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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis - avec six autres singulières histoires - -Author: Claude Farrère - -Release Date: November 25, 2016 [EBook #53599] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXTRAORDINAIRE AVENTURE *** - - - - -Produced by Winston Smith. Images made available by The -Internet Archive. - - - - - - CLAUDE FARRÈRE - - - - L'extraordinaire - - aventure - - d'Achmet Pacha Djemaleddine - - pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis - - _avec six autres singulières histoires_ - - - - PARIS - - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - - 26, Rue Racine, 26 - - Douzième mille - - - * * * * * - - - _Il a été tiré de cet ouvrage: trente-cinq exemplaires sur papier de - Chine,_ - - _numérotés de 1 à 35,_ - - _cent soixante-quinze exemplaires sur papier de Hollande,_ - - _numérotés de 36 à 210,_ - - _deux cent cinquante exemplaires sur papier vélin des papeteries du - Marais,_ - - _numérotés de 211 à 460,_ - - _et vingt-cinq exemplaires sur papier de luxe,_ - - _hors numérotage,_ - - _imprimés spécialement pour l'auteur, tous signés et parafés de sa - main._ - - - * * * * * - - - L'extraordinaire aventure - - d'Achmet Pacha Djemaleddine - - pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis - - - * * * * * - - - Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés - pour tous les pays. - - - Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour - tous les pays. - - - Copyright 1921 - - by ERNEST FLAMMARION. - - - * * * * * - - - TABLE DES MATIÈRES - - - _JADIS:_ - -1.--L'extraordinaire aventure d'Achmet pacha Djemaleddine, chef - tcherkess, pirate, amiral, vali, grand d'Espagne, marquis de France - et ami de plusieurs sublimes princes - - _NAGUÈRES:_ - -2.--Sept lettres de princesse - - _DE TOUT TEMPS:_ - -3.--Conscience turque - -4.--Histoire de chat - -5.--Histoire de chiens - -6.--Tripolitaine - -7.--Celui qui est mort - - - - - AVANT-PROPOS - - LES TURCS - - -Si j'essayais de dissiper l'équivoque? Si j'essayais de faire -comprendre à mes compatriotes pourquoi j'aime les Turcs et pourquoi -je n'aime pas leurs ennemis? Si j'essayais d'expliquer à toute la -France pourquoi des hommes tels que Pierre Loti, tels que Pierre Mille, -tels qu'Édouard Herriot, tels que Paul de Cassagnac, tels que MM. -Ribot, de Monzie, Rouillon, que sais-je? tels que moi-même!--gens, ce -me semble, légèrement différents les uns des autres, on m'accordera -cela!--s'entendent néanmoins pour crier tous ensemble, et sur tous les -tons: «La défaite turque actuelle serait une défaite française; la -victoire grecque serait un recul pour la civilisation...» - -Oui ... si j'essayais? - -Pourquoi non? Le public français est assurément d'une ignorance en -géographie qui rend la tâche assez rude. Mais, cette ignorance, -n'est-ce pas un devoir impérieux de lutter contre elle,--surtout -lorsqu'elle risque,--et c'est le cas,--d'entraîner l'opinion nationale -à des manifestations qui vont droit à l'encontre des intérêts français -les plus évidents? - -Essayons donc! - - -Il y a huit ans,--c'était exactement le 3 octobre 1913, soit quinze -ou seize jours avant qu'éclatât cette guerre des Balkans, qui fut si -funeste à l'empire turc, et, par ricochet, à toute l'Europe, car la -Grande Guerre en est sortie!--j'écrivais, pour l'une des très rares -feuilles parisiennes où l'on est tout à fait libre d'écrire ce qu'on -pense[1], un article où je prédisais quelques-unes des choses qui se -sont réalisées depuis, et quelques-unes de celles qui se réaliseront à -brève échéance. Et je terminais le dit article par une conclusion dans -le goût de celle-ci: - -«_Dans la lutte injuste qui se prépare, mes sympathies vont au faible -contre le fort, à l'assailli contre l'assaillant, au musulman contre le -chrétien._» - -Après quoi, ayant écrit cela, j'attendis en toute confiance la -raisonnable vagonnée d'injures et de menaces,--toutes prudemment -anonymes, il va sans dire,--que le retour du courrier ne pouvait -manquer de m'apporter. - -Or, mon espérance ne fut pas déçue. Je reçus tout ce que j'attendais. -Un journal du matin me qualifia de juif et de métèque. Une feuille -italienne m'accusa de n'être pas Français. Bref, nombre de bonnes -gens, borgnes ou aveugles, s'indignèrent, avec véhémence, contre mon -audace d'avoir deux yeux et d'être clairvoyant. Cela n'était ni pour -m'étonner, ni pour me déplaire. Mais ce qui me déplut, sans toutefois -m'étonner, ce fut le trop gros tas de lettres très sincères que force -lecteurs de _l'Intransigeant_ jugèrent indispensable de m'adresser. -Ces lettres-là ne contenaient guère d'injures et nulle menace. Mais -toutes me reprochaient, le plus candidement du monde, à moi, officier -français, qu'on savait «très bon patriote», de prendre le parti «des -turcs» contre «les victimes chrétiennes». - ---Ce reproche-là, qu'on me prodiguait en 1913, on n'oserait plus me -l'adresser aujourd'hui. La Grande Guerre a passé. Et tous les soldats -français de l'Armée de Salonique savent qu'en Orient la victime est -plus souvent musulmane que nazaréenne, et le bourreau plus souvent -arménien qu'osmanli... - -Mais on me reprochait encore, j'en suis persuadé, de prendre, contre la -civilisation, le parti des Barbares.--N'est-ce pas?--Les préjugés sont -si forts, et la vérité si débile!--Soit! c'est donc à ce reproche-là -que je veux d'avance répondre. Et c'est pour éclairer les hommes de -bonne foi et de bonne volonté que je publie, aujourd'hui, ce livre. - - ---Je précise d'abord. - -Si j'aime les Turcs et si je n'aime pas leurs ennemis, c'est à double -cause. J'ai deux raisons qui justifient ma sympathie: une raison -d'intérêt et une raison de sentiment. - -La raison d'intérêt, je l'ai vingt fois exposée, dans trop d'articles -et dans trop d'études dont j'ai, de 1903 à 1921, encombré les revues, -les journaux, les magazines même. Je reviens encore là-dessus; car -rien n'est plus important pour des lecteurs français désireux de bien -comprendre le problème oriental:--dans tout le Proche-Orient, les -intérêts français sont liés, et mieux que liés: mêlés, enchevêtrés, -confondus avec les intérêts turcs. Chaque pas perdu par la Turquie fut -toujours un pas perdu par la France. Chaque progrès des Bulgares, des -Serbes ou des Grecs fut un recul pour nous, Français. - -Rien n'est plus clair. Il faut n'avoir jamais mis les pieds hors de -France pour en douter. - -Qu'on veuille bien se souvenir, d'abord, de l'état actuel de la -question turque. La Turquie de 1914 a lutté contre nous aux côtés de -l'Allemagne. Certes! Mais qu'est-ce à dire? Ceci simplement: que, -menacée et entamée par ses ennemis slaves, menacée par la Russie -tsariste qui voulait Constantinople, menacée par l'Entente de 1914, qui -accordait Constantinople à la Russie, les Turcs ont dû chercher appui -chez les ennemis des Slaves: en Autriche, en Allemagne. Est-ce la faute -des Turcs si les Français de 1913 étaient devenus les très humbles -serviteurs de la Russie,--jusqu'à lui sacrifier avec ardeur tous nos -intérêts asiatiques[2], pour lesquels aucun de nos gouvernements de -jadis n'hésita jamais à tirer l'épée? Est-ce la faute des Turcs si -l'alliance franco-russe fut toujours telle, qu'en toute occurrence, -et chaque fois que les deux politiques des nations alliées vinrent à -s'opposer l'une à l'autre, ce fut toujours inéluctablement la France -qui céda, et la politique française qui mît les pouces[3]. Cela -n'empêchait pourtant pas la langue française d'être, et de continuer -d'être _au même titre que la langue turque_, tant qu'il y eut un -Empire turc, la langue officielle de l'Empire. Cela n'empêchait pas -nos écoles de rayonner sur tout l'empire ottoman. Cela n'empêchait -pas le peuple turc de nous connaître, de nous aimer[4],--comme -l'unique nation qui fut toujours son alliée contre tous ses ennemis -successifs, depuis le temps de François Ier jusqu'au temps de Napoléon -III. Cela, surtout, n'empêchait pas le Turc musulman, continuellement -envahi et entamé par le Slave orthodoxe, de s'appuyer logiquement -sur le Franc catholique _et de le favoriser de toutes ses forces!_ -Questionnez nos missionnaires latins, véritables pionniers de notre -civilisation occidentale en Anatolie: tous se louaient du Turc et -maudissaient l'orthodoxe. Aux jours des grandes fêtes catholiques, qui -furent toujours là-bas, que les anticléricaux de France le sachent -ou l'ignorent, les vraies fêtes françaises (concurremment avec le 14 -juillet, fêté musique en tête par tous les religieux latins d'Orient), -à Pâques nouveau style, à Noël, à l'Assomption, que voyait-on, de -Stamboul jusqu'à Diarbékir?--On voyait les garnisons ottomanes, -baïonnette au canon, faire la haie sur le passage des processions -françaises pour leur faire honneur et pour les protéger contre les -injures, les cailloux et autres aménités dont toute la gent orthodoxe -s'efforce de lapider ces Francs maudits, barbares et idolâtres. - -Ainsi vont les choses, partout où flotte encore le drapeau rouge au -croissant d'or. Et, naturellement, partout où ce drapeau a cessé de -flotter, d'Athènes à Sofia, en passant par Salonique et par Smyrne, -les choses vont d'une autre manière. Grèce, Serbie, Bulgarie, Grèce -surtout, sont, en effet, orthodoxes de religion et slaves de race. Oui: -la Grèce surtout! Et, sans même remonter à cent ans en arrière, sans -rappeler qu'au combat de Breno, en 1807, les Monténégrins, vainqueurs -d'une division française chargée de réprimer leurs brigandages en -Illyrie, achevèrent et mutilèrent tous nos blessés,--sans rappeler -qu'en 1854, Canrobert, alors général de division opérant en Bulgarie[5] -contre les Russes, se plaignait, dans un rapport que j'ai lu aux -Archives de France, de l'abominable cruauté des paysans contre -nos soldats, il suffit de se reporter aux plus récents événements -de la Grande Guerre, à la trahison grecque, au massacre d'Athènes -perpétré le 1er décembre 1910, et à l'agression bulgare de la même -année. La Turquie marcha contre nous contrainte et forcée: pas un -Turc ne s'engagea volontairement, de 1914 à 1918, contre la France! -Au contraire toute la Bulgarie, toute la Grèce royaliste,--qui nous -devaient autant de reconnaissance historique l'une que l'autre,--se -jetèrent avec enthousiasme dans le camp de nos ennemis. - - -N'oublions pas, enfin, que dans tout l'Orient, les termes de Français, -de Francs et de catholiques sont pratiquement identiques. Qu'on le -sache bien, qu'on en soit sûr: l'armée grecque d'Anatolie, en cet -instant même, refoule et culbute la France latine hors d'Anatolie, -comme jadis les armées serbe et bulgare nous rejetèrent hors des -Balkans. - - -Voilà pour la question d'intérêt. J'en viens à la question de -sentiment. Elle n'est pas d'importance moindre. J'ai montré qu'un -Français «conscient» devait être du parti des Turcs. Un honnête homme, -Français ou non, doit en être aussi, s'il a le courage de rejeter -loin de lui le fatras des vieux préjugés héréditaires et d'oublier -la boutade de Molière, plaisante, mais injuste: _Vraiment oui! de la -conscience à un Turc!_ - -Les Turcs, en effet, ont de la conscience. Ils en ont même infiniment -plus que les chrétiens d'Orient, que les orthodoxes levantins. - -Qu'on m'excuse, d'abord: il me faut aborder ici quelques faits tout -personnels. Je serai, d'ailleurs, on ne peut plus bref. Je veux, -seulement qu'on soit bien persuadé que je n'invente rien de ce dont je -parle et que j'ai appris ce que je sais par moi-même, sur place et à -loisir. Je n'ai pas acquis une érudition toute factice en feuilletant -des livres au hasard. Je n'ai pas traversé les Balkans à toute vapeur, -en voyage «d'études». Je n'ai pas limité mes investigations à un seul -pays, n'interrogeant qu'an seul parti, et refusant d'écouter même les -plus timides échos de la cloche adverse... Non. J'ai vécu en Orient -deux ans et demi, de 1902 à 1904. J'y suis retourné de 1911 à 1913. Je -me suis promené en touriste, de Trébizonde à Corfou, par Sébastopol, -Varna, Galatz, Bourgas, Athènes, Corinthe, Smyrne, Syra, Brousse, -Beyrouth, Monastir, Samos et Candie. Entre temps, j'ai parcouru la -Tunisie, l'Algérie, le Maroc; bref, tout ce qu'il y a de terres -musulmanes. J'ai vu chez eux les princes et leurs cours, les paysans, -les ouvriers et les bergers. Je me suis fait de très bons amis partout, -et des amies. Tous et toutes me parlèrent toujours fort librement: -je ne suis pas journaliste, je suis soldat: cela met les bavards à -l'aise. A Sullina de Roumanie, j'entendis jadis les officiers du roi -Carol, allié de l'Allemagne, crier: _Vive la France!_ A Andrinople, une -petite Serbe me révéla, trois bons mois d'avance, que les officiers -du royaume avaient fait partie d'assassiner leur reine et leur roi, -du temps des Obrenovitch. A Smyrne, lors du débarquement hellène, -l'infamie des insultes à la population turque inoffensive, et l'horreur -des meurtres, des viols, des tortures, tout cela lâchement perpétré, -par une soldatesque immonde que ses officiers poussaient à faire pis, -fut une tache de boue et de sang sur la soie déshonorée à jamais du -drapeau grec. Depuis, chaque bataille, soit gagnée, soit perdue par -ces mêmes héros athéniens qui fusillèrent en 1915 nos matelots sans -armes fut prétexe à d'autres insultes, à d'autres meurtres, à d'autres -viols, à d'autres tortures. Cela, sans doute, me dira-t-on, c'est la -guerre.--Oui... Pas, néanmoins, la guerre ordinaire. Pas même la guerre -telle que la faisaient MM. von Hindenburg et Ludendorf...--Mais enfin, -soit! c'est la guerre... Mais il y a aussi la paix. Or, en pleine -paix, j'ai vu, partout, les banquiers arméniens, grecs et européens à -l'œuvre. Et je vous fiche mon billet que ces banquiers-là travaillaient -fort joliment! - -Bref, ce que je dis, je le sais. Je le sais, parce que je l'ai vu. Et -peu de gens l'ont vu d'aussi près que moi. - -Croyez-moi donc, quand je vous jure qu'à l'été de 1902, j'étais parti -de France turcophobe en diable, comme tout Français l'est au sortir -du collège, où il s'est nourri des souvenirs antiques et des préjugés -modernes. Et croyez-moi encore quand je vous atteste qu'à l'automne de -1901, je repartais de Turquie turcophile de la tête aux pieds. - -Il y a dix-sept ans de cela. Et mon opinion, depuis, n'a jamais varié! - -Et tous mes camarades, tous les officiers français qui ont comme moi -vécu en Turquie, si peu que ç'ait été, partent comme je suis parti et -reviennent comme je suis revenu. _Sans exception_. - -Pourquoi? Parce qu'ils ont tous vu comme j'ai vu moi-même. Parce qu'ils -savent tous comme je sais. - -Ils savent que, toujours et partout, dans tout conflit oriental, le -Turc a raison et ses ennemis tort[6]. - -Ce Turc honni, attaqué, décrié, et qui n'a pas de journaux, lui, pour -se défendre, ce Turc qui ne répond jamais quand on l'insulte,--il -est honnête, loyal et droit, et rude d'apparence, mais avec les plus -délicates douceurs envers toute créature faible et douce. Dans les -quartiers turcs de Stamboul, vous n'entendrez jamais pleurer femme ni -enfant. Vous ne verrez jamais même une bête craintive. Les chats turcs -ne se sauvent pas devant l'homme, car l'homme ne les maltraite pas. Il -a fallu qu'un ramassis d'abjects coquins,--non turcs, certes!--revînt -d'exil et s'emparât de la municipalité de Constantinople pour que fût -décrété le massacre imbécile de ces chiens errants qui pullulaient par -toute la ville[7]. - -D'ailleurs, quand on en vint à l'exécution de la sentence, pas un -Turc n'accepta le rôle de bourreau. Il fallut recourir aux Grecs, aux -Arméniens, aux Levantins... - -Et j'entends maintenant l'objection capitale qu'on m'oppose: cette -douceur turque, comment s'arrange-t-elle des massacres, des tortures, -des horreurs que toute la presse rapporte? Que deviennent les tueries -arméniennes? - -J'y arrive.--C'est ici surtout que je tiens à tout dire, à ne rien -laisser dans l'ombre. - - -Commençons par le commencement: il est parfaitement exact qu'à -plusieurs reprises les Turcs ont massacré bon nombre de leurs -ennemis. Notamment des Bulgares en Macédoine et des Arméniens un peu -partout.--Oui[8].--Mais comment et dans quelles circonstances? - -La réponse est facile! Toujours après provocations, toujours après -qu'on eût déjà massacré ou affamé des musulmans, beaucoup de musulmans! -Toujours en manière de représailles,--et, j'ose l'affirmer, d'horribles -mais justes représailles! - -Les Turcs ont jadis massacré des Bulgares en Macédoine,--oui.--Mais -après que les bandes bulgares des _comitadjis_ eurent poussé à bout -la population turque, après que le sang turc eut coulé par flots -effroyables sous le couteau de ces orthodoxes féroces qui préparaient, -vingt ans d'avance, la guerre de 1912, en tuant d'avance le plus -possible de leurs futurs adversaires. Je le répète, et je l'ai moi-même -éprouvé vingt fois, en Asie comme en Europe: le paysan turc est un être -paisible et doux chez qui le sang caucasien l'emporte aujourd'hui de -beaucoup sur le sang turkmène de jadis. Pour les Bulgares, qu'on s'en -souvienne: il ne subsiste pas en Europe de plus proches parents des -Huns, d'agréable mémoire. - -Moi qui écris ceci, j'ai vu, à Salonique, les listes, dressées par -des israélites, juges fort impartiaux, des victimes musulmanes -égorgées et torturées par les comitadjis bulgares. Seulement, les -journalistes russes d'alors ont eu grand soin d'étouffer ces listes-là, -compromettantes pour le bon renom des Slaves. - -Quant aux Arméniens, c'est une pire affaire. Les Arméniens, quand les -Turcs les ont massacrés, n'avaient pas eux-mêmes massacré le moindre -Turc. Mais ils avaient fait mille fois pis que massacrer. - -Les Arméniens sont, en effet, les véritables juifs de l'Orient,--je -prends le mot juif dans son plus mauvais sens, et j'en fais mes excuses -aux très nombreux israélites que je sais bien n'être pas plus juifs que -moi-même.--Et les Arméniens sont des juifs tellement juifs,--tellement -rapaces, tellement vautours et vampires,--que les vrais israélites, -écrasés par la concurrence arménienne, meurent littéralement de faim -en Orient. Le Turc, lui, honnête musulman, à qui sa religion défend -rigoureusement l'usure, le Turc qui jamais n'entendit goutte aux -questions de _doit, d'avoir et d'intérêts composés_, le Turc a toujours -été tondu de si près par l'Arménien, prêteur à la petite semaine, -que le cuir lui fut souvent arraché avec la laine. Ruiné, affamé, -désespéré, le Turc alors a souvent pris son bâton pour sa raison -suprême. Je ne l'en glorifie point. Mais je l'en excuse. La faim fut -toujours mauvaise conseillère, et les honnêtes gens écouteront toujours -avec un dangereux serrement de cœur leurs femmes et leurs enfants -pleurer faute de pain.--Le meurtre n'en est guère plus beau, je le -sais. Mais je sais aussi des choses plus affreuses que le meurtre: par -exemple, la salle des ventes à l'encan, lorsque les prêteurs sur gages -dispersent quatre meubles boiteux et trois paquets de hardes sous les -yeux d'une famille désormais sans feu ni lieu et qui, tout à l'heure, -grelottera sous la neige.--J'ai vu cela. - -A présent, nul besoin d'en dire davantage. Les gens de bonne foi sont -convaincus depuis longtemps. - -C'est à ces gens que je m'adresse pour les supplier de ne plus accepter -désormais comme paroles d'évangile le flot de paroles mensongères qui -coule sans interruption dans la presse occidentale. Ce flot-là, les -seules bouches orthodoxes le déversent sur l'Europe. Car les Grecs, -car les Bulgares, car les Serbes ont des journaux, des journaux que -l'Europe lit. Ces peuples en profitent: ils écrivent, parlent, crient. -Et le Turc se tait. Comment n'aurait-il pas tort aux yeux du monde? - -Le monde n'entend qu'un son de cloche. Toujours le même son, toujours -la même cloche: la cloche orthodoxe; et, depuis qu'il n'y a plus de -Russie, la cloche anglaise a pris la suite de la cloche russe défunte. - -Et voilà pourquoi, moi, Franc de France, j'ai voulu, une pauvre fois, -faire entendre au moins à la France l'autre son, l'autre cloche:--non -pas même la cloche musulmane, mais seulement la cloche latine,--la -cloche française! - - -[1] _L'Intransigeant_, dont le directeur, en cet an-là, 1913, était -déjà comme il est encore en cet an-ci, 1921, M. Léon Bailby. - -[2] Dès que l'alliance fut signée, la Russie, tout en puisant des deux -mains dans le trésor français, ne fit que développer plus largement -sa vieille politique agressive et aventureuse, poussant pointe sur -pointe tour à tour vers Constantinople et vers Pékin, sans nul scrupule -de nous entraîner à sa suite dans les plus téméraires équipées, et -surtout, sans nul souci de respecter les intérêts particuliers de -cette trop complaisante et trop ignorante alliée qu'est la France. En -Extrême-Orient, comme en Orient, la Russie de 1913, amie et alliée de -la France, combattait notre expansion plus rudement que n'avait fait la -Russie de 1854, à la veille de tirer l'épée contre Napoléon III. - -[3] Qu'en 1896, il en ait été ainsi, soit! Dans ce temps-là la -France était encore la vaincue de 1871, ambitionnant de reprendre -ses provinces volées, et la Russie nous apparaissait devoir être la -toute-puissante amie qui nous les rendrait, sans même combattre, rien -qu'en portant la main à la garde de l épée. - -Mais qu'il en fût encore ainsi en 1913, cela passe la mesure! Certes, -la France n'avait pas grandi dans l'intervalle. Et Fashoda, Tanger, -Agadir sont là pour nous l'apprendre. Mais la Russie, elle, avait déjà -rapetissé. Et, sans même parler de tant de milliards prêtés par nous, -empruntés par nos alliés, sans nul retour, les vaincus de Sedan avaient -bien le droit de traiter en égaux les vaincus de Moukden... - -[4] Les gouvernements vieux-turcs et jeunes-turcs,--ceux-ci surtout, -ont pu faire une politique anti-française. Le peuple turc aima -toujours les Français. Interrogez tous ceux qui se sont promenés, -comme j'ai fait, à pied, dans les villages du fin fond de l'Anatolie, -et qui ont sollicité le soir l'hospitalité des hans. Certes, tout -chacun est admis, et traité en hôte. Mais, prudemment, vos voisins -ne s'en enquièrent pas moins:--«Etes-vous Moskof (Russe)?--Iok -(non)!--Allemand?--Iok! iok!...» A chacun de ces iok-là, vous aurez vu -la figure du curieux s'épanouir...--«Etes-vous Anglais?--Non: je suis -Français, Frank de la France...--Mash'Allah! Tout est à vous!» - -[5] En Bulgarie et dans la province de Dobroudja, actuellement -roumaine, mais qui n'était alors peuplée que de Bulgares, Slaves ou -Mongols. - -[6] J'entends très bien qu'on va m'objecter:--Nous-mêmes, Français -avons actuellement (1921), en Syrie et en Cilicie, un conflit oriental; -un conflit franco-turc! Est-ce à dire qu'en Cilicie et qu'en Syrie la -France a tort, et les Turcs raison? - -Mon Dieu! non!... pas tout à fait... La France, certes, dépossédée par -l'Europe entière et par l'Angleterre surtout des droits privilégiés -qu'elle détenait en Turquie depuis François Ier (1527!) a raison de -vouloir en dédommagement de ces droits qu'elle acheta par quatre cents -années d'alliance bonne ou mauvaise, et qu'on lui vole, la France a -raison de vouloir obtenir une compensation: le Liban... - -Mais la Turquie, qui n'a rien du tout volé à la France, a raison de -défendre son bien contre tout le monde et contre chacun, même contre la -France... - -Et, si je n'étais Français, de quel bon cœur je me battrais pour la -Turquie contre la Grèce, contre l'Angleterre, contre à peu près toute -l'Europe, aux côtés de mon ami d'Angora, Kemal-pacha! - -[7] Depuis le massacre des chiens de Stamboul, les coquins ci-dessus -désignés,--soi disant Jeunes-Turcs? ni Turcs, ni jeunes!--ont -d'ailleurs donné derechef leur mesure, en massacrant leur patrie (ou -plutôt la patrie qu'ils prétendaient leur) à peu près aussi élégamment -qu'ils avaient massacré les chiens turcs,--vraiment turcs, eux. - -[8] Tout de même, il n'est que juste d'ajouter que les Turcs y sont -vraiment allés de main morte, quand on compare leurs «massacres» à -l'extermination systématique et ignoble à laquelle procédèrent les -troupes régulières de Grèce et de Bulgarie pendant et après la guerre -de 1912-1913;--à laquelle procèdent actuellement les armées grecques -d'Anatolie. - - - - * * * * * - - - - L'EXTRAORDINAIRE AVENTURE D'ACHMET PACHA DJEMALEDDINE - - CHEF TCHERKESS, PIRATE, AMIRAL, VALI, GRAND D'ESPAGNE, MARQUIS DE - FRANCE ET AMI DE PLUSIEURS SUBLIMES PRINCES - - - ---_La illah il Allah!... ve Mohammed rezoul Allah!..._ - -(Il n'est qu'un seul Dieu! ainsi l'attesta le Prophète...) - -Pèlerins de cette caravane, arrêtés pour la nuit dans ce han[1] de -bénédiction, salut! Salut à vous, messires[2] les Croyants! Salut à -vous, messeigneurs[3] les Francs! Salut même à vous, pauvres chiens -d'idolâtres, tristes idiots, rebut de l'humanité ... (si toutefois -caravane de tant et tant nobles pèlerins, parmi lesquels j'aperçois des -émirs, des princes, des ulémahs, des docteurs, des pachas, des vizirs -même! poussait l'infortune jusqu'à souffrir que espèce idolâtre se fût -faufilée parmi tant de si bonnes races, et que si noire obscurité fît -tache au milieu de telles lumières...) N'importe, Allah le sait, il -suffit!... - -A tous, donc, salut! J'ose me lever devant Vos Hautes Excellences, moi, -le chétif Abdullah, fils d'Abdullah, chanteur par droit héréditaire, et -seul chanteur, dans ce han béni, de toutes sortes de chants, contes, -dicts et dictons; j'ose me lever de terre pour récréer ceux qui -désirent veiller, pour endormir ceux qui désirent dormir, et le tout au -nom de Dieu! - -Messires, messeigneurs, la nuit étincelle d'étoiles. Louanges à Dieu, -l'Unique! J'entreprends donc de chanter à Vos Hautes Excellences la -Merveilleuse Aventure d'Achmet pacha, Djemaleddine, chef tcherkess, -pirate, amiral, vali, grand d'Espagne, marquis français, et ami de -plusieurs sublimes Princes. Tout cela! Iblis m'emporte si je mens d'un -mot: le conte est vrai d'un bout à l'autre! - -Je n'entreprends point, cependant, de chanter, tout entière, l'Histoire -du dit et prodigieux Achmet pacha: il y faudrait, après cette nuit-ci, -douze autres nuits pareillement étoilées; et demain n'appartient qu'à -l'Unique. Mais j'entreprends d'en chanter à Vos Hautes Excellences -ce qui s'y trouve de plus extravagant: à savoir, la fin. Vos Hautes -Excellences vont donc ouïr le chant d'Achmet alors qu'il n'est plus -simple chef tcherkess, ni page dans l'Iéni-Séraï, ni pirate, ni amiral! -alors néanmoins qu'il n'est point encore vali, ni grand, ni marquis, -mais qu'il va devenir tout cela, tout d'un coup, et sans y songer, -puisque, l'histoire le prouve, il ne songe alors qu'à mériter le plus -beau de tous les titres qu'il eût jamais: celui d'ami des plusieurs -sublimes princes dont j'ai parlé déjà et dont la gloire emplit encore -le monde, quoique tous aient cessé de vivre depuis je ne sais combien -de centaines d'années. Si glorieux qu'ils soient tous, d'ailleurs, -l'histoire vous prouvera qu'Achmet pacha le fut, lui tout seul, autant -certes qu'eux tous ensemble. - -Messires, Messeigneurs! il était une fois ... Allah m'est témoin, Lui -qui sait mieux que moi!... il était une fois, dans le pays tcherkess, -un chef de clan qui, jamais, de mémoire d'homme, n'avait, dans son -clan, compté de guerriers seulement et simplement braves ... je -veux dire «braves» comme il sied à tout guerrier d'être brave: car -le plus lâche des guerriers de ce clan-là avait toujours été brave -beaucoup davantage, c'est-à-dire beaucoup trop. Ce disant, messires et -messeigneurs je dis vrai, et ne mens pas. Qui donc oserait dire que je -mens, mentirait lui-même. - -Ce chef de clan, né du sang le plus fier, avait passé à sa naissance, -pour citer le poète, «des reins les plus vaillants dans le ventre le -plus chaste!» Et il s'appelait, à la mode tcherkess, d'un nom double: -Rechid Djemal. Rechid, comme son père l'avait nommé; Djemal, comme son -père se nommait lui-même. Car, vous le savez assurément, messires, et -vous ne l'ignorez sans doute pas, messeigneurs, les Tcherkess,--gens -de Circassie,--sont moins simples que nous, les Turkmènes,--gens du -Turkestan--: tout vrais croyants qu'ils sont, ils ne se contentent -point de se déclarer fils de leur père; ils poussent l'orgueil jusqu'à -se proclamer petit-fils de leur aïeul et à proclamer cet aïeul-là -petit-fils de son aïeul à lui! tout cela inclus dans un seul nom, -commun à tous, fils, père, grand-père, aïeul, aïeux ... tant et -tant qu'ils prétendent ainsi, d'aïeul en bisaïeul et de bisaïeul en -trisaïeul, remonter jusqu'aux temps bénis du Prophète, voire jusqu'aux -temps de Moïse ou de l'ancêtre Adam. Il n'importe, d'ailleurs. Le chef -Rechid Djemal, pour commencer, puis, pour continuer, le fils du chef -Rechid Djemal, importent seuls: car ce fils ne fut autre qu'Achmet -Djemal en personne, plus tard Achmet pacha Djemaleddine...[4]. - -Et voici comment il naquit... (Allah le sait d'ailleurs mieux que -moi!...) - -Quand le chef Rechid entra dans sa cinquantième année, il alla, un -matin de soleil, se baigner dans la rivière la plus proche et, s'étant -regardé dans l'eau claire, il se vit tel qu'il était: vieux. Il se hâta -de rentrer au camp, s'enferma dans sa tente, songea, puis, voulant -goûter une dernière fois, avant qu'il fût trop tard et que l'âge lui en -eût ôté la force, du plaisir que votre Dieu, messeigneurs, permet et -qu'à nous, messires, notre Allah commande... _la illah il Allah!_ Il -n'est qu'Un: vôtre, nôtre, c'est le même!... - -... Le chef Rechid, voulant donc, une dernière fois, goûter du plaisir -d'amour, épousa une dernière épouse, sa huitième--_huit est le nombre -divin!_ disent les initiés, savants ès la Kabbale!--Cette épouse -huitième était une vierge très belle et du plus noble sang tcherkess. -Et neuf mois après, le jour même qu'elle atteignait son quatorzième -printemps...--_quatorze_, disent les savants initiés, _est le nombre -deux fois sage!_--l'épouse offrit à l'époux un fils irréprochable, -portrait vivant de son père, donc vivante preuve de la vertu de sa -mère. Rechid Djemal le nomma Achmet. Et, la naissance de ce fils ayant -achevé la tâche assignée par Allah au père de l'enfant, Rechid Djemal -s'en fut au paradis, content de mourir comme d'avoir vécu. - -En ce temps-là, messires et messeigneurs, le propre père du plus -sublime de tous nos padishahs, Souléïman! celui-là même que les -Infidèles ont surnommé le Magnifique ... les infidèles, oui! les -Infidèles que vainquit, détruisit ou conquit Souléïman, qu'ils -admiraient plus encore qu'ils ne le détestaient! Et tout justement, -le jour qu'Achmet Djemal, fils de Rechid et principal héros de cette -histoire héroïque, entrait dans sa neuvième saison, Allah--louanges à -Lui!--se souvint de son peuple et fit à l'archange le signe. Azraël -... la foudre est moins prompte qu'Azraël!... Azraël étendit ses ailes -noires, vola jusqu'à Stamboul, s'abattit sur l'Iéni-Séraï et, de -l'épée, toucha l'ancien Padishah, père du Padishah Souléïman, au cheveu -que vous savez; alors le Padishah, père du Padishah Souléïman, s'en fut -au paradis, comme naguère Rechid Djemal. - -Or, âgé de neuf ans,--et les initiés nomment le nombre neuf,_ nombre -de la pleine promesse_,--Achmet Djemal fut très sagement envoyé par sa -mère, ses oncles et ses frères, à l'Iéni-Séraï du Padishah, comme page -du harem impérial. Et ce harem, justement à point, se trouvait devenu -le harem du Magnifique Souléïman, pour le plus grand bien de toute la -Foi, de tous les Croyants et, notamment, de ce Croyant, nouveau page -dans le harem de Iéni-Séraï, Achmet Djemal, fils du chef défunt, Rechid. - -Adonc, voilà devenu page au harem,--et sous l'œil de Celui de qui -vient tout honneur, puisque vicaire d'Allah,--adonc voilà, devenu tel, -Achmet. Et c'est ainsi. Nul doute que, si bien placé comme il était, -le héros dont je chante l'histoire ne manqua pas de courir mille et -mille probables hasards et d'accomplir dix mille et dix mille hauts -faits, dès ce temps du Iéni-Séraï et dès cette époque du Souléïmanieh -Harem...--Mais, daignent Vos Hautes Excellences pardonner au chanteur, -si, de ces mille-là, non plus que de ces dix mille-ci, le chanteur ne -chante pas un chant: l'histoire est longue, la nuit courte; trop cruel -est mon regret; il me faut cependant passer sur toutes ces délectables -années qui séparent la neuvième de la quatorzième saison du page -Achmet... - -... Sauf pourtant sur un jour d'une de ces années, un seul jour d'une -seule année! sur ce jour qui, saintement, tomba un vendredi, et un -vendredi du saint mois de Ramazan! Ce vendredi-là, entre le coup de -canon du matin et le coup de canon du soir, tout chacun dans le Séraï -étant à jeun, comme l'exige la loi du Prophète, il plut à Sa Majesté -Impériale d'aller promener Sa rêverie et Sa méditation aux Eaux Douces -d'Asie: car le Ramazan, cette année-là, tombait en été. Le Padishah -s'était d'abord allé reposer au harem, et le page Achmet était, auprès -de Sa Personne, de service, et l'épée nue. Lors, Souléïman commanda: - ---Page! va!... et ordonne qu'on arme Notre caïque! - -Le page Achmet posa son épée nue sur un coussin de Brousse, salua, -recula d'un pas, salua encore, recula d'un autre pas, salua de nouveau, -recula d'un troisième pas, puis s'agenouilla, mains jointes et front -par terre: ainsi l'ordonnait l'étiquette du Séraï. Alors seulement il -dit: - ---J'écoute pour obéir. Le caïque, plaît-il au Padishah qu'il soit à -onze paires? - -Lors, Souléïman commanda: - ---A sept paires: nous sommes au saint mois du Ramazan; il sied donc de -se montrer humble et ne point déployer une pompe qui serait indécente. - -Lors, le page répéta: - ---J'ai écouté pour obéir. - -Et il s'en fut exécuter l'ordre reçu. - -Il l'exécuta si vite qu'il n'y avait pas encore eu le temps d'une -impatience impériale quand il revint. Promptement il salua comme -devant, recula, resalua, recula encore, resalua derechef, recula une -troisième fois, s'agenouilla et dit: - ---Le caïque attend le bon plaisir de Sa Majesté Impériale. - ---Tu sais faire vite ce que tu fais,--dit Souléïman,--et tu sais aussi -le faire bien. Il est possible qu'un jour tu réussisses dans les -grandes choses comme dans les petites. - -Il ajouta: - ---Viens. - -Si vite qu'avait fait le page Achmet, il n'avait point omis de passer -la revue du caïque: rien n'y manquait, ni avirons, ni tolets, ni tapis, -ni coussins, ni voile. Et les caïkdjis n'avaient pas une tache sur la -neige de leur mousseline. Toutefois, au lieu de la veste soutachée -d'or, ils portaient la veste soutachée d'argent. - ---Pourquoi?--demanda le Padishah. - ---Nous sommes au saint mois du Ramazan,--dit Achmet:--il sied de se -montrer modeste et ne point déployer une pompe qui serait indécente. - -Le Padishah reconnut ses propres paroles et se prit à rire: - ---Tu sais bien retenir aussi ce que tu retiens,--dit-il:--tu es un bon -serviteur. - -Et il fit asseoir Achmet sur un des coussins de la chambre. Mais, -lorsque lui-même se fut étendu sur le voile, Achmet se releva; et, -demeurant toutefois sur le coussin qui lui avait été désigné, s'y -agenouilla. - ---Pourquoi? dit encore Souléïman. - ---Que suis-je, auprès du Vicaire d'Allah?[5] dit Achmet.--S'il sied de -se montrer modeste au saint mois du Ramazan, il sied, tous les mois de -l'année, de se montrer respectueux auprès du Vicaire d'Allah, lorsqu'on -est ce que je suis: rien. - -Lors le Padishah considéra son page et daigna lui dire: - ---Tu sais décidément plus de choses que je n'avais cru. Et tu dois être -un bon ami. - -Ainsi, le même jour, Achmet Djemaleddine, n'ayant point encore achevé -sa quatorzième année, et n'étant donc point encore exclu de la société -des femmes, mérita de recevoir, d'un Prince sublime entre les plus -sublimes, deux éloges dont plus tard il se montra digne, comme la suite -de l'histoire le va prouver. - -Mais cette histoire, messires et messeigneurs, il sied que je la -commence, ou jamais je ne la finirai. Je passerai donc, en grande hâte, -sur le temps qu'Achmet Djemaleddine, hors de page, s'est distingué aux -armées, tant sur terre que sur mer, et sur le temps, qu'après avoir -été soldat, matelot, chef de dix hommes, chef de cent hommes, chef -d'une barque, chef d'un chébec, il commanda enfin un vaisseau qui était -sien et pirata par toutes les mers, sur tous les ennemis de la Foi et -principalement sur les rapaces marchands de Venise. Je passerai en plus -grande hâte encore sur le temps qu'il devînt Amiral et commanda non -plus un seul vaisseau, mais une flotte, puis des flottes nombreuses, -puis toutes les flottes qui arboraient en poupe l'étendard rouge au -croissant d'or... Et j'en viens au récit que je vous ai promis et que -je vais vous chanter: - - -En ce temps-là, Achmet Djemaleddine se reposait de ses glorieux travaux -dans son yali d'Amiral, et, honorablement, étalait les marques de sa -grandeur et les insignes des hautes dignités dont la faveur du Padishah -l'avait comblé. Assis sur la plus haute terrasse de son palais, face au -Boghazi, Achmet Djemaleddine oisif, et bien aise de l'être, fumait un -soir le tchibouk en contemplant d'un regard on ne peut plus heureux, -satisfait et paisible, toute une escadre de ses plus beaux vaisseaux, -ancrés autour de leur amiral--en demi-cercle--c'est-à-dire, messires, -en croissant: et un tel croissant était bien fait pour enivrer de joie -et d'orgueil tout cœur vraiment musulman, tout cœur vraiment turc! -quand, au perron du palais, un caïque aborda, tout à coup, caïque à -onze paires, donc caïque impérial, puisque les lois et la bienséance -ne permettent que trois paires à n'importe quel Croyant, fût-il -grand-vizir, grand-eunuque, ou cheik ul Islam, c'est-à-dire Altesse -... et pareillement à toute femme de Croyant, fût-elle même Majesté, -c'est-à-dire Valideh sultane. - -Le caïque à onze paires n'avait toutefois pas encore accosté la plus -basse marche qu'Achmet pacha Djemaleddine (pacha, certes, il était! -et depuis beau temps!...) sur cette dernière marche, s'agenouillait, -et très humblement tendait le poing à la main impériale, pour que -le Padishah--c'était lui, comme juste--pût mettre pied à terre sans -éclabousser d'une seule goutte la semelle de ses babouches. Souléïman, -ayant quitté le caïque, et relevé son serviteur et ami d'un signe de -sourcils, s'appuya gentiment sur l'épaule offerte avant de lui dire: - ---Pacha, te crois-tu donc encore mon page? - ---Page ou pacha, que sommes-nous, sinon rien, auprès du Padishah? -Auprès du Padishah, sied-il pas à ceux-ci comme à ceux-là, et tous les -douze mois de l'année, de se montrer respectueux? - -Telle fut la réponse d'Achmet. Et Souléïman se prit à rire. Car lui -aussi se souvenait. - -L'escalier du palais gravi, Souléïman, assis dans le trône toujours -préparé pour le Padishah par son serviteur et ami, Souléïman parla -comme je vais chanter: - ---Pacha, un grand malheur est advenu, une grande tâche nous incombe. -Mon frère et allié, frère de cœur et allié de sang, car c'est du sang -de ma veine que j'ai signé les Capitulaires!--mon frère et allié, cet -autre Moi qui règne en Occident, vertueux comme j'essaie de régner -en Orient: François, premier du nom, Roi du pays franc ... celui -qu'on nomme le Chevalier-Roi! François, le plus brave d'entre les -plus braves! est triste, vaincu, captif. Son ennemi, celui qui s'ose -intituler empereur... _La illah il Allah!_... il n'est qu'un Dieu: il -n'est donc qu'un Empereur... - ---Un,--dit Achmet;--l'Unique: toi, Padishah. - ---Le soi-disant empereur Charles, cinquième du nom, s'est emparé du -Roi-Chevalier François et l'a chargé de fers et traîné dans une geôle -au fond de la barbare Espagne dans un village puant que ces chiens -nomment Madrid; pacha, que dis-tu? - ---Je dis que la tâche est sainte et qu'Allah nous la fera légère: tâche -de délivrer le Roi-Chevalier, François Ier de France. - -Telle fut la réponse d'Achmet. - ---Tu parles bien comme bien toujours tu as parlé,--dit Souléïman -joyeux.--Puisqu'il en est ainsi, tends tes épaules, c'est elles que je -charge de la tâche. - ---J'écoute pour obéir. - -Ainsi répondit Achmet. - ---Tu as écouté, obéis!--et le Padishah se leva. - -Appuyé sur le poing de son serviteur et ami, il descendit l'escalier, -retournant à son caïque. Il posa dedans le pied droit; lors Achmet, -oubliant la bienséance, osa parler avant qu'on l'interrogeât: - ---Padishah, comment ferai-je? Moi chétif, moi seul, moi dépourvu -de toute sagesse et de toute prudence ... que pourrai-je inventer, -essayer, réussir, pour délivrer des griffes de son ennemi le frère du -Padishah? - ---Cherche,--dit Souléïman,--tu trouveras. - ---Daigne l'intelligence du Padishah éclairer la stupidité de son -serviteur! - -Ainsi Achmet implora Souléïman. - -Et Souléïman, accueillant sa prière: - ---Pacha, il me déplaît d'entendre ravaler ou mépriser mes serviteurs. -Comment moi, créature d'Allah, pourrai-je t'éclairer, toi créature -d'Allah? Dieu seul est grand! _Allah ek bar!_ D'ailleurs, pense, pèse, -soupèse l'affaire, et dis-moi si, en pareille aventure, le Padishah en -peut savoir plus ou mieux que le pacha, ou que personne? Pour délivrer -des griffes du fier soi-disant empereur le Roi-Chevalier, roi du pays -franc, que peut-on? - -Achmet proposa: - ---Combattre! - ---Combattre? Connais-tu, pacha, le champ de bataille où mes janissaires -pourraient rompre et tailler en pièces les soldats de l'empereur? -L'empereur est trop loin. - -Achmet hasarda: - ---Traiter! - ---Traiter? Pacha, en échange de mon frère le Roi franc, -qu'offrirait-on? Qu'offrirais-je moi-même, moi, le Padishah? Toutes les -terres de l'Islam, tous les trésors de l'Islam; tous mes palais, toutes -mes mosquées, et moi-même, crois-tu donc qu'une si petite rançon serait -digne d'un si grand capt. - -Achmet se tut. - -Le Padishah pesa sur son épaule: - ---Pacha, tes deux moyens valent peu. J'en sais un qui vaut beaucoup. - -Achmet demanda: - ---Ce moyen? - -Souléïman embarqua tout à fait, lâcha l'épaule de son ami et s'étendit -sur le voile impérial. Alors, sans se retourner, il prononça: - ---Ce moyen réside en la personne d'un serviteur d'entre mes serviteurs. -Ce serviteur est pacha, ce pacha est amiral ... et je l'ai nommé mon -ami. - -Honoré de telle sorte, Achmet Djemaleddine ne demanda plus rien et -répondit seulement par l'obéissance. - -Dans l'instant, les caïkdjis pesèrent sur le manche renflé des avirons; -et le caïque jaillit du perron, telle, de l'arbalète, une flèche. -Souléïman donna un regard en arrière et, dégrafant de sa poitrine une -étoile toute de diamants, la jeta vers Achmet: - ---Prends,--dit-il:--c'est l'Ehrtogrul. - -Et le pacha Achmet, comme jadis le page Achmet, s'agenouilla pour -agrafer sur sa poitrine l'Ordre Sacré réservé aux seuls sultans ... aux -sultans, et, quelquefois, à ceux de leurs sujets qui, plus grands et -plus saints que les sultans mêmes, ont sauvé l'Islam ou l'Empire. - - - -Messires, messeigneurs, en si troublante occurrence, pensez-y bien!... -et, comme disait mon grand-père le Turkmène, dont la grand'mère venait -des lointains royaumes de la Chine: pensez-y à droite et pensez-y à -gauche!--à la place du pacha Achmet, tous qu'auriez-vous fait? - -Vous ne savez? Par bonheur, moi, chétif, je sais ... encore qu'Allah -sache assurément mieux que moi!... Je sais, parce que Achmet -Djemaleddine lui-même me l'apprit, non pas certes de sa propre bouche, -mais par la bouche du chanteur de contes, mon père, lequel me chanta -jadis ce que je vais vous chanter aujourd'hui: - -Achmet pacha Djemaleddine pensa, pensa tout justement comme je viens de -vous le dire tout à l'heure: pensa très bien! pensa à droite, pensa à -gauche ... puis, ayant pensé, rejeta vers l'alaïk[6] le tuyau de jasmin -du tchibouk, se leva, assura son turban dont il ôta l'aigrette, ceignit -son sabre dont il éprouva du doigt tout le tranchant de la pointe à -la garde, puis, sortant du palais, s'en fut, et voyagea d'une traite -jusqu'en Espagne et jusque dans Madrid. - - - -Achmet Djemaleddine avait quitté Stamboul un vendredi soir, ce qui -était certes d'un heureux présage; il entra dans Madrid un vendredi -matin, ce qui était certes d'un plus heureux présage encore. Par le -fait, sitôt passée la porte de la ville, il fit la rencontre d'un homme -de haute mine qui, par mégarde, le heurta au passage. - -Inutile de vous dire, messires et messeigneurs, que notre Achmet, très -avisé, s'était, dès qu'il l'avait fallu, costumé à la franque. Inutile -pareillement de vous chanter que notre Achmet, très savant, parlait -l'espagnol aussi bien que le turc et parlait d'ailleurs pareillement -toutes langues de tous pays, comme il sied à tout véritable héros de -roman, propre et préparé d'avance à toutes héroïques aventures. De -la sorte, tous les Espagnols de toutes les Espagnes s'étaient, sans -exception, trompés sur sa croyance, trompés sur sa race, trompés sur -son pays! Et tous, sans exception, le croyaient bonnement l'homme qu'il -se disait: à savoir, le licencié ès lettres, docteur ès théologie, don -Alonzo Lupa, natif de Salamanque. - -Heurté, comme je vous l'ai dit, à son premier pas dans Madrid, le -licencié docteur don Alonzo Lupa s'allait fâcher comme il convient, -quand l'Espagnol maladroit le devança par de courtoises excuses, -courtoisement débitées: le chapeau à la main et l'autre main près de -l'épée; ainsi s'excuse-t-on de seigneur à seigneur, non par crainte ou -bassesse, mais par sagesse et justice. - ---Señor, que votre Grâce me daigne pardonner d'être tout ensemble si -grossier et si lourdaud. Je m'appelle don Pedro Ximenès y Sylva; je -suis grand d'Espagne et marquis; et je mets à vos pieds grandesse et -marquisat, vous suppliant d'en user pour toutes choses. Si Votre Grâce -exige cependant davantage, j'entends ne lui rien refuser! et mon épée -serait mille fois honorée de se croiser contre la vôtre? - -Achmet Djemaleddine pacha... C'est don Alonzo Lupa, natif de -Salamanque, que je voulais dire!... Don Alonso Lupa, qui d'abord avait -toisé le Ximenès, jugea dès lors tout à fait honorable de rendre -courtoisie pour courtoisie. Il mit donc chapeau bas, lui aussi, et -tendit la main au marquis don Pedro: - ---Señor,--dit-il,--je remercie les saints, protecteurs de tout voyageur -Vieux Chrétien, d'avoir voulu que le premier visage que je visse dans -Madrid fût de si bonne rencontre et de si favorable augure! Nul doute -que votre Grâce me favorisant de sa courtoisie, je ne réussisse ici -dans toutes mes entreprises!... - -Vous voyez ici, messires et messeigneurs, que l'irréprochable Achmet -Pacha n'hésitait point à mentir par sa gorge, avec toute la profusion -utile! Mais cela ne saurait étonner les gens de cœur, puisqu'il est -mieux que permis: ordonné de mentir pour la réputation des femmes et -pour la gloire du prince et de l'État... - -Le marquis don Pedro, noble gentilhomme, ne pouvait manquer de se -prendre à ce noble mensonge. Il s'y prit incontinent; et ce, pour son -plus grand honneur. - ---Quoi donc? passez-vous cette porte pour la première -fois?--demanda-t-il. - ---Pour la première fois,--dit Achmet. - ---Par la Marie Douloureuse! il me plaît grandement d'être favorisé -comme je le suis, rencontrant, moi premier, votre Grâce! Et je mets à -sa disposition mon crédit, mon bras, ma maison, tout ce que je possède -et tout ce que je suis! Et si vous daignez accepter mon offre, tout -indigne qu'elle soit, je remercierai le Seigneur du Grand Pouvoir de -m'avoir permis d'effacer un peu, de la sorte, la balourdise dont je -suis, señor, coupable aujourd'hui. - ---Ce qui s'offre de si bon cœur doit s'accepter d'aussi bon -cœur!--répondit sur-le-champ Achmet qui, dès lors, fut l'hôte du -marquis. Et l'heure d'après, entrant dans le patio du palais Ximenès, -lequel avait façade sur la Plazza Mayor, il ajouta, mais pour soi-même, -entre ses dents, et parlant bonne langue turque: - ---Il me déplaît toutefois qu'on trouve en cette maudite Espagne -d'aussi bons gentilshommes!... Et s'il en est beaucoup qui vaillent -celui-ci, je ne descendrai, certes pas, jusqu'à les combattre par -ruse, fourberie ou traîtrise... Toutefois, s'il me les faut combattre -autrement c'est-à-dire à face découverte et cimeterre au poing, comment -réussirai-je, moi, seul contre eux, mille fois mille? et comment -briserai-je les chaînes et percerai-je la prison du roi François Ier? - - - -Et voici le plus merveilleux de cette merveilleuse histoire:--Ai-je -bien chanté, selon la vérité, que toutes ces belles paroles s'étaient -dites un vendredi matin? Or, le samedi, lendemain de ce vendredi, il -advint au soi-disant licencié,--c'est au Seigneur Achmet que je veux -dire,--de rentrer tard au logis de l'Espagnol son hôte. Cela, parce -qu'Achmet, tout plein de ses projets d'évasion, avait passé toute la -brune à bayer aux corneilles, face à la maison que le faux empereur -don Carlos, cinquième du nom, avait assignée pour geôle au bon roi -frank, François de France. Achmet, donc, rentrant vers la cinquième ou -la sixième heure à la turque,--et la cinquième heure turque tombait, -ce jour là, vers la minuit des Francs,--Achmet fut assailli, à quatre -pas de la plazza, par une douzaine de très méchantes gens, voleurs de -profession, assassins d'occasion, et guère plus Espagnols que Turcs, -Vénitiens, Hongrois ou Bougres. - -Achmet, certes, n'eût pas craint deux, trois ou quatre douzaines de -pareils pauvres gredins; mais avec son cimeterre au flanc, son poignard -à la ceinture et ses pistolets chargés! toutes choses dont il n'avait -en l'occurrence aucune. - -Si bien qu'assailli par derrière, assailli par devant, assailli par -la droite, assailli par la gauche, par beaucoup d'ennemis, tous -très bien armés, Achmet, seul et sans un couteau, se trouva vite en -dangereuse posture. Il cria sur-le-champ: «_La illah il..._», puis, -avec sang-froid, s'arrêta, ayant sagement pensé qu'un homme vivant -n'est jamais sûr de son heure, que certes lui-même voyait la mort de -près, mais pouvait encore très bien y échapper, et qu'en cette heureuse -alternative, force gens de Madrid s'étonneraient, non sans risque pour -l'objet de cet étonnement, qu'un licencié docteur de Salamanque eût -n'importe quand psalmodié le témoignage du Prophète. Le reste du verset -fut donc psalmodié bouche close, mais cœur large ouvert, avec toute -ferveur et foi, vers Dieu,l'Unique. Or Allah, entendant la prière, -se souvint de celui qui priait: comme Achmet esquivait, faute de le -pouvoir parer à la turque, c'est-à-dire en chargeant, haut le sabre, -le premier coup de dague du premier des bandits ses agresseurs, le -pied manqua à ce larron qui chuta lourdement, face contre terre, et -lâcha sa dague dont le pacha se put saisir. Il la mania si terriblement -que nombre de ses adversaires tombèrent dans l'instant sous ses coups -et ne se relevèrent point. Toutefois, une dague ne vaut guère contre -force épées, sabres, haches et coutelas, sans parler des tromblons et -autres aboyeurs à balles, dont les brigands étaient pourvus à foison. -En sorte que le pacha Achmet eût probablement fini par succomber sous -trop d'adversaires trop bien armés, si le marquis don Pedro, fort -inopinément, n'était intervenu. - -L'excellent marquis, en effet, soucieux de son hôte trop attardé, avait -lui-même passé tout le soir à sa fenêtre, guettant. Si bien que, par -bonne chance, le fracas lui parvint de la dague et les épées chaudement -entrechoquées. En un clin d'œil, et sans même s'assurer du tout que -l'affaire fût ou ne fût pas sienne, don Pedro jaillit de sa fenêtre et -tomba, les pieds joints, dans la rue. Ainsi font les gens de cœur! - -Il s'abattit au milieu des bandits effarés, comme, sur un troupeau de -moutons, s'abat un aigle en furie. Dans chacune de ses mains brillait -une bonne épée. Et ce fut la meilleure des deux qu'il tendit au pacha, -y ajoutant un pistolet de sa paire et sa propre miséricorde, dont il se -passa joyeusement. Les coups continuaient de pleuvoir. Mais le pacha, -ayant maintenant rapière au poing, s'en souciait comme de neige en -canicule. Tirant, parant, taillant, ripostant, bref, luisant loques et -lambeaux de la bande assassine, il n'en prit pas moins tout le loisir -de courtoisement remercier son noble second et ne manqua point de -lui offrir, en échange de la miséricorde reçue, la dague qu'il avait -prise à son premier adversaire. L'Espagnol, pour mieux faire honneur -au présent, jeta au diable son pistolet, quoique encore tout chargé; -et cependant il ne manquait, lui non plus, de répondre aux compliments -par des compliments et aux révérences par des révérences. Le tout -s'ajoutant à la malemort de six ou huit des malandrins occis, le débris -de la bande malandrine, terrifiée, crut avoir affaire à deux géants -plutôt qu'à deux gentilshommes. Cela s'enfuit pêle-mêle, hurlant de -peur. Et, demeures seuls, le seigneur turc et le seigneur castillan -n'eurent enfin d'autre besogne qu'à se féliciter l'un et l'autre. Ce -qu'ils firent plus attentivement qu'ils n'avaient combattu, et sans -rien négliger de toutes les cérémonies convenables. - ---Señor,--commença par dire Achmet pacha,--je tiens que vous m'avez -sauvé... - ---La vie, Señor! et rien que la vie,--commença par répondre le marquis -don Pedro:--fort peu de chose, donc, en vérité, à l'estime d'un homme -de cœur ... si peu de chose, même qu'il serait malséant d'honorer du -plus simple merci un si simple service. - ---Señor,--fit alors assez gravement Achmet pacha (quoique toujours -déguisé, et sous les traits d'un simple licencié d'Espagne),--señor, -Votre Grâce a cent mille fois raison, et j'estime quant à moi la vie -à beaucoup moins que rien. Toutefois, tant vaut la liqueur, tant vaut -la tasse. La vie quelquefois peut enfermer mieux qu'elle ne paraît. -Señor, si Votre Grâce m'a rencontré dans Madrid, c'est qu'il m'y -fallait être pour l'accomplissement d'un vœu que je fis. L'honneur -m'ordonne d'accomplir mon vœu: l'honneur m'ordonne donc de vivre. C'est -par conséquent l'honneur que Votre Grâce me vient de sauver. La vie ne -compte pas. L'honneur compte. Souffrez donc que je me dise votre obligé -et que je vous engage ma parole d'homme et de gentilhomme. La voici: -je me déclare et me voue dès cette heure, de corps, de cœur et d'âme, -à vous. Et je prie Dieu qu'Il couvre d'opprobre toute ma race avec -moi-même si je manque de répondre par l'obéissance au premier désir que -Votre Grâce m'exprimera. - ---Par Dieu!--dit le Castillan, très grave aussi,--il me faudra -désormais prendre garde et veiller à ce que jamais vœu inconsidéré -n'aille de ma bouche aux oreilles de Votre Grâce!... Il me plaît -grandement, au surplus, d'avoir ainsi tous droits sur un cavalier -de votre mérite et pouvoir compter si sûrement, pour le jour qu'il -faudrait, sur deux épées au lieu d'une ... d'autant que la deuxième -vaut mieux que deux fois la première!... - -Ainsi, messires et messeigneurs, se complimentaient galamment entre -eux, sans souci ni prévoyance de l'avenir, le marquis don Pedro et le -pacha Achmet. Car telle était la bonne mode au temps que vivaient ces -magnifiques personnages. - - -Mais voici quelque chose de plus merveilleux encore que tout ce que -j'ai dit jusqu'ici:--Ai-je bien chanté, comme la vérité l'exige, que -tous ces beaux coups de taille et d'estoc s'étaient distribués un -samedi minuit sonnant?--Or, ce fut le dimanche, lendemain de ce samedi; -ce fut le dimanche, midi sonnant, qu'à son tour le soi-disant licencié -don Alonzo, ou pour parler vrai, le pacha Djemaleddine, à son tour, -sauva la vie et l'honneur du marquis don Pedro, rendant ainsi pièce -pour pièce et monnaie pour monnaie,--douze heures à peine après avoir -reçu. - -Ainsi les gens de cœur sont favorisés par Celui qu'attesta le Prophète, -par l'Unique! Et, j'y songe, messires, messeigneurs ... il m'apparaît -ainsi, fort clairement,--sauf sacrilège de moi, chétif,--que l'Unique -s'inquiète ainsi fort peu d'être nommé soit Allah, comme nous faisons, -nous, Croyants, messires ... soit Dieu, ou Jésus, comme vous, Francs, -faites, messeigneurs... Et m'est avis qu'à vous comme à nous, Lui -octroie parts égales de bienfaits. - - -Adonc ce dimanche-là, dès la cinquième heure (qui tombait la dixième -à la franque), le marquis don Pedro, vieux chrétien, ne manqua pas -d'aller ouïr la messe, qui est pour vous, messeigneurs les Francs, -est-il vrai? ce qu'est pour nous, messires les Croyants, notre prière -du vendredi, jour saint. Et son hôte ... qu'il ne soupçonnait certes -pas d'avoir hanté, plus souvent que les églises, les mosquées ... n'eut -garde de ne pas l'y accompagner: vous imaginez combien le soi-disant -licencié don Alonzo souhaitait qu'une si profitable erreur--l'erreur du -marquis don Pedro sur la vraie qualité du licencié don Alonzo Lupa,--ne -fut pas trop tôt dissipée. - -Le hasard voulut que ce dimanche-là, le marquis don Pedro fût de -service--et de service de sûreté--auprès de Sa Majesté le Roi-empereur. -Comme tel il entendait la messe, debout, l'épée nue, montant la -garde auprès d'une porte dérobée par laquelle, en cas d'incendie de -la cathédrale, Sa Majesté Castillane devait faire retrait. Or, tout -ensemble il advint qu'il y eut incendie et que la clef de la porte -dérobée fut perdue. Grand aurait été l'embarras du marquis don Pedro -et plus grand son déshonneur, si, par bonheur pour lui, son hôte, le -soi-disant licencié, n'avait pas tenu à gloire de monter la garde avec -lui. Achmet pacha, pour dire comme disent les incroyants, était fort -comme un Turc, ce qui ne surprendra personne: il se précipita donc, -épaule en avant, contre la porte qu'il enfonça du premier coup et le -Roi-Empereur put se retirer sans encombre. - ---Voilà qui paie au centuple le mince service que j'eus l'honneur de -rendre à Votre Grâce hier!--déclara tout aussitôt le marquis. - ---Je ne l'entends point ainsi,--répliqua Achmet pacha:--vous m'avez, au -contraire, donné beaucoup et je vous ai rendu peu. - ---Souffrez,--dit don Pedro,--que je ne sois pas de votre avis! Je -n'ai d'ailleurs garde de vouloir libérer Votre Grâce du vœu d'amitié -qu'elle a fait à mon bénéfice, mais il me plaît de m'engager par un vœu -semblable, et de me vouer, dès cette heure, de corps, de cœur et d'âme -à vous!... je prie Dieu, comme vous avez fait, qu'il couvre d'opprobre -toute ma race avec moi-même si je manque de répondre par l'obéissance -au premier désir que Votre Grâce m'exprimera. - -Ainsi donc s'étaient liés l'un à l'autre ces deux très galants -seigneurs. - - -Or, messires, or, messeigneurs ... c'est ici qu'il sied d'écouter des -deux oreilles, voire de déplorer n'en avoir que deux!... Songez, en -effet, messires et messeigneurs, que toutes ces si belles aventures -dont je viens de chanter quelques-unes ne détournaient pas de sa -mission sainte et sacrée la pensée constante de celui que le Padishah -Souléïman avait, une fois pour toutes, nommé son serviteur et son ami. - -Achmet pacha Djemaleddine, tout licencié castillan qu'il fût devenu -de la tête aux pieds, n'en demeurait pas moins seigneur osmanli du -cœur à l'âme. Et, comme tel, songeait-il donc nuit et jour, sans pause -ni trêve, aux bons moyens de parvenir d'abord en la présence du fier -roi chevalier, du grand roi franc François, pour l'heure prisonnier -du méchant et faux empereur don Carlos ... ensuite, y étant parvenu, -aux bons moyens d'enlever ledit prisonnier hors de sa dite prison, -et de le ramener triomphalement soit en terre franque, soit en terre -turque, celle-ci comme celle-là tirant d'avance grande gloire d'être -ainsi, pour le royal captif, terre de délivrance et de liberté à jamais -recouvrée. - -Ayant à la fin songé son saoul, Achmet pacha,--de moins en moins pacha, -de moins en moins Achmet, mais Lupa, et Alonzo, et don, et licencié, -le tout de plus en plus, au fur et à mesure qu'approchait le temps de -justifier la confiance du Sultan Magnifique, en brisant la geôle du Roi -Chevalier, Achmet, ou plutôt don Alonzo, s'assura que le premier point -était, à n'en pas douter, de se faire connaître de celui qu'il venait -secourir et de gagner sa confiance. Ce point-là gagné, mille chemins -s'ouvriraient sûrement dont l'un ou l'autre, _insh, Allah!_ (Dieu -aidant!) serait le bon chemin pour le roi franc vers son royaume... - -Audience du roi François Ier; l'obtenir.--Telle fut donc désormais la -préoccupation fervente et le constant souci du licencié don Alonzo, -hôte du marquis don Pedro. Par l'entremise du marquis, c'eût été faveur -tôt obtenue: don Pedro était homme de crédit autant qu'hôte de bon -vouloir. Mais don Alonzo n'y songea pas le temps d'un seul éclair: car -ne l'oubliez pas, messires et messeigneurs, don Alonzo, tout Alonzo -qu'il parût, n'en demeurait pas moins Achmet pacha Djemaleddine, Chef -tcherkess, Pirate, Amiral, et Ami de ce sublime Prince, Souléïman le -Magnifique. Et noblesse oblige! De mémoire d'homme, pas un Tcherkess du -sang Djemal, pas un _eddine_, qui vaut baron, pas un _pacha_, qui vaut -marquis, et moins encore aucun ami du Padishah, qui vaut Khalife ou -Vicaire de Dieu même, ne songea, fût-ce dans le pire délire, à trahir -l'hospitalité. Et qu'eût-ce été de moins déshonorant, je vous prie, que -mêler un noble Espagnol à une entreprise menée contre l'Espagne et qui -ne pouvait couvrir que de honte et de méchef le roi même des Espagnes, -le propre don Carlos, cinquième du nom?... qu'eût-ce été, que félonie, -traîtrise, dol et vilenie? Achmet pacha fût mort mille fois et de mille -morts mille fois infamantes, et tout son clan tcherkess fût mort par -surcroît avec lui, avant qu'une telle ignominie eût traversé aucune -cervelle cousine, fût-ce au dernier degré, de sa cervelle de chef. -Non! pour arriver au Roi Chevalier, captif, il était certes d'autres -voies que celle-ci: abuser de la loyale confiance d'un irréprochable -gentilhomme, dont le seul malheur était d'appartenir à l'autre roi, au -roi soi-disant empereur, et geôlier. - -Contraint pour lors de marcher par ces autres chemins, l'ami du -Padishah sut en bon temps se souvenir qu'il est une clef magique, bonne -pour toute serrure au monde, et qui, de tout temps et dans tous lieux, -vint toujours à bout des huis les mieux barricadés: portes de harem, -grilles de geôles, poternes de forteresses même. Cette clef, pareille -au soleil, tant par la couleur que par l'éclat, Achmet pacha quittant -Stamboul n'avait eu garde de ne s'en pas munir très abondamment; tant -et tellement que don Alonzo, après des semaines à Madrid, n'en était -point encore du tout dépourvu. - -Ce pourquoi la prison du roi franc s'ouvrit-elle sans trop d'efforts -devant le pacha turc, plus licencié salamanquois en l'occurrence que -jamais encore il n'avait été. - - -Messires, messeigneurs, je manquerais à tous devoirs: devoir de -chanteur qui sait chanter, devoir d'humble serf de Vos Hautes -Excellences, et de serf sachant servir, si je négligeais de vous -retracer ce capital épisode de ma merveilleuse histoire: cette première -entrevue du roi François, Premier du nom, et du pacha Achmet, ami du -Sultan Magnifique: - - -Je vais donc tout vous dire, messeigneurs et messires, et dans tout le -détail qui convient: - -Ce fut sous l'habit d'un très ignoble marmiton (et sa barbe vénérable y -dut périr, rasée court), qu'Achmet, un soir favorisé d'Allah, parvint -à remporter ce prélude de sa victoire, désormais imminente, sur le roi -d'Espagne, et ce, dans la propre capitale de ce pauvre prince d'avance -déconfit: dans Madrid, capitale de toutes les Espagnes. - -Remplaçant fort à propos un marmiton, lequel, mystérieusement, s'était -trouvé malade à décourager la médecine entière, Achmet pacha... don -Alonzo, veux-je dire!... bonnet blanc, sur le chef et plat d'argent -sur les mains, entra dans la salle basse où le Roi franc, François de -France, assis dans son fauteuil et son tabouret sous ses semelles, -attendait que la valetaille de Castille lui voulût bien servir à dîner. - -Or, introduit, lui, tiers ou quatrième, devant Sa Majesté Très -Chrétienne,--ainsi se surnomment eux-mêmes, tout pieusement, les -rois du royaume de France!--le marmiton Lupa se souvint d'être, à -son ordinaire, mieux qu'il ne paraissait pour l'instant, et d'avoir -eu souvent au flanc un cimeterre peut-être aussi durement trempé que -l'épée même qu'avait naguère brandie le roi captif, du temps qu'il -était libre. Le marmiton Lupa, risquant fort négligemment l'équilibre -du plat qu'il apportait, mit donc un poing sur sa hanche et considéra -le Roi François, durant que, surpris un tantinet, le Roi François -toisait le marmiton Lupa. - -Deux nobles hommes qui se regardent face à face et l'œil dans l'œil ont -tôt fait de se prendre l'un à l'autre juste mesure, et de s'estimer -pour ce qu'ils valent. Le Roi François, ayant regardé son marmiton, se -leva, marcha et, comme par mégarde, jeta bas le plat d'argent que le -marmiton portait. De quoi jaillit, comme eau de source, malédictions, -menaces, injures et clameurs diverses que déversa sur Alonzo le chef -cuisinier, très vilaine engeance que ses compagnons mêmes, les autres -gâte-sauces de la geôle, réputaient mal embouché. - -Le Roi Très Chrétien, à l'oreille délicate, leva sans mot dire le -lourd bâton qui lui tenait lieu d'épée et l'abattit sur le braillard, -lequel, net assommé, se tut pour fort longtemps. Je dis bâton: car -d'épée, le Roi Très Chrétien n'en avait point. Son estramaçon milanais, -celui-là même dont l'avait armé chevalier, après l'étonnante victoire -de Marignan, l'étonnant chevalier Bavard, réputé par tout chacun, -Croyant ou Franc, sans peur et sans reproche ... son estramaçon, donc, -son estramaçon de Roi Très Chrétien brillait maintenant au flanc du -Roi Catholique... (ainsi se sont eux-mêmes surnommés les princes de -Castille et d'Aragon, en des temps qu'on ne sait plus... Au fait?--le -savez-vous pas mieux que moi, messires et messeigneurs?...) - -N'importe, au demeurant: il importe seulement que le bâton qui -remplaçait l'épée caressa royalement l'échine du cuisinier butor. Et -voilà, pour que celui-ci sût désormais de bonne science respecter tout -ce qui est pacha, même sous l'habit de marmiton!... - -Tout de go, vous l'imaginez sans peine, le chef cuisinier quitta la -place. Les marmitons l'allaient suivre, en corps, quand François, le -Roi franc, ayant donné un second regard au marmiton dont l'apparence -l'avait, d'abord et du premier coup d'œil, intrigué, étendit vers lui -ce même bâton dont le chef cuisinier s'était naguère trouvé si mal; -puis, parlant haut: - ---Demeure!--dit-il. - -Et telle est la majesté des vrais princes,--vraiment sublimes,--telle -est cette majesté unique, image de la majesté d'Allah même, qu'Achmet -pacha Djemaleddine, entendant et voyant le verbe et le geste de -François le Chevalier, Roi de France, crut voir et entendre le geste et -le verbe de Souléïman le Magnifique, Padishah. - ---Dis ton nom?--commandait le Roi. - -Achmet, d'un doigt, éprouva d'abord la promptitude de sa miséricorde à -jaillir, si nécessité venait, du fourreau. Puis, la miséricorde étant -bien comme elle devait être: - ---Mon nom, sire Roi,--répondit-il, parlant, après avoir écouté, pour -obéir, comme il se doit--mon nom n'est certes pas digne des trop nobles -oreilles qui vont l'entendre! Mais, tout de même, ces oreilles-là, -tout de bon franques, ont trop souffert depuis trop et trop de mois, à -ouïr sans paix ni trêve, à ouïr à surdité les seuls noms,--chiens de -noms! noms de chiens--de vos seuls geôliers, guichetiers, porte-clés -et autres fieffés païens d'Espagnols! J'ose donc m'assurer qu'elles -accueilleront bien ce nom mien, indigne, mais honorable ... puisque -c'est le nom que porte le plus fidèle sujet d'un prince éternellement -ami et perpétuellement allié du prince des Francs. - ---Éternellement et perpétuellement? - -Le Roi, d'abord surpris, vite s'était pris à sourire. - ---Je n'ai qu'un éternel ami, je n'ai qu'un perpétuel allié!... Compère, -es-tu donc au Padishah? - ---Par le Croissant!... Oui... - ---_Evvet, Effendim!_--s'écrie joyeusement François de France, parlant -turc. - -Il avait appris cette belle langue--la nôtre, messire!--lorsque -Souléïman de Turquie avait lui même appris le français, avant de -l'instituer langue officielle de l'empire d'Osman, de pair avec le -turc,--ainsi qu'elle est restée depuis, et jusqu'à ce jour. Par de -tels procédés rivalisent de courtoisie, pour la plus grande gloire -du Créateur, deux princes tout de bon sublimes dont l'un ne peut -souffrir que l'autre le dépasse en chevalerie! de quoi leurs peuples -se trouvent fort bien, puisqu'ils en tirent paix, bons procédés -réciproques, alliances, et facilités sans nombre, tant pour le commerce -des marchands que pour les recherches des savants, la sécurité des -voyageurs et la grandeur de l'un et de l'autre État, confiants dans la -loyale assistance qu'ils sont prêts à se donner l'un à l'autre. - ---Par le Croissant, oui!--avait donc dit Achmet pacha:--je suis au -Padishah, sire Roi, et le Padishah m'a commandé de venir ici pour -être à vous et vous tirer des mains du faux et félon empereur, votre -ennemi. Pour le reste, quoique ce reste soit bien insignifiant, mon -nom est Achmet Djemal, et la faveur du Padishah m'a fait Achmet pacha -Djemaleddine. - ---Par son Dieu et par mon Dieu, qui ne font qu'un seul et même -Dieu!--s'écria le Roi franc,--tu dis mal, compère! et c'est moi qui -vais dire en ta place: tu t'appelles Achmet Djemal, soit; mais la -double faveur de tes deux maîtres et amis, le Padishah turc et le -Roi franc, l'ont fait marquis Achmet pacha Djemaleddine! Fie-t'en -maintenant à ton compère, moi, le Roi, pour que soient joints, à ce -marquisat, des terres et des trésors qui ne le dépareront pas... -Chut! chut! compère; point de génuflexions: on s'agenouille devant -les princes, non devant les captifs... Debout donc, marquis! et -parle. Çà?... tu me veux tirer d'ici et remettre en mon royaume de -France?..... Montjoie! l'idée n'est pas mauvaise... Mais, par saint -Denis, patron des Rois mes aïeux!... comment vas-tu t'y prendre?... Je -te vois, certes, tel que tu es, puisque mon frère t'a choisi: solide -janissaire et rude compagnon, subtil par surcroît autant que vaillant. -Mais si j'en vaux moi-même cent, si tu en vaux toi seul mille, que -pèserons-nous, ce néanmoins, contre les onze cents fois mille soldats -du Roi Carlos, qui n'en a pas beaucoup moins, si je ne m'abuse?... Je -serais sot de n'estimer pas ces gens-là aussi braves et bons guerriers -qu'ils sont nombreux, puisqu'ils m'ont vaincu et pris, moi, le Roi, le -Roi François de France! - -Debout, mais respectueux,--car le respect ne tient pas dans les genoux -ployés, non plus que dans les mains jointes,--debout devant le Roi -captif, qui croisait familièrement sa jambe droite, au bas de soie -brodée, sur sa jambe gauche, au bas de soie crevée, Achmet pacha songea -un temps; puis, se souvenant des augustes paroles dont l'avait jadis -favorisé le Padishah,--près de remonter en caïque: - ---Sire Roi,--commença-t-il,--grande est ma confusion lorsque vous -poussez la raillerie jusqu'à me priser mille fois plus que je ne vaux. -Mais, vaudrais-je dix mille fois davantage, et non seulement mille, -que ma mission n'en serait pas mieux remplie et que vous n'en seriez -pas plus libre. Quand mon auguste souverain, votre ami et allié, me -fit l'honneur suprême de me dire ce qu'il m'a dit et de me confier ce -qu'il m'a confié, j'ai objecté à Sa Hautesse ce qu'à moi-même vient -d'objecter Votre Majesté. Et le Padishah s'est pris à rire, et moi, -chétif, j'ai ri comme il riait. En vérité, il ne s'agit point ici -d'une entreprise ordinaire. Ce ne sont en effet ni les soldats, ni -les épées, ni les vaisseaux qui manquent à l'Islam; et, si n'importe -quel champ de bataille s'offrait aux armées turques pour combattre les -armées de l'Espagne, nous aurions tôt fait d'écrire, sur les étendards -du Padishah, assez de victoires décisives pour que, promptement, Votre -Majesté fût libre, et le roi Carlos captif. Mais ce champ de bataille, -où le trouver? Mon auguste maître vainement l'a cherché; et c'est parce -qu'il ne l'a pas trouvé que je suis ici, moi, chétif. - ---Montjoie!--dit le Roi franc,--si mon frère le Grand Seigneur n'a pas -trouvé, je ne chercherai pas. Pourtant, compère, te voilà dans Madrid -et par l'ordre du Padishah. Qu'est-ce à dire? As-tu donc, pour venir -à bout de ma délivrance, quelque autre moyen que celui que j'aperçois -dans le fourreau de ton poignard? - ---Sire Roi,--répliqua Achmet,--lorsqu'il s'agit de délivrer le plus -noble chevalier de la chevalerie, les moyens manqueraient-ils que tout -chevalier digne du nom viendrait bien à bout de les inventer. Quand la -force est trop faible, la ruse y supplée; et je ne sache pas qu'elle -soit à déshonneur. - ---Par saint Denis! je ne sache pas non plus!--approuva le Roi.--Mais -mon frère le Grand Seigneur aurait-il donc songé à me racheter et payer -ma rançon? Compère marquis, cela, cette fois, serait déshonneur à moi: -si pauvre que je sois, je n'accepte point que personne paie mes dettes, -et pas même mon éternel ami, ni mon perpétuel allié! - ---Sire Roi,--dit Achmet,--ni Sa Hautesse, ni moi-même, jamais n'aurions -osé faire cette injure au Roi de France! Et, d'ailleurs, si j'avais -été si butor que d'y songer, le Padishah m'eût vite rappelé qu'Allah -tout seul, mon Dieu, votre Dieu aussi,--l'Unique,--est seul assez -riche pour payer la rançon du Roi François Ier. Tout l'Islam, et toute -la chrétienté et toute l'idolâtrie en surplus, ne seraient, dans la -balance, que plume et Votre Majesté qu'or pur. - ---Marquis,--dit le Roi,--tu parles, cette fois, trop bien... Mais, s'il -en est ainsi, me voilà tout éberlué: ni fer, ni argent? Alors, quoi -donc? - -Entendant ces paroles, messires, messeigneurs, qui fut fier? Je vous le -laisse à deviner. Achmet cambra sa taille et pesa de son poing sur sa -hanche: - ---Sire Roi,--dit-il,--j'ai dit au Padishah les paroles mêmes que dans -sa bonté me répète à l'instant même le Roi de France. Or, quand le -Padishah entendit ma réponse et mon excuse, il me fit la grâce suprême -de me répliquer: «Où le fer ne peut sortir du fourreau, où l'or n'est -pas assez lourd pour le plateau de la balance, j'emploie mes serviteurs -ou mes amis, qui font ce qu'il faut faire. Tu es, toi, mon serviteur et -mon ami, ensemble. Va donc!» Sire Roi, je suis venu et me voici. - ---Mais, que feras-tu?--insistait le Roi. - ---Sais-je?--dit Achmet.--Je m'en rapporte à la sagesse de Celui qui -permit naguère que le vainqueur de Marignan fut vaincu à Pavie. -_Insh'Allah!_ l'épreuve ne peut être bien longue; et le vaincu de -Pavie, sous peu, s'évadera de Madrid. - - -Messires, messeigneurs, daignez permettre qu'ici le chanteur s'arrête -et médite, son esprit tout étonné d'admiration... Daignez vous-mêmes -méditer avec le chanteur,--votre serf!--sur ce grand enseignement d'un -Roi captif et d'un pacha marmitonné... Considérez ce Roi franc, sage -à ce point que ses peuples l'adorent; brave à ce point que les rois -l'appellent le Chevalier des Rois; noble à ce point que les chevaliers -l'appellent le Roi des Chevaliers!... Considérez ce pacha turc, chef -tcherkess, marquis français, amiral, compagnon de l'Ordre sublime -d'Ehrtogrul, et, qui mieux est, serviteur et ami du plus grand Padishah -de tous les Padishah qui furent et de tous les Padishah qui seront... -Les voilà donc face à face, le prince assis, le chef debout, qui se -regardent et se réjouissent à se voir l'un l'autre bon visage; fiers -tous deux: celui-ci, du maître qu'il sert, celui-là, du serviteur dont -il est servi. Et tant de grandeur tient dans cette geôle étroite! -Alentour, épées nues, hallebardes, mousquets, cuirasses. Les dalles -des corridors résonnent au choc des crosses et des éperons. Officiers, -geôliers, guichetiers, estafiers, veillent. Le péril est partout. Mais -roi franc et pacha turc s'en soucient comme de leur premier ennemi -abattu: car dangers, fatigues, souffrances, tortures même et la mort, -rien n'existe pour ces hommes, l'un comme l'autre vraiment hommes, et -vraiment sublimes l'un autant que l'autre; rien, dis-je! sauf leur -honneur sans tache, leur vertu sans reproche et leur vaillance sans -l'ombre d'une peur. - - -Méditons et puis poursuivons, car voici qu'approche le plus beau du -chant; oyez, messires, et messeigneurs! - - ---Sire Roi,--dit Achmet,--je rougirais à mourir si, parlant au Roi -Chevalier, je mentais du quart d'un mot; et davantage encore si -c'était, de ma part, simple et vil amour-propre. Le Roi m'a fait la -grâce de me demander comment il sortirait de ce lieu? Je n'en sais -rien, messire! Mais vous en sortirez, s'il plaît à Dieu. Je supplie -seulement le Roi de me dire s'il répugnerait, le cas échéant, de -devenir, comme me voilà, vil marmiton ou pauvre mendiant ... ou prêtre -tonsuré ... voire porte-clé ou guichetier de sa propre geôle? - ---Marquis,--fit le Roi, grave,--fors remettre en croix Notre-Seigneur -Jésus... (c'est le doux Prophète Christ, messires, qu'ainsi nomment les -Francs, lesquels croient qu'il est Fils de Dieu ... est-il pas vrai, -messeigneurs?... alors que nous, gens d'Islam, Le croyons seulement -Sa créature et la plus parfaite qu'Il fit jamais... Béni soit-Il!...) -Marquis, fors remettre en croix Notre-Seigneur Jésus, je ferai, pour -redevenir libre et Roi, tout. - ---Il suffit!--dit Achmet, content.--Désormais, sire Roi, qu'Allah -nous garde l'un et l'autre, vous, le maître, moi, le serf ... et -daignez à présent m'accorder mon congé; je ferai, quant au reste, tout -l'impossible: le possible devant toujours être déjà fait et d'avance. - ---Béni sois-tu, marquis!--cria le Roi joyeux.--Montjoie Saint-Denis! -(tel était, messires, le cri de guerre des vrais Rois francs, des -Rois du royaume de France...) Montjoie Saint-Denis! tu es bien celui -que j'espérais et escomptais, tant d'après ta mine que d'après les -sentiments que t'a marqués ton maître, mon compère et frère germain, -le Magnifique Grand Seigneur!... (c'est le nom que les Francs ont -souvent donné, par amitié, estime et respect, à nos Padishah...) Vive -Dieu!--continuait François,--je loue mon compère et frère de t'avoir -nommé son serviteur, préférablement à tant d'autres fiers hommes qui le -servent; et je le loue davantage de t'avoir élu pour ami... A présent, -Dieu m'écoute! car je vais prêter devant Lui serment, et serment -royal... Mais d'abord, marquis, écoute, et réponds-moi: j'aime ton -maître; et je t'aime aussi, toi qui l'aimes, lui, comme tu l'aimes. -Tu me plais donc fort. Me veux-tu pour deuxième compère et compagnon, -tel que le Padishah t'est déjà? À trois amis tels que nous, unis comme -trois doigts d'une seule main, l'Empereur, mon gardien de geôle, aura -mauvais jeu; et nul doute qu'il ne trouve bientôt cage vide et faucon -envolé! - -Achmet s'agenouilla: - ---Allah!--dit-il, acceptant et approuvant tant qu'il pouvait.--Sire -Roi, je vous ai écouté comme jadis j'écoutais mon autre maître le -Padishah, Commandeur de la Foi: pour obéir! Au demeurant, compère Roi, -si je te plais, par le Croissant! tu me plais davantage! Je suis donc -tien, dès ce jour-ci, des pieds à la tête et du cœur à l'âme. L'Unique -m'est témoin! Et je réponds devant Lui pour ma parole! et ma race -répond entière avec moi! - ---Amen!--conclut le pieux Roi, parlant comme parlent les prêtres francs -dans leurs mosquées qu'ils nomment églises.--Ce que tu me donnes, -compère pacha, je le prends de tout cœur: dès ce jour donc, tu es mien. -Et maintenant à mon tour. Voici mon serment de Roi: marquis, j'appelle -à témoin Celui qui peut tout; puisse-t-il me foudroyer de sa plus -foudroyante foudre, si, dès qu'à ton bras j'aurai repassé ces Pyrénées -du diable, mon présent cauchemar, tu n'es pas doté du plus beau, du -plus riche et du plus illustre de mes marquisats, n'importe comme il -sera vacant, par mort, déchéance, rachat, voire bon plaisir! J'ajoute à -cela, j'en jure la Sainte-Croix de Jésus--celui-là c'est toujours notre -doux Prophète, messires, béni soit-il!--j'ajoute à cela que ton premier -souhait qui viendra jusqu'aux oreilles de ton compère et ami, moi, le -Roi, nous te l'accordons, d'ores et déjà, et d'avance. Le tout, foi -d'homme, de chevalier, de prince et de Français! - -Achmet, à genoux, ne s'était pas relevé. - ---_Mash'Allah!_--cria-t-il.--Quand donne le prince, quel sujet -refuserait? Sire Roi, merci! j'étais votre homme, me voilà votre féal -et votre vassal. Compère le Roi, j'étais ton ami, me voilà ton obligé -et débiteur. Dette n'est pas lourde, de brave homme à brave homme! -Mais, puisque légère, souffre que je t'en charge à mon tour, comme tu -m'en as chargé. Mon premier souhait, celui-là même que tu m'accordas -sans le connaître, le voici: Puisse l'Unique permettre que je meure un -jour, avec l'agrément de mon autre et premier maître, en te servant, -toi, mon maître second! Pour le surplus de la besogne, Allah aide! - -Hors la chambre royale, des pas sonnèrent, des armes aussi. Achmet -pacha, soudain debout, redevint le licencié don Alonso Lupa... non! -qu'ai-je dit? redevint marmiton; et remit sur son chef le bonnet des -gâte-sauce. - -La porte s'ouvrait: - ---Mille ans de prospérité sur votre clémente Majesté! Puisque le roi -François a daigné pardonner, à son butor de marmiton, la plus grossière -des butordises, ledit marmiton butor, jusqu'à son dernier souffle, -priera Dieu pour qu'il assiste puissamment le roi François dans tout -ses projets et entreprises et principalement dans celle qu'il médite en -cet instant même! - -Ainsi cria, feignant un servile enthousiasme, le faux marmiton, faux -licencié, mais vrai pacha. Ce disant, il mentait si peu que le roi de -France, dévotement, se signa à la mode chrétienne, avant de répondre, à -la mode chrétienne aussi et bien dévotement: - ---Ainsi soit-il! Compère, tu crains Dieu: cela pour moi te parachève. - -Il parlait à voix fort basse; la porte déjà s'était ouverte et quatre -gens d'armes de Castille, tout habillés de fer, pénétraient dans la -prison royale. - -Tel était l'ordre du Roi soi-disant Empereur don Carlos: le Roi franc, -son prisonnier, lorsqu'il dînait ou soupait, avait bien la faveur -d'un couteau qui n'était pas d'argent; mais, tout le temps qu'il s'en -servait, quatre gardes veillaient, l'épée nue, sur ce prisonnier -redoutable dont le couteau à lame ronde, qui sait! était peut-être bien -capable de crever cuirasses, casques, poitrines!... les Espagnols, au -moins, le croyaient ainsi!... et redoutaient que ce couteau à lame -ronde put ainsi frayer passage à l'auguste captif, de Madrid jusqu'aux -montagnes neigeuses qu'on nomme Pyrénées, et de ces montagnes-là -jusqu'au Louvre de Paris, tant regretté du Roi de France!... - -Les gens d'armes étaient entrés. Achmet se ploya devant le roi, son -front dans la poussière: - ---Sire,--dit-il,--me retiré-je? - -François de France inclina le front: - ---Nous t'octroyons congé,--dit-il;--va! - -Et tandis qu'il se retirait, Achmet pacha, toujours incertain, et -nullement rassuré, songeait de plus belle, et non sans force hochements -de tête: - ---Il n'empêche que je n'en sais pas plus long que naguère, sur le -moyen de changer ce bon roi captif en bon roi libre. Par Allah! quel -chemin vais-je imaginer pour aller de cette ville de Madrid où je suis, -jusqu'en cette ville de Paris où je voudrais être, mais où je risque de -ne point arriver de si tôt?... - - -Ainsi donc vous le voyez, messires et messeigneurs: Achmet pacha ne -savait encore nullement comment il viendrait à bout de sa tâche.--Tâche -géante, je supplie vos Hautes Excellences d'y songer: le bon Roi franc -était enfermé dans une salle toute peuplée d'épées nues; cette salle, -aux murs pareils à des remparts, gisait au plus profond d'un château -plus fermé, plus crénelé, plus barricadé qu'une forteresse; ce château, -bâti au milieu même de la plus grande cité des Espagnes, apparaissait -tout de bon cerné par je ne sais combien de guerriers, de bourgeois -et d'autres sujets du roi don Carlos, dont pas un qui ne fût ennemi -juré de l'Islam et de l'Empire, et du royaume franc pareillement; -cette grande ville est en outre bâtie juste au centre du royaume de -Castille, lequel est situé juste au milieu des autres royaumes de -toutes les Espagnes; des centaines et des centaines de lieues la -séparent donc du royaume de la vraie France des Francs, seule terre -d'asile pour celui qui en était le Roi et qui ne pouvait nulle part -ailleurs retrouver liberté et puissance. Enfin, dernier obstacle, entre -Espagne et France se dressent des montagnes tellement hautes, sauvages -et glacées, que jamais la neige, qu'Iblis y jette par avalanches, ne -peut y fondre et que, d'hiver en hiver, les voyageurs en passent les -cols avec des fatigues si terribles, que nous, bonnes gens du Turkestan -ou du Caucase, même en nous rappelant les pics et les chaos de notre -enfance, ne pouvons nous figurer tant de rochers en tels tas, ni -tant de glaces trop éternelles. Voilà ce que le héros Achmet pacha, -soi-disant licencié, parfois même marmiton, mais toujours seul de sa -race et de sa foi, dans Madrid, seul contre cent fois cent mille! avait -à vaincre, surmonter, traverser ou dompter, pour se rendre digne tout à -fait de la double et glorieuse confiance que ses deux sublimes princes -et souverains, le Padishah Magnifique et le Roi Chevalier, lui avaient -marquée, affirmée, confirmée et qu'il se jurait à soi-même de justifier -entière, ou de mourir. Ainsi font les vrais seigneurs et nobles hommes -quand ils servent leur prince, leur empire et leur Foi... - - -Mais pourquoi le chanteur Abdullah, le chétif, chanterait-il à de -nobles hommes comme ceux-ci que je vois, et tels que la caravane n'en -connaît point d'autres, d'inutiles moralités, qu'eux tous pourraient, à -meilleur droit, chanter à lui, tant indigne d'eux? - -Sans plus tarder, j'en viens donc à ce moyen qu'imagina Achmet pacha, -pour délivrer François, le Roi franc... Ho!... j'ai mal dit: qu'Allah -imagina en son lieu et pour lui, Allah l'Unique!... parce que trop -difficile était cette imagination-là!... et parce que, là où les hommes -ne peuvent plus, l'Unique peut encore, et toujours!... et que jamais -Il n'abandonne celles d'entre ses créatures qui s'en remettent à Lui -de toutes leurs trop surhumaines affaires!... _La illah il Allah!_ -messires et messeigneurs! il n'est qu'un Dieu, Lui, l'Unique! - -Or, un soir de cet hiver, la plus mal famée des _posadas_ tout à -fait ignobles de Madrid,--_posada_, dans le patois de ces grossiers, -est dit pour _han_ ou auberge...--la plus vilaine, donc, des plus -vilaines posadas de là-bas assemblait la plus laide des plus laides -bandes malandrines que vous pouvez imaginer.--Comme juste, rien en -cette posada ne pouvait advenir dont personne s'étonnât jamais, sauf -ceci: qu'un homme de bien se hasardât à salir ses semelles en pareille -caverne.--Le soir que je vous dis, un cavalier de la plus haute mine -entra cependant tout à coup dans la posada, et s'assit, tranquille et -superbe à la fois, au milieu des cinquante ou soixante coupe-jarrets -qui étaient là, buvant, bavardant et se divertissant ... je veux dire: -s'enivrant, blasphémant et s'entrevolant leurs écus par le moyen de -maintes sortes de jeux fripons, tels que dés, osselets, tarots, que -sais-je!... Et voilà pour la compagnie qui emplissait la posada! -compagnie bien faite pour déplaire aux délicats de la caravane. Et -voici pour le cavalier qui troubla cette compagnie, de laquelle il -différait, en vérité, comme l'eau du feu: c'était un gentilhomme tel -que les plus sots n'auraient pu se tromper, au reste, sur sa qualité; -un seigneur même, et très magnifique, quant à la taille et quant à -l'habit: grand, large, fort, vêtu tout d'or, de soie et de pierreries, -le tout bien visible, quoique bien enveloppé d'une cape très ample, -qui le couvrait du collet aux éperons; quant à ses armes, elles -crevèrent, si j'ose dire, tout de suite l'œil de tout chacun: car, -sitôt assis, le nouveau venu dégrafa son buffle et détacha d'abord une -longue épée italienne qu'il posa sur la table; puis deux paires des -meilleurs pistolets qu'on fît en ce temps-là; enfin une miséricorde -d'acier bleu, si niellée, gravée, dorée, que, certes, Tolède ni Damas -n'avaient trempé cette miséricorde-là, dont les armuriers de Perse[7] -seuls avaient pu fabriquer la lame: lame plus dangereuse encore que -splendide: le cavalier, négligemment, en fournit la preuve, car, ayant -dégainé, comme afin d'en éprouver du doigt le tranchant, il ficha la -pointe dans le bois de la table, à travers deux ou trois écus d'argent -qu'il avait empilés, et que la miséricorde perça tous ensemble d'un -coup, comme si c'eût été galettes au beurre. - -Il y avait eu grogneries lors de l'entrée du gentilhomme si bien armé. -Les grogneries se turent tout net, sitôt la miséricorde plantée dans la -table à travers les écus. - -Le robuste seigneur n'en tira pourtant nul avantage. Au contraire, il -commença de sourire très gracieusement, rejeta sa cape en arrière, prit -ses aises sur l'escabeau qu'il avait choisi et, tout à coup, pour le -plus grand étonnement de tout le monde, il abattit un poing vigoureux -sur la table et, toussant avec fracas, il apostropha l'assistance du -ton le plus cordial, quoique brusquement: - ---Compagnons!--dit-il... (et sa voix sonore usait d'un espagnol -parfait, mais prononcé plus doux que ne font ces gens, rudes en toutes -choses...), compagnons! à me voir passer sans façons votre porte, force -bons lurons d'entre vous s'étonnèrent: qu'ils s'assurent en pleine -quiétude sur mes intentions; elles sont honnêtes, par ma foi!--Je viens -chez vous rendre à qui je le dois ce qui n'est pas mien: cette bourse! - -Et, dans sa main, dansa un sac ventru où tintait de l'or. - ---Voici quelque cent carolus... (les carolus étaient les écus que -frappait le Roi don Carlos d'Espagne...) ils sont à vous: car deux -douzaines des vôtres m'ont demandé l'aumône, voilà quinze ou vingt -jours, sur la plazza Mayor, le soir de la Saint-Eloi ... et moi, -stupide, je n'ai pas compris la demande; en sorte qu'au lieu d'y -souscrire, comme j'aurais dû ... comme je regrette de n'avoir fait ... -j'ai sottement tiré cette dague-ci du fourreau et tué dix ou quinze -des quémandeurs ... paix sur eux! Pardonnez, messires, au brutal et ne -refusez pas les excuses qu'il vous offre... Regardez-les plutôt: elles -sont bonnes catholiques, et vous y pouvez voir, luisante, sonnante et -trébuchante, l'effigie de Sa Majesté d'Espagne... - -Lestement lancée au milieu de la laide séquelle, la bourse aux carolus -ne toucha même pas terre; cinquante griffes noires l'agrippèrent au -vol et la déchiquetèrent; en un clin d'œil, contenant, contenu, tout -s'évanouit; à telles enseignes que, des cent carolus annoncés, pas un -ne montra sa couleur. - ---Mort diable!--jura le si généreux tueur de tire-laines,--que voilà -de fidèles sujets de l'Empereur et Roi, notre maître!... et que j'aime -ce brave empressement à recueillir et préserver si bien les nobles -effigies de Sa Majesté catholique, par Elle-même frappées dans cet -or étincelant! Sangdieu! ce ne sont point de honteux ducats comme -ceux-ci qui recevraient, j'ose le dire, pareil accueil d'aussi bons -Espagnols!... - -Il avait pris, toujours dans sa ceinture, une deuxième bourse tout -aussi gonflée que la première, mais non pas de pareille monnaie. Il -s'en expliqua sur-le-champ, parlant clair, tandis qu'à son tour le -nouveau sac dansait dans sa large main: - ---... Car ces laides images, qui salissent l'or de ces monnaies -malsonnantes, sont images de rois français soi-disant Très Chrétiens: -du défunt Roi Louis, en cercueil; du vivant Roi François, en cage ... -viles richesses que celles-ci, et qui vont être fièrement dédaignées en -si bon lieu, j'imagine!... - -Et le harangueur, comme il avait jeté le sac des carolus d'Espagne, -jeta le sac des louis de France. - -Or, il advint cette chose extraordinaire: que les louis disparurent -avant d'avoir chu, et tout justement aussi vite qu'avaient disparu les -carolus! - ---Tudieu!--jura de plus belle l'étrange cavalier cousu d'or,--voilà, -d'honneur, que je n'y comprends plus rien!... Qu'est-ce à dire? nous -aurions donc, ici, parmi nos superbes hidalgos d'Espagne, quelques -laides engeances de France? - -Il médita, tout éberlué, ou feignant de l'être, et feignant si bien, -que vous-mêmes, messires et messeigneurs, subtils comme je vous vois, -n'auriez pu décider s'il feignait ou ne feignait pas. Habile homme, -convenez-en, que cet étrange seigneur! étrange par sa richesse toute -magnifique, et plus étrange encore par la façon dont il semait ses -trésors comme sésame ou blé noir! Or, tout à coup, s'étant frappé le -front, il chercha une fois de plus aux plis de sa ceinture et, une -fois de plus, en tira un sac aussi glorieusement pansu que les deux -premiers, mais, tout de même, fort différent de l'un comme de l'autre -par l'essentielle substance qui arrondissait si glorieusement sa -panse... Et celui qui le tenait ne faisait que le supporter à bout de -bras, à bout de doigts, et tant loin de soi qu'il pouvait... On eût dit -que c'était là, non sac d'écus, mais sac d'ordures bien puantes.... - ---Tripes, cornes, fourches!--cria-t-il à tue-tête et, cette fois, -n'appelant plus à témoin l'Unique, mais bien le Maudit:--Sabots, -griffes, queues!... Ça, mes maîtres... Rois Catholiques et Rois Très -chrétiens, cela peut, à la rigueur, faire ménage ensemble, soit!... -Mais, cela, qui est la Croix, votre Croix, que peut-elle faire avec -ceci, qui est le Croissant?... oui! le Croissant d'Islam!... - -Et ceci, qui était le troisième, sac, l'étrange seigneur le laissa -choir avec dégoût, plutôt qu'il ne le jeta comme il avait jeté les -précédents. - -Sur quoi, voici la chose qui advint: le troisième sac était vieux; -l'étoffe usée creva, avant que personne y eût touché; des pièces d'or -s'en échappèrent; et on les put voir bien clairement, d'autant qu'elles -tombaient celles-ci pile et celles-là face; et que, d'effigie, face ni -pile n'en montraient... Vous devinez pourquoi, messires: c'est que ces -pièces-là étaient monnaies non d'infidèles, mais de Croyants; c'est que -le prince qui les frappait, pur d'idolâtrie comme de vanité, obéissait -à la Loi, qui interdit aux hommes d'Islam de jamais tailler images -d'hommes, car cela est vanité, non plus qu'images de Dieu, car cela est -idolâtrie; c'est enfin que ce prince, pieux entre les plus pieux, et -qui ne timbrait son or que d'un sceau,--du sceau de Salomon, du sceau -deux fois triangulaire!--C'est que ce prince s'appelait Souléïman le -Magnifique; et que son envoyé, c'est-à-dire le seigneur mystérieux, si -brave, si noble, si riche et si beau, s'appelait Achmet... Oui, Achmet -pacha Djemaleddine!... qui, pour une heure, avait ainsi cessé d'être -don Alonzo Lupa... - -Oui dà! comme j'ai dit!... Et ce furent cent doublons turcs, cent -souléïmaniehs d'or pur qui ruisselèrent sur le sale pavé de l'ignoble -posada ... justement de même que si les vitres crasseuses de la seule -lucarne du lieu eussent laissé passer tous ensemble cent rayons de -soleil! Car les souléïmaniehs, au rebours des écus de France et des -carolus de Castille,--le sac éclaté en fut la cause,--n'avaient point -été escamotés par les vide-goussets avant que d'avoir touché terre. Au -contraire! et ce fut éblouissement d'or dans la geôle. Cinquante fois -au moins, le sceau des Fils d'Osman étincela, là où n'avait pas brillé -la noble face franque du Roi François, non plus que la froide face -flamande du roi don Carlos, soi-disant Empereur! - -Malgré quoi, messires, et malgré quoi, messeigneurs,--et voilà -peut-être le plus extravagant, le plus fabuleux de l'aventure!--les -doubles livres de Turquie s'évaporèrent comme avaient fait les louis -français et les carolus d'Espagne. Je ne mens point: s'évaporèrent, -tout turcs et mahométans qu'ils étaient, entre ces cent paires de -mains évidemment chrétiennes, pourtant; probablement aragonaises, -navarraises, andalouses ou castillanes; ennemies, par conséquent, -jusqu'à mort et jusqu'à géhenne, de tout ce qui était Islam, Turquie, -Padishah, Coran, bien plus encore que de tout ce qui pouvait être -peuple de France, Roi Très Chrétien et autres choses vraiment franques. -De quoi le gentilhomme à la miséricorde persane, aux écus panachés et -à la fantastique hardiesse, Achmet pacha Djemaleddine, pour lui rendre -définitivement son vrai nom, feignit encore une stupeur totale, mais -courte; car, tout aûssitôt, reprenant son calme oriental, voire une -joyeuse gaieté: - ---Ah!--dit-il, bouffonnant un brin,--je me trompais tout à l'heure: -voilà bien, comme j'avais dit, de très bons sujets d'un très grand Roi; -mais ce Roi-là n'est pas le Roi don Carlos!... ni le Roi François de -France, à dire vrai ... ni même le Pasdishah, mon auguste maître!--Car -Turc je suis, messires ... j'aime autant le proclamer!--Oui, Turc en -vérité! Et cela, d'ailleurs, vous est bien égal!... j'en répondrais par -Allah!... Cela vous est magnifiquement égal, compagnons!... Est-ce pas -vrai?... Attendu que le si grand Souverain que, si fidèlement, vous -servez tous, n'est autre que Sa Majesté Archiroyale et Surimpériale, -l'Or!... sous toutes ses faces, formes, apparences ... qu'il soit -livre, sol, doublon, quadruple, pièce de quatre, pièce de huit ... -pistole, écu, ducat, ducaton ... et n'importe le coin dont les autres -Rois, ses vassaux, aient ou n'aient pas encore osé le frapper à leur -marque, ou monnaie ou lingot ... et qu'on le nomme souléïmanieh, -louis, jacobus, carolus!--J'ai dit vrai: vous vous taisez!--Et -c'est d'ailleurs bien. J'y souscris,--et j'en profite.--Toutefois, -compagnons, sachez ceci: de ce souverain-là, votre Roi, je suis, -moi, grand-vizir et premier ministre! Vous en doutez? Que non pas! -Tâtez plutôt, au fond de vos poches, mes bonnes lettres de créances, -dont pas une n'a sonné faux!--Vous n'en doutez plus! voilà qui est -bien...--Compagnons! vous me voyez ici tellement riche que j'ignore la -somme de mes richesses!... et tant de fois seigneur que je n'ai jamais -su le compte de mes duchés, marquisats, comtés, baronnies!... le tout -bien hérité, acquis, octroyé ou gagné, gagné à la guerre! bref, mien -de bon droit; droit de naissance ou droit d'achat ... ou de plaisir du -Prince ... ou--droit, de tous, le meilleur: droit du plus fort... - -«Mieux, compagnons! si riche que je sois, vous me voyez puissant -davantage. Et les quinze d'entre vous dont les cadavres ont jonché la -plazza Mayor, le jour que vous m'avez attaqué, moi seul, et désarmé, -vous, vingt-cinq ou trente que vous étiez, et tout hérissés d'épées, -de dagues, de mousquets et de pistolets,--ces quinze cadavres, s'ils -revenaient de l'enfer, vous pourraient enseigner que toute entreprise -que je mène est une victoire et que toute entreprise que je combats est -une déroute. Cela dit, j'ai tout dit, mes maîtres. Et, sur ce, laissons -le passé mort, et parlons du présent, vivant:--Me voici! et je suis -ici pour vous offrir de devenir comme je suis déjà, moi, riches à tout -jamais.--Il vous suffira, pour cela, de m'accompagner une seule fois, -et de livrer avec moi une seule de ces batailles que je ne sais pas -perdre ... laquelle bataille vous fera, sans doute, traîtres, félons, -sacrilèges et condamnés d'avance à toutes les sortes de tortures et -de supplices dont on use en Castille, mais auxquels vous échapperez, -j'en jure par l'épée que voici!... (il la fit jaillir du fourreau...) -auxquels, dis-je, vous échapperez pour demeurer sains, saufs et libres -comme vous êtes ... et pour devenir riches comme vous n'êtes pas ... -c'est-à-dire, comme vous n'êtes pas encore... - -«Oh! l'or ne se gagne pas les bras croisés; et tous ceux qui -m'accompagneront demain m'accompagneront plus loin que le -Mançanarès!... Car c'est plus loin que j'irai!... En outre, là où -j'irai, j'irai à cheval, salade en tête, cuirasse sur le bréchet, -estocade au flanc, et pistolets aux fontes; les coups pleuvront! car -l'on se battra un contre un si l'on peut, un contre deux s'il faut, un -contre quatre si je préfère, un contre dix si je commande! sans trêve, -ni merci, sans peur, et à mort! Toutefois, quand je parle de mort, je -ne pense, il va de soi, qu'à la mort de l'ennemi: ceux qui me voient -l'épée au clair ne me revoient jamais l'épée au fourreau, s'ils ont eu -la sottise de me voir face à face: j'en atteste l'épée que voici!... et -ceux que je défends, la Mort en a peur! Qu'on se le dise!... A présent, -j'ai tout expliqué, et n'ai plus qu'à finir.--Compagnons! à ma droite, -ici! tous ceux qui me veulent obéir, et m'acceptent pour maître! et à -ma gauche, ceux qui ne veulent pas... (Il fit une pause et se prit à -rire.) Ceux qui ne veulent pas?... Allah! tant pis pour eux, s'il s'en -trouve, ils sont assurément bien libres de refuser ce que j'offre, et -de sortir d'ici pour rentrer tout droit chez eux ... s'ils peuvent!... -car, pourront-ils?... Je suis bien libre, moi, de veiller sur mon -secret et d'empêcher qu'il coure les rues... Et, bien certainement, -j'empêcherai!--Sus donc, mes maîtres! Debout!... et, ceux qui veulent, -ici!... où je pose mon épée!... et ceux qui ne veulent pas, là!... où -je pique mon poignard! Mon poignard pique bien: bon conseil à tout le -monde. - - - -Messires et messeigneurs, voici peut-être qui est beaucoup moins -extravagant que tout le reste; voici peut-être même qui ne surprendra -personne de ce noble auditoire: il y avait cinquante bandits dans -la salle de la posada; cinquante ... ou, même, davantage, soixante -peut-être! ou quatre-vingts. Allah le sait mieux que moi, et Lui -seul!... Toutefois, de tous ces bandits-là, à ne pas vouloir ce que -voulait Achmet pacha Djemaleddine, il n'y eut personne.--Non! pas un -malandrin, sur cent ou cent vingt qu'ils étaient.--Tous obéirent. Tous -se vendirent à Achmet, comme ils auraient fait à Satan. - - - -Holà!... est-ce pas le premier coq qui chante?... l'aube est-elle -donc si proche? Abdallah, chanteur chétif, si ton heure approche si -vite, à toi de hâter le chant!... Et, pour ne rien taire d'essentiel, -passe, passe vite, et très vite et plus vite encore, sur toute partie, -sur tout morceau, sur tout détail de la Merveilleuse Histoire dont -l'omission n'enfoncera pas dans les fines et subtiles oreilles qui -t'écoutent une cire par trop épaisse, laquelle serait obstacle à -l'entendement facile de la dite Histoire Merveilleuse, si profitable à -tout bon et pieux auditeur, tant par la splendeur des gestes héroïques -que je célèbre que par la moralité irréprochable qu'on en peut tirer -... moralité très orthodoxe, messires et messeigneurs, selon notre -Coran comme selon votre Livre. Croyants et Francs ne peuvent ici que -fortifier leur foi, et leur vertu, et leur courage. - -... Oui dà!... c'était bien le chant du premier coq ... et voici le -chant du second!... Hâte! hâte!... - - -L'hiver espagnol, mesures, est un hiver bien rude. Est-il pas vrai, -d'autre part, messeigneurs,--et je crois certes l'avoir chanté,--que -toutes ces glorieuses aventures se déroulaient vers la fin du dernier -mois de votre année franque, du mois de décembre, pour le nommer comme -vous faites? A l'époque donc où les Francs célèbrent leur grande fête -de Noël, laquelle s'achève, justement comme notre saint Ramazan, par -une belle et fervente prière nocturne, dite _messe de minuit_. Ainsi, -comme nous-mêmes faisons le dernier jour du Ramazan, les Francs passent -en oraisons, dans leurs plus solennelles églises, la vingt-quatrième -nuit de leur décembre. Or, tout grossiers et brutaux que sont les -gens de Castille, ils ne laissent pas que d'être fort pieux, et de -fidèlement observer les rites chrétiens le jour et la nuit de Noël. Le -Roi don Carlos, soi-disant Empereur, ne pouvait donc manquer d'aller -prier, dès la nuit close, dans sa chapelle particulière; ce qu'il fit, -en effet. Cette chapelle était, comme juste, enclose dans le palais. - -Ce palais, l'Histoire Merveilleuse l'affirme et plusieurs savants -voyageurs me l'ont confirmé, est tout proche d'une rue de Madrid que -les gens du lieu nomment Calle Atossa; ainsi, pour aller de la chapelle -du Roi don Carlos de Castille à la geôle du Roi François de France, il -y avait à peine à marcher cent pas. J'ai chanté tout cela, seulement -afin que ceux qui m'écoutent dans ce han d'Anatolie puissent comprendre -et même voir, comme de leurs yeux, tout ce que, maintenant, je vais -chanter ... ni plus ni moins clairement que s'ils étaient à Madrid, et -sur ce chemin même qui, cette nuit de Noël, joignait l'un à l'autre les -deux logis royaux, celui du Roi captif à celui du Roi geôlier. - - - -Or donc, la Noël de cette année-là commença comme elle devait -commencer; rien d'imprévu n'arriva d'abord, et, chaque événement se -déroula comme il devait. - -Vers la dixième heure--dixième heure à la franque--le Roi soi-disant -Empereur soupa dans la salle basse et quelques gentilshommes, de ses -plus intimes, soupèrent avec lui. - -Une heure plus tard, il se leva de table, sortit de la salle basse, -s'en fut dans son cabinet aux habillements, changea son pourpoint, d'or -brodé de pierreries, pour un autre, tout de velours noir, dégrafa sa -ceinture et ses colliers, quitta son épée, sa dague, son gantelet,--le -tout par modestie: ainsi faisait-on, au temps d'alors, et fort -pieusement, avant d'aller prier l'Unique!--enfin, mit un manteau, noir -aussi, un feutre sans plume, et s'achemina vers sa chapelle, laquelle -était à l'autre bout du palais; il fallait, pour y arriver, traverser -deux cours à cloître, une galerie de miroirs, la salle du trône, une -galerie d'armes, une salle dite salle aux tapis, et, au bout d'un -dernier corridor, l'antichambre des prêtres, que les Francs nomment -sacristie. Sitôt prêt, le Roi se mit en route et les gentilshommes de -son souper, au nombre de onze, l'accompagnèrent, tous eux-mêmes vêtus -de noir, et tous sans épée ni dague, comme était leur prince. - -Marchant à pas pressés, le Roi des Espagnes, ses gentilshommes -toujours le suivant, traversa donc cours, galeries, salle du trône; -et puis, traversa cette salle aux tapis que j'ai dite. Or, il n'y -avait justement point de tapis dans celle salle-là: car les tapis -n'en étaient pas encore tissés. En place, on avait mis de très grands -tableaux, peints exprès pour servir de modèles aux brodeurs de laine, -qui les devaient copier exactement. Ces tableaux-là, toutefois, -n'étaient pas, comme devaient être plus tard les tapis, appuyés et -tendus contre les murs de la salle, à toucher ces murs, non! pour la -commodité des valets et des ouvriers, lesquels préparaient les murs -pour la tenture qu'on commençait de mettre aux métiers, les tableaux -étaient seulement dressés contre supports de bois, et écartés de la -muraille assez pour qu'on pût passer entre celle-ci et ceux-là, tout -à l'aise. Il n'importe d'ailleurs guère, évidemment, puisque je vois -plusieurs des nobles voyageurs de la caravane hausser les épaules à cet -excès d'explications.... J'ai tort, certes, et je chante trop lent!... -Hâte! hâte! - -Don Carlos de Castille, cinquième du nom, traversa donc la salle aux -tapis, d'une porte à l'autre porte. Passant devant l'un des tableaux, -qui figurait le combat de deux femmes guerrières, dont l'une terrassait -l'autre, déjà blessée et près d'être achevée, le Roi, s'en allant, -et ne songeant à rien, leva, par hasard, les yeux sur le tableau ... -et son regard vivant rencontra le regard peint par le peintre dans -les yeux de la femme vaincue; lesquels yeux, écarquillés de rage, de -désespoir et de peur, étaient si habilement imités qu'ils semblaient -vivre tout de bon, ni plus ni moins que les yeux des amateurs qui -admiraient une telle peinture. Certes, le Roi don Carlos avait vu -déjà ce tableau, et l'avait haut prisé, car c'était le chef-d'œuvre -d'un artiste très illustre. Ce néanmoins, don Carlos le Cinquième--il -me souvient tout à coup qu'on l'a surnommé Charles-Quint ..., me -trompé-je, messeigneurs?...--Charles-Quint, donc, apercevant la -toile peinte, s'arrêta net, l'œil fixe et déliant. Et ce n'était pas -précisément le tableau qu'il regardait, qu'il scrutait même, qu'il -fouillait, de son regard de Prince, froid, brutal et profond, de son -regard de Maître, accoutumé de percer, à travers le masque des yeux, -l'âme des hommes sujets, et de la mettre à nu, et à vif... Non! ce que -regardait Charles-Quint, le Roi soi-disant Empereur, c'étaient les yeux -seuls, peints par le peintre[8], sur le tableau... oui, quelque bizarre -que soit la chose: les yeux que j'ai dits tout à l'heure; les yeux de -la femme vaincue, blessée et près d'être achevée!... - -Or, très véritablement, le Roi regarda ces yeux-là, et songea,--le -temps de deux éclairs... Ho! messires et messeigneurs ... dirai-je -toute la vérité?... Dirai-je que le Roi don Carlos avait cru voir -... folie! fantasmagorie!... avait cru voir, sous ses yeux, s'animer -tout d'un coup, et vivre, et vibrer, et flamboyer, les yeux peints -sur la toile? oui, ces yeux fabriqués de main d'homme, ces yeux faits -d'huile et de couleurs broyées.... Non, non! je n'oserai pas dire -pareille chose. Je me tairai. D'autant que le Roi Charles-Quint, ayant -bien regardé, songea ... puis, haussant les épaules, s'en fut. Et, -pareillement, ses gentilshommes s'étant arrêtés, ayant cherché à voir -ce que voyait leur Maître, et n'ayant rien vu ... haussèrent, comme -lui, les épaules ... et comme lui, s'en furent, le suivant pas à pas, -toujours. La sacristie, puis la chapelle, s'ouvrirent. Les prêtres -saluèrent le Maître qui entrait d'un salut,--du même salut dont ils -saluèrent ensuite l'Unique ... et la messe de minuit commença... - - -Alors, du même coup, d'autres événements, moins prévus que ceux-là, -commencèrent... - - - -La messe de minuit, chez les Nazaréens, se chante fort -solennellement... Est-il pas vrai, messeigneurs? Le rite en est aussi -minutieux que magnifique... Messires, messeigneurs! ne croyez pas ici -que le chétif, votre serf, chante pour flatter!... Non: ce qu'Abdullah -chante, son cœur et sa conscience le chantent avec sa bouche... Et -tous ces chants font un seul chant, qui est le chant de la vérité!... -La messe franque de minuit, croyez-m'en donc! est à la fois superbe -et complexe; si bien que, seuls, des prêtres habiles et experts, de -longue date endurcis à leur culte ... bref, de ceux qui savent, comme -nous autres disons pour rire, ne prendre point _harem_ pour _djami_ -ni _mihrab_ pour _member_ ... sont capables de la bien chanter, -psalmodier, et réciter, du premier au dernier mot, sans erreur ni -oubli!... Car, tout de bon, cette prière chrétienne, je vous l'atteste, -est plus longue et plus difficile qu'aucune de nos prières de la Vraie -Foi! D'autant qu'un seul officiant n'est pas assez, et que la règle -des Francs en exige trois, lesquels prient ensemble! grand surcroît, -certes! de splendeur et de majesté. - - -Or, don Carlos de Castille, cinquième du nom, Roi des Espagnes -et soi-disant Empereur de toutes les Allemagnes ... car ainsi se -prétendait-il ... le très puissant Charles-Quint, s'il vous plaît -mieux, venait d'entrer dans sa chapelle, et s'y était d'abord -prosterné, en pieux prince qu'il était, et ne manquait jamais d'être. -Sur quoi, se relevant, et donnant deux coups d'œil alentour, il -entr'ouvrit la bouche et ne la referma pas. - -Messires, messeigneurs! par Allah! ce bon prince ... ce méchant prince, -ai-je voulu dire!... avait en vérité quelque raison de s'étonner si -fort! D'abord, et pour commencer, pas un des trois prêtres, officiant à -l'autel, ne lui montrait visage de connaissance ... non plus qu'aucun -des autres prêtres, fort nombreux, qui assistaient les prêtres -officiants. Plus extraordinaire encore: ces susdits officiants, tout -trois qu'ils étaient, semblaient, en fait de messe, en savoir moins -qu'un seul, voire qu'une moitié d'un!... Les prières se dépêchèrent -donc, cahin-caha, parmi bredouillements, errements, enjambements; ce -dont le Roi, théologien des plus diserts, s'indigna et s'irrita. Il -était coutumier de colères froides qui s'achevaient toujours autrement -qu'en paroles. Et le premier quart d'heure de la longue prière n'était -pas encore écoulé, que sa décision était prise, et qu'il se jurait -d'infliger aux trois malencontreux officiants un châtiment si terrible -que les temps futurs, épouvantés, n'en parleraient jamais qu'à voix -basse. Sire Charles-Quint savait qu'un Empereur, le fût-il contre toute -légitimité, n'en a pas moins le droit d'ériger son plaisir en loi -souveraine, et le devoir de punir tout rebelle, comme sacrilège: car -les Majestés, toutes, sont Vicaires de l'Unique et propres effigies de -Dieu; et qu'il ne suffit pas de les respecter et vénérer: qu'il faut -encore--l'Unique le commande!--les adorer genoux à terre, comme on -adore l'Unique lui-même. - -Enfin sonna la quatrième heure,--quatrième heure à la turque,--qui, -à la franque, valait alors la mi-nuit. C'est l'heure solennelle de -la fête; cela parce que les chrétiens, pieux liseurs du Livre, y ont -découvert, disent-ils, qu'à cette heure exacte naquit, 683 ans avant -l'Hégire[9], le très doux Prophète Jésus. Les trois prêtres officiants -célébrèrent de leur mieux l'heure qui sonnait; mais ce mieux fut plus -mal que rien n'avait encore été; tellement que, grandement furieux, -sire Charles-Quint se leva comme bondit un lion, renversa son trône de -chapelle, trône d'ailleurs tout léger et de simple bois, puis se jeta -hors l'église plutôt qu'il n'en sortit. Ses gentilshommes de chambre -coururent après lui et ce fut moins un cortège royal qu'une fuite de -cerfs ou de daims, qu'on vit traverser l'antichambre de la chapelle, -passer la porte de la salle aux tapis, et galoper par cette longue -salle, telle que j'ai déjà chanté... Mais voilà tout à coup que survint -l'événement le plus imprévu de tous, et, tout ce qui avait précédé: -prêtres inconnus, prières bredouillées, officiants ne sachant pas -officier, n'était rien en comparaison. Jugez-en: soudain, la femme du -tableau ... du tableau que j'ai dit, où deux guerrières étaient peintes -... la femme vaincue, à terre, blessée, près d'être achevée ... oui -bien! cette femme que le Roi, l'heure d'avant, avait si singulièrement -regardée au fond des yeux ... eh bien! écoutez, tous!... cette femme -peinte sur toile par la main d'un artiste, d'un homme,--dans l'instant -que le Roi repassait devant elle, s'anima!--magie évidemment!--devint -femme vivante, sauta hors le tableau, et marcha droit vers le sire -Charles-Quint, lequel, stupide, épouvanté peut-être, s'était figé -sur place et ne bronchait, tel un empereur de pierre; et ses onze -gentilshommes non plus que lui, tous exactement cloués au sol. - -Messires, messeigneurs! ce fut ainsi. Qui dit que je mens, ment. - -La femme, naguère peinture, vivante alors, vint jusqu'à six pas du Roi. -Et, tout d'un coup, elle disparut--magie encore!--A sa place, un homme -surgit--magie toujours! et, cette fois, magie pire:--du moins, sire -Charles-Quint n'en douta assurément pas; l'homme, songez-y! et songez -que c'était en pleine Castille! en plein Madrid! et dans le propre -palais du sire lui-même!... l'homme, très magnifique au surplus des -pieds à la tête, portait l'habit turc, portait le turban, très vaste et -très haut dans ce temps, portait la ceinture de soie dorée; et quatre -pistolets d'Albanie y brillaient, avec, en place de dague, un yatagan -à gaine toute de rubis et d'émeraudes; avec, en place d'épée, un -cimeterre bleu tout gravé, de cet acier persan qu'on ne retrouve plus -et que Milan, Tolède ni Damas n'imitèrent jamais que bien mal. Pardon -pour moi si j'ai l'honneur de chanter devant des seigneurs qui soient -de ces cités illustres! mais je chante vrai: hélas! la vérité, souvent, -n'est pas courtoise... - -Achmet pacha Djemaleddine, l'aigrette d'amiral turc au front, sur -le cœur l'Ehrtogrul, à l'épaule le Saint-Michel de France qui vaut -l'Ehrtogrul et que, naguère, le Chevalier-Roi avait ôté de son manteau -pour en honorer la souquenille du marmiton qui l'était venu visiter -dans sa geôle!...--cela, il va de soi, sans qu'aucun mécréant d'Espagne -en aperçût rien!--Achmet pacha, plus royal que tous les rois, et seul, -à sa coutume, contre douze adversaires, mais, par hasard, seul très -bien armé contre douze hommes sans armes, Achmet pacha, dis-je, tira le -cimeterre ... puis, très galamment, il en salua don Carlos de Castille, -avant de lui dire, avec beaucoup de respect, et le cimeterre derechef -rengainé: - ---Sire!... au nom du Magnifique Padishah, Commandeur des Croyants, qui -est mon maître, j'ai le douloureux honneur d'annoncer à Votre Majesté -Impériale et Royale qu'Elle est, dès cet instant, ma prisonnière! Et je -La supplie de vouloir bien se considérer telle, et consentir à demeurer -sous la garde de son serviteur très indigne, moi-même, qui suis Achmet -pacha Djemaleddine, prince suzerain en Circassie, prince vassal en -Turquie, amiral des flottes de l'Islam, marquis en France, compagnon de -l'Ehrtogrul et chevalier de Saint-Michel. - -Le Roi d'Espagne regarda Achmet et ne répondit pas. Mais Achmet, qui -le regardait aussi, vit tout de suite qu'il n'y avait dans les yeux de -ce prince, faux Empereur, mais, certes, vrai Roi, ni peur, ni colère, -ni même étonnement. Charles-Quint prisonnier demeurait identique à -Charles-Quint tout-puissant. Achmet, alors, parla de nouveau, et plus -respectueusement qu'il n'avait fait d'abord, et il dit: - ---Sire, Votre Majesté Impériale et Royale me daignera suivre, j'ose -l'en supplier. Je ne la conduirai, comme juste, nulle autre part que -dans un logis princier. - -Sire Charles-Quint, cette fois, à si courtois discours, répondit: vrai -prince jamais ne méprisa vrai gentilhomme! Et voici quelle fut la -réponse: - ---Vous êtes au Grand Seigneur? et c'est le Grand Seigneur qui me -prétend garder captif ici?... ici: dans mon propre palais, dans ma -propre ville, au centre de mon principal royaume, donc à quinze cents -lieues du plus proche de ses gens d'armes? Me garder, vous ne pouvez. -C'est donc m'assassiner que vous allez faire? - ---Et c'est donc du nom d'assassin que vous venez de me nommer? En -Turquie, le Padishah peut ce qu'il veut, sauf insulter aucun Croyant, -non plus qu'aucun Infidèle. - -Telle fut la seule réponse d'Achmet. Et Charles-Quint, sur-le-champ, -lui fit excuse. - ---Il en va de même dans mon Espagne, comme dans mes -Allemagnes!--affirma-t-il.--Un gentilhomme mahométan, d'ailleurs, ne -saurait croire que le premier des gentilshommes chrétiens ait jamais -songé à lui faire injure. J'ai seulement raillé, monsieur. Mais j'en ai -le droit, car votre bouffonnerie est grosse! Moi, chez moi, prisonnier! - -Il s'était pris à rire, en face de notre Achmet grave comme sont graves -nos Turcs, quand il n'est pas l'heure de plaisanter. - -Le soi-disant empereur continuait cependant de rire et de railler: - ---Moi, chez moi, prisonnier! Et prisonnier du Grand Seigneur, lequel, -de l'autre bout du monde, m'envoie pour me saisir un seul de ses Turcs -à turban!... et me fait, au surplus, la grâce de m'octroyer un logis -princier dans mon logis royal!... le Grand Seigneur, d'honneur, est un -plaisant garçon! - -C'est ici, messires et messeigneurs, qu'Achmet pacha Djemaleddine osa, -contre toute étiquette, interrompre la prisonnière Majesté: - ---Daigne m'excuser l'Empereur!...--cria-t-il:--Mais aurais-je, par -mégarde, dit que Votre Majesté fut prisonnière du Padishah? - -Don Carlos de Castille toisa l'homme qui l'avait interrompu: - ---Par extravagance, serait-ce de vous, monsieur, que je suis -prisonnier?... Êtes-vous Empereur, Roi ou tout au moins quelconque -monarque, pour m'oser prendre et retenir à votre compte? - -Achmet pacha ne sourcilla pas: - ---Allah m'en préserve! Votre Majesté ne saurait être prisonnière que -d'une Majesté. - -Lors, sire Charles-Quint, tout ébahi, ouvrit la bouche et n'interrogea -point. Achmet pacha, ce néanmoins, ne laissa pas que de répondre: - ---C'est du Roi de France qu'est prisonnier le Roi d'Espagne et c'est au -logis du Roi de France que je vais avoir l'honneur ... le très joyeux -honneur, cette fois!... de conduire Votre Majesté Espagnole. - -Sire Charles-Quint, toujours bouche ouverte, songea d'abord, puis, -croyant encore goguenarder: - ---Monsieur le Turc, combien de hallebardiers et combien de -mousquetaires pensez-vous ne pas donc trouver entre ce mien logis et le -logis du Roi de France? - ---Oh!--fit Achmet, toujours respectueux, et de plus en plus!...--aucun. - -Puis, répondant encore avant qu'on l'interrogeât: - ---Votre Impériale Majesté sait assurément combien le palais royal de -Madrid comptait naguère de mousquetaires et de hallebardiers!... Mais -Votre Impériale Majesté ignore probablement combien les faubourgs de -Madrid comptent, à toutes heures, de mauvaises gens, très peu fidèles -sujets de leur prince. Ce sont quelques-unes de ces mauvaises gens qui -tout à l'heure ont si mal célébré la messe du Roi dans sa chapelle; -c'en sont d'autres qui, maintenant, remplacent dans le palais du Roi -la garde royale, désarmée par mes soins. Votre Majesté m'excusera si -j'ai dû lever, pour la combattre, d'aussi traîtres soldats: c'est que -je n'en pouvais pas trouver d'autres. Au surplus, pas un seul de ces -soldats-là n'offensera, de sa vue, le Roi qu'ils ont trahi! Ils en -mourraient plutôt! tous ... et de ma main? - -Ayant entendu, l'Empereur et Roi ne trouva, cette fois, plus rien à -dire. - -Et Achmet pacha, une fois encore, parla sans être interrogé: - ---J'ose donc prier Votre Majesté de bien vouloir me suivre. - -L'Empereur et Roi, docile, fit un pas. Puis: - ---Et ces gentilshommes qui sont à moi?--demanda-t-il. - -Achmet pacha ne les regarda pas. Hors l'Empereur et Roi, qui donc, dans -tout Madrid, était digne de son regard? - ---Ceux-là?--dit-il seulement, et parlant d'une écrasante hauteur... - -Sans un mot de plus, il continua de montrer le chemin à son prisonnier. -Puis, par-dessus son épaule, ayant jeté son ordre, d'un coup de -sourcils, aux gentilshommes d'Espagne, il commanda: - ---Que les chiens suivent le Maître! - -Et c'est ainsi, messires et messeigneurs ... je chante toujours vrai -chant!... c'est ainsi que sire Charles-Quint quitta la chambre aux -tapis, passa par d'autres galeries, passa d'autres cours, passa par -la porte de son palais ... (et cette porte n'était gardée ni par -mousquetaires, ni par hallebardiers, ni par qui que ce fût: cette porte -était ouverte!...) pour aller prendre place dans la geôle du Roi de -France, du Roi François, ainsi devenu, miraculeusement, de captif, -maître, et de prince vaincu, prince victorieux. - -Passé la porte du palais, le cortège: pacha, empereur, gentilshommes, -tous se suivant l'un l'autre, chemina, du logis royal d'Espagne, -jusqu'au logis royal de France ... celui-ci toutefois moins somptueux -que celui-là: car telle est la petitesse espagnole: au roi de France -vaincu, le roi d'Espagne vainqueur ... (vainqueur ... naguère!...) -n'avait pas su donner un palais!... il l'avait enfermé, comme on -enferme un meurtrier, voire un voleur!... Messires! nous autres, -d'Islam, savons mieux être courtois. - - -Mais c'est alors qu'advinrent force péripéties par lesquelles la -Merveilleuse Histoire qui, peut-être, semblait d'ores et déjà finie à -tout ce noble auditoire, va, d'ici jusqu'à sa fin finale, changer de -dénouement plus de fois qu'il ne faut d'instants pour le chanter. - - -Et voici qu'il va falloir peut-être moins d'instants encore, pour que -l'aurore soit rose ... l'aube déjà blanchit à l'Orient ... vers la -Mecque sainte... - -Hâte, hâte! _La illah il Allah!_ - -Ai-je bien dit, messires et messeigneurs, combien proches l'un et -l'autre étaient les deux logis: le palais, la geôle? - -Pas assez proches, pourtant: puisque, de l'un à l'autre, le cortège -susdit du pacha, de l'Empereur et des gens qui suivaient s'y heurta -contre la première des susdites péripéties! - -Le cortège marchait donc, Achmet pacha précédant sire Charles-Quint, -et, respectueux toujours de toute Majesté, et davantage encore de toute -Majesté tombée, Achmet pacha n'avait donc rien dépouillé de sa parure, -ni de ses ordres étincelants ... et l'éclat de son habit était dans la -nuit noire comme l'éclat d'un feu d'artifice. - -C'est pourquoi, justement à la moitié du chemin, quelqu'un, attiré, -survint... Et, certes, Achmet eût mieux aimé rencontrer Iblis! - -Car ce quelqu'un fut le marquis don Pedro. Le marquis don Pedro, -passant par hasard, et voyant l'habit turc, n'en crut pas ses yeux ... -mais, tout de même, il tira d'abord l'épée: - ---Par saint Jacques!--cria-t-il:--holà! l'homme à turban! bas les armes -ou je vous tue!... - -Achmet pacha, devant cette épée nue, ne toucha pas à son cimeterre, non -plus pour le jeter que pour le dégainer: - ---Señor,--dit-il, tout simplement,--reconnaissez-vous pas votre hôte -don Alonzo Lupa? Avec ou sans turban, je baise les mains de Votre Grâce. - -Et, vite, avant que le marquis, tout stupéfait, eût répondu: - ---Au surplus,--poursuivit-il,--ai-je pas votre serment? et devez-vous -pas accomplir le premier souhait que je souhaiterai devant vous? Voici -mon souhait, don Pedro! Je souhaite que Votre Grâce daigne ne pas voir -ou ne se point rappeler aucun des douze seigneurs qui me suivent; -et qu'elle oublie aussi, pour tout jamais, ce lieu, ce temps, cette -rencontre et l'habit que je porte aujourd'hui. - -Entendant ces paroles, le marquis don Pedro fut comme un homme que le -tonnerre écrase: pis que mort. Car il ne tomba pas: les hommes tués -par la foudre restent d'abord debout, puis, tout d'un coup, deviennent -poussière. Le marquis don Pedro devint moins que cela. Beaucoup -moins! Quand, après un long temps, il se reprit de broncher, ce fut, -proprement, pour cesser d'être vu puisqu'il devint ceci: le sujet qui, -bien que fidèle à son Prince, le voit captif et, tout de même, sous -les yeux de ce prince, remet l'épée au fourreau, sans avoir combattu; -et fait retraite, sans avoir dit mot; et boit sa honte, sans s'être -justifié. - -Cela, pour tenir, son serment! Honneur, messires et messeigneurs! -honneur à don Pedro! Ainsi font les hommes, vrais hommes de cœur. - - -Or s'en fut, par ici, le marquis don Pedro, et, parla, le pacha -Achmet... Et celui-ci, certes! était triste autant que celui-là. Quant -aux autres gens, Empereur et gentilshommes, ils suivirent en silence -celui qu'ils devaient suivre. - - - -Et parvint le cortège où il devait parvenir; chez le Roi franc François -Ier, lequel, meilleur dévot que le Roi Charles-Quint, était encore à -ses prières; ce dont il eut, de l'Unique, bien prompte récompense: -car ce fut Achmet pacha qui interrompit la dernière des oraisons -royales; et, sans plus de façons, entrant dans la geôle du Roi (que -ses soldats-bandits avaient, une heure auparavant, pris et conquis, à -l'escalade, ni plus ni moins vitement et silencieusement qu'ils avaient -fait, un peu plus tôt, pour le palais de l'autre Roi): - ---Sire Roi,--dit-il, parlant au Roi François,--tu m'as, naguère, -commandé ... et tu me commandais gentiment, comme de compère à -compagnon! Il fallait donc bien que je trouvasse!... Tu m'as donc -commandé de te trouver le bon chemin de Madrid à Paris; de ta geôle -à ta capitale. Moi, naïf, aurais-je su? Non!--Mais, naguère aussi, -mon maître avant toi, le Padishah le Magnifique m'avait commandé de -te tirer d'ici. Et, comme je lui demandais moi-même: «Sera-ce par la -force?» Il m'avait répondu: «Madrid de Stamboul est trop loin!» Et -comme je lui redemandais: «Sera-ce par le lucre?» Il m'avait répondu: -«François de France est trop précieux! Nul trésor, même celui du -Sultan, ne vaut le Roi de France!» Alors il poursuivit: «Je ne sais -qu'un moyen: ce moyen est un pacha turc; ce pacha turc est l'amiral -d'Islam; cet amiral d'Islam s'appelle mon Serviteur ... et je daigne -l'appeler aussi mon Ami.» Sire Roi, je ne peux mieux dire qu'a dit le -Padishah. Je répète donc, et ne réponds: «Madrid, de Paris comme de -Stamboul, est trop lointain! François de France est trop précieux! Je -ne sais donc qu'un moyen: ce moyen est un Prince; ce Prince est un Roi; -ses peuples l'appellent Empereur. Tu le nommes ton frère Charles ... et -je te l'apporte!... Prends, c'est à Toi.» - -Sur quoi Achmet, les deux genoux en terre ... tels de tout petits pages -du harem,--au Iéni-Séraï ... ayant baisé la main du Chevalier-Roi, -sortit. Et sire Charles-Quint, dès lors entra, captif de son captif. - - - -Messires, messeigneurs! voilà l'aube qui s'en va, voici l'aurore -qui s'en vient. Et voici donc venir la troisième des péripéties par -quoi finit la Merveilleuse Histoire ... et voilà tout à heure la -Merveilleuse Histoire finie: - - -Achmet pacha, quatre minutes plus tôt, avait laissé l'Empereur et Roi -dans l'antichambre de la geôle, seul; et, dans la salle des gardes, les -gentilshommes espagnols désarmés. - -Pour ses gardes à lui ... je veux dire pour sa bande de brigands -tire-laine, déjà deux fois vainqueurs (lui les menant), des gardes -royaux du Roi des Castilles...--et ces gardes royaux, messires et -messeigneurs! soyez-m'en tous témoins!... étaient certes les premiers -soldats de tous les soldats francs de ce temps: ceux-là qui avaient -vaincu et capturé, sur un sinistre champ de bataille, le Roi François -Ier lui-même!...--pour les bandits qui donc étaient ses gardes à lui, -Achmet les avait postés aux portes et murs de la bastille... - -Or, sortant de la geôle, il retrouva fort bien son prisonnier dans -l'antichambre, et lui ouvrit, de sa main, la geôle royale... Mais, -dans la salle des gardes, il ne retrouva plus les gentilshommes du -Roi Carlos: à leur place, et prisonniers à leur tour, et désarmés, et -garrottés, étaient ses propres hommes, à lui: la bande entière des -coupe-jarrets dont il avait fait ses soldats! Oui-dà! Lui n'étant plus -à leur tête, ces pauvres hères avaient tout aussitôt cessé d'être des -guerriers, cessé d'être des hommes pour redevenir des vilains et des -lâches. Toutefois, qui donc les avait en un clin d'œil vaincus et -pris? Achmet s'en courut à la porte... Là, sur le seuil, avec tous les -gentilshommes délivrés, quelqu'un se tenait ... quelqu'un qu'Achmet -avait déjà vu peu avant, l'épée au fourreau ... et qu'il revoyait -d'ailleurs, l'épée au fourreau pareillement ... mais qu'il eût mieux -aimé voir changé en quelque autre, quelque autre, fût-il Iblis même -glaive, griffes, cornes et dents nus. - -Don Pedro salua, très bas: - ---Señor--dit-il--je baise les mains de Votre Grâce ... et je rougirais -de lui rappeler qu'elle daigna, l'autre mois... - -Achmet pacha rendit salut pour salut: - ---... Vous donner un serment, señor?... Je dis «donner!»: car, telle -Votre Grâce elle-même, je donne ces dons-là et ne prête pas. Le tout -est donc à vous. Oserai-je m'étonner de revoir si tôt et dans ce -lieu?... - -Don Pedro mit la main à l'épée: - ---A la disposition de Votre Grâce!--s'écria-t-il:--Mais qu'Elle sache -d'abord que c'était ma consigne, écrite de la main même du Roi mon -maître ... ma consigne d'être ici, ce soir, à l'heure même où j'y suis -venu. Et Votre Grâce peut voir que j'y suis venu seul! - -La consigne écrite, qu'offrait don Pedro, tomba aux pieds d'Achmet, qui -la ramassa, ne la lut point, et, pour la rendre à qui elle était, ploya -le genou: - ---Je fais mes excuses au marquis don Pedro,--dit-il:--au marquis don -Pedro, plus loyal que je ne suis! - ---Beaucoup moins!--protesta don Pedro. - ---Mais mon souhait, señor?... daignez-vous?... Achmet pacha ne soupira -point, et fit seulement le signe d'obéissance: - ---Señor,--fit don Pedro,--je souhaite que Votre Grâce m'introduise -elle-même auprès de Sa Majesté ... j'ai voulu dire auprès de Leurs -Majestés!... - -Ainsi fit Achmet.--Ainsi font, en pareilles occurrences, les hommes, -qui sont vrais hommes de cœur.--Achmet pacha, le cimeterre au fourreau, -rentra donc dans la geôle royale, précédant don Pedro, l'épée nue. - - -Or, les princes, messires et messeigneurs! comprennent mille choses -que les sujets ne comprennent jamais. Et ces mille choses, mille fois -plus vite! La Merveilleuse Histoire, que nul chanteur jamais ne leur -avait chantée, François Ier de France et Charles-Quint d'Espagne n'en -ignoraient déjà rien, l'un ni l'autre. Lors, Achmet pacha, le cimeterre -au fourreau, ne but nulle honte; non plus que don Pedro, l'épée nue ... -car celui-ci, fort plaisamment, fut tancé par l'Empereur et Roi: - ---Armé devant moi, señor marquis? êtes-vous rebelle? remettez!... Au -fait... non! rendez!... - -Sire Charles-Quint s'était saisi de l'épée nue: - ---Don Pedro, recevez!--il le frappa aux deux épaules:--C'est la -Toison... - -(La Toison, messires et messeigneurs, valait le Saint-Michel qui valait -l'Ehrtogrul). - -Le Roi d'Espagne avait détaché son collier. - -Il n'en avait, comme juste, qu'un. Mais le Roi de France en portait, ce -soir-là par extraordinaire, un pareil. Et le Roi d'Espagne lui dit: - ---Mon frère, puisque vos bons sujets vous ont, ce soir, racheté contre -rançon, avant même que ce compagnon-là n'ait failli vous échanger -contre ce compagnon-ci,--il se touchait du doigt après avoir touché du -doigt Achmet,--et puisque vous nous faites, en marque de réconciliation -et d'amitié ravivée, l'honneur de porter nos Ordres comme je porte les -vôtres, vous plaît-il de donner de notre part votre propre Toison au -pacha amiral que naguère vous fîtes marquis et chevalier? - ---De tout cœur affectueux!--cria le Roi de France!--Compère, prends -donc et sois fier: La Toison est grande. Mais à ton noble ami, donne -toi-même, et de ma part, non pas mon manteau, mais le manteau du -Roi-Empereur: qu'il prenne... - ---Et sois fier, acheva sire Charles-Quint, si grande que soit la -Toison, le Saint-Michel n'est pas plus petit. - -Ainsi savent les vrais Maîtres honorer les vrais Serviteurs. - - - -L'aurore est rose. L'aurore rougit. Messires, messeigneurs! on bâte les -chameaux, le chant est chanté, l'histoire est dite,--la Merveilleuse -Histoire d'Achmet Djemaleddine, chef tcherkess, pirate, pacha, vali, -grand d'Espagne, marquis de France, amiral d'Islam, ami de trois -Sublimes Princes: François de France, Carlos d'Espagne et Souléïman -le Magnifique! Elle est dite, du premier mot au dernier mot messires, -messeigneurs! A présent, bénédiction d'Allah sur tous! Et de tous, sur -le chanteur, générosité! générosité, messires, messeigneurs! générosité -sur moi, votre serf, Abdullah, fils d'Atik-Ali, sur moi, le chétif! -générosité! au nom de l'Unique! car voici le muezzin qui déjà chante, -tel le troisième coq: _La illah il Allah!..._ - - -[1] _Han_, auberge ou _caravansérail_ en Anatolie. - -[2] Messires, en turc: _effendi_; appellation très courtoise, -originellement réservée aux seuls musulmans. - -[3] Messeigneurs, en turc: _Tchelebi_, appellation d'une égale -courtoisie, mais à l'usage des chrétiens.--Jules Verne, écrivant son -Kéraban le-Têtu, eut tort de lui donner du «Seigneur Kéraban.» Il eût -fallu: «Sire Kéraban,» puisque _Keraban effendi_ était de la Foi. - -[4] Le suffixe _eddine_ équivaut à notre particule _de_; au _von_ des -Allemands; au _van_ des Hollandais; au _sir_ des Anglais; et octroie la -noblesse. - -[5] _Vicaire_, en turc _Khalifa_. Le Khalife de l'Islam n'est rien de -plus que le Vicaire d'Allah. - -[6] _L'alaïk_, l'esclave chargée du service des tchibouks, laquelle se -tient à genoux auprès du maître, tout le temps que le maître fume le -tchibouk,--qui est la longue pipe de merisier ou de jasmin. - -[7] Les armes d'acier dur, niellé d'or, furent d'abord trempées en -Perse. Puis Damas imita Ispahan. Puis Tolède imita Damas. Et, à chaque -fois, la qualité baissa d'un degré. - -[8] Le peintre Ribeira. - -[9] 683 ans musulmans,--ans lunaires,--qui valent 632 ans solaires de -notre calendrier. - - - - * * * * * - - - - SEPT LETTRES DE PRINCESSE - - ÉCRITES IL Y A DIX ANS (1911)[1] - - - _Pour le capitaine Tewfik bey Kibrizli, pour l'émir Mohammed Arslan, - morts pour leur patrie._ - - -[1] Le conte précédent,--_L'Extraordinaire Aventure..._--nous -reportait aux premiers temps, aux temps les plus héroïques de -l'amitié franco-turque. Les _Sept Lettres de Princesse..._ que voici -nous reportent à la très pire époque d'il y a dix années. C'est, en -effet, vers 1911 que la France,--je veux dire l'opinion française, -plus encore que le gouvernement français, oublia son histoire et ses -intérêts, et prit imbécilement, contre la Turquie isolée et attaquée, -le parti des mauvaises nations qui attaquaient notre vieille alliée. -De cette stupide erreur découla le ressentiment turc, et l'alliance -germano-turque de 1914. La Turquie en est tout innocente. Et je -l'atteste sur mon honneur de marin et de Français.--C. F. - - - - * * * * * - - - - LETTRE I - - - _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_ - - _à madame Simone de La Cherté,_ - - _91, rue de Varenne, Paris._ - - - Constantinople, le 18 zilhidjé 1328[1]. - - -Ma sœur jolie, tant aimée, - -C'est une terrible résolution que je prends là, de vous écrire en -français! Jusqu'ici, vous le savez, j'ai toujours écrit toutes mes -lettres en turc, toutes, sans exception! Mais voilà! vous, vous ne -savez pas lire le turc ... ou, du moins, vous ne savez pas très bien -... vous épelez seulement... Alors, ce serait une corvée pour vous, -une affreuse corvée, quatre pages à déchiffrer de droite à gauche![2]. -Sûrement, vous n'en viendriez pas à bout. Et vous ne les liriez pas, -mes quatre pauvres pages. Alors, comme je tiens à ce que vous les -lisiez ... même quand elles seront huit ... ou douze ... il faut bien -que je me résigne et que je me risque à écrire en français... Par -exemple, dites? mes deux chers beaux yeux[3]? vous ne vous moquerez pas -trop j'ai si peu l'habitude du français! Comment voulez-vous que je -fasse? Je vais penser chaque phrase en turc, et puis traduire. Ce sera -ridicule, forcément, quoique vous m'avez dit parfois, jadis, que mes -traductions faisaient en somme un français presque classique... En tout -cas, soyez indulgente! - -D'abord, il faut que vous soyez indulgente! Oui: _il faut_, parce que, -si je fais trop de fautes, c'est vous qui serez responsable.--Vous, -oui, vous, mes deux chers yeux! vous qui exigez que je vous écrive des -lettres difficiles... Vous comprenez, s'il avait suffi de vous dire -les choses ordinaires, les choses simples, par exemple, les choses -tendres dont mon cœur est plein à déborder, pour vous:--que je suis -au désespoir, à cause de votre départ, que j'en pleure à rider mes -joues, que mon âme fidèle est partie aussi, avec vous, dans ce vilain -Orient-express, que je n'ai pas ouvert une fois mon piano depuis que -vous n'êtes plus là pour jouer à quatre mains ... oh! s'il avait suffi -de dire cela, j'aurais su. Ces choses tendres, ça se dit certainement -en français, tout comme en turc. On s'aime avec les mêmes baisers -dans tous les pays, n'est-ce pas?--Mais, vous autres Françaises, vous -n'êtes pas du tout, du tout sentimentales! Je me souviens: du temps que -vous étiez ici, et que vous veniez me rendre visite, je n'ai jamais -pu vous dire trois paroles un peu douces sans vous faire éclater de -rire, très méchamment. Et après, vous vous moquiez, vous vous moquiez! -Alors, je pense bien qu'à présent, lointaine comme vous voilà, vous -vous moqueriez dix fois plus méchamment, dix fois au moins. Et si vous -saviez quelle peur nous en avons, toutes tant que nous sommes, de vos -terribles moqueries françaises![4] Je ne vais pas m'y risquer, soyez -tranquille! - -D'ailleurs, vous m'avez expliqué très clairement ce que vous vouliez -que j'y mette, dans ces longues lettres difficiles que vous exigez -de votre petite sœur obéissante. Vous voulez que je vous donne les -nouvelles d'ici, toutes les nouvelles, et les nouvelles vraies;--pas -celles que choisissent, découpent, cuisinent et mijotent, prudemment, -pour vos estomacs européens, nos journaux soi-disant libres[5]. Vous -voulez que je vous montre, avec beaucoup, beaucoup de détails, notre -vie actuelle dans nos harems d'aujourd'hui,--notre vie modifiée, -transformée, moderne, enfin! celle que nous vivons depuis la -Révolution, «depuis l'Affranchissement!» comme vous dites.--Vous voulez -que je vous expose avec encore beaucoup, beaucoup de détails, nos -idées, nos théories, nos vœux, nos revendications... (toujours comme -vous dites); notre programme, enfin! Vous voulez que je vous fasse -suivre le mouvement féministe en Turquie... Naturellement, je copie -tout ça, mot à mot, sur votre lettre à vous ... parce qu'il y a là -un tas de mots que, moi, je n'emploie guère souvent, et dont le sens -précis m'échappe même un peu... - -Au fait, avant de commencer ... voyons, ma grande sœur bien chérie! -vous me demandez là des choses ... des choses assez extraordinaires, -savez-vous?... Vous n'êtes pourtant pas, vous, une de ces Françaises -qui, jamais, au grand jamais, n'ont mis leurs jolis pieds hors de -France... Vous n'êtes pas de ces Parisiennes dont vous m'avez parlé -jadis, et sur lesquelles vous-même faisiez tant de plaisanteries: -de ces Parisiennes qui vivent toute leur vie dans l'un des trois -arrondissements vraiment parisiens,--oh! je me rappelle même leurs -numéros: le septième, le huitième et le seizième!--de ces Parisiennes -qui naissent là, meurent là, et n'en sortent pas plus que le pauvre -vieux Sultan Abd-ul-Hamid ne sortait jadis de ses palais d'Yildiz: en -tout et pour tout, une fois par semaine! le vendredi:--lui pour aller -à sa mosquée, faire la prière; elles pour aller à l'Opéra, manger des -fruits glacés.--Que j'avais ri avec vous, le jour où vous m'aviez -raconté ça!--Oui! mais, vous, c'est autre chose!... Vous, sœur aimée, -vous êtes une voyageuse. Vous avez suivi M. de La Cherté dans tous ses -postes diplomatiques, à Madrid, à Pétersbourg, à Pékin même. Et vous -êtes restée un an ici, à Constantinople. Vous connaissiez plusieurs -harems. Vous y étiez reçue familièrement, vous étiez mon amie la plus -intime, et l'amie de beaucoup de mes amies. Alors? comment pouvez-vous -employer des mots si considérables pour parler de nous? de nous qui -sommes de si petites choses! Est-ce donc qu'à peine rentrée à Paris, -Paris vous a fait oublier tout ce que Stamboul vous avait appris? - -Alors, il faut donc que je vous redise tout?--comme je dirais tout à -une étrangère?--mais, par exemple! plus franchement: car vous pensez -bien qu'à une vraie étrangère, je n'oserais guère dire que ce que tout -le monde sait. - -Enfin!... commençons!--Mes deux chers beaux yeux, nous, femmes turques, -nous sommes très inconnues de l'Europe, plus inconnues, je crois, que -ne sont les femmes chinoises ou les femmes japonaises. Et pourtant, -Pékin et Tokio sont bien loin de Paris, et Constantinople tout près. - -N'importe! on se figure à notre sujet des choses impossibles, -effarantes. On se figure que nous sommes des esclaves, vivant -enfermées, encagées, presque enchaînées, et gardées à vue par d'autres -esclaves, nègres et féroces, armés jusqu'aux dents, lesquels, de temps -en temps, nous cousent dans des sacs et nous jettent dans des Bosphore. -On se figure que nous vivons par groupes nombreux d'épouses rivales, -chaque mari turc ayant pour soi seul tout un «harem», c'est-à-dire -huit ou dix femmes, pour le moins. On se figure que, dans nos cages, -nous vivons, vêtues de satin rose tendre ou de velours vert d'eau, -d'une façon tout à fait poétique, parmi des danses, des chansons, -des cigarettes et des confitures à la rose, parmi des narguilés, -parmi des pipes d'opium aussi. On se figure enfin,--depuis que notre -cher grand Loti a écrit son si beau livre, si mal compris, _les -Désenchantées_,--on se figure également que la plupart d'entre nous -savent à merveille le grec et le latin, l'algèbre et la philosophie, -et que toutes, femmes savantes ou ignorantes, rêvons exclusivement, -jour et nuit, de secouer «notre joug» et de reconquérir «notre -liberté, notre dignité et nos droits de la femme». N'est-ce pas, mes -deux beaux yeux, que c'est tout à fait ça qu'on se figure à Paris, au -moins dans le monde des jolies dames qui jamais ne sortent des fameux -septième, huitième et seizième arrondissements? Mais vous, ma grande -sœur tant aimée, vous êtes une toute autre dame,--quoique la rue de -Varenne en soit justement, ce me semble, des trois arrondissements -sacrés?--N'importe! vous, vous savez! - -Vous savez ce que nous sommes «pour de vrai»: des femmes, -mash'Allah![6] à peu près pareilles aux autres ... à peu près pareilles -à vous ... un peu plus naïves, un peu plus simplettes, un peu plus -femmes-enfants; mais, somme toute, pas tellement différentes. Vous -savez que nos maris sont aussi des hommes à peu près pareils à vos -maris, quoiqu'un peu plus naïfs, un peu plus simples, un peu plus -neufs,--comme sont leurs femmes... Tels époux, telles épouses, chacun -sait! Il n'y a pas là de quoi s'étonner. Notre vie, vous la connaissez: -nous sommes, tout bien compté, à peu près aussi libres que vous -êtes:--Nous ne vivons pas à la maison beaucoup plus que vous; nous -sortons comme il nous plaît, à pied ou en voiture; nous recevons nos -amies; nous lisons les livres qui nous plaisent; nous jouons la musique -que nous aimons... Bref, il ne s'en faut pas de beaucoup que nous -ne soyons des Parisiennes,--identiques, ma foi, à toutes celles qui -habitent votre quartier si parfaitement parisien... - -Mais tout ça, nous l'étions avant la Révolution. Vous le savez, vous -l'avez vu de vos yeux, jadis. Nous le sommes restées. Et voilà ... -voilà tout... - -Alors? je vous entends protester de toutes vos forces:--Quoi? elle -n'aurait donc rien changé, cette Révolution si belle, si noble, si -grande? Nous ne serions pas affranchies, après cet Affranchissement -qui vous a si fort enthousiasmée? Est-ce possible, réellement?--Hélas! -c'est très possible. C'est très certain.--Quoique... en y songeant -bien ... il y ait peut-être quelque chose de nouveau parmi nous, -quelque chose qu'il serait injuste de passer sous silence. Je vais vous -expliquer en détail ce que c'est,--_insh' Allah!_--si Dieu permet... - -Mais pas aujourd'hui, voulez-vous? Voilà qui est déjà beaucoup écrit, -et ma main est très lasse. En outre, il me faut arranger les choses -dans ma tête, mettre mes idées en ordre. Ce soir, je n'y arriverais -jamais. - -Je vous récrirai donc par le prochain Orient, voulez-vous? D'ici là, -ne dites pas trop de mal de ma pauvre chère Turquie: elle ne le mérite -pas, je vous assure! Au revoir, ma sœur si jolie, tant et tant aimée. -Au revoir... Je suis votre petite sœur tendre, tendre, - -SÉNIHA. - - -[1] 20 décembre 1910. - -[2] L'écriture turque se lit en commençant chaque ligne par la droite. - -[3] _Mes deux chers beaux yeux_, traduits mot à mot du turc, correspond -au français: _Ma très chérie_ ou _ma préférée_. - -[4] L'ironie française est en effet une terreur, non seulement pour -nos amis de Turquie, mais même pour tous nos autres amis étrangers, et -surtout pour tous nos ennemis, n'importe d'où. - -[5] C'était alors le temps du comité Union et Progrès, qui commença -la ruine de l'Empire des Khalifes. Et la presse,--prétendue -libre,--l'était sensiblement moins qu'au temps d'Abd-ul-Hamid. - -[6] _Mash'Allah!..._ équivaut à peu près à notre: _Mon Dieu!..._ ou à -notre: _Grâce à Dieu!..._ et _Insh'Allah!..._ à notre: _S'il plaît à -Dieu!..._ - - - - LETTRE II - - - _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_ - - _à madame Simone de La Cherté,_ - - _91, rue de Varenne, Paris._ - - - Constantinople, le 9 mouharrem 1329[1]. - - -Mes chers beaux yeux bleus, - -Non, voyez-vous, il ne faut pas du tout me gronder pour ma paresse. -C'est vrai que voilà quinze grands jours bien comptés, depuis ma -dernière lettre. Mais j'ai eu trop de choses à faire, ces deux -semaines passées. Trop, je vous jure! D'abord, mon cousin Mehmed bey -s'est marié. Et vous savez qu'un mariage, chez nous, ce sont des -réjouissances à n'en plus finir... A propos: une de vos anciennes -relations d'ici, Mrs Hockley, de la légation américaine, y a -assisté, à ce mariage de Mehmed bey. Et, comme elle n'a pas manqué -de s'embrouiller à son ordinaire dans l'heure à la turque et à la -franque[2], elle a fini par arriver en retard,--mais, là, en retard! -vous ne vous figurez pas! Naturellement, par politesse, nous avions, -nous, attendu, et le _coltouk_[3] s'est trouvé retardé d'autant, ce qui -a mis la mariée dans un état d'énervement affreux. Mrs Hockley n'a pas -eu l'air de s'en douter, et elle n'a pas dit un seul mot d'excuse. Vous -auriez été autrement courtoise, vous, ma sœur aimée que j'aime si fort, -si fort! Mais sans doute cette Américaine se croyait-elle chez des -sauvages qu'elle honorait déjà beaucoup en daignant venir à leur fête. -Peu importe: tout cela n'est que pour vous prouver que, vraiment, mon -temps n'a pas été du tout à moi, ces jours derniers. - -Je n'en ai pas moins sérieusement pensé à vos terribles questions. Et, -à force d'y penser, je suis arrivée à croire que je saurai presque y -répondre, ce qui représente une certaine présomption de la part d'une -toute petite sœur cadette telle que moi, bonne seulement à vous aimer, -à vous adorer de tout son cœur... Bon! qu'ai-je dit, vous allez encore -vous moquer!... puisque vous m'avez répété une fois de plus, dans votre -dernière lettre, que j'avais «à la rigueur» le droit de vous aimer, -mais à la condition expresse «que ça ne se voie pas»!... _Mash'Allah!_ -que vous êtes peu sentimentales, vous autres Françaises! Nous, Turques, -quand nous aimons, notre tendresse s'échappe hors de nous, et jaillit -par toutes les paroles de notre bouche!... - -Enfin! je sais bien que ce ne sont pas des lettres douces que vous -attendez de moi: ce sont des lettres «documentaires»,--pouah! quel mot! -Vous voulez savoir ce que sont devenus nos harems depuis la grande -Révolution. Vous voulez savoir où en est «le mouvement féministe» en -Turquie, où en est «la femme turque»... Bon! votre petite sœur va vous -obéir, docilement... - -Pour commencer, par exemple, il faut faire quelques distinctions. - -«La femme turque»... Savez-vous que c'est un peu vague? Il y a beaucoup -de femmes turques.--«Où en est la femme turque depuis la grande -Révolution?»--Mais ... quelle femme turque?... Voulez-vous parler des -princesses comme moi, des cadines, parentes ou alliées du Sultan? -Voulez-vous parler des dames de notre aristocratie, des _hanoums_ de -ministres, ou de _muchirs_, ou de gouverneurs? Voulez-vous parler des -femmes de la bourgeoisie, des femmes du peuple? Il faut s'entendre. -En tout cas, j'espère que vous ne voulez pas parler exclusivement de -ces rares, très rares Turques,--moins Turques qu'européennes,--de ces -_Désenchantées_, comme les a très bien nommées Loti, qui aurait aussi -pu les nommer les _Déturquisées_[4]. Car celles-ci sont terriblement -loin de toutes les autres, par les idées comme par les désirs... - -Parlons des autres. Et écoutez-moi bien, ma grande sœur si jolie! -Écoutez-moi, car, maintenant, je suis sûre, sure, sûre d'avoir raison... - -Notre vie d'autrefois,--d'avant la Révolution,--vous la connaissiez. -Vous savez qu'elle était, en somme, exactement pareille à votre -vie occidentale, sauf en ce qui concerne le _tchartchaf_--le voile -obligatoire, pas beaucoup plus épais, d'ailleurs, que vos voilettes--et -sauf en ce qui concerne cette interdiction qui nous est faite, absolue, -de recevoir chez nous aucun homme étranger, et de jamais pouvoir, par -conséquent, nouer aucune amitié masculine. Eh bien! cette vie-là, je -vous l'affirme, je vous le jure ô mes deux chers yeux perçants comme -deux flèches! cette vie-là, telle qu'elle était, _telle qu'elle est -encore, car la Révolution n'en a pas modifié un seul détail_, cette -vie-là, pour quatre-vingt-dix-neuf femmes turques sur cent, _c'est le -bonheur_, le bonheur entier, complet, sans mélange et sans réserve!... -oui, le bonheur.--Calculons plutôt:--D'abord, les femmes du peuple... -Croyez-vous que ça leur manque beaucoup, la joie inconnue de montrer -son nez aux passants et de flirter avec un chacun? Vos femmes du -peuple, à vous, ont-elles donc un «jour»? Et la besogne quotidienne ne -constitue-t-elle pas les quatre quarts de leurs soucis quotidiens? Or, -cette besogne est cent fois moins dure à Constantinople qu'à Paris. -Dame! la femme voilée ne va pas à l'atelier, ni à la manufacture. Elle -s'occupe uniquement de son ménage. Et, dans ce ménage, le mari ne -rentre _jamais_ ivre, jamais au grand jamais, puisque le Turc (je ne -dis pas l'Arménien, je ne dis pas le Grec!) ne boit ni vin, ni bière, -ni alcool. Donc, point de batailles abominables entre femme et mari, -point de «bleus» ni de meurtrissures, point de larmes non plus. Il -y a toujours du _pilaf_[5] au logis, et souvent du _kébab_[6], sauf -quand l'usurier chrétien s'en mêle. Croyez-vous qu'une ménagère turque -changerait de bon cœur avec une ouvrière de votre douce France? - -Les bourgeoises, maintenant... Ce sont de très petites bourgeoises, -naturellement, parce qu'il n'y en a guère de grandes, chez nous. Donc, -de petites bourgeoises, femmes d'employés, femmes de marchands, femmes -d'officiers, même... Bon! vous figurez-vous que celles-ci diffèrent -tellement de celles-là,--des femmes du peuple,--surtout dans notre -Turquie si prodigieusement démocratique?... Souvenez-vous, sœur -bien-aimée: vous avez ri, certain jour que nous nous promenions nous -deux, de rencontrer un colonel en uniforme, lequel revenait du marché, -un chou-fleur d'une main, une friture de l'autre. Allez! la femme de -ce colonel n'est pas plus à plaindre qu'une femme de laboureur ou -d'ouvrier. - -Restent les femmes «du monde», les princesses, telles que moi;--moi, si -vous voulez. - -Mais que suis-je, moi? la fille de ma mère! Et qu'était ma mère? une -petite Circassienne de rien du tout! la fille d'un chef montagnard -de race très noble, mais très sauvage; la sœur d'une demi-douzaine -de femmes très voilées qui, aujourd'hui encore, vivent sous une -tente, au flanc d'un des monts du Caucase. Or, on ne lit pas les -romans de M. Bourget, sous cette tente-là; et on n'y rêve pas des -«droits imprescriptibles de la femme». Ma mère, amenée un jour à -Constantinople, pour le harem d'un _effendi_ du sang d'Osman, crut -entrer dans le palais d'Aladdin quand elle entra dans notre vieux conak -de Stamboul. Ne lui demandez donc pas de jamais vouloir en sortir! -Moi-même, mes deux chers yeux, moi, fille de ma mère, élevée par elle, -j'avoue très humblement que la seule pensée d'ôter mon tchartchaf ou de -parler à un homme, fût-ce à votre propre mari ... oh!... cette pensée -me fait, à moi, le même effet qu'à vous celle d'ôter votre robe et -votre chemise en pleine rue de la Paix!... - -Et il y en a beaucoup, beaucoup, beaucoup, de femmes pareilles à moi, -dans notre société turque. - -Alors, qui trouverons-nous, dans tout l'empire, quelles femmes, -pour souffrir de notre vie soi-disant murée? Exclusivement, les -petites-filles des sœurs de ma mère--les filles de mes sœurs à moi; ma -fille, tenez! ma mignonne Leïlah, et ses pareilles, celles que nous, -demi-civilisées, élevons tout à fait à l'occidentale. Quand Leïlah sera -grande, peut-être souhaitera-t-elle mettre au vent son bout de nez rose -et flirter avec votre amour de petit garçon... Elle, oui... je ne dis -pas... - -Mais combien y en a-t-il, des Leïlah, dans tout l'Empire? combien -y en aura-t-il, plutôt? dans quinze ou vingt ans? Faisons bonne -mesure... Cinq cents? cinq mille?... Non! je ne crois pas qu'il y en -aura cinq mille... Enfin, admettons! cinq mille donc, sur les dix -millions de musulmanes qui peuplent l'Anatolie et la Roumélie--l'Asie -et l'Europe!... Cinq mille, pour exagérer.--Celles-là souffriront, -soit! Mais, chose digne d'être dite, c'est surtout par la faute de la -Révolution qu'elles souffriront. - -Eh oui!--Parce que, hier, elles étaient résignées; et parce que, -demain, elles ne le seront plus. Dès le premier jour de l'ère nouvelle, -les Jeunes-Turcs, frais arrivés d'exil,--de Paris ou de Londres, et de -Berlin davantage, où ils avaient vécu longtemps et oublié la vieille -Turquie, la vraie Turquie, à supposer qu'ils l'eussent jamais connue, -ce dont je ne suis pas très sûre,--les Jeunes-Turcs, donc, promirent -tout de suite à «leurs sœurs captives» l'affranchissement. - -Ils ont peut-être promis de très bonne foi. - -Mais ils n'ont pas tenu. - -Ils ne pouvaient pas tenir! Sur dix millions de «sœurs captives», neuf -millions neuf cent quatre-vingt-quinze mille--au moins--refusaient -énergiquement d'être affranchies! - -Et voilà pourquoi, chère grande sœur chérie, voilà pourquoi la -Révolution n'a encore rien changé à notre sort, et n'y changera rien, -de très longtemps. - -Mais j'aurai encore là-dessus beaucoup à vous dire... - -Pour l'instant, au revoir. Voici ma Leïlah qui, de toutes ses petites -forces, me tire par ma manche. Je lui dis que je vous écris, et -qu'elle-même pourra, dès qu'elle voudra, vous écrire aussi. Bon! il n'y -a plus d'enfants turcs! Savez-vous ce qu'elle me répond, cette mignonne -rose? «Certainement, je lui écrirai: j'ai une main comme toi!» - -Adieu, mes deux chers yeux. Je suis votre petite sœur aimante, - -SÉNIHA. - - -[1] 12 janvier 1911. - -[2] L'heure à la turque varie tous les jours, car la douzième heure se -règle sur le coucher du soleil. - -[3] Le _coltouk_ est la plus importante cérémonie du mariage turc. Il -consiste en une sorte de promenade rituelle que le marié fait faire -à la mariée, en la conduisant par le bras, d'une porte à l'autre, à -travers la salle de réception, où attend l'assistance conviée. - -[4] Certaines dames turques devenues françaises, et qu'il n'est pas -besoin de nommer, ne m'en voudront pas de ce mot-là, «déturquisées». -Car ce n'est qu'au pur point de vue des idées, des goûts, bref de la -vie intellectuelle, qu'elles ont échappé plus ou moins à leur ancienne -patrie. Et cette patrie, je sais fort bien qu'elles ont continué de -l'aimer, de l'aimer davantage peut-être en aimant chèrement leur patrie -nouvelle. Quiconque prend femme ne saurait renoncer à sa mère. - -[5] _Pilaf_, plat national des Turcs, fait de riz cuit à l'étouffée. - -[6] _Kébab_, viande de mouton. - - - - LETTRE III - - - _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_ - - _à madame Simone de La Cherté,_ - - _91, rue de Varenne, Paris._ - - - Constantinople, le 19 sepher 1329[1]. - - -Mes deux yeux si beaux, que j'aime tant! - -C'est comme un fait exprès! Il me faut toujours commencer mes lettres -par des excuses... Cette fois encore, je suis en retard avec vous, -en retard horriblement. Grondez-moi! Tout de même, grondez-moi moins -fort que pour ma dernière lettre, car je suis moins coupable: le mois -passé, c'était seulement un mariage qui m'avait volé tout mon temps; -ce mois-ci, c'est une crise ministérielle. Vous le savez d'ailleurs -aussi bien que moi: les journaux en ont assez parlé, hélas! et assez -sévèrement pour que mon cœur turc en saigne! C'est bien triste et bien -humiliant, ma sœur tant chérie, de constater ainsi, tous les jours, -que l'Europe s'entête dans son injustice et ne veut pas admettre notre -nation ottomane parmi les vraies nations--parmi les nations qui ont -droit de cité, droit d'indépendance, droit de vie! Ah! votre préjugé -chrétien est terrible! Sous prétexte que nous sommes des Musulmans, -on ne veut pas que nous soyons des Européens! Les Russes sont des -Européens![2] Les Serbes sont des Européens. Les Grecs eux-mêmes! et -jusqu'aux Bulgares! sont des Européens... (Quels Européens, dieux!) -Mais les Turcs sont des Asiatiques, des barbares, des sauvages, des -hors la loi; et contre eux tout est permis, tout est bon, tout est -juste: le mensonge, la mauvaise foi, la trahison, le vol. Osez dire -que j'ai tort! Osez, vous la femme d'un diplomate français, vous qui -savez! En Crète, où est le bon droit? Du côté des chrétiens bavards -qui ameutent l'Europe par leurs criailleries, ou du côté des Musulmans -silencieux, qui subissent sans se plaindre l'injure et la violence? -Ce sont pourtant ceux-ci que l'Europe sacrifie à ceux-là, sacrifie -davantage chaque jour! En Macédoine, où est le bon droit? Du côté de -ces _comitadjis_ féroces, qui toujours trouvèrent asile, après leurs -plus affreux crimes, dans les États voisins, faussement neutres? ou -du côté des Turcs, silencieux toujours, frappés toujours et toujours -meurtris, auxquels l'Europe marchandait jusqu'à la liberté de mobiliser -les soldats et les gendarmes indispensables?[3] Je n'ai que faire -d'essayer de vous convaincre, vous qui avez vu, et qui êtes convaincue. -Mais je n'aurais non plus que faire d'essayer de convaincre vos amies -de France, celles qui n'ont pas vu et qui ne veulent pas voir: je ne -suis pas chrétienne! donc, à leurs yeux j'aurais tort. Est-ce vrai, -dites? - -Est-ce vrai aussi, pourtant, dites, mes deux-chers yeux bleus, est-ce -vrai que nous autres Turcs--hommes et femmes--ne sommes pas du tout -de méchantes gens? Est-ce vrai, même, qu'il n'y a que nous, Turcs, _à -n'être pas du tout de méchantes gens_, dans cette terrible péninsule -balkanique où, vraiment, les chrétiens ont presque toujours joué de -très vilains rôles? Mais l'Europe ne le sait pas et ne le saura jamais, -parce que son préjugé chrétien s'applique sur ses yeux chrétiens, -comme un bandeau. Et les pauvres Turcs, tout honnêtes, tout probes, -droits, courageux et doux qu'ils puissent être--ils le sont! vous-même -me l'avez avoué, vous-même me l'avez proclamé, jadis, dans votre -belle franchise de Française!--les pauvres Turcs n'en sont pas moins -condamnés par l'Europe à disparaître, pour le plus grand bénéfice de -leurs voisins, qui ne sont pourtant pas grand'chose de bien propre!... - -Par exemple, _mash'Allah!_ que me prend-il de vous parler ainsi, moi, -à vous? Pardonnez, c'est très absurde... Je me suis laissé emporter -par ma petite colère contre tous ces affreux journaux d'Occident, si -injustes envers nous... Et voilà... - -Je voulais seulement vous dire ceci: que j'ai beaucoup attendu pour -vous écrire, espérant pouvoir, à la fin, vous raconter, sur notre -crise ministérielle, des choses intéressantes. Mais c'était un espoir -bien chimérique! Et je ne sais, en vérité, rien de plus, aujourd'hui, -que le premier jour. J'étais pourtant assez bien placée pour tout -apprendre. Vous savez le rôle considérable que joue mon mari dans -l'État. Toute la crise durant, il a été, plus que jamais, personnage -important. Chaque jour, du matin au soir, il galopait du palais à la -Porte[4], et de la Porte à la Chambre. Ma petite Fatima n'en finissait -plus de se précipiter dans ma chambre pour m'avertir: «Maîtresse! Le -cheval du pacha arrive du bout de la rue!... Maîtresse, le pacha a -ordonné qu'on lui selle tout de suite un autre cheval!...» Oui ... et, -néanmoins, je ne sais rien de ce qui s'est passé, et rien de ce qui se -passe... Je sais seulement ceci, et mes esclaves le savent aussi bien -que moi, sinon mieux: que les affaires de la Turquie vont très mal, -mais cependant qu'Allah est le Plus Puissant!... Rien davantage, et ma -pauvre lettre risque, cette fois encore, de vous ennuyer sans grand -profit... - -Mon mari... Au fait, vous le connaissez--mieux que je ne le connais, -peut-être?... Il est bon, je n'en doute pas... Il m'aime... Je ne -regrette nullement de l'avoir épousé, même à notre mode turque, qui -défend aux fiancés de se voir et de se parler avant la cérémonie -du mariage... Évidemment, une union pareille est une loterie -... plus loterie encore, si possible, que ne sont vos unions -occidentales!--Mais, encore une fois, je ne me plains pas: j'ai tiré un -bon, un très bon numéro, et je n'imagine guère de mari, en France non -plus qu'en Turquie, qui vaille Ahmed pacha, mon mari! Vous me l'avez -affirmé vous-même, et je m'en doutais déjà... - -Pourtant... - -Dites-moi, ma grande sœur si belle et si savante? est-ce vrai que, -chez vous, les femmes jouent un rôle considérable, quoique discret, -dans la vie de la nation?--je veux dire dans la vie politique et -diplomatique?--Est-ce vrai que beaucoup de vos grands hommes--hommes -d'État, orateurs, écrivains, artistes--possèdent cette chose -extraordinaire que vous m'avez jadis expliquée: une Egérie? une Egérie, -c'est-à-dire une bonne fée doublée d'un ange gardien; une amie intime, -femme de cœur et d'intelligence, qui consacre tout ce cœur et toute -cette intelligence à l'homme qu'elle a choisi; une sœur d'élection, -sûre et sage, qui conseille cet homme, le guide, le soutient, le -protège, le défend, l'enveloppe de sa tendresse mi-amoureuse et -mi-maternelle, et ne se trompe jamais: elle-même guidée, conseillée, -soutenue, dans la lutte commune, par cette tendresse merveilleuse qui -est la sienne, tendresse clairvoyante infailliblement?--Est-ce vrai que -ces influences féminines si fécondes sont fréquentes? Est-ce vrai que -plusieurs de vos génies les plus vastes ont avoué, ont proclamé qu'ils -devaient tout: succès, fortune et gloire, à la compagne anonyme, dans -les pas de laquelle ils avaient aveuglément marché, la main dans la -main? Hélas! si tout cela est bien vrai, notre part, à nous, femmes -d'Orient, est moins belle! Oh! je vous le disais dans ma dernière -lettre, et je ne m'en dédis pas: la plupart d'entre nous sont très -heureuses! plus heureuses, certes, que ne sont les femmes d'Occident. -Nous ne souffrons guère de cette prétendue claustration, dont -l'Europe daigne nous plaindre avec tant de compassion. Mais peut-être -souffrons-nous d'autre chose... - -Ce n'est pas très facile à expliquer. Il me semble pourtant que vous -devinez déjà un peu... - -Tenez! l'autre mois, à propos de ma mignonne Léïlah, je vous écrivais: - -«Quand elle sera grande, elle, peut-être souhaitera-t-elle mettre -au vent son bout de nez rose, et flirter avec votre amour de petit -garçon...» - -Peut-être, oui. Mais, d'abord, et sûrement, je crois que ma Léïlah -souhaitera autre chose,--plus et mieux qu'un simple droit au flirt.--Le -flirt, c'est tellement loin de la femme turque d'aujourd'hui!... - -Non, j'imagine que ma Léïlah souhaitera ce que je souhaite parfois -moi-même, ce que souhaitent beaucoup de femmes turques--toutes les -femmes turques dont le souhait conscient a quelque valeur!--ma Léïlah -souhaitera connaître et fréquenter des hommes, non pour en être désirée -ou sollicitée, mais pour en être enseignée, instruite, armée; pour être -élevée jusqu'à ces hommes, pour devenir leur égale, et l'égale de celui -d'entre eux qui sera son mari. Elle souhaitera n'être plus, pour cet -homme, une simple maîtresse légitime, une poupée très belle qui sait -saluer, sourire, se taire, et aussi gouverner la maison, mais rien -davantage. Elle souhaitera, comme je vous le disais tantôt, devenir -plus que tout cela, et mieux: une amie, une alliée, une compagne,--une -Egérie, au besoin ... quoique cela puisse être douloureux quelquefois, -j'y songe ... très douloureux!... d'être une Egérie... N'importe! ma -Léïlah le souhaitera. - -Songez-y, ma sœur très chérie: il est humiliant parfois de n'être -qu'une petite chose insignifiante--aimée, certes! mais dédaignée, tenue -à l'écart, à qui l'on ne dit rien, jamais. Que m'a-t-on dit, à moi, de -cette crise ministérielle où se jouait, avec le destin de l'empire, de -notre empire, le destin d'Ahmed pacha, de mon mari? Rien. - -On n'a peut-être pas eu tort. Si l'on m'avait parlé, qu'aurais-je -dit? Je ne sais rien. J'ai vécu toute ma vie en cage ... en cage, -entendons-nous! pas dans la vraie cage à barreaux qu'imaginent -vos Parisiennes autour de nos harems! Il n'y a pas de barreaux à -mes fenêtres, ni à ma porte! mais j'ai tout de même vécu dans la -cage--peut-être pire--de nos préjugés, de nos coutumes... Et dans cette -cage,--la cage de toutes les femmes turques!--pas un homme, jamais -n'entre. Que saurais-je de ce que disent les hommes? Et quelle _vraie_ -femme pourrais-je être pour mon mari, s'il s'en souciait? - -Et voilà peut-être la plus exacte vérité qu'il faille dire, à propos de -la femme turque; la vérité absolue, équitable, celle qui domine d'égale -hauteur tous les mensonges: la vérité «juste milieu», exempte de toutes -les erreurs, en trop comme en trop peu: - ---La femme turque n'est pas, ne peut pas être, dans l'entière acception -du mot, la _femme_ de son mari. Elle n'en est que la femme-enfant. - -Et, de cela,--de cela seul!--elle souffre un -peu;--confusément;--davantage, toutefois, depuis qu'une ombre -d'affranchissement lui a permis de regarder vers ses sœurs d'Europe, et -de mesurer la place qu'elles occupent au foyer conjugal. - -Ma Léïlah, peut-être, conquerra une place pareille. C'est tout ce que -lui souhaite sa maman, qui vous embrasse, ma sœur très aimée, de tout -son cœur enflammé pour vous, en vous disant au revoir! - -SÉNIHA. - - -[1] 18 février 1911. - -[2] Cela s'écrivait en 1911. Hélas! la princesse Séniha voyait -terriblement clair. Par sa révolution, plus stupide encore que -sanglante, par ses Soviets, et par sa servilité envers les Trotsky et -les Lénine, la Russie s'est prouvée, dès 1918, bien moins européenne -que les Turcs, dont le nationalisme vigoureux, rejetant avant tout -l'ingérence étrangère, s'incarnait, la même année, dans de vrais -patriotes, tels que l'admirable Kemal Gazi. - -[3] Il faut que le public français se pénètre de cette idée, que la -lutte des comitadjis bulgares et grecs, contre le gendarme turc, fut -une lutte frénétique de contrebandiers iconolâtres,--idolâtres--contre -le douanier musulman, adorateur d'un seul Dieu: Allah... Et il faut -que les chrétiens latins de France se souviennent que ces orthodoxes -iconolâtres étaient les mêmes que ceux qui martyrisaient à Jérusalem, -au nom des Icônes, les pèlerins catholiques, les pèlerins latins, -adorateurs, eux aussi, d'un seul Dieu... - -[4] A la Sublime Porte. - - - - LETTRE IV - - - _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_ - - _à madame Simone de La Cherté,_ - - _91, rue de Varenne, Paris._ - - - Constantinople, 7 djemazi-ul-ewel 1329[1]. - - -Mes deux yeux que j'aime, où êtes-vous, que faites-vous, que -voyez-vous, dans cet instant que je vous écris? Cela m'est un souci -de chaque minute, un souci délicieux et mélancolique... Je relis sans -cesse vos lettres parisiennes, si courtes, et, tout de même, si pleines -de choses pour la pauvrette que je suis... Vous me dites aujourd'hui: -«Cette semaine, rien ici qui vaille la peine d'en parler... Le Concours -hippique est fini... Les Salons et les expositions battent leur plein, -mais on n'y va guère. Au théâtre, seulement des vieilleries... J'ai -pris le thé cinq après-midi sur sept place Vendôme, et les deux autres -fois rue Cambon... J'ai dîné mercredi chez les Danycan, et ç'a été bien -quelconque... J'ai déjeuné jeudi au Bois, avec toute une bande... Et -j'ai déjeuné aussi une autre fois, à Versailles, tête-à-tête avec mon -flirt, qui tenait à m'emporter là-bas en auto, histoire probablement de -se donner l'illusion d'un vrai enlèvement... Pauvre petit!... Enfin, -vendredi, à l'Opéra, j'ai eu dans ma loge trois amis de mon mari, trois -Anglais chez qui nous devons passer quinze jours cet été, au fond du -Devon... Corvée!... Bref, vous constatez: rien.» - -Rien!... Ma grande sœur très chérie, si vous pouviez comprendre ce -qu'est un «rien» pareil pour l'imagination d'une petite fille cloîtrée -telle que moi... Oui, si vous pouviez le soupçonner seulement... Oh! -alors, vous ne m'interrogeriez plus sur le féminisme en Turquie, non, -je vous le jure!... Car tout ce qui vous semble encore obscur, malgré -mes pauvres explications, vous apparaîtrait d'un coup clair, clair, -clair... - -Tenez, voulez-vous qu'en échange de votre semaine j'essaie de vous -faire voir ma semaine à moi? Vous comparerez ensuite, si cela vous -amuse... - -Ma semaine à moi, d'abord, n'a compté qu'un seul jour... Oui: car les -six autres ont été seulement remplis de l'attente du septième. Je ne -suis pas sortie; je n'ai pas reçu de visite; je n'ai guère lu, ni -écrit, ni brodé, ni touché au piano; j'ai seulement regardé le ciel, -je l'ai regardé par toutes les fenêtres, avec une vraie terreur que ce -ciel bleu devînt gris et qu'en fin de compte il plût le vendredi 15 -djemazi-ul-ewel--mon premier vendredi d'Eaux Douces... _Mash'Allah!..._ -qu'ai-je écrit!... D'ici je vous entends rire!... Tant pis! riez!... -je m'en doute bien, allez! que nos pauvres Eaux Douces...--et surtout -celles de printemps: les Eaux Douces d'Europe, tellement moins jolies -que celles d'été, que les Eaux Douces d'Asie...--je m'en doute: ce -n'est pas votre Opéra de Paris!... Je me souviens à merveille de vos -méchantes moues dédaigneuses du temps jadis, quand je vous emmenais -dans mon caïque, et que nous remontions toutes deux la fameuse rivière -... j'entends encore le son très ironique de votre voix: «C'est tout -ça, ces Eaux Douces que vous vantez si fort?» Oui, mes chers yeux, -c'était tout ça, et c'est tout ça encore,--et c'est tout ce que nous -avons: un ruisseau marécageux, serpentant à travers une prairie mal -boisée; sur ce ruisseau, deux ou trois centaines de barques assez -laides, pleines à chavirer d'une populace en goguette,--Juifs, -Arméniens, Grecs! _rayas_ de toutes castes,--et rien de plus, et rien -de mieux!... sauf, de très loin en très loin, rompant la monotonie des -barques vulgaires, un caïque, un vrai caïque turc, avec sa longue proue -traînante, et, sur sa poupe, son beau voile brodé[2] dont les coins -flottent dans le sillage; avec, aussi, parmi ses coussins de Perse, sa -hanoum, muette et mystérieuse, dont le noir tchartchaf semble porter le -deuil de notre noble Islam, chaque jour enfoncé plus profond dans sa -tombe... - -Rien de plus, rien de mieux. Nous y tenons pourtant à nos Eaux Douces! -Nous y tenons par souvenir, par tradition, par religion... Ce sont -là des choses très vivaces en Turquie: la religion, la tradition, le -souvenir ... très vivaces, oui!... Et j'imagine bien, d'ailleurs, que, -le jour où ces choses-là seraient mortes, la Turquie serait bien près -de mourir aussi... - -Oh! mes deux chers, chers yeux! ce serait tellement dommage que la -Turquie vînt à mourir!--Non, je vous assure! Ce n'est pas seulement -la musulmane qui parle ainsi, ne le croyez pas!... C'est aussi votre -petite amie: la femme que vous avez transformée, refaite un peu à -votre image ... c'est la demi-Française, c'est la demi-artiste que je -suis devenue, par votre contact, par votre exemple... Or, cette femme -n'est plus une Turque pure et simple; elle peut devenir, par un petit -effort d'imagination et de volonté, une étrangère, comme vous; et -cette étrangère, sortie pour un moment de son harem, de sa ville, de -son pays, réussit très bien à considérer impartialement, à juger sans -indulgence ce harem, cette ville, ce pays. Alors, vous comprenez: je -suis sûre de ne pas me tromper, je suis sure d'être dans le vrai... Et, -croyez-moi: ce serait triste, triste, triste! que la Turquie disparût -d'entre les nations... - -D'abord, qui donc lui succéderait?--Je veux dire:--Quelle nation -remplacerait, géographiquement, notre nation turque, sur la carte -d'Europe? et sur la carte d'Asie aussi? en Roumanie? en Anatolie?... -Quel drapeau oserait flotter, à son tour, sur ces terres où flotte, -depuis cinq siècles, et plus encore, notre noble drapeau couleur -de sang pur?... sur le dôme de la Sainte Sophia?... sur la tour -du Vieux Sérail?... Vous vous en doutez bien un peu, vous la dame -diplomatique, si finement avertie de toutes les méchantes ruses qu'on -trame perpétuellement autour de l'Homme prétendu Malade... Ce qui -nous remplacerait dans l'enceinte de l'antique Byzance, ce ne serait -ni la Russie, ni l'Angleterre[3], ni l'Autriche, ni l'Allemagne, -toutes quatre trop fortes, trop jalousées, trop inquiétantes, Ce -serait une quelconque Bulgarie, ou une Grèce, ou une Serbie, voire -une Roumélie ou une Macédoine;--une très petite nation, très petite -et orthodoxe;--fétichiste, pas?--bref, deux raisons pour une d'être -remuante, turbulente, intolérante, agressive, fanatique...[4]. -Avez-vous remarqué, mes chers yeux? les nations d'hommes sont pareilles -aux individus chiens... Les plus minuscules sont les plus rageurs, -les plus prompts à japper vers la lune et mordre aux mollets les -passants... Du coup c'en serait fini de notre grave Islam, si modéré, -si doux... Vous savez que je dis vrai! vous le savez, vous qui avez -vu, à Jérusalem, nos soldats musulmans mettre la paix parmi les -furieux pèlerins des sectes chrétiennes et les forcer au respect du -tombeau de ce Christ que, soi-disant, elles adorent, mais qu'elles ne -savent honorer que par des querelles hargneuses, par des coups et par -du sang... Vous savez que je dis vrai, vous qui avez vu, dans notre -Stamboul même, et jusqu'aux portes de nos mosquées, les processions -grecques, latines, persanes, arméniennes ou juives se promener -librement--«plus librement qu'à Paris», me disiez-vous... Ah! quand -nous n'y serons plus, comme c'en sera vite fini de la liberté et de la -tolérance!... Comme les chrétiens... pardon! comme les iconolâtres, -comme les Slaves adorateurs d'images, vainqueurs, auront tôt fait de -renouveler ici les horreurs qui perpétuellement ensanglantent les Lieux -Saints!... Et l'on se tuera jusque dans nos rues, comme firent jadis -les brutes grecques, dans les rues d'Athènes, pour un sermon prêché en -grec moderne plutôt qu'en grec ancien!... Ils ont de qui tenir, ces -Grecs, fils de Byzance! Jadis n'en firent-ils pas autant autour de leur -Hippodrome, à propos de cochers habillés de vert ou de bleu? - -Mais ce n'est pas tout encore, mes deux yeux que j'aime! Car, quand -nous n'y serons plus, quelque chose s'en ira avec nous de notre -terre turque;--quelque chose: la France![5]--Je veux dire la langue -française, que nous parlons tous et toutes, qui est la langue -officielle de notre empire et qu'on ignore à Sophia comme à Belgrade, -à Athènes comme à Cettinié ... je veux dire la pensée française, -la culture française, le génie français--dont nous sommes tous et -toutes imprégnés, alors que dans tout le reste des Balkans les seules -influences slaves et teutonnes se partagent la Grèce, la Bulgarie, -la Serbie, la Roumanie même, malgré la généreuse révolte de son sang -latin!... Oui, ma sœur très aimée: la France, dans toute la Péninsule, -n'a d'autre refuge qu'ici, au fond de nos cœurs ottomans. Ne serait-ce -pas bien lamentable qu'avec le nom turc, le nom français cessât d'être -prononcé en Orient? - -Et puis ... et puis ... ma sœur très belle, dites?... vous vous êtes -parfois promenée, le soir, dans notre Stamboul, au hasard des rues -et des ruelles... Au soleil couchant, vous est-il advenu de regarder -parfois, à la dérobée, dans quelques-unes de ces impasses fraîches et -ombreuses qui sont l'une des plus charmantes beautés de chez nous?... -Et alors avez-vous parfois aperçu, à travers la grille de bois d'un -kéfès, la silhouette pâle d'une musulmane voilée, cherchant à sa -fenêtre, elle aussi, la douceur du crépuscule?... Elle se croyait -toute seule, la musulmane; alors, sans doute, elle a chanté... Oh! mes -yeux aimés, vous souvient-il de sa chanson?... Vous souvient-il de -nos chansons turques, enfantines et passionnées, mornes et ardentes, -joyeuses à la fois et désolées,--déchirantes?... Sœur, je vous en -supplie!... oubliez toutes les fautes, toutes les erreurs, toutes -les sottises, toutes les cruautés même de nos gouvernants qui ne -sont pas _nous_... Oubliez nos querelles maladroites et funestes, -oubliez notre Parlement joujou, oubliez le sang répandu, oubliez les -potences hideuses[6], oubliez aussi l'imbécile massacre de nos pauvres -chiens errants tellement inoffensifs... et souvenez-vous seulement de -l'impasse ombreuse et de la chanson dans l'impasse!... Car ... la femme -dont le cœur sait trouver de tels accents, dont la bouche sait les -jeter ainsi dans l'air du soir, quand cet air est bien doux, quand cet -air est bien pur ... cette femme-là, croyez-m'en, a encore en elle de -quoi mettre au monde des fils plus nobles, plus fiers et de cœur plus -juste et plus haut que n'importe quels autres fils de n'importe quelles -autres femmes, sur toute la terre ronde... Adieu, ma sœur très aimée... - -SÉNIHA. - - -[1] 5 mai 1911. - -[2] Les _voiles_ des caïques sont des tapis souples, d'une soie vive -brodée de toutes couleurs, qu'on jette sur la poupe, et qui semblent -être ainsi la traîne ondoyante et moirée du bateau. - -[3] Hélas! la princesse Séniha écrivait tout cela l'an 1911... Et, -depuis, la grande guerre est intervenue, au cours de laquelle les -armées françaises sauvèrent l'Angleterre, et l'affranchirent à tout -jamais,--à très longtemps au moins,--de la mortelle concurrence -allemande. Alors, aujourd'hui,--1921,--les choses ont changé de face. -Et c'est le drapeau français qui flotte sur le Bosphore après en avoir -chassé, du même coup, les drapeaux turc, allemand, et français!... -français surtout!--C. F. - -[4] La férocité des armées coalisées, soi-disant chrétiennes pendant -la guerre de 1912-1913, vérifia tristement cette prophétie de Séniha -hanoum. Et l'ignoble, la nauséabonde trahison de la Grèce, massacrant, -au 1er décembre 1914, à Athènes, nos matelots confiants et désarmés, y -ajoute une décomposition spéciale. La Grèce ajoutée à la Bulgarie fut -toujours du pus ajouté à du sang. - -[5] La princesse Séniha, déplorablement, voyait là-dessus bien clair. -Et M. C. Farrère regrette aujourd'hui avec infiniment d'amertume que sa -correspondante d'alors ait été si perspicace!... (Note de l'éditeur.) - -[6] Tout ce que disait la princesse turque Séniha, l'an 1911, une -princesse russe ne pourrait-elle le redire, l'an 1921?... Il est vrai -que la Turquie de 1911 était sous le couteau de ses ennemis, et que la -Russie de 1921 est sous son propre couteau... A chacun, donc, selon sa -force, et pour chacun sa conscience. - - - - LETTRE V - - - _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_ - - _à madame Simone de La Cherté,_ - - _91, rue de Varenne, Paris_ (VIIe) - - - Béikos (Bosphore), 2 redjeb 1329[1]. - - -De Béikos, oui, mes deux chers yeux! de Béikos je vous écris, et non -plus de Stamboul:--Voici l'été; la ville devient trop chaude, et le -conak[2] inhabitable. - -Mon mari doit tout de même y rester encore quelques semaines, pour -être à portée du Palais et du Parlement: car les affaires turques -vont de mal en pis, vous le savez aussi bien que moi. Il s'est donc -résigné à se séparer de son harem et à nous envoyer toutes quatre,--ma -belle-mère, ma belle-sœur, moi-même et notre Léïlah,--respirer dès -maintenant l'air toujours frais du Haut-Bosphore. Bref, me voilà, -depuis huit jours, installée dans le vieux yali[3] que vous connaissez, -à Béikos d'Anatolie[4]. Vous vous souvenez bien? la grande maison de -bois, toute simple et sévère, qui trempe dans la mer sa longue façade -couleur de sang séché, et s'adosse au grand parc toujours vert, dont -les cèdres, les cyprès et les pins parasols escaladent en rangs serrés -les premières pentes de la colline, et font tache très sombre au milieu -des platanes, des tilleuls et des chênes d'alentour. C'est là que je -suis, et ma chambre, d'où je vous écris en ce moment, occupe tout juste -l'angle sud du yali; en sorte que trois de mes fenêtres donnent sur -le Bosphore; et les trois autres[5] sur un coin du parc, très ombreux -et tout parfumé de résine et de roses. Rien qu'en levant la tête de -mon papier, j'aperçois, à main gauche, toute l'enfilade merveilleuse -des coteaux d'Asie, avec leurs jolis villages qui rient au bord de -l'eau:--Pacha-Baghtché, Tchibouchi, Kanlidja,--et, à main droite, le -détroit, pareil à un grand, grand fleuve... C'est très beau, ma sœur -aimée, et, jadis, vous le trouviez tel. Dans la fièvre de votre vie -occidentale, avez-vous le temps de regretter quelquefois l'infinie -douceur de nos soirs d'été sur le Bosphore?... - -Vous rappelez-vous, seulement, la côte d'Europe, avec ses quais, -ses villas de pierre, ses équipages piaffant et toute l'agitation -bruyante quoique indolente de la «saison» diplomatique? Promenades, -pique-niques, gymkhanas, polo, tennis... Rien de cela, bien -entendu, n'est pour moi. C'est l'Occident, c'est l'autre monde!... -Je regarde tout de même du coin de l'œil, à travers la mousseline -de mon tchartchaf, quand je passe en caïque le long du quai de -Thérapia, ou quand une amie,--une amie voilée comme moi, bien -entendu,--m'invite dans sa voiture et que toutes deux nous passons, -fouette cocher! à travers cet autre monde, à travers votre Occident -... nous, petites cadines mystérieuses encapuchonnées des cheveux -aux bottines, et gardées à vue par deux nègres[6] à cheval, un peu -comiques dans leurs redingotes pincées ... vous rappelez-vous?... -vous rappelez-vous surtout notre côte d'Asie, tellement la plus -charmante, avec ses prés et ses bois, ses palais, ses cabanes, tout -ça dégringolant jusqu'à se baigner dans l'eau courante, sans quai -ni route, sans équipage piaffant, sans tennis, sans pique-nique, -sans gymkhana? Vous rappelez-vous nos vendredis[7] ensoleillés, vous -rappelez-vous chaque coteau, chaque vallon peuplé de femmes turques -assises en rond sur l'herbe et parsemant toutes les prairies comme -de grandes fleurs multicolores?... car leurs grands voiles épanouis -étaient--sont--jaunes, roses, bleus, blancs, verts, violets ... comme -autant de narcisses, de roses, de bluets, de marguerites, d'œillets et -de violettes!... Vous rappelez-vous, mes deux chers yeux purs? Rien de -cela n'est changé. C'est le même Bosphore et c'est la même Turquie. La -Révolution, ici, passe vraiment inaperçue...[8] - -Et, tenez! J'y songeais, l'autre jour, à l'instant que nous quittions -le conak de Stamboul pour le yali de Béikos... Vous savez que c'est -presque un déménagement, pour nous autres Turcs. Dès le matin,--quatre -bonnes heures d'avance,--trois landaus attendaient dans notre rue, et -c'est tout juste si elle était assez large. Vous les voyez d'ici, les -rues du quartier Sélimieh[9]! Dans la maison, c'était le pire tumulte, -le pire tohu-bohu parmi les domestiques, les esclaves et les nègres. -Midi avait déjà sonné qu'aucun paquet n'était encore ficelé. Nous -sommes parties enfin, nous quatre dans le premier landau, nos gens avec -l'essentiel du bagage dans les deux autres. Et, bien entendu, nous -étions, ma belle-mère, ma belle-sœur et moi, rigoureusement voilées. -Léïlah seule, qui n'a pas treize ans[10], tant s'en faut, montrait son -minois aux passants. - -Nous voilà donc roulant vers la Corne-d'Or, où la mouche attendait -à l'échelle du Phanar. Comme juste, quatre nègres trottaient aux -portières, et, quand il s'est agi d'embarquer, ils ont fait les -importants. Nous, dames et maîtresse,--hanoums--avons dû obéir -ostensiblement, avancer, reculer, attendre, comme nos serviteurs noirs -nous en donnaient l'ordre;--cela, pour que toute la populace présente -sache bien et redise partout que le harem de Ahmed pacha Djalleddine -est un harem comme il faut, et qu'Ahmed pacha lui-même est un croyant -de bonnes mœurs, digne de la haute faveur où le tient Sa Majesté -Impériale, et du respect que ses voisins lui témoignent. Or, ma sœur -très chérie, je me souviens fort bien qu'il y a cinq ans,--au temps -du sultan Abd-ul-Hamid,--nous avons, un matin d'été, quitté tout -pareillement le même conak pour le même yali, et pris, devant la même -populace, les mêmes soins de ne point du tout choquer ses opinions, -ses préjugés, sa foi. Les lois changent;--hier encore, le Parlement -bavardait à propos d'adultère et tâchait d'ôter aux maris trompés leur -vieux droit sauvage de tuer les épouses infidèles![11]. Mais les mœurs -ne changent pas. Dès lors, que voulez-vous qu'il advienne de ce pauvre -féminisme turc que vous imaginiez déjà triomphant au lendemain de la -déposition d'Abd-ul-Hamid! - -Les Turcs, féministes? Las! mes deux yeux si bleus, vous ne verrez pas, -de bien longtemps, la réalisation d'un pareil rêve. La femme turque -émancipée? Mais qui l'émanciperait d'abord? je veux dire: quels hommes? -de quelle race? d'où? d'Europe? d'Asie? d'Afrique? de quel vilayet? de -quelle province? D'où partirait cette révolution morale, mille fois -plus extraordinaire que la révolution politique de 1908? Songez-y! -notre empire compte les peuples les plus divers, et qui tous se -jalousent et se surveillent, quand ils ne se haïssent pas. Mettrez-vous -sous le même fez les Osmanlis et les Albanais, les Kurdes et les -Syriens, les Boukhariotes et les Tcherkesses[12]? Et, encore, je ne -parle que des croyants... Certes, vous n'avez pas oublié le bariolage -des rues de Stamboul, aux époques des grands pèlerinages annuels... Que -de pèlerins hétéroclites accourus des quatre coins de notre terre, pour -contempler la face splendide du Khalife, ombre d'Allah! Que de visages, -blancs, bruns, noirs, caucasiens, sémites, mongols!... Eh bien! ma sœur -très chérie, nul doute sur ceci: que, par extraordinaire, l'une de -ces races rivales qui composent notre nation s'avisât un beau jour de -vouloir arracher du front de ses femmes le voile obligatoire, prétendu -institué par le Koran même du Prophète,--il n'en faudrait pas plus -pour que, partout ailleurs, une réaction furieuse nous remplaçât nos -tchartchafs de mousseline par des cagoules de toile à matelas.--Vous -voyez comme elle est facile à résoudre, la question du féminisme en -Turquie! - -C'est bien pourquoi, moi, la propre épouse d'un pacha membre influent -du Grand Comité, moi, la propre petite-nièce du Grand Padishah -constitutionnel ... eh bien!... mais, surtout, n'allez pas le répéter -jamais, même à M. de la Cherté ... ni même à M. de ... (vous savez -qui je n'ose pas dire?...) eh bien! moi, je n'y crois pas beaucoup, -beaucoup, au succès définitif de cette Révolution à laquelle tous les -miens se sont dévoués, corps et cœurs... - -Dame! qui l'a faite? nos seuls officiers, seulement appuyés par nos -quelques loges maçonniques.--Et il a fallu d'abord que pareille -aventure advînt en Turquie, dans une armée qui compte 50.000 officiers -pour 200.000 soldats... dix fois plus d'officiers, proportionnellement, -qu'il n'y en a dans votre armée française!--Si bien que le 24 avril -1909, quand éclata la guerre civile entre les uns et les autres, -l'avantage du nombre ne fut pas assez fort pour empêcher les soldats -d'être vaincus... Je vous jure par Allah que c'est vraiment comme -cela que les choses se passèrent!--Il a fallu ensuite qu'une ville de -l'Empire, Salonique, fût peuplée presque exclusivement de _rayas_,--de -sujets non musulmans,--d'étrangers, en quelque sorte; de gens, au -moins, en qui n'était nullement inné le sentiment d'ardent loyalisme -qui lie tous les cœurs croyants au Sultan Osmanli, khalife de Dieu... -Dans Salonique, ville juive, une conspiration put s'organiser contre le -Commandeur des Croyants, sans que, tout de suite, le vrai peuple turc -la dénonçât et l'étouffât: parce qu'il n'y avait pas de vrai peuple -turc dans Salonique... Ainsi commença la révolution de Turquie. Par la -suite, tout s'enchaîna tant bien que mal, avec beaucoup plus de chance -que d'habileté... Les Albanais marchèrent, croyant gagner des libertés -féodales plus grandes... Les Chrétiens marchèrent, se figurant pêcher -en eau trouble dans ce conflit musulman... Et vous savez le reste. - -Oui! mais à présent? - -Hélas! la situation actuelle, vous la connaissez, ma sœur jolie. -Inutile, n'est-ce pas? d'en ressasser, entre nous deux, tous les -dangers, toutes les tristesses, toutes les hontes même. Mais, pour -résumer trois ans d'un seul mot, on a le droit de dire ceci: que deux -ou trois cent mille hommes, au grand maximum, ont fait la Révolution -turque; et que ces hommes, eux-mêmes Turcs à peine, puisque, pour la -plupart, Européens de naissance, d'éducation ou culture, ont fait -leur révolution contre la volonté, plus ou moins formelle, de douze -ou quinze millions d'autres hommes, Turcs tout à fait, ceux-ci.--Vous -me direz qu'un homme intelligent vaut beaucoup d'imbéciles, et, qu'en -cette occurrence, les deux cent mille ont raison, et les quinze -millions, tort.--J'y consens de grand cœur! Tout de même, expliquez-moi -un peu: le suffrage universel, qu'en faites-vous, dans ce calcul-là?[13] - -Adieu, mes chers yeux bleus. J'embrasse tendrement vos paupières douces. - -SÉNIHA. - -_P.-S._--J'avais fermé ma lettre, je la rouvre. Ma petite esclave -Fatima m'arrive, courant, avec une nouvelle vraiment féministe: la -sœur de Sélim bey,--de Sélim bey que vous avez connu ministre sous -l'ancien régime,--vient d'être jugée par la cour martiale, et condamnée -à trois ans de prison,--à trois ans, oui,--pour _avoir levé son voile -dans le grand bazar, et bu publiquement un verre de raki._--Que vous -disais-je, que l'émancipation est en marche! Trois ans de prison aux -Jeunes-Turques qui ont soif quand il ne faut pas! - -SÉNIHA. - - -[1] 28 juin 1911. - -[2] _Conak_, palais situé en ville, maison d'hiver. - -[3] _Yali_, villa, palais de campagne, maison d'été. - -[4] _Anatolie_, Asie.--Les Turcs désignent toujours les deux rives du -Bosphore, l'asiatique et l'européenne, par les deux vocables d'Anatolie -et de Roumélie. - -[5] Les maisons turques, de bois pour la plupart, sont plus aérées que -les nôtres. Leurs fenêtres sont plus nombreuses, parce que l'intervalle -de muraille qui les sépare deux à deux est beaucoup plus étroit que -dans nos constructions de pierre. Il n'est pas rare qu'une chambre de -yali compte par conséquent six ou dix fenêtres. - -[6] Ces nègres sont, bien entendu, des eunuques. - -[7] Le vendredi représente pour les musulmans ce qu'est le dimanche -pour les chrétiens. - -[8] Et comme partout, hors les cités fébriles... Comme, en France, l'an -1793 ... et comme, en Russie, l'an 1919... - -[9] Le quartier Sélimieh--ainsi nommé du nom de sa mosquée, la _djami_ -de Sultan Sélim--est un des plus vieux quartiers turcs de Stamboul. - -[10] C'est à treize ans que d'ordinaire on fait prendre le tchartchaf -aux filles turques, et qu'on les sépare des hommes. - -[11] Séance du 18 avril 1911--Le parlement jeune-turc a d'ailleurs, -au contraire, confirmé, par l'article 188 de son nouveau code, -l'abominable barbarie en question. - -[12] Les Jeunes-Turcs,--plus étrangers à la Turquie qu'un bourgeois -du Marais,--tentèrent cette folie criminelle. Et la Turquie, comme on -sait, en mourut. - -[13] Il est extraordinaire de constater l'identité de tout ce qui se -passa en Turquie, à partir de 1908, et de tout ce qui s'est passé en -Russie, plus récemment. Une poignée de terroristes, tous venus de -l'étranger, imposèrent leur volonté à quelque cent millions de Russes, -indiscutablement partisans de l'ancien état de choses. Toutefois, en -Russie, une princesse Séniha ne demanderait pas, aujourd'hui, ce que -les vainqueurs ont fait du suffrage universel,--supprimé, purement et -simplement, par les Soviets.--C. F. - - - - LETTRE VI - - - _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_ - - _à madame Simone de La Cherté,_ - - _91, rue de Varenne, Paris._ - - - Stamboul, 15 schaban 1329[1]. - - -O mes yeux chers, ô ma sœur aimée, comment aurai-je la force de -l'écrire, cette lettre toute funèbre, cette lettre que d'avance je vois -toute noire de feu, toute rouge de sang! O ma sœur, qui allez tant -pleurer, vous savez déjà le malheur immense, auprès duquel plus rien -n'existe: Constantinople incendié! Vous le savez déjà par les journaux, -par les récits; mais vous n'y croyez pas, vous ne pouvez pas y croire. -Je veux dire: vous ne concevez pas l'immensité de la catastrophe; -vous la rapetissez, d'instinct. C'est forcé, c'est inévitable; avant -d'avoir vu _cela_, on ne peut pas se le représenter. Mes deux beaux -yeux, tâchez de voir: vous vous rappelez notre Stamboul,--votre -Byzance,--vous vous rappelez cette capitale qui est--qui était--une -suite ininterrompue de villages et de hameaux, un pêle-mêle de -ruelles, de venelles et d'impasses, avec profusion de maisonnettes, -vieilles et neuves, les unes couleur de sapin frais coupé, les autres -couleur d'ancien bois de violette; avec profusion de jardinets, de -vergers, de potagers; avec profusion de cimetières aussi, de jolis -cimetières turcs, souriants, aimables, de cimetières où l'on sent -qu'il doit faire bon dormir et se reposer de cette lourde fatigue: la -vie; cette capitale, enfin, moitié villageoise et moitié campagnarde, -qui, tout de même, s'enorgueillit des plus somptueux palais, des -plus splendides temples, qu'elle mêle, insouciante, à ses masures et -à ses cabanes, comme une pauvresse-fée qui porterait des pierreries -parmi ses haillons... Vous vous en souvenez? Vous revoyez, rien qu'en -fermant vos paupières, les plus magiques de ces joyaux-là: la mosquée -de Sultan Ahmed, à l'orient, avec ses six minarets, pareils à six -cierges de marbre; la mosquée de Sultan Mehmed, à l'occident, non loin -de cette Sélimieh djami[2] qui est ma «paroisse» à moi, comme vous -dites, vous, chrétiennes;--la mosquée des Tulipes, au sud, dominant -la Marmara; la mosquée de la Valideh, au nord, sur la Corne d'Or, à -l'entrée du grand pont; et, au centre de ce carré-là,--qui enferme la -moitié de Stamboul,--la perle et le diamant: notre Souléïmanieh, où -je vous ai menée tant de fois, pour admirer les colonnes du temple -d'Ephèse[3]. Vous revoyez tout, dites? Eh bien, sœur, tout n'est -plus que cendres, décombres, ou pierres noircies; et les mosquées de -marbre seules épargnées, parce que l'incendie des trop petites maisons -de bois n'a pas eu le temps ni la force de les entamer, les hautes -_djamis_, toutes revêtues de suie et de fumée, dominent à présent une -sorte de farouche broussaille, la broussaille des débris épars. Là -fut Stamboul. De nos Sept Collines, jadis pareilles aux Sept Collines -de la Rome d'Occident, trois seulement sont épargnées. La désolation -de cela, vous ne la concevez pas! Deux cent mille malheureux n'ont -ni pain ni toit. Les grandes cours cloîtrées des mosquées servent de -refuge à cette effroyable misère... Ma sœur chérie, vous souvient-il -d'une promenade que jadis nous avons faite ensemble, dans l'enceinte -crénelée du vieux château de Roumélie[4]? C'était domaine du Sultan, -ce château. Et quelques émigrés du Caucase, fuyant les sanglantes -persécutions des Russes, étaient venus s'y réfugier. Nous nous étions -arrêtées toutes deux devant une cabane de fer-blanc et de carton, -chenil dont mes chiens à moi n'auraient peut-être pas voulu. Et deux -femmes en étaient sorties, deux Circassiennes, dont l'une portait un -enfant dans ses bras... Comme vous les aviez trouvées misérables, -ces deux pauvres créatures, si fières néanmoins qu'elles refusèrent -notre aumône!... Car elles ne possédaient réellement rien, exactement -rien,--sauf leurs haillons et cette hutte bâtie de leurs mains.--Oui... -Eh bien! aujourd'hui, un quart des femmes de Stamboul ne possèdent -rien davantage. Et c'est une misère dont aucun cataclysme européen ne -pourrait donner l'équivalent...[5] - -En grande hâte, ma belle-mère et moi avons quitté le Bosphore pour -rentrer en ville prendre notre part du deuil public et soulager un -peu de l'infortune générale. Il y a beaucoup de charité, beaucoup de -solidarité parmi nous. Mais il y a peu de ressources. Ceux-là mêmes -qu'on appelle ici les riches feraient à Paris figure de pauvres. Donner -seulement à manger à tous ceux qui ont faim, le pourrons-nous? - -Mes chers yeux bleus, voilà, voilà ce qui reste de notre Stamboul aimé. -Et pour vous donner plus de détails, le cœur me manque... - -Qui alluma l'incendie? On n'en sait rien. Chacun parle de malveillance -et de mains criminelles. Je refuse de croire qu'une pareille chose soit -même discutable. Quel monstre, quel fou épouvantable mettrait ainsi la -flamme dans dix mille maisons de pauvres gens? Impossible, impossible! -Le peuple, lui, veut voir la main d'Allah dans cette catastrophe, -suite et couronnement d'une série d'autres malheurs dont il n'y a -point de précédent dans notre histoire. L'impiété générale a provoqué -la colère de Dieu, et Dieu a jeté sur nous l'Archange Noir. La jeune -Turquie a méprisé le Coran. Les Jeunes-Turcs ont rompu l'ancienne -loi, déposé l'ancien Sultan, préconisé mille nouveautés criminelles. -Allah se venge et châtie tout son peuple coupable. Ne souriez pas!... -Moi-même, en écrivant cela, je me surprends à frissonner... Quelle -incroyable succession d'infortunes, véritablement, pour notre nation! -Au dehors, la Bulgarie et la Roumélie refusent le tribut; la Bosnie -et l'Herzégovine nous sont arrachées; la Crète est en révolte ... au -dedans, l'Albanie, la Macédoine, la Syrie, l'Arabie, le Kurdistan -s'insurgent et déchirent à deux mains la patrie. Partout le sang turc -coule comme l'eau des fontaines. Notre Parlement fantoche use ses -dernières énergies en convulsions stériles. L'étranger, de toutes -parts, guette notre faiblesse; le Monténégro, lui-même, mobilise -son armée, prêt à nous envahir! Comme s'il suffisait aujourd'hui du -Monténégro pour mettre à bas les derniers vestiges de l'ancienne -puissance ottomane... Hélas! il suffit peut-être de cela...[6] - -Mais quelle tristesse, ô mes deux yeux, d'aimer passionnément son pays, -comme j'aime ma Turquie, et d'assister à sa décadence chaque jour -précipitée!... Encore, si cette décadence s'accompagnait de beauté! Si -nous mourions comme nous avons failli mourir en 1877, parmi beaucoup de -gloire, et parmi de grandes batailles noblement perdues!... Mais non... -Cette Révolution même, qui semblait d'abord nous promettre sinon la -résurrection turque, du moins une éclatante agonie, notre révolution -s'achève dans de pauvres petites convulsions, petites, petites... Ah! -ma sœur aimée! je n'oublie pas: il y a un an, c'était de féminisme que -vous parliez, de ce féminisme proche que le nouveau régime ne pouvait -manquer d'acclimater en terre turque... Savez-vous où nous en sommes, -aujourd'hui? A ceci: que les femmes musulmanes, même voilées à triple -voile, n'ont plus le droit de se promener en voiture découverte. Il -faut relever les capotes des landaus, hausser les glaces, baisser -les stores!... On n'avait jamais connu pareille rigueur du temps -d'Abd-ul-Hamid... - -Hélas! adieu, mes yeux bleus... qui sait s'il sera longtemps encore -permis à votre petite sœur aimante d'écrire à sa sœur chrétienne? - -SÉNIHA. - -_P.-S._--Oh! je suis égoïste, égoïste, égoïste... Toute à nos malheurs -turcs, je ne vous ai pas dit un mot tendre à propos de vos malheurs -français... Qu'ils sont amers pourtant, et que mon cœur saigne en -songeant à cette France, tant aimée des cœurs ottomans!... Adieu. -Qu'Allah ait pitié de vous aussi...[7] - -SÉNIHA. - - -[1] 10 août 1911. - -[2] _Djami_, en turc, signifie mosquée importante,--église;--les -simples chapelles sont appelées _mesjid_;--Sélimieh djami, ou -Achmédieh, ou Souléimanieh:--mosquée de Sultan Sélim, ou de Sultan -Ahmed, ou de Sultan Souléïman (du nom du fondateur); cette dernière, -construite vers 1520 par Souléïman le Magnifique, est surnommée par les -Turcs «la perle et le diamant de Stamboul»;--mosquée de la Valideh: -mosquée construite par la Sultane Valideh, mère d'Abd-ul-Hamid Ier, au -XVIIIe siècle;--mosquée des Tulipes (Lalileh djami), surnom populaire -d'une des mosquées du sud de Stamboul. - -[3] A l'intérieur de la mosquée do Souléïman sont quatre colonnes -géantes, d'un très beau granit, qui proviennent d'une ancienne église -grecque, et, antérieurement, de l'antique et célèbre temple d'Ephèse, -dédié à Astarté. - -[4] _Rouméli-hissar_, sur le Bosphore, côte d'Europe. - -[5] A cette époque, il n'y eut pourtant pas de quête européenne pour -les affamés de Constantinople. Ce n'était que des Turcs, n'est-ce pas! -et qui n'étaient pas même bolchevicks... - -[6] Quinze mois plus tard, en effet, le Monténégro attaqua la Turquie. -Il est vrai qu'il s'était assuré quelques alliances... - -[7] Août 1911! C'était alors l'époque infiniment douloureuse où, sur -la menace prussienne, la France, abandonnant son droit, cédait à -l'Allemagne la moitié du Congo français, jadis découvert, exploré et -conquis par notre Brazza. De Stamboul incendié, la princesse Séniha -tressaillait à la pensée de notre humiliation. Car jamais, jusqu'alors, -un malheur français n'avait trouvé les cœurs turcs indifférents. - - - - LETTRE VII ET DERNIÈRE - - - _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_ - - _à madame Simone de La Cherté,_ - - _91, rue de Varenne, à Paris._ - - - Corne d'Or, 19 scheval 1329[1]. - - -O mes deux yeux tant aimés, je vous écris aujourd'hui la plus triste, -la plus douloureuse lettre que j'aie jamais écrite, de toute ma vie -très mélancolique pourtant! Je vous écris la dernière lettre que je -vous écrirai peut-être jamais... - -La dernière lettre... En traçant ces trois mots-là, ma plume s'est -cassée sur mon papier. Et il a fallu attendre qu'on m'en apportât une -autre. J'ai attendu, le front dans la main. Et j'ai songé... Est-ce -possible?... Est-ce moi qui écris?... Est-ce moi, la petite Séniha, qui -jette vers sa plus tendre amie ce terrible adieu définitif,--mortel?... -Est-ce moi, qu'on vient d'embarquer sur ce grand navire étranger, dont -le tumulte m'affole? est-ce moi qui vais partir pour ce voyage sans -fin, d'où je ne reviendrai peut-être jamais plus,--jamais, jamais?... - -Mais vous ne savez pas... D'abord, il faut que je vous dise... - -C'est si simple, d'ailleurs! Comment n'ai-je pas prévu? Comment -n'avons-nous pas prévu, tous?... tous ceux qui ne s'étaient pas -attaché, exprès, un bandeau sur les yeux? - -L'agression italienne[2], vous l'avez connue en même temps que nous -... avant nous, même... La première, vous m'avez écrit, alors, pour -me dire toute votre indignation, pour protester contre cette chose -abominable, ce vol à main armée, que l'Europe a toléré, comme elle fit -jadis pour le partage de la Pologne... Mais la suite,--qui s'en doute, -dans votre France, toujours si indifférente aux choses du dehors, et si -insouciante?... - -Alors, écoutez: notre peuple turc, longtemps aveugle, notre peuple, qui -avait salué la révolution avec tant de joie profonde, notre peuple, -qui avait cru avec une telle foi que c'en était fini de toutes les -misères, de toutes les humiliations, notre peuple, à présent, commence -à s'apercevoir de sa naïve erreur. Cette révolution qu'on acclamait, et -dans laquelle on avait mis tout espoir et toute confiance,--qu'a-t-elle -fait? qu'a-t-elle réalisé? quel est son bilan?--Au dedans, tyrannie, -état de siège, cours martiales, recul évident des questions féministes, -gaspillage de tous les trésors, de toutes les réserves, de tous les -budgets, de tous les emprunts. Au dehors, perte de la Bulgarie, perte -de la Roumélie orientale, perte de la Bosnie, perte de l'Herzégovine, -perte de la Tripolitaine, perte prochaine de la Crète, inimitié de -l'Angleterre, inimitié de la France, alliance allemande--l'alliance -du loup et du mouton![3]--révolte de l'Yémen, révolte de l'Albanie, -révolte du Kourdistan, révolte de la Syrie... Tout cela, oui! Voilà ce -que le peuple turc commence à mesurer de ses yeux tout d'un coup larges -ouverts! - -Et voici que sa colère s'éveille. Voici qu'il veut se venger--se -venger, dût-il souffrir et mourir de sa vengeance! - -Or, mes chers yeux clairvoyants, cette vengeance, sur qui va-t-elle -tomber--sur qui, sinon sur nous, sur nous, oui? - -Sur quels autres, en effet? Quand le comité,--le comité Union et -Progrès ... quels noms? quelle ironie affreuse!... quand ce comité -fatal et funeste arracha le pouvoir des vieilles mains d'Abd-ul-Hamid, -il n'était encore que la jeune, la très jeune réunion d'hommes -honnêtes et intelligents, courageux, dévoués au bien public, mais -inexpérimentés, inexpérimentés jusqu'à l'invraisemblable et jusqu'à -l'impossible! Ces gens naïfs crurent, eux aussi--comme le peuple--que -c'en était fini, par leur seule victoire, de tous les malheurs turcs, -et que, pour guider la Turquie vers le bonheur et vers la puissance, -il suffisait à ses chefs d'être probes et d'être bons! Hélas! quelle -erreur! Ni probité ni vertu ne prévaut contre l'universelle perversité -de tous les gouvernements du monde. Et le comité, tout irréprochable -qu'il ait été à l'origine, n'en a pas moins fait plus de mal à l'empire -qu'ensemble Medjid, Aziz et Hamid. Car ceux-ci, à eux trois, ont, -en trois quarts de siècle, coûté moins cher à la Turquie que les -Jeunes-Turcs en trois années... - -Donc, aux Jeunes-Turcs la faute! à tous, bons et mauvais--car il en -reste encore de bons, même aujourd'hui, même après ces trois années où -tant de brebis galeuses sont venues s'ajouter au premier troupeau!--si -bien que l'honneur même ne sortira pas intact de la lugubre aventure. -Hier encore, rentrant du Palais, mon mari, se jetant en larmes sur -notre divan, me criait cette phrase épouvantable: - -«Ils me tueront. Qu'importe! Mais ils diront après que c'est moi, moi, -qui ai perdu la patrie... Et l'histoire le croira. Et c'est peut-être -vrai...» - -Alors, voilà. Vous savez, à présent. Il me renvoie, avec ma Léïlah, -avec tout le harem. Il ne veut pas que nous restions auprès de lui. Il -dit qu'il se défendra mieux, seul, qu'il luttera plus habilement contre -l'ennemi du dehors et contre l'émeute du dedans. Toutes, nous venons de -nous embarquer sur le paquebot français qui part pour Beyrouth. Toutes -quatre, sa mère, sa tante, Léïlah et moi. De Beyrouth, nous irons à -Damas. De Damas, plus loin. Je ne sais où, au juste. Une ville perdue, -dans le désert des sables, hors de toute atteinte. Le pacha possède -là-bas un vieux domaine. C'est dans ce domaine que nous attendrons ... -que nous attendrons la fin...! - -Quelle fin? O mes deux yeux aimés, permette Allah le miséricordieux que -cette fin-là soit seulement la mort, la mort douce et prompte!... - -Les Italiens n'ont pas commis qu'un vol. Ils ont commis aussi un -assassinat. Ils ont tué notre nation,--tout à fait comme, jadis, les -Russes tuèrent la Pologne. Ils l'ont tuée sciemment, de sang-froid, -avec préméditation. La Turquie était comme une femme qui accouche. Elle -accouchait de sa liberté, de sa civilisation, de son progrès. Elle -accouchait, geignante et douloureuse, désarmée, au centre du cercle -hostile de nations voisines et avides, la Grèce venimeuse, la Serbie -inquiète, la Bulgarie féroce, et, plus loin, l'Autriche, l'Allemagne, -la Russie. Par un accord tacite, par une pudeur, peut-être, nulle de -ces nations-là n'avait encore osé se jeter à la gorge de la malade -sacrée. Mais ce que n'avaient osé ni la Russie, ni l'Allemagne, ni -l'Autriche, ni la Grèce, ni la Serbie, ni la Bulgarie[4], l'Italie -l'a osé. Maudite à jamais soit-elle! Elle a déchaîné la meute. Tous -les appétits, toutes les convoitises vont surgir. D'heure en heure, -le danger augmente. L'instant suprême approche,--l'instant de la -mort.--Maudite soit l'Italie, et maudite l'Europe! Maudits, les mauvais -bergers, gardiens de peuples, qui, tous ensemble, ont détourné la tête, -et laissé s'accomplir le crime! Il n'y a plus de foi, plus de traités, -plus de serments. Puisse donc tout le sang versé retomber sur chaque -main coupable, sur chaque tête complice, sur chaque cœur perfide! Et -puissent mes larmes aussi retomber, lourdes, amères, empoisonnées!... - -On va lever l'ancre. Je vous dis adieu, ô ma sœur tendre... Je dis -adieu à tout ce que j'ai aimé, à ma patrie, à ma ville, aux chères -mosquées, à vous... N'oubliez pas, n'oubliez jamais!... - -N'oubliez jamais qu'ici vivait, vit encore un peuple qui est le plus -brave, le plus loyal, le plus honnête et le plus doux de tous les -peuples au monde. Et n'oubliez pas, n'oubliez jamais comment et par qui -ce peuple va mourir... - -Et n'oubliez pas non plus votre petite sœur triste, triste infiniment, - -SÉNIHA. - - -[1] 11 octobre 1911. - -[2] L'agression italienne de 1911, dirigée contre la Turquie pour le -rapt de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque. - -[3] Il n'est pas discutable que, si la Turquie se jeta finalement dans -les bras de l'Allemagne, la faute en fut à l'Angleterre et à la France, -qui prirent contre la Turquie, toujours, le parti de tous ses ennemis. - -[4] Il convient d'être juste. Ces lettres furent écrites en 1911. -Depuis, l'événement prouva qu'en effet la Grèce, la Bulgarie et la -Serbie n'avaient pas «osé» se jeter à la gorge de la Turquie malade: -mais c'était pour attendre que la Turquie fût, en outre, blessée -grièvement par le poignard italien. Alors, tout de suite, les nations -balkaniques, dès 1912, «osèrent». - - - - _EN FAÇON D'ÉPILOGUE_ - - -Ces lettres, la princesse Séniha les avait écrites au cours de cette -mauvaise année 1911, qui vit le commencement de la catastrophe -ottomane. Depuis, on sait ce qui s'est passé:--Vaincue par l'Italie; -vaincue par la quadruple alliance des Grecs, des Serbes, des -Monténégrins et des Bulgares,--lesquels, d'ailleurs, n'eurent pas -plutôt déchiré leur proie qu'ils s'entre-déchirèrent eux-mêmes -sur cette proie sanglante, luttant à qui boirait le plus de sang -chaud;--bafouée par toute l'Europe, oui, toute!... laquelle Europe -s'empressa de donner le coup de pied de l'âne au vieux lion turc -expirant; trahie même par la France qui, dans son ignorance enfantine -de toutes les questions extérieures, de toute la géographie et de -toute l'histoire,--de toute sa propre histoire même! applaudit alors -stupidement à la défaite d'une bonne, d'une loyale nation qui avait -été son alliée, sans jamais manquer au pacte d'alliance, de 1527 à -1914;--bref, écrasée, dépecée et saignée à blanc, la Turquie perdit -coup sur coup toutes ses possessions d'Afrique et d'Europe, et beaucoup -de ses provinces d'Asie, encore que toutes fussent turques de cœur -et d'âme, turques légitimement, turques pour les trois quarts de -leur population, les immigrants mêmes y compris! Ce n'était vraiment -pas à tort que la princesse Séniha, quittant Constantinople pour -l'Anatolie,--pour Angora peut-être,--abandonnait toute espérance et -priait seulement Allah, le Miséricordieux, que désormais la fin, pour -elle et pour sa race, fût simplement douce, s'il se pouvait, et, s'il -ne se pouvait pas, prompte... - - - -Depuis... - - -Au fait, depuis... qu'est-elle devenue, la pauvre princesse?... - -Nous, ses correspondants d'autrefois, n'en savons rien... - - - -En 1913, il semblait véritablement que la Turquie eût bu la -lie de son calice. Pour elle, un pire malheur ne pouvait guère -s'envisager:--Gardien des détroits,--gardien des Dardanelles -et du Bosphore,--le Sultan n'était-il pas l'état-tampon par -excellence? l'état-tampon fait exprès pour écarter l'une de -l'autre ces deux rivales séculaires, la gigantesque Angleterre et -la gigantesque Russie?--Londres, comme Pétersbourg, se fût alors -opposé systématiquement à toute modification d'un _statu quo_ qui, -seul, s'était prouvé capable de maintenir en équilibre la balance -européenne... - -Hélas! 1914 vint... L'Allemagne avait su profiter des fautes, des -ignorances et des lâchetés du reste de l'Europe. Constantinople, -ulcérée par l'injustice occidentale, était mûre pour les projets -allemands. Le Gouvernement Jeune-Turc, criminel une fois de plus, -précipita la Turquie--sans même qu'elle s'en rendît compte--dans le -conflit. Et ce fut le désastre final. Quand la paix revint, la perfidie -anglaise avait déclenché la révolution russe; c'est-à-dire qu'il -n'y avait plus de Russie; et la France ne sut pas mesurer à temps -le nouveau péril dont tous ses intérêts orientaux étaient menacés. -Bref, Pétersbourg n'étant plus là pour s'y opposer, et Paris n'y -songeant pas[1], Londres jugea unique cette occasion de se substituer -soi-même au Sultan. Le maréchal Franchet d'Espérey avait pris -Constantinople: les généraux anglais se chargèrent de l'occuper,--à -titre définitif.--Une fois de plus, Bertrand avait tiré les marrons du -feu, et Raton les mangeait. - - - -Quant à la princesse Séniha... - -Jusqu'en 1918, il nous arriva d'avoir encore de ses nouvelles. Un des -derniers rois qui règnent en Europe, et le dernier je crois, qui soit -tout à fait un grand roi,--qui soit aussi tout à fait un galant homme, -un gentilhomme et un grand cœur,--ce roi-là, prenant en pitié la douce -infortune de notre princesse lointaine, chassée d'abord de sa maison, -puis de sa ville, puis, peu à peu, chassée de son pays, daigna lui -servir de vaguemestre ... lui fit passer des courriers d'Europe--malgré -la guerre!--et fit aussi passer en Europe les quelques lettres qu'elle -écrivait encore. - -Mais quand la paix vint, tout fut fini, le blocus anglais, plus -rigoureux que l'autre, exila définitivement du monde occidental, du -monde parisien, la pauvre petite princesse Séniha, qui aimait tant -Paris... - - -Définitivement?... - -Au fait, qui sait? La Turquie était un corps si sain qu'il semble que -ce corps, même amputé de sa tête, se résout difficilement à mourir. -L'Angleterre a beau lancer contre Angora tous ses valets athéniens, le -dernier mot n'est peut-être pas dit! Et peut-être reverrons-nous un -jour, dans une Turquie obstinément libre, une princesse Séniha libre, -elle aussi, d'écrire à qui bon lui semble, et de raconter véridiquement -toutes ses souffrances, malgré la Grèce, malgré l'Arménie, malgré les -soviets,--et malgré l'Angleterre. - - -[1] Paris, qui ne savait pas où est Mossoul, ne savait peut-être pas -non plus où est Constantinople? Ou, peut-être encore, Londres avait-il -mis, sur les yeux de Paris un bandeau d'or? - - - - * * * * * - - - - CONSCIENCE TURQUE - - -En ce temps-là, il était une Turquie... - - -C'était il y a longtemps,--avant que je n'eusse maison, femme et tout -ce qui s'ensuit. J'étais donc parfaitement heureux, ou du moins, je -crois me souvenir que je l'étais, ce qui revient au même... - -Il y a longtemps!... J'habitais alors du 1er janvier à la -Saint-Sylvestre à bord de mon vieux _Saint-Albans_... Vous vous -rappelez?... Cette goélette qui avait gagné, en 1895, la coupe du -prince de Naples. Je l'avais un peu transformée; j'en avais fait un bon -bateau de croisière, confortable assez pour les longues flâneries. Et -le fait est que, l'année dont je parle, le _Saint-Albans_ me promena, -six mois durant, d'un bout de la Méditerranée à l'autre: Nice, Gênes, -Naples, la Corse, la Sicile, Malte, Cattaro, Corfou, Lépante, Corinthe, -Athènes, Santorin, Rhodes, Chypre,--et Brousse, et Stamboul, et -Trébizonde,--et le Caucase, et cette émeraude sertie d'aigues-marines -qu'est la Crimée,--je ne sais fichtre pas où mon ancre n'est pas -tombée, par quelque soir d'or rouge ou quelque matin d'émail bleu!... - -Ma parole, ce fut vraiment le plus joli temps de ma vie. Et il durerait -encore, si j'avais été alors assez riche pour suivre jusqu'au bout ma -fantaisie. Mais, contrairement au proverbe, jeunesse ne peut jamais. -L'entretien d'une goélette de vingt tonneaux n'est pas l'affaire d'un -pauvre diable. J'avais huit hommes d'équipage qui mangeaient comme -seize, et un patron qui exagérait les galons d'or de ses manches: des -galons à douze francs le mètre! En outre,--et c'est là que j'en voulais -venir,--dans chaque port où s'imposait un ravitaillement, les indigènes -nous écorchaient vifs. Italiens, Maltais et Grecs guettent aujourd'hui -les yachts comme leurs pirates d'ancêtres ont jadis guetté les galères -chargées d'épices. L'abordage et l'incendie n'en sont plus; mais c'est -tout juste!--simple concession à la gendarmerie internationale.--On -ne massacre plus l'étranger; mais on continue de le piller jusqu'à -fond de cale. A telle enseigne que notre ami Vanderbilt lui-même se -ruinerait à acheter trop d'olives noires aux aubergistes de l'Archipel. -J'ai souvenance, spécialement, d'un pope de Chalcis en Eubée, lequel, -épicier à ses moments perdus, nous rançonna, nous, chrétiens, comme -il n'aurait pas rançonné des fils du Prophète! Et je songeai ce -jour-là, non sans terreur, que la prochaine escale devant être Chanak -en Turquie, ma bourse de giaour achèverait assurément de s'y vider -d'un seul coup. Qu'attendre, en effet, des mécréants, quand les purs -orthodoxes nous traitaient de Turcs à Maures? - -Cependant, le _Saint-Albans_ cinglait vers les Dardanelles. Un beau -matin, je vis à main gauche les falaises thraces, jaunes et blanches, -et à main droite, les douze moulins à vent qui dominent le tumulus -d'Achille et le tumulus de Patrocle. Le détroit s'ouvrait au milieu. - -Le _Saint-Albans_ y entra. En trois bordées, nous fûmes devant Chanak, -qui est une petite ville peinturlurée, au bord de l'eau. Là étaient, en -ce temps reculé, qui fut le bon temps, les postes ottomans gardiens des -détroits. - -Je mouillai le yacht et j'armai le canot pour aller à terre. La veille -au soir, nous avions soupé d'une boîte de conserves, la dernière. -L'achat d'un mouton n'était point un luxe. - -Or, le canot allait accoster, et déjà je prenais mon élan pour sauter -sur le quai, quand ne voilà-t-il pas qu'un grand diable de soldat turc, -en sentinelle, jailli de sa guérite comme un diable de sa boîte, nous -couche en joue sans crier gare, et m'ordonne ensuite du ton le moins -cordial de faire demi-tour et de m'en retourner d'où je venais! J'avais -oublié, assez stupidement, qu'il fallait un passeport pour débarquer -sur terre ottomane[1]. - -Le cas était épineux. Demander au consulat d'intervenir? Oui, -évidemment. Mais je ne m'illusionnais pas sur le procédé: ce serait -lent. La diplomatie française est formaliste. Et je ne tenais pas à -mourir de faim en l'honneur du protocole. - ---Que diable!--pensai-je,--nous sommes en Turquie, et la Turquie est la -patrie du backchich! - -(Je le croyais sur la foi des on-dit.) - -Je tirai de ma bourse une superbe pièce d'or,--c'était encore aussi -l'époque fabuleuse des monnaies qui trébuchaient!--une livre turque de -vingt-trois francs, à l'effigie de Sa Majesté Impériale Elle-même. Et, -ayant montré de loin la dite pièce au dit soldat, je la jetai à ses -pieds, m'attendant à voir le désagréable fusil se relever aussitôt. - -J'étais loin de compte. Le fusil ne se releva pas du tout. Et ma livre -turque, dédaigneusement renvoyée d'un coup de botte, vint retomber -au milieu du canot. L'Osmanli n'avait même pas voulu souiller, en la -touchant, ses mains incorruptibles. J'en demeurai bleu! Depuis mon -départ de France, c'était la première fois qu'un indigène méditerranéen -refusait mon argent. - -La situation n'en était pas plus drôle pour cela. Il n'y avait rien -d'autre à faire que de retourner à bord du yacht. C'est ce que je fis, -mélancoliquement. - -La journée se passa, lente. J'échangeai tous les télégrammes -imaginables avec le consul. Ce nonobstant, la nuit tomba, sans qu'une -solution fût intervenue. Et nous commencions d'avoir faim. - -A minuit, je pris un parti: - ---Armez le canot!--commandai-je.--Allons, garçons, du leste! et -surtout, pas de bruit! - -Un canot qui se faufile la nuit, le long d'un quai, cela ne se remarque -guère. Et puis, quoi! ils étaient peut-être couchés, les soldats turcs! - -De fait, ils l'étaient. La fâcheuse guérite ne recélait plus personne. -Et notre débarquement à la cloche de bois s'effectua sans encombre. - -Je laissai le canot accosté, sous la garde d'un seul homme. Et je me -hâtai, avec le reste de mon monde, de m'écarter prudemment du quai, et -même de la ville. Chanak me semblait plein d'embûches. Pour l'achat du -mouton, objet de mes rêves, le moindre village suffisait évidemment, et -ne laissait pas d'être préférable. - -A une lieue dans l'intérieur, nous trouvâmes une sorte de hameau pourvu -d'une place et d'un marché. L'aube naissait comme nous y arrivions. -Déjà les bergers parquaient leur bétail entre les piquets reliés par -des cordes; et les maraîchers étendaient à même le sol leurs choux, -leurs carottes, leurs artichauts et leurs asperges, cependant que -s'amoncelaient de réjouissants sacs de pommes de terre, et que tous les -fruits d'Anatolie, apportés à dos de bourricots, descendaient des bâts -et des hottes, et s'alignaient sur des nattes d'osier. - -Tout de suite, j'entamai les négociations. Et tout de suite ma -stupéfaction fut immense. Le mouton, les légumes, les pastèques, le -raisin, tout était d'un bon marché inouï, fantastique, invraisemblable. -Quelque paradoxal que cela fût, les marchands turcs ne volaient point. -J'avais affaire à d'honnêtes gens, exception unique de Gibraltar à -Constantinople! - -Abasourdi, j'achetai sans liarder, et je payai rubis sur l'ongle. -Les bonnes gens n'en profitèrent point. Et il ne me parut pas que ma -dernière emplette fût moins avantageuse que la première. - -Bénissant du fond de l'âme les Turcs et la Turquie, je chargeai -finalement ma petite cargaison sur deux ânes loués à l'ânier du -village. Et je repris vivement le chemin de Chanak. Le jour s'était -levé et je n'envisageais pas sans crainte l'opération du rembarquement -sous les yeux de la sentinelle, probablement réveillée à l'heure qu'il -était. - -Je poussais donc de mon mieux mes deux ânes, quand, tout à coup, un -cavalier, lancé du village à notre poursuite, nous rejoignit et nous -intima l'ordre très net de rebrousser chemin. - ---Aïe!--pensai-je.--Ça marchait trop bien. Voici l'ère des difficultés -qui s'ouvre. - -Sur la place du village, au beau milieu du marché en rumeur, cinq ou -six longues barbes nous attendaient. C'étaient le cadi et les notables. -Je jugeai politique de saluer cérémonieusement. On me rendit mes -révérences avec la plus grave courtoisie. - -Mais je n'étais pas dupe de ces salamalecs. Derrière le cadi, je -voyais, rangés sur une ligne et l'air penaud, tous les marchands à qui -j'avais eu affaire. Sans nul doute, ces pauvres gens, coupables d'avoir -vendu leurs comestibles à des chiens d'infidèles, allaient expier ce -forfait séance tenante. Et j'étais cité comme complice... - -J'avais bien deviné. Le cadi, impératif, fit décharger d'abord mes deux -bourriques, et procéda à un véritable inventaire. Tout fut examiné, -retourné, pesé. On compta jusqu'aux pommes de terre. - -Comme vous pensez, je n'avais garde de protester le moins du monde: je -ne tenais point à aggraver mon cas. - -Les marchands s'avancèrent ensuite l'un après l'autre. Il y eut -interrogatoires et plaidoiries, auxquels bien entendu je ne comprenais -rien. Le cadi, implacable, désignait d'un doigt vengeur chaque tomate -et chaque concombre. Les coupables, très contrits, avouaient leur -crime, humblement. - -Enfin, un sac fut apporté. Chaque marchand sortit son escarcelle, -et paya en la main du cadi une amende de quelques piastres. Le cadi -vérifiait, au fur et à mesure, avant de verser l'argent dans le sac -béant. Quand tout le monde fut quitte, on ferma le sac et on le lia -d'une cordelette. - -Et c'est ici que l'histoire devient miraculeuse! Écoutez bien:--Sur -un signe du cadi, on rechargea ma cargaison sur mes deux ânes. On -me restitua le tout. Et le cadi ... écoutez, écoutez! le cadi, me -congédiant d'un geste affable, _me remit_, À MOI, _le petit sac plein -de piastres_... - -J'écarquillai des yeux énormes. L'iman de la mosquée, vieillard très -vieux, vaguement polyglotte, appela tout ce qu'il avait su de français, -pour m'expliquer: - ---C'est parce que les marchands avaient gagné sur -toi,--prononça-t-il.--Oui, ils avaient gagné le dix pour cent. Et il -ne faut pas gagner sur l'étranger ... parce qu'il est écrit dans le -Livre[2]: - - - Tu traiteras l'étranger comme ton hôte... - - -Lors, je m'en retournai vers le _Saint-Albans_, méditant ce qui est -écrit aussi, ailleurs ... dans notre Molière, je crois: - - - Vraiment oui, de la conscience à un Turc... - - - -[1] En ce temps-là, pour être tout à fait exact, il ne fallait guère de -passeport que pour débarquer en Turquie, en Russie et en Perse. Mais, -depuis, le progrès a marché; et actuellement, aucune frontière n'est -exonérée de cette coûteuse formalité. - -[2] _Le Livre_, le Coran. - - - - * * * * * - - - - HISTOIRE DE CHAT - - - _A mon maître Pierre Louÿs._ - - -Le commencement de l'histoire, ce fut aux marches de marbre du -débarcadère d'artillerie, à Top-Hané. - -En ce temps-là, Constantinople était encore turque, tout à fait. -C'est-à-dire qu'on y était presque en France; comme on y est presque en -Angleterre, aujourd'hui. - -Le canot de notre croiseur était à quai. Nous étions trois officiers -près de rentrer à bord. Comme nous allions embarquer, un chat gris -surgit je ne sais d'où et vint tout au bord de l'eau flairer nos -avirons. - ---Tiens!--dit quelqu'un,--un chat turc! - -Il était turc indubitablement, puisqu'il n'avait pas peur de nous. -Les chats de Constantinople, en effet, se divisent en deux catégories -bien tranchées: les chats turcs, qui habitent les quartiers musulmans -où tout chacun fut toujours bon pour les bêtes; et les chats grecs -ou arméniens, qui habitent les quartiers _rayas_, où les chrétiens -d'Orient, grégoriens ou orthodoxes, sont assez bassement cruels pour -tout ce qui est faible. Les chats de ces quartiers-ci se sauvent tant -qu'ils peuvent dès qu'ils aperçoivent figure humaine. - -Le chat gris de Top-Hané était un chat turc; en sorte qu'après une -hésitation très courte il prit son parti et, d'un bond, fut au milieu -du canot français. - -Un canotier, gentiment, le happa par la peau du cou: - ---Faut-il le remettre à terre, capitaine? - -Il s'adressait à moi: j'étais le plus ancien officier. Je haussai les -épaules: - ---Gardons-le, ce chat ... s'il veut absolument mettre son sac à bord!... - -Le sourire des hommes approuva. Sur les vaisseaux de la République, on -est exactement comme dans les villes de Turquie: bon pour les bêtes. - - -Une demi-heure plus tard, le chat gris, juché sur mon épaule, passa -la coupée du croiseur. Et, l'instant d'après, je le déposai sur les -coussins du carré[1]. Un carré, c'était du nouveau, pour un chat. La -petite tête grise, curieuse, mais confiante, tendit vers les quatre -points cardinaux un museau triangulaire et deux yeux ronds. Nous -n'étions pas des gens somptueux, il s'en fallait: on mangeait sans -nappe à notre table. Sur cette table de simple teck, perforés en -quinconces pour les chevilles à roulis, le chat turc estima qu'il -pouvait bien sauter; et nous estimâmes qu'il n'avait pas eu tort. -C'était l'heure du dîner. On mit un poisson dans une assiette et l'on -poussa l'assiette sous le nez du chat, qui ne fit point de cérémonies. - - -C'était d'ailleurs un chat très maigre. Dans les quartiers turcs de -Constantinople, il n'y a jamais beaucoup à manger pour les animaux -parce qu'il y a toujours très peu à manger pour les hommes. - - -Et ce qui devait arriver arriva: le chat mangeant trop vite s'étrangla; -s'étrangla tout de bon, une longue arête lui ayant percé la gorge. - -Il suffoqua tout de suite et râla, les quatre pattes écartelées, le nez -en l'air, la gueule désespérément ouverte. - -Immédiatement, chacun repoussa sa chaise, et l'on fit cercle autour du -chat. Les yeux dilatés de la bestiole nous dévisageaient tous, les uns -après les autres, comme pour un suprême recours en grâce. - -Et, d'instinct, je me tournai, moi, vers le médecin du bord: - ---Docteur, on ne peut rien faire pour cette bête? - ---Peut-être bien!... pourquoi pas?... - -Notre docteur était un vieil homme qui s'était jadis conduit en héros -dans je ne sais plus quelle épidémie coloniale terrible comme une -grande guerre. Il y avait gagné un galon, une rosette, et une infinie -douceur dont il ne faisait pas bénéficier les seuls hommes: les bêtes -en obtenaient leur part. - - -Cependant, nous avions débarrassé un coin de la table, et nous nous -étions comptés quatre pour y renverser le chat. Il gisait maintenant -sur le dos, les quatre pattes empoignées par quatre mains, les deux -mâchoires large écartées et solidement tenues. Et le docteur, penché -sur lui, s'efforçait d'inspecter la gorge d'où suintait un peu de sang. -Au bout d'un temps, le docteur se releva: - ---L'arête,--dit-il,--est entièrement sous la muqueuse, impossible de la -saisir ainsi. Il faut un coup de bistouri! - -Quelqu'un plaignit le chat: - ---Pauvre bête! - ---Oh! il s'en tirera,--fit le médecin.--Un coup de bistouri, ce n'est -rien à donner. Je vais faire le nécessaire... Mais tenez bien le -chat!... qu'il ne bouge pas!... - -Ce fut l'affaire de six secondes. Je tenais l'une des pattes. Je -sentis dans toute ma paume et le long de tous mes doigts le profond -tressaillement de la bête entamée par l'acier. Le chat râlait, il ne -pouvait miauler. - -L'instant d'après, c'était fini. L'arête était extraite. - ---Attention!--fit l'opérateur:--lâchez tous ensemble, au commandement -... sinon, gare les griffes!... et sautez en arrière!--Attention!... -un, deux, trois... hop! - -Toutes les mains s'étaient ouvertes et nous avions tous reculé. Très -inutilement d'ailleurs: le chat, roulant doucement sur lui-même, -s'était remis sur ses quatre pattes sans violence, et ne montrait -aucune colère. - -Quelqu'un dit: - ---On dirait qu'il ne nous en veut pas?... Il a l'air de comprendre... - -Il comprenait sans doute. Il comprenait même si bien, et il nous en -voulait si peu, qu'au bout d'un quart de minute il s'en fut gravement -vers le médecin tout éberlué, et, levant vers lui le beau regard de ses -yeux verts, lui lécha les deux mains l'une après l'autre... - - -C'était un chat turc... - - -[1] Faut-il expliquer aux lecteurs français, mal au fait des choses -de la mer, que la _coupée_ d'un navire est exactement la porte par -laquelle on y peut entrer, et que la grand'chambre des officiers -s'appelle un _carré?_ - - - - * * * * * - - - - HISTOIRE DE CHIENS - - - _Pour la Souléïmanieh djami._ - - -Pour commencer, il faut qu'on le sache: j'aime les chats et je n'aime -pas les chiens. Goût, certes, bizarre et déraisonnable: l'homme, -animal égoïste au plus haut point, prise d'abord chez les animaux, ses -voisins, la servilité, l'obséquiosité et la platitude, toutes vertus -«chiennes» par essence. J'apprécie, moi, l'indépendance, l'orgueil et -la dignité, trois vices que les chats possèdent et cultivent. Rien -ne m'est plus odieux que de subir, à propos de rien, la tendresse -exubérante du premier chien inconnu, et son entêtement à lécher la -poussière de mes bottes. Rien ne me plaît autant que d'obtenir, à grand -effort de politesse délicate et d'attentions choisies, la sympathie -rarement exprimée de mon propre chat, lequel, d'ailleurs, a toujours -refusé de se considérer comme mon esclave et consent seulement à être -mon ami.--Vous me trouvez ridicule?--Soit! Mais dites-vous bien que -si je ne vous rends pas, moi, la pareille, c'est par pure et simple -courtoisie! Je me tais, mais je n'en pense pas moins... - -Donc, j'aime les chats et je n'aime pas les chiens. A cette règle, -j'apporte toutefois une exception: il est une race de chiens que j'ai -aimée et que j'aime. Ne cherchez pas laquelle. Il ne s'agit ni de -colleys, ni de loulous, ni de fox. Je professe à l'endroit de toutes -ces bêtes de luxe la même horreur dégoûtée. Et je n'ai guère moins de -mépris pour les bêtes de garde ou pour les bêtes de chasse. La seule -race canine qui trouve grâce à mes yeux n'est pas une race domestique: -c'est la race très primitive des chiens errants de Turquie, chiens -véritablement libres, sans maître ni chenil, sans laisse ni collier, -chiens dédaigneux et faméliques, chiens fiers, chiens, pour tout dire, -très peu «chiens», et presque dignes d'être «chats». - -A ces bêtes demi-sauvages, la vie indépendante a conservé des vertus -qui ne se trouvent plus dans la niche de Mirza, ni d'Azor: les chiens -turcs,--chiens de Scutari, chiens de Brousse, chiens de Konia, et jadis -chiens de Constantinople[1],--les chiens musulmans, chiens libres, -sont graves, raisonnables, pensifs et philosophes. Ils endurent en -silence la pluie et la neige, mais, par contre, n'endurent d'aucune -façon les injures des méchants hommes, et ne savent pas lécher la main -qui les frappe. Ce qui ne les empêche pas d'être de très bons chiens, -pacifiques et courtois, mordant seulement quand il est indispensable -de mordre. J'imagine que la société de leurs compatriotes, les hommes -turcs, leur a servi d'éducation: car les hommes turcs sont eux-mêmes -des hommes excellents, très courtois et très pacifiques, et qui jamais -n'ont abusé de leur force pour battre enfants, femmes ni animaux. Peu -importe, d'ailleurs: éduqués on non, les chiens errants de Turquie -sont d'irréprochables chiens. Et le gouvernement jeune-turc, qui, sous -prétexte de civilisation, prétexte aussi vaniteux que barbare, en -massacra naguère soixante ou quatre-vingt mille à Stamboul, à Galata, -à Péra, et dans tous les villages du Bosphore, se montra dans cette -occurrence infiniment plus cruel et sanguinaire que jamais n'avait été -le vieil Abd-ul-Hamid, Sultan prétendu Rouge. Par la suite, ce même -gouvernement massacra pareillement la Turquie elle-même. Il ne fallait -pas être grand prophète pour prévoir ceci, ayant vu cela... - -Mais c'est de chiens qu'il s'agit ici et non d'hommes,--_insh'Allah!_... - -Or, les chiens errants de Turquie ne vivent pas du tout, comme -vous pourriez le croire, en chiens anarchistes, sans traditions, -coutumes, code et lois. Leur République est, au contraire, un État -merveilleusement policé. Et il me fut donné jadis d'en admirer -la civilisation pittoresque, à Constantinople même, au temps où -Constantinople possédait encore sa population de chiens libres. -Constantinople, capitale à peine moins vaste que Paris, se divise en -une centaine de quartiers. Pareillement, les chiens de Constantinople -se répartissaient en une centaine de hordes, dont chacune, domiciliée -dans un quartier qui lui était propre, n'en sortait jamais, et veillait -avec rigueur à ce qu'aucun chien d'autre quartier n'y risquât ses -pattes. Moyennant quoi, la République vivait en paix. Chaque mère de -famille élevait sans bataille sa progéniture, et obtenait de plein -droit la meilleure place aux tas d'ordures d'où la communauté tirait -le plus clair de son humble subsistance. Oh! ce n'étaient point là -festins, ni banquets. Mais le chien turc est sobre. Et il sait attendre -patiemment l'aubaine rarissime du passant débonnaire, en humeur -d'acheter, pour les pauvres chiens, deux _métallicks_[2] de pain noir, -régal miraculeux dont toute une famille se pourlèche plusieurs jours -durant. - -Il m'est arrivé, à moi, qui écris cette histoire, d'être ce débonnaire -passant. - -Je me souviens d'un jour très ensoleillé... C'était il y a bien des -années, un jour de juillet ... oui: le 20 juillet 1904. L'histoire -est vraie, vous voyez ... je n'invente pas... Ce jour-là, j'étais, -aux approches de midi, sur le point d'entrer dans le harem de la -Souléïmanieh djami... La Souléïmanieh djami, c'est la plus splendide -des splendides mosquées de Stamboul, et l'on nomme _harem_ la grande -cour carrée et cloîtrée qui précède les sanctuaires musulmans. - -J'allais donc entrer là. Non pas seul: une amie m'accompagnait, une -amie qui, ce 20 juillet-là, m'accompagnait pour la première fois, et -qui, depuis, n'a jamais cessé, même après qu'Allah eut séparé nos -destinées, de marcher à côté de moi sur tous les plus durs chemins de -ma vie... - -Nous étions, elle et moi, fatigués. Devant la porte de la mosquée, -trois grandes colonnes de porphyre gisaient, renversées par les -siècles; trois colonnes qui, sans doute, soutinrent quelque portique du -temple byzantin debout, il y a six cents ans, en ce même lieu... Et, -sur le fût d'une de ces trois colonnes, mon amie et moi nous assîmes. - -Alors, tout à coup, une chienne turque sortit d'un trou creusé sous la -colonne; une très jeune chienne dont les mamelles longues et plates -attestaient un allaitement tout juste achevé: une pauvre chienne, dont -les côtes saillaient pointues sous la peau. Évidemment, il n'y avait -guère à manger dans le quartier, surtout pour une maman dont les bébés, -sevrés de la veille, commençaient probablement d'avoir faim sans rime -ni raison. - -Mon amie appela la chienne, et la chienne, ayant d'abord réfléchi -prudemment, vint. Un marchand de pain noir passait fort à propos sur la -grande place déserte. Je le hélai et mon amie acheta beaucoup, beaucoup -de pain noir. La chienne, éblouie, vit sous ses pattes une semaine pour -le moins de liesse et de bombance... - -Pénétrée de gratitude, cette chienne-là,--une maman chienne,--voulut -prouver sur-le-champ sa joie et sa confiance. Et, pour ce faire, -elle fit comme auraient fait toutes les autres mamans de l'univers: -plongeant avec précipitation dans son trou, sous la colonne, elle en -émergea l'instant d'après, portant à bout de gueule deux chiots, qui -étaient les siens, et qu'elle nous présenta dans toutes les règles -les plus protocolaires. C'étaient de jolis chiots: aussi potelés, -aussi grassouillets que leur mère était elle-même étique, ce dont -elle semblait tirer un bien légitime orgueil. Sous nos yeux, pour que -nous ne nous méprenions pas sur le sens de cette maigreur et de cet -embonpoint significatifs, notre nouvelle amie partagea à coups de -dents, entre ses deux marmots, le repas du jour, puis s'en fut remiser -en lieu sûr le surplus des provisions. Après quoi, revenant, elle dîna -des restes de ses petits, et les chiots laissaient peu de restes. Puis, -enfin, la famille entière réintégra sa façon de terrier. - ---Quand je ne serai plus ici,--me dit alors mon amie... (elle allait -s'en retourner vers son pays très, très lointain, et plus froid que -neige et que givre...)--quand je ne serai plus ici, vous reviendrez sur -cette place, et vous achèterez encore du pain pour ces mioches et pour -leur maman ... n'est-ce pas?... Promettez?... - -Je promis. Et je tins. Je revins... - -Je revins au bout d'une quinzaine. Sur le même fût de colonne je me -rassis. Et la place autour de moi brilla de sa même magnificence. Il -faisait le même soleil, éblouissant. Et pourtant, parce que, cette -fois, j'étais seul là où nous avions été deux, il me parut que toute la -splendeur du lieu était ternie. - -Le trou sous la colonne ouvrait son boyau sombre. La mère chienne -n'était pas là. Mais je devinais qu'elle ne pouvait être bien loin, le -code canin lui interdisant toute excursion hors du quartier. J'attendis -donc. Et, en attendant, l'idée me vint d'enfoncer un bras dans la -tanière. Les chiots y devaient être. Ma main rencontra, en effet, le -petit tas de chair tiède. Alors, pour les voir à mon aise, je pris les -deux bestioles l'une après l'autre et les mis au soleil. Ils pleurèrent -incontinent, pas très fort. - -Pas très, mais assez! Dans le temps de trois gémissements, le quartier -entier, flairant un crime possible, accourut à la rescousse. Je fus le -centre d'un cercle de cinq cents chiens, tous hurlant à plein gosier. -Aucun, d'ailleurs, ne montrait les dents: les petits chiots, intacts à -mes pieds, prouvaient mon innocence. Mais je crois bien que, coupable, -mes mollets, pour le moins, eussent couru quelques risques. - -Et, alors, un véritable coup de théâtre se produisit: - -La mère chienne, avertie, arrivait déjà, galopant au secours de sa -progéniture. Elle se précipitait, toute langue dehors, craignant sans -doute le pire. Mais tout à coup, elle me vit et me reconnut. - -Alors, ce fut le plus étrange, le plus prodigieux spectacle! En un -clin d'œil, il n'y eut plus un seul chien sur la place. Tous, informés -par un aboi éperdu, avaient fait demi-tour. Et la chienne, à plat -ventre dans le sable, et la langue sur mes souliers, me suppliait, -visiblement, d'accepter mille excuses, et les plus humbles, pour -l'inconvenante réception qui venait de m'être faite, de m'être faite à -moi! un ami, un bienfaiteur! à moi, que ces bébés stupides n'avaient -même pas su reconnaître!... outrage inconcevable, qu'on me conjurait de -daigner oublier!... - -Quand j'eus caressé la pauvre tête aplatie, et hélé le marchand de pain -noir, pour sceller d'un festin notre réconciliation, la mère, relevée -d'un bond et joyeuse, fit d'abord mille pirouettes. Mais ensuite, -ramenée au souci de son devoir maternel, elle me stupéfia par la plus -extraordinaire preuve d'intelligence et de civilisation qui jamais -m'ait-été donnée par aucune bête au monde: - -Attrapant d'une gueule vigoureuse ses deux chiots l'un après l'autre, -elle vint les secouer, sévèrement, sous mes yeux: sans nul doute, en -manière de correction indispensable et légitime. Il seyait évidemment -de ne pas molester les hommes charitables qui achètent pour les chiens -affamés le précieux pain noir. Et il seyait d'enfoncer dans la caboche -des bébés chiens cette vérité utilitaire, fût-ce à bons coups de dents -dans les oreilles... - - - -_P.-S.--Il est superflu de rappeler ici l'abominable, le hideux -massacre qui supprima les chiens errants de Stamboul, en 1910. Mais il -n'est que juste d'innocenter les Turcs, les vrais Turcs musulmans, de -ce crime imbécile. C'était alors le règne despotique du comité Union et -Progrès, dont l'incapacité conduisit si promptement l'Empire ottoman -vers sa ruine. Et la municipalité constantinopolitaine, qui décréta la -suppression de ces cent mille chiens inoffensifs, comptait dans ses -membres toutes sortes d'éléments, parmi lesquels l'élément turc ne -dominait pas._ - -_Il y a d'ailleurs Turc et Turc. Le Turc mi-occidental, le Jeune-Turc, -encanaillé par trop de contacts avec les Levantins, qui furent de tout -temps les mauvais génies de la Turquie, ne m'a jamais rien dit qui -vaille. Mais ce Turc-là n'est qu'une exception, Et l'autre Turc, le -vrai, celui qui peuple vraiment la Turquie, le vieux Turc insouciant -de politique, le Turc simple et doux qui ne sait que bêcher son champ, -paître son troupeau, et travailler de ses mains à quelque honnête -métier villageois, ce Turc-là, que j'ai connu, que j'ai fréquenté chez -lui, dans ses hameaux d'Europe et d'Asie, ah! croyez-m'en! nulle part -au monde n'existe homme plus digne d'être respecté, honoré, aimé, nul -homme dont l'humanité puisse, à meilleur droit, s'enorgueillir!_ - - -[1] Cf. le _post-scriptum_ de ce conte. - -[2] Un _métallick_, ou sou (piécette de _métal_, d'un métal autre que -l'or ou l'argent). - - - - * * * * * - - - - TRIPOLITAINE - - - _Pour le capitaine de vaisseau Pierre Loti._ - - -Hors du prétoire, un feu de peloton crépita. Lors, Antonio Onaglia, -greffier de la cour martiale, tourna sa face napolitaine, glabre et -grasse, vers le profil busqué du colonel Carlo Torelli,--Piémontais, -président,--pour annoncer d'une voix ânonnante: - ---Justice est faite! - -A quoi le colonel président répliqua d'un ordre bref: - ---Appelez la cause suivante! - -Et trois nouveaux accusés entrèrent, garrottés si prudemment que le -sang leur sortait par-dessous les ongles. - -C'étaient trois Arabes encore, tout comme ceux qu'on venait d'exécuter; -trois Arabes fort pouilleux: un vieillard, un enfant et un homme. Tous -trois portaient le burnous et le fez,--deux chefs d'accusation déjà -majeurs;--et, pour comble, leurs six mains, étalées sous les yeux des -juges, montraient des traces noires bien suspectes. Cela sentait la -poudre à plein nez. Donc, point d'erreur probable: la cour, une fois de -plus, se trouvait en face d'un trio de ces bandits coupables d'avoir, -quelques heures plus tôt, traîtreusement attaqué les braves troupes -italiennes. Le crime était patent. La fusillade s'imposait donc. - -Carlo Torelli, colonel et président, s'inclinait déjà vers ses -assesseurs, et ceux-ci déjà opinaient. Toutefois, le double geste -ébauché ne s'acheva pas. Dans le prétoire, ouvert à deux battants, -comme la loi l'exige, deux hommes venaient d'entrer, deux Européens, -deux étrangers, deux journalistes, comme en témoignaient leurs kodaks -en bandoulière et leurs carnets sans cesse crayonnés. D'un coup d'œil -gêné, Carlo Torelli toisa ces deux hommes. L'un était Anglais, l'autre -Français. Ironiques et impassibles, tous deux considéraient la cour. -Carlo Torelli, président, toussa d'abord, hésita ensuite, et se résigna -enfin,--par égard pour la presse occidentale, et quel que fût le temps -perdu,--à ne pas condamner sans interrogatoire. - -Il appela donc: - ---Interprète! - -Et le drogman s'étant précipité: - ---Vous trois, qui êtes-vous? - - -Or, avant même que l'interprète eût traduit en arabe la question, l'un -des accusés,--celui qui n'était ni l'enfant, ni le vieillard,--avança -d'un pas, haussa ses mains garrottées, et, parlant d'une voix nette, en -italien très pur, répondit: - ---Monsieur le président, je suis, moi, Ahmed bey Alledine, colonel au -service de Sa Majesté Impériale le Sultan; et ceux-ci sont mon père, -Mehmed pacha, général de brigade en retraite, et mon fils, Arif, soldat -volontaire. - -Sur la cour martiale, une stupeur s'abattit. Ces gens-là,--déguenillés, -hirsutes,--ces va-nu-pieds, pris tels quels, sans insignes et sans -galons, au coin d'une haie?--des soldats?--de vrais soldats? des -officiers turcs? des officiers?!! Allons donc! Carlo Torelli se retint -d'éclater de rire, et d'envoyer, sans plus ample information, ces -trois mauvais plaisants au mur. Sous l'œil trop attentif des deux -journalistes occidentaux, il crut bon toutefois de questionner encore: - ---Avez-vous des papiers, des papiers officiels, à l'appui de vos dires? - -Ahmed bey Alledine, de ses deux mains liées, fouilla dans les plis de -son burnous: - ---Voici ma commission. - -Il précisa, durant que le Piémontais, encore incrédule, examinait de -tout près cette commission inattendue: - ---Veuillez faire constater par votre drogman que le séraskier[1] -m'accrédite comme colonel commandant le deuxième régiment des -volontaires arabes du vilayet de Tripoli. Ceci pour vous bien démontrer -que, chef de soldats sans uniforme, j'ai dû, pour ne pas me distinguer -de mes hommes, renoncer moi-même à mon ancienne tenue de colonel -ottoman. - -Ahmed bey Alledine, ayant ainsi dit, se tut. - -Et un tel silence succéda qu'on put entendre, dans tout le prétoire, le -grattement léger des crayons sur le papier des carnets, durant que les -deux journalistes griffonnaient leurs notes. - -Carlo Torelli, à la fin, se ressaisit pourtant, et reprit contenance. - -Froissant d'une main brusque l'importune commission, il fit tête, les -yeux relevés vers le Turc impassible: - ---Admis!--dit-il, la voix sèche.--Admis. Vous êtes le colonel -Ahmed.--Il n'ajoutait pas le titre, ni le nom noble, inconscient -peut-être de son insolence.--Vous êtes le colonel Ahmed. Et après? - -Muet, l'accusé haussa les sourcils. - ---Oui, après?--répéta Carlo Torelli, président.--Cela change-t-il -quoi que ce soit à l'affaire? Vous êtes accusé d'avoir, le 26 octobre -dernier, avant-hier, attaqué traîtreusement, par derrière, les troupes -italiennes. Niez-vous le fait? - -Ahmed bey, dédaigneux, sourit: - ---Il n'y a point de traîtrise chez nous, Turcs, monsieur! et pas même -dans notre façon de déclarer la guerre, sachez le bien! Je ne vous ai -pas attaqués traîtreusement: je vous ai attaqués, tout court. - ---Par derrière! - ---Par derrière, en effet! puisque, comme jadis en Abyssinie, vous avez -été assez mauvais soldats pour vous laisser tourner par un adversaire -inférieur en nombre. - ---Supérieur. - ---Inférieur! Vous êtes 50.000 Italiens. Nous sommes 3.000 Ottomans, -appuyés par 18.000 Arabes. Mon régiment, avant-hier, ne comptait pas -400 fusils. - ---Où sont-ils, ces fusils? - ---Ne vous en inquiétez pas! Ce n'est point en vain que notre -arrière-garde s'est sacrifiée pour assurer la retraite. Des quatre -cents, vous en retrouverez trois cent cinquante en face de vous à la -prochaine affaire. Restent cinquante. De ceux-là, je veux dire des -braves gens qui les portaient, quinze sont tombés au feu,--quinze -seulement: vous tirez assez mal!--et trente-cinq, l'arrière-garde, -tombent en ce moment même au mur, assassinés par vous, cour martiale. - -Le Piémontais bondit dans son fauteuil. - ---Exécutés, monsieur! exécutés légalement, après jugement en forme! Vos -soi-disant soldats ne sont que des bandits, et c'est après avoir fait -leur soumission à l'Italie qu'ils ont repris les armes contre elle, et -tiré dans notre dos! - -Pour la première fois, le Turc fronça les sourcils: - ---Monsieur,--dit-il rudement,--il faut être bien lâche pour insulter -des morts! - -Et comme l'insulteur cherchait une réplique: - ---Tout ce que vous dites est d'ailleurs faux,--reprit Ahmed bey -Alledine;--et vous le savez. Mes soldats ne se sont jamais soumis à -vous,--non plus qu'aucun autre Arabe des régiments volontaires, non -plus qu'aucun caïd indépendant. Pas un chef n'est venu reconnaître -votre drapeau. - ---Allons donc! Cent, deux cents chefs sont venus, solennellement. - ---Cent, deux cents mendiants, juifs pour la plupart, par vous-mêmes -déguisés en chefs! Cela peut compter aux yeux de l'Europe, complice de -votre brigandage[2]. Cela ne compte pas à nos yeux musulmans. Cela ne -compte pas non plus aux yeux d'Allah, notre juge à tous deux, vous et -moi. - -Carlo Torelli, colonel et président, jeta vers les deux journalistes, -qui écrivaient toujours, un coup d'œil oblique. Puis: - ---Injures et calomnies!--prononça-t-il, solennel.--Peu importe! d'un -prisonnier, rien ne blesse. Je passe donc outre. A présent, veuillez -moins parler, et mieux répondre. Vous avouez avoir participé à -l'attaque du 26 octobre? - -Ahmed bey inclina la tête: - ---Je l'ai commandée. - ---Bien. Les deux hommes qui sont là y ont pris part aussi? - ---Oui. Mon fils est soldat, et mon père, général en retraite, est -redevenu soldat en s'engageant dans mon régiment. - ---Bien. Tous trois, vous vous êtes battus sans uniforme? - ---Oui. Vous savez pourquoi. - ---Bien. Et vous avez commandé ou encadré des indigènes tripolitains? - ---Des Arabes du vilayet turc de Tripoli, citoyens ottomans, soldats -ottomans, oui. - ---Bien. Il suffit. - -Cette fois, Carlo Torelli, président de la cour martiale, se pencha -tout de bon vers ses deux assesseurs, et ceux-ci, tout de bon, -opinèrent du chef. - -Souriants, méprisants, les trois Turcs attendaient la sentence. Pour la -prononcer, Carlo Torelli, par égard pour la presse occidentale encore, -jugea décent de se lever: - ---La cour,--dit-il, parlant à présent du ton le plus courtois,--la -cour, après interrogatoire des accusés, et retenant leur aveu formel -d'avoir fait partie d'un corps irrégulier, lequel a porté les armes et -combattu après soumission jurée, les condamne à la peine de mort et -ordonne qu'il soit procédé sur l'heure à l'exécution - ---Jugement sans appel, enregistré!--ânonna Antonio Onaglia, greffier, -Napolitain. - -Des trois condamnés, pas un n'interrompit son sourire. - -L'homme, Ahmed bey, dit seulement, du ton le plus ferme: - ---_Padishah'm tchok yacha_[3]. - -Et le vieillard, Mehmed pacha, ajouta, d'une voix sereine: - ---_Allah ekber!_[4]. - -Quant à l'enfant, respectueux devant ses père et grand'père, il se tut. - -Les carabiniers les emmenèrent. - -Hors du prétoire, un feu de peloton crépita. - -Lors Antonio Onaglia, greffier, annonça: - ---Justice est faite! - -Et Carlo Torelli, président, ordonna: - ---Appelez la cause suivante. - - -Or, comme il prononçait le dernier mot, il rougit légèrement et -détourna la tête, pour ne pas voir les deux journalistes, le Français -et l'Anglais, qui, tous deux, s'étaient levés l'instant d'avant pour -saluer chapeau bas les trois martyrs marchant à la mort, mais qui, -maintenant tête couverte, tournant le dos à la cour martiale, sortaient -du prétoire, et, passant le seuil, y crachaient[5]. - - -[1] Le _séraskier_,--le ministre de la guerre de l'empire ottoman. - -[2] Complice en effet, puisque personne en Europe ne protesta contre -l'agression italienne, et que seule l'Allemagne, par une adroite -habileté, sut exprimer alors sa sympathie aux Turcs. Qu'on s'étonne -après cela qu'en 1914 la Turquie s'en soit souvenue!... - -[3] Vive l'empereur! - -[4] Dieu est grand! - -[5] Écrit avant 1914. L'auteur toutefois, n'ayant rien avancé que la -vérité, n'en retire rien. D'autant que, lui-même ayant eu l'honneur -de servir sous le maréchal Lyautey, sait qu'il est d'autres méthodes -que les fusillades pour importer en terres d'Islam notre civilisation -d'Occident. - - - - * * * * * - - - - CELUI QUI EST MORT - - - _Aux derniers Turcs encore debout._ - - -C'est à Constantinople que je fis sa connaissance. Il y a longtemps -de cela. C'était, si j'ai bonne mémoire, en 1902 ou 1903. J'étais -alors officier de quart à bord du stationnaire français; et lui, -capitaine d'état-major, aide de camp de Sa Majesté Impériale, Sultan -Abd-ul-Hamid II. Nous fûmes tout de suite très bons amis; d'abord parce -qu'il parlait un irréprochable français, délicieux à savourer, quand -on s'était longuement usé l'intelligence à interpréter le français -tout autre, et vraiment spécial, que pratiquent les chrétiens du cru, -les _rayas_; ensuite, parce qu'il portait un superbe uniforme rouge -et bleu, étonnamment pareil aux uniformes de chez nous, aux chers -uniformes pimpants de notre ancienne armée, de celle qui remporta les -victoires d'Inkermann et de Solférino... Mon père en avait été, toute -sa vie durant, de cette armée-là, et ce capitaine turc me fit l'effet -d'un lointain cousin retrouvé tout à coup, par très grand hasard. - -Il s'appelait Arif,--Arif bey, car il était bey, étant fils de -pacha. La démocratique Turquie admet cette noblesse à deux degrés, -semi-héréditaire, et qui ramène à la roture le petit-fils de l'homme -anobli. Le père d'Arif, vieux soldat naïf comme une jeune fille, avait -conquis son titre sabre au poing, sur dix champs de bataille, de -Sébastopol à Plewna. Peut-être s'était-il battu en Crimée à côté de mon -père à moi. - -Tant qu'il y aura par le monde des Français et des Turcs, ils feront -ensemble bon ménage, car les uns et les autres sont frères en bravoure. -Cette fraternité-là en vaut d'autres. - - -Bref, je devins l'ami très intime d'Arif bey. - -C'était un beau grand gars à longues moustaches blondes, et dont -les yeux très bleus vous regardaient toujours droit au visage sans -jamais se dérober ni fléchir. Il plaisait fort. Aux mercredis de -l'ambassadrice d'Angleterre, chez qui nous nous étions rencontrés -pour la première fois, maintes jolies femmes très occidentales le -regardaient avec intérêt, et plusieurs d'entre elles ne se firent -guère prier, j'en ai peur, pour frotter leurs peaux chrétiennes contre -le cuir mécréant de cet infidèle, cuir d'ailleurs fort appétissant, -circonstance bien atténuante. Un Turc, n'allez pas vous figurer que ça -ressemble de près ni de loin à aucune espèce de nègre! Dieux, non! Au -milieu du pêle-mêle balkanique,--parmi les Grecs à cheveux bleus, les -Bulgares à pommettes jaunes, les Arméniens à nez crochu,--les vrais -Osmanlis, mi-Circassiens, mi-Turkmènes, font plutôt figure d'hommes du -nord, d'Anglais ou de Flamands, voire de Français, fourvoyés, Allah -sait pourquoi! dans la galère levantine. - -Peu nous chaut d'ailleurs. Tel que sa mère l'avait fait, Arif n'était -nullement haï d'un respectable nombre de belles dames européennes; -et lui-même ne les détestait point, n'en détestait aucune. Bon -musulman,--sans doute pratiquait-il envers elles toutes la plus -équitable polygamie? Rien à redire là-dessus. J'en parle du reste au -jugé: Arif était trop gentilhomme pour se jamais permettre, sur le -chapitre de ses multiples amies, la plus imperceptible confidence. Mais -le Tout-Constantinople est bavard. Et les potins étaient légion. - -Je me souviens, entre dix autres malheureuses, d'une adorable -Athénienne, tellement dédaigneuse et silencieuse que le clan -diplomatique l'avait surnommée _la Muette_. Arif lui délia si bien la -langue que lui-même en fut surnommé, du coup, _Portici_.--Portici, -l'homme qui a fait parler la Muette... Ne me battez pas! c'est de -l'esprit à la mode chrétienne d'Orient, à la mode _pérote_.--Si vous ne -savez pas ce qu'est Péra, demandez à Pierre Loti de vous l'apprendre. - -En tout cas, polygame ou le contraire, mon ami Arif bey semblait -s'accommoder à merveille de la vie qu'il menait. Et de ma vie je ne -connus homme plus évidemment heureux, plus constamment en joie et -liesse. Amoureux, j'imagine qu'il ne rencontrait guère de cruelles. -Soldat, j'ai lieu de croire que sa carrière lui valait mainte -satisfaction. Enfin, le fait est que, de 1902 à 1904, je ne le vis pas -trois jours de suite mélancolique, et que j'appris de sa bouche, sans -nulle leçon préméditée, un véritable répertoire de vieilles chansons -musulmanes, chefs-d'œuvre d'une extravagante drôlerie. J'y ai puisé -d'ailleurs une bonne gart de ce que je sais aujourd'hui sur l'Islam. -Et si j'ai fini, notamment, par comprendre et sentir, mieux peut-être -que la plupart des hommes d'Occident, Kipling et Loti exceptés, tout -ce que cet Islam méconnu recèle encore d'héroïque insouciance et de -résignation dédaigneuse, après tant et tant d'années d'une famine -véritable, subie du fait des usuriers de Grèce et d'Arménie, du fait -aussi des financiers cosmopolites, complices ... oui, si j'ai compris -et senti ces choses, c'est probablement grâce aux éclats de rire -d'Arif bey, mon ami! et grâce aux chansons qu'il me chantait, chansons -turques, ironiques et courageuses... - - -Ensuite la vie nous sépara. Ce fut à l'automne de 1904. Un nouvel -embarquement m'expédia du Levant au Ponant. Arif quitta Stamboul et -s'en fut guerroyer au Hedjaz. Et le temps se chargea d'allonger la -distance entre nous. - - -Or, quatre ou cinq ans plus tard ... quatre ans et quart, pour -préciser: le 24 décembre 1908 ... une bonne chance me fit débarquer à -Paris juste à point pour le réveillon. - -Minuit sonnant, je m'asseyais en bruyante compagnie avenue de -l'Opéra, au café de Paris. La boîte, naturellement, était pleine -comme un œuf. Je ne pus donc moins faire que remarquer, à main -droite, au fond du salon _select_, une table vraiment somptueuse, -en ceci qu'elle était assez grande pour six convives au moins, et -qu'un seul couple s'y prélassait. Couple d'ailleurs élégant, et de -la bonne élégance. A coup sûr, des gens bien, et discrets. Rien du -prince cosaque, ni du roi transatlantique. La dame, fort belle, me -faisait face et je pus l'examiner à mon aise. Elle ressemblait avec -exactitude à n'importe quelle Parisienne, et je m'y serais trompé, si -je n'avais bientôt remarqué, dans le regard et dans l'allure de cette -Parisienne-là, un étonnement contenu, mais perpétuel, un effarement -véritable,--l'effarement d'une créature naguère sauvage ou recluse, et -tout d'un coup lâchée en pleine bacchanale civilisée,--en plein café de -Paris un 24 décembre, à minuit.--Je m'avisai alors du cavalier. Il me -tournait le dos. Mais au bout d'un moment, je réussis à l'entrevoir de -profil. Et je le reconnus du premier coup: c'était Arif bey. - -Sitôt que je pus, je me levai de ma table, et je parvins à me faufiler -jusqu'à la sienne. Lui aussi me reconnut sur-le-champ. Il renversa sa -chaise pour venir à moi plus vite. Et nous nous serrâmes la main comme -si nous nous étions quittés la veille. - -Après quoi, et tout de go, Arif voulut me présenter à sa compagne. Il -me la nomma: Natiché hanoum. Elle était une cousine à lui, turque, -bien entendu, et débarquée de l'Orient-express le matin même. Il avait -trouvé plaisant la débaucher un peu dès son premier soir, pour qu'elle -oubliât plus vite le harem. Moi, de rire, et je protestai: «Quoi donc? -c'était ainsi qu'on quittait le voile? qu'était devenu le sévère -_tcharchaf_,--la grande draperie noire, à peine transparente, dont les -dames musulmanes s'enveloppent entières, des cheveux aux chevilles, -sitôt qu'elles mettent le bout de leurs petits pieds hors de la maison?» - -Mais Arif riait plus fort que moi: - ---Eh! très cher! vous n'y songez donc plus? Nous sommes en Révolution, -ne l'oubliez pas! - -Rien n'était plus juste. Six mois plus tôt, le Sultan Abd-ul-Hamid -avait octroyé une constitution à ses peuples. 1908, aux yeux des Turcs, -c'était,--pour un temps, pour le temps d'alors!... pour un très petit -temps!--1789. Et quand Arif bey, à propos du visage nu de sa belle -cousine, prononça ce mot,--Révolution,--je ne pus m'empêcher de songer -à nos propres révolutionnaires de l'avant-dernier siècle. Eux aussi -l'avaient cru,--et de très bonne foi, la Bastille à peine prise!--que -l'heure des libertés, de toutes les libertés, venait de sonner pour la -France... - - -Le lendemain, 25 décembre 1908, je fis visite à mon ancien ami. Il -s'était logé coquettement entre Passy et Auteuil. Son séjour à Paris -pouvait se prolonger: le nouveau régime ottoman l'avait chargé d'une -mission en France. - ---D'une mission militaire, je suppose? - ---Militaire, barbare que vous êtes? non, dieux! d'une mission agricole. - -Qu'un soldat fût chargé d'acheter des moissonneuses, cela ne me -surprit pas outre mesure. Les gouvernements révolutionnaires ont assez -l'habitude de ne pas s'obstiner sottement à toujours mettre «the right -man in the right place»,--l'homme qu'il faut où il faut. Les autres -gouvernements aussi, pour être juste. - -Mais je n'eus garde de souffler mot de ces réflexions à Arif bey, car -j'avais déjà constaté qu'Arif bey, jadis aide de camp de Sa Majesté -Impériale, était présentement révolutionnaire, Jeune-Turc. Il ne s'en -cachait d'ailleurs pas. - ---Très cher,--me dit-il le plus chaleureusement du monde,--la Turquie -dormait, la Turquie se réveille. Nous étions un peuple arriéré, nous -étions une nation de troisième ou quatrième ordre; nous serons demain -à l'avant-garde de l'Europe, et l'Europe comptera avec la puissance -ottomane comme elle compte avec la puissance anglaise ou avec la -puissance allemande. - -Malgré moi, je hochai la tête. Arif bey me saisit les deux mains: - ---Vous n'y croyez pas!--s'écria-t-il.--Mais je sais que vous nous -aimez! et alors, grâce à Dieu, vous aurez bientôt fait d'être -convaincu... Réfléchissez seulement une minute: l'empire turc est-il -moins vaste que l'Allemagne ou que la France? - ---Certes non, tout au contraire. - ---Ne sommes-nous pas vingt ou vingt-deux millions d'Ottomans? En 1789, -vous n'étiez guère davantage de Français. - ---C'est exact. - ---Enfin, vous avez vécu parmi nous. Eh bien! répondez-moi en toute -franchise: trouvez-vous les Turcs moins braves, moins honnêtes, moins -intelligents qu'aucune autre race orientale, et même que n'importe -quelle autre race d'Europe? - -Pour lui répondre, je me levai: - ---Arif, écoutez-moi bien...: ceci n'est pas une flatterie:--Sur mon -honneur d'officier français, j'affirme que les Turcs musulmans, vos -compatriotes, sont parmi les plus courageux, les plus loyaux, les plus -probes de tous les hommes. J'affirme pareillement qu'ils sont doux et -humains, contrairement aux monstrueuses légendes sans cesse répandues -par vos ennemis, les chrétiens orthodoxes et les Arméniens, tous gens -fourbes et menteurs. J'affirme encore que le Turc est intelligent et -industrieux, au moins autant que le Serbe et que le Hongrois plus que -le Russe et que le Bulgare... - ---Alors, très cher? - ---Alors... Alors, Arif, vous étiez hier encore un peuple moyenâgeux, -égaré parmi les nations modernes; vous êtes, aujourd'hui encore, un -peuple mahométan, égaré parmi les nations chrétiennes... Arif, au lieu -d'acheter des moissonneuses en France, je regrette que vous n'achetiez -pas des canons. - ---Oh!--dit-il,--j'ai plus de confiance que vous dans la parole -d'honneur de l'Europe[1]. L'Europe a garanti l'intégrité de la -Turquie. Serait-ce donc au moment que nous tentons un effort vers une -civilisation plus haute, que?... - ---Bon, bon!--lui dis-je.--Vous avez sans doute raison. Parlez-moi -plutôt de votre jolie cousine ... que pense-t-elle de Paris, et du -souper de Noël? - -Alors Arif oublia la révolution turque. Il me parla de sa cousine. Et -lui, l'homme infiniment discret, qui jamais n'avait, par sa propre -faute, compromis la moindre maîtresse, n'en ayant jamais aimé aucune, -il bavarda cette fois, et me dit tant et tant de choses que j'eus vite -fait de deviner la seule chose qu'il ne me disait pas. - -Natiché hanoum, fille d'un demi-frère du pacha père d'Arif bey, avait -été, à la mort de ses parents, confiée au harem[2] de son oncle. Arif -l'avait alors connue et aimée. Mais le pacha, soucieux de vite caser -une nièce aussi grande fille,--elle touchait à ses vingt ans,--l'avait -mariée en trois mois, la consultant tout juste. Beau parti d'ailleurs; -fortune, situation, jeunesse même et bonne grâce de l'époux, tout y -était, sauf ceci que Natiché hanoum n'aimait pas, ne pouvait pas aimer -cet époux, puisque déjà Arif l'aimait, et qu'elle aimait Arif... - -Pour cet amour encore, la Révolution était survenue fort à point. - ---Nos femmes peuvent à présent voyager. - -Et ma cousine, qui, je vous l'ai dit, ne peut souffrir sa brute de -mari, s'est découvert très à point une neurasthénie qu'il faut soigner -en France. A titre de parent, je l'ai naturellement accompagnée!... - ---Naturellement... Mais, dites-moi, Arif... quand Natiché hanoum -retournera en Turquie, ne craignez-vous pas que le tcharchaf ne lui -paraisse dur à reprendre, au sortir de la liberté parisienne? - ---Pensez-vous, très cher!... le tcharchaf! Mais c'est ancien régime -en diable, le tcharchaf! Quand nous retournerons en Turquie, la -Révolution aura déchiré le tcharchaf depuis beau temps, et nos femmes, -affranchies, marcheront par les rues comme marchent les vôtres, visage -découvert et front haut! - ---Arif bey ... heu ... ainsi soit-il! - - -Ils s'aimaient très passionnément, Arif bey et Natiché hanoum. J'eus -maintes fois l'occasion de les rencontrer tous deux, seul à seule, ou -s'imaginant qu'ils l'étaient. Et rien ne m'apparut jamais plus émouvant -que la folle tendresse de ces deux êtres, d'ores et déjà condamnés à -l'impitoyable et proche séparation. Le destin était suspendu sur leurs -têtes comme une épée au bout d'un cheveu. - - -Or, l'épée tomba. Car voici la fin de cette histoire. - -C'était hier. La rue Royale venait de me renvoyer du Ponant au Levant. -Et, pour rallier du côté de Beyrouth mon nouveau croiseur, il m'avait -fallu prendre passage à Marseille sur le courrier de Turquie, qui passe -par Constantinople et s'y arrête trente-six heures. - -Je profitai de cette escale pour revoir en grande hâte la vieille ville -tant aimée. Et j'avais pris, au pont de Kara keuy, le _chirket_[3] -à vapeur qui remonte le Bosphore en zigzags, de Stamboul à Cavak. -Soudain,--nous venions de dépasser l'échelle de Candilli,--un Turc en -uniforme s'approcha de moi et me salua. Je lui rendis son salut sans -le reconnaître: il dut se nommer... C'était Arif encore. Mais changé! -changé, oh! à n'y pas croire!... Sa moustache blonde était devenue -grise. Sa tempe s'était creusée. Ses yeux bleus, assombris, brillaient -de fièvre sous l'ombre des sourcils froncés. Il ne riait plus!... -jamais plus... - -Nous ne causâmes point, ni lui, ni moi.--Que dire? L'avant-veille, -la confédération balkanique avait forcé la Turquie à la guerre, -identiquement comme Bismarck, en 1870, y força la France. Arif n'avait, -ni je n'avais la moindre illusion sur l'issue. Immobiles l'un et -l'autre, nous regardions fuir le long du chirket les chères rives -d'Europe et d'Asie, également merveilleuses... - -Cependant, au bout d'une heure de silence, Arif, tout à coup, se -retourna vers moi. Nous passions devant Thérapia, où sont groupés les -palais d'été des grandes ambassades. Arif me les montra: - ---C'est vous qui aviez raison!--dit-il:--la parole d'honneur de -l'Europe ... pouah!... - -Je lui demandai alors: - ---Où allez-vous? - -Il me répondit, avec un signe de tête vers l'Occident: - ---Là-bas! - -Et il expliqua: - ---Je pars ce soir pour le front. Avant, j'ai voulu, comme vous, revoir -tout le Bosphore...--il baissa la voix:--revoir tout le Bosphore ... -avec elle... - -Étonné, je regardai autour de nous, et je ne vis personne. Mais, des -yeux, il me montra le salon des hanoums, le salon des dames turques -voilées, le salon interdit aux hommes, à tous les hommes, musulmans -aussi bien que chrétiens. - ---Elle est là,--murmura-t-il. - -Je me taisais. Que dire, cette fois encore? Une angoisse de pitié -serrait ma gorge. - -Lui reprit, un peu plus haut: - ---Oui, très cher! elle est là!... Ah! dieux! quelle faillite!... Tous -nos espoirs, toutes nos chimères, tous nos enthousiasmes, ils sont -là, eux aussi: dans le salon clos, sous le tcharchaf!--Et ils n'en -sortiront plus, plus jamais!... Vous vous rappelez, notre réveillon -du café de Paris? Vous avez eu raison, encore, ce soir-là! Pauvre -révolution turque, si noblement commencée! Pauvre nation chimérique, -qui voulait vivre, respirer, être libre, être grande! Union, Progrès! -Ah! l'Europe y a vite mis bon ordre... - -Je lui pris la main droite, et je comptai sur ses doigts: - ---Arif, de 1908 à 1912, quatre ans. De 1789 à 1793, quatre ans. Vous -n'en êtes qu'à 1793. Patience! Ce ne fut qu'en 1796 que Bonaparte vint. - ---Parbleu!--dit-il,--Bonaparte! Vous, on vous a laissé le temps de -l'attendre! Nous, l'Europe n'aura garde! - - -Quand le _chirket_ accosta derechef le pont de Kara keuy, nous -descendîmes ensemble. Le salon des hanoums se vidait aussi, et les -dames turques, quittant le bateau, s'en allaient, chacune de leur côté, -toutes impénétrablement voilées du sombre tcharchaf. En vérité, non! -elle n'avait rien changé à rien, la révolution! - -Arif et moi demeurions cependant sur le trottoir du pont, la main dans -la main. Une hanoum, à mes yeux pareille aux autres, passa devant nous, -plus lentement peut-être que les autres; son voile s'agita, très peu. - ---C'est elle,--me souffla Arif bey.--A présent c'est comme cela que je -la vois. Jamais mieux!... - -Il serra fortement ma main: - ---Et maintenant, adieu! La comédie est finie. - -Je retenais sa main dans la mienne: - ---Pas adieu, Arif!... Au revoir! - -Il haussa les épaules: - ---Non, très cher! pas au revoir: adieu! Après cette chose-là, que -voulez-vous qu'il me reste à faire, sauf mourir? - -Il mourut. - - -Méditerranée, an 1330 de l'hégire. - -[1] Il est déshonorant d'être contraint à constater que, vingt -fois, de 1830 à 1914, l'Europe entière, et spécialement la France -et l'Angleterre, garantirent sur leur parole et sur leur signature -l'_intégrité_ de l'Empire Ottoman.--Chiffons de papier, sans doute? - -[2] _Au harem de son oncle_, c'est-à-dire aux dames qui habitaient la -maison: épouse, mère, sœurs, cousines, etc. N'oublions pas que le Turcs -d'aujourd'hui sont, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, monogames. - -[3] _Chirket-i-haïrié_, vapeurs à passagers qui faisaient le service -des deux rives du Bosphore. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'extraordinaire aventure d'Achmet -Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, by Claude Farrère - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXTRAORDINAIRE AVENTURE *** - -***** This file should be named 53599-0.txt or 53599-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/5/9/53599/ - -Produced by Winston Smith. 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