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-The Project Gutenberg EBook of Enide, by Alfred Tennyson
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Enide
-
-Author: Alfred Tennyson
-
-Illustrator: Gustave Doré
-
-Translator: Francisque Michel
-
-Release Date: September 1, 2016 [EBook #52950]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIDE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (back online soon in an extended version,
-also linking to free sources for education worldwide ...
-MOOC's, educational materials,...) Images generously made
-available by Gallica (Bibliothèque nationale de FranceF.
-
-
-
-
-
-
-ÉNIDE
-
-Par
-
-ALFRED TENNYSON
-
-
-POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS
-
-PAR FRANCISQUE-MICHEL
-
-CORRESPONDANT DE L'INSTITUT
-
-
-Avec neuf gravures sur acier
-
-D'Après
-
-LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ
-
-
-PARIS
-
-LIBRARIE DE L. HACHETTE ET Cie
-
-BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No. 77
-
-1869
-
-
-
-
-A
-
-NAPOLÉON III
-
-EMPEREUR DES FRANÇAIS
-
-CE LIVRE
-
-ŒUVRE DU GÉNIE COMBINÉ
-
-DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE
-
-ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES
-
-QUI DOIT SURTOUT SA FORCE
-
-A UNE AUGUSTE IMPULSION
-
-EST DÉDIÉ
-
-PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÉS-OBÉISSANT SERVITEUR
-
-
-J. BERTRAND PAYNE
-
-
-
-
-ÉNIDE
-
-
-Le brave Geraint, chevalier de la cour d'Arthur et du grand ordre de
-la Table ronde, prince tributaire de Devon, avait épousé Énide, la
-fille unique d'Yniol, et il l'aimait comme la lumière du ciel. Et
-comme la lumière du ciel varie à l'aurore, au coucher du soleil et
-pendant les nuits éclairées par la lune et les étoiles tremblantes,
-ainsi Geraint se plaisait à varier la beauté de sa bien-aimée par
-la soie, la pourpre et les pierres précieuses. Et Énide, uniquement
-pour charmer les yeux de son mari, qui l'avait trouvée tout d'abord
-et aimée dans un état de pauvreté, se présentait journellement à lui
-dans une parure nouvelle; la reine elle-même, reconnaissante envers
-le prince Geraint pour ses services, aimait Énide, et souvent de ses
-blanches mains l'habillait, la paraît, comme la plus charmante après
-elle dans toute la cour. Énide aimait la reine et d'un cœur sincère
-l'adorait comme la plus imposante, la meilleure et la plus aimable de
-toutes les femmes sur la terre. En les voyant si tendres et si unies,
-Geraint s'applaudissait de cette amitié mutuelle; mais quand le bruit
-public accusa la reine d'un amour coupable pour Lancelot, bien qu'il
-n'y eût pas encore de preuves, et que les bruits du monde n'eussent
-point encore éclaté comme une tempête, néanmoins Geraint y ajouta foi
-et fut consterné, appréhendant que sa noble épouse, à cause de cette
-grande tendresse pour Genièvre, eût reçu ou dût recevoir la moindre
-tache: c'est pourquoi, se rendant auprès du roi, il donna pour prétexte
-que sa principauté était sur la lisière d'un territoire fréquenté par
-des comtes pillards, des chevaliers tarés, des assassins, en un mot,
-par tous ceux qui cherchaient par la fuite à se dérober à la justice,
-par tous ceux qui haïssaient les lois: conséquemment, tant qu'il ne
-plairait pas au roi lui-même de nettoyer cette sentine de tout son
-royaume, il demandait la permission de partir et d'aller défendre ses
-frontières. Le roi considéra pendant quelque temps cette requête; mais
-à la fin, le prince, ayant obtenu son congé, se mit en route avec Énide
-et une suite de cinquante chevaliers, vers les bords de la Severn,
-et ils passèrent dans leur pays. Là, pensant que si jamais femme fut
-fidèle à son mari, la sienne lui garderait aussi sa foi, il l'entoura
-de tendres soins et d'adoration, ne la laissant jamais seule; il oublia
-ainsi la promesse qu'il avait faite au roi, les faucons et la chasse,
-les joutes et les tournois, sa gloire et son nom, sa principauté et
-les soucis de son gouvernement. Cet oubli était odieux à la dame; et
-bientôt les gens, lorsqu'ils se trouvaient ensemble deux ou trois ou
-en plus grand nombre, commencèrent à rire, à railler et à jaser sur le
-compte de Geraint, comme d'un prince dont la virilité s'était évanouie
-et fondue en amour immodéré pour sa femme. Énide en fut instruite par
-les yeux du peuple, elle le sut encore par les femmes qui lui ornaient
-la tête; pour être agréables à leur maîtresse, elles parlaient de
-l'amour sans bornes de Geraint, mais elles ne l'en attristaient que
-davantage. Chaque jour elle songeait à avertir son époux, sans pouvoir
-s'y résoudre par timidité et délicatesse. De son côté, Geraint, qui
-l'observait, la voyant s'attrister, soupçonnait de plus en plus une
-tache sur sa pureté.
-
-Enfin, il arriva qu'un matin d'été, pendant qu'ils dormaient l'un
-à côté de l'autre, les premiers rayons du soleil pénétrèrent sans
-obstacle par la fenêtre et vinrent échauffer le robuste guerrier dans
-ses songes. En se remuant, Geraint rejeta la couverture de côté et mit
-à nu la colonne noueuse de son cou, le carré massif de son héroïque
-poitrine, et des bras sur lesquels des muscles saillants se courbaient
-comme un torrent fougueux sur une petite pierre, se précipitant avec
-trop de force pour s'y briser. Énide se réveilla et s'assit à côté du
-lit en admiration devant son mari, pensant en elle-même: «Y eut-il
-jamais un homme d'aussi grandes proportions?» Alors, comme une ombre,
-passèrent dans son esprit et les bruits populaires et l'accusation
-de mollesse; et, se penchant sur lui, elle parla ainsi tout bas et
-tristement à son cœur:
-
-«O noble poitrine et bras tout-puissants, suis-je la cause, la pauvre
-cause des reproches que l'on vous adresse, quand on dit que toute votre
-force est évanouie? J'en suis la cause, parce que je n'ose point parler
-et lui dire ce que je pense et ce qu'on dit; et cependant, je regrette
-qu'il languisse ici; je ne puis aimer mon époux et ne point avoir souci
-de son nom. J'aimerais bien mieux lui ceindre son harnais, chevaucher
-avec lui à la bataille, combattre à ses côtés et regarder sa puissante
-main porter de grands coups aux félons et aux malfaiteurs. Il vaudrait
-bien mieux que je fusse sous la terre sans entendre davantage sa noble
-voix, privée de ses douces caresses et de la lumière de ses yeux, que
-de savoir mon époux déshonoré par moi. Ai-je ce courage et puis-je
-ainsi assister à la lutte et voir mon cher époux blessé, peut-être même
-frappé d'un coup mortel sous mes yeux: et je n'oserais pas lui dévoiler
-ma pensée et lui dire combien on se rit de lui quand on dit que toute
-sa force s'est changée en mollesse? Hélas! je crains de ne point être
-une fidèle épouse.»
-
-Elle parla moitié en elle-même, moitié de façon à être entendue, et
-la passion qui l'agitait fortement lui fit verser des larmes sur la
-poitrine large et nue de son époux. Elles l'éveillèrent, et, par un
-malheureux hasard, il ne saisit que quelques lambeaux de ses dernières
-paroles, exprimant la crainte qu'elle ne fût point une fidèle épouse.
-Il se dit en lui-même: «En dépit de tous mes soins, de toutes mes
-peines, malheureux que je suis! oui de toutes mes peines, elle ne m'est
-point fidèle, et je la vois pleurer pour quelques galants chevaliers
-de la cour d'Arthur.» Alors, quoiqu'il l'aimât et la respectât trop
-pour songer qu'elle pût être coupable, sa mâle poitrine fut percée du
-dard qui rend un homme solitaire et misérable en la douce présence de
-celle qu'il aime le mieux. Il s'élança hors du lit, réveilla son écuyer
-assoupi et cria: «Mon destrier et son palefroi!» puis, s'adressant à
-Énide: «Je veux chevaucher à l'aventure; car bien qu'il semble qu'il
-me reste à gagner mes éperons, je ne suis point encore tombé si bas que
-quelques-uns pourraient le désirer. Quant à vous, prenez vos vêtements
-les plus mauvais, tout ce que vous avez de pire et venez avec moi.»
-
-En proie à l'étonnement, Énide demande: «Si votre épouse a erré,
-faites-lui du moins connaître sa faute.» Lui réplique: «Je vous
-ordonne, ne demandez rien, mais obéissez.» Alors elle se prit a songer
-à de vieux vêtements, à un manteau et à un voile fanés, et, venant à
-une armoire de cèdre où elle les gardait comme des reliques pliés avec
-des fleurs d'été placées entre les plis, elle les prit et s'habilla, se
-rappelant qu'elle était ainsi vêtue la première fois que Geraint vint à
-elle, combien il l'aimait dans ce costume, toutes ses folles craintes
-relativement à ses atours, comment il était venue auprès d'elle, ainsi
-que lui-même le lui avait raconté, et leur arrivée à la cour.
-
-Car Arthur, la Pentecôte auparavant, tenait sa cour à la vieille ville
-de Caerleon-sur-Usk. Là, un certain jour, pendant qu'il était assis sur
-un siège élevé dans la grande salle, il vit venir à lui un forestier
-de Dean, les habits trempés de la rosée des bois, qui lui donna des
-nouvelles d'un cerf de plus haute taille que ses compagnons, blanc
-comme du lait, qui s'était montré ce jour-là pour la première fois. Il
-rapporta ces choses au roi. Sur ce, le bon roi donna l'ordre d'annoncer
-à son de trompe la chasse pour le lendemain matin; et lorsque la reine
-demanda la permission d'y assister, elle l'obtint aisément, de sorte
-que dès le matin toute la cour était partie. Mais Genièvre resta
-couchée tard dans la matinée, plongée dans des songes agréables, rêvant
-à son amour pour Lancelot et oublieuse de la chasse; à la fin, elle
-se leva, n'ayant qu'une seule femme avec elle; elle prit un cheval,
-passa l'Usk à gué et gagna le bois. Là, montée sur une petite éminence,
-elle s'arrêta pour écouter les chiens; mais à la place elle entendit
-un bruit soudain de pas de chevaux, car le prince Geraint, également
-en retard et ne portant ni costume de chasse, ni arme, excepté un
-sabre à la poignée d'or, vint rapide comme un trait à travers le gué
-derrière les chasseurs, et monta ainsi l'éminence au galop. Une écharpe
-de pourpre, aux deux bouts de laquelle se balançait une pomme de l'or
-le plus pur, flottait autour de lui, pendant qu'il galopait pour les
-joindre, brillant comme une libellule dans son habit d'été et de fête.
-Le prince tributaire s'inclina profondément, et la reine, avec douceur
-et majesté, et toute la grâce de la femme et de la souveraine, lui
-répondit: «Vous venez bien tard, seigneur prince, bien plus tard que
-nous.--Oui, noble reine, reprit-il, et tellement tard que je ne viens,
-comme vous, que pour voir la chasse et non pour m'y joindre.--Restez
-donc avec moi, dit-elle; car sur cette petite éminence nous entendrons
-les chiens mieux que partout ailleurs. Ici, souvent, ils débouchent à
-nos pieds.» Pendant qu'ils prêtaient l'oreille à la chasse lointaine et
-surtout aux aboiements de Cavall, le chien du roi Arthur, qui avait la
-voix la plus grave, ils virent paraître un chevalier, une dame et un
-nain qui s'avançaient lentement vers eux. Le nain venait le dernier;
-le chevalier avait la visière levée et montrait une figure jeune,
-impérieuse et les traits les plus hautains. Genièvre ne se rappelant
-pas avoir vu sa figure dans le palais du roi, désira savoir son nom,
-et envoya sa suivante le demander au nain. Celui-là, vicieux, vieux,
-irritable et surpassant son maître en orgueil, répondit aigrement
-qu'elle ne le saurait pas: «Alors, je veux le lui demander à lui-même,»
-dit-elle. «Non, par ma foi, tu ne le feras pas,» cria le nain, «tu n'es
-pas même digne de lui parler.» Et quand elle tourna son cheval vers
-le chevalier, le nain la frappa de son fouet, et elle revint indignée
-auprès de la reine. Là-dessus Geraint s'écria: «Sûrement je saurai
-son nom.» Il poussa résolûment vers le nain et le lui demanda. Même
-réponse. Le prince s'étant avancé vers le chevalier, le nain le frappa
-de son fouet et lui coupa la figure. Le sang du prince ruissela sur son
-écharpe et la teignit. Son premier mouvement fut de mettre le fer à la
-main pour anéantir le misérable; mais bientôt, cédant à une excessive
-générosité et a une pure noblesse de caractère, honteux d'être en
-colère à l'endroit d'un être pareil, il ne lui adressa pas même la
-parole, et dit en se retournant:
-
-«Je vengerai cette insulte faite à vous-même, noble reine, en la
-personne de votre suivante; je ferai rentrer cette vermine sous
-terre: car, quoique je chevauche sans arme, je suis sûr d'en trouver
-à emprunter en quelque endroit que je vienne, ou d'en obtenir d'une
-manière quelconque; et, une fois que j'en aurai trouvé, je combattrai
-et j'abattrai l'orgueil de ce chevalier. Le troisième jour je serai ici
-de nouveau, si je n'ai pas succombé dans la lutte. Adieu.
-
---Adieu, beau prince, répondit la majestueuse reine. Soyez heureux dans
-ce voyage comme dans tout le reste, puissiez-vous arriver à tout ce que
-vous aimez, et vivre assez pour épouser votre premier amour; mais avant
-de contracter mariage, amenez votre fiancée, et moi, fût-elle la fille
-d'un roi, fût-elle même une mendiante des chemins, je l'habillerai
-brillante comme le soleil pour le jour de ses noces.»
-
-Le prince Geraint, croyant avoir entendu le noble cerf aux abois, puis
-le cor dans le lointain, quelque peu vexé de perdre la chasse, comme
-aussi de sa triste rencontre, chevaucha par monts et par vaux à travers
-plus d'une clairière et d'une vallée suivant le groupe de l'œil. A la
-fin, chevalier, dame et nain sortirent du bois et montèrent sur une
-hauteur en pente douce; ils firent face au ciel et disparurent. Là,
-vint Geraint, et sous ses pieds, il regarda la longue rue d'une petite
-ville dans une longue vallée, sur un côté de laquelle s'élevait une
-forteresse blanche comme si elle fût sortie des mains du maçon, et
-d'un autre côté, un château en ruines après un pont qui enjambait un
-ravin desséché. De la ville et de la vallée montait un bruit comparable
-à celui d'un large ruisseau mugissant sur un lit de cailloux, ou au
-croassement des corbeaux dans le lointain avant qu'ils ne prennent gîte
-pour la nuit.
-
-Le groupe des trois personnes se dirigea vers la forteresse; ils
-entrèrent et disparurent derrière les murs. «Ainsi, pensa Geraint, je
-l'ai traqué jusqu'à son terrier;» et, d'un pas fatigué, suivant la
-longue route, il trouva chaque maison pleine. Partout les maréchaux
-étaient occupés, et l'on entendait l'ardente haleine du servant
-qui sifflait d'une manière bruyante en nettoyant l'armure de son
-maître. S'adressant à l'un d'eux, il lui demanda ce que signifiait ce
-bruit dans la ville; celui-ci lui répondit en continuant à fourbir:
-«L'épervier.» Alors, passant près d'un vieux paysan qui, frappé par
-un rayon de soleil poudreux, suait sous le poids d'un sac de blé, il
-demanda une fois de plus ce que signifiait tout ce bruit. Le rustaud
-répondit en grommelant: «Eh! l'épervier.» Plus loin, il passa près
-d'un armurier qui, le dos tourné et penché sur son ouvrage, rivait un
-casque sur son genou; il lui adressa la même question; mais l'homme,
-sans tourner la tête, ni même le regarder, lui dit: «Ami, quand on
-travaille pour l'épervier, on a peu de temps à donner aux questions
-oiseuses.» A ces mots, Geraint ne se contint plus «Que votre épervier
-soit mille fois en proie à la pépie! que les mésanges, les roitelets
-et tous les riens ailés le frappent à mort! Vous prenez le caquetage
-rustique de votre bourg pour le murmure de l'univers: qu'est-ce que
-cela me fait? O misérable troupe de moineaux qui ne voyez rien que des
-éperviers! parlez si vous n'êtes pas, comme le reste, en proie à la
-folie de l'épervier: où puis-je trouver un gîte pour la nuit et des
-armes, des armes, des armes pour combattre mon ennemi? Parlez.» A ces
-mots, l'armurier se tournant d'un air tout étonné, et, voyant un homme
-si resplendissant de soie pourpre, s'avança sans quitter le heaume
-qu'il tenait et répondit: «Pardonnez-moi, chevalier étranger; nous
-donnons un tournoi ici demain matin et nous avons à peine le temps
-pour la moitié de notre besogne. Des armes? en vérité, je ne sais pas,
-toutes sont nécessaires ici. Un logement? en vérité, en bonne vérité,
-je n'en connais point, sauf peut-être chez le comte Yniol, là-bas, de
-l'autre côté du pont.» Il dit et se remit à l'ouvrage.
-
-Geraint alors, un peu en proie au dépit, dirigea sa course sur le pont
-jeté sur le ravin desséché. Là, se tenait assis un comte à la tête
-blanche, vêtu d'habits d'une magnificence éclipsée, autrefois destinés
-à des cérémonies. Il dit: «Où vas-tu, mon fils?» A quoi Geraint
-répliqua: «Ami, je cherche un abri pour la nuit.» Yniol reprit: «Entre
-donc et partage la mince hospitalité d'une maison autrefois riche,
-maintenant pauvre, mais dont la porte est toujours ouverte.--Merci,
-vénérable ami, répliqua Geraint; si vous ne me servez pas d'épervier à
-souper, j'entrerai et mangerai avec tout l'appétit d'un jeûne de douze
-heures.» A ces mots, le vieillard soupira et sourit, puis répondit:
-«J'ai bien plus de motifs que vous de maudire ce brigand de l'air,
-l'épervier. Mais entrez; entrez, car, à moins que vous ne le désiriez,
-nous n'y toucherons pas, même en plaisantant.»
-
-Alors Geraint entra dans la cour du château, foulant aux pieds de son
-cheval plus d'une étoile piquante de chardon poussée entre les pierres
-brisées; il regarda et vit que tout était en ruines. Ici se trouvait
-une porte prête à s'écrouler, couronnée de fougères; la gisant sur le
-sol une grande partie d'une tour pareille à un gros quartier de roc
-détaché tout entier de sa base, et, comme ce rocher, elle était parée
-de fleurs sauvages. Bien haut, au-dessus, un morceau de l'escalier
-d'une tourelle usée par des pieds qui maintenant étaient silencieux,
-tournait nu au soleil, et de monstrueuses touffes de lierre serraient
-le mur gris de leurs bras fibreux; elles suçaient la jointure des
-pierres et semblaient en bas un nœud de serpents, en haut un bosquet.
-
-Pendant qu'il attendait dans la cour du château, la voix d'Énide, fille
-d'Yniol, se fit entendre par la fenêtre ouverte de la grande salle.
-Elle chantait, et de même que le doux ramage d'un oiseau entendu par
-celui qui aborde dans une île déserte, lui donne à penser de quelle
-espèce est l'oiseau dont le chant est si délicat et si pur, et lui
-fait conjecturer son plumage et sa forme; ainsi, la douce voix d'Énide
-émut Geraint. Tel dehors, le matin, lorsque pour la première fois les
-cadences perlées d'une voix aimée des mortels glissent vers Albion sur
-les mille ondes de la brise, et tout d'un coup en avril surgissent d'un
-taillis émaillé de vert et de rouge, un homme suspend sa conversation
-avec un ami ou peut-être le travail de ses mains, pour penser ou pour
-dire: «Voilà le rossignol.» Il en fut de même de Geraint, qui pensa et
-dit: «Voici, par la grâce de Dieu, la seule voix pour moi.»
-
-Le hasard voulut qu'Énide chantât une chanson de la Fortune et de sa
-roue. Énide chanta:
-
-«Tourne, Fortune, tourne ta roue et abaisse l'orgueilleux; tourne ta
-roue sans frein par le soleil, la tempête et les nuages; ta roue et toi
-nous n'aimons ni ne haïssons.
-
-«Tourne, Fortune, tourne ta roue avec un sourire ou un air d'humeur;
-avec cette roue sans frein nous ne montons ni ne descendons. Notre
-trésor est petit, mais nos cœurs sont grands.
-
-«Souris et nous sourions, seigneur de maints domaines; boude et nous
-sourions, seigneurs de nos propres mains; car l'homme est homme et
-maître de sa destinée.
-
-«Tourne, tourne ta roue au-dessus de la foule ébahie: ta roue et toi
-vous êtes des ombres dans les nuages; ni ta roue, ni toi nous n'aimons
-ni ne haïssons.
-
-«Écoutez, par le chant de l'oiseau vous pouvez apprendre où est le
-nid, dit Yniol; entrez vite.» Passant alors sur un monceau de pierres
-fraîchement tombées, dans la salle aux noirs chevrons couverts de
-toiles d'araignées, il trouva une vieille dame vêtue de brocart de
-couleur sombre; et près d'elle, comme une fleur rouge et blanche qui
-légèrement perce une enveloppe flétrie, s'épanouissait la belle Énide,
-sa fille, vêtue d'une robe de soie passée. En un moment Geraint se prit
-à penser: «Voici, par la croix du Sauveur, une jeune fille pour moi.»
-Mais personne ne prononça une parole excepté le vieux comte: «Énide,
-le dextrier du bon chevalier est dans la cour; mène-le à l'écurie et
-donne-lui du grain; puis, va a la ville et achète-nous de la viande et
-du vin, nous nous réjouirons de notre mieux. Notre trésor est petit;
-mais nos cœurs sont grands.»
-
-Il dit. Le prince, comme Énide passait près de lui, volontiers l'eût
-suivie. Il fit un pas; mais Yniol saisit son écharpe de pourpre et
-le retint en lui disant: «Arrêtez! restez! la bonne maison, bien que
-ruinée, ô mon fils, n'endure pas que son hôte se serve lui-même.»
-Respectant les habitudes du lieu, Geraint, par excès de politesse,
-s'arrêta.
-
-Alors Énide conduisit son dextrier à l'écurie et traversa ensuite
-le pont. Elle gagna la ville et, pendant que le prince et le comte
-s'entretenaient encore ensemble, elle revint avec un jeune garçon
-porteur d une cantine, c'est-à-dire avec ce qui constitue une bonne
-hospitalité, de la viande et du vin. Quant à Énide, elle portait de
-doux gâteaux pour les régaler, et, plié dans son voile, du pain au
-lait. Alors, comme leur salle devait aussi servir de cuisine, elle fit
-bouillir la viande, dressa la table, se plaça derrière et servit les
-trois convives. En la voyant si douce et si serviable, Geraint mourait
-d'envie de s'incliner pour baiser le joli petit pouce posé sur le
-tranchoir, quand elle le lui présentait; mais après que tout le monde
-eut mangé, le prince, dans les veines duquel le vin avait fait couler
-l'été, laissa son regard suivre Énide ou s'arrêter sur elle dans ses
-humbles occupations de ménage, tantôt ici, tantôt là, à travers la
-salle sombre; puis il s'adressa tout à coup au vieux comte:
-
-«Bon hôte et comte, je vous en prie, cet épervier, quel est-il?
-Dites-le-moi. Son nom? mais, sur ma foi, je ne veux point le savoir,
-car si c'est le chevalier que j'ai vu dernièrement entrer dans cette
-forteresse neuve à côté de votre ville, blanche comme si elle sortait
-de la main du maçon, j'ai juré sur ses propres lèvres de m'en rendre
-maître, (je suis Geraint de Devon); car ce matin, lorsque la reine a
-envoyé sa suivante pour demander son nom, le nain du mécréant, un être
-vicieux et à peine formé, l'a frappée de son fouet, et elle est revenue
-indignée auprès de la reine. Alors j'ai juré de traquer ce misérable
-dans son repaire, de le combattre, d'humilier son orgueil et de me
-rendre maître de sa forteresse. Je me suis mis en route sans armes,
-pensant en trouver dans votre ville, où tous les gens ont perdu la
-tête. Ils prennent le murmure rustique de leur village pour la grande
-vague qui retentit autour du monde. Ils n'ont pas voulu m'écouter;
-mais si vous savez où je puis trouver des armes, ou si vous en avez
-vous-même, dites-le-moi: vous voyez que j'ai juré d'abaisser son
-orgueil et d'apprendre son nom pour venger la grosse insulte faite a la
-reine.
-
---Alors, s'écria le comte Yniol, en vérité, es-tu ce Geraint, nom si
-célébré parmi les hommes pour de nobles actions? Vraiment quand, pour
-la première fois, je vous ai vu marchant à mes côtés sur le pont, j'ai
-pensé que vous étiez quelque peu (oui, et par votre stature et votre
-présence je l'aurais deviné) l'un de ceux qui mangent dans la salle
-d'Arthur à Camelot. Je ne parle pas ainsi par une sotte flatterie; car
-cette chère enfant m'a souvent entendu louer vos faits d'armes, et
-souvent, lorsque je faisais une pause, elle m'interrogeait encore et
-se montrait avide d'écouter: tant le bruit des belles actions plaît
-aux nobles cœurs qui ne voient que des torts à redresser. O jamais
-encore femme n'a eu comme cette fille deux pareils prétendants! d'abord
-Limours, un être entièrement livré aux désordres et au vice, ivre
-même lorsqu'il faisait sa cour. S'il est mort, je l'ignore; mais il
-est passé dans les déserts. Le second était votre ennemi, l'épervier,
-mon supplice, mon neveu. Je ne laisserai pas son nom tomber de mes
-lèvres, si je puis l'éviter. Quand je le vis batailleur et turbulent,
-je lui refusai ma fille. Alors son orgueil se réveilla. Depuis, l'homme
-orgueilleux s'est souvent montré petit; il a semé une calomnie dans
-l'oreille du public, affirmant que son père lui avait laissé de l'or
-dont le dépôt m'avait été confié et ne lui avait pas été rendu. Il
-corrompit, par de séduisantes promesses, les hommes qui servaient ma
-personne, et cela d'autant plus aisément que ma fortune avait quelque
-peu baissé par suite de l'hospitalité d'une table ouverte à tout
-venant; il souleva ma propre ville contre moi la nuit qui précéda
-l'anniversaire de la naissance de mon Énide, il mit à sac ma maison;
-il me chassa odieusement de mon propre comté, il bâtit ce nouveau fort
-pour en imposer à mes amis; car véritablement il en est qui m'aiment
-encore. Il me garde ici dans ce château en ruines, où, sans aucun
-doute, il me ferait bientôt périr, si son orgueil ne me méprisait pas
-trop, et quelquefois je me méprise moi-même, car j'ai laissé faire les
-hommes chacun à sa volonté, j'ai trop cédé; je n'ai point fait usage de
-mon pouvoir. Si je suis vil ou noble, sage ou fou, je l'ignore; je sais
-seulement que, quoi qu'il m'arrive, je me trouve sain et sauf; mais je
-puis tout endurci avec la plus grande patience.
-
---C'est parler en homme de cœur, répondit Geraint; mais des armes, afin
-que si, comme je suppose, votre neveu combat dans le tournoi de demain,
-je finisse rabattre son orgueil.»
-
-Yniol répondit: «J'ai bien des armes, en vérité, mais vieilles et
-rouillées, vieilles et rouillées, prince Geraint: vous les demandez,
-elles sont à vous; mais dans ce tournoi, nul ne peut jouter à moins que
-la dame qu'il aime le mieux n'y assiste. Deux fourches sont enfoncées
-dans la prairie, sur elles est placée une verge d'argent; et là-dessus
-l'épervier, prix de la beauté pour la plus belle. Tout chevalier en
-lice y prétend pour la dame placée à son côté, et le dispute, le fer
-à la main, à mon brave neveu, qui, étant habile aux armes et fort
-de corps, l'a toujours remporté pour celle qui est avec lui, et, ne
-craignant nul adversaire, a conquis pour lui le nom d'épervier. Mais
-vous qui n'avez point de dame, vous ne pouvez combattre. Geraint, les
-yeux brillants, lui répondit et en se penchant un peu de son côté:
-«Avec votre permission, que j'aie une lance en arrêt, ô noble hôte!
-pour cette chère enfant, parce que je n'ai jamais vu, bien que toutes
-les beautés de notre temps me soient connues, et que je ne puisse voir
-ailleurs rien d'aussi beau. Si je succombe, son nom restera sans tache
-comme auparavant; mais si je vis, que Dieu ne m'assiste pas quand
-je serai arrivé à mon dernier moment, si je ne fais point d'elle ma
-légitime épouse.»
-
-Tout patient qu'il était, le cœur d'Yniol tressaillit dans son sein à
-la perspective de meilleurs jours. Regardant autour de lui, il ne vit
-point Énide (entendant prononcer son nom elle avait disparu), mais la
-vieille dame, à laquelle il dit avec tendresse et passion, sa main
-dans la sienne: «Mère, une jeune fille est chose délicate que nul ne
-comprend aussi bien que celle qui l'a portée. Va te reposer; mais avant
-de te retirer, parle-lui et interroge son cœur au sujet du prince.»
-
-Ainsi parla l'excellent comte, et la vieille dame, partie en souriant
-fréquemment et en saluant, trouva la jeune fille à moitié déshabillée,
-comme pour se coucher; elle la baisa sur l'une et l autre joue, puis
-elle plaça ses deux mains sur ses épaules de satin, la tint à distance,
-la regarda en face et lui rapporta toute leur conversation dans la
-salle, cela pour sonder son cœur; mais jamais la lumière et l'ombre ne
-se succédèrent l'une à l'autre plus rapidement sur une plaine, sous
-un ciel troublé, que le rouge et le blanc sur la figure d'Énide aux
-paroles de sa mère, pendant que, fléchissant lentement comme le plateau
-d'une balance qui tombe lorsque le poids est seulement augmenté grain
-par grain, sa tête empreinte de douceur tombait sur sa jolie poitrine.
-Elle ne leva pas les yeux, ne prononça pas un mot, tant étaient grands
-et sa crainte et son étonnement. Ainsi, allant se coucher sans réponse,
-elle ne trouva pas le repos, et même la nuit bienfaisante n'apporta
-aucune fraîcheur à son sang. Elle resta plongée dans la contemplation
-de son indignité, et lorsque le pâle orient commença à s'animer au
-soleil, elle se leva. Sa mère en fit autant, et la main l'une dans
-l'autre, elles descendirent, se dirigeant vers la prairie où les joutes
-avaient lieu, et là, elles attendirent Yniol et Geraint.
-
-[Illustration: Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil,
-elle se leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre,
-elles descendirent, se dirigeant vers la prairie. Énide, p. 18.]
-
-Là vint le couple, et lorsque Geraint contempla d'abord Énide qui
-l'attendait dans le champ, il sentit que, si elle était le prix de
-la force corporelle, lui-même, au delà des autres qui y employaient
-leurs efforts, il pourrait mettre en mouvement la chaise d'Idris. Les
-armes rouillées d'Yniol étaient sur sa personne princière; mais, à
-travers les armes on voyait briller le prince. Des chevaliers errants
-et des dames arrivèrent, et bientôt la ville s'écoula de ce côté et se
-groupa derrière les barrières. Les fourches furent plantées dans la
-terre, et une baguette d'argent surmontée d'un épervier d'or fut placée
-au-dessus. Alors le neveu d'Yniol, après que la trompette eut sonné,
-parla à la dame qui était avec lui et fit cette proclamation: «Avance
-et montre-toi comme la plus belle des belles, car ces deux dernières
-années j'ai gagné pour toi le prix de la beauté.» Le prince, élevant
-la voix, s'écria: «Arrête, il y en a une plus digne.» Le chevalier,
-avec quelque surprise, et trois fois autant de dédain, se retourna; il
-les vit tous les quatre, et toute sa figure s'enflamma comme le foyer
-d'un grand feu à la Saint-Jean, tant la passion lui avait communiqué
-d'ardeur. Il se mit à crier: «Il te faut donc combattre.» Il n'en fut
-pas dit davantage. Trois fois ils se heurtèrent et trois fois ils
-rompirent leurs lances. Alors chacun d'eux démonté et dégaînant portait
-à l'autre des coups si répétés et si terribles, que toute la foule
-était dans l'admiration, et de moment à autre, on entendait, des murs
-lointains, des applaudissements comme s'ils étaient partis de mains
-invisibles. Ainsi, ils combattirent deux fois, et pendant ce temps-là
-la rosée de leur grande fatigue et le sang de leurs corps vigoureux
-coulant ensemble, épuisaient leur force; mais la vigueur de l'un et
-de l'autre était égale quand Yniol se prit à crier: «Rappelle-toi la
-grosse insulte faite à la reine.» Ces mots donnèrent à Geraint une
-nouvelle ardeur. Il leva le fer, fendit le heaume de son adversaire,
-lui entama le crâne, le terrassa, lui mit le pied sur la poitrine, et
-lui dit: «Ton nom?» Le guerrier tombé répondit en grondant: «Édyrn,
-fils de Nudd. Je suis honteux d'être obligé de te le dire. Mon orgueil
-est abattu, on a vu ma chute.
-
---«Alors, Édyrn, fils de Nudd, répliqua Geraint, tu feras ces deux
-choses, ou tu mourras. D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous
-rendrez à la cour d'Arthur, et une fois là, vous demanderez pardon pour
-l'insulte faite à la reine et vous exécuterez sa sentence à cet égard;
-ensuite tu rendras leur comté à tes parents. Tu feras ces deux choses,
-ou tu mourras.» Édyrn répondit: «Je ferai ces deux choses, car je n'ai
-jamais encore été renversé: tu m'as terrassé et mon orgueil est abattu;
-car Énide voit ma chute.» Alors, se relevant, il se dirigea vers la
-cour d'Arthur et là la reine lui pardonna aisément. Comme il était
-jeune, il changea et en vint à haïr le péché qui ressemblait si bien
-à celui de Modred, le neveu d'Arthur, et il succomba à la fin dans la
-grande bataille en combattant pour le roi.
-
-[Illustration: D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez
-à la cour d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour
-l'insulte faite à la reine. Énide, p.20.]
-
-Mais lorsqu'après le matin de la chasse, le troisième jour commença à
-luire sur le monde et que des ailes s'agitèrent dans le lierre d'Énide,
-car elle était couchée sa belle tête dans la pénombre, parmi les ombres
-mouvantes des oiseaux, elle se réveilla et se prit à penser à la
-promesse qu'elle avait donnée, pas plus tard que la veille, au prince
-Geraint: il paraissait tellement disposé à partir le troisième jour,
-qu'il ne voulait pas la quitter qu'elle ne prît l'engagement de s'en
-aller avec lui le lendemain à la cour, d'en informer la noble reine
-et de se marier dans les formes. A ce moment, elle jeta les yeux sur
-ses vêtements, et pensa qu'ils ne lui avaient jamais paru si pauvres;
-car de même que la feuille an milieu de novembre est à quelque chose
-près ce qu'elle était au milieu d'octobre, la robe sur laquelle se
-portaient ses regards ressemblait ainsi à celle quelle regardait avant
-l'arrivée de Geraint. Plus elle la considérait, plus elle se sentait
-saisie de terreur à l'idée de cette chose si brillante et à la lois
-si effrayante, une cour d'où les yeux se porteraient sur elle aussi
-pauvrement vêtue. S'adressant à son tendre cœur, elle lui dit doucement:
-
-«Ce noble prince, qui a regagné notre comté, qui est si splendide dans
-ses actes et dans son costume, doux ciel! je vais lui faire bien peu
-d'honneur. Combien je désirerais qu'il pût rester avec nous quelque
-temps ici! mais lui étant ainsi redevables il y aurait bien peu de
-bonne grâce de notre part, décidé comme il le paraît à partir dans
-trois jours, à lui demander une seconde faveur. Cependant, s'il pouvait
-rester un jour ou deux de plus, je travaillerais jusqu'à perdre la vue
-et les doigts plutôt que de lui faire honte.»
-
-Énide se prit à désirer une robe toute semée de rinceaux et de fleurs
-d'or, don précieux de sa mère, qu'elle avait reçu la veille de
-l'anniversaire de sa naissance, il y avait trois ans de cela, cette
-nuit de feu, où Édyrn mit à sac leur maison et sema à tous les vents
-tout ce qu'ils possédaient; car au moment même où la mère étalait
-cette parure et que toutes deux la retournaient et l'admiraient, tant
-l'ouvrage leur en paraissait précieux, il s'éleva un cri annonçant
-que les hommes d'Édyrn étaient à leur porte. Elles s'enfuirent avec
-bien peu de chose de plus que les bijoux qu'elles portaient; en
-les vendant peu à peu, elles s'étaient procuré du pain. Les hommes
-d'Édyrn les avaient arrêtées dans leur fuite et les avaient placées
-dans cette ruine. Énide désirait que le prince l'eût trouvée dans son
-ancienne demeure; elle laissait alors son imagination errer à travers
-le passé et revisiter les beaux endroits qu'elle connaissait. A la
-fin, elle se souvint qu'elle avait l'habitude de contempler, près de
-ce vieux manoir, un vivier peuplé de poissons dorés: l'un d'eux était
-tacheté, bigarré et sans éclat parmi ses frères qui brillaient. A
-moitié endormie, elle rapprochait ce souvenir de la pauvreté de son
-costume et de l'éclat de la cour, et elle se rendormit. Elle rêva
-alors qu'elle était pareillement une forme sans éclat parmi ses sœurs
-brillantes de l'onde; mais c'était dans le jardin d'un roi. Quoiqu'elle
-fût obscurément dans le vivier, elle savait que tout était brillant;
-que tout à l'entour il y avait, dans des volières dorées, des oiseaux
-d'un plumage éclatant que tout le gazon était émaillé comme de grenats
-et de turquoises. Les seigneurs et les dames de la cour venaient en
-habit de drap d'argent causer d'affaires d'État; et les enfants du roi,
-costumés de drap d'or, regardaient aux portes ou folâtraient sur les
-promenades. Elle espérait n'être point vue, quand survint une reine
-majestueuse qui s'appelait Genièvre, et tous les enfants dans leur drap
-d'or accoururent à elle en criant: «Si nous devons avoir des poissons,
-qu'ils soient d'or. Ordonnez donc au jardinier de ramasser dans le
-vivier la misérable créature et de la jeter sur le fumier, pour qu'elle
-meure.» A ces mots, quelqu'un vint et la saisit; alors Énide s'éveilla
-en sursaut, le cœur tout assombri par ce songe insensé, C'était sa
-mère qui avait posé la main sur elle pour la réveiller; elle tenait
-un brillant costume, qu'elle étala sur la couche de sa fille, et elle
-parla avec allégresse:
-
-«Vois, mon enfant, combien ces couleurs paraissent fraîches, combien
-elles ressemblent à celles d'une coquille qui garde la trace et le poli
-de la vague. Pourquoi pas? elle n'a jamais été portée, je crois. Jette
-un regard sur cette robe et dis-moi si tu la reconnais.»
-
-Énide regarda; mais d'abord toute troublée, elle pouvait à peine la
-séparer de son rêve extravagant. Tout à coup elle reconnut la robe, se
-réjouit et répondit: «Oui, je la reconnais; c'est votre beau présent,
-si tristement perdu cette malheureuse nuit; votre propre présent.--Oui,
-sans doute, dit la dame, et joyeusement rendu cette heureuse matinée;
-car hier, lorsque les joutes prirent fin, Yniol parcourut la ville, et
-partout il trouva les dépouilles de notre maison disséminées çà et là.
-Il commanda que tout ce qui autrefois nous appartenait nous revînt,
-et hier au soir, pendant que vous échangiez de doux propos avec votre
-prince, il arriva quelqu'un avec cet objet qu'il me mit dans la main
-de bon cœur ou par crainte, ou pour se recommander à nous, voyant que
-nous étions rentrés en possession de notre comté. Hier je ne voulais
-pas vous en parler; mais je vous réservais ce matin cette surprise. En
-vérité, n'est-elle point douce? car moi-même j'ai porté contre mon gré
-mon costume usé, comme vous, mon enfant, vous avez le vôtre et comme
-Yniol, tout patient qu'il est, a le sien. Ah! ma chère fille, il m'a
-pris dans une bonne maison, où rien ne manquait, ni riches habits, ni
-table somptueuse, où il y avait page, suivante, écuyer et sénéchal,
-chasse au faucon et au chien, en un mot, tout ce qui fait partie de
-la vie d'un noble. Oui vraiment, et il m'a amenée dans une bonne
-maison; mais depuis que notre fortune du soleil est passée à l'ombre,
-et tout cela par ce jeune traître, le cruel besoin nous a forcé de
-nous restreindre. Aujourd'hui un meilleur temps est venu. Revêts-toi
-donc de cette robe qui convient mieux au retour de notre fortune et à
-la fiancée d'un prince; car, bien que vous ayez remporté le prix de
-la plus belle, et que je l'aie entendu vous appeler ainsi, une jeune
-fille, quelle que soit sa beauté, ne doit jamais penser qu'elle n'est
-pas plus belle dans des habits neufs que dans de vieux. Si quelque
-grande dame venait dire que le prince a cueilli quelque fleur sauvage
-sur une haie et l'a, comme un fou, apportée à la cour, vous seriez
-honteuse, et qui pis est, vous feriez honte au prince envers lequel
-nous sommes tenus; mais je sais que lorsque ma chère fille est parée de
-son mieux, ni la cour ni la campagne, n'ont sa pareille, cherchât-on
-dans toutes les provinces comme on fit autrefois pour la reine Esther.»
-
-Ici la bonne mère hors d'haleine se tut, et Énide, dont la figure
-s'éclairait, écoutait couchée. Alors de même que la blanche et
-brillante étoile du matin quitte une couche de neige et bientôt se
-glisse dans un nuage d'or, la jeune fille se leva; elle quitta sa
-couche virginale, s'habilla sans miroir de sa robe splendide, avec
-l'assistance attentive et sous l'œil de sa mère. Celle-ci fit ensuite
-tourner sa fille et lui dit qu'elle ne l'avait jamais vue à moitié
-aussi belle. Elle l'appela comme la jeune fille du comte, que Gwydion
-tira par magie des fleurs, et plus charmante que la fiancée de
-Cassivelaun, Flur, pour l'amour de laquelle César le Romain envahit la
-Grande-Bretagne pour la première fois; «mais, ajouta-t-elle, nous le
-repoussâmes. De même ce noble prince nous envahit; mais, loin de le
-repousser, nous l'accueillîmes avec joie. J'aurais de la peine à aller
-à la cour avec vous; car je suis vieille, et les routes sont rudes
-et peu sûres; mais Yniol y va, et souvent je songerai que je vois ma
-princesse comme je la vois maintenant habillée de ma main et belle
-parmi les belles.»
-
-Pendant que ces femmes se réjouissaient ainsi, Geraint se réveillait
-dans la grande salle où il s'était endormi et demanda Énide. Lorsque
-Yniol lui apprit que sa bonne mère la parait d'une façon digne
-d'une princesse et même de la puissante reine, il répondit: «Comte,
-suppliez-la, par amour pour moi, bien que je ne donne aucune raison à
-mon désir, qu'elle m'accompagne avec ses habits fanés.» Yniol rapporta
-ce dur message, qui tomba, comme en été, un vent soudain parmi les épis
-de blé trop chargés; car Énide, toute honteuse sans savoir pourquoi,
-n'osait pas lever les yeux sur la figure de sa tendre mère; mais,
-sans mot dire, ni faire la moindre résistance, elle ôta son costume
-richement brodé, sans l'aide de sa mère également muette, et elle
-revêtit de nouveau sa vieille robe. Ainsi habillée, elle descendit.
-Jamais homme ne fut plus joyeux que Geraint quand il la salua dans
-cette toilette; jetant un regard perçant sur l'ensemble en même temps
-que sur elle, de la façon dont le rouge-gorge observe le travail de
-l'homme des champs, il fit monter le sang aux joues de la jeune fille
-et baisser ses paupières; mais il resta satisfait de sa charmante
-figure. Voyant un nuage sur le front de la vieille dame, il lui prit
-les deux mains et lui dit avec douceur:
-
-«O ma seconde mère, n'ayez ni colère ni chagrin de la demande de
-votre nouveau fils. Quand dernièrement j'ai quitté Caerleon, notre
-grande reine, dont les paroles retentissent encore à mon oreille,
-tant elles étaient douces, me promit que quelle que fût la fiancée
-de mon choix, elle l'habillerait brillante comme le soleil du
-firmament. Ensuite, quand je vins dans ce manoir en ruine, voyant une
-créature si charmante en un misérable état, je fis le vœu que si je
-pouvais faire sa conquête, notre bonne reine (et personne qu'elle)
-ne donnerait à votre Énide l'éclat du soleil échappé de la nue. Je
-crus encore que peut-être un service rendu avec tant de bonne grâce
-les lierait toutes les deux; car je souhaite qu'elles s'aiment l'une
-l'autre: Énide pourrait-elle trouver une plus noble amie? J'avais
-une autre pensée. Je suis venu ici parmi vous si soudainement que,
-bien que son aimable présence aux joutes eût pu servir de preuve que
-j'étais aimé, je doutais si la tendresse filiale ou une bonne nature
-ne s'était point laissée influencer par vos désirs pour son bien, ou
-si dans son esprit quelque fausse image du contraste de mon éclat ne
-dominait pas son imagination pendant son séjour dans cette triste
-demeure. Un pareil sentiment aurait pu la faire soupirer pour la cour
-et pour ses gloires dangereuses, et j'ai pensé que je pouvais, dans
-une certaine mesure, éprouver sa force et son amour, si par un mot,
-sans lui donner de raison, elle pouvait jeter de côté une splendeur
-chère aux femmes, nouvelle pour elle, et d'autant plus précieuse,
-ou, si elle n'était pas si nouvelle, dix fois plus chère encore par
-sa puissance d'une habitude intermittente. Je sentis alors que je
-pouvais me reposer sur sa foi comme un roc contre vents et marée, et
-maintenant je suis en repos, prophète certain de ma prophétie, que
-jamais une ombre de défiance ne s'élèvera entre nous. Pardonnez-moi mes
-pensées; je vous revaudrai ensuite mon étrange requête, quelque heureux
-jour, lorsque votre charmante fille portera votre splendide présent,
-à votre foyer domestique, tenant sur ses genoux, qui sait? un autre
-don du Tout-Puissant, qui peut-être aura appris à vous bégayer des
-remercîments.»
-
-Il dit; la mère sourit les yeux mouillés de larmes; elle apporta
-alors un manteau dont elle enveloppa sa fille; elle le lui agrafa,
-l'embrassa, et ils partirent.
-
-Ce matin-là Genièvre était montée trois fois sur la grande tour, d'où
-l'on voyait, à ce qu'on dit, les riantes collines de Somerset et les
-blanches voiles courant sur la mer jaune; mais ce n'était ni vers les
-riantes collines ni vers la mer jaune que la belle reine dirigeait
-ses regards: c'était vers la vallée d'Usk, sur un gazon uni, jusqu'à
-ce qu'elle vît venir le jeune couple. Alors descendant, elle le reçut
-à la porte. Elle embrassa Énide de tout son cœur comme une amie, lui
-fit honneur comme à la fiancée du prince, et l'habilla pour sa noce
-brillante comme le soleil. Toute la semaine l'antique Caerleon fut en
-fêtes; car par les mains de Dubric, le grand saint, le couple fut uni
-avec toutes les cérémonies.
-
-Tout cela eut lieu à la Pentecôte de l'année dernière; mais Énide garda
-toujours sa robe fanée en souvenir de l'arrivée de Geraint qui l'avait
-trouvée ainsi vêtue; elle se souvenait encore combien il l'aimait sous
-ce costume et se rappelait ses folles craintes au sujet de cette robe,
-son voyage auprès d'elle comme lui-même le lui avait raconté, et leur
-arrivée à la cour.
-
-Ce matin même, lorsqu'il dit à Énide: «Prenez votre robe la plus
-pauvre,» elle la trouva, la prit et s'habilla.
-
-O misérable race d'hommes à moitié aveugles! combien parmi nous, à
-cette heure même, se créent un chagrin pour toute leur vie en prenant
-le vrai pour le faux, ou le faux pour le vrai, marchant à tâtons à
-travers le faible crépuscule de ce monde, jusqu'à ce que nous passions
-dans l'autre, où nous verrons comme nous serons vus.
-
-C'est ce qui arriva à Geraint. Sortant le matin, une fois qu'ils
-furent tous les deux à cheval, peut-être parce qu'il aimait Énide avec
-passion, ressentait cette tempête qui couvait dans son cœur et qui,
-s'il ouvrait la bouche, éclaterait comme le tonnerre sur une tête si
-chère, il dit: «Loin d'ici, marchez devant à une distance respectueuse;
-je vous commande encore, sur l'obéissance que vous me devez, de ne
-point m'adresser la parole, quoi qu'il arrive; non, pas un mot.» Énide
-fut atterrée. Les deux époux cheminaient; mais ils avaient à peine
-fait trois pas que Geraint se prit à s'écrier: «Efféminé comme je
-suis, je ne combattrai pas sur ma route avec des armes dorées, mais
-avec du fer.» Il détacha une grosse bourse suspendue à sa ceinture
-et la lança vers l'écuyer. Ainsi, quand Énide vit pour la dernière
-fois son manoir, le seuil de marbre était étincelant, jonché d'or et
-d'argent, et l'écuyer se frottait l'épaule. Geraint alors s'écria de
-nouveau: «En campagne!» Énide ouvrant la marche dans les chemins qu'il
-lui avait désignés, ils passèrent les frontières et chevauchèrent
-parmi les repaires des bandits, les sombres marais et les étangs
-hantés seulement par le héron, à travers les solitudes et les sentiers
-périlleux. D'abord leur allure fut assez vive; mais bientôt leur pas
-se ralentit. Un étranger qui les aurait rencontrés eût sûrement pensé,
-en les voyant chevaucher si lentement et si pâles, que chacun d'eux
-avait reçu quelque injure; car Geraint se disait sans cesse à lui-même:
-«Hélas! pourquoi faut-il que j'aie perdu mon temps à lui prodiguer
-des soins, à l'entourer de douces prévenances, à l'habiller richement
-et à la conserver fidèle?» Là, il s'interrompait brusquement en son
-cœur, autant qu'un homme peut arrêter sa langue lorsque la passion
-le domine. Pour Énide, elle ne cessait de prier les cieux cléments
-d'épargner à son cher mari toute blessure, et toujours elle cherchait
-dans son esprit cette faute dont elle n'avait pas conscience, mais qui
-le faisait paraître si sombre et si froid; jusqu'à ce que le cri du
-grand pluvier qui ressemble à un sifflet humain, lui remuât le cœur,
-et regardant autour d'elle dans le désert elle voyait une embuscade
-dans chaque touffe tremblante de fougère. Elle se prit alors à penser
-de nouveau: «O si j'étais coupable, je pourrais avec l'aide du ciel
-réparer ma faute, pour peu que mon époux voulût seulement parler et me
-rapprendre.»
-
-Le quart du jour était passé. Énide aperçut trois chevaliers de haute
-taille montés et armés de pied en cap, derrière un rocher dans l'ombre,
-tous malfaiteurs, qui les attendaient. Elle en entendit un qui criait
-à son compagnon: «Regarde, voici un traînard qui s'avance la tête
-pendante; il ne semble pas plus courageux qu'un chien battu. Viens,
-nous le tuerons et nous aurons son cheval et son armure, sa dame aussi.»
-
-Énide se prit alors à réfléchir, et dit en elle-même: «Je retournerai
-en arrière vers mon mari et je lui rapporterai toute leur criminelle
-conversation; car, au risque de l'irriter jusqu'à me tuer, je préfère
-cent fois mourir de sa chère main que si mon seigneur devait souffrir
-la moindre perte, la moindre honte.»
-
-Elle retourna alors sur ses pas, affronta avec timidité, mais avec
-une ferme contenance, le visage irrité de Geraint, et lui dit:
-«Monseigneur, j'ai vu près du rocher trois bandits qui s'apprêtent à
-fondre sur vous; je les ai entendus se vanter qu'ils vous tueraient et
-se rendraient maîtres de votre cheval ainsi que de votre armure, et que
-votre dame serait à eux.»
-
-Il répondit d'un air courroucé: «Vous ai-je demandé votre avis ou
-votre silence? Je ne vous ai commandé qu'une seule chose: de ne point
-m'adresser la parole, et c'est ainsi que vous m'obéissez! Eh bien!
-regardez maintenant: quel que soit votre désir, que je remporte la
-victoire ou que j'éprouve une défaite, que vous souhaitiez ma vie ou ma
-mort, vous verrez par vous-même que ma vigueur n'est point perdue.»
-
-Énide attendit avec un visage pâle et assombri par le chagrin, et les
-trois bandits tombèrent sur Geraint. Le prince fondit sur celui du
-milieu, et de sa longue lance lui perça la poitrine de part en part de
-la longueur d'une coudée; puis tournant ses efforts contre les deux
-autres, dont chacun avait brisé sur lui une lance qui vola en éclats
-comme du verre, il cingla des coups d'epée à droite et à gauche,
-étourdit les bandits ou les tua; et, descendant de cheval, comme un
-homme qui écorche une bête fauve après l'avoir tuée, il arracha aux
-trois loups liés d'une femme les trois belles armures qu'ils portaient.
-Il laissa les corps gisants sur la terre; mais attacha les armes sur
-leurs chevaux et les rênes de tous les trois ensemble; puis il dit à
-Énide: «Poussez-les devant vous;» et Énide les poussait devant elle
-par les solitudes.
-
-Il se rapprocha d'elle. La pitié commença à combattre en lui la colère,
-pendant qu'il considérait l'être qu'il aimait le plus au monde poussant
-devant elle les chevaux avec difficulté, obéissance et douceur. Il lui
-aurait volontiers parlé et exhalé tout de suite en paroles brûlantes
-le courroux et l'injure qui couvaient et le dévoraient intérieurement;
-mais il semblait toujours plus aisé de tuer d'un coup Énide sans
-remords que de crier halte, et de lui imputer en face la moindre
-immodestie. Ayant ainsi la langue liée, il fut d'autant plus irrité,
-qu'elle pouvait dire qui sa propre oreille avait entendue l'accuser de
-fausseté. Souffrant ainsi, les minutes furent pour lui un siècle; mais,
-en moins de temps qui n'en met, à Caerleon, l'Usk à haute marée pour
-se reposer avant de reprendre sa course vers la mer, Énide, qui avait
-l'œil au guet, vit dans l'obscurité d'un bois épais, devant l'ombre de
-chênes aux troncs de fer, trois autres cavaliers qui attendaient armés
-de toutes pièces. L'un d'eux semblait plus fort que Geraint.
-
-Énide s'émut en l'entendant crier: «Voici une proie! trois chevaux et
-trois armures; tout cela à la garde de qui? d'une jeune fille.--Non
-pas, dit le second; là-bas vient un chevalier.--C'est un lâche, dit le
-troisième; comme il tient la tête basse!» Le géant répondit gaiement:
-«En vérité, n'y en a-t-il qu'un? Attendez ici, et quand il passera,
-tombez dessus.»
-
-Énide délibéra en elle-même, et dit: « J'attendrai l'arrivée de mon
-époux, et je lui ferai part de toute leur scélératesse. Messire est
-fatigué pour avoir combattu, et ils tomberont sur lui à l'improviste.
-Mon devoir est de lui désobéir pour son bien; comment oserais-je lui
-obéir à son détriment? Je dois parler, et, dût-il me tuer pour cela,
-sauver ainsi une vie plus chère que la mienne.»
-
-[Illustration: Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant
-pas suivre le combat. Énide, p. 33.]
-
-Elle attendit sa venue, et lui dit avec une timide fermeté: «M'est-il
-permis de parler?» Il répondit: «Vous en prenez la permission en la
-demandant.» Et elle dit:
-
-«Il y a là-bas trois malfaiteurs en embuscade dans le bois; tous sont
-armés de pied en cap, et l'un d'eux paraît plus fort que vous; ils
-disent qu'ils tomberont sur vous à votre passage.»
-
-A cette ouverture, Geraint répondit avec colère: «Fussent-ils cent dans
-le bois, et chacun d'eux plus fort que je ne le suis, et quand même
-ils se rueraient tous à la fois sur moi, je le jure, j'en serais moins
-contrarié que de votre désobéissance. Rangez-vous, et, si je succombe,
-attachez-vous au vainqueur.»
-
-Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas suivre le
-combat; elle soupirait seulement de courtes prières, à chaque coup un
-soupir. Le brigand qu'elle redoutait le plus se jeta sur Geraint. Il
-visa au heaume; sa lance fit fausse route; mais celle du prince, un peu
-forcée dans le dernier choc, pénétra juste au milieu du corselet du
-gigantesque bandit; elle se rompit tout court, et l'ennemi ayant roulé
-sur la poussière, resta sans mouvement. Tel celui qui fait le conte,
-vit autrefois une grande portion d'un promontoire surmonté d'un jeune
-arbre glisser des flancs battus par les vents d'une longue falaise
-sur la grève, et y rester immobile, l'arbre continuant à croître:
-ainsi gisait l'homme transpercé. Ses lâches camarades, donnant avec
-moins d'ardeur contre le prince, s'arrêtèrent à la vue de la chute
-de leur chef. Pour les confondre davantage, le vainqueur piqua des
-deux en lançant son terrible cri de guerre; car, comme quelqu'un qui
-prête l'oreille près d'un torrent descendant d'une montagne, et tout
-à travers le fracas de la cataracte prochaine entend le roulement de
-tonnerre de la plus grande chute dans le lointain, les soldats étaient
-accoutumés à entendre sa voix dans la bataille et à s'enflammer, et
-l'ennemi était saisi d'épouvante. Ainsi ce couple de bandits prit la
-fuite; mais, atteints, ils souffrirent la mort qu'ils avaient eux-mêmes
-donnée à maint innocent.
-
-Sur ce, Geraint, mettant pied à terre, ramassa la lance qui lui
-plaisait le mieux, arracha à ces loups sans vie leurs trois brillantes
-armures l'une après l'autre, les attacha de même sur leurs chevaux,
-lia ensemble les rênes de tous les trois, et dit à Énide: «Poussez-les
-devant vous.» Et elle les poussa à travers le bois.
-
-Il suivit encore de plus près. La peine qu'elle avait à maintenir
-ensemble dans les sentiers difficiles de la forêt deux troupes de
-trois chevaux chargés d'armes retentissantes, servit un peu à adoucir
-l'amertume qu'elle ressentait dans son cœur. Les chevaux eux-mêmes,
-comme des créatures de noble origine, mais tombées en de mauvaises
-mains et pansés depuis longtemps par des bandits, dressaient leurs
-oreilles légères et obéissaient à sa voix calme et ferme et à sa douce
-autorité.
-
-[Illustration: De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait
-un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger
-aux faucheurs. Énide, p. 35.]
-
-C'est ainsi qu'ils passèrent à travers la verte obscurité de la forêt.
-Sortant à ciel ouvert, ils virent une petite ville avec des tours sur
-un rocher, et tout au-dessous une prairie enchâssée comme une pierre
-précieuse dans le rude paysage à la teinte brune, avec des faucheurs
-occupés à couper l'herbe. De la ville, par un sentier taillé dans le
-roc, venait un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main
-de quoi manger aux faucheurs, et Geraint eut encore pitié d'Énide en
-voyant sa pâleur. Descendant alors vers la prairie, quand le jeune
-homme blond fut près, il lui dit: «Mon ami, donne à manger à cette
-damoiselle; elle est si épuisée!--Oui, vraiment, répondit le jeune
-gars; et vous, messire, mangez aussi, bien que la chère soit grossière
-et bonne seulement pour des faucheurs.» Il déposa alors son panier,
-et, mettant pied à terre sur le gazon, les voyageurs laissèrent paître
-les chevaux et mangèrent eux-mêmes. Énide prit délicatement peu de
-chose, ayant moins d'appétit que de désir de se conformer à la volonté
-de son époux; mais Geraint dévora, sans y penser, toute la pitance des
-moissonneurs, et, ne trouvant plus rien, il fut surpris. «Mon garçon,
-dit-il, j'ai tout mangé; mais prends en payement un cheval et des
-armes, choisis les meilleurs.» Lui, rougissant de plaisir, repartit:
-«Messire, vous me payez au centuple.--Tu n'en seras que plus riche,»
-s'écria le prince. «Je reçois donc votre présent, dit l'enfant, comme
-une libéralité et non comme une récompense; car il m'est aisé, pendant
-que votre bonne dame se repose, de retourner au logis et d'aller
-chercher un nouveau repas pour ces faucheurs de notre comte. Ces gens
-sont en effet à lui comme toute la campagne, et, moi-même, je lui
-appartiens. Je lui dirai en même temps combien vous êtes grand. Il aime
-à savoir quand des gens de marque sont sur ses terres. Il vous recevra
-dans son manoir, et vous y serez mieux servi qu'à présent.»
-
-Geraint dit alors: «Je ne désire pas de meilleure chère, n'ayant jamais
-mangé avec plus d'appétit que quand j'ai laissé vos faucheurs sans
-dîner. Je n'irai dans le château d'aucun comte: je connais, Dieu le
-sait, trop de châteaux. Si votre maître a besoin de moi, qu'il vienne
-me trouver. Arrêtez-nous quelque bonne chambre pour la nuit, ainsi
-qu'une écurie pour les chevaux; revenez avec des vivres pour ces hommes
-et rendez-nous réponse.
-
---Oui, mon bon seigneur,» dit l'enfant transporté de joie. Il partit
-portant la tête haute, rêvant qu'il était chevalier, et disparut en
-haut du sentier escarpé, tirant le cheval après lui. Les deux époux
-restèrent seuls.
-
-Mais lorsque le prince eut ramené ses yeux errants sur ce qui
-l'entourait, il les laissa tomber sur Énide au lieu où elle s'était
-affaissée plutôt qu'assise. Son jugement si mal fondé, que jamais ombre
-de méfiance ne s'élèverait entre eux deux, lui revint à l'esprit, et il
-se mit à soupirer. Dans un autre accès de pitié, mêlée de bonne humeur,
-il remarqua les robustes faucheurs qui travaillaient sans avoir dîné;
-il observait le soleil étincelant sur la faux quand elle tournait,
-et ensuite, accablé par la chaleur, il s'endormait à moitié. Quant à
-Énide, se rappelant son vieux manoir ruiné et, pareils au vent, tous
-les cris des corneilles autour de son donjon désert, elle arrachait
-le gazon le plus long qui croissait près des bords de la prairie, et
-nonchalamment elle le tressait en anneaux, qu'elle défaisait ensuite,
-tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de son anneau de mariage, lorsque
-l'enfant retourna et leur annonça qu'ils avaient une chambre. Ils s'y
-rendirent et, là, après que Geraint eût dit à Énide: «Si vous voulez,
-appelez la femme de la maison?» question à laquelle elle répondit par:
-«Merci, monseigneur,» tous deux restèrent séparés par toute la largeur
-de la chambre, et, muets comme des créatures privées de la parole par
-un vice de naissance, ou plutôt comme deux sauvages peints et servant
-de support à un écu, qui, séparés par lui, regardent dans l'espace sans
-se regarder l'un l'autre.
-
-Tout à coup, un bruit de voix dans la rue et de pas retentissants
-sur le pavé les tira de leur assoupissement. L'un et l'autre se
-levèrent pendant que la porte, poussée du dehors, reculait jusqu'au
-mur. Au milieu d'une troupe de libertins, d'une beauté efféminée et
-d'une pâleur dissolue, entra l'ancien soupirant d'Énide, le seigneur
-débauché de l'endroit, Limours. Avec une révérence obséquieuse,
-il salua Geraint en face; mais, à la dérobée, dans la chaleur des
-premiers compliments, il regarda Énide du coin de l'œil, et la reconnut
-dans son attitude triste et solitaire. Geraint demanda alors du vin
-et des rafraîchissements pour l'hôte qui lui était survenu, et,
-somptueusement, suivant son habitude, il dit à l'hôte d'inviter tous
-ses amis et de se réjouir avec eux en l'honneur de leur comte. «Et ne
-vous inquiétez pas de la dépense, ajouta-t-il; les frais sont à ma
-charge.»
-
-On apporta le vin et les mets. Le comte Limours but jusqu'à ce qu'il
-plaisantât à son aise; il débita des contes libres, saisit le mot au
-vol, joua sur lui et le fit de deux couleurs; car sa conversation,
-lorsque le vin et la mauvaise compagnie rallumaient, brillait et
-étincelait comme une pierre à cinquante facettes. Il provoqua ainsi
-le rire du prince et les applaudissements de ses camarades. Voyant
-alors Geraint en gaieté, Limours lui dit: «Avec votre permission,
-monseigneur, je traverserais la chambre et parlerais à votre belle
-damoiselle, qui se tient à l'écart et semble si solitaire.--Bien
-volontiers, dit-il, faites-la parler; elle ne me parle pas.» Limours
-se leva alors et, regardant à ses pieds comme celui qui essaye un
-pont qu'il craint de voir tomber, il traversa la chambre, s'approcha
-d'Énide, leva des yeux charmés, s'inclina à côté d'elle et lui dit à
-voix basse: «Énide, l'étoile de ma vie solitaire; Énide, mon premier
-et mon seul amour; Énide, dont la perte m'a rendu sauvage, quel
-hasard? Comment se fait-il que je vous voie ici? Vous êtes enfin en ma
-puissance. Cependant, n'ayez aucune crainte, je me qualifie de sauvage;
-mais je garde un vernis de douce courtoisie ici au cœur du désert et
-de la solitude. Je pensais que si votre père ne s'était point mis
-entre nous deux autrefois, vous m'auriez vu d'un œil favorable. S'il
-en est ainsi, ne me le cachez pas. Rendez-moi un peu plus heureux,
-faites-le-moi connaître. Ne me devez-vous rien pour une vie à moitié
-perdue? Oh! oui, bien aimée comme vous l'êtes, vous me devrez tout.
-Énide, vous et lui, je le vois avec joie, vous vous tenez à l'écart
-l'un de l'autre, vous ne lui parlez pas, vous venez sans suite, page
-ni suivante, pour vous servir. Vous aime-t-il comme autrefois? Appelez
-cela querelles d'amants, si vous le voulez, je sais cependant que
-quoique les hommes puissent se quereller avec les êtres qu'ils aiment,
-ils n'iraient pas jusqu'à les rendre ridicules à tous les yeux tant
-qu'ils les aiment encore; et votre pauvre toilette, misérable insulte
-à votre adresse, raconte votre histoire sans paroles: savoir, que cet
-homme ne vous aime plus. Votre beauté n'en est plus une pour lui. Par
-un sort commun il est rassasié, je le sais bien; car je connais les
-hommes. Vous ne regagnerez jamais son amour: une fois parti l'amour
-d'un homme ne revient plus. Mais en voici un qui vous aime comme
-autrefois, avec plus de passion que jamais. De grâce, un mot: mes gens
-font cercle autour de lui; il est sans armes; que je lève un doigt,
-ils me comprendront. Non, je ne veux pas de sang, et il n'est pas
-besoin que vous paraissiez si effrayée de ce que je dis: ma méchanceté
-n'est pas plus profonde qu'un fossé, ni plus forte qu'un mur. Voilà le
-donjon: votre époux ne se trouvera plus entre nous. Dites seulement
-un mot, ou ne le dites pas; mais par Celui qui m'a fait le seul amant
-fidèle que vous ayez jamais eu, je ferai usage de toute ma puissance.
-Oh! pardonnez-moi! l'égarement de cette heure qui vit notre première
-séparation m'agite encore.»
-
-A ces mots, les tendres accents de sa propre voix, le sentiment de ce
-qu'il avait souffert, ou son imagination, mouillèrent ses yeux; mais
-Énide crut y voir la chaleur du vin. Elle répondit avec l'adresse dont
-les femmes savent user, coupables ou non, pour détourner le danger qui
-éclate au-dessus de leur tête. Elle dit:
-
-«Comte, si vous m'aimez comme autrefois, et si vous ne m'abusez point,
-venez demain matin et arrachez-moi à Geraint comme par violence. Pour
-ce soir, laissez-moi; je suis fatiguée jusqu'à la mort.» Le comte
-éperdu d'amour, prenant congé, s'inclina en balayant son pied de la
-plume de son chapeau; et le brave prince lui cria: «Bonne nuit!» En se
-retirant, le châtelain racontait à ses hommes comment Énide n'avait
-jamais aimé que lui, et ne se souciait pas plus de son époux que d'une
-coquille d'œuf.
-
-Énide, laissée seule avec le prince Geraint, pensant à l'ordre qu'elle
-avait reçu de garder le silence et à la nécessité où elle était de le
-violer, tint conseil avec elle-même, et, pendant qu'elle délibérait
-ainsi, son époux s'endormit. Énide n'eut pas le cœur de l'éveiller;
-elle se tint penchée sur lui, enchantée de voir qu'il était sorti du
-combat sans blessure et de l'entendre respirer doucement et également.
-Bientôt elle se leva, et, marchant légèrement, elle réunit les pièces
-de son armure en un seul endroit, pour les trouver en cas de besoin.
-Elle s'assoupit ensuite elle-même; mais, accablée par le chagrin et
-les fatigues du jour, il lui semblait perpétuellement qu'elle se
-saisissait d'une broussaille sans racine, et qu'elle glissait le long
-d'un horrible précipice. En se débattant ainsi, elle se réveilla.
-Elle se figura alors qu'elle entendait le comte sauvage à la porte
-avec toute sa troupe d'aventuriers, sonnant du cor pour la sommer de
-tenir parole. C'était le rouge coq qui saluait la lumière du jour au
-moment où l'aurore aux yeux gris commençait à paraître sur le monde
-mouillé de rosée, et brillait sur l'armure du chevalier. Énide se leva
-de nouveau pour y regarder; mais elle la toucha sans le vouloir. Le
-casque tomba avec bruit. Geraint se redressa et jeta un regard surpris
-sur son épouse. Rompant alors le silence qui lui était imposé, Énide
-répéta à Geraint tout ce que le comte Limours lui avait dit, excepté
-que son époux ne l'aimait pas. Elle ne manqua pas même de lui apprendre
-la ruse qu'elle avait mise en œuvre; mais elle termina avec de si
-douces excuses, d'un ton si humble, en si peu de mots; elle semblait
-tellement justifiée par cette nécessité, que bien qu'il se demandât
-si c'était pour lui qu'elle pleurait en Devon, il ne répondit qu'en
-grondant avec colère, disant: «Vos douces mines font, de bons garçons,
-des sots et des traîtres. Appelez l'hôte, et dites-lui d'amener un
-destrier et un palefroi.» Elle se glissa dans la maison endormie, et,
-comme l'esprit du logis, elle suivit les murs en frappant jusqu'à ce
-qu'elle éveillât les dormeurs; puis elle revint. Alors, avisant son
-brusque époux, elle le servit en silence comme un écuyer, bien que
-sans en être priée. Sortant ensuite armé, Geraint trouva l'hôte et lui
-cria: «Ton compte, mon ami.» Et, sans attendre sa réponse: «Prends cinq
-chevaux et leurs armures.» Honnête, contre l'habitude, l'hôte étonné
-repartit: «Monseigneur, c'est à peine si votre dépense s'élève à la
-moitié de l'un d'eux.--Vous n'en serez que plus riche,» dit le prince.
-Puis, s'adressant à Énide: «En route, et aujourd'hui je vous ordonne,
-Énide, plus spécialement, quoi que vous puissiez entendre ou voir (bien
-que j'estime médiocrement utile de vous donner des ordres), de ne point
-ouvrir la bouche, mais d'obéir.»
-
-Énide répondit: «Oui, monseigneur, je connais votre désir et je
-voudrais m'y conformer; mais, marchant la première, j'entends les
-violentes menaces que vous n'entendez pas, je vois le danger que vous
-ne sauriez voir: il m'est donc bien dur de ne point vous avertir. C'est
-presque au-dessus de mes forces; néanmoins, j'obéirai.
-
---Je compte bien que vous le ferez, dit-il. Ne soyez point trop avisée.
-Rappelez-vous que vous êtes mariée à un homme, et non pas tout à fait
-mésalliée avec un imbécile endormi, à un homme qui a des bras pour
-garder sa tête et la vôtre, des yeux pour vous trouver quelque loin que
-vous soyez, et des oreilles pour vous entendre même dans ses rêves.»
-
-A ces mots il se retourna et fixa sur elle un regard aussi perçant que
-le rouge-gorge contemplant le travail de l'homme des champs; ce qui se
-passait dans Énide, sentiment qu'un sot débauché ou un juge trop prompt
-aurait appelé sa faute, lui fit monter le sang au visage et baisser les
-yeux. Geraint regarda et ne fut pas satisfait.
-
-[Illustration: A l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en
-proie à une terreur panique. Énide, p. 43.]
-
-Accompagnée de son bourru de mari, Énide suivit alors un chemin battu
-qui conduisait du territoire du félon Limours au comté dépeuplé d'un
-autre comte, Doorm, que ses vassaux tremblants appelaient le Taureau.
-Une fois elle jeta les yeux en arrière, et lorsqu'elle vit son époux
-de beaucoup plus rapproché que la veille, cette circonstance la rendit
-presque heureuse; jusqu'au moment où Geraint, faisant un geste de
-colère comme pour dire: «Vous m'observez,» ramena la tristesse dans
-son cœur; mais pendant que le soleil achevait de pomper la rosée sur
-chaque brin d'herbe, le son d'un pesant galop frappa son oreille,
-et, regardant autour d'elle, elle vit un nuage de poussière et des
-pointes de lances s'y agiter. Alors, pour ne point désobéir à son
-époux, et cependant pour l'avertir (car il marchait comme s'il n'eût
-pas entendu), se retournant, elle tint son doigt en l'air et montra la
-poussière. Dans son obstination, le guerrier fut jusqu'à un certain
-point charmé en voyant qu'elle observait son ordre à la lettre, et, se
-retournant, il s'arrêta. Un moment après le farouche Limours, monté sur
-un cheval noir, pareil à un sombre nuage dont les franges se détachent
-par l'effet de la tempête, presque désarçonné par sa monture et tout
-à sa passion, fondit avec un cri aigu sur Geraint, qui le joignit, le
-renversa loin de la croupière, de toute la longueur de la lance et du
-bras, et le laissa ainsi étourdi ou mort. Il culbuta le suivant et se
-rua tête baissée sur toute la troupe qui se trouvait derrière; mais,
-à l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à une
-terreur panique, comme un banc de poissons agiles, qui un matin d'été
-viennent en glissant le long des digues de cristal à Camelot au-dessus
-de leurs ombres sur le sable; mais si quelqu'un se tenant sur le bord
-lève seulement la main contre le soleil qui l'éclaire, il ne reste pas
-l'étincelle d'une nageoire entre les îlots blancs de fleurs. Ainsi
-effarouchés du seul mouvement de l'homme, tous les compagnons ou plutôt
-les parasites du comte s'enfuirent et le laissèrent gisant an milieu de
-la route. Ainsi s'évanouissent les amitiés qui ne prennent naissance
-que dans le vin.
-
-Alors, comme un rayon de soleil chargé de tempête, Geraint sourit,
-en voyant les destriers des deux combattants qui venaient de tomber,
-abandonner leurs maîtres à terre et s'enfuir follement mêlés avec les
-fuyards: «Chevaux et hommes, dit-il, tous animés du même esprit, et
-de bien honnêtes amis! Il n'est pas resté une seule monture. Jusqu'à
-présent j'étais honnête: je payais avec des chevaux et avec des
-armes; je ne puis voler ni piller, encore moins mendier, et ainsi
-qu'en dites-vous, Énide? Dépouillerons-nous ici votre amoureux? votre
-palefroi a-t-il assez de cœur pour porter son armure? Jeûnerons-nous
-ou dînerons-nous? Non? Alors, honnête comme vous êtes, priez que nous
-puissions rencontrer les cavaliers du comte Doorm; je voudrais aussi
-être encore honnête.» Il dit, et Énide regardant tristement ses rênes,
-reprit la marche sans répondre un seul mot.
-
-Mais comme un homme sur lequel fond un terrible désastre dans une
-terre éloignée et à son insu, mais qui l'apprend à son retour et en
-souffre jusqu'à en mourir: ainsi Geraint, blessé dans son combat
-avec le satellite de Limours, saignait secrètement sous son armure
-et continuait sa marche sans dire à sa noble épouse qu'elle était sa
-blessure, le sachant à peine lui-même, jusqu'au moment où son œil
-s'obscurcit et son heaume vacilla; et à un détour de la route le
-prince, sans prononcer un seul mot, tomba de cheval, heureusement sur
-le gazon.
-
-[Illustration: Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle
-s'arrêta, la désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du
-chemin. Énide, p. 45.]
-
-Entendant le bruit de sa chute, Énide s'empressa d'accourir, et, toute
-pâle, descendant à son côté, elle détacha les liens qui retenaient
-ses armes. Sa main fidèle n'hésita point, et pas une larme ne vint
-mouiller son œil bleu jusqu'à ce qu'elle eût découvert la blessure,
-exposé, en déchirant son voile de soie fanée, son front au soleil
-brûlant, et bandé la plaie par où s'écoulait la vie de son cher époux.
-Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la
-désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin.
-Plusieurs passèrent, mais nul ne la regarda; car, dans ce royaume sans
-loi ni droit, on se souciait autant d'une femme pleurant la mort de son
-compagnon que d'une pluie d'été. L'un pensa que c'était une victime du
-comte Doorm, et n'osa se mettre pour le blessé en frais d'une pitié
-périlleuse. Il en passa un autre à la hâte, un homme d'armes envoyé en
-mission auprès du noble brigand; moitié sifflant, moitié chantant une
-chanson grossière, il souleva la poussière contre les yeux sans voile
-de la dame. Un autre, fuyant la colère de Doorm devant une flèche sans
-cesse présente à sa pensée, faisait dans sa crainte fumer la longue
-route sous lui. Le palefroi d'Énide en hennissant leva le pied, se
-sauva dans les taillis et fut perdu, pendant que le grand destrier
-restait affligé comme un homme.
-
-À ce moment parut le gigantesque comte Doorm à la large face bordée
-d'une frange de barbe rousse; en marche pour une expédition et roulant
-des yeux d'oiseau de proie, il parut suivi d'une centaine de lances;
-mais avant d'arriver, comme quelqu'un qui hèle un navire, il cria avec
-une grosse voix: «Holà! est-il mort?--Non, non, il n'est pas mort,
-répondit vivement Énide. Quelques-uns de vos braves gens voudraient-ils
-le lever et remporter loin de ce cruel soleil? Je suis bien sûre,
-très-sûre qu'il n'est pas mort.»
-
---Eh bien! s'il n'est pas mort, dit alors le comte Doorm, pourquoi le
-pleurez-vous ainsi? vous ressemblez à un enfant; et s'il est mort, je
-vous considère connue une sotte: vos pleurs ne le rendront pas à la
-vie; mort ou non, vous gâtez une jolie figure par des larmes insensées.
-Cependant, puisqu'il y a un joli minois, que quelqu'un de vous ici
-relève le blessé et l'emporte dans notre manoir. S'il vit, nous
-l'enrôlerons dans notre bande; s'il meurt, la terre est assez profonde
-pour le cacher. Voyez aussi à prendre le destrier, un noble animal.»
-
-Il dit et s'en alla, non sans laisser deux robustes piquiers, qui
-s'avancèrent en grondant comme un dogue à la vue de son os menacé par
-des enfants de village qui s'amusent à le tourmenter pendant qu'il
-mange. Il pose sa patte dessus en rongeant et en grondant. De même les
-vauriens grondaient, craignant de perdre, et cela pour un homme mort,
-leurs chances de butin dans l'expédition de la matinée. Néanmoins,
-ils se levèrent, et le placèrent sur une de ces litières comme ils en
-emportaient dans leurs courses pour ceux qui pourraient être blessés;
-ils l'y placèrent après l'avoir posé dans le creux de son écu, et
-le transportèrent ainsi à la salle nue de Doorm, suivi de son noble
-coursier qui marchait tout seul. Ils le jetèrent, lui et la bière où
-il était couché, sur un tréteau de chêne dans la salle, et partirent
-ensuite, brûlant de rejoindre leurs compagnons mieux partagés, mais
-grondant comme auparavant et maudissant leur temps perdu, l'homme mort,
-leur comte, leurs propres âmes et Énide. Ils auraient pu aussi bien la
-bénir: elle était sourde aux bénédictions et aux anathèmes de qui que
-ce fût, si ce n'est d'un seul.
-
-Ainsi, elle resta assise auprès de son époux pendant de longues heures,
-lui soutenant la tête, réchauffant ses mains pâles et l'appelant. A la
-fin, il revint de son évanouissement; il trouva sa chère femme qui lui
-soutenait la tête, réchauffait ses mains affaiblies et l'appelait, et
-il sentit de chaudes larmes qui tombaient sur sa figure. Il dit à son
-cœur: «Elle pleure pour moi.» Il resta néanmoins immobile et feignit
-d'être mort, afin de l'éprouver jusqu'au bout et de dire à son cœur:
-«Elle pleure pour moi.»
-
-A la chute du jour, le robuste comte Doorm revint au manoir chargé
-de butin. Ses rudes piquiers le suivaient avec bruit, chacun lançant
-à terre un amas de choses qui résonnaient contre le pavé; il jeta
-sa lance de côté et ôta son heaume. Au milieu de ces hommes armés
-s'agitait une troupe de femmes moitié hardies, moitié effrayées,
-ouvrant de grands yeux, et habillées de différentes couleurs. Le comte
-Doorm frappa rudement avec le manche d'un couteau contre la table, et
-demanda de la viande et du vin pour nourrir ses hommes. On apporta des
-porcs entiers et des quartiers de bœuf, et tout le lieu lut rempli par
-la vapeur de la viande. Nul ne prononça un mot; mais tous s'assirent
-à la fois et mangèrent en tumulte dans la salle nue avec le bruit de
-chevaux au râtelier, jusqu'au moment où Énide se replia sur elle-même
-pour éviter les manières brutales de ces gens sans frein. Quand le
-comte Doorm eut mangé tout son content, il roula ses yeux autour de
-lui et aperçut dans un coin une damoiselle languissante. Alors il se
-rappela Énide, et pourquoi elle pleurait. Là elle produisit un effet
-si puissant sur lui, qu'il se leva tout d'un coup et dit: «Mangez! Je
-n'ai jamais vu une créature si pâle. Malédiction de Dieu! de vous voir
-pleurer, cela me rend fou. Mangez, songez-y bien. Votre bonhomme a
-été fort heureux; car si j'étais mort, qui me pleurerait? Chère dame,
-jamais depuis que j'ai commencé à respirer, je n'ai vu un lis pareil
-à vous; et pour peu que votre joue présentât quelque couleur, il n'y
-a pas une de mes dames digne de porter votre pantoufle en guise de
-gant. Mais écoutez-moi, suivez ma direction, et je ferai ce que je
-n'ai jamais fait: Vous partagerez mon comté avec moi, jeune fille,
-nous vivrons comme deux oiseaux dans un nid, et je vous rapporterai du
-fourrage de tous les champs; car je fais plier toutes les créatures à
-mes volontés.» Il dit; les robustes piquiers s'arrêtèrent la bouche
-pleine, et se retournant regardèrent avec surprise; pendant que
-quelques-uns, dont le vieux serpent avait depuis longtemps abaissé les
-âmes, comme le ver entraîne la fouille flétrie et en fait de la terre,
-chuchotaient dans l'oreille l'un de l'autre ce qui ne sera pas raconté.
-Les femmes, ou ce qui avait été ces êtres gracieux, mais qui maintenant
-désiraient l'abaissement de la meilleure de leur sexe, y auraient donné
-les mains; toutes à la fois elles haïssaient Énide, qui ne prenait
-aucun souci d'elles, mais répondait à voix basse en tenant sa douce
-tête penchée sur sa poitrine: «J'attends de votre courtoisie que, dans
-l'état où il est, vous me laissiez tranquille.» Elle parlait si bas,
-que Doorm l'entendit à peine; mais, comme un puissant patron satisfait
-d'avoir agi si gracieusement, il imagina qu'elle l'avait remercié,
-ajoutant: «Mangez et tenez-vous en joie, car je vous considère comme à
-moi.»
-
-Elle répondit avec douceur: «Comment pourrais-je avoir la moindre joie
-dans ce monde jusqu'à ce que mon époux se lève et jette un regard sur
-moi?»
-
-A ces mots, le rude comte se récria sur cette réponse, comme si elle
-fût partie d'un cœur vide et de la fatigue d'un être maladif. Tout à
-coup, il se saisit d'Énide, la porta violemment vers la table et lui
-jeta le plat devant elle, en lui criant: «Mange!»
-
---Non, non dit Énide avec humeur; je ne mangerai pas tant que cet homme
-là-bas sur la bière ne se lèvera point pour manger avec moi.--Alors
-tu boiras, répondit-il. Ici!» Il remplit une corne de vin et la lui
-tendit. «Eh! moi-même, ajouta-t-il, quand je suis échauffé par la
-bataille ou, Dieu me damne, rouge de colère, souvent je ne puis manger
-avant d'avoir bien bu. Buvez donc, et le vin vous fera changer d'avis.
-
---Non pas, s'écria-t-elle; par le ciel! je ne boirai pas jusqu'à ce que
-mon cher époux se lève et m'ordonne de le faire, et qu'il boive avec
-moi. S'il ne se relève plus, je ne toucherai jamais au vin tant que je
-serai en vie.»
-
-A ces mots, Doorm changea de couleur et parcourut la salle à grands
-pas, mordant tour à tour sa lèvre inférieure et supérieure; et se
-rapprochant d'elle, il dit à la fin: «Jeune fille, je vois bien que
-vous dédaignez mes avances; prenez note de ce que je vais vous dire:
-Sûrement, cet homme là-bas est mort, et j'impose ma volonté à toute
-créature vivante. Ni boire ni manger? et pourquoi vous lamenter pour
-quelqu'un qui expose votre beauté a l'insulte et au mépris en la parant
-de haillons? Je suis étonné, en vous voyant contrecarrer mes désirs,
-que je le supporte ainsi; ne me contrariez plus. Au moins, pour me
-faire plaisir, dépouillez cette pauvre robe, ces haillons de soie,
-cette livrée de la misère: j'aime que la beauté marche avec la parure;
-car, ne voyez-vous pas mes dames ici, comme elles sont brillantes et en
-rapport avec la maison de quelqu'un qui aime que la beauté marche avec
-la parure? Prenez donc cette robe, obéissez.»
-
-Il dit, et l'une des dames déploya une robe de soie de fabrique
-étrangère, où, comme une mer peu profonde, le bleu tendre jouait avec
-le vert, et qui, sur le devant, était émaillée de plus de joyaux que ne
-l'est le gazon de gouttes de rosée lorsque, pendant toute la nuit, un
-nuage s'attache à la colline et, montant avec l'aube, laisse la place à
-la lumière du jour. Ainsi brillaient, pressées, les pierres précieuses.
-
-Mais Énide répondit, plus difficile à émouvoir que ne le sont les
-plus durs tyrans au jour de leur puissance, ayant d'anciennes injures
-restées sans vengeance et dont maintenant l'heure est venue; elle dit:
-
-«C'est dans cette pauvre robe que mon cher époux me trouva tout d'abord
-et m'aima pendant que je servais dans la salle de mon père; c'est dans
-cette pauvre robe que je me rendis avec lui à la cour, et c'est là que
-la reine me fit resplendir comme le soleil; c'est dans cette pauvre
-robe qu'il m'a dit de m'habiller lorsque nous nous sommes mis en route
-pour cette fatale quête d'honneur, où il n'y a pas d'honneur à gagner.
-Cette pauvre robe, je ne l'ôterai point que mon époux ne se relève
-vivant, et ne me dise de la jeter de côté. J'ai assez de peines: je
-vous en prie, soyez généreux; je vous en prie, laissez-moi tranquille.
-Je n'ai jamais aimé et ne puis jamais aimer que lui. Oui, mon Dieu! je
-vous en supplie, dans l'état où il est, laissez-moi en repos.»
-
-[Illustration: D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte;
-et, comme une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher.
-Énide, p. 51.]
-
-Le brutal comte parcourut alors la salle à grands pas et prit sa barbe
-rousse entre ses dents; à la fin, se plaçant tout près d'Énide, dans
-sa fureur il s'écria: «J'estime qu'il ne sert pas plus, dame, d'être
-doux que rude avec vous. Recevez mon salut.» Au mépris des lois de la
-chevalerie, de sa main ouverte il la frappa au visage, mais légèrement.
-
-Alors Énide, dans son extrême détresse et pensant que Doorm ne se fût
-point porté à cette extrémité s'il n'eût pas cru que Geraint était
-mort, poussa un cri aigu et plaintif, comme celui d'un animal sauvage
-pris dans un piège, quand il voit la trappe tomber sur lui.
-
-Geraint l'entendit; saisissant son épée, qui se trouvait à côté de lui
-dans le creux du bouclier, il ne fit qu'un bond; d'un coup de revers
-il frappa le cou basané du comte; et, comme une balle, la tête à la
-barbe rousse bondit sur le plancher. Ainsi mourut le comte Doorm de la
-main de celui qu'il croyait mort. Hommes et femmes, tous ceux qui se
-trouvaient dans la salle se levèrent quand ils virent le mort se lever,
-et s'enfuirent hurlant comme à la vue d'un spectre. Les deux époux
-furent laissés seuls, et Geraint parla ainsi:
-
-«Énide, je vous ai traitée plus mal que cet homme que vous voyez sans
-vie, je vous ai plus fait injure; tous les deux nous avons éprouvé une
-peine qui m'a laissé trois fois plus malheureux que vous: désormais,
-je préfère la mort au doute. Je m'impose cette pénitence à moi-même:
-quoique de mes propres oreilles, hier matin, je vous aie entendu dire,
-pensant que je dormais, oui, entendu dire que vous n'étiez pas une
-femme fidèle, je jure que je ne vous demanderai point d'explication à
-cet égard; je vous crois en dépit de vous-même, et dorénavant, j'aime
-mieux mourir que douter.»
-
-Énide ne sut pas trouver un seul mot tendre, tant elle se sentit le
-cœur abattu. Elle se borna à dire à Geraint avec le ton de la prière:
-«Fuyez, ils reviendront et vous tueront; fuyez, votre destrier est
-au dehors, mais mon palefroi est perdu.--Alors, Énide, vous monterez
-en croupe derrière moi.--Oui, dit Énide, partons. «En sortant, ils
-trouvèrent le bon cheval qui, ayant cessé d'être le vassal du brigand,
-et libre de se prêter à un combat loyal, se mit à hennir de joie à leur
-vue et se baissa vers l'heureux couple en faisant entendre un léger
-murmure. Énide baisa, joyeuse aussi, la blanche étoile qui brillait
-sur le front du noble animal. Geraint monta sur lui, tendit la main à
-Énide, qui mit son pied sur le sien et monta à son tour. Il se retourna
-et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour de lui, et, sans
-tarder plus longtemps, ils partirent.
-
-[Illustration: Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses
-bras autour de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent.
-Énide, p. 52.]
-
-Jamais encore depuis qu'en paradis les premières roses parurent sur
-les quatre rivières, être humain ne goûta un plaisir plus pur qu'Énide
-quand, à cette heure périlleuse, elle joignit ses mains au-dessous
-du cœur de son mari, et sentit qu'il lui appartenait encore. Elle
-ne pleurait point; mais sur ses tendres yeux s'étendait un heureux
-brouillard, comme celui qui conservait frais le cœur de l'Éden avant
-l'utile ennui de la pluie. Cependant ses tendres yeux bleus n'étaient
-pas obscurcis par ce brouillard au point de ne pas voir devant eux
-sur le sentier, à la porte du manoir du bandit, un chevalier de la
-cour d'Arthur, qui mit sa lance en arrêt et s'apprêta à tomber sur
-Geraint. Alors, craignant pour sa blessure, et se rappelant le sang
-qu'il avait perdu, Énide cria à l'étranger, la tête remplie de ce qui
-était arrivé: «Ne tuez pas un homme mort!--La voix d'Énide,» dit le
-chevalier. Mais elle, voyant que c'était Édyrn, fils de Nudd, n'en fut
-que plus émue, et s'écria de nouveau: «O cousin! ne tuez pas celui qui
-vous a donné la vie.» Édyrn, s'avançant avec franchise, parla ainsi:
-«Monseigneur Geraint, je vous salue d'amitié. Je vous avais pris pour
-un des brigands de Doorm. Quant à vous, Énide, ne craignez point que
-je fonde sur lui; j'aime le prince, en quelque sorte, de cet amour
-que nous portons au ciel qui nous châtie; car autrefois, quand mon
-orgueil s'était élevé jusqu'à me mettre sur la pente de l'enfer, en me
-renversant Geraint m'a relevé. Maintenant, créé chevalier de la Table
-ronde d'Arthur, et ayant connu Doorm, quand j'étais moi-même à moitié
-bandit dans mon temps de désordre, je viens porteur d‘un message du
-roi, que je précède de très-près, pour dire à ce comte de licencier ses
-hommes, de faire sa soumission, et d'écouter le jugement de Sa Majesté.
-
---Il reçoit le jugement du Roi des rois, s'écria le prince, le visage
-couvert de pâleur; et voyez! les forces de Doorm sont dispersées.» En
-disant cela, il montrait la campagne, où, foulés çà et là, par monts
-et par vaux, hommes et femmes étaient immobiles, en proie à la terreur
-et les yeux fixes, pendant que d'autres couraient encore. Geraint se
-mit alors à raconter comment le rude comte gisait mort dans son manoir.
-Mais lorsque le chevalier lui dit avec le ton de la prière: «Suivez-moi
-au camp, prince, et racontez au roi lui-même ce qui s'est passé; étant
-seul, vous avez dû sûrement courir d'étranges chances;» l'autre rougit,
-baissa la tête et s'arrêta sans mot dire, redoutant la douce figure
-du roi sans reproche, et, après la folie faite, la question qui doit
-s'ensuivre, jusqu'à ce qu'Édyrn s'étant écrié: «Si vous ne voulez pas
-venir près d'Arthur, alors Arthur viendra à vous,» il répondit: «C'est
-assez, je vous suis;» et ils partirent. Mais, pendant la route, Énide
-avait deux craintes: la première, celle des bandits répandus dans la
-campagne; l'autre lui venait d'Édyrn. De temps en temps, quand elle
-le voyait tirer la rêne de son côté, elle se reculait un peu. Dans
-un terrain creux, d'où sont sorties autrefois des flammes, on peut
-craindre de nouveau le feu et la ruine. Édyrn apercevant ce qui se
-passait chez Énide, lui dit:
-
-«Belle et chère cousine, vous qui aviez autrefois tant de raisons de
-me craindre, n'ayez plus aucune frayeur; je suis changé. Vous avez
-été d'abord la cause innocente qui a fait éclater en flamme furieuse
-l'étincelle d'orgueil que la nature avait mise dans mon sang. Me voyant
-repoussé par Yniol et par vous, j'ai comploté et travaillé jusqu'à ce
-que je l'ai renversé. Alors, une seule et même idée constamment dans
-le cœur, j'entrepris mes joutes hautaines et j'adoptai une maîtresse;
-je lui rendis des honneurs simulés comme à la plus belle des belles;
-et, vainqueur de toute espèce d'antagonisme, je me roidissais tellement
-dans mon orgueil que je me croyais à l'abri d'une défaite; car j'étais
-bien près d'avoir perdu le sens, et, n'eût été le but que je m'étais
-proposé dans ces joutes, j'aurais tué votre père et me serais emparé
-de votre personne. Je vivais dans l'espérance que quelque jour vous
-viendriez dans la lice accompagnée de celui que vous aimiez le mieux,
-et que là, ma pauvre cousine, avec vos doux yeux bleus, les yeux
-les plus fidèles qui jamais aient réfléchi le ciel, vous me verriez
-le renverser et le fouler aux pieds. Alors vous fussiez-vous écriée
-ou agenouillée, ou m'eussiez-vous prié, je ne l'en aurais pas moins
-tué. Vous vîntes (vous n'êtes venue qu'une fois), et, de vos propres
-yeux, vous avez vu l'homme que vous aimiez (je parle comme quelqu'un
-qui rappelle un service à lui rendu) désarçonner mon orgueilleuse
-personne et déjouer le projet que je nourrissais depuis trois ans,
-mettre le pied sur mon corps et me donner la vie. Là je fus brisé; mais
-là je trouvai mon salut, bien que je partisse couvert de confusion,
-détestant la vie que m'avait donnée mon vainqueur, et méditant d'y
-mettre un terme. La seule pénitence que la reine m'imposa fut de
-rester quelque temps à sa cour. D'abord je m'y montrai aussi chagrin
-qu'un animal nouvellement mis en cage; et, m'attendant à être traité
-comme un loup parce que je savais que mes actions étaient connues, je
-trouvai, au lieu d'une pitié méprisante ou d'un pur mépris, une réserve
-de si grande délicatesse, une si noble discrétion, des manières si
-bienveillantes, dignes néanmoins, une telle grâce dans la plus tendre
-courtoisie, que je commençai à jeter un regard sur ma vie passée, et je
-trouvai qu'elle avait été en effet celle d'un loup. J'eus de fréquents
-entretiens avec Dubric, le grand saint, lequel par la douce onction
-de son éloquence m'a soumis quelque peu à cette douceur qui, alliée
-avec la vigueur, fait un homme. Là vous fûtes souvent à l'entour de
-la reine; mais vous ne me vîtes point, ou, si vous me vîtes, je ne
-fus point remarqué par vous. De mon côté, je n'eus pas l'idée ou la
-hardiesse de vous parler; je me tins à l'écart jusqu'à ce que je fusse
-changé. Ne craignez donc rien, ma cousine, je suis devenu tout autre.»
-
-Il dit, et Énide crut aisément, comme les simples et nobles natures,
-portées à croire ce qu'elles désirent, le bien dans un ami ou dans
-un ennemi, là surtout dans ceux qui leur ont fait le plus de mal.
-Lorsqu'ils furent arrivés au camp, le roi lui-même s'avança pour les
-recevoir, et, voyant Énide pâle mais heureuse, il ne lui adressa pas
-une seule question, mais tira à l'écart Édyrn, avec lequel il échangea
-quelques paroles, revint ensuite et, souriant gravement, il descendit
-Énide de cheval, lui donna un baiser en tout bien tout honneur, comme
-un frère, et lui montra une tente vide qui lui avait été réservée.
-Ayant attendu pendant une minute jusqu'à ce qu'elle y fut entrée, il se
-tourna du côté du prince et lui dit:
-
-«Prince, lorsque dernièrement vous m'avez demandé la permission de vous
-rendre dans vos terres pour défendre vos frontières, je sentis quelque
-remords comme un homme qui laissait les crimes impunis pour avoir trop
-vu les choses par les yeux d'autrui, et agi trop longtemps par des
-délégués et non par lui-même; mais à présent vous me voyez en train de
-purger tout mon royaume de ce qui le déshonore, et cela avec l'aide
-d'Édyrn et d'autres. Avez-vous remarqué Édyrn? avez-vous vu le noble
-changement qui s'est opéré en lui? C'est de sa part une œuvre aussi
-grande qu'étonnante. Sa figure même a changé en même temps que son
-cœur. Le monde ne veut pas croire au repentir d'un homme, et ce sage
-monde, dont nous faisons partie, a bien raison: il est fort rare qu'un
-homme se repente ou emploie à la fois la bonne grâce et la volonté
-pour arracher la mauvaise herbe implantée chez lui par le sang et
-l'habitude, se laver de ses souillures et se transformer. C'est ce qu'a
-fait Édyrn, épurant son cœur comme je purgerai cette campagne avant de
-la quitter. En conséquence, je l'ai fait chevalier de la Table ronde,
-non pas sans réflexion, mais après l'avoir reconnu, à la suite de
-mainte épreuve, comme l'un de nos plus nobles, de nos plus valeureux,
-de nos plus sensés et de nos plus obéissants sujets. En vérité, l'œuvre
-accomplie par Édyrn sur lui-même, après une vie de violence, me semble
-mille fois plus grande et plus étonnante que si l'un de mes chevaliers,
-mon sujet, avec d'autres sous ses ordres, risquant sa vie, faisait seul
-un carnage dans un pays de voleurs, bien qu'il les tuât l'un après
-l'autre, et qu'il fût lui-même presque blessé à mort.»
-
-Ainsi parla le roi. Le prince s'inclina profondément, et sentit que
-ce qu'il avait fait n'était ni grand ni étonnant. Il passa à la tente
-d'Énide, et le médecin du roi s'y rendit pour examiner sa blessure.
-Énide lui donna aussi des soins, et là, tournant constamment autour du
-blessé, l'air de tendre sollicitude qui planait sur lui, infusa de plus
-en plus l'amour dans son cœur, comme le vent du sud-ouest qui, gonflant
-le lac de Bala, remplit toute la rivière sacrée de Dee. Ainsi passèrent
-les jours.
-
-Mais pendant que Geraint guérissait de sa blessure, le roi sans
-reproche s'avança et jeta les yeux sur ceux à qui son père Uther avait
-confié, il y avait longtemps, le soin de garder la justice royale.
-Examen fait, il les trouva en défaut; et ainsi qu'aujourd'hui on épile
-le cheval blanc sur les collines du comté de Berks pour le tenir
-propre et brillant comme autrefois, il chassa les employés paresseux
-ou coupables qui s'étaient laissés corrompre pour prêter les mains
-à l'injustice, et il les remplaça par une plus forte race qui avait
-des cœurs et des bras. Il envoya un millier d'hommes pour labourer
-les terres incultes, et, se montrant partout, il purgea les endroits
-écartés et y rétablit l'ordre; il détruisit les repaires des bandits et
-nettoya le pays.
-
-Quand Geraint fut revenu en santé, ils passèrent avec Arthur à
-Caerleon-sur-Usk. Là, une fois de plus, la grande reine embrassa sou
-amie et lui donna une robe belle connue le jour. Quoique Geraint ne pût
-jamais recouvrer cette quiétude que lui avait donnée leur liaison avant
-que le nom de la reine eût été terni par le souffle de la médisance, il
-resta satisfait, trouvant tout bien. Après un séjour de quelque temps,
-ils se mirent en route, accompagnés de cinquante chevaliers, vers
-les rives de la Severn, et rentrèrent dans leur pays. Geraint y fit
-observer la justice du roi avec tant d'énergie, quoique avec douceur,
-que tous les cœurs applaudirent et tous les mauvais bruits tombèrent.
-En le voyant toujours à la tête de la chasse et vainqueur à la joute et
-aux tournois, il fut proclamé le grand prince, et l'homme des hommes.
-Pour Énide, que les femmes se plaisaient à appeler Énide la belle, un
-peuple reconnaissant lui décerna le nom d'Énide la bonne; et dans leur
-manoir se firent entendre les cris des enfants d'Énide et de Geraint,
-venus en leur temps. Il cessa de douter de son épouse, et resta ferme
-dans la confiance qu'il avait en elle, jusqu'à ce qu'il couronnât une
-heureuse vie par une belle mort, et succombât en combattant contre les
-païens de la mer du Nord pour le roi sans reproche.
-
-
-FIN DE ÉNIDE.
-
-
-Liste des illustrations
-
-
-Pl. 1 Un morceau de l'escalier d'une tourelle usée par des pieds qui
-maintenant etaient silencieux, tournait au soleil.
-
-Pl. 2 Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil, elle se
-leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre, elles
-descendirent, se dirigeant vers la prairie.
-
-Pl. 3 D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez à la cour
-d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour l'insulte faite
-à la reine.
-
-Pl. 4 Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas
-suivre le combat.
-
-Pl. 5 De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait un jeune
-homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger aux
-faucheurs.
-
-Pl. 6 A l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à
-une terreur panique.
-
-Pl. 7 Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la
-désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin.
-
-Pl. 8 D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte; et, comme
-une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher.
-
-Pl. 9 Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour
-de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent.
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Enide, by Alfred Tennyson
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIDE ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Énide, by Alred Tennyson.
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-
-The Project Gutenberg EBook of Enide, by Alfred Tennyson
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: Enide
-
-Author: Alfred Tennyson
-
-Illustrator: Gustave Doré
-
-Translator: Francisque Michel
-
-Release Date: September 1, 2016 [EBook #52950]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIDE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (back online soon in an extended version,
-also linking to free sources for education worldwide ...
-MOOC's, educational materials,...) Images generously made
-available by Gallica (Bibliothèque nationale de FranceF.
-
-
-
-
-
-
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-
-
-
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-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
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-</div>
-
-<h1>ÉNIDE</h1>
-
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>ALFRED TENNYSON</h2>
-
-
-<h4>POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS</h4>
-
-<h4>PAR FRANCISQUE MICHEL</h4>
-
-<h5>PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX</h5>
-
-
-<h5>AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER</h5>
-
-<h5>D'APRÈS</h5>
-
-<h4>LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ</h4>
-
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h5>
-
-<h5>BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77</h5>
-
-
-<h5>1867</h5>
-<hr class="full" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="enide00102"></a>
-<img src="images/enide00102.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Un morceau de l'escalier d'une tourelle usée par des pieds
-qui maintenant etaient silencieux, tournait au soleil.</p>
-</div>
-
-<p class="p2" style="text-align: center;"><a href="#Liste_des_illustrations">Liste des illustrations</a></p>
-
-<hr class="tb" />
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">A</p>
-
-<h4>NAPOLÉON III</h4>
-
-<h6>EMPEREUR DES FRANÇAIS</h6>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE LIVRE</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ</p>
-
-<h5>DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE</h5>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">QUI DOIT SURTOUT SA FORCE</p>
-
-<p class="center">A UNE AUGUSTE IMPULSION</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">EST DÉDIÉ</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR</p>
-
-
-<p class="p2" style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">J. BERTRAND PAYNE</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="ENIDE" id="ENIDE">ÉNIDE</a></h3>
-
-
-<p>Le brave Geraint, chevalier de la cour d'Arthur et du grand ordre de
-la Table ronde, prince tributaire de Devon, avait épousé Énide, la
-fille unique d'Yniol, et il l'aimait comme la lumière du ciel. Et
-comme la lumière du ciel varie à l'aurore, au coucher du soleil et
-pendant les nuits éclairées par la lune et les étoiles tremblantes,
-ainsi Geraint se plaisait à varier la beauté de sa bien-aimée par
-la soie, la pourpre et les pierres précieuses. Et Énide, uniquement
-pour charmer les yeux de son mari, qui l'avait trouvée tout d'abord
-et aimée dans un état de pauvreté, se présentait journellement à lui
-dans une parure nouvelle; la reine elle-même, reconnaissante envers
-le prince Geraint pour ses services, aimait Énide, et souvent de ses
-blanches mains l'habillait, la paraît, comme la plus charmante après
-elle dans toute la cour. Énide aimait la reine et d'un cœur sincère
-l'adorait comme la plus imposante, la meilleure et la plus aimable de
-toutes les femmes sur la terre. En les voyant si tendres et si unies,
-Geraint s'applaudissait de cette amitié mutuelle; mais quand le bruit
-public accusa la reine d'un amour coupable pour Lancelot, bien qu'il
-n'y eût pas encore de preuves, et que les bruits du monde n'eussent
-point encore éclaté comme une tempête, néanmoins Geraint y ajouta foi
-et fut consterné, appréhendant que sa noble épouse, à cause de cette
-grande tendresse pour Genièvre, eût reçu ou dût recevoir la moindre
-tache: c'est pourquoi, se rendant auprès du roi, il donna pour prétexte
-que sa principauté était sur la lisière d'un territoire fréquenté par
-des comtes pillards, des chevaliers tarés, des assassins, en un mot,
-par tous ceux qui cherchaient par la fuite à se dérober à la justice,
-par tous ceux qui haïssaient les lois: conséquemment, tant qu'il ne
-plairait pas au roi lui-même de nettoyer cette sentine de tout son
-royaume, il demandait la permission de partir et d'aller défendre ses
-frontières. Le roi considéra pendant quelque temps cette requête; mais
-à la fin, le prince, ayant obtenu son congé, se mit en route avec Énide
-et une suite de cinquante chevaliers, vers les bords de la Severn,
-et ils passèrent dans leur pays. Là, pensant que si jamais femme fut
-fidèle à son mari, la sienne lui garderait aussi sa foi, il l'entoura
-de tendres soins et d'adoration, ne la laissant jamais seule; il oublia
-ainsi la promesse qu'il avait faite au roi, les faucons et la chasse,
-les joutes et les tournois, sa gloire et son nom, sa principauté et
-les soucis de son gouvernement. Cet oubli était odieux à la dame; et
-bientôt les gens, lorsqu'ils se trouvaient ensemble deux ou trois ou
-en plus grand nombre, commencèrent à rire, à railler et à jaser sur le
-compte de Geraint, comme d'un prince dont la virilité s'était évanouie
-et fondue en amour immodéré pour sa femme. Énide en fut instruite par
-les yeux du peuple, elle le sut encore par les femmes qui lui ornaient
-la tête; pour être agréables à leur maîtresse, elles parlaient de
-l'amour sans bornes de Geraint, mais elles ne l'en attristaient que
-davantage. Chaque jour elle songeait à avertir son époux, sans pouvoir
-s'y résoudre par timidité et délicatesse. De son côté, Geraint, qui
-l'observait, la voyant s'attrister, soupçonnait de plus en plus une
-tache sur sa pureté.</p>
-
-<p>Enfin, il arriva qu'un matin d'été, pendant qu'ils dormaient l'un
-à côté de l'autre, les premiers rayons du soleil pénétrèrent sans
-obstacle par la fenêtre et vinrent échauffer le robuste guerrier dans
-ses songes. En se remuant, Geraint rejeta la couverture de côté et mit
-à nu la colonne noueuse de son cou, le carré massif de son héroïque
-poitrine, et des bras sur lesquels des muscles saillants se courbaient
-comme un torrent fougueux sur une petite pierre, se précipitant avec
-trop de force pour s'y briser. Énide se réveilla et s'assit à côté du
-lit en admiration devant son mari, pensant en elle-même: «Y eut-il
-jamais un homme d'aussi grandes proportions?» Alors, comme une ombre,
-passèrent dans son esprit et les bruits populaires et l'accusation
-de mollesse; et, se penchant sur lui, elle parla ainsi tout bas et
-tristement à son cœur:</p>
-
-<p>«O noble poitrine et bras tout-puissants, suis-je la cause, la pauvre
-cause des reproches que l'on vous adresse, quand on dit que toute votre
-force est évanouie? J'en suis la cause, parce que je n'ose point parler
-et lui dire ce que je pense et ce qu'on dit; et cependant, je regrette
-qu'il languisse ici; je ne puis aimer mon époux et ne point avoir souci
-de son nom. J'aimerais bien mieux lui ceindre son harnais, chevaucher
-avec lui à la bataille, combattre à ses côtés et regarder sa puissante
-main porter de grands coups aux félons et aux malfaiteurs. Il vaudrait
-bien mieux que je fusse sous la terre sans entendre davantage sa noble
-voix, privée de ses douces caresses et de la lumière de ses yeux, que
-de savoir mon époux déshonoré par moi. Ai-je ce courage et puis-je
-ainsi assister à la lutte et voir mon cher époux blessé, peut-être même
-frappé d'un coup mortel sous mes yeux: et je n'oserais pas lui dévoiler
-ma pensée et lui dire combien on se rit de lui quand on dit que toute
-sa force s'est changée en mollesse? Hélas! je crains de ne point être
-une fidèle épouse.»</p>
-
-<p>Elle parla moitié en elle-même, moitié de façon à être entendue, et
-la passion qui l'agitait fortement lui fit verser des larmes sur la
-poitrine large et nue de son époux. Elles l'éveillèrent, et, par un
-malheureux hasard, il ne saisit que quelques lambeaux de ses dernières
-paroles, exprimant la crainte qu'elle ne fût point une fidèle épouse.
-Il se dit en lui-même: «En dépit de tous mes soins, de toutes mes
-peines, malheureux que je suis! oui de toutes mes peines, elle ne m'est
-point fidèle, et je la vois pleurer pour quelques galants chevaliers
-de la cour d'Arthur.» Alors, quoiqu'il l'aimât et la respectât trop
-pour songer qu'elle pût être coupable, sa mâle poitrine fut percée du
-dard qui rend un homme solitaire et misérable en la douce présence de
-celle qu'il aime le mieux. Il s'élança hors du lit, réveilla son écuyer
-assoupi et cria: «Mon destrier et son palefroi!» puis, s'adressant à
-Énide: «Je veux chevaucher à l'aventure; car bien qu'il semble qu'il
-me reste à gagner mes éperons, je ne suis point encore tombé si bas que
-quelques-uns pourraient le désirer. Quant à vous, prenez vos vêtements
-les plus mauvais, tout ce que vous avez de pire et venez avec moi.»</p>
-
-<p>En proie à l'étonnement, Énide demande: «Si votre épouse a erré,
-faites-lui du moins connaître sa faute.» Lui réplique: «Je vous
-ordonne, ne demandez rien, mais obéissez.» Alors elle se prit a songer
-à de vieux vêtements, à un manteau et à un voile fanés, et, venant à
-une armoire de cèdre où elle les gardait comme des reliques pliés avec
-des fleurs d'été placées entre les plis, elle les prit et s'habilla, se
-rappelant qu'elle était ainsi vêtue la première fois que Geraint vint à
-elle, combien il l'aimait dans ce costume, toutes ses folles craintes
-relativement à ses atours, comment il était venue auprès d'elle, ainsi
-que lui-même le lui avait raconté, et leur arrivée à la cour.</p>
-
-<p>Car Arthur, la Pentecôte auparavant, tenait sa cour à la vieille ville
-de Caerleon-sur-Usk. Là, un certain jour, pendant qu'il était assis sur
-un siège élevé dans la grande salle, il vit venir à lui un forestier
-de Dean, les habits trempés de la rosée des bois, qui lui donna des
-nouvelles d'un cerf de plus haute taille que ses compagnons, blanc
-comme du lait, qui s'était montré ce jour-là pour la première fois. Il
-rapporta ces choses au roi. Sur ce, le bon roi donna l'ordre d'annoncer
-à son de trompe la chasse pour le lendemain matin; et lorsque la reine
-demanda la permission d'y assister, elle l'obtint aisément, de sorte
-que dès le matin toute la cour était partie. Mais Genièvre resta
-couchée tard dans la matinée, plongée dans des songes agréables, rêvant
-à son amour pour Lancelot et oublieuse de la chasse; à la fin, elle
-se leva, n'ayant qu'une seule femme avec elle; elle prit un cheval,
-passa l'Usk à gué et gagna le bois. Là, montée sur une petite éminence,
-elle s'arrêta pour écouter les chiens; mais à la place elle entendit
-un bruit soudain de pas de chevaux, car le prince Geraint, également
-en retard et ne portant ni costume de chasse, ni arme, excepté un
-sabre à la poignée d'or, vint rapide comme un trait à travers le gué
-derrière les chasseurs, et monta ainsi l'éminence au galop. Une écharpe
-de pourpre, aux deux bouts de laquelle se balançait une pomme de l'or
-le plus pur, flottait autour de lui, pendant qu'il galopait pour les
-joindre, brillant comme une libellule dans son habit d'été et de fête.
-Le prince tributaire s'inclina profondément, et la reine, avec douceur
-et majesté, et toute la grâce de la femme et de la souveraine, lui
-répondit: «Vous venez bien tard, seigneur prince, bien plus tard que
-nous.&mdash;Oui, noble reine, reprit-il, et tellement tard que je ne viens,
-comme vous, que pour voir la chasse et non pour m'y joindre.&mdash;Restez
-donc avec moi, dit-elle; car sur cette petite éminence nous entendrons
-les chiens mieux que partout ailleurs. Ici, souvent, ils débouchent à
-nos pieds.» Pendant qu'ils prêtaient l'oreille à la chasse lointaine et
-surtout aux aboiements de Cavall, le chien du roi Arthur, qui avait la
-voix la plus grave, ils virent paraître un chevalier, une dame et un
-nain qui s'avançaient lentement vers eux. Le nain venait le dernier;
-le chevalier avait la visière levée et montrait une figure jeune,
-impérieuse et les traits les plus hautains. Genièvre ne se rappelant
-pas avoir vu sa figure dans le palais du roi, désira savoir son nom,
-et envoya sa suivante le demander au nain. Celui-là, vicieux, vieux,
-irritable et surpassant son maître en orgueil, répondit aigrement
-qu'elle ne le saurait pas: «Alors, je veux le lui demander à lui-même,»
-dit-elle. «Non, par ma foi, tu ne le feras pas,» cria le nain, «tu n'es
-pas même digne de lui parler.» Et quand elle tourna son cheval vers
-le chevalier, le nain la frappa de son fouet, et elle revint indignée
-auprès de la reine. Là-dessus Geraint s'écria: «Sûrement je saurai
-son nom.» Il poussa résolûment vers le nain et le lui demanda. Même
-réponse. Le prince s'étant avancé vers le chevalier, le nain le frappa
-de son fouet et lui coupa la figure. Le sang du prince ruissela sur son
-écharpe et la teignit. Son premier mouvement fut de mettre le fer à la
-main pour anéantir le misérable; mais bientôt, cédant à une excessive
-générosité et a une pure noblesse de caractère, honteux d'être en
-colère à l'endroit d'un être pareil, il ne lui adressa pas même la
-parole, et dit en se retournant:</p>
-
-<p>«Je vengerai cette insulte faite à vous-même, noble reine, en la
-personne de votre suivante; je ferai rentrer cette vermine sous
-terre: car, quoique je chevauche sans arme, je suis sûr d'en trouver
-à emprunter en quelque endroit que je vienne, ou d'en obtenir d'une
-manière quelconque; et, une fois que j'en aurai trouvé, je combattrai
-et j'abattrai l'orgueil de ce chevalier. Le troisième jour je serai ici
-de nouveau, si je n'ai pas succombé dans la lutte. Adieu.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, beau prince, répondit la majestueuse reine. Soyez heureux dans
-ce voyage comme dans tout le reste, puissiez-vous arriver à tout ce que
-vous aimez, et vivre assez pour épouser votre premier amour; mais avant
-de contracter mariage, amenez votre fiancée, et moi, fût-elle la fille
-d'un roi, fût-elle même une mendiante des chemins, je l'habillerai
-brillante comme le soleil pour le jour de ses noces.»</p>
-
-<p>Le prince Geraint, croyant avoir entendu le noble cerf aux abois, puis
-le cor dans le lointain, quelque peu vexé de perdre la chasse, comme
-aussi de sa triste rencontre, chevaucha par monts et par vaux à travers
-plus d'une clairière et d'une vallée suivant le groupe de l'œil. A la
-fin, chevalier, dame et nain sortirent du bois et montèrent sur une
-hauteur en pente douce; ils firent face au ciel et disparurent. Là,
-vint Geraint, et sous ses pieds, il regarda la longue rue d'une petite
-ville dans une longue vallée, sur un côté de laquelle s'élevait une
-forteresse blanche comme si elle fût sortie des mains du maçon, et
-d'un autre côté, un château en ruines après un pont qui enjambait un
-ravin desséché. De la ville et de la vallée montait un bruit comparable
-à celui d'un large ruisseau mugissant sur un lit de cailloux, ou au
-croassement des corbeaux dans le lointain avant qu'ils ne prennent gîte
-pour la nuit.</p>
-
-<p>Le groupe des trois personnes se dirigea vers la forteresse; ils
-entrèrent et disparurent derrière les murs. «Ainsi, pensa Geraint, je
-l'ai traqué jusqu'à son terrier;» et, d'un pas fatigué, suivant la
-longue route, il trouva chaque maison pleine. Partout les maréchaux
-étaient occupés, et l'on entendait l'ardente haleine du servant
-qui sifflait d'une manière bruyante en nettoyant l'armure de son
-maître. S'adressant à l'un d'eux, il lui demanda ce que signifiait ce
-bruit dans la ville; celui-ci lui répondit en continuant à fourbir:
-«L'épervier.» Alors, passant près d'un vieux paysan qui, frappé par
-un rayon de soleil poudreux, suait sous le poids d'un sac de blé, il
-demanda une fois de plus ce que signifiait tout ce bruit. Le rustaud
-répondit en grommelant: «Eh! l'épervier.» Plus loin, il passa près
-d'un armurier qui, le dos tourné et penché sur son ouvrage, rivait un
-casque sur son genou; il lui adressa la même question; mais l'homme,
-sans tourner la tête, ni même le regarder, lui dit: «Ami, quand on
-travaille pour l'épervier, on a peu de temps à donner aux questions
-oiseuses.» A ces mots, Geraint ne se contint plus «Que votre épervier
-soit mille fois en proie à la pépie! que les mésanges, les roitelets
-et tous les riens ailés le frappent à mort! Vous prenez le caquetage
-rustique de votre bourg pour le murmure de l'univers: qu'est-ce que
-cela me fait? O misérable troupe de moineaux qui ne voyez rien que des
-éperviers! parlez si vous n'êtes pas, comme le reste, en proie à la
-folie de l'épervier: où puis-je trouver un gîte pour la nuit et des
-armes, des armes, des armes pour combattre mon ennemi? Parlez.» A ces
-mots, l'armurier se tournant d'un air tout étonné, et, voyant un homme
-si resplendissant de soie pourpre, s'avança sans quitter le heaume
-qu'il tenait et répondit: «Pardonnez-moi, chevalier étranger; nous
-donnons un tournoi ici demain matin et nous avons à peine le temps
-pour la moitié de notre besogne. Des armes? en vérité, je ne sais pas,
-toutes sont nécessaires ici. Un logement? en vérité, en bonne vérité,
-je n'en connais point, sauf peut-être chez le comte Yniol, là-bas, de
-l'autre côté du pont.» Il dit et se remit à l'ouvrage.</p>
-
-<p>Geraint alors, un peu en proie au dépit, dirigea sa course sur le pont
-jeté sur le ravin desséché. Là, se tenait assis un comte à la tête
-blanche, vêtu d'habits d'une magnificence éclipsée, autrefois destinés
-à des cérémonies. Il dit: «Où vas-tu, mon fils?» A quoi Geraint
-répliqua: «Ami, je cherche un abri pour la nuit.» Yniol reprit: «Entre
-donc et partage la mince hospitalité d'une maison autrefois riche,
-maintenant pauvre, mais dont la porte est toujours ouverte.&mdash;Merci,
-vénérable ami, répliqua Geraint; si vous ne me servez pas d'épervier à
-souper, j'entrerai et mangerai avec tout l'appétit d'un jeûne de douze
-heures.» A ces mots, le vieillard soupira et sourit, puis répondit:
-«J'ai bien plus de motifs que vous de maudire ce brigand de l'air,
-l'épervier. Mais entrez; entrez, car, à moins que vous ne le désiriez,
-nous n'y toucherons pas, même en plaisantant.»</p>
-
-<p>Alors Geraint entra dans la cour du château, foulant aux pieds de son
-cheval plus d'une étoile piquante de chardon poussée entre les pierres
-brisées; il regarda et vit que tout était en ruines. Ici se trouvait
-une porte prête à s'écrouler, couronnée de fougères; la gisant sur le
-sol une grande partie d'une tour pareille à un gros quartier de roc
-détaché tout entier de sa base, et, comme ce rocher, elle était parée
-de fleurs sauvages. Bien haut, au-dessus, un morceau de l'escalier
-d'une tourelle usée par des pieds qui maintenant étaient silencieux,
-tournait nu au soleil, et de monstrueuses touffes de lierre serraient
-le mur gris de leurs bras fibreux; elles suçaient la jointure des
-pierres et semblaient en bas un nœud de serpents, en haut un bosquet.</p>
-
-<p>Pendant qu'il attendait dans la cour du château, la voix d'Énide, fille
-d'Yniol, se fit entendre par la fenêtre ouverte de la grande salle.
-Elle chantait, et de même que le doux ramage d'un oiseau entendu par
-celui qui aborde dans une île déserte, lui donne à penser de quelle
-espèce est l'oiseau dont le chant est si délicat et si pur, et lui
-fait conjecturer son plumage et sa forme; ainsi, la douce voix d'Énide
-émut Geraint. Tel dehors, le matin, lorsque pour la première fois les
-cadences perlées d'une voix aimée des mortels glissent vers Albion sur
-les mille ondes de la brise, et tout d'un coup en avril surgissent d'un
-taillis émaillé de vert et de rouge, un homme suspend sa conversation
-avec un ami ou peut-être le travail de ses mains, pour penser ou pour
-dire: «Voilà le rossignol.» Il en fut de même de Geraint, qui pensa et
-dit: «Voici, par la grâce de Dieu, la seule voix pour moi.»</p>
-
-<p>Le hasard voulut qu'Énide chantât une chanson de la Fortune et de sa
-roue. Énide chanta:</p>
-
-<p>«Tourne, Fortune, tourne ta roue et abaisse l'orgueilleux; tourne ta
-roue sans frein par le soleil, la tempête et les nuages; ta roue et toi
-nous n'aimons ni ne haïssons.</p>
-
-<p>«Tourne, Fortune, tourne ta roue avec un sourire ou un air d'humeur;
-avec cette roue sans frein nous ne montons ni ne descendons. Notre
-trésor est petit, mais nos cœurs sont grands.</p>
-
-<p>«Souris et nous sourions, seigneur de maints domaines; boude et nous
-sourions, seigneurs de nos propres mains; car l'homme est homme et
-maître de sa destinée.</p>
-
-<p>«Tourne, tourne ta roue au-dessus de la foule ébahie: ta roue et toi
-vous êtes des ombres dans les nuages; ni ta roue, ni toi nous n'aimons
-ni ne haïssons.</p>
-
-<p>«Écoutez, par le chant de l'oiseau vous pouvez apprendre où est le
-nid, dit Yniol; entrez vite.» Passant alors sur un monceau de pierres
-fraîchement tombées, dans la salle aux noirs chevrons couverts de
-toiles d'araignées, il trouva une vieille dame vêtue de brocart de
-couleur sombre; et près d'elle, comme une fleur rouge et blanche qui
-légèrement perce une enveloppe flétrie, s'épanouissait la belle Énide,
-sa fille, vêtue d'une robe de soie passée. En un moment Geraint se prit
-à penser: «Voici, par la croix du Sauveur, une jeune fille pour moi.»
-Mais personne ne prononça une parole excepté le vieux comte: «Énide,
-le dextrier du bon chevalier est dans la cour; mène-le à l'écurie et
-donne-lui du grain; puis, va a la ville et achète-nous de la viande et
-du vin, nous nous réjouirons de notre mieux. Notre trésor est petit;
-mais nos cœurs sont grands.»</p>
-
-<p>Il dit. Le prince, comme Énide passait près de lui, volontiers l'eût
-suivie. Il fit un pas; mais Yniol saisit son écharpe de pourpre et
-le retint en lui disant: «Arrêtez! restez! la bonne maison, bien que
-ruinée, ô mon fils, n'endure pas que son hôte se serve lui-même.»
-Respectant les habitudes du lieu, Geraint, par excès de politesse,
-s'arrêta.</p>
-
-<p>Alors Énide conduisit son dextrier à l'écurie et traversa ensuite
-le pont. Elle gagna la ville et, pendant que le prince et le comte
-s'entretenaient encore ensemble, elle revint avec un jeune garçon
-porteur d une cantine, c'est-à-dire avec ce qui constitue une bonne
-hospitalité, de la viande et du vin. Quant à Énide, elle portait de
-doux gâteaux pour les régaler, et, plié dans son voile, du pain au
-lait. Alors, comme leur salle devait aussi servir de cuisine, elle fit
-bouillir la viande, dressa la table, se plaça derrière et servit les
-trois convives. En la voyant si douce et si serviable, Geraint mourait
-d'envie de s'incliner pour baiser le joli petit pouce posé sur le
-tranchoir, quand elle le lui présentait; mais après que tout le monde
-eut mangé, le prince, dans les veines duquel le vin avait fait couler
-l'été, laissa son regard suivre Énide ou s'arrêter sur elle dans ses
-humbles occupations de ménage, tantôt ici, tantôt là, à travers la
-salle sombre; puis il s'adressa tout à coup au vieux comte:</p>
-
-<p>«Bon hôte et comte, je vous en prie, cet épervier, quel est-il?
-Dites-le-moi. Son nom? mais, sur ma foi, je ne veux point le savoir,
-car si c'est le chevalier que j'ai vu dernièrement entrer dans cette
-forteresse neuve à côté de votre ville, blanche comme si elle sortait
-de la main du maçon, j'ai juré sur ses propres lèvres de m'en rendre
-maître, (je suis Geraint de Devon); car ce matin, lorsque la reine a
-envoyé sa suivante pour demander son nom, le nain du mécréant, un être
-vicieux et à peine formé, l'a frappée de son fouet, et elle est revenue
-indignée auprès de la reine. Alors j'ai juré de traquer ce misérable
-dans son repaire, de le combattre, d'humilier son orgueil et de me
-rendre maître de sa forteresse. Je me suis mis en route sans armes,
-pensant en trouver dans votre ville, où tous les gens ont perdu la
-tête. Ils prennent le murmure rustique de leur village pour la grande
-vague qui retentit autour du monde. Ils n'ont pas voulu m'écouter;
-mais si vous savez où je puis trouver des armes, ou si vous en avez
-vous-même, dites-le-moi: vous voyez que j'ai juré d'abaisser son
-orgueil et d'apprendre son nom pour venger la grosse insulte faite a la
-reine.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, s'écria le comte Yniol, en vérité, es-tu ce Geraint, nom si
-célébré parmi les hommes pour de nobles actions? Vraiment quand, pour
-la première fois, je vous ai vu marchant à mes côtés sur le pont, j'ai
-pensé que vous étiez quelque peu (oui, et par votre stature et votre
-présence je l'aurais deviné) l'un de ceux qui mangent dans la salle
-d'Arthur à Camelot. Je ne parle pas ainsi par une sotte flatterie; car
-cette chère enfant m'a souvent entendu louer vos faits d'armes, et
-souvent, lorsque je faisais une pause, elle m'interrogeait encore et
-se montrait avide d'écouter: tant le bruit des belles actions plaît
-aux nobles cœurs qui ne voient que des torts à redresser. O jamais
-encore femme n'a eu comme cette fille deux pareils prétendants! d'abord
-Limours, un être entièrement livré aux désordres et au vice, ivre
-même lorsqu'il faisait sa cour. S'il est mort, je l'ignore; mais il
-est passé dans les déserts. Le second était votre ennemi, l'épervier,
-mon supplice, mon neveu. Je ne laisserai pas son nom tomber de mes
-lèvres, si je puis l'éviter. Quand je le vis batailleur et turbulent,
-je lui refusai ma fille. Alors son orgueil se réveilla. Depuis, l'homme
-orgueilleux s'est souvent montré petit; il a semé une calomnie dans
-l'oreille du public, affirmant que son père lui avait laissé de l'or
-dont le dépôt m'avait été confié et ne lui avait pas été rendu. Il
-corrompit, par de séduisantes promesses, les hommes qui servaient ma
-personne, et cela d'autant plus aisément que ma fortune avait quelque
-peu baissé par suite de l'hospitalité d'une table ouverte à tout
-venant; il souleva ma propre ville contre moi la nuit qui précéda
-l'anniversaire de la naissance de mon Énide, il mit à sac ma maison;
-il me chassa odieusement de mon propre comté, il bâtit ce nouveau fort
-pour en imposer à mes amis; car véritablement il en est qui m'aiment
-encore. Il me garde ici dans ce château en ruines, où, sans aucun
-doute, il me ferait bientôt périr, si son orgueil ne me méprisait pas
-trop, et quelquefois je me méprise moi-même, car j'ai laissé faire les
-hommes chacun à sa volonté, j'ai trop cédé; je n'ai point fait usage de
-mon pouvoir. Si je suis vil ou noble, sage ou fou, je l'ignore; je sais
-seulement que, quoi qu'il m'arrive, je me trouve sain et sauf; mais je
-puis tout endurci avec la plus grande patience.</p>
-
-<p>&mdash;C'est parler en homme de cœur, répondit Geraint; mais des armes, afin
-que si, comme je suppose, votre neveu combat dans le tournoi de demain,
-je finisse rabattre son orgueil.»</p>
-
-<p>Yniol répondit: «J'ai bien des armes, en vérité, mais vieilles et
-rouillées, vieilles et rouillées, prince Geraint: vous les demandez,
-elles sont à vous; mais dans ce tournoi, nul ne peut jouter à moins que
-la dame qu'il aime le mieux n'y assiste. Deux fourches sont enfoncées
-dans la prairie, sur elles est placée une verge d'argent; et là-dessus
-l'épervier, prix de la beauté pour la plus belle. Tout chevalier en
-lice y prétend pour la dame placée à son côté, et le dispute, le fer
-à la main, à mon brave neveu, qui, étant habile aux armes et fort
-de corps, l'a toujours remporté pour celle qui est avec lui, et, ne
-craignant nul adversaire, a conquis pour lui le nom d'épervier. Mais
-vous qui n'avez point de dame, vous ne pouvez combattre. Geraint, les
-yeux brillants, lui répondit et en se penchant un peu de son côté:
-«Avec votre permission, que j'aie une lance en arrêt, ô noble hôte!
-pour cette chère enfant, parce que je n'ai jamais vu, bien que toutes
-les beautés de notre temps me soient connues, et que je ne puisse voir
-ailleurs rien d'aussi beau. Si je succombe, son nom restera sans tache
-comme auparavant; mais si je vis, que Dieu ne m'assiste pas quand
-je serai arrivé à mon dernier moment, si je ne fais point d'elle ma
-légitime épouse.»</p>
-
-<p>Tout patient qu'il était, le cœur d'Yniol tressaillit dans son sein à
-la perspective de meilleurs jours. Regardant autour de lui, il ne vit
-point Énide (entendant prononcer son nom elle avait disparu), mais la
-vieille dame, à laquelle il dit avec tendresse et passion, sa main
-dans la sienne: «Mère, une jeune fille est chose délicate que nul ne
-comprend aussi bien que celle qui l'a portée. Va te reposer; mais avant
-de te retirer, parle-lui et interroge son cœur au sujet du prince.»</p>
-
-<p>Ainsi parla l'excellent comte, et la vieille dame, partie en souriant
-fréquemment et en saluant, trouva la jeune fille à moitié déshabillée,
-comme pour se coucher; elle la baisa sur l'une et l autre joue, puis
-elle plaça ses deux mains sur ses épaules de satin, la tint à distance,
-la regarda en face et lui rapporta toute leur conversation dans la
-salle, cela pour sonder son cœur; mais jamais la lumière et l'ombre ne
-se succédèrent l'une à l'autre plus rapidement sur une plaine, sous
-un ciel troublé, que le rouge et le blanc sur la figure d'Énide aux
-paroles de sa mère, pendant que, fléchissant lentement comme le plateau
-d'une balance qui tombe lorsque le poids est seulement augmenté grain
-par grain, sa tête empreinte de douceur tombait sur sa jolie poitrine.
-Elle ne leva pas les yeux, ne prononça pas un mot, tant étaient grands
-et sa crainte et son étonnement. Ainsi, allant se coucher sans réponse,
-elle ne trouva pas le repos, et même la nuit bienfaisante n'apporta
-aucune fraîcheur à son sang. Elle resta plongée dans la contemplation
-de son indignité, et lorsque le pâle orient commença à s'animer au
-soleil, elle se leva. Sa mère en fit autant, et la main l'une dans
-l'autre, elles descendirent, se dirigeant vers la prairie où les joutes
-avaient lieu, et là, elles attendirent Yniol et Geraint.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="enide00202"></a>
-<img src="images/enide00202.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil,
-elle se leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre,
-elles descendirent, se dirigeant vers la prairie.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>Là vint le couple, et lorsque Geraint contempla d'abord Énide qui
-l'attendait dans le champ, il sentit que, si elle était le prix de
-la force corporelle, lui-même, au delà des autres qui y employaient
-leurs efforts, il pourrait mettre en mouvement la chaise d'Idris. Les
-armes rouillées d'Yniol étaient sur sa personne princière; mais, à
-travers les armes on voyait briller le prince. Des chevaliers errants
-et des dames arrivèrent, et bientôt la ville s'écoula de ce côté et se
-groupa derrière les barrières. Les fourches furent plantées dans la
-terre, et une baguette d'argent surmontée d'un épervier d'or fut placée
-au-dessus. Alors le neveu d'Yniol, après que la trompette eut sonné,
-parla à la dame qui était avec lui et fit cette proclamation: «Avance
-et montre-toi comme la plus belle des belles, car ces deux dernières
-années j'ai gagné pour toi le prix de la beauté.» Le prince, élevant
-la voix, s'écria: «Arrête, il y en a une plus digne.» Le chevalier,
-avec quelque surprise, et trois fois autant de dédain, se retourna; il
-les vit tous les quatre, et toute sa figure s'enflamma comme le foyer
-d'un grand feu à la Saint-Jean, tant la passion lui avait communiqué
-d'ardeur. Il se mit à crier: «Il te faut donc combattre.» Il n'en fut
-pas dit davantage. Trois fois ils se heurtèrent et trois fois ils
-rompirent leurs lances. Alors chacun d'eux démonté et dégaînant portait
-à l'autre des coups si répétés et si terribles, que toute la foule
-était dans l'admiration, et de moment à autre, on entendait, des murs
-lointains, des applaudissements comme s'ils étaient partis de mains
-invisibles. Ainsi, ils combattirent deux fois, et pendant ce temps-là
-la rosée de leur grande fatigue et le sang de leurs corps vigoureux
-coulant ensemble, épuisaient leur force; mais la vigueur de l'un et
-de l'autre était égale quand Yniol se prit à crier: «Rappelle-toi la
-grosse insulte faite à la reine.» Ces mots donnèrent à Geraint une
-nouvelle ardeur. Il leva le fer, fendit le heaume de son adversaire,
-lui entama le crâne, le terrassa, lui mit le pied sur la poitrine, et
-lui dit: «Ton nom?» Le guerrier tombé répondit en grondant: «Édyrn,
-fils de Nudd. Je suis honteux d'être obligé de te le dire. Mon orgueil
-est abattu, on a vu ma chute.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, Édyrn, fils de Nudd, répliqua Geraint, tu feras ces deux
-choses, ou tu mourras. D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous
-rendrez à la cour d'Arthur, et une fois là, vous demanderez pardon pour
-l'insulte faite à la reine et vous exécuterez sa sentence à cet égard;
-ensuite tu rendras leur comté à tes parents. Tu feras ces deux choses,
-ou tu mourras.» Édyrn répondit: «Je ferai ces deux choses, car je n'ai
-jamais encore été renversé: tu m'as terrassé et mon orgueil est abattu;
-car Énide voit ma chute.» Alors, se relevant, il se dirigea vers la
-cour d'Arthur et là la reine lui pardonna aisément. Comme il était
-jeune, il changea et en vint à haïr le péché qui ressemblait si bien
-à celui de Modred, le neveu d'Arthur, et il succomba à la fin dans la
-grande bataille en combattant pour le roi.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="enide00302"></a>
-<img src="images/enide00302.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez
-à la cour d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour
-l'insulte faite à la reine.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>Mais lorsqu'après le matin de la chasse, le troisième jour commença à
-luire sur le monde et que des ailes s'agitèrent dans le lierre d'Énide,
-car elle était couchée sa belle tête dans la pénombre, parmi les ombres
-mouvantes des oiseaux, elle se réveilla et se prit à penser à la
-promesse qu'elle avait donnée, pas plus tard que la veille, au prince
-Geraint: il paraissait tellement disposé à partir le troisième jour,
-qu'il ne voulait pas la quitter qu'elle ne prît l'engagement de s'en
-aller avec lui le lendemain à la cour, d'en informer la noble reine
-et de se marier dans les formes. A ce moment, elle jeta les yeux sur
-ses vêtements, et pensa qu'ils ne lui avaient jamais paru si pauvres;
-car de même que la feuille an milieu de novembre est à quelque chose
-près ce qu'elle était au milieu d'octobre, la robe sur laquelle se
-portaient ses regards ressemblait ainsi à celle quelle regardait avant
-l'arrivée de Geraint. Plus elle la considérait, plus elle se sentait
-saisie de terreur à l'idée de cette chose si brillante et à la lois
-si effrayante, une cour d'où les yeux se porteraient sur elle aussi
-pauvrement vêtue. S'adressant à son tendre cœur, elle lui dit doucement:</p>
-
-<p>«Ce noble prince, qui a regagné notre comté, qui est si splendide dans
-ses actes et dans son costume, doux ciel! je vais lui faire bien peu
-d'honneur. Combien je désirerais qu'il pût rester avec nous quelque
-temps ici! mais lui étant ainsi redevables il y aurait bien peu de
-bonne grâce de notre part, décidé comme il le paraît à partir dans
-trois jours, à lui demander une seconde faveur. Cependant, s'il pouvait
-rester un jour ou deux de plus, je travaillerais jusqu'à perdre la vue
-et les doigts plutôt que de lui faire honte.»</p>
-
-<p>Énide se prit à désirer une robe toute semée de rinceaux et de fleurs
-d'or, don précieux de sa mère, qu'elle avait reçu la veille de
-l'anniversaire de sa naissance, il y avait trois ans de cela, cette
-nuit de feu, où Édyrn mit à sac leur maison et sema à tous les vents
-tout ce qu'ils possédaient; car au moment même où la mère étalait
-cette parure et que toutes deux la retournaient et l'admiraient, tant
-l'ouvrage leur en paraissait précieux, il s'éleva un cri annonçant
-que les hommes d'Édyrn étaient à leur porte. Elles s'enfuirent avec
-bien peu de chose de plus que les bijoux qu'elles portaient; en
-les vendant peu à peu, elles s'étaient procuré du pain. Les hommes
-d'Édyrn les avaient arrêtées dans leur fuite et les avaient placées
-dans cette ruine. Énide désirait que le prince l'eût trouvée dans son
-ancienne demeure; elle laissait alors son imagination errer à travers
-le passé et revisiter les beaux endroits qu'elle connaissait. A la
-fin, elle se souvint qu'elle avait l'habitude de contempler, près de
-ce vieux manoir, un vivier peuplé de poissons dorés: l'un d'eux était
-tacheté, bigarré et sans éclat parmi ses frères qui brillaient. A
-moitié endormie, elle rapprochait ce souvenir de la pauvreté de son
-costume et de l'éclat de la cour, et elle se rendormit. Elle rêva
-alors qu'elle était pareillement une forme sans éclat parmi ses sœurs
-brillantes de l'onde; mais c'était dans le jardin d'un roi. Quoiqu'elle
-fût obscurément dans le vivier, elle savait que tout était brillant;
-que tout à l'entour il y avait, dans des volières dorées, des oiseaux
-d'un plumage éclatant que tout le gazon était émaillé comme de grenats
-et de turquoises. Les seigneurs et les dames de la cour venaient en
-habit de drap d'argent causer d'affaires d'État; et les enfants du roi,
-costumés de drap d'or, regardaient aux portes ou folâtraient sur les
-promenades. Elle espérait n'être point vue, quand survint une reine
-majestueuse qui s'appelait Genièvre, et tous les enfants dans leur drap
-d'or accoururent à elle en criant: «Si nous devons avoir des poissons,
-qu'ils soient d'or. Ordonnez donc au jardinier de ramasser dans le
-vivier la misérable créature et de la jeter sur le fumier, pour qu'elle
-meure.» A ces mots, quelqu'un vint et la saisit; alors Énide s'éveilla
-en sursaut, le cœur tout assombri par ce songe insensé, C'était sa
-mère qui avait posé la main sur elle pour la réveiller; elle tenait
-un brillant costume, qu'elle étala sur la couche de sa fille, et elle
-parla avec allégresse:</p>
-
-<p>«Vois, mon enfant, combien ces couleurs paraissent fraîches, combien
-elles ressemblent à celles d'une coquille qui garde la trace et le poli
-de la vague. Pourquoi pas? elle n'a jamais été portée, je crois. Jette
-un regard sur cette robe et dis-moi si tu la reconnais.»</p>
-
-<p>Énide regarda; mais d'abord toute troublée, elle pouvait à peine la
-séparer de son rêve extravagant. Tout à coup elle reconnut la robe, se
-réjouit et répondit: «Oui, je la reconnais; c'est votre beau présent,
-si tristement perdu cette malheureuse nuit; votre propre présent.&mdash;Oui,
-sans doute, dit la dame, et joyeusement rendu cette heureuse matinée;
-car hier, lorsque les joutes prirent fin, Yniol parcourut la ville, et
-partout il trouva les dépouilles de notre maison disséminées çà et là.
-Il commanda que tout ce qui autrefois nous appartenait nous revînt,
-et hier au soir, pendant que vous échangiez de doux propos avec votre
-prince, il arriva quelqu'un avec cet objet qu'il me mit dans la main
-de bon cœur ou par crainte, ou pour se recommander à nous, voyant que
-nous étions rentrés en possession de notre comté. Hier je ne voulais
-pas vous en parler; mais je vous réservais ce matin cette surprise. En
-vérité, n'est-elle point douce? car moi-même j'ai porté contre mon gré
-mon costume usé, comme vous, mon enfant, vous avez le vôtre et comme
-Yniol, tout patient qu'il est, a le sien. Ah! ma chère fille, il m'a
-pris dans une bonne maison, où rien ne manquait, ni riches habits, ni
-table somptueuse, où il y avait page, suivante, écuyer et sénéchal,
-chasse au faucon et au chien, en un mot, tout ce qui fait partie de
-la vie d'un noble. Oui vraiment, et il m'a amenée dans une bonne
-maison; mais depuis que notre fortune du soleil est passée à l'ombre,
-et tout cela par ce jeune traître, le cruel besoin nous a forcé de
-nous restreindre. Aujourd'hui un meilleur temps est venu. Revêts-toi
-donc de cette robe qui convient mieux au retour de notre fortune et à
-la fiancée d'un prince; car, bien que vous ayez remporté le prix de
-la plus belle, et que je l'aie entendu vous appeler ainsi, une jeune
-fille, quelle que soit sa beauté, ne doit jamais penser qu'elle n'est
-pas plus belle dans des habits neufs que dans de vieux. Si quelque
-grande dame venait dire que le prince a cueilli quelque fleur sauvage
-sur une haie et l'a, comme un fou, apportée à la cour, vous seriez
-honteuse, et qui pis est, vous feriez honte au prince envers lequel
-nous sommes tenus; mais je sais que lorsque ma chère fille est parée de
-son mieux, ni la cour ni la campagne, n'ont sa pareille, cherchât-on
-dans toutes les provinces comme on fit autrefois pour la reine Esther.»</p>
-
-<p>Ici la bonne mère hors d'haleine se tut, et Énide, dont la figure
-s'éclairait, écoutait couchée. Alors de même que la blanche et
-brillante étoile du matin quitte une couche de neige et bientôt se
-glisse dans un nuage d'or, la jeune fille se leva; elle quitta sa
-couche virginale, s'habilla sans miroir de sa robe splendide, avec
-l'assistance attentive et sous l'œil de sa mère. Celle-ci fit ensuite
-tourner sa fille et lui dit qu'elle ne l'avait jamais vue à moitié
-aussi belle. Elle l'appela comme la jeune fille du comte, que Gwydion
-tira par magie des fleurs, et plus charmante que la fiancée de
-Cassivelaun, Flur, pour l'amour de laquelle César le Romain envahit la
-Grande-Bretagne pour la première fois; «mais, ajouta-t-elle, nous le
-repoussâmes. De même ce noble prince nous envahit; mais, loin de le
-repousser, nous l'accueillîmes avec joie. J'aurais de la peine à aller
-à la cour avec vous; car je suis vieille, et les routes sont rudes
-et peu sûres; mais Yniol y va, et souvent je songerai que je vois ma
-princesse comme je la vois maintenant habillée de ma main et belle
-parmi les belles.»</p>
-
-<p>Pendant que ces femmes se réjouissaient ainsi, Geraint se réveillait
-dans la grande salle où il s'était endormi et demanda Énide. Lorsque
-Yniol lui apprit que sa bonne mère la parait d'une façon digne
-d'une princesse et même de la puissante reine, il répondit: «Comte,
-suppliez-la, par amour pour moi, bien que je ne donne aucune raison à
-mon désir, qu'elle m'accompagne avec ses habits fanés.» Yniol rapporta
-ce dur message, qui tomba, comme en été, un vent soudain parmi les épis
-de blé trop chargés; car Énide, toute honteuse sans savoir pourquoi,
-n'osait pas lever les yeux sur la figure de sa tendre mère; mais,
-sans mot dire, ni faire la moindre résistance, elle ôta son costume
-richement brodé, sans l'aide de sa mère également muette, et elle
-revêtit de nouveau sa vieille robe. Ainsi habillée, elle descendit.
-Jamais homme ne fut plus joyeux que Geraint quand il la salua dans
-cette toilette; jetant un regard perçant sur l'ensemble en même temps
-que sur elle, de la façon dont le rouge-gorge observe le travail de
-l'homme des champs, il fit monter le sang aux joues de la jeune fille
-et baisser ses paupières; mais il resta satisfait de sa charmante
-figure. Voyant un nuage sur le front de la vieille dame, il lui prit
-les deux mains et lui dit avec douceur:</p>
-
-<p>«O ma seconde mère, n'ayez ni colère ni chagrin de la demande de
-votre nouveau fils. Quand dernièrement j'ai quitté Caerleon, notre
-grande reine, dont les paroles retentissent encore à mon oreille,
-tant elles étaient douces, me promit que quelle que fût la fiancée
-de mon choix, elle l'habillerait brillante comme le soleil du
-firmament. Ensuite, quand je vins dans ce manoir en ruine, voyant une
-créature si charmante en un misérable état, je fis le vœu que si je
-pouvais faire sa conquête, notre bonne reine (et personne qu'elle)
-ne donnerait à votre Énide l'éclat du soleil échappé de la nue. Je
-crus encore que peut-être un service rendu avec tant de bonne grâce
-les lierait toutes les deux; car je souhaite qu'elles s'aiment l'une
-l'autre: Énide pourrait-elle trouver une plus noble amie? J'avais
-une autre pensée. Je suis venu ici parmi vous si soudainement que,
-bien que son aimable présence aux joutes eût pu servir de preuve que
-j'étais aimé, je doutais si la tendresse filiale ou une bonne nature
-ne s'était point laissée influencer par vos désirs pour son bien, ou
-si dans son esprit quelque fausse image du contraste de mon éclat ne
-dominait pas son imagination pendant son séjour dans cette triste
-demeure. Un pareil sentiment aurait pu la faire soupirer pour la cour
-et pour ses gloires dangereuses, et j'ai pensé que je pouvais, dans
-une certaine mesure, éprouver sa force et son amour, si par un mot,
-sans lui donner de raison, elle pouvait jeter de côté une splendeur
-chère aux femmes, nouvelle pour elle, et d'autant plus précieuse,
-ou, si elle n'était pas si nouvelle, dix fois plus chère encore par
-sa puissance d'une habitude intermittente. Je sentis alors que je
-pouvais me reposer sur sa foi comme un roc contre vents et marée, et
-maintenant je suis en repos, prophète certain de ma prophétie, que
-jamais une ombre de défiance ne s'élèvera entre nous. Pardonnez-moi mes
-pensées; je vous revaudrai ensuite mon étrange requête, quelque heureux
-jour, lorsque votre charmante fille portera votre splendide présent,
-à votre foyer domestique, tenant sur ses genoux, qui sait? un autre
-don du Tout-Puissant, qui peut-être aura appris à vous bégayer des
-remercîments.»</p>
-
-<p>Il dit; la mère sourit les yeux mouillés de larmes; elle apporta
-alors un manteau dont elle enveloppa sa fille; elle le lui agrafa,
-l'embrassa, et ils partirent.</p>
-
-<p>Ce matin-là Genièvre était montée trois fois sur la grande tour, d'où
-l'on voyait, à ce qu'on dit, les riantes collines de Somerset et les
-blanches voiles courant sur la mer jaune; mais ce n'était ni vers les
-riantes collines ni vers la mer jaune que la belle reine dirigeait
-ses regards: c'était vers la vallée d'Usk, sur un gazon uni, jusqu'à
-ce qu'elle vît venir le jeune couple. Alors descendant, elle le reçut
-à la porte. Elle embrassa Énide de tout son cœur comme une amie, lui
-fit honneur comme à la fiancée du prince, et l'habilla pour sa noce
-brillante comme le soleil. Toute la semaine l'antique Caerleon fut en
-fêtes; car par les mains de Dubric, le grand saint, le couple fut uni
-avec toutes les cérémonies.</p>
-
-<p>Tout cela eut lieu à la Pentecôte de l'année dernière; mais Énide garda
-toujours sa robe fanée en souvenir de l'arrivée de Geraint qui l'avait
-trouvée ainsi vêtue; elle se souvenait encore combien il l'aimait sous
-ce costume et se rappelait ses folles craintes au sujet de cette robe,
-son voyage auprès d'elle comme lui-même le lui avait raconté, et leur
-arrivée à la cour.</p>
-
-<p>Ce matin même, lorsqu'il dit à Énide: «Prenez votre robe la plus
-pauvre,» elle la trouva, la prit et s'habilla.</p>
-
-<p>O misérable race d'hommes à moitié aveugles! combien parmi nous, à
-cette heure même, se créent un chagrin pour toute leur vie en prenant
-le vrai pour le faux, ou le faux pour le vrai, marchant à tâtons à
-travers le faible crépuscule de ce monde, jusqu'à ce que nous passions
-dans l'autre, où nous verrons comme nous serons vus.</p>
-
-<p>C'est ce qui arriva à Geraint. Sortant le matin, une fois qu'ils
-furent tous les deux à cheval, peut-être parce qu'il aimait Énide avec
-passion, ressentait cette tempête qui couvait dans son cœur et qui,
-s'il ouvrait la bouche, éclaterait comme le tonnerre sur une tête si
-chère, il dit: «Loin d'ici, marchez devant à une distance respectueuse;
-je vous commande encore, sur l'obéissance que vous me devez, de ne
-point m'adresser la parole, quoi qu'il arrive; non, pas un mot.» Énide
-fut atterrée. Les deux époux cheminaient; mais ils avaient à peine
-fait trois pas que Geraint se prit à s'écrier: «Efféminé comme je
-suis, je ne combattrai pas sur ma route avec des armes dorées, mais
-avec du fer.» Il détacha une grosse bourse suspendue à sa ceinture
-et la lança vers l'écuyer. Ainsi, quand Énide vit pour la dernière
-fois son manoir, le seuil de marbre était étincelant, jonché d'or et
-d'argent, et l'écuyer se frottait l'épaule. Geraint alors s'écria de
-nouveau: «En campagne!» Énide ouvrant la marche dans les chemins qu'il
-lui avait désignés, ils passèrent les frontières et chevauchèrent
-parmi les repaires des bandits, les sombres marais et les étangs
-hantés seulement par le héron, à travers les solitudes et les sentiers
-périlleux. D'abord leur allure fut assez vive; mais bientôt leur pas
-se ralentit. Un étranger qui les aurait rencontrés eût sûrement pensé,
-en les voyant chevaucher si lentement et si pâles, que chacun d'eux
-avait reçu quelque injure; car Geraint se disait sans cesse à lui-même:
-«Hélas! pourquoi faut-il que j'aie perdu mon temps à lui prodiguer
-des soins, à l'entourer de douces prévenances, à l'habiller richement
-et à la conserver fidèle?» Là, il s'interrompait brusquement en son
-cœur, autant qu'un homme peut arrêter sa langue lorsque la passion
-le domine. Pour Énide, elle ne cessait de prier les cieux cléments
-d'épargner à son cher mari toute blessure, et toujours elle cherchait
-dans son esprit cette faute dont elle n'avait pas conscience, mais qui
-le faisait paraître si sombre et si froid; jusqu'à ce que le cri du
-grand pluvier qui ressemble à un sifflet humain, lui remuât le cœur,
-et regardant autour d'elle dans le désert elle voyait une embuscade
-dans chaque touffe tremblante de fougère. Elle se prit alors à penser
-de nouveau: «O si j'étais coupable, je pourrais avec l'aide du ciel
-réparer ma faute, pour peu que mon époux voulût seulement parler et me
-rapprendre.»</p>
-
-<p>Le quart du jour était passé. Énide aperçut trois chevaliers de haute
-taille montés et armés de pied en cap, derrière un rocher dans l'ombre,
-tous malfaiteurs, qui les attendaient. Elle en entendit un qui criait
-à son compagnon: «Regarde, voici un traînard qui s'avance la tête
-pendante; il ne semble pas plus courageux qu'un chien battu. Viens,
-nous le tuerons et nous aurons son cheval et son armure, sa dame aussi.»</p>
-
-<p>Énide se prit alors à réfléchir, et dit en elle-même: «Je retournerai
-en arrière vers mon mari et je lui rapporterai toute leur criminelle
-conversation; car, au risque de l'irriter jusqu'à me tuer, je préfère
-cent fois mourir de sa chère main que si mon seigneur devait souffrir
-la moindre perte, la moindre honte.»</p>
-
-<p>Elle retourna alors sur ses pas, affronta avec timidité, mais avec
-une ferme contenance, le visage irrité de Geraint, et lui dit:
-«Monseigneur, j'ai vu près du rocher trois bandits qui s'apprêtent à
-fondre sur vous; je les ai entendus se vanter qu'ils vous tueraient et
-se rendraient maîtres de votre cheval ainsi que de votre armure, et que
-votre dame serait à eux.»</p>
-
-<p>Il répondit d'un air courroucé: «Vous ai-je demandé votre avis ou
-votre silence? Je ne vous ai commandé qu'une seule chose: de ne point
-m'adresser la parole, et c'est ainsi que vous m'obéissez! Eh bien!
-regardez maintenant: quel que soit votre désir, que je remporte la
-victoire ou que j'éprouve une défaite, que vous souhaitiez ma vie ou ma
-mort, vous verrez par vous-même que ma vigueur n'est point perdue.»</p>
-
-<p>Énide attendit avec un visage pâle et assombri par le chagrin, et les
-trois bandits tombèrent sur Geraint. Le prince fondit sur celui du
-milieu, et de sa longue lance lui perça la poitrine de part en part de
-la longueur d'une coudée; puis tournant ses efforts contre les deux
-autres, dont chacun avait brisé sur lui une lance qui vola en éclats
-comme du verre, il cingla des coups d'epée à droite et à gauche,
-étourdit les bandits ou les tua; et, descendant de cheval, comme un
-homme qui écorche une bête fauve après l'avoir tuée, il arracha aux
-trois loups liés d'une femme les trois belles armures qu'ils portaient.
-Il laissa les corps gisants sur la terre; mais attacha les armes sur
-leurs chevaux et les rênes de tous les trois ensemble; puis il dit à
-Énide: «Poussez-les devant vous;» et Énide les poussait devant elle
-par les solitudes.</p>
-
-<p>Il se rapprocha d'elle. La pitié commença à combattre en lui la colère,
-pendant qu'il considérait l'être qu'il aimait le plus au monde poussant
-devant elle les chevaux avec difficulté, obéissance et douceur. Il lui
-aurait volontiers parlé et exhalé tout de suite en paroles brûlantes
-le courroux et l'injure qui couvaient et le dévoraient intérieurement;
-mais il semblait toujours plus aisé de tuer d'un coup Énide sans
-remords que de crier halte, et de lui imputer en face la moindre
-immodestie. Ayant ainsi la langue liée, il fut d'autant plus irrité,
-qu'elle pouvait dire qui sa propre oreille avait entendue l'accuser de
-fausseté. Souffrant ainsi, les minutes furent pour lui un siècle; mais,
-en moins de temps qui n'en met, à Caerleon, l'Usk à haute marée pour
-se reposer avant de reprendre sa course vers la mer, Énide, qui avait
-l'œil au guet, vit dans l'obscurité d'un bois épais, devant l'ombre de
-chênes aux troncs de fer, trois autres cavaliers qui attendaient armés
-de toutes pièces. L'un d'eux semblait plus fort que Geraint.</p>
-
-<p>Énide s'émut en l'entendant crier: «Voici une proie! trois chevaux et
-trois armures; tout cela à la garde de qui? d'une jeune fille.&mdash;Non
-pas, dit le second; là-bas vient un chevalier.&mdash;C'est un lâche, dit le
-troisième; comme il tient la tête basse!» Le géant répondit gaiement:
-«En vérité, n'y en a-t-il qu'un? Attendez ici, et quand il passera,
-tombez dessus.»</p>
-
-<p>Énide délibéra en elle-même, et dit: « J'attendrai l'arrivée de mon
-époux, et je lui ferai part de toute leur scélératesse. Messire est
-fatigué pour avoir combattu, et ils tomberont sur lui à l'improviste.
-Mon devoir est de lui désobéir pour son bien; comment oserais-je lui
-obéir à son détriment? Je dois parler, et, dût-il me tuer pour cela,
-sauver ainsi une vie plus chère que la mienne.»</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="enide00402"></a>
-<img src="images/enide00402.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant
-pas suivre le combat.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>Elle attendit sa venue, et lui dit avec une timide fermeté: «M'est-il
-permis de parler?» Il répondit: «Vous en prenez la permission en la
-demandant.» Et elle dit:</p>
-
-<p>«Il y a là-bas trois malfaiteurs en embuscade dans le bois; tous sont
-armés de pied en cap, et l'un d'eux paraît plus fort que vous; ils
-disent qu'ils tomberont sur vous à votre passage.»</p>
-
-<p>A cette ouverture, Geraint répondit avec colère: «Fussent-ils cent dans
-le bois, et chacun d'eux plus fort que je ne le suis, et quand même
-ils se rueraient tous à la fois sur moi, je le jure, j'en serais moins
-contrarié que de votre désobéissance. Rangez-vous, et, si je succombe,
-attachez-vous au vainqueur.»</p>
-
-<p>Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas suivre le
-combat; elle soupirait seulement de courtes prières, à chaque coup un
-soupir. Le brigand qu'elle redoutait le plus se jeta sur Geraint. Il
-visa au heaume; sa lance fit fausse route; mais celle du prince, un peu
-forcée dans le dernier choc, pénétra juste au milieu du corselet du
-gigantesque bandit; elle se rompit tout court, et l'ennemi ayant roulé
-sur la poussière, resta sans mouvement. Tel celui qui fait le conte,
-vit autrefois une grande portion d'un promontoire surmonté d'un jeune
-arbre glisser des flancs battus par les vents d'une longue falaise
-sur la grève, et y rester immobile, l'arbre continuant à croître:
-ainsi gisait l'homme transpercé. Ses lâches camarades, donnant avec
-moins d'ardeur contre le prince, s'arrêtèrent à la vue de la chute
-de leur chef. Pour les confondre davantage, le vainqueur piqua des
-deux en lançant son terrible cri de guerre; car, comme quelqu'un qui
-prête l'oreille près d'un torrent descendant d'une montagne, et tout
-à travers le fracas de la cataracte prochaine entend le roulement de
-tonnerre de la plus grande chute dans le lointain, les soldats étaient
-accoutumés à entendre sa voix dans la bataille et à s'enflammer, et
-l'ennemi était saisi d'épouvante. Ainsi ce couple de bandits prit la
-fuite; mais, atteints, ils souffrirent la mort qu'ils avaient eux-mêmes
-donnée à maint innocent.</p>
-
-<p>Sur ce, Geraint, mettant pied à terre, ramassa la lance qui lui
-plaisait le mieux, arracha à ces loups sans vie leurs trois brillantes
-armures l'une après l'autre, les attacha de même sur leurs chevaux,
-lia ensemble les rênes de tous les trois, et dit à Énide: «Poussez-les
-devant vous.» Et elle les poussa à travers le bois.</p>
-
-<p>Il suivit encore de plus près. La peine qu'elle avait à maintenir
-ensemble dans les sentiers difficiles de la forêt deux troupes de
-trois chevaux chargés d'armes retentissantes, servit un peu à adoucir
-l'amertume qu'elle ressentait dans son cœur. Les chevaux eux-mêmes,
-comme des créatures de noble origine, mais tombées en de mauvaises
-mains et pansés depuis longtemps par des bandits, dressaient leurs
-oreilles légères et obéissaient à sa voix calme et ferme et à sa douce
-autorité.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="enide00502"></a>
-<img src="images/enide00502.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait
-un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger
-aux faucheurs.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>C'est ainsi qu'ils passèrent à travers la verte obscurité de la forêt.
-Sortant à ciel ouvert, ils virent une petite ville avec des tours sur
-un rocher, et tout au-dessous une prairie enchâssée comme une pierre
-précieuse dans le rude paysage à la teinte brune, avec des faucheurs
-occupés à couper l'herbe. De la ville, par un sentier taillé dans le
-roc, venait un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main
-de quoi manger aux faucheurs, et Geraint eut encore pitié d'Énide en
-voyant sa pâleur. Descendant alors vers la prairie, quand le jeune
-homme blond fut près, il lui dit: «Mon ami, donne à manger à cette
-damoiselle; elle est si épuisée!&mdash;Oui, vraiment, répondit le jeune
-gars; et vous, messire, mangez aussi, bien que la chère soit grossière
-et bonne seulement pour des faucheurs.» Il déposa alors son panier,
-et, mettant pied à terre sur le gazon, les voyageurs laissèrent paître
-les chevaux et mangèrent eux-mêmes. Énide prit délicatement peu de
-chose, ayant moins d'appétit que de désir de se conformer à la volonté
-de son époux; mais Geraint dévora, sans y penser, toute la pitance des
-moissonneurs, et, ne trouvant plus rien, il fut surpris. «Mon garçon,
-dit-il, j'ai tout mangé; mais prends en payement un cheval et des
-armes, choisis les meilleurs.» Lui, rougissant de plaisir, repartit:
-«Messire, vous me payez au centuple.&mdash;Tu n'en seras que plus riche,»
-s'écria le prince. «Je reçois donc votre présent, dit l'enfant, comme
-une libéralité et non comme une récompense; car il m'est aisé, pendant
-que votre bonne dame se repose, de retourner au logis et d'aller
-chercher un nouveau repas pour ces faucheurs de notre comte. Ces gens
-sont en effet à lui comme toute la campagne, et, moi-même, je lui
-appartiens. Je lui dirai en même temps combien vous êtes grand. Il aime
-à savoir quand des gens de marque sont sur ses terres. Il vous recevra
-dans son manoir, et vous y serez mieux servi qu'à présent.»</p>
-
-<p>Geraint dit alors: «Je ne désire pas de meilleure chère, n'ayant jamais
-mangé avec plus d'appétit que quand j'ai laissé vos faucheurs sans
-dîner. Je n'irai dans le château d'aucun comte: je connais, Dieu le
-sait, trop de châteaux. Si votre maître a besoin de moi, qu'il vienne
-me trouver. Arrêtez-nous quelque bonne chambre pour la nuit, ainsi
-qu'une écurie pour les chevaux; revenez avec des vivres pour ces hommes
-et rendez-nous réponse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon bon seigneur,» dit l'enfant transporté de joie. Il partit
-portant la tête haute, rêvant qu'il était chevalier, et disparut en
-haut du sentier escarpé, tirant le cheval après lui. Les deux époux
-restèrent seuls.</p>
-
-<p>Mais lorsque le prince eut ramené ses yeux errants sur ce qui
-l'entourait, il les laissa tomber sur Énide au lieu où elle s'était
-affaissée plutôt qu'assise. Son jugement si mal fondé, que jamais ombre
-de méfiance ne s'élèverait entre eux deux, lui revint à l'esprit, et il
-se mit à soupirer. Dans un autre accès de pitié, mêlée de bonne humeur,
-il remarqua les robustes faucheurs qui travaillaient sans avoir dîné;
-il observait le soleil étincelant sur la faux quand elle tournait,
-et ensuite, accablé par la chaleur, il s'endormait à moitié. Quant à
-Énide, se rappelant son vieux manoir ruiné et, pareils au vent, tous
-les cris des corneilles autour de son donjon désert, elle arrachait
-le gazon le plus long qui croissait près des bords de la prairie, et
-nonchalamment elle le tressait en anneaux, qu'elle défaisait ensuite,
-tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de son anneau de mariage, lorsque
-l'enfant retourna et leur annonça qu'ils avaient une chambre. Ils s'y
-rendirent et, là, après que Geraint eût dit à Énide: «Si vous voulez,
-appelez la femme de la maison?» question à laquelle elle répondit par:
-«Merci, monseigneur,» tous deux restèrent séparés par toute la largeur
-de la chambre, et, muets comme des créatures privées de la parole par
-un vice de naissance, ou plutôt comme deux sauvages peints et servant
-de support à un écu, qui, séparés par lui, regardent dans l'espace sans
-se regarder l'un l'autre.</p>
-
-<p>Tout à coup, un bruit de voix dans la rue et de pas retentissants
-sur le pavé les tira de leur assoupissement. L'un et l'autre se
-levèrent pendant que la porte, poussée du dehors, reculait jusqu'au
-mur. Au milieu d'une troupe de libertins, d'une beauté efféminée et
-d'une pâleur dissolue, entra l'ancien soupirant d'Énide, le seigneur
-débauché de l'endroit, Limours. Avec une révérence obséquieuse,
-il salua Geraint en face; mais, à la dérobée, dans la chaleur des
-premiers compliments, il regarda Énide du coin de l'œil, et la reconnut
-dans son attitude triste et solitaire. Geraint demanda alors du vin
-et des rafraîchissements pour l'hôte qui lui était survenu, et,
-somptueusement, suivant son habitude, il dit à l'hôte d'inviter tous
-ses amis et de se réjouir avec eux en l'honneur de leur comte. «Et ne
-vous inquiétez pas de la dépense, ajouta-t-il; les frais sont à ma
-charge.»</p>
-
-<p>On apporta le vin et les mets. Le comte Limours but jusqu'à ce qu'il
-plaisantât à son aise; il débita des contes libres, saisit le mot au
-vol, joua sur lui et le fit de deux couleurs; car sa conversation,
-lorsque le vin et la mauvaise compagnie rallumaient, brillait et
-étincelait comme une pierre à cinquante facettes. Il provoqua ainsi
-le rire du prince et les applaudissements de ses camarades. Voyant
-alors Geraint en gaieté, Limours lui dit: «Avec votre permission,
-monseigneur, je traverserais la chambre et parlerais à votre belle
-damoiselle, qui se tient à l'écart et semble si solitaire.&mdash;Bien
-volontiers, dit-il, faites-la parler; elle ne me parle pas.» Limours
-se leva alors et, regardant à ses pieds comme celui qui essaye un
-pont qu'il craint de voir tomber, il traversa la chambre, s'approcha
-d'Énide, leva des yeux charmés, s'inclina à côté d'elle et lui dit à
-voix basse: «Énide, l'étoile de ma vie solitaire; Énide, mon premier
-et mon seul amour; Énide, dont la perte m'a rendu sauvage, quel
-hasard? Comment se fait-il que je vous voie ici? Vous êtes enfin en ma
-puissance. Cependant, n'ayez aucune crainte, je me qualifie de sauvage;
-mais je garde un vernis de douce courtoisie ici au cœur du désert et
-de la solitude. Je pensais que si votre père ne s'était point mis
-entre nous deux autrefois, vous m'auriez vu d'un œil favorable. S'il
-en est ainsi, ne me le cachez pas. Rendez-moi un peu plus heureux,
-faites-le-moi connaître. Ne me devez-vous rien pour une vie à moitié
-perdue? Oh! oui, bien aimée comme vous l'êtes, vous me devrez tout.
-Énide, vous et lui, je le vois avec joie, vous vous tenez à l'écart
-l'un de l'autre, vous ne lui parlez pas, vous venez sans suite, page
-ni suivante, pour vous servir. Vous aime-t-il comme autrefois? Appelez
-cela querelles d'amants, si vous le voulez, je sais cependant que
-quoique les hommes puissent se quereller avec les êtres qu'ils aiment,
-ils n'iraient pas jusqu'à les rendre ridicules à tous les yeux tant
-qu'ils les aiment encore; et votre pauvre toilette, misérable insulte
-à votre adresse, raconte votre histoire sans paroles: savoir, que cet
-homme ne vous aime plus. Votre beauté n'en est plus une pour lui. Par
-un sort commun il est rassasié, je le sais bien; car je connais les
-hommes. Vous ne regagnerez jamais son amour: une fois parti l'amour
-d'un homme ne revient plus. Mais en voici un qui vous aime comme
-autrefois, avec plus de passion que jamais. De grâce, un mot: mes gens
-font cercle autour de lui; il est sans armes; que je lève un doigt,
-ils me comprendront. Non, je ne veux pas de sang, et il n'est pas
-besoin que vous paraissiez si effrayée de ce que je dis: ma méchanceté
-n'est pas plus profonde qu'un fossé, ni plus forte qu'un mur. Voilà le
-donjon: votre époux ne se trouvera plus entre nous. Dites seulement
-un mot, ou ne le dites pas; mais par Celui qui m'a fait le seul amant
-fidèle que vous ayez jamais eu, je ferai usage de toute ma puissance.
-Oh! pardonnez-moi! l'égarement de cette heure qui vit notre première
-séparation m'agite encore.»</p>
-
-<p>A ces mots, les tendres accents de sa propre voix, le sentiment de ce
-qu'il avait souffert, ou son imagination, mouillèrent ses yeux; mais
-Énide crut y voir la chaleur du vin. Elle répondit avec l'adresse dont
-les femmes savent user, coupables ou non, pour détourner le danger qui
-éclate au-dessus de leur tête. Elle dit:</p>
-
-<p>«Comte, si vous m'aimez comme autrefois, et si vous ne m'abusez point,
-venez demain matin et arrachez-moi à Geraint comme par violence. Pour
-ce soir, laissez-moi; je suis fatiguée jusqu'à la mort.» Le comte
-éperdu d'amour, prenant congé, s'inclina en balayant son pied de la
-plume de son chapeau; et le brave prince lui cria: «Bonne nuit!» En se
-retirant, le châtelain racontait à ses hommes comment Énide n'avait
-jamais aimé que lui, et ne se souciait pas plus de son époux que d'une
-coquille d'œuf.</p>
-
-<p>Énide, laissée seule avec le prince Geraint, pensant à l'ordre qu'elle
-avait reçu de garder le silence et à la nécessité où elle était de le
-violer, tint conseil avec elle-même, et, pendant qu'elle délibérait
-ainsi, son époux s'endormit. Énide n'eut pas le cœur de l'éveiller;
-elle se tint penchée sur lui, enchantée de voir qu'il était sorti du
-combat sans blessure et de l'entendre respirer doucement et également.
-Bientôt elle se leva, et, marchant légèrement, elle réunit les pièces
-de son armure en un seul endroit, pour les trouver en cas de besoin.
-Elle s'assoupit ensuite elle-même; mais, accablée par le chagrin et
-les fatigues du jour, il lui semblait perpétuellement qu'elle se
-saisissait d'une broussaille sans racine, et qu'elle glissait le long
-d'un horrible précipice. En se débattant ainsi, elle se réveilla.
-Elle se figura alors qu'elle entendait le comte sauvage à la porte
-avec toute sa troupe d'aventuriers, sonnant du cor pour la sommer de
-tenir parole. C'était le rouge coq qui saluait la lumière du jour au
-moment où l'aurore aux yeux gris commençait à paraître sur le monde
-mouillé de rosée, et brillait sur l'armure du chevalier. Énide se leva
-de nouveau pour y regarder; mais elle la toucha sans le vouloir. Le
-casque tomba avec bruit. Geraint se redressa et jeta un regard surpris
-sur son épouse. Rompant alors le silence qui lui était imposé, Énide
-répéta à Geraint tout ce que le comte Limours lui avait dit, excepté
-que son époux ne l'aimait pas. Elle ne manqua pas même de lui apprendre
-la ruse qu'elle avait mise en œuvre; mais elle termina avec de si
-douces excuses, d'un ton si humble, en si peu de mots; elle semblait
-tellement justifiée par cette nécessité, que bien qu'il se demandât
-si c'était pour lui qu'elle pleurait en Devon, il ne répondit qu'en
-grondant avec colère, disant: «Vos douces mines font, de bons garçons,
-des sots et des traîtres. Appelez l'hôte, et dites-lui d'amener un
-destrier et un palefroi.» Elle se glissa dans la maison endormie, et,
-comme l'esprit du logis, elle suivit les murs en frappant jusqu'à ce
-qu'elle éveillât les dormeurs; puis elle revint. Alors, avisant son
-brusque époux, elle le servit en silence comme un écuyer, bien que
-sans en être priée. Sortant ensuite armé, Geraint trouva l'hôte et lui
-cria: «Ton compte, mon ami.» Et, sans attendre sa réponse: «Prends cinq
-chevaux et leurs armures.» Honnête, contre l'habitude, l'hôte étonné
-repartit: «Monseigneur, c'est à peine si votre dépense s'élève à la
-moitié de l'un d'eux.&mdash;Vous n'en serez que plus riche,» dit le prince.
-Puis, s'adressant à Énide: «En route, et aujourd'hui je vous ordonne,
-Énide, plus spécialement, quoi que vous puissiez entendre ou voir (bien
-que j'estime médiocrement utile de vous donner des ordres), de ne point
-ouvrir la bouche, mais d'obéir.»</p>
-
-<p>Énide répondit: «Oui, monseigneur, je connais votre désir et je
-voudrais m'y conformer; mais, marchant la première, j'entends les
-violentes menaces que vous n'entendez pas, je vois le danger que vous
-ne sauriez voir: il m'est donc bien dur de ne point vous avertir. C'est
-presque au-dessus de mes forces; néanmoins, j'obéirai.</p>
-
-<p>&mdash;Je compte bien que vous le ferez, dit-il. Ne soyez point trop avisée.
-Rappelez-vous que vous êtes mariée à un homme, et non pas tout à fait
-mésalliée avec un imbécile endormi, à un homme qui a des bras pour
-garder sa tête et la vôtre, des yeux pour vous trouver quelque loin que
-vous soyez, et des oreilles pour vous entendre même dans ses rêves.»</p>
-
-<p>A ces mots il se retourna et fixa sur elle un regard aussi perçant que
-le rouge-gorge contemplant le travail de l'homme des champs; ce qui se
-passait dans Énide, sentiment qu'un sot débauché ou un juge trop prompt
-aurait appelé sa faute, lui fit monter le sang au visage et baisser les
-yeux. Geraint regarda et ne fut pas satisfait.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="enide00602"></a>
-<img src="images/enide00602.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">A l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en
-proie à une terreur panique.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>Accompagnée de son bourru de mari, Énide suivit alors un chemin battu
-qui conduisait du territoire du félon Limours au comté dépeuplé d'un
-autre comte, Doorm, que ses vassaux tremblants appelaient le Taureau.
-Une fois elle jeta les yeux en arrière, et lorsqu'elle vit son époux
-de beaucoup plus rapproché que la veille, cette circonstance la rendit
-presque heureuse; jusqu'au moment où Geraint, faisant un geste de
-colère comme pour dire: «Vous m'observez,» ramena la tristesse dans
-son cœur; mais pendant que le soleil achevait de pomper la rosée sur
-chaque brin d'herbe, le son d'un pesant galop frappa son oreille,
-et, regardant autour d'elle, elle vit un nuage de poussière et des
-pointes de lances s'y agiter. Alors, pour ne point désobéir à son
-époux, et cependant pour l'avertir (car il marchait comme s'il n'eût
-pas entendu), se retournant, elle tint son doigt en l'air et montra la
-poussière. Dans son obstination, le guerrier fut jusqu'à un certain
-point charmé en voyant qu'elle observait son ordre à la lettre, et, se
-retournant, il s'arrêta. Un moment après le farouche Limours, monté sur
-un cheval noir, pareil à un sombre nuage dont les franges se détachent
-par l'effet de la tempête, presque désarçonné par sa monture et tout
-à sa passion, fondit avec un cri aigu sur Geraint, qui le joignit, le
-renversa loin de la croupière, de toute la longueur de la lance et du
-bras, et le laissa ainsi étourdi ou mort. Il culbuta le suivant et se
-rua tête baissée sur toute la troupe qui se trouvait derrière; mais,
-à l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à une
-terreur panique, comme un banc de poissons agiles, qui un matin d'été
-viennent en glissant le long des digues de cristal à Camelot au-dessus
-de leurs ombres sur le sable; mais si quelqu'un se tenant sur le bord
-lève seulement la main contre le soleil qui l'éclaire, il ne reste pas
-l'étincelle d'une nageoire entre les îlots blancs de fleurs. Ainsi
-effarouchés du seul mouvement de l'homme, tous les compagnons ou plutôt
-les parasites du comte s'enfuirent et le laissèrent gisant an milieu de
-la route. Ainsi s'évanouissent les amitiés qui ne prennent naissance
-que dans le vin.</p>
-
-<p>Alors, comme un rayon de soleil chargé de tempête, Geraint sourit,
-en voyant les destriers des deux combattants qui venaient de tomber,
-abandonner leurs maîtres à terre et s'enfuir follement mêlés avec les
-fuyards: «Chevaux et hommes, dit-il, tous animés du même esprit, et
-de bien honnêtes amis! Il n'est pas resté une seule monture. Jusqu'à
-présent j'étais honnête: je payais avec des chevaux et avec des
-armes; je ne puis voler ni piller, encore moins mendier, et ainsi
-qu'en dites-vous, Énide? Dépouillerons-nous ici votre amoureux? votre
-palefroi a-t-il assez de cœur pour porter son armure? Jeûnerons-nous
-ou dînerons-nous? Non? Alors, honnête comme vous êtes, priez que nous
-puissions rencontrer les cavaliers du comte Doorm; je voudrais aussi
-être encore honnête.» Il dit, et Énide regardant tristement ses rênes,
-reprit la marche sans répondre un seul mot.</p>
-
-<p>Mais comme un homme sur lequel fond un terrible désastre dans une
-terre éloignée et à son insu, mais qui l'apprend à son retour et en
-souffre jusqu'à en mourir: ainsi Geraint, blessé dans son combat
-avec le satellite de Limours, saignait secrètement sous son armure
-et continuait sa marche sans dire à sa noble épouse qu'elle était sa
-blessure, le sachant à peine lui-même, jusqu'au moment où son œil
-s'obscurcit et son heaume vacilla; et à un détour de la route le
-prince, sans prononcer un seul mot, tomba de cheval, heureusement sur
-le gazon.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="enide00702"></a>
-<img src="images/enide00702.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle
-s'arrêta, la désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du
-chemin.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>Entendant le bruit de sa chute, Énide s'empressa d'accourir, et, toute
-pâle, descendant à son côté, elle détacha les liens qui retenaient
-ses armes. Sa main fidèle n'hésita point, et pas une larme ne vint
-mouiller son œil bleu jusqu'à ce qu'elle eût découvert la blessure,
-exposé, en déchirant son voile de soie fanée, son front au soleil
-brûlant, et bandé la plaie par où s'écoulait la vie de son cher époux.
-Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la
-désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin.
-Plusieurs passèrent, mais nul ne la regarda; car, dans ce royaume sans
-loi ni droit, on se souciait autant d'une femme pleurant la mort de son
-compagnon que d'une pluie d'été. L'un pensa que c'était une victime du
-comte Doorm, et n'osa se mettre pour le blessé en frais d'une pitié
-périlleuse. Il en passa un autre à la hâte, un homme d'armes envoyé en
-mission auprès du noble brigand; moitié sifflant, moitié chantant une
-chanson grossière, il souleva la poussière contre les yeux sans voile
-de la dame. Un autre, fuyant la colère de Doorm devant une flèche sans
-cesse présente à sa pensée, faisait dans sa crainte fumer la longue
-route sous lui. Le palefroi d'Énide en hennissant leva le pied, se
-sauva dans les taillis et fut perdu, pendant que le grand destrier
-restait affligé comme un homme.</p>
-
-<p>À ce moment parut le gigantesque comte Doorm à la large face bordée
-d'une frange de barbe rousse; en marche pour une expédition et roulant
-des yeux d'oiseau de proie, il parut suivi d'une centaine de lances;
-mais avant d'arriver, comme quelqu'un qui hèle un navire, il cria avec
-une grosse voix: «Holà! est-il mort?&mdash;Non, non, il n'est pas mort,
-répondit vivement Énide. Quelques-uns de vos braves gens voudraient-ils
-le lever et remporter loin de ce cruel soleil? Je suis bien sûre,
-très-sûre qu'il n'est pas mort.»</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! s'il n'est pas mort, dit alors le comte Doorm, pourquoi le
-pleurez-vous ainsi? vous ressemblez à un enfant; et s'il est mort, je
-vous considère connue une sotte: vos pleurs ne le rendront pas à la
-vie; mort ou non, vous gâtez une jolie figure par des larmes insensées.
-Cependant, puisqu'il y a un joli minois, que quelqu'un de vous ici
-relève le blessé et l'emporte dans notre manoir. S'il vit, nous
-l'enrôlerons dans notre bande; s'il meurt, la terre est assez profonde
-pour le cacher. Voyez aussi à prendre le destrier, un noble animal.»</p>
-
-<p>Il dit et s'en alla, non sans laisser deux robustes piquiers, qui
-s'avancèrent en grondant comme un dogue à la vue de son os menacé par
-des enfants de village qui s'amusent à le tourmenter pendant qu'il
-mange. Il pose sa patte dessus en rongeant et en grondant. De même les
-vauriens grondaient, craignant de perdre, et cela pour un homme mort,
-leurs chances de butin dans l'expédition de la matinée. Néanmoins,
-ils se levèrent, et le placèrent sur une de ces litières comme ils en
-emportaient dans leurs courses pour ceux qui pourraient être blessés;
-ils l'y placèrent après l'avoir posé dans le creux de son écu, et
-le transportèrent ainsi à la salle nue de Doorm, suivi de son noble
-coursier qui marchait tout seul. Ils le jetèrent, lui et la bière où
-il était couché, sur un tréteau de chêne dans la salle, et partirent
-ensuite, brûlant de rejoindre leurs compagnons mieux partagés, mais
-grondant comme auparavant et maudissant leur temps perdu, l'homme mort,
-leur comte, leurs propres âmes et Énide. Ils auraient pu aussi bien la
-bénir: elle était sourde aux bénédictions et aux anathèmes de qui que
-ce fût, si ce n'est d'un seul.</p>
-
-<p>Ainsi, elle resta assise auprès de son époux pendant de longues heures,
-lui soutenant la tête, réchauffant ses mains pâles et l'appelant. A la
-fin, il revint de son évanouissement; il trouva sa chère femme qui lui
-soutenait la tête, réchauffait ses mains affaiblies et l'appelait, et
-il sentit de chaudes larmes qui tombaient sur sa figure. Il dit à son
-cœur: «Elle pleure pour moi.» Il resta néanmoins immobile et feignit
-d'être mort, afin de l'éprouver jusqu'au bout et de dire à son cœur:
-«Elle pleure pour moi.»</p>
-
-<p>A la chute du jour, le robuste comte Doorm revint au manoir chargé
-de butin. Ses rudes piquiers le suivaient avec bruit, chacun lançant
-à terre un amas de choses qui résonnaient contre le pavé; il jeta
-sa lance de côté et ôta son heaume. Au milieu de ces hommes armés
-s'agitait une troupe de femmes moitié hardies, moitié effrayées,
-ouvrant de grands yeux, et habillées de différentes couleurs. Le comte
-Doorm frappa rudement avec le manche d'un couteau contre la table, et
-demanda de la viande et du vin pour nourrir ses hommes. On apporta des
-porcs entiers et des quartiers de bœuf, et tout le lieu lut rempli par
-la vapeur de la viande. Nul ne prononça un mot; mais tous s'assirent
-à la fois et mangèrent en tumulte dans la salle nue avec le bruit de
-chevaux au râtelier, jusqu'au moment où Énide se replia sur elle-même
-pour éviter les manières brutales de ces gens sans frein. Quand le
-comte Doorm eut mangé tout son content, il roula ses yeux autour de
-lui et aperçut dans un coin une damoiselle languissante. Alors il se
-rappela Énide, et pourquoi elle pleurait. Là elle produisit un effet
-si puissant sur lui, qu'il se leva tout d'un coup et dit: «Mangez! Je
-n'ai jamais vu une créature si pâle. Malédiction de Dieu! de vous voir
-pleurer, cela me rend fou. Mangez, songez-y bien. Votre bonhomme a
-été fort heureux; car si j'étais mort, qui me pleurerait? Chère dame,
-jamais depuis que j'ai commencé à respirer, je n'ai vu un lis pareil
-à vous; et pour peu que votre joue présentât quelque couleur, il n'y
-a pas une de mes dames digne de porter votre pantoufle en guise de
-gant. Mais écoutez-moi, suivez ma direction, et je ferai ce que je
-n'ai jamais fait: Vous partagerez mon comté avec moi, jeune fille,
-nous vivrons comme deux oiseaux dans un nid, et je vous rapporterai du
-fourrage de tous les champs; car je fais plier toutes les créatures à
-mes volontés.» Il dit; les robustes piquiers s'arrêtèrent la bouche
-pleine, et se retournant regardèrent avec surprise; pendant que
-quelques-uns, dont le vieux serpent avait depuis longtemps abaissé les
-âmes, comme le ver entraîne la fouille flétrie et en fait de la terre,
-chuchotaient dans l'oreille l'un de l'autre ce qui ne sera pas raconté.
-Les femmes, ou ce qui avait été ces êtres gracieux, mais qui maintenant
-désiraient l'abaissement de la meilleure de leur sexe, y auraient donné
-les mains; toutes à la fois elles haïssaient Énide, qui ne prenait
-aucun souci d'elles, mais répondait à voix basse en tenant sa douce
-tête penchée sur sa poitrine: «J'attends de votre courtoisie que, dans
-l'état où il est, vous me laissiez tranquille.» Elle parlait si bas,
-que Doorm l'entendit à peine; mais, comme un puissant patron satisfait
-d'avoir agi si gracieusement, il imagina qu'elle l'avait remercié,
-ajoutant: «Mangez et tenez-vous en joie, car je vous considère comme à
-moi.»</p>
-
-<p>Elle répondit avec douceur: «Comment pourrais-je avoir la moindre joie
-dans ce monde jusqu'à ce que mon époux se lève et jette un regard sur
-moi?»</p>
-
-<p>A ces mots, le rude comte se récria sur cette réponse, comme si elle
-fût partie d'un cœur vide et de la fatigue d'un être maladif. Tout à
-coup, il se saisit d'Énide, la porta violemment vers la table et lui
-jeta le plat devant elle, en lui criant: «Mange!»</p>
-
-<p>&mdash;Non, non dit Énide avec humeur; je ne mangerai pas tant que cet homme
-là-bas sur la bière ne se lèvera point pour manger avec moi.&mdash;Alors
-tu boiras, répondit-il. Ici!» Il remplit une corne de vin et la lui
-tendit. «Eh! moi-même, ajouta-t-il, quand je suis échauffé par la
-bataille ou, Dieu me damne, rouge de colère, souvent je ne puis manger
-avant d'avoir bien bu. Buvez donc, et le vin vous fera changer d'avis.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas, s'écria-t-elle; par le ciel! je ne boirai pas jusqu'à ce que
-mon cher époux se lève et m'ordonne de le faire, et qu'il boive avec
-moi. S'il ne se relève plus, je ne toucherai jamais au vin tant que je
-serai en vie.»</p>
-
-<p>A ces mots, Doorm changea de couleur et parcourut la salle à grands
-pas, mordant tour à tour sa lèvre inférieure et supérieure; et se
-rapprochant d'elle, il dit à la fin: «Jeune fille, je vois bien que
-vous dédaignez mes avances; prenez note de ce que je vais vous dire:
-Sûrement, cet homme là-bas est mort, et j'impose ma volonté à toute
-créature vivante. Ni boire ni manger? et pourquoi vous lamenter pour
-quelqu'un qui expose votre beauté a l'insulte et au mépris en la parant
-de haillons? Je suis étonné, en vous voyant contrecarrer mes désirs,
-que je le supporte ainsi; ne me contrariez plus. Au moins, pour me
-faire plaisir, dépouillez cette pauvre robe, ces haillons de soie,
-cette livrée de la misère: j'aime que la beauté marche avec la parure;
-car, ne voyez-vous pas mes dames ici, comme elles sont brillantes et en
-rapport avec la maison de quelqu'un qui aime que la beauté marche avec
-la parure? Prenez donc cette robe, obéissez.»</p>
-
-<p>Il dit, et l'une des dames déploya une robe de soie de fabrique
-étrangère, où, comme une mer peu profonde, le bleu tendre jouait avec
-le vert, et qui, sur le devant, était émaillée de plus de joyaux que ne
-l'est le gazon de gouttes de rosée lorsque, pendant toute la nuit, un
-nuage s'attache à la colline et, montant avec l'aube, laisse la place à
-la lumière du jour. Ainsi brillaient, pressées, les pierres précieuses.</p>
-
-<p>Mais Énide répondit, plus difficile à émouvoir que ne le sont les
-plus durs tyrans au jour de leur puissance, ayant d'anciennes injures
-restées sans vengeance et dont maintenant l'heure est venue; elle dit:</p>
-
-<p>«C'est dans cette pauvre robe que mon cher époux me trouva tout d'abord
-et m'aima pendant que je servais dans la salle de mon père; c'est dans
-cette pauvre robe que je me rendis avec lui à la cour, et c'est là que
-la reine me fit resplendir comme le soleil; c'est dans cette pauvre
-robe qu'il m'a dit de m'habiller lorsque nous nous sommes mis en route
-pour cette fatale quête d'honneur, où il n'y a pas d'honneur à gagner.
-Cette pauvre robe, je ne l'ôterai point que mon époux ne se relève
-vivant, et ne me dise de la jeter de côté. J'ai assez de peines: je
-vous en prie, soyez généreux; je vous en prie, laissez-moi tranquille.
-Je n'ai jamais aimé et ne puis jamais aimer que lui. Oui, mon Dieu! je
-vous en supplie, dans l'état où il est, laissez-moi en repos.»</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="enide00802"></a>
-<img src="images/enide00802.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte;
-et, comme une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher.
-</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>Le brutal comte parcourut alors la salle à grands pas et prit sa barbe
-rousse entre ses dents; à la fin, se plaçant tout près d'Énide, dans
-sa fureur il s'écria: «J'estime qu'il ne sert pas plus, dame, d'être
-doux que rude avec vous. Recevez mon salut.» Au mépris des lois de la
-chevalerie, de sa main ouverte il la frappa au visage, mais légèrement.</p>
-
-<p>Alors Énide, dans son extrême détresse et pensant que Doorm ne se fût
-point porté à cette extrémité s'il n'eût pas cru que Geraint était
-mort, poussa un cri aigu et plaintif, comme celui d'un animal sauvage
-pris dans un piège, quand il voit la trappe tomber sur lui.</p>
-
-<p>Geraint l'entendit; saisissant son épée, qui se trouvait à côté de lui
-dans le creux du bouclier, il ne fit qu'un bond; d'un coup de revers
-il frappa le cou basané du comte; et, comme une balle, la tête à la
-barbe rousse bondit sur le plancher. Ainsi mourut le comte Doorm de la
-main de celui qu'il croyait mort. Hommes et femmes, tous ceux qui se
-trouvaient dans la salle se levèrent quand ils virent le mort se lever,
-et s'enfuirent hurlant comme à la vue d'un spectre. Les deux époux
-furent laissés seuls, et Geraint parla ainsi:</p>
-
-<p>«Énide, je vous ai traitée plus mal que cet homme que vous voyez sans
-vie, je vous ai plus fait injure; tous les deux nous avons éprouvé une
-peine qui m'a laissé trois fois plus malheureux que vous: désormais,
-je préfère la mort au doute. Je m'impose cette pénitence à moi-même:
-quoique de mes propres oreilles, hier matin, je vous aie entendu dire,
-pensant que je dormais, oui, entendu dire que vous n'étiez pas une
-femme fidèle, je jure que je ne vous demanderai point d'explication à
-cet égard; je vous crois en dépit de vous-même, et dorénavant, j'aime
-mieux mourir que douter.»</p>
-
-<p>Énide ne sut pas trouver un seul mot tendre, tant elle se sentit le
-cœur abattu. Elle se borna à dire à Geraint avec le ton de la prière:
-«Fuyez, ils reviendront et vous tueront; fuyez, votre destrier est
-au dehors, mais mon palefroi est perdu.&mdash;Alors, Énide, vous monterez
-en croupe derrière moi.&mdash;Oui, dit Énide, partons. «En sortant, ils
-trouvèrent le bon cheval qui, ayant cessé d'être le vassal du brigand,
-et libre de se prêter à un combat loyal, se mit à hennir de joie à leur
-vue et se baissa vers l'heureux couple en faisant entendre un léger
-murmure. Énide baisa, joyeuse aussi, la blanche étoile qui brillait
-sur le front du noble animal. Geraint monta sur lui, tendit la main à
-Énide, qui mit son pied sur le sien et monta à son tour. Il se retourna
-et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour de lui, et, sans
-tarder plus longtemps, ils partirent.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="enide00902"></a>
-<img src="images/enide00902.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses
-bras autour de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent.
-</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>Jamais encore depuis qu'en paradis les premières roses parurent sur
-les quatre rivières, être humain ne goûta un plaisir plus pur qu'Énide
-quand, à cette heure périlleuse, elle joignit ses mains au-dessous
-du cœur de son mari, et sentit qu'il lui appartenait encore. Elle
-ne pleurait point; mais sur ses tendres yeux s'étendait un heureux
-brouillard, comme celui qui conservait frais le cœur de l'Éden avant
-l'utile ennui de la pluie. Cependant ses tendres yeux bleus n'étaient
-pas obscurcis par ce brouillard au point de ne pas voir devant eux
-sur le sentier, à la porte du manoir du bandit, un chevalier de la
-cour d'Arthur, qui mit sa lance en arrêt et s'apprêta à tomber sur
-Geraint. Alors, craignant pour sa blessure, et se rappelant le sang
-qu'il avait perdu, Énide cria à l'étranger, la tête remplie de ce qui
-était arrivé: «Ne tuez pas un homme mort!&mdash;La voix d'Énide,» dit le
-chevalier. Mais elle, voyant que c'était Édyrn, fils de Nudd, n'en fut
-que plus émue, et s'écria de nouveau: «O cousin! ne tuez pas celui qui
-vous a donné la vie.» Édyrn, s'avançant avec franchise, parla ainsi:
-«Monseigneur Geraint, je vous salue d'amitié. Je vous avais pris pour
-un des brigands de Doorm. Quant à vous, Énide, ne craignez point que
-je fonde sur lui; j'aime le prince, en quelque sorte, de cet amour
-que nous portons au ciel qui nous châtie; car autrefois, quand mon
-orgueil s'était élevé jusqu'à me mettre sur la pente de l'enfer, en me
-renversant Geraint m'a relevé. Maintenant, créé chevalier de la Table
-ronde d'Arthur, et ayant connu Doorm, quand j'étais moi-même à moitié
-bandit dans mon temps de désordre, je viens porteur d‘un message du
-roi, que je précède de très-près, pour dire à ce comte de licencier ses
-hommes, de faire sa soumission, et d'écouter le jugement de Sa Majesté.</p>
-
-<p>&mdash;Il reçoit le jugement du Roi des rois, s'écria le prince, le visage
-couvert de pâleur; et voyez! les forces de Doorm sont dispersées.» En
-disant cela, il montrait la campagne, où, foulés çà et là, par monts
-et par vaux, hommes et femmes étaient immobiles, en proie à la terreur
-et les yeux fixes, pendant que d'autres couraient encore. Geraint se
-mit alors à raconter comment le rude comte gisait mort dans son manoir.
-Mais lorsque le chevalier lui dit avec le ton de la prière: «Suivez-moi
-au camp, prince, et racontez au roi lui-même ce qui s'est passé; étant
-seul, vous avez dû sûrement courir d'étranges chances;» l'autre rougit,
-baissa la tête et s'arrêta sans mot dire, redoutant la douce figure
-du roi sans reproche, et, après la folie faite, la question qui doit
-s'ensuivre, jusqu'à ce qu'Édyrn s'étant écrié: «Si vous ne voulez pas
-venir près d'Arthur, alors Arthur viendra à vous,» il répondit: «C'est
-assez, je vous suis;» et ils partirent. Mais, pendant la route, Énide
-avait deux craintes: la première, celle des bandits répandus dans la
-campagne; l'autre lui venait d'Édyrn. De temps en temps, quand elle
-le voyait tirer la rêne de son côté, elle se reculait un peu. Dans
-un terrain creux, d'où sont sorties autrefois des flammes, on peut
-craindre de nouveau le feu et la ruine. Édyrn apercevant ce qui se
-passait chez Énide, lui dit:</p>
-
-<p>«Belle et chère cousine, vous qui aviez autrefois tant de raisons de
-me craindre, n'ayez plus aucune frayeur; je suis changé. Vous avez
-été d'abord la cause innocente qui a fait éclater en flamme furieuse
-l'étincelle d'orgueil que la nature avait mise dans mon sang. Me voyant
-repoussé par Yniol et par vous, j'ai comploté et travaillé jusqu'à ce
-que je l'ai renversé. Alors, une seule et même idée constamment dans
-le cœur, j'entrepris mes joutes hautaines et j'adoptai une maîtresse;
-je lui rendis des honneurs simulés comme à la plus belle des belles;
-et, vainqueur de toute espèce d'antagonisme, je me roidissais tellement
-dans mon orgueil que je me croyais à l'abri d'une défaite; car j'étais
-bien près d'avoir perdu le sens, et, n'eût été le but que je m'étais
-proposé dans ces joutes, j'aurais tué votre père et me serais emparé
-de votre personne. Je vivais dans l'espérance que quelque jour vous
-viendriez dans la lice accompagnée de celui que vous aimiez le mieux,
-et que là, ma pauvre cousine, avec vos doux yeux bleus, les yeux
-les plus fidèles qui jamais aient réfléchi le ciel, vous me verriez
-le renverser et le fouler aux pieds. Alors vous fussiez-vous écriée
-ou agenouillée, ou m'eussiez-vous prié, je ne l'en aurais pas moins
-tué. Vous vîntes (vous n'êtes venue qu'une fois), et, de vos propres
-yeux, vous avez vu l'homme que vous aimiez (je parle comme quelqu'un
-qui rappelle un service à lui rendu) désarçonner mon orgueilleuse
-personne et déjouer le projet que je nourrissais depuis trois ans,
-mettre le pied sur mon corps et me donner la vie. Là je fus brisé; mais
-là je trouvai mon salut, bien que je partisse couvert de confusion,
-détestant la vie que m'avait donnée mon vainqueur, et méditant d'y
-mettre un terme. La seule pénitence que la reine m'imposa fut de
-rester quelque temps à sa cour. D'abord je m'y montrai aussi chagrin
-qu'un animal nouvellement mis en cage; et, m'attendant à être traité
-comme un loup parce que je savais que mes actions étaient connues, je
-trouvai, au lieu d'une pitié méprisante ou d'un pur mépris, une réserve
-de si grande délicatesse, une si noble discrétion, des manières si
-bienveillantes, dignes néanmoins, une telle grâce dans la plus tendre
-courtoisie, que je commençai à jeter un regard sur ma vie passée, et je
-trouvai qu'elle avait été en effet celle d'un loup. J'eus de fréquents
-entretiens avec Dubric, le grand saint, lequel par la douce onction
-de son éloquence m'a soumis quelque peu à cette douceur qui, alliée
-avec la vigueur, fait un homme. Là vous fûtes souvent à l'entour de
-la reine; mais vous ne me vîtes point, ou, si vous me vîtes, je ne
-fus point remarqué par vous. De mon côté, je n'eus pas l'idée ou la
-hardiesse de vous parler; je me tins à l'écart jusqu'à ce que je fusse
-changé. Ne craignez donc rien, ma cousine, je suis devenu tout autre.»</p>
-
-<p>Il dit, et Énide crut aisément, comme les simples et nobles natures,
-portées à croire ce qu'elles désirent, le bien dans un ami ou dans
-un ennemi, là surtout dans ceux qui leur ont fait le plus de mal.
-Lorsqu'ils furent arrivés au camp, le roi lui-même s'avança pour les
-recevoir, et, voyant Énide pâle mais heureuse, il ne lui adressa pas
-une seule question, mais tira à l'écart Édyrn, avec lequel il échangea
-quelques paroles, revint ensuite et, souriant gravement, il descendit
-Énide de cheval, lui donna un baiser en tout bien tout honneur, comme
-un frère, et lui montra une tente vide qui lui avait été réservée.
-Ayant attendu pendant une minute jusqu'à ce qu'elle y fut entrée, il se
-tourna du côté du prince et lui dit:</p>
-
-<p>«Prince, lorsque dernièrement vous m'avez demandé la permission de vous
-rendre dans vos terres pour défendre vos frontières, je sentis quelque
-remords comme un homme qui laissait les crimes impunis pour avoir trop
-vu les choses par les yeux d'autrui, et agi trop longtemps par des
-délégués et non par lui-même; mais à présent vous me voyez en train de
-purger tout mon royaume de ce qui le déshonore, et cela avec l'aide
-d'Édyrn et d'autres. Avez-vous remarqué Édyrn? avez-vous vu le noble
-changement qui s'est opéré en lui? C'est de sa part une œuvre aussi
-grande qu'étonnante. Sa figure même a changé en même temps que son
-cœur. Le monde ne veut pas croire au repentir d'un homme, et ce sage
-monde, dont nous faisons partie, a bien raison: il est fort rare qu'un
-homme se repente ou emploie à la fois la bonne grâce et la volonté
-pour arracher la mauvaise herbe implantée chez lui par le sang et
-l'habitude, se laver de ses souillures et se transformer. C'est ce qu'a
-fait Édyrn, épurant son cœur comme je purgerai cette campagne avant de
-la quitter. En conséquence, je l'ai fait chevalier de la Table ronde,
-non pas sans réflexion, mais après l'avoir reconnu, à la suite de
-mainte épreuve, comme l'un de nos plus nobles, de nos plus valeureux,
-de nos plus sensés et de nos plus obéissants sujets. En vérité, l'œuvre
-accomplie par Édyrn sur lui-même, après une vie de violence, me semble
-mille fois plus grande et plus étonnante que si l'un de mes chevaliers,
-mon sujet, avec d'autres sous ses ordres, risquant sa vie, faisait seul
-un carnage dans un pays de voleurs, bien qu'il les tuât l'un après
-l'autre, et qu'il fût lui-même presque blessé à mort.»</p>
-
-<p>Ainsi parla le roi. Le prince s'inclina profondément, et sentit que
-ce qu'il avait fait n'était ni grand ni étonnant. Il passa à la tente
-d'Énide, et le médecin du roi s'y rendit pour examiner sa blessure.
-Énide lui donna aussi des soins, et là, tournant constamment autour du
-blessé, l'air de tendre sollicitude qui planait sur lui, infusa de plus
-en plus l'amour dans son cœur, comme le vent du sud-ouest qui, gonflant
-le lac de Bala, remplit toute la rivière sacrée de Dee. Ainsi passèrent
-les jours.</p>
-
-<p>Mais pendant que Geraint guérissait de sa blessure, le roi sans
-reproche s'avança et jeta les yeux sur ceux à qui son père Uther avait
-confié, il y avait longtemps, le soin de garder la justice royale.
-Examen fait, il les trouva en défaut; et ainsi qu'aujourd'hui on épile
-le cheval blanc sur les collines du comté de Berks pour le tenir
-propre et brillant comme autrefois, il chassa les employés paresseux
-ou coupables qui s'étaient laissés corrompre pour prêter les mains
-à l'injustice, et il les remplaça par une plus forte race qui avait
-des cœurs et des bras. Il envoya un millier d'hommes pour labourer
-les terres incultes, et, se montrant partout, il purgea les endroits
-écartés et y rétablit l'ordre; il détruisit les repaires des bandits et
-nettoya le pays.</p>
-
-<p>Quand Geraint fut revenu en santé, ils passèrent avec Arthur à
-Caerleon-sur-Usk. Là, une fois de plus, la grande reine embrassa sou
-amie et lui donna une robe belle connue le jour. Quoique Geraint ne pût
-jamais recouvrer cette quiétude que lui avait donnée leur liaison avant
-que le nom de la reine eût été terni par le souffle de la médisance, il
-resta satisfait, trouvant tout bien. Après un séjour de quelque temps,
-ils se mirent en route, accompagnés de cinquante chevaliers, vers
-les rives de la Severn, et rentrèrent dans leur pays. Geraint y fit
-observer la justice du roi avec tant d'énergie, quoique avec douceur,
-que tous les cœurs applaudirent et tous les mauvais bruits tombèrent.
-En le voyant toujours à la tête de la chasse et vainqueur à la joute et
-aux tournois, il fut proclamé le grand prince, et l'homme des hommes.
-Pour Énide, que les femmes se plaisaient à appeler Énide la belle, un
-peuple reconnaissant lui décerna le nom d'Énide la bonne; et dans leur
-manoir se firent entendre les cris des enfants d'Énide et de Geraint,
-venus en leur temps. Il cessa de douter de son épouse, et resta ferme
-dans la confiance qu'il avait en elle, jusqu'à ce qu'il couronnât une
-heureuse vie par une belle mort, et succombât en combattant contre les
-païens de la mer du Nord pour le roi sans reproche.</p>
-
-
-
-<h4>FIN DE ÉNIDE.</h4>
-<hr class="full" />
-<h4><a id="Liste_des_illustrations"></a>Liste des illustrations</h4>
-
-
-<p><a href="#enide00102">Pl. 1</a> Un morceau de l'escalier d'une tourelle usée par des pieds qui
-maintenant etaient silencieux, tournait au soleil.</p>
-
-<p><a href="#enide00202">Pl. 2</a> Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil, elle se
-leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre, elles
-descendirent, se dirigeant vers la prairie.</p>
-
-<p><a href="#enide00302">Pl. 3</a> D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez à la cour
-d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour l'insulte faite
-à la reine.</p>
-
-<p><a href="#enide00402">Pl. 4</a> Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas
-suivre le combat.</p>
-
-<p><a href="#enide00502">Pl. 5</a> De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait un jeune
-homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger aux
-faucheurs.</p>
-
-<p><a href="#enide00602">Pl. 6</a> A l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à
-une terreur panique.</p>
-
-<p><a href="#enide00702">Pl. 7</a> Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la
-désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin.</p>
-
-<p><a href="#enide00802">Pl. 8</a> D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte; et, comme
-une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher.</p>
-
-<p><a href="#enide00902">Pl. 9</a> Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour
-de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Enide, by Alfred Tennyson
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIDE ***
-
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