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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Enide - -Author: Alfred Tennyson - -Illustrator: Gustave Doré - -Translator: Francisque Michel - -Release Date: September 1, 2016 [EBook #52950] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIDE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) Images generously made -available by Gallica (Bibliothèque nationale de FranceF. - - - - - - -ÉNIDE - -Par - -ALFRED TENNYSON - - -POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS - -PAR FRANCISQUE-MICHEL - -CORRESPONDANT DE L'INSTITUT - - -Avec neuf gravures sur acier - -D'Après - -LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ - - -PARIS - -LIBRARIE DE L. HACHETTE ET Cie - -BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No. 77 - -1869 - - - - -A - -NAPOLÉON III - -EMPEREUR DES FRANÇAIS - -CE LIVRE - -ŒUVRE DU GÉNIE COMBINÉ - -DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE - -ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES - -QUI DOIT SURTOUT SA FORCE - -A UNE AUGUSTE IMPULSION - -EST DÉDIÉ - -PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÉS-OBÉISSANT SERVITEUR - - -J. BERTRAND PAYNE - - - - -ÉNIDE - - -Le brave Geraint, chevalier de la cour d'Arthur et du grand ordre de -la Table ronde, prince tributaire de Devon, avait épousé Énide, la -fille unique d'Yniol, et il l'aimait comme la lumière du ciel. Et -comme la lumière du ciel varie à l'aurore, au coucher du soleil et -pendant les nuits éclairées par la lune et les étoiles tremblantes, -ainsi Geraint se plaisait à varier la beauté de sa bien-aimée par -la soie, la pourpre et les pierres précieuses. Et Énide, uniquement -pour charmer les yeux de son mari, qui l'avait trouvée tout d'abord -et aimée dans un état de pauvreté, se présentait journellement à lui -dans une parure nouvelle; la reine elle-même, reconnaissante envers -le prince Geraint pour ses services, aimait Énide, et souvent de ses -blanches mains l'habillait, la paraît, comme la plus charmante après -elle dans toute la cour. Énide aimait la reine et d'un cœur sincère -l'adorait comme la plus imposante, la meilleure et la plus aimable de -toutes les femmes sur la terre. En les voyant si tendres et si unies, -Geraint s'applaudissait de cette amitié mutuelle; mais quand le bruit -public accusa la reine d'un amour coupable pour Lancelot, bien qu'il -n'y eût pas encore de preuves, et que les bruits du monde n'eussent -point encore éclaté comme une tempête, néanmoins Geraint y ajouta foi -et fut consterné, appréhendant que sa noble épouse, à cause de cette -grande tendresse pour Genièvre, eût reçu ou dût recevoir la moindre -tache: c'est pourquoi, se rendant auprès du roi, il donna pour prétexte -que sa principauté était sur la lisière d'un territoire fréquenté par -des comtes pillards, des chevaliers tarés, des assassins, en un mot, -par tous ceux qui cherchaient par la fuite à se dérober à la justice, -par tous ceux qui haïssaient les lois: conséquemment, tant qu'il ne -plairait pas au roi lui-même de nettoyer cette sentine de tout son -royaume, il demandait la permission de partir et d'aller défendre ses -frontières. Le roi considéra pendant quelque temps cette requête; mais -à la fin, le prince, ayant obtenu son congé, se mit en route avec Énide -et une suite de cinquante chevaliers, vers les bords de la Severn, -et ils passèrent dans leur pays. Là, pensant que si jamais femme fut -fidèle à son mari, la sienne lui garderait aussi sa foi, il l'entoura -de tendres soins et d'adoration, ne la laissant jamais seule; il oublia -ainsi la promesse qu'il avait faite au roi, les faucons et la chasse, -les joutes et les tournois, sa gloire et son nom, sa principauté et -les soucis de son gouvernement. Cet oubli était odieux à la dame; et -bientôt les gens, lorsqu'ils se trouvaient ensemble deux ou trois ou -en plus grand nombre, commencèrent à rire, à railler et à jaser sur le -compte de Geraint, comme d'un prince dont la virilité s'était évanouie -et fondue en amour immodéré pour sa femme. Énide en fut instruite par -les yeux du peuple, elle le sut encore par les femmes qui lui ornaient -la tête; pour être agréables à leur maîtresse, elles parlaient de -l'amour sans bornes de Geraint, mais elles ne l'en attristaient que -davantage. Chaque jour elle songeait à avertir son époux, sans pouvoir -s'y résoudre par timidité et délicatesse. De son côté, Geraint, qui -l'observait, la voyant s'attrister, soupçonnait de plus en plus une -tache sur sa pureté. - -Enfin, il arriva qu'un matin d'été, pendant qu'ils dormaient l'un -à côté de l'autre, les premiers rayons du soleil pénétrèrent sans -obstacle par la fenêtre et vinrent échauffer le robuste guerrier dans -ses songes. En se remuant, Geraint rejeta la couverture de côté et mit -à nu la colonne noueuse de son cou, le carré massif de son héroïque -poitrine, et des bras sur lesquels des muscles saillants se courbaient -comme un torrent fougueux sur une petite pierre, se précipitant avec -trop de force pour s'y briser. Énide se réveilla et s'assit à côté du -lit en admiration devant son mari, pensant en elle-même: «Y eut-il -jamais un homme d'aussi grandes proportions?» Alors, comme une ombre, -passèrent dans son esprit et les bruits populaires et l'accusation -de mollesse; et, se penchant sur lui, elle parla ainsi tout bas et -tristement à son cœur: - -«O noble poitrine et bras tout-puissants, suis-je la cause, la pauvre -cause des reproches que l'on vous adresse, quand on dit que toute votre -force est évanouie? J'en suis la cause, parce que je n'ose point parler -et lui dire ce que je pense et ce qu'on dit; et cependant, je regrette -qu'il languisse ici; je ne puis aimer mon époux et ne point avoir souci -de son nom. J'aimerais bien mieux lui ceindre son harnais, chevaucher -avec lui à la bataille, combattre à ses côtés et regarder sa puissante -main porter de grands coups aux félons et aux malfaiteurs. Il vaudrait -bien mieux que je fusse sous la terre sans entendre davantage sa noble -voix, privée de ses douces caresses et de la lumière de ses yeux, que -de savoir mon époux déshonoré par moi. Ai-je ce courage et puis-je -ainsi assister à la lutte et voir mon cher époux blessé, peut-être même -frappé d'un coup mortel sous mes yeux: et je n'oserais pas lui dévoiler -ma pensée et lui dire combien on se rit de lui quand on dit que toute -sa force s'est changée en mollesse? Hélas! je crains de ne point être -une fidèle épouse.» - -Elle parla moitié en elle-même, moitié de façon à être entendue, et -la passion qui l'agitait fortement lui fit verser des larmes sur la -poitrine large et nue de son époux. Elles l'éveillèrent, et, par un -malheureux hasard, il ne saisit que quelques lambeaux de ses dernières -paroles, exprimant la crainte qu'elle ne fût point une fidèle épouse. -Il se dit en lui-même: «En dépit de tous mes soins, de toutes mes -peines, malheureux que je suis! oui de toutes mes peines, elle ne m'est -point fidèle, et je la vois pleurer pour quelques galants chevaliers -de la cour d'Arthur.» Alors, quoiqu'il l'aimât et la respectât trop -pour songer qu'elle pût être coupable, sa mâle poitrine fut percée du -dard qui rend un homme solitaire et misérable en la douce présence de -celle qu'il aime le mieux. Il s'élança hors du lit, réveilla son écuyer -assoupi et cria: «Mon destrier et son palefroi!» puis, s'adressant à -Énide: «Je veux chevaucher à l'aventure; car bien qu'il semble qu'il -me reste à gagner mes éperons, je ne suis point encore tombé si bas que -quelques-uns pourraient le désirer. Quant à vous, prenez vos vêtements -les plus mauvais, tout ce que vous avez de pire et venez avec moi.» - -En proie à l'étonnement, Énide demande: «Si votre épouse a erré, -faites-lui du moins connaître sa faute.» Lui réplique: «Je vous -ordonne, ne demandez rien, mais obéissez.» Alors elle se prit a songer -à de vieux vêtements, à un manteau et à un voile fanés, et, venant à -une armoire de cèdre où elle les gardait comme des reliques pliés avec -des fleurs d'été placées entre les plis, elle les prit et s'habilla, se -rappelant qu'elle était ainsi vêtue la première fois que Geraint vint à -elle, combien il l'aimait dans ce costume, toutes ses folles craintes -relativement à ses atours, comment il était venue auprès d'elle, ainsi -que lui-même le lui avait raconté, et leur arrivée à la cour. - -Car Arthur, la Pentecôte auparavant, tenait sa cour à la vieille ville -de Caerleon-sur-Usk. Là, un certain jour, pendant qu'il était assis sur -un siège élevé dans la grande salle, il vit venir à lui un forestier -de Dean, les habits trempés de la rosée des bois, qui lui donna des -nouvelles d'un cerf de plus haute taille que ses compagnons, blanc -comme du lait, qui s'était montré ce jour-là pour la première fois. Il -rapporta ces choses au roi. Sur ce, le bon roi donna l'ordre d'annoncer -à son de trompe la chasse pour le lendemain matin; et lorsque la reine -demanda la permission d'y assister, elle l'obtint aisément, de sorte -que dès le matin toute la cour était partie. Mais Genièvre resta -couchée tard dans la matinée, plongée dans des songes agréables, rêvant -à son amour pour Lancelot et oublieuse de la chasse; à la fin, elle -se leva, n'ayant qu'une seule femme avec elle; elle prit un cheval, -passa l'Usk à gué et gagna le bois. Là, montée sur une petite éminence, -elle s'arrêta pour écouter les chiens; mais à la place elle entendit -un bruit soudain de pas de chevaux, car le prince Geraint, également -en retard et ne portant ni costume de chasse, ni arme, excepté un -sabre à la poignée d'or, vint rapide comme un trait à travers le gué -derrière les chasseurs, et monta ainsi l'éminence au galop. Une écharpe -de pourpre, aux deux bouts de laquelle se balançait une pomme de l'or -le plus pur, flottait autour de lui, pendant qu'il galopait pour les -joindre, brillant comme une libellule dans son habit d'été et de fête. -Le prince tributaire s'inclina profondément, et la reine, avec douceur -et majesté, et toute la grâce de la femme et de la souveraine, lui -répondit: «Vous venez bien tard, seigneur prince, bien plus tard que -nous.--Oui, noble reine, reprit-il, et tellement tard que je ne viens, -comme vous, que pour voir la chasse et non pour m'y joindre.--Restez -donc avec moi, dit-elle; car sur cette petite éminence nous entendrons -les chiens mieux que partout ailleurs. Ici, souvent, ils débouchent à -nos pieds.» Pendant qu'ils prêtaient l'oreille à la chasse lointaine et -surtout aux aboiements de Cavall, le chien du roi Arthur, qui avait la -voix la plus grave, ils virent paraître un chevalier, une dame et un -nain qui s'avançaient lentement vers eux. Le nain venait le dernier; -le chevalier avait la visière levée et montrait une figure jeune, -impérieuse et les traits les plus hautains. Genièvre ne se rappelant -pas avoir vu sa figure dans le palais du roi, désira savoir son nom, -et envoya sa suivante le demander au nain. Celui-là, vicieux, vieux, -irritable et surpassant son maître en orgueil, répondit aigrement -qu'elle ne le saurait pas: «Alors, je veux le lui demander à lui-même,» -dit-elle. «Non, par ma foi, tu ne le feras pas,» cria le nain, «tu n'es -pas même digne de lui parler.» Et quand elle tourna son cheval vers -le chevalier, le nain la frappa de son fouet, et elle revint indignée -auprès de la reine. Là-dessus Geraint s'écria: «Sûrement je saurai -son nom.» Il poussa résolûment vers le nain et le lui demanda. Même -réponse. Le prince s'étant avancé vers le chevalier, le nain le frappa -de son fouet et lui coupa la figure. Le sang du prince ruissela sur son -écharpe et la teignit. Son premier mouvement fut de mettre le fer à la -main pour anéantir le misérable; mais bientôt, cédant à une excessive -générosité et a une pure noblesse de caractère, honteux d'être en -colère à l'endroit d'un être pareil, il ne lui adressa pas même la -parole, et dit en se retournant: - -«Je vengerai cette insulte faite à vous-même, noble reine, en la -personne de votre suivante; je ferai rentrer cette vermine sous -terre: car, quoique je chevauche sans arme, je suis sûr d'en trouver -à emprunter en quelque endroit que je vienne, ou d'en obtenir d'une -manière quelconque; et, une fois que j'en aurai trouvé, je combattrai -et j'abattrai l'orgueil de ce chevalier. Le troisième jour je serai ici -de nouveau, si je n'ai pas succombé dans la lutte. Adieu. - ---Adieu, beau prince, répondit la majestueuse reine. Soyez heureux dans -ce voyage comme dans tout le reste, puissiez-vous arriver à tout ce que -vous aimez, et vivre assez pour épouser votre premier amour; mais avant -de contracter mariage, amenez votre fiancée, et moi, fût-elle la fille -d'un roi, fût-elle même une mendiante des chemins, je l'habillerai -brillante comme le soleil pour le jour de ses noces.» - -Le prince Geraint, croyant avoir entendu le noble cerf aux abois, puis -le cor dans le lointain, quelque peu vexé de perdre la chasse, comme -aussi de sa triste rencontre, chevaucha par monts et par vaux à travers -plus d'une clairière et d'une vallée suivant le groupe de l'œil. A la -fin, chevalier, dame et nain sortirent du bois et montèrent sur une -hauteur en pente douce; ils firent face au ciel et disparurent. Là, -vint Geraint, et sous ses pieds, il regarda la longue rue d'une petite -ville dans une longue vallée, sur un côté de laquelle s'élevait une -forteresse blanche comme si elle fût sortie des mains du maçon, et -d'un autre côté, un château en ruines après un pont qui enjambait un -ravin desséché. De la ville et de la vallée montait un bruit comparable -à celui d'un large ruisseau mugissant sur un lit de cailloux, ou au -croassement des corbeaux dans le lointain avant qu'ils ne prennent gîte -pour la nuit. - -Le groupe des trois personnes se dirigea vers la forteresse; ils -entrèrent et disparurent derrière les murs. «Ainsi, pensa Geraint, je -l'ai traqué jusqu'à son terrier;» et, d'un pas fatigué, suivant la -longue route, il trouva chaque maison pleine. Partout les maréchaux -étaient occupés, et l'on entendait l'ardente haleine du servant -qui sifflait d'une manière bruyante en nettoyant l'armure de son -maître. S'adressant à l'un d'eux, il lui demanda ce que signifiait ce -bruit dans la ville; celui-ci lui répondit en continuant à fourbir: -«L'épervier.» Alors, passant près d'un vieux paysan qui, frappé par -un rayon de soleil poudreux, suait sous le poids d'un sac de blé, il -demanda une fois de plus ce que signifiait tout ce bruit. Le rustaud -répondit en grommelant: «Eh! l'épervier.» Plus loin, il passa près -d'un armurier qui, le dos tourné et penché sur son ouvrage, rivait un -casque sur son genou; il lui adressa la même question; mais l'homme, -sans tourner la tête, ni même le regarder, lui dit: «Ami, quand on -travaille pour l'épervier, on a peu de temps à donner aux questions -oiseuses.» A ces mots, Geraint ne se contint plus «Que votre épervier -soit mille fois en proie à la pépie! que les mésanges, les roitelets -et tous les riens ailés le frappent à mort! Vous prenez le caquetage -rustique de votre bourg pour le murmure de l'univers: qu'est-ce que -cela me fait? O misérable troupe de moineaux qui ne voyez rien que des -éperviers! parlez si vous n'êtes pas, comme le reste, en proie à la -folie de l'épervier: où puis-je trouver un gîte pour la nuit et des -armes, des armes, des armes pour combattre mon ennemi? Parlez.» A ces -mots, l'armurier se tournant d'un air tout étonné, et, voyant un homme -si resplendissant de soie pourpre, s'avança sans quitter le heaume -qu'il tenait et répondit: «Pardonnez-moi, chevalier étranger; nous -donnons un tournoi ici demain matin et nous avons à peine le temps -pour la moitié de notre besogne. Des armes? en vérité, je ne sais pas, -toutes sont nécessaires ici. Un logement? en vérité, en bonne vérité, -je n'en connais point, sauf peut-être chez le comte Yniol, là-bas, de -l'autre côté du pont.» Il dit et se remit à l'ouvrage. - -Geraint alors, un peu en proie au dépit, dirigea sa course sur le pont -jeté sur le ravin desséché. Là, se tenait assis un comte à la tête -blanche, vêtu d'habits d'une magnificence éclipsée, autrefois destinés -à des cérémonies. Il dit: «Où vas-tu, mon fils?» A quoi Geraint -répliqua: «Ami, je cherche un abri pour la nuit.» Yniol reprit: «Entre -donc et partage la mince hospitalité d'une maison autrefois riche, -maintenant pauvre, mais dont la porte est toujours ouverte.--Merci, -vénérable ami, répliqua Geraint; si vous ne me servez pas d'épervier à -souper, j'entrerai et mangerai avec tout l'appétit d'un jeûne de douze -heures.» A ces mots, le vieillard soupira et sourit, puis répondit: -«J'ai bien plus de motifs que vous de maudire ce brigand de l'air, -l'épervier. Mais entrez; entrez, car, à moins que vous ne le désiriez, -nous n'y toucherons pas, même en plaisantant.» - -Alors Geraint entra dans la cour du château, foulant aux pieds de son -cheval plus d'une étoile piquante de chardon poussée entre les pierres -brisées; il regarda et vit que tout était en ruines. Ici se trouvait -une porte prête à s'écrouler, couronnée de fougères; la gisant sur le -sol une grande partie d'une tour pareille à un gros quartier de roc -détaché tout entier de sa base, et, comme ce rocher, elle était parée -de fleurs sauvages. Bien haut, au-dessus, un morceau de l'escalier -d'une tourelle usée par des pieds qui maintenant étaient silencieux, -tournait nu au soleil, et de monstrueuses touffes de lierre serraient -le mur gris de leurs bras fibreux; elles suçaient la jointure des -pierres et semblaient en bas un nœud de serpents, en haut un bosquet. - -Pendant qu'il attendait dans la cour du château, la voix d'Énide, fille -d'Yniol, se fit entendre par la fenêtre ouverte de la grande salle. -Elle chantait, et de même que le doux ramage d'un oiseau entendu par -celui qui aborde dans une île déserte, lui donne à penser de quelle -espèce est l'oiseau dont le chant est si délicat et si pur, et lui -fait conjecturer son plumage et sa forme; ainsi, la douce voix d'Énide -émut Geraint. Tel dehors, le matin, lorsque pour la première fois les -cadences perlées d'une voix aimée des mortels glissent vers Albion sur -les mille ondes de la brise, et tout d'un coup en avril surgissent d'un -taillis émaillé de vert et de rouge, un homme suspend sa conversation -avec un ami ou peut-être le travail de ses mains, pour penser ou pour -dire: «Voilà le rossignol.» Il en fut de même de Geraint, qui pensa et -dit: «Voici, par la grâce de Dieu, la seule voix pour moi.» - -Le hasard voulut qu'Énide chantât une chanson de la Fortune et de sa -roue. Énide chanta: - -«Tourne, Fortune, tourne ta roue et abaisse l'orgueilleux; tourne ta -roue sans frein par le soleil, la tempête et les nuages; ta roue et toi -nous n'aimons ni ne haïssons. - -«Tourne, Fortune, tourne ta roue avec un sourire ou un air d'humeur; -avec cette roue sans frein nous ne montons ni ne descendons. Notre -trésor est petit, mais nos cœurs sont grands. - -«Souris et nous sourions, seigneur de maints domaines; boude et nous -sourions, seigneurs de nos propres mains; car l'homme est homme et -maître de sa destinée. - -«Tourne, tourne ta roue au-dessus de la foule ébahie: ta roue et toi -vous êtes des ombres dans les nuages; ni ta roue, ni toi nous n'aimons -ni ne haïssons. - -«Écoutez, par le chant de l'oiseau vous pouvez apprendre où est le -nid, dit Yniol; entrez vite.» Passant alors sur un monceau de pierres -fraîchement tombées, dans la salle aux noirs chevrons couverts de -toiles d'araignées, il trouva une vieille dame vêtue de brocart de -couleur sombre; et près d'elle, comme une fleur rouge et blanche qui -légèrement perce une enveloppe flétrie, s'épanouissait la belle Énide, -sa fille, vêtue d'une robe de soie passée. En un moment Geraint se prit -à penser: «Voici, par la croix du Sauveur, une jeune fille pour moi.» -Mais personne ne prononça une parole excepté le vieux comte: «Énide, -le dextrier du bon chevalier est dans la cour; mène-le à l'écurie et -donne-lui du grain; puis, va a la ville et achète-nous de la viande et -du vin, nous nous réjouirons de notre mieux. Notre trésor est petit; -mais nos cœurs sont grands.» - -Il dit. Le prince, comme Énide passait près de lui, volontiers l'eût -suivie. Il fit un pas; mais Yniol saisit son écharpe de pourpre et -le retint en lui disant: «Arrêtez! restez! la bonne maison, bien que -ruinée, ô mon fils, n'endure pas que son hôte se serve lui-même.» -Respectant les habitudes du lieu, Geraint, par excès de politesse, -s'arrêta. - -Alors Énide conduisit son dextrier à l'écurie et traversa ensuite -le pont. Elle gagna la ville et, pendant que le prince et le comte -s'entretenaient encore ensemble, elle revint avec un jeune garçon -porteur d une cantine, c'est-à-dire avec ce qui constitue une bonne -hospitalité, de la viande et du vin. Quant à Énide, elle portait de -doux gâteaux pour les régaler, et, plié dans son voile, du pain au -lait. Alors, comme leur salle devait aussi servir de cuisine, elle fit -bouillir la viande, dressa la table, se plaça derrière et servit les -trois convives. En la voyant si douce et si serviable, Geraint mourait -d'envie de s'incliner pour baiser le joli petit pouce posé sur le -tranchoir, quand elle le lui présentait; mais après que tout le monde -eut mangé, le prince, dans les veines duquel le vin avait fait couler -l'été, laissa son regard suivre Énide ou s'arrêter sur elle dans ses -humbles occupations de ménage, tantôt ici, tantôt là, à travers la -salle sombre; puis il s'adressa tout à coup au vieux comte: - -«Bon hôte et comte, je vous en prie, cet épervier, quel est-il? -Dites-le-moi. Son nom? mais, sur ma foi, je ne veux point le savoir, -car si c'est le chevalier que j'ai vu dernièrement entrer dans cette -forteresse neuve à côté de votre ville, blanche comme si elle sortait -de la main du maçon, j'ai juré sur ses propres lèvres de m'en rendre -maître, (je suis Geraint de Devon); car ce matin, lorsque la reine a -envoyé sa suivante pour demander son nom, le nain du mécréant, un être -vicieux et à peine formé, l'a frappée de son fouet, et elle est revenue -indignée auprès de la reine. Alors j'ai juré de traquer ce misérable -dans son repaire, de le combattre, d'humilier son orgueil et de me -rendre maître de sa forteresse. Je me suis mis en route sans armes, -pensant en trouver dans votre ville, où tous les gens ont perdu la -tête. Ils prennent le murmure rustique de leur village pour la grande -vague qui retentit autour du monde. Ils n'ont pas voulu m'écouter; -mais si vous savez où je puis trouver des armes, ou si vous en avez -vous-même, dites-le-moi: vous voyez que j'ai juré d'abaisser son -orgueil et d'apprendre son nom pour venger la grosse insulte faite a la -reine. - ---Alors, s'écria le comte Yniol, en vérité, es-tu ce Geraint, nom si -célébré parmi les hommes pour de nobles actions? Vraiment quand, pour -la première fois, je vous ai vu marchant à mes côtés sur le pont, j'ai -pensé que vous étiez quelque peu (oui, et par votre stature et votre -présence je l'aurais deviné) l'un de ceux qui mangent dans la salle -d'Arthur à Camelot. Je ne parle pas ainsi par une sotte flatterie; car -cette chère enfant m'a souvent entendu louer vos faits d'armes, et -souvent, lorsque je faisais une pause, elle m'interrogeait encore et -se montrait avide d'écouter: tant le bruit des belles actions plaît -aux nobles cœurs qui ne voient que des torts à redresser. O jamais -encore femme n'a eu comme cette fille deux pareils prétendants! d'abord -Limours, un être entièrement livré aux désordres et au vice, ivre -même lorsqu'il faisait sa cour. S'il est mort, je l'ignore; mais il -est passé dans les déserts. Le second était votre ennemi, l'épervier, -mon supplice, mon neveu. Je ne laisserai pas son nom tomber de mes -lèvres, si je puis l'éviter. Quand je le vis batailleur et turbulent, -je lui refusai ma fille. Alors son orgueil se réveilla. Depuis, l'homme -orgueilleux s'est souvent montré petit; il a semé une calomnie dans -l'oreille du public, affirmant que son père lui avait laissé de l'or -dont le dépôt m'avait été confié et ne lui avait pas été rendu. Il -corrompit, par de séduisantes promesses, les hommes qui servaient ma -personne, et cela d'autant plus aisément que ma fortune avait quelque -peu baissé par suite de l'hospitalité d'une table ouverte à tout -venant; il souleva ma propre ville contre moi la nuit qui précéda -l'anniversaire de la naissance de mon Énide, il mit à sac ma maison; -il me chassa odieusement de mon propre comté, il bâtit ce nouveau fort -pour en imposer à mes amis; car véritablement il en est qui m'aiment -encore. Il me garde ici dans ce château en ruines, où, sans aucun -doute, il me ferait bientôt périr, si son orgueil ne me méprisait pas -trop, et quelquefois je me méprise moi-même, car j'ai laissé faire les -hommes chacun à sa volonté, j'ai trop cédé; je n'ai point fait usage de -mon pouvoir. Si je suis vil ou noble, sage ou fou, je l'ignore; je sais -seulement que, quoi qu'il m'arrive, je me trouve sain et sauf; mais je -puis tout endurci avec la plus grande patience. - ---C'est parler en homme de cœur, répondit Geraint; mais des armes, afin -que si, comme je suppose, votre neveu combat dans le tournoi de demain, -je finisse rabattre son orgueil.» - -Yniol répondit: «J'ai bien des armes, en vérité, mais vieilles et -rouillées, vieilles et rouillées, prince Geraint: vous les demandez, -elles sont à vous; mais dans ce tournoi, nul ne peut jouter à moins que -la dame qu'il aime le mieux n'y assiste. Deux fourches sont enfoncées -dans la prairie, sur elles est placée une verge d'argent; et là-dessus -l'épervier, prix de la beauté pour la plus belle. Tout chevalier en -lice y prétend pour la dame placée à son côté, et le dispute, le fer -à la main, à mon brave neveu, qui, étant habile aux armes et fort -de corps, l'a toujours remporté pour celle qui est avec lui, et, ne -craignant nul adversaire, a conquis pour lui le nom d'épervier. Mais -vous qui n'avez point de dame, vous ne pouvez combattre. Geraint, les -yeux brillants, lui répondit et en se penchant un peu de son côté: -«Avec votre permission, que j'aie une lance en arrêt, ô noble hôte! -pour cette chère enfant, parce que je n'ai jamais vu, bien que toutes -les beautés de notre temps me soient connues, et que je ne puisse voir -ailleurs rien d'aussi beau. Si je succombe, son nom restera sans tache -comme auparavant; mais si je vis, que Dieu ne m'assiste pas quand -je serai arrivé à mon dernier moment, si je ne fais point d'elle ma -légitime épouse.» - -Tout patient qu'il était, le cœur d'Yniol tressaillit dans son sein à -la perspective de meilleurs jours. Regardant autour de lui, il ne vit -point Énide (entendant prononcer son nom elle avait disparu), mais la -vieille dame, à laquelle il dit avec tendresse et passion, sa main -dans la sienne: «Mère, une jeune fille est chose délicate que nul ne -comprend aussi bien que celle qui l'a portée. Va te reposer; mais avant -de te retirer, parle-lui et interroge son cœur au sujet du prince.» - -Ainsi parla l'excellent comte, et la vieille dame, partie en souriant -fréquemment et en saluant, trouva la jeune fille à moitié déshabillée, -comme pour se coucher; elle la baisa sur l'une et l autre joue, puis -elle plaça ses deux mains sur ses épaules de satin, la tint à distance, -la regarda en face et lui rapporta toute leur conversation dans la -salle, cela pour sonder son cœur; mais jamais la lumière et l'ombre ne -se succédèrent l'une à l'autre plus rapidement sur une plaine, sous -un ciel troublé, que le rouge et le blanc sur la figure d'Énide aux -paroles de sa mère, pendant que, fléchissant lentement comme le plateau -d'une balance qui tombe lorsque le poids est seulement augmenté grain -par grain, sa tête empreinte de douceur tombait sur sa jolie poitrine. -Elle ne leva pas les yeux, ne prononça pas un mot, tant étaient grands -et sa crainte et son étonnement. Ainsi, allant se coucher sans réponse, -elle ne trouva pas le repos, et même la nuit bienfaisante n'apporta -aucune fraîcheur à son sang. Elle resta plongée dans la contemplation -de son indignité, et lorsque le pâle orient commença à s'animer au -soleil, elle se leva. Sa mère en fit autant, et la main l'une dans -l'autre, elles descendirent, se dirigeant vers la prairie où les joutes -avaient lieu, et là, elles attendirent Yniol et Geraint. - -[Illustration: Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil, -elle se leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre, -elles descendirent, se dirigeant vers la prairie. Énide, p. 18.] - -Là vint le couple, et lorsque Geraint contempla d'abord Énide qui -l'attendait dans le champ, il sentit que, si elle était le prix de -la force corporelle, lui-même, au delà des autres qui y employaient -leurs efforts, il pourrait mettre en mouvement la chaise d'Idris. Les -armes rouillées d'Yniol étaient sur sa personne princière; mais, à -travers les armes on voyait briller le prince. Des chevaliers errants -et des dames arrivèrent, et bientôt la ville s'écoula de ce côté et se -groupa derrière les barrières. Les fourches furent plantées dans la -terre, et une baguette d'argent surmontée d'un épervier d'or fut placée -au-dessus. Alors le neveu d'Yniol, après que la trompette eut sonné, -parla à la dame qui était avec lui et fit cette proclamation: «Avance -et montre-toi comme la plus belle des belles, car ces deux dernières -années j'ai gagné pour toi le prix de la beauté.» Le prince, élevant -la voix, s'écria: «Arrête, il y en a une plus digne.» Le chevalier, -avec quelque surprise, et trois fois autant de dédain, se retourna; il -les vit tous les quatre, et toute sa figure s'enflamma comme le foyer -d'un grand feu à la Saint-Jean, tant la passion lui avait communiqué -d'ardeur. Il se mit à crier: «Il te faut donc combattre.» Il n'en fut -pas dit davantage. Trois fois ils se heurtèrent et trois fois ils -rompirent leurs lances. Alors chacun d'eux démonté et dégaînant portait -à l'autre des coups si répétés et si terribles, que toute la foule -était dans l'admiration, et de moment à autre, on entendait, des murs -lointains, des applaudissements comme s'ils étaient partis de mains -invisibles. Ainsi, ils combattirent deux fois, et pendant ce temps-là -la rosée de leur grande fatigue et le sang de leurs corps vigoureux -coulant ensemble, épuisaient leur force; mais la vigueur de l'un et -de l'autre était égale quand Yniol se prit à crier: «Rappelle-toi la -grosse insulte faite à la reine.» Ces mots donnèrent à Geraint une -nouvelle ardeur. Il leva le fer, fendit le heaume de son adversaire, -lui entama le crâne, le terrassa, lui mit le pied sur la poitrine, et -lui dit: «Ton nom?» Le guerrier tombé répondit en grondant: «Édyrn, -fils de Nudd. Je suis honteux d'être obligé de te le dire. Mon orgueil -est abattu, on a vu ma chute. - ---«Alors, Édyrn, fils de Nudd, répliqua Geraint, tu feras ces deux -choses, ou tu mourras. D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous -rendrez à la cour d'Arthur, et une fois là, vous demanderez pardon pour -l'insulte faite à la reine et vous exécuterez sa sentence à cet égard; -ensuite tu rendras leur comté à tes parents. Tu feras ces deux choses, -ou tu mourras.» Édyrn répondit: «Je ferai ces deux choses, car je n'ai -jamais encore été renversé: tu m'as terrassé et mon orgueil est abattu; -car Énide voit ma chute.» Alors, se relevant, il se dirigea vers la -cour d'Arthur et là la reine lui pardonna aisément. Comme il était -jeune, il changea et en vint à haïr le péché qui ressemblait si bien -à celui de Modred, le neveu d'Arthur, et il succomba à la fin dans la -grande bataille en combattant pour le roi. - -[Illustration: D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez -à la cour d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour -l'insulte faite à la reine. Énide, p.20.] - -Mais lorsqu'après le matin de la chasse, le troisième jour commença à -luire sur le monde et que des ailes s'agitèrent dans le lierre d'Énide, -car elle était couchée sa belle tête dans la pénombre, parmi les ombres -mouvantes des oiseaux, elle se réveilla et se prit à penser à la -promesse qu'elle avait donnée, pas plus tard que la veille, au prince -Geraint: il paraissait tellement disposé à partir le troisième jour, -qu'il ne voulait pas la quitter qu'elle ne prît l'engagement de s'en -aller avec lui le lendemain à la cour, d'en informer la noble reine -et de se marier dans les formes. A ce moment, elle jeta les yeux sur -ses vêtements, et pensa qu'ils ne lui avaient jamais paru si pauvres; -car de même que la feuille an milieu de novembre est à quelque chose -près ce qu'elle était au milieu d'octobre, la robe sur laquelle se -portaient ses regards ressemblait ainsi à celle quelle regardait avant -l'arrivée de Geraint. Plus elle la considérait, plus elle se sentait -saisie de terreur à l'idée de cette chose si brillante et à la lois -si effrayante, une cour d'où les yeux se porteraient sur elle aussi -pauvrement vêtue. S'adressant à son tendre cœur, elle lui dit doucement: - -«Ce noble prince, qui a regagné notre comté, qui est si splendide dans -ses actes et dans son costume, doux ciel! je vais lui faire bien peu -d'honneur. Combien je désirerais qu'il pût rester avec nous quelque -temps ici! mais lui étant ainsi redevables il y aurait bien peu de -bonne grâce de notre part, décidé comme il le paraît à partir dans -trois jours, à lui demander une seconde faveur. Cependant, s'il pouvait -rester un jour ou deux de plus, je travaillerais jusqu'à perdre la vue -et les doigts plutôt que de lui faire honte.» - -Énide se prit à désirer une robe toute semée de rinceaux et de fleurs -d'or, don précieux de sa mère, qu'elle avait reçu la veille de -l'anniversaire de sa naissance, il y avait trois ans de cela, cette -nuit de feu, où Édyrn mit à sac leur maison et sema à tous les vents -tout ce qu'ils possédaient; car au moment même où la mère étalait -cette parure et que toutes deux la retournaient et l'admiraient, tant -l'ouvrage leur en paraissait précieux, il s'éleva un cri annonçant -que les hommes d'Édyrn étaient à leur porte. Elles s'enfuirent avec -bien peu de chose de plus que les bijoux qu'elles portaient; en -les vendant peu à peu, elles s'étaient procuré du pain. Les hommes -d'Édyrn les avaient arrêtées dans leur fuite et les avaient placées -dans cette ruine. Énide désirait que le prince l'eût trouvée dans son -ancienne demeure; elle laissait alors son imagination errer à travers -le passé et revisiter les beaux endroits qu'elle connaissait. A la -fin, elle se souvint qu'elle avait l'habitude de contempler, près de -ce vieux manoir, un vivier peuplé de poissons dorés: l'un d'eux était -tacheté, bigarré et sans éclat parmi ses frères qui brillaient. A -moitié endormie, elle rapprochait ce souvenir de la pauvreté de son -costume et de l'éclat de la cour, et elle se rendormit. Elle rêva -alors qu'elle était pareillement une forme sans éclat parmi ses sœurs -brillantes de l'onde; mais c'était dans le jardin d'un roi. Quoiqu'elle -fût obscurément dans le vivier, elle savait que tout était brillant; -que tout à l'entour il y avait, dans des volières dorées, des oiseaux -d'un plumage éclatant que tout le gazon était émaillé comme de grenats -et de turquoises. Les seigneurs et les dames de la cour venaient en -habit de drap d'argent causer d'affaires d'État; et les enfants du roi, -costumés de drap d'or, regardaient aux portes ou folâtraient sur les -promenades. Elle espérait n'être point vue, quand survint une reine -majestueuse qui s'appelait Genièvre, et tous les enfants dans leur drap -d'or accoururent à elle en criant: «Si nous devons avoir des poissons, -qu'ils soient d'or. Ordonnez donc au jardinier de ramasser dans le -vivier la misérable créature et de la jeter sur le fumier, pour qu'elle -meure.» A ces mots, quelqu'un vint et la saisit; alors Énide s'éveilla -en sursaut, le cœur tout assombri par ce songe insensé, C'était sa -mère qui avait posé la main sur elle pour la réveiller; elle tenait -un brillant costume, qu'elle étala sur la couche de sa fille, et elle -parla avec allégresse: - -«Vois, mon enfant, combien ces couleurs paraissent fraîches, combien -elles ressemblent à celles d'une coquille qui garde la trace et le poli -de la vague. Pourquoi pas? elle n'a jamais été portée, je crois. Jette -un regard sur cette robe et dis-moi si tu la reconnais.» - -Énide regarda; mais d'abord toute troublée, elle pouvait à peine la -séparer de son rêve extravagant. Tout à coup elle reconnut la robe, se -réjouit et répondit: «Oui, je la reconnais; c'est votre beau présent, -si tristement perdu cette malheureuse nuit; votre propre présent.--Oui, -sans doute, dit la dame, et joyeusement rendu cette heureuse matinée; -car hier, lorsque les joutes prirent fin, Yniol parcourut la ville, et -partout il trouva les dépouilles de notre maison disséminées çà et là. -Il commanda que tout ce qui autrefois nous appartenait nous revînt, -et hier au soir, pendant que vous échangiez de doux propos avec votre -prince, il arriva quelqu'un avec cet objet qu'il me mit dans la main -de bon cœur ou par crainte, ou pour se recommander à nous, voyant que -nous étions rentrés en possession de notre comté. Hier je ne voulais -pas vous en parler; mais je vous réservais ce matin cette surprise. En -vérité, n'est-elle point douce? car moi-même j'ai porté contre mon gré -mon costume usé, comme vous, mon enfant, vous avez le vôtre et comme -Yniol, tout patient qu'il est, a le sien. Ah! ma chère fille, il m'a -pris dans une bonne maison, où rien ne manquait, ni riches habits, ni -table somptueuse, où il y avait page, suivante, écuyer et sénéchal, -chasse au faucon et au chien, en un mot, tout ce qui fait partie de -la vie d'un noble. Oui vraiment, et il m'a amenée dans une bonne -maison; mais depuis que notre fortune du soleil est passée à l'ombre, -et tout cela par ce jeune traître, le cruel besoin nous a forcé de -nous restreindre. Aujourd'hui un meilleur temps est venu. Revêts-toi -donc de cette robe qui convient mieux au retour de notre fortune et à -la fiancée d'un prince; car, bien que vous ayez remporté le prix de -la plus belle, et que je l'aie entendu vous appeler ainsi, une jeune -fille, quelle que soit sa beauté, ne doit jamais penser qu'elle n'est -pas plus belle dans des habits neufs que dans de vieux. Si quelque -grande dame venait dire que le prince a cueilli quelque fleur sauvage -sur une haie et l'a, comme un fou, apportée à la cour, vous seriez -honteuse, et qui pis est, vous feriez honte au prince envers lequel -nous sommes tenus; mais je sais que lorsque ma chère fille est parée de -son mieux, ni la cour ni la campagne, n'ont sa pareille, cherchât-on -dans toutes les provinces comme on fit autrefois pour la reine Esther.» - -Ici la bonne mère hors d'haleine se tut, et Énide, dont la figure -s'éclairait, écoutait couchée. Alors de même que la blanche et -brillante étoile du matin quitte une couche de neige et bientôt se -glisse dans un nuage d'or, la jeune fille se leva; elle quitta sa -couche virginale, s'habilla sans miroir de sa robe splendide, avec -l'assistance attentive et sous l'œil de sa mère. Celle-ci fit ensuite -tourner sa fille et lui dit qu'elle ne l'avait jamais vue à moitié -aussi belle. Elle l'appela comme la jeune fille du comte, que Gwydion -tira par magie des fleurs, et plus charmante que la fiancée de -Cassivelaun, Flur, pour l'amour de laquelle César le Romain envahit la -Grande-Bretagne pour la première fois; «mais, ajouta-t-elle, nous le -repoussâmes. De même ce noble prince nous envahit; mais, loin de le -repousser, nous l'accueillîmes avec joie. J'aurais de la peine à aller -à la cour avec vous; car je suis vieille, et les routes sont rudes -et peu sûres; mais Yniol y va, et souvent je songerai que je vois ma -princesse comme je la vois maintenant habillée de ma main et belle -parmi les belles.» - -Pendant que ces femmes se réjouissaient ainsi, Geraint se réveillait -dans la grande salle où il s'était endormi et demanda Énide. Lorsque -Yniol lui apprit que sa bonne mère la parait d'une façon digne -d'une princesse et même de la puissante reine, il répondit: «Comte, -suppliez-la, par amour pour moi, bien que je ne donne aucune raison à -mon désir, qu'elle m'accompagne avec ses habits fanés.» Yniol rapporta -ce dur message, qui tomba, comme en été, un vent soudain parmi les épis -de blé trop chargés; car Énide, toute honteuse sans savoir pourquoi, -n'osait pas lever les yeux sur la figure de sa tendre mère; mais, -sans mot dire, ni faire la moindre résistance, elle ôta son costume -richement brodé, sans l'aide de sa mère également muette, et elle -revêtit de nouveau sa vieille robe. Ainsi habillée, elle descendit. -Jamais homme ne fut plus joyeux que Geraint quand il la salua dans -cette toilette; jetant un regard perçant sur l'ensemble en même temps -que sur elle, de la façon dont le rouge-gorge observe le travail de -l'homme des champs, il fit monter le sang aux joues de la jeune fille -et baisser ses paupières; mais il resta satisfait de sa charmante -figure. Voyant un nuage sur le front de la vieille dame, il lui prit -les deux mains et lui dit avec douceur: - -«O ma seconde mère, n'ayez ni colère ni chagrin de la demande de -votre nouveau fils. Quand dernièrement j'ai quitté Caerleon, notre -grande reine, dont les paroles retentissent encore à mon oreille, -tant elles étaient douces, me promit que quelle que fût la fiancée -de mon choix, elle l'habillerait brillante comme le soleil du -firmament. Ensuite, quand je vins dans ce manoir en ruine, voyant une -créature si charmante en un misérable état, je fis le vœu que si je -pouvais faire sa conquête, notre bonne reine (et personne qu'elle) -ne donnerait à votre Énide l'éclat du soleil échappé de la nue. Je -crus encore que peut-être un service rendu avec tant de bonne grâce -les lierait toutes les deux; car je souhaite qu'elles s'aiment l'une -l'autre: Énide pourrait-elle trouver une plus noble amie? J'avais -une autre pensée. Je suis venu ici parmi vous si soudainement que, -bien que son aimable présence aux joutes eût pu servir de preuve que -j'étais aimé, je doutais si la tendresse filiale ou une bonne nature -ne s'était point laissée influencer par vos désirs pour son bien, ou -si dans son esprit quelque fausse image du contraste de mon éclat ne -dominait pas son imagination pendant son séjour dans cette triste -demeure. Un pareil sentiment aurait pu la faire soupirer pour la cour -et pour ses gloires dangereuses, et j'ai pensé que je pouvais, dans -une certaine mesure, éprouver sa force et son amour, si par un mot, -sans lui donner de raison, elle pouvait jeter de côté une splendeur -chère aux femmes, nouvelle pour elle, et d'autant plus précieuse, -ou, si elle n'était pas si nouvelle, dix fois plus chère encore par -sa puissance d'une habitude intermittente. Je sentis alors que je -pouvais me reposer sur sa foi comme un roc contre vents et marée, et -maintenant je suis en repos, prophète certain de ma prophétie, que -jamais une ombre de défiance ne s'élèvera entre nous. Pardonnez-moi mes -pensées; je vous revaudrai ensuite mon étrange requête, quelque heureux -jour, lorsque votre charmante fille portera votre splendide présent, -à votre foyer domestique, tenant sur ses genoux, qui sait? un autre -don du Tout-Puissant, qui peut-être aura appris à vous bégayer des -remercîments.» - -Il dit; la mère sourit les yeux mouillés de larmes; elle apporta -alors un manteau dont elle enveloppa sa fille; elle le lui agrafa, -l'embrassa, et ils partirent. - -Ce matin-là Genièvre était montée trois fois sur la grande tour, d'où -l'on voyait, à ce qu'on dit, les riantes collines de Somerset et les -blanches voiles courant sur la mer jaune; mais ce n'était ni vers les -riantes collines ni vers la mer jaune que la belle reine dirigeait -ses regards: c'était vers la vallée d'Usk, sur un gazon uni, jusqu'à -ce qu'elle vît venir le jeune couple. Alors descendant, elle le reçut -à la porte. Elle embrassa Énide de tout son cœur comme une amie, lui -fit honneur comme à la fiancée du prince, et l'habilla pour sa noce -brillante comme le soleil. Toute la semaine l'antique Caerleon fut en -fêtes; car par les mains de Dubric, le grand saint, le couple fut uni -avec toutes les cérémonies. - -Tout cela eut lieu à la Pentecôte de l'année dernière; mais Énide garda -toujours sa robe fanée en souvenir de l'arrivée de Geraint qui l'avait -trouvée ainsi vêtue; elle se souvenait encore combien il l'aimait sous -ce costume et se rappelait ses folles craintes au sujet de cette robe, -son voyage auprès d'elle comme lui-même le lui avait raconté, et leur -arrivée à la cour. - -Ce matin même, lorsqu'il dit à Énide: «Prenez votre robe la plus -pauvre,» elle la trouva, la prit et s'habilla. - -O misérable race d'hommes à moitié aveugles! combien parmi nous, à -cette heure même, se créent un chagrin pour toute leur vie en prenant -le vrai pour le faux, ou le faux pour le vrai, marchant à tâtons à -travers le faible crépuscule de ce monde, jusqu'à ce que nous passions -dans l'autre, où nous verrons comme nous serons vus. - -C'est ce qui arriva à Geraint. Sortant le matin, une fois qu'ils -furent tous les deux à cheval, peut-être parce qu'il aimait Énide avec -passion, ressentait cette tempête qui couvait dans son cœur et qui, -s'il ouvrait la bouche, éclaterait comme le tonnerre sur une tête si -chère, il dit: «Loin d'ici, marchez devant à une distance respectueuse; -je vous commande encore, sur l'obéissance que vous me devez, de ne -point m'adresser la parole, quoi qu'il arrive; non, pas un mot.» Énide -fut atterrée. Les deux époux cheminaient; mais ils avaient à peine -fait trois pas que Geraint se prit à s'écrier: «Efféminé comme je -suis, je ne combattrai pas sur ma route avec des armes dorées, mais -avec du fer.» Il détacha une grosse bourse suspendue à sa ceinture -et la lança vers l'écuyer. Ainsi, quand Énide vit pour la dernière -fois son manoir, le seuil de marbre était étincelant, jonché d'or et -d'argent, et l'écuyer se frottait l'épaule. Geraint alors s'écria de -nouveau: «En campagne!» Énide ouvrant la marche dans les chemins qu'il -lui avait désignés, ils passèrent les frontières et chevauchèrent -parmi les repaires des bandits, les sombres marais et les étangs -hantés seulement par le héron, à travers les solitudes et les sentiers -périlleux. D'abord leur allure fut assez vive; mais bientôt leur pas -se ralentit. Un étranger qui les aurait rencontrés eût sûrement pensé, -en les voyant chevaucher si lentement et si pâles, que chacun d'eux -avait reçu quelque injure; car Geraint se disait sans cesse à lui-même: -«Hélas! pourquoi faut-il que j'aie perdu mon temps à lui prodiguer -des soins, à l'entourer de douces prévenances, à l'habiller richement -et à la conserver fidèle?» Là, il s'interrompait brusquement en son -cœur, autant qu'un homme peut arrêter sa langue lorsque la passion -le domine. Pour Énide, elle ne cessait de prier les cieux cléments -d'épargner à son cher mari toute blessure, et toujours elle cherchait -dans son esprit cette faute dont elle n'avait pas conscience, mais qui -le faisait paraître si sombre et si froid; jusqu'à ce que le cri du -grand pluvier qui ressemble à un sifflet humain, lui remuât le cœur, -et regardant autour d'elle dans le désert elle voyait une embuscade -dans chaque touffe tremblante de fougère. Elle se prit alors à penser -de nouveau: «O si j'étais coupable, je pourrais avec l'aide du ciel -réparer ma faute, pour peu que mon époux voulût seulement parler et me -rapprendre.» - -Le quart du jour était passé. Énide aperçut trois chevaliers de haute -taille montés et armés de pied en cap, derrière un rocher dans l'ombre, -tous malfaiteurs, qui les attendaient. Elle en entendit un qui criait -à son compagnon: «Regarde, voici un traînard qui s'avance la tête -pendante; il ne semble pas plus courageux qu'un chien battu. Viens, -nous le tuerons et nous aurons son cheval et son armure, sa dame aussi.» - -Énide se prit alors à réfléchir, et dit en elle-même: «Je retournerai -en arrière vers mon mari et je lui rapporterai toute leur criminelle -conversation; car, au risque de l'irriter jusqu'à me tuer, je préfère -cent fois mourir de sa chère main que si mon seigneur devait souffrir -la moindre perte, la moindre honte.» - -Elle retourna alors sur ses pas, affronta avec timidité, mais avec -une ferme contenance, le visage irrité de Geraint, et lui dit: -«Monseigneur, j'ai vu près du rocher trois bandits qui s'apprêtent à -fondre sur vous; je les ai entendus se vanter qu'ils vous tueraient et -se rendraient maîtres de votre cheval ainsi que de votre armure, et que -votre dame serait à eux.» - -Il répondit d'un air courroucé: «Vous ai-je demandé votre avis ou -votre silence? Je ne vous ai commandé qu'une seule chose: de ne point -m'adresser la parole, et c'est ainsi que vous m'obéissez! Eh bien! -regardez maintenant: quel que soit votre désir, que je remporte la -victoire ou que j'éprouve une défaite, que vous souhaitiez ma vie ou ma -mort, vous verrez par vous-même que ma vigueur n'est point perdue.» - -Énide attendit avec un visage pâle et assombri par le chagrin, et les -trois bandits tombèrent sur Geraint. Le prince fondit sur celui du -milieu, et de sa longue lance lui perça la poitrine de part en part de -la longueur d'une coudée; puis tournant ses efforts contre les deux -autres, dont chacun avait brisé sur lui une lance qui vola en éclats -comme du verre, il cingla des coups d'epée à droite et à gauche, -étourdit les bandits ou les tua; et, descendant de cheval, comme un -homme qui écorche une bête fauve après l'avoir tuée, il arracha aux -trois loups liés d'une femme les trois belles armures qu'ils portaient. -Il laissa les corps gisants sur la terre; mais attacha les armes sur -leurs chevaux et les rênes de tous les trois ensemble; puis il dit à -Énide: «Poussez-les devant vous;» et Énide les poussait devant elle -par les solitudes. - -Il se rapprocha d'elle. La pitié commença à combattre en lui la colère, -pendant qu'il considérait l'être qu'il aimait le plus au monde poussant -devant elle les chevaux avec difficulté, obéissance et douceur. Il lui -aurait volontiers parlé et exhalé tout de suite en paroles brûlantes -le courroux et l'injure qui couvaient et le dévoraient intérieurement; -mais il semblait toujours plus aisé de tuer d'un coup Énide sans -remords que de crier halte, et de lui imputer en face la moindre -immodestie. Ayant ainsi la langue liée, il fut d'autant plus irrité, -qu'elle pouvait dire qui sa propre oreille avait entendue l'accuser de -fausseté. Souffrant ainsi, les minutes furent pour lui un siècle; mais, -en moins de temps qui n'en met, à Caerleon, l'Usk à haute marée pour -se reposer avant de reprendre sa course vers la mer, Énide, qui avait -l'œil au guet, vit dans l'obscurité d'un bois épais, devant l'ombre de -chênes aux troncs de fer, trois autres cavaliers qui attendaient armés -de toutes pièces. L'un d'eux semblait plus fort que Geraint. - -Énide s'émut en l'entendant crier: «Voici une proie! trois chevaux et -trois armures; tout cela à la garde de qui? d'une jeune fille.--Non -pas, dit le second; là-bas vient un chevalier.--C'est un lâche, dit le -troisième; comme il tient la tête basse!» Le géant répondit gaiement: -«En vérité, n'y en a-t-il qu'un? Attendez ici, et quand il passera, -tombez dessus.» - -Énide délibéra en elle-même, et dit: « J'attendrai l'arrivée de mon -époux, et je lui ferai part de toute leur scélératesse. Messire est -fatigué pour avoir combattu, et ils tomberont sur lui à l'improviste. -Mon devoir est de lui désobéir pour son bien; comment oserais-je lui -obéir à son détriment? Je dois parler, et, dût-il me tuer pour cela, -sauver ainsi une vie plus chère que la mienne.» - -[Illustration: Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant -pas suivre le combat. Énide, p. 33.] - -Elle attendit sa venue, et lui dit avec une timide fermeté: «M'est-il -permis de parler?» Il répondit: «Vous en prenez la permission en la -demandant.» Et elle dit: - -«Il y a là-bas trois malfaiteurs en embuscade dans le bois; tous sont -armés de pied en cap, et l'un d'eux paraît plus fort que vous; ils -disent qu'ils tomberont sur vous à votre passage.» - -A cette ouverture, Geraint répondit avec colère: «Fussent-ils cent dans -le bois, et chacun d'eux plus fort que je ne le suis, et quand même -ils se rueraient tous à la fois sur moi, je le jure, j'en serais moins -contrarié que de votre désobéissance. Rangez-vous, et, si je succombe, -attachez-vous au vainqueur.» - -Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas suivre le -combat; elle soupirait seulement de courtes prières, à chaque coup un -soupir. Le brigand qu'elle redoutait le plus se jeta sur Geraint. Il -visa au heaume; sa lance fit fausse route; mais celle du prince, un peu -forcée dans le dernier choc, pénétra juste au milieu du corselet du -gigantesque bandit; elle se rompit tout court, et l'ennemi ayant roulé -sur la poussière, resta sans mouvement. Tel celui qui fait le conte, -vit autrefois une grande portion d'un promontoire surmonté d'un jeune -arbre glisser des flancs battus par les vents d'une longue falaise -sur la grève, et y rester immobile, l'arbre continuant à croître: -ainsi gisait l'homme transpercé. Ses lâches camarades, donnant avec -moins d'ardeur contre le prince, s'arrêtèrent à la vue de la chute -de leur chef. Pour les confondre davantage, le vainqueur piqua des -deux en lançant son terrible cri de guerre; car, comme quelqu'un qui -prête l'oreille près d'un torrent descendant d'une montagne, et tout -à travers le fracas de la cataracte prochaine entend le roulement de -tonnerre de la plus grande chute dans le lointain, les soldats étaient -accoutumés à entendre sa voix dans la bataille et à s'enflammer, et -l'ennemi était saisi d'épouvante. Ainsi ce couple de bandits prit la -fuite; mais, atteints, ils souffrirent la mort qu'ils avaient eux-mêmes -donnée à maint innocent. - -Sur ce, Geraint, mettant pied à terre, ramassa la lance qui lui -plaisait le mieux, arracha à ces loups sans vie leurs trois brillantes -armures l'une après l'autre, les attacha de même sur leurs chevaux, -lia ensemble les rênes de tous les trois, et dit à Énide: «Poussez-les -devant vous.» Et elle les poussa à travers le bois. - -Il suivit encore de plus près. La peine qu'elle avait à maintenir -ensemble dans les sentiers difficiles de la forêt deux troupes de -trois chevaux chargés d'armes retentissantes, servit un peu à adoucir -l'amertume qu'elle ressentait dans son cœur. Les chevaux eux-mêmes, -comme des créatures de noble origine, mais tombées en de mauvaises -mains et pansés depuis longtemps par des bandits, dressaient leurs -oreilles légères et obéissaient à sa voix calme et ferme et à sa douce -autorité. - -[Illustration: De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait -un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger -aux faucheurs. Énide, p. 35.] - -C'est ainsi qu'ils passèrent à travers la verte obscurité de la forêt. -Sortant à ciel ouvert, ils virent une petite ville avec des tours sur -un rocher, et tout au-dessous une prairie enchâssée comme une pierre -précieuse dans le rude paysage à la teinte brune, avec des faucheurs -occupés à couper l'herbe. De la ville, par un sentier taillé dans le -roc, venait un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main -de quoi manger aux faucheurs, et Geraint eut encore pitié d'Énide en -voyant sa pâleur. Descendant alors vers la prairie, quand le jeune -homme blond fut près, il lui dit: «Mon ami, donne à manger à cette -damoiselle; elle est si épuisée!--Oui, vraiment, répondit le jeune -gars; et vous, messire, mangez aussi, bien que la chère soit grossière -et bonne seulement pour des faucheurs.» Il déposa alors son panier, -et, mettant pied à terre sur le gazon, les voyageurs laissèrent paître -les chevaux et mangèrent eux-mêmes. Énide prit délicatement peu de -chose, ayant moins d'appétit que de désir de se conformer à la volonté -de son époux; mais Geraint dévora, sans y penser, toute la pitance des -moissonneurs, et, ne trouvant plus rien, il fut surpris. «Mon garçon, -dit-il, j'ai tout mangé; mais prends en payement un cheval et des -armes, choisis les meilleurs.» Lui, rougissant de plaisir, repartit: -«Messire, vous me payez au centuple.--Tu n'en seras que plus riche,» -s'écria le prince. «Je reçois donc votre présent, dit l'enfant, comme -une libéralité et non comme une récompense; car il m'est aisé, pendant -que votre bonne dame se repose, de retourner au logis et d'aller -chercher un nouveau repas pour ces faucheurs de notre comte. Ces gens -sont en effet à lui comme toute la campagne, et, moi-même, je lui -appartiens. Je lui dirai en même temps combien vous êtes grand. Il aime -à savoir quand des gens de marque sont sur ses terres. Il vous recevra -dans son manoir, et vous y serez mieux servi qu'à présent.» - -Geraint dit alors: «Je ne désire pas de meilleure chère, n'ayant jamais -mangé avec plus d'appétit que quand j'ai laissé vos faucheurs sans -dîner. Je n'irai dans le château d'aucun comte: je connais, Dieu le -sait, trop de châteaux. Si votre maître a besoin de moi, qu'il vienne -me trouver. Arrêtez-nous quelque bonne chambre pour la nuit, ainsi -qu'une écurie pour les chevaux; revenez avec des vivres pour ces hommes -et rendez-nous réponse. - ---Oui, mon bon seigneur,» dit l'enfant transporté de joie. Il partit -portant la tête haute, rêvant qu'il était chevalier, et disparut en -haut du sentier escarpé, tirant le cheval après lui. Les deux époux -restèrent seuls. - -Mais lorsque le prince eut ramené ses yeux errants sur ce qui -l'entourait, il les laissa tomber sur Énide au lieu où elle s'était -affaissée plutôt qu'assise. Son jugement si mal fondé, que jamais ombre -de méfiance ne s'élèverait entre eux deux, lui revint à l'esprit, et il -se mit à soupirer. Dans un autre accès de pitié, mêlée de bonne humeur, -il remarqua les robustes faucheurs qui travaillaient sans avoir dîné; -il observait le soleil étincelant sur la faux quand elle tournait, -et ensuite, accablé par la chaleur, il s'endormait à moitié. Quant à -Énide, se rappelant son vieux manoir ruiné et, pareils au vent, tous -les cris des corneilles autour de son donjon désert, elle arrachait -le gazon le plus long qui croissait près des bords de la prairie, et -nonchalamment elle le tressait en anneaux, qu'elle défaisait ensuite, -tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de son anneau de mariage, lorsque -l'enfant retourna et leur annonça qu'ils avaient une chambre. Ils s'y -rendirent et, là, après que Geraint eût dit à Énide: «Si vous voulez, -appelez la femme de la maison?» question à laquelle elle répondit par: -«Merci, monseigneur,» tous deux restèrent séparés par toute la largeur -de la chambre, et, muets comme des créatures privées de la parole par -un vice de naissance, ou plutôt comme deux sauvages peints et servant -de support à un écu, qui, séparés par lui, regardent dans l'espace sans -se regarder l'un l'autre. - -Tout à coup, un bruit de voix dans la rue et de pas retentissants -sur le pavé les tira de leur assoupissement. L'un et l'autre se -levèrent pendant que la porte, poussée du dehors, reculait jusqu'au -mur. Au milieu d'une troupe de libertins, d'une beauté efféminée et -d'une pâleur dissolue, entra l'ancien soupirant d'Énide, le seigneur -débauché de l'endroit, Limours. Avec une révérence obséquieuse, -il salua Geraint en face; mais, à la dérobée, dans la chaleur des -premiers compliments, il regarda Énide du coin de l'œil, et la reconnut -dans son attitude triste et solitaire. Geraint demanda alors du vin -et des rafraîchissements pour l'hôte qui lui était survenu, et, -somptueusement, suivant son habitude, il dit à l'hôte d'inviter tous -ses amis et de se réjouir avec eux en l'honneur de leur comte. «Et ne -vous inquiétez pas de la dépense, ajouta-t-il; les frais sont à ma -charge.» - -On apporta le vin et les mets. Le comte Limours but jusqu'à ce qu'il -plaisantât à son aise; il débita des contes libres, saisit le mot au -vol, joua sur lui et le fit de deux couleurs; car sa conversation, -lorsque le vin et la mauvaise compagnie rallumaient, brillait et -étincelait comme une pierre à cinquante facettes. Il provoqua ainsi -le rire du prince et les applaudissements de ses camarades. Voyant -alors Geraint en gaieté, Limours lui dit: «Avec votre permission, -monseigneur, je traverserais la chambre et parlerais à votre belle -damoiselle, qui se tient à l'écart et semble si solitaire.--Bien -volontiers, dit-il, faites-la parler; elle ne me parle pas.» Limours -se leva alors et, regardant à ses pieds comme celui qui essaye un -pont qu'il craint de voir tomber, il traversa la chambre, s'approcha -d'Énide, leva des yeux charmés, s'inclina à côté d'elle et lui dit à -voix basse: «Énide, l'étoile de ma vie solitaire; Énide, mon premier -et mon seul amour; Énide, dont la perte m'a rendu sauvage, quel -hasard? Comment se fait-il que je vous voie ici? Vous êtes enfin en ma -puissance. Cependant, n'ayez aucune crainte, je me qualifie de sauvage; -mais je garde un vernis de douce courtoisie ici au cœur du désert et -de la solitude. Je pensais que si votre père ne s'était point mis -entre nous deux autrefois, vous m'auriez vu d'un œil favorable. S'il -en est ainsi, ne me le cachez pas. Rendez-moi un peu plus heureux, -faites-le-moi connaître. Ne me devez-vous rien pour une vie à moitié -perdue? Oh! oui, bien aimée comme vous l'êtes, vous me devrez tout. -Énide, vous et lui, je le vois avec joie, vous vous tenez à l'écart -l'un de l'autre, vous ne lui parlez pas, vous venez sans suite, page -ni suivante, pour vous servir. Vous aime-t-il comme autrefois? Appelez -cela querelles d'amants, si vous le voulez, je sais cependant que -quoique les hommes puissent se quereller avec les êtres qu'ils aiment, -ils n'iraient pas jusqu'à les rendre ridicules à tous les yeux tant -qu'ils les aiment encore; et votre pauvre toilette, misérable insulte -à votre adresse, raconte votre histoire sans paroles: savoir, que cet -homme ne vous aime plus. Votre beauté n'en est plus une pour lui. Par -un sort commun il est rassasié, je le sais bien; car je connais les -hommes. Vous ne regagnerez jamais son amour: une fois parti l'amour -d'un homme ne revient plus. Mais en voici un qui vous aime comme -autrefois, avec plus de passion que jamais. De grâce, un mot: mes gens -font cercle autour de lui; il est sans armes; que je lève un doigt, -ils me comprendront. Non, je ne veux pas de sang, et il n'est pas -besoin que vous paraissiez si effrayée de ce que je dis: ma méchanceté -n'est pas plus profonde qu'un fossé, ni plus forte qu'un mur. Voilà le -donjon: votre époux ne se trouvera plus entre nous. Dites seulement -un mot, ou ne le dites pas; mais par Celui qui m'a fait le seul amant -fidèle que vous ayez jamais eu, je ferai usage de toute ma puissance. -Oh! pardonnez-moi! l'égarement de cette heure qui vit notre première -séparation m'agite encore.» - -A ces mots, les tendres accents de sa propre voix, le sentiment de ce -qu'il avait souffert, ou son imagination, mouillèrent ses yeux; mais -Énide crut y voir la chaleur du vin. Elle répondit avec l'adresse dont -les femmes savent user, coupables ou non, pour détourner le danger qui -éclate au-dessus de leur tête. Elle dit: - -«Comte, si vous m'aimez comme autrefois, et si vous ne m'abusez point, -venez demain matin et arrachez-moi à Geraint comme par violence. Pour -ce soir, laissez-moi; je suis fatiguée jusqu'à la mort.» Le comte -éperdu d'amour, prenant congé, s'inclina en balayant son pied de la -plume de son chapeau; et le brave prince lui cria: «Bonne nuit!» En se -retirant, le châtelain racontait à ses hommes comment Énide n'avait -jamais aimé que lui, et ne se souciait pas plus de son époux que d'une -coquille d'œuf. - -Énide, laissée seule avec le prince Geraint, pensant à l'ordre qu'elle -avait reçu de garder le silence et à la nécessité où elle était de le -violer, tint conseil avec elle-même, et, pendant qu'elle délibérait -ainsi, son époux s'endormit. Énide n'eut pas le cœur de l'éveiller; -elle se tint penchée sur lui, enchantée de voir qu'il était sorti du -combat sans blessure et de l'entendre respirer doucement et également. -Bientôt elle se leva, et, marchant légèrement, elle réunit les pièces -de son armure en un seul endroit, pour les trouver en cas de besoin. -Elle s'assoupit ensuite elle-même; mais, accablée par le chagrin et -les fatigues du jour, il lui semblait perpétuellement qu'elle se -saisissait d'une broussaille sans racine, et qu'elle glissait le long -d'un horrible précipice. En se débattant ainsi, elle se réveilla. -Elle se figura alors qu'elle entendait le comte sauvage à la porte -avec toute sa troupe d'aventuriers, sonnant du cor pour la sommer de -tenir parole. C'était le rouge coq qui saluait la lumière du jour au -moment où l'aurore aux yeux gris commençait à paraître sur le monde -mouillé de rosée, et brillait sur l'armure du chevalier. Énide se leva -de nouveau pour y regarder; mais elle la toucha sans le vouloir. Le -casque tomba avec bruit. Geraint se redressa et jeta un regard surpris -sur son épouse. Rompant alors le silence qui lui était imposé, Énide -répéta à Geraint tout ce que le comte Limours lui avait dit, excepté -que son époux ne l'aimait pas. Elle ne manqua pas même de lui apprendre -la ruse qu'elle avait mise en œuvre; mais elle termina avec de si -douces excuses, d'un ton si humble, en si peu de mots; elle semblait -tellement justifiée par cette nécessité, que bien qu'il se demandât -si c'était pour lui qu'elle pleurait en Devon, il ne répondit qu'en -grondant avec colère, disant: «Vos douces mines font, de bons garçons, -des sots et des traîtres. Appelez l'hôte, et dites-lui d'amener un -destrier et un palefroi.» Elle se glissa dans la maison endormie, et, -comme l'esprit du logis, elle suivit les murs en frappant jusqu'à ce -qu'elle éveillât les dormeurs; puis elle revint. Alors, avisant son -brusque époux, elle le servit en silence comme un écuyer, bien que -sans en être priée. Sortant ensuite armé, Geraint trouva l'hôte et lui -cria: «Ton compte, mon ami.» Et, sans attendre sa réponse: «Prends cinq -chevaux et leurs armures.» Honnête, contre l'habitude, l'hôte étonné -repartit: «Monseigneur, c'est à peine si votre dépense s'élève à la -moitié de l'un d'eux.--Vous n'en serez que plus riche,» dit le prince. -Puis, s'adressant à Énide: «En route, et aujourd'hui je vous ordonne, -Énide, plus spécialement, quoi que vous puissiez entendre ou voir (bien -que j'estime médiocrement utile de vous donner des ordres), de ne point -ouvrir la bouche, mais d'obéir.» - -Énide répondit: «Oui, monseigneur, je connais votre désir et je -voudrais m'y conformer; mais, marchant la première, j'entends les -violentes menaces que vous n'entendez pas, je vois le danger que vous -ne sauriez voir: il m'est donc bien dur de ne point vous avertir. C'est -presque au-dessus de mes forces; néanmoins, j'obéirai. - ---Je compte bien que vous le ferez, dit-il. Ne soyez point trop avisée. -Rappelez-vous que vous êtes mariée à un homme, et non pas tout à fait -mésalliée avec un imbécile endormi, à un homme qui a des bras pour -garder sa tête et la vôtre, des yeux pour vous trouver quelque loin que -vous soyez, et des oreilles pour vous entendre même dans ses rêves.» - -A ces mots il se retourna et fixa sur elle un regard aussi perçant que -le rouge-gorge contemplant le travail de l'homme des champs; ce qui se -passait dans Énide, sentiment qu'un sot débauché ou un juge trop prompt -aurait appelé sa faute, lui fit monter le sang au visage et baisser les -yeux. Geraint regarda et ne fut pas satisfait. - -[Illustration: A l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en -proie à une terreur panique. Énide, p. 43.] - -Accompagnée de son bourru de mari, Énide suivit alors un chemin battu -qui conduisait du territoire du félon Limours au comté dépeuplé d'un -autre comte, Doorm, que ses vassaux tremblants appelaient le Taureau. -Une fois elle jeta les yeux en arrière, et lorsqu'elle vit son époux -de beaucoup plus rapproché que la veille, cette circonstance la rendit -presque heureuse; jusqu'au moment où Geraint, faisant un geste de -colère comme pour dire: «Vous m'observez,» ramena la tristesse dans -son cœur; mais pendant que le soleil achevait de pomper la rosée sur -chaque brin d'herbe, le son d'un pesant galop frappa son oreille, -et, regardant autour d'elle, elle vit un nuage de poussière et des -pointes de lances s'y agiter. Alors, pour ne point désobéir à son -époux, et cependant pour l'avertir (car il marchait comme s'il n'eût -pas entendu), se retournant, elle tint son doigt en l'air et montra la -poussière. Dans son obstination, le guerrier fut jusqu'à un certain -point charmé en voyant qu'elle observait son ordre à la lettre, et, se -retournant, il s'arrêta. Un moment après le farouche Limours, monté sur -un cheval noir, pareil à un sombre nuage dont les franges se détachent -par l'effet de la tempête, presque désarçonné par sa monture et tout -à sa passion, fondit avec un cri aigu sur Geraint, qui le joignit, le -renversa loin de la croupière, de toute la longueur de la lance et du -bras, et le laissa ainsi étourdi ou mort. Il culbuta le suivant et se -rua tête baissée sur toute la troupe qui se trouvait derrière; mais, -à l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à une -terreur panique, comme un banc de poissons agiles, qui un matin d'été -viennent en glissant le long des digues de cristal à Camelot au-dessus -de leurs ombres sur le sable; mais si quelqu'un se tenant sur le bord -lève seulement la main contre le soleil qui l'éclaire, il ne reste pas -l'étincelle d'une nageoire entre les îlots blancs de fleurs. Ainsi -effarouchés du seul mouvement de l'homme, tous les compagnons ou plutôt -les parasites du comte s'enfuirent et le laissèrent gisant an milieu de -la route. Ainsi s'évanouissent les amitiés qui ne prennent naissance -que dans le vin. - -Alors, comme un rayon de soleil chargé de tempête, Geraint sourit, -en voyant les destriers des deux combattants qui venaient de tomber, -abandonner leurs maîtres à terre et s'enfuir follement mêlés avec les -fuyards: «Chevaux et hommes, dit-il, tous animés du même esprit, et -de bien honnêtes amis! Il n'est pas resté une seule monture. Jusqu'à -présent j'étais honnête: je payais avec des chevaux et avec des -armes; je ne puis voler ni piller, encore moins mendier, et ainsi -qu'en dites-vous, Énide? Dépouillerons-nous ici votre amoureux? votre -palefroi a-t-il assez de cœur pour porter son armure? Jeûnerons-nous -ou dînerons-nous? Non? Alors, honnête comme vous êtes, priez que nous -puissions rencontrer les cavaliers du comte Doorm; je voudrais aussi -être encore honnête.» Il dit, et Énide regardant tristement ses rênes, -reprit la marche sans répondre un seul mot. - -Mais comme un homme sur lequel fond un terrible désastre dans une -terre éloignée et à son insu, mais qui l'apprend à son retour et en -souffre jusqu'à en mourir: ainsi Geraint, blessé dans son combat -avec le satellite de Limours, saignait secrètement sous son armure -et continuait sa marche sans dire à sa noble épouse qu'elle était sa -blessure, le sachant à peine lui-même, jusqu'au moment où son œil -s'obscurcit et son heaume vacilla; et à un détour de la route le -prince, sans prononcer un seul mot, tomba de cheval, heureusement sur -le gazon. - -[Illustration: Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle -s'arrêta, la désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du -chemin. Énide, p. 45.] - -Entendant le bruit de sa chute, Énide s'empressa d'accourir, et, toute -pâle, descendant à son côté, elle détacha les liens qui retenaient -ses armes. Sa main fidèle n'hésita point, et pas une larme ne vint -mouiller son œil bleu jusqu'à ce qu'elle eût découvert la blessure, -exposé, en déchirant son voile de soie fanée, son front au soleil -brûlant, et bandé la plaie par où s'écoulait la vie de son cher époux. -Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la -désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin. -Plusieurs passèrent, mais nul ne la regarda; car, dans ce royaume sans -loi ni droit, on se souciait autant d'une femme pleurant la mort de son -compagnon que d'une pluie d'été. L'un pensa que c'était une victime du -comte Doorm, et n'osa se mettre pour le blessé en frais d'une pitié -périlleuse. Il en passa un autre à la hâte, un homme d'armes envoyé en -mission auprès du noble brigand; moitié sifflant, moitié chantant une -chanson grossière, il souleva la poussière contre les yeux sans voile -de la dame. Un autre, fuyant la colère de Doorm devant une flèche sans -cesse présente à sa pensée, faisait dans sa crainte fumer la longue -route sous lui. Le palefroi d'Énide en hennissant leva le pied, se -sauva dans les taillis et fut perdu, pendant que le grand destrier -restait affligé comme un homme. - -À ce moment parut le gigantesque comte Doorm à la large face bordée -d'une frange de barbe rousse; en marche pour une expédition et roulant -des yeux d'oiseau de proie, il parut suivi d'une centaine de lances; -mais avant d'arriver, comme quelqu'un qui hèle un navire, il cria avec -une grosse voix: «Holà! est-il mort?--Non, non, il n'est pas mort, -répondit vivement Énide. Quelques-uns de vos braves gens voudraient-ils -le lever et remporter loin de ce cruel soleil? Je suis bien sûre, -très-sûre qu'il n'est pas mort.» - ---Eh bien! s'il n'est pas mort, dit alors le comte Doorm, pourquoi le -pleurez-vous ainsi? vous ressemblez à un enfant; et s'il est mort, je -vous considère connue une sotte: vos pleurs ne le rendront pas à la -vie; mort ou non, vous gâtez une jolie figure par des larmes insensées. -Cependant, puisqu'il y a un joli minois, que quelqu'un de vous ici -relève le blessé et l'emporte dans notre manoir. S'il vit, nous -l'enrôlerons dans notre bande; s'il meurt, la terre est assez profonde -pour le cacher. Voyez aussi à prendre le destrier, un noble animal.» - -Il dit et s'en alla, non sans laisser deux robustes piquiers, qui -s'avancèrent en grondant comme un dogue à la vue de son os menacé par -des enfants de village qui s'amusent à le tourmenter pendant qu'il -mange. Il pose sa patte dessus en rongeant et en grondant. De même les -vauriens grondaient, craignant de perdre, et cela pour un homme mort, -leurs chances de butin dans l'expédition de la matinée. Néanmoins, -ils se levèrent, et le placèrent sur une de ces litières comme ils en -emportaient dans leurs courses pour ceux qui pourraient être blessés; -ils l'y placèrent après l'avoir posé dans le creux de son écu, et -le transportèrent ainsi à la salle nue de Doorm, suivi de son noble -coursier qui marchait tout seul. Ils le jetèrent, lui et la bière où -il était couché, sur un tréteau de chêne dans la salle, et partirent -ensuite, brûlant de rejoindre leurs compagnons mieux partagés, mais -grondant comme auparavant et maudissant leur temps perdu, l'homme mort, -leur comte, leurs propres âmes et Énide. Ils auraient pu aussi bien la -bénir: elle était sourde aux bénédictions et aux anathèmes de qui que -ce fût, si ce n'est d'un seul. - -Ainsi, elle resta assise auprès de son époux pendant de longues heures, -lui soutenant la tête, réchauffant ses mains pâles et l'appelant. A la -fin, il revint de son évanouissement; il trouva sa chère femme qui lui -soutenait la tête, réchauffait ses mains affaiblies et l'appelait, et -il sentit de chaudes larmes qui tombaient sur sa figure. Il dit à son -cœur: «Elle pleure pour moi.» Il resta néanmoins immobile et feignit -d'être mort, afin de l'éprouver jusqu'au bout et de dire à son cœur: -«Elle pleure pour moi.» - -A la chute du jour, le robuste comte Doorm revint au manoir chargé -de butin. Ses rudes piquiers le suivaient avec bruit, chacun lançant -à terre un amas de choses qui résonnaient contre le pavé; il jeta -sa lance de côté et ôta son heaume. Au milieu de ces hommes armés -s'agitait une troupe de femmes moitié hardies, moitié effrayées, -ouvrant de grands yeux, et habillées de différentes couleurs. Le comte -Doorm frappa rudement avec le manche d'un couteau contre la table, et -demanda de la viande et du vin pour nourrir ses hommes. On apporta des -porcs entiers et des quartiers de bœuf, et tout le lieu lut rempli par -la vapeur de la viande. Nul ne prononça un mot; mais tous s'assirent -à la fois et mangèrent en tumulte dans la salle nue avec le bruit de -chevaux au râtelier, jusqu'au moment où Énide se replia sur elle-même -pour éviter les manières brutales de ces gens sans frein. Quand le -comte Doorm eut mangé tout son content, il roula ses yeux autour de -lui et aperçut dans un coin une damoiselle languissante. Alors il se -rappela Énide, et pourquoi elle pleurait. Là elle produisit un effet -si puissant sur lui, qu'il se leva tout d'un coup et dit: «Mangez! Je -n'ai jamais vu une créature si pâle. Malédiction de Dieu! de vous voir -pleurer, cela me rend fou. Mangez, songez-y bien. Votre bonhomme a -été fort heureux; car si j'étais mort, qui me pleurerait? Chère dame, -jamais depuis que j'ai commencé à respirer, je n'ai vu un lis pareil -à vous; et pour peu que votre joue présentât quelque couleur, il n'y -a pas une de mes dames digne de porter votre pantoufle en guise de -gant. Mais écoutez-moi, suivez ma direction, et je ferai ce que je -n'ai jamais fait: Vous partagerez mon comté avec moi, jeune fille, -nous vivrons comme deux oiseaux dans un nid, et je vous rapporterai du -fourrage de tous les champs; car je fais plier toutes les créatures à -mes volontés.» Il dit; les robustes piquiers s'arrêtèrent la bouche -pleine, et se retournant regardèrent avec surprise; pendant que -quelques-uns, dont le vieux serpent avait depuis longtemps abaissé les -âmes, comme le ver entraîne la fouille flétrie et en fait de la terre, -chuchotaient dans l'oreille l'un de l'autre ce qui ne sera pas raconté. -Les femmes, ou ce qui avait été ces êtres gracieux, mais qui maintenant -désiraient l'abaissement de la meilleure de leur sexe, y auraient donné -les mains; toutes à la fois elles haïssaient Énide, qui ne prenait -aucun souci d'elles, mais répondait à voix basse en tenant sa douce -tête penchée sur sa poitrine: «J'attends de votre courtoisie que, dans -l'état où il est, vous me laissiez tranquille.» Elle parlait si bas, -que Doorm l'entendit à peine; mais, comme un puissant patron satisfait -d'avoir agi si gracieusement, il imagina qu'elle l'avait remercié, -ajoutant: «Mangez et tenez-vous en joie, car je vous considère comme à -moi.» - -Elle répondit avec douceur: «Comment pourrais-je avoir la moindre joie -dans ce monde jusqu'à ce que mon époux se lève et jette un regard sur -moi?» - -A ces mots, le rude comte se récria sur cette réponse, comme si elle -fût partie d'un cœur vide et de la fatigue d'un être maladif. Tout à -coup, il se saisit d'Énide, la porta violemment vers la table et lui -jeta le plat devant elle, en lui criant: «Mange!» - ---Non, non dit Énide avec humeur; je ne mangerai pas tant que cet homme -là-bas sur la bière ne se lèvera point pour manger avec moi.--Alors -tu boiras, répondit-il. Ici!» Il remplit une corne de vin et la lui -tendit. «Eh! moi-même, ajouta-t-il, quand je suis échauffé par la -bataille ou, Dieu me damne, rouge de colère, souvent je ne puis manger -avant d'avoir bien bu. Buvez donc, et le vin vous fera changer d'avis. - ---Non pas, s'écria-t-elle; par le ciel! je ne boirai pas jusqu'à ce que -mon cher époux se lève et m'ordonne de le faire, et qu'il boive avec -moi. S'il ne se relève plus, je ne toucherai jamais au vin tant que je -serai en vie.» - -A ces mots, Doorm changea de couleur et parcourut la salle à grands -pas, mordant tour à tour sa lèvre inférieure et supérieure; et se -rapprochant d'elle, il dit à la fin: «Jeune fille, je vois bien que -vous dédaignez mes avances; prenez note de ce que je vais vous dire: -Sûrement, cet homme là-bas est mort, et j'impose ma volonté à toute -créature vivante. Ni boire ni manger? et pourquoi vous lamenter pour -quelqu'un qui expose votre beauté a l'insulte et au mépris en la parant -de haillons? Je suis étonné, en vous voyant contrecarrer mes désirs, -que je le supporte ainsi; ne me contrariez plus. Au moins, pour me -faire plaisir, dépouillez cette pauvre robe, ces haillons de soie, -cette livrée de la misère: j'aime que la beauté marche avec la parure; -car, ne voyez-vous pas mes dames ici, comme elles sont brillantes et en -rapport avec la maison de quelqu'un qui aime que la beauté marche avec -la parure? Prenez donc cette robe, obéissez.» - -Il dit, et l'une des dames déploya une robe de soie de fabrique -étrangère, où, comme une mer peu profonde, le bleu tendre jouait avec -le vert, et qui, sur le devant, était émaillée de plus de joyaux que ne -l'est le gazon de gouttes de rosée lorsque, pendant toute la nuit, un -nuage s'attache à la colline et, montant avec l'aube, laisse la place à -la lumière du jour. Ainsi brillaient, pressées, les pierres précieuses. - -Mais Énide répondit, plus difficile à émouvoir que ne le sont les -plus durs tyrans au jour de leur puissance, ayant d'anciennes injures -restées sans vengeance et dont maintenant l'heure est venue; elle dit: - -«C'est dans cette pauvre robe que mon cher époux me trouva tout d'abord -et m'aima pendant que je servais dans la salle de mon père; c'est dans -cette pauvre robe que je me rendis avec lui à la cour, et c'est là que -la reine me fit resplendir comme le soleil; c'est dans cette pauvre -robe qu'il m'a dit de m'habiller lorsque nous nous sommes mis en route -pour cette fatale quête d'honneur, où il n'y a pas d'honneur à gagner. -Cette pauvre robe, je ne l'ôterai point que mon époux ne se relève -vivant, et ne me dise de la jeter de côté. J'ai assez de peines: je -vous en prie, soyez généreux; je vous en prie, laissez-moi tranquille. -Je n'ai jamais aimé et ne puis jamais aimer que lui. Oui, mon Dieu! je -vous en supplie, dans l'état où il est, laissez-moi en repos.» - -[Illustration: D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte; -et, comme une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher. -Énide, p. 51.] - -Le brutal comte parcourut alors la salle à grands pas et prit sa barbe -rousse entre ses dents; à la fin, se plaçant tout près d'Énide, dans -sa fureur il s'écria: «J'estime qu'il ne sert pas plus, dame, d'être -doux que rude avec vous. Recevez mon salut.» Au mépris des lois de la -chevalerie, de sa main ouverte il la frappa au visage, mais légèrement. - -Alors Énide, dans son extrême détresse et pensant que Doorm ne se fût -point porté à cette extrémité s'il n'eût pas cru que Geraint était -mort, poussa un cri aigu et plaintif, comme celui d'un animal sauvage -pris dans un piège, quand il voit la trappe tomber sur lui. - -Geraint l'entendit; saisissant son épée, qui se trouvait à côté de lui -dans le creux du bouclier, il ne fit qu'un bond; d'un coup de revers -il frappa le cou basané du comte; et, comme une balle, la tête à la -barbe rousse bondit sur le plancher. Ainsi mourut le comte Doorm de la -main de celui qu'il croyait mort. Hommes et femmes, tous ceux qui se -trouvaient dans la salle se levèrent quand ils virent le mort se lever, -et s'enfuirent hurlant comme à la vue d'un spectre. Les deux époux -furent laissés seuls, et Geraint parla ainsi: - -«Énide, je vous ai traitée plus mal que cet homme que vous voyez sans -vie, je vous ai plus fait injure; tous les deux nous avons éprouvé une -peine qui m'a laissé trois fois plus malheureux que vous: désormais, -je préfère la mort au doute. Je m'impose cette pénitence à moi-même: -quoique de mes propres oreilles, hier matin, je vous aie entendu dire, -pensant que je dormais, oui, entendu dire que vous n'étiez pas une -femme fidèle, je jure que je ne vous demanderai point d'explication à -cet égard; je vous crois en dépit de vous-même, et dorénavant, j'aime -mieux mourir que douter.» - -Énide ne sut pas trouver un seul mot tendre, tant elle se sentit le -cœur abattu. Elle se borna à dire à Geraint avec le ton de la prière: -«Fuyez, ils reviendront et vous tueront; fuyez, votre destrier est -au dehors, mais mon palefroi est perdu.--Alors, Énide, vous monterez -en croupe derrière moi.--Oui, dit Énide, partons. «En sortant, ils -trouvèrent le bon cheval qui, ayant cessé d'être le vassal du brigand, -et libre de se prêter à un combat loyal, se mit à hennir de joie à leur -vue et se baissa vers l'heureux couple en faisant entendre un léger -murmure. Énide baisa, joyeuse aussi, la blanche étoile qui brillait -sur le front du noble animal. Geraint monta sur lui, tendit la main à -Énide, qui mit son pied sur le sien et monta à son tour. Il se retourna -et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour de lui, et, sans -tarder plus longtemps, ils partirent. - -[Illustration: Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses -bras autour de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent. -Énide, p. 52.] - -Jamais encore depuis qu'en paradis les premières roses parurent sur -les quatre rivières, être humain ne goûta un plaisir plus pur qu'Énide -quand, à cette heure périlleuse, elle joignit ses mains au-dessous -du cœur de son mari, et sentit qu'il lui appartenait encore. Elle -ne pleurait point; mais sur ses tendres yeux s'étendait un heureux -brouillard, comme celui qui conservait frais le cœur de l'Éden avant -l'utile ennui de la pluie. Cependant ses tendres yeux bleus n'étaient -pas obscurcis par ce brouillard au point de ne pas voir devant eux -sur le sentier, à la porte du manoir du bandit, un chevalier de la -cour d'Arthur, qui mit sa lance en arrêt et s'apprêta à tomber sur -Geraint. Alors, craignant pour sa blessure, et se rappelant le sang -qu'il avait perdu, Énide cria à l'étranger, la tête remplie de ce qui -était arrivé: «Ne tuez pas un homme mort!--La voix d'Énide,» dit le -chevalier. Mais elle, voyant que c'était Édyrn, fils de Nudd, n'en fut -que plus émue, et s'écria de nouveau: «O cousin! ne tuez pas celui qui -vous a donné la vie.» Édyrn, s'avançant avec franchise, parla ainsi: -«Monseigneur Geraint, je vous salue d'amitié. Je vous avais pris pour -un des brigands de Doorm. Quant à vous, Énide, ne craignez point que -je fonde sur lui; j'aime le prince, en quelque sorte, de cet amour -que nous portons au ciel qui nous châtie; car autrefois, quand mon -orgueil s'était élevé jusqu'à me mettre sur la pente de l'enfer, en me -renversant Geraint m'a relevé. Maintenant, créé chevalier de la Table -ronde d'Arthur, et ayant connu Doorm, quand j'étais moi-même à moitié -bandit dans mon temps de désordre, je viens porteur d‘un message du -roi, que je précède de très-près, pour dire à ce comte de licencier ses -hommes, de faire sa soumission, et d'écouter le jugement de Sa Majesté. - ---Il reçoit le jugement du Roi des rois, s'écria le prince, le visage -couvert de pâleur; et voyez! les forces de Doorm sont dispersées.» En -disant cela, il montrait la campagne, où, foulés çà et là, par monts -et par vaux, hommes et femmes étaient immobiles, en proie à la terreur -et les yeux fixes, pendant que d'autres couraient encore. Geraint se -mit alors à raconter comment le rude comte gisait mort dans son manoir. -Mais lorsque le chevalier lui dit avec le ton de la prière: «Suivez-moi -au camp, prince, et racontez au roi lui-même ce qui s'est passé; étant -seul, vous avez dû sûrement courir d'étranges chances;» l'autre rougit, -baissa la tête et s'arrêta sans mot dire, redoutant la douce figure -du roi sans reproche, et, après la folie faite, la question qui doit -s'ensuivre, jusqu'à ce qu'Édyrn s'étant écrié: «Si vous ne voulez pas -venir près d'Arthur, alors Arthur viendra à vous,» il répondit: «C'est -assez, je vous suis;» et ils partirent. Mais, pendant la route, Énide -avait deux craintes: la première, celle des bandits répandus dans la -campagne; l'autre lui venait d'Édyrn. De temps en temps, quand elle -le voyait tirer la rêne de son côté, elle se reculait un peu. Dans -un terrain creux, d'où sont sorties autrefois des flammes, on peut -craindre de nouveau le feu et la ruine. Édyrn apercevant ce qui se -passait chez Énide, lui dit: - -«Belle et chère cousine, vous qui aviez autrefois tant de raisons de -me craindre, n'ayez plus aucune frayeur; je suis changé. Vous avez -été d'abord la cause innocente qui a fait éclater en flamme furieuse -l'étincelle d'orgueil que la nature avait mise dans mon sang. Me voyant -repoussé par Yniol et par vous, j'ai comploté et travaillé jusqu'à ce -que je l'ai renversé. Alors, une seule et même idée constamment dans -le cœur, j'entrepris mes joutes hautaines et j'adoptai une maîtresse; -je lui rendis des honneurs simulés comme à la plus belle des belles; -et, vainqueur de toute espèce d'antagonisme, je me roidissais tellement -dans mon orgueil que je me croyais à l'abri d'une défaite; car j'étais -bien près d'avoir perdu le sens, et, n'eût été le but que je m'étais -proposé dans ces joutes, j'aurais tué votre père et me serais emparé -de votre personne. Je vivais dans l'espérance que quelque jour vous -viendriez dans la lice accompagnée de celui que vous aimiez le mieux, -et que là, ma pauvre cousine, avec vos doux yeux bleus, les yeux -les plus fidèles qui jamais aient réfléchi le ciel, vous me verriez -le renverser et le fouler aux pieds. Alors vous fussiez-vous écriée -ou agenouillée, ou m'eussiez-vous prié, je ne l'en aurais pas moins -tué. Vous vîntes (vous n'êtes venue qu'une fois), et, de vos propres -yeux, vous avez vu l'homme que vous aimiez (je parle comme quelqu'un -qui rappelle un service à lui rendu) désarçonner mon orgueilleuse -personne et déjouer le projet que je nourrissais depuis trois ans, -mettre le pied sur mon corps et me donner la vie. Là je fus brisé; mais -là je trouvai mon salut, bien que je partisse couvert de confusion, -détestant la vie que m'avait donnée mon vainqueur, et méditant d'y -mettre un terme. La seule pénitence que la reine m'imposa fut de -rester quelque temps à sa cour. D'abord je m'y montrai aussi chagrin -qu'un animal nouvellement mis en cage; et, m'attendant à être traité -comme un loup parce que je savais que mes actions étaient connues, je -trouvai, au lieu d'une pitié méprisante ou d'un pur mépris, une réserve -de si grande délicatesse, une si noble discrétion, des manières si -bienveillantes, dignes néanmoins, une telle grâce dans la plus tendre -courtoisie, que je commençai à jeter un regard sur ma vie passée, et je -trouvai qu'elle avait été en effet celle d'un loup. J'eus de fréquents -entretiens avec Dubric, le grand saint, lequel par la douce onction -de son éloquence m'a soumis quelque peu à cette douceur qui, alliée -avec la vigueur, fait un homme. Là vous fûtes souvent à l'entour de -la reine; mais vous ne me vîtes point, ou, si vous me vîtes, je ne -fus point remarqué par vous. De mon côté, je n'eus pas l'idée ou la -hardiesse de vous parler; je me tins à l'écart jusqu'à ce que je fusse -changé. Ne craignez donc rien, ma cousine, je suis devenu tout autre.» - -Il dit, et Énide crut aisément, comme les simples et nobles natures, -portées à croire ce qu'elles désirent, le bien dans un ami ou dans -un ennemi, là surtout dans ceux qui leur ont fait le plus de mal. -Lorsqu'ils furent arrivés au camp, le roi lui-même s'avança pour les -recevoir, et, voyant Énide pâle mais heureuse, il ne lui adressa pas -une seule question, mais tira à l'écart Édyrn, avec lequel il échangea -quelques paroles, revint ensuite et, souriant gravement, il descendit -Énide de cheval, lui donna un baiser en tout bien tout honneur, comme -un frère, et lui montra une tente vide qui lui avait été réservée. -Ayant attendu pendant une minute jusqu'à ce qu'elle y fut entrée, il se -tourna du côté du prince et lui dit: - -«Prince, lorsque dernièrement vous m'avez demandé la permission de vous -rendre dans vos terres pour défendre vos frontières, je sentis quelque -remords comme un homme qui laissait les crimes impunis pour avoir trop -vu les choses par les yeux d'autrui, et agi trop longtemps par des -délégués et non par lui-même; mais à présent vous me voyez en train de -purger tout mon royaume de ce qui le déshonore, et cela avec l'aide -d'Édyrn et d'autres. Avez-vous remarqué Édyrn? avez-vous vu le noble -changement qui s'est opéré en lui? C'est de sa part une œuvre aussi -grande qu'étonnante. Sa figure même a changé en même temps que son -cœur. Le monde ne veut pas croire au repentir d'un homme, et ce sage -monde, dont nous faisons partie, a bien raison: il est fort rare qu'un -homme se repente ou emploie à la fois la bonne grâce et la volonté -pour arracher la mauvaise herbe implantée chez lui par le sang et -l'habitude, se laver de ses souillures et se transformer. C'est ce qu'a -fait Édyrn, épurant son cœur comme je purgerai cette campagne avant de -la quitter. En conséquence, je l'ai fait chevalier de la Table ronde, -non pas sans réflexion, mais après l'avoir reconnu, à la suite de -mainte épreuve, comme l'un de nos plus nobles, de nos plus valeureux, -de nos plus sensés et de nos plus obéissants sujets. En vérité, l'œuvre -accomplie par Édyrn sur lui-même, après une vie de violence, me semble -mille fois plus grande et plus étonnante que si l'un de mes chevaliers, -mon sujet, avec d'autres sous ses ordres, risquant sa vie, faisait seul -un carnage dans un pays de voleurs, bien qu'il les tuât l'un après -l'autre, et qu'il fût lui-même presque blessé à mort.» - -Ainsi parla le roi. Le prince s'inclina profondément, et sentit que -ce qu'il avait fait n'était ni grand ni étonnant. Il passa à la tente -d'Énide, et le médecin du roi s'y rendit pour examiner sa blessure. -Énide lui donna aussi des soins, et là, tournant constamment autour du -blessé, l'air de tendre sollicitude qui planait sur lui, infusa de plus -en plus l'amour dans son cœur, comme le vent du sud-ouest qui, gonflant -le lac de Bala, remplit toute la rivière sacrée de Dee. Ainsi passèrent -les jours. - -Mais pendant que Geraint guérissait de sa blessure, le roi sans -reproche s'avança et jeta les yeux sur ceux à qui son père Uther avait -confié, il y avait longtemps, le soin de garder la justice royale. -Examen fait, il les trouva en défaut; et ainsi qu'aujourd'hui on épile -le cheval blanc sur les collines du comté de Berks pour le tenir -propre et brillant comme autrefois, il chassa les employés paresseux -ou coupables qui s'étaient laissés corrompre pour prêter les mains -à l'injustice, et il les remplaça par une plus forte race qui avait -des cœurs et des bras. Il envoya un millier d'hommes pour labourer -les terres incultes, et, se montrant partout, il purgea les endroits -écartés et y rétablit l'ordre; il détruisit les repaires des bandits et -nettoya le pays. - -Quand Geraint fut revenu en santé, ils passèrent avec Arthur à -Caerleon-sur-Usk. Là, une fois de plus, la grande reine embrassa sou -amie et lui donna une robe belle connue le jour. Quoique Geraint ne pût -jamais recouvrer cette quiétude que lui avait donnée leur liaison avant -que le nom de la reine eût été terni par le souffle de la médisance, il -resta satisfait, trouvant tout bien. Après un séjour de quelque temps, -ils se mirent en route, accompagnés de cinquante chevaliers, vers -les rives de la Severn, et rentrèrent dans leur pays. Geraint y fit -observer la justice du roi avec tant d'énergie, quoique avec douceur, -que tous les cœurs applaudirent et tous les mauvais bruits tombèrent. -En le voyant toujours à la tête de la chasse et vainqueur à la joute et -aux tournois, il fut proclamé le grand prince, et l'homme des hommes. -Pour Énide, que les femmes se plaisaient à appeler Énide la belle, un -peuple reconnaissant lui décerna le nom d'Énide la bonne; et dans leur -manoir se firent entendre les cris des enfants d'Énide et de Geraint, -venus en leur temps. Il cessa de douter de son épouse, et resta ferme -dans la confiance qu'il avait en elle, jusqu'à ce qu'il couronnât une -heureuse vie par une belle mort, et succombât en combattant contre les -païens de la mer du Nord pour le roi sans reproche. - - -FIN DE ÉNIDE. - - -Liste des illustrations - - -Pl. 1 Un morceau de l'escalier d'une tourelle usée par des pieds qui -maintenant etaient silencieux, tournait au soleil. - -Pl. 2 Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil, elle se -leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre, elles -descendirent, se dirigeant vers la prairie. - -Pl. 3 D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez à la cour -d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour l'insulte faite -à la reine. - -Pl. 4 Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas -suivre le combat. - -Pl. 5 De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait un jeune -homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger aux -faucheurs. - -Pl. 6 A l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à -une terreur panique. - -Pl. 7 Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la -désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin. - -Pl. 8 D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte; et, comme -une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher. - -Pl. 9 Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour -de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent. - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Enide, by Alfred Tennyson - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIDE *** - -***** This file should be named 52950-0.txt or 52950-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/9/5/52950/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Enide - -Author: Alfred Tennyson - -Illustrator: Gustave Doré - -Translator: Francisque Michel - -Release Date: September 1, 2016 [EBook #52950] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIDE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) Images generously made -available by Gallica (Bibliothèque nationale de FranceF. - - - - - - -</pre> - - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/enide000.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<h1>ÉNIDE</h1> - - -<h3>PAR</h3> - -<h2>ALFRED TENNYSON</h2> - - -<h4>POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS</h4> - -<h4>PAR FRANCISQUE MICHEL</h4> - -<h5>PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX</h5> - - -<h5>AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER</h5> - -<h5>D'APRÈS</h5> - -<h4>LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ</h4> - - - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h5> - -<h5>BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77</h5> - - -<h5>1867</h5> -<hr class="full" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="enide00102"></a> -<img src="images/enide00102.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Un morceau de l'escalier d'une tourelle usée par des pieds -qui maintenant etaient silencieux, tournait au soleil.</p> -</div> - -<p class="p2" style="text-align: center;"><a href="#Liste_des_illustrations">Liste des illustrations</a></p> - -<hr class="tb" /> -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">A</p> - -<h4>NAPOLÉON III</h4> - -<h6>EMPEREUR DES FRANÇAIS</h6> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE LIVRE</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ</p> - -<h5>DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE</h5> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">QUI DOIT SURTOUT SA FORCE</p> - -<p class="center">A UNE AUGUSTE IMPULSION</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">EST DÉDIÉ</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR</p> - - -<p class="p2" style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">J. BERTRAND PAYNE</p> - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="ENIDE" id="ENIDE">ÉNIDE</a></h3> - - -<p>Le brave Geraint, chevalier de la cour d'Arthur et du grand ordre de -la Table ronde, prince tributaire de Devon, avait épousé Énide, la -fille unique d'Yniol, et il l'aimait comme la lumière du ciel. Et -comme la lumière du ciel varie à l'aurore, au coucher du soleil et -pendant les nuits éclairées par la lune et les étoiles tremblantes, -ainsi Geraint se plaisait à varier la beauté de sa bien-aimée par -la soie, la pourpre et les pierres précieuses. Et Énide, uniquement -pour charmer les yeux de son mari, qui l'avait trouvée tout d'abord -et aimée dans un état de pauvreté, se présentait journellement à lui -dans une parure nouvelle; la reine elle-même, reconnaissante envers -le prince Geraint pour ses services, aimait Énide, et souvent de ses -blanches mains l'habillait, la paraît, comme la plus charmante après -elle dans toute la cour. Énide aimait la reine et d'un cœur sincère -l'adorait comme la plus imposante, la meilleure et la plus aimable de -toutes les femmes sur la terre. En les voyant si tendres et si unies, -Geraint s'applaudissait de cette amitié mutuelle; mais quand le bruit -public accusa la reine d'un amour coupable pour Lancelot, bien qu'il -n'y eût pas encore de preuves, et que les bruits du monde n'eussent -point encore éclaté comme une tempête, néanmoins Geraint y ajouta foi -et fut consterné, appréhendant que sa noble épouse, à cause de cette -grande tendresse pour Genièvre, eût reçu ou dût recevoir la moindre -tache: c'est pourquoi, se rendant auprès du roi, il donna pour prétexte -que sa principauté était sur la lisière d'un territoire fréquenté par -des comtes pillards, des chevaliers tarés, des assassins, en un mot, -par tous ceux qui cherchaient par la fuite à se dérober à la justice, -par tous ceux qui haïssaient les lois: conséquemment, tant qu'il ne -plairait pas au roi lui-même de nettoyer cette sentine de tout son -royaume, il demandait la permission de partir et d'aller défendre ses -frontières. Le roi considéra pendant quelque temps cette requête; mais -à la fin, le prince, ayant obtenu son congé, se mit en route avec Énide -et une suite de cinquante chevaliers, vers les bords de la Severn, -et ils passèrent dans leur pays. Là, pensant que si jamais femme fut -fidèle à son mari, la sienne lui garderait aussi sa foi, il l'entoura -de tendres soins et d'adoration, ne la laissant jamais seule; il oublia -ainsi la promesse qu'il avait faite au roi, les faucons et la chasse, -les joutes et les tournois, sa gloire et son nom, sa principauté et -les soucis de son gouvernement. Cet oubli était odieux à la dame; et -bientôt les gens, lorsqu'ils se trouvaient ensemble deux ou trois ou -en plus grand nombre, commencèrent à rire, à railler et à jaser sur le -compte de Geraint, comme d'un prince dont la virilité s'était évanouie -et fondue en amour immodéré pour sa femme. Énide en fut instruite par -les yeux du peuple, elle le sut encore par les femmes qui lui ornaient -la tête; pour être agréables à leur maîtresse, elles parlaient de -l'amour sans bornes de Geraint, mais elles ne l'en attristaient que -davantage. Chaque jour elle songeait à avertir son époux, sans pouvoir -s'y résoudre par timidité et délicatesse. De son côté, Geraint, qui -l'observait, la voyant s'attrister, soupçonnait de plus en plus une -tache sur sa pureté.</p> - -<p>Enfin, il arriva qu'un matin d'été, pendant qu'ils dormaient l'un -à côté de l'autre, les premiers rayons du soleil pénétrèrent sans -obstacle par la fenêtre et vinrent échauffer le robuste guerrier dans -ses songes. En se remuant, Geraint rejeta la couverture de côté et mit -à nu la colonne noueuse de son cou, le carré massif de son héroïque -poitrine, et des bras sur lesquels des muscles saillants se courbaient -comme un torrent fougueux sur une petite pierre, se précipitant avec -trop de force pour s'y briser. Énide se réveilla et s'assit à côté du -lit en admiration devant son mari, pensant en elle-même: «Y eut-il -jamais un homme d'aussi grandes proportions?» Alors, comme une ombre, -passèrent dans son esprit et les bruits populaires et l'accusation -de mollesse; et, se penchant sur lui, elle parla ainsi tout bas et -tristement à son cœur:</p> - -<p>«O noble poitrine et bras tout-puissants, suis-je la cause, la pauvre -cause des reproches que l'on vous adresse, quand on dit que toute votre -force est évanouie? J'en suis la cause, parce que je n'ose point parler -et lui dire ce que je pense et ce qu'on dit; et cependant, je regrette -qu'il languisse ici; je ne puis aimer mon époux et ne point avoir souci -de son nom. J'aimerais bien mieux lui ceindre son harnais, chevaucher -avec lui à la bataille, combattre à ses côtés et regarder sa puissante -main porter de grands coups aux félons et aux malfaiteurs. Il vaudrait -bien mieux que je fusse sous la terre sans entendre davantage sa noble -voix, privée de ses douces caresses et de la lumière de ses yeux, que -de savoir mon époux déshonoré par moi. Ai-je ce courage et puis-je -ainsi assister à la lutte et voir mon cher époux blessé, peut-être même -frappé d'un coup mortel sous mes yeux: et je n'oserais pas lui dévoiler -ma pensée et lui dire combien on se rit de lui quand on dit que toute -sa force s'est changée en mollesse? Hélas! je crains de ne point être -une fidèle épouse.»</p> - -<p>Elle parla moitié en elle-même, moitié de façon à être entendue, et -la passion qui l'agitait fortement lui fit verser des larmes sur la -poitrine large et nue de son époux. Elles l'éveillèrent, et, par un -malheureux hasard, il ne saisit que quelques lambeaux de ses dernières -paroles, exprimant la crainte qu'elle ne fût point une fidèle épouse. -Il se dit en lui-même: «En dépit de tous mes soins, de toutes mes -peines, malheureux que je suis! oui de toutes mes peines, elle ne m'est -point fidèle, et je la vois pleurer pour quelques galants chevaliers -de la cour d'Arthur.» Alors, quoiqu'il l'aimât et la respectât trop -pour songer qu'elle pût être coupable, sa mâle poitrine fut percée du -dard qui rend un homme solitaire et misérable en la douce présence de -celle qu'il aime le mieux. Il s'élança hors du lit, réveilla son écuyer -assoupi et cria: «Mon destrier et son palefroi!» puis, s'adressant à -Énide: «Je veux chevaucher à l'aventure; car bien qu'il semble qu'il -me reste à gagner mes éperons, je ne suis point encore tombé si bas que -quelques-uns pourraient le désirer. Quant à vous, prenez vos vêtements -les plus mauvais, tout ce que vous avez de pire et venez avec moi.»</p> - -<p>En proie à l'étonnement, Énide demande: «Si votre épouse a erré, -faites-lui du moins connaître sa faute.» Lui réplique: «Je vous -ordonne, ne demandez rien, mais obéissez.» Alors elle se prit a songer -à de vieux vêtements, à un manteau et à un voile fanés, et, venant à -une armoire de cèdre où elle les gardait comme des reliques pliés avec -des fleurs d'été placées entre les plis, elle les prit et s'habilla, se -rappelant qu'elle était ainsi vêtue la première fois que Geraint vint à -elle, combien il l'aimait dans ce costume, toutes ses folles craintes -relativement à ses atours, comment il était venue auprès d'elle, ainsi -que lui-même le lui avait raconté, et leur arrivée à la cour.</p> - -<p>Car Arthur, la Pentecôte auparavant, tenait sa cour à la vieille ville -de Caerleon-sur-Usk. Là, un certain jour, pendant qu'il était assis sur -un siège élevé dans la grande salle, il vit venir à lui un forestier -de Dean, les habits trempés de la rosée des bois, qui lui donna des -nouvelles d'un cerf de plus haute taille que ses compagnons, blanc -comme du lait, qui s'était montré ce jour-là pour la première fois. Il -rapporta ces choses au roi. Sur ce, le bon roi donna l'ordre d'annoncer -à son de trompe la chasse pour le lendemain matin; et lorsque la reine -demanda la permission d'y assister, elle l'obtint aisément, de sorte -que dès le matin toute la cour était partie. Mais Genièvre resta -couchée tard dans la matinée, plongée dans des songes agréables, rêvant -à son amour pour Lancelot et oublieuse de la chasse; à la fin, elle -se leva, n'ayant qu'une seule femme avec elle; elle prit un cheval, -passa l'Usk à gué et gagna le bois. Là, montée sur une petite éminence, -elle s'arrêta pour écouter les chiens; mais à la place elle entendit -un bruit soudain de pas de chevaux, car le prince Geraint, également -en retard et ne portant ni costume de chasse, ni arme, excepté un -sabre à la poignée d'or, vint rapide comme un trait à travers le gué -derrière les chasseurs, et monta ainsi l'éminence au galop. Une écharpe -de pourpre, aux deux bouts de laquelle se balançait une pomme de l'or -le plus pur, flottait autour de lui, pendant qu'il galopait pour les -joindre, brillant comme une libellule dans son habit d'été et de fête. -Le prince tributaire s'inclina profondément, et la reine, avec douceur -et majesté, et toute la grâce de la femme et de la souveraine, lui -répondit: «Vous venez bien tard, seigneur prince, bien plus tard que -nous.—Oui, noble reine, reprit-il, et tellement tard que je ne viens, -comme vous, que pour voir la chasse et non pour m'y joindre.—Restez -donc avec moi, dit-elle; car sur cette petite éminence nous entendrons -les chiens mieux que partout ailleurs. Ici, souvent, ils débouchent à -nos pieds.» Pendant qu'ils prêtaient l'oreille à la chasse lointaine et -surtout aux aboiements de Cavall, le chien du roi Arthur, qui avait la -voix la plus grave, ils virent paraître un chevalier, une dame et un -nain qui s'avançaient lentement vers eux. Le nain venait le dernier; -le chevalier avait la visière levée et montrait une figure jeune, -impérieuse et les traits les plus hautains. Genièvre ne se rappelant -pas avoir vu sa figure dans le palais du roi, désira savoir son nom, -et envoya sa suivante le demander au nain. Celui-là, vicieux, vieux, -irritable et surpassant son maître en orgueil, répondit aigrement -qu'elle ne le saurait pas: «Alors, je veux le lui demander à lui-même,» -dit-elle. «Non, par ma foi, tu ne le feras pas,» cria le nain, «tu n'es -pas même digne de lui parler.» Et quand elle tourna son cheval vers -le chevalier, le nain la frappa de son fouet, et elle revint indignée -auprès de la reine. Là-dessus Geraint s'écria: «Sûrement je saurai -son nom.» Il poussa résolûment vers le nain et le lui demanda. Même -réponse. Le prince s'étant avancé vers le chevalier, le nain le frappa -de son fouet et lui coupa la figure. Le sang du prince ruissela sur son -écharpe et la teignit. Son premier mouvement fut de mettre le fer à la -main pour anéantir le misérable; mais bientôt, cédant à une excessive -générosité et a une pure noblesse de caractère, honteux d'être en -colère à l'endroit d'un être pareil, il ne lui adressa pas même la -parole, et dit en se retournant:</p> - -<p>«Je vengerai cette insulte faite à vous-même, noble reine, en la -personne de votre suivante; je ferai rentrer cette vermine sous -terre: car, quoique je chevauche sans arme, je suis sûr d'en trouver -à emprunter en quelque endroit que je vienne, ou d'en obtenir d'une -manière quelconque; et, une fois que j'en aurai trouvé, je combattrai -et j'abattrai l'orgueil de ce chevalier. Le troisième jour je serai ici -de nouveau, si je n'ai pas succombé dans la lutte. Adieu.</p> - -<p>—Adieu, beau prince, répondit la majestueuse reine. Soyez heureux dans -ce voyage comme dans tout le reste, puissiez-vous arriver à tout ce que -vous aimez, et vivre assez pour épouser votre premier amour; mais avant -de contracter mariage, amenez votre fiancée, et moi, fût-elle la fille -d'un roi, fût-elle même une mendiante des chemins, je l'habillerai -brillante comme le soleil pour le jour de ses noces.»</p> - -<p>Le prince Geraint, croyant avoir entendu le noble cerf aux abois, puis -le cor dans le lointain, quelque peu vexé de perdre la chasse, comme -aussi de sa triste rencontre, chevaucha par monts et par vaux à travers -plus d'une clairière et d'une vallée suivant le groupe de l'œil. A la -fin, chevalier, dame et nain sortirent du bois et montèrent sur une -hauteur en pente douce; ils firent face au ciel et disparurent. Là, -vint Geraint, et sous ses pieds, il regarda la longue rue d'une petite -ville dans une longue vallée, sur un côté de laquelle s'élevait une -forteresse blanche comme si elle fût sortie des mains du maçon, et -d'un autre côté, un château en ruines après un pont qui enjambait un -ravin desséché. De la ville et de la vallée montait un bruit comparable -à celui d'un large ruisseau mugissant sur un lit de cailloux, ou au -croassement des corbeaux dans le lointain avant qu'ils ne prennent gîte -pour la nuit.</p> - -<p>Le groupe des trois personnes se dirigea vers la forteresse; ils -entrèrent et disparurent derrière les murs. «Ainsi, pensa Geraint, je -l'ai traqué jusqu'à son terrier;» et, d'un pas fatigué, suivant la -longue route, il trouva chaque maison pleine. Partout les maréchaux -étaient occupés, et l'on entendait l'ardente haleine du servant -qui sifflait d'une manière bruyante en nettoyant l'armure de son -maître. S'adressant à l'un d'eux, il lui demanda ce que signifiait ce -bruit dans la ville; celui-ci lui répondit en continuant à fourbir: -«L'épervier.» Alors, passant près d'un vieux paysan qui, frappé par -un rayon de soleil poudreux, suait sous le poids d'un sac de blé, il -demanda une fois de plus ce que signifiait tout ce bruit. Le rustaud -répondit en grommelant: «Eh! l'épervier.» Plus loin, il passa près -d'un armurier qui, le dos tourné et penché sur son ouvrage, rivait un -casque sur son genou; il lui adressa la même question; mais l'homme, -sans tourner la tête, ni même le regarder, lui dit: «Ami, quand on -travaille pour l'épervier, on a peu de temps à donner aux questions -oiseuses.» A ces mots, Geraint ne se contint plus «Que votre épervier -soit mille fois en proie à la pépie! que les mésanges, les roitelets -et tous les riens ailés le frappent à mort! Vous prenez le caquetage -rustique de votre bourg pour le murmure de l'univers: qu'est-ce que -cela me fait? O misérable troupe de moineaux qui ne voyez rien que des -éperviers! parlez si vous n'êtes pas, comme le reste, en proie à la -folie de l'épervier: où puis-je trouver un gîte pour la nuit et des -armes, des armes, des armes pour combattre mon ennemi? Parlez.» A ces -mots, l'armurier se tournant d'un air tout étonné, et, voyant un homme -si resplendissant de soie pourpre, s'avança sans quitter le heaume -qu'il tenait et répondit: «Pardonnez-moi, chevalier étranger; nous -donnons un tournoi ici demain matin et nous avons à peine le temps -pour la moitié de notre besogne. Des armes? en vérité, je ne sais pas, -toutes sont nécessaires ici. Un logement? en vérité, en bonne vérité, -je n'en connais point, sauf peut-être chez le comte Yniol, là-bas, de -l'autre côté du pont.» Il dit et se remit à l'ouvrage.</p> - -<p>Geraint alors, un peu en proie au dépit, dirigea sa course sur le pont -jeté sur le ravin desséché. Là, se tenait assis un comte à la tête -blanche, vêtu d'habits d'une magnificence éclipsée, autrefois destinés -à des cérémonies. Il dit: «Où vas-tu, mon fils?» A quoi Geraint -répliqua: «Ami, je cherche un abri pour la nuit.» Yniol reprit: «Entre -donc et partage la mince hospitalité d'une maison autrefois riche, -maintenant pauvre, mais dont la porte est toujours ouverte.—Merci, -vénérable ami, répliqua Geraint; si vous ne me servez pas d'épervier à -souper, j'entrerai et mangerai avec tout l'appétit d'un jeûne de douze -heures.» A ces mots, le vieillard soupira et sourit, puis répondit: -«J'ai bien plus de motifs que vous de maudire ce brigand de l'air, -l'épervier. Mais entrez; entrez, car, à moins que vous ne le désiriez, -nous n'y toucherons pas, même en plaisantant.»</p> - -<p>Alors Geraint entra dans la cour du château, foulant aux pieds de son -cheval plus d'une étoile piquante de chardon poussée entre les pierres -brisées; il regarda et vit que tout était en ruines. Ici se trouvait -une porte prête à s'écrouler, couronnée de fougères; la gisant sur le -sol une grande partie d'une tour pareille à un gros quartier de roc -détaché tout entier de sa base, et, comme ce rocher, elle était parée -de fleurs sauvages. Bien haut, au-dessus, un morceau de l'escalier -d'une tourelle usée par des pieds qui maintenant étaient silencieux, -tournait nu au soleil, et de monstrueuses touffes de lierre serraient -le mur gris de leurs bras fibreux; elles suçaient la jointure des -pierres et semblaient en bas un nœud de serpents, en haut un bosquet.</p> - -<p>Pendant qu'il attendait dans la cour du château, la voix d'Énide, fille -d'Yniol, se fit entendre par la fenêtre ouverte de la grande salle. -Elle chantait, et de même que le doux ramage d'un oiseau entendu par -celui qui aborde dans une île déserte, lui donne à penser de quelle -espèce est l'oiseau dont le chant est si délicat et si pur, et lui -fait conjecturer son plumage et sa forme; ainsi, la douce voix d'Énide -émut Geraint. Tel dehors, le matin, lorsque pour la première fois les -cadences perlées d'une voix aimée des mortels glissent vers Albion sur -les mille ondes de la brise, et tout d'un coup en avril surgissent d'un -taillis émaillé de vert et de rouge, un homme suspend sa conversation -avec un ami ou peut-être le travail de ses mains, pour penser ou pour -dire: «Voilà le rossignol.» Il en fut de même de Geraint, qui pensa et -dit: «Voici, par la grâce de Dieu, la seule voix pour moi.»</p> - -<p>Le hasard voulut qu'Énide chantât une chanson de la Fortune et de sa -roue. Énide chanta:</p> - -<p>«Tourne, Fortune, tourne ta roue et abaisse l'orgueilleux; tourne ta -roue sans frein par le soleil, la tempête et les nuages; ta roue et toi -nous n'aimons ni ne haïssons.</p> - -<p>«Tourne, Fortune, tourne ta roue avec un sourire ou un air d'humeur; -avec cette roue sans frein nous ne montons ni ne descendons. Notre -trésor est petit, mais nos cœurs sont grands.</p> - -<p>«Souris et nous sourions, seigneur de maints domaines; boude et nous -sourions, seigneurs de nos propres mains; car l'homme est homme et -maître de sa destinée.</p> - -<p>«Tourne, tourne ta roue au-dessus de la foule ébahie: ta roue et toi -vous êtes des ombres dans les nuages; ni ta roue, ni toi nous n'aimons -ni ne haïssons.</p> - -<p>«Écoutez, par le chant de l'oiseau vous pouvez apprendre où est le -nid, dit Yniol; entrez vite.» Passant alors sur un monceau de pierres -fraîchement tombées, dans la salle aux noirs chevrons couverts de -toiles d'araignées, il trouva une vieille dame vêtue de brocart de -couleur sombre; et près d'elle, comme une fleur rouge et blanche qui -légèrement perce une enveloppe flétrie, s'épanouissait la belle Énide, -sa fille, vêtue d'une robe de soie passée. En un moment Geraint se prit -à penser: «Voici, par la croix du Sauveur, une jeune fille pour moi.» -Mais personne ne prononça une parole excepté le vieux comte: «Énide, -le dextrier du bon chevalier est dans la cour; mène-le à l'écurie et -donne-lui du grain; puis, va a la ville et achète-nous de la viande et -du vin, nous nous réjouirons de notre mieux. Notre trésor est petit; -mais nos cœurs sont grands.»</p> - -<p>Il dit. Le prince, comme Énide passait près de lui, volontiers l'eût -suivie. Il fit un pas; mais Yniol saisit son écharpe de pourpre et -le retint en lui disant: «Arrêtez! restez! la bonne maison, bien que -ruinée, ô mon fils, n'endure pas que son hôte se serve lui-même.» -Respectant les habitudes du lieu, Geraint, par excès de politesse, -s'arrêta.</p> - -<p>Alors Énide conduisit son dextrier à l'écurie et traversa ensuite -le pont. Elle gagna la ville et, pendant que le prince et le comte -s'entretenaient encore ensemble, elle revint avec un jeune garçon -porteur d une cantine, c'est-à-dire avec ce qui constitue une bonne -hospitalité, de la viande et du vin. Quant à Énide, elle portait de -doux gâteaux pour les régaler, et, plié dans son voile, du pain au -lait. Alors, comme leur salle devait aussi servir de cuisine, elle fit -bouillir la viande, dressa la table, se plaça derrière et servit les -trois convives. En la voyant si douce et si serviable, Geraint mourait -d'envie de s'incliner pour baiser le joli petit pouce posé sur le -tranchoir, quand elle le lui présentait; mais après que tout le monde -eut mangé, le prince, dans les veines duquel le vin avait fait couler -l'été, laissa son regard suivre Énide ou s'arrêter sur elle dans ses -humbles occupations de ménage, tantôt ici, tantôt là, à travers la -salle sombre; puis il s'adressa tout à coup au vieux comte:</p> - -<p>«Bon hôte et comte, je vous en prie, cet épervier, quel est-il? -Dites-le-moi. Son nom? mais, sur ma foi, je ne veux point le savoir, -car si c'est le chevalier que j'ai vu dernièrement entrer dans cette -forteresse neuve à côté de votre ville, blanche comme si elle sortait -de la main du maçon, j'ai juré sur ses propres lèvres de m'en rendre -maître, (je suis Geraint de Devon); car ce matin, lorsque la reine a -envoyé sa suivante pour demander son nom, le nain du mécréant, un être -vicieux et à peine formé, l'a frappée de son fouet, et elle est revenue -indignée auprès de la reine. Alors j'ai juré de traquer ce misérable -dans son repaire, de le combattre, d'humilier son orgueil et de me -rendre maître de sa forteresse. Je me suis mis en route sans armes, -pensant en trouver dans votre ville, où tous les gens ont perdu la -tête. Ils prennent le murmure rustique de leur village pour la grande -vague qui retentit autour du monde. Ils n'ont pas voulu m'écouter; -mais si vous savez où je puis trouver des armes, ou si vous en avez -vous-même, dites-le-moi: vous voyez que j'ai juré d'abaisser son -orgueil et d'apprendre son nom pour venger la grosse insulte faite a la -reine.</p> - -<p>—Alors, s'écria le comte Yniol, en vérité, es-tu ce Geraint, nom si -célébré parmi les hommes pour de nobles actions? Vraiment quand, pour -la première fois, je vous ai vu marchant à mes côtés sur le pont, j'ai -pensé que vous étiez quelque peu (oui, et par votre stature et votre -présence je l'aurais deviné) l'un de ceux qui mangent dans la salle -d'Arthur à Camelot. Je ne parle pas ainsi par une sotte flatterie; car -cette chère enfant m'a souvent entendu louer vos faits d'armes, et -souvent, lorsque je faisais une pause, elle m'interrogeait encore et -se montrait avide d'écouter: tant le bruit des belles actions plaît -aux nobles cœurs qui ne voient que des torts à redresser. O jamais -encore femme n'a eu comme cette fille deux pareils prétendants! d'abord -Limours, un être entièrement livré aux désordres et au vice, ivre -même lorsqu'il faisait sa cour. S'il est mort, je l'ignore; mais il -est passé dans les déserts. Le second était votre ennemi, l'épervier, -mon supplice, mon neveu. Je ne laisserai pas son nom tomber de mes -lèvres, si je puis l'éviter. Quand je le vis batailleur et turbulent, -je lui refusai ma fille. Alors son orgueil se réveilla. Depuis, l'homme -orgueilleux s'est souvent montré petit; il a semé une calomnie dans -l'oreille du public, affirmant que son père lui avait laissé de l'or -dont le dépôt m'avait été confié et ne lui avait pas été rendu. Il -corrompit, par de séduisantes promesses, les hommes qui servaient ma -personne, et cela d'autant plus aisément que ma fortune avait quelque -peu baissé par suite de l'hospitalité d'une table ouverte à tout -venant; il souleva ma propre ville contre moi la nuit qui précéda -l'anniversaire de la naissance de mon Énide, il mit à sac ma maison; -il me chassa odieusement de mon propre comté, il bâtit ce nouveau fort -pour en imposer à mes amis; car véritablement il en est qui m'aiment -encore. Il me garde ici dans ce château en ruines, où, sans aucun -doute, il me ferait bientôt périr, si son orgueil ne me méprisait pas -trop, et quelquefois je me méprise moi-même, car j'ai laissé faire les -hommes chacun à sa volonté, j'ai trop cédé; je n'ai point fait usage de -mon pouvoir. Si je suis vil ou noble, sage ou fou, je l'ignore; je sais -seulement que, quoi qu'il m'arrive, je me trouve sain et sauf; mais je -puis tout endurci avec la plus grande patience.</p> - -<p>—C'est parler en homme de cœur, répondit Geraint; mais des armes, afin -que si, comme je suppose, votre neveu combat dans le tournoi de demain, -je finisse rabattre son orgueil.»</p> - -<p>Yniol répondit: «J'ai bien des armes, en vérité, mais vieilles et -rouillées, vieilles et rouillées, prince Geraint: vous les demandez, -elles sont à vous; mais dans ce tournoi, nul ne peut jouter à moins que -la dame qu'il aime le mieux n'y assiste. Deux fourches sont enfoncées -dans la prairie, sur elles est placée une verge d'argent; et là-dessus -l'épervier, prix de la beauté pour la plus belle. Tout chevalier en -lice y prétend pour la dame placée à son côté, et le dispute, le fer -à la main, à mon brave neveu, qui, étant habile aux armes et fort -de corps, l'a toujours remporté pour celle qui est avec lui, et, ne -craignant nul adversaire, a conquis pour lui le nom d'épervier. Mais -vous qui n'avez point de dame, vous ne pouvez combattre. Geraint, les -yeux brillants, lui répondit et en se penchant un peu de son côté: -«Avec votre permission, que j'aie une lance en arrêt, ô noble hôte! -pour cette chère enfant, parce que je n'ai jamais vu, bien que toutes -les beautés de notre temps me soient connues, et que je ne puisse voir -ailleurs rien d'aussi beau. Si je succombe, son nom restera sans tache -comme auparavant; mais si je vis, que Dieu ne m'assiste pas quand -je serai arrivé à mon dernier moment, si je ne fais point d'elle ma -légitime épouse.»</p> - -<p>Tout patient qu'il était, le cœur d'Yniol tressaillit dans son sein à -la perspective de meilleurs jours. Regardant autour de lui, il ne vit -point Énide (entendant prononcer son nom elle avait disparu), mais la -vieille dame, à laquelle il dit avec tendresse et passion, sa main -dans la sienne: «Mère, une jeune fille est chose délicate que nul ne -comprend aussi bien que celle qui l'a portée. Va te reposer; mais avant -de te retirer, parle-lui et interroge son cœur au sujet du prince.»</p> - -<p>Ainsi parla l'excellent comte, et la vieille dame, partie en souriant -fréquemment et en saluant, trouva la jeune fille à moitié déshabillée, -comme pour se coucher; elle la baisa sur l'une et l autre joue, puis -elle plaça ses deux mains sur ses épaules de satin, la tint à distance, -la regarda en face et lui rapporta toute leur conversation dans la -salle, cela pour sonder son cœur; mais jamais la lumière et l'ombre ne -se succédèrent l'une à l'autre plus rapidement sur une plaine, sous -un ciel troublé, que le rouge et le blanc sur la figure d'Énide aux -paroles de sa mère, pendant que, fléchissant lentement comme le plateau -d'une balance qui tombe lorsque le poids est seulement augmenté grain -par grain, sa tête empreinte de douceur tombait sur sa jolie poitrine. -Elle ne leva pas les yeux, ne prononça pas un mot, tant étaient grands -et sa crainte et son étonnement. Ainsi, allant se coucher sans réponse, -elle ne trouva pas le repos, et même la nuit bienfaisante n'apporta -aucune fraîcheur à son sang. Elle resta plongée dans la contemplation -de son indignité, et lorsque le pâle orient commença à s'animer au -soleil, elle se leva. Sa mère en fit autant, et la main l'une dans -l'autre, elles descendirent, se dirigeant vers la prairie où les joutes -avaient lieu, et là, elles attendirent Yniol et Geraint.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="enide00202"></a> -<img src="images/enide00202.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil, -elle se leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre, -elles descendirent, se dirigeant vers la prairie.</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>Là vint le couple, et lorsque Geraint contempla d'abord Énide qui -l'attendait dans le champ, il sentit que, si elle était le prix de -la force corporelle, lui-même, au delà des autres qui y employaient -leurs efforts, il pourrait mettre en mouvement la chaise d'Idris. Les -armes rouillées d'Yniol étaient sur sa personne princière; mais, à -travers les armes on voyait briller le prince. Des chevaliers errants -et des dames arrivèrent, et bientôt la ville s'écoula de ce côté et se -groupa derrière les barrières. Les fourches furent plantées dans la -terre, et une baguette d'argent surmontée d'un épervier d'or fut placée -au-dessus. Alors le neveu d'Yniol, après que la trompette eut sonné, -parla à la dame qui était avec lui et fit cette proclamation: «Avance -et montre-toi comme la plus belle des belles, car ces deux dernières -années j'ai gagné pour toi le prix de la beauté.» Le prince, élevant -la voix, s'écria: «Arrête, il y en a une plus digne.» Le chevalier, -avec quelque surprise, et trois fois autant de dédain, se retourna; il -les vit tous les quatre, et toute sa figure s'enflamma comme le foyer -d'un grand feu à la Saint-Jean, tant la passion lui avait communiqué -d'ardeur. Il se mit à crier: «Il te faut donc combattre.» Il n'en fut -pas dit davantage. Trois fois ils se heurtèrent et trois fois ils -rompirent leurs lances. Alors chacun d'eux démonté et dégaînant portait -à l'autre des coups si répétés et si terribles, que toute la foule -était dans l'admiration, et de moment à autre, on entendait, des murs -lointains, des applaudissements comme s'ils étaient partis de mains -invisibles. Ainsi, ils combattirent deux fois, et pendant ce temps-là -la rosée de leur grande fatigue et le sang de leurs corps vigoureux -coulant ensemble, épuisaient leur force; mais la vigueur de l'un et -de l'autre était égale quand Yniol se prit à crier: «Rappelle-toi la -grosse insulte faite à la reine.» Ces mots donnèrent à Geraint une -nouvelle ardeur. Il leva le fer, fendit le heaume de son adversaire, -lui entama le crâne, le terrassa, lui mit le pied sur la poitrine, et -lui dit: «Ton nom?» Le guerrier tombé répondit en grondant: «Édyrn, -fils de Nudd. Je suis honteux d'être obligé de te le dire. Mon orgueil -est abattu, on a vu ma chute.</p> - -<p>—«Alors, Édyrn, fils de Nudd, répliqua Geraint, tu feras ces deux -choses, ou tu mourras. D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous -rendrez à la cour d'Arthur, et une fois là, vous demanderez pardon pour -l'insulte faite à la reine et vous exécuterez sa sentence à cet égard; -ensuite tu rendras leur comté à tes parents. Tu feras ces deux choses, -ou tu mourras.» Édyrn répondit: «Je ferai ces deux choses, car je n'ai -jamais encore été renversé: tu m'as terrassé et mon orgueil est abattu; -car Énide voit ma chute.» Alors, se relevant, il se dirigea vers la -cour d'Arthur et là la reine lui pardonna aisément. Comme il était -jeune, il changea et en vint à haïr le péché qui ressemblait si bien -à celui de Modred, le neveu d'Arthur, et il succomba à la fin dans la -grande bataille en combattant pour le roi.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="enide00302"></a> -<img src="images/enide00302.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez -à la cour d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour -l'insulte faite à la reine.</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>Mais lorsqu'après le matin de la chasse, le troisième jour commença à -luire sur le monde et que des ailes s'agitèrent dans le lierre d'Énide, -car elle était couchée sa belle tête dans la pénombre, parmi les ombres -mouvantes des oiseaux, elle se réveilla et se prit à penser à la -promesse qu'elle avait donnée, pas plus tard que la veille, au prince -Geraint: il paraissait tellement disposé à partir le troisième jour, -qu'il ne voulait pas la quitter qu'elle ne prît l'engagement de s'en -aller avec lui le lendemain à la cour, d'en informer la noble reine -et de se marier dans les formes. A ce moment, elle jeta les yeux sur -ses vêtements, et pensa qu'ils ne lui avaient jamais paru si pauvres; -car de même que la feuille an milieu de novembre est à quelque chose -près ce qu'elle était au milieu d'octobre, la robe sur laquelle se -portaient ses regards ressemblait ainsi à celle quelle regardait avant -l'arrivée de Geraint. Plus elle la considérait, plus elle se sentait -saisie de terreur à l'idée de cette chose si brillante et à la lois -si effrayante, une cour d'où les yeux se porteraient sur elle aussi -pauvrement vêtue. S'adressant à son tendre cœur, elle lui dit doucement:</p> - -<p>«Ce noble prince, qui a regagné notre comté, qui est si splendide dans -ses actes et dans son costume, doux ciel! je vais lui faire bien peu -d'honneur. Combien je désirerais qu'il pût rester avec nous quelque -temps ici! mais lui étant ainsi redevables il y aurait bien peu de -bonne grâce de notre part, décidé comme il le paraît à partir dans -trois jours, à lui demander une seconde faveur. Cependant, s'il pouvait -rester un jour ou deux de plus, je travaillerais jusqu'à perdre la vue -et les doigts plutôt que de lui faire honte.»</p> - -<p>Énide se prit à désirer une robe toute semée de rinceaux et de fleurs -d'or, don précieux de sa mère, qu'elle avait reçu la veille de -l'anniversaire de sa naissance, il y avait trois ans de cela, cette -nuit de feu, où Édyrn mit à sac leur maison et sema à tous les vents -tout ce qu'ils possédaient; car au moment même où la mère étalait -cette parure et que toutes deux la retournaient et l'admiraient, tant -l'ouvrage leur en paraissait précieux, il s'éleva un cri annonçant -que les hommes d'Édyrn étaient à leur porte. Elles s'enfuirent avec -bien peu de chose de plus que les bijoux qu'elles portaient; en -les vendant peu à peu, elles s'étaient procuré du pain. Les hommes -d'Édyrn les avaient arrêtées dans leur fuite et les avaient placées -dans cette ruine. Énide désirait que le prince l'eût trouvée dans son -ancienne demeure; elle laissait alors son imagination errer à travers -le passé et revisiter les beaux endroits qu'elle connaissait. A la -fin, elle se souvint qu'elle avait l'habitude de contempler, près de -ce vieux manoir, un vivier peuplé de poissons dorés: l'un d'eux était -tacheté, bigarré et sans éclat parmi ses frères qui brillaient. A -moitié endormie, elle rapprochait ce souvenir de la pauvreté de son -costume et de l'éclat de la cour, et elle se rendormit. Elle rêva -alors qu'elle était pareillement une forme sans éclat parmi ses sœurs -brillantes de l'onde; mais c'était dans le jardin d'un roi. Quoiqu'elle -fût obscurément dans le vivier, elle savait que tout était brillant; -que tout à l'entour il y avait, dans des volières dorées, des oiseaux -d'un plumage éclatant que tout le gazon était émaillé comme de grenats -et de turquoises. Les seigneurs et les dames de la cour venaient en -habit de drap d'argent causer d'affaires d'État; et les enfants du roi, -costumés de drap d'or, regardaient aux portes ou folâtraient sur les -promenades. Elle espérait n'être point vue, quand survint une reine -majestueuse qui s'appelait Genièvre, et tous les enfants dans leur drap -d'or accoururent à elle en criant: «Si nous devons avoir des poissons, -qu'ils soient d'or. Ordonnez donc au jardinier de ramasser dans le -vivier la misérable créature et de la jeter sur le fumier, pour qu'elle -meure.» A ces mots, quelqu'un vint et la saisit; alors Énide s'éveilla -en sursaut, le cœur tout assombri par ce songe insensé, C'était sa -mère qui avait posé la main sur elle pour la réveiller; elle tenait -un brillant costume, qu'elle étala sur la couche de sa fille, et elle -parla avec allégresse:</p> - -<p>«Vois, mon enfant, combien ces couleurs paraissent fraîches, combien -elles ressemblent à celles d'une coquille qui garde la trace et le poli -de la vague. Pourquoi pas? elle n'a jamais été portée, je crois. Jette -un regard sur cette robe et dis-moi si tu la reconnais.»</p> - -<p>Énide regarda; mais d'abord toute troublée, elle pouvait à peine la -séparer de son rêve extravagant. Tout à coup elle reconnut la robe, se -réjouit et répondit: «Oui, je la reconnais; c'est votre beau présent, -si tristement perdu cette malheureuse nuit; votre propre présent.—Oui, -sans doute, dit la dame, et joyeusement rendu cette heureuse matinée; -car hier, lorsque les joutes prirent fin, Yniol parcourut la ville, et -partout il trouva les dépouilles de notre maison disséminées çà et là. -Il commanda que tout ce qui autrefois nous appartenait nous revînt, -et hier au soir, pendant que vous échangiez de doux propos avec votre -prince, il arriva quelqu'un avec cet objet qu'il me mit dans la main -de bon cœur ou par crainte, ou pour se recommander à nous, voyant que -nous étions rentrés en possession de notre comté. Hier je ne voulais -pas vous en parler; mais je vous réservais ce matin cette surprise. En -vérité, n'est-elle point douce? car moi-même j'ai porté contre mon gré -mon costume usé, comme vous, mon enfant, vous avez le vôtre et comme -Yniol, tout patient qu'il est, a le sien. Ah! ma chère fille, il m'a -pris dans une bonne maison, où rien ne manquait, ni riches habits, ni -table somptueuse, où il y avait page, suivante, écuyer et sénéchal, -chasse au faucon et au chien, en un mot, tout ce qui fait partie de -la vie d'un noble. Oui vraiment, et il m'a amenée dans une bonne -maison; mais depuis que notre fortune du soleil est passée à l'ombre, -et tout cela par ce jeune traître, le cruel besoin nous a forcé de -nous restreindre. Aujourd'hui un meilleur temps est venu. Revêts-toi -donc de cette robe qui convient mieux au retour de notre fortune et à -la fiancée d'un prince; car, bien que vous ayez remporté le prix de -la plus belle, et que je l'aie entendu vous appeler ainsi, une jeune -fille, quelle que soit sa beauté, ne doit jamais penser qu'elle n'est -pas plus belle dans des habits neufs que dans de vieux. Si quelque -grande dame venait dire que le prince a cueilli quelque fleur sauvage -sur une haie et l'a, comme un fou, apportée à la cour, vous seriez -honteuse, et qui pis est, vous feriez honte au prince envers lequel -nous sommes tenus; mais je sais que lorsque ma chère fille est parée de -son mieux, ni la cour ni la campagne, n'ont sa pareille, cherchât-on -dans toutes les provinces comme on fit autrefois pour la reine Esther.»</p> - -<p>Ici la bonne mère hors d'haleine se tut, et Énide, dont la figure -s'éclairait, écoutait couchée. Alors de même que la blanche et -brillante étoile du matin quitte une couche de neige et bientôt se -glisse dans un nuage d'or, la jeune fille se leva; elle quitta sa -couche virginale, s'habilla sans miroir de sa robe splendide, avec -l'assistance attentive et sous l'œil de sa mère. Celle-ci fit ensuite -tourner sa fille et lui dit qu'elle ne l'avait jamais vue à moitié -aussi belle. Elle l'appela comme la jeune fille du comte, que Gwydion -tira par magie des fleurs, et plus charmante que la fiancée de -Cassivelaun, Flur, pour l'amour de laquelle César le Romain envahit la -Grande-Bretagne pour la première fois; «mais, ajouta-t-elle, nous le -repoussâmes. De même ce noble prince nous envahit; mais, loin de le -repousser, nous l'accueillîmes avec joie. J'aurais de la peine à aller -à la cour avec vous; car je suis vieille, et les routes sont rudes -et peu sûres; mais Yniol y va, et souvent je songerai que je vois ma -princesse comme je la vois maintenant habillée de ma main et belle -parmi les belles.»</p> - -<p>Pendant que ces femmes se réjouissaient ainsi, Geraint se réveillait -dans la grande salle où il s'était endormi et demanda Énide. Lorsque -Yniol lui apprit que sa bonne mère la parait d'une façon digne -d'une princesse et même de la puissante reine, il répondit: «Comte, -suppliez-la, par amour pour moi, bien que je ne donne aucune raison à -mon désir, qu'elle m'accompagne avec ses habits fanés.» Yniol rapporta -ce dur message, qui tomba, comme en été, un vent soudain parmi les épis -de blé trop chargés; car Énide, toute honteuse sans savoir pourquoi, -n'osait pas lever les yeux sur la figure de sa tendre mère; mais, -sans mot dire, ni faire la moindre résistance, elle ôta son costume -richement brodé, sans l'aide de sa mère également muette, et elle -revêtit de nouveau sa vieille robe. Ainsi habillée, elle descendit. -Jamais homme ne fut plus joyeux que Geraint quand il la salua dans -cette toilette; jetant un regard perçant sur l'ensemble en même temps -que sur elle, de la façon dont le rouge-gorge observe le travail de -l'homme des champs, il fit monter le sang aux joues de la jeune fille -et baisser ses paupières; mais il resta satisfait de sa charmante -figure. Voyant un nuage sur le front de la vieille dame, il lui prit -les deux mains et lui dit avec douceur:</p> - -<p>«O ma seconde mère, n'ayez ni colère ni chagrin de la demande de -votre nouveau fils. Quand dernièrement j'ai quitté Caerleon, notre -grande reine, dont les paroles retentissent encore à mon oreille, -tant elles étaient douces, me promit que quelle que fût la fiancée -de mon choix, elle l'habillerait brillante comme le soleil du -firmament. Ensuite, quand je vins dans ce manoir en ruine, voyant une -créature si charmante en un misérable état, je fis le vœu que si je -pouvais faire sa conquête, notre bonne reine (et personne qu'elle) -ne donnerait à votre Énide l'éclat du soleil échappé de la nue. Je -crus encore que peut-être un service rendu avec tant de bonne grâce -les lierait toutes les deux; car je souhaite qu'elles s'aiment l'une -l'autre: Énide pourrait-elle trouver une plus noble amie? J'avais -une autre pensée. Je suis venu ici parmi vous si soudainement que, -bien que son aimable présence aux joutes eût pu servir de preuve que -j'étais aimé, je doutais si la tendresse filiale ou une bonne nature -ne s'était point laissée influencer par vos désirs pour son bien, ou -si dans son esprit quelque fausse image du contraste de mon éclat ne -dominait pas son imagination pendant son séjour dans cette triste -demeure. Un pareil sentiment aurait pu la faire soupirer pour la cour -et pour ses gloires dangereuses, et j'ai pensé que je pouvais, dans -une certaine mesure, éprouver sa force et son amour, si par un mot, -sans lui donner de raison, elle pouvait jeter de côté une splendeur -chère aux femmes, nouvelle pour elle, et d'autant plus précieuse, -ou, si elle n'était pas si nouvelle, dix fois plus chère encore par -sa puissance d'une habitude intermittente. Je sentis alors que je -pouvais me reposer sur sa foi comme un roc contre vents et marée, et -maintenant je suis en repos, prophète certain de ma prophétie, que -jamais une ombre de défiance ne s'élèvera entre nous. Pardonnez-moi mes -pensées; je vous revaudrai ensuite mon étrange requête, quelque heureux -jour, lorsque votre charmante fille portera votre splendide présent, -à votre foyer domestique, tenant sur ses genoux, qui sait? un autre -don du Tout-Puissant, qui peut-être aura appris à vous bégayer des -remercîments.»</p> - -<p>Il dit; la mère sourit les yeux mouillés de larmes; elle apporta -alors un manteau dont elle enveloppa sa fille; elle le lui agrafa, -l'embrassa, et ils partirent.</p> - -<p>Ce matin-là Genièvre était montée trois fois sur la grande tour, d'où -l'on voyait, à ce qu'on dit, les riantes collines de Somerset et les -blanches voiles courant sur la mer jaune; mais ce n'était ni vers les -riantes collines ni vers la mer jaune que la belle reine dirigeait -ses regards: c'était vers la vallée d'Usk, sur un gazon uni, jusqu'à -ce qu'elle vît venir le jeune couple. Alors descendant, elle le reçut -à la porte. Elle embrassa Énide de tout son cœur comme une amie, lui -fit honneur comme à la fiancée du prince, et l'habilla pour sa noce -brillante comme le soleil. Toute la semaine l'antique Caerleon fut en -fêtes; car par les mains de Dubric, le grand saint, le couple fut uni -avec toutes les cérémonies.</p> - -<p>Tout cela eut lieu à la Pentecôte de l'année dernière; mais Énide garda -toujours sa robe fanée en souvenir de l'arrivée de Geraint qui l'avait -trouvée ainsi vêtue; elle se souvenait encore combien il l'aimait sous -ce costume et se rappelait ses folles craintes au sujet de cette robe, -son voyage auprès d'elle comme lui-même le lui avait raconté, et leur -arrivée à la cour.</p> - -<p>Ce matin même, lorsqu'il dit à Énide: «Prenez votre robe la plus -pauvre,» elle la trouva, la prit et s'habilla.</p> - -<p>O misérable race d'hommes à moitié aveugles! combien parmi nous, à -cette heure même, se créent un chagrin pour toute leur vie en prenant -le vrai pour le faux, ou le faux pour le vrai, marchant à tâtons à -travers le faible crépuscule de ce monde, jusqu'à ce que nous passions -dans l'autre, où nous verrons comme nous serons vus.</p> - -<p>C'est ce qui arriva à Geraint. Sortant le matin, une fois qu'ils -furent tous les deux à cheval, peut-être parce qu'il aimait Énide avec -passion, ressentait cette tempête qui couvait dans son cœur et qui, -s'il ouvrait la bouche, éclaterait comme le tonnerre sur une tête si -chère, il dit: «Loin d'ici, marchez devant à une distance respectueuse; -je vous commande encore, sur l'obéissance que vous me devez, de ne -point m'adresser la parole, quoi qu'il arrive; non, pas un mot.» Énide -fut atterrée. Les deux époux cheminaient; mais ils avaient à peine -fait trois pas que Geraint se prit à s'écrier: «Efféminé comme je -suis, je ne combattrai pas sur ma route avec des armes dorées, mais -avec du fer.» Il détacha une grosse bourse suspendue à sa ceinture -et la lança vers l'écuyer. Ainsi, quand Énide vit pour la dernière -fois son manoir, le seuil de marbre était étincelant, jonché d'or et -d'argent, et l'écuyer se frottait l'épaule. Geraint alors s'écria de -nouveau: «En campagne!» Énide ouvrant la marche dans les chemins qu'il -lui avait désignés, ils passèrent les frontières et chevauchèrent -parmi les repaires des bandits, les sombres marais et les étangs -hantés seulement par le héron, à travers les solitudes et les sentiers -périlleux. D'abord leur allure fut assez vive; mais bientôt leur pas -se ralentit. Un étranger qui les aurait rencontrés eût sûrement pensé, -en les voyant chevaucher si lentement et si pâles, que chacun d'eux -avait reçu quelque injure; car Geraint se disait sans cesse à lui-même: -«Hélas! pourquoi faut-il que j'aie perdu mon temps à lui prodiguer -des soins, à l'entourer de douces prévenances, à l'habiller richement -et à la conserver fidèle?» Là, il s'interrompait brusquement en son -cœur, autant qu'un homme peut arrêter sa langue lorsque la passion -le domine. Pour Énide, elle ne cessait de prier les cieux cléments -d'épargner à son cher mari toute blessure, et toujours elle cherchait -dans son esprit cette faute dont elle n'avait pas conscience, mais qui -le faisait paraître si sombre et si froid; jusqu'à ce que le cri du -grand pluvier qui ressemble à un sifflet humain, lui remuât le cœur, -et regardant autour d'elle dans le désert elle voyait une embuscade -dans chaque touffe tremblante de fougère. Elle se prit alors à penser -de nouveau: «O si j'étais coupable, je pourrais avec l'aide du ciel -réparer ma faute, pour peu que mon époux voulût seulement parler et me -rapprendre.»</p> - -<p>Le quart du jour était passé. Énide aperçut trois chevaliers de haute -taille montés et armés de pied en cap, derrière un rocher dans l'ombre, -tous malfaiteurs, qui les attendaient. Elle en entendit un qui criait -à son compagnon: «Regarde, voici un traînard qui s'avance la tête -pendante; il ne semble pas plus courageux qu'un chien battu. Viens, -nous le tuerons et nous aurons son cheval et son armure, sa dame aussi.»</p> - -<p>Énide se prit alors à réfléchir, et dit en elle-même: «Je retournerai -en arrière vers mon mari et je lui rapporterai toute leur criminelle -conversation; car, au risque de l'irriter jusqu'à me tuer, je préfère -cent fois mourir de sa chère main que si mon seigneur devait souffrir -la moindre perte, la moindre honte.»</p> - -<p>Elle retourna alors sur ses pas, affronta avec timidité, mais avec -une ferme contenance, le visage irrité de Geraint, et lui dit: -«Monseigneur, j'ai vu près du rocher trois bandits qui s'apprêtent à -fondre sur vous; je les ai entendus se vanter qu'ils vous tueraient et -se rendraient maîtres de votre cheval ainsi que de votre armure, et que -votre dame serait à eux.»</p> - -<p>Il répondit d'un air courroucé: «Vous ai-je demandé votre avis ou -votre silence? Je ne vous ai commandé qu'une seule chose: de ne point -m'adresser la parole, et c'est ainsi que vous m'obéissez! Eh bien! -regardez maintenant: quel que soit votre désir, que je remporte la -victoire ou que j'éprouve une défaite, que vous souhaitiez ma vie ou ma -mort, vous verrez par vous-même que ma vigueur n'est point perdue.»</p> - -<p>Énide attendit avec un visage pâle et assombri par le chagrin, et les -trois bandits tombèrent sur Geraint. Le prince fondit sur celui du -milieu, et de sa longue lance lui perça la poitrine de part en part de -la longueur d'une coudée; puis tournant ses efforts contre les deux -autres, dont chacun avait brisé sur lui une lance qui vola en éclats -comme du verre, il cingla des coups d'epée à droite et à gauche, -étourdit les bandits ou les tua; et, descendant de cheval, comme un -homme qui écorche une bête fauve après l'avoir tuée, il arracha aux -trois loups liés d'une femme les trois belles armures qu'ils portaient. -Il laissa les corps gisants sur la terre; mais attacha les armes sur -leurs chevaux et les rênes de tous les trois ensemble; puis il dit à -Énide: «Poussez-les devant vous;» et Énide les poussait devant elle -par les solitudes.</p> - -<p>Il se rapprocha d'elle. La pitié commença à combattre en lui la colère, -pendant qu'il considérait l'être qu'il aimait le plus au monde poussant -devant elle les chevaux avec difficulté, obéissance et douceur. Il lui -aurait volontiers parlé et exhalé tout de suite en paroles brûlantes -le courroux et l'injure qui couvaient et le dévoraient intérieurement; -mais il semblait toujours plus aisé de tuer d'un coup Énide sans -remords que de crier halte, et de lui imputer en face la moindre -immodestie. Ayant ainsi la langue liée, il fut d'autant plus irrité, -qu'elle pouvait dire qui sa propre oreille avait entendue l'accuser de -fausseté. Souffrant ainsi, les minutes furent pour lui un siècle; mais, -en moins de temps qui n'en met, à Caerleon, l'Usk à haute marée pour -se reposer avant de reprendre sa course vers la mer, Énide, qui avait -l'œil au guet, vit dans l'obscurité d'un bois épais, devant l'ombre de -chênes aux troncs de fer, trois autres cavaliers qui attendaient armés -de toutes pièces. L'un d'eux semblait plus fort que Geraint.</p> - -<p>Énide s'émut en l'entendant crier: «Voici une proie! trois chevaux et -trois armures; tout cela à la garde de qui? d'une jeune fille.—Non -pas, dit le second; là-bas vient un chevalier.—C'est un lâche, dit le -troisième; comme il tient la tête basse!» Le géant répondit gaiement: -«En vérité, n'y en a-t-il qu'un? Attendez ici, et quand il passera, -tombez dessus.»</p> - -<p>Énide délibéra en elle-même, et dit: « J'attendrai l'arrivée de mon -époux, et je lui ferai part de toute leur scélératesse. Messire est -fatigué pour avoir combattu, et ils tomberont sur lui à l'improviste. -Mon devoir est de lui désobéir pour son bien; comment oserais-je lui -obéir à son détriment? Je dois parler, et, dût-il me tuer pour cela, -sauver ainsi une vie plus chère que la mienne.»</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="enide00402"></a> -<img src="images/enide00402.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant -pas suivre le combat.</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>Elle attendit sa venue, et lui dit avec une timide fermeté: «M'est-il -permis de parler?» Il répondit: «Vous en prenez la permission en la -demandant.» Et elle dit:</p> - -<p>«Il y a là-bas trois malfaiteurs en embuscade dans le bois; tous sont -armés de pied en cap, et l'un d'eux paraît plus fort que vous; ils -disent qu'ils tomberont sur vous à votre passage.»</p> - -<p>A cette ouverture, Geraint répondit avec colère: «Fussent-ils cent dans -le bois, et chacun d'eux plus fort que je ne le suis, et quand même -ils se rueraient tous à la fois sur moi, je le jure, j'en serais moins -contrarié que de votre désobéissance. Rangez-vous, et, si je succombe, -attachez-vous au vainqueur.»</p> - -<p>Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas suivre le -combat; elle soupirait seulement de courtes prières, à chaque coup un -soupir. Le brigand qu'elle redoutait le plus se jeta sur Geraint. Il -visa au heaume; sa lance fit fausse route; mais celle du prince, un peu -forcée dans le dernier choc, pénétra juste au milieu du corselet du -gigantesque bandit; elle se rompit tout court, et l'ennemi ayant roulé -sur la poussière, resta sans mouvement. Tel celui qui fait le conte, -vit autrefois une grande portion d'un promontoire surmonté d'un jeune -arbre glisser des flancs battus par les vents d'une longue falaise -sur la grève, et y rester immobile, l'arbre continuant à croître: -ainsi gisait l'homme transpercé. Ses lâches camarades, donnant avec -moins d'ardeur contre le prince, s'arrêtèrent à la vue de la chute -de leur chef. Pour les confondre davantage, le vainqueur piqua des -deux en lançant son terrible cri de guerre; car, comme quelqu'un qui -prête l'oreille près d'un torrent descendant d'une montagne, et tout -à travers le fracas de la cataracte prochaine entend le roulement de -tonnerre de la plus grande chute dans le lointain, les soldats étaient -accoutumés à entendre sa voix dans la bataille et à s'enflammer, et -l'ennemi était saisi d'épouvante. Ainsi ce couple de bandits prit la -fuite; mais, atteints, ils souffrirent la mort qu'ils avaient eux-mêmes -donnée à maint innocent.</p> - -<p>Sur ce, Geraint, mettant pied à terre, ramassa la lance qui lui -plaisait le mieux, arracha à ces loups sans vie leurs trois brillantes -armures l'une après l'autre, les attacha de même sur leurs chevaux, -lia ensemble les rênes de tous les trois, et dit à Énide: «Poussez-les -devant vous.» Et elle les poussa à travers le bois.</p> - -<p>Il suivit encore de plus près. La peine qu'elle avait à maintenir -ensemble dans les sentiers difficiles de la forêt deux troupes de -trois chevaux chargés d'armes retentissantes, servit un peu à adoucir -l'amertume qu'elle ressentait dans son cœur. Les chevaux eux-mêmes, -comme des créatures de noble origine, mais tombées en de mauvaises -mains et pansés depuis longtemps par des bandits, dressaient leurs -oreilles légères et obéissaient à sa voix calme et ferme et à sa douce -autorité.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="enide00502"></a> -<img src="images/enide00502.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait -un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger -aux faucheurs.</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>C'est ainsi qu'ils passèrent à travers la verte obscurité de la forêt. -Sortant à ciel ouvert, ils virent une petite ville avec des tours sur -un rocher, et tout au-dessous une prairie enchâssée comme une pierre -précieuse dans le rude paysage à la teinte brune, avec des faucheurs -occupés à couper l'herbe. De la ville, par un sentier taillé dans le -roc, venait un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main -de quoi manger aux faucheurs, et Geraint eut encore pitié d'Énide en -voyant sa pâleur. Descendant alors vers la prairie, quand le jeune -homme blond fut près, il lui dit: «Mon ami, donne à manger à cette -damoiselle; elle est si épuisée!—Oui, vraiment, répondit le jeune -gars; et vous, messire, mangez aussi, bien que la chère soit grossière -et bonne seulement pour des faucheurs.» Il déposa alors son panier, -et, mettant pied à terre sur le gazon, les voyageurs laissèrent paître -les chevaux et mangèrent eux-mêmes. Énide prit délicatement peu de -chose, ayant moins d'appétit que de désir de se conformer à la volonté -de son époux; mais Geraint dévora, sans y penser, toute la pitance des -moissonneurs, et, ne trouvant plus rien, il fut surpris. «Mon garçon, -dit-il, j'ai tout mangé; mais prends en payement un cheval et des -armes, choisis les meilleurs.» Lui, rougissant de plaisir, repartit: -«Messire, vous me payez au centuple.—Tu n'en seras que plus riche,» -s'écria le prince. «Je reçois donc votre présent, dit l'enfant, comme -une libéralité et non comme une récompense; car il m'est aisé, pendant -que votre bonne dame se repose, de retourner au logis et d'aller -chercher un nouveau repas pour ces faucheurs de notre comte. Ces gens -sont en effet à lui comme toute la campagne, et, moi-même, je lui -appartiens. Je lui dirai en même temps combien vous êtes grand. Il aime -à savoir quand des gens de marque sont sur ses terres. Il vous recevra -dans son manoir, et vous y serez mieux servi qu'à présent.»</p> - -<p>Geraint dit alors: «Je ne désire pas de meilleure chère, n'ayant jamais -mangé avec plus d'appétit que quand j'ai laissé vos faucheurs sans -dîner. Je n'irai dans le château d'aucun comte: je connais, Dieu le -sait, trop de châteaux. Si votre maître a besoin de moi, qu'il vienne -me trouver. Arrêtez-nous quelque bonne chambre pour la nuit, ainsi -qu'une écurie pour les chevaux; revenez avec des vivres pour ces hommes -et rendez-nous réponse.</p> - -<p>—Oui, mon bon seigneur,» dit l'enfant transporté de joie. Il partit -portant la tête haute, rêvant qu'il était chevalier, et disparut en -haut du sentier escarpé, tirant le cheval après lui. Les deux époux -restèrent seuls.</p> - -<p>Mais lorsque le prince eut ramené ses yeux errants sur ce qui -l'entourait, il les laissa tomber sur Énide au lieu où elle s'était -affaissée plutôt qu'assise. Son jugement si mal fondé, que jamais ombre -de méfiance ne s'élèverait entre eux deux, lui revint à l'esprit, et il -se mit à soupirer. Dans un autre accès de pitié, mêlée de bonne humeur, -il remarqua les robustes faucheurs qui travaillaient sans avoir dîné; -il observait le soleil étincelant sur la faux quand elle tournait, -et ensuite, accablé par la chaleur, il s'endormait à moitié. Quant à -Énide, se rappelant son vieux manoir ruiné et, pareils au vent, tous -les cris des corneilles autour de son donjon désert, elle arrachait -le gazon le plus long qui croissait près des bords de la prairie, et -nonchalamment elle le tressait en anneaux, qu'elle défaisait ensuite, -tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de son anneau de mariage, lorsque -l'enfant retourna et leur annonça qu'ils avaient une chambre. Ils s'y -rendirent et, là, après que Geraint eût dit à Énide: «Si vous voulez, -appelez la femme de la maison?» question à laquelle elle répondit par: -«Merci, monseigneur,» tous deux restèrent séparés par toute la largeur -de la chambre, et, muets comme des créatures privées de la parole par -un vice de naissance, ou plutôt comme deux sauvages peints et servant -de support à un écu, qui, séparés par lui, regardent dans l'espace sans -se regarder l'un l'autre.</p> - -<p>Tout à coup, un bruit de voix dans la rue et de pas retentissants -sur le pavé les tira de leur assoupissement. L'un et l'autre se -levèrent pendant que la porte, poussée du dehors, reculait jusqu'au -mur. Au milieu d'une troupe de libertins, d'une beauté efféminée et -d'une pâleur dissolue, entra l'ancien soupirant d'Énide, le seigneur -débauché de l'endroit, Limours. Avec une révérence obséquieuse, -il salua Geraint en face; mais, à la dérobée, dans la chaleur des -premiers compliments, il regarda Énide du coin de l'œil, et la reconnut -dans son attitude triste et solitaire. Geraint demanda alors du vin -et des rafraîchissements pour l'hôte qui lui était survenu, et, -somptueusement, suivant son habitude, il dit à l'hôte d'inviter tous -ses amis et de se réjouir avec eux en l'honneur de leur comte. «Et ne -vous inquiétez pas de la dépense, ajouta-t-il; les frais sont à ma -charge.»</p> - -<p>On apporta le vin et les mets. Le comte Limours but jusqu'à ce qu'il -plaisantât à son aise; il débita des contes libres, saisit le mot au -vol, joua sur lui et le fit de deux couleurs; car sa conversation, -lorsque le vin et la mauvaise compagnie rallumaient, brillait et -étincelait comme une pierre à cinquante facettes. Il provoqua ainsi -le rire du prince et les applaudissements de ses camarades. Voyant -alors Geraint en gaieté, Limours lui dit: «Avec votre permission, -monseigneur, je traverserais la chambre et parlerais à votre belle -damoiselle, qui se tient à l'écart et semble si solitaire.—Bien -volontiers, dit-il, faites-la parler; elle ne me parle pas.» Limours -se leva alors et, regardant à ses pieds comme celui qui essaye un -pont qu'il craint de voir tomber, il traversa la chambre, s'approcha -d'Énide, leva des yeux charmés, s'inclina à côté d'elle et lui dit à -voix basse: «Énide, l'étoile de ma vie solitaire; Énide, mon premier -et mon seul amour; Énide, dont la perte m'a rendu sauvage, quel -hasard? Comment se fait-il que je vous voie ici? Vous êtes enfin en ma -puissance. Cependant, n'ayez aucune crainte, je me qualifie de sauvage; -mais je garde un vernis de douce courtoisie ici au cœur du désert et -de la solitude. Je pensais que si votre père ne s'était point mis -entre nous deux autrefois, vous m'auriez vu d'un œil favorable. S'il -en est ainsi, ne me le cachez pas. Rendez-moi un peu plus heureux, -faites-le-moi connaître. Ne me devez-vous rien pour une vie à moitié -perdue? Oh! oui, bien aimée comme vous l'êtes, vous me devrez tout. -Énide, vous et lui, je le vois avec joie, vous vous tenez à l'écart -l'un de l'autre, vous ne lui parlez pas, vous venez sans suite, page -ni suivante, pour vous servir. Vous aime-t-il comme autrefois? Appelez -cela querelles d'amants, si vous le voulez, je sais cependant que -quoique les hommes puissent se quereller avec les êtres qu'ils aiment, -ils n'iraient pas jusqu'à les rendre ridicules à tous les yeux tant -qu'ils les aiment encore; et votre pauvre toilette, misérable insulte -à votre adresse, raconte votre histoire sans paroles: savoir, que cet -homme ne vous aime plus. Votre beauté n'en est plus une pour lui. Par -un sort commun il est rassasié, je le sais bien; car je connais les -hommes. Vous ne regagnerez jamais son amour: une fois parti l'amour -d'un homme ne revient plus. Mais en voici un qui vous aime comme -autrefois, avec plus de passion que jamais. De grâce, un mot: mes gens -font cercle autour de lui; il est sans armes; que je lève un doigt, -ils me comprendront. Non, je ne veux pas de sang, et il n'est pas -besoin que vous paraissiez si effrayée de ce que je dis: ma méchanceté -n'est pas plus profonde qu'un fossé, ni plus forte qu'un mur. Voilà le -donjon: votre époux ne se trouvera plus entre nous. Dites seulement -un mot, ou ne le dites pas; mais par Celui qui m'a fait le seul amant -fidèle que vous ayez jamais eu, je ferai usage de toute ma puissance. -Oh! pardonnez-moi! l'égarement de cette heure qui vit notre première -séparation m'agite encore.»</p> - -<p>A ces mots, les tendres accents de sa propre voix, le sentiment de ce -qu'il avait souffert, ou son imagination, mouillèrent ses yeux; mais -Énide crut y voir la chaleur du vin. Elle répondit avec l'adresse dont -les femmes savent user, coupables ou non, pour détourner le danger qui -éclate au-dessus de leur tête. Elle dit:</p> - -<p>«Comte, si vous m'aimez comme autrefois, et si vous ne m'abusez point, -venez demain matin et arrachez-moi à Geraint comme par violence. Pour -ce soir, laissez-moi; je suis fatiguée jusqu'à la mort.» Le comte -éperdu d'amour, prenant congé, s'inclina en balayant son pied de la -plume de son chapeau; et le brave prince lui cria: «Bonne nuit!» En se -retirant, le châtelain racontait à ses hommes comment Énide n'avait -jamais aimé que lui, et ne se souciait pas plus de son époux que d'une -coquille d'œuf.</p> - -<p>Énide, laissée seule avec le prince Geraint, pensant à l'ordre qu'elle -avait reçu de garder le silence et à la nécessité où elle était de le -violer, tint conseil avec elle-même, et, pendant qu'elle délibérait -ainsi, son époux s'endormit. Énide n'eut pas le cœur de l'éveiller; -elle se tint penchée sur lui, enchantée de voir qu'il était sorti du -combat sans blessure et de l'entendre respirer doucement et également. -Bientôt elle se leva, et, marchant légèrement, elle réunit les pièces -de son armure en un seul endroit, pour les trouver en cas de besoin. -Elle s'assoupit ensuite elle-même; mais, accablée par le chagrin et -les fatigues du jour, il lui semblait perpétuellement qu'elle se -saisissait d'une broussaille sans racine, et qu'elle glissait le long -d'un horrible précipice. En se débattant ainsi, elle se réveilla. -Elle se figura alors qu'elle entendait le comte sauvage à la porte -avec toute sa troupe d'aventuriers, sonnant du cor pour la sommer de -tenir parole. C'était le rouge coq qui saluait la lumière du jour au -moment où l'aurore aux yeux gris commençait à paraître sur le monde -mouillé de rosée, et brillait sur l'armure du chevalier. Énide se leva -de nouveau pour y regarder; mais elle la toucha sans le vouloir. Le -casque tomba avec bruit. Geraint se redressa et jeta un regard surpris -sur son épouse. Rompant alors le silence qui lui était imposé, Énide -répéta à Geraint tout ce que le comte Limours lui avait dit, excepté -que son époux ne l'aimait pas. Elle ne manqua pas même de lui apprendre -la ruse qu'elle avait mise en œuvre; mais elle termina avec de si -douces excuses, d'un ton si humble, en si peu de mots; elle semblait -tellement justifiée par cette nécessité, que bien qu'il se demandât -si c'était pour lui qu'elle pleurait en Devon, il ne répondit qu'en -grondant avec colère, disant: «Vos douces mines font, de bons garçons, -des sots et des traîtres. Appelez l'hôte, et dites-lui d'amener un -destrier et un palefroi.» Elle se glissa dans la maison endormie, et, -comme l'esprit du logis, elle suivit les murs en frappant jusqu'à ce -qu'elle éveillât les dormeurs; puis elle revint. Alors, avisant son -brusque époux, elle le servit en silence comme un écuyer, bien que -sans en être priée. Sortant ensuite armé, Geraint trouva l'hôte et lui -cria: «Ton compte, mon ami.» Et, sans attendre sa réponse: «Prends cinq -chevaux et leurs armures.» Honnête, contre l'habitude, l'hôte étonné -repartit: «Monseigneur, c'est à peine si votre dépense s'élève à la -moitié de l'un d'eux.—Vous n'en serez que plus riche,» dit le prince. -Puis, s'adressant à Énide: «En route, et aujourd'hui je vous ordonne, -Énide, plus spécialement, quoi que vous puissiez entendre ou voir (bien -que j'estime médiocrement utile de vous donner des ordres), de ne point -ouvrir la bouche, mais d'obéir.»</p> - -<p>Énide répondit: «Oui, monseigneur, je connais votre désir et je -voudrais m'y conformer; mais, marchant la première, j'entends les -violentes menaces que vous n'entendez pas, je vois le danger que vous -ne sauriez voir: il m'est donc bien dur de ne point vous avertir. C'est -presque au-dessus de mes forces; néanmoins, j'obéirai.</p> - -<p>—Je compte bien que vous le ferez, dit-il. Ne soyez point trop avisée. -Rappelez-vous que vous êtes mariée à un homme, et non pas tout à fait -mésalliée avec un imbécile endormi, à un homme qui a des bras pour -garder sa tête et la vôtre, des yeux pour vous trouver quelque loin que -vous soyez, et des oreilles pour vous entendre même dans ses rêves.»</p> - -<p>A ces mots il se retourna et fixa sur elle un regard aussi perçant que -le rouge-gorge contemplant le travail de l'homme des champs; ce qui se -passait dans Énide, sentiment qu'un sot débauché ou un juge trop prompt -aurait appelé sa faute, lui fit monter le sang au visage et baisser les -yeux. Geraint regarda et ne fut pas satisfait.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="enide00602"></a> -<img src="images/enide00602.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">A l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en -proie à une terreur panique.</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>Accompagnée de son bourru de mari, Énide suivit alors un chemin battu -qui conduisait du territoire du félon Limours au comté dépeuplé d'un -autre comte, Doorm, que ses vassaux tremblants appelaient le Taureau. -Une fois elle jeta les yeux en arrière, et lorsqu'elle vit son époux -de beaucoup plus rapproché que la veille, cette circonstance la rendit -presque heureuse; jusqu'au moment où Geraint, faisant un geste de -colère comme pour dire: «Vous m'observez,» ramena la tristesse dans -son cœur; mais pendant que le soleil achevait de pomper la rosée sur -chaque brin d'herbe, le son d'un pesant galop frappa son oreille, -et, regardant autour d'elle, elle vit un nuage de poussière et des -pointes de lances s'y agiter. Alors, pour ne point désobéir à son -époux, et cependant pour l'avertir (car il marchait comme s'il n'eût -pas entendu), se retournant, elle tint son doigt en l'air et montra la -poussière. Dans son obstination, le guerrier fut jusqu'à un certain -point charmé en voyant qu'elle observait son ordre à la lettre, et, se -retournant, il s'arrêta. Un moment après le farouche Limours, monté sur -un cheval noir, pareil à un sombre nuage dont les franges se détachent -par l'effet de la tempête, presque désarçonné par sa monture et tout -à sa passion, fondit avec un cri aigu sur Geraint, qui le joignit, le -renversa loin de la croupière, de toute la longueur de la lance et du -bras, et le laissa ainsi étourdi ou mort. Il culbuta le suivant et se -rua tête baissée sur toute la troupe qui se trouvait derrière; mais, -à l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à une -terreur panique, comme un banc de poissons agiles, qui un matin d'été -viennent en glissant le long des digues de cristal à Camelot au-dessus -de leurs ombres sur le sable; mais si quelqu'un se tenant sur le bord -lève seulement la main contre le soleil qui l'éclaire, il ne reste pas -l'étincelle d'une nageoire entre les îlots blancs de fleurs. Ainsi -effarouchés du seul mouvement de l'homme, tous les compagnons ou plutôt -les parasites du comte s'enfuirent et le laissèrent gisant an milieu de -la route. Ainsi s'évanouissent les amitiés qui ne prennent naissance -que dans le vin.</p> - -<p>Alors, comme un rayon de soleil chargé de tempête, Geraint sourit, -en voyant les destriers des deux combattants qui venaient de tomber, -abandonner leurs maîtres à terre et s'enfuir follement mêlés avec les -fuyards: «Chevaux et hommes, dit-il, tous animés du même esprit, et -de bien honnêtes amis! Il n'est pas resté une seule monture. Jusqu'à -présent j'étais honnête: je payais avec des chevaux et avec des -armes; je ne puis voler ni piller, encore moins mendier, et ainsi -qu'en dites-vous, Énide? Dépouillerons-nous ici votre amoureux? votre -palefroi a-t-il assez de cœur pour porter son armure? Jeûnerons-nous -ou dînerons-nous? Non? Alors, honnête comme vous êtes, priez que nous -puissions rencontrer les cavaliers du comte Doorm; je voudrais aussi -être encore honnête.» Il dit, et Énide regardant tristement ses rênes, -reprit la marche sans répondre un seul mot.</p> - -<p>Mais comme un homme sur lequel fond un terrible désastre dans une -terre éloignée et à son insu, mais qui l'apprend à son retour et en -souffre jusqu'à en mourir: ainsi Geraint, blessé dans son combat -avec le satellite de Limours, saignait secrètement sous son armure -et continuait sa marche sans dire à sa noble épouse qu'elle était sa -blessure, le sachant à peine lui-même, jusqu'au moment où son œil -s'obscurcit et son heaume vacilla; et à un détour de la route le -prince, sans prononcer un seul mot, tomba de cheval, heureusement sur -le gazon.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="enide00702"></a> -<img src="images/enide00702.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle -s'arrêta, la désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du -chemin.</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>Entendant le bruit de sa chute, Énide s'empressa d'accourir, et, toute -pâle, descendant à son côté, elle détacha les liens qui retenaient -ses armes. Sa main fidèle n'hésita point, et pas une larme ne vint -mouiller son œil bleu jusqu'à ce qu'elle eût découvert la blessure, -exposé, en déchirant son voile de soie fanée, son front au soleil -brûlant, et bandé la plaie par où s'écoulait la vie de son cher époux. -Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la -désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin. -Plusieurs passèrent, mais nul ne la regarda; car, dans ce royaume sans -loi ni droit, on se souciait autant d'une femme pleurant la mort de son -compagnon que d'une pluie d'été. L'un pensa que c'était une victime du -comte Doorm, et n'osa se mettre pour le blessé en frais d'une pitié -périlleuse. Il en passa un autre à la hâte, un homme d'armes envoyé en -mission auprès du noble brigand; moitié sifflant, moitié chantant une -chanson grossière, il souleva la poussière contre les yeux sans voile -de la dame. Un autre, fuyant la colère de Doorm devant une flèche sans -cesse présente à sa pensée, faisait dans sa crainte fumer la longue -route sous lui. Le palefroi d'Énide en hennissant leva le pied, se -sauva dans les taillis et fut perdu, pendant que le grand destrier -restait affligé comme un homme.</p> - -<p>À ce moment parut le gigantesque comte Doorm à la large face bordée -d'une frange de barbe rousse; en marche pour une expédition et roulant -des yeux d'oiseau de proie, il parut suivi d'une centaine de lances; -mais avant d'arriver, comme quelqu'un qui hèle un navire, il cria avec -une grosse voix: «Holà! est-il mort?—Non, non, il n'est pas mort, -répondit vivement Énide. Quelques-uns de vos braves gens voudraient-ils -le lever et remporter loin de ce cruel soleil? Je suis bien sûre, -très-sûre qu'il n'est pas mort.»</p> - -<p>—Eh bien! s'il n'est pas mort, dit alors le comte Doorm, pourquoi le -pleurez-vous ainsi? vous ressemblez à un enfant; et s'il est mort, je -vous considère connue une sotte: vos pleurs ne le rendront pas à la -vie; mort ou non, vous gâtez une jolie figure par des larmes insensées. -Cependant, puisqu'il y a un joli minois, que quelqu'un de vous ici -relève le blessé et l'emporte dans notre manoir. S'il vit, nous -l'enrôlerons dans notre bande; s'il meurt, la terre est assez profonde -pour le cacher. Voyez aussi à prendre le destrier, un noble animal.»</p> - -<p>Il dit et s'en alla, non sans laisser deux robustes piquiers, qui -s'avancèrent en grondant comme un dogue à la vue de son os menacé par -des enfants de village qui s'amusent à le tourmenter pendant qu'il -mange. Il pose sa patte dessus en rongeant et en grondant. De même les -vauriens grondaient, craignant de perdre, et cela pour un homme mort, -leurs chances de butin dans l'expédition de la matinée. Néanmoins, -ils se levèrent, et le placèrent sur une de ces litières comme ils en -emportaient dans leurs courses pour ceux qui pourraient être blessés; -ils l'y placèrent après l'avoir posé dans le creux de son écu, et -le transportèrent ainsi à la salle nue de Doorm, suivi de son noble -coursier qui marchait tout seul. Ils le jetèrent, lui et la bière où -il était couché, sur un tréteau de chêne dans la salle, et partirent -ensuite, brûlant de rejoindre leurs compagnons mieux partagés, mais -grondant comme auparavant et maudissant leur temps perdu, l'homme mort, -leur comte, leurs propres âmes et Énide. Ils auraient pu aussi bien la -bénir: elle était sourde aux bénédictions et aux anathèmes de qui que -ce fût, si ce n'est d'un seul.</p> - -<p>Ainsi, elle resta assise auprès de son époux pendant de longues heures, -lui soutenant la tête, réchauffant ses mains pâles et l'appelant. A la -fin, il revint de son évanouissement; il trouva sa chère femme qui lui -soutenait la tête, réchauffait ses mains affaiblies et l'appelait, et -il sentit de chaudes larmes qui tombaient sur sa figure. Il dit à son -cœur: «Elle pleure pour moi.» Il resta néanmoins immobile et feignit -d'être mort, afin de l'éprouver jusqu'au bout et de dire à son cœur: -«Elle pleure pour moi.»</p> - -<p>A la chute du jour, le robuste comte Doorm revint au manoir chargé -de butin. Ses rudes piquiers le suivaient avec bruit, chacun lançant -à terre un amas de choses qui résonnaient contre le pavé; il jeta -sa lance de côté et ôta son heaume. Au milieu de ces hommes armés -s'agitait une troupe de femmes moitié hardies, moitié effrayées, -ouvrant de grands yeux, et habillées de différentes couleurs. Le comte -Doorm frappa rudement avec le manche d'un couteau contre la table, et -demanda de la viande et du vin pour nourrir ses hommes. On apporta des -porcs entiers et des quartiers de bœuf, et tout le lieu lut rempli par -la vapeur de la viande. Nul ne prononça un mot; mais tous s'assirent -à la fois et mangèrent en tumulte dans la salle nue avec le bruit de -chevaux au râtelier, jusqu'au moment où Énide se replia sur elle-même -pour éviter les manières brutales de ces gens sans frein. Quand le -comte Doorm eut mangé tout son content, il roula ses yeux autour de -lui et aperçut dans un coin une damoiselle languissante. Alors il se -rappela Énide, et pourquoi elle pleurait. Là elle produisit un effet -si puissant sur lui, qu'il se leva tout d'un coup et dit: «Mangez! Je -n'ai jamais vu une créature si pâle. Malédiction de Dieu! de vous voir -pleurer, cela me rend fou. Mangez, songez-y bien. Votre bonhomme a -été fort heureux; car si j'étais mort, qui me pleurerait? Chère dame, -jamais depuis que j'ai commencé à respirer, je n'ai vu un lis pareil -à vous; et pour peu que votre joue présentât quelque couleur, il n'y -a pas une de mes dames digne de porter votre pantoufle en guise de -gant. Mais écoutez-moi, suivez ma direction, et je ferai ce que je -n'ai jamais fait: Vous partagerez mon comté avec moi, jeune fille, -nous vivrons comme deux oiseaux dans un nid, et je vous rapporterai du -fourrage de tous les champs; car je fais plier toutes les créatures à -mes volontés.» Il dit; les robustes piquiers s'arrêtèrent la bouche -pleine, et se retournant regardèrent avec surprise; pendant que -quelques-uns, dont le vieux serpent avait depuis longtemps abaissé les -âmes, comme le ver entraîne la fouille flétrie et en fait de la terre, -chuchotaient dans l'oreille l'un de l'autre ce qui ne sera pas raconté. -Les femmes, ou ce qui avait été ces êtres gracieux, mais qui maintenant -désiraient l'abaissement de la meilleure de leur sexe, y auraient donné -les mains; toutes à la fois elles haïssaient Énide, qui ne prenait -aucun souci d'elles, mais répondait à voix basse en tenant sa douce -tête penchée sur sa poitrine: «J'attends de votre courtoisie que, dans -l'état où il est, vous me laissiez tranquille.» Elle parlait si bas, -que Doorm l'entendit à peine; mais, comme un puissant patron satisfait -d'avoir agi si gracieusement, il imagina qu'elle l'avait remercié, -ajoutant: «Mangez et tenez-vous en joie, car je vous considère comme à -moi.»</p> - -<p>Elle répondit avec douceur: «Comment pourrais-je avoir la moindre joie -dans ce monde jusqu'à ce que mon époux se lève et jette un regard sur -moi?»</p> - -<p>A ces mots, le rude comte se récria sur cette réponse, comme si elle -fût partie d'un cœur vide et de la fatigue d'un être maladif. Tout à -coup, il se saisit d'Énide, la porta violemment vers la table et lui -jeta le plat devant elle, en lui criant: «Mange!»</p> - -<p>—Non, non dit Énide avec humeur; je ne mangerai pas tant que cet homme -là-bas sur la bière ne se lèvera point pour manger avec moi.—Alors -tu boiras, répondit-il. Ici!» Il remplit une corne de vin et la lui -tendit. «Eh! moi-même, ajouta-t-il, quand je suis échauffé par la -bataille ou, Dieu me damne, rouge de colère, souvent je ne puis manger -avant d'avoir bien bu. Buvez donc, et le vin vous fera changer d'avis.</p> - -<p>—Non pas, s'écria-t-elle; par le ciel! je ne boirai pas jusqu'à ce que -mon cher époux se lève et m'ordonne de le faire, et qu'il boive avec -moi. S'il ne se relève plus, je ne toucherai jamais au vin tant que je -serai en vie.»</p> - -<p>A ces mots, Doorm changea de couleur et parcourut la salle à grands -pas, mordant tour à tour sa lèvre inférieure et supérieure; et se -rapprochant d'elle, il dit à la fin: «Jeune fille, je vois bien que -vous dédaignez mes avances; prenez note de ce que je vais vous dire: -Sûrement, cet homme là-bas est mort, et j'impose ma volonté à toute -créature vivante. Ni boire ni manger? et pourquoi vous lamenter pour -quelqu'un qui expose votre beauté a l'insulte et au mépris en la parant -de haillons? Je suis étonné, en vous voyant contrecarrer mes désirs, -que je le supporte ainsi; ne me contrariez plus. Au moins, pour me -faire plaisir, dépouillez cette pauvre robe, ces haillons de soie, -cette livrée de la misère: j'aime que la beauté marche avec la parure; -car, ne voyez-vous pas mes dames ici, comme elles sont brillantes et en -rapport avec la maison de quelqu'un qui aime que la beauté marche avec -la parure? Prenez donc cette robe, obéissez.»</p> - -<p>Il dit, et l'une des dames déploya une robe de soie de fabrique -étrangère, où, comme une mer peu profonde, le bleu tendre jouait avec -le vert, et qui, sur le devant, était émaillée de plus de joyaux que ne -l'est le gazon de gouttes de rosée lorsque, pendant toute la nuit, un -nuage s'attache à la colline et, montant avec l'aube, laisse la place à -la lumière du jour. Ainsi brillaient, pressées, les pierres précieuses.</p> - -<p>Mais Énide répondit, plus difficile à émouvoir que ne le sont les -plus durs tyrans au jour de leur puissance, ayant d'anciennes injures -restées sans vengeance et dont maintenant l'heure est venue; elle dit:</p> - -<p>«C'est dans cette pauvre robe que mon cher époux me trouva tout d'abord -et m'aima pendant que je servais dans la salle de mon père; c'est dans -cette pauvre robe que je me rendis avec lui à la cour, et c'est là que -la reine me fit resplendir comme le soleil; c'est dans cette pauvre -robe qu'il m'a dit de m'habiller lorsque nous nous sommes mis en route -pour cette fatale quête d'honneur, où il n'y a pas d'honneur à gagner. -Cette pauvre robe, je ne l'ôterai point que mon époux ne se relève -vivant, et ne me dise de la jeter de côté. J'ai assez de peines: je -vous en prie, soyez généreux; je vous en prie, laissez-moi tranquille. -Je n'ai jamais aimé et ne puis jamais aimer que lui. Oui, mon Dieu! je -vous en supplie, dans l'état où il est, laissez-moi en repos.»</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="enide00802"></a> -<img src="images/enide00802.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte; -et, comme une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher. -</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>Le brutal comte parcourut alors la salle à grands pas et prit sa barbe -rousse entre ses dents; à la fin, se plaçant tout près d'Énide, dans -sa fureur il s'écria: «J'estime qu'il ne sert pas plus, dame, d'être -doux que rude avec vous. Recevez mon salut.» Au mépris des lois de la -chevalerie, de sa main ouverte il la frappa au visage, mais légèrement.</p> - -<p>Alors Énide, dans son extrême détresse et pensant que Doorm ne se fût -point porté à cette extrémité s'il n'eût pas cru que Geraint était -mort, poussa un cri aigu et plaintif, comme celui d'un animal sauvage -pris dans un piège, quand il voit la trappe tomber sur lui.</p> - -<p>Geraint l'entendit; saisissant son épée, qui se trouvait à côté de lui -dans le creux du bouclier, il ne fit qu'un bond; d'un coup de revers -il frappa le cou basané du comte; et, comme une balle, la tête à la -barbe rousse bondit sur le plancher. Ainsi mourut le comte Doorm de la -main de celui qu'il croyait mort. Hommes et femmes, tous ceux qui se -trouvaient dans la salle se levèrent quand ils virent le mort se lever, -et s'enfuirent hurlant comme à la vue d'un spectre. Les deux époux -furent laissés seuls, et Geraint parla ainsi:</p> - -<p>«Énide, je vous ai traitée plus mal que cet homme que vous voyez sans -vie, je vous ai plus fait injure; tous les deux nous avons éprouvé une -peine qui m'a laissé trois fois plus malheureux que vous: désormais, -je préfère la mort au doute. Je m'impose cette pénitence à moi-même: -quoique de mes propres oreilles, hier matin, je vous aie entendu dire, -pensant que je dormais, oui, entendu dire que vous n'étiez pas une -femme fidèle, je jure que je ne vous demanderai point d'explication à -cet égard; je vous crois en dépit de vous-même, et dorénavant, j'aime -mieux mourir que douter.»</p> - -<p>Énide ne sut pas trouver un seul mot tendre, tant elle se sentit le -cœur abattu. Elle se borna à dire à Geraint avec le ton de la prière: -«Fuyez, ils reviendront et vous tueront; fuyez, votre destrier est -au dehors, mais mon palefroi est perdu.—Alors, Énide, vous monterez -en croupe derrière moi.—Oui, dit Énide, partons. «En sortant, ils -trouvèrent le bon cheval qui, ayant cessé d'être le vassal du brigand, -et libre de se prêter à un combat loyal, se mit à hennir de joie à leur -vue et se baissa vers l'heureux couple en faisant entendre un léger -murmure. Énide baisa, joyeuse aussi, la blanche étoile qui brillait -sur le front du noble animal. Geraint monta sur lui, tendit la main à -Énide, qui mit son pied sur le sien et monta à son tour. Il se retourna -et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour de lui, et, sans -tarder plus longtemps, ils partirent.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="enide00902"></a> -<img src="images/enide00902.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses -bras autour de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent. -</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>Jamais encore depuis qu'en paradis les premières roses parurent sur -les quatre rivières, être humain ne goûta un plaisir plus pur qu'Énide -quand, à cette heure périlleuse, elle joignit ses mains au-dessous -du cœur de son mari, et sentit qu'il lui appartenait encore. Elle -ne pleurait point; mais sur ses tendres yeux s'étendait un heureux -brouillard, comme celui qui conservait frais le cœur de l'Éden avant -l'utile ennui de la pluie. Cependant ses tendres yeux bleus n'étaient -pas obscurcis par ce brouillard au point de ne pas voir devant eux -sur le sentier, à la porte du manoir du bandit, un chevalier de la -cour d'Arthur, qui mit sa lance en arrêt et s'apprêta à tomber sur -Geraint. Alors, craignant pour sa blessure, et se rappelant le sang -qu'il avait perdu, Énide cria à l'étranger, la tête remplie de ce qui -était arrivé: «Ne tuez pas un homme mort!—La voix d'Énide,» dit le -chevalier. Mais elle, voyant que c'était Édyrn, fils de Nudd, n'en fut -que plus émue, et s'écria de nouveau: «O cousin! ne tuez pas celui qui -vous a donné la vie.» Édyrn, s'avançant avec franchise, parla ainsi: -«Monseigneur Geraint, je vous salue d'amitié. Je vous avais pris pour -un des brigands de Doorm. Quant à vous, Énide, ne craignez point que -je fonde sur lui; j'aime le prince, en quelque sorte, de cet amour -que nous portons au ciel qui nous châtie; car autrefois, quand mon -orgueil s'était élevé jusqu'à me mettre sur la pente de l'enfer, en me -renversant Geraint m'a relevé. Maintenant, créé chevalier de la Table -ronde d'Arthur, et ayant connu Doorm, quand j'étais moi-même à moitié -bandit dans mon temps de désordre, je viens porteur d‘un message du -roi, que je précède de très-près, pour dire à ce comte de licencier ses -hommes, de faire sa soumission, et d'écouter le jugement de Sa Majesté.</p> - -<p>—Il reçoit le jugement du Roi des rois, s'écria le prince, le visage -couvert de pâleur; et voyez! les forces de Doorm sont dispersées.» En -disant cela, il montrait la campagne, où, foulés çà et là, par monts -et par vaux, hommes et femmes étaient immobiles, en proie à la terreur -et les yeux fixes, pendant que d'autres couraient encore. Geraint se -mit alors à raconter comment le rude comte gisait mort dans son manoir. -Mais lorsque le chevalier lui dit avec le ton de la prière: «Suivez-moi -au camp, prince, et racontez au roi lui-même ce qui s'est passé; étant -seul, vous avez dû sûrement courir d'étranges chances;» l'autre rougit, -baissa la tête et s'arrêta sans mot dire, redoutant la douce figure -du roi sans reproche, et, après la folie faite, la question qui doit -s'ensuivre, jusqu'à ce qu'Édyrn s'étant écrié: «Si vous ne voulez pas -venir près d'Arthur, alors Arthur viendra à vous,» il répondit: «C'est -assez, je vous suis;» et ils partirent. Mais, pendant la route, Énide -avait deux craintes: la première, celle des bandits répandus dans la -campagne; l'autre lui venait d'Édyrn. De temps en temps, quand elle -le voyait tirer la rêne de son côté, elle se reculait un peu. Dans -un terrain creux, d'où sont sorties autrefois des flammes, on peut -craindre de nouveau le feu et la ruine. Édyrn apercevant ce qui se -passait chez Énide, lui dit:</p> - -<p>«Belle et chère cousine, vous qui aviez autrefois tant de raisons de -me craindre, n'ayez plus aucune frayeur; je suis changé. Vous avez -été d'abord la cause innocente qui a fait éclater en flamme furieuse -l'étincelle d'orgueil que la nature avait mise dans mon sang. Me voyant -repoussé par Yniol et par vous, j'ai comploté et travaillé jusqu'à ce -que je l'ai renversé. Alors, une seule et même idée constamment dans -le cœur, j'entrepris mes joutes hautaines et j'adoptai une maîtresse; -je lui rendis des honneurs simulés comme à la plus belle des belles; -et, vainqueur de toute espèce d'antagonisme, je me roidissais tellement -dans mon orgueil que je me croyais à l'abri d'une défaite; car j'étais -bien près d'avoir perdu le sens, et, n'eût été le but que je m'étais -proposé dans ces joutes, j'aurais tué votre père et me serais emparé -de votre personne. Je vivais dans l'espérance que quelque jour vous -viendriez dans la lice accompagnée de celui que vous aimiez le mieux, -et que là, ma pauvre cousine, avec vos doux yeux bleus, les yeux -les plus fidèles qui jamais aient réfléchi le ciel, vous me verriez -le renverser et le fouler aux pieds. Alors vous fussiez-vous écriée -ou agenouillée, ou m'eussiez-vous prié, je ne l'en aurais pas moins -tué. Vous vîntes (vous n'êtes venue qu'une fois), et, de vos propres -yeux, vous avez vu l'homme que vous aimiez (je parle comme quelqu'un -qui rappelle un service à lui rendu) désarçonner mon orgueilleuse -personne et déjouer le projet que je nourrissais depuis trois ans, -mettre le pied sur mon corps et me donner la vie. Là je fus brisé; mais -là je trouvai mon salut, bien que je partisse couvert de confusion, -détestant la vie que m'avait donnée mon vainqueur, et méditant d'y -mettre un terme. La seule pénitence que la reine m'imposa fut de -rester quelque temps à sa cour. D'abord je m'y montrai aussi chagrin -qu'un animal nouvellement mis en cage; et, m'attendant à être traité -comme un loup parce que je savais que mes actions étaient connues, je -trouvai, au lieu d'une pitié méprisante ou d'un pur mépris, une réserve -de si grande délicatesse, une si noble discrétion, des manières si -bienveillantes, dignes néanmoins, une telle grâce dans la plus tendre -courtoisie, que je commençai à jeter un regard sur ma vie passée, et je -trouvai qu'elle avait été en effet celle d'un loup. J'eus de fréquents -entretiens avec Dubric, le grand saint, lequel par la douce onction -de son éloquence m'a soumis quelque peu à cette douceur qui, alliée -avec la vigueur, fait un homme. Là vous fûtes souvent à l'entour de -la reine; mais vous ne me vîtes point, ou, si vous me vîtes, je ne -fus point remarqué par vous. De mon côté, je n'eus pas l'idée ou la -hardiesse de vous parler; je me tins à l'écart jusqu'à ce que je fusse -changé. Ne craignez donc rien, ma cousine, je suis devenu tout autre.»</p> - -<p>Il dit, et Énide crut aisément, comme les simples et nobles natures, -portées à croire ce qu'elles désirent, le bien dans un ami ou dans -un ennemi, là surtout dans ceux qui leur ont fait le plus de mal. -Lorsqu'ils furent arrivés au camp, le roi lui-même s'avança pour les -recevoir, et, voyant Énide pâle mais heureuse, il ne lui adressa pas -une seule question, mais tira à l'écart Édyrn, avec lequel il échangea -quelques paroles, revint ensuite et, souriant gravement, il descendit -Énide de cheval, lui donna un baiser en tout bien tout honneur, comme -un frère, et lui montra une tente vide qui lui avait été réservée. -Ayant attendu pendant une minute jusqu'à ce qu'elle y fut entrée, il se -tourna du côté du prince et lui dit:</p> - -<p>«Prince, lorsque dernièrement vous m'avez demandé la permission de vous -rendre dans vos terres pour défendre vos frontières, je sentis quelque -remords comme un homme qui laissait les crimes impunis pour avoir trop -vu les choses par les yeux d'autrui, et agi trop longtemps par des -délégués et non par lui-même; mais à présent vous me voyez en train de -purger tout mon royaume de ce qui le déshonore, et cela avec l'aide -d'Édyrn et d'autres. Avez-vous remarqué Édyrn? avez-vous vu le noble -changement qui s'est opéré en lui? C'est de sa part une œuvre aussi -grande qu'étonnante. Sa figure même a changé en même temps que son -cœur. Le monde ne veut pas croire au repentir d'un homme, et ce sage -monde, dont nous faisons partie, a bien raison: il est fort rare qu'un -homme se repente ou emploie à la fois la bonne grâce et la volonté -pour arracher la mauvaise herbe implantée chez lui par le sang et -l'habitude, se laver de ses souillures et se transformer. C'est ce qu'a -fait Édyrn, épurant son cœur comme je purgerai cette campagne avant de -la quitter. En conséquence, je l'ai fait chevalier de la Table ronde, -non pas sans réflexion, mais après l'avoir reconnu, à la suite de -mainte épreuve, comme l'un de nos plus nobles, de nos plus valeureux, -de nos plus sensés et de nos plus obéissants sujets. En vérité, l'œuvre -accomplie par Édyrn sur lui-même, après une vie de violence, me semble -mille fois plus grande et plus étonnante que si l'un de mes chevaliers, -mon sujet, avec d'autres sous ses ordres, risquant sa vie, faisait seul -un carnage dans un pays de voleurs, bien qu'il les tuât l'un après -l'autre, et qu'il fût lui-même presque blessé à mort.»</p> - -<p>Ainsi parla le roi. Le prince s'inclina profondément, et sentit que -ce qu'il avait fait n'était ni grand ni étonnant. Il passa à la tente -d'Énide, et le médecin du roi s'y rendit pour examiner sa blessure. -Énide lui donna aussi des soins, et là, tournant constamment autour du -blessé, l'air de tendre sollicitude qui planait sur lui, infusa de plus -en plus l'amour dans son cœur, comme le vent du sud-ouest qui, gonflant -le lac de Bala, remplit toute la rivière sacrée de Dee. Ainsi passèrent -les jours.</p> - -<p>Mais pendant que Geraint guérissait de sa blessure, le roi sans -reproche s'avança et jeta les yeux sur ceux à qui son père Uther avait -confié, il y avait longtemps, le soin de garder la justice royale. -Examen fait, il les trouva en défaut; et ainsi qu'aujourd'hui on épile -le cheval blanc sur les collines du comté de Berks pour le tenir -propre et brillant comme autrefois, il chassa les employés paresseux -ou coupables qui s'étaient laissés corrompre pour prêter les mains -à l'injustice, et il les remplaça par une plus forte race qui avait -des cœurs et des bras. Il envoya un millier d'hommes pour labourer -les terres incultes, et, se montrant partout, il purgea les endroits -écartés et y rétablit l'ordre; il détruisit les repaires des bandits et -nettoya le pays.</p> - -<p>Quand Geraint fut revenu en santé, ils passèrent avec Arthur à -Caerleon-sur-Usk. Là, une fois de plus, la grande reine embrassa sou -amie et lui donna une robe belle connue le jour. Quoique Geraint ne pût -jamais recouvrer cette quiétude que lui avait donnée leur liaison avant -que le nom de la reine eût été terni par le souffle de la médisance, il -resta satisfait, trouvant tout bien. Après un séjour de quelque temps, -ils se mirent en route, accompagnés de cinquante chevaliers, vers -les rives de la Severn, et rentrèrent dans leur pays. Geraint y fit -observer la justice du roi avec tant d'énergie, quoique avec douceur, -que tous les cœurs applaudirent et tous les mauvais bruits tombèrent. -En le voyant toujours à la tête de la chasse et vainqueur à la joute et -aux tournois, il fut proclamé le grand prince, et l'homme des hommes. -Pour Énide, que les femmes se plaisaient à appeler Énide la belle, un -peuple reconnaissant lui décerna le nom d'Énide la bonne; et dans leur -manoir se firent entendre les cris des enfants d'Énide et de Geraint, -venus en leur temps. Il cessa de douter de son épouse, et resta ferme -dans la confiance qu'il avait en elle, jusqu'à ce qu'il couronnât une -heureuse vie par une belle mort, et succombât en combattant contre les -païens de la mer du Nord pour le roi sans reproche.</p> - - - -<h4>FIN DE ÉNIDE.</h4> -<hr class="full" /> -<h4><a id="Liste_des_illustrations"></a>Liste des illustrations</h4> - - -<p><a href="#enide00102">Pl. 1</a> Un morceau de l'escalier d'une tourelle usée par des pieds qui -maintenant etaient silencieux, tournait au soleil.</p> - -<p><a href="#enide00202">Pl. 2</a> Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil, elle se -leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre, elles -descendirent, se dirigeant vers la prairie.</p> - -<p><a href="#enide00302">Pl. 3</a> D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez à la cour -d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour l'insulte faite -à la reine.</p> - -<p><a href="#enide00402">Pl. 4</a> Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas -suivre le combat.</p> - -<p><a href="#enide00502">Pl. 5</a> De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait un jeune -homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger aux -faucheurs.</p> - -<p><a href="#enide00602">Pl. 6</a> A l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à -une terreur panique.</p> - -<p><a href="#enide00702">Pl. 7</a> Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la -désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin.</p> - -<p><a href="#enide00802">Pl. 8</a> D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte; et, comme -une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher.</p> - -<p><a href="#enide00902">Pl. 9</a> Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour -de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent.</p> - - - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Enide, by Alfred Tennyson - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIDE *** - -***** This file should be named 52950-h.htm or 52950-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/9/5/52950/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) Images generously made -available by Gallica (Bibliothèque nationale de FranceF. - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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