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-The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa
-correspondance, by Edmé-Jacques-Benoït Rathery and Boutron
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance
-
-Author: Edmé-Jacques-Benoït Rathery
- Boutron
-
-Release Date: December 18, 2016 [EBook #53761]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE SCUDERY ***
-
-
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée.
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-
- MADEMOISELLE
- DE SCUDÉRY
- SA VIE, SA CORRESPONDANCE, &a
-
-
-
-
-PARIS--TYPOGRAPHIE LAHURE
-
-Rue de Fleurus, 9
-
-
-
-
- MADEMOISELLE
- DE SCUDÉRY
- SA VIE ET SA CORRESPONDANCE
- AVEC
- UN CHOIX DE SES POÉSIES
- PAR
- MM. RATHERY ET BOUTRON
-
- [Illustration: logo]
-
- PARIS
- LÉON TECHENER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- RUE DE L'ARBRE-SEC, 52
-
- M DCCC LXXIII
-
-
-
-
-[Illustration: deco]
-
-
-AVANT-PROPOS.
-
-
-_Un écrivain que nous aurons à citer souvent, parce qu'en traçant
-l'_HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE, _il a pris
-pour guide celle à qui le présent volume est consacré, M. Cousin, a
-exprimé plus d'une fois le regret «qu'à la fin du dix-septième siècle, ou
-dans le premier tiers du dix-huitième, on n'ait pas eu l'idée de
-recueillir les petits vers si agréablement tournés que Mlle de Scudéry
-laissait échapper en toute occasion de sa veine facile, et qui charment à
-la fois l'esprit et l'oreille. On aurait pu y joindre, ajoutait-il, un
-choix de lettres sérieuses ou badines sorties de la même plume. Nous
-sommes assuré qu'on eût composé ainsi un volume agréable.»_
-
-_Ce qu'on n'a pas fait alors, peut-être y a-t-il bien de la témérité à
-l'entreprendre aujourd'hui,_ _où l'attention du public semble si
-éloignée de ces curiosités du passé. Et pourtant, est-ce bien le moment
-pour nous de dédaigner les pages brillantes de notre histoire, et l'étude
-de cette sociabilité française qui reste une de nos gloires les plus
-incontestées? Or Mlle de Scudéry a traversé tout le dix-septième siècle;
-ses écrits, son exemple, son entourage, ont contribué à cet avénement de
-la société polie qui en marqua la première moitié, qui prépara les
-splendeurs de la seconde, et que les nations voisines s'efforcèrent à
-l'envi d'imiter de leur mieux. Sans doute elle mêla quelque mauvais goût
-à cette action salutaire; elle raffina sur les sentiments, elle raffina
-sur le style. Il faut que ses lecteurs en prennent leur parti. Après
-tout, mieux vaut le langage des ruelles que celui des clubs: n'abuse pas
-qui veut de la politesse et de l'esprit. Quant aux lectrices, nous
-comptons sur leurs sympathies pour la bonne, l'aimable, l'ingénieuse Mlle
-de Scudéry, et, si elles étaient tentées de se montrer sévères pour la
-précieuse, nous leur rappellerions ce qu'un poëte disait_
-
-
-A UNE DAME EN LUI ENVOYANT LES ŒUVRES DE VOITURE
-
- Voici votre Voiture et son galant Permesse,
- Quoique guindé parfois, il est noble toujours;
- On voit tant de mauvais naturel de nos jours,
- Que ce brillant monté m'a plu, je le confesse.
-
- On voit (c'est un beau tort) que le commun le blesse,
- Et qu'il veut une langue à part pour ses amours,
- Qu'il croit les honorer par d'étranges discours;
- C'est là de ces défauts où le cœur s'intéresse.
-
- C'était le vrai pour lui que ce faux tant blâmé;
- Je sens que volontiers, femme, je l'eusse aimé;
- Il a d'ailleurs des vers pleins d'un tendre génie;
-
- Tel celui-ci, charmant, qui jaillit de son cœur:
- «Il faut finir mes jours en l'amour d'Uranie.»
- Saurez-vous, comme moi, comprendre sa douceur[1]?
-
- [1] Ulric Guttinguer, les _Lilas de Courcelles_, 1842, p. 41.
-
- Mlle de Scudéry, on le verra, fut une des premières à prendre
- parti pour le Sonnet d'Uranie, et l'on a surnommé Guttinguer «le
- dernier des Uranins.»
-
-_Nous devons dire quelques mots sur la manière dont nous avons compris
-nos devoirs d'éditeurs, et sur le plan que nous avons suivi._
-
-_Il y a des auteurs dont le public veut tout connaître; il en est
-d'autres qu'il lui suffit d'envisager par leurs côtés les plus
-caractéristiques. Esquisser leur physionomie en la replaçant dans le
-milieu qui l'éclaire, choisir parmi leurs productions ce qui peut le
-mieux donner l'idée de leur manière,--l'expression n'est pas déplacée
-quand il s'agit de Mlle de Scudéry,--en un mot être fidèle sans_ _se
-croire obligé d'être complet, voilà le but que les éditeurs se sont
-proposé d'atteindre._
-
-_Nous avons été particulièrement sobres dans le choix des Poésies, dont
-le principal mérite consiste dans une grâce facile ou dans des allusions
-aux événements du temps._
-
-_Mais nous avons dû faire une place plus large à la Correspondance, en y
-comprenant non-seulement les lettres écrites par Mlle de Scudéry
-elle-même, mais encore celles qui lui furent adressées par ses
-contemporains. Les premières, malgré des taches provenant de la
-négligence, et, le plus souvent, de l'affectation, ont une véritable
-valeur littéraire et historique. Les secondes donnent peut-être une plus
-haute idée encore de celle à qui elles s'adressent, par les témoignages
-de tendre amitié et de haute estime qu'elles renferment de la part de
-correspondants tels que Mme de Sévigné, la reine Christine, le grand
-Corneille, Bossuet, Leibnitz. Tout en consacrant aux unes et aux autres
-deux séries distinctes, nous avons rapproché celles qui se répondent, et
-ne sauraient être séparées sans inconvénient._
-
-_Bon nombre des lettres que nous publions ici font partie des Manuscrits
-Conrart à la Bibliothèque_ _de l'Arsenal, ou des papiers de l'abbé
-Boisot à la Bibliothèque de Besançon. Beaucoup étaient éparses dans des
-Mémoires, Correspondances ou recueils du temps. Enfin, grâce à
-l'obligeance de certains amateurs, les éditeurs ont pu, aux pièces tirées
-de leurs propres portefeuilles, en joindre d'autres pour la plupart
-inédites. Celles mêmes qui étaient déjà connues par les publications de
-MM. de Monmerqué, Cousin, etc., ont été par nous, à l'occasion,
-complétées, rectifiées, remises à leur vraie place. Nous devons déclarer,
-à ce propos, que nous avons attaché aux dates une importance
-exceptionnelle, et que, grâce à des recherches dont les lecteurs ne
-soupçonneront guères l'étendue et l'opiniâtreté, nous avons tenu à
-dater,--fût-ce approximativement, et en distinguant toujours par des
-crochets nos conjectures des indications fournies par les originaux
-eux-mêmes,--presque toutes les lettres renfermées dans notre volume._
-
-_Nous n'avons pu retrouver toutes celles dont l'existence nous est
-attestée par divers témoignages. Sans parler de la grande lettre à Mlle
-d'Arpajon sur sa retraite aux Carmélites, de l'épître de quinze pages à
-Bossuet au sujet de la mort de Pellisson, il y a des séries entières de
-lettres de Mlle de Scudéry ou à elle adressées, qui ont à peu près
-entièrement disparu. Nous savons, par Chapelain que Conrart lui écrivait
-en Provence «presque toutes les semaines.» Ce même Chapelain ne possédait
-pas moins de soixante-dix-huit lettres de Scudéry ou de sa sœur, comme
-en fait foi le_ CATALOGUE _ou plutôt l'_INVENTAIRE MANUSCRIT _de sa
-bibliothèque. Elle dit elle-même quelque part: «J'ai brûlé plus de cinq
-cents lettres de Pellisson du temps de la Bastille.» Enfin elle resta en
-correspondance jusqu'à la fin de sa vie avec d'anciens amis de Provence:
-Forbin-Janson, Mascaron, Bonnecorse. Combien peu de ces précieux
-documents sont parvenus jusqu'à nous! Cet inventaire de nos pertes, qu'il
-nous aurait été facile de grossir, nous avons tenu du moins à le
-présenter ici, dans l'espoir que le hasard ou ces indications mêmes en
-pourront faire retrouver une partie._
-
-_Nous avons eu pour le texte de notre auteur un respect suffisant, mais
-non superstitieux. Sans l'altérer jamais, nous l'avons abrégé
-quelquefois; nous ne sommes pas parvenus à en faire disparaître des
-répétitions inévitables dans les mentions d'un même fait raconté à des
-personnes différentes, ni des variations faciles à expliquer dans le
-style_ _d'un auteur qui a vu la langue se transformer pendant une longue
-carrière touchant d'un bout à Balzac et de l'autre à La Bruyère. Quant à
-l'orthographe, que Mlle de Scudéry a également vue se modifier, qu'elle a
-contribué à modifier elle-même, nous n'avons pas hésité à lui donner,
-comme l'a fait M. Cousin, les formes modernes, sauf certaines
-particularités ou locutions, dont l'absence aurait produit l'effet d'une
-espèce d'anachronisme._
-
-_Nous ne pouvions songer à faire figurer dans ce volume, même par
-extraits, ni les Romans, dont M. Cousin a donné, surtout pour ce qui
-regarde le_ GRAND CYRUS, _d'assez longs épisodes, ni même--et nous le
-regrettons davantage--les_ CONVERSATIONS MORALES _qui constituent un
-ensemble de préceptes renfermés dans un cadre analogue et difficiles à
-séparer. Nous avons du moins cherché, dans la_ NOTICE _et dans les notes,
-à donner une idée de ces compositions, et à en tirer les éclaircissements
-et les exemples qui pouvaient servir à l'intelligence de la vie et des
-écrits de l'auteur_.
-
-_Parmi les personnes qui ont pris à notre publication l'intérêt le plus
-actif, soit par des communications libérales, soit par des indications
-utiles, nous devons mentionner spécialement MM. le comte_ _de Clapiers,
-Camoin et Blancard, à Marseille, Octave Teissier, à Toulon; M. Toussaint,
-avocat au Havre; M. Tamizey de Larroque; MM. Ravenel et Baudement, de la
-Bibliothèque nationale; Miller et Ad. Regnier de l'Institut; Chambry et
-Gauthier-la-Chapelle récemment enlevés à leurs goûts studieux, et
-plusieurs autres amateurs tels que MM. Dubrunfaut, J. Boilly, Moulin,
-Étienne Charavay, etc._
-
-
-
-
- NOTICE
- SUR
- MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
-
-I
-
-FAMILLE.--PREMIÈRES ANNÉES.--SÉJOUR EN PROVENCE.
-
-1607-1647.
-
-
-En donnant ici, d'après le vœu d'un éminent écrivain, un choix de la
-correspondance et des poésies de Mlle de Scudéry, nous avons cru
-nécessaire de le faire précéder d'une notice sur sa vie, qui embrasse la
-presque totalité du dix-septième siècle, et dont M. Cousin n'a retracé
-que le milieu, correspondant à la date de la publication du _Grand
-Cyrus_. Il a concentré sur ce point unique tout l'intérêt de son tableau,
-laissant dans l'ombre ou n'éclairant que par reflet les autres parties.
-Au milieu des plus grands succès littéraires de l'auteur, il n'a vu, il
-n'a voulu voir que le _Cyrus_, et, dans ce qu'il a dit de la personne
-même de l'écrivain, il a presque complétement passé sous silence ses
-dernières années, si bien remplies par les préceptes et les exemples de
-toutes les vertus d'un sexe dont, sauf la beauté physique, elle posséda
-tous les agréments, sans en avoir connu les faiblesses.
-
-Mais, en racontant la vie de Mlle de Scudéry, il ne suffisait pas de
-retracer les événements d'une existence bien moins accidentée que celle
-de ses héros; il fallait la replacer au milieu du mouvement littéraire et
-social qui en constitue le principal intérêt. Ainsi donc, sa famille, ses
-amis, sa vie commune avec son frère, les sociétés polies qu'elle traversa
-ou qu'elle groupa autour d'elle, son individualité comme femme et comme
-écrivain, la vogue et le déclin des genres de littérature dont elle fut
-la personnification la plus complète, tels seront les principaux éléments
-de l'étude qui va suivre.
-
-Scudéry, Escudéry, Escudier, Escuyer, _Scutifer_ en latin, vieille
-famille d'Apt en Provence, y figure sous ces différents noms, au moins
-depuis le quatorzième siècle. Elle se disait d'origine italienne; on sait
-que c'était une manie assez commune chez les familles provençales.
-Pithon-Curt nous apprend qu'un Jean Scudéry épousa, par contrat passé à
-Lisle en 1360, Marguerite Isnard, dotée par son père Hugues de 1000
-florins d'or, somme considérable pour le temps. Ce Jean Scudéry paraît
-être le même que mentionne Papon, dans son _Histoire de Provence_, parmi
-les partisans de Raymond IV, et dont les biens furent confisqués en 1367
-par la reine Jeanne. Le premier de ces auteurs parle aussi d'un Sébastien
-Scudéry d'Apt qui se maria avec Lucrèce de Guast, suivant contrat du 7
-avril 1480. A la même famille appartenaient Jacques Escudier, notaire à
-Apt en 1535, Jean Escudier, 3e consul d'Avignon en 1599 et en 1618, enfin
-Elzéar Escuyer ou Scudéry[2], qui porta les armes avec distinction et fut
-lieutenant de Simiane de la Coste, gouverneur de cette ville sous Charles
-IX. Vers la fin du seizième siècle, son fils Georges, après s'être fait
-une certaine réputation militaire dans son pays, quitta Apt, et, sous le
-nom, désormais adopté, de Scudéry[3], suivit la fortune du seigneur de
-Brancas-Villars, d'abord à Lyon, dont ce seigneur fut gouverneur pour la
-Ligue, puis à Rouen, qu'il défendit contre Henri IV et où Scudéry
-commandait le fort Sainte-Catherine[4], et enfin, lorsque son protecteur
-fut devenu amiral de Villars et gouverneur du Havre, dans cette dernière
-ville où Georges de Scudéry aurait été lieutenant ou plutôt capitaine des
-ports[5].
-
- [2] Un historien de la ville d'Apt, Boze, lui donne le premier de
- ces deux noms; un autre, dont l'histoire est restée inédite,
- Remerville, l'appelle Scudéry, et, en mentionnant Jacques
- Escudier, notaire en 1535, dit positivement que la famille était
- connue sous ce dernier nom depuis plusieurs siècles, lorsqu'elle
- s'avisa de le changer en celui de Scudéry. Il est donc probable
- que cette forme n'a été qu'une traduction après coup du
- _Scutifer_ des actes latins.
-
- [3] Cependant son acte de mariage, en 1599, porte encore: Georges
- de Scudéry ou Lescuyer.
-
- [4] _Les Fastes des rois de la Maison d'Orléans et de celle de
- Bourbon_ (par le P. Du Londel). Paris, 1697, p. 110.
-
- [5] Conrart nous paraît avoir un peu embelli la situation,
- lorsqu'il parle «d'emplois considérables» qu'aurait eus ce
- personnage, «entr'autres la charge de lieutenant du
- Hâvre-de-Grâce, place importante de la province, sous l'amiral de
- Villars qui en était gouverneur.» Nous avons trouvé à la
- Bibliothèque nationale une quittance du 20 avril 1605 signée:
- Georges de Scudéry, capitaine des ports.
-
-Quoi qu'il en soit de ces antécédents des Scudéry, qu'ils ne nous
-auraient pas pardonné d'omettre, eux qui se piquaient tant d'armes et de
-noblesse, notre Provençal transplanté en Normandie se maria en 1599 à
-Madeleine de Goustimesnil, d'une bonne famille de cette province, et en
-eut Georges et Madeleine, nés tous deux au Havre, le premier en 1601, et
-la seconde en 1607[6]. Il est difficile de séparer la biographie du frère
-d'avec celle de la sœur, puisqu'ils vécurent ensemble jusqu'au mariage
-du premier, malgré la différence de leurs caractères, «la sœur, dit M.
-Cousin, étant aussi modeste qu'il était vain, et d'une humeur aussi douce
-et facile qu'il l'avait fanfaronne et querelleuse.» Tallemant des Réaux,
-moins indulgent, trace ainsi le même parallèle: «Sa sœur a plus d'esprit
-que lui et est tout autrement raisonnable, mais elle n'est guère moins
-vaine. Elle dit toujours: Depuis le renversement de notre maison; vous
-diriez qu'elle parle du renversement de l'Empire grec.» Si l'on en croit
-Conrart, «le duc de Villars ayant succédé à l'amiral son frère dans le
-gouvernement de Normandie, sa femme prit en telle haine ce lieutenant,
-après l'avoir trop aimé, qu'elle ruina toutes ses affaires.» Ici Conrart
-nous paraît être l'écho complaisant des fanfaronnades de Scudéry.
-Toujours est-il que le père en mourant, comme il le dit: «ne laissa pas
-ses affaires en bon état[7].» La mère, femme de mérite, donna ses soins à
-la première éducation de sa fille, mais elle ne tarda pas à suivre son
-mari[8], et la jeune Madeleine[9] fut recueillie par un de ses oncles qui
-avait l'esprit très-droit et très-cultivé, et qui avait vécu à la cour de
-trois de nos rois[10].
-
- [6] Tous les biographes de Mlle de Scudéry la font naître en
- 1607. Les bulletins de Clément, à la Bibliothèque nationale,
- ajoutent la date du 15 novembre. D'un autre côté, le registre des
- baptêmes de la paroisse de Notre-Dame, au Havre, constatent que
- Georges fut baptisé le 22 août 1601, et Madeleine le 1er décembre
- 1608. Nous devons ces deux dernières indications, ainsi que celle
- qui concerne l'acte de mariage du père, à l'obligeance de M. G.
- Toussaint, avocat au Havre.
-
- [7] Un document cité par M. Livet, _Précieux et Précieuses_, 2e
- édition, p. 209, nous le montre emprisonné pour dettes, à la date
- du 23 octobre 1610.
-
- [8] D'après la même autorité, le père serait mort en 1613, et la
- mère six mois après.
-
- [9] Tout cela est un peu arrangé dans le _Cyrus_: «Sapho n'avoit
- que six ans lorsque ses parents moururent. Il est vrai qu'ils la
- laissèrent sous la conduite d'une parente qui avoit toutes les
- qualités nécessaires pour bien conduire une jeune personne.» T.
- X, l. II.
-
- [10] Conrart.--_Eloge de Mlle de Scudéry_, par Bosquillon.
-
-Ici nous ne pouvons mieux faire que de suivre, en l'abrégeant, Conrart
-évidemment renseigné par Mlle de Scudéry elle-même sur les détails de sa
-première éducation. «Son oncle, dit-il, lui fit apprendre les exercices
-convenables à une fille de son âge et de sa condition, l'écriture,
-l'orthographe, la danse, à dessiner, à peindre, à travailler en toutes
-sortes d'ouvrages. De plus, comme elle avoit une humeur vive et
-naturellement portée à savoir tout ce qu'elle voyoit faire de curieux et
-tout ce qu'elle entendoit dire de louable, elle apprit d'elle-même les
-choses qui dépendent de l'agriculture, du jardinage, du ménage de la
-campagne, de la cuisine; les causes et les effets des maladies, la
-composition d'une infinité de remèdes, de parfums, d'eaux de senteur et
-de distillations utiles ou galantes, pour la nécessité ou pour le
-plaisir. Elle eut envie de savoir jouer du luth, et elle en prit quelques
-leçons avec assez de succès; mais, comme elle tenoit son temps mieux
-employé aux occupations de l'esprit, entendant souvent parler des langues
-italienne et espagnole, et de plusieurs livres écrits en l'une et en
-l'autre, qui étoient dans le cabinet de son oncle et dont il faisoit
-grande estime, elle désira de les savoir, et elle y réussit
-admirablement. Dès lors, se trouvant un peu plus avancée en âge, elle
-donna tout son loisir à la lecture et à la conversation, tant de ceux de
-la maison qui étoient très-honnêtes gens et très-bien faits, que des
-bonnes compagnies qui y abondoient tous les jours de tous côtés[11].»
-
- [11] Conrart, _Mémoires_, p. 613.
-
-On devinerait sans peine que les romans tinrent une grande place dans ses
-lectures, quand même on n'aurait pas sur ce point le témoignage de
-Tallemant et le sien propre. Elle en recevait un peu de toutes mains, si
-l'on en croit ce que raconte le premier, comme le tenant de la bouche
-même de Mlle de Scudéry: «qu'un D. Gabriel, feuillant, qui étoit son
-confesseur, lui ôta un livre de ce genre, où elle prenoit beaucoup de
-plaisir,» mais pour lui en donner d'autres qui ne valoient guère mieux,
-et qu'il finit par lui laisser le tout, en disant à la mère «que sa fille
-avoit l'esprit trop bien fait pour se laisser gâter à de semblables
-lectures.» Il ajoute que le conseiller huguenot Claude Sarrau lui en
-prêta d'autres ensuite[12].
-
- [12] Tallemant des Réaux, _Historiettes_; _Scudéry et sa sœur_,
- t. VII, p. 49 et suiv., édition de MM. de Monmerqué et Paulin
- Paris. L'_Historiette_ de Mme de Villars, _ibid._, t. I, p. 218,
- nous fournit un nouvel exemple des renseignements que Mlle de
- Scudéry avait fournis à Tallemant sur les hommes et les choses de
- sa jeunesse.
-
-Enfin il faut rapprocher ces renseignements de ce qu'elle nous apprend
-elle-même à ce sujet dans une lettre adressée à Huet lors de la
-publication du _Traité_ de ce dernier _sur l'origine des Romans_ (1670).
-«Vous avez précisément choisi les romans qui ont fait les délices de ma
-première jeunesse et qui m'ont donné l'idée des romans raisonnables qui
-peuvent s'accommoder avec la décence et l'honnêteté, je veux dire
-_Théagène et Chariclée_, _Théogène et Charide_, ainsi que l'_Astrée_;
-voilà proprement les vraies sources où mon esprit a puisé les
-connoissances qui ont fait ses délices. J'ai seulement cru qu'il falloit
-un peu plus de morale, afin de les éloigner de ces romans ennemis des
-bonnes mœurs qui ne peuvent que faire perdre le temps.» Ajoutons que
-Mlle de Scudéry à l'âge de quatre-vingt-douze ans, s'intéressait encore à
-«ces romans qui avoient fait les délices de sa première jeunesse,» car
-c'est sur sa demande que Huet lui écrivait la _Lettre_ du 15 décembre
-1699 _touchant Honoré d'Urfé et Diane de Chasteaumorand_, insérée dans
-les _Dissertations_ de Tilladet, t. II, p. 100.
-
-Suivant une tradition locale difficile à concilier avec ces témoignages
-relatifs à la jeunesse et à l'éducation de Madeleine en Normandie, elle
-aurait, vers l'année 1620, accompagné son frère dans un pèlerinage en
-Provence au berceau de leur famille[13], et c'est lors de leur passage à
-Valence qu'aurait eu lieu l'aventure de l'auberge sur laquelle nous
-reviendrons. Ce qui paraît certain, c'est que Georges fit en effet le
-voyage d'Apt où il retrouva quelques parents, entre autres sa grand'mère
-paternelle qui vécut cent huit ans[14], et que, pendant ce séjour, il
-adressa à une demoiselle du pays, Catherine de Rouyère, ses hommages et
-ses premiers vers[15].
-
- [13] La maison des Scudéry, sise rue des Pénitents-Bleus, à Apt,
- était d'apparence modeste et occupée en 1840 par un menuisier.
- Voy. le _Mercure aptésien_ du 24 mai 1840.
-
- [14] Lettre de Mlle de Scudéry à Mme de Chandiot, du 20 avril
- 1695.
-
- [15] _Histoire du Théâtre français_, par les frères Parfaict, t.
- IV, p. 430.
-
-C'est aussi à cette époque, ou environ, qu'il faut rapporter ces
-fameuses campagnes dont Scudéry a tant parlé en prose et en vers:
-
- Pour moi plus d'une fois le danger eut des charmes
- Et dans mille combats je fus tout hazarder;
- L'on me vit obéir, l'on me vit commander
- Et mon poil tout poudreux a blanchi sous les armes[16].
-
- [16] _Le Dégoust du monde_, dans les _Poésies diverses_, dédiées
- au cardinal de Richelieu, Paris, 1649, in-4º, p. 96. Les auteurs
- du _Voyage de Chapelle et Bachaumont_ ont fait, non sans quelque
- intention ironique, allusion à ces vers, quand ils ont dit, en
- parlant du gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde, qu'on ne le
- donnait qu'à des gens
-
- Qu'on eût vu longtemps commander,
- Et dont le poil poudreux a blanchi sous les armes.
-
-Et dans la préface de son _Ligdamon_ qu'il fit, dit-il, en sortant du
-régiment des Gardes (1631): «Je suis né d'un père qui, suivant l'exemple
-des miens, a passé tout son âge dans les charges militaires, et qui
-m'avoit destiné, dès le point de ma naissance, à pareille forme de vivre.
-Je l'ai suivie par obéissance et par inclination. Toutefois, ne pensant
-être que soldat, je me suis encore trouvé poëte. Ce sont deux métiers qui
-n'ont jamais été soupçonnés de bailler de l'argent à usure, et qui voient
-souvent ceux qui les pratiquent réduits à la même nudité où se trouvent
-la Vertu, l'Amour et les Grâces, dont ils sont les enfants.... Tu
-couleras aisément par dessus les fautes que je n'ai point remarquées, si
-tu daignes apprendre qu'on m'a vu employer la plus grande partie du peu
-d'âge que j'ai, à voir la plus belle et la plus grande Cour de l'Europe,
-et que j'ai passé plus d'années parmi les armes que d'heures dans mon
-cabinet, et usé beaucoup plus de mèches en arquebuse qu'en chandelle: de
-sorte que je sais mieux ranger les soldats que les paroles, et mieux
-quarrer les bataillons que les périodes, etc.»
-
-Il rappelait avec complaisance la part qu'il avait prise aux guerres de
-Piémont sous les ordres du duc de Longueville et du prince de Carignan,
-sa retraite du Pas-de-Suze, ses quatre voyages à Rome, etc.[17] Mais,
-comme le dit Moréri, ses voyages et ses campagnes examinés dans le détail
-se réduisent à peu de choses. Ils ne lui avaient pas, dans tous les cas,
-donné la fortune, puisque Segrais nous le représente mangeant son morceau
-de pain sous son manteau dans le jardin du Luxembourg.
-
- [17] _Historiettes_ de Tallemant.--_Le Cabinet de M. de Scudéry_,
- 1646, in-4º.--Préface de la traduction des _Harangues
- académiques_, de Menzini, 1640, in-8º.--Dans l'_Épitre
- dédicatoire_ de la _Clélie_ à Mlle de Longueville, Scudéry
- s'exprime ainsi: «Plusieurs gentilshommes de mes parents ont eu
- l'honneur d'être à Mgr votre père: deux de mes parentes ont eu
- celui d'être vos dames d'honneur, et j'ai eu moi-même la gloire
- d'être assez longtemps attaché à la suite du grand Prince à qui
- vous devez la vie, quoique je ne fusse pas son domestique. Enfin,
- j'ai reçu sept ans tout entiers les commandements de Mgr le
- Prince de Carignan, votre oncle, dans les armées du grand
- Charles-Emmanuel, son père, de qui j'avois l'honneur d'être
- aimé.»
-
-Les lettres furent pour lui une ressource. Nous le voyons, vers 1630,
-quitter le régiment des Gardes, et, de 1631 à 1644, faire représenter
-seize pièces de théâtre qui lui valurent, sinon toujours l'approbation
-du public, comme il s'en vante dans mainte préface, du moins la
-protection du cardinal de Richelieu. Les _Observations sur le Cid_ furent
-suivies des _Sentiments de l'Académie_ sur ce chef-d'œuvre (1637-1638),
-et, s'il se donna le double ridicule de se poser en rival littéraire et
-en provocateur du grand Corneille[18], il faut, pour l'excuser un peu, se
-rappeler qu'il eut parfois dans sa poésie quelque chose du souffle
-cornélien, au point qu'on lui a fait l'honneur de lui attribuer certains
-vers de l'auteur du _Cid_.
-
- [18] Il s'attira cette réponse de la part de celui-ci: «Il n'est
- pas question de savoir de combien vous êtes plus noble ou plus
- vaillant que moi, pour juger de combien _le Cid_ est meilleur que
- l'_Amant libéral_... Je ne suis point homme d'_éclaircissement_;
- ainsi vous êtes en sûreté de ce côté-là.» _Lettre Apologétique_,
- etc.
-
-Assurément Corneille n'aurait pas désavoué ces vers qui terminent la
-belle description de la décadence de Rome sous l'Empire:
-
- L'aigle qui fut longtemps plus craint que le tonnerre
- N'osoit plus s'élever et voloit terre à terre,
- Et ce superbe oiseau, loin des essors premiers,
- Se cachoit tout craintif dessous ses vieux lauriers.
-
-Il y a comme une réminiscence du sommeil de Condé à Rocroy dans ce
-passage d'_Alaric_, que Boileau déclarait «trop bon pour être de
-Scudéry»:
-
- Il n'est rien de si doux pour les cœurs pleins de gloire
- Que la paisible nuit qui suit une victoire;
- Dormir sur un trophée est un charmant repos
- Et le champ de bataille est le lit d'un héros.
-
-On retrouve quelque chose de l'inspiration de Milton dans la peinture des
-gouffres infernaux, au chant VI du même poëme:
-
- D'une éternelle nuit toujours enveloppés,
- Noir séjour des méchants que la foudre a frappés.
-
-Après avoir décrit les funèbres clartés de l'abîme, l'auteur ajoute:
-
- Et ce mélange affreux qu'accompagne un grand bruit
- Luit éternellement dans l'éternelle nuit,
- Mais c'est d'une lumière à tant d'ombre mêlée
- Qu'elle épouvante encor la troupe désolée.
-
-Concluons donc que Scudéry eut moins de mérite qu'il ne s'en croyait,
-mais plus que ne lui en attribuaient ses adversaires. Il sut quelquefois
-remonter le pas glissant qui sépare le ridicule du sublime. Il y avait
-chez lui un certain fond chevaleresque qui prêtait aisément à la
-raillerie dans le domaine de la littérature, mais qui forçait l'estime
-quand il s'appliquait aux choses du cœur. On le vit afficher pour des
-amis attaqués ou persécutés, notamment pour Théophile, une fidélité
-hautaine[19] qui rachète bien des flatteries prodiguées aux puissances du
-jour.
-
- [19] «Je me pique d'aimer jusques en la prison et dans la
- sépulture. J'en ai rendu des témoignages publics durant la plus
- chaude persécution de ce grand et divin Théophile, et j'y ai fait
- voir que parmi l'infidélité du siècle où nous sommes, il se
- trouve encore des amitiés assez généreuses pour mépriser tout ce
- que les autres craignent.»
-
- _Préface des Œuvres de Théophile_, 1630.
-
-
-Ce qui fait encore plus d'honneur à Scudéry, c'est l'anecdote suivante au
-sujet de laquelle Arckenholz (_Mémoires sur Christine_, t. I, p. 260) a
-voulu exprimer quelques doutes qui ne sauraient prévaloir contre le
-témoignage positif de Chevreau. «La reine Christine m'a répété cent fois
-qu'elle réservoit pour la dédicace que M. de Scudéry lui feroit de son
-_Alaric_ une chaîne d'or de mille pistoles; mais comme M. le comte de la
-Gardie, dont il est parlé fort avantageusement dans ce poème, essuya la
-disgrâce de la Reine, qui souhaitoit que le nom du comte fust ôté de son
-ouvrage, et que je l'en informai par la même poste qui m'apporta en
-feuilles son _Alaric_ déjà imprimé, il me répondit quinze jours après
-que, quand la chaîne d'or seroit aussi grosse que celle dont il est fait
-mention dans l'histoire des Incas, il ne détruiroit jamais l'autel où il
-avoit sacrifié[20].»
-
- [20] _Chevræana_, 1697, in-8º, p. 23.
-
-Cependant sa sœur était venue le rejoindre à Paris, et ce fut à partir
-de ce moment (1639 au plus tard) que commença entre eux cette vie commune
-et cette collaboration littéraire qui devait durer jusqu'en 1655. Dès
-lors aussi commença pour Madeleine ce rôle de providence qu'elle allait
-jouer auprès de lui, devenant, comme il le lui écrivait, «son seul
-réconfort dans le débris de toute sa maison[21],» corrigeant ses écarts
-de plume et de conduite[22], du reste abritant volontiers ses premiers
-essais littéraires sous la réputation plus ancienne et plus retentissante
-de son frère. Sans parler ici des romans sur lesquels nous reviendrons
-plus tard, voici ce que lui écrivait Chapelain à la date du 19 janvier
-1645: «Vous envoyer des vers, Mademoiselle, c'est envoyer de l'eau à la
-mer, c'est vous donner ce que vous avez chez vous en abondance. Que si
-vous en faites la modeste pour votre regard, vous l'avouerez bien au
-moins pour celui de M. votre frère qui est un océan de poésie plus
-découvert que n'est le vôtre, et qui est si plein de ce côté là, qu'on ne
-sauroit l'accroître quelque chose que l'on y verse.»
-
- [21] _Historiettes de Tallemant._ La même pensée se trouve
- exprimée dans un sonnet à sa sœur, compris dans ses _Poésies
- diverses_, 1649.
-
- Vous que toute la France estime avec raison,
- Unique et chère sœur que j'honore et que j'aime;
- Vous de qui le bon sens est un contre-poison,
- Qui me sauve souvent dans un péril extrême.
-
- Le malheur qui m'accable est sans comparaison;
- Mais ce qui me soutient le paroît tout de même:
- Et parmi les débris de toute ma Maison
- Je vois toujours debout votre vertu suprême.
-
- [22] Tallemant dit à ce propos, avec sa crudité ordinaire: «Le
- frère donna bien de l'exercice à sa sœur en ce temps là, car il
- vouloit épouser une g...., et elle qui n'espéroit plus qu'en des
- bénéfices, se voyoit bien loin de son compte.»
-
-Déjà presque vieille fille, sans beauté, mais «de très-bonne mine,»
-suivant Titon du Tillet qui avait dû la voir, telle était Mlle de Scudéry
-lorsqu'elle fut introduite par son frère à l'hôtel de Rambouillet, dans
-ce que Rœderer appelle la 4e période, s'étendant de 1630 à 1640,
-longtemps avant que le nom de _Précieuse_ fût en usage, et alors qu'on
-pouvait rencontrer en ce lieu Corneille et Bossuet à côté de Voiture et
-de l'abbé Cotin. «Elle y fut accueillie, dit l'historien de la _Société
-polie_, sinon comme auteur (elle n'avait encore rien publié), du moins
-comme une fille d'esprit, bien élevée, sœur d'un homme de lettres
-très-connu, et aussi comme une personne peu favorisée de la fortune, dont
-la société, agréable à Julie, qui était du même âge, n'était point sans
-quelques avantages pour elle-même.» Les premières lettres d'elle ou à
-elle adressées vers cette époque nous la montrent déjà en commerce
-d'esprit, en relations personnelles, formées à l'hôtel de Rambouillet ou
-en dehors, avec Chapelain, Balzac, M. de Montausier, Godeau, Boissat, la
-Mesnardière, Mlle Robineau, Mlle Paulet, Mme Aragonnais, Mlle de Chalais
-et, par conséquent, Mme de Sablé, Mme et Mlle de Clermont, Mme de
-Motteville, etc., se tenant fort au courant, non-seulement des nouvelles
-littéraires et scientifiques, mais encore des événements politiques et
-militaires. Une de ces lettres, adressée à Mlle Robineau et datée du 5
-septembre 1644, contient le récit d'un voyage qu'elle fit à Rouen avec
-son frère, et, avec un peu de manière dont elle ne se défera jamais
-complétement, révèle dans son talent un côté humoristique qui ne se
-retrouvera pas souvent sous sa plume. Le coche, les chevaux qui le
-traînent, la physionomie, le costume des voyageurs qui l'encombrent,
-appartenant aux diverses classes de la société bourgeoise, depuis
-l'épicière de la rue Saint-Antoine, «ayant plus de douze bagues à ses
-doigts, qui s'en va voir la mer en compagnie de sa tante, la chandelière
-de la rue Michel-le-Comte,» jusqu'au jeune écolier «revenant de Bourges
-et se préparant à prendre ses licences,» tout cela compose un petit
-tableau de genre achevé, qui rappelle sans trop de désavantage le coche
-de La Fontaine et le bateau de Mme de Sévigné.
-
-Ce voyage du frère et de la sœur avait probablement pour objet le
-règlement de leurs affaires de famille, qui paraît s'être soldé pour elle
-par l'abandon à son frère, prodigue et dépensier, comme on l'a vu, de ce
-qui lui revenait, soit de ses père et mère, soit du parent dont nous
-avons parlé. Mais une perspective nouvelle venait de s'ouvrir devant eux.
-
-
-En 1642, par l'intermédiaire de Philippe de Cospéau, évêque de Lisieux,
-la marquise de Rambouillet obtint pour Scudéry le gouvernement de
-Notre-Dame-de-la-Garde de Marseille. En vain le ministre de Brienne
-hasarda quelques objections tirées de l'inconvénient qu'il y avait à
-confier un pareil poste à un poëte. La marquise insista en disant qu'un
-homme comme celui-là ne voudrait pas d'un gouvernement dans une vallée,
-et elle ajoutait plaisamment: «Je m'imagine le voir sur son donjon, la
-tête dans les nues, regarder avec mépris tout ce qui est au-dessous de
-lui.» De si bonnes raisons l'emportèrent, et Scudéry fut nommé.
-
-Pour se faire une idée de ce qu'était ce «gouvernement commode et beau,»
-qu'on a peine à prendre au sérieux depuis les vers de Chapelle et
-Bachaumont, peut-être faut-il garder un milieu entre ces vers fameux et
-la solennité voulue des lettres de provision[23]. Il est certain que la
-position de ce fort qui dominait toute la partie sud du vieux port de
-Marseille, lui avait fait jouer un rôle dans les troubles de cette ville
-au siècle précédent. Mais il était alors bien déchu de son importance. Il
-paraît que les gouverneurs, assez faiblement rétribués[24], n'étaient pas
-obligés à la résidence et qu'ils pouvaient se faire remplacer par des
-lieutenants.
-
- [23] Elles sont du 29 juin 1642, et leur entérinement dans les
- registres de la Cour des Comptes de Provence à Aix, du 22 juin
- 1643. Elles ont été trouvées, d'après nos indications, par M.
- Blancard, archiviste à Marseille. Nous les donnons en appendice.
-
- [24] Un des successeurs de Scudéry, vers 1685, ne recevait que
- 1944 livres (2500 francs environ). Dans un document de 1772, on
- voit que le gouverneur recevait de plus 100 livres pour lui tenir
- lieu de la franchise du vin. Régis de la Colombière, Notice sur
- _Notre-Dame-de-la-Garde_. Marseille, 1835, in-8º, p. 10.--Méry
- et Guindon, _Histoire de la Commune de Marseille_, 1848, in-8º,
- t. VI, _Preuves_, no 443.
-
-A peine Scudéry avait-il obtenu sa nomination, qu'il adressait au
-cardinal de Richelieu des _Stances_ où, tout en le remerciant de la
-faveur qu'il venait d'obtenir, il déclarait à son Éminence que «si elle
-ne faisoit pleuvoir la manne en ce désert, il mourroit de faim dans
-cette place importante[25].» Mais le cardinal avait alors bien d'autres
-affaires. Il conduisait à Lyon Cinq-Mars et de Thou, pour les faire
-exécuter. Bientôt il les suivait lui-même dans la tombe.
-
- [25] _Poésies diverses_, p. 275.
-
-Cependant Scudéry, en attendant mieux, avait soin de mettre en tête de
-ses ouvrages le titre de _Gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde_.
-Quelquefois, à la suite de ce titre, il prit ou on lui donna celui de
-_Capitaine entretenu sur les galères du Roi_, et M. Jal nous apprend que,
-sur deux listes de capitaines de galère, gardées aux archives de la
-marine, il a lu: «De Scudéry, capitaine de galères de 1643 jusqu'à 1647.»
-Il ajoute que des brevets de cette espèce étaient souvent donnés à des
-hommes qui n'avaient rien de commun avec la marine.
-
-Ce ne fut qu'en novembre 1644, après la mort de Louis XIII et de son
-ministre, que Scudéry songea enfin à prendre possession de son
-gouvernement. Tallemant des Réaux dit crûment: «Sa sœur le suivit; elle
-eût bien fait de le laisser aller; elle a dit pour ses raisons: je
-croyois que mon frère seroit bien payé. D'ailleurs le peu que j'avois, il
-l'avoit dépensé. J'ai eu tort de lui tout donner, mais on ne sait ces
-choses là que quand on les a expérimentées.» Disons à notre tour que _ces
-choses là_, c'est-à-dire celles du cœur, échappent complétement à notre
-conteur d'historiettes. Il prête ici à Mlle de Scudéry un langage que
-démentent et sa conduite et ses propres paroles toutes les fois qu'il
-s'agissait de dévouement et d'amitié. Nous en croyons davantage
-Tallemant, lorsque reprenant son rôle de chroniqueur, il ajoute: «Scudéry
-part donc pour aller à Marseille, et cela ne se put faire sans bien des
-frais, car il s'obstina à transporter bien des bagatelles, et tous les
-portraits des illustres en poésie, depuis le père de Marot jusqu'à
-Guillaume Colletet. Ces portraits lui avoient coûté: il s'amusoit à
-dépenser ainsi son argent en badineries.» Nous pardonnons plus volontiers
-à Scudéry ce genre de _badineries_ que la manie des tulipes pour laquelle
-il dépensait aussi beaucoup d'argent, et, au risque de retarder à notre
-tour le voyage, nous dirons quelques mots de cette curiosité des
-portraits, qui lui était commune avec plusieurs de ses contemporains,
-Guy-Patin, Gaignières, Coulanges le chansonnier, etc. Ce dernier s'en est
-moqué agréablement, au risque de se chansonner lui-même, dans la pièce de
-son recueil intitulée:
-
-
-SUR UN CABINET REMPLI DE PORTRAITS.
-
-Air: _Tout mortel doit ici paroître._
-
- Tout portrait doit ici paroître,
- Il y faut être
- Grands et petits, etc.[26]
-
- [26] _Chansons de Coulanges_, 1698, t. I, p. 89.
-
-Nous voyons Chapelain, dans une lettre à Madeleine du 4 août 1639, se
-détendre--faiblement à la vérité--de donner au frère son portrait, comme
-«indigne de figurer parmi ces grands hommes qui parent un illustre
-réduit[27].»
-
- [27] _Correspondance inédite de Chapelain_, provenant de
- Sainte-Beuve. Bibl. nat. Fr. Nouv. acq., 1885-1889, 5 vol. in-4º.
- Nous en ferons plus d'une fois usage.
-
- Voy. aussi dans la Correspondance une lettre sans date de Scudéry à
- Sainte-Marthe.
-
- Scudéry a donné lui-même la description de son Cabinet et de
- quelques autres peintures, dans un volume que nous recommandons
- aux curieux: _Le Cabinet de M. de Scudéry_, Paris, Aug. Courbé,
- 1646, in-4º.
-
-Du reste Scudéry, dont un de nos poëtes les plus pittoresques[28] admire
-les descriptions, se piquait «d'employer dans ses ouvrages les termes
-exacts des arts et métiers,» et avait quelque droit de dire de lui-même:
-
- Il est peu de beaux-arts où je ne fusse instruit.
-
- [28] Théophile Gautier, _Les Grotesques_.
-
-Avec ses goûts de dépense et de représentation, on se figure ce que put
-être, pour notre nouveau gouverneur, ce voyage alors si long et si
-difficile. Sa sœur, dans une lettre du 27 novembre 1644, à l'une de ses
-premières et de ses plus intimes amies, Mlle Paulet, _la Lionne_ de la
-rue Saint-Thomas du Louvre, celle qui sera l'Élise du Grand Cyrus et dont
-elle doit, moins de six ans après, pleurer si amèrement la perte
-prématurée, raconte que son frère et elle sont arrivés à Avignon, après
-avoir deux fois manqué de faire naufrage sur le Rhône. Le pèlerinage
-obligé au tombeau de Laure, et probablement à la Fontaine de
-Vaucluse[29], quelques épigrammes contre les religieux et les dames
-d'Avignon, tels sont les points qu'elle touche sur un ton libre et
-enjoué, en y mêlant quelques souvenirs de l'hôtel de Rambouillet et des
-sociétés de Paris. Une seconde lettre à la même, est datée du 13 décembre
-à Marseille, où notre voyageuse est arrivée «assez heureusement,
-quoiqu'elle ait encore plusieurs fois pensé faire naufrage.» Le même
-jour, elle écrivait à Mlle de Chalais, et déjà, malgré la réception
-pleine de courtoisie de Mme de Mirabeau et de Mme de Morge, sa sœur,
-malgré la beauté du climat, les fleurs et les fruits nouveaux pour nos
-voyageurs, l'animation du port et des promenades, la variété des
-costumes, les repas plantureux dont on les régale à l'envi, déjà,
-disons-nous, la nécessité d'attendre trois ou quatre jours, suivant
-l'usage, et de rendre ensuite, avec l'étiquette voulue, les visites de
-toute la ville, «depuis les gentilshommes jusqu'aux forçats,» les
-petitesses de la vie provinciale, la conversation des dames de Marseille
-parmi lesquelles il n'y en a pas plus de six ou sept qui parlent
-français, tout cela suggère à notre habituée des cercles les plus
-raffinés de la capitale certaines phrases peu flatteuses, telles que
-celle-ci: «Je n'ai point l'esprit assez stupide pour m'accoutumer
-facilement à ceux qui le sont;» et le mot d'exil vient plus d'une fois se
-placer sous sa plume.
-
- [29] Voy. les XII sonnets adressés à cette Fontaine par Scudéry.
- _Œuvres poétiques_, 1649, in-4º, p. 1 et suiv.
-
-Cependant il avait bien fallu, au milieu de toutes ces visites de
-politesse, en rendre une à Notre-Dame-de-la-Garde. Un des premiers soins
-de Scudéry avait été d'y installer un lieutenant «assez honnête et assez
-riche[30].» Il donna à dîner à M. le gouverneur et à Mlle sa sœur, qui
-avaient préalablement entendu la messe au prieuré. L'un et l'autre
-payèrent leur tribut poétique et littéraire à la beauté du lieu, le
-frère, en écrivant son _Poëme de Notre-Dame-de-la-Garde, composé dans
-cette place_[31], et la sœur par le passage suivant d'une de ses lettres
-à Mlle Paulet:
-
- [30] Probablement M. de Guigonis, dont il est question dans la
- _Gazette_, à la date du 12 novembre 1647, p. 1118, comme
- commandant cette place en l'absence du sieur de Scudéry, et
- prenant des dispositions contre l'arrivée en vue de Marseille
- d'une escadre que l'on présumait hostile.
-
- [31] _Poésies diverses_, p. 200. Nous permettra-t-on de faire
- remarquer ici que nous aussi, nous avons écrit cette partie de
- notre Notice à Marseille et au pied même de
- Notre-Dame-de-la-Garde? Le poëme de Scudéry, malgré le mauvais
- goût qui le dépare, gagne à être lu sur les hauteurs et au milieu
- de l'admirable panorama qu'il décrit, et il y a tel site de la
- plage de Marseille qui nous a fait trouver un charme singulier à
- ces vers de l'auteur d'_Alaric_:
-
- En un lieu retiré, solitaire et paisible
- La mer laisse dormir sa colère terrible,
- Et sous deux grands rochers qui la couvrent des vents,
- Elle abaisse l'orgueil des flots toujours mouvants.
-
-Après avoir décrit la réception qui leur fut faite, et qui fut
-accompagnée du bruit des canons de la place, elle ajoute: «En vérité
-Notre-Dame-de-la-Garde est le plus beau lieu de la nature par sa
-situation. De la façon dont la place est disposée, il y a quatre aspects
-différents qui sont admirables. D'un côté, l'on a le port et la ville de
-Marseille sous ses pieds, et si près, que l'on entend les hautbois de
-vingt-deux galères qui y sont; de l'autre, l'on découvre plus de douze
-mille bastides, pour parler en termes du pays; du troisième, on voit les
-îles et la mer à perte de vue, et du quatrième, sans rien voir de tout ce
-que je viens de dire, on n'aperçoit qu'un grand désert tout hérissé de
-pointes de rochers, et où la stérilité et la solitude sont aussi
-affreuses que l'abondance est agréable de tous les autres endroits.»
-
-Une préoccupation plus prosaïque les porta à tâcher de faire mettre
-Notre-Dame-de-la-Garde _sur le pays_, c'est-à-dire à la charge de la
-province, quant à l'entretien, négociation dont on peut voir les détails
-dans la lettre à Mlle Paulet, du 27 décembre 1644. Il semble du reste
-que, satisfait de la prise de possession que nous avons décrite, Scudéry
-ne se soucia guère de revoir souvent le siége de son gouvernement
-pittoresque, mais peu logeable. Sa sœur y retournait de temps à autre,
-comme lorsqu'elle y conduisit des dames marseillaises, impatientes de
-voir arriver d'Italie le cardinal de Lyon avec les quatre chaloupes du
-Grand-Duc[32].
-
- [32] Lettre à Mlle Paulet du 10 décembre 1645.
-
-Quant à Georges, il affectait aussi de se considérer «comme un pauvre
-exilé»:
-
- Pour moi, sur un rocher éloigné des humains
- Je le suivrai des yeux et je battrai des mains,
-
-écrivait il à ses amis de Paris, en leur recommandant l'une de ses
-nouvelles connaissances de Marseille, Mascaron (Pierre-Antoine), écrivain
-et jurisconsulte, père du célèbre prédicateur que nous retrouverons plus
-tard parmi les vieux amis de Madeleine.
-
-Le frère et la sœur avaient changé de maison à Marseille, pour être plus
-près de Mme de Mirabeau. Aussitôt toutes les dames de la rue de
-recommencer leurs interminables visites. «Je les recevrai si mal, disait
-Mlle de Scudéry, que j'espère qu'elles n'y reviendront plus.» Elles y
-revinrent, et celle-ci se réconcilia avec quelques personnes des deux
-sexes à Marseille et dans les environs; citons entre autres: Toussaint de
-Forbin Janson, alors chevalier de Malte, depuis évêque, cardinal,
-ambassadeur, avec lequel elle entretint une correspondance qui se
-prolongea au moins jusqu'à l'année 1694[33], et sa sœur Renée de Forbin,
-mariée depuis 1632 à Marc-Antoine de Vento, seigneur des Pennes et de
-Peiruis, premier consul de Marseille, dont elle s'est souvenue dans le
-_Cyrus_[34], et dont Mme de Sévigné écrivait le 13 mai 1671: «Mme de
-Pennes a été aimable comme un ange; Mlle de Scudéry l'adoroit: c'étoit
-la princesse Cléobuline; elle avoit un prince Thrasybule en ce temps-là;
-c'est la plus jolie histoire du _Cyrus_.» M. Cousin, qui connaissait son
-_Cyrus_ mieux que Mme de Sévigné, nous apprend qu'il faut lire Cléonisbe,
-au lieu de Cléobuline; que celui qui parvient à toucher son cœur est
-Peranius, prince de Phocée, baron de Baume ou de la Baume, suivant la
-_Clef_, le même que Marc-Antoine, dont nous venons de parler, puisque la
-Baume était une seigneurie des Vento; qu'enfin Thrasybule est le héros
-d'une autre aventure également d'origine provençale, où un corsaire
-d'Alger s'abstient par vertu d'enlever sa maîtresse Alcionide,
-c'est-à-dire Mme de Courbon, femme du lieutenant de Roi à Monaco[35]. Il
-existe donc quelque confusion chez l'aimable marquise dans les souvenirs,
-déjà un peu éloignés pour elle, d'une lecture de sa jeunesse; mais ce
-qu'il nous importe de constater, c'est que, près de trente ans après le
-séjour de Mlle de Scudéry à Marseille, son souvenir y était encore
-présent. De son côté, elle n'avait pas oublié son séjour en Provence.
-Ainsi, dans la _Clélie_, en parlant de la liberté qu'il importe de
-laisser aux femmes et dont elles abusent quelquefois: «Je connois, dit
-l'auteur, en Massilie, une femme qui a fait cent extravagances en sa vie,
-qu'elle n'auroit pas faites si elle n'avoit pas eu un trop bon mari.» (T.
-X, p. 797.)
-
- [33] Nous avons vu dans le riche cabinet de M. le comte de
- Clapiers, à Marseille, un certain nombre de lettres de ce prélat
- adressées à Mlle de Scudéry, et nous en donnerons un échantillon;
- mais, malgré toutes nos recherches en Provence et ailleurs, nous
- n'avons pu retrouver aucune de celles que Mlle de Scudéry lui a
- certainement adressées pendant leurs longues relations.
-
- [34] T. VIII, l. II, p. 653.
-
- [35] _Le Grand Cyrus_, t. III, l. III, p. 1107.--Cousin, _La
- Société française au dix-septième siècle_, t. I, p. 236 et suiv.
-
-Parmi les dames que Mlle de Scudéry distingua tout d'abord dans cette
-ville, il en était une «belle, jeune et de bonne mine, l'un des plus
-beaux naturels de femme, dit-elle, que j'aie jamais remarqué en aucune
-femme de province. Elle parle françois comme si elle étoit née à Paris,
-et, naturellement, elle est fort éloquente; elle entend l'espagnol,
-l'italien, le latin et même le grec; elle est fort douce, fort civile et
-de fort bonne maison...... Malheureusement, cette demoiselle, dans ses
-conversations ordinaires, cite souvent, si j'ai bien retenu, Trismégiste,
-Zoroastre et autres semblables messieurs qui ne sont pas de ma
-connoissance.» Malgré cette petite épigramme, que n'auraient pas attendue
-ceux qui veulent absolument voir une Philaminte dans Mlle de Scudéry, il
-y avait là trop d'affinités naturelles pour qu'une liaison ne s'établît
-pas entre ces deux femmes. Mais elles avaient compté sans l'intolérance
-et la pruderie provinciales, comme le laisse entendre la phrase suivante:
-«L'injustice qu'on lui fait ici est si grande que je n'oserai la voir
-souvent, de peur de me charger de la haine publique[36].»
-
- [36] Lettre de Mlle de Scudéry à Mlle de Chalais, du 13 décembre
- 1644.
-
-Quelle était donc cette fille que la lettre ne nomme pas, et que M.
-Cousin n'a pas soupçonnée? Si l'on veut lire, dans Tallemant (t. VIII, p.
-327), l'historiette de Mlle Diodée, Provençale, qui citait à ses galants
-Aristote, Platon, Zoroastre et Mercure-Trismégiste, on ne doutera pas de
-son identité avec la demoiselle de la lettre, et l'on comprendra mieux ce
-que Mlle de Scudéry, dans son indulgence ordinaire, laisse à peine
-soupçonner, c'est qu'il y avait, dans la belle et savante Provençale,
-assez de l'aventurière et de la coquette pour compromettre, aux yeux des
-prudes marseillaises, une demoiselle respectable.
-
-Cependant, elles ne pouvaient vivre l'une sans l'autre, et elles étaient
-presque tous les jours ensemble. La conversation de Mlle de Scudéry, dit
-Tallemant, guérit un peu Diodée de son langage pédantesque, et «ne lui
-voyant point parler de Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler.»
-Enfin, au bout d'un an et demi, les deux amies se brouillèrent à la suite
-d'une aventure sur le récit de laquelle notre chroniqueur, peut être à
-dessein, laisse planer quelque obscurité. Certain baron, «qui avoit
-cajolé cette fille deux ans entiers,.... mais qui ne la cajoloit plus,
-dont elle enrageoit dans son petit cœur,» se trouvait à un bal masqué où
-celle-ci figurait en sultane, lorsqu'on lui apporta une lettre dans
-laquelle, sous des noms turcs, il était fait allusion à un esclave qui
-lui était échappé en se mettant sous la protection de la reine de
-Mauritanie. C'était, ajoute Tallemant, une dame très-brune dont le baron
-était amoureux. Or, la lettre venait de Mlle de Scudéry, dont le teint ne
-passait pas pour être d'une entière blancheur. La reine de Mauritanie,
-nous le croyons bien, n'était autre qu'elle-même, quoique Tallemant ne
-le dise pas. Dans tous les cas, Mlle Diodée se crut en droit d'être
-jalouse, puisqu'elle «se gendarma et ne vit plus Mlle de Scudéry.»
-
-Ajoutons ici, toujours d'après Tallemant, pour ceux qui désireraient
-connaître la fin de l'historiette, que Mlle Diodée contracta un mariage
-tel quel avec un sieur Scarron de Vaure et vint à Paris. «Elle s'est bien
-façonnée ici. C'est une personne qui a grand soin de son ménage et de ses
-affaires, et qui n'a point fait parler d'elle.» Tout est bien qui finit
-bien.
-
-Georges et sa sœur continuaient à partager leur temps entre le séjour de
-Marseille et des excursions aux environs, dont on retrouve la trace, soit
-dans la correspondance de celle-ci, soit dans les romans qui portent le
-nom du frère. Voici, par exemple, comment est décrite, dans _le Grand
-Cyrus_, la vieille ville de Phocée, ou plutôt de Marseille: «Vous pouvez
-aisément vous imaginer qu'elle n'est pas superbement bâtie comme Babylone
-ou comme on dit qu'est Ecbatane.... Elle est beaucoup plus longue que
-large, mais elle a aussi des fontaines et un port admirable; et quoique
-sa situation soit en penchant, et, par conséquent, un peu incommode,
-parce que les rues de traverse vont en montant, elle est pourtant
-très-agréable, bien que l'architecture grecque n'ait pas eu lieu d'y
-employer tous ses ornements.» Les principaux traits de ce tableau sont
-encore reconnaissables, malgré les métamorphoses que le percement d'une
-grande voie nouvelle a produites dans «ces vieilles rues de traverse qui
-vont en montant.»
-
-Il est encore plus facile de reconnaître la côte de Provence et le pays
-de Marseille dans cette description des environs de Phocée: «Plus nous
-approchions du rivage, plus le pays où nous allions nous sembloit
-agréable; car parmi mille arbres différents dont le paysage est semé, on
-voit, à la droite, de grosses roches stériles qui font paroître davantage
-la fertilité des autres endroits....
-
-«De l'autre côté est un pays plus uni, mais qui ne laisse pas d'être
-entremêlé de collines, de vallons, de rochers, de prairies, de fontaines
-et de ruisseaux, et de faire cent agréables inégalités qui rendent les
-maisons qu'on y a bâties tout à fait charmantes. De plus on y voit une si
-grande quantité d'oliviers, de grenadiers, de myrtes et lauriers, et tous
-les jardins y sont si pleins d'orangers, de jasmins, et mille autres
-belles et agréables choses, que je ne crois pas qu'il y ait un pays plus
-aimable que celui-là[37].» Ainsi que le remarque M. Cousin, Mlle de
-Scudéry n'oublie même pas ce qui gâte un peu le plaisir d'habiter ces
-belles contrées, le mistral, «ce vent impétueux qui abat souvent les plus
-grands arbres.»
-
- [37] _Le Grand Cyrus_, t. VIII, l. II, p. 669 et suiv.
-
-Parmi les lieux que Georges et Madeleine durent aller voir aux environs,
-nous citerons le château de Pennes et celui de Forbin qui est décrit
-dans le _Cyrus_. J'ai peine à croire aussi qu'elle n'ait pas visité à
-Grasse, «dans son petit temple auprès de Sidon[38],» l'évêque Godeau,
-l'un de ses plus anciens amis, qu'elle attendait à Marseille en mars
-1647. Le 2 septembre 1646, la présence de Georges et de Madeleine est
-signalée à Aix où M. de Monconys, le voyageur, rencontra le frère aux
-Capucins, dans l'allée des Lauriers, circonstance qui dut lui inspirer
-quelque allusion flatteuse, et alla dans l'après-dîner saluer la sœur,
-souvenir qu'il n'a pas jugé indigne d'être consigné à sa date dans le
-_Journal de ses voyages_[39].
-
- [38] _Le Grand Cyrus_, t. VII, p. 513.
-
- [39] 1665, in-4º, p. 87.
-
-A l'énumération des souvenirs de la Provence qui se retrouvèrent plus
-tard sous la plume de Mlle de Scudéry peut-être faut-il ajouter un
-épisode qui, après avoir figuré au t. IX, l. III du _Cyrus_, puis au t.
-II des _Conversations sur divers sujets_, Paris, 1680, ou Amsterdam,
-1682, in-12, sous le titre de: _Bains des Thermopyles_, a été réimprimé à
-part, également sous ce dernier titre, en 1732. C'est la description
-d'une ville de bains près de la mer[40], où, sous des noms grecs,
-plusieurs personnes de la société qui s'y trouve réunie nous semblent
-désignées par des allusions assez transparentes. Eupolie, cette dame de
-Corinthe, «qui, avec mille grandes qualités qui la rendent admirable,
-craint la mort avec excès,» ne ressemble-t-elle pas singulièrement à Mme
-de Sablé[41]; et est-ce trop se hasarder que de reconnaître Ninon et
-Diodée dans Aspasie et Diodote, ces deux femmes qui «avoient donné lieu à
-la médisance de soupçonner leur vertu», que les hommes et même les femmes
-les plus vertueuses allaient voir, mais que l'auteur s'abstint de
-visiter?
-
- [40] Ce détail et plusieurs autres circonstances rendent pour
- nous improbable la supposition de M. Cousin, qu'il s'agirait ici
- d'une ville de bains des Pyrénées.
-
- [41] «Je crains toutes les maladies en général, grandes et
- petites; je crains le tonnerre, je crains la mer et les rivières;
- je crains le feu et l'eau, le froid et le chaud, le serein et le
- brouillard.... Et pour tout dire en peu de paroles, je crains
- tout ce qui directement ou indirectement peut causer la mort.» Il
- est remarquable que ce passage, ainsi que les longs
- développements dont il est accompagné ne se trouvent que dans les
- _Conversations_ de Mlle de Scudéry, parues en 1682, deux ans
- après la mort de la marquise de Sablé.
-
-Quoi qu'il en soit, ni Scudéry ni sa sœur n'avaient quitté la capitale
-sans esprit de retour. On a déjà pu voir que le gouverneur de
-Notre-Dame-de-la-Garde ne prenait pas très au sérieux le devoir de la
-résidence, et, quant à Madeleine, en supposant même «qu'elle se fût
-beaucoup plu à Marseille», comme le dit trop affirmativement M. Cousin,
-elle n'avait pas cessé, dès son arrivée en Provence, d'avoir un regard
-tourné vers Paris. Veut-elle vanter la beauté de l'hiver dans la première
-de ces villes, elle ne croit pouvoir mieux faire que de le comparer au
-printemps de la seconde. «Ce n'est pas que, si je pouvois dépeindre la
-beauté de l'hiver de Marseille, je ne vous fisse un tableau assez
-agréable, et que je ne vous fisse avouer qu'il fait honte au printemps de
-Paris. L'hiver qui, aux lieux où vous êtes, est tout hérissé de glaçons,
-est ici couronné de fleurs. Sincèrement, Mademoiselle, à l'heure même que
-je vous parle, l'on vient de m'envoyer des bouquets d'anémones,
-d'œillets, de narcisses, de jasmin, de fleurs d'orange, plus beaux que
-Mlle de Lorme n'en porte au mois de mai, et ce qu'il y a de commode ici,
-est que l'on fait des visites à la fin de décembre, sans avoir besoin de
-feu, que l'on se promène sur le port comme l'on se promène aux Tuileries
-en juillet, qu'il ne pleut qu'en deux mois une fois, et que le soleil y
-est toujours aussi pur et aussi clair que dans la saison où il fait
-naître les roses. Mais le mal est que, pour jouir de tous ces plaisirs
-innocents, il faut souffrir d'autres incommodités, et que l'on ne peut
-s'approcher de l'Orient sans s'éloigner de Paris[42].»
-
- [42] Lettre à Mlle Paulet, du 27 décembre 1644.
-
-Du reste, toutes les lettres de Mlle de Scudéry à cette époque prouvent
-que ses amis et amies de Paris étaient sans cesse présents à sa pensée.
-«Souvenez vous, écrivait-elle à Chapelain (31 janvier 1645), que l'amitié
-a ses délicatesses aussi bien que l'amour.» Tantôt elle aime à se
-persuader que Chapelain n'est pas jaloux de Conrart; tantôt, dans une
-correspondance aigre-douce avec le premier, où le dépit tâche de prendre
-le masque de la plaisanterie, elle se montre elle-même piquée des
-attentions particulières qu'il témoigne pour Mlle Robineau. On
-plaisantait un peu de tout cela dans la rue Saint-Thomas du Louvre, car
-une lettre du 28 mars 1645 renferme une allusion à la guerre que Mlle de
-Rambouillet et Mlle Paulet avaient faite là-dessus à Chapelain, et Mlle
-de Scudéry ajoutait: «Vous savez mieux que vous ne dites qu'un galant
-n'est pas pour moi.» Du reste le héros de toutes ces picoteries, comme on
-disait alors, écrivait le 12 avril suivant à l'amie de Marseille une
-lettre conciliante et affectueuse qui remettait toute chose en sa place.
-Il lui adressait en même temps des éloges sur le style de ses lettres:
-«Je les ai fait voir non seulement à Mlle Robineau qui y étoit si
-agréablement grondée, et qui ne pouvoit mais du sujet que vous avez pris
-de m'y quereller si obligeamment, mais encore à tout l'hôtel de Clermont,
-à tout l'hôtel de Rambouillet, à Mme de Sablé et à Mlle de Chalais, à M.
-Conrart, à Mlle de Longueville, et à Mme de Longueville elle-même, qui
-tous leur ont fait justice en leur donnant des éloges qu'on ne donne
-qu'aux pièces achevées.»
-
-On voit que si Madeleine pensait à ses amis de Paris, ceux-ci, de leur
-côté, ne l'oubliaient pas. Vers cette époque (1647), ils lui en donnaient
-une preuve en cherchant à la tirer de la position un peu précaire et
-dépendante où elle était auprès de son frère, pour la faire attacher à
-l'éducation de «trois importantes personnes», évidemment les trois plus
-jeunes nièces du cardinal Mazarin que celui-ci songeait alors à faire
-venir en France, ou tout au moins d'Olympe Mancini, l'une d'elles, que la
-duchesse d'Aiguillon destinait au fils du maréchal de la Porte, son neveu
-à la mode de Bretagne, devenu plus tard duc de Mazarin par son mariage
-avec Hortense. On avait aussi pensé, pour ces délicates fonctions, à Mlle
-de Chalais, amie et commensale de Mme de Sablé, et il y eut entre elle et
-Madeleine une lutte de générosité dont deux lettres de Mlle de Chalais
-nous ont conservé le souvenir. Ni l'une ni l'autre n'eut la place. Elle
-fut donnée, comme le prévoyait cette dernière[43], à une grande dame dont
-le nom répondait mieux aux vues ambitieuses du cardinal pour ses nièces,
-à la marquise de Senecey qui avait été gouvernante du jeune roi Louis
-XIV.
-
- [43] «Dans mon opinion, la conduite de ces trois importantes
- personnes est destinée à quelqu'une qui n'aura pas sans doute le
- mérite que vous avez, mais qui aura plus de faveur, plus de
- bonheur et quelque nom de Madame qui sera plus propre à l'éclat
- qu'à bien réussir dans l'éducation de ces personnes-là.» Mlle de
- Chalais à Mlle de Scudéry, lettre du 28 juin 1647.
-
-Le 21 août 1647, Madeleine de Scudéry écrivait de Marseille à Mlle Marie
-Dumoulin: «Je suis dans tout l'embarras que peut causer un voyage de 200
-lieues que j'espère commencer dans une heure.» Soit que le départ ait été
-retardé, soit plutôt que le frère et la sœur,--car ils partaient
-ensemble--aient fait plusieurs stations en route, nous ne retrouvons leur
-trace que deux mois après, aux environs de Valence où le fait de leur
-passage semble résulter d'une nouvelle singulièrement racontée, et
-rectifiée plus singulièrement encore dans la _Gazette_ de l'année 1647.
-On y lisait d'abord p. 978, sous la rubrique d'Avignon, 16 octobre:
-
-«On a ici appris la mort du sieur de Scudéry, arrivée à une lieue et
-demie au dessus de Valence, au passage de la rivière de l'Isère, par
-l'ouverture du bateau qui se fendit, en venant de Paris avec une sienne
-sœur, pour se rendre à son gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde de
-Marseille, dont le Roi défunt l'avoit honoré depuis quelques années à la
-recommandation du feu cardinal duc de Richelieu, qui avoit en singulière
-estime son bel esprit et sa grande capacité dans la poésie.»
-
-J'imagine que l'émotion fut grande dans la rue Saint-Thomas du Louvre et
-au quartier du Marais, à la lecture de cette feuille si mal informée.
-Heureusement que les nombreux amis de notre couple littéraire purent se
-rassurer en lisant quelques jours après, à la date du 23 octobre, p.
-1014, cette rectification naïve du malencontreux correspondant:
-
-«Le bruit du retour du sieur de Scudéry en son gouvernement, et la perte
-d'un bateau qui s'est ouvert au dessus de Valence, au passage de la
-rivière de l'Isère, dans lequel étoient quelques personnes de condition,
-avoient donné lieu à la nouvelle qu'il y étoit péri avec sa compagnie;
-mais il ne se trouve rien de vrai en ce que je vous en ai écrit, _que les
-louanges qu'on lui a données_.»
-
-C'est aussi à l'époque de ce retour que doit se placer l'anecdote plus ou
-moins arrangée par Fléchier, et exploitée depuis par les dramaturges[44],
-à laquelle nous avons déjà fait allusion. «Nous parlâmes, dit-il dans ses
-_Mémoires sur les grands jours_[45],.... des Romans de Sapho et d'une
-aventure plaisante qui lui arriva à Lyon, lorsqu'elle revenoit à Paris
-avec M. de Scudéry, son frère. On leur avoit donné une chambre dans
-l'hôtellerie, qui n'étoit séparée que d'une petite cloison d'une autre
-chambre où l'on avoit logé un bon gentilhomme d'Auvergne, si bien qu'on
-pouvoit les entendre discourir. Ces deux illustres personnes n'avoient
-pas grand équipage, mais ils traînoient partout avec eux une suite de
-héros qui les suivoient dans leur imagination.... Dès qu'ils furent
-arrivés à Lyon et qu'ils eurent pris une chambre dans l'hôtellerie, ils
-reprirent leurs discours sérieux, et tinrent conseil s'ils devoient faire
-mourir un des héros de leur histoire; et, quoiqu'il n'y eût qu'un frère
-et une sœur à opiner, les avis furent partagés. Le frère, qui a l'humeur
-un peu plus guerrière, concluoit d'abord à la mort; et la sœur, comme
-d'une complexion plus tendre, prenoit le parti de la pitié et vouloit
-bien lui sauver la vie. Ils s'échauffèrent un peu sur ce différend, et
-Sapho étant revenue à l'autre avis, la difficulté ne fut plus qu'à
-choisir le genre de mort. L'un crioit qu'il falloit le faire mourir
-très-cruellement, l'autre lui demandoit par grâce de ne le faire mourir
-que par le poison. Ils parloient si sérieusement et si haut, que le
-gentilhomme d'Auvergne, logé dans la chambre voisine, crut qu'on
-délibéroit sur la vie du Roi.....; il s'en va faire sa plainte à l'hôte,
-qui ne prenant point ce fait pour une intrigue de roman, fit appeler les
-officiers de la justice pour informer sur la conjuration de ces deux
-inconnus. Ces Messieurs... se saisirent de leurs personnes et les
-interrogèrent sur le champ: s'ils n'avoient point eu dans l'esprit
-quelque grand dessein depuis leur arrivée? M. de Scudéry répondit que
-oui; s'ils n'avoient point menacé la vie du prince de mort cruelle ou de
-poison? Il l'avoua; s'ils n'avoient pas concerté ensemble le temps et le
-lieu? Il tomba d'accord; s'ils n'alloient point à Paris pour exécuter et
-pour mettre fin à leur dessein? Il ne le nia point. Là dessus, on leur
-demanda leur nom, et ayant ouï que c'étoient M. et Mlle de Scudéry, ils
-connurent bien qu'ils parloient plutôt de Cyrus et d'Ibrahim que de
-Louis, et qu'ils n'avoient d'autre dessein que de faire mourir en idée
-des princes morts depuis longtemps. Ainsi leur innocence fut reconnue,
-etc.[46]»
-
- [44] L'_Auberge_ ou les _Brigands sans le savoir_,
- comédie-vaudeville de MM. Scribe et Delestre Poirson. Paris,
- 1812.
-
- [45] Paris et Clermont, 1844, in-8º, p. 63.
-
- [46] Les biographies anglaises racontent une anecdote semblable
- des deux auteurs dramatiques Beaumont et Fletcher.
-
-Nous avons raconté avec quelque développement les trois années que
-Scudéry et sa sœur passèrent en Provence, d'abord parce que des
-recherches faites sur les lieux mêmes nous ont permis d'éclaircir
-certains points mal connus jusqu'ici, ensuite parce que ce séjour ne fut
-pas sans influence, au point de vue social et littéraire, sur la suite de
-leur vie et de leurs ouvrages. Nous n'insisterons pas ici sur les vers,
-trop souvent médiocres, que l'aspect des lieux inspira à Scudéry, et nous
-ne citerons que pour en signaler le ridicule, un échantillon de sa prose
-daté pompeusement _du Fort de Notre-Dame-de-la-Garde_, auquel Tallemant a
-fait allusion[47]. «Ceux qui gouvernent cette monarchie y est-il dit dans
-l'_Epître au lecteur_, savent tenir les ennemis de la France si loin de
-notre royaume, que les Gouverneurs des places frontières ont loisir de
-faire des livres.... J'ai cru, lecteur, que puisque la Fortune n'a pas
-voulu que j'eusse aucune part aux affaires, il m'étoit du moins permis de
-faire voir que, si elle m'y eût appelé, je m'en serois peut-être acquitté
-sans honte, et que celui qui a fait parler Louis Quatrième et tant
-d'autres Rois auroit été capable de servir Louis Quatorze.... si, au lieu
-de le reléguer aux dernières extrémités de cet État, il avoit plu à cette
-Fortune de le retenir à la Cour et de lui donner quelqu'emploi.»
-
- [47] _Discours politiques des rois._ Paris, 1647, in-4º.
-
-Cet ouvrage est le dernier de ceux que Scudéry ait datés du lieu de son
-gouvernement, quoiqu'il ait continué à prendre le titre de Gouverneur de
-Notre-Dame-de-la-Garde jusqu'en 1663 dans les derniers volumes du roman
-d'_Almahide_.
-
-Dès 1656[48], Chapelle et Bachaumont traçaient la fameuse description qui
-est restée dans toutes les mémoires:
-
- «C'est Notre-Dame-de-la-Garde,
- Gouvernement commode et beau,
- A qui suffit pour toute garde
- Un Suisse avec sa hallebarde,
- Peint sur la porte du château.
-
-«Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible.... Nous
-grimpâmes plus d'une heure avant que d'arriver à l'extrémité de cette
-montagne, où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure
-tremblante, prête à tomber au premier vent. Nous frappâmes à la porte,
-mais doucement, de peur de la jeter par terre, et, après avoir heurté
-longtemps, sans entendre même un chien aboyer sur la tour,
-
- Des gens qui travailloient là proche
- Nous dirent: Messieurs, là dedans
- On n'entre plus depuis longtemps.
- Le gouverneur de cette roche,
- Retournant en Cour par le coche,
- A depuis environ quinze ans[49],
- Emporté la clef dans sa poche.
-
- [48] C'est la véritable date du voyage, qui se termina à Lyon
- vers le milieu du mois de novembre de cette année. Cf.
- Taillandier, _Commencements de Molière_, dans la _Revue des
- Deux-Mondes_, t. XIX, p. 280, et Péricaud, _Lyon sous Louis XIV_,
- p. 90.
-
- [49] Cela ne ferait que neuf ans (de 1647 à 1656); mais on aura
- changé le chiffre lors de l'impression du _Voyage_ dans le
- _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_. Cologne, P.
- Marteau, 1663, in-16. D'ailleurs nos deux auteurs n'y regardaient
- pas de si près.
-
- «La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire, surtout quand
- ils nous firent remarquer un écriteau, que nous lûmes avec assez
- de peine, car le temps l'avoit presque effacé:
-
- Portion de Gouvernement
- A louer tout présentement.
-
- «Plus bas, en petit caractère:
-
- Il faut s'adresser à Paris
- Ou chez Conrart, le secrétaire,
- Ou chez Courbé, l'homme d'affaire
- De tous messieurs les beaux esprits.»
-
-Évidemment tout cela est un peu chargé, et un historien de
-Notre-Dame-de-la-Garde est allé jusqu'à douter que nos deux Épicuriens
-voyageurs se soient donné la peine de grimper jusqu'en haut de la
-montagne. Mais leur description n'en aura pas moins le dernier mot, comme
-tout ce qui est marqué au coin du goût et de la bonne plaisanterie.
-
-Mieux que les vers et la prose du frère, les lettres de la sœur, dont
-nous avons cité d'assez nombreux extraits, et qu'on retrouvera plus
-complètes dans la Correspondance, nous paraissent, malgré l'abus de
-l'esprit, avoir retenu une empreinte fidèle des lieux, des personnes et
-des mœurs. Nous avons pu contrôler sur le vif quelques-unes de ses
-peintures, et, malgré la différence des temps, nous en avons reconnu la
-fidélité. Ce petit coin de la vie provinciale sous Louis XIV, encore si
-peu connue, reçoit des lettres de Mlle de Scudéry une vive lumière, et
-elles resteront comme une page à la fois littéraire et historique.
-
-Celle-ci, comme nous l'avons vu, demeura en correspondance avec Marseille
-jusqu'aux dernières années de sa vie[50]. Aussi plus d'un souvenir de son
-séjour dans cette ville cosmopolite et semi-orientale; aventuriers des
-deux sexes, types plus ou moins francisés de Turcs et d'Africains,
-corsaires généreux, héroïques Bassas, etc., tout cela se retrouvera dans
-ses ouvrages et mêlera un peu de réalité à la fantaisie dans les
-compositions romanesques qui illustreront le nom de son frère et le sien
-au milieu du monde littéraire parisien où nous allons les suivre.
-
- [50] «On m'écrit de Marseille...,» disait-elle encore à l'abbé
- Boisot, dans une lettre du 19 juillet 1694. Bonnecorse, dont son
- frère avait fait imprimer la _Montre_, et dont elle eut occasion
- d'obliger le fils, lui servait dans cette ville de correspondant
- et d'intermédiaire auprès de ses anciens amis. Voir sa lettre du
- 20 mars 1681.
-
-
-
-
-II
-
-LE _CYRUS_, LA _CLÉLIE_, ETC.--LES SAMEDIS.--PELLISSON.--RÉACTION
-LITTÉRAIRE.
-
-1647-1659.
-
-
-Scudéry et sa sœur, lors de leur retour dans la capitale, à la veille de
-la Fronde, ne retrouvèrent pas l'hôtel de Rambouillet dans l'état où ils
-l'avaient laissé. La maîtresse du lieu, le chef de cette famille
-aristocratique, l'âme de cette réunion brillante et polie qui s'y
-groupait naguères autour d'elle, la marquise de Rambouillet, commençait à
-ressentir les atteintes de la vieillesse. Ses deux filles avaient suivi
-leurs maris en province. Les quatre années de guerre civile qui
-marquèrent la période aiguë de la Fronde, dispersèrent une partie des
-amis de la maison, quand elles ne les brouillèrent pas. En un mot, cette
-société qu'ils avaient vue si florissante penchait déjà vers son déclin,
-et, au moment même (1651) où paraissait dans le tome VII du _Grand Cyrus_
-«la description la plus fidèle, la plus complète, comme aussi la plus
-agréable qui soit parvenue jusqu'à nous, de ce sanctuaire de la bonne
-compagnie au dix-septième siècle[51]», elle allait bientôt se réduire au
-cercle étroit de la famille et de quelques amis.
-
- [51] Cousin, _La Société française au dix-septième siècle,
- d'après le_ Grand Cyrus _de Mlle de Scudéry_, 2e édition, t. I,
- p. 245.
-
-Mme de Caylus, dans ses _Souvenirs_, cite les hôtels d'Albret, de
-Richelieu, comme ayant été «une suite et une continuation de l'hôtel de
-Rambouillet»; mais nous avons le témoignage de Mlle de Scudéry elle-même
-sur les sociétés qui l'accueillirent au sortir du théâtre de ses premiers
-pas dans le monde.
-
-Dans une lettre adressée, suivant toute vraisemblance, à M. de Pomponne,
-et dont malheureusement nous n'avons pu recueillir que ce trop court
-passage, elle s'exprime ainsi: «Souvenez-vous, Monsieur, que j'ai
-commencé d'être connue des gens par l'hôtel de Rambouillet, et en suis
-sortie par l'hôtel de Nevers et l'hôtel de Créqui[52].»
-
- [52] _Catalogue d'autographes_ du 15 mai 1843, no 471.
-
- L'hôtel de Nevers était sur l'emplacement actuel de celui des
- Monnaies. Il avait été acquis en 1641 par M. de Guénégaud. M. de
- Pomponne, dans une lettre du 1er décembre 1644, a tracé le tableau
- de la société qui s'y réunissait.
-
- L'hôtel de Créqui, habité par le maréchal de ce nom, perçait de la
- rue des Poulies dans le cul-de-sac des Pères de l'Oratoire. Il fut
- démoli lors des premiers travaux de la Colonnade du Louvre, en
- 1666.
-
-Georges de Scudéry avait réuni en 1649 ses _Poésies diverses_, et, pour
-se poser en homme sérieux, il s'excusait ainsi, dans l'_Avis au lecteur_,
-de ce que ce volume renfermait pour la dernière fois des vers d'amour:
-«Ce n'est pas que j'aie encore besoin de beaucoup de poudre pour cacher
-la blancheur de mes cheveux, ni que ma vieillesse soit décrépite. Mais
-enfin, j'ai quarante-huit ans, et ma première maîtresse n'est plus belle,
-etc.» Admis à l'Académie l'année suivante, il gardait auprès de lui, avec
-une sollicitude jalouse, sa sœur Madeleine, qui lui rendait en
-collaboration utile et discrète[53] ce qu'elle recevait de lui comme
-notoriété, comme crédit auprès du public et des libraires, profitant
-ainsi, avec sa réserve ordinaire, du bruit fait autour d'un nom qui était
-aussi le sien. Cependant, on la voit prendre parti pour son compte dans
-la querelle des sonnets de Job et d'Uranie, où elle tient pour Uranie
-avec la duchesse de Longueville[54]. Dans la guerre de la Fronde, qui
-éclata presqu'en même temps, les Scudéry embrassèrent avec plus d'ardeur
-encore, et aussi avec plus de péril, le parti du grand Condé et de la
-belle duchesse. Tandis que le frère se compromettait pour les intérêts de
-M. le Prince, au point d'être obligé de se cacher[55], puis de quitter
-Paris, la sœur, animée d'un dévouement non moins chaleureux, consacrait
-sa prose et ses vers à la défense des deux grands personnages dont la
-cause se confondait dans son esprit avec le patriotisme lui-même. Car les
-sentiments monarchiques, qui lui étaient communs avec l'immense majorité
-de la nation, ne l'empêchaient pas de dire, avec un accent ému rare à
-cette époque: «L'amour de la patrie est bien avant dans mon cœur[56].»
-Sur ce chapitre, elle pensait, comme Mlle de Gournay, _à la vieille
-françoise_, et l'on voit, par exemple, dans une lettre à Conrart[57]
-qu'elle n'entendait pas raillerie lorsqu'il s'agissait de la vertu de
-l'héroïne que Chapelain s'apprêtait à chanter.
-
- [53] Nous verrons plus loin que le _Cyrus_ et la _Clélie_
- rapportèrent beaucoup d'argent, du moins au libraire. Mais il en
- passa une partie à l'emploi qu'indique avec ménagement, mais
- assez clairement du reste, l'auteur de l'_Éloge de Mlle de
- Scudéry_: «Riche des seuls biens de son esprit, elle crut qu'elle
- devoit en faire usage pour acquitter de grosses dettes _qu'elle
- n'avoit pas contractées_.»
-
- [54] Voy. sa lettre à Chapelain du 7 décembre 1649.
-
- [55] On lit dans une lettre inédite du surintendant Servien à
- Mazarin, en date du 22 août 1654: «Je crois certainement que
- celui que l'on étoit tant en peine de découvrir, qui écrivoit à
- M. le P... les lettres si importantes et si bien raisonnées que
- V. E. m'a fait quelquefois l'honneur de me montrer, c'est
- Scudéry, qui se retire, à ce qu'on m'a dit, dans le palais
- d'Orléans. Je crois qu'il importe de le faire arrêter.»
-
- [56] Voy. sa belle lettre à Godeau du 22 février 1650, celle du
- mois d'octobre suivant, où se trouvent les vers si connus sur le
- Grand Condé.
-
- Ses lettres de cette époque sont de véritables chroniques de la
- Fronde, écrites à un certain point de vue, mais sous le coup des
- événements.
-
- [57] Jointe à celle adressée de Marseille à Marie Dumoulin, le 21
- août 1647.
-
-«Mme de Longueville, dit Tallemant, à propos du dévouement des Scudéry
-dans cette circonstance, n'ayant rien de meilleur à leur donner, leur
-envoya de son exil son portrait avec un cercle de diamants; il pouvoit
-valoir douze cents écus.» Une lettre inédite que nous possédons confirme
-et les services rendus et la reconnaissance de la duchesse. «Je ne
-prétends pas, écrivait-elle à Scudéry, de Moulins, le 29 août (1654), que
-le petit présent que je vous ai fait vous montre toute ma
-reconnoissance, je prétends seulement qu'il vous la marque, et qu'en vous
-faisant souvenir de moi il vous remette dans la mémoire une personne qui
-a gravé dans la sienne ce que vous avez fait pour elle, et qui, n'étant
-pas née tout à fait bassement, ne peut être aussi touchée de votre
-générosité sans souhaiter qu'une meilleure fortune lui fournisse les
-occasions de contribuer à rendre la vôtre proportionnée à votre
-mérite.... Je vous prie que Mlle de Scudéry sache par votre moyen que je
-conserve pour elle toute l'estime qu'elle mérite.»
-
-Mais ce dévouement, cette admiration des Scudéry pour les Condé--le
-glorieux auteur d'_Alaric_ n'aurait pas parlé autrement--se révélaient
-d'une manière encore plus éclatante dans un roman qui faisait alors
-beaucoup de bruit et qui, sans inaugurer un genre tout à fait nouveau,
-passait du moins pour en être le modèle le plus accompli. _Artamène_ ou
-le _Grand Cyrus_ avait paru en dix parties ou volumes, publiés depuis le
-commencement de 1649 jusqu'à la fin de 1653, sous le nom de M. de
-Scudéry, gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde. C'était, ainsi que le
-proclamaient, dans tout le cours de la publication, les dédicaces, les
-portraits, les chiffres, les illustrations des volumes, une glorification
-perpétuelle de la maison de Condé. Mme de Longueville figurait en tête et
-à la fin de l'ouvrage dont les diverses parties lui étaient adressées, au
-fur et à mesure de leur apparition, par Mlle de Scudéry, soit à l'hôtel
-de Longueville et à celui de Condé, soit à Stenay et à Montreuil-Bellay,
-partout où les portait la bonne et la mauvaise fortune. Tout le monde, à
-commencer par les intéressés eux-mêmes, reconnaissait, sous des noms
-persans, mèdes, assyriens, le vainqueur de Rocroy et de Lens dans Cyrus;
-sa sœur dans la blonde Mandane, douce et fière à la fois; les
-lieutenants du prince dans les guerriers d'Asie qui accompagnaient le
-héros persan; les beautés célèbres de la cour d'Anne d'Autriche dans les
-belles dames des cours d'Ecbatane, de Sardes, de Babylone; l'hôtel de
-Rambouillet dans le palais de Cléomire, enfin dans Sapho, cette fille
-savante, aimable et sage de Mytilène, «dont la beauté n'étoit pas sans
-défauts, ni le teint de la dernière blancheur, mais généreuse,
-désintéressée, fidèle dans ses amitiés, à la conversation si naturelle,
-si aisée et si galante,» Mlle de Scudéry elle-même qui, entre les divers
-noms sous lesquels ses contemporains la désignèrent,--Philoclée dans le
-_Royaume de coquetterie_ de l'abbé d'Aubignac, Polymathie dans le _Roman
-bourgeois_, la bergère Acacie dans des vers de Conrart, Artélice dans
-l'_Eurymédon_, Daphné dans Mme de la Suze, la docte Sophie dans Somaize,
-etc., etc.,--choisit et adopta définitivement celui de Sapho qui lui est
-resté.
-
-Déjà en 1641, avant le voyage de Marseille, avait paru un premier roman:
-_Ibrahim ou l'Illustre Bassa_, sous le nom de Scudéry qui, deux ans
-après, en avait fait une tragi-comédie, déclarant hardiment dans la
-Préface, «qu'il avoit été trop heureux en roman pour ne pas l'être en
-comédie.» On y trouve deux épisodes que reprirent depuis les historiens
-et les dramaturges: celui du comte de Lavagne (conjuration de Fiesque),
-et celui de Mustapha et Zéangir. Guéret, dans son _Parnasse réformé_,
-insinue que Georges n'en était pas l'auteur; et Tallemant s'exprime d'une
-manière encore plus positive dans son _Historiette_ des Scudéry: «Elle a
-fait une partie des harangues des _Femmes illustres_[58] et tout
-l'_Illustre Bassa_.» Segrais, de son côté, dit qu'avant l'_Illustre
-Bassa_ Mlle de Scudéry avait beaucoup contribué aux tragédies de son
-frère. Il est certain, comme nous l'avons déjà indiqué, qu'il y eut de
-bonne heure entre le frère et la sœur une collaboration à laquelle
-chacun d'eux trouvait son compte. C'était chose sous-entendue dans leur
-entourage littéraire le plus intime. Par exemple, Balzac, dans sa
-Correspondance[59], charge Conrart de remercier Scudéry de l'envoi du
-_Grand Cyrus_; mais, en disant: «J'ai déjà été régalé du 9e volume», il
-ajoute: «Je vous demande un compliment de votre façon pour M. et Mlle de
-Scudéry.» «Ceux qui la connoissoient un peu, dit encore Tallemant, virent
-bien dès les premiers volumes de _Cyrus_ que Georges ne faisoit que la
-préface et les épîtres dédicatoires. La Calprenède le lui dit une fois en
-présence de sa sœur, et ils se fussent battus sans elle.» Et plus loin:
-«Quand Scudéry corrigeoit les épreuves des romans de sa sœur, car par
-grimace il faut bien que ce soit lui, s'il reconnoissoit quelqu'un, d'un
-trait de plume aussitôt il le défiguroit, et de brun le faisoit noir.»
-
- [58] _Les Femmes illustres ou les Harangues héroïques_. Paris,
- 1665, in-12.
-
- [59] _Œuvres_, 1665, in-fo, t. I, p. 969.
-
-Dans cette collaboration, M. Cousin donne ainsi la meilleure part à Mlle
-de Scudéry: «Selon une tradition fort vraisemblable, ils composaient de
-la manière suivante. Ils faisaient ensemble le plan: Georges, qui avait
-de l'invention et de la fécondité, fournissait les aventures et toute la
-partie romanesque, et il laissait à Madeleine le soin de jeter sur ce
-fond assez médiocre son élégante broderie de portraits, d'analyses
-sentimentales, de lettres, de conversations. S'il en est ainsi, tout ce
-qu'il y a de défectueux dans le _Cyrus_ viendrait du frère, et ce qu'il y
-a d'excellent et de durable serait l'œuvre de la sœur[60].»
-
- [60] _La Société française au dix-septième siècle_, t. II, p. 118.
-
-Peut-être ne faut-il voir là qu'une exagération en sens contraire de
-l'opinion primitivement reçue. Car il y a eu réaction dans les jugements
-des littérateurs et des bibliographes[61], quant aux ouvrages
-d'imagination portant le nom de Scudéry. Après avoir tout attribué au
-frère, on veut maintenant donner tout à la sœur. La vérité ne
-serait-elle pas entre ces deux extrêmes? Ainsi, lorsqu'on se rappelle que
-Scudéry avait servi, et qu'on le voit, en toute circonstance, se piquer
-de ses connaissances dans l'art militaire, il est difficile de croire que
-les épisodes de guerre, où se complaît l'auteur du _Cyrus_, et où M.
-Cousin a reconnu les relations les plus exactes, les plus techniques du
-siége de Dunkerque, des batailles de Lens et de Rocroy, du combat de
-Charenton, etc., ne soient pas l'ouvrage du soldat romancier dont le nom
-figure partout, sur le titre et dans les dédicaces de l'ouvrage.
-
- [61] Par exemple Niceron et Brunet attribuent _Almahide_ à Mlle
- de Scudéry. Eh bien, deux lettres de Chapelain à Georges, des 25
- août et 16 novembre 1660, renferment, sur la deuxième partie de
- ce roman, des détails, des conseils, des critiques qui prouvent
- que Chapelain le traitait comme l'auteur incontesté de l'ouvrage.
-
-Depuis quelque temps, Mlle de Scudéry voyait chez son ami Conrart un
-avocat de Castres établi à Paris, protestant comme celui-ci, pourvu comme
-lui d'une charge de secrétaire au Conseil, et qui travaillait sous ses
-auspices à la _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_.
-C'était un petit homme disgracieux de taille et de visage, qui, selon le
-mot de Guilleragues répété par Mme de Sévigné, abusait de la permission
-qu'ont les hommes d'être laids. Mais, en le dédoublant, disait encore la
-spirituelle marquise, on trouvait une belle intelligence et une belle
-âme. Également propre à la société, aux lettres et aux affaires, sous un
-extérieur qui paraissait repousser la sympathie, il cachait le don de la
-ressentir et de l'inspirer. C'est par là que devait être prise Mlle de
-Scudéry, à peine moins maltraitée au point de vue des avantages
-extérieurs, mais, c'est Ménage qui l'affirme, plus capable d'aimer
-fortement que Pellisson lui-même. Ainsi commença une de ces amitiés
-célèbres, bien voisines de l'amour[62], qui en eut les vicissitudes, les
-jalousies, les petitesses et les grandeurs, et dont il est parlé si
-longuement, comme par un auteur plein de son sujet, au tome X du _Grand
-Cyrus_.
-
- [62] Voici comment elle a parlé elle-même de ces amitiés:
- «Lorsque l'amitié devient amour dans le cœur d'un amant, ou,
- pour mieux dire, lorsque cet amour se mêle à l'amitié, sans la
- détruire, il n'y a rien de si doux que cette espèce d'amour; car,
- tout violent qu'il est, il est pourtant toujours un peu plus
- réglé que l'amour ordinaire; il est plus durable, plus tendre,
- plus respectueux, et même plus ardent, quoiqu'il ne soit pas
- sujet à tant de caprices tumultueux que l'amour qui naît sans
- amitié. On peut dire, en un mot, que l'amour et l'amitié se
- mêlent comme deux fleuves dont le plus célèbre fait perdre le nom
- à l'autre.» _Esprit de Mlle de Scudéry_, 1766, p. 275.
-
-Pellisson rencontrait Mlle de Scudéry chez des amis communs, mais il
-n'osait aller chez son frère, car celui-ci lui en voulait, dit Tallemant,
-«parce qu'il ne l'avoit pas mis dans sa _Relation de l'Académie_.» Aussi,
-dans ce dernier volume du _Cyrus_, qui parut en décembre 1653, il est
-question d'un frère de Sapho, Charaxe, qui s'oppose à la liaison de sa
-sœur et de Phaon. D'ailleurs, nous avons vu qu'il la gardait presque en
-charte privée. De là, un nouveau grief qu'il faut aussi entendre raconter
-à Tallemant. «M. de Grasse[63] donnoit à dîner à la demoiselle, à Conrart
-et à quelques autres; Conrart trouva Pellisson en chemin et l'y mena. Le
-lendemain, le petit prélat, qui n'étoit point averti, rencontre Scudéry à
-l'hôtel de Rambouillet et lui dit, entr'autres choses, que Mademoiselle
-sa sœur avoit amené M. Pellisson dîner chez lui, et lui dit mille biens
-de ce garçon. Le soir, Scudéry pensa manger sa sœur[64].»
-
- [63] Antoine Godeau, évêque de Grasse et de Vence, était, comme
- nous l'avons vu, l'un des plus anciens amis de Mlle de Scudéry.
-
- [64] Il paraît que ces espèces de rencontres, que Scudéry
- regardait probablement comme des rendez-vous, se renouvelaient
- assez souvent. Pellisson écrivait à Mlle Legendre le 2 novembre
- 1656: «On me vint prendre à midi pour aller dîner chez M. de
- Vence, dont nous ne fûmes de retour qu'à la nuit. Mlle de
- Scudéry, Mlle Robineau, M. Chapelain et M. Isarn en étoient.»
-
-Cependant, lorsque l'auteur des _Historiettes_ ajoute: «Elle avoit pris
-le samedi pour demeurer au logis, afin de recevoir ses amis et ses
-amies[65],» il ne faut pas croire qu'elle ait attendu pour cela sa
-séparation d'avec son frère. Dès 1653, les Samedis se tenaient, soit au
-logis commun du frère et de la sœur, vieille rue du Temple[66], soit
-chez Mlle Boquet ou Mme Aragonnais, leurs voisines. Dès lors aussi, Mlle
-de Scudéry faisait les honneurs de cette réunion; _elle tenoit maison_,
-dit expressément le _Cyrus_. C'est à ce logis de la vieille rue du Temple
-que se rapporte la description du roman[67] et aussi la visite racontée
-par Ménage: «Mme de Montbazon vint un jour me voir et m'emmena avec elle
-dans son carrosse pour aller avec elle à la promenade. Quand nous fûmes
-montés,--Où irons-nous, me dit-elle?--Allons voir, lui dis-je, Mlle de
-Scudéry. Elle n'avoit jamais été chez elle. Étant arrivés, nous entrâmes
-dans la salle. Mlle de Scudéry étoit dans une chambre au-dessus. Sa
-vieille étant montée aussitôt pour l'avertir: Mademoiselle, lui dit-elle,
-venez vite; M. Ménage est là avec la plus belle femme de France[68].»
-
- [65] «La plupart des Précieuses, dit Somaize, ont un jour pour
- recevoir les autres. C'est une nymphe du siècle qui a inventé cet
- usage.» Ainsi l'habitude d'_avoir un jour_, comme on parle encore
- aujourd'hui, nous vient de cette époque, et probablement de Mlle
- de Scudéry.
-
- [66] Et non rue Quincampoix, comme l'a cru, sur des indices peu
- concluants, M. E. Miller, dans son travail, intéressant du reste,
- extrait du _Correspondant: Pierre Taisand, lettres inédites de
- Bossuet et de Mlle de Scudéry_. Paris; Douniol, 1869, in-8º, p.
- 21. M. Ch. Giraud dans l'_Histoire de Saint-Évremond_, qui
- précède son édition des _Œuvres mêlées_ de cet auteur, 1865, 3
- vol. in-12, a plus approché de la vérité en plaçant ce domicile
- rue de Berry. Nous avons trouvé, à cet égard, une indication
- précise dans un document sans date, mais certainement antérieur à
- la Fronde: _Rolle des taxes faites sur les_ _bourgeois et
- habitans du Quartier St-Avoye et le Temple, pour raison du
- nettoyement_:
-
- «Vieille rue du Temple.
- M. Scudéry. . . . . . . . . . . .XIII livres.»
- (Bibl. Nat. Mss fr., no 18,795, p. 31.)
-
- [67] T. X, l. II, p. 599 et suiv.
-
- [68] _Menagiana_, 1693, p. 135.
-
-Pellisson, dans une lettre datée de Chambord, le 14 octobre 1668, donne
-aussi quelques détails sur l'intérieur de Mlle de Scudéry. «Je vous
-assure qu'il me semble tous les jours que le Brun, Mansart et le Nostre
-ont employé tout leur talent et leur savoir dans les lieux où le Roi
-passe.
-
- S'il s'avisoit d'entrer jamais
- Dans le médiocre palais
- Où vous régnez dans les tournelles,
- La maison aussitôt deviendroit des plus belles,
- Le vilain vestibule en seroit honoré,
- L'obscur degré seroit tout éclairé,
- Le passage seroit paré.
- Que de lustres dans les ruelles!
- Le cabinet enfin vous paroîtroit doré[69].»
-
- [69] _Œuvres diverses de M. Pellisson, de l'Académie françoise_.
- Paris, 1735, in-12, t. II, p. 408.
-
-Le cabinet de Mlle de Scudéry fut de tout temps fort modeste, car elle
-écrivait à l'abbé Boisot, le 9 octobre 1694 (elle demeurait alors rue de
-Beauce): «Que l'Ermite vienne quelquefois à ma cellule, car mon cabinet
-se peut appeler ainsi.»
-
-Dans cette première habitation, comme plus tard dans la seconde, se
-trouvait un jardin planté d'arbres fruitiers dont Mlle de Scudéry
-distribuait les fruits à ses amis, de mûriers, d'orangers, de jasmins et
-même d'acacias, essence encore nouvelle en France. Là chantaient cette
-fauvette qui revenait tous les ans et qui revient aussi souvent dans les
-vers de Sapho et de ses amis, cette pigeonne au nom de laquelle on
-présentait des placets, ces roitelets, ces pinsons et enfin ces
-tourterelles qui inspiraient si heureusement les habitués de la
-maison[70]. Ajoutez-y une chatte favorite, dont les adorateurs
-platoniques de sa maîtresse se proclamaient jaloux, et vous aurez une
-idée de ce premier théâtre des Samedis[71]. On y tenait des conversations
-littéraires ou galantes, témoin la fameuse _Journée des Madrigaux_, du 20
-décembre 1653[72], on y échangeait des cadeaux, on s'y occupait
-quelquefois de sciences et souvent de modes. On avait des imitateurs, des
-rivaux et des critiques[73].
-
- [70] Le _Dialogue d'un Passant et d'une Tourterelle_, par
- Pellisson, est présent à toutes les mémoires. Le quatrain suivant
- est moins connu:
-
- Où peut-on trouver des amans
- Qui nous soient à jamais fidèles?
- Je n'en sais que dans les romans
- Et dans les nids des tourterelles.
-
- Ce joli quatrain, que les éditeurs des _Œuvres de Pellisson_,
- 1734, t. I, p. 158, ont attribué à ce dernier sur la foi d'une
- lettre de Mme de Scudéry à Bussy-Rabutin, doit être restitué à Mme
- de P. (probablement de Platbuisson), d'après le témoignage plus
- digne de foi de Mlle de Scudéry elle-même (Voy. sa première lettre
- à Mlle Descartes).
-
- [71] Voy. _passim_, le _Recueil de pièces galantes de la Suze et
- de Pellisson_.--Les _Œuvres diverses de Pellisson_, etc.
-
- [72] Publiée par M. Émile Colombey, 1856, in-12.
-
- [73] «Toute cette cabale ignorante ou envieuse étoit opposée à la
- nôtre, et parloit de nous d'une si plaisante manière que je ne
- m'en puis souvenir sans étonnement; car ils se figuroient qu'on
- ne parloit jamais chez Sapho que des règles de la poésie, que de
- questions curieuses et que de philosophie, et je ne sais même
- s'ils ne disoient point qu'on s'y occupoit de magie.» Le _Grand
- Cyrus_, Xe partie, l. II, p. 347.
-
-Que faisait Scudéry pendant ce temps? Le plus souvent sans doute, il
-avait de ces boutades dont nous parle Tallemant: «Il se retiroit chez lui
-et ne vouloit voir personne.» Mais nous avons aussi la preuve qu'il ne
-s'isolait pas toujours aussi complétement, et nous le verrons tout à
-l'heure figurer dans une conversation avec sa sœur et l'abbé d'Aubignac,
-leur voisin. Il paraît même, par une pièce de vers de Pellisson, qu'il ne
-refusa pas toujours de se prêter aux coquetteries poétiques entre
-celui-ci et sa sœur, tant qu'il put les croire sans conséquence. Dans
-cette pièce intitulée _Caprice contre l'estime_, et qui commence ainsi:
-
- Donc je ne dois plus prétendre
- D'arriver un jour à Tendre;
- Donc, sans jamais être aimé
- Je ne serai qu'estimé;
-
-Dans cette pièce, disons-nous, il prend à témoin Sapho et _son excellent
-frère_ de l'insuffisance d'un sentiment froid comme l'estime, etc.[74]
-
- [74] _Recueil de pièces galantes de la Suze et de Pellisson_,
- 1741, t. I, p. 200.
-
-Bientôt le succès de _Clélie_ (1654-1661), toujours sous le nom de
-Georges, vint s'ajouter à celui d'_Artamène_. La pacification de 1652, et
-la rentrée de la Cour à Paris (21 octobre) avaient multiplié toutes les
-coteries, et, entre autres, celle des Précieuses dont le nom, encore peu
-répandu, ne se prit en mauvaise part que plusieurs années après. L'esprit
-romanesque triomphait en littérature comme en politique. «Tandis que
-l'amour du bruit, la galanterie, le goût des aventures et des grands
-coups d'épée armaient contre l'autorité royale les jeunes seigneurs, les
-héroïnes coquettes, les vieux magistrats et les masses populaires, les
-éditions multipliées de la _Clélie_ et du _Cyrus_ enivraient les lecteurs
-par leurs longs récits de guerre, de politique et d'amour[75].»
-
- [75] _Histoire des poëtes épiques français du XVIIe siècle_,
- Thèse par Julien Duchesne, 1870, p. 84.--Voici la date des
- principales éditions des romans du genre dont il s'agit:
-
- Le _Cyrus_: 1650, 1651, 54, 55, 56, 58.
- La _Clélie_: 1656, 1658, 60, 61, 1731.
- _Polexandre_ de Gomberville, 1629, 1637.
- La Calprenède, _Cassandre_, 1642, 1650, 10 vol.
- -- _Cléopâtre_, 1647, 1658, 12 vol.
-
-_Clélie_ est conçue dans le même système pseudo-historique, exposé dès la
-préface de l'_Illustre Bassa_, largement appliqué dans _Cyrus_ et repris
-avec des développements dans le chapitre des premières _Conversations_,
-intitulé: _De la manière d'inventer une fable_. On voit dans ce dernier
-écrit que l'auteur n'était pas sans avoir réfléchi à l'emploi de
-l'histoire dans le roman, quoique ses théories aient été souvent fausses
-ou mal appliquées. Il ne faut donc pas demander à la _Clélie_ la peinture
-exacte des premiers temps de Rome, ni les vrais caractères des anciens
-Romains qu'après tout Racine et même Corneille n'ont pas laissé
-d'accommoder aussi quelquefois à la française. La description de Carthage
-qu'on trouve au tome Ier[76] n'a pas les prétentions à la couleur locale
-bruyamment affichées dans un de nos romans contemporains. Il ne faut y
-chercher, en fait de témoignages historiques, qu'une vérité purement
-relative. On sent des souvenirs vivants de la Fronde dans le tableau des
-combats qui ensanglantent les faubourgs de Rome, dans la scène où Brutus
-soulève le peuple, dans le récit des intrigues qui séduisent ses fils,
-dans la peinture de leur mort, etc.
-
- [76] Pages 159-169.
-
-On y a compté jusqu'à soixante-treize portraits de personnages connus, et
-telle est leur fidélité que plusieurs ont suppléé à l'œuvre du crayon ou
-du pinceau. Ainsi pour la comtesse de Maure, pour la marquise de
-Sablé[77]. C'est là, dit l'historien de Mme de Maintenon, qu'il faut
-chercher la meilleure peinture du singulier ménage de Scarron, et le
-meilleur portrait de Mme Scarron dans sa jeunesse[78]. Non-seulement
-toutes les dames voulaient être dans les romans de Mlle de Scudéry, comme
-le dit Tallemant qui cite des exemples de cette manie, avec noms à
-l'appui, mais encore de saintes maisons, d'austères personnages, ainsi
-que nous le verrons bientôt, n'étaient pas insensibles à l'ambition de
-figurer dans cette galerie romanesque. La plume de Sapho faisait
-concurrence au pinceau de Philippe de Champagne aussi bien qu'à celui de
-Mignard ou de Petitot.
-
- [77] V. les ouvrages de MM. Ed. de Barthélemy et Cousin.
-
- [78] L'auteur de la _Clélie_ introduit les deux époux, sous les
- noms de Scaurus et Lyriane, dans le temple de la Fortune, pour
- interroger l'oracle sur leurs destinées.--Portrait de Mme
- Scarron.--La belle Lyriane, introduite auprès de l'oracle, ne
- veut rien demander. «Car enfin, dit-elle au sacrificateur, si je
- dois être heureuse, je le serai infailliblement, et s'il doit
- m'arriver quelque malheur, je le saurai toujours assez tôt.--Ce
- que vous dites est si bien dit, reprit le sacrificateur, que je
- ne doute pas que vous ne soyez un jour aussi heureuse que vous
- méritez de l'être.»
-
- Mme Scarron, dit la Beaumelle, avait vingt-quatre ans, quand Mlle
- de Scudéry fit cette prédiction. Les deux époux furent
- reconnaissants. Scarron dit dans son _Épître chagrine à de Mlle de
- Scudéry_:
-
- Vous donnez donc ainsi de l'immortalité,
- Par un pur mouvement de libéralité,
- Et de votre Scaurus l'agréable peinture
- M'affranchit donc ainsi des lois de la nature!
- Celle par qui le ciel soulage mon malheur,
- Digne d'un autre époux comme d'un sort meilleur,
- _Lyriane_ en un mot vous est fort obligée.
-
- Et non l'_Uranie_, comme portent toutes les éditions des _Œuvres
- de Scarron_.
-
-Mais il y a dans la _Clélie_ un genre d'intérêt particulier qui la
-distingue des autres romans publiés sous le nom de Georges, et qui achève
-d'en révéler le véritable auteur. La femme s'y montre de plus en plus,
-avec ses vertus comme avec ses faiblesses. Nous ne voulons pas seulement
-parler ici de la _Carte de Tendre_ qui se trouve au tome Ier, et que
-l'auteur n'a jamais entendu donner que comme une plaisanterie de
-société[79]. Ce mélange d'allégories galantes et de descriptions
-imaginaires, sans remonter ici jusqu'au _Roman de la Rose_, à la
-géographie fantastique de l'_Utopie_ et du _Pantagruel_, avait été, si
-l'on en croit l'abbé d'Aubignac, mis en œuvre dans sa _Relation du
-royaume de Coquetterie_, composée longtemps avant l'apparition du premier
-volume de _Clélie_, quoique publiée seulement pendant le cours de la même
-année 1654. Dans la _Lettre d'Ariste à Cléonte_[80], il nous apprend que
-«pour le brouiller avec l'illustre Sapho, certaines personnes, jalouses
-peut-être de ce que, par l'occasion du voisinage, il avoit depuis quelque
-temps renoué son ancienne connoissance avec elle, avoient représenté sa
-_Carte_ et sa _Description du royaume de Coquetterie_ comme une
-imitation, sinon comme un larcin de celles du Pays de Tendre.»
-
- [79] Celer conte à la princesse des Léontins que Clélie s'étant
- amusée un jour à supposer qu'il y avait un pays de _Tendre_, dans
- lequel on pouvait voyager, on lui en demanda la carte, qu'elle
- traça et dessina comme on le voit dans le roman. _Clélie_, t. I,
- p. 399-401.
-
- Mais plus loin, p. 477, elle proteste contre la publicité donnée
- malgré elle à cette bagatelle, «qui étoit faite pour n'être vue
- que de cinq ou six personnes d'esprit, et non de deux mille qui
- n'en ont guères, ou qui l'ont mal tourné.»
-
- [80] Paris, F. Bienfait, 1659, in-18.
-
-Quoi qu'il en soit de cette question, pour nous assez indifférente, de
-savoir si la création de l'abbé est antérieure, ou même, comme le veut
-Furetière, supérieure à celle de Mlle de Scudéry, d'Aubignac, dans son
-apologie, en prend occasion de nous raconter, sur ses rapports avec elle
-et avec son frère, quelques détails qui trouveront bien ici leur place.
-«Elle ne sauroit avoir perdu le souvenir que, dès la première fois
-qu'elle me montra son Pays de Tendre, je lui dis que j'avois dès
-longtemps fait une description de la vie de ces femmes extravagantes que
-l'on nomme Coquettes, mais que ma profession présente m'empêchoit de
-faire voir de quel air je les avois traitées. Elle s'efforça même de me
-relever de ce scrupule par des considérations que son frère soutint d'une
-manière fort obligeante, et nous en parlâmes trop longtemps pour avoir
-oublié cet entretien qui doit fermer la bouche à tous les autres[81].»
-
- [81] _Lettre d'Ariste_, p. 6.
-
-Des termes dont se sert d'Aubignac, et de l'affirmation même de Clélie,
-rapportée plus haut, «que cette bagatelle n'étoit faite que pour être vue
-de cinq ou six personnes,» il semble résulter qu'il existait des copies
-manuscrites de la Carte de Tendre, même avant l'apparition du premier
-volume de _Clélie_. Dans tous les cas, elle engendra une foule
-d'imitations, de commentaires, parmi lesquels il ne faut pas oublier la
-_Gazette de Tendre_, publiée par M. Émile Colombey à la suite de la
-_Journée des Madrigaux_, d'après les manuscrits de Conrart. On trouve
-dans les mêmes manuscrits une pièce en forme de Charte, dont voici
-l'intitulé: «Sapho, Reine de Tendre, Princesse d'Estime, Dame de
-Reconnoissance, Inclination et terrains adjacents, à tous présents et à
-venir, Salut, etc.
-
-Donné à Tendre, au mois des Roses, l'an de la fondation d'Amour, 1656.»
-
-Il y a aussi une _Relation de ce qui s'est depuis peu passé à Tendre,
-avec le discours que fit la souveraine de ce lieu aux habitants de
-l'Ancienne ville_[82].
-
- [82] Miller, _Pierre Taisand_, etc., p. 26.
-
-Pour racheter toutes ces puérilités, hâtons-nous de citer sur la _Clélie_
-l'opinion d'un écrivain moraliste qui nous montrera que tout n'est pas
-frivole dans cette œuvre d'une femme. «La _Clélie_, qui, au premier coup
-d'œil, ne semble qu'un roman plein de je ne sais quelle métaphysique
-amoureuse qui prête au ridicule, ou un manuel pédantesque de galanterie,
-la _Clélie_ est, quand on l'étudie de près, un livre sérieux et curieux
-où toutes les questions qui tiennent à la condition des femmes dans le
-monde sont traitées d'une manière à la fois piquante et judicieuse. Quel
-est le rang que la civilisation moderne donne à la femme, et que doit
-faire la femme pour avoir et pour garder ce rang? Voilà, en vérité, le
-sujet de la _Clélie_[83].»
-
- [83] Saint-Marc Girardin, _Cours de littérature dramatique_,
- 1861, t. III, p. 3.
-
-Au surplus, le moment approchait où Mlle de Scudéry, déjà à demi
-émancipée par le succès des derniers romans dans lesquels l'opinion lui
-attribuait une part de plus en plus large, allait plus complétement
-encore s'affranchir de la tutelle parfois gênante de son frère, et avoir
-son intérieur, son ménage, sa société, son individualité civile et
-littéraire.
-
-Georges, compromis, comme nous l'avons vu, dans la cause du prince de
-Condé, avait quitté Paris à la fin de l'année 1654, et s'était retiré à
-Graville, près du Havre[84]. «Là, dit Tallemant, une demoiselle
-romanesque, qui mouroit d'envie de travailler à un roman, croyant que
-c'étoit lui qui les faisoit, l'épousa.» Cette demoiselle était
-Marie-Madeleine du Montcel de Martin-Vast, femme d'esprit, comme le
-prouvent ses lettres éparses dans la correspondance de Bussy-Rabutin,
-d'une beauté médiocre, à en croire ce passage de l'une d'elles, si bien
-applicable à sa belle-sœur: «Voilà un des priviléges de nous autres
-dames pas belles, et il faut avouer que c'est peut-être le seul; nous
-disons en tendresse tout ce qui nous plaît sans que cela scandalise[85].»
-Époux et père de famille sans devenir plus riche ni beaucoup plus sage,
-Scudéry fit quelques tentatives pour renouer avec sa sœur une communauté
-dont il s'était bien trouvé; mais celle-ci, sans nier les obligations
-qu'elle lui avait dans le passé[86], sans rester indifférente pour
-l'avenir aux intérêts ni à la réputation de son frère, persista
-résolûment[87] à maintenir son indépendance jusqu'à la mort de ce frère,
-arrivée le 14 mai 1667.
-
- [84] Comme il règne quelque obscurité sur cette époque de la vie
- de Scudéry, nous citerons ici, d'après le Manuscrit provenant de
- Sainte-Beuve déjà signalé par nous, les lettres de Chapelain, à
- lui adressées, des 14 février et 12 juin 1659, «à Pirou, en
- Normandie;» des 25 août et 16 novembre 1660, «à Paris.» Il est
- pour la première fois question de Mme de Scudéry (Mlle de
- Martin-Vast) dans la lettre du 12 juin 1659.
-
- [85] Lettre à Bussy, du 29 avril 1672.
-
- [86] Voy. dans la Correspondance la lettre de Scudéry à l'abbesse
- de Malnoue.
-
- [87] Tallemant dit à ce sujet: «Il (Scudéry) vint ici, il y a un
- an (ceci était écrit en 1658), mais sa sœur lui déclara qu'il
- n'y avoit qu'un lit dans la maison, et il s'en retourna.»
-
-Quoique Georges, dans la préface d'_Alaric_ (1654) se fût fait honneur
-sans façon du succès de l'_Illustre Bassa_ et du _Grand Cyrus_, quoiqu'il
-eût mis encore son nom aux derniers volumes d'_Almahide ou l'Esclave
-Reine_ (1658), depuis longtemps, nous l'avons vu, dans le cercle des amis
-intimes, et même dans le monde littéraire, on avait soupçonné, puis
-désigné celle qu'on regardait comme le véritable auteur. En vain Mlle de
-Scudéry s'en défendait encore devant l'abbé de Marolles; en vain elle
-affectait d'être en colère contre Furetière qui, dans sa _Nouvelle
-allégorique_, de cette même année 1658, avait imprimé «qu'elle avoit fait
-les romans que son frère s'attribuoit;» en vain, jusqu'en 1728, l'auteur
-de la nouvelle édition du _Dictionnaire de Richelet_, exprimait-il encore
-des doutes à cet égard. Huet ne faisait que proclamer une vérité déjà
-connue, lorsque, en tête de sa _Lettre à Segrais sur l'origine des
-romans_ (1670), alors que _Zaïde_ et _la Princesse de Clèves_ n'avaient
-pas encore paru, il rendait à Mlle de Scudéry cet éclatant hommage: «On
-ne vit pas sans étonnement les romans qu'une fille autant illustre par sa
-modestie que par son mérite avoit mis au jour sous un nom emprunté, se
-privant si généreusement de la gloire qui lui étoit due, et ne cherchant
-sa récompense que dans sa vertu, comme si, lorsqu'elle travailloit ainsi
-à la gloire de notre nation, elle eût voulu épargner cette honte à notre
-sexe; mais enfin le temps lui a rendu la justice qu'elle s'étoit refusée,
-et nous avons appris que l'_Illustre Bassa_, le _Grand Cyrus_ et la
-_Clélie_, sont les ouvrages de Mlle de Scudéry.»
-
-
-On peut dire que les années qui suivirent la séparation de Mlle de
-Scudéry d'avec son frère marquèrent l'apogée du succès de ses romans et
-peut-être aussi de ses Samedis, bien que quelques écrivains représentent
-ceux-ci comme ayant déjà perdu de leur éclat. Il y a ici une distinction
-à faire. Ce qui paraît vrai, c'est que, à mesure que les réunions de la
-vieille rue du Temple s'éloignaient par la date de celles de l'hôtel de
-Rambouillet, l'élément aristocratique y diminuait d'autant, et la
-distance entre la rue Saint-Thomas du Louvre et le Marais se laissait
-mieux apercevoir. La Calprenède, jaloux du succès de la _Clélie_,
-prononçait ce terrible mot: «Pour moi, je ne vais point chercher mes
-héros dans la rue Quincampoix.» Il y avait bien encore quelques grands
-personnages qui formaient le lien entre les deux réunions: Montausier et
-sa femme, la marquise de Sablé, Mme de Rohan-Montbazon[88], «dont
-l'amitié hautement déclarée donnait au modeste salon de la vieille rue du
-Temple et à la société un peu mêlée qui s'y rassemblait de la
-considération et même un certain éclat[89].» L'auteur des _Historiettes_,
-en 1658, disait des Samedis: «Il y avoit autrefois des personnes de
-qualité, comme Mlle d'Arpajon[90] et Mme de Saint-Ange; mais l'une s'est
-mise en religion, et l'autre la voit bien encore, mais c'est plutôt
-un autre jour que le Samedi.» On pourrait encore citer les
-Duplessis-Guénégaud, les Saint-Aignan, les comtesses de Rieux et de
-Maure, Mlle de Vandy, et plus tard, la duchesse de Saint-Simon[91].
-
- [88] Marie-Éléonore de Rohan-Montbazon, abbesse de la Trinité de
- Caen, puis de Malnoue, connue dans la société précieuse sous les
- noms d'Octavie, de Méléagire, la Grande Vestale dans _Clélie_,
- fut une des femmes les plus distinguées de cette époque qui en
- comptait un si grand nombre. Elle unissait à la piété et aux
- qualités solides que Pellisson a fait ressortir dans une belle
- épitaphe (voyez-la à la fin du IIIe vol. de ses _Lettres
- historiques_), l'enjouement et les grâces de l'esprit et du
- corps. Huet, dans sa jeunesse, a tracé d'elle un portrait
- renfermant ce passage singulier quand on songe qu'il s'applique à
- une abbesse et qu'il émane d'un futur évêque: «N'ayant jamais vu
- votre gorge, je n'en puis parler; mais si votre sévérité et votre
- modestie vouloient me permettre de dire le jugement que j'en fais
- sur les apparences, je jurerois qu'il n'y a rien de plus
- accompli.»
-
- [89] Cousin, _La Société française_, t. II, p. 151.
-
- [90] Jacqueline, fille du duc d'Arpajon et petite-fille du
- maréchal de Thémines. Tallemant ajoute en note: «Quand Mlle
- d'Arpajon se fit carmélite (elle prit l'habit le 7 juillet 1655),
- Mlle Sapho s'avisa de lui écrire une grande lettre, pour l'en
- retirer, qui n'eût peut-être pas persuadé une jeune fille, et
- celle-là avoit trente ans: car elle ne lui parloit que des
- divertissements qu'elle perdoit. La reine alla ce jour-là aux
- carmélites; les religieuses vouloient lui montrer cette lettre,
- et, en effet, sans Moissy qui y prêchoit ce jour-là, elles
- l'eussent fait. Car Sapho avoit grand tort d'écrire comme cela en
- une religion où l'on ne reçoit point de lettres que les
- supérieures ne les ayent lues.» Cette affaire fit grand bruit, et
- la lettre de Mlle de Scudéry, souvent mentionnée, s'est dérobée à
- toutes nos recherches.
-
- [91] Ce devait être Diane-Henriette de Budos, première femme de
- Claude de Saint-Simon, père de l'auteur des _Mémoires_.
-
-Sans doute les noms des habitués ordinaires du Samedi, Chapelain,
-Conrart, Pellisson, Ménage, Sarazin, Doneville, Isarn, etc., ceux de Mmes
-Cornuel, Aragonnais, de leurs filles ou belles-filles, de Mlles Boquet et
-Robineau, etc., n'ont pas le même parfum aristocratique; mais il faut se
-rappeler que, dans cette société du dix-septième siècle, l'esprit était
-aussi une dignité, et que les réunions de Mlle de Scudéry, en devenant
-plus bourgeoises, n'avaient pas cessé d'être littéraires. «On y voyait,
-dit M. Marcou, et ces jeunes filles qui aimaient Descartes et le
-chantaient, et celles qui, par leur beauté, vengeaient le Samedi des
-épigrammes de Furetière, et d'autres qui les justifiaient trop; et la
-noblesse provinciale ou parisienne, d'épée ou de robe; et les
-présidentes, les avocats, les beaux esprits, les abbés, même les évêques;
-et tous ces contingents de la Normandie, de la Provence et du Languedoc,
-recrues que l'admiration ou l'amitié avaient faites à Mlle de Scudéry,
-quand elle habitait le Havre ou Marseille; à Pellisson, quand il était à
-Toulouse ou à Castres[92].» Car, il faut bien le reconnaître avec les
-mauvais plaisants, Pellisson était _le Prince_, _l'Apollon des Samedis_,
-et il avait été proclamé tel par Sapho elle-même.
-
- [92] _Étude sur Pellisson_, p. 99.
-
-Furetière avait dit spirituellement: «La Vierge du Marais s'est bornée à
-créer un monde (le Pays de Tendre), laissant à d'autres le soin de le
-peupler.» Et, dans une lettre sans date, mais qui doit se rapporter aux
-années 1654-1655, il ajoutait: «Le P. B. et moi ne vous parlons jamais de
-ce que vous ne voulez jamais entendre. Nous disons même dans le monde que
-nous avons en vous une illustre amie, mais, dans le fond de l'âme, nous
-sommes vos très-humbles et très-obéissans amans.» On sait déjà que
-Furetière ne fut pas toujours aussi tendre envers «l'illustre amie;» mais
-ce langage, et plus encore les innombrables madrigaux recueillis par
-Conrart, Pellisson et autres nous montrent sur quel ton étaient avec
-elle la plupart des hommes qui l'entouraient. D'ailleurs il est
-difficile de croire qu'elle ne songeait pas à elle-même, quand elle
-disait de Clélie: «Cette admirable fille vivoit de façon qu'elle n'avoit
-pas un amant qui ne fût obligé de se cacher sous le nom d'ami, et
-d'appeler son amour amitié, autrement ils eussent été chassés de chez
-elle[93].» De même Pellisson, qu'il est difficile de reconnaître dans le
-Phaon du _Cyrus_, est peint, à ne pas s'y méprendre, dans l'Herminius de
-la _Clélie_, deuxième et troisième parties, correspondant aux années de
-leur liaison la plus intime.
-
- [93] _Clélie_, t. Ier, p. 389.
-
-C'étaient, dans tout cet entourage, des déclarations, des échanges de
-cadeaux, des minauderies, des rivalités dont il est bien difficile de ne
-pas sourire, quand on songe à l'âge de la plupart des soupirants, et
-surtout à celui de la _Divine Sapho_ (elle avait alors près de cinquante
-ans). Néanmoins, parmi ces soupirants, il y en avait un jeune encore,
-Isarn, de Castres, qui était venu rejoindre à Paris son compatriote
-Pellisson. Aussi beau que celui-ci était laid, aimable mais inconstant,
-il adressa d'abord à Sapho des hommages que ni l'un ni l'autre ne prit au
-sérieux et qui se promenèrent de Télamire à Philoxène, de Philoxène à
-Octavie[94], etc. Cependant les coquetteries allaient leur train. On
-faisait au Raincy de longues promenades en tête à tête avec Trasile
-(Isarn); on recevait des cachets et des épîtres galantes du généreux
-Théodamas (Conrart)[95]; que dis-je, on passait un automne tout entier à
-sa maison d'Athis-Mons, et il y avait un commerce réglé de coquetterie
-entre les fauvettes du bois de Carisatis et celles du bois de Sapho. La
-plaisanterie s'exerçait sur les amours de Conrart, comme elle allait
-bientôt le faire sur ceux de Pellisson.
-
- Conrart, sage comme un Caton,
- A pourtant au cœur, ce dit-on,
- Un petit endroit attendri
- Landeriri.
-
- [94] Voy. la _Journée des Madrigaux_, p. 17, 51, 74; le _Louis
- d'or_, par Isarn, et la lettre de Mlle de Scudéry à cette
- occasion.
-
- [95] Sur le cachet donné à Sapho par Théodamas, il y eut tout un
- déluge de madrigaux passablement ridicules. Sapho termine le sien
- par ces vers:
-
- On ne peut se défendre
- De vous donner son cœur ou de le laisser prendre.
-
- Théodamas insiste:
-
- Je suivrai la leçon qu'Amour me vient apprendre,
- Donnez-moi votre cœur sans me le laisser prendre.
-
- Sapho réplique à son tour:
-
- Vous êtes un cruel vainqueur
- De vouloir qu'on porte son cœur
- Jusque dans votre chambre, etc.
-
- (_Journée des Madrigaux_, p. 39 et s.)
-
-Qui croirait que le sage Théodamas était un tigre de jalousie? C'est
-pourtant ce qu'atteste Ménage qui n'osait faire à Sapho certain présent
-de peur de paraître empiéter sur les priviléges de son rival[96]. Plus
-hardi vis-à-vis de Cotin, il se posait contre lui en galant chevalier de
-la Vierge du Marais, moins compromettant, il est vrai, par la passion que
-par le ridicule[97].
-
- [96]
-
- Quand il est en courroux
- Ce n'est plus le meilleur des hommes;
- C'est un tigre jaloux.
- Sapho, vous le savez, il entre en frénésie,
- Sa colère aussitôt trouble sa fantaisie;
- Et, saisi de fureur, comme ses ennemis
- Il traite ses amis.
-
- (_Menagii poemata_, 1680, p. 238.)
-
- [97] Voy. ci-après la petite guerre de la _Ménagerie_.
-
-C'est évidemment au milieu de ces plaisanteries de société qui suivirent
-la publication du premier volume de _Clélie_, telles que la _Journée des
-Madrigaux_, la _Carte_ et la _Gazette de Tendre_[98], au milieu de ces
-coquetteries à droite et à gauche, destinées peut-être à cacher un
-sentiment plus sérieux, qu'il faut placer le fameux quatrain:
-
- Enfin, Acanthe, il faut se rendre.
- Votre esprit a charmé le mien,
- Je vous fais citoyen de Tendre,
- Mais de grâce n'en dites rien[99].
-
- [98] On peut voir dans ce dernier opuscule, p. 75 et suiv.,
- comment l'admission d'Acanthe (Pellisson), dans le Pays de Tendre
- souleva l'opposition des habitants de l'_Ancienne-Ville_,
- assemblés chez le généreux Mégabase, qui forcèrent Sapho à lui
- faire faire quarantaine avant de l'admettre, parce que, avant de
- venir à _Nouvelle-Amitié_, il avait passé par un lieu où régnait
- une maladie contagieuse dont il avait failli mourir. Tout cela,
- dépouillé de la forme allégorique, semble indiquer que les
- anciens habitués du Samedi, à l'instigation du marquis de
- Montausier, voulurent forcer Pellisson à se contenter du titre
- d'ami, au lieu du sentiment plus tendre qu'il avait d'abord mis
- en avant.
-
- [99] «Il (Pellisson) donna de la jalousie à M. Conrart au sujet
- de Mlle de Scudéry, qui m'avoua elle-même, en me parlant un jour
- de leur mésintelligence, que c'en étoit là la cause. Elle ne put
- s'empêcher de déclarer enfin à M. Pellisson la passion qu'elle
- avoit pour lui, par des vers qu'elle fit sur le champ.»
- (_Menagiana_, 1693, p. 146.)
-
-Mme du Plessis-Bellière, l'une des dames qui paraissaient quelquefois aux
-Samedis, avait fait connaître Pellisson et Mlle de Scudéry à Fouquet,
-dont elle était parente. L'un et l'autre reçurent quelques marques de sa
-libéralité. Pellisson lui en adressa des remercîments en vers et en
-prose, et, à partir de 1656, devint un de ses principaux commis, sans que
-les relations avec Sapho en fussent interrompues. Les Papiers de Fouquet
-renferment des lettres qu'elle adressait à Pellisson pendant son voyage à
-Nantes où il accompagnait le Surintendant. Elle-même venait d'assister
-aux fêtes de Vaux[100] et avait passé quelques jours aux _Pressoirs du
-Roi_, propriété située sur les bords de la Seine, près de Fontainebleau
-où se trouvait alors la Cour, et qui, bâtie sous François Ier,
-appartenait alors à une famille Jacquinot, amie de Fouquet et de Mlle de
-Scudéry. Celle-ci était inquiète du silence prolongé de Pellisson. On
-était au commencement de septembre 1661. L'orage grondait sur la tête du
-Surintendant. Dans ces lettres datées des Pressoirs, le jargon du Royaume
-de Tendre, sous la plume de Mlle de Scudéry, a fait place aux accents du
-cœur: «Mandez-moi quand vous reviendrez, et m'écrivez un pauvre petit
-mot pour me consoler de votre absence qui m'est la plus rude du monde....
-Je ne vous demande pas de longue lettre; je ne veux qu'un mot qui me dise
-comment vous vous portez, car pour peu que je sache que vous vivez, je
-supposerai que vous m'aimez toujours.»
-
- [100] Marcou, _Étude sur Pellisson_, p. 489.
-
-Entre deux êtres qui, à défaut de la jeunesse et de la beauté, pouvaient
-mettre en commun les trésors d'une affection aussi vive et aussi sérieuse
-à la fois, on s'étonnerait de ne pas voir apparaître l'idée du
-mariage[101]. Elle se présenta au moins à leur entourage le plus
-immédiat, soit que cette éventualité ait excité ses railleries ou ses
-craintes. Les lettres que nous venons de citer renferment les passages
-suivants: «Si je ne craignois de vous fâcher, je vous dirois que v...
-m... (votre mère) dit et fait de si étranges choses tous les jours, que
-l'imagination ne peut aller jusque là, et tout le monde vous plaint
-d'avoir à essuyer une manière d'agir si injuste et si déraisonnable....»
-Et plus loin: «Votre mère a dit à M... (Ménage) des choses qui vous
-épouvanteroient si vous les saviez, tant elles sont déraisonnables,
-emportées et hors de toute raison[102].»
-
- [101] «On a toujours cru qu'il y avoit entre Mlle de Scudéry et
- Pellisson un mariage de conscience.» (Note de Saint-Marc sur
- l'Épigramme LIII de Boileau.)
-
- [102] Ici quatre lignes effacées avec soin. Voir la
- Correspondance.
-
-Ce qu'il y a d'obscur dans ces allusions sera éclairci par une lettre
-inédite de l'abbé Bourdelot que nous empruntons à la Correspondance de
-Nicaise[103]. «Je n'étois pas d'humeur à laisser passer ce que dit
-l'_Anti-Menagiana_ que, si Pellisson eût épousé Mlle de Scudéry, c'eût
-été la faim qui auroit épousé la soif, et beaucoup d'autres impertinences
-de cette nature. A propos de Pellisson, il est bon de vous dire que ce
-que dit le _Menagiana_ que sa mère offrit vingt mille livres à Mlle de
-Scudéry pour l'obliger à l'épouser est très-faux. Je sais de bonne part
-qu'elle ne craignoit rien tant que de la voir la femme de son fils.»
-
- [103] Fonds Français, 9360, t. II, p. 960.
-
-Mais, soit pruderie, soit indépendance, Mlle de Scudéry professa un
-éloignement constant pour le mariage. Elle s'était expliquée là-dessus
-très-nettement au t. X, l. II du _Cyrus_, et elle y revient encore dans
-des lettres de sa vieillesse, où, à l'occasion du mariage de Mme de
-Chandiot, une de ses amies, elle écrit: «Le mariage est, suivant moi, la
-chose du monde la plus difficile à faire bien à propos.... J'ai préféré
-trois fois dans ma vie la liberté à la richesse, et je ne saurois m'en
-repentir[104].» En revanche elle se forma toujours de l'amitié l'idée la
-plus haute. Nous allons la voir à l'épreuve.
-
- [104] Lettre à Mme de Chandiot, du 18 décembre 1691.--Lettre à
- l'abbé Boisot, du même jour.
-
-A la date de la dernière des lettres de Mlle de Scudéry citées plus haut,
-7 septembre 1661, Pellisson était arrêté avec Fouquet à Nantes depuis
-deux jours; puis, sur un ordre du roi, il fut conduit au château
-d'Angers et de là à la Bastille. On peut voir à la Correspondance la
-lettre émue qu'elle écrivait à Huet sous le coup de cette nouvelle. A
-partir de ce moment, ce fut, de la part de Mlle de Scudéry, une série de
-démarches, d'écrits, de sollicitations de ruses pieuses, d'abord pour
-adoucir sa captivité, et ensuite pour la faire cesser. Pellisson avait su
-mettre dans ses intérêts un Allemand qu'on avait placé auprès de lui
-comme espion, et dont il fit un émissaire. Par le moyen de cet homme, il
-eut avec son amie une correspondance journalière, dont on peut se faire
-une idée d'après ce qu'elle dit dans sa lettre du 12 mai 1694 à l'abbé
-Boisot: «J'ai brûlé plus de cinq cents lettres de M. de Pellisson, du
-temps de la Bastille.»
-
-Au moment où la saisie des fameuses cassettes du Surintendant provoquait
-de la part de Chapelain des paroles peu mesurées contre d'anciens
-amis[105], et jetait la terreur parmi les femmes légères et les
-entremetteuses de la ville et de la Cour, on aime à voir ces deux
-honnêtes femmes, Scudéry et Sévigné, protester contre les défaillances et
-les calomnies, se soutenir mutuellement[106], encourager les
-autres[107], et se donner la main dans cette œuvre de dévouement,
-jusqu'au moment où elles purent se présenter ainsi, avec leur ami libre
-grâce à elles, au courageux magistrat dont les conclusions avaient sauvé
-la vie à Fouquet[108]. En effet, tandis que l'une enrôlait à la cause du
-malheur ses correspondants séduits, entraînés par la magie de son style,
-Sapho espérant que le moment était venu où l'on allait se relâcher des
-premières rigueurs, écrivait à Colbert[109] une lettre éloquente pour le
-supplier d'adoucir la captivité du prisonnier, et de permettre qu'il pût
-être visité par quelques parents et amis, à commencer par sa mère,
-celle-là même qui avait tenu au sujet de leur liaison des propos si peu
-charitables[110].
-
- [105] «Est-ce être honnête homme, comme l'ont tant prôné les
- flatteurs de Fouquet, les Scarron, les Pellisson, les Sapho, et
- toute la canaille intéressée?...» (Lettre à Mme de Sévigné, du 3
- octobre 1661.)
-
- [106] Ce fut Mlle de Scudéry qui s'éleva avec le plus de force
- contre ceux qui, à l'occasion des cassettes de Fouquet, se
- permettaient des insinuations calomnieuses sur le compte de Mme
- de Sévigné. Celle-ci, dans sa lettre du 22 octobre 1661, charge
- Ménage d'en remercier leur amie commune.
-
- [107] «J'ai été voir notre chère voisine (Mme du
- Plessis-Guénégaud); nous avons bien parlé de notre cher ami. Elle
- avoit vu Sapho, qui lui a redonné du courage.» (Sévigné à M. de
- Pomponne, 27 novembre 1664.)
-
- [108] «9 février 1666.--Mme de Sévigné m'amena Pellisson et Mlle
- de Scudéry, qui me témoignèrent toute l'estime et l'amitié
- possible sur l'histoire du procès de M. Fouquet.» (_Journal
- d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 446.)
-
- [109] Voir cette lettre, de décembre 1663, à la Correspondance.
-
- [110] Mme Pellisson avait obtenu en juin 1662 une permission
- restreinte qui lui avait été retirée depuis. (Fr. Ravaisson,
- _Archives de la Bastille_, t. II, p. 43.)
-
-Mais près de deux ans s'écoulèrent encore avant que Pellisson n'obtînt
-cette ombre de liberté, comme il le disait lui-même dans une lettre
-écrite le 15 novembre 1665[111] à l'abbesse de Malnoue par
-l'intermédiaire de Mlle de Scudéry, «l'amie incomparable et unique au
-monde par qui vous recevrez ce billet;» car cet homme semble avoir exercé
-sur les femmes les plus distinguées une séduction qui certes n'était pas
-celle des avantages physiques. Dans une lettre de l'abbesse de Malnoue,
-portant la suscription: _Octavie à Zénocrate_[112], on lit: «Vous
-apprendrez de bien des endroits qu'Herminius a la liberté de voir ses
-amis, et qu'on espère qu'il l'aura bientôt tout entière. Je vous envoie
-la lettre qu'il m'écrivit le jour même qu'il vit Sapho. Sans mentir, j'ai
-tout à fait de la joie de celle qu'ils ont.... Sapho me mande que la
-chambre de Pellisson est la plus triste du monde: il n'y a qu'une seule
-fenêtre à double grille dans une muraille de six pieds d'épaisseur[113].»
-C'est dans ce triste réduit qu'accoururent dès le premier jour «mille
-gens de qualité.» Quant à Sapho, elle s'y installa, pour ainsi dire, à
-demeure avec le prisonnier, puisque l'abbesse de Malnoue mandait à son
-correspondant le 8 janvier 1666: «Sapho et Acanthe m'écrivent quelquefois
-de la Bastille[114].»
-
- [111] _Ibid._, p. 455.
-
- [112] On n'est pas d'accord sur le véritable nom de ce
- correspondant de l'abbesse de Malnoue. M. Fr. Ravaisson veut
- qu'il s'agisse ici de Conrart. M. Cousin, avec plus de
- vraisemblance, désigne Isarn; l'éditeur des lettres d'Éléonore de
- Rohan hésite entre M. de Doneville, Paul Pellisson ou son frère
- George.
-
- [113] _Ibid._, t. III, p. 1.
-
- [114] Mss Conrart, in-fo, t. XI, p. 1257.
-
-La spirituelle Octavie, tout en s'associant de cœur à la joie du couple
-enfin réuni, ne se refusait pas quelques malices à leur endroit. Elle
-avait fait promettre à Sapho de lui rendre un compte très-exact de cette
-entrevue. «Il n'y a pas de plaisantes questions que je ne lui aie faites.
-Vous savez que, quand je suis en humeur de la questionner sur Herminius,
-il n'y a rien de fou qui ne me passe par l'esprit....» Un mois après la
-délivrance de Pellisson elle écrivait encore: «Il m'a envoyé des odes de
-dévotion qu'il a faites dans sa prison. Je les ai trouvées si tendres
-pour Dieu, que j'ai mandé à Sapho que j'en estime et en aime Herminius
-davantage, mais que, comme je ne la crois pas si dévote que lui, j'ai eu
-peur qu'elle n'ait été jalouse du bon Dieu[115].»
-
- [115] _Ibid._, p 1251 et 1261.
-
-Cependant la poésie qui avait consolé la captivité devait jouer son rôle
-dans la délivrance. Pellisson avait composé à la Bastille un poëme de
-1391 vers, tout en l'honneur de Mlle de Scudéry[116] qui en est l'Alpha
-et l'Oméga.
-
- [116] Voy. ce qu'elle en dit dans sa lettre à Boisot, du 7 juin
- 1693.
-
- Sapho, qui consolez mon triste éloignement,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- O fille incomparable, en vertus éclatante,
- Qui de l'honnête amour étiez la longue attente,
- Merveille de notre âge, adorable en bontés,
- Vous me verrez un jour, et vous le méritez,
- Couronner vos vertus de cent fleurs immortelles
- Qu'un siècle laisse à l'autre également nouvelles.
- Mais pendant que le temps, trop long selon vos vœux,
- Me ramène à pas lents un destin plus heureux,
- Aimez, aimez Acanthe, et faites vos délices
- De ces fleurs qu'il vous cueille au bord des précipices.
-
-Nous avons cité les premiers et les derniers vers de ce poëme
-d'_Eurymédon_ à qui l'on jugera sans doute que Bossuet faisait bien de
-l'honneur en le relisant chaque année. Pour être indulgent à ces vers,
-ainsi qu'à la plupart de ceux qui faisaient les délices de la société du
-Samedi, il faut se rappeler que ces fadeurs et ces puérilités servaient
-d'organe à d'innocentes amitiés et parfois aux plus nobles sentiments.
-Ainsi ces interminables vers sur la fauvette, le roitelet, le pinçon,
-toute cette poésie de colombier et de volière qui met notre patience à
-une si rude épreuve en parcourant le recueil de la Suze et de Pellisson,
-trouvent presque grâce à nos yeux, quand nous savons que c'est sur un
-Placet en vers, présenté au Roi par Pellisson au nom de la pigeonne de
-Sapho[117], que celui-ci obtint enfin sa liberté. Ce fut vers la fin de
-janvier 1666 qu'il reparut dans les salons, et que, de disgracié qu'il
-était, il devint presque courtisan et homme à la mode. Mais ce qui ne
-changea pas, ce furent les sentiments qui l'unissaient à sa généreuse
-amie, et qui s'étaient retrempés à l'épreuve du malheur[118].
-
- [117] _Œuvres diverses de Pellisson_, 1735, t. I, p. 147.
-
- [118] Sur cette amitié courageuse de Mlle de Scudéry, nous avions
- noté un passage que nous reproduisons ici, mais dont malheureusement
- nous ne nous rappelons pas la source. «Elle ne craignit point de
- publier que plusieurs personnes considérables, dont elle se mettoit
- du nombre, diroient toujours du bien de Fouquet, au risque de perdre
- leur fortune et leur vie.»
-
-Nous ne pouvons résister au désir d'anticiper un peu sur l'ordre des
-temps pour ajouter un chapitre à l'histoire de la conspiration de Mlle de
-Scudéry et de Mme de Sévigné en faveur de Fouquet et de ses amis. La
-seconde écrivait à son gendre le 25 juin 1670: «Si l'occasion vous vient
-de rendre quelque service à un gentilhomme de votre pays, qui s'appelle
-V..., je vous conjure de le faire: vous ne me sauriez donner une marque
-plus agréable de votre amitié.... vous connoissez toute sa famille. Ce
-pauvre garçon étoit attaché à M. Fouquet, il a été convaincu d'avoir
-servi à faire tenir une de ses lettres à sa femme; sur cela, il a été
-condamné aux galères pour cinq ans: c'est une chose un peu
-extraordinaire. Vous savez que c'est un des plus honnêtes garçons qu'on
-puisse voir, et propre aux galères comme à prendre la lune avec ses
-dents.»
-
-Or, ce gentilhomme dont le nom était resté en blanc dans l'édition de M.
-de Monmerqué de 1820, s'appelait Valcroissant[119]. L'aimable marquise
-avait intéressé à sa cause Mlle de Scudéry qui s'était empressée d'écrire
-en sa faveur à M. de Vivonne, général des galères. La réponse de ce
-dernier, dont M. de Monmerqué possédait l'original, portait: «Sitôt qu'on
-m'eut appris le mérite et l'infortune tout ensemble du gentilhomme pour
-qui vous m'écrivez, je fis tout ce qui dépendit de moi pour adoucir la
-rigueur de sa condamnation; vous pouvez juger de là ce que je voudrois
-faire dans la suite pour son soulagement; cela ira sans doute à tout ce
-qui sera en mon pouvoir, pour vous marquer, et à Mme la marquise de
-Sévigné, celui que vous avez sur la personne qui vous honore le plus
-l'une et l'autre[120].»
-
- [119] M. Chéruel, _Mémoires sur Fouquet_, t. II, p. 529, a
- exprimé sur ce point des doutes qui ne nous paraissent point
- motivés.
-
- [120] Vivonne à Sévigné, 23 août 1670. (Édition des _Lettres de
- Sévigné_, Blaise, 1818-1819, t. I, p. 190.)
-
-
-Grâce à l'intervention et aux démarches de ces deux généreuses personnes,
-l'arrêt fut commué, et Valcroissant, trois mois après sa condamnation,
-put se promener en liberté dans Marseille. Dix-huit ans plus tard, estimé
-de tous comme un des meilleurs officiers de l'armée, il remplissait les
-fonctions d'inspecteur, dont Louvois l'avait chargé, et avait occasion
-d'être utile au jeune marquis de Grignan, petit-fils de Mme de
-Sévigné[121]. L'année suivante, Valcroissant avait un gouvernement en
-Flandre, et faisait mettre aux cadets de Besançon le fils du poëte
-Bonnecorse, autre ami et obligé de Mlle de Scudéry.
-
-
-S'il fallait assigner une date précise au triomphe de cette littérature
-dont le _Cyrus_ et la _Clélie_ passaient pour l'expression la plus
-heureuse, nous indiquerions l'année 1658. Il y avait pour l'auteur à la
-fois succès d'estime et succès d'argent. Vers cette époque, Tallemant
-disait: «Ses livres se vendent fort bien,» et Pradon écrivait plus tard,
-à propos des critiques de Boileau: «Cependant, ces tomes _épouvantables_
-et cet _horrible Artamène_, qui ont été traduits en toutes sortes de
-langues, même en arabe, et qui sont encore aujourd'hui la plus délicieuse
-lecture des premières personnes de la cour, cet _horrible Artamène_,
-dis-je, dont on achetoit les feuilles si chèrement à mesure qu'on les
-imprimoit, et qui a fait gagner cent mille écus à Augustin Courbé, est à
-présent l'objet de la satire de M. D.... Quand ses satires auront fait
-gagner cent mille écus à Barbin, on souffrira sa critique un peu plus
-tranquillement, et quoiqu'il dise:
-
- A ses propres dépens enrichir le libraire,
-
-je crois qu'il y a encore du chemin à faire jusque-là. En vérité, _Cyrus_
-et _Clélie_ sont des ouvrages qui ont illustré la langue françoise, et
-les marques éclatantes d'estime que le roi a données à une personne
-illustre et modeste, devoient arrêter M. D......[122]»
-
- [121] Lettres de Mme de Sévigné, des 28 novembre 1670 et 26
- novembre 1690.
-
- [122] _Nouvelles remarques sur tous les ouvrages du sr D...._
- (Despréaux). La Haye, 1685, p. 105.
-
-Mais bientôt la fin de la Fronde, puis l'émancipation définitive du jeune
-roi ramenaient à la cour les princes et les grands seigneurs dispersés au
-fond des provinces. Dans le loisir des vieux châteaux, on avait
-contracté le goût des récits de longue haleine. Tandis que les dames
-brodaient d'interminables tapisseries, la demoiselle de compagnie
-faisait, à haute voix, des lectures à peine moins longues. Comme le
-remarque Mme de Genlis, «ces éternelles conversations qui, dans les
-ouvrages de Mlle de Scudéry, suspendant la marche du roman, nous
-paraissent insoutenables, étaient loin de déplaire[123].» Mais la vie de
-cour avait d'autres exigences. D'ailleurs, _Zaïde_, la _Princesse de
-Clèves_, allaient donner des allures plus vives au roman où l'histoire du
-cœur ne perdait rien à se dégager des vieux cadres soi-disant
-historiques.
-
- [123] _De l'influence des femmes sur la littérature française_,
- 1811, t. I, p. 126.
-
-En vain Ménage disait «que ces romans dureroient toujours[124],» Mlle de
-Scudéry elle-même,--c'est lui qui l'atteste à quelques lignes de
-distance,--déclarait, trop modestement sans doute, «qu'elle avoit encore
-un roman d'achevé, mais que personne ne voudroit l'acheter ni le lire.»
-Cependant, leur vogue se soutint encore longtemps dans les provinces et à
-l'étranger, et, même quand ils furent réduits «à gagner les petites
-armoires,» suivant l'expression d'un contemporain, on les retrouve encore
-dans bien des bibliothèques, sans excepter celle de Boileau[125]. Il y
-eut, pour eux, ces admirations attardées et traditionnelles qui ne
-manquent jamais aux ouvrages dont l'attention publique s'est vivement
-préoccupée. Ainsi, vers le premier tiers du dix-huitième siècle, le père
-Porée trace une peinture piquante, malgré la forme latine et pédantesque
-dont il l'enveloppe, des diverses lectures qui occupent les hôtes d'un
-vieux château. «Que fait cette fille déjà grande, assise à une petite
-table, la tête appuyée sur son coude? Elle lit avec avidité l'histoire
-d'une fille persane ou turque, devenue, par ses charmes, la favorite d'un
-roi ou d'un empereur, et illustrée par ses amours....» Et plus loin:
-«Écoutez les Céladons et les Artamènes qui se glorifient de leur
-esclavage, etc.[126]» Chateaubriand raconte, dans ses _Mémoires
-d'Outre-tombe_, que sa mère, fille d'une élève de Saint-Cyr, savait par
-cœur tout _Cyrus_. En Angleterre, ces romans français du dix-septième
-siècle, traduits, portant souvent le titre, «par des personnes de
-qualité,» se lisaient encore longtemps après que leur vogue était passée
-chez nous. La sérieuse lady Russell qualifiait la _Clélie_ de livre
-très-profitable, «_a most improving book_,» et la jeune Mary Wortley,
-depuis lady Montagu, dévorait le _Grand Cyrus_ dans sa chambre de petite
-fille. Et cependant, M. Cousin, au début même du livre où il entreprend
-la réhabilitation de cet ouvrage, réhabilitation, il est vrai, plutôt
-historique que littéraire, n'hésite pas à dire: «Qui lit aujourd'hui le
-_Grand Cyrus_, qui le lisait au dix-huitième siècle, et même dans les
-dernières années de Louis XIV?»
-
- [124] _Menagiana_, 1694, p. 191.
-
- [125] M. Berriat Saint-Prix a constaté que, dans le nombre des
- ouvrages indiqués par l'inventaire de Boileau, on trouve
- l'_Astrée_, _Cléopâtre_ et _Cyrus_.
-
- [126] _De libris qui vulgo dicuntur Romanenses_, 1736, in-4º, pp.
- 27, 28, 36.--_Observations sur quelques écrits modernes_, par
- l'abbé Desfontaines, t. V, p. 89, 91.
-
-Il est difficile de décider si Molière et Boileau, en qui se personnifia
-surtout la réaction contre le genre précieux et les romans à la Scudéry,
-suivirent ou devancèrent le goût du public. Ils affectèrent l'un et
-l'autre d'attribuer à la province[127], à «de mauvaises copies
-d'excellentes choses,» à «des Précieuses ridicules qui imitoient mal les
-véritables Précieuses» cette affectation dans les discours, cette
-recherche de sentiments qu'on étalait à Versailles, qu'on imitait à
-Paris, qu'on parodiait loin de la capitale.
-
- [127] Cathos et Madelon sont «deux pecques provinciales,» et,
- dans la IIIe satire, ce sont:
-
- Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans,
- Qui disent tout _Cyrus_ dans leurs longs complimens.
-
- Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'un des commentateurs modernes de
- Molière assure que le jargon précieux s'est conservé jusqu'à nos
- jours dans plusieurs sociétés de province, et il en cite des
- exemples recueillis par lui dans une ville située à moins de 80
- lieues de Paris. (_Œuvres de Molière_, édon d'Aimé-Martin, 1824.
- t. II, p. 47.)
-
-Rœderer et Cousin, après lui, n'ont pas eu de peine à démontrer que
-Molière n'a voulu jouer en 1659 ni l'hôtel de Rambouillet qui n'existait
-plus, ni les Précieuses de 1656, auxquelles personne alors n'eût osé
-appliquer l'épithète de _ridicules_. Mais, malgré les précautions
-oratoires que renferme la préface, il est bien certain que les traits de
-la pièce vont plus loin qu'il ne convient à l'auteur de l'avouer. Les
-théories de Cathos sur «la recherche dans les formes» qui doit précéder
-le mariage, les longs préliminaires qu'elle décrit complaisamment,
-n'avaient-ils pas un précédent notoire dans les quinze ans de cour que
-Julie d'Angennes imposa au duc de Montausier, et la phrase de Madelon à
-ce propos ne nous transporte-t-elle pas en plein roman de Scudéry? «La
-belle chose que ce seroit si d'abord Cyrus épousoit Mandane, et
-qu'Aronce, de plein pied, fût marié à Clélie!» Mascarille déclarant
-«qu'il est _furieusement_ pour les portraits,» et travaillant, «à mettre
-en madrigaux toute l'histoire romaine,» rappelle à la fois la langue et
-les occupations du Samedi. Allons plus loin: lorsque, d'un côté, nous
-voyons, dans la _Journée des Madrigaux_, la plupart des valets de la
-maison faisant des vers[128], et, de l'autre, les faux marquis de Molière
-et l'impromptu de Mascarille, sommes-nous dans la maison de Gorgibus ou
-dans celle de Mlle de Scudéry et de Mlle Boquet?
-
- [128] «Il est effectivement vrai que la plupart des valets de la
- maison firent des vers ce jour-là.» (Note de Conrart, reproduite
- par M. Em. Colombey, p. 17, de la _Journée des Madrigaux_.)
-
-On pourrait même trouver persistance d'épigramme dans le _Bourgeois
-gentilhomme_ (1670), car le compliment de M. Jourdain à Dorimène: _Belle
-marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour_, avec toutes ses
-variantes, ressemble assez au madrigal de Brutus à Lucrèce: _Toujours.
-l'on. si. mais. aimoit. d'éternelles. hélas. amours. d'aimer. doux. il.
-point. seroit. n'est. qu'il._
-
- Qu'il seroit doux d'aimer si l'on aimoit toujours.
- Mais hélas! il n'est point d'éternelles amours.
-
-Dans les _Femmes savantes_, représentées treize ans après les _Précieuses
-ridicules_, mais dont on parlait déjà dès 1666[129], il y a bien encore
-plus d'un trait dont les Précieuses et Mlle de Scudéry peuvent prendre
-leur part[130], mais les critiques sont plus générales et répondent à une
-nouvelle phase du goût et des mœurs. Il y est moins mention des romans
-passés de mode, et la question de l'instruction qui convient aux femmes
-est plus nettement posée. Clitandre, qui représente le juste milieu dans
-cette question de l'éducation des femmes, ne fait presque que rendre en
-vers ce que Mlle de Scudéry avait dit en prose longtemps auparavant.
-
- Je consens qu'une femme ait des clartés de tout,
- Mais je ne lui veux point la passion choquante
- De se rendre savante afin d'être savante,
- Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait
- Elle sache ignorer les choses qu'elle sait.
- De son étude enfin je veux qu'elle se cache,
- Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache.
-
- [129] Dans la _Ménagerie_ de l'abbé Cotin, dont la première
- édition datée est de 1666, on trouve un _Avis au lecteur_
- renfermant ce passage curieux qui paraît avoir échappé aux
- éditeurs de Molière: «Je pensois que toute la _Ménagerie_ fût
- achevée, quand on m'a averti qu'après les _Précieuses_, on doit
- jouer chez Molière, _Ménage hipercritique_, le _Faux savant_, et
- le _Pédant coquet_. VIVAT. Les comédiens ont mis dans leurs
- affiches qu'il faudra retenir les loges de bonne heure, et que
- tout Paris y doit être, parce que toutes sortes de gens, grands
- et petits, mariés et non mariés, sont intéressés au _ménage_.
- C'est une plaisanterie de comédiens.»
-
- Ainsi le pauvre Cotin criait _vivat!_ à l'annonce d'une
- personnalité contre Ménage, sans se douter qu'il devait y figurer
- comme pendant, et que la caricature de Vadius appelait celle de
- Trissotin.
-
- [130] Le bonhomme Chrysale se plaint aussi de ce que ses valets
- font des vers:
-
- L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire,
- L'autre rêve à des vers quand je demande à boire.
-
-Écoutons maintenant Sapho s'expliquant sur le même sujet: «Encore que je
-voulusse que les femmes sussent plus de choses qu'elles n'en savent pour
-l'ordinaire, je ne veux pourtant jamais qu'elles agissent ni qu'elles
-parlent en savantes. Je veux donc bien qu'on puisse dire d'une personne
-de mon sexe qu'elle sait cent choses dont elle ne se vante pas, qu'elle a
-l'esprit fort éclairé, qu'elle connoît finement les beaux ouvrages,
-qu'elle parle bien, qu'elle écrit juste et qu'elle sait le monde, mais je
-ne veux pas qu'on puisse dire d'elle: c'est une femme savante. Ce n'est
-pas que celle qu'on n'appellera point savante ne puisse savoir autant et
-plus de choses que celle à qui on donnera ce terrible nom, mais c'est
-qu'elle sait mieux se servir de son esprit, et qu'elle sait cacher
-adroitement ce que l'autre montre mal à propos[131].»
-
- [131] Le _Grand Cyrus_, dernière partie, liv. Ier, p. 356.
-
-Ainsi, Mlle de Scudéry, près de vingt ans avant la comédie des _Femmes
-savantes_, semblait protester contre ce _terrible nom_, et contre toute
-solidarité avec les Bélise et les Philaminte de l'avenir.
-
-«M. Despréaux n'étoit pas ami de M. Pellisson ni de moi,» écrivait Mlle
-de Scudéry[132]. Elle aurait pu ajouter: «ni de mon frère,» car les
-fameux vers:
-
- Bienheureux Scudéry dont la fertile plume
- Peut tous les mois sans peine enfanter un volume, etc.
-
- [132] Lettre à Boisot, 24 juin 1693.
-
-Ces vers, disons-nous, furent le premier grief de Sapho contre le
-satirique. Le nom de Pellisson, imprimé d'abord en toutes lettres d'une
-manière peu flatteuse dans la satire VIII[133], avait été remplacé depuis
-par un synonyme encore moins flatteur[134]. Enfin, une épigramme
-grossière, que Daunou répugne à croire écrite par Boileau, aurait même
-associé ce nom à celui de Sapho dans le reproche de laideur[135]. Mais on
-sait, du moins, ce que Boileau en pensait, par ce qu'il en dit plus tard
-dans ses _Héros de roman_.
-
-«PLUTON.
-
-Quelle est cette précieuse renforcée que je vois qui vient à nous?
-
-DIOGÈNE.
-
-C'est Sapho, cette fameuse Lesbienne qui a inventé les vers saphiques.
-
-PLUTON.
-
-Je la trouve bien laide, etc.»
-
-Et plus loin, on se moque «des généreuses amies de Sapho qui ne
-surpassent guères en beauté Tisiphone, et qui, néanmoins.... ne laissent
-pas de passer pour de dignes héroïnes de roman.»
-
-Tout cela était assez peu littéraire. Ce qui l'est davantage, ce sont les
-vers de l'_Art poétique_:
-
- Gardez-vous de donner, ainsi que dans _Clélie_,
- L'art ni l'esprit françois à l'antique Italie,
- Et, sous des noms romains faisant notre portrait,
- Peindre Caton galant et Brutus dameret.
-
- [133]
-
- L'or même à Pellisson donne un teint de beauté.
-
- [134]
-
- L'or même _à la laideur_ donne un teint de beauté.
-
- [135]
-
- La figure de Pellisson
- Est une figure effroyable.
- Mais quoique ce vilain garçon
- Soit plus laid qu'un singe ou qu'un diable,
- Sapho lui trouve des appas;
- Mais je ne m'en étonne pas,
- Car chacun aime son semblable.
-
-Il faut rapprocher de ce passage une lettre de Boileau à Brossette, du 7
-janvier 1703, dont le ton dédaigneux était bien fait pour choquer celle
-qui en était l'objet, si elle avait pu la lire:
-
-«C'est une grande absurdité à la demoiselle, auteur de la _Clélie_,
-d'avoir choisi le plus grave siècle de la république romaine pour y
-peindre les caractères de nos François; car on prétend qu'il n'y a pas
-dans ce livre un seul Romain ni une seule Romaine qui ne soit copié sur
-le modèle de quelque bourgeois ou de quelque bourgeoise de son
-quartier.»
-
-Nous ne nous étonnerons donc pas de trouver, dès 1684, Mlle de Scudéry
-liguée avec Ménage pour empêcher Boileau d'entrer à l'Académie.
-Toutefois, il faut le reconnaître, ce double genre d'attaques la trouva
-beaucoup moins sensible que celles qui s'étendaient à ses amis et à son
-sexe. Dans ses lettres à l'abbé Boisot, elle parle avec une rancune peu
-dissimulée de la _Satire contre les femmes_, qui venait de paraître et
-faisait beaucoup de bruit[136].
-
- [136] Voy. la lettre du 6 mars 1694 et les suivantes.
-
-«Il y a une nouvelle satire de Despréaux imprimée contre les femmes,
-qu'il croit être la meilleure des siennes. Mais les gens de bon goût ne
-le trouvent pas, et il y a un caractère bourgeois et des phrases fort
-bizarres. Il donne un coup de griffe, suivant sa coutume, à _Clélie_,
-sans raison et sans nécessité. Mais je suis accoutumée à mépriser ce
-qu'il dit contre ce livre, et je n'y répondrai pas. Et un livre qui a été
-traduit en italien, en anglois, en allemand et en arabe, n'a que faire
-des louanges d'un satirique de profession.» Plus loin, elle revient
-encore sur ce sujet qui lui tient au cœur, protestant, au nom de toutes
-les honnêtes femmes, contre les diatribes de leur ennemi commun[137].
-Puis, par un mouvement qui rappelle certaines préfaces de son frère,
-elle ajoute: «J'imite ce fameux Romain qui, au lieu de se justifier, dit
-à l'assemblée: Allons remercier Dieu de la victoire que nous avons
-gagnée!»
-
- [137] «Il y a une satire contre les femmes du satirique public
- que le mérite seul de votre amie (Mme de Chandiot) doit faire
- sembler plus ridicule, car il a si mauvaise opinion des femmes
- qu'il ne peut compter que trois honnêtes femmes dans tout Paris.»
-
-
-Mlle de Scudéry se montre surtout fort blessée de ce passage:
-
- D'abord tu la verras, ainsi que dans _Clélie_,
- Recevant ses amans sous le doux nom d'amis,
- S'en tenir avec eux aux petits soins permis;
- Puis bientôt en grande eau, sur le fleuve de Tendre,
- Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre,
- Et ne présume pas que Vénus ou Satan
- Souffre qu'elle en demeure aux termes du roman.
-
-«Vous me direz, écrit-elle à l'abbé, si ce vers: _Ou Vénus ou Satan_,
-peut être fait par un chrétien.» Et il faut convenir que la suite de ce
-passage, où l'imitatrice de Clélie, débutant par l'amour platonique,
-finit par devenir une femme perdue, «une Messaline, donnant des
-rendez-vous chez la Cornu,» était bien faite pour offenser une honnête
-fille qui pouvait prêter au ridicule, mais dont les mœurs étaient
-restées inattaquables, de l'aveu même du satirique. En effet, lorsqu'il
-publia, en 1713, ses _Héros de roman_, il fit, à la fin du _Discours_ qui
-les précède, la déclaration suivante: «Comme j'étois fort jeune dans le
-temps que tous ces romans.... faisoient le plus d'éclat, je les lus,
-ainsi que les lisoit tout le monde, avec beaucoup d'admiration.... Mais
-enfin.... je reconnus la puérilité de ces ouvrages. Si bien que, l'esprit
-satirique commençant à dominer en moi, je ne me donnai point de repos que
-je n'eusse fait contre tous ces romans un dialogue à la manière de
-Lucien, etc.... Cependant, comme Mlle de Scudéry étoit alors vivante, je
-me contentai de composer ce dialogue dans ma tête, et bien loin de le
-faire imprimer, je gagnai même sur moi de ne point l'écrire et de ne
-point le laisser voir sur le papier, ne voulant pas donner ce chagrin à
-une fille qui, après tout, avoit beaucoup de mérite, et qui, s'il faut en
-croire tous ceux qui l'ont connue, nonobstant la mauvaise morale
-enseignée dans ses romans, avoit encore plus de probité et d'honneur que
-d'esprit.»
-
-«Les dévots et dévotes lui en veulent, parce qu'à leur goût c'est elle
-qui établit la galanterie.» Ce passage de Tallemant nous révèle une
-troisième espèce d'adversaires pour Mlle de Scudéry. Nous venons de voir
-que Boileau n'avait pas seulement attaqué la _Clélie_ au nom du goût,
-mais aussi au nom de la morale. Perrault lui ayant reproché «son
-acharnement contre cet ouvrage, malgré l'estime qu'on en a toujours
-faite, et l'extrême vénération qu'on a toujours eue pour l'illustre
-personne qui l'a composé,» le grand Arnauld qui, il faut le dire, était
-mieux dans son rôle, releva le gant, et voici comment il s'exprime dans
-une lettre à Despréaux (1694):
-
-«Il ne s'agit point, monsieur, du mérite de la personne qui a composé la
-_Clélie_, ni de l'estime qu'on a faite de cet ouvrage. Il en a pu mériter
-pour l'esprit, pour la politesse, pour l'agrément des inventions, pour
-les caractères bien suivis, et pour les autres choses qui rendent
-agréable à tant de personnes la lecture des romans. Que ce soit, si vous
-voulez, le plus beau de tous les romans; mais enfin c'est un roman: c'est
-tout dire. Le caractère de ces pièces est de rouler sur l'amour, et d'en
-donner des leçons d'une manière ingénieuse, et qui soit d'autant mieux
-reçue qu'on en écarte le plus, en apparence, tout ce qui pourroit
-paroître de trop grossièrement contraire à la pureté. C'est par là qu'on
-va insensiblement jusqu'au bord du précipice, s'imaginant qu'on n'y
-tombera pas, quoiqu'on y soit déjà à moitié tombé par le plaisir qu'on a
-pris à se remplir l'esprit et le cœur de la doucereuse morale qui
-s'enseigne au Pays de Tendre.»
-
-Nous sera-t-il permis de le répéter après Sainte-Beuve? Ni Arnauld, ni
-Boileau, n'avaient tout ce qu'il faut pour bien juger les femmes et leur
-rôle dans la société. Sans sortir de Port-Royal, Nicole et Du Guet les
-comprenaient mieux, et Bossuet jugeait la Xe satire moins irréprochable
-et moins édifiante que ne le faisait Arnauld. Voici comme il en parle au
-chap. XVIII du _Traité de la concupiscence_: «Celui-là s'est mis dans
-l'esprit de blâmer les femmes. Il ne se met point en peine s'il condamne
-le mariage, et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un
-remède.» Ce qu'il y a de curieux, c'est que ce dernier point de vue avait
-été également saisi par Mlle de Scudéry, ennemie du mariage[138].
-
- [138] Lettre à Boisot, du 7 avril 1694. «Le mariage de votre
- parent prouve que la Satire contre les femmes n'empêche pas qu'on
- ne se marie.»
-
-Le jansénisme n'avait pas toujours été si sévère pour la reine de celles
-que Ninon appelait: _les Jansénistes de l'amour_. Le _Provincial_, dans
-une réponse, du 2 février 1656, aux deux premières lettres de son
-correspondant, lui transmettait le billet suivant, écrit par une dame à
-une de ses amies qui lui avait fait tenir la première de ces deux
-lettres: «Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous l'imaginer de
-la lettre que vous m'avez envoyée: elle est tout à fait ingénieuse et
-tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer; elle éclaircit les
-affaires du monde les plus embrouillées; elle raille finement; elle
-instruit même ceux qui ne savent pas bien les choses; elle redouble le
-plaisir de ceux qui les entendent. Elle est encore une excellente
-apologie, et, si l'on veut, une délicate et innocente censure. Et il y a
-enfin tant d'art, tant d'esprit et tant de jugement en cette lettre, que
-je voudrois bien savoir qui l'a faite.»
-
-Et le _Provincial_ ajoutait: «Vous voudriez bien aussi savoir qui est la
-personne qui en écrit de la sorte; mais contentez-vous de l'honorer sans
-la connoître, et, quand vous la connoîtrez, vous l'honorerez bien
-davantage[139].»
-
- [139] _Les Provinciales_, édit. Lefèvre, 1826, p. 54.
-
- Lorsque Titon du Tillet (_Parnasse François_, p. 486) parle d'une
- lettre où Pascal aurait dit qu'ayant lu _Clélie_, il avait admiré
- l'auteur sans la connaître, c'est probablement à cet endroit des
- _Provinciales_ qu'il veut faire allusion.
-
-Quelle était cette personne? Racine va nous l'apprendre dans sa _Lettre à
-l'auteur des Imaginaires_[140]. «N'est-ce pas elle (Scudéry) que l'auteur
-entend lorsqu'il parle d'une personne qu'il admire sans la connoître?»
-
- [140] _Œuvres de Racine_, édition Hachette, t. IV, p. 283.
-
-De son côté Mlle de Scudéry, qui entretenait avec M. d'Andilly des
-relations amicales, fit son portrait sous le nom de Timante et le plaça
-dans un tableau très-flatteur du Désert, au tome VI de la _Clélie_
-(1657). Elle loua beaucoup la conversion et la retraite de Lemaistre à
-Port-Royal. Elle n'était pas indigne de comprendre cette grande union
-d'une belle âme avec son Dieu. Parlant, il est vrai, de l'amour humain,
-elle avait exprimé cette noble pensée: «Il faut de la vertu pour être
-capable de ces grands attachements.... Après tout, la vertu est d'un
-assez doux usage dans le monde, et je ne sais comment la plupart des
-femmes hasardent leur réputation à si bon marché.»
-
-Il y avait donc, comme l'a remarqué Sainte-Beuve, un côté romanesque et
-dévot qui unissait Port-Royal et les héros de Corneille et du _Grand
-Cyrus_[141]. Ainsi l'on a la preuve que Nicole avait lu la
-_Clélie_[142], ce qui ne l'empêcha pas, dans sa _Première visionnaire_
-(décembre 1665), de traiter les auteurs de romans et de pièces de théâtre
-d'_empoisonneurs publics_. Racine, piqué au vif, entreprit, dans sa
-_Lettre_, déjà citée, _à l'auteur des Imaginaires_, de venger à la fois
-les auteurs dramatiques et les romanciers. Après quelques notes sur les
-premiers, il ajoute malignement: «Vous avez oublié que Mlle de Scudéry
-avoit fait une peinture avantageuse de Port-Royal dans sa _Clélie_.
-Cependant, j'avais ouï dire que vous aviez souffert patiemment qu'on vous
-eût loué dans ce livre horrible. L'on fit venir au Désert le livre qui
-parloit de vous: il y courut de main en main, et tous les solitaires
-voulurent voir l'endroit où ils étoient traités d'_illustres_.»
-
- [141] _Port-Royal_, t. Ier, p. 127.
-
- [142] D'après le témoignage de Brienne, cité par l'historien de
- Port-Royal, 1867, t. IV, p. 413.
-
-Après avoir montré la réaction qui se produisit, par l'organe de
-critiques autorisés, au nom du goût, de la morale et même du puritanisme
-religieux contre les genres précieux et romanesque, il est juste
-d'ajouter que l'un et l'autre eurent une influence souvent salutaire sur
-les progrès de la vie sociale, où s'étaient maintenus, à travers le règne
-de Henri IV, des restes de barbarie, fruits des guerres civiles du siècle
-précédent. Un peu de raffinement n'était pas inutile pour combattre ces
-tendances grossières. Mlle de Scudéry continua les réformes que l'hôtel
-de Rambouillet avait commencées; leurs innovations dans les habitudes
-sociales, dans la langue, dans l'orthographe[143] ne furent pas toutes
-stériles ou ridicules, et, parmi ce qui en est resté, il en est plus
-d'une dont l'honneur revient à Mlle de Scudéry.
-
- [143] Le _Dictionnaire des Précieuses_, de Somaize, indique un
- grand nombre de ces mots ou locutions introduits par les
- Précieuses, et presque tous sont attribués à Sophie (Mlle de
- Scudéry). Voyez l'édition donnée par M. Livet, t. Ier, p. 41 et
- suiv., 117, 179 et suiv. Voy. aussi une note des _Œuvres de
- Molière_, par Aimé Martin, t. Ier, p. 157, et les _Amis de Mme de
- Sablé_, par E. de Barthélemy, p. 46.
-
-«Ce serait, a dit Rœderer, être injuste et aussi frivole que ces
-écrivains dont l'observation n'a pas été plus loin que le ridicule des
-Précieuses, de ne pas reconnaître qu'elles eurent leur côté estimable et
-ne servirent pas médiocrement au progrès de la socialité. On n'a pas le
-droit de remarquer leur mauvais goût, sans remarquer aussi qu'elles
-étaient une école de bonnes mœurs dans un temps de dépravation
-invétérée. Que si elles avaient le défaut de faire de l'amour un délire
-de l'imagination, elles eurent aussi le mérite d'élever les esprits et
-les âmes au dessus de l'amour d'instinct, et de préparer cet amour du
-cœur, ce doux accord des sympathies morales si fécond en délices
-inconnues à l'incontinence grossière, cet amour qui donne tant
-d'heureuses années à la vie humaine, appelée seulement à d'heureux
-moments par l'amour d'instinct[144].»
-
- [144] _Histoire de la Société polie_, p. 95.
-
-En effet, tandis que les austères, les rigoristes faisaient le procès
-aux romans par cela seul qu'il y était question des faiblesses du cœur,
-les Épicuriens, comme Saint-Évremond et ses pareils, reprochaient aux
-Précieuses «d'avoir ôté à l'amour ce qu'il a de plus naturel à force de
-vouloir l'épurer.» «Voilà du temps et de l'esprit bien mal employés!»
-disaient-ils, à propos des longues conversations entre amoureux du
-_Cyrus_ et de la _Clélie_, et il ne manquait pas de gens pour se moquer
-des _amours à la platonique_ de Pellisson et autres adorateurs du même
-genre. Il faut se rappeler les amours sans façon du Vert-galant, ceux,
-encore plus hideux, du précédent règne, le dévergondage qui s'étale dans
-les _Historiettes_ de Tallemant, et sur lequel la majesté du grand règne
-vint à grand'peine jeter un vernis au moins extérieur de décence, pour
-pardonner à la galanterie quintessenciée que les Précieuses et les romans
-de Mlle de Scudéry introduisirent dans les rapports entre les sexes.
-
-
-
-
-III
-
- AFFAIRES DOMESTIQUES.--LES _CONVERSATIONS MORALES_.--SUCCÈS
- ACADÉMIQUES.--ILLUSTRES AMITIÉS.--VIEILLESSE ET FIN.
-
-1660-1701.
-
-
-L'affaiblissement de la vogue des romans ne retrancha rien de l'estime
-qui continuait de s'attacher à Mlle de Scudéry. «Elle est plus considérée
-que jamais,» écrivait Tallemant vers 1660, et ces sortes de témoignages
-ont dans sa bouche une valeur toute particulière. Affranchie par la mort
-de son frère de plus d'une solidarité fâcheuse, elle vivait du produit de
-sa plume auquel venaient se joindre les cadeaux de ses amis et les
-marques de la munificence des princes. Outre les présents par lesquels
-les Condé avaient reconnu le dévouement du frère et de la sœur pendant
-la Fronde, les Rambouillet, les Montausier, Mmes de Rohan-Monbazon, de
-Guénégaud, avaient pris l'habitude d'offrir à Madeleine, dans diverses
-circonstances, des cadeaux utiles et à son usage personnel, soit pour
-ménager sa délicatesse, soit pour éviter que Georges ne mît la main
-dessus. Mais il y fallait du mystère, et voici comment elle-même en parle
-dans la _Clélie_: «Sachez que cette personne (une fille de Syracuse) qui
-a de la naissance, dont la fortune est assez mauvaise, dont le cœur est
-fort noble, et qui, sans faire le bel esprit, a plus de réputation
-qu'elle n'en cherche.... a eu plusieurs aventures qui prouvent que la
-vertu est encore considérée.... On lui a fait plusieurs présents d'une
-façon particulière, et, comme on sait qu'elle aimeroit mieux donner que
-de recevoir, on a pris des biais détournés.» Suivent des exemples de ces
-dons mystérieux dont Tallemant a confirmé plus tard la réalité et nommé
-les véritables auteurs[145]. Les moins riches, les littérateurs avaient
-aussi leur modeste offrande. Conrart offrait tous les ans un cachet de
-cristal, M. Bétoulaud des agates gravées, le père Commire des fleurs
-brodées à l'aiguille, et des pierres antiques ou qui passaient pour
-telles[146], Chapelain une gélinotte, et Ménage, dans la pièce même où il
-nous révèle quelques-unes de ces particularités, exprime l'embarras où
-il est de trouver pour son compte quelque chose de nouveau[147]. En 1694,
-Mlle de Scudéry écrivait encore: «Je fus tellement accablée à ma fête de
-fleurs, de fruits, de vers et de billets, qu'il m'a fallu plusieurs jours
-à remercier ceux qui me les avoient envoyés, et à recevoir les visites de
-ceux qui venoient voir les vers que j'avois reçus.»
-
- [145] _Clélie_, t. X, p. 1077.--Tallemant, _Historiettes_, t.
- VII, p. 61.
-
- [146] Les éditeurs doivent à l'obligeance de MM. Lavoix et de la
- Berge un extrait du _Journal des acquisitions du Cabinet des
- médailles du Roy, commencé le 25 octobre 1689_. On y trouve la
- mention de pierres gravées, agates, cornalines, jaspes, etc.,
- donnés au roi par Mlle de Scudéry, depuis le 4 octobre 1690
- jusqu'au 19 février 1695, et qui s'y trouvent encore aujourd'hui.
- La plupart ont été reconnus depuis pour de simples imitations de
- l'antique, mais on ne doutait guère alors de leur authenticité.
-
- [147] _Menagii Poëmata._--_Commirii Carmina_, 1753, t. II, p.
- 224, 225, 301, 302.--_La Journée des Madrigaux._--_Mss de
- Conrart_, passim.
-
-Le mystère que l'on mettait dans ces cadeaux, et qui avait d'abord pour
-principal objet d'empêcher un refus, devint bientôt une mode, une espèce
-de jeu d'esprit destiné à exercer l'imagination des donateurs en même
-temps que celui de la donataire. Cette préoccupation est visible dans une
-lettre de mai 1656[148], écrite par celle-ci _à une personne inconnue qui
-lui avoit adressé un présent_. Nous ne connaissons pas la nature de ce
-présent qu'elle traite de magnifique, mais voici ce qu'elle en dit: «Il
-me semble que vous vouliez m'obliger à porter une couleur où je croyois
-avoir renoncé, et que je ne croyois plus pouvoir porter avec bienséance,
-si ce n'étoit en œillets, en roses ou en anémones, m'étant résolue à ne
-mettre plus que du bleu, du gris de lin, de l'isabelle et du blanc.»
-
- [148] Voy. la Correspondance à cette date.
-
-Vers 1671, elle recevait, _au nom des Dames_, une ode attachée avec des
-rubans de diverses couleurs à une petite guirlande de lauriers d'or
-émaillés de vert. Le tout était renfermé dans une jolie boîte. L'objet de
-cette gracieuse offrande répondit _à l'illustre secrétaire des Dames,
-quel qu'il puisse être_. On découvrit, quelque temps après, que l'ode
-était de Mlle de la Vigne[149].
-
- [149] Voy. les Poésies, et _Recherches sur la vie et les œuvres
- d'une Précieuse_, par M. Théry. 1866, in-8º.
-
-Nous ne voulons pas trop insister sur ces épisodes un peu puérils, mais
-il en est un que nous ne pouvons passer sous silence, parce qu'il se lie
-à l'histoire littéraire et à celle des mœurs de l'époque, l'_Affaire des
-voleurs_, comme on l'appela, qui donna lieu à tout un cycle poétique, et
-qui, après avoir fait beaucoup de bruit dans son temps, a été reprise de
-nos jours par le roman et par le théâtre.
-
-Le premier jour de l'an 1665, vers dix heures du matin, Mlle de Scudéry
-reçut «une corbeille de paille brodée où il y avoit une belle bourse de
-point d'Espagne, un bracelet d'aventurine et une quantité de petits
-bijoux de filigrane[150]. Ce présent étoit apporté par un homme de
-mauvaise mine et sentant son filou, comme de la part des voleurs en
-faveur desquels elle avoit fait un peu auparavant un placet au roi contre
-celui de M. Châtillon-Barillon.»
-
- [150] L'auteur allemand dont nous allons parler tout à l'heure
- dit que le bracelet était en or, avec une montre de même métal
- travaillé à jour, et que la bourse contenait 12 pistoles.
-
-Ce passage des Manuscrits Conrart[151] a besoin d'être expliqué. Dès
-1650, Mlle de Scudéry écrivait à Godeau: «Depuis un mois ou six semaines,
-on vole si insolemment dans les rues de Paris qu'il y a eu plus de
-quarante carrosses de gens de qualité arrêtés par ces messieurs les
-voleurs, qui vont à cheval et presque toujours quinze à vingt
-ensemble[152].» Ces vols, qui passèrent à l'état chronique, et sur
-lesquels on trouve tant de témoignages dans les mémoires du temps,
-donnèrent lieu, en 1664, à des vers ayant pour titre: _Placet_ ou
-_Requête des Amans contre les Filoux_, où les premiers se plaignaient au
-roi de ce qu'on ne pouvait, sans crainte d'être dévalisé, se promener le
-soir et faire la cour aux belles. Mlle de Scudéry adressa au roi une
-_Réponse des Filoux à la Requête des Amans_, dont la conclusion était:
-
- Un amant qui craint les voleurs
- Ne mérite pas de faveurs.
-
- [151] T. XI, p. 421, in-fo. Voy. aussi Vaumorière, _Lettres sur
- toutes sortes de sujets_, 1714, in-12, t. II, p. 369. Ce dernier
- ajoute plusieurs circonstances à la note de Conrart; il décrit
- l'apparition de l'inconnu à figure rébarbative, armé jusqu'aux
- dents, la frayeur du laquais, «le petit Dubuisson que vous
- connoissez», dit-il à son correspondant; l'intervention de Mlle
- Crois...., «la demoiselle qui est à notre illustre amie», etc.
- Comme on le voit, Vaumorière était lié avec l'héroïne de
- l'aventure et pouvait avoir appris d'elle tous ces détails que,
- par cette raison, nous avons cru devoir reproduire.
-
- [152] Lettre du 4 novembre 1650.
-
-Le présent que les voleurs étaient censés faire à celle qui avait pris
-leur défense, était accompagné d'une pièce de vers commençant ainsi:
-
- Ces hommes redoutés que l'on nomme filoux
- Dont vous avez pris la défense
- Sont de leur gloire trop jaloux
- Pour demeurer dans le silence, etc.
-
-Nouvelle _Réponse de Mlle de Scudéry à une demoiselle qu'elle soupçonne
-de lui avoir fait cette galanterie_[153]. Mais il y avait lieu de
-distinguer dans la galanterie le don lui-même et les vers qui
-l'accompagnaient. Ceux-ci, Conrart nous l'apprend, étaient de Mme de
-Platbuisson, l'une des muses satellites qui gravitaient dans l'orbite de
-Sapho, et à qui celle-ci, mieux informée, ne manqua pas de témoigner sa
-reconnaissance[154]. Quant au présent lui-même, il paraît qu'il émanait
-de Mme de Montausier, ainsi qu'on le découvrit plus tard. Cette
-indication fort vraisemblable nous est fournie par un savant allemand qui
-se trouvait alors à Paris, et qui, dans un gros volume sur la ville de
-Nuremberg, sa patrie[155], a raconté longuement et lourdement, à
-l'allemande, ce petit épisode de la vie parisienne à cette époque[156];
-du reste, en position d'être bien informé, car, pendant son séjour à
-Paris (1665-1666), il fut en relation avec Chapelain et avec Mlle de
-Scudéry elle-même. Il raconte dans sa chronique qu'il lui rendit visite,
-et que, longtemps avant que le père Bouhours posât sa fameuse question:
-«Si un Allemand peut avoir de l'esprit,» elle lui demanda si l'allemand
-était véritablement une langue, ce dont elle était tentée de douter en
-entendant le rude jargon des gardes suisses et des suisses d'hôtels. Il
-l'étonna en affirmant que non-seulement l'allemand était une langue, mais
-que cette langue possédait des écrivains et même des poëtes. Il
-ajouta--et cet argument dut la convaincre--que l'on avait traduit la
-_Clélie_ en allemand: «Votre incomparable _Clélie_, Mademoiselle, n'a
-rien perdu chez nous de sa forme gracieuse en passant par la plume aussi
-noble qu'habile de Johann Wilhelm von Stubenberg.» Ceci paraît charmer
-notre demoiselle, qui raconte à son interlocuteur comment elle a trouvé
-en Italie un _traduttore traditore_. «Un de mes romans, lui dit-elle, n'a
-pas eu la chance de tomber entre les mains d'un pareil interprète.
-J'avais dit qu'un roi d'Assyrie, assiégeant Babylone avec deux cent
-mille hommes, pour animer ses soldats, leur avait promis le pillage: puis
-se ravisant, la ville prise, avait donné en place à chacun _quatre
-montres_, c'est-à-dire quatre mois de solde[157]. Le traducteur me fit
-dire que le roi ordonna de distribuer à chacun quatre montres de
-poche[158], ce qui était l'absurdité même.»
-
- [153] On trouvera ces quatre pièces dans les Poésies.
-
- [154] _Vers de Mlle de Scudéry à Mme de Platbuisson, en lui
- envoyant pour ses étrennes un déshabillé de roses à fond d'or et
- d'argent._
-
- Vous dont l'esprit charmant et les grâces divines....
-
- _Mss Conrart_, t. XI, p. 83, in-fo.
-
- [155] Wagenseil, _De Sacri Romani imperii liberâ civitate
- Noribergensi_. Altdorf, 1687, in-4º, pp. 452 et suiv., 464, etc.
- Ce Wagenseil fut pensionné par Colbert. Clément, _Histoire de
- Colbert_, p. 189.
-
- [156] Voici, par exemple, comment le digne Nurembergeois
- travestit le _mot de la fin_ de la _Réponse des Filoux_:
-
- Un amant qui craint les voleurs
- N'est point digne d'amour.
-
- [157] _Vier monatsold._ Wagenseil, p. 456.
-
- [158] _Sack Uhren._
-
-Nous nous sommes laissé aller au plaisir d'entendre une conversation de
-Mlle de Scudéry. Revenons à l'histoire, ou plutôt à la légende des
-voleurs. De nos jours, le conteur allemand Hoffmann, empruntant à
-Wagenseil la donnée du présent fait par les prétendus voleurs, et y
-mêlant, sans se soucier des anachronismes, l'histoire de la Brinvilliers
-et de la Voisin, la chambre des poisons, la Reynie et d'Argenson, composa
-du tout une nouvelle véritablement fantastique, en ce sens que la
-fantaisie seule y avait rapproché les faits et les personnes, mais à
-laquelle la création originale de l'orfévre Cardillac valut en France une
-popularité attestée par le remaniement du spirituel Henri de
-Latouche[159], et par le succès du mélodrame de _Cardillac_, l'un des
-premiers rôles où se révéla le talent de l'acteur Frédéric Lemaître[160].
-
- [159] _Olivier Brusson_, Paris, 1823, in-12.
-
- [160] _Cardillac ou le Quartier du Marais_, par MM. Antony Béraud
- et Léopold, représenté le 25 mai 1824, au théâtre de
- l'Ambigu-Comique. Paris, Bezou, 1824, in-8º.
-
-Il ne faut pas confondre, comme on l'a fait souvent, cette fiction
-poétique, cette visite toute courtoise des prétendus filous de 1665, avec
-l'aventure beaucoup plus prosaïque qui arriva vingt-six ans après à Mlle
-de Scudéry, et qu'elle raconte ainsi dans une lettre à l'abbé Boisot: «Je
-ne sais, Monsieur, si je vous ai mandé que, durant un mois, des voleurs
-ont voulu me voler. Ils se servoient d'une vieille masure à monter sur le
-toit de ma maison. Ils firent par trois fois des trous à mon grenier et
-dans la chambre de mes laquais, et il m'a fallu avoir garnison toutes les
-nuits pendant vingt-quatre jours, parce qu'il m'a fallu ce temps-là pour
-faire abattre ma vieille masure. De sorte qu'ayant dit un jour que je ne
-savois pourquoi les voleurs me cherchoient, puisque je n'avois qu'un peu
-d'esprit droit et le cœur de même, un de mes amis, M. Bosquillon,
-m'envoya le lendemain un madrigal que je vous envoie[161].»
-
- [161] Lettres des 13 janvier et 7 mars 1691. On trouvera le
- madrigal dans les Poésies. Mme de Maintenon disait aussi dans une
- lettre datée de Saint-Cyr, le 31 mai (1691): «Il est étrange que
- des voleurs aient pensé à elle.»
-
-Le père Niceron, parlant des faveurs dont Mlle de Scudéry fut l'objet de
-la part de hauts personnages, s'exprime ainsi: «Le prince de Paderborn,
-évêque de Munster, la régala de sa médaille et de ses ouvrages. La reine
-de Suède, Christine, l'honora de ses caresses, de son portrait, d'un
-brevet de pension, et souvent même de ses lettres.» Passe pour le brevet
-de pension, quoique nous n'en rencontrions pas d'autres traces[162], mais
-pour le reste, tous ces _régals_ et ces _caresses_ des grands laissaient
-à Scarron le droit de dire:
-
- Siècle méconnoissant, le dirai-je à ta honte?
- On admire Sapho, tout le monde en fait compte,
- Mais, ô siècle, à l'estime, aux admirations
- Pourquoi n'ajouter pas de bonnes pensions,
- Du bien pour soutenir une illustre naissance,
- Et pour ne laisser pas le reproche à la France,
- Que l'illustre Sapho qui lui fit tant d'honneur
- Ne manqua point d'estime et manqua de bonheur[163]?
-
- [162] Au lieu de ce brevet, nous trouvons à la fin d'une lettre
- de Ménage à Huet, Paris, 18 janvier 1662: «Mlle de Scudéry a reçu
- de la reine de Suède une boëte de diamants de 1000 écus.» De son
- côté, Mme de Sévigné écrivait à Ménage en 1661: «Je suis fort
- aise que la reine de Suède ait fait de si bons présens à Mlle de
- Scudéry.»
-
- [163] _Épître chagrine_, déjà citée. _Œuvres de Scarron_, 1786,
- t. VII, p. 162.
-
-Ménage se faisait l'écho du même vœu, lorsque, à propos des largesses
-distribuées aux savants par Colbert au nom de Louis XIV, il ne craignait
-pas de reprocher à ce ministre d'aller chercher au fond des pays les plus
-éloignés les objets de ces faveurs, et d'omettre sciemment celle qu'il
-avait sous la main et que lui désignaient à haute voix et la cour et la
-ville[164].
-
- [164]
-
- Is tamen eximiam et præsentem et præterit unam
- Scuderida, et prudens præterit atque sciens...
- Præteritam stupet aula omnis; Lutecia clamat.
-
- _Scuderia in largitionibus regiis præterita._ Dans: _Menagii
- Poemata_, 1680, p. 110.
-
-Dès l'époque de son retour à Paris après la Fronde (1653), Mazarin lui
-donnait des gratifications annuelles[165]. Il lui laissa dans son
-testament une pension viagère de mille livres[166]. Le duc de Mazarin
-ayant cessé de l'acquitter en avril 1690, fut condamné le 30 septembre
-1692, par arrêt du Grand Conseil, à payer à Mlle de Scudéry trois mille
-livres pour les arrérages et les intérêts de la pension[167].
-
- [165]
-
- Annua das nostræ munera Scuderiæ.
-
- _Scuderia in largitionibus regiis præterita._ Dans: _Menagii
- Poemata_, 1860, p. 49.
-
- [166] «Mlle DE SCUDÉRY. Quittance signée de 1000 l. de pension
- viagère que lui faisait le cardinal Mazarin. 14 février 1665.»
- _Catalogue Van-Sloppen_ (Alex. Martin), du 13 juin 1843, no 465.
-
- [167] E. Miller, _Pierre Taisand_, p. 23.
-
-Enfin le roi lui-même tint à se ranger parmi tant d'illustres
-bienfaiteurs. Il faut ici laisser la parole à Mme de Sévigné. «Vous
-savez, écrit-elle au comte et à la comtesse de Guitaut, comme le roi a
-donné deux mille livres de pension à Mlle de Scudéry. C'est par un billet
-de Mme de Maintenon qu'elle apprit cette bonne nouvelle. Elle fut
-remercier Sa Majesté un jour d'appartement; elle fut reçue en toute
-perfection; c'est une affaire que de recevoir cette merveilleuse muse. Le
-roi lui parla et l'embrassa pour l'empêcher d'embrasser ses genoux. Toute
-cette petite conversation fut d'une justesse admirable; Mme de Maintenon
-était l'interprète. Tout le Parnasse est en émotion pour remercier le
-héros et l'héroïne[168].»
-
- [168] Lettre du 5 mars 1683. Une lettre de remercîment écrite par
- Mlle de Scudéry au roi en octobre 1663 (voy. la Correspondance)
- prouve qu'elle avait dès lors reçu quelque marque de sa
- libéralité.
-
-Le chancelier Boucherat, avec qui elle était en relation dès 1675,
-établit sur le sceau en sa faveur une pension que Pontchartrain lui
-continua. Ces pensions n'étaient pas toujours exactement payées, comme le
-témoigne maint passage de sa correspondance. «Je ne suis payée de nulle
-part,» écrivait-elle à l'abbé Boisot le 16 juin 1694[169], et le 10
-juillet: «Je vous envoie, Monsieur, les deux journaux qui contiennent
-votre excellent extrait. Mais, quoique le port d'un écrit si bien fait ne
-puisse être trouvé trop cher, j'ai coupé le papier blanc pour le
-diminuer, car, pendant cette rigoureuse année, les petites épargnes ne
-sont pas honteuses, quoi qu'assez contraires à mon humeur.»
-
- [169] Même plainte dans une lettre à Huet, qui doit être de la
- même époque, et un fragment de lettre de Mme de Maintenon,
- probablement de 1691, porte: «J'ai mandé à Manseau qui est à
- Paris de donner à Mlle de Scudéry ce qu'elle auroit dû toucher au
- mois de juillet.»
-
-Vers la même époque, et comme un allégement providentiel à l'état de gêne
-que révèlent ces dernières confidences, une amie de quarante ans, Mlle de
-Clisson[170] comprenait Mlle de Scudéry dans des legs faits en faveur de
-quelques personnes qu'elle affectionnait. Quoique cette libéralité vînt
-pour elle on ne peut pas plus à propos, nous la voyons, dans les lettres
-de cette époque, moins préoccupée de ses propres intérêts que des devoirs
-de l'amitié. «Bien que ma fortune soit très-mauvaise, je ne sens en
-cette occasion que la perte d'une amie qui étoit touchée de mon malheur,
-et qui m'a voulu secourir en mourant.... Comme on m'a dit qu'il y a un
-grand nombre de legs, je voudrois bien savoir si le nom de Vaumale ou de
-Valcroissant ne se trouve pas parmi ceux à qui cette généreuse personne
-en a laissé[171].»
-
- [170] Constance-Françoise de Bretagne, sœur de la duchesse de
- Montbazon et de Mlle de Vertus, morte à Paris le 19 décembre
- 1695.
-
- [171] Lettres à Huet, de décembre 1695.
-
-Pour compléter ce chapitre des affaires domestiques, on nous permettra
-d'ajouter ici quelques détails sur l'intérieur de Mlle de Scudéry, tel
-que nous pouvons nous le figurer jusqu'à sa mort. Dans le _postscriptum_
-d'une lettre au jurisconsulte Taisand, datée du 1er septembre 1675, elle
-disait: «Je loge _à présent_ rue de Beausse, derrière le Petit-Marché, au
-Marais du Temple.» Il nous paraît évident, comme à M. Miller[172], que
-cette formule indique un changement récent de domicile, mais--et ceci
-explique l'erreur de ceux qui font remonter à une époque antérieure son
-installation rue de Beauce--elle était restée fidèle au quartier du
-Temple, à la paroisse Saint-Nicolas des Champs, à ce milieu de jardins,
-de cultures, que le projet inachevé de Henri IV avait créé dans cette
-partie de Paris demi-rurale, où des noms de provinces donnés à toutes les
-rues prêtaient encore à l'illusion.
-
- [172] _Pierre Taisand_, p. 19-21.
-
-Tracée en 1626, sur la Culture du Temple, la rue de Beauce n'avait été
-achevée qu'en 1630. Elle n'était encore qu'à l'état de ruelle. La maison
-de Mlle de Scudéry occupait le coin de cette rue et de celle des
-Oiseaux[173]. Elle continuait à y recevoir les samedis, et parfois les
-mardis depuis deux heures jusqu'à cinq, ses amis des deux sexes dont le
-nombre s'éclaircissait peu à peu, et les visiteurs accidentels que sa
-réputation y attirait. Quelquefois l'entretien, commencé dans sa chambre,
-se continuait dans le jardin, ou même chez quelqu'une de ses voisines et
-amies de la rue de Berry, Mlle Boquet ou Mme Aragonnais. Les arbres
-fruitiers ou d'agrément, les hôtes familiers ou de passage qui animaient
-l'enclos de la Vieille rue du Temple ne manquaient pas à celui de la rue
-de Beauce. La maîtresse du lieu aimait les animaux, croyait à leur
-intelligence[174]. On lui avait envoyé un petit perroquet et des
-caméléons qu'elle entreprit d'élever. Le perroquet était probablement
-celui à qui le grand Leibnitz ne dédaigna pas d'adresser des vers latins
-où il lui promettait d'aller à l'immortalité avec sa maîtresse[175].
-Quant aux caméléons, leur histoire est presque un épisode scientifique de
-la Chronique des samedis, et, comme telle, nous la laisserons raconter à
-l'un de nos naturalistes les plus distingués.
-
- [173] La rue de Beauce, très-étroite, conduit de la rue d'Anjou à
- la rue de Bretagne. La rue des Oiseaux, très-courte, n'est plus
- qu'un passage menant au Marché des Enfants-Rouges, autrefois
- _Petit-Marché-du-Temple_. L'angle des deux rues est occupé
- aujourd'hui par des constructions modernes affectées à des
- logements d'ouvriers. Tout près, et attenant à un lavoir public
- est un jardin qui peut être un reste de celui de Mlle de Scudéry.
-
- [174] Voy. ses lettres à Mlle Descartes. Elle dit dans la
- première: «Ma croyance en faveur de mon chien n'ôte rien de
- l'estime infinie que j'ai pour feu monsieur votre oncle. Ce n'est
- pas l'amitié que j'ai pour les animaux qui me prévient à leur
- avantage, c'est celle qu'ils ont pour moi qui me prévient en leur
- faveur.» Elle disait aussi dans une lettre à Huet (1689): «Il y a
- longtemps que je me suis déclarée hautement contre certaines
- machines cartésiennes, sans employer pourtant contre le
- philosophe que mon chien, ma guenon et mon perroquet.»
-
- [175]
-
- Psittace pumilio, docta sed magne loquela,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Tu Dominæ immensum parvus comes ibis in ævum,
- Nam Sappho quidquid Musa et Apollo potest.
-
-«L'illustre Mlle de Scudéry, dit-il, avait reçu en présent trois
-caméléons envoyés d'Égypte. Elle les garda chez elle pendant plus de six
-mois[176], et l'un d'eux passa même l'hiver; il fit les délices de la
-société choisie qui se donnait rendez-vous aux Samedis de la rue de
-Beauce. Là venait Claude Perrault, admirable anatomiste autant
-qu'excellent architecte, quoi qu'en ait dit Boileau. On institua des
-expériences sous sa direction, qui furent fort bien faites. On vit que
-l'animal devenait pâle toutes les nuits, qu'il prenait une couleur plus
-foncée au soleil ou quand on le tourmentait, et enfin qu'il fallait
-traiter de fable l'opinion que les caméléons prennent la couleur des
-objets environnants. Pour s'en assurer, on enveloppait la bête dans des
-étoffes différentes, et on la regardait ensuite. Une seule fois elle
-était devenue plus pâle dans un linge blanc, mais l'expérience répétée ne
-réussit plus aussi bien. La gamme des couleurs que parcourt la peau du
-caméléon fut trouvée très-restreinte, allant du gris et du vert clair au
-brun verdâtre. Nous ne savons rien de plus aujourd'hui, et ces
-expériences de Perrault, instituées au milieu d'un cercle de beaux
-esprits du dix-septième siècle, marquent le dernier pas qui ait été fait
-dans cet ordre de recherches. Aucun naturaliste depuis ne les a
-surpassées[177].»
-
- [176] Martin Lister, dans son _Voyage à Paris_, sur lequel nous
- reviendrons tout à l'heure, parle, p. 95, de deux caméléons que
- Mlle de Scudéry aurait gardés près de quatre ans, et dont elle
- lui montra les squelettes.
-
- On trouve dans les Mss Conrart deux épitaphes du caméléon de Mlle
- de Scudéry, l'une à la page 119 du t. XI, in-fo, et l'autre, par
- Mme de Platbuisson, p. 121 du même volume.
-
- [177] G. Pouchet, _Le coloris dans la substance vivante_. _Revue
- des Deux-Mondes_, 1er janvier 1872.
-
-C'est au milieu de cet entourage que l'on peut se figurer la bonne
-demoiselle, en robe gris de lin, les cheveux grisonnants, mais la taille
-encore droite, avant que l'âge et les infirmités l'eussent forcée de
-garder la chambre, se promenant dans son jardin, ou assise avec sa chatte
-favorite sur ses genoux, par une belle soirée d'été, prêtant l'oreille au
-caquetage de son perroquet, auquel se mêlent les bruits confus du
-Petit-Marché et l'Angelus du couvent des Enfants-Rouges.
-
-Elle entretenait une correspondance étendue avec l'Allemagne, l'Italie,
-la Franche-Comté, la Provence, mais elle avait dû renoncer aux longs
-voyages, peut-être même aux séjours plus ou moins prolongés qu'elle
-faisait autrefois à Fontainebleau, aux Pressoirs, à Saint-Cyr. Plus de
-ces longues promenades avec Isarn au Raincy, ou de ces courses en bateau
-avec Mme de Saint-Simon[178]; tout au plus quelques excursions à Livry
-pour voir Mme de Sévigné, ou bien à Fresnes, chez Mme du
-Plessis-Guénégaud[179], où elles se retrouvaient ensemble, l'une toujours
-enjouée[180], l'autre toujours bonne. Les habitudes qu'elle avait
-contractées à Athis du vivant de Conrart paraissent s'être continuées
-après la mort de ce dernier (1675), ce qui a fait croire qu'elle y avait
-elle-même habité[181]. Du moins la tradition locale a rattaché à son nom
-plusieurs souvenirs. Dans une maison d'Athis ayant appartenu à M.
-Foucault, intendant de Caen, on avait conservé, par respect pour sa
-mémoire, un arbre à l'ombre duquel elle venait étudier[182]. Dans le parc
-d'une autre maison où le duc de Roquelaure avait passé les dernières
-années de sa vie, et qui appartenait en 1787 à la duchesse de Châtillon,
-on voyait encore, à cette dernière époque, un monument élevé à la chienne
-favorite de ce seigneur, avec l'inscription suivante attribuée à Mlle de
-Scudéry:
-
- Ci-gît la célèbre Badine
- Qui n'eut ni beauté ni bonté,
- Mais dont l'esprit a démonté
- Le système de la machine[183].
-
- [178] _La Gazette de Tendre_, p. 74.
-
- [179] Le château de Fresnes, dans la Brie, à deux lieues de
- Pomponne. Il appartint ensuite au duc de Nevers, puis au
- chancelier d'Aguesseau.
-
- [180] Dans la lettre du 21 juin 1680, Mme de Sévigné parle d'une
- fausse lettre que lui avaient envoyée ses femmes de chambre, et
- qui avait si parfaitement réussi «qu'elles en ont été effrayées,
- comme nous le fûmes une fois à Fresnes, pour une fausseté que
- cette bonne Scudéry avoit prise trop âprement.»
-
- [181] Voy. le _Journal de Paris_, 1787, p. 1169.
-
- [182] Lebeuf, _Histoire du diocèse de Paris_, t. XII, p. 120,
- 121.--Dulaure, _Environs de Paris_, 1790, p. 14.--Delort, _Mes
- voyages aux environs de Paris_, t. II, p. 141.
-
- Suivant M. Cousin, _La Société française au dix-septième siècle_,
- t. II, p. 304, les deux habitations n'en faisaient qu'une, ou
- plutôt n'étaient l'une et l'autre qu'un démembrement de l'ancien
- fief des d'Oysonville, des Viole et des Thibault de la Brousse.
-
- [183] «La plus petite guenon, a dit ailleurs Mlle de Scudéry,
- détruit par son industrie et son intelligence toutes les
- doctrines de Descartes.»
-
-Cependant l'âge n'avait pas arrêté la plume de Mlle de Scudéry; il avait
-seulement donné une forme plus sévère à ses compositions. A l'ère des
-romans avait succédé celle des _Conversations morales_ qui parurent de
-1680 à 1692[184]. Sans croire, ainsi que l'assure le rigide Arnauld,
-qu'elle avait «un vrai repentir de ce qu'elle avoit fait autrefois», et
-que, comme Gomberville, «elle eût voulu effacer ses romans de ses
-larmes»[185], on peut dire que, tout en conservant à la plupart de ces
-nouvelles compositions le cadre antique, les noms grecs, romains,
-africains et la forme des entretiens insérés dans ses romans[186], elle
-entend cependant les dégager des aventures purement romanesques, leur
-donner une allure plus décidément morale, en faire, comme on l'a dit, le
-bréviaire des honnêtes gens appelés à vivre dans le grand monde,
-caractère que n'hésitaient pas à leur reconnaître des femmes telles que
-Mmes de Sévigné et de Maintenon, des prélats tels que Mascaron et
-Fléchier[187], et que M. Cousin a résumé de nos jours en disant «qu'on
-pouvait offrir à une jeune femme ces dix volumes de _Conversations_,
-comme une suite de sermons laïques en quelque sorte, une véritable école
-de morale séculière, tirée de l'expérience de la meilleure
-compagnie[188].»
-
- [184] _Conversations sur divers sujets._ Paris, 1680, 2 vol.
- in-12.--_Conversations nouvelles_, etc. Paris, 1684, et
- Amsterdam, 1685, 2 vol. in-12.--_Conversations morales_, Paris,
- 1686, 2 vol. in-12.--_Nouvelles conversations de morale_, Paris,
- 1688, 2 vol. in-12.--_Entretiens de morale_, 1692, 2 vol. in-12.
-
- [185] Lettre à Perrault, du 5 mai 1694, au sujet de la dixième
- satire de Boileau.
-
- [186] C'est ainsi que, dans le volume de 1680, chapitre _De la
- raillerie_, voulant raconter un petit voyage qu'elle fait avec
- quelques amis et amies pour voir la mer, elle déclare «que la
- relation en sera moins ennuyeuse sous des noms supposés que sous
- les véritables».
-
- [187] Mme de Sévigné les recommandait à son fils, en disant: «Il
- est impossible que cela ne soit bon, quand cela n'est point noyé
- dans son grand roman.» Lettres des 25 septembre 1680 et 11
- septembre 1684. Elle y revient encore dans une lettre de 1688.
- Édition Hachette, t. VIII, p. 371.
-
- «Il n'y a point de si belle morale que celle que vous y prêchez,
- et étant détachée, comme elle est, des aventures amoureuses qui
- pourroient éveiller les passions, elle doit être entre les mains
- de tous les jeunes gens. La Cour ne seroit remplie que d'honnêtes
- gens si on la prenoit pour règle, et je vous assure, Mademoiselle,
- que ce devroit être le bréviaire de ceux qui doivent vivre dans le
- grand monde.» Mascaron à Mlle de Scudéry, Agen, 6 janvier 1681.
-
- «Tout est si raisonnable, si poli, si moral et si instructif dans
- les deux volumes que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer, qu'il
- me prend quelquefois envie d'en distribuer dans mon diocèse pour
- édifier les gens de bien et pour donner un bon modèle de morale à
- ceux qui la prêchent.» Fléchier, à la même, 26 décembre 1685.
-
- [188] _La Société française au dix-septième siècle_, t. Ier, p.
- 14.
-
-Les Conversations étaient devenues un genre de littérature à la mode,
-depuis que l'hôtel de Rambouillet et les Précieuses, grâce aux progrès du
-confort et au rapprochement régulier des deux sexes, avaient créé ce
-nouvel élément de la vie sociale, inconnu au siècle précédent. De même
-que les _Portraits_ chez Mademoiselle, les _Caractères_ à l'hôtel de
-Condé, les _Maximes_ chez Mme de Sablé[189], les _Conversations_ étaient
-en faveur dans les salons modestes de Mlle de Scudéry et de Mme Scarron.
-Saint-Évremond et le chevalier de Méré en avaient fait le sujet de
-compositions littéraires. Il appartenait à la reine des Samedis de donner
-en même temps le précepte et l'exemple[190]. C'est ce qu'elle fit dans
-son chapitre _De la conversation_, p. 16 du volume de 1680. Elle pose en
-principe qu'il y faut le concours des deux sexes, suivant sur ce point
-l'opinion du chevalier de Méré, qui avait été à son heure, dit
-Sainte-Beuve, un maître de bel air et d'agrément, et avec lequel elle
-avait eu quelques relations. Laissons-la parler sur ce point délicat, et
-honni soit qui mal y pense! «Les plus honnêtes femmes du monde, dit-elle,
-quand elles sont un grand nombre ensemble, ne disent presque jamais rien
-qui vaille, et s'ennuient plus que si elles étoient seules.... Au
-contraire, il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer, qui
-fait qu'un honnête homme réjouit et divertit plus une compagnie de dames,
-que la plus aimable femme de la terre ne sauroit le faire.»
-
- [189] Giraud, _Histoire de Saint-Évremond_, p. 77.
-
- [190] L'abbé de Pure, témoin non suspect, préfère sans hésiter la
- conversation de Mlle de Scudéry à ses ouvrages. «Elle est capable
- de ternir toutes ses belles productions par sa seule conversation,
- car elle y est si bonne et si aimable qu'on aime encor mieux la
- voir que la lire: ce n'est que bonté, que douceur; l'esprit n'éclate
- qu'avec tant de modestie, les sentiments n'en sortent qu'avec tant
- de retenue, elle ne parle qu'avec tant de discrétion, et tout ce
- qu'elle dit est si à propos et si raisonnable, qu'on ne peut
- s'empêcher de l'admirer et de l'aimer tout ensemble.» _La Précieuse_,
- Ire partie, p. 382.
-
-On trouve, soit dans cet article, soit dans ceux qui suivent, bien des
-choses fines et délicates, intéressantes comme peinture de la société du
-temps, et qui sont restées vraies dans le nôtre. Certains sujets de
-critique littéraire y sont touchés à l'occasion. Les conversations _sur
-la manière d'inventer une fable--sur la manière d'écrire les lettres_,
-etc., prouvent que l'auteur avait réfléchi aux règles des divers genres
-de littérature, quoiqu'elle n'ait pas toujours réussi à les mettre en
-pratique. On est étonné d'y rencontrer, au milieu d'une Nouvelle
-soi-disant historique et assez ennuyeuse, une espèce d'histoire de la
-poésie française au seizième siècle, qui suppose des connaissances
-réelles sur ce point alors peu étudié, et qui montre, par exemple, que
-Mlle de Scudéry avait mieux connu et jugé Ronsard que l'auteur de l'_Art
-poétique_[191].
-
- [191] _Conversations nouvelles sur divers sujets_, 1684, t. II,
- pp. 770 à 887.
-
-De même que les portraits du _Cyrus_ et de la _Clélie_ avaient donné
-naissance à ceux qui furent à la mode quelque temps après chez
-Mademoiselle de Montpensier, les _Conversations_ de Mlle de Scudéry
-suggérèrent à Mme de Maintenon, qui avait été son amie avant d'être sa
-protectrice, l'idée d'en composer de plus simples destinées à être
-récitées par les demoiselles de Saint-Cyr[192]. Cela résulte
-non-seulement d'une lettre de Mme de Sévigné, déjà indiquée, mais d'un
-passage de celle de Mme de Brinon leur première supérieure, à Mlle de
-Scudéry, en date du 3 août 1688. On les trouvera l'une et l'autre dans la
-Correspondance.
-
- [192] _Conversations inédites de Mme de Maintenon_, Paris,
- Blaise, 1828, in-18.
-
-En 1671, le premier prix de prose, fondé par Balzac, fut décerné à Mlle
-de Scudéry pour son _Discours de la Gloire_, qui certes n'ajoutera rien à
-celle de l'auteur. Il ne faut point y chercher de l'éloquence. On
-demandait, dans l'_Écrit portant établissement des prix de prose et de
-poësie_, que le premier traitât de certaines matières pieuses déterminées
-par le fondateur; qu'il fût revêtu d'une approbation de la Faculté
-de Théologie, et qu'il se terminât par une courte prière à
-Jésus-Christ[193]. La chose tenait à la fois du sermon et de
-l'amplification de collége.
-
- [193] _Relation contenant l'histoire de l'Académie française_,
- 1672, in-12, p. 555. _Le Discours de la Gloire_ se trouve à la
- suite, p. 561.
-
-A la mort de la savante Hélène Cornaro, l'Académie des _Ricovrati_ de
-Padoue fit écrire par Charles Patin une lettre des plus flatteuses à Mlle
-de Scudéry pour lui donner place dans cette société qui se faisait gloire
-de compter dans son sein un certain nombre de dames françaises, telles
-que la marquise de Rambouillet, les comtesses d'Aulnoy et de la Suze,
-Mesdames Deshoulières, de Villedieu, Dacier, etc. Au milieu de ces Muses
-françaises qui avaient chacune leur épithète: _la Lumière de Rome_,
-_l'Immortelle_, _l'Éloquente_, etc., Sapho était surnommée
-_l'Universelle_[194].
-
-Il aurait même été question de suivre cet exemple en France, et Mlle de
-Scudéry figurait la première sur une liste de dames illustres par leur
-esprit et par leur savoir qu'il fut question d'admettre à l'Académie
-française. La proposition attestée par Ménage, et appuyée par Charpentier
-qui invoqua le précédent des _Ricovrati_ de Padoue, n'eut pas de
-suite[195].
-
- [194] Vertron, _La Nouvelle Pandore_, t. Ier, p. 419.
-
- [195] Le Gouz, _Supplément manuscrit au Menagiana_, cité par
- l'abbé Jolly, _Remarques sur le Dictionnaire de Bayle_, t. II, p.
- 605.
-
-Ses romans, ainsi qu'elle l'a rappelé plusieurs fois, avec une certaine
-complaisance, dans ses lettres, étaient traduits en anglais, en allemand,
-en italien, et même en arabe, à ce que lui écrivait un de ses amis et
-obligés, Bonnecorse, de Syrie où il était consul à Seyde. M. Lair,
-professeur à Caen, et Charlotte Patin traduisaient en vers latins ses
-poésies. Sa correspondance, soit dans la partie que nous avons pu en
-recueillir, soit dans celle qui ne nous est connue que par des fragments
-ou des indications, nous la montre en rapport avec ce que la France et
-l'étranger renfermaient de plus distingué. On a vu, dit son panégyriste,
-avec une pointe d'exagération que le genre comporte, «des souverains ne
-recommander autre chose aux princes, leurs enfants, qui venoient en
-France, que de ne point retourner auprès d'eux sans avoir vu Mlle de
-Scudéry»[196].
-
- [196] Bosquillon, _Éloge de Mlle de Scudéry_. _Journal des
- Savants_, juillet 1701.
-
-Elle disait à l'abbé Boisot: «Je ne rejette que les louanges de mon
-esprit, et j'accepte hardiment celles qui s'adressent à mon cœur et à
-mon amitié.» Elle lui écrivait aussi, au sujet d'un service rendu à un
-ami: «Je renferme tout cela dans mon cœur _où rien ne se perd jamais_.»
-Il était d'elle encore ce mot qui avait frappé sa digne amie, Mme de
-Sévigné: «La vraie mesure du mérite doit se prendre sur la capacité que
-l'on a d'aimer[197].» Aussi Ménage, lui dédiant l'édition des œuvres
-d'un ami commun, écrivait: «Si j'ai de l'estime et de l'admiration pour
-les qualités de votre esprit, j'ai du respect et de la vénération pour
-celles de votre âme, pour votre bonté, pour votre douceur, pour votre
-_tendresse_, pour votre générosité, pour votre candeur, et surtout pour
-cette incomparable modestie qui au lieu de cacher votre mérite, le fait
-éclater davantage[198].»
-
- [197] Lettre de Mme de Sévigné, du 12 octobre 1678, édition
- Hachette, t. V, p. 490.
-
- [198] Ménage, _Épître à Mlle de Scudéry_, en tête des _Œuvres de
- Sarasin_, 1654, in-4º.
-
-S'il est vrai, comme l'a dit une de nos muses contemporaines,
-
- _Que_ louer la vertu, c'est lui désobéir,
-
-il semble qu'ici Ménage désobéissait beaucoup à Mlle de Scudéry.
-
-Un auteur que nous avons déjà cité, de Vaumorière, consignait également,
-dans la dédicace d'une Nouvelle historique, l'éloge chaleureux de la
-modestie et du mérite de Mlle de Scudéry. Rappelant le fait cité plus
-haut de la traduction en arabe d'un de ses romans, il ajoutait:
-«Pardonnez moi, s'il vous plaît, Mademoiselle, cette particularité qui
-n'est pas de votre goût, et permettez moi d'en dire une autre dont je
-suis incomparablement plus touché. C'est que vous êtes la plus généreuse,
-la plus ardente et la plus fidèle Amie qui fut jamais, et que votre cœur
-est peut-être au-dessus de ce grand esprit que toute la terre
-admire[199].» _Ma bonne amie_, ainsi l'appelaient naïvement quelques-uns
-de ses intimes, hommes et femmes[200], et elle fut en effet par
-excellence «une bonne amie», comme elle n'hésitait pas à le dire
-d'elle-même. Agréée par les plus austères, cette amitié ne
-s'effarouchait pas de quelques écarts, et, sur cette liste si nombreuse,
-à côté des Mascaron, des Montausier, des Sévigné, des Motteville,
-figurent d'autres noms moins irréprochables. L'indulgence de la femme
-sûre d'elle-même, pour des faiblesses qu'elle ne partageait pas, respire
-dans son commerce avec certains amis de l'un et de l'autre sexe. Elle
-écrivait à Bussy-Rabutin: «Votre fille que je vois souvent a autant
-d'esprit que si elle vous voyoit tous les jours, et est aussi sage que si
-elle ne vous voyoit jamais.» La galante Mme de la Suze adressait à la
-_sage Daphné_ (Scudéry) une Élégie, où cette nuance de leurs rapports
-mutuels est délicatement indiquée:
-
- Illustre et chère amie à qui dans mes malheurs
- J'ai toujours découvert mes secrètes douleurs,
- Qui sais ce que l'on doit ou désirer ou craindre
- Et qui ne blâmes pas ce qu'on ne doit que plaindre,
- Écoute-moi....
-
- [199] De Vaumorière, _Harangues_, 1713, in-4º, p. 254.
-
- [200] Voy. les lettres de M. de Pertuis, de Mme Deshoulières,
- etc.
-
-Ménage écrivait à la date du 21 août 1685:
-
-«Mlle de Scudéry m'a obligé de me réconcilier avec M. Pellisson, et je
-dînai hier chez lui. _Mortalis cum sis, odia ne geras immortalia_[201].»
-
- [201] Lettre inédite à Huet, du 21 août 1685.
-
- Il arriva pourtant à l'un de ses amis, et des plus intimes, de lui
- reprocher _son mauvais caractère_ (Voyez la lettre de Godeau du 8
- septembre 1650). Hâtons de dire que Godeau voulait parler de son
- écriture.
-
-«Ennemie de la médisance et des médisans, juste dans ses choix, sûre dans
-son commerce, sincère, discrète et judicieuse, vraie en tout et toujours
-égale, elle faisoit souhaiter à tout le monde sa connoissance et son
-amitié. Incapable de changement comme de foiblesse, ses amis n'étoient
-jamais plus assurés de son cœur que quand ils étoient malheureux[202].»
-
- [202] Bosquillon, _Éloge_.
-
-Pour prouver combien cette fois son panégyriste est resté dans la stricte
-vérité, il suffit de rappeler les noms de Fouquet, de Valcroissant, de
-Corbinelli, de Bonnecorse, du gazetier Loret qui recevait par son
-entremise les bienfaits anonymes du Surintendant alors prisonnier[203].
-Le 30 mai 1687, elle s'était associée à Pellisson pour faire célébrer un
-service funèbre à Nublé, leur ami commun[204]. Quant à Pellisson
-lui-même, il avait toujours occupé une place à part. Longtemps avant sa
-mort, et un jour qu'il n'avait pu assister à une réunion motivée par
-l'anniversaire de la naissance de Sapho, Ménage avait fait son épitaphe,
-où il disait en usant d'une fiction poétique:
-
- Passant, ne pleure point son sort.
- De l'illustre Sapho que respecta l'envie
- Il fut aimé pendant sa vie,
- Il en fut plaint après sa mort.
-
-Lorsque cette fiction se réalisa, en 1693, elle dicta à Bosquillon, sur
-cet ami de trente-huit ans, de touchantes notices qui parurent dans le
-_Mercure_ et dans le _Journal des Savants_[205], et toutes ses lettres de
-cette époque témoignent de l'ardeur passionnée[206] qu'elle mit à
-défendre Pellisson contre les attaques qui s'étaient produites en France,
-en Allemagne, en Hollande sur la sincérité de sa conversion et
-l'orthodoxie de sa fin. Elle écrivit à Mme de Maintenon, au chancelier, à
-M. Lepeletier, à Bossuet, et, en réponse à cette dernière lettre de 15
-pages[207], malheureusement perdue, obtint de l'illustre prélat un
-témoignage aussi honorable pour ses sentiments personnels que pour la
-mémoire de son ami[208]. Elle concourut à l'édition du premier volume de
-son _Traité de l'Eucharistie_, donnée par l'abbé de Faure-Ferriès. Elle
-possédait toutes ses poésies inédites, probablement celles qu'il avait
-composées à la Bastille[209] et projetait de raconter sa vie[210]. Elle
-avait écrit dans le premier moment: «La douleur m'a rendue malade; je
-fais ce que je puis pour résister, car _je suis nécessaire à conserver sa
-mémoire_[211].» Depuis elle dit: «Je n'ai point eu de véritable santé
-depuis sa mort[212].» L'année suivante la perte de l'abbé Boisot de
-Besançon, avec qui elle était en correspondance suivie depuis près de dix
-ans, lui rappelait celle de Pellisson.
-
- «Je croyois perdre Acanthe une seconde fois,»
-
-disait-elle dans un madrigal composé à cette occasion.
-
-
- [203] _Menagiana_, 1694, p. 198.--_Gazette de Loret_, lettre du
- 22 décembre 1663.
-
- [204] _Extraits des registres du Cabinet des Titres, Naissances,
- Mariages, Morts_, No 1011, à la date indiquée. Mss de la Bque
- Natale.
-
- [205] _Mercure_ de février 1693, p. 280.
-
- Dans sa lettre à Boisot du 7 mars, elle dit: «Le dernier _Mercure
- galant_ contient un éloge véritable. Ceux qui font le _Mercure_
- ont cru que je l'avois écrit, mais il est d'un de mes amis appelé
- M. Bosquillon, à qui j'avois donné un simple mémoire.» On lit dans
- la lettre du 3 mai suivant: «La semaine prochaine, il y aura un
- éloge de M. Pellisson dans le _Journal des Savants_ (17e No), fait
- par un de mes amis, instruit par moi.»
-
- [206] «La colère m'a donné la force de résister à ma douleur pour
- combattre la calomnie.» Lettre à Boisot du 7 mars 1693 et les
- suivantes.
-
- [207] Lettre au même du 21 février.
-
- [208] Lettre de Bossuet à Mlle de Scudéry, édition Lebel, t.
- XXXVII, p. 477, et à Mlle Dupré sur le même sujet, en date du 14
- février 1693, _ibid._, p. 475. «Je m'acquitte d'autant plus
- volontiers de ce devoir, que vous me faites connoître que mon
- témoignage ne sera pas inutile pour la consoler.»
-
- [209] Lettres des 7 juin 1693 et 3 octobre 1694.
-
- [210] «Si Dieu me laisse vivre assez longtemps pour écrire ce que
- je sais de sa vie, je le justifierai dans les affaires
- temporelles, comme j'ai fait dans la religion.» (13 mars 1693.)
-
- [211] Lettre du 28 février 1693.
-
- [212] Lettre du 20 février 1694.
-
-C'était aussi une amitié de quarante ans qui unissait Sapho, la
-Précieuse, la mondaine, la romancière à l'illustre et pieux Mascaron. Dès
-l'année 1646, elle se joignait à son frère pour recommander le père à
-leurs amis de Paris, et, dans une de ses dernières lettres à l'abbé
-Boisot, elle faisait du fils un éloge des mieux sentis. Celui-ci, de son
-côté, n'avait pas attendu, pour louer les écrits de son amie, qu'elle eût
-publié ses _Conversations morales_. Il lui écrivait le 12 octobre 1672:
-«L'occupation de mon automne est la lecture de _Cyrus_, de _Clélie_ et
-d'_Ibrahim_. Ces ouvrages ont toujours pour moi le charme de la
-nouveauté, et j'y trouve tant de choses propres pour réformer le monde,
-que je ne fais pas difficulté de vous avouer que, dans les sermons que je
-prépare pour la Cour, vous serez très-souvent à côté de saint Augustin et
-de saint Bernard.» A peine investi de la dignité épiscopale, il éprouve
-le besoin de raconter à sa vieille amie l'espèce d'ovation dont il a été
-l'objet dans son diocèse de Tulle, et il ajoute: «L'amitié des peuples,
-toute grossière qu'elle est, a par sa sincérité un charme qui se fait
-sentir et qui console de la perte des choses qui ont plus d'éclat à la
-vérité, mais moins de solidité. Je ne mets point dans ce rang,
-Mademoiselle, cette bonne et généreuse amitié dont vous m'honorez depuis
-si longtemps; rien ne peut consoler d'être éloigné de vous, que la
-persuasion d'être toujours dans votre souvenir, et d'avoir une petite
-place dans le cœur du monde le plus grand et le plus généreux. Je ne
-manquerai pas de faire copier les sermons que vous désirez. Je souhaite
-qu'ils puissent vous plaire; votre approbation me donnera une joie moins
-tumultueuse à la vérité, mais plus solide que celle de toute la cour, et
-votre sentiment réglera celui que j'en dois avoir.»
-
-Chargé en 1675 de prononcer l'éloge de Turenne, il faisait part à Mlle de
-Scudéry de l'embarras où le jetait le peu de temps qu'il avait pour se
-préparer à une semblable tâche. «Vous pouvez, ajoutait-il, m'aider à
-éviter ces inconvénients, si vous avez la bonté de penser un peu à ce
-que vous diriez si vous étiez chargée du même emploi[213].»
-
- [213] Lettre du 5 septembre 1675.--Des nouvellistes littéraires
- ont bâti sur cette donnée une véritable collaboration entre la
- romancière et le prédicateur. On a pu lire, à plusieurs reprises,
- dans les journaux, la découverte faite, _dans un vieux château de
- Normandie_, du manuscrit original de l'_Oraison funèbre de
- Turenne_, par Mascaron, couvert de notes manuscrites de la main
- de Mlle de Scudéry.
-
-Moins ancienne, mais non moins glorieuse pour Mlle de Scudéry était
-l'amitié du grand Leibnitz. Nous en avons des témoignages plus sérieux
-que les vers adressés au perroquet de Sapho. A propos de la question de
-l'amour divin, débattue entre Bossuet et Fénelon, le philosophe avait
-dit: «De toutes les matières de théologie, il n'y en a point dont les
-dames soient plus en droit de juger, puisqu'il s'agit de la nature de
-l'amour.... Mais j'en voudrois qui ressemblassent à Mlle de Scudéry qui a
-si bien éclairci les caractères et les passions dans les romans et dans
-les conversations de morale[214].»
-
- [214] Foucher de Careil, _Lettres et Opuscules inédits de
- Leibnitz_, 1854, in-8º, p. 254.
-
-De son côté, l'abbé Nicaise écrivait à Huet, le 9 août 1698: «J'avois
-fait part à Mlle de Scudéry, qui est des amis de M. Leibnitz, de son
-sentiment sur l'amour désintéressé, en lui disant qu'il n'étoit contraire
-ni à M. de Meaux, ni à M. de Cambray, pour me venger un peu de quelques
-vers de sa façon dont elle m'avoit régalé. Elle me répond qu'elle ne veut
-point se mêler dans une dispute d'une matière si élevée, et qu'elle se
-tient en repos en se bornant aux Commandements de Dieu, au Nouveau
-Testament et au _Pater_. Car je crois, dit-elle, qu'une prière que
-Jésus-Christ a composée lui-même ne contient pas un intérêt criminel,
-quoique Mme Guyon la regarde comme une prière intéressée, ce qui
-renverseroit les fondements du christianisme[215].»
-
- [215] Cousin, _Fragments philosophiques_, 5e édon.--_Philosophie
- moderne_, 2e partie, 1866, in-8º, t. II, p. 182.
-
-Ces derniers mots nous amènent à la vieillesse de Mlle de Scudéry, aux
-infirmités qui l'accompagnèrent et aux pensées sérieuses que lui
-inspirèrent les approches du moment suprême.
-
-A ses amis qui lui promettaient l'immortalité, elle avait répondu:
-
- J'en quitterois ma part pour un siècle de vie,
-
-Ou mieux encore:
-
- J'y renoncerois par tendresse
- Si mes amis n'étoient immortels comme moi[216].
-
- [216] Voy. les Poésies.
-
-Ce siècle de vie, elle y toucha presque, et, depuis longtemps, les
-approches s'en faisaient sentir. Dès 1689, Richelet, dans son _Choix des
-plus belles lettres_, p. 295, insérant une épître de Balzac à elle,
-ajoutait en note: «Plût à Dieu qu'elle pût continuer à travailler et
-qu'elle fût encore en état de contenter ce qu'il y a de plus fin et de
-plus délicat dans l'un et dans l'autre sexe! Mais
-
- Non, elle cède aux ans et sa tête chenue
- Lui dit qu'il faut quitter les hommes et le jour,
- Son sang se refroidit, sa force diminue, etc.»
-
-En dépit des vers:
-
- L'oreille est le chemin du cœur
- Et le cœur l'est du reste,
-
-vers qui ont été attribués à Mlle de Scudéry, la surdité fut une des
-infirmités qui se déclarèrent de bonne heure chez elle et s'accrurent
-avec l'âge. Il y eut à ce sujet, au moins dès 1666, entre Cotin et
-Ménage, un échange d'épigrammes latines et françaises. Le premier engagea
-l'action par le quatrain suivant:
-
- Suivre la Muse est une erreur bien lourde,
- De ses faveurs voyez le fruit:
- Les écrits de Sapho menèrent tant de bruit
- Que cette nymphe en devint sourde.
-
-Ménage riposta par une épigramme latine de 18 vers:
-
- Proh scelus! incautam carpis, malesane, puellam,
- Nec pudet, et surdam surdior ipse vocas, etc.
-
-La querelle ainsi commencée continua sur le même ton. Les pièces en ont
-été recueillies par Cotin lui-même sous le titre de la _Ménagerie_[217].
-Elle eut cela de particulier que le premier auteur de la guerre protesta
-toujours de son respect pour celle qui en avait été l'occasion, et
-prétendit que l'attaque était plus respectueuse que la défense, ce qui
-donna lieu aux vers suivants:
-
- Quand le docte Cotin, l'amour des beaux esprits,
- Veut plaindre de Sapho la surdité cruelle,
- Il donne à sa disgrâce une cause si belle
- Que l'on peut souhaiter d'être sourde à ce prix.
-
- [217] Voy. ce que nous en avons dit ci-dessus, p. 70.
-
-Et à ceux-ci:
-
- Je prends pour votre ami celui qui vous attaque,
- Et pour votre ennemi celui qui vous défend.
-
-Cependant, Mlle de Scudéry s'était depuis longtemps résignée à vieillir.
-Disons mieux, dès le temps de la _Clélie_, elle prenait l'avance sur la
-vieillesse en traçant, avec une certaine complaisance, le portrait
-d'Arricidie, qui était encore à Capoue l'arbitre du bon goût et du bon
-ton, «quoiqu'elle n'eût jamais eu aucune beauté et qu'elle eût plus de
-quinze lustres» (soixante-quinze ans). Or l'auteur n'en avait guère alors
-que cinquante. Il faut lire ce portrait et l'agréable commentaire qu'en
-fait un critique, en montrant que, contre l'ordinaire des romans, la
-femme âgée a sa place dans la _Clélie_ et vieillit sans devenir inutile
-ni déplaisante[218].
-
- [218] _Clélie_, t. I, p. 297-301.--Saint-Marc Girardin, _Cours de
- littérature dramatique_, t. III, p. 121.
-
-A partir surtout de 1692, la correspondance de Mlle de Scudéry avec
-l'abbé Boisot renferme sur sa santé des plaintes qui vont en s'aggravant
-d'année en année. «Mes genoux ne me permettent pas de monter et
-descendre mon escalier sans peine et de me promener dans mon
-jardin.»--«Ma santé est plus altérée qu'elle n'étoit, et je ne suis
-encore payée de nulle part.» 12 mai et 16 juin 1694, etc., etc.
-
-Nous avons sur Mlle de Scudéry, dans les dernières années de sa vie,
-l'impression de deux témoins oculaires qui lui rendirent visite à peu de
-temps de distance. L'un et l'autre s'accordent à dire qu'elle avait
-conservé un esprit encore vigoureux dans un corps en ruines, et la
-comparent à une sibylle à qui il ne restait plus que la parole. Elle
-avait alors à peu près 92 ans. Au premier de ces visiteurs, Martin
-Lister, savant médecin et naturaliste anglais, elle montra, dans son
-cabinet, un portrait de Mme de Maintenon, son amie de longue date,
-qu'elle lui affirma être fort ressemblant, et qui, en effet, dit-il,
-représentait une femme d'une beauté remarquable. L'autre était Mme du
-Noyer, qui, dans ses _Lettres historiques et galantes_, a recueilli bien
-des commérages mêlés à quelques vérités. A l'en croire, Mlle de Scudéry,
-lorsqu'elle reçut sa visite, était tellement sourde qu'elle faisait
-écrire par une tierce personne tout ce qu'on lui disait, et répondait
-après avoir lu le papier sur lequel étaient couchés les discours de son
-interlocutrice[219].
-
- [219] Martin Lister, _A Journey to Paris_, 1699, pp. 93 et
- 94.--_Lettres de Madame du Noyer_, 1757, t. I, p. 137.
-
-Dans les dernières années de sa vie, elle composa encore des vers à la
-louange du Roi, sur l'avénement du duc d'Anjou au trône d'Espagne, sur
-les victoires de nos armées, etc. «On aime à voir, dit un écrivain, la
-noble fille, presque centenaire, soutenir jusqu'au bout l'honneur de
-la grande génération dont elle était à cette date le dernier
-représentant[220].» En effet, par sa longue existence, qui commence avec
-les premières années du dix-septième siècle et le dépasse d'un an, qui
-embrasse la fin du règne de Henri IV, celui de Louis XIII tout entier,
-les deux ministères de Richelieu et de Mazarin, la jeunesse, la maturité
-et la vieillesse de Louis XIV, il fut donné à Mlle de Scudéry d'être
-contemporaine de Balzac, de Chapelain, de Voiture, de Corneille, de
-Scarron. Elle a vu naître et mourir Molière, La Fontaine, Pascal, Racine,
-Labruyère, et n'a précédé dans la tombe que de quelques années Bossuet,
-Despréaux, Mascaron et Fléchier[221].
-
- [220] Eug. Crépet, _Trésor épistolaire de la France_, t. I. p.
- 237.
-
- [221]
-
- Balzac né en 1594, mort en 1660.
- Chapelain 1595, + 1674.
- Voiture 1598, + 1648.
- Corneille 1606, + 1684.
- Scarron 1610, + 1660.
- Molière 1620, + 1673.
- La Fontaine 1621, + 1695.
- Pascal 1623, + 1662.
- Bossuet 1627, + 1704.
- Fléchier 1632, + 1710.
- Mascaron 1634, + 1703.
- Boileau 1636, + 1711.
- Racine 1639, + 1699.
- Labruyère 1644, + 1696.
-
-Outre les ouvrages cités par nous, elle en a publié quelques autres de
-moindre importance[222]. Il est question dans les _Lettres de Mme de
-Sévigné_, t. II, p. 258, d'un commentaire qu'elle avait composé sur
-certains sonnets de Pétrarque, et Bosquillon parle à la fin de son Éloge
-«de courtes prières pour tous les dimanches de l'année et d'autres sur
-les 150 pseaumes, qu'elle avoit faites depuis longtemps pour son seul
-usage et pour celui d'un de ses plus illustres amis.»
-
- [222] _Promenade de Versailles_ ou _Histoire de Célanire_. Paris,
- Barbin, 1669, in-8º.--Les _Bains des Thermopyles_. Paris, veuve
- Ribou, 1732, in-8º. C'est un épisode tiré du t. IX du _Grand
- Cyrus_.--_Histoire de Mathilde d'Aguilar._ La Haye, 1736,
- in-8º.--_Anecdotes de la cour d'Alphonse XIe du nom, Roi de
- Castille._ Paris, 1756, 2 vol. in-12.
-
-Mlle de Scudéry, a dit M. Cousin, était pieuse sans être dévote, et la
-justesse de cette appréciation ressort de plusieurs circonstances
-énoncées par nous dans le cours de cette Notice. Ses _Conversations sur
-divers sujets_ (1680) renferment un chapitre _Contre ceux qui parlent peu
-sérieusement de la religion_. Elle y dépeint ces hommes qu'on appelait
-alors des _libertins_, mais elle se refuse à admettre qu'il puisse y
-avoir des femmes sans religion. Il est question ailleurs d'une certaine
-Belinde à qui la dévotion ôta quelques amis, et elle ajoute: «Car,
-quoique Belinde ait une piété fort solide, elle ne convenoit plus à un de
-ces dévots de cabale qui, pour l'ordinaire, songent plus à concerter
-l'extérieur de leurs actions qu'à régler le fond de leur propre
-cœur[223].»
-
- [223] _Conversations morales_, 1686, t. II, p. 989.
-
-Nous avons déjà vu par la lettre à l'abbé Nicaise, citée plus haut, que
-les sentiments religieux de Mlle de Scudéry s'accentuèrent davantage vers
-la fin de sa vie. L'auteur de son Éloge nous la représente en proie,
-pendant plusieurs années, à de vives douleurs causées par un rhumatisme
-aux genoux et souffertes avec une résignation toute chrétienne, portant
-dans un corps usé un esprit toujours serein. Nous reproduisons d'après
-lui le touchant récit de sa mort, en l'abrégeant un peu, mais en lui
-laissant toute sa naïveté.
-
-«Le 2 juin (1701) au matin, dit-il, elle se fit encore lever et habiller,
-malgré un gros rhume mêlé de fièvre. Étant debout, elle se sentit
-défaillir et dit: il faut mourir. Elle demanda le crucifix et le baisa.
-On le posa devant elle, et elle demeura les yeux attachés dessus. Son
-confesseur, qui demeuroit dans le voisinage et qui la voyoit souvent, ne
-s'étant pas trouvé, on avertit le père de Furcy, capucin. On lui redonna
-le crucifix. Comme il étoit un peu lourd, on voulut le lui ôter; mais
-elle le reprit de sa main mourante en disant: Donnez, donnez-moi mon
-Jésus. Elle l'appuya sur sa poitrine et, pendant qu'on lui donnoit la
-dernière absolution, elle expira doucement dans le baiser du
-Seigneur[224].»
-
- [224] _Eloge de Mlle de Scudéry_, par M. Bosquillon, dans le
- _Journal des Savants_, du lundi 11 juillet 1701.
-
-
-Ainsi mourut Mlle de Scudéry, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans. Deux
-églises se disputèrent l'honneur de lui donner la sépulture, celle de
-l'hôpital des Enfants-Rouges où elle avait dit souvent qu'elle souhaitait
-d'être enterrée, et celle de Saint-Nicolas-des-Champs, qui était sa
-paroisse depuis plus de cinquante ans. Le cardinal de Noailles,
-archevêque de Paris, jugea en faveur de sa paroisse, où son corps fut
-inhumé le 3 juin au soir[225].
-
- [225] Voici la mention, inexacte quant à l'âge, que M. Jal a
- relevée sur les registres de Saint-Nicolas. Ce fut le jeudi 2
- juin 1701 que décéda, en sa maison, rue de Beauce, «damoiselle
- Magdeleine de Scudéry, fille, âgée de _soixante-et-quatorze_ ans,
- ou environ.» Elle fut inhumée le lendemain 3 juin, à
- Saint-Nicolas-des-Champs, sa paroisse.
-
- E. J. B. RATHERY.
-
-
-
-
-APPENDICE[226].
-
- [226] Voyez la _Notice_ page 17.
-
-(_Extrait des archives des Bouches-du-Rhône, cour des Comptes._--_Reg.
-jurisprudentia_, _fo_ 289.)
-
- PROVISIONS DE LA CHARGE DE CAPPITAINE ET GOUVERNEUR DE LA TOUR
- NOTRE-DAME-DE-LA-GARDE POUR GEORGE DE SCUDÉRY, SIEUR
- D'AMBERVILLE, GENTILHOMME ORDINAIRE DE LA CHAMBRE DU ROY.
-
-
-Louis, par la grace de Dieu roy de France et de Navarre, comte de
-Provence, Forcalquier et terres adjacentes, à tous ceux qui ces présentes
-lettres verront, salut. La charge de cappitaine et gouverneur de la Tour
-de Notre-Dame-de-la-Garde, size sur la coste de nostre pays de Provence,
-estant à présent vaccante par la mort du sieur de Boys, dernier
-possesseur d'icelle, et estant nécessère pour nostre service de la
-remplir d'une personne qui ayt les bonnes qualitéz requises pour s'en
-acquitter dignement, Nous avons creu ne pouvoir fère un meilleur choix
-que de la personne de nostre cher et bien amé le sieur de Scudéry, sur la
-confiance que nous prenons en ses sens, suffisance, valeurs, expérience
-au faict des armes et en son affection et fidélité à nostre service, dont
-il a rendu preuve en diverses occasions. A ces causes et autres bonnes
-considérations à ce nous mouvans, nous avons ledict sieur de Scudéry
-constitué, ordonné et establi, constituons, ordonnons et establissons,
-par ces présentes signées de nostre main, cappitaine et gouverneur de la
-ditte Tour de Nostre-Dame-de-la-Garde, vaccante, comme dit est, par la
-mort dudict sieur de Boys, et ladicte charge luy avons donnée et
-octroyée, donnons et octroyons pour en jouir aux honneurs, authoritéz,
-prérogatives, gaiges, droicts, profficts, revenus et esmolumens qui y
-appartiennent, et telz et semblables dont a jouy ou deub jouyr ledict
-sieur de Boys, le tout tant qu'il nous plairra, soubz l'authorité de
-nostre trèz-cher et trèz-amé cousin le comte d'Aletz, gouverneur et
-nostre lieutenant général en nostre province de Provence et, en son
-absence, soubz celle du sieur comte de Carcèz, nostre lieutenant général
-en ladicte province, et leurs successeurs ausdictes charges. Si donnons
-en mandement à nostre trèz-cher et féal le sieur Seguier, chevalier,
-chancelier de France, que, dudict sieur de Scudéry pris et receu le
-serment en tel cas requis et accoustumé, il le mette et institue ou fasse
-mettre et instituer de par Nous en possession de ladicte charge et
-d'icelle, ensemble des honneurs, authoritéz, prérogatives, gaiges,
-droicts, profficts, revenus et esmolumens dessusdicts, le face, souffre
-et laisse jouyr et user plainement et paisiblement et à luy obéir et
-entendre de tous ceux et ainsy qu'il appartiendra ez choses touchant et
-concernant ladicte charge. Mandons en outre à noz améz et féaux
-conseillers les trésoriers généraux de France en nostre dit pays de
-Provence que par celuy de noz receveurs et comptables qu'il appartiendra,
-qui a accoustumé de payer lesdicts gaiges et droictz, ilz le fassent
-doresnavant payer et dellivrer par chascun an audict Scudéry, en la forme
-et manière accoustumée, à commencer du jour et datte des présentes,
-rapportant lesquelles ou coppie d'icelles deuement collationnées pour une
-fois seulement, avec quittance sure et suffisante. Nous voulons tout ce
-que payé et dellivré luy aura esté à l'occasion susdicte estre passé et
-alloué en la despence des comptes de celuy de nos dicts receveurs et
-comptables qui les aura payéz par noz améz et féaulx les gens de noz
-comptes, ausquelz nous mandons ainsy le fère sans difficulté; car tel est
-nostre plaisir. En tesmoing de quoy, nous avons faict mettre nostre scel
-à ces dictes présentes. Donné à Monfrin, le vingt-neufvième jour du moys
-de juin, l'an de grace MVIe XLII et de nostre règne le trente-troisième.
-Signé Louis, et, sur le reply, par le Roy, comte de Provence, Sublet.
-Scellées sur double queue du grand [scel] de cire jaune.
-
-Extraict des registres de la Cour des Comptes, Aydes et Finances. Sur la
-requeste présentée par Georges de Scudéry, sieur d'Amberville,
-gentilhomme ordinère de la Chambre du Roy, tendant à vériffication
-et entérinement de lettres patentes par lesquelles Sa Majesté l'a
-pourveu de la charge de cappitaine et gouverneur de la Tour de
-Nostre-Dame-de-la-Garde, size sur la coste de Provence, vaccante par la
-mort du sieur de Boys, dernier possesseur, pour en jouyr aux honneurs,
-authoritéz, prérogatives, gaiges, droicts, profficts, revenus et
-esmolumens y appartennans, telz et semblables qu'en jouyssoit ledict de
-Bouys, soubz l'authorité du sieur comte d'Aletz, gouverneur et lieutenant
-général en ladicte province et, en son absence, soubz celle du sieur
-comte de Carcès, lieutenant général audict pays; veu lesdictes lettres
-patentes données à Monfrin le vingt-neufviesme jour du moys de juin MVIC
-XLII, signées Louis et, sur le reply, par le Roy comte de Provence,
-Sublet, scellées sur double queue du grand scel en cire jaune; la
-requeste dont est question appoinctée le dix-neufviesme jour du moys de
-juin MVIC XLII, pour estre monstrée au procureur général du Roy; la
-responce de son substitut n'empêchant ladicte vériffication et
-enregistration, la requeste ce jourd'huy rechargée et rapportée par Me F.
-Margaillet, conseiller du Roy en ladicte cour, et tout considéré; dict a
-esté que la Chambre, ayant esgard à ladicte requeste, a vériffié et
-entériné, entérine et vériffie lesdittes lettres patentes, pour jouyr
-par l'impétrant dudict estat et charge de cappitaine du fort
-Nostre-Dame-de-la-Garde, aux honneurs, authoritéz, prérogatives,
-prééminences, franchises, libertéz, gaiges, droicts, fruicts, profficts,
-revenus et esmolumens y appartenans, tels et semblables et tout ainsy
-qu'en jouyssoit son devancier, à compter lesdicts gaiges déz le jour et
-datte desdictes provisions, et au surplus suyvant la forme et teneur
-d'icelles, à la charge que par le commissère qui sera depputté pour
-mettre et installer ledict de Scudéry en possession dudict estat et
-charge, il fera fère description de l'estat et qualité dudict fort,
-ensemble inventère de l'artillerie, munitions et armes, équipage de
-guerres, meubles qui seront en icelles, et de tout il se chargera
-formement, aprèz deue conférance des inventaires cy devant faicts sur
-l'installation dudict de Bouys et autres ses devanciers, sauf au
-procureur général du Roy, en cas de défectuosité ou manquement, se
-pourvoir contre iceux ainsy qu'il appartiendra. Et seront lesdictes
-lettres registrées ez registres des archifz de Sa Majesté. Faict en la
-Chambre des Comptes, Cour des Aydes et Finances du Roy en Provence, séant
-à Aix, le XXIIe jour de juin MVIC XLIII, collationné, signé Mour.
-
-
-
-
- CORRESPONDANCE
- CHOISIE.
-
-
-MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A M. CHAPELAIN[227]
-
- [227] Mss de Conrart, in-4º, t. V, p. 275.
-
- M. Cousin qui a reproduit cette lettre et la suivante, n'a pas
- entrepris d'en expliquer les allusions. Nous avons dû aller plus
- loin que lui. Leur comparaison avec les lettres de Balzac à
- Chapelain des 15 mars, 15 et 29 avril 1639, et avec la lettre
- inédite de Voiture au même, datée du 1er mars de la même année
- (Mss Sainte-Beuve), nous a fourni l'explication suivante: La
- comédie de l'Arioste _I Suppositi_ avait été à l'hôtel de
- Rambouillet l'objet d'une polémique assez animée. Critiquée par
- Voiture et par Mlle de Rambouillet, elle avait eu pour défenseurs
- Chapelain, Mlle Paulet, Georges et Madeleine de Scudéry. Enfin
- Voiture s'avoua vaincu et envoya à Chapelain une paire de gants,
- enjeu du défi.
-
-
- [Mars ou avril 1639.]
-
- Monsieur,
-
-Si l'on ne m'avoit assurée que les cris d'allégresse ne déplaisent jamais
-aux victorieux, quelque modestes qu'ils soient, je ne mêlerois pas ma
-voix à celles de tant d'illustres personnes qui prennent intérêt en votre
-gloire, sachant bien qu'elle est trop peu considérable et trop foible
-pour être entendue dans le même temps que cette adorable Lionne[228],
-que vous avez placée au ciel avec tant de justice, témoigne par ses
-rugissemens la joie qu'elle a de votre triomphe. Mais après m'être laissé
-persuader que dans les réjouissances publiques chacun a droit de dire ses
-sentimens, j'ose vous assurer, que quand M. de Balzac m'auroit donné
-l'immortalité en me louant injustement dans une lettre[229], je ne serois
-pas si satisfaite, que de voir que par son jugement il vous établit le
-juge des autres. Et certes, à dire vrai, c'est un rang que vous méritez
-si bien, qu'on ne doit pas peu de louanges à votre modestie de vous être
-soumis à pouvoir être condamné; mais vous avez voulu rendre cette
-déférence aux rares qualités de votre arbitre, et de votre ennemi qui,
-certainement, ne s'est trouvé d'opinion contraire à la vôtre, que pour
-avoir la gloire de vous combattre. Il faut avoir l'âme si haute et si
-hardie, pour s'opposer à vos sentimens, que bien qu'il soit surmonté en
-cette guerre, elle ne laisse pas de lui être avantageuse. Enfin,
-Monsieur, comme elle n'est funeste pour personne, et qu'au contraire,
-elle est glorieuse et pour le juge et pour les deux partis, on peut dire
-que jamais victoire ne fut plus heureuse que la vôtre; que jamais vaincu
-ne porta ce nom avec tant d'honneur; et que jamais vainqueur ne fut
-couronné d'une main plus illustre. C'est tout ce que vous dira pour cette
-fois,
-
- Votre, etc.,
-
-
-Si ce n'est pas trop de hardiesse que de vous demander la Comédie qui a
-fait votre guerre, j'oserois vous supplier de me la prêter; afin qu'en
-admirant ses beautés, mon frère et moi, admirions encore votre jugement.
-
- Votre,
-
- [228] Mlle Paulet, sur laquelle nous reviendrons plus loin, avait
- dû ce surnom à son courage, à sa fierté, et à la nuance dorée de
- ses cheveux. Chapelain avait composé sur elle en 1633 une pièce
- de vers qu'on appelait le _Récit de la lionne_.
-
- [229] Balzac, qui s'était aussi déclaré pour l'Arioste dans la
- discussion dont nous avons parlé, se prévaut, dans sa lettre du
- 15 avril, de l'adhésion de Scudéry, et il ajoute: «Mais que
- cette sœur qui écrit si élégamment et de si bon sens, est digne
- de lui, et qu'elle est à mon gré une personne excellente!
- Prêtez-moi, monsieur, une douzaine de vos paroles, pour lui faire
- le compliment que je lui dois, et dites-lui que si j'étois le
- légitime distributeur de cette immortalité dont vous parlez, elle
- seroit assurée d'en avoir sa part.»
-
-
-AU MÊME[230].
-
- [230] Mss de Conrart, in-4º, t. V, p. 277.
-
- [Mars ou avril 1639.]
-
- Monsieur,
-
-Après avoir lu la Comédie[231] que vous m'avez fait l'honneur de me
-prêter, je ne suis pas assez inconsidérée pour publier hardiment ce que
-j'en pense. La médiocrité de mon esprit et mon ignorance sont des
-raisons assez fortes pour m'en empêcher. Je vous dirai, pourtant, que si
-quelque chose vous pouvoit faire douter de la justice de votre cause,
-vous auriez lieu de le faire, dans la seule pensée que Mlle de
-Rambouillet, qui, certainement, est la plus excellente personne de mon
-sexe, désapprouve une chose que je trouve belle, qu'elle condamne un
-intrigue qui me semble admirablement joli, et merveilleusement
-conduit[232]; et qu'enfin, elle blâme un ouvrage où je n'aperçois point
-de tache, et où le peu de lumière que j'ai me fait découvrir de grandes
-beautés. Cette opposition de toutes choses, qui se voit entre l'opinion
-de cette admirable personne et la mienne, doit, si je ne me trompe, vous
-être suspecte, et vous porter encore une fois à examiner si la raison est
-absolument contre elle; ou si, en cette rencontre, elle veut faire
-paroître son esprit au préjudice de son jugement, si elle protège le
-foible, ou si elle soutient ses sentimens propres; car, pour ne vous
-déguiser pas les miens, je ne puis concevoir que vous soyez de parti
-contraire; et lorsque je vous assure que je serai toujours du vôtre, je
-ne puis m'imaginer que je ne sois pas toujours du sien.
-
-Je suis, Monsieur, votre très humble et très affectionnée servante.
-
- [231] _I Suppositi._ Cette comédie de la jeunesse de l'Arioste
- n'est guère qu'une imitation de Plaute et de Térence. Mais
- le prologue renferme un certain nombre d'équivoques dont
- on s'explique que la pudeur de Mlle de Rambouillet et de
- quelques-uns de ses amis des deux sexes ait pu prendre ombrage.
-
- [232] _Intrigue_ était alors du masculin ou des deux genres,
- comme _équivoque_, _rencontre_, _affaire_, _énigme_, etc.
-
-
-CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[233].
-
- [233] Cette lettre, évidemment relative à la controverse sur les
- _Suppositi_ de l'Arioste, trouve sa place naturelle à la suite
- des deux précédentes. Nous l'empruntons à l'_Isographie_, avec
- une lacune que nous n'avons pu remplir.
-
-
- [Mars ou avril 1639.]
-
- Mademoiselle,
-
-Je n'étois pas bien de mon parti, même devant que d'avoir reconnu que
-vous le teniez, et le respect que je dois à la Princesse[234] que j'ai
-pour adversaire m'ôtoit la hardiesse de condamner des sentimens dont les
-contraires jusqu'ici m'avoient semblé les seuls équitables. Mais à
-présent que je vois les miens appuyés de votre autorité et protégés par
-la valeur du généreux Astolfe[235] qui a daigné descendre du ciel pour
-servir de champion à ma justice, je me détermine et veux bien désormais
-être du nombre de mes partisans, pour soutenir ma propre cause, à
-laquelle je me suis affectionné depuis seulement qu'elle est devenue la
-vôtre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- [234] Mlle de Rambouillet, qu'on appelait souvent la _Princesse
- Julie_ dans sa société.
-
- [235] Georges de Scudéry. Voyez la lettre déjà citée de Balzac,
- du 15 avril 1639. «C'est un dangereux homme que cet Astolphe,...
- et j'aimerois mieux me réconcilier avec l'Arioste que de me
- battre contre son chevalier. Pour moi, je mets son amitié au
- nombre de mes meilleures fortunes, et suis tout glorieux du
- nouveau témoignage qu'il m'en a rendu. Mais que cette sœur,
- etc.» Suit le passage cité p. 144, note 229.
-
-
-Ce seroit ici le lieu de vous rendre très-humbles grâces de la part que
-vous avez voulu prendre en mes intérêts, si tous les devoirs et toutes
-les reconnoissances n'étoient pas comprises dans la qualité véritable que
-je prends,
-
- Mademoiselle, de
- Votre très humble et très obéissant serviteur,
- CHAPELAIN.
-
-
-MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE ROBINEAU[236].
-
- [236] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 189.
-
- Mlle Robineau, «fille déjà âgée en 1657,» suivant Tallemant. «Elle
- a beaucoup d'esprit, dit le _Grand Dictionnaire des Précieuses_,
- et est des bonnes amies de la docte Sophie (Mlle de Scudéry) qui
- lui fait une confidence générale de tous ses ouvrages.» C'est la
- Doralise du _Grand Cyrus_. Elle habitait le quartier du Marais.
-
- Rouen, le 5 septembre 1644.
-
- Mademoiselle,
-
-Je m'étonne assez que vous, qui n'aimez guère les nouvelles et qui ne
-voyez jamais les relations de Renaudot[237], ayez souhaité que je vous en
-fisse une de mon voyage, qui sans doute n'a rien de si remarquable ni de
-si beau que le siége de Gravelines ni que l'action de M. d'Enghien.
-Néanmoins, puisque vous le désirez, il faut vous obéir et contenter votre
-curiosité par un fidèle récit de tout ce qui m'est arrivé.
-
-
- [237] Théophraste Renaudot, fondateur de la _Gazette de France_
- dont il avait obtenu le privilége à la date de 1631, par la
- protection du cardinal de Richelieu.
-
-Je ne m'arrêterai pas toutefois à vous dépeindre exactement la
-magnificence de mon équipage, quoiqu'il y ait sans doute quelque chose
-d'assez agréable à s'imaginer que les chevaux qui traînoient le char de
-triomphe qui me portoit étoient de couleurs aussi différentes que celles
-qu'on voit en l'arc-en-ciel: le premier étoit bai, le second étoit pie,
-le troisième alezan, et le quatrième gris pommelé; et tous les quatre
-ensemble étoient tels qu'il le faudroit à ces peintres qui aiment à faire
-paroître en leurs tableaux qu'ils sont savants en anatomie, n'y ayant pas
-un os, pas un nerf ni pas un muscle qui ne parût fort distinctement au
-corps de ces rares animaux. Leur humeur étoit fort docile, et leur pas
-étoit si lent et si réglé, qu'il n'y a point de cardinaux à Rome qui
-puissent aller plus gravement au consistoire que je n'ai été à Rouen.
-Aussi vous puis-je assurer que le cocher qui les conduisoit a eu tant de
-respect pour eux pendant le voyage que, de peur de les incommoder, il a
-quasi toujours été à pied. Ce n'est pas qu'il n'y ait lieu de croire
-qu'il en usoit aussi de cette sorte pour se divertir et pour nous
-désennuyer; car je puis vous dire sans mensonge qu'il aime fort la
-conversation, et que de toute la compagnie, lui et moi n'étions pas les
-plus désagréables.
-
-Mais, pour vous apprendre de quelles personnes cette compagnie étoit
-composée, vous saurez qu'il y avoit avec nous un jeune partisan, déguisé
-en soldat pour cacher sa profession, dont le manteau d'écarlate à gros
-boutons d'or, les grosses bottes et les grands bas ne convenoient pas
-trop bien à l'air de son visage; car enfin, avec tout l'appareil d'un
-chevau-léger ou d'un filou, il ressembloit très fort à un solliciteur de
-procès. Auprès de celui-ci étoit un mauvais musicien qui, craignant de
-mourir de faim à Paris, s'en alloit demander l'aumône en son pays; et
-quoique plusieurs personnes eussent beaucoup contribué à son habillement,
-il ne lui en étoit pas plus propre. Le chapeau qu'il portoit ayant, à ce
-que je crois, été autrefois à M. de Saint-Brisson[238], lui tomboit sur
-le nez à cause de la petitesse de sa tête. Son collet ressembloit assez à
-un peignoir; son pourpoint étoit à grandes basques, et ses chausses
-approchoient fort de celles des Suisses. Enfin plus d'un siècle et plus
-d'une nation avoient eu part à cet habit extraordinaire. La troisième
-personne de cette compagnie étoit une bourgeoise de Rouen qui avoit perdu
-un procès à Paris, et qui se plaignoit également de l'injustice de ses
-juges et de la fange des rues. La quatrième étoit une épicière de la rue
-Saint-Antoine, qui, ayant plus de douze bagues à ses doigts, s'en alloit
-voir la mer et le pays, pour parler en ses termes. La cinquième, tante de
-celle-là, étoit une chandelière de la rue Michel-le-Comte, qui, poussée
-de sa curiosité, s'en alloit avec elle voir la citadelle du Havre; la
-sixième étoit un jeune écolier, revenant de Bourges prendre ses licences,
-et se préparant déjà à plaider sa première cause. La septième étoit un
-bourgeois poltron qui craignoit toute chose, qui croyoit que tout ce
-qu'il voyoit étoit des voleurs, et qui n'apercevoit pas plutôt de loin
-des troupeaux de moutons et des bergers, qu'il se préparoit déjà à leur
-tendre sa bourse, tant la frayeur décevoit son imagination. La huitième
-étoit un bel esprit de Basse-Normandie, qui disoit plus de pointes que M.
-l'abbé de Franquetot n'en disoit du temps qu'elles étoient à la mode, et
-qui, voulant railler toute la compagnie, en donnoit plus de sujet que
-tous les autres. La neuvième étoit mon frère, dont j'allois vous
-dépeindre, non pas la mine, la profession ni les habillemens, mais les
-chagrins et les impatiences que lui donnoit une si étrange voiture, s'il
-n'eût retranché une partie de mon histoire, en obtenant de ma bonté de ne
-vous en dire rien.
-
- [238] Louis Séguier, baron de Saint-Brisson et prévôt de Paris.
- C'était un soupirant de Mlle Paulet, personnage ridicule dont il
- est souvent question dans les chansons du temps.
-
-Une si belle assemblée doit sans doute vous persuader que la conversation
-en étoit fort divertissante. Le partisan, quoique se voulant cacher, en
-revenoit toujours au sol pour livre. Le musicien, quoique plus incommode
-par sa voix que le bruit des roues du coche, vouloit toujours chanter. La
-bourgeoise qui avoit perdu sa cause ne faisoit que des imprécations
-contre son rapporteur. L'épicière, curieuse de voir le pays, dormoit tant
-que le jour duroit, excepté quand il falloit dîner ou descendre des
-montagnes. La chandelière ne pouvoit se lasser d'admirer le plaisir
-qu'elle auroit de voir dans les magasins de la citadelle une quantité
-prodigieuse de mèches qu'elle jugeoit y devoir être, vu le nombre des
-mousquets qu'elle avoit ouï dire qu'on y voyoit. Tantôt elle souhaitoit
-d'en avoir autant dans sa boutique, tantôt que ce fût elle qui la vendît
-à cette garnison. Enfin on peut dire que nous sortîmes du coche fort
-honorablement, c'est-à-dire tambour battant par la voix du musicien, et
-mèche allumée par notre chandelière, qui, tant que nous marchâmes de
-nuit, eut toujours une chandelle à la main pour nous éclairer dans le
-coche. Pour le jeune écolier, il ne parloit que de droit écrit, de
-coutumes et de Cujas. D'abord je crus que ce garçon déguisoit ce nom et
-que c'étoit de feu Cusac qu'il vouloit parler, quoique ce qu'il en disoit
-n'y convînt pas; mais je sus enfin que Cujas étoit un ancien docteur
-jurisconsulte, que cet écolier alléguoit sur toutes choses. Si l'on
-parloit de la guerre, il disoit qu'il aimoit mieux être disciple de Cujas
-que soldat; si l'on parloit de voyages, il assuroit que Cujas étoit connu
-partout; si l'on parloit de musique, il disoit que Cujas étoit plus juste
-en ses raisonnemens que la musique en ses notes; si l'on parloit de
-manger, il juroit qu'il aimeroit mieux jeûner toujours que de ne lire
-jamais Cujas; si l'on parloit de belles femmes, il disoit que Cujas avait
-eu une belle fille[239], et que, quoique vieille, elle n'est point
-encore laide. Enfin Cujas étoit de toutes choses, et Cujas m'a si fort
-importunée que voici la première et la dernière fois que je l'écrirai et
-le prononcerai en toute ma vie. Pour le poltron, il vous est aisé de vous
-imaginer que sa conversation ne ressembloit pas à celle d'un gascon, et
-que celle du bel esprit avoit beaucoup de rapport avec celle de feu M. de
-Nervèze[240].
-
- [239] Suzanne Cujas, fameuse par ses dérèglements. Elle était née
- en 1587, et Catherinot en nous donnant sa _Vie_, 1664 in-8º, a
- négligé de nous instruire de la date de sa mort. On voit qu'elle
- vivait encore en 1644.
-
- [240] Antoine de Nervèze, littérateur des plus médiocres, dont
- les vers, dit l'Estoile, se vendaient deux sols sur les quais de
- Paris.
-
-Après cela ne m'en demandez pas davantage, car je n'ai plus rien à vous
-dire sinon que je ne dormis point la nuit que je couchai à Magny, que de
-ma vie je ne fus si lasse que lorsque j'arrivai à Rouen, non pas comme a
-dit magnifiquement M. Chapelain parlant de la lune,
-
- Dedans un char d'argent environné d'étoiles,
-
-mais oui bien
-
- Dedans un char d'osier environné de crotte.
-
-Tout à bon, je pense que si je n'eusse eu peur qu'avec l'aide de ces
-admirables lunettes que l'on peut quasi dire qui arrachent les astres du
-ciel, vous n'eussiez découvert le coche et n'eussiez remarqué une partie
-de ce que je viens de dire, je pense, dis-je, que je ne vous en aurois
-rien appris, tant cet équipage étoit burlesque. Après vous l'avoir
-dépeint si étrange, je n'oserois quasi vous apprendre qu'en ce lieu-là je
-me souvenois de vous, de peur que, comme vous avez l'imagination
-délicate, vous ne trouviez mauvais que votre image seulement ait été en
-un si bizarre lieu. Mais pour vous consoler de cette aventure, j'ai à
-vous dire qu'il y avoit aussi bonne compagnie dans mon cœur qu'elle
-étoit mauvaise dans le coche; et pour empêcher ces figures extravagantes
-d'y faire aucune impression, je l'avois tout rempli de Mlle Paulet, de M.
-de Grasse, de Mme Aragonnais, de Mlles ses sœurs, de M. Chapelain, de M.
-Conrart, de Mlle de Chalais, de M. de la Mesnardière, de Mme et Mlles de
-Clermont et de vous[241]. Si bien que rappelant tout ce que j'aime à mon
-secours, je fis en sorte que ce que je pensois d'agréable fût plus
-puissant que ce que je voyois de fâcheux; et j'eus plus de joie à me
-souvenir de tant d'excellentes personnes, et à espérer qu'elles me
-faisoient l'honneur de se souvenir quelquefois de moi, que je n'eus de
-peine à souffrir les importunités d'une mauvaise compagnie. Ayez, s'il
-vous plaît, la bonté de leur faire agréer cet innocent artifice et de
-leur rendre grâce de m'avoir sauvée de la persécution que j'aurois eue,
-si elles ne m'avoient pas donné lieu de me souvenir agréablement de tous
-les bons offices que j'en ai reçus. Pour vous, Mademoiselle, je ne vous
-rends point de nouveaux remercîments, car ne pouvant aujourd'hui vous
-parler tout à fait sérieusement, ce sera pour une autre fois que je vous
-dirai que personne ne vous connoit mieux ni ne vous estime davantage que
-moi, que personne ne vous est plus obligée que je vous la suis, que
-personne aussi n'en est plus reconnaissante, et qu'enfin personne ne sera
-jamais plus véritablement ni plus sincèrement,
-
- Mademoiselle,
- Votre très humble et très passionnée servante.
-
- [241] Nous aurons occasion de revenir sur la plupart de ces noms.
-
-
-A MADEMOISELLE PAULET[242].
-
- [242] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 185.
-
- Angélique Paulet, fille de Charles Paulet, inventeur de l'impôt
- dit _la Paulette_, était l'une des plus anciennes amies de Mlle de
- Scudéry, qui l'a peinte dans le _Grand Cyrus_ sous le nom d'Élise.
-
- En Avignon, le 27 novembre 1644.
-
- Mademoiselle,
-
-Bien que ce soit l'opinion commune qu'il y a quelque douceur à raconter
-les périls passés, je ne vous dirai toutefois que bien vite que nous
-avons pensé faire deux fois naufrage sur le Rhône, de peur que, comme
-vous avez l'imagination délicate et le cœur sensible pour vos amies,
-vous n'eussiez encore un sentiment de douleur pour un accident qui n'est
-point arrivé et qui même ne peut plus arriver, étant bien résolue à ne
-repasser jamais sur une si fâcheuse rivière. Ce n'est pas que je n'aie
-trouvé sur ses rives de quoi me divertir et de quoi vous plaire; car vous
-saurez, Mademoiselle, que mon frère et moi ayant été nous promener un
-soir que nous étions arrivés à la couchée d'assez bonne heure, il me fit
-voir, au lieu où nous étions, des marques de la valeur d'une personne en
-qui vous prenez beaucoup d'intérêt. L'hôtellerie où nous étions logés
-n'étoit qu'une vieille ruine de maison, où depuis quelque temps on a
-remis quelques portes à demi-rompues, et cela au pied d'un grand rocher
-et au milieu d'un amas de bâtiments détruits, où à peine voit-on encore
-les vestiges d'une ville. Cette sauvage retraite ne me fit pourtant point
-murmurer contre ceux qui l'ont rendue telle; au contraire comme ces
-funestes ruines sont des monumens éternels pour leur gloire, j'ai
-souffert sans m'en plaindre toute l'incommodité d'un si mauvais logement,
-par la seule pensée que le Pouzin, qui est le lieu où nous étions, avoit
-été autrefois pris par M. d'Aiguebonne[243] que secondoit M. de
-Lesdiguières en cette occasion. L'hôte chez qui nous étions, et qui pour
-sa condition a assez d'esprit, nous raconta tant de merveilles de sa
-conduite et de son courage à la prise de cette place, qu'il y a lieu de
-croire que, s'il eût fait cette action du temps qu'on élevoit des
-statues à ceux qui faisoient de grandes choses, nous aurions trouvé la
-sienne sur les bords du Rhône. J'ai cru, Mademoiselle, que je devois vous
-apprendre, et que ce ne seroit pas vous déplaire que de vous dire que, si
-M. de Chaudebonne peut légitimement passer pour un saint de la nouvelle
-Rome, M. son frère auroit été un des héros de l'ancienne.
-
- [243] Il avait été lieutenant-général. Lui et son frère cadet, M.
- de Chaudebonne, étaient des familiers de l'hôtel de Rambouillet.
-
-Mais pour m'éloigner promptement d'une rivière où je ne veux plus
-retourner, je vous dirai qu'en arrivant ici, la première chose que je
-vis, en mettant la tête à la fenêtre, fut M. de Berville, qui étoit logé
-de l'autre côté de la rue, et qui étoit près de partir pour Aix. A
-l'instant même mon frère le fut voir; mais comme la bienséance ne me
-permettoit pas de faire la même chose, et qu'il ne me fit pas l'honneur
-de me demander, quoiqu'il n'y eût que quatre pas de lui à moi, ce ne sera
-qu'à Marseille que je le verrai, si à votre considération il me fera
-cette grâce.
-
-Au reste, Mademoiselle, je ne puis m'empêcher de vous dire qu'étant allés
-voir le tombeau de la belle Laure, qui est dans les Observantins d'ici,
-il se trouva un religieux de cette maison, ancien ami de mon frère, qui
-le pressa longtems de prendre une chambre dans leur couvent, et qui me
-proposa d'en prendre une qui touchoit leur cloître, avec la liberté,
-moyennant la permission du supérieur, de m'aller promener dans leurs
-jardins qui sont tout remplis d'orangers. Je vous laisse à penser,
-Mademoiselle, si je fus surprise de cette courtoisie qui m'étoit offerte
-à quatre pas d'une maison où logent messieurs de l'Inquisition. Ce bon
-religieux, après m'avoir montré le tombeau de Laure et raconté les amours
-de Pétrarque, me fit quérir une boîte de plomb que l'on trouva dans un
-cercueil où il y a une médaille où est la figure de cette belle, et où
-sont des vers écrits de la main de Pétrarque, et d'autres de François
-Ier, qui fit refaire ce tombeau. Mais ce qu'il y a de plus surprenant,
-c'est que ces bons pères tiennent cette boîte dans le même lieu où l'on
-tient les reliques et tout ce qui sert à l'autel. Cependant cela se fait
-dans les terres du Pape, et comme je l'ai déjà dit, à quatre pas des
-Inquisiteurs. Je vous laisse à juger de quelle humeur doivent être les
-dames en un lieu où les religieux les plus réformés agissent ainsi. Tout
-à bon[244] cela a quelque chose de si plaisant que l'on ne peut se
-l'imaginer, à moins que de l'avoir vu; car pour moi qui ne les ai
-rencontrées qu'aux églises, je ne laisse pas de m'imaginer aisément de
-quelle façon elles vivent en conversation. Premièrement, il est à
-remarquer qu'en tout Avignon je n'ai vu que trois mouchoirs à plus de
-mille femmes que j'y ai vues en dévotion; et ce qui est encore de plus
-surprenant, c'est que je n'y ai pas vu une seule gorge. Aussi, veux-je
-croire que ce n'est que celles qui en ont qui la cachent, et que c'est
-par mortification que celles qui n'en ont point se mettent en état que
-personne n'en puisse douter. Mais je ne songe pas que je ne vous
-entretiens que de folies; pardonnez cette liberté à une personne qui vit
-sans contrainte avec vous, et qui ne se pique pas de bel esprit en vous
-écrivant. Comme nous devons partir demain et qu'il est tard, je ne vous
-dirai plus rien, si ce n'est que je suis très humble et très obéissante
-servante de Mme et de Mlles de Clermont[245], très passionnée de Mlle de
-Chalais, très humble de M. Chapelain et de M. de la Mesnardière, et que
-ce sera bientôt de Marseille que je vous offrirai les complimens de mon
-frère et que vous recevrez ceux de
-
- Votre très humble et très affectionnée servante, etc.
-
- [244] Locution familière à l'auteur.
-
- [245] La marquise de Clermont d'Entragues et ses deux filles,
- Louise et Marie de Balzac.
-
-
-A LA MÊME[246].
-
- [246] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 173.
-
- Marseille, 13 décembre 1644.
-
- Mademoiselle,
-
-Enfin, après avoir plusieurs fois pensé faire naufrage, je suis arrivée
-au port de Marseille assez heureusement. Mais quelque douceur que l'on
-puisse trouver à se reposer après la fatigue d'un long voyage, je n'en ai
-néanmoins point senti de plus grande que celle que je trouve à m'imaginer
-que du moins je ne m'éloigne plus de vous. Cette pensée a certainement
-quelque chose qui flatte mon esprit, qui le délasse et qui le console
-plus que tous les divertissements que l'on tâche de me donner aux lieux
-où je suis. Ce n'est pas que je n'aie trouvé à Marseille toute la
-civilité et toute la courtoisie possible, et comme je sais que vous
-n'êtes pas marrie de savoir tout ce qui arrive à mon frère et à moi, il
-faut que je vous rende compte de quelle façon l'on nous traite ici. Vous
-saurez donc, Mademoiselle, que nous avons trouvé en Mme de Mirabeau[247]
-une des meilleures et des plus obligeantes femmes du monde; car elle ne
-sut pas plus tôt que nous étions ici, qu'elle et Mme de Morge, sa sœur,
-vinrent pour nous obliger de prendre leur maison; mais comme nous ne le
-voulûmes pas faire, elles se virent contraintes de nous instruire de la
-coutume de la ville, qui est d'être trois ou quatre jours sans sortir
-pour attendre les visites de ceux qui veulent nous en rendre. Et comme
-nous avions quelque répugnance à suivre cet ordre, elle nous dit que tout
-le monde de Marseille se tiendroit outragé et croiroit que nous ne
-voudrions pas le voir, si nous en usions autrement. Le lendemain donc, et
-quatre jours depuis, mon frère et moi avons gardé la chambre. A vous dire
-le vrai, ce n'a pas été sans voir de plaisantes choses; car, pour vous
-les dire comme elles se sont passées, je ne pense pas qu'il y ait un seul
-homme de quelque considération dans Marseille qui n'y soit venu, soit
-des gentilshommes, des consuls, des officiers de galère, des juges, des
-ecclésiastiques, des avocats, des marchands, des matelots et même des
-forçats; et pour les femmes, le nombre en est si grand que j'ai été
-contrainte d'en faire un rôle, qui présentement se monte à quarante-deux
-maisons différentes, où il faut que j'aille, qui veulent dire plus de
-quatre-vingts personnes qu'il faut demander.
-
- [247] Ce devait être Anne de Pontevez, mariée en 1620 à Thomas,
- marquis de Mirabeau.
-
-Je vous laisse à juger, Mademoiselle, si, de l'humeur dont je suis, je
-n'ai pas là une occupation bien divertissante. Mais ce qu'il y a de rare
-est que, de tout ce grand nombre de femmes, il n'y en a pas plus de six
-ou sept qui parlent françois; si bien que cela fait une si plaisante
-conversation que, si je vous la pouvois dépeindre, je vous en ferois
-rire. J'ai toutefois cet avantage, sans que je puisse dire comme je l'ai
-acquis, que j'entends assez bien le provençal, et qu'ainsi je ne laisse
-pas de les entretenir, mais c'est d'une manière si plaisante qu'il faut
-l'avoir vu pour le comprendre. Le plus fâcheux est qu'il les faut
-conduire jusques au milieu de la rue, et qu'à chaque porte il faut une
-heure de compliment. J'espère toutefois n'être pas longtemps en cette
-peine; car, comme elles passent toutes leur vie à jouer à un jeu qui
-s'appelle le basècle, que sans doute elles aiment pour son antiquité, et
-qu'il n'y en a que trois ou quatre qui ne jouent que par complaisance,
-quand je leur aurai rendu leurs visites, je pense qu'elles me laisseront
-en repos, du moins le souhaité-je ainsi. Après ces quatre jours de
-cérémonie, Mme de Mirabeau nous a traités magnifiquement. Elle a été
-imitée de quelques autres, un desquels nous a donné à dîner avec une
-prodigalité de Montoron[248]; car enfin il y avoit six services
-admirablement beaux et bons: les perdrix, les bisques, les ortolans, les
-entremets, les gelées, les conserves, les muscats, les hypocras, les
-limonades, les fruits et les confitures sèches et liquides y étoient avec
-une abondance inconcevable. Mais, après tout, au milieu de ce paradis des
-Turcs, je disois en moi-même, en songeant à vous, un vers que Malherbe a
-dit autrefois, parlant de Mme d'Auchy[249]:
-
- Où Caliste n'est pas, c'est là qu'est mon enfer.
-
- [248] Montauron, financier connu par son faste et par la dédicace
- de _Cinna_.
-
- [249] La vicomtesse d'Auchy célébrée par Malherbe.
-
-Tout à bon, Mademoiselle, je n'ai point surpris mon esprit avec un moment
-de plaisir tranquille depuis que je suis hors d'auprès de vous. Mais,
-pour n'oublier rien à vous dire, vous saurez encore que le lieutenant que
-mon frère a mis à Notre-Dame-de-la-Garde, et qui est un assez honnête
-homme et assez riche, nous y a aussi donné à dîner le premier jour que
-nous y avons été. Je ne vous dépeindrai point, s'il vous plaît, cette
-cérémonie qui ne vous ferait point ouïr le bruit des canons, car la
-distance des lieux ne le permet pas; mais je vous dirai qu'en vérité
-Notre-Dame-de-la-Garde est le plus beau lieu de la nature par sa
-situation. De la façon dont la place est disposée, il y a quatre aspects
-différents qui sont admirables. D'un côté, l'on a le port et la ville de
-Marseille sous ses pieds, et si près, que l'on entend les hautbois de
-vingt-deux galères qui y sont; de l'autre, l'on découvre plus de douze
-mille bastides, pour parler en termes du pays; du troisième, on voit les
-îles et la mer à perte de vue; et du quatrième, sans rien voir de tout ce
-que je viens de dire, on n'aperçoit qu'un grand désert tout hérissé de
-pointes de rochers, et où la stérilité et la solitude sont aussi
-affreuses que l'abondance est agréable de tous les autres endroits.
-Aussitôt que je fus arrivée à ce bel hermitage, ma première pensée fut de
-demander au prieur de Notre-Dame-de-la-Garde, qui nous y dit la messe, où
-étoit le tombeau de feu M. de Mévouillon[250]; et comme il me l'eut
-montré, ma première dévotion fut pour cet illustre mort.
-
- [250] La baronnie de Méouillon, Mévouillon ou Mévolhon
- (_Medullio_ en latin), était une des plus anciennes de la
- Provence. Il s'agit probablement ici de Bon, baron de Mévouillon,
- gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde en 1591, et qui joua un rôle
- important dans les troubles de Marseille à cette époque.
-
-Vous me ferez, s'il vous plaît, la grâce de dire à Mlles de Clermont que,
-n'étant pas en lieu de leur pouvoir rendre d'autres devoirs, j'ai du
-moins rendu ce pieux office à un de leurs devanciers. Je me serois donné
-l'honneur de leur écrire, aussi bien qu'à Mme leur mère, sur la perte
-qu'elles ont faite; mais je vous avoue ma foiblesse: il y a si longtemps
-que la mort est introduite dans le monde et qu'il y a des gens qui en
-écrivent et qui en parlent, que je ne trouve plus rien à en dire.
-Sincèrement, Mademoiselle, je ne sais si j'ai déjà pris le mal du pays,
-mais j'ai l'esprit si fainéant, si grossier et si stupide, qu'il m'a été
-impossible d'oser entreprendre d'écrire deux lettres sur ce sujet. Mais,
-pour réparer ce manquement, il faudroit que vous m'apprissiez qu'il fût
-arrivé un grand bonheur à ces excellentes personnes; car je ne doute
-point que l'extrême joie que j'en aurois ne me fît trouver l'art de leur
-témoigner et de leur persuader que je suis certainement une de leurs plus
-passionnées servantes. En attendant cette agréable nouvelle, vous me
-ferez la faveur de les assurer de la continuation de mon très humble
-service, et vous me ferez aussi la grâce de faire encore mes complimens à
-M. Conrart. Pour M. Chapelain, quoi que vous m'en disiez, il n'est point
-jaloux de lui; c'est une flatterie que vous m'avez écrite, qu'il
-désavoueroit sans doute, s'il la savoit. Il y a deux choses qui font
-qu'il ne le sauroit être: l'une, de ce qu'il est assuré du rang qu'il
-tient dans mon esprit, et l'autre, que je ne suis pas assez bien dans le
-sien. Vous savez, Mademoiselle, que cette passion en dit une autre; c'est
-pourquoi songez une autre fois un peu mieux à expliquer ses véritables
-sentiments. Quand j'aurai rendu une partie des visites que j'ai à faire,
-peut-être lui demanderai je un peu plus sérieusement la continuation de
-son amitié; car, pourvu que je ne lui écrive qu'une fois ou deux en un
-an, je pense que _la Pucelle_ n'aura pas sujet de s'en plaindre.
-
-Au reste, Mademoiselle, je vous demande pardon si je vous entretiens si
-longtems, et de choses si peu raisonnables; mais songez que vous êtes ma
-plus grande consolation dans mon exil. J'ai eu une douleur extrême de
-n'avoir point reçu de vos nouvelles par cet ordinaire. Je sais que c'est
-être inconsidérée que d'abuser de votre loisir comme je fais; mais vous
-êtes bonne, vous me l'avez permis, et j'en ai grand besoin. Faites donc,
-s'il vous plaît, lorsque vous ne pourrez pas me faire la faveur de
-m'écrire, que M. Major m'apprenne, au moins par un billet, l'état de
-votre santé, afin que mon imagination ne me fasse pas sentir des malheurs
-qui ne me sont peut-être pas arrivés. Si je suivois l'intention de mon
-frère, j'allongerois encore ma lettre pour vous persuader fortement qu'il
-est votre serviteur très-humble et très-passionné; mais comme l'heure me
-presse, je ne vous dirai plus rien, sinon que je suis toujours de toute
-mon âme,
-
- Mademoiselle,
- Votre très-humble et très-obéissante servante.
-
-
-A MADEMOISELLE DE CHALAIS[251].
-
- [251] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 181.
-
- Mlle de Chalais était dame de compagnie de la marquise de Sablé et
- amie intime de Mlle de Scudéry et de Mlle Paulet.
-
-
- A Marseille, le 13 décembre 1644.
-
-Comme Mlle Paulet connoit mon cœur, et qu'elle sait la tendresse que
-j'ai pour vous et le plaisir que je sens à recevoir de vos nouvelles,
-elle m'avoit fait espérer par l'autre ordinaire que vous m'en donneriez
-par celui-ci; et je m'étois entretenue si agréablement en cette attente,
-que la privation d'un bien qui m'est si cher m'a donné plus de douleur
-que l'espérance ne m'avoit donné de joie. J'ai pourtant été assez
-équitable pour ne vous accuser pas; j'ai eu du déplaisir, mais je n'ai
-pas eu de colère, et si j'ai eu quelque injustice, ça été contre
-l'aimable personne qui m'avoit promis un si grand plaisir.
-
-Ne vous imaginez pourtant pas, ma chère amie, que ce désir extrême que
-j'ai d'avoir quelquefois de vos lettres soit un effet de la foiblesse de
-mon amitié, et qu'elle ait absolument besoin de ces petits soins pour se
-maintenir; non, ce n'est point là ma pensée, et quand vous ne me diriez
-jamais que vous avez de l'affection pour moi, puisque vous me l'avez dit
-une fois, je ne laisserois pas de le croire. Mais la véritable raison qui
-fait que je le souhaite avec tant d'ardeur, est que je prévois bien que
-j'aurai grand besoin de ce secours pour adoucir l'ennui de mon exil. Je
-vous avoue ingénûment que je n'ai point l'esprit assez stupide pour
-m'accoutumer facilement avec ceux qui le sont, et que je ne l'ai pas non
-plus assez fort ni assez rempli pour trouver en moi-même de quoi me
-satisfaire. Je suis demeurée en une certaine médiocrité qui ne sert qu'à
-faire connoître le mal, mais qui ne le surmonte pas. Si j'étois de
-l'humeur de ceux qui aimeroient mieux être l'admiration des sots que de
-ne l'être de personne, je pourrois peut-être assez facilement imposer une
-partie de ce que je voudrois aux gens de ce pays-ci, étant certain que
-parce que je viens de Paris, ils ont assez d'inclination à approuver tout
-ce que je fais; mais comme je n'ai pas l'humeur tyrannique, et que, si je
-régnois, je voudrois régner légitimement, je n'apporterai nul soin à
-l'établissement d'un empire si peu glorieux, et qui seroit si mal acquis.
-Dans les choses de l'esprit, ce n'est pas assez de vaincre, il faut
-encore que ceux que l'on surmonte soient eux-mêmes capables d'en
-surmonter d'autres, et c'est enfin aux vaincus à faire la principale
-gloire des victorieux. Si les Espagnols, en conquêtant les Indes, avoient
-eu des ennemis redoutables, ils auroient égalé la gloire des plus
-illustres héros; mais parce qu'ils ont tué à coups de canon des hommes
-qui ne se défendoient point, et qui même ne se pouvoient défendre,
-puisqu'ils n'avoient point d'armes, ils passent plutôt parmi le nombre
-des usurpateurs que des conquérants. Souffrez, s'il vous plaît, cette
-comparaison historique d'une personne qui ne vous l'auroit pas écrite, si
-elle étoit seulement à cinquante lieues plus près de Paris, mais qui
-pense avoir droit de vous parler de cette manière dans une ville où il se
-trouve une demoiselle[252] belle et jeune, qui dans ses conversations
-ordinaires, cite souvent, si j'ai bien retenu, Trismégiste, Zoroastre et
-autres semblables messieurs qui ne sont pas de ma connoissance.
-Sérieusement, c'est dommage que la personne dont je vous parle n'a été
-élevée dans le monde, étant certain que c'est un des plus beaux naturels
-de femme que j'aie jamais remarqué en aucune femme de province. Elle est,
-comme je vous l'ai déjà dit, belle, jeune et de bonne mine; elle parle
-françois comme si elle étoit née à Paris, et naturellement elle est fort
-éloquente; elle entend l'espagnol, l'italien, le latin et même le grec;
-elle est fort douce, fort civile et de fort bonne maison. Cependant,
-parce qu'elle n'a pas l'art de cacher une partie des trésors qu'elle
-possède à des gens qui ne la connoissent pas, ils prennent pour du verre
-et pour du cuivre de l'or et des diamants; et l'injustice qu'on lui fait
-ici est si grande que je n'oserai la voir souvent, de peur de me charger
-de la haine publique.
-
- [252] Mlle Diodée. Voy. la _Notice_, p. 26 et suiv.
-
-Jugez, d'après cela, ma chère, si j'ai raison d'implorer votre secours en
-un lieu où il n'est pas même permis de jouir du seul bien qui s'y
-trouve. Ne me refusez donc pas, je vous en supplie, et si ce n'est point
-trop vous demander, ayez quelquefois la bonté d'assurer Mme la
-marquise[253] que de toutes celles qui ont de la vénération pour elle, je
-suis la plus passionnée pour son service, et qu'en cette considération il
-me doit être permis de porter la glorieuse qualité de sa très-humble et
-très-obéissante servante. Et comme je suis privée d'entretenir les
-personnes que j'aime, faites au moins que j'aie la satisfaction de savoir
-qu'elles s'entretiennent quelquefois de moi. Parlez-en donc avec notre
-chère Angélique[254], avec Mlle Robineau, avec M. Conrart, avec M.
-Chapelain, et si vous jugez que Mme de Motteville et Mlle sa sœur[255]
-ne m'aient pas oubliée, assurez-les que j'eus un extrême regret de partir
-sans leur dire adieu; mais comme elles n'étoient pas à Paris, c'est un
-malheur dont je ne suis pas coupable. Quand je serai un peu
-désembarrassée d'un nombre infini de visites qu'il faut que je rende, je
-me donnerai l'honneur de leur écrire et de les assurer que je suis
-toujours leur très-humble servante.
-
- [253] De Sablé.
-
- [254] Mlle Paulet.
-
- [255] Mme de Motteville a rendu hommage à Mlle de Scudéry dans
- ses _Mémoires_. 1855, t. III, p. 239.--Sa sœur, Mlle Bertaut,
- avait été surnommée _Socratine_ à cause de sa sagesse et de sa
- douceur.
-
-Adieu, je suis si pressée que je n'ai pas le temps de relire ma lettre.
-Pardonnez-moi donc toutes les fautes que j'y aurois peut-être corrigées,
-et toutes celles aussi que je n'y aurois pas remarquées. Après cette
-protestation d'imprimeur, je n'oserai quasi vous dire que je suis votre
-très-humble et très-passionnée servante, etc., etc.
-
-
-A MADEMOISELLE PAULET[256].
-
- [256] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 161.
-
-
- Marseille, 27 décembre 1644.
-
- Mademoiselle,
-
-Vous pouvez juger par l'inquiétude que je vous ai témoigné avoir de votre
-silence, combien votre lettre m'a donné de joie. Elle a été si grande,
-que ceux qui me l'ont vue recevoir et qui me l'ont vue lire ont cru que
-l'on m'avoit mandé que l'on me donnoit pour le moins cent mille écus; car
-comme les gens d'ici ont l'esprit fort intéressé, ils ne sont sensibles
-aux plaisirs que lorsqu'ils leur sont utiles. Mais après leur avoir dit
-que votre lettre ne m'apprenoit rien de plus agréable que la continuation
-de l'amitié de la personne qui me l'écrivoit, il a fallu, pour me
-justifier auprès d'eux, leur faire voir votre nom, tant il est vrai que
-la joie que j'ai eue a été grande, et tant il est vrai qu'ils ont eu
-peine à croire que, ne s'agissant ni d'amour ni d'avarice, il fût
-possible que j'eusse tant de satisfaction d'une lettre d'une de mes
-amies. Jugez de là, Mademoiselle, à quel point l'amitié est connue ici,
-et si vous devez craindre que je vous fasse infidélité. Cependant, je
-vous dirai que comme l'on ne change pas son destin en changeant de
-lieux, et que ceux qui sont malheureux, le sont partout, il y a lieu de
-craindre que nous ne puissions pas faire mettre Notre-Dame-de-la-Garde
-sur le pays[257]. Ce n'est pas que la chose ne dépende pas absolument de
-M. le comte d'Alais[258], mais c'est que nous venons d'apprendre que
-l'assemblée générale du pays est terminée au second de janvier, et
-qu'ainsi il sera impossible de tirer utilité des bons offices de M.
-Chapelain. Mon frère et moi ne laisserons pas de lui en être infiniment
-redevables; car ce n'est pas par les événements, mais par les intentions,
-qu'il faut mesurer les obligations que nous avons à nos amis. A la
-première occasion, je lui en témoignerai notre reconnoissance; mais, en
-attendant, si vous le voyez, vous l'assurerez de l'estime et de l'amitié
-particulière que mon frère et moi avons pour lui. Après cela, je vous
-dirai que nous ne laisserons pas de tenter la chose; car autrement il
-faudroit attendre encore un an; car, bien qu'il ne se tienne plus d'États
-généraux en Provence, et que ce ne soit plus qu'une assemblée de quelques
-consuls qui délibèrent de toutes choses, néanmoins, comme cette assemblée
-ne se tient qu'une fois l'année, si nous laissions passer celle-ci, cela
-nous mèneroit trop loin. A vous dire la vérité, je n'en attends rien;
-mais quand on a fait ce que l'on peut, il faut se mettre en repos et
-prendre patience. Quoi qu'il en arrive, je vous le manderai.
-
- [257] C'est-à-dire aux frais de la province.
-
- [258] Louis-Emmanuel de Valois, comte d'Alais, nommé gouverneur
- de Provence en 1637.
-
-Cependant, n'attendez pas que je puisse payer vos nouvelles par d'autres;
-car il n'y a rien ici qui puisse vous divertir. Ce n'est pas que si je
-pouvois dépeindre la beauté de l'hiver de Marseille, je ne vous fisse un
-tableau assez agréable et que je ne vous fisse avouer qu'il fait honte au
-printemps de Paris. L'hiver qui, aux lieux où vous êtes, est tout hérissé
-de glaçons, est ici couronné de fleurs. Sincèrement, Mademoiselle, à
-l'heure même que je vous parle, l'on vient de m'envoyer des bouquets
-d'anémones, d'œillets, de narcisses, de jasmin, de fleurs d'orange, plus
-beaux que Mlle de Lorme n'en porte au mois de mai; et ce qu'il y a de
-commode ici est que l'on fait des visites à la fin de décembre, sans
-avoir besoin de feu, que l'on se promène sur le port comme l'on se
-promène aux Tuileries en juillet, qu'il ne pleut qu'en deux mois une
-fois, et que le soleil y est toujours aussi pur et aussi clair que dans
-la saison où il fait naîre les roses. Mais le mal est que pour jouir de
-tous ces plaisirs innocents, il faut souffrir d'autres incommodités, et
-que l'on ne peut s'approcher de l'Orient sans s'éloigner de Paris. Je
-pourrois encore vous dire que la plus belle chose que l'on puisse voir
-est les galères, le jour de Noël, qu'elles ont toutes leurs tentes, leurs
-pavillons et leurs banderoles de cent couleurs différentes; mais cela
-seroit mieux de la main d'un peintre fameux que de la mienne. Au reste,
-Mademoiselle, il n'est pas jusques aux paroles qui ne perdent ici
-quelque chose de leur grâce et de leur agrément. Le nom d'esclave, qui
-est quelquefois si galamment placé et dans des vers d'amour et dans les
-romans, ne remplit ici l'imagination que de grosses chaînes de fer, de
-bonnets rouges, de camisoles bleues, de têtes pelées, de mines de Turcs
-et d'autres semblables choses, puisque l'on ne s'en sert jamais que pour
-parler de trois ou quatre mille forçats que l'on voit toujours sur le
-port.
-
-Je vous en dirois davantage, mais comme vous saurez que nous avons changé
-de maison afin d'être plus près de Mme de Mirabeau[259], toutes les dames
-de la rue, pour recommencer leurs civilités à l'usage du pays, entrent
-présentement dans ma chambre pour me dire que je suis la bienvenue.
-Adieu, je suis de si mauvaise humeur de ce qu'elles m'interrompent dans
-le dessein que j'avois de vous dire encore plus de cent choses, que je
-les recevrai si mal que j'espère qu'elles n'y reviendront plus. Il faut
-pourtant encore que je salue Mme et Mlles de Clermont, que je vous offre
-les compliments de mon frère, et que je vous die que je suis votre
-très-humble et très-passionnée servante.
-
- [259] L'hôtel de Mirabeau était situé place de Lenche à Marseille.
-
-
-A MADEMOISELLE ROBINEAU[260].
-
- [260] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 147.
-
- Marseille, 3 janvier 1645.
-
- Mademoiselle,
-
-Si vous avez dessein de m'instruire par votre exemple et de m'accoutumer
-à ne vous écrire qu'une fois tous les mois, je vous supplie de me faire
-l'honneur de m'en avertir; car, à moins que vous m'appreniez votre
-intention, elle ne réussira pas, parce que, comme je vous écris
-principalement pour me conserver en votre mémoire, moins vous m'écrirez,
-et plus je vous écrirai, afin de vous empêcher de m'oublier. Faites-moi
-donc, s'il vous plaît, la faveur de me dire sincèrement si vous avez
-dessein que j'imite votre silence; car, après cela, je tâcherai de
-m'accommoder à votre humeur. Je vous écrirai de petites lettres, et vous
-n'en aurez que deux ou trois tous les ans, et de cette sorte, si elles ne
-sont belles, elles seront rares; si elles ne sont divertissantes, elles
-ne seront pas incommodes, et si elles ne vous font passer quelque temps
-agréablement, elles ne vous en déroberont guère. Voilà, Mademoiselle, ce
-que je vous puis dire sur ce sujet, attendant vos ordres, que je
-n'observerai pas plus exactement que vous observez les promesses que vous
-m'aviez faites de me donner de vos nouvelles toutes les semaines; car,
-pour vous parler sans déguisement, il n'est rien qui puisse vous
-empêcher, tant que je ne serai pas malade, d'avoir une lettre de moi tous
-les ordinaires; car, si vous m'écrivez, je n'ai pas assez d'incivilité
-pour ne vous répondre point, et si vous ne me répondez pas, je n'ai point
-assez de patience pour m'empêcher de vous en gronder. Enfin,
-Mademoiselle, résolvez-vous à ce malheur, puisqu'il est inévitable. Au
-reste, ne vous imaginez point que peut-être je ne trouverai pas toujours
-de quoi vous entretenir, et que par cette raison je vous laisserai en
-repos. Les rives de la mer Méditerranée ne sont pas si désertes et si
-stériles que l'on n'y puisse trouver quelque chose à l'usage de Paris. La
-tempête amène quelquefois sur ses bords des gens qui savent parler
-françois, et qui n'ont rien de la rudesse du pays. Il se trouve ici des
-pèlerins de toutes les parties du monde, et par conséquent je ne
-manquerai pas de matière à vous écrire. Je pourrois même dire que
-j'aurois de quoi vous faire d'agréables présents si vous étiez d'humeur à
-en recevoir. Mais, quoique je sache bien que vous aimez mieux en faire
-que d'en accepter, je veux toutefois vous en offrir un aujourd'hui; mais
-auparavant que je vous dise ce que je vous envoie, je vous supplie
-d'essayer de deviner; et pour aider même à votre imagination, je vous
-dirai que ce ne sont ni des oranges, ni des citrons, ni des olives, ni
-des figues, ni des raisins, ni de l'eau de fleurs de jasmin, ni des
-branches de coral, ni des tapis de Turquie, ni des étoffes de Chine, ni
-des perles, ni des émeraudes, ni des diamants, mais quelque chose de
-plus rare en ce pays-ci que tout ce que je viens de dire. Et pour vous
-expliquer cet énigme, ce sont des vers de M. Boissat-l'Esprit[261], qu'il
-a faits ici en revenant de la Sainte-Baume. Je vous proteste,
-Mademoiselle, que depuis plus de quatre siècles l'on n'a vu de semblable
-marchandise sur le port de Marseille; aussi est-ce pour cela que je
-l'envoie à Paris. Vous en ferez part à M. Chapelain, et comme votre ami,
-et comme le mien, et comme celui de M. Boissat. Je ne vous dis point ce
-que j'en pense; car je ne m'y connois plus du tout; il me suffit de
-savoir que ce sonnet est d'une personne de beaucoup d'esprit et de
-beaucoup de dévotion présentement, pour croire qu'il est digne de vous,
-et que du moins par là ma lettre ne vous ennuiera pas[262]............
-
- [261] Pierre de Boissat, qu'on avait en effet de son temps
- surnommé _Boissat-l'Esprit_, naquit en 1603 et mourut en 1662. Il
- fut un des premiers membres de l'Académie française.
-
- [262] Nous supprimons le sonnet assez médiocre de Boissat, ainsi
- que des fragments, prose et vers, d'une lettre de Georges de
- Scudéry à Mme de Tournon.
-
-Si j'avois aussi bien retenu la prose que les vers, je vous l'aurois
-envoyée, car elle étoit assez galante pour cela. Pour la mienne, on n'en
-peut pas dire autant; c'est pourquoi je ne la continuerai pas davantage
-pour aujourd'hui; aussi bien, ayant le dessein que j'ai, n'est-il pas
-juste d'en dire tant en un jour, et il suffira que je vous assure en
-françois, et même, si vous le voulez, en provençal que, _siou vuestra
-serventa affettionada_.
-
-M. votre père, Mme Aragonnais[263] et Mlles Boquet[264] sauront que je
-suis leur servante, et vous saurez, s'il vous plait, que mon frère est
-votre serviteur très-humble. Je vous demande pardon si ma lettre est si
-brouillée, mais je vous l'écris avec tant de précipitation que je ne sais
-quasi ce que je dis.
-
- [263] Mme Aragonnais était la veuve d'un trésorier des gardes
- françaises. Elle habitait le Marais, et appartenait, comme Mme
- Cornuel, aux rangs les plus élevés de la bourgeoisie parisienne.
- Sa fortune, qui était assez considérable, lui permit de marier sa
- fille à Michel d'Aligre, un des fils du premier chancelier de ce
- nom. Mlle de Scudéry a fait de Mme Aragonnais un séduisant
- portrait sous le nom de Philoxène dans le _Grand Cyrus_. Tome
- VII, livre III, page 1046.
-
- [264] Les deux demoiselles Boquet étaient des amies particulières
- de Mlle de Scudéry et des habituées assidues du Samedi. Voici ce
- qu'en dit Somaize dans son _Grand Dictionnaire des Précieuses_:
- «Bélise et sa sœur sont deux précieuses âgées qui jouent fort
- bien du luth et qui ont une grande habitude à toucher les
- instruments. Elles logent aussi au quartier de l'Éolie (_le
- Marais_), qui est le lieu où les précieuses âgées font le plus de
- bruit.»
-
-
-CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[265].
-
- [265] Cabinet de M. A. Chauveau.
-
- Paris, 19 janvier 1645.
-
- Mademoiselle,
-
-Je vous écris par le commandement de Mlle Robineau, je dis par son
-commandement, sans qu'elle m'ait laissé la liberté de ne le pas faire,
-afin que si vous vous trouvez incommodée de ma lettre, vous n'en sachiez
-mauvais gré qu'à celle qui m'a forcé de la faire, et qui, comme vous
-savez, a droit de commander et pouvoir de forcer. Avec tout cela, encore
-que je vous écrive par force, je ne laisse pas de vous écrire avec
-plaisir, et plus que si je le faisois de mon consentement propre, lorsque
-je pense que je ne suis pas obligé à vous répondre de mes mauvaises
-écritures, et qu'un autre que moi portera le blâme de ce que j'y aurai
-mal dit. J'ai plaisir, Mademoiselle, à vous faire souvenir de l'estime
-extraordinaire que je fais de votre esprit et de votre vertu, et du
-ressentiment que j'ai toujours de la part que vous m'avez accordée en
-votre bienveillance, qui est sans doute le plus riche présent que vous
-puissiez me faire, vu la noblesse de votre âme et la bonté de votre
-cœur. J'ai plaisir à vous rendre grâces de ce que je me trouve
-quelquefois dans les lettres que vous écrivez, tantôt à l'excellente
-personne dont j'exécute ici les ordres, tantôt à son excellente voisine,
-comme à celles qui partagent votre temps et votre amitié. Enfin, j'ai
-plaisir à vous dire que ces lettres mêmes, bien qu'écrites dans la
-précipitation des courriers, sont si naturelles et si éloquentes tout
-ensemble, qu'elles pourroient donner jalousie à notre ami
-d'Angoulême[266], et qu'elles donnent très-grande satisfaction à tous
-ceux qui les voient à Paris. Par là, Mademoiselle, vous voyez que la
-force que l'on m'a faite est bien agréable, et non pas de celle pour
-lesquelles on met les gens en procès et demande réparation en justice.
-
- [266] Balzac.
-
-J'ai quelque honte de passer de ce discours à un autre et de vous dire
-que je me suis acquitté de ma promesse auprès de M. de Berville, de
-crainte qu'il ne vous semble que je vous le veux faire valoir. Mais
-puisque je vous l'ai déjà dit, je vous dirai encore que j'avois envoyé
-une copie de ma lettre à votre généreuse amie pour vous la faire tenir,
-ou du moins pour avoir en elle un témoin irréprochable de mes soins aux
-choses qui regardent votre service. J'ai depuis su d'elle qu'elle avoit
-pris le dernier parti comme le plus sûr et le plus raisonnable, et
-j'avoue qu'elle m'a fort obligé, m'épargnant par ce moyen la nécessité de
-rougir devant vous pour n'y avoir pas assez bien parlé de votre mérite.
-La même judicieuse personne se voulut bien charger ces jours passés de
-vous envoyer quelques vers que j'ai donnés à la mémoire de l'incomparable
-Mme de Lalane[267]; mais, Mademoiselle, vous envoyer des vers, c'est
-envoyer de l'eau à la mer, c'est vous donner ce que vous avez chez vous
-en abondance. Que si vous en faites la modeste pour votre regard, vous
-l'avouerez bien au moins pour celui de monsieur votre frère, qui est un
-océan de poésie plus découvert que n'est le vôtre et qui est si plein de
-ce côté-là qu'on ne sauroit l'accroître, quelque chose que l'on y
-verse[268]. Il est vrai aussi que je vous envoyai ces vers comme les
-fleuves envoient leurs eaux à la mer, non pas pour enfler votre richesse,
-mais pour vous rendre le tribut et l'hommage que vous doivent tous ceux
-qui font profession d'honorer le mérite et la vertu. Ceux de M. de
-Boissat que j'ai vus dans votre lettre sont bons, mais ceux de monsieur
-votre frère sont meilleurs, sans doute, et vous voyez bien que c'est mon
-jugement qui prononce et non pas mon amitié, et qu'en ce sentiment il n'y
-entre ni complaisance ni cajolerie. Mais c'est trop vous mal entretenir,
-et vous auriez encore plus de sujet de vous en plaindre si je ne vous
-assurois que par la patience que vous avez prise de lire cette lettre
-jusqu'au bout, vous êtes quitte de me lire de toute cette année, et que
-jusqu'en six cent quarante-six vous n'aurez à craindre aucune semblable
-persécution,
-
- Mademoiselle,
- De votre très-humble et très-obéissant serviteur
- CHAPELAIN.
-
- [267] Mlle Marie Galtelle Desroches avait épousé Pierre de
- Lalane, qui faisait sa principale occupation de la littérature et
- de la poésie. Après cinq ans de mariage, Lalane perdit cette
- femme aussi belle que spirituelle. Il célébra sa mort par des
- vers qui sont insérés dans ses Œuvres, qu'on réunit en général à
- celles de Montplaisir.
-
- [268] On connaît les vers de Boileau:
-
- Bienheureux Scudéry dont la fertile plume, etc.
-
-
-MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MONSIEUR CHAPELAIN[269].
-
- [269] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 147.
-
- Marseille, 31 janvier 1645.
-
- Monsieur,
-
-Bien que tout ce qui part de Mlle Robineau me soit extrêmement cher, et
-que, selon mes sentiments, elle augmente le prix des plus précieuses
-choses du monde lorsqu'elles passent par ses mains, il est toutefois
-certain que votre lettre m'auroit donné plus de joie si je l'eusse reçue
-comme une simple marque de votre souvenir, que comme une preuve de votre
-obéissance pour elle, et je lui suis déjà si redevable de ses propres
-bienfaits, que j'aurois volontiers souhaité qu'elle n'eût point eu de
-part aux vôtres. Ce commandement que vous dites qu'elle vous a fait de
-m'écrire, marque si clairement l'absolu pouvoir qu'elle a sur vous et le
-peu que j'y en ai, que, si je voulois, j'aurois quasi autant de sujet de
-me plaindre de l'honneur que vous m'avez fait, que de vous en remercier;
-car enfin, une personne à qui vous devez la connoissance de Mlle Robineau
-ne devoit point lui devoir la grâce que vous m'avez fait de m'écrire. Je
-sais qu'elle a plus de mérite que moi, et qu'ainsi vous la devez plus
-estimer; mais cela n'empêche pas qu'il n'y ait quelque injustice que vous
-ne vous souveniez de moi que lorsqu'elle vous le commande. Enfin,
-Monsieur, lorsque vous me voudrez faire cet honneur, écoutez votre
-inclination, et n'écoutez plus Mlle Robineau; donnez-moi vos sentiments
-tout purs sans les mêler avec les siens, et souvenez-vous de moi pour
-l'amour de moi et non pour l'amour d'elle[270]. Vous trouverez peut-être
-que j'ai beaucoup d'orgueil pour avoir si peu de mérite; mais
-souvenez-vous que l'amitié a ses délicatesses et ses jalousies aussi bien
-que l'amour, et que celle que j'ai pour vous est trop noble et trop
-généreuse pour recevoir vos civilités d'une autre main que de la vôtre,
-et pour prendre part à des choses où elle n'en a point. Je ne m'étonne
-pas, toutefois, si vous aviez tant de peine à vous résoudre de m'écrire;
-car puisque mes amis vous montrent toutes mes lettres, vous avez raison
-de craindre d'en recevoir de semblables. Je leur voudrois un grand mal
-d'en user ainsi, si ce n'étoit que sachant bien qu'elles ne le font ni
-par manque de connoissance ni par malice, il faut de nécessité que la
-seule amitié les aveugle, et que, parce qu'elles prennent plaisir que je
-leur dise que je les aime, elles se laissent persuader que je le leur dis
-de bonne grâce. Pour vous, Monsieur, qui n'avez pas cet aveuglement qui
-m'est si avantageux, vous avez voulu vous défendre de recevoir de mes
-lettres autant que vous avez pu; mais, pour me venger de vous, je vous
-déclare que quand même Mlle Robineau me le défendroit, je ne laisserois
-pas de vous écrire et de vous assurer qu'elle n'est pas tant votre
-servante que je le suis. Mais encore que je sache que vous avez plus de
-joie de recevoir ses commandements que mes prières, je ne laisserai pas
-de vous supplier sérieusement de croire que votre lettre m'a donné
-beaucoup de plaisir; que celle que vous avez écrite à M. de Berville a
-sensiblement obligé et mon frère et moi; que les vers que vous m'avez
-envoyés ont eu et de lui et de moi toute la louange qu'ils méritent, et
-que quand même vous auriez désobéi à Mlle Robineau, je n'aurois pas
-laissé d'obéir à la raison et à mon inclination, qui veulent que je sois
-toute ma vie,
-
- Votre très-humble et très-obligée servante, etc.
-
- [270] On voit par cette lettre que Mlle de Scudéry était blessée
- des attentions particulières que Chapelain avait pour Mlle
- Robineau.
-
-
-AU MÊME[271].
-
- [271] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 149. Cette lettre est sans
- date, mais, dans le manuscrit, elle vient à la suite de celle du
- 31 janvier.
-
- Monsieur,
-
-Comme le silence est, ce me semble, ordinairement pris pour un
-consentement aux choses qu'on nous a dites, je pense que la crainte de
-vous importuner par une seconde lettre ne doit point m'empêcher de
-répondre à la dernière que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et
-qu'il vaut mieux vous dérober un quart d'heure que de me détruire pour
-toute ma vie dans votre esprit, en vous laissant lieu de croire que
-j'aurois accepté, comme croyant les mériter, cette profusion de louanges
-dont votre lettre est remplie. Souffrez donc, Monsieur, que je vous die
-qu'encore que j'eusse plusieurs fois entendu que l'on vous faisoit la
-guerre d'aimer volontiers à dire des douceurs, j'avois néanmoins conçu
-une si haute estime de votre sincérité que je tenois pour certain que
-vous n'eussiez pas même voulu être le flatteur d'Alexandre, si vous
-eussiez été de son temps, ou qu'il eût été du vôtre. Cependant vous me
-donnez des louanges si excessives et vous me dites des choses si peu
-vraisemblables que vous ne me permettez pas de douter que vous ne
-puissiez être capable, la première fois que l'occasion s'en présentera,
-de louer Mme Pilou[272] de la vivacité de ses yeux, de la délicatesse de
-son teint et des charmes de sa beauté. Ce n'est pas, Monsieur, que je ne
-sache bien que toutes les flatteries ne sont pas également condamnables,
-que celles qui ne sont pas intéressées sont plutôt une galanterie qu'une
-foiblesse, et que celles qui s'adressent à une personne exilée ne peuvent
-partir que d'une personne généreuse. Aussi vous fais-je dire que, quoique
-les vôtres ne m'aient pas persuadée, elles n'ont pas laissé de
-m'obliger: j'ai plus considéré votre intention que l'injustice de vos
-louanges, et la beauté de votre lettre que la vérité de vos paroles.
-Elles m'ont causé de la joie, mais elles ne m'ont point donné d'orgueil.
-J'ai été sensible, mais je n'ai pas été crédule, et quoique j'aie fait
-tout ce que j'ai pu pour me tromper, après avoir rappelé en ma mémoire
-tout ce que je vous ai écrit, j'ai trouvé qu'il m'eût sans doute été plus
-avantageux que vous en eussiez fait un secret que de la faire voir à tant
-d'illustres personnes. Je n'entends pourtant pas, Monsieur, de cette
-espèce de secret dont Mlle Robineau auroit pu s'offenser, mais de celui
-qui vous auroit fait cacher mes défauts au lieu de les publier. Toutefois
-il peut être que, par un privilége particulier, en lisant ma lettre, vous
-l'ayez purifiée des taches que mon ignorance y avoit laissées, et qu'en
-la recevant vous l'ayez rendue digne de vous. Ce n'est pas, Monsieur, que
-je veuille dire qu'elle fût toute déraisonnable; au contraire, pour vous
-montrer que j'ai plus de sincérité que vous n'en avez, j'avouerai qu'il y
-avoit un endroit qui ne peut être défectueux que par la foiblesse de
-l'expression, et dont le sentiment est si juste et si noble que même M.
-de Balzac ne le désapprouveroit pas. Je m'assure, Monsieur, que vous
-devinerez aisément ma pensée et qu'il vous sera facile de comprendre que
-ce seul endroit qui n'est pas mauvais et que je défendrois contre tout le
-monde, s'il étoit possible qu'on le pût condamner, est celui où je vous
-assurois d'être toute ma vie, et par raison et par inclination,
-
- Votre très-humble servante.
-
- [272] Mme Pilou (Anne Baudesson), fille et veuve d'un procureur
- du Châtelet. Au dire de ses contemporains, elle était d'une
- laideur extrême. C'était une bourgeoise pleine de bon sens et
- d'esprit, qui, ayant une certaine fortune, fut mêlée à la bonne
- société de son époque. Tallemant des Réaux lui a consacré une
- historiette, et son portrait a été gravé.
-
-
-A MADEMOISELLE PAULET[273].
-
- [273] Mss de Conrart, in-4º, t. X, p. 145.
-
- Marseille, 13 mars 1645.
-
- Mademoiselle,
-
-Comme je vous fais part de toutes mes douleurs quand il m'en arrive, il
-faut que je fasse la même chose de mes joies et de mes plaisirs. Je vous
-dirai donc qu'hier au matin un homme de qualité de Marseille, qui nous
-avoit ouï dire, à mon frère et à moi, que nous attendions M. de Grasse
-avec beaucoup d'impatience, nous envoya avertir qu'il étoit arrivé, et
-nous manda qu'il étoit logé chez un gentilhomme nommé M. d'Aiglun, qui a
-été lieutenant de la galère de M. d'Aiguebonne. Cette nouvelle nous donna
-de la douleur et de la joie: la première parce qu'il ne nous avoit pas
-fait la grâce de venir loger chez nous, et l'autre parce que, de quelque
-manière que ce fût, nous aurions le plaisir de l'entretenir. A l'heure
-même, mon frère fut chez M. d'Aiglun, et il trouva que M. de Grasse étoit
-véritablement logé chez lui, mais qu'il étoit déjà sorti. Un moment après
-j'y fus, comme lui, sans être plus heureuse, et nous y retournâmes pour
-le moins trois fois avant midi, sans le pouvoir rencontrer. Enfin, à la
-quatrième que j'y allai seule, on me dit qu'il sortoit de table, et que
-j'eusse un peu de patience. Mais comme je sais que M. de Grasse n'aime
-pas fort la cérémonie, je ne m'arrêtai pas à ce que me dit le valet de M.
-d'Aiglun, et je montai dans la chambre où M. de Grasse achevoit de dîner.
-Mais je fus fort surprise de voir qu'à peine me regardoit-il et qu'à
-peine se pouvoit-il résoudre de se lever pour me saluer. Cela ne m'étonna
-pourtant pas encore tant que de voir M. de Grasse dont je vous parle,
-avec des bottes relevées, un justaucorps de chamois, un manteau
-d'écarlate, une épée d'argent, un chapeau gris et des plumes jaunes. Ne
-vous imaginez pas, Mademoiselle, que j'invente ce que je vous dis; car en
-vérité, j'ai vu M. de Grasse en l'état que je viens de vous décrire.
-Mais, pour vous expliquer cet énigme qui m'a tant fait rire, et qui m'a
-pourtant donné beaucoup de confusion, et même beaucoup de douleur de voir
-mon espérance trompée, je vous dirai que M. de Grasse que je vis n'est
-pas l'évêque, mais un gentilhomme de ce pays, qui en son propre nom
-s'appelle ainsi. Je vous laisse à juger, Mademoiselle, de quelle sorte se
-passa cette conversation du faux M. de Grasse avec moi. Mais ce qu'il y a
-de plaisant est que je ne voulus pas en désabuser mon frère, qui, étant
-arrivé chez M. d'Aiglun un moment après que j'en fus partie, trouva cet
-homme à plumes jaunes sur la porte, et lui demanda, ne trouvant point
-d'autres gens, s'il ne savoit pas si M. de Grasse étoit au logis. Enfin,
-Mademoiselle, cette aventure a eu quelque chose de si plaisant que si je
-vous la pouvois bien dépeindre, je vous en ferois certainement rire de
-fort bon cœur. Mais comme le messager me presse, il faut, pour me
-revancher en quelque sorte de vos nouvelles, que je fasse un voyage à
-Malte, en Barbarie et à la cour du Grand-Seigneur; et pour vous dire les
-choses comme je les sais, j'étois hier chez M. le Grand-Prieur de
-Saint-Gilles, où je vis entre ses mains un papier qu'un renégat, favori
-du feu grand visir, et qui s'est refait chrétien, a envoyé au
-Grand-Maître, pour l'avertir des véritables sujets de cette armée de six
-cents voiles. Et comme la chose est assez romanesque, j'ai cru que je
-pouvois vous la mander.
-
-Vous saurez donc, pour entendre la chose comme elle s'est passée, qu'il y
-a déjà assez longtemps qu'un chevalier françois dont j'ai oublié le nom,
-après avoir gagné sept ou huit mille écus d'argent dans les courses qu'il
-avoit faites, voulut s'en revenir en France; et quoique ses amis lui
-conseillassent de faire tenir son argent par lettres de change, il ne put
-se résoudre à s'en séparer. Il s'embarqua donc avec son trésor dans une
-tartane, avec l'intention de venir à Marseille; mais il fut si malheureux
-qu'à quatre milles de Malte, il trouva un corsaire qui le combattit, qui
-prit la tartane où il étoit, avec son argent et sa personne, bien heureux
-encore de pouvoir jeter sa croix dans la mer, afin de n'être pas connu
-pour chevalier. Le corsaire l'ayant mené à Tunis, et ce chevalier y ayant
-trouvé des marchands chrétiens qui le délivrèrent, il revint à Malte si
-désespéré de la perte de son argent qu'il avoit gagné aux dépens de son
-sang et au hasard de sa vie, que depuis cela il ne s'est pas passé
-d'année, point de mois, ni même de jours, qu'il n'ait donné conseil de
-quelque nouveau dessein au Grand-Maître contre les Turcs. Enfin, il y a
-environ quatre ou cinq mois, qu'ayant obtenu le commandement de quelques
-vaisseaux pour une grande entreprise qu'il faisoit sur la Goulette, il
-partit, et de plus manqua ce qu'il avoit entrepris; de sorte que comme il
-étoit prêt de s'en retourner à Malte sans rien faire, il rencontra, et
-pour son malheur et pour celui de la religion, deux galères turquesques
-dans lesquelles étoit un bacha avec sa femme parente du Grand-Seigneur,
-et ce qui est plus, deux sultanes les plus belles et les plus aimées, qui
-s'en alloient à la Mecque. Le combat fut grand et fort opiniâtre de part
-et d'autre, mais la victoire fut de son côté. Il fit main basse sur les
-Turcs, et après avoir fait passer les deux sultanes, la veuve du bacha,
-plus de quarante femmes qui les suivoient, et tous leurs trésors qui
-étoient immenses, dans ses vaisseaux, il fit couler à fond les galères
-turquesques, parcequ'il ne lui restoit pas assez d'hommes pour les
-pouvoir mener à Malte. Mais après avoir vaincu et retrouvé son argent, et
-beaucoup davantage, il mourut des blessures qu'il avoit reçues, et ses
-vaisseaux reportèrent le victorieux en aussi pitoyable état que le
-vaincu. Aussitôt que ces femmes furent arrivées à Malte, celle qui avoit
-perdu son mari au combat trouva moyen de briser un grand diamant qu'elle
-avoit caché, qu'elle avala, et dont elle se fit mourir. Or, pour revenir
-au renégat dont je vous ai parlé, il dit qu'aussitôt que le
-Grand-Seigneur, qu'il dit être le plus amoureux de tous les hommes qui
-furent jamais, eut su la prise de ses femmes et la mort de sa parente, il
-entra en une colère si furieuse qu'il jura de perdre la vie ou de perdre
-Malte; de sorte qu'à l'instant même il envoya ordre par tous ses ports et
-par tout son empire de se préparer à cette guerre. Il ajoute à cela,
-qu'outre cette colère, il se joint une raison d'État à ce dessein, qui
-est que le Grand-Seigneur, ayant pensé connoître à ses dépens que les
-janissaires sont trop puissants dans ses États, a résolu de les faire
-tous embarquer, afin d'affoiblir leur corps en cette occasion, ne doutant
-pas qu'il n'en meure une bonne partie en cette guerre, qui, par ce moyen,
-quelque succès qu'elle puisse avoir, ne peut que lui être avantageuse,
-puisque plus on lui tuera de janissaires, plus on lui ôtera d'ennemis.
-
-Voilà, Mademoiselle, ce que je n'ai pas cru indigne d'être su de vous.
-Cependant les six galères dont je vous avois parlé sont parties pour
-Catalogne, que l'on dit être en fort grande division. Vous aurez sans
-doute su comme Perpignan a pensé être surpris; mais l'on ne vous aura
-peut-être pas mandé que dix des gardes de M. le comte d'Harcourt, ayant
-été mis à garder la porte d'un gentilhomme chez qui étoit le bal, auprès
-de Béziers, ces gardes éteignirent les lumières qui éclairoient la salle,
-et volèrent toutes les pierreries et les perles des dames de l'assemblée.
-
-Enfin me voici arrivée au bout de mes nouvelles.... Après cela je n'ai
-plus qu'à assurer Mme de Clermont de mes obéissances, Mesdemoiselles ses
-filles de mes très-humbles services, et vous et elles de la passion que
-mon frère a de vous témoigner qu'il est votre très-humble et
-très-obéissant serviteur. Adieu, l'heure me presse, et il faut que je
-vous donne le bonjour, sans même vous dire que je suis, Mademoiselle,
-
- Votre très-humble et très-passionnée
- servante, etc., etc.
-
-
-A LA MÊME[274].
-
- [274] Mss de Conrart, in-4º, t. XI.
-
- Marseille, 28 mars 1645.
-
- Mademoiselle,
-
-Pour vous montrer que, même dans les petites choses, je ne suis pas plus
-heureuse que dans les grandes, je n'ai qu'à vous dire que le même soleil
-qui a déjà donné des fèves et des amandes fraîches à toute la Provence,
-et qui a déjà plus fait naître et mourir de roses à Marseille que le
-printemps et l'été n'en ont jamais donné à Paris, ne m'a fait autre bien
-à moi que m'enrhumer extrêmement pour m'être promenée en un jardin où il
-n'y avoit nul ombrage. Cela sera cause que je ne répondrai à M. Conrart
-que par l'ordinaire prochain. Mais quelque incommodité que j'aie, il faut
-que je vous donne une seconde partie du roman turquesque dont je vous ai
-fait voir la première, où vous trouverez sans doute quelque chose d'aussi
-extraordinaire.
-
-Je vous dirai donc, Mademoiselle, qu'il est arrivé ici un homme de Malte
-qui a donné à M. le Grand-Prieur de Saint-Gilles un nouvel avis qu'on y a
-reçu touchant la cause du siége que le Grand-Seigneur y doit mettre.
-Mais, pour reprendre les choses en leur source, il faut savoir que,
-lorsque le Grand-Seigneur qui règne aujourd'hui n'avoit que deux ans, il
-avoit un frère aîné qui, par la mort de son père, parvint à l'empire, et
-qui, suivant la cruelle coutume de ses prédécesseurs, commanda que l'on
-égorgeât son frère. Ceux qui sont destinés à cette exécution furent au
-lieu où il étoit nourri pour s'acquitter de leur commission; mais la
-nourrice qu'avoit cet enfant, en ayant été avertie, le cacha et en
-substitua un autre qui fut tué au lieu de lui, de sorte que, par la
-révolution des choses, le Grand-Seigneur qui régnoit lors étant mort, et
-cet enfant caché et reconnu étant parvenu à l'empire, il a tant eu de
-reconnoissance pour sa nourrice qu'il l'a plus respectée que sa mère, et
-plus aimée que tout le reste du monde. Or, Mademoiselle, il est arrivé
-que cette femme est prisonnière à Malte, avec celles dont je vous ai
-déjà parlé, aussi bien qu'une sœur du Grand-Seigneur, et que c'étoit
-sous sa conduite qu'il avoit permis à toutes les autres d'aller à la
-Mecque; de sorte qu'ayant su que celle à qui il doit et l'empire et la
-vie est en prison, il a résolu de hasarder sa vie et d'employer toutes
-les forces de son empire pour délivrer celle qui le lui a donné, et
-l'avis que l'on a eu à Malte porte expressément que, quelque amour que le
-Grand Seigneur ait pour les sultanes captives, ce n'est toutefois que
-pour sa nourrice qu'il entreprend la guerre.
-
-Je vous avoue, Mademoiselle, que cela me remplit l'imagination d'une
-manière si burlesque, que je ne saurois m'empêcher d'en rire. Ce n'est
-pas que je ne voie quelque chose de beau et de généreux d'un côté; mais
-le revers de la médaille me semble plaisant; car enfin, ceux qui ont
-écrit ou inventé la guerre de Troie ont du moins dépeint la beauté
-d'Hélène si éclatante et si lumineuse que l'on n'est pas fort étonné de
-voir que toute la Grèce soit en armes pour l'amour d'elle, et que le feu
-de ses yeux ait embrasé une ville et détruit un empire. Je n'ai même
-point eu de peine à croire que Henri IV ne faisoit une armée de cinquante
-mille hommes que pour conquérir l'illustre princesse dont il étoit
-toutefois esclave. Mais de m'imaginer qu'un empire qui est composé de
-plusieurs empires et de plusieurs royaumes emploie toutes ses forces en
-une occasion où l'on verra le Grand-Seigneur en personne, avec deux cent
-mille combattants, n'avoir pour principal objet que pour recouvrer une
-vieille nourrice qui, même dans sa jeunesse, ne fut jamais belle (car
-j'ai vu un homme qui l'a vue depuis huit jours), c'est ce que je trouve
-si grotesque que j'en ferois volontiers faire un tableau, si je
-connoissois quelque excellent peintre ici qui pût exécuter ce que je lui
-dirois et ce que j'en pense. Celui que j'ai vu et qui vient de Malte m'a
-dit que l'on y traite fort bien ces prisonnières; on les a logées chez un
-juif de Constantinople qui s'est fait chrétien et qui y demeure depuis
-longtemps, afin qu'il les serve à leur mode, comme en effet, elles ne
-mangent qu'à la turque, c'est-à-dire sur de grands tapis jetés par terre,
-et sont entièrement servies à l'usage de leur pays. Ce qu'il y a
-d'étrange est que, de cinquante ou soixante femmes qu'elles sont, qui
-sont, à ce que l'on dit, admirablement belles, excepté la nourrice qui ne
-le fut jamais, comme je l'ai dit, il est impossible de discerner laquelle
-est la sultane ou la sœur, tant elles apportent de soin à se traiter
-entre elles également. On sait bien, par les avis que l'on a de
-Constantinople, qu'elles y sont, mais de savoir lesquelles ce sont, c'est
-ce qui ne se peut, et de tout ce grand nombre, la seule nourrice s'est
-fait connoître, si l'on en veut excepter celle qui se fit connoître en
-s'empoisonnant après la mort de son mari. Toutes ces femmes paroissent
-assez constantes dans leur captivité. Mais ce qui m'étonne est d'avoir su
-que, dans un temps où il me semble que Malte devroit plus être dans la
-retenue que jamais, il y ait eu des réjouissances dans les trois
-derniers jours du carnaval, qui ressembloient bien plus au Paradis des
-Turcs qu'à un divertissement de religion. Toutes les sultanes des
-chevaliers, ou, pour les nommer par leur nom, toutes les courtisanes de
-Malte étoient déguisées par les rues avec une magnificence si grande
-qu'il y en avoit telle qui avoit pour plus de cinquante mille écus de
-pierreries. Je pense que ceux qui les leur ont données feroient mieux de
-les leur ôter pour les vendre, que d'engager des commanderies comme ils
-font pour subvenir à la guerre.
-
-Mais c'est assez parlé de celle-là, il faut que je vous parle de celle
-que Mlle de Rambouillet et vous avez faite à M. Chapelain, qui n'a sans
-doute pas été aussi cruelle que l'autre le sera, mais que je trouve
-beaucoup plus injuste; car enfin, Mademoiselle, vous savez mieux que vous
-ne dites qu'un galant n'est pas pour moi; et il est si peu vraisemblable
-qu'après avoir été le vôtre il pût jamais être le mien, que je ne sais
-comme vous osez me le vouloir persuader. Mais, pour vous parler un peu
-plus sérieusement, j'ai beaucoup de joie de savoir qu'il n'abandonnera
-point la _Pucelle_ et que vous ne le perdrez pas[275]. Je m'assure que
-vous ne me refuserez pas la grâce de le lui témoigner, quoiqu'il semble
-que vous soyez un peu jalouse, et que vous m'accorderez encore celle de
-rendre à Mme de Clermont les soumissions que je lui dois, à
-Mesdemoiselles ses filles des marques de ma passion à leur service, et à
-vous-même les assurances que je vous donne d'être, avec toute la
-sincérité imaginable,
-
- Votre, etc., etc.
-
- [275] Il s'était agi pour Chapelain d'aller au Congrès de
- Munster, nous ne savons en quelle qualité. Ce projet n'eut pas de
- suite. Voyez sa lettre à Mlle de Scudéry, du 12 avril 1645.
-
-
-A LA MARQUISE DE MONTAUSIER[276].
-
- [276] Mss Conrart, in-4º, t. XI, p. 129.
-
- Julie-Lucine d'Angennes, née en 1607. l'aînée des sept enfants de
- la marquise de Rambouillet, mariée au duc de Montausier le 15
- juillet précédent.
-
- [Août 1645.]
-
- Madame,
-
-Le respect que je dois à Mme la marquise de Rambouillet n'ayant pas été
-assez puissant pour m'empêcher de prendre la liberté de lui écrire après
-la perte qu'elle a faite[277], je pense que vous ne trouveriez pas à
-propos que je me servisse de cette raison auprès de vous pour autoriser
-mon silence, que vous auriez sujet de vous plaindre de moi si j'espérois
-moins de votre bonté que je n'ai attendu de la sienne, et si je ne
-croyois certainement que vous me pardonnerez avec la même indulgence
-qu'elle m'a pardonné. C'est sur cette confiance, Madame, qu'aussitôt que
-j'ai su le retour de votre santé, j'ai pris la résolution de vous
-témoigner la part que je prends à votre déplaisir, n'ayant pas osé vous
-donner cette importunité dans un temps où vous aviez besoin de toute
-votre patience pour supporter tout à la fois la violence d'une maladie et
-celle de votre affliction.
-
- [277] Celle du marquis de Pisani, tué à la bataille de Nordlingen
- (3 août 1645). Il était fils de la marquise de Rambouillet et
- frère de Mme de Montausier.
-
-Ce n'est pas qu'à considérer ce que je suis, je ne dusse craindre
-d'irriter votre douleur au lieu de la soulager par un discours qui sans
-doute n'a rien que de rude et de sauvage, et rien qui vous puisse plaire;
-mais comme les acclamations des peuples, quoique tumultueuses et peu
-agréables d'elles-mêmes par le bruit confus qu'elles causent, ne
-déplaisent jamais à ceux pour qui on les fait, de même, Madame, je suis
-persuadée que les plaintes ne sauroient incommoder les personnes
-affligées, quand même ces plaintes ne seroient pas faites de bonne grâce.
-Les heureux peuvent quelquefois avoir refusé de magnifiques présents, ou
-par générosité, ou comme les croyant indignes d'eux; mais les affligés,
-si je ne me trompe, n'ont jamais guère refusé de larmes de ceux qui leur
-en ont voulu donner. C'est un tribut et un hommage si précieux que le
-ciel même s'en contente, puisque ce n'est que par des larmes que l'on
-peut apaiser sa fureur quand il est irrité. En effet, lorsque les larmes
-sont véritables, et que les yeux ne font que ce que le cœur leur
-enseigne, c'est le témoignage le plus tendre que nous puissions donner de
-notre affliction. Je n'entends pas, Madame, de ces larmes qui sont plutôt
-une marque de la foiblesse de ceux qui les répandent, que de la
-sensibilité de leur esprit; mais j'entends parler de ces larmes
-généreuses qui ne paroissent que parce qu'on ne les en peut empêcher, et
-qui sont plutôt réservées pour les malheurs des personnes qui nous sont
-chères, que pour les nôtres. Recevez donc, s'il vous plaît, Madame,
-celles que j'ai données à la perte que vous avez faite de M. le marquis
-de Pisani, quoiqu'elles ne soient pas dignes de vous être offertes; je
-les devois sans doute à son extrême mérite, et je les devois aussi à
-votre extrême vertu. Quand je n'aurois pas eu l'honneur de le connoître
-et de savoir ce qu'il valoit, je n'aurois pas laissé de le regretter
-beaucoup pour votre seule considération; mais quand aussi j'aurois été
-privée de la gloire d'être connue de vous, je ne laisserois pas d'être
-fort touchée de sa perte, par la connoissance que j'avois de ses rares
-qualités.
-
-Jugez après cela, Madame, si le ressentiment que j'en ai doit être
-médiocre, ou, pour mieux dire, s'il ne doit pas être extrême, quand je
-considère que vous avez été en un même temps chargée de votre propre
-douleur et de celle de Mme la marquise qui sans doute ne vous a pas été
-moins sensible que la vôtre; qu'en versant des larmes vous étiez obligée
-d'épuiser les siennes; qu'en rejetant les consolations que l'on vous
-donnoit vous tâchiez pourtant de la consoler. J'avoue, Madame, que je ne
-puis assez admirer la grandeur de votre âme et la fermeté de votre
-esprit. Il ne faut pas toutefois s'étonner si vous savez si bien user des
-malheurs qui vous arrivent, quoiqu'ils ne vous soient pas ordinaires.
-Une personne qui ne s'est pas laissée éblouir par la gloire qu'elle
-possède depuis qu'elle jouit de la lumière, n'a eu garde de se laisser
-accabler par l'affliction; il ne faut pas plus de force à supporter le
-malheur qu'à bien user de la bonne fortune.
-
-Ainsi, Madame, bien loin de m'étonner de votre constance, je m'étonnerois
-si vous en aviez manqué. Toutes les actions de votre vie sont des
-miracles continuels. Vous avez assemblé toutes les vertus en votre âme,
-et c'est sans doute pour cette raison que vous avez acquis cette
-approbation universelle qui fait que toute la terre vous adore, et
-certes, à dire les choses comme elles sont, il ne faut pas trouver
-étrange si vous êtes aussi propre à combattre les grandes douleurs qu'à
-résister aux grandes prospérités, vous, dis-je, qui êtes accoutumée à
-vaincre les monstres, dont la victoire est bien plus difficile à
-remporter, puisqu'on ne le peut faire à moins que de vaincre presque
-toute la terre. Oui, Madame, s'il m'étoit permis, en un temps où vos yeux
-sont encore couverts de larmes, de vous parler des glorieux avantages
-qu'ils ont remportés, je dirois que nous avons vu les plus belles
-personnes de votre sexe et de votre siècle ne le paroître plus auprès de
-cette beauté majestueuse qui n'inspire pas moins de respect que
-d'adoration à tous ceux qui la voient. Mais je me contenterai de dire
-seulement que nous avons vu les lumières de votre esprit éclairer toute
-la Cour, et obscurcir pourtant tout ce qui s'en est approché; l'éclat de
-votre vertu ne trouver rien qui l'égalât, hors de l'hôtel de
-Rambouillet, et que nous n'avons pourtant point vu paroître l'envie ni la
-médisance pour vous attaquer. Vous les avez vaincues sans les combattre;
-l'admiration toute seule vous a suivie partout où vous avez été; tout le
-monde vous a rendu hommage avec joie, tout le monde vous a cédé avec
-autant de plaisir que de justice, et vous avez enfin fait une chose que
-nulle autre que vous n'a jamais faite, qui est de vaincre sans
-résistance. Mais je ne songe pas que je n'ai eu aujourd'hui dessein que
-de vous offrir des larmes, et qu'en un jour de deuil vous ne voudriez pas
-recevoir les honneurs du triomphe. Je m'assure toutefois, Madame, que du
-moins vous ne refuserez pas les assurances que je vous donne de la
-continuation de mon très-humble service, et du dessein que j'ai d'être
-toute ma vie, avec autant de respect que de passion, Madame,
-
- Votre très-humble et très-obéissante
- servante.
-
-
-A MADEMOISELLE PAULET.[278]
-
- [278] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 157.
-
- Marseille, 10 décembre 1645.
-
- Mademoiselle,
-
-Le courrier étant arrivé un jour plus tard qu'il n'a de coutume, à cause
-du mauvais temps qu'il dit avoir eu par les chemins, fait que je n'ai
-quasi pas loisir de relire vos lettres pour y répondre. Ce n'est pas que
-je ne pusse avoir encore plus de huit heures pour cela, n'étoit que je
-suis engagée dès hier de mener aujourd'hui huit ou dix de nos dames
-marseilloises à Notre-Dame-de-la-Garde, qui veulent voir arriver M. le
-cardinal de Lyon[279], que l'on attend ici de moment en moment, parce que
-s'étant ennuyé d'attendre les galères que le vent contraire a fait
-relâcher aux îles Sainte-Marguerite, il a pris quatre chaloupes du
-Grand-Duc pour s'en venir. Toutes les femmes l'attendent ici avec tant
-d'impatience que les sultanes du sérail n'en ont pas davantage, à ce que
-je crois, lorsque le Grand-Seigneur doit revenir de quelque expédition de
-guerre. Cette pensée sent un peu le voisinage d'Alger, mais je n'y
-saurois que faire. Vous savez que je n'ai pas accoutumé de vous cacher
-les folies qui me passent dans l'esprit; et puisque vous m'en avez bien
-pardonné à Paris, vous m'en pardonnerez bien encore en un pays où
-effectivement on voit tous les jours des gens que l'on peut dire qu'ils
-traitent ensemble de Turc à Maure, puisqu'ils le sont. L'on dit ici
-toutes les vérités fâcheuses sans scrupule et sans déguisement; et la
-franchise y est si grande que, si l'on y cache quelque chose, ce ne sont
-que les bonnes qualités que l'on remarque en ses plus chers amis. La
-charité ailleurs veut que l'on fasse un secret des défauts de son
-prochain; mais ici, de peur qu'il ne tombe en vaine gloire, l'on ne le
-loue jamais, quelque bien qu'il fasse.
-
- [279] Alphonse de Richelieu, frère du cardinal. Ce digne prélat
- fit lui-même son épitaphe; elle mérite d'être conservée: _Pauper
- natus sum, pauperiem vovi, pauper morior, inter pauperes sepeliri
- volo_.
-
-Je vous en dirois davantage, mais je n'en ai pas le loisir. Quelque
-pressée que je sois, je vous supplierai toutefois de témoigner à M.
-Conrart la joie que m'a donnée sa lettre; elle est si pleine d'esprit et
-de douceurs, que je ne sais comme j'y pourrai répondre. Ç'auroit pourtant
-été dès cet ordinaire, sans la partie que je vous ai dite; car, comme
-vous savez, je ne me pique pas de belles lettres, et lorsque je prétends
-que les miennes ne sont pas importunes, c'est seulement par l'amitié que
-vous avez pour moi. Je ne manquerai donc pas d'écrire la semaine
-prochaine à toutes les personnes à qui je dois des remercîments. M. de la
-Mesnardière[280], recevra aussi, s'il vous plaît, mes excuses; et pour
-ses affaires je n'ai point de conseil à donner où vous êtes, étant
-certain que ce que votre raison ne trouvera pas, celle des autres le
-chercheroit vainement. Vous le conseillerez sans doute comme il le doit
-être; c'est pourquoi il ne me reste à désirer, sinon que l'événement de
-vos conseils soit heureux. Vous me ferez aussi la faveur de remercier M.
-de la Vergne[281] de ses soins et de ses bons offices. Vous savez,
-Mademoiselle, ce que je vous ai dit de lui en plusieurs rencontres; c'est
-pourquoi je ne vous dirai pas à quel point je suis sa servante. Au reste,
-ne craignez pas que je m'accoutume jamais aux lieux où je suis, ni que je
-me désaccoutume jamais de vous; il y a des maux que l'habitude amoindrit,
-mais il y en a d'autres qui deviennent plus insupportables par la suite
-du temps. Les plus violentes douleurs, quand elles sont de peu de durée,
-se peuvent souffrir sans murmures, et les plus petites, quand elles sont
-continues, ne se peuvent endurer sans se plaindre. Jugez donc si celle
-que me donne votre absence est de nature à m'y pouvoir accoutumer, et si,
-ayant perdu un trésor inestimable je puis m'en consoler facilement. En
-vérité, Mademoiselle, je ne vous dis pas tout ce que je sens, car comme
-je sais que vous êtes sensible, j'aurois peur que ma mélancolie ne fût
-contagieuse pour vous. Adieu, on m'attend, et je n'ai pas loisir de vous
-dire ce que je suis à Mme et à Mlles de Clermont; mais, comme vous le
-savez il y a longtemps, vous le leur direz pour moi, s'il vous plaît.
-
- [280] De la Mesnardière, né en 1610, mort en 1663. Il était
- médecin du cardinal de Richelieu et de Gaston d'Orléans. Ami de
- Mme de Sablé et lié avec la plupart des gens de lettres de son
- temps, il s'occupa plus de poésie que de médecine, et fut reçu à
- l'Académie française en 1655.
-
-J'oubliois de vous dire qu'il court un bruit ici que M. le chevalier de
-la Motte a été arrêté, comme il s'en alloit à Lyon; quelques-uns disent
-que c'est pour avoir apporté ici, dans sa galère qui revint de Barcelone
-il y a trois semaines, quarante-quatre mille pistoles, que l'on dit être
-ici entre les mains de quelques-uns de ses amis. Le temps éclaircira
-toutes choses. Mon frère m'a dit qu'il veut répondre lui-même à ce que
-vous me dites pour lui dans ma lettre.
-
- [281] Aymar de la Vergne, maréchal de camp et gouverneur du
- Havre-de-Grâce, père de Marie-Madeleine Pioche de la Vergne,
- depuis comtesse de la Fayette et auteur de _Zaïde_ et de _la
- Princesse de Clèves_.
-
-
-A MADEMOISELLE MARIE DUMOULIN[282].
-
- [282] Les deux lettres qui suivent sont tirées du _Bulletin de la
- Société du protestantisme français_, t. X, p. 389 et 391.
-
- Marseille, 21 août 1647.
-
- Mademoiselle,
-
-Comme la reconnoissance est un pur sentiment du cœur, plutôt qu'un
-raisonnement de l'esprit, j'ai cru qu'encore que je fusse dans tout
-l'embarras que peut causer un voyage de deux cents lieues, que j'espère
-commencer dans une heure, je ne devois pas attendre que j'eusse plus de
-loisir que je n'en ai à vous rendre grâce de la faveur que vous m'avez
-faite de m'envoyer le portrait de Mlle de Schurman[283]. La diligence,
-qui donne un si grand prix à toutes sortes de bons offices, doit, ce me
-semble, en donner aussi à la gratitude, et il vaut beaucoup mieux faire
-une civilité un peu en tumulte, que donner loisir à une personne
-généreuse comme vous d'oublier ses propres bienfaits auparavant qu'elle
-en ait reçu les remercîments. Recevez donc, Mademoiselle, toutes les
-grâces que je vous rends, mais recevez-les, je vous en conjure, comme
-venant d'une personne que votre rare vertu vous a absolument acquise, et
-qui met au nombre de ses plus glorieuses aventures celle de votre
-connoissance et de votre affection. Et certes, à dire vrai, vous m'en
-donnez des marques d'une façon si obligeante qu'il faudroit être
-également stupide et insensible pour n'en être pas touchée. Toutes les
-amitiés commencent d'ordinaire par de simples connoissances, et ce n'est
-que dans leurs suites et dans leurs progrès qu'il est permis d'espérer de
-bons offices et d'attendre de grands témoignages de générosité et de
-tendresse, mais, pour la vôtre, on peut dire qu'elle tient quelque chose
-de la nature de l'amour (s'il est tel qu'on nous dépeint); elle n'est pas
-plutôt, qu'elle est officieuse, agissante et libérale jusques à tel point
-qu'elle donne ce que l'on doit préférer à tous les trésors et à toutes
-les richesses imaginables. En effet, le portrait d'une personne aussi
-illustre que Mlle de Schurman, envoyé par une main aussi chère que celle
-de Mlle Dumoulin et reçu par un aussi honnête homme que M. Conrart, est
-une faveur si signalée, que rien ne la sauroit égaler. Aussi vous puis-je
-assurer que je la vante comme je dois, et pour vous témoigner le respect
-que je porte à la merveilleuse fille dont vous m'avez envoyé l'image, je
-n'ai pas voulu qu'après avoir passé les mers pour venir en France à ma
-considération, elle eût encore la peine de me venir trouver à Marseille,
-et j'ai cru que je devois bien aller d'un bout du royaume à l'autre et
-passer pour le moins plusieurs rivières, pour recevoir un si grand
-honneur et un si grand plaisir. Ce n'étoit pas sans doute au bord de la
-mer Méditerranée que je devois attendre le portrait de Mlle de Schurman,
-et le voisinage d'Alger a rendu Marseille trop barbare pour mériter cette
-gloire. Véritablement, si elle eût encore été ce qu'elle étoit du temps
-que Rome même, à ce que j'ai ouï dire, s'abaissoit jusques à envoyer
-quelques-uns de ses citoyens pour apprendre les sciences de ces fameux
-Grecs dont elle étoit habitée, je vous avoue que je n'en aurois pas usé
-ainsi; mais comme il ne reste même plus nuls vestiges des maisons de ces
-savants hommes qui l'ont rendue si célèbre, et que le temps n'a pas
-seulement épargné le marbre et le bronze qui en pouvoient perpétuer la
-mémoire, je pense que Paris est le seul lieu où on lui doit offrir de
-l'encens. Souffrez donc que je vous quitte pour lui aller rendre ce
-devoir, et que je vous assure en vous quittant que je ne perdrai jamais
-le souvenir de ce que je vous dois, ni l'envie de vous témoigner, par
-quelque agréable service, à quel point je suis, Mademoiselle,
-
- Votre très-humble et très-obéissante servante.
-
- [283] Anne-Marie de Schurman, née en 1607, morte en 1678,
- très-versée dans les langues anciennes, dans la langue hébraïque,
- etc.
-
-
-A M. CONRART.
-
- [1647.]
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-Souffrez que je m'arrête et que j'admire en même temps le savoir de M.
-Rivet, et l'esprit de Mademoiselle sa nièce[284]. Sans mentir, je ne vis
-jamais rien de plus galamment pensé, ni de plus noblement exprimé, que ce
-que cette excellente personne vous a écrit, et il y a un caractère si
-aisé, si aimable et si spirituel en cette lettre, que je ne m'étonne pas
-si Mlle de Schurman a fait sa sœur d'alliance de l'excellente fille qui
-l'a écrite. Vous me ferez sans doute bien la grâce de l'assurer que, hors
-l'intérêt de la Pucelle, je ferai toujours gloire de suivre ses
-sentiments sans consulter les miens, et de soumettre ma raison à la
-sienne, qui est infiniment plus éclairée; mais comme il n'y a que des
-personnes peu généreuses qui cèdent quand on leur résiste, elle me
-pardonnera si je tâche de repousser la force par la force, et si après
-lui avoir rendu louange pour louange et civilité pour civilité, je fais
-ce que je puis pour répondre à ses objections, car puisqu'elle a pris le
-parti de Monsieur son oncle contre son propre sexe, ce sera aussi à elle
-seule que je demanderai raison de ce que lui et elle vous ont écrit. Elle
-dit que M. Rivet n'a pas eu d'intention de rabattre rien de la gloire de
-cette héroïne, mais de faire voir seulement combien il est difficile à
-une fille de conserver sa réputation toute pure en allant à la guerre,
-etc., etc.
-
- [284] Mlle Dumoulin.
-
-
-A M. CHAPELAIN[285].
-
- [285] Le _Conservateur_, juillet 1760, p. 92. Copie du temps,
- _Collection Moreau_, t. 847, p. 29.
-
- Voyez Eug. de Beaurepaire, _Histoire de deux sonnets_ dans la
- _Revue de Rouen_, XXe année, p. 129. Les documents qu'il cite
- prouvent que la querelle commença en décembre 1649.
-
- 7 [décembre] 1649.
-
-J'ai lu deux fois l'endroit du billet que vous avez écrit à mon frère, où
-vous témoignez souhaiter que je vous mande mon sentiment sur les deux
-sonnets qui sont en contestation, n'osant pas croire que vous me fissiez
-un honneur dont je suis indigne; mais après m'être résolue de vous obéir,
-je vous dirai, sans complaisance aucune, que celui d'Uranie me plaît
-infiniment plus que l'autre, et vous ne me devez pas soupçonner d'en
-avoir en cette rencontre, puisqu'au contraire il me semble qu'une
-personne comme moi fait quelque tort à une princesse dont l'esprit est
-aussi éclairé que celui de Mme de Longueville, de penser ce qu'elle
-pense[286]. Ainsi, Monsieur, croyez, s'il vous plaît, que je parle
-sincèrement. Les deux derniers vers du sonnet de Job, s'il m'est permis
-d'en parler de cette sorte, ont quelque chose de joli et de délicat,
-mais il en faut lire onze, pour les trouver; de plus, je vous avoue que
-j'ai l'imagination un peu délicate, et que comme je ne puis jamais
-entendre nommer Job sans avoir l'esprit rempli de toutes ces vilaines
-choses dont il est environné, je ne puis souffrir qu'un galant, qui doit
-être propre, se compare à lui. En effet, Monsieur, ce sujet-là a quelque
-chose de si opposé aux Muses, que celles qui inspirent les peintres ne
-leur ont jamais guère donné l'envie d'en faire des tableaux, du moins
-sais-je bien que l'on n'en avoit point ni de Raphaël, ni du Titien, ni du
-Poussin. Mais, pour le sonnet d'Uranie, j'avoue que je le trouve si beau,
-que s'il y avoit une autre personne au monde que Mme de Longueville qui
-eût toute la beauté du corps, toutes celles de l'esprit, et toutes les
-vertus de l'âme, et que quelqu'un en osât être amoureux, je lui
-conseillerois de se servir de ce sonnet pour exprimer sa passion; et ce
-qui fait que je le trouve d'autant plus ingénieux, c'est que, faisant une
-protestation d'amour, il fait un éloge. Vous voyez, Monsieur, que je ne
-sais point vous résister, et que je vous obéis ponctuellement. C'est
-pourquoi ne me demandez rien que de juste. Je vous parle ainsi, parce
-que je vous avoue que je doute un peu si ce que vous avez désiré de moi
-l'est, et si je n'ai pas eu tort de vous l'accorder.
-
- [286] Cette préférence donnée par Mme de Longueville au sonnet
- d'Uranie sur celui de Job avait inspiré à Mlle de Scudéry le
- quatrain suivant:
-
- A vous dire la vérité,
- Le destin de Job est étrange
- D'être toujours persécuté
- Tantôt par un démon et tantôt par un ange.
-
-
-A M. GODEAU, ÉVÊQUE DE VENCE[287].
-
- [287] Les sept lettres suivantes ont été publiées par M. de
- Monmerqué au t. VI de son édition de 1835 des _Historiettes de
- Tallemant_ des Réaux, d'après des copies provenant du président
- Durey de Meinières. En les reproduisant d'après lui, nous ne
- croyons pouvoir mieux faire que de reproduire aussi les notes
- qu'il y a jointes, sauf à les abréger au besoin. Ce sont
- probablement les mêmes lettres, en tout ou en partie, qui sont
- désignées p. 517 du _Catalogue de Lamoignon_, 1784, in-fo:
- _Lettres de Mlle de Scudéry à M. Godeau, contenant plusieurs
- anecdotes historiques de l'an 1650_.
-
- [Paris, 22 février 1650.]
-
-Ayant su par une de vos lettres que vous me faisiez l'honneur de
-souhaiter que je vous écrivisse le peu de nouvelles qui viennent à ma
-connoissance, j'avoue que j'eus quelque peine à croire que mes yeux ne me
-trompoient pas, ou que vous ne vous fussiez pas trompé vous-même, en
-mettant mon nom pour celui d'un autre; étant certaine que je n'ai pas une
-des qualités nécessaires pour rendre ma correspondance agréable en
-matière de nouvelles. Je ne suis pas fort exposée au monde; les gens que
-je vois ne sont pas de la nouvelle faveur; et quand je saurois même une
-partie de ce qui se passe, je ne saurois pas assez bien écrire pour vous
-divertir. Néanmoins, comme je suis persuadée que la plus légitime excuse
-ne sauroit jamais valoir une obéissance aveugle, je ne veux point me
-servir de toutes celles que je pourrois employer pour me dispenser de
-faire ce que vous souhaitez, lorsque je saurai quelque chose de digne
-d'être su de vous.
-
-C'est pourquoi, pour commencer dès aujourd'hui, je vous dirai que l'on ne
-sait point encore avec certitude en quel lieu est Mme de Longueville, et
-que, depuis le jour qu'elle se sauva du château de Dieppe[288], avec deux
-de ses filles seulement et quatre gentilshommes, l'un desquels est le
-sieur Saint-Ibalt, et l'autre Tréry, l'on n'a pas pu encore découvrir
-précisément quelle a été sa route, ni quel est son asile. Il y a du moins
-apparence que Dieu sera son protecteur; car on m'écrit de Normandie
-qu'après qu'elle eut pensé tomber dans la mer, et qu'une de ses filles
-eut aussi failli être noyée, elle se confessa et monta à cheval un moment
-après, se préparant à ce funeste voyage comme si elle eût dû mourir.
-
- [288] La duchesse de Longueville, après l'arrestation des
- princes, qui eut lieu le 18 janvier 1650, s'enfuit en Normandie.
- La cour se rendit à Rouen le 1er février: la duchesse, qui
- s'étoit réfugiée à Dieppe, s'échappa du château. «Elle sortit la
- nuit à cheval, jambe de çà et jambe de là, avec ses femmes, en
- courant jour et nuit; elle s'embarqua sur la coste et fut en
- Hollande.... Elle gagna Stenay, où estoit le mareschal de
- Turenne.» (_Mémoires de Montglat._) Le récit de Mme de Motteville
- est plus circonstancié; elle dit que la duchesse sortit par une
- petite porte qui n'étoit pas gardée: qu'elle fit deux lieues à
- pied pour gagner un petit port, où elle ne trouva que deux
- barques de pêcheurs; elle voulut s'embarquer contre l'avis des
- mariniers, afin de gagner un vaisseau qu'elle faisoit tenir à la
- rade. Le vent étoit si grand et la marée si forte, que le
- marinier, qui l'avoit prise entre ses bras pour la porter dans la
- chaloupe, la laissa tomber dans la mer; elle se décida à prendre
- des chevaux et à se mettre en croupe, ainsi que les femmes de sa
- suite, se réfugia chez un gentilhomme, demeura cachée dans le
- pays pendant environ quinze jours, et fit enfin gagner le
- capitaine d'un vaisseau anglois, qui la reçut sous le nom d'un
- gentilhomme qui s'étoit battu en duel. _Mémoires de Mme de
- Motteville._ (M.)
-
-Sans mentir, Monsieur, le renversement de la maison de M. le Prince et de
-celle de M. de Longueville est une étrange chose, car on voit tant
-d'innocence et de persécution ensemble, qu'il n'est pas possible de
-n'être pas touché de leur malheur. M. le Prince s'est pourtant trouvé
-l'âme plus grande que son infortune; car, depuis qu'il est prisonnier, il
-n'a pas dit une parole indigne de ce même cœur qui lui a fait gagner
-quatre batailles et acquérir tant de gloire. Après avoir entendu la
-messe, il s'occupe la moitié du jour à lire, et il partage l'autre à
-converser avec Monsieur son frère, à jouer aux échecs avec lui, à railler
-avec ses gardes, et même, pour faire exercice, il joue au volant avec
-eux. Il s'est confessé une fois depuis qu'il est prisonnier, mais on ne
-veut plus lui donner le même confesseur: enfin on le garde mieux que le
-roi.
-
-Il y a trois jours que M. de Beaufort, accompagné de Mme de Chevreuse et
-de Mme de Montbazon, fut au bois de Vincennes, dans un carrosse de
-louage, afin de n'être point connu, pour voir de ses propres yeux si une
-muraille que l'on a bâtie sur la contrescarpe des fossés du donjon étoit
-assez haute pour qu'il fût impossible que M. le Prince se pût sauver. Je
-vous avoue que cette action ne me semble pas trop belle, ni pour les
-dames, ni pour Beaufort, qui, tant que le prisonnier a été libre, ne
-s'approchoit qu'en lui faisant des soumissions d'esclave. Il est vrai
-qu'un héros de la place Maubert ne doit pas être de même manière
-qu'étoient autrefois ceux qui triomphoient au champ de Mars ou au
-Capitole.
-
-Au reste, pendant que toutes choses changent en France, toutes choses
-changent aussi dans le cœur de M. de Guise; car, pour recouvrer sa
-liberté, il rompt les chaînes de Mlle de Pons, et reprend Mme la comtesse
-de Bossu, qui va être reconnue pour Mme de Guise[289].
-
- [289] Cette reconnaissance n'eut point lieu; tout ceci était un
- jeu joué par le duc de Guise, prisonnier à Madrid, dans l'espoir
- d'obtenir sa liberté. Voir dans Tallemant des Réaux
- l'_Historiette_ du duc de Guise. (M.)
-
-Vous savez sans doute que la garnison de Clermont s'est soulevée en
-l'absence de M. de la Moussaye, et qu'ainsi le parti du maréchal de
-Turenne en est plus foible; mais on assure, dès ce matin, que le duc de
-Wurtemberg assiége Mouzon. Les ennemis font de grands préparatifs en
-Flandre, et le mal est que l'on n'est pas en état de s'y opposer.
-
-La cour est à Rouen, d'où elle doit partir pour revenir ici. On dit aussi
-que le duc de Richelieu est enfin venu assurer le roi de sa fidélité, et
-qu'en considération de cette obéissance, son mariage est confirmé par la
-reine, à la condition qu'il aura un lieutenant du roi dans son
-gouvernement et que la garnison en sera changée. Je ne sais pas encore ce
-que Mme d'Aiguillon dit de cela; mais je sais bien que l'amour du duc de
-Richelieu lui coûte déjà trop, et qu'il lui auroit été toujours plus
-avantageux d'être maître du Havre absolument, que de régner dans le cœur
-d'une femme comme Mme de.....[290].
-
- [290] Armand-Jean du Plessis, duc de Richelieu, père du maréchal,
- avait épousé, le 26 décembre 1649, Anne Poussard du Fors du
- Vigean, veuve en premières noces de François-Alexandre d'Albret,
- sire de Pons. Ce mariage, fait sans le consentement de la
- duchesse d'Aiguillon, surprit tout le monde; «Mme de Richelieu,
- dit Mme de Caylus, sans biens, sans beauté, sans jeunesse, et
- même sans beaucoup d'esprit, avoit épousé, par son savoir-faire,
- au grand étonnement de toute la cour et de la reine-mère, qui s'y
- opposa, l'héritier du cardinal de Richelieu, un homme revêtu des
- plus grandes dignités de l'État, parfaitement bien fait, et qui,
- par son âge, auroit pu être son fils.» _Souvenirs de Mme de
- Caylus._ (M.)
-
-Je viens de recevoir une lettre de Rouen, qui m'apprend que cette
-nouvelle duchesse y est aussi, et que M. le Cardinal la devoit présenter
-hier à la Reine, chez laquelle elle devoit avoir le tabouret. L'on me
-mande que cela hâte le départ de la cour, qui quitte Rouen
-aujourd'hui[291]. M. de Matignon est aussi venu remettre le gouvernement
-de Granville et celui de Cherbourg entre les mains de Sa Majesté,
-ensuite de quoi on a commandé à ce lieutenant du roi et à M. de Beuvron
-de suivre la cour.
-
- [291] «La reine partit de Rouen le 22 février, après avoir veu
- Mme de Richelieu et luy avoir donné le tabouret.» (_Mémoires de
- Mme de Motteville._) Cette circonstance donne la date de cette
- lettre. (M.)
-
-On m'écrit encore que Mme de Longueville fut droit de Dieppe au château
-de Tancarville, qui est à Monsieur son mari. On m'assure qu'il y a quatre
-jours elle s'est embarquée pour la Hollande.
-
-Voilà, Monsieur, tout ce que je sais pour aujourd'hui; cependant je ne
-puis me résoudre de ne vous point parler de Mlle Paulet, de qui les maux
-me touchent encore plus que les affaires publiques, quoique l'amour de la
-patrie soit bien avant dans mon cœur. Je veux pourtant espérer que vos
-prières lui feront obtenir la santé de celui seul pour qui il n'y a point
-de maux incurables; mais je ne songe pas qu'en ne finissant une si longue
-lettre je vous donnerois lieu de croire que je veux vous en lasser pour
-la première fois; c'est pourquoi je m'en vais finir aussitôt que je vous
-aurai assuré, avec le respect que je vous dois, que je suis autant que je
-puis, etc., etc.
-
-
-AU MÊME.
-
- [Paris, 8 septembre 1650.]
-
- Monsieur,
-
-Vous me reprochez si flatteusement mon mauvais caractère, que ce n'est
-pas un trop bon moyen de m'en corriger; car, puisqu'en écrivant mal je
-vous oblige enfin de m'en reprendre plus doucement qu'à me dire[292] que
-j'écris bien, je ne sais si je ne ferois pas mieux de continuer de
-faillir que de m'amender.
-
- [292] Plus doucement que si vous me disiez.... (M.)
-
-Souffrez, s'il vous plaît, que je prenne toute la part que je dois aux
-maux de votre esprit et de votre corps. Pour les premiers je ne pense pas
-que vous ayez besoin d'autre médecin que de vous-même; mais, pour les
-autres, je pense que vous auriez besoin de venir trouver à Paris quelque
-remède à vos maux; car, de la façon dont je connois ceux de la province
-où vous êtes, je ne pense pas qu'ils vous puissent guérir d'un grand mal:
-c'est pourquoi il me semble que vous y devez songer sérieusement. Je vous
-demande pardon de la liberté que je prends de donner des conseils à un
-homme que tous les rois et les sages devroient consulter; mais s'agissant
-de la conservation d'une vie aussi précieuse que la vôtre, je pense qu'il
-vaut mieux dire une chose inutile que de se mettre au hasard de manquer à
-en dire une nécessaire. Je vis même encore hier un ouvrage de vous qui me
-fortifie dans le dessein de vous conjurer de prendre soin de votre santé;
-car, Monsieur, ne seroit-ce pas un crime si vous vous mettiez par votre
-négligence à la détruire, de façon que vous ne puissiez plus enrichir
-votre siècle comme vous l'avez fait jusqu'ici?
-
-Vous jugez bien, je m'assure, que cette nouvelle richesse que j'ai vue
-de vous est l'admirable poëme que vous avez fait à la gloire de la
-_Grande Chartreuse_[293] que M. Conrart eut la bonté d'envoyer hier à mon
-frère et à moi. Après vous en avoir rendu mille grâces, je vous dirai que
-ce beau désert m'a sensiblement touchée, et que la sainte horreur de
-cette solitude a passé si doucement de vos vers dans mon esprit, que la
-compagnie que j'ai vue aujourd'hui m'a plutôt ennuyée qu'elle ne m'a
-divertie, parce qu'elle m'a empêchée de relire une seconde fois ce qui
-m'a donné tant de satisfaction la première. Mais, Monsieur, puisque vous
-faites si bien toutes choses et que vous représentez également bien les
-cours les plus superbes et les déserts les plus sauvages, je voudrois que
-vous pussiez voir ce que je vis hier, je veux dire la prison de M. le
-Prince, afin que vous pussiez laisser à la postérité une parfaite image
-de la constance de ce héros; car je ne pense pas qu'il y ait un endroit
-dans le monde où il y ait une tour plus agréable par dehors ni si
-affreuse par dedans. Cependant, comme on dit que la nécessité fait des
-armes de toutes choses, je pense qu'on peut dire que M. le Prince tire de
-la gloire de tout ce qui lui arrive, car vous saurez que depuis qu'on l'a
-mené à Marcoussis[294] le donjon de Vincennes est devenu l'objet de la
-curiosité universelle. En mon particulier j'y vis hier plus de deux
-cents personnes de qualité, à qui on montre le lieu où il dormoit, celui
-où il mangeoit, l'endroit où il avoit planté des œillets qu'il arrosoit
-tous les jours, et un cabinet où il rêvoit quelquefois et où il lisoit
-souvent. Enfin, Monsieur, on va voir cela comme on va voir à Rome les
-endroits où César passa autrefois en triomphe. Je vois même dans un
-cabinet plusieurs épigrammes écrites avec du charbon, ou gravées sur la
-muraille, qui ne parlent que de ses victoires ou de ses louanges; mais ce
-que j'y vois de plus surprenant, c'est que, durant que j'y étois, M. de
-Beaufort y vint avec Mme de Montbazon, à qui il faisoit voir toutes les
-incommodités de ce logement, triomphant lâchement du malheur d'un prince
-qu'il n'oseroit regarder qu'en tremblant, s'il étoit en liberté. Pour
-moi, j'eus tant d'horreur de voir de quel air il fit la chose, que je n'y
-pus durer davantage. En vérité, je pense qu'on peut dire que nous sommes
-au temps des prodiges et des miracles tout ensemble, tant on voit de
-choses extraordinaires.
-
- [293] Voyez les _Poésies chrétiennes et morales_ de Godeau, t.
- II. Paris, 1663. _La Grande Chartreuse_ avait paru isolément,
- comme la plupart des poésies de Godeau. (M.)
-
- [294] Les princes avaient été transférés du donjon de Vincennes
- au château de Marcoussis le 29 août précédent; c'est ce que nous
- apprenons de Loret:
-
- Ce jour (lundi) on prit occasion
- De faire la translation,
- Mais très-cachée et très-soudaine,
- Des trois prisonniers de Vincennes.
- Plaise à la divine bonté
- Que la dure captivité
- Par eux constamment endurée,
- Ne soit pas de longue durée!
-
- (_Muse historique_; lettre du 2 septembre 1650.) (M.)
-
-Je pense que vous avez bien su l'épouvante que les ennemis ont donnée à
-Paris, lorsqu'ils sont venus à la Ferté-Milon[295] et que nous avons vu
-la capitale du royaume aussi alarmée qu'ont accoutumé de l'être les
-petites bicoques des frontières. Cependant j'espère que la même puissance
-qui retient la mer dans ses bornes, quoique ses rivages ne la doivent pas
-vraisemblablement empêcher d'inonder la terre, empêchera les ennemis de
-venir ici, encore qu'il n'y ait point de rivière entre eux et nous, et
-qu'il n'y ait pas même d'armée qui pût s'opposer à leur marche, s'ils le
-vouloient. Ce qui me fait espérer ce bien, est que l'on assure qu'il y a
-déjà une partie de leur cavalerie qui a repassé la rivière d'Aisne. Nous
-verrons par le retour de M. de Verderonne[296], qui est allé porter la
-réponse de M. le duc d'Orléans à l'archiduc, ce que l'on doit craindre ou
-espérer.
-
- [295] On voit dans les _Mémoires d'Omer Talon_ que l'on avait eu
- connaissance, par des lettres interceptées, que de Madrid, sur la
- demande du marquis de Sillery qui négociait pour les rebelles,
- des ordres avaient été donnés pour que le maréchal de Turenne
- entrât dans le royaume et donnât de l'effroi à Paris. «Ce qui
- estoit desjà fait,» dit Talon, «car lors l'armée des ennemis
- étoit proche de la Ferté-Milon.» Cette alarme donna lieu au
- transfèrement des princes. Loret peint très-plaisamment l'effet
- que l'approche de l'ennemi produisit dans Paris:
-
- Lundi vinrent dedans Paris
- Avec plaintes, clameurs et cris,
- Gens conduisant, toutes complettes,
- Sept mil sept cent trente charrettes
- Pleines de coffres et paquets,
- Dont l'on fit lors de grands caquets;
- Mais ces caquets sont choses vaines.
-
- (_Muse historique_; lettre du 2 septembre 1650. M.)
-
- [296] Charles de l'Aubespine, seigneur de Verderonne, maître des
- requêtes, chancelier de Gaston d'Orléans. (M.)
-
-Mais, pendant que les ennemis ravagent la Champagne et la Picardie, sans
-qu'on puisse seulement penser à les en empêcher, les Frondeurs emploient
-tout ce qu'ils ont d'adresse et de crédit pour obliger M. le duc
-d'Orléans à mettre les princes sous sa puissance, afin de les avoir en la
-leur. On assure même qu'il leur avoit promis de le faire; mais M. le
-garde des sceaux[297], M. le Tellier et Mme de Chevreuse l'ont empêché
-jusqu'à cette heure, car encore que cette dernière soit grande Frondeuse,
-elle est pourtant présentement divisée de M. de Beaufort, et même de M.
-le Coadjuteur, pour ce qui regarde M. le Prince; de sorte que, par ce
-moyen, les amis de cet illustre captif sont en quelque espérance de voir
-bientôt la cour dans la nécessité de faire une négociation secrète avec
-lui, afin de délivrer le royaume de tant de tyrans qui l'oppriment.
-
- [297] Le chancelier Séguier n'avait pas alors les sceaux, ils lui
- avaient été redemandés le 1er mars précédent, et confiés à
- Charles de l'Aubespine, marquis de Châteuneuf, qui les garda
- jusqu'au mois d'avril 1651, et les remit alors à Mathieu Molé.
- (M.)
-
-Les affaires de Bordeaux sont toujours douteuses; peut-être que les
-députés du Parlement qui y vont, trouveront quelque expédient aux
-choses[298]. M. de Rohan est à la cour, et M. le maréchal de Grammont
-aussi; l'accommodement de M. le comte de Dognon est fait[299].
-
- [298] Le parlement de Paris avait député à la reine régente les
- deux conseillers Meusnier et Bitaut, pour la supplier de
- continuer _sa bonne volonté envers la ville de Bordeaux_.
-
- [299] Cet accommodement, qui ne fut définitivement conclu qu'en
- 1653, consistait, pour le comte de Dognon, à rendre, ou plutôt à
- vendre au cardinal Mazarin, contre le bâton de maréchal de
- France, le Brouage et autres places dont il s'était emparé à la
- faveur des troubles.
-
-Le roi a obligé la reine à chasser une de ses femmes de chambre, parce
-qu'elle lui avoit révélé une chose qu'il lui avoit confiée, quoique ce
-fût celle qu'il aimoit le plus, et ce qu'il y a de plus considérable, est
-que ce qu'il avoit dit à cette fille étoit qu'il lui avoit témoigné avoir
-beaucoup de douleur de voir les affaires de son royaume en si mauvais
-état. Jugez, s'il vous plaît, de ce qu'il fera quand il sera marié,
-puisqu'il agit présentement ainsi[300].
-
- [300] Loret nous apprend dans sa _Muse historique_, que cette
- femme de chambre s'appeloit Noiron, et que la reine la maria peu
- de temps après sa disgrâce à un sieur Ivelin, attaché comme
- médecin à sa maison. (M.)
-
-Voilà, Monsieur, tout ce que je vous dirai, car je m'aperçois bien que si
-je vous en disois davantage, vous ne le pourriez plus lire, tant j'ai
-pris une forte habitude de mal faire. Je vous dirai pourtant encore que
-mon frère est votre très-humble serviteur, et que je suis de toute mon
-âme, etc., etc.
-
-
-AU MÊME.
-
- [Paris.... octobre 1650.]
-
-Je ne crois nullement mériter toutes les louanges que vous me donnez, et
-je crois seulement que me faisant l'honneur de m'aimer parce que votre
-illustre et chère Angélique[301] m'aimoit tendrement, vous n'êtes pas
-marri que je me donne l'honneur de vous entretenir. Au reste, avant que
-de vous dire des nouvelles, il faut que je vous dise que les vers que
-vous avez envoyés à Mme de Clermont m'ont fait verser plus de larmes
-qu'ils n'ont de syllabes[302]. Il me semble, Monsieur, qu'en vous
-dépeignant la douleur qu'ils ont excitée dans mon cœur, c'est en faire
-l'éloge. En effet, vous représentez si agréablement cette merveilleuse
-fille, que l'on peut assurer que jamais portrait n'a si bien ressemblé
-que celui que vous avez fait d'elle. De plus, vous touchez avec tant de
-délicatesse l'endroit où vous parlez de l'amitié que vous aviez pour elle
-et de celle qu'elle avoit pour vous, qu'il ne faut pas s'étonner si,
-ayant l'âme aussi tendre que je l'ai, j'en ai été extraordinairement
-satisfaite, et si mon cœur s'en est attendri; car enfin vous dites cent
-choses que j'ai senties pour elle, mais que je n'eusse jamais pu si bien
-dire; je vous rends donc mille grâces d'être cause que j'aurai la
-consolation de voir une peinture de la divine Angélique, plus durable et
-plus belle que ne le sont celles de Raphaël. En vérité, Monsieur, je ne
-me console point de la perte de cette généreuse amie, et je trouve une si
-notable différence de l'amitié qu'elle avoit pour moi à celle qu'ont
-quelques autres personnes qui m'aiment pourtant autant qu'elles peuvent
-aimer, que, quand elle n'auroit eu qu'un médiocre mérite, je la
-regretterois toute ma vie. Jugez donc ce que je dois faire, vous qui
-savez mieux ce qu'elle valoit que qui que ce soit. Si je suivois mon
-inclination, je ne vous parlerois d'autre chose; mais puisque je me suis
-imposé la nécessité de vous dire ce que je sais des nouvelles du monde,
-il faut que je m'en acquitte.
-
- [301] Mlle Paulet.
-
- [302] Voyez l'épître de Godeau à la marquise de Clermont
- d'Antragues, dans ses Poésies. (M.)
-
-Vous saurez donc que l'entrevue de la reine et de Mme la Princesse[303] a
-tellement épouvanté toute la Fronderie, qu'il est aisé de juger que vous
-aviez raison de dire que, _si le lion rugissoit en liberté, il feroit
-fuir tous ses ennemis_. Il est vrai que cette entrevue, aussi bien que
-celle de MM. de Bouillon et de la Rochefoucauld avec M. le Cardinal[304],
-a des circonstances qui font croire que leur peur n'est pas tout à fait
-sans fondement; car non-seulement la reine reçut admirablement bien Mme
-la Princesse, mais elle l'entretint très-longtemps en particulier; on
-ajoute même qu'il paroissoit, par l'air du visage de cette jeune
-princesse, que ce que la reine lui disoit lui donnoit de la joie. De
-plus, M. de Bouillon coucha chez M. le Cardinal, et il court un bruit que
-le neveu de Son Éminence épousera la fille aînée de ce duc. Enfin,
-personne ne doute que la paix de Bordeaux n'ait plusieurs articles
-secrets que la Gazette ne dit pas, et les politiques les plus fins disent
-que M. de Bouillon est trop habile pour s'attirer la haine de M. le
-Prince, comme il feroit sans doute s'il avoit fait un traité secret où il
-n'eût point de part. Ce qui étonne encore les Frondeurs est que M. l'abbé
-de la Rivière a eu permission, avec le consentement de Son Altesse
-Royale, de partir d'Aurillac, et de venir à son abbaye de Saint-Benoît,
-auprès d'Orléans. Outre cela, ils savent encore que cette même Altesse a
-écrit plusieurs fois de sa main à la reine et à M. le Cardinal, sans leur
-en rien dire. Ils n'ignorent pas non plus que M. le Tellier a été ces
-jours passés à Marcoussis. Ils savent encore que M. l'intendant a reçu
-ordre de faire un dernier effort pour contenter les rentiers, de peur
-qu'ils ne se servent d'eux pour faire quelque nouveau remuement à Paris.
-M. le Coadjuteur, en son particulier, sait bien que Son Altesse Royale ne
-peut plus souffrir sa domination, et il ne peut pas ignorer que la cour
-n'ait su qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour obliger M. le duc d'Orléans
-à se rendre maître des princes prisonniers, à quelque prix que ce fût. Il
-a même tenu des discours sur cela qui font horreur.
-
- [303] Voir, sur cette entrevue de la reine et de la Princesse de
- Condé, les _Mémoires de Mlle de Montpensier_. (M.)
-
- [304] _Mémoires de Mme de Motteville._ (M.)
-
-Outre toutes ces choses, les Frondeurs voyent encore que l'ardeur du
-peuple pour _l'Amiral du Port au foin_[305] est fort ralentie, de telle
-sorte qu'il n'y a plus guères que le quartier des halles où on le salue,
-si bien que présentement la Fronderie est un peu chancelante. Dieu
-veuille qu'elle ne se raffermisse pas, et que ceux qui ont le dessein de
-faire de la France ce que Cromwel et Fairfax ont fait de l'Angleterre, ne
-puissent jamais avoir de crédit!
-
- [305] Le duc de Beaufort, grand Amiral de France, surnommé le
- _roi des halles_. (M.)
-
-On dit que la Cour avoit dessein d'aller en Languedoc et en Provence;
-mais Son Altesse Royale la presse si fort de revenir qu'on croit en effet
-qu'elle reviendra[306].
-
- [306] La cour revint à Paris au commencement du mois de novembre
- 1650. (M.)
-
-Ceux de Melun ont refusé deux fois, depuis quinze jours, d'obéir aux
-ordres de M. le duc d'Orléans, qui vouloit que ses gendarmes y
-logeassent; et quand on leur a dit qu'ils s'exposoient beaucoup, ils ont
-répondu que M. de Beaufort les avoit assurés de sa protection, et qu'ils
-ne craignoient rien. Le retour du Roi fera voir s'ils ont raison.
-
-Mme de Chevreuse et Mme de Montbazon[307] sont toujours plus mal, et
-elles vont même plaider. Le sujet du procès est digne du temps et des
-personnes; car Mme de Chevreuse demande cent mille écus qu'on lui a
-promis en mariage; à cela Mme de Montbazon dit qu'elle a une quittance
-de M. de Chevreuse, et Mme de Chevreuse répond que monsieur son mari
-l'ayant donnée du temps qu'il étoit amoureux de Mme de Montbazon, elle ne
-prétend pas qu'elle soit bonne.
-
- [307] Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, et Marie de
- Bretagne, duchesse de Montbazon. (M.)
-
-Voilà à peu près tout ce que je sais; mais puisqu'il semble que vous avez
-envie que je vous dise exactement tout ce qui regarde Monsieur le Prince,
-pour vous témoigner mon exactitude, je vous dirai que, lorsque je fus au
-donjon, j'eus la hardiesse de faire quatre vers et de les graver sur une
-pierre où Monsieur le Prince avoit fait planter des œillets qu'il
-arrosoit quand il y étoit. Mais, pour porter encore ma hardiesse plus
-loin et vous faire voir que j'ai plus de zèle que d'esprit, je m'en vais
-vous les écrire:
-
- En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier
- Arrosa d'une main qui gagna des batailles,
- Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles,
- Et ne t'étonne pas de voir Mars jardinier[308].
-
- [308] Ces vers étaient déjà connus par le récit de Mme de
- Motteville. (M.)
-
-Je m'assure, Monsieur, que vous ne me disputerez pas la dernière chose
-que je vous ai dite; aussi ne vous envoyé-je point ces quatre vers comme
-jolis, mais comme une marque de la confiance que j'ai en votre bonté.
-
-Je vous dirai encore que mon frère envoya hier à Monsieur le Prince la
-cinquième partie du _Cyrus_; mais comme on ne parle qu'à M. de Bar qui
-lui avoit déjà donné la quatrième, lorsqu'il étoit à Vincennes, il
-écrivit à mon frère qu'il ne manqueroit pas de donner son livre à
-Monsieur le Prince aussitôt qu'il l'auroit lu[309]. Ce qu'il y a de plus
-rare, c'est qu'il écrit si mal qu'il s'en faut peu que je ne croye qu'il
-ne sait pas lire, et pour juger de sa suffisance en matière d'écriture,
-il écrit _doute_ avec une _h_; encore est-ce le mot le mieux
-orthographié.
-
- [309] M. de Bar était chargé de la garde des trois Princes; il
- était fort ignorant. On a prétendu que, comme il ne savait pas le
- latin, il voulait qu'on leur dît la messe en français, de peur
- que le prêtre, en officiant, ne leur donnât dans cette langue des
- avis qu'il ne pourrait pas comprendre. (M.)
-
-Au reste, Monsieur, si l'on ne nous avoit pas donné quelque espoir que
-vous viendriez bientôt ici, mon frère vous auroit déjà envoyé le livre
-dont je viens de parler, et vous auroit aussi renvoyé une seconde fois
-celui qui a été perdu; mais sachant cette agréable nouvelle, il se
-prépare à vous les offrir lui-même, et moi à vous protester que je suis
-de toute mon âme, etc., etc.
-
-
-AU MÊME.
-
- [Paris, 4 novembre 1650.]
-
-Tant que M. Conrart est en santé, je vous écris plus pour mon intérêt que
-pour le vôtre, sachant bien qu'il vous apprend toutes les nouvelles avec
-beaucoup d'exactitude et beaucoup d'éloquence tout ensemble; mais
-aujourd'hui que cet illustre ami est malade, il me semble que c'est à moi
-à vous apprendre les choses remarquables que la bizarrerie du siècle
-produit tous les jours.
-
-Je vous dirai donc que, depuis un mois ou six semaines, on vole si
-insolemment dans les rues de Paris, qu'il y a eu plus de quarante
-carrosses de gens de qualité arrêtés par ces _messieurs les voleurs_, qui
-vont à cheval, et presque toujours quinze ou vingt ensemble. Mais, comme
-nous sommes dans un temps de confusion, ceux qui devroient donner ordre à
-de telles violences ne s'en sont point mis en peine, de sorte que, voyant
-que l'on pouvoit voler impunément, tous ceux qui se sont trouvés pauvres
-et méchants se sont mis à dérober: je vous laisse à juger après cela
-quelle multitude de voleurs il doit y avoir. On les auroit pourtant
-laissés maîtres des rues de Paris, sans une chose qui arriva samedi au
-soir, et qu'il faut que vous sachiez.
-
-Je pense que, quelque éloigné que vous soyez de Paris, vous avez bien su
-que les yeux de Mme de Montbazon ont assujetti le cœur du _Roi des
-Halles_, autrement appelé M. de Beaufort; mais vous ne savez peut-être
-pas que cet amant va tous les soirs chez la duchesse, et qu'il n'en sort,
-qu'à deux ou trois heures après minuit. Il arriva donc qu'étant allé,
-samedi dernier au soir[310], chez elle, il ne la trouva point; mais
-comme il ne se pouvoit passer de la voir, et que pourtant il vouloit
-souper, il dit tout haut au portier qu'il s'en alloit à l'hôtel de
-Vendôme et qu'il reviendroit à onze heures. L'histoire porte que, quand
-il dit cela au portier de l'hôtel de Montbazon, deux hommes inconnus, qui
-s'étoient avancés auprès du carrosse, l'entendirent et se retirèrent;
-mais la chose est un peu douteuse. Cependant, comme M. de Beaufort fut
-auprès de la Croix du Tiroir[311], il changea d'avis, et résolut de
-souper à l'hôtel de Nemours et de renvoyer son carrosse à l'hôtel de
-Vendôme, ordonnant à son écuyer de le lui ramener à onze heures, chez Mme
-de Montbazon, où un carrosse de l'hôtel de Nemours le mena aussitôt qu'il
-eut soupé.
-
- [310] Cet événement arriva le samedi 29 octobre 1650, entre onze
- heures et minuit. Voyez le _Récit véritable de tout ce qui s'est
- passé à l'assassinat commis proche l'hôtel de Schomberg, au sujet
- de Monseigneur le duc de Beaufort_. Paris, 1650, in-4º de sept
- pages. Loret a raconté aussi cet événement dans sa _Muse
- historique_. (M.)
-
- [311] _La Croix du Trahoir_; rue Saint-Honoré, au coin de la rue
- de l'Arbre-Sec. (M.)
-
-Comme ce bon prince ne va jamais sans être bien accompagné, ni sans
-armes, deux gentilshommes[312] et deux valets de chambre, qui revinrent
-dans son carrosse, avoient des pistolets et des mousquetons, qui ne leur
-servirent cependant qu'à causer le malheur qui est arrivé. Car, comme ils
-furent auprès de la Croix du Tiroir, vingt hommes à cheval ayant
-environné le carrosse et commandé au cocher d'arrêter, un des deux
-gentilshommes, qui étoit au fond du carrosse, tira un mousqueton qu'il
-avoit et blessa un des voleurs[313], de sorte qu'au même instant un de
-ceux qui attaquoient s'élança dans le carrosse et donna un coup de
-poignard à celui qui touchoit le gentilhomme qui avoit tiré ce
-mousqueton. Un moment après, plusieurs coups de pistolets suivirent ce
-coup de poignard, un desquels acheva de tuer ce pauvre malheureux qui
-étoit déjà blessé, et un autre brûla l'oreille de celui qui étoit au fond
-du carrosse et qui avoit tiré le premier. Cela fait, les voleurs, qui
-virent un des leurs blessé, tellement qu'il ne pouvoit se soutenir, s'en
-allèrent sans rien prendre à ceux qui étoient dans le carrosse, et
-emportèrent leur compagnon blessé.
-
- [312] Les sieurs de Saint-Églan et de Brinville. (M.)
-
- [313] Comme l'écrit déjà cité est l'ouvrage d'un Frondeur, et que
- ce parti ne mettoit pas en doute l'intention des assassins de
- tuer le duc de Beaufort, le pamphlet diffère essentiellement de
- la narration de Mlle de Scudéry. Il y est dit que les
- assaillants, «croyant que ledit seigneur-duc estoit dans ledit
- carrosse, à cause que le sieur de Saint-Églan avoit la chevelure
- blonde, ainsy que la porte ledit seigneur-duc, tirèrent quinze à
- vingt coups, sans blesser personne, sinon le sieur de Brinville,
- lequel fut blessé légèrement à la joue.... et tout aussitost tira
- un autre coup de mousqueton, duquel fut tué ou blessé à mort un
- desdits assassineurs, et en mesme temps ledit sieur de Brinville
- sauta legerement hors du carrosse, et à la faveur de la nuict se
- mesla parmi eux sans estre reconnû, ce que ne put faire le sieur
- de Saint-Églan, lequel fut misérablement blessé d'un coup de
- poignard ou de baïonnette au cœur, dont il mourut une demy heure
- après.» _Récit véritable._ (M.)
-
-Cependant le carrosse de M. de Beaufort fut à l'hôtel de Montbazon où il
-y eut un bruit tel que vous pouvez l'imaginer. Ce pauvre malheureux qui
-avoit été tué à la place où M. de Beaufort se met d'ordinaire, fut tiré
-de ce carrosse et exposé aux yeux du peuple jusqu'au lendemain
-après-midi. M. de Beaufort envoya à l'heure même chez tous ses amis. La
-chose passa dans son esprit pour un assassinat, et il ne s'en retourna
-chez lui qu'en état de donner bataille.
-
-Cependant le peuple n'a point fait de bruit de cet accident durant les
-premiers jours, et M. de Beaufort a vu que son règne est changé. Mais
-comme les Frondeurs sont toujours tout prêts à renouveller les désordres
-passés, ils ont fait dire parmi le peuple que c'étoit M. le Cardinal qui
-avoit fait faire cet assassinat. Dans le même temps, ils ont aussi fait
-publier que c'étoient les amis de Monsieur le Prince, et ils n'ont rien
-oublié pour tâcher à faire quelque soulèvement. Mais, par bonheur, celui
-de ces voleurs qui a été blessé, s'étant fait panser à trois chirurgiens
-différents, a été reconnu et pris; de sorte que présentement il est en
-prison, et il y a apparence qu'on lui fera dire la vérité. Il a déjà
-assuré qu'il n'avoit dessein que de voler, et que, si ceux du carrosse
-n'eussent point tiré, il n'y eût eu personne de tué. Il a nommé tous ses
-complices, et on en a déjà pris deux; de sorte que, devant qu'il soit
-trois jours, on saura la vérité de cette funeste aventure, qui fait tant
-de bruit dans le monde, et dont les Frondeurs prétendent tirer tant de
-fruit.
-
-Je n'oserois vous dire qui l'on a soupçonné de cette affaire, car cela
-seroit abominable, et il vaut mieux remettre à l'ordinaire prochain que
-la chose sera éclaircie.
-
-Au reste, il semble que M. de Beaufort soit destiné à porter la division
-partout, car il n'a pas plus tôt loué une maison dans la rue de
-Quinquenpoix, où jamais prince n'a logé, qu'il y a eu division entre deux
-paroisses, qui prétendent l'avoir toutes deux pour paroissien, l'une
-parce que de tout temps la maison où il va demeurer a été de
-Saint-Nicolas, et l'autre qui est de Saint Leu, parce que M. de Beaufort,
-voulant être voisin des marchands de la rue Saint-Denis, a fait faire une
-porte qui y donne, de sorte que, comme cet endroit de la rue Saint-Denis
-est de la paroisse Saint-Leu, le curé de cette église prétend que,
-faisant une porte plus grande dans cette rue que n'est l'ancienne porte
-dans la rue Quinquenpoix, la maison doit changer de paroisse et être de
-la sienne. On verra ce que les juges en ordonneront s'ils plaident; on
-dit qu'ils en ont le dessein.
-
-On vient de me dire que des gens conduits par des Frondeurs ont été la
-nuit dernière[314], avec tambour battant, pendre un portrait de M. le
-Cardinal à un poteau qui est auprès du Pont-Neuf, avec un arrêt écrit au
-dessus, qui porte que, pour l'assassinat commis en la personne de M. de
-Beaufort, il est condamné à être pendu: mais le jour n'eut pas plus tôt
-fait voir la chose, que le Lieutenant criminel a été faire dépendre ce
-tableau, et informer comment cela s'étoit passé. Je ne pense pourtant pas
-que la Fronderie puisse venir à bout de soulever le peuple; toutefois les
-affaires de Bordeaux se rebrouillent; Mme la Princesse douairière a été
-bien malade, mais elle est hors de danger[315]. La Reine a aussi été
-saignée trois fois pour un grand rhume dont elle est guérie. Il n'est pas
-de même de M. de Guise, qui est très-mal.
-
- [314] C'était dans la nuit du jeudi 3 novembre 1650. Voir les
- mémoires du temps et la lettre du samedi 5 novembre de la _Muse
- historique_ de Loret. (M.)
-
- [315] Charlotte-Marguerite de Montmorency, princesse douairière
- de Condé. (M.)
-
-Cependant les pauvres prisonniers sont toujours entre l'espérance et la
-crainte, et les choses sont présentement en tel état, qu'on ne sait ce
-que l'on doit penser; car enfin, on voit que tout le monde fait le
-contraire de ce qu'il devroit faire. Il faut du moins que ceux qui ne
-sont pas exposés au tumulte du monde se fassent sages aux dépens
-d'autrui. C'est pour cela que je m'examine moi-même, afin de régler mes
-sentiments que je suis assurée qu'on ne peut condamner, du moins pour ce
-qui vous regarde, puisque je ne pense pas que le déréglement puisse être
-assez grand dans l'esprit des hommes, pour trouver que je n'ai pas raison
-de vous honorer autant que je vous honore, et d'être autant que je suis,
-etc., etc.
-
-
-AU MÊME.
-
- Paris, 18 novembre 1650.
-
-Je ne vous écrirai pas longtemps aujourd'hui, car je suis attendue en un
-lieu où je me suis engagée d'aller il y a plus de huit jours. Je me hâte
-de vous dire que la Cour est enfin revenue à Paris[316]. M. de Beaufort
-fut chez la Reine le lendemain; mais il n'en fut pas bien reçu; car à
-peine fut-il entré, qu'elle dit que l'on se retirât, et en effet le _Roi
-des halles_ sortit sans avoir dit une parole. En sortant, il rencontra
-sur l'escalier le Cardinal qui montoit. Ils se saluèrent comme des gens
-qui craindroient de s'enrhumer, car on assure qu'ils enfoncèrent plutôt
-leurs chapeaux qu'ils ne les levèrent; il est vrai qu'ils passèrent si
-vite qu'ils n'eurent pas le loisir de s'observer longtemps.
-
- [316] La cour rentra à Paris le 12 novembre 1650. (M.)
-
-J'oubliois de vous dire que le jour qui précéda le retour du Roi, on
-avoit rompu sur la roue trois des voleurs qui ont tué ce gentilhomme de
-M. de Beaufort, qui dirent toujours qu'ils n'avoient dessein que de
-voler, de sorte que voilà le prétendu assassinat mal prouvé.
-
-Mais, Monsieur, j'ai bien une plus pitoyable chose à vous dire; c'est que
-mercredi on fit partir MM. les Princes pour aller au Havre. Je vous avoue
-que quand je vois ce gagneur de batailles et ce preneur de villes, qui a
-sauvé trois fois l'État, aller de prison en prison, j'en ai une
-compassion étrange. Il a reçu cette nouvelle avec sa constance ordinaire;
-il fit même une raillerie délicate sur ce que c'est M. le comte
-d'Harcourt[317] qui les escorte avec mille hommes de pied et cinquante
-chevaux[318]. A dire vrai, cet emploi est bien étrange, car enfin, il a
-présentement le gouvernement d'un des princes qu'il mène. Je n'aurois pas
-aimé d'avoir cette conformité avec les bourreaux qui ont la dépouille de
-ceux qu'ils font mourir; car M. ***, capitaine aux gardes, a refusé d'y
-aller, on dit même que Miossens[319] a feint d'être malade pour ne s'y
-trouver pas. On mena ces pauvres princes, mercredi, coucher à Versailles;
-ils versèrent en y allant, et le prince de Conti qui se trouva dessous,
-fut une heure évanoui sur un fossé. Ils devoient hier coucher à Houdan,
-aujourd'hui à Anet, et demain à un lieu que j'ai oublié; après quoi ils
-iront au Pont-de-l'Arche, de là à Jumièges, puis à Bolbec et de là au
-Havre. Jugez quelle douleur a M. de Longueville, de passer en cette
-posture dans son gouvernement.
-
- [317] Henri de Lorraine comte d'Harcourt, mort en 1666.
-
- [318] Pendant la translation de Marcoussis au Havre, le prince de
- Condé fit contre le comte d'Harcourt le couplet suivant:
-
- Cet homme gros et court
- Si connu dans l'histoire,
- Ce grand comte d'Harcourt,
- Tout couronné de gloire,
- Qui secourut Casal et recouvra Turin,
- Est maintenant recors de Jules Mazarin.
-
- [319] César-Phébus d'Albret, comte de Miossens, alors maréchal de
- camp, depuis maréchal d'Albret. (M.)
-
-Monsieur le Cardinal a envoyé faire compliment à Mme la Princesse sur sa
-maladie, et la prier de ne pas s'alarmer sur le changement de prison de
-MM. les Princes; qu'il l'assuroit que ce ne seroit pas pour longtemps, et
-qu'il alloit faire tout ce qu'il pourroit pour mettre les choses en tel
-état que la Reine les pût délivrer sans danger. Dieu veuille que cela
-soit bientôt! car j'avoue que c'est une chose honteuse à la Reine et à
-notre nation, de voir les injustices que l'on voit.
-
-Je ne pensois pas vous en pouvoir tant dire. Je ne vous dis pourtant pas
-la moitié de ce que je pense, ni la centième partie de ce que l'on dit;
-mais on m'attend, je n'ai plus que le temps de vous assurer que je suis
-autant que je le dois, etc.
-
-
-AU MÊME.
-
- [Paris, 30 décembre 1650.]
-
-Il y a quinze jours que j'étois si enrhumée, que je ne pus pas vous
-écrire, et il y en a huit que la curiosité de voir le service qu'on
-faisoit, aux Cordeliers, à feue Mme la Princesse[320], et d'entendre la
-seconde oraison funèbre que devoit prononcer M. l'évêque de Vabres[321],
-l'emporta sur l'envie que j'avois de me donner l'honneur de vous
-entretenir, joint que je crus que si j'allois en ce lieu-là, j'aurois
-plus de matière de vous divertir aujourd'hui. Je ne m'amuserai pourtant
-pas à vous dire qu'il y avoit plus de deux mille cierges à cette
-cérémonie, que le clergé et toutes les compagnies souveraines y étoient
-en corps, et que les ordres que M. le Prince a donnés de rendre tous les
-honneurs imaginables à Mme sa mère, ont été exécutés, car la gazette vous
-l'aura appris; mais je vous dirai que M. l'évêque de Vabres a acquis
-grand honneur, et par l'action qu'il fit aux Augustins, lorsque le clergé
-honora feue Mme la Princesse d'un service, et par celle qu'il fit depuis
-aux Cordeliers: car enfin, sans rien dire contre le respect qu'il doit à
-la Cour, il loua fort hardiment et les morts, et les exilés et les
-prisonniers. A sa première oraison funèbre, il prit pour sujet de son
-discours la dernière prière qu'a faite Mme la Princesse, qui fut, si je
-ne me trompe: _In te, Domine, speravi, non confundar in æternum_; et
-comme ce psaume a été appelé par quelques-uns le psaume des captifs, cet
-évêque se servit fort heureusement de cette favorable rencontre. Après
-cela, il ne s'amusa point à louer Mme la Princesse ni de sa beauté, ni de
-sa grande naissance; ou s'il le fit, ce fut sans s'y arrêter, et en
-disant qu'il laissoit toutes ces choses aux poëtes et aux orateurs. C'est
-pourquoi il ne s'attacha qu'aux vertus, et entre les vertus il ne choisit
-que la patience et la charité, qui furent les deux parties de son
-discours. Vous pouvez juger, Monsieur, qu'il ne put parler de la patience
-de Mme la Princesse, sans parler de la prison de MM. les Princes, et de
-l'exil de M. de Longueville; aussi le fit-il si généreusement et si
-sagement tout ensemble, qu'il toucha le cœur de tous ceux qui
-l'entendirent.
-
- [320] La princesse de Condé douairière mourut à
- Châtillon-sur-Loing le 2 décembre 1650. Ses restes furent
- transportés le 22 du même mois au couvent des Carmélites de la
- rue Saint-Jacques. (M.)
-
- [321] Isaac Habert, nommé évêque de Vabres en 1645. (M.)
-
-La seconde oraison ne fut pas tout à fait si hardie, parce qu'il parloit
-par le commandement du Roi; il ne se démentit pas pourtant. Il y eut de
-fort belles choses dans son discours; il prit le deuxième verset du même
-psaume dont il s'étoit servi la première fois, et joignit la persévérance
-aux deux autres vertus qu'il avoit attribuées à Mme la Princesse. Il dit
-cependant encore qu'il falloit demander la liberté de cet illustre
-captif, dont les mains victorieuses étoient chargées de fers; mais qu'il
-ne la falloit demander qu'à Dieu et au Roi. Voilà, Monsieur, à peu près
-l'ordre des deux discours qui furent tous deux fort beaux. M. l'abbé
-Roquette en doit faire un aux Carmélites, mais j'espère que ce ne sera
-qu'a la fin des quarante jours.
-
-Je ne vous parle point des assemblées du Parlement, car vous les savez
-sans doute, et vous n'ignorez pas que présentement les Frondeurs font
-semblant de demander la liberté des Princes, car comme ils savent bien
-que mille arrêts du Parlement ne feroient pas tomber une pierre du Hâvre,
-ils ne craignent pas d'obtenir ce qu'ils font semblant de souhaiter. Si
-la Cour étoit bien conseillée, elle déchaineroit ce lion contre ceux qui
-la persécutent.
-
-M. le duc d'Orléans n'est pas trop bien avec la Reine, et certes je pense
-qu'elle a raison de s'en plaindre, car enfin il voit tous les jours chez
-lui M. le Coadjuteur et M. de Beaufort, qui ne voient point le Roi, et
-qui font tous les jours ce qu'ils peuvent pour soulever le peuple et pour
-renverser l'État. La victoire de M. le maréchal du Plessis[322] les a
-pourtant un peu mortifiés, car elle est venue justement au plus fort de
-leurs assemblées. On apporta hier soixante-cinq drapeaux à Notre-Dame,
-qui passèrent durant que messieurs du Parlement délibéroient. Il
-n'achevèrent point hier; je ne sais s'ils achèveront aujourd'hui. Si je
-l'apprends avant que de fermer ma lettre, je vous le dirai. La pluralité
-des voix alloit hier à remontrance.
-
- [322] La bataille de Réthel, gagnée le 15 décembre 1650, par le
- maréchal du Plessis sur les Espagnols, dans les rangs desquels
- étoit le maréchal de Turenne. (M.)
-
-Il y avoit un homme dans leurs dernières assemblées qui ne sera pas des
-dernières, car il mourut hier au soir, fort regretté, aussi bien que M.
-d'Avaux son frère[323]. Vous pouvez juger après cela que celui dont je
-parle est M. le président de Mesmes[324]; il est mort du pourpre qui n'a
-pu sortir et qui l'a étouffé. La Cour y perd entièrement, et les
-Frondeurs y gagnent. On dit qu'il a disposé de sa charge, sous le bon
-plaisir du Roi, en faveur de M. d'Irval, son frère; mais il y en a qui
-croient que M. le Tellier y prétend.
-
- [323] Claude de Mesmes, comte d'Avaux, l'un de nos diplomates les
- plus distingués, et frère du président, étoit mort le 19
- novembre. (M.)
-
- [324] Henri de Mesmes, président à mortier au parlement de Paris,
- mourut le 29 décembre 1650. Ce passage donne la date précise de
- cette lettre. (M.)
-
-On dit toujours que M. le Cardinal revient, mais on ne le sait pourtant
-pas avec certitude.
-
-Les habitants de Réthel, en reconnoissance de ce que ça été le conseil et
-la valeur de M. de Manicamp qui les a délivrés de la domination
-espagnole, lui ont donné une fort belle épée. Ils se sont engagés à
-perpétuité d'en donner une à tous les aînés de sa maison. Il me semble
-que cette marque d'honneur est plus belle qu'un bâton de maréchal de
-France.
-
-On vient de m'assurer qu'enfin ces messieurs les sénateurs ont achevé
-d'opiner. Voici comme on dit que la chose se passa: que messieurs les
-gens du Roi iront aujourd'hui trouver la Reine pour prendre jour et
-heure, afin que le Parlement lui fasse très-humbles remontrances pour la
-liberté des Princes; qu'ils enverront des députés à M. le duc d'Orléans,
-pour le supplier d'assister à toutes les assemblées qu'ils ont résolu de
-faire, jusqu'à ce que la Reine les ait satisfaits; que pour cet effet ils
-s'assembleront dès demain pour apprendre des gens du Roi la réponse de la
-Reine et pour délibérer dessus. On me vient aussi d'apprendre que le
-président de Blancmesnil, grand Frondeur, est à l'extrémité; ainsi, le
-bon et le mauvais parti auront chacun un protecteur[325].
-
- [325] C'est-à-dire apparemment un patron dans le ciel.--René
- Potier, seigneur de Blancmesnil et du Bourget, président des
- Enquêtes, ne termina cependant sa carrière que le 17 novembre
- 1680. (M.)
-
-
-Je trouverois peut-être bien encore quelque chose à vous dire, mais ma
-lettre est si longue que ce seroit abuser de votre patience. Il faut
-pourtant encore que vous ayez la peine de lire que mon frère est votre
-très-humble et très-obéissant serviteur, et que je suis autant que je le
-dois et que je le puis, etc., etc.
-
- Votre, etc.
-
-
-AU MÊME.
-
- [Paris, 2 mars 1651.]
-
-Je vous écrivis une lettre si longue, il y a quinze jours[326], que je
-jugeai à propos, l'ordinaire passé, de ne vous pas accabler par un
-nouveau griffonnage..... Je pense que ceux qui voudroient chercher
-quelque liaison en écrivant les nouvelles, et passer insensiblement d'une
-chose à une autre, s'y trouveroient bien embarrassés, car tout ce qu'on
-sait au temps où nous sommes a si peu de rapport, qu'il faut de nécessité
-l'écrire fort irrégulièrement, principalement quand on n'a pas plus d'art
-que j'en ai.
-
- [326] Cette lettre ne figure pas ici.
-
-Quoi qu'il en soit, je vous dirai que M. le Prince fut, il y a trois
-jours, demander la permission à la Reine de marier son fils et M. son
-frère, le premier avec une des filles de M. le duc d'Orléans, et l'autre
-avec Mlle de Chevreuse; et comme cette princesse n'est pas en état de
-rien refuser, elle accorda ce qu'on lui demandoit[327]. Je ne vous dis
-point après cela que M. le duc d'Orléans et M. de Chevreuse ne refusèrent
-point M. le Prince, lorsqu'il fut faire la demande de ces deux
-princesses, car vous pouvez bien juger que cela est ainsi. Le pauvre
-prince de Conti a une telle envie de se marier, qu'il en est malade. Pour
-moi, j'avoue que je ne sais pas comment il a la hardiesse d'épouser une
-fille de Mme de Chevreuse; je vis hier un homme qui me dit qu'il aimeroit
-mieux épouser quelque jeune sultane au sortir du sérail, que la fille
-d'une telle mère. Cependant quelque avancé que soit ce mariage, quoiqu'on
-ait envoyé à Rome pour avoir la dispense de tenir les bénéfices, que M.
-le prince de Conti ait nommé M. de Montreuil[328] pour titulaire, il y en
-a qui doutent encore qu'il s'achève, parce qu'on sait que Mme de
-Longueville y a une aversion étrange. Le temps nous fera voir ce qui en
-sera.
-
- [327] Les princes étaient sortis du Havre le 13 février
- précédent. Leur liberté avait été le résultat d'un traité fait
- entre le Co-adjuteur et la princesse Palatine, au nom du prince
- de Condé, dont elle avait reçu les pouvoirs tracés sur une
- ardoise. Ce double mariage en avait été l'une des conditions. Le
- but était de réunir les princes et le duc d'Orléans dans un même
- intérêt. Ces mariages ne s'accomplirent pas. (M.)
-
- [328] Jean de Montreuil, secrétaire du prince de Conti, membre de
- l'Académie française. Il n'aurait pu être longtemps le
- _custodi-nos_ du prince, car il mourut le 27 avril suivant. (M.)
-
-Pour M. le Cardinal, il est à Sedan, d'où il doit bientôt partir pour
-aller en Suisse, ou à Madrid. La Reine demanda encore huit jours, par la
-bouche de M. le duc d'Orléans, pour lui donner le loisir de sortir du
-royaume. Le Parlement les accorda, mais en même temps ces messieurs
-donnèrent un arrêt qui porte qu'on informera de ce qui s'est passé aux
-lieux où M. le Cardinal a couché depuis son départ de Dourlens. Le
-Parlement refusa aussi pour la seconde fois la déclaration du roi,
-touchant l'exclusion des étrangers et des cardinaux pour le
-ministère[329]; mais comme je crois que cette seconde affaire, qui va
-mettre une grande division entre le clergé et le Parlement, vous est
-mandée par diverses personnes, je ne vous la dirai point, et je
-continuerai ma gazette en vous parlant de l'arrivée de M.
-d'Angoulême[330], qui a été fort bien reçu de M. le Prince. Aussi vous
-puis-je assurer que tout ce qu'il y a de Provençaux ici commencent déjà
-de s'empresser fort auprès de lui, et sa cour est si grosse qu'on ne le
-sauroit croire à moins de l'avoir vue. Je voudrois de tout mon cœur que
-tous les ennemis qu'il a dans votre province vissent ce qui se passe ici,
-afin que, se repentant, ils tâchassent à se raccommoder, et qu'ils se
-tinssent en repos; car enfin, il est constamment vrai que M. le Prince va
-être maître absolu des affaires. Je vous assure qu'il n'est pas sans
-occupation. Il dîna hier chez M. le premier Président[331], qui le
-traita avec une magnificence étrange. Il y avoit quatorze potages,
-quatorze plats de poisson, entre lesquels on compte un saumon de douze
-pistoles et une carpe de huit. Jugez du reste.
-
- [329] Ce second refus du Parlement eut lieu le premier mars 1651;
- ce fait donne la date précise de cette lettre. (M.)
-
- [330] Louis de Valois, duc d'Angoulême, gouverneur de Provence,
- avait eu de violents démêlés avec le Parlement d'Aix. (M.)
-
- [331] Mathieu Molé, premier président du Parlement de Paris,
- reçut les sceaux le 3 avril 1651, et mourut dans ses fonctions le
- 3 janvier 1656. (M).
-
-Le roi a dansé un méchant ballet ces jours passés, quoique c'eût été de
-fort bonne grâce. Il le redansa hier pour la troisième fois[332]. Cela me
-fait ressouvenir de ces petits oiseaux qui chantent si bien et qui se
-réjouissent, quoiqu'ils soient prisonniers dans leurs cages; car enfin ce
-pauvre jeune Roi est présentement plus prisonnier qu'eux. On fit même
-encore hier deux barricades assez près du Palais-Royal. Je vous assure
-que ceux qui ont commencé de faire la garde aux portes ont donné une
-étrange atteinte à la royauté[333]. Dieu veuille que M. le Prince la
-puisse un jour rétablir! car présentement il faut qu'il dissimule
-beaucoup de choses, et il le sait fort bien. Il paroît même plus dévot
-qu'il n'étoit; car, outre qu'il entend la messe tous les jours, il fait
-encore le carême, quoiqu'il ne l'ait jamais fait que depuis qu'il a été
-en prison.
-
- [332] C'était le ballet de _Cassandre_ dont les paroles sont de
- Benserade. (Voir les Œuvres de ce poëte.) Il fut dansé au
- Palais-Cardinal le 26 février 1651. La reine n'y assista point;
- elle venait d'être obligée d'ordonner au cardinal Mazarin de
- quitter la France. (Voir la _Muse historique_ de Loret, lettre du
- 5 mars 1651.) (M.)
-
- [333] Les bourgeois de Paris gardaient nuit et jour le
- Palais-Royal; cela dura jusqu'au mois d'avril. (M.)
-
-Mme de Longueville reviendra dans quinze jours; on dit qu'elle tâche à
-moyenner une trève générale ou particulière. On dit qu'on fera la garde
-jusqu'à ce qu'on ait établi un Conseil à la Reine, et qu'on ait éloigné
-des affaires toutes les créatures de M. le Cardinal.
-
-Le roi semble haïr tous ceux qui veulent abaisser son autorité, et, selon
-toutes les apparences, il se souviendra longtemps de tout ce qu'on lui
-fait aujourd'hui. Au reste, M. Bonneau[334] est tellement en faveur, que
-je commence, pour l'amour de lui, à me réconcilier avec la Fortune,
-quoiqu'en mon particulier elle me traite rigoureusement. Tout de bon, je
-suis bien aise qu'un aussi honnête homme que lui ait du crédit.
-
- [334] Ce monsieur Bonneau était vraisemblablement l'oncle de Mme
- de Miramion; sa fille épousa M. de Chauvelin. (M.)
-
-Après cela, je ne vous dirai plus rien, car il faut que j'aille au
-sermon. Plût à Dieu qu'au lieu de vous écrire, je vous pusse entendre!
-Tous vos amis disent qu'il est à propos que vous veniez ici; je le
-souhaite, et pour l'amour de vous, et pour avoir l'honneur de vous
-assurer que je suis avec toute sorte de respect et d'affection, etc.,
-etc.
-
-
-A MONSIEUR CHAPELAIN[335].
-
- [335] Bibliothèque de l'Arsenal. Mss.-B. L. françaises, t. I, p.
- 43.
-
- Chapelain avait remercié Mlle Robineau d'oiseaux de Paradis que
- lui avait envoyés Mme Aragonnais. Nous avons déjà vu par la lettre
- de Mlle de Scudéry au même, du 31 janvier 1645, qu'elle l'accusait
- d'une grande partialité pour Mlle Robineau.
-
- Du 25 avril 1653.
-
-Si je pouvois parler en raillant d'une chose aussi sérieuse que celle que
-j'ai à démêler avec vous touchant vos oiseaux, je pense que je vous
-dirois, que, tout éloquent que vous êtes, vous auriez besoin que l'on
-vous mît en cage pour vous apprendre à parler. Mais comme je prends
-beaucoup de part au ressentiment de Mme Aragonnais, et que je suis même
-indirectement intéressée en l'injustice que vous lui faites, il faut que
-je vous dise plus sérieusement et plus véritablement, que si vous étiez
-aussi injuste en la distribution de vos louanges, que vous l'avez été
-depuis deux jours en celle de vos remercîmens, vous blâmeriez sans doute
-tout ce qui mérite d'être loué, et vous loueriez tout ce qui mérite
-d'être blâmé. En effet, Monsieur, vous remerciez Mlle Robineau comme si
-elle vous avoit envoyé des oiseaux de Paradis; il n'y a pas un mot dans
-la lettre que vous lui avez écrite qui n'ait un sens galant et passionné;
-il n'y a pas une syllabe pour Mme Aragonnais. Cependant, c'est elle que
-vous avez priée de vous faire avoir des oiseaux; c'est elle qui a obligé
-M. de Grandmare de prendre la peine de vous en chercher; c'est elle qui
-en a pris tous les soins; c'est elle qui vous les a envoyés par un
-laquais qu'il y a très-longtemps qui la sert, qui a été cent fois chez
-vous de sa part, dont vous savez même le nom, et qui n'avoit pas changé
-de livrée le jour qu'il vous porta vos oiseaux.
-
-Au reste, si le nom des deux personnes dont il s'agit se ressembloit
-seulement autant que celui de Mme de Chauvry et de Mme de Givry, on
-pourroit dire que vous vous seriez trompé au nom de la personne qui vous
-envoyoit les oiseaux, soit en l'entendant de la bouche du laquais, soit
-en l'écrivant sur la lettre. Mais Aragonnais et Robineau ne rimeront
-jamais ensemble, et toutefois, sans qu'on en puisse presque dire la
-raison, vous confondez les deux personnes qui portent ces noms, fort
-injustement, en donnant tout à l'une, et rien à l'autre, en une occasion
-où Mme Aragonnais toute seule devoit avoir reçu tous vos remercîments,
-puisqu'il est vrai que Mlle Robineau n'a autre part en cette affaire,
-sinon qu'elle a douté si vous voudriez une cage dorée; de sorte que si
-vous n'aviez pas été étrangement préoccupé, au lieu de la remercier comme
-vous avez fait, vous vous seriez plaint de ce qu'elle ne vous croyoit pas
-assez magnifique, et vous auriez rendu à Mme Aragonnais mille marques de
-reconnoissance de l'obligeant empressement qu'elle a eu pour vous faire
-avoir ce que vous avez souhaité. Mais, à dire les choses comme elles
-sont, votre cœur n'étant pas plus en liberté que vos oiseaux, il ne faut
-pas trouver si étrange tout ce que vous faites à l'avantage de Mlle
-Robineau, quelque injuste qu'il soit. Je ne laisse pourtant pas de me
-plaindre, comme vous me le reprochez malicieusement, de ce que vous avez
-fait en cette rencontre, parce que je comprends bien que, puisque vous
-faites cette injustice à Mme Aragonnais, vous m'en pourrez bien faire
-d'autres. Cependant, si vous voulez réparer cette faute, il faut que vous
-juriez solennellement, en présence de M. Conrart, que, tant que le
-printemps durera, vous vous souviendrez tous les matins de Mme
-Aragonnais, dès que vos oiseaux commenceront à chanter, et que vous ne
-vous souviendrez point alors de Mlle Robineau, quelque charmante qu'elle
-soit, et quelque plaisir que vous ayez de vous en souvenir; car, si vous
-ne le faites, Mme Aragonnais se souviendra toute sa vie de votre
-injustice, et je m'en souviendrai aussi toujours, pour en craindre encore
-une plus grande de vous pour ce qui me regarde, que pour ce qui la
-touche. Pensez-y donc très-sérieusement. Et pour finir cette lettre par
-un proverbe de mon pays, croyez bien fortement que tout ce que je vous
-dis «ne sont pas des moineaux.»
-
-
-LE MAGE DE SIDON (GODEAU) A SAPHO[336].
-
- [336] Mss Conrart, in-fo, t. V, p. 51, 52.
-
- De Vence, le 7 février 1654.
-
-Un moment avant que de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur
-de m'écrire, je croyois avoir de l'esprit, mais maintenant que j'y veux
-répondre, je connois que je n'en ai plus; je pense toutefois avoir gagné
-en cette perte, et si je vous ai dit galamment que, pour vous, ma mémoire
-étoit dans mon cœur; je vous dis à cette heure, très véritablement, que
-mon cœur est dans mon esprit, de sorte qu'au lieu de vous pouvoir dire
-des choses jolies, galantes et spirituelles, pour répondre à celles que
-vous m'écrivez, je ne puis vous en dire que de tendres et de passionnées.
-Voilà un effet digne de la Sapho Mytilène, qui
-
- De chaque admirateur de son esprit charmant,
- En faisoit son.....
-
-Vous n'avez pas tant de peine à deviner une rime où la raison m'a
-conduit, qu'en eut le pauvre Phaon pour le nom qui étoit en blanc dans
-ces admirables vers que vous connoissez. Je ne sais si cette déclaration
-est d'un Mage dont vous avez fait un si agréable tableau. Mais, si elle
-n'a la délicatesse du dernier, elle a la sincérité du premier, qui ne
-vous dit point une fleurette d'amitié en vous parlant de cette sorte;
-mais qui vous explique grossièrement ce qu'il a dans le cœur. Oubliez
-donc que vous êtes la Sapho de Grèce; ne vous souvenez plus des
-galanteries et de l'esprit de Phaon, afin que le Mage de la Montagne vous
-soit supportable. Si vous croyez que l'odeur des jasmins et de la fleur
-d'orange soient capables de lui faire perdre la mémoire de Sapho, vous
-avez bonne opinion de son nez, mais vous l'avez fort mauvaise de son
-esprit et de son cœur. Au contraire, tous ces objets me feront souvenir
-de vous fort agréablement. Voyant les perles, les émeraudes, et l'or de
-mes orangers, je vous en souhaiterai d'une autre nature moins fragile, et
-je penserai aux richesses de votre esprit qui valent mieux que toutes les
-pierres précieuses. Elles sont si abondantes que vous ne devez pas m'en
-être chiche.
-
-Écrivez-moi donc souvent, je vous en conjure, ma très précieuse Sapho, je
-n'oserois pas ajouter ma très chère, si l'amitié n'osoit, et ne pouvoit
-oser ce que la grimace de la civilité condamne. Vous devez juger à l'air
-de mes paroles que la foudre dont vous me menacez sur la fin de votre
-lettre, ne tombera point sur ma tête; et que vous avez plus la mine de ne
-pas bien répondre à mes sentimens, que je ne l'ai d'en conter à
-quelqu'autre, comme vous le reprochez malicieusement.
-
-
-RÉPONSE DE SAPHO AU MAGE DE SIDON[337].
-
- [337] Mss Conrart, in-fo, t. V, p. 53, 54.
-
- A Paris, le 20 mars 1654.
-
-Votre dernière lettre est si galante, que je ne puis concevoir qu'elle
-ait été faite par un Mage de montagne, et par un Mage solitaire.
-Sincèrement, si tous ceux qui se mêlent d'écrire des billets doux, et des
-billets galants, m'écrivoient comme vous en écrivez, il seroit assez
-difficile de ne souhaiter pas d'en recevoir tous les jours, pourvu qu'il
-n'y fallût pas répondre. Car, à vous dire la vérité, c'est une assez
-grande mortification, que de ne pouvoir vous rendre que des narcisses et
-des fleurs de prairie, pour du jasmin et de la fleur d'orange. J'ai, sans
-doute, le cœur plus tendre que vous, mais je ne sais pourtant pas si
-bien l'art de dire des douceurs. Je ne sais si c'est que j'en ai
-autrefois plus écouté que je n'en ai dit, et que vous en avez plus dit
-que vous n'en avez écouté; mais je sais bien que vous savez mieux que moi
-comment il faut mêler le style galant au passionné, et comment il faut
-donner des louanges qui sentent encore plus la tendresse que l'estime. Ne
-vous prenez donc pas à mon cœur, si ma lettre n'est pas assez douce;
-contentez-vous d'en accuser mon esprit, et croyez, s'il vous plaît,
-
- Que si je voulois un amant,
- Il auroit, comme vous, l'esprit doux et charmant,
- Il seroit, comme vous, un galant agréable,
- Et mon cœur, comme à vous, lui seroit favorable.
-
-Après cela, Monsieur, il faut vous parler un peu plus sérieusement, et
-vous dire des nouvelles de notre très cher et très illustre malade, de
-qui la santé commence de revenir, et est pourtant encore très foible;
-mais j'espère que ce même soleil qui nous va bientôt donner des roses,
-lui redonnera de la force. Cependant, j'ai à vous dire que la dernière
-lettre que vous m'avez écrite a été son premier plaisir, car je ne lui
-fais pas de secret de notre galanterie, et ce seroit en effet grand
-dommage de la cacher à un tel confident que lui.
-
-
-RÉPONSE DE SAPHO AU MAGE DE SIDON[338].
-
- [338] Mss Conrart. in fo, t. V, p. 72.
-
- A Paris, le 19 juin 1654.
-
-Lorsque je reçus votre dernière lettre, nous avions ici le plus beau
-temps du monde; mais à peine eus-je achevé de lire la description que
-vous me faites de la désolation de votre pays, qu'un effroyable coup de
-tonnerre, suivi d'une pluie terrible, et d'une grêle de grosseur
-extraordinaire, changea toute la face du ciel qui, depuis cela, ne nous a
-point paru avec sa beauté ordinaire. En vérité, il ne s'en faut guère que
-je ne croie que vous n'êtes pas seulement Mage, mais Magicien, et que
-c'est vous qui, par quelque enchantement, nous avez ôté tous nos beaux
-jours. Cependant, si toutes nos belles vous soupçonnoient de ce crime,
-vous seriez bien embarrassé à vous sauver de leur fureur. Car, enfin,
-elles ne peuvent presque aller au Cours, et celles qui s'obstinent à y
-vouloir aller, malgré le mauvais temps, y sont toutes défrisées, et n'y
-paroissent point belles. En mon particulier, comme je ne prends pas grand
-intérêt à cette promenade, je me consolerois aisément si le vent ne
-faisoit autre mal que de défriser des galans et de décoiffer des
-coquettes. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que les blés sont déposés, si
-ce désordre de saison continue. Je veux pourtant espérer que ce malheur
-n'arrivera pas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-On dit qu'il est difficile qu'il y ait de l'amour sans jalousie et de la
-jalousie sans amour. J'ai même bien de la peine quelquefois à n'en point
-avoir en amitié, et c'est ce qui me fait craindre que la vôtre ne soit un
-peu tiède; car vous n'êtes non plus inquiété de ce que font vos amies,
-que si vous n'y aviez nul intérêt. Il n'en est pas de même de moi,
-puisque je suis quelquefois jalouse de vos orangers, que je crois que
-vous aimez plus que vous ne m'aimez. Mais je ne songe pas, en parlant
-ainsi que je viens de dire, qu'il n'y a point de jalousie sans amour;
-pour ôter donc le scrupule, il faut y ajouter ces paroles: _ou sans
-amitié_; car, par ce moyen, je suis à couvert de toute mauvaise
-explication. Je voudrois bien vous en dire davantage, mais je n'ai plus
-de papier. Devinez le reste si vous . . . . . . . . . . vous dire autre
-chose, sinon, que je suis pour vous tout[339] . . . . . . . . . . . . . .
-
- [339] Le commencement de la ligne est coupé, et la dernière ligne
- entièrement.
-
-A MADAME LA COMTESSE DE MAURE[340].
-
- [340] Mss Conrart, in-fo, t. V, p. 905.
-
- La comtesse de Maure avait écrit à Mme de Longueville deux lettres
- du 9 juin et du.... septembre 1655, où elle se moquait des
- prétentions de Mesdames de Bouillon, à propos d'une aventure dans
- laquelle figuraient les comtesses de Maure et de Saint-Géran, le
- père gardien d'un couvent de Bourbon, etc. (Voy. sur toute cette
- histoire, Cousin, _Madame de Sablé_, 1869, p. 299 et suiv.)
-
- Octobre 1655.
-
-Foi de demoiselle, votre lettre est une des plus agréables lettres du
-monde. Mais, Madame, n'admirez-vous point qu'à l'exemple de M. de
-Bouillon qui disoit: Foi de prince, je n'ai pu m'empêcher de jurer, pour
-me donner un titre de noblesse, comme il le faisoit pour s'en donner un
-de principauté? Je sens même que j'ai quelque envie de dire que mon
-serment est peut-être mieux fondé que le sien. Mais, quoiqu'il en soit,
-l'histoire de votre lettre est une plaisante histoire, et la manière dont
-vous l'avez écrite est si ingénieuse, et fait si bien voir tous les
-personnages de cette aventure, que qui verroit un Tableau du Monde, de
-votre main, verroit une chose merveilleuse. Au reste, Madame, ceux qui
-s'imaginent qu'il faut du marbre et du jaspe pour faire un très-beau
-palais, n'y entendent rien. Du moins, êtes-vous bien plus adroite qu'eux,
-puisqu'avec un enchaînement de toutes les folies que la vanité peut faire
-dire et penser, vous faites une des plus belles lettres que je vis
-jamais. Sincèrement, Madame, je crois la chose comme je la dis, et la
-flatterie n'y ajoute rien. Je vous en dirois davantage; mais j'ai
-l'imagination si remplie de cette princesse qui se baigne, de celle qui
-se couche, de cette dame qui s'assied et se relève, et de ce capucin qui
-se fourre là, comme diable à miracle, que je ne puis même penser
-sérieusement à ce que je vous écris. Il paroît bien, Madame, que cela est
-ainsi, car je vous écris les plus terribles mots du monde; et quand
-j'aurois été à la cour de la reine de Suède, je ne dirois guère pis.
-Mais, pour finir plus sagement, je vous en demande pardon, et je vous
-proteste avec vérité que je suis absolument à vous.
-
-
-A UNE PERSONNE INCONNUE, QUI LUI AVOIT ENVOYÉ UN PRÉSENT.[341]
-
- [341] Mss Conrart, in-fo, t. IX, p. 905.
-
- Cette lettre a été insérée par Amelot de la Houssaye dans ses
- _Mémoires historiques_, etc., 1737, t. II, p. 364. Voy. la
- _Notice_, p. 101.
-
- Mai 1656.
-
-J'avoue ingénument que je ne puis deviner qui vous êtes, et que je ne
-sais pas même si je vous dois nommer Monsieur, Madame ou Mademoiselle;
-mais qui que vous soyez, je dois vous louer et vous remercier, et je
-dois pourtant me plaindre de vous. En effet, vous avez une cruauté
-étrange de vous cacher à une personne qui, malgré toute sa mauvaise
-fortune, voudroit avoir plus donné qu'elle n'a reçu de vous, pour savoir
-votre nom; car je ne sache rien de plus cruel, que d'être obligée, sans
-savoir à qui on a de l'obligation. Mais je ne sache aussi rien de plus
-digne de louange, que d'avoir de la libéralité sans ostentation, et sans
-intérêt, puisqu'à mon avis, il n'y a guère de vertu qui soit plus souvent
-suspecte de vanité ou d'artifice que celle-là. Vous donnez, sans doute,
-de la plus généreuse manière du monde, car vous donnez à une personne
-qui, non-seulement ne vous a rien demandé, mais qui même n'aime point
-qu'on lui donne; à une personne qui ne vous connoît point, et qui ne
-pourroit, quand elle vous connoîtroit, vous rendre autre chose que des
-remercîments. Mais à ne mentir pas, je ne sais comment en faire à une
-personne inconnue. Montrez-vous donc, s'il vous plaît, puisque je ne puis
-parler à propos, si je ne sais à qui je parle.
-
-Au reste, il faut que je vous confesse qu'il y a des moments où je meurs
-de peur que vous ne me connoissiez guère mieux que je vous connois; car
-il semble que vous vouliez m'obliger à porter une couleur où je croyois
-avoir renoncé pour toute ma vie, et que je ne croyois plus pouvoir porter
-avec bienséance, si ce n'étoit en œillets, en roses, ou en anémones,
-m'étant résolue à ne mettre plus que du bleu, du gris de lin, de
-l'Isabelle et du blanc. De grâce, pensez bien sérieusement si vous ne me
-prenez point pour une autre, et si votre présent est bien adressé; mais,
-sur toutes choses, ne vous opiniâtrez point à vous cacher à moi, si vous
-ne me voulez forcer d'aller au devin. Je crains bien, pourtant, que la
-science de cette sorte de gens ne se trouve courte en cette occasion;
-car, après tout, ils n'ont jamais rien vu de semblable. On les a souvent
-consultés pour découvrir ceux qui se cachent en dérobant, mais jamais
-ceux qui se cachent en donnant; et le plus expert de tous les devins, et
-la plus vieille devineresse s'étonneroient d'une telle nouveauté. Ne me
-contraignez donc pas d'en venir là, et donnez-moi lieu de vous..... j'ai
-pensé dire de vous embrasser; mais comme je viens de me souvenir de ce
-que j'ai dit au commencement de ce billet, et que je ne sais si je vous
-dois nommer Monsieur ou Madame, je n'ose en user si librement.
-
-Contentez-vous donc que je vous assure que je n'ai jamais rien souhaité
-avec plus d'ardeur, que d'avoir l'honneur de vous connoître, et de vous
-pouvoir rendre grâces de votre galante libéralité. Ce n'est pas qu'il n'y
-ait quelque espèce de commodité à pouvoir être ingrate innocemment; mais
-au hasard de rougir en vous voyant, je voudrois pourtant bien vous voir
-afin de vous pouvoir dire tout ce que je pense de vous. Peut-être
-avez-vous passé cent fois dans mon imagination, depuis que j'ai reçu
-votre présent, et peut-être y êtes-vous encore tel ou telle que vous
-êtes. Je confesse néanmoins que vous avez cent fois changé de forme, et
-que vous m'avez paru tantôt belle, tantôt beau; tantôt galant, tantôt
-galante; tantôt douce et spirituelle; tantôt généreux et brave; tantôt
-avec une épée, tantôt avec un éventail; tantôt avec une soutane, tantôt
-avec un cordon bleu; tantôt avec une belle et magnifique jupe, et tantôt
-avec un bréviaire; et Voiture ne voyoit pas sa belle inconnue avec tant
-de beautés différentes que je vous ai vu ou vue en habillements
-différens. Faites donc cesser toutes ces illusions qui m'importunent;
-vous le pouvez par une seule parole, puisque vous n'avez qu'à me dire
-votre nom, et vous m'obligerez beaucoup plus sensiblement que vous ne
-m'avez obligée en me faisant un magnifique présent.
-
-
-PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[342].
-
- [342] Mss de Conrart, in-fo, t. V, pp. 135-138.
-
- En reproduisant les trois lettres qui suivent dans la _Société
- française au XVIIme siècle_, M. Cousin les a fait précéder du
- préambule suivant:
-
- «Mlle de Scudéry ayant été passer une partie de l'automne à la
- maison de campagne de Conrart, à Athis, en 1656, Pellisson y était
- venu en visite; mais il y était resté fort peu de temps, et, à son
- retour à Paris, il s'était empressé d'écrire à Mlle de Scudéry
- pour lui exprimer les regrets qu'il éprouvait de n'être pas auprès
- d'elle, et les pensées qui l'avaient accompagné sur la route
- d'Athis à Paris, en côtoyant les bords de la Seine. Le ton de
- cette lettre est moitié sérieux, moitié badin. La réponse de Mlle
- de Scudéry est du même style, ainsi que la réplique de Pellisson.
- Mlle de Scudéry s'appelle toujours Sapho et Pellisson s'appelle
- déjà Herminius. On touche à la fin de 1656: la douce liaison est
- encore dans sa fleur et dans tout son agrément. Nous mettons au
- jour ces billets, qui n'ont rien de fort remarquable, pour donner
- une idée de la façon dont Mlle de Scudéry et Pellisson étaient
- ensemble; on y sent une tendresse sincère, mais le bel esprit
- domine.»
-
- Les notes de M. Cousin sur ces trois lettres seront distinguées
- par les initiales: V. C.
-
- A Paris, ce lundi 9me d'octobre 1656.
-
- Accablé de soucis sans nombre,
- J'allois mélancolique et sombre,
- Comme font ceux qui sont partis
- De l'aimable Carisatis.
-
-Et j'étois déjà dans Mons[343], sans avoir trouvé, ou du moins sans avoir
-vu personne sur mon chemin, tant j'étois renfermé en moi-même, lorsque
-j'aperçus la claire rivière de Seine qui, étalant toutes ses beautés,
-m'appeloit de loin et me disoit: Si vous allez à Paris, j'y vais aussi,
-et pourvu que vous me vouliez suivre, je vous mènerai par un des plus
-agréables chemins qu'on puisse voir.
-
- J'eusse été d'humeur bien cruelle
- Si je n'eusse fait pour elle
- Ce que j'avois fait l'autre jour
- Pour un procureur de la cour.
-
- [343] Mons était un hameau dépendant d'Athis. Une station du
- chemin de fer de Paris à Orléans porte aujourd'hui le nom de
- _Athis-Mons_.
-
-C'est pourquoi, sans me faire prier davantage, je descendis par le
-côteau d'Ablon, et allai la joindre avec dessein de ne la quitter qu'aux
-portes de Paris. Je n'eus pas sujet de m'en repentir: car, encore que
-j'eusse souvent ouï parler de ses caprices et de ses boutades, je la
-trouvai tout le long du jour la plus égale du monde; soit que nous
-passassions parmi de vertes prairies, ou parmi des sablons stériles, que
-son lit fût étroit ou large, que le soleil se cachât ou se montrât, elle
-me parut toujours riante, et jamais je ne vis la moindre ride ni le
-moindre trouble sur son front. J'attribue sa bonne humeur à l'entretien
-que nous eûmes ensemble, car nous ne parlâmes jamais que de vous. Elle me
-demanda d'abord, suivant la coutume des voyageurs qui se rencontrent,
-d'où je venois et ce que j'allois faire à Paris. Je lui dis que je venois
-d'être heureux et que j'allois être malheureux, parce que j'avois quitté
-l'incomparable Sapho, le généreux Cléodamas, la sage Ibérise, l'aimable
-Agélaste et le galant Mérigène[344]. Est-il possible, me dit elle, qu'on
-me doive toujours parler de cette Sapho et de ce Cléodamas. Il n'y a
-point de corbillart[345] qui ne me rompe la tête de leur vertu et de leur
-mérite; et depuis ma source jusqu'à la mer, je ne trouve point de rivage
-où l'on ne m'en demande des nouvelles. On remarquoit autrefois qu'un de
-mes coches ne pouvoit être sans quelque religieux; mais je n'en vois
-point à cette heure où il n'y ait quelqu'un de leurs tendres amis, ou
-pour le moins de leurs admirateurs. Ces gens-là, puisqu'ils aiment tant
-de gens, ne doivent aimer personne. Si je croyois ce que vous dites, lui
-répondis-je, je me jetterois la tête la première dans votre sein. Mais il
-est vrai que Cléodamas ni Sapho n'aiment pas tous ceux dont ils sont
-aimés. Il n'est pas donné à tout le monde d'en venir là, et vous voyez
-par mon exemple qu'il y faut plus de bonheur que de mérite.
-
- [344] Cléodamas et sa femme Ibérise sont deux personnages de la
- _Clélie_, qui représentent M. et Mme Conrart. Agélaste est Mlle
- Boquet; nous ne savons qui est Mérigène. Il paraît que c'était un
- homme du monde qui n'osait se risquer à faire le bel esprit.
- Cependant, encouragé par Mlle de Scudéry, il lui écrivit
- lorsqu'elle quitta Athis pour retourner à Paris, quelques billets
- galants que Conrart nous a conservés avec les réponses de Mlle de
- Scudéry, tome XI, in-folio, page 339 (V. C.).
-
- [345] On appelait alors _corbillart_ le coche d'eau qui menait à
- Corbeil et qui passait devant Athis. (V. C.).
-
-Après cela, elle me demanda comment vous vous divertissiez à Carisatis,
-et je lui fis grand plaisir quand je lui dis qu'elle faisoit une grande
-partie de votre divertissement, et que vous vous amusiez la moitié du
-jour à la regarder. Elle se radoucit fort alors et me dit que vous
-sachant en son voisinage par le rapport de la petite rivière d'Orge,
-comme c'est fort la mode de vous visiter et de faire amitié avec vous,
-elle avoit été tentée plusieurs fois de s'élever jusque sur votre
-montagne, mais à la vérité qu'il y avoit un peu haut pour elle, et
-qu'elle n'avoit pu faire autre chose que de vous envoyer quelques
-brouillards qui peut-être vous avoient été importuns. Cela pourroit bien
-être, lui dis-je; mais, croyez-moi, on vous quitte de ce compliment. Il
-vaut mieux que l'on vous voie de plus loin, et la divine Sapho
-s'abaissera plutôt jusqu'à descendre sur vos rives. Je sais même qu'elle
-l'auroit déjà fait, mais sa chère Agélaste n'aime pas à remonter par
-cette côte si roide, et trouve aussi bien que vous que c'est un peu haut
-pour elle.
-
-Avec ces discours et plusieurs autres dont je vous rendrai compte à notre
-première vue, nous arrivâmes à la porte Saint-Bernard, où nous devions
-nous séparer. La Seine me demanda alors si je m'étois ennuyé avec elle,
-et comme je l'eus assurée que non: Quand vous retournerez, me dit-elle,
-trouver la bonne compagnie que vous avez laissée, ne viendrez-vous pas le
-long de mon rivage? Pour retourner, lui dis-je avec ma sincérité
-accoutumée, c'est une autre affaire; car, pour ne vous en point mentir,
-votre chemin est le plus long, et j'ai un peu plus d'impatience quand je
-vais à Carisatis que quand j'en reviens. La pauvre rivière comprit bien
-alors que si je l'avois suivie, c'étoit moins pour être avec elle que
-pour m'éloigner lentement de vous. Elle me quitta donc de dépit sans dire
-un seul mot davantage, et s'alla cacher toute honteuse sous le pont
-prochain. Pour moi, je me résolus de laisser passer l'eau sous le pont,
-et de venir vous écrire mon aventure. Si je ne l'ai pas écrite avec assez
-d'esprit, c'est que je garde tout ce que j'en ai pour écrire une lettre à
-Cicéron[346]. Ce Cicéron est un homme fâcheux, qui n'entend point
-raillerie; pour peu que vous vous relâchiez avec lui, il se plaint que
-vous le négligez, que vous écriviez bien mieux autrefois au commencement
-de votre connoissance, quand vous aspiriez à être de ses amis; et comme
-c'est un consul romain et le père de l'éloquence, il faut tâcher, s'il se
-peut, de le contenter. Laissez-le-moi traiter avec la cérémonie qu'il
-demande, et souvenez-vous qu'on fait festin aux étrangers, et qu'on ne
-donne à ses intimes amis que son ordinaire. Les belles paroles seront
-pour lui, et les sentiments tendres, respectueux et constants, pour vous
-et pour toute votre aimable compagnie.
-
- [346] Ce Cicéron n'est autre que M. de Doneville. Pellisson
- l'appelle ainsi, soit parce que dans leur correspondance, dont on
- voit quelques échantillons dans les manuscrits de Conrart, il est
- souvent question entre eux de Cicéron, que Doneville lisait
- beaucoup, soit parce que Pellisson comparait en badinant le
- magistrat de Toulouse au consul romain. (V. C.)
-
-
-RÉPONSE DE SAPHO A HERMINIUS (PELLISSON).
-
- De Carisatis, le 10 octobre 1656.
-
-Quand je vous fis la guerre de la négligence de vos billets, je ne
-pensois pas que vous en dussiez être sitôt corrigé. Cependant, il le faut
-avouer, ce que vous m'avez envoyé est si galant et si bien écrit, qu'on
-ne sait où prendre de l'esprit pour vous répondre. Ce n'est pas, comme
-vous savez, qu'il n'y en ait honnêtement dans la tête de Cléodamas, mais
-il ne m'en veut ni donner ni prêter. Pour l'aimable Mérigène[347], il n'y
-a pas encore assez longtemps que je le connois pour oser lui en
-emprunter; et pour Agélaste, elle dit qu'elle a affaire de tout ce
-qu'elle en a pour vous écrire, de sorte que je me trouve en un fort grand
-embarras. Si je savois qui vous a appris à parler à la Seine qui vous a
-si bien entretenu, je pourrois me servir du même maître, pour apprendre à
-vous écrire; car enfin on ne croiroit pas, à l'entendre, qu'elle vînt de
-Bourgogne, tant elle parle galamment et juste. Je voudrois bien savoir si
-toutes les autres rivières ont autant d'esprit que celle-là. Ce qui
-m'étonne, c'est que quand vous l'avez entretenue, elle n'avoit pas encore
-été à Paris. Elle n'a pourtant rien d'une provinciale, et je suis bien
-plus normande qu'elle n'est bourguignonne. Une autre fois, quand vous
-partirez de Carisatis, on ne vous plaindra plus tant, puisque vous vous
-en allez en si bonne compagnie.
-
- [347] Mérigène ne représente donc pas un des habitués du Samedi.
- (V. C.)
-
-J'ai pourtant à vous dire que la Seine, malgré vos avis, n'a pas laissé
-de nous envoyer ce matin un grand brouillard, mais il s'en est allé si
-vite qu'il ne nous a guère incommodés; c'est pourquoi ne lui en faites
-pas de reproches, au contraire, remerciez-la bien civilement, de la bonté
-qu'elle a de passer tous les jours devant mes fenêtres, elle, dis-je,
-qui seroit souhaitée en tant de beaux lieux, si on pensoit qu'elle y
-voulût aller. Priez-la aussi, je vous en conjure, s'il arrive qu'elle
-entende encore parler de moi dans les coches et dans les corbillarts,
-comme si j'étois un bel esprit,
-
- De faire entendre en son murmure,
- Que bel esprit est une injure,
- Et que j'aimerois mieux être carpe ou merlan,
- Que d'être bel esprit seulement pour un an.
-
-Tout de bon, c'est le plus fâcheux métier du monde; et si la Seine savoit
-combien c'est une chose importune, elle ne s'amuseroit pas tant à
-gazouiller, de peur de devenir elle-même un bel esprit.
-
-
-RÉPLIQUE D'HERMINIUS A SAPHO.
-
- De Paris, le 13 octobre 1656.
-
- Bel esprit, ou carpe, ou merlan,
- Ou bien Raphaël de village[348],
- Vous êtes cause que j'enrage.
- Je ne saurois qu'avec ahan
- Répondre à votre bel ouvrage,
- Et remplir de vers cette page,
- Quand vous me donneriez un an
- Et davantage, etc.
-
- [348] Cela répond à la fin d'un madrigal que Mlle de Scudéry
- avait adressé à Pellisson sous le nom de Mlle Boquet, avec un
- mauvais portrait de celle-ci:
-
- Ce travail n'est pourtant pas laid
- Pour un Raphaël de village.
-
- (V. C.)
-
-Tout de bon, encore qu'il n'y ait rien de plus galant que votre lettre et
-que vos vers, en l'humeur où je suis, il me semble qu'il n'y auroit rien
-de moins obligeant qu'une réponse fort galante, quand je pourrois vous la
-faire. Les dames que je vis hier vouloient que je ne vous en fisse point
-du tout, pour vous punir de ce que vous vous oubliez à Athis, ou plutôt
-de ce que vous oubliez tout le monde. Je n'ai pas cru que mon devoir me
-permît d'en user ainsi, mais je ne crois pas aussi qu'il m'ordonne de me
-réjouir avec vous de ce que vous dînerez dimanche à Savigny, et que vous
-n'êtes pas encore bien résolue de revenir le lendemain. Tout ce que je
-puis, c'est de souffrir mon mal en patience, et de vous écrire, comme un
-bon homme sans esprit et sans façon, ce que j'aurai à vous mander, en
-faisant autant de ratures que de lignes. Ne pensez pas que ces ratures
-soient affectées, elles sont les plus naturelles du monde, et vous verrez
-bien par là que je ne suis pas trop en état de vous divertir.
-
-J'écrivis hier soir à M. Conrart, et je prétendois ce matin faire des
-merveilles pour vous et pour Agélaste: mais en bonne foi il m'a été
-impossible. J'ai voulu fouiller dans mon magasin de fadaises, la serrure
-étoit tellement mêlée que je n'ai jamais su l'ouvrir. Si vous voulez des
-billets galants, je vous en envoie deux que M. Isarn m'écrit de Bordeaux;
-mais il est auprès d'une nouvelle maîtresse qu'il aime fort, comme vous
-verrez: ce remède est excellent pour avoir de l'esprit. Le malheur est
-qu'il est quelquefois pire que le mal même, et je ne crois pas que vous
-voulussiez me conseiller d'y avoir recours, vous qui avez banni l'amour
-de tout votre royaume de Tendre. Pardonnez-moi si je vous écris si
-bizarrement. Je suis le plus sot du monde, mais je ne vous en aime pas
-moins.
-
-
-M. DE BOUILLON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[349].
-
- [349] De Bouillon, mort en 1662, est surtout connu par
- l'_Histoire de Joconde_ qu'il versifia d'après l'Arioste en même
- temps que La Fontaine, et qui donna lieu à une _Dissertation_ de
- Boileau. Ses _Œuvres_ ont été imprimées: Paris, de Sercy, 1663,
- in-12. Mais il existe de lui une Correspondance manuscrite sur
- laquelle M. Faye a donné une _Notice_ dans les _Mémoires des
- Antiquaires de l'Ouest_, année 1843, p. 119. Cette Correspondance
- comprend 125 lettres adressées à Scarron, Chapelain, Desbarreaux
- et à Mlle de Scudéry que l'auteur connut en 1657. Nous lui
- empruntons les deux fragments qui suivent.
-
- 21 mai 1657.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-«Jusques ici je m'étois renfermé dans mon métier de faire des
-chansons[350], et, parmi nos beautés champêtres, j'étois renommé pour n'y
-être pas tout à fait malhabile. Mais il a fallu que mon ambition m'ait
-porté non-seulement à faire le portrait d'Amaryllis (Mme de
-Valençay)[351], mais encore à me donner l'honneur de vous écrire. Vous
-me trouverez sans doute, Mademoiselle, bien téméraire d'avoir fait l'un
-et l'autre; mais je crois surtout que, pour entreprendre de vous faire
-une lettre, il falloit ne voir le péril que de cinquante lieues. Si
-j'avois été plus près, j'aurois été moins hardi, j'aurois imité ces faux
-braves qui ne sont jamais vaillants que hors l'occasion.». . . . . . . .
-
- [350] Dans une de ses lettres inédites, il s'intitule le _Grand
- chansonnier de France_. «M. de Boisrobert, dit-il, qui avoit
- cette charge avant moi, m'en a fait bon marché. Dieu veuille
- qu'elle me vaille une abbaye comme à lui, car il me semble qu'une
- abbaye me siéroit aussi bien qu'à un autre.»
-
- [351] _Œuvres de Bouillon_, p. 116.
-
-
-MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A M. DE BOUILLON.
-
-«Lorsque je reçus les beaux vers que vous m'avez fait l'honneur de
-m'envoyer, je songeois plus à la mort qu'à me divertir.... J'eusse été
-bien aise de me trouver en état d'oser vous rendre grâce comme vous le
-méritez; mais mon mal m'ayant laissé une certaine langueur d'esprit qui
-ne se dissipera de sitôt, j'ai cru qu'il valoit mieux vous remercier
-moins bien que vous remercier trop tard.»
-
-
-MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A M. DE RAINCY[352].
-
- [352] Mss Conrart, in-fo, t. IX, p. 901.
-
- M. de Raincy était fils du financier Bordier qui, ayant bâti le
- château du Raincy, obtint pour son fils cadet le titre de ce beau
- domaine. Celui-ci vivait dans la société des jeunes seigneurs et
- de quelques femmes aimables, telles que Mlle de Scudéry, Mmes de
- Sévigné, de La Fayette, Scarron, etc. Il composait des vers de
- société, et est surtout connu par un madrigal dont Ménage feignit
- d'avoir trouvé l'original dans le Tasse, petite mystification qui
- trompa alors beaucoup de monde, mais dont se défièrent Mme de
- Sévigné et surtout Mlle de Scudéry.
-
- D'Athis, le 28 septembre 1657.
-
- Que vous connoissez bien cette douce folie,
- Qui ne peut se passer de la mélancolie,
- Vous qui ne pensez pas que les Ris et les Jeux,
- Soient les plus grands plaisirs de l'Empire amoureux.
- Les vulgaires amants ne demandent qu'à rire,
- Et ne connoissent pas cet aimable martyre
- Qui mêle les chagrins avecque les désirs,
- Qui confond les tourments avecque les plaisirs,
- Qui de mille douleurs et de mille supplices,
- Fait naître, en un moment, mille et mille délices.
- Ils cherchent vainement ce qu'ils ne trouvent pas,
- Car l'amour enjoué n'a que de faux appas.
-
-Vous voyez bien, Monsieur, que je suis de l'avis de vos admirables vers;
-tout de bon, j'en ai l'esprit tout à fait touché; Théodamas les admire
-aussi bien que moi; Agélaste en a le cœur tout ému, et votre ange brun
-les a trouvés les plus beaux du monde. Je ne sais même s'il ne s'est
-point repenti de son enjouement, et s'il n'a point souhaité que sa belle
-humeur ne lui eût pas fait perdre sa conquête. Quoi qu'il en soit, votre
-madrigal a été trouvé fort galant, et les vers de la fin de votre billet,
-merveilleux; de sorte qu'il faut avoir perdu la raison pour oser rimer en
-vous répondant. Mais, comme vous le savez, la rime est quelquefois une
-maladie qu'on ne guérit pas comme on veut; je n'y suis pourtant pas
-sujette, dont je suis bien aise. Cependant, je vous avouerai que malgré
-que j'en aie, il faut qu'un petit madrigal sorte de ma tête, car je sens
-qu'il y fourmille, comme les madrigaux fourmilloient dans celle de M.
-Pellisson le jour qu'il en fit tant avec Sarasin. Voyez donc ce que je
-dis de votre ange brun, sous le nom de Climène:
-
- Climène est aimable, elle est belle,
- On ne peut lui rien désirer,
- Si ce n'est qu'un amant fidèle,
- Soupirant longtemps auprès d'elle,
- Lui puisse apprendre à soupirer.
-
-Tout de bon, Monsieur, ne vous repentez-vous point de m'avoir écrit? Vous
-auriez pourtant grand tort: car la reconnoissance que j'en ai vaut mieux
-que la réponse que je vous fais. Mais, après vous avoir parlé d'un ange
-brun, qui n'est assurément pas du dernier ordre, il faut que je vous
-parle d'un ange blond, qui dînera céans aujourd'hui, car les anges dont
-nous parlons ne sont pas si spiritualisés qu'ils puissent conserver leur
-beauté sans manger. L'ange brun y viendra passer l'après-dînée; je vous
-laisse à penser combien vous serez désiré, et si les galants qui s'y
-trouveront ne seroient pas bien aise que ce fût encore la mode de dire:
-_Comme l'on voit le fer entre deux calamites_[353]. Mais comme nous ne
-sommes plus aux siècles des comparaisons, et que celle-là est trop usée,
-il faudra que les galants s'en passent. Ces galants, Monsieur, seront
-l'ingénieux Térame[354], et le sage Mérigène; je n'y mets pas Théodamas,
-parce qu'il est le juge de la galanterie. Sérieusement, Monsieur, vous ne
-sauriez croire combien je vous suis obligée de m'avoir écrit. Pour vous
-en récompenser, recevez mille douceurs non-seulement des anges blonds et
-des anges bruns, mais de Théodamas, de Mérigène, d'Agélaste et de moi,
-qui suis assurément pour vous tout ce que vous pouvez désirer que je
-sois.
-
- [353] Deux aimants.
-
- [354] Térame, dans le VIe volume de _Clélie_, est un galant de
- profession, raisonnant sur l'amour à perte de vue.
-
-Il n'y a que l'ange brun, Théodamas, Agélaste et moi qui ayons vu votre
-billet, quoiqu'il mérite d'être vu de tous ceux qui ont de l'esprit; mais
-j'ai fait vœu d'être toujours exacte. De grâce, assurez M. de Montrésor
-de la vénération que j'ai pour sa vertu.
-
-
-SAPHO AU MAGE DE SIDON.
-
- De Paris, le 21 octobre 1658[355].
-
- [355] Mss Conrart, in-fo, t. IX, p. 863.
-
- Votre cœur n'a point de tendresse,
- Si vous étiez jaloux vous seriez envieux;
- Quand on aime bien sa maîtresse,
- On ne veut point qu'on lui parle des yeux.
-
-Il vous est aisé de juger, Monsieur le Mage, que Mlle Sapho a vu votre
-apostille en vers, dans une de vos lettres à Théodamas, et qu'elle a fort
-bien connu que votre jalousie n'est qu'un jeu de votre esprit; car si
-elle étoit effective, vous n'eussiez pas parlé comme cela. Allez, allez,
-vendez vos coquilles à d'autres qu'à ceux qui viennent du
-Mont-Saint-Michel. On se connoît ici aussi bien en jalousie qu'en lieu du
-monde, et l'on n'en prendra jamais de fausse pour de véritable. Parlez
-donc mieux une autre fois, si vous voulez être cru. Et pour vous
-apprendre à parler comme il faut pour persuader ceux à qui l'on parle, je
-vous assure, Monsieur, qu'il m'ennuie fort d'être si longtemps sans avoir
-de vos nouvelles; que nous avons parlé très-souvent de vous, Théodamas et
-moi; que nous vous avons souhaité cent fois dans l'allée des Soupirs, et
-que si vous ne m'aimez pas toujours ardemment, vous êtes plus coupable
-que vous ne pouvez vous l'imaginer. Au reste, j'ai prié M. Conrart de
-faire dire à M. Cavalier que j'ai la 4e partie de _Clélie_ à vous
-envoyer, et je vous dis à vous-même que je suis au désespoir de n'être
-point votre sœur, pour aller du moins passer tous les hivers avec vous,
-non pas pour m'aller chauffer à vos tisons, mais à votre soleil.
-Cependant, comme il n'y a pas apparence que cela puisse être, il se faut
-contenter de vous dire de loin que je suis absolument à vous.
-
-
-MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADAME LA COMTESSE DE MAURE[356].
-
- [356] Mss Conrart, in-fo, t. XI, p. 79.
-
- Anne Doni d'Attichy, comtesse de Maure, née en 1600, mariée en
- 1637, morte en avril 1662. Mlle de Scudéry l'a peinte dans le
- _Grand Cyrus_ sous le nom de la princesse d'Arménie, et Mlle de
- Montpensier sous celui de la princesse de Misnie dans la
- _Princesse de Paphlagonie_, qui est le livre dont il est question
- dans cette lettre. M. A. de Barthélemy a publié la _Comtesse de
- Maure, sa vie et sa correspondance_. Paris, Gay, 1863, in-12.
-
- Juillet 1660.
-
-J'ai lu, avec beaucoup de plaisir, Madame, le livre que je vous renvoye;
-il y a de l'esprit partout, et je ne sais quel air de qualité, qui marque
-la main d'où il vient. Il y a même une ingénieuse raillerie en beaucoup
-d'endroits, qui ne s'apprend point dans les livres; et si mon nom n'étoit
-point placé aussi avantageusement qu'il est dans cet agréable ouvrage, je
-n'aurois eu que de l'admiration, et du plaisir, en le lisant. Mais,
-malgré moi, il a fallu avoir de la confusion de savoir que je ne mérite
-pas les louanges que l'on me donne, et que tout ce que j'ai écrit en ma
-vie ne mérite, non plus que moi, la gloire d'être louée par une si
-grande, et si illustre princesse. Voilà tout ce que vous peut dire une
-personne qui vous écrit avec beaucoup de précipitation, et qui est à
-vous, avec tout le respect qu'elle vous doit.
-
-
- RÉPONSE DE MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A UN AUTEUR QUI LUI AVAIT
- ENVOYÉ UNE PIÈCE INTITULÉE «LE LOUIS d'Or[357].»
-
- (1660.)
-
- [357] La Suze et Pellisson, _Recueil de pièces galantes_, 1741,
- in-12, t. I, p. 266.
-
- Isarn (voy. la _Notice_, p. 68) avait adressé à Mlle de Scudéry
- une pièce mêlée de vers et de prose, intitulée le _Louis d'Or_,
- qui a été insérée dans un grand nombre de recueils, outre celui
- que nous venons de citer, et qui a donné lieu à beaucoup
- d'imitations.
-
- Voici l'indication de l'édition originale: _La Pistole parlante,
- ou la Métamorphose du Louis d'Or, dédiée à Mlle de Scudéry_.
- Paris, Ch. de Sercy et Cl. Barbin, 1660, in-12 de 48 p.
-
-Vous savez bien, Monsieur, que je suis accoutumée d'entendre parler des
-Lapins, des Fauvettes et des Abricots. Mais après tout, je n'ai pas
-laissé d'être surprise de la conversation que vous avez eue avec votre
-Louis d'or, et je le trouve si bien instruit des choses du monde, que
-j'en suis étonnée.
-
- Quand il seroit du temps des premiers jacobus,
- Des nobles à la Rose, et des vieux carolus,
- Il ne sauroit pas plus de choses.
- Ovide a moins que lui fait de Métamorphoses.
- Il fait aux plus galants d'agréables leçons,
- Il raille, il fait des vers de toutes les façons;
- Mais ce qu'il fait de plus étrange,
- C'est qu'entre mes mains il se range,
- Car ses frères ne m'aiment pas,
- Ils n'ont aussi pour moi que de foibles appas,
- Et par le mépris je m'en venge.
- Mais pour ce Louis d'or que je reçois de vous,
- De qui la gloire est immortelle
- Qui ne craint plus ni touche, ni coupelle,
- Il fait seul un trésor dont mon cœur est jaloux.
-
-Voilà, Monsieur, tout ce qu'une malade vous peut répondre. Mais je vous
-assure que ce n'est pas tout ce qu'elle pense; et que si Sapho se portoit
-bien, elle vous loueroit de meilleure grâce, et vous remercieroit avec
-plus d'esprit. Que sais-je même si, passant des louanges de votre Louis
-d'or à un sujet plus relevé, elle ne se sentiroit point inspirée de vous
-parler
-
- D'un Louis, dont la vie en merveilles féconde,
- Est l'ouvrage du ciel et le bonheur du monde;
- Dont le bras triomphant, et les charmes vainqueurs
- Domptent les nations, et captivent les cœurs:
- D'un JVLE, dont les soins redonnent à la France
- Les Jeux et les Plaisirs, la Paix et l'Abondance,
- Qui va faire couler dans nos heureux climats
- Ces larges fleuves d'or, la force des États;
- Et gémir de regret le Pactole et le Tage,
- Que la Fable a flattés d'un pareil avantage;
- D'un JVLE dont les soins ont nos désirs bornés:
- Dont les sages conseils, justement couronnés,
- Font voir à l'univers que la plus belle gloire
- Est de cesser de vaincre au fort de la victoire.
-
-Mais je m'aperçois que ce sujet là est trop relevé pour moi, et qu'il
-vaut beaucoup mieux ne rien dire, que de n'en dire pas assez. Il n'en est
-pas de même de vous, Monsieur. Au contraire, je vous exhorte à faire
-quelque ouvrage plus grand à la gloire de ceux que vous avez loués en
-huit vers seulement; car il ne faut pas faire des portraits en petit d'un
-grand Héros, comme on en fait d'une maîtresse, puisqu'on ne doit avoir
-les uns que pour les cacher, et que les autres doivent être vus de tout
-le monde.
-
-
-A M. PELLISSON, CHEZ M. LE SURINTENDANT, A NANTES[358].
-
- [358] Les trois lettres suivantes sont tirées de la collection
- Baluze, armoire V, paquet IV, n. 3. L. I, 2 vol. in-fo. Altérée
- par la vive émotion que lui causait l'arrestation de Fouquet et
- de Pellisson, l'écriture de Mlle de Scudéry y est encore plus
- difficile à déchiffrer qu'à l'ordinaire. Elles ont été publiées
- d'abord par M. Marcou, puis plus correctement par M. Chéruel,
- dans ses _Mémoires sur Fouquet_. Nous les avons collationnées de
- nouveau sur les originaux, et nous ne sommes pas parvenus à en
- rétablir complétement les lacunes et les ratures.
-
- Aux Pressoirs[359], vendredi six heures du matin.
- Septembre 1661.
-
- [359] Voir la _Notice_, p. 71 et suiv.
-
-Je pars dans un quart d'heure pour Paris. Je ne pus m'embarquer hier
-parce qu'il fit un temps effroyable, de sorte que je prends le carrosse
-de M. de Miremont; il me le donne de fort bonne grâce. Je laisse la
-petite Marianne et M. Pineau avec la sienne (_sic_), et je suis si mal de
-ma tête que j'en perds patience. Peut-être que quelques remèdes me
-soulageront. Je vous en écrirai demain plus au long, et je ne vous écris
-aujourd'hui que pour vous demander de vos nouvelles et pour vous prier de
-m'envoyer un billet pour M. Congnet, qui lui témoigne que vous
-affectionnez l'affaire de M. Pineau; car, comme vous ne lui écrivîtes
-pas en lui envoyant les lettres dont il s'agit, il ne s'est pas pressé
-de le faire. Je vous demande pardon, mais je ne puis refuser cela à ceux
-qui m'en prient.
-
-Adieu, jusqu'à demain. Souvenez-vous de moi, plaignez-moi et m'aimez
-toujours. Je ne puis vous dire que cela aujourd'hui, mais j'en pense bien
-davantage.
-
-
-AU MÊME.
-
- Samedi au soir (septembre 1661).
-
-J'arrivai hier fort tard ici après avoir laissé le pauvre M.
-Jacquinot[360] et madame sa femme en larmes. Sincèrement je leur suis
-bien obligée de l'amitié qu'ils m'ont témoignée en partant. Je prétendois
-vous écrire une longue lettre aujourd'hui, mais quoique je n'aie fait
-savoir mon arrivée à personne, j'ai été accablée de monde et le comte
-Tott[361] qui va arriver, sera cause que je ne vous dirai pas tout ce que
-je voudrois. Ma santé est toujours de même. Deslis vient d'être reprise
-de la fièvre pour la troisième fois. Mme de Caen[362] vous baise mille
-fois les mains; Mlle Boquet et Mme Duval en font autant. Je commence
-déjà, malgré les caresses de mes amies et de mes amis, de regretter les
-Pressoirs du temps que vous y veniez.
-
- [360] Propriétaire de la maison des Pressoirs.
-
- [361] Ambassadeur de Suède à Paris.
-
- [362] Marie-Éléonore de Rohan, abbesse de la Sainte-Trinité de
- Caen, avant d'être abbesse de Malnoue.
-
-
-Au reste l'exil de Mlle de la Mothe fait grand bruit ici, mais comme je
-sais qu'on vous a mandé cette histoire[363] je ne vous en dis rien. On
-dit que M. le Surintendant doit laisser revenir le Roi et aller de
-Bretagne à B......[364] Je crois qu'il sera bien qu'il y soit le moins
-qu'il pourra, afin d'ôter à ses ennemis la liberté de dire qu'il ne
-s'arrête que pour fortifier B.... L'intérêt particulier que je prends à
-ce qui le regarde, m'oblige de vous parler ainsi. On dit fort ici dans le
-monde de Paris qu'il est mieux que personne dans l'esprit du Roi.
-Fontainebleau est si désert que l'herbe commence de croître dans la cour
-de l'Ovale. M. Ménage a été ici, qui vous baise mille fois les mains. Si
-je ne craignois pas de vous fâcher, je vous dirois que Mme v... m...[365]
-dit et fait de si étranges choses tous les jours, que l'imagination ne
-peut aller jusque-là, et tout le monde vous plaint d'avoir à essuyer une
-manière d'agir si injuste et si déraisonnable. Pour moi je souffre tout
-cela avec plaisir, puisque c'est pour l'amour d'une personne qui me tient
-lieu de toutes choses. Je ne vous en dirois rien, si la chose n'alloit à
-l'extrémité, et si je ne jugeois pas qu'il est bon qu'en général vous
-sachiez son injustice. Ne vous en fâchez pourtant pas, car cela ne tombe
-ni sur vous ni sur moi. A votre retour, je vous dirai un compliment que
-les dames de la Rivière me firent ensuite de quelque chose que m. v. m.
-(Madame votre mère) avoit dit. Mais, après tout, il faut laisser dire à
-cette personne ce qu'il lui plaira et s'en mettre l'esprit en repos. Mme
-Delorme[366] me fait des caresses inouïes et Mme de Beringhen aussi. Je
-ne sais ce qu'elles veulent de moi. En voilà plus que je ne pensois, et
-si[367] ce n'est pas tout ce que je voudrois vous dire. Souvenez-vous de
-moi, je vous en prie. Mandez-moi quand vous reviendrez, et m'écrivez un
-pauvre petit mot pour me consoler de votre absence qui m'est la plus rude
-du monde.
-
- [363] Voy. ci-après p. 282, note 2.
-
- [364] Belle-Ile.
-
- [365] Votre mère. Voy. la _Notice_, p. 72.
-
- [366] Femme d'un commis du Surintendant (Chéruel).
-
- [367] Et pourtant: «J'ai la tête plus grosse que le poing, et si
- elle n'est pas enflée,» dit Mme Jourdain dans le _Bourgeois
- Gentilhomme_.
-
-
-AU MÊME.
-
- 7 septembre 1661.
-
-Voici la troisième fois que je vous écris sans avoir entendu de vos
-nouvelles[368] depuis mon départ des Pressoirs. Il me semble pourtant que
-vous pouviez m'écrire un pauvre petit billet de deux lignes seulement
-pour me tirer de l'inquiétude où votre silence me met; car enfin il y a
-douze jours que vous êtes parti. Je ne vous demande point de longue
-lettre, je ne veux qu'un mot qui me dise comment vous vous portez. Car,
-pour peu que je sache que vous vivez, je présupposerai que vous m'aimez
-toujours, et qu'il vous souvient de moi autant que je me souviens de
-vous. J'aurois quatre mille choses à vous dire de différentes manières,
-mais il faut les garder pour votre retour.
-
- [368] Pellisson et Fouquet avaient été arrêtés à Nantes le 5
- septembre.
-
-M. de Méringat[369] qui est à Paris, vous baise les mains. M. de la
-Mothe-le-Vayer en fait autant et m'a chargée de vous donner un petit
-livre de sa façon que je vous garde. M. Nublé m'a promis la harangue que
-fit M. le premier président de la chambre des comptes[370], lorsque
-Monsieur[371] fut porter des édits à sa compagnie. Ce discours est fort
-hardi, on le loue fort à Paris, et l'on en fait grand bruit partout. Si
-je l'ai devant que de fermer mon paquet je vous l'envoyerai.
-
- [369] On trouve dans les papiers de Conrart à la bibliothèque de
- l'Arsenal (tome XI, in-folio, p. 187), un portrait de M. Méringat
- ou Mérignat, écrit par lui-même (Chéruel).
-
- [370] M. de Nicolaï (id.).
-
- [371] Philippe de France, frère de Louis XIV (id.).
-
-On dit toujours que M. le S...[372] va droit à être premier ministre, et
-ceux même qui le craignent commencent à dire que cela pourroit bien être.
-On travaille à l'accommodement de Mlle de la Mothe. Mme la comtesse de la
-Suze[373] a enfin été démariée, de sorte que c'est tout de bon qu'elle
-est Mme la comtesse d'Adington. Au reste, on dit hier chez une personne
-de qualité et du monde, que Mme Duplessis-Bellière pourroit bien épouser
-M. le duc de Villeroy, et qu'elle sera gouvernante de M. le Dauphin. Mais
-on parle parmi tout cela de Belle-Ile, de sorte qu'il est assez bon de se
-précautionner contre tout ce que l'on peut dire. Je vous mande tout ce
-que je sais, vous en ferez ce qu'il vous plaira.
-
- [372] Le Surintendant (id.).
-
- [373] Henriette de Coligny, fille du maréchal de ce nom, et
- petite-fille de l'amiral, avait épousé en 1643 Thomas Hamilton,
- comte d'Hadington, noble Écossais. Devenue veuve peu après son
- mariage, elle épousa en secondes noces le comte de la Suze, qui
- était comme elle de la religion réformée, mais elle ne tarda pas
- à souffrir beaucoup des soupçons jaloux de son mari, qui voulut
- l'emmener et la retenir dans une de ses terres. Mme de la Suze,
- qui était jolie, qui aimait le monde et s'occupait de poésie,
- chercha par tous les moyens possibles à se soustraire à la
- tyrannie de son mari. Elle embrassa la religion catholique,
- _afin_, disait la reine Christine, _de ne voir son mari ni dans
- ce monde ni dans l'autre_.
-
- Plus tard, une séparation définitive (1661) la rendit libre; elle
- se livra entièrement à son goût pour les vers, et sa maison devint
- le rendez-vous des poëtes et des beaux esprits de son temps. C'est
- à cette séparation que Mlle de Scudéry fait allusion. Mme la
- comtesse de la Suze, née en 1618, mourut en 1673. On trouve un
- certain nombre de ses productions dans l'ouvrage réimprimé
- plusieurs fois et souvent cité par nous: _Recueil de pièces
- galantes en prose et en vers de Mme la comtesse de la Suze et de
- M. Pellisson_.
-
-Au reste, j'ai été bien surprise de trouver ici, à mon retour, entre les
-mains de plusieurs personnes, les vers que M. le S... fit pour répondre
-aux vôtres[374]; car j'en faisois un grand secret. Lambert les a donnés à
-Mme de Toisy et à ma belle-sœur, et il leur a dit qu'il a eu
-commandement d'y faire un air, et en effet il en a fait un. On montre
-aussi une contre-réponse que vous avez faite, qui n'est point de ma
-connoissance.
-
- [374] On sait que Fouquet composa, pendant sa captivité, des
- poésies latines et françaises, dont M. P. Clément a donné
- quelques échantillons dans le travail intitulé: _Nicolas Fouquet,
- surintendant des finances_, qui précède son _Histoire de Colbert_
- (voy. p. 68, 446 et 451.) Mais nous ne savons quels sont les vers
- dont parle ici Mlle de Scudéry.
-
-On a fait quatre vilains vers pour l'aventure de Mlle de la Mothe que Mme
-de Beauvais[375] a fait chasser. C'est le bon M. de la Mothe qui me les a
-dits. Il y a une vilaine parole, mais n'importe! ce n'est pas moi qui l'y
-ai mise:
-
- Ami, sais-tu quelque nouvelle
- De ce qui se passe à la cour?
- --On y dit que la m.......
- A chassé la fille d'amour.
-
- [375] Catherine-Henriette Bellier, première femme de chambre de
- la reine Anne d'Autriche. Elle passe pour avoir eu les prémices
- du jeune roi Louis XIV, et fut plus tard «disgraciée par beaucoup
- de bonnes raisons,» dit l'honnête Mme de Motteville.
-
-Tout le monde blâme M. le marquis de Richelieu[376].
-
- [376] Mlle de Lamothe-Houdancourt était une des filles d'honneur
- de la reine. La comtesse de Soissons, qui n'aimait pas Mlle de la
- Vallière, voulant lui susciter une rivale, appela l'attention du
- jeune roi sur Mlle de Lamothe-Houdancourt, et facilita même à
- plusieurs reprises le rapprochement des deux amants. Mme la
- duchesse de Navailles, qui avait les filles d'honneur sous sa
- surveillance, et qui s'était aperçue de cette nouvelle passion du
- roi, lui en fit des représentations respectueuses, mais hardies.
- Elle en vint même jusqu'à faire placer des grilles aux fenêtres
- de l'appartement des filles d'honneur, afin d'empêcher le roi d'y
- pénétrer par les terrasses du château. Ces obstacles contrarièrent
- vivement le roi, qui cependant ne voulut pas faire un éclat, et il
- ne tarda pas à rentrer sous le joug si aimable et si doux de Mlle
- de la Vallière.
-
- Plusieurs écrivains ont mis l'intrigue dont il vient d'être
- question sur le compte de Mlle de Lamothe-d'Argencourt, autre
- fille d'honneur de la reine-mère, pour laquelle le roi avait
- montré de l'inclination en 1657 (voy. les _Mémoires de
- Motteville_). Mais comment croire que Mlle de Scudéry, à la fin de
- l'année 1661, pût donner comme une _nouvelle_ un fait qui se
- serait passé quatre ans auparavant? D'ailleurs, le rôle attribué
- ici à Mme de Beauvais et au marquis de Richelieu, son gendre,
- prouve qu'il s'agit bien de Mlle de Lamothe-Houdancourt, car c'est
- bien de cette dernière (et non de Mlle d'Argencourt) que les
- _Mémoires de Brienne_ (le jeune), t. I, p. 173, nous montrent le
- marquis amoureux à l'époque de la disgrâce de Fouquet, et cela
- avec des détails qui rendent toute confusion impossible.
-
-
-Adieu, en voilà trop. Pour vous j'ajouterai cependant que madame votre
-mère a dit à M. Ménage des choses qui vous épouvanteroient, si vous les
-saviez, tant elles sont déraisonnables, emportées et hors de toute
-raison. Aussi Boisrobert fait-il une comédie de toutes ces belles
-conversations[377]. Je ne vous en aurois rien dit si plusieurs personnes
-ne m'étoient venues dire que j'étois obligée de vous avertir d'une partie
-de la vérité. Pardonnez-le-moi, et croyez que, pour ce qui me regarde, je
-sacrifie toutes choses à votre plaisir, pourvu que vous me conserviez
-toujours votre affection. Vous le devez, et je vous en conjure par la
-plus sincère, la plus tendre et la plus fidèle amitié du monde. C'est
-tout ce que je puis vous dire de si loin. Bonsoir; écrivez-moi un mot,
-car votre silence me tue.
-
- [377] C'est-à-dire qu'il en faisait l'objet d'une de ces
- plaisanteries de société dans lesquelles il excellait.
-
- A la suite de ceci, il y a dans l'original quatre lignes biffées
- avec soin. Nous avons cru déchiffrer ces quelques mots: «_Il vint
- à Fontainebleau..... Mlle Loyseau..... Aragonnais....._»
-
-Mille amitiés à M. de la Bastide et à M. du Mas[378]. Donnez, s'il vous
-plaît, au premier, une lettre que M. Pineau lui écrit. Mme de Caen vous
-baise les mains, elle vous a envoyé une lettre pour M. le Surintendant.
-Le pauvre M. de Montpellier vous prie toujours de ne l'oublier pas, quand
-vous serez de retour, et dit que, s'il y a quelqu'un dans sa compagnie
-qui ne lui plaise pas, on n'a qu'à le lui dire. Ce pauvre homme me promet
-des merveilles, mais, comme vous le savez, je ne vous demande jamais que
-ce que vous devez et ce qui vous plaît.
-
- [378] Commis de Fouquet.
-
-
-A M. HUET, A CAEN[379].
-
- [379] Cette lettre, et la plupart de celles qui suivront,
- adressées à Huet par Mlle de Scudéry, sont tirées des copies de
- Léchaudé d'Anisy, conservées à la Bibliothèque nationale. Ces
- originaux sont aujourd'hui perdus ou dispersés, et ces copies
- sans date, sans ordre, ont été exécutées dans un déplorable
- système de retranchements et d'arrangements, dont on pourra juger
- par l'avis suivant que le copiste a cru devoir mettre en tête:
-
- «La nombreuse collection de lettres autographes de Mlle de
- Scudéry, que l'évêque d'Avranches avait reçues et avait
- rassemblées, aurait pu permettre d'étendre beaucoup cette
- correspondance, surtout si l'on y eût ajouté les diverses poésies
- qu'elle soumettait au jugement du savant prélat. Mais ses vers
- étant encore plus affectés que ses lettres familières, on a dû
- les supprimer totalement dans ce recueil et se borner au
- très-petit nombre de ses lettres qui se ressentent le moins de ce
- style précieux et affecté qu'on reproche à Mlle de Scudéry, et
- qui était un des caractères distinctifs de son esprit.»
-
-Ainsi, retrancher dans les lettres d'un écrivain ce qui était _un des
-caractères distinctifs de son esprit_, voilà le système avoué du
-transcripteur de la Correspondance de Huet. Ce qui peut consoler les amis
-de notre histoire littéraire, ce sont les longues et consciencieuses
-études que M. Baudement, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, a
-consacrées à l'évêque d'Avranches, études dont il nous a été donné de
-profiter, et dont il faut espérer que le public jouira bientôt à son
-tour.
-
- [Septembre 1661.]
-
-Quoique je ne sois pas ingrate, je souhaite pourtant de tout mon cœur de
-ne vous rendre jamais compassion pour compassion: cela veut dire, en un
-mot, que la fortune ne vous fasse jamais éprouver une douleur pareille à
-la mienne; car enfin, Monsieur, en une même semaine j'ai vu un homme
-illustre[380] qui me protégeoit, dans le plus pitoyable état du monde, un
-fidèle et généreux ami en prison[381] et un autre dans le tombeau[382].
-Je compte presque pour rien le renversement de la fortune de M. Pellisson
-et de la mienne en particulier, quoique ces deux choses s'y trouvent. Mon
-chagrin a une cause plus noble, et l'amitié toute seule fait toute
-l'amertume de ma douleur. Plaignez-moi donc, Monsieur, s'il est vrai que
-vous m'aimez un peu, et soyez assuré qu'il ne vous arrivera jamais ni
-joie, ni douleur que je ne partage avec vous.
-
- [380] Fouquet.
-
- [381] Pellisson.
-
- [382] Cet ami dans le tombeau serait-il Mazarin, mort le 9 mars
- précédent?
-
-
-AU MÊME[383].
-
- [383] Copie Léchaudé d'Anisy.
-
- [Fin de 1661.]
-
-On se fait honneur en plaignant ses amis malheureux, et on profite de
-leur infortune en la partageant avec eux; mais le mal est, Monsieur,
-qu'on ne les soulage guère en les plaignant; et après tout, quand on fait
-ce qu'on peut, on fait ce qu'on doit, et l'on a toujours l'avantage de
-n'augmenter pas leurs déplaisirs, par le chagrin qu'il y a d'apprendre
-qu'on a des amis ingrats: car j'appelle de ce nom-là ces âmes insensibles
-qui ne se laissent point toucher à la douleur, et qui ne prennent jamais
-de part qu'à la joie de ceux qu'ils aiment le mieux. Pour vous, Monsieur,
-vous avez l'âme trop noble pour en user de cette sorte, et je sens comme
-je dois, la bonté que vous avez de vous intéresser si obligeamment à ce
-qui me touche et à ce qui regarde un illustre malheureux, qui mérite sans
-doute votre amitié. Il n'est aucunement coupable d'aucun crime et la
-calomnie ne l'accuse même de rien. Mais après tout, il est prisonnier,
-tout son bien est entre les mains du Roi, et quand il n'auroit que le
-malheur de son maître, il seroit toujours bien à plaindre. Je suis bien
-fâchée, Monsieur, de ne vous entretenir que de choses si tristes et peu
-agréables, mais j'ai si bonne opinion de vous, que je crois que vous ne
-vous en tiendrez pas importuné, et qu'au contraire vous en estimerez
-davantage l'amitié que je vous ai promise.
-
-
-LETTRE DE REMERCÎMENT AU ROI[384].
-
- [384] Mss Conrart, t. IX, in-fo, p. 199.--_Pièces nouvelles et
- galantes_, 1667, t. II, p. 9.--Voir la _Notice_, p. 109, note 4.
-
- [Octobre 1663.]
-
-Je sais trop le profond respect que l'on doit à V. M. pour prendre la
-hardiesse de lui écrire, si son propre bienfait ne me l'eût donnée et
-s'il n'y avoit trop de honte à n'en pas témoigner de ressentiment. Je le
-dirai même, Sire, à V. M., puisqu'elle ne m'a pas jugée indigne de ses
-grâces. Il est désormais de son intérêt de recevoir avec la même bonté le
-très-humble et très-respectueux remercîment que j'ose lui en faire. Je
-n'ai assurément nulle de ces qualités éclatantes qui attirent son estime
-et sa faveur et en tirent un nouvel éclat. Je ne puis moi-même justifier
-l'action de V. M. qu'en l'assurant d'une reconnoissance éternelle. Elle a
-sans doute voulu montrer en pensant à moi qu'elle sait trouver du temps
-pour les moindres choses comme pour les plus grandes, qu'elle n'ignore
-rien, et ne connoît pas seulement les services mais aussi le cœur de ses
-sujets dont il n'y en a point qui ait plus de passion que j'en ai
-toujours eu pour sa gloire.
-
-J'ai fait, Sire, des vœux pour la naissance de V. M. quand c'étoit un
-bien plus souhaité qu'espéré de toute la France. J'en ai fait pour le
-bonheur de son règne que cette naissance miraculeuse nous sembloit
-promettre. Quand on a admiré les victoires et les conquêtes de V. M., je
-les ai senties; quand son heureux mariage et la paix qu'elle donnoit à
-ses peuples ont fait la prospérité de l'État, j'en ai fait la mienne;
-quand Dieu lui a donné cet aimable Dauphin qui fait présentement les
-délices des deux plus grandes reines qui aient jamais été, j'en ai eu une
-joie particulière, et, si je l'ose dire, toute cachée que je suis dans le
-monde, mon zèle et mon affection m'ont fait suivre V. M. depuis son
-berceau jusqu'à son char de triomphe.
-
-Il n'y a guère d'apparence, Sire, que je cesse aujourd'hui, qu'à tant de
-devoir et d'inclination je puis ajouter la joie d'avoir eu quelque petite
-part aux pensées du plus grand roi du monde, et d'avoir été du moins un
-moment dans cet esprit qui n'est que justice, que lumière, que gloire et
-que grandeur.
-
-Mais, Sire, il ne m'appartient pas de louer V. M., bien que ce soit
-aujourd'hui l'occupation de toute la terre. Il n'est pas juste, quelque
-bonté qu'elle pût avoir, de l'arrêter inutilement, Elle dont tous les
-moments sont autant d'actions utiles et glorieuses. Qu'elle me pardonne,
-s'il lui plaît, ce peu que je lui en ai fait perdre. Je voulois lui faire
-connoître que je sais parfaitement le prix que donne à un bienfait une
-main aussi illustre que la sienne, afin qu'elle comprît plus aisément
-avec quel zèle, quelle fidélité et quel respect je serai toute ma vie,
-etc.
-
-
-A M. HUET, A CAEN[385].
-
- [385] Copie Léchaudé d'Anisy.
-
- Le 18 décembre.... [1663].
-
-J'ai eu une extrême joie, Monsieur, de recevoir des marques de votre
-souvenir, et M. Pellisson m'a priée de vous remercier fort tendrement de
-la part que vous prenez à ce petit commencement de liberté qu'on lui a
-donné[386], et qui donne lieu d'en espérer bientôt une plus grande:
-principalement depuis que le Roi en a parlé très-ouvertement, et qu'il a
-fait lire plusieurs choses qu'il a faites pendant les temps les plus
-rigoureux de sa captivité. Il revient du moins au monde, avec la
-satisfaction de voir que son malheur lui a encore acquis un nombre infini
-d'amis, outre ceux qu'il avoit déjà. . . . . . . . . . . . .
-
- [386] Voy. la _Notice_, p. 75.
-
-
-A M. COLBERT[387].
-
- [387] Delort, _Voyages aux environs de Paris_, t. I, p.
- 141.--_Histoire de la détention des philosophes_, t. I. p. 79.
-
-
- [Décembre 1663.]
-
- Monsieur,
-
-Quoique je n'aie presque pas l'honneur d'être connue de vous, je ne
-laisse pas d'espérer que vous ne trouverez point mauvais que je prenne
-non-seulement la liberté de vous écrire, mais encore celle de vous
-demander une grâce; et pour vous obliger à m'écouter favorablement, je
-vous protesterai d'abord que le Roi n'a point de sujette qui ait plus de
-passion ni plus de zèle que j'en ai toujours eu pour sa gloire, et que
-feu M. le Cardinal n'a jamais obligé personne qui ait eu plus d'estime
-pour ses grandes qualités ni plus de reconnoissance de ses bienfaits.
-
-Après cela, Monsieur, j'ose vous conjurer très-instamment, si vous le
-pouvez, comme je n'en doute point, de faire que la prison de M. de
-Pellisson soit un peu plus douce. Si sa vertu, sa probité, son zèle pour
-le service du Roi, et la considération que je sais qu'il a toujours eue
-pour vous, vous étoient bien connus, vous le regarderiez sans doute comme
-un homme dont l'innocence doit être protégée par vous. Je le dis d'autant
-plus hardiment, Monsieur, que j'espère que j'aurai quelque jour
-l'honneur de vous le faire voir clairement. Je vous conjure donc,
-Monsieur, d'avoir la bonté de faire en sorte que la mère de M. de
-Pellisson, M. Rapin son beau-frère, M. Ménage et moi, ayons la liberté de
-le voir une fois ou deux la semaine.
-
-J'ose vous dire encore, Monsieur, que si vous saviez bien les choses,
-vous connoîtriez que je ne vous demande rien que de juste, lorsque je
-vous conjure d'adoucir la prison de mon ami. J'ose même vous assurer,
-Monsieur, que cette douceur sera glorieuse au Roi, pour le service duquel
-je suis assurée que M. de Pellisson voudroit donner toutes choses,
-jusques à sa propre vie, et je vous assure aussi que vous ne pouvez rien
-faire de plus juste ni de plus honnête. Je n'ose vous dire, Monsieur, que
-j'aurai une reconnoissance éternelle de cette grâce, si vous me
-l'accordez; mais je vous assure que vous obligerez un nombre infini
-d'honnêtes gens en obligeant mon ami. Si j'eusse cru ne vous importuner
-pas, je vous aurois demandé un quart d'heure d'audience pour vous dire ce
-que je vous écris et peut-être quelque chose de plus; mais n'ayant osé le
-faire, je me suis hasardée de vous écrire sans vouloir employer personne
-auprès de vous, quoique j'aie beaucoup d'amis par qui j'eusse pu vous
-faire prier; mais j'ai mieux aimé ne devoir rien qu'à votre propre
-générosité. Voilà, Monsieur, quels sont les sentiments d'une personne qui
-aura beaucoup de joie si vous voulez bien qu'elle ait l'honneur d'être
-toute sa vie, Monsieur, votre très-humble, très-obligée et
-très-obéissante servante,
-
- MADELEINE DE SCUDÉRY.
-
-
-A M. HUET[388].
-
- [388] Copie Léchaudé d'Anisy.
-
- [1664 ou 1665.]
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-Les avocats disent que l'illustre prisonnier se défend si bien lui-même,
-que nul autre ne le doit défendre, et il donne de si justes marques de sa
-capacité et de sa constance, que son infortune lui devient tous les jours
-plus glorieuse. Voilà, Monsieur, tout ce que peut vous dire une personne
-qui vous honore infiniment, et qui vous demande la continuation de votre
-amitié.
-
-
-AU MÊME.
-
- [Fin de 1665 ou commencement de 1666.]
-
-Je ne sais, Monsieur, si vous songez quelquefois qu'il y a longtemps que
-je vous dois une réponse; mais je sais bien que vous êtes obligé d'y
-songer, et que j'ai eu si souvent envie de vous écrire, que vous m'en
-devez savoir fort bon gré. J'attendois toujours que j'eusse l'esprit plus
-tranquille, afin de vous écrire sans chagrin: mais comme je prévois que
-j'aurai encore deux ou trois mois d'inquiétude, je me résous enfin à vous
-entretenir, toute mélancolique que je sois. Ce n'est pas que les affaires
-de M. de Pellisson ne soient en fort bon état, et que tout le monde ne
-rende justice à sa vertu, mais sachant combien il aime son maître, et
-étant lui-même fort touché de son infortune, je ne puis pas avoir
-l'esprit en repos que cette affaire ne soit terminée. Mais après tout,
-Monsieur, mon amitié est toujours la même, et j'espère que vous la
-reverrez paroître avec les premières roses, telle qu'elle étoit l'année
-passée à la saison des violettes. Faites donc en sorte que je retrouve la
-vôtre telle qu'elle étoit; je vous en conjure par l'admirable Octavie.
-
-
-AU MÊME[389].
-
- [389] Copie Léchaudé d'Anisy.
-
- Vendredi [1670].
-
-Comme je n'ai pas de plus grand plaisir que de louer ce qui mérite d'être
-loué, surtout quand mes amis en sont les auteurs, je suis très-fâchée,
-Monsieur, que vous ayez donné des bornes aux louanges que je vous dois,
-en me louant comme vous avez fait à la fin de votre excellent Discours
-sur l'origine des Romans[390]. Car après cela, je n'ose presque dire
-tout le bien que j'en pense, de peur qu'on ne m'accuse d'être plus
-touchée de ce que vous dites de moi, que de toutes les belles choses dont
-votre discours est rempli. Mais, puisque des raisons de modestie
-m'empêchoient peut-être de vous louer en parlant aux autres avec tout le
-zèle que je voulois, il faut du moins que je le fasse en parlant à vous,
-et que je vous die de plus que M. de Pellisson m'a écrit de Saint
-Germain, que votre ouvrage étoit très-beau et très-savant, et qu'il vous
-ira remercier d'un si agréable présent, dès qu'il viendra à Paris. Je
-pense, Monsieur, que ses louanges valent mieux que les miennes, mais je
-ne laisserai pas de vous dire que non-seulement il paroît beaucoup de
-savoir dans votre discours, mais, outre cela, un discernement exquis et
-un véritable génie pour ces sortes d'ouvrages. Vous avez précisément
-choisi les romans qui ont fait les délices de ma première jeunesse, et
-qui m'ont donné l'idée des romans raisonnables qui peuvent s'accommoder
-avec la décence et l'honnêteté; je veux dire, _Théagène et Chariclée_,
-_Théogène et Charide_[391], ainsi que l'_Astrée_; voilà proprement les
-vraies sources où mon esprit a puisé les connoissances qui ont fait ses
-délices. J'ai seulement cru qu'il falloit un peu plus de morale afin de
-les éloigner de ces romans ennemis des bonnes mœurs, qui ne peuvent que
-faire perdre le temps.
-
- [390] Il parut en 1670. «Achevé d'imprimer le 20 novembre 1670,»
- lit-on en tête de la première édition qui précède le roman de
- _Zaïde_.
-
- [391] _Du vrai et parfait amour, contenant les amours honnêtes de
- Théogène et de Charide_, etc., Paris, 1599 et 1612, in-12. C'est
- un pastiche des romans grecs, mis par son auteur, Martin Fumée,
- sr de Genillé, sous le nom du philosophe Athénagoras.
-
-Au reste si les choses que vous dites sont choisies, les expressions le
-sont aussi, et rien n'est mieux écrit que votre discours. Je vous dirai
-seulement qu'on peut en quelque sorte répondre à l'accusation que vous
-faites aux romans bien faits, d'avoir amené l'ignorance à leur suite,
-qu'ils devroient avoir produit un effet contraire; car comme l'histoire
-et la fable sont mêlées aux romans dont la scène est tirée de
-l'antiquité, les femmes qui ont de l'esprit doivent raisonnablement
-chercher à lire les originaux de ces sortes de choses dont elles trouvent
-des passages dans les romans; et j'ai une amie qui n'eût jamais connu
-Xénophon ni Hérodote, si elle n'eût jamais lu le _Cyrus_, et qui en le
-lisant s'est accoutumée à aimer l'histoire et même la fable. Je ne
-m'oppose pourtant pas à ce que vous avez avancé; je dis seulement que
-l'ignorance dont vous parlez a plus d'une cause et qu'il peut être bien
-de ne dire que celle-là.
-
-Je vous demande pardon, Monsieur, de vous faire une si longue lettre, et
-de vous dire pourtant en si peu de paroles, que personne n'est plus que
-moi, votre très-humble et très-obéissante servante.
-
-
-A M. P. TAISAND[392].
-
- [392] Cet avocat au parlement de Dijon, trésorier de France en la
- généralité de Bourgogne, était parent de Bossuet; il était né en
- 1644 et mourut en 1715. Voir la _Notice_ de M. Miller, souvent
- citée par nous, à laquelle nous empruntons cette lettre: _Pierre
- Taisand_, etc.
-
- 19 juillet 1673.
-
-J'eus hier bien du déplaisir, Monsieur, de n'être pas en état de vous
-voir, mais j'en ai beaucoup davantage d'être forcée de vous refuser la
-première chose que vous m'avez demandée; la raison de ce refus est que je
-n'ai jamais donné de clef ni de _Cyrus_, ni de _Clélie_, et je n'en ai
-pas moi-même. J'ai fait les portraits de mes amis et de mes amies, selon
-l'occasion qui s'en est présentée, et la description de quelques-unes de
-leurs maisons, sans aucune liaison aux aventures qui ne sont fondées que
-sur la vraisemblance.
-
-Si Mlle Bossuet[393] a de la curiosité pour quelques noms, je rappellerai
-ma mémoire pour la contenter. Je connois son mérite sur sa réputation, et
-je l'honore infiniment. M. de Condom, son frère, pourroit savoir de M. de
-Montausier que je dis vrai lorsque je vous assure que je n'ai point donné
-de clef de ces ouvrages-là. J'espère que vous serez assez équitable,
-Monsieur, pour recevoir mes excuses, et pour ne m'en croire pas moins
-votre très-humble et très-obéissante servante.
-
- [393] Mme Foucaut, sœur de Bossuet. Voy. _Pierre Taisand_, p.
- 10.
-
-
-A M. CHARPENTIER[394].
-
- [394] François Charpentier, membre de l'Académie française, était
- en correspondance avec Mlle de Scudéry. _Voy._ ci-après la lettre
- qu'il lui adressa en 1659.
-
- [1673.]
-
-J'ai reçu avec bien de la joie, Monsieur, le précieux présent que vous
-m'avez fait. Je voudrois bien que mes louanges fussent d'un prix assez
-considérable pour contribuer à votre gloire, mais, telles qu'elles sont
-je vous assure que je les emploie avec plaisir à rendre justice à votre
-Églogue[395] qui est assurément très-belle et bien digne de vous et de
-son sujet. Je n'oserois, Monsieur, vous en dire davantage en parlant à
-vous, mais ce n'est pas tout le bien que j'en dirai en parlant aux
-autres. J'aime naturellement à louer tout ce qui mérite d'être loué;
-jugez donc, Monsieur, avec quel plaisir je louerai votre ouvrage, étant
-autant que je suis votre très-humble et très-obéissante servante.
-
- [395] _Églogue royale à Louis XIV_. Paris, 1673, in-4º. C'est à
- cette production de Charpentier que Boileau fait allusion dans
- son _Discours au Roy_:
-
- L'un en style pompeux habillant une églogue
- De ses rares vertus se fait un long prologue,
- Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos,
- Les louanges d'un fat à celles d'un héros.
-
- Il faut dire que Boileau était souvent en querelle à l'Académie
- avec Charpentier. Dans une lettre à Racine datée de Bourbon le 21
- juillet 1687, où Fagon l'avait envoyé prendre les eaux pour le
- guérir d'une extinction de voix qui l'affligeait depuis plusieurs
- années, il dépeint le traitement auquel on le soumet, et dit en
- s'y résignant: «Mais que ne feroit-on pas pour contredire M.
- Charpentier?»
-
-
-A M. L'ABBÉ HUET, A AUNAY[396].
-
- [396] Copie Léchaudé d'Anisy.
-
- Le 7 juillet [1684].
-
-Votre lettre m'a surprise fort agréablement, Monsieur, car depuis
-longtems l'exactitude des petits soins n'a plus été nécessaire à vous
-conserver dans mon cœur la place que votre mérite vous y a acquise. J'ai
-donc reçu le témoignage de votre souvenir avec joie, et la plainte que
-vous faites au sujet du madrigal, est trop obligeante pour ne satisfaire
-pas la curiosité que vous avez de le voir. Je l'envoyai au-devant du roi
-qui le reçut des mains de Mme de Maintenon à Roye, deux heures après
-avoir reçu la capitulation de Luxembourg[397]; car je l'avois fait dès le
-premier bruit qui avoit couru que cette place avoit capitulé; ce qui ne
-s'étoit pas trouvé véritable. Je serois bien aise qu'il ne vous déplaise
-pas, et qu'il ait l'honneur de plaire à M. de Morangis, que j'honore
-toujours beaucoup. Je fis encore une petite bagatelle quand le roi
-partit, qui n'a pas déplu au monde; mais cela est trop bagatelle pour
-vous l'envoyer. J'aurai dans douze ou quinze jours deux petits volumes à
-vous donner. Apprenez-moi ce que j'en dois faire pour les faire parvenir
-entre vos mains. Notre cher M. Ménage est toujours très-incommodé; il ne
-peut passer de sa chambre dans son cabinet qu'avec des potences. Il
-supporte cela avec beaucoup de patience, et se rend encore plus digne de
-la compassion de ses amis. Je lui ai envoyé demander votre adresse; je
-m'en sers donc, Monsieur, pour vous assurer que sans que vous en preniez
-nul soin vous me trouverez toujours la même. La mémoire de notre chère
-Mme de Malnoue[398] sert encore à conserver l'amitié que j'ai pour vous,
-et il me semble que c'est l'aimer encore que d'aimer ce qu'elle aimoit.
-Voilà, Monsieur, les sentiments très-purs de votre très-humble et
-très-obéissante servante.
-
- [397] La ville de Luxembourg se rendit au maréchal de Créqui le 4
- juin, après 24 jours de tranchée ouverte.
-
- [398] Marie-Éléonore de Rohan, morte le 8 avril 1682.
-
-
-A M. DE VERTRON[399].
-
- [399] Claude Guyonnet de Vertron, auteur de la _Nouvelle Pandore,
- ou les Femmes illustres du règne de Louis XIV_, 1698, 2 vol.
- in-12, où il a rassemblé une foule de sonnets, madrigaux, etc., à
- la gloire des dames et à la louange du roi. Ce recueil indigeste
- et assez rare offre pour nous l'intérêt d'avoir conservé quelques
- lettres de Mlle de Scudéry, parmi lesquelles nous avons choisi
- celle-ci et les deux suivantes.
-
- Cette lettre répond à une épître où M. de Vertron lui demandait à
- être introduit auprès d'elle sous les auspices de Mlle de la
- Vigne. _Nouvelle Pandore_, p. 349 à 351.
-
- [1685 OU 1686.]
-
-J'ai tant d'estime, Monsieur, pour Mlle de la Vigne, que tout ce qui
-vient de sa part m'est précieux. Je vois par vos vers et par votre lettre
-que votre seul mérite peut vous faire recevoir agréablement par
-vous-même; mais comme j'ai une toux fort cruelle qui ne me permet pas de
-beaucoup parler, je vous demande cinq ou six jours pour guérir, afin de
-pouvoir vous louer et vous remercier sans vous importuner en toussant. Ne
-vous figurez pas, Monsieur, que je sois un _bel esprit_, je ne suis rien
-moins que cela, mais je suis une bonne amie qui fais profession d'être
-fort sincère et qui suis déjà par avance,
-
- Monsieur,
-
- Votre très-humble et très-obéissante servante.
-
-
-AU MÊME.
-
- 1685 ou 1686.
-
-Comme je suis cruellement enrhumée, Monsieur, vous me devez pardonner de
-ne vous avoir pas remercié plus promptement de la belle devise que vous
-avez faite pour M. le duc de Saint-Aignan; elle lui convient
-admirablement, et j'ai su que le jour du carrousel[400] il confirma cette
-vérité par la manière libre, noble et dégagée dont il s'acquita de
-l'emploi qu'il y avoit. Je vous en rends donc mille grâces très-humbles,
-Monsieur, et je donne à l'ouvrage que vous avez fait pour Louis le
-Grand[401], toutes les louanges qu'il mérite, en parlant aux autres, mais
-en parlant à vous, je ne me hasarderai pas d'entrer dans le détail de
-celles dont il est digne; il y auroit de la vanité à le faire. Il me
-suffit donc de vous dire, que cet ouvrage est aussi bien qu'il peut être,
-dans le dessein que vous avez eu de renfermer dans une petite
-espace[402], une gloire qu'à peine l'univers peut contenir. J'aurois
-peut-être désiré que vous eussiez un peu mieux parlé de Soliman qui avoit
-de très-grandes qualités; car il est toujours beau aux victorieux de
-soumettre des gens d'un mérite éclatant, mais cela n'est rien et ne sera
-remarqué que de moi, qui dans ma première jeunesse ai fort estimé ce
-prince othoman. Voilà, Monsieur, tout ce qu'un grand rhume me permet de
-vous dire, et que je suis autant que je le dois,
-
-Votre très-humble et très-obéissante servante.
-
- [400] Probablement le grand carrousel des 4 et 5 juin 1685, où le
- duc de Saint-Aignan joua un rôle important, comme on le voit par
- la _Relation_ qui en fut publiée cette année même. Il y eut un
- autre carrousel en 1686.
-
- [401] _Parallèle de Louis le Grand avec les princes qui ont été
- nommés grands_, Paris, 1685, in-12.
-
- [402] _Espace_ était quelquefois employé au féminin. D'Aubigné
- lui donne ce genre.
-
-
-AU MÊME.
-
- [1685 ou 1686.]
-
-Le sonnet que vous m'envoyez[403], Monsieur, est fort beau, mais il est
-trop flatteur; j'en rabats ce que je dois, et je vous en remercie sans
-me laisser persuader ce que je ne mérite pas. Je suis fâchée, Monsieur,
-pour l'amour de vous, de ne pouvoir changer ma manière, mais je ne le
-puis. J'ai un grand nombre d'amis, et je suis assurée qu'il n'y en a pas
-un qui me conseillât de changer un caractère dont je me suis si bien
-trouvée. Il y a plus de trente ans que M. le duc de Montausier me loue de
-ne faire pas le _bel esprit_; en un mot, Monsieur, rien n'est plus opposé
-à mon humeur, et je ne puis, en façon du monde, faire ce que vous
-désirez. Quand mes amis me montrent quelque ouvrage, je ne décide jamais
-rien. Les deux aimables personnes que vous avez choisies suffisent à
-juger des choses plus difficiles[404]: Si elles ne s'accordent pas,
-choisissez un honnête homme pour être un tiers. Voilà, Monsieur, tout ce
-que je puis. Et pour finir par où j'ai commencé, je vous loue et vous
-remercie, et je vous promets de louer avec plaisir l'ouvrage qui
-remportera le prix; c'est tout ce que peut
-
- Votre très-humble et très-obéissante servante.
-
- [403] Ce sonnet à la louange de Mlle de Scudéry se trouve dans la
- _Nouvelle Pandore_, t. I, p. 313.
-
- [404] Il s'agissait d'un concours de bouts-rimés en l'honneur du
- duc de Saint-Aignan, protecteur de Vertron. Celui-ci avait
- désigné Mme Deshoulières et Mlle Serment pour exercer cette
- espèce d'arbitrage que Mlle de Scudéry décline ici avec
- politesse.
-
-
-A M. BOISOT, ABBÉ DE SAINT-VINCENT, A BESANÇON[405].
-
- [405] La notice détaillée que le savant Weiss a consacrée à ce
- personnage dans la _Biographie universelle_, nous dispense d'en
- parler ici longuement. Contentons-nous de dire que l'abbé Boisot
- (Jean-Baptiste) naquit à Besançon, au mois de juillet 1638 et
- mourut le 4 décembre 1694. Il est connu par divers travaux
- d'érudition et par la part qu'il prit à la conservation et au
- classement des papiers du cardinal de Granvelle.
-
- Ami de Pellisson et de Mlle de Scudéry, il entretint avec celle-ci
- une correspondance qui s'étendit depuis la fin de l'année 1686
- jusqu'en 1694, époque de la mort de l'abbé. Conservée à la
- bibliothèque de Besançon, elle a été communiquée par le savant M.
- Weiss aux éditeurs des _Historiettes de Tallemant des Réaux_,
- 1860. Nous en reproduisons ici un certain nombre, avec les
- éclaircissements qu'y avait joints M. Weiss, nous réservant
- d'élaguer, dans le texte et dans les notes, les répétitions et les
- longueurs.
-
- Le 2 novembre 1686.
-
-Votre lettre, Monsieur, m'a surprise fort agréablement, car je n'avois
-nul lieu de l'attendre aussi flatteuse qu'elle est, et je vois bien que
-je dois la bonne opinion que vous avez de moi à mes amis; mais, au hasard
-de vous en désabuser, je voudrois bien que vous eussiez quelque affaire
-agréable en ce pays-ci, qui me donnât lieu de connoître par moi-même un
-aussi honnête homme que vous; car je ne vous connois pas seulement,
-Monsieur, par les belles lettres que j'ai reçues de vous, je vous connois
-encore par M. de Pellisson, qui ne loue jamais sans sujet. De sorte,
-Monsieur, que si mon estime peut contribuer à votre satisfaction, vous
-pouvez en être assuré et qu'il ne tiendra qu'à vous que je ne sois toute
-ma vie,
-
- Votre très-humble et très-obéissante servante.
-
-
-A M. l'ÉVÊQUE DE POITIERS[406].
-
- [406] Cabinet de M. Toussaint, avocat au Havre.
-
- L'évêque de Poitiers était François-Ignace de Baglion de Saillant.
-
- [Février 1687.]
-
-Si je n'étois pas un peu malade et fort affligée de la mort de M. le
-maréchal de Créqui[407], j'accepterois avec joie l'honneur que vous me
-voulez faire, Monseigneur; mais je n'ai pu encore aller voir mes amies
-affligées et il n'y auroit nulle raison d'aller me réjouir dans ce temps
-où je dois pleurer avec elles. Gardez-moi votre bonne volonté pour une
-autre fois et je serai ravie de ne vous refuser pas, car je suis
-véritablement votre très-humble servante et très-obéissante malade.
-
- [407] François de Bonne, maréchal de Créqui, mort le 4 février
- 1687.
-
-
-A M. L'ABBÉ BOISOT.
-
- Le 12 septembre 1687.
-
-Quoique je sois fort diligente, Monsieur, à reconnoître dans mon cœur
-tout ce que vous avez fait pour m'obliger, je dois vous paroître un peu
-paresseuse à vous remercier du plaisir que m'ont donné toutes vos
-lettres espagnoles[408]. Mais un grand rhume m'a empêchée de les lire
-durant quelque temps. Je les trouve pleines de beaucoup d'esprit et je
-suis persuadée qu'il y en avoit plus en ce temps-là en Espagne qu'il n'y
-en a aujourd'hui, et je suis assurée que le Roi qui y règne n'écrit pas
-comme celui dont M. de Pellisson m'a fait voir les lettres, ni les dames
-de sa cour comme la _Torquilla_. Je vous remercie donc, Monsieur, d'avoir
-songé à me les faire voir. Vous ne me dites point s'il faut vous les
-renvoyer. Cependant je prends la liberté de vous donner douze vers[409]
-que je fis le lendemain que j'eus été voir Saint-Cyr par ordre de Mme de
-Maintenon, qui m'y reçut avec beaucoup de bonté. On y a fait un chant
-parfaitement beau. Il y a près de trois cents jeunes demoiselles dans
-cette maison. C'est un établissement admirable. C'est à ces jeunes filles
-que j'adresse ces vers. Je souhaite qu'ils ne vous déplaisent pas,
-Monsieur, et que vous me croyiez autant que je suis
-
- Votre très-humble et très-obéissante servante.
-
- [408] Il est probable que ces lettres faisaient partie des
- papiers du cardinal de Granvelle, et que l'abbé Boisot, toujours
- empressé d'être agréable à Mlle de Scudéry, les lui avait
- envoyées. (W.)
-
- [409] Voyez-les, aux Poésies.
-
-
-AU MÊME.
-
- 17 octobre 1687.
-
-Que direz-vous, Monsieur, de mon silence? Les apparences sont contre moi,
-mais, dans la vérité, je ne suis pas coupable, car je ne suis point du
-tout ingrate. Votre italien m'a fait pour le moins autant de plaisir que
-votre espagnol, et puis un sonnet écrit de la propre main du Tasse[410]
-est une chose infiniment agréable à quiconque est sensible au mérite d'un
-si excellent homme. Je vous en aurois remercié plus tôt, sans un grand
-rhume qui m'a fort importunée; et puis j'eusse bien voulu vous envoyer en
-échange quelque chose de moi propre à vous divertir. Mais je vous envoie,
-Monsieur, des vers d'un gentilhomme de mes amis de Bordeaux qui fait de
-fort belles choses.[411] Vous en verrez le sujet au titre. Il faut
-seulement savoir qu'un peu avant cela, le Roi m'avoit fait l'honneur de
-me donner sa médaille. Vous voyez, Monsieur, que je paie mes dettes du
-bien d'autrui. Mais ce n'est qu'en vers que j'en use ainsi, car vous
-trouverez dans mon propre cœur toute l'estime que vous méritez et toute
-la reconnoissance que doit avoir votre très-humble et très-obéissante
-servante.
-
- [410] Trouvé dans les papiers du cardinal de Granvelle, par
- l'abbé Boisot, qui s'était empressé de le communiquer à Mlle de
- Scudéry. (W.)
-
- [411] Ce gentilhomme bordelais se nommait Bétoulaud. On conserve
- de lui dans les recueils académiques des provinces un grand
- nombre de pièces de poésie. (W.)
-
-
-M. de Pellisson est à Fontainebleau. Je lui montrerai le sonnet à son
-retour, qui lui fera plaisir.
-
-
-AU MÊME.
-
- Le 19 août 1689.
-
-J'ai reçu, Monsieur, de si grands remercîments de MM. de Bonnecorse père
-et fils[412], que je serois bien ingrate si je ne vous témoignois pas la
-reconnoissance que j'ai de toutes les manières honnêtes dont vous avez
-reçu ma très-humble prière. Je le fais donc de tout mon cœur et je vous
-assure que je ne perdrai jamais le souvenir de cette générosité. Mais
-pour achever la grâce, ne pourriez-vous pas obtenir de M. de Moncault
-qu'il fît pour le cadet que vous avez si bien reçu, ce que M. de
-Valcroissant écrivit hier sur ma table, en partant pour aller prendre
-possession du petit gouvernement que le Roi lui a donné? Il a été
-gouverneur de M. de Barbésieux, fils de M. de Louvois. Il est de Provence
-et de mes anciens amis, et c'est lui qui a fait mettre M. de Bonnecorse
-aux cadets de Besançon. Ce garçon m'a écrit qu'il vaquoit trois
-lieutenances d'infanterie; il en a aussi écrit à M. de Valcroissant;
-mais, par malheur, il partoit pour Flandre avec Mme sa femme. Mais lui
-ayant demandé ce qu'il falloit faire, il écrivit le petit mémoire que je
-vous envoie[413]. Voyez, Monsieur, si vous pourriez obtenir de M. de
-Moncault ce que ce mémoire porte. M. de Pellisson l'en remercieroit, et
-moi aussi, et je vous en serois parfaitement obligée. Le père de ce
-garçon est un parfaitement honnête homme que M. de Pellisson et moi
-aimons beaucoup. Je prends la liberté de mettre un petit billet dans
-votre paquet pour ce gentilhomme-là.
-
- [412] Elle les avait recommandés à l'abbé par une lettre du 6
- juin, où elle parlait du père (l'une des victimes de Boileau),
- comme d'un de ses amis particuliers depuis trente ans.
-
- [413] On n'a pas pu le retrouver dans les papiers de l'abbé
- Boisot. (W.)
-
-Je serai ravie de voir ce que le médecin écrira sur le mal extraordinaire
-de la fille dont vous m'avez fait le récit. Je crois que vous seriez bien
-aise de savoir que le Roi a donné pour gouverneur à M. le duc de
-Bourgogne, M. le duc de Beauvilliers, homme d'une grande vertu. M. de
-Chevreuse[414] est sous-gouverneur, et M. l'abbé de Fénelon précepteur.
-Le Roi sut hier, par un exprès parti de Rome le 10, que le Pape était à
-l'agonie. Il est venu aujourd'hui un autre courrier: on se figure, avec
-bien de l'apparence, qu'il apporte la nouvelle de la mort. Les cardinaux
-françois se préparent à partir, et M. le duc de Chaulnes aussi, avec la
-qualité d'ambassadeur extraordinaire. M. d'Uxelles se défend
-admirablement bien à Mayence; Brégy se défend de même. La flotte du Roi
-est la plus belle du monde. La dyssenterie est dans celle de ses ennemis,
-et il y a lieu de croire que Dieu bénira les armes de Louis le Grand et
-confondra ses ennemis. Mais pour finir par où j'ai commencé, Monsieur, je
-vous rends mille grâces très-humbles et suis pour toute ma vie votre
-très-humble et très-obéissante servante.
-
- [414] Le duc de Chevreuse remplissait réellement, comme le dit
- Mlle de Scudéry, les fonctions de sous-gouverneur du duc de
- Bourgogne, mais il n'en eut pas le titre. On lit dans la _Gazette
- de France_ du 20 août 1689: «Le marquis de Denonville
- (Jacques-René de Briney) est nommé sous-gouverneur du duc de
- Bourgogne.» M. de Denonville avait été gouverneur du Canada; il
- mourut en 1710, âgé de soixante-treize ans. (W.)
-
-
-AU MÊME.
-
- Le 7 de septembre 1689.
-
-Je réponds un peu tard, Monsieur, à votre lettre du 28, parce que je
-voulois la montrer à M. de Pellisson, afin qu'il m'aide à reconnoître la
-manière obligeante dont vous agissez pour M. de Bonnecorse. Mais vous
-pouvez assurer M. de Moncault[415] et vous assurer vous-même qu'il
-sentira vivement tout ce que vous faites l'un et l'autre pour ce
-gentilhomme dont le père est son ami et le mien, et que vous trouveriez
-très-digne d'être le vôtre si vous le connoissiez. Il a de l'esprit, du
-savoir et beaucoup de vertu. Je lui avois écrit afin qu'il rendît office
-à l'ambassadeur de Constantinople qui devoit passer à Marseille. Il a
-fait cela de si bonne grâce que ce m'est un nouvel engagement de le
-protéger en la personne de son fils. Continuez donc, Monsieur, de le
-servir auprès de M. de Moncault. Mais comme ce garçon-là n'est pas l'aîné
-de la famille, il vaut mieux lui faire donner une lieutenance dans un bon
-corps d'infanterie que de le mettre dans la cavalerie où il y a plus de
-dépenses à faire.
-
- [415] L'officier sous lequel le fils de Bonnecorse devait servir.
-
-Après cela, je laisse le reste à faire à votre générosité et à celle de
-M. de Moncault, dont M. de Pellisson me dit avant-hier encore beaucoup de
-bien. J'écris aujourd'hui au cadet de Besançon, ne voulant pas toujours
-abuser de votre honnêteté, et j'écris aussi à son père pour lui apprendre
-la continuation de vos bontés pour son fils. Je vous assure que ce
-garçon-là n'en est pas ingrat, car il m'en écrit comme en ayant le cœur
-pénétré. Mayence fait toujours des merveilles, et Brégy ne se dément pas.
-Mais les nouvelles d'Irlande ne sont pas bonnes, et l'on ne doute pas que
-Londonderry n'ait été secouru. Les cardinaux françois vont en diligence à
-Rome pour empêcher, s'ils peuvent, que le conclave ne nous donne un pape
-aussi ennemi de la France que le dernier; mais la maison d'Autriche fait
-une grande ligue. La flotte angloise n'a pas voulu attendre la nôtre. Il
-y a une épitaphe du Pape qui ne le flatte pas, mais vous l'aurez
-peut-être reçue. Je suis, Monsieur, avec autant d'estime que de
-reconnoissance, votre très-humble et très-obéissante servante.
-
-
-AU MÊME.
-
- Le 7 octobre 1689.
-
-......Il faut vous répondre, Monsieur, sur ce que vous me demandez
-touchant Saint-Cyr. Il n'y a pas toujours des places vacantes, mais on
-écrit dans un registre celles qui ont des places retenues. Il faut faire
-preuve de quatre degrés de noblesse par pièces originales par-devant M.
-d'Hozier, fils du grand généalogiste, préposé pour cela; mais il faut
-auparavant avoir parlé à Mme de Maintenon, qui seule conduit toute cette
-maison. Il faut que la petite fille ait sept ans passés; on n'en reçoit
-point au-delà de douze. On désire qu'elles soient saines et qu'elles ne
-soient pas difformes. Mais j'ai à vous dire qu'on n'en mariera plus comme
-on a fait. Elles y seront jusqu'à vingt ans. Quand il vaque des places de
-religieuses dans les abbayes royales où le Roi a droit d'en nommer une,
-s'il y a des demoiselles que Dieu appelle à la religion, on en choisit
-une et on l'envoye à cette abbaye-là. Voilà, Monsieur, ce que je vous en
-puis dire. Si les filles ne font pas bien leur devoir, on les rend aux
-parents, et il en est sorti deux il y a trois jours. J'ajoute après cela
-que, quoique j'aie refusé à une personne de me mêler de mettre des filles
-dans ce lieu-là, si vous voulez dresser un mémoire bien circonstancié de
-la condition de la demoiselle, de la vertu de la mère, du père, du bien
-de cette famille, de l'âge de la fille et peindre même la petite
-personne, je ferai voir le mémoire à Mme de Maintenon. Mais comme la Cour
-partit hier pour Fontainebleau, d'où elle ne reviendra à Versailles que
-le 23 de ce mois, il faudra attendre ce retour-là....
-
- Votre très-humble et très-obéissante servante.
-
-
-A M. HUET[416].
-
- [416] Copie de Léchaudé d'Anisy.
-
- [1689.]
-
-Je suis fort aise, Monseigneur, que vous m'ayez fait l'honneur de vous
-souvenir de moi, sans vous souvenir de mon ignorance; car peut-être, si
-vous vous en étiez souvenu, ne m'eussiez-vous pas donné votre excellent
-ouvrage[417]. Je voudrois bien cependant que vous m'eussiez aussi envoyé
-quelque habile traducteur, afin de ne perdre rien d'un livre qui n'est
-pas favorable à certaines machines cartésiennes, contre lesquelles je me
-suis déclarée hautement il y a longtemps, sans employer pourtant contre
-le philosophe, que mon chien, ma guenon et mon perroquet. Mais comme il y
-a certaines choses qu'on entend plus facilement que les autres, j'ai fort
-bien entendu les louanges que vous donnez à M. de Montausier dans votre
-préface, et quelques autres petits endroits dont je n'oserois parler en
-détail de peur de m'égarer. Le philosophe que vous attaquez si vivement a
-une nièce[418] que j'aime beaucoup et qui a infiniment de mérite; mais
-elle entend raillerie sur la philosophie de son oncle, comme vous le
-verrez par un madrigal qu'elle m'envoya au commencement d'avril,
-lorsqu'elle sut que la pauvre fauvette étoit revenue dans mon petit bois,
-suivant sa coutume.
-
- Quand la plus belle des fauvettes
- Je vis revenir où vous êtes,
- Ah! m'écriai-je alors avec étonnement,
- N'en déplaise à mon oncle, elle a du jugement.
-
- [417] C'est le livre que Huet publia en latin contre la
- philosophie de Descartes, et qui fut imprimé pour la première
- fois en 1689.
-
- [418] Catherine Descartes, nièce du célèbre philosophe, est morte
- à Rennes vers 1706. Elle avait beaucoup d'esprit et de savoir, et
- écrivait facilement en vers et en prose. Mlle de Scudéry
- l'appelait _Cartésie_ et l'aimait beaucoup, comme le témoignent
- les lettres qu'elle lui adressait et auxquelles celle-ci
- répondit. Voyez-les ci-après.
-
-Après cela j'ose vous supplier de recevoir un petit madrigal[419] .... et
-que vous me croyiez toujours votre, etc., etc.
-
- [419] Ce madrigal est celui qu'elle fit pour le duc de Bourgogne
- faisant l'exercice avec les mousquetaires devant le Roi. Voy. aux
- Poésies.
-
-
-A M. L'ABBÉ BOISOT.
-
- Le 22 mars 1690.
-
-Il y a sept semaines, Monsieur, que je suis malade, et quoique je sois
-beaucoup mieux, je ne recevrai pourtant des visites qu'après Quasimodo,
-et, à la réserve de trois ou quatre personnes, je ne vois encore qui que
-ce soit. Mais, quand je serai achevée de guérir, je serai ravie de voir
-M. l'abbé Nicaise et de le remercier de son présent. Si vous lui écrivez,
-Monsieur, vous me ferez plaisir de l'assurer de mes services très-humbles
-et de mon estime.
-
-Au reste il y a une contestation entre des gens de savoir pour donner la
-préférence à un des trois éloges du Roi que M. de Pellisson a faits dans
-ce qu'il a écrit sur la religion. Le premier est au premier volume des
-_Réflexions_[420] que je sais que vous avez: il est placé dans la
-relation sur l'état de la religion en France. Le second éloge est au
-second volume des _Réflexions_ et le troisième est à la fin des
-_Chimères_[421], que je suppose que M. de Pellisson vous a données. Comme
-j'estime beaucoup votre discernement, Monsieur, et la délicatesse de
-votre goût, je vous prie de les relire, d'en choisir un, et de me mander
-celui que vous aurez préféré, en un papier à part. J'ai déjà plusieurs
-avis de cette sorte; vous serez, Monsieur, en bonne compagnie, et cela
-fera plaisir à M. de Pellisson. Je suis avec toute l'estime que vous me
-connoissez et toute la reconnoissance possible, votre très-humble et très
-obéissante servante, etc., etc.
-
- [420] _Réflexions sur les différends en matière de religion._
- 1686, in-12.
-
- [421] _Les Chimères de M. Jurieu_, autre ouvrage de Pellisson.
- 1690, in-12.
-
-
- RÉPONSE DE MADEMOISELLE DE SCUDÉRY AUX VERS DE M. LE PREMIER
- PRÉSIDENT DE LA GUYENNE,[422] OÙ IL SOUTENOIT QU'ON NE POUVOIT
- CHOISIR ENTRE LES TROIS ÉLOGES[423] PARCE QU'ILS ÉTOIENT ÉGAUX EN
- BEAUTÉ.
-
- [422] Jean-Baptiste Le Conte de la Tresne, premier président au
- parlement de Bordeaux.
-
- [423] Il s'agit des trois éloges de Louis XIV, par Pellisson,
- dont il a été question dans la lettre précédente.
-
-
- [Mai 1690.]
-
- Quoi qu'en puissent dire vos vers,
- Rien n'est égal en l'univers.
- Le soleil même en sa carrière,
- Répand diversement sa brillante lumière,
- Et ses rayons si purs, et si clairs, et si beaux,
- Aux yeux les plus perçants paroissent inégaux.
-
-.... Après cela, Monsieur, il me semble que vous devriez vous rendre à ce
-grand exemple et préférer un des trois Éloges aux deux autres.... On
-trouve, sans doute, dans le premier, tout ce que les panégyriques les
-plus étendus peuvent avoir de plus fort et de plus noble pour donner
-l'idée d'un Roi accompli. Le second, en peu de paroles, et en forçant
-l'envie même à en faire un portrait admirable, a sans doute une charmante
-nouveauté.... Mais je sens dans le troisième quelque chose de divin qui
-tient de l'inspiration, qui emporte mon cœur en ravissant mon esprit, et
-qui ne me permet pas de rester dans une neutralité volontaire comme la
-vôtre. J'ai même, ce me semble, Monsieur, un grand préjugé qui favorise
-mon sentiment; car il faut que vous demeuriez d'accord que tout homme
-sage proportionne les choses qu'il dit à ceux à qui il parle. On ne
-parle pas à un grand Roi comme à un simple particulier, à des dames comme
-à des docteurs; et, selon cette règle, l'auteur des _Éloges_ a dû
-s'élever davantage en parlant à Dieu pour un grand Roi, et y penser avec
-plus d'application que lorsqu'il en parloit à de pauvres fugitifs
-égarés.... Cette distinction de style selon les divers sujets est même le
-véritable caractère de l'auteur des _Éloges_, dont il ne s'est jamais
-départi; et qui considérera, non pas tant la multitude de ses ouvrages
-que leur prodigieuse variété, ne doutera pas qu'il n'ait eu dessein de
-mieux parler à Dieu qu'aux hommes. Dans le commencement de sa vie,
-n'ayant encore que vingt ans, il fit la paraphrase des _Institutes_ de
-Justinien, par où il sembloit qu'il ne dût jamais être appliqué qu'aux
-choses les plus savantes, et quoique ce petit ouvrage ait fait entendre
-ce que c'est que la jurisprudence romaine jusques aux dames même, quand
-elles ont voulu être curieuses, et que toutes sortes de personnes l'aient
-lu avec plaisir, il s'en faut beaucoup qu'il soit du caractère de ceux
-qui suivirent. L'_Histoire de l'Académie_ a passé et passera toujours
-pour un chef-d'œuvre, le style n'en étant ni trop, ni trop peu élevé,
-ayant même évité avec beaucoup d'art les écueils qui se rencontroient
-dans son sujet. Peu de temps après, ce qu'on appelle le monde fut rempli
-et charmé d'ouvrages de poésie ingénieuse, galante et agréable. La
-fameuse _Fauvette_ vola partout où le françois est entendu; le _Caprice
-contre l'estime_, l'_Oranger_, le _Dialogue de Pégase et d'Acante_ et
-cent autres marquent assez ce que je dis. Et pour montrer qu'il a su
-varier ses ouvrages de poésie comme ses ouvrages de prose, plusieurs odes
-héroïques ou chrétiennes ont mérité l'approbation des plus habiles; et ce
-poëme d'_Eurymedon_[424] où le Roi est si bien loué, a fait voir en
-abrégé tout ce que les poëmes épiques les plus parfaits ont de plus
-sublime et de plus héroïque. Ce Panégyrique du Roi[425] prononcé à
-l'Académie, il y a plus de quinze ans, et privé par conséquent de toutes
-les belles actions que le Roi a faites depuis, ce Panégyrique, dis-je,
-quoiqu'il ne soit pas la trentième partie de celui de Pline, qu'on a tant
-vanté, a paru donner une plus grande idée de Louis le Grand que celle que
-Pline donne de Trajan. La préface sur les ouvrages de Sarazin, que M.
-Ménage m'a fait l'honneur de me dédier, a été admirée de tous ceux qui
-l'ont vue.... Quant à ses agréables ouvrages de poésie, sachant qu'il ne
-les a jamais regardés que comme des jeux de son esprit, sans songer même
-à les conserver ni vouloir qu'on les imprimât, je dois en quelque sorte
-m'accommoder à sa modestie. Je dirai pourtant encore qu'en des siècles
-bien différents on a fort loué ceux qui ont été capables de cette
-surprenante variété, et que ceux même qui cherchent à critiquer Homère et
-l'Arioste conviennent qu'ils sont admirables par la diversité des images
-qu'ils présentent à leurs lecteurs, et en cela beaucoup au-dessus de
-Virgile et du Tasse. Mais pour reprendre ce qui me reste à dire, tout ce
-que quelques personnes de la cour et des amis particuliers de l'auteur
-des _Trois Éloges_ ont vu de son _Histoire du Roy_, tombent d'accord
-qu'on y trouve tout ce qu'on admire dans les historiens de l'antiquité
-les plus parfaits. Ses ingénieux et solides quatrains de morale pour
-l'instruction d'un jeune prince, et que tout le monde connoît, en
-conservant un style naturel et noble, tel qu'il le faut pour des maximes,
-inspirent l'amour de la vertu agréablement; et, en dernier lieu, ce que
-l'auteur des _Éloges_ a écrit sur la religion fait assez connoître qu'il
-a proportionné son style au sujet qu'il a traité, et que, par conséquent,
-il a eu dessein que ce dernier éloge du Roi, contenu avec beaucoup d'art
-dans une pièce qu'il adresse à Dieu, fût le plus élevé et le plus
-parfait. Aussi a-t-il eu l'avantage d'être loué de tout le monde et de
-l'être même par un des plus habiles protestants étrangers qu'on
-connoisse[426], ce qui n'est guère moins extraordinaire que d'être loué
-par l'envie même. Voilà, Monsieur, quel est le sentiment de votre
-très-humble et très-obéissante servante.
-
- [424] Composé en 1665, publié en 1735 dans les _Œuvres
- diverses_.
-
- [425] Paris, 1671, in-4º.
-
- [426] Leibnitz.
-
-
-A M. L'ABBÉ BOISOT.
-
- Le 7 mars 1691.
-
-Vous portez, Monsieur, la générosité si loin pour M. de Belgeri, que je
-ne trouve point de termes pour vous exprimer ma reconnoissance, ni pour
-vous louer comme vous méritez de l'être, et je renferme tout cela dans
-mon cœur où rien ne se perd jamais.... Après cela, Monsieur, je ne puis
-m'empêcher de vous faire remarquer qu'il n'eût pas été possible de
-prévoir, quand j'avois garnison toutes les nuits pour me garantir des
-voleurs, qu'une aventure si importune, au lieu de m'appauvrir comme
-j'avois lieu de le craindre, enrichiroit mon cabinet en me faisant
-recevoir des madrigaux très-agréables, et la plus jolie lettre du monde
-que j'y conserverai soigneusement. En vérité, Monsieur, après avoir lu ce
-que votre aimable amie vous écrit[427], je vous soupçonnerois volontiers
-de me tromper, et je croirois que cette jolie lettre est de quelque
-personne de la cour, que des affaires ont menée dans votre pays, si j'en
-connoissois quelqu'une qui écrivît avec autant d'esprit et autant de
-politesse. Ce qui m'en plaît encore infiniment, Monsieur, c'est qu'il me
-paroît qu'elle croit vous faire plaisir de vous parler de moi. Car, du
-reste, les louanges d'une personne qui ne me connoît pas, quoique
-très-ingénieuses et très-bien écrites, me donnent beaucoup d'estime pour
-elle sans me donner de vanité.
-
- Dieu me garde de chercher noise
- Avec une telle Comtoise!
- J'aime beaucoup mieux filer doux,
- Et ne répondre que par vous.
-
- [427] Mlle Bordey, dont il sera parlé ci-après.
-
-Vous lui direz donc, s'il vous plaît, Monsieur, que je ne sais pas si
-elle a été ou si elle est votre maîtresse, mais que je vois beaucoup
-d'apparence que vous avez été son maître en l'art de bien écrire. Mais,
-pour vous aider à divertir une si charmante écolière, je vous envoie des
-vers d'un de mes amis de Bordeaux qui s'appelle M. Bétoulaud, d'un mérite
-fort distingué, et qui est présentement à Paris. Celui dont je parle m'a
-donné lieu de faire plusieurs présents agréables au Roi. Je vous envoie
-donc une empreinte d'une aigle qui tient une couronne de laurier à son
-bec. Cette aigle est gravée sur une très-belle agate orientale que j'ai
-donnée à Sa Majesté avec les vers qui l'accompagnent. Je vous envoie
-encore une empreinte d'un cachet de cornaline, où un phénix est
-représenté sur un bûcher, que le même M. de Bétoulaud a donné à M. de
-Pellisson avec un madrigal dont vous trouverez le sens fort juste.
-
-Et comme les nouvelles peuvent divertir à la campagne, je vous apprends
-que durant que tous les princes ligués sont assemblés à la Haye pour
-résoudre quel mal ils pourront faire à la France, nous voyons de tous
-côtés de quoi troubler leur assemblée; car toute la gendarmerie a ordre
-de se tenir prête à partir au premier commandement. Toutes les troupes
-sont en mouvement en Flandre; l'artillerie doit être prête à marcher le
-10 de ce mois, et l'on ne doute pas d'un siége avant la fin de mars. Tous
-les vaisseaux de Toulon sont en état de mettre à la voile; vingt galères
-sont prêtes à Marseille. Il vient quatre mille matelots de Provence pour
-nos vaisseaux de Ponant; il marche beaucoup de troupes en Piémont, et, de
-tous les côtés, le Roi est le plus grand roi du monde. J'espère même que
-nous n'aurons pas un pape autrichien. Voilà, Monsieur, de quoi amuser
-votre aimable amie, Mlle Bordey, que je voudrois bien qui fût la mienne:
-je n'en désespérerois pas si elle savoit à quel point je suis la vôtre.
-Mais, à mon grand regret, vous ne le savez pas vous-même, n'ayant nulle
-occasion de vous témoigner combien je suis, etc., etc.
-
-
-A MADEMOISELLE BORDEY[428].
-
- [428] Jeanne-Anne de Bordey, née vers 1650 à Vuillafans, près
- d'Ornans, d'une famille noble, éprouva de bonne heure un goût
- très-vif pour les lettres; mais elle les cultivait en secret pour
- échapper au ridicule qui s'attachait alors dans sa province aux
- femmes soupçonnées de viser au bel esprit. Sa modestie ne
- l'empêcha pas d'être connue du savant abbé Boisot, qui reçut dès
- lors ses confidences littéraires et l'encouragea dans ses essais.
- Ce fut lui qui la mit en rapport avec Mlle de Scudéry, qui lui
- donna le nom de _Belle Iris_, sous lequel elle était connue dans
- les sociétés de Paris. La mort de l'abbé Boisot, son protecteur
- et son constant ami, dut être pour elle la cause d'un vif
- chagrin. Elle avait épousé peu de temps auparavant (1691) M. de
- Chandiot, d'une famille patricienne de Besançon, qui sut
- apprécier toutes les qualités de sa compagne. Elle le perdit en
- 1709, et dès lors elle vécut dans une retraite profonde,
- partageant son temps entre la culture des lettres, son unique
- consolation, et la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Sa
- charité était inépuisable; par son testament elle légua toute sa
- fortune au Grand Hôpital dont son mari avait été l'un des
- administrateurs et des éminents bienfaiteurs; elle demandait
- aussi d'être inhumée dans le cimetière de cet hospice, au milieu
- des pauvres dont elle avait été la providence, et pour ainsi
- dire, la mère. Son vœu fut exaucé. Mme de Chandiot mourut le 19
- mars 1737, dans un âge très-avancé. On ne connaît aucun écrit de
- Mme de Chandiot. Une partie de sa correspondance avec l'abbé
- Nicaise et des autres amis de Mlle de Scudéry, était entre les
- mains de M. Rousselle de Bréville, de l'académie de Besançon;
- celui-ci étant mort en 1807, dans un village où il s'était retiré
- pendant la Révolution, cette correspondance devint la proie du
- maître d'école qui, n'en connaissant pas la valeur, la donnait à
- ses élèves pour les former à la lecture des _vieux papiers_.
- Ainsi rien ne subsiste plus d'une femme aussi vertueuse que
- spirituelle; et son nom est à peine connu dans une ville où sa
- mémoire aurait dû être impérissable. (W.)
-
- Sur la mort de Mme de Chandiot et sur le sort de ses papiers, voy.
- _Revue littéraire de la Franche-Comté_, t. IV, p. 210.
-
- Cette lettre ne fait pas partie de la correspondance conservée à
- Besançon. Nous la tirons d'un Mss de la Bibliothèque nationale qui
- en renferme six autres de Mlle de Scudéry à Mme de Chandiot:
- _Lettres originales_, t. IV. N-Z.
-
- Ce 16 mars 1691.
-
-Je vous suis infiniment obligée, Mademoiselle, de l'honneur que vous
-m'avez fait de m'écrire, mais permettez-moi de vous dire que je suis la
-personne du monde qu'on doit le moins craindre, aussi vous puis-je
-assurer que je n'aime nullement qu'on me craigne, et je n'ai jamais
-inspiré ce sentiment-là dans le cœur de ceux qui m'ont vue.
-Bannissez-le donc, s'il vous plaît, du vôtre à mon égard, et la raison le
-veut ainsi. Car premièrement avec tout l'esprit que vous avez, vous ne
-devez craindre personne, et puisque vous ne craignez pas M. l'abbé de
-Saint-Vincent qui est plus redoutable que moi, vous avez eu tort de
-m'appréhender. Je ne me pique point du tout de bel esprit; je parle et
-j'écris simplement pour me faire entendre, je ne cherche pas à dire de
-belles choses que peut-être je ne trouverois pas, mes premières pensées
-me semblent ordinairement les meilleures, je les prends comme elles
-viennent. Jugez après cela, Mademoiselle, si vous avez eu raison de me
-craindre; mais je puis vous assurer que si une grande estime peut faire
-naître l'amitié, vous m'aimerez un peu, car tout ce que j'ai vu de vous
-et tout ce que M. l'abbé de Saint-Vincent m'en a écrit, vous ont donné
-une si bonne place dans mon cœur que je ne suis pas indigne d'en avoir
-du moins une petite dans le vôtre, et d'obtenir la permission d'être
-toute ma vie, avec toute l'estime que vous méritez, votre très-humble et
-très-obéissante servante.
-
-
-A M. L'ABBÉ BOISOT.
-
- Le 23 mars 1691.
-
-Je vous envoie ma réponse à votre aimable amie, Monsieur, et je vous prie
-de lui rendre témoignage que j'ai reçu sa lettre fort tard, afin qu'elle
-ne m'accuse pas d'un défaut que je n'ai point; car je suis fort exacte à
-répondre aux personnes que j'estime. Je vous envoie ma lettre ouverte,
-afin que vous voyiez qu'elle avoit tort de me craindre et que vous lui
-persuadiez qu'on peut m'aimer sans injustice. M. de Bonnecorse aura été
-fâché de ne vous trouver pas; car je sais par M. son père qu'il a
-beaucoup de reconnoissance des obligations qu'il vous a. Je crois qu'il
-aura reçu une lettre de recommandation de M. le comte Devaux pour son
-colonel, qui ne lui sera pas inutile, car il est son parent et son ami.
-
-La plupart de nos jeunes princes partirent avant-hier. M. le duc de
-Chartres partira cette semaine, mais il ne paroît pas que M. le Dauphin
-doive aller. Le secours pour l'Irlande est parti de Brest. Il n'y avoit
-encore à Rome nulle apparence de Pape le 24 du passé, et l'on croit que
-le conclave traînera. Le duc de Savoie est en un état déplorable; mais
-son imprudence le rend indigne de compassion. Sa femme et sa maîtresse
-sont françoises et il passe pour constant que la dernière l'a engagé avec
-le prince d'Orange, dont on ne sait nulles nouvelles...... M. de
-Pellisson est à Versailles, à peu près comme à l'ordinaire pour sa santé,
-et je suis toujours également, Monsieur, votre, etc., etc.
-
-
-AU MÊME.
-
- Le 27 juillet 1691.
-
-Je vous envoie, Monsieur, une trop longue lettre pour cette généreuse
-amie. Je vous en demande pardon et j'accourcirai celle que je vous écris
-autant que je le pourrai. Vous aurez su la surprenante mort de M. de
-Louvois, que cinq médecins et trois chirurgiens ont dit être empoisonné;
-et l'on vous aura dit que M. le chancelier de France est aussi chancelier
-de l'ordre; mais je ne sais si vous savez que le Roi a fait ministres
-d'État M. le duc de Beauvilliers et M. de Pomponne qui ont tous deux une
-vertu distinguée. Le dernier est de mes anciens amis, qui a autant de
-capacité que de vertu.
-
-Après cela, Monsieur, je crois devoir vous dire que j'ai su par M. le
-cardinal de Forbin, que nous avons un pape dont on a lieu de beaucoup
-espérer pour la chrétienté[429]. Il est Napolitain, mais il n'a point de
-neveu; il ne veut point de parents auprès de lui, et a déclaré qu'on ne
-verra point de Napolitains au palais. Il a le cœur droit et juste et
-d'une bonté infinie. Il aime à donner l'aumône, et dès qu'il fut élu, il
-ordonna de changer quatre mille écus romains en jules, pour donner aux
-pauvres le jour de son couronnement. Voici les emplois qu'il a eus, qui
-doivent lui avoir donné de l'expérience: Référendaire de l'une et
-l'autre signatures, vice-légat d'Urbin, inquisiteur à Malte, gouverneur
-de Viterbe, nonce à Florence, archevêque de la ville[430], nonce en
-Pologne, nonce à l'Empire, évêque de Lucques, secrétaire des évêques
-réguliers, maître de chambre de Clément X et d'Innocent XI, cardinal,
-évêque de Faënse, archevêque de Naples, et souverain pontife le 12
-juillet 1691. Il garde les principaux ministres du dernier pape, qui sont
-de nation françoise. Enfin il paroît qu'on ne pouvoit mieux choisir. Il a
-87 ans, mais d'une bonne santé et d'un esprit ferme...... Je suis,
-Monsieur, avec toute l'estime que vous méritez, votre, etc., etc.
-
- [429] Innocent XII, qui succéda à Alexandre VIII. (W.)
-
-
-AU MÊME.
-
- Le 29 d'août 1691.
-
-Ne soyez point en inquiétude, Monsieur, de la malice que votre aimable
-amie vous a faite: elle n'est ni contre son honneur, ni contre le vôtre,
-et je l'en estime davantage et vous aussi. Ce que je dis vous paroîtra
-peut-être une énigme, mais c'est à elle à vous l'expliquer. Elle n'a qu'à
-vous montrer ma lettre, vous l'entendrez à l'heure même. Si je ne m'étois
-pas trouvée mal, je vous aurois répondu plus tôt. La bizarrerie de la
-saison a un peu altéré ma santé. Mais j'espère que la joie que j'ai de la
-honte dont le prince d'Orange se couvre tous les jours, aidera à la
-rétablir. Quand il partit de Londres, il dit qu'il alloit prendre Dinan,
-reprendre Mons et gagner une grande bataille. Cependant il n'en a rien
-fait et toute notre armée se moque de lui, depuis les princes jusqu'aux
-goujats. La paix de l'Empire avec les Turcs, qu'il avoit promise aux
-princes ligués, ne s'avance pas, le pape a refusé de l'argent à
-l'Empereur, et j'espère qu'il accordera bientôt des bulles à la France.
-
-J'ai encore après cela, Monsieur, une chose à vous dire, et vous ne vous
-y attendez pas, c'est que je vous défie d'honorer plus Mlle Bordey que je
-l'honore. Ne vous avisez pas de me disputer cette vérité, car vous
-offenseriez injustement votre, etc., etc.
-
- [430] Mlle de Scudéry se trompe, il n'a point été archevêque de
- Florence. (W.)
-
- Il y a une autre erreur sur l'âge de 87 ans, que Mlle de Scudéry
- donne au Pape lors de son élection, tandis que les biographes
- s'accordent pour le faire mourir en 1700, âgé de 85 ans.
-
-
-A MADEMOISELLE BORDEY.
-
- 29 août 1691.
-
-Le proverbe qui dit que tous chemins vont à Rome, est fait exprès pour
-vous, Mademoiselle, car vous allez à la gloire par des routes tout
-opposées. On vous laisse un trésor en dépôt; vous le révélez
-généreusement sans vous laisser tenter à nul intérêt. On vous confie un
-trésor d'esprit en vous confiant un agréable dialogue[431] que la
-modestie de son auteur veut cacher; vous me le montrez pour son honneur,
-sans vous arrêter à une injuste exactitude qui priveroit votre ami des
-louanges qu'il mérite d'avoir su tourner si ingénieusement un entretien
-qu'il étoit si difficile de rendre agréable. Je vous loue donc,
-Mademoiselle, et vous remercie tout ensemble de m'avoir fait part de
-cette jolie aventure dont je n'ai pu faire part à M. Pellisson; car,
-encore qu'il ait rendu justice à votre mérite, après avoir vu les lettres
-que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, je vous assure, Mademoiselle,
-qu'il ne peut guère donner de temps à ses amis. Je le vois toutes les
-fois qu'il vient à Paris, mais il arrive souvent qu'on vient le chercher
-dans mon cabinet, et que ses visites sont fort interrompues. Cependant
-tenez pour certain qu'il vous honore autant que vous le méritez, et que
-je pourrois le récuser, si on me vouloit forcer de l'accepter pour juge,
-comme vous le désirez. Mais j'aime mieux vous céder, et convenir que
-j'eusse pu laisser du moins en purgatoire l'âme d'un homme qui hasardoit
-son salut pour deux mille écus, et qui en laissoit plus de cinquante
-mille à son fils unique. Je vous cède donc, Mademoiselle, sans nulle
-peine, mais je vous défie hardiment d'estimer plus M. l'abbé de
-Saint-Vincent que je l'estime, et je vais le défier, en lui répondant, de
-vous honorer plus que je fais, et d'être plus votre serviteur que je suis
-votre très-humble servante, etc., etc.
-
- [431] On n'a pu retrouver ce dialogue dans les papiers de l'abbé
- Boisot. (W.)
-
-
-A M. HUET, ÉVÊQUE D'AVRANCHES[432].
-
- [432] Cabinet de M. Victor Cousin.
-
- Ce 25 d'octobre [1691].
-
-Je vous remercie, Monseigneur, de m'avoir appris que notre ami[433] a eu
-beaucoup de voix; je ne le savois pas. M. Pavillon est fort honnête homme
-et par-dessus cela cousin-germain de Mme de Pontchartrain[434]; il est
-constant qu'il n'y pensoit pas, je le sais de certitude. Si M. de Meaux
-et M. Dangeau eussent été à l'Académie, je crois que M. de la Loubère
-l'eût emporté; ce sera pour une autre fois, il se porte assez bien pour
-voir une autre occasion. Je suis bien aise, Monseigneur, que vous
-comptiez ma voix pour quelque chose, mais si vous connoissiez bien mon
-cœur, vous me mettriez du moins au premier rang de vos amies, et
-peut-être à côté de vos premiers amis, car personne n'est plus que je le
-suis votre très-humble et très obéissante servante.
-
- [433] Mlle de Scudéry avait recommandé à Huet, pour la place
- vacante à l'Académie par la mort de Benserade, M. de la Loubère,
- né à Toulouse en 1642.
-
- [434] Le ton de ce billet prouve que Mlle de Scudéry était
- blessée de la préférence accordée à Pavillon sur son ami, M. de
- la Loubère, qui fut ensuite nommé en 1693. La parenté de Mme de
- Pontchartrain, comptée comme un des titres de Pavillon à cette
- préférence, est même un trait assez malin pour Mlle de Scudéry;
- mais ce qu'il y a de plaisant, c'est que la Loubère fut nommé par
- le crédit de M. de Pontchartrain, chancelier, ce qui lui valut
- alors une épigramme qu'on attribue à La Fontaine, et avec plus de
- vraisemblance à Chaulieu. Elle se termine ainsi:
-
- Il en sera quoi qu'on en die:
- C'est un impôt que Pontchartrain
- Veut mettre sur l'Académie.
-
-
-A M. L'ABBÉ BOISOT.
-
- Le 18 décembre 1691.
-
-Je vous envoie, Monsieur, une lettre pour votre aimable amie, où vous
-mettrez, s'il vous plaît, le nom qu'elle porte aujourd'hui[435], car vous
-ne me l'avez pas mandé. Je ne doute point que son mariage ne soit
-heureux, puisque vous l'avez approuvé. Je n'ai pas été si prudente
-qu'elle, car j'ai préféré trois fois en ma vie la liberté à la richesse,
-et je ne m'en saurois repentir. Vous ne lui direz pas, s'il vous plaît,
-Monsieur, ce que je vous écris, car ce qui est bien pour une personne ne
-l'est pas pour l'autre. Pourvu qu'elle ait la liberté de vous voir
-souvent, je ne la plaindrai pas de toutes les suites d'un mariage que la
-sympathie réciproque n'a pas fait.
-
- [435] Mlle Bordey avait épousé, à la fin de l'année 1691, M. de
- Chandiot. S'il faut croire ce que dit Mlle de Scudéry dans cette
- lettre, cette union aurait été un mariage de raison et de
- convenance dans lequel l'amour ne serait entré pour rien.
-
-Vous aurez su que M. de Château-Renaud a amené douze mille Irlandais que
-le roi d'Angleterre veut aller voir en Bretagne, et il en viendra encore
-quatre mille. Il y a eu une entreprise sur Nice qui a manqué, l'avis en
-étant venu de Rome au gouverneur de la place. Les nouvelles d'hier de
-Montmélian étoient qu'on avoit comblé le fossé et qu'il y avoit quatre
-mineurs attachés au corps de la place. Le Pape a commencé de donner
-audience publique au peuple et avoit écouté cent personnes la veille
-qu'on m'a écrit. On travaille aux affaires de France et l'on en espère
-bien.
-
-Un fameux missionnaire, curé des Invalides, a été reconnu pour être le
-plus grand hypocrite qui fut jamais[436]. Il est en fuite et laisse cent
-mille écus de dettes. On a trouvé dans une de ses cassettes cinq
-portraits de dames et plus de cent lettres dignes du feu; il n'y a jamais
-rien eu d'égal. Il étoit confesseur de M. le duc de Beauvilliers qui est
-la vertu même. Cette histoire a des circonstances qui font détester
-l'hypocrite et l'hypocrisie. Je crois, Monsieur, qu'il est permis de se
-réjouir de ne ressembler en rien à ces gens-là, et que, sans vaine
-gloire, on en peut remercier Dieu. Cela doit même faire estimer
-davantage les amis véritables qu'on a. Vous pouvez juger, Monsieur, que
-je vous mets de ce nombre, aussi bien que M. de Pellisson, et que je me
-fais un nouveau plaisir d'être, autant que je le suis, votre, etc., etc.
-
- [436] De Mauroy. Voici ce qu'en dit Saint-Simon dans ses
- _Additions_ au _Journal de Dangeau_, t. III, p. 438: «C'étoit un
- prêtre de la Congrégation de la mission, gentilhomme de bon lieu,
- savant et de beaucoup d'esprit et d'intrigue, grand directeur et
- grand cagot, qui avoit fait longtemps avec ses poulettes de quoi
- être brûlé, sans qu'on en eût le moindre soupçon, et avoit volé
- tant et plus M. de Louvois, avec qui la cure des Invalides lui
- avoit donné grande relation, et à qui il tiroit tant qu'il
- vouloit d'aumônes, et pour des sommes très-considérables. L'éclat
- fut donc du plus grand scandale; néanmoins le roi ne voulut pas
- qu'il fût poussé à bout, et le confina dans l'abbaye de
- Sept-Fonts, où il se convertit si bien qu'il y fit profession, et
- y a été plus de trente ans l'exemple le plus parfait de la
- pénitence, de la miséricorde de Dieu et des vertus de cette
- maison, qui est la même vie et la même règle que la Trappe.»
-
-
-A MADAME DE CHANDIOT (MADEMOISELLE BORDEY).
-
- Le 18 décembre 1691.
-
-J'ai une si bonne opinion de votre jugement, Madame, que je ne doute pas
-qu'il ne faille se réjouir avec vous de votre mariage, quoique ce soit,
-selon moi, la chose du monde la plus difficile à faire bien à propos.
-Mais si j'avois l'honneur de connoître celui que vous avez choisi pour
-époux, je me réjouirois hardiment avec lui, car je le trouve le plus
-heureux du monde d'avoir une femme de votre mérite. Je vous souhaite,
-Madame, tout le bonheur dont vous êtes digne, et je souhaite en même
-temps qu'en changeant de condition, vous n'ayez pas changé de sentiments
-pour moi, qui suis toujours plus que je ne puis l'exprimer,
-
- Votre, etc., etc.
-
-
-A M. HUET, ÉVÊQUE D'AVRANCHES[437].
-
- [437] Copie de Léchaudé d'Anisy.
-
- [Fin de 1691.]
-
-Je vous dois, Monseigneur, non-seulement des remercîments et des
-louanges, mais de l'admiration pour avoir si bien su éclaircir ce que la
-géographie ancienne a de plus obscur et de plus embrouillé. Comme j'ai
-autrefois assez voyagé sur les bords de l'Euphrate[438] et que depuis peu
-j'ai fait un petit voyage à Suze, et que les auteurs qui en ont parlé
-sont de ma connoissance, j'ai pris beaucoup de plaisir à vous voir
-concilier des opinions si différentes, et tirer la vérité, ou du moins la
-vraisemblance, de tant de sentiments contraires. Je vous loue donc et
-vous admire, Monseigneur, et je suis avec beaucoup de sincérité,
-
- Votre, etc.
-
- [438] Le livre pour lequel Mlle de Scudéry adresse à Huet des
- remercîments est son ouvrage sur la _Situation du Paradis
- terrestre_, qu'il place en effet au confluent de l'Euphrate et du
- Tigre. (Cet ouvrage parut à Paris, chez Anisson, 1 vol. in-12,
- 1691.)--Le privilége est du 11 octobre. Quant aux voyages de Mlle
- de Scudéry aux bords de l'Euphrate et à Suze, on voit que c'est
- une allusion à ses romans.
-
-
-A M. L'ABBÉ BOISOT.
-
- 11 janvier 1692.
-
-Comme ce n'est pas ma coutume, Monsieur, de me laisser surpasser en
-témoignages d'amitié, je vous rends confidence pour confidence, en vous
-apprenant que la dernière page de votre dernière lettre a pensé donner de
-la jalousie à M. de Pellisson, et qu'elle lui a paru si bien écrite que,
-si la modestie naturelle l'avoit pu souffrir, il l'auroit fait imprimer.
-Il en a parlé à M. l'abbé de Ferrières[439] avec tant d'éloges que je la
-lui montrerai la première fois qu'il me verra. Tout ce que je vous dis,
-Monsieur, est vrai au pied de la lettre, et je vous assure, avec la
-sincérité dont je fais profession, que personne en France ne peut mieux
-écrire. Cet endroit de votre lettre a un caractère de politesse aussi
-digne d'un honnête homme de la cour que d'un excellent académicien.
-
- [439] Probablement l'abbé de Faure-Ferriès, qui publia le _Traité
- de l'Eucharistie_ de Pellisson.
-
-Après cela, Monsieur, j'ai à me réjouir avec vous de ce que vous avez des
-bulles qui sont l'objet des désirs de tant d'évêques, et je suis bien
-aise de savoir qu'un cardinal, qui est un de mes plus anciens et intimes
-amis[440], ne vous a pas été inutile. Mais il est à souhaiter que le Pape
-finisse bientôt les affaires de France. Les effroyables désordres que les
-troupes allemandes font dans le Modenais, le Parmesan et le Plaisantin y
-peuvent contribuer, et la prise de Montmélian donne beaucoup de force aux
-négociations de M. de Rebenac. La consternation a été grande à Turin en
-voyant le gouverneur de cette place n'y ramener que cinquante
-Piémontais; tous les Savoyards étant retournés chez eux, ou ayant pris
-parti dans nos troupes. M. de Chamlay est allé visiter la place afin de
-résoudre si on la rasera ou si on la fera rétablir pour la garder: il
-faut cinq cent mille francs pour la réparer. Il court bruit de quelque
-dessein en Flandre, soit pour Charleroi ou pour Namur; mais ce n'est
-encore qu'un bruit. Comme vous me marquez, Monsieur, que Mme de Chandiot
-n'a pas autant de loisirs qu'autrefois, je ne réponds pas à sa réponse,
-et je me contente de vous prier de l'assurer que je lui souhaite un grand
-nombre d'années heureuses, et pour vous, Monsieur, en vous désirant tout
-le bonheur dont vous êtes digne, c'est vous désirer des biens infinis.
-Mais permettez-moi en même temps de désirer que vous me conserviez toute
-votre amitié et que vous soyez persuadé que je suis très-sincèrement
-votre, etc.
-
-_P. S._ J'apprends qu'hier le mariage de Mlle de Blois[441] et de M. le
-duc de Chartres fut arrêté. Le Roi donne deux millions d'argent,
-cinquante mille écus de pension, le Palais-Royal en propre et cent mille
-écus de pierreries. J'apprends encore qu'il est arrivé dix-huit vaisseaux
-anglois chargés d'Irlandais et qu'il en viendra encore dix, et qu'en
-dernier lieu on a rompu la grande écluse entre Charleroi et Namur, ce qui
-incommodera beaucoup la navigation des ennemis.
-
- [440] De Forbin-Janson.
-
- [441] Fille naturelle de Louis XIV et de Mme de Montespan. Ce
- mariage eut lieu le 18 février 1692.
-
-
-AU MÊME.
-
- Le 5 avril 1692.
-
-Quand on écrit, Monsieur, comme vous écrivez, on ne doit pas craindre ni
-d'être oublié, ni d'importuner; aussi ai-je lu cet endroit de votre
-lettre comme une excuse modeste d'avoir été si longtemps sans me donner
-de vos nouvelles, et je la reçus agréablement sans la prendre dans le
-sens que vous voulez lui donner. M. de Pellisson vous pourroit témoigner
-que je lui parle de vous très-souvent. Je voulois même vous envoyer un
-exemplaire de la seconde édition de son dernier ouvrage, où vous verrez
-des additions fort curieuses; mais il a voulu que vous l'eussiez de sa
-main qui vaut mieux que la mienne. J'ai été fort aise d'apprendre que M.
-le baron de Bressey[442] et M. le chevalier de Vaudrey sont de votre pays
-et de votre connoissance; car je connois leur mérite par la renommée, et
-j'ai un ami particulier qui a contribué à attacher le premier au service
-du Roi. Car ayant été pris auprès de Namur par un parti de Dinan, il fut
-envoyé au fort de l'Escarpe proche Douai, dont M. de Valcroissant,
-gentilhomme de Provence qui a été gouverneur de M. de Barbezieux, est
-gouverneur, et fort de mes amis depuis longues années. Vous savez sans
-doute que le Roi l'a fait maréchal de camp, avec deux mille écus de
-pension, et qu'il lui donne de quoi lever un régiment à titre étranger.
-Le Roi l'a parfaitement bien traité: je le sais par M. de Valcroissant
-qui l'a bien servi. Le Roi lui fera rendre Mme sa femme qui est à Namur;
-car il y a plusieurs officiers espagnols prisonniers. Pour M. le
-chevalier de Vaudrey, son action d'éclat a été d'un héros de roman. Aussi
-ai-je ouï dire que Madame Royale de Savoye la douairière en avoit eu le
-cœur fort touché. Je suis ravie que vous ayez un ami si brave. Je ne
-savois pas la devise de sa maison, qu'il mérite bien[443]. La semaine
-sainte fait une grande stérilité de nouvelles, Monsieur; je ne puis louer
-le mari de votre aimable amie de l'avoir dérobée au monde, mais je la
-loue de sa sage conduite, et je me persuade qu'on vous l'a moins dérobée
-qu'au public, et que vous pourrez l'assurer de mon service très-humble.
-Pour vous, Monsieur, je n'ai qu'à vous assurer que mon estime et mon
-amitié dureront autant que la vie de votre, etc., etc.
-
- [442] Jean-Claude de Bressay de Belfrey servait comme ingénieur
- dans l'armée espagnole, lorsqu'il entra au service de France en
- 1691. Maréchal de camp le 30 avril 1692, il fut autorisé, le 1er
- juillet suivant, à lever un régiment d'infanterie de son nom;
- enfin, le 3 janvier 1694, il obtint le grade de lieutenant
- général.
-
- [443] J'ai valu, vaux et vaudrai. (W.)
-
-
-AU MÊME.
-
- 30 avril 1692.
-
-Je vous dois, Monsieur, non-seulement une réponse, mais mille
-remerciements d'une visite que M. le Président Boisot[444] m'a faite;
-car si vous ne lui aviez pas dit du bien de moi, je ne l'aurois pas
-reçue. Je souhaite qu'il ne s'en soit pas repenti. Je vous dois encore un
-compliment très-honnête de Mme de Chandiot dans un billet qu'elle a écrit
-à M. de Pellisson, qui est d'un tour si délicat qu'il n'y a personne qui
-ne voulût l'avoir écrit. Je vous prie, Monsieur, de la louer et de la
-remercier de ma part. Comme je ne doute pas que Monsieur votre frère ne
-vous mande toutes les nouvelles du monde, je ne vous parlerai de la belle
-entreprise d'Angleterre que parce que je ne m'en saurois empêcher; rien
-n'étant plus glorieux pour Louis le Grand que d'envoyer une armée de
-trente mille hommes pour rétablir le roi d'Angleterre, dans le même temps
-qu'il a tant de princes ligués contre lui. Cependant j'avance hardiment
-qu'il n'y a que les vents contraires qui puissent empêcher le succès de
-cette héroïque entreprise.
-
- [444] Jean-Jacques Boisot, frère cadet de l'abbé de
- Saint-Vincent, président à mortier en 1686, mort le 17 octobre
- 1731. (W.)
-
-Comme j'ai des amis et des parents tout le long des côtes de Normandie,
-je sais tout ce qui s'y passe. Le roi d'Angleterre arriva à Caen le 24 de
-ce mois, à quatre heures après-midi. Il y trouva mylord Danchot (_sic_),
-le colonel Canon et les principaux officiers écossois qui avoient
-débarqué au Havre. Ils se saluèrent avec tant de marques de tendresse que
-ce prince en eut les larmes aux yeux. Ils furent très-contents de lui. Ce
-prince partit le lendemain, à cinq heures du matin, pour aller à son
-armée, composée de vingt mille hommes de bonnes troupes, sans compter les
-dix mille qui doivent s'embarquer au Havre, où M. de Choiseul étoit déjà
-arrivé, et où le marquis de Nesmond, frère d'un de mes amis, avoit ordre
-de se rendre. M. de Tourville doit mettre à la voile le 27 pour aller à
-la Hogue, où le roi d'Angleterre doit s'embarquer, et l'on m'écrit du
-Havre que dans peu on verra passer huit à neuf cents voiles qui iront
-fondre en Angleterre. J'ai vu des lettres de la Haye. L'usurpateur étoit
-à Loo, brouillé avec M. de Bavière et fort embarrassé. On dit toujours
-que le Roi partira le 12 de mai; mais je ne puis croire que son voyage
-soit long.
-
-Le bibliothécaire du Vatican est mort: c'étoit un grand ennemi de la
-France. L'entreprise d'Angleterre va faire un grand bruit dans ce
-pays-là. Le prince de Danemarck y est, et viendra en France ensuite.
-Comme vous aimez les belles choses, je vous envoie de beaux vers d'un de
-mes amis de Bordeaux; en voici le sujet: Il m'envoya le jour de
-l'équinoxe, que le soleil commence de remonter, une pierre gravée et
-très-antique. On voit tous les signes du zodiaque à l'entour et le soleil
-dans son char au milieu. Et comme on parle en même temps du voyage du Roi
-et que le soleil est sa devise, M. Bétoulaud applique heureusement le
-voyage du Roi autour du soleil. La pierre est en jaspe oriental et les
-habiles médaillistes disent que c'est un talisman. J'ai cru que vous
-seriez bien aise de voir ce petit ouvrage[445] et que vous pardonneriez à
-l'auteur les trop grandes louanges qu'il donne à votre, etc., etc.
-
- [445] Voy. dans la _Notice_, p. 100, ce que nous avons dit des
- pierres gravées données au roi par Mlle de Scudéry. Celle dont il
- est ici question figure encore au Cabinet des médailles sous le
- no 2392, parmi les _Intailles modernes_. Sa non antiquité est
- reconnue depuis longtemps.
-
-
-AU MÊME.
-
- 10 mai 1692.
-
-Je vous prie, Monsieur, de me pardonner la liberté que je prends de vous
-envoyer une réponse que je dois à Mme de Chandiot, que je serai bien aise
-que vous lui rendiez en main propre. Après cela, Monsieur, je vous dirai
-que le Roi part aujourd'hui avec toute sa royale famille pour aller
-coucher à Chantilly où il séjournera demain, et lundi il ira à Compiègne,
-mardi à Noyon et mercredi à Château-Cambresis.... On m'écrit du camp du
-roi d'Angleterre qu'il y arrive tous les jours des Anglois qui assurent
-qu'on l'y attend avec impatience, et que la plupart des grands seigneurs
-sont à leur tête qui se déclareront pour lui dès qu'il paroîtra. Il
-arrive aussi à son camp des Écossois et des Irlandais; mais le temps est
-cause que la flotte de Brest n'est pas encore à la Hogue. Celle de
-Saint-Malo, composée de trois cents voiles, a passé au Havre où quatre
-mille chevaux s'embarquent. Il ne faut que douze heures pour passer de
-la Hogue aux ports d'Angleterre. Une chose qui fait beaucoup raisonner,
-c'est qu'on a défendu à tous nos armateurs d'attaquer ni de prendre nuls
-vaisseaux marchands anglois; cela est positivement vrai. Le prince
-d'Orange paroît, dit-on, en grande indolence à Loo.
-
-Tout va bien à Constantinople; j'en eus hier des nouvelles; et tout va
-bien à Rome. Il devoit y avoir consistoire le lundi d'après le jour qu'on
-m'écrivoit, et le Pape avoit fait la veille une action de grande vigueur
-dont on le louoit fort. Le prince Tassi (Taxis), qui a l'intendance des
-postes d'Espagne, de Naples et de Milan, et qui, en cette qualité, a les
-armes d'Espagne sur sa porte, ayant eu quelque démêlé avec le secrétaire
-de l'ambassadeur de Venise, commanda à son cocher de faire verser le
-carrosse de ce secrétaire au milieu du Cours. Mais le cocher maladroit en
-versant le secrétaire versa aussi son maître[446], qui en fut si irrité,
-qu'il battit et maltraita un laquais de l'ambassadeur de Venise, qui
-suivoit le secrétaire, et parla même insolemment de l'ambassadeur et de
-la République. Le lendemain, craignant quelque insulte de cet
-ambassadeur, il fut faire cortége à la cavalcade des cardinaux, et fut
-aussi au Cours, son fils avec lui et plusieurs braves, avec des armes
-cachées dans son carrosse. Il en avoit même trente bien armés chez lui;
-de sorte que le Pape apprenant cela, envoya deux cents sbires avec une
-compagnie du château Saint-Ange, qui prirent le prince Tassi, son fils et
-ses trente braves qui firent pourtant une décharge, et les menèrent en
-prison. L'ambassadeur d'Espagne a filé doux et ne s'en est pas mêlé. J'ai
-cru que vous seriez bien aise de savoir cela.
-
-Je suis, Monsieur, très-sincèrement votre, etc., etc.
-
- [446] C'est-à-dire son propre maître, comme la suite l'indique.
-
-
-AU MÊME.
-
- 31 mai 1692.
-
-Il y a si longtemps que je vous dois une réponse, Monsieur, que peut-être
-avez-vous oublié que je vous la dois. Mais je ne laisse pas de vous en
-demander pardon, quoique je n'aie nul tort; car des embarras imprévus ne
-m'ont pas laissé le temps de respirer. Et puis, Monsieur, votre dernière
-lettre étoit si excessivement modeste qu'il eût fallu vous en gronder.
-J'en ai fait convenir M. de Pellisson qui vous fait bien des compliments.
-Sa santé est toujours assez incertaine et la bizarrerie de la saison y
-contribue pour beaucoup. Car je n'ai jamais vu un tel printemps.
-
-Cependant les armes du Roi sont en état de le faire vaincre de toutes
-parts. Nos trente-cinq galères aux côtes d'Italie ont vu prendre Oneille,
-l'épée à la main, aux troupes qu'elles avoient descendues en ce lieu-là;
-et le Roi avec ses formidables armées fait trembler toute la Flandre, et
-trembler un usurpateur si intrépide qu'il n'a jamais craint Dieu. La
-Gazette vous dira sans doute que Namur fut investi le 24, par M. de
-Boufflers, entre Sambre et Meuse; mais je ne sais si elle vous dira assez
-bien que le Roi ayant décampé, conduisit son armée sur quatre colonnes,
-Sa Majesté se tenant à la plus proche des ennemis. Il la conduisit avec
-toute la capacité d'un général consommé en l'art militaire. Il fut, suivi
-de Vauban, reconnoître la place, marquer le camp, les attaques et les
-batteries et donner ordre à toute chose, jusques à régler les fronts de
-l'armée. Celle de M. de Luxembourg couvre le siége à une lieue et demie
-de là. Les ennemis ont tiré trois mille chevaux de la place, dont ils se
-repentent. Le prince d'Orange est vers Bruxelles qui assemble des
-troupes; on dit qu'il n'a pas encore trente-six mille hommes. Il est
-sorti trente dames de Namur que le Roi a fait arrêter. On ne sait pas
-encore ce qu'il veut en faire. Vauban assure que le siége ne sera pas
-long. La ville est commandée par deux montagnes d'où on la mettra en
-cendres. Le 21, M. le duc, M. de Villeroy et M. de Bressey arrivèrent
-devant Namur. Je reçois dans ce moment des lettres de la Hogue qui
-m'assurent que M. de Tourville a dû y arriver jeudi 29 de ce mois, avec
-les escadres de M. de Château-Renaud et de M. de Villette qui l'ont
-joint. On m'interrompt pour me donner une lettre du Havre du 29, qui
-porte que depuis dix heures et demie on entendoit des décharges
-continuelles de canon: ce qui fait croire qu'il y a un combat entre les
-deux flottes, et que les chaloupes qui étoient venues disoient que ce
-combat se faisoit à treize lieues de là au nord-ouest. J'en aurai
-apparemment demain des nouvelles, je vous les manderai l'ordinaire
-prochain. Permettez-moi d'assurer Mme de Chandiot de mon service très
-humble, Monsieur, et me croyez autant que je le suis
-
- Votre, etc., etc.
-
-P. S. J'apprends que le Roi a envoyé les trente dames dans une abbaye de
-religieuses et ordonné qu'on les traite magnifiquement et avec beaucoup
-d'honnêteté. Cela est fort beau au Roi.
-
-
-AU MÊME.
-
- 20 juillet 1692.
-
-Je reçus hier au soir, Monsieur, votre lettre du 15 qui m'a fait beaucoup
-de plaisir; car j'allois vous écrire pour me plaindre de votre silence,
-et pour vous envoyer un madrigal qui vous fera voir que j'ai trouvé plus
-de facilité à railler le prince d'Orange qu'à louer le Roi. Il est vrai
-que je le loue ailleurs, et qu'ayant écrit à Mme de Maintenon à Dinan et
-au R. P. de la Chaise devant Namur, ce madrigal n'est qu'un petit enfant
-perdu qui court le monde. Je souhaite pourtant qu'il ne vous déplaise
-pas. M. Perrault de l'Académie a fait quatre vers assez plaisants, les
-voici:
-
-AUX JÉSUITES DE L'ARMÉE.
-
- Commodément, aussi bien qu'en lieu sur,
- Vous avez vu le siége de Namur;
- C'est un emploi bien digne de louange;
- Plus n'en a fait ce grand prince d'Orange.
-
-Enfin, Monsieur, c'est la mode de se moquer de lui, et tout Paris est
-rempli de chansons de ce caractère-là. Je crois que dans un mois j'aurai
-deux petits volumes à vous envoyer. Apprenez-moi par quelle voie je
-pourrai vous les faire tenir. Le Roi est revenu en parfaite santé. Il a
-donné de fort bonne grâce le gouvernement d'Antibes au neveu du cardinal
-de Janson dont le père vient de mourir[447]. Il a dit, en le donnant,
-qu'il le donnoit aux services de l'oncle et du père. J'en écrirai demain
-à cette Éminence. Au reste, vous vous moquez de moi quand vous me dites
-que vous me devez une partie des honneurs qu'on vous a rendus à votre
-voyage; car vous ne les devez qu'à votre mérite. Mais vous me devez un
-peu d'amitié, parce que je suis sincèrement, avec toute l'estime que vous
-méritez, votre, etc., etc.
-
-P. S. Excusez une très-mauvaise plume et me permettez d'assurer l'aimable
-Mme de Chandiot de mon service très-humble.
-
- [447] Joseph de Forbin, marquis de Janson, gouverneur d'Antibes,
- comme l'avait été son père Laurent de Forbin, mort le 2 du même
- mois. Nous avons parlé du Cardinal, p. 24 de la _Notice_.
-
-
-AU MÊME.
-
- Le 20 septembre 1692.
-
-Je ne sais, Monsieur, ce que vous pensez de mon silence; mais je vous
-assure que la cause n'en est fâcheuse que pour moi, et que dans le temps
-que je ne vous ai pas répondu, je me suis souvenue tous les jours que je
-devois vous répondre, et que je me privois d'un grand plaisir en ne vous
-donnant pas lieu de me faire l'honneur de m'écrire. Mais un rhume, un
-procès au Grand Conseil[448] et plusieurs autres embarras m'ont fait
-résoudre d'attendre que je puisse vous envoyer deux petits volumes
-d'_Entretiens de morale_[449] pour faire ma paix avec vous. Mais par
-malheur il y a tant de fautes d'impression, sans compter les miennes, que
-je ne sais s'ils seront bien propres à vous apaiser, en cas que vous
-m'ayez fait l'honneur d'être un peu irrité de mon silence. Quoi qu'il en
-soit, Monsieur, je vous demande une voie pour vous les envoyer; car
-j'appris hier par M. de Pellisson que M. le président Boisot est à
-Besançon en bonne santé, dont je suis fort aise; et vous me ferez le
-plaisir de l'assurer de mon très-humble service. Nous eûmes avant-hier,
-ici et à Versailles, un tremblement de terre: je le sentis mais je ne le
-connus pas d'abord. J'étois assise dans une chaise qui touchoit la porte
-d'un petit cabinet de la chambre où je couche, qui n'est pas celle que
-vous avez vue. Je sentis que cette porte ébranloit ma chaise, et ma
-chaise m'ébranloit moi-même. Mais comme cela dura peu, j'ai cru que
-c'étoit un chat enfermé dans le cabinet qui en vouloit sortir, et je n'en
-eus nulle émotion. Mais une heure après dîner, je sus que dans tout mon
-quartier il n'y avoit pas de maison où il ne se trouvât quelqu'un qui ne
-s'en fût aperçu. Et il fut si fort à Notre-Dame que tous ceux qui s'y
-trouvoient en sortirent, croyant que l'église alloit tomber. On sentit
-aussi le tremblement plus fort sur les ponts qu'ailleurs. M. de Pellisson
-m'écrivit hier qu'il s'étoit fait sentir si fort à Versailles, au
-Grand-Commun où il loge, au château, à la Ville et à la paroisse, que le
-peuple songeoit déjà à quitter les maisons et à gagner la campagne. Le
-Roi étoit à Marly: on ne savoit pas encore hier si on l'y avoit senti;
-mais une laitière de Montreuil me dit hier que tous les arbres avoient
-été ébranlés et que ceux qui descendoient la montagne ne pouvoient
-s'empêcher de tomber: par bonheur cela fut court. M. de Pellisson n'en
-sentit rien, car il s'étoit endormi dans une chaise après avoir dîné, et
-le valet fut le seul qui s'en aperçut. J'ai cru, Monsieur, devoir vous
-dire cet événement dont tous les rois du monde ne sont pas les maîtres.
-Je ne vous dis point que tout va bien de toutes parts, ma lettre est déjà
-trop longue, mais seulement que Mme la baronne de Bressey est ici pour
-solliciter les affaires de son mari. M. de Valcroissant est venu avec
-elle. On m'a dit qu'elle est jeune et belle, et peut-être me
-viendra-t-elle voir. Son mari est à Arras. Permettez-moi d'assurer Mme de
-Chandiot de mon service très-humble et de la justice que je rends à son
-mérite, et de vous assurer vous-même, Monsieur, que personne ne vous
-honore plus que je fais, ni n'est plus véritablement votre, etc., etc.
-
-P. S. J'apprends que le tremblement de terre a été à Marly comme à
-Versailles, sans y faire aucun mal.
-
- [448] Voy. la _Notice_, p. 109.
-
- [449] Paris, 1692, 2 vol. in-12.
-
-
-AU MÊME.
-
- 11 octobre 1692.
-
-Je vous écris aujourd'hui, Monsieur, par un temps si extraordinaire qu'on
-ne peut s'empêcher de s'en plaindre. Il fit hier un jour de mois de mars;
-le soleil étoit fort clair, il geloit un peu à la campagne et le froid
-étoit modéré. Présentement toutes les maisons sont couvertes de neige et
-il y en a plus d'un pied de haut dans mon jardin; et il en tombe encore
-en telle abondance que l'air en est obscurci. Et, avec cela, il fait un
-grand vent et un froid très-piquant: ce qui n'accommode pas une santé
-délicate comme est celle de M. de Pellisson, ni une enrhumée comme moi,
-ni les armées qui sont encore en campagne. Après cela, Monsieur, je vous
-dirai que je n'ai pas été obligée d'envoyer au collége de Bourgogne; car
-M. l'abbé Reud[450] est venu lui-même prendre les livres que je vous
-destinois. Et comme il y avoit déjà assez de monde dans mon cabinet, et
-que je ne parle pas de loin, je ne pus l'entretenir comme je l'eusse
-voulu, et je ne le remerciai qu'en le conduisant dans ma chambre. Vous
-trouverez des fautes d'impression sans nombre qui ne sont pas à l'errata.
-Ne les confondez pas avec les miennes et excusez les unes et les autres.
-Souvenez-vous, Monsieur, que je vous ai demandé vos sentiments sincères;
-je fais la même prière à Mme de Chandiot. Mais pour les avoir tous purs,
-je les demande de sa main, afin d'avoir deux plaisirs pour un.
-Assurez-la, s'il vous plaît, de mes très-humbles services et d'une estime
-très-distinguée. N'allez pas vous figurer que je cherche à me faire
-louer, au contraire je ne veux que m'instruire.
-
-Je ne vous dis pas de nouvelles, car vous ne pouvez ignorer que les armes
-du Roi ont été victorieuses en Allemagne comme en Flandre; que le duc de
-Savoye a abandonné le peu qu'il avoit pris, de peur d'être pris lui-même,
-et qu'au lieu d'être un conquérant, il n'est qu'un brûleur de maisons. On
-me dit hier qu'il a la fièvre tierce; cela est extraordinaire après avoir
-eu la petite vérole. Le prince d'Orange n'est pas sorti de Flandre fort
-héroïquement: car il partit de nuit sans dire adieu à personne; ses
-gardes demeurèrent en état jusqu'au lendemain au jour qu'on déclara son
-départ. On croit qu'il passera en Angleterre, où les esprits sont fort
-divisés. Le prince régent de Wirtemberg, que M. le maréchal de Duras a
-pris, est très-bien fait, a beaucoup d'esprit et n'a nul accent ni nul
-air étranger. Le Roi et la Reine d'Angleterre sont à Fontainebleau où le
-Roi les a reçus, comme les deux dernières années, avec une magnificence
-toute royale et une honnêteté héroïque. Vous en connoîtrez une partie
-dans un des Entretiens. Permettez-moi, Monsieur, de faire mille
-compliments à M. votre frère et de vous assurer sincèrement que personne
-ne vous estime et ne vous honore plus que votre servante, sans excepter
-M. de Pellisson.
-
- [450] D'une famille patricienne de Bayonne; il y a eu des
- co-gouverneurs de ce nom et des conseillers au Parlement. Elle
- est éteinte depuis la fin du dernier siècle. (W.)
-
-
-AU MÊME.
-
- 3 novembre 1692.
-
-Je dois réponse, Monsieur, à deux de vos lettres, mais un grand rhume et
-beaucoup d'affaires très-différentes m'ont empêchée de me donner
-l'honneur et le plaisir de vous répondre plus tôt. Il y a une chose dans
-la première dont j'aurois profité si je l'avois sue lorsque je fis la
-conversation sur la tyrannie de l'usage; car cela me fait croire que j'ai
-eu raison de le faire. En effet, Monsieur, peut-on rien voir de plus
-différent que l'usage singulier de Besançon et celui de tous les autres
-lieux du monde, et surtout de celui de la cour de Paris? Car vous me
-dites qu'il faut cacher soigneusement dans votre ville que j'ai l'honneur
-d'avoir quelque commerce avec Mme de Chandiot: et il m'est arrivé
-plusieurs fois que des dames que je n'ai jamais vues ont dit que j'étois
-de leurs amies et que je leur écrivois. Mais du moins me sera-t-il permis
-de parler de son mérite à M. de Pellisson et de me louer de sa bonté.
-
-Pour votre seconde lettre, Monsieur, je commence d'y répondre par vous
-remercier de la manière dont vous avez reçu mon présent. Je vous envoye
-le véritable errata que j'ai fait mieux que celui de l'imprimeur, et vous
-verrez que les _anciens Romains_, qu'on a mis au lieu de mettre _les
-Lacédémoniens_ est une faute d'impression. Cela est su trop généralement
-pour être une ignorance. Vous me ferez plaisir de me renvoyer cet errata.
-Pour ce que vous me dites, Monsieur, que les lecteurs aimeroient mieux
-qu'on leur laissât la liberté de juger, vous me permettrez de vous dire
-que je n'exécuterois pas le dessein que mes amis m'ont fait prendre, si
-je suivois vos avis. Car ces entretiens ne sont pas ceux de deux
-philosophes de la secte de Diogène, ce sont des hommes et des dames du
-monde qui doivent parler comme on y parle. Et il est constamment vrai que
-le bel usage veut qu'on relève avec esprit ce qui se dit d'agréable dans
-une compagnie composée de personnes qui savent l'exacte politesse, et les
-conversations auroient un air sec et incivil sans cet usage. De sorte,
-Monsieur, que voulant faire passer la politesse de notre temps au temps
-qui viendra, j'ai dû faire parler les personnages que j'introduis comme
-les honnêtes gens parlent. Pour l'endroit de l'amour-propre si caché dans
-notre cœur, il faut qu'il m'aveugle puisque je ne puis deviner ce que
-vous y devinez. Et comme cela a passé devant les yeux de M. de Pellisson
-sans qu'il s'y soit arrêté, et devant ceux de trois ou quatre personnes à
-qui j'ai montré cet endroit depuis votre objection, et qui n'y ont rien
-trouvé à dire, j'ai lieu de croire que s'il y a faute, elle doit être
-petite. Pour ce mot de _sentiments_ dont vous me parlez, peut-être
-seroit-il mieux qu'il y eût: _d'inspirer de semblables sentiments_, au
-lieu de _susceptibles_. Mais, Monsieur, je serois bien glorieuse, s'il
-n'y avoit pas d'autres imperfections à mon ouvrage. Il est vrai que ces
-sentiments sont si heureux dans le monde, que je crois que quelque
-constellation cache leurs défauts. Je viens de recevoir une lettre de M.
-l'évêque d'Agen[451], qui est le plus éloquent prélat du royaume, et une
-de M. l'évêque d'Avranches[452] qui est le plus savant, qui me persuadent
-ce que je dis. Une jeune demoiselle de quatorze ans a fait des vers
-au-dessus de son âge, pour les louer; une autre de vingt-quatre ans en a
-fait de très-jolis. M. le Camus Melson[453] en a fait aussi, et MM.
-Bétoulaud et Bosquillon, Petit et plusieurs autres en ont fait de
-très-beaux. Mais au milieu de tout cela, Monsieur, je donne à votre
-suffrage le prix qu'il mérite et je tiens à grand honneur que les
-_Entretiens_ ne vous aient pas ennuyé. Ma lettre est déjà si longue que
-je n'ose y rien ajouter, si ce n'est de vous supplier de me permettre
-d'assurer M. votre frère de mes très-humbles services et d'être bien
-persuadé que personne ne vous estime et ne vous honore plus que je fais,
-ni n'est avec plus de sincérité votre, etc.
-
- [451] Mascaron. Mlle de Scudéry, en le disant le plus éloquent
- prélat du royaume, oublioit Bossuet. Mais Bossuet ne l'avoit pas
- apparemment remerciée de l'envoi de son ouvrage. (W.)
-
- [452] Huet.
-
- [453] Voy. _Historiettes_. (W.)
-
-
-A M. HUET, ÉVÊQUE d'AVRANCHES[454].
-
- [454] Communiquée par M. Étienne Charavay.
-
- [1692.]
-
-Je suis ravie, Monseigneur, de vous retrouver dans votre billet tel que
-je vous trouvai autrefois à Chasse-Midi[455] et dans mon cabinet, et je
-vous assure aussi qu'à la réserve de mes oreilles qui ne valent rien,
-vous me trouverez toujours la même. J'ai murmuré en secret que vous ne
-m'ayez rien dit sur la mort de M. Ménage[456]. Vous aurez pu voir que mes
-amis vivent dans mon cœur après leur mort par ce que j'ai dit de M. de
-Montausier[457]. Vous jugez de là, Monseigneur, si je puis oublier les
-vivants, surtout quand ils ont un mérite aussi distingué que le vôtre;
-aussi vous puis-je assurer que c'est pour toute ma vie que je suis votre
-très-humble et très-obéissante servante.
-
-P. S. Je voudrois fort que l'Entretien sur la Reconnoissance ne vous
-déplût pas, je ne sais si je l'oserai espérer.
-
- [455] Chasse-Midi, Cherche-Midi, maison religieuse établie en
- 1634 dans la rue de ce nom. Mme de Rochechouart-Mortemart, future
- abbesse de Fontevrault, y allait souvent, et Marie-Éléonore de
- Rohan y mourut.
-
- [456] Ménage mourut le 23 juillet 1692.
-
- [457] Montausier était mort le 17 mai 1690. Voir aux Poésies les
- vers que Mlle de Scudéry fit à cette occasion.
-
-
-A M. L'ABBÉ BOISOT.
-
- 21 février 1693.
-
-N'attendez aujourd'hui de moi que des larmes et des plaintes, Monsieur,
-car la perte que j'ai faite est si grande, et la douleur que j'en ai est
-si vive, que rien ne la peut ni égaler ni exprimer. On peut dire sans
-flatterie que le Roi y perd le plus zélé de ses sujets, le siècle un
-grand ornement, les belles-lettres un grand éclat, tous ses amis une âme
-héroïque et la religion un grand défenseur. Mais je crois perdre plus que
-tout cela ensemble; car un ami de quarante années de ce mérite-là, qu'on
-a connu dans la bonne et dans la mauvaise fortune et trouvé toujours
-également digne d'admiration dans l'une et dans l'autre, est une perte
-que nulle autre ne peut égaler. Chacun a eu toute la surprise qui la
-pouvoit faire sentir d'une manière plus dure; car M. de Pellisson n'avoit
-pas de fièvre. Il dormoit assez bien, il n'a pas gardé le lit un seul
-jour. Il fut à la messe le dimanche gras, et le jour de la Vierge il
-écrivit au cardinal Janson une lettre de consolation sur la mort de sa
-sœur qui étoit mon amie, et une au gouverneur de Philippeville pour le
-remercier des bons offices qu'il avoit rendus à un de mes amis. Je vous
-dis tout cela, Monsieur, pour vous faire connoître qu'il ne croyoit pas
-mourir. Il m'écrivoit tous les jours l'état de son mal; mais lui, ayant
-un peu empiré le vendredi au soir, il prit la résolution de se confesser
-le lendemain au matin, et de recevoir Notre-Seigneur. Il s'endormit tout
-habillé dans sa chaise, mais ses gens, trouvant son dormir trop long et
-trop fort, le réveillèrent. Mais, hélas! il avoit perdu la connoissance
-et mourut quatre heures après sans nulle violence. De sorte, Monsieur,
-que la maladie fut courte et la mort subite. L'innocence de sa vie et un
-nombre infini de bonnes œuvres ne mettent pas ceux qui l'ont connu en
-peine de son salut. Mais un faux dévot et de malins esprits suscités par
-l'enfer, ont essayé de ternir la conversion la plus parfaite qui ait
-jamais été, et répandu un grand bruit que ce qui l'avoit empêché de se
-confesser, c'est qu'il étoit encore huguenot. Ce bruit si faux et si
-malin m'a donné beaucoup de peine pour défendre cet illustre ami dans la
-plus noire calomnie qui fût jamais. Grâce à Dieu, le Roi et tous les gens
-sages ne l'ont pas cru. J'écrivis à Mme de Maintenon, à M. le Chancelier,
-à M. Le Peletier, à M. de Meaux une lettre de quinze pages. Je vous
-enverrai, l'ordinaire prochain, une copie de sa réponse. Ce grand
-évêque, le R. P. de la Chaise, tous les jésuites des trois maisons de
-Paris, et enfin tous les honnêtes gens lui ont rendu justice, et j'ai
-trouvé une preuve incontestable pour sa foi sur le mystère de
-l'Eucharistie, et pour sa dévotion au Saint Sacrement. On a trouvé parmi
-ses papiers de Versailles un traité qu'il faisoit de ce mystère et qu'il
-espéroit faire imprimer à Pâques. On l'a porté à M. de Meaux et ses
-calomniateurs commencent d'être honteux de leur calomnie. On lui a fait
-un service à Versailles où il est enterré, un à l'abbaye Saint-Germain où
-il y eut grand monde. L'Académie en fit dire hier un aux Billettes où les
-plus illustres académiciens se trouvèrent, et l'Académie de Soissons en
-doit aussi faire dire un. J'aurois cent choses à vous dire, Monsieur,
-mais les larmes m'aveuglent et la douleur me suffoque. Je remercie Mme de
-Chandiot de l'équité qu'elle a de me plaindre, et comme ma plus douce
-consolation est d'aimer ce qu'il a aimé, permettez-moi, Monsieur, d'être
-toute ma vie, votre, etc., etc.
-
-
-AU MÊME[458].
-
- [458] Cette lettre, écrite sept jours après la précédente,
- renferme plusieurs redites que nous avons supprimées pour la
- plupart. Nous la donnons néanmoins à cause de quelques détails
- nouveaux.
-
- 28 février 1693.
-
-La vive et juste douleur dont mon cœur est pénétré pour la perte
-irréparable d'un illustre ami de quarante années, ne m'a pas permis de
-vous répondre plus tôt, Monsieur, et je vois plus de cinquante lettres
-auxquelles je n'ai pas répondu. Et ma douleur a tellement altéré ma santé
-que j'ai eu besoin de tout mon courage pour n'être pas accablée par tant
-de malheurs à la fois. Car je n'ai pas eu seulement à supporter la plus
-vive affliction qui fut jamais et la plus juste, il a fallu que j'aie à
-combattre la plus noire calomnie qui ait jamais été, et je m'y suis
-opposée avec tant de vigueur que, grâce à Dieu, ce monstre sorti d'enfer
-est près d'expirer.
-
-Il se rencontre que le curé de Versailles, qui est un missionnaire, étoit
-irrité de ce que M. de Pellisson alloit tous les jours à la messe à la
-chapelle du château, ou aux Récollets, comme en étant plus proche; de
-sorte qu'étant mal disposé, il crut ce que la canaille libertine ou
-huguenote et envieuse publia, et ce faux bruit se répandit partout. Je
-vous envoie la copie de la réponse que m'a faite M. de Meaux. Elle est
-mal écrite, mais je n'ai pas le temps de l'écrire[459]. Vous verrez que
-le Roi a rendu justice à l'illustre mort. Je le sais par cent endroits,
-et il n'y a plus que quelque canaille envieuse et hérétique qui ose mal
-parler de sa foi. Au contraire, on m'écrit des éloges de sa piété. Il
-alloit faire imprimer à Pâques ce qu'il écrivoit sur l'Eucharistie, que
-M. Pirot, docteur de Sorbonne, avoit déjà vu et fort approuvé. Enfin,
-Monsieur, j'ai la consolation de voir le mensonge s'en aller en fumée
-pour laisser briller la vérité. C'est tout ce que vous dira pour
-aujourd'hui une affligée que la douleur a fait malade. Je fais ce que je
-puis pour résister à tous ces maux, car je suis nécessaire à conserver sa
-mémoire. Aidez-moi, Monsieur, dans ce juste dessein. Remerciez pour moi
-Mme de Chandiot de la bonté qu'elle a eue de me plaindre, et l'assurez de
-mon très-humble service. Et me permettez d'espérer, Monsieur, que vous me
-continuerez l'amitié dont vous m'avez honorée, et vous souvenez pour me
-l'accorder que j'ai eu le bonheur d'être quarante années la première amie
-d'un homme si rare, qu'on peut dire que le Roi y perd le plus zélé de ses
-sujets, le siècle un grand ornement, les belles-lettres un grand éclat,
-ses amis une âme héroïque et l'Église un grand défenseur. Le temps
-m'empêchera, Monsieur, de vous en dire davantage, mais rien ne peut
-m'empêcher d'être toujours, votre, etc., etc.
-
-P. S. Je ne puis relire, je vous en demande pardon.
-
- [459] Il va sans dire que c'est la copie qui est mal écrite.
- Cette copie, de la main de Mlle de Scudéry, fait partie du
- cabinet de M. Dubrunfaut qui a bien voulu nous la communiquer.
- Voy. ci-après les lettres de Bossuet à Mlle de Scudéry et à Mlle
- Dupré sur la mort de Pellisson.
-
-
-AU MÊME.
-
- 7 mars 1693.
-
-Je ne combats pas votre douleur, Monsieur, et je vous rends la justice
-que vous me rendez, mais la colère m'a donné du courage et la force de
-résister à cette juste douleur pour combattre la calomnie qui, grâce à
-Dieu, est étouffée par la vérité. Je vous envoie la lettre de M. de Meaux
-que vous me demandez. J'en reçus hier une autre par laquelle il m'assure
-qu'il n'oublie rien pour honorer la mémoire de notre cher et illustre
-ami. Mme de Maintenon en a écrit très-avantageusement, M. l'abbé de la
-Trappe[460] en a fait l'éloge, un de ses amis, le R. P. de la Chaise, en
-rendit dimanche de grands témoignages chez Monseigneur l'archevêque où il
-y avoit assemblée, et tout d'une voix la calomnie fut condamnée. A
-Angers, l'évêque[461] a justifié pleinement l'illustre mort et deux
-ministres bien convertis l'ont défendu contre le bas peuple hérétique. Le
-dernier _Mercure galant_ contient un éloge véritable de notre ami. Ceux
-qui font le _Mercure_ ont cru que je l'avois écrit; mais il est d'un de
-mes amis appelé M. Bosquillon, à qui j'avois donné un simple mémoire. M.
-Turgot Saint-Clair a fait deux épitaphes en latin qu'on estime fort. Mais
-il les montre et ne les donne pas; il en use ainsi de tout ce qui part de
-son esprit. Il y aura encore d'autres éloges avec un peu de temps; c'est
-tout ce qu'on peut faire avec un ami qu'on perd. M. de Leibnitz d'Hanovre
-lui donne mille louanges dans une lettre qu'il a écrite à une religieuse
-de grand monde, qui est à Maubuisson[462].
-
- [460] Le célèbre abbé de Rancé.
-
- [461] Michel H. Le Peletier.
-
- [462] Cette religieuse est évidemment Louise-Hollandine, sœur de
- la Palatine, duchesse d'Orléans. Elle était en effet en
- correspondance avec Leibnitz.
-
-Enfin, Monsieur, la médisance se change en éloges et la vérité triomphe
-du mensonge.
-
-Permettez-moi, Monsieur, de remercier M. le président Boisot et toute
-votre famille de la justice qu'ils me rendent en me plaignant, et de les
-assurer de mon service très-humble. Et pour vous, Monsieur, je veux
-croire que, sachant que j'étois la première amie de l'illustre mort
-depuis trente-huit ans, cela me tiendra lieu de mérite et que vous
-voudrez bien que je sois le reste de ma vie, votre, etc., etc.
-
-
-AU MÊME.
-
- 3 avril 1693.
-
-Comme la douleur est du poison pour moi, Monsieur, ma santé n'a pu
-résister à celle dont mon cœur est pénétré. Et comme mes larmes m'ont
-attiré une fluxion sur les yeux, je n'ai pas pu vous répondre plus tôt
-pour vous remercier de m'avoir envoyé ce que vous aviez écrit sur notre
-incomparable ami, qui se trouve parfaitement beau. Et je vous exhorte,
-Monsieur, à continuer votre dessein et de trouver lieu de placer cette
-belle lettre[463], qui fera honneur à l'illustre mort et à vous. Et je ne
-doute pas non plus que ce que vous écrivez n'en fasse beaucoup au
-cardinal de Granvelle[464]. Je vous exhorte donc, Monsieur, à exécuter
-votre dessein comme notre ami vous l'eût conseillé. Sa mémoire, grâce à
-Dieu, a l'éclat qu'elle mérite, et l'on m'écrit de Bordeaux que quelques
-huguenots ayant voulu dire quelque chose contre sa mémoire, on s'est
-moqué d'eux et on les fera taire. Mais ce qui est très-considérable,
-Monsieur, c'est que mardi dernier M. l'abbé de Fénelon fut reçu à
-l'Académie pour remplir la place de M. de Pellisson. L'assemblée fut
-très-nombreuse; Monseigneur l'archevêque s'y trouva. Le R. P. de la
-Chaise y étoit et plus de cent personnes de mérite, qui admirèrent la
-harangue que fit M. l'abbé de Fénelon. Car ce fut le plus bel et le plus
-grand éloge qui ait jamais été fait, et tout son discours fut rempli des
-louanges du Roi et de celles de l'illustre mort. Et comme il l'avoit vu
-et entretenu la veille qu'il mourut, il étoit un témoin irréprochable de
-tout ce qu'il disoit à son avantage. Enfin, Monsieur, il fit un portrait
-si ressemblant de notre ami et le regretta si vivement, qu'il attendrit
-tous ceux qui l'entendirent et plusieurs académiciens en pleurèrent. Le
-directeur de l'académie répondit et loua aussi beaucoup, mais l'abbé
-charma toute l'assemblée. J'espère que cela sera bientôt imprimé et vous
-verrez, Monsieur, que le médecin qui a parlé à M. votre intendant[465],
-est un très-impertinent calomniateur; mais je voudrois bien savoir les
-sottises que vous m'avez mandé qu'il disoit, car je les détruirois
-toutes. Il est vrai que M. de Pellisson ne croyoit jamais tout à fait les
-médecins qui le voyoient, et qu'ils en murmuroient. Mais enfin la vérité
-a triomphé du mensonge, et je ne doute pas que vous n'en soyez bien aise.
-Un neveu de notre incomparable ami, qui est bien connu et qui est
-capitaine dans le régiment de Guiche, a été présenté au Roi par M. le duc
-de Noailles, et il en a été reçu agréablement. Voilà, Monsieur, tout ce
-qu'une toux cruelle me permet de vous dire, et que je suis avec toute
-l'estime que vous méritez, votre, etc., etc.
-
- [463] Elle n'a point été imprimée et on ne l'a pas retrouvée dans
- les mss de l'abbé Boisot. (W.)
-
- [464] La lettre de l'abbé Boisot à Pellisson, contenant son
- projet de la Vie du cardinal de Granvelle a été publiée dans les
- _Mémoires de littérature_ de P. Desmolets, t. IV, p. 27; elle est
- très-intéressante. (W.) Nous ajouterons ici à la note de M.
- Weiss, qu'il a publié lui-même en 9 vol. in-4º les _Papiers
- d'État du cardinal de Granvelle_ et que, dans la _Notice
- préliminaire_, il est entré dans de longs détails sur l'abbé
- Boisot et sur ses travaux relatifs à ces papiers.
-
- [465] C'était M. de Lafond.
-
-
-AU MÊME.
-
- 22 mai 1693.
-
-Je dois réponse à deux de vos lettres, Monsieur, qui m'ont été
-très-agréables, car je suis ravie que mes soins ne vous déplaisent
-pas.... Dès que mes premières larmes furent essuyées j'écrivis à Castres,
-à un ancien ami de M. de Pellisson, pour le prier de m'apprendre ce qu'il
-savoit de l'enfance et de l'éducation de l'illustre mort, et vous en
-avez vu quelques petites circonstances agréables dans l'Éloge; car pour
-la suite de sa vie, je la sais par moi-même, et une amitié de trente-neuf
-années aussi intime que la nôtre ne m'en a rien laissé ignorer. Le
-malheur veut que les endroits les plus héroïques ne se peuvent écrire;
-mais il y en a sans doute assez pour faire connoître que c'étoit un homme
-d'un mérite extraordinaire, soit pour la vaste étendue de son esprit,
-aussi agréable que solide, ou par sa rare vertu et sa sincère piété. On
-n'a pas parlé de l'éloge de la feue Reine-mère, Monsieur, parce qu'il est
-court, et qu'il y a plusieurs autres choses très-ingénieuses dont les
-lecteurs seront bien aises d'être surpris. Cet éloge fut fait pour être
-gravé sur une manière de petite plaque d'argent, derrière le portrait de
-cette Reine, dont la bordure est d'or, enrichie de deux mille écus de
-pierreries, et je fus choisie par M. de Remirecour, dont j'avois donné la
-connoissance à M. de Pellisson, pour faire les vers qui sont gravés sur
-l'or au-dessous de la figure de cette princesse. Je vous les enverrai une
-autre fois[466]. Je crois que vous n'avez pas vu l'_Eurymédon_, dont je
-suis la cause de plusieurs manières[467]. C'est une chose étonnante,
-quand on sait en quelle affreuse prison il a été fait. Si je vous
-parlois, je redoublerois votre admiration pour notre ami, et vous me
-sauriez gré de lui avoir donné lieu, par mon courage et par mon
-industrie, de faire en ce lieu-là toutes les héroïques et agréables
-choses qu'il y a faites durant quatre ans. Au reste, Monsieur, j'ai à
-vous dire que ce que M. de Pellisson a laissé du _Traité de
-l'Eucharistie_ n'a nul besoin d'être retouché par personne. Il n'y faut
-pas changer un mot, ni en discuter une syllabe. Nous ne savons pas s'il
-vouloit aller plus loin, mais ce qui est fait est parfait, et ses
-calomniateurs seront confondus. Je conseillerai qu'on garde soigneusement
-le manuscrit, car il y a partout des apostilles et des corrections de la
-main de l'auteur entre les lignes. Au reste on vient de me dire que
-Roze[468] en Catalogne [est assiégé], Heidelberg en Allemagne, et que le
-Roi va en Flandre. Monsieur partira bientôt pour la Bretagne. On meuble
-le château de Vitry, qui est à six lieues de Laval. On ne craint pas le
-prince d'Orange le long de nos côtes, mais on craint avec raison que les
-pluies ne gâtent les blés et n'incommodent beaucoup les troupes. Mais il
-pleuvra sur les ennemis du Roi comme sur ses armées. Excusez toutes les
-ratures de cette lettre; ma plume ne vaut rien et mon esprit, en parlant
-de M. de Pellisson, n'est pas libre. M. Bosquillon à qui j'ai fait voir
-votre lettre, en est charmé et m'a dit qu'il voudroit écrire aussi bien
-que vous pour vous louer dignement. Pour moi, Monsieur, qui ne fais point
-de souhaits impossibles, je me contente de vous assurer avec une
-simplicité sincère que personne ne vous honore plus que votre, etc.
-
- [466] Voir aux Poésies.
-
- [467] Voir la _Notice_, p. 77.
-
- [468] Roses.
-
-
-AU MÊME.
-
- 7 juin 1693.
-
-Vous m'avez écrit une si belle lettre, Monsieur, que je n'ai pas pu
-m'empêcher de la montrer à deux ou trois de mes amis, et entre autres à
-M. Bosquillon, qui l'a admirée. Mais je ne l'ai montrée qu'après avoir
-prié ceux à qui je la faisois voir de vous pardonner ce que vous dites de
-trop à mon avantage. Je ne rejette pourtant que les louanges de mon
-esprit, et j'accepte hardiment celles qu'on donne à mon cœur et à mon
-amitié, parce que je suis persuadée qu'il est du devoir d'une personne
-raisonnable d'avoir le cœur comme je l'ai, et d'aimer ses amis comme
-j'aime les miens. Car, selon moi, quiconque n'est pas ainsi mérite d'être
-blâmé. Je vous remercie donc, Monsieur, de la justice que vous me rendez
-sur certains articles, seulement regardant vos louanges comme un pur
-effet de votre honnêteté et de votre politesse. Si vous étiez à Paris je
-vous montrerois le poëme _d'Eurymédon_......... Comme je suis la seule
-qui ai toutes les poésies de cet illustre mort et que j'y ai plus d'une
-sorte de droits, particulièrement à celles qu'il a faites dans la
-Bastille, parce qu'il n'eût pu les faire sans mon secours, je les garde
-soigneusement jusqu'à ce qu'on les mette au jour. Voici les quatre
-premiers vers d'_Eurymédon_ qui me sont adressés:
-
- Merveille d'amitié dont les vertus divines
- Surpassent les héros comme les héroïnes,
- Qui seule consolez mon triste éloignement
- Et de ces belles fleurs faites votre ornement.
-
-Il faut que vous sachiez, Monsieur, que le Prince qui est le héros du
-poëme est, à la fin de l'ouvrage, métamorphosé en fleur, et cette fleur
-est une espèce de giroflée jaune qui croît sur les murailles, que j'ai
-toujours fort aimée, et dont M. de Pellisson en voyoit beaucoup sur les
-tours de la Bastille, lorsqu'il eut la permission de s'y promener conduit
-par un officier. Cet ouvrage a assurément de grandes beautés et me fait
-beaucoup d'honneur en divers endroits, et le Roi y est mieux loué en
-quatorze vers qu'on ne l'a quelquefois loué en mille. Le beau discours de
-M. l'abbé de Fénelon est imprimé, et il mérite sans doute la réputation
-qu'il a; je suis fâchée qu'il soit trop gros pour vous l'envoyer par la
-poste.
-
-Je ne vous dis point de nouvelles aujourd'hui. On ne savoit point encore
-hier où va le Roi; mais il partit du Quesnoy le 3 de ce mois et toutes
-les armées marchoient. Les ennemis n'ont que soixante mille hommes qu'ils
-ont séparés et mis dans les villes qu'ils craignent le plus de voir
-assiégées, comme Bruxelles, Gand et Liége; et le Roi a plus de cent dix
-mille hommes en ses deux armées. Il fit ses dévotions le 1er de juin au
-Quesnoy, se portant parfaitement bien. S'il n'est pas venu de courrier la
-nuit dernière, on n'en sait que cela; mais toute l'Allemagne tremble
-depuis la prise d'Heidelberg, et on ne croit pas que le prince Louis de
-Bade attende M. le maréchal de Lorge qui marchoit vers lui quand on m'a
-écrit. Je suis, Monsieur, avec toute l'estime que vous méritez et toute
-la sincérité de mon cœur, votre, etc., etc.
-
-
-AU MÊME.
-
- 15 décembre 1693.
-
-Je suis fort aise, Monsieur, que vous ayez reçu les deux ouvrages de
-l'illustre mort et que vous les trouviez aussi beaux qu'ils sont.
-L'Élégie est touchante et généreuse, mais le Discours au Roi est un
-chef-d'œuvre plein d'esprit, de jugement, de magnanimité et d'éloquence;
-et ce qui en redouble le prix est le temps et le lieu où tout cela a été
-fait: car les difficultés qui s'y rencontroient eussent paru
-insurmontables à tout autre qu'à moi. Mais l'amitié et le courage
-viennent à bout de tout....
-
-Vous ne pouvez pas ignorer ce qui est arrivé à Saint-Malo et de quelle
-manière la machine infernale qui pouvoit détruire six villes comme
-celle-là, a échoué; que l'ingénieur qui l'avoit faite y a été étouffé
-avec deux autres, qu'il est resté sept cents bombes remplies d'ingrédiens
-diaboliques et tout nouveaux, et que le fracas que fit l'embrasement de
-la poudre fut si grand qu'on crut que cent mille hommes tomboient tout à
-la fois sur la ville. Tout le monde tomba dans les rues et dans les
-maisons; un canon de fer, chargé de trois livres de balles, passa
-par-dessus la maison où étoit M. le duc de Chaulnes, et alla se ficher
-dans un grenier sans faire une ouverture plus grande que celle qu'il lui
-falloit pour passer: cela est incroyable et est très-vrai. Il y a environ
-quarante maisons découvertes et des vitres brisées. Et cependant cet
-effroyable fracas n'a pas tué un chat (on me l'écrit en ces termes-là),
-et n'a pas mis le feu aux artifices qu'on avoit préparés pour perdre la
-ville. Il nous est resté plus de sept cents bombes pleines d'ingrédiens
-nouveaux: on en a envoyé une au Roi. Le fracas fut si terrible qu'on crut
-à Caen que la terre trembloit. On a encore trouvé une chaloupe double que
-M. de Chaulnes a trouvée si bien faite qu'il en veut faire six toutes
-pareilles. Je fus si touchée de ce terrible événement quand j'en reçus la
-première nouvelle, que je fis l'impromptu que je vous envoie[469]. On dit
-que la machine coûtoit deux millions au prince d'Orange, et j'apprends en
-cet instant, par des lettres de Bretagne et de Basse-Normandie, que la
-mer a vu près de cent Anglois morts sur ses bords, que les ennemis
-n'avoient plus de vivres et qu'ils en ont été prendre aux îles de Jersey
-et de Guernesey, où ils ont enterré un mort de quelque conséquence. Je
-suis bien obligée à M. le président Boisot de son souvenir. Je vous prie
-de l'en remercier pour moi et d'être bien persuadé, Monsieur, que
-personne ne connoît votre frère mieux que je le connois, et n'est plus
-véritablement votre, etc.
-
- [469] Nous n'avons pas retrouvé cet impromptu.
-
-
-AU MÊME.
-
- 6 mars 1694.
-
-Votre dernière lettre, Monsieur, est si bien écrite, si généreuse pour
-l'illustre mort et si obligeante pour moi, que je ne puis assez la louer,
-ni vous en remercier. Je vous apprends qu'on imprime les approbations du
-_Traité de l'Eucharistie_ et l'Épître dédicatoire au Pape, et que la
-première approbation est de M. l'archevêque d'Arles[470], qui a si bien
-connu la force et la beauté de l'ouvrage qu'il approuve, et a si
-parfaitement pénétré le sens de l'auteur, qu'il ouvrira les yeux aux
-moins éclairés. Et ce qui augmente mon plaisir, c'est que c'est moi qui
-ai obtenu, par une de mes amies, que cet archevêque travaillât; il étoit
-enrhumé, il avoit des affaires et le temps étoit court. Mais enfin je
-l'ai emporté, et j'en suis ravie, car cela pare le livre. Mais comme M.
-l'abbé de Ferriès sera le maître des exemplaires, priez-le de vous en
-envoyer le plus tôt qu'il pourra. Il y a peu de nouvelles: on envoie
-vingt bataillons en Piémont, parce qu'on a su que les ennemis y en
-faisoient passer. M. le prince d'Elbeuf a gagné deux mille pistoles bien
-aisément: car ayant dit qu'il avoit six juments qui, étant attelées à une
-manière de petit chariot, alloient et revenoient de Paris à Versailles en
-moins de deux heures, Monseigneur paria que cela ne se pouvoit et tous
-les courtisans à son exemple, et ils ont tous perdu.
-
- [470] Jean-Baptiste Adhémar de Monteil de Grignan, frère du comte
- de Grignan, et dont il est souvent question dans la
- correspondance de Mme de Sévigné.
-
-Il y a une nouvelle Satire de Despréaux imprimée contre les femmes, qu'il
-croit être la meilleure des siennes. Mais les gens de bon goût ne le
-trouvent pas, et il y a un caractère bourgeois et des phrases fort
-bizarres. Il donne un coup de griffe, selon sa coutume, à _Clélie_, sans
-raison et sans nécessité[471]. Mais je suis accoutumée à mépriser ce
-qu'il dit contre ce livre, et je n'y répondrai pas. Un livre qui a été
-traduit en italien, en anglois, en allemand et en arabe, n'a que faire
-des louanges d'un satirique de profession. Quand vous aurez vu cette
-satire qui maltraite fort M. Perrault, ami de M. de Pellisson et le mien,
-je serai bien aise d'en savoir votre sentiment. Je suis, Monsieur, avec
-toute l'estime dont vous êtes digne et toute la sincérité dont je fais
-profession, votre, etc., etc.
-
- [471] Nous avons parlé dans la _Notice_, p. 88, des attaques de
- Boileau, contre lesquelles Mlle de Scudéry proteste avec vivacité
- dans cette lettre et dans les suivantes.
-
-
-AU MÊME.
-
- 10 mars 1694.
-
-Je reçois, Monsieur, votre lettre du 4 et j'y réponds à l'heure même,
-pour vous dire que j'ai bien meilleure opinion de Besançon que vous ne
-pensez. Et s'il n'y avoit que vous, Monsieur votre frère et Mme de
-Chandiot qui eussiez de l'esprit et du mérite, il faudroit vous regarder
-comme des phénix. Mais comme j'ai beaucoup vécu, il y a longtemps que je
-sais que Besançon est une ville à qui le voisinage de peuples moins polis
-ne gâte rien. Et puis, Monsieur, quoique le proverbe dise qu'une alouette
-ne fait pas le printemps, je soutiens que vous seul inspireriez l'esprit
-et la politesse à toute une grande ville. Vous m'avez fait beaucoup de
-plaisir de me parler de Mme de Chandiot, dont je n'osois vous parler la
-première, de peur de l'importuner, car je respecte même mes amis quand
-ils s'endorment, et je ne les réveille pas étourdiment.
-
-Il y a une Satire contre les femmes du satirique public, que le mérite
-seul de votre amie doit faire sembler plus ridicule, car il a si mauvaise
-opinion des femmes qu'il ne peut compter que trois honnêtes femmes dans
-tout Paris. Mais, quoiqu'il pense que cet ouvrage est son chef-d'œuvre,
-le public n'est pas de son avis et le trouve très-bourgeois et rempli de
-phrases très-barbares. Il donne un coup de griffe assez mal à propos à
-_Clélie_. Et j'imite ce fameux Romain qui, au lieu de se justifier, dit
-à l'assemblée: «Allons remercier les dieux de la victoire que nous avons
-gagnée....»
-
-Je suis, Monsieur, avec toute l'estime dont vous êtes digne, votre, etc.,
-etc.
-
-
-AU MÊME.
-
- 20 mars 1694.
-
-Votre dernière lettre, Monsieur, est si belle qu'une enrhumée n'oseroit
-entreprendre d'y répondre, et je ne vous écris aujourd'hui que pour vous
-dire que le Roi a reçu très-favorablement le livre de M. de Pellisson,
-que M. l'abbé de Ferriès lui a présenté. Je le priai fort hier de vous
-l'envoyer promptement, et il me dit qu'il le feroit quand le libraire lui
-en auroit baillé. Je lui en demandai un pour Mme de Sévigné, qui le
-mérite par cent raisons: il me le bailla. Je ne fis que l'ouvrir et
-l'envoyer; mais, en l'ouvrant, j'y vis un assez long avertissement dont
-je n'avois pas entendu parler et dont je ne lus que trois lignes, ne
-voulant pas faire voir que je le remarquois. Je le crois de la même main
-que l'Épître: vous m'en direz votre avis. Mais je vous prie
-très-instamment de ne jamais dire à cet abbé que je vous en aie écrit, et
-de me mander votre sentiment de l'ouvrage. Comme j'ai trois lettres de M.
-de Pellisson, qui marquent qu'il a toujours cru qu'il mourroit avant moi,
-et désiré et attendu que je prendrois soin de son tombeau, j'ai sans
-doute quelque droit de m'en mêler. Au reste la Satire est toujours plus
-décriée, et il y a un grand nombre de vers qui la blâment d'une manière
-sanglante. Il y a encore un ancien satirique qui lui a donné un petit
-coup de griffe; il s'appelle Linière; voici ce qu'il dit:
-
- Ta Satire contre les femmes,
- Que si durement tu diffames,
- Vole partout, fameux Boileau;
- Et c'est le comble de ta gloire
- De voir qu'on la montre à la foire
- Comme quelque monstre nouveau.
-
-Il y en a de M. de Nevers d'un autre caractère, mais je n'aime pas à
-envoyer de pareilles choses[472]. Je suis, monsieur, avec une estime
-singulière, votre, etc., etc.
-
- [472] Philippe-Julien Mazarini-Mancini, neveu du cardinal.
-
- Il ne peut être question ici du sonnet grossier à propos de
- _Phèdre_, où le duc de Nevers menaçait Boileau et Racine de coups
- de bâton: ce sonnet est de 1674, et la _Satire contre les femmes_
- est de vingt ans postérieure. Comme elle renferme un portrait de
- la Précieuse où l'on voulut reconnaître Mme Deshoulières, il est
- possible que, cette fois encore, le duc ait voulu la venger des
- attaques de Boileau, leur ennemi commun.
-
-
-AU MÊME.
-
- 24 mars 1694.
-
-Je vous écris aujourd'hui, Monsieur, sans répondre à votre belle lettre
-du 16. Elle est trop modeste pour vous et trop flatteuse pour moi. Vous
-ai-je envoyé ce que M. de Nevers a écrit contre la nouvelle satire?
-Quand vous l'aurez lue, vous me ferez le plaisir de me dire si vous savez
-ce que c'est qu'un _lit effronté_, et si ce vers:
-
- .... que Vénus ou Satan[473]
-
-peut être fait par un chrétien. Je crois, Monsieur, que vous raisonnez
-fort bien en politique. On va faire un grand effort en Piémont et en
-Catalogne. Comme je compte votre voix pour beaucoup, je vais vous écrire
-un madrigal que je fis hier et que j'enverrai à Versailles[474]. Je ne
-l'ai montré qu'à M. l'évêque d'Avranches et à M. Bosquillon qui en sont
-contents. Je souhaite que vous le soyez de même et que vous me croyiez
-sincèrement votre, etc., etc.
-
- [473] Hémistiche d'un vers de la satire.
-
- [474] Ce madrigal n'a pas été retrouvé.
-
-
-AU MÊME.
-
- 7 avril 1694.
-
-Puisque c'est un sujet de joie qui vous a détourné de la lecture du livre
-précieux de l'illustre mort, je n'en saurois murmurer, et le mariage de
-votre parent prouve que la Satire contre les femmes n'empêche pas qu'on
-ne se marie. Toutes vos remarques sont justes[475], et l'on en peut faire
-beaucoup d'autres. Il n'y a que lui au monde qui puisse mettre Faustine
-en un rang plus honnête qu'une simple coquette. Je vous envoie les vers
-qu'on donne à M. de Nevers. J'en viens de voir de si terribles que je ne
-les ai pas voulu prendre. Vous me faites beaucoup de plaisir, Monsieur,
-de me faire espérer bientôt votre sentiment sur le livre de l'illustre
-mort, qui est admiré des plus habiles, des plus savants et des plus
-polis, et même des plus emportés de ses calomniateurs....
-
-Adieu, Monsieur, la toux me presse de finir; mais ce ne sera pas sans
-vous assurer que je suis très-sincèrement votre, etc., etc.
-
- [475] Sur la _Satire contre les femmes_. (W.)
-
-
-A M. HUET, ÉVÊQUE D'AVRANCHES[476].
-
- [476] Copie de Léchaudé d'Anisy.
-
- 4 juin [1694].
-
-Votre lettre du 29 de mai, Monseigneur, m'a causé un plaisir
-très-sensible, car connoissant le prix de votre suffrage comme je fais,
-j'ai été ravie que le dernier ouvrage de celui que je regretterai toute
-ma vie, l'ait obtenu. J'espère que la suite de cet admirable _Traité de
-l'Eucharistie_ l'obtiendra de même, et que vous donnerez aussi votre
-approbation entière au second volume qu'on va imprimer. Je vous ai écrit
-à Avranches une lettre que je suppose qu'on vous aura envoyée; mais, à
-tout hasard, je vous répète que le nonce a remis à M. l'abbé de Ferriès,
-de la part du Pape, une belle lettre latine écrite par le cardinal Spada,
-par ordre de Sa Sainteté, qui est toute remplie des louanges de feu M.
-de Pellisson et de son ouvrage. Cela est assurément fort glorieux pour sa
-mémoire. Le Roi a vu cette lettre, M. de Meaux en est ravi. Le Pape
-paroît fort aise que cet ouvrage ait paru sous son nom, étant rempli de
-la doctrine, de la piété et de l'éloquence de son auteur; il a ajouté que
-cet écrit lui est d'autant plus agréable qu'il ne tient rien de la
-sécheresse sententieuse des controversistes, et qu'enfin ce livre ne tend
-qu'à établir et éclaircir la doctrine catholique et à la persuader d'une
-manière propre à ramener les esprits égarés. Cela est plus fort et mieux
-dit que je ne le répète, et il finit en disant que M. Pellisson a été
-heureux de finir ses jours dans une étude si simple et si louable.
-
-Après cela, Monseigneur, permettez-moi de vous dire avec la même
-franchise que vous me parlez à la fin de votre lettre, que l'éloquence
-qui paroît dans le _Traité de l'Eucharistie_ n'est pas une éloquence qui
-farde et ne fait qu'éclairer sans éblouir; car après avoir persuadé
-l'esprit, elle touche le cœur, et je vous assure, Monseigneur, que cette
-foi vive, cette charité et cet amour de Dieu qui vous touchent encore
-plus que tout le reste, vous toucheroient moins sans ce petit rayon
-d'éloquence naturelle qui brille dans tout cet ouvrage, sans lui ôter
-rien de cette noble simplicité qui doit accompagner ces sortes de
-matières.
-
- Je suis, Monseigneur, etc., etc.
-
-
-A L'ABBÉ BOISOT[477].
-
- [477] Cabinet de M. Dubrunfaut.
-
- 21 août [1694].
-
-Je n'entreprends pas, Monsieur, de répondre à votre obligeante lettre,
-car je n'en ai pas le temps aujourd'hui, mais je veux vous dire que
-j'apprends que le 9 de ce mois Papachin et milord Russell[478] sont
-arrivés devant Barcelone, et que M. de Noailles qui étoit à quatre lieues
-de là, à une petite ville au bord de la mer, dépêcha aussitôt une frégate
-légère et une tartane, pour aller, séparément, en avertir M. de Tourville
-à Toulon, qui étoit prêt à faire voiles. Il envoya aussi diverses barques
-pour observer les manœuvres des ennemis, et voir s'ils débarquoient
-beaucoup de troupes; il mit des sentinelles sur toutes les hauteurs pour
-être averti de tout. J'apprends encore d'un autre côté que le 16, le
-prince d'Orange, manquant de tout dans son camp, renvoya ses gros
-bagages, et que le 17 à neuf heures du matin[479]..., apprenant que le
-prince d'Orange faisoit quelque mouvement, fit battre la générale et
-donna ordre qu'on se tînt prêt à marcher, faisant distribuer les sacs
-d'avoine par compagnie de cavalerie, et l'on vient d'ajouter à cela que
-le prince d'Orange marchoit vers Flene[480] et Monseigneur vers la
-Sambre; dans peu de jours on en saura davantage. Mme de Nemours marie son
-héritier à Mlle de Luxembourg et lui donne des biens immenses, et c'est
-un homme qui ne sait que boire[481].
-
- [478] L'amiral anglais Russell et le vice-amiral espagnol
- Papachin commandaient les flottes combinées d'Angleterre et
- d'Espagne.
-
- [479] Il semble qu'il faudrait ajouter _Monseigneur le Dauphin_
- ou _le maréchal de Luxembourg_.
-
- [480] Probablement Falaen (Belgique, Province de Namur).
-
- [481] L'héritier de la duchesse de Nemours était le chevalier de
- Soissons, son cousin germain, à qui elle fit prendre, en le
- mariant, le titre de prince de Neufchâtel.
-
-Après cela, Monsieur, je vous dirai que le Roi a reçu admirablement bien
-le présent de M. Bétoulaud, c'est une onice[482] antique très-belle, où
-la Victoire est gravée. Ce fut le P. de la Chaise qui la lui donna avec
-de très-beaux vers qui me sont adressés et où j'ai répondu, et un autre
-ouvrage qui m'est aussi adressé et où j'ai fait aussi une réponse.
-J'avois mis le cachet de la pierre antique dans une jolie boëte d'agate
-garnie d'or. Sa Majesté trouva la pierre très-belle et très-curieuse et
-prit beaucoup de plaisir aux vers; enfin cela s'est passé
-très-glorieusement pour M. Bétoulaud et pour moi. S. M. dit qu'elle
-alloit les montrer à Mme de Maintenon, et je prétends lui écrire mercredi
-prochain pour lui apprendre que je ne suis pas payée. Il me reste à vous
-dire que je suis ravie que vous soyez guéri, que je souhaite que votre
-frère le soit bientôt, et que je suis, Monsieur, plus que je ne le puis
-dire, votre, etc., etc.
-
- [482] Onyx.--L'inventaire de la bibliothèque des Médailles, cité
- par nous p. 100 de la _Notice_, mentionne à la date du 19 février
- 1695 «une petite agathe onice montée en cachet d'or sur laquelle
- est gravée en creux une Victoire debout, donnée au Roy par Mlle
- de Scudéry.»
-
-
-AU MÊME.
-
- Août 1694.
-
-Je vous réponds un peu tard, Monsieur, par des raisons bien différentes.
-La première est que je fus accablée, à ma fête, de fleurs, de fruits, de
-vers et de billets, qu'il m'a fallu plusieurs jours à remercier ceux qui
-me les avoient envoyés et à recevoir les visites de ceux qui venoient
-voir les vers que j'avois reçus. Mais, depuis cela, ma santé altérée, mes
-affaires au même état et l'inquiétude où j'étois du Havre où je suis née,
-et du pays de Caux, où j'ai un neveu à la mode de Bretagne, d'un mérite
-distingué, et plusieurs autres parents, m'ont fort occupée. Mais grâce à
-Dieu, les ennemis n'ont pas fait grand mal au Havre, quoiqu'ils y aient
-jeté plus de mille bombes, où il n'y a eu que six médiocres maisons
-brûlées, et une chapelle un peu endommagée; et la bombarde qu'une de nos
-bombes fit sauter en l'air valoit mieux que ce que la ville a perdu. Il
-n'y a eu qu'un homme tué au Havre, et deux à Dieppe. L'embrasement de
-cette dernière a été grand par la faute des habitants qui étoient tous
-sortis de la ville. Mais M. le maréchal de Choiseul, qui étoit au Havre
-avec la Maison du Roi et la noblesse du pays, fit éteindre le feu
-aussitôt qu'il prit en quelque part. La citadelle et les vaisseaux du
-port n'ont eu nul mal.
-
-Comme vous prenez part à tout ce qui me touche, je vous dirai que le
-Madrigal sur la prise de Gironne[483] a été vu du Roi par le R. P. de la
-Chaise et qu'il en a été loué plus qu'il ne mérite. J'envoyai hier à ce
-même père une pierre antique pour le Roi, avec de très-beaux vers que
-l'on m'avoit adressés, où j'ai répondu. J'ai lieu de croire, vu la
-manière dont il a reçu mon madrigal, que Sa Majesté ne sait pas que je ne
-suis pas payée. Si cela continue, je prendrai la liberté de l'écrire à
-Mme de Maintenon, pour la prier d'en dire un mot au ministre. Vous voyez,
-Monsieur, que je vous parle de mes intérêts comme si c'étoient les
-vôtres. Apprenez-moi, s'il vous plaît, Monsieur, si vous êtes soulagé de
-la douleur dont vous vous plaigniez par votre dernière lettre. Je le
-souhaite de tout mon cœur, comme étant véritablement votre, etc. etc.
-
- [483] Voy. ce Madrigal aux Poésies.
-
-AU MÊME.
-
- Le 6 novembre 1694.
-
-Un grand rhume causé par toutes les inclémences de l'air et accompagné du
-chagrin de ne voir pas finir mon affaire du Trésor royal, dont on parlera
-encore demain au ministre, m'ont empêchée de vous écrire plus tôt. Mes
-amis n'ont pas encore trouvé cet Eusèbe que vous cherchez. Nous verrons
-si le public le trouvera, car M. Bosquillon et moi nous avons fait mettre
-la question dans le _Journal_ _des Savants_[484]. Nous verrons si
-quelqu'un sera plus heureux. Il y a très-peu de nouvelles: on parle
-toujours de la paix avec espérance. Les galères hiverneront à Saint-Malo
-et à Bordeaux, dont les officiers sont bien fâchés; ils seroient plus
-agréablement à Marseille. M. l'évêque d'Agen, autrefois le père Mascaron,
-qui est de mes amis depuis plus de quarante ans, prêcha le jour de la
-Toussaint à Versailles et charma le Roi et même les courtisans. Je m'y
-étois attendue, car c'est le plus éloquent homme du royaume et qui prêche
-le plus solidement. Je vous envoie un madrigal que M. Bosquillon a fait
-sur ce sermon-là. J'ai fait aussi un impromptu[485], mais on n'y entend
-rien si on n'a vu une grande Épître que M. de Bétoulaud a faite à la
-louange de cet excellent prélat qui, dans la disette, nourrissoit les
-pauvres jusqu'à s'incommoder. Je voudrois bien, Monsieur, vous demander
-si vous n'approuviez pas mieux que je fisse des mémoires pour la vie de
-l'illustre mort qu'une vie dans les formes. Car les Mémoires permettent
-un plus grand détail, et c'est cela qui est très-beau en la vie de M. de
-Pellisson. Dites-moi votre avis et me croyez, Monsieur, très-sincèrement,
-votre, etc., etc.
-
- [484] Nous n'avons pas trouvé trace de cette question dans le
- _Journal des Savants_ de 1694 et de l'année précédente.
-
- [485] Disons ici, une fois pour toutes, que parmi les nombreuses
- pièces de circonstance de Mlle de Scudéry ou de ses amis, citées
- dans sa Correspondance et que nous avons pu retrouver, celles qui
- présentent quelque intérêt ont été reproduites ou indiquées dans
- les Poésies.
-
-
-MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADAME DE CHANDIOT A BESANÇON[486].
-
- [486] Cette lettre et les suivantes à Mme de Chandiot sont tirées
- du mss de la Bibliothèque nationale indiqué ci-dessus, p. 322.
-
- Ce 20 avril [1695].
-
-Je n'ai pas voulu, Madame, me donner l'honneur de vous écrire que je
-n'eusse fait l'entrevue de M. le président Boisot et de M. Bosquillon. Il
-me paroît qu'ils sont contents l'un de l'autre, et je ne doute pas,
-Madame, que vous ne soyez contente de l'éloge que ce dernier fait de
-notre illustre ami[487], sur vos mémoires, dont il est charmé, aussi bien
-que de quelques-unes de vos lettres que je lui ai montrées. J'en ai vu
-une fort belle entre les mains de M. le président Boisot, mais comme il
-me semble qu'il vous a un peu trop alarmée sur ma santé et sur ma vie, où
-vous avez la bonté de prendre intérêt, je veux un peu vous rassurer et
-vous dire qu'il n'est pas impossible que je n'aie encore quelque petit
-nombre d'années à vivre. Il est vrai que l'excessive rigueur de l'hiver
-dernier m'a causé un fort grand rhume qui ne peut guérir que par le chaud
-qui n'est pas encore venu, mais il est sans fièvre et sans nul engagement
-de poitrine, et ce qui m'incommode le plus est un rhumatisme qui
-m'enferme dans ma chambre et dans mon cabinet, ne pouvant marcher,
-quoiqu'il ne soit qu'aux genoux.
-
- [487] L'abbé Boisot, mort le 4 décembre 1694.
-
-Mais, comme je suis d'une famille où les ressorts de la raison ne s'usent
-point, je puis espérer d'en jouir encore un petit nombre d'années, comme
-je vous l'ai dit. J'en ai un exemple domestique, car la mère de feu mon
-père a vécu cent huit ans avec toute la liberté de la sienne, et elle
-jeûna le vendredi et au pain et à l'eau la dernière année de sa vie,
-comme elle avoit accoutumé depuis quarante ans. Je n'aspire pas à en
-avoir une aussi longue, j'ai perdu trop d'illustres amis pour le désirer,
-et il y en a peu de ce temps-ci capables de les remplacer; l'amitié étant
-devenue extrêmement rare. Je n'ai pas moins perdu d'amies illustres que
-d'illustres amis. Si nous étions en même lieu, Madame, vous avez tout le
-mérite qu'il faut pour adoucir toutes mes douleurs, pourvu que je puisse
-avoir place dans votre cœur; celle que vous avez dans le mien m'en rend
-en quelque sorte digne, puisque je suis avec toute l'estime que vous
-méritez et toute la sincérité dont je fais profession, votre très-humble
-et très-obéissante servante.
-
-
-A LA MÊME.
-
- Le 15 mai [1695].
-
-Je commence, Madame, par vous assurer que vous serez contente de l'éloge
-que M. Bosquillon a fait de feu l'abbé de Saint-Vincent[488]. M. le
-président Boisot vous l'aura sans doute dit, mais je vous le confirme
-après l'avoir lu deux fois. Dès qu'il sera imprimé vous l'aurez, et M. le
-président Boisot aussi. En attendant je vous envoie un madrigal que M.
-Bosquillon a fait après avoir lu les deux vôtres avec autant de modestie
-que d'estime et de respect pour la main qui les lui donne, et je vous
-envoie en même temps un madrigal qu'il a fait au retour d'une fameuse
-fauvette[489] dont je suppose que vous connoissez la réputation. Je vous
-envoie aussi ce que j'ai dit à la même fauvette, afin que vous voyiez que
-je n'aspire pas à vivre aussi longtems que ma grand'mère, n'étant pas
-assurée des mêmes avantages qu'elle a eus. Je n'écris pas aujourd'hui à
-M. le président Boisot; je me réserve à me donner cet honneur que l'Éloge
-soit imprimé, et je vous envoyerai en même temps la copie de la lettre de
-M. [Montmort?] à M. de Pellisson que le Roi a gardée. Conservez, Madame,
-la même bonté qu'à celui que nous regrettons, pour votre très-humble et
-très-obéissante servante, car je sens assez qu'elle n'en est pas indigne
-par l'estime distinguée qu'elle fait de votre mérite. Je crois, Madame,
-qu'il n'est pas nécessaire de vous dire qu'elle s'appelle
-
- MADELEINE DE SCUDÉRY.
-
- [488] L'abbé Boisot.--Cet Éloge se trouve au _Journal des
- Savants_, 1695, p. 212, sous forme de Lettre à Mlle de Scudéry.
-
- [489] Voy. les Poésies et le _Recueil de Mme de la Suze et de
- Pellisson_, 1741, t. I, pp. 164 à 199.
-
-
-A L'ABBÉ NICAISE[490].
-
- [490] Cabinet de M. Chambry.
-
- L'abbé Nicaise, chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon, avait été
- surnommé par La Monnoie le _Facteur du Parnasse_. Il entretenait
- avec divers savants, tant français qu'étrangers, une vaste
- correspondance dont plusieurs volumes sont conservés à Paris, à
- Lyon et à Montpellier.
-
- Septembre 1695.
-
-Vous m'avez fait un grand plaisir, Monsieur, de m'apprendre que j'ai eu
-l'honneur d'être en communauté d'amis avec vous, car M. Lantin[491] avoit
-témoigné autrefois aussi beaucoup de bonté pour moi; et M. l'abbé de
-Saint-Vincent et M. [_nom illisible_] ont été de mes amis jusqu'à leur
-dernier jour. Je vous dis cela, Monsieur, pour vous empêcher de vous
-repentir de tout ce que vous me dites d'obligeant et de ce que vous en
-dites à M. Bosquillon qui m'a fait voir l'agréable lettre que vous lui
-avez écrite. Je suis ravie que l'éloge qu'il a fait de M. l'abbé Boisot
-vous ait plu; il est universellement loué de tout le monde. J'écris
-aujourd'hui à M. Moreau, ce qui a engagé M. le président Cousin à le
-mettre dans le Journal[492]. Ce seroit trop long à répéter, et je suis si
-cruellement enrhumée que je suis forcée de louer en peu de paroles votre
-généreuse ardeur pour conserver la mémoire de vos illustres amis, et la
-délicatesse que vous avez sur cela est une marque certaine de la
-générosité de votre cœur, que je préfère à votre rare savoir, et à la
-vivacité brillante de votre esprit qui paroît dans la lettre que vous
-avez écrite à M. Bosquillon, et dans celle dont vous m'avez honorée. J'en
-ai, Monsieur, toute la reconnoissance que je dois très-véritablement.
-
-Votre très-humble et très-obéissante servante.
-
- [491] Lantin (Jean-Baptiste), conseiller au parlement de Dijon,
- né en 1620, mort en 1695.
-
- [492] Le _Journal des Savants_ fut rédigé de 1687 à 1702 par
- Louis Cousin, président de la cour des Monnaies et membre de
- l'Académie française.
-
-
-A M. HUET, ÉVÊQUE D'AVRANCHES[493].
-
- [493] Copie de Léchaudé d'Anisy.
-
- [1695.]
-
-Ce que vous m'apprenez, Monseigneur, de la générosité de Mlle de Clisson
-redouble la douleur que j'avois déjà de sa perte; car une amie de
-quarante ans de ce mérite-là est une perte irréparable.
-
-Ce qu'elle fait pour M. Gallois[494] qui est auprès de moi me touche
-sensiblement et me fait voir qu'elle aimoit tout ce que j'aimois et tout
-ce qui m'aimoit. Ce que vous me dites, Monseigneur, de la manière
-obligeante dont M. de Lamoignon vous a parlé de moi me touche aussi bien
-sensiblement, et il faut qu'il ait deviné le respect distingué que j'ai
-toujours eu pour lui, pour me traiter avec tant d'humanité. Vous me
-ferez plaisir, si vous en trouvez l'occasion, de lui témoigner la
-reconnoissance que j'en ai. Je ne lui écris pas encore sur cela, de peur
-qu'on ne puisse me soupçonner d'un sentiment d'intérêt; car bien que ma
-fortune soit très-mauvaise, n'étant payée de nulle part, je ne sens en
-cette occasion que la perte d'une amie qui étoit touchée de mon malheur,
-et qui m'a voulu secourir en mourant.
-
- [494] Voir la _Notice_, page 110.--Nous ne savons s'il s'agit ici
- de l'abbé Jean Gallois de l'Académie des sciences et de
- l'Académie française, l'un des principaux rédacteurs du _Journal
- des Savants_, ou du sieur Legallois auteur des _Conversations
- académiques_ dédiées à Huet.
-
-Je commençois à craindre que vous ne m'eussiez oubliée, mais votre billet
-m'a rassurée, et me persuade que vous vous souvenez de la date de notre
-amitié, et que vous n'avez point d'amie qui soit avec plus d'estime, plus
-de zèle et plus de sincérité,
-
- Votre, etc., etc.
-
-
-AU MÊME[495].
-
- [495] Copie de Léchaudé d'Anisy.
-
- 29 décembre [1695].
-
-Il est bien juste, Monseigneur, que je vous remercie de la bonté que vous
-avez eue de me rendre office auprès de M. de Lamoignon, et de m'avoir
-appris avec quelle honnêteté il vous a parlé de moi. Je lui écrivis hier
-pour l'en remercier, et je lui envoyai ma lettre par les personnes dont
-Mlle de Clisson s'est souvenue, et qu'il reçut très-civilement. Comme on
-m'a dit qu'il y a un grand nombre de legs, je voudrois bien savoir si
-les noms de Vaumale ou de Valcroissant ne se trouvent pas parmi ceux à
-qui cette généreuse personne en a laissé. Si vous trouvez occasion de le
-savoir, vous me ferez plaisir de me l'apprendre et de savoir aussi ce
-qu'elle laisse à M. de la Bastide[496], qui est en Angleterre. Vous
-voyez, Monseigneur, que j'use de la liberté que la véritable amitié
-donne. Conservez-moi la vôtre, et soyez assuré que la mienne durera
-autant que la vie de votre, etc., etc.
-
- [496] Marc-Antoine de la Bastide, controversiste protestant, né à
- Milhau en 1624, mort vers 1704. Il fut envoyé comme secrétaire
- d'ambassade en Angleterre; il était ami de Pellisson.
-
-
-A MADAME DE CHANDIOT[497].
-
- [497] De la main d'un secrétaire.
-
- Ce 27 octobre [1699].
-
-MADRIGAL.
-
- Chandiot est une merveille
- Qui n'aura jamais de pareille.
- Sa beauté n'est qu'un simple trait
- De son admirable portrait.
- Ses vertus, son cœur magnanime
- Ont acquis toute mon estime,
- Et je l'aime d'un air et si tendre et si doux
- Que mes plus chers amis en deviennent jaloux.
-
-Voilà, Madame, un impromptu que je n'ai pu m'empêcher de faire, c'est
-l'ouvrage de ma reconnoissance plutôt que de mon esprit. Je vous envoye
-un petit mot de Mme de Balmont que je vous recommande tout de nouveau
-comme ma fille. Son mari l'a mandée, mais, comme ça été après avoir reçu
-une lettre de son oncle qui lui a donné l'emploi, je crains qu'il ne soit
-pas converti, et je lui conseillerois de loger chez la veuve du médecin
-que vous lui avez enseignée, car je craindrois que, s'il n'est pas
-converti, il ne l'empoisonnât[498], et il est bon d'examiner sa conduite
-avant que de s'y fier. Elle suivra vos conseils et vous trouverez que
-c'est une très-bonne personne; elle part pour aller à Besançon le 9 du
-mois prochain. M. l'abbé Bosquillon trouve votre générosité, aussi bien
-que moi, très-grande, et nous sommes toujours tout d'un avis en parlant
-de vous. Votre dernière lettre est si bien écrite qu'il l'a admirée comme
-moi. Le Roi est revenu en santé parfaite de Fontainebleau; il a mis à son
-retour Mme la duchesse de Bourgogne avec M. son époux[499]; elle fut le
-lendemain à Saint-Cyr pour éviter les visites des courtisans en
-semblables occasions. Sa Majesté ira le jour des Morts à Marly où elle
-sera quatorze jours. Voilà, Madame, ce qu'il y a de nouveau. Je suis à
-vous comme vous le méritez, c'est-à-dire que je suis, plus que personne
-ne peut l'être, votre très-humble et très-obéissante servante.
-
- [498] Par ses conseils.
-
- [499] «En arrivant de Fontainebleau (22 octobre 1699), le jour
- même, Monseigneur et la duchesse de Bourgogne furent mis
- ensemble.» Saint-Simon, édition Chéruel, tome II, p. 336.
-
-
-A M. VALLÉE, PREMIER COMMIS DU CONTRÔLE GÉNÉRAL DES FINANCES[500].
-
- [500] _Musée des Archives_, no 909.
-
- 27 janvier [1701].
-
-Comme je crois que c'est aux bons offices que vous m'avez rendus,
-Monsieur, que je dois la bonté que Mgr Chamillart a eue pour moi, en me
-fesant payer de la pension dont le Roi m'honore, c'est par cette raison
-que je vous en rends de tout mon cœur mille très-humbles grâces. Je
-m'adresse aussi à vous, Monsieur, pour vous prier de lui rendre la lettre
-que j'ai l'honneur de lui écrire pour lui en témoigner ma reconnoissance.
-Soyez, s'il vous plaît, bien persuadé de la mienne à votre égard, et que
-je n'oublierai jamais tous les services que vous me rendez avec tant de
-bonté, en me fesant payer si promptement. Je suis, Monsieur, avec toute
-l'estime que vous méritez, votre très-humble et très-obéissante servante,
-etc.
-
-_P. S._--Monseigneur Chamillart a fait une réponse très-obligeante à ma
-lettre.
-
-
-A M. HUET, ÉVÊQUE D'AVRANCHES[501].
-
- [501] Copie de Léchaudé d'Anisy.
-
- Cette lettre n'est pas écrite par Mlle de Scudéry; elle est de la
- main d'un secrétaire, et seulement signée par elle.
-
- 23 avril [1701].
-
-J'ai reçu, Monseigneur, avec beaucoup de plaisir, la lettre que vous
-m'avez fait l'honneur de m'écrire; car je croyois que vous m'aviez
-tout-à-fait oubliée. J'ai été fort touchée de la mort de M. de
-Segrais[502]: il y avoit cinquante ans qu'il étoit de mes amis, et j'ai
-fait quelques vers pour conserver sa mémoire. Cela vous doit faire
-connoître, Monseigneur, que je n'oublie pas mes anciens amis, et que je
-me souviens parfaitement de tous les témoignages d'amitié que vous m'avez
-rendus autrefois.
-
- [502] Segrais étant mort le 25 mars 1701, cette lettre est de peu
- de temps avant la maladie qui conduisit Mlle de Scudéry au
- tombeau le 3 juin de la même année.
-
-Le rhumatisme que j'ai aux genoux est devenu si fâcheux que je ne marche
-plus, mais mon estomac et ma raison sont toujours en santé, et par
-conséquent, Monseigneur, je serai toute ma vie, avec toute l'estime et le
-respect que vous méritez, votre très-humble et très-obéissante servante,
-etc.
-
-
-
-
- LETTRES
- DONT ON N'A PU RETROUVER LA DATE
-
-
-MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE DESCARTES[503].
-
- [503] Les six lettres suivantes, échangées entre Mlle de Scudéry
- et Mlle Descartes, sont tirées d'un volume intitulé: _Essais de
- lettres familières sur toutes sortes de sujets, avec un discours
- sur l'art épistolaire et quelques remarques nouvelles sur la
- langue françoise; ouvrage posthume de l'abbé *** (Cassagne)_; mis
- en ordre par l'abbé de Furetière, de l'Académie françoise. Paris,
- Jacques Lefebvre, 1690, 1 vol. in-12.
-
- Sans date.
-
- En m'apprenant, Iris, que vous savez rimer,
- Vous m'apprenez aussi que vous savez aimer:
- Mais, Iris, l'oserois-je dire!
- Trouve-t-on quelque amant dans l'amoureux empire
- Digne de cette noble ardeur
- Dont vous peignez si bien la force et la grandeur?
- Pensez-y donc, fille charmante.
- Ah! qu'il est dangereux d'être trop tendre amante,
- Puisqu'il n'est point d'amant heureux
- Qui soit longtemps fort amoureux.
- Par une ingratitude horrible,
- Son amour s'allentit dès qu'on devient sensible,
- Et l'ignorance d'être aimé
- Le rend beaucoup plus enflammé.
-
-Voilà, Mademoiselle, des vers aussi négligés que les vôtres sont beaux;
-j'en suis charmée, et je crois bien que toutes les muses sont également
-de vos amies, puisque vous écrivez aussi bien en vers qu'en prose; mais
-pour vous montrer que mon sentiment ne m'est pas particulier, je vous
-envoye quatre vers d'une amie que j'ai, qui est très-digne d'être la
-vôtre, car elle a un mérite infini, et M. de M...., qui l'admire aussi
-bien que moi, vous en répondra. Elle s'appelle Mme de P...[504]. Voilà
-les quatre vers qu'elle engagea dans un billet fort galant qu'elle
-m'écrivit un jour:
-
- Où peut-on trouver des amans
- Qui nous soient à jamais fidèles?
- Je n'en sais que dans les romans
- Et dans les nids des tourterelles.
-
- [504] Probablement Mme de Platbuisson. Voyez la _Notice_, p. 55.
-
-Tout le monde choisi a su ces quatre vers. Si Voiture ou Sarazin
-ressuscitoient, ils voudroient les avoir faits. Cependant, Mademoiselle,
-la mauvaise opinion que j'ai des amants ne diminue rien de l'admiration
-que j'ai pour vos beaux vers. M. de M.... a trop bon goût pour y avoir
-rien changé. Il me les a montrés écrits de votre main sans une seule
-rature, et je les ai copiés de la mienne sans y rien changer; mais je
-prendrai pourtant la liberté de vous avertir de la juste signification
-d'un mot que vous avez sans doute employé sans y penser, afin qu'il n'y
-ait pas la moindre imperfection à ce que vous écrirez. Voici de quoi il
-s'agit: vous confondez deux mots, _avant_ et _devant_, et il ne les faut
-pas confondre. Vous parlez juste quand vous dites:
-
- Faut-il avant sa mort que tant de fois je meure.
-
-Mais quand vous dites au dixième vers:
-
- Et devant le trépas ne me fais pas mourir,
-
-cela n'est pas juste. Dans les règles, il faudroit refaire le vers, et
-mettre _avant_ au lieu de _devant_. On dit aller _au devant de
-quelqu'un_, ou _il demeure devant ma porte_; mais pour marquer
-précisément un temps, on dit, par exemple, _avant que je fusse née, avant
-qu'il arrivât_, et non pas _devant_.
-
-Je vous demande pardon, Mademoiselle, de cette liberté; ce n'est pas ma
-coutume de faire le bel esprit, mais j'ai voulu vous donner ce petit avis
-d'amitié qui vous doit marquer la sincérité de mes louanges et qui ne
-diminue rien de mon admiration pour votre belle élégie; non plus que ma
-croyance en faveur de mon chien n'ôte rien de l'estime infinie que j'ai
-pour feu M. votre oncle. Ce n'est pas l'amitié que j'ai pour les animaux
-qui me prévient à leur avantage, c'est celle qu'ils ont pour moi qui me
-persuade en leur faveur; car on ne peut rien aimer par choix sans quelque
-sorte de raison; et selon cette règle, Mademoiselle, je suis parfaitement
-raisonnable, puisque la connoissance de votre mérite extraordinaire
-m'engage à vous aimer infiniment, et je prévois que tout cela doit durer
-autant que la vie de votre très-humble, etc., etc.
-
-
-RÉPONSE DE MADEMOISELLE DESCARTES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
-Je suis si fière, Mademoiselle, des vers de votre façon qui s'adressent à
-moi, que je crois déjà être immortalisée; mais est-il possible que vous
-ne trouviez à redire dans ma pauvre élégie que ce que vous y reprenez?
-Moi qui la regarde avec des yeux de mère, j'y voyois mille choses que
-j'eusse voulu n'y point voir; mais je n'ose plus blâmer ce que vous avez
-jugé digne de vos louanges, et je veux seulement, pour rendre témoignage
-à la vérité, vous assurer qu'elle est toute de mon imagination, et que
-mon cœur n'y a point de part.
-
- Mon cœur qui de l'amour sut toujours se défendre,
- Injustement en seroit soupçonné;
- Il n'est jamais permis d'en prendre
- Qu'après que l'on en a donné;
- Et dans mes plus beaux jours mes beautés innocentes
- De pareils attentats furent toujours exemptes.
-
-Non, Mademoiselle, je n'ai jamais fait, Dieu merci, de conquêtes, et
-c'est ce qui me console plutôt que toutes les raisons que vous dites si
-agréablement dans vos beaux vers.
-
- Tout berger est trompeur, inconstant et volage;
- Malheur à celle qui s'engage.
- Mille exemples fameux en convainquent l'esprit;
- Mais malgré cette règle et si juste et si belle,
- Si tôt que le cœur s'attendrit,
- On croit que l'amour est fidèle.
-
-Votre illustre amie, Mme de P..., a beau nous dire des merveilles dans
-ses quatre vers qui sont inimitables; on les admirera, on les voudra
-croire, et le cœur ira son chemin;
-
- La seule tourterelle en amour est fidèle,
- Mais quand notre cœur est charmé,
- L'objet dont il est enflammé
- Nous paraît constant tout comme elle.
-
-Ainsi, Mademoiselle, il vaut mieux que je n'aie jamais eu d'amants, que
-de n'avoir eu pour préservatif que la vue de leur inconstance.
-
- L'amour a soin de nous persuader
- Qu'on brûlera pour nous d'une flamme éternelle,
- Et que nous allons posséder
- Un sort que n'eut jamais aucune autre mortelle.
-
-Et je ne sais s'il n'est point à propos que l'on s'abuse ainsi
-quelquefois. On se tiendroit trop sur ses gardes, on vivroit dans une
-retraite et dans une solitude de cœur qui fait de la peine à imaginer;
-et, quant à la vérité, toute belle qu'elle est, elle peut être d'un
-moindre prix que certaines erreurs douces et charmantes qui flattent
-agréablement. Par exemple, Mademoiselle, je souhaite avec tant de passion
-d'être aimée de vous, que je crois qu'il en est quelque chose; ne me
-désabusez jamais, je vous en supplie, laissez-moi une imagination qui
-m'enchante et qui fait tout le bonheur de votre très-humble, etc., etc.
-
-
-MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE DESCARTES.
-
- Sans date.
-
- Vous dites fort modestement
- Que vous n'avez point eu d'amant;
- Ce discours n'est pas vraisemblable:
- Mais du moins, fille incomparable,
- Pour être sincère à mon tour,
- Ne haïssez-vous point l'amour?
- Et je trouve assez incroyable
- D'aimer la passion qui peut tout enflammer
- Sans que pas un amant ait osé vous aimer.
- Où l'auriez-vous si bien connue,
- Si vous ne l'aviez jamais vue?
- Pour parler comme vous de l'amoureux ennui,
- Il faut du moins, Iris, l'avoir appris d'autrui,
- Il faut, dis-je en un mot, si l'on le veut connoître,
- Le sentir ou l'avoir fait naître;
- Mais on voit assez rarement,
- Quand on aime l'amour, qu'on haïsse l'amant.
-
-Je vous excepte pourtant de cette règle, Mademoiselle, car comme vous
-avez eu infiniment d'esprit dès votre plus tendre jeunesse, je suppose
-qu'il a été une garde fidèle de votre cœur, et que ne trouvant rien
-digne de lui, il a conservé sa liberté. Les vers dont votre lettre est
-semée, sont fort galants et fort jolis, et je vois bien que vous seriez
-plutôt de l'avis des quatre vers d'un ami que j'ai eu, que de celui des
-quatre de Mme de P.... Il les mettoit dans la bouche d'une dame. Les
-voici:
-
- Mais quand sur notre esprit un amant qu'on estime
- A pris quelque crédit,
- On commence à douter si l'amour est un crime
- Aussi grand qu'on le dit.
-
-Je prends la liberté, Mademoiselle, de vous envoyer un madrigal qui a eu
-le bonheur de ne pas déplaire au Roi, et je souhaite qu'il soit aussi
-heureux auprès de vous, car je connois tout le prix de votre voix. Je
-voudrois bien que vous connussiez de même celui de mon amitié: car en un
-mot, Mademoiselle, je ne suis aimable que parce que je sais aimer mes
-amies d'une manière tendre et désintéressée, qui me distingue de beaucoup
-d'autres; je me vante hardiment de cette bonne qualité. Car étant aussi
-éloignées l'une de l'autre, vous n'en sauriez rien, si je ne vous le
-faisois connoître; et je ne vous parle ainsi que pour vous engager à
-m'employer à quelque chose qui puisse vous donner lieu de croire que je
-suis avec beaucoup de tendresse
-
- Votre, etc., etc.
-
-
-RÉPONSE DE MADEMOISELLE DESCARTES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
- Sans date.
-
-Vous l'avez bien jugé, Mademoiselle, j'étois née avec une belle
-disposition à l'amour.
-
- Mais qui pourroit aimer, s'il ne plaît au Destin?
-
-a fort bien dit un poëte de notre pays. Il faut que je vous dise tout
-mon secret; j'y suis obligée par reconnoissance, et je vous ai plus
-d'obligation que vous ne pensez.
-
- Si mon cœur et sensible et tendre
- De l'amour a su se défendre,
- Je vous dois ce rare bonheur,
- Seule vous en avez l'honneur;
- Fille du monde sans pareille,
- Fille du siècle la merveille.
- Les héros que vous avez faits,
- Héros en amour si parfaits,
- M'ont fourni du mépris pour les amours vulgaires,
- Et dégoûté mon cœur des amours ordinaires.
-
-C'est la vérité pure, vous m'avez donné une si belle idée de l'amour dans
-tout ce que vous avez écrit, que je n'en ai rien voulu rabattre. J'ai cru
-qu'il falloit aimer ainsi, ou n'aimer pas du tout.
-
- Vos beaux livres m'ont fait connoître
- Un amour généreux, pur et sans intérêt,
- Et qui l'a vu tel qu'il doit être
- Ne peut le souffrir comme il est.
-
-Cela soit dit, Mademoiselle, à la honte de la philosophie morale, je le
-sais par expérience,
-
- D'une innocente ardeur la parfaite peinture,
- Et l'exemple fameux d'une illustre aventure
- Corrigent mieux les jeunes cœurs
- Et les penchants de la nature,
- Que la science austère et dure
- Qui s'applique à régler les mœurs.
-
-On aime tant à parler de soi-même que j'ai commencé par là, quoique je
-ne dusse vous parler que de votre merveilleux madrigal, qui est un des
-plus beaux que j'aie jamais vus.
-
-
-MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE DESCARTES.
-
- Sans date.
-
- Quand je fis de l'amour une image parfaite,
- Des vulgaires amours j'espérai la défaite;
- Mais malgré cet espoir nous voyons mille cœurs
- Se laisser conquérir par d'indignes vainqueurs,
- Qui, méprisant bientôt ce qu'ils ont pris sans gloire,
- Courent incessamment de victoire en victoire,
- Et se lassant enfin d'être trop tôt aimés,
- Se moquent des Chloris dont ils furent charmés.
- Mais puisque votre cœur, fille charmante et sage,
- Est par mon assistance échappé du naufrage,
- Et que des mers d'amour ne craignant plus les flots
- Il est libre et jouit d'un glorieux repos,
- Je ne me repens pas d'avoir fait la peinture
- De cette passion et si noble et si pure,
- Qui sait unir les cœurs sans blesser la raison;
- Car l'amour héroïque est un contre-poison.
- Si l'on devoit un prix dans la superbe Rome
- A quiconque pourroit en sauver un seul homme;
- Que ne devez-vous pas à cet heureux tableau
- Où ma main a tracé ce qu'Amour a de beau,
- Par l'opposition des amours passagères,
- Des amours d'intérêt, des amours mensongères,
- Des sentiments grossiers et de leurs faux appas!
- Vous avez su franchir un si dangereux pas.
- Je vous demande donc pour prix de mon ouvrage
- Ce cœur, ce même cœur échappé du naufrage;
- Ne le refusez pas à ma tendre amitié,
- Qui vaut mieux que l'amour de plus de la moitié.
-
-
-RÉPONSE DE MADEMOISELLE DESCARTES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
- Sans date.
-
-Mon cœur est à votre service, Mademoiselle, et vous lui faites trop
-d'honneur de le souhaiter.
-
- On ne peut refuser un cœur
- Que l'illustre Sapho demande,
-
-et si quelque Tirsis me l'avoit demandé aussi galamment que vous faites,
-j'étois perdue. Mais, Mademoiselle, on m'avoit bien dit qu'on ne peut
-aimer sans inquiétude: l'amitié que j'ai pour vous me rend déjà
-malheureuse.
-
- La moindre aventure amoureuse
- Trouble notre repos, blesse notre devoir;
- Mais la tendre amitié n'est guère plus heureuse,
- Quand on ne doit jamais se voir.
-
-Il semble que vous ne m'ayez sauvée des écueils de l'amour, que pour me
-faire périr dans ceux de l'amitié.
-
- Par vous des mers d'amour j'évitai les orages,
- Mers fameuses par cent naufrages;
- Mais mon sort n'en est pas meilleur;
- Par vous, Sapho, mon malheur est extrême;
- Vous me faites aimer, et j'aurai la douleur
- De ne voir jamais ce que j'aime.
-
-Je ne sais, Mademoiselle, si l'amour cause de plus cruelles peines, mais
-je sais bien que mon cœur n'en a jamais ressenti de plus sensibles, et
-que je ne trouve rien de si chagrinant que de vous admirer de si loin.
-
- Pour moi votre commerce est honorable et doux,
- Je reçois chaque jour de vous
- Des vers que tout le monde admire;
- Mais malgré cet honneur dont je me sens combler,
- Je ne puis m'empêcher de dire:
- Heureuse à qui vous voulez bien écrire,
- Plus heureuse cent fois qui vous entend parler.
-
-Quand je vois que ce qui ne vous coûte qu'un quart d'heure à faire fera
-mes délices toute ma vie, je dis avec cette fameuse Sapho que la Grèce a
-tant chantée:
-
- Quand au rare mérite on est sensible et tendre,
- Et que par la faveur des cieux,
- On peut souvent vous voir et souvent vous entendre,
- C'est un plaisir plus grand que le plaisir des dieux.
-
-
-MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A M. HUET[505].
-
- [505] Copie de Léchaudé d'Anisy.
-
- Sans date.
-
-Il y a une chanson dont la reprise dit: _Sans le secret l'amour n'a rien
-de doux_; mais à ce que je vois, Monsieur, vous voulez aussi que l'amitié
-soit mystérieuse, puisque vous ne voulez que pas une de mes amies, ni pas
-un de mes amis, voient vos billets. Si j'étois un peu plus jeune, cela me
-seroit fort suspect, mais en l'état où sont les choses, je prends tout en
-bonne part, et je veux bien avoir pour vous toute la complaisance que
-vous voudrez. Ce n'est pas que souvent il me fût fort doux de me parer
-de vos billets et de les montrer à deux ou trois personnes seulement,
-mais si vous aimez le secret, il faut l'aimer comme vous. Cependant
-quelle apparence de refuser à Octavie et à Ménalque[506] le plaisir de
-voir ce que vous m'écrivez; songez-y encore une fois avant que de
-m'engager à faire le vœu du secret, et, en attendant, soyez bien
-persuadé que je vous estime infiniment, et qu'il ne tiendra pas à moi que
-nous ne formions une de ces amitiés qui durent autant que la vie.
-
- [506] Quel est ce Ménalque? Serait-ce Brancas, le fameux distrait
- de Labruyère?
-
-
-AU MÊME[507].
-
- [507] Cabinet de M. Toussaint du Havre.
-
- Sans date.
-
-Votre billet, Monseigneur, est digne de votre cœur, et si je l'ose dire,
-de mon amitié pour vous que le temps ne peut affoiblir. Le nom que vous
-n'avez pu lire est l'abbé d'Arche, homme de beaucoup de mérite et qui,
-comme je vous l'ai dit, est fort aimé de Mgr l'évêque d'Agen et de M. de
-Bétoulaud; et je vous suis très-obligée de lui vouloir bien donner votre
-suffrage. Pour la harangue de M. le recteur de l'Université, je viens
-d'apprendre qu'elle ne se prononcera pas mardi et que vous serez invité
-dans les formes, et par conséquent vous saurez l'heure précisément. Je
-vous remercie aussi de me promettre l'ouvrage du R. P. de la Rue, car
-mes mauvaises oreilles m'empêchant d'avoir le plaisir de l'aller
-entendre, je serai fort aise d'avoir celui de lire un discours de si
-bonne main. Conservez-moi, Monseigneur, votre précieuse amitié, et soyez
-persuadé que c'est pour le reste de ma vie que je suis, avec toute
-l'amitié que vous méritez, votre très-humble et très-obéissante servante.
-
-
-AU MÊME[508].
-
- [508] Copie de Léchaudé d'Anisy.
-
- Ce 21 de mai....
-
-L'impatience de lire le bel ouvrage du R. P. de la Rue m'empêcha,
-Monseigneur, de vous remercier dès hier: ajoutez aussi que je crus qu'il
-seroit mieux de joindre mes louanges à mes remercîments; mais après
-l'avoir lu avec toute l'admiration qu'il mérite, je trouve toutes mes
-expressions tellement foibles pour louer le R. P. de la Rue, que je n'ose
-presque vous dire ce que j'en pense: car, de la manière dont il
-s'exprime, toutes ses expressions sont nobles, naturelles et persuasives.
-Il montre aux yeux ce qu'il veut représenter; il ôte aux plus grandes
-louanges ce qui les pourroit faire soupçonner de flatterie, et leur donne
-un air de vérité qui persuade ceux qui les entendent ou qui les lisent.
-Enfin, Monseigneur, il a su si sagement éviter tous les écueils de son
-sujet, qu'on ne l'en peut assez louer, et je ne puis assez vous remercier
-du plaisir que j'ai eu à l'admirer. Conservez-moi, Monseigneur, votre
-précieuse amitié, et me croyez toujours, avec autant de sincérité que de
-respect,
-
-Votre très-humble, etc., etc.
-
-
-A M. DE SABATIER DE L'ACADÉMIE D'ARLES, QUI LUI AVAIT ADRESSÉ UNE ÉPITRE
-EN VERS[509].
-
- [509] L'Épître de Sabatier est insérée au tome II, p. 216, de la
- _Nouvelle Pandore_, et la lettre de Mlle de Scudéry à la page
- 211.
-
- Sans date.
-
-Les louanges que vous me donnez, Monsieur, sont si agréables et si
-délicates, qu'il est difficile de les refuser; mais elles sont d'ailleurs
-si grandes et si noblement exprimées, qu'il faudroit avoir beaucoup
-d'audace pour s'en croire digne et les accepter; de sorte, Monsieur, que
-le parti le plus juste que je puisse prendre, c'est de louer la beauté de
-votre ouvrage sans m'en faire l'application. Un portrait flatté ne laisse
-pas d'être quelquefois admirablement peint, sans être fort ressemblant,
-et c'est même une des maximes des plus grands peintres d'embellir
-toujours leur objet. Je ne me regarde donc pas dans votre ouvrage, telle
-que je suis, mais telle que je devrois être pour le mériter.
-
-Cependant, pour vous empêcher de vous repentir de l'honneur que vous
-m'avez fait, je vous apprends que mon cœur vaut mieux que mon esprit,
-que je suis une amie fidèle, sincère et désintéressée, et que si j'avois
-l'avantage d'être connue de vous par vous-même de ce côté-là, j'en
-pourrois être louée sans flatterie, et que je pourrois aussi recevoir vos
-louanges sans confusion. Mais en attendant, Monsieur, souffrez que
-j'ajoute un misérable impromptu à ce que je viens de vous dire; il n'est
-pas beau, il n'est que sincère, le voici:
-
- Ne vous y trompez pas, votre aimable fontaine,
- C'est la véritable Hippocrène;
- Votre chant me surprend, il est charmant et doux,
- Et tous les cygnes de la Seine
- Ne peuvent mieux chanter que vous.
-
-Voilà, Monsieur, les sentiments tout purs de
-
- Votre très-humble et très-obéissante servante
-
- MADELEINE DE SCUDÉRY.
-
-
-A M. NUBLÉ[510].
-
- [510] Cette lettre fait partie d'un volume publié par M. Matter,
- intitulé: _Lettres et pièces rares et inédites_, Paris,
- 1846.--Voyez la _Notice_, page 125.
-
- Sans date.
-
-C'est en vain, Monsieur, que vous me fuyez, car je suis résolue de vous
-avoir de l'obligation, et de pouvoir dire avec quelque vraisemblance, que
-vous êtes de mes amis. Je vous défie même hardiment de me refuser la
-grâce que je m'en vais vous demander. En effet, sachant quelle est votre
-vertu et votre équité, je ne pense pas que vous puissiez savoir qu'il y a
-une orpheline de douze ans qui a besoin de la protection de M. le
-président de Bailleul, sans avoir aussitôt envie de lui donner le placet
-que je vous envoie. Car, si vos amis vous connoissent bien, il n'est pas
-en votre pouvoir de vous empêcher de faire une action de vertu quand
-l'occasion s'en présente. Je vous promets pourtant de vous être fort
-obligée de votre sollicitation, quoique je sache bien que M. le président
-de Bailleul est un des juges du monde qui a le moins de besoin d'être
-sollicité, parce qu'il est un des plus équitables. Si vous aimiez les
-remercîments, je m'engagerois à vous faire remercier par MM. Ménage,
-Conrart, Chapelain, Pellisson et plusieurs autres de vos amis qui sont
-des miens.
-
-Mais, comme je n'ai garde de vous soupçonner d'aimer une chose si peu
-solide, je me contente de vous assurer, qu'en m'obligeant vous obligerez
-la personne du monde la plus reconnoissante et qui, sans que vous le
-sachiez, admire le plus votre vertu.
-
- MADELEINE DE SCUDÉRY.
-
-
-A LA REINE CHRISTINE[511].
-
- [511] Collection Lajariette.
-
- Sans date.
-
- Madame,
-
-Comme la santé est un bien si précieux qu'on ne sent presque plus la
-possession de tous les autres biens quand on a perdu celui-là, il m'est
-impossible d'apprendre que la santé de V. M. a été altérée, sans prendre
-la liberté de lui dire que personne ne peut avoir senti son mal plus
-vivement que moi; car, encore qu'en me l'apprenant on m'ait assuré que je
-n'avois rien à craindre pour sa vie, mon cœur en a été sensiblement
-touché, et j'attends l'ordinaire prochain avec la dernière impatience.
-J'ai même fait convenir M. de Pellisson, qui partage mes sentiments pour
-V. M., que les maux des personnes pour qui on a un attachement sincère,
-et s'il est permis de parler ainsi, une passion de respect, laissent une
-impression de douleur qui ne s'efface pas dès que le mal est passé, et
-qu'il faut que le temps ôte la crainte du retour du mal dont on a été
-alarmé, pour en être tout à fait en repos. Cependant lui et moi faisons
-des vœux pour l'affermissement de la santé de V. M. qui doit être
-précieuse pour tout le monde puisqu'elle en est un des plus grands
-ornements.
-
-En mon particulier, Madame, si V. M. pouvoit savoir de quelle manière je
-suis sensible à tout ce qui la regarde, elle verroit bien que son mérite
-m'est toujours présent, et que le temps et l'éloignement ne peuvent
-m'empêcher d'être toute ma vie, avec la même admiration, le même zèle et
-le même respect, Madame, de V. M. la très-humble, très-passionnée et
-très-obéissante servante.
-
- MADELEINE DE SCUDÉRY.
-
-
-
-
- LETTRES
- ADRESSÉES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY,
- OU QUI LA CONCERNENT.
-
-
-BALZAC A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[512].
-
- [512] Cabinet de M. Chambry.--Cette lettre est imprimée dans les
- _Lettres choisies_ de Balzac, édition de 1668, t. II, p. 211, et
- dans l'édition de ses _Œuvres_, 1665, in-fo, t. I, p. 647, mais
- on n'y trouve pas le _post-scriptum_ qui est dans la lettre
- originale.
-
- 25 juillet 1639.
-
- Mademoiselle,
-
-Si j'eusse pu obtenir un bon moment de ma mauvaise santé, je vous aurois
-dit, il y a longtemps, que je n'ai ni assez d'humilité pour rejeter les
-louanges que vous me donnez, ni assez de présomption pour y consentir. De
-les croire d'une foi historique, ce seroit avoir l'imagination un peu
-forte; et de s'offenser aussi d'une fable si obligeante, ce seroit être
-de mauvaise humeur. En ceci, le tempérament que je veux choisir ne vous
-sera pas désavantageux. Je considérerai vos excellentes paroles comme
-purement vôtres, et sans que je pense qu'elles m'appartiennent. De cette
-sorte, elles feront toujours leur effet, et je demeurerai toujours
-persuadé, mais ce sera, Mademoiselle, des grâces de votre esprit et de
-l'éloquence qui loue, non pas de celle qui est louée.
-
-Pardonnez à mon humeur défiante, si je ne puis bien croire que vous soyez
-de l'avis de votre lettre ni que ma _Relation à Ménandre_ soit de la
-force que vous m'écrivez. Elle vous a touchée, néanmoins, pour ce que
-vous êtes sensible aux malheurs d'autrui, et que la bonté vous intéresse
-dans toutes les causes de l'innocence. Par là véritablement je puis
-mériter votre faveur, et monsieur votre frère me pourroit prendre aussi
-pour un des sujets qui ont besoin de son assistance. Il sait défendre à
-ce que je vois, avec autant de valeur qu'il sait attaquer, et ses
-boucliers ne sont pas moins impénétrables, que ses autres armes sont
-tranchantes. En effet, l'ouvrage qu'il vous a plû de m'envoyer de sa
-part[513] me semble avoir cette fatale solidité. Les plus grands ennemis
-des spectacles et des fêtes de l'esprit ne les sauroient violer à
-l'avenir sous une telle protection. Par son moyen, la volupté sera remise
-en sa bonne renommée, et de sa grâce nous nous réjouirons, sans scrupule,
-en dépit des tristes et des sévères. Je vous en dirois davantage si vous
-aviez dessein de m'examiner sur votre livre, et si vous vouliez que je
-vous rendisse compte de mes études, mais ce n'est pas ici le lieu de
-faire ni de commentaires, ni d'avant-propos. Et d'ailleurs, puisque les
-belles assemblées, n'étant pas ingrates, retentiront de tous côtés de la
-gloire de leur défenseur, il y a de l'apparence qu'une voix si foible, et
-qui vient de si loin que la mienne ne seroit pas remarquée dans le grand
-bruit que tant d'applaudissements doivent faire. Je me contente donc de
-vous dire sans aucun ornement de paroles, que je ne manque pas de
-reconnoissance, après une parfaite obligation, et que le présent que j'ai
-reçu ne pouvant être plus riche qu'il est, M. de Scudéry a trouvé le
-moyen de me le rendre plus agréable par l'envoi qu'il a désiré que vous
-m'en fissiez. Avec sa permission, je vous en remercie de tout mon cœur,
-et veux être, s'il vous plaît, toute ma vie,
-
- Mademoiselle,
- Votre très-humble et très-obligé serviteur,
- BALZAC.
-
-_P. S._ Je viens d'apprendre, par une lettre de M. Chapelain, que M.
-votre frère m'a fait encore un nouveau présent. Je l'attends avec
-impatience et vous supplie de lui dire, Mademoiselle, qu'il n'a point un
-plus passionné serviteur que moi, ni qui fasse plus d'estime de sa vertu.
-Plût à Dieu qu'il eût l'année prochaine quelque emploi digne de lui dans
-l'armée que commande M. le Prince! Il viendroit faire ici une station et
-me donneroit bien huit jours pour l'embrasser et pour l'entretenir à mon
-aise.
-
- [513] L'_Apologie du Théâtre_, Paris, 1639, in-4º.
-
-
-CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[514].
-
- [514] _Correspondance de Chapelain._ Mss Sainte-Beuve.
-
-
- Paris, 4 aoust 1639.
-
- Mademoiselle,
-
-Je fus incivil de vous envoyer la lettre de M. de Balzac que je vous
-devois porter moi-même. Mais vous jetterez cette faute sur les embarras
-qui m'en ont déjà fait commettre tant d'autres envers vous, et qui vous
-ont dû faire étonner plus d'une fois que j'use si mal de la permission
-que vous m'avez donnée de vous rendre mes devoirs et de vous faire de
-mauvaises visites. Si vous m'avez pardonné les premières, je veux croire
-que vous ne me tiendrez pas rigueur pour cette dernière, et que vous vous
-contenterez du mal que j'ai eu en ne vous voyant pas. J'ai lu la lettre
-et l'ai trouvée digne de vous et de celui qui l'a écrite, comme je me
-l'étois bien imaginé devant que vous me l'eussiez communiquée. Avec votre
-permission, je la garderai tout aujourd'hui pour la faire voir à une
-couple de mes amis qui seront bien aises de voir que M. de Balzac connoît
-votre mérite et lui rend une partie de ce qui lui est dû.
-
-Pour ce qui regarde mon portrait, Mademoiselle, M. le marquis de
-Montausier s'est réjoui lorsqu'il vous a dit qu'il en avoit vu l'ébauche,
-et vous aurez à lui reprocher qu'en cette rencontre il n'a pas traité
-assez sérieusement avec vous. C'est une matière sur laquelle je délibère
-encore, et, à vous dire mon sentiment en liberté, je penche beaucoup plus
-à supplier M. votre frère de me dispenser de lui faire un présent si peu
-digne de son cabinet, et de garder cet honneur pour ceux qui le méritent
-davantage[515]. Je vous en parle sans cette modestie affectée qui ne
-diffère guères de la vanité, et vous jure que j'appréhende d'être mêlé
-parmi ces grands hommes qui parent et doivent parer un illustre réduit.
-Cela ne pourra être sans faire tort à leur gloire qui s'offensera d'une
-société si inégale, et M. votre frère doit craindre lui-même d'en être
-blâmé, comme s'étant volontairement trompé par ce choix qui leur est si
-peu avantageux. J'irai au premier jour chez lui essayer de lui persuader
-que je ne paroisse pas là où je n'ai pas de place légitime, ou recevoir
-de lui une nouvelle jussion qui me mette à couvert, et le charge de tout
-le mal qui en pourroit arriver. Cependant vous le solliciterez, s'il vous
-plaît, en ma faveur, et le disposerez à ne me pas faire injustice en me
-fesant plus de grâce que je ne veux. C'est cela que vous demande pour
-cette heure avec instance, Mademoiselle,
-
- Votre très-obéissant serviteur,
- CHAPELAIN.
-
- [515] George de Scudéry avait demandé à Chapelain son portrait
- pour sa collection des Illustres.
-
-
-GODEAU A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[516].
-
- [516] _Lettres de Godeau, évêque de Vence, sur divers sujets._
- Paris, 1713, in-12, p. 200.
-
- Grasse, 16 août 1641.
-
- Mademoiselle,
-
-Au lieu de vous remercier de l'éloquente lettre que vous m'avez écrite,
-il faut que je m'en plaigne, et que je vous en fasse une correction. Ne
-savez-vous pas qu'il en est des écrivains, et surtout des poëtes, de même
-que des femmes? Si vous leur dites une fois qu'elles sont belles, le
-diable le leur redit cent, et elles ajoutent plus de créance à ce père du
-mensonge qu'à la glace la plus fidèle d'un miroir. L'esprit aime toutes
-ses productions, parce qu'en l'état de péché où nous sommes l'amour
-propre infecte toutes les puissances de notre âme, et surtout celle qui
-est la plus divine; mais, comme il a plus de part dans les vers que dans
-les autres ouvrages de prose, étant, s'il faut ainsi dire, comme créateur
-de ceux-là, il en est aussi plus jaloux, pour ne pas me servir d'un terme
-plus rude. Pourquoi donc prenez-vous tant de peine à me faire avaler un
-poison dont je suis déjà tout plein? Si vous pensez que la civilité vous
-y oblige, elle est bien cruelle. Si vous croyez ce que vous dites, il
-faut que je vous détrompe, et que je vous dise que dans le livre dont
-vous faites tant de cas, il n'y a rien de précieux que la matière[517].
-C'est sans doute ce qui vous a fait tomber en erreur, et vous avez fait
-comme les amans qui trouvent que toutes les peintures de la personne
-qu'ils aiment sont des chefs-d'œuvre, et ne distinguent pas celles de
-l'ouvrier de celles de leur passion. Pour moi, je vous jure sincèrement
-que, parmi tant de pièces, je vois peu de choses qui me satisfassent, et
-beaucoup qui me déplaisent. Ma paresse naturelle m'a empêché de les
-corriger, et j'ai cru que cela n'empêcheroit pas la fin que je me suis
-proposée, qui est de rendre quelque service à Dieu, en détournant les
-hommes des choses profanes, au moins pour quelque temps. Croyez-moi, il
-n'y a point de gloire dans la terre dont on doive faire beaucoup de
-compte; les panégyristes sont vains, les louanges vaines, et ce qui en
-reste, fumée et vanité. Surtout je ne puis concevoir comment il est
-possible que, considérant avec un peu d'attention la grandeur des
-mystères de Dieu, on puisse s'imaginer que l'on en parle, je ne dirai pas
-dignement, mais médiocrement. Je le prie qu'il me pardonne mes fautes en
-cette occasion, et qu'il approuve, ou plutôt qu'il purifie mes intentions
-pour l'avenir. Je vous conseille aussi de vous repentir de vos
-cajoleries, elles ne m'ont que trop plû; mais ce qui m'oblige davantage
-c'est l'assurance qu'il vous plaît de me donner que je suis dans vos
-bonnes grâces. Croyez que je vous honore sincèrement et que je suis,
-
- Mademoiselle, votre, etc., etc.
-
- [517] Il parut en 1641 une 2e édition des _Œuvres chrestiennes_
- de Godeau.
-
-
-CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[518].
-
- [518] Cabinet de M. Rathery.
-
- Paris, 12 avril 1645.
-
- Mademoiselle,
-
-Je suis encore plus coupable devant vous que devant monsieur votre frère,
-du long temps que j'ai laissé passer sans répondre à l'excellente lettre
-que vous me fîtes l'honneur de m'écrire quelques jours avant lui. Il est
-vrai que je le serois bien davantage si vous m'aviez laissé moyen de
-répondre, et si je n'avois à dire pour excuse qu'on ne peut que mal
-écrire après une chose si bien écrite que celle-là. Tout de bon, il ne se
-peut rien de mieux que cette lettre, et l'air dont elle est prise est si
-galant et si délicat qu'elle a donné de l'ennui aux plumes qui volent le
-plus haut parmi nous, et du plaisir à des oreilles qui sont blessées de
-tout ce qui n'est que médiocrement admirable. Je n'ai point réparti à ces
-merveilles de peur de me faire voir trop au-dessous, et que, par la
-comparaison d'elles avec ce que je vous eusse écrit, vous ne parussiez
-les avoir mal employées en me les écrivant. En récompense, Mademoiselle,
-je leur ai donné le triomphe qu'elles méritoient. Je les ai fait voir
-non seulement à Mlle Robineau qui y étoit si agréablement grondée et qui
-ne pouvoit mais du sujet que vous avez pris de m'y quereller si
-noblement, mais encore à tout l'hôtel de Clermont, à tout l'hôtel de
-Rambouillet, à Mme de Sablé et à Mlle de Chalais, à M. Conrart, à Mlle de
-Longueville et à Mme de Longueville même, qui tous leur ont fait justice
-en leur donnant des éloges qu'on ne donne qu'aux pièces achevées, et les
-ont ou lues plusieurs fois, ou retenues plusieurs jours, ou copiées avec
-soin, afin d'en mieux considérer les beautés.
-
-Voilà, Mademoiselle, la seule réponse que je vous y ferai et qui vaudra
-mieux que si je vous protestois sérieusement que Mlle Robineau n'a point
-d'avantage sur vous dans mon esprit, et que je ne laisserois pas de vous
-honorer extrêmement et de me souvenir de votre mérite, quand elle se
-donneroit moins de soin qu'elle ne fait de m'exhorter à payer vos bontés
-pour moi, du moins par de mauvaises lettres. J'ai quelquefois le bonheur
-de la voir, mais ce n'est que quand elle est malheureuse, et que quelque
-rhume ou quelque autre indisposition l'arrête chez elle. Autrement vous
-savez que ses amies, ou les sermons, ou les pardons l'en tirent
-d'ordinaire, et qu'il n'y a rien de si rare que de l'y trouver. Quand je
-l'y rencontre, vous faites la meilleure partie de notre conversation,
-mais de manière que la plus grande délicatesse de votre amitié n'en
-pourroit être que satisfaite, si vous étiez aussi près de nos yeux, que
-vous l'êtes de notre cœur. Je suis témoin de la continuation de sa
-tendresse pour vous, et si elle daigne parler de moi dans ses lettres,
-elle vous aura témoigné que je suis pour vous tout ce que vous sauriez
-désirer, et qu'il n'y a point d'intérêts qui me soient plus chers que les
-vôtres. J'ai vu dans celle de Mlle Paulet ce que vous dites de si
-obligeant pour la rupture de mon voyage de Munster[519], et je l'ai plus
-senti que je ne vous le saurois dire. Il est certain, et je ne vous
-dissimulerai pas, que ce voyage choquoit entièrement mon inclination,
-qu'il troubloit l'ordre de ma vie, qu'il renversoit tous mes desseins et
-qu'il m'arrachoit à tous mes amis, si je n'eusse travaillé rigoureusement
-et avec succès pour le rompre. Je l'ai rompu et l'une des principales
-consolations qui m'en restent, c'est que par cet effort je me suis
-conservé libre, et que je m'en pourrai bien plus véritablement dire,
-
- Mademoiselle,
- Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
- CHAPELAIN.
-
- [519] Voy. ci-dessus, p. 195.
-
-
-MADEMOISELLE DE CHALAIS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[520].
-
- [520] Mss Conrart, in-4º, t. IX, p. 131.
-
- Des deux lettres ci-jointes, l'une est adressée à Mlle de Scudéry,
- l'autre se rapporte à elle. M. Cousin, en les reproduisant dans la
- _Société française au dix-septième siècle_, les a fait précéder
- d'une note qui en explique le sens; la voici:
-
- «Il paraît qu'en 1647, Mlle de Scudéry se trouva si fort ennuyée
- d'être sous la main tyrannique de son frère que, servitude pour
- servitude, elle en souhaita une autre plus favorable au moins à
- ses intérêts et à son avenir. Un de ses amis, M. de la Vergne,
- sollicita pour elle la place de gouvernante ou de dame de
- compagnie dans une très-grande maison. Mlle Paulet avait joint
- ses instances à celles de M. de la Vergne. Cependant, d'autres
- personnes avaient demandé la même place pour Mlle de Chalais, que
- nous connaissons par Mme de Sablé et par la lettre affectueuse de
- Mlle de Scudéry (Voy. plus haut, p. 166). Dès que Mlle de Chalais
- apprit qu'on avait pensé à Mlle de Scudéry pour cet emploi, elle
- fit cesser toutes démarches, et céda très-volontiers le pas à son
- illustre amie. Celle-ci n'était pas femme à se laisser vaincre en
- générosité, et à son tour elle déclara qu'elle n'entendait pas
- continuer ses poursuites. Ni l'une ni l'autre n'eurent la place
- en question; mais il nous a paru que ce petit combat d'honneur et
- d'amitié valait la peine d'être tiré de l'oubli.»
-
- Sablé, 28 juin 1647.
-
- Mademoiselle,
-
-J'ai vu la lettre que vous avez écrite à notre chère et très-aimable Mlle
-Paulet, sur le sujet qui me regarde. Il m'étoit si nouveau lorsque je
-partis de Paris, que tout ce que j'eus le temps de faire fut de dire à
-cette excellente amie ce qu'une personne de condition et de mérite avoit
-eu la bonté de me proposer pour moi, de son propre mouvement. Je dis de
-son propre mouvement, car encore qu'elle m'eût fait l'honneur de me
-dire, il y avoit quelque temps, qu'elle en vouloit parler, je tenois la
-chose si fort éloignée et de moi et de toute autre comme moi, que je
-croyois qu'il étoit entièrement impossible d'y pouvoir parvenir. Je le
-crois encore de la même sorte, et si bien, que quoique les personnes qui
-me font l'honneur de me souhaiter ce bien-là m'aient voulu empêcher de
-quitter Paris, je les ai très-humblement suppliées de me le permettre; et
-enfin je suis venue en Anjou avec aussi peu de crainte que de désir de
-l'événement de la chose.
-
-Il semble que tout ce que je viens de vous dire soit éloigné de notre
-embarras et n'en soit pas la cause; vous saurez pourtant, s'il vous
-plaît, qu'il en fait une partie. Car lorsque M. de la Vergne pria Mme la
-marquise de Sablé de s'employer pour vous auprès de Mme d'Aiguillon, elle
-comprit, et moi aussi, sans s'expliquer davantage, que c'étoit pour être
-auprès de la nièce[521] qui, selon le bruit commun, devoit épouser le
-neveu de Mme d'Aiguillon. Mme la marquise de Sablé ne comprit autre chose
-ni moi non plus, en vérité, et j'en demeurai là fort facilement par
-l'opinion où j'étois et où je suis encore que la conduite de ces trois
-importantes personnes[522] est destinée à quelqu'une qui n'aura pas sans
-doute le mérite que vous avez, mais qui aura plus de faveur, plus de
-bonheur, et quelque nom de Madame qui sera plus propre à l'éclat qu'à
-bien réussir dans l'éducation de ces personnes-là. Voilà donc ce qui
-éloigna ma pensée de vous sur ce sujet, et ce qui me l'arrêta à celui que
-je viens de vous dire. Joint, comme j'ai déjà dit, que M. de la Vergne ne
-s'expliqua point. Il y a beaucoup de circonstances qui, vous étant
-déduites, serviroient à me justifier auprès de vous; et je n'en oublierai
-aucune, tant j'ai le désir de vous faire connoître la vérité de mes
-intentions, si je n'étois assurée que la bonté et la générosité de Mlle
-Paulet lui aura fait écrire tout ce qui aura servi à ma justification,
-comme je l'en avois très-humblement suppliée, après lui avoir fait voir
-le fond de mon cœur et la vérité toute pure. Votre lettre m'a fait
-connoître qu'elle est aussi ponctuelle que parfaite amie, et que vous
-êtes bonne et généreuse, par les sentiments et par la bonne opinion que
-vous avez prise de mon procédé. Je vous en suis infiniment obligée. S'il
-se pouvoit ajouter quelque chose à l'estime et à l'extrême affection que
-j'ai pour vous, je vous puis assurer que cette dernière obligation le
-feroit; mais je suis à vous, il y a si longtemps, que tout ce que je puis
-faire est de vous confirmer les vœux de mes très-humbles services, et de
-vous assurer que je ne perdrai jamais aucune occasion de vous en rendre.
-Plût à Dieu que cet emploi dont il s'agit fût partagé, et que j'y pusse
-servir avec vous! Je l'en aimerois infiniment davantage, et si je le
-pouvois espérer de cette sorte, je commencerois à le désirer. Mais j'en
-aurois trop de joie, c'est pourquoi je ne puis me le promettre.
-
- [521] C'est-à-dire de celle des nièces du cardinal Mazarin
- (Olympe Mancini) que Mme d'Aiguillon destinait alors au fils du
- maréchal de la Meilleraie, son neveu à la mode de Bretagne,
- lequel devint plus tard duc de Mazarin par son mariage avec
- Hortense.
-
- [522] Les trois aînées des nièces de Mazarin: Anne-Marie
- Martinozzi, Laure et Olympe Mancini.
-
-J'avois supplié Mlle Paulet de ne laisser pas d'employer ses amis et les
-vôtres pour le dessein qu'elle a eu et qu'elle doit avoir encore pour
-vous. Il y a tant de raisons qui sont en votre personne, qui ne sont
-point en la mienne, qu'il devroit être plus facile de réussir pour vous
-que pour moi. J'y donnerais ma voix de tout mon cœur, si elle y pouvoit
-servir, et je vous puis assurer que j'aurais beaucoup plus de joie que ce
-bonheur-là vous arrivât qu'à moi-même, par quantité de raisons dont
-l'estime et l'affection que j'ai pour vous sont les principales. Je vous
-supplie de le croire, et que personne au monde ne saurait être, avec plus
-de vérité que je suis, votre très-humble et très-affectueuse servante.
-
-
-MADEMOISELLE DE CHALAIS A MADEMOISELLE PAULET.
-
- Sablé, 28 juin 1647.
-
- Mademoiselle,
-
-J'ai vu, par la réponse que vous a faite Mlle de Scudéry, la bonté avec
-laquelle vous lui avez écrit pour moi. Cette obligation, avec tant
-d'autres que je vous ai, touchent mon cœur si sensiblement que je n'ai
-point de paroles pour vous le pouvoir exprimer, mais seulement pour vous
-dire que je suis à vous absolument, que je vous estime et vous honore
-plus que personne du monde ne sauroit faire, et qu'enfin, je m'estimerois
-heureuse si je pouvois quelque jour vous témoigner, par mes très-humbles
-services, le désir que j'ai de vous en rendre. En vérité, ce me seroit la
-plus grande joie que je puisse recevoir. Au reste, Mademoiselle, j'écris
-à Mlle de Scudéry; je vous supplie d'avoir encore la bonté de lui vouloir
-confirmer tout ce que je lui dis. Je pense que vous me faites bien cette
-grâce de me croire et de ne douter en aucune façon de la sincérité de mes
-intentions. Je vous conjure encore de travailler et d'employer vos amis
-pour le dessein que vous avez eu pour cette excellente personne, et de
-croire que j'aurois une extrême joie si vous y pouviez réussir. En
-vérité, je n'en aurois pas tant pour moi-même. Je lui souhaite ce
-bonheur-là de toute la force de mon cœur, et je voudrois de la même
-sorte que cette autre personne qui a tant de bonté pour moi[523] n'eût
-jamais pensé à cela. J'y renonce très-volontiers, et je porte tous mes
-désirs pour notre amie; et vous, Mademoiselle, je vous conjure encore une
-fois d'y employer vos amis et vos soins. Pour moi, je suis dans une
-solitude[524] où je goûte de telle sorte le repos, que si je n'avois pas
-une extrême affection pour Mme la marquise de Sablé, et si je ne lui
-étois pas aussi obligée que je suis, j'aurois grande peine à songer à mon
-retour. Je m'y porte beaucoup mieux qu'à Paris; jugez quel charme, et
-s'il y a quelque chose dans la fortune qui vaille le bien de la santé. Je
-vous renvoie la lettre de Mlle de Scudéry, qui est admirable; je vous en
-rends mille très-humbles grâces, et vous supplie de croire que personne
-n'est avec plus de passion que moi,
-
- Mademoiselle,
- Votre très-humble et très-obéissante servante.
-
- [523] Vraisemblablement Mme de Sablé. (V. C.)
-
- [524] A Sablé. (V. C.)
-
-
-CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[525].
-
- [525] Cabinet Monmerqué.
-
- Paris, 17 juillet 1647.
-
- Mademoiselle,
-
-Il ne falloit pas moins que d'aussi grands reproches que ceux que j'ai
-lus dans la dernière de vos lettres à Mlle Paulet, pour m'obliger à
-rendre grâces par les miennes du glorieux combat que vous avez fait pour
-l'honneur de ma _Pucelle_[526]. A moins d'être provoqué avec des
-injures, et accusé d'incivilité et d'ingratitude, je ne me fusse jamais
-résolu à vous rien écrire sur votre courageux ouvrage, dans la crainte
-qu'en vous remerciant du bien que vous dites d'elle ou plutôt de moi, il
-ne semblât que j'en demeurasse d'accord et que je reçusse vos louanges
-sous couleur de les refuser. Vous savez, mademoiselle, qu'il y a une
-modestie ambitieuse, qui est pire que la vanité découverte, et vous ne
-voudriez pas que je fisse jamais rien qui m'en pût faire soupçonner.
-Cette considération est la vraie cause de mon silence, car, pour ma
-gratitude, vous ne l'avez pu ignorer, si M. Conrart s'est acquitté de ce
-qu'il m'avoit promis, ce que je ne puis croire qu'il ait oublié. Mais,
-Mademoiselle, puisque vous en faites l'ignorante afin de me mortifier, je
-vous dirai ici que la reconnoissance que j'ai de cette faveur ne sauroit
-être plus grande ni pour l'intérêt de la Pucelle ni pour le mien, et que
-j'estime à un point les belles et rares choses que vous avez voulu dire
-sur notre sujet, que je ne suis plus en peine de sa réputation ni de la
-mienne, et que quand ce que j'ai essayé de dire de sa vertu et de sa
-valeur devroit périr devant moi-même, je ne laisserois pas d'espérer de
-voir sa gloire conservée dans ce que vous avez écrit, et mon nom consacré
-à l'immortalité, parce que vous l'y avez daigné enchasser.
-
- [526] Chapelain avait obtenu dès 1643 le privilége du Roi pour la
- publication de la _Pucelle_, qui ne parut cependant qu'en 1656.
-
- Voy. la _Notice_, p. 45, et la lettre de Mlle de Scudéry à
- Conrart, p. 207. Il est évident que l'annonce du poëme de
- Chapelain avait fait naître une polémique sur celle qui en était
- l'héroïne, et Mlle de Scudéry avait eu à la défendre contre les
- attaques du ministre Rivet et de sa nièce, Mlle Dumoulin.
-
-Du reste, je ne réponds rien sur la passion à laquelle vous imputez si
-galamment mon silence, et je laisse cela à faire à Mlle Robineau, à
-laquelle je pourrois également déplaire, en l'avouant ou en la
-désavouant. C'est une personne trop parfaite pour qu'on en doute qu'elle
-ne pût faire une conquête beaucoup plus difficile encore, et, d'un autre
-côté, elle est trop sévère pour ne trouver pas mauvais qu'on se confesse
-son esclave. C'est à elle à se prononcer là-dessus et à vous apprendre ce
-que vous en devez croire. De moi, j'avouerai tout ce qu'elle voudra,
-pourvu que ce ne soit pas que la passion que son mérite me pourroit avoir
-donnée ne pût compatir avec celle que je dois au vôtre et qui m'a rendu
-pour la vie, Mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
-
- CHAPELAIN.
-
-_P.S._--Ayez agréable, s'il vous plaît, que monsieur votre frère lise ici
-mes très-humbles baise-mains et les grâces que je lui rends très-humbles
-de son souvenir et du beau et généreux sonnet dont il m'a jugé digne,
-dans le petit nombre de ceux qu'il en a voulu gratifier en cette cour.
-
-
-SARASIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[527].
-
- [527] Mss de Conrart, in-4º, t. XI.
-
- A la fin de 1650, date de cette lettre, Mme de Longueville était
- sur le point d'être assiégée dans Stenay par une armée
- victorieuse. «Elle était en proie à d'autres chagrins plus cruels
- encore pour une âme telle que la sienne. Elle venait de perdre à
- Stenay sa dernière fille âgée de quatre ans; et elle y reçut
- l'affreuse nouvelle que sa mère, qu'elle aimait tant, était morte
- à Chantilly le 4 décembre, succombant à l'excès de sa douleur et à
- la ruine de sa maison.» (V. C.)
-
- Mlle de Scudéry, qui venait de publier le cinquième volume du
- Cyrus, ne voulant pas l'envoyer directement à la princesse dans
- des circonstances aussi malheureuses, l'adressa à Sarasin, qui,
- étant attaché à la maison de Condé comme secrétaire des
- commandements du prince de Conti, avait suivi la duchesse à
- Stenay. Le volume était accompagné d'une lettre d'envoi; c'est à
- cette lettre que Sarasin répond.
-
- Du 30 décembre 1650.
-
-
-N'attendez pas que je vous rende une lettre bien écrite pour celle que
-vous m'avez envoyée et qui ne le sauroit être mieux. Rien n'est si
-contraire au bel esprit que la guerre civile, et je vous supplie de
-croire que MM. Brook et Rukling, avec qui nous sommes tous les jours de
-conférence, ne sont pas de gens de l'Académie. De plus, vous savez,
-Mademoiselle, vous qui savez tout ce qui se peut sçavoir des Muses, que
-ces honnêtes filles chantent bien les combats, mais qu'elles ne suivent
-pas les armées; que lorsque les dieux et celui même qui leur préside
-vinrent à la charge devant Troye, elles demeurèrent sur le Parnasse, et
-qu'enfin elles n'ont eu guères de démêlés que celui des Piérides pour des
-chansons, ni guères pris de parti qu'entre Apollon et Marsyas pour la
-lyre contre la flûte. Une personne donc d'aussi peu d'école que je suis
-ne doit pas, ce me semble, prétendre à rien dire de beau ni s'efforcer
-inutilement à rendre les choses plus agréables. Ce sera assez qu'elles le
-soient par elles-mêmes, et vous vous contenterez, s'il vous plaît, que
-je vous envoye une bonne lettre au lieu d'une belle. De cette sorte, je
-suis fort assuré que ma réponse vous plaira, et que, pourvu que je vous
-mande que votre esprit et votre zèle ont touché son Altesse, et qu'elle
-est infiniment satisfaite de votre passion et de votre respect, vous
-n'irez pas vous plaindre que je vous l'ai dit grossièrement, et ne
-souhaiterez pas d'ornement où la simple naïveté a si bonne grâce. Que si
-le soin de votre héros vous touche autant que le vôtre propre, et que
-vous vouliez savoir s'il est autant estimé en cette cour qu'il le fut
-autrefois de toutes celles de l'Asie, j'ai bien encore de quoi vous
-plaire, et vous devez être contente de ce que jamais aucun des héros de
-sa sorte n'a mieux été reçu de la divine personne à qui monsieur votre
-frère l'a dédié. Le peu de temps que l'accablement de ses affaires et la
-nécessité de ses grandes occupations lui laissent est employé à sa
-conversation; et depuis huit jours[528] qu'on a apporté ici la cinquième
-partie de ses aventures, il ne s'en est point passé qu'on n'ait donné
-audience à Phérénice, à Orsane, ou à l'historien de Belesis[529]. Ces
-personnes ont toujours été du petit coucher, et tant qu'elles ont eu
-quelque chose à y dire, on ne les a interrompues que par des acclamations
-et des louanges. N'est-ce pas là vous dire tout ce que vous sauriez
-désirer de moi? Car, pour la continuation de mon amitié, dont vous me
-faites la grâce de témoigner trop de joie, j'espère que son Altesse aura
-bien la bonté de vous informer un jour si vos intérêts me sont chers et
-si je sais bien estimer votre mérite. Vous avez sans doute beaucoup de
-raisons de souhaiter que ce jour arrive bientôt, et vous devez vous
-intéresser plus que je ne saurois dire à voir cesser la persécution de
-cette illustre affligée. Si le ciel est juste, il préviendra les souhaits
-que nous en faisons; et, comme ce seroit impiété d'en douter, il faut
-croire que ce bonheur est proche et l'attendre avec tranquillité. Car
-enfin je ne saurois penser que ni cette excellente princesse, ni ce
-héros, pour qui vous avez une si légitime passion, étant innocents,
-soient persécutés davantage; en un mot, cela me semble autant impossible
-qu'à moi de cesser de vous honorer.
-
- [528] Le 22 décembre, à peu près avec la nouvelle de la perte de
- la bataille de Réthel, et de la marche de l'armée royale sur
- Stenay. (V. C.)
-
- [529] Personnages du tome V du _Cyrus_. (V. C.)
-
-Je suis en vérité bien affligé de la mort de Mlle Paulet[530], et si je
-juge de votre douleur par votre amitié, je suis assuré qu'elle est
-extrême. Je vous demande de transmettre beaucoup de compliments et de
-civilités de ma part à mesdames vos hôtesses[531], et si j'étois encore
-assez bien parmi vos amis, je vous supplierois d'assurer Mme Aragonnais,
-Mlle Robineau et Mlle Boquet de mes très-humbles services.
-
- SARASIN.
-
- [530] Amie intime de Mlle de Scudéry, une des personnes les plus
- distinguées de l'hôtel de Rambouillet. (V. C.)
-
- [531] Dames que recevait chez elle Mlle de Scudéry. (V. C.)
-
-
-_La duchesse de Longueville crut devoir ajouter les lignes suivantes à la
-lettre de Sarasin_:
-
-C'est être bien hardie que d'écrire à une personne dont on a vu une
-lettre comme celle que vous avez écrite depuis peu; et c'est l'être tout
-autant que de placer son compliment dans une autre faite comme celle dans
-laquelle je vous écris. Mais, comme je préfère la réputation d'être
-reconnoissante à celle de bien écrire, j'abandonne de bon cœur la
-première, pour n'être pas tout à fait indigne de l'autre, comme je le
-serois sans doute si je pouvois savoir les constantes bontés de monsieur
-votre frère et de vous, sans vous témoigner combien j'en suis touchée. Je
-le suis encore si fort de vos ouvrages, et ils adoucissent si
-agréablement l'ennui de ma vie présente, que je vous dois quasi d'aussi
-grands remercîments là-dessus que sur la solide obligation que je vous ai
-de n'avoir pas changé pour moi avec la fortune, et d'avoir bien voulu
-soulager les maux qu'elle m'a faits par les biens que donne la
-continuation d'une amitié comme la vôtre. Celle de vos hôtesses m'est si
-considérable, que l'assurance que vous me donnez qu'elles en conservent
-toujours un peu pour moi m'a causé une véritable satisfaction. Je vous
-conjure de le leur dire de ma part, et qu'elles n'en peuvent avoir pour
-personne qui les estime et qui les aime plus que je fais.
-
-
-LA PRINCESSE SIBYLLE DE BRUNSWICK A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[532].
-
- [532] Cabinet de M. Jules Boilly.
-
- Sibylle-Ursule, fille du duc de Brunswick-Wolffenbuttel, épousa le
- 13 septembre 1663 le duc Christian de Holstein-Glucksbourg. Elle
- mourut le 12 décembre 1671. C'était une femme distinguée sur
- laquelle on peut consulter Vehse, _Les Cours d'Allemagne_, et
- Havemann, _Histoire de Brunswick_. Elle était, ainsi que son
- frère, Antoine-Ulric, en correspondance avec Mlle de Scudéry. M.
- de Monmerqué a cité une autre lettre d'elle à la même, du 19
- décembre 1656, dans son article SCUDÉRY, de la _Biographie
- universelle_.
-
-
- Wolffenbuttel, 8 juillet 1654.
-
- Mademoiselle,
-
-Si je considère ce que je suis, je confesse franchement qu'il n'y a rien
-en moi qui soit digne de mériter les louanges que vous m'attribuez. Je
-sais trop mon imperfection, et connois bien que par l'excès de votre
-courtoisie et bonté ensemble, vous me veuillez par là encourager à imiter
-les vertus que vous possédez. Je m'efforcerai de suivre pour le moins
-leurs traces, si je ne les peux acquérir du tout. Que si vous avez parlé
-à mon avantage à ceux qui ont l'honneur de votre amitié, je vous en
-serois bien obligée, si ce n'est que je suis honteuse de ce que, par ma
-mauvaise lettre, j'ai publié mes défauts. Je me console pourtant qu'étant
-choisis de vous d'être dignes de votre amitié, ils auront assez de
-générosité pour les excuser. Si ce n'est une vanité de vous renouveler
-les offres de mon affection, comme une chose inutile à votre service, je
-vous dirois que je ne changerai jamais la résolution que j'ai prise de
-vous continuer les devoirs de ma bonne volonté, jusques à ce que par
-votre faveur je vous en puisse témoigner les effets, puisque je fais
-gloire d'être plus que personne du monde,
-
- Mademoiselle,
- Votre très-affectionnée,
- SIBYLLE URSULE DE BRUNSWICK.
-
-_P. S._ Mes commandements ne s'étendent jusques à la Cour de France. Si
-pourtant vous me permettez de vous prier de ne vouloir différer davantage
-le contentement que tout le monde ici aura de voir la suite de votre
-_Clélie_, je prends la liberté de vous en conjurer et pour le public et
-pour votre propre gloire.
-
-
-
-
-MÉNAGE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[533].
-
- [533] En tête des _Œuvres de Sarasin_.
-
- 1658.
-
- Mademoiselle,
-
-Il n'y a personne au monde qui ait pour vous des sentiments plus
-avantageux que moi. Je n'estime pas seulement, j'admire encore la beauté
-de votre génie, la vivacité de votre imagination, la solidité de votre
-jugement, les charmes de votre entretien, et ce nombre infini de rares
-connoissances que vous possédez si éminemment. Mais si j'ai de l'estime
-et de l'admiration pour les qualités de votre esprit, j'ai du respect et
-de la vénération pour celles de votre âme, pour votre bonté, pour votre
-douceur, pour votre tendresse, pour votre générosité, pour votre candeur,
-et surtout pour cette incomparable modestie, qui, au lieu de cacher votre
-mérite, le fait éclater davantage. Depuis que je reconnus en vous toutes
-ces excellentes qualités, et je les reconnus dès la première fois que
-j'eus l'honneur de vous entretenir, je vous ai toujours considérée comme
-un des principaux ornements de notre siècle, et comme la plus grande
-gloire de votre sexe.
-
-Cependant, Mademoiselle, il est étrange que depuis ce temps-là je n'aie
-point encore fait savoir au public l'estime particulière que je fais
-d'une personne si extraordinaire, et qu'étant un des hommes du monde qui
-vous honore le plus dans son cœur, je sois un des hommes du monde qui
-vous ai le moins célébrée dans ses écrits. Quoique ma conscience ne me
-reproche rien de ce côté-là, et que mon silence ne soit qu'un effet de
-mon admiration, je ne laisse pas d'avoir quelque honte d'être si
-longtemps à vous rendre l'hommage que vous doivent ceux qui font
-profession d'honorer publiquement le mérite et la vertu. En attendant que
-je puisse vous rendre cet hommage par quelques-uns de mes écrits, qui ne
-soient pas tout à fait indignes de vous, l'amitié qui étoit entre feu M.
-Sarasin et moi m'ayant obligé de prendre soin et du recueil et de
-l'édition de ses ouvrages, je prends la liberté de vous en faire une
-offrande. Je suis assuré que je ne fais rien en cela contre l'intention
-de l'auteur, et que, comme vous étiez l'objet éternel de ses louanges et
-de ses respects, s'il eût publié lui-même ses œuvres, et plût à Dieu que
-sa mort précipitée n'eût pas privé le monde de cet avantage, il les eût
-publiées sous cette même protection que je vous demande. Je veux croire
-aussi, Mademoiselle, que je ne fais rien en cela qui vous soit
-désagréable, et que vous ne rejetterez pas mon offrande, non-seulement à
-cause de cette amitié tendre et officieuse que vous avez toujours eue
-pour M. Sarasin, mais aussi à cause de l'estime extraordinaire que vous
-avez toujours faite des productions de son esprit. J'ose bien vous dire
-qu'elles sont en effet très-dignes de votre approbation. L'ordre y paroît
-parmi l'abondance. Elles brillent de tous côtés d'esprit et d'invention.
-On y voit une variété agréable. On y voit de la prose et des vers en tout
-genre et en toutes langues. On y voit partout une facilité merveilleuse;
-et si on y remarque en quelques endroits des négligences, ces négligences
-ne sont pas même sans quelque agrément. Mais je dois me souvenir que
-j'écris une lettre et non pas un panégyrique ou une apologie; et que de
-louer ou de défendre davantage les œuvres de M. Sarasin, ce seroit
-entreprendre sur M. Pellisson, qui les a si excellemment et louées et
-défendues dans son admirable préface. Je n'ai donc plus qu'à vous
-supplier de recevoir avec votre bonté ordinaire ces précieux restes de
-notre cher et illustre ami, et de regarder le soin que j'ai pris de les
-recueillir, non-seulement comme un effet du zèle que j'ai pour la gloire
-d'un homme qui m'a donné tant de marques éclatantes de son affection,
-mais aussi comme un témoignage de la passion ardente et respectueuse avec
-laquelle je suis,
-
- Mademoiselle,
-
- Votre très-humble
- et très-obéissant serviteur,
-
- MÉNAGE.
-
-
-P. CORNEILLE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[534].
-
- [534] Mss Conrart, in-fo, t. IX, p. 859.
-
- A Rouen, 16 décembre 1659.
-
-L'incomparable Sapho est suppliée de mander son avis à l'illustre
-Aspasie, touchant deux épigrammes faits[535] pour une belle dame de sa
-connoissance[536], qui, par un accès d'estime, avoit baisé la main
-gauche de l'auteur. Il y a partage pour juger lequel est le plus galant:
-l'un a plus d'essor de pensée, et l'autre a quelque chose de plus simple
-et plus naturel.
-
- [535] Ce mot était encore quelquefois masculin.
-
- Voici les deux pièces dont il est ici question, publiées pour la
- première fois en 1660, sous le nom de Corneille, dans la 5e partie
- des _Poésies choisies_:
-
- I
-
- Mes deux mains a l'envi disputent de leur gloire,
- Et dans leur sentiment jaloux
- Je ne sais ce que j'en dois croire.
- Philis, je m'en rapporte à vous:
- Réglez mon avis par le vôtre.
- Vous savez leurs honneurs divers:
- La droite a mis au jour un million de vers,
- Mais votre belle bouche a daigné baiser l'autre.
- Adorable Philis, peut-on mieux décider
- Que la droite lui doit céder.
-
- II
-
- Je ne veux plus devoir à des gens comme vous;
- Je vous trouve, Philis, trop rude créancière.
- Pour un baiser prêté, qui m'a fait cent jaloux,
- Vous avez retenu mon âme prisonnière.
- Il fait mauvais garder un si dangereux prêt;
- J'aime mieux vous le rendre avec double intérêt,
- Et m'acquitter ainsi mieux que je ne mérite;
- Mais à de tels paiemens je n'ose me fier,
- Vous accroîtrez la dette en vous laissant payer,
- Et doublerez mes fers si par là je m'acquitte.
- Le péril en est grand, courons-y toutefois,
- Une prison si belle est bien digne d'envie;
- Puissé-je vous devoir plus que je ne vous dois,
- En peine d'y languir le reste de ma vie.
-
- [536] L'abbé Granet nomme Mlle Serment, née à Grenoble vers 1642,
- morte à Paris vers 1692, comme celle à qui s'adressaient les deux
- épigrammes, ou plutôt les deux madrigaux de Corneille. Elle était
- liée avec Mlle de Scudéry, et aussi avec Quinault, Maucroix,
- Pavillon, etc.
-
-
-RÉPONSE DE L'INCOMPARABLE SAPHO.
-
- [1659.]
-
- Si vous parlez sincèrement
- Lorsque vous préférez la main gauche à la droite,
- De votre jugement je suis mal satisfaite:
- Le baiser le plus doux ne dure qu'un moment;
- Un million de vers dure éternellement,
- Quand ils sont beaux comme les vôtres;
- Mais vous parlez comme un amant,
- Et peut-être comme un Normand:
- Vendez vos coquilles à d'autres[537].
-
- [537] Comme le fait remarquer M. Marty-Laveaux, cette expression
- se retrouve dans une lettre de Mlle de Scudéry au Mage de Sidon,
- du 21 octobre 1658. Nul doute d'ailleurs que ces vers ne soient
- d'elle et que la lettre de Corneille ne lui soit adressée.
-
-
-CHARPENTIER A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[538].
-
- [538] Donné par M. de Monmerqué, d'après l'original faisant
- partie de son cabinet, dans les éditions de 1835 et de 1854 des
- _Historiettes de Tallemant des Réaux_.
-
- Mercredi, à onze heures du matin [1659].
-
- Mademoiselle,
-
-Je reçus hier au soir fort tard le billet que vous m'avez fait l'honneur
-de m'écrire.... Si le temps l'eût permis, je vous en aurois remerciée sur
-l'heure même, car il est impossible de retenir un ressentiment si juste.
-Vous avez trop payé l'ouvrage que j'ai pris la hardiesse de vous
-offrir[539]; l'estime que vous en faites est assurément au-delà de son
-mérite, et je ne puis attribuer les louanges que vous lui avez données,
-qu'à la cause même que vous m'en découvrez en reconnoissant qu'il parle
-d'un de vos plus anciens amis. Je le sais, Mademoiselle, que Cyrus est
-un de vos amis, et que votre amitié est une de ses plus glorieuses
-aventures; c'est en cette considération que son nom est dans les plus
-belles bouches de France, et qu'il sert maintenant d'entretien au monde
-poli, qui autrement ne le connoîtroit guère:
-
- Et moi qui le connois assez parfaitement,
- Si vous en croyez mon serment,
- J'aurois eu peu de soin de relever sa gloire,
- Quoiqu'il ait autrefois mille peuples soumis,
- Si je n'avois appris ailleurs que dans l'histoire,
- Qu'il possède l'honneur d'être de vos amis.
-
- [539] La traduction de la _Cyropédie_ par Charpentier, qui est de
- 1659, donne la date de cette lettre.
-
-
-BRÉBEUF A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[540].
-
- [540] Cette lettre a été imprimée sans date, dans les _Œuvres de
- Brébeuf_, 1664, t. I, p. 64, mais nous avons pu la collationner
- et la compléter sur l'original qui fait partie du cabinet de M.
- Boutron.
-
- Rouen, 24 août [1660].
-
- Mademoiselle,
-
-Je meurs de honte d'avoir été malade lorsque je me sentois
-indispensablement obligé à vous remercier de toutes les belles choses que
-j'ai trouvées dans votre lettre, et j'ai une confusion si grande de
-m'être laissé prévenir à vos civilités et d'avoir tant différé à vous les
-rendre, que j'ai peine à me pardonner mon indisposition, et à ne faire
-pas d'une fièvre de huit ou dix jours[541] une faute inexcusable. Mais,
-à vous parler ingénûment, je vous avoue, Mademoiselle, que, dans ma
-meilleure santé, il me seroit assez difficile de trouver des termes pour
-vous expliquer tout le ressentiment que j'ai de l'honneur que vous me
-faites. Vous me louez avec des paroles si riches et d'un air si
-parfaitement obligeant qu'il m'est presque impossible d'y répondre comme
-je dois et comme je le souhaite. Cependant, ce qui seroit pour d'autres
-que vous le dernier effort de la générosité n'est que votre style
-ordinaire. C'étoit assez du témoignage public que vous m'en aviez donné,
-sans y ajouter encore cette preuve particulière. Je me souviens,
-Mademoiselle, de l'obligation que vous a l'interprète de Lucain. Je sais
-que c'est à votre recommandation seule que ce divin génie[542], qui
-produit toujours et ne s'épuise jamais, a trouvé le secret de le faire
-vivre près de trois mille ans avant sa naissance, et qu'un art si
-ingénieux et si admirable peut encore le faire vivre plus de trois mille
-ans après sa mort. Un esprit de cette force a pouvoir sur tous les temps
-aussi bien que sur tous les pays; le passé et l'avenir en relèvent
-également, et comme j'ai osé croire enfin, sur la foi de mes amis, qu'il
-a pensé à moi quand il a parlé du traducteur de la Pharsale, je me
-persuade aisément qu'avec trois paroles il a mis du moins trente siècles
-entre moi et ce fâcheux genre de trépas qui tue encore après qu'on n'a
-plus de vie. N'étoit-ce point assez, Mademoiselle, d'avoir ménagé pour
-moi un privilége si peu commun et une faveur si extraordinaire, et en
-falloit-il davantage pour obliger de la plus excellente manière un
-malheureux inconnu qui ne vous peut être considérable que parce qu'il
-vous doit beaucoup, et qui ne mérite les grâces que vous lui faites que
-parce qu'il en a déjà reçu d'autres de vous? Sans doute il n'y en avoit
-que trop pour occuper toute la reconnoissance dont un esprit est capable,
-et je vois pourtant que ce qui étoit trop pour moi n'a pas encore été
-assez pour vous. Lorsque je m'entretenois avec ressentiment et avec
-respect de cette bonté excessive avec laquelle vous avez bien voulu
-agréer les _Entretiens solitaires_[543], et que je croyois beaucoup
-moins vous avoir fait un présent que l'avoir reçu, il se trouve que vous
-me remerciez encore de l'honneur qu'il vous a plu me faire, et que vous
-me récompensez avec soin de l'obligation que je vous ai: ce sont là,
-Mademoiselle, de ces beaux excès qui ne sont guère connus dans le monde,
-et qui ont besoin d'un exemple aussi puissant que le vôtre pour s'établir
-parmi nous.
-
- [541] Les Bulletins de Clément à la Bibliothèque nationale
- renferment ce passage sur Brébeuf: «Malgré une fièvre maligne et
- opiniâtre de vingt années, il a fait des ouvrages qui ont paru le
- fruit d'une santé parfaite.»
-
- [542] A travers l'obscurité prétentieuse des lignes qui suivent,
- il y a deux points qui nous paraissent hors de doute.
-
- 1º Brébeuf avait à Mlle de Scudéry des obligations qu'il avoue ici
- hautement.
-
- 2º La principale de ces obligations paraît être d'avoir été
- recommandé par elle au grand Corneille, leur compatriote à tous
- deux, qui aurait loué et encouragé sa _Traduction de la Pharsale_.
-
- Ajoutons que ces rapports entre les deux poëtes, dont on trouve la
- trace dans les lettres de Brébeuf, p. 19, 103, 212 et 213 du
- volume de ses _Œuvres_, cité plus haut, reçoivent une
- confirmation singulière de ce fait, non assez remarqué,
- qu'indépendamment de leur prédilection commune pour Lucain, il
- leur est arrivé plusieurs fois de se rencontrer sur le même
- terrain, témoin les vers de l'un et de l'autre sur _l'art
- ingénieux_ de l'écriture, et l'épitaphe qu'ils ont consacrée,
- presque littéralement dans les mêmes termes, _A une dame
- vertueuse_, Élisabeth Ranquet. Voy. _Poésies diverses de Brébeuf_,
- 1662, p. 219, et _Œuvres de Corneille_, édition Hachette, t. X,
- p. 133.
-
- [543] Ils parurent dans le courant de l'année 1660, et Brébeuf
- mourut l'année suivante.
-
-Mais, bien que je me laisse flatter au dernier point au jugement
-avantageux que vous faites de moi et à une approbation qui ne me promet
-pas moins que celle de tout Paris ou même de toute la France, je conserve
-du moins encore assez de modération dans ma bonne fortune pour ne
-consentir pas entièrement à toutes les louanges que vous me donnez. Je me
-défends autant que possible d'une si pressante et si douce tentation de
-vanité, et je me dis à toute heure que, pour laisser descendre votre
-estime jusqu'à moi, il faut assurément que vous ayez pris plaisir à vous
-cacher tout ce que vous êtes. Je ne suis pas si étranger en mon pays que
-je ne sache un peu en quels termes les honnêtes et les habiles gens
-parlent de vous; ce n'est pas, à leur gré, dire assez tout ce qu'ils en
-pensent, que de publier en tous lieux qu'ils vous regardent comme le
-miracle de notre siècle, et pour moi, qui prends quelquefois la liberté
-de mêler ma voix à la leur et de parler le même langage, je puis dire
-que j'avance cette vérité avec d'autant plus de plaisir que je n'ai
-encore vu personne qui ait osé la contredire. Après cela, Mademoiselle,
-il semble qu'il ne vous doit point être permis de rien estimer, et que
-c'est usurper en quelque façon sur le droit des personnes qui sont
-infiniment au-dessous de vous que de vous résoudre à parler si
-avantageusement,
-
- Mademoiselle,
- De votre très-humble, très-obéissant,
- et très-obligé serviteur,
-
- BRÉBEUF.
-
-
-LA CALPRENÈDE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[544].
-
- [544] Cabinet de M. Boutron.
-
- A Vatimesnil, 12 septembre 1661.
-
-Comme je sais la part que vous avez prise au malheur de M. le
-Surintendant, je veux bien, Mademoiselle, vous témoigner la douleur que
-j'en ai, et à laquelle je suis trop obligé par le souvenir des
-obligations que je lui ai, et à M. Pellisson aussi, qui, à ce que j'ai
-appris, est enveloppé dans sa disgrâce. Je voudrois au prix de mon sang
-être en état de leur témoigner ma reconnoissance, et parce qu'on m'a
-mandé qu'on envoie Mme la Surintendante à Limoges, et que j'ai en ce
-pays-là des parents et des amis assez considérables, je vous supplie de
-me mander si vous croyez qu'il y ait lieu de les employer pour son
-service, et qu'elle en puisse recevoir d'eux dans sa mauvaise fortune,
-afin que je leur écrive pour les obliger à lui rendre toutes les
-assistances qui leur seront possibles. Faites-moi, s'il vous plaît, la
-grâce de m'en écrire un mot le plus tôt que vous le pourrez, et de
-l'envoyer à la poste de Normandie avec l'adresse: Au Tillier; et croyez,
-s'il vous plaît, que ni dans cette affaire, ni dans aucune autre, il ne
-vous arrivera jamais rien où je ne m'intéresse, comme un homme qui vous
-honore et vous honorera toute sa vie de tout son cœur.
-
- LA CALPRENÈDE.
-
-
-CORBINELLI A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[545].
-
- [545] M. de Monmerqué nous a conservé cette lettre, dont il
- possédait l'original. «Corbinelli, dit-il, ami de Mlle de
- Montalais, avait été dépositaire des lettres du comte de Guiche à
- Madame. Il eut la faiblesse de les remettre au marquis de Vardes
- qui en abusa. Ce zèle exagéré pour un ami qui en était peu digne
- lui fit partager sa disgrâce.»
-
- Jean Corbinelli, d'une famille originaire de Florence, établie en
- France depuis deux générations, mourut à Paris, centenaire,
- dit-on, le 19 juin 1716. Il était ami intime de Mlle de Scudéry et
- de Mme de Sévigné.
-
- De ma prison (Montpellier),
-
- 7 septembre [1665].
-
-Votre générosité ordinaire seroit bien bizarre d'oublier un ami qui,
-pendant dix-huit mois d'une prison très-rigoureuse, a pensé à vous comme
-les amants font à leurs maîtresses: j'ai tant de fois songé à tout ce que
-nous avons fait, à tout ce que nous avons dit sur un certain sujet! J'ai
-fait mon cours de beaux sentiments, de générosité, d'amitié parfaite,
-pendant tout le temps de cette affaire, et il est vrai que j'ai appris
-cette grande science, non-seulement à vous entendre, mais encore à vous
-voir faire, et en faisant de petites choses sur le modèle des grandes, ou
-que vous machiniez ou que vous exécutiez, ou du moins que vous méditiez.
-Auriez-vous donc oublié un homme qui étudioit votre âme et votre esprit
-avec tant d'application, d'admiration et de plaisir? Je ne le crois pas,
-quoique les apparences soient fortes, car vous ne m'avez pas écrit sur la
-liberté presque entière que le Roi m'a si bénignement accordée. Je ne
-tiens plus qu'à un filet, et je ne suis en prison que parce que je ne
-pourrois pas sortir d'un grand château si je le voulois; mais aussi je ne
-le voudrais pas, tant que M. de Vardes sera dans le sien; si bien qu'au
-vrai je ne suis prisonnier que vraisemblablement et par métaphore,
-etc....
-
-
-LE P. RAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[546].
-
- [546] Pièce de l'_Isographie_.
-
- Dimanche 22 novembre 1665.
-
- Mademoiselle,
-
-J'ai bien du déplaisir, Mademoiselle, de ne pouvoir aller moi-même vous
-faire mes compliments sur _la Tubéreuse_[547] que vous m'avez fait la
-grâce de me donner. En vérité, elle a plus de grâce et de beauté dans vos
-vers que dans son original de sa nature. Tout ce qui passe par vos mains
-se perfectionne, et c'est un de vos admirables talents de donner de la
-grâce à tout ce que vous touchez. Je ne puis m'empêcher de vous témoigner
-ma joie des douceurs qui reviennent à votre ami M. de Pellisson, après
-tout ce qu'il a souffert. Vous voulez bien demander à M. Mesnager qu'il
-veuille me mener le voir, car j'en ai grande impatience. Je suis avec mes
-respects ordinaires à vous, Mademoiselle,
-
- RAPIN,
- de la Compagnie de Jésus.
-
- [547] _La Tubéreuse, à Célie le jour de sa fête_, pièce de vers
- de Mlle de Scudéry. Voyez-la aux _Poésies_.
-
-
-FRANÇOIS DE BEAUVILLIERS, DUC DE SAINT-AIGNAN, A MADEMOISELLE DE
-SCUDÉRY[548].
-
- [548] Provenant du Cabinet de M. de Monmerqué. D'après une note
- de sa main, Beauvilliers répond à un billet par lequel Mlle de
- Scudéry lui faisait part de la liberté que Pellisson (Acante)
- venait d'obtenir par lettres du roi du 16 janvier 1666.
-
- 25 janvier [1666].
-
-Revoir le généreux Acante en liberté, recevoir de l'illustre Sapho les
-glorieuses marques d'un souvenir qui pourroit rendre heureux les plus
-infortunés de la terre, et goûter ces plaisirs en un même jour, c'est
-presque trop à la fois pour un cœur aussi tendre et aussi sensible que
-le mien. Il devroit au moins avoir le temps de se reconnoître, avant que
-d'en témoigner sa satisfaction, dans l'agréable désordre où le met cette
-double surprise; mais auroit-il pu reconnoître dignement les biens dont
-il est comblé, s'il avoit voulu attendre à vous rendre grâces qu'il se
-fût reconnu? J'aime mieux exprimer ma joie avec moins d'éloquence, et
-pendant que l'obligeant Acante est allé voir ce grand Roi duquel il a si
-bien parlé, assurer l'incomparable Sapho de l'estime et du respect que
-j'aurai toujours pour elle. Je pars demain à mon tour, jusques à mercredi
-au soir, et j'espère vous aller assurer jeudi en famille du pouvoir
-absolu que vous aurez toujours et sur ma famille et sur moi. En vérité
-Artaban[549] trouve plus de gloire à se dire à vous, Mademoiselle, que
-le fils de Pompée n'en acquit sous ce nom chez les Parthes et les Mèdes.
-
- [549] Artaban est le nom qui, parmi les beaux esprits et dans la
- société précieuse, désignait le duc de Saint-Aignan, et qu'il
- prenait lui-même quelquefois dans ses lettres. Artaban, fils de
- Pompée, est un des personnages chevaleresques de la _Cléopâtre_
- de La Calprenède.
-
-
-LE P. VERJUS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[550].
-
- [550] Cabinet de M. Gauthier-la-Chapelle.
-
- Le 12 décembre [1666].
-
-Un prêtre tel quel a voulu, Mademoiselle, que j'eusse l'honneur de vous
-envoyer la Vie d'un saint prêtre qu'il a fait imprimer. Le prêtre tel
-quel s'appelle M. de Saint-André, et le bon prêtre s'appeloit M. Le
-Nobletz. Si vous m'en croyez, vous n'en apprendrez pas davantage et vous
-laisserez la lecture de ce livre à d'autres moins curieux de belles
-lectures que vous.
-
-Ne laissez pas, s'il vous plaît, Mademoiselle, de me savoir quelque gré
-de ce que je suis exact à m'acquitter des plus petites commissions qu'on
-me donne, jusqu'à vous envoyer un livre aussi mal écrit et aussi peu
-considérable que l'est celui-ci[551]. Vous jugerez, s'il vous plaît, de
-la joie que j'aurois d'obéir à une personne pour qui j'ai autant de
-respect et d'admiration que j'en ai pour vous.
-
- VERJUS.
-
- [551] C'est probablement par pure modestie que le P. Verjus
- parlait ainsi du livre qu'il adressait à Mlle de Scudéry, car
- c'est lui-même qui publiait en 1666, sous le pseudonyme de l'abbé
- de Saint-André, la _Vie de Michel Le Nobletz, prêtre et
- missionnaire en Bretagne_.
-
-
-L'ÉVÊQUE DE DIGNE (FORBIN-JANSON) A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[552].
-
- [552] Cette lettre, ainsi que la suivante, nous a été communiquée
- par M. le comte de Clapiers, à Marseille.
-
- Sur Mgr de Forbin-Janson et sur les longues relations qui
- existèrent entre lui et Mlle de Scudéry, Voy. la _Notice_, p. 24.
- Nous renouvelons ici l'expression du regret de n'avoir pu
- retrouver aucune des nombreuses lettres qu'elle lui adressa
- pendant une période de plus de cinquante années.
-
-
- A Aix, le 4 février 1668.
-
-Le billet que vous m'avez envoyé a été suivi d'une lettre du P. Annat qui
-m'écrit par ordre du Roi que Sa Majesté me nomme à l'évêché de Marseille.
-Je ne vous désavoue pas que je n'aie une joie sensible de me voir honoré
-de cette nouvelle marque de l'estime qu'un prince aussi éclairé que le
-nôtre a témoignée pour ma personne en cette rencontre. Mais je vous prie
-de croire que la part que vous prenez en ce qui me touche redouble mon
-contentement par celui qui vous en demeure. Pensez-vous que je connoisse
-si peu l'honneur qu'il y a d'être de vos amis, que je ne m'estime
-infiniment heureux de passer pour tel, particulièrement dans l'esprit de
-M. de Pellisson? Comme les lumières qu'il a le rendent plus capable de
-pénétrer dans les vôtres que qui que ce soit, il ne sauroit douter que
-les personnes que vous aimez n'aient du mérite, parce qu'il sait qu'il
-n'y a que le mérite seul qui puisse attirer votre amitié. Cependant vous
-me l'avez donnée par un pur effet de votre bonté, et je rougis de
-confusion d'en être si peu digne. C'est ce qui m'oblige à vous en
-demander la continuation avec plus d'ardeur, et vous assurer,
-Mademoiselle, qu'il n'y a rien dans le monde que je souhaite davantage
-que d'être un peu aimé de la merveille de notre siècle.
-
- L'ÉVÊQUE DE DIGNE.
-
-
-LE MÊME A LA MÊME.
-
- Aix, 12 février 1668.
-
-Je voudrois bien, Mademoiselle, que la fortune me donnât lieu de vous
-faire voir combien je suis sensible à la part que vous prenez en ce qui
-me touche. En vérité, j'ai toute la confusion du monde d'avoir si peu
-d'occasion de m'employer pour votre service. Une bonne et généreuse amie
-comme vous doit avoir pitié de ma gratitude, et ne me laisser pas
-toujours souhaiter inutilement de vous être utile. Le Roi ne pouvoit pas
-me donner un établissement plus doux et plus considérable; vous le
-connoissez, Mademoiselle, mieux que personne. Je l'estimerois infiniment
-davantage si je pouvois être assez heureux de vous y voir quelque jour.
-J'ai bien de la joie d'apprendre le rétablissement de la santé de notre
-illustre amie: Dieu nous la conserve, et vous donne le moyen de vous
-faire connoître combien je vous honore!
-
- L'ÉVÊQUE DE DIGNE.
-
-
-DUC DE SAINT-AIGNAN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[553].
-
- [553] Cette lettre et la suivante, qui avaient passé du cabinet
- de M. de Monmerqué dans celui de M. Rathery, ont été communiquées
- par ce dernier à l'éditeur des _Lettres de Mme de Sévigné_,
- édition Hachette.
-
-
- Du 6 [avril 1668].
-
-Je ne sais, Mademoiselle, de quelle manière je dois répondre à votre
-obligeante lettre, après avoir même demeuré assez longtemps sans y avoir
-répondu. Sera-ce en vous rendant mille très-humbles grâces de l'utilité
-de l'avis qu'il vous a plu de me donner? Sera-ce de votre admirable
-quatrain dont toute la cour est charmée? En vérité je crois que je ne
-dirai rien de tout cela, et que je ne vous parlerai que de la belle
-Lionne, mais si peu apprivoisée, à qui l'on a dédié la fable du _Lion
-Amoureux_[554]. Puisque quand on la voit on ne sauroit regarder autre
-chose, croyez-vous que quand on s'en entretient on puisse aisément
-changer de discours? A propos de cette belle Lionne, puisque lionne il y
-a, je vous en veux faire une petite histoire. J'étois l'autre jour dans
-votre cabinet, et, quoiqu'on ne puisse vous y voir trop tôt, ni vous y
-attendre avec trop d'impatience, je faillis à vous vouloir mal, lorsque
-vous me détournâtes de la contemplation du beau portrait que vous en
-avez. Je sais bien que l'aventure du lion ne lui est point arrivée,
-qu'elle a de belles et bonnes dents, et sais mieux encore que mon respect
-me mettra toujours à couvert de ses ongles. Mais, Mademoiselle, à quoi
-vous jouez-vous de me louer? Vous prenez quelque intérêt en ma gloire, et
-vous m'allez rendre si vain que je ne serai plus digne de votre estime.
-Connoissez un peu mieux, malgré votre modestie, ce que c'est d'être loué
-par l'illustre Sapho, de qui l'approbation peut faire l'estime et la
-félicité de tous ceux qu'il lui plaira; et croyez que personne n'y est
-plus sensible ni ne la reçoit avec plus de respect et n'en est pourtant
-moins digne qu'Artaban.
-
- [554] Mlle de Sévigné, à qui La Fontaine a dédié cette fable.
- Elle fait partie du premier recueil des _Fables de La Fontaine_
- qui contient les six premiers livres; elle commence le quatrième.
- Ce recueil ayant été achevé d'imprimer le 31 mars 1668, cette
- date donne à peu près celle de la lettre.
-
-
-LE MÊME A LA MÊME.
-
- Du 19 avril 1668.
-
-Ce n'est rien, Mademoiselle, d'être sorti de dessous ce monceau de
-buffles, de pistolets, de bottes et de baudriers qui marquoient tant la
-guerre à la veille de la trêve et peut-être de la paix; je suis retombé
-de fièvre en chaud mal; de plus savants diroient de Scylle en Charibde;
-enfin ce que je veux dire, et que je ne dis point trop bien, c'est
-qu'après la troupe j'ai fait l'équipage de mon fils[555]; que la batterie
-de cuisine est une autre chose que celle des canons; que l'amour a son
-brandon, son bandeau, son arc, son carquois et ses flèches; que Mars a
-son dard, son bouclier, son casque et son cimeterre; mais que Comus a ses
-pots, ses plats et ses bouteilles. Il faut de tout à un guerrier, et
-pendant qu'on songe à l'équiper, on peut oublier jusques à l'illustre
-Sapho et jusques à la belle Lionne. Mais à propos de la belle Lionne,
-celui qui vient d'imposer aux lions un joug qu'ils ont voulu éviter[556],
-en parla, il n'y a que peu de jours, d'une manière fort agréable pour moi
-et fort glorieuse pour elle. Cet éloge fut publié, et ni elles ni nous ne
-le demandons pas particulier[557]. La seule vérité le tira de sa bouche
-et la seule vérité le tire de ma plume. Pour vous, généreuse Sapho, vous
-savez combien de pouvoir vous avez sur Artaban: il ne tiendra qu'à vous
-que vous n'en ayez des marques dans toutes les occasions où il vous
-plaira de l'employer.
-
- [555] Paul de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan, depuis duc de
- Beauvilliers.
-
- [556] Le Roi venait de faire en personne la conquête de la
- Franche-Comté. Le comté de Bourgogne, ou Franche-Comté, portait
- d'azur semé de billettes d'or au lion de même.
-
- [557] Le Roi, en parlant à Saint-Aignan de Mlle de Sévigné _d'une
- manière fort glorieuse pour elle_, faisait allusion sans doute à
- sa sagesse, à sa vertu, à son indifférence. Cette indifférence
- était bien connue avant que La Fontaine n'en parlât dans le _Lion
- amoureux_; Bensserade l'avait déjà célébrée dans le Ballet de la
- _Naissance de Vénus_, dansé à la cour en 1665, et où Mlle de
- Sévigné représentait _Omphale_. On adressait les vers suivants à
- la reine de Lydie:
-
- Blondins accoutumés à faire des conquêtes,
- Devant ce jeune objet si charmant et si doux,
- Tout grands héros que vous êtes,
- Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux.
- L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue;
- Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue:
- Elle verroit mourir le plus fidèle amant,
- Faute de l'assister d'un regard seulement.
- Injuste procédé, sotte façon de faire,
- Que la pucelle tient de madame sa mère,
- Et que la bonne dame, au courage inhumain,
- Se lassant aussi peu d'être belle que sage,
- Encore tous les jours applique à son usage,
- Au détriment du genre humain.
-
- C'était à la fois faire l'éloge de la fille et de la mère. Il
- fallait au surplus que cette _indifférence_ naturelle ou affectée
- fût bien vraie, puisque Mme de Sévigné dans une de ses lettres à
- sa fille, du 22 septembre 1680, lui dit: «D'abord on vous craint,
- vous avez un air assez dédaigneux.»
-
-
-PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[558].
-
- [558] Pellisson, _Œuvres diverses_, Paris, 1735, t. II, p. 402.
- _Lettres historiques_, 1729, 3 vol. in-12.
-
- Nous choisissons cette lettre et la suivante dans une longue série
- de lettres à la même, s'étendant du 14 octobre 1668 au 1er mai
- 1677. La plupart ne sont que des Gazettes de la guerre et ne
- renferment presque rien de personnel à Mlle de Scudéry.
-
-
- A Chambord, le 14 octobre 1668.
-
-Je suis persuadé, Mademoiselle, qu'on vous a écrit qu'il n'y a point de
-maison royale qui soit d'un dessin plus noble et plus magnifique que
-Chambord. Le parc et la forêt qui l'environnent sont remplis de vieux
-chênes, droits et touffus, qui ont été consultés autrefois. Si les
-anciens arbres n'avoient été condamnés par un jugement équitable à un
-éternel silence, si l'obscurité de leurs oracles, et l'indiscrétion avec
-laquelle ils trahissoient les secrets des amans n'avoient obligé les
-dieux à les réduire à servir seulement pour l'ombrage et la fraîcheur, il
-y a sans doute beaucoup d'apparence que ceux de Chambord parleroient plus
-clairement que de coutume, et qu'ils décideroient en faveur de ce qu'ils
-voyent aujourd'hui, quoiqu'ils ayent eu l'honneur d'aider aux plaisirs de
-François Ier, dont la grandeur et la magnificence n'ont pu être
-surpassées que depuis quelques années. Le temps a été admirable, contre
-l'ordre des saisons, depuis que le Roi est parti de Saint-Germain....
-
-Le Roi et la Reine sont allés assez souvent à la chasse. Rien n'est égal
-à la magnificence de tous les équipages et au bonheur avec lequel on a
-pris tout ce qu'on a attaqué. Les plus grands cerfs ont à peine duré une
-demi-heure..........
-
-Vous verrez des descriptions régulières, belles et exactes d'une fête
-superbe et très-galante, que le Roi donna à la Reine et aux Dames, il y a
-quatre jours, à Herbaud[559]. Les Dames se promenèrent à cheval dans le
-parc; vous ne sauriez vous imaginer leur bonne grâce, leur air, leur
-ajustement, ni la surprise avec laquelle je les aperçus dans un endroit
-du bois....
-
- Aussitôt que je les vis
- Tous mes sens furent interdits:
- Elles étoient aussi fières que belles.
- Ce n'est pas sans raison; quelques-unes d'entr'elles
- Ont fait des coups bien hardis;
- J'admire leur audace extrême,
- Mais je crains bien un jour pour elles même,
- Et tels vainqueurs, après leurs grands exploits,
- Peuvent être vaincus eux-mêmes quelquefois.
- Plus la conquête est grande, et moins elle est parfaite,
- Et leur victoire a bien de l'air d'une défaite[560].
-
- [559] Ou plutôt Herbault, à 17 kilom. de Blois. Le château
- actuel, qui appartient à M. le marquis de Rancongne, a été rebâti
- sous Louis XV. M. d'Herbault, dont il est question dans la
- lettre, devait être l'intendant de marine de ce nom.
-
- [560] Ces derniers vers, dit M. Saint-Marc Girardin, sont
- évidemment une allusion aux nouvelles amours du roi et à
- l'avénement prochain, sinon encore accompli, de Mme de Montespan.
- _Journal des Savants_, 1870, p. 373.
-
-Le Roi, la Reine et les Dames descendirent de cheval. Ils entrèrent dans
-une salle fort éclairée, où on dansa assez longtemps. Je ne puis me
-résoudre à vous entretenir de la beauté des Dames, de la diversité, de la
-commodité des appartemens. Je pourrois bien vous dire comme étoit
-Herbaud, un moment avant que le Roi y fût arrivé; mais tout parut en un
-moment changé par un enchantement admirable....
-
-Je suis persuadé que M. d'Herbaud n'eut pas connu lui-même sa maison, et
-que, pour peu qu'il eût eu de disposition à se flatter, il se fût imaginé
-qu'il était devenu le maître du Louvre ou des Tuileries. Je vous assure
-qu'il me semble tous les jours que Le Brun, Mansart et Le Nostre ont
-employé tout leur talent et leur savoir dans les lieux où le Roi passe.
-
- S'il s'avisoit d'entrer jamais
- Dans le médiocre palais
- Où vous régnez dans les tournelles,
- La maison aussitôt deviendroit des plus belles,
- Le vilain vestibule en seroit honoré,
- L'obscur degré seroit tout éclairé,
- Le passage seroit paré.
- Que de lustres dans les ruelles!
- Le cabinet enfin nous paroîtroit doré.
-
-On passa, après que le bal fut fini, dans une orangerie qu'on avoit
-préparée pour un souper magnifique. La disposition des ornemens, des
-lumières, des buffets et des services, étoit admirable. M. le Maréchal de
-Bellefonds, qui, comme vous savez, est propre à plus d'une chose, avoit
-fait entremêler des festons de pampres chargés de muscats, avec des
-orangers fleuris, et on avoit disposé au-dessus une confusion si
-agréable, qu'il sembloit que le hasard y eût fait naître les plus beaux
-fruits de la Touraine; on avoit eu même quelque égard aux nuances, et
-ceux de la Cour, qui sont les plus savans et les plus profonds en ces
-matières, n'y trouvèrent rien à reprendre......
-
-Vous savez, Mademoiselle, que rien n'est si périlleux que les inventions.
-Je ne voudrois pas m'attirer ceux qui les hasardent, car le nombre en est
-infini; mais il est vrai qu'on ne peut s'imaginer le succès heureux de
-celles dont je viens de vous parler, où l'on avoit pris un soin si exact
-de contenter tous les sens, qu'on n'a jamais vu une fête préparée en si
-peu de tems, avec tant de grandeur et de politesse.
-
-Le Roi en donna avant-hier une autre dans le château de Blois, dont vous
-connoissez la réputation. Tout y étoit merveilleusement bien entendu. Je
-pourrois faire une description très-pompeuse du lieu qu'on avoit choisi,
-de l'abondance et de mille autres circonstances; elle n'avoit rien
-d'humain et d'ordinaire. Je ne suis cependant tenté en aucune manière de
-la comparer aux festins des Dieux. Il me semble qu'il n'est pas
-impossible, sans en faire mention, de parler dignement de leurs Majestés.
-Toutefois, sur un pareil sujet,
-
- Un silence prudent doit être mon partage.
- Je crains de profaner ses exploits glorieux.
- Quelques foibles auteurs sans doute feroient mieux
- De prendre ce parti respectueux et sage.
- Ils font bien moins connoître à la postérité
- La grandeur du héros que leur témérité.
-
-
-PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
- A Landrecy, 6 mai 1670.
-
-Je viens de recevoir en cet instant, Mademoiselle, votre lettre du 3 de
-ce mois. Elle a été ouverte, autant qu'on en peut juger par le cachet,
-mais cela n'importe guères. J'ai déjà répondu à la première, qui étoit du
-30 avril ou du 29. Je me suis aussi donné l'honneur de vous écrire
-diverses fois, et en dernier lieu avant-hier, de Landrecy même. A peine
-ma lettre étoit-elle à la poste, que la résolution changea pour le
-voyage. On apprit qu'il y avoit à Ath deux maisons fermées pour la peste.
-Ainsi on fit le soir même un autre projet, par lequel, sans passer à Ath
-ni aux environs, le voyage étoit allongé de trois jours. Il fut résolu
-aussi de séjourner encore tout hier, et hier sur le soir il y eut un
-nouveau changement. Le Roi n'ira plus à Marienbourg ni à Philippeville,
-et le voyage, au lieu d'être prolongé de trois jours, sera abrégé de
-deux; de sorte qu'on espère d'être à Saint-Germain le 16 ou le 17 de
-juin. Le projet nouveau est que le Roi est allé aujourd'hui à Avesnes;
-demain il revient dîner ici et va coucher au Quesnoy. Je ne sais pas bien
-si l'on y séjournera. Plusieurs personnes sont demeurées ici pour laisser
-reposer les équipages; M. de Crussol entr'autres, avec M. de Montausier
-et M. le Dauphin, ce qui m'a obligé à demeurer aussi. Demain nous
-marcherons avec le Roi.
-
-Je ne vous ferai point pour cette fois une longue réponse, me trouvant
-obligé à écrire plusieurs autres lettres. Je vous prie de bien remercier
-pour moi vos voisines de la rue de Berry, mais surtout Mme de Malnoue, à
-qui je prétends écrire un de ces jours. Nous parlons très-souvent de
-vous, non-seulement avec M. de Morinant, que je rencontre presque tous
-les jours, mais aussi avec M. de Montausier, qui vous aime toujours
-tendrement, et me chargea encore hier au soir de vous en assurer. Son
-petit Prince est plus joli qu'on ne vous le peut exprimer. Il profite à
-vue d'œil, pour ainsi dire, et en toutes choses; il est gai, enjoué,
-doux, civil, souple, nullement opiniâtre, témoignant de l'amitié à tout
-le monde; fort aise quand on le loue ou quand on témoigne de l'aimer. Il
-a eu ce plaisir jusques ici partout où nous avons passé. M. de Montausier
-humainement le fait voir au peuple autant qu'il peut, et l'oblige à
-caresser tout le monde. A Saint-Quentin, il combla tous ces pauvres gens
-de joie, parce qu'il le fit aller une fois à pied du logis du Roi
-jusqu'au sien, qui étoit assez loin, et une autre fois à cheval par toute
-la ville, afin qu'on le puisse mieux voir. Je ne manquerai pas de me
-souvenir de vous à Tournay avec M. l'Évêque, et partout ailleurs, quand
-ce ne seroit qu'avec moi-même. Je suis très-fâché que votre santé ne soit
-pas meilleure. Je vous conjure de m'en donner des nouvelles le plus
-souvent que vous pourrez. Il ne manque rien à la mienne que l'honneur de
-vous voir, qui l'augmenteroit sans doute par la joie que j'en aurois.
-
-
-CORBINELLI[561] A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
- [561] On voit dans une lettre de Corbinelli à Bussy-Rabutin, du
- 17 mai 1670, qu'il se préparait alors à rejoindre le marquis de
- Vardes, exilé dans son gouvernement d'Aigues-Mortes.
-
- [Vers 1670.]
-
-J'en use pour vous comme pour les trois meilleures amies que j'aie. Je
-pars sans dire adieu ni à vous ni à elles; j'appelle des adieux en forme,
-où l'on prie de commander quelque chose, où l'on s'embrasse
-cérémonieusement, où l'on se dit mille riens fort tendres, ou mille mots
-tendres qui ne signifient rien d'effectif. Ceci est un pur effet de la
-cordialité, c'est un billet où j'atteste l'amitié même, si elle a une
-divinité à part, que je vous honore parfaitement et que je brûlerai de
-l'encens à ses autels en votre commémoration tous les trois mois dans un
-bois auprès d'Aigues-Mortes. Là, je songerai profondément à vous et à
-votre amie l'aimable Sombreil, et je vous regretterai du meilleur de mon
-pauvre cœur. Je vous prie de l'aimer toujours, je la prie de vous chérir
-et d'admirer sans cesse votre vertu et votre mérite et de tâcher de
-l'imiter, et je vous conjure toutes deux d'être persuadées que vous êtes
-gravées dans mon cœur, chacune d'un caractère particulier, mais qui sont
-l'un et l'autre ineffaçables.
-
- CORBINELLI.
-
-
-LE P. RAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[562].
-
- [562] Cabinet de M. Dubrunfaut.
-
-
- De Basville, 21 septembre [1671].
-
-Je viens de recevoir votre paquet, Mademoiselle; j'ai présenté de votre
-part à M. le P. Président celui de vos discours[563] qui est relié en
-veau: il l'avoit reçu dès hier au soir, et il nous l'avoit lu lui-même
-d'un bout à l'autre avec bien du plaisir; en effet, il loua fort le
-discours et nous le secondâmes fort. J'ai présenté les deux autres à MM.
-de Lamoignon; ils m'ont tous chargé de vous en faire leurs remercîments
-et de vous assurer de leur estime. Ils m'ordonnent de vous prier
-d'avertir M. de Pellisson de ne pas manquer à sa bonne coutume de venir à
-Basville; c'est une des personnes qu'on y voit le plus volontiers; Je ne
-sais si l'on a fait quelque chose pour l'affaire de votre neveu[564];
-j'ai fort prié qu'on ne souffre pas qu'il sorte de chez nous, on m'a fait
-espérer quelque chose.
-
- Je suis de tout mon respect à vous,
- RAPIN, de la Cie de Jésus.
-
-_P. S._ J'ai trouvé l'endroit où vous parlez du Roi très-beau, et la
-prière à Notre-Seigneur très-dévote; enfin, ce discours est digne de vous
-comme tout ce que vous avez fait. Personne ne prend plus de part à votre
-gloire que moi.
-
- [563] Le _Discours sur la gloire_ qui venait de remporter le prix
- proposé par l'Académie française.
-
- [564] Le fils de Georges, connu plus tard sous le nom de l'abbé
- de Scudéry. «Ce garçon étoit fort joli,» dit Tallemant, et il
- paraît qu'il donna plus d'un chagrin à sa mère. A la date de
- cette lettre, il n'avait guères qu'une douzaine d'années, et
- était probablement élevé chez les jésuites.
-
-
-CORBINELLI A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[565].
-
- [565] Tiré de l'_Album des Lettres de Mme de Sévigné_, édition
- Hachette.
-
- [1671.]
-
-Moi qui ne lis non plus de gazettes que l'Alcoran, je ne pouvois pas
-deviner, Mademoiselle, que vous eussiez remporté le prix de l'éloquence,
-et en mille ans ne me serois pas avisé de vous en faire un compliment,
-parce que je n'eusse jamais pu croire que notre siècle s'avisât de mettre
-un prix pour cela. Je savois seulement en gros et en détail que vous en
-méritiez un sur tous les éloquens du monde, et que quand la fortune ne
-seroit plus brouillée avec le mérite, vous remporteriez le prix de toutes
-les belles qualités de l'esprit et du cœur. Je ne savois que cela, et ne
-devinois rien; c'est de là que procède mon silence sur votre victoire,
-mais c'est une belle victoire que celle là aussi, d'être l'admiration de
-toutes les nations qui savent notre langue, sur quoi elles ne vous ont
-rien donné. Oh! siècle, oh! mœurs, oh! honte de tout ce qu'il y a d'âmes
-sensibles! Ma cousine vient de me faire un compliment sur votre prix, et
-me chante pouilles de ne l'avoir pas deviné; elle vous aime trop; j'en
-suis jaloux.
-
- CORBINELLI.
-
-
-MASCARON, ÉVÊQUE DE TULLE, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[566].
-
- [566] Cabinet de M. Chambry.
-
- Sur la longue amitié et la correspondance qui exista entre
- Mascaron et Mlle de Scudéry, Voy. la _Notice_, p. 117 et 127. Nous
- avons évité de reproduire ici les lettres dont nous avons cité
- alors des fragments assez étendus.
-
-
- Tulle, le 5 janvier 1673.
-
-Je vous souhaite, Mademoiselle, la plus glorieuse et la plus fortunée
-année que vous ayiez passée de votre vie. Ce n'est pas faire un petit
-souhait pour une personne dont toute la vie n'a été qu'une suite de
-gloire. Aussi n'en puis-je point faire d'autres, ayant pour vous tout le
-respect et l'attachement dont je suis capable. Je me pare de cela comme
-de mon plus bel ornement, et je m'en pare encore avec plus d'amour propre
-dans mon cœur qu'à la vue de tout le monde.
-
-Plût à Dieu, Mademoiselle, avoir des occasions de vous en donner des
-marques qui ne vous laissassent aucun lieu de douter d'une vérité qui me
-tient si fort à cœur! Je partirai dans quinze jours pour Bordeaux; je
-serai étrangement mortifié si je n'y trouve point M. le premier
-Président[567], comme on m'en menace. Je me propose de cultiver avec tant
-de soin l'honneur de son amitié, si je l'y trouve, que vous aurez le
-plaisir de voir l'accroissement d'une liaison dont vous avez formé les
-premiers nœuds.
-
- [567] Nous avons mal indiqué le nom de ce magistrat à la page
- 315. Il s'appelait d'Aulède de Lestonac.
-
-
-Je suis de tout mon cœur et avec tout le respect possible, Mademoiselle,
-votre très-humble et très-obéissant serviteur,
-
- JULES EV. DE TULLE.
-
-
-MADAME DESHOULIÈRES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[568].
-
-
- [568] Cabinet de M. Chambry.
-
- Ce 1er décembre [1676].
-
-Voici le petit médaillon et le manuscrit qu'on a trouvé charmant. Je
-renvoie le tout à ma belle et chère héroïne; toutefois j'aurois bien
-désiré garder encore quelques jours le petit manuscrit pour le montrer à
-deux ou trois de nos amis, mais ç'auroit été, ce semble, abuser de la
-permission, et véritablement je suis un peu honteuse, et n'aurois pu vous
-l'envoyer avant ce jour.
-
-N'êtes-vous pas une bonne mie? Que de chagrin j'aurois si ce retard
-devoit vous en causer! Mais je me flatte que non, et que les
-Argonautes[569] pourront l'entendre avant leur départ, qui je crois n'est
-pas si près que vous pensez. Nous aurons samedi une lecture nouvelle d'un
-acte tout entier[570]; l'auteur, M. le duc de Nevers, et moi nous
-comptons sur vous. La compagnie ne sera pas nombreuse, mais elle vous
-plaira. Ainsi, ma belle et chère héroïne, ne nous manquez pas, et me
-croyez
-
- Votre bonne amie,
-
- DESHOULIÈRES.
-
- [569] Nous supposons qu'il s'agit des officiers qui devaient
- prendre part aux opérations maritimes en Sicile, sous les ordres
- du maréchal de Vivonne.
-
- [570] La pièce qu'on devait lire devant le duc de Nevers et Mme
- Deshoulières, paraît être _Phèdre et Hippolyte_, de Pradon, pour
- laquelle on sait que l'un et l'autre prirent vivement parti. Or
- cette pièce fut représentée au commencement de 1677. La lecture a
- donc pu en être faite à la fin de l'année précédente. C'est ce
- qui nous a conduits à dater cette lettre comme nous l'avons fait.
-
-
-BONNECORSE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[571].
-
- [571] Cabinet de M. Boutron.--Voy. la _Notice_, p. 41.
-
-
- De Marseille, ce 20 mars 1681.
-
-Je vous suis infiniment obligé, Mademoiselle, de l'honneur que vous
-m'avez fait de m'envoyer les deux derniers volumes des _Conversations
-morales_. J'aurai bientôt le plaisir de les lire plus d'une fois et de
-profiter de mille beaux sentiments que j'y trouverai et qui sont, sans
-doute, dignes de l'illustre et vertueuse Sapho. Je n'ai reçu ces livres
-que depuis hier, Valentin ayant demeuré quelques jours à Lion et à Aix.
-Je ne manquai pas, d'abord que j'eus reçu le paquet, d'envoyer à M. le
-marquis de Peruis[572] le sien, comme vous le savez par sa lettre. Au
-reste, Mademoiselle, je vous rends encore des très-humbles grâces des
-remarques de la petite, mais illustre société; M. Duperret m'a envoyé ses
-sentiments sur le petit ouvrage, et je ferai exactement tout ce qu'il me
-dit. Je n'ai pas l'honneur de connoître ces deux illustres personnes ni
-de savoir leur nom; je leur suis pourtant infiniment obligé, et je
-voudrois pouvoir reconnoître leurs bons offices par des services
-très-humbles. Faites-moi s'il vous plaît la grâce, Mademoiselle, d'être
-persuadée de mon zèle pour tout ce qui vous regarde, car je suis toujours
-votre très-humble et très-obéissant serviteur,
-
- BONNECORSE.
-
- [572] Voy. la _Notice_, p. 24.
-
-
-CHARLEVAL[573] A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
- [573] Charleval (Charles Faucon de Ris, seigneur de) était un
- aimable épicurien, issu d'une famille de Normandie, qui a donné
- quatre premiers présidents au parlement de cette province. Il a
- composé beaucoup de petits vers que Lefèvre de Saint-Marc a
- réunis à ceux de Saint-Pavin, en un volume in-18, Paris, 1759.
-
-
- Verneuil, vendredi matin 1683.
-
-J'ai peur, Mademoiselle, que vous ne vous rebutiez à la fin du commerce
-d'un gentilhomme de campagne, à qui vos lettres pourtant donnent de la
-matière pour entretenir les charmantes hôtesses qui sont venues adoucir
-l'ennui de sa solitude. Ainsi, Mademoiselle, les nouvelles que vous me
-faites la grâce de m'écrire me servent à faire l'honneur de ma maison.
-
-La levée du siége de Vienne est si importante pour l'Allemagne qu'elle
-n'avoit jamais été plus en danger d'être frontière d'un terrible voisin.
-Il me semble qu'il n'y a quasi que les moines qui montrent ici leur joie
-de cette grande expédition, et que nos politiques ont reçu cette
-nouvelle en philosophes qui sont modérés dans la prospérité.
-
-L'on me mande que M. Pelletier refuse de qui que ce soit le titre de
-Monseigneur en parlant de lui.
-
-Le soleil d'automne nous donne encore de si beaux jours que j'en ménage
-les heures dans un lieu sain et riant. C'est là qu'avec des voix
-charmantes et des figures qui plaisent aux cieux, je mène une vie
-innocente et affranchie des passions, avec des personnes capables d'en
-causer de grandes[574]. Mais les femmes et les sarabandes récréent les
-sens des gens de ménage, sans émouvoir l'âme en aucune façon. Cependant
-un homme seroit bien heureux qui pourroit, avec des voix charmantes et
-des figures agréables aux yeux, aller au ciel par le paradis terrestre.
-Mais nos docteurs nous enseignent des voies plus sûres qu'il faut suivre.
-Sans faire le dévot, voici quatre vers que j'ai donné ordre que l'on mît
-sur la porte de ma chapelle:
-
- Passant, n'entre point en ce lieu
- Si ton cœur n'est soumis et purgé de tous crimes;
- Et si tu veux être agréable à Dieu,
- N'y fais que des vœux légitimes!
-
- [574] Au nombre des amies de Charleval figuraient Ninon de
- Lenclos, Mme Du Plessis-Bellière, la comtesse de la Suze, etc.
-
-Mes hôtesses, après divers voyages, sont revenues et m'ont chargé de vous
-assurer de leurs respects et de leurs services très-humbles. Elles se
-sentent fort obligées de l'honneur de votre souvenir.
-
- CHARLEVAL.
-
-
-MADAME DE MAINTENON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[575].
-
- [575] _Correspondance générale de Mme de Maintenon_, publiée par
- Th. Lavallée, t. II, p. 384.
-
-
- Versailles, 19 août 1684.
-
-Quoique je ne vous remercie point des lettres que je reçois de vous, et
-de ce que vous y joignez quelquefois, croyez, Mademoiselle, que j'en fais
-tout le cas que je dois, que j'en fais l'usage que vous désirez, qu'elles
-font l'effet que vous en devez attendre, et que vous êtes fort estimée de
-celui dont vous faites le panégyrique[576]. Il a entendu lire de tous les
-côtés vos dernières _Conversations_[577], qu'il trouve aussi utiles
-qu'agréables. Je n'ose après cela rien dire de moi, si ce n'est que je
-suis absolument à vous.
-
- [576] Il s'agit évidemment du Roi.
-
- [577] Sur le parti que Mme de Maintenon tira des _Conversations_
- de Mlle de Scudéry, pour l'éducation des filles de Saint-Cyr,
- Voy. la _Notice_, p. 120.
-
-
-MADAME DE SÉVIGNÉ A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[578].
-
- [578] _Lettres de Mme de Sévigné_, édit. Hachette, t. VII, p.
- 274.
-
-
- Lundi, 11 septembre 1684.
-
-En cent mille paroles je ne pourrois vous dire qu'une vérité, qui se
-réduit à vous assurer, Mademoiselle, que je vous aimerai et vous
-adorerai toute ma vie; il n'y a que ce mot qui puisse remplir l'idée que
-j'ai de votre extraordinaire mérite. J'en fais souvent le sujet de mes
-admirations et du bonheur que j'ai d'avoir quelque part à l'amitié et à
-l'estime d'une telle personne. Comme la constance est une perfection, je
-me réponds à moi-même que vous ne changerez point pour moi; et j'ose me
-vanter que je ne serai jamais assez abandonnée de Dieu, pour n'être pas
-toujours toute à vous. Dans cette confiance, je pars pour Bretagne où
-j'ai mille affaires; je vous dis adieu, et vous embrasse de tout mon
-cœur; je vous demande une amitié toute des meilleures pour M. de
-Pellisson; vous me répondrez de ses sentiments. Je porte à mon fils vos
-_Conversations_[579]; je veux qu'il en soit charmé, après en avoir été
-charmée.
-
- [579] Mlle de Scudéry avait publié en 1680 les deux premiers
- volumes de ses _Conversations_; elle en publia deux autres en
- 1684, auxquels elle donna le titre de _Conversations nouvelles_.
- Ce sont celles-là que Mme de Sévigné portait à son fils qui était
- alors en Bretagne.
-
- Elle disait des premières, dans une lettre à sa fille du 25
- septembre 1680: «Il est impossible que cela ne soit bon, quand
- cela n'est point noyé dans son grand roman.»
-
- Au surplus, pour être fixé sur la date et le titre des diverses
- _Conversations_ dont il est question dans ces lettres, il faut se
- reporter à la p. 116, note 2.
-
-
-MADAME DACIER A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[580].
-
- [580] Cabinet de M. de Monmerqué.--_Isographie des hommes
- célèbres._
-
- Castres, 17 juillet 1685.
-
-C'est avoir bien de la bonté, Mademoiselle, de se souvenir de gens qui le
-méritent si peu, et qui font si mal leur devoir; il est pourtant vrai que
-s'il ne falloit, pour mériter l'honneur que vous venez de me faire, que
-vous estimer parfaitement et connoître le prix de cette grâce, personne
-n'en seroit plus digne que nous. Il y a longtemps que vous avez toute
-notre estime, et le beau présent que vous nous avez fait n'a pu
-qu'augmenter notre admiration. En vérité, Mademoiselle, quoique l'on
-doive tout attendre de vous, je n'ai pas laissé d'être éblouie de toutes
-les beautés qui éclatent en foule dans vos _Conversations_. On peut dire
-que tout en est bon, mais j'y ai trouvé surtout de certains endroits qui
-m'ont enchantée et qui m'ont retenue plus que les autres par le plaisir
-extraordinaire qu'ils m'ont donné. Mon exemplaire est plein des marques
-que j'ai faites sur tous ces endroits.....
-
-Votre très-humble et très-obéissante servante,
-
- ANNE LEFÈVRE DACIER.
-
-
-FLÉCHIER A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[581].
-
- [581] Citée par M. de Monmerqué qui possédait l'original.
-
-
- 26 décembre 1685.
-
- Mademoiselle,
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il me falloit une lecture aussi délicieuse que celle-là, pour me délasser
-des fatigues d'un voyage, pour me guérir de l'ennui des mauvaises
-compagnies de ces pays-ci, et pour me faire goûter le repos, où la
-rigueur de la saison et la docilité de mes nouveaux convertis me
-retiennent en ma ville épiscopale[582]. En vérité, Mademoiselle, il me
-semble que vous croissez toujours en esprit; tout est si raisonnable, si
-poli, si moral et si instructif dans ces deux volumes que vous m'avez
-fait la grâce de m'envoyer[583], qu'il me prend quelquefois envie d'en
-distribuer dans mon diocèse pour édifier les gens de bien et pour donner
-un bon modèle de morale à ceux qui la prêchent. Les louanges du Roi sont
-si finement insérées, qu'il s'en feroit, en les recueillant, un excellent
-panégyrique. Recevez donc, Mademoiselle, avec mon remercîment, les
-louanges que vous donne un homme relégué dans une province, qui n'a pas
-encore perdu le goût de Paris, et qui vous conserve toujours la même
-estime qu'il a eue toute sa vie pour vous.
-
- [582] Fléchier avait été nommé évêque de Lavaur en 1685. En lui
- annonçant sa nomination, le Roi lui avait dit: _Ne soyez pas
- surpris si j'ai récompensé si tard votre mérite, j'appréhendois
- d'être privé du plaisir de vous entendre._
-
- [583] Mlle de Scudéry avait envoyé à Fléchier ses _Conversations
- nouvelles sur divers sujets_. Paris, 1684. 2 vol. in-12.
-
-
-LE P. VERJUS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[584].
-
- [584] Cabinet de M. Boutron.
-
- A Versailles, le 25 novembre [1686].
-
-Le billet, Mademoiselle, que vous me fîtes l'honneur de m'écrire il y a
-trois jours, a eu une trop bonne fortune pour me permettre de vous la
-laisser ignorer. Comme tout le monde n'a pas le même don que moi de
-déchiffrer ce que vous écrivez, j'en fis un extrait de ma main de tout ce
-qui regarde la maladie du Roi[585] sur le dos même du billet, afin que le
-R. P. de la Chaise en pût faire plus aisément la lecture à Sa Majesté, ce
-qu'il a fait il n'y a que deux heures, en présence de Mme de Maintenon
-qui dit d'abord que, connoissant votre zèle comme elle le connoissoit,
-elle s'étonnoit qu'on n'eût encore rien vu de vous sur ce sujet; et cet
-extrait ayant été lu ensuite, fut estimé et applaudi autant que je le
-désirois, et sans doute beaucoup [plus] que vous ne l'espériez. Je n'ai
-pas cru devoir différer de vous en rendre compte par le plaisir extrême
-que j'ai de pouvoir vous donner dans les occasions les petites marques
-dont je suis capable de mon respect infini pour votre mérite et de mon
-zèle extrême pour votre très-humble service,
-
- VERJUS.
-
- [585] L'opération de la fistule fut faite au Roi le 18 novembre
- 1686.
-
-
-LA REINE CHRISTINE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[586].
-
- [586] Il a certainement existé entre la reine Christine et Mlle
- de Scudéry un commerce de lettres assez étendu. Outre celle-ci
- que nous empruntons à l'ouvrage d'Arckenholtz: _Mémoires
- concernant Christine_, t. I, p. 272, et celle que nous avons
- tirée du Cabinet de M. Cousin, voici l'analyse d'une autre lettre
- sans date que Mlle de Scudéry adressait à la reine de Suède:
-
- «Les louanges que Sa Majesté lui donne sont plutôt l'offre de sa
- bonté que de sa justice. Elle a fait l'usage qu'elle devait des
- choses nobles et délicates que la Reine a bien voulu lui marquer
- sur le grand établissement de Saint-Cyr. Sa Majesté serait
- contente si elle savait le plaisir qu'elle a donné à Mme de
- Maintenon sans en avoir le dessein. «Au reste, Madame, j'avance
- hardiment, pour répondre à la fin de la lettre de Votre Majesté,
- qu'il n'y aura jamais d'oubli pour Elle, et que sa gloire durera
- autant que l'univers.»
-
- (_Catalogue Succi_, 7 avril 1863, no 993).
-
-
- Rome, 30 septembre 1687.
-
-Je ne comprends pas, Mademoiselle de Scudéry, comment une personne qui a
-écrit comme vous sur _la Tyrannie de l'usage_, ignore celui qu'on a
-établi à Rome. Vous avez mal adressé votre ami. Ne savez-vous pas qu'il
-seroit plus facile à vos François de voir la grande Sultane que moi,
-quoique personne ne soit ni amoureux ni jaloux de moi, et que je sois,
-Dieu merci, en mon entière liberté? Il y a ici une espèce de passion qui
-n'a pas de nom, qu'on substitue à l'amour et à la jalousie qui règnent à
-Constantinople, et l'on s'y venge sur votre nation des chagrins bien ou
-mal fondés qu'on prétend avoir reçus de moi. Je suppose toutefois que cet
-usage finira, et si jamais cela arrive, je ferai voir à votre ami que
-tous les honnêtes gens sont bien reçus chez moi, mais surtout ceux qui
-sont de votre connoissance.
-
-Je suis toutefois très-résolue de ne rien contribuer à ce changement, et
-la conduite de ma vie passée doit persuader aux gens que je me passe sans
-peine de tout. Cela n'empêche pas que vos reproches sur mon portrait ne
-me soient agréables. Vous avez raison, et je vous promets de réparer ma
-faute d'une manière qui ne vous déplaira pas. En attendant, en voici un
-qui ne vous coûtera rien. Sachez donc que depuis le temps que vous m'avez
-vue, je ne suis nullement embellie. J'ai conservé toutes mes bonnes et
-mauvaises qualités aussi entières et vives qu'elles ont jamais été. Je
-suis encore, malgré la flatterie, aussi mal satisfaite de ma personne que
-je la fus jamais. Je n'envie ni la fortune, ni les vastes États, ni les
-trésors à ceux qui les possèdent, mais je voudrois bien m'élever par le
-mérite et la vertu au-dessus de tous les mortels, et c'est là ce qui me
-rend mal satisfaite de moi. Au reste, je suis en parfaite santé qui me
-durera autant qu'il plaira à Dieu. J'ai naturellement une fort grande
-aversion pour la vieillesse, et je ne sais comment je pourrai m'y
-accoutumer. Si on m'eût donné le choix d'elle et de la mort, je crois que
-j'aurois choisi sans hésiter la dernière. Toutefois, puisqu'on ne nous
-consulte pas, je me suis accoutumée à vivre avec plaisir. Aussi la mort
-qui s'approche et qui ne manque jamais à son moment, ne m'inquiète pas;
-je l'attends sans la désirer et sans la craindre.
-
-Mais il est temps de vous parler de vos ouvrages, qui sont agréables,
-utiles et savants. Vous mettez si bien en œuvre les belles choses, que
-vous me charmez. Vous divertissez et instruisez toujours sans ennuyer
-jamais. Je vous remercie du soin que vous avez pris de me les envoyer.
-Que je vous dois d'agréables moments, et comment vous les payer?
-Cependant, vous qui écrivez si bien, pourquoi avez-vous laissé mourir M.
-le Prince, sans faire quelque chose pour lui en vers ou en prose? Quelle
-perte pour la France! et quelle perte pour le siècle dont ce grand homme
-étoit un des plus dignes ornements! Pour moi je l'ai regretté autant
-qu'aucun des siens, et je vous condamne à faire quelque chose de digne
-d'un Héros d'un mérite aussi distingué et aussi extraordinaire. Il me
-semble que c'est un des plus grands plaisirs de la vie que de bien louer
-ce qui mérite de l'être. Vous qui avez des talents faits exprès, ne
-refusez pas cet encens à ce Prince qui l'a si bien mérité.
-
- CHRISTINE ALEXANDRA.
-
-
-MADAME DE SÉVIGNÉ A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
- Mardi[587] [3 août 1688].
-
- [587] Cette lettre, datée simplement de mardi, a été écrite
- évidemment en 1688. Il est probable qu'elle est de juillet ou du
- commencement d'août, peut-être du 3 (c'était un mardi en 1688),
- c'est-à-dire du même jour que la lettre de Mme de Brinon qui
- suit. Mlle de Scudéry venait de publier ses _Nouvelles
- conversations de morale_, dédiées au Roi, qui faisaient suite à
- celles dont Mme de Sévigné la remerciait dans sa lettre du 11
- septembre 1684. L'achevé d'imprimer de ce nouvel ouvrage, en deux
- volumes, est du 30 juin 1688, et Mme de Sévigné ne fut sans doute
- pas des dernières à qui Mlle de Scudéry l'envoya.
-
- (_Note de l'édition Hachette_, t. VIII, p. 371.)
-
-Que voulez-vous dire de rare mérite, Mademoiselle? Peut-on nommer ainsi
-un autre mérite que le vôtre? J'en suis si persuadée, que si j'étois
-véritablement endormie, tous mes songes ne seroient que sur ce point.
-Mais croyez, Mademoiselle, que je ne le suis point, que je pense
-très-souvent à vous comme il y faut penser: tout mon crime, c'est de ne
-point témoigner des sentiments si justes et si bien fondés; mais
-attaquez-moi dans quelque moment que ce puisse être, et vous me
-retrouverez tout entière, comme dans le temps où vous avez été la plus
-persuadée de mon amitié. Ce sont des vérités que je vous dis,
-Mademoiselle; elles ne sauraient être mal reçues de vous. Je suis, comme
-vous voyez, le contraire d'une hypocrite d'amitié: pourrait-on dire qu'on
-est une hypocrite d'oubli?
-
-Je vous rends mille grâces de vos livres; j'en avois ouï parler, je les
-souhaitois, et vous m'avez donné une véritable joie. L'agrément de ces
-_Conversations_ et de cette _Morale_ ne finira jamais; je sais qu'on en
-est fort agréablement occupé à Saint-Cyr[588]; je m'en vais lire avec
-plaisir cette marque obligeante de votre souvenir. Conservez-le moi,
-Mademoiselle, puisque je suis à vous par mille raisons. Ah! si vous
-entendiez comme je parle de vous, vous reconnoîtriez bien
-certainement[589]......
-
- [588] Voy. la lettre suivante.
-
- [589] Le reste manque.
-
-
-MADAME DE BRINON[590] A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
- [590] Mme de Brinon était supérieure de la maison de Saint-Cyr.
-
-
- 3 août 1688.
-
-Je ne saurois différer davantage à vous témoigner le plaisir que vous
-avez fait à toute notre communauté, de lui avoir donné une morale qui
-convient si fort à celle qu'elle enseigne tous les jours. Vous avez
-trouvé le moyen, Mademoiselle, de beaucoup plaire en instruisant....
-Votre génie est sans déchet, et votre esprit, qui a toujours fait
-l'admiration du sage, croît au lieu de diminuer. Madame de Maintenon, qui
-prend un singulier plaisir de nous enrichir de bons livres, et qui ne
-savoit pas que vous m'aviez fait part des trésors de votre _Sapience_,
-après avoir vu votre morale, me l'envoya fort obligeamment pour vous et
-pour moi, me mandant qu'elle croyoit qu'en son absence, ces livres me
-tiendroient lieu d'une bonne compagnie. Elle ne se trompoit pas, car
-voulant régaler les dames de Saint-Louis de quelque _mets d'esprit_
-convenable à leur état, je leur ai lu moi-même, dans nos promenades du
-soir, l'_Histoire de la Morale_, qui leur a toujours fait dire, quand on
-a sonné la retraite, que l'heure avançoit. Ces _Conversations_ sont ici
-d'autant plus agréables qu'on en fait chez les demoiselles, qu'on a
-extraites de vos premières, qui ont donné lieu à un grand nombre
-d'autres, dont ces jeunes demoiselles font leur plaisir et celui des
-autres. Quand vous nous ferez l'honneur de venir à Saint-Cyr, vous vous
-retrouverez en plus d'un endroit, car nous sommes fort aises qu'on copie
-ce qui est bon[591].
-
- [591] Cette lettre, dont M. de Monmerqué a possédé l'original,
- est tirée de l'édition de 1835 des _Historiettes_ de Tallemant
- des Réaux, t. VI, p. 363.
-
-
-LE P. BOUHOURS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[592].
-
- [592] Cabinet de M. Boutron.
-
- La date de 1688 nous est fournie par le Catalogue de la vente
- Villenave, du 22 janvier 1850, où cette lettre figure sous le no
- 125.
-
- [1688.]
-
-J'ai laissé passer la foule pour vous donner le bonjour et vous
-renouveler les assurances de mes très-humbles services. Si mon présent
-n'est pas fort beau ni fort digne de votre cabinet, il est au moins
-assez singulier et tout propre à faire figure sur le bord de votre
-cheminée. Tel qu'il est, je vous prie, Mademoiselle, de l'agréer comme
-une marque de l'estime particulière que j'ai pour votre personne et de
-l'affection véritable avec laquelle je serai toute ma vie votre
-très-obéissant serviteur,
-
- BOUHOURS.
-
-
-MASCARON, ÉVÊQUE D'AGEN, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[593].
-
- [593] Cabinet de M. Rathery.
-
- Montbran[594], 15 octobre [1688].
-
- [594] C'est un bourg situé canton et arrondissement d'Agen.
-
-Persuadé comme je le suis, Mademoiselle, que vous m'honorez de votre
-amitié, je crois vous faire plaisir de vous apprendre que mon voyage a
-été très-heureux et que j'ai trouvé aux eaux et aux bains de Bagnères
-tout ce que j'y avois été chercher. Le Seigneur a envoyé son ange qui a
-remué les eaux et leur a donné la force de guérir. J'avois choisi pour
-mon divertissement la lecture de tous vos huit tomes de _Conversations de
-Morale_; l'_Histoire des bains des Thermopyles_[595] m'y détermina.
-Quoique cette lecture ne soit pas nouvelle pour moi, j'y retrouve
-pourtant, Mademoiselle, tous les charmes et tous les agréments de la
-nouveauté. Bon Dieu, la belle manière d'inspirer la vertu et l'amour des
-beaux sentiments! Saint Augustin a dit quelque part: _Facilius flectitur
-animus cùm delectatur._ Peut-on se faire un chemin plus doux à la
-persuasion et à la victoire?
-
- [595] Sur cet épisode du _Grand Cyrus_, réimprimé plus tard dans
- les _Conversations morales_ de 1680, voy. la _Notice_, p. 30.
-
-J'ai vu auprès de Tarbes, par où j'ai passé, une charmante maison qui
-mériteroit autant d'être célébrée qu'aucune autre que je connoisse, par
-la beauté des canaux, des cascades, des jets d'eau, des jardins, des
-bois, et par la propreté de la maison et des meubles; on l'appelle
-Séméac[596], elle appartient à M. le comte de Gramont, à qui Mme de
-Saint-Chaumont l'a laissée. Voilà les trois choses dont j'étois plein, et
-dont j'ai l'honneur de vous rendre compte: ma santé, vos admirables
-_Conversations_ et cette charmante maison. Je vous souhaite,
-Mademoiselle, assez de santé et de loisir pour instruire toujours si
-agréablement et si efficacement le public, et je suis, avec tout le
-respect et l'attachement possible, Mademoiselle, votre très-humble et
-très-obéissant serviteur,
-
- JULES, ÉVÊQUE C. D'AGEN.
-
- [596] A un kilom. de Tarbes, ancienne résidence des comtes de
- Gramont. «La tourmente révolutionnaire fit disparaître cette
- belle demeure et ses parcs délicieux.» Batsères, _Esquisses sur
- Tarbes et ses environs_, Tarbes, 1856, in-8º, p. 5.
-
-
-MASCARON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[597].
-
- [597] Cabinet de M. Gauthier-la-Chapelle.
-
- Le 16 août [1691].
-
-Les six vers que vous m'avez envoyés, Mademoiselle, sont les plus jolis
-du monde, et ils sont d'autant plus jolis qu'ils disent la vérité.
-Quelque gloire qu'on s'acquît par d'autres endroits, on ne peut jamais
-excuser de prendre une si grosse portion du trésor dans des conjonctures
-pareilles où se trouve l'état. J'espère la paix de l'Église de l'habileté
-de M. le cardinal de Forbin[598]. Que ne lui devra pas l'Église pour la
-consommation d'une affaire si difficile! Je n'ose pourtant m'abandonner à
-la joie d'un si heureux [_mot illisible_], car il en coûte trop de
-revenir sur une aussi douce espérance que celle-là, lorsque les
-événements ne répondent pas aux projets.
-
- [598] Le cardinal de Forbin-Janson avait été envoyé auprès du
- Pape pour aplanir les difficultés qui s'étaient élevées entre la
- cour de France et celle de Rome, au sujet des quatre articles de
- la Déclaration de 1682, et le refus fait par Alexandre VIII de
- l'expédition d'un certain nombre de bulles pour des siéges
- épiscopaux qui vaquaient depuis longtemps. La mort d'Alexandre
- VIII, arrivée le 13 août 1691, interrompit ces négociations.
- Elles furent reprises sous Innocent XII, à l'élection duquel le
- cardinal de Forbin-Janson avait contribué, et menées à bonne fin.
-
-Je vous fais mes compliments, Mademoiselle, sur la gloire que vient
-d'acquérir M. le Marquis de Créqui en Italie[599]. Si Dieu le conserve,
-nous verrons en lui l'image parfaite de l'illustre maréchal que nous
-pleurons[600].
-
- [599] François-Joseph de Blanchefort, marquis de Créqui, venait
- d'être envoyé à l'armée de Piémont pour servir sous Catinat. Il
- se distingua dans le cours de juillet 1691, en combattant contre
- le prince Eugène; il fut blessé et eut un cheval tué sous lui.
-
- [600] Le maréchal de Créqui, mort en 1687.
-
-
-Je vous souhaite de la fraîcheur, Mademoiselle; c'est à ce souhait, ce me
-semble, que tous les autres se doivent borner, car, à l'heure qu'il est,
-je crois être transporté sous la ligne, tant le ciel est brûlant ici. Je
-suis, avec tout le respect et tout l'attachement possible, à vous,
-
- JULES É. C.[601] D'AGEN.
-
- [601] C'est-à-dire évêque, comte d'Agen. Mascaron avait été nommé
- évêque de Tulle en 1671 et évêque d'Agen en 1679.
-
-
-ARNAULD DE POMPONNE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[602].
-
- [602] Pièce de l'_Isographie_.
-
- Versailles, 27 août 1691.
-
-Je réponds bien tard, Mademoiselle, aux marques si obligeantes que vous
-avez bien voulu me donner de votre souvenir dans une rencontre qui m'est
-si avantageuse. Comme je les ai fort distinguées des compliments qui
-viennent en foule dans de telles occasions[603], j'ai voulu vous dire
-avec plus de repos, qu'on ne peut vous honorer plus que je fais, ni être
-plus sensible que je le suis à vos bontés. Je pourrois, Mademoiselle, en
-trouver un grand témoignage dans la mémoire que vous me rappelez de tant
-de personnes que nous avons aimées et honorées également, mais je n'en
-veux pas d'autre que l'estime qui vous est si justement due, que j'ai
-toujours professée si vive et si forte pour votre vertu et pour votre
-mérite, et qui me fait être autant que personne
-
-Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
-
- ARNAULD DE POMPONNE.
-
- [603] Arnauld de Pomponne, disgracié en 1671, venait d'être nommé
- ministre d'État après la mort de Louvois.
-
-L'ABBESSE DE FONTEVRAULT[604] A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
- [604] Cabinet Monmerqué, puis d'Hervilly.
-
- Marie-Madeleine-Gabrielle-Adélaïde de Rochechouart-Mortemart,
- abbesse de Fontevrault, femme de beaucoup d'esprit et de savoir.
- Elle a traduit avec Racine une partie du _Banquet de Platon._ Elle
- était sœur du duc de Vivonne, et de Mmes de Montespan et de
- Thianges. Née en 1645, elle mourut en 1704. C'est d'elle que
- Saint-Simon disait: «On vit sortir de son cloître la reine des
- abbesses qui, chargée de son voile et de ses vœux, avec encore
- plus de beauté et d'esprit que la Montespan, sa sœur, vint jouir
- de sa gloire, etc., etc.» (_Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 6,
- édition de 1791.)
-
- A Fontevrault, 18 octobre 1692.
-
-Je n'ai pas voulu vous remercier, Mademoiselle, des livres que vous avez
-eu la bonté de m'envoyer, que je ne les eusse reçus, et on les a gardés
-fort longtemps aux Filles-Dieu. J'aurois pu en toute sûreté en dire
-beaucoup de bien avant que de les avoir vus, mais j'ai cru ne vous en
-devoir parler qu'après en avoir jugé par moi-même. J'y ai trouvé toute la
-solide beauté et tout l'agrément que j'attendois; et en vérité,
-Mademoiselle, on ne sauroit trop vous admirer; je vous le dis bien
-grossièrement, mais c'est avec une sincérité dont vous devez être
-contente. Je vous supplie de me conserver quelque part en l'honneur de
-votre amitié (dont je connois tout le prix), et d'être persuadée que je
-serai toute ma vie, avec toute l'estime et toute la reconnoissance que je
-dois, Mademoiselle, votre très-humble servante.
-
- M.-M. GABRIELLE DE ROCHECHOUART ABBESSE DE FONTEVRAULT.
-
-
-BOSSUET A MADEMOISELLE DUPRÉ[605].
-
- [605] Les deux lettres qui suivent ont été imprimées dans les
- _Œuvres de Bossuet_. Versailles, 1818, t. XXXVII, p. 475 et 477.
- La première, quoique non adressée à Mlle de Scudéry, figure ici à
- raison de sa connexité avec la seconde, qu'elle paraît avoir
- précédée.
-
- Marie Dupré, nièce de Roland Desmarets, avait beaucoup
- d'instruction; elle était liée avec Mlles de Scudéry, de la Vigne,
- etc. Titon de Tillet lui a donné place dans son _Parnasse
- françois_, et l'éditeur Léopold Collin a publié ses Lettres avec
- celles de Mlle de Montpensier et autres, 1806, in-12.
-
-
- Versailles, ce 14 février 1693.
-
-Je vous assure, Mademoiselle, que M. Pellisson est mort, comme il a vécu,
-en très-bon catholique; je l'ai toujours regardé, depuis le temps de sa
-conversion jusqu'à la fin de sa vie, comme un des meilleurs et des plus
-zélés défenseurs de notre religion. Il n'avoit l'esprit rempli d'autre
-chose, et deux jours avant sa mort, nous parlions encore des ouvrages
-qu'il continuoit pour soutenir la Transsubstantiation; de sorte qu'on
-peut dire sans hésiter qu'il est mort en travaillant ardemment et
-infatigablement pour l'Église. J'espère que ce travail ne se perdra pas,
-et qu'il s'en trouvera une partie considérable parmi ses papiers.
-
-Au reste, il a voulu entendre la messe pendant tous les jours de sa
-maladie; et je n'ai jamais pu obtenir de lui qu'il s'en dispensât les
-jours de fête. Il me disoit en riant qu'il n'étoit pas naturel que ce fût
-moi qui l'empêchât d'entendre la messe. Il n'a jamais cru être assez
-malade pour s'aliter; et il s'est habillé tous les jours, jusqu'à la
-veille de sa mort; et il recevoit ses amis avec sa douceur et sa
-politesse ordinaire. Son courage lui tenoit lieu de forces; et jusqu'au
-dernier soupir, il vouloit se persuader que son mal n'avoit rien de
-dangereux. A la fin, étant averti par ses amis que ce mal pouvoit le
-tromper, il différa sa confession au lendemain pour s'y préparer
-davantage: et si la mort l'a surpris, il n'y a eu rien en cela de fort
-extraordinaire. C'étoit un vrai chrétien, qui fréquentoit les sacremens.
-Il les avoit reçus à Noël, et, à ce qu'on dit, encore depuis, avec
-édification. Bien éloigné du sentiment de ceux qui croient avoir
-satisfait à tous leurs devoirs pourvu qu'ils se confessent en mourant,
-sans rien mettre de chrétien dans tout le reste de leur vie, il
-pratiquoit solidement la piété; et la surprise qui lui est arrivée ne
-m'empêche pas d'espérer de le trouver dans la compagnie des justes.
-C'est, Mademoiselle, ce que j'avois dessein d'écrire à Mlle de Scudéry,
-avant même de recevoir votre lettre; et je m'acquitte d'autant plus
-volontiers de ce devoir, que vous me faites connoître que mon témoignage
-ne sera pas inutile pour la consoler. Je profite de cette occasion pour
-vous assurer, Mademoiselle, de mes très-humbles respects, et vous
-demander l'honneur de la continuation de votre amitié.
-
-
-LE MÊME[606] A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
- [606] Voy. la _Notice_, p. 126, et les lettres à Boisot des 21,
- 28 février et du 7 mars. Dans la première, Mlle de Scudéry dit
- avoir écrit à M. de Meaux une lettre de quinze pages sur la mort
- de Pellisson. Cette lettre de Bossuet est vraisemblablement la
- réponse à la lettre de Mlle de Scudéry. Celle-ci l'avait
- transcrite de sa main, et cette transcription, qui prouve
- l'importance qu'elle y attachait, se trouve dans le cabinet de M.
- Dubrunfaut.
-
-
- 1693.
-
-Ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, Mademoiselle, sur le sujet
-de M. Pellisson, me donne beaucoup de consolations, mais n'ajoute rien à
-l'opinion que j'avois de la fermeté et de la sincérité de sa foi, dont
-ceux qui l'ont connu ne demanderont jamais de preuves. J'ai parlé un
-million de fois avec lui sur des matières de religion, et ne lui ai
-jamais trouvé d'autre sentiment que ceux de l'Église catholique. Il a
-travaillé jusqu'à la fin pour sa défense: trois jours avant sa mort, nous
-parlions encore de l'ouvrage qu'il avoit entre les mains contre Aubertin,
-qu'il espéroit pousser jusqu'à la démonstration; ne souhaitant la
-prolongation de sa vie, que pour donner encore à l'Église ce dernier
-témoignage de sa foi. Je souhaite qu'on cherche au plus tôt un si utile
-travail parmi ses papiers, et qu'on le donne au public, non-seulement
-pour fermer la bouche aux ennemis de la religion, qui sont ravis de
-publier qu'il est mort des leurs, mais encore pour éclaircir des matières
-si importantes, auxquelles il étoit si capable de donner un grand jour.
-Quoiqu'il n'ait pas plu à Dieu de lui laisser le temps de faire sa
-confession, et de recevoir les saints Sacremens, je ne doute pas qu'il
-n'ait accepté en sacrifice agréable la résolution où il étoit de la faire
-le lendemain.
-
-Le Roi, à qui vous désirez qu'on fasse connoître ses bonnes dispositions,
-les a déjà sues, et j'ai en cela prévenu vos souhaits. Ainsi,
-Mademoiselle, on n'a besoin que d'un peu de temps pour faire revenir ceux
-qui ont été trompés par les faux bruits qu'on a répandus dans le monde.
-Sa Majesté n'en a jamais rien cru; je puis, Mademoiselle, vous en
-assurer; et tout ce qu'il y a de gens sages qui ont connu, pour peu que
-ce soit, M. Pellisson, s'étonnent qu'on ait pu avoir un tel soupçon.
-C'est ce que j'aurois eu l'honneur de vous dire, si je n'étois obligé
-d'aller dès aujourd'hui à Versailles, et dans peu de jours, s'il plaît à
-Dieu, dans mon diocèse. Je m'afflige cependant, et je me console avec
-vous de tout mon cœur, et suis, avec l'estime qui est due à votre vertu
-et à vos rares talents,
-
-Votre, etc., etc.
-
-
-
-
-LETTRES SANS DATE.
-
-
-LE CHEVALIER DE MÉRÉ A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[607].
-
- [607] Richelet, _Les plus belles lettres des meilleurs auteurs
- français_, 1689, in-12, p. 276.--Sur le chevalier de Méré, voy.
- la _Notice_, p. 118.
-
- Sans date.
-
-Il y a peu d'honnêtes gens qui ne vous admirent, Mademoiselle, et ce
-n'est pas d'aujourd'hui que je suis charmé de tout ce qui vient de vous,
-et que vous êtes bien dans mon esprit. Mais si je vous ose dire ce qui se
-passe dans mon cœur, le billet que vous m'avez fait l'honneur de
-m'écrire vous y a mise bien avant. On ne devroit souhaiter d'être
-agréable que pour plaire aux personnes comme vous qui jugent sainement de
-tout. Et si je m'allois imaginer qu'il y en eût beaucoup dans le monde
-que je pusse voir quelquefois, j'aurois bien de la peine à me tenir dans
-la retraite, où mes jours s'écoulent tranquillement. J'ai donné de la
-jalousie à un de vos amis et des miens, en lui montrant votre billet, et
-l'assurant aussi que jamais ni lui ni Voiture n'ont rien fait de ce
-prix-là. Je ne sais si vous ne serez point surprise que je me sois vanté
-d'une faveur qui me devoit rendre assez heureux en moi-même sans la dire
-à personne. Mais, Mademoiselle, si vous vouliez qu'elle fût secrète, il
-ne falloit pas m'écrire des choses qui vous donnent tant de gloire, et
-qui me sont si avantageuses.
-
-
-L'ABBÉ DE FURETIÈRE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[608].
-
- [608] _Lettres choisies de Messieurs de l'Académie_, par M.
- Perrault. Paris, 1725, in-8º, p. 36.
-
- Sans date.
-
-Je suis trop honoré de la devise que vous avez faite pour moi[609], et je
-n'ai garde de manquer de vous en remercier: je ne vous remercie pas
-pourtant de l'avoir faite si belle; vous n'en faites point d'autres, et
-rien ne part de votre esprit qui ne lui ressemble. Certainement,
-Mademoiselle, les devises qui sont difficiles ne le sont pas pour vous.
-Ce petit ouvrage, que M. de Gombauld appeloit un grand travail, ne vous
-est véritablement qu'un jeu; et vous trouvez sans peine ce que les autres
-cherchent bien souvent sans le pouvoir trouver. Je voudrois bien vous
-rendre la pareille, et faire une belle devise pour Mlle de Scudéry. J'y
-ai songé, j'y songerai encore; mais je crains bien d'avoir la destinée
-de ce bonhomme.... dont je vous ai parlé quelquefois. Vous devriez,
-Mademoiselle, oublier un moment d'être vous-même, et faire votre devise;
-j'entends une devise de louange, et non pas de modestie; une devise qui
-marque l'admiration où nous sommes d'un mérite aussi extraordinaire que
-le vôtre. Mais, je le vois bien, vous voulez vous en tenir à cette devise
-cruelle[610], qui est une prescription[611] de l'Amour, et qui nous fait
-entendre qu'il faut se borner, quand on vous voit, aux sentiments qu'on a
-pour Mlle N.... Quel moyen, Mademoiselle, que vous soyez précisément
-obéie, et qu'on ne vous aime pas plus que vous ne vous aimez vous-même?
-Le P. B*** et moi ne vous parlons jamais de ce que vous ne voulez jamais
-entendre. Nous disons même dans le monde que nous avons en vous une
-illustre amie: mais, dans le fond de l'âme, nous sommes vos très-humbles
-et très-obéissants amans. Après cela, je l'adopterois, cette devise
-cruelle, et me ferois honneur de l'avoir faite; j'en serois par tout
-estimé; mais que m'en reviendroit-il? Rien, Mademoiselle, sinon d'avoir
-flatté votre humeur fière et dédaigneuse, et de n'en être pas mieux pour
-cela dans un cœur aussi aimable et aussi impénétrable que le vôtre.
-
- [609] «Une flamme qui sort d'un cœur posé sur un bûcher allumé,
- avec ce mot: PULCHRIUS ARDET, OU: YIS MAJOR INTUS.»
-
- [610] «Une rose environnée d'épines, avec ce mot: PUNGIT ET
- PLACET. Et encore cette autre: un chien à l'attache, avec ce mot
- de Pétrone: CAVE, CAVE CANEM.»
-
- [611] Ne faudrait-il pas lire: _proscription_?
-
-
-M. DE PERTUIS, GOUVERNEUR DE COURTRAY, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY, SA
-BONNE AMIE[612].
-
- [612] _Lettres choisies de Messieurs de l'Académie_, par
- Perrault, p. 38.
-
- Guy, comte de Pertuis, gouverneur des ville et châtellenie de
- Courtray, par provisions du 7 février 1669, maréchal de camp
- suivant promotion du 7 octobre 1677, mort le 7 juillet 1694.
-
-
- Sans date.
-
-Vous ne connoissez pas la vie de l'armée; elle a ses charmes, et quand on
-l'a goûtée, on ne sauroit s'en passer. Nous avons peut-être plus de peine
-que vous; mais nous avons aussi plus de plaisir. Pour ce qui est des
-périls dont vous me parlez, je ne vous répondrai pas comme le fit le
-baron de *** à Gassion, qui l'exhortoit à la bravoure: _Je rirai bien si
-tu meurs devant moi._ Je vous dirai seulement, que si l'on étoit immortel
-dans vos îles enchantées, j'irois volontiers participer à votre
-immortalité; mais puisque ce bienheureux séjour n'a pas un si beau
-privilége, je ne risque rien ici qu'il ne faille perdre ailleurs; et
-j'aime autant être tué par un carabin de Nuremberg, que par un médecin de
-Montpellier. Je suis,
-
- Mademoiselle,
- Votre très-humble, etc.,
- PERTUIS.
-
-
-LE LABOUREUR A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[613].
-
- [613] Cabinet de M. Rathery.
-
- Louis Le Laboureur, poëte, frère aîné de l'historien, né en 1615,
- mort en 1679. Il dédia à Mlle de Scudéry une pièce mêlée de vers
- et de prose, qui a pour titre: _La Promenade de Saint-Germain_.
- Paris, 1669, in-12. Dans cette pièce datée de Montmorency, il
- rappelle, p. 9, une visite qu'on lui avait faite dans la saison
- des cerises.
-
-
- Ce samedi matin.
-
-Le beau temps est venu, et les cerises s'en vont: j'ai peur,
-Mademoiselle, que si vous ne faites bientôt ici une promenade, vous n'y
-en trouviez plus. Je ne vois qu'une chose qui la doive retarder, qui est
-que la santé du R. P. Bouhours ne lui pût pas permettre encore de sortir,
-ou que vous voulussiez que M. de Pellisson fût de la partie. En ce
-cas-là, nous attendrons tant qu'il vous plaira; nous laisserons passer
-les cerises, et nous vous donnerons des prunes et des pêches qui les
-vaudront bien. Au reste, Mademoiselle, je n'entends pas que le R. P.
-Bouhours et Mme sa sœur tiennent la place d'aucune autre personne.
-J'attends toujours M. Nublé et M. Ménage. J'en dirois autant de M. de
-Pellisson, et ce seroit de bon cœur, mais c'est une étrange chose que la
-Cour. J'appréhende que quand le Roi seroit ici, il ne pût s'en séparer
-pour vous faire compagnie. Je m'en rapporte à vous: ordonnez-en comme il
-vous plaira; mais faites votre compte que je vous attends, et surtout,
-Mademoiselle, quand vous voudrez venir, faites-moi la grâce de nous
-avertir deux ou trois jours auparavant.
-
- Je suis votre très-humble et très-obéissant
- serviteur,
-
- LE LABOUREUR.
-
-
-LE P. RAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[614].
-
- [614] _Études religieuses, etc., par des Pères de la Compagnie de
- Jésus_, t. V, p. 609.
-
- D'Arras, 10 mai.
-
-On m'a tant fait d'honneur ici en votre considération, Mademoiselle, que
-je ne puis en partir sans vous en faire mes remercîments. Il ne se peut
-rien ajouter à la manière dont M. de Montplaisir[615] m'a reçu. J'ai bien
-reconnu par là le pouvoir que vous avez sur lui, et que c'est vous qui
-êtes le lieutenant de Roi ici. Il m'a régalé chez lui; il m'a offert son
-carrosse pour aller à Douay, a pris la peine de me venir visiter chez
-nous: du reste, il n'a rien oublié pour me faire comprendre combien il
-vous honore et vous estime. Aidez-moi, Mademoiselle, à lui en faire de
-dignes remercîments. Vous y êtes obligée, puisque c'est en votre
-considération qu'il a fait tout cela, et pour m'obliger extrêmement.
-Faites de sorte que j'aie un peu de part de ses bonnes grâces: car on a
-fort envie d'être de ses amis dès qu'on a le bonheur de le connoître: je
-vous laisse faire cela. En partant, je laisse le pauvre M. de Verduc en
-mauvais état pour sa santé; j'en suis inquiété. Je laissai au P. Pallu,
-ami du P. Bouhours, quinze pistoles pour sa dispense, et deux pour
-l'habiller un peu honnêtement pour entrer à Cluny. Ayez la bonté de me
-faire savoir de vos nouvelles, je vous en prie; j'en pourrois recevoir à
-Bruxelles, si vous preniez la peine d'adresser vos lettres à M. de
-Gourville dans dix ou douze jours; l'abbé de Chaumont le connoît. On ne
-peut pas être si longtemps éloigné de vous sans savoir de vos nouvelles.
-Vous voulez bien que je salue M. de Pellisson pour qui je continue
-toujours à prier Dieu; car le bon Dieu nous le doit, étant aussi homme de
-bien qu'il est. N'allez pas vous aviser, s'il vous plaît, Mademoiselle,
-de nous faire la guerre pendant que je vais être Flamand. Je ne vous
-demande que deux mois de temps; après, vous ferez ce qu'il vous plaira
-pour vos prétentions sur le Brabant. Je suis, avec mon respect ordinaire,
-à vous en N. S.
-
- RAPIN de la Cie de Jésus.
-
- [615] Le même que le poëte dont les Œuvres sont ordinairement
- réunies à celles de Lalane. Il était lieutenant de Roi à Arras
- bien avant 1671, année que la _Biographie universelle_ indique
- comme celle de sa nomination, et au moins dès le mois de juillet
- 1654, lorsqu'il fut fait prisonnier par les Espagnols.
-
-
-REGNIER DESMARAIS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[616]
-
- [616] Cabinet de M. Moulin, avocat.
-
- Ce vendredi à midi.
-
-Votre laquais ne me donna pas l'autre jour le loisir, Mademoiselle, de
-vous remercier sur le champ des beaux vers que vous m'avez fait la grâce
-de m'envoyer, et je faisois état de vous en aller remercier dès le
-lendemain. Mais depuis cela, il m'est survenu des affaires qui m'ont
-empêché de vous aller rendre mes devoirs comme je souhaitois. En
-attendant que je le puisse, je ne veux pas différer, Mademoiselle, à vous
-témoigner combien j'ai été satisfait de votre dernier madrigal. Les
-dernières choses que vous faites l'emportent toujours sur les premières,
-mais il n'y a que vous seule qui puissiez l'emporter sur vous-même. Je ne
-saurois en même temps vous rendre d'assez grands remercîments des marques
-de bonté et de considération dont vous m'honorez. Croyez, s'il vous
-plaît, Mademoiselle, que vous n'en sauriez jamais avoir pour personne qui
-ait plus de respect et plus de vénération pour vous que j'en ai, et qui
-soit plus absolument votre très-humble et très-obéissant serviteur.
-
- REGNIER DESMARAIS.
-
-
-LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[617].
-
- [617] D'après un fac-simile.--Lettre communiquée par M. Regnier,
- qui doit la comprendre dans l'édition des _Œuvres de la
- Rochefoucauld_, pour la _Collection des grands Écrivains de la
- France_.
-
-
- Le 12 de novembre.
-
-Puisque les reproches que Mme Duplessis vous a faits m'ont valu la plus
-agréable et la plus obligeante lettre du monde, je devrois, ce me semble,
-Mademoiselle, lui laisser le soin de vous faire paroître combien j'en
-suis touché, pour m'attirer encore de nouvelles grâces; mais, quelque
-avantage que j'en puisse recevoir par là, je ne puis me priver du plaisir
-de vous témoigner moi-même ma reconnoissance, et de vous dire la joie que
-j'ai de croire avoir un peu de part en votre amitié. Je ne parlerois pas
-si hardiment, si j'avois moins de foi en vos paroles, et c'est par cette
-confiance seule que je me tiens si assuré de la chose du monde que je
-souhaite le plus. Je suis ravi de la belle action de M. de Savoie;
-j'espère que la clémence viendra à la mode, et que nous ne verrons plus
-de malheureux. J'écrirai à un de nos amis, et je vous supplierai même de
-lui vouloir faire tenir ma lettre, puisque vous me le permettez.
-
-Faites-moi l'honneur de croire, Mademoiselle, que j'ai plus d'estime et
-de respect pour vous que personne du monde, et que je suis passionnément
-votre très-humble et très-obéissant serviteur.
-
- LAROCHEFOUCAULD.
-
-LE MÊME A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[618].
-
- [618] Cabinet de M. Chambry.
-
-
- Ce 7 décembre.
-
-Je vous suis sensiblement obligé, Mademoiselle, de votre souvenir et du
-présent que vous me faites; rien n'est plus beau que ce que vous m'avez
-envoyé, et rien au monde ne me peut toucher davantage que la continuation
-de vos bontés. J'en recevrai une marque qui me sera très considérable si
-vous me faites obtenir quelque part dans l'amitié de M. Renier[619];
-personne assurément ne l'estime plus que moi. Je vous dois déjà tant de
-choses que je pense que vous voudrez bien que je vous doive encore
-celle-ci.
-
- [619] Peut-être Regnier Desmarais?
-
-Je vous demande encore d'être persuadée de mon respect et de ma
-reconnoissance, et que je suis plus que personne du monde
-
-Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
-
- LAROCHEFOUCAULD.
-
-
-LA COMTESSE DE LAFAYETTE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[620].
-
- [620] Tiré de l'_Album des Lettres de Mme de Sévigné_, édition
- Hachette.
-
-
- Sans date.
-
-Je ne vous puis dire, Mademoiselle, quelle est ma joie quand vous me
-faites l'honneur de vous souvenir de moi, et quand je reçois des marques
-de ce souvenir par des choses qui me donnent par elles-mêmes un si
-véritable plaisir. Vous êtes toujours admirable et inimitable; il ne se
-peut rien de plus divertissant et de plus utile que ce que vous m'avez
-fait l'honneur de m'envoyer; vous seule pouvez joindre ces deux choses.
-Je vous supplie de croire que si ma santé me le permettoit, j'aurois
-souvent l'honneur de vous rendre mes devoirs.
-
- LA Csse DE LA FAYETTE.
-
-
-NANTEUIL A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[621]
-
- [621] Cabinet de M. Chambry.
-
-
- Mademoiselle,
-
-Votre générosité m'offense, et n'augmente point du tout votre gloire, du
-moins selon mon opinion. Une personne comme vous, à qui j'ai tant
-d'obligations, que je considère si extraordinairement, et pour laquelle
-non-seulement je devrois avoir fait tous les efforts de ma profession,
-mais avoir témoigné plus de reconnoissance à toutes ses civilités que je
-n'ai fait, m'envoyer de l'argent et vouloir me payer en princesse un
-portrait[622] que je lui dois il y a si longtemps, est sans doute
-pousser trop loin la générosité, et me prendre pour le plus insensible de
-tous les hommes. Vous me permettrez donc, Mademoiselle, de vous en faire
-une petite réprimande, et comme vous me permettez encore de chérir tout
-ce qui vient de vous, je prends volontiers la bourse que vous avez faite,
-et vous remercie de vos louis, que je ne crois pas être de votre façon!
-Cependant, si en quelque jour un peu moins nébuleux qu'il n'en fait en ce
-temps-ci, vous me vouliez donner deux heures de votre temps pour aller
-achever chez vous l'habit de votre portrait, je serois ravi de me rendre
-ponctuel à vos ordres. J'aurois la liberté de vous expliquer plus
-franchement mes sentiments, parce que cela ne m'attacheroit pas si fort
-que quand je travaille au visage, et après avoir achevé de vous rendre ce
-petit service, je conviendrois de m'estimer heureux puisque vous auriez
-une autre vous-même près de vous qui vous persuaderoit éloquemment que je
-suis,
-
- Mademoiselle,
- Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
- NANTEUIL.
-
- [622] Qu'est devenu le portrait de Mlle de Scudéry par Nanteuil?
- Existe-t-il dans quelque dépôt public ou dans quelque collection
- particulière? Il n'a sans doute pas été reproduit par la gravure,
- car on le trouverait dans l'œuvre du maître, ou dans les
- cabinets du temps. Il semblerait cependant résulter d'une note
- manuscrite de l'abbé Mercier de Saint-Léger sur les marges du XVº
- volume de Niceron, page 139 (Exemplaire de la Bibliothèque
- nationale), que ce portrait, quoique rare, se trouvait encore
- vers la fin du siècle dernier. «Nanteuil dessina et grava le
- portrait de Mlle de Scudéry qui, se trouvant aussi laide qu'elle
- l'était réellement, garda la planche et n'en laissa tirer qu'un
- petit nombre d'épreuves; aussi sont-elles fort rares et
- recherchées des amateurs.»
-
- Si cette perte est réelle, elle est d'autant plus regrettable que
- le talent de Nanteuil nous aurait donné de l'auteur de _Clélie_ et
- du _Grand Cyrus_ une image fidèle, tandis que nous en sommes
- réduits au portrait de Mlle Chéron gravé par J. G. Wille, et à
- celui de la collection Desrochers, qui ont entre eux fort peu
- d'analogie.
-
- Lorsque Nanteuil envoya à Mlle de Scudéry le portrait qu'il avait
- fait d'elle d'après nature, ainsi que le montre la lettre
- ci-dessus, il l'accompagna des vers suivants:
-
- Elle est savante et sage autant qu'on le peut être;
- Son esprit a charmé les plus rares esprits.
- Nanteuil, si ton pinceau la fait bien reconnoître,
- Tu te rends immortel avecque ses écrits.
-
-Mlle de Scudéry lui répondit:
-
- Je ne sais rien, Nanteuil, je dis la vérité;
- Une femme savante est souvent incommode,
- Elle a l'esprit contraint et n'est guère à la mode;
- Mais pour me bien louer, parle de ma bonté:
- C'est la seule vertu dont je fais vanité.
-
-Elle fit encore sur son portrait le quatrain suivant:
-
- Nanteuil en faisant mon image,
- A de son art divin signalé le pouvoir;
- Je hais mes yeux dans mon miroir,
- Je les aime dans son ouvrage.
-
-
-GEORGE DE SCUDÉRY A MADAME L'ABBESSE DE CAEN[623].
-
- [623] _Poésies d'Anne de Rohan-Soubise et Lettres d'Éléonore de
- Rohan-Montbazon, abbesse de Caen et de Malnoue._ Paris, 1862,
- page 148.
-
- Paris, 7 avril 1660.
-
-Un homme moins glorieux que je ne le suis, Madame, auroit cherché l'appui
-de sa sœur auprès de vous, et tâché de tirer ses avantages de l'honneur
-que vous lui faites de l'aimer, mais je vous avoue que j'aime mieux
-devoir ma gloire à ma hardiesse qu'à sa faveur, et que si je puis obtenir
-celle de votre amitié, je veux vous la devoir toute entière. Comme
-l'obligation en sera plus grande, ma reconnoissance le sera aussi, et
-comme vous n'appellerez personne au partage de la grâce, personne ne
-partagera mon ressentiment. Je vous le confesse, Madame, j'ai le cœur
-plus élevé que ce roi qui, tout Espagnol qu'il étoit, se contentoit
-d'être appelé le mari de la reine, et si vous ne me regardiez que comme
-frère de Sapho, vous ne rempliriez pas du tout mon ambition. Personne ne
-sait mieux que moi ce qu'elle vaut, car je l'ai faite ce qu'elle est;
-mais, avec tout cela, Madame, je ne lui veux point devoir votre
-bienveillance, parce que nous changerions de fortune et que je lui
-devrois plus qu'elle ne me doit. Cependant, comme il faut connoître pour
-aimer, je vous envoie de quoi me connoître, c'est le portrait d'un héros
-où j'ai employé tout mon art, et comme vous avez l'âme grande, j'espère
-que la peinture du plus grand homme de la terre ne vous déplaira pas
-trop, et qu'après avoir enduré que ma sœur vous peigne, vous souffrirez
-quelque jour que son frère prenne ses couleurs et ses pinceaux pour vous
-peindre, afin que vous puissiez juger de la diversité des manières, et
-connoître en même temps le dessein que j'ai d'être toujours
-
-Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
-
- DE SCUDÉRY.
-
-
-LE MÊME A M. DE SAINTE-MARTHE[624].
-
- [624] Cabinet de M. Boutron.--Voyez la _Notice_, page 20.
-
- Sans date.
-
- Monsieur,
-
-N'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, je n'aurois pas aussi la
-hardiesse de vous faire une prière, si elle ne regardoit votre gloire
-aussi bien que ma satisfaction; mais ne doutant point que vous ne soyez
-sensible à cette noble passion des grandes âmes, j'ose vous dire qu'après
-avoir assemblé les portraits de tous les illustres de notre nation, je
-croirois n'avoir rien fait si je n'avois celui du grand Scévole, et comme
-je sais que vous en avez un, je vous supplie, Monsieur, de me le vouloir
-prêter pour en tirer une copie; je le conserverai avec soin, et vous le
-renvoyerai dans peu de jours. Je m'assure que vous ne condamnerez pas mon
-dessein, puisqu'il n'a pour objet que la réputation d'un homme à qui vous
-devez la vie; et, pour vous montrer que c'est dans votre maison que je
-cherche les grands personnages, mon laquais a ordre de vous faire voir le
-portrait de votre grand oncle. Que si mon nom par malheur n'a pas
-l'honneur d'être connu de vous, notre ami commun, M. Colletet, vous
-assurera qu'on me peut confier toute chose, et moi je vous assurerai
-qu'après cette grâce je serai toute ma vie,
-
- Monsieur,
- Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
- DE SCUDÉRY.
-
-
-MADAME DE LONGUEVILLE A GEORGE DE SCUDÉRY[625].
-
- [625] Cabinet de M. Rathery.
-
-
- Moulins, 29 août 1654.
-
-Ça été par vraie honte que j'ai été si longtemps sans faire réponse à
-votre dernière lettre, car elle étoit si pleine de remercîments que je ne
-trouvois pas bien fondés, qu'en vérité je ne savois du tout qu'y
-répondre; car enfin je ne prétends pas que le petit présent que je vous
-ai fait[626] vous montre toute ma reconnoissance. Je prétends seulement
-qu'il vous la marque, et qu'en vous faisant souvenir de moi, il vous
-remette dans la mémoire une personne qui a gravé dans la sienne ce que
-vous avez fait pour elle, et qui, n'étant pas née tout à fait bassement,
-ne peut être aussi touchée de votre générosité sans souhaiter qu'une
-meilleure fortune lui fournisse les occasions de contribuer à rendre la
-vôtre proportionnée à votre mérite.
-
- ANNE-GENEVIÈVE DE BOURBON.
-
-_P. S._ J'ai mandé mes sentiments sur _Alaric_ à M. Chapelain; il vous
-les auroit dit sans doute, s'il ne s'étoit pas imaginé que vous les
-devinez aisément, et que vous êtes fort persuadé que les gens qui n'ont
-pas tout à fait méchant goût ne peuvent qu'admirer ce qui part de votre
-esprit. Je vous prie que Mlle de Scudéry sache par votre moyen que je
-conserve pour elle toute l'estime qu'elle mérite.
-
- [626] Il s'agit de son portrait enrichi de diamants qu'elle lui
- avait envoyé.--Voyez la _Notice_, page 45.
-
-
-
-
- CHOIX
- DE
- POÉSIES
-
-
-
-
-[Illustration: deco]
-
-
- CHOIX
- DE
- POÉSIES.
-
-_Impromptu fait au donjon de Vincennes en visitant la chambre où le
-prince de Condé avoit été prisonnier._
-
- En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier
- Arrosa d'une main qui gagna des batailles,
- Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles,
- Et ne t'étonne pas si Mars est jardinier[627].
-
- [627] Voyez la lettre à Godeau, du mois d'octobre 1650, p. 226.
-
- _Stances sur la Paix_[628]
-
- Taisez-vous, trop aigres trompettes
- Qui chassiez au printemps tous les braves du Cours,
- Laissez entendre les musettes,
- Voici le règne des Amours.
- La paix s'en va bientôt rétablir son empire
- Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.
-
- [628] Ces stances inédites, dont nous possédons une copie de la
- main de Conrart avec la désignation de Mlle de Scudéry pour
- auteur, se rapportent évidemment à la fin de la guerre de la
- Fronde.
-
- *
- * *
-
- Vous qui faisiez les insensibles
- Et qui par vanité pensiez l'être toujours,
- Vous ne serez plus invincibles,
- Voici le règne des Amours.
- La paix s'en va bientôt rétablir son empire
- Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.
-
- *
- * *
-
- Vous, belles, qui par mille charmes
- Êtes avec raison l'ornement de nos jours,
- Que vous ferez verser de larmes!
- Voici le règne des Amours.
- La paix s'en va bientôt rétablir son empire
- Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.
-
-_A M. Conrart, sur un cachet qu'il donna à l'auteur_[629].
-
- [629] Voy. la _Notice_, pages 69 et 100.
-
- Pour mériter un cachet si joli,
- Si bien gravé, si brillant, si poli,
- Il faudroit avoir, ce me semble,
- Quelque joli secret ensemble;
- Car enfin les jolis cachets,
- Demandent de jolis billets.
- Mais, comme je n'en sais point faire,
- Que je n'ai rien qu'il faille taire,
- Ni qui mérite aucun mystère,
- Il faut vous dire seulement
- Que vous donnez si galamment
- Qu'on ne peut se défendre
- De vous donner son cœur, ou de le laisser prendre.
-
-_Billet en vers à M. de Charleval_[630].
-
- [630] Mss de la Bibliothèque nationale. Fonds français, 22 557,
- p. 91.
-
- Qu'une louange délicate
- Nous touche, nous plaise et nous flatte,
- N'en doutez point.
- Mais, pour bien goûter cette gloire,
- Il faut, Damon, la pouvoir croire,
- C'est là le point.
-
-Voilà, Monsieur, par où je me sauve du danger où vos ingénieuses louanges
-m'ont exposée. Si je pouvois me laisser persuader, j'aurois trop de
-vanité.
-
- Mon cœur que la raison éclaire
- Méprise de l'encens vulgaire,
- N'en doutez point.
- Mais rejeter par modestie
- Le plus pur encens d'Arabie,
- C'est là le point.
-
-
-_Requête ou Placet des Amans contre les Filous_[631].
-
- [631] Pour cette pièce et les suivantes, voy. la _Notice_, pages
- 102, 103, etc.
-
- Prince, le plus aimable, et le plus grand des Rois,
- Nous venons implorer le secours de vos lois:
- Tout l'état amoureux vous adresse ses plaintes;
- Vous seul pouvez calmer nos soucis et nos craintes,
- Vous seul pouvez nous faire un sort qui soit plus doux,
- L'amour même ne peut nous rendre heureux sans vous.
- La nuit, si favorable aux flammes amoureuses,
- A beau nous préparer les faveurs précieuses,
- Sans respecter ce Dieu, les voleurs indiscrets
- Troublent impunément ces mystères secrets;
- Chaque jour leur audace éclate davantage,
- On ne va plus la nuit sans souffrir quelque outrage;
- On trompe d'un jaloux les regards curieux,
- Mais d'un filou caché l'on ne fuit point les yeux.
- Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte,
- On ne peut se glisser par une fausse porte,
- Et seul au rendez-vous si l'on veut se trouver,
- On est déshabillé devant que d'arriver.
- La nuit dont le retour ramène les délices,
- Ces paisibles moments à l'amour si propices,
- Destinés seulement à de tendres plaisirs,
- Ne sont plus employés qu'à de fâcheux soupirs.
- Les maris rassurés, les mères sans alarmes
- Dans un si grand désordre ont su trouver des charmes.
- La nuit n'est plus à craindre à leur esprit jaloux,
- Ils dorment en repos sur la foi des filous.
- Ils aiment le plaisir qui nous tient en contrainte
- Et la frayeur publique a dissipé leur crainte.
- O vous qui dans la paix faites couler nos jours,
- Conservez dans la nuit le repos des amours;
- Que du guet surveillant la nombreuse cohorte
- Nous serve à l'avenir d'une fidèle escorte,
- Qu'ils sauvent des voleurs tous les amans heureux,
- Et souffrent seulement les larcins amoureux:
- Qu'ils nous ôtent la crainte, et qu'en toute assurance
- Nous goûtions les plaisirs de l'ombre et du silence.
- En faveur de l'amour finissez notre ennui,
- Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de lui:
- Ce Dieu, dont le pouvoir domine tous les autres,
- En vous donnant ses lois semble avoir pris les vôtres;
- Il garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux,
- Il commande partout et n'obéit qu'à vous,
- Il sépare de vous l'éclat de la couronne,
- Et fait qu'on aime en vous votre seule personne.
- Plaisir que rarement les Rois peuvent goûter,
- Et duquel toutefois vous ne pouvez douter.
- Ainsi puisse le ciel, pour vous faire justice,
- Au moindre de vos vœux être toujours propice,
- Épargner vos souhaits, prévenir vos désirs,
- Et remplir votre cœur de joie et de plaisirs!
- Mais comme il n'en est pas hors l'amoureux empire,
- Et qu'un roi ne peut être heureux s'il ne soupire,
- Puissiez-vous, de l'amour secrètement charmé,
- Toujours fort amoureux, être toujours aimé,
- Et sans vous désirer de nouvelles conquêtes,
- Puissiez-vous demeurer en l'état où vous êtes!
-
-
-_Réponse des Filous à la Requête des Amans._
-
- Prince, dont le seul nom fait trembler tous les Rois,
- Suspendez un moment la rigueur de vos lois;
- Souffrez que les voleurs vous demandent justice
- Contre de faux amans tout remplis d'artifice:
- Si l'on les croit, ils sont de nous fort mal-traités,
- Nous nous opposons seuls à leurs félicités,
- Nous troublons leurs plaisirs, les nuits les plus obscures
- N'ont plus pour leur amour de douces aventures.
- Où sont-ils les amans que nous avons volés?
- Commandez qu'on les nomme et qu'ils soient enrôlés.
- Hélas! depuis dix ans que nous courons sans cesse,
- Nous n'avons pu trouver ni galant, ni maîtresse,
- Et pour notre malheur nous n'avons jamais pris
- Ni portraits précieux, ni bracelets de prix:
- En vain sans respecter plumes, soutane et crosses,
- Nous avons arrêté et chaises et carrosses;
- Nous ne trouvons jamais où s'adressent nos pas,
- Que plaideurs, que joueurs, que chercheurs de repas,
- Que courtisans chagrins, que chercheurs de fortune,
- Dont la foule, grand Roi, souvent vous importune;
- Mais de tendres amans, vrais esclaves d'amour,
- On en trouve la nuit aussi peu que le jour.
- C'étoit au temps jadis que les amans fidèles
- Pour tromper les Argus montoient par les échelles,
- Qu'on les voloit sans peine au premier point du jour,
- Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour.
- Sous votre grand aïeul, d'amoureuse mémoire,
- Les filous nos ayeux, célèbres dans l'histoire,
- Ne passoient pas de nuits sans prendre à des amans
- Des portraits enrichis d'or et de diamans,
- Et chacun, sans placet, sans tant de doléance,
- Rachetoit son portrait et payoit le silence.
- C'est ainsi qu'on aimoit en ce siècle si doux,
- Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous;
- Mais aujourd'hui qu'Amour daigne suivre la mode,
- Que le moindre respect passe pour incommode,
- Nous trouvons tout au plus quelques pauvres coquets
- Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets;
- Ils courent nuit et jour, se tourmentant sans cesse,
- Sans jamais enrichir ni voleurs ni maîtresse.
- Qu'ils marchent hardiment, ils font peu de jaloux
- Et n'ont à redouter ni martyrs ni filous.
- Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte
- Sans besoin de la nuit ni de la fausse porte;
- Mais la licence règne avecque tant d'excès,
- Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets;
- Ne les écoutez pas, ils sont pleins d'artifice,
- Prononcez cet arrêt tout rempli de justice:
-
- _Un amant qui craint les voleurs
- Ne mérite pas de faveurs._
-
-_Vers envoyés à Mlle de Scudéry, pour accompagner une corbeille
- pleine de bijoux dont les Filous lui faisoient présent pour ses
- étrennes._
-
- Ces hommes redoutés que l'on nomme Filous,
- Dont vous avez pris la défense,
- Sont de leur gloire trop jaloux
- Pour demeurer dans le silence:
- Ils parlent, mais bien faiblement,
- N'ayant aujourd'hui la puissance
- De marquer leur reconnoissance
- Que par des souhaits seulement.
-
- *
- * *
-
- Si la fortune favorable
- Jetoit un doux regard sur eux,
- Et que, devenant plus traitable,
- Elle favorisât leurs vœux,
- Quand du butin ils feroient leur partage,
- Le plus riche seroit pour vous faire un hommage.
-
- *
- * *
-
- Tous les jours, en faisant leurs courses,
- Ils rapportent assez de bourses,
- Dont l'espoir les va devançant;
- Car pipés de leur bonne mine,
- Quand au fond on les examine,
- On n'y rencontre que du vent.
-
- *
- * *
-
- Telle est celle que dans ce jour
- Nous vous présentons pour étrenne.
- Nous en avons fait choix sur plus d'une douzaine,
- Prises en ville, ou dans la cour,
- Car la nuit nous ne savons pas
- Où le hasard guide nos pas.
-
- *
- * *
-
- Nous prîmes la même journée
- Le bracelet plein de petits bijoux,
- Qu'une dame peu fortunée,
- Venoit de recevoir avec un billet doux.
- La belle, croyant nous toucher,
- Nous en conta toute l'histoire,
- Que sans peine elle nous fit croire,
- Mais nos cœurs furent de rocher.
-
- *
- * *
-
- Si nous vous sommes nécessaires,
- Sans vous faire tant de discours,
- Nous quitterons en tout temps nos affaires,
- Pour vous offrir notre secours;
- Dans le besoin sonnez fort votre cloche,
- Soudain le _Balafré_, la _Roche_,
- _Bras-de-fer_ et _Roland-sans-Peur_,
- Vous serviront avec ardeur,
- Car ce sont des gens sans reproche.
-
-
-_Réponse de Mlle de Scudéry à une jeune demoiselle qu'elle soupçonne lui
- avoir fait cette galanterie._
-
- Votre injustice est sans égale,
- De faire parler des filous,
- Lorsque d'une main libérale
- Vous donnez d'aimables bijoux.
-
- *
- * *
-
- Croyez-moi, charmante Célie,
- Vous ne sauriez vous déguiser
- Et votre Muse est trop polie,
- En vain elle veut m'abuser.
-
- *
- * *
-
- Je connois sa délicatesse,
- Son air charmant et ses appas,
- Et je ne sais quelle tendresse
- Que les autres Muses n'ont pas.
-
- *
- * *
-
- En vain le _Balafré_, la _Roche_
- Entreprendroient de me duper,
- Et je vous fais un doux reproche
- De me vouloir toujours tromper.
-
- *
- * *
-
- Vous savez pourtant trop bien feindre
- Et mon cœur vous feroit pitié,
- S'il commençoit un jour à craindre
- D'être surpris en amitié.
-
- *
- * *
-
- Reprenez-vous, chère Célie,
- Et promettez-vous désormais,
- Que soit sérieux, soit folie,
- Vous ne me tromperez jamais.
-
-
-A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
-_Madrigal sur ce qu'elle a dit au sujet des vols qu'on a voulu faire chez
-elle_[632].
-
- [632] Sur ces vols qu'il ne faut pas confondre avec l'_Affaire
- des Filous_, voy. la lettre à Boisot, du 7 mars 1691, p. 319,
- ci-dessus.
-
- Afin d'écarter de chez vous
- Tous les voleurs et les filous,
- Vous prenez grand soin de répandre
- Que vous n'avez pour biens que l'esprit et le cœur.
- Sapho, je ne veux point redoubler votre peur,
- Mais si l'on croit jamais qu'on puisse vous les prendre,
- Tel vous paroît homme d'honneur
- Qui bientôt deviendra voleur.
-
- M. BOSQUILLON.
-
-_Madrigal sur le précédent._
-
- Votre esprit droit, votre bon cœur
- Ne sont point gibier à voleur;
- Mais pour la richesse infinie
- De votre admirable génie,
- Sapho, que tous les jours on lui fait de larcins!
- Des muses comme vous en la plus haute place
- De tout temps ce sont les destins;
- Et jusqu'au sommet du Parnasse
- On vole avec bien plus d'audace
- Qu'on ne fait sur les grands chemins.
-
- M. PETIT (de Rouen).
-
-
-LA TUBÉREUSE.
-
- _A Célie, le jour de sa fête._
-
- Angélique ou Célie, ou tous les deux ensemble,
- Malgré toutes les fleurs que ce beau jour assemble,
- Je veux tous vos regards, toute votre amitié,
- Ou ne leur rien laisser que regards de pitié.
- Des bords de l'Orient je suis originaire,
- Le soleil proprement se peut dire mon père,
- Le printemps ne m'est rien, je ne le connois pas,
- Et ce n'est point à lui que je dois mes appas.
- Je l'appelle en raillant le père des fleurettes,
- Du fragile muguet, des simples violettes,
- Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour,
- Mais de qui les beautés durent à peine un jour.
- Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite,
- J'ai le teint fort uni, la taille haute et droite,
- Des roses et du lis j'ai le brillant éclat,
- Et du plus beau jasmin le lustre délicat;
- Je surpasse en odeur et la jonquille et l'ambre,
- Et les plus grands des Rois me souffrent dans leur chambre.
- Faut-il vous dire tout? votre esprit est discret;
- Je vais lui confier mon plus galant secret:
- J'ai su plaire à Louis à qui tout voudroit plaire;
- Ne me regardez plus comme une fleur vulgaire.
- A son cœur de héros, à ses exploits guerriers,
- On eût dit que son cœur n'aimoit que les lauriers,
- Que seule à ses faveurs la palme osoit prétendre;
- Cependant il me voit d'un regard assez tendre.
- Après un tel honneur, cédez, moindres beautés,
- Vous avez plus de nom que vous n'en méritez.
- Vous, Célie, excusez si j'ai l'âme hautaine,
- Et si dans mes discours je parois un peu vaine.
- Par l'avis de Sapho je demande vos chants,
- Si chéris des neuf sœurs, si doux et si touchants,
- Pour publier partout du couchant à l'aurore,
- Que je suis sans égale en l'empire de Flore,
- Que le triste Hyacinthe avec tous ses appas,
- Et cette fleur qui suit mon père pas à pas,
- Les roses de Vénus nouvellement écloses,
- Ajax si renommé dans les métamorphoses,
- La fleur du beau Narcisse, et la fleur d'Adonis,
- Toutes doivent céder à la fleur de LOUIS.
-
-
-LES JASMINS JONQUILLES.
-
- _A M. l'abbé Regnier._
- _Madrigal._
-
- Cinq ou six petits arbrisseaux,
- Qui l'an prochain seront plus beaux,
- Venons en corps demander place
- Sur votre agréable terrasse.
- Si des autres jasmins nous n'avons pas l'éclat,
- Notre parfum du moins est bien plus délicat;
- Et nos petites fleurs écloses
- N'entêtent pas comme les roses.
- Nous ne disputons rien au superbe oranger,
- Sous son ombre humblement nous voulons nous ranger;
- Mais sachez que Sapho nous aime
- Avec une tendresse extrême;
- Et que ce qui doit rendre un présent précieux,
- Consiste à nous donner ce qu'on aime le mieux.
-
-
-_Sur la mort d'Anne d'Autriche_[633].
- _Janvier_ 1666.
-
- [633] Voyez, sur les circonstances où ces vers furent composés,
- la lettre à Boisot, du 22 mai 1693, p. 363. Mme de Motteville les
- a insérés dans ses _Mémoires_, Paris 1855, t. IV, p. 451, les
- faisant précéder du passage suivant: «Peu après la mort de la
- reine mère, l'illustre Mlle de Scudéry fit ces vers à sa louange,
- qui méritent d'être conservés à la postérité.»
-
- Anne, dont les vertus, l'éclat et la grandeur
- Ont rempli l'univers de leur vive splendeur,
- Dans la nuit du tombeau conserve encor sa gloire,
- Et la France à jamais aimera sa mémoire.
- Elle sut mépriser les caprices du sort,
- Regarder sans horreur les horreurs de la mort,
- Affermir un grand trône et le quitter sans peine;
- Et pour tout dire enfin, vivre et mourir en Reine.
-
-
-_Sixain sur la conquête de la Franche-Comté._
-
- Les héros de l'antiquité
- N'étoient que des héros d'été:
- Ils suivoient le printemps comme des hirondelles,
- La Victoire en hiver pour eux n'avoit pas d'ailes;
- Mais malgré les frimas, la neige et les glaçons,
- Louis est un héros de toutes les saisons.
-
-
-_Madrigal sur la Paix._
-
- Jamais on n'avoit tant vanté
- Ni campagne d'hiver, ni campagne d'été,
- Quand Louis revenoit suivi de la Victoire.
- Quelle est cette nouvelle gloire!
- Sur ses propres exploits a-t-il pu renchérir,
- Après tant de succès sur la terre et sur l'onde?
- Oui, car donner la Paix au monde
- C'est plus que de le conquérir.
-
-_Autre._
-
- Dès que tu fais un pas, l'Europe est en alarmes,
- Et contre l'effet de tes armes
- Rien ne pourroit la soutenir.
- Mais dans un calme heureux tu gouvernes la terre;
- Quand on peut lancer le tonnerre,
- Il est beau de le retenir.
-
-
-_A l'Illustre secrétaire des Dames, quel qu'il puisse être_[634].
-
- [634] L'auteur de l'ode envoyée à Sapho, au nom des Dames, avec
- une guirlande de lauriers d'or émaillés de vert, était Mlle de la
- Vigne. Voyez la _Notice_, p. 102.
-
- D'où viennent ces lauriers si verts, si précieux?
- Sortent-ils de la terre ou tombent-ils des cieux?
- Et d'où partent ces vers pleins d'esprit et de grâce,
- Dont le tour délicat tous les autres efface?
- Généreux inconnu, pourquoi vous cachez-vous?
- Le plaisir d'obliger est un plaisir si doux!
- Je vous cherche partout, et ne vous puis connoître;
- Êtes-vous mon ami? Ne le pouvez-vous être?
- Vous contenterez-vous de n'être qu'estimé?
- En ne se nommant pas on ne peut être aimé.
- Soyez du moins jaloux de votre propre ouvrage;
- Nos plus rares esprits viennent lui rendre hommage.
- Il n'a qu'un seul défaut qui se corrigera:
- Mettez-y votre nom, et rien n'y manquera.
-
-
-_Aux Demoiselles de Saint-Cyr._
-
- Vous de qui l'innocence et la noble jeunesse
- S'élève au pied du Trône à l'ombre d'un grand Roi,
- Voulez-vous recueillir le fruit de sa largesse?
- Du Roi de l'univers apprenez bien la loi.
- De la nouvelle Esther[635] admirez la sagesse,
- Sa rare piété, sa prudence et sa foi.
- Ne demandez au ciel ni grandeur, ni richesse,
- Dont le frivole éclat rend nos yeux éblouis;
- Mais par des vœux ardents et remplis de tendresse,
- Abrégeant vos souhaits, demandez-lui sans cesse,
- Pour vous, pour nous, pour tous, qu'il conserve Louis.
-
- [635] Mme de Maintenon.
-
-
-_Sur la naissance du duc de Bourgogne (1682)._
-
- Venez, heureux enfant, venez à la lumière:
- Vous allez commencer une illustre carrière;
- Et le soleil qui naît aux bords de l'Orient
- N'a pas, à sa naissance, un éclat si riant.
- Tout brille autour de vous; les jeux, les ris, la gloire,
- Parent votre berceau comme un char de victoire.
- Mais, ô royal enfant, quand on sort des héros
- On ne vit pas longtems dans les bras du repos.
- Hâtez-vous, que le corps, l'esprit et le courage
- Forcent les lois du tems et les règles de l'âge.
- Passez rapidement les frivoles plaisirs,
- Et concevez bientôt d'héroïques désirs.
- Vous pourrez surpasser tous les princes du monde,
- De vos premiers exploits couvrir la terre et l'onde,
- Digne de votre nom, être admiré de tous,
- Et voir toujours Louis bien au-dessus de vous,
- Éclairer tous vos pas, vous servir de modèle,
- Être du roi des rois une image fidèle,
- Le bonheur des François, l'âme de ses États,
- Et l'exemple éternel de tous les Potentats.
-
-
-_Pour Monseigneur le duc de Bourgogne, faisant l'exercice avec les
- Mousquetaires devant le Roi._
-
- Quel est ce petit mousquetaire
- Si savant en l'art militaire,
- Et plus encore en l'art de plaire?
- L'énigme n'est pas mal aisé:
- C'est l'Amour, sans autre mystère,
- Qui pour divertir Mars, s'est ainsi déguisé.
-
-_Sur ce que ce jeune Prince ne trouva pas bon qu'on l'eût comparé à
- l'Amour._
-
- Prince consolez-vous d'être un petit Amour,
- Imitez bien Louis, vous serez Mars un jour.
-
-
- _Portrait de Mme la duchesse de Bourgogne._
-
- Avoir tous les appas de l'aimable jeunesse,
- Joindre avec la beauté l'esprit et la sagesse,
- Suivis d'un air charmant qu'on ne peut exprimer,
- C'est ce qu'on trouve en la princesse,
- Qu'on ne se lasse point de voir et d'admirer,
- Et qui de tous les cœurs sait se faire adorer.
-
-
-_La Fauvette à Sapho, en arrivant à son petit bois, suivant sa coutume,
- le 15 d'avril._
-
- Plus vite qu'une hirondelle,
- Je viens avec les beaux jours,
- Comme fauvette fidèle,
- Avant le mois des amours.
-
- *
- * *
-
- J'ai trouvé sur mon passage
- Un spectacle fort nouveau,
- Pour m'expliquer davantage,
- C'est le Doge et son troupeau[636].
-
- *
- * *
-
- Quoi, lui dis-je, entrer en France
- Et vous montrer en ces lieux!
- Oui, dit-il, par la clémence
- Du plus grand des demi-dieux.
-
- *
- * *
-
- Son cœur toujours magnanime
- Ne pouvant se démentir,
- Veut oublier notre crime,
- Voyant notre repentir.
-
- *
- * *
-
- Ah! m'écriai-je, ravie,
- Ce héros par son grand cœur
- Pardonne à qui s'humilie,
- Et de lui-même est vainqueur.
-
- *
- * *
-
- Dieux! quel bonheur est le vôtre,
- D'aller recevoir sa loi;
- Je n'en voudrois jamais d'autre,
- Mais ce bien n'est pas pour moi.
-
- *
- * *
-
- C'est assez que ma maîtresse
- Souffre que ma foible voix,
- Chante et rechante sans cesse
- Qu'il est le phœnix des Rois.
-
- *
- * *
-
- Allez, Doge, allez sans peine
- Lui rendre grâce à genoux:
- La République romaine
- En eût fait autant que vous.
-
- [636] Louis XIV ayant fait bombarder Gênes en 1684, à cause des
- intelligences que cette ville entretenait avec l'Espagne, le doge
- Francesco Maria Imperiali vint en France, accompagné de quatre
- sénateurs, et fit à Versailles sa soumission au Roi, le 15 mai
- 1685.
-
-
-_A M. de Coulanges, à Rome._
-
- _Madrigal._
-
- Quoi, cette muse si jolie
- Qui sait badiner sagement
- Et toujours agréablement,
- Se taira-t-elle en Italie?
- Je lui demande trait pour trait
- Un bon et fidèle portrait
- D'un Pape que tout le monde aime:
- Je me connois bien en tableaux,
- Cette muse en fait de fort beaux,
- Sa manière n'est pas la même:
- Jamais sur le Parnasse on ne vit rien de tel,
- Elle est tantôt Callot et tantôt Raphaël.
-
-
- _Réponse de M. de Coulanges._
-
- Sapho, qui va trop loin se perd:
- Je crains un labyrinthe,
- Le chemin ne m'est point ouvert
- Pour aller à Corinthe.
- Vous demandez de ma façon
- Le portrait du Saint-Père:
- Pour chanter le grand Ottobon[637]
- Il faudroit un Homère[638].
-
- [637] Ottoboni, pape qui succéda à Innocent XI, sous le nom
- d'Alexandre VIII.
-
- [638] Ces deux pièces se trouvent dans le _Recueil des Œuvres
- choisies_ de Coulanges, 1698, t. I, p. 256, ou t. II, p. 69.
-
-
-COULANGES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
- Sur l'air: _Quand je suis une fois en débauche._
-
- Sapho, j'ai longtemps hésité,
- Mais il faut que je chante
- Le retour de votre santé;
- Ce beau sujet me tente.
- Quand la fièvre vous fait souffrir
- Ce n'est qu'une querelle,
- Eh quoi! jamais peut-on mourir
- Quand on est immortelle?
-
-
- _Réponse de Mademoiselle de Scudéry._
-
- Vous louez trop flatteusement
- Une pauvre mortelle.
- Je sais bien qu'en vers quand on ment
- Ce n'est que bagatelle;
- Mais, pour ne vous rien déguiser,
- Je ne saurois me rendre,
- Car il faudroit pour m'apaiser
- Le portrait d'Alexandre[639].
-
- [639] Alexandre VIII, pape.
-
-
-_Sur le portrait de feu M. le duc de Montausier[640]._
-
- [640] Voir, sur la mort de M. de Montausier, p. 353.
-
- Une lettre inédite de Mlle de Scudéry à Huet renferme ce passage:
- «Voici quatre vers de M. Petit de Rouen, sur ceux que vous louez
- trop:
-
- «Vos sept vers valent un volume.
- «C'est du grand Montausier le plus riche tableau,
- «Mais, Sapho, vous savez faire voler la plume
- «Où ne peut aller le pinceau.»
-
- C'est là de Montausier l'héroïque visage,
- C'est là son air si grand, et si noble, et si sage,
- C'est tout ce qu'il nous laisse après avoir été.
- O triste souvenir! quand je mets tout ensemble,
- Son esprit, son savoir et son cœur indompté,
- Fier, bon, tendre, constant, rempli de piété,
- Hélas, je cherche en vain quelqu'un qui lui ressemble.
-
-
- _Sur la mort de l'abbé Boisot (1694)._
-
- Quoi! cet illustre abbé si bon, si vertueux,
- Si savant, si poli, d'un cœur si généreux,
- Qui connoissoit si bien le merveilleux Acante[641],
- Dont il étoit aimé d'une amitié constante,
- A subi de la mort les implacables lois!
- Ah! d'un si rare ami la perte surprenante
- Rend ma douleur si violente
- Que je crois perdre Acante une seconde fois.
-
- [641] Pellisson.
-
-
- _Madrigal de Mlle Descartes sur la fauvette de Sapho._
-
- Voici quel est mon compliment
- Pour la plus belle des fauvettes,
- Quand elle revient où vous êtes:
- Ah! m'écriai-je alors avec étonnement,
- N'en déplaise à mon oncle, elle a du jugement[642].
-
- [642] Mlle de Scudéry a tant de fois fait allusion à ces vers
- qu'ils doivent trouver place ici, bien que déjà cités dans une
- lettre à Huet, de 1689, p. 313. Voyez aussi, p. 54, 112, 395.
-
- La Fontaine a traité agréablement du système de Descartes sur
- l'âme et l'intelligence des bêtes, dans sa première fable du
- dixième livre, adressée à Mme de la Sablière.
-
- On voit dans le _Recueil de poésies_ du P. Bouhours la réponse de
- Mlle de Scudéry à Mlle Descartes: elle est intitulée: _Sapho à
- l'illustre Cartésie_, et se termine par les deux quatrains
- suivants où elle lui fait des reproches de son absence:
-
- Après cela, Cartésie,
- Pour vous parler franchement,
- Il m'entre en la fantaisie
- De vous gronder tendrement.
-
- *
- * *
-
- De ma fauvette fidèle
- Vous avez tous les appas,
- Vous charmez aussi bien qu'elle,
- Mais vous ne revenez pas.
-
-
-L'ANNEAU D'HORACE.
-
- _A Mlle de Scudéry, en lui envoyant un anneau d'or, dans lequel
- est enchassée une agate antique où le portrait d'Auguste est
- gravé en relief._
-
- L'aimable courtisan d'Auguste,
- Horace, dont la lyre enchanta les humains,
- Portoit au doigt ce petit buste
- Du plus grand de tous les Romains.
-
- Pour louer ce maître du monde,
- Qui, l'honorant d'un si beau sort,
- Lui fit sentir sa main en bienfaits si féconde,
- Ce portrait l'inspiroit d'abord.
-
- Mais, Sapho, si jadis cette puissante image
- Sut l'échauffer d'un feu si charmant et si doux,
- A qui convient si bien qu'à vous
- Ce reste de son héritage?
-
- Les Grâces comme à lui, sur cent sujets divers,
- Vous ouvrent leur noble carrière,
- Et son âme en vos mains passe encor tout entière,
- Quand le nom de Louis, sur l'aile de vos vers,
- Ainsi qu'en un char de lumière,
- Vole aux deux bouts de l'univers.
-
- Que dis-je! Horace même auroit manqué d'haleine,
- Et n'auroit pu vous imiter,
- S'il eût eu comme vous sur les bords de la Seine
- Tant de miracles à chanter.
-
- Qu'auroit-il dit de Mons, de Besançon, de Lille
- Et de tant d'ennemis, avec un bras d'Achille,
- Repoussés en tant de façons?
- Peut-être qu'au milieu de ces riches moissons,
- Sa muse impuissante et stérile,
- N'auroit pu lui fournir que de trop foibles sons.
-
- Peut-être que l'anneau qui fit couler sa veine
- Parmi tant de rayons n'auroit de rien servi,
- Et que son œil surpris n'eût soutenu qu'à peine
- Les hauts faits qui l'auroient ravi.
-
- Mais Louis d'un regard fait cent fois plus qu'Auguste
- N'eût fait avec mille regards,
- Sapho, quand votre esprit et si vif et si juste,
- Sous des tas de lauriers nous peint ce nouveau Mars.
-
- Pour moi, malgré ma longue absence,
- Je crois revoir encor ce Héros de la France,
- Quand mon zèle, à mes yeux, retraçant ce vainqueur,
- Chaque instant offre à ma mémoire
- Le portrait que toute sa gloire
- A si bien gravé dans mon cœur.
-
- DE BÉTOULAUD.
-
-
-_Réponse de Mlle de Scudéry à M. de Bétoulaud._
-
- L'Anneau d'Horace est précieux,
- Il plaît à tous les curieux;
- Mais, Damon, l'oserois-je dire?
- J'eusse bien mieux aimé sa lyre.
- Peut-être me la cachez-vous,
- Et vous chantez d'un air si doux,
- Si noble, si haut, et si juste
- Un héros bien plus grand qu'Auguste,
- Que j'ai sujet de soupçonner
- Que vous pouviez me la donner.
- Quoi qu'il en soit, je vous la laisse,
- Je n'aurois pas assez d'adresse
- Pour en tirer un son charmant;
- Mais je chanterai hardiment
- Que la vérité toute pure,
- Sans ornement et sans figure,
- Suffit pour faire voir que les héros romains
- N'étoient près de Louis que des fantômes vains,
- Et que le faux éclat de leurs vertus payennes
- Est terni pour jamais par ses vertus chrétiennes.
- Quand il répand son âme au pied de nos autels
- Il ne compte pour rien ses lauriers immortels,
- Et cette humilité, qui n'eut jamais d'exemple,
- Lui fait bien plus d'honneur que n'auroit fait un temple.
-
-
-_Aux habitants de Gironne, 1694._
-
- Lorsque vos Rois étoient de vrais Rois catholiques,
- Saint Narcisse[643] prioit pour vous;
- Mais lorsqu'il voit Nassau, chef de tant d'hérétiques,
- Suborner votre prince et s'unir contre nous,
- Ce saint qui sert un Dieu jaloux,
- Et qui ne veut point de partage,
- Cesse de protéger un prince si peu sage,
- Et par un équitable choix
- Se range du parti du plus juste des Rois.
-
- [643] Évêque de Gironne au IVe siècle et martyr lors de la
- persécution de Dioclétien. Voy. les _Acta Sanctorum_, à la date
- du 18 mars.
-
-
-_Sentiment généreux, ou Réponse de Mlle de Scudéry aux vers d'un de ses
- amis qui la flattoit d'immortalité._
-
- Quand l'aveugle destin auroit fait une loi
- Pour me faire vivre sans cesse,
- J'y renoncerois par tendresse,
- Si mes amis n'étoient immortels comme moi.
-
-
-_Autre réponse à un madrigal où on la traitoit encore d'immortelle.
-
- Votre madrigal est joli,
- Il est agréable et poli;
- Vous me louez de bonne grâce:
- Mais pour cette immortalité
- Dont on parle tant au Parnasse,
- Hélas! ce n'est que vanité.
- Car à la fin, Damon, le plus grand nom s'efface
- Dans la sombre postérité:
- Et si le ciel vouloit contenter mon envie
- J'en quitterois ma part pour un siècle de vie.
-
-
-_Vers adressés à Mlle de Scudéry._
-
- Sapho, l'ornement de nos jours,
- Toi qui fis de si beaux modèles
- Des plus hautes vertus, des plus chastes amours,
- Pour les héros et pour les belles,
- Qui, sans les imiter, les admirent toujours,
- Et qui n'en sont pas plus fidèles;
- Tous ces chefs-d'œuvre précieux
- Assurent à ton nom une immortelle gloire,
- Et t'ont placée au rang des filles de mémoire
- Pour chanter les exploits et les amours des dieux.
-
- DE CALLIÈRES[644].
-
- [644] _La Science du Monde_, 1717, in-12.
-
-
-_Épitaphe de Mlle de Scudéry._
-
- Ci-gît la Sapho de nos jours,
- Qui sur la Grecque eut l'avantage
- D'accorder les tendres amours
- Avec la raison la plus sage.
- Jeux innocents, prenez le deuil,
- Muses, pleurez sur son cercueil
- La perte de vos plus doux charmes,
- Beau sexe, fondez-vous en larmes;
- Votre principal ornement
- Est caché dans ce monument.
-
- Mme D'OSEVILLE.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
- AVANT-PROPOS 1
-
-
- NOTICE SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
-
- Chap. I.--Famille.--Premières années.--Séjour
- en Provence. 1607-1647 1
-
- Chap. II.--Le _Cyrus_.--La _Clélie_, etc., etc.--Les
- Samedis.--Pellisson.--Réaction littéraire. 1647-1659. 42
-
- Chap. III.--Affaires domestiques.--Les _Conversations
- Morales_.--Succès académiques.--Illustres amitiés.
- Vieillesse et fin. 1660-1701 99
-
- Appendice à la Notice 139
-
-
- CORRESPONDANCE.
-
- Lettre de Mlle de Scudéry à M. Chapelain [mars ou avril 1639] 143
-
- -- au même [mars ou avril 1639] 145
-
- Lettre de Chapelain à Mlle de Scudéry (mars ou avril 1639) 147
-
- Lettre de Mlle de Scudéry à Mlle Robineau, Rouen, 5 septembre
- 1644 148
-
- -- à Mlle Paulet, Avignon, 27 novembre 1644 155
-
- -- à la même, Marseille, 13 décembre 1644 159
-
- -- à Mlle de Chalais, Marseille, 13 décembre 1644 166
-
- -- à Mlle Paulet, Marseille, 27 décembre 1644 170
-
- -- à Mlle Robineau, Marseille, 3 janvier 1645 174
-
- Lettre de Chapelain à Mlle de Scudéry, Paris, 19 janvier 1645 177
-
- Réponse de Mlle de Scudéry à M. Chapelain, Marseille, 31 janvier
- 1645 181
-
- Lettre de Mlle de Scudéry au même, sans date 183
-
- -- à Mlle Paulet, Marseille, 13 mars 1645 186
-
- -- à la même, Marseille, 28 mars 1645 191
-
- -- à la marquise de Montausier [août 1645] 196
-
- -- à Mlle Paulet, Marseille, 10 décembre 1645 200
-
- -- à Mlle Dumoulin, Marseille, 21 août 1647 204
-
- -- à M. Conrart [1647] 207
-
- -- à M. Chapelain 7 [décembre] 1649 208
-
- -- à M. Godeau, évêque de Grasse et de Vence, Paris, 22 février
- 1650 210
-
- -- au même, 8 septembre 1650 215
-
- -- au même, octobre 1650 222
-
- -- au même, 4 novembre 1650 227
-
- -- au même, 18 novembre 1650 234
-
- -- au même, 30 décembre 1650 236
-
- -- au même, 2 mars 1651 241
-
- -- à M. Chapelain, 25 avril 1653 246
-
- Lettre du Mage de Sidon (Godeau) à Sapho (Mlle de Scudéry),
- Vence, 7 février 1654 249
-
- Réponse de Sapho au Mage de Sidon, 29 mars 1654 251
-
- Lettre de Mlle de Scudéry au même, 19 juin 1654 252
-
- -- à Mme la comtesse de Maure, octobre 1655 254
-
- -- à une personne inconnue qui lui avoit envoyé un présent, mai
- 1656 255
-
- Lettre de Pellisson à Mlle de Scudéry, 9 octobre 1656 258
-
- Réponse de Sapho à Herminius (Pellisson), 10 octobre 1656 263
-
- Réplique d'Herminius à Sapho, 13 octobre 1656 265
-
- Lettre de M. de Bouillon à Mlle de Scudéry, 21 mai 1657 267
-
- Réponse de Mlle de Scudéry à M. de Bouillon 268
-
- Lettre de Mlle de Scudéry à M. de Raincy, Athis, septembre
- 1657 268
-
- -- au Mage de Sidon, 21 octobre 1658 271
-
- -- à Mme la comtesse de Maure, juillet 1660 273
-
- -- à un auteur qui lui avoit envoyé une pièce intitulée:
- _Le Louis d'Or_ (Isarn), 1660 274
-
- Lettre de Mlle de Scudéry à M. Pellisson, les Pressoirs,
- septembre 1661 276
-
- -- au même, septembre 1661 277
-
- -- au même, 7 septembre 1661 279
-
- -- à M. Huet, à Caen [septembre 1661] 284
-
- -- au même [fin de 1661] 286
-
- -- Remercîment au Roi [octobre 1663] 287
-
- -- à M. Huet, à Caen, 18 décembre [1663] 289
-
- -- à M. Colbert, ministre d'État [décembre 1663] 290
-
- -- à M. Huet, à Caen [1664 ou 1665] 292
-
- -- au même [1665 ou 1666] _Ibid._
-
- -- au même, vendredi [1670] 293
-
- -- à P. Taisand, 19 juillet 1673 296
-
- -- à M. Charpentier, de l'Académie française [1673] 297
-
- -- à M. l'abbé Huet, à Aunay, 7 juillet 1684 298
-
- -- à M. de Vertron [1685 ou 1686] 299
-
- -- au même [1685 ou 1686] 300
-
- -- au même [1685 ou 1686] 301
-
- -- à M. l'abbé Boisot, à Besançon, 2 novembre 1686 303
-
- -- à M. l'évêque de Poitiers [février 1687] 304
-
- -- à M. l'abbé Boisot, 12 septembre 1687 304
-
- -- au même, 17 octobre 1687 306
-
- -- au même, 19 août 1689 307
-
- -- au même, 7 septembre 1689 309
-
- -- au même, 7 octobre 1689 311
-
- -- à M. Huet [1689] 312
-
- -- à M. l'abbé Boisot, 22 mars 1690 313
-
- Réponse de Mlle de Scudéry aux vers de M. le premier
- président de Guyenne [mai 1690] 315
-
- Lettre de Mlle de Scudéry à M. l'abbé Boisot, 16 mars 1691 319
-
- -- à Mlle Bordey, 16 mars 1691 321
-
- -- à M. l'abbé Boisot, 23 mars 1691 323
-
- -- au même, 27 juillet 1691 325
-
- -- au même, 29 août 1691 326
-
- -- à Mlle Bordey, 29 août 1691 327
-
- Lettre de Mlle de Scudéry à M. Huet, évêque d'Avranches,
- 25 octobre [1691] 329
-
- -- à M. l'abbé Boisot, 18 décembre 1691 330
-
- -- à Mme de Chandiot (Mlle Bordey), 18 décembre 1691 332
-
- -- à M. Huet, évêque d'Avranches [fin de 1691] 333
-
- -- à M. l'abbé Boisot, 17 janvier 1692 333
-
- -- au même, 5 avril 1692 336
-
- -- au même, 30 avril 1692 337
-
- -- au même, 10 mai 1692 340
-
- -- au même, 31 mai 1692 342
-
- -- au même, 20 juillet 1692 344
-
- -- au même, 20 septembre 1692 346
-
- -- au même, 11 octobre 1692 348
-
- -- au même, 3 novembre 1692 350
-
- -- à M. Huet, évêque d'Avranches [1692] 353
-
- -- à M. l'abbé Boisot, 21 février 1693 354
-
- -- au même, 28 février 1693 356
-
- -- au même, 7 mars 1693 358
-
- -- au même, 3 avril 1693 360
-
- -- au même, 22 mai 1693 362
-
- -- au même, 7 juin 1693 365
-
- -- au même, 15 décembre 1693 367
-
- -- au même, 6 mars 1694 369
-
- -- au même, 10 mars 1694 371
-
- -- au même, 20 mars 1694 372
-
- -- au même, 24 mars 1694 373
-
- -- au même, 7 avril 1694 374
-
- -- à M. Huet, évêque d'Avranches, 4 juin [1694] 375
-
- -- à M. l'abbé Boisot, 21 août 1694 377
-
- -- au même, août 1694 379
-
- -- au même, 6 novembre 1694 380
-
- -- à Mme de Chandiot, 20 avril [1695] 382
-
- -- à la même, 15 mai [1695] 383
-
- -- à M. l'abbé Nicaise, septembre 1695 385
-
- -- à M. Huet, évêque d'Avranches [1695] 386
-
- -- au même, 29 décembre [1695] 387
-
- -- à Mme de Chandiot, 27 octobre 1699 388
-
- Lettre de Mlle de Scudéry à M. Vallée, premier commis
- du contrôle général des finances, 27 janvier [1701] 390
-
- -- à M. Huet, évêque d'Avranches, 23 avril [1701] 390
-
- -- à Mlle Descartes, sans date 393
-
- Réponse de Mlle Descartes à Mlle de Scudéry, sans date 396
-
- Lettre de Mlle de Scudéry à Mlle Descartes, sans date 398
-
- Réponse de Mlle Descartes à Mlle de Scudéry, sans date 399
-
- Lettre de Mlle de Scudéry à Mlle Descartes (en vers), sans
- date 401
-
- Réponse de Mlle Descartes à Mlle de Scudéry, sans date 402
-
- Lettre de Mlle de Scudéry à M. Huet, sans date 403
-
- -- au même, sans date 404
-
- -- au même, 21 mai 405
-
- -- à M. Sabatier, de l'Académie d'Arles, sans date 406
-
- -- à M. Nublé, sans date 407
-
- -- à la Reine Christine, sans date 408
-
-
- LETTRES ADRESSÉES A Mlle DE SCUDÉRY OU QUI LA CONCERNENT.
-
- Balzac à Mlle de Scudéry, 25 juillet 1639 411
-
- Chapelain à la même, 4 août 1639 414
-
- Godeau à la même, Grasse, 16 août 1641 416
-
- Chapelain à la même, 12 avril 1645 418
-
- Mlle de Chalais à la même, Sablé, 28 juin 1647 421
-
- Mlle de Chalais à Mlle Paulet au sujet de Mlle de Scudéry,
- Sablé, 28 juin 1647 424
-
- Chapelain à Mlle de Scudéry, 17 juillet 1647 426
-
- Sarasin à la même, 30 décembre 1650 428
-
- La princesse Sybille de Brunswick à la même, Wolffenbuttel,
- 8 juillet 1654 433
-
- Ménage à la même, 1658 434
-
- Corneille (Pierre) à la même, Rouen, 16 décembre 1659 437
-
- Réponse de Sapho à P. Corneille [1659] 438
-
- Charpentier à Mlle de Scudéry [1659] 439
-
- Brébeuf à la même, Rouen, 24 août [1660] 440
-
- La Calprenède à la même, Vatimesnil, 12 septembre 1661 444
-
- Corbinelli à Mlle de Scudéry, Montpellier, 7 septembre 1665 445
-
- Le P. Rapin à la même, 22 novembre 1665 447
-
- Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, à la même, 25 janvier 1666 448
-
- Le P. Verjus à la même, 12 décembre 1666 449
-
- Forbin-Janson, évêque de Digne, à la même, Aix, 4 février 1668 450
-
- Le même à la même, Aix, 12 février 1668 451
-
- Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, à la même, 6 avril [1668] 452
-
- Le même à la même, 19 avril 1668 453
-
- Pellisson à la même, Chambord, 14 octobre 1668 455
-
- Le même à la même, Landrecy, 6 mai 1670 459
-
- Corbinelli à la même [vers 1670] 461
-
- Le P. Rapin à la même, Bâville, 21 septembre [1671] 462
-
- Corbinelli à la même [1671] 464
-
- Mascaron, évêque de Tulle, à la même, Tulle, 5 juin 1673 465
-
- Deshoulières (Mme) à la même, 1er décembre [1676] 466
-
- Bonnecorse à la même, Marseille, 20 mars 1681 467
-
- Charleval à la même, Verneuil, 1683 468
-
- Maintenon (Mme de) à la même, Versailles, 19 août 1684 470
-
- Sévigné (Mme de) à la même, 11 septembre 1684 470
-
- Dacier (Mme) à la même, Castres, 17 juillet 1685 472
-
- Fléchier à la même, 26 décembre 1685 473
-
- Le P. Verjus à la même, Versailles, 25 novembre 1686 474
-
- Christine, reine de Suède, à la même, Rome, 30 septembre 1687 475
-
- Sévigné (Mlle de) à la même [3 août 1688] 478
-
- Brinon (Mme de), supérieure de la Maison de Saint-Cyr,
- à la même, 3 août 1688 479
-
- Le P. Bouhours à la même [1688] 480
-
- Mascaron, évêque d'Agen, à la même, Montbran, 15 octobre [1688] 481
-
- Le même à la même, 16 août [1691] 482
-
- Arnauld de Pomponne à la même, Versailles, 27 août 1691 484
-
- Fontevrault (l'abbesse de) à la même, Fontevrault, 18 octobre
- 1692 485
-
- Bossuet à Mlle Dupré, sur la mort de Pellisson, 14 février 1693 486
-
- Bossuet à Mlle de Scudéry, sur le même sujet, 1693 488
-
- Méré (le chevalier de) à la même, sans date 491
-
- Furetière à la même, sans date 492
-
- Pertuis (M. de) à la même, sans date 494
-
- Le Laboureur à la même, sans date 495
-
- Le P. Rapin à la même, Arras, sans date 496
-
- Regnier-Desmarais à la même, sans date 497
-
- Larochefoucauld (le duc de) à la même, sans date 498
-
- Le même à la même, sans date 499
-
- Lafayette (la comtesse de) à la même, sans date 500
-
- Nanteuil à la même, sans date 501
-
- George de Scudéry à Mme l'abbesse de Caen, 7 avril 1660 503
-
- Le même à M. de Sainte-Marthe, sans date 504
-
- Longueville (Mme la duchesse de) à George de Scudéry,
- Moulins, 29 août 1654 505
-
-
- CHOIX DE POÉSIES.
-
- Impromptu fait au donjon de Vincennes 509
-
- Stances sur la Paix 209
-
- A M. Conrart, sur un cachet 510
-
- Billet en vers à M. de Charleval 511
-
- Requête, ou Placet au Roi, des Amans contre les Filous 511
-
- Réponse des Filous à la Requête des Amans 513
-
- Vers envoyés à Mlle de Scudéry pour accompagner une corbeille,
- etc. 514
-
- Réponse de Mlle de Scudéry 516
-
- Madrigal de M. Bosquillon à Mlle de Scudéry 517
-
- Madrigal de M. Petit sur le précédent 517
-
- La Tubéreuse à Célie le jour de sa fête 518
-
- Les Jasmins jonquilles à l'abbé Regnier 519
-
- Sur la mort d'Anne d'Autriche 519
-
- Sixain sur la conquête de la Franche-Comté 520
-
- Madrigal sur la Paix 520
-
- Autre 520
-
- A l'illustre secrétaire des Dames, quel qu'il puisse être 521
-
- Aux demoiselles de Saint-Cyr 521
-
- Sur la naissance du duc de Bourgogne 522
-
- Pour Mgr le duc de Bourgogne faisant l'exercice 522
-
- Sur ce que ce jeune prince ne trouva pas bon qu'on l'eût
- comparé à l'Amour 522
-
- Portrait de Mme la duchesse de Bourgogne 523
-
- La Fauvette à Sapho 533
-
- A M. de Coulanges à Rome 524
-
- Réponse de M. de Coulanges 525
-
- M. de Coulanges à Mlle de Scudéry 525
-
- Réponse de Mlle de Scudéry 525
-
- Sur le portrait du duc de Montausier 526
-
- Sur la mort de l'abbé Boisot 526
-
- Madrigal de Mlle Descartes sur la Fauvette de Sapho 527
-
- L'anneau d'Horace à Mlle de Scudéry, par M. de Bétoulaud 527
-
- Réponse de Mlle de Scudéry 529
-
- Aux habitants de Gironne 529
-
- Sentiment généreux de Mlle de Scudéry 530
-
- Réponse à un madrigal où on la traitait d'immortelle 530
-
- Vers à Mlle de Scudéry, par M. de Callières 530
-
- Épitaphe de Mlle de Scudéry, par Mme d'Oseville 531
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-
-
-PUBLICATIONS DE LA LIBRAIRIE L. TECHENER
-
-
-BIBLIOTHÈQUE CHOISIE
-
-A L'USAGE DES
-
-GENS DU MONDE
-
-Qui se compose de:
-
- Bossuet, Connaissance de Dieu 1 vol. 6 00
-
- Lettres de saint François de Sales 1 vol. 6 00
-
- Pensées de Bourdaloue 2 vol. 12 00
-
- De l'éducation des filles, par Fénelon 1 vol. 6 00
-
- Réflexions sur la miséricorde de
- Dieu, par Mme de Lavallière 2 vol. 8 00
-
- Tissot, De la santé des gens de lettres 1 vol. 5 00
-
- Esquisses morales. Pensées et Réflexions
- de Daniel Stern 1 vol. 5 00
-
- Journal de Rosalba Carriera 1 vol. 6 00
-
- Les Romans de la Table-Ronde 2 vol. 12 00
-
- Aventures de Maître Renart 1 vol. 4 00
-
- Le Goupillon, par M. Boissonnade,
- de l'Institut 1 vol. 4 00
-
- Le prêtre marié, par Ch. Nodier 1 vol. 3 50
-
- Œuvres mêlées de Saint-Évremond 3 vol. 18 00
-
- Lettres de Mme de Sévigné 11 vol. 55 00
-
- Historiettes de Tallemant des Réaux 6 vol. 24 00
-
- Histoire anecdotique de la jeunesse
- de Mazarin 1 vol. 3 50
-
- Souvenirs de Mme de Caylus 1 vol. 8 00
-
- Mémoires du baron de Gleichen 1 vol. 4 00
-
- Marie-Antoinette et la Révolution
- française 1 vol. 4 00
-
- Vie de Madame de Lafayette 1 vol. 5 00
-
-
-Typographie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de Scudéry, sa vie et s
- correspondance, by Edmé-Jacques-Benoït Rathery and Boutron
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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-
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-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-
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-
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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