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-The Project Gutenberg EBook of L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha
-Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Es, by Claude Farrère
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
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-
-Title: L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis
- avec six autres singulières histoires
-
-Author: Claude Farrère
-
-Release Date: November 25, 2016 [EBook #53599]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXTRAORDINAIRE AVENTURE ***
-
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-
-Produced by Winston Smith. Images made available by The
-Internet Archive.
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-
- CLAUDE FARRÈRE
-
-
-
- L'extraordinaire
-
- aventure
-
- d'Achmet Pacha Djemaleddine
-
- pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis
-
- _avec six autres singulières histoires_
-
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-
- PARIS
-
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
- 26, Rue Racine, 26
-
- Douzième mille
-
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- * * * * *
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-
- _Il a été tiré de cet ouvrage: trente-cinq exemplaires sur papier de
- Chine,_
-
- _numérotés de 1 à 35,_
-
- _cent soixante-quinze exemplaires sur papier de Hollande,_
-
- _numérotés de 36 à 210,_
-
- _deux cent cinquante exemplaires sur papier vélin des papeteries du
- Marais,_
-
- _numérotés de 211 à 460,_
-
- _et vingt-cinq exemplaires sur papier de luxe,_
-
- _hors numérotage,_
-
- _imprimés spécialement pour l'auteur, tous signés et parafés de sa
- main._
-
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- * * * * *
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-
- L'extraordinaire aventure
-
- d'Achmet Pacha Djemaleddine
-
- pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis
-
-
- * * * * *
-
-
- Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
- pour tous les pays.
-
-
- Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour
- tous les pays.
-
-
- Copyright 1921
-
- by ERNEST FLAMMARION.
-
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- * * * * *
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- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- _JADIS:_
-
-1.--L'extraordinaire aventure d'Achmet pacha Djemaleddine, chef
- tcherkess, pirate, amiral, vali, grand d'Espagne, marquis de France
- et ami de plusieurs sublimes princes
-
- _NAGUÈRES:_
-
-2.--Sept lettres de princesse
-
- _DE TOUT TEMPS:_
-
-3.--Conscience turque
-
-4.--Histoire de chat
-
-5.--Histoire de chiens
-
-6.--Tripolitaine
-
-7.--Celui qui est mort
-
-
-
-
- AVANT-PROPOS
-
- LES TURCS
-
-
-Si j'essayais de dissiper l'équivoque? Si j'essayais de faire
-comprendre à mes compatriotes pourquoi j'aime les Turcs et pourquoi
-je n'aime pas leurs ennemis? Si j'essayais d'expliquer à toute la
-France pourquoi des hommes tels que Pierre Loti, tels que Pierre Mille,
-tels qu'Édouard Herriot, tels que Paul de Cassagnac, tels que MM.
-Ribot, de Monzie, Rouillon, que sais-je? tels que moi-même!--gens, ce
-me semble, légèrement différents les uns des autres, on m'accordera
-cela!--s'entendent néanmoins pour crier tous ensemble, et sur tous les
-tons: «La défaite turque actuelle serait une défaite française; la
-victoire grecque serait un recul pour la civilisation...»
-
-Oui ... si j'essayais?
-
-Pourquoi non? Le public français est assurément d'une ignorance en
-géographie qui rend la tâche assez rude. Mais, cette ignorance,
-n'est-ce pas un devoir impérieux de lutter contre elle,--surtout
-lorsqu'elle risque,--et c'est le cas,--d'entraîner l'opinion nationale
-à des manifestations qui vont droit à l'encontre des intérêts français
-les plus évidents?
-
-Essayons donc!
-
-
-Il y a huit ans,--c'était exactement le 3 octobre 1913, soit quinze
-ou seize jours avant qu'éclatât cette guerre des Balkans, qui fut si
-funeste à l'empire turc, et, par ricochet, à toute l'Europe, car la
-Grande Guerre en est sortie!--j'écrivais, pour l'une des très rares
-feuilles parisiennes où l'on est tout à fait libre d'écrire ce qu'on
-pense[1], un article où je prédisais quelques-unes des choses qui se
-sont réalisées depuis, et quelques-unes de celles qui se réaliseront à
-brève échéance. Et je terminais le dit article par une conclusion dans
-le goût de celle-ci:
-
-«_Dans la lutte injuste qui se prépare, mes sympathies vont au faible
-contre le fort, à l'assailli contre l'assaillant, au musulman contre le
-chrétien._»
-
-Après quoi, ayant écrit cela, j'attendis en toute confiance la
-raisonnable vagonnée d'injures et de menaces,--toutes prudemment
-anonymes, il va sans dire,--que le retour du courrier ne pouvait
-manquer de m'apporter.
-
-Or, mon espérance ne fut pas déçue. Je reçus tout ce que j'attendais.
-Un journal du matin me qualifia de juif et de métèque. Une feuille
-italienne m'accusa de n'être pas Français. Bref, nombre de bonnes
-gens, borgnes ou aveugles, s'indignèrent, avec véhémence, contre mon
-audace d'avoir deux yeux et d'être clairvoyant. Cela n'était ni pour
-m'étonner, ni pour me déplaire. Mais ce qui me déplut, sans toutefois
-m'étonner, ce fut le trop gros tas de lettres très sincères que force
-lecteurs de _l'Intransigeant_ jugèrent indispensable de m'adresser.
-Ces lettres-là ne contenaient guère d'injures et nulle menace. Mais
-toutes me reprochaient, le plus candidement du monde, à moi, officier
-français, qu'on savait «très bon patriote», de prendre le parti «des
-turcs» contre «les victimes chrétiennes».
-
---Ce reproche-là, qu'on me prodiguait en 1913, on n'oserait plus me
-l'adresser aujourd'hui. La Grande Guerre a passé. Et tous les soldats
-français de l'Armée de Salonique savent qu'en Orient la victime est
-plus souvent musulmane que nazaréenne, et le bourreau plus souvent
-arménien qu'osmanli...
-
-Mais on me reprochait encore, j'en suis persuadé, de prendre, contre la
-civilisation, le parti des Barbares.--N'est-ce pas?--Les préjugés sont
-si forts, et la vérité si débile!--Soit! c'est donc à ce reproche-là
-que je veux d'avance répondre. Et c'est pour éclairer les hommes de
-bonne foi et de bonne volonté que je publie, aujourd'hui, ce livre.
-
-
---Je précise d'abord.
-
-Si j'aime les Turcs et si je n'aime pas leurs ennemis, c'est à double
-cause. J'ai deux raisons qui justifient ma sympathie: une raison
-d'intérêt et une raison de sentiment.
-
-La raison d'intérêt, je l'ai vingt fois exposée, dans trop d'articles
-et dans trop d'études dont j'ai, de 1903 à 1921, encombré les revues,
-les journaux, les magazines même. Je reviens encore là-dessus; car
-rien n'est plus important pour des lecteurs français désireux de bien
-comprendre le problème oriental:--dans tout le Proche-Orient, les
-intérêts français sont liés, et mieux que liés: mêlés, enchevêtrés,
-confondus avec les intérêts turcs. Chaque pas perdu par la Turquie fut
-toujours un pas perdu par la France. Chaque progrès des Bulgares, des
-Serbes ou des Grecs fut un recul pour nous, Français.
-
-Rien n'est plus clair. Il faut n'avoir jamais mis les pieds hors de
-France pour en douter.
-
-Qu'on veuille bien se souvenir, d'abord, de l'état actuel de la
-question turque. La Turquie de 1914 a lutté contre nous aux côtés de
-l'Allemagne. Certes! Mais qu'est-ce à dire? Ceci simplement: que,
-menacée et entamée par ses ennemis slaves, menacée par la Russie
-tsariste qui voulait Constantinople, menacée par l'Entente de 1914, qui
-accordait Constantinople à la Russie, les Turcs ont dû chercher appui
-chez les ennemis des Slaves: en Autriche, en Allemagne. Est-ce la faute
-des Turcs si les Français de 1913 étaient devenus les très humbles
-serviteurs de la Russie,--jusqu'à lui sacrifier avec ardeur tous nos
-intérêts asiatiques[2], pour lesquels aucun de nos gouvernements de
-jadis n'hésita jamais à tirer l'épée? Est-ce la faute des Turcs si
-l'alliance franco-russe fut toujours telle, qu'en toute occurrence,
-et chaque fois que les deux politiques des nations alliées vinrent à
-s'opposer l'une à l'autre, ce fut toujours inéluctablement la France
-qui céda, et la politique française qui mît les pouces[3]. Cela
-n'empêchait pourtant pas la langue française d'être, et de continuer
-d'être _au même titre que la langue turque_, tant qu'il y eut un
-Empire turc, la langue officielle de l'Empire. Cela n'empêchait pas
-nos écoles de rayonner sur tout l'empire ottoman. Cela n'empêchait
-pas le peuple turc de nous connaître, de nous aimer[4],--comme
-l'unique nation qui fut toujours son alliée contre tous ses ennemis
-successifs, depuis le temps de François Ier jusqu'au temps de Napoléon
-III. Cela, surtout, n'empêchait pas le Turc musulman, continuellement
-envahi et entamé par le Slave orthodoxe, de s'appuyer logiquement
-sur le Franc catholique _et de le favoriser de toutes ses forces!_
-Questionnez nos missionnaires latins, véritables pionniers de notre
-civilisation occidentale en Anatolie: tous se louaient du Turc et
-maudissaient l'orthodoxe. Aux jours des grandes fêtes catholiques, qui
-furent toujours là-bas, que les anticléricaux de France le sachent
-ou l'ignorent, les vraies fêtes françaises (concurremment avec le 14
-juillet, fêté musique en tête par tous les religieux latins d'Orient),
-à Pâques nouveau style, à Noël, à l'Assomption, que voyait-on, de
-Stamboul jusqu'à Diarbékir?--On voyait les garnisons ottomanes,
-baïonnette au canon, faire la haie sur le passage des processions
-françaises pour leur faire honneur et pour les protéger contre les
-injures, les cailloux et autres aménités dont toute la gent orthodoxe
-s'efforce de lapider ces Francs maudits, barbares et idolâtres.
-
-Ainsi vont les choses, partout où flotte encore le drapeau rouge au
-croissant d'or. Et, naturellement, partout où ce drapeau a cessé de
-flotter, d'Athènes à Sofia, en passant par Salonique et par Smyrne,
-les choses vont d'une autre manière. Grèce, Serbie, Bulgarie, Grèce
-surtout, sont, en effet, orthodoxes de religion et slaves de race. Oui:
-la Grèce surtout! Et, sans même remonter à cent ans en arrière, sans
-rappeler qu'au combat de Breno, en 1807, les Monténégrins, vainqueurs
-d'une division française chargée de réprimer leurs brigandages en
-Illyrie, achevèrent et mutilèrent tous nos blessés,--sans rappeler
-qu'en 1854, Canrobert, alors général de division opérant en Bulgarie[5]
-contre les Russes, se plaignait, dans un rapport que j'ai lu aux
-Archives de France, de l'abominable cruauté des paysans contre
-nos soldats, il suffit de se reporter aux plus récents événements
-de la Grande Guerre, à la trahison grecque, au massacre d'Athènes
-perpétré le 1er décembre 1910, et à l'agression bulgare de la même
-année. La Turquie marcha contre nous contrainte et forcée: pas un
-Turc ne s'engagea volontairement, de 1914 à 1918, contre la France!
-Au contraire toute la Bulgarie, toute la Grèce royaliste,--qui nous
-devaient autant de reconnaissance historique l'une que l'autre,--se
-jetèrent avec enthousiasme dans le camp de nos ennemis.
-
-
-N'oublions pas, enfin, que dans tout l'Orient, les termes de Français,
-de Francs et de catholiques sont pratiquement identiques. Qu'on le
-sache bien, qu'on en soit sûr: l'armée grecque d'Anatolie, en cet
-instant même, refoule et culbute la France latine hors d'Anatolie,
-comme jadis les armées serbe et bulgare nous rejetèrent hors des
-Balkans.
-
-
-Voilà pour la question d'intérêt. J'en viens à la question de
-sentiment. Elle n'est pas d'importance moindre. J'ai montré qu'un
-Français «conscient» devait être du parti des Turcs. Un honnête homme,
-Français ou non, doit en être aussi, s'il a le courage de rejeter
-loin de lui le fatras des vieux préjugés héréditaires et d'oublier
-la boutade de Molière, plaisante, mais injuste: _Vraiment oui! de la
-conscience à un Turc!_
-
-Les Turcs, en effet, ont de la conscience. Ils en ont même infiniment
-plus que les chrétiens d'Orient, que les orthodoxes levantins.
-
-Qu'on m'excuse, d'abord: il me faut aborder ici quelques faits tout
-personnels. Je serai, d'ailleurs, on ne peut plus bref. Je veux,
-seulement qu'on soit bien persuadé que je n'invente rien de ce dont je
-parle et que j'ai appris ce que je sais par moi-même, sur place et à
-loisir. Je n'ai pas acquis une érudition toute factice en feuilletant
-des livres au hasard. Je n'ai pas traversé les Balkans à toute vapeur,
-en voyage «d'études». Je n'ai pas limité mes investigations à un seul
-pays, n'interrogeant qu'an seul parti, et refusant d'écouter même les
-plus timides échos de la cloche adverse... Non. J'ai vécu en Orient
-deux ans et demi, de 1902 à 1904. J'y suis retourné de 1911 à 1913. Je
-me suis promené en touriste, de Trébizonde à Corfou, par Sébastopol,
-Varna, Galatz, Bourgas, Athènes, Corinthe, Smyrne, Syra, Brousse,
-Beyrouth, Monastir, Samos et Candie. Entre temps, j'ai parcouru la
-Tunisie, l'Algérie, le Maroc; bref, tout ce qu'il y a de terres
-musulmanes. J'ai vu chez eux les princes et leurs cours, les paysans,
-les ouvriers et les bergers. Je me suis fait de très bons amis partout,
-et des amies. Tous et toutes me parlèrent toujours fort librement:
-je ne suis pas journaliste, je suis soldat: cela met les bavards à
-l'aise. A Sullina de Roumanie, j'entendis jadis les officiers du roi
-Carol, allié de l'Allemagne, crier: _Vive la France!_ A Andrinople, une
-petite Serbe me révéla, trois bons mois d'avance, que les officiers
-du royaume avaient fait partie d'assassiner leur reine et leur roi,
-du temps des Obrenovitch. A Smyrne, lors du débarquement hellène,
-l'infamie des insultes à la population turque inoffensive, et l'horreur
-des meurtres, des viols, des tortures, tout cela lâchement perpétré,
-par une soldatesque immonde que ses officiers poussaient à faire pis,
-fut une tache de boue et de sang sur la soie déshonorée à jamais du
-drapeau grec. Depuis, chaque bataille, soit gagnée, soit perdue par
-ces mêmes héros athéniens qui fusillèrent en 1915 nos matelots sans
-armes fut prétexe à d'autres insultes, à d'autres meurtres, à d'autres
-viols, à d'autres tortures. Cela, sans doute, me dira-t-on, c'est la
-guerre.--Oui... Pas, néanmoins, la guerre ordinaire. Pas même la guerre
-telle que la faisaient MM. von Hindenburg et Ludendorf...--Mais enfin,
-soit! c'est la guerre... Mais il y a aussi la paix. Or, en pleine
-paix, j'ai vu, partout, les banquiers arméniens, grecs et européens à
-l'œuvre. Et je vous fiche mon billet que ces banquiers-là travaillaient
-fort joliment!
-
-Bref, ce que je dis, je le sais. Je le sais, parce que je l'ai vu. Et
-peu de gens l'ont vu d'aussi près que moi.
-
-Croyez-moi donc, quand je vous jure qu'à l'été de 1902, j'étais parti
-de France turcophobe en diable, comme tout Français l'est au sortir
-du collège, où il s'est nourri des souvenirs antiques et des préjugés
-modernes. Et croyez-moi encore quand je vous atteste qu'à l'automne de
-1901, je repartais de Turquie turcophile de la tête aux pieds.
-
-Il y a dix-sept ans de cela. Et mon opinion, depuis, n'a jamais varié!
-
-Et tous mes camarades, tous les officiers français qui ont comme moi
-vécu en Turquie, si peu que ç'ait été, partent comme je suis parti et
-reviennent comme je suis revenu. _Sans exception_.
-
-Pourquoi? Parce qu'ils ont tous vu comme j'ai vu moi-même. Parce qu'ils
-savent tous comme je sais.
-
-Ils savent que, toujours et partout, dans tout conflit oriental, le
-Turc a raison et ses ennemis tort[6].
-
-Ce Turc honni, attaqué, décrié, et qui n'a pas de journaux, lui, pour
-se défendre, ce Turc qui ne répond jamais quand on l'insulte,--il
-est honnête, loyal et droit, et rude d'apparence, mais avec les plus
-délicates douceurs envers toute créature faible et douce. Dans les
-quartiers turcs de Stamboul, vous n'entendrez jamais pleurer femme ni
-enfant. Vous ne verrez jamais même une bête craintive. Les chats turcs
-ne se sauvent pas devant l'homme, car l'homme ne les maltraite pas. Il
-a fallu qu'un ramassis d'abjects coquins,--non turcs, certes!--revînt
-d'exil et s'emparât de la municipalité de Constantinople pour que fût
-décrété le massacre imbécile de ces chiens errants qui pullulaient par
-toute la ville[7].
-
-D'ailleurs, quand on en vint à l'exécution de la sentence, pas un
-Turc n'accepta le rôle de bourreau. Il fallut recourir aux Grecs, aux
-Arméniens, aux Levantins...
-
-Et j'entends maintenant l'objection capitale qu'on m'oppose: cette
-douceur turque, comment s'arrange-t-elle des massacres, des tortures,
-des horreurs que toute la presse rapporte? Que deviennent les tueries
-arméniennes?
-
-J'y arrive.--C'est ici surtout que je tiens à tout dire, à ne rien
-laisser dans l'ombre.
-
-
-Commençons par le commencement: il est parfaitement exact qu'à
-plusieurs reprises les Turcs ont massacré bon nombre de leurs
-ennemis. Notamment des Bulgares en Macédoine et des Arméniens un peu
-partout.--Oui[8].--Mais comment et dans quelles circonstances?
-
-La réponse est facile! Toujours après provocations, toujours après
-qu'on eût déjà massacré ou affamé des musulmans, beaucoup de musulmans!
-Toujours en manière de représailles,--et, j'ose l'affirmer, d'horribles
-mais justes représailles!
-
-Les Turcs ont jadis massacré des Bulgares en Macédoine,--oui.--Mais
-après que les bandes bulgares des _comitadjis_ eurent poussé à bout
-la population turque, après que le sang turc eut coulé par flots
-effroyables sous le couteau de ces orthodoxes féroces qui préparaient,
-vingt ans d'avance, la guerre de 1912, en tuant d'avance le plus
-possible de leurs futurs adversaires. Je le répète, et je l'ai moi-même
-éprouvé vingt fois, en Asie comme en Europe: le paysan turc est un être
-paisible et doux chez qui le sang caucasien l'emporte aujourd'hui de
-beaucoup sur le sang turkmène de jadis. Pour les Bulgares, qu'on s'en
-souvienne: il ne subsiste pas en Europe de plus proches parents des
-Huns, d'agréable mémoire.
-
-Moi qui écris ceci, j'ai vu, à Salonique, les listes, dressées par
-des israélites, juges fort impartiaux, des victimes musulmanes
-égorgées et torturées par les comitadjis bulgares. Seulement, les
-journalistes russes d'alors ont eu grand soin d'étouffer ces listes-là,
-compromettantes pour le bon renom des Slaves.
-
-Quant aux Arméniens, c'est une pire affaire. Les Arméniens, quand les
-Turcs les ont massacrés, n'avaient pas eux-mêmes massacré le moindre
-Turc. Mais ils avaient fait mille fois pis que massacrer.
-
-Les Arméniens sont, en effet, les véritables juifs de l'Orient,--je
-prends le mot juif dans son plus mauvais sens, et j'en fais mes excuses
-aux très nombreux israélites que je sais bien n'être pas plus juifs que
-moi-même.--Et les Arméniens sont des juifs tellement juifs,--tellement
-rapaces, tellement vautours et vampires,--que les vrais israélites,
-écrasés par la concurrence arménienne, meurent littéralement de faim
-en Orient. Le Turc, lui, honnête musulman, à qui sa religion défend
-rigoureusement l'usure, le Turc qui jamais n'entendit goutte aux
-questions de _doit, d'avoir et d'intérêts composés_, le Turc a toujours
-été tondu de si près par l'Arménien, prêteur à la petite semaine,
-que le cuir lui fut souvent arraché avec la laine. Ruiné, affamé,
-désespéré, le Turc alors a souvent pris son bâton pour sa raison
-suprême. Je ne l'en glorifie point. Mais je l'en excuse. La faim fut
-toujours mauvaise conseillère, et les honnêtes gens écouteront toujours
-avec un dangereux serrement de cœur leurs femmes et leurs enfants
-pleurer faute de pain.--Le meurtre n'en est guère plus beau, je le
-sais. Mais je sais aussi des choses plus affreuses que le meurtre: par
-exemple, la salle des ventes à l'encan, lorsque les prêteurs sur gages
-dispersent quatre meubles boiteux et trois paquets de hardes sous les
-yeux d'une famille désormais sans feu ni lieu et qui, tout à l'heure,
-grelottera sous la neige.--J'ai vu cela.
-
-A présent, nul besoin d'en dire davantage. Les gens de bonne foi sont
-convaincus depuis longtemps.
-
-C'est à ces gens que je m'adresse pour les supplier de ne plus accepter
-désormais comme paroles d'évangile le flot de paroles mensongères qui
-coule sans interruption dans la presse occidentale. Ce flot-là, les
-seules bouches orthodoxes le déversent sur l'Europe. Car les Grecs,
-car les Bulgares, car les Serbes ont des journaux, des journaux que
-l'Europe lit. Ces peuples en profitent: ils écrivent, parlent, crient.
-Et le Turc se tait. Comment n'aurait-il pas tort aux yeux du monde?
-
-Le monde n'entend qu'un son de cloche. Toujours le même son, toujours
-la même cloche: la cloche orthodoxe; et, depuis qu'il n'y a plus de
-Russie, la cloche anglaise a pris la suite de la cloche russe défunte.
-
-Et voilà pourquoi, moi, Franc de France, j'ai voulu, une pauvre fois,
-faire entendre au moins à la France l'autre son, l'autre cloche:--non
-pas même la cloche musulmane, mais seulement la cloche latine,--la
-cloche française!
-
-
-[1] _L'Intransigeant_, dont le directeur, en cet an-là, 1913, était
-déjà comme il est encore en cet an-ci, 1921, M. Léon Bailby.
-
-[2] Dès que l'alliance fut signée, la Russie, tout en puisant des deux
-mains dans le trésor français, ne fit que développer plus largement
-sa vieille politique agressive et aventureuse, poussant pointe sur
-pointe tour à tour vers Constantinople et vers Pékin, sans nul scrupule
-de nous entraîner à sa suite dans les plus téméraires équipées, et
-surtout, sans nul souci de respecter les intérêts particuliers de
-cette trop complaisante et trop ignorante alliée qu'est la France. En
-Extrême-Orient, comme en Orient, la Russie de 1913, amie et alliée de
-la France, combattait notre expansion plus rudement que n'avait fait la
-Russie de 1854, à la veille de tirer l'épée contre Napoléon III.
-
-[3] Qu'en 1896, il en ait été ainsi, soit! Dans ce temps-là la
-France était encore la vaincue de 1871, ambitionnant de reprendre
-ses provinces volées, et la Russie nous apparaissait devoir être la
-toute-puissante amie qui nous les rendrait, sans même combattre, rien
-qu'en portant la main à la garde de l épée.
-
-Mais qu'il en fût encore ainsi en 1913, cela passe la mesure! Certes,
-la France n'avait pas grandi dans l'intervalle. Et Fashoda, Tanger,
-Agadir sont là pour nous l'apprendre. Mais la Russie, elle, avait déjà
-rapetissé. Et, sans même parler de tant de milliards prêtés par nous,
-empruntés par nos alliés, sans nul retour, les vaincus de Sedan avaient
-bien le droit de traiter en égaux les vaincus de Moukden...
-
-[4] Les gouvernements vieux-turcs et jeunes-turcs,--ceux-ci surtout,
-ont pu faire une politique anti-française. Le peuple turc aima
-toujours les Français. Interrogez tous ceux qui se sont promenés,
-comme j'ai fait, à pied, dans les villages du fin fond de l'Anatolie,
-et qui ont sollicité le soir l'hospitalité des hans. Certes, tout
-chacun est admis, et traité en hôte. Mais, prudemment, vos voisins
-ne s'en enquièrent pas moins:--«Etes-vous Moskof (Russe)?--Iok
-(non)!--Allemand?--Iok! iok!...» A chacun de ces iok-là, vous aurez vu
-la figure du curieux s'épanouir...--«Etes-vous Anglais?--Non: je suis
-Français, Frank de la France...--Mash'Allah! Tout est à vous!»
-
-[5] En Bulgarie et dans la province de Dobroudja, actuellement
-roumaine, mais qui n'était alors peuplée que de Bulgares, Slaves ou
-Mongols.
-
-[6] J'entends très bien qu'on va m'objecter:--Nous-mêmes, Français
-avons actuellement (1921), en Syrie et en Cilicie, un conflit oriental;
-un conflit franco-turc! Est-ce à dire qu'en Cilicie et qu'en Syrie la
-France a tort, et les Turcs raison?
-
-Mon Dieu! non!... pas tout à fait... La France, certes, dépossédée par
-l'Europe entière et par l'Angleterre surtout des droits privilégiés
-qu'elle détenait en Turquie depuis François Ier (1527!) a raison de
-vouloir en dédommagement de ces droits qu'elle acheta par quatre cents
-années d'alliance bonne ou mauvaise, et qu'on lui vole, la France a
-raison de vouloir obtenir une compensation: le Liban...
-
-Mais la Turquie, qui n'a rien du tout volé à la France, a raison de
-défendre son bien contre tout le monde et contre chacun, même contre la
-France...
-
-Et, si je n'étais Français, de quel bon cœur je me battrais pour la
-Turquie contre la Grèce, contre l'Angleterre, contre à peu près toute
-l'Europe, aux côtés de mon ami d'Angora, Kemal-pacha!
-
-[7] Depuis le massacre des chiens de Stamboul, les coquins ci-dessus
-désignés,--soi disant Jeunes-Turcs? ni Turcs, ni jeunes!--ont
-d'ailleurs donné derechef leur mesure, en massacrant leur patrie (ou
-plutôt la patrie qu'ils prétendaient leur) à peu près aussi élégamment
-qu'ils avaient massacré les chiens turcs,--vraiment turcs, eux.
-
-[8] Tout de même, il n'est que juste d'ajouter que les Turcs y sont
-vraiment allés de main morte, quand on compare leurs «massacres» à
-l'extermination systématique et ignoble à laquelle procédèrent les
-troupes régulières de Grèce et de Bulgarie pendant et après la guerre
-de 1912-1913;--à laquelle procèdent actuellement les armées grecques
-d'Anatolie.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- L'EXTRAORDINAIRE AVENTURE D'ACHMET PACHA DJEMALEDDINE
-
- CHEF TCHERKESS, PIRATE, AMIRAL, VALI, GRAND D'ESPAGNE, MARQUIS DE
- FRANCE ET AMI DE PLUSIEURS SUBLIMES PRINCES
-
-
-
---_La illah il Allah!... ve Mohammed rezoul Allah!..._
-
-(Il n'est qu'un seul Dieu! ainsi l'attesta le Prophète...)
-
-Pèlerins de cette caravane, arrêtés pour la nuit dans ce han[1] de
-bénédiction, salut! Salut à vous, messires[2] les Croyants! Salut à
-vous, messeigneurs[3] les Francs! Salut même à vous, pauvres chiens
-d'idolâtres, tristes idiots, rebut de l'humanité ... (si toutefois
-caravane de tant et tant nobles pèlerins, parmi lesquels j'aperçois des
-émirs, des princes, des ulémahs, des docteurs, des pachas, des vizirs
-même! poussait l'infortune jusqu'à souffrir que espèce idolâtre se fût
-faufilée parmi tant de si bonnes races, et que si noire obscurité fît
-tache au milieu de telles lumières...) N'importe, Allah le sait, il
-suffit!...
-
-A tous, donc, salut! J'ose me lever devant Vos Hautes Excellences, moi,
-le chétif Abdullah, fils d'Abdullah, chanteur par droit héréditaire, et
-seul chanteur, dans ce han béni, de toutes sortes de chants, contes,
-dicts et dictons; j'ose me lever de terre pour récréer ceux qui
-désirent veiller, pour endormir ceux qui désirent dormir, et le tout au
-nom de Dieu!
-
-Messires, messeigneurs, la nuit étincelle d'étoiles. Louanges à Dieu,
-l'Unique! J'entreprends donc de chanter à Vos Hautes Excellences la
-Merveilleuse Aventure d'Achmet pacha, Djemaleddine, chef tcherkess,
-pirate, amiral, vali, grand d'Espagne, marquis français, et ami de
-plusieurs sublimes Princes. Tout cela! Iblis m'emporte si je mens d'un
-mot: le conte est vrai d'un bout à l'autre!
-
-Je n'entreprends point, cependant, de chanter, tout entière, l'Histoire
-du dit et prodigieux Achmet pacha: il y faudrait, après cette nuit-ci,
-douze autres nuits pareillement étoilées; et demain n'appartient qu'à
-l'Unique. Mais j'entreprends d'en chanter à Vos Hautes Excellences
-ce qui s'y trouve de plus extravagant: à savoir, la fin. Vos Hautes
-Excellences vont donc ouïr le chant d'Achmet alors qu'il n'est plus
-simple chef tcherkess, ni page dans l'Iéni-Séraï, ni pirate, ni amiral!
-alors néanmoins qu'il n'est point encore vali, ni grand, ni marquis,
-mais qu'il va devenir tout cela, tout d'un coup, et sans y songer,
-puisque, l'histoire le prouve, il ne songe alors qu'à mériter le plus
-beau de tous les titres qu'il eût jamais: celui d'ami des plusieurs
-sublimes princes dont j'ai parlé déjà et dont la gloire emplit encore
-le monde, quoique tous aient cessé de vivre depuis je ne sais combien
-de centaines d'années. Si glorieux qu'ils soient tous, d'ailleurs,
-l'histoire vous prouvera qu'Achmet pacha le fut, lui tout seul, autant
-certes qu'eux tous ensemble.
-
-Messires, Messeigneurs! il était une fois ... Allah m'est témoin, Lui
-qui sait mieux que moi!... il était une fois, dans le pays tcherkess,
-un chef de clan qui, jamais, de mémoire d'homme, n'avait, dans son
-clan, compté de guerriers seulement et simplement braves ... je
-veux dire «braves» comme il sied à tout guerrier d'être brave: car
-le plus lâche des guerriers de ce clan-là avait toujours été brave
-beaucoup davantage, c'est-à-dire beaucoup trop. Ce disant, messires et
-messeigneurs je dis vrai, et ne mens pas. Qui donc oserait dire que je
-mens, mentirait lui-même.
-
-Ce chef de clan, né du sang le plus fier, avait passé à sa naissance,
-pour citer le poète, «des reins les plus vaillants dans le ventre le
-plus chaste!» Et il s'appelait, à la mode tcherkess, d'un nom double:
-Rechid Djemal. Rechid, comme son père l'avait nommé; Djemal, comme son
-père se nommait lui-même. Car, vous le savez assurément, messires, et
-vous ne l'ignorez sans doute pas, messeigneurs, les Tcherkess,--gens
-de Circassie,--sont moins simples que nous, les Turkmènes,--gens du
-Turkestan--: tout vrais croyants qu'ils sont, ils ne se contentent
-point de se déclarer fils de leur père; ils poussent l'orgueil jusqu'à
-se proclamer petit-fils de leur aïeul et à proclamer cet aïeul-là
-petit-fils de son aïeul à lui! tout cela inclus dans un seul nom,
-commun à tous, fils, père, grand-père, aïeul, aïeux ... tant et
-tant qu'ils prétendent ainsi, d'aïeul en bisaïeul et de bisaïeul en
-trisaïeul, remonter jusqu'aux temps bénis du Prophète, voire jusqu'aux
-temps de Moïse ou de l'ancêtre Adam. Il n'importe, d'ailleurs. Le chef
-Rechid Djemal, pour commencer, puis, pour continuer, le fils du chef
-Rechid Djemal, importent seuls: car ce fils ne fut autre qu'Achmet
-Djemal en personne, plus tard Achmet pacha Djemaleddine...[4].
-
-Et voici comment il naquit... (Allah le sait d'ailleurs mieux que
-moi!...)
-
-Quand le chef Rechid entra dans sa cinquantième année, il alla, un
-matin de soleil, se baigner dans la rivière la plus proche et, s'étant
-regardé dans l'eau claire, il se vit tel qu'il était: vieux. Il se hâta
-de rentrer au camp, s'enferma dans sa tente, songea, puis, voulant
-goûter une dernière fois, avant qu'il fût trop tard et que l'âge lui en
-eût ôté la force, du plaisir que votre Dieu, messeigneurs, permet et
-qu'à nous, messires, notre Allah commande... _la illah il Allah!_ Il
-n'est qu'Un: vôtre, nôtre, c'est le même!...
-
-... Le chef Rechid, voulant donc, une dernière fois, goûter du plaisir
-d'amour, épousa une dernière épouse, sa huitième--_huit est le nombre
-divin!_ disent les initiés, savants ès la Kabbale!--Cette épouse
-huitième était une vierge très belle et du plus noble sang tcherkess.
-Et neuf mois après, le jour même qu'elle atteignait son quatorzième
-printemps...--_quatorze_, disent les savants initiés, _est le nombre
-deux fois sage!_--l'épouse offrit à l'époux un fils irréprochable,
-portrait vivant de son père, donc vivante preuve de la vertu de sa
-mère. Rechid Djemal le nomma Achmet. Et, la naissance de ce fils ayant
-achevé la tâche assignée par Allah au père de l'enfant, Rechid Djemal
-s'en fut au paradis, content de mourir comme d'avoir vécu.
-
-En ce temps-là, messires et messeigneurs, le propre père du plus
-sublime de tous nos padishahs, Souléïman! celui-là même que les
-Infidèles ont surnommé le Magnifique ... les infidèles, oui! les
-Infidèles que vainquit, détruisit ou conquit Souléïman, qu'ils
-admiraient plus encore qu'ils ne le détestaient! Et tout justement,
-le jour qu'Achmet Djemal, fils de Rechid et principal héros de cette
-histoire héroïque, entrait dans sa neuvième saison, Allah--louanges à
-Lui!--se souvint de son peuple et fit à l'archange le signe. Azraël
-... la foudre est moins prompte qu'Azraël!... Azraël étendit ses ailes
-noires, vola jusqu'à Stamboul, s'abattit sur l'Iéni-Séraï et, de
-l'épée, toucha l'ancien Padishah, père du Padishah Souléïman, au cheveu
-que vous savez; alors le Padishah, père du Padishah Souléïman, s'en fut
-au paradis, comme naguère Rechid Djemal.
-
-Or, âgé de neuf ans,--et les initiés nomment le nombre neuf,_ nombre
-de la pleine promesse_,--Achmet Djemal fut très sagement envoyé par sa
-mère, ses oncles et ses frères, à l'Iéni-Séraï du Padishah, comme page
-du harem impérial. Et ce harem, justement à point, se trouvait devenu
-le harem du Magnifique Souléïman, pour le plus grand bien de toute la
-Foi, de tous les Croyants et, notamment, de ce Croyant, nouveau page
-dans le harem de Iéni-Séraï, Achmet Djemal, fils du chef défunt, Rechid.
-
-Adonc, voilà devenu page au harem,--et sous l'œil de Celui de qui
-vient tout honneur, puisque vicaire d'Allah,--adonc voilà, devenu tel,
-Achmet. Et c'est ainsi. Nul doute que, si bien placé comme il était,
-le héros dont je chante l'histoire ne manqua pas de courir mille et
-mille probables hasards et d'accomplir dix mille et dix mille hauts
-faits, dès ce temps du Iéni-Séraï et dès cette époque du Souléïmanieh
-Harem...--Mais, daignent Vos Hautes Excellences pardonner au chanteur,
-si, de ces mille-là, non plus que de ces dix mille-ci, le chanteur ne
-chante pas un chant: l'histoire est longue, la nuit courte; trop cruel
-est mon regret; il me faut cependant passer sur toutes ces délectables
-années qui séparent la neuvième de la quatorzième saison du page
-Achmet...
-
-... Sauf pourtant sur un jour d'une de ces années, un seul jour d'une
-seule année! sur ce jour qui, saintement, tomba un vendredi, et un
-vendredi du saint mois de Ramazan! Ce vendredi-là, entre le coup de
-canon du matin et le coup de canon du soir, tout chacun dans le Séraï
-étant à jeun, comme l'exige la loi du Prophète, il plut à Sa Majesté
-Impériale d'aller promener Sa rêverie et Sa méditation aux Eaux Douces
-d'Asie: car le Ramazan, cette année-là, tombait en été. Le Padishah
-s'était d'abord allé reposer au harem, et le page Achmet était, auprès
-de Sa Personne, de service, et l'épée nue. Lors, Souléïman commanda:
-
---Page! va!... et ordonne qu'on arme Notre caïque!
-
-Le page Achmet posa son épée nue sur un coussin de Brousse, salua,
-recula d'un pas, salua encore, recula d'un autre pas, salua de nouveau,
-recula d'un troisième pas, puis s'agenouilla, mains jointes et front
-par terre: ainsi l'ordonnait l'étiquette du Séraï. Alors seulement il
-dit:
-
---J'écoute pour obéir. Le caïque, plaît-il au Padishah qu'il soit à
-onze paires?
-
-Lors, Souléïman commanda:
-
---A sept paires: nous sommes au saint mois du Ramazan; il sied donc de
-se montrer humble et ne point déployer une pompe qui serait indécente.
-
-Lors, le page répéta:
-
---J'ai écouté pour obéir.
-
-Et il s'en fut exécuter l'ordre reçu.
-
-Il l'exécuta si vite qu'il n'y avait pas encore eu le temps d'une
-impatience impériale quand il revint. Promptement il salua comme
-devant, recula, resalua, recula encore, resalua derechef, recula une
-troisième fois, s'agenouilla et dit:
-
---Le caïque attend le bon plaisir de Sa Majesté Impériale.
-
---Tu sais faire vite ce que tu fais,--dit Souléïman,--et tu sais aussi
-le faire bien. Il est possible qu'un jour tu réussisses dans les
-grandes choses comme dans les petites.
-
-Il ajouta:
-
---Viens.
-
-Si vite qu'avait fait le page Achmet, il n'avait point omis de passer
-la revue du caïque: rien n'y manquait, ni avirons, ni tolets, ni tapis,
-ni coussins, ni voile. Et les caïkdjis n'avaient pas une tache sur la
-neige de leur mousseline. Toutefois, au lieu de la veste soutachée
-d'or, ils portaient la veste soutachée d'argent.
-
---Pourquoi?--demanda le Padishah.
-
---Nous sommes au saint mois du Ramazan,--dit Achmet:--il sied de se
-montrer modeste et ne point déployer une pompe qui serait indécente.
-
-Le Padishah reconnut ses propres paroles et se prit à rire:
-
---Tu sais bien retenir aussi ce que tu retiens,--dit-il:--tu es un bon
-serviteur.
-
-Et il fit asseoir Achmet sur un des coussins de la chambre. Mais,
-lorsque lui-même se fut étendu sur le voile, Achmet se releva; et,
-demeurant toutefois sur le coussin qui lui avait été désigné, s'y
-agenouilla.
-
---Pourquoi? dit encore Souléïman.
-
---Que suis-je, auprès du Vicaire d'Allah?[5] dit Achmet.--S'il sied de
-se montrer modeste au saint mois du Ramazan, il sied, tous les mois de
-l'année, de se montrer respectueux auprès du Vicaire d'Allah, lorsqu'on
-est ce que je suis: rien.
-
-Lors le Padishah considéra son page et daigna lui dire:
-
---Tu sais décidément plus de choses que je n'avais cru. Et tu dois être
-un bon ami.
-
-Ainsi, le même jour, Achmet Djemaleddine, n'ayant point encore achevé
-sa quatorzième année, et n'étant donc point encore exclu de la société
-des femmes, mérita de recevoir, d'un Prince sublime entre les plus
-sublimes, deux éloges dont plus tard il se montra digne, comme la suite
-de l'histoire le va prouver.
-
-Mais cette histoire, messires et messeigneurs, il sied que je la
-commence, ou jamais je ne la finirai. Je passerai donc, en grande hâte,
-sur le temps qu'Achmet Djemaleddine, hors de page, s'est distingué aux
-armées, tant sur terre que sur mer, et sur le temps, qu'après avoir
-été soldat, matelot, chef de dix hommes, chef de cent hommes, chef
-d'une barque, chef d'un chébec, il commanda enfin un vaisseau qui était
-sien et pirata par toutes les mers, sur tous les ennemis de la Foi et
-principalement sur les rapaces marchands de Venise. Je passerai en plus
-grande hâte encore sur le temps qu'il devînt Amiral et commanda non
-plus un seul vaisseau, mais une flotte, puis des flottes nombreuses,
-puis toutes les flottes qui arboraient en poupe l'étendard rouge au
-croissant d'or... Et j'en viens au récit que je vous ai promis et que
-je vais vous chanter:
-
-
-En ce temps-là, Achmet Djemaleddine se reposait de ses glorieux travaux
-dans son yali d'Amiral, et, honorablement, étalait les marques de sa
-grandeur et les insignes des hautes dignités dont la faveur du Padishah
-l'avait comblé. Assis sur la plus haute terrasse de son palais, face au
-Boghazi, Achmet Djemaleddine oisif, et bien aise de l'être, fumait un
-soir le tchibouk en contemplant d'un regard on ne peut plus heureux,
-satisfait et paisible, toute une escadre de ses plus beaux vaisseaux,
-ancrés autour de leur amiral--en demi-cercle--c'est-à-dire, messires,
-en croissant: et un tel croissant était bien fait pour enivrer de joie
-et d'orgueil tout cœur vraiment musulman, tout cœur vraiment turc!
-quand, au perron du palais, un caïque aborda, tout à coup, caïque à
-onze paires, donc caïque impérial, puisque les lois et la bienséance
-ne permettent que trois paires à n'importe quel Croyant, fût-il
-grand-vizir, grand-eunuque, ou cheik ul Islam, c'est-à-dire Altesse
-... et pareillement à toute femme de Croyant, fût-elle même Majesté,
-c'est-à-dire Valideh sultane.
-
-Le caïque à onze paires n'avait toutefois pas encore accosté la plus
-basse marche qu'Achmet pacha Djemaleddine (pacha, certes, il était!
-et depuis beau temps!...) sur cette dernière marche, s'agenouillait,
-et très humblement tendait le poing à la main impériale, pour que
-le Padishah--c'était lui, comme juste--pût mettre pied à terre sans
-éclabousser d'une seule goutte la semelle de ses babouches. Souléïman,
-ayant quitté le caïque, et relevé son serviteur et ami d'un signe de
-sourcils, s'appuya gentiment sur l'épaule offerte avant de lui dire:
-
---Pacha, te crois-tu donc encore mon page?
-
---Page ou pacha, que sommes-nous, sinon rien, auprès du Padishah?
-Auprès du Padishah, sied-il pas à ceux-ci comme à ceux-là, et tous les
-douze mois de l'année, de se montrer respectueux?
-
-Telle fut la réponse d'Achmet. Et Souléïman se prit à rire. Car lui
-aussi se souvenait.
-
-L'escalier du palais gravi, Souléïman, assis dans le trône toujours
-préparé pour le Padishah par son serviteur et ami, Souléïman parla
-comme je vais chanter:
-
---Pacha, un grand malheur est advenu, une grande tâche nous incombe.
-Mon frère et allié, frère de cœur et allié de sang, car c'est du sang
-de ma veine que j'ai signé les Capitulaires!--mon frère et allié, cet
-autre Moi qui règne en Occident, vertueux comme j'essaie de régner
-en Orient: François, premier du nom, Roi du pays franc ... celui
-qu'on nomme le Chevalier-Roi! François, le plus brave d'entre les
-plus braves! est triste, vaincu, captif. Son ennemi, celui qui s'ose
-intituler empereur... _La illah il Allah!_... il n'est qu'un Dieu: il
-n'est donc qu'un Empereur...
-
---Un,--dit Achmet;--l'Unique: toi, Padishah.
-
---Le soi-disant empereur Charles, cinquième du nom, s'est emparé du
-Roi-Chevalier François et l'a chargé de fers et traîné dans une geôle
-au fond de la barbare Espagne dans un village puant que ces chiens
-nomment Madrid; pacha, que dis-tu?
-
---Je dis que la tâche est sainte et qu'Allah nous la fera légère: tâche
-de délivrer le Roi-Chevalier, François Ier de France.
-
-Telle fut la réponse d'Achmet.
-
---Tu parles bien comme bien toujours tu as parlé,--dit Souléïman
-joyeux.--Puisqu'il en est ainsi, tends tes épaules, c'est elles que je
-charge de la tâche.
-
---J'écoute pour obéir.
-
-Ainsi répondit Achmet.
-
---Tu as écouté, obéis!--et le Padishah se leva.
-
-Appuyé sur le poing de son serviteur et ami, il descendit l'escalier,
-retournant à son caïque. Il posa dedans le pied droit; lors Achmet,
-oubliant la bienséance, osa parler avant qu'on l'interrogeât:
-
---Padishah, comment ferai-je? Moi chétif, moi seul, moi dépourvu
-de toute sagesse et de toute prudence ... que pourrai-je inventer,
-essayer, réussir, pour délivrer des griffes de son ennemi le frère du
-Padishah?
-
---Cherche,--dit Souléïman,--tu trouveras.
-
---Daigne l'intelligence du Padishah éclairer la stupidité de son
-serviteur!
-
-Ainsi Achmet implora Souléïman.
-
-Et Souléïman, accueillant sa prière:
-
---Pacha, il me déplaît d'entendre ravaler ou mépriser mes serviteurs.
-Comment moi, créature d'Allah, pourrai-je t'éclairer, toi créature
-d'Allah? Dieu seul est grand! _Allah ek bar!_ D'ailleurs, pense, pèse,
-soupèse l'affaire, et dis-moi si, en pareille aventure, le Padishah en
-peut savoir plus ou mieux que le pacha, ou que personne? Pour délivrer
-des griffes du fier soi-disant empereur le Roi-Chevalier, roi du pays
-franc, que peut-on?
-
-Achmet proposa:
-
---Combattre!
-
---Combattre? Connais-tu, pacha, le champ de bataille où mes janissaires
-pourraient rompre et tailler en pièces les soldats de l'empereur?
-L'empereur est trop loin.
-
-Achmet hasarda:
-
---Traiter!
-
---Traiter? Pacha, en échange de mon frère le Roi franc,
-qu'offrirait-on? Qu'offrirais-je moi-même, moi, le Padishah? Toutes les
-terres de l'Islam, tous les trésors de l'Islam; tous mes palais, toutes
-mes mosquées, et moi-même, crois-tu donc qu'une si petite rançon serait
-digne d'un si grand capt.
-
-Achmet se tut.
-
-Le Padishah pesa sur son épaule:
-
---Pacha, tes deux moyens valent peu. J'en sais un qui vaut beaucoup.
-
-Achmet demanda:
-
---Ce moyen?
-
-Souléïman embarqua tout à fait, lâcha l'épaule de son ami et s'étendit
-sur le voile impérial. Alors, sans se retourner, il prononça:
-
---Ce moyen réside en la personne d'un serviteur d'entre mes serviteurs.
-Ce serviteur est pacha, ce pacha est amiral ... et je l'ai nommé mon
-ami.
-
-Honoré de telle sorte, Achmet Djemaleddine ne demanda plus rien et
-répondit seulement par l'obéissance.
-
-Dans l'instant, les caïkdjis pesèrent sur le manche renflé des avirons;
-et le caïque jaillit du perron, telle, de l'arbalète, une flèche.
-Souléïman donna un regard en arrière et, dégrafant de sa poitrine une
-étoile toute de diamants, la jeta vers Achmet:
-
---Prends,--dit-il:--c'est l'Ehrtogrul.
-
-Et le pacha Achmet, comme jadis le page Achmet, s'agenouilla pour
-agrafer sur sa poitrine l'Ordre Sacré réservé aux seuls sultans ... aux
-sultans, et, quelquefois, à ceux de leurs sujets qui, plus grands et
-plus saints que les sultans mêmes, ont sauvé l'Islam ou l'Empire.
-
-
-
-Messires, messeigneurs, en si troublante occurrence, pensez-y bien!...
-et, comme disait mon grand-père le Turkmène, dont la grand'mère venait
-des lointains royaumes de la Chine: pensez-y à droite et pensez-y à
-gauche!--à la place du pacha Achmet, tous qu'auriez-vous fait?
-
-Vous ne savez? Par bonheur, moi, chétif, je sais ... encore qu'Allah
-sache assurément mieux que moi!... Je sais, parce que Achmet
-Djemaleddine lui-même me l'apprit, non pas certes de sa propre bouche,
-mais par la bouche du chanteur de contes, mon père, lequel me chanta
-jadis ce que je vais vous chanter aujourd'hui:
-
-Achmet pacha Djemaleddine pensa, pensa tout justement comme je viens de
-vous le dire tout à l'heure: pensa très bien! pensa à droite, pensa à
-gauche ... puis, ayant pensé, rejeta vers l'alaïk[6] le tuyau de jasmin
-du tchibouk, se leva, assura son turban dont il ôta l'aigrette, ceignit
-son sabre dont il éprouva du doigt tout le tranchant de la pointe à
-la garde, puis, sortant du palais, s'en fut, et voyagea d'une traite
-jusqu'en Espagne et jusque dans Madrid.
-
-
-
-Achmet Djemaleddine avait quitté Stamboul un vendredi soir, ce qui
-était certes d'un heureux présage; il entra dans Madrid un vendredi
-matin, ce qui était certes d'un plus heureux présage encore. Par le
-fait, sitôt passée la porte de la ville, il fit la rencontre d'un homme
-de haute mine qui, par mégarde, le heurta au passage.
-
-Inutile de vous dire, messires et messeigneurs, que notre Achmet, très
-avisé, s'était, dès qu'il l'avait fallu, costumé à la franque. Inutile
-pareillement de vous chanter que notre Achmet, très savant, parlait
-l'espagnol aussi bien que le turc et parlait d'ailleurs pareillement
-toutes langues de tous pays, comme il sied à tout véritable héros de
-roman, propre et préparé d'avance à toutes héroïques aventures. De
-la sorte, tous les Espagnols de toutes les Espagnes s'étaient, sans
-exception, trompés sur sa croyance, trompés sur sa race, trompés sur
-son pays! Et tous, sans exception, le croyaient bonnement l'homme qu'il
-se disait: à savoir, le licencié ès lettres, docteur ès théologie, don
-Alonzo Lupa, natif de Salamanque.
-
-Heurté, comme je vous l'ai dit, à son premier pas dans Madrid, le
-licencié docteur don Alonzo Lupa s'allait fâcher comme il convient,
-quand l'Espagnol maladroit le devança par de courtoises excuses,
-courtoisement débitées: le chapeau à la main et l'autre main près de
-l'épée; ainsi s'excuse-t-on de seigneur à seigneur, non par crainte ou
-bassesse, mais par sagesse et justice.
-
---Señor, que votre Grâce me daigne pardonner d'être tout ensemble si
-grossier et si lourdaud. Je m'appelle don Pedro Ximenès y Sylva; je
-suis grand d'Espagne et marquis; et je mets à vos pieds grandesse et
-marquisat, vous suppliant d'en user pour toutes choses. Si Votre Grâce
-exige cependant davantage, j'entends ne lui rien refuser! et mon épée
-serait mille fois honorée de se croiser contre la vôtre?
-
-Achmet Djemaleddine pacha... C'est don Alonzo Lupa, natif de
-Salamanque, que je voulais dire!... Don Alonso Lupa, qui d'abord avait
-toisé le Ximenès, jugea dès lors tout à fait honorable de rendre
-courtoisie pour courtoisie. Il mit donc chapeau bas, lui aussi, et
-tendit la main au marquis don Pedro:
-
---Señor,--dit-il,--je remercie les saints, protecteurs de tout voyageur
-Vieux Chrétien, d'avoir voulu que le premier visage que je visse dans
-Madrid fût de si bonne rencontre et de si favorable augure! Nul doute
-que votre Grâce me favorisant de sa courtoisie, je ne réussisse ici
-dans toutes mes entreprises!...
-
-Vous voyez ici, messires et messeigneurs, que l'irréprochable Achmet
-Pacha n'hésitait point à mentir par sa gorge, avec toute la profusion
-utile! Mais cela ne saurait étonner les gens de cœur, puisqu'il est
-mieux que permis: ordonné de mentir pour la réputation des femmes et
-pour la gloire du prince et de l'État...
-
-Le marquis don Pedro, noble gentilhomme, ne pouvait manquer de se
-prendre à ce noble mensonge. Il s'y prit incontinent; et ce, pour son
-plus grand honneur.
-
---Quoi donc? passez-vous cette porte pour la première
-fois?--demanda-t-il.
-
---Pour la première fois,--dit Achmet.
-
---Par la Marie Douloureuse! il me plaît grandement d'être favorisé
-comme je le suis, rencontrant, moi premier, votre Grâce! Et je mets à
-sa disposition mon crédit, mon bras, ma maison, tout ce que je possède
-et tout ce que je suis! Et si vous daignez accepter mon offre, tout
-indigne qu'elle soit, je remercierai le Seigneur du Grand Pouvoir de
-m'avoir permis d'effacer un peu, de la sorte, la balourdise dont je
-suis, señor, coupable aujourd'hui.
-
---Ce qui s'offre de si bon cœur doit s'accepter d'aussi bon
-cœur!--répondit sur-le-champ Achmet qui, dès lors, fut l'hôte du
-marquis. Et l'heure d'après, entrant dans le patio du palais Ximenès,
-lequel avait façade sur la Plazza Mayor, il ajouta, mais pour soi-même,
-entre ses dents, et parlant bonne langue turque:
-
---Il me déplaît toutefois qu'on trouve en cette maudite Espagne
-d'aussi bons gentilshommes!... Et s'il en est beaucoup qui vaillent
-celui-ci, je ne descendrai, certes pas, jusqu'à les combattre par
-ruse, fourberie ou traîtrise... Toutefois, s'il me les faut combattre
-autrement c'est-à-dire à face découverte et cimeterre au poing, comment
-réussirai-je, moi, seul contre eux, mille fois mille? et comment
-briserai-je les chaînes et percerai-je la prison du roi François Ier?
-
-
-
-Et voici le plus merveilleux de cette merveilleuse histoire:--Ai-je
-bien chanté, selon la vérité, que toutes ces belles paroles s'étaient
-dites un vendredi matin? Or, le samedi, lendemain de ce vendredi, il
-advint au soi-disant licencié,--c'est au Seigneur Achmet que je veux
-dire,--de rentrer tard au logis de l'Espagnol son hôte. Cela, parce
-qu'Achmet, tout plein de ses projets d'évasion, avait passé toute la
-brune à bayer aux corneilles, face à la maison que le faux empereur
-don Carlos, cinquième du nom, avait assignée pour geôle au bon roi
-frank, François de France. Achmet, donc, rentrant vers la cinquième ou
-la sixième heure à la turque,--et la cinquième heure turque tombait,
-ce jour là, vers la minuit des Francs,--Achmet fut assailli, à quatre
-pas de la plazza, par une douzaine de très méchantes gens, voleurs de
-profession, assassins d'occasion, et guère plus Espagnols que Turcs,
-Vénitiens, Hongrois ou Bougres.
-
-Achmet, certes, n'eût pas craint deux, trois ou quatre douzaines de
-pareils pauvres gredins; mais avec son cimeterre au flanc, son poignard
-à la ceinture et ses pistolets chargés! toutes choses dont il n'avait
-en l'occurrence aucune.
-
-Si bien qu'assailli par derrière, assailli par devant, assailli par
-la droite, assailli par la gauche, par beaucoup d'ennemis, tous
-très bien armés, Achmet, seul et sans un couteau, se trouva vite en
-dangereuse posture. Il cria sur-le-champ: «_La illah il..._», puis,
-avec sang-froid, s'arrêta, ayant sagement pensé qu'un homme vivant
-n'est jamais sûr de son heure, que certes lui-même voyait la mort de
-près, mais pouvait encore très bien y échapper, et qu'en cette heureuse
-alternative, force gens de Madrid s'étonneraient, non sans risque pour
-l'objet de cet étonnement, qu'un licencié docteur de Salamanque eût
-n'importe quand psalmodié le témoignage du Prophète. Le reste du verset
-fut donc psalmodié bouche close, mais cœur large ouvert, avec toute
-ferveur et foi, vers Dieu,l'Unique. Or Allah, entendant la prière,
-se souvint de celui qui priait: comme Achmet esquivait, faute de le
-pouvoir parer à la turque, c'est-à-dire en chargeant, haut le sabre,
-le premier coup de dague du premier des bandits ses agresseurs, le
-pied manqua à ce larron qui chuta lourdement, face contre terre, et
-lâcha sa dague dont le pacha se put saisir. Il la mania si terriblement
-que nombre de ses adversaires tombèrent dans l'instant sous ses coups
-et ne se relevèrent point. Toutefois, une dague ne vaut guère contre
-force épées, sabres, haches et coutelas, sans parler des tromblons et
-autres aboyeurs à balles, dont les brigands étaient pourvus à foison.
-En sorte que le pacha Achmet eût probablement fini par succomber sous
-trop d'adversaires trop bien armés, si le marquis don Pedro, fort
-inopinément, n'était intervenu.
-
-L'excellent marquis, en effet, soucieux de son hôte trop attardé, avait
-lui-même passé tout le soir à sa fenêtre, guettant. Si bien que, par
-bonne chance, le fracas lui parvint de la dague et les épées chaudement
-entrechoquées. En un clin d'œil, et sans même s'assurer du tout que
-l'affaire fût ou ne fût pas sienne, don Pedro jaillit de sa fenêtre et
-tomba, les pieds joints, dans la rue. Ainsi font les gens de cœur!
-
-Il s'abattit au milieu des bandits effarés, comme, sur un troupeau de
-moutons, s'abat un aigle en furie. Dans chacune de ses mains brillait
-une bonne épée. Et ce fut la meilleure des deux qu'il tendit au pacha,
-y ajoutant un pistolet de sa paire et sa propre miséricorde, dont il se
-passa joyeusement. Les coups continuaient de pleuvoir. Mais le pacha,
-ayant maintenant rapière au poing, s'en souciait comme de neige en
-canicule. Tirant, parant, taillant, ripostant, bref, luisant loques et
-lambeaux de la bande assassine, il n'en prit pas moins tout le loisir
-de courtoisement remercier son noble second et ne manqua point de
-lui offrir, en échange de la miséricorde reçue, la dague qu'il avait
-prise à son premier adversaire. L'Espagnol, pour mieux faire honneur
-au présent, jeta au diable son pistolet, quoique encore tout chargé;
-et cependant il ne manquait, lui non plus, de répondre aux compliments
-par des compliments et aux révérences par des révérences. Le tout
-s'ajoutant à la malemort de six ou huit des malandrins occis, le débris
-de la bande malandrine, terrifiée, crut avoir affaire à deux géants
-plutôt qu'à deux gentilshommes. Cela s'enfuit pêle-mêle, hurlant de
-peur. Et, demeures seuls, le seigneur turc et le seigneur castillan
-n'eurent enfin d'autre besogne qu'à se féliciter l'un et l'autre. Ce
-qu'ils firent plus attentivement qu'ils n'avaient combattu, et sans
-rien négliger de toutes les cérémonies convenables.
-
---Señor,--commença par dire Achmet pacha,--je tiens que vous m'avez
-sauvé...
-
---La vie, Señor! et rien que la vie,--commença par répondre le marquis
-don Pedro:--fort peu de chose, donc, en vérité, à l'estime d'un homme
-de cœur ... si peu de chose, même qu'il serait malséant d'honorer du
-plus simple merci un si simple service.
-
---Señor,--fit alors assez gravement Achmet pacha (quoique toujours
-déguisé, et sous les traits d'un simple licencié d'Espagne),--señor,
-Votre Grâce a cent mille fois raison, et j'estime quant à moi la vie
-à beaucoup moins que rien. Toutefois, tant vaut la liqueur, tant vaut
-la tasse. La vie quelquefois peut enfermer mieux qu'elle ne paraît.
-Señor, si Votre Grâce m'a rencontré dans Madrid, c'est qu'il m'y
-fallait être pour l'accomplissement d'un vœu que je fis. L'honneur
-m'ordonne d'accomplir mon vœu: l'honneur m'ordonne donc de vivre. C'est
-par conséquent l'honneur que Votre Grâce me vient de sauver. La vie ne
-compte pas. L'honneur compte. Souffrez donc que je me dise votre obligé
-et que je vous engage ma parole d'homme et de gentilhomme. La voici:
-je me déclare et me voue dès cette heure, de corps, de cœur et d'âme,
-à vous. Et je prie Dieu qu'Il couvre d'opprobre toute ma race avec
-moi-même si je manque de répondre par l'obéissance au premier désir que
-Votre Grâce m'exprimera.
-
---Par Dieu!--dit le Castillan, très grave aussi,--il me faudra
-désormais prendre garde et veiller à ce que jamais vœu inconsidéré
-n'aille de ma bouche aux oreilles de Votre Grâce!... Il me plaît
-grandement, au surplus, d'avoir ainsi tous droits sur un cavalier
-de votre mérite et pouvoir compter si sûrement, pour le jour qu'il
-faudrait, sur deux épées au lieu d'une ... d'autant que la deuxième
-vaut mieux que deux fois la première!...
-
-Ainsi, messires et messeigneurs, se complimentaient galamment entre
-eux, sans souci ni prévoyance de l'avenir, le marquis don Pedro et le
-pacha Achmet. Car telle était la bonne mode au temps que vivaient ces
-magnifiques personnages.
-
-
-Mais voici quelque chose de plus merveilleux encore que tout ce que
-j'ai dit jusqu'ici:--Ai-je bien chanté, comme la vérité l'exige, que
-tous ces beaux coups de taille et d'estoc s'étaient distribués un
-samedi minuit sonnant?--Or, ce fut le dimanche, lendemain de ce samedi;
-ce fut le dimanche, midi sonnant, qu'à son tour le soi-disant licencié
-don Alonzo, ou pour parler vrai, le pacha Djemaleddine, à son tour,
-sauva la vie et l'honneur du marquis don Pedro, rendant ainsi pièce
-pour pièce et monnaie pour monnaie,--douze heures à peine après avoir
-reçu.
-
-Ainsi les gens de cœur sont favorisés par Celui qu'attesta le Prophète,
-par l'Unique! Et, j'y songe, messires, messeigneurs ... il m'apparaît
-ainsi, fort clairement,--sauf sacrilège de moi, chétif,--que l'Unique
-s'inquiète ainsi fort peu d'être nommé soit Allah, comme nous faisons,
-nous, Croyants, messires ... soit Dieu, ou Jésus, comme vous, Francs,
-faites, messeigneurs... Et m'est avis qu'à vous comme à nous, Lui
-octroie parts égales de bienfaits.
-
-
-Adonc ce dimanche-là, dès la cinquième heure (qui tombait la dixième
-à la franque), le marquis don Pedro, vieux chrétien, ne manqua pas
-d'aller ouïr la messe, qui est pour vous, messeigneurs les Francs,
-est-il vrai? ce qu'est pour nous, messires les Croyants, notre prière
-du vendredi, jour saint. Et son hôte ... qu'il ne soupçonnait certes
-pas d'avoir hanté, plus souvent que les églises, les mosquées ... n'eut
-garde de ne pas l'y accompagner: vous imaginez combien le soi-disant
-licencié don Alonzo souhaitait qu'une si profitable erreur--l'erreur du
-marquis don Pedro sur la vraie qualité du licencié don Alonzo Lupa,--ne
-fut pas trop tôt dissipée.
-
-Le hasard voulut que ce dimanche-là, le marquis don Pedro fût de
-service--et de service de sûreté--auprès de Sa Majesté le Roi-empereur.
-Comme tel il entendait la messe, debout, l'épée nue, montant la
-garde auprès d'une porte dérobée par laquelle, en cas d'incendie de
-la cathédrale, Sa Majesté Castillane devait faire retrait. Or, tout
-ensemble il advint qu'il y eut incendie et que la clef de la porte
-dérobée fut perdue. Grand aurait été l'embarras du marquis don Pedro
-et plus grand son déshonneur, si, par bonheur pour lui, son hôte, le
-soi-disant licencié, n'avait pas tenu à gloire de monter la garde avec
-lui. Achmet pacha, pour dire comme disent les incroyants, était fort
-comme un Turc, ce qui ne surprendra personne: il se précipita donc,
-épaule en avant, contre la porte qu'il enfonça du premier coup et le
-Roi-Empereur put se retirer sans encombre.
-
---Voilà qui paie au centuple le mince service que j'eus l'honneur de
-rendre à Votre Grâce hier!--déclara tout aussitôt le marquis.
-
---Je ne l'entends point ainsi,--répliqua Achmet pacha:--vous m'avez, au
-contraire, donné beaucoup et je vous ai rendu peu.
-
---Souffrez,--dit don Pedro,--que je ne sois pas de votre avis! Je
-n'ai d'ailleurs garde de vouloir libérer Votre Grâce du vœu d'amitié
-qu'elle a fait à mon bénéfice, mais il me plaît de m'engager par un vœu
-semblable, et de me vouer, dès cette heure, de corps, de cœur et d'âme
-à vous!... je prie Dieu, comme vous avez fait, qu'il couvre d'opprobre
-toute ma race avec moi-même si je manque de répondre par l'obéissance
-au premier désir que Votre Grâce m'exprimera.
-
-Ainsi donc s'étaient liés l'un à l'autre ces deux très galants
-seigneurs.
-
-
-Or, messires, or, messeigneurs ... c'est ici qu'il sied d'écouter des
-deux oreilles, voire de déplorer n'en avoir que deux!... Songez, en
-effet, messires et messeigneurs, que toutes ces si belles aventures
-dont je viens de chanter quelques-unes ne détournaient pas de sa
-mission sainte et sacrée la pensée constante de celui que le Padishah
-Souléïman avait, une fois pour toutes, nommé son serviteur et son ami.
-
-Achmet pacha Djemaleddine, tout licencié castillan qu'il fût devenu
-de la tête aux pieds, n'en demeurait pas moins seigneur osmanli du
-cœur à l'âme. Et, comme tel, songeait-il donc nuit et jour, sans pause
-ni trêve, aux bons moyens de parvenir d'abord en la présence du fier
-roi chevalier, du grand roi franc François, pour l'heure prisonnier
-du méchant et faux empereur don Carlos ... ensuite, y étant parvenu,
-aux bons moyens d'enlever ledit prisonnier hors de sa dite prison,
-et de le ramener triomphalement soit en terre franque, soit en terre
-turque, celle-ci comme celle-là tirant d'avance grande gloire d'être
-ainsi, pour le royal captif, terre de délivrance et de liberté à jamais
-recouvrée.
-
-Ayant à la fin songé son saoul, Achmet pacha,--de moins en moins pacha,
-de moins en moins Achmet, mais Lupa, et Alonzo, et don, et licencié,
-le tout de plus en plus, au fur et à mesure qu'approchait le temps de
-justifier la confiance du Sultan Magnifique, en brisant la geôle du Roi
-Chevalier, Achmet, ou plutôt don Alonzo, s'assura que le premier point
-était, à n'en pas douter, de se faire connaître de celui qu'il venait
-secourir et de gagner sa confiance. Ce point-là gagné, mille chemins
-s'ouvriraient sûrement dont l'un ou l'autre, _insh, Allah!_ (Dieu
-aidant!) serait le bon chemin pour le roi franc vers son royaume...
-
-Audience du roi François Ier; l'obtenir.--Telle fut donc désormais la
-préoccupation fervente et le constant souci du licencié don Alonzo,
-hôte du marquis don Pedro. Par l'entremise du marquis, c'eût été faveur
-tôt obtenue: don Pedro était homme de crédit autant qu'hôte de bon
-vouloir. Mais don Alonzo n'y songea pas le temps d'un seul éclair: car
-ne l'oubliez pas, messires et messeigneurs, don Alonzo, tout Alonzo
-qu'il parût, n'en demeurait pas moins Achmet pacha Djemaleddine, Chef
-tcherkess, Pirate, Amiral, et Ami de ce sublime Prince, Souléïman le
-Magnifique. Et noblesse oblige! De mémoire d'homme, pas un Tcherkess du
-sang Djemal, pas un _eddine_, qui vaut baron, pas un _pacha_, qui vaut
-marquis, et moins encore aucun ami du Padishah, qui vaut Khalife ou
-Vicaire de Dieu même, ne songea, fût-ce dans le pire délire, à trahir
-l'hospitalité. Et qu'eût-ce été de moins déshonorant, je vous prie, que
-mêler un noble Espagnol à une entreprise menée contre l'Espagne et qui
-ne pouvait couvrir que de honte et de méchef le roi même des Espagnes,
-le propre don Carlos, cinquième du nom?... qu'eût-ce été, que félonie,
-traîtrise, dol et vilenie? Achmet pacha fût mort mille fois et de mille
-morts mille fois infamantes, et tout son clan tcherkess fût mort par
-surcroît avec lui, avant qu'une telle ignominie eût traversé aucune
-cervelle cousine, fût-ce au dernier degré, de sa cervelle de chef.
-Non! pour arriver au Roi Chevalier, captif, il était certes d'autres
-voies que celle-ci: abuser de la loyale confiance d'un irréprochable
-gentilhomme, dont le seul malheur était d'appartenir à l'autre roi, au
-roi soi-disant empereur, et geôlier.
-
-Contraint pour lors de marcher par ces autres chemins, l'ami du
-Padishah sut en bon temps se souvenir qu'il est une clef magique, bonne
-pour toute serrure au monde, et qui, de tout temps et dans tous lieux,
-vint toujours à bout des huis les mieux barricadés: portes de harem,
-grilles de geôles, poternes de forteresses même. Cette clef, pareille
-au soleil, tant par la couleur que par l'éclat, Achmet pacha quittant
-Stamboul n'avait eu garde de ne s'en pas munir très abondamment; tant
-et tellement que don Alonzo, après des semaines à Madrid, n'en était
-point encore du tout dépourvu.
-
-Ce pourquoi la prison du roi franc s'ouvrit-elle sans trop d'efforts
-devant le pacha turc, plus licencié salamanquois en l'occurrence que
-jamais encore il n'avait été.
-
-
-Messires, messeigneurs, je manquerais à tous devoirs: devoir de
-chanteur qui sait chanter, devoir d'humble serf de Vos Hautes
-Excellences, et de serf sachant servir, si je négligeais de vous
-retracer ce capital épisode de ma merveilleuse histoire: cette première
-entrevue du roi François, Premier du nom, et du pacha Achmet, ami du
-Sultan Magnifique:
-
-
-Je vais donc tout vous dire, messeigneurs et messires, et dans tout le
-détail qui convient:
-
-Ce fut sous l'habit d'un très ignoble marmiton (et sa barbe vénérable y
-dut périr, rasée court), qu'Achmet, un soir favorisé d'Allah, parvint
-à remporter ce prélude de sa victoire, désormais imminente, sur le roi
-d'Espagne, et ce, dans la propre capitale de ce pauvre prince d'avance
-déconfit: dans Madrid, capitale de toutes les Espagnes.
-
-Remplaçant fort à propos un marmiton, lequel, mystérieusement, s'était
-trouvé malade à décourager la médecine entière, Achmet pacha... don
-Alonzo, veux-je dire!... bonnet blanc, sur le chef et plat d'argent
-sur les mains, entra dans la salle basse où le Roi franc, François de
-France, assis dans son fauteuil et son tabouret sous ses semelles,
-attendait que la valetaille de Castille lui voulût bien servir à dîner.
-
-Or, introduit, lui, tiers ou quatrième, devant Sa Majesté Très
-Chrétienne,--ainsi se surnomment eux-mêmes, tout pieusement, les
-rois du royaume de France!--le marmiton Lupa se souvint d'être, à
-son ordinaire, mieux qu'il ne paraissait pour l'instant, et d'avoir
-eu souvent au flanc un cimeterre peut-être aussi durement trempé que
-l'épée même qu'avait naguère brandie le roi captif, du temps qu'il
-était libre. Le marmiton Lupa, risquant fort négligemment l'équilibre
-du plat qu'il apportait, mit donc un poing sur sa hanche et considéra
-le Roi François, durant que, surpris un tantinet, le Roi François
-toisait le marmiton Lupa.
-
-Deux nobles hommes qui se regardent face à face et l'œil dans l'œil ont
-tôt fait de se prendre l'un à l'autre juste mesure, et de s'estimer
-pour ce qu'ils valent. Le Roi François, ayant regardé son marmiton, se
-leva, marcha et, comme par mégarde, jeta bas le plat d'argent que le
-marmiton portait. De quoi jaillit, comme eau de source, malédictions,
-menaces, injures et clameurs diverses que déversa sur Alonzo le chef
-cuisinier, très vilaine engeance que ses compagnons mêmes, les autres
-gâte-sauces de la geôle, réputaient mal embouché.
-
-Le Roi Très Chrétien, à l'oreille délicate, leva sans mot dire le
-lourd bâton qui lui tenait lieu d'épée et l'abattit sur le braillard,
-lequel, net assommé, se tut pour fort longtemps. Je dis bâton: car
-d'épée, le Roi Très Chrétien n'en avait point. Son estramaçon milanais,
-celui-là même dont l'avait armé chevalier, après l'étonnante victoire
-de Marignan, l'étonnant chevalier Bavard, réputé par tout chacun,
-Croyant ou Franc, sans peur et sans reproche ... son estramaçon, donc,
-son estramaçon de Roi Très Chrétien brillait maintenant au flanc du
-Roi Catholique... (ainsi se sont eux-mêmes surnommés les princes de
-Castille et d'Aragon, en des temps qu'on ne sait plus... Au fait?--le
-savez-vous pas mieux que moi, messires et messeigneurs?...)
-
-N'importe, au demeurant: il importe seulement que le bâton qui
-remplaçait l'épée caressa royalement l'échine du cuisinier butor. Et
-voilà, pour que celui-ci sût désormais de bonne science respecter tout
-ce qui est pacha, même sous l'habit de marmiton!...
-
-Tout de go, vous l'imaginez sans peine, le chef cuisinier quitta la
-place. Les marmitons l'allaient suivre, en corps, quand François, le
-Roi franc, ayant donné un second regard au marmiton dont l'apparence
-l'avait, d'abord et du premier coup d'œil, intrigué, étendit vers lui
-ce même bâton dont le chef cuisinier s'était naguère trouvé si mal;
-puis, parlant haut:
-
---Demeure!--dit-il.
-
-Et telle est la majesté des vrais princes,--vraiment sublimes,--telle
-est cette majesté unique, image de la majesté d'Allah même, qu'Achmet
-pacha Djemaleddine, entendant et voyant le verbe et le geste de
-François le Chevalier, Roi de France, crut voir et entendre le geste et
-le verbe de Souléïman le Magnifique, Padishah.
-
---Dis ton nom?--commandait le Roi.
-
-Achmet, d'un doigt, éprouva d'abord la promptitude de sa miséricorde à
-jaillir, si nécessité venait, du fourreau. Puis, la miséricorde étant
-bien comme elle devait être:
-
---Mon nom, sire Roi,--répondit-il, parlant, après avoir écouté, pour
-obéir, comme il se doit--mon nom n'est certes pas digne des trop nobles
-oreilles qui vont l'entendre! Mais, tout de même, ces oreilles-là,
-tout de bon franques, ont trop souffert depuis trop et trop de mois, à
-ouïr sans paix ni trêve, à ouïr à surdité les seuls noms,--chiens de
-noms! noms de chiens--de vos seuls geôliers, guichetiers, porte-clés
-et autres fieffés païens d'Espagnols! J'ose donc m'assurer qu'elles
-accueilleront bien ce nom mien, indigne, mais honorable ... puisque
-c'est le nom que porte le plus fidèle sujet d'un prince éternellement
-ami et perpétuellement allié du prince des Francs.
-
---Éternellement et perpétuellement?
-
-Le Roi, d'abord surpris, vite s'était pris à sourire.
-
---Je n'ai qu'un éternel ami, je n'ai qu'un perpétuel allié!... Compère,
-es-tu donc au Padishah?
-
---Par le Croissant!... Oui...
-
---_Evvet, Effendim!_--s'écrie joyeusement François de France, parlant
-turc.
-
-Il avait appris cette belle langue--la nôtre, messire!--lorsque
-Souléïman de Turquie avait lui même appris le français, avant de
-l'instituer langue officielle de l'empire d'Osman, de pair avec le
-turc,--ainsi qu'elle est restée depuis, et jusqu'à ce jour. Par de
-tels procédés rivalisent de courtoisie, pour la plus grande gloire
-du Créateur, deux princes tout de bon sublimes dont l'un ne peut
-souffrir que l'autre le dépasse en chevalerie! de quoi leurs peuples
-se trouvent fort bien, puisqu'ils en tirent paix, bons procédés
-réciproques, alliances, et facilités sans nombre, tant pour le commerce
-des marchands que pour les recherches des savants, la sécurité des
-voyageurs et la grandeur de l'un et de l'autre État, confiants dans la
-loyale assistance qu'ils sont prêts à se donner l'un à l'autre.
-
---Par le Croissant, oui!--avait donc dit Achmet pacha:--je suis au
-Padishah, sire Roi, et le Padishah m'a commandé de venir ici pour
-être à vous et vous tirer des mains du faux et félon empereur, votre
-ennemi. Pour le reste, quoique ce reste soit bien insignifiant, mon
-nom est Achmet Djemal, et la faveur du Padishah m'a fait Achmet pacha
-Djemaleddine.
-
---Par son Dieu et par mon Dieu, qui ne font qu'un seul et même
-Dieu!--s'écria le Roi franc,--tu dis mal, compère! et c'est moi qui
-vais dire en ta place: tu t'appelles Achmet Djemal, soit; mais la
-double faveur de tes deux maîtres et amis, le Padishah turc et le
-Roi franc, l'ont fait marquis Achmet pacha Djemaleddine! Fie-t'en
-maintenant à ton compère, moi, le Roi, pour que soient joints, à ce
-marquisat, des terres et des trésors qui ne le dépareront pas...
-Chut! chut! compère; point de génuflexions: on s'agenouille devant
-les princes, non devant les captifs... Debout donc, marquis! et
-parle. Çà?... tu me veux tirer d'ici et remettre en mon royaume de
-France?..... Montjoie! l'idée n'est pas mauvaise... Mais, par saint
-Denis, patron des Rois mes aïeux!... comment vas-tu t'y prendre?... Je
-te vois, certes, tel que tu es, puisque mon frère t'a choisi: solide
-janissaire et rude compagnon, subtil par surcroît autant que vaillant.
-Mais si j'en vaux moi-même cent, si tu en vaux toi seul mille, que
-pèserons-nous, ce néanmoins, contre les onze cents fois mille soldats
-du Roi Carlos, qui n'en a pas beaucoup moins, si je ne m'abuse?... Je
-serais sot de n'estimer pas ces gens-là aussi braves et bons guerriers
-qu'ils sont nombreux, puisqu'ils m'ont vaincu et pris, moi, le Roi, le
-Roi François de France!
-
-Debout, mais respectueux,--car le respect ne tient pas dans les genoux
-ployés, non plus que dans les mains jointes,--debout devant le Roi
-captif, qui croisait familièrement sa jambe droite, au bas de soie
-brodée, sur sa jambe gauche, au bas de soie crevée, Achmet pacha songea
-un temps; puis, se souvenant des augustes paroles dont l'avait jadis
-favorisé le Padishah,--près de remonter en caïque:
-
---Sire Roi,--commença-t-il,--grande est ma confusion lorsque vous
-poussez la raillerie jusqu'à me priser mille fois plus que je ne vaux.
-Mais, vaudrais-je dix mille fois davantage, et non seulement mille,
-que ma mission n'en serait pas mieux remplie et que vous n'en seriez
-pas plus libre. Quand mon auguste souverain, votre ami et allié, me
-fit l'honneur suprême de me dire ce qu'il m'a dit et de me confier ce
-qu'il m'a confié, j'ai objecté à Sa Hautesse ce qu'à moi-même vient
-d'objecter Votre Majesté. Et le Padishah s'est pris à rire, et moi,
-chétif, j'ai ri comme il riait. En vérité, il ne s'agit point ici
-d'une entreprise ordinaire. Ce ne sont en effet ni les soldats, ni
-les épées, ni les vaisseaux qui manquent à l'Islam; et, si n'importe
-quel champ de bataille s'offrait aux armées turques pour combattre les
-armées de l'Espagne, nous aurions tôt fait d'écrire, sur les étendards
-du Padishah, assez de victoires décisives pour que, promptement, Votre
-Majesté fût libre, et le roi Carlos captif. Mais ce champ de bataille,
-où le trouver? Mon auguste maître vainement l'a cherché; et c'est parce
-qu'il ne l'a pas trouvé que je suis ici, moi, chétif.
-
---Montjoie!--dit le Roi franc,--si mon frère le Grand Seigneur n'a pas
-trouvé, je ne chercherai pas. Pourtant, compère, te voilà dans Madrid
-et par l'ordre du Padishah. Qu'est-ce à dire? As-tu donc, pour venir
-à bout de ma délivrance, quelque autre moyen que celui que j'aperçois
-dans le fourreau de ton poignard?
-
---Sire Roi,--répliqua Achmet,--lorsqu'il s'agit de délivrer le plus
-noble chevalier de la chevalerie, les moyens manqueraient-ils que tout
-chevalier digne du nom viendrait bien à bout de les inventer. Quand la
-force est trop faible, la ruse y supplée; et je ne sache pas qu'elle
-soit à déshonneur.
-
---Par saint Denis! je ne sache pas non plus!--approuva le Roi.--Mais
-mon frère le Grand Seigneur aurait-il donc songé à me racheter et payer
-ma rançon? Compère marquis, cela, cette fois, serait déshonneur à moi:
-si pauvre que je sois, je n'accepte point que personne paie mes dettes,
-et pas même mon éternel ami, ni mon perpétuel allié!
-
---Sire Roi,--dit Achmet,--ni Sa Hautesse, ni moi-même, jamais n'aurions
-osé faire cette injure au Roi de France! Et, d'ailleurs, si j'avais
-été si butor que d'y songer, le Padishah m'eût vite rappelé qu'Allah
-tout seul, mon Dieu, votre Dieu aussi,--l'Unique,--est seul assez
-riche pour payer la rançon du Roi François Ier. Tout l'Islam, et toute
-la chrétienté et toute l'idolâtrie en surplus, ne seraient, dans la
-balance, que plume et Votre Majesté qu'or pur.
-
---Marquis,--dit le Roi,--tu parles, cette fois, trop bien... Mais, s'il
-en est ainsi, me voilà tout éberlué: ni fer, ni argent? Alors, quoi
-donc?
-
-Entendant ces paroles, messires, messeigneurs, qui fut fier? Je vous le
-laisse à deviner. Achmet cambra sa taille et pesa de son poing sur sa
-hanche:
-
---Sire Roi,--dit-il,--j'ai dit au Padishah les paroles mêmes que dans
-sa bonté me répète à l'instant même le Roi de France. Or, quand le
-Padishah entendit ma réponse et mon excuse, il me fit la grâce suprême
-de me répliquer: «Où le fer ne peut sortir du fourreau, où l'or n'est
-pas assez lourd pour le plateau de la balance, j'emploie mes serviteurs
-ou mes amis, qui font ce qu'il faut faire. Tu es, toi, mon serviteur et
-mon ami, ensemble. Va donc!» Sire Roi, je suis venu et me voici.
-
---Mais, que feras-tu?--insistait le Roi.
-
---Sais-je?--dit Achmet.--Je m'en rapporte à la sagesse de Celui qui
-permit naguère que le vainqueur de Marignan fut vaincu à Pavie.
-_Insh'Allah!_ l'épreuve ne peut être bien longue; et le vaincu de
-Pavie, sous peu, s'évadera de Madrid.
-
-
-Messires, messeigneurs, daignez permettre qu'ici le chanteur s'arrête
-et médite, son esprit tout étonné d'admiration... Daignez vous-mêmes
-méditer avec le chanteur,--votre serf!--sur ce grand enseignement d'un
-Roi captif et d'un pacha marmitonné... Considérez ce Roi franc, sage
-à ce point que ses peuples l'adorent; brave à ce point que les rois
-l'appellent le Chevalier des Rois; noble à ce point que les chevaliers
-l'appellent le Roi des Chevaliers!... Considérez ce pacha turc, chef
-tcherkess, marquis français, amiral, compagnon de l'Ordre sublime
-d'Ehrtogrul, et, qui mieux est, serviteur et ami du plus grand Padishah
-de tous les Padishah qui furent et de tous les Padishah qui seront...
-Les voilà donc face à face, le prince assis, le chef debout, qui se
-regardent et se réjouissent à se voir l'un l'autre bon visage; fiers
-tous deux: celui-ci, du maître qu'il sert, celui-là, du serviteur dont
-il est servi. Et tant de grandeur tient dans cette geôle étroite!
-Alentour, épées nues, hallebardes, mousquets, cuirasses. Les dalles
-des corridors résonnent au choc des crosses et des éperons. Officiers,
-geôliers, guichetiers, estafiers, veillent. Le péril est partout. Mais
-roi franc et pacha turc s'en soucient comme de leur premier ennemi
-abattu: car dangers, fatigues, souffrances, tortures même et la mort,
-rien n'existe pour ces hommes, l'un comme l'autre vraiment hommes, et
-vraiment sublimes l'un autant que l'autre; rien, dis-je! sauf leur
-honneur sans tache, leur vertu sans reproche et leur vaillance sans
-l'ombre d'une peur.
-
-
-Méditons et puis poursuivons, car voici qu'approche le plus beau du
-chant; oyez, messires, et messeigneurs!
-
-
---Sire Roi,--dit Achmet,--je rougirais à mourir si, parlant au Roi
-Chevalier, je mentais du quart d'un mot; et davantage encore si
-c'était, de ma part, simple et vil amour-propre. Le Roi m'a fait la
-grâce de me demander comment il sortirait de ce lieu? Je n'en sais
-rien, messire! Mais vous en sortirez, s'il plaît à Dieu. Je supplie
-seulement le Roi de me dire s'il répugnerait, le cas échéant, de
-devenir, comme me voilà, vil marmiton ou pauvre mendiant ... ou prêtre
-tonsuré ... voire porte-clé ou guichetier de sa propre geôle?
-
---Marquis,--fit le Roi, grave,--fors remettre en croix Notre-Seigneur
-Jésus... (c'est le doux Prophète Christ, messires, qu'ainsi nomment les
-Francs, lesquels croient qu'il est Fils de Dieu ... est-il pas vrai,
-messeigneurs?... alors que nous, gens d'Islam, Le croyons seulement
-Sa créature et la plus parfaite qu'Il fit jamais... Béni soit-Il!...)
-Marquis, fors remettre en croix Notre-Seigneur Jésus, je ferai, pour
-redevenir libre et Roi, tout.
-
---Il suffit!--dit Achmet, content.--Désormais, sire Roi, qu'Allah
-nous garde l'un et l'autre, vous, le maître, moi, le serf ... et
-daignez à présent m'accorder mon congé; je ferai, quant au reste, tout
-l'impossible: le possible devant toujours être déjà fait et d'avance.
-
---Béni sois-tu, marquis!--cria le Roi joyeux.--Montjoie Saint-Denis!
-(tel était, messires, le cri de guerre des vrais Rois francs, des
-Rois du royaume de France...) Montjoie Saint-Denis! tu es bien celui
-que j'espérais et escomptais, tant d'après ta mine que d'après les
-sentiments que t'a marqués ton maître, mon compère et frère germain,
-le Magnifique Grand Seigneur!... (c'est le nom que les Francs ont
-souvent donné, par amitié, estime et respect, à nos Padishah...) Vive
-Dieu!--continuait François,--je loue mon compère et frère de t'avoir
-nommé son serviteur, préférablement à tant d'autres fiers hommes qui le
-servent; et je le loue davantage de t'avoir élu pour ami... A présent,
-Dieu m'écoute! car je vais prêter devant Lui serment, et serment
-royal... Mais d'abord, marquis, écoute, et réponds-moi: j'aime ton
-maître; et je t'aime aussi, toi qui l'aimes, lui, comme tu l'aimes.
-Tu me plais donc fort. Me veux-tu pour deuxième compère et compagnon,
-tel que le Padishah t'est déjà? À trois amis tels que nous, unis comme
-trois doigts d'une seule main, l'Empereur, mon gardien de geôle, aura
-mauvais jeu; et nul doute qu'il ne trouve bientôt cage vide et faucon
-envolé!
-
-Achmet s'agenouilla:
-
---Allah!--dit-il, acceptant et approuvant tant qu'il pouvait.--Sire
-Roi, je vous ai écouté comme jadis j'écoutais mon autre maître le
-Padishah, Commandeur de la Foi: pour obéir! Au demeurant, compère Roi,
-si je te plais, par le Croissant! tu me plais davantage! Je suis donc
-tien, dès ce jour-ci, des pieds à la tête et du cœur à l'âme. L'Unique
-m'est témoin! Et je réponds devant Lui pour ma parole! et ma race
-répond entière avec moi!
-
---Amen!--conclut le pieux Roi, parlant comme parlent les prêtres francs
-dans leurs mosquées qu'ils nomment églises.--Ce que tu me donnes,
-compère pacha, je le prends de tout cœur: dès ce jour donc, tu es mien.
-Et maintenant à mon tour. Voici mon serment de Roi: marquis, j'appelle
-à témoin Celui qui peut tout; puisse-t-il me foudroyer de sa plus
-foudroyante foudre, si, dès qu'à ton bras j'aurai repassé ces Pyrénées
-du diable, mon présent cauchemar, tu n'es pas doté du plus beau, du
-plus riche et du plus illustre de mes marquisats, n'importe comme il
-sera vacant, par mort, déchéance, rachat, voire bon plaisir! J'ajoute à
-cela, j'en jure la Sainte-Croix de Jésus--celui-là c'est toujours notre
-doux Prophète, messires, béni soit-il!--j'ajoute à cela que ton premier
-souhait qui viendra jusqu'aux oreilles de ton compère et ami, moi, le
-Roi, nous te l'accordons, d'ores et déjà, et d'avance. Le tout, foi
-d'homme, de chevalier, de prince et de Français!
-
-Achmet, à genoux, ne s'était pas relevé.
-
---_Mash'Allah!_--cria-t-il.--Quand donne le prince, quel sujet
-refuserait? Sire Roi, merci! j'étais votre homme, me voilà votre féal
-et votre vassal. Compère le Roi, j'étais ton ami, me voilà ton obligé
-et débiteur. Dette n'est pas lourde, de brave homme à brave homme!
-Mais, puisque légère, souffre que je t'en charge à mon tour, comme tu
-m'en as chargé. Mon premier souhait, celui-là même que tu m'accordas
-sans le connaître, le voici: Puisse l'Unique permettre que je meure un
-jour, avec l'agrément de mon autre et premier maître, en te servant,
-toi, mon maître second! Pour le surplus de la besogne, Allah aide!
-
-Hors la chambre royale, des pas sonnèrent, des armes aussi. Achmet
-pacha, soudain debout, redevint le licencié don Alonso Lupa... non!
-qu'ai-je dit? redevint marmiton; et remit sur son chef le bonnet des
-gâte-sauce.
-
-La porte s'ouvrait:
-
---Mille ans de prospérité sur votre clémente Majesté! Puisque le roi
-François a daigné pardonner, à son butor de marmiton, la plus grossière
-des butordises, ledit marmiton butor, jusqu'à son dernier souffle,
-priera Dieu pour qu'il assiste puissamment le roi François dans tout
-ses projets et entreprises et principalement dans celle qu'il médite en
-cet instant même!
-
-Ainsi cria, feignant un servile enthousiasme, le faux marmiton, faux
-licencié, mais vrai pacha. Ce disant, il mentait si peu que le roi de
-France, dévotement, se signa à la mode chrétienne, avant de répondre, à
-la mode chrétienne aussi et bien dévotement:
-
---Ainsi soit-il! Compère, tu crains Dieu: cela pour moi te parachève.
-
-Il parlait à voix fort basse; la porte déjà s'était ouverte et quatre
-gens d'armes de Castille, tout habillés de fer, pénétraient dans la
-prison royale.
-
-Tel était l'ordre du Roi soi-disant Empereur don Carlos: le Roi franc,
-son prisonnier, lorsqu'il dînait ou soupait, avait bien la faveur
-d'un couteau qui n'était pas d'argent; mais, tout le temps qu'il s'en
-servait, quatre gardes veillaient, l'épée nue, sur ce prisonnier
-redoutable dont le couteau à lame ronde, qui sait! était peut-être bien
-capable de crever cuirasses, casques, poitrines!... les Espagnols, au
-moins, le croyaient ainsi!... et redoutaient que ce couteau à lame
-ronde put ainsi frayer passage à l'auguste captif, de Madrid jusqu'aux
-montagnes neigeuses qu'on nomme Pyrénées, et de ces montagnes-là
-jusqu'au Louvre de Paris, tant regretté du Roi de France!...
-
-Les gens d'armes étaient entrés. Achmet se ploya devant le roi, son
-front dans la poussière:
-
---Sire,--dit-il,--me retiré-je?
-
-François de France inclina le front:
-
---Nous t'octroyons congé,--dit-il;--va!
-
-Et tandis qu'il se retirait, Achmet pacha, toujours incertain, et
-nullement rassuré, songeait de plus belle, et non sans force hochements
-de tête:
-
---Il n'empêche que je n'en sais pas plus long que naguère, sur le
-moyen de changer ce bon roi captif en bon roi libre. Par Allah! quel
-chemin vais-je imaginer pour aller de cette ville de Madrid où je suis,
-jusqu'en cette ville de Paris où je voudrais être, mais où je risque de
-ne point arriver de si tôt?...
-
-
-Ainsi donc vous le voyez, messires et messeigneurs: Achmet pacha ne
-savait encore nullement comment il viendrait à bout de sa tâche.--Tâche
-géante, je supplie vos Hautes Excellences d'y songer: le bon Roi franc
-était enfermé dans une salle toute peuplée d'épées nues; cette salle,
-aux murs pareils à des remparts, gisait au plus profond d'un château
-plus fermé, plus crénelé, plus barricadé qu'une forteresse; ce château,
-bâti au milieu même de la plus grande cité des Espagnes, apparaissait
-tout de bon cerné par je ne sais combien de guerriers, de bourgeois
-et d'autres sujets du roi don Carlos, dont pas un qui ne fût ennemi
-juré de l'Islam et de l'Empire, et du royaume franc pareillement;
-cette grande ville est en outre bâtie juste au centre du royaume de
-Castille, lequel est situé juste au milieu des autres royaumes de
-toutes les Espagnes; des centaines et des centaines de lieues la
-séparent donc du royaume de la vraie France des Francs, seule terre
-d'asile pour celui qui en était le Roi et qui ne pouvait nulle part
-ailleurs retrouver liberté et puissance. Enfin, dernier obstacle, entre
-Espagne et France se dressent des montagnes tellement hautes, sauvages
-et glacées, que jamais la neige, qu'Iblis y jette par avalanches, ne
-peut y fondre et que, d'hiver en hiver, les voyageurs en passent les
-cols avec des fatigues si terribles, que nous, bonnes gens du Turkestan
-ou du Caucase, même en nous rappelant les pics et les chaos de notre
-enfance, ne pouvons nous figurer tant de rochers en tels tas, ni
-tant de glaces trop éternelles. Voilà ce que le héros Achmet pacha,
-soi-disant licencié, parfois même marmiton, mais toujours seul de sa
-race et de sa foi, dans Madrid, seul contre cent fois cent mille! avait
-à vaincre, surmonter, traverser ou dompter, pour se rendre digne tout à
-fait de la double et glorieuse confiance que ses deux sublimes princes
-et souverains, le Padishah Magnifique et le Roi Chevalier, lui avaient
-marquée, affirmée, confirmée et qu'il se jurait à soi-même de justifier
-entière, ou de mourir. Ainsi font les vrais seigneurs et nobles hommes
-quand ils servent leur prince, leur empire et leur Foi...
-
-
-Mais pourquoi le chanteur Abdullah, le chétif, chanterait-il à de
-nobles hommes comme ceux-ci que je vois, et tels que la caravane n'en
-connaît point d'autres, d'inutiles moralités, qu'eux tous pourraient, à
-meilleur droit, chanter à lui, tant indigne d'eux?
-
-Sans plus tarder, j'en viens donc à ce moyen qu'imagina Achmet pacha,
-pour délivrer François, le Roi franc... Ho!... j'ai mal dit: qu'Allah
-imagina en son lieu et pour lui, Allah l'Unique!... parce que trop
-difficile était cette imagination-là!... et parce que, là où les hommes
-ne peuvent plus, l'Unique peut encore, et toujours!... et que jamais
-Il n'abandonne celles d'entre ses créatures qui s'en remettent à Lui
-de toutes leurs trop surhumaines affaires!... _La illah il Allah!_
-messires et messeigneurs! il n'est qu'un Dieu, Lui, l'Unique!
-
-Or, un soir de cet hiver, la plus mal famée des _posadas_ tout à
-fait ignobles de Madrid,--_posada_, dans le patois de ces grossiers,
-est dit pour _han_ ou auberge...--la plus vilaine, donc, des plus
-vilaines posadas de là-bas assemblait la plus laide des plus laides
-bandes malandrines que vous pouvez imaginer.--Comme juste, rien en
-cette posada ne pouvait advenir dont personne s'étonnât jamais, sauf
-ceci: qu'un homme de bien se hasardât à salir ses semelles en pareille
-caverne.--Le soir que je vous dis, un cavalier de la plus haute mine
-entra cependant tout à coup dans la posada, et s'assit, tranquille et
-superbe à la fois, au milieu des cinquante ou soixante coupe-jarrets
-qui étaient là, buvant, bavardant et se divertissant ... je veux dire:
-s'enivrant, blasphémant et s'entrevolant leurs écus par le moyen de
-maintes sortes de jeux fripons, tels que dés, osselets, tarots, que
-sais-je!... Et voilà pour la compagnie qui emplissait la posada!
-compagnie bien faite pour déplaire aux délicats de la caravane. Et
-voici pour le cavalier qui troubla cette compagnie, de laquelle il
-différait, en vérité, comme l'eau du feu: c'était un gentilhomme tel
-que les plus sots n'auraient pu se tromper, au reste, sur sa qualité;
-un seigneur même, et très magnifique, quant à la taille et quant à
-l'habit: grand, large, fort, vêtu tout d'or, de soie et de pierreries,
-le tout bien visible, quoique bien enveloppé d'une cape très ample,
-qui le couvrait du collet aux éperons; quant à ses armes, elles
-crevèrent, si j'ose dire, tout de suite l'œil de tout chacun: car,
-sitôt assis, le nouveau venu dégrafa son buffle et détacha d'abord une
-longue épée italienne qu'il posa sur la table; puis deux paires des
-meilleurs pistolets qu'on fît en ce temps-là; enfin une miséricorde
-d'acier bleu, si niellée, gravée, dorée, que, certes, Tolède ni Damas
-n'avaient trempé cette miséricorde-là, dont les armuriers de Perse[7]
-seuls avaient pu fabriquer la lame: lame plus dangereuse encore que
-splendide: le cavalier, négligemment, en fournit la preuve, car, ayant
-dégainé, comme afin d'en éprouver du doigt le tranchant, il ficha la
-pointe dans le bois de la table, à travers deux ou trois écus d'argent
-qu'il avait empilés, et que la miséricorde perça tous ensemble d'un
-coup, comme si c'eût été galettes au beurre.
-
-Il y avait eu grogneries lors de l'entrée du gentilhomme si bien armé.
-Les grogneries se turent tout net, sitôt la miséricorde plantée dans la
-table à travers les écus.
-
-Le robuste seigneur n'en tira pourtant nul avantage. Au contraire, il
-commença de sourire très gracieusement, rejeta sa cape en arrière, prit
-ses aises sur l'escabeau qu'il avait choisi et, tout à coup, pour le
-plus grand étonnement de tout le monde, il abattit un poing vigoureux
-sur la table et, toussant avec fracas, il apostropha l'assistance du
-ton le plus cordial, quoique brusquement:
-
---Compagnons!--dit-il... (et sa voix sonore usait d'un espagnol
-parfait, mais prononcé plus doux que ne font ces gens, rudes en toutes
-choses...), compagnons! à me voir passer sans façons votre porte, force
-bons lurons d'entre vous s'étonnèrent: qu'ils s'assurent en pleine
-quiétude sur mes intentions; elles sont honnêtes, par ma foi!--Je viens
-chez vous rendre à qui je le dois ce qui n'est pas mien: cette bourse!
-
-Et, dans sa main, dansa un sac ventru où tintait de l'or.
-
---Voici quelque cent carolus... (les carolus étaient les écus que
-frappait le Roi don Carlos d'Espagne...) ils sont à vous: car deux
-douzaines des vôtres m'ont demandé l'aumône, voilà quinze ou vingt
-jours, sur la plazza Mayor, le soir de la Saint-Eloi ... et moi,
-stupide, je n'ai pas compris la demande; en sorte qu'au lieu d'y
-souscrire, comme j'aurais dû ... comme je regrette de n'avoir fait ...
-j'ai sottement tiré cette dague-ci du fourreau et tué dix ou quinze
-des quémandeurs ... paix sur eux! Pardonnez, messires, au brutal et ne
-refusez pas les excuses qu'il vous offre... Regardez-les plutôt: elles
-sont bonnes catholiques, et vous y pouvez voir, luisante, sonnante et
-trébuchante, l'effigie de Sa Majesté d'Espagne...
-
-Lestement lancée au milieu de la laide séquelle, la bourse aux carolus
-ne toucha même pas terre; cinquante griffes noires l'agrippèrent au
-vol et la déchiquetèrent; en un clin d'œil, contenant, contenu, tout
-s'évanouit; à telles enseignes que, des cent carolus annoncés, pas un
-ne montra sa couleur.
-
---Mort diable!--jura le si généreux tueur de tire-laines,--que voilà
-de fidèles sujets de l'Empereur et Roi, notre maître!... et que j'aime
-ce brave empressement à recueillir et préserver si bien les nobles
-effigies de Sa Majesté catholique, par Elle-même frappées dans cet
-or étincelant! Sangdieu! ce ne sont point de honteux ducats comme
-ceux-ci qui recevraient, j'ose le dire, pareil accueil d'aussi bons
-Espagnols!...
-
-Il avait pris, toujours dans sa ceinture, une deuxième bourse tout
-aussi gonflée que la première, mais non pas de pareille monnaie. Il
-s'en expliqua sur-le-champ, parlant clair, tandis qu'à son tour le
-nouveau sac dansait dans sa large main:
-
---... Car ces laides images, qui salissent l'or de ces monnaies
-malsonnantes, sont images de rois français soi-disant Très Chrétiens:
-du défunt Roi Louis, en cercueil; du vivant Roi François, en cage ...
-viles richesses que celles-ci, et qui vont être fièrement dédaignées en
-si bon lieu, j'imagine!...
-
-Et le harangueur, comme il avait jeté le sac des carolus d'Espagne,
-jeta le sac des louis de France.
-
-Or, il advint cette chose extraordinaire: que les louis disparurent
-avant d'avoir chu, et tout justement aussi vite qu'avaient disparu les
-carolus!
-
---Tudieu!--jura de plus belle l'étrange cavalier cousu d'or,--voilà,
-d'honneur, que je n'y comprends plus rien!... Qu'est-ce à dire? nous
-aurions donc, ici, parmi nos superbes hidalgos d'Espagne, quelques
-laides engeances de France?
-
-Il médita, tout éberlué, ou feignant de l'être, et feignant si bien,
-que vous-mêmes, messires et messeigneurs, subtils comme je vous vois,
-n'auriez pu décider s'il feignait ou ne feignait pas. Habile homme,
-convenez-en, que cet étrange seigneur! étrange par sa richesse toute
-magnifique, et plus étrange encore par la façon dont il semait ses
-trésors comme sésame ou blé noir! Or, tout à coup, s'étant frappé le
-front, il chercha une fois de plus aux plis de sa ceinture et, une
-fois de plus, en tira un sac aussi glorieusement pansu que les deux
-premiers, mais, tout de même, fort différent de l'un comme de l'autre
-par l'essentielle substance qui arrondissait si glorieusement sa
-panse... Et celui qui le tenait ne faisait que le supporter à bout de
-bras, à bout de doigts, et tant loin de soi qu'il pouvait... On eût dit
-que c'était là, non sac d'écus, mais sac d'ordures bien puantes....
-
---Tripes, cornes, fourches!--cria-t-il à tue-tête et, cette fois,
-n'appelant plus à témoin l'Unique, mais bien le Maudit:--Sabots,
-griffes, queues!... Ça, mes maîtres... Rois Catholiques et Rois Très
-chrétiens, cela peut, à la rigueur, faire ménage ensemble, soit!...
-Mais, cela, qui est la Croix, votre Croix, que peut-elle faire avec
-ceci, qui est le Croissant?... oui! le Croissant d'Islam!...
-
-Et ceci, qui était le troisième, sac, l'étrange seigneur le laissa
-choir avec dégoût, plutôt qu'il ne le jeta comme il avait jeté les
-précédents.
-
-Sur quoi, voici la chose qui advint: le troisième sac était vieux;
-l'étoffe usée creva, avant que personne y eût touché; des pièces d'or
-s'en échappèrent; et on les put voir bien clairement, d'autant qu'elles
-tombaient celles-ci pile et celles-là face; et que, d'effigie, face ni
-pile n'en montraient... Vous devinez pourquoi, messires: c'est que ces
-pièces-là étaient monnaies non d'infidèles, mais de Croyants; c'est que
-le prince qui les frappait, pur d'idolâtrie comme de vanité, obéissait
-à la Loi, qui interdit aux hommes d'Islam de jamais tailler images
-d'hommes, car cela est vanité, non plus qu'images de Dieu, car cela est
-idolâtrie; c'est enfin que ce prince, pieux entre les plus pieux, et
-qui ne timbrait son or que d'un sceau,--du sceau de Salomon, du sceau
-deux fois triangulaire!--C'est que ce prince s'appelait Souléïman le
-Magnifique; et que son envoyé, c'est-à-dire le seigneur mystérieux, si
-brave, si noble, si riche et si beau, s'appelait Achmet... Oui, Achmet
-pacha Djemaleddine!... qui, pour une heure, avait ainsi cessé d'être
-don Alonzo Lupa...
-
-Oui dà! comme j'ai dit!... Et ce furent cent doublons turcs, cent
-souléïmaniehs d'or pur qui ruisselèrent sur le sale pavé de l'ignoble
-posada ... justement de même que si les vitres crasseuses de la seule
-lucarne du lieu eussent laissé passer tous ensemble cent rayons de
-soleil! Car les souléïmaniehs, au rebours des écus de France et des
-carolus de Castille,--le sac éclaté en fut la cause,--n'avaient point
-été escamotés par les vide-goussets avant que d'avoir touché terre. Au
-contraire! et ce fut éblouissement d'or dans la geôle. Cinquante fois
-au moins, le sceau des Fils d'Osman étincela, là où n'avait pas brillé
-la noble face franque du Roi François, non plus que la froide face
-flamande du roi don Carlos, soi-disant Empereur!
-
-Malgré quoi, messires, et malgré quoi, messeigneurs,--et voilà
-peut-être le plus extravagant, le plus fabuleux de l'aventure!--les
-doubles livres de Turquie s'évaporèrent comme avaient fait les louis
-français et les carolus d'Espagne. Je ne mens point: s'évaporèrent,
-tout turcs et mahométans qu'ils étaient, entre ces cent paires de
-mains évidemment chrétiennes, pourtant; probablement aragonaises,
-navarraises, andalouses ou castillanes; ennemies, par conséquent,
-jusqu'à mort et jusqu'à géhenne, de tout ce qui était Islam, Turquie,
-Padishah, Coran, bien plus encore que de tout ce qui pouvait être
-peuple de France, Roi Très Chrétien et autres choses vraiment franques.
-De quoi le gentilhomme à la miséricorde persane, aux écus panachés et
-à la fantastique hardiesse, Achmet pacha Djemaleddine, pour lui rendre
-définitivement son vrai nom, feignit encore une stupeur totale, mais
-courte; car, tout aûssitôt, reprenant son calme oriental, voire une
-joyeuse gaieté:
-
---Ah!--dit-il, bouffonnant un brin,--je me trompais tout à l'heure:
-voilà bien, comme j'avais dit, de très bons sujets d'un très grand Roi;
-mais ce Roi-là n'est pas le Roi don Carlos!... ni le Roi François de
-France, à dire vrai ... ni même le Pasdishah, mon auguste maître!--Car
-Turc je suis, messires ... j'aime autant le proclamer!--Oui, Turc en
-vérité! Et cela, d'ailleurs, vous est bien égal!... j'en répondrais par
-Allah!... Cela vous est magnifiquement égal, compagnons!... Est-ce pas
-vrai?... Attendu que le si grand Souverain que, si fidèlement, vous
-servez tous, n'est autre que Sa Majesté Archiroyale et Surimpériale,
-l'Or!... sous toutes ses faces, formes, apparences ... qu'il soit
-livre, sol, doublon, quadruple, pièce de quatre, pièce de huit ...
-pistole, écu, ducat, ducaton ... et n'importe le coin dont les autres
-Rois, ses vassaux, aient ou n'aient pas encore osé le frapper à leur
-marque, ou monnaie ou lingot ... et qu'on le nomme souléïmanieh,
-louis, jacobus, carolus!--J'ai dit vrai: vous vous taisez!--Et
-c'est d'ailleurs bien. J'y souscris,--et j'en profite.--Toutefois,
-compagnons, sachez ceci: de ce souverain-là, votre Roi, je suis,
-moi, grand-vizir et premier ministre! Vous en doutez? Que non pas!
-Tâtez plutôt, au fond de vos poches, mes bonnes lettres de créances,
-dont pas une n'a sonné faux!--Vous n'en doutez plus! voilà qui est
-bien...--Compagnons! vous me voyez ici tellement riche que j'ignore la
-somme de mes richesses!... et tant de fois seigneur que je n'ai jamais
-su le compte de mes duchés, marquisats, comtés, baronnies!... le tout
-bien hérité, acquis, octroyé ou gagné, gagné à la guerre! bref, mien
-de bon droit; droit de naissance ou droit d'achat ... ou de plaisir du
-Prince ... ou--droit, de tous, le meilleur: droit du plus fort...
-
-«Mieux, compagnons! si riche que je sois, vous me voyez puissant
-davantage. Et les quinze d'entre vous dont les cadavres ont jonché la
-plazza Mayor, le jour que vous m'avez attaqué, moi seul, et désarmé,
-vous, vingt-cinq ou trente que vous étiez, et tout hérissés d'épées,
-de dagues, de mousquets et de pistolets,--ces quinze cadavres, s'ils
-revenaient de l'enfer, vous pourraient enseigner que toute entreprise
-que je mène est une victoire et que toute entreprise que je combats est
-une déroute. Cela dit, j'ai tout dit, mes maîtres. Et, sur ce, laissons
-le passé mort, et parlons du présent, vivant:--Me voici! et je suis
-ici pour vous offrir de devenir comme je suis déjà, moi, riches à tout
-jamais.--Il vous suffira, pour cela, de m'accompagner une seule fois,
-et de livrer avec moi une seule de ces batailles que je ne sais pas
-perdre ... laquelle bataille vous fera, sans doute, traîtres, félons,
-sacrilèges et condamnés d'avance à toutes les sortes de tortures et
-de supplices dont on use en Castille, mais auxquels vous échapperez,
-j'en jure par l'épée que voici!... (il la fit jaillir du fourreau...)
-auxquels, dis-je, vous échapperez pour demeurer sains, saufs et libres
-comme vous êtes ... et pour devenir riches comme vous n'êtes pas ...
-c'est-à-dire, comme vous n'êtes pas encore...
-
-«Oh! l'or ne se gagne pas les bras croisés; et tous ceux qui
-m'accompagneront demain m'accompagneront plus loin que le
-Mançanarès!... Car c'est plus loin que j'irai!... En outre, là où
-j'irai, j'irai à cheval, salade en tête, cuirasse sur le bréchet,
-estocade au flanc, et pistolets aux fontes; les coups pleuvront! car
-l'on se battra un contre un si l'on peut, un contre deux s'il faut, un
-contre quatre si je préfère, un contre dix si je commande! sans trêve,
-ni merci, sans peur, et à mort! Toutefois, quand je parle de mort, je
-ne pense, il va de soi, qu'à la mort de l'ennemi: ceux qui me voient
-l'épée au clair ne me revoient jamais l'épée au fourreau, s'ils ont eu
-la sottise de me voir face à face: j'en atteste l'épée que voici!... et
-ceux que je défends, la Mort en a peur! Qu'on se le dise!... A présent,
-j'ai tout expliqué, et n'ai plus qu'à finir.--Compagnons! à ma droite,
-ici! tous ceux qui me veulent obéir, et m'acceptent pour maître! et à
-ma gauche, ceux qui ne veulent pas... (Il fit une pause et se prit à
-rire.) Ceux qui ne veulent pas?... Allah! tant pis pour eux, s'il s'en
-trouve, ils sont assurément bien libres de refuser ce que j'offre, et
-de sortir d'ici pour rentrer tout droit chez eux ... s'ils peuvent!...
-car, pourront-ils?... Je suis bien libre, moi, de veiller sur mon
-secret et d'empêcher qu'il coure les rues... Et, bien certainement,
-j'empêcherai!--Sus donc, mes maîtres! Debout!... et, ceux qui veulent,
-ici!... où je pose mon épée!... et ceux qui ne veulent pas, là!... où
-je pique mon poignard! Mon poignard pique bien: bon conseil à tout le
-monde.
-
-
-
-Messires et messeigneurs, voici peut-être qui est beaucoup moins
-extravagant que tout le reste; voici peut-être même qui ne surprendra
-personne de ce noble auditoire: il y avait cinquante bandits dans
-la salle de la posada; cinquante ... ou, même, davantage, soixante
-peut-être! ou quatre-vingts. Allah le sait mieux que moi, et Lui
-seul!... Toutefois, de tous ces bandits-là, à ne pas vouloir ce que
-voulait Achmet pacha Djemaleddine, il n'y eut personne.--Non! pas un
-malandrin, sur cent ou cent vingt qu'ils étaient.--Tous obéirent. Tous
-se vendirent à Achmet, comme ils auraient fait à Satan.
-
-
-
-Holà!... est-ce pas le premier coq qui chante?... l'aube est-elle
-donc si proche? Abdallah, chanteur chétif, si ton heure approche si
-vite, à toi de hâter le chant!... Et, pour ne rien taire d'essentiel,
-passe, passe vite, et très vite et plus vite encore, sur toute partie,
-sur tout morceau, sur tout détail de la Merveilleuse Histoire dont
-l'omission n'enfoncera pas dans les fines et subtiles oreilles qui
-t'écoutent une cire par trop épaisse, laquelle serait obstacle à
-l'entendement facile de la dite Histoire Merveilleuse, si profitable à
-tout bon et pieux auditeur, tant par la splendeur des gestes héroïques
-que je célèbre que par la moralité irréprochable qu'on en peut tirer
-... moralité très orthodoxe, messires et messeigneurs, selon notre
-Coran comme selon votre Livre. Croyants et Francs ne peuvent ici que
-fortifier leur foi, et leur vertu, et leur courage.
-
-... Oui dà!... c'était bien le chant du premier coq ... et voici le
-chant du second!... Hâte! hâte!...
-
-
-L'hiver espagnol, mesures, est un hiver bien rude. Est-il pas vrai,
-d'autre part, messeigneurs,--et je crois certes l'avoir chanté,--que
-toutes ces glorieuses aventures se déroulaient vers la fin du dernier
-mois de votre année franque, du mois de décembre, pour le nommer comme
-vous faites? A l'époque donc où les Francs célèbrent leur grande fête
-de Noël, laquelle s'achève, justement comme notre saint Ramazan, par
-une belle et fervente prière nocturne, dite _messe de minuit_. Ainsi,
-comme nous-mêmes faisons le dernier jour du Ramazan, les Francs passent
-en oraisons, dans leurs plus solennelles églises, la vingt-quatrième
-nuit de leur décembre. Or, tout grossiers et brutaux que sont les
-gens de Castille, ils ne laissent pas que d'être fort pieux, et de
-fidèlement observer les rites chrétiens le jour et la nuit de Noël. Le
-Roi don Carlos, soi-disant Empereur, ne pouvait donc manquer d'aller
-prier, dès la nuit close, dans sa chapelle particulière; ce qu'il fit,
-en effet. Cette chapelle était, comme juste, enclose dans le palais.
-
-Ce palais, l'Histoire Merveilleuse l'affirme et plusieurs savants
-voyageurs me l'ont confirmé, est tout proche d'une rue de Madrid que
-les gens du lieu nomment Calle Atossa; ainsi, pour aller de la chapelle
-du Roi don Carlos de Castille à la geôle du Roi François de France, il
-y avait à peine à marcher cent pas. J'ai chanté tout cela, seulement
-afin que ceux qui m'écoutent dans ce han d'Anatolie puissent comprendre
-et même voir, comme de leurs yeux, tout ce que, maintenant, je vais
-chanter ... ni plus ni moins clairement que s'ils étaient à Madrid, et
-sur ce chemin même qui, cette nuit de Noël, joignait l'un à l'autre les
-deux logis royaux, celui du Roi captif à celui du Roi geôlier.
-
-
-
-Or donc, la Noël de cette année-là commença comme elle devait
-commencer; rien d'imprévu n'arriva d'abord, et, chaque événement se
-déroula comme il devait.
-
-Vers la dixième heure--dixième heure à la franque--le Roi soi-disant
-Empereur soupa dans la salle basse et quelques gentilshommes, de ses
-plus intimes, soupèrent avec lui.
-
-Une heure plus tard, il se leva de table, sortit de la salle basse,
-s'en fut dans son cabinet aux habillements, changea son pourpoint, d'or
-brodé de pierreries, pour un autre, tout de velours noir, dégrafa sa
-ceinture et ses colliers, quitta son épée, sa dague, son gantelet,--le
-tout par modestie: ainsi faisait-on, au temps d'alors, et fort
-pieusement, avant d'aller prier l'Unique!--enfin, mit un manteau, noir
-aussi, un feutre sans plume, et s'achemina vers sa chapelle, laquelle
-était à l'autre bout du palais; il fallait, pour y arriver, traverser
-deux cours à cloître, une galerie de miroirs, la salle du trône, une
-galerie d'armes, une salle dite salle aux tapis, et, au bout d'un
-dernier corridor, l'antichambre des prêtres, que les Francs nomment
-sacristie. Sitôt prêt, le Roi se mit en route et les gentilshommes de
-son souper, au nombre de onze, l'accompagnèrent, tous eux-mêmes vêtus
-de noir, et tous sans épée ni dague, comme était leur prince.
-
-Marchant à pas pressés, le Roi des Espagnes, ses gentilshommes
-toujours le suivant, traversa donc cours, galeries, salle du trône;
-et puis, traversa cette salle aux tapis que j'ai dite. Or, il n'y
-avait justement point de tapis dans celle salle-là: car les tapis
-n'en étaient pas encore tissés. En place, on avait mis de très grands
-tableaux, peints exprès pour servir de modèles aux brodeurs de laine,
-qui les devaient copier exactement. Ces tableaux-là, toutefois,
-n'étaient pas, comme devaient être plus tard les tapis, appuyés et
-tendus contre les murs de la salle, à toucher ces murs, non! pour la
-commodité des valets et des ouvriers, lesquels préparaient les murs
-pour la tenture qu'on commençait de mettre aux métiers, les tableaux
-étaient seulement dressés contre supports de bois, et écartés de la
-muraille assez pour qu'on pût passer entre celle-ci et ceux-là, tout
-à l'aise. Il n'importe d'ailleurs guère, évidemment, puisque je vois
-plusieurs des nobles voyageurs de la caravane hausser les épaules à cet
-excès d'explications.... J'ai tort, certes, et je chante trop lent!...
-Hâte! hâte!
-
-Don Carlos de Castille, cinquième du nom, traversa donc la salle aux
-tapis, d'une porte à l'autre porte. Passant devant l'un des tableaux,
-qui figurait le combat de deux femmes guerrières, dont l'une terrassait
-l'autre, déjà blessée et près d'être achevée, le Roi, s'en allant,
-et ne songeant à rien, leva, par hasard, les yeux sur le tableau ...
-et son regard vivant rencontra le regard peint par le peintre dans
-les yeux de la femme vaincue; lesquels yeux, écarquillés de rage, de
-désespoir et de peur, étaient si habilement imités qu'ils semblaient
-vivre tout de bon, ni plus ni moins que les yeux des amateurs qui
-admiraient une telle peinture. Certes, le Roi don Carlos avait vu
-déjà ce tableau, et l'avait haut prisé, car c'était le chef-d'œuvre
-d'un artiste très illustre. Ce néanmoins, don Carlos le Cinquième--il
-me souvient tout à coup qu'on l'a surnommé Charles-Quint ..., me
-trompé-je, messeigneurs?...--Charles-Quint, donc, apercevant la
-toile peinte, s'arrêta net, l'œil fixe et déliant. Et ce n'était pas
-précisément le tableau qu'il regardait, qu'il scrutait même, qu'il
-fouillait, de son regard de Prince, froid, brutal et profond, de son
-regard de Maître, accoutumé de percer, à travers le masque des yeux,
-l'âme des hommes sujets, et de la mettre à nu, et à vif... Non! ce que
-regardait Charles-Quint, le Roi soi-disant Empereur, c'étaient les yeux
-seuls, peints par le peintre[8], sur le tableau... oui, quelque bizarre
-que soit la chose: les yeux que j'ai dits tout à l'heure; les yeux de
-la femme vaincue, blessée et près d'être achevée!...
-
-Or, très véritablement, le Roi regarda ces yeux-là, et songea,--le
-temps de deux éclairs... Ho! messires et messeigneurs ... dirai-je
-toute la vérité?... Dirai-je que le Roi don Carlos avait cru voir
-... folie! fantasmagorie!... avait cru voir, sous ses yeux, s'animer
-tout d'un coup, et vivre, et vibrer, et flamboyer, les yeux peints
-sur la toile? oui, ces yeux fabriqués de main d'homme, ces yeux faits
-d'huile et de couleurs broyées.... Non, non! je n'oserai pas dire
-pareille chose. Je me tairai. D'autant que le Roi Charles-Quint, ayant
-bien regardé, songea ... puis, haussant les épaules, s'en fut. Et,
-pareillement, ses gentilshommes s'étant arrêtés, ayant cherché à voir
-ce que voyait leur Maître, et n'ayant rien vu ... haussèrent, comme
-lui, les épaules ... et comme lui, s'en furent, le suivant pas à pas,
-toujours. La sacristie, puis la chapelle, s'ouvrirent. Les prêtres
-saluèrent le Maître qui entrait d'un salut,--du même salut dont ils
-saluèrent ensuite l'Unique ... et la messe de minuit commença...
-
-
-Alors, du même coup, d'autres événements, moins prévus que ceux-là,
-commencèrent...
-
-
-
-La messe de minuit, chez les Nazaréens, se chante fort
-solennellement... Est-il pas vrai, messeigneurs? Le rite en est aussi
-minutieux que magnifique... Messires, messeigneurs! ne croyez pas ici
-que le chétif, votre serf, chante pour flatter!... Non: ce qu'Abdullah
-chante, son cœur et sa conscience le chantent avec sa bouche... Et
-tous ces chants font un seul chant, qui est le chant de la vérité!...
-La messe franque de minuit, croyez-m'en donc! est à la fois superbe
-et complexe; si bien que, seuls, des prêtres habiles et experts, de
-longue date endurcis à leur culte ... bref, de ceux qui savent, comme
-nous autres disons pour rire, ne prendre point _harem_ pour _djami_
-ni _mihrab_ pour _member_ ... sont capables de la bien chanter,
-psalmodier, et réciter, du premier au dernier mot, sans erreur ni
-oubli!... Car, tout de bon, cette prière chrétienne, je vous l'atteste,
-est plus longue et plus difficile qu'aucune de nos prières de la Vraie
-Foi! D'autant qu'un seul officiant n'est pas assez, et que la règle
-des Francs en exige trois, lesquels prient ensemble! grand surcroît,
-certes! de splendeur et de majesté.
-
-
-Or, don Carlos de Castille, cinquième du nom, Roi des Espagnes
-et soi-disant Empereur de toutes les Allemagnes ... car ainsi se
-prétendait-il ... le très puissant Charles-Quint, s'il vous plaît
-mieux, venait d'entrer dans sa chapelle, et s'y était d'abord
-prosterné, en pieux prince qu'il était, et ne manquait jamais d'être.
-Sur quoi, se relevant, et donnant deux coups d'œil alentour, il
-entr'ouvrit la bouche et ne la referma pas.
-
-Messires, messeigneurs! par Allah! ce bon prince ... ce méchant prince,
-ai-je voulu dire!... avait en vérité quelque raison de s'étonner si
-fort! D'abord, et pour commencer, pas un des trois prêtres, officiant à
-l'autel, ne lui montrait visage de connaissance ... non plus qu'aucun
-des autres prêtres, fort nombreux, qui assistaient les prêtres
-officiants. Plus extraordinaire encore: ces susdits officiants, tout
-trois qu'ils étaient, semblaient, en fait de messe, en savoir moins
-qu'un seul, voire qu'une moitié d'un!... Les prières se dépêchèrent
-donc, cahin-caha, parmi bredouillements, errements, enjambements; ce
-dont le Roi, théologien des plus diserts, s'indigna et s'irrita. Il
-était coutumier de colères froides qui s'achevaient toujours autrement
-qu'en paroles. Et le premier quart d'heure de la longue prière n'était
-pas encore écoulé, que sa décision était prise, et qu'il se jurait
-d'infliger aux trois malencontreux officiants un châtiment si terrible
-que les temps futurs, épouvantés, n'en parleraient jamais qu'à voix
-basse. Sire Charles-Quint savait qu'un Empereur, le fût-il contre toute
-légitimité, n'en a pas moins le droit d'ériger son plaisir en loi
-souveraine, et le devoir de punir tout rebelle, comme sacrilège: car
-les Majestés, toutes, sont Vicaires de l'Unique et propres effigies de
-Dieu; et qu'il ne suffit pas de les respecter et vénérer: qu'il faut
-encore--l'Unique le commande!--les adorer genoux à terre, comme on
-adore l'Unique lui-même.
-
-Enfin sonna la quatrième heure,--quatrième heure à la turque,--qui,
-à la franque, valait alors la mi-nuit. C'est l'heure solennelle de
-la fête; cela parce que les chrétiens, pieux liseurs du Livre, y ont
-découvert, disent-ils, qu'à cette heure exacte naquit, 683 ans avant
-l'Hégire[9], le très doux Prophète Jésus. Les trois prêtres officiants
-célébrèrent de leur mieux l'heure qui sonnait; mais ce mieux fut plus
-mal que rien n'avait encore été; tellement que, grandement furieux,
-sire Charles-Quint se leva comme bondit un lion, renversa son trône de
-chapelle, trône d'ailleurs tout léger et de simple bois, puis se jeta
-hors l'église plutôt qu'il n'en sortit. Ses gentilshommes de chambre
-coururent après lui et ce fut moins un cortège royal qu'une fuite de
-cerfs ou de daims, qu'on vit traverser l'antichambre de la chapelle,
-passer la porte de la salle aux tapis, et galoper par cette longue
-salle, telle que j'ai déjà chanté... Mais voilà tout à coup que survint
-l'événement le plus imprévu de tous, et, tout ce qui avait précédé:
-prêtres inconnus, prières bredouillées, officiants ne sachant pas
-officier, n'était rien en comparaison. Jugez-en: soudain, la femme du
-tableau ... du tableau que j'ai dit, où deux guerrières étaient peintes
-... la femme vaincue, à terre, blessée, près d'être achevée ... oui
-bien! cette femme que le Roi, l'heure d'avant, avait si singulièrement
-regardée au fond des yeux ... eh bien! écoutez, tous!... cette femme
-peinte sur toile par la main d'un artiste, d'un homme,--dans l'instant
-que le Roi repassait devant elle, s'anima!--magie évidemment!--devint
-femme vivante, sauta hors le tableau, et marcha droit vers le sire
-Charles-Quint, lequel, stupide, épouvanté peut-être, s'était figé
-sur place et ne bronchait, tel un empereur de pierre; et ses onze
-gentilshommes non plus que lui, tous exactement cloués au sol.
-
-Messires, messeigneurs! ce fut ainsi. Qui dit que je mens, ment.
-
-La femme, naguère peinture, vivante alors, vint jusqu'à six pas du Roi.
-Et, tout d'un coup, elle disparut--magie encore!--A sa place, un homme
-surgit--magie toujours! et, cette fois, magie pire:--du moins, sire
-Charles-Quint n'en douta assurément pas; l'homme, songez-y! et songez
-que c'était en pleine Castille! en plein Madrid! et dans le propre
-palais du sire lui-même!... l'homme, très magnifique au surplus des
-pieds à la tête, portait l'habit turc, portait le turban, très vaste et
-très haut dans ce temps, portait la ceinture de soie dorée; et quatre
-pistolets d'Albanie y brillaient, avec, en place de dague, un yatagan
-à gaine toute de rubis et d'émeraudes; avec, en place d'épée, un
-cimeterre bleu tout gravé, de cet acier persan qu'on ne retrouve plus
-et que Milan, Tolède ni Damas n'imitèrent jamais que bien mal. Pardon
-pour moi si j'ai l'honneur de chanter devant des seigneurs qui soient
-de ces cités illustres! mais je chante vrai: hélas! la vérité, souvent,
-n'est pas courtoise...
-
-Achmet pacha Djemaleddine, l'aigrette d'amiral turc au front, sur
-le cœur l'Ehrtogrul, à l'épaule le Saint-Michel de France qui vaut
-l'Ehrtogrul et que, naguère, le Chevalier-Roi avait ôté de son manteau
-pour en honorer la souquenille du marmiton qui l'était venu visiter
-dans sa geôle!...--cela, il va de soi, sans qu'aucun mécréant d'Espagne
-en aperçût rien!--Achmet pacha, plus royal que tous les rois, et seul,
-à sa coutume, contre douze adversaires, mais, par hasard, seul très
-bien armé contre douze hommes sans armes, Achmet pacha, dis-je, tira le
-cimeterre ... puis, très galamment, il en salua don Carlos de Castille,
-avant de lui dire, avec beaucoup de respect, et le cimeterre derechef
-rengainé:
-
---Sire!... au nom du Magnifique Padishah, Commandeur des Croyants, qui
-est mon maître, j'ai le douloureux honneur d'annoncer à Votre Majesté
-Impériale et Royale qu'Elle est, dès cet instant, ma prisonnière! Et je
-La supplie de vouloir bien se considérer telle, et consentir à demeurer
-sous la garde de son serviteur très indigne, moi-même, qui suis Achmet
-pacha Djemaleddine, prince suzerain en Circassie, prince vassal en
-Turquie, amiral des flottes de l'Islam, marquis en France, compagnon de
-l'Ehrtogrul et chevalier de Saint-Michel.
-
-Le Roi d'Espagne regarda Achmet et ne répondit pas. Mais Achmet, qui
-le regardait aussi, vit tout de suite qu'il n'y avait dans les yeux de
-ce prince, faux Empereur, mais, certes, vrai Roi, ni peur, ni colère,
-ni même étonnement. Charles-Quint prisonnier demeurait identique à
-Charles-Quint tout-puissant. Achmet, alors, parla de nouveau, et plus
-respectueusement qu'il n'avait fait d'abord, et il dit:
-
---Sire, Votre Majesté Impériale et Royale me daignera suivre, j'ose
-l'en supplier. Je ne la conduirai, comme juste, nulle autre part que
-dans un logis princier.
-
-Sire Charles-Quint, cette fois, à si courtois discours, répondit: vrai
-prince jamais ne méprisa vrai gentilhomme! Et voici quelle fut la
-réponse:
-
---Vous êtes au Grand Seigneur? et c'est le Grand Seigneur qui me
-prétend garder captif ici?... ici: dans mon propre palais, dans ma
-propre ville, au centre de mon principal royaume, donc à quinze cents
-lieues du plus proche de ses gens d'armes? Me garder, vous ne pouvez.
-C'est donc m'assassiner que vous allez faire?
-
---Et c'est donc du nom d'assassin que vous venez de me nommer? En
-Turquie, le Padishah peut ce qu'il veut, sauf insulter aucun Croyant,
-non plus qu'aucun Infidèle.
-
-Telle fut la seule réponse d'Achmet. Et Charles-Quint, sur-le-champ,
-lui fit excuse.
-
---Il en va de même dans mon Espagne, comme dans mes
-Allemagnes!--affirma-t-il.--Un gentilhomme mahométan, d'ailleurs, ne
-saurait croire que le premier des gentilshommes chrétiens ait jamais
-songé à lui faire injure. J'ai seulement raillé, monsieur. Mais j'en ai
-le droit, car votre bouffonnerie est grosse! Moi, chez moi, prisonnier!
-
-Il s'était pris à rire, en face de notre Achmet grave comme sont graves
-nos Turcs, quand il n'est pas l'heure de plaisanter.
-
-Le soi-disant empereur continuait cependant de rire et de railler:
-
---Moi, chez moi, prisonnier! Et prisonnier du Grand Seigneur, lequel,
-de l'autre bout du monde, m'envoie pour me saisir un seul de ses Turcs
-à turban!... et me fait, au surplus, la grâce de m'octroyer un logis
-princier dans mon logis royal!... le Grand Seigneur, d'honneur, est un
-plaisant garçon!
-
-C'est ici, messires et messeigneurs, qu'Achmet pacha Djemaleddine osa,
-contre toute étiquette, interrompre la prisonnière Majesté:
-
---Daigne m'excuser l'Empereur!...--cria-t-il:--Mais aurais-je, par
-mégarde, dit que Votre Majesté fut prisonnière du Padishah?
-
-Don Carlos de Castille toisa l'homme qui l'avait interrompu:
-
---Par extravagance, serait-ce de vous, monsieur, que je suis
-prisonnier?... Êtes-vous Empereur, Roi ou tout au moins quelconque
-monarque, pour m'oser prendre et retenir à votre compte?
-
-Achmet pacha ne sourcilla pas:
-
---Allah m'en préserve! Votre Majesté ne saurait être prisonnière que
-d'une Majesté.
-
-Lors, sire Charles-Quint, tout ébahi, ouvrit la bouche et n'interrogea
-point. Achmet pacha, ce néanmoins, ne laissa pas que de répondre:
-
---C'est du Roi de France qu'est prisonnier le Roi d'Espagne et c'est au
-logis du Roi de France que je vais avoir l'honneur ... le très joyeux
-honneur, cette fois!... de conduire Votre Majesté Espagnole.
-
-Sire Charles-Quint, toujours bouche ouverte, songea d'abord, puis,
-croyant encore goguenarder:
-
---Monsieur le Turc, combien de hallebardiers et combien de
-mousquetaires pensez-vous ne pas donc trouver entre ce mien logis et le
-logis du Roi de France?
-
---Oh!--fit Achmet, toujours respectueux, et de plus en plus!...--aucun.
-
-Puis, répondant encore avant qu'on l'interrogeât:
-
---Votre Impériale Majesté sait assurément combien le palais royal de
-Madrid comptait naguère de mousquetaires et de hallebardiers!... Mais
-Votre Impériale Majesté ignore probablement combien les faubourgs de
-Madrid comptent, à toutes heures, de mauvaises gens, très peu fidèles
-sujets de leur prince. Ce sont quelques-unes de ces mauvaises gens qui
-tout à l'heure ont si mal célébré la messe du Roi dans sa chapelle;
-c'en sont d'autres qui, maintenant, remplacent dans le palais du Roi
-la garde royale, désarmée par mes soins. Votre Majesté m'excusera si
-j'ai dû lever, pour la combattre, d'aussi traîtres soldats: c'est que
-je n'en pouvais pas trouver d'autres. Au surplus, pas un seul de ces
-soldats-là n'offensera, de sa vue, le Roi qu'ils ont trahi! Ils en
-mourraient plutôt! tous ... et de ma main?
-
-Ayant entendu, l'Empereur et Roi ne trouva, cette fois, plus rien à
-dire.
-
-Et Achmet pacha, une fois encore, parla sans être interrogé:
-
---J'ose donc prier Votre Majesté de bien vouloir me suivre.
-
-L'Empereur et Roi, docile, fit un pas. Puis:
-
---Et ces gentilshommes qui sont à moi?--demanda-t-il.
-
-Achmet pacha ne les regarda pas. Hors l'Empereur et Roi, qui donc, dans
-tout Madrid, était digne de son regard?
-
---Ceux-là?--dit-il seulement, et parlant d'une écrasante hauteur...
-
-Sans un mot de plus, il continua de montrer le chemin à son prisonnier.
-Puis, par-dessus son épaule, ayant jeté son ordre, d'un coup de
-sourcils, aux gentilshommes d'Espagne, il commanda:
-
---Que les chiens suivent le Maître!
-
-Et c'est ainsi, messires et messeigneurs ... je chante toujours vrai
-chant!... c'est ainsi que sire Charles-Quint quitta la chambre aux
-tapis, passa par d'autres galeries, passa d'autres cours, passa par
-la porte de son palais ... (et cette porte n'était gardée ni par
-mousquetaires, ni par hallebardiers, ni par qui que ce fût: cette porte
-était ouverte!...) pour aller prendre place dans la geôle du Roi de
-France, du Roi François, ainsi devenu, miraculeusement, de captif,
-maître, et de prince vaincu, prince victorieux.
-
-Passé la porte du palais, le cortège: pacha, empereur, gentilshommes,
-tous se suivant l'un l'autre, chemina, du logis royal d'Espagne,
-jusqu'au logis royal de France ... celui-ci toutefois moins somptueux
-que celui-là: car telle est la petitesse espagnole: au roi de France
-vaincu, le roi d'Espagne vainqueur ... (vainqueur ... naguère!...)
-n'avait pas su donner un palais!... il l'avait enfermé, comme on
-enferme un meurtrier, voire un voleur!... Messires! nous autres,
-d'Islam, savons mieux être courtois.
-
-
-Mais c'est alors qu'advinrent force péripéties par lesquelles la
-Merveilleuse Histoire qui, peut-être, semblait d'ores et déjà finie à
-tout ce noble auditoire, va, d'ici jusqu'à sa fin finale, changer de
-dénouement plus de fois qu'il ne faut d'instants pour le chanter.
-
-
-Et voici qu'il va falloir peut-être moins d'instants encore, pour que
-l'aurore soit rose ... l'aube déjà blanchit à l'Orient ... vers la
-Mecque sainte...
-
-Hâte, hâte! _La illah il Allah!_
-
-Ai-je bien dit, messires et messeigneurs, combien proches l'un et
-l'autre étaient les deux logis: le palais, la geôle?
-
-Pas assez proches, pourtant: puisque, de l'un à l'autre, le cortège
-susdit du pacha, de l'Empereur et des gens qui suivaient s'y heurta
-contre la première des susdites péripéties!
-
-Le cortège marchait donc, Achmet pacha précédant sire Charles-Quint,
-et, respectueux toujours de toute Majesté, et davantage encore de toute
-Majesté tombée, Achmet pacha n'avait donc rien dépouillé de sa parure,
-ni de ses ordres étincelants ... et l'éclat de son habit était dans la
-nuit noire comme l'éclat d'un feu d'artifice.
-
-C'est pourquoi, justement à la moitié du chemin, quelqu'un, attiré,
-survint... Et, certes, Achmet eût mieux aimé rencontrer Iblis!
-
-Car ce quelqu'un fut le marquis don Pedro. Le marquis don Pedro,
-passant par hasard, et voyant l'habit turc, n'en crut pas ses yeux ...
-mais, tout de même, il tira d'abord l'épée:
-
---Par saint Jacques!--cria-t-il:--holà! l'homme à turban! bas les armes
-ou je vous tue!...
-
-Achmet pacha, devant cette épée nue, ne toucha pas à son cimeterre, non
-plus pour le jeter que pour le dégainer:
-
---Señor,--dit-il, tout simplement,--reconnaissez-vous pas votre hôte
-don Alonzo Lupa? Avec ou sans turban, je baise les mains de Votre Grâce.
-
-Et, vite, avant que le marquis, tout stupéfait, eût répondu:
-
---Au surplus,--poursuivit-il,--ai-je pas votre serment? et devez-vous
-pas accomplir le premier souhait que je souhaiterai devant vous? Voici
-mon souhait, don Pedro! Je souhaite que Votre Grâce daigne ne pas voir
-ou ne se point rappeler aucun des douze seigneurs qui me suivent;
-et qu'elle oublie aussi, pour tout jamais, ce lieu, ce temps, cette
-rencontre et l'habit que je porte aujourd'hui.
-
-Entendant ces paroles, le marquis don Pedro fut comme un homme que le
-tonnerre écrase: pis que mort. Car il ne tomba pas: les hommes tués
-par la foudre restent d'abord debout, puis, tout d'un coup, deviennent
-poussière. Le marquis don Pedro devint moins que cela. Beaucoup
-moins! Quand, après un long temps, il se reprit de broncher, ce fut,
-proprement, pour cesser d'être vu puisqu'il devint ceci: le sujet qui,
-bien que fidèle à son Prince, le voit captif et, tout de même, sous
-les yeux de ce prince, remet l'épée au fourreau, sans avoir combattu;
-et fait retraite, sans avoir dit mot; et boit sa honte, sans s'être
-justifié.
-
-Cela, pour tenir, son serment! Honneur, messires et messeigneurs!
-honneur à don Pedro! Ainsi font les hommes, vrais hommes de cœur.
-
-
-Or s'en fut, par ici, le marquis don Pedro, et, parla, le pacha
-Achmet... Et celui-ci, certes! était triste autant que celui-là. Quant
-aux autres gens, Empereur et gentilshommes, ils suivirent en silence
-celui qu'ils devaient suivre.
-
-
-
-Et parvint le cortège où il devait parvenir; chez le Roi franc François
-Ier, lequel, meilleur dévot que le Roi Charles-Quint, était encore à
-ses prières; ce dont il eut, de l'Unique, bien prompte récompense:
-car ce fut Achmet pacha qui interrompit la dernière des oraisons
-royales; et, sans plus de façons, entrant dans la geôle du Roi (que
-ses soldats-bandits avaient, une heure auparavant, pris et conquis, à
-l'escalade, ni plus ni moins vitement et silencieusement qu'ils avaient
-fait, un peu plus tôt, pour le palais de l'autre Roi):
-
---Sire Roi,--dit-il, parlant au Roi François,--tu m'as, naguère,
-commandé ... et tu me commandais gentiment, comme de compère à
-compagnon! Il fallait donc bien que je trouvasse!... Tu m'as donc
-commandé de te trouver le bon chemin de Madrid à Paris; de ta geôle
-à ta capitale. Moi, naïf, aurais-je su? Non!--Mais, naguère aussi,
-mon maître avant toi, le Padishah le Magnifique m'avait commandé de
-te tirer d'ici. Et, comme je lui demandais moi-même: «Sera-ce par la
-force?» Il m'avait répondu: «Madrid de Stamboul est trop loin!» Et
-comme je lui redemandais: «Sera-ce par le lucre?» Il m'avait répondu:
-«François de France est trop précieux! Nul trésor, même celui du
-Sultan, ne vaut le Roi de France!» Alors il poursuivit: «Je ne sais
-qu'un moyen: ce moyen est un pacha turc; ce pacha turc est l'amiral
-d'Islam; cet amiral d'Islam s'appelle mon Serviteur ... et je daigne
-l'appeler aussi mon Ami.» Sire Roi, je ne peux mieux dire qu'a dit le
-Padishah. Je répète donc, et ne réponds: «Madrid, de Paris comme de
-Stamboul, est trop lointain! François de France est trop précieux! Je
-ne sais donc qu'un moyen: ce moyen est un Prince; ce Prince est un Roi;
-ses peuples l'appellent Empereur. Tu le nommes ton frère Charles ... et
-je te l'apporte!... Prends, c'est à Toi.»
-
-Sur quoi Achmet, les deux genoux en terre ... tels de tout petits pages
-du harem,--au Iéni-Séraï ... ayant baisé la main du Chevalier-Roi,
-sortit. Et sire Charles-Quint, dès lors entra, captif de son captif.
-
-
-
-Messires, messeigneurs! voilà l'aube qui s'en va, voici l'aurore
-qui s'en vient. Et voici donc venir la troisième des péripéties par
-quoi finit la Merveilleuse Histoire ... et voilà tout à heure la
-Merveilleuse Histoire finie:
-
-
-Achmet pacha, quatre minutes plus tôt, avait laissé l'Empereur et Roi
-dans l'antichambre de la geôle, seul; et, dans la salle des gardes, les
-gentilshommes espagnols désarmés.
-
-Pour ses gardes à lui ... je veux dire pour sa bande de brigands
-tire-laine, déjà deux fois vainqueurs (lui les menant), des gardes
-royaux du Roi des Castilles...--et ces gardes royaux, messires et
-messeigneurs! soyez-m'en tous témoins!... étaient certes les premiers
-soldats de tous les soldats francs de ce temps: ceux-là qui avaient
-vaincu et capturé, sur un sinistre champ de bataille, le Roi François
-Ier lui-même!...--pour les bandits qui donc étaient ses gardes à lui,
-Achmet les avait postés aux portes et murs de la bastille...
-
-Or, sortant de la geôle, il retrouva fort bien son prisonnier dans
-l'antichambre, et lui ouvrit, de sa main, la geôle royale... Mais,
-dans la salle des gardes, il ne retrouva plus les gentilshommes du
-Roi Carlos: à leur place, et prisonniers à leur tour, et désarmés, et
-garrottés, étaient ses propres hommes, à lui: la bande entière des
-coupe-jarrets dont il avait fait ses soldats! Oui-dà! Lui n'étant plus
-à leur tête, ces pauvres hères avaient tout aussitôt cessé d'être des
-guerriers, cessé d'être des hommes pour redevenir des vilains et des
-lâches. Toutefois, qui donc les avait en un clin d'œil vaincus et
-pris? Achmet s'en courut à la porte... Là, sur le seuil, avec tous les
-gentilshommes délivrés, quelqu'un se tenait ... quelqu'un qu'Achmet
-avait déjà vu peu avant, l'épée au fourreau ... et qu'il revoyait
-d'ailleurs, l'épée au fourreau pareillement ... mais qu'il eût mieux
-aimé voir changé en quelque autre, quelque autre, fût-il Iblis même
-glaive, griffes, cornes et dents nus.
-
-Don Pedro salua, très bas:
-
---Señor--dit-il--je baise les mains de Votre Grâce ... et je rougirais
-de lui rappeler qu'elle daigna, l'autre mois...
-
-Achmet pacha rendit salut pour salut:
-
---... Vous donner un serment, señor?... Je dis «donner!»: car, telle
-Votre Grâce elle-même, je donne ces dons-là et ne prête pas. Le tout
-est donc à vous. Oserai-je m'étonner de revoir si tôt et dans ce
-lieu?...
-
-Don Pedro mit la main à l'épée:
-
---A la disposition de Votre Grâce!--s'écria-t-il:--Mais qu'Elle sache
-d'abord que c'était ma consigne, écrite de la main même du Roi mon
-maître ... ma consigne d'être ici, ce soir, à l'heure même où j'y suis
-venu. Et Votre Grâce peut voir que j'y suis venu seul!
-
-La consigne écrite, qu'offrait don Pedro, tomba aux pieds d'Achmet, qui
-la ramassa, ne la lut point, et, pour la rendre à qui elle était, ploya
-le genou:
-
---Je fais mes excuses au marquis don Pedro,--dit-il:--au marquis don
-Pedro, plus loyal que je ne suis!
-
---Beaucoup moins!--protesta don Pedro.
-
---Mais mon souhait, señor?... daignez-vous?... Achmet pacha ne soupira
-point, et fit seulement le signe d'obéissance:
-
---Señor,--fit don Pedro,--je souhaite que Votre Grâce m'introduise
-elle-même auprès de Sa Majesté ... j'ai voulu dire auprès de Leurs
-Majestés!...
-
-Ainsi fit Achmet.--Ainsi font, en pareilles occurrences, les hommes,
-qui sont vrais hommes de cœur.--Achmet pacha, le cimeterre au fourreau,
-rentra donc dans la geôle royale, précédant don Pedro, l'épée nue.
-
-
-Or, les princes, messires et messeigneurs! comprennent mille choses
-que les sujets ne comprennent jamais. Et ces mille choses, mille fois
-plus vite! La Merveilleuse Histoire, que nul chanteur jamais ne leur
-avait chantée, François Ier de France et Charles-Quint d'Espagne n'en
-ignoraient déjà rien, l'un ni l'autre. Lors, Achmet pacha, le cimeterre
-au fourreau, ne but nulle honte; non plus que don Pedro, l'épée nue ...
-car celui-ci, fort plaisamment, fut tancé par l'Empereur et Roi:
-
---Armé devant moi, señor marquis? êtes-vous rebelle? remettez!... Au
-fait... non! rendez!...
-
-Sire Charles-Quint s'était saisi de l'épée nue:
-
---Don Pedro, recevez!--il le frappa aux deux épaules:--C'est la
-Toison...
-
-(La Toison, messires et messeigneurs, valait le Saint-Michel qui valait
-l'Ehrtogrul).
-
-Le Roi d'Espagne avait détaché son collier.
-
-Il n'en avait, comme juste, qu'un. Mais le Roi de France en portait, ce
-soir-là par extraordinaire, un pareil. Et le Roi d'Espagne lui dit:
-
---Mon frère, puisque vos bons sujets vous ont, ce soir, racheté contre
-rançon, avant même que ce compagnon-là n'ait failli vous échanger
-contre ce compagnon-ci,--il se touchait du doigt après avoir touché du
-doigt Achmet,--et puisque vous nous faites, en marque de réconciliation
-et d'amitié ravivée, l'honneur de porter nos Ordres comme je porte les
-vôtres, vous plaît-il de donner de notre part votre propre Toison au
-pacha amiral que naguère vous fîtes marquis et chevalier?
-
---De tout cœur affectueux!--cria le Roi de France!--Compère, prends
-donc et sois fier: La Toison est grande. Mais à ton noble ami, donne
-toi-même, et de ma part, non pas mon manteau, mais le manteau du
-Roi-Empereur: qu'il prenne...
-
---Et sois fier, acheva sire Charles-Quint, si grande que soit la
-Toison, le Saint-Michel n'est pas plus petit.
-
-Ainsi savent les vrais Maîtres honorer les vrais Serviteurs.
-
-
-
-L'aurore est rose. L'aurore rougit. Messires, messeigneurs! on bâte les
-chameaux, le chant est chanté, l'histoire est dite,--la Merveilleuse
-Histoire d'Achmet Djemaleddine, chef tcherkess, pirate, pacha, vali,
-grand d'Espagne, marquis de France, amiral d'Islam, ami de trois
-Sublimes Princes: François de France, Carlos d'Espagne et Souléïman
-le Magnifique! Elle est dite, du premier mot au dernier mot messires,
-messeigneurs! A présent, bénédiction d'Allah sur tous! Et de tous, sur
-le chanteur, générosité! générosité, messires, messeigneurs! générosité
-sur moi, votre serf, Abdullah, fils d'Atik-Ali, sur moi, le chétif!
-générosité! au nom de l'Unique! car voici le muezzin qui déjà chante,
-tel le troisième coq: _La illah il Allah!..._
-
-
-[1] _Han_, auberge ou _caravansérail_ en Anatolie.
-
-[2] Messires, en turc: _effendi_; appellation très courtoise,
-originellement réservée aux seuls musulmans.
-
-[3] Messeigneurs, en turc: _Tchelebi_, appellation d'une égale
-courtoisie, mais à l'usage des chrétiens.--Jules Verne, écrivant son
-Kéraban le-Têtu, eut tort de lui donner du «Seigneur Kéraban.» Il eût
-fallu: «Sire Kéraban,» puisque _Keraban effendi_ était de la Foi.
-
-[4] Le suffixe _eddine_ équivaut à notre particule _de_; au _von_ des
-Allemands; au _van_ des Hollandais; au _sir_ des Anglais; et octroie la
-noblesse.
-
-[5] _Vicaire_, en turc _Khalifa_. Le Khalife de l'Islam n'est rien de
-plus que le Vicaire d'Allah.
-
-[6] _L'alaïk_, l'esclave chargée du service des tchibouks, laquelle se
-tient à genoux auprès du maître, tout le temps que le maître fume le
-tchibouk,--qui est la longue pipe de merisier ou de jasmin.
-
-[7] Les armes d'acier dur, niellé d'or, furent d'abord trempées en
-Perse. Puis Damas imita Ispahan. Puis Tolède imita Damas. Et, à chaque
-fois, la qualité baissa d'un degré.
-
-[8] Le peintre Ribeira.
-
-[9] 683 ans musulmans,--ans lunaires,--qui valent 632 ans solaires de
-notre calendrier.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- SEPT LETTRES DE PRINCESSE
-
- ÉCRITES IL Y A DIX ANS (1911)[1]
-
-
- _Pour le capitaine Tewfik bey Kibrizli, pour l'émir Mohammed Arslan,
- morts pour leur patrie._
-
-
-[1] Le conte précédent,--_L'Extraordinaire Aventure..._--nous
-reportait aux premiers temps, aux temps les plus héroïques de
-l'amitié franco-turque. Les _Sept Lettres de Princesse..._ que voici
-nous reportent à la très pire époque d'il y a dix années. C'est, en
-effet, vers 1911 que la France,--je veux dire l'opinion française,
-plus encore que le gouvernement français, oublia son histoire et ses
-intérêts, et prit imbécilement, contre la Turquie isolée et attaquée,
-le parti des mauvaises nations qui attaquaient notre vieille alliée.
-De cette stupide erreur découla le ressentiment turc, et l'alliance
-germano-turque de 1914. La Turquie en est tout innocente. Et je
-l'atteste sur mon honneur de marin et de Français.--C. F.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- LETTRE I
-
-
- _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
-
- _à madame Simone de La Cherté,_
-
- _91, rue de Varenne, Paris._
-
-
- Constantinople, le 18 zilhidjé 1328[1].
-
-
-Ma sœur jolie, tant aimée,
-
-C'est une terrible résolution que je prends là, de vous écrire en
-français! Jusqu'ici, vous le savez, j'ai toujours écrit toutes mes
-lettres en turc, toutes, sans exception! Mais voilà! vous, vous ne
-savez pas lire le turc ... ou, du moins, vous ne savez pas très bien
-... vous épelez seulement... Alors, ce serait une corvée pour vous,
-une affreuse corvée, quatre pages à déchiffrer de droite à gauche![2].
-Sûrement, vous n'en viendriez pas à bout. Et vous ne les liriez pas,
-mes quatre pauvres pages. Alors, comme je tiens à ce que vous les
-lisiez ... même quand elles seront huit ... ou douze ... il faut bien
-que je me résigne et que je me risque à écrire en français... Par
-exemple, dites? mes deux chers beaux yeux[3]? vous ne vous moquerez pas
-trop j'ai si peu l'habitude du français! Comment voulez-vous que je
-fasse? Je vais penser chaque phrase en turc, et puis traduire. Ce sera
-ridicule, forcément, quoique vous m'avez dit parfois, jadis, que mes
-traductions faisaient en somme un français presque classique... En tout
-cas, soyez indulgente!
-
-D'abord, il faut que vous soyez indulgente! Oui: _il faut_, parce que,
-si je fais trop de fautes, c'est vous qui serez responsable.--Vous,
-oui, vous, mes deux chers yeux! vous qui exigez que je vous écrive des
-lettres difficiles... Vous comprenez, s'il avait suffi de vous dire
-les choses ordinaires, les choses simples, par exemple, les choses
-tendres dont mon cœur est plein à déborder, pour vous:--que je suis
-au désespoir, à cause de votre départ, que j'en pleure à rider mes
-joues, que mon âme fidèle est partie aussi, avec vous, dans ce vilain
-Orient-express, que je n'ai pas ouvert une fois mon piano depuis que
-vous n'êtes plus là pour jouer à quatre mains ... oh! s'il avait suffi
-de dire cela, j'aurais su. Ces choses tendres, ça se dit certainement
-en français, tout comme en turc. On s'aime avec les mêmes baisers
-dans tous les pays, n'est-ce pas?--Mais, vous autres Françaises, vous
-n'êtes pas du tout, du tout sentimentales! Je me souviens: du temps que
-vous étiez ici, et que vous veniez me rendre visite, je n'ai jamais
-pu vous dire trois paroles un peu douces sans vous faire éclater de
-rire, très méchamment. Et après, vous vous moquiez, vous vous moquiez!
-Alors, je pense bien qu'à présent, lointaine comme vous voilà, vous
-vous moqueriez dix fois plus méchamment, dix fois au moins. Et si vous
-saviez quelle peur nous en avons, toutes tant que nous sommes, de vos
-terribles moqueries françaises![4] Je ne vais pas m'y risquer, soyez
-tranquille!
-
-D'ailleurs, vous m'avez expliqué très clairement ce que vous vouliez
-que j'y mette, dans ces longues lettres difficiles que vous exigez
-de votre petite sœur obéissante. Vous voulez que je vous donne les
-nouvelles d'ici, toutes les nouvelles, et les nouvelles vraies;--pas
-celles que choisissent, découpent, cuisinent et mijotent, prudemment,
-pour vos estomacs européens, nos journaux soi-disant libres[5]. Vous
-voulez que je vous montre, avec beaucoup, beaucoup de détails, notre
-vie actuelle dans nos harems d'aujourd'hui,--notre vie modifiée,
-transformée, moderne, enfin! celle que nous vivons depuis la
-Révolution, «depuis l'Affranchissement!» comme vous dites.--Vous voulez
-que je vous expose avec encore beaucoup, beaucoup de détails, nos
-idées, nos théories, nos vœux, nos revendications... (toujours comme
-vous dites); notre programme, enfin! Vous voulez que je vous fasse
-suivre le mouvement féministe en Turquie... Naturellement, je copie
-tout ça, mot à mot, sur votre lettre à vous ... parce qu'il y a là
-un tas de mots que, moi, je n'emploie guère souvent, et dont le sens
-précis m'échappe même un peu...
-
-Au fait, avant de commencer ... voyons, ma grande sœur bien chérie!
-vous me demandez là des choses ... des choses assez extraordinaires,
-savez-vous?... Vous n'êtes pourtant pas, vous, une de ces Françaises
-qui, jamais, au grand jamais, n'ont mis leurs jolis pieds hors de
-France... Vous n'êtes pas de ces Parisiennes dont vous m'avez parlé
-jadis, et sur lesquelles vous-même faisiez tant de plaisanteries:
-de ces Parisiennes qui vivent toute leur vie dans l'un des trois
-arrondissements vraiment parisiens,--oh! je me rappelle même leurs
-numéros: le septième, le huitième et le seizième!--de ces Parisiennes
-qui naissent là, meurent là, et n'en sortent pas plus que le pauvre
-vieux Sultan Abd-ul-Hamid ne sortait jadis de ses palais d'Yildiz: en
-tout et pour tout, une fois par semaine! le vendredi:--lui pour aller
-à sa mosquée, faire la prière; elles pour aller à l'Opéra, manger des
-fruits glacés.--Que j'avais ri avec vous, le jour où vous m'aviez
-raconté ça!--Oui! mais, vous, c'est autre chose!... Vous, sœur aimée,
-vous êtes une voyageuse. Vous avez suivi M. de La Cherté dans tous ses
-postes diplomatiques, à Madrid, à Pétersbourg, à Pékin même. Et vous
-êtes restée un an ici, à Constantinople. Vous connaissiez plusieurs
-harems. Vous y étiez reçue familièrement, vous étiez mon amie la plus
-intime, et l'amie de beaucoup de mes amies. Alors? comment pouvez-vous
-employer des mots si considérables pour parler de nous? de nous qui
-sommes de si petites choses! Est-ce donc qu'à peine rentrée à Paris,
-Paris vous a fait oublier tout ce que Stamboul vous avait appris?
-
-Alors, il faut donc que je vous redise tout?--comme je dirais tout à
-une étrangère?--mais, par exemple! plus franchement: car vous pensez
-bien qu'à une vraie étrangère, je n'oserais guère dire que ce que tout
-le monde sait.
-
-Enfin!... commençons!--Mes deux chers beaux yeux, nous, femmes turques,
-nous sommes très inconnues de l'Europe, plus inconnues, je crois, que
-ne sont les femmes chinoises ou les femmes japonaises. Et pourtant,
-Pékin et Tokio sont bien loin de Paris, et Constantinople tout près.
-
-N'importe! on se figure à notre sujet des choses impossibles,
-effarantes. On se figure que nous sommes des esclaves, vivant
-enfermées, encagées, presque enchaînées, et gardées à vue par d'autres
-esclaves, nègres et féroces, armés jusqu'aux dents, lesquels, de temps
-en temps, nous cousent dans des sacs et nous jettent dans des Bosphore.
-On se figure que nous vivons par groupes nombreux d'épouses rivales,
-chaque mari turc ayant pour soi seul tout un «harem», c'est-à-dire
-huit ou dix femmes, pour le moins. On se figure que, dans nos cages,
-nous vivons, vêtues de satin rose tendre ou de velours vert d'eau,
-d'une façon tout à fait poétique, parmi des danses, des chansons,
-des cigarettes et des confitures à la rose, parmi des narguilés,
-parmi des pipes d'opium aussi. On se figure enfin,--depuis que notre
-cher grand Loti a écrit son si beau livre, si mal compris, _les
-Désenchantées_,--on se figure également que la plupart d'entre nous
-savent à merveille le grec et le latin, l'algèbre et la philosophie,
-et que toutes, femmes savantes ou ignorantes, rêvons exclusivement,
-jour et nuit, de secouer «notre joug» et de reconquérir «notre
-liberté, notre dignité et nos droits de la femme». N'est-ce pas, mes
-deux beaux yeux, que c'est tout à fait ça qu'on se figure à Paris, au
-moins dans le monde des jolies dames qui jamais ne sortent des fameux
-septième, huitième et seizième arrondissements? Mais vous, ma grande
-sœur tant aimée, vous êtes une toute autre dame,--quoique la rue de
-Varenne en soit justement, ce me semble, des trois arrondissements
-sacrés?--N'importe! vous, vous savez!
-
-Vous savez ce que nous sommes «pour de vrai»: des femmes,
-mash'Allah![6] à peu près pareilles aux autres ... à peu près pareilles
-à vous ... un peu plus naïves, un peu plus simplettes, un peu plus
-femmes-enfants; mais, somme toute, pas tellement différentes. Vous
-savez que nos maris sont aussi des hommes à peu près pareils à vos
-maris, quoiqu'un peu plus naïfs, un peu plus simples, un peu plus
-neufs,--comme sont leurs femmes... Tels époux, telles épouses, chacun
-sait! Il n'y a pas là de quoi s'étonner. Notre vie, vous la connaissez:
-nous sommes, tout bien compté, à peu près aussi libres que vous
-êtes:--Nous ne vivons pas à la maison beaucoup plus que vous; nous
-sortons comme il nous plaît, à pied ou en voiture; nous recevons nos
-amies; nous lisons les livres qui nous plaisent; nous jouons la musique
-que nous aimons... Bref, il ne s'en faut pas de beaucoup que nous
-ne soyons des Parisiennes,--identiques, ma foi, à toutes celles qui
-habitent votre quartier si parfaitement parisien...
-
-Mais tout ça, nous l'étions avant la Révolution. Vous le savez, vous
-l'avez vu de vos yeux, jadis. Nous le sommes restées. Et voilà ...
-voilà tout...
-
-Alors? je vous entends protester de toutes vos forces:--Quoi? elle
-n'aurait donc rien changé, cette Révolution si belle, si noble, si
-grande? Nous ne serions pas affranchies, après cet Affranchissement
-qui vous a si fort enthousiasmée? Est-ce possible, réellement?--Hélas!
-c'est très possible. C'est très certain.--Quoique... en y songeant
-bien ... il y ait peut-être quelque chose de nouveau parmi nous,
-quelque chose qu'il serait injuste de passer sous silence. Je vais vous
-expliquer en détail ce que c'est,--_insh' Allah!_--si Dieu permet...
-
-Mais pas aujourd'hui, voulez-vous? Voilà qui est déjà beaucoup écrit,
-et ma main est très lasse. En outre, il me faut arranger les choses
-dans ma tête, mettre mes idées en ordre. Ce soir, je n'y arriverais
-jamais.
-
-Je vous récrirai donc par le prochain Orient, voulez-vous? D'ici là,
-ne dites pas trop de mal de ma pauvre chère Turquie: elle ne le mérite
-pas, je vous assure! Au revoir, ma sœur si jolie, tant et tant aimée.
-Au revoir... Je suis votre petite sœur tendre, tendre,
-
-SÉNIHA.
-
-
-[1] 20 décembre 1910.
-
-[2] L'écriture turque se lit en commençant chaque ligne par la droite.
-
-[3] _Mes deux chers beaux yeux_, traduits mot à mot du turc, correspond
-au français: _Ma très chérie_ ou _ma préférée_.
-
-[4] L'ironie française est en effet une terreur, non seulement pour
-nos amis de Turquie, mais même pour tous nos autres amis étrangers, et
-surtout pour tous nos ennemis, n'importe d'où.
-
-[5] C'était alors le temps du comité Union et Progrès, qui commença
-la ruine de l'Empire des Khalifes. Et la presse,--prétendue
-libre,--l'était sensiblement moins qu'au temps d'Abd-ul-Hamid.
-
-[6] _Mash'Allah!..._ équivaut à peu près à notre: _Mon Dieu!..._ ou à
-notre: _Grâce à Dieu!..._ et _Insh'Allah!..._ à notre: _S'il plaît à
-Dieu!..._
-
-
-
- LETTRE II
-
-
- _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
-
- _à madame Simone de La Cherté,_
-
- _91, rue de Varenne, Paris._
-
-
- Constantinople, le 9 mouharrem 1329[1].
-
-
-Mes chers beaux yeux bleus,
-
-Non, voyez-vous, il ne faut pas du tout me gronder pour ma paresse.
-C'est vrai que voilà quinze grands jours bien comptés, depuis ma
-dernière lettre. Mais j'ai eu trop de choses à faire, ces deux
-semaines passées. Trop, je vous jure! D'abord, mon cousin Mehmed bey
-s'est marié. Et vous savez qu'un mariage, chez nous, ce sont des
-réjouissances à n'en plus finir... A propos: une de vos anciennes
-relations d'ici, Mrs Hockley, de la légation américaine, y a
-assisté, à ce mariage de Mehmed bey. Et, comme elle n'a pas manqué
-de s'embrouiller à son ordinaire dans l'heure à la turque et à la
-franque[2], elle a fini par arriver en retard,--mais, là, en retard!
-vous ne vous figurez pas! Naturellement, par politesse, nous avions,
-nous, attendu, et le _coltouk_[3] s'est trouvé retardé d'autant, ce qui
-a mis la mariée dans un état d'énervement affreux. Mrs Hockley n'a pas
-eu l'air de s'en douter, et elle n'a pas dit un seul mot d'excuse. Vous
-auriez été autrement courtoise, vous, ma sœur aimée que j'aime si fort,
-si fort! Mais sans doute cette Américaine se croyait-elle chez des
-sauvages qu'elle honorait déjà beaucoup en daignant venir à leur fête.
-Peu importe: tout cela n'est que pour vous prouver que, vraiment, mon
-temps n'a pas été du tout à moi, ces jours derniers.
-
-Je n'en ai pas moins sérieusement pensé à vos terribles questions. Et,
-à force d'y penser, je suis arrivée à croire que je saurai presque y
-répondre, ce qui représente une certaine présomption de la part d'une
-toute petite sœur cadette telle que moi, bonne seulement à vous aimer,
-à vous adorer de tout son cœur... Bon! qu'ai-je dit, vous allez encore
-vous moquer!... puisque vous m'avez répété une fois de plus, dans votre
-dernière lettre, que j'avais «à la rigueur» le droit de vous aimer,
-mais à la condition expresse «que ça ne se voie pas»!... _Mash'Allah!_
-que vous êtes peu sentimentales, vous autres Françaises! Nous, Turques,
-quand nous aimons, notre tendresse s'échappe hors de nous, et jaillit
-par toutes les paroles de notre bouche!...
-
-Enfin! je sais bien que ce ne sont pas des lettres douces que vous
-attendez de moi: ce sont des lettres «documentaires»,--pouah! quel mot!
-Vous voulez savoir ce que sont devenus nos harems depuis la grande
-Révolution. Vous voulez savoir où en est «le mouvement féministe» en
-Turquie, où en est «la femme turque»... Bon! votre petite sœur va vous
-obéir, docilement...
-
-Pour commencer, par exemple, il faut faire quelques distinctions.
-
-«La femme turque»... Savez-vous que c'est un peu vague? Il y a beaucoup
-de femmes turques.--«Où en est la femme turque depuis la grande
-Révolution?»--Mais ... quelle femme turque?... Voulez-vous parler des
-princesses comme moi, des cadines, parentes ou alliées du Sultan?
-Voulez-vous parler des dames de notre aristocratie, des _hanoums_ de
-ministres, ou de _muchirs_, ou de gouverneurs? Voulez-vous parler des
-femmes de la bourgeoisie, des femmes du peuple? Il faut s'entendre.
-En tout cas, j'espère que vous ne voulez pas parler exclusivement de
-ces rares, très rares Turques,--moins Turques qu'européennes,--de ces
-_Désenchantées_, comme les a très bien nommées Loti, qui aurait aussi
-pu les nommer les _Déturquisées_[4]. Car celles-ci sont terriblement
-loin de toutes les autres, par les idées comme par les désirs...
-
-Parlons des autres. Et écoutez-moi bien, ma grande sœur si jolie!
-Écoutez-moi, car, maintenant, je suis sûre, sure, sûre d'avoir raison...
-
-Notre vie d'autrefois,--d'avant la Révolution,--vous la connaissiez.
-Vous savez qu'elle était, en somme, exactement pareille à votre
-vie occidentale, sauf en ce qui concerne le _tchartchaf_--le voile
-obligatoire, pas beaucoup plus épais, d'ailleurs, que vos voilettes--et
-sauf en ce qui concerne cette interdiction qui nous est faite, absolue,
-de recevoir chez nous aucun homme étranger, et de jamais pouvoir, par
-conséquent, nouer aucune amitié masculine. Eh bien! cette vie-là, je
-vous l'affirme, je vous le jure ô mes deux chers yeux perçants comme
-deux flèches! cette vie-là, telle qu'elle était, _telle qu'elle est
-encore, car la Révolution n'en a pas modifié un seul détail_, cette
-vie-là, pour quatre-vingt-dix-neuf femmes turques sur cent, _c'est le
-bonheur_, le bonheur entier, complet, sans mélange et sans réserve!...
-oui, le bonheur.--Calculons plutôt:--D'abord, les femmes du peuple...
-Croyez-vous que ça leur manque beaucoup, la joie inconnue de montrer
-son nez aux passants et de flirter avec un chacun? Vos femmes du
-peuple, à vous, ont-elles donc un «jour»? Et la besogne quotidienne ne
-constitue-t-elle pas les quatre quarts de leurs soucis quotidiens? Or,
-cette besogne est cent fois moins dure à Constantinople qu'à Paris.
-Dame! la femme voilée ne va pas à l'atelier, ni à la manufacture. Elle
-s'occupe uniquement de son ménage. Et, dans ce ménage, le mari ne
-rentre _jamais_ ivre, jamais au grand jamais, puisque le Turc (je ne
-dis pas l'Arménien, je ne dis pas le Grec!) ne boit ni vin, ni bière,
-ni alcool. Donc, point de batailles abominables entre femme et mari,
-point de «bleus» ni de meurtrissures, point de larmes non plus. Il
-y a toujours du _pilaf_[5] au logis, et souvent du _kébab_[6], sauf
-quand l'usurier chrétien s'en mêle. Croyez-vous qu'une ménagère turque
-changerait de bon cœur avec une ouvrière de votre douce France?
-
-Les bourgeoises, maintenant... Ce sont de très petites bourgeoises,
-naturellement, parce qu'il n'y en a guère de grandes, chez nous. Donc,
-de petites bourgeoises, femmes d'employés, femmes de marchands, femmes
-d'officiers, même... Bon! vous figurez-vous que celles-ci diffèrent
-tellement de celles-là,--des femmes du peuple,--surtout dans notre
-Turquie si prodigieusement démocratique?... Souvenez-vous, sœur
-bien-aimée: vous avez ri, certain jour que nous nous promenions nous
-deux, de rencontrer un colonel en uniforme, lequel revenait du marché,
-un chou-fleur d'une main, une friture de l'autre. Allez! la femme de
-ce colonel n'est pas plus à plaindre qu'une femme de laboureur ou
-d'ouvrier.
-
-Restent les femmes «du monde», les princesses, telles que moi;--moi, si
-vous voulez.
-
-Mais que suis-je, moi? la fille de ma mère! Et qu'était ma mère? une
-petite Circassienne de rien du tout! la fille d'un chef montagnard
-de race très noble, mais très sauvage; la sœur d'une demi-douzaine
-de femmes très voilées qui, aujourd'hui encore, vivent sous une
-tente, au flanc d'un des monts du Caucase. Or, on ne lit pas les
-romans de M. Bourget, sous cette tente-là; et on n'y rêve pas des
-«droits imprescriptibles de la femme». Ma mère, amenée un jour à
-Constantinople, pour le harem d'un _effendi_ du sang d'Osman, crut
-entrer dans le palais d'Aladdin quand elle entra dans notre vieux conak
-de Stamboul. Ne lui demandez donc pas de jamais vouloir en sortir!
-Moi-même, mes deux chers yeux, moi, fille de ma mère, élevée par elle,
-j'avoue très humblement que la seule pensée d'ôter mon tchartchaf ou de
-parler à un homme, fût-ce à votre propre mari ... oh!... cette pensée
-me fait, à moi, le même effet qu'à vous celle d'ôter votre robe et
-votre chemise en pleine rue de la Paix!...
-
-Et il y en a beaucoup, beaucoup, beaucoup, de femmes pareilles à moi,
-dans notre société turque.
-
-Alors, qui trouverons-nous, dans tout l'empire, quelles femmes,
-pour souffrir de notre vie soi-disant murée? Exclusivement, les
-petites-filles des sœurs de ma mère--les filles de mes sœurs à moi; ma
-fille, tenez! ma mignonne Leïlah, et ses pareilles, celles que nous,
-demi-civilisées, élevons tout à fait à l'occidentale. Quand Leïlah sera
-grande, peut-être souhaitera-t-elle mettre au vent son bout de nez rose
-et flirter avec votre amour de petit garçon... Elle, oui... je ne dis
-pas...
-
-Mais combien y en a-t-il, des Leïlah, dans tout l'Empire? combien
-y en aura-t-il, plutôt? dans quinze ou vingt ans? Faisons bonne
-mesure... Cinq cents? cinq mille?... Non! je ne crois pas qu'il y en
-aura cinq mille... Enfin, admettons! cinq mille donc, sur les dix
-millions de musulmanes qui peuplent l'Anatolie et la Roumélie--l'Asie
-et l'Europe!... Cinq mille, pour exagérer.--Celles-là souffriront,
-soit! Mais, chose digne d'être dite, c'est surtout par la faute de la
-Révolution qu'elles souffriront.
-
-Eh oui!--Parce que, hier, elles étaient résignées; et parce que,
-demain, elles ne le seront plus. Dès le premier jour de l'ère nouvelle,
-les Jeunes-Turcs, frais arrivés d'exil,--de Paris ou de Londres, et de
-Berlin davantage, où ils avaient vécu longtemps et oublié la vieille
-Turquie, la vraie Turquie, à supposer qu'ils l'eussent jamais connue,
-ce dont je ne suis pas très sûre,--les Jeunes-Turcs, donc, promirent
-tout de suite à «leurs sœurs captives» l'affranchissement.
-
-Ils ont peut-être promis de très bonne foi.
-
-Mais ils n'ont pas tenu.
-
-Ils ne pouvaient pas tenir! Sur dix millions de «sœurs captives», neuf
-millions neuf cent quatre-vingt-quinze mille--au moins--refusaient
-énergiquement d'être affranchies!
-
-Et voilà pourquoi, chère grande sœur chérie, voilà pourquoi la
-Révolution n'a encore rien changé à notre sort, et n'y changera rien,
-de très longtemps.
-
-Mais j'aurai encore là-dessus beaucoup à vous dire...
-
-Pour l'instant, au revoir. Voici ma Leïlah qui, de toutes ses petites
-forces, me tire par ma manche. Je lui dis que je vous écris, et
-qu'elle-même pourra, dès qu'elle voudra, vous écrire aussi. Bon! il n'y
-a plus d'enfants turcs! Savez-vous ce qu'elle me répond, cette mignonne
-rose? «Certainement, je lui écrirai: j'ai une main comme toi!»
-
-Adieu, mes deux chers yeux. Je suis votre petite sœur aimante,
-
-SÉNIHA.
-
-
-[1] 12 janvier 1911.
-
-[2] L'heure à la turque varie tous les jours, car la douzième heure se
-règle sur le coucher du soleil.
-
-[3] Le _coltouk_ est la plus importante cérémonie du mariage turc. Il
-consiste en une sorte de promenade rituelle que le marié fait faire
-à la mariée, en la conduisant par le bras, d'une porte à l'autre, à
-travers la salle de réception, où attend l'assistance conviée.
-
-[4] Certaines dames turques devenues françaises, et qu'il n'est pas
-besoin de nommer, ne m'en voudront pas de ce mot-là, «déturquisées».
-Car ce n'est qu'au pur point de vue des idées, des goûts, bref de la
-vie intellectuelle, qu'elles ont échappé plus ou moins à leur ancienne
-patrie. Et cette patrie, je sais fort bien qu'elles ont continué de
-l'aimer, de l'aimer davantage peut-être en aimant chèrement leur patrie
-nouvelle. Quiconque prend femme ne saurait renoncer à sa mère.
-
-[5] _Pilaf_, plat national des Turcs, fait de riz cuit à l'étouffée.
-
-[6] _Kébab_, viande de mouton.
-
-
-
- LETTRE III
-
-
- _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
-
- _à madame Simone de La Cherté,_
-
- _91, rue de Varenne, Paris._
-
-
- Constantinople, le 19 sepher 1329[1].
-
-
-Mes deux yeux si beaux, que j'aime tant!
-
-C'est comme un fait exprès! Il me faut toujours commencer mes lettres
-par des excuses... Cette fois encore, je suis en retard avec vous,
-en retard horriblement. Grondez-moi! Tout de même, grondez-moi moins
-fort que pour ma dernière lettre, car je suis moins coupable: le mois
-passé, c'était seulement un mariage qui m'avait volé tout mon temps;
-ce mois-ci, c'est une crise ministérielle. Vous le savez d'ailleurs
-aussi bien que moi: les journaux en ont assez parlé, hélas! et assez
-sévèrement pour que mon cœur turc en saigne! C'est bien triste et bien
-humiliant, ma sœur tant chérie, de constater ainsi, tous les jours,
-que l'Europe s'entête dans son injustice et ne veut pas admettre notre
-nation ottomane parmi les vraies nations--parmi les nations qui ont
-droit de cité, droit d'indépendance, droit de vie! Ah! votre préjugé
-chrétien est terrible! Sous prétexte que nous sommes des Musulmans,
-on ne veut pas que nous soyons des Européens! Les Russes sont des
-Européens![2] Les Serbes sont des Européens. Les Grecs eux-mêmes! et
-jusqu'aux Bulgares! sont des Européens... (Quels Européens, dieux!)
-Mais les Turcs sont des Asiatiques, des barbares, des sauvages, des
-hors la loi; et contre eux tout est permis, tout est bon, tout est
-juste: le mensonge, la mauvaise foi, la trahison, le vol. Osez dire
-que j'ai tort! Osez, vous la femme d'un diplomate français, vous qui
-savez! En Crète, où est le bon droit? Du côté des chrétiens bavards
-qui ameutent l'Europe par leurs criailleries, ou du côté des Musulmans
-silencieux, qui subissent sans se plaindre l'injure et la violence?
-Ce sont pourtant ceux-ci que l'Europe sacrifie à ceux-là, sacrifie
-davantage chaque jour! En Macédoine, où est le bon droit? Du côté de
-ces _comitadjis_ féroces, qui toujours trouvèrent asile, après leurs
-plus affreux crimes, dans les États voisins, faussement neutres? ou
-du côté des Turcs, silencieux toujours, frappés toujours et toujours
-meurtris, auxquels l'Europe marchandait jusqu'à la liberté de mobiliser
-les soldats et les gendarmes indispensables?[3] Je n'ai que faire
-d'essayer de vous convaincre, vous qui avez vu, et qui êtes convaincue.
-Mais je n'aurais non plus que faire d'essayer de convaincre vos amies
-de France, celles qui n'ont pas vu et qui ne veulent pas voir: je ne
-suis pas chrétienne! donc, à leurs yeux j'aurais tort. Est-ce vrai,
-dites?
-
-Est-ce vrai aussi, pourtant, dites, mes deux-chers yeux bleus, est-ce
-vrai que nous autres Turcs--hommes et femmes--ne sommes pas du tout
-de méchantes gens? Est-ce vrai, même, qu'il n'y a que nous, Turcs, _à
-n'être pas du tout de méchantes gens_, dans cette terrible péninsule
-balkanique où, vraiment, les chrétiens ont presque toujours joué de
-très vilains rôles? Mais l'Europe ne le sait pas et ne le saura jamais,
-parce que son préjugé chrétien s'applique sur ses yeux chrétiens,
-comme un bandeau. Et les pauvres Turcs, tout honnêtes, tout probes,
-droits, courageux et doux qu'ils puissent être--ils le sont! vous-même
-me l'avez avoué, vous-même me l'avez proclamé, jadis, dans votre
-belle franchise de Française!--les pauvres Turcs n'en sont pas moins
-condamnés par l'Europe à disparaître, pour le plus grand bénéfice de
-leurs voisins, qui ne sont pourtant pas grand'chose de bien propre!...
-
-Par exemple, _mash'Allah!_ que me prend-il de vous parler ainsi, moi,
-à vous? Pardonnez, c'est très absurde... Je me suis laissé emporter
-par ma petite colère contre tous ces affreux journaux d'Occident, si
-injustes envers nous... Et voilà...
-
-Je voulais seulement vous dire ceci: que j'ai beaucoup attendu pour
-vous écrire, espérant pouvoir, à la fin, vous raconter, sur notre
-crise ministérielle, des choses intéressantes. Mais c'était un espoir
-bien chimérique! Et je ne sais, en vérité, rien de plus, aujourd'hui,
-que le premier jour. J'étais pourtant assez bien placée pour tout
-apprendre. Vous savez le rôle considérable que joue mon mari dans
-l'État. Toute la crise durant, il a été, plus que jamais, personnage
-important. Chaque jour, du matin au soir, il galopait du palais à la
-Porte[4], et de la Porte à la Chambre. Ma petite Fatima n'en finissait
-plus de se précipiter dans ma chambre pour m'avertir: «Maîtresse! Le
-cheval du pacha arrive du bout de la rue!... Maîtresse, le pacha a
-ordonné qu'on lui selle tout de suite un autre cheval!...» Oui ... et,
-néanmoins, je ne sais rien de ce qui s'est passé, et rien de ce qui se
-passe... Je sais seulement ceci, et mes esclaves le savent aussi bien
-que moi, sinon mieux: que les affaires de la Turquie vont très mal,
-mais cependant qu'Allah est le Plus Puissant!... Rien davantage, et ma
-pauvre lettre risque, cette fois encore, de vous ennuyer sans grand
-profit...
-
-Mon mari... Au fait, vous le connaissez--mieux que je ne le connais,
-peut-être?... Il est bon, je n'en doute pas... Il m'aime... Je ne
-regrette nullement de l'avoir épousé, même à notre mode turque, qui
-défend aux fiancés de se voir et de se parler avant la cérémonie
-du mariage... Évidemment, une union pareille est une loterie
-... plus loterie encore, si possible, que ne sont vos unions
-occidentales!--Mais, encore une fois, je ne me plains pas: j'ai tiré un
-bon, un très bon numéro, et je n'imagine guère de mari, en France non
-plus qu'en Turquie, qui vaille Ahmed pacha, mon mari! Vous me l'avez
-affirmé vous-même, et je m'en doutais déjà...
-
-Pourtant...
-
-Dites-moi, ma grande sœur si belle et si savante? est-ce vrai que,
-chez vous, les femmes jouent un rôle considérable, quoique discret,
-dans la vie de la nation?--je veux dire dans la vie politique et
-diplomatique?--Est-ce vrai que beaucoup de vos grands hommes--hommes
-d'État, orateurs, écrivains, artistes--possèdent cette chose
-extraordinaire que vous m'avez jadis expliquée: une Egérie? une Egérie,
-c'est-à-dire une bonne fée doublée d'un ange gardien; une amie intime,
-femme de cœur et d'intelligence, qui consacre tout ce cœur et toute
-cette intelligence à l'homme qu'elle a choisi; une sœur d'élection,
-sûre et sage, qui conseille cet homme, le guide, le soutient, le
-protège, le défend, l'enveloppe de sa tendresse mi-amoureuse et
-mi-maternelle, et ne se trompe jamais: elle-même guidée, conseillée,
-soutenue, dans la lutte commune, par cette tendresse merveilleuse qui
-est la sienne, tendresse clairvoyante infailliblement?--Est-ce vrai que
-ces influences féminines si fécondes sont fréquentes? Est-ce vrai que
-plusieurs de vos génies les plus vastes ont avoué, ont proclamé qu'ils
-devaient tout: succès, fortune et gloire, à la compagne anonyme, dans
-les pas de laquelle ils avaient aveuglément marché, la main dans la
-main? Hélas! si tout cela est bien vrai, notre part, à nous, femmes
-d'Orient, est moins belle! Oh! je vous le disais dans ma dernière
-lettre, et je ne m'en dédis pas: la plupart d'entre nous sont très
-heureuses! plus heureuses, certes, que ne sont les femmes d'Occident.
-Nous ne souffrons guère de cette prétendue claustration, dont
-l'Europe daigne nous plaindre avec tant de compassion. Mais peut-être
-souffrons-nous d'autre chose...
-
-Ce n'est pas très facile à expliquer. Il me semble pourtant que vous
-devinez déjà un peu...
-
-Tenez! l'autre mois, à propos de ma mignonne Léïlah, je vous écrivais:
-
-«Quand elle sera grande, elle, peut-être souhaitera-t-elle mettre
-au vent son bout de nez rose, et flirter avec votre amour de petit
-garçon...»
-
-Peut-être, oui. Mais, d'abord, et sûrement, je crois que ma Léïlah
-souhaitera autre chose,--plus et mieux qu'un simple droit au flirt.--Le
-flirt, c'est tellement loin de la femme turque d'aujourd'hui!...
-
-Non, j'imagine que ma Léïlah souhaitera ce que je souhaite parfois
-moi-même, ce que souhaitent beaucoup de femmes turques--toutes les
-femmes turques dont le souhait conscient a quelque valeur!--ma Léïlah
-souhaitera connaître et fréquenter des hommes, non pour en être désirée
-ou sollicitée, mais pour en être enseignée, instruite, armée; pour être
-élevée jusqu'à ces hommes, pour devenir leur égale, et l'égale de celui
-d'entre eux qui sera son mari. Elle souhaitera n'être plus, pour cet
-homme, une simple maîtresse légitime, une poupée très belle qui sait
-saluer, sourire, se taire, et aussi gouverner la maison, mais rien
-davantage. Elle souhaitera, comme je vous le disais tantôt, devenir
-plus que tout cela, et mieux: une amie, une alliée, une compagne,--une
-Egérie, au besoin ... quoique cela puisse être douloureux quelquefois,
-j'y songe ... très douloureux!... d'être une Egérie... N'importe! ma
-Léïlah le souhaitera.
-
-Songez-y, ma sœur très chérie: il est humiliant parfois de n'être
-qu'une petite chose insignifiante--aimée, certes! mais dédaignée, tenue
-à l'écart, à qui l'on ne dit rien, jamais. Que m'a-t-on dit, à moi, de
-cette crise ministérielle où se jouait, avec le destin de l'empire, de
-notre empire, le destin d'Ahmed pacha, de mon mari? Rien.
-
-On n'a peut-être pas eu tort. Si l'on m'avait parlé, qu'aurais-je
-dit? Je ne sais rien. J'ai vécu toute ma vie en cage ... en cage,
-entendons-nous! pas dans la vraie cage à barreaux qu'imaginent
-vos Parisiennes autour de nos harems! Il n'y a pas de barreaux à
-mes fenêtres, ni à ma porte! mais j'ai tout de même vécu dans la
-cage--peut-être pire--de nos préjugés, de nos coutumes... Et dans cette
-cage,--la cage de toutes les femmes turques!--pas un homme, jamais
-n'entre. Que saurais-je de ce que disent les hommes? Et quelle _vraie_
-femme pourrais-je être pour mon mari, s'il s'en souciait?
-
-Et voilà peut-être la plus exacte vérité qu'il faille dire, à propos de
-la femme turque; la vérité absolue, équitable, celle qui domine d'égale
-hauteur tous les mensonges: la vérité «juste milieu», exempte de toutes
-les erreurs, en trop comme en trop peu:
-
---La femme turque n'est pas, ne peut pas être, dans l'entière acception
-du mot, la _femme_ de son mari. Elle n'en est que la femme-enfant.
-
-Et, de cela,--de cela seul!--elle souffre un
-peu;--confusément;--davantage, toutefois, depuis qu'une ombre
-d'affranchissement lui a permis de regarder vers ses sœurs d'Europe, et
-de mesurer la place qu'elles occupent au foyer conjugal.
-
-Ma Léïlah, peut-être, conquerra une place pareille. C'est tout ce que
-lui souhaite sa maman, qui vous embrasse, ma sœur très aimée, de tout
-son cœur enflammé pour vous, en vous disant au revoir!
-
-SÉNIHA.
-
-
-[1] 18 février 1911.
-
-[2] Cela s'écrivait en 1911. Hélas! la princesse Séniha voyait
-terriblement clair. Par sa révolution, plus stupide encore que
-sanglante, par ses Soviets, et par sa servilité envers les Trotsky et
-les Lénine, la Russie s'est prouvée, dès 1918, bien moins européenne
-que les Turcs, dont le nationalisme vigoureux, rejetant avant tout
-l'ingérence étrangère, s'incarnait, la même année, dans de vrais
-patriotes, tels que l'admirable Kemal Gazi.
-
-[3] Il faut que le public français se pénètre de cette idée, que la
-lutte des comitadjis bulgares et grecs, contre le gendarme turc, fut
-une lutte frénétique de contrebandiers iconolâtres,--idolâtres--contre
-le douanier musulman, adorateur d'un seul Dieu: Allah... Et il faut
-que les chrétiens latins de France se souviennent que ces orthodoxes
-iconolâtres étaient les mêmes que ceux qui martyrisaient à Jérusalem,
-au nom des Icônes, les pèlerins catholiques, les pèlerins latins,
-adorateurs, eux aussi, d'un seul Dieu...
-
-[4] A la Sublime Porte.
-
-
-
- LETTRE IV
-
-
- _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
-
- _à madame Simone de La Cherté,_
-
- _91, rue de Varenne, Paris._
-
-
- Constantinople, 7 djemazi-ul-ewel 1329[1].
-
-
-Mes deux yeux que j'aime, où êtes-vous, que faites-vous, que
-voyez-vous, dans cet instant que je vous écris? Cela m'est un souci
-de chaque minute, un souci délicieux et mélancolique... Je relis sans
-cesse vos lettres parisiennes, si courtes, et, tout de même, si pleines
-de choses pour la pauvrette que je suis... Vous me dites aujourd'hui:
-«Cette semaine, rien ici qui vaille la peine d'en parler... Le Concours
-hippique est fini... Les Salons et les expositions battent leur plein,
-mais on n'y va guère. Au théâtre, seulement des vieilleries... J'ai
-pris le thé cinq après-midi sur sept place Vendôme, et les deux autres
-fois rue Cambon... J'ai dîné mercredi chez les Danycan, et ç'a été bien
-quelconque... J'ai déjeuné jeudi au Bois, avec toute une bande... Et
-j'ai déjeuné aussi une autre fois, à Versailles, tête-à-tête avec mon
-flirt, qui tenait à m'emporter là-bas en auto, histoire probablement de
-se donner l'illusion d'un vrai enlèvement... Pauvre petit!... Enfin,
-vendredi, à l'Opéra, j'ai eu dans ma loge trois amis de mon mari, trois
-Anglais chez qui nous devons passer quinze jours cet été, au fond du
-Devon... Corvée!... Bref, vous constatez: rien.»
-
-Rien!... Ma grande sœur très chérie, si vous pouviez comprendre ce
-qu'est un «rien» pareil pour l'imagination d'une petite fille cloîtrée
-telle que moi... Oui, si vous pouviez le soupçonner seulement... Oh!
-alors, vous ne m'interrogeriez plus sur le féminisme en Turquie, non,
-je vous le jure!... Car tout ce qui vous semble encore obscur, malgré
-mes pauvres explications, vous apparaîtrait d'un coup clair, clair,
-clair...
-
-Tenez, voulez-vous qu'en échange de votre semaine j'essaie de vous
-faire voir ma semaine à moi? Vous comparerez ensuite, si cela vous
-amuse...
-
-Ma semaine à moi, d'abord, n'a compté qu'un seul jour... Oui: car les
-six autres ont été seulement remplis de l'attente du septième. Je ne
-suis pas sortie; je n'ai pas reçu de visite; je n'ai guère lu, ni
-écrit, ni brodé, ni touché au piano; j'ai seulement regardé le ciel,
-je l'ai regardé par toutes les fenêtres, avec une vraie terreur que ce
-ciel bleu devînt gris et qu'en fin de compte il plût le vendredi 15
-djemazi-ul-ewel--mon premier vendredi d'Eaux Douces... _Mash'Allah!..._
-qu'ai-je écrit!... D'ici je vous entends rire!... Tant pis! riez!...
-je m'en doute bien, allez! que nos pauvres Eaux Douces...--et surtout
-celles de printemps: les Eaux Douces d'Europe, tellement moins jolies
-que celles d'été, que les Eaux Douces d'Asie...--je m'en doute: ce
-n'est pas votre Opéra de Paris!... Je me souviens à merveille de vos
-méchantes moues dédaigneuses du temps jadis, quand je vous emmenais
-dans mon caïque, et que nous remontions toutes deux la fameuse rivière
-... j'entends encore le son très ironique de votre voix: «C'est tout
-ça, ces Eaux Douces que vous vantez si fort?» Oui, mes chers yeux,
-c'était tout ça, et c'est tout ça encore,--et c'est tout ce que nous
-avons: un ruisseau marécageux, serpentant à travers une prairie mal
-boisée; sur ce ruisseau, deux ou trois centaines de barques assez
-laides, pleines à chavirer d'une populace en goguette,--Juifs,
-Arméniens, Grecs! _rayas_ de toutes castes,--et rien de plus, et rien
-de mieux!... sauf, de très loin en très loin, rompant la monotonie des
-barques vulgaires, un caïque, un vrai caïque turc, avec sa longue proue
-traînante, et, sur sa poupe, son beau voile brodé[2] dont les coins
-flottent dans le sillage; avec, aussi, parmi ses coussins de Perse, sa
-hanoum, muette et mystérieuse, dont le noir tchartchaf semble porter le
-deuil de notre noble Islam, chaque jour enfoncé plus profond dans sa
-tombe...
-
-Rien de plus, rien de mieux. Nous y tenons pourtant à nos Eaux Douces!
-Nous y tenons par souvenir, par tradition, par religion... Ce sont
-là des choses très vivaces en Turquie: la religion, la tradition, le
-souvenir ... très vivaces, oui!... Et j'imagine bien, d'ailleurs, que,
-le jour où ces choses-là seraient mortes, la Turquie serait bien près
-de mourir aussi...
-
-Oh! mes deux chers, chers yeux! ce serait tellement dommage que la
-Turquie vînt à mourir!--Non, je vous assure! Ce n'est pas seulement
-la musulmane qui parle ainsi, ne le croyez pas!... C'est aussi votre
-petite amie: la femme que vous avez transformée, refaite un peu à
-votre image ... c'est la demi-Française, c'est la demi-artiste que je
-suis devenue, par votre contact, par votre exemple... Or, cette femme
-n'est plus une Turque pure et simple; elle peut devenir, par un petit
-effort d'imagination et de volonté, une étrangère, comme vous; et
-cette étrangère, sortie pour un moment de son harem, de sa ville, de
-son pays, réussit très bien à considérer impartialement, à juger sans
-indulgence ce harem, cette ville, ce pays. Alors, vous comprenez: je
-suis sûre de ne pas me tromper, je suis sure d'être dans le vrai... Et,
-croyez-moi: ce serait triste, triste, triste! que la Turquie disparût
-d'entre les nations...
-
-D'abord, qui donc lui succéderait?--Je veux dire:--Quelle nation
-remplacerait, géographiquement, notre nation turque, sur la carte
-d'Europe? et sur la carte d'Asie aussi? en Roumanie? en Anatolie?...
-Quel drapeau oserait flotter, à son tour, sur ces terres où flotte,
-depuis cinq siècles, et plus encore, notre noble drapeau couleur
-de sang pur?... sur le dôme de la Sainte Sophia?... sur la tour
-du Vieux Sérail?... Vous vous en doutez bien un peu, vous la dame
-diplomatique, si finement avertie de toutes les méchantes ruses qu'on
-trame perpétuellement autour de l'Homme prétendu Malade... Ce qui
-nous remplacerait dans l'enceinte de l'antique Byzance, ce ne serait
-ni la Russie, ni l'Angleterre[3], ni l'Autriche, ni l'Allemagne,
-toutes quatre trop fortes, trop jalousées, trop inquiétantes, Ce
-serait une quelconque Bulgarie, ou une Grèce, ou une Serbie, voire
-une Roumélie ou une Macédoine;--une très petite nation, très petite
-et orthodoxe;--fétichiste, pas?--bref, deux raisons pour une d'être
-remuante, turbulente, intolérante, agressive, fanatique...[4].
-Avez-vous remarqué, mes chers yeux? les nations d'hommes sont pareilles
-aux individus chiens... Les plus minuscules sont les plus rageurs,
-les plus prompts à japper vers la lune et mordre aux mollets les
-passants... Du coup c'en serait fini de notre grave Islam, si modéré,
-si doux... Vous savez que je dis vrai! vous le savez, vous qui avez
-vu, à Jérusalem, nos soldats musulmans mettre la paix parmi les
-furieux pèlerins des sectes chrétiennes et les forcer au respect du
-tombeau de ce Christ que, soi-disant, elles adorent, mais qu'elles ne
-savent honorer que par des querelles hargneuses, par des coups et par
-du sang... Vous savez que je dis vrai, vous qui avez vu, dans notre
-Stamboul même, et jusqu'aux portes de nos mosquées, les processions
-grecques, latines, persanes, arméniennes ou juives se promener
-librement--«plus librement qu'à Paris», me disiez-vous... Ah! quand
-nous n'y serons plus, comme c'en sera vite fini de la liberté et de la
-tolérance!... Comme les chrétiens... pardon! comme les iconolâtres,
-comme les Slaves adorateurs d'images, vainqueurs, auront tôt fait de
-renouveler ici les horreurs qui perpétuellement ensanglantent les Lieux
-Saints!... Et l'on se tuera jusque dans nos rues, comme firent jadis
-les brutes grecques, dans les rues d'Athènes, pour un sermon prêché en
-grec moderne plutôt qu'en grec ancien!... Ils ont de qui tenir, ces
-Grecs, fils de Byzance! Jadis n'en firent-ils pas autant autour de leur
-Hippodrome, à propos de cochers habillés de vert ou de bleu?
-
-Mais ce n'est pas tout encore, mes deux yeux que j'aime! Car, quand
-nous n'y serons plus, quelque chose s'en ira avec nous de notre
-terre turque;--quelque chose: la France![5]--Je veux dire la langue
-française, que nous parlons tous et toutes, qui est la langue
-officielle de notre empire et qu'on ignore à Sophia comme à Belgrade,
-à Athènes comme à Cettinié ... je veux dire la pensée française,
-la culture française, le génie français--dont nous sommes tous et
-toutes imprégnés, alors que dans tout le reste des Balkans les seules
-influences slaves et teutonnes se partagent la Grèce, la Bulgarie,
-la Serbie, la Roumanie même, malgré la généreuse révolte de son sang
-latin!... Oui, ma sœur très aimée: la France, dans toute la Péninsule,
-n'a d'autre refuge qu'ici, au fond de nos cœurs ottomans. Ne serait-ce
-pas bien lamentable qu'avec le nom turc, le nom français cessât d'être
-prononcé en Orient?
-
-Et puis ... et puis ... ma sœur très belle, dites?... vous vous êtes
-parfois promenée, le soir, dans notre Stamboul, au hasard des rues
-et des ruelles... Au soleil couchant, vous est-il advenu de regarder
-parfois, à la dérobée, dans quelques-unes de ces impasses fraîches et
-ombreuses qui sont l'une des plus charmantes beautés de chez nous?...
-Et alors avez-vous parfois aperçu, à travers la grille de bois d'un
-kéfès, la silhouette pâle d'une musulmane voilée, cherchant à sa
-fenêtre, elle aussi, la douceur du crépuscule?... Elle se croyait
-toute seule, la musulmane; alors, sans doute, elle a chanté... Oh! mes
-yeux aimés, vous souvient-il de sa chanson?... Vous souvient-il de
-nos chansons turques, enfantines et passionnées, mornes et ardentes,
-joyeuses à la fois et désolées,--déchirantes?... Sœur, je vous en
-supplie!... oubliez toutes les fautes, toutes les erreurs, toutes
-les sottises, toutes les cruautés même de nos gouvernants qui ne
-sont pas _nous_... Oubliez nos querelles maladroites et funestes,
-oubliez notre Parlement joujou, oubliez le sang répandu, oubliez les
-potences hideuses[6], oubliez aussi l'imbécile massacre de nos pauvres
-chiens errants tellement inoffensifs... et souvenez-vous seulement de
-l'impasse ombreuse et de la chanson dans l'impasse!... Car ... la femme
-dont le cœur sait trouver de tels accents, dont la bouche sait les
-jeter ainsi dans l'air du soir, quand cet air est bien doux, quand cet
-air est bien pur ... cette femme-là, croyez-m'en, a encore en elle de
-quoi mettre au monde des fils plus nobles, plus fiers et de cœur plus
-juste et plus haut que n'importe quels autres fils de n'importe quelles
-autres femmes, sur toute la terre ronde... Adieu, ma sœur très aimée...
-
-SÉNIHA.
-
-
-[1] 5 mai 1911.
-
-[2] Les _voiles_ des caïques sont des tapis souples, d'une soie vive
-brodée de toutes couleurs, qu'on jette sur la poupe, et qui semblent
-être ainsi la traîne ondoyante et moirée du bateau.
-
-[3] Hélas! la princesse Séniha écrivait tout cela l'an 1911... Et,
-depuis, la grande guerre est intervenue, au cours de laquelle les
-armées françaises sauvèrent l'Angleterre, et l'affranchirent à tout
-jamais,--à très longtemps au moins,--de la mortelle concurrence
-allemande. Alors, aujourd'hui,--1921,--les choses ont changé de face.
-Et c'est le drapeau français qui flotte sur le Bosphore après en avoir
-chassé, du même coup, les drapeaux turc, allemand, et français!...
-français surtout!--C. F.
-
-[4] La férocité des armées coalisées, soi-disant chrétiennes pendant
-la guerre de 1912-1913, vérifia tristement cette prophétie de Séniha
-hanoum. Et l'ignoble, la nauséabonde trahison de la Grèce, massacrant,
-au 1er décembre 1914, à Athènes, nos matelots confiants et désarmés, y
-ajoute une décomposition spéciale. La Grèce ajoutée à la Bulgarie fut
-toujours du pus ajouté à du sang.
-
-[5] La princesse Séniha, déplorablement, voyait là-dessus bien clair.
-Et M. C. Farrère regrette aujourd'hui avec infiniment d'amertume que sa
-correspondante d'alors ait été si perspicace!... (Note de l'éditeur.)
-
-[6] Tout ce que disait la princesse turque Séniha, l'an 1911, une
-princesse russe ne pourrait-elle le redire, l'an 1921?... Il est vrai
-que la Turquie de 1911 était sous le couteau de ses ennemis, et que la
-Russie de 1921 est sous son propre couteau... A chacun, donc, selon sa
-force, et pour chacun sa conscience.
-
-
-
- LETTRE V
-
-
- _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
-
- _à madame Simone de La Cherté,_
-
- _91, rue de Varenne, Paris_ (VIIe)
-
-
- Béikos (Bosphore), 2 redjeb 1329[1].
-
-
-De Béikos, oui, mes deux chers yeux! de Béikos je vous écris, et non
-plus de Stamboul:--Voici l'été; la ville devient trop chaude, et le
-conak[2] inhabitable.
-
-Mon mari doit tout de même y rester encore quelques semaines, pour
-être à portée du Palais et du Parlement: car les affaires turques
-vont de mal en pis, vous le savez aussi bien que moi. Il s'est donc
-résigné à se séparer de son harem et à nous envoyer toutes quatre,--ma
-belle-mère, ma belle-sœur, moi-même et notre Léïlah,--respirer dès
-maintenant l'air toujours frais du Haut-Bosphore. Bref, me voilà,
-depuis huit jours, installée dans le vieux yali[3] que vous connaissez,
-à Béikos d'Anatolie[4]. Vous vous souvenez bien? la grande maison de
-bois, toute simple et sévère, qui trempe dans la mer sa longue façade
-couleur de sang séché, et s'adosse au grand parc toujours vert, dont
-les cèdres, les cyprès et les pins parasols escaladent en rangs serrés
-les premières pentes de la colline, et font tache très sombre au milieu
-des platanes, des tilleuls et des chênes d'alentour. C'est là que je
-suis, et ma chambre, d'où je vous écris en ce moment, occupe tout juste
-l'angle sud du yali; en sorte que trois de mes fenêtres donnent sur
-le Bosphore; et les trois autres[5] sur un coin du parc, très ombreux
-et tout parfumé de résine et de roses. Rien qu'en levant la tête de
-mon papier, j'aperçois, à main gauche, toute l'enfilade merveilleuse
-des coteaux d'Asie, avec leurs jolis villages qui rient au bord de
-l'eau:--Pacha-Baghtché, Tchibouchi, Kanlidja,--et, à main droite, le
-détroit, pareil à un grand, grand fleuve... C'est très beau, ma sœur
-aimée, et, jadis, vous le trouviez tel. Dans la fièvre de votre vie
-occidentale, avez-vous le temps de regretter quelquefois l'infinie
-douceur de nos soirs d'été sur le Bosphore?...
-
-Vous rappelez-vous, seulement, la côte d'Europe, avec ses quais,
-ses villas de pierre, ses équipages piaffant et toute l'agitation
-bruyante quoique indolente de la «saison» diplomatique? Promenades,
-pique-niques, gymkhanas, polo, tennis... Rien de cela, bien
-entendu, n'est pour moi. C'est l'Occident, c'est l'autre monde!...
-Je regarde tout de même du coin de l'œil, à travers la mousseline
-de mon tchartchaf, quand je passe en caïque le long du quai de
-Thérapia, ou quand une amie,--une amie voilée comme moi, bien
-entendu,--m'invite dans sa voiture et que toutes deux nous passons,
-fouette cocher! à travers cet autre monde, à travers votre Occident
-... nous, petites cadines mystérieuses encapuchonnées des cheveux
-aux bottines, et gardées à vue par deux nègres[6] à cheval, un peu
-comiques dans leurs redingotes pincées ... vous rappelez-vous?...
-vous rappelez-vous surtout notre côte d'Asie, tellement la plus
-charmante, avec ses prés et ses bois, ses palais, ses cabanes, tout
-ça dégringolant jusqu'à se baigner dans l'eau courante, sans quai
-ni route, sans équipage piaffant, sans tennis, sans pique-nique,
-sans gymkhana? Vous rappelez-vous nos vendredis[7] ensoleillés, vous
-rappelez-vous chaque coteau, chaque vallon peuplé de femmes turques
-assises en rond sur l'herbe et parsemant toutes les prairies comme
-de grandes fleurs multicolores?... car leurs grands voiles épanouis
-étaient--sont--jaunes, roses, bleus, blancs, verts, violets ... comme
-autant de narcisses, de roses, de bluets, de marguerites, d'œillets et
-de violettes!... Vous rappelez-vous, mes deux chers yeux purs? Rien de
-cela n'est changé. C'est le même Bosphore et c'est la même Turquie. La
-Révolution, ici, passe vraiment inaperçue...[8]
-
-Et, tenez! J'y songeais, l'autre jour, à l'instant que nous quittions
-le conak de Stamboul pour le yali de Béikos... Vous savez que c'est
-presque un déménagement, pour nous autres Turcs. Dès le matin,--quatre
-bonnes heures d'avance,--trois landaus attendaient dans notre rue, et
-c'est tout juste si elle était assez large. Vous les voyez d'ici, les
-rues du quartier Sélimieh[9]! Dans la maison, c'était le pire tumulte,
-le pire tohu-bohu parmi les domestiques, les esclaves et les nègres.
-Midi avait déjà sonné qu'aucun paquet n'était encore ficelé. Nous
-sommes parties enfin, nous quatre dans le premier landau, nos gens avec
-l'essentiel du bagage dans les deux autres. Et, bien entendu, nous
-étions, ma belle-mère, ma belle-sœur et moi, rigoureusement voilées.
-Léïlah seule, qui n'a pas treize ans[10], tant s'en faut, montrait son
-minois aux passants.
-
-Nous voilà donc roulant vers la Corne-d'Or, où la mouche attendait
-à l'échelle du Phanar. Comme juste, quatre nègres trottaient aux
-portières, et, quand il s'est agi d'embarquer, ils ont fait les
-importants. Nous, dames et maîtresse,--hanoums--avons dû obéir
-ostensiblement, avancer, reculer, attendre, comme nos serviteurs noirs
-nous en donnaient l'ordre;--cela, pour que toute la populace présente
-sache bien et redise partout que le harem de Ahmed pacha Djalleddine
-est un harem comme il faut, et qu'Ahmed pacha lui-même est un croyant
-de bonnes mœurs, digne de la haute faveur où le tient Sa Majesté
-Impériale, et du respect que ses voisins lui témoignent. Or, ma sœur
-très chérie, je me souviens fort bien qu'il y a cinq ans,--au temps
-du sultan Abd-ul-Hamid,--nous avons, un matin d'été, quitté tout
-pareillement le même conak pour le même yali, et pris, devant la même
-populace, les mêmes soins de ne point du tout choquer ses opinions,
-ses préjugés, sa foi. Les lois changent;--hier encore, le Parlement
-bavardait à propos d'adultère et tâchait d'ôter aux maris trompés leur
-vieux droit sauvage de tuer les épouses infidèles![11]. Mais les mœurs
-ne changent pas. Dès lors, que voulez-vous qu'il advienne de ce pauvre
-féminisme turc que vous imaginiez déjà triomphant au lendemain de la
-déposition d'Abd-ul-Hamid!
-
-Les Turcs, féministes? Las! mes deux yeux si bleus, vous ne verrez pas,
-de bien longtemps, la réalisation d'un pareil rêve. La femme turque
-émancipée? Mais qui l'émanciperait d'abord? je veux dire: quels hommes?
-de quelle race? d'où? d'Europe? d'Asie? d'Afrique? de quel vilayet? de
-quelle province? D'où partirait cette révolution morale, mille fois
-plus extraordinaire que la révolution politique de 1908? Songez-y!
-notre empire compte les peuples les plus divers, et qui tous se
-jalousent et se surveillent, quand ils ne se haïssent pas. Mettrez-vous
-sous le même fez les Osmanlis et les Albanais, les Kurdes et les
-Syriens, les Boukhariotes et les Tcherkesses[12]? Et, encore, je ne
-parle que des croyants... Certes, vous n'avez pas oublié le bariolage
-des rues de Stamboul, aux époques des grands pèlerinages annuels... Que
-de pèlerins hétéroclites accourus des quatre coins de notre terre, pour
-contempler la face splendide du Khalife, ombre d'Allah! Que de visages,
-blancs, bruns, noirs, caucasiens, sémites, mongols!... Eh bien! ma sœur
-très chérie, nul doute sur ceci: que, par extraordinaire, l'une de
-ces races rivales qui composent notre nation s'avisât un beau jour de
-vouloir arracher du front de ses femmes le voile obligatoire, prétendu
-institué par le Koran même du Prophète,--il n'en faudrait pas plus
-pour que, partout ailleurs, une réaction furieuse nous remplaçât nos
-tchartchafs de mousseline par des cagoules de toile à matelas.--Vous
-voyez comme elle est facile à résoudre, la question du féminisme en
-Turquie!
-
-C'est bien pourquoi, moi, la propre épouse d'un pacha membre influent
-du Grand Comité, moi, la propre petite-nièce du Grand Padishah
-constitutionnel ... eh bien!... mais, surtout, n'allez pas le répéter
-jamais, même à M. de la Cherté ... ni même à M. de ... (vous savez
-qui je n'ose pas dire?...) eh bien! moi, je n'y crois pas beaucoup,
-beaucoup, au succès définitif de cette Révolution à laquelle tous les
-miens se sont dévoués, corps et cœurs...
-
-Dame! qui l'a faite? nos seuls officiers, seulement appuyés par nos
-quelques loges maçonniques.--Et il a fallu d'abord que pareille
-aventure advînt en Turquie, dans une armée qui compte 50.000 officiers
-pour 200.000 soldats... dix fois plus d'officiers, proportionnellement,
-qu'il n'y en a dans votre armée française!--Si bien que le 24 avril
-1909, quand éclata la guerre civile entre les uns et les autres,
-l'avantage du nombre ne fut pas assez fort pour empêcher les soldats
-d'être vaincus... Je vous jure par Allah que c'est vraiment comme
-cela que les choses se passèrent!--Il a fallu ensuite qu'une ville de
-l'Empire, Salonique, fût peuplée presque exclusivement de _rayas_,--de
-sujets non musulmans,--d'étrangers, en quelque sorte; de gens, au
-moins, en qui n'était nullement inné le sentiment d'ardent loyalisme
-qui lie tous les cœurs croyants au Sultan Osmanli, khalife de Dieu...
-Dans Salonique, ville juive, une conspiration put s'organiser contre le
-Commandeur des Croyants, sans que, tout de suite, le vrai peuple turc
-la dénonçât et l'étouffât: parce qu'il n'y avait pas de vrai peuple
-turc dans Salonique... Ainsi commença la révolution de Turquie. Par la
-suite, tout s'enchaîna tant bien que mal, avec beaucoup plus de chance
-que d'habileté... Les Albanais marchèrent, croyant gagner des libertés
-féodales plus grandes... Les Chrétiens marchèrent, se figurant pêcher
-en eau trouble dans ce conflit musulman... Et vous savez le reste.
-
-Oui! mais à présent?
-
-Hélas! la situation actuelle, vous la connaissez, ma sœur jolie.
-Inutile, n'est-ce pas? d'en ressasser, entre nous deux, tous les
-dangers, toutes les tristesses, toutes les hontes même. Mais, pour
-résumer trois ans d'un seul mot, on a le droit de dire ceci: que deux
-ou trois cent mille hommes, au grand maximum, ont fait la Révolution
-turque; et que ces hommes, eux-mêmes Turcs à peine, puisque, pour la
-plupart, Européens de naissance, d'éducation ou culture, ont fait
-leur révolution contre la volonté, plus ou moins formelle, de douze
-ou quinze millions d'autres hommes, Turcs tout à fait, ceux-ci.--Vous
-me direz qu'un homme intelligent vaut beaucoup d'imbéciles, et, qu'en
-cette occurrence, les deux cent mille ont raison, et les quinze
-millions, tort.--J'y consens de grand cœur! Tout de même, expliquez-moi
-un peu: le suffrage universel, qu'en faites-vous, dans ce calcul-là?[13]
-
-Adieu, mes chers yeux bleus. J'embrasse tendrement vos paupières douces.
-
-SÉNIHA.
-
-_P.-S._--J'avais fermé ma lettre, je la rouvre. Ma petite esclave
-Fatima m'arrive, courant, avec une nouvelle vraiment féministe: la
-sœur de Sélim bey,--de Sélim bey que vous avez connu ministre sous
-l'ancien régime,--vient d'être jugée par la cour martiale, et condamnée
-à trois ans de prison,--à trois ans, oui,--pour _avoir levé son voile
-dans le grand bazar, et bu publiquement un verre de raki._--Que vous
-disais-je, que l'émancipation est en marche! Trois ans de prison aux
-Jeunes-Turques qui ont soif quand il ne faut pas!
-
-SÉNIHA.
-
-
-[1] 28 juin 1911.
-
-[2] _Conak_, palais situé en ville, maison d'hiver.
-
-[3] _Yali_, villa, palais de campagne, maison d'été.
-
-[4] _Anatolie_, Asie.--Les Turcs désignent toujours les deux rives du
-Bosphore, l'asiatique et l'européenne, par les deux vocables d'Anatolie
-et de Roumélie.
-
-[5] Les maisons turques, de bois pour la plupart, sont plus aérées que
-les nôtres. Leurs fenêtres sont plus nombreuses, parce que l'intervalle
-de muraille qui les sépare deux à deux est beaucoup plus étroit que
-dans nos constructions de pierre. Il n'est pas rare qu'une chambre de
-yali compte par conséquent six ou dix fenêtres.
-
-[6] Ces nègres sont, bien entendu, des eunuques.
-
-[7] Le vendredi représente pour les musulmans ce qu'est le dimanche
-pour les chrétiens.
-
-[8] Et comme partout, hors les cités fébriles... Comme, en France, l'an
-1793 ... et comme, en Russie, l'an 1919...
-
-[9] Le quartier Sélimieh--ainsi nommé du nom de sa mosquée, la _djami_
-de Sultan Sélim--est un des plus vieux quartiers turcs de Stamboul.
-
-[10] C'est à treize ans que d'ordinaire on fait prendre le tchartchaf
-aux filles turques, et qu'on les sépare des hommes.
-
-[11] Séance du 18 avril 1911--Le parlement jeune-turc a d'ailleurs,
-au contraire, confirmé, par l'article 188 de son nouveau code,
-l'abominable barbarie en question.
-
-[12] Les Jeunes-Turcs,--plus étrangers à la Turquie qu'un bourgeois
-du Marais,--tentèrent cette folie criminelle. Et la Turquie, comme on
-sait, en mourut.
-
-[13] Il est extraordinaire de constater l'identité de tout ce qui se
-passa en Turquie, à partir de 1908, et de tout ce qui s'est passé en
-Russie, plus récemment. Une poignée de terroristes, tous venus de
-l'étranger, imposèrent leur volonté à quelque cent millions de Russes,
-indiscutablement partisans de l'ancien état de choses. Toutefois, en
-Russie, une princesse Séniha ne demanderait pas, aujourd'hui, ce que
-les vainqueurs ont fait du suffrage universel,--supprimé, purement et
-simplement, par les Soviets.--C. F.
-
-
-
- LETTRE VI
-
-
- _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
-
- _à madame Simone de La Cherté,_
-
- _91, rue de Varenne, Paris._
-
-
- Stamboul, 15 schaban 1329[1].
-
-
-O mes yeux chers, ô ma sœur aimée, comment aurai-je la force de
-l'écrire, cette lettre toute funèbre, cette lettre que d'avance je vois
-toute noire de feu, toute rouge de sang! O ma sœur, qui allez tant
-pleurer, vous savez déjà le malheur immense, auprès duquel plus rien
-n'existe: Constantinople incendié! Vous le savez déjà par les journaux,
-par les récits; mais vous n'y croyez pas, vous ne pouvez pas y croire.
-Je veux dire: vous ne concevez pas l'immensité de la catastrophe;
-vous la rapetissez, d'instinct. C'est forcé, c'est inévitable; avant
-d'avoir vu _cela_, on ne peut pas se le représenter. Mes deux beaux
-yeux, tâchez de voir: vous vous rappelez notre Stamboul,--votre
-Byzance,--vous vous rappelez cette capitale qui est--qui était--une
-suite ininterrompue de villages et de hameaux, un pêle-mêle de
-ruelles, de venelles et d'impasses, avec profusion de maisonnettes,
-vieilles et neuves, les unes couleur de sapin frais coupé, les autres
-couleur d'ancien bois de violette; avec profusion de jardinets, de
-vergers, de potagers; avec profusion de cimetières aussi, de jolis
-cimetières turcs, souriants, aimables, de cimetières où l'on sent
-qu'il doit faire bon dormir et se reposer de cette lourde fatigue: la
-vie; cette capitale, enfin, moitié villageoise et moitié campagnarde,
-qui, tout de même, s'enorgueillit des plus somptueux palais, des
-plus splendides temples, qu'elle mêle, insouciante, à ses masures et
-à ses cabanes, comme une pauvresse-fée qui porterait des pierreries
-parmi ses haillons... Vous vous en souvenez? Vous revoyez, rien qu'en
-fermant vos paupières, les plus magiques de ces joyaux-là: la mosquée
-de Sultan Ahmed, à l'orient, avec ses six minarets, pareils à six
-cierges de marbre; la mosquée de Sultan Mehmed, à l'occident, non loin
-de cette Sélimieh djami[2] qui est ma «paroisse» à moi, comme vous
-dites, vous, chrétiennes;--la mosquée des Tulipes, au sud, dominant
-la Marmara; la mosquée de la Valideh, au nord, sur la Corne d'Or, à
-l'entrée du grand pont; et, au centre de ce carré-là,--qui enferme la
-moitié de Stamboul,--la perle et le diamant: notre Souléïmanieh, où
-je vous ai menée tant de fois, pour admirer les colonnes du temple
-d'Ephèse[3]. Vous revoyez tout, dites? Eh bien, sœur, tout n'est
-plus que cendres, décombres, ou pierres noircies; et les mosquées de
-marbre seules épargnées, parce que l'incendie des trop petites maisons
-de bois n'a pas eu le temps ni la force de les entamer, les hautes
-_djamis_, toutes revêtues de suie et de fumée, dominent à présent une
-sorte de farouche broussaille, la broussaille des débris épars. Là
-fut Stamboul. De nos Sept Collines, jadis pareilles aux Sept Collines
-de la Rome d'Occident, trois seulement sont épargnées. La désolation
-de cela, vous ne la concevez pas! Deux cent mille malheureux n'ont
-ni pain ni toit. Les grandes cours cloîtrées des mosquées servent de
-refuge à cette effroyable misère... Ma sœur chérie, vous souvient-il
-d'une promenade que jadis nous avons faite ensemble, dans l'enceinte
-crénelée du vieux château de Roumélie[4]? C'était domaine du Sultan,
-ce château. Et quelques émigrés du Caucase, fuyant les sanglantes
-persécutions des Russes, étaient venus s'y réfugier. Nous nous étions
-arrêtées toutes deux devant une cabane de fer-blanc et de carton,
-chenil dont mes chiens à moi n'auraient peut-être pas voulu. Et deux
-femmes en étaient sorties, deux Circassiennes, dont l'une portait un
-enfant dans ses bras... Comme vous les aviez trouvées misérables,
-ces deux pauvres créatures, si fières néanmoins qu'elles refusèrent
-notre aumône!... Car elles ne possédaient réellement rien, exactement
-rien,--sauf leurs haillons et cette hutte bâtie de leurs mains.--Oui...
-Eh bien! aujourd'hui, un quart des femmes de Stamboul ne possèdent
-rien davantage. Et c'est une misère dont aucun cataclysme européen ne
-pourrait donner l'équivalent...[5]
-
-En grande hâte, ma belle-mère et moi avons quitté le Bosphore pour
-rentrer en ville prendre notre part du deuil public et soulager un
-peu de l'infortune générale. Il y a beaucoup de charité, beaucoup de
-solidarité parmi nous. Mais il y a peu de ressources. Ceux-là mêmes
-qu'on appelle ici les riches feraient à Paris figure de pauvres. Donner
-seulement à manger à tous ceux qui ont faim, le pourrons-nous?
-
-Mes chers yeux bleus, voilà, voilà ce qui reste de notre Stamboul aimé.
-Et pour vous donner plus de détails, le cœur me manque...
-
-Qui alluma l'incendie? On n'en sait rien. Chacun parle de malveillance
-et de mains criminelles. Je refuse de croire qu'une pareille chose soit
-même discutable. Quel monstre, quel fou épouvantable mettrait ainsi la
-flamme dans dix mille maisons de pauvres gens? Impossible, impossible!
-Le peuple, lui, veut voir la main d'Allah dans cette catastrophe,
-suite et couronnement d'une série d'autres malheurs dont il n'y a
-point de précédent dans notre histoire. L'impiété générale a provoqué
-la colère de Dieu, et Dieu a jeté sur nous l'Archange Noir. La jeune
-Turquie a méprisé le Coran. Les Jeunes-Turcs ont rompu l'ancienne
-loi, déposé l'ancien Sultan, préconisé mille nouveautés criminelles.
-Allah se venge et châtie tout son peuple coupable. Ne souriez pas!...
-Moi-même, en écrivant cela, je me surprends à frissonner... Quelle
-incroyable succession d'infortunes, véritablement, pour notre nation!
-Au dehors, la Bulgarie et la Roumélie refusent le tribut; la Bosnie
-et l'Herzégovine nous sont arrachées; la Crète est en révolte ... au
-dedans, l'Albanie, la Macédoine, la Syrie, l'Arabie, le Kurdistan
-s'insurgent et déchirent à deux mains la patrie. Partout le sang turc
-coule comme l'eau des fontaines. Notre Parlement fantoche use ses
-dernières énergies en convulsions stériles. L'étranger, de toutes
-parts, guette notre faiblesse; le Monténégro, lui-même, mobilise
-son armée, prêt à nous envahir! Comme s'il suffisait aujourd'hui du
-Monténégro pour mettre à bas les derniers vestiges de l'ancienne
-puissance ottomane... Hélas! il suffit peut-être de cela...[6]
-
-Mais quelle tristesse, ô mes deux yeux, d'aimer passionnément son pays,
-comme j'aime ma Turquie, et d'assister à sa décadence chaque jour
-précipitée!... Encore, si cette décadence s'accompagnait de beauté! Si
-nous mourions comme nous avons failli mourir en 1877, parmi beaucoup de
-gloire, et parmi de grandes batailles noblement perdues!... Mais non...
-Cette Révolution même, qui semblait d'abord nous promettre sinon la
-résurrection turque, du moins une éclatante agonie, notre révolution
-s'achève dans de pauvres petites convulsions, petites, petites... Ah!
-ma sœur aimée! je n'oublie pas: il y a un an, c'était de féminisme que
-vous parliez, de ce féminisme proche que le nouveau régime ne pouvait
-manquer d'acclimater en terre turque... Savez-vous où nous en sommes,
-aujourd'hui? A ceci: que les femmes musulmanes, même voilées à triple
-voile, n'ont plus le droit de se promener en voiture découverte. Il
-faut relever les capotes des landaus, hausser les glaces, baisser
-les stores!... On n'avait jamais connu pareille rigueur du temps
-d'Abd-ul-Hamid...
-
-Hélas! adieu, mes yeux bleus... qui sait s'il sera longtemps encore
-permis à votre petite sœur aimante d'écrire à sa sœur chrétienne?
-
-SÉNIHA.
-
-_P.-S._--Oh! je suis égoïste, égoïste, égoïste... Toute à nos malheurs
-turcs, je ne vous ai pas dit un mot tendre à propos de vos malheurs
-français... Qu'ils sont amers pourtant, et que mon cœur saigne en
-songeant à cette France, tant aimée des cœurs ottomans!... Adieu.
-Qu'Allah ait pitié de vous aussi...[7]
-
-SÉNIHA.
-
-
-[1] 10 août 1911.
-
-[2] _Djami_, en turc, signifie mosquée importante,--église;--les
-simples chapelles sont appelées _mesjid_;--Sélimieh djami, ou
-Achmédieh, ou Souléimanieh:--mosquée de Sultan Sélim, ou de Sultan
-Ahmed, ou de Sultan Souléïman (du nom du fondateur); cette dernière,
-construite vers 1520 par Souléïman le Magnifique, est surnommée par les
-Turcs «la perle et le diamant de Stamboul»;--mosquée de la Valideh:
-mosquée construite par la Sultane Valideh, mère d'Abd-ul-Hamid Ier, au
-XVIIIe siècle;--mosquée des Tulipes (Lalileh djami), surnom populaire
-d'une des mosquées du sud de Stamboul.
-
-[3] A l'intérieur de la mosquée do Souléïman sont quatre colonnes
-géantes, d'un très beau granit, qui proviennent d'une ancienne église
-grecque, et, antérieurement, de l'antique et célèbre temple d'Ephèse,
-dédié à Astarté.
-
-[4] _Rouméli-hissar_, sur le Bosphore, côte d'Europe.
-
-[5] A cette époque, il n'y eut pourtant pas de quête européenne pour
-les affamés de Constantinople. Ce n'était que des Turcs, n'est-ce pas!
-et qui n'étaient pas même bolchevicks...
-
-[6] Quinze mois plus tard, en effet, le Monténégro attaqua la Turquie.
-Il est vrai qu'il s'était assuré quelques alliances...
-
-[7] Août 1911! C'était alors l'époque infiniment douloureuse où, sur
-la menace prussienne, la France, abandonnant son droit, cédait à
-l'Allemagne la moitié du Congo français, jadis découvert, exploré et
-conquis par notre Brazza. De Stamboul incendié, la princesse Séniha
-tressaillait à la pensée de notre humiliation. Car jamais, jusqu'alors,
-un malheur français n'avait trouvé les cœurs turcs indifférents.
-
-
-
- LETTRE VII ET DERNIÈRE
-
-
- _La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
-
- _à madame Simone de La Cherté,_
-
- _91, rue de Varenne, à Paris._
-
-
- Corne d'Or, 19 scheval 1329[1].
-
-
-O mes deux yeux tant aimés, je vous écris aujourd'hui la plus triste,
-la plus douloureuse lettre que j'aie jamais écrite, de toute ma vie
-très mélancolique pourtant! Je vous écris la dernière lettre que je
-vous écrirai peut-être jamais...
-
-La dernière lettre... En traçant ces trois mots-là, ma plume s'est
-cassée sur mon papier. Et il a fallu attendre qu'on m'en apportât une
-autre. J'ai attendu, le front dans la main. Et j'ai songé... Est-ce
-possible?... Est-ce moi qui écris?... Est-ce moi, la petite Séniha, qui
-jette vers sa plus tendre amie ce terrible adieu définitif,--mortel?...
-Est-ce moi, qu'on vient d'embarquer sur ce grand navire étranger, dont
-le tumulte m'affole? est-ce moi qui vais partir pour ce voyage sans
-fin, d'où je ne reviendrai peut-être jamais plus,--jamais, jamais?...
-
-Mais vous ne savez pas... D'abord, il faut que je vous dise...
-
-C'est si simple, d'ailleurs! Comment n'ai-je pas prévu? Comment
-n'avons-nous pas prévu, tous?... tous ceux qui ne s'étaient pas
-attaché, exprès, un bandeau sur les yeux?
-
-L'agression italienne[2], vous l'avez connue en même temps que nous
-... avant nous, même... La première, vous m'avez écrit, alors, pour
-me dire toute votre indignation, pour protester contre cette chose
-abominable, ce vol à main armée, que l'Europe a toléré, comme elle fit
-jadis pour le partage de la Pologne... Mais la suite,--qui s'en doute,
-dans votre France, toujours si indifférente aux choses du dehors, et si
-insouciante?...
-
-Alors, écoutez: notre peuple turc, longtemps aveugle, notre peuple, qui
-avait salué la révolution avec tant de joie profonde, notre peuple,
-qui avait cru avec une telle foi que c'en était fini de toutes les
-misères, de toutes les humiliations, notre peuple, à présent, commence
-à s'apercevoir de sa naïve erreur. Cette révolution qu'on acclamait, et
-dans laquelle on avait mis tout espoir et toute confiance,--qu'a-t-elle
-fait? qu'a-t-elle réalisé? quel est son bilan?--Au dedans, tyrannie,
-état de siège, cours martiales, recul évident des questions féministes,
-gaspillage de tous les trésors, de toutes les réserves, de tous les
-budgets, de tous les emprunts. Au dehors, perte de la Bulgarie, perte
-de la Roumélie orientale, perte de la Bosnie, perte de l'Herzégovine,
-perte de la Tripolitaine, perte prochaine de la Crète, inimitié de
-l'Angleterre, inimitié de la France, alliance allemande--l'alliance
-du loup et du mouton![3]--révolte de l'Yémen, révolte de l'Albanie,
-révolte du Kourdistan, révolte de la Syrie... Tout cela, oui! Voilà ce
-que le peuple turc commence à mesurer de ses yeux tout d'un coup larges
-ouverts!
-
-Et voici que sa colère s'éveille. Voici qu'il veut se venger--se
-venger, dût-il souffrir et mourir de sa vengeance!
-
-Or, mes chers yeux clairvoyants, cette vengeance, sur qui va-t-elle
-tomber--sur qui, sinon sur nous, sur nous, oui?
-
-Sur quels autres, en effet? Quand le comité,--le comité Union et
-Progrès ... quels noms? quelle ironie affreuse!... quand ce comité
-fatal et funeste arracha le pouvoir des vieilles mains d'Abd-ul-Hamid,
-il n'était encore que la jeune, la très jeune réunion d'hommes
-honnêtes et intelligents, courageux, dévoués au bien public, mais
-inexpérimentés, inexpérimentés jusqu'à l'invraisemblable et jusqu'à
-l'impossible! Ces gens naïfs crurent, eux aussi--comme le peuple--que
-c'en était fini, par leur seule victoire, de tous les malheurs turcs,
-et que, pour guider la Turquie vers le bonheur et vers la puissance,
-il suffisait à ses chefs d'être probes et d'être bons! Hélas! quelle
-erreur! Ni probité ni vertu ne prévaut contre l'universelle perversité
-de tous les gouvernements du monde. Et le comité, tout irréprochable
-qu'il ait été à l'origine, n'en a pas moins fait plus de mal à l'empire
-qu'ensemble Medjid, Aziz et Hamid. Car ceux-ci, à eux trois, ont,
-en trois quarts de siècle, coûté moins cher à la Turquie que les
-Jeunes-Turcs en trois années...
-
-Donc, aux Jeunes-Turcs la faute! à tous, bons et mauvais--car il en
-reste encore de bons, même aujourd'hui, même après ces trois années où
-tant de brebis galeuses sont venues s'ajouter au premier troupeau!--si
-bien que l'honneur même ne sortira pas intact de la lugubre aventure.
-Hier encore, rentrant du Palais, mon mari, se jetant en larmes sur
-notre divan, me criait cette phrase épouvantable:
-
-«Ils me tueront. Qu'importe! Mais ils diront après que c'est moi, moi,
-qui ai perdu la patrie... Et l'histoire le croira. Et c'est peut-être
-vrai...»
-
-Alors, voilà. Vous savez, à présent. Il me renvoie, avec ma Léïlah,
-avec tout le harem. Il ne veut pas que nous restions auprès de lui. Il
-dit qu'il se défendra mieux, seul, qu'il luttera plus habilement contre
-l'ennemi du dehors et contre l'émeute du dedans. Toutes, nous venons de
-nous embarquer sur le paquebot français qui part pour Beyrouth. Toutes
-quatre, sa mère, sa tante, Léïlah et moi. De Beyrouth, nous irons à
-Damas. De Damas, plus loin. Je ne sais où, au juste. Une ville perdue,
-dans le désert des sables, hors de toute atteinte. Le pacha possède
-là-bas un vieux domaine. C'est dans ce domaine que nous attendrons ...
-que nous attendrons la fin...!
-
-Quelle fin? O mes deux yeux aimés, permette Allah le miséricordieux que
-cette fin-là soit seulement la mort, la mort douce et prompte!...
-
-Les Italiens n'ont pas commis qu'un vol. Ils ont commis aussi un
-assassinat. Ils ont tué notre nation,--tout à fait comme, jadis, les
-Russes tuèrent la Pologne. Ils l'ont tuée sciemment, de sang-froid,
-avec préméditation. La Turquie était comme une femme qui accouche. Elle
-accouchait de sa liberté, de sa civilisation, de son progrès. Elle
-accouchait, geignante et douloureuse, désarmée, au centre du cercle
-hostile de nations voisines et avides, la Grèce venimeuse, la Serbie
-inquiète, la Bulgarie féroce, et, plus loin, l'Autriche, l'Allemagne,
-la Russie. Par un accord tacite, par une pudeur, peut-être, nulle de
-ces nations-là n'avait encore osé se jeter à la gorge de la malade
-sacrée. Mais ce que n'avaient osé ni la Russie, ni l'Allemagne, ni
-l'Autriche, ni la Grèce, ni la Serbie, ni la Bulgarie[4], l'Italie
-l'a osé. Maudite à jamais soit-elle! Elle a déchaîné la meute. Tous
-les appétits, toutes les convoitises vont surgir. D'heure en heure,
-le danger augmente. L'instant suprême approche,--l'instant de la
-mort.--Maudite soit l'Italie, et maudite l'Europe! Maudits, les mauvais
-bergers, gardiens de peuples, qui, tous ensemble, ont détourné la tête,
-et laissé s'accomplir le crime! Il n'y a plus de foi, plus de traités,
-plus de serments. Puisse donc tout le sang versé retomber sur chaque
-main coupable, sur chaque tête complice, sur chaque cœur perfide! Et
-puissent mes larmes aussi retomber, lourdes, amères, empoisonnées!...
-
-On va lever l'ancre. Je vous dis adieu, ô ma sœur tendre... Je dis
-adieu à tout ce que j'ai aimé, à ma patrie, à ma ville, aux chères
-mosquées, à vous... N'oubliez pas, n'oubliez jamais!...
-
-N'oubliez jamais qu'ici vivait, vit encore un peuple qui est le plus
-brave, le plus loyal, le plus honnête et le plus doux de tous les
-peuples au monde. Et n'oubliez pas, n'oubliez jamais comment et par qui
-ce peuple va mourir...
-
-Et n'oubliez pas non plus votre petite sœur triste, triste infiniment,
-
-SÉNIHA.
-
-
-[1] 11 octobre 1911.
-
-[2] L'agression italienne de 1911, dirigée contre la Turquie pour le
-rapt de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque.
-
-[3] Il n'est pas discutable que, si la Turquie se jeta finalement dans
-les bras de l'Allemagne, la faute en fut à l'Angleterre et à la France,
-qui prirent contre la Turquie, toujours, le parti de tous ses ennemis.
-
-[4] Il convient d'être juste. Ces lettres furent écrites en 1911.
-Depuis, l'événement prouva qu'en effet la Grèce, la Bulgarie et la
-Serbie n'avaient pas «osé» se jeter à la gorge de la Turquie malade:
-mais c'était pour attendre que la Turquie fût, en outre, blessée
-grièvement par le poignard italien. Alors, tout de suite, les nations
-balkaniques, dès 1912, «osèrent».
-
-
-
- _EN FAÇON D'ÉPILOGUE_
-
-
-Ces lettres, la princesse Séniha les avait écrites au cours de cette
-mauvaise année 1911, qui vit le commencement de la catastrophe
-ottomane. Depuis, on sait ce qui s'est passé:--Vaincue par l'Italie;
-vaincue par la quadruple alliance des Grecs, des Serbes, des
-Monténégrins et des Bulgares,--lesquels, d'ailleurs, n'eurent pas
-plutôt déchiré leur proie qu'ils s'entre-déchirèrent eux-mêmes
-sur cette proie sanglante, luttant à qui boirait le plus de sang
-chaud;--bafouée par toute l'Europe, oui, toute!... laquelle Europe
-s'empressa de donner le coup de pied de l'âne au vieux lion turc
-expirant; trahie même par la France qui, dans son ignorance enfantine
-de toutes les questions extérieures, de toute la géographie et de
-toute l'histoire,--de toute sa propre histoire même! applaudit alors
-stupidement à la défaite d'une bonne, d'une loyale nation qui avait
-été son alliée, sans jamais manquer au pacte d'alliance, de 1527 à
-1914;--bref, écrasée, dépecée et saignée à blanc, la Turquie perdit
-coup sur coup toutes ses possessions d'Afrique et d'Europe, et beaucoup
-de ses provinces d'Asie, encore que toutes fussent turques de cœur
-et d'âme, turques légitimement, turques pour les trois quarts de
-leur population, les immigrants mêmes y compris! Ce n'était vraiment
-pas à tort que la princesse Séniha, quittant Constantinople pour
-l'Anatolie,--pour Angora peut-être,--abandonnait toute espérance et
-priait seulement Allah, le Miséricordieux, que désormais la fin, pour
-elle et pour sa race, fût simplement douce, s'il se pouvait, et, s'il
-ne se pouvait pas, prompte...
-
-
-
-Depuis...
-
-
-Au fait, depuis... qu'est-elle devenue, la pauvre princesse?...
-
-Nous, ses correspondants d'autrefois, n'en savons rien...
-
-
-
-En 1913, il semblait véritablement que la Turquie eût bu la
-lie de son calice. Pour elle, un pire malheur ne pouvait guère
-s'envisager:--Gardien des détroits,--gardien des Dardanelles
-et du Bosphore,--le Sultan n'était-il pas l'état-tampon par
-excellence? l'état-tampon fait exprès pour écarter l'une de
-l'autre ces deux rivales séculaires, la gigantesque Angleterre et
-la gigantesque Russie?--Londres, comme Pétersbourg, se fût alors
-opposé systématiquement à toute modification d'un _statu quo_ qui,
-seul, s'était prouvé capable de maintenir en équilibre la balance
-européenne...
-
-Hélas! 1914 vint... L'Allemagne avait su profiter des fautes, des
-ignorances et des lâchetés du reste de l'Europe. Constantinople,
-ulcérée par l'injustice occidentale, était mûre pour les projets
-allemands. Le Gouvernement Jeune-Turc, criminel une fois de plus,
-précipita la Turquie--sans même qu'elle s'en rendît compte--dans le
-conflit. Et ce fut le désastre final. Quand la paix revint, la perfidie
-anglaise avait déclenché la révolution russe; c'est-à-dire qu'il
-n'y avait plus de Russie; et la France ne sut pas mesurer à temps
-le nouveau péril dont tous ses intérêts orientaux étaient menacés.
-Bref, Pétersbourg n'étant plus là pour s'y opposer, et Paris n'y
-songeant pas[1], Londres jugea unique cette occasion de se substituer
-soi-même au Sultan. Le maréchal Franchet d'Espérey avait pris
-Constantinople: les généraux anglais se chargèrent de l'occuper,--à
-titre définitif.--Une fois de plus, Bertrand avait tiré les marrons du
-feu, et Raton les mangeait.
-
-
-
-Quant à la princesse Séniha...
-
-Jusqu'en 1918, il nous arriva d'avoir encore de ses nouvelles. Un des
-derniers rois qui règnent en Europe, et le dernier je crois, qui soit
-tout à fait un grand roi,--qui soit aussi tout à fait un galant homme,
-un gentilhomme et un grand cœur,--ce roi-là, prenant en pitié la douce
-infortune de notre princesse lointaine, chassée d'abord de sa maison,
-puis de sa ville, puis, peu à peu, chassée de son pays, daigna lui
-servir de vaguemestre ... lui fit passer des courriers d'Europe--malgré
-la guerre!--et fit aussi passer en Europe les quelques lettres qu'elle
-écrivait encore.
-
-Mais quand la paix vint, tout fut fini, le blocus anglais, plus
-rigoureux que l'autre, exila définitivement du monde occidental, du
-monde parisien, la pauvre petite princesse Séniha, qui aimait tant
-Paris...
-
-
-Définitivement?...
-
-Au fait, qui sait? La Turquie était un corps si sain qu'il semble que
-ce corps, même amputé de sa tête, se résout difficilement à mourir.
-L'Angleterre a beau lancer contre Angora tous ses valets athéniens, le
-dernier mot n'est peut-être pas dit! Et peut-être reverrons-nous un
-jour, dans une Turquie obstinément libre, une princesse Séniha libre,
-elle aussi, d'écrire à qui bon lui semble, et de raconter véridiquement
-toutes ses souffrances, malgré la Grèce, malgré l'Arménie, malgré les
-soviets,--et malgré l'Angleterre.
-
-
-[1] Paris, qui ne savait pas où est Mossoul, ne savait peut-être pas
-non plus où est Constantinople? Ou, peut-être encore, Londres avait-il
-mis, sur les yeux de Paris un bandeau d'or?
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- CONSCIENCE TURQUE
-
-
-En ce temps-là, il était une Turquie...
-
-
-C'était il y a longtemps,--avant que je n'eusse maison, femme et tout
-ce qui s'ensuit. J'étais donc parfaitement heureux, ou du moins, je
-crois me souvenir que je l'étais, ce qui revient au même...
-
-Il y a longtemps!... J'habitais alors du 1er janvier à la
-Saint-Sylvestre à bord de mon vieux _Saint-Albans_... Vous vous
-rappelez?... Cette goélette qui avait gagné, en 1895, la coupe du
-prince de Naples. Je l'avais un peu transformée; j'en avais fait un bon
-bateau de croisière, confortable assez pour les longues flâneries. Et
-le fait est que, l'année dont je parle, le _Saint-Albans_ me promena,
-six mois durant, d'un bout de la Méditerranée à l'autre: Nice, Gênes,
-Naples, la Corse, la Sicile, Malte, Cattaro, Corfou, Lépante, Corinthe,
-Athènes, Santorin, Rhodes, Chypre,--et Brousse, et Stamboul, et
-Trébizonde,--et le Caucase, et cette émeraude sertie d'aigues-marines
-qu'est la Crimée,--je ne sais fichtre pas où mon ancre n'est pas
-tombée, par quelque soir d'or rouge ou quelque matin d'émail bleu!...
-
-Ma parole, ce fut vraiment le plus joli temps de ma vie. Et il durerait
-encore, si j'avais été alors assez riche pour suivre jusqu'au bout ma
-fantaisie. Mais, contrairement au proverbe, jeunesse ne peut jamais.
-L'entretien d'une goélette de vingt tonneaux n'est pas l'affaire d'un
-pauvre diable. J'avais huit hommes d'équipage qui mangeaient comme
-seize, et un patron qui exagérait les galons d'or de ses manches: des
-galons à douze francs le mètre! En outre,--et c'est là que j'en voulais
-venir,--dans chaque port où s'imposait un ravitaillement, les indigènes
-nous écorchaient vifs. Italiens, Maltais et Grecs guettent aujourd'hui
-les yachts comme leurs pirates d'ancêtres ont jadis guetté les galères
-chargées d'épices. L'abordage et l'incendie n'en sont plus; mais c'est
-tout juste!--simple concession à la gendarmerie internationale.--On
-ne massacre plus l'étranger; mais on continue de le piller jusqu'à
-fond de cale. A telle enseigne que notre ami Vanderbilt lui-même se
-ruinerait à acheter trop d'olives noires aux aubergistes de l'Archipel.
-J'ai souvenance, spécialement, d'un pope de Chalcis en Eubée, lequel,
-épicier à ses moments perdus, nous rançonna, nous, chrétiens, comme
-il n'aurait pas rançonné des fils du Prophète! Et je songeai ce
-jour-là, non sans terreur, que la prochaine escale devant être Chanak
-en Turquie, ma bourse de giaour achèverait assurément de s'y vider
-d'un seul coup. Qu'attendre, en effet, des mécréants, quand les purs
-orthodoxes nous traitaient de Turcs à Maures?
-
-Cependant, le _Saint-Albans_ cinglait vers les Dardanelles. Un beau
-matin, je vis à main gauche les falaises thraces, jaunes et blanches,
-et à main droite, les douze moulins à vent qui dominent le tumulus
-d'Achille et le tumulus de Patrocle. Le détroit s'ouvrait au milieu.
-
-Le _Saint-Albans_ y entra. En trois bordées, nous fûmes devant Chanak,
-qui est une petite ville peinturlurée, au bord de l'eau. Là étaient, en
-ce temps reculé, qui fut le bon temps, les postes ottomans gardiens des
-détroits.
-
-Je mouillai le yacht et j'armai le canot pour aller à terre. La veille
-au soir, nous avions soupé d'une boîte de conserves, la dernière.
-L'achat d'un mouton n'était point un luxe.
-
-Or, le canot allait accoster, et déjà je prenais mon élan pour sauter
-sur le quai, quand ne voilà-t-il pas qu'un grand diable de soldat turc,
-en sentinelle, jailli de sa guérite comme un diable de sa boîte, nous
-couche en joue sans crier gare, et m'ordonne ensuite du ton le moins
-cordial de faire demi-tour et de m'en retourner d'où je venais! J'avais
-oublié, assez stupidement, qu'il fallait un passeport pour débarquer
-sur terre ottomane[1].
-
-Le cas était épineux. Demander au consulat d'intervenir? Oui,
-évidemment. Mais je ne m'illusionnais pas sur le procédé: ce serait
-lent. La diplomatie française est formaliste. Et je ne tenais pas à
-mourir de faim en l'honneur du protocole.
-
---Que diable!--pensai-je,--nous sommes en Turquie, et la Turquie est la
-patrie du backchich!
-
-(Je le croyais sur la foi des on-dit.)
-
-Je tirai de ma bourse une superbe pièce d'or,--c'était encore aussi
-l'époque fabuleuse des monnaies qui trébuchaient!--une livre turque de
-vingt-trois francs, à l'effigie de Sa Majesté Impériale Elle-même. Et,
-ayant montré de loin la dite pièce au dit soldat, je la jetai à ses
-pieds, m'attendant à voir le désagréable fusil se relever aussitôt.
-
-J'étais loin de compte. Le fusil ne se releva pas du tout. Et ma livre
-turque, dédaigneusement renvoyée d'un coup de botte, vint retomber
-au milieu du canot. L'Osmanli n'avait même pas voulu souiller, en la
-touchant, ses mains incorruptibles. J'en demeurai bleu! Depuis mon
-départ de France, c'était la première fois qu'un indigène méditerranéen
-refusait mon argent.
-
-La situation n'en était pas plus drôle pour cela. Il n'y avait rien
-d'autre à faire que de retourner à bord du yacht. C'est ce que je fis,
-mélancoliquement.
-
-La journée se passa, lente. J'échangeai tous les télégrammes
-imaginables avec le consul. Ce nonobstant, la nuit tomba, sans qu'une
-solution fût intervenue. Et nous commencions d'avoir faim.
-
-A minuit, je pris un parti:
-
---Armez le canot!--commandai-je.--Allons, garçons, du leste! et
-surtout, pas de bruit!
-
-Un canot qui se faufile la nuit, le long d'un quai, cela ne se remarque
-guère. Et puis, quoi! ils étaient peut-être couchés, les soldats turcs!
-
-De fait, ils l'étaient. La fâcheuse guérite ne recélait plus personne.
-Et notre débarquement à la cloche de bois s'effectua sans encombre.
-
-Je laissai le canot accosté, sous la garde d'un seul homme. Et je me
-hâtai, avec le reste de mon monde, de m'écarter prudemment du quai, et
-même de la ville. Chanak me semblait plein d'embûches. Pour l'achat du
-mouton, objet de mes rêves, le moindre village suffisait évidemment, et
-ne laissait pas d'être préférable.
-
-A une lieue dans l'intérieur, nous trouvâmes une sorte de hameau pourvu
-d'une place et d'un marché. L'aube naissait comme nous y arrivions.
-Déjà les bergers parquaient leur bétail entre les piquets reliés par
-des cordes; et les maraîchers étendaient à même le sol leurs choux,
-leurs carottes, leurs artichauts et leurs asperges, cependant que
-s'amoncelaient de réjouissants sacs de pommes de terre, et que tous les
-fruits d'Anatolie, apportés à dos de bourricots, descendaient des bâts
-et des hottes, et s'alignaient sur des nattes d'osier.
-
-Tout de suite, j'entamai les négociations. Et tout de suite ma
-stupéfaction fut immense. Le mouton, les légumes, les pastèques, le
-raisin, tout était d'un bon marché inouï, fantastique, invraisemblable.
-Quelque paradoxal que cela fût, les marchands turcs ne volaient point.
-J'avais affaire à d'honnêtes gens, exception unique de Gibraltar à
-Constantinople!
-
-Abasourdi, j'achetai sans liarder, et je payai rubis sur l'ongle.
-Les bonnes gens n'en profitèrent point. Et il ne me parut pas que ma
-dernière emplette fût moins avantageuse que la première.
-
-Bénissant du fond de l'âme les Turcs et la Turquie, je chargeai
-finalement ma petite cargaison sur deux ânes loués à l'ânier du
-village. Et je repris vivement le chemin de Chanak. Le jour s'était
-levé et je n'envisageais pas sans crainte l'opération du rembarquement
-sous les yeux de la sentinelle, probablement réveillée à l'heure qu'il
-était.
-
-Je poussais donc de mon mieux mes deux ânes, quand, tout à coup, un
-cavalier, lancé du village à notre poursuite, nous rejoignit et nous
-intima l'ordre très net de rebrousser chemin.
-
---Aïe!--pensai-je.--Ça marchait trop bien. Voici l'ère des difficultés
-qui s'ouvre.
-
-Sur la place du village, au beau milieu du marché en rumeur, cinq ou
-six longues barbes nous attendaient. C'étaient le cadi et les notables.
-Je jugeai politique de saluer cérémonieusement. On me rendit mes
-révérences avec la plus grave courtoisie.
-
-Mais je n'étais pas dupe de ces salamalecs. Derrière le cadi, je
-voyais, rangés sur une ligne et l'air penaud, tous les marchands à qui
-j'avais eu affaire. Sans nul doute, ces pauvres gens, coupables d'avoir
-vendu leurs comestibles à des chiens d'infidèles, allaient expier ce
-forfait séance tenante. Et j'étais cité comme complice...
-
-J'avais bien deviné. Le cadi, impératif, fit décharger d'abord mes deux
-bourriques, et procéda à un véritable inventaire. Tout fut examiné,
-retourné, pesé. On compta jusqu'aux pommes de terre.
-
-Comme vous pensez, je n'avais garde de protester le moins du monde: je
-ne tenais point à aggraver mon cas.
-
-Les marchands s'avancèrent ensuite l'un après l'autre. Il y eut
-interrogatoires et plaidoiries, auxquels bien entendu je ne comprenais
-rien. Le cadi, implacable, désignait d'un doigt vengeur chaque tomate
-et chaque concombre. Les coupables, très contrits, avouaient leur
-crime, humblement.
-
-Enfin, un sac fut apporté. Chaque marchand sortit son escarcelle,
-et paya en la main du cadi une amende de quelques piastres. Le cadi
-vérifiait, au fur et à mesure, avant de verser l'argent dans le sac
-béant. Quand tout le monde fut quitte, on ferma le sac et on le lia
-d'une cordelette.
-
-Et c'est ici que l'histoire devient miraculeuse! Écoutez bien:--Sur
-un signe du cadi, on rechargea ma cargaison sur mes deux ânes. On
-me restitua le tout. Et le cadi ... écoutez, écoutez! le cadi, me
-congédiant d'un geste affable, _me remit_, À MOI, _le petit sac plein
-de piastres_...
-
-J'écarquillai des yeux énormes. L'iman de la mosquée, vieillard très
-vieux, vaguement polyglotte, appela tout ce qu'il avait su de français,
-pour m'expliquer:
-
---C'est parce que les marchands avaient gagné sur
-toi,--prononça-t-il.--Oui, ils avaient gagné le dix pour cent. Et il
-ne faut pas gagner sur l'étranger ... parce qu'il est écrit dans le
-Livre[2]:
-
-
- Tu traiteras l'étranger comme ton hôte...
-
-
-Lors, je m'en retournai vers le _Saint-Albans_, méditant ce qui est
-écrit aussi, ailleurs ... dans notre Molière, je crois:
-
-
- Vraiment oui, de la conscience à un Turc...
-
-
-
-[1] En ce temps-là, pour être tout à fait exact, il ne fallait guère de
-passeport que pour débarquer en Turquie, en Russie et en Perse. Mais,
-depuis, le progrès a marché; et actuellement, aucune frontière n'est
-exonérée de cette coûteuse formalité.
-
-[2] _Le Livre_, le Coran.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- HISTOIRE DE CHAT
-
-
- _A mon maître Pierre Louÿs._
-
-
-Le commencement de l'histoire, ce fut aux marches de marbre du
-débarcadère d'artillerie, à Top-Hané.
-
-En ce temps-là, Constantinople était encore turque, tout à fait.
-C'est-à-dire qu'on y était presque en France; comme on y est presque en
-Angleterre, aujourd'hui.
-
-Le canot de notre croiseur était à quai. Nous étions trois officiers
-près de rentrer à bord. Comme nous allions embarquer, un chat gris
-surgit je ne sais d'où et vint tout au bord de l'eau flairer nos
-avirons.
-
---Tiens!--dit quelqu'un,--un chat turc!
-
-Il était turc indubitablement, puisqu'il n'avait pas peur de nous.
-Les chats de Constantinople, en effet, se divisent en deux catégories
-bien tranchées: les chats turcs, qui habitent les quartiers musulmans
-où tout chacun fut toujours bon pour les bêtes; et les chats grecs
-ou arméniens, qui habitent les quartiers _rayas_, où les chrétiens
-d'Orient, grégoriens ou orthodoxes, sont assez bassement cruels pour
-tout ce qui est faible. Les chats de ces quartiers-ci se sauvent tant
-qu'ils peuvent dès qu'ils aperçoivent figure humaine.
-
-Le chat gris de Top-Hané était un chat turc; en sorte qu'après une
-hésitation très courte il prit son parti et, d'un bond, fut au milieu
-du canot français.
-
-Un canotier, gentiment, le happa par la peau du cou:
-
---Faut-il le remettre à terre, capitaine?
-
-Il s'adressait à moi: j'étais le plus ancien officier. Je haussai les
-épaules:
-
---Gardons-le, ce chat ... s'il veut absolument mettre son sac à bord!...
-
-Le sourire des hommes approuva. Sur les vaisseaux de la République, on
-est exactement comme dans les villes de Turquie: bon pour les bêtes.
-
-
-Une demi-heure plus tard, le chat gris, juché sur mon épaule, passa
-la coupée du croiseur. Et, l'instant d'après, je le déposai sur les
-coussins du carré[1]. Un carré, c'était du nouveau, pour un chat. La
-petite tête grise, curieuse, mais confiante, tendit vers les quatre
-points cardinaux un museau triangulaire et deux yeux ronds. Nous
-n'étions pas des gens somptueux, il s'en fallait: on mangeait sans
-nappe à notre table. Sur cette table de simple teck, perforés en
-quinconces pour les chevilles à roulis, le chat turc estima qu'il
-pouvait bien sauter; et nous estimâmes qu'il n'avait pas eu tort.
-C'était l'heure du dîner. On mit un poisson dans une assiette et l'on
-poussa l'assiette sous le nez du chat, qui ne fit point de cérémonies.
-
-
-C'était d'ailleurs un chat très maigre. Dans les quartiers turcs de
-Constantinople, il n'y a jamais beaucoup à manger pour les animaux
-parce qu'il y a toujours très peu à manger pour les hommes.
-
-
-Et ce qui devait arriver arriva: le chat mangeant trop vite s'étrangla;
-s'étrangla tout de bon, une longue arête lui ayant percé la gorge.
-
-Il suffoqua tout de suite et râla, les quatre pattes écartelées, le nez
-en l'air, la gueule désespérément ouverte.
-
-Immédiatement, chacun repoussa sa chaise, et l'on fit cercle autour du
-chat. Les yeux dilatés de la bestiole nous dévisageaient tous, les uns
-après les autres, comme pour un suprême recours en grâce.
-
-Et, d'instinct, je me tournai, moi, vers le médecin du bord:
-
---Docteur, on ne peut rien faire pour cette bête?
-
---Peut-être bien!... pourquoi pas?...
-
-Notre docteur était un vieil homme qui s'était jadis conduit en héros
-dans je ne sais plus quelle épidémie coloniale terrible comme une
-grande guerre. Il y avait gagné un galon, une rosette, et une infinie
-douceur dont il ne faisait pas bénéficier les seuls hommes: les bêtes
-en obtenaient leur part.
-
-
-Cependant, nous avions débarrassé un coin de la table, et nous nous
-étions comptés quatre pour y renverser le chat. Il gisait maintenant
-sur le dos, les quatre pattes empoignées par quatre mains, les deux
-mâchoires large écartées et solidement tenues. Et le docteur, penché
-sur lui, s'efforçait d'inspecter la gorge d'où suintait un peu de sang.
-Au bout d'un temps, le docteur se releva:
-
---L'arête,--dit-il,--est entièrement sous la muqueuse, impossible de la
-saisir ainsi. Il faut un coup de bistouri!
-
-Quelqu'un plaignit le chat:
-
---Pauvre bête!
-
---Oh! il s'en tirera,--fit le médecin.--Un coup de bistouri, ce n'est
-rien à donner. Je vais faire le nécessaire... Mais tenez bien le
-chat!... qu'il ne bouge pas!...
-
-Ce fut l'affaire de six secondes. Je tenais l'une des pattes. Je
-sentis dans toute ma paume et le long de tous mes doigts le profond
-tressaillement de la bête entamée par l'acier. Le chat râlait, il ne
-pouvait miauler.
-
-L'instant d'après, c'était fini. L'arête était extraite.
-
---Attention!--fit l'opérateur:--lâchez tous ensemble, au commandement
-... sinon, gare les griffes!... et sautez en arrière!--Attention!...
-un, deux, trois... hop!
-
-Toutes les mains s'étaient ouvertes et nous avions tous reculé. Très
-inutilement d'ailleurs: le chat, roulant doucement sur lui-même,
-s'était remis sur ses quatre pattes sans violence, et ne montrait
-aucune colère.
-
-Quelqu'un dit:
-
---On dirait qu'il ne nous en veut pas?... Il a l'air de comprendre...
-
-Il comprenait sans doute. Il comprenait même si bien, et il nous en
-voulait si peu, qu'au bout d'un quart de minute il s'en fut gravement
-vers le médecin tout éberlué, et, levant vers lui le beau regard de ses
-yeux verts, lui lécha les deux mains l'une après l'autre...
-
-
-C'était un chat turc...
-
-
-[1] Faut-il expliquer aux lecteurs français, mal au fait des choses
-de la mer, que la _coupée_ d'un navire est exactement la porte par
-laquelle on y peut entrer, et que la grand'chambre des officiers
-s'appelle un _carré?_
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- HISTOIRE DE CHIENS
-
-
- _Pour la Souléïmanieh djami._
-
-
-Pour commencer, il faut qu'on le sache: j'aime les chats et je n'aime
-pas les chiens. Goût, certes, bizarre et déraisonnable: l'homme,
-animal égoïste au plus haut point, prise d'abord chez les animaux, ses
-voisins, la servilité, l'obséquiosité et la platitude, toutes vertus
-«chiennes» par essence. J'apprécie, moi, l'indépendance, l'orgueil et
-la dignité, trois vices que les chats possèdent et cultivent. Rien
-ne m'est plus odieux que de subir, à propos de rien, la tendresse
-exubérante du premier chien inconnu, et son entêtement à lécher la
-poussière de mes bottes. Rien ne me plaît autant que d'obtenir, à grand
-effort de politesse délicate et d'attentions choisies, la sympathie
-rarement exprimée de mon propre chat, lequel, d'ailleurs, a toujours
-refusé de se considérer comme mon esclave et consent seulement à être
-mon ami.--Vous me trouvez ridicule?--Soit! Mais dites-vous bien que
-si je ne vous rends pas, moi, la pareille, c'est par pure et simple
-courtoisie! Je me tais, mais je n'en pense pas moins...
-
-Donc, j'aime les chats et je n'aime pas les chiens. A cette règle,
-j'apporte toutefois une exception: il est une race de chiens que j'ai
-aimée et que j'aime. Ne cherchez pas laquelle. Il ne s'agit ni de
-colleys, ni de loulous, ni de fox. Je professe à l'endroit de toutes
-ces bêtes de luxe la même horreur dégoûtée. Et je n'ai guère moins de
-mépris pour les bêtes de garde ou pour les bêtes de chasse. La seule
-race canine qui trouve grâce à mes yeux n'est pas une race domestique:
-c'est la race très primitive des chiens errants de Turquie, chiens
-véritablement libres, sans maître ni chenil, sans laisse ni collier,
-chiens dédaigneux et faméliques, chiens fiers, chiens, pour tout dire,
-très peu «chiens», et presque dignes d'être «chats».
-
-A ces bêtes demi-sauvages, la vie indépendante a conservé des vertus
-qui ne se trouvent plus dans la niche de Mirza, ni d'Azor: les chiens
-turcs,--chiens de Scutari, chiens de Brousse, chiens de Konia, et jadis
-chiens de Constantinople[1],--les chiens musulmans, chiens libres,
-sont graves, raisonnables, pensifs et philosophes. Ils endurent en
-silence la pluie et la neige, mais, par contre, n'endurent d'aucune
-façon les injures des méchants hommes, et ne savent pas lécher la main
-qui les frappe. Ce qui ne les empêche pas d'être de très bons chiens,
-pacifiques et courtois, mordant seulement quand il est indispensable
-de mordre. J'imagine que la société de leurs compatriotes, les hommes
-turcs, leur a servi d'éducation: car les hommes turcs sont eux-mêmes
-des hommes excellents, très courtois et très pacifiques, et qui jamais
-n'ont abusé de leur force pour battre enfants, femmes ni animaux. Peu
-importe, d'ailleurs: éduqués on non, les chiens errants de Turquie
-sont d'irréprochables chiens. Et le gouvernement jeune-turc, qui, sous
-prétexte de civilisation, prétexte aussi vaniteux que barbare, en
-massacra naguère soixante ou quatre-vingt mille à Stamboul, à Galata,
-à Péra, et dans tous les villages du Bosphore, se montra dans cette
-occurrence infiniment plus cruel et sanguinaire que jamais n'avait été
-le vieil Abd-ul-Hamid, Sultan prétendu Rouge. Par la suite, ce même
-gouvernement massacra pareillement la Turquie elle-même. Il ne fallait
-pas être grand prophète pour prévoir ceci, ayant vu cela...
-
-Mais c'est de chiens qu'il s'agit ici et non d'hommes,--_insh'Allah!_...
-
-Or, les chiens errants de Turquie ne vivent pas du tout, comme
-vous pourriez le croire, en chiens anarchistes, sans traditions,
-coutumes, code et lois. Leur République est, au contraire, un État
-merveilleusement policé. Et il me fut donné jadis d'en admirer
-la civilisation pittoresque, à Constantinople même, au temps où
-Constantinople possédait encore sa population de chiens libres.
-Constantinople, capitale à peine moins vaste que Paris, se divise en
-une centaine de quartiers. Pareillement, les chiens de Constantinople
-se répartissaient en une centaine de hordes, dont chacune, domiciliée
-dans un quartier qui lui était propre, n'en sortait jamais, et veillait
-avec rigueur à ce qu'aucun chien d'autre quartier n'y risquât ses
-pattes. Moyennant quoi, la République vivait en paix. Chaque mère de
-famille élevait sans bataille sa progéniture, et obtenait de plein
-droit la meilleure place aux tas d'ordures d'où la communauté tirait
-le plus clair de son humble subsistance. Oh! ce n'étaient point là
-festins, ni banquets. Mais le chien turc est sobre. Et il sait attendre
-patiemment l'aubaine rarissime du passant débonnaire, en humeur
-d'acheter, pour les pauvres chiens, deux _métallicks_[2] de pain noir,
-régal miraculeux dont toute une famille se pourlèche plusieurs jours
-durant.
-
-Il m'est arrivé, à moi, qui écris cette histoire, d'être ce débonnaire
-passant.
-
-Je me souviens d'un jour très ensoleillé... C'était il y a bien des
-années, un jour de juillet ... oui: le 20 juillet 1904. L'histoire
-est vraie, vous voyez ... je n'invente pas... Ce jour-là, j'étais,
-aux approches de midi, sur le point d'entrer dans le harem de la
-Souléïmanieh djami... La Souléïmanieh djami, c'est la plus splendide
-des splendides mosquées de Stamboul, et l'on nomme _harem_ la grande
-cour carrée et cloîtrée qui précède les sanctuaires musulmans.
-
-J'allais donc entrer là. Non pas seul: une amie m'accompagnait, une
-amie qui, ce 20 juillet-là, m'accompagnait pour la première fois, et
-qui, depuis, n'a jamais cessé, même après qu'Allah eut séparé nos
-destinées, de marcher à côté de moi sur tous les plus durs chemins de
-ma vie...
-
-Nous étions, elle et moi, fatigués. Devant la porte de la mosquée,
-trois grandes colonnes de porphyre gisaient, renversées par les
-siècles; trois colonnes qui, sans doute, soutinrent quelque portique du
-temple byzantin debout, il y a six cents ans, en ce même lieu... Et,
-sur le fût d'une de ces trois colonnes, mon amie et moi nous assîmes.
-
-Alors, tout à coup, une chienne turque sortit d'un trou creusé sous la
-colonne; une très jeune chienne dont les mamelles longues et plates
-attestaient un allaitement tout juste achevé: une pauvre chienne, dont
-les côtes saillaient pointues sous la peau. Évidemment, il n'y avait
-guère à manger dans le quartier, surtout pour une maman dont les bébés,
-sevrés de la veille, commençaient probablement d'avoir faim sans rime
-ni raison.
-
-Mon amie appela la chienne, et la chienne, ayant d'abord réfléchi
-prudemment, vint. Un marchand de pain noir passait fort à propos sur la
-grande place déserte. Je le hélai et mon amie acheta beaucoup, beaucoup
-de pain noir. La chienne, éblouie, vit sous ses pattes une semaine pour
-le moins de liesse et de bombance...
-
-Pénétrée de gratitude, cette chienne-là,--une maman chienne,--voulut
-prouver sur-le-champ sa joie et sa confiance. Et, pour ce faire,
-elle fit comme auraient fait toutes les autres mamans de l'univers:
-plongeant avec précipitation dans son trou, sous la colonne, elle en
-émergea l'instant d'après, portant à bout de gueule deux chiots, qui
-étaient les siens, et qu'elle nous présenta dans toutes les règles
-les plus protocolaires. C'étaient de jolis chiots: aussi potelés,
-aussi grassouillets que leur mère était elle-même étique, ce dont
-elle semblait tirer un bien légitime orgueil. Sous nos yeux, pour que
-nous ne nous méprenions pas sur le sens de cette maigreur et de cet
-embonpoint significatifs, notre nouvelle amie partagea à coups de
-dents, entre ses deux marmots, le repas du jour, puis s'en fut remiser
-en lieu sûr le surplus des provisions. Après quoi, revenant, elle dîna
-des restes de ses petits, et les chiots laissaient peu de restes. Puis,
-enfin, la famille entière réintégra sa façon de terrier.
-
---Quand je ne serai plus ici,--me dit alors mon amie... (elle allait
-s'en retourner vers son pays très, très lointain, et plus froid que
-neige et que givre...)--quand je ne serai plus ici, vous reviendrez sur
-cette place, et vous achèterez encore du pain pour ces mioches et pour
-leur maman ... n'est-ce pas?... Promettez?...
-
-Je promis. Et je tins. Je revins...
-
-Je revins au bout d'une quinzaine. Sur le même fût de colonne je me
-rassis. Et la place autour de moi brilla de sa même magnificence. Il
-faisait le même soleil, éblouissant. Et pourtant, parce que, cette
-fois, j'étais seul là où nous avions été deux, il me parut que toute la
-splendeur du lieu était ternie.
-
-Le trou sous la colonne ouvrait son boyau sombre. La mère chienne
-n'était pas là. Mais je devinais qu'elle ne pouvait être bien loin, le
-code canin lui interdisant toute excursion hors du quartier. J'attendis
-donc. Et, en attendant, l'idée me vint d'enfoncer un bras dans la
-tanière. Les chiots y devaient être. Ma main rencontra, en effet, le
-petit tas de chair tiède. Alors, pour les voir à mon aise, je pris les
-deux bestioles l'une après l'autre et les mis au soleil. Ils pleurèrent
-incontinent, pas très fort.
-
-Pas très, mais assez! Dans le temps de trois gémissements, le quartier
-entier, flairant un crime possible, accourut à la rescousse. Je fus le
-centre d'un cercle de cinq cents chiens, tous hurlant à plein gosier.
-Aucun, d'ailleurs, ne montrait les dents: les petits chiots, intacts à
-mes pieds, prouvaient mon innocence. Mais je crois bien que, coupable,
-mes mollets, pour le moins, eussent couru quelques risques.
-
-Et, alors, un véritable coup de théâtre se produisit:
-
-La mère chienne, avertie, arrivait déjà, galopant au secours de sa
-progéniture. Elle se précipitait, toute langue dehors, craignant sans
-doute le pire. Mais tout à coup, elle me vit et me reconnut.
-
-Alors, ce fut le plus étrange, le plus prodigieux spectacle! En un
-clin d'œil, il n'y eut plus un seul chien sur la place. Tous, informés
-par un aboi éperdu, avaient fait demi-tour. Et la chienne, à plat
-ventre dans le sable, et la langue sur mes souliers, me suppliait,
-visiblement, d'accepter mille excuses, et les plus humbles, pour
-l'inconvenante réception qui venait de m'être faite, de m'être faite à
-moi! un ami, un bienfaiteur! à moi, que ces bébés stupides n'avaient
-même pas su reconnaître!... outrage inconcevable, qu'on me conjurait de
-daigner oublier!...
-
-Quand j'eus caressé la pauvre tête aplatie, et hélé le marchand de pain
-noir, pour sceller d'un festin notre réconciliation, la mère, relevée
-d'un bond et joyeuse, fit d'abord mille pirouettes. Mais ensuite,
-ramenée au souci de son devoir maternel, elle me stupéfia par la plus
-extraordinaire preuve d'intelligence et de civilisation qui jamais
-m'ait-été donnée par aucune bête au monde:
-
-Attrapant d'une gueule vigoureuse ses deux chiots l'un après l'autre,
-elle vint les secouer, sévèrement, sous mes yeux: sans nul doute, en
-manière de correction indispensable et légitime. Il seyait évidemment
-de ne pas molester les hommes charitables qui achètent pour les chiens
-affamés le précieux pain noir. Et il seyait d'enfoncer dans la caboche
-des bébés chiens cette vérité utilitaire, fût-ce à bons coups de dents
-dans les oreilles...
-
-
-
-_P.-S.--Il est superflu de rappeler ici l'abominable, le hideux
-massacre qui supprima les chiens errants de Stamboul, en 1910. Mais il
-n'est que juste d'innocenter les Turcs, les vrais Turcs musulmans, de
-ce crime imbécile. C'était alors le règne despotique du comité Union et
-Progrès, dont l'incapacité conduisit si promptement l'Empire ottoman
-vers sa ruine. Et la municipalité constantinopolitaine, qui décréta la
-suppression de ces cent mille chiens inoffensifs, comptait dans ses
-membres toutes sortes d'éléments, parmi lesquels l'élément turc ne
-dominait pas._
-
-_Il y a d'ailleurs Turc et Turc. Le Turc mi-occidental, le Jeune-Turc,
-encanaillé par trop de contacts avec les Levantins, qui furent de tout
-temps les mauvais génies de la Turquie, ne m'a jamais rien dit qui
-vaille. Mais ce Turc-là n'est qu'une exception, Et l'autre Turc, le
-vrai, celui qui peuple vraiment la Turquie, le vieux Turc insouciant
-de politique, le Turc simple et doux qui ne sait que bêcher son champ,
-paître son troupeau, et travailler de ses mains à quelque honnête
-métier villageois, ce Turc-là, que j'ai connu, que j'ai fréquenté chez
-lui, dans ses hameaux d'Europe et d'Asie, ah! croyez-m'en! nulle part
-au monde n'existe homme plus digne d'être respecté, honoré, aimé, nul
-homme dont l'humanité puisse, à meilleur droit, s'enorgueillir!_
-
-
-[1] Cf. le _post-scriptum_ de ce conte.
-
-[2] Un _métallick_, ou sou (piécette de _métal_, d'un métal autre que
-l'or ou l'argent).
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- TRIPOLITAINE
-
-
- _Pour le capitaine de vaisseau Pierre Loti._
-
-
-Hors du prétoire, un feu de peloton crépita. Lors, Antonio Onaglia,
-greffier de la cour martiale, tourna sa face napolitaine, glabre et
-grasse, vers le profil busqué du colonel Carlo Torelli,--Piémontais,
-président,--pour annoncer d'une voix ânonnante:
-
---Justice est faite!
-
-A quoi le colonel président répliqua d'un ordre bref:
-
---Appelez la cause suivante!
-
-Et trois nouveaux accusés entrèrent, garrottés si prudemment que le
-sang leur sortait par-dessous les ongles.
-
-C'étaient trois Arabes encore, tout comme ceux qu'on venait d'exécuter;
-trois Arabes fort pouilleux: un vieillard, un enfant et un homme. Tous
-trois portaient le burnous et le fez,--deux chefs d'accusation déjà
-majeurs;--et, pour comble, leurs six mains, étalées sous les yeux des
-juges, montraient des traces noires bien suspectes. Cela sentait la
-poudre à plein nez. Donc, point d'erreur probable: la cour, une fois de
-plus, se trouvait en face d'un trio de ces bandits coupables d'avoir,
-quelques heures plus tôt, traîtreusement attaqué les braves troupes
-italiennes. Le crime était patent. La fusillade s'imposait donc.
-
-Carlo Torelli, colonel et président, s'inclinait déjà vers ses
-assesseurs, et ceux-ci déjà opinaient. Toutefois, le double geste
-ébauché ne s'acheva pas. Dans le prétoire, ouvert à deux battants,
-comme la loi l'exige, deux hommes venaient d'entrer, deux Européens,
-deux étrangers, deux journalistes, comme en témoignaient leurs kodaks
-en bandoulière et leurs carnets sans cesse crayonnés. D'un coup d'œil
-gêné, Carlo Torelli toisa ces deux hommes. L'un était Anglais, l'autre
-Français. Ironiques et impassibles, tous deux considéraient la cour.
-Carlo Torelli, président, toussa d'abord, hésita ensuite, et se résigna
-enfin,--par égard pour la presse occidentale, et quel que fût le temps
-perdu,--à ne pas condamner sans interrogatoire.
-
-Il appela donc:
-
---Interprète!
-
-Et le drogman s'étant précipité:
-
---Vous trois, qui êtes-vous?
-
-
-Or, avant même que l'interprète eût traduit en arabe la question, l'un
-des accusés,--celui qui n'était ni l'enfant, ni le vieillard,--avança
-d'un pas, haussa ses mains garrottées, et, parlant d'une voix nette, en
-italien très pur, répondit:
-
---Monsieur le président, je suis, moi, Ahmed bey Alledine, colonel au
-service de Sa Majesté Impériale le Sultan; et ceux-ci sont mon père,
-Mehmed pacha, général de brigade en retraite, et mon fils, Arif, soldat
-volontaire.
-
-Sur la cour martiale, une stupeur s'abattit. Ces gens-là,--déguenillés,
-hirsutes,--ces va-nu-pieds, pris tels quels, sans insignes et sans
-galons, au coin d'une haie?--des soldats?--de vrais soldats? des
-officiers turcs? des officiers?!! Allons donc! Carlo Torelli se retint
-d'éclater de rire, et d'envoyer, sans plus ample information, ces
-trois mauvais plaisants au mur. Sous l'œil trop attentif des deux
-journalistes occidentaux, il crut bon toutefois de questionner encore:
-
---Avez-vous des papiers, des papiers officiels, à l'appui de vos dires?
-
-Ahmed bey Alledine, de ses deux mains liées, fouilla dans les plis de
-son burnous:
-
---Voici ma commission.
-
-Il précisa, durant que le Piémontais, encore incrédule, examinait de
-tout près cette commission inattendue:
-
---Veuillez faire constater par votre drogman que le séraskier[1]
-m'accrédite comme colonel commandant le deuxième régiment des
-volontaires arabes du vilayet de Tripoli. Ceci pour vous bien démontrer
-que, chef de soldats sans uniforme, j'ai dû, pour ne pas me distinguer
-de mes hommes, renoncer moi-même à mon ancienne tenue de colonel
-ottoman.
-
-Ahmed bey Alledine, ayant ainsi dit, se tut.
-
-Et un tel silence succéda qu'on put entendre, dans tout le prétoire, le
-grattement léger des crayons sur le papier des carnets, durant que les
-deux journalistes griffonnaient leurs notes.
-
-Carlo Torelli, à la fin, se ressaisit pourtant, et reprit contenance.
-
-Froissant d'une main brusque l'importune commission, il fit tête, les
-yeux relevés vers le Turc impassible:
-
---Admis!--dit-il, la voix sèche.--Admis. Vous êtes le colonel
-Ahmed.--Il n'ajoutait pas le titre, ni le nom noble, inconscient
-peut-être de son insolence.--Vous êtes le colonel Ahmed. Et après?
-
-Muet, l'accusé haussa les sourcils.
-
---Oui, après?--répéta Carlo Torelli, président.--Cela change-t-il
-quoi que ce soit à l'affaire? Vous êtes accusé d'avoir, le 26 octobre
-dernier, avant-hier, attaqué traîtreusement, par derrière, les troupes
-italiennes. Niez-vous le fait?
-
-Ahmed bey, dédaigneux, sourit:
-
---Il n'y a point de traîtrise chez nous, Turcs, monsieur! et pas même
-dans notre façon de déclarer la guerre, sachez le bien! Je ne vous ai
-pas attaqués traîtreusement: je vous ai attaqués, tout court.
-
---Par derrière!
-
---Par derrière, en effet! puisque, comme jadis en Abyssinie, vous avez
-été assez mauvais soldats pour vous laisser tourner par un adversaire
-inférieur en nombre.
-
---Supérieur.
-
---Inférieur! Vous êtes 50.000 Italiens. Nous sommes 3.000 Ottomans,
-appuyés par 18.000 Arabes. Mon régiment, avant-hier, ne comptait pas
-400 fusils.
-
---Où sont-ils, ces fusils?
-
---Ne vous en inquiétez pas! Ce n'est point en vain que notre
-arrière-garde s'est sacrifiée pour assurer la retraite. Des quatre
-cents, vous en retrouverez trois cent cinquante en face de vous à la
-prochaine affaire. Restent cinquante. De ceux-là, je veux dire des
-braves gens qui les portaient, quinze sont tombés au feu,--quinze
-seulement: vous tirez assez mal!--et trente-cinq, l'arrière-garde,
-tombent en ce moment même au mur, assassinés par vous, cour martiale.
-
-Le Piémontais bondit dans son fauteuil.
-
---Exécutés, monsieur! exécutés légalement, après jugement en forme! Vos
-soi-disant soldats ne sont que des bandits, et c'est après avoir fait
-leur soumission à l'Italie qu'ils ont repris les armes contre elle, et
-tiré dans notre dos!
-
-Pour la première fois, le Turc fronça les sourcils:
-
---Monsieur,--dit-il rudement,--il faut être bien lâche pour insulter
-des morts!
-
-Et comme l'insulteur cherchait une réplique:
-
---Tout ce que vous dites est d'ailleurs faux,--reprit Ahmed bey
-Alledine;--et vous le savez. Mes soldats ne se sont jamais soumis à
-vous,--non plus qu'aucun autre Arabe des régiments volontaires, non
-plus qu'aucun caïd indépendant. Pas un chef n'est venu reconnaître
-votre drapeau.
-
---Allons donc! Cent, deux cents chefs sont venus, solennellement.
-
---Cent, deux cents mendiants, juifs pour la plupart, par vous-mêmes
-déguisés en chefs! Cela peut compter aux yeux de l'Europe, complice de
-votre brigandage[2]. Cela ne compte pas à nos yeux musulmans. Cela ne
-compte pas non plus aux yeux d'Allah, notre juge à tous deux, vous et
-moi.
-
-Carlo Torelli, colonel et président, jeta vers les deux journalistes,
-qui écrivaient toujours, un coup d'œil oblique. Puis:
-
---Injures et calomnies!--prononça-t-il, solennel.--Peu importe! d'un
-prisonnier, rien ne blesse. Je passe donc outre. A présent, veuillez
-moins parler, et mieux répondre. Vous avouez avoir participé à
-l'attaque du 26 octobre?
-
-Ahmed bey inclina la tête:
-
---Je l'ai commandée.
-
---Bien. Les deux hommes qui sont là y ont pris part aussi?
-
---Oui. Mon fils est soldat, et mon père, général en retraite, est
-redevenu soldat en s'engageant dans mon régiment.
-
---Bien. Tous trois, vous vous êtes battus sans uniforme?
-
---Oui. Vous savez pourquoi.
-
---Bien. Et vous avez commandé ou encadré des indigènes tripolitains?
-
---Des Arabes du vilayet turc de Tripoli, citoyens ottomans, soldats
-ottomans, oui.
-
---Bien. Il suffit.
-
-Cette fois, Carlo Torelli, président de la cour martiale, se pencha
-tout de bon vers ses deux assesseurs, et ceux-ci, tout de bon,
-opinèrent du chef.
-
-Souriants, méprisants, les trois Turcs attendaient la sentence. Pour la
-prononcer, Carlo Torelli, par égard pour la presse occidentale encore,
-jugea décent de se lever:
-
---La cour,--dit-il, parlant à présent du ton le plus courtois,--la
-cour, après interrogatoire des accusés, et retenant leur aveu formel
-d'avoir fait partie d'un corps irrégulier, lequel a porté les armes et
-combattu après soumission jurée, les condamne à la peine de mort et
-ordonne qu'il soit procédé sur l'heure à l'exécution
-
---Jugement sans appel, enregistré!--ânonna Antonio Onaglia, greffier,
-Napolitain.
-
-Des trois condamnés, pas un n'interrompit son sourire.
-
-L'homme, Ahmed bey, dit seulement, du ton le plus ferme:
-
---_Padishah'm tchok yacha_[3].
-
-Et le vieillard, Mehmed pacha, ajouta, d'une voix sereine:
-
---_Allah ekber!_[4].
-
-Quant à l'enfant, respectueux devant ses père et grand'père, il se tut.
-
-Les carabiniers les emmenèrent.
-
-Hors du prétoire, un feu de peloton crépita.
-
-Lors Antonio Onaglia, greffier, annonça:
-
---Justice est faite!
-
-Et Carlo Torelli, président, ordonna:
-
---Appelez la cause suivante.
-
-
-Or, comme il prononçait le dernier mot, il rougit légèrement et
-détourna la tête, pour ne pas voir les deux journalistes, le Français
-et l'Anglais, qui, tous deux, s'étaient levés l'instant d'avant pour
-saluer chapeau bas les trois martyrs marchant à la mort, mais qui,
-maintenant tête couverte, tournant le dos à la cour martiale, sortaient
-du prétoire, et, passant le seuil, y crachaient[5].
-
-
-[1] Le _séraskier_,--le ministre de la guerre de l'empire ottoman.
-
-[2] Complice en effet, puisque personne en Europe ne protesta contre
-l'agression italienne, et que seule l'Allemagne, par une adroite
-habileté, sut exprimer alors sa sympathie aux Turcs. Qu'on s'étonne
-après cela qu'en 1914 la Turquie s'en soit souvenue!...
-
-[3] Vive l'empereur!
-
-[4] Dieu est grand!
-
-[5] Écrit avant 1914. L'auteur toutefois, n'ayant rien avancé que la
-vérité, n'en retire rien. D'autant que, lui-même ayant eu l'honneur
-de servir sous le maréchal Lyautey, sait qu'il est d'autres méthodes
-que les fusillades pour importer en terres d'Islam notre civilisation
-d'Occident.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- CELUI QUI EST MORT
-
-
- _Aux derniers Turcs encore debout._
-
-
-C'est à Constantinople que je fis sa connaissance. Il y a longtemps
-de cela. C'était, si j'ai bonne mémoire, en 1902 ou 1903. J'étais
-alors officier de quart à bord du stationnaire français; et lui,
-capitaine d'état-major, aide de camp de Sa Majesté Impériale, Sultan
-Abd-ul-Hamid II. Nous fûmes tout de suite très bons amis; d'abord parce
-qu'il parlait un irréprochable français, délicieux à savourer, quand
-on s'était longuement usé l'intelligence à interpréter le français
-tout autre, et vraiment spécial, que pratiquent les chrétiens du cru,
-les _rayas_; ensuite, parce qu'il portait un superbe uniforme rouge
-et bleu, étonnamment pareil aux uniformes de chez nous, aux chers
-uniformes pimpants de notre ancienne armée, de celle qui remporta les
-victoires d'Inkermann et de Solférino... Mon père en avait été, toute
-sa vie durant, de cette armée-là, et ce capitaine turc me fit l'effet
-d'un lointain cousin retrouvé tout à coup, par très grand hasard.
-
-Il s'appelait Arif,--Arif bey, car il était bey, étant fils de
-pacha. La démocratique Turquie admet cette noblesse à deux degrés,
-semi-héréditaire, et qui ramène à la roture le petit-fils de l'homme
-anobli. Le père d'Arif, vieux soldat naïf comme une jeune fille, avait
-conquis son titre sabre au poing, sur dix champs de bataille, de
-Sébastopol à Plewna. Peut-être s'était-il battu en Crimée à côté de mon
-père à moi.
-
-Tant qu'il y aura par le monde des Français et des Turcs, ils feront
-ensemble bon ménage, car les uns et les autres sont frères en bravoure.
-Cette fraternité-là en vaut d'autres.
-
-
-Bref, je devins l'ami très intime d'Arif bey.
-
-C'était un beau grand gars à longues moustaches blondes, et dont
-les yeux très bleus vous regardaient toujours droit au visage sans
-jamais se dérober ni fléchir. Il plaisait fort. Aux mercredis de
-l'ambassadrice d'Angleterre, chez qui nous nous étions rencontrés
-pour la première fois, maintes jolies femmes très occidentales le
-regardaient avec intérêt, et plusieurs d'entre elles ne se firent
-guère prier, j'en ai peur, pour frotter leurs peaux chrétiennes contre
-le cuir mécréant de cet infidèle, cuir d'ailleurs fort appétissant,
-circonstance bien atténuante. Un Turc, n'allez pas vous figurer que ça
-ressemble de près ni de loin à aucune espèce de nègre! Dieux, non! Au
-milieu du pêle-mêle balkanique,--parmi les Grecs à cheveux bleus, les
-Bulgares à pommettes jaunes, les Arméniens à nez crochu,--les vrais
-Osmanlis, mi-Circassiens, mi-Turkmènes, font plutôt figure d'hommes du
-nord, d'Anglais ou de Flamands, voire de Français, fourvoyés, Allah
-sait pourquoi! dans la galère levantine.
-
-Peu nous chaut d'ailleurs. Tel que sa mère l'avait fait, Arif n'était
-nullement haï d'un respectable nombre de belles dames européennes;
-et lui-même ne les détestait point, n'en détestait aucune. Bon
-musulman,--sans doute pratiquait-il envers elles toutes la plus
-équitable polygamie? Rien à redire là-dessus. J'en parle du reste au
-jugé: Arif était trop gentilhomme pour se jamais permettre, sur le
-chapitre de ses multiples amies, la plus imperceptible confidence. Mais
-le Tout-Constantinople est bavard. Et les potins étaient légion.
-
-Je me souviens, entre dix autres malheureuses, d'une adorable
-Athénienne, tellement dédaigneuse et silencieuse que le clan
-diplomatique l'avait surnommée _la Muette_. Arif lui délia si bien la
-langue que lui-même en fut surnommé, du coup, _Portici_.--Portici,
-l'homme qui a fait parler la Muette... Ne me battez pas! c'est de
-l'esprit à la mode chrétienne d'Orient, à la mode _pérote_.--Si vous ne
-savez pas ce qu'est Péra, demandez à Pierre Loti de vous l'apprendre.
-
-En tout cas, polygame ou le contraire, mon ami Arif bey semblait
-s'accommoder à merveille de la vie qu'il menait. Et de ma vie je ne
-connus homme plus évidemment heureux, plus constamment en joie et
-liesse. Amoureux, j'imagine qu'il ne rencontrait guère de cruelles.
-Soldat, j'ai lieu de croire que sa carrière lui valait mainte
-satisfaction. Enfin, le fait est que, de 1902 à 1904, je ne le vis pas
-trois jours de suite mélancolique, et que j'appris de sa bouche, sans
-nulle leçon préméditée, un véritable répertoire de vieilles chansons
-musulmanes, chefs-d'œuvre d'une extravagante drôlerie. J'y ai puisé
-d'ailleurs une bonne gart de ce que je sais aujourd'hui sur l'Islam.
-Et si j'ai fini, notamment, par comprendre et sentir, mieux peut-être
-que la plupart des hommes d'Occident, Kipling et Loti exceptés, tout
-ce que cet Islam méconnu recèle encore d'héroïque insouciance et de
-résignation dédaigneuse, après tant et tant d'années d'une famine
-véritable, subie du fait des usuriers de Grèce et d'Arménie, du fait
-aussi des financiers cosmopolites, complices ... oui, si j'ai compris
-et senti ces choses, c'est probablement grâce aux éclats de rire
-d'Arif bey, mon ami! et grâce aux chansons qu'il me chantait, chansons
-turques, ironiques et courageuses...
-
-
-Ensuite la vie nous sépara. Ce fut à l'automne de 1904. Un nouvel
-embarquement m'expédia du Levant au Ponant. Arif quitta Stamboul et
-s'en fut guerroyer au Hedjaz. Et le temps se chargea d'allonger la
-distance entre nous.
-
-
-Or, quatre ou cinq ans plus tard ... quatre ans et quart, pour
-préciser: le 24 décembre 1908 ... une bonne chance me fit débarquer à
-Paris juste à point pour le réveillon.
-
-Minuit sonnant, je m'asseyais en bruyante compagnie avenue de
-l'Opéra, au café de Paris. La boîte, naturellement, était pleine
-comme un œuf. Je ne pus donc moins faire que remarquer, à main
-droite, au fond du salon _select_, une table vraiment somptueuse,
-en ceci qu'elle était assez grande pour six convives au moins, et
-qu'un seul couple s'y prélassait. Couple d'ailleurs élégant, et de
-la bonne élégance. A coup sûr, des gens bien, et discrets. Rien du
-prince cosaque, ni du roi transatlantique. La dame, fort belle, me
-faisait face et je pus l'examiner à mon aise. Elle ressemblait avec
-exactitude à n'importe quelle Parisienne, et je m'y serais trompé, si
-je n'avais bientôt remarqué, dans le regard et dans l'allure de cette
-Parisienne-là, un étonnement contenu, mais perpétuel, un effarement
-véritable,--l'effarement d'une créature naguère sauvage ou recluse, et
-tout d'un coup lâchée en pleine bacchanale civilisée,--en plein café de
-Paris un 24 décembre, à minuit.--Je m'avisai alors du cavalier. Il me
-tournait le dos. Mais au bout d'un moment, je réussis à l'entrevoir de
-profil. Et je le reconnus du premier coup: c'était Arif bey.
-
-Sitôt que je pus, je me levai de ma table, et je parvins à me faufiler
-jusqu'à la sienne. Lui aussi me reconnut sur-le-champ. Il renversa sa
-chaise pour venir à moi plus vite. Et nous nous serrâmes la main comme
-si nous nous étions quittés la veille.
-
-Après quoi, et tout de go, Arif voulut me présenter à sa compagne. Il
-me la nomma: Natiché hanoum. Elle était une cousine à lui, turque,
-bien entendu, et débarquée de l'Orient-express le matin même. Il avait
-trouvé plaisant la débaucher un peu dès son premier soir, pour qu'elle
-oubliât plus vite le harem. Moi, de rire, et je protestai: «Quoi donc?
-c'était ainsi qu'on quittait le voile? qu'était devenu le sévère
-_tcharchaf_,--la grande draperie noire, à peine transparente, dont les
-dames musulmanes s'enveloppent entières, des cheveux aux chevilles,
-sitôt qu'elles mettent le bout de leurs petits pieds hors de la maison?»
-
-Mais Arif riait plus fort que moi:
-
---Eh! très cher! vous n'y songez donc plus? Nous sommes en Révolution,
-ne l'oubliez pas!
-
-Rien n'était plus juste. Six mois plus tôt, le Sultan Abd-ul-Hamid
-avait octroyé une constitution à ses peuples. 1908, aux yeux des Turcs,
-c'était,--pour un temps, pour le temps d'alors!... pour un très petit
-temps!--1789. Et quand Arif bey, à propos du visage nu de sa belle
-cousine, prononça ce mot,--Révolution,--je ne pus m'empêcher de songer
-à nos propres révolutionnaires de l'avant-dernier siècle. Eux aussi
-l'avaient cru,--et de très bonne foi, la Bastille à peine prise!--que
-l'heure des libertés, de toutes les libertés, venait de sonner pour la
-France...
-
-
-Le lendemain, 25 décembre 1908, je fis visite à mon ancien ami. Il
-s'était logé coquettement entre Passy et Auteuil. Son séjour à Paris
-pouvait se prolonger: le nouveau régime ottoman l'avait chargé d'une
-mission en France.
-
---D'une mission militaire, je suppose?
-
---Militaire, barbare que vous êtes? non, dieux! d'une mission agricole.
-
-Qu'un soldat fût chargé d'acheter des moissonneuses, cela ne me
-surprit pas outre mesure. Les gouvernements révolutionnaires ont assez
-l'habitude de ne pas s'obstiner sottement à toujours mettre «the right
-man in the right place»,--l'homme qu'il faut où il faut. Les autres
-gouvernements aussi, pour être juste.
-
-Mais je n'eus garde de souffler mot de ces réflexions à Arif bey, car
-j'avais déjà constaté qu'Arif bey, jadis aide de camp de Sa Majesté
-Impériale, était présentement révolutionnaire, Jeune-Turc. Il ne s'en
-cachait d'ailleurs pas.
-
---Très cher,--me dit-il le plus chaleureusement du monde,--la Turquie
-dormait, la Turquie se réveille. Nous étions un peuple arriéré, nous
-étions une nation de troisième ou quatrième ordre; nous serons demain
-à l'avant-garde de l'Europe, et l'Europe comptera avec la puissance
-ottomane comme elle compte avec la puissance anglaise ou avec la
-puissance allemande.
-
-Malgré moi, je hochai la tête. Arif bey me saisit les deux mains:
-
---Vous n'y croyez pas!--s'écria-t-il.--Mais je sais que vous nous
-aimez! et alors, grâce à Dieu, vous aurez bientôt fait d'être
-convaincu... Réfléchissez seulement une minute: l'empire turc est-il
-moins vaste que l'Allemagne ou que la France?
-
---Certes non, tout au contraire.
-
---Ne sommes-nous pas vingt ou vingt-deux millions d'Ottomans? En 1789,
-vous n'étiez guère davantage de Français.
-
---C'est exact.
-
---Enfin, vous avez vécu parmi nous. Eh bien! répondez-moi en toute
-franchise: trouvez-vous les Turcs moins braves, moins honnêtes, moins
-intelligents qu'aucune autre race orientale, et même que n'importe
-quelle autre race d'Europe?
-
-Pour lui répondre, je me levai:
-
---Arif, écoutez-moi bien...: ceci n'est pas une flatterie:--Sur mon
-honneur d'officier français, j'affirme que les Turcs musulmans, vos
-compatriotes, sont parmi les plus courageux, les plus loyaux, les plus
-probes de tous les hommes. J'affirme pareillement qu'ils sont doux et
-humains, contrairement aux monstrueuses légendes sans cesse répandues
-par vos ennemis, les chrétiens orthodoxes et les Arméniens, tous gens
-fourbes et menteurs. J'affirme encore que le Turc est intelligent et
-industrieux, au moins autant que le Serbe et que le Hongrois plus que
-le Russe et que le Bulgare...
-
---Alors, très cher?
-
---Alors... Alors, Arif, vous étiez hier encore un peuple moyenâgeux,
-égaré parmi les nations modernes; vous êtes, aujourd'hui encore, un
-peuple mahométan, égaré parmi les nations chrétiennes... Arif, au lieu
-d'acheter des moissonneuses en France, je regrette que vous n'achetiez
-pas des canons.
-
---Oh!--dit-il,--j'ai plus de confiance que vous dans la parole
-d'honneur de l'Europe[1]. L'Europe a garanti l'intégrité de la
-Turquie. Serait-ce donc au moment que nous tentons un effort vers une
-civilisation plus haute, que?...
-
---Bon, bon!--lui dis-je.--Vous avez sans doute raison. Parlez-moi
-plutôt de votre jolie cousine ... que pense-t-elle de Paris, et du
-souper de Noël?
-
-Alors Arif oublia la révolution turque. Il me parla de sa cousine. Et
-lui, l'homme infiniment discret, qui jamais n'avait, par sa propre
-faute, compromis la moindre maîtresse, n'en ayant jamais aimé aucune,
-il bavarda cette fois, et me dit tant et tant de choses que j'eus vite
-fait de deviner la seule chose qu'il ne me disait pas.
-
-Natiché hanoum, fille d'un demi-frère du pacha père d'Arif bey, avait
-été, à la mort de ses parents, confiée au harem[2] de son oncle. Arif
-l'avait alors connue et aimée. Mais le pacha, soucieux de vite caser
-une nièce aussi grande fille,--elle touchait à ses vingt ans,--l'avait
-mariée en trois mois, la consultant tout juste. Beau parti d'ailleurs;
-fortune, situation, jeunesse même et bonne grâce de l'époux, tout y
-était, sauf ceci que Natiché hanoum n'aimait pas, ne pouvait pas aimer
-cet époux, puisque déjà Arif l'aimait, et qu'elle aimait Arif...
-
-Pour cet amour encore, la Révolution était survenue fort à point.
-
---Nos femmes peuvent à présent voyager.
-
-Et ma cousine, qui, je vous l'ai dit, ne peut souffrir sa brute de
-mari, s'est découvert très à point une neurasthénie qu'il faut soigner
-en France. A titre de parent, je l'ai naturellement accompagnée!...
-
---Naturellement... Mais, dites-moi, Arif... quand Natiché hanoum
-retournera en Turquie, ne craignez-vous pas que le tcharchaf ne lui
-paraisse dur à reprendre, au sortir de la liberté parisienne?
-
---Pensez-vous, très cher!... le tcharchaf! Mais c'est ancien régime
-en diable, le tcharchaf! Quand nous retournerons en Turquie, la
-Révolution aura déchiré le tcharchaf depuis beau temps, et nos femmes,
-affranchies, marcheront par les rues comme marchent les vôtres, visage
-découvert et front haut!
-
---Arif bey ... heu ... ainsi soit-il!
-
-
-Ils s'aimaient très passionnément, Arif bey et Natiché hanoum. J'eus
-maintes fois l'occasion de les rencontrer tous deux, seul à seule, ou
-s'imaginant qu'ils l'étaient. Et rien ne m'apparut jamais plus émouvant
-que la folle tendresse de ces deux êtres, d'ores et déjà condamnés à
-l'impitoyable et proche séparation. Le destin était suspendu sur leurs
-têtes comme une épée au bout d'un cheveu.
-
-
-Or, l'épée tomba. Car voici la fin de cette histoire.
-
-C'était hier. La rue Royale venait de me renvoyer du Ponant au Levant.
-Et, pour rallier du côté de Beyrouth mon nouveau croiseur, il m'avait
-fallu prendre passage à Marseille sur le courrier de Turquie, qui passe
-par Constantinople et s'y arrête trente-six heures.
-
-Je profitai de cette escale pour revoir en grande hâte la vieille ville
-tant aimée. Et j'avais pris, au pont de Kara keuy, le _chirket_[3]
-à vapeur qui remonte le Bosphore en zigzags, de Stamboul à Cavak.
-Soudain,--nous venions de dépasser l'échelle de Candilli,--un Turc en
-uniforme s'approcha de moi et me salua. Je lui rendis son salut sans
-le reconnaître: il dut se nommer... C'était Arif encore. Mais changé!
-changé, oh! à n'y pas croire!... Sa moustache blonde était devenue
-grise. Sa tempe s'était creusée. Ses yeux bleus, assombris, brillaient
-de fièvre sous l'ombre des sourcils froncés. Il ne riait plus!...
-jamais plus...
-
-Nous ne causâmes point, ni lui, ni moi.--Que dire? L'avant-veille,
-la confédération balkanique avait forcé la Turquie à la guerre,
-identiquement comme Bismarck, en 1870, y força la France. Arif n'avait,
-ni je n'avais la moindre illusion sur l'issue. Immobiles l'un et
-l'autre, nous regardions fuir le long du chirket les chères rives
-d'Europe et d'Asie, également merveilleuses...
-
-Cependant, au bout d'une heure de silence, Arif, tout à coup, se
-retourna vers moi. Nous passions devant Thérapia, où sont groupés les
-palais d'été des grandes ambassades. Arif me les montra:
-
---C'est vous qui aviez raison!--dit-il:--la parole d'honneur de
-l'Europe ... pouah!...
-
-Je lui demandai alors:
-
---Où allez-vous?
-
-Il me répondit, avec un signe de tête vers l'Occident:
-
---Là-bas!
-
-Et il expliqua:
-
---Je pars ce soir pour le front. Avant, j'ai voulu, comme vous, revoir
-tout le Bosphore...--il baissa la voix:--revoir tout le Bosphore ...
-avec elle...
-
-Étonné, je regardai autour de nous, et je ne vis personne. Mais, des
-yeux, il me montra le salon des hanoums, le salon des dames turques
-voilées, le salon interdit aux hommes, à tous les hommes, musulmans
-aussi bien que chrétiens.
-
---Elle est là,--murmura-t-il.
-
-Je me taisais. Que dire, cette fois encore? Une angoisse de pitié
-serrait ma gorge.
-
-Lui reprit, un peu plus haut:
-
---Oui, très cher! elle est là!... Ah! dieux! quelle faillite!... Tous
-nos espoirs, toutes nos chimères, tous nos enthousiasmes, ils sont
-là, eux aussi: dans le salon clos, sous le tcharchaf!--Et ils n'en
-sortiront plus, plus jamais!... Vous vous rappelez, notre réveillon
-du café de Paris? Vous avez eu raison, encore, ce soir-là! Pauvre
-révolution turque, si noblement commencée! Pauvre nation chimérique,
-qui voulait vivre, respirer, être libre, être grande! Union, Progrès!
-Ah! l'Europe y a vite mis bon ordre...
-
-Je lui pris la main droite, et je comptai sur ses doigts:
-
---Arif, de 1908 à 1912, quatre ans. De 1789 à 1793, quatre ans. Vous
-n'en êtes qu'à 1793. Patience! Ce ne fut qu'en 1796 que Bonaparte vint.
-
---Parbleu!--dit-il,--Bonaparte! Vous, on vous a laissé le temps de
-l'attendre! Nous, l'Europe n'aura garde!
-
-
-Quand le _chirket_ accosta derechef le pont de Kara keuy, nous
-descendîmes ensemble. Le salon des hanoums se vidait aussi, et les
-dames turques, quittant le bateau, s'en allaient, chacune de leur côté,
-toutes impénétrablement voilées du sombre tcharchaf. En vérité, non!
-elle n'avait rien changé à rien, la révolution!
-
-Arif et moi demeurions cependant sur le trottoir du pont, la main dans
-la main. Une hanoum, à mes yeux pareille aux autres, passa devant nous,
-plus lentement peut-être que les autres; son voile s'agita, très peu.
-
---C'est elle,--me souffla Arif bey.--A présent c'est comme cela que je
-la vois. Jamais mieux!...
-
-Il serra fortement ma main:
-
---Et maintenant, adieu! La comédie est finie.
-
-Je retenais sa main dans la mienne:
-
---Pas adieu, Arif!... Au revoir!
-
-Il haussa les épaules:
-
---Non, très cher! pas au revoir: adieu! Après cette chose-là, que
-voulez-vous qu'il me reste à faire, sauf mourir?
-
-Il mourut.
-
-
-Méditerranée, an 1330 de l'hégire.
-
-[1] Il est déshonorant d'être contraint à constater que, vingt
-fois, de 1830 à 1914, l'Europe entière, et spécialement la France
-et l'Angleterre, garantirent sur leur parole et sur leur signature
-l'_intégrité_ de l'Empire Ottoman.--Chiffons de papier, sans doute?
-
-[2] _Au harem de son oncle_, c'est-à-dire aux dames qui habitaient la
-maison: épouse, mère, sœurs, cousines, etc. N'oublions pas que le Turcs
-d'aujourd'hui sont, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, monogames.
-
-[3] _Chirket-i-haïrié_, vapeurs à passagers qui faisaient le service
-des deux rives du Bosphore.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'extraordinaire aventure d'Achmet
-Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, by Claude Farrère
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXTRAORDINAIRE AVENTURE ***
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