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-The Project Gutenberg EBook of Chronique du crime et de l'innocence, t. 5/8, by
-J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Chronique du crime et de l'innocence, t. 5/8
- Recueil des événements les plus tragiques;..
-
-Author: J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac
-
-Release Date: April 14, 2017 [EBook #54551]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME, T. 5/8 ***
-
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-
-Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
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- Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
- typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
- et n'a pas été harmonisée. Les mots en italiques sont _soulignés_.
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-
-
- CHRONIQUE
-
- DU CRIME
-
- ET
-
- DE L'INNOCENCE.
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-
- IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
- rue de la Harpe, n. 90.
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-
- CHRONIQUE
-
- DU CRIME
-
- ET
-
- DE L'INNOCENCE;
-
- Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats,
- Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis
- le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans
- l'ordre chronologique, et extraits des anciennes Chroniques de
- l'Histoire générale de France, de l'Histoire particulière de chaque
- province, des différentes Collections des Causes célèbres, de la
- Gazette des Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.
-
- Par J.-B. J. CHAMPAGNAC.
-
- Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
- C. DELAVIGNE, _École des Vieillards_.
-
- Tome Cinquième.
-
-
- Paris.
-
- CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
- PLACE SORBONNE, No 3.
-
- 1833.
-
-
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-
- CHRONIQUE
- DU CRIME
- ET
- DE L'INNOCENCE.
-
-
-
-
-L'ERMITE DE BOURGOGNE.
-
-
-Le procès mémorable dont nous allons parler sera encore un
-avertissement solennel, pour les ministres des lois, de veiller
-continuellement sur eux-mêmes, de se défier sans cesse du dangereux
-penchant qu'ont presque tous les hommes à voir un criminel dans
-un malheureux qui n'est encore que soupçonné; de choisir avec une
-attention scrupuleuse les moyens qui peuvent leur apporter des lumières
-sur le fait qu'ils veulent éclaircir; de ne pas les admettre tous
-indistinctement; de ne jamais négliger de s'enquérir de la vie et des
-mœurs d'un accusé; de recueillir avec soin toutes les paroles qui lui
-échappent; de n'en regarder aucune comme indifférente; enfin de rejeter
-tous les résultats qui contrarieraient le cœur humain et la nature.
-
-Il s'agit encore d'une grande erreur commise par les magistrats; il
-s'agit de cinq infortunés poursuivis et condamnés, tandis que les
-véritables criminels avaient subi la peine due à leur délit dans le
-ressort d'une autre juridiction.
-
-Nicolas Maret, connu sous le nom de _frère Jean_, habitait depuis
-plus de vingt ans l'ermitage Saint-Michel, près d'Aignay-le-Duc, en
-Bourgogne. Cette petite ville est située au bas d'une montagne sur
-laquelle s'élevait l'ermitage; en sorte que de l'ermitage à la ville,
-il n'y avait pas une demi-lieue de distance, et que, de l'un de ces
-deux endroits, on apercevait l'autre parfaitement.
-
-Le frère Jean cultivait la peinture; il allait exercer son talent dans
-les églises et dans les châteaux des environs; il travaillait aussi en
-horlogerie; et le produit de son industrie et de ses quêtes, comparé à
-la modique économie de sa dépense, pouvait donner lieu de le croire
-possesseur d'un pécule assez considérable.
-
-Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1780, étant couché dans une alcove
-située dans sa cuisine, l'ermite entend du bruit dans son habitation.
-Il lui semble qu'on enfonce la porte de son ermitage; tout-à-coup il
-est entouré, assailli par plusieurs individus; son capuchon, qu'on lui
-met sur la tête pour lui boucher les yeux, est rabattu jusque sur sa
-poitrine; on lui lie les pieds et les mains, et, lorsqu'on l'a ainsi
-garrotté, on le presse, avec de terribles menaces, de révéler l'endroit
-où il cache son argent. Le frère Jean répond qu'il n'en a point, mais
-les brigands ne se paient point d'une telle réponse. Ils font toucher
-à l'ermite un fusil et une lame de couteau, pour lui prouver que l'on
-est prêt à réaliser les menaces qu'on vient de lui faire; alors le
-frère Jean, effrayé, finit par avouer qu'il a neuf louis et demi en or
-dans une boîte de fer-blanc qui est cachée dans le mur de son jardin,
-vis-à-vis d'un grand poirier. Tous les voleurs, à l'exception de celui
-qui reste pour garder le frère Jean, vont à l'endroit indiqué, mais ils
-reviennent sans avoir rien trouvé; et il est décidé que l'on portera
-l'ermite dans le jardin, afin qu'il puisse lui-même conduire au lieu du
-dépôt.
-
-On l'y traîne en effet; le trésor est trouvé, et l'ermite est reporté
-sur son lit, dans l'état où on l'y avait mis d'abord, c'est-à-dire
-les pieds et les mains liés et son capuchon rabattu sur sa poitrine.
-Les voleurs font ensuite perquisition, prenant tous les objets à
-leur convenance; ils enlèvent une montre en cuivre qui appartenait
-au frère Jean, et la boîte d'une montre d'argent qu'il était
-chargé de raccommoder. Ils prennent aussi un pain de sucre et deux
-demi-bouteilles de liqueurs; et se retirent, après avoir resserré les
-liens qui tenaient l'ermite attaché sur son lit.
-
-Les voleurs n'en voulaient qu'à l'argent du cénobite, et les mesures
-rigoureuses qu'ils prenaient n'avaient pour but que d'assurer leur
-retraite; car, au moment de quitter le frère Jean, ils prennent sa
-robe, et l'avertissent qu'ils vont la mettre en évidence sur un arbre
-placé devant la porte de l'ermitage, afin que les passans ou les
-habitans d'Aignay puissent venir à son secours.
-
-Voilà donc le malheureux ermite resté seul, nu sur son lit, mourant de
-froid, étouffé par son capuchon, souffrant cruellement des coups qu'il
-avait reçus, en proie aux réflexions les plus désespérantes.
-
-Le frère Jean était lié intimement avec une des plus honnêtes familles
-d'Aignay-le-Duc, la famille des Gentil. Depuis qu'il habitait
-l'ermitage Saint-Michel, il n'avait cessé d'être avec elle en relation
-d'amitié. La mère Gentil avait toute sa confiance; lorsqu'il devait
-s'absenter, c'était à elle qu'il confiait ses clés; c'était à elle
-qu'il avait recours pour les différentes choses dont il pouvait
-avoir besoin. Mais à l'époque où fut commis le vol, cette femme,
-languissante depuis plusieurs jours, touchait à ses derniers instans.
-Il était naturel que le frère Jean, autant par reconnaissance que par
-amitié, témoignât quelqu'intérêt à la famille dans une aussi cruelle
-circonstance. Aussi avait-il expressément recommandé à Jean-Baptiste
-Gentil, son ami, et l'un des fils de la malade, de venir le chercher
-lorsque cette pauvre femme serait à l'agonie, pour qu'il lui fît les
-dernières exhortations et récitât les prières des agonisans.
-
-La nuit du 5 au 6 décembre fut très-mauvaise; à chaque instant on
-croyait que la mère Gentil allait expirer; tous ses enfans, qui ne
-l'avaient pas quittée un seul instant pendant toute la durée de sa
-maladie, et qui l'avaient soignée avec une vigilance vraiment filiale,
-étaient plongés dans une douloureuse inquiétude. Chacun passait une
-partie de la nuit à son chevet, et n'allait prendre quelque repos que
-lorsqu'il était remplacé par un autre. Malgré cet arrangement, ils ne
-se dispensaient pas, lorsqu'ils le pouvaient, de veiller, plusieurs
-ensemble, des nuits entières. Le 5, Jean-Baptiste était venu chez sa
-mère, à sept heures du soir; il n'en sortit qu'entre minuit et une
-heure environ, pour reconduire Marie Gentil, sa sœur, femme d'Antoine
-Loignon, qui demeurait fort loin de là. Suzanne Gentil, son autre sœur,
-femme de Jean Chauvot, laboureur à Aignay-le-Duc, un petit garçon de
-cette femme, âgé de quatorze ans, et la fille Raoult, avaient passé
-la soirée avec eux. Aucune de ces personnes n'était encore partie,
-quand la femme Loignon sortit avec son frère; celle-ci étant arrivée à
-son domicile, Jean-Baptiste, pressé de retourner auprès de sa mère,
-se hâta de prendre congé; en revenant, il aperçut de la lumière à
-l'ermitage.
-
-A son retour, il trouva sa mère dans un état plus inquiétant encore
-que celui où il l'avait laissée; il courut avertir Claude Gentil, son
-frère, qui demeurait dans le voisinage; celui-ci vint en si grande hâte
-qu'il était à peine vêtu. Jean-Baptiste lui dit qu'il avait aperçu de
-la lumière à l'ermitage; qu'en conséquence il allait chercher frère
-Jean, et le prier de venir dire des prières pour leur mère.
-
-En effet, il s'achemina vers l'ermitage; lorsqu'il fut à la porte de la
-chapelle, il appela le frère Jean. Il fut obligé de l'appeler jusqu'à
-trois fois; enfin il entendit l'ermite qui lui répondait en criant:
-_Jeannot, venez à moi_.
-
-A ce cri de détresse, Jean-Baptiste croit que le frère Jean est malade.
-Il court aussitôt à la petite porte de l'ermitage, et, comme elle était
-fermée, il passe pardessus le mur, et gagne la porte de la cuisine.
-Elle était entr'ouverte; il entre, et trouve le frère Jean couché dans
-son alcove, qui lui dit: «Ah! je vous prie, détachez-moi.»
-
-Ces paroles surprirent extrêmement Jean-Baptiste; il détacha le frère
-Jean comme il le put, car il n'y avait plus de lumière à l'ermitage.
-Ensuite il alluma du feu pour le réchauffer. Ce ne fut qu'après avoir
-détaché l'ermite et recueilli les premières expressions de sa douleur,
-qu'il lui parla de l'état désespéré de la mère Gentil, et lui dit qu'il
-était venu le chercher pour le prier de descendre auprès d'elle.
-
-Mais le frère Jean ne pouvait rien entendre; il avait besoin lui-même
-de soulagement; son bras était enflé et meurtri. Il pria Jean-Baptiste
-de le bassiner avec du vin chaud, et de le lui envelopper avec un
-linge. Peu après, par les soins de Jean-Baptiste, l'imagination alarmée
-de l'ermite se calma; mais la secousse qu'il avait reçue était si
-violente, que l'effet n'en était pas encore entièrement dissipé, et
-qu'il était hors d'état de se rendre auprès de la mère Gentil. Il dit
-à Jean-Baptiste d'aller voir dans quel état se trouvait sa mère, et de
-revenir dans une demi-heure, et il lui recommanda expressément le plus
-profond silence sur sa malheureuse aventure.
-
-Jean-Baptiste observa exactement ce qui lui avait été prescrit. Il
-retrouva chez sa mère les mêmes personnes qu'il y avait laissées, avec
-Antoine Loignon, qui y était survenu. Il se contenta de leur dire
-que le frère Jean l'avait engagé à remonter à l'ermitage dans une
-demi-heure.
-
-Ce laps de temps écoulé, il remonta en effet à l'ermitage. Le frère
-Jean avait beaucoup de choses à lui raconter. Il recommença plus en
-détail le récit de sa malheureuse aventure.
-
-Après avoir long-temps parlé, il s'interrompt tout-à-coup pour dire à
-Jean-Baptiste qu'il connaît une partie des voleurs. «J'en ai reconnu
-trois à leur voix, dit-il, Vauriot, Chaumonot, et votre frère Claude
-Gentil.» Ce dernier nom est un coup de foudre pour Jean-Baptiste.
-Il reste quelques instans pétrifié, tant est vive l'émotion qu'il
-éprouve. Enfin, il recueille tous ses sens pour convaincre l'ermite
-de son erreur. «Quoi! mon frère? Que me dites-vous? Mais, avant de
-monter ici la première fois, j'ai été l'éveiller; il était dans son
-lit..... Et Vauriot? il ne le voit pas, ils sont brouillés; il n'y a
-pas même quinze jours que mon frère a porté des plaintes contre lui au
-procureur du roi.»
-
-Ces raisons et d'autres encore ne désabusèrent aucunement le frère
-Jean; plus on combattait son erreur, et plus il s'y attachait.
-Seulement il promit à Jean-Baptiste qu'il ne nommerait pas Claude
-Gentil; il lui permit en outre de raconter l'histoire du vol, en
-exigeant toutefois qu'il se gardât bien de dire que les voleurs étaient
-connus.
-
-Revenu chez sa mère, Jean-Baptiste ne parla d'autre chose que de
-l'état affreux dans lequel il avait trouvé le frère Jean, et des
-différentes circonstances du vol. Aussitôt Claude Gentil et Antoine
-Loignon montèrent à l'ermitage, poussés, soit par un mouvement de
-curiosité naturelle, soit par un sentiment d'humanité. Jean-Baptiste
-les accompagnait.
-
-Mais ils appelèrent en vain le frère Jean. Ne se croyant plus en sûreté
-dans sa retraite, l'ermite s'était réfugié à Beaunotte, petit village
-à une demi-lieue d'Aignay-le-Duc, chez le sieur Latour, qui était
-vicaire de cette paroisse. Là, il raconta son infortune, en présence
-même du procureur du roi de la prévôté. Ce magistrat se transporta
-sur-le-champ à l'ermitage, et dressa procès-verbal de l'état des lieux.
-Le premier objet qui se rencontra dans le jardin, fut un fusil que l'on
-reconnut aussitôt pour être celui du sieur Caillard, qui remplissait,
-en cet instant, les fonctions de greffier. A la porte de la cuisine, on
-trouva l'arbre qui avait servi à enfoncer cette porte. La partie du mur
-où l'argent était caché était dégradée. La meurtrissure faite sur l'un
-des bras du frère Jean était évidente. Enfin, le corps du délit fut
-bien constaté dans ce procès-verbal. Le même jour, on dressa un second
-procès-verbal à l'occasion du fusil trouvé dans le jardin. Le sieur
-Caillard, à qui il appartenait, déclara qu'il n'avait pu être pris
-que dans une baraque où il avait été déposé, et qui était voisine de
-l'ermitage. On alla en effet visiter la baraque: la serrure de la porte
-ne tenait plus qu'à un seul clou, et il fut aisé de voir qu'elle avait
-été forcée. Le corps du délit était ainsi constaté; il s'agissait d'en
-connaître les auteurs.
-
-Dès le lendemain, l'information fut commencée, et cinq jours après,
-c'est-à-dire le 12 décembre, Claude Gentil, Guillaume Vauriot
-et Claude Pajot, furent décrétés de prise de corps. On continua
-d'informer; les accusés furent interrogés; et, le 16 avril 1781,
-le prévôt d'Aignay-le-Duc renvoya au bailliage de Châtillon toute
-la procédure criminelle qu'il avait instruite, avec les pièces de
-conviction.
-
-Au bailliage de Châtillon, l'affaire fut réglée à l'extraordinaire;
-et il fut ordonné qu'il serait informé contre les accusés par
-ampliation. Par suite de cette nouvelle information, Antoine Loignon
-et Jean-Baptiste Gentil furent arrêtés; et le 7 décembre 1781, sur les
-conclusions du ministère public, qui tendaient à un plus ample informé
-d'un an, le tribunal rendit un jugement définitif qui condamnait
-Guillaume Vauriot à être pendu sur la place publique d'Aignay-le-Duc,
-après avoir été préalablement appliqué à la question ordinaire et
-extraordinaire. En ce qui concernait Claude Gentil, Claude Pajot,
-Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil, le même arrêt portait qu'il
-serait sursis à leur jugement jusqu'après l'exécution de Guillaume
-Vauriot.
-
-Sur l'appel porté au parlement de Dijon, quoique cette cour n'eût
-entendu aucun nouveau témoin, quoiqu'elle n'eût remarqué aucun
-changement dans les réponses des accusés, elle prononça un jugement
-tout contraire: ce fut Claude Gentil qui fut regardé comme le principal
-coupable, et condamné à la potence.
-
-L'arrêt du parlement de Dijon était du 8 mars 1782, et, le 13, le
-malheureux Claude Gentil subit la torture, qui ne produisit d'autre
-effet que de lui briser tous les membres, et de lui arracher des cris
-de douleur, sans aucun aveu ni du crime qu'on lui imputait, ni des
-complices que l'on voulait qu'il dénonçât. Depuis le commencement de
-cet affreux supplice jusqu'à la fin, il ne cessa de protester de son
-innocence, et, au pied même de la potence, il s'écria qu'il mourait
-innocent.
-
-Les autres accusés, à l'égard desquels l'arrêt du 8 mars avait ordonné
-un sursis, furent condamnés, par arrêt du 19, savoir: Guillaume Vauriot
-aux galères perpétuelles; Claude Pajot et Antoine Loignon à un plus
-ample informé indéfini; quant à Jean-Baptiste Gentil, il fut mis hors
-de cour.
-
-Il y a lieu de s'étonner, que dis-je? de s'effrayer de la différence
-des sentences rendues contre chacun des coaccusés. Les charges
-qui pesaient sur eux étaient à peu près les mêmes, et reposaient
-uniquement sur des présomptions, des conjectures vagues; on avait
-quelques faibles indices, mais aucune preuve. La plus forte déposition
-était celle de l'ermite; mais l'ermite était plaignant, et l'on sait
-qu'un plaignant ne peut être témoin. D'ailleurs, cet ermite avait dit
-à plusieurs personnes qu'il avait reconnu la voix de Chaumonot parmi
-celles des voleurs. Or, Chaumonot était alors absent; son _alibi_ était
-bien prouvé, et c'était sans doute par cette raison que le frère Jean
-n'avait pas osé l'accuser judiciairement. Comment donc, après s'être
-trompé aussi grossièrement sur le compte d'un individu, pouvait-il
-mériter quelque créance, lorsqu'il prétendait avoir reconnu, également
-à la voix, plusieurs autres personnes? Les autres allégations du
-frère Jean n'étaient pas plus solides; le plus léger souffle les eût
-fait disparaître; cependant elles trouvèrent crédit auprès des juges,
-et provoquèrent d'horribles condamnations contre des hommes dont
-la conduite antérieure, dont la moralité bien connue, proclamaient
-hautement l'innocence, déjà prouvée par le défaut de preuves.
-
-D'ailleurs, leur justification complète ne tardera pas à être mise au
-grand jour; dans un moment, il ne restera plus, à cet égard, le moindre
-nuage dans l'esprit des lecteurs.
-
-On sait combien les histoires de vols et de crimes excitent la
-curiosité du peuple, aussi bien que les détails des supplices des
-coupables. Des colporteurs qui allaient de ville en ville, montrant
-les portraits de différens voleurs condamnés à Montargis, vendaient en
-même temps leur jugement. Une nièce de Jean-Baptiste Gentil, attirée
-par la curiosité, fut frappée de la conformité des faits relatés
-dans cet écrit avec ceux qui avaient servi de base au procès de son
-oncle. Aussitôt elle écrivit de Dijon à Jean-Baptiste Gentil, pour lui
-annoncer cette nouvelle, qui pouvait servir à réhabiliter son honneur.
-Mais cet infortuné, réduit à la plus affreuse misère, n'ayant pas de
-quoi subvenir aux frais du plus petit voyage, fut obligé de rester dans
-l'inaction. Six ou sept semaines s'écoulèrent sans qu'il lui eût été
-possible de faire la moindre démarche. Enfin, après avoir ramassé un
-peu d'argent, il se rend à Montargis, prend tous les renseignemens qui
-lui sont nécessaires, obtient tout ce qu'il désire, reçoit des marques
-de bienveillance de la part des juges, et rapporte un exemplaire de
-tous les jugemens imprimés que vendaient les colporteurs qui s'étaient
-arrêtés à Dijon.
-
-Parmi ces jugemens, il s'en trouvait deux qui, en effet, avaient en
-partie pour objet le vol fait au frère Jean. Muni de ces deux jugemens
-que la providence avait fait tomber entre ses mains, Jean-Baptiste
-Gentil confia son heureuse découverte au procureur-général du parlement
-de Dijon. Ce magistrat, sensible et éclairé, ne chercha point à
-ensevelir dans le silence la déplorable erreur qui pouvait avoir
-échappé à la compagnie dont il était membre. Il engagea aussitôt
-Jean-Baptiste Gentil à faire choix d'un conseil qui pût le diriger
-dans la marche qu'il devait suivre pour parvenir à sa justification
-personnelle et à la réhabilitation de ses malheureux coaccusés.
-
-Un jurisconsulte distingué du parlement de Dijon, Me Daubenton, se
-chargea généreusement de cette noble tâche; il accueillit la misère de
-Jean-Baptiste Gentil, et lui promit tous les secours qui lui seraient
-nécessaires.
-
-Les deux jugemens dont il vient d'être question, concernaient, l'un
-les nommés Jacques Périssol, Charles-Noël Larue et trois quidams,
-dûment atteints et convaincus d'avoir, dans le courant de décembre
-1780, enfoncé d'un coup de bûche la porte d'un ermitage situé entre
-Châtillon-sur-Seine et Saint-Seine, et d'avoir lié les pieds et les
-mains de l'ermite, à qui ils avaient volé neuf louis et demi en or,
-et plusieurs effets; l'autre jugement était relatif à une nommée
-Marguerite Roussel, violemment soupçonnée d'avoir eu connaissance dudit
-vol, et d'avoir eu sa part du butin.
-
-Ce crime était un des principaux dont Jacques Périssol et Marguerite
-Roussel étaient convaincus; et ces deux coupables avaient été condamnés
-à être pendus, par les deux jugemens mentionnés ci-dessus.
-
-Comme Charles-Noël Larue, l'un de leurs complices, existait encore dans
-les prisons de Montargis, on le fit interroger le 22 janvier 1785. Cet
-interrogatoire très-détaillé leva le dernier voile qui cachait encore
-la vérité. Larue rapporta toutes les circonstances du vol, détailla les
-plus petites particularités, nomma ses complices, qui étaient au nombre
-de quatre, convint de toutes les effractions qui avaient été faites,
-de tous les propos tenus, de tous les objets enlevés. Enfin, interrogé
-si les nommés Claude Gentil, Guillaume Vauriot, Claude Pajot, Antoine
-Loignon et Jean-Baptiste Gentil n'étaient pas complices de ce vol, il
-répondit que non, et que même il ne les connaissait pas.
-
-Le parlement de Dijon, informé, par lettres-patentes du 23 février
-1787, que la révision du procès des Gentil avait été statuée,
-s'empressa d'ordonner une instruction nouvelle. Larue fut conduit à
-Dijon, chargé de fers et de crimes; il y arriva le 21 juillet. Dans
-un interrogatoire détaillé qui dura quatre séances, il persista dans
-les aveux et déclarations qu'il avait faits à Montargis. Larue, tout
-coupable qu'il était, montra et soutint, en cette circonstance, un
-genre de probité qui mérite des éloges. Ferme dans ses résolutions,
-invariable dans ses réponses, il s'écriait: «Je sais que je dois périr,
-mais je ne souffrirai pas que des innocens soient opprimés pour un
-crime dont ils ne sont pas coupables.»
-
-Certes, la conduite de ce misérable fut plus noble que celle de
-l'ermite de Saint-Michel, qui, malgré les preuves frappantes qui
-apparaissaient de tous côtés, n'en persista pas moins, avec une
-obstination sans exemple, dans une erreur, peut-être involontaire dans
-le principe, mais devenue un crime par la manière dont il combattait la
-vérité sortie de la bouche d'un coupable. Aussi, Larue lui disait-il:
-«Je suis un scélérat, mais vous l'êtes mille fois plus que moi de
-persister dans une erreur qui fait la base d'une condamnation injuste.»
-
-Le parlement de Dijon rendit, le 28 août 1787, près de sept ans après
-le crime commis, un arrêt expiatoire qui réhabilitait la mémoire de
-Claude Gentil et de Guillaume Vauriot. Il renvoyait définitivement
-Claude Pajot, Antoine Loignon, et Jean-Baptiste Gentil de l'accusation
-contre eux intentée. Cet arrêt appelait les peines portées par la loi
-sur les têtes des vrais coupables, et ordonnait néanmoins qu'il serait
-sursis à l'exécution à l'égard de Larue, jusqu'à ce qu'il eût plu au
-roi de manifester ses sentimens.
-
-De plus, le parlement donna acte aux innocens acquittés, ainsi qu'au
-curateur à la mémoire de Claude Gentil et de Guillaume Vauriot, des
-réserves faites par eux, pour poursuivre leurs dénonciateurs.
-
-Telle fut cette victoire que la justice sut noblement remporter sur
-elle-même. Malheureusement sur ces cinq victimes reconnues innocentes,
-il s'en trouvait deux à qui l'on ne pouvait restituer que l'honneur:
-Claude Gentil était mort sur l'échafaud, et Guillaume Vauriot aux
-galères!
-
-
-
-
-LA PAYSANNE DES LANDES.
-
-
-Les grandes villes, réceptacles habituels des vagabonds et des
-malfaiteurs de tous les pays, sont ordinairement le siége du vice et
-de la corruption, qui y trouvent d'ailleurs un aliment journalier dans
-les habitudes funestes qu'engendre l'oisiveté. Il n'en est pas de
-même dans les campagnes. La vie active des champs, la simplicité de
-leurs habitans, le spectacle continuel de la nature, amortissent les
-passions, et les empêchent surtout de commettre des crimes. Que l'on
-ajoute à tous ces heureux obstacles, l'extrême facilité que l'on a de
-se surveiller et de se contrôler mutuellement, et il sera très-aisé
-de s'expliquer pourquoi les campagnes sont beaucoup plus exemptes
-d'actions criminelles que le séjour corrompu des cités.
-
-Mais quand de violentes passions font invasion dans les esprits
-ignorans et grossiers des bourgs et des hameaux, elles éclatent
-d'autant plus vivement qu'elles sont favorisées par le défaut absolu
-d'éducation et par la solitude, conseillère toujours pernicieuse dans
-de semblables circonstances.
-
-Le fait que nous allons rapporter, arrivé dans les Landes de la
-Gascogne, contrée isolée, presqu'en dehors de la circulation, Arabie en
-miniature, où il faut traverser de grands et tristes déserts de sable
-et de bruyères pour arriver à de charmantes oasis, qui sont les seuls
-lieux habités, va nous fournir un déplorable exemple de ces passions
-dépourvues de toute espèce de frein.
-
-Un laboureur, nommé Jean Labauchède, séduit par les charmes de Jeanne
-Dubernet, jeune et jolie paysanne, et croyant trouver le bonheur en
-unissant son sort à celui de cette fille attrayante, la demanda en
-mariage à ses parens, et l'obtint pour son malheur. La conduite de sa
-jeune épouse ne tarda pas à lui faire reconnaître combien il s'était
-cruellement trompé. Jeanne Dubernet fuyait sa société, et on la voyait
-souvent en tête-à-tête avec de jeunes garçons du village. C'était une
-première conséquence de la disproportion d'âge qui séparait les deux
-époux. Jean Labauchède, ignorant, comme on l'est dans ces contrées à
-demi-sauvages, n'avait nullement réfléchi à l'inconvénient de prendre
-une femme beaucoup plus jeune que lui, qui, parée des dons de la
-beauté, ne manquerait pas d'adorateurs, et n'aurait pas la ressource
-d'une bonne et morale éducation, pour se maintenir, sans broncher,
-dans les limites du devoir. Son choix imprudent n'avait été déterminé
-que par le désir de posséder une compagne aimable et belle. Fatal
-aveuglement! Il avait donné le nom d'épouse à une infâme créature qui
-devait bientôt préparer sa mort.
-
-Jeanne Dubernet préludait à l'assassinat par l'adultère, premier
-échelon qui souvent mène aux plus affreux attentats. Pierre Bellette,
-jeune homme à peine âgé de dix-sept ans, d'une figure agréable, était
-son amant favori. Elle avait résolu d'en faire l'instrument de la
-haine qu'elle avait conçue pour son mari. Elle commença par fasciner
-ce jeune garçon, par l'enivrer d'amour. On sait quel pouvoir magique
-peut exercer une femme jeune et jolie sur un cœur qui s'ouvre pour la
-première fois à la tendresse. Pour se l'attacher par des liens encore
-plus puissans, Jeanne Dubernet promit au jeune Bellette de l'épouser,
-si elle devenait veuve. Cette idée souriait aux désirs amoureux du
-jeune homme; elle se présentait à son imagination sous des couleurs
-qui n'avaient rien d'effrayant. Il lui semblait dans l'ordre de la
-nature que le mari de sa maîtresse, qui était beaucoup plus âgé que
-lui, mourût prochainement, et le laissât jouir paisiblement du bonheur
-auquel il aspirait.
-
-Mais ce n'est point ainsi que l'envisage la Dubernet; impatientée du
-joug conjugal, jalouse de recouvrer au plus tôt sa liberté, elle ne
-veut point confier son sort à un avenir incertain; son imagination
-criminelle a déjà conçu le projet de se débarrasser de son époux,
-sans attendre que la nature ait prononcé son arrêt. Tout entière
-à son abominable pensée, elle profite d'un moment de délire de
-son jeune amant, pour lui proposer d'assassiner son mari. A cette
-proposition, Bellette est interdit, il recule en pâlissant; son âme
-est révoltée de cette offre épouvantable. Cependant l'instant est
-décisif; il faut frapper le dernier coup ou ajourner l'occasion du
-crime prémédité; la Dubernet le sent; elle s'attache à vaincre les
-scrupules de Bellette.—Et tu dis que tu m'aimes, lui dit-elle; tu me
-jures de m'aimer toujours, tu m'assures que tu ne désires rien tant
-que de devenir mon époux? Tu ne voulais donc que m'abuser, perfide?
-Quand je t'offre une occasion favorable, ton cœur oublie tous ses
-sermens; ta main tremble, au lieu de frapper; et tu oses dire que tu
-m'aimes?—Oui, je t'aime, répliqua vivement Bellette, puisque sans
-toi, je ne puis vivre.—Eh bien! prouve-le, ou renonce à moi pour
-toujours.—Tu seras obéie, dit le jeune homme, en s'efforçant d'étouffer
-un sourd gémissement qu'exhalait sa conscience. La Dubernet, mettant
-à profit cette disposition si favorable à ses dessins, redouble la
-vivacité de ses caresses, achève de séduire Bellette, tantôt en lui
-faisant une peinture riante des jours heureux qu'ils doivent couler
-ensemble, tantôt en lui présentant un horrible portrait de l'homme qui
-seul fait obstacle à leur félicité. Ces discours artificieux inspirent
-une sorte de fanatisme amoureux au facile Bellette; entre les mains de
-cette femme qui vient de pétrir, pour ainsi dire, son cœur, il a été
-métamorphosé en séïde furieux; il faut à présent que la Dubernet le
-contienne; il a soif du sang de Labauchède, qu'il regarde comme son
-ennemi, comme le tyran de la femme qu'il adore.
-
-Bientôt le jour et l'heure du crimes sont marqués. La femme adultère
-savait que son mari ne devait revenir que le soir; elle se procure un
-fusil, prépare elle-même la charge meurtrière, remet l'arme dans les
-mains de son complice, qu'elle place en embuscade derrière une haie
-située sur le chemin de Labauchède. Celui-ci s'était bien aperçu des
-froideurs de la Dubernet à son égard; mais, ne pensant pas qu'il pût y
-avoir si peu d'intervalle entre l'indifférence et la haine, il était
-dans une profonde sécurité. Arrivé à quelque distance de sa maison,
-il reçoit un coup de fusil qui lui donne la mort, et la Dubernet a
-l'imprudente audace de venir recueillir son dernier soupir; elle exhale
-une feinte douleur auprès du cadavre, tandis que son complice disparaît
-de la scène du crime.
-
-Malgré tous leurs soins à se cacher, les auteurs de cet assassinat
-furent bientôt découverts. Le lieutenant-criminel de Mont-de-Marsan les
-condamna aux supplices qu'ils avaient mérité; et sur l'appel de cette
-sentence, le parlement de Bordeaux, par arrêt du 26 mai 1786, condamna
-l'assassin à être rompu, et sa complice à être pendue et brûlée; ce qui
-fut exécuté quelques jours après.
-
-
-
-
-POULAILLER.
-
-
-Parmi tant de voleurs fameux, émules ou successeurs des Mandrin et
-des Cartouche, qui, à diverses époques, ont rempli la capitale et les
-provinces de leur effrayante célébrité, nous signalerons le nommé
-Poulailler, que son ancienne renommée à fait mettre au rang des héros
-des théâtres du boulevard du Temple.
-
-La terreur qu'inspirait ce fripon s'étendait au loin; et c'était
-un exemple, entre dix mille autres, de l'exagération des récits
-populaires. Parce que Poulailler avait commis plusieurs vols plus ou
-moins hardis, on chargeait son nom de tous les crimes, de tous les
-assassinats commis par les autres scélérats; et cependant, il est
-juste de dire que rien ne prouve, dans son histoire, qu'il ait jamais
-versé le sang de quelqu'un de ses semblables; son procès n'offre aucun
-attentat de cette nature, aucune trace de sang. Ainsi l'on peut
-affirmer que son procès et son supplice même, en lui faisant expier les
-crimes dont il était coupable, le lavèrent d'une foule de forfaits dont
-la renommée l'avait souillé.
-
-Poulailler n'était qu'un surnom qu'il avait adopté pour sa nouvelle
-profession. Il s'appelait Jean Chevalier: il était à la fois marchand
-de chevaux et maître cordonnier; son domicile était à Essonne, sur la
-route de Paris à Fontainebleau.
-
-Comme il ne pouvait faire seul, avec autant de succès et d'étendue,
-le commerce violent et lucratif qu'il voulait exploiter, il avait des
-associés subalternes qui lui étaient dévoués, et dont il dirigeait
-la marche et les entreprises. Dans cette bande figuraient un berger
-demeurant à Brunoy, la femme de ce berger, un écrivain à Paris, une
-ouvrière en linge établie à Essonne, et le domestique de Poulailler.
-Ainsi ce chef habile avait à ses ordres le courage entreprenant d'un
-sexe, et l'adresse de l'autre. Il changeait souvent de nom, suivant
-l'exigence des cas: tantôt il s'appelait Chevalier, tantôt Bouthillier,
-tantôt Desmaisons. Il ne reculait devant aucun moyen pour assurer
-l'exécution de ses projets. Il engageait volontiers sa liberté dans
-l'obscure condition de domestique, pour mieux remplir ses vues. Ce fut
-même en cette qualité qu'il débuta dans la carrière des larrons.
-
-En 1780, il était entré, comme berger, au service d'un fermier de
-Montry; mais ce berger était un vrai loup dans la bergerie, et les
-moutons ne se multipliaient pas sous sa houlette; les autres effets qui
-se trouvaient à sa convenance devenaient également sa proie.
-
-En 1779 et 1780, il se fit plusieurs vols dans une maison de
-Bussy-Saint-Georges, et c'étaient autant de tours de Poulailler; mais
-l'auteur de ces faits et gestes demeura long-temps ignoré. Quand les
-portes n'étaient pas ouvertes, il savait les briser. Dans une nuit
-de janvier 1782, il fit un ample butin, et au moyen d'effractions
-extérieures et intérieures, il s'appropria de l'or, de l'argent, des
-pièces d'argenterie, du linge et autres effets, dans une ferme opulente
-de Quincy.
-
-Il savait profiter des sombres et longues nuits d'hiver pour ses
-expéditions; mais il ne dédaignait pas la clarté des nuits du
-printemps et de l'été; seulement il changeait ses batteries. Quand
-il avait butiné le miel d'une ruche, il savait en chercher d'autres.
-Brie-Comte-Robert, Corbeil, Boissy-Saint-Léger et autres lieux
-circonvoisins, furent tour-à-tour le théâtre de son active industrie.
-
-Ses conquêtes multipliées auraient dû satisfaire ses désirs; mais
-l'habitude de la friponnerie était si forte en lui, qu'il ne put
-s'arrêter à temps, et fut bientôt puni de l'excès de sa cupidité.
-On avait observé qu'au métier de cordonnier il réunissait celui de
-marchand de chevaux; il est certain, en effet, qu'il en avait vendu
-plusieurs; et il n'était pas aussi certain qu'il les eût achetés.
-
-Dès son début, il avait reçu une leçon dont il aurait dû profiter. Dès
-1780, il avait été surpris, et jeté dans les prisons de Guermantes:
-mais il était parvenu, à force de travail et d'effraction, à sortir de
-sa prison. Ce succès lui inspira, sans doute, un excès de confiance,
-dont il finit par être la victime. Les prisons du Châtelet gardèrent
-mieux leur proie que celles de Guermantes. Ce fut dans cette prison que
-Poulailler attendit la juste punition de ses crimes.
-
-Il fut condamné à être pendu à une potence plantée sur la place de
-la porte Saint-Antoine, après avoir été préalablement appliqué à la
-question ordinaire et extraordinaire. L'arrêt du parlement, du 30 juin
-1786, ne changea rien à cette sentence. L'arrêt fut exécuté en présence
-d'une populace nombreuse dont le patient était naguère encore l'effroi.
-
-
-
-
-SUICIDE CHANGÉ EN ASSASSINAT PAR LA PRÉVENTION.
-
-
-Le sieur Paulet était né à Lunel, au sein d'une famille honnête. Sans
-inclination pour le mariage, il résolut de vivre dans sa maison avec sa
-sœur, veuve du sieur Mourgues, pour laquelle il eut toujours les égards
-et l'amitié d'un frère tendre.
-
-Cet homme avait reçu de la nature le caractère le plus ardent; son
-imagination était facile à s'exalter. Des lectures dramatiques, une
-violente passion pour le jeu, une sensibilité extrême aux pertes qu'il
-y faisait, disposaient son âme à l'égarement le plus funeste.
-
-Vers l'année 1768, cette passion du sieur Paulet pour le jeu
-se développa avec une sorte de fureur; il éprouva des revers
-considérables; et l'état d'émotion continuelle où il se trouva, les
-mouvemens successifs et rapides d'espérance et de crainte dont il fut
-agité, affectèrent son cerveau à tel point, qu'il en perdit la raison.
-Mais, plus à plaindre que la plupart des insensés, une démence farouche
-et sombre lui fit prendre la vie en horreur.
-
-La veuve Mourgues fit procéder à l'interdiction judiciaire de son
-frère. Le sieur Mourgues, son fils, fut chargé de l'administration des
-biens, et le sieur Paulet se vit conduire à Saint-Remi, en Provence, où
-on l'enferma dans un de ces hospices consacrés aux aliénés.
-
-Cet infortuné demeura long-temps dans cette sorte d'esclavage. Relégué
-parmi une troupe d'insensés, livré à des demi-soins mercenaires, à
-des gardiens rigoureux, il soupirait vainement après le terme de sa
-détention. Bientôt il ne songea plus qu'aux moyens de tromper ses
-surveillans, et de leur échapper. Une occasion favorable s'étant enfin
-présentée, il s'évada, et retourna à Lunel.
-
-Il ne voulait plus revoir sa sœur, tant son cœur était aigri par le
-ressentiment de sa captivité; il fuyait l'aspect des hommes, et vivait
-dans une solitude profonde au Pont-de-Lunel, à une demi-lieue de la
-ville. Après avoir fait quelque séjour à la campagne, il s'occupa de
-sa réhabilitation, et rentra dans la jouissance de sa maison et de ses
-biens.
-
-Paulet prit alors à son service Valès et sa femme. Ce ne fut qu'après
-un certain temps que, mécontent d'eux, il les congédia, et pria les
-Ducros de le servir.
-
-Marie Coton avait servi cet infortuné avant sa détention; Ducros avait
-passé chez lui une partie de son enfance. Ces deux domestiques lui
-avaient voué un attachement que ses malheurs augmentaient encore. Une
-vie honnête et toujours irréprochable leur avait concilié une estime
-universelle. Le sieur Paulet, isolé du reste des hommes, leur avait
-accordé toute sa confiance, cependant les Ducros n'allèrent point
-habiter avec lui. Ils avaient des enfans; ils continuèrent à vivre avec
-eux, dans un quartier voisin, mais ils prodiguèrent au sieur Paulet
-leurs services et leurs soins. Celui-ci ne tarda pas à sentir toute la
-reconnaissance qu'il devait aux marques multipliées de leur affection.
-Un souvenir cruel lui retraçait encore ses tourmens à Saint-Remi,
-la voix du sang ne lui disait plus rien pour sa sœur. Il adopta
-une famille, devenue, pour ainsi dire, la sienne, par les preuves
-d'attachement qu'elle lui avait données. Plusieurs années s'écoulèrent
-dans un échange continuel d'attentions, de services et de bienfaits.
-
-Le sieur Paulet fit un premier testament en faveur de Marie Coton. On
-trouva dans l'inventaire fait après son décès plusieurs testamens que
-la reconnaissance lui dicta, en divers temps, en faveur de la même
-personne. La dernière de ses dispositions était un testament mystique
-du 3 juin 1780. Après quelques legs que la charité, la parenté ou
-l'amitié inspiraient au testateur, il persistait à transmettre sa
-fortune aux Ducros.
-
-Depuis son retour de Saint-Remi, jusqu'à cette époque, le sieur Paulet
-avait joui de la plénitude de sa raison. Un genre de vie réglé, et
-surtout l'éloignement du jeu, lui avaient procuré la tranquillité
-d'esprit dont il jouissait. Mais sa dangereuse passion n'était pas
-entièrement éteinte. Vers le mois de septembre 1782, c'est-à-dire,
-deux ans après son dernier testament, cette passion fatale se réveilla
-avec une sorte de fureur, et le sieur Paulet se mit à passer les nuits
-entières au billard. On ne pouvait l'en arracher même pour ses repas.
-Il y perdit environ quatre mille livres.
-
-Alors des repentirs amers s'emparent de lui. Le démon de l'avarice
-vient joindre son aiguillon à leurs tortures. Paulet craint de tomber
-dans l'indigence; il ne veut plus manger. Les longues veilles,
-l'agitation du jeu, le manque de nourriture, l'irritabilité naturelle
-de ses organes, embrasent son sang, et troublent de nouveau sa raison.
-Dans son égarement, il se croit poursuivi par une puissance vengeresse:
-il s'effraie; il tremble. _Le roi_, disait-il, _a donné des ordres à la
-justice de venir me prendre pour me faire mourir_.
-
-Ducros essaie de calmer les terreurs de cet infortuné, il feint de
-sortir, d'aller parler à la justice et au roi en faveur de Paulet, et
-rentre rapportant, dit-il, la grâce du coupable. Cette feinte innocente
-rend pour quelque temps le calme au malheureux Paulet.
-
-Mais bientôt de nouveaux traits de démence se manifestèrent. Le 31
-octobre 1782, le sieur Paulet disparaît. Ducros et sa femme l'attendent
-vainement. Alarmés de son absence, ils le cherchent partout dans le
-voisinage, et ne le trouvent point. Cet insensé, en proie à sa démence
-avare, était parti brusquement et à pied, pour la ville de Mauguis,
-éloignée de trois lieues de Lunel, et où la dame Mourgues, sa sœur,
-faisait sa résidence. Arrivé à Mauguis, il s'était arrêté chez un
-aubergiste, avait envoyé chez sa sœur faire dire à son neveu _qu'il lui
-ferait bien de l'honneur et du plaisir d'aller le chercher_. Le neveu
-arrivé, l'oncle, jusque là si irrité, avait imploré son indulgence,
-et lui avait dit _qu'il était bien fâché de lui avoir manqué_. Le
-sieur Paulet s'était ensuite présenté à sa sœur avec humilité, et lui
-avait dit qu'il revenait comme l'_enfant prodigue_. Au souper, Paulet
-n'avait pas voulu manger, et le lendemain, levé dès le point du jour,
-il s'était fait ouvrir la porte par un domestique, et était reparti
-brusquement comme il était venu.
-
-Jusque là sa démence n'avait rien d'alarmant; mais bientôt le plus
-grand désordre éclata dans toutes ses actions. Il tomba dans la plus
-sombre mélancolie. On le voyait, en proie au plus affreux égarement,
-lever les mains au ciel, baisser un œil de désespoir vers la terre,
-en un mot, prendre tour à tour toutes ces attitudes effrayantes,
-qui annoncent les crises les plus violentes du cœur humain. A ces
-souffrances morales, se joignait l'embrasement interne et dévorant
-d'une violente strangurie.
-
-Telle était, le 6 novembre 1782, la situation du sieur Paulet. Le
-dégoût de la vie le poursuivait sans cesse et partout. Il errait dans
-sa maison avec une agitation convulsive. Il avait fait prier instamment
-sa sœur de venir le joindre au plus tôt, de se presser, parce
-qu'autrement, elle n'arriverait plus à temps. Il disait qu'il voulait
-aller vivre avec sa sœur, parce qu'il craignait de mourir de faim. Ne
-voyant pas arriver sa sœur, il s'écria douloureusement: _Qui voudrait
-demeurer avec moi? Qui voudrait se charger de ce paquet? Je n'ai plus
-d'amis._ La Ducros le conjura de manger, lui offrit de coucher dans
-la maison. _Vous êtes malade_, lui dit-il d'un ton sinistre, _il fait
-froid, les nuits sont longues..... Je souperai tard..... Retirez-vous._
-
-La Ducros obéit avec peine: un vague pressentiment l'inquiète. Elle
-veut aller avertir les parens du sieur Paulet de lui donner un
-surveillant; mais cet infortuné a supplié ceux qui l'entourent de ne
-pas divulguer son déplorable état. Elle renvoie donc cette démarche au
-lendemain, et rentre chez elle.
-
-La Ducros et son mari passent la nuit dans les alarmes, sans croire
-toutefois le danger si prochain. Entre six et sept heures, le mari
-sort pour aller travailler. Sa femme, à peine convalescente d'une
-longue maladie, reste encore quelques instans au lit. Elle se lève
-entre sept et huit heures, prend sa corbeille, pour faire les
-provisions du sieur Paulet, suivant sa coutume journalière. Pressée de
-savoir s'il est moins agité que la veille, elle se rend d'abord à sa
-maison, entre au moyen d'une clé qui lui avait été confiée, voit la
-fenêtre de la chambre ouverte, n'aperçoit ni le sieur Paulet, ni ses
-habits; l'appelle..... point de réponse! ce silence la trouble; elle
-n'ose faire un pas de plus pour chercher son maître, se retire avec
-précipitation, ferme la porte, et court avertir son mari.
-
-Ducros prend la clé à son tour, cherche dans la maison, appelle encore,
-appelle en vain. La frayeur le saisit. Enfin il plonge ses regards dans
-le puits: quel spectacle! il y voit le cadavre du malheureux Paulet.
-
-Ducros, épouvanté, vole vers sa famille, lui apprend l'affreuse
-catastrophe, et court appeler un chirurgien. A cette accablante
-nouvelle, la Ducros retourne à la maison du sieur Paulet. Elle
-rencontre plusieurs voisins, Lombard, cordonnier, son fils et son
-gendre, tous trois hommes d'une probité reconnue. Ces trois hommes
-entrent avec elle, regardent au fond du puits, et reconnaissent la
-vérité du tragique événement qu'on vient de leur annoncer.
-
-Cependant Ducros revient, suivi du chirurgien. Celui-ci fait retirer
-aussitôt du puits le corps du malheureux Paulet, recommande le plus
-grand mystère. On couvre intérieurement la porte avec un drap, afin de
-mettre un obstacle aux regards indiscrets. Après bien des efforts, on
-enlève avec des crochets, le sieur Paulet hors du puits, la tête nue,
-mais entièrement vêtu, chaussé et un mouchoir au cou. On le dépouille
-avec peine de ses vêtemens imbibés d'eau. Son corps est essuyé et placé
-sur son lit. Le chirurgien l'examine attentivement, et déclare qu'il
-est impossible de le rappeler à la vie, attendu que la submersion a eu
-lieu depuis trois ou quatre heures.
-
-La désolation se répand parmi ceux qui entendent cette déclaration.
-Ils ne voient que trop clairement, dans cet événement tragique, un
-suicide criminel, un crime puni par les lois: à cette époque, on
-traînait sur une claie le corps de l'infortuné qui avait attenté à ses
-jours. L'infamie de ce supplice se présente à l'esprit des assistans.
-Abandonneront-ils l'honneur d'une famille, la mémoire du défunt à la
-flétrissure des lois? Mais, en voulant cacher cet événement affreux, ne
-s'exposeront-ils pas eux-mêmes à des poursuites désastreuses?
-
-Dans des conjonctures si difficiles, des hommes ignorans se livrent
-facilement au conseil de celui qu'ils croient le plus éclairé. Le
-chirurgien Barthélemy devint l'oracle des Ducros et de leurs voisins.
-Il décida qu'il fallait dissimuler la vérité, et épargner à une honnête
-famille un opprobre éternel. _Le tombeau_, leur dit-il, _couvrira
-le crime du sieur Paulet: promettons tous de dire que nous l'avons
-trouvé mort à côté de son lit_. Ce conseil, qui devait avoir des
-conséquences funestes, fut suivi aveuglément. On se hâta de faire
-disparaître toutes les traces du suicide. Lombard père, cacha dans sa
-maison les dépouilles du défunt. Les Ducros dépêchèrent un exprès à
-la dame Mourgues, pour l'instruire de la mort subite de son frère.
-Cette nouvelle se répandit aussitôt dans la ville. La justice accourut;
-bientôt la maison fut remplie des parens du mort, et d'une foule
-curieuse d'accidens sinistres. Les officiers de justice interrogèrent
-la Ducros. Celle-ci, répondit qu'elle avait trouvé le sieur Paulet
-étendu par terre; qu'effrayée, elle avait appelé sa sœur, et était
-allée avertir son mari. Interrogés à leur tour, ceux qui avaient retiré
-du puits le cadavre de Paulet, firent une réponse identique, afin
-d'écarter, comme ils en étaient convenus, toute idée de suicide.
-
-Alors la justice appose le scellé. Pendant qu'elle procédait à cette
-formalité, la dame Mourgues et son fils arrivent; la foule qui remplit
-la maison les frappe d'étonnement. La dame Mourgues réclame son
-frère; un lugubre appareil, le cadavre pâle et sanglant de Paulet lui
-apprennent son sort. Un cri involontaire échappe à la veuve: _Mon frère
-était venu à Mauguis_, dit-elle, _pour me dire de le regarder comme
-l'enfant prodigue, qu'il voulait me faire donation de tout_. Les plus
-affreux soupçons s'élèvent dans son cœur. Elle se persuade que, pour
-empêcher son frère de changer ses premières dispositions, les Ducros,
-devenus subitement les monstres les plus horribles, ont conçu et
-exécuté le forfait le plus affreux sur la personne de leur bienfaiteur.
-En conséquence, elle rend plainte, et le procureur du roi requiert la
-visite du cadavre. Le médecin et le chirurgien, appelés pour cette
-opération, remarquèrent dans les interstices des ongles des doigts de
-la main, et dans les jointures des phalanges des mêmes doigts, quelques
-grains de terre sablonneuse grisâtre: et aux malléoles des deux pieds,
-une empreinte circulaire, qu'ils jugèrent avoir été faite par quelque
-corde, ruban ou autre lien quelconque. Ils rapportèrent encore, qu'ils
-avaient trouvé différentes contusions à la tête et de l'eau dans la
-trachée-artère, et jusque dans les poumons; et conclurent que le
-cadavre qu'ils venaient d'examiner était celui d'un homme mort submergé.
-
-Les Ducros, interrogés de nouveau, persistèrent dans leur première
-réponse. Cette contradiction avec le rapport des gens de l'art éveilla
-l'attention du magistrat. Il entrevit, dans toute cette affaire, de
-mystérieuses circonstances, qu'il importait à la justice de pénétrer.
-Les habits du sieur Paulet ne se retrouvant pas, le magistrat ordonna
-des recherches dans toute la maison. On fouilla dans le puits, et l'on
-en retira une perruque et un chapeau. Cette nouvelle circonstance
-accrut encore l'étonnement. Ces effets furent présentés aux Ducros,
-qui les reconnurent. Alors le procureur du roi, intime ami du sieur
-Mourgues, conclut au décret de prise de corps contre les deux époux;
-mais le juge, voulant éclairer davantage sa religion, n'eut point égard
-pour le moment à cette réquisition; et plusieurs jours s'écoulèrent
-sans nouveaux incidens. Enfin, le 3 décembre, il fut requis de nouveau
-de se transporter à la maison du défunt. Il s'y rendit sans délai,
-et ordonna de nouvelles recherches, afin de découvrir les hardes
-de Paulet. On allait mettre le puits à sec, lorsque les Lombard,
-instruits que l'on s'obstinait à pénétrer la vérité, et qu'il n'était
-plus possible de cacher le suicide, se déterminèrent à faire l'aveu
-du motif qui leur avait suggéré leur première réponse. Les hardes du
-défunt furent présentées à la justice. On les examina; on reconnut
-qu'elles avaient été mouillées et percées avec des crochets. Le
-juge, pour ne rien laisser à désirer à la dame Mourgues, fit faire
-de nouvelles perquisitions avec le soin le plus minutieux. Le puits
-fut tari; on en retira des graviers et des pierres qui furent pesés.
-Les conjectures allaient leur train, au milieu de ces diverses
-circonstances. On pensait que le sieur Paulet avait été assommé à coups
-de pierres, dont quelques-unes paraissaient ensanglantées; les hommes
-de l'art repoussaient cette idée, en alléguant que la résistance d'une
-colonne d'eau amortit l'action de la chûte d'une pierre, et qu'il est
-impossible qu'une pierre conserve l'empreinte du sang, après quelque
-séjour dans l'eau.
-
-Le juge fit continuer l'instruction de la procédure. On fouilla les
-armoires de la maison, et l'on y trouva un drap où l'on remarqua des
-traces de sang. Les hommes de l'art, après l'avoir examiné, déclarèrent
-que ce drap avait servi à essuyer un corps mouillé et ensanglanté.
-Ils se fondaient sur plusieurs taches terreuses, et sur quelques-unes
-sanguinolentes, mais légères, qu'ils avaient remarquées dans leur
-examen.
-
-Alors le procureur du roi requit une seconde fois le décret de prise
-de corps; mais le juge, homme impassible et sage, ne crut pas devoir
-acquiescer à cette nouvelle demande. Le chapeau du sieur Paulet,
-retrouvé dans le puits, la circonstance avérée que cet homme en avait
-été retiré lui-même tout habillé, les actes de démence recueillis dans
-les informations, les tentatives fréquentes de Paulet pour se donner
-le même genre de mort pendant sa première aliénation, tout enfin lui
-prouvait l'innocence des Ducros. Il rejeta donc les conclusions du
-procureur du roi, et se contenta de décerner un décret d'ajournement
-personnel contre les Ducros, le chirurgien Barthélemy, les deux Lombard
-et Viala, leur gendre et beau-frère. Le sieur Barthélemy avait fait
-naïvement et avec le courage d'un cœur honnête l'aveu du conseil
-imprudent qu'il avait donné.
-
-Cependant la dame Mourgues interjeta appel du décret d'ajournement, et
-le procureur du roi sollicita l'emprisonnement des Ducros. La cause fut
-plaidée solennellement, et par arrêt du 8 août 1783, la cour débouta
-unanimement la dame Mourgues de son appel, conserva la liberté aux
-Ducros, et renvoya la cause et les parties devant le premier juge, pour
-continuer la procédure extraordinaire qui avait été entamée.
-
-Le 22 juin 1784, les accusés, après avoir subi toutes les épreuves de
-la procédure criminelle, obtinrent une justice éclatante. Les officiers
-royaux de Lunel rendirent une sentence définitive qui les déchargea
-de l'accusation intentée contre eux, et condamna la veuve Mourgues
-à payer, à titre de dommages et intérêts, quinze cents livres aux
-Ducros, douze cents livres aux Lombard, et trois cents livres au sieur
-Barthélemy; en outre, l'accusatrice était condamnée aux dépens envers
-toutes les parties.
-
-La dame Mourgues interjeta appel de cette condamnation par lettres
-du 26 juin 1784. Les Ducros, épuisés par les frais considérables de
-cette procédure, et par les incidens sans nombre formés par leur
-accusatrice, étaient dans l'impuissance de poursuivre la confirmation
-de la sentence de Lunel. Deux ans après, le 8 juillet 1786, la dame
-Mourgues, produisit un mémoire accompagné d'une requête, dans laquelle
-elle demandait que, faisant droit sur son appel, il plût à la cour
-de condamner les Ducros aux peines de droit, et de les condamner
-solidairement avec les autres accusés à une somme de dix mille livres,
-à titre de dommages et intérêts, ladite somme devant être applicable
-aux pauvres de l'hôpital de Lunel.
-
-La mort vint frapper la dame Mourgues au milieu de ses poursuites
-acharnées. Les Ducros respirèrent. Ils firent assigner en reprise
-d'instance le sieur Mourgues fils, demandant qu'il fût débouté de
-l'appel avec amende et dépens, et condamné en outre à quatre mille
-livres de dommages, à raison du préjudice que leur causait la
-continuation de l'instance reprise.
-
-L'affaire fut portée devant le parlement de Toulouse, et, après de
-sages lenteurs commandées par une cause aussi délicate, l'innocence des
-six accusés fut reconnue par arrêt du 14 août 1787; le sieur Mourgues
-fut débouté de l'appel avec dépens; la sentence qui portait contre
-lui des condamnations pécuniaires fut confirmée; et la cour ordonna
-l'impression et l'affiche de l'arrêt aux frais de l'accusateur.
-
-
-
-
- INFORTUNES
- DE LA FAMILLE VERDURE.
-
-
-Que des enfans dénaturés portent une main sacrilége sur ceux qui leur
-ont donné le jour, c'est un attentat monstrueux dont les annales
-de la justice ne fournissent malheureusement que trop d'exemples:
-l'impatience de jouir d'un patrimoine que la mort d'un père peut seule
-leur assurer, a pu étouffer dans le cœur de ces monstres la voix de la
-nature, et les porter par degrés au comble de la férocité; mais qu'un
-père tendre dont toute la vie est exempte de reproches; qu'un père
-environné d'une nombreuse famille, qu'il a toujours chérie, assassine
-un de ses enfans; qu'il choisisse pour victime de sa fureur précisément
-celui dont les soins assidus, les services continuels exigent de lui
-plus d'attachement; que, par cet acte de barbarie, il se prive d'un
-soutien, de celui de sa nombreuse famille; que ses autres enfans
-concourent à la consommation de cet abominable forfait, c'est ce que
-nul être raisonnable ne pourra jamais présumer. Il faut, pour croire
-à un semblable attentat, que les preuves en soient si nombreuses, si
-claires, qu'il soit impossible d'y résister, et, lors même que ces
-preuves existent, l'homme sage tremble encore de prendre les fausses
-lueurs du mensonge pour la lumière de la vérité. Dans le récit que
-nous allons faire, rien ne motive l'accusation de parricide; il faut
-absolument supposer qu'il a été commis sans intérêt, contre l'intérêt
-même de l'accusé.
-
-Jacques Verdure était né d'une famille honnête et pauvre de la paroisse
-de Berville. Jeté par le malheur de sa situation dans la condition
-de la domesticité, il servit, d'une manière irréprochable, différens
-maîtres, jusqu'à l'âge de vingt-trois ans. Il épousa, en 1755,
-Marie-Madeleine Graindel, avec laquelle il vécut dans la plus parfaite
-union.
-
-Depuis 1774 jusqu'en 1778, Verdure occupa une maison voisine de
-celle qu'habitait Catherine Hamel, femme Bouillon. C'était une femme
-violente, emportée, redoutée de tous les habitans des environs, dont
-la maison était un lieu de débauche, et qui, par sa méchanceté bien
-connue, était devenue le fléau de la paroisse qu'elle habitait.
-On verra, par la suite, comment cette horrible mégère fut un des
-principaux instrumens des malheurs de Verdure.
-
-Heureux au sein de sa famille, celui-ci vivait dans une union intime
-avec sa femme, avec ses enfans, avec tous ses voisins; mais il
-n'était pas dans le caractère de la femme Bouillon de respecter sa
-tranquillité; et Verdure, après quatre années de patience, excédé des
-tracasseries de cette femme, de ses outrages et de ses violences,
-fut obligé d'abandonner une maison qu'un pareil voisinage rendait
-inhabitable pour un homme de son caractère. Il alla demeurer dans une
-maison située près de l'église de la même paroisse. Là, il continua
-de vivre dans le calme le plus profond, avec une femme vertueuse,
-qui s'attachait à faire son bonheur. De huit enfans qui avaient été
-le fruit de cette union bien assortie, il lui en restait encore six,
-lorsqu'il eut la douleur de perdre sa chère compagne, à la suite de sa
-dernière couche.
-
-Par la mort de sa mère, Rose Verdure, âgée alors de vingt-un ans,
-se trouva de droit à la tête de l'administration intérieure de la
-maison paternelle. Elle était en outre chargée d'élever son jeune
-frère et la dernière de ses sœurs, âgée de six semaines lors de la
-mort de sa mère. Dans le courant de l'année 1780, cette petite fille
-fut atteinte d'une maladie fort ordinaire aux enfans de son âge;
-c'était une dartre générale qui lui couvrait toute la tête de croûtes,
-qui, étant arrachées journellement par l'enfant, donnaient lieu à
-des excoriations sanglantes; et souvent l'on était obligé d'employer
-plusieurs linges, avant de pouvoir étancher parfaitement le sang. Cette
-circonstance est à remarquer; elle sert à expliquer la découverte d'une
-coiffe ensanglantée trouvée dans la maison de Verdure le lendemain de
-l'assassinat de Rose, sa fille.
-
-Il faut dire aussi que, quelque temps avant la mort de cette jeune
-fille, ses sœurs avaient remarqué qu'un garçon meunier de la même
-paroisse venait assez fréquemment la voir; qu'il l'entretenait
-secrètement; que quelquefois il sortait avec elle derrière la maison
-ou ailleurs; qu'elles crurent même s'apercevoir d'un changement
-notable dans son état. Le père, de son côté, fit la même observation;
-il en parla même à sa fille quelques jours avant sa mort; mais elle
-lui protesta que ses soupçons étaient sans fondement. Mais, quelques
-jours après la catastrophe, ses autres enfans lui ayant fait part
-de leurs soupçons, l'idée qui l'avait d'abord frappé se représenta
-vivement à son esprit; diverses autres circonstances vinrent fortifier
-cette pensée; et c'est ce qui le détermina, dans ses premiers
-interrogatoires, à déclarer que sa fille était enceinte; ses autres
-enfans, du moins les deux filles et le fils aîné, firent la même
-déclaration: toutefois, comme elle n'était basée que sur des soupçons,
-ils ne crurent pas devoir y insister, et, dans leurs récolemens sur
-leurs interrogatoires, ils dirent tous que, s'ils avaient déclaré que
-Rose Verdure, leur sœur, était grosse, c'est qu'ils le pensaient; mais
-qu'ils n'avaient eu qu'un simple doute sur cette grossesse, et non une
-certitude.
-
-Mais ce qu'il y a de plus certain, c'est que, quelques jours avant
-la catastrophe, cette fille avait dit à sa famille que, le samedi 7
-octobre 1780, environ à minuit, tandis qu'elle travaillait à côté de
-la cuisine, dans une petite chambre donnant sur la cour, on avait
-tenté de tirer un coup de fusil par un des trous qui se trouvaient
-à cette chambre; que le coup avait manqué, qu'elle avait même senti
-l'odeur de la poudre, et qu'elle en avait été tellement effrayée que
-les cardes qu'elle tenait alors lui étaient échappées des mains. Hélas!
-son malheureux père était loin de penser, au moment où elle lui faisait
-part de cet accident, que, huit jours après, frappée d'un coup mortel,
-elle expirerait à soixante pas de sa maison, et que les soupçons
-publics, se tournant sur lui, il se verrait accusé du plus horrible
-parricide.
-
-Le 14 octobre 1780, jour qui précéda la nuit où l'infortunée Rose
-Verdure tomba sous les coups d'un assassin, son père partit le matin
-pour le marché d'Oudeville, où il acheta trois boisseaux de blé; il
-en repartit vers une heure un quart après midi, accompagné du nommé
-Lafosse, passa dans les bois de Berville, où il trouva ses deux garçons
-qui ramassaient du bois mort pour chauffer le four, et rentra avec eux
-chez lui, environ à quatre heures après midi. En arrivant, il trouva sa
-fille aînée occupée à laver du linge à la porte de la maison. Après
-avoir mangé un morceau de pain, il détrempa et battit de la terre pour
-boucher quelques trous qu'il avait remarqués à sa maison. Pendant ce
-temps, Rose alla chez le prieur-curé de Berville chercher du bois, pour
-le porter chez sa grand'mère, femme d'un âge très-avancé. Environ une
-heure après le coucher du soleil, le vent s'étant élevé, Verdure quitta
-ses autres enfans, en leur disant qu'il allait faire moudre son blé, et
-que leur sœur aînée allait bientôt rentrer. En effet, il se rendit à
-la maison du moulin de Berville; il y trouva Antoine Lefret, le garçon
-meunier dont nous avons parlé; il mangea de la soupe et but plusieurs
-verres de cidre avec lui. Pendant qu'ils mangeaient, il survint
-plusieurs personnes, entre autres les nommés Blondel, journalier, et
-Quesnet, cordonnier. Tous ensemble se rendirent, quelques instans
-après, au moulin, où Verdure prit le violon de Lefret, et joua quelques
-airs. Pendant que Verdure s'amusait si innocemment, Antoine Lefret
-était renversé sur la barre de son lit, sa main posée contre sa tête.
-En remettant le violon à sa place, Verdure remarqua deux fusils, dont
-l'un était celui du garçon meunier, et l'autre appartenait au nommé
-Renoult, à qui Lefret le rendit deux jours après la mort de Rose.
-
-Quand Verdure quitta le moulin pour retourner chez lui, il était
-environ minuit. En rentrant, il trouva sa fille aînée, la seconde
-et la dernière autour du feu; l'aînée donnait ses soins à la plus
-jeune; la troisième était déjà couchée, mais elle n'était pas encore
-endormie; les deux garçons étaient également au lit, mais dormaient
-profondément. «Allons, mes enfans, dit Verdure, il va bientôt être
-minuit, couchons-nous.» La seconde de ses filles obéit, lui-même se
-coucha. Rose lui présenta sa petite sœur, qu'il reçut dans ses bras.
-Ce bon père, n'osant confier cette enfant pendant la nuit à d'autres
-qu'à lui-même, dans la crainte de quelque accident, la faisait
-coucher auprès de lui. Et comme Rose, sa fille aînée, ne paraissait
-pas disposée à se coucher encore, il lui dit une seconde fois de se
-coucher, qu'elle allait user le reste de la chandelle; mais elle lui
-observa qu'il fallait qu'elle raccommodât un de ses bas et qu'elle
-lavât le mouchoir de sa petite sœur. Alors elle passa dans une petite
-chambre qui donnait sur la cour, et contiguë à la cuisine, où couchait
-toute la famille. Ce fut là qu'elle se retira pour raccommoder son
-bas. Son père, extrêmement fatigué, ne tarda pas à s'endormir.
-Cependant, lorsque cette famille innocente goûtait un sommeil profond
-et tranquille, le crime veillait autour de son asile, et des six enfans
-que Verdure possédait en se couchant, il ne lui en restait plus que
-cinq à son réveil.
-
-Un peu avant le jour, Verdure appelle sa fille pour l'envoyer à la
-première messe; personne ne lui répondant, il ouvre une vitre pour se
-procurer un peu de jour; et, n'apercevant point Rose, il croit qu'elle
-est déjà partie pour se rendre à l'église; il trouve ouverte la porte
-qui donnait de la cuisine dans la petite chambre; il met une veste
-sur ses épaules; et, sans bas, sans aucun autre vêtement, il traverse
-la chambre, et se rend aux fosses d'aisance: là, il aperçoit sa fille
-couchée sur le côté droit, vêtue de ses habits, ayant cependant une
-jambe nue. «Que fais-tu là, ma Rose? lui dit-il, tout alarmé; es-tu
-malade? pourquoi ne vas-tu pas dans ton lit?» Surpris de son silence,
-il approche davantage, et reconnaît, à des signes trop certains, que
-sa fille n'existe plus. Ce malheureux et tendre père songe alors à
-ses autres enfans; il craint la triste impression que peut faire sur
-eux cet événement. Verdure rentre donc pour rassurer ses enfans, et
-leur dit que leur sœur est morte subitement dans les fosses; il ne
-connaissait point encore le genre de sa mort. Il les exhorta à ne pas
-s'effrayer, ajoutant qu'il allait la chercher, l'apporter dans son lit,
-et prévenir le prieur-curé de Berville, pour que ce déplorable accident
-ne fît pas de bruit.
-
-En effet, il retourne aussitôt dans les fosses, et se dispose à
-enlever le cadavre de sa fille; mais, ayant passé sa main gauche sous
-l'aisselle droite du corps, il sent que deux de ses doigts entrent dans
-une blessure. Surpris, et effrayé d'un événement qu'il était loin de
-prévoir, il n'ose l'enlever, le laisse sur la place, et rentre chez lui
-consterné, annonçant à ses enfans que leur sœur a été assassinée. Il se
-rend ensuite chez Pierre Ruette, son voisin, qu'il prie de venir auprès
-de ses enfans, tandis qu'il irait chez le curé. En effet, il se rend
-aussitôt au presbytère, et revient chez lui mêler ses larmes à celles
-de ses autres enfans.
-
-A peine ce fatal événement fut-il connu dans le public, qu'une foule
-de personnes se rendirent sur la place où gisait le cadavre. Chacun
-cherche aussitôt quel peut être l'auteur de cet attentat; chacun forme
-des soupçons différens. Les uns trouvent étrange que cette fille ait
-été assassinée si près de la maison paternelle, sans que son père, sans
-que sa famille, eussent entendu le coup de fusil qui lui avait donné la
-mort. D'autres assurent qu'elle n'a pas dû être assassinée sur le lieu
-où l'on voit son cadavre; qu'il faut qu'elle ait été tuée ailleurs, et
-apportée ensuite dans les fosses; on cherche même des traces de cette
-translation, on en cherche vainement, on n'en trouve aucune. Un seul
-des spectateurs, un homme digne de confiance, Nicolas Néel, entendu
-comme témoin, attesta qu'étant sorti devant sa porte, environ une heure
-après minuit, il avait entendu un coup de fusil qui partait du coin
-oriental de la mâsure de Verdure dans la fosse en question. Qu'aussitôt
-le coup parti, il avait entendu une voix plaintive semblable à celle
-d'une personne qui recevrait le coup mortel.
-
-Cependant chacun des assistans avait les yeux fixés sur le cadavre.
-Ce cadavre attestait un homicide; il fallait bien qu'il existât un
-coupable; et le public, juge presque toujours injuste, quand il suit
-les mouvemens de son impatience naturelle, s'appliquait à le chercher.
-Enfin, dans l'impossibilité d'asseoir un soupçon fondé, il se trouva,
-parmi les spectateurs, des hommes assez cruellement stupides, pour dire
-qu'il fallait bien que Verdure eût assassiné lui-même sa propre fille,
-que nul autre que lui ne pouvait avoir fait le coup. Mais quel fut le
-premier qui articula cette accusation terrible? on le chercha vainement
-dans deux informations consécutives composées de quarante témoins. Tout
-se réduisit à ces mots: _J'ai ouï dire dans le public_. Ainsi, la voix
-qui la première avait accusé Verdure demeura inconnue pendant près de
-six années.
-
-Mais le temps, révélateur des crimes les plus cachés, vint au secours
-de l'innocence calomniée et opprimée: on découvrit que cet accusateur
-occulte était un imposteur, convaincu de mensonge par sa propre
-bouche, sur lequel devaient désormais se concentrer tous les soupçons
-de la justice.
-
-Antoine Lefret, le garçon meunier dont nous avons parlé, s'était
-présenté avec la foule que la curiosité avait attirée près du cadavre
-de Rose Verdure; mais sa conduite fut étrange; il ne s'arrêta point à
-examiner les restes inanimés d'une jeune fille qui avait dû lui être
-chère, et à laquelle il avait marqué des attentions suivies pendant
-qu'elle vivait; mais il entra dans la maison, s'élança au cou de
-Verdure, qui, dans ce moment, tenait le plus jeune de ses enfans sur
-ses genoux, le pressa affectueusement dans ses bras, en lui disant:
-«Oh! mon ami, ce n'est pas ta fille que je plains, c'est toi seul; elle
-était ton appui, et tu restes chargé d'une nombreuse famille. Pourquoi
-ne puis-je pas rester! je t'aiderais à l'élever! mais malheureusement
-je quitte le moulin, et il faut que je parte.» En achevant ces mots, il
-sortit de la maison, et passa devant la porte de la femme Étancelin.
-Cette femme, qui causait alors avec une de ses voisines, lui demanda
-s'il croyait que l'on eût tué la fille Verdure, sans que son père en
-eût connaissance. Il répondit d'un air effrayé, en serrant son bâton,
-et en frappant sur un baquet qui était devant lui, qu'il n'y en avait
-pas d'autre que le père qui l'eût tuée.
-
-Huit ou quinze jours après, on lui demanda s'il n'avait rien à dire
-dans cet assassinat. Il répondit qu'il était couché sur un lit lorsque
-Verdure sortit du moulin, et qu'il n'y en avait pas d'autre que lui qui
-eût assassiné sa fille.
-
-Le lundi, 16 octobre, à neuf heures du matin, le juge, haut-justicier
-de Berville, se rendit sur le lieu du crime, accompagné du
-procureur-fiscal, de son greffier, et d'un chirurgien-juré; on constata
-que les vêtemens de Rose étaient imbibés de sang, que sa jambe droite
-était nue, et la gauche, chaussée d'un mauvais bas de laine teint en
-noir; qu'il y avait sur le sein droit, deux trous de la grandeur d'une
-pièce de douze sous. Ces trous étaient pareillement marqués au mouchoir
-et à la chemise, à l'endroit où ces vêtemens couvraient la partie du
-corps qui avait été atteinte. Ces blessures paraissaient avoir été
-faites par deux balles tirées avec une arme à feu, et étaient éloignées
-d'environ un pouce l'une de l'autre. Deux autres trous, à pareille
-distance l'un de l'autre, sous l'omoplate gauche, annonçaient que les
-balles avaient dû sortir par là, et que, par conséquent, le corps avait
-été traversé d'outre en outre. On trouva encore dans les chairs, une
-balle morte, de plomb, fort hachée, d'environ cinq lignes de diamètre.
-
-Le procès-verbal du juge n'offrit aucun indice contre la malheureuse
-famille. On n'avait trouvé ni dans la maison, ni dans les environs,
-rien qui pût autoriser le soupçon d'un affreux parricide. Il n'y avait
-ni poudre, ni plomb, ni balle, ni fusil. Jamais, depuis que Verdure et
-sa famille, habitaient cette maison, il n'y était entré une seule arme
-à feu; jamais, même, depuis vingt-huit ans, Verdure n'en avait possédé
-une seule. Enfin le juge ne trouva dans la maison aucune trace de
-meurtre, aucune tache de sang, ni sur les habits, ni sur les meubles,
-ni sur les murs. Les cavaliers de maréchaussée, qui vinrent faire
-perquisition, ne trouvèrent pas l'ombre d'un indice.
-
-Aussi ce ne fut pas sur le résultat du procès-verbal, mais après une
-information régulière que Verdure fut décrété de prise de corps, son
-fils et ses deux filles aînées furent l'objet d'un décret d'ajournement
-personnel.
-
-La femme Bouillon avait joué un rôle infâme dans cette déplorable
-circonstance. Un témoin de ce caractère était, pour le malheureux
-Verdure, l'ennemi le plus dangereux qu'il pût avoir. Toutefois, dans
-sa déposition, la haine ne faisait, pour ainsi dire, que transpirer;
-il lui fallait un certain temps pour former le plan de sa perte, pour
-le combiner; et l'on verra bientôt le moyen qu'elle mit en usage
-pour la consommer. D'abord elle déclara entre autres choses, dans sa
-déposition, que beaucoup de tous ceux qui étaient à considérer le
-cadavre, se disaient qu'il était impossible que ce ne fût pas Verdure
-lui-même qui eût massacré sa pauvre fille.
-
-Parmi les enfans qui restaient à Verdure, il y en avait un âgé de
-six ans. Il avait été élevé jusqu'à l'âge où l'enfance commence à
-former ses premiers pas, précisément à côté de la maison qu'habitait
-la femme Bouillon. L'enfance est naturellement confiante et crédule;
-elle s'attache aisément à ceux qu'elle voit le plus fréquemment; sans
-discernement comme sans prévoyance, elle répète le bien ou le mal
-indifféremment, parce que sa raison, qui sommeille encore, ne peut
-discerner les nuances qui différencient ces deux contraires: rien de
-plus aisé, d'ailleurs, à force de répéter à des enfans de cet âge
-que telle personne à fait telle chose, que de leur persuader qu'en
-effet cette personne à fait telle action. Plus les faits qu'on leur
-raconte tiennent de l'extraordinaire et du merveilleux, plus ils
-les saisissent avec avidité. Croyez surtout que, si vous racontez
-devant un enfant, un fait nouveau qui pique sa curiosité, ce fait
-s'imprimera dans sa mémoire; qu'il le croira fermement; qu'il le
-racontera avec empressement; qu'il y ajoutera même d'abord de petites
-circonstances; qu'ensuite il y en ajoutera d'autres; et que, surtout,
-il ne tardera pas à se citer lui-même comme garant des faits: ces
-assertions sont déjà prouvées par le personnage odieux que la calomnie
-fit jouer à un enfant dans l'affaire de Claudine Rouge, de Lyon.
-La femme Bouillon choisit le jeune Verdure pour être l'accusateur
-de son malheureux père. Cet enfant, âgé de six ans, était propre à
-favoriser ses desseins. D'abord, la Bouillon, comme ennemie depuis
-long-temps de Verdure, était très-disposée à le croire criminel. Les
-propos qu'elle disait avoir entendus près du cadavre étaient beaucoup
-plus propres à fortifier sa haine, qu'à éclairer sa raison. Ayant vu
-passer l'enfant près de sa maison; elle l'appela, elle le caressa.
-«N'est-il pas vrai, lui dit-elle, que c'est ton père qui a tué ta sœur?
-Allons, il faut en convenir, il faut le dire; et, si tu le dis, je te
-donnerai du pain et un œuf.» Une telle offre était très-séduisante,
-pour un enfant accoutumé à vivre le plus souvent de privations, et
-voilà quelle fut la source des propos tenus par cet enfant; propos
-environnés de différentes circonstances plus ou moins absurdes, plus
-ou moins contradictoires entre elles, et toutes démenties par la
-pièce fondamentale du procès, le procès-verbal, et par les pièces de
-conviction déposées au greffe.
-
-Toutefois, ces propos de l'enfant, appréciés à leur juste valeur par
-les premiers juges, ne les avaient pas même portés à décerner contre
-lui un simple décret d'assigné pour être ouï. Le décret de prise de
-corps lancé contre son père était du 9 novembre 1780. Néanmoins,
-Verdure resta dans sa maison, et y attendit l'exécution des ordres de
-la justice. Il ne fut arrêté que le 24. Aussitôt, le garçon meunier
-Lefret prit la fuite.
-
-Le père de famille quitte sa chaumière, pour aller habiter le séjour
-des forfaits; et, à sa place, la désolation, la misère, la faim,
-entrent dans son asile, environnent ses cinq enfans: bientôt la mort
-enlève le dernier de tous. Le plus jeune après lui, chassé par la
-faim de la maison paternelle, alla mendier de porte en porte un pain
-que l'on n'accordait à ses instances, à ses larmes et à ses prières,
-qu'après lui avoir répété vingt fois que son père avait tué sa sœur.
-Tous ceux qu'il abordait l'entretenaient de cet événement; on lui
-faisait répéter ce qu'il avait entendu. Deux ans entiers, il erra
-dans le canton, n'obtenant le pain qu'il demandait qu'à condition
-qu'il raconterait le meurtre de sa sœur; mais les premiers juges, par
-humanité, le confièrent aux soins de son père dans la prison.
-
-Les trois autres enfans, assiégés à la fois par tous les besoins,
-furent obligés d'abandonner la maison, et cherchèrent, dans la
-domesticité, une ressource contre la misère.
-
-L'instruction de cette malheureuse affaire dura cinq années entières;
-et, après un laps de temps aussi considérable, tout se réduisit à
-un plus ample informé de trois mois. Le procureur-général se rendit
-appelant _a minima_ de cette sentence; et un arrêt décréta de prise
-de corps les trois enfans, que l'on s'était contenté de décréter
-d'assignés pour être ouïs; de plus, le ministère public fit publier un
-monitoire.
-
-On avait trouvé dans la maison de Verdure une coiffe sur laquelle
-étaient empreintes quelques taches de sang, qui avaient donné lieu
-à des conjectures défavorables aux accusés. Les enfans et le père,
-interrogés sur ce fait, répondirent que, si elle était ensanglantée,
-c'est que Marguerite Verdure s'en était servie pour essuyer la tête de
-sa petite sœur, qui, en se grattant, avait écorché ses dartres. Le juge
-fut tellement convaincu de leur sincérité, qu'il n'ordonna même pas la
-visite de l'enfant malade. Ainsi, l'existence de cette coiffe, le sang
-dont elle était souillée, ne fournissaient pas même l'ombre de la plus
-simple présomption; il ne restait donc autre chose que les propos tenus
-par un enfant de six ans.
-
-Cependant Lefret avait été arrêté: la conduite étrange qu'il avait
-tenue, les deux fusils qu'on avait trouvés dans son moulin, étaient
-autant d'indices. On avait découvert que, quelques mois avant le crime,
-il avait demandé à la veuve Nouvel, marchande drapière à Berville, si
-elle ne vendait pas les plombs de ses draps, et lui en avait acheté
-trois livres, sous prétexte de changer les poids de son horloge. On
-avait remarqué que la balle déposée au greffe était très-hachée, et
-son état démontrait qu'elle avait été faite, non avec un moule, mais
-à coups de marteau. De telles particularités, ajoutées à la fuite de
-Lefret, auraient dû, ce semble, éveiller l'attention de la justice, et
-faire écarter les soupçons de parricide. Au lieu de cela, pendant six
-années, Lefret ne fut nullement inquiété, il ne fut même pas l'objet de
-la plus légère mesure.
-
-Enfin, le procureur-général sollicita et obtint contre Lefret un décret
-de prise de corps. C'était mettre la main sur le premier auteur du
-bruit public qui avait désigné Verdure comme l'assassin de sa fille;
-c'était peut-être arrêter le véritable homicide.
-
-Le parlement de Rouen, par arrêt du 31 juillet 1787, condamna Lefret
-à être rompu, et préalablement appliqué à la question pour avoir
-révélation de ses complices. Par le même arrêt, Verdure et ses enfans
-furent réservés au testament de mort. Il fut ordonné que Verdure et son
-fils aîné garderaient prison; les trois autres furent provisoirement
-élargis.
-
-La famille Verdure se pourvût au conseil contre cet arrêt, et nous
-avons tout lieu de croire que la justice de sa cause et l'intérêt
-universel qu'elle avait inspiré disposèrent les juges souverains en
-sa faveur, et que la sentence des juges de révision sépara l'homicide
-calomniateur de toute une famille innocente et malheureuse.
-
-
-
-
- HISTOIRE
- DU COLONEL ABATUCCI.
-
-
-Nous allons rendre compte d'une affaire malheureuse, qu'il faut ajouter
-encore à l'histoire des erreurs commises par la justice des hommes, et
-causées, tantôt par un fatal enchaînement de circonstances, tantôt par
-une prévention obstinée, dont le cœur le plus juste n'est pas toujours
-exempt, tantôt par les négligences qui viciaient les instructions
-judiciaires.
-
-A une époque où la soumission de la Corse au Gouvernement français
-était toute récente, il avait été nécessaire d'établir dans ce pays,
-en proie à la licence et à l'insubordination, un corps de troupes,
-spécialement destiné à rétablir la tranquillité, à réprimer les
-désordres, à découvrir les malfaiteurs, enfin à arrêter le cours
-des vengeances, des assassinats, que laissent, long-temps après
-eux, les fureurs des guerres civiles. Tel avait été le but de
-l'institution du régiment provincial de Corse. Le sieur Abatucci, était
-lieutenant-colonel de ce corps. Plein de bravoure, d'intelligence et de
-fidélité, l'un des hommes les plus distingués de sa nation, il avait
-été choisi pour surveiller la partie de la Corse qu'on appelle _au-delà
-des Monts_; sa principale mission était de poursuivre sans relâche
-tous les brigands, bandits, rebelles et malfaiteurs qui infestaient
-l'île; de les rechercher jusque dans leurs repaires, de découvrir leurs
-retraites, d'observer ceux qui entretenaient avec eux de secrètes
-intelligences, de pénétrer leurs mauvais desseins, et d'en prévenir les
-effets; en un mot, cette mission était purement militaire.
-
-C'était particulièrement dans la Piève de Talavo, où le sieur Abatucci
-faisait sa résidence, qu'il devait redoubler de vigilance pour la
-sûreté publique. Cette Piève, long-temps désolée par les bandits, était
-encore l'objet de leurs incursions. Le germe du trouble y existait; les
-assassinats y étaient fréquens; l'effroi régnait parmi les paisibles
-habitans, qui, désarmés, tremblaient sans cesse d'être les victimes
-des brigands.
-
-Les deux frères Biaggi venaient d'assassiner Francisco-Antonio
-Lanfranchi. Sanvito était cousin des meurtriers, fort lié avec eux,
-et ennemi déclaré de leur victime. Ce Sanvito Lanfranchi, homme de
-la dernière classe, faisant valoir un petit moulin dans la Piève
-de Talavo, avait une réputation suspecte dans toute la contrée. On
-connaissait ses liaisons intimes avec les deux assassins. On parlait
-sourdement du secours qu'il leur avait donné, de l'intelligence
-qu'il entretenait avec les hommes de cette espèce, des armes qu'il
-tenait cachées. On frémissait au seul récit de ses vengeances. Sur
-les plaintes portées plusieurs fois contre lui, il avait été mis, à
-diverses reprises, en prison; mais il avait toujours eu l'art d'en
-sortir, et de revenir chez lui méditer de nouveaux crimes. Chacun le
-regardait, le signalait comme le complice des Biaggi. Ces soupçons
-n'étaient pas sans fondement, puisque l'un des deux assassins n'hésita
-pas à le déclarer tel. Quelques années auparavant, ce Sanvito avait
-tiré publiquement un coup de fusil au sieur Bernardino Peraldi. Ce
-Sanvito vivait avec un de ses oncles, curé de Guittera; et son affinité
-avec cet ecclésiastique empêchait que l'on portât ouvertement une
-accusation contre lui.
-
-Tous ces bruits parvenaient jusqu'au sieur Abatucci, et devenaient de
-jour en jour plus pressans et plus dignes d'attention. En conséquence,
-il fit arrêter Sanvito Lanfranchi, et le fit conduire à la citadelle
-d'Ajaccio, mais seulement sous forme de correction et de police; il
-se contenta de mettre cet homme hors d'état de nuire, et en donna
-sur-le-champ avis au sieur du Rozet de Beaumanoir, maréchal-de-camp
-pour le roi, dans la ville d'Ajaccio, le priant de lui donner ses
-ordres, et lui proposant même de se contenter de cette forme de
-punition. Ainsi, la première démarche du sieur Abatucci fut de
-soumettre sa conduite à son supérieur.
-
-Le sieur de Beaumanoir, par une lettre du 14 mars 1778, qui prouve
-que le sieur Abatucci mêlait à la fermeté les voies de la douceur,
-lui répondit qu'il s'intéressait à des gens qui ne le méritaient pas;
-qu'il prierait les officiers de justice d'examiner bien sérieusement
-la conduite passée de Sanvito; et que son projet était de le faire
-comprendre dans le procès criminel qu'on faisait contre les Biaggi.
-
-Le supplice de ces deux meurtriers fut l'issue de leur procès, et l'un
-d'eux déclara Sanvito comme étant au nombre de ses complices.
-
-Le sieur de Beaumanoir ordonnait ensuite au colonel Abatucci, de
-lui envoyer toutes les notions qui pourraient servir à prouver
-la culpabilité de Sanvito, avec le nom des témoins qui auraient
-connaissance des mauvais conseils qu'il avait donnés aux Biaggi.
-
-Le sieur Abatucci, indépendamment de sa mission générale, qui était
-de rechercher et de poursuivre les malfaiteurs, recevait donc une
-commission particulière, pour s'informer de tout ce qui pouvait être à
-la charge de cet homme, arrêté sur le bruit de la clameur publique; le
-sieur Ponte, procureur du roi en la juridiction d'Ajaccio, chargea le
-sieur Abatucci d'une commission semblable.
-
-La voix du peuple, la rumeur générale, pouvaient paraître des indices
-suffisans pour sévir dans un pays, dans un temps où la suspicion
-véhémente pouvait être assimilée aux preuves. Mais, plus la classe
-dans laquelle se trouvait rangé Sanvito, était vile, plus Abatucci
-croyait sa prudence intéressée à ne pas le livrer légèrement à la
-rigueur des tribunaux.
-
-Ne voulant rien donner au hasard, il crut, pour remplir dignement
-son mandat, devoir s'adresser au curé de Cozza, voisin du village
-de Guittera, où Sanvito faisait sa résidence. Il lui demanda des
-éclaircissemens sur les crimes dont Sanvito paraissait prévenu, et le
-pria de lui donner le nom des témoins qui pourraient en déposer. Ces
-éclaircissemens, demandés par une personne préposée par le roi pour les
-exiger, ne pouvaient lui être refusés; ils devaient être couverts à
-jamais du voile du secret.
-
-Ce curé envoya ces éclaircissemens; mais, avant qu'ils parvinssent au
-sieur Abatucci, avant qu'il en pût faire usage, Sanvito, tourmenté par
-la conviction intérieure de ses forfaits, et redoutant la punition
-qu'ils méritaient, s'était déjà évadé, avec d'autres prisonniers, de
-la citadelle d'Ajaccio; il avait brisé deux serrures, et, par un moyen
-familier aux gens habitués au séjour des prisons, il s'était glissé le
-long des murs de la citadelle, et avait gagné la mer. Il fut repris
-ensuite, et emprisonné de nouveau.
-
-Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme de Guittera,
-nommé Domenico, vint un matin chez le sieur Abatucci, et demanda à lui
-parler. Depuis quelques jours, il était attaqué de la fièvre; lorsque
-cet individu lui fut annoncé, sa première réponse fut qu'il n'était pas
-en état de le recevoir. Mais Domenico insista, et lui fit dire qu'il
-avait des choses de la plus grande importance à lui révéler.
-
-Alors, le sieur Abatucci, sacrifiant son repos aux devoirs de sa
-place, le fit entrer. Domenico lui dit qu'il venait lui faire part de
-plusieurs faits qui étaient venus à sa connaissance, sur la conduite de
-Sanvito. Il lui détailla des faits extrêmement graves, en annonçant que
-le nommé Antonio, autre jeune homme du même village, devait venir, le
-même jour, pour le même objet.
-
-En effet, Antonio vint chez le sieur Abatucci dans l'après-midi de
-la même journée, et lui fit part, à peu près, des mêmes faits déjà
-révélés par Domenico. Ces déclarations parurent d'autant plus dignes de
-croyance, que l'un des déposans était employé au travail du moulin de
-Sanvito, et que l'autre vivait avec eux dans la plus grande familiarité.
-
-Le sieur Abatucci prit la résolution de communiquer ces dépositions,
-dès que sa santé le lui permettrait, au sieur de Beaumanoir, son
-supérieur, et au procureur du roi à Ajaccio. Trois ou quatre jours
-après, le nommé Guglielmo Tasso, soldat dans le régiment provincial
-de Corse, et domicilié à Guittera, se présenta au sieur Abatucci,
-et lui demanda s'il avait vu Domenico et Antonio, et ce qu'ils lui
-avaient dit relativement à Sanvito. Offensé de la hardiesse de cette
-question, Abatucci ne put s'empêcher de lui dire avec fermeté: Qui
-vous a autorisé à m'interroger et à vous mêler des affaires d'autrui?
-Guglielmo répondit avec ingénuité qu'il avait eu occasion de converser
-avec Antonio et Domenico sur la conduite de Sanvito; qu'ils lui avaient
-fait part de la démarche qu'ils avaient faite auprès de l'autorité
-militaire, et qu'il se présentait à lui pour savoir si ce qu'ils
-lui avaient déclaré était conforme à ce qu'ils avaient dit, dans
-l'entretien qu'ils avaient eu avec lui. Il ne fut plus possible au
-sieur Abatucci de douter que ce soldat n'eût connaissance des faits
-dont Domenico et Antonio étaient venus l'informer; il crut inutile de
-le lui déguiser; il espérait, au contraire, que Guglielmo, habitant
-du même village, pourrait lui dire si ces faits étaient véritables.
-Guglielmo ne témoigna ni surprise, ni doute à l'égard des révélations
-faites par les deux déposans; en sorte que le sieur Abatucci demeura
-intimement persuadé que les deux dénonciations méritaient une entière
-confiance. Alors, Guglielmo demanda à son commandant une note des
-faits que chacun d'eux avait révélés séparément, afin, lui dit-il, de
-pouvoir reconnaître dans les nouveaux entretiens qu'il aurait avec
-eux, si leurs dires seraient en tout d'accord avec leurs premières
-déclarations. Le sieur Abatucci ne vit dans cette demande qu'un moyen
-de plus de s'assurer des faits dénoncés, et remit à Guglielmo la
-note qu'il demandait. Elle était très-succincte, et écrite en langue
-italienne.
-
-Le sieur Abatucci recommanda à Guglielmo de continuer à faire son
-devoir dans le lieu qu'il habitait, et à l'informer de ce qu'il
-pourrait découvrir de contraire à la tranquillité publique. Aussi, lui
-dit-il, avant de le congédier: «Mais vous, Guglielmo, vous pourriez
-me dire beaucoup de choses sur le compte de Sanvito; vous devez le
-connaître mieux que personne.» Guglielmo s'excusa de parler en ce
-moment, alléguant qu'il était proche parent de Sanvito. Mais, continua
-le sieur Abatucci, si vous êtes appelé en justice, il faudra bien que
-vous disiez la vérité. Le soldat répliqua que, s'il était appelé en
-justice, il ne pourrait s'empêcher de dire tout ce qu'il savait, et,
-entre autres choses, que Sanvito, avait des armes cachées chez lui. Le
-sieur Abatucci n'insista pas et le congédia.
-
-Dès que le sieur Abatucci éprouva quelqu'amélioration dans l'état de sa
-santé, il rédigea le résumé des dénonciations qu'il avait reçues. Cette
-note était pour lui-même, et n'avait d'autre but que de ne rien laisser
-échapper des faits parvenus à sa connaissance.
-
-Mais, avant que cette note eût même été rédigée par cet officier,
-Sanvito avait été conduit pour la quatrième fois dans les prisons
-d'Ajaccio, et le plus jeune des frères Biaggi, cousin de Sanvito, avait
-été arrêté aux Mackis, les armes à la main; on fit prévôtalement le
-procès à ce dernier, qui fut condamné au dernier supplice. Par son
-testament de mort, il déclara que Sanvito avait fourni un pistolet à
-Matteo Biaggi, son frère aîné, et que pendant qu'ils étaient tous les
-deux aux Mackis, c'était Sanvito qui pourvoyait à leur subsistance.
-On ne pouvait guère trouver un indice plus fort de la complicité de
-Sanvito avec les malfaiteurs et les bandits; il était suffisant pour
-autoriser le sieur Abatucci à s'assurer de cet homme, qui était accusé
-par un criminel sur le point d'être exécuté, à le livrer entre les
-mains du prévôt, et à provoquer l'instruction de son procès. Mais le
-sieur Abatucci se contenta de communiquer sa note au procureur du roi à
-Ajaccio, et laissa à cet officier de justice à faire ce que la prudence
-lui conseillerait.
-
-Cependant Sanvito n'était encore détenu à la citadelle d'Ajaccio qu'à
-titre de correction; il profitait de l'indulgence de ceux-mêmes qui
-auparavant avaient paru mettre le plus de chaleur à sa poursuite,
-lorsque Philibert Léonardi, l'un des parens de Francisco-Antonio
-Lanfranchi, assassiné par les Biaggi, voyant Sanvito hors d'état de
-nuire, vint faire contre lui sa dénonciation en règle au procureur du
-roi d'Ajaccio, et le déclara complice avec les Biaggi de l'assassinat
-d'un de ses parens, ainsi que de plusieurs autres crimes de même nature.
-
-Cet officier, préposé à la poursuite des procès à faire aux bandits,
-travailla efficacement à instruire celui de Sanvito, et, dès ce
-moment, le sieur Abatucci crut n'avoir plus à s'occuper du sort de cet
-individu; il en avait rendu compte à son supérieur; il avait déféré à
-la demande que ce procureur du roi lui avait faite, en lui communiquant
-sa note, et en lui livrant l'homme qui en était le sujet; dès lors, il
-regardait sa mission comme achevée.
-
-Dix témoins furent entendus. Tous déposèrent des faits analogues aux
-éclaircissemens procurés par le sieur Abatucci, et dont il n'était ni
-auteur ni garant; sept d'entr'eux persistèrent dans leurs dépositions.
-A l'égard d'Antonio, il en fut autrement; cet homme, attaché au service
-du moulin que faisait valoir Sanvito, se rétracta, aux sollicitations
-réitérées du curé, oncle du criminel. Ce jeune domestique, âgé de 17
-ans, séduit par l'espérance dont on l'avait tant de fois flatté de voir
-améliorer son sort, déclara que c'était Guglielmo, qui l'avait excité à
-faire sa première déposition: quant à Domenico, il résista davantage
-à ces sollicitations, et persista, ainsi que Guglielmo, non seulement
-lors du récolement, mais encore lors de la confrontation.
-
-A peine Antonio eut-il fait sa rétractation, qu'il fut mis dans les
-prisons avec Domenico et Guglielmo. Domenico, effrayé des suites que
-pouvait avoir cet emprisonnement, et pressé de déférer aux avis du
-curé de Guittera, succomba dans un interrogatoire qu'on lui fit subir
-après son récolement et sa confrontation. Il se détermina à faire une
-rétractation pareille à celle d'Antonio. Quant à Guglielmo, dans tous
-les interrogatoires qu'il lui fallut subir, même après une longue
-détention dans le cours de cette longue procédure en subornation, il
-fut inébranlable, et soutint constamment, avec les autres témoins, la
-vérité de ce qu'il avait dit.
-
-Sur ces différentes accusations et procédures, sentence fut rendue par
-le juge d'Ajaccio, le 19 août 1778, par laquelle Sanvito fut mis hors
-de cour avec élargissement. Par ce même jugement, Guglielmo et Tasso,
-furent condamnés aux galères pour six ans, comme suborneurs de Domenico
-et Antonio. A l'égard de ces deux derniers, ils furent déclarés
-faux témoins; le premier fut condamné au carcan pendant trois jours
-consécutifs, et Antonio à assister aux susdites exécutions.
-
-Sur l'appel interjeté de cette sentence au conseil supérieur de la
-Corse, séant à Bastia, il fut décidé, le 22 septembre 1778, qu'il en
-serait plus amplement informé, et que cependant Sanvito, Guglielmo,
-Domenico et Antonio, garderaient prison.
-
-Cette nouvelle instruction fut confiée au sieur Massessi, conseiller
-corse, et au sieur Baudoin, conseiller français; et ce choix fut la
-principale cause des malheurs qui vinrent fondre sur le sieur Abatucci.
-Le conseiller Massessi était un ennemi personnel du lieutenant-colonel.
-Il prétendait que le sieur Abatucci avait coopéré au supplice
-violent qui lui avait enlevé son fils dans les premiers temps de la
-révolution. Il n'était donc pas étonnant qu'il s'écartât du caractère
-d'impartialité et de modération qui convient à un juge.
-
-Par suite des menées qui eurent lieu dans toute cette affaire, Antonio
-et Domenico avaient soutenu unanimement et persévéramment, depuis leur
-rétractation, que c'était par Guglielmo qu'ils avaient été subornés
-et induits à déposer contre Sanvito. Mais, excités par Sanvito, et,
-d'après la nouvelle trame ourdie, ils changèrent tout-à-coup de
-langage, et, par une deuxième variante, déclarèrent, dans un nouvel
-interrogatoire, qu'ils avaient été excités à faire ces dépositions,
-tant par le sieur Abatucci personnellement que par Guglielmo; qu'ils
-avaient été conduits par ce soldat chez leur commandant, qui les avait
-forcés, par menaces, à faire ces fausses dépositions.
-
-Aussitôt le sieur Abatucci fut décrété, et, sans faire attention
-que la déclaration de deux témoins qui déjà s'étaient déclarés deux
-fois parjures n'était pas suffisante pour que le sieur Abatucci fût
-justiciable du conseil supérieur, on lui fit subir un interrogatoire
-qui dura trois jours.
-
-Le sieur Abatucci répondit à toutes les questions avec la fermeté et
-la droiture de l'innocence; il détailla de quelle manière Antonio et
-Domenico, tous deux séparément, l'un le matin, l'autre l'après midi,
-s'étaient rendus chez lui seuls et sans assistance de personne, pour
-lui donner des éclaircissemens contre Sanvito. Il soutint constamment
-que jamais il n'avait donné à Guglielmo aucun ordre de suborner Antonio
-et Domenico; enfin, que jamais il n'avait engagé ni Antonio, ni
-Domenico, ni Guglielmo à porter aucun faux témoignage contre Sanvito.
-
-Après ce long interrogatoire, on fit, sans interruption, succéder la
-confrontation du sieur Abatucci avec Antonio et Domenico. Ces deux
-parjures osèrent l'accuser de les avoir engagés, à force de menaces,
-à déposer contre Sanvito. Ils alléguèrent qu'il les avait fait entrer
-tous les deux dans une chambre, où, après avoir écrit ce qui lui
-plaisait, il avait fait souscrire cet écrit par Guglielmo.
-
-«Si, leur dit le sieur Abatucci, ce que vous dites dans ce moment
-est vrai, pourquoi donc ne l'avez-vous pas dit dans votre premier
-interrogatoire et dans tous les autres examens que vous avez subis,
-tant devant le juge d'Ajaccio que devant le conseil supérieur?»
-
-Antonio et Domenico demeurèrent interdis; la confusion leur fit garder
-un long silence. La réponse vint enfin; l'impartialité seule put
-l'apprécier. Elle consista à dire en balbutiant, que, s'ils n'avaient
-pas déclaré plus tôt ce qu'ils venaient de dire, c'est qu'ils n'avaient
-jamais été interrogés sur le compte du sieur Abatucci.
-
-Le 5 juin 1779, le conseil supérieur rendit, à la majorité de six
-contre quatre, un jugement qui condamna le sieur Abatucci aux galères
-pour neuf ans, à la marque, et en deux cents livres d'amende envers le
-roi. Guglielmo et Domenico furent condamnés à la même peine, le premier
-pour neuf ans, le second pour trois; à l'égard d'Antonio, il ne fut
-condamné qu'à être banni pour trois ans du ressort de la juridiction
-d'Ajaccio, et à une légère amende.
-
-Quant à Sanvito, cet homme chargé de faits graves par tous les témoins,
-il fut pleinement déchargé de l'accusation intentée contre lui, à la
-requête du ministère public.
-
-Chacun des témoins qui avaient chargé Sanvito fut frappé d'une peine
-par ce jugement. On ne les accusait pas de faux témoignages; il n'y
-avait contre eux aucune plainte, aucune procédure; cependant, par une
-irrégularité inconcevable, ils se trouvèrent tous condamnés à des
-peines.
-
-Ce jugement inique remplit de deuil et de consternation toute la ville
-de Bastia. Le sieur Abatucci se voyait sous le coup d'une condamnation
-infamante. Si, dans ce moment, quelque chose pouvait soutenir son
-courage, c'était la conviction de son innocence. Au moment même du
-supplice, ses yeux, sa bouche en assurèrent ses compatriotes: sa
-contenance ne fut point celle d'un lâche qui se sent coupable; il ne
-songeait qu'à implorer avec confiance l'autorité du roi.
-
-Sa justification fut difficile et bien lente à obtenir. Enfin il
-obtint la rétractation des deux parjures qui l'avaient si cruellement
-calomnié. Antonio et Domenico déclarèrent au lit de mort que jamais
-il ne les avait sollicités à déposer contre Sanvito, et que c'était
-au contraire à la sollicitation de l'infâme curé de Guittera qu'ils
-avaient attribué le crime de cet ecclésiastique au sieur Abatucci.
-
-Enfin, la sentence rendue sur une nouvelle instruction en la
-sénéchaussée d'Aix, et l'arrêt solennel du parlement de Provence du
-17 juillet 1786, qui la confirma, rendit au sieur Abatucci la justice
-éclatante qui lui était due. Cette sentence ordonnait que le curé de
-Guittera, atteint et convaincu du crime de subornation de témoins,
-serait condamné à l'amende honorable et à la mort, et qu'il serait
-exécuté en effigie, comme contumace.
-
-Le sieur Abatucci, parvenu, après plus de six années, au terme de
-cette grande infortune, n'aspirait plus qu'à reprendre son rang
-dans son ancien état, et à obtenir du souverain une réparation
-exemplaire. Il fut réintégré, peu de temps après, dans son grade de
-lieutenant-colonel, et les tristes années de ses malheurs lui furent
-comptées dans son service honorable et fidèle.
-
-
-
-
-RÉVOLUTION FRANÇAISE.
-
-
-Nous voici parvenus à la grande époque de notre régénération politique,
-époque féconde en grands résultats; mais, il faut le dire aussi,
-tristement abondante en crimes de tout genre. Sous ce dernier point de
-vue, la révolution est de notre domaine. Nous allons donc extraire de
-notre histoire quelques-unes de ces sanglantes pages qui surpassent en
-horreur les atrocités de la Ligue et de la Saint-Barthélemy elle-même.
-
-«Les terroristes de la Saint-Barthélemy et de la Ligue, dit M. de
-Chateaubriand, étaient des aristocrates nobles, des rois, des princes,
-des gentilshommes. Charles IX, Henri III, le duc de Guise, Tavannes,
-Clermont, Coconnas, Lamole, Bussy d'Amboise, Saint-Mesgrin et tant
-d'autres. Non-seulement ils lâchèrent les bourgeois de Paris sur
-les huguenots, mais ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans le
-sang. Les septembriseurs et les terroristes de 1792 et 1793 étaient
-des démocrates plébéïens; au-delà des meurtres individuels qu'ils
-commirent, ils inventèrent le meurtre légal, effroyable crime qui fit
-désespérer de Dieu; car, si la justice de la terre peut jamais être
-armée du fer de l'assassin, où est la justice du ciel? que reste-t-il
-aux hommes?»
-
-Certes, la réforme, ou, si l'on veut, la révolution, dans la bonne
-acception du mot, était devenue inévitable. Tout était privilége dans
-les individus, les classes, les villes, les provinces et les métiers
-eux-mêmes; les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient
-le partage de quelques classes; on ne pouvait embrasser une profession
-qu'à certains titres et à certaines conditions pécuniaires; les charges
-pesaient sur une seule classe; la noblesse et le clergé possédaient
-à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers, possédé par le
-peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits féodaux à la
-noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les dévastations
-des chasseurs et du gibier. Une foule d'autres abus vexatoires
-pesait sur la nation, qui commençait à sentir qu'elle était bien
-aussi quelque chose dans l'État. Une sage réforme était donc devenue
-indispensable dans toutes les branches du gouvernement; mais ce
-résultat ne pouvait s'opérer que graduellement. Déjà Louis XVI avait
-manifesté ses intentions philantropiques, en restituant aux protestans
-leur état civil, en abolissant la torture, en supprimant les corvées,
-en prêtant son secours à la révolution d'Amérique. D'améliorations
-en améliorations, de progrès en progrès, ce prince, honnête homme,
-pouvait, avec le temps, achever de développer en France les principes
-de la sage liberté qu'il portait dans son cœur. La tâche était grande
-et glorieuse, mais difficile; les exigences d'une cour avide, l'empire
-des affections domestiques venaient à la traverse de ses généreux
-desseins. Quelques hésitations, des résistances intempestives firent
-fermenter les mauvaises passions de la révolution naissante; des nuages
-sombres et menaçans s'amoncelèrent sur l'horizon, et le trône disparut
-au fort d'un terrible orage.
-
-De hardis novateurs, les uns avec des intentions pures, les autres
-par ambition et pour le plaisir de gouverner, avaient porté la hache
-dans le vieil édifice social, et l'avaient rasé presque en un jour,
-dans le fol espoir d'en avoir reconstruit un nouveau le lendemain:
-comme si une monarchie de quatorze siècles pouvait se déraciner sans
-laisser de nombreuses traces; comme si l'on pouvait improviser la
-constitution organique d'un ancien empire, avant d'avoir songé à en
-réformer les mœurs, qui doivent en être la base. L'histoire prouve
-que ces transitions brusques sont souvent mortelles pour les nations.
-Ce n'est pas ainsi que nous voyons la nature procéder dans l'ordre
-physique: pour ses moindres ouvrages, elle veut temps, espace et repos;
-les fruits prématurés sont ordinairement sans saveur. Il n'y a que
-des phénomènes désastreux qui se produisent instantanément; la grêle,
-la foudre, l'éruption d'un volcan, un ouragan furieux, une épidémie
-meurtrière. Quelquefois, au sein d'une violente tempête, une île
-verdoyante surgit du milieu des abîmes des mers; on admire cette terre
-nouvelle; déjà l'on s'en dispute la propriété; mais soudain une tempête
-nouvelle replonge l'île disputée au fond des abîmes. Telle fut, sous
-plusieurs rapports, la liberté conquise en 1789.
-
-«Tous les bouleversemens de cette nature, dit un écrivain contemporain
-de la révolution, se développent dans un cercle qui paraît avoir à peu
-près la même dimension: ce sont toujours des peuples qui se révoltent
-contre ceux qu'ils appelaient leurs souverains; des prolétaires qui
-proscrivent les propriétaires, pour être propriétaires à leur tour;
-de nombreux citoyens jetés dans les prisons au nom de la liberté, et
-impitoyablement égorgés au nom de la justice; tous les crimes commis
-pour arriver à la félicité publique; toutes les infamies légalisées
-pour établir le règne de la vertu.»
-
-C'est à la faveur de ces doctrines monstrueuses perfidement propagées
-dans les masses, que le peuple, qui se croyait souverain, parce que
-ses meneurs le lui disaient, pour régner plus sûrement en son nom,
-prêtait son appui à ceux qui le décimaient par amour du bien public, et
-devenait ainsi l'artisan de ses propres malheurs. Un sombre fanatisme
-de liberté, entretenu par d'audacieux intrigans, enfantait de nombreux
-séïdes qui rendirent facile l'établissement de l'horrible régime de la
-terreur. La délation fut érigée en vertu républicaine; la richesse, la
-science, les lumières, le talent, le génie furent autant de titres de
-proscription; et le sang d'une foule d'illustres victimes fut regardé
-comme un sang impur dont il fallait purger la France. Enfin le crime
-s'était emparé du glaive de la loi, et frappait de préférence tout ce
-qui offrait quelque chose du caractère de la vertu.
-
-Nous allons esquisser les principales scènes de ce drame national qui
-se compose de tant de drames particuliers. Au milieu de ces événemens
-divers, on pourra juger du degré de frénétique fureur auquel peut se
-porter une populace ignorante et crédule, affranchie du frein salutaire
-des lois, et de la froide et atroce scélératesse qui dicte les arrêts
-d'un tribunal démagogique. Puisse la lecture de ces horreurs faire
-naître dans quelques esprits de bonne foi d'utiles réflexions pour
-l'avenir.
-
-
-
-
- MASSACRES DE DELAUNAY,
-
- GOUVERNEUR DE LA BASTILLE, DE FLESSELLES,
- PRÉVOT DES MARCHANDS;
-
- DE FOULON ET BERTHIER DE SAUVIGNY.
-
-
-Dès le début de la révolution, la fureur populaire, excitée par la
-détresse et par de perfides conseils, se rua sur plusieurs personnes
-que leur position désignait plus particulièrement à ses coups. Ces
-exécutions de la terrible justice du peuple, furent l'avant scène de la
-déplorable tragédie, qui plus tard devait épouvanter la nation.
-
-Delaunay, gouverneur de la Bastille, fut une des premières victimes
-de cette rage frénétique. Ce fut le 14 juillet 1789, que la citadelle
-confiée à sa garde, fut assiégée et prise. Le peuple des faubourgs,
-dès la nuit du 13, s'était porté vers cette vieille forteresse du
-despotisme. Il paraît que des meneurs avaient proféré plusieurs fois
-le cri: à la _Bastille_! Le vœu de sa destruction se trouvait dans
-quelques cahiers des états provinciaux; ainsi les idées avaient
-pris d'avance cette direction. Les masses furieuses avaient enlevé
-à l'hôtel des Invalides, malgré la résistance du commandant, M.
-de Sombreuil, des canons et une grande quantité de fusils. Les
-assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé sur la
-ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député
-d'un district, Thuriot-de-la-Rozière, demanda à être introduit dans
-la forteresse, et l'obtint du commandant. Étant entré en pourparler
-avec M. Delaunay, il se promena long-temps avec lui sur les tours, en
-conversant familièrement; mais on prétend qu'ensuite ils finirent par
-ne plus s'entendre, furent sur le point d'en venir aux mains, et de se
-précipiter l'un l'autre dans les fossés.
-
-Dans la matinée, deux courriers du gouvernement avaient été arrêtés,
-et leurs dépêches ouvertes avaient montré un ordre, enjoignant à M.
-Delaunay de tenir tant qu'il pourrait, lui assurant qu'il serait
-bientôt secouru. C'était en effet dans la soirée de ce même jour, que
-la cour devait faire entrer dans la capitale des troupes nombreuses,
-cantonnées dans les environs. Cet ordre fut l'arrêt de proscription de
-celui qui l'avait souscrit, comme de celui à qui il était adressé, et
-un appel à tous les hommes ardens de courir à la Bastille.
-
-On a dit que la faible garnison de la place, composée de trente-deux
-Suisses et de quatre-vingt-deux Invalides, avait été gagnée; que ce fut
-elle qui, au moyen de certains signaux convenus, apprit aux chefs des
-colonnes du peuple qu'elles pouvaient avancer; que, lorsqu'on fut en
-présence, les hommes qu'on avait séduits, voulurent capituler, tandis
-que ceux qui tenaient pour la cour se mirent en devoir de repousser les
-assaillans. De là, des rixes entre les soldats que le commandant ne put
-calmer et au milieu desquelles il perdit la tête. Les coups de canon
-qu'on tira sur ceux des assiégeans qui pénétraient dans la première
-cour, et qui en tuèrent un assez grand nombre, ne furent point dirigés
-par ceux qui avaient fait des signaux de paix, mais par ceux qui ne
-voulaient pas rendre la place. Il résulterait de tout cela qu'il n'y
-eut point trahison, comme on l'a répété tant de fois, mais seulement un
-désordre affreux.
-
-Quoi qu'il en soit, la multitude armée, secondée par les
-gardes-françaises, formait de toutes parts une attaque pressante. Le
-gouverneur n'étant point secouru, et voyant l'acharnement du peuple,
-se saisit d'une mèche, et veut faire sauter la place. La garnison s'y
-oppose, et l'oblige à se rendre; les signaux sont donnés, un pont est
-baissé. Les assiégeans s'approchent, en promettant de ne commettre
-aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les Suisses
-parviennent à se sauver. Les Invalides, assaillis, ne sont arrachés
-à la fureur du peuple que par le dévoûment des gardes-françaises. En
-ce moment, une fille jeune, belle et tremblante, se présente: on la
-suppose fille du gouverneur; on la saisit, et les furieux veulent la
-brûler vive. Déjà elle était au milieu des flammes. «Que son père rende
-la place, s'écriait-on, où qu'il voie brûler sa fille!» M. de Montigny,
-l'un des assiégés, malheureux père de cette infortunée, voit du haut
-des tours ce spectacle horrible; il va se précipiter au secours de sa
-fille, lorsqu'il tombe atteint de deux coups de fusil. Cependant la
-jeune personne est arrachée des mains de ses bourreaux par un homme
-nommé Bonnemère, qui parvient à les écarter. Le vertueux Bailly,
-maire de Paris, récompensa depuis cette belle action par une couronne
-civique, et par le don d'un sabre, que la malheureuse orpheline fut
-chargée de remettre publiquement à son courageux libérateur.
-
-La populace furieuse cherchait le gouverneur Delaunay. On se disputait
-l'honneur de l'arrêter. On le découvre; il veut se percer le sein d'une
-lame à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt Élie et Hulin,
-et plusieurs autres gardes-françaises le saisissent, l'entourent, et
-deviennent ses défenseurs contre la fureur générale. Quelques uns sont
-même maltraités et blessés, en couvrant de leurs corps leur prisonnier;
-ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui arrachait les cheveux,
-on l'abreuvait d'outrages, on dirigeait des épées nues contre sa
-poitrine. Ce malheureux officier conjurait ses défenseurs de ne point
-l'abandonner jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. Il réclamait l'exécution des
-promesses d'Élie et Hulin, ses vainqueurs et maintenant ses appuis,
-qui lui avaient donné leur parole de le soustraire aux vengeances
-populaires. Ces deux hommes généreux, épuisés de cette lutte inégale
-contre l'impétuosité des assaillans, écartés malgré leur force et
-leur vigueur, et, comme emportés par le flot de la multitude loin du
-malheureux Delaunay, perdent le prix de leurs nobles efforts. Obligés
-de s'éloigner un instant, ils voient cet infortuné, à qui un désespoir
-subit aux approches de la mort inspire un courage forcené, se défendre
-contre tous, tomber aux pieds de la multitude, et le moment d'après sa
-tête sanglante s'élever en l'air au milieu des cris d'une allégresse
-féroce et encore mal assouvie. Cet affreux trophée fut bientôt suivi
-de plusieurs autres du même genre. Des officiers de la garnison de la
-Bastille, dénoncés par leur uniforme, eurent le même sort.
-
-L'honnête Delosme-Solbrai, major de la place de la Bastille, militaire
-plein de vertus, et reconnu pour tel par ceux-là même à qui il venait
-de rendre les armes, périt aussi dans cette journée, emportant les
-regrets de tous ceux qui l'avaient connu. Il était depuis vingt ans,
-l'ami, le consolateur des prisonniers. Sa douceur, sa générosité, lui
-avaient mérité l'estime universelle. «Pourquoi faut-il, dit Champfort,
-que le hasard singulier qui, dans ce moment, vint dénoncer ses vertus,
-n'ait pas eu l'effet qu'il devait produire, et ne soit pas devenu la
-sauve-garde de ce vénérable militaire?» Déjà entouré d'une multitude,
-que la vue de son uniforme rendait furieuse, il allait être déchiré par
-elle, lorsqu'un jeune homme pénétré de douleur, d'attendrissement et de
-désespoir, se précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse,
-l'appelle son père, son ami, son bienfaiteur, se nomme (c'était le
-marquis de Pelleport), conjure le peuple d'épargner un respectable
-mortel, l'ami de tous les malheureux; il raconte son histoire;
-long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à M. Delosme plus que
-la vie; il mourra pour le défendre. Il le serre de nouveau entre ses
-bras, en le baignant de ses larmes. Déjà quelques-uns s'attendrissent;
-mais d'autres s'écrient que c'est un mensonge, qu'on veut, par une
-fable, leur enlever leur victime. Les cris couvrent ses cris: la fureur
-populaire redouble; lui-même est frappé, meurtri de plusieurs coups.
-On l'arrache avec violence des mains de celui qu'il veut soustraire
-au péril. Le digne militaire, touché de cette générosité, qui adoucit
-pour lui les horreurs de la mort, lui dit, les larmes aux yeux: «Que
-faites-vous, jeune homme? retirez-vous; vous allez vous sacrifier
-sans me sauver.» A ces mots, devenu encore plus intrépide, parce que
-sa douleur et sa tendresse sont accrus, M. de Pelleport s'écrie: «Je
-le défendrai envers et contre tous.» Et, oubliant qu'il est sans
-armes, il écarte la foule avec ses mains, secondé d'un de ses amis qui
-l'accompagnait. Ce mouvement violent, étonne, irrite la multitude,
-qu'il devait attendrir, mais qui, bouillante encore, au sortir de
-la Bastille, ne respirait que la vengeance. Un homme féroce frappe
-M. de Pelleport d'un coup de hache sur le cou, le blesse, et allait
-redoubler lorsqu'il est renversé lui-même par l'ami qui accompagnait
-M. de Pelleport. Aussitôt assailli de tous côtés, il se trouve entouré
-de sabres, de fusils, de baïonnettes, dirigés contre lui; il se saisit
-d'une de ces armes, et, avec une agilité, une force et un courage
-qu'il reçoit de son désespoir, il écarte la foule, se fait jour à
-travers, court vers l'Hôtel-de-Ville, et tombe sur les marches sans
-connaissance, tandis que la tête de son respectable bienfaiteur Delosme
-est promenée en triomphe avec celle de Delaunay.
-
-En même temps une espèce de fureur commençait à éclater contre
-Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on accusait de trahison.
-On prétendait qu'il avait trompé le peuple, en lui promettant
-plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La salle
-de l'Hôtel-de-Ville était pleine d'hommes encore tout bouillans d'un
-long combat, et pressés par cent mille autres qui, restés au-dehors,
-voulaient entrer à leur tour. Les électeurs s'efforçaient de justifier
-Flesselles aux yeux de la multitude. Celui-ci s'était d'abord défendu
-avec présence d'esprit, même avec fermeté. Ses discours produisaient
-quelqu'effet, mais autour de lui seulement; et plus loin les mots de
-traître, de perfide, se faisaient entendre au milieu des clameurs.
-La nouvelle de la prise de la Bastille, l'arrivée des vainqueurs,
-des vaincus, des blessés, des mourans, objets de sympathie ou de
-vengeance, porta au comble le désir de la multitude. _Vengeance!_
-Ce dernier cri étouffait tous les autres. Dans ce moment, tous les
-regards se portèrent sur M. de Flesselles, qu'on accusait directement
-et tout haut. Il sentit qu'il était perdu; et pâle, tremblant,
-balbutiant: «Puisque je suis suspect à mes concitoyens, dit-il, il est
-indispensable que je me retire.» Un des électeurs lui dit qu'il était
-responsable des malheurs qui allaient arriver par son refus de remettre
-les clés du magasin de la ville où étaient les armes et surtout les
-canons. Pour toute réponse, il tira les clés de sa poche, et les mit
-sur la table. La multitude se pressant alors autour du bureau, les uns
-lui dirent qu'il devait être retenu comme ôtage; d'autres, conduit au
-Châtelet; enfin d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal
-pour être jugé. Ce dernier mot était un arrêt de mort: et ce fut celui
-que saisit la fureur publique: _au Palais-Royal! au Palais-Royal!_
-devint le cri général: «Eh bien! messieurs, répondit alors M. de
-Flesselles d'un air assez tranquille, allons au Palais-Royal.» Il se
-lève; on l'environne; on le presse; il traverse la salle, entouré d'une
-escorte irritée d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié, la haine,
-mais qui pourtant ne se permirent aucune violence. Il descend avec
-eux l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, leur parle de près, s'adresse à
-chacun d'eux, se justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons, je vous
-expliquerai tout.» Il tâchait de se faire un appui de ceux qui d'abord
-l'avaient fait trembler, et qui alors devenaient son escorte contre la
-multitude encore plus redoutable. Déjà, il était au bas de l'escalier,
-lorsqu'un jeune homme, un inconnu, s'approche et lui présente un
-pistolet, en lui disant: _Traître, tu n'iras pas plus loin_! Le
-magistrat chancelle et tombe. La foule se précipite sur son corps, le
-presse, l'étouffe, le perce, le déchire; on lui tranche la tête, que
-l'on porte en triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur
-de la Bastille. «J'ai vu moi-même, dit M. de Chateaubriand, un de ces
-cannibales assez proprement vêtu, ayant à sa boutonnière un morceau
-du cœur de l'infortuné Flesselles.» On a prétendu qu'avant de tuer ce
-malheureux citoyen, on lui avait présenté une lettre de lui, trouvée
-dans la poche de M. Delaunay, et dans laquelle le prévôt des marchands
-disait à ce gouverneur: _J'amuse les parisiens avec des cocardes et
-des promesses; tenez bon jusqu'à ce soir, vous aurez du renfort._
-Cette anecdote est contestée par plusieurs historiens. Presqu'au même
-instant, deux invalides qu'on avait dénoncés comme traîtres, furent
-pendus à une lanterne. Ce fut l'origine de ce supplice qui devint alors
-à la mode; la lanterne fut, dès ce moment, le cri de menace contre les
-ennemis de la révolution.
-
-Quelques jours s'étaient à peine écoulés, et le 22 juillet, la place
-de l'Hôtel-de-Ville fut de nouveau le théâtre de scènes également
-horribles. Les victimes furent Foulon, et son gendre Berthier de
-Sauvigny. Cette exécution populaire, fut le résultat d'une insurrection
-de commande. «A chaque instant, dit M. Thiers, les bruits les plus
-ridicules étaient répandus et accrédités. Tantôt on disait que les
-soldats des gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que
-les farines avaient été volontairement avariées, ou qu'on détournait
-leur arrivée; et ceux qui se donnaient les plus grandes peines pour
-les amener dans la capitale étaient obligés de comparaître devant
-un peuple aveugle qui les accablait d'outrages ou les couvrait
-d'applaudissemens, selon les dispositions du moment. Cependant il
-est certain que la fureur du peuple, qui, en général, ne sait, ni
-choisir, ni chercher long-temps ses victimes paraissait souvent
-dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre
-les troubles plus graves, en les ensanglantant, soit seulement par
-des hommes plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent
-poursuivis et arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il
-n'y eut de spontané à leur égard que la fureur de la multitude qui les
-égorgea. Foulon, ancien intendant, homme dur et avide, avait commis
-d'horribles exactions, et avait été un des ministres désignés pour
-succéder à Necker et à ses collègues. Il fut arrêté à Viry, quoiqu'il
-eût répandu le bruit de sa mort. On le conduisit à Paris, en lui
-reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger du foin au peuple.
-On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à la main, et une
-botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut traîné à
-l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son gendre,
-était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de
-Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour
-le faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers
-Paris, dans le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la
-rage des furieux. La populace voulait l'égorger; les représentations de
-Lafayette l'avaient un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon
-fût jugé; mais elle demandait que le jugement fût rendu à l'instant
-même, pour jouir sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs
-avaient été choisis pour servir de juges; mais, sous divers prétextes,
-ils avaient refusé cette terrible magistrature. Enfin, on avait désigné
-Bailly et Lafayette, qui se trouvaient réduits à la cruelle extrémité
-de se dévouer à la rage de la populace, ou de sacrifier une victime.
-Cependant Lafayette, avec beaucoup d'art et de fermeté, temporisait
-encore; il avait plusieurs fois adressé la parole à la multitude avec
-succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siége à ses côtés, eut
-l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles. «Voyez-vous, dit un
-témoin, ils s'entendent.» A ce mot, la foule s'ébranle, et se précipite
-sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le soustraire
-aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné vieillard
-est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une
-pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans
-un cabriolet, conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude.
-On lui montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête
-de son beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce
-quelques mots pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau
-par la multitude, il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se
-défend avec fureur, et succombe bientôt comme le malheureux Foulon.
-Ces meurtres avaient été commis par des ennemis de Foulon ou de la
-chose publique; car, si la fureur du peuple à leur aspect, avait été
-spontanée, comme la plupart de ses mouvemens, leur arrestation avait
-été combinée.»
-
-Une circonstance atroce manque au récit qu'on vient de lire.
-Quelques-uns des bourreaux de Foulon, après lui avoir coupé la tête,
-lui mirent un bâillon et une poignée de foin dans la bouche, et
-portèrent cette effroyable figure au Palais-Royal, tandis que d'autres
-traînaient son cadavre dans la fange.
-
-Le malheureux Berthier ne fut pas traité moins atrocement que son
-beau-père. Il se trouva un monstre capable de lui arracher le cœur, et
-de le présenter tout sanglant aux yeux de la multitude.
-
-«Ces lâches barbaries, dit un historien contemporain, consternèrent
-d'abord tous les amis de la révolution, et firent mettre en doute si
-les Français méritaient d'être libres. Les ennemis de la liberté en
-tirèrent avantage; et dès le lendemain, ceux d'entre eux qui, sous
-le voile du patriotisme, ne voulaient qu'une modification dans le
-gouvernement, cherchèrent à faire porter, par l'assemblée nationale,
-un décret qui, réprimant l'effervescence populaire, eût laissé
-les représentans du peuple, exposés sans défense, aux attaques du
-despotisme, encore armé d'une grande puissance. Ce ne fut pas sans
-peine que Mirabeau para le coup.»
-
-Bailly et Lafayette furent remplis de douleur et d'indignation, à la
-vue de ces attentats, auxquels ils s'étaient opposés de toutes leurs
-forces. Lafayette donna sa démission du commandement de la garde
-parisienne, et ne consentit à le reprendre, qu'après les plus vives
-instances.
-
-
-
-
- ASSASSINATS POPULAIRES
-
- A SAINT-GERMAIN ET A SAINT-DENIS.
-
-
-L'effervescence sanguinaire qui avait donné lieu à ces effroyables
-barbaries au sein de la capitale s'était communiquée de proche en
-proche à plusieurs villes voisines. Le 18 juillet, toute la populace
-de Saint-Germain, et une multitude d'hommes et de femmes accourus des
-environs, avaient massacré dans cette ville un marchand de grains,
-nommé Sauvage, et, suivant l'usage féroce qui venait de s'établir,
-avaient porté dans toutes les rues sa tête au bout d'une pique.
-L'assemblée nationale envoya une députation à Saint-Germain pour y
-haranguer le peuple; elle y fut méconnue, huée, et sur le point d'être
-mise à la lanterne.
-
-Ce ne fut qu'aux instances de l'évêque de Chartres, qui se jeta à
-genoux aux pieds des assassins, que l'on laissa la vie à un autre
-marchand de blé, nommé Thomassin, auquel les juges-bourreaux avaient
-déjà passé le fatal cordon. L'évêque prit ce malheureux dans sa
-voiture, promettant aux farouches sicaires qu'il le ferait mettre dans
-les prisons de Versailles; promesse qu'il fut obligé de tenir, car
-les assassins eurent l'audace de le suivre pour s'assurer, par leurs
-propres yeux, si on ne leur avait pas manqué de parole. Ce qu'il y a
-de remarquable, c'est que dans toutes les exécutions de cette nature,
-il régnait une espèce d'ordre qui les rendait encore plus atroce. Dans
-celle dont on vient de parler, on vit mêler les exercices de piété à
-la plus cruelle barbarie: avant de pendre Thomassin, on voulait qu'il
-reçût les derniers sacremens; on était même allé chercher un prêtre
-pour les lui administrer. «C'étaient ordinairement, dit l'auteur auquel
-nous empruntons ces faits, c'étaient des femmes, plus furieuses encore
-que les hommes les plus furieux dans ces attroupemens, qui unissaient
-le crime au signe sacré de la religion qui le proscrit.»
-
-Quelque temps après, il se commit à Saint-Denis un assassinat plus
-cruel encore dans son principe et dans la manière dont il fut exécuté.
-
-Les habitans de cette ville avaient pour maire un honnête bourgeois,
-nommé Châtel, qui faisait tous ses efforts pour fournir des grains à
-ses administrés. Ce soin était devenu aussi difficile que dangereux
-par la proximité de la capitale, dont la population affamée, enlevait,
-dévorait toutes les subsistances qu'elle pouvait saisir à sept à huit
-lieues à la ronde, et même à une plus grande distance.
-
-Le maire Châtel avait, par caractère, ce qu'on appelait alors les
-_formes aristocratiques_; il ne pouvait s'habituer à regarder comme
-ses égaux toute cette foule d'hommes depuis surnommés sans-culottes,
-qui se croyaient autant de souverains. Cette manière d'être indisposa,
-contre le malheureux maire, toute cette classe brutale, qui à ses vices
-particuliers unissait déjà la férocité de l'orgueil. Répandus dans les
-cabarets, ils dissertaient avec ivresse sur les exploits sanglans de la
-populace parisienne, en se reprochant, dans leur grossier langage, de
-n'avoir pas encore imité leurs braves frères de la capitale. De propos
-en propos, ils arrivèrent au projet d'en faire autant, du projet, au
-choix des victimes, et le maire aristocrate fut désigné: il fut résolu
-qu'on lui couperait la tête.
-
-Cependant aucun d'eux n'avait à élever la moindre plainte contre son
-administration; le maire Châtel n'avait d'autres torts à leurs yeux
-que d'être aristocrate. La justice que l'on rendait généralement à
-sa probité est prouvée par la conversation qu'eut avec lui un de ses
-assassins, le jour même qu'il périt sous les coups d'une multitude
-forcenée. Cet homme l'avait abordé dans la rue, et lui avait demandé
-une prise de tabac: «Tenez, monsieur le maire, lui avait-il dit, vous
-êtes un brave homme, nous le savons bien; mais cependant il est sûr que
-nous jouerons ce soir à la boule avec votre tête, tout comme il est
-vrai que vous venez de me donner une prise de tabac.»
-
-Cette atroce prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Les scélérats
-se rassemblent bientôt sur la place pour consommer leur forfait. Le
-commandant de la garde nationale, au lieu de faire prendre les armes
-aux bourgeois, qui ne demandaient qu'à marcher contre les séditieux,
-voulut pérorer poliment, dans l'espoir de calmer leur rage, et leur
-parler longuement de la liberté et de l'obéissance aux lois; ils
-l'écoutent néanmoins, feignent de céder à ses raisons, et rentrent
-dans les cabarets, où, se moquant de lui, ils prennent une nouvelle
-dose d'ivresse; puis, tout-à-coup, ils sortent furieux, investissent
-la maison du maire, qui, cependant, parvient à leur échapper et à
-se réfugier dans une église; il se cache dans le clocher; mais,
-dans sa précipitation, il heurte, et fait tinter le battant d'une
-cloche; les cannibales accourent à ce bruit, font sortir l'infortuné
-de son asile; lui arrachent ses habits, le traînent dans les rues,
-le chargent d'injures et de coups, et le couvrent de plaies. Dans
-cet état, une partie d'entre eux veut le mener à Paris; d'autres s'y
-opposent énergiquement, et prétendent l'immoler sur la place. Parmi
-ces derniers, se trouve une femme, plus féroce que la plus cruelle
-tigresse; cette misérable se jette sur le maire, le saisit par ses
-cheveux, inondés du sang qui sortait à flots de ses blessures, et,
-vomissant contre l'infortuné les plus horribles imprécations, lui
-enfonce lentement, et à plusieurs reprises, un mauvais couteau dans le
-sein.
-
-Bientôt Châtel expire dans cet affreux supplice; ses assassins lui
-coupent, ou plutôt lui scient la tête, et, avec ce trophée, hissé au
-bout d'une pique, s'acheminent vers Paris pour en faire hommage à la
-populace de cette ville. Mais à cette époque, la garde nationale avait
-déjà pris une certaine consistance; elle repoussa cette horde féroce,
-très-peu considérable, qu'elle aurait peut-être mieux fait d'arrêter.
-
-Il sera toujours inconcevable qu'un aussi petit nombre de scélérats ait
-osé commettre publiquement de telles horreurs; c'est un prodige honteux
-dont toutes les phases de la révolution ont donné des exemples.
-
-Des personnes, en position d'observer le mouvement qui précéda le
-meurtre du maire de Saint-Denis, ont attesté qu'aucune influence
-étrangère, aucun ordre supérieur n'avaient dirigé ces assassins; ils
-massacrèrent Châtel pour imiter les Parisiens, qui avaient traité
-de la même manière le prévôt des marchands, Flesselles, et plusieurs
-autres, ainsi que nous l'avons vu: c'étaient de misérables et féroces
-imitateurs qui faisaient ce qu'ils avaient vu faire. Ce déplorable
-événement eut lieu le 2 ou le 3 août 1789.
-
-
-
-
- JOURNÉES SANGLANTES
- DES 5 ET 6 OCTOBRE 1789,
- A PARIS ET A VERSAILLES.
-
-
-La rareté des subsistances fut le prétexte de l'insurrection qui
-éclata dans ces deux journées. Le peuple, ému par les discussions
-de l'assemblée nationale, vexé par des patrouilles continuelles,
-souffrant de la faim, était soulevé. Bailly et le ministre Necker
-n'avaient rien oublié pour faire arriver des vivres en abondance;
-mais, soit la difficulté des transports, soit les pillages qui avaient
-lieu sur la route, soit, surtout, l'impossibilité de suppléer au
-mouvement spontané du commerce, les farines manquaient. Le 4 octobre,
-l'agitation redoubla. On parlait du prochain départ du roi pour Metz,
-de la nécessité d'aller le chercher à Versailles; on demandait du pain
-à grands cris. De nombreuses patrouilles réussirent à contenir le
-peuple. La nuit fut assez calme; mais le lendemain 5, dès le matin, les
-attroupemens recommencèrent.
-
-Les femmes jouèrent le principal rôle dans les scènes que nous allons
-essayer de décrire. On avait prévu qu'un premier attroupement, formé
-par des hommes, serait facilement dissipé par les gardes nationales; on
-n'eût pas craint d'agir contre une horde de séditieux; mais on était
-fondé à croire que personne ne voudrait repousser des femmes à coups
-de fusil ou de baïonnettes, et ce fut par des femmes que les meneurs
-firent commencer la journée. On les vit, dès le matin, courir dans les
-rues, et criant qu'il n'y avait point de pain chez les boulangers.
-Bientôt après, elles inondèrent la place de l'Hôtel-de-Ville. Des
-hommes voulurent se joindre à elles, mais elles s'y opposèrent, disant
-que les hommes ne savaient point agir. Elles se précipitèrent alors sur
-un bataillon de la garde nationale, qui était rangé en bataille sur la
-place, et le firent reculer à coups de pierres. Dans ce moment, une
-porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville fut envahie; des brigands,
-armés de piques, s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent y
-mettre le feu. On parvint à les écarter, mais ils s'emparèrent de la
-porte qui conduisait à la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les
-faubourgs alors s'ébranlèrent. Le nommé Maillard, l'un de ceux qui
-s'étaient distingués à la prise de la Bastille, entreprit de délivrer
-l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. Son projet était de les
-réunir, sous prétexte d'aller à Versailles, mais cependant sans les
-y conduire. Il prit un tambour, et les entraîna bientôt à sa suite,
-au cri mille fois répété: _A Versailles! à Versailles!_ Ces femmes
-portaient des bâtons, des manches à balai, des fusils, et des coutelas.
-Avec cette singulière armée, Maillard descendit le quai, traversa le
-Louvre, fut forcé, malgré lui, de conduire ces femmes à travers les
-Tuileries, et arriva aux Champs-Élysées. Là, il fut décidé de nouveau
-qu'il fallait aller à Versailles.
-
-«Voici, dit un témoin oculaire, de quelle manière s'opéra ce
-débordement populaire, qui s'étendit jusqu'à Versailles. Une horde de
-femmes, ou plutôt de bacchantes, dont quelques-unes étaient à cheval
-sur des canons, ouvraient la marche, en forçant de les suivre toutes
-les personnes de leur sexe que la curiosité avait attirées dans les
-rues ou à la porte des boutiques. Elles étaient précédées de Maillard,
-qui paraissait à leur tête, l'épée nue à la main. Quelques autres
-hommes, armés de piques et de fusils, étaient confondus avec elles,
-mais ne faisaient que la plus petite portion de cette armée bizarre.
-Il pleuvait abondamment, de sorte que toutes ces malheureuses, dont
-plusieurs étaient pâles, tremblantes, transies de froid, ressemblaient
-assez bien à des cadavres nouvellement retirés du fond des eaux.»
-
-A son arrivée à Versailles, cette foule ayant rencontré plusieurs
-gardes-du-corps, commença par les accabler d'injures, puis les
-poursuivit à coups de fusil; heureusement aucun de ces militaires ne
-fut atteint. Une députation de douze de ces femmes, fut admise dans
-l'appartement du roi, ou plutôt s'y introduisit avec une députation
-que l'assemblée nationale avait envoyée au monarque. L'une d'elles,
-nommée Louise Chabry, chargée de la supplique que ses compagnes avaient
-à présenter, demeura interdite à la vue du roi, put à peine prononcer
-ces mots: _Du pain_, et s'évanouit. Bientôt revenue à elle, lorsqu'elle
-voulut baiser la main du monarque, celui-ci l'embrassa, et la chargea,
-ainsi que celles qui l'avaient accompagnée, de dire au peuple, qu'il
-allait donner des ordres pour faire venir des grains de Senlis et de
-Lagny, et faire disparaître les obstacles qui pourraient retarder leur
-arrivée.
-
-Satisfaites de cette réponse, ces femmes allaient rejoindre la
-multitude, aux cris de _Vive le roi_! Mais on leur demanda d'autres
-preuves, des promesses qu'elles rapportaient, qu'une attestation
-verbale. Leurs commettantes les accusèrent de s'être laissé séduire;
-les unes voulaient les mettre en pièces, les autres, les conduire à la
-plus prochaine lanterne pour les pendre. Les gardes-du-corps, commandés
-par le comte de Guiche, accoururent pour dégager ces malheureuses;
-des coups de fusil partirent des deux côtés; deux gardes-du-corps
-tombèrent, plusieurs femmes furent blessées. Non loin de là, un
-homme du peuple, à la tête de quelques femmes, pénétra à travers les
-rangs des bataillons, et s'avança jusqu'à la grille du château. M.
-de Savonnières le poursuivit, mais il reçut un coup de feu, qui lui
-cassa le bras. Le roi, instruit du danger, fit ordonner à ses gardes
-de ne pas faire feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis qu'ils
-opéraient ce mouvement, quelques coups de fusil furent échangés entre
-eux et la garde nationale de Versailles, sans qu'on pût savoir de
-quelle part étaient venus les premiers coups.
-
-La nuit fut assez paisible; l'arrivée des gardes nationales
-parisiennes, commandées par Lafayette, rétablit la sécurité, et donna
-lieu de croire qu'il n'y avait à craindre aucun événement fâcheux.
-
-Cependant, dès cinq heures du matin, la multitude arrivée la veille
-commençait à se réveiller; déjà elle s'était ébranlée, déjà un jeune
-homme de quinze à seize ans, traîné par une vingtaine de bandits, avait
-été suspendu à une lanterne. Au même instant, un cri général s'élève:
-_Aux gardes-du-corps! Aux gardes-du-corps!_ A ce signal, les bourreaux
-abandonnent leur victime; on coupe la corde qui déjà suspendait le
-jeune homme, et ce malheureux s'enfuit à toutes jambes; c'était un
-garçon d'écurie des gardes-du-corps. Les brigands avaient voulu enlever
-les chevaux confiés à sa garde; et ce courageux enfant, armé d'une
-fourche, les avait repoussés de toutes ses forces. C'était pour le
-punir de sa résistance, qu'on avait voulu le pendre.
-
-Au signal donné contre les gardes-du-corps, une populace immense
-était accourue de toutes parts. Cette multitude n'était pas seulement
-composée d'individus arrivés de Paris, mais de beaucoup de gens de
-Versailles, qui, dans cette circonstance, rivalisèrent de fureur avec
-ceux qui venaient détruire la source de leurs richesses et de leur
-prospérité; jusque là, à part les coups de feu qui avaient été échangés
-la veille, ce mouvement n'avait eu qu'une physionomie tumultueuse
-et burlesque. La scène changea de face, l'horrible ne tarda pas à
-venir s'y mêler. Bientôt on vit paraître au bout d'une pique, la tête
-d'un garde du-corps, qui fut suivie, en peu d'instans, d'une autre
-tête. Ces malheureux militaires, n'ayant pas d'appui, et à qui même
-toute résistance était défendue, fuyaient, éperdus, de toutes parts,
-et rencontraient partout des bourreaux, à qui ils n'échappaient que
-couverts de sang et de blessures. Ils étaient dans cette affreuse
-situation, lorsque le général Lafayette parut, à la tête de ses gardes
-nationales, qui les prirent sous leur protection, et balayèrent le
-château de tous les brigands qui s'en étaient emparés. Dans le même
-temps, on voyait courir dans toutes les avenues, une multitude de
-chevaux fougueux, renversant de côté et d'autre les cavaliers qui
-les avaient montés; c'étaient des hommes de la populace de Paris qui
-s'étaient rendus maîtres des écuries, et croyaient ces chevaux de bonne
-prise. Quant à ceux qui avaient assiégé le château, il est certain
-qu'ils en voulaient aux jours de la reine, qui ne dut son salut qu'à
-la fidélité des gardes-du-corps, qui se défendirent héroïquement,
-quoiqu'en très-petit nombre, et ne cédèrent le terrain que pied à pied,
-et en se défendant de porte en porte. L'un d'eux se fit égorger, en
-défendant l'issue qui conduisait à l'appartement de la reine. Cette
-princesse était dans son lit pendant le combat, ou plutôt pendant le
-massacre, et n'eut que le temps de se sauver à moitié nue, dans la
-chambre du roi. Entrés dans l'appartement qu'elle venait de quitter,
-les brigands, irrités de ne pas la trouver, bouleversèrent son lit et
-le lardèrent de coups de pique et de poignard.
-
-Dans cette déplorable journée, ce furent les anciens gardes-françaises
-qui protégèrent les gardes-du-corps avec le plus d'efficacité. Postés
-près château, lorsqu'ils entendirent le tumulte, ils accoururent,
-et dispersèrent les brigands; puis, s'étant présentés à la porte
-derrière laquelle étaient retranchés les gardes-du-corps. «Ouvrez, leur
-crient-ils, les gardes-françaises n'ont pas oublié qu'à Fontenoi vous
-avez sauvé leur régiment!»
-
-Tous les partis s'accordent à louer la présence d'esprit et
-l'infatigable dévoûment du général Lafayette dans cette déplorable
-circonstance; il y courut plusieurs fois risque de la vie, et ce fut
-lui qui dirigea les secours envoyés aux gardes-du-corps. La famille
-royale, la cour entière, eût été massacrée sans lui. Aussi madame
-Adélaide, tante du roi, accourut à lui, et le serra dans ses bras, en
-lui disant: «Général, vous nous avez sauvés.»
-
-Les deux têtes qui avaient été vues au bout des piques furent portées
-à Paris par deux jeunes gens de douze à quinze ans. On rapporte que
-ceux qui les accompagnaient, les firent entrer chez un perruquier, et
-le forcèrent de friser les cheveux de ces têtes livides, encore toutes
-dégoûtantes de sang. Ces deux malheureux gardes-du-corps immolés se
-nommaient Deshuttes et Varicourt; ce dernier avait péri en défendant
-l'appartement de la reine.
-
-Lafayette fit suivre ces bandes, à leur départ de Versailles, par un
-détachement de l'armée, qui avait ordre de les empêcher de revenir
-sur leurs pas. Le général avait ordonné de désarmer les brigands qui
-portaient au bout de leurs piques les têtes des gardes-du-corps. Cet
-horrible trophée leur fut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait
-précédé la voiture du roi revenant à Paris.
-
-Le retour du roi dans la capitale fut la conséquence de cette
-insurrection. Louis XVI fit son entrée, au milieu d'une affluence
-considérable, et fut reçu par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. Les mêmes
-femmes qui étaient venues la veille lui demander du pain, ouvraient
-la marche, et portaient des rameaux d'arbres en signe de triomphe.
-La populace qui formait une espèce d'avant-garde, chantait victoire,
-et criait: «Nous allons avoir du pain, nous amenons le boulanger, la
-boulangère et le petit mitron!» Cela voulait dire le roi, la reine et
-le dauphin.
-
-
-«Je reviens avec confiance, dit le roi, au milieu de mon peuple
-de Paris.» Bailly rapporta ces paroles à ceux qui ne pouvaient
-les entendre, mais il oubliait le mot _confiance_.—Ajoutez _avec
-confiance_, dit la reine. «Vous êtes plus heureux, reprit Bailly, que
-si je l'avais prononcé moi-même.»
-
-Ce fut à la suite de cette réception que la famille royale se rendit au
-Palais des Tuileries, qui n'avait pas été habité depuis un siècle.
-
-
-
-
-LE MARQUIS DE FAVRAS.
-
-
-Lorsque de grands personnages trempent dans une conspiration éventée,
-malheur aux subalternes qu'ils ont honorés de leur confidence intime!
-Le puissant sauve sa tête en sacrifiant celles de ses infortunés
-serviteurs, et en devenant quelquefois leur plus accablant accusateur.
-La fin tragique de La Mole et de Coconas, dans les derniers temps du
-règne de Charles IX, fut une preuve bien évidente de cette triste
-vérité. Monsieur, duc d'Alençon, frère du roi, prince ambitieux et
-impatient du despotisme de sa mère, avait formé le complot de se
-retirer de la cour, et d'aller se mettre à la tête des huguenots et des
-mécontens. Ce projet ayant été découvert, il eut la lâcheté, pour se
-justifier, de livrer, pour ainsi dire, pieds et poings liés, La Mole,
-qu'il appelait son ami, Coconas et plusieurs autres de ses confidens.
-Le marquis de Favras semble avoir été, en 1790, victime d'une intrigue
-du même genre. L'obscurité de son procès et quelques mots prononcés
-tout récemment encore, à l'une de nos deux tribunes, par un vénérable
-contemporain du malheureux Favras, ne permettent point de douter de son
-innocence.
-
-Le marquis de Favras était né à Blois, en 1745, d'une famille de
-magistrats. Il entra dans la carrière des armes, et se vit à même
-d'acquérir la charge de lieutenant des Suisses de la garde de Monsieur,
-charge dont il se démit en 1786.
-
-Favras avait une imagination ardente et fertile en projets; il en
-proposait dans tous les temps et sur une foule de matières. Il
-s'occupait surtout de finances, et avait composé un plan volumineux
-pour la liquidation, en vingt années, des dettes de l'état.
-
-Dès le commencement de la révolution, il se rendit suspect, en
-proposant plusieurs plans politiques qui n'étaient pas du goût de la
-majorité de la nation.
-
-Enfin, en 1790, on l'accusa d'avoir offert au gouvernement de lever
-sur les frontières de France une armée de cent quarante-quatre mille
-hommes, pour s'opposer à la nouvelle constitution, en commençant par
-assembler douze cents cavaliers bien armés, et portant en croupe douze
-cents fantassins déterminés. Ces deux mille quatre cents hommes,
-suivant le projet qu'on lui attribuait, devaient entrer à Paris par les
-trois portes principales, assassiner Bailly et Lafayette, enlever le
-roi et sa famille pour les conduire à Péronne, où une armée de vingt
-mille hommes devait les attendre.
-
-Favras, traduit devant le Châtelet, s'y défendit avec calme, et nia
-tous les complots qu'on lui imputait. «Cet accusé, dit Prudhomme, dans
-son _Journal des révolutions de Paris_, parut devant ses juges avec
-tous les avantages que donne l'innocence, et qu'il sut faire valoir,
-parce qu'à un esprit orné, il joignait la facilité de s'exprimer avec
-grâce. Ses paroles avaient même un charme dont il était difficile de
-se défendre. Il avait de la douceur dans le caractère, de la décence
-dans le maintien. Il était d'une taille avantageuse, d'une physionomie
-noble. La croix de Saint-Louis, dont il était décoré, contribuait
-à rehausser sa bonne mine. Ses cheveux commençaient à blanchir,
-il avait alors quarante-six ans; il était naturellement froid et
-réservé, parlait peu, et réfléchissait beaucoup. Dans tout le cours
-de sa défense, il ne perdit jamais cette attitude noble qui convient
-à l'innocent. Favras répondit à toutes les questions avec netteté,
-sans embarras. Les juges restèrent pendant six heures aux opinions,
-et condamnèrent l'accusé à être pendu et à faire préalablement amende
-honorable. A trois heures du soir, le 18 février 1790, il fut conduit
-au lieu de son supplice. Les cheveux épars, les mains liées, assis dans
-l'infâme tombereau, il n'en conserva pas moins le calme et la majesté
-de sa figure. Arrivé devant l'église de Notre-Dame, il descendit, prit
-des mains du greffier l'arrêt qui le condamnait, et en fit lui-même la
-lecture à haute voix. Lorsqu'il fut à l'Hôtel-de-Ville, il demanda à
-dicter une déclaration, dont voici un extrait: «En ce moment terrible,
-prêt à paraître devant Dieu, j'atteste en sa présence, à mes juges et à
-tous ceux qui m'entendent, que je pardonne aux hommes qui, contre leur
-conscience, m'ont accusé de projets criminels qui n'ont jamais été dans
-mon âme..... J'aimais mon roi; je mourrai fidèle à ce sentiment; mais
-il n'y a jamais eu en moi ni moyen ni volonté d'employer des mesures
-violentes contre l'ordre de choses nouvellement établi..... Je sais
-que le peuple demande à grands cris ma mort; eh bien! puisqu'il lui
-faut une victime, je préfère que le choix tombe sur moi, plutôt que sur
-quelque innocent, faible peut-être, et que la présence d'un supplice
-non mérité jetterait dans le désespoir. Je vais donc expier des crimes
-que je n'ai pas commis.»
-
-Favras corrigea ensuite tranquillement les fautes d'orthographe et de
-ponctuation faites par le greffier, et dit un éternel adieu à ceux
-qui l'entouraient. Le juge rapporteur l'ayant invité à déclarer ses
-complices, il répondit: «Je suis innocent, j'en appelle au trouble où
-je vous vois.» Quand il fut sur l'échafaud, la douceur de son regard
-et la sérénité de son visage, enchaînèrent la rage des spectateurs,
-cruellement prévenus contre le patient, et commandèrent le silence;
-alors, il se tourna vers le peuple, et s'écria: «Braves citoyens, je
-meurs sans être coupable, priez pour moi le dieu de bonté.» Il dit
-ensuite au bourreau de faire son devoir, et de terminer ses jours.
-
-Jamais exécution n'avait attiré autant de monde sur la place de Grève;
-des croisées furent louées jusqu'à 36 livres. Le public, personnage
-incompréhensible, tour-à-tour si féroce et si compatissant, après avoir
-demandé la mort de Favras avec acharnement, le jugea innocent, et fut
-sensible à sa mort.
-
-Il eût été possible de sauver cet innocent, si le peuple eût été plus
-tranquille et les juges plus disposés à braver sa fureur; mais, au lieu
-d'auditeurs cherchant à reconnaître l'innocence, on n'entendait que
-des énergumènes crier dans toutes les rues: _Favras à la lanterne_!
-Favras fut pendu à un gibet très-élevé, afin que le peuple pût voir,
-de tous les points qui avoisinent la place de Grève, qu'il était
-bien réellement exécuté. Malgré cette attention pour satisfaire
-une curiosité barbare, on répandit depuis que M. de Favras était
-vivant, que l'exécuteur l'avait suspendu par les aisselles et avait
-fait semblant de l'étrangler. «Ce jugement, dit un historien de la
-révolution, n'a point honoré ceux qui l'ont rendu, et surtout celui
-d'entr'eux qui ne craignit pas de dire à celui qu'il condamnait que
-sa vie était un sacrifice nécessaire à la tranquillité publique. Des
-jugemens où l'on pouvait faire entrer de telles considérations, en
-préparaient d'atroces qui devaient retomber sur la tête des magistrats
-pusillanimes qui avaient pu prendre pour règle de leurs devoirs une
-autre autorité que le cri de leur conscience.»
-
-Ajoutons à ces détails la relation succincte que M. Thiers a donnée de
-cet événement, et qui confirmera pleinement ce que l'on vient de lire.
-
-«Favras, dit cet historien, montra à ses derniers momens une fermeté
-digne d'un martyr, et non d'un intrigant. Il protesta de son innocence,
-et demanda à faire une déclaration avant de mourir. L'échafaud était
-dressé sur la place de Grève. On le conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où
-il demeura jusqu'à la nuit. Le peuple voulait voir pendre un marquis,
-et attendait avec impatience cette égalité dans les supplices. Favras
-rapporta qu'il avait eu des communications avec un grand de l'État
-qui l'avait engagé à disposer les esprits en faveur du roi. Comme il
-fallait faire quelques dépenses, ce seigneur lui avait donné cent
-louis, qu'il avait acceptés. Il assura que son crime se bornait là, et
-il ne nomma personne. Cependant il demanda si l'aveu des noms pourrait
-le sauver. La réponse qu'on lui fit ne l'ayant pas satisfait: «En ce
-cas, dit-il, je mourrai avec mon secret», et il s'achemina vers le lieu
-du supplice avec une grande fermeté.»
-
-
-
-
- INSURRECTION DE NANCY.
-
- DÉVOUEMENT HÉROÏQUE DU JEUNE DESILLES.
-
-
-Les idées révolutionnaires se répandant avec débordement dans les
-masses, qui les recueillaient avec un fanatique enthousiasme, avaient
-fini par gagner l'armée; et, malgré les louables efforts de plusieurs
-chefs énergiques, les liens si salutaires de la discipline s'en
-trouvaient singulièrement affaiblis. Des révoltes avaient éclaté sur
-plusieurs points. A Metz, les soldats enfermèrent leurs officiers,
-s'emparèrent des drapeaux et des caisses, et voulurent même mettre à
-contribution la municipalité. Le général Bouillé courut le plus grand
-danger, et parvint à réprimer la sédition.
-
-Bientôt après, une révolte du même genre et plus grave par ses
-conséquences, se manifesta à Nancy. Des régimens suisses y prirent
-part, et on eut lieu de craindre, si cet exemple était suivi, que
-bientôt tout le royaume ne se trouvât livré aux excès réunis de la
-soldatesque et de la populace. L'assemblée nationale elle-même en
-trembla; elle rendit un décret contre les rebelles. L'officier chargé
-de son exécution se rendit à Nancy, et le fit proclamer; mais il fut
-couvert de huées par le peuple et par les soldats, et ne put s'échapper
-de la ville qu'après avoir couru les plus grands périls. Alors Bouillé
-reçut ordre de marcher sur Nancy, pour que force restât à la loi. Il
-n'avait que peu de soldats sur lesquels il pût compter; heureusement
-les troupes naguère révoltées à Metz, humiliées de ce qu'il n'osait
-pas se fier à elles, demandèrent à marcher contre les rebelles. Les
-gardes nationales offrirent également leurs services, et le général
-s'avança avec ces forces réunies et une cavalerie nombreuse sur Nancy.
-Sa position était embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir sa
-cavalerie, et que son infanterie était bien inférieure en nombre pour
-attaquer les rebelles secondés de la populace, il n'avait que trois
-mille hommes de pied et quatorze cents cavaliers. Les insurgés étaient
-au nombre d'environ dix mille. Néanmoins, le général leur parla
-avec la plus grande fermeté, et parvint à leur imposer. Il y eut des
-pourparlers, et les révoltés parurent décidés à mettre bas les armes,
-et même à évacuer la ville, ainsi que Bouillé l'exigeait. Déjà ils
-avaient remis en liberté quelques officiers dont ils s'étaient emparés,
-et le régiment du roi défilait pour sortir de Nancy. Le général croyait
-tout pacifié, lorsqu'une querelle s'engagea entre son avant-garde, la
-populace armée et un grand nombre de soldats qui, n'ayant pas suivi
-leurs drapeaux, se disposaient à tirer sur les troupes fidèles; une
-grosse pièce d'artillerie était prête à vomir la mitraille.
-
-Un jeune officier du régiment du roi, nommé Desilles, voulut empêcher
-l'effusion du sang, et ramener les troupes à la subordination. Il
-parvient à contenir les furieux pendant quelque temps; il se précipite
-sur la bouche du canon, et, quand on l'en a arraché, il saute sur une
-autre pièce de vingt-quatre, et s'assied sur la lumière. La mort fut
-le prix de son zèle: les rebelles tirèrent sur lui, et le percèrent de
-plusieurs balles.
-
-En même temps, ils mettent le feu à une pièce d'artillerie, et
-une soixantaine de soldats ou de gardes nationaux tombent morts,
-atteints de la mitraille qu'elle vomit; alors, les soldats, furieux,
-s'élancent sur les insurgés. Bouillé se met à leur tête, et pénètre
-dans la ville au milieu d'une grêle de balles qui partent de toutes
-parts, des portes, des fenêtres, des toits et même des caves; Bouillé
-perdit quinze cents hommes; mais la perte des insurgés fut aussi
-très-considérable; il fallut gagner sur eux le terrain pied à pied.
-Enfin, maître des principales places, Bouillé obtint la soumission des
-rebelles, et les fit sortir de la ville. Cet événement, qui eut lieu le
-31 août 1790, répandit une joie générale, et calma les craintes qu'on
-avait conçues pour la tranquillité du royaume. Bouillé reçut du roi
-et de l'assemblée des félicitations et des éloges; plus tard, il fut
-calomnié, et l'on accusa sa conduite de cruauté; cependant elle était
-irréprochable et exemplaire, et dans le moment elle fut applaudie comme
-telle.
-
-Le beau dévoûment du jeune Desilles, qui aurait dû désarmer ses
-bourreaux furieux, fut l'objet des éloges de l'assemblée constituante,
-et la sculpture, la peinture, le théâtre se chargèrent à l'envi de son
-apothéose!
-
-
-
-
- INSURRECTION DU CHAMP-DE-MARS.
-
- COURAGE DE BAILLY, MAIRE DE PARIS.
-
-
-Le départ du roi et de la famille royale, et leur arrestation à
-Varennes, avaient été saisis avidement, comme prétexte de déchéance,
-par le parti des républicains. Un rapport fut fait à l'assemblée
-nationale sur cet événement; et, après des débats orageux, dans
-lesquels la monarchie trouva d'éloquens et nombreux défenseurs,
-l'assemblée rendit un décret qui proclamait l'inviolabilité du
-monarque. Ce décret fut rendu par une immense majorité. Robespierre et
-quelques-uns de ses amis politiques déclamèrent seuls contre le roi, et
-le comparèrent aux plus abominables tyrans de l'antiquité.
-
-La décision de l'assemblée excita la rage des républicains. Robespierre
-se leva, et protesta hautement au nom de l'humanité. Aussitôt ce
-parti eut recours à l'insurrection, sa ressource ordinaire. Dans
-la soirée, il y eut un grand tumulte à la société des Jacobins.
-Une pétition y fut rédigée pour demander, ou plutôt enjoindre à
-l'assemblée, qu'elle déclarât le roi déchu, comme perfide et traître à
-ses sermens, et qu'elle pourvût à son remplacement par tous les moyens
-constitutionnels. Il fut résolu que le lendemain cette pétition serait
-portée au Champ-de-Mars, où chacun pourrait la signer sur l'autel de la
-patrie.
-
-C'était le dimanche, 17 juillet 1790. Dès le matin, les meneurs se
-rendirent sur la place de la Bastille, pour soulever le faubourg
-Saint-Antoine, en tâchant de faire croire au peuple qu'on voulait
-relever la prison d'état dont on voyait encore les ruines. La garde
-nationale déjoua ce projet.
-
-Mais les séditieux ne se tinrent pas pour battus: ils prirent le chemin
-du Champ-de-Mars, appelant à eux la populace de tous les quartiers.
-A cette multitude ameutée, se joignit la foule des curieux qui
-voulaient être témoins de l'événement. Le général Lafayette et la garde
-nationale, avertis du projet d'insurrection, arrivèrent bientôt; en un
-instant les barricades, déjà élevées, furent brisées ou renversées.
-Lafayette fut menacé, et reçut même un coup de feu qui, quoique tiré
-à bout portant, ne l'atteignit pas. Les officiers municipaux s'étant
-réunis à lui, obtinrent de la populace qu'elle se retirât. Des gardes
-nationaux furent placés pour veiller à sa retraite; et on espéra
-un instant qu'elle se dissiperait, mais le tumulte ne tarda pas à
-recommencer.
-
-Deux invalides qui, pour manger un mauvais déjeuner sans être
-incommodés des ardeurs du soleil, s'étaient assis dans un trou pratiqué
-sous l'autel de la patrie, y furent aperçus par les séditieux, et
-saisis aussitôt. Il n'en fallut pas davantage pour faire dire que ces
-hommes conspiraient contre la patrie. Au même instant, ces malheureux
-furent pendus à une lanterne à l'entrée du Gros-Caillou; on leur
-coupa la tête, et suivant l'usage reçu, on se disposa à porter ces
-tristes trophées au bout d'une pique dans les rues de Paris, pour y
-répandre une patriotique terreur; car c'était dans cette intention que
-cet assassinat venait d'être commis; on savait bien que les victimes
-n'avaient pas songé à conspirer; mais il fallait des têtes au bout des
-piques, et les barbares avaient saisi l'occasion de s'en procurer.
-
-Cependant les séditieux, doutant du succès de leur entreprise,
-voulurent donner une sorte de légalité à leur conduite; ils envoyèrent
-des commissaires à la municipalité, pour lui déclarer qu'ils se
-conformaient aux lois; que, réunis sans armes, ils allaient signer
-une pétition que tous les citoyens avaient le droit de faire. Pour
-toute réponse, la municipalité dit aux commissaires de porter à leurs
-commettans l'ordre de se séparer. Les attroupés n'ayant pas voulu
-obéir, Bailly, maire de Paris, se rendit au Champ-de-Mars, fit déployer
-le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la force,
-quoiqu'on ait dit, était légitime. On voulait, ou on ne voulait pas
-les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent
-exécutées, que l'insurrection ne fût pas perpétuelle, et que les
-décisions de l'assemblée ne pussent être annulées par les plébiscites
-de la multitude.
-
-Une partie des révoltés s'était avancée jusque sur la place des
-Invalides, et lançait des pierres contre le corps municipal.
-Quelques cavaliers coururent sur eux, et les dispersèrent. Arrivées
-au Champs-de-Mars, la municipalité et la garde nationale furent
-accueillies par des huées, par une grêle de pierres, par toutes sortes
-de démonstrations hostiles. Quelques individus même eurent l'audace de
-tirer sur elles plusieurs coups de pistolet.
-
-Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il s'avança, avec ce courage
-impassible qu'il avait toujours montré, reçut, sans être atteint,
-plusieurs coups de fusil; et, au milieu du tumulte, ne put faire
-toutes les sommations voulues. D'abord, Lafayette ordonna de tirer
-quelques coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais
-se rallia bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda le feu;
-la première décharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre
-en fut exagéré. Les uns l'ont réduit à quatorze; d'autres à trente;
-d'autres l'ont élevé à quatre cents; et les furieux à quelques mille.
-Ces derniers furent crus dans le premier moment, et la terreur devint
-générale. Ce qu'il y eut de plus déplorable, c'est que la mort frappa
-vraisemblablement quelques malheureux qui ne s'étaient rendus au
-Champ-de-Mars que par un motif de curiosité.
-
-«On a accusé, dit un historien, MM. Lafayette et Bailly d'avoir
-été les assassins du Champ-de-Mars (c'est la qualification qu'on a
-donnée à cette expédition); la vérité est qu'ils firent tout ce qui
-dépendit d'eux pour empêcher cet événement. Les canonniers, indignés
-des insultes dont on les accablait, faisaient les plus énergiques
-imprécations, et voulaient lâcher leurs canons, chargés à mitraille,
-sur la populace: M. Lafayette se précipita devant eux, et par défense,
-et par prière, il vint à bout de les calmer.»
-
-«L'exécution du Champ-de-Mars, dit M. Thiers, fut fort reprochée
-à Lafayette et à Bailly. Mais tous deux, plaçant leur devoir dans
-l'observation de la loi, et sacrifiant leur popularité et leur vie
-à son exécution, n'eurent aucun regret, aucune crainte de ce qu'ils
-avaient fait. L'énergie qu'ils montrèrent imposa aux factieux.»
-
-Ajoutons à ce jugement que, pour ne pas admirer le courage de Bailly
-et de Lafayette dans cette malheureuse circonstance, il faut être
-bien aveuglé par l'esprit de parti, et n'avoir pas la moindre idée
-de l'ordre et de la science gouvernementale. Au milieu des crises
-politiques, on est encore heureux, lorsqu'il se trouve des hommes en
-qui le sentiment du devoir se change soudain en dévoûment, pour sauver
-la chose publique en péril.
-
-
-
-
- SATURNALES PARISIENNES.
-
- JOURNÉE DU 10 AOUT.
-
-
-Dans toutes les insurrections, le peuple croit agir de son propre
-mouvement, tandis qu'il est l'aveugle instrument de quelques ambitieux
-ou de quelques factions qui ont intérêt à le faire agir. Dans toutes
-les mémorables journées de la révolution, il est facile de reconnaître
-que tels ou tels événemens avaient été préparés à l'avance par des
-meneurs qui, travaillant pour leur propre compte, ou pour celui de
-riches et puissans patrons, exploitaient les passions violentes et la
-misère des classes inférieures; pour les soulever au nom de l'intérêt
-général, d'abord on avait toujours sous la main un certain nombre de
-séditieux à gages, de ces hommes à figure sinistre qui ne se montrent
-que dans les jours néfastes, et qui sont au service de qui veut les
-payer. Ces condottieri de la sédition apparaissaient criant à la
-trahison, et vomissant des imprécations de patriotique fureur; les
-masses s'ébranlaient par imitation, par sympathie, et se mettaient à
-l'œuvre par entraînement. Dans de pareilles circonstances, ce sera
-toujours l'histoire des moutons de Panurge.
-
-Les saturnales du 20 juin 1792 furent le résultat, d'ailleurs prévu
-par ses auteurs, de la faction démagogique; on avait tenu des
-conciliabules, harangué plusieurs sections des faubourgs. On avait
-parlé d'une fête pour le 20 juin, anniversaire du serment du jeu de
-paume; il s'agissait, disait-on, de planter un arbre de la liberté sur
-la terrasse des Feuillans, et d'adresser une pétition à l'assemblée
-ainsi qu'au roi. Cette pétition, qui avait pour principal objet le
-rappel de trois ministres girondins, devait être présentée en armes. On
-voit assez par là que l'intention véritable du projet était de jeter
-l'épouvante dans le château par la vue de quarante mille piques.
-
-Le 19 juin, le bruit courut dans Paris qu'une émeute allait éclater.
-Comme ce mouvement était favorisé par les mécontens de tous les partis,
-l'assemblée, lorsqu'on lui dénonça les préludes de la révolte, feignit
-de n'y point ajouter foi, et passa à l'ordre du jour, alléguant
-qu'elle croyait à la sagesse du peuple; aucune précaution ne fut
-prise: aussi, dès le lendemain, le tocsin sonna-t-il dans toutes les
-sections de Paris. Le faubourg Saint-Antoine se mit en marche. Le
-prétexte était comme nous l'avons dit, la présentation d'une pétition.
-Les pétitionnaires, au nombre de huit mille seulement, envahirent la
-salle de l'assemblée; leur orateur prononça un discours diffus sur les
-droits de l'homme et les trahisons de la cour; après cette harangue,
-ils défilèrent dans l'enceinte de la représentation nationale, aux
-acclamations d'une partie des députés. Ce cortége étrange était, en ce
-moment, de trente mille individus au moins. On se figure facilement
-tout ce que peut enfanter l'imagination du peuple livrée à elle-même.
-D'énormes tables portant la déclaration des droits de l'homme ouvraient
-la marche; des femmes, des enfans dansaient autour de ces tables, en
-agitant des branches d'olivier et des piques, c'est-à-dire la paix ou
-la guerre au choix de l'ennemi; ils répétaient en chœur le fameux _ça
-ira_. Cette foule de gens ivres et couverts de haillons, offrait un
-spectacle dégoûtant. On y voyait pêle-mêle des forts de la halle, des
-ouvriers de toutes les classes, avec de mauvais fusils, des sabres et
-des fers tranchans placés au bout de gros bâtons. Des bataillons de la
-garde nationale suivaient en bon ordre pour contenir le tumulte par
-leur présence; après venaient encore des femmes suivies d'autres hommes
-armés. Beaucoup de ces individus portaient des emblêmes grossiers et
-terribles à la fois. Sur des banderolles flottantes on lisait: _La
-Constitution ou la Mort_! Des culottes déchirées étaient élevées en
-l'air aux cris de _Vivent les Sans-Culottes_! D'autres avaient écrit
-sur leurs bonnets ou sur des drapeaux: _Tremblez, tyrans, le Peuple est
-debout_! Enfin un signe atroce vint ajouter la férocité à la bizarrerie
-du spectacle: au bout d'une pique était porté un cœur de veau, ou,
-selon d'autres, de cochon encore saignant, avec cette inscription
-horrible: _Cœur d'aristocrate_! La douleur et l'indignation éclatèrent
-à cette vue: sur-le-champ l'emblême affreux disparut, mais ce fut
-pour reparaître encore aux portes des Tuileries, où ce formidable
-rassemblement se rendit aussitôt.
-
-Le château était entouré de nombreux détachemens de la garde nationale.
-La porte du jardin ayant été ouverte par l'ordre du roi, la foule
-s'y précipita, et défila devant les fenêtres du palais, sans aucune
-démonstration hostile, mais en criant: _A bas le Véto! Vivent les
-Sans-Culottes!_ Cependant quelques individus ajoutaient en parlant du
-roi: «Pourquoi ne se montre-t-il pas?... Nous ne voulons lui faire
-aucun mal.» La multitude sortit par la porte du château qui donne sur
-le Pont-Royal, et vint, en traversant les guichets du Louvre, occuper
-la place du Carrousel. Le peuple inonda bientôt tous les environs, et
-se présenta à la porte royale. L'entrée lui en fut défendue; les flots
-de cette foule tumultueuse furent long-temps contenus par des officiers
-municipaux; mais, la consigne ayant été levée tout-à-coup, le peuple se
-précipita pêle-mêle dans la cour et delà dans le vestibule du château,
-qui en un instant fut envahi par tous les escaliers. On transporta
-à force de bras une pièce de canon jusqu'au premier étage, et les
-assaillans se mirent à attaquer, à coups de sabres et de haches, les
-portes qui s'opposaient à leur passage.
-
-Une partie de la garde préposée à la défense du château, avait
-d'abord paru disposée à repousser les assaillans; mais, par un de ces
-changemens subits qu'on ne peut expliquer, plusieurs des volontaires
-qui étaient de garde à la porte royale et dans les appartemens,
-non-seulement refusèrent de faire feu, mais encore se mêlèrent avec le
-peuple.
-
-Dans cette circonstance si périlleuse, Louis XVI se comporta d'une
-manière qui ne s'accordait guère avec la faiblesse et la pusillanimité
-dont ses ennemis l'ont tant de fois accusé. Il avait fait retirer un
-assez grand nombre de nobles qui voulaient défendre sa personne jusqu'à
-la dernière extrémité. Il était resté avec le vieux maréchal de Mouchy,
-le chef de bataillon Acloque, quelques serviteurs de sa maison et
-plusieurs officiers dévoués de la garde nationale. Quand on entendit
-les cris du peuple et le bruit des coups de hache, les officiers de la
-garde nationale entourèrent le roi, le suppliant de se montrer, en lui
-jurant de mourir à ses côtés. Le roi n'hésite pas, et ordonne d'ouvrir;
-au même instant, le panneau de la porte vient tomber à ses pieds sous
-un coup violent; un canon était pointé devant le roi; près de ce canon
-étaient groupés une foule d'hommes furieux qui passaient les pointes
-menaçantes de leurs piques à travers les ouvertures qu'on venait de
-faire à la porte.
-
-«Me voici,» dit Louis XVI, en se montrant à la foule déchaînée. Ceux
-qui l'entourent, se pressent autour de lui, et lui font un rempart de
-leurs corps. «Respectez votre roi,» s'écrient-ils; et la multitude,
-qui n'avait certainement d'autre but qu'une invasion menaçante,
-ralentit son irruption. Plusieurs voix annoncent une pétition, et
-demandent qu'elle soit écoutée. Ceux qui entourent le roi l'engagent
-alors à passer dans une salle plus vaste, afin de pouvoir entendre
-cette lecture. Le peuple, satisfait de se voir obéi, suit le prince,
-qu'on a l'heureuse idée de placer dans l'embrasure d'une fenêtre.
-On le fait monter sur une banquette; on en dispose plusieurs devant
-lui; on y ajoute une table: tous ceux qui l'accompagnent se rangent
-autour. Les personnes dévouées au roi se pressent autour de lui pour
-le garantir des fureurs individuelles auxquelles il pouvait être en
-butte. Certes, si Louis XVI avait eu des torts aux yeux de la nation,
-l'agonie d'une telle journée en était une bien cruelle vengeance.
-Le spectacle qui s'offrait alors à lui était horrible: du milieu de
-cette foule hétérogène, composée en grande partie de gens ameutés, il
-voyait s'élever trois espèces d'enseignes; l'une formée d'un fer qui
-ressemblait au couperet de la guillotine, avec cette inscription: _Pour
-le tyran_! La seconde représentait une femme à une potence, avec ces
-mots: _Pour Antoinette_! Sur la troisième, on voyait un morceau de
-chair en forme de cœur, cloué à une planche avec cette inscription:
-_Pour les prêtres et les aristocrates_!
-
-Au milieu du tumulte et des vociférations, on entend ces mots souvent
-répétés: _Point de véto! Point de prêtres! Point d'aristocrates! Le
-camp sous Paris!_ Le boucher Legendre s'approche, et demande, dans
-son langage populaire, la sanction du décret.—Ce n'est ni le lieu ni
-le moment, répond le roi avec fermeté; je ferai tout ce qu'exigera
-la constitution.—Cette noble résistance produit son effet: _Vive la
-nation! Vive la nation!_ s'écrient les assaillans.—Oui, reprend Louis
-XVI, _Vive la nation_! Je suis son meilleur ami.—Eh bien! faites-le
-voir, lui dit un de ces hommes, en lui présentant un bonnet rouge au
-bout d'une pique. Pour prouver sa résignation, le roi se laisse placer
-le bonnet rouge sur la tête, et l'approbation est générale. On lui
-présente une bouteille, en lui proposant de boire aux patriotes.—Cela
-est empoisonné, lui dit tout bas un de ses voisins.—Eh bien! réplique
-le prince, je mourrai sans sanctionner; et il boit sans hésiter,
-quoiqu'il eût depuis long-temps la crainte d'être empoisonné.—On a
-voulu seulement effrayer Votre Majesté, lui dit quelque temps après
-un grenadier de la garde nationale, croyant qu'il avait besoin d'être
-rassuré.—_Vous voyez qu'il est calme_, lui dit le roi, en lui prenant
-la main, et la mettant sur son cœur: _On est tranquille en faisant son
-devoir_.
-
-Pendant cette pénible scène, madame Élisabeth, qui aimait tendrement
-son frère, était accourue, et s'était placée derrière lui, pour
-partager ses dangers. Le peuple, en la voyant, la prit pour la reine.
-Les cris: _Voilà l'Autrichienne!_ retentirent de toutes parts, d'une
-manière effrayante. Les grenadiers de la garde nationale, qui avaient
-entouré la princesse, voulaient détromper le peuple.—Ah! laissez-les
-dans l'erreur, dit vivement cette sœur généreuse, et sauvez la reine.
-
-Cependant Marie-Antoinette, entourée de ses enfans, faisait tous ses
-efforts pour joindre son époux. Elle voulait se réunir à lui, et
-demandait avec instance qu'on la menât dans la salle où il se trouvait.
-On était parvenu à l'en dissuader, et rangée derrière la table du
-conseil, avec quelques grenadiers, elle voyait défiler le peuple,
-l'effroi dans le cœur. A ses côtés, sa fille versait des pleurs; son
-jeune fils, effrayé d'abord, s'était bientôt rassuré, et souriait avec
-l'heureuse ignorance de son âge. On lui avait présenté un bonnet rouge,
-que la reine avait mis sur sa tête.
-
-En apprenant les dangers du château, des députés étaient accourus
-auprès du roi, et parlaient au peuple, pour l'inviter au
-respect. L'assemblée nationale, sur la proposition du parti des
-constitutionnels, envoya une députation aux Tuileries, pour préserver
-le roi de la fureur populaire. Le maire de Paris à cette époque,
-Pétion, qui n'était pas étranger à l'insurrection, et qui lui avait
-laissé tout le temps de se développer, arriva enfin au château,
-et après s'être excusé de son retard auprès du roi, monta sur un
-fauteuil, et s'adressant à la foule, lui dit, qu'ayant fait des
-représentations au roi, il ne lui restait plus qu'à se retirer sans
-tumulte, et de manière à ne pas souiller cette journée. En effet, la
-multitude s'écoula paisiblement, et avec ordre. Il était environ sept
-heures, et il y en avait plus de trois que durait cette scène horrible
-de désordre.
-
-Aussitôt, le roi, la reine, sa sœur, ses enfans, se réunirent en
-versant des torrens de larmes. Le roi, étourdi de ce qui venait de se
-passer, avait encore le bonnet rouge sur la tête; il s'en aperçut pour
-la première fois, et il le rejeta avec indignation. Parmi les députés
-accourus au château, Merlin de Thionville, ardent républicain, était
-présent. La reine aperçut des larmes dans ses yeux. «Vous pleurez,
-lui dit-elle, de voir le roi et sa famille traités si cruellement
-par un peuple qu'il a toujours voulu rendre heureux.—Il est vrai,
-madame, répondit Merlin, je pleure sur les malheurs d'une femme belle,
-sensible, et mère de famille; mais ne vous y méprenez point, _il n'y a
-pas une de mes larmes pour le roi, ni pour la reine; je hais les rois
-et les reines_.» Réponse qui exprime, en quelques mots, l'aveuglement
-du fanatisme politique.
-
-De cette fatale journée du 20 juin, où la royauté fut avilie, à celle
-du 10 août, où elle fut anéantie, la transition n'était pas difficile
-à prévoir. Les partis qui avaient poussé le peuple à violer la demeure
-des rois pour obtenir de force la sanction de deux décrets, ne devaient
-pas se faire plus de scrupule de ruer de nouveau ce peuple sur
-l'enceinte royale, pour faire proclamer la déchéance du roi, qu'ils
-désignaient comme l'ami avoué des ennemis de la patrie. La coalition
-formée contre la France par tous les princes de l'Europe, favorisait
-leur audace, et servait de prétexte à leurs desseins de renversement.
-On montrait au peuple l'ennemi extérieur qui le menaçait, et il était
-facile de le convaincre qu'il avait dans la cour un ennemi non moins
-redoutable, allié secret du premier. Les partis étaient en présence.
-Celui de la Gironde méditait une insurrection républicaine. Les
-fédérés des départemens arrivaient, surtout ceux de Marseille, qui
-se sont fait une si triste célébrité dans la boucherie du 10 août.
-L'orage grossissait de jour en jour. Déjà, à la fête solennelle de la
-fédération, Louis XVI avait à peine échappé à la fureur du peuple,
-qui, d'un autre côté, prodiguait toutes les marques de son affection à
-Pétion, son ancien maire, et l'agent fidèle des factieux.
-
-Enfin le moment de la crise arriva. Tout était prêt pour porter le coup
-décisif. Le 9 août, le président du club des Cordeliers, foyer de la
-sédition, avait dit à ses gens, qu'il ne s'agissait plus, comme au 20
-juin, d'une simple promenade civique. On avait éloigné de la capitale
-les régimens dont les dispositions avaient paru favorables au roi
-pendant la dernière fédération. Le château des Tuileries avait pour
-toute défense huit ou neuf cents Suisses, et un peu plus d'un bataillon
-de la garde nationale. A ces défenseurs du château, il faut joindre une
-foule de vieux serviteurs qui s'étaient pourvus, à la hâte, de toutes
-les armes qu'ils avaient pu se procurer.
-
-Tous les membres du directoire du département s'étaient rendus au
-château, aux premiers tintemens du tocsin. On y manda Pétion, qui
-arriva avec deux officiers municipaux. On lui fit signer l'ordre de
-repousser la force par la force, et il le signa, pour ne pas paraître
-le complice des insurgés. On voulait le retenir au château, comme une
-sorte d'ôtage, mais le roi s'y opposa.
-
-Il eût été, peut-être, un moyen de conjurer le danger qui menaçait;
-c'était de prévenir l'attaque, en dissipant les insurgés, qui n'étaient
-pas encore très-nombreux. On ne s'y arrêta point, par respect pour la
-légalité.
-
-Une nouvelle municipalité s'était formée à l'Hôtel-de-Ville. Mandat,
-commandant en chef les forces destinées à la défense du château, est
-sommé par cette municipalité insurrectionnelle, de comparaître à
-l'Hôtel-de-Ville. Il ignorait la composition de cette nouvelle commune;
-il hésite un moment, puis il remet à son fils l'ordre de repousser
-la force par la force, signé de Pétion, et se rend à la sommation
-de la municipalité. Il était quatre heures du matin. A peine est-il
-arrivé à l'Hôtel-de-Ville, qu'il est surpris d'y trouver une autorité
-nouvelle. On l'entoure, on l'interroge sur les ordres qu'il a donnés;
-on le renvoie ensuite, et, en le renvoyant, le président fait un
-signe sinistre qui devient un arrêt de mort. En effet, le malheureux
-commandant est à peine sorti, qu'on s'empare de lui, et qu'il est
-renversé d'un coup de pistolet; on le dépouille de ses vêtemens,
-et l'on jette son corps dans la rivière, où tant d'autres cadavres
-allaient bientôt le suivre.
-
-Par ce meurtre, tous les moyens de défense du château furent paralysés.
-Les insurgés se réunirent de tous les points de la capitale. Le château
-fut assiégé au milieu d'une confusion extraordinaire. Dès le point du
-jour, on découvrit leurs bandes, occupant toutes les avenues du palais;
-on aperçut leur artillerie pointée sur le château; on entendit leurs
-cris confus, et leurs chants menaçans. La plus grande division régnait
-dans les rangs de la garde nationale; un grand nombre de citoyens
-faisant partie de cette garde, s'était réuni aux assaillans. Le roi
-et la reine avaient passé plusieurs fois la revue des défenseurs du
-château; la reine, surtout, les encourageait par des discours vifs et
-animés. Arrachant vivement un pistolet de la ceinture d'un officier
-suisse, elle le présenta à Louis XVI, en lui disant avec chaleur:
-«Allons, monsieur, voilà l'instant de vous montrer.» Mais quelque
-courage qu'eût le roi, car il en montra encore beaucoup dans cette
-désastreuse journée, il lui manquait celui de l'offensive.
-
-Rœderer, le procureur-syndic de la commune, vivement alarmé des
-événemens qui se préparaient, et de la défection qui se manifestait
-dans les rangs des gardes nationaux restés jusque là fidèles, vint
-conseiller au roi de se réfugier au sein de l'assemblée nationale.
-
-La reine s'opposa vivement à ce projet. «Madame, lui dit Rœderer, vous
-exposez la vie de votre époux et celle de vos enfans: Songez à la
-responsabilité dont vous vous chargez.» L'altercation fut assez vive;
-enfin le roi se décida à se retirer dans l'assemblée; et d'un air
-résigné: Partons, dit-il à sa famille, et à ceux qui l'entouraient.
-«Monsieur, dit la reine à Rœderer, vous répondez de la vie du roi et de
-mes enfans.—Madame, répliqua le procureur-syndic, je réponds de mourir
-à leurs côtés, mais je ne promets rien de plus.»
-
-Une difficulté restait, celle de traverser les bataillons des
-assiégeans, pour se rendre à la salle du Manége, où se tenait
-l'assemblée. Rœderer parla au nom de la loi; les rangs s'ouvrirent;
-mais on ne voulait laisser passer que le roi, et sacrifier
-Marie-Antoinette à la vengeance publique. On eut bien de la peine à
-calmer cette effervescence. Un homme du peuple prit la main du roi,
-et lui promit, en termes grossiers, sa protection. Un autre prit le
-jeune prince dans ses bras; aussitôt les cris: _Point de femme! à bas
-madame Véto!_ se firent entendre. Mais Rœderer, par sa fermeté, imposa
-à cette multitude déchaînée, et parvint à introduire saine et sauve la
-famille royale dans l'assemblée. Louis XVI et tous les siens furent
-placés dans la loge d'un journaliste, d'où ils assistèrent aux tristes
-délibérations dont ils devaient être l'objet.
-
-A peine la famille royale était-elle en sûreté, qu'une affreuse
-décharge d'artillerie, suivie de coups de fusils répétés sans
-intervalles, se fit entendre. Ce combat avait lieu au château.
-Après le départ du roi, toute résistance avait paru inutile; aussi
-les commandans du château n'avaient-ils pas cherché à défendre les
-portes extérieures. Les Marseillais, les bataillons des faubourgs,
-étaient entrés sans coup férir dans les cours. Les canonniers, les
-gendarmes, une partie des gardes nationaux s'étaient déclarés pour
-eux. On parlementait avec les Suisses. Tout annonçait une pacification
-immédiate; les Suisses remettaient même leurs baïonnettes dans le
-fourreau, quand tout-à-coup, la décharge d'une arme à feu, partant du
-château, fit crier des deux côtés à la trahison. On ignore de quelle
-main partit ce coup fatal; quoiqu'il en soit, les suites en furent
-terribles. Les Suisses, auxquels on présenta ce coup de feu comme une
-trahison du parti populaire, s'emparèrent de plusieurs canons, les
-tirèrent sur les Marseillais, et ajoutèrent à l'effet terrible de la
-mitraille celui d'un feu de file bien nourri: ils repoussèrent pendant
-quelques instans le peuple et les fédérés. Mais bientôt la masse
-populaire, qui répare si facilement ses pertes, revint à la charge, et,
-après une héroïque défense, les malheureux Suisses tombèrent accablés
-sous le nombre; presque tous périrent dans cette sanglante catastrophe,
-ou sous le canon des Marseillais, ou sous les coups de la populace, qui
-les suivait.
-
-Alors le château fut envahi; le feu, mis aux casernes, gagna bientôt
-tous les bâtimens: les appartemens du roi furent dévastés, ses fidèles
-serviteurs poursuivis, arrêtés ou massacrés. Un peloton de dix-sept
-Suisses s'était réfugié dans la chapelle, où quelques femmes s'étaient
-également sauvées. Bourdon de l'Oise, armé d'une espingole, enfonce
-la porte, et dit en riant, dans un baragouin dérisoire, à plusieurs
-personnes qui étaient auprès de lui: _Tirerai-je t'y où ne tirerai-je
-t'y pas?_ et à l'instant il lâche la détente. La foule se précipite,
-et tout est égorgé. Un mauvais acteur tragique se barbouilla le visage
-du sang d'un Suisse. Le nommé Arthur, riche manufacturier, arracha
-le cœur à un de ces malheureux, et l'emporta; on a dit, mais le fait
-est si atroce qu'on se refuse à le croire, qu'il trempa ce cœur dans
-de l'eau-de-vie brûlée et le dévora. Les domestiques du château,
-quoique tous d'une opinion révolutionnaire, ne furent pas épargnés.
-Quelques-uns furent précipités dans les feux des cuisines, d'autres
-furent égorgés.
-
-Il se trouva quelques vainqueurs généreux: «Grâce aux femmes, s'écria
-l'un d'entre eux; ne déshonorez pas la nation!» Et il sauva des dames
-de la cour qui étaient à genoux, en présence des sabres levés sur leur
-tête.
-
-Cette terrible et déplorable journée se termina par le décret de
-déchéance que rendit l'assemblée. Le roi fut déclaré déchu de la
-royauté et la convention nationale convoquée. C'était le dernier jour
-de la couronne. «La monarchie suspendue, dit M. Thiers, allait être
-bientôt la monarchie détruite. Elle allait périr, non dans la personne
-d'un Louis XI, d'un Charles IX, d'un Louis XIV, mais dans celle de
-Louis XVI, l'un des rois les plus honnêtes qui se soient assis sur le
-trône.»
-
-
-
-
- MASSACRES
- DANS LES PRISONS DE PARIS.
-
- PRINCIPALES SCÈNES ET CIRCONSTANCES DE
- CES JOURNÉES SANGLANTES.
-
-
-Qui le croirait, si le fait n'était prouvé d'une manière irrécusable?
-Un ministre de la justice fut le principal ordonnateur des assassinats
-de septembre! C'était donner au meurtre une sorte de quasi-légalité; on
-marchait à pas de géant dans la voie d'un effroyable progrès, et l'on
-devait encore aller bien au-delà.
-
-La coalition des armées étrangères avait fait invasion sur le
-territoire français; sa marche n'éprouvait que très-peu d'obstacles;
-déjà plusieurs villes importantes étaient en son pouvoir. La terreur
-était au cœur des républicains. Danton, à cette époque l'homme le plus
-puissant de Paris, était ministre de la justice. Doué d'une audace
-extraordinaire, maître du conseil, ami de Marat et partageant ses
-opinions, sympathisant par son naturel violent avec les passions de
-la populace, il pensait qu'il fallait que le gouvernement restât à
-Paris, qu'il s'y défendît, et que plus tôt que de reculer, il fallait
-qu'il s'y ensevelît sous les ruines de la patrie. Mais, tout bouillant
-d'ardeur révolutionnaire, il voulait qu'avant l'arrivée des ennemis du
-dehors, on immolât les ennemis du dedans, c'est-à-dire les royalistes.
-Ce fut l'origine de l'odieuse qualification de suspects et des visites
-domiciliaires. Dès lors le système des dénonciations fut organisé. Tout
-ce qui avait appartenu à l'ancienne cour, ou par les emplois, ou par
-le rang, tout ce qui s'était prononcé pour elle, tous les prêtres non
-assermentés, tous les citoyens qui avaient de lâches ennemis, furent
-jetés dans les prisons au nombre de douze ou quinze mille individus.
-La terreur régnait dans Paris. Le comité de _défense générale_, établi
-dans la convention, avisait aux moyens de résister à l'ennemi. C'était
-le 30 août. Quelques membres avaient ouvert l'avis de se retirer à
-Saumur; cet avis venait d'être combattu par Vergniaud et Guadet. Après
-eux, Danton prit la parole: «On vous propose, dit-il, de quitter
-Paris. Vous n'ignorez pas que, dans l'opinion des ennemis, Paris
-représente la France, et que leur céder ce point, c'est leur abandonner
-la révolution. Reculer, c'est nous perdre. Il faut donc nous maintenir
-ici par tous les moyens, et nous sauver par l'audace.
-
-«Parmi les moyens proposés, aucun ne m'a semblé décisif. Il faut ne
-pas se dissimuler la situation dans laquelle nous a placés le 10 août.
-Il nous a divisés en républicains et en royalistes, les premiers peu
-nombreux et les seconds beaucoup. Dans cet état de faiblesse, nous
-républicains, nous sommes exposés à deux feux, celui de l'ennemi,
-placé au dehors, et celui des royalistes placés au dedans. Il est un
-directoire royal qui siége secrètement à Paris et correspond avec
-l'armée prussienne. Vous dire où il se réunit, qui le compose, serait
-impossible aux ministres. Mais pour le déconcerter et empêcher sa
-funeste correspondance avec l'étranger, _il faut..... il faut faire
-peur aux royalistes_.....»
-
-Ces mots, accompagnés d'un geste d'extermination, furent l'arrêt de
-mort des infortunés détenus. Danton laissa tout le conseil frappé
-de stupeur, et se rendit au comité de surveillance de la commune, où
-régnait Marat. Danton, que toujours on trouva sans haine contre ses
-ennemis personnels, et souvent accessible à la pitié, prêta son audace
-aux horribles rêveries de Marat. Ils formèrent tous deux l'exécrable
-complot de faire massacrer les malheureux détenus dans les prisons de
-Paris.
-
-Un nommé Maillard, ancien huissier, qui avait figuré à la tête des
-femmes soulevées dans les journées des 5 et 6 octobre, s'était formé
-une bande d'hommes grossiers et propres à tout oser. Comme on savait
-que cette bande n'agissait que par ses ordres, on l'avertit de se
-tenir prêt à agir au premier signal, de se placer d'une manière utile
-et sûre, de préparer des assommoirs, de prendre des précautions
-pour empêcher les cris des victimes, et de se procurer des voitures
-couvertes, ainsi que d'autres objets.
-
-Le bruit d'une horrible exécution s'était répandu sourdement dans
-tout Paris. On accusait perfidement les détenus des complots les plus
-absurdes; ces malheureux, qu'on accusait, tremblaient pour leur vie;
-leurs parens étaient dans la consternation, et la famille royale, qui
-avait été jetée dans la tour du Temple, n'attendait que la mort.
-
-Tout-à-coup, le samedi 1er septembre, se répand la nouvelle de la prise
-de Verdun. Cette place n'était qu'investie, mais on crut qu'elle avait
-été emportée par l'effet d'une trahison.
-
-Le lendemain, 2 septembre était un dimanche, et l'oisiveté augmentait
-le tumulte populaire. De plus, on avait décrété une levée en masse
-des citoyens. Des attroupemens nombreux se formaient partout, et on
-répandait que l'ennemi pouvait être à Paris sous trois jours. Cependant
-une terreur profonde régnait dans les prisons; les geôliers eux-mêmes
-étaient consternés; celui de l'Abbaye avait, dès le matin, fait sortir
-sa femme et ses enfans; le dîner avait été servi aux prisonniers deux
-heures plus tôt qu'à l'ordinaire; tous les couteaux avaient été retirés
-de leurs serviettes. Frappés de ces circonstances qu'ils ne pouvaient
-s'expliquer, ils interrogeaient avec instance leurs sinistres gardiens,
-qui demeuraient sourds à leurs questions. A deux heures enfin, on
-entend battre la générale, le tocsin sonne de toutes parts, et le
-canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la capitale; des troupes de
-citoyens remplissent les places publiques.
-
-Vingt-quatre prêtres, arrêtés pour refus de serment, se trouvaient à
-l'Hôtel-de-Ville; ils devaient être transférés à l'Abbaye. On choisit
-ce moment pour leur translation. On les fait monter dans six fiacres
-escortés par les fédérés bretons et marseillais. Sur les quais, la
-foule les entoure, et les accable d'outrages. Les fédérés les signalent
-comme les conspirateurs qui devaient égorger les femmes et les enfans,
-tandis que les citoyens seraient à la frontière. Ces paroles augmentent
-encore le tumulte. On ouvre les portières des voitures; on accable
-d'injures et de coups ces malheureux prêtres. Enfin on arrive dans
-la cour de l'Abbaye, devant la porte du comité de la section des
-Quatre-Nations. Maillard était présent avec sa bande féroce. Le premier
-des prisonniers qui sort du premier fiacre est aussitôt percé de mille
-coups; celui qui le suit, à cette vue, se rejette dans la voiture; on
-l'en arrache avec violence, et on l'égorge comme le premier; les deux
-autres subissent le même sort. Les égorgeurs se portent sur les autres
-voitures, et font un carnage horrible, au milieu des hurlemens d'une
-populace furieuse. Tous ces infortunés furent immolés, à l'exception
-d'un seul, l'abbé Sicard, qui fut sauvé par miracle.
-
-En ce moment arrive, l'infâme Billaud-Varennes, membre du conseil
-de la commune; il marche sans s'émouvoir dans le sang et sur les
-cadavres, et, s'adressant à la foule des assassins: _Peuple_, dit-il,
-_tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir_. La voix de Maillard
-s'élève après celle de Billaud: _Il n'y a plus rien à faire ici_,
-s'écrie-t-il, _allons aux Carmes_. On avait enfermé, parqué dans cette
-église environ deux cents prêtres. Ces malheureux, attendant la mort,
-adressaient des prières au ciel, et s'embrassaient les uns les autres
-en signe d'adieu. La bande infernale entre; elle appelle à grands
-cris le vénérable archevêque d'Arles; on le cherche; il est reconnu
-et tué d'un coup de sabre sur le crâne. Les monstres, fatigués de se
-servir du sabre, emploient leurs armes à feu, et font des décharges
-générales dans le fond des salles, dans le jardin, sur les murs et
-sur les arbres où quelques unes des victimes cherchaient à se sauver.
-Plusieurs évêques se trouvaient parmi ces ecclésiastiques, entre
-autres les évêques de Beauvais et de Saintes, tous deux frères et
-de la maison de La Rochefoucauld. On les fit rentrer dans l'église
-à coups de plat de sabre, pour les égorger plus à loisir. L'évêque
-de Saintes avait déjà la jambe cassée. Il n'avait point été arrêté,
-mais s'était rendu volontairement en prison pour consoler son frère,
-vieillard octogénaire. Il fut déposé sur un grabat, et entouré de
-quelques gendarmes qui paraissaient vouloir le sauver, en le cachant
-au milieu d'eux. Pendant ce temps, on arrachait les prêtres de l'autel
-où ils s'étaient réfugiés; on les faisait sortir deux à deux, et on
-les égorgeait. L'évêque de Beauvais ayant aussi été mis à mort, les
-cannibales enlevèrent aux gendarmes son généreux frère, le jetèrent à
-la porte et le massacrèrent.
-
-Tandis que le massacre s'achève aux Carmes, Maillard revient à l'Abbaye
-avec une partie de ses dégoûtans sicaires. Il était couvert de sang
-et de sueur. Il entre au comité de la section des Quatre-Nations,
-et demande _du vin pour les braves travailleurs qui délivrent la
-nation de ses ennemis_. Le comité, tremblant, leur en fait distribuer
-vingt-quatre pintes; on sert ce vin dans la cour et sur des tables
-entourées de cadavres. On boit, et tout-à-coup, montrant la prison
-voisine, Maillard s'écrie: _A l'Abbaye!_ _A l'Abbaye!_ répètent ces
-hommes sanguinaires, et ils suivent leur digne commandant; on attaque
-la porte; les prisonniers entendent les hurlemens de ces bêtes féroces;
-les portes sont ouvertes; les premiers détenus qui se présentent sont
-saisis, traînés par les pieds, et jetés tout sanglans dans la cour.
-Tandis qu'on immole sans distinction les premiers venus, Maillard se
-fait remettre les écrous et les clés des diverses prisons. Un homme,
-qui se trouve parmi les égorgeurs, s'avançant vers la porte du guichet,
-monte sur un tabouret, et prend la parole: «Mes amis, dit-il, vous
-voulez détruire les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple,
-et qui devaient égorger vos femmes et vos enfans, tandis que vous
-seriez à la frontière. Vous avez raison sans doute; mais vous êtes
-de bons citoyens, vous aimez la justice, et vous seriez désespérés
-de tremper vos mains dans le sang innocent.—Oui! oui! s'écrient les
-exécuteurs.—Eh bien! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien
-entendre, vous jeter, comme des tigres en fureur, sur des hommes qui
-vous sont inconnus, ne vous exposez-vous pas à confondre les innocens
-avec les coupables?—Voulez-vous, vous aussi, nous endormir? s'écrie à
-son tour un des assistans, en brandissant son sabre; si les Prussiens
-et les Autrichiens étaient à Paris, chercheraient-ils à distinguer les
-coupables? J'ai une femme et des enfans que je ne veux pas laisser en
-danger. Si vous voulez, donnez des armes à ces _coquins_, nous les
-combattrons à nombre égal, et, avant de partir, Paris en sera purgé.—Il
-a raison; il faut entrer, se disent les autres.» Ils poussent et
-s'avancent. Cependant on les arrête, et on les oblige à consentir à
-une espèce de jugement: on convient que l'on prendra le registre des
-écrous, que l'un d'eux fera les fonctions de président, lira les noms,
-le motif de la détention, et prononcera à l'instant même sur le sort de
-chaque prisonnier. «Maillard! Maillard président!» s'écrient plusieurs
-voix; et, en vertu de cette élection, Maillard entre en fonctions.
-Ce sanguinaire président s'assied aussitôt devant une table, prend le
-registre des écrous, nomme juges, de son autorité privée, plusieurs
-de ses assassins, et laisse les autres à la porte pour exécuter ses
-arrêts. Afin de s'épargner les scènes de désespoir, il est convenu que,
-pour toute sentence de mort, il prononcera ces mots: _Monsieur, à la
-Force_; et qu'alors, jeté hors du guichet, le prisonnier sera livré,
-sans s'en douter à ses bourreaux. Dans d'autres prisons, le mot fatal
-était: _Élargissez monsieur_.
-
-On amène d'abord les Suisses détenus à l'Abbaye. «C'est vous, leur
-dit Maillard, qui avez assassiné le peuple au 10 août?—Nous étions
-attaqués, répondent ces malheureux, et nous obéissions à nos chefs.—Au
-reste, reprend froidement Maillard, il ne s'agit que de vous conduire à
-la Force.» Mais les malheureux, qui avaient entrevu les sabres menaçans
-de l'autre côté du guichet, ne peuvent s'abuser. Il faut sortir; ils
-reculent, se rejettent en arrière. L'un d'eux, d'une contenance plus
-ferme, demande où il faut passer. On lui ouvre la porte, et il se
-précipite tête baissée au milieu des sabres et des piques; les autres
-le suivent, et subissent le même sort.
-
-Reding, officier suisse, avait reçu, au combat du 10 août, un coup de
-feu qui lui avait cassé le bras. Deux hommes, les mains ensanglantées,
-armés de sabres, et conduits par un guichetier qui portait une torche,
-vinrent chercher ce malheureux militaire. Un d'eux ayant fait un
-mouvement pour l'enlever, Reding l'arrêta en lui disant d'une voix
-mourante: _Eh! monsieur, j'ai assez souffert, je ne crains pas la mort;
-de grâce, donnez-la moi ici_. Ces mots parurent attendrir l'assassin,
-qui resta un moment immobile; mais son camarade, en le regardant, et en
-lui disant: _Allons donc_, le décida. Le malheureux Reding fut enlevé,
-porté et jeté dans la rue, où il reçut la mort.
-
-A mesure que la prison était _déblayée_, suivant l'expression de ces
-bourreaux forcenés, on amenait d'autres prisonniers, qui ne tardaient
-pas à être immolés à leur tour. De ce nombre fut Montmorin, ancien
-ministre de Louis XVI. Amené devant le sanglant président, il déclara
-que, soumis à un tribunal régulier, il n'en pouvait reconnaître
-d'autre. «Soit, répondit Maillard, vous irez donc à la Force attendre
-un nouveau jugement.» L'ex-ministre, trompé, demande une voiture; on
-lui répond qu'il en trouvera une à la porte. Il demande encore quelques
-effets, fait quelques pas vers la porte, et reçoit la mort.
-
-On amène ensuite Thierry, valet-de-chambre du roi. _Tel maître, tel
-valet_, dit Maillard, et le malheureux tombe sous les coups des
-assassins. D'autres victimes succèdent encore. Chacun des prisonniers,
-entendant les vociférations des égorgeurs, s'apprêtait à sa dernière
-heure. A dix heures du soir, l'abbé Lenfant, confesseur du roi, et
-l'abbé Chapt de Rastignac, parurent dans la tribune de la chapelle de
-l'Abbaye, qui servait de prison à un grand nombre d'infortunés, et,
-étendant les mains, donnèrent leur bénédiction à cette foule, vouée,
-comme eux, à une mort certaine. Une heure après, ces deux vénérables
-prêtres furent massacrés, et leurs cris furent entendus de ceux qu'ils
-venaient de consoler et de bénir.
-
-Au rapport de M. de Saint-Méard, qui se trouvait au milieu de ces
-malheureux, la principale occupation des prisonniers était de savoir
-quelle était la position à prendre pour recevoir la mort le moins
-douloureusement possible. «Nous envoyions de temps à autre, dit-il,
-quelques-uns de nos camarades à la fenêtre de la tourelle, pour nous
-instruire de l'attitude que prenaient les malheureux qu'on immolait,
-et pour calculer, d'après leur rapport, celle que nous ferions bien de
-prendre. Ils rapportaient que ceux qui étendaient les mains souffraient
-beaucoup plus long-temps, parce que les coups de sabre étaient amortis
-avant de porter sur la tête; qu'il y en avait même dont les bras et les
-mains tombaient avant le corps; et que ceux qui les plaçaient derrière
-le dos devaient souffrir beaucoup moins. Tels étaient les horribles
-détails sur lesquels nous délibérions.»
-
-M. Journiac de Saint-Méard, à qui nous venons d'emprunter ces détails,
-échappa miraculeusement à cette boucherie. Un de ses gardes conçut
-pour lui de l'intérêt, en lui entendant parler le patois de son pays.
-«Pourquoi es-tu ici, dit-il à M. de Saint-Méard; si tu n'es pas
-un traître, le président, _qui n'est pas un sot_, saura te rendre
-justice. Ne tremble pas, et réponds bien.» M. de Saint-Méard est
-présenté à Maillard, qui regarde l'écrou: «Ah! dit Maillard, c'est
-vous, monsieur Journiac, qui écriviez dans le journal de la cour et
-de la ville?—Non, répond le prisonnier, c'est une calomnie; je n'y
-ai jamais écrit.—Prenez garde de nous tromper, reprend Maillard, car
-ici tout mensonge est puni de mort. Ne vous êtes-vous pas récemment
-absenté pour aller à l'armée des émigrés?—C'est encore une calomnie;
-j'ai un certificat attestant que, depuis vingt-trois mois, je n'ai
-pas quitté Paris.—De qui est le certificat? la signature en est-elle
-authentique?» Heureusement pour M. de Saint-Méard, il y avait dans
-ce sanguinaire auditoire un homme qui connaissait personnellement le
-signataire de ce certificat. La signature est en effet vérifiée et
-déclarée véritable. «Vous le voyez donc, reprend le prisonnier, on
-m'a calomnié.—Si le calomniateur était ici, reprend Maillard, une
-justice terrible en serait faite; mais, répondez, n'avait-on aucun
-motif de vous enfermer?—Oui, reprend M. de Saint-Méard, j'étais connu
-pour aristocrate, j'étais franc royaliste.—Ce n'est pas pour juger les
-opinions que nous sommes ici, répondit un des juges; c'est pour en
-juger les résultats.—Ma conduite est sans reproche, répliqua l'accusé;
-je n'ai jamais conspiré; mes soldats, dans le régiment où je servais,
-m'étaient tous dévoués.»
-
-Frappés de tant de fermeté, les juges se regardent, et Maillard donne
-le signal de grâce. Aussitôt les cris de _vive la nation!_ retentissent
-de toutes parts, le prisonnier est embrassé; deux individus s'emparent
-de lui, et, le couvrant de leurs bras, le font passer sain et sauf à
-travers la haie menaçante des piques et des sabres. M. de Saint-Méard
-veut leur donner de l'argent, ils le refusent, et ne demandent qu'à
-l'embrasser.
-
-Pendant cette affreuse nuit, la troupe des assassins s'était divisée,
-et avait porté le ravage dans les autres prisons de Paris. Au Châtelet,
-à la Force, à la Conciergerie, aux Bernardins, à Saint-Firmin, à la
-Salpêtrière, à Bicêtre, les mêmes horreurs avaient été commises.
-Partout le sang coulait à flots. Le lendemain lundi 3 septembre, le
-jour éclaira l'affreux carnage de la nuit, et tout Paris fut dans
-la stupeur. Billaud-Varennes reparut à l'Abbaye, où la veille, il
-avait prodigué ses atroces encouragemens à ceux qu'on appelait _les
-travailleurs_. Il offrit, au nom de la France, vingt-quatre livres à
-ces égorgeurs, qui, disait-il, venaient de sauver la patrie. On courut
-chez Roland, ministre de l'intérieur, qui venait d'apprendre avec le
-jour les crimes de la nuit; on lui demanda des fonds pour acquitter le
-salaire de ces affreux travaux. Le ministre repoussa cette demande avec
-indignation; et la commune, qui avait ordonné et dirigé les massacres,
-paya cette horrible dette. On peut lire au registre de ses dépenses
-la mention de plusieurs sommes payées aux exécuteurs de septembre.
-On y verra aussi, à la date du 4 septembre, la somme de 1,463 livres
-affectée à cet exécrable emploi.
-
-Il y avait, à la Force, un tribunal semblable à celui de l'Abbaye,
-et qui procédait de la même manière. C'était là que se trouvait
-l'infortunée princesse de Lamballe qui avait été célèbre à la cour,
-par sa beauté, et par l'intimité qui l'unissait à la reine. On la
-traîna mourante, au terrible guichet.—Qui êtes-vous? lui demandent les
-bourreaux en écharpe.—Louise de Savoie, princesse de Lamballe.—Quel
-était votre rôle à la cour? Connaissiez-vous les complots du
-château?—Je n'ai connu aucun complot.—Faites serment d'aimer la
-liberté et l'égalité; faites serment de haïr le roi, la reine, et la
-royauté.—Je ferai le premier serment, je ne puis faire le second, il
-n'est pas dans mon cœur.—Jurez donc, lui dit un des assistans qui
-voulait la sauver; mais l'infortunée ne voyait, et n'entendait plus
-rien.—Qu'on _élargisse_ madame, dit le chef du guichet. On emmène
-cette femme infortunée; elle est reçue à la porte par des furieux
-avides de carnage. Un premier coup de sabre, porté sur le derrière de
-sa tête, fait jaillir le sang, dont ces cannibales sont altérés. Elle
-fait encore plusieurs pas, soutenue par deux hommes qui, peut-être,
-voulaient la sauver; mais un dernier coup la fait tomber un peu plus
-loin. Ses assassins l'outragent, la mutilent, se partagent les lambeaux
-de son beau corps déchiré. Sa tête, son cœur, d'autres parties du
-cadavre, portées au bout d'une pique, sont promenées dans Paris. «J'ai
-été obligé, dit l'historien Beaulieu, de me trouver plusieurs fois avec
-un bourreau de cette princesse; il se nommait Mamain, ancien soldat, et
-fils d'un aubergiste de Bordeaux; il se vantait de l'avoir éventrée,
-et de lui avoir arraché le cœur.»
-
-Les misérables qui portaient la tête de l'infortunée princesse,
-au bout d'une pique, s'arrêtèrent long-temps sous les fenêtres du
-château du Temple, où était renfermée la reine. Il était environ
-une heure et demie, et la famille royale était à dîner. Les cris de
-la populace, le bruit du tambour, se font entendre; ces infortunés
-quittent la table avec précipitation, et se réunissent dans la chambre
-qu'occupait Marie-Antoinette. Un instant après, la tête de madame de
-Lamballe est présentée à l'une des croisées où dînait le fidèle Cléry,
-valet-de-chambre du roi, et la dame Tison, que la municipalité avait
-placée auprès de la reine; à cette vue épouvantable, cette femme jette
-un grand cri; les assassins, croyant avoir reconnu la voix de la reine,
-font entendre des éclats de rire affreux. Les officiers municipaux
-qui veillaient au Temple font tous leurs efforts pour éloigner cette
-horde d'assassins qui voulaient qu'on les laissât entrer dans le
-Temple, avec madame de Lamballe; ils voulaient seulement présenter
-cette tête aux illustres prisonniers, et leur apprendre, disaient-ils,
-par ce spectacle, quel était le résultat de leurs conspirations. Les
-officiers municipaux s'y étant opposés formellement, ils se réduisirent
-à demander qu'on les laissât entrer dans la cour, et qu'on fît mettre
-le roi et la reine à la fenêtre. Cette affreuse négociation en était
-là, lorsque deux officiers municipaux se présentèrent à la famille
-royale. Le roi leur demanda si sa famille était en sûreté. «On fait
-courir le bruit, répondirent-ils, que vous et votre famille, n'êtes
-plus dans la tour du Temple. On demande que vous paraissiez à la
-croisée; mais nous ne le souffrirons pas; le peuple doit montrer plus
-de confiance à ses magistrats.»
-
-Laissons continuer le récit de cette pénible scène au fidèle Cléry.
-«Cependant, dit-il, les cris et le tumulte redoublaient, et l'on
-entendait distinctement, de l'intérieur du Temple, les imprécations
-et les injures grossières adressées à la reine. Un troisième officier
-municipal parut, et introduisit dans la chambre où était la famille
-royale, quatre soi-disant députés du peuple, envoyés pour vérifier si
-leurs majestés étaient dans la tour. L'un d'eux, portant l'uniforme de
-commandant de bataillon de la garde nationale, insista pour que les
-prisonniers se montrassent aux fenêtres; les officiers municipaux
-s'y opposèrent. Cet homme dit alors à la reine, sur le ton le plus
-brutal: _On veut vous cacher la tête de madame de Lamballe, qu'on
-vous apportait pour vous faire voir comment le peuple se venge de
-ses tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que
-le peuple monte ici_. A ces mots, la reine tomba évanouie; madame
-Élisabeth aida Cléry à la placer sur un fauteuil; ses enfans, fondant
-en larmes, cherchaient à la rassurer par leurs caresses. Cet homme ne
-s'éloignant pas, le roi lui dit avec fermeté: _Nous nous attendons à
-tout, mais vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à la reine ce
-malheur affreux_. Il ne répondit rien, et sortit avec ses camarades.»
-Les cris de cette troupe féroce retentirent encore long-temps autour de
-la prison royale.
-
-La princesse de Tarente fut moins malheureuse que la princesse
-de Lamballe. Elle se sauva à force d'héroïsme. Traduite devant
-les juges-bourreaux du 2 septembre, après avoir attendu son tour
-pendant quarante heures, sans fermer l'œil, au milieu des cris des
-victimes qu'on immolait et des angoisses de celles qui allaient être
-massacrées, elle retrouva toute son énergie, lorsqu'elle vit que les
-interrogatoires qu'on lui faisait subir, ne tendaient qu'à obtenir
-d'elle des déclarations qui inculpassent la reine. Elle réfuta si
-victorieusement les calomnies sur lesquelles on l'interrogeait, que
-l'opinion de tout l'auditoire, hautement prononcée, força les juges à
-la reconnaître innocente.
-
-En vain des hommes généreux avaient fait tous leurs efforts pour mettre
-un terme à cet horrible carnage; en vain l'assemblée manifestait son
-indignation; en vain le ministre Roland s'éleva courageusement contre
-les fureurs de la populace, et prit des mesures pour les arrêter.
-Pétion, maire de Paris, ne montra pas moins de courage: il s'était
-rendu de sa personne sur les différens théâtres des assassinats, et
-avait arraché de leurs siéges sanglans les scélérats qui s'étaient
-constitués les juges des malheureux prisonniers. Ces louables et
-énergiques tentatives n'avaient abouti à rien. A peine était-il sorti
-pour se rendre en d'autres lieux, que les bourreaux rentraient, et
-continuaient leurs exécutions. L'opinion publique était tellement
-égarée, que partout on rencontrait des gens qui, en s'apitoyant sur
-les souffrances des malheureux immolés, ajoutaient: «Si on les eût
-laissé vivre, ils nous auraient égorgés dans quelques jours.» D'autres
-disaient: «Si nous sommes vaincus et massacrés par les Prussiens, ils
-auront du moins succombé avant nous.»
-
-La journée du 3 septembre et la nuit du 3 au 4 continuèrent d'être
-souillées par ces massacres. A Bicêtre surtout, le carnage fut plus
-long et plus terrible qu'ailleurs. Cette prison renfermait quelques
-mille prisonniers enfermés pour toute espèce de délits. On les attaqua;
-ils voulurent se défendre, et le canon fut employé pour les réduire.
-Un membre du conseil-général de la commune osa même venir demander
-des forces pour réduire les prisonniers qui se défendaient. Pétion se
-rendit aussi à Bicêtre; mais sa courageuse popularité échoua contre la
-rage de la multitude altérée de sang. Dans cette prison, le massacre se
-prolongea jusqu'au mercredi 5 septembre.
-
-L'évaluation du nombre des victimes diffère dans tous les rapports du
-temps; cette évaluation varie de six à douze mille dans les prisons
-de Paris. Tout fut atroce dans ces déplorables journées. Les êtres
-monstrueux qui s'étaient chargés des fonctions de bourreaux s'étaient
-acharnés à cette horrible tâche, et comme des tigres insatiables
-attachés à leur proie, ils ne pouvaient plus s'arrêter. Ils avaient
-même établi une sorte de régularité dans leur travail; ils suspendaient
-les exécutions pour transporter les cadavres et pour prendre leurs
-repas; et des femmes, leurs dignes compagnes, se rendaient aux prisons
-pour porter le dîner à leurs maris, qui, disaient-elles, _étaient
-occupés à l'Abbaye_.
-
-Au rapport d'un auteur contemporain, on assassinait encore librement
-à la Force, le 6 septembre. On voyait de tous côtés dans Paris des
-cadavres amoncelés les uns sur les autres comme des piles de bois
-dans un chantier; on rencontrait dans toutes les rues des charrettes
-chargées de corps morts presque nus, qu'on ne cherchait point à dérober
-aux yeux. Voici ce que dit à ce sujet M. de Chateaubriand: «Deux
-traits que j'ai entendu citer à un témoin oculaire méritent d'être
-connus pour effrayer les hommes. Ce citoyen passait dans les rues
-de Paris, dans les journées des 2 et 3 septembre. Il vit une petite
-fille pleurant auprès d'un chariot plein de corps, où celui de son
-père, qui venait d'être massacré, avait été jeté. Un monstre portant
-l'uniforme national, qui escortait cette digne pompe des factieux,
-passa aussitôt sa baïonnette dans la poitrine de cette enfant, et,
-pour me servir de l'expression énergique du narrateur, _la plaça
-aussi tranquillement qu'on aurait fait d'une botte de paille_ sur la
-pile des morts, à côté de son père. Le second trait, peut-être encore
-plus horrible, développe le caractère du peuple à qui l'on a prétendu
-devoir donner un gouvernement républicain. Le même citoyen rencontra
-d'autres tombereaux, je crois vers la porte Saint-Martin; une troupe de
-femmes étaient montées parmi ces lambeaux de chair, et _à cheval sur
-les cadavres des hommes_ (je me sers encore des mots du rapporteur),
-cherchaient, avec des rires affreux, à assouvir la plus monstrueuse des
-lubricités.»
-
-Nous trouvons dans un historien de la révolution un autre fait qui
-atteste la plus froide barbarie. Pendant qu'on égorgeait devant le
-guichet de la Force, un membre de l'assemblée législative vit un
-peintre de sa connaissance, assis sur une borne, en face du théâtre
-des massacres; il dessinait avec beaucoup d'attention. «Que fais-tu
-là? lui dit-il avec l'accent de l'effroi.—Ce que je fais, mon ami?
-_je tâche de saisir les derniers effets de la mort au milieu des
-contorsions que font ces scélérats_. Le député se retira stupéfait, et
-le peintre continua de dessiner.
-
-Mais, si les exécutions répandirent la stupeur, l'audace qu'on mit
-à les avouer et à en recommander l'imitation, ne surprit pas moins
-que les exécutions mêmes. Ce n'était pas assez pour le conseil de
-la commune et son odieux comité d'avoir fait commettre de tels
-attentats au sein de la capitale, il fallait intéresser les autres
-villes de France à ces forfaits, et établir entre la populace abusée
-des départemens et les égorgeurs de Paris une solidarité telle que
-ces bourreaux trouvassent partout des défenseurs et des apologistes;
-enfin, il fallait, s'il était possible, lier toutes les parties de la
-France par une communauté de barbaries. Ce fut l'objet d'une circulaire
-adressée aux départemens, dans laquelle les membres du comité de
-surveillance invitaient les citoyens des provinces à traiter de même
-ceux qu'ils appelaient des conspirateurs. Cette lettre fut envoyée
-sous le contre-seing du ministre de la justice. Nous allons citer
-quelques fragmens de cette pièce étrange, que l'on peut regarder comme
-un monument du délire de cette époque déplorable.
-
-«La commune de Paris, y est-il dit, se hâte d'informer ses frères des
-départemens qu'une partie des conspirateurs féroces, détenus dans
-les prisons, a été mise à mort par le peuple; actes de justice qui
-lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur ces légions
-de traîtres cachés dans ses murs, au moment où ils allaient marcher
-à l'ennemi; et sans doute la nation entière, après la longue suite
-de trahisons qui l'ont conduite sur le bord de l'abîme, s'empressera
-d'adopter ce moyen si nécessaire de salut public; et tous les Français
-s'écrieront comme les Parisiens: Marchons à l'ennemi, mais ne laissons
-pas derrière nous ces brigands, pour égorger nos enfans et nos femmes.
-Frères et amis, nous nous attendons qu'une partie d'entre vous va voler
-à notre secours, et nous aider à repousser les légions innombrables de
-satellites des despotes conjurés contre la France. Nous allons ensemble
-sauver la patrie, et nous vous devrons la gloire de l'avoir retirée de
-l'abîme.»
-
-On invitait aussi les frères à mettre cette lettre sous presse, et à la
-faire parvenir à toutes les municipalités de leur arrondissement.
-
-Au milieu de ces horreurs de tout genre, on a la consolation de pouvoir
-signaler plusieurs traits du dévoûment le plus sublime. Cazotte,
-vieillard octogénaire, auteur de plusieurs ouvrages pleins d'esprit
-et d'originalité, était sur le point de tomber sous les coups des
-bourreaux. Sa fille se précipite au milieu de ces hommes sanguinaires,
-embrasse son père étroitement, et l'enveloppe dans ses bras, déterminée
-à ne pas s'en séparer. Cette situation intéressa les assistans; des
-larmes coulèrent des yeux de ces hommes féroces; on cria _grâce_, et
-Cazotte fut sauvé, mais pour périr, peu de temps après, sur l'échafaud
-révolutionnaire.
-
-Le vénérable Sombreuil, gouverneur des Invalides, avait été enfermé
-à l'Abbaye; il fut amené à son tour devant le sanglant tribunal. Au
-milieu de leurs arrêts et de leurs exécutions, les juges-bourreaux
-buvaient et déposaient sur une table leurs verres empreints de sang.
-Sombreuil traîné devant eux, fut condamné à être transféré à la Force,
-ce qui équivalait à une sentence de mort. Mais sa fille l'a aperçu du
-milieu de la prison; elle s'élance au travers des piques et des sabres,
-serre son père dans ses bras, s'attache à lui avec tant de force,
-supplie les meurtriers avec tant de larmes et un accent si déchirant,
-que leur fureur, étonnée, reste suspendue. Alors, comme pour mettre à
-une plus rude épreuve encore cette sensibilité qui les touche: _Bois_,
-disent-ils à cette fille généreuse, _bois du sang des aristocrates_. Et
-ils lui présentent un vase plein de sang. Elle boit sans hésiter, et
-son père est sauvé. Cet héroïsme inouï de piété filiale avait désarmé
-les assassins, et M. de Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe.
-Delille avait présens à sa pensée les deux traits que nous venons de
-citer, lorsqu'il composa, pour son poème de la _Pitié_, les quatre vers
-suivans:
-
- On a vu les bourreaux, fatigués de carnage,
- Aux cris de la pitié laisser fléchir leur rage,
- Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux,
- Et, tout couverts de sang, s'attendrir avec eux.
-
-
-
-
- GRANDES INFORTUNES
- DE LOUIS XVI ET DE SA FAMILLE.
-
-
-La désastreuse journée du 10 août, qui venait de renverser le trône,
-et de voir la royauté foulée aux pieds, devait ouvrir la porte à une
-foule d'autres calamités. Les audacieux qui avaient détrôné leur roi,
-qui l'avaient constitué prisonnier dans la tour du Temple, s'arrogèrent
-bientôt le droit de le juger comme un criminel. A peine lui
-accorda-t-on le temps qui était nécessaire pour compulser les immenses
-matériaux sur lesquels sa défense devait être établie. Le vénérable et
-fidèle Malesherbes, Tronchet et Desèze, s'illustrèrent à jamais par
-leurs courageux efforts pour faire triompher la cause de leur monarque,
-accusé par ses sujets.
-
-Louis XVI parut devant la convention, avec un front calme et
-tranquille. Desèze, qui était chargé de porter la parole, parla avec
-force de l'inviolabilité de la personne du roi; il déclara que, si on
-refusait à Louis XVI les droits de roi, il fallait lui laisser au moins
-ceux de citoyen. Il ajouta avec une hardiesse qui ne rencontra qu'un
-silence absolu qu'il cherchait partout des juges et ne trouvait que des
-accusateurs. Puis, il passa à la discussion des faits, et s'acquitta
-de cette tâche avec avantage, parce qu'on avait amassé une foule de
-faits insignifians, à défaut de la preuve précise des intelligences
-avec l'étranger. Il repoussa ensuite victorieusement l'accusation
-d'avoir versé le sang français au 10 août. Enfin, il termina par ces
-mots: «Louis était monté sur le trône à vingt ans; et, à vingt ans, il
-donna sur le trône, l'exemple des mœurs; il n'y porta aucune faiblesse
-coupable, ni aucune passion corruptrice; il y fut économe, juste,
-sévère, et il s'y montra toujours l'ami constant du peuple. Le peuple
-désirait la destruction d'un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le
-détruisit; le peuple demandait l'abolition de la servitude, il commença
-par l'abolir lui-même dans ses domaines; le peuple sollicitait des
-réformes dans la législation criminelle, pour l'adoucissement du sort
-des accusés, il fit ces réformes; le peuple voulait que des milliers
-de Français, que la rigueur de nos usages avait privés jusqu'alors
-des droits qui appartiennent aux citoyens, acquissent ces droits, ou
-les recouvrassent, il les en fit jouir par ses lois; le peuple voulut
-la liberté, et il la lui donna! Il vint même au-devant de lui par ses
-sacrifices, et cependant c'est au nom de ce même peuple, qu'on demande
-aujourd'hui..... Citoyens, je n'achève pas..... Je m'arrête devant
-l'histoire; songez qu'elle jugera votre jugement, et que le sien sera
-celui des siècles!»
-
-Après cette plaidoirie, et Louis XVI ayant été reconduit au Temple, un
-orage violent s'éleva au sein de l'assemblée. Lanjuinais s'élança à la
-tribune, et, au milieu des cris qu'excitait sa présence, il demanda,
-non pas un délai pour la discussion, mais l'annulation même de la
-procédure. Il s'écria que le temps des hommes féroces était passé;
-qu'il ne fallait pas déshonorer l'assemblée, en lui faisant juger Louis
-XVI; que personne n'en avait le droit en France, et que l'assemblée,
-particulièrement, n'avait aucun titre pour le faire. Les girondins, et
-notamment l'éloquent Vergniaud, leur principal orateur, proposèrent
-avec force l'appel au peuple, qui fut repoussé par Robespierre,
-Saint-Just, Barrère, et tout le parti de la montagne. La discussion se
-prolongea depuis le 27 décembre 1792, jusqu'au 7 janvier suivant. Le
-14 janvier fut fixé pour la position des questions et l'appel nominal.
-L'assemblée se composait de sept cent quarante-neuf membres; six cent
-quatre-vingt-trois d'entre eux, déclarèrent Louis XVI, coupable de
-conspiration contre la liberté de la nation, et d'attentats contre la
-sûreté générale de l'État. L'appel nominal pour la question décisive,
-celle de l'application de la peine, dura toute la nuit du 16, et
-toute la journée du 17, au milieu d'une agitation menaçante, qui se
-manifestait fréquemment dans les tribunes. Sept cent vingt-un députés
-étaient présens à cette séance; la majorité absolue était de trois
-cent soixante-une voix, et il y eut trois cent soixante-une voix pour
-la mort sans condition. Les autres voix s'étaient partagées entre le
-bannissement, les fers, et la mort avec sursis.
-
-Alors Vergniaud, qui présidait en ce moment l'assemblée, déclare, avec
-l'accent de la douleur, que _la peine prononcée contre Louis Capet est
-la mort_.
-
-Louis XVI attendait depuis quatre jours ses défenseurs, et demandait
-en vain à les voir. Le 20 janvier, à deux heures de l'après-midi, il
-entend le bruit d'un cortège nombreux; il s'avance, et aperçoit les
-envoyés du conseil exécutif. Il s'arrête avec dignité sur la porte de
-sa chambre, et ne paraît point ému. On lui annonce qu'on vient lui
-communiquer les décrets de la convention. Le premier de ces décrets
-déclare Louis XVI coupable d'attentat contre la sûreté générale de
-l'État; le second le condamne à mort; le troisième rejette tout appel
-au peuple; le quatrième enfin ordonne l'exécution sous vingt-quatre
-heures. Louis, promenant sur tous ceux qui l'entouraient un regard
-tranquille, prit l'arrêt, le mit dans sa poche, et lut à Garat,
-ministre de la justice, une lettre dans laquelle il demandait à la
-convention trois jours pour se préparer à la mort, un confesseur pour
-l'assister dans ses derniers momens, la faculté de voir sa famille,
-et la permission pour elle de sortir de France. Garat se chargea de
-remettre sur-le-champ cette lettre à la convention, et Louis XVI
-rentra avec beaucoup de calme, demanda à dîner, et mangea comme à
-l'ordinaire. Comme on avait retiré les couteaux, et qu'on refusait de
-lui en donner: «Me croit-on assez lâche, dit-il avec dignité, pour
-attenter à ma vie? Je suis innocent, et je saurai mourir sans crainte.»
-Il acheva son repas sans couteau, rentra dans son appartement, et
-attendit avec sang-froid la réponse à sa lettre. La convention refusa
-le sursis, mais on accorda toutes les autres demandes. Garat envoya
-chercher M. Edgeworth de Firmont, le prêtre que Louis XVI avait
-choisi. En apprenant le rejet de la demande du sursis, le malheureux
-prince montra une magnanimité si tranquille, que le ministre, qui lui
-apportait cette triste nouvelle, en fut et surpris et touché.
-
-Quand l'abbé Edgeworth eut été introduit auprès du roi, il voulut se
-jeter à ses pieds, mais le prince l'en empêcha, et versa avec lui
-des larmes d'attendrissement. Il lui demanda ensuite, avec une vive
-curiosité, des nouvelles du clergé de France, de plusieurs évêques,
-et surtout de l'archevêque de Paris, et le pria d'assurer ce dernier
-prélat qu'il mourait fidèlement attaché à sa communion.
-
-Il était huit heures du soir. Le roi se leva, pria M. Edgeworth
-d'attendre, et sortit avec émotion, en disant qu'il allait voir sa
-famille. Les municipaux, ne voulant pas perdre de vue la personne du
-roi, même pendant qu'il serait avec sa famille, avaient décidé qu'il
-la verrait dans la salle à manger, qui était fermée par une porte
-vitrée, et dans laquelle on pouvait apercevoir tous ses mouvemens,
-sans entendre ses paroles. Le roi s'y rendit, et fit placer de l'eau
-sur une table, pour secourir les princesses, si elles venaient à
-perdre connaissance. Il attendit avec anxiété le moment de cette
-douloureuse et dernière entrevue. A huit heures et demie, la porte
-s'ouvrit; la reine, tenant le dauphin par la main, madame Élisabeth,
-Madame Royale, se précipitèrent dans les bras de Louis XVI, en versant
-des torrens de larmes. La porte fut fermée, et ce ne fut, pendant le
-premier moment, qu'une scène déchirante de confusion et de désespoir.
-Enfin la conversation devint plus calme, et les princesses, tenant
-toujours le roi embrassé, lui parlèrent quelque temps à voix basse.
-Après un entretien assez long, interrompu fréquemment par des momens
-de silence et d'abattement, Louis XVI se leva pour s'arracher à cette
-situation pénible, et promit de les revoir le lendemain matin à huit
-heures. «Nous le promettez-vous? lui demandèrent avec instance les
-princesses.—Oui, oui, répondit le roi, le cœur brisé de douleur.» Ces
-femmes infortunées ne pouvaient se séparer de celui qu'elles allaient
-perdre à jamais. Madame Royale tenait son père embrassé par le milieu
-du corps. Au moment de sortir, elle tomba évanouie; on l'emporta
-aussitôt, et le roi, accablé de cette scène cruelle, retourna auprès
-de M. Edgeworth, et ce ne fut qu'après quelques instans qu'il recouvra
-tout son calme. Le roi se coucha vers minuit, en recommandant à Cléry,
-son fidèle valet de chambre, de le réveiller à cinq heures. Nous allons
-emprunter à M. Thiers le funèbre récit qui forme le dénoûment de ce
-drame épouvantable qui n'était pourtant, en quelque sorte, que le
-prologue d'un massacre universel.
-
-«Le lendemain, 21 janvier, cinq heures avaient sonné au Temple. Le
-roi s'éveille, appelle Cléry, lui demande l'heure, et s'habille avec
-beaucoup de calme. Il s'applaudit d'avoir retrouvé ses forces dans le
-sommeil. Cléry allume du feu, transporte une commode dont il fait un
-autel. M. Edgeworth se revêt des ornemens pontificaux, et commence à
-célébrer la messe; Cléry la sert, et le roi l'entend à genoux, avec
-le plus grand recueillement. Il reçoit ensuite la communion des mains
-de M. Edgeworth, et, après la messe, se relève plein de forces, et
-attendant avec calme le moment d'aller à l'échafaud. Il demande des
-ciseaux pour couper ses cheveux lui-même, et se soustraire à cette
-humiliante opération faite de la main des bourreaux, mais la Commune
-les lui refuse par défiance.
-
-«Dans ce moment, le tambour battait dans la capitale. Tous ceux qui
-faisaient partie des sections armées se rendaient à leurs compagnies
-avec une complète soumission; ceux qu'aucune obligation n'appelait à
-figurer dans cette terrible journée se cachaient chez eux. Les portes,
-les fenêtres étaient fermées, et chacun attendait chez soi la fin de
-ce triste événement. On disait que quatre ou cinq cents hommes dévoués
-devaient fondre sur la voiture, et enlever le roi. La convention, la
-Commune, le conseil exécutif, les jacobins étaient en séance.
-
-«A huit heures du matin, Louis XVI, en entendant le bruit, se lève
-et se dispose à partir. Il n'avait pas voulu revoir sa famille, pour
-ne pas renouveler la triste scène de la veille. Il charge Cléry de
-faire pour lui ses adieux à sa femme, à sa sœur et à ses enfans; il
-lui donne un cachet, des cheveux et divers bijoux, avec commission de
-les leur remettre. Il lui serre ensuite la main, en le remerciant de
-ses services. Après cela, il s'adresse à l'un des municipaux, en le
-priant de transmettre son testament à la Commune. Ce municipal était un
-ancien prêtre, nommé Jacques Roux, qui lui répond brutalement qu'il est
-chargé de le conduire au supplice, et non de faire ses commissions. Un
-autre s'en charge, et Louis, se retournant vers le cortége, donne avec
-assurance le signal du départ.
-
-«Des officiers de gendarmerie étaient placés sur le devant de la
-voiture; le roi et M. Edgeworth étaient assis dans le fond. Pendant la
-route, qui fut assez longue, le roi lisait, dans le bréviaire de M.
-Edgeworth, les prières des agonisans, et les deux gendarmes étaient
-confondus de sa piété et de sa résignation tranquille. Ils avaient,
-dit-on, la commission de le frapper si la voiture était attaquée.
-Cependant aucune démonstration hostile n'eut lieu depuis le Temple
-jusqu'à la place de la Révolution. Une multitude armée bordait la haie;
-la voiture s'avançait lentement et au milieu d'un silence universel.
-Sur la place de la Révolution, un grand espace avait été laissé vide
-autour de l'échafaud. Des canons environnaient cet espace; les fédérés
-les plus exaltés étaient placés autour de l'échafaud, et la vile
-populace, toujours prête à outrager le génie, la vertu, le malheur,
-quand on lui en donne le signal, se pressait derrière les rangs des
-fédérés, et donnait seule quelques signes extérieurs de satisfaction,
-tandis que partout on ensevelissait au fond de son cœur les sentimens
-qu'on éprouvait. A dix heures dix minutes, la voiture s'arrête. Louis
-XVI, se levant avec force, descend sur la place. Trois bourreaux
-se présentent; il les repousse, et se déshabille lui-même. Mais,
-voyant qu'ils voulaient lui lier les mains, il éprouve un mouvement
-d'indignation, et semble prêt à se défendre. M. Edgeworth, dont toutes
-les paroles furent alors sublimes, lui adresse un dernier regard, et
-lui dit: «Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le
-Dieu qui va être votre récompense.» A ces mots, la victime, résignée
-et soumise, se laisse lier et conduire à l'échafaud. Tout-à-coup,
-Louis fait un pas, se sépare des bourreaux, et s'avance pour parler
-au peuple. «Français, dit-il d'une voix forte, je meurs innocent
-des crimes qu'on m'impute; je pardonne aux auteurs de ma mort, et
-je demande que mon sang ne retombe pas sur la France.» Il allait
-continuer, mais aussitôt l'ordre de battre est donné aux tambours;
-leur roulement couvre la voix du prince, les bourreaux s'en emparent,
-et M. Edgeworth lui dit ces paroles: «_Fils de saint Louis, montez au
-ciel!_» A peine le sang avait-il coulé, que des furieux y trempent
-leurs piques et leurs mouchoirs, se répandent dans Paris, en criant:
-_vive la République! vive la Nation!_ et vont, jusqu'aux portes du
-Temple, montrer la brutale et fausse joie que la multitude manifeste à
-la naissance, à l'avènement et à la chute de tous les princes.»
-
-Pendant toute cette journée si funestement mémorable, Paris ressembla
-à une vaste solitude; les rues étaient désertes, et l'on ne rencontrait
-que des piquets ou des patrouilles armées. Un ordre sévère avait
-prescrit de tenir les croisées fermées; on devait faire feu sur ceux
-qui auraient osé se trouver en contravention. Un temps nébuleux, un
-brouillard froid, ajoutaient à la tristesse, à l'inquiétude générale.
-
-Aussitôt après le procès de Louis XVI, des pétitionnaires salariés
-avaient demandé à la convention que la reine fût mise en jugement.
-Deux fois, Robespierre avait dit à la tribune, qu'il fallait que cette
-princesse fût envoyée au tribunal révolutionnaire; et le 1er août 1793,
-Barrère fit décréter cette proposition, à la suite d'un long rapport
-où le ridicule le dispute à l'atrocité. «Est-ce l'oubli des crimes de
-l'_Autrichienne_, dit-il, est-ce notre indifférence pour la famille
-_Capet_, qui a abusé nos ennemis? Eh bien! il est temps d'extirper tous
-les rejetons de la royauté.»
-
-Le 5 novembre suivant, le même homme annonça aux _royalistes_ qui,
-selon lui, _demandaient du sang_, le supplice prochain de la reine.
-Déjà, cette princesse avait été impitoyablement séparée de sa famille,
-pour être transférée à la Conciergerie, où elle fut plongée dans un
-cachot humide et mal-sain; rien ne fut oublié pour remplir d'amertume
-les derniers jours de la reine. Le 3 octobre, Billaud-Varennes fit
-ordonner au tribunal révolutionnaire de s'occuper _sans délai, et sans
-interruption du procès de la veuve Capet_; et le 11 du même mois, le
-comité de salut public, envoya les pièces à l'accusateur public, en lui
-recommandant de _seconder son zèle_. Le lendemain, Marie-Antoinette
-fut interrogée secrètement dans une salle obscure, où plusieurs
-témoins l'entendirent sans qu'elle pût les apercevoir: «C'est vous,
-lui dit le président Hermann, qui avez appris à Louis Capet l'art de
-la dissimulation avec laquelle il a trompé le peuple?—Oui, répondit
-la reine, le peuple a été trompé; mais ce n'est ni par mon mari, ni
-par moi.—Vous n'avez jamais cessé, dit encore le président, de vouloir
-détruire la liberté. Vous vouliez remonter au trône sur les cadavres
-des patriotes?—Nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France,
-répondit la reine; nous n'avions pas besoin de remonter sur le trône,
-nous y étions.....»
-
-Le 14 octobre, elle parut devant le tribunal révolutionnaire. Parmi
-les jurés qui devaient prononcer sur son sort, se trouvaient un
-perruquier, un peintre, un tailleur, un menuisier et un recors. L'acte
-d'accusation fut digne d'un pareil tribunal. «A l'instar des Brunehaut
-et des Frédegonde, disait Fouquier-Tinville, Marie-Antoinette a été
-le fléau et la sangsue des Français.» Cet acte d'accusation était
-un assemblage honteux d'iniquités et de mensonges; il se terminait
-par la monstrueuse accusation dont Hébert et ses ignobles collègues
-étaient allés demander le témoignage aux propres enfans de l'illustre
-accusée. Cet Hébert, rédacteur de la dégoûtante feuille intitulée le
-_Père Duchêne_, et auparavant vendeur de contremarques à la porte des
-spectacles, rapporta, dans les termes les plus grossiers, les horribles
-questions qu'il avait faites à ces enfans. Il dit que Charles Capet (le
-dauphin) avait raconté à Simon, son précepteur, le voyage à Varennes et
-désigné Lafayette et Bailly comme en étant les coopérateurs. Puis, il
-ajouta que cet enfant avait des vices funestes et bien prématurés pour
-son âge; que Simon l'ayant surpris et l'ayant interrogé, avait appris
-qu'il tenait de sa mère les vices auxquels il se livrait. Hébert
-ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en affaiblissant de
-bonne heure la constitution physique de son fils, s'assurer le moyen
-de le dominer, s'il remontait sur le trône. La reine contenant d'abord
-son indignation, s'abstint de répondre; mais, pressée par un des jurés
-sur les mêmes faits, elle se retourna vers le public avec dignité,
-et prononça ces paroles remarquables: «Je croyais que la nature me
-dispenserait de répondre à une telle imputation; mais j'en appelle au
-cœur de toutes les mères ici présentes.» Cette réponse si noble, si
-simple, remua tous les assistans.
-
-Cependant Marie-Antoinette reçut de courageux hommages de la part
-de plusieurs témoins qu'on avait tirés de leurs prisons pour les
-faire comparaître. Quand le vénérable Bailly fut amené, Bailly qui
-autrefois avait si souvent prédit à la cour les maux qu'entraîneraient
-ses imprudences, il parut douloureusement affecté, et comme on lui
-demandait s'il connaissait la femme Capet:—Oui, dit-il, en s'inclinant
-avec respect; oui, _j'ai connu madame_.—Il déclara ne rien savoir, et
-soutint que les déclarations arrachées au jeune prince, relativement au
-voyage à Varennes, étaient fausses. En récompense de sa déposition, il
-reçut des reproches outrageans, augure certain du sort qui lui était
-réservé.
-
-Dans toute la suite des débats, le ridicule ne cessa d'être joint à
-la barbarie. On entendit reprocher à la reine de France, le nombre de
-souliers qu'elle avait usés; on l'accusa d'avoir accaparé pour quinze
-cent mille francs de sucre et de café, d'avoir dépensé des fonds
-_conséquens_ pour un rocher, d'avoir tenu un conciliabule le jour où
-_le peuple fit l'honneur à son mari de le décorer du bonnet rouge_,
-d'avoir _porté des pistolets dans ses poches_, etc.
-
-Dans son résumé, le président parla de _bouteilles vides_ trouvées sous
-le lit de Marie-Antoinette, après le massacre du 10 août; il déclara
-que le peuple avait été trop long-temps victime des _machinations
-infernales de cette moderne Médicis_; et il parla de _justice
-impartiale_, de _conscience_, même d'_humanité_.
-
-Pendant trois jours et trois nuits que durèrent les débats, l'auguste
-victime n'eut pas un seul instant de repos. Elle fut constamment
-sublime par sa constance, et par toutes ses réponses simples, précises,
-pleines de calme et de noblesse.
-
-La terreur était tellement à son comble, que personne n'avait osé
-se présenter pour défendre la reine. Le tribunal nomma d'office
-Tronson-du-Coudray et Chauveau Lagarde, qui remplirent cette tâche
-périlleuse avec tout le courage et le dévoûment que permettaient les
-circonstances, et persuadés, comme ils l'étaient, de l'inutilité de
-leur ministère.
-
-Marie-Antoinette fut condamnée à l'unanimité; elle entendit son
-arrêt de mort sans effroi, le 16 octobre 1793, à quatre heures du
-matin. Rentrée dans sa prison, elle écrivit à madame Élisabeth, une
-lettre touchante, qui ne devait pas parvenir à son adresse. Un prêtre
-constitutionnel s'étant présenté pour lui offrir les derniers secours
-de la religion, elle refusa de l'entendre; et lorsque les bourreaux
-entrèrent, cet homme lui ayant dit: «Voilà le moment de demander pardon
-à Dieu.....» «De mes fautes, reprit-elle; mais de mes crimes, je n'en
-ai pas commis.» A onze heures, elle sortit de la Conciergerie, vêtue de
-blanc, témoigna quelque étonnement de ce qu'on ne la conduisait pas
-au supplice comme Louis XVI, dans une voiture fermée, et monta dans un
-tombereau, avec l'exécuteur et le prêtre. Elle avait elle-même coupé
-ses cheveux; ses mains étaient liées derrière le dos. Son dernier vœu,
-ainsi qu'elle venait de l'écrire à madame Élisabeth, était de mourir
-avec autant de fermeté que son époux.
-
-La garde nationale formait une double haie sur son passage; l'armée
-révolutionnaire suivait, et un histrion précédait le cortége, exhortant
-le peuple à applaudir à la _justice nationale_. Cette exhortation
-ne fut que trop entendue; le cortége prit le chemin le plus long,
-passa dans les rues les plus populeuses, et fut plus de deux heures
-avant d'arriver au lieu du supplice, sur la place fatale où, dix mois
-auparavant, avait succombé Louis XVI. Partout sur son passage, on
-entendit des cris féroces et des injures dégoûtantes. Les marches du
-grand escalier de Saint-Roch étaient couvertes de spectateurs; ils
-applaudirent avec fureur, lorsque la fatale charrette passa devant eux,
-et voulant considérer à loisir les traits de la victime, ils la firent
-arrêter. Elle promenait avec indifférence ses regards sur ce peuple
-qui, tant de fois, avait applaudi à sa beauté et à sa grâce. Arrivée au
-pied de l'échafaud, elle aperçut les Tuileries, et parut émue; alors
-elle se hâta de monter la fatale échelle, et se livra avec courage
-aux bourreaux. L'infâme exécuteur montra la tête au peuple, comme il
-faisait toujours, après l'immolation d'une victime illustre.
-
-Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, survécut sept mois à son
-infortunée belle-sœur. On l'envoya à la mort le 10 mai 1794. Ce meurtre
-ne saurait pas trouver un seul motif d'excuse, même en politique.
-Madame Élisabeth était un ange de bonté; elle n'était connue que par
-ses bienfaits et ses vertus; et sa condamnation ne put pas même être
-établie sur les prétextes vulgaires dont on se servait alors. Cette
-princesse fut jugée et conduite au supplice le même jour, dans une
-charrette, avec une foule d'autres condamnés qui furent exécutés avant
-elle. On eût dit que les bourreaux voulaient rendre plus cruels, les
-derniers momens de la plus innocente victime, en la faisant mourir
-ainsi la dernière de sa famille et de ses compagnons d'infortune.
-
-Il restait encore entre les mains des tyrans de la France, une personne
-de la famille royale, qui, trop jeune pour être traitée en criminel
-et conduite à l'échafaud, devait subir la mort en détail, pour le
-repos des consciences des bourreaux, ou plutôt (car la conscience des
-hommes pervers saurait-elle jamais être tranquille?) pour assurer la
-consommation de leurs projets; c'était le jeune dauphin, fils de Louis
-XVI. Cet enfant était resté dans la tour du Temple. On avait placé
-d'abord auprès de lui, à titre de précepteur, un cordonnier, nommé
-Simon. Cet homme, aidé de sa femme, forçait son élève à chanter la
-_Carmagnole_ et d'autres chansons du même genre.
-
-Après la retraite de Simon, qui fut rappelé au conseil de la Commune,
-en janvier 1794, deux autres hommes de cette Commune, veillaient jour
-et nuit autour du cachot du jeune prince. Dès qu'il faisait nuit, on
-lui ordonnait de se coucher, parce qu'on ne voulait pas lui donner de
-lumière. Quelque temps après, lorsqu'il était plongé dans son premier
-sommeil, un de ces Cerbères lui criait d'une voix effroyable: _Capet,
-où es-tu, dors-tu_?—Me voilà, disait l'enfant à moitié endormi, et
-tout tremblant.—Viens ici que je te voie.—Et le petit malheureux
-d'accourir tout suant et tout nu: «Me voilà, que voulez-vous?—Te voir;
-va, retourne te coucher, _housse_, _décanille_!» Deux ou trois heures
-après, l'autre brigand recommençait le même manége, et le pauvre enfant
-était forcé d'obéir.
-
-Ce royal enfant était dans un lit que l'on ne remuait jamais, et
-qu'il n'avait pas la force de faire. Son linge et sa personne étaient
-couverts de puces et de punaises. On ne le changea ni de chemise, ni de
-bas, pendant plus d'un an. Ses ordures restaient dans la chambre; sa
-fenêtre, fermée en dedans avec des verroux, n'était jamais ouverte, et
-l'on ne pouvait tenir dans sa chambre à cause de l'odeur infecte.
-
-Ce jeune prince mourut en juin 1795; son corps était couvert d'ulcères.
-On crut d'abord qu'il avait été empoisonné; mais il paraît certain que
-le régime de vie qu'on lui faisait subir, fut la principale cause de sa
-mort. «Ce malheureux enfant, dit un écrivain, avait une figure céleste;
-mais il avait le dos courbé dans les derniers momens de sa vie, et il
-avait perdu presque toutes ses facultés morales; le seul sentiment
-qui lui restât était la reconnaissance, non pas pour le bien qu'on lui
-faisait, mais pour le mal qu'on ne lui faisait pas. Sans prononcer une
-seule parole, il se précipitait au-devant de ses gardiens, leur serrait
-les mains, et baisait le pan de leur habit.»
-
-
-
-
- PROCÈS
- DU GÉNÉRAL CUSTINES
- ET DE SON FILS.
-
-
-La révolution, devenue la proie des démagogues les plus forcenés qui
-terrifiaient la France en son nom, envoyait à l'échafaud les plus
-illustres victimes. Les généraux eux-mêmes, à la tête de leurs armées
-victorieuses, n'étaient point à l'abri des coups de cette faction
-sanguinaire. Des hommes, étrangers à l'art de la guerre s'arrogeaient
-le droit de contrôler leurs opérations militaires, trouvaient dans tous
-leurs actes des preuves de trahison, produisaient de faux témoins pour
-les attester, et condamnaient à la mort les serviteurs les plus dévoués
-de la patrie. L'infortuné Custine fut du nombre de ceux qui éprouvèrent
-ainsi l'ingratitude du gouvernement populaire.
-
-Adam-Philippe Custines était né à Metz d'une famille noble. Il avait
-embrassé le parti des armes, et avait obtenu des grades importans,
-lorsque les suffrages de la noblesse l'appelèrent aux fonctions de
-député à l'assemblée constituante, où il se distingua par une noble
-loyauté. Quelques années après, il fut nommé général d'armée, succéda à
-Dumouriez, qui venait d'abandonner l'armée du Nord, en passant du côté
-de l'ennemi, et signala son élévation à ce poste par plusieurs actions
-d'éclat.
-
-D'abord, les deux partis qui divisaient la convention nationale
-comptaient également sur lui; mais, lorsque sa prédilection pour les
-amis des idées vraiment libérales fut bien connue, l'horrible faction
-de Robespierre jura sa perte. Elle ne négligea rien pour contrarier
-toutes ses opérations, pour aigrir contre lui ses soldats, aussi bien
-que le peuple; et chaque jour, la feuille sanguinaire de Marat le
-désignait d'avance comme un traître.
-
-Le 29 juillet 1793, jour auquel un décret de la convention déclara
-traître à la patrie les députés girondins fugitifs, il fut lui-même
-décrété d'accusation. La reddition de la ville de Mayence aux
-Prussiens, fut le prétexte de cette mesure. Custines se trouvait alors
-à Paris; il s'y était rendu d'après les ordres du conseil exécutif.
-Quand il eut appris le décret qui le mettait en état d'accusation, loin
-de chercher à se soustraire par la fuite au danger qui le menaçait, il
-affecta de se montrer plus qu'à l'ordinaire, et mit plus d'activité
-dans ses poursuites contre le ministre de la guerre, qu'il accusait
-devant le gouvernement d'avoir paralysé toutes ses opérations, en lui
-refusant les secours qu'il lui avait demandés, et en répandant parmi
-ses soldats l'esprit d'indiscipline et de méfiance.
-
-Cet excès de franchise ne servit qu'à hâter sa perte. On l'accusa de
-chercher à exciter un soulèvement général dans la capitale. On ordonna
-son arrestation, et il fut conduit à l'Abbaye, d'où on le transféra,
-le 31 juillet, à la Conciergerie. Quinze jours après, il fut traduit
-devant le tribunal révolutionnaire.
-
-L'acte d'accusation avait été dressé par le trop fameux
-Fouquier-Tinville. On y voyait figurer les imputations les plus
-calomnieuses et les plus stupides; on l'accusait d'avoir imité la
-trahison de Dumouriez; on lui faisait un crime d'avoir improuvé la mort
-du roi; et, parce qu'il avait fait fusiller quelques soldats qui, lors
-de la prise de Spire, avaient pillé les boutiques des horlogers, les
-principales églises, et les maisons religieuses, on l'accusait d'avoir
-fait fusiller les officiers et les soldats de son armée, pour les
-fautes les plus légères.
-
-L'accusateur public fit représenter à Custines un billet qui portait
-sa signature, et qui était daté du 9 avril. «Je ne l'ai point écrit,
-dit Custines après l'avoir examiné, je ne l'ai point dicté, je ne l'ai
-point signé; enfin je déclare que je ne le connais pas.»
-
-Les vérificateurs-experts d'écriture déclarèrent effectivement que
-la signature _Custines_, apposée à ce billet, était imitée d'après
-une signature de l'accusé, et qu'elle portait tous les signes de
-contrefaçon.
-
-L'accusé répondit avec une fermeté mêlée d'indignation à tous les
-griefs que des témoins à charge, inspirés par la haine ou l'ambition,
-voulaient faire peser sur lui. Plusieurs témoins à décharge eurent
-le courage de faire l'apologie de Custines, entre autres le général
-Miranda.
-
-L'audition des témoins étant terminée, l'accusateur public, après
-avoir fait un rapport succinct des combats de la liberté française
-contre tous les despotes de l'Europe, fit un parallèle perfide de
-Custines avec Dumouriez, et récapitula les faits qui avaient été
-articulés contre l'accusé. Après ce résumé de l'accusateur public,
-Tronson-Ducoudrai, défenseur de Custines, prévint le tribunal que la
-défense de son client étant divisée en deux parties, le général allait
-plaider lui-même la partie relative aux opérations militaires, et
-qu'ensuite l'avocat plaiderait les autres faits.
-
-Custines passa en revue tous les reproches que lui avait faits
-l'accusateur public; il répéta ce qu'il avait déjà dit sur la
-plus grande partie de ces délits. Sa défense fut celle d'un brave
-militaire, à qui il ne manquait que des juges capables de l'apprécier.
-Tronson-Ducoudrai dont la mémoire sera toujours chère au barreau, prit
-ensuite la parole et défendit Custines, avec un zèle et un talent
-dignes des plus grands éloges. Mais que pouvaient le langage de la
-vérité et les ressources de l'éloquence contre des tigres altérés de
-sang?
-
-Le 27 août, à neuf heures du soir, le tribunal, d'après la déclaration
-du jury, prononça contre Custines la peine de mort. Quand on fit
-rentrer l'accusé, le président poussa l'hypocrisie jusqu'à recommander
-au peuple qui remplissait la salle de ne donner aucune marque
-d'approbation ou d'improbation, en disant que l'accusé n'appartenait
-plus à la république, mais à la loi qui allait le frapper, et qu'il
-fallait le plaindre d'avoir encouru, par sa conduite, un pareil sort.
-
-Custines, marchant d'un pas assuré, sous une nombreuse escorte de
-gendarmerie, reparut dans la salle d'audience. Le calme profond qui
-y régnait et la clarté des bougies qu'on avait allumées pendant son
-absence, parurent lui causer une vive impression. Le président lui fit
-part de la déclaration des jurés, en lui annonçant que la première
-question avait eu une majorité de dix voix sur onze, la seconde de neuf
-et la troisième de huit. Il lui fit donner ensuite lecture du jugement,
-en le prévenant qu'il pouvait, soit par lui-même, soit par l'organe de
-ses défenseurs, faire des observations sur l'application de la loi.
-
-Custines, regardant de nouveau autour de lui, et n'apercevant ni
-Tronson-Ducoudrai, ni son conseil, à qui leur profonde émotion n'avait
-pas permis d'être témoins de ce déchirant spectacle, dit à ses juges
-ou plus tôt à ses bourreaux: _Je n'ai plus de défenseurs, ils se
-sont évanouis; ma conscience ne me reproche rien; je meurs calme et
-innocent_.
-
-Après la clôture de l'audience, il entra dans le greffe, se mit à
-genoux et resta dans cette attitude religieuse pendant deux heures. Il
-pria son confesseur de passer la nuit avec lui. Il écrivit à son fils
-une lettre dans laquelle, après lui avoir fait les adieux touchans
-d'un père prêt à mourir, il l'exhortait à faire, dans les beaux jours
-de la république, tout ce qui dépendrait de lui pour obtenir la
-réhabilitation de sa mémoire.
-
-Le lendemain, vers dix heures et un quart, il sortit de la Conciergerie
-pour aller au supplice. Arrivé au lieu de l'exécution, il se mit à
-genoux sur le premier degré de l'échelle, puis se relevant et reprenant
-toute sa force, il monta sur l'échafaud avec courage, et reçut la
-mort avec la plus grande résignation, le le 27 août 1793, à l'âge de
-cinquante-trois ans.
-
-Ce n'était pas assez pour les scélérats, usurpateurs du pouvoir,
-d'avoir immolé le père; il leur fallait encore le sang du fils; sa
-mort fut dont jurée. On redoutait que ce jeune homme, doué d'une âme
-énergique, ne cherchât l'occasion de venger l'assassinat de son père.
-Il fut arrêté et conduit devant le tribunal révolutionnaire. Un seul
-témoin, nommé Vincent, parut pour l'accuser; sa déposition portait
-en substance: «Que Custines fils fuyait les patriotes, qu'il s'était
-lié avec les contre-révolutionnaires, et qu'il avait été complice des
-projets liberticides de son père.»
-
-Dumas, président du tribunal, ayant demandé au témoin quelles preuves
-il pouvait donner à l'appui de sa déposition, il répondit qu'il avait
-_ouï dire_ ce qu'il venait d'alléguer, et qu'au surplus, la chose était
-connue de tout le monde. Dumas interrogea ensuite Custines, sur une
-lettre qu'il avait confiée à un courrier du général et qu'on avait
-interceptée, dans laquelle il lui témoignait la part qu'il prenait à
-ses peines, et l'instruisait de la manière dont le nouveau comité de
-salut public venait d'être composé.
-
-«Quelles étaient, lui dit-il, les peines de votre père, auxquelles vous
-vous montriez si sensible?—Custines répondit qu'il s'agissait alors
-de la prise de Condé, qui avait eu lieu presqu'au moment où son père
-avait été appelé au commandement de l'armée du Nord, et que la ville de
-Valenciennes étant menacée du même sort, il craignait que ses ennemis
-ne lui en fissent un crime, quoique depuis son arrivée à l'armée, il
-lui eût été impossible d'avoir la moindre communication avec ces deux
-places.»
-
-Interrogé pourquoi il avait instruit son père du renouvellement du
-comité de salut public, il répondit que rien n'était plus intéressant
-pour un général, que de savoir à quels hommes il avait affaire, et quel
-parti il pouvait tirer de leurs lumières.
-
-Le président lui demanda aussi s'il avait eu des liaisons avec les
-députés frappés par le glaive de la loi. Il répondit qu'il ne les avait
-jamais vus que dans les différens comités dont ils étaient membres,
-et où il était obligé d'aller pour les affaires de son père; qu'au
-demeurant, il estimait leurs talens et ignorait leurs intentions.
-
-Custines répondait avec tant de candeur, que l'auditoire en était ému,
-et qu'on se disait tout haut: _Mais il n'y a rien de criminel là
-dedans; ce jeune homme sera sûrement acquitté_.
-
-Le président continua ses questions, lui demanda pourquoi il avait
-été envoyé auprès du duc de Brunswick, au commencement de la guerre;
-il répondit qu'on l'avait chargé d'engager ce prince, célèbre par ses
-talens militaires, à accepter le commandement des armées françaises;
-qu'il avait tout fait pour réussir, et que s'il avait pu y parvenir,
-il aurait cru rendre un grand service à sa patrie, en préparant ses
-triomphes sur les provinces coalisées; qu'au surplus, si, en lui
-donnant cette mission, on avait eu des vues ultérieures, il l'avait
-ignoré, et qu'il n'était pas naturel de croire qu'on les eût confiées à
-un jeune homme de vingt-trois ans.
-
-Ici, Custines eut occasion de déployer son courage et sa fermeté.
-Le président ayant cru devoir lire aux jurés la correspondance de
-l'accusé, pendant qu'il était à Brunswick, ce jeune homme s'aperçut
-qu'il la tronquait pour en abuser: _Citoyens jurés_, s'écria-t-il avec
-force, _je demande que le président lise mes lettres en entier; il les
-dénature pour me perdre. Je vous demande justice de cette mauvaise
-foi_!
-
-Le président, confondu par cette apostrophe vigoureuse, dit que les
-jurés auraient bientôt sous les yeux toute la correspondance, et qu'ils
-jugeraient, d'après les pièces.
-
-La dernière interpellation faite à l'accusé, portait sur sa prétendue
-complicité avec son père. «Avez-vous eu connaissance, lui dit Dumas,
-de ses complots?—Je n'ai jamais connu dans mon père, répondit-il avec
-dignité, d'autre dessein que celui de bien servir la république. Je
-n'ai été que très-peu de temps auprès de lui à l'armée; je m'étais
-borné à remplir ses commissions auprès des comités, et on peut juger
-par les lettres qu'on a interceptées, qu'il ne me consultait en rien
-sur ses projets, ni sur ses expéditions militaires.
-
-Plus il y avait de calme et de modération dans cette réponse, plus
-elle excita la rage du président, qui, après avoir cherché à démontrer
-que le fils avait trempé dans les complots du père, finit par déclarer
-aux jurés qu'il lui paraissait impossible, et même contraire à la
-nature des choses, qu'un fils, tel que l'accusé, habituellement en
-correspondance avec son père, ne fût pas son complice.
-
-En ce moment, le défenseur, indigné d'un pareil langage dans la bouche
-d'un magistrat, s'écria: «Quel est le tribunal où l'on oserait se
-permettre de condamner un homme sur des présomptions pareilles? Quoi!
-il est contraire à la nature des choses qu'un fils ne soit pas complice
-de son père! Quelle jurisprudence affreuse! J'irai plus loin: et quand
-même l'accusé aurait été instruit du dessein d'un père coupable (car
-le générai l'était sans doute, puisque vous l'avez condamné), un fils
-doit-il dénoncer son père? Où serait donc la piété filiale, la première
-des vertus? où seraient les mœurs qu'on cherche à régénérer?»
-
-Ce morceau fit une telle impression sur les auditeurs, qu'on ne douta
-plus que cet intéressant jeune homme ne fût acquitté. Mais, hélas!
-les monstres ne lâchaient pas ainsi leur proie; l'arrêt de mort fut
-prononcé.
-
-Custines l'entendit avec une fermeté stoïque. Rentré dans sa prison, il
-écrivit à sa femme la lettre suivante:
-
-«C'en est fait, ma pauvre Delphine, je t'embrasse pour la dernière
-fois! Je ne puis pas te voir, et si même je le pouvais, je ne le
-voudrais pas; la séparation serait trop difficile, et ce n'est pas le
-moment de s'attendrir.
-
-«Que dis-je, s'attendrir? Comment pourrais-je m'en défendre à ton
-image? Il n'en est qu'un moyen..... Celui de la repousser avec une
-barbarie déchirante, mais nécessaire.
-
-«Ma réputation sera ce qu'elle doit être; et, pour la vie, c'est chose
-fragile de sa nature. Des regrets sont les seules affections qui
-viennent troubler par moment ma tranquillité parfaite. Charge-toi de
-les exprimer, toi qui connais bien mes sentimens, et détourne ta pensée
-des plus douloureux de tous, car ils s'adressent à toi.
-
-«Je ne pense avoir jamais fait à dessein du mal à personne. J'ai
-quelquefois senti le vif désir de faire le bien. Je voudrais en avoir
-fait davantage; mais je ne sens pas le poids incommode du remords.
-Pourquoi donc éprouverais-je quelque trouble? Mourir est nécessaire, et
-tout aussi simple que de naître.
-
-«Ton sort m'afflige. Puisse-t-il s'adoucir! Puisse-t-il même devenir
-heureux un jour! C'est un de mes vœux les plus chers et les plus vrais.
-
-«Apprends à ton fils à bien connaître son père; que des soins éclairés
-écartent loin de lui le vice; et, quant au malheur, qu'une âme
-énergique et pure lui donne la force de le supporter.
-
-«Adieu!..... Je n'érige point en axiômes les espérances de mon
-imagination et de mon cœur; mais crois que je ne te quitte pas sans
-espérer de te revoir un jour.
-
-«J'ai pardonné au petit nombre de ceux qui ont paru se réjouir de mon
-arrêt. Toi, donne une récompense à qui te remettra cette lettre.»
-
-Le lendemain du jour où Custines écrivait ce touchant testament de
-mort, il marcha au supplice, et le subit en héros, le 4 janvier
-1794. Les démarches de ce jeune homme lors du procès de son père,
-son courage, ses talens, et surtout ses liaisons avec le parti des
-girondins, lui avaient valu la haine des dominateurs, et notamment de
-Robespierre, qui l'avait dénoncé à la tribune.
-
-La général Custines ne fut pas le seul des généraux de la république
-que le tribunal révolutionnaire envoya à l'échafaud. Le 25 novembre
-1793, fut condamné le malheureux général Brunet, pour n'avoir pas
-envoyé une partie de son armée de Nice devant Toulon; et le lendemain
-26, la mort fut prononcée contre le victorieux Houchard, pour
-n'avoir pas compris un plan qui lui avait été tracé, et ne s'être pas
-rapidement porté sur la chaussée de Furnes, de manière à prendre toute
-l'armée anglaise. Le général Beysser qui avait puissamment contribué
-à sauver Nantes, et qui était suspect de fédéralisme, fut considéré
-comme complice des ultra-révolutionnaires, et sacrifié en avril 1794.
-Le 5 du même mois, Westermann, autre général de la république, qui
-avait rendu de grands services à la cause révolutionnaire, et que ses
-exploits sanglans avaient fait surnommer le _Boucher de la Vendée_,
-fut envoyé à l'échafaud par la faction de Robespierre, comme partisan
-de la faction dite des cordeliers. Déjà au mois de décembre de l'année
-précédente, le général Biron avait été condamné à mort par le tribunal
-révolutionnaire; et l'on rapporte qu'en montant à l'échafaud, il dit,
-en regardant tristement le ciel: «Je meurs puni d'avoir été infidèle à
-Dieu, à mon ordre et à mon roi.»
-
-
-
-
-MASSACRES DE VERSAILLES.
-
-
-Les exécutions les plus horribles après celles du 2 septembre, furent
-celles qui eurent lieu le 9 du même mois à Versailles. L'assemblée
-législative avait, par une multitude de décrets d'accusation, rempli
-les prisons d'Orléans d'un grand nombre de personnes, pour de prétendus
-projets de contre-révolution. Dès les derniers jours du mois d'août,
-les révolutionnaires avaient pris sur eux d'envoyer chercher ces
-prisonniers pour les conduire à Paris. D'après les horribles tableaux
-qui viennent de passer sous les yeux des lecteurs, il est facile de
-pénétrer leur infernal dessein. Deux cents Marseillais avaient été
-chargés de cette mission. Arrivés à Longjumeau, ils écrivirent à
-l'assemblée, pour lui exposer le motif de leur arrivée à Paris.
-
-D'abord l'assemblée défendit à ce détachement d'aller plus loin,
-et décréta que les prisonniers seraient conduits à Saumur. Par ce
-décret, elle voulait soustraire ces malheureux à l'autorité cruelle
-de la Commune de Paris, dont la funeste influence était connue. Au
-lieu d'obéir au décret, une députation de Marseillais se rendit à
-l'assemblée et déclara que leur dessein n'était pas d'amener les
-prisonniers à Paris, mais de les garder à Orléans, parce qu'ils
-savaient que l'on avait formé le projet de les enlever. L'assemblée
-obéit aux Marseillais, ou plutôt à la Commune qui les faisait agir; le
-projet de faire transférer les prisonniers à Saumur fut abandonné; elle
-adopta le projet proposé par la Commune d'envoyer à Orléans un renfort
-de douze cents hommes de la garde nationale pour garder les prisons de
-cette ville. Mais ce renfort, choisi par la Commune, fut composé des
-plus furieux jacobins que l'on pût trouver dans les rangs de la garde
-nationale. Les canonniers eurent pour chef le Polonais Lazouski, l'un
-des vainqueurs du 10 août; et tout le détachement était commandé par
-Fournier, surnommé l'_Américain_, le même qui avait tiré un coup de
-pistolet sur Lafayette, le matin de l'insurrection du Champ-de-Mars.
-
-Arrivés à Orléans, ils éprouvèrent une assez vive opposition de la
-part de la garde nationale de cette ville; celle-ci ne voulait pas
-céder son poste aux nouveaux venus. Enfin, pour tout concilier, il fut
-convenu que les Orléanais consentiraient que les prisonniers fussent
-conduits à Paris. Aussi, les Parisiens et les Marseillais s'emparèrent
-des prisonniers, et, après avoir pillé leurs effets, jetèrent ces
-malheureux pêle-mêle dans de mauvaises charrettes que l'on fit partir
-sans délai. Parmi ces prisonniers accusés de haute trahison, se
-trouvaient Brissac, chef de la garde constitutionnelle, licenciée
-sous la législative; Delessart et d'Abancour, anciens ministres, et
-plusieurs évêques.
-
-Nous avons dit qu'il s'était formé dans Paris une troupe d'assassins
-que les massacres des premiers jours du mois avaient familiarisés avec
-le sang. Le 9, on apprit que les prisonniers d'Orléans devaient arriver
-le 10 à Versailles. Aussitôt, soit que de nouveaux ordres fussent
-donnés à la bande des égorgeurs, soit que leur ardeur sanguinaire fût
-réveillée par la nouvelle de cette arrivée, ils envahirent Versailles
-du 9 au 10. A l'instant même, le bruit se répandit que de nouveaux
-massacres allaient être commis. Le maire de Versailles prit toutes les
-précautions pour prévenir de tels malheurs. Le président du tribunal
-criminel courut à Paris avertir le ministre Danton du danger qui
-menaçait les prisonniers; mais il n'obtint qu'une réponse à toutes ses
-instances: «_Ces hommes-là sont bien coupables_.—Soit, répliqua le
-président, mais la loi seule doit en faire justice.—Eh! ne voyez-vous
-pas, reprit Danton d'une voix terrible, que je vous aurais déjà
-répondu d'une autre manière si je le pouvais? Que vous importent ces
-prisonniers? Retournez à vos fonctions, et ne vous occupez plus d'eux.»
-
-Le lendemain, les prisonniers arrivèrent à Versailles, au milieu des
-imprécations d'une multitude d'hommes inconnus, ameutés sur leur
-passage. A peine furent-ils arrivés à la grille qu'il fallait passer
-pour arriver à la ménagerie, où ils devaient être conduits, que des
-cris _à bas les têtes_ se firent entendre.
-
-Cette foule se précipita sur les voitures, parvint à les entourer et
-à les séparer de leur escorte, enleva le maire de Versailles, nommé
-Lacoste, qui voulait généreusement se faire tuer à son poste, et
-massacra les malheureux prisonniers au nombre de cinquante-deux. Là,
-périrent Delessart, d'Abancour et Brissac. L'évêque du Mans, fut
-assassiné par un homme et une femme. On rapporte que cette tigresse
-coupa un doigt de la main du prélat, le mit dans une fiole pleine
-d'esprit-de-vin et la conserva comme un fétiche. On coupa la tête à la
-plupart de ces victimes, on mit leurs cadavres en lambeaux, et leurs
-restes encore palpitans furent accrochés à la grille du palais des rois
-de France.
-
-Après cet égorgement, la multitude courut aux prisons de la ville et
-y assassina tous ceux qui s'y trouvaient, sans éprouver la moindre
-résistance. Sept prêtres furent confondus dans cette tuerie. Ces
-exécutions furent une imitation des scènes de Paris dans laquelle on
-parodia aussi les formes judiciaires.
-
-«Ce dernier événement, dit M. Thiers, arrivé à cinq jours d'intervalle
-du premier, acheva de produire une terreur universelle. A Paris, le
-comité de surveillance ne ralentit point son action: tandis que les
-prisons venaient d'être vidées par la mort, il recommença à les
-remplir en lançant de nouveaux mandats d'arrêt. Ces mandats étaient en
-si grand nombre, que le ministre de l'intérieur, Roland, dénonçant à
-l'assemblée ces nouveaux actes arbitraires, put en déposer cinq à six
-cents sur le bureau, les uns signés par une seule personne, les autres
-par deux ou trois au plus, la plupart dépourvus de motifs et fondés le
-plus souvent sur le simple soupçon d'_incivisme_.»
-
-
-
-
-LES VICTIMES DE VERDUN.
-
-
-Il serait impossible d'énumérer toutes les têtes innocentes qui
-tombèrent sous la hache révolutionnaire. On pourra s'en faire une idée
-par approximation, quand on saura qu'à une époque où sur tous les
-points de la France, les échafauds avaient fait couler des flots de
-sang français, peu de temps avant le supplice de Robespierre, le nombre
-des détenus, tant à Paris que dans les provinces, s'élevait encore à
-près de quatre cent mille. Ce fait était attesté par les listes et
-les registres qui étaient alors au comité de sûreté générale. Comment
-serait-il possible de raconter en détail toutes les infortunes privées
-dont se composait le malheur général? Il faudrait plusieurs volumes
-pour narrer les horreurs qui se commirent sur toute l'étendue de notre
-malheureux pays; et, malgré l'intérêt que nous inspirent naturellement
-les martyrs de cette époque de crimes et de gloire, il serait bien
-difficile d'éviter l'écueil de la monotonie. Aussi, nous bornons-nous
-à reproduire les scènes les plus capitales par l'importance et
-l'illustration des personnages qui y figuraient, ou celles dont les
-détails méritent une mention particulière.
-
-A ce dernier titre, le fait suivant est bien digne d'être recueilli.
-Trente-huit habitans de Verdun furent traînés à Paris et traduits
-devant le tribunal révolutionnaire. Parmi ces victimes se trouvaient
-des femmes qui n'avaient d'autre tort que d'avoir porté des fleurs
-au roi de Prusse, lors de son entrée dans cette ville. Tous les yeux
-s'arrêtaient avec attendrissement sur Henriette, Hélène, Agathe
-Watterin, jeunes, aimables et vertueuses sœurs, filles d'un militaire
-parvenu aux grades supérieurs par de longs et importans services:
-leur innocence, leur candeur et leur beauté intéressèrent leurs
-bourreaux eux-mêmes. Leur crime était d'avoir prêté de l'argent aux
-émigrés. Fouquier-Tinville, ce farouche accusateur public qui, par ses
-réquisitoires sanguinaires, seconda si efficacement la faction des
-égorgeurs, fut néanmoins touché à leur vue, et tenta de les sauver. Il
-leur insinua qu'elles n'avaient qu'à nier le fait dont on les accusait,
-et qu'elles obtiendraient leur liberté. Bien convaincues d'avoir fait
-une bonne action, ces jeunes filles refusèrent de se prêter à un
-désaveu; leur mort fut un des crimes de cette époque révolutionnaire,
-qui excita le plus d'indignation, et qui prépara la chûte des tyrans.
-
-Sophie Tabouillot, fille de l'ancien procureur-du-roi au bailliage de
-Verdun, et Barbe Henri, fille d'un président au même tribunal, furent
-aussi comprises dans cette horrible procédure. Comme elles avaient
-à peine quatorze ans, elles ne furent point condamnées à mort, mais
-seulement à une exposition de six heures sur la place publique, et à
-vingt années de détention à la Salpêtrière. L'odieux de ce jugement
-remplit d'indignation le côté modéré de la convention, qui parvint à
-s'emparer de l'autorité. Après la chûte de Robespierre, ces deux jeunes
-infortunées furent rendues à la liberté.
-
-Delille en célébrant le courage héroïque déployé par les femmes pendant
-l'effroyable régime de la terreur, s'est plu à décerner un poétique
-hommage aux admirables jeunes filles dont nous venons de parler; voici
-quelques-uns des beaux vers qu'il a consacrés à leur mémoire.
-
- O vierges de Verdun! jeunes et tendres fleurs,
- Qui ne sait votre sort, qui n'a plaint vos malheurs?
- Hélas! lorsque l'hymen préparait sa couronne,
- Comme l'herbe des champs, le trépas vous moissonne;
- Même heure, même lieu vous virent immoler.
- Ah! des yeux maternels quels pleurs durent couler!
- Mais vos noms sans vengeur, ne seront pas sans gloire;
- Non: si ces vers touchans vivent dans la mémoire,
- Ils diront vos vertus. C'est peu: je veux un jour
- Qu'un marbre solennel atteste notre amour.
-
- • • • • • • • • • • • • • • • • • •
- Mais s'il est quelque lieu, quelques vallons déserts,
- Épargné des tyrans, ignoré des pervers,
- Là, je veux qu'on célèbre une fête touchante,
- Aimable comme vous, comme vous innocente.
- De là, j'écarterai les images de deuil,
- Là ce sexe charmant dont vous êtes l'orgueil,
- Dans la jeune saison, reviendra chaque année,
- Consoler par ses chants votre ombre infortunée;
- «Salut, objets touchans, diront-elles en chœur,
- Salut, de notre sexe irréparable honneur!
- Le temps qui rajeunit et vieillit la nature,
- Ramène les zéphirs, les fleurs et la verdure;
- Mais les ans, dans leur cours, ne ramèneront pas
- Une vertu si rare unie à tant d'appas.
- Espoir de vos parens, ornement de votre âge,
- Vous eûtes la beauté, vous eûtes le courage;
- Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal;
- Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal.
- Adieu, touchans objets, adieu. Puissent vos ombres
- Revenir quelquefois dans ces asiles sombres!
- Pour vous le rossignol prendra les plus doux sons,
- Zéphyr suivra vos pas, Écho dira vos noms.
- Adieu: quand le printemps reprendra ses guirlandes,
- Nous reviendrons encor vous porter nos offrandes;
- Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs,
- Ces hymnes, nos regrets, nos larmes et nos fleurs.»
-
-
-
-
- MARAT
- POIGNARDÉ PAR CHARLOTTE CORDAY.
-
-
-A l'époque de la défaite du parti des girondins, de ce parti si riche
-en beaux talens et en nobles caractères, qui avait rêvé l'établissement
-d'une république soumise aux lois et féconde en vertus, parut un moment
-sur la scène politique une jeune fille qui, par un acte de courage
-et de dévoûment, a rendu son nom immortel. Elle se nommait Charlotte
-Corday d'Armans. Elle était âgée de vingt-cinq ans, et joignait à
-une grande beauté une âme ferme et indépendante. Selon quelques-uns,
-elle aurait eu des sentimens très-monarchiques; mais cette opinion
-est contredite par des lettres que Charlotte Corday écrivit dans un
-temps où elle n'avait plus rien à dissimuler, et dans lesquelles elle
-montre une exaltation toute républicaine. Ses mœurs étaient pures, mais
-son esprit était inquiet et entreprenant. Les girondins, proscrits,
-avaient fait insurger plusieurs départemens; Charlotte Corday crut que
-la mort des principaux chefs des oppresseurs de la nation assurerait
-infailliblement le succès de cette insurrection; elle se dévoua pour
-cette entreprise, s'applaudissant de pouvoir consacrer à sa patrie une
-vie qui n'était utile à personne.
-
-Pour ne pas être entravée dans l'exécution de son dessein, elle trompa
-son père, et lui écrivit que les troubles de la France, devenant
-de jour en jour plus effrayans, elle allait chercher un refuge en
-Angleterre. Elle se procura un passeport pour se rendre à Paris,
-mais avant de partir, elle alla trouver Barbaroux, l'un des députés
-proscrits, qui se trouvait alors à Caen, et lui demanda une lettre de
-recommandation auprès du ministre de l'intérieur, ayant, disait-elle,
-des papiers à réclamer pour une de ses parentes. Barbaroux lui donna
-une lettre pour le député Duperret, ami du ministre. Il fut touché
-de son enthousiasme républicain et de sa beauté; mais malgré cette
-sympathie, la jeune fille ne crut point devoir lui confier ses projets.
-
-Arrivée à Paris, Charlotte Corday se rend chez Duperret, et lui
-communique la lettre de Barbaroux. On prend jour pour aller chez le
-ministre. Charlotte ne s'en souciait nullement; ce n'était point là le
-but de son voyage. Elle songea donc à choisir sa première victime. Son
-poignard hésita long-temps entre Danton et Robespierre; mais il donna
-la préférence à Marat, le chef des anarchistes, le principal auteur des
-mesures les plus sanguinaires, cet être effrayant dont la puissance
-incompréhensible faisait trembler les généraux à la tête de leurs
-armées. Charlotte Corday aurait voulu immoler ce monstre au sein même
-de la convention, au milieu des jacobins, ses dignes amis. Mais, dans
-ce moment, Marat se trouvait dans un état de maladie qui l'empêchait de
-siéger à l'assemblée. En conséquence, Charlotte Corday lui écrivit la
-lettre suivante, sous la date du 12 juillet 1793: «Citoyen, j'arrive de
-Caen; votre amour pour la patrie, me fait présumer que vous connaîtrez
-avec plaisir les malheureux événemens qui ont lieu dans cette partie
-de la république. Je me présenterai chez vous vers une heure; ayez
-la bonté de me recevoir, et de m'accorder un moment d'entretien; je
-vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.» Cette
-lettre étant demeurée sans réponse, Marat en reçut une seconde qui en
-annonçait une précédente, écrite dans la matinée. Elle était ainsi
-conçue: «Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu ma lettre?
-Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé votre porte; j'espère que
-du moins vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive
-de Caen; j'ai à vous révéler les secrets les plus importans pour le
-salut de la république. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de
-la liberté; je suis malheureuse, il suffit que je le sois, pour avoir
-droit à votre protection.»
-
-Cette lettre produisit son effet. Le 13 juillet, Charlotte Corday se
-présente chez Marat, à huit heures du soir. La gouvernante, jeune
-femme de vingt-sept ans, avec laquelle Marat vivait maritalement,
-refuse d'abord de l'introduire. Mais Marat, qui avait compris, par leur
-altercation, que c'était la personne dont il avait reçu deux lettres,
-ordonne qu'on la fasse entrer. Il était alors dans son bain. Charlotte
-Corday entre; elle engage la conversation sur ce qui se passe dans le
-Calvados. Marat lui demande les noms des députés qui se trouvent à
-Caen, à Évreux; il les écrit sous sa dictée, en ajoutant: «C'est bien,
-sous peu de jours, ils iront tous à la guillotine.—A la guillotine!
-répond Charlotte Corday, indignée; en même temps, elle s'arme d'un
-large couteau qu'elle tenait caché sous sa robe, frappe Marat sous le
-sein gauche, et enfonce le fer jusqu'au cœur. Le monstre expirant ne
-peut faire entendre que ce seul cri: _A moi! A moi! Ma chère amie!_ La
-gouvernante accourt avec d'autres personnes; on voit Marat plongé dans
-son sang, et la jeune Corday, calme et immobile. N'osant la saisir,
-on la renverse d'un coup de chaise, on la foule aux pieds. Le tumulte
-attire du monde. La foule prodigue ses invectives et ses outrages
-à Charlotte, qui les brave avec dignité. Enfin, des membres de la
-section, accourus au bruit, frappés de sa beauté et de son courage,
-l'enlèvent du milieu de cette multitude prête à la déchirer, et la
-conduisent dans les prisons de l'Abbaye, où elle avoue, non comme un
-crime, mais comme une belle action, le meurtre de Marat.»
-
-Toutefois, cette mort d'un tyran obscur mais formidable, ne couronna
-pas les généreuses espérances de Charlotte Corday. Elle avait cru
-contribuer à relever le parti de la gironde, et à sauver la patrie des
-fureurs des anarchistes; le meurtre de Marat fut, au contraire, l'arrêt
-de mort des députés proscrits; on les déclara instigateurs et complices
-de la jeune Corday. On ne rougit pas de décerner à l'homme qui avait
-donné le signal de tant de massacres la qualification de martyr.
-Marat devint une divinité infernale, à laquelle on devait sacrifier
-bien des victimes humaines. Un nommé Brochet, de la section de Marat,
-juré au tribunal révolutionnaire, avait été tellement fanatisé par ce
-misérable, que dans une ridicule prière qu'il avait composée et fait
-imprimer, il avait confondu Jésus-Christ avec Marat, et partageait
-entre eux ses adorations. On y lisait ces mots: _Cœur Jésus, cœur
-Marat; ô sacré cœur de Jésus! ô sacré cœur de Marat!_ Le club des
-Cordeliers éleva un autel au cœur de Marat. A la convention, aux
-Jacobins, il fut décidé que l'on rendrait des honneurs extraordinaires
-à la dépouille de Marat. Toutes les sociétés populaires, toutes les
-sections, s'associèrent à cette résolution dite patriotique; on lui
-déféra même les honneurs du Panthéon, bien que la loi ne permît d'y
-transporter un individu que vingt ans après sa mort. Son corps resta
-exposé pendant plusieurs jours; il était découvert, et on voyait la
-blessure qu'il avait reçue. Les sociétés populaires, les sections,
-venaient processionnellement jeter des fleurs sur son cercueil. Chaque
-président prononçait un discours. La section de la République vint la
-première: «Il est mort, s'écrie son président, il est mort, l'ami du
-peuple..... Il est mort assassiné! Ne prononçons point son éloge sur
-ses dépouilles inanimées; son éloge, c'est sa conduite, ses écrits,
-sa plaie sanglante, et sa mort!..... Citoyennes, jetez des fleurs sur
-le corps pâle de Marat! Marat fut notre ami, il fut l'ami du peuple;
-c'est pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple qu'il est
-mort.» Après ces paroles, de jeunes filles font le tour du cercueil,
-et jettent des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: «Mais
-c'est assez se lamenter; écoutez la grande âme de Marat, qui se
-réveille et vous dit: «Républicains, mettez un terme à vos pleurs;.....
-les républicains ne doivent verser qu'une larme, et songer ensuite
-à la patrie. Ce n'est pas moi qu'on a voulu assassiner, c'est la
-république; ce n'est pas moi qu'il faut venger, c'est la république,
-c'est le peuple, c'est vous.»
-
-«Toutes les sociétés, toutes les sections, dit M. Thiers, vinrent ainsi
-l'une après l'autre autour du cercueil de Marat; et si l'histoire
-rappelle de pareilles scènes, c'est pour apprendre aux hommes à
-réfléchir sur l'effet des préoccupations du moment, et pour les engager
-à bien s'examiner eux-mêmes, lorsqu'ils pleurent les puissans, ou
-maudissent les vaincus du jour.»
-
-Pendant ce temps, on instruisait, avec la célérité des formes
-révolutionnaires, le procès de Charlotte Corday. Deux députés furent
-impliqués dans cette affaire; Duperret, qui avait eu des rapports avec
-la prévenue, et l'abbé Fauchet, ancien évêque, accusé d'avoir été vu
-dans les tribunes de la convention avec Charlotte Corday.
-
-Conduite devant le tribunal, cette fille ne démentit pas un seul
-instant son caractère. Après la lecture de l'acte d'accusation, on
-allait procéder à l'audition des témoins. Charlotte Corday interrompit
-le premier qui fut appelé, et, ne lui laissant pas le temps de
-commencer sa déposition: «C'est moi, dit-elle, qui ai assassiné
-Marat.—Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? lui demanda le
-président.—Ses crimes.—Qu'entendez-vous par ses crimes?—Les malheurs
-dont il a été cause depuis la révolution.—Qui sont ceux qui vous ont
-engagée à cette action?—Moi seule, répond fièrement la jeune fille;
-je l'avais résolue depuis long-temps, et je n'aurais jamais pris
-conseil des autres pour une pareille action. J'ai voulu donner la paix
-à mon pays.—Quelles étaient vos intentions en tuant Marat?—De faire
-cesser les troubles et de passer en Angleterre, si je n'eusse pas été
-arrêtée.—Y avait-il long-temps que vous aviez formé ce projet?—Depuis
-le jour de l'arrestation des députés du peuple.—Où avez-vous appris
-que Marat était un anarchiste?—Dans les journaux, et j'y ai vu qu'il
-pervertissait la France. J'ai tué un homme pour en sauver cent mille.
-J'étais républicaine bien long-temps avant la révolution, et je
-n'ai jamais manqué d'énergie.—Mais croyez-vous avoir tué tous les
-Marat?—Non, reprend tristement l'accusée; non.» Puis elle laisse
-achever les témoins. A chaque déposant, elle disait: «C'est vrai, le
-déposant a raison.»
-
-Elle ne se défendit que d'une chose, de sa prétendue complicité
-avec les girondins; elle ne démentit qu'un seul témoin, la femme
-qui impliquait Duperret et l'abbé Fauchet dans sa cause. Du reste,
-l'assassinat étant avoué, les juges et les jurés, qui n'étaient
-nullement embarrassés pour envoyer à la mort les personnes les plus
-innocentes, devaient être fort à l'aise pour statuer dans ce procès;
-cependant ils affectèrent d'épuiser toutes les formalités judiciaires.
-Elle avait prié un jeune député de la convention du même pays et du
-même âge qu'elle, de vouloir bien être son défenseur, pour la forme
-seulement, car elle était certaine d'être condamnée; mais il déclina ce
-dangereux honneur; et l'avocat Chauveau-la-Garde, nommé d'office par le
-tribunal, plaida la cause de l'héroïque Charlotte en peu de mots.
-
-«L'accusée, dit-il, avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle
-a commis; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation, elle
-en avoue les circonstances les plus affreuses; en un mot, elle avoue
-tout, et ne veut avoir recours à aucune justification. Voilà, citoyens
-jurés, sa défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette entière
-abnégation de soi-même, et qui n'annoncent aucuns remords, et, pour
-ainsi dire, en présence de la mort même; ce calme et cette abnégation
-sublimes, sous un rapport, ne sont pas dans la nature; ils ne peuvent
-s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique, qui lui a mis
-le poignard à la main. Et c'est à vous, citoyens jurés, à juger de
-quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la
-justice; je m'en rapporte à votre prudence.»
-
-Charlotte Corday remercia avec grâce son défenseur. «Vous avez, lui
-dit-elle, saisi le véritable côté de la question; c'était la seule
-manière de me défendre, et la seule qui pouvait me convenir.»
-
-L'accusée entendit sa condamnation à mort avec le même calme qu'elle
-avait montré pendant son interrogatoire; et cette sérénité ne
-l'abandonna pas au milieu des huées de la populace rassemblée sur le
-chemin de son supplice. Elle considérait tous ces furieux avec un
-sourire de pitié. Sa belle figure conserva, jusqu'au dernier moment,
-l'incarnat de la rose; elle inspirait tout à la fois de l'admiration,
-de l'intérêt et de la terreur. Elle fut décapitée le 17 juillet 1793.
-Le bourreau, féroce par caractère et par fanatisme révolutionnaire,
-souffleta sa tête sanglante, en la faisant passer, suivant l'usage
-d'alors, sous les regards des assistans. Ses joues étaient encore
-vermeilles, et l'on ne manqua pas de dire que c'était de l'affront
-qu'elle venait d'essuyer.
-
-Cette fille intéressante et généreuse avait écrit à son père pour lui
-demander pardon d'avoir disposé de sa vie; elle avait aussi adressé à
-Barbaroux une lettre dans laquelle elle racontait son voyage et son
-action, avec une grâce charmante, associée à beaucoup d'esprit et
-d'élévation. Elle lui disait que ses amis ne devaient pas la regretter,
-car une imagination vive, un cœur sensible, promettent une vie bien
-orageuse à ceux qui en sont doués. Elle terminait par ces mots: «Quel
-triste peuple pour former une république! Il faut au moins fonder la
-paix; le gouvernement viendra comme il pourra.»
-
-Le jeune Adam Lux, député de Mayence à la convention, et ennemi
-prononcé des jacobins, eut le courage de faire l'apologie de Charlotte
-Corday; il osa dire aux tyrans la haine qu'ils inspiraient, et leur
-prédit qu'ils auraient le destin de Marat. Condamné par le tribunal
-révolutionnaire, il remercia ses juges, et leur dit: _Enfin, je vais
-donc devenir libre_. Il monta avec fermeté à l'échafaud le 5 novembre
-1793.
-
-
-
-
- EXÉCUTIONS SANGUINAIRES
- A LYON, A MARSEILLE ET A BORDEAUX.
-
-
-La ville de Lyon, suivant la généreuse impulsion qui avait été donnée
-aux provinces par le parti des girondins, s'était insurgée contre
-l'autorité tyrannique de la convention. Des populations entières,
-arrachées de leurs foyers par le paralytique Couthon et plusieurs
-autres agens du gouvernement révolutionnaire, vinrent se ruer en masse
-sur cette malheureuse cité. Le siége fut terrible: les Lyonnais, sous
-la conduite du brave Précy, firent des prodiges de valeur, et tinrent
-long-temps en échec les assiégeans. Enfin, réduits à la famine, ils
-furent forcés de se rendre le 9 octobre 1793.
-
-La nouvelle de la reddition de cette ville importante, au lieu de
-désarmer la colère du gouvernement révolutionnaire, porta sa rage
-jusqu'au plus incroyable délire. On peut en juger par le décret barbare
-qui fut rendu sur-le-champ par la convention, sur le rapport de
-Barrère: Voici cet étrange monument historique:
-
-Article 1er. Il sera nommé par la convention nationale, sur la
-présentation du comité de salut public, une commission de cinq
-représentans du peuple, qui se transporteront à Lyon sans délai, pour
-faire saisir et juger militairement tous les contre-révolutionnaires
-qui ont pris les armes dans cette ville.
-
-Art. 2. Tous les Lyonnais seront désarmés, les armes seront données
-à ceux qui seront reconnus n'avoir pas trempé dans la révolte et aux
-défenseurs de la patrie.
-
-Art. 3. La ville de Lyon sera détruite.
-
-Art. 4. Il n'y sera conservé que la maison du pauvre, les manufactures,
-les ateliers des arts, les hôpitaux, les monumens publics et ceux de
-l'instruction.
-
-Art. 5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera
-_Commune-Affranchie_.
-
-Art. 6. Sur les débris de Lyon sera élevé un monument où seront lus ces
-mots: _Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus!_
-
-L'exécution de ce décret monstrueux fut confiée à plusieurs
-commissaires désignés par la convention, et notamment à Collot
-d'Herbois, qui, de mauvais comédien était devenu législateur, au
-milieu de la confusion universelle; Collot avait été mal accueilli par
-le parterre de Lyon; son amour-propre offensé avait voué une haine
-implacable à cette ville; le décret de destruction qu'il était chargé
-de faire exécuter le mit à même de savourer toutes les délices de la
-vengeance.
-
-A peine fut-il arrivé à Lyon, que, marquant d'un premier coup de
-marteau l'une des nombreuses maisons destinées à être détruites, huit
-cents ouvriers, à ce signal, se mirent sur-le-champ à l'œuvre pour
-démolir les plus belles rues. Les dépenses pour ces épouvantables
-démolitions s'élevèrent à onze millions, cinq cent mille livres.
-
-Ce n'est pas tout encore. C'était peu de punir les révoltés dans leurs
-propriétés, il fallait sévir contre leurs personnes. Collot d'Herbois
-installe une commission révolutionnaire, composée de cinq individus
-qui sont investis du droit de décimer la population lyonnaise. Le
-costume de ces juges de mort ajoutait encore à ce que leur mission
-avait de terrible. De longues moustaches ombrageaient leurs visages
-sinistres; ils portaient sur la tête de longs panaches couleur de
-sang. Revêtus d'habits militaires, un long sabre pendait à leur côté,
-et leur poitrine était décorée d'une petite hache, suspendue à un
-ruban tricolore; ils siégeaient deux fois par jour à l'Hôtel-de-Ville,
-et prononçaient sur le sort des infortunés que leur amenaient les
-guichetiers. L'interrogatoire était simple et la procédure expéditive.
-«Quel est ton nom, ta profession? Quelle fut ta conduite pendant le
-siége? Tu as été, ou tu n'as pas été dénoncé.» Et immédiatement après
-ces questions, les juges, ou touchaient leur hache, ou portaient la
-main à leur front, ou étendaient la main sur la table. Le premier signe
-condamnait à la guillotine, le second à la fusillade, et le troisième
-exemptait de la mort. Toutes les dix minutes, sept infortunés étaient
-amenés, interrogés, inscrits, et faisaient place à sept autres. Tous
-ceux qui avaient pris les armes pendant le siége, tous ceux qui
-s'étaient montrés compatissans à l'égard des prêtres, qui s'étaient
-prononcés contre les clubistes, qui avaient osé paraître une fois sans
-cocarde, surtout ceux qui avaient le malheur d'être riches, étaient
-considérés comme criminels d'état, et entassés dans les caves de
-l'Hôtel-de-Ville jusqu'au moment de leur supplice. Collot d'Herbois,
-entouré de soldats de l'armée révolutionnaire de Paris, chargés de
-protéger tous ses actes de tyrannie, donnait à chaque instant, des
-ordres exterminateurs pour dépeupler et démolir une des plus belles
-villes de l'Europe. Dans ce conseil infernal, on délibérait si l'on
-ne ferait pas jouer la mine, pour hâter la destruction et faire
-disparaître sur-le-champ tous les détenus dont les caves étaient
-remplies. Ce projet avait déjà été énoncé par Collot d'Herbois dans
-le sein même de la convention. On ne s'y arrêta cependant pas, et
-la résolution fut prise de tirer des canons à mitraille sur les
-prisonniers condamnés à mort.
-
-En exécution de cette horrible détermination, soixante-neuf jeunes
-gens, amenés des prisons de Roanne, furent conduits aux Brotteaux.
-On les place garrottés deux à deux, entre deux fossés parallèles,
-bordés en dehors par des soldats tenant à la main leur sabre nu. Les
-malheureuses victimes se trouvent à la suite les unes des autres, dans
-la direction des canons braqués devant eux; ils voient sans frémir, cet
-appareil effroyable, et reçoivent en chantant, la décharge meurtrière
-qui déchire leurs membres, et laisse plusieurs d'entre eux encore
-vivans sur la place. Les soldats franchissent les fossés, et les
-achèvent à coups de sabres. Deux heures après cette affreuse canonnade,
-tous ces martyrs n'avaient pas cessé de vivre.
-
-Le lendemain, ce genre de supplice devait s'essayer d'une autre
-manière, sur un nombre déterminé de deux cent huit personnes
-rassemblées dans la même prison. Pendant la nuit, quinze d'entre
-elles parvinrent à s'échapper. Pour remplir ce déficit, on imagine de
-prendre des commissionnaires du dehors, et plusieurs autres prisonniers
-qui se trouvent avec les condamnés; on les garotte, on les emmène
-sans vouloir rien entendre. Tous comparaissent devant la commission
-révolutionnaire, qui ne daigne pas même les interroger. En vain des
-réclamations se font entendre, même de la part de ceux qui ont été
-pris pour d'autres; on ne les écoute point, ils sont tous traînés au
-supplice. Cependant les hommes chargés de l'exécution, comptent les
-victimes sur le Pont-Morand, pour s'assurer si le nombre de deux cent
-huit est complet; il s'en trouve deux cent dix. On va consulter Collot
-d'Herbois.—«Qu'importe, répond-il, qu'il y en ait deux de plus; s'ils
-passent aujourd'hui, ils ne passeront pas demain.» Tous sont traînés
-alors au lieu de l'exécution. Leurs mains sont liées derrière le dos
-par une corde qu'on attache à un cable fixé à chacun des arbres d'une
-longue allée de saules; ils ont en face les soldats qui vont les
-fusiller, et deux canons prêts à vomir la mort sur eux. Le signal est
-donné, leurs membres sont dispersés; les cables qui les retiennent sont
-brisés, et quelques malheureux, quoique mutilés, peuvent fuir encore;
-la cavalerie les atteint, et les hache à coups de sabre. Les crosses,
-les baïonnettes, tout est en mouvement pour achever ce que n'ont pu
-exterminer le plomb et la mitraille; et cette exécution elle-même
-demeura cruellement incomplète; plusieurs des victimes respiraient
-encore le lendemain.
-
-Dans ces expéditions en masse qui eurent lieu à plusieurs reprises,
-quelques personnes parvinrent à s'échapper par d'heureux hasards, et
-parvinrent à se réfugier en Suisse.
-
-Nous allons citer quelques traits particuliers qui excitent la pitié,
-l'horreur ou l'admiration, et quelquefois ces trois sentimens à la
-fois. Un officier municipal, nommé Laurenson, avait été mis sur la
-liste des condamnés, quoique sa commune eût réclamé sa liberté avec
-énergie. On le conduisait au supplice, malgré ses réclamations; déjà le
-bourreau l'étendait sur la fatale planche, lorsqu'un gendarme apporta
-sa grâce. Aussitôt Laurenson est détaché; mais l'infortuné avait
-perdu la raison. _Ma tête n'est-elle pas à terre?_ disait-il dans son
-égarement. _Ah! qu'on me la rende..... Ne voyez-vous pas mon sang qui
-fume? Il coule près de moi et sur mes souliers..... Voyez ce gouffre ou
-sont entassés tous ces corps..... Retenez-moi, je vais y tomber._
-
-Une femme octogénaire, nommée Martinon, malade au point de ne pouvoir
-se soutenir sur la voiture qui conduisait au supplice, y fut jetée
-comme un ballot, et, au moyen de cordes, on l'attacha avec force, de
-crainte qu'elle ne vînt à rouler à terre. Plus elle faisait entendre
-ses cris plaintifs, plus on la serrait violemment. Après quelques
-instans de marche, la voiture ayant éprouvé une secousse, le ventre de
-la malheureuse s'ouvrit, ses entrailles en sortirent, et elle expira.
-
-Au milieu de ce délire féroce, on voyait éclater des actes du plus
-grand courage, même dans le sexe le plus faible et dans l'âge le plus
-tendre. Une jeune fille de seize ans, nommée Marie Adriam, s'était
-habillée en homme, et avait servi dans l'artillerie pendant le siége
-de la ville. «Comment, lui dirent les juges, as-tu pu braver le feu,
-et tirer le canon contre ta patrie?—C'était au contraire pour la
-défendre, répondit-elle.» Une autre jeune fille du même âge refusait de
-porter la cocarde nationale; on l'interrogeait sur son refus.—Ce n'est
-point, dit-elle, la cocarde que je hais; mais, comme vous la portez,
-elle déshonorerait mon front.» Un des juges fait signe au guichetier
-d'attacher une cocarde au bonnet de la jeune fille. «Va, lui dit-il
-ensuite, en portant celle-là tu es sauvée.» La courageuse prisonnière
-se lève avec sang-froid, détache la cocarde, ne répond que par ces
-mots: _Je vous la rends_, et marche au supplice.
-
-Une autre jeune fille, dans les transports du désespoir, entra dans
-la salle du tribunal, en s'écriant: «Mes frères sont fusillés, vous
-venez de faire périr mon père, je n'ai plus de famille; que faire seule
-au monde? Je m'y déteste: mettez un terme à mon malheur; de grâce,
-faites-moi périr.» Elle était aux genoux des juges, en leur adressant
-cette prière. Ils ne purent rester insensibles à sa douleur, et la
-firent retirer.
-
-On vit aussi des traits du plus généreux dévoûment. Des billets, dits
-_papier obsidional_, avaient été fabriqués pendant le siége dans
-l'imprimerie des frères Bruyset, et portaient la signature de l'aîné.
-Il fut dénoncé, et mis en jugement; mais, comme il était malade, son
-frère se présenta pour lui. Quand on lui demanda si la signature portée
-sur les billets était bien la sienne, il se contenta de répondre, sans
-autre explication: «C'est bien la signature _Bruyset_!» et, par cette
-équivoque généreuse, sauva son frère, en se sacrifiant pour lui.
-
-Un autre Lyonnais, nommé Badger, avait un frère malade des blessures
-qu'il avait reçues pendant le siége; il fut arrêté à sa place, et
-conduit en prison. Un mot, un seul mot pouvait lui sauver la vie; il se
-tut, fut condamné, et marcha gaîment au supplice.
-
-On admira aussi le courage résigné de quelques prêtres: on exterminait
-impitoyablement tous ceux que l'on pouvait saisir. «Si votre devoir
-est de nous condamner, disait l'un d'eux, obéissez à votre loi; la
-mienne m'ordonne de mourir et de pardonner à mes ennemis.» «Crois-tu
-à l'enfer? disait le président au curé d'Amplepuy.—Comment en douter,
-dit-il, puisque je vous vois?»
-
-L'énergie de toutes ces innombrables victimes de la plus odieuse
-tyrannie étonnait même ceux qui présidaient aux exécutions. Collot
-d'Herbois, le plus farouche de tous, se plaignait de ce que les
-Lyonnais avaient puisé, dans l'habitude des périls, l'indifférence de
-la vie et même le mépris de la mort.
-
-Les mêmes horreurs, à quelques variantes près, furent exercées à
-Bordeaux, à Marseille et dans les principales villes de France. A
-Toulon, lorsque cette place eut été reprise sur les Anglais, le 19
-décembre 1793, un grand nombre de citoyens de cette ville furent
-réunis sur une place, où, d'après des ordres donnés, on tira sur eux à
-mitraille. Le député Fréron, qui assistait à cette terrible exécution,
-se promenait froidement sur ce champ de carnage, et, s'étant aperçu que
-quelques-unes des victimes avaient échappé à la mitraille, il s'écria
-tout haut: _Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la république
-leur pardonne_. Quelques-uns de ces malheureux se relevèrent en effet,
-et l'ordre fut sur-le-champ donné de les fusiller.
-
-
-
-
- MISSION DE JOSEPH LEBON,
- A ARRAS, SA PATRIE.
-
-
-Robespierre, dans sa rage révolutionnaire, ne respecta pas même
-Arras, sa ville natale. Il semble même qu'il voulût la traiter
-avec une sévérité toute particulière, en y envoyant Joseph Lebon,
-son compatriote, l'un de ses sectateurs les plus ardens, avec la
-mission d'extirper toutes les racines de l'aristocratie. Ce Joseph
-Lebon, ancien membre de la congrégation de l'Oratoire, avait été
-successivement maire d'Arras, administrateur du Pas-de-Calais, et en
-dernier lieu, député à la convention nationale.
-
-Joseph Lebon ne tarda pas à se rendre digne de celui qui l'avait
-choisi. Il couvrit sa patrie de sang et de carnage. Il faisait tout à
-la fois parade d'apostasie, de libertinage et de cruauté, et se vantait
-d'avoir acquis une réputation incomparable de scélératesse parmi les
-commissaires de la convention. Effrayé de la présence des Autrichiens
-dans les environs du département du Pas-de-Calais, le comité de salut
-public avait investi ce proconsul de pouvoirs illimités, avec ordre de
-prendre dans son énergie toutes les mesures commandées par le salut de
-la république. Ces ordres ne furent que trop fidèlement suivis. De là,
-tant de spoliations, de meurtres, et d'atrocités de toutes espèces.
-Nous allons relater quelques-uns de ses crimes, pris entre mille plus
-épouvantables les uns que les autres.
-
-Un jour, la dame Desvignes et sa fille, étaient assises sur le
-rempart d'Arras, occupées à lire _Clarisse Harlowe_. Lebon s'approcha
-d'elles sans être aperçu, lâcha un coup de pistolet à leurs oreilles,
-et sans leur donner le temps de revenir de leur frayeur, poussa la
-fille, la renversa, arracha le livre des mains de la mère, et menaça
-de l'assommer avec le pommeau de son sabre. Il ordonna ensuite à la
-jeune personne d'ôter le voile qui couvrait sa gorge, y plongea sa
-main insolente, et joignant la cruauté à la lubricité, la retira
-teinte de sang. Puis il enleva à ces femmes leurs boucles d'argent,
-se fit remettre leur portefeuille, et y ayant trouvé quelques gravures
-provenant d'un almanach, il prétendit qu'il y reconnaissait des signes
-de la royauté, et les conduisit lui-même dans une maison d'arrêt. La
-mère et la fille furent mises en liberté le lendemain; heureusement
-pour elles que le tyran se souvint qu'il était ivre, lorsqu'il les
-avait arrêtées.
-
-Lebon fit assassiner le sieur Duvieux-Fort, parce qu'on avait trouvé
-chez lui un perroquet qui disait: _Vive le roi_. Lebon fit tenir
-cette victime sous le tranchant de la guillotine, pendant le temps
-qu'on lisait la nouvelle d'une victoire à la multitude assemblée.
-Pour justifier la barbarie de cet acte, il disait qu'il en avait agi
-ainsi, afin que les ennemis de la république mourussent avec la douleur
-d'avoir été les témoins de ses triomphes.
-
-Deux jeunes gens, dont l'un nommé Vaillan, et l'autre, fils du maître
-de poste de Lens, avaient été conduits, à dix heures du matin, sur la
-place des exécutions, et garrottés au pied des échafauds. Ils restèrent
-exposés pendant deux heures aux injures de la populace; on les couvrit
-d'ordures, on brûla leurs habits. L'un d'eux perdit connaissance;
-le bourreau lui jeta un seau d'eau sur la figure. Sept individus,
-condamnés à mort, arrivèrent, et furent exécutés en leur présence.
-Ces deux infortunés étaient couverts du sang des victimes. Puis le
-bourreau, tenant la tête du dernier supplicié, l'approcha des lèvres
-mourantes des deux patiens, qui ne furent exécutés qu'après cette
-déchirante et longue agonie.
-
-Une pauvre villageoise allaitait un petit enfant, sur la porte de sa
-chaumière; elle n'avait pas de cocarde; un des agens de Lebon lui en
-fait le reproche, en la menaçant de la guillotine.—Pour ça, dit la
-paysanne, dans son patois picard; je reviens des champs, je vais y
-retourner; je n'ai besoin de cocarde pour travailler.—Quoi! tu réponds!
-reprend l'agent; je vais à Arras, et je te ferai guillotiner.—Eh bien!
-va; si tu me fais guillotiner pour ça, on a bien raison de dire qu'on
-en guillotine à Arras qui sont aussi innocens que l'innocent que je
-tiens dans mes bras.» L'agent rendit compte des propos de cette pauvre
-femme, qui, peu de jours après, fut incarcérée et guillotinée.
-
-On connaît l'horrible histoire de cette infortunée à qui, pour prix de
-son déshonneur, Lebon promit de rendre son mari qu'il avait destiné
-au supplice. Lorsqu'elle crut revoir son époux, d'après la parole qui
-lui avait été donnée, on conduisait ce malheureux à l'échafaud. Elle
-court éplorée chez Lebon, croyant que cette exécution est une méprise;
-le bourreau ne lui répond rien, mais lui présente dérisoirement un
-assignat de cent sous, comme salaire de ses faveurs, et la met à la
-porte.
-
-Chaque jour, après son dîner, il assistait au supplice de ses victimes.
-Il fit placer un orchestre près de la guillotine, et ordonna au
-tribunal, de condamner à mort tous ceux qui s'étaient distingués par
-leurs richesses ou par leurs talens. Dans la salle de spectacle, il
-prêchait la loi agraire, le sabre à la main. «Sans-culottes, dit-il un
-jour, dénoncez hardiment, si vous voulez quitter vos chaumières; c'est
-pour vous qu'on guillotine. Vous êtes pauvres; n'y a-t-il pas près de
-vous quelque noble, quelque riche, quelque marchand? Dénoncez donc, et
-vous aurez sa maison.»
-
-Une des rues de la ville qui était sa patrie fut entièrement dépeuplée
-par lui. Tous ceux qui l'habitaient furent envoyés à l'échafaud.
-Cambrai, et les autres villes du département, furent également les
-théâtres de ses fureurs. Mais quand le régime de la terreur fut passé,
-quand Robespierre eut succombé sous les coups de ses anciens complices,
-des voix enhardies par quelques députés, vinrent dénoncer le misérable
-Lebon, à la barre de la convention. Alors furent révélés la plupart
-des actes atroces dont il s'était rendu coupable. Bourdon de l'Oise,
-l'attaqua le premier: «Voilà, dit-il, le bourreau dont se servait
-Robespierre.» C'est bien à lui, s'écria André Dumont, que l'on peut
-dire: _Monstre, va cuver dans les enfers, le sang de tes victimes!_—Il
-n'est pas étonnant, répondit Joseph Lebon, que la calomnie s'attache à
-un représentant qui a sué.....—Tu as sué le sang, s'écria Poultier.—Tu
-dînais avec le bourreau, ajouta Bourdon de l'Oise.
-
-On fait monter de quinze cents à deux mille le nombre des personnes
-assassinées à Arras et à Cambrai, pendant la mission de Joseph Lebon.
-Ce monstre fut puni enfin de ses crimes. Par jugement du tribunal
-d'Amiens, il fut exécuté dans cette ville, le 13 vendémiaire an 4 (5
-octobre 1796). Il fut conduit à l'échafaud, revêtu d'une chemise rouge,
-costume des assassins condamnés. Lorsqu'on voulut lui mettre cette
-chemise, il s'écria, quoiqu'il fût ivre d'eau-de-vie: «Ce n'est pas moi
-qui dois l'endosser, il faut l'envoyer à la convention, dont je n'ai
-fait que suivre les ordres.»
-
-Il faut ajouter à ses crimes qu'il avait dérobé plus de cinq cent
-mille livres, sous les scellés qu'il avait fait mettre sur les effets
-des prisonniers. Ce scélérat avait trente ans, lorsque la société fut
-délivrée de sa présence.
-
-
-
-
- TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.
-
- CONDAMNATION DES GIRONDINS;
- DÉTAILS SUR LEURS DERNIERS MOMENS.
- MORT DE MADAME ROLAND ET DE BAILLY.
- AUTRES VICTIMES.
-
-
-L'établissement du gouvernement révolutionnaire légalisa le système de
-la terreur. Le massacre des bons citoyens continua avec une effrayante
-activité; mais on le subordonna à une sorte de régularité dérisoire
-qui offrait quelque chose de plus formidable encore. Les hommes les
-plus vils, les plus sanguinaires, avaient été choisis pour siéger
-dans ce tribunal de mort. Il n'y avait aucune pitié à attendre de ces
-magistrats de sang. C'était un Fouquier-Tinville qui y remplissait
-les fonctions d'accusateur public, fonctions qu'il exerça avec un
-acharnement sans exemple contre tout ce qui portait un nom connu,
-contre tout ce qui avait acquis des droits à l'estime générale.
-
-Quelques traits feront encore mieux connaître cet homme sans moralité
-comme sans entrailles. On avait amené devant son tribunal un citoyen
-nommé Gamache; l'huissier observa qu'il n'était pas l'accusé qu'on
-avait eu l'intention de traduire en justice. «Peu importe, répondit
-Fouquier, celui-ci vaut autant que l'autre.» Et il l'envoya à la mort.
-Rosset de Fleury avait écrit au tribunal pour lui annoncer qu'il
-partageait les opinions de sa famille, qui venait de périr, et qu'il
-demandait à partager son sort. Fouquier, en recevant cette lettre,
-s'écria: «Ce monsieur est bien pressé; mais je suis charmé de le
-satisfaire.» Fleury fut amené au tribunal, condamné comme complice de
-gens qu'il n'avait jamais vus, livré au supplice, revêtu d'une chemise
-rouge, comme assassin de Collot d'Herbois. Une veuve Maillet avait
-été présentée aux juges au lieu de la duchesse de Maillé qu'on avait
-cru arrêter. Dans l'interrogatoire, Fouquier s'aperçut de l'erreur.
-«Ce n'est pas toi qu'on voulait juger, lui dit-il, mais c'est égal;
-autant vaut que tu y passes aujourd'hui que demain.» Madame de
-Sainte-Amarante, et sa fille, l'une des plus belles femmes de la
-capitale, avaient montré le plus grand courage dans leurs réponses et
-en écoutant leur arrêt. Fouquier fut irrité de leur fermeté. «Voyez,
-s'écria-t-il, quel excès d'effronterie; il faut que je les voie monter
-sur l'échafaud, pour m'assurer si elles conserveront leur caractère,
-dussé-je me passer de dîner.» Un vieillard, paralysé de la langue,
-ne pouvait répondre aux questions qui lui étaient faites. Fouquier,
-apprenant la raison de son silence, répondit: «Ce n'est pas la langue
-qu'il me faut, c'est la tête.» C'était lui qui disait que les jurés
-venaient de faire _feu de file_, lorsqu'ils avaient condamné en masse
-un grand nombre d'accusés, sans les entendre.
-
-Les confrères de Fouquier-Tinville étaient en tout dignes de lui. Les
-Dumas et les Coffinhal le secondaient merveilleusement. On connaît
-le mot féroce de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, qui,
-interrogeant une femme plus que sexagénaire, et ne pouvant en obtenir
-de réponse, à cause de sa surdité, dit au greffier: «Écrivez qu'elle a
-conspiré _sourdement_.» On se rappelle aussi la lâcheté de Coffinhal,
-qui, après avoir prononcé la sentence de mort d'un maître en fait
-d'armes, lui dit: _Pare cette botte-là, si tu peux_.
-
-Que de victimes tombèrent sous les coups de ces juges-bourreaux! La
-hache révolutionnaire n'avait pas un seul moment de repos. Les plus
-illustres têtes tombaient tour à tour sur l'échafaud; les places
-publiques étaient inondées de sang. Il n'entre point dans notre plan
-de nous arrêter à décrire les exécutions de tant d'innocens; nous nous
-bornerons à retracer les derniers momens de plusieurs de ces infortunés.
-
-Les girondins, ces députés éloquens et généreux qui s'étaient opposés
-de toutes leurs forces au projet insurrectionnel du 10 août, qui
-avaient protesté énergiquement contre les massacres, qui avaient montré
-quelque pitié pour Louis XVI, qui s'étaient montrés constamment en
-opposition avec toutes les mesures révolutionnaires, devaient, par
-la nature même des choses, se trouver en butte à toute la rage des
-jacobins. Pour assurer leur perte, on les accusa de conspiration, de
-projet de guerre civile.
-
-La plupart de ces députés, du moins tous ceux qui avaient coopéré
-activement au soulèvement de quelques provinces, n'étaient pas sous
-la main de leurs ennemis. On résolut d'arrêter sans distinction tous
-ceux qui leur étaient unis par l'amitié ou par la communauté d'opinion.
-Vingt-un d'entre eux furent arrêtés et mis en jugement; tous à la fleur
-de l'âge, dans la force du talent, quelques-uns même dans tout l'éclat
-de la jeunesse et de la beauté; c'étaient Brissot, Gardien, Lasource,
-Vergniaud, Gensonné, Lehardy, Mainvielle, Ducos, Boyer-Fonfrède,
-Duchastel, Duperret, Carra, Valazé, Lacase, Duprat, Sillery, Fauchet,
-Lesterpt-Beauvais, Boileau, Antiboul, et Vigée.
-
-«Gensonné était calme et froid, dit M. Thiers; Valazé, indigné et
-méprisant; Vergniaud était plus ému que de coutume; le jeune Ducos
-était gai; et Fonfrède, qu'on avait épargné dans la journée du 2 juin,
-parce qu'il n'avait pas voté pour les arrestations de la commission
-des douze, et qui, par ses instances réitérées en faveur de ses amis,
-avait mérité depuis de partager leur sort, Fonfrède semblait, pour une
-si belle cause, abandonner avec facilité, et sa grande fortune, et sa
-jeune épouse, et sa vie.»
-
-On n'eut pas de peine à trouver de faux témoins pour attester la
-complicité des girondins avec les massacreurs de septembre. Fabre
-d'Églantine, devenu suspect, pour cause d'agiotage, avait besoin de se
-populariser; il appuya cette accusation avec perfidie. Vergniaud, n'y
-résistant pas davantage, s'écria avec indignation: «Je ne suis pas tenu
-de me justifier de complicité avec des voleurs et des assassins.»
-
-Malgré leur courageuse défense, les accusés virent bientôt que leur
-perte était résolue, et se préparèrent à mourir noblement. Ils se
-rendirent à la dernière séance du tribunal, avec un visage serein.
-Tandis qu'on les fouillait à la porte de la Conciergerie, pour leur
-enlever les armes meurtrières avec lesquelles ils auraient pu attenter
-à leurs jours, Valazé, donnant une paire de ciseaux à son ami Riouffe,
-lui dit, en présence des gendarmes: «Tiens, mon ami, voilà une arme
-défendue; il ne faut pas attenter à nos jours!»
-
-Le 30 octobre 1793, les jurés prononcèrent la sentence de mort qui
-leur avait été imposée. En entendant cet arrêt fatal, Brissot laissa
-tomber ses bras; sa tête se pencha subitement sur sa poitrine; Gensonné
-voulut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne put
-se faire entendre. Sillery, qui était paralytique, laissa échapper
-ses béquilles, en s'écriant: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On
-avait conçu quelques espérances pour les deux jeunes frères Ducos et
-Fonfrède, qui avaient paru moins compromis; mais ils furent condamnés
-comme les autres. Fonfrède, en embrassant Ducos, lui dit: «Mon frère,
-c'est moi qui te donne la mort.—Console-toi, répondit Ducos, nous
-mourrons ensemble.» L'abbé Fauchet, le visage baissé, semblait prier le
-ciel; Carra conservait son air de dureté; Vergniaud montrait dans toute
-sa personne quelque chose de dédaigneux et de fier; Lasource prononça
-ce mot d'un ancien: «Je meurs le jour où le peuple a perdu la raison;
-vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.» Le faible Boileau, le
-faible Gardien, qui avaient eu la honte de charger leurs coaccusés pour
-se justifier, ne furent pas épargnés. Boileau, en jetant son chapeau en
-l'air, s'écria: «Je suis innocent.—Nous sommes innocens, répétèrent
-tous les accusés; peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre
-eux eurent le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager
-la multitude à les sauver; leur tentative resta sans effet, et les
-gendarmes les entourèrent pour les conduire dans leur cachot. Tout à
-coup l'un des condamnés tombe à leurs pieds; ils le relèvent noyé dans
-son sang; c'était Valazé, qui, en donnant ses ciseaux à Riouffe, avait
-gardé un poignard, et s'en était frappé. Le farouche tribunal décida
-sur-le-champ que son cadavre serait transporté sur une charrette, à
-la suite des condamnés. En sortant du tribunal, ils entonnèrent tous
-ensemble, par un mouvement spontané, l'hymne des Marseillais.
-
-«Leur dernière nuit fut sublime, dit l'historien déjà cité. Vergniaud
-avait du poison, il le jeta pour mourir avec ses amis. Ils firent en
-commun un dernier repas, où ils furent tour-à-tour gais, sérieux,
-éloquens. Brissot, Gensonné, étaient, graves et réfléchis; Vergniaud
-parla de la liberté expirante avec les plus nobles regrets, et de la
-destinée humaine avec une éloquence entraînante. Ducos répéta des
-vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chantèrent des
-hymnes à la France et à la liberté. Le lendemain 31 octobre, une foule
-immense s'était portée sur leur passage. Ils répétaient, en marchant
-à l'échafaud, cet hymne des Marseillais que nos soldats chantaient
-en marchant à l'ennemi. Arrivés à la place de la Révolution, et
-descendus de leurs charrettes, ils s'embrassèrent en criant: _Vive
-la République!_ Sillery monta le premier sur l'échafaud, et, après
-avoir salué gravement le peuple, dans lequel il respectait encore
-l'humanité faible et trompée, il reçut le coup fatal. Tous imitèrent
-Sillery, et moururent avec la même dignité; en trente-une minutes, le
-bourreau fit tomber ces illustres têtes, et détruisit ainsi en quelques
-instans, jeunesse, beauté, vertu, talens. Telle fut la fin de ces
-nobles et courageux citoyens, victimes de leur généreuse utopie. Ne
-comprenant ni l'humanité, ni ses vices, ni les moyens de la conduire
-dans une révolution, ils s'indignèrent de ce qu'elle ne voulait pas
-être meilleure, et se firent dévorer par elle, en s'obstinant à la
-contrarier. Respect à leur mémoire! Jamais tant de vertus, de talens,
-ne brillèrent dans les guerres civiles; et il faut le dire à leur
-gloire, s'ils ne comprirent pas la nécessité des moyens violens pour
-sauver la cause de la France, la plupart de leurs adversaires qui
-préférèrent ces moyens se décidèrent par passion plutôt que par génie.
-
-«Clavières, ex-ministre du parti de la gironde, fut jeté dans les
-prisons de la Conciergerie peu de temps après la mort de madame Roland;
-mais il eut le courage de prévenir la sentence de ses juges. Le matin
-du jour où il devait paraître devant le tribunal révolutionnaire,
-ses compagnons d'infortune virent avec effroi le mauvais grabat sur
-lequel il était couché, et tout le pavé d'alentour, inondés de sang.
-Il s'était enfoncé un large couteau dans le côté, et l'instrument de
-mort pendait encore de la blessure qu'il s'était faite au milieu de la
-nuit, sans qu'aucun des autres prisonniers s'en fût aperçu. «Ce qui m'a
-toujours surpris, dit l'historien Beaulieu, qui se trouvait au nombre
-de ces malheureux captifs, c'est que nos tyrans qui ont su tirer parti
-de tant de contes absurdes pour se défaire des personnes qu'ils avaient
-opprimées, n'aient pas profité de ce suicide pour nous faire couper
-la tête, comme étant les meurtriers de M. Clavières, et se débarrasser
-ainsi du mal qu'ils nous avaient fait.»
-
-A dater de la mort des girondins, le glaive révolutionnaire ne se
-reposa plus. Le 10 novembre, l'intéressante et courageuse épouse de
-Roland, condamnée pour cause de complicité avec les girondins, ses
-anciens amis, marcha à l'échafaud, avec une fermeté digne d'eux.
-
-Cette femme, joignant aux grâces d'une Française l'héroïsme d'une
-Romaine, portait toutes les douleurs dans son âme. Son époux qu'elle
-respectait et chérissait à l'égal d'un père, était obligé de cacher
-sa tête menacée; elle éprouvait pour l'un des girondins proscrits une
-passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle laissait une
-fille, jeune et orpheline, confiée à des ennemis. Tous ces pénibles
-sacrifices devaient rendre bien douloureux les derniers instans de sa
-vie. Néanmoins, elle entendit son arrêt avec une sorte d'enthousiasme,
-sembla inspirée depuis le moment de sa condamnation jusqu'à celui
-de son exécution, et excita, chez tous ceux qui la virent, une
-espèce d'admiration religieuse. Elle alla à l'échafaud vêtue en
-blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces d'un compagnon
-d'infortune qui devait périr avec elle, et qui n'avait pas le même
-courage; deux fois même elle parvint à lui arracher un sourire. Arrivée
-sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la liberté,
-en s'écriant: «_ô Liberté! que de crimes on commet en ton nom!_» Elle
-subit ensuite la mort avec un courage inébranlable.
-
-Le mari de cette femme célèbre s'était réfugié aux environs de Rouen.
-En apprenant sa fin tragique, il ne voulut pas lui survivre. Il quitta
-la maison ou on lui donnait l'hospitalité; et, pour ne compromettre
-personne, il vint se donner la mort sur la grande route. On le trouva
-percé au cœur d'un coup d'épée, et gisant auprès d'un arbre contre
-lequel il avait appuyé l'arme homicide.
-
-«Ainsi, dit M. Thiers, dans cet épouvantable délire qui rendait
-suspects et le génie, et la vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait
-de plus noble, de plus généreux en France, périssait ou par le suicide
-ou par le fer des bourreaux!
-
-«Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout
-plus lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de
-Bailly. Déjà on avait pu voir, à la manière dont il avait été traité
-dans le procès de la reine, comment il serait accueilli au tribunal
-révolutionnaire. La scène du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi
-martiale et la fusillade qui s'en était suivie, étaient les événemens
-le plus souvent et le plus amèrement reprochés au parti constituant;
-c'était sur Bailly, l'ami de Lafayette, c'était sur le magistrat qui
-avait fait déployer le drapeau rouge, qu'on voulait punir tous les
-prétendus forfaits de la constituante. Il fut condamné, et dut être
-exécuté au Champ-de-Mars, théâtre de ce qu'on appelait son crime.
-Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et pluvieux, qu'eut
-lieu son supplice. Conduit à pied, et au milieu des outrages d'une
-populace barbare qu'il avait nourrie pendant qu'il était maire, il
-demeura calme et d'une sérénité inaltérable. Pendant le long trajet
-de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le visage
-le drapeau rouge qu'on avait retrouvé à la mairie, enfermé dans un
-étui en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il semblait toucher au
-terme de son supplice; mais un des forcenés, attachés à le poursuivre,
-s'écrie qu'il ne faut pas que le champ de la fédération soit souillé de
-son sang. Alors, on se précipite sur la guillotine, on la transporte
-avec le même empressement qu'on mit autrefois à creuser ce même champ
-de la fédération; on court l'élever enfin sur le bord de la Seine,
-sur un tas d'ordures, et vis-à-vis le quartier de Chaillot, où Bailly
-avait passé sa vie et composé ses ouvrages. Cette opération dura
-plusieurs heures. Pendant ce temps, on lui fait parcourir plusieurs
-fois le Champ-de-Mars. La tête nue, les mains derrière le dos, il
-se traîne avec peine. Les uns lui jettent de la boue, d'autres lui
-donnent des coups de pieds ou de bâton. Accablé, il tombe, on le
-relève de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqué à ses membres un
-tremblement involontaire. «Tu trembles, lui dit un soldat.—Mon ami,
-répond le vieillard, c'est de froid.....» Après plusieurs heures de
-cette torture, on lui brûle sous le nez le drapeau rouge; le bourreau
-s'empare de lui enfin, et on nous enlève encore un savant illustre, et
-l'un des hommes les plus vertueux qui aient honoré notre patrie.
-
-«Depuis ce temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs,
-ajoute l'historien, la vile populace n'a pas changé; toujours brusque
-en ses mouvemens, tantôt elle élève l'autel de la patrie, tantôt elle
-dresse des échafauds, et n'est belle et noble à voir que lorsque,
-entraînée dans les armées, elle se précipite sur les bataillons
-ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses crimes à la liberté; car,
-sous le despotisme, elle fut toujours aussi coupable que sous la
-république. Mais invoquons sans cesse les lumières et l'instruction
-pour ces barbares pullulant au fond des sociétés, et toujours prêts à
-les souiller de tous les crimes, à l'appel de tous les pouvoirs, et
-pour le déshonneur de toutes les causes.»
-
-Les années 1793 et 1794 offrirent peu de journées qui ne fussent
-souillées du sang de quelques citoyens; tantôt c'étaient d'innocentes
-victimes étrangères à toutes les factions, et que leur nom et leurs
-vertus désignaient aux bourreaux; tantôt c'étaient les hommes d'un
-parti immolés par ceux d'un parti vainqueur. Ainsi, quand tous les
-partis modérés furent abattus, on vit celui de la montagne, qui avait
-organisé le terrible systême de la terreur, se décimer lui-même, et
-envoyer successivement à la mort ses membres les plus influens. Ceux
-qui avaient fait tomber tant de têtes au nom de la liberté, finirent
-presque tous par porter la leur sur l'échafaud, au nom de la justice et
-de l'humanité, qui demandaient vengeance. Les Hébert, les Chaumette,
-les Danton, les Chabot, les Couthon, les Saint-Just, les Robespierre,
-long-temps complices, puis devenus ennemis, tombèrent tour à tour, et
-laissèrent enfin respirer la patrie.
-
-Mais, avant la journée du 9 thermidor, qui vit porter le coup décisif
-à la tyrannie toute sanguinaire de Robespierre et de ses agens, que de
-sang innocent versé! Que d'illustres proscrits! Combien de milliers
-de Français entassés dans les prisons! La nation semblait avoir été
-mise en coupe réglée. Le vénérable Malesherbes, ce courageux défenseur
-de l'infortuné Louis XVI, cet homme vertueux, qui, comme le dit M.
-de Chateaubriand, au milieu de la corruption des cours, avait su
-conserver, dans un rang élevé, l'intégrité du cœur et le courage
-du patriote, fut condamné avec toute sa famille, au nombre de près
-de vingt personnes. Ainsi, le protecteur et l'ami de Jean-Jacques
-Rousseau, celui qui, dans le cours d'une longue vie, s'était fait
-un devoir de prendre la défense de l'opprimé contre l'oppresseur,
-et qui, de même qu'il avait protégé le dernier individu du peuple
-contre la tyrannie des grands, avait osé plaider la cause d'un roi
-innocent contre des despotes démagogues, vint terminer sur l'échafaud
-ses soixante-douze années de probité. Il marcha à la mort avec la
-sérénité et la gaîté d'un sage. Ayant fait un faux pas en sortant de
-la prison pour aller au supplice, il avait dit: «Ce faux pas est d'un
-mauvais augure; un Romain serait rentré chez lui.» «Ah! s'écrie M. de
-Chateaubriand en rappelant ces lamentables événemens, il était donné à
-notre siècle de contempler le vénérable magistrat revêtu de la chemise
-rouge, monté sur un tombereau sanglant, et mené à la guillotine entre
-sa fille, sa petite-fille et son petit-fils, aux acclamations d'un
-peuple ingrat dont il avait tant de fois pleuré la misère.»
-
-Aux Malesherbes avaient été joints vingt-deux membres du parlement.
-Le parlement de Toulouse fut immolé presque tout entier. Enfin, les
-fermiers-généraux furent mis en jugement à cause de leurs anciens
-marchés avec le fisc. On leur prouva que ces marchés renfermaient des
-conditions onéreuses à l'État; et le tribunal révolutionnaire les
-envoya à l'échafaud pour de prétendues exactions sur le tabac, sur le
-sel, etc. Dans le nombre était un savant illustre, le célèbre chimiste
-Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour écrire une
-découverte.
-
-Devant le tribunal révolutionnaire, comme lors du massacre des prisons,
-on peut remarquer des traits sans nombre de générosité.
-
- On a vu des enfans s'immoler pour leurs pères,
- Des frères disputer le trépas à leurs frères.
-
-Loizerolles, ancien conseiller du roi, avait été enfermé à
-Saint-Lazare, ainsi que son fils. Le 7 thermidor (26 juillet 1794),
-l'huissier du tribunal arrive, tenant en main sa liste mortuaire; il
-appelle Loizerolles fils. Ce jeune homme dormait; son père n'hésite pas
-à se présenter en sa place. Le lendemain, il comparaît à l'audience
-avec vingt-cinq autres compagnons d'infortune, entend son arrêt de mort
-sans pâlir, et va consommer en silence son héroïque sacrifice.
-
-Parmi les femmes qui honorèrent leur mort par un courage plus
-qu'humain, on peut citer les carmélites de Royal-Lieu, près de
-Compiègne: elles furent condamnées toutes ensemble par le tribunal
-révolutionnaire. Enchaînées sur la fatale charrette, et conduites à
-travers un peuple furieux, elles chantaient le _Salve Regina_ avec la
-même tranquillité que si elles avaient encore été dans leur église.
-Lorsqu'une d'elle fut montée à l'échafaud, les autres continuèrent leur
-chant religieux, et ce pieux concert ne fut interrompu que lorsque
-l'abbesse, qui fut exécutée la dernière, reçut le coup mortel. Le
-courage sublime de ces religieuses avait tellement frappé et attendri
-le peuple, que, dès ce moment, il cessa d'applaudir aux exécutions.
-
-Le même jour et au même instant, deux victimes dont la mémoire est
-chère aux amis des beaux vers, André Chénier et Roucher, auteur du
-poème des _Mois_, tous deux amis d'enfance, se retrouvèrent sur la
-fatale charrette. Que de regrets ils exprimèrent l'un sur l'autre!
-«Vous! disait Chénier, le plus irréprochable de nos citoyens, un père,
-un époux adoré; c'est vous qu'on sacrifie!—Vous! répliquait Roucher,
-vous, vertueux jeune homme, on vous mène à la mort, brillant de génie
-et d'espérance!—Je n'ai rien fait pour la postérité, répondit Chénier.»
-Puis, en se frappant le front, on l'entendit ajouter: _Pourtant j'avais
-quelque chose là_. Ces deux poètes parlèrent de poésie à leurs derniers
-momens, et récitèrent des vers de Racine pour étouffer les clameurs de
-cette foule barbare qui insultait à leur courage et à leur infortune.
-Roucher, le matin même de l'exécution avait fait faire son portrait, et
-mis au bas ces vers, adressés à sa femme et à ses enfans:
-
- Ne vous étonnez pas, objets charmans et doux:
- Si quelqu'air de tristesse obscurcit mon visage;
- Quand un savant crayon dessinait cette image,
- On dressait l'échafaud, et je pensais à vous!
-
-
-
-
-CARRIER A NANTES.
-
-
-Les Robespierre, les Marat, les Couthon, les Saint-Just et plusieurs
-autres de leurs complices, étaient les principaux auteurs et
-propagateurs de l'effroyable système de la terreur; mais ils avaient
-en sous-ordre pour mettre à exécution leurs mesures sanguinaires, des
-monstres dignes de réaliser leurs conceptions infernales, et qui,
-s'ingéniant à trouver de nouveaux moyens de destruction, semblaient
-s'être chargés à l'entreprise de l'extermination des hommes. Déjà l'on
-a vu les traits les plus saillans de quelques-uns de ces êtres hideux,
-nés pour jeter l'épouvante dans la société. Tous, sans contredit, se
-sont souillés de crimes et d'atrocités; mais le féroce Carrier, au
-milieu de tous ces scélérats, est resté, pour ainsi dire, hors de pair,
-et il sera facile de prouver par des faits, que sa sinistre célébrité
-ne fut nullement usurpée.
-
-Carrier était procureur à Aurillac, à l'époque de la révolution. Le
-zèle révolutionnaire de ce jeune démagogue, mérita de fixer les regards
-des féroces meneurs de la révolution, et il ne tarda pas à devenir un
-de leurs séïdes les plus dévoués. Nantes fut le quartier-général de ses
-exécutions et de ses horreurs.
-
-Nous allons emprunter à l'_Histoire de la révolution_, de M. Thiers,
-quelques fragmens qui sont de nature à faire connaître cet exécrable
-brigand. «Carrier, dit-il, avait été envoyé à Nantes, pour y punir la
-Vendée.» Carrier, jeune encore, était un de ces êtres médiocres et
-violens qui, dans l'entraînement des guerres civiles, deviennent des
-monstres de cruauté et d'extravagance. Il débuta par dire, en arrivant
-à Nantes, qu'il fallait tout égorger, et que, malgré la promesse de
-grâce faite aux Vendéens qui mettraient bas les armes, il ne fallait
-accorder quartier à aucun d'entre eux. Les autorités constituées ayant
-parlé de tenir la parole donnée aux rebelles: «Vous êtes des j...
-f....., leur dit Carrier; vous ne savez pas votre métier; je vous ferai
-tous guillotiner.» Et il commença par faire fusiller et mitrailler par
-troupes de cent et deux cents, les malheureux qui se rendaient. Il
-se présentait à la société populaire, le sabre à la main, l'injure à
-la bouche, menaçant toujours de la guillotine. Bientôt cette société
-ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les autorités
-à un tel point, qu'elles n'osaient plus paraître devant lui. Un jour,
-elles voulaient lui parler des subsistances; il répondit aux officiers
-municipaux que ce n'était pas son affaire; que le premier b..... qui
-lui parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tête à bas, et
-qu'il n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insensé
-ne croyait avoir d'autre mission que celle d'égorger.
-
-«Il voulait punir à la fois, et les Vendéens rebelles, et les Nantais
-fédéralistes, qui avaient essayé un mouvement en faveur des girondins,
-après le siége de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient
-échappé au massacre du Mans et de Savenay, arrivaient en foule, chassés
-par les armées qui les pressaient de tous côtés. Carrier les faisait
-enfermer dans les prisons de Nantes, et en avait accumulé là près de
-dix mille. Il avait ensuite formé une compagnie d'assassins, qui se
-répandaient dans les campagnes des environs, arrêtaient les familles
-nantaises, et joignaient les rapines à la cruauté. Carrier avait
-d'abord institué une commission révolutionnaire, devant laquelle il
-faisait passer les Vendéens et les Nantais. Il faisait fusiller les
-Vendéens, et guillotiner les Nantais, suspects de fédéralisme ou de
-royalisme. Bientôt il trouva la formalité trop longue, et le supplice
-de la fusillade, sujet à des inconvéniens. Ce supplice était lent; il
-était difficile d'enterrer les cadavres; souvent ils restaient sur le
-champ du carnage, et infectaient l'air à tel point, qu'une épidémie
-régnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes, suggéra une
-affreuse idée à Carrier; ce fut de se débarrasser des prisonniers en
-les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai, chargea une
-gabarre, de quatre-vingt-dix prêtres, sous prétexte de les déporter,
-et la fit échouer à quelque distance de la ville. Ce moyen trouvé, il
-se décida à en user plus largement. Il n'employa plus la formalité
-dérisoire de faire passer les condamnés devant une commission; il les
-faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux
-cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux, on les transportait
-sur de petits bâtimens préparés pour cette horrible fin. On jetait
-les malheureux à fond de cale; on clouait les sabords, on fermait
-l'entrée des ponts avec des planches; puis les exécuteurs se retiraient
-dans des chaloupes, et des charpentiers, placés dans des batelets,
-ouvraient les flancs des bâtimens à coups de hache, et les faisaient
-couler bas. Quatre ou cinq mille individus périrent de cette manière
-affreuse. Carrier se réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif
-et plus salubre de délivrer la république de ses ennemis. Il noya,
-non seulement des hommes, mais un grand nombre de femmes et d'enfans.
-Lorsque les familles vendéennes s'étaient dispersées, après la déroute
-de Savenay, une foule de Nantais avaient recueilli des enfans pour les
-élever. «Ce sont des louveteaux, dit Carrier;» et il ordonna qu'ils
-fussent restitués à la république. Ces malheureux enfans furent noyés
-pour la plupart.
-
-«La Loire était chargée de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre,
-soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyés. Les oiseaux de
-proie couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de débris
-humains; les poissons étaient repus d'une nourriture qui en rendait
-l'usage dangereux, et la municipalité avait défendu d'en pêcher. A ces
-horreurs se joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu
-des désastres, Carrier, toujours bouillant de colère, défendait le
-moindre mouvement de pitié, saisissait au collet, menaçait de son sabre
-ceux qui venaient lui parler, et, avait fait afficher que quiconque
-viendrait solliciter pour un détenu serait jeté en prison. Heureusement
-le comité de salut public venait de le remplacer, car il voulait bien
-l'extermination, mais sans extravagance. On évalue à quatre ou cinq
-mille les victimes de Carrier. La plupart étaient des Vendéens.»
-
-Carrier avait à ses ordres une bande de forcenés, à laquelle il avait
-donné le nom de _compagnie Marat_. Ces assassins parcouraient la ville
-et les campagnes, enlevant ou égorgeant tous les individus qu'ils
-rencontraient sans distinction d'âge ni de sexe. Carrier avait donné
-pour auxiliaire à cette troupe meurtrière une compagnie de nègres,
-dont la figure ajoutait encore à l'effroi qu'inspirait leur mission.
-Ces noirs étaient spécialement chargés de poursuivre et d'arrêter les
-enfans et les femmes. Le nommé Pinard, qui les commandait, s'adressait
-de préférence aux femmes; il assouvissait sur elles sa brutalité
-lubrique, et les faisait ensuite égorger. On trouve dans un mémoire
-publié sur ces horreurs, qu'on massacra un jour cinq cents enfans, dont
-le plus âgé n'avait pas quatorze ans. Ces petits infortunés se jetaient
-entre les jambes des assassins, demandaient la vie à mains jointes,
-et recevaient la mort. Un enfant de treize ans, qu'on avait envoyé à
-la guillotine, demandait au bourreau, avec la naïveté de son âge: _me
-feras-tu bien du mal_? Le misérable, déconcerté, ajusta mal sa machine;
-le coup porta sur la tête de l'enfant, et l'intéressante victime vécut
-encore quelques instans.
-
-Parmi les soldats de la compagnie Marat, se trouvait un pauvre
-montagnard d'Auvergne, ancien porteur d'eau, à qui une dame Lefèvre
-avait rendu des services, dans le temps qu'elle habitait Paris. Cette
-dame avait vu sa famille décimée pendant la guerre de la Vendée; son
-fils et son mari avaient été tués par les révolutionnaires; sa fille,
-après avoir été violée, avait été assassinée; elle-même était tombée
-avec une foule d'autres, entre les mains des bandits de Carrier,
-qui allaient la précipiter dans la Loire. Parmi les hommes chargés
-de cette exécution, se trouvait le porteur d'eau: il entend nommer
-madame Lefèvre, se retourne, la considère. «Vous vous appelez madame
-Lefèvre?—Hélas! oui.—Vous demeuriez à Paris, près Saint-Sulpice?—C'est
-moi-même.—Citoyens, la citoyenne Lefèvre n'est pas une _brigande_,
-c'est une bonne patriote.....» Et aussitôt il coupe avec son sabre
-la corde qui l'attache avec les autres victimes, et la prend sous sa
-protection. La dame Lefèvre implora le porteur d'eau en faveur de sa
-voisine qui n'était pas plus _brigande_ qu'elle; mais l'Auvergnat, lui
-ayant fait observer que c'était le moyen de se perdre et de le faire
-périr lui-même, elle n'insista plus.
-
-Le chef de tous ces cannibales, l'inventeur de toutes ces mesures
-infernales, l'ordonnateur de toutes ces terribles exterminations,
-Carrier, allait quelquefois dîner à bord des navires, pour s'assurer
-du succès de ses opérations. Là, il faisait boire ses agens, et
-s'enivrait avec eux. _Buvons_, disait-il, _à la santé des calotins qui
-ont bu à la grande tasse_.
-
-Lorsque ce monstre fut traduit à son tour devant la justice, le 16
-octobre 1794, il fut accusé par Philippe Fronjoly, et plusieurs autres
-témoins, d'avoir provoqué les _mariages républicains_, qui consistaient
-à suspendre pendant une demi-heure, un jeune homme avec une jeune
-femme, à leur donner ensuite un coup de sabre sur la tête, et à les
-précipiter enfin dans l'eau.
-
-On trouve aussi une autre déposition dans cette procédure. Un témoin,
-nommé Naudy, déclara que, se trouvant un jour chez Carrier avec
-quelques généraux, il entendit Grandmaison leur dire: «En voilà deux
-mille huit cents d'expédiés;» et sur la demande d'une explication de ce
-propos, Carrier répondit: «Quoi! vous n'entendez pas ce que cela veut
-dire? C'est que j'en ai fait descendre deux mille huit cents dans la
-_baignoire nationale_.»
-
-Toutes les horreurs que nous venons de raconter, ont été fidèlement
-décrites par le chantre de _la Pitié_.
-
- Partout, la soif du meurtre et la faim du carnage.
- Les arts, jadis si doux, le sexe, le jeune âge,
- Tout prend un cœur d'airain: la farouche beauté
- Préfère à notre scène un cirque ensanglanté;
- Le jeune enfant sourit aux tourmens des victimes;
- Les arts aident le meurtre, et célèbrent les crimes.
- Que dis-je? la nature, ô comble de nos maux!
- De tous ses élémens seconde nos bourreaux.
- Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie;
- Le feu dans les hameaux promène l'incendie;
- Et la terre, complice, en ses avides flancs,
- Recèle par milliers les cadavres sanglans!
- A peine elle a peuplé ses cavernes profondes,
- La mort, infatigable, a volé sur les ondes.
- Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups;
- Le baptême de sang est achevé pour vous.
- Par un art tout nouveau, des nacelles perfides
- Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides.
- Et, le jour et la nuit, l'onde porte aux échos
- Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots.
- Ailleurs, la cruauté, fière d'un double outrage,
- Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage;
- Et submerge, en riant de leurs civiques nœuds,
- Les deux sexes unis par un hymen affreux.
- O Loire! tu les vis, ces hymens qu'on abhorre,
- Tu les vis, et tes flots en frémissent encore!
- Cependant, le trépas s'accuse de lenteur:
- Eh bien! ange de mort, ange exterminateur,
- Va, joins les feux aux flots, joins le fer à la foudre;
- Maisons, ville, habitans, que tous soit mis en poudre;
- Qu'enchaînés par milliers, femmes, enfans, vieillards,
- Jonchent le sol natal de leurs membres épars.
- Là, repose tes yeux sur ce vaste carnage;
- Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage,
- Quelque coupable encor peut-être est échappé.
- Annonce le pardon; et, par l'espoir trompé,
- Si quelque malheureux, en tremblant, se relève,
- Que la foudre redouble, et que le fer achève.
- Français, vous pleurerez un jour ces attentats.
- Oui, vous les pleurerez; mais vous n'y croirez pas.
-
-Au reste, ainsi que Joseph Lebon, et plusieurs autres scélérats de la
-même espèce, le Néron de la ville de Nantes, reçut le salaire de ses
-forfaits. Il fut condamné à mort, après une procédure qui révéla des
-atrocités presque incroyables, et qui ne furent que trop bien prouvées.
-La France commençait à respirer. Le système de la terreur, après la
-chute de Robespierre et des siens, était resté sans appui, pour le
-repos du genre humain.
-
-
-
-
- ASSASSINAT DU REPRÉSENTANT FÉRAUD.
-
- COURAGE IMPASSIBLE DE BOISSY-D'ANGLAS.
-
-
-Fouquier-Tinville, cet accusateur public si dévoué aux ardeurs
-sanguinaires des Robespierre et des Couthon, venait d'être condamné à
-mort avec plusieurs jurés du tribunal révolutionnaire, pour la manière
-atroce dont il avait exercé ses fonctions. Le supplice de ce misérable
-avait poussé l'irritation des soi-disans patriotes au plus haut degré.
-Ils étaient décidés à une tentative désespérée.
-
-Le 1er prairial an III (20 mai 1795), fut choisi pour porter ce coup
-qui devait être décisif. Il s'agissait, comme dans tous les mouvemens
-de ce genre, d'une insurrection à organiser. On mit les femmes en
-avant, parce que, disait-on, la force armée n'oserait pas tirer sur des
-femmes; on les fit suivre par un rassemblement immense. On voulait
-entourer la convention d'une telle multitude qu'elle ne pût être
-secourue, et la forcer de rappeler Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois
-et Barrère, tous trois les dignes compagnons des plus fameux
-terroristes; en un mot, exiger l'élargissement de tous les patriotes
-renfermés et la remise en vigueur de la constitution de 1793, avec tous
-ses accessoires.
-
-Le tumulte était général dans les faubourgs et dans plusieurs
-quartiers. Les patriotes sonnaient le tocsin de tous les côtés,
-battaient la générale et tiraient le canon. Les sections qui étaient
-dans le complot s'étaient formées de grand matin, et marchaient déjà
-en armes bien avant que les autres eussent été averties. Bientôt la
-salle de l'assemblée est assiégée; toutes les issues sont fermées. Les
-députés, accourus en toute hâte, étaient à leurs places. En voyant la
-convention ainsi entourée, un membre s'écria qu'elle saurait mourir à
-son poste. Aussitôt tous les députés se levèrent en répétant: _Oui!
-oui!_ En même temps la foule croissait sans interruption au-dehors; un
-essaim de femmes se précipite dans les tribunes, en foulant aux pieds
-ceux qui les occupent, et en criant: _Du pain! du pain!_ les unes
-montrent le poing à l'assemblée, les autres rient de sa détresse. Le
-tumulte devient général; on couvre de huées la voix du président, qui
-s'efforce vainement de rétablir le silence. La multitude armée enfonce
-une des portes de l'assemblée. Une escorte de fusiliers et plusieurs
-jeunes gens, qui s'étaient munis de fouets de poste, escaladent les
-tribunes, et en font sortir les femmes, en les chassant à coups de
-fouet. Elles fuient, en poussant des cris épouvantables.
-
-Mais bientôt la foule armée, qui vient d'enfoncer une porte, pénètre
-au sein de la convention; d'abord elle est refoulée, puis elle revient
-à la charge. Enfin, on parvient à repousser sans blessure la multitude
-des assaillans, qui cèdent à la vue du fer.
-
-Cependant la foule augmentait sans cesse autour de la salle; elle
-ne tarde pas à faire un nouvel effort. Le combat s'engage au milieu
-même de l'assemblée; les défenseurs de la convention croisent la
-baïonnette; de leur côté, les assaillans font feu, et les balles
-viennent frapper les murs de la salle. Les députés se lèvent en criant:
-_Vive la république!_ Les coups de feu redoublent; on charge, on se
-mêle, on sabre. Un jeune député, plein de courage et de dévoûment,
-Féraud, récemment arrivé de l'armée du Rhin, et courant depuis quinze
-jours autour de Paris pour hâter l'arrivage des subsistances, vole
-au devant de la foule, et la conjure de ne pas pénétrer plus avant.
-«Tuez-moi, s'écrie-t-il en découvrant sa poitrine; vous n'entrerez
-qu'après avoir passé sur mon corps.» En effet, il se couche à terre,
-pour essayer de les arrêter; mais ces furieux, sans l'écouter, passent
-sur son corps, et courent vers le bureau. Des femmes ivres, des hommes
-armés de sabres, de piques, de fusils, portant sur leurs chapeaux ces
-mots: _Du pain! la constitution de 93_, inondent la salle; les uns
-vont occuper les banquettes inférieures, abandonnées par les députés;
-les autres remplissent le parquet; quelques-uns se placent devant le
-bureau, ou montent par les petits escaliers qui conduisent au fauteuil
-du président. Un jeune officier des sections, nommé Mally, placé sur
-les degrés du bureau, arrache à l'un de ces hommes l'écriteau qu'il
-portait sur son chapeau. On tire aussitôt sur lui, et il tombe blessé
-de plusieurs coups de feu. Dans ce moment, toutes les baïonnettes,
-toutes les piques se dirigent sur le président; on enferme sa tête dans
-une haie de fer; c'était Boissy-d'Anglas; il demeure calme et ferme.
-Au même instant, les factieux couchent en joue le président. Féraud
-veut escalader la tribune, et s'élance pour faire à Boissy-d'Anglas
-un rempart de son corps. Un des factieux essaie de le retenir par
-l'habit; un officier, pour dégager Féraud, assène un coup de poing à
-l'homme qui le retenait; ce dernier répond au coup de poing par un
-coup de pistolet qui atteint Féraud, à l'épaule. L'infortuné jeune
-homme tombe dangereusement blessé; les rebelles s'emparent de sa
-personne, l'accablent de coups; on l'entraîne, on le foule aux pieds,
-on l'emporte hors de la salle, et on livre son corps à la populace. Un
-écrivain, témoin oculaire de cette horrible scène, assure que Féraud
-fut victime d'une méprise de noms. On le prit pour Fréron, que les
-prétendus patriotes regardaient comme le chef des réactionnaires.
-
-Boissy-d'Anglas demeura calme et impassible au milieu de cette scène de
-violence et d'atrocités. Plusieurs fois sa voix courageuse entreprit
-de se faire entendre, mais soudain elle était couverte par des cris
-mille fois répétés: _Du pain, du pain! Coquin, qu'as-tu fait de notre
-argent? La constitution de 1793!_ Plusieurs députés veulent parler;
-ils ne peuvent obtenir la parole; le tumulte recommence et dure encore
-plus d'une heure. Pendant cet intervalle, on apporte une tête au bout
-d'une baïonnette; on la regarde avec effroi, on ne peut la reconnaître.
-Les uns disent que c'est celle de Fréron, d'autres disent que c'est
-celle de Féraud. C'était celle de Féraud en effet, que les brigands
-avaient placée au bout d'une baïonnette. Ils promènent cet horrible
-trophée dans la salle, au milieu des hurlemens de la multitude; ils la
-présentent au président Boissy-d'Anglas, qui devient de nouveau l'objet
-de leur fureur. Boissy-d'Anglas s'incline avec respect devant la tête
-de son malheureux collègue. Il est de nouveau en péril; sa tête est
-entourée de baïonnettes; on le couche en joue de tous côtés; mille
-morts le menacent.
-
-Cette périlleuse présidence dura six heures entières. Boissy-d'Anglas,
-épuisé de fatigues, céda le fauteuil à son collègue Vernier. La
-salle ne put être évacuée entièrement qu'à minuit et à force ouverte.
-Plusieurs des représentans qui avaient favorisé cette insurrection
-furent sévèrement punis par la convention, qui dès lors, n'eut plus
-rien à craindre du parti patriote. Aucune journée de la révolution
-n'avait présenté un spectacle si terrible. Jamais jusque là, le siége
-de la représentation nationale n'avait été envahi, ensanglanté par
-un combat, traversé par les balles, et souillé par l'assassinat d'un
-représentant du peuple.
-
-Nous terminerons ici cette suite de tableaux qui nous ont été fournis
-par l'histoire de nos troubles révolutionnaires. Il nous eût été facile
-de les multiplier à l'infini; car nous n'avons pu signaler que quelques
-faits entre des milliers. Il nous aurait fallu plusieurs volumes pour
-mentionner tout ce qui mériterait de l'être. Divers ouvrages existent,
-où l'on trouvera les détails les plus minutieux sur les malheurs de
-chaque famille, à cette désastreuse époque; nous citerons entre autres,
-les _Martyrs de la Révolution_, ouvrage publié par un respectable
-ecclésiastique.
-
-Du reste, les scènes que nous avons détachées de ce grand drame
-donneront quelqu'idée des forfaits qui ont accompagné notre
-régénération politique; on peut les regarder comme des monumens
-épouvantables de nos désordres, et l'on ne saurait trop les mettre
-en lumière, dans un moment où toutes les jeunes têtes ne rêvent que
-changemens et révolutions.
-
-
-
-
- LOUIS FRANÇOIS TILLOY,
- ACCUSÉ DU MEURTRE DE SA FEMME.
-
-
-Louis-François Tilloy, était marié depuis quinze mois avec Catherine
-Toupet. Cet homme, travaillant chez le sieur Prévost, en qualité de
-compagnon cultivateur, ou de garçon de charrue, ne pouvait venir
-coucher chez lui que tous les quinze jours. Il avait son domicile à
-Gombremez, commune de Saulty, arrondissement d'Hesdin.
-
-Le 19 germinal, an 5 (8 avril 1797), veille du jour correspondant au
-dimanche des Rameaux, Tilloy ne retourna point chez lui, parce qu'il
-y était allé le samedi précédent, et que c'était le tour d'un autre
-ouvrier de la ferme; mais le lendemain, il fut libre de s'absenter
-jusqu'à midi. Il part, son déjeûner à la main, et gagne, en mangeant,
-sa chaumière. Il y arrive avant huit heures, et trouve sa femme
-levée, occupée à allaiter un fils de cinq mois, gage de leur mutuelle
-tendresse. Tilloy les embrasse tour à tour, prend sa bêche, et s'en va
-fouir un enclos éloigné de sa maison, et séparé d'elle par une ferme et
-deux rues garnies de haies vives.
-
-Il y avait à peine une heure qu'il était parti pour cette occupation,
-lorsqu'un individu, profitant de son absence, de la circonstance d'une
-fête solennelle, et de l'heure à laquelle les rues et les campagnes
-sont désertes à cause de l'office divin, s'introduit dans la maison de
-Tilloy, et entraîne sa femme dans une chambre voisine, servant depuis
-quelque temps d'étable à vaches.
-
-Catherine Toupet n'avait que vingt-quatre ans; elle avait toute la
-fraîcheur de la jeunesse. Cet individu voulait assouvir sa brutalité
-sur cette jeune femme, qui, sans doute, avait fixé ses regards
-luxurieux. Catherine Toupet se défend avec toute l'énergie de la vertu,
-avec toute l'indignation de la pudeur; sa résistance ne fait qu'irriter
-son brutal agresseur. Furieux, il saisit une coignée qu'il aperçoit, et
-en frappe sa victime. Elle chancelle et tombe; mais bientôt, ranimant
-son courage, et réunissant les forces qui lui restent encore, elle
-tire de sa poche un couteau à manche de corne de cerf, et veut s'en
-servir contre son bourreau, lorsque celui-ci le lui arrache de la main,
-et la frappe de plusieurs coups.
-
-Bientôt l'assassin fuit, laissant à terre, baignée dans son sang, la
-femme qu'il n'a pu tout-à-fait déshonorer. Catherine Toupet, malgré son
-état d'épuisement, a encore le courage de se traîner jusqu'aux portes
-de la maison et de les fermer au verrou, afin de prévenir le retour de
-son infâme assassin, dont elle redoute la fureur et la rage.
-
-Cependant vers les dix heures trois quarts, Tilloy quitte son ouvrage,
-pour la fin duquel il faut l'emploi de deux matinées, et il retourne
-chez lui. Il se présente à la porte de la rue, il la trouve fermée;
-celle du jardin l'est aussi. Il va chez une voisine demander si sa
-femme est sortie; on lui répond que non. Il revient à la fenêtre du
-jardin, y frappe, et ne tarde point à entendre quelque bruit; c'était
-sa femme qui se traînait péniblement. Elle ouvre..... Quel spectacle
-pour Tilloy! Il voit sa femme blessée à la tête, à la gorge, et perdant
-son sang. Il cède alors aux premiers mouvemens de la douleur et de
-l'effroi. Il court chez ses voisins, en poussant des cris lamentables.
-Bientôt sa maison est pleine; tout le village s'y trouve rassemblé.
-
-Tilloy aperçoit sur la table, le couteau à manche de corne de cerf; il
-le prend machinalement, sans réflexion, et le met dans sa poche. Il est
-à présumer que ce couteau avait été ramassé et lavé par quelques-unes
-des voisines.
-
-Bientôt l'agent municipal et son adjoint arrivent; ils interrogent
-Catherine Toupet; ils en reçoivent la déclaration qu'un _inconnu est
-entré chez elle, et l'a arrangée de cette manière_; qu'il l'a entraînée
-dans la chambre servant d'étable à vaches, et que c'est là qu'il lui
-a porté les coups. Elle ajoute que l'inconnu était vêtu d'une veste
-blanche, et laisse entrevoir qu'il avait voulu jouir d'elle malgré sa
-volonté.
-
-Le brigadier de la gendarmerie à la résidence de l'Albret arrive,
-accompagné de gendarmes; ils dressent procès-verbal, et reçoivent
-de Catherine Toupet la même déclaration; mais elle y exprime plus
-ouvertement l'attentat à sa pudeur.
-
-Le juge de paix du canton se transporte plus tard au domicile de
-Tilloy, et Catherine Toupet lui tient le même langage. Cependant,
-d'après le rapport qu'on fait à ce magistrat que Tilloy avait été
-trouvé porteur du couteau de sa femme, et sur la déclaration faite par
-deux gendarmes, le juge de paix décerna un mandat d'arrêt contre ce
-jeune homme, et le jury prononça qu'il y avait lieu à accusation.
-
-La malheureuse Catherine Toupet ne tarda pas à succomber à la gravité
-de ses blessures. Une instruction fut entamée à l'occasion de cet
-assassinat. Plusieurs témoins à charge furent entendus, entre autres
-les deux gendarmes qui avaient été préposés à la garde de Tilloy,
-immédiatement après son arrestation, et la femme Lobel, mendiante,
-qui fut soupçonnée d'avoir été subornée. Cette mendiante déposa que,
-s'étant présentée le jour de l'assassinat à la porte de François
-Tilloy, pour demander l'aumône, l'accusé lui avait dit rudement: _Il
-n'y a point ici de pain pour toi_; qu'elle était revenue sur ses pas,
-avait écouté à la porte, et avait entendu prononcer les mots: _Tu n'es
-qu'un jaloux_, auxquels on répondait: _Tais-toi, car je te tuerai_.
-
-Mais, comme le remarquait le défenseur de Tilloy, si la femme Lobel a
-vu et entendu, pourquoi ne s'est-elle point présentée devant le juge
-de paix, ou au moins devant le directeur du jury? N'est-elle pas aussi
-reprochable, comme ayant pu déposer _ab irato_, et pour se venger
-de ce que Tilloy lui avait refusé l'aumône? Pourquoi, d'ailleurs,
-n'allait-elle pas au secours de celle qui criait miséricorde? Pourquoi
-n'y a-t-elle pas appelé ses voisins? Laisse-t-on donc ainsi égorger son
-semblable?
-
-Le défenseur de Tilloy profita habilement des incohérences qui se
-rencontraient dans les dépositions des témoins, et surtout des
-déclarations de la victime. L'affaire avait été portée devant le
-tribunal criminel du Pas-de-Calais, séant à Saint-Omer.
-
-La défense prouva complètement l'innocence de Tilloy. Une des plus
-fortes preuves, c'est que la femme de Tilloy avait survécu aux coups
-qu'on lui avait portés. En effet, Tilloy eût été certain que sa femme
-l'accuserait; il eût eu non seulement le temps nécessaire à son crime,
-mais encore tout le loisir qui lui convenait. Il n'eût point été pressé
-comme le brutal agresseur dont il tenait la place sur le banc des
-accusés; il n'eût point laissé d'agonie à sa femme, et, impatient de la
-voir mourir, il l'eût frappée d'un coup décisif.
-
-Les mœurs de Tilloy étaient naturellement douces; il vivait en parfaite
-intelligence avec sa femme. Il pouvait produire les certificats les
-plus honorables sur sa conduite chez les divers maîtres qu'il avait
-servis. Lors de son arrestation et pendant toute la procédure, il
-conserva un maintien calme, ferme et assuré.
-
- Où le crime pâlit la vertu se rassure.
-
-Le tribunal criminel du Pas-de-Calais prononça l'acquittement de
-Tilloy, et le fit mettre en liberté. Cet arrêt fut rendu le 23
-messidor, an 5 (11 juillet 1797).
-
-Nous avons puisé les faits que l'on vient de lire dans le plaidoyer
-du défenseur de l'accusé, seul document que nous ait offert à cet
-égard le recueil des causes célèbres de M. Méjan. Peut-être que l'acte
-d'accusation et le réquisitoire du ministère public nous eussent appris
-quelques autres particularités sur ce crime mystérieux. Le défenseur
-devait naturellement atténuer les charges dirigées contre son client.
-Du reste, nous ferons observer que l'arrêt d'acquittement prononcé
-par la cour de Caen est principalement fondé sur ce qu'il n'est pas
-constant que Tilloy soit convaincu d'avoir commis l'homicide de
-Catherine Toupet, sa femme.
-
-
-
-
- ADULTÈRE
- ET EMPOISONNEMENT.
-
-
-Le 15 frimaire de l'an 7 (5 décembre 1799), Marie Tavernier avait
-épousé Jean Tribout. Le 9 nivose suivant (30 décembre), Tribout, après
-avoir bu dans un cabaret, rentra chez lui fort tard, et mangea une
-soupe que sa femme lui avait préparée. A peine en eut-il mangé quelques
-cuillerées, qu'il fut atteint d'un grand mal de cœur, de violentes
-nausées, et fut forcé de se mettre au lit.
-
-Marie Tavernier, du consentement de son mari, envoya chez le curé
-chercher une purgation. Le curé s'informa de l'état du malade,
-conseilla l'émétique, et en donna trois grains. Tribout prit ce
-vomitif; mais son mal s'accrut de plus en plus: au bout de quelques
-jours, le malheureux expira dans les souffrances les plus affreuses.
-
-Le jour même de la mort, un procès-verbal fut dressé après l'ouverture
-du corps; et les deux chirurgiens qui l'avaient rédigé déclarèrent que
-le sujet leur paraissait être mort par toutes les causes qui peuvent
-occasionner le choléra-morbus.
-
-Il est vrai que, quinze jours après, le cadavre fut exhumé pour être
-soumis à un nouvel examen; et il résulta des observations faites par
-les autres hommes de l'art à qui on avait confié ce soin que Tribout
-était mort empoisonné.
-
-Bientôt des indices accusateurs s'élevèrent contre Marie Tavernier. Ses
-liaisons avec Marin Goupil, son cousin, étaient plus que suspectes.
-Elle prit la fuite peu de temps après la mort de son mari, et se retira
-à Vaugirard, où Goupil l'avait suivie. Ils y habitèrent quelque temps
-ensemble, et Marie Tavernier devint mère.
-
-D'après le second procès-verbal des chirurgiens appelés la seconde fois
-pour examiner le cadavre de Tribout, la mort violente de ce dernier
-avait été attribuée à un empoisonnement. Marie Tavernier et Marin
-Goupil furent signalés comme les auteurs de ce crime. Les deux prévenus
-furent mis l'un et l'autre en jugement devant le tribunal criminel de
-l'Orne.
-
-Ils furent défendus par Me Duronceray, qui ne négligea rien pour faire
-triompher la cause de ses cliens; mais ses efforts furent infructueux;
-le jury déclara les deux accusés coupables, et le tribunal criminel les
-condamna à la peine de mort.
-
-Nouvel et déplorable exemple des suites qu'entraîne quelquefois pour
-les femmes l'infidélité conjugale! Qu'elles n'oublient jamais qu'elles
-ne peuvent trahir leurs devoirs d'épouses, sans s'exposer à devenir
-encore plus criminelles. Il en est beaucoup sans doute qui, tout en
-violant les lois de la pudeur, sont incapables de concevoir l'idée d'un
-assassinat; mais combien n'en est-il pas aussi dans le cœur desquelles
-une première faute arrache le germe de toutes les vertus! Des forfaits
-dont autrefois le récit les eût épouvantées ne sont plus à leurs yeux
-que des actes enfantés par une nécessité cruelle; et, dans l'affreux
-délire auquel elles s'abandonnent, elles ne rêvent qu'attentats.
-
-
-
-
- ACCUSATION D'INCENDIE
- SUSCITÉE PAR UN FILS CONTRE SON PÈRE.
-
-
-Dans la nuit du 3 au 4 fructidor de l'an IX (22 août 1801), un
-incendie se manifesta dans une halle située dans la commune de Mahéru,
-département de l'Orne. Ce malheur n'avait peut-être d'autre cause que
-le hasard ou la négligence; mais le bruit se répandit qu'il était
-l'œuvre du crime.
-
-La halle incendiée appartenait au sieur Louée, qui l'avait achetée
-du sieur Besnou. Différens procès avaient éclaté entre l'ancien
-propriétaire et le nouvel acquéreur; il en était résulté une haine
-mutuelle dont la violence s'était fait remarquer en plusieurs occasions.
-
-Par suite de ces différens animés, par suite aussi de plusieurs
-propos menaçans, le sieur Besnou fut publiquement désigné comme
-l'auteur de l'incendie. Le juge de paix se transporta sur les lieux,
-le 6 fructidor, pour constater le corps de délit, et recevoir les
-déclarations qui pouvaient être de nature à le mettre sur la trace des
-coupables.
-
-Louée déclara que le feu avait été mis à son bâtiment entre dix heures
-et dix heures un quart; qu'il ignorait quel était l'incendiaire; que
-cependant trois personnes des environs de Soligny assuraient avoir vu
-une femme qui venait de Sainte-Goburge vers la halle en question un
-instant avant qu'on y eût mis le feu, et que cette femme était affublée
-d'un tablier qui leur parut blanc, et portait par-dessous du feu dans
-un sabot: la femme de Louée fit une déclaration semblable. Le magistrat
-chargé de l'instruction suivit ce premier indice, et se vit bientôt
-amené à une forte prévention contre Besnou et sa femme, qui habitaient
-Sainte-Goburge.
-
-On lui parla de la haine qui animait Besnou contre Louée, des menaces
-qu'il lui avait faites dans plusieurs circonstances. On rapporta
-qu'en venant d'un village nommé Moulins, Besnou avait dit à sa femme:
-_Tiens, voilà la place de ma pauvre halle; le sacré coquin qui l'a
-n'en profitera pas: j'y mettrai le feu ou je l'y ferai mettre, quand
-il devrait m'en coûter cent livres._ Suivant cette même déposition,
-la femme Besnou aurait répondu à son mari: _Je l'y mettrai bien pour
-rien_; et Besnou lui ayant dit qu'il ne voulait pas qu'elle s'exposât à
-une pareille chose la nuit, elle aurait répliqué: _J'ai été bien plus
-loin au clair de la lune._
-
-Plusieurs témoins déclarèrent qu'ils avaient cru reconnaître l'épouse
-de Pierre Besnou dans la femme qui avait été vue, à neuf heures et
-demie du soir, allant du côté de Ricordane, lieu de l'incendie.
-D'autres soutinrent qu'ils l'avaient rencontrée elle-même, vers
-dix heures du soir, retournant à Sainte-Goburge, et qu'elle était
-exactement vêtue comme la femme qu'on avait vue sur le même chemin
-avant l'incendie.
-
-D'après cet ensemble de circonstances, le tribunal spécial s'étant
-déclaré compétent, le commissaire du gouvernement présenta son acte
-d'accusation le 8 brumaire an X, et déclara Pierre Besnou et sa femme
-prévenus d'être auteurs ou complices du crime affreux qui avait détruit
-la propriété de Louée; en conséquence, les deux époux furent traduits
-devant le tribunal d'Alençon.
-
-Les débats eurent bientôt changé la première physionomie de l'affaire,
-Besnou, ancien fonctionnaire public, ancien marchand, qui s'était
-acquis dans le commerce une réputation de probité bien méritée, Besnou,
-qui tout récemment encore avait été jugé digne de remplir les fonctions
-de juré, se présentait avec avantage devant ses accusateurs, qui, en
-général, étaient loin de jouir de l'estime publique.
-
-Le défenseur de Besnou, Me Duronceray, ne manqua pas de tirer parti
-de ce contraste si favorable à son client, pour faire voir combien il
-était invraisemblable que les époux Besnou eussent commis le crime dont
-on les accusait. «Il est une autre invraisemblance non moins frappante,
-ajoutait-il, c'est que si Besnou eût commis le crime, il l'eût commis
-sans intérêt, même contre son intérêt: c'est sa chose même qu'il aurait
-détruite. En effet, cette halle, il l'avait vendue à Thibaut, qui en
-devait le prix, à Thibaut, qui était insolvable. Faute de paiement,
-Besnou avait certainement le droit de revendiquer sa propriété,
-quoique passée dans les mains d'un tiers, dans les mains de Louée;
-et ce droit, il ne l'ignorait pas, il était au moment de l'exercer,
-il avait passé procuration, à l'effet de poursuivre le renvoi en
-possession. Comment concilier cette démarche avec le crime atroce dont
-il est accusé?»
-
-Le défenseur prouve ensuite l'_alibi_ de Besnou, qui était attesté par
-deux témoins. Il y avait déjà plusieurs jours, au moment de l'incendie,
-que Besnou était à la foire de Guibray; il en revenait le soir du 3
-fructidor, avait passé la nuit du 3 au 4 dans la commune du Bourg, où
-il était encore le 4 au matin, se trouvant ainsi éloigné de Moulins par
-une distance de neuf lieues.
-
-En examinant la position respective des parties, l'avocat trouva de
-nouveaux moyens de faire reculer l'accusation. «Louée, dit-il, depuis
-plusieurs années fermier de Besnou, et ne payant pas ses fermages,
-a mis celui-ci dans la triste nécessité de poursuivre contre lui
-des jugemens, de faire des exécutions; Besnou a aussi obtenu contre
-Louée le paiement d'un billet à ordre; une condamnation du tribunal
-de commerce de Laigle. Quant à Thibaut, Besnou a obtenu contre
-lui, au tribunal de l'Orne, trois jugemens de condamnation pour le
-paiement du prix en vente de la halle. Le 17 vendémiaire dernier,
-l'huissier de l'accusé s'est transporté au domicile de Thibaut, pour
-saisir ses meubles; c'est le même jour que Besnou a été frappé d'un
-mandat d'arrêt, jour de triomphe pour Thibaut et Louée? Thibaut a eu
-l'impudence de manifester une joie atroce. _Enfin_, a-t-il dit, _nous
-sommes bien heureux que le père Besnou soit en prison_. Et ce seraient
-de pareils témoins, des témoins convaincus d'ailleurs par les débats,
-d'avoir tenu des propos violens, des propos menaçans contre Besnou;
-ce seraient eux qui, par leurs dépositions infectées par l'esprit de
-haine, guideraient l'impartiale justice, provoqueraient un arrêt de
-mort contre deux infortunés aux vertus desquels tous leurs concitoyens
-rendent hommage! Non, il n'en sera pas ainsi: après dix mois de
-souffrances, Besnou sortira vainqueur de cette lutte, il en sortira
-avec une conscience pure, une réputation sans tache; il partagera son
-triomphe avec une épouse chérie qui a partagé son infortune, avec une
-épouse aussi innocente que lui. Quelles sont, en effet, les charges
-contre la femme Besnou? des propos menaçans; mais quels sont les
-témoins? Louée, Thibaut, le fils de Thibaut, la fille de Thibaut, des
-témoins suspects, des ennemis déclarés de Besnou, des hommes intéressés
-à le perdre.»
-
-Le succès couronna les efforts et le zèle du défenseur: les deux
-accusés furent acquittés.
-
-L'auteur de toute cette trame odieuse était le propre fils de Besnou.
-Ce jeune homme, qui depuis plusieurs années s'était montré le fils
-le plus ingrat, en accablant son père de mauvais procédés, en lui
-suscitant une foule de procès, avait poussé le délire et l'infamie
-jusqu'à profiter de l'incendie de la halle de Louée pour lui porter le
-coup le plus terrible, en le signalant comme l'auteur du crime, et en
-subornant des témoins contre lui.
-
-Bientôt s'étant aperçu que ce complot infernal pourrait avoir des
-suites fâcheuses pour lui-même, parce que son père serait condamné à
-des dépens considérables, à des dommages et intérêts, qui pourraient
-absorber toute sa fortune, il avait séduit alors d'autres témoins qui
-étaient venus attester à la justice des faits évidemment faux, des
-faits d'ailleurs inutiles à la démonstration de l'innocence de son père.
-
-Le ministère public avait requis l'arrestation de ces témoins corrompus
-et du suborneur; mais, pendant qu'on procédait à l'instruction de ce
-nouveau procès, Besnou fils mourut dans sa prison, après avoir rendu un
-entier hommage à la vérité; et après avoir demandé pardon à Dieu et à
-son père du crime horrible dont il s'était souillé.
-
-
-
-
- LA VEUVE DESERVOLUS,
- OU FRAPPANT EXEMPLE DE L'ACHARNEMENT
- DES PRÉVENTIONS.
-
-
-Voici encore une histoire qui pourra faire apprécier les fatales
-erreurs où des juges, d'ailleurs éclairés et de bonne foi, peuvent
-être précipités, en se laissant conduire par les préventions de tout
-genre qui les assaillent incessamment. La mort de Calas, celle de
-Montbailly, et de tant d'autres victimes de la clameur populaire,
-ont depuis long-temps prouvé cette vérité, scellée tant de fois par
-le sang innocent. Les infortunes de la veuve Deservolus montreront
-peut-être, de la part de plusieurs personnes appelées à donner un avis
-ou à prononcer un jugement, une persistance aveugle, peut-être sans
-exemple jusqu'ici. Heureusement que l'humanité n'eut point à gémir sur
-les suites d'une préoccupation aussi acharnée, et que, grâce à d'autres
-juges, l'innocence fut reconnue, et se vit même en position de faire
-trembler ses accusateurs.
-
-Un ancien militaire d'Évreux, le sieur Cochart Deservolus, faisant
-un usage abusif de liqueurs fortes, succomba, le 19 messidor an X (6
-juillet 1802), au milieu de sa famille, aux atteintes d'un mal violent
-contre lequel toutes les ressources de l'art furent infructueuses.
-
-Cette mort, quoique très-subite, n'avait rien d'extraordinaire aux
-yeux de ceux qui connaissaient les funestes habitudes du sieur Cochart
-Deservolus. Cependant, à l'instant même où il venait d'expirer,
-avant que sa dépouille fût rendue à la terre, des soupçons vagues
-d'empoisonnement se répandirent dans la multitude, qui les accueillit
-sans examen, selon son usage.
-
-La méchanceté, qui tire parti de tout, ne manqua pas de commenter
-quelques scènes orageuses qui, depuis quelques années, avaient eu
-lieu dans le ménage du sieur Deservolus; on se répétait les diverses
-circonstances qui avaient accompagné ou précédé sa mort, et partant, on
-ne craignait pas de l'attribuer au crime.
-
-Quelque temps avant de succomber le sieur Deservolus se plaignait de
-malaises, d'affections douloureuses, qui n'étaient que les indices
-d'une crise terrible. Cette crise, annoncée par tant de signes
-alarmans, eut lieu le 17 messidor an X; elle se déclara par un hoquet
-violent, par des vomissemens réitérés, par des mouvemens convulsifs,
-par un délire complet; en un mot, par les symptômes les plus effrayans.
-Le citoyen Delzeuzes, médecin à Évreux, docteur en médecine de l'école
-de Paris, professeur d'histoire naturelle à l'école centrale du
-département de l'Eure, et le citoyen Renault, maître en chirurgie,
-furent appelés pour donner des soins au malade. Ils ne dissimulèrent
-pas, au premier aspect, le danger dans lequel ils le trouvaient. Le
-jeudi suivant, 19 messidor, leur fatal augure s'était vérifié.
-
-Quelques instans après la catastrophe, une femme accourt dans la maison
-du défunt, demande à le voir, et, apprenant qu'il a cessé de vivre, se
-précipite sur le cadavre, éclate en sanglots et en gémissemens, donne
-toutes les marques de la plus violente douleur; puis tout-à-coup elle
-ordonne à une garde qui veillait auprès du lit funèbre de lui apporter
-du vinaigre et une glace; mais la garde ayant refusé de quitter son
-poste pour lui obéir, cette femme sort aussitôt de la chambre avec
-fureur, et soit que l'excès de sa douleur l'égarât, soit qu'elle eût
-été mal comprise dans l'expression de ses plaintes amères, on assure
-qu'elle avait proféré le mot terrible d'empoisonnement.
-
-Cette femme était la propre sœur de Deservolus; elle se nommait madame
-du Roule, et se trouvait depuis long-temps en rupture ouverte avec la
-majeure partie de la famille, pour des motifs d'intérêt. Au reste, ce
-fut sur le mot funeste attribué à cette dame du Roule, que l'on bâtit
-une accusation qui devait envelopper l'épouse et la belle-sœur de
-Deservolus.
-
-Sur les bruits qui ne tardèrent pas à se répandre, les sieurs Delzeuzes
-et Renault accoururent chez la veuve, et lui déclarèrent que, pour
-leur instruction, ils allaient procéder à l'ouverture du cadavre. Le
-procès-verbal qui fut dressé par eux en cette occasion ne laissa aucun
-doute sur l'état naturel dans lequel se trouvait le corps.
-
-Les sieurs Renault et Delzeuzes se disposaient à aller instruire
-madame Deservolus du résultat de cette opération, lorsque le magistrat
-de sûreté, substitut du commissaire près le tribunal criminel du
-département de l'Eure, parut tout-à-coup dans la maison désolée,
-accompagné d'officiers de santé munis de leurs instrumens, et lut à
-haute voix l'ordonnance que, sur la rumeur publique, il venait de
-décerner pour l'ouverture du corps.
-
-Pour la seconde fois donc, et dans la même journée, les viscères et
-les organes du mort furent examinés avec attention, et chacun put
-se convaincre de leur état naturel. Le magistrat qui avait présidé
-à l'opération, monta, avant de se retirer, dans l'appartement de
-la veuve, et là, en présence de quatre témoins, il lui adressa ces
-paroles: «Le devoir que nous venons de remplir est bien pénible,
-madame, mais il a cela de consolant pour vous et pour nous, que nous
-avons trouvé dans le résultat les moyens de confondre la calomnie, si
-elle osait jamais lever la tête.» S'adressant ensuite à la belle-sœur
-de la veuve, au moment de redescendre, il ajouta en propres termes: «Je
-vous ferai parvenir dans la journée le procès-verbal des officiers de
-santé qui ne laissera aucun doute sur la mort de M. Deservolus.»
-
-Les funérailles furent célébrées le soir du même jour. A peine
-l'inhumation fut-elle achevée, qu'un bruit nouveau circula dans la
-ville. Malgré leur première déclaration verbale, par suite de laquelle
-le magistrat avait proclamé solennellement l'erreur des soupçons formés
-sur la mort de Deservolus et autorisé son inhumation, les officiers
-de santé commis par lui à l'examen juridique, élevaient des doutes,
-assurait-on, sur la véritable cause de la mort de Deservolus.
-
-Ce qui peut servir à expliquer ce nouvel incident, c'est la
-mésintelligence qui régnait entre les officiers de santé établis
-à Évreux, et le sieur Delzeuzes. La jalousie et l'amour-propre
-n'étaient pas étrangers à ces discordes. L'avancement rapide du sieur
-Delzeuzes, et la haute opinion qu'il paraissait avoir de sa supériorité
-personnelle, excitaient contre lui ses confrères. Lui, de son côté, ne
-voyait pas sans humeur l'arrogance des membres du comité de vaccine.
-
-Le dimanche 22 messidor, c'est-à-dire, le quatrième jour après
-l'inhumation du cadavre, déjà ouvert une première fois, on se
-rendit dans le cimetière, suivant l'ordre qui en avait été donné
-par le magistrat, pour procéder à l'exhumation que tous les propos
-d'empoisonnement semblaient avoir rendue nécessaire. La présence des
-officiers de santé qui avaient procédé à la première visite juridique
-fut requise cette fois encore, quoiqu'il eût été peut-être prudent
-de les en exclure. Les sieurs Delzeuzes et Renault furent aussi
-mandés. Avec eux, se trouvèrent réunis d'autres gens de l'art et
-quelques chirurgiens militaires de la garnison d'Évreux. On procéda
-à l'exhumation. Le sieur Delzeuzes, ainsi qu'il l'avait fait lors
-du premier examen, exposa les causes de la maladie, et répéta ses
-conjectures sur celles de la mort. Son rapport produisit une très-vive
-agitation parmi les officiers de santé présens. Sans respect pour
-l'asile des morts, des débats violens s'engagèrent: les reproches
-sanglans, les injures grossières retentirent au milieu du silence des
-tombeaux. A travers ces dissentimens scandaleux, à travers quelques
-réticences cruelles, on parut néanmoins s'accorder sur l'absence
-totale de traces de poison. Le procès-verbal de cette vérification ne
-contenait absolument rien qui pût justifier le moindre acte de rigueur
-de la part du ministère public.
-
-Cependant, le bruit se répandit bientôt dans la ville qu'une pièce
-légale allait devenir la base d'une accusation en forme contre madame
-Deservolus et contre sa sœur; on annonçait même le dépôt de cette
-pièce redoutable au greffe du tribunal criminel. C'était, disait-on,
-un troisième procès-verbal qui aurait été remis secrètement et de
-confiance au magistrat, sur sa demande, par les médecins et chirurgiens
-d'Évreux, contradicteurs des sieurs Delzeuzes et Renault, et qui
-aurait été rédigé _postérieurement_ à celui des nouveaux officiers
-de santé, convoqués pour l'exhumation. Dans cet état de choses, les
-enfans de madame Deservolus, intéressés à faire éclater au grand jour
-l'innocence de leur mère, provoquèrent auprès du ministère public une
-nouvelle exhumation, insistant surtout, pour que cette seconde visite
-du cadavre fût faite par des officiers de santé choisis dans tout
-autre département que celui de l'Eure. Ils s'adressèrent au magistrat
-qui jusqu'alors avait connu de cette affligeante affaire, mais ils
-eurent la douleur d'en éprouver un refus. L'examen nouveau que l'on
-sollicitait ne devait produire, selon lui, aucune espèce de résultat;
-c'était d'ailleurs, à l'entendre, une affaire terminée. Un pareil
-langage semblait bien attester que celui qui le tenait était convaincu
-de la non-existence du délit. Comment alors expliquer les poursuites
-que ce même magistrat jugea sans doute indispensable de continuer de
-faire?
-
-Mais ce que ce substitut n'avait pas voulu autoriser, le commissaire
-près le tribunal criminel le permit. Il fut décidé qu'une exhumation
-aurait lieu. Un médecin et deux chirurgiens de Rouen, hommes aussi
-habiles qu'intègres, furent appelés à Évreux.
-
-C'était le 27 messidor. La même faute qui avait causé un si grand
-scandale lors de la première exhumation, fut encore commise pour
-celle-ci. Les premiers experts furent appelés. Aussitôt que le cadavre
-eut été tiré, pour la seconde fois, de la fosse, les trois officiers
-de santé de Rouen, l'examinèrent dans toutes ses parties avec la plus
-scrupuleuse attention, et leur procès-verbal renferma la déclaration
-authentique de la mort naturelle du sieur Deservolus. Ils affirmaient
-n'avoir trouvé aucune trace qui pût décéler l'effet d'un agent délétère
-ou, en d'autres termes, aucune trace de poison ou de substances
-malignes.
-
-Une déclaration aussi précise que celle que venaient de faire les
-médecins et chirurgiens de Rouen devait bien enfin fixer l'opinion
-publique; mais la malveillance s'empara avec ardeur d'une fatale
-circonstance qui vint lui fournir de nouveaux prétextes de calomnie et
-de persécution.
-
-Au nombre des viscères sur lesquels les officiers de santé devaient
-porter leur attention, on ne retrouva plus l'estomac, lorsque,
-arrivés dans le lieu destiné à leur examen, ils se mirent en devoir
-d'y procéder. Soit que, mal enveloppé, ce viscère eût glissé par
-une des ouvertures de la serviette qui les contenait tous, et que,
-dans une translation qui avait eu lieu de nuit, personne ne s'en fût
-aperçu, soit qu'une main intéressée à faire disparaître une preuve
-matérielle de l'ignorance ou de la méchanceté, eût réussi à détourner
-l'objet même qui la renfermait, on chercha vainement l'estomac pour
-le soumettre aux mêmes expériences que les autres viscères. Cette
-circonstance, consignée dans le procès-verbal, ne tarda pas à réveiller
-toutes les conjectures, tous les soupçons; la calomnie s'exerça avec
-une activité nouvelle.
-
-Bientôt le même magistrat qui avait dit aux enfans de la veuve
-Deservolus qu'il regardait l'affaire comme terminée commença
-mystérieusement une information dans laquelle tous les moyens
-inquisitoriaux furent mis en usage. Le sieur Delzeuzes, ami de la
-famille Deservolus, fut étrangement calomnié, et devint aussi l'objet
-de la défiance du magistrat. Le substitut, malgré toute la rigueur dont
-il s'était armé, ne trouva pas probablement de charges suffisantes
-pour autoriser le mandat de dépôt; car il ne le décerna point en
-renvoyant les pièces au directeur du jury. Cet autre magistrat se
-livra à un examen subsidiaire; il se disposait à clore la procédure
-par une déclaration de non-inculpation, lorsqu'au mépris des preuves
-d'innocence qui résultaient de l'information, le substitut crut devoir
-faire encore éclater le zèle qui l'animait; un mandat d'amener fut
-lancé contre madame Deservolus, contre sa sœur, la demoiselle Emilie Le
-Prévot, et contre le citoyen Delzeuzes.
-
-Le directeur du jury, considérant sans doute que là où manquaient les
-preuves il n'y avait pas de délit, rendit une ordonnance tendante au
-rejet du réquisitoire, ordonnance qui fut déposée au greffe du tribunal
-le 6 fructidor. Par jugement rendu le 10, le tribunal de première
-instance de l'arrondissement, sur les conclusions de son commissaire,
-consacra la décision du directeur du jury; mais le substitut ne se
-tint pas pour battu; il se pourvût contre le jugement du tribunal
-d'arrondissement devant le commissaire près le tribunal criminel qui,
-après mûr examen des pièces qui lui avaient été adressées, déclara, le
-17 fructidor, donner son adhésion à ce même jugement.
-
-Toutes ces décisions successives, favorables à l'innocence, auraient
-dû suffire pour la pleine justification des accusés; mais il fallait
-encore éclairer l'opinion, ce qui n'est pas toujours chose aussi
-facile que de la tromper; il fallait étouffer la calomnie et la flétrir
-à son tour. Me Billecocq, à la demande des enfans de la veuve, fit un
-mémoire circonstancié sur cette malheureuse affaire, et servit, par
-ce moyen, non-seulement à faire taire les calomniateurs, mais encore
-à éclairer la religion de la cour suprême, qui, sur le réquisitoire
-du procureur-général impérial, avait renvoyé la procédure devant le
-magistrat de sûreté et le directeur du jury de l'arrondissement de
-Mantes.
-
-Madame Deservolus et sa sœur ayant formé opposition à cet arrêt, cette
-décision fut rapportée par une autre du tribunal de cassation, en
-date du 9 prairial an XI, qui faisait justice complète de toutes les
-inculpations dirigées contre les accusés.
-
-Après une accusation semblable à celle dont la veuve Deservolus et sa
-sœur pouvaient être les victimes, qui fit peser sur elles les soupçons
-les plus atroces, qui troubla si cruellement leur repos, qui les
-contraignit de porter leurs plaintes devant différens juges, quelle
-est la vertu qui pourrait se flatter d'être toujours inattaquable?
-et cependant cette accusation était absurde, dénuée de vraisemblance,
-repoussée par la science, seule compétente en pareille matière; et
-cependant un magistrat, dont la conduite fut inexplicable dans toute
-cette affaire, s'obstinait à poursuivre les auteurs d'un délit qui
-n'existait point, et trouvait des auxiliaires pour cette odieuse
-prévention: tant il est vrai que la prévention, en matière criminelle,
-peut donner les couleurs du crime à l'innocence la plus incontestable,
-et qu'elle est un des plus grands fléaux de la justice.
-
-Quand une accusation est invraisemblable, il est presque toujours
-certain qu'elle est fausse: en pareil cas, le juge ne saurait procéder
-avec trop de circonspection; c'est une vérité dont s'était bien
-pénétré le célèbre Dupaty, magistrat éloquent du dernier siècle. «La
-vraisemblance, dit-il, est comme un témoin nécessaire des autres
-témoins. Si ce témoin n'a pas déposé dans un procès, la procédure, en
-quelque sorte, n'est pas consommée, l'information est incomplète. Les
-invraisemblances d'un fait sont autant de présomptions que ce fait
-n'existe pas; et l'invraisemblance absolue d'un fait est comme une
-déposition concluante de la nature contre l'existence de ce fait. Entre
-des hommes qui diront: _Telle chose est_, et la nature qui dira: _Telle
-chose n'est pas_, il faudra croire la nature.»
-
-
-
-
- LOUISE PERTHUY,
- ACCUSÉE D'INFANTICIDE.
-
-
-«La loi de Henri II, dit Montesquieu, qui condamne à mort une fille
-dont l'enfant a péri, en cas qu'elle n'ait pas déclaré au magistrat
-sa grossesse, est contraire à la défense naturelle. Il suffisait de
-l'obliger d'en instruire une de ses plus proches parentes, pour qu'elle
-veillât à la conservation de l'enfant.
-
-«Quel autre aveu pourrait-elle faire dans ce supplice de la pudeur
-naturelle? L'éducation a augmenté en elle l'idée de la conservation de
-cette pudeur; et à peine, dans ces momens, est-il resté en elle une
-idée de la perte de la vie.»
-
-La peine portée par cette loi est sans doute d'une cruelle sévérité;
-dans quelques cas, elle a pu être injustement appliquée. Cette loi
-d'ailleurs est du seizième siècle, époque encore bien voisine des temps
-de barbarie. Mais la déclaration qu'elle prescrivait, considérée
-comme mesure générale, ne nous semble pas avoir mérité le blâme dont
-l'a voulu flétrir l'illustre auteur de l'_Esprit des lois_. A part
-quelques exceptions trop rares, la pudeur des filles-mères n'est
-point un obstacle qui doive arrêter le législateur. On sait que la
-plupart d'entre elles ne sont pas d'innocentes victimes des faiblesses
-de l'amour; malheureusement l'éducation, qui manque encore à tant
-de classes de la société, n'a pas augmenté en elles l'idée de la
-conservation de cette pudeur. Comment supposer quelque honte de leur
-état, à des filles qui font presque parade de leur conduite infâme, à
-des filles devenues mères au sein de la débauche et de la prostitution?
-Ne sait-on pas que c'est de ces sources impures que sortent la plupart
-des orphelins qui peuplent nos hôpitaux?
-
-Voici sommairement ce que pourrait offrir d'avantageux le système
-des déclarations de grossesse. Il fixerait sur ce point la vigilance
-du magistrat et les menaces de la loi; il frapperait l'imagination
-de la mère, dès les premiers instans de sa conception illégitime; et
-l'on étoufferait le crime, pour ainsi dire, avant de naître. Tout au
-moins s'épargnerait-on le scandale d'une recherche infructueuse, et
-d'une impunité funeste; ce qui n'arrive que trop fréquemment dans les
-accusations d'infanticide, où, pour l'ordinaire, tout est vague et
-enveloppé d'un mystère impénétrable, comme dans le fait que nous allons
-raconter.
-
-Le 10 frimaire an 10 (30 novembre 1801), un enfant mort, enveloppé
-dans des linges, et entouré de braise, fut trouvé par deux gendarmes,
-sur l'un des remparts de la ville de Dijon. Le magistrat de sûreté,
-informé de ce fait, se transporta aussitôt sur les lieux, accompagné
-d'un officier de santé, qui, après avoir examiné le cadavre, déclara
-que cet enfant paraissait avoir été brûlé dans quelques parties du
-corps; qu'il avait été étouffé dans la braise allumée, dont on l'avait
-enveloppé; qu'il avait pu périr aussi par le défaut de ligature du
-cordon ombilical; qu'il était du sexe masculin, qu'il était né à terme,
-et qu'il n'y avait pas vingt-quatre heures qu'il était venu au monde.
-
-On apprit bientôt qu'une fille nommée Louise Perthuy, qui, peu de jours
-avant, était dans un état de grossesse voisin de son terme, avait
-été vue pâle et considérablement amincie, et qu'elle avait quitté son
-domicile, le 16, à neuf ou dix heures du matin.
-
-Le magistrat de sûreté s'y transporta et fit ouvrir la chambre; on
-découvrit dans le lit, dans les chemises, dans le linge, des traces
-nombreuses d'une perte abondante de sang, et l'on remarqua un sac de
-toile rousse également ensanglanté, à côté duquel était un petit tas
-de braise pareille à celle dans laquelle l'enfant avait été enveloppé.
-Le magistrat interrogea la femme Perrier, qui logeait dans la même
-maison. Elle répondit qu'elle s'était aperçue de la grossesse de Louise
-Perthuy, mais qu'elle ignorait le jour de son accouchement qu'elle
-supposait cependant très-récent, d'après les indices qu'elle avait sous
-les yeux. La femme Dorey, autre voisine, fit une réponse à peu près
-semblable.
-
-Le 18, le magistrat de sûreté fit exhumer le cadavre, et ordonna
-l'expérience usitée de la supernatation des poumons. Le même officier,
-après avoir reconnu que toutes les parties internes étaient saines,
-procéda à l'expérience prescrite; les poumons surnagèrent; il en
-conclut qu'ils étaient remplis d'air, et que par conséquent l'enfant
-était né vivant.
-
-Le lendemain 19, Louise est arrêtée. Deux jours après, le magistrat se
-transporte encore à son domicile pour vérifier la cause de l'effusion
-de sang remarquée lors de la première visite. L'officier de santé
-déclare qu'il y a eu nécessairement accouchement, attendu qu'une perte
-de sang aussi considérable aurait causé une telle faiblesse à la femme,
-qu'elle aurait succombé.
-
-On interroge Louise; elle convient de sa grossesse et de son
-accouchement, dont elle fixe la date à trois semaines avant son
-interrogatoire; mais elle déclare être accouchée d'une fille morte; on
-lui demande ce qu'elle a fait de cet enfant. Elle se trouble, et dit
-l'avoir jeté dans les latrines; sur l'observation que son allégation
-peut être vérifiée, elle se rétracte, et déclare qu'elle est accouchée
-d'un enfant mâle, mort; qu'elle l'a mis d'abord dans un sac de toile,
-ensuite dans des linges, que le 15 frimaire, à sept heures du soir,
-elle l'a porté sur le rempart du château. Interrogée pourquoi elle
-n'avait pas noué le cordon ombilical, elle répondit qu'elle avait cru
-l'enfant mort. Quant aux brûlures remarquées sur le corps de son fils,
-elle s'écria: _Je ne suis point une mère dénaturée: je n'ai point
-allumé de braise pour brûler le corps de mon enfant._
-
-Le magistrat de sûreté décerna contre elle un mandat de dépôt; et
-l'on procéda à l'instruction des témoins. Parmi les dépositions des
-témoins entendus, nous remarquerons celle de la femme Royère, lingère,
-pour qui Louise travaillait depuis plusieurs années. Elle dit,
-entr'autres choses, qu'ayant lieu de soupçonner fortement que Louise
-était accouchée, elle se rendit chez elle, le 14, avec une demoiselle
-Darbois; qu'après l'avoir long-temps et vainement pressée de ne pas
-lui faire un mystère de son accouchement, après lui avoir promis à cet
-égard secours et protection, elle avait enfin obtenu l'aveu qu'elle
-sollicitait; que Louise lui avait déclaré qu'elle était accouchée
-depuis huit jours; que la sage-femme qu'elle n'avait point voulu
-nommer, s'était chargée de cet enfant, et l'avait porté à l'hôpital.
-La femme Royère ajouta que le surlendemain, ayant eu connaissance
-de l'exposition d'un enfant sur le rempart du château, elle s'était
-indignée contre Louise qu'elle avait regardée comme l'auteur de ce
-crime, et qu'elle avait envoyé sa domestique reprendre l'ouvrage
-qu'elle avait donné à cette fille; que Louise accourut aussitôt à son
-magasin; qu'elle, veuve Royère, lui avait demandé ce qu'elle avait fait
-de son enfant, en lui disant que celui trouvé sur le rempart était sans
-doute le sien, mais que cette fille avait nié, disant qu'elle était
-accouchée d'un garçon mort qu'elle avait jeté dans les latrines; que
-Louise la quitta tout de suite, et étant dans la cour, dit qu'elle
-allait se jeter dans le puits, parce qu'on la ferait périr; qu'on se
-saisit alors de cette fille pour empêcher le suicide, et qu'on la
-renvoya après lui avoir donné par pitié une petite somme d'argent et
-quelques objets d'habillement.
-
-Le directeur du jury fit subir un nouvel interrogatoire à Louise;
-ses réponses furent conformes à celles qu'elle avait faites devant
-le magistrat de sûreté. Plus tard, elle varia sur la date de son
-accouchement. A sa déclaration qu'elle était accouchée d'un enfant
-mort, le directeur du jury opposa les rapports de l'officier de santé,
-et l'expérience de la surnatation des poumons. Ici encore elle
-persista dans son dire, et ajouta qu'ayant fait une chûte trois jours
-avant son accouchement, elle était accouchée avant terme, qu'on ne
-pouvait croire d'ailleurs qu'elle eût ôté la vie à son enfant, puisque
-lors, de la naissance de sa fille, elle avait appelé une sage-femme.
-Le magistrat lui opposa encore l'aveu fait par elle devant plusieurs
-témoins, qu'elle était accouchée d'un enfant vivant. Elle ne nia pas
-cet aveu, mais elle prétendit avoir menti, excusant ce mensonge par
-la circonstance qu'elle avait encore chez elle son enfant dont elle
-ne savait que faire. On lui demanda pourquoi, si elle était accouchée
-d'un enfant mort, elle ne l'avait pas déclaré sur-le-champ à ses plus
-proches voisines; elle répondit qu'elle avait redouté les suites de
-cette déclaration; elle dit aussi qu'elle avait fui lorsqu'on lui avait
-imputé la naissance et la mort de l'enfant exposé, parce qu'elle avait
-craint d'être poursuivie par la justice pour avoir exposé son enfant.
-Elle nia avoir manifesté chez la veuve Royère l'intention de se jeter
-dans un puits.
-
-Le 9 nivose, un jury spécial s'assembla. Louise fut mise en
-accusation, et arriva bientôt au pied du tribunal, arbitre de son
-sort. On a vu toutes les circonstances qui s'élevaient contre elle;
-le ministère public en fit un faisceau et en forma une masse terrible
-d'accusation; tout paraissait annoncer et la réalité du crime et la
-conviction de l'accusée.
-
-Le défenseur de Louise s'attacha d'abord à prouver que l'on ne pouvait
-alléguer pour sa cliente les causes ordinaires des infanticides,
-c'est-à-dire la pudeur et la misère: c'était pour la troisième fois que
-Louise était mère; quant à la misère, la charité publique était là,
-l'hôpital tenait ses portes ouvertes à l'orphelin. Il discuta ensuite
-le rapport de l'officier de santé, et ses raisonnements rendirent
-très-problématique la question de savoir si l'enfant était né vivant;
-aussi quelque fortes que fussent les apparences, les jurés crurent-ils
-plus juste de renvoyer Louise absoute, que de la déclarer coupable d'un
-crime auquel la nature refuse de croire, et dont la loi se plaît à
-douter.
-
-En conséquence, Louise fut acquittée par arrêt du 29 pluviose an 10.
-
-Tel est le grave inconvénient d'une législation imparfaite. Dans
-tous les temps les tribunaux ont fréquemment retenti d'accusations
-d'infanticide, et presque toujours, la justice impuissante s'est vue
-condamnée à proclamer l'impunité des coupables.
-
-
-
-
- JEAN BUCKLER,
- DIT SCHINDERHANNES.
-
-
-Le fléau de la guerre qui désola, depuis le commencement de la
-révolution française, les deux rives du Rhin, eut les plus graves
-résultats. La misère donna naissance au brigandage. Les infortunés
-habitans de ces contrées ravagées se trouvaient dans le plus affreux
-dénuement; exaspérés par les pillages et les violences dont ils étaient
-incessamment les victimes, ils regardèrent d'abord comme une légitime
-vengeance les représailles qu'ils pouvaient exercer contre leurs
-oppresseurs. La plupart des uns et des autres, quoique souvent guidés
-par des motifs différens, ne commirent, dès le commencement, que des
-attentats partiels: ainsi, ils débutèrent par enlever des chariots de
-bagage et des chevaux à la suite des armées; puis, s'enhardissant,
-ils attaquèrent les soldats isolés, dans le but de s'enrichir de leurs
-dépouilles.
-
-Des bandes formidables s'organisèrent; les unes, sous les ordres du
-fameux Pickhard, se jetèrent sur la Belgique et la Hollande; une autre
-se forma sur les confins de l'Allemagne et de la France d'alors.
-Celle-ci eut Schinderhannes pour dernier chef, et ce fut celui qui
-acquit la plus formidable renommée.
-
-La date la plus reculée qu'on puisse donner à ces troupes de bandits
-ne remonte pas au-delà des années 1794 et 1793. Elles se composaient,
-en grande partie, de journaliers, de bûcherons, de colporteurs,
-principalement juifs; de musiciens ambulans, et autres gens sans
-industrie et domicile fixe. La rive droite du Rhin, où ils faisaient
-leur principal séjour, secondait parfaitement leurs desseins. Il était
-expressément interdit aux bandits, par leurs réglemens, de s'assembler,
-et surtout de séjourner en grand nombre dans un endroit qui n'était
-pas désigné comme lieu de rendez-vous pour une entreprise à faire dans
-le voisinage. Ils ne pouvaient habiter plus de trois ensemble dans le
-même village. Si un voleur, pour une raison quelconque, changeait de
-domicile, il laissait son adresse chez le recéleur, afin que, s'il
-était requis pour un service pressé, on pût le trouver facilement.
-C'est par ce raffinement de précautions, qu'une bande composée de
-soixante-dix à quatre-vingts individus était liée par des fils
-invisibles, et paraissait tout-à-coup sortir du néant, pour exécuter
-une entreprise et rentrer aussitôt dans les ténèbres.
-
-Par suite de ce même esprit de précaution, les brigands donnaient
-invariablement la préférence aux expéditions les plus éloignées du
-lieu de leur résidence habituelle. Des bords de la Meuse inférieure,
-ils se transportaient tout-à-coup dans les environs de Dunkerque ou de
-Mayence; des rives du Rhin, ils se portaient rapidement sur celles du
-Wéser et de l'Elbe.
-
-Il se commettait rarement un vol de quelque importance, que ce ne
-fût d'après le rapport d'un _baldover_, ou espion. Ces _baldovers_
-étaient presque tous juifs; mais, ce qui est digne de remarque, ils
-n'appartenaient pas personnellement à la bande. Ces hommes prennaient
-tous les renseignemens nécessaires à l'exécution du vol dont ils
-avaient conçu l'idée, et se hâtaient d'aller conclure un marché avec
-l'un des chefs de bandits les plus renommés. Celui qui offrait au
-_baldover_ la meilleure part dans le butin obtenait la préférence sur
-les autres chefs de bande.
-
-Ces troupes de malfaiteurs avaient une infinité de ruses pour déjouer
-les poursuites de la justice, ou pour lui échapper, lorsqu'elle les
-avait saisis. Leur adresse triomphait de tous les obstacles; ils
-perçaient les plus fortes murailles avec les plus faibles instrumens.
-Leurs femmes ou leurs maîtresses leur étaient d'un grand secours dans
-ces circonstances: elles étaient inépuisables en inventions toujours
-nouvelles, pour pénétrer jusque dans leurs cachots, et leur faire
-passer tout ce qui pouvait servir à leur évasion.
-
-Jean Buckler dit Schinderhannes, donna à la bande qu'il commandait
-une importance qu'aucune d'elles n'avait jamais eue. Son nom seul
-remplissait d'effroi les campagnes; jeune, adroit, subtil, il se
-transportait dans un même jour, avec ses gens, à plusieurs lieues de
-distance, commettait les vols les plus hardis, et semait par tout
-l'épouvante; quoique paraissant craindre le danger, il le bravait
-effrontément: il se promenait en public avec sa maîtresse, jolie
-personne à peine âgée de vingt ans, dans le lieu qui la veille avait
-été le théâtre d'un de ses crimes. Il fréquentait les foires, les
-auberges où chacune de ses victimes pouvait le rencontrer; et telle
-était la terreur qu'il inspirait, que nul n'osait provoquer contre lui
-les poursuites de la justice. Il mettait à contribution les riches, et
-aucun d'eux non-seulement, n'osait résister à ses ordres, mais encore
-ne se sentait le courage d'avouer qu'il y avait accédé. Du reste,
-on citait de Schinderhannes quelques traits de bienfaisance et de
-générosité.
-
-Plusieurs fois il était tombé entre les mains de la force armée,
-mais, par un moyen quelconque, il était toujours parvenu à s'échapper
-des prisons où on l'avait enfermé. Enfin, grâce à l'influence du
-gouvernement français, la confiance succéda à la crainte; les paysans,
-secondant l'autorité, s'armèrent et firent des battues dans tous
-les lieux qu'on savait être le repaire ordinaire des bandits; et
-Schinderhannes, poursuivi, resserré, traqué de toutes parts, n'eut
-d'autre parti à prendre que de s'enrôler au service de l'Autriche,
-et de chercher ainsi, sous un nom supposé, un asile contre les
-poursuites de l'autorité civile. Ce fut dans cet état de choses, que
-Schinderhannes, déguisé sous le nom de _Jacques Schweickart_, fut
-découvert à Limbourg même, où il s'était enrôlé.
-
-Il était depuis quelques jours au dépôt des recrues à Limbourg, et
-il n'y était pas plus étroitement gardé que ses camarades, lorsqu'un
-paysan des environs, vint révéler au grand-bailli, que Schweickart
-n'était autre que le fameux Schinderhannes. Des témoins furent appelés
-et interrogés; on compara le signalement de Schinderhannes avec le
-prévenu, et l'on acquit la certitude complète que l'on s'était enfin
-rendu maître du fameux chef de brigands.
-
-On prit aussitôt toutes les mesures pour rendre son évasion impossible,
-sans faire en rien paraître que l'on fût instruit de la vérité. Le
-prétendu Schweickart fut enchaîné, sous prétexte que c'était l'usage de
-conduire ainsi les recrues au dépôt de Francfort, pour plus de sûreté.
-Pour mieux lui en imposer, on enchaîna pareillement un autre recrue
-nommé Ebel. Schweickart, persuadé que le capitaine craignait qu'il ne
-désertât, lui offrit comme caution une ceinture pleine d'argent qu'il
-portait autour du corps, mais cette offre fut refusée.
-
-Schinderhannes, avec d'autres recrues, fut transporté à Wisbaden,
-sous l'escorte de militaires trévirois et de plusieurs jeunes gens de
-Limbourg, armés de leurs fusils de chasse.
-
-Arrivé à Kirberg, il fut enchaîné plus étroitement encore. Sa figure
-devint sombre; il ne parlait presque plus. Un négociant de Limbourg,
-nommé Verhofer, qui faisait partie de l'escorte, s'étant placé devant
-lui, en le considérant attentivement, le brigand se courrouça et lui
-dit avec arrogance: «Qu'as-tu à me regarder de la sorte? Te dois-je
-quelque chose.»
-
-A une lieue de Wisbaden, une compagnie de chasseurs reçut le transport.
-Julie Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, se présenta au fourrier
-autrichien Wagner, et lui offrit trois louis s'il voulait consentir
-à ne pas transporter son mari par Cassel, vis-à-vis de Mayence.
-Schinderhannes lui-même déclara qu'il avait une peur extrême des
-Français, et qu'il était presque impossible qu'il ne s'en trouvât pas
-à Cassel. Au départ de Wisbaden, il s'écria douloureusement: «C'en est
-fait! Je suis perdu!» Le soldat qui était attaché à la même chaîne, lui
-dit aussitôt: «Ho! ho! nous te tenons cette fois.»
-
-Arrivé à Francfort, l'officier chargé du recrutement, sur une
-réquisition du magistrat, remit Schinderhannes à l'autorité civile
-de cette ville impériale, d'où, sur une autre réquisition du jury de
-Mayence, il fut enfin remis à la gendarmerie nationale française, qui
-alla le chercher à Francfort, et le conduisit dans les prisons de
-Mayence.
-
-L'arrestation de Schinderhannes mit un terme aux brigandages qui
-avaient dévasté les rives du Rhin, et l'on pensait avec raison qu'il ne
-se trouverait pas dans l'état de choses actuel, d'hommes capables de
-rétablir ces redoutables bandes. Les interrogatoires que subit ce chef,
-permirent à la justice de se saisir de la plus grande partie de ses
-complices et enfin de punir leurs attentats.
-
-Jean Buckler dit Schinderhannes, était né en 1779, à Mülhen, près de
-Nastœtten, comté de Katzen-Ellebogen, sur la rive droite du Rhin. Son
-père, Jean Buckler dit le Vieux, était écorcheur, et n'avait point de
-domicile fixe. Jusqu'à l'âge de seize ans, le jeune Buckler vécut sans
-jamais avoir été employé à aucune occupation. A cette époque, il débuta
-dans la carrière du crime, par le vol qu'il fit d'une somme d'argent
-qui lui avait été confiée; et la crainte du châtiment l'empêcha de
-retourner près de son père. Ce premier crime ne tarda pas à être
-suivi de plusieurs autres; puis il loua ses services, en qualité de
-valet, à un bourreau, chez lequel il resta jusqu'à sa dix-huitième
-année. Le funeste penchant qu'il avait pour le vice l'entraîna dans
-de nouveaux crimes. Il fut surpris un jour, par les Français qui
-occupaient le pays, à piller les caissons d'équipage, et ne dut qu'à
-un parti d'Autrichiens qui le délivra, de ne pas recevoir la juste
-punition qu'il avait encourue. Cependant il entra au service d'un
-autre bourreau, celui de Barenbach; ne discontinuant pas pour cela, de
-se livrer au vol, il fut arrêté et mis dans la prison de Kirn, où le
-bailli lui fit donner la bastonnade. Évadé de sa prison, il se retira
-alors dans les cabanes isolées de Hochwald, et fit connaissance avec
-Jacques Finck, dit le _Rothefinck_. Il commit, dans la société de
-ce bandit renommé, plusieurs vols de chevaux dont le produit eut de
-quoi satisfaire son ambition, et s'adjoignit aussi Pierre Pétri, dit
-le Schwartz-Peter, et le fils de ce dernier. Tous ensemble volèrent
-plusieurs chevaux, dévalisèrent les passans, et principalement les
-juifs, et Schinderhannes, ayant été de nouveau arrêté, fut conduit à
-Sarrebruck, d'où il trouva moyen de s'échapper dès la première nuit;
-après quoi, il revint auprès de Schwartz-Peter.
-
-Dès ce moment, sa vocation fut décidée, et bientôt il égala et
-surpassa ses maîtres. Cependant jusque là aucune action sanguinaire ne
-pouvait lui être reprochée, si on l'en croit; le Schwartz-Peter essaya
-vainement de le familiariser avec le meurtre.
-
-Schinderhannes s'était, rendu avec le Schwartz à Thiergarten, afin de
-faire dire à un paysan, auquel ils avaient volé deux chevaux, qu'il
-leur apportât cinq carolins, s'il voulait qu'ils lui fussent rendus.
-En l'attendant, ils s'arrêtèrent à Thiergarten, où le Schwartz,
-s'étant énivré d'eau-de-vie, chercha dispute à plusieurs personnes
-de la maison où ils étaient, brisa leurs meubles, et en outre les
-maltraita. Sur ces entrefaites, arrivent trois juifs de Guemunden; le
-Schwartz voulut les forcer à jouer du violon, et les menaça de les tuer
-s'ils ne lui obéissaient pas. A cette occasion, Schinderhannes fut le
-médiateur, et l'empêcha de faire du mal à ces juifs. Il vint alors à
-passer un juif de Seiffersbach, sur le grand chemin de Simmern, lequel
-juif conduisait une vache. Lorsque le Schwartz vit venir le juif en
-question, il dit à Schinderhannes: «Va-t-en tuer ce juif; _car c'est
-lui qui est cause que ma commère a été tuée_.» Schinderhannes répliqua:
-«Je n'en ferai rien.» A quoi le Schwartz dit: «Eh bien! donc, je vais
-le tuer moi-même; et toi, tu n'as qu'à garder ces juifs pour qu'ils
-ne se sauvent pas, puisqu'à mon retour, il faudra qu'ils me jouent
-encore du violon.» Le Schwartz suivit le juif, l'atteignit et le perça
-de coups, et se mit, aussitôt qu'il eut été abattu, à lui arracher sa
-montre, son argent et un paquet qu'il tenait à la main. A ce moment,
-il arriva sur la route cinq ou six paysans. Le Schwartz, sans être
-épouvanté, traîna le cadavre derrière un tronc d'arbre, et ne prit la
-fuite que lorsque les paysans furent près de lui.
-
-Le malheureux juif, qui avait succombé sous les coups de
-Schwartz-Peter, avait encouru sa haine. Un jour, il revenait d'un
-baptême, avec plusieurs de ses complices, et traversait le bois de
-Shon. Depuis le matin, il paraissait fort occupé de la femme de l'un de
-ses camarades, qui était d'une rare beauté; il parvint à la retenir en
-arrière et s'assit avec elle au pied d'un arbre; le juif les aperçut et
-courut en avertir le mari. Celui-ci revint sur ses pas, s'élança sur sa
-femme comme un furieux, et la poignarda, sans que le Schwartz opposât
-le moindre obstacle à l'action de ce scélérat. Sa conscience ne lui
-avait pas permis, disait-il, de défendre une femme contre l'autorité de
-son mari; mais il avait juré de tuer celui qui l'avait dénoncée.
-
-Schinderhannes, après avoir passé ces premiers temps avec les Peter et
-les Finck, envisagea le métier qu'il exerçait sous un point de vue plus
-étendu qu'il ne l'avait fait jusqu'alors; il commença à recruter les
-brigands avec lesquels il avait déjà lié connaissance, et, depuis 1797
-jusqu'en 1801, il exploita avec une audace infinie les lieux dont il
-avait fait le théâtre de ses crimes.
-
-En juin 1802, quelques jours après son arrestation, il comparut devant
-le chef du jury de Mayence, et fit l'aveu de tous ses crimes.
-
-Les interrogatoires de Schinderhannes fournirent à la justice les
-renseignemens les plus étendus; ils firent connaître cinquante-deux
-crimes capitaux, commis par lui et sa bande, et à l'égard desquels il
-existait déjà des commencemens d'instruction; alors l'arrestation d'un
-grand nombre d'individus, plus ou moins compromis, fut ordonnée.
-
-On a vu quels avaient été les commencemens de Schinderhannes; ses
-propres aveux, qui servirent de base à l'acte d'accusation, vont nous
-permettre de le suivre dans quelques-unes de ses expéditions.
-
-Au mois de décembre 1799, le sieur Schank, revenant de la foire de
-Birkenfeld, et s'étant arrêté à la ferme dite de Wickenhof, fut
-assailli, à un quart de lieue de cette ferme, à huit heures du matin,
-par trois brigands armés de pistolets et de couteaux, lesquels lui
-mirent le pistolet sur la gorge, et lui volèrent 280 florins. Le même
-jour, et presque à la même heure, plusieurs autres individus, au nombre
-de cinq, furent dévalisés avec les mêmes circonstances. Tous ces vols
-avaient été exécutés par les compagnons de Schinderhannes.
-
-Un jour, ce chef de bandits sortit avec une partie des siens, avec
-l'intention de voler le sieur Riegel, demeurant à Otzweiler. Ils
-arrivèrent, dans la nuit, au moulin d'Antesmühl, et se firent ouvrir
-la porte d'autorité, demandant impérieusement à souper. Bientôt, non
-contens d'avoir mangé, ils sommèrent le meûnier de leur donner son
-argent. Celui-ci ayant répondu qu'il n'en avait pas, ils se livrèrent
-aux plus grands excès, brisèrent les armoires, pillèrent le linge,
-les effets; l'un d'eux tira un coup de fusil dans le plafond; mais
-Schinderhannes les réprimanda, les frappa même, et parvint, non sans
-peine, à faire sortir ses compagnons, avec lesquels il se dirigea sur
-Otzweiler.
-
-Ils arrivèrent dans ce village, au nombre de quinze, tous armés de
-fusils, et marchèrent droit à la maison de Riegel. Schinderhannes
-frappe à la porte, dont il demande l'ouverture, en disant que, lui
-et les hommes qui l'accompagnent, cherchent des gens suspects. Le
-gendre de Riegel se rend à son invitation. Schinderhannes entre avec
-deux de ses brigands; les autres restent en observation en dehors
-de la maison. On cherche d'abord à s'assurer des personnes qui s'y
-trouvent; le gendre de Riegel tente de se sauver; un coup de feu le
-blesse dangereusement. Les brigands se précipitent alors sur la femme
-de Riegel, l'accablent de coups, et menacent de la tuer, si elle ne
-déclare pas à l'instant le lieu où est caché son argent. Pendant
-ce temps, Riegel essaie de se sauver par une fenêtre; mais à peine
-l'a-t-il franchie, qu'il reçoit un coup de fusil, et tombe mort sur la
-place.
-
-Cependant le bruit des armes à feu avait éveillé tout le voisinage;
-les brigands prirent le parti de la retraite, après avoir blessé à la
-poitrine une femme qui habitait une maison voisine de celle de Riegel,
-et qui avait ouvert sa croisée pour voir ce qui se passait.
-
-Pour se dédommager du mauvais succès de cette expédition,
-Schinderhannes imagina un moyen qui depuis lui réussit souvent.
-
-Trois jours après le crime d'Otzweiler, à huit ou neuf heures du soir,
-Frédéric-Gérard Müller, habitant de Raumbach, était tranquillement chez
-lui avec son gendre et le reste de sa famille, lorsqu'un individu, armé
-d'un fusil, muni d'une carnassière, entre et demande à allumer sa pipe.
-Il s'approche de la chandelle, apprête son fusil et ses pistolets, et
-sous différens prétextes, cherche à lier conversation avec le gendre
-de Müller, nommé Gilmann, auquel il demande s'il est Müller lui-même,
-et s'il a vu Schinderhannes. Sur sa réponse négative, il s'adresse à
-Müller, et lui présente un écrit dont il lui fait lui-même lecture.
-Il s'agissait de trente louis qui devaient être fournis par Müller,
-son gendre et les frères de ce dernier. Il fut représenté que l'argent
-était rare; mais l'inconnu jura que, si le lendemain on ne portait cet
-argent à un certain endroit devant le village, il établirait, dans la
-maison, quelques diables d'hommes qui lui feraient trouver la somme
-demandée. L'inconnu se retira, et l'on remarqua que, pendant le temps
-qu'il était resté dans la maison, trois autres individus étaient restés
-en sentinelle devant la porte.
-
-Le lendemain, Müller envoya, par son gendre, à l'endroit indiqué,
-sept louis et demi; Georges Gilmann en envoya sept et un quart; le
-tout fut reçu par l'individu de la veille accompagné de trois autres
-hommes armés. Il accueillit les excuses des paysans, qui lui dirent
-que c'était là tout ce qu'ils avaient pu faire, et, leur donnant même
-des éloges, leur promit qu'il leur ferait remettre cette somme par des
-juifs, en leur faisant observer cependant que, s'ils s'avisaient de
-parler, il mettrait le feu à la maison.
-
-Dans l'été de 1800, un campagnard, nommé Jacques Stein, s'introduisit
-le soir dans l'atelier d'un ouvrier du sieur Stumm, maître de forges
-à Aspach. Vers dix heures, il se retira, et, à son départ, attacha à
-la porte une lettre signée Jean Buckler, par laquelle on demandait à
-Stumm la somme de douze louis, sous la menace d'attenter à sa sûreté
-personnelle. Présumant qu'un adroit fripon, profitant de la terreur
-qu'inspirait le nom de Buckler, voulait lui extorquer de l'argent
-pour son propre compte, Stumm se décida à écrire à ce dernier pour
-lui demander si la lettre était bien de lui. Schinderhannes répondit
-affirmativement, par une seconde lettre, par laquelle il désigna Stein
-comme son affidé. Stumm, d'après ce que lui prescrivait Schinderhannes,
-alla dans un bois qui lui appartenait; il y trouva le chef de bandits
-accompagné d'un jeune homme qui, ainsi que son conducteur, se retira
-au premier signal. Les douze louis furent comptés, et, le soir même,
-Stumm reçut, par l'intermédiaire de Stein, six cartes de sûreté pour
-lui et pour ses ouvriers. Cependant la facilité avec laquelle il avait
-cédé à cette première demande, ne l'empêcha pas d'être, trois mois
-après, exposé à une nouvelle contribution de dix louis, à laquelle il
-obtempéra encore.
-
-Dans ce même temps, Schinderhannes mit le sceau à sa réputation par un
-acte des plus audacieux. Il était, avec deux de ses camarades, posté
-sur un rocher, près du château de Bockelheim, où ils attendaient, au
-passage, des Juifs qui devaient revenir de la foire de Kreutznach.
-Enfin, arrivèrent quatre-vingts Juifs et cinq paysans chrétiens. Les
-brigands ne furent point intimidés par un aussi grand nombre. La place
-qu'ils avaient choisie pour commettre le vol était un chemin creux; et
-Schinderhannes se tenait caché derrière le rocher, tandis que Pick et
-Dalheimer, ses deux assistans, attendaient la troupe au débouché du
-chemin. Lorsqu'elle est engagée dans le défilé, Schinderhannes et ses
-camarades sortent à la fois de leur embuscade, et couchent les Juifs en
-joue, en criant: _Arrête!_ Les Juifs, effrayés, obéissent; deux d'entre
-eux veulent chercher leur salut dans la fuite; mais l'un des brigands
-fait feu sur eux et les atteint. Schinderhannes commence alors à leur
-demander de l'argent, et, sur ce qu'ils répondaient qu'ils n'en avaient
-point, il se met à les fouiller. Les Juifs n'avaient effectivement rien
-qui méritât de tenter la cupidité des voleurs: ils ne possédaient que
-quelques pièces de monnaie qu'ils avaient gagnées par le courtage, au
-marché, et que Schinderhannes leur laissa. Par une sorte de générosité
-bizarre, il rendit de même à un des Juifs un paquet de provisions qu'il
-lui avait d'abord enlevé. Enfin, la visite de Juifs étant terminée, il
-leur ordonna d'ôter leurs bas et leurs souliers, qu'il mit ensuite
-en tas, laissant à chacun le soin de chercher ce qui lui appartenait.
-Il s'éleva alors entre les Juifs une rixe universelle. Pendant qu'ils
-se battaient pour leurs souliers, Schinderhannes, comme pour leur
-témoigner son mépris de leur lâcheté, remit sa carabine à l'un d'eux,
-et monta derrière le rocher pour reprendre des montres qu'il y avait
-laissées. Le résultat de cette affaire, dans laquelle les cinq paysans
-chrétiens furent respectés, fut très-minime pour les voleurs, sous
-le rapport de la capture. Mais ce trait et plusieurs de ceux que
-nous avons cités, prouvent combien grand était l'effroi qu'inspirait
-Schinderhannes. En effet, les campagnes retentissaient chaque jour de
-crimes commis par lui ou par ses affidés; et la difficulté de voyager,
-sans être exposé à des violences, avait resserré les communications.
-Mais lorsque les vols sur les grandes routes ne furent plus assez
-productifs, Schinderhannes, sans cependant renoncer à les exploiter,
-s'attacha au pillage des maisons, et ces scènes de brigandage se
-succédèrent en peu de mois avec une effrayante rapidité.
-
-La facilité avec laquelle ces brigands se procuraient de l'argent,
-leur permettait de se livrer à toutes sortes de débauches; néanmoins,
-ce n'était pas dans des retraites ignorées, dans de sombres cavernes
-qu'ils aimaient à se délasser des fatigues qu'ils avaient essuyées;
-c'était dans les assemblées de villages, aux fêtes publiques qu'ils
-allaient, avec une témérité surprenante, chercher des plaisirs; mais il
-était rare, et il n'en pouvait être autrement avec des gens habitués au
-crime, que leurs orgies se terminassent sans querelles et sans rixes
-sanglantes.
-
-Nous ne suivrons point Schinderhannes dans toutes ses expéditions,
-dans ses marches et contre-marches; ces détails, forcément monotones,
-finiraient par lasser le lecteur. Nous ajouterons seulement que,
-semblables aux chauffeurs dont on a tant parlé, ces brigands mettaient
-de l'amadou enflammé sur les pieds de ceux qui ne voulaient pas
-déclarer où leur argent était caché, ou leur tenaient une chandelle
-allumée sous l'aisselle.
-
-Le nombre de leurs crimes était si considérable, qu'il fallut dix-huit
-mois des investigations les plus scrupuleuses, pour que les magistrats
-pussent procéder au jugement des brigands. Par un arrêt en date du
-18 pluviose an XI (février 1803), le tribunal criminel spécial de
-Mayence se déclara compétent, et fit dresser l'acte d'accusation contre
-Schinderhannes et ses complices.
-
-Cet acte d'accusation, divisé en trois parties, contenait d'abord
-l'énumération des crimes attribués à Schinderhannes, au nombre de
-cinquante-trois; secondement, les aveux de ce brigand, et enfin les
-charges résultant de l'instruction contre chacun des soixante-sept
-individus qui avaient concouru à commettre les crimes ci-dessus
-mentionnés.
-
-Au nombre des accusés, se trouvait Julie Blæsius, maîtresse de
-Schinderhannes, qui persista à soutenir qu'elle avait long-temps ignoré
-la conduite de son amant, et qu'elle n'avait jamais pris part à ses
-crimes. Depuis que Julie vivait en concubinage avec Schinderhannes,
-elle était devenue mère de deux enfans, dont un seul vivait encore au
-moment du procès, et pour lequel son père paraissait avoir beaucoup de
-tendresse.
-
-L'immensité des informations contre une bande aussi nombreuse, la
-multiplicité des griefs, et surtout la nécessité où l'on avait été de
-faire imprimer les actes de l'instruction faite par les magistrats, et
-qui formait cinq gros volumes in-fol., avaient fait retarder de jour en
-jour l'instruction publique du procès.
-
-Le 1er brumaire an XII (24 octobre 1803), tous les accusés, au nombre
-de soixante-cinq, comparurent devant le tribunal criminel spécial
-établi à Mayence. Ils marchaient attachés deux-à-deux et par rang à
-une seule et longue chaîne; un corps d'infanterie et quatre brigades
-de gendarmerie formaient l'escorte. Le cortége s'avança lentement, au
-milieu d'une foule immense, le long du Rhin. Arrivé à la salle dite de
-l'académie, qui avait été préparée pour l'audience, Schinderhannes qui
-avait parcouru avec la plus grande sérénité le trajet depuis la prison,
-sauta légèrement à la place qui lui avait été assignée, et se mit à
-contempler l'appareil imposant dont il était entouré.
-
-Cent trente-deux témoins avaient été assignés à la requête du ministère
-public, et deux cent deux à celle des différens accusés. Le premier
-jour et une partie du second furent employés à la lecture de l'acte
-d'accusation; lorsqu'elle fut terminée, le président adressa un
-discours aux témoins et à Schinderhannes lui-même. Il lui dit que,
-dans la position fâcheuse où il se trouvait, le tribunal devait
-attendre de lui un sincère aveu de ses crimes et la révélation de
-tous ses complices: «Ce n'est que de cette manière, lui dit-il, que
-vous pouvez vous rendre digne de la grâce que vous avez implorée du
-premier consul.» Schinderhannes parut ému, et la gaîté qu'il affectait
-l'abandonna pendant quelques instans; mais elle reparut bientôt à la
-déposition du premier témoin.
-
-Un dessinateur s'était placé dans la salle pour saisir les physionomies
-les plus frappantes. Un des accusés en fit faire la remarque à
-Schinderhannes: «Laisse-le faire, dit-il, j'ai une mine d'honnête
-homme, et ne crains pas de la montrer; ceux qui ont peur n'ont qu'à
-se retourner.» Schinderhannes ne perdit sa contenance et sa gaîté
-que lorsque la mère du meûnier de Merxheim, sous le bras de laquelle
-on avait tenu une chandelle allumée, eut été entendue comme témoin.
-Jusqu'alors il avait eu la prétention de ne pas paraître aussi cruel
-que ses complices, mais, après cette séance, toutes les espérances
-qu'il avait conçues semblèrent l'avoir abandonné; il dit d'un air
-morne: «J'ai entendu le cri de l'oiseau de la mort.» Puis il demanda au
-président du tribunal s'il était vrai qu'il dût périr sur la roue. «Ce
-genre de supplice est aboli en France», lui répondit-on; il reprit: «Si
-j'ai souhaité de vivre, c'était pour devenir honnête homme. Mais Julia!
-elle est innocente, je l'ai séduite, et que deviendra mon malheureux
-père?»
-
-Pendant tout le temps des débats, il s'efforça constamment de détourner
-les charges qui pouvaient peser sur ces deux prévenus; enfin, après
-vingt-huit jours d'audiences consécutives, le tribunal rendit son
-jugement qui condamnait à la peine de mort Schinderhannes et vingt de
-ses complices. Buckler père fut condamné en vingt-deux années de fers,
-et Julie Blæsius à deux ans d'emprisonnement, par forme de correction.
-Les autres prévenus furent condamnés aux fers pendant un plus ou moins
-grand nombre d'années, selon la gravité des crimes qui leur étaient
-attribués.
-
-Schinderhannes n'avait point manifesté d'émotion, en entendant
-prononcer son arrêt, mais il témoigna quelque joie, lorsqu'il connut
-l'indulgence dont les juges avaient usé à l'égard de sa maîtresse et
-de son père. Quand le jugement eut été prononcé, il demanda à parler
-encore une fois au président du tribunal. On était curieux de savoir
-ce qu'il avait à dire, et l'on s'attendait même à quelque déposition
-importante; il se borna à renouveler le vœu qu'il avait déjà fait
-plusieurs fois, qu'après sa mort, on prît soin de son père, de sa
-maîtresse et de son enfant.
-
-Lorsqu'il sortit de la salle pour être reconduit en prison, il dit, en
-voyant la foule assemblée: «Regardez-moi, car aujourd'hui et demain
-c'est pour la dernière fois.» Ses conducteurs pressaient un peu la
-marche: «Eh quoi! leur dit-il, le bourreau est-il donc si impatient?»
-
-Le jugement du tribunal criminel spécial était sans appel; en
-conséquence, le lendemain, 21 novembre 1803, avait été fixé pour
-l'exécution.
-
-Le matin, un ministre de la religion vint, suivant l'usage, pour
-exhorter Schinderhannes. Dès que celui-ci l'aperçut, il lui dit d'un
-air calme: «Vous venez m'apporter des consolations; allez près de ceux
-qui sont à côté de moi, ils en ont plus besoin. Je suis entièrement
-résigné.» Il témoigna ensuite au ministre le désir de recevoir de
-sa main la communion, qui ne lui avait pas été administrée depuis
-beaucoup d'années. Enfin vers une heure après midi, les condamnés
-furent placés dans cinq charrettes, et conduits au lieu du supplice,
-situé sur l'emplacement du château de la Favorite. Pendant le
-chemin, Schinderhannes aperçut une personne de sa connaissance, à
-qui il souhaita le _bonsoir_, et qu'il chargea de faire ses adieux
-à sa Julia; puis il s'adressa au ministre qui l'avait accompagné à
-l'échafaud, et lui dit: «Je vais maintenant vous raconter comment
-j'ai commencé une vie qui a une fin si triste.» Il continua son récit
-sans interruption jusqu'à l'échafaud; il y monta rapidement, examina
-d'abord avec attention la guillotine et demanda si le jeu de cette
-machine était aussi prompt et aussi assuré qu'on le disait. On lui
-répondit affirmativement. «Ne serait-il pas possible, ajouta-t-il, que
-je me préparasse moi-même sans qu'il fût besoin de m'attacher?» On
-lui observa qu'il ferait mieux de se soumettre à la manière ordinaire
-employée pour ce genre de mort.
-
-Alors, il regarda des deux côtés de l'échafaud, la multitude que la
-curiosité y avait attirée, et s'écria: «J'ai mérité la mort, mais dix
-de mes camarades meurent innocens. Voilà mes dernières paroles.» Il se
-livra ensuite au bourreau.
-
-L'exécution des vingt condamnés ne dura que vingt-six minutes. La vue
-des cercueils et de l'instrument du supplice avait glacé le courage
-des plus intrépides d'entr'eux; il fallut les porter presque tous sur
-l'échafaud.
-
-On attribua les dernières paroles de Schinderhannes à la conviction où
-il était que le meurtre seul emportait la peine de mort; quoi qu'il en
-soit, elles firent peu d'impression sur le peuple, et ce grand acte de
-justice rendit enfin le calme et la sécurité à des provinces qui en
-avaient été bien long-temps privées.
-
-
-
-
- PÈRE
- EMPOISONNEUR DE SA FILLE.
-
-
-Tout Paris, toute la France avaient été frappés de stupeur et d'effroi
-au récit des attentats monstrueux de l'épicier Desrues. On reculait
-devant le détail des manœuvres perverses de ce scélérat; l'imagination
-la plus hardie n'aurait osé concevoir rien de plus odieux! Vingt-cinq
-années s'étaient à peine écoulées depuis l'exécution de ce misérable,
-lorsque l'épicier Trumeau vint épouvanter la capitale par un forfait
-plus révoltant encore que ceux de Desrues. Ce dernier, malgré sa
-scélératesse consommée, ne s'était pas dépouillé entièrement de toutes
-les affections de la nature; il aimait sa femme et ses enfans; et ses
-derniers momens, employés à leur faire des adieux déchirans, prouvèrent
-combien son âme, d'ailleurs si dénaturée, était pourtant sensible
-aux sentimens d'époux et de père. Trumeau le dépassa dans la voie du
-crime; car ce furent les siens qu'il choisit pour victimes. On avait
-eu beaucoup d'exemples du crime d'infanticide de la part des femmes.
-Trop de mères, pour échapper au reproche d'avoir offensé les mœurs,
-ont encouru l'accusation d'avoir outragé la nature; mais, ce motif
-n'existant pas pour les hommes, il est plus étonnant d'en trouver qui
-se rendent coupables de tels crimes.
-
-Le 21 nivose an XI de la république (janvier 1803), le sieur Caron,
-chirurgien, se rendit, sur les sept heures du soir, chez le nommé
-Trumeau, épicier, rue de la Harpe, qui l'avait fait appeler pour donner
-des secours à Rosalie Trumeau, sa fille aînée, âgée de vingt-cinq ans,
-laquelle éprouvait de fréquens vomissemens depuis huit heures du matin.
-Ce chirurgien la trouva dans son lit, jouissant de toutes ses facultés
-mentales, et se contenta d'ordonner une potion antispasmodique. Il y
-avait à peine deux heures que le chirurgien s'était retiré, lorsque
-Marie Trumeau, la jeune sœur de la malade, entra chez lui, et lui
-annonça qu'elle venait de rendre le dernier soupir.
-
-Surpris de cette nouvelle, le sieur Caron retourna sur-le-champ chez
-Trumeau, qui lui dit sans manifester la moindre émotion: _Montez vite
-dans la chambre de ma fille._ Le chirurgien monte en toute hâte,
-et trouve la jeune fille morte dans son lit, dont les draps et les
-couvertures étaient bien bordés, bien arrangés. _Cette mort_, dit-il au
-père, _m'effraie; il faut que j'aille faire ma déclaration de sûreté:
-l'honneur vous commande impérieusement d'y venir avec moi_. Mais
-Trumeau refusa de s'y rendre: _Cela ferait un embarras, cela causerait
-des frais, et je ne suis pas riche. Que dira, que pensera le quartier?
-nous verrons demain._
-
-Le lendemain, le sieur Caron renouvela ses instances d'une manière plus
-pressante encore; mais, voyant que Trumeau persistait obstinément dans
-son refus, il prit en conséquence le parti de se rendre seul chez le
-magistrat de sûreté du 6e arrondissement. Celui-ci se transporta sans
-retard chez Trumeau, avec le sieur Buraud, chirurgien exerçant près de
-lui, à l'effet de constater la mort de la fille de l'épicier.
-
-Trumeau déclara que sa fille avait éprouvé, dans la matinée, des
-nausées, des envies de vomir; qu'il lui avait fait faire du thé; que,
-voyant le soir que le mal empirait, il avait fait appeler le sieur
-Caron, et qu'elle était morte trois quarts-d'heure après avoir pris
-des cuillerées de la potion que celui ci avait ordonnée. Il ajouta
-qu'elle devait se marier incessamment, et qu'elle n'avait aucun motif
-de chagrin, à moins que ce ne fût celui de voir que le commerce allait
-mal, circonstance qui les rendait moins heureux qu'autrefois.
-
-Les chirurgiens procédèrent à l'examen du cadavre, et déclarèrent que
-la mort avait dû être violente; ils mentionnaient, comme preuves de
-leur déclaration, le roidissement extraordinaire des bras et des mains,
-dont la contraction était sensible jusque dans les doigts; la vergeture
-qui se faisait remarquer sur toute la longueur de ces parties;
-le renversement et la rotation forcée de la cuisse droite portée
-violemment sur le ventre, du côté gauche; la couleur des lèvres, qui
-étaient d'un brun noir; la sortie d'une portion de la langue pressée
-fortement en tous sens par les dents; et enfin une chaleur considérable
-à la région de l'estomac.
-
-Avant de sortir de la chambre, le magistrat fit une perquisition
-exacte dans les meubles et dans les effets, et n'y trouva rien qui eût
-quelque rapport à ces recherches, à l'exception d'un vase contenant
-le reste de la potion ordonnée par le sieur Caron. Le lendemain, les
-hommes de l'art pratiquèrent l'autopsie du corps. Outre divers accidens
-étrangers à l'événement, on trouva, dans la capacité de l'estomac,
-la valeur de trois demi-setiers de liquide d'une couleur noire, et
-comme du sang décomposé, dans lequel était une très-grande quantité
-de matière comme cuivreuse et d'une espèce grisâtre, paraissant
-métallique, et ressemblant, sous les doigts, à du sable. Ces liqueurs
-et matières furent mises aussitôt dans un flaçon scellé du sceau
-de la police judiciaire et du cachet de Trumeau. La conclusion du
-procès-verbal des chirurgiens fut que Rosalie était morte, parce
-qu'elle avait avalé une substance délétère quelconque.
-
-Immédiatement après cette opération, l'un d'eux, qui avait remarqué
-que la figure de Trumeau n'offrait aucun signe de douleur, lui demanda
-s'il avait chez lui de l'arsenic. Il répondit qu'il en avait, et ouvrit
-un tiroir dans lequel était un papier qui en contenait. «Je n'ai
-pas, ajouta-t-il, permission d'en vendre; mais j'avais été autorisé
-anciennement à en acheter pour détruire des rats.» Le chirurgien
-compara alors cet arsenic à celui trouvé dans l'estomac, et le grain
-lui parut semblable. Il le fit remarquer à Trumeau, qui ne répondit
-rien. Ce paquet fut également scellé, ainsi que la fiole qui renfermait
-la potion et le vase où l'on avait déposé l'estomac qui devait être
-soumis à l'examen des professeurs et préparateurs du laboratoire de
-chimie de l'école de médecine. Cette opération eut lieu immédiatement,
-et leur procès-verbal constata que la matière trouvée, sous la forme de
-petits grains, dans l'estomac, était un véritable _acide arsenieux_,
-connu dans le commerce sous le nom d'_arsenic blanc_; qu'une semblable
-matière formait le sédiment trouvé au fond de la liqueur extraite de
-l'estomac, que la quantité de cette matière était plus que suffisante
-pour produire la mort.
-
-Cependant Trumeau, en disant au magistrat de sûreté qu'il ne
-connaissait à sa fille aucun motif de chagrin qui eût pu la déterminer
-à se détruire, avait donné à penser qu'il était probable qu'elle se
-fût portée à cet acte de désespoir, en voyant la stagnation de leur
-commerce. Mais, peu d'instans après, il s'était transporté chez lui
-pour y faire une contre-déclaration tendant, par la manière dont elle
-était conçue, à faire naître des soupçons contre une fille nommée
-Françoise Chantal, qu'il avait prise chez lui depuis la mort de sa
-femme. Sa fille aînée, disait-il, avait vu avec peine cette jeune
-personne s'installer dans la maison, ce qui avait donné lieu à deux
-querelles; mais il ajoutait que, depuis un mois, la plus grande
-intelligence paraissait régner entre elles.
-
-Bientôt après, il changea de langage, et dit à plusieurs personnes,
-en montrant la chambre où étaient les restes de sa fille, du sein de
-laquelle on venait de retirer ces matières brûlantes et corrosives qui
-avaient mis fin à son existence: «_La voilà cette malheureuse, cette
-gueuse de victime, qui s'est empoisonnée elle-même pour me mettre dans
-l'embarras!_» Françoise Chantal était alors présente; on l'entendit
-dire à Trumeau: «Je ne puis pas être soupçonnée, je ne savais pas que
-vous eussiez de l'arsenic dans votre boutique, où je ne paraissais
-jamais; le soupçon ne peut tomber que sur vous et votre jeune fille.»
-
-Pour Trumeau, dans toutes ces circonstances, et avant qu'on l'accusât,
-il parlait de son innocence, prenait Dieu à témoin de la pureté de son
-cœur; mais les personnes qui l'observaient ne remarquèrent aucune trace
-de chagrin sur son front; sa voix semblait n'avoir de force que pour
-insulter à la mémoire de sa fille, et faire tomber sur elle le soupçon
-d'un suicide.
-
-Cette insensibilité profonde, ces contradictions frappantes,
-éveillèrent l'attention de la justice. Trumeau et Françoise Chantal
-furent arrêtés et mis en accusation.
-
-L'instruction de la procédure fournit plusieurs révélations
-importantes. Trumeau n'aimait point Rosalie. On apprit qu'il lui avait
-souvent reproché de ressembler à sa mère, et d'avoir cabalé avec elle
-contre lui. Il la maltraitait, ainsi que sa jeune sœur, et toutes les
-deux éprouvaient des privations, et manquaient des choses les plus
-nécessaires. Quatre jours avant la mort de Rosalie, il avait fait
-éclater contre elle la plus grande colère, parce qu'elle exigeait
-des comptes sur les biens de sa mère et lui témoignait quelques
-mécontentemens de ce qu'il avait pris des arrangemens pour hypothéquer
-une maison qui en faisait partie. Depuis cette scène qui avait été
-vive, Trumeau n'avait parlé à sa fille que la veille de sa mort; et
-ce fut le lendemain, que Rosalie se plaignit de maux de cœur, et
-qu'elle n'avait point dormi pendant la nuit. La mort violente de cette
-infortunée n'avait pas tardé à suivre ces symptômes.
-
-Ce qui commença à jeter quelque lumière sur la culpabilité de Trumeau,
-c'est que la jeune Marie ayant goûté au verre d'eau et de vin, et au
-thé préparés par son père pour sa sœur, avait ressenti de violentes
-douleurs d'estomac et des vomissemens qui ne s'étaient dissipés que par
-l'usage du lait et des vomitifs.
-
-A cette observation, vint se joindre la déclaration de Françoise
-Chantal, qui vivait en concubinage avec Trumeau. Elle fit part de
-plusieurs aveux que Trumeau, en proie aux remords, lui avait faits
-étant couché avec elle. _Oh! le malheureux thé! le malheureux thé!_
-s'écriait-il dans le lit. _C'est dans la première cuillerée de potion
-et dans le thé que j'ai empoisonné ma fille._
-
-Françoise Chantal dit qu'elle n'avait fait cette déclaration si
-tardivement, que parce qu'il lui était extrêmement pénible de dénoncer,
-pour un crime aussi atroce, un homme avec lequel elle avait vécu
-dans une si grande intimité. Avant de faire cet aveu à la justice,
-cette fille était sombre et rêveuse. Après l'avoir fait, elle rentra
-dans la prison avec un air qui attestait sa satisfaction intérieure;
-puis elle s'écria avec effusion de cœur: _Je suis bien soulagée; je
-suis débarrassée d'un gros fardeau._ Françoise Chantal avait aussi
-rapporté dans la prison plusieurs propos qui corroboraient les fortes
-présomptions dont Trumeau était l'objet. _En voilà une de perdue_,
-avait-il dit à Françoise Chantal, _il faut en avoir une autre_. Au
-moment où elle avait été appelée par le magistrat de sûreté, il lui
-avait tenu ce langage: _Oh ça! tu sais bien qu'il faut dire quelle
-s'est empoisonnée elle-même._
-
-Trumeau avait d'abord déclaré qu'il croyait n'avoir employé qu'environ
-une once d'arsenic sur les quatre qu'il avait achetées depuis huit ans
-chez M. Hardi, apothicaire; tandis que celui qui avait été trouvé dans
-sa boutique, dans un papier frais et mal plié, ne pesait que deux onces
-cinquante-cinq grains.
-
-Comment résister à tant de preuves accumulées? Pourtant la justice se
-refusait encore à croire un père capable d'un crime aussi horrible.
-Mais son doute, son hésitation, furent totalement dissipés, quand elle
-fut instruite du motif qui l'avait poussé à le commettre.
-
-La malheureuse Rosalie était, comme nous l'avons dit, recherchée en
-mariage. Il fallait, pour conclure cette union, rendre des comptes; il
-fallait donner une dot; et Trumeau n'avait fait aucun inventaire à la
-mort de sa femme; et il n'était pas d'avis de se dessaisir d'un bien
-dont il voulait jouir avec la concubine qu'il avait attirée dans sa
-maison. Mais, ne pouvant plus reculer devant cet inventaire, par suite
-de la demande en mariage, il avait résolu de se débarrasser de celle
-dont l'existence contrariait sa cupidité. Il avait empoisonné sa fille!
-
-Il paraît, d'ailleurs, que ce forfait n'était pas son coup d'essai.
-L'instruction apprit qu'en l'an II, il avait chez lui une nièce âgée
-de seize ans, nommée Marie-Jeanne Cervenon, qui mourut subitement
-le 6 fructidor de la même année. Le chirurgien de la maison ayant
-été appelé, il trouva les membres de cette malheureuse dans un état
-de contraction qui lui donna lieu de penser que cette mort n'était
-point naturelle. Il le témoigna à Trumeau, en le pressant de requérir
-la présence d'un commissaire de police. Celui-ci se rendit à son
-invitation; mais, au lieu de faire venir le même chirurgien, il eut
-recours à un autre, qui fit un simple rapport verbal, et le cadavre
-ne fut pas ouvert. Depuis cette époque, Trumeau cessa d'employer le
-chirurgien habituel, et ne lui paya même pas quelques visites qu'il lui
-devait. Il avait eu le même intérêt d'empoisonner cette nièce, car il
-était son tuteur, et n'avait pris aucune mesure, ni avant ni après sa
-mort pour constater sa fortune.
-
-L'infortunée Rosalie avait, depuis long-temps, le pressentiment du
-genre de mort qui lui était réservé. Elle avait dit, à différentes
-époques, à plusieurs personnes qui furent entendues comme témoins: _Si
-je ne préparais moi-même les alimens qui me nourrissent, je craindrais
-d'être empoisonnée._
-
-Trumeau nia opiniâtrément son crime. Après avoir essayé inutilement de
-faire croire au suicide de sa fille, il chercha à appeler les soupçons
-sur Françoise Chantal, disant qu'il ne pouvait y avoir que cette femme
-qui eut attenté à la vie de Rosalie, lui étant innocent, et sa jeune
-fille Marie, étant incapable d'un pareil attentat.
-
-Sur la déclaration unanime du jury, Trumeau, reconnu coupable de
-l'empoisonnement de sa fille aînée, fut condamné par la cour de justice
-criminelle, à la peine de mort, et à être conduit à l'échafaud, revêtu
-d'une chemise rouge. Trumeau se pourvût en cassation. Mais l'arrêt
-ayant été confirmé par la cour suprême, le 17 germinal an 11, il subit
-sa condamnation.
-
-
-
-
-FIN DU CINQUIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.
-
-
- L'ermite de Bourgogne. Page 1
-
- La paysanne des Landes. 21
-
- Poulailler. 27
-
- Suicide changé en assassinat par la prévention. 32
-
- Infortunes de la famille Verdure. 49
-
- Histoire du colonel Abatucci. 71
-
- Révolution française. 90
-
- Massacres de Delaunay, gouverneur de la Bastille,
- de Flesselles, prévôt des marchands; de Foulon
- et Berthier de Sauvigny. 96
-
- Assassinats populaires à Saint-Germain et à Saint-Denis. 112
-
- Journées sanglantes des 5 et 6 octobre 1789, à
- Paris et à Versailles. 119
-
- Le marquis de Favras. 130
-
- Insurrection de Nancy. Dévoûment héroïque du
- jeune Desilles. 138
-
- Insurrection du Champ-de-Mars. Courage de Bailly,
- maire de Paris. 142
-
- Saturnales parisiennes. Journée du 10 août. 149
-
- Massacres dans les prisons de Paris. Principales
- scènes et circonstances de ces journées sanglantes. 169
-
- Grandes infortunes de Louis XVI et de sa famille. 198
-
- Procès du général Custines et de son fils. 221
-
- Massacre de Versailles. 236
-
- Les Victimes de Verdun. 242
-
- Marat poignardé par Charlotte Corday. 247
-
- Exécutions sanguinaires à Lyon, à Marseille et à
- Bordeaux. 260
-
- Mission de Joseph Lebon, à Arras, sa patrie. 272
-
- Tribunal révolutionnaire. Condamnation des Girondins;
- détails sur leurs derniers momens; mort
- de madame Roland et de Bailly; autres victimes. 279
-
- Carrier à Nantes. 299
-
- Assassinat du représentant Féraud. Courage impassible
- de Boissy-d'Anglas. 310
-
- Louis-François Tilloy, accusé du meurtre de sa
- femme. 318
-
- Adultère et empoisonnement. 326
-
- Accusation d'incendie suscitée par un fils contre son
- père. 329
-
- La veuve Deservolus, ou frappant exemple de l'acharnement
- des préventions. 337
-
- Louise Perthuy, accusée d'infanticide. 352
-
- Jean Buckler, dit Schinderhannes. 362
-
- Père empoisonneur de sa fille. 390
-
-
-FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Chronique du crime et de l'innocence,
-t. 5/8, by J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac
-
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- The Project Gutenberg eBook of Chronique du crime et de l'innocence: Tome Cinquième,
- by Jean-Baptiste Joseph Champagnac.
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Chronique du crime et de l'innocence, t. 5/8, by
-J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Chronique du crime et de l'innocence, t. 5/8
- Recueil des événements les plus tragiques;..
-
-Author: J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac
-
-Release Date: April 14, 2017 [EBook #54551]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME, T. 5/8 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="transnote">
- <p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
- typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
- et n'a pas été harmonisée.</p>
- <p>La Table des Chapitres se trouve <a href="#TABLE_DES_MATIERES">ici</a>.</p>
-
-</div>
-
-<p class="ac noindent p4"><span class="x-larger">CHRONIQUE</span><br /><br />
- <span class="xx-larger">DU CRIME</span><br /><br />
- <span class="x-smaller">ET</span><br /><br />
- <span class="larger">DE L'INNOCENCE.</span>
-</p>
-
-<hr class="p2 small" />
-
-<p class="ac noindent p4">
- IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,<br />
- <span class="smaller">rue de la Harpe, n. 90.</span>
-</p>
-
-<hr class="p4 small" />
-
-<div class="chapter p4">
- <h1>
- CHRONIQUE<br />
- <span class="larger">DU CRIME</span><br />
- <span class="xx-smaller">ET</span><br />
- <span class="smaller">DE L'INNOCENCE;</span>
- </h1>
-
- <p class="hanging indent">Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens,
- Assassinats, Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis
- le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans l'ordre
- chronologique, et extraits des anciennes Chroniques de l'Histoire générale
- de France, de l'Histoire particulière de chaque province, des différentes
- Collections des Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres
- feuilles judiciaires.
- </p>
-
- <p class="ac noindent bold">Par J.-B. J. CHAMPAGNAC.</p>
-
- <p class="noindent ml-45">Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.</p>
- <p class="ar noindent">C. <span class="sc">Delavigne</span>,
- <i>École des Vieillards</i>.
- </p>
-
- <p class="noindent ac p2 bold">Tome Cinquième.</p>
-</div>
-
-<hr class="small p2" />
-
-<p class="ac noindent bold p2"><span class="x-larger">Paris.</span><br />
- <span class="larger">CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,</span><br />
- PLACE SORBONNE, N<sup>o</sup> 3.
-</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="ac noindent bold">1833.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="ac noindent p4 bold"><span class="x-larger">CHRONIQUE</span><br /><br />
- <span class="xx-larger">DU CRIME</span><br /><br />
- <span class="x-smaller">ET</span><br /><br />
- <span class="larger">DE L'INNOCENCE.</span>
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[p. 1]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="LERMITE_DE_BOURGOGNE" id="LERMITE_DE_BOURGOGNE"></a>
- L'ERMITE DE BOURGOGNE.</h2>
-</div>
-
-<p>Le procès mémorable dont nous allons
-parler sera encore un avertissement solennel,
-pour les ministres des lois, de veiller continuellement
-sur eux-mêmes, de se défier
-sans cesse du dangereux penchant qu'ont
-presque tous les hommes à voir un criminel
-dans un malheureux qui n'est encore que
-soupçonné; de choisir avec une attention scrupuleuse
-les moyens qui peuvent leur apporter
-des lumières sur le fait qu'ils veulent
-éclaircir; de ne pas les admettre tous indistinctement;
-de ne jamais négliger de s'enquérir
-<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[p. 2]</a></span>
-de la vie et des mœurs d'un accusé; de recueillir
-avec soin toutes les paroles qui lui
-échappent; de n'en regarder aucune comme
-indifférente; enfin de rejeter tous les résultats
-qui contrarieraient le cœur humain et la
-nature.</p>
-
-<p>Il s'agit encore d'une grande erreur commise
-par les magistrats; il s'agit de cinq infortunés
-poursuivis et condamnés, tandis que
-les véritables criminels avaient subi la peine
-due à leur délit dans le ressort d'une autre
-juridiction.</p>
-
-<p>Nicolas Maret, connu sous le nom de <i>frère
-Jean</i>, habitait depuis plus de vingt ans l'ermitage
-Saint-Michel, près d'Aignay-le-Duc,
-en Bourgogne. Cette petite ville est située au
-bas d'une montagne sur laquelle s'élevait l'ermitage;
-en sorte que de l'ermitage à la ville,
-il n'y avait pas une demi-lieue de distance, et
-que, de l'un de ces deux endroits, on apercevait
-l'autre parfaitement.</p>
-
-<p>Le frère Jean cultivait la peinture; il allait
-exercer son talent dans les églises et dans les
-châteaux des environs; il travaillait aussi en
-horlogerie; et le produit de son industrie et
-de ses quêtes, comparé à la modique économie
-<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[p. 3]</a></span>
-de sa dépense, pouvait donner lieu de le
-croire possesseur d'un pécule assez considérable.</p>
-
-<p>Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1780,
-étant couché dans une alcove située dans sa
-cuisine, l'ermite entend du bruit dans son habitation.
-Il lui semble qu'on enfonce la porte
-de son ermitage; tout-à-coup il est entouré,
-assailli par plusieurs individus; son capuchon,
-qu'on lui met sur la tête pour lui boucher les
-yeux, est rabattu jusque sur sa poitrine; on
-lui lie les pieds et les mains, et, lorsqu'on l'a
-ainsi garrotté, on le presse, avec de terribles
-menaces, de révéler l'endroit où il cache son
-argent. Le frère Jean répond qu'il n'en a point,
-mais les brigands ne se paient point d'une telle
-réponse. Ils font toucher à l'ermite un fusil
-et une lame de couteau, pour lui prouver que
-l'on est prêt à réaliser les menaces qu'on vient
-de lui faire; alors le frère Jean, effrayé, finit par
-avouer qu'il a neuf louis et demi en or dans
-une boîte de fer-blanc qui est cachée dans le
-mur de son jardin, vis-à-vis d'un grand poirier.
-Tous les voleurs, à l'exception de celui
-qui reste pour garder le frère Jean, vont à
-l'endroit indiqué, mais ils reviennent sans avoir
-<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[p. 4]</a></span>
-rien trouvé; et il est décidé que l'on portera
-l'ermite dans le jardin, afin qu'il puisse lui-même
-conduire au lieu du dépôt.</p>
-
-<p>On l'y traîne en effet; le trésor est trouvé,
-et l'ermite est reporté sur son lit, dans l'état
-où on l'y avait mis d'abord, c'est-à-dire les
-pieds et les mains liés et son capuchon rabattu
-sur sa poitrine. Les voleurs font ensuite perquisition,
-prenant tous les objets à leur convenance;
-ils enlèvent une montre en cuivre qui
-appartenait au frère Jean, et la boîte d'une
-montre d'argent qu'il était chargé de raccommoder.
-Ils prennent aussi un pain de sucre
-et deux demi-bouteilles de liqueurs; et se retirent,
-après avoir resserré les liens qui tenaient
-l'ermite attaché sur son lit.</p>
-
-<p>Les voleurs n'en voulaient qu'à l'argent du
-cénobite, et les mesures rigoureuses qu'ils
-prenaient n'avaient pour but que d'assurer leur
-retraite; car, au moment de quitter le frère
-Jean, ils prennent sa robe, et l'avertissent qu'ils
-vont la mettre en évidence sur un arbre placé
-devant la porte de l'ermitage, afin que les
-passans ou les habitans d'Aignay puissent venir
-à son secours.</p>
-
-<p>Voilà donc le malheureux ermite resté seul,
-<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[p. 5]</a></span>
-nu sur son lit, mourant de froid, étouffé
-par son capuchon, souffrant cruellement des
-coups qu'il avait reçus, en proie aux réflexions
-les plus désespérantes.</p>
-
-<p>Le frère Jean était lié intimement avec une
-des plus honnêtes familles d'Aignay-le-Duc,
-la famille des Gentil. Depuis qu'il habitait l'ermitage
-Saint-Michel, il n'avait cessé d'être
-avec elle en relation d'amitié. La mère Gentil
-avait toute sa confiance; lorsqu'il devait s'absenter,
-c'était à elle qu'il confiait ses clés;
-c'était à elle qu'il avait recours pour les différentes
-choses dont il pouvait avoir besoin.
-Mais à l'époque où fut commis le vol, cette
-femme, languissante depuis plusieurs jours,
-touchait à ses derniers instans. Il était naturel
-que le frère Jean, autant par reconnaissance
-que par amitié, témoignât quelqu'intérêt
-à la famille dans une aussi cruelle circonstance.
-Aussi avait-il expressément recommandé
-à Jean-Baptiste Gentil, son ami, et
-l'un des fils de la malade, de venir le chercher
-lorsque cette pauvre femme serait à l'agonie,
-pour qu'il lui fît les dernières exhortations et
-récitât les prières des agonisans.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[p. 6]</a></span></p>
-
-<p>La nuit du 5 au 6 décembre fut très-mauvaise;
-à chaque instant on croyait que la mère
-Gentil allait expirer; tous ses enfans, qui ne
-l'avaient pas quittée un seul instant pendant
-toute la durée de sa maladie, et qui l'avaient
-soignée avec une vigilance vraiment filiale,
-étaient plongés dans une douloureuse inquiétude.
-Chacun passait une partie de la nuit à
-son chevet, et n'allait prendre quelque repos
-que lorsqu'il était remplacé par un autre.
-Malgré cet arrangement, ils ne se dispensaient
-pas, lorsqu'ils le pouvaient, de veiller, plusieurs
-ensemble, des nuits entières. Le 5, Jean-Baptiste
-était venu chez sa mère, à sept heures
-du soir; il n'en sortit qu'entre minuit et
-une heure environ, pour reconduire Marie
-Gentil, sa sœur, femme d'Antoine Loignon,
-qui demeurait fort loin de là. Suzanne Gentil,
-son autre sœur, femme de Jean Chauvot, laboureur
-à Aignay-le-Duc, un petit garçon de
-cette femme, âgé de quatorze ans, et la fille
-Raoult, avaient passé la soirée avec eux. Aucune
-de ces personnes n'était encore partie, quand
-la femme Loignon sortit avec son frère; celle-ci
-étant arrivée à son domicile, Jean-Baptiste,
-<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[p. 7]</a></span>
-pressé de retourner auprès de sa mère, se
-hâta de prendre congé; en revenant, il aperçut
-de la lumière à l'ermitage.</p>
-
-<p>A son retour, il trouva sa mère dans un
-état plus inquiétant encore que celui où il l'avait
-laissée; il courut avertir Claude Gentil,
-son frère, qui demeurait dans le voisinage;
-celui-ci vint en si grande hâte qu'il était à
-peine vêtu. Jean-Baptiste lui dit qu'il avait
-aperçu de la lumière à l'ermitage; qu'en conséquence
-il allait chercher frère Jean, et le
-prier de venir dire des prières pour leur mère.</p>
-
-<p>En effet, il s'achemina vers l'ermitage;
-lorsqu'il fut à la porte de la chapelle, il appela
-le frère Jean. Il fut obligé de l'appeler
-jusqu'à trois fois; enfin il entendit l'ermite qui
-lui répondait en criant: <i>Jeannot, venez à
-moi</i>.</p>
-
-<p>A ce cri de détresse, Jean-Baptiste croit que
-le frère Jean est malade. Il court aussitôt à la
-petite porte de l'ermitage, et, comme elle était
-fermée, il passe pardessus le mur, et gagne la
-porte de la cuisine. Elle était entr'ouverte; il
-entre, et trouve le frère Jean couché dans son
-alcove, qui lui dit: «Ah! je vous prie, détachez-moi.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[p. 8]</a></span></p>
-
-<p>Ces paroles surprirent extrêmement Jean-Baptiste;
-il détacha le frère Jean comme il
-le put, car il n'y avait plus de lumière à l'ermitage.
-Ensuite il alluma du feu pour le réchauffer.
-Ce ne fut qu'après avoir détaché
-l'ermite et recueilli les premières expressions
-de sa douleur, qu'il lui parla de l'état désespéré
-de la mère Gentil, et lui dit qu'il était
-venu le chercher pour le prier de descendre
-auprès d'elle.</p>
-
-<p>Mais le frère Jean ne pouvait rien entendre;
-il avait besoin lui-même de soulagement;
-son bras était enflé et meurtri. Il pria Jean-Baptiste
-de le bassiner avec du vin chaud, et
-de le lui envelopper avec un linge. Peu après,
-par les soins de Jean-Baptiste, l'imagination
-alarmée de l'ermite se calma; mais la secousse
-qu'il avait reçue était si violente, que l'effet
-n'en était pas encore entièrement dissipé, et
-qu'il était hors d'état de se rendre auprès de
-la mère Gentil. Il dit à Jean-Baptiste d'aller
-voir dans quel état se trouvait sa mère, et de
-revenir dans une demi-heure, et il lui recommanda
-expressément le plus profond silence
-sur sa malheureuse aventure.</p>
-
-<p>Jean-Baptiste observa exactement ce qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[p. 9]</a></span>
-lui avait été prescrit. Il retrouva chez sa mère
-les mêmes personnes qu'il y avait laissées, avec
-Antoine Loignon, qui y était survenu. Il se
-contenta de leur dire que le frère Jean l'avait
-engagé à remonter à l'ermitage dans une
-demi-heure.</p>
-
-<p>Ce laps de temps écoulé, il remonta en
-effet à l'ermitage. Le frère Jean avait beaucoup
-de choses à lui raconter. Il recommença
-plus en détail le récit de sa malheureuse aventure.</p>
-
-<p>Après avoir long-temps parlé, il s'interrompt
-tout-à-coup pour dire à Jean-Baptiste
-qu'il connaît une partie des voleurs. «J'en ai
-reconnu trois à leur voix, dit-il, Vauriot,
-Chaumonot, et votre frère Claude Gentil.»
-Ce dernier nom est un coup de foudre pour
-Jean-Baptiste. Il reste quelques instans pétrifié,
-tant est vive l'émotion qu'il éprouve. Enfin,
-il recueille tous ses sens pour convaincre l'ermite
-de son erreur. «Quoi! mon frère? Que
-me dites-vous? Mais, avant de monter ici la
-première fois, j'ai été l'éveiller; il était dans
-son lit..... Et Vauriot? il ne le voit pas, ils
-sont brouillés; il n'y a pas même quinze jours
-<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[p. 10]</a></span>
-que mon frère a porté des plaintes contre lui
-au procureur du roi.»</p>
-
-<p>Ces raisons et d'autres encore ne désabusèrent
-aucunement le frère Jean; plus on
-combattait son erreur, et plus il s'y attachait.
-Seulement il promit à Jean-Baptiste qu'il ne
-nommerait pas Claude Gentil; il lui permit
-en outre de raconter l'histoire du vol, en exigeant
-toutefois qu'il se gardât bien de dire
-que les voleurs étaient connus.</p>
-
-<p>Revenu chez sa mère, Jean-Baptiste ne
-parla d'autre chose que de l'état affreux dans
-lequel il avait trouvé le frère Jean, et des différentes
-circonstances du vol. Aussitôt Claude
-Gentil et Antoine Loignon montèrent à l'ermitage,
-poussés, soit par un mouvement de
-curiosité naturelle, soit par un sentiment
-d'humanité. Jean-Baptiste les accompagnait.</p>
-
-<p>Mais ils appelèrent en vain le frère Jean.
-Ne se croyant plus en sûreté dans sa retraite,
-l'ermite s'était réfugié à Beaunotte, petit village
-à une demi-lieue d'Aignay-le-Duc, chez
-le sieur Latour, qui était vicaire de cette paroisse.
-Là, il raconta son infortune, en présence
-même du procureur du roi de la prévôté.
-<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[p. 11]</a></span>
-Ce magistrat se transporta sur-le-champ
-à l'ermitage, et dressa procès-verbal de l'état
-des lieux. Le premier objet qui se rencontra
-dans le jardin, fut un fusil que l'on reconnut
-aussitôt pour être celui du sieur Caillard, qui
-remplissait, en cet instant, les fonctions de
-greffier. A la porte de la cuisine, on trouva
-l'arbre qui avait servi à enfoncer cette porte.
-La partie du mur où l'argent était caché était
-dégradée. La meurtrissure faite sur l'un des
-bras du frère Jean était évidente. Enfin, le
-corps du délit fut bien constaté dans ce procès-verbal.
-Le même jour, on dressa un second
-procès-verbal à l'occasion du fusil trouvé
-dans le jardin. Le sieur Caillard, à qui il appartenait,
-déclara qu'il n'avait pu être pris que
-dans une baraque où il avait été déposé, et
-qui était voisine de l'ermitage. On alla en effet
-visiter la baraque: la serrure de la porte
-ne tenait plus qu'à un seul clou, et il fut aisé
-de voir qu'elle avait été forcée. Le corps du
-délit était ainsi constaté; il s'agissait d'en connaître
-les auteurs.</p>
-
-<p>Dès le lendemain, l'information fut commencée,
-et cinq jours après, c'est-à-dire le
-12 décembre, Claude Gentil, Guillaume Vauriot
-<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[p. 12]</a></span>
-et Claude Pajot, furent décrétés de prise
-de corps. On continua d'informer; les accusés
-furent interrogés; et, le 16 avril 1781, le prévôt
-d'Aignay-le-Duc renvoya au bailliage de
-Châtillon toute la procédure criminelle qu'il
-avait instruite, avec les pièces de conviction.</p>
-
-<p>Au bailliage de Châtillon, l'affaire fut réglée
-à l'extraordinaire; et il fut ordonné qu'il
-serait informé contre les accusés par ampliation.
-Par suite de cette nouvelle information,
-Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil furent
-arrêtés; et le 7 décembre 1781, sur les
-conclusions du ministère public, qui tendaient
-à un plus ample informé d'un an, le tribunal
-rendit un jugement définitif qui condamnait
-Guillaume Vauriot à être pendu sur la place
-publique d'Aignay-le-Duc, après avoir été
-préalablement appliqué à la question ordinaire
-et extraordinaire. En ce qui concernait Claude
-Gentil, Claude Pajot, Antoine Loignon et
-Jean-Baptiste Gentil, le même arrêt portait
-qu'il serait sursis à leur jugement jusqu'après
-l'exécution de Guillaume Vauriot.</p>
-
-<p>Sur l'appel porté au parlement de Dijon,
-quoique cette cour n'eût entendu aucun nouveau
-témoin, quoiqu'elle n'eût remarqué aucun
-<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[p. 13]</a></span>
-changement dans les réponses des accusés,
-elle prononça un jugement tout contraire:
-ce fut Claude Gentil qui fut regardé comme le
-principal coupable, et condamné à la potence.</p>
-
-<p>L'arrêt du parlement de Dijon était du 8
-mars 1782, et, le 13, le malheureux Claude
-Gentil subit la torture, qui ne produisit d'autre
-effet que de lui briser tous les membres, et
-de lui arracher des cris de douleur, sans aucun
-aveu ni du crime qu'on lui imputait, ni
-des complices que l'on voulait qu'il dénonçât.
-Depuis le commencement de cet affreux supplice
-jusqu'à la fin, il ne cessa de protester
-de son innocence, et, au pied même de la potence,
-il s'écria qu'il mourait innocent.</p>
-
-<p>Les autres accusés, à l'égard desquels l'arrêt
-du 8 mars avait ordonné un sursis, furent condamnés,
-par arrêt du 19, savoir: Guillaume
-Vauriot aux galères perpétuelles; Claude Pajot
-et Antoine Loignon à un plus ample informé
-indéfini; quant à Jean-Baptiste Gentil,
-il fut mis hors de cour.</p>
-
-<p>Il y a lieu de s'étonner, que dis-je? de s'effrayer
-de la différence des sentences rendues
-contre chacun des coaccusés. Les charges
-qui pesaient sur eux étaient à peu près les
-<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[p. 14]</a></span>
-mêmes, et reposaient uniquement sur des présomptions,
-des conjectures vagues; on avait
-quelques faibles indices, mais aucune preuve.
-La plus forte déposition était celle de
-l'ermite; mais l'ermite était plaignant, et l'on
-sait qu'un plaignant ne peut être témoin.
-D'ailleurs, cet ermite avait dit à plusieurs personnes
-qu'il avait reconnu la voix de Chaumonot
-parmi celles des voleurs. Or, Chaumonot
-était alors absent; son <i>alibi</i> était bien
-prouvé, et c'était sans doute par cette raison
-que le frère Jean n'avait pas osé l'accuser judiciairement.
-Comment donc, après s'être
-trompé aussi grossièrement sur le compte
-d'un individu, pouvait-il mériter quelque
-créance, lorsqu'il prétendait avoir reconnu,
-également à la voix, plusieurs autres personnes?
-Les autres allégations du frère Jean n'étaient
-pas plus solides; le plus léger souffle
-les eût fait disparaître; cependant elles trouvèrent
-crédit auprès des juges, et provoquèrent
-d'horribles condamnations contre des hommes
-dont la conduite antérieure, dont la moralité
-bien connue, proclamaient hautement
-l'innocence, déjà prouvée par le défaut de
-preuves.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[p. 15]</a></span></p>
-
-<p>D'ailleurs, leur justification complète ne
-tardera pas à être mise au grand jour; dans
-un moment, il ne restera plus, à cet égard, le
-moindre nuage dans l'esprit des lecteurs.</p>
-
-<p>On sait combien les histoires de vols et de
-crimes excitent la curiosité du peuple, aussi
-bien que les détails des supplices des coupables.
-Des colporteurs qui allaient de ville en
-ville, montrant les portraits de différens voleurs
-condamnés à Montargis, vendaient en
-même temps leur jugement. Une nièce de
-Jean-Baptiste Gentil, attirée par la curiosité,
-fut frappée de la conformité des faits relatés
-dans cet écrit avec ceux qui avaient servi
-de base au procès de son oncle. Aussitôt elle
-écrivit de Dijon à Jean-Baptiste Gentil, pour
-lui annoncer cette nouvelle, qui pouvait servir
-à réhabiliter son honneur. Mais cet infortuné,
-réduit à la plus affreuse misère, n'ayant pas
-de quoi subvenir aux frais du plus petit
-voyage, fut obligé de rester dans l'inaction.
-Six ou sept semaines s'écoulèrent sans qu'il
-lui eût été possible de faire la moindre démarche.
-Enfin, après avoir ramassé un peu
-d'argent, il se rend à Montargis, prend tous
-les renseignemens qui lui sont nécessaires,
-<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[p. 16]</a></span>
-obtient tout ce qu'il désire, reçoit des marques
-de bienveillance de la part des juges, et
-rapporte un exemplaire de tous les jugemens
-imprimés que vendaient les colporteurs qui
-s'étaient arrêtés à Dijon.</p>
-
-<p>Parmi ces jugemens, il s'en trouvait deux
-qui, en effet, avaient en partie pour objet le
-vol fait au frère Jean. Muni de ces deux jugemens
-que la providence avait fait tomber entre
-ses mains, Jean-Baptiste Gentil confia
-son heureuse découverte au procureur-général
-du parlement de Dijon. Ce magistrat, sensible
-et éclairé, ne chercha point à ensevelir
-dans le silence la déplorable erreur qui pouvait
-avoir échappé à la compagnie dont il était
-membre. Il engagea aussitôt Jean-Baptiste
-Gentil à faire choix d'un conseil qui pût le diriger
-dans la marche qu'il devait suivre pour
-parvenir à sa justification personnelle et à la
-réhabilitation de ses malheureux coaccusés.</p>
-
-<p>Un jurisconsulte distingué du parlement de
-Dijon, M<sup>e</sup> Daubenton, se chargea généreusement
-de cette noble tâche; il accueillit la misère
-de Jean-Baptiste Gentil, et lui promit tous
-les secours qui lui seraient nécessaires.</p>
-
-<p>Les deux jugemens dont il vient d'être
-<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[p. 17]</a></span>
-question, concernaient, l'un les nommés Jacques
-Périssol, Charles-Noël Larue et trois
-quidams, dûment atteints et convaincus d'avoir,
-dans le courant de décembre 1780, enfoncé
-d'un coup de bûche la porte d'un ermitage
-situé entre Châtillon-sur-Seine et Saint-Seine,
-et d'avoir lié les pieds et les mains de
-l'ermite, à qui ils avaient volé neuf louis et
-demi en or, et plusieurs effets; l'autre jugement
-était relatif à une nommée Marguerite
-Roussel, violemment soupçonnée d'avoir eu
-connaissance dudit vol, et d'avoir eu sa part
-du butin.</p>
-
-<p>Ce crime était un des principaux dont Jacques
-Périssol et Marguerite Roussel étaient
-convaincus; et ces deux coupables avaient été
-condamnés à être pendus, par les deux jugemens
-mentionnés ci-dessus.</p>
-
-<p>Comme Charles-Noël Larue, l'un de leurs
-complices, existait encore dans les prisons de
-Montargis, on le fit interroger le 22 janvier
-1785. Cet interrogatoire très-détaillé leva le
-dernier voile qui cachait encore la vérité. Larue
-rapporta toutes les circonstances du vol,
-détailla les plus petites particularités, nomma
-ses complices, qui étaient au nombre de quatre,
-<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[p. 18]</a></span>
-convint de toutes les effractions qui
-avaient été faites, de tous les propos tenus,
-de tous les objets enlevés. Enfin, interrogé si
-les nommés Claude Gentil, Guillaume Vauriot,
-Claude Pajot, Antoine Loignon et Jean-Baptiste
-Gentil n'étaient pas complices de ce
-vol, il répondit que non, et que même il ne
-les connaissait pas.</p>
-
-<p>Le parlement de Dijon, informé, par lettres-patentes
-du 23 février 1787, que la
-révision du procès des Gentil avait été statuée,
-s'empressa d'ordonner une instruction
-nouvelle. Larue fut conduit à Dijon, chargé
-de fers et de crimes; il y arriva le 21 juillet.
-Dans un interrogatoire détaillé qui dura quatre
-séances, il persista dans les aveux et déclarations
-qu'il avait faits à Montargis. Larue,
-tout coupable qu'il était, montra et soutint,
-en cette circonstance, un genre de probité
-qui mérite des éloges. Ferme dans ses résolutions,
-invariable dans ses réponses, il s'écriait:
-«Je sais que je dois périr, mais je ne souffrirai
-pas que des innocens soient opprimés
-pour un crime dont ils ne sont pas coupables.»</p>
-
-<p>Certes, la conduite de ce misérable fut plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[p. 19]</a></span>
-noble que celle de l'ermite de Saint-Michel,
-qui, malgré les preuves frappantes qui apparaissaient
-de tous côtés, n'en persista pas
-moins, avec une obstination sans exemple,
-dans une erreur, peut-être involontaire dans
-le principe, mais devenue un crime par la manière
-dont il combattait la vérité sortie de la
-bouche d'un coupable. Aussi, Larue lui disait-il:
-«Je suis un scélérat, mais vous l'êtes mille
-fois plus que moi de persister dans une erreur
-qui fait la base d'une condamnation injuste.»</p>
-
-<p>Le parlement de Dijon rendit, le 28 août
-1787, près de sept ans après le crime commis,
-un arrêt expiatoire qui réhabilitait la mémoire
-de Claude Gentil et de Guillaume Vauriot. Il
-renvoyait définitivement Claude Pajot, Antoine
-Loignon, et Jean-Baptiste Gentil de l'accusation
-contre eux intentée. Cet arrêt appelait
-les peines portées par la loi sur les têtes
-des vrais coupables, et ordonnait néanmoins
-qu'il serait sursis à l'exécution à l'égard de
-Larue, jusqu'à ce qu'il eût plu au roi de manifester
-ses sentimens.</p>
-
-<p>De plus, le parlement donna acte aux innocens
-acquittés, ainsi qu'au curateur à la mémoire
-<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[p. 20]</a></span>
-de Claude Gentil et de Guillaume
-Vauriot, des réserves faites par eux, pour
-poursuivre leurs dénonciateurs.</p>
-
-<p>Telle fut cette victoire que la justice sut
-noblement remporter sur elle-même. Malheureusement
-sur ces cinq victimes reconnues
-innocentes, il s'en trouvait deux à qui l'on
-ne pouvait restituer que l'honneur: Claude
-Gentil était mort sur l'échafaud, et Guillaume
-Vauriot aux galères!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[p. 21]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="LA_PAYSANNE_DES_LANDES" id="LA_PAYSANNE_DES_LANDES"></a>
- LA PAYSANNE DES LANDES.</h2>
-</div>
-
-<p>Les grandes villes, réceptacles habituels
-des vagabonds et des malfaiteurs de tous les
-pays, sont ordinairement le siége du vice et
-de la corruption, qui y trouvent d'ailleurs un
-aliment journalier dans les habitudes funestes
-qu'engendre l'oisiveté. Il n'en est pas de
-même dans les campagnes. La vie active des
-champs, la simplicité de leurs habitans, le
-spectacle continuel de la nature, amortissent
-les passions, et les empêchent surtout de commettre
-des crimes. Que l'on ajoute à tous ces
-heureux obstacles, l'extrême facilité que l'on
-a de se surveiller et de se contrôler mutuellement,
-et il sera très-aisé de s'expliquer pourquoi
-les campagnes sont beaucoup plus exemptes
-d'actions criminelles que le séjour corrompu
-des cités.</p>
-
-<p>Mais quand de violentes passions font invasion
-dans les esprits ignorans et grossiers
-des bourgs et des hameaux, elles éclatent
-d'autant plus vivement qu'elles sont favorisées
-<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[p. 22]</a></span>
-par le défaut absolu d'éducation et par
-la solitude, conseillère toujours pernicieuse
-dans de semblables circonstances.</p>
-
-<p>Le fait que nous allons rapporter, arrivé
-dans les Landes de la Gascogne, contrée isolée,
-presqu'en dehors de la circulation, Arabie
-en miniature, où il faut traverser de grands
-et tristes déserts de sable et de bruyères pour
-arriver à de charmantes oasis, qui sont les
-seuls lieux habités, va nous fournir un déplorable
-exemple de ces passions dépourvues
-de toute espèce de frein.</p>
-
-<p>Un laboureur, nommé Jean Labauchède,
-séduit par les charmes de Jeanne Dubernet,
-jeune et jolie paysanne, et croyant trouver le
-bonheur en unissant son sort à celui de cette
-fille attrayante, la demanda en mariage à ses
-parens, et l'obtint pour son malheur. La conduite
-de sa jeune épouse ne tarda pas à lui
-faire reconnaître combien il s'était cruellement
-trompé. Jeanne Dubernet fuyait sa société,
-et on la voyait souvent en tête-à-tête
-avec de jeunes garçons du village. C'était une
-première conséquence de la disproportion
-d'âge qui séparait les deux époux. Jean Labauchède,
-ignorant, comme on l'est dans ces
-contrées à demi-sauvages, n'avait nullement
-<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[p. 23]</a></span>
-réfléchi à l'inconvénient de prendre une femme
-beaucoup plus jeune que lui, qui, parée des
-dons de la beauté, ne manquerait pas d'adorateurs,
-et n'aurait pas la ressource d'une
-bonne et morale éducation, pour se maintenir,
-sans broncher, dans les limites du devoir.
-Son choix imprudent n'avait été déterminé
-que par le désir de posséder une compagne
-aimable et belle. Fatal aveuglement! Il avait
-donné le nom d'épouse à une infâme créature
-qui devait bientôt préparer sa mort.</p>
-
-<p>Jeanne Dubernet préludait à l'assassinat
-par l'adultère, premier échelon qui souvent
-mène aux plus affreux attentats. Pierre Bellette,
-jeune homme à peine âgé de dix-sept
-ans, d'une figure agréable, était son amant
-favori. Elle avait résolu d'en faire l'instrument
-de la haine qu'elle avait conçue pour son
-mari. Elle commença par fasciner ce jeune
-garçon, par l'enivrer d'amour. On sait quel
-pouvoir magique peut exercer une femme
-jeune et jolie sur un cœur qui s'ouvre pour la
-première fois à la tendresse. Pour se l'attacher
-par des liens encore plus puissans, Jeanne
-Dubernet promit au jeune Bellette de l'épouser,
-si elle devenait veuve. Cette idée souriait
-aux désirs amoureux du jeune homme; elle
-<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[p. 24]</a></span>
-se présentait à son imagination sous des couleurs
-qui n'avaient rien d'effrayant. Il lui semblait
-dans l'ordre de la nature que le mari de
-sa maîtresse, qui était beaucoup plus âgé que
-lui, mourût prochainement, et le laissât jouir
-paisiblement du bonheur auquel il aspirait.</p>
-
-<p>Mais ce n'est point ainsi que l'envisage la
-Dubernet; impatientée du joug conjugal, jalouse
-de recouvrer au plus tôt sa liberté, elle
-ne veut point confier son sort à un avenir incertain;
-son imagination criminelle a déjà
-conçu le projet de se débarrasser de son
-époux, sans attendre que la nature ait prononcé
-son arrêt. Tout entière à son abominable
-pensée, elle profite d'un moment de délire
-de son jeune amant, pour lui proposer
-d'assassiner son mari. A cette proposition,
-Bellette est interdit, il recule en pâlissant; son
-âme est révoltée de cette offre épouvantable.
-Cependant l'instant est décisif; il faut frapper
-le dernier coup ou ajourner l'occasion du
-crime prémédité; la Dubernet le sent; elle
-s'attache à vaincre les scrupules de Bellette.—Et
-tu dis que tu m'aimes, lui dit-elle; tu me
-jures de m'aimer toujours, tu m'assures que
-tu ne désires rien tant que de devenir mon
-époux? Tu ne voulais donc que m'abuser, perfide?
-<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[p. 25]</a></span>
-Quand je t'offre une occasion favorable,
-ton cœur oublie tous ses sermens; ta main
-tremble, au lieu de frapper; et tu oses dire que
-tu m'aimes?—Oui, je t'aime, répliqua vivement
-Bellette, puisque sans toi, je ne puis
-vivre.—Eh bien! prouve-le, ou renonce à
-moi pour toujours.—Tu seras obéie, dit le
-jeune homme, en s'efforçant d'étouffer un
-sourd gémissement qu'exhalait sa conscience.
-La Dubernet, mettant à profit cette disposition
-si favorable à ses dessins, redouble la vivacité
-de ses caresses, achève de séduire Bellette,
-tantôt en lui faisant une peinture riante
-des jours heureux qu'ils doivent couler ensemble,
-tantôt en lui présentant un horrible
-portrait de l'homme qui seul fait obstacle à
-leur félicité. Ces discours artificieux inspirent
-une sorte de fanatisme amoureux au facile
-Bellette; entre les mains de cette femme qui
-vient de pétrir, pour ainsi dire, son cœur, il a
-été métamorphosé en séïde furieux; il faut à
-présent que la Dubernet le contienne; il a
-soif du sang de Labauchède, qu'il regarde
-comme son ennemi, comme le tyran de la
-femme qu'il adore.</p>
-
-<p>Bientôt le jour et l'heure du crimes sont marqués.
-<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[p. 26]</a></span>
-La femme adultère savait que son mari ne
-devait revenir que le soir; elle se procure un fusil,
-prépare elle-même la charge meurtrière, remet
-l'arme dans les mains de son complice,
-qu'elle place en embuscade derrière une haie située
-sur le chemin de Labauchède. Celui-ci s'était
-bien aperçu des froideurs de la Dubernet à
-son égard; mais, ne pensant pas qu'il pût y avoir
-si peu d'intervalle entre l'indifférence et la
-haine, il était dans une profonde sécurité.
-Arrivé à quelque distance de sa maison, il reçoit
-un coup de fusil qui lui donne la mort, et
-la Dubernet a l'imprudente audace de venir
-recueillir son dernier soupir; elle exhale une
-feinte douleur auprès du cadavre, tandis que
-son complice disparaît de la scène du crime.</p>
-
-<p>Malgré tous leurs soins à se cacher, les auteurs
-de cet assassinat furent bientôt découverts.
-Le lieutenant-criminel de Mont-de-Marsan
-les condamna aux supplices qu'ils
-avaient mérité; et sur l'appel de cette sentence,
-le parlement de Bordeaux, par arrêt du 26
-mai 1786, condamna l'assassin à être rompu,
-et sa complice à être pendue et brûlée; ce qui
-fut exécuté quelques jours après.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[p. 27]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="POULAILLER" id="POULAILLER"></a>POULAILLER.</h2>
-</div>
-
-
-<p>Parmi tant de voleurs fameux, émules ou
-successeurs des Mandrin et des Cartouche,
-qui, à diverses époques, ont rempli la capitale
-et les provinces de leur effrayante célébrité,
-nous signalerons le nommé Poulailler, que
-son ancienne renommée à fait mettre au
-rang des héros des théâtres du boulevard du
-Temple.</p>
-
-<p>La terreur qu'inspirait ce fripon s'étendait
-au loin; et c'était un exemple, entre dix mille
-autres, de l'exagération des récits populaires.
-Parce que Poulailler avait commis plusieurs
-vols plus ou moins hardis, on chargeait son
-nom de tous les crimes, de tous les assassinats
-commis par les autres scélérats; et cependant,
-il est juste de dire que rien ne prouve,
-dans son histoire, qu'il ait jamais versé le sang
-de quelqu'un de ses semblables; son procès
-n'offre aucun attentat de cette nature, aucune
-<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[p. 28]</a></span>
-trace de sang. Ainsi l'on peut affirmer
-que son procès et son supplice même, en lui
-faisant expier les crimes dont il était coupable,
-le lavèrent d'une foule de forfaits dont la
-renommée l'avait souillé.</p>
-
-<p>Poulailler n'était qu'un surnom qu'il avait
-adopté pour sa nouvelle profession. Il s'appelait
-Jean Chevalier: il était à la fois marchand
-de chevaux et maître cordonnier; son domicile
-était à Essonne, sur la route de Paris à
-Fontainebleau.</p>
-
-<p>Comme il ne pouvait faire seul, avec autant
-de succès et d'étendue, le commerce violent
-et lucratif qu'il voulait exploiter, il avait des
-associés subalternes qui lui étaient dévoués,
-et dont il dirigeait la marche et les entreprises.
-Dans cette bande figuraient un berger demeurant
-à Brunoy, la femme de ce berger,
-un écrivain à Paris, une ouvrière en linge
-établie à Essonne, et le domestique de Poulailler.
-Ainsi ce chef habile avait à ses ordres
-le courage entreprenant d'un sexe, et l'adresse
-de l'autre. Il changeait souvent de nom, suivant
-l'exigence des cas: tantôt il s'appelait
-Chevalier, tantôt Bouthillier, tantôt Desmaisons.
-Il ne reculait devant aucun moyen pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[p. 29]</a></span>
-assurer l'exécution de ses projets. Il engageait
-volontiers sa liberté dans l'obscure condition
-de domestique, pour mieux remplir ses vues.
-Ce fut même en cette qualité qu'il débuta
-dans la carrière des larrons.</p>
-
-<p>En 1780, il était entré, comme berger, au
-service d'un fermier de Montry; mais ce berger
-était un vrai loup dans la bergerie, et
-les moutons ne se multipliaient pas sous sa
-houlette; les autres effets qui se trouvaient à
-sa convenance devenaient également sa proie.</p>
-
-<p>En 1779 et 1780, il se fit plusieurs vols dans
-une maison de Bussy-Saint-Georges, et c'étaient
-autant de tours de Poulailler; mais
-l'auteur de ces faits et gestes demeura long-temps
-ignoré. Quand les portes n'étaient pas
-ouvertes, il savait les briser. Dans une nuit
-de janvier 1782, il fit un ample butin, et au
-moyen d'effractions extérieures et intérieures,
-il s'appropria de l'or, de l'argent, des pièces
-d'argenterie, du linge et autres effets, dans
-une ferme opulente de Quincy.</p>
-
-<p>Il savait profiter des sombres et longues
-nuits d'hiver pour ses expéditions; mais il ne
-dédaignait pas la clarté des nuits du printemps
-et de l'été; seulement il changeait ses batteries.
-<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[p. 30]</a></span>
-Quand il avait butiné le miel d'une ruche,
-il savait en chercher d'autres. Brie-Comte-Robert,
-Corbeil, Boissy-Saint-Léger et autres
-lieux circonvoisins, furent tour-à-tour le théâtre
-de son active industrie.</p>
-
-<p>Ses conquêtes multipliées auraient dû satisfaire
-ses désirs; mais l'habitude de la friponnerie
-était si forte en lui, qu'il ne put
-s'arrêter à temps, et fut bientôt puni de l'excès
-de sa cupidité. On avait observé qu'au
-métier de cordonnier il réunissait celui de
-marchand de chevaux; il est certain, en effet,
-qu'il en avait vendu plusieurs; et il n'était
-pas aussi certain qu'il les eût achetés.</p>
-
-<p>Dès son début, il avait reçu une leçon dont
-il aurait dû profiter. Dès 1780, il avait été
-surpris, et jeté dans les prisons de Guermantes:
-mais il était parvenu, à force de travail
-et d'effraction, à sortir de sa prison. Ce succès
-lui inspira, sans doute, un excès de confiance,
-dont il finit par être la victime. Les
-prisons du Châtelet gardèrent mieux leur
-proie que celles de Guermantes. Ce fut dans
-cette prison que Poulailler attendit la juste
-punition de ses crimes.</p>
-
-<p>Il fut condamné à être pendu à une potence
-<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[p. 31]</a></span>
-plantée sur la place de la porte Saint-Antoine,
-après avoir été préalablement appliqué
-à la question ordinaire et extraordinaire. L'arrêt
-du parlement, du 30 juin 1786, ne changea
-rien à cette sentence. L'arrêt fut exécuté
-en présence d'une populace nombreuse dont
-le patient était naguère encore l'effroi.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[p. 32]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="SUICIDE" id="SUICIDE"></a>SUICIDE
- CHANGÉ EN ASSASSINAT PAR LA PRÉVENTION.</h2>
-</div>
-
-
-<p>Le sieur Paulet était né à Lunel, au sein
-d'une famille honnête. Sans inclination pour
-le mariage, il résolut de vivre dans sa maison
-avec sa sœur, veuve du sieur Mourgues, pour
-laquelle il eut toujours les égards et l'amitié
-d'un frère tendre.</p>
-
-<p>Cet homme avait reçu de la nature le caractère
-le plus ardent; son imagination était facile
-à s'exalter. Des lectures dramatiques, une
-violente passion pour le jeu, une sensibilité
-extrême aux pertes qu'il y faisait, disposaient
-son âme à l'égarement le plus funeste.</p>
-
-<p>Vers l'année 1768, cette passion du sieur
-Paulet pour le jeu se développa avec une
-sorte de fureur; il éprouva des revers considérables;
-et l'état d'émotion continuelle où il
-se trouva, les mouvemens successifs et rapides
-d'espérance et de crainte dont il fut agité,
-<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[p. 33]</a></span>
-affectèrent son cerveau à tel point, qu'il en
-perdit la raison. Mais, plus à plaindre que la
-plupart des insensés, une démence farouche
-et sombre lui fit prendre la vie en horreur.</p>
-
-<p>La veuve Mourgues fit procéder à l'interdiction
-judiciaire de son frère. Le sieur Mourgues,
-son fils, fut chargé de l'administration
-des biens, et le sieur Paulet se vit conduire à
-Saint-Remi, en Provence, où on l'enferma dans
-un de ces hospices consacrés aux aliénés.</p>
-
-<p>Cet infortuné demeura long-temps dans
-cette sorte d'esclavage. Relégué parmi une
-troupe d'insensés, livré à des demi-soins mercenaires,
-à des gardiens rigoureux, il soupirait
-vainement après le terme de sa détention.
-Bientôt il ne songea plus qu'aux moyens de
-tromper ses surveillans, et de leur échapper.
-Une occasion favorable s'étant enfin présentée,
-il s'évada, et retourna à Lunel.</p>
-
-<p>Il ne voulait plus revoir sa sœur, tant son
-cœur était aigri par le ressentiment de sa captivité;
-il fuyait l'aspect des hommes, et vivait
-dans une solitude profonde au Pont-de-Lunel,
-à une demi-lieue de la ville. Après avoir fait
-quelque séjour à la campagne, il s'occupa de
-<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[p. 34]</a></span>
-sa réhabilitation, et rentra dans la jouissance
-de sa maison et de ses biens.</p>
-
-<p>Paulet prit alors à son service Valès et sa
-femme. Ce ne fut qu'après un certain temps
-que, mécontent d'eux, il les congédia, et pria
-les Ducros de le servir.</p>
-
-<p>Marie Coton avait servi cet infortuné avant
-sa détention; Ducros avait passé chez lui une
-partie de son enfance. Ces deux domestiques
-lui avaient voué un attachement que ses malheurs
-augmentaient encore. Une vie honnête
-et toujours irréprochable leur avait concilié
-une estime universelle. Le sieur Paulet, isolé
-du reste des hommes, leur avait accordé toute
-sa confiance, cependant les Ducros n'allèrent
-point habiter avec lui. Ils avaient des enfans;
-ils continuèrent à vivre avec eux, dans un
-quartier voisin, mais ils prodiguèrent au sieur
-Paulet leurs services et leurs soins. Celui-ci
-ne tarda pas à sentir toute la reconnaissance
-qu'il devait aux marques multipliées de leur
-affection. Un souvenir cruel lui retraçait encore
-ses tourmens à Saint-Remi, la voix du
-sang ne lui disait plus rien pour sa sœur. Il
-adopta une famille, devenue, pour ainsi dire, la
-<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[p. 35]</a></span>
-sienne, par les preuves d'attachement qu'elle
-lui avait données. Plusieurs années s'écoulèrent
-dans un échange continuel d'attentions,
-de services et de bienfaits.</p>
-
-<p>Le sieur Paulet fit un premier testament en
-faveur de Marie Coton. On trouva dans l'inventaire
-fait après son décès plusieurs testamens
-que la reconnaissance lui dicta, en divers
-temps, en faveur de la même personne. La
-dernière de ses dispositions était un testament
-mystique du 3 juin 1780. Après quelques
-legs que la charité, la parenté ou l'amitié
-inspiraient au testateur, il persistait à
-transmettre sa fortune aux Ducros.</p>
-
-<p>Depuis son retour de Saint-Remi, jusqu'à
-cette époque, le sieur Paulet avait joui de la
-plénitude de sa raison. Un genre de vie réglé,
-et surtout l'éloignement du jeu, lui avaient
-procuré la tranquillité d'esprit dont il jouissait.
-Mais sa dangereuse passion n'était pas
-entièrement éteinte. Vers le mois de septembre
-1782, c'est-à-dire, deux ans après son
-dernier testament, cette passion fatale se
-réveilla avec une sorte de fureur, et le sieur
-Paulet se mit à passer les nuits entières au
-billard. On ne pouvait l'en arracher même
-<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[p. 36]</a></span>
-pour ses repas. Il y perdit environ quatre
-mille livres.</p>
-
-<p>Alors des repentirs amers s'emparent de
-lui. Le démon de l'avarice vient joindre son
-aiguillon à leurs tortures. Paulet craint de
-tomber dans l'indigence; il ne veut plus manger.
-Les longues veilles, l'agitation du jeu,
-le manque de nourriture, l'irritabilité naturelle
-de ses organes, embrasent son sang, et
-troublent de nouveau sa raison. Dans son
-égarement, il se croit poursuivi par une puissance
-vengeresse: il s'effraie; il tremble. <i>Le
-roi</i>, disait-il, <i>a donné des ordres à la justice
-de venir me prendre pour me faire mourir</i>.</p>
-
-<p>Ducros essaie de calmer les terreurs de cet
-infortuné, il feint de sortir, d'aller parler à
-la justice et au roi en faveur de Paulet, et
-rentre rapportant, dit-il, la grâce du coupable.
-Cette feinte innocente rend pour quelque
-temps le calme au malheureux Paulet.</p>
-
-<p>Mais bientôt de nouveaux traits de démence
-se manifestèrent. Le 31 octobre 1782,
-le sieur Paulet disparaît. Ducros et sa femme
-l'attendent vainement. Alarmés de son absence,
-ils le cherchent partout dans le voisinage,
-et ne le trouvent point. Cet insensé,
-<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[p. 37]</a></span>
-en proie à sa démence avare, était parti brusquement
-et à pied, pour la ville de Mauguis,
-éloignée de trois lieues de Lunel, et où la
-dame Mourgues, sa sœur, faisait sa résidence.
-Arrivé à Mauguis, il s'était arrêté chez un aubergiste,
-avait envoyé chez sa sœur faire
-dire à son neveu <i>qu'il lui ferait bien de l'honneur
-et du plaisir d'aller le chercher</i>. Le neveu
-arrivé, l'oncle, jusque là si irrité, avait imploré
-son indulgence, et lui avait dit <i>qu'il
-était bien fâché de lui avoir manqué</i>. Le sieur
-Paulet s'était ensuite présenté à sa sœur avec
-humilité, et lui avait dit qu'il revenait comme
-l'<i>enfant prodigue</i>. Au souper, Paulet n'avait
-pas voulu manger, et le lendemain, levé dès
-le point du jour, il s'était fait ouvrir la porte
-par un domestique, et était reparti brusquement
-comme il était venu.</p>
-
-<p>Jusque là sa démence n'avait rien d'alarmant;
-mais bientôt le plus grand désordre
-éclata dans toutes ses actions. Il tomba dans
-la plus sombre mélancolie. On le voyait, en
-proie au plus affreux égarement, lever les
-mains au ciel, baisser un œil de désespoir
-vers la terre, en un mot, prendre tour à tour
-toutes ces attitudes effrayantes, qui annoncent
-<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[p. 38]</a></span>
-les crises les plus violentes du cœur humain.
-A ces souffrances morales, se joignait l'embrasement
-interne et dévorant d'une violente
-strangurie.</p>
-
-<p>Telle était, le 6 novembre 1782, la situation
-du sieur Paulet. Le dégoût de la vie le
-poursuivait sans cesse et partout. Il errait
-dans sa maison avec une agitation convulsive.
-Il avait fait prier instamment sa sœur de venir
-le joindre au plus tôt, de se presser, parce
-qu'autrement, elle n'arriverait plus à temps.
-Il disait qu'il voulait aller vivre avec sa sœur,
-parce qu'il craignait de mourir de faim. Ne
-voyant pas arriver sa sœur, il s'écria douloureusement:
-<i>Qui voudrait demeurer avec moi?
-Qui voudrait se charger de ce paquet? Je
-n'ai plus d'amis.</i> La Ducros le conjura de
-manger, lui offrit de coucher dans la maison.
-<i>Vous êtes malade</i>, lui dit-il d'un ton sinistre,
-<i>il fait froid, les nuits sont longues..... Je souperai
-tard..... Retirez-vous.</i></p>
-
-<p>La Ducros obéit avec peine: un vague pressentiment
-l'inquiète. Elle veut aller avertir
-les parens du sieur Paulet de lui donner un
-surveillant; mais cet infortuné a supplié ceux
-qui l'entourent de ne pas divulguer son déplorable
-<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[p. 39]</a></span>
-état. Elle renvoie donc cette démarche
-au lendemain, et rentre chez elle.</p>
-
-<p>La Ducros et son mari passent la nuit dans
-les alarmes, sans croire toutefois le danger si
-prochain. Entre six et sept heures, le mari
-sort pour aller travailler. Sa femme, à peine
-convalescente d'une longue maladie, reste
-encore quelques instans au lit. Elle se lève
-entre sept et huit heures, prend sa corbeille,
-pour faire les provisions du sieur Paulet,
-suivant sa coutume journalière. Pressée de
-savoir s'il est moins agité que la veille, elle se
-rend d'abord à sa maison, entre au moyen
-d'une clé qui lui avait été confiée, voit la
-fenêtre de la chambre ouverte, n'aperçoit ni
-le sieur Paulet, ni ses habits; l'appelle.....
-point de réponse! ce silence la trouble; elle
-n'ose faire un pas de plus pour chercher son
-maître, se retire avec précipitation, ferme la
-porte, et court avertir son mari.</p>
-
-<p>Ducros prend la clé à son tour, cherche
-dans la maison, appelle encore, appelle en
-vain. La frayeur le saisit. Enfin il plonge ses
-regards dans le puits: quel spectacle! il y
-voit le cadavre du malheureux Paulet.</p>
-
-<p>Ducros, épouvanté, vole vers sa famille, lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[p. 40]</a></span>
-apprend l'affreuse catastrophe, et court appeler
-un chirurgien. A cette accablante nouvelle,
-la Ducros retourne à la maison du sieur
-Paulet. Elle rencontre plusieurs voisins, Lombard,
-cordonnier, son fils et son gendre, tous
-trois hommes d'une probité reconnue. Ces
-trois hommes entrent avec elle, regardent
-au fond du puits, et reconnaissent la vérité
-du tragique événement qu'on vient de leur
-annoncer.</p>
-
-<p>Cependant Ducros revient, suivi du chirurgien.
-Celui-ci fait retirer aussitôt du puits le
-corps du malheureux Paulet, recommande le
-plus grand mystère. On couvre intérieurement
-la porte avec un drap, afin de mettre un obstacle
-aux regards indiscrets. Après bien des
-efforts, on enlève avec des crochets, le sieur
-Paulet hors du puits, la tête nue, mais entièrement
-vêtu, chaussé et un mouchoir au
-cou. On le dépouille avec peine de ses vêtemens
-imbibés d'eau. Son corps est essuyé et
-placé sur son lit. Le chirurgien l'examine attentivement,
-et déclare qu'il est impossible de
-le rappeler à la vie, attendu que la submersion
-a eu lieu depuis trois ou quatre heures.</p>
-
-<p>La désolation se répand parmi ceux qui entendent
-<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[p. 41]</a></span>
-cette déclaration. Ils ne voient que
-trop clairement, dans cet événement tragique,
-un suicide criminel, un crime puni par les
-lois: à cette époque, on traînait sur une claie
-le corps de l'infortuné qui avait attenté à ses
-jours. L'infamie de ce supplice se présente
-à l'esprit des assistans. Abandonneront-ils
-l'honneur d'une famille, la mémoire du défunt
-à la flétrissure des lois? Mais, en voulant
-cacher cet événement affreux, ne s'exposeront-ils
-pas eux-mêmes à des poursuites
-désastreuses?</p>
-
-<p>Dans des conjonctures si difficiles, des
-hommes ignorans se livrent facilement au conseil
-de celui qu'ils croient le plus éclairé. Le
-chirurgien Barthélemy devint l'oracle des Ducros
-et de leurs voisins. Il décida qu'il fallait
-dissimuler la vérité, et épargner à une honnête
-famille un opprobre éternel. <i>Le tombeau</i>,
-leur dit-il, <i>couvrira le crime du sieur Paulet:
-promettons tous de dire que nous l'avons trouvé
-mort à côté de son lit</i>. Ce conseil, qui devait
-avoir des conséquences funestes, fut suivi
-aveuglément. On se hâta de faire disparaître
-toutes les traces du suicide. Lombard père,
-cacha dans sa maison les dépouilles du défunt.
-<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[p. 42]</a></span>
-Les Ducros dépêchèrent un exprès à la dame
-Mourgues, pour l'instruire de la mort subite
-de son frère. Cette nouvelle se répandit aussitôt
-dans la ville. La justice accourut; bientôt
-la maison fut remplie des parens du mort,
-et d'une foule curieuse d'accidens sinistres.
-Les officiers de justice interrogèrent la Ducros.
-Celle-ci, répondit qu'elle avait trouvé
-le sieur Paulet étendu par terre; qu'effrayée,
-elle avait appelé sa sœur, et était allée avertir
-son mari. Interrogés à leur tour, ceux qui
-avaient retiré du puits le cadavre de Paulet,
-firent une réponse identique, afin d'écarter,
-comme ils en étaient convenus, toute idée
-de suicide.</p>
-
-<p>Alors la justice appose le scellé. Pendant
-qu'elle procédait à cette formalité, la dame
-Mourgues et son fils arrivent; la foule qui
-remplit la maison les frappe d'étonnement.
-La dame Mourgues réclame son frère; un lugubre
-appareil, le cadavre pâle et sanglant
-de Paulet lui apprennent son sort. Un cri
-involontaire échappe à la veuve: <i>Mon frère
-était venu à Mauguis</i>, dit-elle, <i>pour me dire
-de le regarder comme l'enfant prodigue, qu'il
-voulait me faire donation de tout</i>. Les plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[p. 43]</a></span>
-affreux soupçons s'élèvent dans son cœur.
-Elle se persuade que, pour empêcher son
-frère de changer ses premières dispositions,
-les Ducros, devenus subitement les monstres
-les plus horribles, ont conçu et exécuté le
-forfait le plus affreux sur la personne de leur
-bienfaiteur. En conséquence, elle rend plainte,
-et le procureur du roi requiert la visite du
-cadavre. Le médecin et le chirurgien, appelés
-pour cette opération, remarquèrent dans
-les interstices des ongles des doigts de la main,
-et dans les jointures des phalanges des mêmes
-doigts, quelques grains de terre sablonneuse
-grisâtre: et aux malléoles des deux pieds,
-une empreinte circulaire, qu'ils jugèrent avoir
-été faite par quelque corde, ruban ou autre
-lien quelconque. Ils rapportèrent encore,
-qu'ils avaient trouvé différentes contusions à
-la tête et de l'eau dans la trachée-artère, et
-jusque dans les poumons; et conclurent que
-le cadavre qu'ils venaient d'examiner était
-celui d'un homme mort submergé.</p>
-
-<p>Les Ducros, interrogés de nouveau, persistèrent
-dans leur première réponse. Cette
-contradiction avec le rapport des gens de
-l'art éveilla l'attention du magistrat. Il entrevit,
-<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[p. 44]</a></span>
-dans toute cette affaire, de mystérieuses
-circonstances, qu'il importait à la justice de
-pénétrer. Les habits du sieur Paulet ne se
-retrouvant pas, le magistrat ordonna des recherches
-dans toute la maison. On fouilla dans
-le puits, et l'on en retira une perruque et un
-chapeau. Cette nouvelle circonstance accrut
-encore l'étonnement. Ces effets furent présentés
-aux Ducros, qui les reconnurent. Alors
-le procureur du roi, intime ami du sieur
-Mourgues, conclut au décret de prise de corps
-contre les deux époux; mais le juge, voulant
-éclairer davantage sa religion, n'eut point
-égard pour le moment à cette réquisition;
-et plusieurs jours s'écoulèrent sans nouveaux
-incidens. Enfin, le 3 décembre, il fut requis
-de nouveau de se transporter à la maison
-du défunt. Il s'y rendit sans délai, et ordonna
-de nouvelles recherches, afin de découvrir les
-hardes de Paulet. On allait mettre le puits à
-sec, lorsque les Lombard, instruits que l'on
-s'obstinait à pénétrer la vérité, et qu'il n'était
-plus possible de cacher le suicide, se déterminèrent
-à faire l'aveu du motif qui leur
-avait suggéré leur première réponse. Les hardes
-du défunt furent présentées à la justice.
-<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[p. 45]</a></span>
-On les examina; on reconnut qu'elles avaient
-été mouillées et percées avec des crochets. Le
-juge, pour ne rien laisser à désirer à la dame
-Mourgues, fit faire de nouvelles perquisitions
-avec le soin le plus minutieux. Le puits fut
-tari; on en retira des graviers et des pierres qui
-furent pesés. Les conjectures allaient leur train,
-au milieu de ces diverses circonstances. On
-pensait que le sieur Paulet avait été assommé
-à coups de pierres, dont quelques-unes paraissaient
-ensanglantées; les hommes de l'art
-repoussaient cette idée, en alléguant que la
-résistance d'une colonne d'eau amortit l'action
-de la chûte d'une pierre, et qu'il est impossible
-qu'une pierre conserve l'empreinte
-du sang, après quelque séjour dans l'eau.</p>
-
-<p>Le juge fit continuer l'instruction de la
-procédure. On fouilla les armoires de la maison,
-et l'on y trouva un drap où l'on remarqua
-des traces de sang. Les hommes de l'art,
-après l'avoir examiné, déclarèrent que ce drap
-avait servi à essuyer un corps mouillé et ensanglanté.
-Ils se fondaient sur plusieurs taches
-terreuses, et sur quelques-unes sanguinolentes,
-mais légères, qu'ils avaient remarquées
-dans leur examen.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[p. 46]</a></span></p>
-
-<p>Alors le procureur du roi requit une seconde
-fois le décret de prise de corps; mais
-le juge, homme impassible et sage, ne crut
-pas devoir acquiescer à cette nouvelle demande.
-Le chapeau du sieur Paulet, retrouvé
-dans le puits, la circonstance avérée que cet
-homme en avait été retiré lui-même tout habillé,
-les actes de démence recueillis dans
-les informations, les tentatives fréquentes de
-Paulet pour se donner le même genre de mort
-pendant sa première aliénation, tout enfin
-lui prouvait l'innocence des Ducros. Il rejeta
-donc les conclusions du procureur du roi,
-et se contenta de décerner un décret d'ajournement
-personnel contre les Ducros, le chirurgien
-Barthélemy, les deux Lombard et
-Viala, leur gendre et beau-frère. Le sieur
-Barthélemy avait fait naïvement et avec le
-courage d'un cœur honnête l'aveu du conseil
-imprudent qu'il avait donné.</p>
-
-<p>Cependant la dame Mourgues interjeta appel
-du décret d'ajournement, et le procureur du
-roi sollicita l'emprisonnement des Ducros. La
-cause fut plaidée solennellement, et par arrêt
-du 8 août 1783, la cour débouta unanimement
-la dame Mourgues de son appel, conserva
-<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[p. 47]</a></span>
-la liberté aux Ducros, et renvoya la
-cause et les parties devant le premier juge,
-pour continuer la procédure extraordinaire
-qui avait été entamée.</p>
-
-<p>Le 22 juin 1784, les accusés, après avoir
-subi toutes les épreuves de la procédure criminelle,
-obtinrent une justice éclatante. Les
-officiers royaux de Lunel rendirent une sentence
-définitive qui les déchargea de l'accusation
-intentée contre eux, et condamna la
-veuve Mourgues à payer, à titre de dommages
-et intérêts, quinze cents livres aux Ducros,
-douze cents livres aux Lombard, et trois cents
-livres au sieur Barthélemy; en outre, l'accusatrice
-était condamnée aux dépens envers
-toutes les parties.</p>
-
-<p>La dame Mourgues interjeta appel de cette
-condamnation par lettres du 26 juin 1784.
-Les Ducros, épuisés par les frais considérables
-de cette procédure, et par les incidens sans
-nombre formés par leur accusatrice, étaient
-dans l'impuissance de poursuivre la confirmation
-de la sentence de Lunel. Deux ans
-après, le 8 juillet 1786, la dame Mourgues,
-produisit un mémoire accompagné d'une requête,
-dans laquelle elle demandait que,
-<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[p. 48]</a></span>
-faisant droit sur son appel, il plût à la cour
-de condamner les Ducros aux peines de droit,
-et de les condamner solidairement avec les
-autres accusés à une somme de dix mille livres,
-à titre de dommages et intérêts, ladite
-somme devant être applicable aux pauvres de
-l'hôpital de Lunel.</p>
-
-<p>La mort vint frapper la dame Mourgues au
-milieu de ses poursuites acharnées. Les Ducros
-respirèrent. Ils firent assigner en reprise
-d'instance le sieur Mourgues fils, demandant
-qu'il fût débouté de l'appel avec amende et
-dépens, et condamné en outre à quatre mille
-livres de dommages, à raison du préjudice
-que leur causait la continuation de l'instance
-reprise.</p>
-
-<p>L'affaire fut portée devant le parlement de
-Toulouse, et, après de sages lenteurs commandées
-par une cause aussi délicate, l'innocence
-des six accusés fut reconnue par arrêt du
-14 août 1787; le sieur Mourgues fut débouté
-de l'appel avec dépens; la sentence qui portait
-contre lui des condamnations pécuniaires
-fut confirmée; et la cour ordonna l'impression
-et l'affiche de l'arrêt aux frais de l'accusateur.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[p. 49]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="INFORTUNES" id="INFORTUNES"></a>INFORTUNES
- DE LA FAMILLE VERDURE.</h2>
-</div>
-
-
-<p>Que des enfans dénaturés portent une main
-sacrilége sur ceux qui leur ont donné le jour,
-c'est un attentat monstrueux dont les annales
-de la justice ne fournissent malheureusement
-que trop d'exemples: l'impatience de jouir
-d'un patrimoine que la mort d'un père peut
-seule leur assurer, a pu étouffer dans le cœur
-de ces monstres la voix de la nature, et les
-porter par degrés au comble de la férocité;
-mais qu'un père tendre dont toute la vie est
-exempte de reproches; qu'un père environné
-d'une nombreuse famille, qu'il a toujours chérie,
-assassine un de ses enfans; qu'il choisisse
-pour victime de sa fureur précisément celui
-dont les soins assidus, les services continuels
-exigent de lui plus d'attachement; que, par cet
-acte de barbarie, il se prive d'un soutien, de
-celui de sa nombreuse famille; que ses autres
-<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[p. 50]</a></span>
-enfans concourent à la consommation de cet
-abominable forfait, c'est ce que nul être raisonnable
-ne pourra jamais présumer. Il faut,
-pour croire à un semblable attentat, que les
-preuves en soient si nombreuses, si claires,
-qu'il soit impossible d'y résister, et, lors même
-que ces preuves existent, l'homme sage tremble
-encore de prendre les fausses lueurs du
-mensonge pour la lumière de la vérité. Dans
-le récit que nous allons faire, rien ne motive
-l'accusation de parricide; il faut absolument
-supposer qu'il a été commis sans intérêt,
-contre l'intérêt même de l'accusé.</p>
-
-<p>Jacques Verdure était né d'une famille
-honnête et pauvre de la paroisse de Berville.
-Jeté par le malheur de sa situation dans la
-condition de la domesticité, il servit, d'une
-manière irréprochable, différens maîtres, jusqu'à
-l'âge de vingt-trois ans. Il épousa, en
-1755, Marie-Madeleine Graindel, avec laquelle
-il vécut dans la plus parfaite union.</p>
-
-<p>Depuis 1774 jusqu'en 1778, Verdure occupa
-une maison voisine de celle qu'habitait
-Catherine Hamel, femme Bouillon. C'était une
-femme violente, emportée, redoutée de tous
-les habitans des environs, dont la maison
-<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[p. 51]</a></span>
-était un lieu de débauche, et qui, par sa méchanceté
-bien connue, était devenue le fléau
-de la paroisse qu'elle habitait. On verra, par
-la suite, comment cette horrible mégère fut
-un des principaux instrumens des malheurs
-de Verdure.</p>
-
-<p>Heureux au sein de sa famille, celui-ci vivait
-dans une union intime avec sa femme,
-avec ses enfans, avec tous ses voisins; mais il
-n'était pas dans le caractère de la femme
-Bouillon de respecter sa tranquillité; et Verdure,
-après quatre années de patience, excédé
-des tracasseries de cette femme, de ses outrages
-et de ses violences, fut obligé d'abandonner
-une maison qu'un pareil voisinage rendait
-inhabitable pour un homme de son caractère.
-Il alla demeurer dans une maison située
-près de l'église de la même paroisse. Là, il continua
-de vivre dans le calme le plus profond,
-avec une femme vertueuse, qui s'attachait à
-faire son bonheur. De huit enfans qui avaient
-été le fruit de cette union bien assortie, il lui
-en restait encore six, lorsqu'il eut la douleur
-de perdre sa chère compagne, à la suite
-de sa dernière couche.</p>
-
-<p>Par la mort de sa mère, Rose Verdure,
-<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[p. 52]</a></span>
-âgée alors de vingt-un ans, se trouva de droit
-à la tête de l'administration intérieure de la
-maison paternelle. Elle était en outre chargée
-d'élever son jeune frère et la dernière de ses
-sœurs, âgée de six semaines lors de la mort
-de sa mère. Dans le courant de l'année 1780,
-cette petite fille fut atteinte d'une maladie
-fort ordinaire aux enfans de son âge; c'était
-une dartre générale qui lui couvrait toute la
-tête de croûtes, qui, étant arrachées journellement
-par l'enfant, donnaient lieu à des excoriations
-sanglantes; et souvent l'on était obligé
-d'employer plusieurs linges, avant de pouvoir
-étancher parfaitement le sang. Cette circonstance
-est à remarquer; elle sert à expliquer
-la découverte d'une coiffe ensanglantée trouvée
-dans la maison de Verdure le lendemain
-de l'assassinat de Rose, sa fille.</p>
-
-<p>Il faut dire aussi que, quelque temps avant
-la mort de cette jeune fille, ses sœurs avaient
-remarqué qu'un garçon meunier de la même
-paroisse venait assez fréquemment la voir;
-qu'il l'entretenait secrètement; que quelquefois
-il sortait avec elle derrière la maison ou
-ailleurs; qu'elles crurent même s'apercevoir
-d'un changement notable dans son état. Le
-<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[p. 53]</a></span>
-père, de son côté, fit la même observation; il
-en parla même à sa fille quelques jours avant
-sa mort; mais elle lui protesta que ses soupçons
-étaient sans fondement. Mais, quelques jours
-après la catastrophe, ses autres enfans lui
-ayant fait part de leurs soupçons, l'idée qui
-l'avait d'abord frappé se représenta vivement
-à son esprit; diverses autres circonstances
-vinrent fortifier cette pensée; et c'est
-ce qui le détermina, dans ses premiers interrogatoires,
-à déclarer que sa fille était enceinte;
-ses autres enfans, du moins les deux
-filles et le fils aîné, firent la même déclaration:
-toutefois, comme elle n'était basée que
-sur des soupçons, ils ne crurent pas devoir
-y insister, et, dans leurs récolemens sur
-leurs interrogatoires, ils dirent tous que,
-s'ils avaient déclaré que Rose Verdure, leur
-sœur, était grosse, c'est qu'ils le pensaient;
-mais qu'ils n'avaient eu qu'un simple doute
-sur cette grossesse, et non une certitude.</p>
-
-<p>Mais ce qu'il y a de plus certain, c'est que,
-quelques jours avant la catastrophe, cette fille
-avait dit à sa famille que, le samedi 7 octobre
-1780, environ à minuit, tandis qu'elle
-travaillait à côté de la cuisine, dans une petite
-<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[p. 54]</a></span>
-chambre donnant sur la cour, on avait
-tenté de tirer un coup de fusil par un des
-trous qui se trouvaient à cette chambre; que
-le coup avait manqué, qu'elle avait même
-senti l'odeur de la poudre, et qu'elle en avait
-été tellement effrayée que les cardes qu'elle
-tenait alors lui étaient échappées des mains.
-Hélas! son malheureux père était loin de
-penser, au moment où elle lui faisait part de
-cet accident, que, huit jours après, frappée
-d'un coup mortel, elle expirerait à soixante
-pas de sa maison, et que les soupçons publics,
-se tournant sur lui, il se verrait accusé
-du plus horrible parricide.</p>
-
-<p>Le 14 octobre 1780, jour qui précéda la
-nuit où l'infortunée Rose Verdure tomba sous
-les coups d'un assassin, son père partit le matin
-pour le marché d'Oudeville, où il acheta
-trois boisseaux de blé; il en repartit vers une
-heure un quart après midi, accompagné du
-nommé Lafosse, passa dans les bois de Berville,
-où il trouva ses deux garçons qui ramassaient
-du bois mort pour chauffer le four,
-et rentra avec eux chez lui, environ à quatre
-heures après midi. En arrivant, il trouva sa
-fille aînée occupée à laver du linge à la porte
-<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[p. 55]</a></span>
-de la maison. Après avoir mangé un morceau
-de pain, il détrempa et battit de la terre pour
-boucher quelques trous qu'il avait remarqués à
-sa maison. Pendant ce temps, Rose alla chez
-le prieur-curé de Berville chercher du bois,
-pour le porter chez sa grand'mère, femme
-d'un âge très-avancé. Environ une heure après
-le coucher du soleil, le vent s'étant élevé, Verdure
-quitta ses autres enfans, en leur disant
-qu'il allait faire moudre son blé, et que leur
-sœur aînée allait bientôt rentrer. En effet, il
-se rendit à la maison du moulin de Berville;
-il y trouva Antoine Lefret, le garçon meunier
-dont nous avons parlé; il mangea de la soupe
-et but plusieurs verres de cidre avec lui. Pendant
-qu'ils mangeaient, il survint plusieurs
-personnes, entre autres les nommés Blondel,
-journalier, et Quesnet, cordonnier. Tous ensemble
-se rendirent, quelques instans après,
-au moulin, où Verdure prit le violon de Lefret,
-et joua quelques airs. Pendant que Verdure
-s'amusait si innocemment, Antoine Lefret
-était renversé sur la barre de son lit, sa
-main posée contre sa tête. En remettant le
-violon à sa place, Verdure remarqua deux
-fusils, dont l'un était celui du garçon meunier,
-<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[p. 56]</a></span>
-et l'autre appartenait au nommé Renoult,
-à qui Lefret le rendit deux jours après
-la mort de Rose.</p>
-
-<p>Quand Verdure quitta le moulin pour retourner
-chez lui, il était environ minuit. En
-rentrant, il trouva sa fille aînée, la seconde et
-la dernière autour du feu; l'aînée donnait ses
-soins à la plus jeune; la troisième était déjà
-couchée, mais elle n'était pas encore endormie;
-les deux garçons étaient également au
-lit, mais dormaient profondément. «Allons,
-mes enfans, dit Verdure, il va bientôt être
-minuit, couchons-nous.» La seconde de ses
-filles obéit, lui-même se coucha. Rose lui présenta
-sa petite sœur, qu'il reçut dans ses bras.
-Ce bon père, n'osant confier cette enfant pendant
-la nuit à d'autres qu'à lui-même, dans la
-crainte de quelque accident, la faisait coucher
-auprès de lui. Et comme Rose, sa fille aînée,
-ne paraissait pas disposée à se coucher encore,
-il lui dit une seconde fois de se coucher,
-qu'elle allait user le reste de la chandelle;
-mais elle lui observa qu'il fallait qu'elle raccommodât
-un de ses bas et qu'elle lavât le
-mouchoir de sa petite sœur. Alors elle passa
-dans une petite chambre qui donnait sur la
-<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[p. 57]</a></span>
-cour, et contiguë à la cuisine, où couchait
-toute la famille. Ce fut là qu'elle se retira pour
-raccommoder son bas. Son père, extrêmement
-fatigué, ne tarda pas à s'endormir. Cependant,
-lorsque cette famille innocente goûtait un
-sommeil profond et tranquille, le crime veillait
-autour de son asile, et des six enfans que
-Verdure possédait en se couchant, il ne lui
-en restait plus que cinq à son réveil.</p>
-
-<p>Un peu avant le jour, Verdure appelle sa
-fille pour l'envoyer à la première messe; personne
-ne lui répondant, il ouvre une vitre
-pour se procurer un peu de jour; et, n'apercevant
-point Rose, il croit qu'elle est déjà
-partie pour se rendre à l'église; il trouve ouverte
-la porte qui donnait de la cuisine dans
-la petite chambre; il met une veste sur ses
-épaules; et, sans bas, sans aucun autre vêtement,
-il traverse la chambre, et se rend
-aux fosses d'aisance: là, il aperçoit sa fille
-couchée sur le côté droit, vêtue de ses habits,
-ayant cependant une jambe nue. «Que fais-tu
-là, ma Rose? lui dit-il, tout alarmé; es-tu
-malade? pourquoi ne vas-tu pas dans ton
-lit?» Surpris de son silence, il approche davantage,
-<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[p. 58]</a></span>
-et reconnaît, à des signes trop certains,
-que sa fille n'existe plus. Ce malheureux
-et tendre père songe alors à ses autres
-enfans; il craint la triste impression que peut
-faire sur eux cet événement. Verdure rentre
-donc pour rassurer ses enfans, et leur dit que
-leur sœur est morte subitement dans les fosses;
-il ne connaissait point encore le genre
-de sa mort. Il les exhorta à ne pas s'effrayer,
-ajoutant qu'il allait la chercher, l'apporter
-dans son lit, et prévenir le prieur-curé de
-Berville, pour que ce déplorable accident ne
-fît pas de bruit.</p>
-
-<p>En effet, il retourne aussitôt dans les fosses,
-et se dispose à enlever le cadavre de sa
-fille; mais, ayant passé sa main gauche sous
-l'aisselle droite du corps, il sent que deux
-de ses doigts entrent dans une blessure.
-Surpris, et effrayé d'un événement qu'il était
-loin de prévoir, il n'ose l'enlever, le laisse
-sur la place, et rentre chez lui consterné,
-annonçant à ses enfans que leur sœur a été
-assassinée. Il se rend ensuite chez Pierre
-Ruette, son voisin, qu'il prie de venir auprès
-de ses enfans, tandis qu'il irait chez le curé.
-<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[p. 59]</a></span>
-En effet, il se rend aussitôt au presbytère, et
-revient chez lui mêler ses larmes à celles de
-ses autres enfans.</p>
-
-<p>A peine ce fatal événement fut-il connu
-dans le public, qu'une foule de personnes se
-rendirent sur la place où gisait le cadavre.
-Chacun cherche aussitôt quel peut être l'auteur
-de cet attentat; chacun forme des soupçons
-différens. Les uns trouvent étrange que
-cette fille ait été assassinée si près de la maison
-paternelle, sans que son père, sans que
-sa famille, eussent entendu le coup de fusil
-qui lui avait donné la mort. D'autres assurent
-qu'elle n'a pas dû être assassinée sur le lieu
-où l'on voit son cadavre; qu'il faut qu'elle
-ait été tuée ailleurs, et apportée ensuite dans
-les fosses; on cherche même des traces de cette
-translation, on en cherche vainement, on n'en
-trouve aucune. Un seul des spectateurs, un
-homme digne de confiance, Nicolas Néel, entendu
-comme témoin, attesta qu'étant sorti
-devant sa porte, environ une heure après
-minuit, il avait entendu un coup de fusil
-qui partait du coin oriental de la mâsure de
-Verdure dans la fosse en question. Qu'aussitôt
-le coup parti, il avait entendu une voix
-<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[p. 60]</a></span>
-plaintive semblable à celle d'une personne
-qui recevrait le coup mortel.</p>
-
-<p>Cependant chacun des assistans avait les
-yeux fixés sur le cadavre. Ce cadavre attestait
-un homicide; il fallait bien qu'il existât un
-coupable; et le public, juge presque toujours
-injuste, quand il suit les mouvemens de son
-impatience naturelle, s'appliquait à le chercher.
-Enfin, dans l'impossibilité d'asseoir un
-soupçon fondé, il se trouva, parmi les spectateurs,
-des hommes assez cruellement stupides,
-pour dire qu'il fallait bien que Verdure
-eût assassiné lui-même sa propre fille,
-que nul autre que lui ne pouvait avoir fait le
-coup. Mais quel fut le premier qui articula
-cette accusation terrible? on le chercha vainement
-dans deux informations consécutives
-composées de quarante témoins. Tout se réduisit
-à ces mots: <i>J'ai ouï dire dans le public</i>.
-Ainsi, la voix qui la première avait accusé
-Verdure demeura inconnue pendant près de
-six années.</p>
-
-<p>Mais le temps, révélateur des crimes les
-plus cachés, vint au secours de l'innocence
-calomniée et opprimée: on découvrit que cet
-accusateur occulte était un imposteur, convaincu
-<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[p. 61]</a></span>
-de mensonge par sa propre bouche,
-sur lequel devaient désormais se concentrer
-tous les soupçons de la justice.</p>
-
-<p>Antoine Lefret, le garçon meunier dont
-nous avons parlé, s'était présenté avec la foule
-que la curiosité avait attirée près du cadavre
-de Rose Verdure; mais sa conduite fut étrange;
-il ne s'arrêta point à examiner les restes inanimés
-d'une jeune fille qui avait dû lui être
-chère, et à laquelle il avait marqué des attentions
-suivies pendant qu'elle vivait; mais il
-entra dans la maison, s'élança au cou de Verdure,
-qui, dans ce moment, tenait le plus
-jeune de ses enfans sur ses genoux, le pressa
-affectueusement dans ses bras, en lui disant:
-«Oh! mon ami, ce n'est pas ta fille que je
-plains, c'est toi seul; elle était ton appui, et
-tu restes chargé d'une nombreuse famille.
-Pourquoi ne puis-je pas rester! je t'aiderais
-à l'élever! mais malheureusement je quitte le
-moulin, et il faut que je parte.» En achevant ces
-mots, il sortit de la maison, et passa devant la
-porte de la femme Étancelin. Cette femme, qui
-causait alors avec une de ses voisines, lui demanda
-s'il croyait que l'on eût tué la fille
-Verdure, sans que son père en eût connaissance.
-<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[p. 62]</a></span>
-Il répondit d'un air effrayé, en serrant
-son bâton, et en frappant sur un baquet qui
-était devant lui, qu'il n'y en avait pas d'autre
-que le père qui l'eût tuée.</p>
-
-<p>Huit ou quinze jours après, on lui demanda
-s'il n'avait rien à dire dans cet assassinat. Il
-répondit qu'il était couché sur un lit lorsque
-Verdure sortit du moulin, et qu'il n'y en
-avait pas d'autre que lui qui eût assassiné sa
-fille.</p>
-
-<p>Le lundi, 16 octobre, à neuf heures du matin,
-le juge, haut-justicier de Berville, se rendit
-sur le lieu du crime, accompagné du procureur-fiscal,
-de son greffier, et d'un chirurgien-juré;
-on constata que les vêtemens de
-Rose étaient imbibés de sang, que sa jambe
-droite était nue, et la gauche, chaussée d'un
-mauvais bas de laine teint en noir; qu'il y
-avait sur le sein droit, deux trous de la grandeur
-d'une pièce de douze sous. Ces trous
-étaient pareillement marqués au mouchoir et
-à la chemise, à l'endroit où ces vêtemens couvraient
-la partie du corps qui avait été atteinte.
-Ces blessures paraissaient avoir été
-faites par deux balles tirées avec une arme à
-feu, et étaient éloignées d'environ un pouce
-<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[p. 63]</a></span>
-l'une de l'autre. Deux autres trous, à pareille
-distance l'un de l'autre, sous l'omoplate gauche,
-annonçaient que les balles avaient dû
-sortir par là, et que, par conséquent, le corps
-avait été traversé d'outre en outre. On trouva
-encore dans les chairs, une balle morte, de
-plomb, fort hachée, d'environ cinq lignes de
-diamètre.</p>
-
-<p>Le procès-verbal du juge n'offrit aucun indice
-contre la malheureuse famille. On n'avait
-trouvé ni dans la maison, ni dans les environs,
-rien qui pût autoriser le soupçon d'un
-affreux parricide. Il n'y avait ni poudre, ni
-plomb, ni balle, ni fusil. Jamais, depuis que
-Verdure et sa famille, habitaient cette maison,
-il n'y était entré une seule arme à feu;
-jamais, même, depuis vingt-huit ans, Verdure
-n'en avait possédé une seule. Enfin le
-juge ne trouva dans la maison aucune trace
-de meurtre, aucune tache de sang, ni sur les
-habits, ni sur les meubles, ni sur les murs.
-Les cavaliers de maréchaussée, qui vinrent
-faire perquisition, ne trouvèrent pas l'ombre
-d'un indice.</p>
-
-<p>Aussi ce ne fut pas sur le résultat du procès-verbal,
-mais après une information régulière
-<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[p. 64]</a></span>
-que Verdure fut décrété de prise de corps,
-son fils et ses deux filles aînées furent l'objet
-d'un décret d'ajournement personnel.</p>
-
-<p>La femme Bouillon avait joué un rôle infâme
-dans cette déplorable circonstance. Un
-témoin de ce caractère était, pour le malheureux
-Verdure, l'ennemi le plus dangereux
-qu'il pût avoir. Toutefois, dans sa déposition,
-la haine ne faisait, pour ainsi dire, que transpirer;
-il lui fallait un certain temps pour
-former le plan de sa perte, pour le combiner;
-et l'on verra bientôt le moyen qu'elle
-mit en usage pour la consommer. D'abord
-elle déclara entre autres choses, dans sa déposition,
-que beaucoup de tous ceux qui
-étaient à considérer le cadavre, se disaient
-qu'il était impossible que ce ne fût pas Verdure
-lui-même qui eût massacré sa pauvre fille.</p>
-
-<p>Parmi les enfans qui restaient à Verdure,
-il y en avait un âgé de six ans. Il avait été
-élevé jusqu'à l'âge où l'enfance commence à
-former ses premiers pas, précisément à côté
-de la maison qu'habitait la femme Bouillon.
-L'enfance est naturellement confiante et crédule;
-elle s'attache aisément à ceux qu'elle
-voit le plus fréquemment; sans discernement
-<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[p. 65]</a></span>
-comme sans prévoyance, elle répète le bien
-ou le mal indifféremment, parce que sa raison,
-qui sommeille encore, ne peut discerner les
-nuances qui différencient ces deux contraires:
-rien de plus aisé, d'ailleurs, à force de répéter à
-des enfans de cet âge que telle personne à
-fait telle chose, que de leur persuader qu'en
-effet cette personne à fait telle action. Plus
-les faits qu'on leur raconte tiennent de l'extraordinaire
-et du merveilleux, plus ils les
-saisissent avec avidité. Croyez surtout que, si
-vous racontez devant un enfant, un fait nouveau
-qui pique sa curiosité, ce fait s'imprimera
-dans sa mémoire; qu'il le croira fermement;
-qu'il le racontera avec empressement;
-qu'il y ajoutera même d'abord de petites circonstances;
-qu'ensuite il y en ajoutera d'autres;
-et que, surtout, il ne tardera pas à se
-citer lui-même comme garant des faits: ces
-assertions sont déjà prouvées par le personnage
-odieux que la calomnie fit jouer à un
-enfant dans l'affaire de Claudine Rouge, de
-Lyon. La femme Bouillon choisit le jeune
-Verdure pour être l'accusateur de son malheureux
-père. Cet enfant, âgé de six ans,
-était propre à favoriser ses desseins. D'abord,
-<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[p. 66]</a></span>
-la Bouillon, comme ennemie depuis long-temps
-de Verdure, était très-disposée à le
-croire criminel. Les propos qu'elle disait avoir
-entendus près du cadavre étaient beaucoup
-plus propres à fortifier sa haine, qu'à éclairer
-sa raison. Ayant vu passer l'enfant près
-de sa maison; elle l'appela, elle le caressa.
-«N'est-il pas vrai, lui dit-elle, que c'est ton
-père qui a tué ta sœur? Allons, il faut en
-convenir, il faut le dire; et, si tu le dis,
-je te donnerai du pain et un œuf.» Une
-telle offre était très-séduisante, pour un
-enfant accoutumé à vivre le plus souvent
-de privations, et voilà quelle fut la source
-des propos tenus par cet enfant; propos environnés
-de différentes circonstances plus
-ou moins absurdes, plus ou moins contradictoires
-entre elles, et toutes démenties
-par la pièce fondamentale du procès, le procès-verbal,
-et par les pièces de conviction déposées
-au greffe.</p>
-
-<p>Toutefois, ces propos de l'enfant, appréciés
-à leur juste valeur par les premiers juges, ne
-les avaient pas même portés à décerner contre
-lui un simple décret d'assigné pour être ouï.
-Le décret de prise de corps lancé contre son
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[p. 67]</a></span>
-père était du 9 novembre 1780. Néanmoins,
-Verdure resta dans sa maison, et y attendit
-l'exécution des ordres de la justice. Il ne fut
-arrêté que le 24. Aussitôt, le garçon meunier
-Lefret prit la fuite.</p>
-
-<p>Le père de famille quitte sa chaumière, pour
-aller habiter le séjour des forfaits; et, à sa place,
-la désolation, la misère, la faim, entrent dans
-son asile, environnent ses cinq enfans: bientôt
-la mort enlève le dernier de tous. Le plus jeune
-après lui, chassé par la faim de la maison paternelle,
-alla mendier de porte en porte un
-pain que l'on n'accordait à ses instances, à
-ses larmes et à ses prières, qu'après lui avoir
-répété vingt fois que son père avait tué sa
-sœur. Tous ceux qu'il abordait l'entretenaient
-de cet événement; on lui faisait répéter ce
-qu'il avait entendu. Deux ans entiers, il erra
-dans le canton, n'obtenant le pain qu'il demandait
-qu'à condition qu'il raconterait le
-meurtre de sa sœur; mais les premiers juges,
-par humanité, le confièrent aux soins de son
-père dans la prison.</p>
-
-<p>Les trois autres enfans, assiégés à la fois
-par tous les besoins, furent obligés d'abandonner
-<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[p. 68]</a></span>
-la maison, et cherchèrent, dans la domesticité,
-une ressource contre la misère.</p>
-
-<p>L'instruction de cette malheureuse affaire
-dura cinq années entières; et, après un laps
-de temps aussi considérable, tout se réduisit
-à un plus ample informé de trois mois. Le
-procureur-général se rendit appelant <i>a minima</i>
-de cette sentence; et un arrêt décréta
-de prise de corps les trois enfans, que l'on s'était
-contenté de décréter d'assignés pour être
-ouïs; de plus, le ministère public fit publier
-un monitoire.</p>
-
-<p>On avait trouvé dans la maison de Verdure
-une coiffe sur laquelle étaient empreintes quelques
-taches de sang, qui avaient donné lieu à
-des conjectures défavorables aux accusés. Les
-enfans et le père, interrogés sur ce fait, répondirent
-que, si elle était ensanglantée, c'est
-que Marguerite Verdure s'en était servie pour
-essuyer la tête de sa petite sœur, qui, en se
-grattant, avait écorché ses dartres. Le juge
-fut tellement convaincu de leur sincérité, qu'il
-n'ordonna même pas la visite de l'enfant malade.
-Ainsi, l'existence de cette coiffe, le sang
-dont elle était souillée, ne fournissaient pas
-<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[p. 69]</a></span>
-même l'ombre de la plus simple présomption;
-il ne restait donc autre chose que les propos
-tenus par un enfant de six ans.</p>
-
-<p>Cependant Lefret avait été arrêté: la conduite
-étrange qu'il avait tenue, les deux fusils
-qu'on avait trouvés dans son moulin,
-étaient autant d'indices. On avait découvert
-que, quelques mois avant le crime, il avait
-demandé à la veuve Nouvel, marchande drapière
-à Berville, si elle ne vendait pas les
-plombs de ses draps, et lui en avait acheté
-trois livres, sous prétexte de changer les
-poids de son horloge. On avait remarqué que
-la balle déposée au greffe était très-hachée,
-et son état démontrait qu'elle avait été faite,
-non avec un moule, mais à coups de marteau.
-De telles particularités, ajoutées à la fuite de
-Lefret, auraient dû, ce semble, éveiller l'attention
-de la justice, et faire écarter les soupçons
-de parricide. Au lieu de cela, pendant six années,
-Lefret ne fut nullement inquiété, il ne
-fut même pas l'objet de la plus légère mesure.</p>
-
-<p>Enfin, le procureur-général sollicita et obtint
-contre Lefret un décret de prise de corps.
-C'était mettre la main sur le premier auteur
-<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[p. 70]</a></span>
-du bruit public qui avait désigné Verdure
-comme l'assassin de sa fille; c'était peut-être
-arrêter le véritable homicide.</p>
-
-<p>Le parlement de Rouen, par arrêt du 31
-juillet 1787, condamna Lefret à être rompu,
-et préalablement appliqué à la question pour
-avoir révélation de ses complices. Par le même
-arrêt, Verdure et ses enfans furent réservés
-au testament de mort. Il fut ordonné que
-Verdure et son fils aîné garderaient prison;
-les trois autres furent provisoirement élargis.</p>
-
-<p>La famille Verdure se pourvût au conseil
-contre cet arrêt, et nous avons tout lieu de
-croire que la justice de sa cause et l'intérêt
-universel qu'elle avait inspiré disposèrent les
-juges souverains en sa faveur, et que la sentence
-des juges de révision sépara l'homicide
-calomniateur de toute une famille innocente
-et malheureuse.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[p. 71]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="HISTOIRE" id="HISTOIRE"></a>HISTOIRE
- DU COLONEL ABATUCCI.</h2>
-</div>
-
-
-<p>Nous allons rendre compte d'une affaire
-malheureuse, qu'il faut ajouter encore à l'histoire
-des erreurs commises par la justice des
-hommes, et causées, tantôt par un fatal enchaînement
-de circonstances, tantôt par une
-prévention obstinée, dont le cœur le plus
-juste n'est pas toujours exempt, tantôt par
-les négligences qui viciaient les instructions
-judiciaires.</p>
-
-<p>A une époque où la soumission de la Corse
-au Gouvernement français était toute récente,
-il avait été nécessaire d'établir dans ce pays,
-en proie à la licence et à l'insubordination,
-un corps de troupes, spécialement destiné à
-rétablir la tranquillité, à réprimer les désordres,
-à découvrir les malfaiteurs, enfin à arrêter
-le cours des vengeances, des assassinats,
-<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[p. 72]</a></span>
-que laissent, long-temps après eux, les fureurs
-des guerres civiles. Tel avait été le but de
-l'institution du régiment provincial de Corse.
-Le sieur Abatucci, était lieutenant-colonel de
-ce corps. Plein de bravoure, d'intelligence et
-de fidélité, l'un des hommes les plus distingués
-de sa nation, il avait été choisi pour surveiller
-la partie de la Corse qu'on appelle
-<i>au-delà des Monts</i>; sa principale mission était
-de poursuivre sans relâche tous les brigands,
-bandits, rebelles et malfaiteurs qui infestaient
-l'île; de les rechercher jusque dans
-leurs repaires, de découvrir leurs retraites,
-d'observer ceux qui entretenaient avec eux
-de secrètes intelligences, de pénétrer leurs
-mauvais desseins, et d'en prévenir les effets;
-en un mot, cette mission était purement militaire.</p>
-
-<p>C'était particulièrement dans la Piève de
-Talavo, où le sieur Abatucci faisait sa résidence,
-qu'il devait redoubler de vigilance
-pour la sûreté publique. Cette Piève, long-temps
-désolée par les bandits, était encore
-l'objet de leurs incursions. Le germe du trouble
-y existait; les assassinats y étaient fréquens;
-l'effroi régnait parmi les paisibles habitans,
-<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[p. 73]</a></span>
-qui, désarmés, tremblaient sans cesse d'être
-les victimes des brigands.</p>
-
-<p>Les deux frères Biaggi venaient d'assassiner
-Francisco-Antonio Lanfranchi. Sanvito était
-cousin des meurtriers, fort lié avec eux, et
-ennemi déclaré de leur victime. Ce Sanvito
-Lanfranchi, homme de la dernière classe, faisant
-valoir un petit moulin dans la Piève de
-Talavo, avait une réputation suspecte dans
-toute la contrée. On connaissait ses liaisons
-intimes avec les deux assassins. On parlait
-sourdement du secours qu'il leur avait donné,
-de l'intelligence qu'il entretenait avec les
-hommes de cette espèce, des armes qu'il tenait
-cachées. On frémissait au seul récit de
-ses vengeances. Sur les plaintes portées plusieurs
-fois contre lui, il avait été mis, à diverses
-reprises, en prison; mais il avait toujours
-eu l'art d'en sortir, et de revenir chez
-lui méditer de nouveaux crimes. Chacun le
-regardait, le signalait comme le complice des
-Biaggi. Ces soupçons n'étaient pas sans fondement,
-puisque l'un des deux assassins
-n'hésita pas à le déclarer tel. Quelques années
-auparavant, ce Sanvito avait tiré publiquement
-un coup de fusil au sieur Bernardino
-<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[p. 74]</a></span>
-Peraldi. Ce Sanvito vivait avec un de ses
-oncles, curé de Guittera; et son affinité avec
-cet ecclésiastique empêchait que l'on portât
-ouvertement une accusation contre lui.</p>
-
-<p>Tous ces bruits parvenaient jusqu'au sieur
-Abatucci, et devenaient de jour en jour plus
-pressans et plus dignes d'attention. En conséquence,
-il fit arrêter Sanvito Lanfranchi, et
-le fit conduire à la citadelle d'Ajaccio, mais
-seulement sous forme de correction et de police;
-il se contenta de mettre cet homme hors
-d'état de nuire, et en donna sur-le-champ
-avis au sieur du Rozet de Beaumanoir, maréchal-de-camp
-pour le roi, dans la ville d'Ajaccio,
-le priant de lui donner ses ordres, et
-lui proposant même de se contenter de cette
-forme de punition. Ainsi, la première démarche
-du sieur Abatucci fut de soumettre sa
-conduite à son supérieur.</p>
-
-<p>Le sieur de Beaumanoir, par une lettre
-du 14 mars 1778, qui prouve que le sieur
-Abatucci mêlait à la fermeté les voies de
-la douceur, lui répondit qu'il s'intéressait à
-des gens qui ne le méritaient pas; qu'il prierait
-les officiers de justice d'examiner bien
-sérieusement la conduite passée de Sanvito;
-<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[p. 75]</a></span>
-et que son projet était de le faire comprendre
-dans le procès criminel qu'on faisait contre
-les Biaggi.</p>
-
-<p>Le supplice de ces deux meurtriers fut
-l'issue de leur procès, et l'un d'eux déclara
-Sanvito comme étant au nombre de ses complices.</p>
-
-<p>Le sieur de Beaumanoir ordonnait ensuite
-au colonel Abatucci, de lui envoyer toutes les
-notions qui pourraient servir à prouver la
-culpabilité de Sanvito, avec le nom des témoins
-qui auraient connaissance des mauvais
-conseils qu'il avait donnés aux Biaggi.</p>
-
-<p>Le sieur Abatucci, indépendamment de sa
-mission générale, qui était de rechercher et de
-poursuivre les malfaiteurs, recevait donc une
-commission particulière, pour s'informer de
-tout ce qui pouvait être à la charge de cet
-homme, arrêté sur le bruit de la clameur publique;
-le sieur Ponte, procureur du roi en
-la juridiction d'Ajaccio, chargea le sieur Abatucci
-d'une commission semblable.</p>
-
-<p>La voix du peuple, la rumeur générale,
-pouvaient paraître des indices suffisans pour
-sévir dans un pays, dans un temps où la suspicion
-véhémente pouvait être assimilée aux
-<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[p. 76]</a></span>
-preuves. Mais, plus la classe dans laquelle se
-trouvait rangé Sanvito, était vile, plus Abatucci
-croyait sa prudence intéressée à ne pas le livrer
-légèrement à la rigueur des tribunaux.</p>
-
-<p>Ne voulant rien donner au hasard, il crut,
-pour remplir dignement son mandat, devoir
-s'adresser au curé de Cozza, voisin du village
-de Guittera, où Sanvito faisait sa résidence.
-Il lui demanda des éclaircissemens sur les
-crimes dont Sanvito paraissait prévenu, et le
-pria de lui donner le nom des témoins qui
-pourraient en déposer. Ces éclaircissemens,
-demandés par une personne préposée par le
-roi pour les exiger, ne pouvaient lui être refusés;
-ils devaient être couverts à jamais du
-voile du secret.</p>
-
-<p>Ce curé envoya ces éclaircissemens; mais,
-avant qu'ils parvinssent au sieur Abatucci,
-avant qu'il en pût faire usage, Sanvito, tourmenté
-par la conviction intérieure de ses forfaits,
-et redoutant la punition qu'ils méritaient,
-s'était déjà évadé, avec d'autres prisonniers,
-de la citadelle d'Ajaccio; il avait
-brisé deux serrures, et, par un moyen familier
-aux gens habitués au séjour des prisons,
-il s'était glissé le long des murs de la citadelle,
-<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[p. 77]</a></span>
-et avait gagné la mer. Il fut repris ensuite,
-et emprisonné de nouveau.</p>
-
-<p>Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un
-jeune homme de Guittera, nommé Domenico,
-vint un matin chez le sieur Abatucci, et demanda
-à lui parler. Depuis quelques jours,
-il était attaqué de la fièvre; lorsque cet individu
-lui fut annoncé, sa première réponse fut
-qu'il n'était pas en état de le recevoir. Mais
-Domenico insista, et lui fit dire qu'il avait
-des choses de la plus grande importance à lui
-révéler.</p>
-
-<p>Alors, le sieur Abatucci, sacrifiant son repos
-aux devoirs de sa place, le fit entrer.
-Domenico lui dit qu'il venait lui faire part de
-plusieurs faits qui étaient venus à sa connaissance,
-sur la conduite de Sanvito. Il lui détailla
-des faits extrêmement graves, en annonçant
-que le nommé Antonio, autre jeune
-homme du même village, devait venir, le
-même jour, pour le même objet.</p>
-
-<p>En effet, Antonio vint chez le sieur Abatucci
-dans l'après-midi de la même journée, et lui
-fit part, à peu près, des mêmes faits déjà révélés
-par Domenico. Ces déclarations parurent
-d'autant plus dignes de croyance, que l'un des
-<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[p. 78]</a></span>
-déposans était employé au travail du moulin
-de Sanvito, et que l'autre vivait avec eux dans
-la plus grande familiarité.</p>
-
-<p>Le sieur Abatucci prit la résolution de
-communiquer ces dépositions, dès que sa
-santé le lui permettrait, au sieur de Beaumanoir,
-son supérieur, et au procureur du roi
-à Ajaccio. Trois ou quatre jours après, le
-nommé Guglielmo Tasso, soldat dans le régiment
-provincial de Corse, et domicilié à Guittera,
-se présenta au sieur Abatucci, et lui
-demanda s'il avait vu Domenico et Antonio,
-et ce qu'ils lui avaient dit relativement à Sanvito.
-Offensé de la hardiesse de cette question,
-Abatucci ne put s'empêcher de lui dire avec
-fermeté: Qui vous a autorisé à m'interroger
-et à vous mêler des affaires d'autrui? Guglielmo
-répondit avec ingénuité qu'il avait eu occasion
-de converser avec Antonio et Domenico
-sur la conduite de Sanvito; qu'ils lui avaient fait
-part de la démarche qu'ils avaient faite auprès
-de l'autorité militaire, et qu'il se présentait à
-lui pour savoir si ce qu'ils lui avaient déclaré
-était conforme à ce qu'ils avaient dit, dans l'entretien
-qu'ils avaient eu avec lui. Il ne fut plus
-possible au sieur Abatucci de douter que ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[p. 79]</a></span>
-soldat n'eût connaissance des faits dont Domenico
-et Antonio étaient venus l'informer; il
-crut inutile de le lui déguiser; il espérait, au
-contraire, que Guglielmo, habitant du même
-village, pourrait lui dire si ces faits étaient
-véritables. Guglielmo ne témoigna ni surprise,
-ni doute à l'égard des révélations faites par les
-deux déposans; en sorte que le sieur Abatucci
-demeura intimement persuadé que les deux
-dénonciations méritaient une entière confiance.
-Alors, Guglielmo demanda à son commandant
-une note des faits que chacun d'eux
-avait révélés séparément, afin, lui dit-il, de
-pouvoir reconnaître dans les nouveaux entretiens
-qu'il aurait avec eux, si leurs dires seraient
-en tout d'accord avec leurs premières
-déclarations. Le sieur Abatucci ne vit dans
-cette demande qu'un moyen de plus de s'assurer
-des faits dénoncés, et remit à Guglielmo la
-note qu'il demandait. Elle était très-succincte,
-et écrite en langue italienne.</p>
-
-<p>Le sieur Abatucci recommanda à Guglielmo
-de continuer à faire son devoir dans le lieu
-qu'il habitait, et à l'informer de ce qu'il pourrait
-découvrir de contraire à la tranquillité
-publique. Aussi, lui dit-il, avant de le congédier:
-<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[p. 80]</a></span>
-«Mais vous, Guglielmo, vous pourriez
-me dire beaucoup de choses sur le compte
-de Sanvito; vous devez le connaître mieux
-que personne.» Guglielmo s'excusa de parler
-en ce moment, alléguant qu'il était proche
-parent de Sanvito. Mais, continua le sieur
-Abatucci, si vous êtes appelé en justice, il
-faudra bien que vous disiez la vérité. Le soldat
-répliqua que, s'il était appelé en justice, il
-ne pourrait s'empêcher de dire tout ce qu'il
-savait, et, entre autres choses, que Sanvito,
-avait des armes cachées chez lui. Le sieur
-Abatucci n'insista pas et le congédia.</p>
-
-<p>Dès que le sieur Abatucci éprouva quelqu'amélioration
-dans l'état de sa santé, il rédigea
-le résumé des dénonciations qu'il avait reçues.
-Cette note était pour lui-même, et n'avait d'autre
-but que de ne rien laisser échapper des
-faits parvenus à sa connaissance.</p>
-
-<p>Mais, avant que cette note eût même été
-rédigée par cet officier, Sanvito avait été conduit
-pour la quatrième fois dans les prisons
-d'Ajaccio, et le plus jeune des frères Biaggi,
-cousin de Sanvito, avait été arrêté aux Mackis,
-les armes à la main; on fit prévôtalement
-le procès à ce dernier, qui fut condamné
-<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[p. 81]</a></span>
-au dernier supplice. Par son testament de
-mort, il déclara que Sanvito avait fourni un
-pistolet à Matteo Biaggi, son frère aîné, et que
-pendant qu'ils étaient tous les deux aux Mackis,
-c'était Sanvito qui pourvoyait à leur subsistance.
-On ne pouvait guère trouver un indice
-plus fort de la complicité de Sanvito
-avec les malfaiteurs et les bandits; il était
-suffisant pour autoriser le sieur Abatucci à
-s'assurer de cet homme, qui était accusé par
-un criminel sur le point d'être exécuté, à le
-livrer entre les mains du prévôt, et à provoquer
-l'instruction de son procès. Mais le sieur
-Abatucci se contenta de communiquer sa note
-au procureur du roi à Ajaccio, et laissa à cet
-officier de justice à faire ce que la prudence
-lui conseillerait.</p>
-
-<p>Cependant Sanvito n'était encore détenu à
-la citadelle d'Ajaccio qu'à titre de correction;
-il profitait de l'indulgence de ceux-mêmes
-qui auparavant avaient paru mettre le plus de
-chaleur à sa poursuite, lorsque Philibert Léonardi,
-l'un des parens de Francisco-Antonio
-Lanfranchi, assassiné par les Biaggi, voyant
-Sanvito hors d'état de nuire, vint faire contre
-lui sa dénonciation en règle au procureur du
-<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[p. 82]</a></span>
-roi d'Ajaccio, et le déclara complice avec les
-Biaggi de l'assassinat d'un de ses parens, ainsi
-que de plusieurs autres crimes de même nature.</p>
-
-<p>Cet officier, préposé à la poursuite des
-procès à faire aux bandits, travailla efficacement
-à instruire celui de Sanvito, et, dès ce
-moment, le sieur Abatucci crut n'avoir plus
-à s'occuper du sort de cet individu; il en avait
-rendu compte à son supérieur; il avait déféré
-à la demande que ce procureur du roi lui avait
-faite, en lui communiquant sa note, et en lui
-livrant l'homme qui en était le sujet; dès lors,
-il regardait sa mission comme achevée.</p>
-
-<p>Dix témoins furent entendus. Tous déposèrent
-des faits analogues aux éclaircissemens
-procurés par le sieur Abatucci, et dont il
-n'était ni auteur ni garant; sept d'entr'eux
-persistèrent dans leurs dépositions. A l'égard
-d'Antonio, il en fut autrement; cet homme,
-attaché au service du moulin que faisait valoir
-Sanvito, se rétracta, aux sollicitations
-réitérées du curé, oncle du criminel. Ce jeune
-domestique, âgé de 17 ans, séduit par l'espérance
-dont on l'avait tant de fois flatté de voir
-améliorer son sort, déclara que c'était Guglielmo,
-qui l'avait excité à faire sa première
-<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[p. 83]</a></span>
-déposition: quant à Domenico, il résista davantage
-à ces sollicitations, et persista, ainsi
-que Guglielmo, non seulement lors du récolement,
-mais encore lors de la confrontation.</p>
-
-<p>A peine Antonio eut-il fait sa rétractation,
-qu'il fut mis dans les prisons avec Domenico
-et Guglielmo. Domenico, effrayé des suites que
-pouvait avoir cet emprisonnement, et pressé
-de déférer aux avis du curé de Guittera,
-succomba dans un interrogatoire qu'on lui fit
-subir après son récolement et sa confrontation.
-Il se détermina à faire une rétractation
-pareille à celle d'Antonio. Quant à Guglielmo,
-dans tous les interrogatoires qu'il lui fallut
-subir, même après une longue détention dans
-le cours de cette longue procédure en subornation,
-il fut inébranlable, et soutint constamment,
-avec les autres témoins, la vérité de ce
-qu'il avait dit.</p>
-
-<p>Sur ces différentes accusations et procédures,
-sentence fut rendue par le juge d'Ajaccio,
-le 19 août 1778, par laquelle Sanvito
-fut mis hors de cour avec élargissement. Par
-ce même jugement, Guglielmo et Tasso, furent
-condamnés aux galères pour six ans, comme
-suborneurs de Domenico et Antonio. A l'égard
-<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[p. 84]</a></span>
-de ces deux derniers, ils furent déclarés
-faux témoins; le premier fut condamné au
-carcan pendant trois jours consécutifs, et
-Antonio à assister aux susdites exécutions.</p>
-
-<p>Sur l'appel interjeté de cette sentence au
-conseil supérieur de la Corse, séant à Bastia,
-il fut décidé, le 22 septembre 1778, qu'il en
-serait plus amplement informé, et que cependant
-Sanvito, Guglielmo, Domenico et Antonio,
-garderaient prison.</p>
-
-<p>Cette nouvelle instruction fut confiée au
-sieur Massessi, conseiller corse, et au sieur
-Baudoin, conseiller français; et ce choix fut
-la principale cause des malheurs qui vinrent
-fondre sur le sieur Abatucci. Le conseiller
-Massessi était un ennemi personnel du lieutenant-colonel.
-Il prétendait que le sieur Abatucci
-avait coopéré au supplice violent qui lui
-avait enlevé son fils dans les premiers temps
-de la révolution. Il n'était donc pas étonnant
-qu'il s'écartât du caractère d'impartialité et de
-modération qui convient à un juge.</p>
-
-<p>Par suite des menées qui eurent lieu dans
-toute cette affaire, Antonio et Domenico
-avaient soutenu unanimement et persévéramment,
-depuis leur rétractation, que c'était
-<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[p. 85]</a></span>
-par Guglielmo qu'ils avaient été subornés et
-induits à déposer contre Sanvito. Mais, excités
-par Sanvito, et, d'après la nouvelle trame
-ourdie, ils changèrent tout-à-coup de langage,
-et, par une deuxième variante, déclarèrent,
-dans un nouvel interrogatoire, qu'ils
-avaient été excités à faire ces dépositions, tant
-par le sieur Abatucci personnellement que par
-Guglielmo; qu'ils avaient été conduits par ce
-soldat chez leur commandant, qui les avait
-forcés, par menaces, à faire ces fausses dépositions.</p>
-
-<p>Aussitôt le sieur Abatucci fut décrété, et,
-sans faire attention que la déclaration de deux
-témoins qui déjà s'étaient déclarés deux fois
-parjures n'était pas suffisante pour que le
-sieur Abatucci fût justiciable du conseil supérieur,
-on lui fit subir un interrogatoire qui
-dura trois jours.</p>
-
-<p>Le sieur Abatucci répondit à toutes les questions
-avec la fermeté et la droiture de l'innocence;
-il détailla de quelle manière Antonio
-et Domenico, tous deux séparément, l'un le
-matin, l'autre l'après midi, s'étaient rendus
-chez lui seuls et sans assistance de personne,
-pour lui donner des éclaircissemens contre
-<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[p. 86]</a></span>
-Sanvito. Il soutint constamment que jamais il
-n'avait donné à Guglielmo aucun ordre de
-suborner Antonio et Domenico; enfin, que
-jamais il n'avait engagé ni Antonio, ni Domenico,
-ni Guglielmo à porter aucun faux témoignage
-contre Sanvito.</p>
-
-<p>Après ce long interrogatoire, on fit, sans
-interruption, succéder la confrontation du
-sieur Abatucci avec Antonio et Domenico. Ces
-deux parjures osèrent l'accuser de les avoir
-engagés, à force de menaces, à déposer contre
-Sanvito. Ils alléguèrent qu'il les avait fait entrer
-tous les deux dans une chambre, où,
-après avoir écrit ce qui lui plaisait, il avait
-fait souscrire cet écrit par Guglielmo.</p>
-
-<p>«Si, leur dit le sieur Abatucci, ce que vous
-dites dans ce moment est vrai, pourquoi
-donc ne l'avez-vous pas dit dans votre premier
-interrogatoire et dans tous les autres
-examens que vous avez subis, tant devant le
-juge d'Ajaccio que devant le conseil supérieur?»</p>
-
-<p>Antonio et Domenico demeurèrent interdis;
-la confusion leur fit garder un long
-silence. La réponse vint enfin; l'impartialité
-seule put l'apprécier. Elle consista à dire en
-<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[p. 87]</a></span>
-balbutiant, que, s'ils n'avaient pas déclaré plus
-tôt ce qu'ils venaient de dire, c'est qu'ils n'avaient
-jamais été interrogés sur le compte du
-sieur Abatucci.</p>
-
-<p>Le 5 juin 1779, le conseil supérieur rendit,
-à la majorité de six contre quatre, un jugement
-qui condamna le sieur Abatucci aux galères
-pour neuf ans, à la marque, et en deux
-cents livres d'amende envers le roi. Guglielmo
-et Domenico furent condamnés à la même
-peine, le premier pour neuf ans, le second pour
-trois; à l'égard d'Antonio, il ne fut condamné
-qu'à être banni pour trois ans du ressort
-de la juridiction d'Ajaccio, et à une légère
-amende.</p>
-
-<p>Quant à Sanvito, cet homme chargé de
-faits graves par tous les témoins, il fut pleinement
-déchargé de l'accusation intentée contre
-lui, à la requête du ministère public.</p>
-
-<p>Chacun des témoins qui avaient chargé Sanvito
-fut frappé d'une peine par ce jugement.
-On ne les accusait pas de faux témoignages;
-il n'y avait contre eux aucune plainte, aucune
-procédure; cependant, par une irrégularité
-inconcevable, ils se trouvèrent tous condamnés
-à des peines.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[p. 88]</a></span></p>
-
-
-<p>Ce jugement inique remplit de deuil et de
-consternation toute la ville de Bastia. Le sieur
-Abatucci se voyait sous le coup d'une condamnation
-infamante. Si, dans ce moment, quelque
-chose pouvait soutenir son courage, c'était
-la conviction de son innocence. Au moment
-même du supplice, ses yeux, sa bouche
-en assurèrent ses compatriotes: sa contenance
-ne fut point celle d'un lâche qui se sent coupable;
-il ne songeait qu'à implorer avec confiance
-l'autorité du roi.</p>
-
-<p>Sa justification fut difficile et bien lente à
-obtenir. Enfin il obtint la rétractation des
-deux parjures qui l'avaient si cruellement calomnié.
-Antonio et Domenico déclarèrent au
-lit de mort que jamais il ne les avait sollicités
-à déposer contre Sanvito, et que c'était au
-contraire à la sollicitation de l'infâme curé de
-Guittera qu'ils avaient attribué le crime de
-cet ecclésiastique au sieur Abatucci.</p>
-
-<p>Enfin, la sentence rendue sur une nouvelle
-instruction en la sénéchaussée d'Aix, et l'arrêt
-solennel du parlement de Provence du 17
-juillet 1786, qui la confirma, rendit au sieur
-Abatucci la justice éclatante qui lui était due.
-Cette sentence ordonnait que le curé de Guittera,
-<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[p. 89]</a></span>
-atteint et convaincu du crime de subornation
-de témoins, serait condamné à l'amende
-honorable et à la mort, et qu'il serait exécuté
-en effigie, comme contumace.</p>
-
-<p>Le sieur Abatucci, parvenu, après plus de
-six années, au terme de cette grande infortune,
-n'aspirait plus qu'à reprendre son rang
-dans son ancien état, et à obtenir du souverain
-une réparation exemplaire. Il fut réintégré,
-peu de temps après, dans son grade de
-lieutenant-colonel, et les tristes années de ses
-malheurs lui furent comptées dans son service
-honorable et fidèle.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[p. 90]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="REVOLUTION_FRANCAISE" id="REVOLUTION_FRANCAISE"></a>
- RÉVOLUTION FRANÇAISE.</h2>
-</div>
-
-
-<p>Nous voici parvenus à la grande époque de
-notre régénération politique, époque féconde
-en grands résultats; mais, il faut le dire aussi,
-tristement abondante en crimes de tout genre.
-Sous ce dernier point de vue, la révolution
-est de notre domaine. Nous allons donc extraire
-de notre histoire quelques-unes de ces
-sanglantes pages qui surpassent en horreur
-les atrocités de la Ligue et de la Saint-Barthélemy
-elle-même.</p>
-
-<p>«Les terroristes de la Saint-Barthélemy et
-de la Ligue, dit M. de Chateaubriand, étaient
-des aristocrates nobles, des rois, des princes,
-des gentilshommes. Charles IX, Henri III, le
-duc de Guise, Tavannes, Clermont, Coconnas,
-Lamole, Bussy d'Amboise, Saint-Mesgrin et
-tant d'autres. Non-seulement ils lâchèrent
-les bourgeois de Paris sur les huguenots, mais
-ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans
-<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[p. 91]</a></span>
-le sang. Les septembriseurs et les terroristes de
-1792 et 1793 étaient des démocrates plébéïens;
-au-delà des meurtres individuels qu'ils commirent,
-ils inventèrent le meurtre légal, effroyable
-crime qui fit désespérer de Dieu; car,
-si la justice de la terre peut jamais être armée
-du fer de l'assassin, où est la justice du ciel?
-que reste-t-il aux hommes?»</p>
-
-<p>Certes, la réforme, ou, si l'on veut, la révolution,
-dans la bonne acception du mot,
-était devenue inévitable. Tout était privilége
-dans les individus, les classes, les villes, les
-provinces et les métiers eux-mêmes; les dignités
-civiles, ecclésiastiques et militaires
-étaient le partage de quelques classes; on ne
-pouvait embrasser une profession qu'à certains
-titres et à certaines conditions pécuniaires;
-les charges pesaient sur une seule
-classe; la noblesse et le clergé possédaient à
-peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers,
-possédé par le peuple, payait des impôts au
-roi, une foule de droits féodaux à la noblesse,
-la dîme au clergé, et supportait de plus les
-dévastations des chasseurs et du gibier. Une
-foule d'autres abus vexatoires pesait sur la
-nation, qui commençait à sentir qu'elle était
-<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[p. 92]</a></span>
-bien aussi quelque chose dans l'État. Une sage
-réforme était donc devenue indispensable dans
-toutes les branches du gouvernement; mais
-ce résultat ne pouvait s'opérer que graduellement.
-Déjà Louis XVI avait manifesté ses
-intentions philantropiques, en restituant aux
-protestans leur état civil, en abolissant la torture,
-en supprimant les corvées, en prêtant son
-secours à la révolution d'Amérique. D'améliorations
-en améliorations, de progrès en
-progrès, ce prince, honnête homme, pouvait,
-avec le temps, achever de développer
-en France les principes de la sage liberté qu'il
-portait dans son cœur. La tâche était grande
-et glorieuse, mais difficile; les exigences d'une
-cour avide, l'empire des affections domestiques
-venaient à la traverse de ses généreux
-desseins. Quelques hésitations, des résistances
-intempestives firent fermenter les mauvaises
-passions de la révolution naissante; des nuages
-sombres et menaçans s'amoncelèrent sur
-l'horizon, et le trône disparut au fort d'un
-terrible orage.</p>
-
-<p>De hardis novateurs, les uns avec des intentions
-pures, les autres par ambition et
-pour le plaisir de gouverner, avaient porté la
-<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[p. 93]</a></span>
-hache dans le vieil édifice social, et l'avaient
-rasé presque en un jour, dans le fol espoir
-d'en avoir reconstruit un nouveau le lendemain:
-comme si une monarchie de quatorze
-siècles pouvait se déraciner sans laisser de
-nombreuses traces; comme si l'on pouvait
-improviser la constitution organique d'un ancien
-empire, avant d'avoir songé à en réformer
-les mœurs, qui doivent en être la base.
-L'histoire prouve que ces transitions brusques
-sont souvent mortelles pour les nations.
-Ce n'est pas ainsi que nous voyons la nature
-procéder dans l'ordre physique: pour ses
-moindres ouvrages, elle veut temps, espace
-et repos; les fruits prématurés sont ordinairement
-sans saveur. Il n'y a que des phénomènes
-désastreux qui se produisent instantanément;
-la grêle, la foudre, l'éruption d'un
-volcan, un ouragan furieux, une épidémie
-meurtrière. Quelquefois, au sein d'une violente
-tempête, une île verdoyante surgit du
-milieu des abîmes des mers; on admire cette
-terre nouvelle; déjà l'on s'en dispute la propriété;
-mais soudain une tempête nouvelle
-replonge l'île disputée au fond des abîmes.
-<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[p. 94]</a></span>
-Telle fut, sous plusieurs rapports, la liberté
-conquise en 1789.</p>
-
-<p>«Tous les bouleversemens de cette nature,
-dit un écrivain contemporain de la révolution,
-se développent dans un cercle qui paraît avoir
-à peu près la même dimension: ce sont toujours
-des peuples qui se révoltent contre ceux
-qu'ils appelaient leurs souverains; des prolétaires
-qui proscrivent les propriétaires, pour
-être propriétaires à leur tour; de nombreux
-citoyens jetés dans les prisons au nom de la
-liberté, et impitoyablement égorgés au nom
-de la justice; tous les crimes commis pour arriver
-à la félicité publique; toutes les infamies
-légalisées pour établir le règne de la vertu.»</p>
-
-<p>C'est à la faveur de ces doctrines monstrueuses
-perfidement propagées dans les
-masses, que le peuple, qui se croyait souverain,
-parce que ses meneurs le lui disaient,
-pour régner plus sûrement en son nom, prêtait
-son appui à ceux qui le décimaient par
-amour du bien public, et devenait ainsi l'artisan
-de ses propres malheurs. Un sombre fanatisme
-de liberté, entretenu par d'audacieux
-intrigans, enfantait de nombreux séïdes qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[p. 95]</a></span>
-rendirent facile l'établissement de l'horrible
-régime de la terreur. La délation fut érigée
-en vertu républicaine; la richesse, la science,
-les lumières, le talent, le génie furent autant
-de titres de proscription; et le sang d'une
-foule d'illustres victimes fut regardé comme
-un sang impur dont il fallait purger la France.
-Enfin le crime s'était emparé du glaive de la
-loi, et frappait de préférence tout ce qui offrait
-quelque chose du caractère de la vertu.</p>
-
-<p>Nous allons esquisser les principales scènes
-de ce drame national qui se compose de tant
-de drames particuliers. Au milieu de ces événemens
-divers, on pourra juger du degré de
-frénétique fureur auquel peut se porter une
-populace ignorante et crédule, affranchie du
-frein salutaire des lois, et de la froide et atroce
-scélératesse qui dicte les arrêts d'un tribunal
-démagogique. Puisse la lecture de ces horreurs
-faire naître dans quelques esprits de
-bonne foi d'utiles réflexions pour l'avenir.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[p. 96]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="MASSACRES_DE_DELAUNAY" id="MASSACRES_DE_DELAUNAY"></a>MASSACRES DE
- DELAUNAY,<br /> <span class="xx-smaller">GOUVERNEUR DE LA BASTILLE,
- DE FLESSELLES, PRÉVOT DES MARCHANDS;</span><br />
- DE FOULON<br />ET BERTHIER DE SAUVIGNY.</h2>
-</div>
-
-
-<p>Dès le début de la révolution, la fureur
-populaire, excitée par la détresse et par de
-perfides conseils, se rua sur plusieurs personnes
-que leur position désignait plus particulièrement
-à ses coups. Ces exécutions de la
-terrible justice du peuple, furent l'avant scène
-de la déplorable tragédie, qui plus tard devait
-épouvanter la nation.</p>
-
-<p>Delaunay, gouverneur de la Bastille, fut
-une des premières victimes de cette rage frénétique.
-Ce fut le 14 juillet 1789, que la citadelle
-confiée à sa garde, fut assiégée et prise.
-Le peuple des faubourgs, dès la nuit du 13,
-<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[p. 97]</a></span>
-s'était porté vers cette vieille forteresse du
-despotisme. Il paraît que des meneurs avaient
-proféré plusieurs fois le cri: à la <i>Bastille</i>!
-Le vœu de sa destruction se trouvait dans
-quelques cahiers des états provinciaux; ainsi
-les idées avaient pris d'avance cette direction.
-Les masses furieuses avaient enlevé à l'hôtel
-des Invalides, malgré la résistance du commandant,
-M. de Sombreuil, des canons et
-une grande quantité de fusils. Les assiégeans
-disaient que le canon de la place était dirigé
-sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on
-ne tirât sur elle. Le député d'un district, Thuriot-de-la-Rozière,
-demanda à être introduit
-dans la forteresse, et l'obtint du commandant.
-Étant entré en pourparler avec M. Delaunay,
-il se promena long-temps avec lui sur les
-tours, en conversant familièrement; mais on
-prétend qu'ensuite ils finirent par ne plus s'entendre,
-furent sur le point d'en venir aux
-mains, et de se précipiter l'un l'autre dans les
-fossés.</p>
-
-<p>Dans la matinée, deux courriers du gouvernement
-avaient été arrêtés, et leurs dépêches
-ouvertes avaient montré un ordre, enjoignant
-à M. Delaunay de tenir tant qu'il pourrait,
-<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[p. 98]</a></span>
-lui assurant qu'il serait bientôt secouru. C'était
-en effet dans la soirée de ce même jour,
-que la cour devait faire entrer dans la capitale
-des troupes nombreuses, cantonnées dans les
-environs. Cet ordre fut l'arrêt de proscription
-de celui qui l'avait souscrit, comme de celui
-à qui il était adressé, et un appel à tous les
-hommes ardens de courir à la Bastille.</p>
-
-<p>On a dit que la faible garnison de la place,
-composée de trente-deux Suisses et de quatre-vingt-deux
-Invalides, avait été gagnée; que
-ce fut elle qui, au moyen de certains signaux
-convenus, apprit aux chefs des colonnes du
-peuple qu'elles pouvaient avancer; que, lorsqu'on
-fut en présence, les hommes qu'on
-avait séduits, voulurent capituler, tandis que
-ceux qui tenaient pour la cour se mirent en
-devoir de repousser les assaillans. De là, des
-rixes entre les soldats que le commandant ne
-put calmer et au milieu desquelles il perdit
-la tête. Les coups de canon qu'on tira sur
-ceux des assiégeans qui pénétraient dans la
-première cour, et qui en tuèrent un assez
-grand nombre, ne furent point dirigés par
-ceux qui avaient fait des signaux de paix, mais
-par ceux qui ne voulaient pas rendre la place.
-<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[p. 99]</a></span>
-Il résulterait de tout cela qu'il n'y eut point
-trahison, comme on l'a répété tant de fois,
-mais seulement un désordre affreux.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, la multitude armée, secondée
-par les gardes-françaises, formait de
-toutes parts une attaque pressante. Le gouverneur
-n'étant point secouru, et voyant l'acharnement
-du peuple, se saisit d'une mèche,
-et veut faire sauter la place. La garnison s'y
-oppose, et l'oblige à se rendre; les signaux
-sont donnés, un pont est baissé. Les assiégeans
-s'approchent, en promettant de ne commettre
-aucun mal; mais la foule se précipite
-et envahit les cours. Les Suisses parviennent
-à se sauver. Les Invalides, assaillis, ne sont
-arrachés à la fureur du peuple que par le
-dévoûment des gardes-françaises. En ce moment,
-une fille jeune, belle et tremblante,
-se présente: on la suppose fille du gouverneur;
-on la saisit, et les furieux veulent la
-brûler vive. Déjà elle était au milieu des
-flammes. «Que son père rende la place, s'écriait-on,
-où qu'il voie brûler sa fille!» M. de
-Montigny, l'un des assiégés, malheureux père
-de cette infortunée, voit du haut des tours
-ce spectacle horrible; il va se précipiter au
-<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[p. 100]</a></span>
-secours de sa fille, lorsqu'il tombe atteint de
-deux coups de fusil. Cependant la jeune personne
-est arrachée des mains de ses bourreaux
-par un homme nommé Bonnemère, qui
-parvient à les écarter. Le vertueux Bailly,
-maire de Paris, récompensa depuis cette belle
-action par une couronne civique, et par le
-don d'un sabre, que la malheureuse orpheline
-fut chargée de remettre publiquement à son
-courageux libérateur.</p>
-
-<p>La populace furieuse cherchait le gouverneur
-Delaunay. On se disputait l'honneur de
-l'arrêter. On le découvre; il veut se percer le
-sein d'une lame à dard que le grenadier Arné
-lui arrache. Bientôt Élie et Hulin, et plusieurs
-autres gardes-françaises le saisissent,
-l'entourent, et deviennent ses défenseurs
-contre la fureur générale. Quelques uns sont
-même maltraités et blessés, en couvrant de
-leurs corps leur prisonnier; ils ne pouvaient
-le protéger qu'à demi. On lui arrachait les
-cheveux, on l'abreuvait d'outrages, on dirigeait
-des épées nues contre sa poitrine. Ce
-malheureux officier conjurait ses défenseurs
-de ne point l'abandonner jusqu'à l'Hôtel-de-Ville.
-Il réclamait l'exécution des promesses
-<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[p. 101]</a></span>
-d'Élie et Hulin, ses vainqueurs et maintenant
-ses appuis, qui lui avaient donné leur parole
-de le soustraire aux vengeances populaires.
-Ces deux hommes généreux, épuisés de cette
-lutte inégale contre l'impétuosité des assaillans,
-écartés malgré leur force et leur vigueur,
-et, comme emportés par le flot de la
-multitude loin du malheureux Delaunay, perdent
-le prix de leurs nobles efforts. Obligés
-de s'éloigner un instant, ils voient cet infortuné,
-à qui un désespoir subit aux approches
-de la mort inspire un courage forcené, se défendre
-contre tous, tomber aux pieds de la
-multitude, et le moment d'après sa tête sanglante
-s'élever en l'air au milieu des cris d'une
-allégresse féroce et encore mal assouvie. Cet
-affreux trophée fut bientôt suivi de plusieurs
-autres du même genre. Des officiers de la
-garnison de la Bastille, dénoncés par leur
-uniforme, eurent le même sort.</p>
-
-<p>L'honnête Delosme-Solbrai, major de la
-place de la Bastille, militaire plein de vertus,
-et reconnu pour tel par ceux-là même à qui
-il venait de rendre les armes, périt aussi dans
-cette journée, emportant les regrets de tous
-ceux qui l'avaient connu. Il était depuis vingt
-<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[p. 102]</a></span>
-ans, l'ami, le consolateur des prisonniers. Sa
-douceur, sa générosité, lui avaient mérité
-l'estime universelle. «Pourquoi faut-il, dit
-Champfort, que le hasard singulier qui, dans
-ce moment, vint dénoncer ses vertus, n'ait
-pas eu l'effet qu'il devait produire, et ne soit
-pas devenu la sauve-garde de ce vénérable
-militaire?» Déjà entouré d'une multitude,
-que la vue de son uniforme rendait furieuse,
-il allait être déchiré par elle, lorsqu'un jeune
-homme pénétré de douleur, d'attendrissement
-et de désespoir, se précipite dans la
-foule, s'élance vers lui, l'embrasse, l'appelle
-son père, son ami, son bienfaiteur, se nomme
-(c'était le marquis de Pelleport), conjure
-le peuple d'épargner un respectable
-mortel, l'ami de tous les malheureux; il raconte
-son histoire; long-temps prisonnier à
-la Bastille, il doit à M. Delosme plus que la
-vie; il mourra pour le défendre. Il le serre
-de nouveau entre ses bras, en le baignant de
-ses larmes. Déjà quelques-uns s'attendrissent;
-mais d'autres s'écrient que c'est un mensonge,
-qu'on veut, par une fable, leur enlever
-leur victime. Les cris couvrent ses cris:
-la fureur populaire redouble; lui-même est
-<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[p. 103]</a></span>
-frappé, meurtri de plusieurs coups. On l'arrache
-avec violence des mains de celui qu'il
-veut soustraire au péril. Le digne militaire,
-touché de cette générosité, qui adoucit pour
-lui les horreurs de la mort, lui dit, les larmes
-aux yeux: «Que faites-vous, jeune homme?
-retirez-vous; vous allez vous sacrifier sans
-me sauver.» A ces mots, devenu encore plus
-intrépide, parce que sa douleur et sa tendresse
-sont accrus, M. de Pelleport s'écrie: «Je le défendrai
-envers et contre tous.» Et, oubliant
-qu'il est sans armes, il écarte la foule avec ses
-mains, secondé d'un de ses amis qui l'accompagnait.
-Ce mouvement violent, étonne, irrite
-la multitude, qu'il devait attendrir, mais qui,
-bouillante encore, au sortir de la Bastille, ne
-respirait que la vengeance. Un homme féroce
-frappe M. de Pelleport d'un coup de hache
-sur le cou, le blesse, et allait redoubler lorsqu'il
-est renversé lui-même par l'ami qui accompagnait
-M. de Pelleport. Aussitôt assailli
-de tous côtés, il se trouve entouré de sabres,
-de fusils, de baïonnettes, dirigés contre lui; il
-se saisit d'une de ces armes, et, avec une agilité,
-une force et un courage qu'il reçoit de son désespoir,
-il écarte la foule, se fait jour à travers,
-<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[p. 104]</a></span>
-court vers l'Hôtel-de-Ville, et tombe sur les
-marches sans connaissance, tandis que la tête
-de son respectable bienfaiteur Delosme est promenée
-en triomphe avec celle de Delaunay.</p>
-
-<p>En même temps une espèce de fureur commençait
-à éclater contre Flesselles, le prévôt
-des marchands, qu'on accusait de trahison.
-On prétendait qu'il avait trompé le peuple,
-en lui promettant plusieurs fois des armes
-qu'il ne voulait pas lui donner. La salle de
-l'Hôtel-de-Ville était pleine d'hommes encore
-tout bouillans d'un long combat, et pressés
-par cent mille autres qui, restés au-dehors,
-voulaient entrer à leur tour. Les électeurs
-s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux
-de la multitude. Celui-ci s'était d'abord défendu
-avec présence d'esprit, même avec fermeté.
-Ses discours produisaient quelqu'effet,
-mais autour de lui seulement; et plus loin
-les mots de traître, de perfide, se faisaient
-entendre au milieu des clameurs. La nouvelle
-de la prise de la Bastille, l'arrivée des vainqueurs,
-des vaincus, des blessés, des mourans,
-objets de sympathie ou de vengeance,
-porta au comble le désir de la multitude.
-<i>Vengeance!</i> Ce dernier cri étouffait tous les
-<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[p. 105]</a></span>
-autres. Dans ce moment, tous les regards
-se portèrent sur M. de Flesselles, qu'on accusait
-directement et tout haut. Il sentit qu'il
-était perdu; et pâle, tremblant, balbutiant:
-«Puisque je suis suspect à mes concitoyens,
-dit-il, il est indispensable que je me retire.»
-Un des électeurs lui dit qu'il était responsable
-des malheurs qui allaient arriver par son
-refus de remettre les clés du magasin de la
-ville où étaient les armes et surtout les canons.
-Pour toute réponse, il tira les clés de
-sa poche, et les mit sur la table. La multitude
-se pressant alors autour du bureau, les uns
-lui dirent qu'il devait être retenu comme
-ôtage; d'autres, conduit au Châtelet; enfin
-d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal
-pour être jugé. Ce dernier mot était
-un arrêt de mort: et ce fut celui que saisit la
-fureur publique: <i>au Palais-Royal! au Palais-Royal!</i>
-devint le cri général: «Eh bien! messieurs,
-répondit alors M. de Flesselles d'un
-air assez tranquille, allons au Palais-Royal.»
-Il se lève; on l'environne; on le presse; il
-traverse la salle, entouré d'une escorte irritée
-d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié,
-la haine, mais qui pourtant ne se permirent
-<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[p. 106]</a></span>
-aucune violence. Il descend avec eux l'escalier
-de l'Hôtel-de-Ville, leur parle de près,
-s'adresse à chacun d'eux, se justifie, leur dit:
-«Vous verrez mes raisons, je vous expliquerai
-tout.» Il tâchait de se faire un appui de
-ceux qui d'abord l'avaient fait trembler, et
-qui alors devenaient son escorte contre la
-multitude encore plus redoutable. Déjà, il était
-au bas de l'escalier, lorsqu'un jeune homme,
-un inconnu, s'approche et lui présente un
-pistolet, en lui disant: <i>Traître, tu n'iras pas
-plus loin</i>! Le magistrat chancelle et tombe.
-La foule se précipite sur son corps, le presse,
-l'étouffe, le perce, le déchire; on lui tranche
-la tête, que l'on porte en triomphe au bout
-d'une pique, comme celle du gouverneur
-de la Bastille. «J'ai vu moi-même, dit M. de
-Chateaubriand, un de ces cannibales assez
-proprement vêtu, ayant à sa boutonnière un
-morceau du cœur de l'infortuné Flesselles.»
-On a prétendu qu'avant de tuer ce malheureux
-citoyen, on lui avait présenté une lettre
-de lui, trouvée dans la poche de M. Delaunay,
-et dans laquelle le prévôt des marchands
-disait à ce gouverneur: <i>J'amuse les parisiens
-avec des cocardes et des promesses; tenez bon
-<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[p. 107]</a></span>
-jusqu'à ce soir, vous aurez du renfort.</i> Cette
-anecdote est contestée par plusieurs historiens.
-Presqu'au même instant, deux invalides
-qu'on avait dénoncés comme traîtres, furent
-pendus à une lanterne. Ce fut l'origine de ce
-supplice qui devint alors à la mode; la lanterne
-fut, dès ce moment, le cri de menace
-contre les ennemis de la révolution.</p>
-
-<p>Quelques jours s'étaient à peine écoulés,
-et le 22 juillet, la place de l'Hôtel-de-Ville fut
-de nouveau le théâtre de scènes également
-horribles. Les victimes furent Foulon, et son
-gendre Berthier de Sauvigny. Cette exécution
-populaire, fut le résultat d'une insurrection de
-commande. «A chaque instant, dit M. Thiers,
-les bruits les plus ridicules étaient répandus
-et accrédités. Tantôt on disait que les soldats
-des gardes-françaises avaient été empoisonnés,
-tantôt que les farines avaient été volontairement
-avariées, ou qu'on détournait leur arrivée;
-et ceux qui se donnaient les plus grandes
-peines pour les amener dans la capitale
-étaient obligés de comparaître devant un peuple
-aveugle qui les accablait d'outrages ou les
-couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions
-du moment. Cependant il est certain
-<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[p. 108]</a></span>
-que la fureur du peuple, qui, en général, ne
-sait, ni choisir, ni chercher long-temps ses
-victimes paraissait souvent dirigée soit par
-des misérables payés, comme on l'a dit, pour
-rendre les troubles plus graves, en les ensanglantant,
-soit seulement par des hommes plus
-profondément haineux. Foulon et Berthier
-furent poursuivis et arrêtés loin de Paris,
-avec une intention évidente. Il n'y eut de
-spontané à leur égard que la fureur de la
-multitude qui les égorgea. Foulon, ancien intendant,
-homme dur et avide, avait commis
-d'horribles exactions, et avait été un des ministres
-désignés pour succéder à Necker et à
-ses collègues. Il fut arrêté à Viry, quoiqu'il
-eût répandu le bruit de sa mort. On le conduisit
-à Paris, en lui reprochant d'avoir dit
-qu'il fallait faire manger du foin au peuple.
-On lui mit des orties au cou, un bouquet de
-chardons à la main, et une botte de foin derrière
-le dos. C'est en cet état qu'il fut traîné
-à l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier
-de Sauvigny, son gendre, était arrêté à Compiègne,
-sur de prétendus ordres de la commune
-de Paris, qui n'avaient pas été donnés.
-La commune écrivit aussitôt pour le faire relâcher,
-<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[p. 109]</a></span>
-ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina
-vers Paris, dans le moment où Foulon
-était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la rage des
-furieux. La populace voulait l'égorger; les représentations
-de Lafayette l'avaient un peu
-calmée, et elle consentait à ce que Foulon
-fût jugé; mais elle demandait que le jugement
-fût rendu à l'instant même, pour jouir sur-le-champ
-de l'exécution. Quelques électeurs
-avaient été choisis pour servir de juges; mais,
-sous divers prétextes, ils avaient refusé cette
-terrible magistrature. Enfin, on avait désigné
-Bailly et Lafayette, qui se trouvaient réduits
-à la cruelle extrémité de se dévouer à la rage
-de la populace, ou de sacrifier une victime.
-Cependant Lafayette, avec beaucoup d'art et
-de fermeté, temporisait encore; il avait plusieurs
-fois adressé la parole à la multitude avec
-succès. Le malheureux Foulon, placé sur un
-siége à ses côtés, eut l'imprudence d'applaudir
-à ses dernières paroles. «Voyez-vous, dit un
-témoin, ils s'entendent.» A ce mot, la foule
-s'ébranle, et se précipite sur Foulon. Lafayette
-fait des efforts incroyables pour le soustraire
-aux assassins; on le lui arrache de nouveau,
-et l'infortuné vieillard est pendu à un réverbère.
-<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[p. 110]</a></span>
-Sa tête est coupée, mise au bout d'une
-pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment,
-Berthier arrivait dans un cabriolet,
-conduit par des gardes, et poursuivi par la
-multitude. On lui montre la tête sanglante,
-sans qu'il se doute que c'est la tête de son
-beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où
-il prononce quelques mots pleins de courage
-et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude,
-il se dégage un moment, s'empare
-d'une arme, se défend avec fureur, et succombe
-bientôt comme le malheureux Foulon.
-Ces meurtres avaient été commis par des ennemis
-de Foulon ou de la chose publique;
-car, si la fureur du peuple à leur aspect, avait
-été spontanée, comme la plupart de ses mouvemens,
-leur arrestation avait été combinée.»</p>
-
-<p>Une circonstance atroce manque au récit
-qu'on vient de lire. Quelques-uns des bourreaux
-de Foulon, après lui avoir coupé la
-tête, lui mirent un bâillon et une poignée de
-foin dans la bouche, et portèrent cette effroyable
-figure au Palais-Royal, tandis que
-d'autres traînaient son cadavre dans la fange.</p>
-
-<p>Le malheureux Berthier ne fut pas traité
-moins atrocement que son beau-père. Il se
-<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[p. 111]</a></span>
-trouva un monstre capable de lui arracher le
-cœur, et de le présenter tout sanglant aux yeux
-de la multitude.</p>
-
-<p>«Ces lâches barbaries, dit un historien contemporain,
-consternèrent d'abord tous les
-amis de la révolution, et firent mettre en
-doute si les Français méritaient d'être libres.
-Les ennemis de la liberté en tirèrent avantage;
-et dès le lendemain, ceux d'entre eux
-qui, sous le voile du patriotisme, ne voulaient
-qu'une modification dans le gouvernement,
-cherchèrent à faire porter, par l'assemblée
-nationale, un décret qui, réprimant
-l'effervescence populaire, eût laissé les représentans
-du peuple, exposés sans défense, aux
-attaques du despotisme, encore armé d'une
-grande puissance. Ce ne fut pas sans peine que
-Mirabeau para le coup.»</p>
-
-<p>Bailly et Lafayette furent remplis de douleur
-et d'indignation, à la vue de ces attentats,
-auxquels ils s'étaient opposés de toutes
-leurs forces. Lafayette donna sa démission du
-commandement de la garde parisienne, et ne
-consentit à le reprendre, qu'après les plus
-vives instances.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[p. 112]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="ASSASSINATS_POPULAIRES" id="ASSASSINATS_POPULAIRES"></a>
- ASSASSINATS POPULAIRES<br />
- <span class="x-smaller">A SAINT-GERMAIN ET A SAINT-DENIS.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>L'effervescence sanguinaire qui avait donné
-lieu à ces effroyables barbaries au sein de la
-capitale s'était communiquée de proche en
-proche à plusieurs villes voisines. Le 18 juillet,
-toute la populace de Saint-Germain, et
-une multitude d'hommes et de femmes accourus
-des environs, avaient massacré dans
-cette ville un marchand de grains, nommé
-Sauvage, et, suivant l'usage féroce qui venait
-de s'établir, avaient porté dans toutes
-les rues sa tête au bout d'une pique. L'assemblée
-nationale envoya une députation à
-Saint-Germain pour y haranguer le peuple;
-elle y fut méconnue, huée, et sur le point
-d'être mise à la lanterne.</p>
-
-<p>Ce ne fut qu'aux instances de l'évêque de
-Chartres, qui se jeta à genoux aux pieds des
-<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[p. 113]</a></span>
-assassins, que l'on laissa la vie à un autre
-marchand de blé, nommé Thomassin, auquel
-les juges-bourreaux avaient déjà passé
-le fatal cordon. L'évêque prit ce malheureux
-dans sa voiture, promettant aux farouches
-sicaires qu'il le ferait mettre dans les prisons
-de Versailles; promesse qu'il fut obligé de
-tenir, car les assassins eurent l'audace de le
-suivre pour s'assurer, par leurs propres yeux,
-si on ne leur avait pas manqué de parole. Ce
-qu'il y a de remarquable, c'est que dans
-toutes les exécutions de cette nature, il régnait
-une espèce d'ordre qui les rendait encore
-plus atroce. Dans celle dont on vient
-de parler, on vit mêler les exercices de piété
-à la plus cruelle barbarie: avant de pendre
-Thomassin, on voulait qu'il reçût les derniers
-sacremens; on était même allé chercher un
-prêtre pour les lui administrer. «C'étaient ordinairement,
-dit l'auteur auquel nous empruntons
-ces faits, c'étaient des femmes, plus
-furieuses encore que les hommes les plus
-furieux dans ces attroupemens, qui unissaient
-le crime au signe sacré de la religion qui le
-proscrit.»</p>
-
-<p>Quelque temps après, il se commit à Saint-Denis
-<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[p. 114]</a></span>
-un assassinat plus cruel encore dans
-son principe et dans la manière dont il fut
-exécuté.</p>
-
-<p>Les habitans de cette ville avaient pour
-maire un honnête bourgeois, nommé Châtel,
-qui faisait tous ses efforts pour fournir des
-grains à ses administrés. Ce soin était devenu
-aussi difficile que dangereux par la proximité
-de la capitale, dont la population affamée,
-enlevait, dévorait toutes les subsistances
-qu'elle pouvait saisir à sept à huit lieues à la
-ronde, et même à une plus grande distance.</p>
-
-<p>Le maire Châtel avait, par caractère, ce
-qu'on appelait alors les <i>formes aristocratiques</i>;
-il ne pouvait s'habituer à regarder comme ses
-égaux toute cette foule d'hommes depuis surnommés
-sans-culottes, qui se croyaient autant
-de souverains. Cette manière d'être indisposa,
-contre le malheureux maire, toute
-cette classe brutale, qui à ses vices particuliers
-unissait déjà la férocité de l'orgueil.
-Répandus dans les cabarets, ils dissertaient
-avec ivresse sur les exploits sanglans de la
-populace parisienne, en se reprochant, dans
-leur grossier langage, de n'avoir pas encore
-imité leurs braves frères de la capitale. De
-<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[p. 115]</a></span>
-propos en propos, ils arrivèrent au projet
-d'en faire autant, du projet, au choix des
-victimes, et le maire aristocrate fut désigné:
-il fut résolu qu'on lui couperait la tête.</p>
-
-<p>Cependant aucun d'eux n'avait à élever la
-moindre plainte contre son administration;
-le maire Châtel n'avait d'autres torts à leurs
-yeux que d'être aristocrate. La justice que
-l'on rendait généralement à sa probité est
-prouvée par la conversation qu'eut avec lui
-un de ses assassins, le jour même qu'il périt
-sous les coups d'une multitude forcenée. Cet
-homme l'avait abordé dans la rue, et lui avait
-demandé une prise de tabac: «Tenez, monsieur
-le maire, lui avait-il dit, vous êtes un
-brave homme, nous le savons bien; mais cependant
-il est sûr que nous jouerons ce soir
-à la boule avec votre tête, tout comme il est
-vrai que vous venez de me donner une prise
-de tabac.»</p>
-
-<p>Cette atroce prédiction ne tarda pas à s'accomplir.
-Les scélérats se rassemblent bientôt
-sur la place pour consommer leur forfait. Le
-commandant de la garde nationale, au lieu de
-faire prendre les armes aux bourgeois, qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[p. 116]</a></span>
-ne demandaient qu'à marcher contre les séditieux,
-voulut pérorer poliment, dans l'espoir
-de calmer leur rage, et leur parler longuement
-de la liberté et de l'obéissance aux
-lois; ils l'écoutent néanmoins, feignent de
-céder à ses raisons, et rentrent dans les cabarets,
-où, se moquant de lui, ils prennent
-une nouvelle dose d'ivresse; puis, tout-à-coup,
-ils sortent furieux, investissent la maison
-du maire, qui, cependant, parvient à leur
-échapper et à se réfugier dans une église; il
-se cache dans le clocher; mais, dans sa précipitation,
-il heurte, et fait tinter le battant
-d'une cloche; les cannibales accourent à ce
-bruit, font sortir l'infortuné de son asile; lui
-arrachent ses habits, le traînent dans les rues,
-le chargent d'injures et de coups, et le couvrent
-de plaies. Dans cet état, une partie
-d'entre eux veut le mener à Paris; d'autres
-s'y opposent énergiquement, et prétendent
-l'immoler sur la place. Parmi ces derniers, se
-trouve une femme, plus féroce que la plus
-cruelle tigresse; cette misérable se jette sur
-le maire, le saisit par ses cheveux, inondés
-du sang qui sortait à flots de ses blessures, et,
-<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[p. 117]</a></span>
-vomissant contre l'infortuné les plus horribles
-imprécations, lui enfonce lentement, et
-à plusieurs reprises, un mauvais couteau dans
-le sein.</p>
-
-<p>Bientôt Châtel expire dans cet affreux supplice;
-ses assassins lui coupent, ou plutôt
-lui scient la tête, et, avec ce trophée, hissé
-au bout d'une pique, s'acheminent vers Paris
-pour en faire hommage à la populace de
-cette ville. Mais à cette époque, la garde nationale
-avait déjà pris une certaine consistance;
-elle repoussa cette horde féroce, très-peu
-considérable, qu'elle aurait peut-être
-mieux fait d'arrêter.</p>
-
-<p>Il sera toujours inconcevable qu'un aussi
-petit nombre de scélérats ait osé commettre
-publiquement de telles horreurs; c'est un
-prodige honteux dont toutes les phases de la
-révolution ont donné des exemples.</p>
-
-<p>Des personnes, en position d'observer le
-mouvement qui précéda le meurtre du maire
-de Saint-Denis, ont attesté qu'aucune influence
-étrangère, aucun ordre supérieur n'avaient
-dirigé ces assassins; ils massacrèrent
-Châtel pour imiter les Parisiens, qui avaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[p. 118]</a></span>
-traité de la même manière le prévôt des marchands,
-Flesselles, et plusieurs autres, ainsi
-que nous l'avons vu: c'étaient de misérables
-et féroces imitateurs qui faisaient ce qu'ils
-avaient vu faire. Ce déplorable événement
-eut lieu le 2 ou le 3 août 1789.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[p. 119]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="JOURNEES_SANGLANTES" id="JOURNEES_SANGLANTES"></a>JOURNÉES SANGLANTES<br />
- <span class="x-smaller">DES 5 ET 6 OCTOBRE 1789,</span><br />
- <span class="xx-smaller">A PARIS ET A VERSAILLES.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>La rareté des subsistances fut le prétexte
-de l'insurrection qui éclata dans ces deux
-journées. Le peuple, ému par les discussions
-de l'assemblée nationale, vexé par des patrouilles
-continuelles, souffrant de la faim,
-était soulevé. Bailly et le ministre Necker
-n'avaient rien oublié pour faire arriver des
-vivres en abondance; mais, soit la difficulté
-des transports, soit les pillages qui avaient
-lieu sur la route, soit, surtout, l'impossibilité
-de suppléer au mouvement spontané du commerce,
-les farines manquaient. Le 4 octobre,
-l'agitation redoubla. On parlait du prochain
-départ du roi pour Metz, de la nécessité d'aller
-le chercher à Versailles; on demandait du
-pain à grands cris. De nombreuses patrouilles
-<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[p. 120]</a></span>
-réussirent à contenir le peuple. La nuit fut
-assez calme; mais le lendemain 5, dès le matin,
-les attroupemens recommencèrent.</p>
-
-<p>Les femmes jouèrent le principal rôle dans
-les scènes que nous allons essayer de décrire.
-On avait prévu qu'un premier attroupement,
-formé par des hommes, serait facilement dissipé
-par les gardes nationales; on n'eût pas
-craint d'agir contre une horde de séditieux;
-mais on était fondé à croire que personne ne
-voudrait repousser des femmes à coups de
-fusil ou de baïonnettes, et ce fut par des femmes
-que les meneurs firent commencer la
-journée. On les vit, dès le matin, courir dans
-les rues, et criant qu'il n'y avait point de pain
-chez les boulangers. Bientôt après, elles inondèrent
-la place de l'Hôtel-de-Ville. Des hommes
-voulurent se joindre à elles, mais elles
-s'y opposèrent, disant que les hommes ne
-savaient point agir. Elles se précipitèrent alors
-sur un bataillon de la garde nationale, qui
-était rangé en bataille sur la place, et le firent
-reculer à coups de pierres. Dans ce moment,
-une porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville
-fut envahie; des brigands, armés de piques,
-s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent
-<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[p. 121]</a></span>
-y mettre le feu. On parvint à les écarter, mais
-ils s'emparèrent de la porte qui conduisait à
-la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les
-faubourgs alors s'ébranlèrent. Le nommé
-Maillard, l'un de ceux qui s'étaient distingués
-à la prise de la Bastille, entreprit de délivrer
-l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. Son
-projet était de les réunir, sous prétexte d'aller
-à Versailles, mais cependant sans les y conduire.
-Il prit un tambour, et les entraîna bientôt
-à sa suite, au cri mille fois répété: <i>A
-Versailles! à Versailles!</i> Ces femmes portaient
-des bâtons, des manches à balai, des fusils,
-et des coutelas. Avec cette singulière armée,
-Maillard descendit le quai, traversa le Louvre,
-fut forcé, malgré lui, de conduire ces femmes
-à travers les Tuileries, et arriva aux
-Champs-Élysées. Là, il fut décidé de nouveau
-qu'il fallait aller à Versailles.</p>
-
-<p>«Voici, dit un témoin oculaire, de quelle
-manière s'opéra ce débordement populaire,
-qui s'étendit jusqu'à Versailles. Une horde de
-femmes, ou plutôt de bacchantes, dont quelques-unes
-étaient à cheval sur des canons,
-ouvraient la marche, en forçant de les suivre
-toutes les personnes de leur sexe que la curiosité
-<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[p. 122]</a></span>
-avait attirées dans les rues ou à la
-porte des boutiques. Elles étaient précédées
-de Maillard, qui paraissait à leur tête, l'épée
-nue à la main. Quelques autres hommes, armés
-de piques et de fusils, étaient confondus
-avec elles, mais ne faisaient que la plus petite
-portion de cette armée bizarre. Il pleuvait
-abondamment, de sorte que toutes ces malheureuses,
-dont plusieurs étaient pâles, tremblantes,
-transies de froid, ressemblaient assez
-bien à des cadavres nouvellement retirés du
-fond des eaux.»</p>
-
-<p>A son arrivée à Versailles, cette foule ayant
-rencontré plusieurs gardes-du-corps, commença
-par les accabler d'injures, puis les poursuivit
-à coups de fusil; heureusement aucun
-de ces militaires ne fut atteint. Une députation
-de douze de ces femmes, fut admise dans
-l'appartement du roi, ou plutôt s'y introduisit
-avec une députation que l'assemblée nationale
-avait envoyée au monarque. L'une d'elles,
-nommée Louise Chabry, chargée de la supplique
-que ses compagnes avaient à présenter,
-demeura interdite à la vue du roi, put à peine
-prononcer ces mots: <i>Du pain</i>, et s'évanouit.
-Bientôt revenue à elle, lorsqu'elle voulut baiser
-<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[p. 123]</a></span>
-la main du monarque, celui-ci l'embrassa,
-et la chargea, ainsi que celles qui l'avaient
-accompagnée, de dire au peuple, qu'il allait
-donner des ordres pour faire venir des grains
-de Senlis et de Lagny, et faire disparaître les
-obstacles qui pourraient retarder leur arrivée.</p>
-
-<p>Satisfaites de cette réponse, ces femmes allaient
-rejoindre la multitude, aux cris de
-<i>Vive le roi</i>! Mais on leur demanda d'autres
-preuves, des promesses qu'elles rapportaient,
-qu'une attestation verbale. Leurs commettantes
-les accusèrent de s'être laissé séduire; les
-unes voulaient les mettre en pièces, les autres,
-les conduire à la plus prochaine lanterne
-pour les pendre. Les gardes-du-corps, commandés
-par le comte de Guiche, accoururent
-pour dégager ces malheureuses; des coups de
-fusil partirent des deux côtés; deux gardes-du-corps
-tombèrent, plusieurs femmes furent
-blessées. Non loin de là, un homme du peuple,
-à la tête de quelques femmes, pénétra à
-travers les rangs des bataillons, et s'avança
-jusqu'à la grille du château. M. de Savonnières
-le poursuivit, mais il reçut un coup de feu,
-qui lui cassa le bras. Le roi, instruit du danger,
-fit ordonner à ses gardes de ne pas faire
-<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[p. 124]</a></span>
-feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis
-qu'ils opéraient ce mouvement, quelques
-coups de fusil furent échangés entre eux et la
-garde nationale de Versailles, sans qu'on pût
-savoir de quelle part étaient venus les premiers
-coups.</p>
-
-<p>La nuit fut assez paisible; l'arrivée des gardes
-nationales parisiennes, commandées par
-Lafayette, rétablit la sécurité, et donna lieu
-de croire qu'il n'y avait à craindre aucun
-événement fâcheux.</p>
-
-<p>Cependant, dès cinq heures du matin, la
-multitude arrivée la veille commençait à se
-réveiller; déjà elle s'était ébranlée, déjà un
-jeune homme de quinze à seize ans, traîné
-par une vingtaine de bandits, avait été suspendu
-à une lanterne. Au même instant, un
-cri général s'élève: <i>Aux gardes-du-corps! Aux
-gardes-du-corps!</i> A ce signal, les bourreaux
-abandonnent leur victime; on coupe la corde
-qui déjà suspendait le jeune homme, et ce
-malheureux s'enfuit à toutes jambes; c'était
-un garçon d'écurie des gardes-du-corps. Les
-brigands avaient voulu enlever les chevaux
-confiés à sa garde; et ce courageux enfant,
-armé d'une fourche, les avait repoussés de
-<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[p. 125]</a></span>
-toutes ses forces. C'était pour le punir de sa
-résistance, qu'on avait voulu le pendre.</p>
-
-<p>Au signal donné contre les gardes-du-corps,
-une populace immense était accourue de toutes
-parts. Cette multitude n'était pas seulement
-composée d'individus arrivés de Paris,
-mais de beaucoup de gens de Versailles, qui,
-dans cette circonstance, rivalisèrent de fureur
-avec ceux qui venaient détruire la source
-de leurs richesses et de leur prospérité; jusque
-là, à part les coups de feu qui avaient été
-échangés la veille, ce mouvement n'avait eu
-qu'une physionomie tumultueuse et burlesque.
-La scène changea de face, l'horrible ne
-tarda pas à venir s'y mêler. Bientôt on vit
-paraître au bout d'une pique, la tête d'un
-garde du-corps, qui fut suivie, en peu d'instans,
-d'une autre tête. Ces malheureux militaires,
-n'ayant pas d'appui, et à qui même
-toute résistance était défendue, fuyaient, éperdus,
-de toutes parts, et rencontraient partout
-des bourreaux, à qui ils n'échappaient que
-couverts de sang et de blessures. Ils étaient
-dans cette affreuse situation, lorsque le général
-Lafayette parut, à la tête de ses gardes nationales,
-qui les prirent sous leur protection,
-<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[p. 126]</a></span>
-et balayèrent le château de tous les brigands
-qui s'en étaient emparés. Dans le même temps,
-on voyait courir dans toutes les avenues, une
-multitude de chevaux fougueux, renversant
-de côté et d'autre les cavaliers qui les avaient
-montés; c'étaient des hommes de la populace
-de Paris qui s'étaient rendus maîtres des écuries,
-et croyaient ces chevaux de bonne prise.
-Quant à ceux qui avaient assiégé le château,
-il est certain qu'ils en voulaient aux jours de
-la reine, qui ne dut son salut qu'à la fidélité
-des gardes-du-corps, qui se défendirent héroïquement,
-quoiqu'en très-petit nombre, et ne
-cédèrent le terrain que pied à pied, et en se
-défendant de porte en porte. L'un d'eux se fit
-égorger, en défendant l'issue qui conduisait à
-l'appartement de la reine. Cette princesse était
-dans son lit pendant le combat, ou plutôt
-pendant le massacre, et n'eut que le temps
-de se sauver à moitié nue, dans la chambre
-du roi. Entrés dans l'appartement qu'elle venait
-de quitter, les brigands, irrités de ne pas
-la trouver, bouleversèrent son lit et le lardèrent
-de coups de pique et de poignard.</p>
-
-<p>Dans cette déplorable journée, ce furent les
-anciens gardes-françaises qui protégèrent
-<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[p. 127]</a></span>
-les gardes-du-corps avec le plus d'efficacité.
-Postés près château, lorsqu'ils entendirent
-le tumulte, ils accoururent, et dispersèrent
-les brigands; puis, s'étant présentés à la porte
-derrière laquelle étaient retranchés les gardes-du-corps.
-«Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-françaises
-n'ont pas oublié qu'à Fontenoi
-vous avez sauvé leur régiment!»</p>
-
-<p>Tous les partis s'accordent à louer la présence
-d'esprit et l'infatigable dévoûment du
-général Lafayette dans cette déplorable circonstance;
-il y courut plusieurs fois risque
-de la vie, et ce fut lui qui dirigea les secours
-envoyés aux gardes-du-corps. La famille
-royale, la cour entière, eût été massacrée
-sans lui. Aussi madame Adélaide, tante du
-roi, accourut à lui, et le serra dans ses bras,
-en lui disant: «Général, vous nous avez
-sauvés.»</p>
-
-<p>Les deux têtes qui avaient été vues au bout
-des piques furent portées à Paris par deux
-jeunes gens de douze à quinze ans. On rapporte
-que ceux qui les accompagnaient, les
-firent entrer chez un perruquier, et le forcèrent
-de friser les cheveux de ces têtes livides,
-encore toutes dégoûtantes de sang. Ces deux
-<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[p. 128]</a></span>
-malheureux gardes-du-corps immolés se
-nommaient Deshuttes et Varicourt; ce dernier
-avait péri en défendant l'appartement
-de la reine.</p>
-
-<p>Lafayette fit suivre ces bandes, à leur départ
-de Versailles, par un détachement de
-l'armée, qui avait ordre de les empêcher de
-revenir sur leurs pas. Le général avait ordonné
-de désarmer les brigands qui portaient
-au bout de leurs piques les têtes des gardes-du-corps.
-Cet horrible trophée leur fut arraché,
-et il n'est point vrai qu'il ait précédé la
-voiture du roi revenant à Paris.</p>
-
-<p>Le retour du roi dans la capitale fut la
-conséquence de cette insurrection. Louis XVI
-fit son entrée, au milieu d'une affluence considérable,
-et fut reçu par Bailly à l'Hôtel-de-Ville.
-Les mêmes femmes qui étaient venues
-la veille lui demander du pain, ouvraient la
-marche, et portaient des rameaux d'arbres en
-signe de triomphe. La populace qui formait
-une espèce d'avant-garde, chantait victoire,
-et criait: «Nous allons avoir du pain, nous
-amenons le boulanger, la boulangère et le
-petit mitron!» Cela voulait dire le roi, la
-reine et le dauphin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[p. 129]</a></span></p>
-
-
-<p>«Je reviens avec confiance, dit le roi, au
-milieu de mon peuple de Paris.» Bailly rapporta
-ces paroles à ceux qui ne pouvaient les
-entendre, mais il oubliait le mot <i>confiance</i>.—Ajoutez
-<i>avec confiance</i>, dit la reine. «Vous
-êtes plus heureux, reprit Bailly, que si je
-l'avais prononcé moi-même.»</p>
-
-<p>Ce fut à la suite de cette réception que la
-famille royale se rendit au Palais des Tuileries,
-qui n'avait pas été habité depuis un
-siècle.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[p. 130]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="LE_MARQUIS_DE_FAVRAS" id="LE_MARQUIS_DE_FAVRAS"></a>
- LE MARQUIS DE FAVRAS.</h2>
-</div>
-
-
-<p>Lorsque de grands personnages trempent
-dans une conspiration éventée, malheur aux
-subalternes qu'ils ont honorés de leur confidence
-intime! Le puissant sauve sa tête en
-sacrifiant celles de ses infortunés serviteurs,
-et en devenant quelquefois leur plus accablant
-accusateur. La fin tragique de La Mole
-et de Coconas, dans les derniers temps du
-règne de Charles IX, fut une preuve bien
-évidente de cette triste vérité. Monsieur, duc
-d'Alençon, frère du roi, prince ambitieux et
-impatient du despotisme de sa mère, avait
-formé le complot de se retirer de la cour, et
-d'aller se mettre à la tête des huguenots et
-des mécontens. Ce projet ayant été découvert,
-il eut la lâcheté, pour se justifier, de livrer,
-pour ainsi dire, pieds et poings liés, La Mole,
-qu'il appelait son ami, Coconas et plusieurs
-autres de ses confidens. Le marquis de Favras
-<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[p. 131]</a></span>
-semble avoir été, en 1790, victime d'une intrigue
-du même genre. L'obscurité de son
-procès et quelques mots prononcés tout récemment
-encore, à l'une de nos deux tribunes,
-par un vénérable contemporain du malheureux
-Favras, ne permettent point de douter
-de son innocence.</p>
-
-<p>Le marquis de Favras était né à Blois, en
-1745, d'une famille de magistrats. Il entra
-dans la carrière des armes, et se vit à même
-d'acquérir la charge de lieutenant des Suisses
-de la garde de Monsieur, charge dont il se
-démit en 1786.</p>
-
-<p>Favras avait une imagination ardente et
-fertile en projets; il en proposait dans tous
-les temps et sur une foule de matières. Il
-s'occupait surtout de finances, et avait composé
-un plan volumineux pour la liquidation,
-en vingt années, des dettes de l'état.</p>
-
-<p>Dès le commencement de la révolution, il
-se rendit suspect, en proposant plusieurs plans
-politiques qui n'étaient pas du goût de la majorité
-de la nation.</p>
-
-<p>Enfin, en 1790, on l'accusa d'avoir offert
-au gouvernement de lever sur les frontières
-de France une armée de cent quarante-quatre
-<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[p. 132]</a></span>
-mille hommes, pour s'opposer à la
-nouvelle constitution, en commençant par
-assembler douze cents cavaliers bien armés,
-et portant en croupe douze cents fantassins
-déterminés. Ces deux mille quatre cents
-hommes, suivant le projet qu'on lui attribuait,
-devaient entrer à Paris par les trois
-portes principales, assassiner Bailly et Lafayette,
-enlever le roi et sa famille pour les
-conduire à Péronne, où une armée de vingt
-mille hommes devait les attendre.</p>
-
-<p>Favras, traduit devant le Châtelet, s'y défendit
-avec calme, et nia tous les complots
-qu'on lui imputait. «Cet accusé, dit Prudhomme,
-dans son <i>Journal des révolutions de
-Paris</i>, parut devant ses juges avec tous les
-avantages que donne l'innocence, et qu'il sut
-faire valoir, parce qu'à un esprit orné, il
-joignait la facilité de s'exprimer avec grâce.
-Ses paroles avaient même un charme dont il
-était difficile de se défendre. Il avait de la douceur
-dans le caractère, de la décence dans le
-maintien. Il était d'une taille avantageuse,
-d'une physionomie noble. La croix de Saint-Louis,
-dont il était décoré, contribuait à
-rehausser sa bonne mine. Ses cheveux commençaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[p. 133]</a></span>
-à blanchir, il avait alors quarante-six
-ans; il était naturellement froid et réservé,
-parlait peu, et réfléchissait beaucoup. Dans
-tout le cours de sa défense, il ne perdit jamais
-cette attitude noble qui convient à l'innocent.
-Favras répondit à toutes les questions
-avec netteté, sans embarras. Les juges restèrent
-pendant six heures aux opinions, et
-condamnèrent l'accusé à être pendu et à faire
-préalablement amende honorable. A trois heures
-du soir, le 18 février 1790, il fut conduit
-au lieu de son supplice. Les cheveux épars, les
-mains liées, assis dans l'infâme tombereau, il
-n'en conserva pas moins le calme et la majesté
-de sa figure. Arrivé devant l'église de Notre-Dame,
-il descendit, prit des mains du greffier
-l'arrêt qui le condamnait, et en fit lui-même
-la lecture à haute voix. Lorsqu'il fut à
-l'Hôtel-de-Ville, il demanda à dicter une déclaration,
-dont voici un extrait: «En ce moment
-terrible, prêt à paraître devant Dieu,
-j'atteste en sa présence, à mes juges et à tous
-ceux qui m'entendent, que je pardonne aux
-hommes qui, contre leur conscience, m'ont
-accusé de projets criminels qui n'ont jamais
-été dans mon âme..... J'aimais mon roi; je
-<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[p. 134]</a></span>
-mourrai fidèle à ce sentiment; mais il n'y a
-jamais eu en moi ni moyen ni volonté d'employer
-des mesures violentes contre l'ordre de
-choses nouvellement établi..... Je sais que le
-peuple demande à grands cris ma mort;
-eh bien! puisqu'il lui faut une victime, je
-préfère que le choix tombe sur moi, plutôt
-que sur quelque innocent, faible peut-être,
-et que la présence d'un supplice non mérité
-jetterait dans le désespoir. Je vais donc expier
-des crimes que je n'ai pas commis.»</p>
-
-<p>Favras corrigea ensuite tranquillement les
-fautes d'orthographe et de ponctuation faites
-par le greffier, et dit un éternel adieu à ceux
-qui l'entouraient. Le juge rapporteur l'ayant
-invité à déclarer ses complices, il répondit:
-«Je suis innocent, j'en appelle au trouble où
-je vous vois.» Quand il fut sur l'échafaud,
-la douceur de son regard et la sérénité de son
-visage, enchaînèrent la rage des spectateurs,
-cruellement prévenus contre le patient, et
-commandèrent le silence; alors, il se tourna
-vers le peuple, et s'écria: «Braves citoyens,
-je meurs sans être coupable, priez pour moi
-le dieu de bonté.» Il dit ensuite au bourreau
-de faire son devoir, et de terminer ses jours.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[p. 135]</a></span></p>
-
-
-<p>Jamais exécution n'avait attiré autant de
-monde sur la place de Grève; des croisées
-furent louées jusqu'à 36 livres. Le public,
-personnage incompréhensible, tour-à-tour
-si féroce et si compatissant, après avoir demandé
-la mort de Favras avec acharnement,
-le jugea innocent, et fut sensible à sa mort.</p>
-
-<p>Il eût été possible de sauver cet innocent,
-si le peuple eût été plus tranquille et les juges
-plus disposés à braver sa fureur; mais, au lieu
-d'auditeurs cherchant à reconnaître l'innocence,
-on n'entendait que des énergumènes
-crier dans toutes les rues: <i>Favras à la lanterne</i>!
-Favras fut pendu à un gibet très-élevé,
-afin que le peuple pût voir, de tous les points
-qui avoisinent la place de Grève, qu'il était
-bien réellement exécuté. Malgré cette attention
-pour satisfaire une curiosité barbare,
-on répandit depuis que M. de Favras était
-vivant, que l'exécuteur l'avait suspendu par
-les aisselles et avait fait semblant de l'étrangler.
-«Ce jugement, dit un historien de la révolution,
-n'a point honoré ceux qui l'ont rendu, et
-surtout celui d'entr'eux qui ne craignit pas de
-dire à celui qu'il condamnait que sa vie était
-un sacrifice nécessaire à la tranquillité publique.
-<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[p. 136]</a></span>
-Des jugemens où l'on pouvait faire entrer
-de telles considérations, en préparaient
-d'atroces qui devaient retomber sur la tête
-des magistrats pusillanimes qui avaient pu
-prendre pour règle de leurs devoirs une autre
-autorité que le cri de leur conscience.»</p>
-
-<p>Ajoutons à ces détails la relation succincte
-que M. Thiers a donnée de cet événement, et
-qui confirmera pleinement ce que l'on vient
-de lire.</p>
-
-<p>«Favras, dit cet historien, montra à ses
-derniers momens une fermeté digne d'un
-martyr, et non d'un intrigant. Il protesta de
-son innocence, et demanda à faire une déclaration
-avant de mourir. L'échafaud était dressé
-sur la place de Grève. On le conduisit à
-l'Hôtel-de-Ville, où il demeura jusqu'à la nuit.
-Le peuple voulait voir pendre un marquis, et
-attendait avec impatience cette égalité dans
-les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu
-des communications avec un grand de l'État
-qui l'avait engagé à disposer les esprits en faveur
-du roi. Comme il fallait faire quelques
-dépenses, ce seigneur lui avait donné cent
-louis, qu'il avait acceptés. Il assura que son
-crime se bornait là, et il ne nomma personne.
-<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[p. 137]</a></span>
-Cependant il demanda si l'aveu des noms
-pourrait le sauver. La réponse qu'on lui fit
-ne l'ayant pas satisfait: «En ce cas, dit-il, je
-mourrai avec mon secret», et il s'achemina
-vers le lieu du supplice avec une grande fermeté.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[p. 138]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="INSURRECTION_DE_NANCY" id="INSURRECTION_DE_NANCY"></a>
- INSURRECTION DE NANCY.<br />
- <span class="xx-smaller">DÉVOUEMENT HÉROÏQUE DU JEUNE DESILLES.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Les idées révolutionnaires se répandant
-avec débordement dans les masses, qui les recueillaient
-avec un fanatique enthousiasme,
-avaient fini par gagner l'armée; et, malgré les
-louables efforts de plusieurs chefs énergiques,
-les liens si salutaires de la discipline s'en trouvaient
-singulièrement affaiblis. Des révoltes
-avaient éclaté sur plusieurs points. A Metz,
-les soldats enfermèrent leurs officiers, s'emparèrent
-des drapeaux et des caisses, et voulurent
-même mettre à contribution la municipalité.
-Le général Bouillé courut le plus
-grand danger, et parvint à réprimer la sédition.</p>
-
-<p>Bientôt après, une révolte du même genre
-et plus grave par ses conséquences, se manifesta
-à Nancy. Des régimens suisses y prirent
-part, et on eut lieu de craindre, si cet exemple
-<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[p. 139]</a></span>
-était suivi, que bientôt tout le royaume ne
-se trouvât livré aux excès réunis de la soldatesque
-et de la populace. L'assemblée nationale
-elle-même en trembla; elle rendit un
-décret contre les rebelles. L'officier chargé
-de son exécution se rendit à Nancy, et le fit
-proclamer; mais il fut couvert de huées par le
-peuple et par les soldats, et ne put s'échapper
-de la ville qu'après avoir couru les plus grands
-périls. Alors Bouillé reçut ordre de marcher
-sur Nancy, pour que force restât à la loi. Il
-n'avait que peu de soldats sur lesquels il pût
-compter; heureusement les troupes naguère
-révoltées à Metz, humiliées de ce qu'il n'osait
-pas se fier à elles, demandèrent à marcher
-contre les rebelles. Les gardes nationales
-offrirent également leurs services, et le général
-s'avança avec ces forces réunies et une
-cavalerie nombreuse sur Nancy. Sa position
-était embarrassante, parce qu'il ne pouvait
-faire agir sa cavalerie, et que son infanterie
-était bien inférieure en nombre pour
-attaquer les rebelles secondés de la populace,
-il n'avait que trois mille hommes de pied et
-quatorze cents cavaliers. Les insurgés étaient
-au nombre d'environ dix mille. Néanmoins, le
-<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[p. 140]</a></span>
-général leur parla avec la plus grande fermeté,
-et parvint à leur imposer. Il y eut des pourparlers,
-et les révoltés parurent décidés à
-mettre bas les armes, et même à évacuer la
-ville, ainsi que Bouillé l'exigeait. Déjà ils avaient
-remis en liberté quelques officiers dont ils
-s'étaient emparés, et le régiment du roi défilait
-pour sortir de Nancy. Le général croyait
-tout pacifié, lorsqu'une querelle s'engagea
-entre son avant-garde, la populace armée et
-un grand nombre de soldats qui, n'ayant pas
-suivi leurs drapeaux, se disposaient à tirer
-sur les troupes fidèles; une grosse pièce
-d'artillerie était prête à vomir la mitraille.</p>
-
-<p>Un jeune officier du régiment du roi, nommé
-Desilles, voulut empêcher l'effusion du
-sang, et ramener les troupes à la subordination.
-Il parvient à contenir les furieux pendant
-quelque temps; il se précipite sur la bouche
-du canon, et, quand on l'en a arraché, il saute
-sur une autre pièce de vingt-quatre, et s'assied
-sur la lumière. La mort fut le prix de
-son zèle: les rebelles tirèrent sur lui, et le
-percèrent de plusieurs balles.</p>
-
-<p>En même temps, ils mettent le feu à une
-pièce d'artillerie, et une soixantaine de soldats
-<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[p. 141]</a></span>
-ou de gardes nationaux tombent morts,
-atteints de la mitraille qu'elle vomit; alors,
-les soldats, furieux, s'élancent sur les insurgés.
-Bouillé se met à leur tête, et pénètre
-dans la ville au milieu d'une grêle de balles
-qui partent de toutes parts, des portes, des
-fenêtres, des toits et même des caves; Bouillé
-perdit quinze cents hommes; mais la perte
-des insurgés fut aussi très-considérable; il
-fallut gagner sur eux le terrain pied à pied.
-Enfin, maître des principales places, Bouillé
-obtint la soumission des rebelles, et les fit
-sortir de la ville. Cet événement, qui eut lieu le
-31 août 1790, répandit une joie générale, et calma
-les craintes qu'on avait conçues pour la tranquillité
-du royaume. Bouillé reçut du roi et
-de l'assemblée des félicitations et des éloges;
-plus tard, il fut calomnié, et l'on accusa sa
-conduite de cruauté; cependant elle était
-irréprochable et exemplaire, et dans le moment
-elle fut applaudie comme telle.</p>
-
-<p>Le beau dévoûment du jeune Desilles, qui
-aurait dû désarmer ses bourreaux furieux,
-fut l'objet des éloges de l'assemblée constituante,
-et la sculpture, la peinture, le théâtre
-se chargèrent à l'envi de son apothéose!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[p. 142]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="INSURRECTION_DU_CHAMP-DE-MARS" id="INSURRECTION_DU_CHAMP-DE-MARS"></a>
- INSURRECTION DU CHAMP-DE-MARS.<br />
- <span class="xx-smaller">COURAGE DE BAILLY, MAIRE DE PARIS.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>Le départ du roi et de la famille royale,
-et leur arrestation à Varennes, avaient été
-saisis avidement, comme prétexte de déchéance,
-par le parti des républicains. Un rapport
-fut fait à l'assemblée nationale sur cet
-événement; et, après des débats orageux,
-dans lesquels la monarchie trouva d'éloquens
-et nombreux défenseurs, l'assemblée rendit
-un décret qui proclamait l'inviolabilité du
-monarque. Ce décret fut rendu par une immense
-majorité. Robespierre et quelques-uns
-de ses amis politiques déclamèrent seuls contre
-le roi, et le comparèrent aux plus abominables
-tyrans de l'antiquité.</p>
-
-<p>La décision de l'assemblée excita la rage
-des républicains. Robespierre se leva, et protesta
-hautement au nom de l'humanité. Aussitôt
-ce parti eut recours à l'insurrection, sa
-<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[p. 143]</a></span>
-ressource ordinaire. Dans la soirée, il y eut
-un grand tumulte à la société des Jacobins.
-Une pétition y fut rédigée pour demander,
-ou plutôt enjoindre à l'assemblée, qu'elle
-déclarât le roi déchu, comme perfide et traître
-à ses sermens, et qu'elle pourvût à son
-remplacement par tous les moyens constitutionnels.
-Il fut résolu que le lendemain cette
-pétition serait portée au Champ-de-Mars, où
-chacun pourrait la signer sur l'autel de la
-patrie.</p>
-
-<p>C'était le dimanche, 17 juillet 1790. Dès
-le matin, les meneurs se rendirent sur la place
-de la Bastille, pour soulever le faubourg Saint-Antoine,
-en tâchant de faire croire au peuple
-qu'on voulait relever la prison d'état dont
-on voyait encore les ruines. La garde nationale
-déjoua ce projet.</p>
-
-<p>Mais les séditieux ne se tinrent pas pour battus:
-ils prirent le chemin du Champ-de-Mars,
-appelant à eux la populace de tous les quartiers.
-A cette multitude ameutée, se joignit la
-foule des curieux qui voulaient être témoins
-de l'événement. Le général Lafayette et la
-garde nationale, avertis du projet d'insurrection,
-arrivèrent bientôt; en un instant les
-<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[p. 144]</a></span>
-barricades, déjà élevées, furent brisées ou
-renversées. Lafayette fut menacé, et reçut
-même un coup de feu qui, quoique tiré à
-bout portant, ne l'atteignit pas. Les officiers
-municipaux s'étant réunis à lui, obtinrent de
-la populace qu'elle se retirât. Des gardes nationaux
-furent placés pour veiller à sa retraite;
-et on espéra un instant qu'elle se dissiperait,
-mais le tumulte ne tarda pas à recommencer.</p>
-
-<p>Deux invalides qui, pour manger un mauvais
-déjeuner sans être incommodés des ardeurs
-du soleil, s'étaient assis dans un trou
-pratiqué sous l'autel de la patrie, y furent
-aperçus par les séditieux, et saisis aussitôt. Il
-n'en fallut pas davantage pour faire dire que
-ces hommes conspiraient contre la patrie. Au
-même instant, ces malheureux furent pendus
-à une lanterne à l'entrée du Gros-Caillou; on
-leur coupa la tête, et suivant l'usage reçu,
-on se disposa à porter ces tristes trophées au
-bout d'une pique dans les rues de Paris, pour
-y répandre une patriotique terreur; car c'était
-dans cette intention que cet assassinat
-venait d'être commis; on savait bien que les
-victimes n'avaient pas songé à conspirer;
-<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[p. 145]</a></span>
-mais il fallait des têtes au bout des piques, et
-les barbares avaient saisi l'occasion de s'en
-procurer.</p>
-
-<p>Cependant les séditieux, doutant du succès
-de leur entreprise, voulurent donner une
-sorte de légalité à leur conduite; ils envoyèrent
-des commissaires à la municipalité,
-pour lui déclarer qu'ils se conformaient aux
-lois; que, réunis sans armes, ils allaient signer
-une pétition que tous les citoyens
-avaient le droit de faire. Pour toute réponse,
-la municipalité dit aux commissaires de porter
-à leurs commettans l'ordre de se séparer.
-Les attroupés n'ayant pas voulu obéir, Bailly,
-maire de Paris, se rendit au Champ-de-Mars,
-fit déployer le drapeau rouge en vertu de la
-loi martiale. L'emploi de la force, quoiqu'on
-ait dit, était légitime. On voulait, ou on ne
-voulait pas les lois nouvelles; si on les voulait,
-il fallait qu'elles fussent exécutées, que
-l'insurrection ne fût pas perpétuelle, et que
-les décisions de l'assemblée ne pussent être
-annulées par les plébiscites de la multitude.</p>
-
-<p>Une partie des révoltés s'était avancée jusque
-sur la place des Invalides, et lançait des
-pierres contre le corps municipal. Quelques
-<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[p. 146]</a></span>
-cavaliers coururent sur eux, et les dispersèrent.
-Arrivées au Champs-de-Mars, la municipalité
-et la garde nationale furent accueillies
-par des huées, par une grêle de
-pierres, par toutes sortes de démonstrations
-hostiles. Quelques individus même eurent
-l'audace de tirer sur elles plusieurs coups de
-pistolet.</p>
-
-<p>Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il
-s'avança, avec ce courage impassible qu'il
-avait toujours montré, reçut, sans être atteint,
-plusieurs coups de fusil; et, au milieu
-du tumulte, ne put faire toutes les sommations
-voulues. D'abord, Lafayette ordonna
-de tirer quelques coups en l'air; la foule
-abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia
-bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda
-le feu; la première décharge renversa
-quelques-uns des factieux. Le nombre en fut
-exagéré. Les uns l'ont réduit à quatorze;
-d'autres à trente; d'autres l'ont élevé à quatre
-cents; et les furieux à quelques mille. Ces
-derniers furent crus dans le premier moment,
-et la terreur devint générale. Ce qu'il
-y eut de plus déplorable, c'est que la mort
-frappa vraisemblablement quelques malheureux
-<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[p. 147]</a></span>
-qui ne s'étaient rendus au Champ-de-Mars
-que par un motif de curiosité.</p>
-
-<p>«On a accusé, dit un historien, MM. Lafayette
-et Bailly d'avoir été les assassins du
-Champ-de-Mars (c'est la qualification qu'on
-a donnée à cette expédition); la vérité est
-qu'ils firent tout ce qui dépendit d'eux pour
-empêcher cet événement. Les canonniers,
-indignés des insultes dont on les accablait,
-faisaient les plus énergiques imprécations, et
-voulaient lâcher leurs canons, chargés à mitraille,
-sur la populace: M. Lafayette se précipita
-devant eux, et par défense, et par
-prière, il vint à bout de les calmer.»</p>
-
-<p>«L'exécution du Champ-de-Mars, dit
-M. Thiers, fut fort reprochée à Lafayette et à
-Bailly. Mais tous deux, plaçant leur devoir
-dans l'observation de la loi, et sacrifiant leur
-popularité et leur vie à son exécution, n'eurent
-aucun regret, aucune crainte de ce qu'ils
-avaient fait. L'énergie qu'ils montrèrent imposa
-aux factieux.»</p>
-
-<p>Ajoutons à ce jugement que, pour ne pas
-admirer le courage de Bailly et de Lafayette
-dans cette malheureuse circonstance, il faut
-<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[p. 148]</a></span>
-être bien aveuglé par l'esprit de parti, et n'avoir
-pas la moindre idée de l'ordre et de la
-science gouvernementale. Au milieu des crises
-politiques, on est encore heureux, lorsqu'il
-se trouve des hommes en qui le sentiment du
-devoir se change soudain en dévoûment, pour
-sauver la chose publique en péril.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[p. 149]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="SATURNALES_PARISIENNES" id="SATURNALES_PARISIENNES"></a>
- SATURNALES PARISIENNES.<br />
- <span class="xx-smaller">JOURNÉE DU 10 AOUT.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>Dans toutes les insurrections, le peuple
-croit agir de son propre mouvement, tandis
-qu'il est l'aveugle instrument de quelques ambitieux
-ou de quelques factions qui ont intérêt
-à le faire agir. Dans toutes les mémorables
-journées de la révolution, il est facile
-de reconnaître que tels ou tels événemens
-avaient été préparés à l'avance par des meneurs
-qui, travaillant pour leur propre
-compte, ou pour celui de riches et puissans
-patrons, exploitaient les passions
-violentes et la misère des classes inférieures;
-pour les soulever au nom de l'intérêt général,
-d'abord on avait toujours sous la main un
-certain nombre de séditieux à gages, de ces
-hommes à figure sinistre qui ne se montrent
-que dans les jours néfastes, et qui sont au service
-de qui veut les payer. Ces condottieri de
-<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[p. 150]</a></span>
-la sédition apparaissaient criant à la trahison,
-et vomissant des imprécations de patriotique
-fureur; les masses s'ébranlaient par imitation,
-par sympathie, et se mettaient à l'œuvre par
-entraînement. Dans de pareilles circonstances,
-ce sera toujours l'histoire des moutons de
-Panurge.</p>
-
-<p>Les saturnales du 20 juin 1792 furent le
-résultat, d'ailleurs prévu par ses auteurs, de
-la faction démagogique; on avait tenu des
-conciliabules, harangué plusieurs sections
-des faubourgs. On avait parlé d'une fête pour
-le 20 juin, anniversaire du serment du jeu
-de paume; il s'agissait, disait-on, de planter
-un arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillans,
-et d'adresser une pétition à l'assemblée
-ainsi qu'au roi. Cette pétition, qui avait pour
-principal objet le rappel de trois ministres
-girondins, devait être présentée en armes. On
-voit assez par là que l'intention véritable du
-projet était de jeter l'épouvante dans le château
-par la vue de quarante mille piques.</p>
-
-<p>Le 19 juin, le bruit courut dans Paris
-qu'une émeute allait éclater. Comme ce mouvement
-était favorisé par les mécontens de
-tous les partis, l'assemblée, lorsqu'on lui dénonça
-<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[p. 151]</a></span>
-les préludes de la révolte, feignit de
-n'y point ajouter foi, et passa à l'ordre du
-jour, alléguant qu'elle croyait à la sagesse du
-peuple; aucune précaution ne fut prise: aussi,
-dès le lendemain, le tocsin sonna-t-il dans
-toutes les sections de Paris. Le faubourg Saint-Antoine
-se mit en marche. Le prétexte était
-comme nous l'avons dit, la présentation d'une
-pétition. Les pétitionnaires, au nombre de
-huit mille seulement, envahirent la salle de
-l'assemblée; leur orateur prononça un discours
-diffus sur les droits de l'homme et les trahisons
-de la cour; après cette harangue, ils
-défilèrent dans l'enceinte de la représentation
-nationale, aux acclamations d'une partie des
-députés. Ce cortége étrange était, en ce moment,
-de trente mille individus au moins. On
-se figure facilement tout ce que peut enfanter
-l'imagination du peuple livrée à elle-même.
-D'énormes tables portant la déclaration des
-droits de l'homme ouvraient la marche; des
-femmes, des enfans dansaient autour de ces
-tables, en agitant des branches d'olivier et
-des piques, c'est-à-dire la paix ou la guerre au
-choix de l'ennemi; ils répétaient en chœur
-le fameux <i>ça ira</i>. Cette foule de gens ivres et
-<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[p. 152]</a></span>
-couverts de haillons, offrait un spectacle dégoûtant.
-On y voyait pêle-mêle des forts de la
-halle, des ouvriers de toutes les classes, avec
-de mauvais fusils, des sabres et des fers tranchans
-placés au bout de gros bâtons. Des bataillons
-de la garde nationale suivaient en bon
-ordre pour contenir le tumulte par leur
-présence; après venaient encore des femmes
-suivies d'autres hommes armés. Beaucoup de
-ces individus portaient des emblêmes grossiers
-et terribles à la fois. Sur des banderolles
-flottantes on lisait: <i>La Constitution ou la
-Mort</i>! Des culottes déchirées étaient élevées
-en l'air aux cris de <i>Vivent les Sans-Culottes</i>!
-D'autres avaient écrit sur leurs bonnets ou
-sur des drapeaux: <i>Tremblez, tyrans, le Peuple
-est debout</i>! Enfin un signe atroce vint ajouter
-la férocité à la bizarrerie du spectacle: au bout
-d'une pique était porté un cœur de veau, ou,
-selon d'autres, de cochon encore saignant,
-avec cette inscription horrible: <i>Cœur d'aristocrate</i>!
-La douleur et l'indignation éclatèrent
-à cette vue: sur-le-champ l'emblême
-affreux disparut, mais ce fut pour reparaître
-encore aux portes des Tuileries, où ce formidable
-rassemblement se rendit aussitôt.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[p. 153]</a></span></p>
-
-
-<p>Le château était entouré de nombreux détachemens
-de la garde nationale. La porte du
-jardin ayant été ouverte par l'ordre du roi,
-la foule s'y précipita, et défila devant les
-fenêtres du palais, sans aucune démonstration
-hostile, mais en criant: <i>A bas le Véto!
-Vivent les Sans-Culottes!</i> Cependant quelques
-individus ajoutaient en parlant du roi:
-«Pourquoi ne se montre-t-il pas?... Nous ne
-voulons lui faire aucun mal.» La multitude
-sortit par la porte du château qui donne sur le
-Pont-Royal, et vint, en traversant les guichets
-du Louvre, occuper la place du Carrousel.
-Le peuple inonda bientôt tous les environs, et
-se présenta à la porte royale. L'entrée lui en
-fut défendue; les flots de cette foule tumultueuse
-furent long-temps contenus par des
-officiers municipaux; mais, la consigne ayant
-été levée tout-à-coup, le peuple se précipita
-pêle-mêle dans la cour et delà dans le vestibule
-du château, qui en un instant fut envahi
-par tous les escaliers. On transporta à force
-de bras une pièce de canon jusqu'au premier
-étage, et les assaillans se mirent à attaquer, à
-coups de sabres et de haches, les portes qui
-s'opposaient à leur passage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[p. 154]</a></span></p>
-
-
-<p>Une partie de la garde préposée à la défense
-du château, avait d'abord paru disposée à repousser
-les assaillans; mais, par un de ces
-changemens subits qu'on ne peut expliquer,
-plusieurs des volontaires qui étaient de garde
-à la porte royale et dans les appartemens,
-non-seulement refusèrent de faire feu, mais
-encore se mêlèrent avec le peuple.</p>
-
-<p>Dans cette circonstance si périlleuse,
-Louis XVI se comporta d'une manière qui ne
-s'accordait guère avec la faiblesse et la pusillanimité
-dont ses ennemis l'ont tant de fois
-accusé. Il avait fait retirer un assez grand
-nombre de nobles qui voulaient défendre sa
-personne jusqu'à la dernière extrémité. Il était
-resté avec le vieux maréchal de Mouchy, le
-chef de bataillon Acloque, quelques serviteurs
-de sa maison et plusieurs officiers dévoués
-de la garde nationale. Quand on entendit les
-cris du peuple et le bruit des coups de hache,
-les officiers de la garde nationale entourèrent
-le roi, le suppliant de se montrer, en lui
-jurant de mourir à ses côtés. Le roi n'hésite
-pas, et ordonne d'ouvrir; au même instant,
-le panneau de la porte vient tomber à ses
-pieds sous un coup violent; un canon était
-<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[p. 155]</a></span>
-pointé devant le roi; près de ce canon étaient
-groupés une foule d'hommes furieux qui passaient
-les pointes menaçantes de leurs piques
-à travers les ouvertures qu'on venait de faire
-à la porte.</p>
-
-<p>«Me voici,» dit Louis XVI, en se montrant
-à la foule déchaînée. Ceux qui l'entourent, se
-pressent autour de lui, et lui font un rempart de
-leurs corps. «Respectez votre roi,» s'écrient-ils;
-et la multitude, qui n'avait certainement
-d'autre but qu'une invasion menaçante, ralentit
-son irruption. Plusieurs voix annoncent
-une pétition, et demandent qu'elle soit écoutée.
-Ceux qui entourent le roi l'engagent alors
-à passer dans une salle plus vaste, afin de
-pouvoir entendre cette lecture. Le peuple,
-satisfait de se voir obéi, suit le prince, qu'on
-a l'heureuse idée de placer dans l'embrasure
-d'une fenêtre. On le fait monter sur une banquette;
-on en dispose plusieurs devant lui;
-on y ajoute une table: tous ceux qui l'accompagnent
-se rangent autour. Les personnes dévouées
-au roi se pressent autour de lui pour
-le garantir des fureurs individuelles auxquelles
-il pouvait être en butte. Certes, si Louis XVI
-avait eu des torts aux yeux de la nation, l'agonie
-<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[p. 156]</a></span>
-d'une telle journée en était une bien
-cruelle vengeance. Le spectacle qui s'offrait
-alors à lui était horrible: du milieu de cette
-foule hétérogène, composée en grande partie
-de gens ameutés, il voyait s'élever trois espèces
-d'enseignes; l'une formée d'un fer qui
-ressemblait au couperet de la guillotine, avec
-cette inscription: <i>Pour le tyran</i>! La seconde
-représentait une femme à une potence, avec
-ces mots: <i>Pour Antoinette</i>! Sur la troisième,
-on voyait un morceau de chair en forme de
-cœur, cloué à une planche avec cette inscription:
-<i>Pour les prêtres et les aristocrates</i>!</p>
-
-<p>Au milieu du tumulte et des vociférations,
-on entend ces mots souvent répétés: <i>Point de
-véto! Point de prêtres! Point d'aristocrates!
-Le camp sous Paris!</i> Le boucher Legendre s'approche,
-et demande, dans son langage populaire,
-la sanction du décret.—Ce n'est ni le lieu
-ni le moment, répond le roi avec fermeté; je
-ferai tout ce qu'exigera la constitution.—Cette
-noble résistance produit son effet: <i>Vive la nation!
-Vive la nation!</i> s'écrient les assaillans.—Oui,
-reprend Louis XVI, <i>Vive la nation</i>!
-Je suis son meilleur ami.—Eh bien! faites-le
-voir, lui dit un de ces hommes, en lui présentant
-<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[p. 157]</a></span>
-un bonnet rouge au bout d'une pique.
-Pour prouver sa résignation, le roi se laisse
-placer le bonnet rouge sur la tête, et l'approbation
-est générale. On lui présente une bouteille,
-en lui proposant de boire aux patriotes.—Cela
-est empoisonné, lui dit tout bas
-un de ses voisins.—Eh bien! réplique le
-prince, je mourrai sans sanctionner; et il boit
-sans hésiter, quoiqu'il eût depuis long-temps
-la crainte d'être empoisonné.—On a voulu
-seulement effrayer Votre Majesté, lui dit quelque
-temps après un grenadier de la garde
-nationale, croyant qu'il avait besoin d'être
-rassuré.—<i>Vous voyez qu'il est calme</i>, lui dit
-le roi, en lui prenant la main, et la mettant
-sur son cœur: <i>On est tranquille en faisant
-son devoir</i>.</p>
-
-<p>Pendant cette pénible scène, madame Élisabeth,
-qui aimait tendrement son frère, était
-accourue, et s'était placée derrière lui, pour
-partager ses dangers. Le peuple, en la voyant,
-la prit pour la reine. Les cris: <i>Voilà l'Autrichienne!</i>
-retentirent de toutes parts, d'une
-manière effrayante. Les grenadiers de la garde
-nationale, qui avaient entouré la princesse,
-voulaient détromper le peuple.—Ah! laissez-les
-<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[p. 158]</a></span>
-dans l'erreur, dit vivement cette sœur généreuse,
-et sauvez la reine.</p>
-
-<p>Cependant Marie-Antoinette, entourée de
-ses enfans, faisait tous ses efforts pour joindre
-son époux. Elle voulait se réunir à lui, et
-demandait avec instance qu'on la menât dans
-la salle où il se trouvait. On était parvenu à
-l'en dissuader, et rangée derrière la table du
-conseil, avec quelques grenadiers, elle voyait
-défiler le peuple, l'effroi dans le cœur. A ses
-côtés, sa fille versait des pleurs; son jeune
-fils, effrayé d'abord, s'était bientôt rassuré, et
-souriait avec l'heureuse ignorance de son âge.
-On lui avait présenté un bonnet rouge, que
-la reine avait mis sur sa tête.</p>
-
-<p>En apprenant les dangers du château, des
-députés étaient accourus auprès du roi, et
-parlaient au peuple, pour l'inviter au respect.
-L'assemblée nationale, sur la proposition du
-parti des constitutionnels, envoya une députation
-aux Tuileries, pour préserver le roi de
-la fureur populaire. Le maire de Paris à cette
-époque, Pétion, qui n'était pas étranger à
-l'insurrection, et qui lui avait laissé tout le
-temps de se développer, arriva enfin au château,
-et après s'être excusé de son retard auprès
-<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[p. 159]</a></span>
-du roi, monta sur un fauteuil, et s'adressant
-à la foule, lui dit, qu'ayant fait des représentations
-au roi, il ne lui restait plus qu'à
-se retirer sans tumulte, et de manière à ne
-pas souiller cette journée. En effet, la multitude
-s'écoula paisiblement, et avec ordre.
-Il était environ sept heures, et il y en avait
-plus de trois que durait cette scène horrible
-de désordre.</p>
-
-<p>Aussitôt, le roi, la reine, sa sœur, ses enfans,
-se réunirent en versant des torrens de
-larmes. Le roi, étourdi de ce qui venait de se
-passer, avait encore le bonnet rouge sur la
-tête; il s'en aperçut pour la première fois, et
-il le rejeta avec indignation. Parmi les députés
-accourus au château, Merlin de Thionville,
-ardent républicain, était présent. La reine
-aperçut des larmes dans ses yeux. «Vous pleurez,
-lui dit-elle, de voir le roi et sa famille
-traités si cruellement par un peuple qu'il a
-toujours voulu rendre heureux.—Il est vrai,
-madame, répondit Merlin, je pleure sur les
-malheurs d'une femme belle, sensible, et mère
-de famille; mais ne vous y méprenez point,
-<i>il n'y a pas une de mes larmes pour le roi, ni
-pour la reine; je hais les rois et les reines</i>.»
-<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[p. 160]</a></span>
-Réponse qui exprime, en quelques mots, l'aveuglement
-du fanatisme politique.</p>
-
-<p>De cette fatale journée du 20 juin, où la
-royauté fut avilie, à celle du 10 août, où elle
-fut anéantie, la transition n'était pas difficile
-à prévoir. Les partis qui avaient poussé le peuple
-à violer la demeure des rois pour obtenir
-de force la sanction de deux décrets, ne devaient
-pas se faire plus de scrupule de ruer de
-nouveau ce peuple sur l'enceinte royale, pour
-faire proclamer la déchéance du roi, qu'ils désignaient
-comme l'ami avoué des ennemis de
-la patrie. La coalition formée contre la France
-par tous les princes de l'Europe, favorisait
-leur audace, et servait de prétexte à leurs desseins
-de renversement. On montrait au peuple
-l'ennemi extérieur qui le menaçait, et il
-était facile de le convaincre qu'il avait dans la
-cour un ennemi non moins redoutable, allié
-secret du premier. Les partis étaient en présence.
-Celui de la Gironde méditait une insurrection
-républicaine. Les fédérés des départemens
-arrivaient, surtout ceux de Marseille,
-qui se sont fait une si triste célébrité dans la
-boucherie du 10 août. L'orage grossissait de
-jour en jour. Déjà, à la fête solennelle de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[p. 161]</a></span>
-fédération, Louis XVI avait à peine échappé
-à la fureur du peuple, qui, d'un autre côté,
-prodiguait toutes les marques de son affection
-à Pétion, son ancien maire, et l'agent fidèle
-des factieux.</p>
-
-<p>Enfin le moment de la crise arriva. Tout
-était prêt pour porter le coup décisif. Le 9
-août, le président du club des Cordeliers,
-foyer de la sédition, avait dit à ses gens, qu'il
-ne s'agissait plus, comme au 20 juin, d'une
-simple promenade civique. On avait éloigné
-de la capitale les régimens dont les dispositions
-avaient paru favorables au roi pendant
-la dernière fédération. Le château des Tuileries
-avait pour toute défense huit ou neuf
-cents Suisses, et un peu plus d'un bataillon
-de la garde nationale. A ces défenseurs du
-château, il faut joindre une foule de vieux
-serviteurs qui s'étaient pourvus, à la hâte, de
-toutes les armes qu'ils avaient pu se procurer.</p>
-
-<p>Tous les membres du directoire du département
-s'étaient rendus au château, aux premiers
-tintemens du tocsin. On y manda Pétion,
-qui arriva avec deux officiers municipaux.
-On lui fit signer l'ordre de repousser la
-force par la force, et il le signa, pour ne pas
-<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[p. 162]</a></span>
-paraître le complice des insurgés. On voulait
-le retenir au château, comme une sorte d'ôtage,
-mais le roi s'y opposa.</p>
-
-<p>Il eût été, peut-être, un moyen de conjurer
-le danger qui menaçait; c'était de prévenir
-l'attaque, en dissipant les insurgés, qui
-n'étaient pas encore très-nombreux. On ne s'y
-arrêta point, par respect pour la légalité.</p>
-
-<p>Une nouvelle municipalité s'était formée à
-l'Hôtel-de-Ville. Mandat, commandant en chef
-les forces destinées à la défense du château,
-est sommé par cette municipalité insurrectionnelle,
-de comparaître à l'Hôtel-de-Ville. Il
-ignorait la composition de cette nouvelle commune;
-il hésite un moment, puis il remet à
-son fils l'ordre de repousser la force par la
-force, signé de Pétion, et se rend à la sommation
-de la municipalité. Il était quatre heures
-du matin. A peine est-il arrivé à l'Hôtel-de-Ville,
-qu'il est surpris d'y trouver une autorité
-nouvelle. On l'entoure, on l'interroge sur
-les ordres qu'il a donnés; on le renvoie ensuite,
-et, en le renvoyant, le président fait un
-signe sinistre qui devient un arrêt de mort.
-En effet, le malheureux commandant est à
-peine sorti, qu'on s'empare de lui, et qu'il est
-<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[p. 163]</a></span>
-renversé d'un coup de pistolet; on le dépouille
-de ses vêtemens, et l'on jette son corps dans
-la rivière, où tant d'autres cadavres allaient
-bientôt le suivre.</p>
-
-<p>Par ce meurtre, tous les moyens de défense
-du château furent paralysés. Les insurgés se
-réunirent de tous les points de la capitale. Le
-château fut assiégé au milieu d'une confusion
-extraordinaire. Dès le point du jour, on découvrit
-leurs bandes, occupant toutes les
-avenues du palais; on aperçut leur artillerie
-pointée sur le château; on entendit leurs cris
-confus, et leurs chants menaçans. La plus
-grande division régnait dans les rangs de la
-garde nationale; un grand nombre de citoyens
-faisant partie de cette garde, s'était réuni aux
-assaillans. Le roi et la reine avaient passé plusieurs
-fois la revue des défenseurs du château;
-la reine, surtout, les encourageait par des discours
-vifs et animés. Arrachant vivement un
-pistolet de la ceinture d'un officier suisse, elle
-le présenta à Louis XVI, en lui disant avec
-chaleur: «Allons, monsieur, voilà l'instant de
-vous montrer.» Mais quelque courage qu'eût
-le roi, car il en montra encore beaucoup dans
-<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[p. 164]</a></span>
-cette désastreuse journée, il lui manquait celui
-de l'offensive.</p>
-
-<p>Rœderer, le procureur-syndic de la commune,
-vivement alarmé des événemens qui
-se préparaient, et de la défection qui se manifestait
-dans les rangs des gardes nationaux
-restés jusque là fidèles, vint conseiller au roi
-de se réfugier au sein de l'assemblée nationale.</p>
-
-<p>La reine s'opposa vivement à ce projet.
-«Madame, lui dit Rœderer, vous exposez la
-vie de votre époux et celle de vos enfans:
-Songez à la responsabilité dont vous vous
-chargez.» L'altercation fut assez vive; enfin
-le roi se décida à se retirer dans l'assemblée;
-et d'un air résigné: Partons, dit-il à sa famille,
-et à ceux qui l'entouraient. «Monsieur,
-dit la reine à Rœderer, vous répondez de
-la vie du roi et de mes enfans.—Madame,
-répliqua le procureur-syndic, je réponds de
-mourir à leurs côtés, mais je ne promets rien
-de plus.»</p>
-
-<p>Une difficulté restait, celle de traverser
-les bataillons des assiégeans, pour se rendre
-à la salle du Manége, où se tenait l'assemblée.
-Rœderer parla au nom de la loi; les rangs
-<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[p. 165]</a></span>
-s'ouvrirent; mais on ne voulait laisser passer
-que le roi, et sacrifier Marie-Antoinette à la
-vengeance publique. On eut bien de la peine
-à calmer cette effervescence. Un homme du
-peuple prit la main du roi, et lui promit, en
-termes grossiers, sa protection. Un autre prit
-le jeune prince dans ses bras; aussitôt les cris:
-<i>Point de femme! à bas madame Véto!</i> se firent
-entendre. Mais Rœderer, par sa fermeté,
-imposa à cette multitude déchaînée, et parvint
-à introduire saine et sauve la famille royale
-dans l'assemblée. Louis XVI et tous les siens
-furent placés dans la loge d'un journaliste,
-d'où ils assistèrent aux tristes délibérations
-dont ils devaient être l'objet.</p>
-
-<p>A peine la famille royale était-elle en sûreté,
-qu'une affreuse décharge d'artillerie,
-suivie de coups de fusils répétés sans intervalles,
-se fit entendre. Ce combat avait lieu
-au château. Après le départ du roi, toute
-résistance avait paru inutile; aussi les commandans
-du château n'avaient-ils pas cherché
-à défendre les portes extérieures. Les Marseillais,
-les bataillons des faubourgs, étaient entrés
-sans coup férir dans les cours. Les canonniers,
-les gendarmes, une partie des
-<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[p. 166]</a></span>
-gardes nationaux s'étaient déclarés pour eux.
-On parlementait avec les Suisses. Tout annonçait
-une pacification immédiate; les Suisses
-remettaient même leurs baïonnettes dans le
-fourreau, quand tout-à-coup, la décharge
-d'une arme à feu, partant du château, fit
-crier des deux côtés à la trahison. On ignore
-de quelle main partit ce coup fatal; quoiqu'il
-en soit, les suites en furent terribles. Les
-Suisses, auxquels on présenta ce coup de feu
-comme une trahison du parti populaire,
-s'emparèrent de plusieurs canons, les tirèrent
-sur les Marseillais, et ajoutèrent à l'effet terrible
-de la mitraille celui d'un feu de file bien
-nourri: ils repoussèrent pendant quelques
-instans le peuple et les fédérés. Mais bientôt
-la masse populaire, qui répare si facilement
-ses pertes, revint à la charge, et, après une
-héroïque défense, les malheureux Suisses
-tombèrent accablés sous le nombre; presque
-tous périrent dans cette sanglante catastrophe,
-ou sous le canon des Marseillais, ou
-sous les coups de la populace, qui les suivait.</p>
-
-<p>Alors le château fut envahi; le feu, mis
-aux casernes, gagna bientôt tous les bâtimens:
-les appartemens du roi furent dévastés,
-<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[p. 167]</a></span>
-ses fidèles serviteurs poursuivis, arrêtés
-ou massacrés. Un peloton de dix-sept Suisses
-s'était réfugié dans la chapelle, où quelques
-femmes s'étaient également sauvées. Bourdon
-de l'Oise, armé d'une espingole, enfonce la
-porte, et dit en riant, dans un baragouin dérisoire,
-à plusieurs personnes qui étaient auprès
-de lui: <i>Tirerai-je t'y où ne tirerai-je t'y
-pas?</i> et à l'instant il lâche la détente. La foule
-se précipite, et tout est égorgé. Un mauvais
-acteur tragique se barbouilla le visage du sang
-d'un Suisse. Le nommé Arthur, riche manufacturier,
-arracha le cœur à un de ces malheureux,
-et l'emporta; on a dit, mais le fait
-est si atroce qu'on se refuse à le croire, qu'il
-trempa ce cœur dans de l'eau-de-vie brûlée et
-le dévora. Les domestiques du château, quoique
-tous d'une opinion révolutionnaire, ne
-furent pas épargnés. Quelques-uns furent précipités
-dans les feux des cuisines, d'autres
-furent égorgés.</p>
-
-<p>Il se trouva quelques vainqueurs généreux:
-«Grâce aux femmes, s'écria l'un d'entre eux;
-ne déshonorez pas la nation!» Et il sauva des
-dames de la cour qui étaient à genoux, en
-présence des sabres levés sur leur tête.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[p. 168]</a></span></p>
-
-<p>Cette terrible et déplorable journée se termina
-par le décret de déchéance que rendit
-l'assemblée. Le roi fut déclaré déchu de la
-royauté et la convention nationale convoquée.
-C'était le dernier jour de la couronne.
-«La monarchie suspendue, dit M. Thiers,
-allait être bientôt la monarchie détruite. Elle
-allait périr, non dans la personne d'un
-Louis XI, d'un Charles IX, d'un Louis XIV,
-mais dans celle de Louis XVI, l'un des rois
-les plus honnêtes qui se soient assis sur le
-trône.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[p. 169]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="MASSACRES" id="MASSACRES">MASSACRES</a><br />
- <span class="x-smaller">DANS LES PRISONS DE PARIS.</span><br />
- <span class="xx-smaller">PRINCIPALES SCÈNES ET CIRCONSTANCES DE
- CES JOURNÉES SANGLANTES.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>Qui le croirait, si le fait n'était prouvé
-d'une manière irrécusable? Un ministre de la
-justice fut le principal ordonnateur des assassinats
-de septembre! C'était donner au meurtre
-une sorte de quasi-légalité; on marchait
-à pas de géant dans la voie d'un effroyable
-progrès, et l'on devait encore aller bien au-delà.</p>
-
-<p>La coalition des armées étrangères avait
-fait invasion sur le territoire français; sa marche
-n'éprouvait que très-peu d'obstacles; déjà
-plusieurs villes importantes étaient en son
-pouvoir. La terreur était au cœur des républicains.
-Danton, à cette époque l'homme le
-plus puissant de Paris, était ministre de la
-justice. Doué d'une audace extraordinaire,
-<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[p. 170]</a></span>
-maître du conseil, ami de Marat et partageant
-ses opinions, sympathisant par son naturel
-violent avec les passions de la populace, il
-pensait qu'il fallait que le gouvernement restât
-à Paris, qu'il s'y défendît, et que plus tôt que
-de reculer, il fallait qu'il s'y ensevelît sous
-les ruines de la patrie. Mais, tout bouillant
-d'ardeur révolutionnaire, il voulait qu'avant
-l'arrivée des ennemis du dehors, on immolât
-les ennemis du dedans, c'est-à-dire les royalistes.
-Ce fut l'origine de l'odieuse qualification
-de suspects et des visites domiciliaires.
-Dès lors le système des dénonciations fut
-organisé. Tout ce qui avait appartenu à l'ancienne
-cour, ou par les emplois, ou par le
-rang, tout ce qui s'était prononcé pour elle,
-tous les prêtres non assermentés, tous les
-citoyens qui avaient de lâches ennemis, furent
-jetés dans les prisons au nombre de douze ou
-quinze mille individus. La terreur régnait
-dans Paris. Le comité de <i>défense générale</i>, établi
-dans la convention, avisait aux moyens de
-résister à l'ennemi. C'était le 30 août. Quelques
-membres avaient ouvert l'avis de se retirer
-à Saumur; cet avis venait d'être combattu
-par Vergniaud et Guadet. Après eux,
-<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[p. 171]</a></span>
-Danton prit la parole: «On vous propose,
-dit-il, de quitter Paris. Vous n'ignorez pas
-que, dans l'opinion des ennemis, Paris représente
-la France, et que leur céder ce point,
-c'est leur abandonner la révolution. Reculer,
-c'est nous perdre. Il faut donc nous maintenir
-ici par tous les moyens, et nous sauver
-par l'audace.</p>
-
-<p>«Parmi les moyens proposés, aucun ne m'a
-semblé décisif. Il faut ne pas se dissimuler la
-situation dans laquelle nous a placés le 10 août.
-Il nous a divisés en républicains et en royalistes,
-les premiers peu nombreux et les seconds
-beaucoup. Dans cet état de faiblesse,
-nous républicains, nous sommes exposés à
-deux feux, celui de l'ennemi, placé au dehors,
-et celui des royalistes placés au dedans. Il est
-un directoire royal qui siége secrètement à
-Paris et correspond avec l'armée prussienne.
-Vous dire où il se réunit, qui le compose,
-serait impossible aux ministres. Mais pour le
-déconcerter et empêcher sa funeste correspondance
-avec l'étranger, <i>il faut..... il faut
-faire peur aux royalistes</i>.....»</p>
-
-<p>Ces mots, accompagnés d'un geste d'extermination,
-furent l'arrêt de mort des infortunés
-<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[p. 172]</a></span>
-détenus. Danton laissa tout le conseil
-frappé de stupeur, et se rendit au comité de
-surveillance de la commune, où régnait Marat.
-Danton, que toujours on trouva sans haine
-contre ses ennemis personnels, et souvent accessible
-à la pitié, prêta son audace aux horribles
-rêveries de Marat. Ils formèrent tous
-deux l'exécrable complot de faire massacrer
-les malheureux détenus dans les prisons de
-Paris.</p>
-
-<p>Un nommé Maillard, ancien huissier, qui
-avait figuré à la tête des femmes soulevées
-dans les journées des 5 et 6 octobre, s'était
-formé une bande d'hommes grossiers et propres
-à tout oser. Comme on savait que cette
-bande n'agissait que par ses ordres, on l'avertit
-de se tenir prêt à agir au premier signal,
-de se placer d'une manière utile et sûre, de
-préparer des assommoirs, de prendre des
-précautions pour empêcher les cris des victimes,
-et de se procurer des voitures couvertes,
-ainsi que d'autres objets.</p>
-
-<p>Le bruit d'une horrible exécution s'était
-répandu sourdement dans tout Paris. On accusait
-perfidement les détenus des complots
-les plus absurdes; ces malheureux, qu'on accusait,
-<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[p. 173]</a></span>
-tremblaient pour leur vie; leurs parens
-étaient dans la consternation, et la famille
-royale, qui avait été jetée dans la tour du
-Temple, n'attendait que la mort.</p>
-
-<p>Tout-à-coup, le samedi 1<sup>er</sup> septembre, se
-répand la nouvelle de la prise de Verdun.
-Cette place n'était qu'investie, mais on crut
-qu'elle avait été emportée par l'effet d'une
-trahison.</p>
-
-<p>Le lendemain, 2 septembre était un dimanche,
-et l'oisiveté augmentait le tumulte
-populaire. De plus, on avait décrété une levée
-en masse des citoyens. Des attroupemens
-nombreux se formaient partout, et on répandait
-que l'ennemi pouvait être à Paris sous
-trois jours. Cependant une terreur profonde
-régnait dans les prisons; les geôliers eux-mêmes
-étaient consternés; celui de l'Abbaye
-avait, dès le matin, fait sortir sa femme et
-ses enfans; le dîner avait été servi aux prisonniers
-deux heures plus tôt qu'à l'ordinaire;
-tous les couteaux avaient été retirés de
-leurs serviettes. Frappés de ces circonstances
-qu'ils ne pouvaient s'expliquer, ils interrogeaient
-avec instance leurs sinistres gardiens,
-qui demeuraient sourds à leurs questions. A
-<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[p. 174]</a></span>
-deux heures enfin, on entend battre la générale,
-le tocsin sonne de toutes parts, et le
-canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la
-capitale; des troupes de citoyens remplissent
-les places publiques.</p>
-
-<p>Vingt-quatre prêtres, arrêtés pour refus de
-serment, se trouvaient à l'Hôtel-de-Ville; ils
-devaient être transférés à l'Abbaye. On choisit
-ce moment pour leur translation. On les fait
-monter dans six fiacres escortés par les fédérés
-bretons et marseillais. Sur les quais, la
-foule les entoure, et les accable d'outrages. Les
-fédérés les signalent comme les conspirateurs
-qui devaient égorger les femmes et les enfans,
-tandis que les citoyens seraient à la frontière.
-Ces paroles augmentent encore le tumulte.
-On ouvre les portières des voitures; on accable
-d'injures et de coups ces malheureux prêtres.
-Enfin on arrive dans la cour de l'Abbaye,
-devant la porte du comité de la section des
-Quatre-Nations. Maillard était présent avec
-sa bande féroce. Le premier des prisonniers
-qui sort du premier fiacre est aussitôt percé
-de mille coups; celui qui le suit, à cette vue,
-se rejette dans la voiture; on l'en arrache
-avec violence, et on l'égorge comme le premier;
-<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[p. 175]</a></span>
-les deux autres subissent le même sort.
-Les égorgeurs se portent sur les autres voitures,
-et font un carnage horrible, au milieu
-des hurlemens d'une populace furieuse. Tous
-ces infortunés furent immolés, à l'exception
-d'un seul, l'abbé Sicard, qui fut sauvé par
-miracle.</p>
-
-<p>En ce moment arrive, l'infâme Billaud-Varennes,
-membre du conseil de la commune;
-il marche sans s'émouvoir dans le sang et sur
-les cadavres, et, s'adressant à la foule des assassins:
-<i>Peuple</i>, dit-il, <i>tu immoles tes ennemis,
-tu fais ton devoir</i>. La voix de Maillard
-s'élève après celle de Billaud: <i>Il n'y a plus
-rien à faire ici</i>, s'écrie-t-il, <i>allons aux Carmes</i>.
-On avait enfermé, parqué dans cette église
-environ deux cents prêtres. Ces malheureux,
-attendant la mort, adressaient des prières au
-ciel, et s'embrassaient les uns les autres en signe
-d'adieu. La bande infernale entre; elle appelle
-à grands cris le vénérable archevêque d'Arles;
-on le cherche; il est reconnu et tué d'un
-coup de sabre sur le crâne. Les monstres, fatigués
-de se servir du sabre, emploient leurs
-armes à feu, et font des décharges générales
-dans le fond des salles, dans le jardin, sur les
-<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[p. 176]</a></span>
-murs et sur les arbres où quelques unes des
-victimes cherchaient à se sauver. Plusieurs
-évêques se trouvaient parmi ces ecclésiastiques,
-entre autres les évêques de Beauvais et
-de Saintes, tous deux frères et de la maison
-de La Rochefoucauld. On les fit rentrer dans
-l'église à coups de plat de sabre, pour les égorger
-plus à loisir. L'évêque de Saintes avait
-déjà la jambe cassée. Il n'avait point été arrêté,
-mais s'était rendu volontairement en
-prison pour consoler son frère, vieillard octogénaire.
-Il fut déposé sur un grabat, et entouré
-de quelques gendarmes qui paraissaient
-vouloir le sauver, en le cachant au milieu
-d'eux. Pendant ce temps, on arrachait les prêtres
-de l'autel où ils s'étaient réfugiés; on les
-faisait sortir deux à deux, et on les égorgeait.
-L'évêque de Beauvais ayant aussi été mis à
-mort, les cannibales enlevèrent aux gendarmes
-son généreux frère, le jetèrent à la porte
-et le massacrèrent.</p>
-
-<p>Tandis que le massacre s'achève aux Carmes,
-Maillard revient à l'Abbaye avec une
-partie de ses dégoûtans sicaires. Il était couvert
-de sang et de sueur. Il entre au comité
-de la section des Quatre-Nations, et demande
-<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[p. 177]</a></span>
-<i>du vin pour les braves travailleurs qui délivrent
-la nation de ses ennemis</i>. Le comité,
-tremblant, leur en fait distribuer vingt-quatre
-pintes; on sert ce vin dans la cour et sur des
-tables entourées de cadavres. On boit, et tout-à-coup,
-montrant la prison voisine, Maillard
-s'écrie: <i>A l'Abbaye!</i> <i>A l'Abbaye!</i> répètent
-ces hommes sanguinaires, et ils suivent leur
-digne commandant; on attaque la porte; les
-prisonniers entendent les hurlemens de ces
-bêtes féroces; les portes sont ouvertes; les
-premiers détenus qui se présentent sont saisis,
-traînés par les pieds, et jetés tout sanglans
-dans la cour. Tandis qu'on immole sans distinction
-les premiers venus, Maillard se fait
-remettre les écrous et les clés des diverses
-prisons. Un homme, qui se trouve parmi les
-égorgeurs, s'avançant vers la porte du guichet,
-monte sur un tabouret, et prend la parole:
-«Mes amis, dit-il, vous voulez détruire
-les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple,
-et qui devaient égorger vos femmes et
-vos enfans, tandis que vous seriez à la frontière.
-Vous avez raison sans doute; mais vous
-êtes de bons citoyens, vous aimez la justice,
-et vous seriez désespérés de tremper vos mains
-<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[p. 178]</a></span>
-dans le sang innocent.—Oui! oui! s'écrient
-les exécuteurs.—Eh bien! je vous le demande,
-quand vous voulez, sans rien entendre,
-vous jeter, comme des tigres en fureur,
-sur des hommes qui vous sont inconnus, ne
-vous exposez-vous pas à confondre les innocens
-avec les coupables?—Voulez-vous, vous
-aussi, nous endormir? s'écrie à son tour un
-des assistans, en brandissant son sabre; si les
-Prussiens et les Autrichiens étaient à Paris,
-chercheraient-ils à distinguer les coupables?
-J'ai une femme et des enfans que je ne veux
-pas laisser en danger. Si vous voulez, donnez
-des armes à ces <i>coquins</i>, nous les combattrons
-à nombre égal, et, avant de partir, Paris
-en sera purgé.—Il a raison; il faut entrer,
-se disent les autres.» Ils poussent et s'avancent.
-Cependant on les arrête, et on les
-oblige à consentir à une espèce de jugement:
-on convient que l'on prendra le registre des
-écrous, que l'un d'eux fera les fonctions de
-président, lira les noms, le motif de la détention,
-et prononcera à l'instant même sur le
-sort de chaque prisonnier. «Maillard! Maillard
-président!» s'écrient plusieurs voix; et, en
-vertu de cette élection, Maillard entre en
-<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[p. 179]</a></span>
-fonctions. Ce sanguinaire président s'assied
-aussitôt devant une table, prend le registre
-des écrous, nomme juges, de son autorité
-privée, plusieurs de ses assassins, et laisse les
-autres à la porte pour exécuter ses arrêts.
-Afin de s'épargner les scènes de désespoir, il
-est convenu que, pour toute sentence de
-mort, il prononcera ces mots: <i>Monsieur, à la
-Force</i>; et qu'alors, jeté hors du guichet, le
-prisonnier sera livré, sans s'en douter à ses
-bourreaux. Dans d'autres prisons, le mot fatal
-était: <i>Élargissez monsieur</i>.</p>
-
-<p>On amène d'abord les Suisses détenus à
-l'Abbaye. «C'est vous, leur dit Maillard, qui
-avez assassiné le peuple au 10 août?—Nous
-étions attaqués, répondent ces malheureux,
-et nous obéissions à nos chefs.—Au reste,
-reprend froidement Maillard, il ne s'agit que
-de vous conduire à la Force.» Mais les malheureux,
-qui avaient entrevu les sabres menaçans
-de l'autre côté du guichet, ne peuvent
-s'abuser. Il faut sortir; ils reculent, se rejettent
-en arrière. L'un d'eux, d'une contenance
-plus ferme, demande où il faut passer. On lui
-ouvre la porte, et il se précipite tête baissée
-<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[p. 180]</a></span>
-au milieu des sabres et des piques; les autres
-le suivent, et subissent le même sort.</p>
-
-<p>Reding, officier suisse, avait reçu, au combat
-du 10 août, un coup de feu qui lui avait
-cassé le bras. Deux hommes, les mains ensanglantées,
-armés de sabres, et conduits par un
-guichetier qui portait une torche, vinrent
-chercher ce malheureux militaire. Un d'eux
-ayant fait un mouvement pour l'enlever, Reding
-l'arrêta en lui disant d'une voix mourante:
-<i>Eh! monsieur, j'ai assez souffert, je ne
-crains pas la mort; de grâce, donnez-la moi
-ici</i>. Ces mots parurent attendrir l'assassin,
-qui resta un moment immobile; mais son camarade,
-en le regardant, et en lui disant:
-<i>Allons donc</i>, le décida. Le malheureux Reding
-fut enlevé, porté et jeté dans la rue, où
-il reçut la mort.</p>
-
-<p>A mesure que la prison était <i>déblayée</i>, suivant
-l'expression de ces bourreaux forcenés, on
-amenait d'autres prisonniers, qui ne tardaient
-pas à être immolés à leur tour. De ce nombre
-fut Montmorin, ancien ministre de Louis XVI.
-Amené devant le sanglant président, il déclara
-que, soumis à un tribunal régulier, il n'en
-<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[p. 181]</a></span>
-pouvait reconnaître d'autre. «Soit, répondit
-Maillard, vous irez donc à la Force attendre
-un nouveau jugement.» L'ex-ministre, trompé,
-demande une voiture; on lui répond qu'il
-en trouvera une à la porte. Il demande encore
-quelques effets, fait quelques pas vers
-la porte, et reçoit la mort.</p>
-
-<p>On amène ensuite Thierry, valet-de-chambre
-du roi. <i>Tel maître, tel valet</i>, dit Maillard,
-et le malheureux tombe sous les coups des
-assassins. D'autres victimes succèdent encore.
-Chacun des prisonniers, entendant les
-vociférations des égorgeurs, s'apprêtait à sa
-dernière heure. A dix heures du soir, l'abbé
-Lenfant, confesseur du roi, et l'abbé Chapt
-de Rastignac, parurent dans la tribune de la
-chapelle de l'Abbaye, qui servait de prison à
-un grand nombre d'infortunés, et, étendant
-les mains, donnèrent leur bénédiction à cette
-foule, vouée, comme eux, à une mort certaine.
-Une heure après, ces deux vénérables prêtres
-furent massacrés, et leurs cris furent entendus
-de ceux qu'ils venaient de consoler et de
-bénir.</p>
-
-<p>Au rapport de M. de Saint-Méard, qui se
-trouvait au milieu de ces malheureux, la
-<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[p. 182]</a></span>
-principale occupation des prisonniers était de
-savoir quelle était la position à prendre pour
-recevoir la mort le moins douloureusement
-possible. «Nous envoyions de temps à autre,
-dit-il, quelques-uns de nos camarades à la fenêtre
-de la tourelle, pour nous instruire de l'attitude
-que prenaient les malheureux qu'on immolait,
-et pour calculer, d'après leur rapport,
-celle que nous ferions bien de prendre. Ils
-rapportaient que ceux qui étendaient les
-mains souffraient beaucoup plus long-temps,
-parce que les coups de sabre étaient amortis
-avant de porter sur la tête; qu'il y en avait
-même dont les bras et les mains tombaient
-avant le corps; et que ceux qui les plaçaient
-derrière le dos devaient souffrir beaucoup
-moins. Tels étaient les horribles détails sur
-lesquels nous délibérions.»</p>
-
-<p>M. Journiac de Saint-Méard, à qui nous
-venons d'emprunter ces détails, échappa miraculeusement
-à cette boucherie. Un de ses
-gardes conçut pour lui de l'intérêt, en lui entendant
-parler le patois de son pays. «Pourquoi
-es-tu ici, dit-il à M. de Saint-Méard; si
-tu n'es pas un traître, le président, <i>qui n'est
-pas un sot</i>, saura te rendre justice. Ne tremble
-<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[p. 183]</a></span>
-pas, et réponds bien.» M. de Saint-Méard
-est présenté à Maillard, qui regarde l'écrou:
-«Ah! dit Maillard, c'est vous, monsieur Journiac,
-qui écriviez dans le journal de la cour
-et de la ville?—Non, répond le prisonnier,
-c'est une calomnie; je n'y ai jamais écrit.—Prenez
-garde de nous tromper, reprend Maillard,
-car ici tout mensonge est puni de mort.
-Ne vous êtes-vous pas récemment absenté
-pour aller à l'armée des émigrés?—C'est encore
-une calomnie; j'ai un certificat attestant
-que, depuis vingt-trois mois, je n'ai pas quitté
-Paris.—De qui est le certificat? la signature
-en est-elle authentique?» Heureusement pour
-M. de Saint-Méard, il y avait dans ce sanguinaire
-auditoire un homme qui connaissait
-personnellement le signataire de ce certificat.
-La signature est en effet vérifiée et déclarée
-véritable. «Vous le voyez donc, reprend le
-prisonnier, on m'a calomnié.—Si le calomniateur
-était ici, reprend Maillard, une justice
-terrible en serait faite; mais, répondez,
-n'avait-on aucun motif de vous enfermer?—Oui,
-reprend M. de Saint-Méard, j'étais connu
-pour aristocrate, j'étais franc royaliste.—Ce
-n'est pas pour juger les opinions que nous
-<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[p. 184]</a></span>
-sommes ici, répondit un des juges; c'est pour
-en juger les résultats.—Ma conduite est sans
-reproche, répliqua l'accusé; je n'ai jamais
-conspiré; mes soldats, dans le régiment où je
-servais, m'étaient tous dévoués.»</p>
-
-<p>Frappés de tant de fermeté, les juges se regardent,
-et Maillard donne le signal de grâce.
-Aussitôt les cris de <i>vive la nation!</i> retentissent
-de toutes parts, le prisonnier est embrassé;
-deux individus s'emparent de lui, et, le couvrant
-de leurs bras, le font passer sain et sauf
-à travers la haie menaçante des piques et des
-sabres. M. de Saint-Méard veut leur donner
-de l'argent, ils le refusent, et ne demandent
-qu'à l'embrasser.</p>
-
-<p>Pendant cette affreuse nuit, la troupe des
-assassins s'était divisée, et avait porté le ravage
-dans les autres prisons de Paris. Au Châtelet,
-à la Force, à la Conciergerie, aux Bernardins,
-à Saint-Firmin, à la Salpêtrière, à
-Bicêtre, les mêmes horreurs avaient été commises.
-Partout le sang coulait à flots. Le lendemain
-lundi 3 septembre, le jour éclaira
-l'affreux carnage de la nuit, et tout Paris fut
-dans la stupeur. Billaud-Varennes reparut à
-l'Abbaye, où la veille, il avait prodigué ses
-<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[p. 185]</a></span>
-atroces encouragemens à ceux qu'on appelait
-<i>les travailleurs</i>. Il offrit, au nom de la France,
-vingt-quatre livres à ces égorgeurs, qui, disait-il,
-venaient de sauver la patrie. On courut
-chez Roland, ministre de l'intérieur, qui venait
-d'apprendre avec le jour les crimes de
-la nuit; on lui demanda des fonds pour acquitter
-le salaire de ces affreux travaux. Le
-ministre repoussa cette demande avec indignation;
-et la commune, qui avait ordonné et dirigé
-les massacres, paya cette horrible dette.
-On peut lire au registre de ses dépenses la
-mention de plusieurs sommes payées aux
-exécuteurs de septembre. On y verra aussi, à
-la date du 4 septembre, la somme de 1,463 livres
-affectée à cet exécrable emploi.</p>
-
-<p>Il y avait, à la Force, un tribunal semblable
-à celui de l'Abbaye, et qui procédait de la
-même manière. C'était là que se trouvait l'infortunée
-princesse de Lamballe qui avait été
-célèbre à la cour, par sa beauté, et par l'intimité
-qui l'unissait à la reine. On la traîna mourante,
-au terrible guichet.—Qui êtes-vous?
-lui demandent les bourreaux en écharpe.—Louise
-de Savoie, princesse de Lamballe.—Quel
-était votre rôle à la cour? Connaissiez-vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[p. 186]</a></span>
-les complots du château?—Je n'ai connu
-aucun complot.—Faites serment d'aimer la
-liberté et l'égalité; faites serment de haïr le
-roi, la reine, et la royauté.—Je ferai le premier
-serment, je ne puis faire le second, il
-n'est pas dans mon cœur.—Jurez donc, lui
-dit un des assistans qui voulait la sauver; mais
-l'infortunée ne voyait, et n'entendait plus
-rien.—Qu'on <i>élargisse</i> madame, dit le chef
-du guichet. On emmène cette femme infortunée;
-elle est reçue à la porte par des furieux
-avides de carnage. Un premier coup de sabre,
-porté sur le derrière de sa tête, fait jaillir le
-sang, dont ces cannibales sont altérés. Elle
-fait encore plusieurs pas, soutenue par deux
-hommes qui, peut-être, voulaient la sauver;
-mais un dernier coup la fait tomber un peu
-plus loin. Ses assassins l'outragent, la mutilent,
-se partagent les lambeaux de son beau corps
-déchiré. Sa tête, son cœur, d'autres parties
-du cadavre, portées au bout d'une pique, sont
-promenées dans Paris. «J'ai été obligé, dit
-l'historien Beaulieu, de me trouver plusieurs
-fois avec un bourreau de cette princesse; il se
-nommait Mamain, ancien soldat, et fils d'un
-aubergiste de Bordeaux; il se vantait de l'avoir
-<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[p. 187]</a></span>
-éventrée, et de lui avoir arraché le cœur.»</p>
-
-<p>Les misérables qui portaient la tête de l'infortunée
-princesse, au bout d'une pique, s'arrêtèrent
-long-temps sous les fenêtres du château
-du Temple, où était renfermée la reine. Il
-était environ une heure et demie, et la famille
-royale était à dîner. Les cris de la populace,
-le bruit du tambour, se font entendre; ces infortunés
-quittent la table avec précipitation,
-et se réunissent dans la chambre qu'occupait
-Marie-Antoinette. Un instant après, la tête de
-madame de Lamballe est présentée à l'une des
-croisées où dînait le fidèle Cléry, valet-de-chambre
-du roi, et la dame Tison, que la municipalité
-avait placée auprès de la reine; à
-cette vue épouvantable, cette femme jette un
-grand cri; les assassins, croyant avoir reconnu
-la voix de la reine, font entendre des éclats de
-rire affreux. Les officiers municipaux qui veillaient
-au Temple font tous leurs efforts pour
-éloigner cette horde d'assassins qui voulaient
-qu'on les laissât entrer dans le Temple, avec
-madame de Lamballe; ils voulaient seulement
-présenter cette tête aux illustres prisonniers,
-et leur apprendre, disaient-ils, par ce spectacle,
-quel était le résultat de leurs conspirations.
-<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[p. 188]</a></span>
-Les officiers municipaux s'y étant opposés
-formellement, ils se réduisirent à demander
-qu'on les laissât entrer dans la cour,
-et qu'on fît mettre le roi et la reine à la fenêtre.
-Cette affreuse négociation en était là, lorsque
-deux officiers municipaux se présentèrent
-à la famille royale. Le roi leur demanda si sa
-famille était en sûreté. «On fait courir le bruit,
-répondirent-ils, que vous et votre famille,
-n'êtes plus dans la tour du Temple. On demande
-que vous paraissiez à la croisée; mais
-nous ne le souffrirons pas; le peuple doit
-montrer plus de confiance à ses magistrats.»</p>
-
-<p>Laissons continuer le récit de cette pénible
-scène au fidèle Cléry. «Cependant, dit-il, les
-cris et le tumulte redoublaient, et l'on entendait
-distinctement, de l'intérieur du Temple,
-les imprécations et les injures grossières
-adressées à la reine. Un troisième officier
-municipal parut, et introduisit dans la chambre
-où était la famille royale, quatre soi-disant
-députés du peuple, envoyés pour vérifier si
-leurs majestés étaient dans la tour. L'un d'eux,
-portant l'uniforme de commandant de bataillon
-de la garde nationale, insista pour que les
-prisonniers se montrassent aux fenêtres; les
-<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[p. 189]</a></span>
-officiers municipaux s'y opposèrent. Cet
-homme dit alors à la reine, sur le ton le plus
-brutal: <i>On veut vous cacher la tête de madame
-de Lamballe, qu'on vous apportait pour
-vous faire voir comment le peuple se venge de
-ses tyrans. Je vous conseille de paraître, si
-vous ne voulez pas que le peuple monte ici</i>.
-A ces mots, la reine tomba évanouie; madame
-Élisabeth aida Cléry à la placer sur un fauteuil;
-ses enfans, fondant en larmes, cherchaient
-à la rassurer par leurs caresses. Cet
-homme ne s'éloignant pas, le roi lui dit avec
-fermeté: <i>Nous nous attendons à tout, mais
-vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à
-la reine ce malheur affreux</i>. Il ne répondit
-rien, et sortit avec ses camarades.» Les cris
-de cette troupe féroce retentirent encore
-long-temps autour de la prison royale.</p>
-
-<p>La princesse de Tarente fut moins malheureuse
-que la princesse de Lamballe. Elle se sauva
-à force d'héroïsme. Traduite devant les juges-bourreaux
-du 2 septembre, après avoir attendu
-son tour pendant quarante heures,
-sans fermer l'œil, au milieu des cris des victimes
-qu'on immolait et des angoisses de celles
-qui allaient être massacrées, elle retrouva
-<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[p. 190]</a></span>
-toute son énergie, lorsqu'elle vit que les interrogatoires
-qu'on lui faisait subir, ne tendaient
-qu'à obtenir d'elle des déclarations qui
-inculpassent la reine. Elle réfuta si victorieusement
-les calomnies sur lesquelles on l'interrogeait,
-que l'opinion de tout l'auditoire,
-hautement prononcée, força les juges à la reconnaître
-innocente.</p>
-
-<p>En vain des hommes généreux avaient fait
-tous leurs efforts pour mettre un terme à cet
-horrible carnage; en vain l'assemblée manifestait
-son indignation; en vain le ministre
-Roland s'éleva courageusement contre les fureurs
-de la populace, et prit des mesures pour
-les arrêter. Pétion, maire de Paris, ne montra
-pas moins de courage: il s'était rendu de sa
-personne sur les différens théâtres des assassinats,
-et avait arraché de leurs siéges sanglans
-les scélérats qui s'étaient constitués les juges
-des malheureux prisonniers. Ces louables et
-énergiques tentatives n'avaient abouti à rien.
-A peine était-il sorti pour se rendre en d'autres
-lieux, que les bourreaux rentraient, et
-continuaient leurs exécutions. L'opinion publique
-était tellement égarée, que partout on
-rencontrait des gens qui, en s'apitoyant sur
-<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[p. 191]</a></span>
-les souffrances des malheureux immolés, ajoutaient:
-«Si on les eût laissé vivre, ils nous
-auraient égorgés dans quelques jours.» D'autres
-disaient: «Si nous sommes vaincus et
-massacrés par les Prussiens, ils auront du
-moins succombé avant nous.»</p>
-
-<p>La journée du 3 septembre et la nuit du 3
-au 4 continuèrent d'être souillées par ces
-massacres. A Bicêtre surtout, le carnage fut
-plus long et plus terrible qu'ailleurs. Cette
-prison renfermait quelques mille prisonniers
-enfermés pour toute espèce de délits. On les
-attaqua; ils voulurent se défendre, et le canon
-fut employé pour les réduire. Un membre du
-conseil-général de la commune osa même venir
-demander des forces pour réduire les prisonniers
-qui se défendaient. Pétion se rendit
-aussi à Bicêtre; mais sa courageuse popularité
-échoua contre la rage de la multitude altérée
-de sang. Dans cette prison, le massacre se
-prolongea jusqu'au mercredi 5 septembre.</p>
-
-<p>L'évaluation du nombre des victimes diffère
-dans tous les rapports du temps; cette
-évaluation varie de six à douze mille dans les
-prisons de Paris. Tout fut atroce dans ces déplorables
-journées. Les êtres monstrueux qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[p. 192]</a></span>
-s'étaient chargés des fonctions de bourreaux
-s'étaient acharnés à cette horrible tâche, et
-comme des tigres insatiables attachés à leur
-proie, ils ne pouvaient plus s'arrêter. Ils
-avaient même établi une sorte de régularité
-dans leur travail; ils suspendaient les exécutions
-pour transporter les cadavres et pour
-prendre leurs repas; et des femmes, leurs
-dignes compagnes, se rendaient aux prisons
-pour porter le dîner à leurs maris, qui, disaient-elles,
-<i>étaient occupés à l'Abbaye</i>.</p>
-
-<p>Au rapport d'un auteur contemporain, on
-assassinait encore librement à la Force, le 6
-septembre. On voyait de tous côtés dans Paris
-des cadavres amoncelés les uns sur les autres
-comme des piles de bois dans un chantier;
-on rencontrait dans toutes les rues des
-charrettes chargées de corps morts presque
-nus, qu'on ne cherchait point à dérober aux
-yeux. Voici ce que dit à ce sujet M. de Chateaubriand:
-«Deux traits que j'ai entendu
-citer à un témoin oculaire méritent d'être
-connus pour effrayer les hommes. Ce citoyen
-passait dans les rues de Paris, dans les journées
-des 2 et 3 septembre. Il vit une petite
-fille pleurant auprès d'un chariot plein de
-<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[p. 193]</a></span>
-corps, où celui de son père, qui venait d'être
-massacré, avait été jeté. Un monstre portant
-l'uniforme national, qui escortait cette digne
-pompe des factieux, passa aussitôt sa baïonnette
-dans la poitrine de cette enfant, et, pour
-me servir de l'expression énergique du narrateur,
-<i>la plaça aussi tranquillement qu'on
-aurait fait d'une botte de paille</i> sur la pile
-des morts, à côté de son père. Le second trait,
-peut-être encore plus horrible, développe le
-caractère du peuple à qui l'on a prétendu
-devoir donner un gouvernement républicain.
-Le même citoyen rencontra d'autres tombereaux,
-je crois vers la porte Saint-Martin;
-une troupe de femmes étaient montées parmi
-ces lambeaux de chair, et <i>à cheval sur les cadavres
-des hommes</i> (je me sers encore des
-mots du rapporteur), cherchaient, avec des
-rires affreux, à assouvir la plus monstrueuse
-des lubricités.»</p>
-
-<p>Nous trouvons dans un historien de la révolution
-un autre fait qui atteste la plus froide
-barbarie. Pendant qu'on égorgeait devant le
-guichet de la Force, un membre de l'assemblée
-législative vit un peintre de sa connaissance,
-assis sur une borne, en face du théâtre
-<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[p. 194]</a></span>
-des massacres; il dessinait avec beaucoup d'attention.
-«Que fais-tu là? lui dit-il avec l'accent
-de l'effroi.—Ce que je fais, mon ami?
-<i>je tâche de saisir les derniers effets de la mort
-au milieu des contorsions que font ces scélérats</i>.
-Le député se retira stupéfait, et le peintre
-continua de dessiner.</p>
-
-<p>Mais, si les exécutions répandirent la stupeur,
-l'audace qu'on mit à les avouer et à en
-recommander l'imitation, ne surprit pas moins
-que les exécutions mêmes. Ce n'était pas assez
-pour le conseil de la commune et son odieux
-comité d'avoir fait commettre de tels attentats
-au sein de la capitale, il fallait intéresser
-les autres villes de France à ces forfaits, et
-établir entre la populace abusée des départemens
-et les égorgeurs de Paris une solidarité
-telle que ces bourreaux trouvassent partout
-des défenseurs et des apologistes; enfin, il
-fallait, s'il était possible, lier toutes les parties
-de la France par une communauté de barbaries.
-Ce fut l'objet d'une circulaire adressée
-aux départemens, dans laquelle les membres
-du comité de surveillance invitaient les citoyens
-des provinces à traiter de même ceux
-qu'ils appelaient des conspirateurs. Cette lettre
-<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[p. 195]</a></span>
-fut envoyée sous le contre-seing du ministre
-de la justice. Nous allons citer quelques
-fragmens de cette pièce étrange, que l'on peut
-regarder comme un monument du délire de
-cette époque déplorable.</p>
-
-<p>«La commune de Paris, y est-il dit, se
-hâte d'informer ses frères des départemens
-qu'une partie des conspirateurs féroces, détenus
-dans les prisons, a été mise à mort par le
-peuple; actes de justice qui lui ont paru indispensables
-pour retenir par la terreur ces
-légions de traîtres cachés dans ses murs, au
-moment où ils allaient marcher à l'ennemi;
-et sans doute la nation entière, après la longue
-suite de trahisons qui l'ont conduite sur
-le bord de l'abîme, s'empressera d'adopter ce
-moyen si nécessaire de salut public; et tous
-les Français s'écrieront comme les Parisiens:
-Marchons à l'ennemi, mais ne laissons pas
-derrière nous ces brigands, pour égorger nos
-enfans et nos femmes. Frères et amis, nous nous
-attendons qu'une partie d'entre vous va voler
-à notre secours, et nous aider à repousser les
-légions innombrables de satellites des despotes
-conjurés contre la France. Nous allons
-ensemble sauver la patrie, et nous vous devrons
-<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[p. 196]</a></span>
-la gloire de l'avoir retirée de l'abîme.»</p>
-
-<p>On invitait aussi les frères à mettre cette lettre
-sous presse, et à la faire parvenir à toutes
-les municipalités de leur arrondissement.</p>
-
-<p>Au milieu de ces horreurs de tout genre,
-on a la consolation de pouvoir signaler plusieurs
-traits du dévoûment le plus sublime.
-Cazotte, vieillard octogénaire, auteur de plusieurs
-ouvrages pleins d'esprit et d'originalité,
-était sur le point de tomber sous les coups
-des bourreaux. Sa fille se précipite au milieu
-de ces hommes sanguinaires, embrasse son
-père étroitement, et l'enveloppe dans ses bras,
-déterminée à ne pas s'en séparer. Cette situation
-intéressa les assistans; des larmes coulèrent
-des yeux de ces hommes féroces; on cria
-<i>grâce</i>, et Cazotte fut sauvé, mais pour périr,
-peu de temps après, sur l'échafaud révolutionnaire.</p>
-
-<p>Le vénérable Sombreuil, gouverneur des
-Invalides, avait été enfermé à l'Abbaye; il fut
-amené à son tour devant le sanglant tribunal.
-Au milieu de leurs arrêts et de leurs exécutions,
-les juges-bourreaux buvaient et déposaient
-sur une table leurs verres empreints
-de sang. Sombreuil traîné devant eux, fut
-<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[p. 197]</a></span>
-condamné à être transféré à la Force, ce qui
-équivalait à une sentence de mort. Mais sa
-fille l'a aperçu du milieu de la prison; elle
-s'élance au travers des piques et des sabres,
-serre son père dans ses bras, s'attache à lui
-avec tant de force, supplie les meurtriers avec
-tant de larmes et un accent si déchirant, que
-leur fureur, étonnée, reste suspendue. Alors,
-comme pour mettre à une plus rude épreuve
-encore cette sensibilité qui les touche: <i>Bois</i>,
-disent-ils à cette fille généreuse, <i>bois du sang
-des aristocrates</i>. Et ils lui présentent un vase
-plein de sang. Elle boit sans hésiter, et son
-père est sauvé. Cet héroïsme inouï de piété
-filiale avait désarmé les assassins, et M. de
-Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe.
-Delille avait présens à sa pensée les deux traits
-que nous venons de citer, lorsqu'il composa,
-pour son poème de la <i>Pitié</i>, les quatre vers
-suivans:</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="verse">On a vu les bourreaux, fatigués de carnage,</div>
- <div class="verse">Aux cris de la pitié laisser fléchir leur rage,</div>
- <div class="verse">Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux,</div>
- <div class="verse">Et, tout couverts de sang, s'attendrir avec eux.</div>
- </div>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[p. 198]</a></span></p>
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="GRANDES_INFORTUNES" id="GRANDES_INFORTUNES"></a>
- <span class="x-smaller">GRANDES INFORTUNES</span><br />
- DE LOUIS XVI ET DE SA FAMILLE.</h2>
-</div>
-
-
-<p>La désastreuse journée du 10 août, qui venait
-de renverser le trône, et de voir la
-royauté foulée aux pieds, devait ouvrir la
-porte à une foule d'autres calamités. Les audacieux
-qui avaient détrôné leur roi, qui l'avaient
-constitué prisonnier dans la tour du
-Temple, s'arrogèrent bientôt le droit de le
-juger comme un criminel. A peine lui accorda-t-on
-le temps qui était nécessaire pour compulser
-les immenses matériaux sur lesquels
-sa défense devait être établie. Le vénérable et
-fidèle Malesherbes, Tronchet et Desèze, s'illustrèrent
-à jamais par leurs courageux efforts
-pour faire triompher la cause de leur monarque,
-accusé par ses sujets.</p>
-
-<p>Louis XVI parut devant la convention, avec
-un front calme et tranquille. Desèze, qui était
-chargé de porter la parole, parla avec force
-<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[p. 199]</a></span>
-de l'inviolabilité de la personne du roi; il déclara
-que, si on refusait à Louis XVI les droits
-de roi, il fallait lui laisser au moins ceux de
-citoyen. Il ajouta avec une hardiesse qui ne
-rencontra qu'un silence absolu qu'il cherchait
-partout des juges et ne trouvait que
-des accusateurs. Puis, il passa à la discussion
-des faits, et s'acquitta de cette tâche avec
-avantage, parce qu'on avait amassé une foule
-de faits insignifians, à défaut de la preuve
-précise des intelligences avec l'étranger. Il repoussa
-ensuite victorieusement l'accusation
-d'avoir versé le sang français au 10 août. Enfin,
-il termina par ces mots: «Louis était monté
-sur le trône à vingt ans; et, à vingt ans, il
-donna sur le trône, l'exemple des mœurs; il
-n'y porta aucune faiblesse coupable, ni aucune
-passion corruptrice; il y fut économe,
-juste, sévère, et il s'y montra toujours l'ami
-constant du peuple. Le peuple désirait la destruction
-d'un impôt désastreux qui pesait sur
-lui, il le détruisit; le peuple demandait l'abolition
-de la servitude, il commença par l'abolir
-lui-même dans ses domaines; le peuple
-sollicitait des réformes dans la législation criminelle,
-pour l'adoucissement du sort des
-<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[p. 200]</a></span>
-accusés, il fit ces réformes; le peuple voulait
-que des milliers de Français, que la rigueur
-de nos usages avait privés jusqu'alors des
-droits qui appartiennent aux citoyens, acquissent
-ces droits, ou les recouvrassent, il les en
-fit jouir par ses lois; le peuple voulut la liberté,
-et il la lui donna! Il vint même au-devant
-de lui par ses sacrifices, et cependant
-c'est au nom de ce même peuple, qu'on demande
-aujourd'hui..... Citoyens, je n'achève
-pas..... Je m'arrête devant l'histoire; songez
-qu'elle jugera votre jugement, et que le sien
-sera celui des siècles!»</p>
-
-<p>Après cette plaidoirie, et Louis XVI ayant
-été reconduit au Temple, un orage violent
-s'éleva au sein de l'assemblée. Lanjuinais s'élança
-à la tribune, et, au milieu des cris qu'excitait
-sa présence, il demanda, non pas un
-délai pour la discussion, mais l'annulation
-même de la procédure. Il s'écria que le temps
-des hommes féroces était passé; qu'il ne fallait
-pas déshonorer l'assemblée, en lui faisant
-juger Louis XVI; que personne n'en avait le
-droit en France, et que l'assemblée, particulièrement,
-n'avait aucun titre pour le faire.
-Les girondins, et notamment l'éloquent Vergniaud,
-<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[p. 201]</a></span>
-leur principal orateur, proposèrent
-avec force l'appel au peuple, qui fut repoussé
-par Robespierre, Saint-Just, Barrère, et tout
-le parti de la montagne. La discussion se prolongea
-depuis le 27 décembre 1792, jusqu'au
-7 janvier suivant. Le 14 janvier fut fixé pour
-la position des questions et l'appel nominal.
-L'assemblée se composait de sept cent quarante-neuf
-membres; six cent quatre-vingt-trois
-d'entre eux, déclarèrent Louis XVI,
-coupable de conspiration contre la liberté de
-la nation, et d'attentats contre la sûreté générale
-de l'État. L'appel nominal pour la question
-décisive, celle de l'application de la peine,
-dura toute la nuit du 16, et toute la journée
-du 17, au milieu d'une agitation menaçante,
-qui se manifestait fréquemment dans les tribunes.
-Sept cent vingt-un députés étaient présens
-à cette séance; la majorité absolue était
-de trois cent soixante-une voix, et il y eut
-trois cent soixante-une voix pour la mort sans
-condition. Les autres voix s'étaient partagées
-entre le bannissement, les fers, et la mort avec
-sursis.</p>
-
-<p>Alors Vergniaud, qui présidait en ce moment
-l'assemblée, déclare, avec l'accent de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[p. 202]</a></span>
-douleur, que <i>la peine prononcée contre Louis
-Capet est la mort</i>.</p>
-
-<p>Louis XVI attendait depuis quatre jours
-ses défenseurs, et demandait en vain à les
-voir. Le 20 janvier, à deux heures de l'après-midi,
-il entend le bruit d'un cortège nombreux;
-il s'avance, et aperçoit les envoyés du conseil
-exécutif. Il s'arrête avec dignité sur la porte
-de sa chambre, et ne paraît point ému. On lui
-annonce qu'on vient lui communiquer les
-décrets de la convention. Le premier de ces
-décrets déclare Louis XVI coupable d'attentat
-contre la sûreté générale de l'État; le
-second le condamne à mort; le troisième rejette
-tout appel au peuple; le quatrième enfin
-ordonne l'exécution sous vingt-quatre heures.
-Louis, promenant sur tous ceux qui l'entouraient
-un regard tranquille, prit l'arrêt,
-le mit dans sa poche, et lut à Garat, ministre
-de la justice, une lettre dans laquelle il demandait
-à la convention trois jours pour se préparer
-à la mort, un confesseur pour l'assister
-dans ses derniers momens, la faculté de voir
-sa famille, et la permission pour elle de sortir
-de France. Garat se chargea de remettre
-sur-le-champ cette lettre à la convention, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[p. 203]</a></span>
-Louis XVI rentra avec beaucoup de calme,
-demanda à dîner, et mangea comme à l'ordinaire.
-Comme on avait retiré les couteaux, et
-qu'on refusait de lui en donner: «Me croit-on
-assez lâche, dit-il avec dignité, pour attenter
-à ma vie? Je suis innocent, et je saurai mourir
-sans crainte.» Il acheva son repas sans couteau,
-rentra dans son appartement, et attendit
-avec sang-froid la réponse à sa lettre. La convention
-refusa le sursis, mais on accorda toutes
-les autres demandes. Garat envoya chercher
-M. Edgeworth de Firmont, le prêtre que
-Louis XVI avait choisi. En apprenant le rejet
-de la demande du sursis, le malheureux
-prince montra une magnanimité si tranquille,
-que le ministre, qui lui apportait cette triste
-nouvelle, en fut et surpris et touché.</p>
-
-<p>Quand l'abbé Edgeworth eut été introduit
-auprès du roi, il voulut se jeter à ses pieds,
-mais le prince l'en empêcha, et versa avec lui
-des larmes d'attendrissement. Il lui demanda
-ensuite, avec une vive curiosité, des nouvelles
-du clergé de France, de plusieurs évêques,
-et surtout de l'archevêque de Paris, et le pria
-d'assurer ce dernier prélat qu'il mourait fidèlement
-attaché à sa communion.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[p. 204]</a></span></p>
-
-
-<p>Il était huit heures du soir. Le roi se leva, pria
-M. Edgeworth d'attendre, et sortit avec émotion,
-en disant qu'il allait voir sa famille. Les
-municipaux, ne voulant pas perdre de vue la
-personne du roi, même pendant qu'il serait
-avec sa famille, avaient décidé qu'il la verrait
-dans la salle à manger, qui était fermée par
-une porte vitrée, et dans laquelle on pouvait
-apercevoir tous ses mouvemens, sans entendre
-ses paroles. Le roi s'y rendit, et fit placer
-de l'eau sur une table, pour secourir les princesses,
-si elles venaient à perdre connaissance.
-Il attendit avec anxiété le moment de
-cette douloureuse et dernière entrevue. A
-huit heures et demie, la porte s'ouvrit; la
-reine, tenant le dauphin par la main, madame
-Élisabeth, Madame Royale, se précipitèrent
-dans les bras de Louis XVI, en versant
-des torrens de larmes. La porte fut fermée,
-et ce ne fut, pendant le premier moment,
-qu'une scène déchirante de confusion et de
-désespoir. Enfin la conversation devint plus
-calme, et les princesses, tenant toujours le
-roi embrassé, lui parlèrent quelque temps à
-voix basse. Après un entretien assez long, interrompu
-fréquemment par des momens de
-<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[p. 205]</a></span>
-silence et d'abattement, Louis XVI se leva
-pour s'arracher à cette situation pénible, et
-promit de les revoir le lendemain matin à huit
-heures. «Nous le promettez-vous? lui demandèrent
-avec instance les princesses.—Oui,
-oui, répondit le roi, le cœur brisé de douleur.»
-Ces femmes infortunées ne pouvaient se
-séparer de celui qu'elles allaient perdre à jamais.
-Madame Royale tenait son père embrassé
-par le milieu du corps. Au moment de
-sortir, elle tomba évanouie; on l'emporta aussitôt,
-et le roi, accablé de cette scène cruelle,
-retourna auprès de M. Edgeworth, et ce ne fut
-qu'après quelques instans qu'il recouvra tout
-son calme. Le roi se coucha vers minuit, en
-recommandant à Cléry, son fidèle valet de
-chambre, de le réveiller à cinq heures. Nous
-allons emprunter à M. Thiers le funèbre récit
-qui forme le dénoûment de ce drame
-épouvantable qui n'était pourtant, en quelque
-sorte, que le prologue d'un massacre
-universel.</p>
-
-<p>«Le lendemain, 21 janvier, cinq heures
-avaient sonné au Temple. Le roi s'éveille, appelle
-Cléry, lui demande l'heure, et s'habille
-<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[p. 206]</a></span>
-avec beaucoup de calme. Il s'applaudit d'avoir
-retrouvé ses forces dans le sommeil. Cléry
-allume du feu, transporte une commode dont
-il fait un autel. M. Edgeworth se revêt des
-ornemens pontificaux, et commence à célébrer
-la messe; Cléry la sert, et le roi l'entend
-à genoux, avec le plus grand recueillement.
-Il reçoit ensuite la communion des mains de
-M. Edgeworth, et, après la messe, se relève
-plein de forces, et attendant avec calme le
-moment d'aller à l'échafaud. Il demande des
-ciseaux pour couper ses cheveux lui-même,
-et se soustraire à cette humiliante opération
-faite de la main des bourreaux, mais la Commune
-les lui refuse par défiance.</p>
-
-<p>«Dans ce moment, le tambour battait
-dans la capitale. Tous ceux qui faisaient partie
-des sections armées se rendaient à leurs
-compagnies avec une complète soumission;
-ceux qu'aucune obligation n'appelait à figurer
-dans cette terrible journée se cachaient chez
-eux. Les portes, les fenêtres étaient fermées,
-et chacun attendait chez soi la fin de ce triste
-événement. On disait que quatre ou cinq cents
-hommes dévoués devaient fondre sur la
-<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[p. 207]</a></span>
-voiture, et enlever le roi. La convention,
-la Commune, le conseil exécutif, les jacobins
-étaient en séance.</p>
-
-<p>«A huit heures du matin, Louis XVI, en
-entendant le bruit, se lève et se dispose à
-partir. Il n'avait pas voulu revoir sa famille,
-pour ne pas renouveler la triste scène de la
-veille. Il charge Cléry de faire pour lui ses
-adieux à sa femme, à sa sœur et à ses enfans;
-il lui donne un cachet, des cheveux et divers
-bijoux, avec commission de les leur remettre.
-Il lui serre ensuite la main, en le remerciant
-de ses services. Après cela, il s'adresse à l'un
-des municipaux, en le priant de transmettre
-son testament à la Commune. Ce municipal
-était un ancien prêtre, nommé Jacques Roux,
-qui lui répond brutalement qu'il est chargé
-de le conduire au supplice, et non de faire ses
-commissions. Un autre s'en charge, et Louis,
-se retournant vers le cortége, donne avec
-assurance le signal du départ.</p>
-
-<p>«Des officiers de gendarmerie étaient placés
-sur le devant de la voiture; le roi et M. Edgeworth
-étaient assis dans le fond. Pendant
-la route, qui fut assez longue, le roi lisait,
-dans le bréviaire de M. Edgeworth, les prières
-<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[p. 208]</a></span>
-des agonisans, et les deux gendarmes étaient
-confondus de sa piété et de sa résignation
-tranquille. Ils avaient, dit-on, la commission
-de le frapper si la voiture était attaquée. Cependant
-aucune démonstration hostile n'eut
-lieu depuis le Temple jusqu'à la place de la
-Révolution. Une multitude armée bordait la
-haie; la voiture s'avançait lentement et au
-milieu d'un silence universel. Sur la place de
-la Révolution, un grand espace avait été laissé
-vide autour de l'échafaud. Des canons environnaient
-cet espace; les fédérés les plus exaltés
-étaient placés autour de l'échafaud, et la
-vile populace, toujours prête à outrager le
-génie, la vertu, le malheur, quand on lui
-en donne le signal, se pressait derrière les
-rangs des fédérés, et donnait seule quelques
-signes extérieurs de satisfaction, tandis que
-partout on ensevelissait au fond de son cœur
-les sentimens qu'on éprouvait. A dix heures
-dix minutes, la voiture s'arrête. Louis XVI,
-se levant avec force, descend sur la place.
-Trois bourreaux se présentent; il les repousse,
-et se déshabille lui-même. Mais, voyant qu'ils
-voulaient lui lier les mains, il éprouve un
-mouvement d'indignation, et semble prêt à
-<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[p. 209]</a></span>
-se défendre. M. Edgeworth, dont toutes les
-paroles furent alors sublimes, lui adresse un
-dernier regard, et lui dit: «Souffrez cet outrage
-comme une dernière ressemblance avec
-le Dieu qui va être votre récompense.» A ces
-mots, la victime, résignée et soumise, se laisse
-lier et conduire à l'échafaud. Tout-à-coup,
-Louis fait un pas, se sépare des bourreaux,
-et s'avance pour parler au peuple. «Français,
-dit-il d'une voix forte, je meurs innocent des
-crimes qu'on m'impute; je pardonne aux auteurs
-de ma mort, et je demande que mon
-sang ne retombe pas sur la France.» Il allait
-continuer, mais aussitôt l'ordre de battre est
-donné aux tambours; leur roulement couvre
-la voix du prince, les bourreaux s'en emparent,
-et M. Edgeworth lui dit ces paroles: «<i>Fils de
-saint Louis, montez au ciel!</i>» A peine le sang
-avait-il coulé, que des furieux y trempent
-leurs piques et leurs mouchoirs, se répandent
-dans Paris, en criant: <i>vive la République!
-vive la Nation!</i> et vont, jusqu'aux portes du
-Temple, montrer la brutale et fausse joie que
-la multitude manifeste à la naissance, à l'avènement
-et à la chute de tous les princes.»</p>
-
-<p>Pendant toute cette journée si funestement
-<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[p. 210]</a></span>
-mémorable, Paris ressembla à une vaste solitude;
-les rues étaient désertes, et l'on ne
-rencontrait que des piquets ou des patrouilles
-armées. Un ordre sévère avait prescrit de tenir
-les croisées fermées; on devait faire feu
-sur ceux qui auraient osé se trouver en contravention.
-Un temps nébuleux, un brouillard
-froid, ajoutaient à la tristesse, à l'inquiétude
-générale.</p>
-
-<p>Aussitôt après le procès de Louis XVI, des
-pétitionnaires salariés avaient demandé à la
-convention que la reine fût mise en jugement.
-Deux fois, Robespierre avait dit à la tribune,
-qu'il fallait que cette princesse fût envoyée
-au tribunal révolutionnaire; et le 1<sup>er</sup> août
-1793, Barrère fit décréter cette proposition,
-à la suite d'un long rapport où le ridicule le
-dispute à l'atrocité. «Est-ce l'oubli des crimes
-de l'<i>Autrichienne</i>, dit-il, est-ce notre indifférence
-pour la famille <i>Capet</i>, qui a abusé nos
-ennemis? Eh bien! il est temps d'extirper
-tous les rejetons de la royauté.»</p>
-
-<p>Le 5 novembre suivant, le même homme annonça
-aux <i>royalistes</i> qui, selon lui, <i>demandaient
-du sang</i>, le supplice prochain de la reine.
-Déjà, cette princesse avait été impitoyablement
-<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[p. 211]</a></span>
-séparée de sa famille, pour être transférée à la
-Conciergerie, où elle fut plongée dans un cachot
-humide et mal-sain; rien ne fut oublié pour remplir
-d'amertume les derniers jours de la reine.
-Le 3 octobre, Billaud-Varennes fit ordonner
-au tribunal révolutionnaire de s'occuper <i>sans
-délai, et sans interruption du procès de la veuve
-Capet</i>; et le 11 du même mois, le comité de salut
-public, envoya les pièces à l'accusateur public,
-en lui recommandant de <i>seconder son zèle</i>.
-Le lendemain, Marie-Antoinette fut interrogée
-secrètement dans une salle obscure, où plusieurs
-témoins l'entendirent sans qu'elle pût les
-apercevoir: «C'est vous, lui dit le président
-Hermann, qui avez appris à Louis Capet l'art
-de la dissimulation avec laquelle il a trompé
-le peuple?—Oui, répondit la reine, le peuple
-a été trompé; mais ce n'est ni par mon mari,
-ni par moi.—Vous n'avez jamais cessé, dit encore
-le président, de vouloir détruire la liberté.
-Vous vouliez remonter au trône sur les
-cadavres des patriotes?—Nous n'avons jamais
-désiré que le bonheur de la France, répondit
-la reine; nous n'avions pas besoin de remonter
-sur le trône, nous y étions.....»</p>
-
-<p>Le 14 octobre, elle parut devant le tribunal
-<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[p. 212]</a></span>
-révolutionnaire. Parmi les jurés qui devaient
-prononcer sur son sort, se trouvaient un
-perruquier, un peintre, un tailleur, un menuisier
-et un recors. L'acte d'accusation fut
-digne d'un pareil tribunal. «A l'instar des
-Brunehaut et des Frédegonde, disait Fouquier-Tinville,
-Marie-Antoinette a été le fléau et
-la sangsue des Français.» Cet acte d'accusation
-était un assemblage honteux d'iniquités
-et de mensonges; il se terminait par la monstrueuse
-accusation dont Hébert et ses ignobles
-collègues étaient allés demander le témoignage
-aux propres enfans de l'illustre accusée. Cet
-Hébert, rédacteur de la dégoûtante feuille
-intitulée le <i>Père Duchêne</i>, et auparavant
-vendeur de contremarques à la porte des
-spectacles, rapporta, dans les termes les plus
-grossiers, les horribles questions qu'il avait
-faites à ces enfans. Il dit que Charles Capet
-(le dauphin) avait raconté à Simon, son précepteur,
-le voyage à Varennes et désigné Lafayette
-et Bailly comme en étant les coopérateurs.
-Puis, il ajouta que cet enfant avait des
-vices funestes et bien prématurés pour son
-âge; que Simon l'ayant surpris et l'ayant interrogé,
-avait appris qu'il tenait de sa mère
-<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[p. 213]</a></span>
-les vices auxquels il se livrait. Hébert ajouta
-que Marie-Antoinette voulait sans doute, en
-affaiblissant de bonne heure la constitution
-physique de son fils, s'assurer le moyen de
-le dominer, s'il remontait sur le trône. La
-reine contenant d'abord son indignation,
-s'abstint de répondre; mais, pressée par un
-des jurés sur les mêmes faits, elle se retourna
-vers le public avec dignité, et prononça ces
-paroles remarquables: «Je croyais que la
-nature me dispenserait de répondre à une telle
-imputation; mais j'en appelle au cœur de
-toutes les mères ici présentes.» Cette réponse
-si noble, si simple, remua tous les assistans.</p>
-
-<p>Cependant Marie-Antoinette reçut de courageux
-hommages de la part de plusieurs témoins
-qu'on avait tirés de leurs prisons pour
-les faire comparaître. Quand le vénérable
-Bailly fut amené, Bailly qui autrefois avait
-si souvent prédit à la cour les maux qu'entraîneraient
-ses imprudences, il parut douloureusement
-affecté, et comme on lui demandait
-s'il connaissait la femme Capet:—Oui,
-dit-il, en s'inclinant avec respect; oui,
-<i>j'ai connu madame</i>.—Il déclara ne rien savoir,
-<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[p. 214]</a></span>
-et soutint que les déclarations arrachées au
-jeune prince, relativement au voyage à Varennes,
-étaient fausses. En récompense de sa
-déposition, il reçut des reproches outrageans,
-augure certain du sort qui lui était réservé.</p>
-
-<p>Dans toute la suite des débats, le ridicule
-ne cessa d'être joint à la barbarie. On entendit
-reprocher à la reine de France, le nombre
-de souliers qu'elle avait usés; on l'accusa
-d'avoir accaparé pour quinze cent mille francs
-de sucre et de café, d'avoir dépensé des fonds
-<i>conséquens</i> pour un rocher, d'avoir tenu un
-conciliabule le jour où <i>le peuple fit l'honneur
-à son mari de le décorer du bonnet rouge</i>,
-d'avoir <i>porté des pistolets dans ses poches</i>, etc.</p>
-
-<p>Dans son résumé, le président parla de
-<i>bouteilles vides</i> trouvées sous le lit de Marie-Antoinette,
-après le massacre du 10 août; il
-déclara que le peuple avait été trop long-temps
-victime des <i>machinations infernales de cette
-moderne Médicis</i>; et il parla de <i>justice impartiale</i>,
-de <i>conscience</i>, même d'<i>humanité</i>.</p>
-
-<p>Pendant trois jours et trois nuits que durèrent
-les débats, l'auguste victime n'eut pas
-un seul instant de repos. Elle fut constamment
-<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[p. 215]</a></span>
-sublime par sa constance, et par toutes ses
-réponses simples, précises, pleines de calme
-et de noblesse.</p>
-
-<p>La terreur était tellement à son comble,
-que personne n'avait osé se présenter pour
-défendre la reine. Le tribunal nomma d'office
-Tronson-du-Coudray et Chauveau Lagarde,
-qui remplirent cette tâche périlleuse avec tout
-le courage et le dévoûment que permettaient
-les circonstances, et persuadés, comme ils l'étaient,
-de l'inutilité de leur ministère.</p>
-
-<p>Marie-Antoinette fut condamnée à l'unanimité;
-elle entendit son arrêt de mort sans
-effroi, le 16 octobre 1793, à quatre heures du
-matin. Rentrée dans sa prison, elle écrivit à
-madame Élisabeth, une lettre touchante, qui
-ne devait pas parvenir à son adresse. Un prêtre
-constitutionnel s'étant présenté pour lui
-offrir les derniers secours de la religion, elle
-refusa de l'entendre; et lorsque les bourreaux
-entrèrent, cet homme lui ayant dit: «Voilà
-le moment de demander pardon à Dieu.....»
-«De mes fautes, reprit-elle; mais de mes crimes,
-je n'en ai pas commis.» A onze heures,
-elle sortit de la Conciergerie, vêtue de blanc,
-témoigna quelque étonnement de ce qu'on ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[p. 216]</a></span>
-la conduisait pas au supplice comme Louis XVI,
-dans une voiture fermée, et monta dans un
-tombereau, avec l'exécuteur et le prêtre. Elle
-avait elle-même coupé ses cheveux; ses mains
-étaient liées derrière le dos. Son dernier vœu,
-ainsi qu'elle venait de l'écrire à madame Élisabeth,
-était de mourir avec autant de fermeté
-que son époux.</p>
-
-<p>La garde nationale formait une double haie
-sur son passage; l'armée révolutionnaire suivait,
-et un histrion précédait le cortége, exhortant
-le peuple à applaudir à la <i>justice nationale</i>.
-Cette exhortation ne fut que trop
-entendue; le cortége prit le chemin le plus
-long, passa dans les rues les plus populeuses,
-et fut plus de deux heures avant d'arriver au
-lieu du supplice, sur la place fatale où, dix
-mois auparavant, avait succombé Louis XVI.
-Partout sur son passage, on entendit des cris
-féroces et des injures dégoûtantes. Les marches
-du grand escalier de Saint-Roch étaient
-couvertes de spectateurs; ils applaudirent avec
-fureur, lorsque la fatale charrette passa devant
-eux, et voulant considérer à loisir les traits
-de la victime, ils la firent arrêter. Elle promenait
-avec indifférence ses regards sur ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[p. 217]</a></span>
-peuple qui, tant de fois, avait applaudi à sa
-beauté et à sa grâce. Arrivée au pied de l'échafaud,
-elle aperçut les Tuileries, et parut
-émue; alors elle se hâta de monter la fatale
-échelle, et se livra avec courage aux bourreaux.
-L'infâme exécuteur montra la tête au
-peuple, comme il faisait toujours, après l'immolation
-d'une victime illustre.</p>
-
-<p>Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI,
-survécut sept mois à son infortunée belle-sœur.
-On l'envoya à la mort le 10 mai 1794.
-Ce meurtre ne saurait pas trouver un seul
-motif d'excuse, même en politique. Madame
-Élisabeth était un ange de bonté; elle n'était
-connue que par ses bienfaits et ses vertus; et
-sa condamnation ne put pas même être établie
-sur les prétextes vulgaires dont on se
-servait alors. Cette princesse fut jugée et conduite
-au supplice le même jour, dans une
-charrette, avec une foule d'autres condamnés
-qui furent exécutés avant elle. On eût dit que
-les bourreaux voulaient rendre plus cruels,
-les derniers momens de la plus innocente victime,
-en la faisant mourir ainsi la dernière de
-sa famille et de ses compagnons d'infortune.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[p. 218]</a></span></p>
-
-
-<p>Il restait encore entre les mains des tyrans
-de la France, une personne de la famille
-royale, qui, trop jeune pour être traitée en
-criminel et conduite à l'échafaud, devait subir
-la mort en détail, pour le repos des consciences
-des bourreaux, ou plutôt (car la conscience
-des hommes pervers saurait-elle jamais
-être tranquille?) pour assurer la consommation
-de leurs projets; c'était le jeune dauphin,
-fils de Louis XVI. Cet enfant était resté dans
-la tour du Temple. On avait placé d'abord auprès
-de lui, à titre de précepteur, un cordonnier,
-nommé Simon. Cet homme, aidé de sa
-femme, forçait son élève à chanter la <i>Carmagnole</i>
-et d'autres chansons du même genre.</p>
-
-<p>Après la retraite de Simon, qui fut rappelé
-au conseil de la Commune, en janvier 1794,
-deux autres hommes de cette Commune, veillaient
-jour et nuit autour du cachot du jeune
-prince. Dès qu'il faisait nuit, on lui ordonnait
-de se coucher, parce qu'on ne voulait pas lui
-donner de lumière. Quelque temps après,
-lorsqu'il était plongé dans son premier sommeil,
-un de ces Cerbères lui criait d'une voix
-effroyable: <i>Capet, où es-tu, dors-tu</i>?—Me
-<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[p. 219]</a></span>
-voilà, disait l'enfant à moitié endormi, et tout
-tremblant.—Viens ici que je te voie.—Et
-le petit malheureux d'accourir tout suant et
-tout nu: «Me voilà, que voulez-vous?—Te
-voir; va, retourne te coucher, <i>housse</i>, <i>décanille</i>!»
-Deux ou trois heures après, l'autre
-brigand recommençait le même manége, et
-le pauvre enfant était forcé d'obéir.</p>
-
-<p>Ce royal enfant était dans un lit que l'on
-ne remuait jamais, et qu'il n'avait pas la force
-de faire. Son linge et sa personne étaient couverts
-de puces et de punaises. On ne le changea
-ni de chemise, ni de bas, pendant plus d'un
-an. Ses ordures restaient dans la chambre; sa
-fenêtre, fermée en dedans avec des verroux,
-n'était jamais ouverte, et l'on ne pouvait tenir
-dans sa chambre à cause de l'odeur infecte.</p>
-
-<p>Ce jeune prince mourut en juin 1795; son
-corps était couvert d'ulcères. On crut d'abord
-qu'il avait été empoisonné; mais il paraît certain
-que le régime de vie qu'on lui faisait
-subir, fut la principale cause de sa mort. «Ce
-malheureux enfant, dit un écrivain, avait une
-figure céleste; mais il avait le dos courbé dans
-les derniers momens de sa vie, et il avait perdu
-<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[p. 220]</a></span>
-presque toutes ses facultés morales; le seul
-sentiment qui lui restât était la reconnaissance,
-non pas pour le bien qu'on lui faisait,
-mais pour le mal qu'on ne lui faisait pas. Sans
-prononcer une seule parole, il se précipitait
-au-devant de ses gardiens, leur serrait les
-mains, et baisait le pan de leur habit.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[p. 221]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="PROCES" id="PROCES"></a><span class="x-smaller">PROCÈS</span><br />
- DU GÉNÉRAL CUSTINES<br /><span class="x-smaller">ET DE SON FILS.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>La révolution, devenue la proie des démagogues
-les plus forcenés qui terrifiaient la
-France en son nom, envoyait à l'échafaud les
-plus illustres victimes. Les généraux eux-mêmes,
-à la tête de leurs armées victorieuses,
-n'étaient point à l'abri des coups de cette faction
-sanguinaire. Des hommes, étrangers à l'art
-de la guerre s'arrogeaient le droit de contrôler
-leurs opérations militaires, trouvaient dans
-tous leurs actes des preuves de trahison, produisaient
-de faux témoins pour les attester,
-et condamnaient à la mort les serviteurs les
-plus dévoués de la patrie. L'infortuné Custine
-fut du nombre de ceux qui éprouvèrent
-ainsi l'ingratitude du gouvernement populaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[p. 222]</a></span></p>
-
-
-<p>Adam-Philippe Custines était né à Metz
-d'une famille noble. Il avait embrassé le parti
-des armes, et avait obtenu des grades importans,
-lorsque les suffrages de la noblesse l'appelèrent
-aux fonctions de député à l'assemblée
-constituante, où il se distingua par une
-noble loyauté. Quelques années après, il fut
-nommé général d'armée, succéda à Dumouriez,
-qui venait d'abandonner l'armée du Nord,
-en passant du côté de l'ennemi, et signala son
-élévation à ce poste par plusieurs actions
-d'éclat.</p>
-
-<p>D'abord, les deux partis qui divisaient la
-convention nationale comptaient également
-sur lui; mais, lorsque sa prédilection pour les
-amis des idées vraiment libérales fut bien
-connue, l'horrible faction de Robespierre
-jura sa perte. Elle ne négligea rien pour contrarier
-toutes ses opérations, pour aigrir contre
-lui ses soldats, aussi bien que le peuple;
-et chaque jour, la feuille sanguinaire de Marat
-le désignait d'avance comme un traître.</p>
-
-<p>Le 29 juillet 1793, jour auquel un décret de la
-convention déclara traître à la patrie les députés
-girondins fugitifs, il fut lui-même décrété
-d'accusation. La reddition de la ville de Mayence
-<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[p. 223]</a></span>
-aux Prussiens, fut le prétexte de cette mesure.
-Custines se trouvait alors à Paris; il s'y était
-rendu d'après les ordres du conseil exécutif.
-Quand il eut appris le décret qui le mettait en
-état d'accusation, loin de chercher à se soustraire
-par la fuite au danger qui le menaçait, il
-affecta de se montrer plus qu'à l'ordinaire, et
-mit plus d'activité dans ses poursuites contre
-le ministre de la guerre, qu'il accusait devant
-le gouvernement d'avoir paralysé toutes ses
-opérations, en lui refusant les secours qu'il
-lui avait demandés, et en répandant parmi ses
-soldats l'esprit d'indiscipline et de méfiance.</p>
-
-<p>Cet excès de franchise ne servit qu'à hâter
-sa perte. On l'accusa de chercher à exciter un
-soulèvement général dans la capitale. On ordonna
-son arrestation, et il fut conduit à
-l'Abbaye, d'où on le transféra, le 31 juillet, à
-la Conciergerie. Quinze jours après, il fut traduit
-devant le tribunal révolutionnaire.</p>
-
-<p>L'acte d'accusation avait été dressé par le
-trop fameux Fouquier-Tinville. On y voyait
-figurer les imputations les plus calomnieuses
-et les plus stupides; on l'accusait d'avoir imité
-la trahison de Dumouriez; on lui faisait un
-crime d'avoir improuvé la mort du roi; et,
-<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[p. 224]</a></span>
-parce qu'il avait fait fusiller quelques soldats
-qui, lors de la prise de Spire, avaient pillé
-les boutiques des horlogers, les principales
-églises, et les maisons religieuses, on l'accusait
-d'avoir fait fusiller les officiers et les soldats
-de son armée, pour les fautes les plus légères.</p>
-
-<p>L'accusateur public fit représenter à Custines
-un billet qui portait sa signature, et qui
-était daté du 9 avril. «Je ne l'ai point écrit, dit
-Custines après l'avoir examiné, je ne l'ai point
-dicté, je ne l'ai point signé; enfin je déclare
-que je ne le connais pas.»</p>
-
-<p>Les vérificateurs-experts d'écriture déclarèrent
-effectivement que la signature <i>Custines</i>,
-apposée à ce billet, était imitée d'après une
-signature de l'accusé, et qu'elle portait tous
-les signes de contrefaçon.</p>
-
-<p>L'accusé répondit avec une fermeté mêlée
-d'indignation à tous les griefs que des témoins
-à charge, inspirés par la haine ou l'ambition,
-voulaient faire peser sur lui. Plusieurs témoins
-à décharge eurent le courage de faire
-l'apologie de Custines, entre autres le général
-Miranda.</p>
-
-<p>L'audition des témoins étant terminée, l'accusateur
-<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[p. 225]</a></span>
-public, après avoir fait un rapport
-succinct des combats de la liberté française
-contre tous les despotes de l'Europe, fit un parallèle
-perfide de Custines avec Dumouriez, et
-récapitula les faits qui avaient été articulés
-contre l'accusé. Après ce résumé de l'accusateur
-public, Tronson-Ducoudrai, défenseur de
-Custines, prévint le tribunal que la défense
-de son client étant divisée en deux parties, le
-général allait plaider lui-même la partie relative
-aux opérations militaires, et qu'ensuite
-l'avocat plaiderait les autres faits.</p>
-
-<p>Custines passa en revue tous les reproches
-que lui avait faits l'accusateur public; il répéta
-ce qu'il avait déjà dit sur la plus grande
-partie de ces délits. Sa défense fut celle d'un
-brave militaire, à qui il ne manquait que des
-juges capables de l'apprécier. Tronson-Ducoudrai
-dont la mémoire sera toujours chère au
-barreau, prit ensuite la parole et défendit
-Custines, avec un zèle et un talent dignes des
-plus grands éloges. Mais que pouvaient le
-langage de la vérité et les ressources de l'éloquence
-contre des tigres altérés de sang?</p>
-
-<p>Le 27 août, à neuf heures du soir, le tribunal,
-d'après la déclaration du jury, prononça
-<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[p. 226]</a></span>
-contre Custines la peine de mort. Quand on
-fit rentrer l'accusé, le président poussa l'hypocrisie
-jusqu'à recommander au peuple qui
-remplissait la salle de ne donner aucune marque
-d'approbation ou d'improbation, en disant
-que l'accusé n'appartenait plus à la république,
-mais à la loi qui allait le frapper,
-et qu'il fallait le plaindre d'avoir encouru, par
-sa conduite, un pareil sort.</p>
-
-<p>Custines, marchant d'un pas assuré, sous
-une nombreuse escorte de gendarmerie, reparut
-dans la salle d'audience. Le calme profond
-qui y régnait et la clarté des bougies
-qu'on avait allumées pendant son absence,
-parurent lui causer une vive impression. Le
-président lui fit part de la déclaration des
-jurés, en lui annonçant que la première
-question avait eu une majorité de dix voix
-sur onze, la seconde de neuf et la troisième
-de huit. Il lui fit donner ensuite lecture du
-jugement, en le prévenant qu'il pouvait, soit
-par lui-même, soit par l'organe de ses défenseurs,
-faire des observations sur l'application
-de la loi.</p>
-
-<p>Custines, regardant de nouveau autour de
-lui, et n'apercevant ni Tronson-Ducoudrai,
-<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[p. 227]</a></span>
-ni son conseil, à qui leur profonde émotion
-n'avait pas permis d'être témoins de ce déchirant
-spectacle, dit à ses juges ou plus tôt
-à ses bourreaux: <i>Je n'ai plus de défenseurs,
-ils se sont évanouis; ma conscience ne me reproche
-rien; je meurs calme et innocent</i>.</p>
-
-<p>Après la clôture de l'audience, il entra
-dans le greffe, se mit à genoux et resta dans
-cette attitude religieuse pendant deux heures.
-Il pria son confesseur de passer la nuit avec
-lui. Il écrivit à son fils une lettre dans laquelle,
-après lui avoir fait les adieux touchans d'un
-père prêt à mourir, il l'exhortait à faire, dans
-les beaux jours de la république, tout ce qui
-dépendrait de lui pour obtenir la réhabilitation
-de sa mémoire.</p>
-
-<p>Le lendemain, vers dix heures et un quart,
-il sortit de la Conciergerie pour aller au supplice.
-Arrivé au lieu de l'exécution, il se mit
-à genoux sur le premier degré de l'échelle,
-puis se relevant et reprenant toute sa force,
-il monta sur l'échafaud avec courage, et reçut
-la mort avec la plus grande résignation, le
-le 27 août 1793, à l'âge de cinquante-trois ans.</p>
-
-<p>Ce n'était pas assez pour les scélérats, usurpateurs
-du pouvoir, d'avoir immolé le père;
-<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[p. 228]</a></span>
-il leur fallait encore le sang du fils; sa mort
-fut dont jurée. On redoutait que ce jeune
-homme, doué d'une âme énergique, ne cherchât
-l'occasion de venger l'assassinat de son
-père. Il fut arrêté et conduit devant le tribunal
-révolutionnaire. Un seul témoin, nommé
-Vincent, parut pour l'accuser; sa déposition
-portait en substance: «Que Custines fils fuyait
-les patriotes, qu'il s'était lié avec les contre-révolutionnaires,
-et qu'il avait été complice
-des projets liberticides de son père.»</p>
-
-<p>Dumas, président du tribunal, ayant demandé
-au témoin quelles preuves il pouvait
-donner à l'appui de sa déposition, il répondit
-qu'il avait <i>ouï dire</i> ce qu'il venait d'alléguer,
-et qu'au surplus, la chose était connue
-de tout le monde. Dumas interrogea ensuite
-Custines, sur une lettre qu'il avait confiée à un
-courrier du général et qu'on avait interceptée,
-dans laquelle il lui témoignait la part
-qu'il prenait à ses peines, et l'instruisait de la
-manière dont le nouveau comité de salut public
-venait d'être composé.</p>
-
-<p>«Quelles étaient, lui dit-il, les peines de
-votre père, auxquelles vous vous montriez si
-sensible?—Custines répondit qu'il s'agissait
-<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[p. 229]</a></span>
-alors de la prise de Condé, qui avait eu lieu
-presqu'au moment où son père avait été appelé
-au commandement de l'armée du Nord,
-et que la ville de Valenciennes étant menacée
-du même sort, il craignait que ses ennemis
-ne lui en fissent un crime, quoique depuis son
-arrivée à l'armée, il lui eût été impossible d'avoir
-la moindre communication avec ces deux
-places.»</p>
-
-<p>Interrogé pourquoi il avait instruit son père
-du renouvellement du comité de salut public,
-il répondit que rien n'était plus intéressant
-pour un général, que de savoir à quels hommes
-il avait affaire, et quel parti il pouvait tirer
-de leurs lumières.</p>
-
-<p>Le président lui demanda aussi s'il avait eu
-des liaisons avec les députés frappés par le
-glaive de la loi. Il répondit qu'il ne les avait
-jamais vus que dans les différens comités dont
-ils étaient membres, et où il était obligé d'aller
-pour les affaires de son père; qu'au demeurant,
-il estimait leurs talens et ignorait
-leurs intentions.</p>
-
-<p>Custines répondait avec tant de candeur,
-que l'auditoire en était ému, et qu'on se disait
-tout haut: <i>Mais il n'y a rien de criminel
-<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[p. 230]</a></span>
-là dedans; ce jeune homme sera sûrement acquitté</i>.</p>
-
-<p>Le président continua ses questions, lui
-demanda pourquoi il avait été envoyé auprès
-du duc de Brunswick, au commencement de
-la guerre; il répondit qu'on l'avait chargé
-d'engager ce prince, célèbre par ses talens
-militaires, à accepter le commandement des
-armées françaises; qu'il avait tout fait pour
-réussir, et que s'il avait pu y parvenir, il aurait
-cru rendre un grand service à sa patrie,
-en préparant ses triomphes sur les provinces
-coalisées; qu'au surplus, si, en lui donnant
-cette mission, on avait eu des vues ultérieures,
-il l'avait ignoré, et qu'il n'était pas naturel de
-croire qu'on les eût confiées à un jeune homme
-de vingt-trois ans.</p>
-
-<p>Ici, Custines eut occasion de déployer son
-courage et sa fermeté. Le président ayant cru
-devoir lire aux jurés la correspondance de l'accusé,
-pendant qu'il était à Brunswick, ce jeune
-homme s'aperçut qu'il la tronquait pour en
-abuser: <i>Citoyens jurés</i>, s'écria-t-il avec force,
-<i>je demande que le président lise mes lettres en
-entier; il les dénature pour me perdre. Je vous
-demande justice de cette mauvaise foi</i>!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[p. 231]</a></span></p>
-
-
-<p>Le président, confondu par cette apostrophe
-vigoureuse, dit que les jurés auraient
-bientôt sous les yeux toute la correspondance,
-et qu'ils jugeraient, d'après les pièces.</p>
-
-<p>La dernière interpellation faite à l'accusé,
-portait sur sa prétendue complicité avec son
-père. «Avez-vous eu connaissance, lui dit
-Dumas, de ses complots?—Je n'ai jamais
-connu dans mon père, répondit-il avec dignité,
-d'autre dessein que celui de bien servir
-la république. Je n'ai été que très-peu de temps
-auprès de lui à l'armée; je m'étais borné à remplir
-ses commissions auprès des comités, et
-on peut juger par les lettres qu'on a interceptées,
-qu'il ne me consultait en rien sur ses
-projets, ni sur ses expéditions militaires.</p>
-
-<p>Plus il y avait de calme et de modération
-dans cette réponse, plus elle excita la rage du
-président, qui, après avoir cherché à démontrer
-que le fils avait trempé dans les complots
-du père, finit par déclarer aux jurés qu'il lui
-paraissait impossible, et même contraire à la
-nature des choses, qu'un fils, tel que l'accusé,
-habituellement en correspondance avec son
-père, ne fût pas son complice.</p>
-
-<p>En ce moment, le défenseur, indigné d'un
-<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[p. 232]</a></span>
-pareil langage dans la bouche d'un magistrat,
-s'écria: «Quel est le tribunal où l'on oserait
-se permettre de condamner un homme sur
-des présomptions pareilles? Quoi! il est contraire
-à la nature des choses qu'un fils ne soit
-pas complice de son père! Quelle jurisprudence
-affreuse! J'irai plus loin: et quand même
-l'accusé aurait été instruit du dessein d'un
-père coupable (car le générai l'était sans
-doute, puisque vous l'avez condamné), un
-fils doit-il dénoncer son père? Où serait donc
-la piété filiale, la première des vertus? où seraient
-les mœurs qu'on cherche à régénérer?»</p>
-
-<p>Ce morceau fit une telle impression sur les
-auditeurs, qu'on ne douta plus que cet intéressant
-jeune homme ne fût acquitté. Mais,
-hélas! les monstres ne lâchaient pas ainsi leur
-proie; l'arrêt de mort fut prononcé.</p>
-
-<p>Custines l'entendit avec une fermeté stoïque.
-Rentré dans sa prison, il écrivit à sa
-femme la lettre suivante:</p>
-
-<p>«C'en est fait, ma pauvre Delphine, je
-t'embrasse pour la dernière fois! Je ne puis
-pas te voir, et si même je le pouvais, je ne le
-voudrais pas; la séparation serait trop difficile,
-et ce n'est pas le moment de s'attendrir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[p. 233]</a></span></p>
-
-<p>«Que dis-je, s'attendrir? Comment pourrais-je
-m'en défendre à ton image? Il n'en est
-qu'un moyen..... Celui de la repousser avec
-une barbarie déchirante, mais nécessaire.</p>
-
-<p>«Ma réputation sera ce qu'elle doit être;
-et, pour la vie, c'est chose fragile de sa nature.
-Des regrets sont les seules affections qui
-viennent troubler par moment ma tranquillité
-parfaite. Charge-toi de les exprimer, toi qui
-connais bien mes sentimens, et détourne ta
-pensée des plus douloureux de tous, car ils
-s'adressent à toi.</p>
-
-<p>«Je ne pense avoir jamais fait à dessein du
-mal à personne. J'ai quelquefois senti le vif
-désir de faire le bien. Je voudrais en avoir fait
-davantage; mais je ne sens pas le poids incommode
-du remords. Pourquoi donc éprouverais-je
-quelque trouble? Mourir est nécessaire,
-et tout aussi simple que de naître.</p>
-
-<p>«Ton sort m'afflige. Puisse-t-il s'adoucir!
-Puisse-t-il même devenir heureux un jour!
-C'est un de mes vœux les plus chers et les
-plus vrais.</p>
-
-<p>«Apprends à ton fils à bien connaître son
-père; que des soins éclairés écartent loin de
-lui le vice; et, quant au malheur, qu'une
-<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[p. 234]</a></span>âme
-énergique et pure lui donne la force de le
-supporter.</p>
-
-<p>«Adieu!..... Je n'érige point en axiômes les
-espérances de mon imagination et de mon
-cœur; mais crois que je ne te quitte pas sans
-espérer de te revoir un jour.</p>
-
-<p>«J'ai pardonné au petit nombre de ceux
-qui ont paru se réjouir de mon arrêt. Toi,
-donne une récompense à qui te remettra cette
-lettre.»</p>
-
-<p>Le lendemain du jour où Custines écrivait
-ce touchant testament de mort, il marcha au
-supplice, et le subit en héros, le 4 janvier
-1794. Les démarches de ce jeune homme
-lors du procès de son père, son courage, ses
-talens, et surtout ses liaisons avec le parti des
-girondins, lui avaient valu la haine des dominateurs,
-et notamment de Robespierre, qui
-l'avait dénoncé à la tribune.</p>
-
-<p>La général Custines ne fut pas le seul des
-généraux de la république que le tribunal révolutionnaire
-envoya à l'échafaud. Le 25 novembre
-1793, fut condamné le malheureux
-général Brunet, pour n'avoir pas envoyé une
-partie de son armée de Nice devant Toulon;
-et le lendemain 26, la mort fut prononcée
-<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[p. 235]</a></span>
-contre le victorieux Houchard, pour n'avoir
-pas compris un plan qui lui avait été tracé,
-et ne s'être pas rapidement porté sur la chaussée
-de Furnes, de manière à prendre toute
-l'armée anglaise. Le général Beysser qui
-avait puissamment contribué à sauver Nantes,
-et qui était suspect de fédéralisme, fut considéré
-comme complice des ultra-révolutionnaires,
-et sacrifié en avril 1794. Le 5 du même
-mois, Westermann, autre général de la république,
-qui avait rendu de grands services
-à la cause révolutionnaire, et que ses exploits
-sanglans avaient fait surnommer le <i>Boucher
-de la Vendée</i>, fut envoyé à l'échafaud par
-la faction de Robespierre, comme partisan
-de la faction dite des cordeliers. Déjà au mois
-de décembre de l'année précédente, le général
-Biron avait été condamné à mort par le
-tribunal révolutionnaire; et l'on rapporte
-qu'en montant à l'échafaud, il dit, en regardant
-tristement le ciel: «Je meurs puni d'avoir
-été infidèle à Dieu, à mon ordre et à
-mon roi.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[p. 236]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="MASSACRES_DE_VERSAILLES" id="MASSACRES_DE_VERSAILLES"></a>
- MASSACRES DE VERSAILLES.</h2>
-</div>
-
-
-<p>Les exécutions les plus horribles après celles
-du 2 septembre, furent celles qui eurent
-lieu le 9 du même mois à Versailles. L'assemblée
-législative avait, par une multitude de décrets
-d'accusation, rempli les prisons d'Orléans
-d'un grand nombre de personnes, pour de
-prétendus projets de contre-révolution. Dès
-les derniers jours du mois d'août, les révolutionnaires
-avaient pris sur eux d'envoyer
-chercher ces prisonniers pour les conduire à
-Paris. D'après les horribles tableaux qui viennent
-de passer sous les yeux des lecteurs,
-il est facile de pénétrer leur infernal dessein.
-Deux cents Marseillais avaient été chargés de
-cette mission. Arrivés à Longjumeau, ils écrivirent
-à l'assemblée, pour lui exposer le motif
-de leur arrivée à Paris.</p>
-
-<p>D'abord l'assemblée défendit à ce détachement
-d'aller plus loin, et décréta que les prisonniers
-<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[p. 237]</a></span>
-seraient conduits à Saumur. Par ce
-décret, elle voulait soustraire ces malheureux
-à l'autorité cruelle de la Commune de Paris,
-dont la funeste influence était connue. Au
-lieu d'obéir au décret, une députation de
-Marseillais se rendit à l'assemblée et déclara
-que leur dessein n'était pas d'amener les prisonniers
-à Paris, mais de les garder à Orléans,
-parce qu'ils savaient que l'on avait formé le
-projet de les enlever. L'assemblée obéit aux
-Marseillais, ou plutôt à la Commune qui les
-faisait agir; le projet de faire transférer les
-prisonniers à Saumur fut abandonné; elle
-adopta le projet proposé par la Commune
-d'envoyer à Orléans un renfort de douze cents
-hommes de la garde nationale pour garder
-les prisons de cette ville. Mais ce renfort, choisi
-par la Commune, fut composé des plus furieux
-jacobins que l'on pût trouver dans les
-rangs de la garde nationale. Les canonniers
-eurent pour chef le Polonais Lazouski, l'un
-des vainqueurs du 10 août; et tout le détachement
-était commandé par Fournier, surnommé
-l'<i>Américain</i>, le même qui avait tiré
-un coup de pistolet sur Lafayette, le matin
-de l'insurrection du Champ-de-Mars.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[p. 238]</a></span></p>
-
-
-<p>Arrivés à Orléans, ils éprouvèrent une assez
-vive opposition de la part de la garde nationale
-de cette ville; celle-ci ne voulait pas céder
-son poste aux nouveaux venus. Enfin,
-pour tout concilier, il fut convenu que les
-Orléanais consentiraient que les prisonniers
-fussent conduits à Paris. Aussi, les Parisiens
-et les Marseillais s'emparèrent des prisonniers,
-et, après avoir pillé leurs effets, jetèrent
-ces malheureux pêle-mêle dans de mauvaises
-charrettes que l'on fit partir sans délai.
-Parmi ces prisonniers accusés de haute trahison,
-se trouvaient Brissac, chef de la garde
-constitutionnelle, licenciée sous la législative;
-Delessart et d'Abancour, anciens ministres,
-et plusieurs évêques.</p>
-
-<p>Nous avons dit qu'il s'était formé dans Paris
-une troupe d'assassins que les massacres
-des premiers jours du mois avaient familiarisés
-avec le sang. Le 9, on apprit que les prisonniers
-d'Orléans devaient arriver le 10 à
-Versailles. Aussitôt, soit que de nouveaux ordres
-fussent donnés à la bande des égorgeurs,
-soit que leur ardeur sanguinaire fût réveillée
-par la nouvelle de cette arrivée, ils envahirent
-Versailles du 9 au 10. A l'instant même,
-<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[p. 239]</a></span>
-le bruit se répandit que de nouveaux massacres
-allaient être commis. Le maire de
-Versailles prit toutes les précautions pour prévenir
-de tels malheurs. Le président du tribunal
-criminel courut à Paris avertir le ministre
-Danton du danger qui menaçait les
-prisonniers; mais il n'obtint qu'une réponse à
-toutes ses instances: «<i>Ces hommes-là sont bien
-coupables</i>.—Soit, répliqua le président, mais
-la loi seule doit en faire justice.—Eh! ne
-voyez-vous pas, reprit Danton d'une voix terrible,
-que je vous aurais déjà répondu d'une
-autre manière si je le pouvais? Que vous importent
-ces prisonniers? Retournez à vos
-fonctions, et ne vous occupez plus d'eux.»</p>
-
-<p>Le lendemain, les prisonniers arrivèrent à
-Versailles, au milieu des imprécations d'une
-multitude d'hommes inconnus, ameutés sur
-leur passage. A peine furent-ils arrivés à la
-grille qu'il fallait passer pour arriver à la ménagerie,
-où ils devaient être conduits, que
-des cris <i>à bas les têtes</i> se firent entendre.</p>
-
-<p>Cette foule se précipita sur les voitures,
-parvint à les entourer et à les séparer de leur
-escorte, enleva le maire de Versailles, nommé
-Lacoste, qui voulait généreusement se faire
-<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[p. 240]</a></span>
-tuer à son poste, et massacra les malheureux
-prisonniers au nombre de cinquante-deux.
-Là, périrent Delessart, d'Abancour et Brissac.
-L'évêque du Mans, fut assassiné par un homme
-et une femme. On rapporte que cette tigresse
-coupa un doigt de la main du prélat, le mit
-dans une fiole pleine d'esprit-de-vin et la conserva
-comme un fétiche. On coupa la tête à la
-plupart de ces victimes, on mit leurs cadavres
-en lambeaux, et leurs restes encore palpitans
-furent accrochés à la grille du palais des rois
-de France.</p>
-
-<p>Après cet égorgement, la multitude courut
-aux prisons de la ville et y assassina
-tous ceux qui s'y trouvaient, sans éprouver
-la moindre résistance. Sept prêtres furent
-confondus dans cette tuerie. Ces exécutions
-furent une imitation des scènes de Paris dans
-laquelle on parodia aussi les formes judiciaires.</p>
-
-<p>«Ce dernier événement, dit M. Thiers,
-arrivé à cinq jours d'intervalle du premier,
-acheva de produire une terreur universelle.
-A Paris, le comité de surveillance ne ralentit
-point son action: tandis que les prisons venaient
-d'être vidées par la mort, il recommença
-<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[p. 241]</a></span>
-à les remplir en lançant de nouveaux
-mandats d'arrêt. Ces mandats étaient en si
-grand nombre, que le ministre de l'intérieur,
-Roland, dénonçant à l'assemblée ces nouveaux
-actes arbitraires, put en déposer cinq
-à six cents sur le bureau, les uns signés par
-une seule personne, les autres par deux ou
-trois au plus, la plupart dépourvus de motifs
-et fondés le plus souvent sur le simple
-soupçon d'<i>incivisme</i>.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[p. 242]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="LES_VICTIMES_DE_VERDUN" id="LES_VICTIMES_DE_VERDUN"></a>
- LES VICTIMES DE VERDUN.</h2>
-</div>
-
-
-<p>Il serait impossible d'énumérer toutes les
-têtes innocentes qui tombèrent sous la hache
-révolutionnaire. On pourra s'en faire une
-idée par approximation, quand on saura
-qu'à une époque où sur tous les points de
-la France, les échafauds avaient fait couler
-des flots de sang français, peu de temps avant
-le supplice de Robespierre, le nombre des
-détenus, tant à Paris que dans les provinces,
-s'élevait encore à près de quatre cent mille.
-Ce fait était attesté par les listes et les registres
-qui étaient alors au comité de sûreté générale.
-Comment serait-il possible de raconter en
-détail toutes les infortunes privées dont se
-composait le malheur général? Il faudrait
-plusieurs volumes pour narrer les horreurs
-qui se commirent sur toute l'étendue de
-notre malheureux pays; et, malgré l'intérêt
-que nous inspirent naturellement les martyrs
-<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[p. 243]</a></span>
-de cette époque de crimes et de gloire, il
-serait bien difficile d'éviter l'écueil de la monotonie.
-Aussi, nous bornons-nous à reproduire
-les scènes les plus capitales par l'importance
-et l'illustration des personnages qui
-y figuraient, ou celles dont les détails méritent
-une mention particulière.</p>
-
-<p>A ce dernier titre, le fait suivant est bien
-digne d'être recueilli. Trente-huit habitans
-de Verdun furent traînés à Paris et traduits
-devant le tribunal révolutionnaire. Parmi ces
-victimes se trouvaient des femmes qui n'avaient
-d'autre tort que d'avoir porté des fleurs
-au roi de Prusse, lors de son entrée dans
-cette ville. Tous les yeux s'arrêtaient avec attendrissement
-sur Henriette, Hélène, Agathe
-Watterin, jeunes, aimables et vertueuses
-sœurs, filles d'un militaire parvenu aux grades
-supérieurs par de longs et importans services:
-leur innocence, leur candeur et leur
-beauté intéressèrent leurs bourreaux eux-mêmes.
-Leur crime était d'avoir prêté de l'argent
-aux émigrés. Fouquier-Tinville, ce
-farouche accusateur public qui, par ses réquisitoires
-sanguinaires, seconda si efficacement
-la faction des égorgeurs, fut néanmoins touché
-<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[p. 244]</a></span>
-à leur vue, et tenta de les sauver. Il leur
-insinua qu'elles n'avaient qu'à nier le fait
-dont on les accusait, et qu'elles obtiendraient
-leur liberté. Bien convaincues d'avoir fait une
-bonne action, ces jeunes filles refusèrent de
-se prêter à un désaveu; leur mort fut un des
-crimes de cette époque révolutionnaire, qui
-excita le plus d'indignation, et qui prépara la
-chûte des tyrans.</p>
-
-<p>Sophie Tabouillot, fille de l'ancien procureur-du-roi
-au bailliage de Verdun, et Barbe
-Henri, fille d'un président au même tribunal,
-furent aussi comprises dans cette horrible
-procédure. Comme elles avaient à peine quatorze
-ans, elles ne furent point condamnées
-à mort, mais seulement à une exposition de
-six heures sur la place publique, et à vingt
-années de détention à la Salpêtrière. L'odieux
-de ce jugement remplit d'indignation le côté
-modéré de la convention, qui parvint à s'emparer
-de l'autorité. Après la chûte de Robespierre,
-ces deux jeunes infortunées furent rendues
-à la liberté.</p>
-
-<p>Delille en célébrant le courage héroïque
-déployé par les femmes pendant l'effroyable
-régime de la terreur, s'est plu à décerner
-<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[p. 245]</a></span>
-un poétique hommage aux admirables jeunes
-filles dont nous venons de parler; voici quelques-uns
-des beaux vers qu'il a consacrés à
-leur mémoire.</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse">O vierges de Verdun! jeunes et tendres fleurs,</div>
- <div class="verse">Qui ne sait votre sort, qui n'a plaint vos malheurs?</div>
- <div class="verse">Hélas! lorsque l'hymen préparait sa couronne,</div>
- <div class="verse">Comme l'herbe des champs, le trépas vous moissonne;</div>
- <div class="verse">Même heure, même lieu vous virent immoler.</div>
- <div class="verse">Ah! des yeux maternels quels pleurs durent couler!</div>
- <div class="verse">Mais vos noms sans vengeur, ne seront pas sans gloire;</div>
- <div class="verse">Non: si ces vers touchans vivent dans la mémoire,</div>
- <div class="verse">Ils diront vos vertus. C'est peu: je veux un jour</div>
- <div class="verse">Qu'un marbre solennel atteste notre amour.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">• &nbsp;&nbsp;&nbsp; • &nbsp;&nbsp;&nbsp; • &nbsp;&nbsp;&nbsp; •
- &nbsp;&nbsp;&nbsp; • &nbsp;&nbsp;&nbsp; • &nbsp;&nbsp;&nbsp; •
- &nbsp;&nbsp;&nbsp; • &nbsp;&nbsp;&nbsp; • &nbsp;&nbsp;&nbsp; •
- &nbsp;&nbsp;&nbsp; • &nbsp;&nbsp;&nbsp; • &nbsp;&nbsp;&nbsp; •
- &nbsp;&nbsp;&nbsp; • &nbsp;&nbsp;&nbsp; •</div>
- <div class="verse">Mais s'il est quelque lieu, quelques vallons déserts,</div>
- <div class="verse">Épargné des tyrans, ignoré des pervers,</div>
- <div class="verse">Là, je veux qu'on célèbre une fête touchante,</div>
- <div class="verse">Aimable comme vous, comme vous innocente.</div>
- <div class="verse">De là, j'écarterai les images de deuil,</div>
- <div class="verse">Là ce sexe charmant dont vous êtes l'orgueil,</div>
- <div class="verse">Dans la jeune saison, reviendra chaque année,</div>
- <div class="verse">Consoler par ses chants votre ombre infortunée;</div>
- <div class="verse">«Salut, objets touchans, diront-elles en chœur,</div>
- <div class="verse">Salut, de notre sexe irréparable honneur!</div>
- <div class="verse">Le temps qui rajeunit et vieillit la nature,</div>
- <div class="verse">Ramène les zéphirs, les fleurs et la verdure;</div>
- <div class="verse">Mais les ans, dans leur cours, ne ramèneront pas</div>
- <div class="verse">Une vertu si rare unie à tant d'appas.</div>
- <div class="verse">Espoir de vos parens, ornement de votre âge,</div>
- <div class="verse">Vous eûtes la beauté, vous eûtes le courage;</div>
- <div class="verse">Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal;
- <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[p. 246]</a></span></div>
- <div class="verse">Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal.</div>
- <div class="verse">Adieu, touchans objets, adieu. Puissent vos ombres</div>
- <div class="verse">Revenir quelquefois dans ces asiles sombres!</div>
- <div class="verse">Pour vous le rossignol prendra les plus doux sons,</div>
- <div class="verse">Zéphyr suivra vos pas, Écho dira vos noms.</div>
- <div class="verse">Adieu: quand le printemps reprendra ses guirlandes,</div>
- <div class="verse">Nous reviendrons encor vous porter nos offrandes;</div>
- <div class="verse">Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs,</div>
- <div class="verse">Ces hymnes, nos regrets, nos larmes et nos fleurs.»</div>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[p. 247]</a></span></p>
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="MARAT" id="MARAT">MARAT</a><br />
- <span class="x-smaller">POIGNARDÉ PAR CHARLOTTE CORDAY.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>A l'époque de la défaite du parti des girondins,
-de ce parti si riche en beaux talens et
-en nobles caractères, qui avait rêvé l'établissement
-d'une république soumise aux lois
-et féconde en vertus, parut un moment sur
-la scène politique une jeune fille qui, par
-un acte de courage et de dévoûment, a rendu
-son nom immortel. Elle se nommait Charlotte
-Corday d'Armans. Elle était âgée de vingt-cinq
-ans, et joignait à une grande beauté une
-âme ferme et indépendante. Selon quelques-uns,
-elle aurait eu des sentimens très-monarchiques;
-mais cette opinion est contredite par
-des lettres que Charlotte Corday écrivit dans
-un temps où elle n'avait plus rien à dissimuler,
-et dans lesquelles elle montre une exaltation
-toute républicaine. Ses mœurs étaient
-pures, mais son esprit était inquiet et entreprenant.
-<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[p. 248]</a></span>
-Les girondins, proscrits, avaient fait
-insurger plusieurs départemens; Charlotte
-Corday crut que la mort des principaux chefs
-des oppresseurs de la nation assurerait infailliblement
-le succès de cette insurrection;
-elle se dévoua pour cette entreprise, s'applaudissant
-de pouvoir consacrer à sa patrie une
-vie qui n'était utile à personne.</p>
-
-<p>Pour ne pas être entravée dans l'exécution
-de son dessein, elle trompa son père, et lui
-écrivit que les troubles de la France, devenant
-de jour en jour plus effrayans, elle allait
-chercher un refuge en Angleterre. Elle se procura
-un passeport pour se rendre à Paris,
-mais avant de partir, elle alla trouver Barbaroux,
-l'un des députés proscrits, qui se trouvait
-alors à Caen, et lui demanda une lettre
-de recommandation auprès du ministre de
-l'intérieur, ayant, disait-elle, des papiers à réclamer
-pour une de ses parentes. Barbaroux
-lui donna une lettre pour le député Duperret,
-ami du ministre. Il fut touché de son enthousiasme
-républicain et de sa beauté; mais malgré
-cette sympathie, la jeune fille ne crut
-point devoir lui confier ses projets.</p>
-
-<p>Arrivée à Paris, Charlotte Corday se rend
-<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[p. 249]</a></span>
-chez Duperret, et lui communique la lettre de
-Barbaroux. On prend jour pour aller chez le
-ministre. Charlotte ne s'en souciait nullement;
-ce n'était point là le but de son voyage.
-Elle songea donc à choisir sa première victime.
-Son poignard hésita long-temps entre
-Danton et Robespierre; mais il donna la préférence
-à Marat, le chef des anarchistes, le
-principal auteur des mesures les plus sanguinaires,
-cet être effrayant dont la puissance
-incompréhensible faisait trembler les généraux
-à la tête de leurs armées. Charlotte Corday
-aurait voulu immoler ce monstre au sein
-même de la convention, au milieu des jacobins,
-ses dignes amis. Mais, dans ce moment,
-Marat se trouvait dans un état de maladie qui
-l'empêchait de siéger à l'assemblée. En conséquence,
-Charlotte Corday lui écrivit la lettre
-suivante, sous la date du 12 juillet 1793:
-«Citoyen, j'arrive de Caen; votre amour pour
-la patrie, me fait présumer que vous connaîtrez
-avec plaisir les malheureux événemens
-qui ont lieu dans cette partie de la république.
-Je me présenterai chez vous vers une
-heure; ayez la bonté de me recevoir, et de
-m'accorder un moment d'entretien; je vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[p. 250]</a></span>
-mettrai à même de rendre un grand service à
-la France.» Cette lettre étant demeurée sans
-réponse, Marat en reçut une seconde qui en
-annonçait une précédente, écrite dans la matinée.
-Elle était ainsi conçue: «Je vous ai
-écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu ma lettre?
-Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé
-votre porte; j'espère que du moins vous
-m'accorderez une entrevue. Je vous le répète,
-j'arrive de Caen; j'ai à vous révéler les secrets
-les plus importans pour le salut de la république.
-D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause
-de la liberté; je suis malheureuse, il suffit que
-je le sois, pour avoir droit à votre protection.»</p>
-
-<p>Cette lettre produisit son effet. Le 13 juillet,
-Charlotte Corday se présente chez Marat, à
-huit heures du soir. La gouvernante, jeune
-femme de vingt-sept ans, avec laquelle Marat
-vivait maritalement, refuse d'abord de l'introduire.
-Mais Marat, qui avait compris, par
-leur altercation, que c'était la personne dont
-il avait reçu deux lettres, ordonne qu'on la
-fasse entrer. Il était alors dans son bain. Charlotte
-Corday entre; elle engage la conversation
-sur ce qui se passe dans le Calvados. Marat
-lui demande les noms des députés qui se
-<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[p. 251]</a></span>
-trouvent à Caen, à Évreux; il les écrit sous
-sa dictée, en ajoutant: «C'est bien, sous peu
-de jours, ils iront tous à la guillotine.—A la
-guillotine! répond Charlotte Corday, indignée;
-en même temps, elle s'arme d'un large
-couteau qu'elle tenait caché sous sa robe,
-frappe Marat sous le sein gauche, et enfonce
-le fer jusqu'au cœur. Le monstre expirant ne
-peut faire entendre que ce seul cri: <i>A moi!
-A moi! Ma chère amie!</i> La gouvernante accourt
-avec d'autres personnes; on voit Marat
-plongé dans son sang, et la jeune Corday,
-calme et immobile. N'osant la saisir, on la renverse
-d'un coup de chaise, on la foule aux
-pieds. Le tumulte attire du monde. La foule
-prodigue ses invectives et ses outrages à Charlotte,
-qui les brave avec dignité. Enfin, des
-membres de la section, accourus au bruit,
-frappés de sa beauté et de son courage, l'enlèvent
-du milieu de cette multitude prête à la
-déchirer, et la conduisent dans les prisons de
-l'Abbaye, où elle avoue, non comme un
-crime, mais comme une belle action, le meurtre
-de Marat.»</p>
-
-<p>Toutefois, cette mort d'un tyran obscur
-mais formidable, ne couronna pas les généreuses
-<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[p. 252]</a></span>
-espérances de Charlotte Corday. Elle
-avait cru contribuer à relever le parti de la
-gironde, et à sauver la patrie des fureurs des
-anarchistes; le meurtre de Marat fut, au contraire,
-l'arrêt de mort des députés proscrits;
-on les déclara instigateurs et complices de la
-jeune Corday. On ne rougit pas de décerner à
-l'homme qui avait donné le signal de tant de
-massacres la qualification de martyr. Marat
-devint une divinité infernale, à laquelle on
-devait sacrifier bien des victimes humaines.
-Un nommé Brochet, de la section de Marat,
-juré au tribunal révolutionnaire, avait été
-tellement fanatisé par ce misérable, que dans
-une ridicule prière qu'il avait composée et fait
-imprimer, il avait confondu Jésus-Christ avec
-Marat, et partageait entre eux ses adorations.
-On y lisait ces mots: <i>Cœur Jésus, cœur Marat;
-ô sacré cœur de Jésus! ô sacré cœur de Marat!</i>
-Le club des Cordeliers éleva un autel au cœur
-de Marat. A la convention, aux Jacobins, il
-fut décidé que l'on rendrait des honneurs extraordinaires
-à la dépouille de Marat. Toutes
-les sociétés populaires, toutes les sections,
-s'associèrent à cette résolution dite patriotique;
-on lui déféra même les honneurs du Panthéon,
-<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[p. 253]</a></span>
-bien que la loi ne permît d'y transporter
-un individu que vingt ans après sa mort. Son
-corps resta exposé pendant plusieurs jours;
-il était découvert, et on voyait la blessure
-qu'il avait reçue. Les sociétés populaires, les
-sections, venaient processionnellement jeter
-des fleurs sur son cercueil. Chaque président
-prononçait un discours. La section de la République
-vint la première: «Il est mort, s'écrie
-son président, il est mort, l'ami du peuple.....
-Il est mort assassiné! Ne prononçons
-point son éloge sur ses dépouilles inanimées;
-son éloge, c'est sa conduite, ses écrits, sa plaie
-sanglante, et sa mort!..... Citoyennes, jetez
-des fleurs sur le corps pâle de Marat! Marat
-fut notre ami, il fut l'ami du peuple; c'est
-pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple
-qu'il est mort.» Après ces paroles, de
-jeunes filles font le tour du cercueil, et jettent
-des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend:
-«Mais c'est assez se lamenter; écoutez
-la grande âme de Marat, qui se réveille et
-vous dit: «Républicains, mettez un terme à vos
-pleurs;..... les républicains ne doivent verser
-qu'une larme, et songer ensuite à la patrie.
-Ce n'est pas moi qu'on a voulu assassiner,
-<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[p. 254]</a></span>
-c'est la république; ce n'est pas moi qu'il faut
-venger, c'est la république, c'est le peuple,
-c'est vous.»</p>
-
-<p>«Toutes les sociétés, toutes les sections,
-dit M. Thiers, vinrent ainsi l'une après l'autre
-autour du cercueil de Marat; et si l'histoire
-rappelle de pareilles scènes, c'est pour
-apprendre aux hommes à réfléchir sur l'effet
-des préoccupations du moment, et pour les
-engager à bien s'examiner eux-mêmes, lorsqu'ils
-pleurent les puissans, ou maudissent
-les vaincus du jour.»</p>
-
-<p>Pendant ce temps, on instruisait, avec la célérité
-des formes révolutionnaires, le procès
-de Charlotte Corday. Deux députés furent
-impliqués dans cette affaire; Duperret, qui
-avait eu des rapports avec la prévenue, et
-l'abbé Fauchet, ancien évêque, accusé d'avoir
-été vu dans les tribunes de la convention avec
-Charlotte Corday.</p>
-
-<p>Conduite devant le tribunal, cette fille ne
-démentit pas un seul instant son caractère.
-Après la lecture de l'acte d'accusation, on allait
-procéder à l'audition des témoins. Charlotte
-Corday interrompit le premier qui fut
-appelé, et, ne lui laissant pas le temps de
-<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[p. 255]</a></span>
-commencer sa déposition: «C'est moi, dit-elle,
-qui ai assassiné Marat.—Qui vous a engagée
-à commettre cet assassinat? lui demanda
-le président.—Ses crimes.—Qu'entendez-vous
-par ses crimes?—Les malheurs dont il
-a été cause depuis la révolution.—Qui sont
-ceux qui vous ont engagée à cette action?—Moi
-seule, répond fièrement la jeune fille; je
-l'avais résolue depuis long-temps, et je n'aurais
-jamais pris conseil des autres pour une
-pareille action. J'ai voulu donner la paix à
-mon pays.—Quelles étaient vos intentions
-en tuant Marat?—De faire cesser les troubles
-et de passer en Angleterre, si je n'eusse
-pas été arrêtée.—Y avait-il long-temps que
-vous aviez formé ce projet?—Depuis le jour
-de l'arrestation des députés du peuple.—Où
-avez-vous appris que Marat était un anarchiste?—Dans
-les journaux, et j'y ai vu qu'il
-pervertissait la France. J'ai tué un homme
-pour en sauver cent mille. J'étais républicaine
-bien long-temps avant la révolution, et je n'ai
-jamais manqué d'énergie.—Mais croyez-vous
-avoir tué tous les Marat?—Non, reprend
-tristement l'accusée; non.» Puis elle laisse
-<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[p. 256]</a></span>
-achever les témoins. A chaque déposant, elle
-disait: «C'est vrai, le déposant a raison.»</p>
-
-<p>Elle ne se défendit que d'une chose, de sa
-prétendue complicité avec les girondins; elle
-ne démentit qu'un seul témoin, la femme qui
-impliquait Duperret et l'abbé Fauchet dans sa
-cause. Du reste, l'assassinat étant avoué, les
-juges et les jurés, qui n'étaient nullement
-embarrassés pour envoyer à la mort les personnes
-les plus innocentes, devaient être fort
-à l'aise pour statuer dans ce procès; cependant
-ils affectèrent d'épuiser toutes les formalités
-judiciaires. Elle avait prié un jeune
-député de la convention du même pays et du
-même âge qu'elle, de vouloir bien être son
-défenseur, pour la forme seulement, car elle
-était certaine d'être condamnée; mais il
-déclina ce dangereux honneur; et l'avocat
-Chauveau-la-Garde, nommé d'office par le
-tribunal, plaida la cause de l'héroïque Charlotte
-en peu de mots.</p>
-
-<p>«L'accusée, dit-il, avoue avec sang-froid
-l'horrible attentat qu'elle a commis; elle en
-avoue avec sang-froid la longue préméditation,
-elle en avoue les circonstances les plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[p. 257]</a></span>
-affreuses; en un mot, elle avoue tout, et ne
-veut avoir recours à aucune justification.
-Voilà, citoyens jurés, sa défense tout entière.
-Ce calme imperturbable et cette entière
-abnégation de soi-même, et qui n'annoncent
-aucuns remords, et, pour ainsi dire, en présence
-de la mort même; ce calme et cette abnégation
-sublimes, sous un rapport, ne sont
-pas dans la nature; ils ne peuvent s'expliquer
-que par l'exaltation du fanatisme politique,
-qui lui a mis le poignard à la main. Et c'est
-à vous, citoyens jurés, à juger de quel poids
-doit être cette considération morale dans la
-balance de la justice; je m'en rapporte à votre
-prudence.»</p>
-
-<p>Charlotte Corday remercia avec grâce son
-défenseur. «Vous avez, lui dit-elle, saisi le
-véritable côté de la question; c'était la seule
-manière de me défendre, et la seule qui pouvait
-me convenir.»</p>
-
-<p>L'accusée entendit sa condamnation à mort
-avec le même calme qu'elle avait montré pendant
-son interrogatoire; et cette sérénité ne
-l'abandonna pas au milieu des huées de la
-populace rassemblée sur le chemin de son
-supplice. Elle considérait tous ces furieux
-<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[p. 258]</a></span>
-avec un sourire de pitié. Sa belle figure conserva,
-jusqu'au dernier moment, l'incarnat
-de la rose; elle inspirait tout à la fois de l'admiration,
-de l'intérêt et de la terreur. Elle fut
-décapitée le 17 juillet 1793. Le bourreau, féroce
-par caractère et par fanatisme révolutionnaire,
-souffleta sa tête sanglante, en la
-faisant passer, suivant l'usage d'alors, sous
-les regards des assistans. Ses joues étaient encore
-vermeilles, et l'on ne manqua pas de
-dire que c'était de l'affront qu'elle venait
-d'essuyer.</p>
-
-<p>Cette fille intéressante et généreuse avait
-écrit à son père pour lui demander pardon
-d'avoir disposé de sa vie; elle avait aussi
-adressé à Barbaroux une lettre dans laquelle
-elle racontait son voyage et son action, avec
-une grâce charmante, associée à beaucoup
-d'esprit et d'élévation. Elle lui disait que ses
-amis ne devaient pas la regretter, car une
-imagination vive, un cœur sensible, promettent
-une vie bien orageuse à ceux qui en sont
-doués. Elle terminait par ces mots: «Quel
-triste peuple pour former une république! Il
-faut au moins fonder la paix; le gouvernement
-viendra comme il pourra.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[p. 259]</a></span></p>
-
-
-<p>Le jeune Adam Lux, député de Mayence à
-la convention, et ennemi prononcé des jacobins,
-eut le courage de faire l'apologie de
-Charlotte Corday; il osa dire aux tyrans la
-haine qu'ils inspiraient, et leur prédit qu'ils
-auraient le destin de Marat. Condamné par
-le tribunal révolutionnaire, il remercia ses
-juges, et leur dit: <i>Enfin, je vais donc devenir
-libre</i>. Il monta avec fermeté à l'échafaud le
-5 novembre 1793.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[p. 260]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="EXECUTIONS_SANGUINAIRES" id="EXECUTIONS_SANGUINAIRES"></a>
- EXÉCUTIONS SANGUINAIRES<br />
- <span class="x-smaller">A LYON, A MARSEILLE ET A BORDEAUX.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>La ville de Lyon, suivant la généreuse impulsion
-qui avait été donnée aux provinces
-par le parti des girondins, s'était insurgée
-contre l'autorité tyrannique de la convention.
-Des populations entières, arrachées de leurs
-foyers par le paralytique Couthon et plusieurs
-autres agens du gouvernement révolutionnaire,
-vinrent se ruer en masse sur cette
-malheureuse cité. Le siége fut terrible: les
-Lyonnais, sous la conduite du brave Précy,
-firent des prodiges de valeur, et tinrent long-temps
-en échec les assiégeans. Enfin, réduits
-à la famine, ils furent forcés de se rendre
-le 9 octobre 1793.</p>
-
-<p>La nouvelle de la reddition de cette ville
-importante, au lieu de désarmer la colère du
-gouvernement révolutionnaire, porta sa rage
-<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[p. 261]</a></span>
-jusqu'au plus incroyable délire. On peut en
-juger par le décret barbare qui fut rendu sur-le-champ
-par la convention, sur le rapport
-de Barrère: Voici cet étrange monument
-historique:</p>
-
-<p>Article 1<sup>er</sup>. Il sera nommé par la convention
-nationale, sur la présentation du comité
-de salut public, une commission de cinq
-représentans du peuple, qui se transporteront
-à Lyon sans délai, pour faire saisir et
-juger militairement tous les contre-révolutionnaires
-qui ont pris les armes dans cette
-ville.</p>
-
-<p>Art. 2. Tous les Lyonnais seront désarmés,
-les armes seront données à ceux qui seront
-reconnus n'avoir pas trempé dans la révolte
-et aux défenseurs de la patrie.</p>
-
-<p>Art. 3. La ville de Lyon sera détruite.</p>
-
-<p>Art. 4. Il n'y sera conservé que la maison
-du pauvre, les manufactures, les ateliers
-des arts, les hôpitaux, les monumens publics
-et ceux de l'instruction.</p>
-
-<p>Art. 5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon.
-Elle s'appellera <i>Commune-Affranchie</i>.</p>
-
-<p>Art. 6. Sur les débris de Lyon sera élevé
-un monument où seront lus ces mots: <i>Lyon
-<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[p. 262]</a></span>
-fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus!</i></p>
-
-<p>L'exécution de ce décret monstrueux fut
-confiée à plusieurs commissaires désignés par
-la convention, et notamment à Collot d'Herbois,
-qui, de mauvais comédien était devenu
-législateur, au milieu de la confusion universelle;
-Collot avait été mal accueilli par le
-parterre de Lyon; son amour-propre offensé
-avait voué une haine implacable à cette ville;
-le décret de destruction qu'il était chargé de
-faire exécuter le mit à même de savourer
-toutes les délices de la vengeance.</p>
-
-<p>A peine fut-il arrivé à Lyon, que, marquant
-d'un premier coup de marteau l'une des nombreuses
-maisons destinées à être détruites,
-huit cents ouvriers, à ce signal, se mirent
-sur-le-champ à l'œuvre pour démolir les plus
-belles rues. Les dépenses pour ces épouvantables
-démolitions s'élevèrent à onze millions,
-cinq cent mille livres.</p>
-
-<p>Ce n'est pas tout encore. C'était peu de punir
-les révoltés dans leurs propriétés, il fallait
-sévir contre leurs personnes. Collot d'Herbois
-installe une commission révolutionnaire, composée
-de cinq individus qui sont investis du
-droit de décimer la population lyonnaise.
-<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[p. 263]</a></span>
-Le costume de ces juges de mort ajoutait encore
-à ce que leur mission avait de terrible.
-De longues moustaches ombrageaient leurs
-visages sinistres; ils portaient sur la tête de
-longs panaches couleur de sang. Revêtus
-d'habits militaires, un long sabre pendait à
-leur côté, et leur poitrine était décorée
-d'une petite hache, suspendue à un ruban
-tricolore; ils siégeaient deux fois par jour à
-l'Hôtel-de-Ville, et prononçaient sur le sort
-des infortunés que leur amenaient les guichetiers.
-L'interrogatoire était simple et la procédure
-expéditive. «Quel est ton nom, ta profession?
-Quelle fut ta conduite pendant le
-siége? Tu as été, ou tu n'as pas été dénoncé.»
-Et immédiatement après ces questions, les
-juges, ou touchaient leur hache, ou portaient
-la main à leur front, ou étendaient la main
-sur la table. Le premier signe condamnait à
-la guillotine, le second à la fusillade, et le
-troisième exemptait de la mort. Toutes les
-dix minutes, sept infortunés étaient amenés,
-interrogés, inscrits, et faisaient place à sept
-autres. Tous ceux qui avaient pris les armes
-pendant le siége, tous ceux qui s'étaient montrés
-compatissans à l'égard des prêtres, qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[p. 264]</a></span>
-s'étaient prononcés contre les clubistes, qui
-avaient osé paraître une fois sans cocarde,
-surtout ceux qui avaient le malheur d'être
-riches, étaient considérés comme criminels
-d'état, et entassés dans les caves de l'Hôtel-de-Ville
-jusqu'au moment de leur supplice.
-Collot d'Herbois, entouré de soldats de l'armée
-révolutionnaire de Paris, chargés de
-protéger tous ses actes de tyrannie, donnait
-à chaque instant, des ordres exterminateurs
-pour dépeupler et démolir une des plus belles
-villes de l'Europe. Dans ce conseil infernal,
-on délibérait si l'on ne ferait pas jouer la
-mine, pour hâter la destruction et faire disparaître
-sur-le-champ tous les détenus dont
-les caves étaient remplies. Ce projet avait
-déjà été énoncé par Collot d'Herbois dans le
-sein même de la convention. On ne s'y arrêta
-cependant pas, et la résolution fut prise de
-tirer des canons à mitraille sur les prisonniers
-condamnés à mort.</p>
-
-<p>En exécution de cette horrible détermination,
-soixante-neuf jeunes gens, amenés des
-prisons de Roanne, furent conduits aux Brotteaux.
-On les place garrottés deux à deux,
-entre deux fossés parallèles, bordés en dehors
-<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[p. 265]</a></span>
-par des soldats tenant à la main leur sabre
-nu. Les malheureuses victimes se trouvent à
-la suite les unes des autres, dans la direction
-des canons braqués devant eux; ils voient
-sans frémir, cet appareil effroyable, et reçoivent
-en chantant, la décharge meurtrière
-qui déchire leurs membres, et laisse plusieurs
-d'entre eux encore vivans sur la place. Les
-soldats franchissent les fossés, et les achèvent
-à coups de sabres. Deux heures après cette
-affreuse canonnade, tous ces martyrs n'avaient
-pas cessé de vivre.</p>
-
-<p>Le lendemain, ce genre de supplice devait
-s'essayer d'une autre manière, sur un nombre
-déterminé de deux cent huit personnes
-rassemblées dans la même prison. Pendant la
-nuit, quinze d'entre elles parvinrent à s'échapper.
-Pour remplir ce déficit, on imagine
-de prendre des commissionnaires du dehors,
-et plusieurs autres prisonniers qui se trouvent
-avec les condamnés; on les garotte, on les
-emmène sans vouloir rien entendre. Tous
-comparaissent devant la commission révolutionnaire,
-qui ne daigne pas même les interroger.
-En vain des réclamations se font entendre,
-même de la part de ceux qui ont
-<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[p. 266]</a></span>
-été pris pour d'autres; on ne les écoute
-point, ils sont tous traînés au supplice. Cependant
-les hommes chargés de l'exécution,
-comptent les victimes sur le Pont-Morand,
-pour s'assurer si le nombre de deux cent
-huit est complet; il s'en trouve deux cent dix.
-On va consulter Collot d'Herbois.—«Qu'importe,
-répond-il, qu'il y en ait deux de plus;
-s'ils passent aujourd'hui, ils ne passeront pas
-demain.» Tous sont traînés alors au lieu de
-l'exécution. Leurs mains sont liées derrière
-le dos par une corde qu'on attache à un cable
-fixé à chacun des arbres d'une longue allée
-de saules; ils ont en face les soldats qui vont
-les fusiller, et deux canons prêts à vomir la
-mort sur eux. Le signal est donné, leurs membres
-sont dispersés; les cables qui les retiennent
-sont brisés, et quelques malheureux,
-quoique mutilés, peuvent fuir encore; la cavalerie
-les atteint, et les hache à coups de sabre.
-Les crosses, les baïonnettes, tout est en
-mouvement pour achever ce que n'ont pu
-exterminer le plomb et la mitraille; et cette
-exécution elle-même demeura cruellement
-incomplète; plusieurs des victimes respiraient
-encore le lendemain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[p. 267]</a></span></p>
-
-
-<p>Dans ces expéditions en masse qui eurent
-lieu à plusieurs reprises, quelques personnes
-parvinrent à s'échapper par d'heureux hasards,
-et parvinrent à se réfugier en Suisse.</p>
-
-<p>Nous allons citer quelques traits particuliers
-qui excitent la pitié, l'horreur ou l'admiration,
-et quelquefois ces trois sentimens
-à la fois. Un officier municipal, nommé Laurenson,
-avait été mis sur la liste des condamnés,
-quoique sa commune eût réclamé
-sa liberté avec énergie. On le conduisait au
-supplice, malgré ses réclamations; déjà le
-bourreau l'étendait sur la fatale planche,
-lorsqu'un gendarme apporta sa grâce. Aussitôt
-Laurenson est détaché; mais l'infortuné
-avait perdu la raison. <i>Ma tête n'est-elle pas à
-terre?</i> disait-il dans son égarement. <i>Ah! qu'on
-me la rende..... Ne voyez-vous pas mon sang
-qui fume? Il coule près de moi et sur mes
-souliers..... Voyez ce gouffre ou sont entassés
-tous ces corps..... Retenez-moi, je vais y
-tomber.</i></p>
-
-<p>Une femme octogénaire, nommée Martinon,
-malade au point de ne pouvoir se soutenir
-sur la voiture qui conduisait au supplice,
-y fut jetée comme un ballot, et, au moyen
-<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[p. 268]</a></span>
-de cordes, on l'attacha avec force, de crainte
-qu'elle ne vînt à rouler à terre. Plus elle faisait
-entendre ses cris plaintifs, plus on la serrait
-violemment. Après quelques instans de
-marche, la voiture ayant éprouvé une secousse,
-le ventre de la malheureuse s'ouvrit,
-ses entrailles en sortirent, et elle expira.</p>
-
-<p>Au milieu de ce délire féroce, on voyait
-éclater des actes du plus grand courage, même
-dans le sexe le plus faible et dans l'âge le
-plus tendre. Une jeune fille de seize ans, nommée
-Marie Adriam, s'était habillée en homme,
-et avait servi dans l'artillerie pendant le siége
-de la ville. «Comment, lui dirent les juges,
-as-tu pu braver le feu, et tirer le canon contre
-ta patrie?—C'était au contraire pour la
-défendre, répondit-elle.» Une autre jeune
-fille du même âge refusait de porter la cocarde
-nationale; on l'interrogeait sur son refus.—Ce
-n'est point, dit-elle, la cocarde que je hais;
-mais, comme vous la portez, elle déshonorerait
-mon front.» Un des juges fait signe au
-guichetier d'attacher une cocarde au bonnet
-de la jeune fille. «Va, lui dit-il ensuite, en
-portant celle-là tu es sauvée.» La courageuse
-prisonnière se lève avec sang-froid, détache
-<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[p. 269]</a></span>
-la cocarde, ne répond que par ces mots: <i>Je
-vous la rends</i>, et marche au supplice.</p>
-
-<p>Une autre jeune fille, dans les transports
-du désespoir, entra dans la salle du tribunal,
-en s'écriant: «Mes frères sont fusillés, vous
-venez de faire périr mon père, je n'ai plus de
-famille; que faire seule au monde? Je m'y
-déteste: mettez un terme à mon malheur;
-de grâce, faites-moi périr.» Elle était aux
-genoux des juges, en leur adressant cette
-prière. Ils ne purent rester insensibles à sa
-douleur, et la firent retirer.</p>
-
-<p>On vit aussi des traits du plus généreux
-dévoûment. Des billets, dits <i>papier obsidional</i>,
-avaient été fabriqués pendant le siége
-dans l'imprimerie des frères Bruyset, et portaient
-la signature de l'aîné. Il fut dénoncé, et
-mis en jugement; mais, comme il était malade,
-son frère se présenta pour lui. Quand
-on lui demanda si la signature portée sur les
-billets était bien la sienne, il se contenta de
-répondre, sans autre explication: «C'est bien
-la signature <i>Bruyset</i>!» et, par cette équivoque
-généreuse, sauva son frère, en se sacrifiant
-pour lui.</p>
-
-<p>Un autre Lyonnais, nommé Badger, avait
-<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[p. 270]</a></span>
-un frère malade des blessures qu'il avait reçues
-pendant le siége; il fut arrêté à sa place,
-et conduit en prison. Un mot, un seul mot
-pouvait lui sauver la vie; il se tut, fut condamné,
-et marcha gaîment au supplice.</p>
-
-<p>On admira aussi le courage résigné de quelques
-prêtres: on exterminait impitoyablement
-tous ceux que l'on pouvait saisir. «Si
-votre devoir est de nous condamner, disait
-l'un d'eux, obéissez à votre loi; la mienne
-m'ordonne de mourir et de pardonner à mes
-ennemis.» «Crois-tu à l'enfer? disait le président
-au curé d'Amplepuy.—Comment en
-douter, dit-il, puisque je vous vois?»</p>
-
-<p>L'énergie de toutes ces innombrables victimes
-de la plus odieuse tyrannie étonnait même
-ceux qui présidaient aux exécutions. Collot
-d'Herbois, le plus farouche de tous, se
-plaignait de ce que les Lyonnais avaient
-puisé, dans l'habitude des périls, l'indifférence
-de la vie et même le mépris de la
-mort.</p>
-
-<p>Les mêmes horreurs, à quelques variantes
-près, furent exercées à Bordeaux, à Marseille
-et dans les principales villes de France. A
-Toulon, lorsque cette place eut été reprise
-<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[p. 271]</a></span>
-sur les Anglais, le 19 décembre 1793, un
-grand nombre de citoyens de cette ville furent
-réunis sur une place, où, d'après des ordres
-donnés, on tira sur eux à mitraille. Le député
-Fréron, qui assistait à cette terrible exécution,
-se promenait froidement sur ce champ
-de carnage, et, s'étant aperçu que quelques-unes
-des victimes avaient échappé à la mitraille,
-il s'écria tout haut: <i>Que ceux qui ne
-sont pas morts se relèvent, la république leur
-pardonne</i>. Quelques-uns de ces malheureux
-se relevèrent en effet, et l'ordre fut sur-le-champ
-donné de les fusiller.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[p. 272]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="MISSION_DE_JOSEPH_LEBON" id="MISSION_DE_JOSEPH_LEBON"></a>
- MISSION DE JOSEPH LEBON,<br />
- <span class="x-smaller">A ARRAS, SA PATRIE.</span></h2>
-</div>
-
-
-
-<p>Robespierre, dans sa rage révolutionnaire,
-ne respecta pas même Arras, sa ville natale.
-Il semble même qu'il voulût la traiter avec
-une sévérité toute particulière, en y envoyant
-Joseph Lebon, son compatriote, l'un de ses
-sectateurs les plus ardens, avec la mission
-d'extirper toutes les racines de l'aristocratie.
-Ce Joseph Lebon, ancien membre de la congrégation
-de l'Oratoire, avait été successivement
-maire d'Arras, administrateur du Pas-de-Calais,
-et en dernier lieu, député à la convention
-nationale.</p>
-
-<p>Joseph Lebon ne tarda pas à se rendre digne
-de celui qui l'avait choisi. Il couvrit sa
-patrie de sang et de carnage. Il faisait tout à
-la fois parade d'apostasie, de libertinage et
-de cruauté, et se vantait d'avoir acquis une
-<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[p. 273]</a></span>
-réputation incomparable de scélératesse parmi
-les commissaires de la convention. Effrayé de
-la présence des Autrichiens dans les environs
-du département du Pas-de-Calais, le comité
-de salut public avait investi ce proconsul
-de pouvoirs illimités, avec ordre de
-prendre dans son énergie toutes les mesures
-commandées par le salut de la république. Ces
-ordres ne furent que trop fidèlement suivis.
-De là, tant de spoliations, de meurtres, et
-d'atrocités de toutes espèces. Nous allons relater
-quelques-uns de ses crimes, pris entre
-mille plus épouvantables les uns que les autres.</p>
-
-<p>Un jour, la dame Desvignes et sa fille,
-étaient assises sur le rempart d'Arras, occupées
-à lire <i>Clarisse Harlowe</i>. Lebon s'approcha
-d'elles sans être aperçu, lâcha un coup de
-pistolet à leurs oreilles, et sans leur donner
-le temps de revenir de leur frayeur, poussa la
-fille, la renversa, arracha le livre des mains
-de la mère, et menaça de l'assommer avec le
-pommeau de son sabre. Il ordonna ensuite à
-la jeune personne d'ôter le voile qui couvrait
-sa gorge, y plongea sa main insolente, et joignant
-la cruauté à la lubricité, la retira teinte
-<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[p. 274]</a></span>
-de sang. Puis il enleva à ces femmes leurs
-boucles d'argent, se fit remettre leur portefeuille,
-et y ayant trouvé quelques gravures
-provenant d'un almanach, il prétendit qu'il y
-reconnaissait des signes de la royauté, et les
-conduisit lui-même dans une maison d'arrêt.
-La mère et la fille furent mises en liberté le
-lendemain; heureusement pour elles que le
-tyran se souvint qu'il était ivre, lorsqu'il les
-avait arrêtées.</p>
-
-<p>Lebon fit assassiner le sieur Duvieux-Fort,
-parce qu'on avait trouvé chez lui un perroquet
-qui disait: <i>Vive le roi</i>. Lebon fit tenir
-cette victime sous le tranchant de la guillotine,
-pendant le temps qu'on lisait la nouvelle
-d'une victoire à la multitude assemblée.
-Pour justifier la barbarie de cet acte, il disait
-qu'il en avait agi ainsi, afin que les ennemis de
-la république mourussent avec la douleur
-d'avoir été les témoins de ses triomphes.</p>
-
-<p>Deux jeunes gens, dont l'un nommé Vaillan,
-et l'autre, fils du maître de poste de Lens,
-avaient été conduits, à dix heures du matin,
-sur la place des exécutions, et garrottés au
-pied des échafauds. Ils restèrent exposés pendant
-deux heures aux injures de la populace;
-<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[p. 275]</a></span>
-on les couvrit d'ordures, on brûla leurs habits.
-L'un d'eux perdit connaissance; le bourreau
-lui jeta un seau d'eau sur la figure. Sept individus,
-condamnés à mort, arrivèrent, et
-furent exécutés en leur présence. Ces deux infortunés
-étaient couverts du sang des victimes.
-Puis le bourreau, tenant la tête du dernier
-supplicié, l'approcha des lèvres mourantes
-des deux patiens, qui ne furent exécutés qu'après
-cette déchirante et longue agonie.</p>
-
-<p>Une pauvre villageoise allaitait un petit enfant,
-sur la porte de sa chaumière; elle n'avait
-pas de cocarde; un des agens de Lebon
-lui en fait le reproche, en la menaçant de la
-guillotine.—Pour ça, dit la paysanne, dans
-son patois picard; je reviens des champs, je
-vais y retourner; je n'ai besoin de cocarde
-pour travailler.—Quoi! tu réponds! reprend
-l'agent; je vais à Arras, et je te ferai guillotiner.—Eh
-bien! va; si tu me fais guillotiner
-pour ça, on a bien raison de dire qu'on en
-guillotine à Arras qui sont aussi innocens que
-l'innocent que je tiens dans mes bras.» L'agent
-rendit compte des propos de cette pauvre
-femme, qui, peu de jours après, fut incarcérée
-et guillotinée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[p. 276]</a></span></p>
-
-
-<p>On connaît l'horrible histoire de cette infortunée
-à qui, pour prix de son déshonneur,
-Lebon promit de rendre son mari qu'il avait
-destiné au supplice. Lorsqu'elle crut revoir
-son époux, d'après la parole qui lui avait été
-donnée, on conduisait ce malheureux à l'échafaud.
-Elle court éplorée chez Lebon, croyant
-que cette exécution est une méprise; le bourreau
-ne lui répond rien, mais lui présente dérisoirement
-un assignat de cent sous, comme
-salaire de ses faveurs, et la met à la porte.</p>
-
-<p>Chaque jour, après son dîner, il assistait au
-supplice de ses victimes. Il fit placer un orchestre
-près de la guillotine, et ordonna au
-tribunal, de condamner à mort tous ceux
-qui s'étaient distingués par leurs richesses ou
-par leurs talens. Dans la salle de spectacle, il
-prêchait la loi agraire, le sabre à la main.
-«Sans-culottes, dit-il un jour, dénoncez hardiment,
-si vous voulez quitter vos chaumières;
-c'est pour vous qu'on guillotine. Vous êtes
-pauvres; n'y a-t-il pas près de vous quelque
-noble, quelque riche, quelque marchand?
-Dénoncez donc, et vous aurez sa maison.»</p>
-
-<p>Une des rues de la ville qui était sa patrie
-fut entièrement dépeuplée par lui. Tous ceux
-<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[p. 277]</a></span>
-qui l'habitaient furent envoyés à l'échafaud.
-Cambrai, et les autres villes du département,
-furent également les théâtres de ses fureurs.
-Mais quand le régime de la terreur fut passé,
-quand Robespierre eut succombé sous les
-coups de ses anciens complices, des voix enhardies
-par quelques députés, vinrent dénoncer
-le misérable Lebon, à la barre de la
-convention. Alors furent révélés la plupart
-des actes atroces dont il s'était rendu coupable.
-Bourdon de l'Oise, l'attaqua le premier:
-«Voilà, dit-il, le bourreau dont se servait
-Robespierre.» C'est bien à lui, s'écria André
-Dumont, que l'on peut dire: <i>Monstre, va
-cuver dans les enfers, le sang de tes victimes!</i>—Il
-n'est pas étonnant, répondit Joseph
-Lebon, que la calomnie s'attache à un représentant
-qui a sué.....—Tu as sué le sang,
-s'écria Poultier.—Tu dînais avec le bourreau,
-ajouta Bourdon de l'Oise.</p>
-
-<p>On fait monter de quinze cents à deux
-mille le nombre des personnes assassinées à
-Arras et à Cambrai, pendant la mission de
-Joseph Lebon. Ce monstre fut puni enfin de
-ses crimes. Par jugement du tribunal d'Amiens,
-il fut exécuté dans cette ville, le 13 vendémiaire
-<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[p. 278]</a></span>
-an 4 (5 octobre 1796). Il fut conduit
-à l'échafaud, revêtu d'une chemise rouge,
-costume des assassins condamnés. Lorsqu'on
-voulut lui mettre cette chemise, il s'écria,
-quoiqu'il fût ivre d'eau-de-vie: «Ce n'est pas
-moi qui dois l'endosser, il faut l'envoyer à la
-convention, dont je n'ai fait que suivre les
-ordres.»</p>
-
-<p>Il faut ajouter à ses crimes qu'il avait dérobé
-plus de cinq cent mille livres, sous les
-scellés qu'il avait fait mettre sur les effets des
-prisonniers. Ce scélérat avait trente ans, lorsque
-la société fut délivrée de sa présence.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[p. 279]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="TRIBUNAL_REVOLUTIONNAIRE" id="TRIBUNAL_REVOLUTIONNAIRE"></a>
- TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.<br />
- <span class="x-smaller">CONDAMNATION DES GIRONDINS;<br />
- DÉTAILS SUR LEURS DERNIERS MOMENS.<br />
- MORT DE MADAME ROLAND ET DE BAILLY.<br />
- AUTRES VICTIMES.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>L'établissement du gouvernement révolutionnaire
-légalisa le système de la terreur. Le
-massacre des bons citoyens continua avec
-une effrayante activité; mais on le subordonna
-à une sorte de régularité dérisoire qui
-offrait quelque chose de plus formidable encore.
-Les hommes les plus vils, les plus sanguinaires,
-avaient été choisis pour siéger dans
-ce tribunal de mort. Il n'y avait aucune pitié
-à attendre de ces magistrats de sang. C'était
-un Fouquier-Tinville qui y remplissait les
-fonctions d'accusateur public, fonctions qu'il
-exerça avec un acharnement sans exemple
-contre tout ce qui portait un nom connu,
-<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[p. 280]</a></span>
-contre tout ce qui avait acquis des droits à
-l'estime générale.</p>
-
-<p>Quelques traits feront encore mieux connaître
-cet homme sans moralité comme sans
-entrailles. On avait amené devant son tribunal
-un citoyen nommé Gamache; l'huissier
-observa qu'il n'était pas l'accusé qu'on avait
-eu l'intention de traduire en justice. «Peu
-importe, répondit Fouquier, celui-ci vaut autant
-que l'autre.» Et il l'envoya à la mort.
-Rosset de Fleury avait écrit au tribunal pour
-lui annoncer qu'il partageait les opinions de
-sa famille, qui venait de périr, et qu'il demandait
-à partager son sort. Fouquier, en recevant
-cette lettre, s'écria: «Ce monsieur est
-bien pressé; mais je suis charmé de le satisfaire.»
-Fleury fut amené au tribunal, condamné
-comme complice de gens qu'il n'avait
-jamais vus, livré au supplice, revêtu d'une
-chemise rouge, comme assassin de Collot
-d'Herbois. Une veuve Maillet avait été présentée
-aux juges au lieu de la duchesse de
-Maillé qu'on avait cru arrêter. Dans l'interrogatoire,
-Fouquier s'aperçut de l'erreur.
-«Ce n'est pas toi qu'on voulait juger, lui dit-il,
-mais c'est égal; autant vaut que tu y passes
-<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[p. 281]</a></span>
-aujourd'hui que demain.» Madame de Sainte-Amarante,
-et sa fille, l'une des plus belles
-femmes de la capitale, avaient montré le plus
-grand courage dans leurs réponses et en écoutant
-leur arrêt. Fouquier fut irrité de leur fermeté.
-«Voyez, s'écria-t-il, quel excès d'effronterie;
-il faut que je les voie monter sur
-l'échafaud, pour m'assurer si elles conserveront
-leur caractère, dussé-je me passer de dîner.»
-Un vieillard, paralysé de la langue, ne
-pouvait répondre aux questions qui lui étaient
-faites. Fouquier, apprenant la raison de son
-silence, répondit: «Ce n'est pas la langue
-qu'il me faut, c'est la tête.» C'était lui qui
-disait que les jurés venaient de faire <i>feu de
-file</i>, lorsqu'ils avaient condamné en masse un
-grand nombre d'accusés, sans les entendre.</p>
-
-<p>Les confrères de Fouquier-Tinville étaient
-en tout dignes de lui. Les Dumas et les Coffinhal
-le secondaient merveilleusement. On
-connaît le mot féroce de Dumas, président
-du tribunal révolutionnaire, qui, interrogeant
-une femme plus que sexagénaire, et ne
-pouvant en obtenir de réponse, à cause de sa
-surdité, dit au greffier: «Écrivez qu'elle a
-conspiré <i>sourdement</i>.» On se rappelle aussi la
-<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[p. 282]</a></span>
-lâcheté de Coffinhal, qui, après avoir prononcé
-la sentence de mort d'un maître en fait d'armes,
-lui dit: <i>Pare cette botte-là, si tu peux</i>.</p>
-
-<p>Que de victimes tombèrent sous les coups
-de ces juges-bourreaux! La hache révolutionnaire
-n'avait pas un seul moment de repos.
-Les plus illustres têtes tombaient tour à
-tour sur l'échafaud; les places publiques
-étaient inondées de sang. Il n'entre point
-dans notre plan de nous arrêter à décrire les
-exécutions de tant d'innocens; nous nous
-bornerons à retracer les derniers momens de
-plusieurs de ces infortunés.</p>
-
-<p>Les girondins, ces députés éloquens et généreux
-qui s'étaient opposés de toutes leurs
-forces au projet insurrectionnel du 10 août,
-qui avaient protesté énergiquement contre
-les massacres, qui avaient montré quelque
-pitié pour Louis XVI, qui s'étaient montrés
-constamment en opposition avec toutes les
-mesures révolutionnaires, devaient, par la
-nature même des choses, se trouver en butte
-à toute la rage des jacobins. Pour assurer
-leur perte, on les accusa de conspiration, de
-projet de guerre civile.</p>
-
-<p>La plupart de ces députés, du moins tous
-<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[p. 283]</a></span>
-ceux qui avaient coopéré activement au soulèvement
-de quelques provinces, n'étaient pas
-sous la main de leurs ennemis. On résolut d'arrêter
-sans distinction tous ceux qui leur
-étaient unis par l'amitié ou par la communauté
-d'opinion. Vingt-un d'entre eux furent
-arrêtés et mis en jugement; tous à la fleur de
-l'âge, dans la force du talent, quelques-uns
-même dans tout l'éclat de la jeunesse et de la
-beauté; c'étaient Brissot, Gardien, Lasource,
-Vergniaud, Gensonné, Lehardy, Mainvielle,
-Ducos, Boyer-Fonfrède, Duchastel, Duperret,
-Carra, Valazé, Lacase, Duprat, Sillery, Fauchet,
-Lesterpt-Beauvais, Boileau, Antiboul,
-et Vigée.</p>
-
-<p>«Gensonné était calme et froid, dit M. Thiers;
-Valazé, indigné et méprisant; Vergniaud était
-plus ému que de coutume; le jeune Ducos
-était gai; et Fonfrède, qu'on avait épargné
-dans la journée du 2 juin, parce qu'il n'avait
-pas voté pour les arrestations de la commission
-des douze, et qui, par ses instances réitérées
-en faveur de ses amis, avait mérité depuis
-de partager leur sort, Fonfrède semblait,
-pour une si belle cause, abandonner
-<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[p. 284]</a></span>
-avec facilité, et sa grande fortune, et sa jeune
-épouse, et sa vie.»</p>
-
-<p>On n'eut pas de peine à trouver de faux témoins
-pour attester la complicité des girondins
-avec les massacreurs de septembre. Fabre
-d'Églantine, devenu suspect, pour cause d'agiotage,
-avait besoin de se populariser; il appuya
-cette accusation avec perfidie. Vergniaud,
-n'y résistant pas davantage, s'écria avec indignation:
-«Je ne suis pas tenu de me justifier
-de complicité avec des voleurs et des assassins.»</p>
-
-<p>Malgré leur courageuse défense, les accusés
-virent bientôt que leur perte était résolue, et
-se préparèrent à mourir noblement. Ils se rendirent
-à la dernière séance du tribunal, avec
-un visage serein. Tandis qu'on les fouillait à
-la porte de la Conciergerie, pour leur enlever
-les armes meurtrières avec lesquelles ils auraient
-pu attenter à leurs jours, Valazé, donnant
-une paire de ciseaux à son ami Riouffe,
-lui dit, en présence des gendarmes: «Tiens,
-mon ami, voilà une arme défendue; il ne faut
-pas attenter à nos jours!»</p>
-
-<p>Le 30 octobre 1793, les jurés prononcèrent
-<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[p. 285]</a></span>
-la sentence de mort qui leur avait été imposée.
-En entendant cet arrêt fatal, Brissot laissa
-tomber ses bras; sa tête se pencha subitement
-sur sa poitrine; Gensonné voulut dire quelques
-mots sur l'application de la loi, mais il
-ne put se faire entendre. Sillery, qui était paralytique,
-laissa échapper ses béquilles, en
-s'écriant: <i>Ce jour est le plus beau de ma vie</i>.
-On avait conçu quelques espérances pour les
-deux jeunes frères Ducos et Fonfrède, qui
-avaient paru moins compromis; mais ils furent
-condamnés comme les autres. Fonfrède, en
-embrassant Ducos, lui dit: «Mon frère, c'est
-moi qui te donne la mort.—Console-toi,
-répondit Ducos, nous mourrons ensemble.»
-L'abbé Fauchet, le visage baissé, semblait
-prier le ciel; Carra conservait son air de dureté;
-Vergniaud montrait dans toute sa personne
-quelque chose de dédaigneux et de
-fier; Lasource prononça ce mot d'un ancien:
-«Je meurs le jour où le peuple a perdu la
-raison; vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.»
-Le faible Boileau, le faible Gardien,
-qui avaient eu la honte de charger leurs coaccusés
-pour se justifier, ne furent pas épargnés.
-Boileau, en jetant son chapeau en l'air,
-<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[p. 286]</a></span>
-s'écria: «Je suis innocent.—Nous sommes
-innocens, répétèrent tous les accusés;
-peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre
-eux eurent le tort de jeter quelques assignats,
-comme pour engager la multitude à les
-sauver; leur tentative resta sans effet, et les
-gendarmes les entourèrent pour les conduire
-dans leur cachot. Tout à coup l'un des condamnés
-tombe à leurs pieds; ils le relèvent
-noyé dans son sang; c'était Valazé, qui, en
-donnant ses ciseaux à Riouffe, avait gardé un
-poignard, et s'en était frappé. Le farouche
-tribunal décida sur-le-champ que son cadavre
-serait transporté sur une charrette, à la
-suite des condamnés. En sortant du tribunal,
-ils entonnèrent tous ensemble, par un mouvement
-spontané, l'hymne des Marseillais.</p>
-
-<p>«Leur dernière nuit fut sublime, dit l'historien
-déjà cité. Vergniaud avait du poison,
-il le jeta pour mourir avec ses amis. Ils firent
-en commun un dernier repas, où ils furent
-tour-à-tour gais, sérieux, éloquens.
-Brissot, Gensonné, étaient, graves et réfléchis;
-Vergniaud parla de la liberté expirante
-avec les plus nobles regrets, et de la destinée
-humaine avec une éloquence entraînante.
-<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[p. 287]</a></span>
-Ducos répéta des vers qu'il avait faits en
-prison, et tous ensemble chantèrent des hymnes
-à la France et à la liberté. Le lendemain
-31 octobre, une foule immense s'était portée
-sur leur passage. Ils répétaient, en marchant
-à l'échafaud, cet hymne des Marseillais que
-nos soldats chantaient en marchant à l'ennemi.
-Arrivés à la place de la Révolution,
-et descendus de leurs charrettes, ils s'embrassèrent
-en criant: <i>Vive la République!</i> Sillery
-monta le premier sur l'échafaud, et, après
-avoir salué gravement le peuple, dans lequel
-il respectait encore l'humanité faible et trompée,
-il reçut le coup fatal. Tous imitèrent
-Sillery, et moururent avec la même dignité; en
-trente-une minutes, le bourreau fit tomber
-ces illustres têtes, et détruisit ainsi en quelques
-instans, jeunesse, beauté, vertu, talens.
-Telle fut la fin de ces nobles et courageux
-citoyens, victimes de leur généreuse utopie.
-Ne comprenant ni l'humanité, ni ses vices,
-ni les moyens de la conduire dans une révolution,
-ils s'indignèrent de ce qu'elle ne
-voulait pas être meilleure, et se firent dévorer
-par elle, en s'obstinant à la contrarier.
-Respect à leur mémoire! Jamais tant de
-<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[p. 288]</a></span>
-vertus, de talens, ne brillèrent dans les guerres
-civiles; et il faut le dire à leur gloire, s'ils
-ne comprirent pas la nécessité des moyens
-violens pour sauver la cause de la France, la
-plupart de leurs adversaires qui préférèrent
-ces moyens se décidèrent par passion plutôt
-que par génie.</p>
-
-<p>«Clavières, ex-ministre du parti de la gironde,
-fut jeté dans les prisons de la Conciergerie
-peu de temps après la mort de madame
-Roland; mais il eut le courage de prévenir
-la sentence de ses juges. Le matin du jour
-où il devait paraître devant le tribunal révolutionnaire,
-ses compagnons d'infortune virent
-avec effroi le mauvais grabat sur lequel il
-était couché, et tout le pavé d'alentour, inondés
-de sang. Il s'était enfoncé un large couteau
-dans le côté, et l'instrument de mort pendait
-encore de la blessure qu'il s'était faite au milieu
-de la nuit, sans qu'aucun des autres prisonniers
-s'en fût aperçu. «Ce qui m'a toujours
-surpris, dit l'historien Beaulieu, qui se trouvait
-au nombre de ces malheureux captifs,
-c'est que nos tyrans qui ont su tirer parti de
-tant de contes absurdes pour se défaire des
-personnes qu'ils avaient opprimées, n'aient
-<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[p. 289]</a></span>
-pas profité de ce suicide pour nous faire couper
-la tête, comme étant les meurtriers de
-M. Clavières, et se débarrasser ainsi du mal
-qu'ils nous avaient fait.»</p>
-
-<p>A dater de la mort des girondins, le glaive
-révolutionnaire ne se reposa plus. Le 10 novembre,
-l'intéressante et courageuse épouse de
-Roland, condamnée pour cause de complicité
-avec les girondins, ses anciens amis, marcha
-à l'échafaud, avec une fermeté digne d'eux.</p>
-
-<p>Cette femme, joignant aux grâces d'une
-Française l'héroïsme d'une Romaine, portait
-toutes les douleurs dans son âme. Son époux
-qu'elle respectait et chérissait à l'égal d'un
-père, était obligé de cacher sa tête menacée;
-elle éprouvait pour l'un des girondins proscrits
-une passion profonde, qu'elle avait toujours
-contenue; elle laissait une fille, jeune
-et orpheline, confiée à des ennemis. Tous
-ces pénibles sacrifices devaient rendre bien
-douloureux les derniers instans de sa vie.
-Néanmoins, elle entendit son arrêt avec une
-sorte d'enthousiasme, sembla inspirée depuis
-le moment de sa condamnation jusqu'à
-celui de son exécution, et excita, chez tous
-ceux qui la virent, une espèce d'admiration
-<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[p. 290]</a></span>
-religieuse. Elle alla à l'échafaud vêtue en
-blanc; pendant toute la route, elle ranima
-les forces d'un compagnon d'infortune qui
-devait périr avec elle, et qui n'avait pas le
-même courage; deux fois même elle parvint
-à lui arracher un sourire. Arrivée sur le lieu
-du supplice, elle s'inclina devant la statue
-de la liberté, en s'écriant: «<i>ô Liberté! que
-de crimes on commet en ton nom!</i>» Elle subit
-ensuite la mort avec un courage inébranlable.</p>
-
-<p>Le mari de cette femme célèbre s'était réfugié
-aux environs de Rouen. En apprenant
-sa fin tragique, il ne voulut pas lui survivre.
-Il quitta la maison ou on lui donnait l'hospitalité;
-et, pour ne compromettre personne,
-il vint se donner la mort sur la grande route.
-On le trouva percé au cœur d'un coup d'épée,
-et gisant auprès d'un arbre contre lequel
-il avait appuyé l'arme homicide.</p>
-
-<p>«Ainsi, dit M. Thiers, dans cet épouvantable
-délire qui rendait suspects et le génie,
-et la vertu, et le courage, tout ce qu'il y
-avait de plus noble, de plus généreux en
-France, périssait ou par le suicide ou par
-le fer des bourreaux!</p>
-
-<p>«Entre tant de morts illustres et courageuses,
-<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[p. 291]</a></span>
-il y en eut une surtout plus lamentable
-et plus sublime que toutes les autres, ce
-fut celle de Bailly. Déjà on avait pu voir, à la
-manière dont il avait été traité dans le procès
-de la reine, comment il serait accueilli au
-tribunal révolutionnaire. La scène du Champ-de-Mars,
-la proclamation de la loi martiale
-et la fusillade qui s'en était suivie, étaient les
-événemens le plus souvent et le plus amèrement
-reprochés au parti constituant; c'était
-sur Bailly, l'ami de Lafayette, c'était sur le
-magistrat qui avait fait déployer le drapeau
-rouge, qu'on voulait punir tous les prétendus
-forfaits de la constituante. Il fut condamné,
-et dut être exécuté au Champ-de-Mars, théâtre
-de ce qu'on appelait son crime. Ce fut le
-11 novembre, et par un temps froid et pluvieux,
-qu'eut lieu son supplice. Conduit à
-pied, et au milieu des outrages d'une populace
-barbare qu'il avait nourrie pendant qu'il était
-maire, il demeura calme et d'une sérénité
-inaltérable. Pendant le long trajet de la Conciergerie
-au Champ-de-Mars, on lui agitait
-sous le visage le drapeau rouge qu'on avait
-retrouvé à la mairie, enfermé dans un étui
-<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[p. 292]</a></span>
-en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il
-semblait toucher au terme de son supplice;
-mais un des forcenés, attachés à le poursuivre,
-s'écrie qu'il ne faut pas que le champ de
-la fédération soit souillé de son sang. Alors,
-on se précipite sur la guillotine, on la transporte
-avec le même empressement qu'on mit
-autrefois à creuser ce même champ de la
-fédération; on court l'élever enfin sur le bord
-de la Seine, sur un tas d'ordures, et vis-à-vis
-le quartier de Chaillot, où Bailly avait passé
-sa vie et composé ses ouvrages. Cette opération
-dura plusieurs heures. Pendant ce
-temps, on lui fait parcourir plusieurs fois le
-Champ-de-Mars. La tête nue, les mains derrière
-le dos, il se traîne avec peine. Les uns
-lui jettent de la boue, d'autres lui donnent
-des coups de pieds ou de bâton. Accablé, il
-tombe, on le relève de nouveau. La pluie,
-le froid, ont communiqué à ses membres un
-tremblement involontaire. «Tu trembles, lui
-dit un soldat.—Mon ami, répond le vieillard,
-c'est de froid.....» Après plusieurs heures de
-cette torture, on lui brûle sous le nez le drapeau
-rouge; le bourreau s'empare de lui enfin,
-<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[p. 293]</a></span>
-et on nous enlève encore un savant illustre,
-et l'un des hommes les plus vertueux qui
-aient honoré notre patrie.</p>
-
-<p>«Depuis ce temps où Tacite la vit applaudir
-aux crimes des empereurs, ajoute l'historien,
-la vile populace n'a pas changé; toujours
-brusque en ses mouvemens, tantôt elle élève
-l'autel de la patrie, tantôt elle dresse des
-échafauds, et n'est belle et noble à voir que
-lorsque, entraînée dans les armées, elle se
-précipite sur les bataillons ennemis. Que le
-despotisme n'impute pas ses crimes à la liberté;
-car, sous le despotisme, elle fut toujours
-aussi coupable que sous la république.
-Mais invoquons sans cesse les lumières et
-l'instruction pour ces barbares pullulant au
-fond des sociétés, et toujours prêts à les souiller
-de tous les crimes, à l'appel de tous les
-pouvoirs, et pour le déshonneur de toutes les
-causes.»</p>
-
-<p>Les années 1793 et 1794 offrirent peu de
-journées qui ne fussent souillées du sang de
-quelques citoyens; tantôt c'étaient d'innocentes
-victimes étrangères à toutes les factions,
-et que leur nom et leurs vertus désignaient
-aux bourreaux; tantôt c'étaient les hommes
-<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[p. 294]</a></span>
-d'un parti immolés par ceux d'un parti vainqueur.
-Ainsi, quand tous les partis modérés
-furent abattus, on vit celui de la montagne,
-qui avait organisé le terrible systême de la
-terreur, se décimer lui-même, et envoyer successivement
-à la mort ses membres les plus
-influens. Ceux qui avaient fait tomber tant
-de têtes au nom de la liberté, finirent presque
-tous par porter la leur sur l'échafaud, au
-nom de la justice et de l'humanité, qui demandaient
-vengeance. Les Hébert, les Chaumette,
-les Danton, les Chabot, les Couthon, les
-Saint-Just, les Robespierre, long-temps complices,
-puis devenus ennemis, tombèrent
-tour à tour, et laissèrent enfin respirer la
-patrie.</p>
-
-<p>Mais, avant la journée du 9 thermidor, qui
-vit porter le coup décisif à la tyrannie toute
-sanguinaire de Robespierre et de ses agens,
-que de sang innocent versé! Que d'illustres
-proscrits! Combien de milliers de Français
-entassés dans les prisons! La nation semblait
-avoir été mise en coupe réglée. Le vénérable
-Malesherbes, ce courageux défenseur de l'infortuné
-Louis XVI, cet homme vertueux,
-qui, comme le dit M. de Chateaubriand, au
-<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[p. 295]</a></span>
-milieu de la corruption des cours, avait su
-conserver, dans un rang élevé, l'intégrité du
-cœur et le courage du patriote, fut condamné
-avec toute sa famille, au nombre de près de
-vingt personnes. Ainsi, le protecteur et l'ami
-de Jean-Jacques Rousseau, celui qui, dans le
-cours d'une longue vie, s'était fait un devoir
-de prendre la défense de l'opprimé contre
-l'oppresseur, et qui, de même qu'il avait protégé
-le dernier individu du peuple contre la
-tyrannie des grands, avait osé plaider la cause
-d'un roi innocent contre des despotes démagogues,
-vint terminer sur l'échafaud ses
-soixante-douze années de probité. Il marcha
-à la mort avec la sérénité et la gaîté d'un sage.
-Ayant fait un faux pas en sortant de la prison
-pour aller au supplice, il avait dit: «Ce faux
-pas est d'un mauvais augure; un Romain serait
-rentré chez lui.» «Ah! s'écrie M. de
-Chateaubriand en rappelant ces lamentables
-événemens, il était donné à notre siècle de
-contempler le vénérable magistrat revêtu de
-la chemise rouge, monté sur un tombereau
-sanglant, et mené à la guillotine entre sa fille,
-sa petite-fille et son petit-fils, aux acclamations
-<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[p. 296]</a></span>
-d'un peuple ingrat dont il avait tant de
-fois pleuré la misère.»</p>
-
-<p>Aux Malesherbes avaient été joints vingt-deux
-membres du parlement. Le parlement
-de Toulouse fut immolé presque tout entier.
-Enfin, les fermiers-généraux furent mis en
-jugement à cause de leurs anciens marchés
-avec le fisc. On leur prouva que ces marchés
-renfermaient des conditions onéreuses à l'État;
-et le tribunal révolutionnaire les envoya
-à l'échafaud pour de prétendues exactions
-sur le tabac, sur le sel, etc. Dans le nombre
-était un savant illustre, le célèbre chimiste
-Lavoisier, qui demanda en vain quelques
-jours de sursis pour écrire une découverte.</p>
-
-<p>Devant le tribunal révolutionnaire, comme
-lors du massacre des prisons, on peut remarquer
-des traits sans nombre de générosité.</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="verse">On a vu des enfans s'immoler pour leurs pères,</div>
- <div class="verse">Des frères disputer le trépas à leurs frères.</div>
- </div>
-</div>
-
-<p>Loizerolles, ancien conseiller du roi, avait
-été enfermé à Saint-Lazare, ainsi que son fils.
-Le 7 thermidor (26 juillet 1794), l'huissier
-du tribunal arrive, tenant en main sa liste
-<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[p. 297]</a></span>
-mortuaire; il appelle Loizerolles fils. Ce jeune
-homme dormait; son père n'hésite pas à se
-présenter en sa place. Le lendemain, il comparaît
-à l'audience avec vingt-cinq autres
-compagnons d'infortune, entend son arrêt
-de mort sans pâlir, et va consommer en silence
-son héroïque sacrifice.</p>
-
-<p>Parmi les femmes qui honorèrent leur mort
-par un courage plus qu'humain, on peut citer
-les carmélites de Royal-Lieu, près de
-Compiègne: elles furent condamnées toutes
-ensemble par le tribunal révolutionnaire. Enchaînées
-sur la fatale charrette, et conduites
-à travers un peuple furieux, elles chantaient
-le <i>Salve Regina</i> avec la même tranquillité que
-si elles avaient encore été dans leur église.
-Lorsqu'une d'elle fut montée à l'échafaud,
-les autres continuèrent leur chant religieux,
-et ce pieux concert ne fut interrompu que lorsque
-l'abbesse, qui fut exécutée la dernière, reçut
-le coup mortel. Le courage sublime de ces
-religieuses avait tellement frappé et attendri
-le peuple, que, dès ce moment, il cessa d'applaudir
-aux exécutions.</p>
-
-<p>Le même jour et au même instant, deux
-victimes dont la mémoire est chère aux amis
-<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[p. 298]</a></span>
-des beaux vers, André Chénier et Roucher,
-auteur du poème des <i>Mois</i>, tous deux amis
-d'enfance, se retrouvèrent sur la fatale charrette.
-Que de regrets ils exprimèrent l'un sur
-l'autre! «Vous! disait Chénier, le plus irréprochable
-de nos citoyens, un père, un époux
-adoré; c'est vous qu'on sacrifie!—Vous! répliquait
-Roucher, vous, vertueux jeune homme,
-on vous mène à la mort, brillant de génie
-et d'espérance!—Je n'ai rien fait pour la
-postérité, répondit Chénier.» Puis, en se frappant
-le front, on l'entendit ajouter: <i>Pourtant
-j'avais quelque chose là</i>. Ces deux poètes
-parlèrent de poésie à leurs derniers momens,
-et récitèrent des vers de Racine pour étouffer
-les clameurs de cette foule barbare qui insultait
-à leur courage et à leur infortune.
-Roucher, le matin même de l'exécution avait
-fait faire son portrait, et mis au bas ces vers,
-adressés à sa femme et à ses enfans:</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="verse">Ne vous étonnez pas, objets charmans et doux:</div>
- <div class="verse">Si quelqu'air de tristesse obscurcit mon visage;</div>
- <div class="verse">Quand un savant crayon dessinait cette image,</div>
- <div class="verse">On dressait l'échafaud, et je pensais à vous!</div>
- </div>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[p. 299]</a></span></p>
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="CARRIER_A_NANTES" id="CARRIER_A_NANTES"></a>CARRIER A NANTES.</h2>
-</div>
-
-
-<p>Les Robespierre, les Marat, les Couthon,
-les Saint-Just et plusieurs autres de leurs
-complices, étaient les principaux auteurs et
-propagateurs de l'effroyable système de la
-terreur; mais ils avaient en sous-ordre pour
-mettre à exécution leurs mesures sanguinaires,
-des monstres dignes de réaliser leurs conceptions
-infernales, et qui, s'ingéniant à trouver
-de nouveaux moyens de destruction,
-semblaient s'être chargés à l'entreprise de
-l'extermination des hommes. Déjà l'on a vu
-les traits les plus saillans de quelques-uns de
-ces êtres hideux, nés pour jeter l'épouvante
-dans la société. Tous, sans contredit, se sont
-souillés de crimes et d'atrocités; mais le féroce
-Carrier, au milieu de tous ces scélérats,
-est resté, pour ainsi dire, hors de pair, et il
-sera facile de prouver par des faits, que sa sinistre
-célébrité ne fut nullement usurpée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[p. 300]</a></span></p>
-
-
-<p>Carrier était procureur à Aurillac, à l'époque
-de la révolution. Le zèle révolutionnaire
-de ce jeune démagogue, mérita de fixer les
-regards des féroces meneurs de la révolution,
-et il ne tarda pas à devenir un de leurs séïdes
-les plus dévoués. Nantes fut le quartier-général
-de ses exécutions et de ses horreurs.</p>
-
-<p>Nous allons emprunter à l'<i>Histoire de la
-révolution</i>, de M. Thiers, quelques fragmens
-qui sont de nature à faire connaître cet exécrable
-brigand. «Carrier, dit-il, avait été envoyé
-à Nantes, pour y punir la Vendée.» Carrier,
-jeune encore, était un de ces êtres médiocres
-et violens qui, dans l'entraînement des
-guerres civiles, deviennent des monstres de
-cruauté et d'extravagance. Il débuta par dire,
-en arrivant à Nantes, qu'il fallait tout égorger,
-et que, malgré la promesse de grâce faite aux
-Vendéens qui mettraient bas les armes, il ne
-fallait accorder quartier à aucun d'entre eux.
-Les autorités constituées ayant parlé de tenir
-la parole donnée aux rebelles: «Vous êtes des
-j... f....., leur dit Carrier; vous ne savez pas
-votre métier; je vous ferai tous guillotiner.»
-Et il commença par faire fusiller et mitrailler
-par troupes de cent et deux cents, les malheureux
-<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[p. 301]</a></span>
-qui se rendaient. Il se présentait à
-la société populaire, le sabre à la main, l'injure
-à la bouche, menaçant toujours de la
-guillotine. Bientôt cette société ne lui convenant
-plus, il la fit dissoudre. Il intimida les
-autorités à un tel point, qu'elles n'osaient plus
-paraître devant lui. Un jour, elles voulaient
-lui parler des subsistances; il répondit aux
-officiers municipaux que ce n'était pas son
-affaire; que le premier b..... qui lui parlerait
-de subsistances, il lui ferait mettre la tête à
-bas, et qu'il n'avait pas le temps de s'occuper
-de leurs sottises. Cet insensé ne croyait avoir
-d'autre mission que celle d'égorger.</p>
-
-<p>«Il voulait punir à la fois, et les Vendéens
-rebelles, et les Nantais fédéralistes, qui avaient
-essayé un mouvement en faveur des girondins,
-après le siége de leur ville. Chaque jour,
-les malheureux qui avaient échappé au massacre
-du Mans et de Savenay, arrivaient en
-foule, chassés par les armées qui les pressaient
-de tous côtés. Carrier les faisait enfermer dans
-les prisons de Nantes, et en avait accumulé
-là près de dix mille. Il avait ensuite formé une
-compagnie d'assassins, qui se répandaient
-dans les campagnes des environs, arrêtaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[p. 302]</a></span>
-les familles nantaises, et joignaient les rapines
-à la cruauté. Carrier avait d'abord institué
-une commission révolutionnaire, devant
-laquelle il faisait passer les Vendéens et les
-Nantais. Il faisait fusiller les Vendéens, et guillotiner
-les Nantais, suspects de fédéralisme ou
-de royalisme. Bientôt il trouva la formalité
-trop longue, et le supplice de la fusillade,
-sujet à des inconvéniens. Ce supplice était
-lent; il était difficile d'enterrer les cadavres;
-souvent ils restaient sur le champ du carnage,
-et infectaient l'air à tel point, qu'une épidémie
-régnait dans la ville. La Loire, qui traverse
-Nantes, suggéra une affreuse idée à Carrier;
-ce fut de se débarrasser des prisonniers en les
-plongeant dans le fleuve. Il fit un premier
-essai, chargea une gabarre, de quatre-vingt-dix
-prêtres, sous prétexte de les déporter, et
-la fit échouer à quelque distance de la ville.
-Ce moyen trouvé, il se décida à en user plus
-largement. Il n'employa plus la formalité dérisoire
-de faire passer les condamnés devant
-une commission; il les faisait prendre la nuit
-dans les prisons, par bandes de cent et deux
-cents, et conduire sur des bateaux. De ces
-bateaux, on les transportait sur de petits bâtimens
-<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[p. 303]</a></span>
-préparés pour cette horrible fin. On
-jetait les malheureux à fond de cale; on clouait
-les sabords, on fermait l'entrée des ponts avec
-des planches; puis les exécuteurs se retiraient
-dans des chaloupes, et des charpentiers, placés
-dans des batelets, ouvraient les flancs des bâtimens
-à coups de hache, et les faisaient couler
-bas. Quatre ou cinq mille individus périrent
-de cette manière affreuse. Carrier se
-réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif
-et plus salubre de délivrer la république
-de ses ennemis. Il noya, non seulement
-des hommes, mais un grand nombre de femmes
-et d'enfans. Lorsque les familles vendéennes
-s'étaient dispersées, après la déroute
-de Savenay, une foule de Nantais avaient
-recueilli des enfans pour les élever. «Ce sont
-des louveteaux, dit Carrier;» et il ordonna
-qu'ils fussent restitués à la république. Ces
-malheureux enfans furent noyés pour la plupart.</p>
-
-<p>«La Loire était chargée de cadavres; les
-vaisseaux, en jetant l'ancre, soulevaient quelquefois
-des bateaux remplis de noyés. Les
-oiseaux de proie couvraient les rivages du
-fleuve, et se nourrissaient de débris humains;
-<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[p. 304]</a></span>
-les poissons étaient repus d'une nourriture
-qui en rendait l'usage dangereux, et la municipalité
-avait défendu d'en pêcher. A ces
-horreurs se joignaient une maladie contagieuse
-et la disette. Au milieu des désastres,
-Carrier, toujours bouillant de colère, défendait
-le moindre mouvement de pitié, saisissait
-au collet, menaçait de son sabre ceux
-qui venaient lui parler, et, avait fait afficher
-que quiconque viendrait solliciter pour un
-détenu serait jeté en prison. Heureusement le
-comité de salut public venait de le remplacer,
-car il voulait bien l'extermination, mais
-sans extravagance. On évalue à quatre ou
-cinq mille les victimes de Carrier. La plupart
-étaient des Vendéens.»</p>
-
-<p>Carrier avait à ses ordres une bande de
-forcenés, à laquelle il avait donné le nom de
-<i>compagnie Marat</i>. Ces assassins parcouraient
-la ville et les campagnes, enlevant ou égorgeant
-tous les individus qu'ils rencontraient
-sans distinction d'âge ni de sexe. Carrier avait
-donné pour auxiliaire à cette troupe meurtrière
-une compagnie de nègres, dont la figure
-ajoutait encore à l'effroi qu'inspirait
-leur mission. Ces noirs étaient spécialement
-<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[p. 305]</a></span>
-chargés de poursuivre et d'arrêter les enfans
-et les femmes. Le nommé Pinard, qui les commandait,
-s'adressait de préférence aux femmes;
-il assouvissait sur elles sa brutalité lubrique,
-et les faisait ensuite égorger. On
-trouve dans un mémoire publié sur ces horreurs,
-qu'on massacra un jour cinq cents enfans,
-dont le plus âgé n'avait pas quatorze
-ans. Ces petits infortunés se jetaient entre les
-jambes des assassins, demandaient la vie à
-mains jointes, et recevaient la mort. Un enfant
-de treize ans, qu'on avait envoyé à la
-guillotine, demandait au bourreau, avec la
-naïveté de son âge: <i>me feras-tu bien du mal</i>?
-Le misérable, déconcerté, ajusta mal sa machine;
-le coup porta sur la tête de l'enfant,
-et l'intéressante victime vécut encore quelques
-instans.</p>
-
-<p>Parmi les soldats de la compagnie Marat, se
-trouvait un pauvre montagnard d'Auvergne,
-ancien porteur d'eau, à qui une dame Lefèvre
-avait rendu des services, dans le temps qu'elle
-habitait Paris. Cette dame avait vu sa famille
-décimée pendant la guerre de la Vendée; son
-fils et son mari avaient été tués par les révolutionnaires;
-sa fille, après avoir été violée, avait
-<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[p. 306]</a></span>
-été assassinée; elle-même était tombée avec
-une foule d'autres, entre les mains des bandits
-de Carrier, qui allaient la précipiter dans
-la Loire. Parmi les hommes chargés de cette
-exécution, se trouvait le porteur d'eau: il
-entend nommer madame Lefèvre, se retourne,
-la considère. «Vous vous appelez
-madame Lefèvre?—Hélas! oui.—Vous
-demeuriez à Paris, près Saint-Sulpice?—C'est
-moi-même.—Citoyens, la citoyenne
-Lefèvre n'est pas une <i>brigande</i>, c'est une
-bonne patriote.....» Et aussitôt il coupe avec
-son sabre la corde qui l'attache avec les autres
-victimes, et la prend sous sa protection.
-La dame Lefèvre implora le porteur d'eau en
-faveur de sa voisine qui n'était pas plus <i>brigande</i>
-qu'elle; mais l'Auvergnat, lui ayant fait
-observer que c'était le moyen de se perdre
-et de le faire périr lui-même, elle n'insista
-plus.</p>
-
-<p>Le chef de tous ces cannibales, l'inventeur
-de toutes ces mesures infernales, l'ordonnateur
-de toutes ces terribles exterminations,
-Carrier, allait quelquefois dîner à bord des navires,
-pour s'assurer du succès de ses opérations.
-Là, il faisait boire ses agens, et s'enivrait
-<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[p. 307]</a></span>
-avec eux. <i>Buvons</i>, disait-il, <i>à la santé des
-calotins qui ont bu à la grande tasse</i>.</p>
-
-<p>Lorsque ce monstre fut traduit à son tour
-devant la justice, le 16 octobre 1794, il fut
-accusé par Philippe Fronjoly, et plusieurs autres
-témoins, d'avoir provoqué les <i>mariages
-républicains</i>, qui consistaient à suspendre
-pendant une demi-heure, un jeune homme
-avec une jeune femme, à leur donner ensuite
-un coup de sabre sur la tête, et à les précipiter
-enfin dans l'eau.</p>
-
-<p>On trouve aussi une autre déposition dans
-cette procédure. Un témoin, nommé Naudy,
-déclara que, se trouvant un jour chez Carrier
-avec quelques généraux, il entendit Grandmaison
-leur dire: «En voilà deux mille huit
-cents d'expédiés;» et sur la demande d'une
-explication de ce propos, Carrier répondit:
-«Quoi! vous n'entendez pas ce que cela veut
-dire? C'est que j'en ai fait descendre deux
-mille huit cents dans la <i>baignoire nationale</i>.»</p>
-
-<p>Toutes les horreurs que nous venons de
-raconter, ont été fidèlement décrites par le
-chantre de <i>la Pitié</i>.</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="verse">Partout, la soif du meurtre et la faim du carnage.</div>
- <div class="verse">Les arts, jadis si doux, le sexe, le jeune âge,</div>
- <div class="verse">Tout prend un cœur d'airain: la farouche beauté
- <span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[p. 308]</a></span></div>
- <div class="verse">Préfère à notre scène un cirque ensanglanté;</div>
- <div class="verse">Le jeune enfant sourit aux tourmens des victimes;</div>
- <div class="verse">Les arts aident le meurtre, et célèbrent les crimes.</div>
- <div class="verse">Que dis-je? la nature, ô comble de nos maux!</div>
- <div class="verse">De tous ses élémens seconde nos bourreaux.</div>
- <div class="verse">Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie;</div>
- <div class="verse">Le feu dans les hameaux promène l'incendie;</div>
- <div class="verse">Et la terre, complice, en ses avides flancs,</div>
- <div class="verse">Recèle par milliers les cadavres sanglans!</div>
- <div class="verse">A peine elle a peuplé ses cavernes profondes,</div>
- <div class="verse">La mort, infatigable, a volé sur les ondes.</div>
- <div class="verse">Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups;</div>
- <div class="verse">Le baptême de sang est achevé pour vous.</div>
- <div class="verse">Par un art tout nouveau, des nacelles perfides</div>
- <div class="verse">Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides.</div>
- <div class="verse">Et, le jour et la nuit, l'onde porte aux échos</div>
- <div class="verse">Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots.</div>
- <div class="verse">Ailleurs, la cruauté, fière d'un double outrage,</div>
- <div class="verse">Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage;</div>
- <div class="verse">Et submerge, en riant de leurs civiques nœuds,</div>
- <div class="verse">Les deux sexes unis par un hymen affreux.</div>
- <div class="verse">O Loire! tu les vis, ces hymens qu'on abhorre,</div>
- <div class="verse">Tu les vis, et tes flots en frémissent encore!</div>
- <div class="verse">Cependant, le trépas s'accuse de lenteur:</div>
- <div class="verse">Eh bien! ange de mort, ange exterminateur,</div>
- <div class="verse">Va, joins les feux aux flots, joins le fer à la foudre;</div>
- <div class="verse">Maisons, ville, habitans, que tous soit mis en poudre;</div>
- <div class="verse">Qu'enchaînés par milliers, femmes, enfans, vieillards,</div>
- <div class="verse">Jonchent le sol natal de leurs membres épars.</div>
- <div class="verse">Là, repose tes yeux sur ce vaste carnage;</div>
- <div class="verse">Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage,</div>
- <div class="verse">Quelque coupable encor peut-être est échappé.</div>
- <div class="verse">Annonce le pardon; et, par l'espoir trompé,
- <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[p. 309]</a></span></div>
- <div class="verse">Si quelque malheureux, en tremblant, se relève,</div>
- <div class="verse">Que la foudre redouble, et que le fer achève.</div>
- <div class="verse">Français, vous pleurerez un jour ces attentats.</div>
- <div class="verse">Oui, vous les pleurerez; mais vous n'y croirez pas.</div>
-</div></div>
-
-<p>Au reste, ainsi que Joseph Lebon, et plusieurs
-autres scélérats de la même espèce, le
-Néron de la ville de Nantes, reçut le salaire
-de ses forfaits. Il fut condamné à mort, après
-une procédure qui révéla des atrocités presque
-incroyables, et qui ne furent que trop
-bien prouvées. La France commençait à respirer.
-Le système de la terreur, après la chute
-de Robespierre et des siens, était resté sans
-appui, pour le repos du genre humain.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[p. 310]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="ASSASSINAT" id="ASSASSINAT"></a>ASSASSINAT<br />
- <span class="x-smaller">DU REPRÉSENTANT FÉRAUD.</span><br />
- <span class="xx-smaller">COURAGE IMPASSIBLE DE BOISSY-D'ANGLAS.</span></h2>
-</div>
-
-
-
-<p>Fouquier-Tinville, cet accusateur public si
-dévoué aux ardeurs sanguinaires des Robespierre
-et des Couthon, venait d'être condamné
-à mort avec plusieurs jurés du tribunal révolutionnaire,
-pour la manière atroce dont il
-avait exercé ses fonctions. Le supplice de ce
-misérable avait poussé l'irritation des soi-disans
-patriotes au plus haut degré. Ils étaient
-décidés à une tentative désespérée.</p>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup> prairial an III (20 mai 1795), fut
-choisi pour porter ce coup qui devait être décisif.
-Il s'agissait, comme dans tous les mouvemens
-de ce genre, d'une insurrection à organiser.
-On mit les femmes en avant, parce
-que, disait-on, la force armée n'oserait pas
-tirer sur des femmes; on les fit suivre par un
-<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[p. 311]</a></span>
-rassemblement immense. On voulait entourer
-la convention d'une telle multitude qu'elle ne
-pût être secourue, et la forcer de rappeler
-Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère,
-tous trois les dignes compagnons des plus fameux
-terroristes; en un mot, exiger l'élargissement
-de tous les patriotes renfermés et
-la remise en vigueur de la constitution de
-1793, avec tous ses accessoires.</p>
-
-<p>Le tumulte était général dans les faubourgs
-et dans plusieurs quartiers. Les patriotes sonnaient
-le tocsin de tous les côtés, battaient la
-générale et tiraient le canon. Les sections qui
-étaient dans le complot s'étaient formées de
-grand matin, et marchaient déjà en armes
-bien avant que les autres eussent été averties.
-Bientôt la salle de l'assemblée est assiégée;
-toutes les issues sont fermées. Les députés,
-accourus en toute hâte, étaient à leurs places.
-En voyant la convention ainsi entourée,
-un membre s'écria qu'elle saurait mourir à son
-poste. Aussitôt tous les députés se levèrent en
-répétant: <i>Oui! oui!</i> En même temps la foule
-croissait sans interruption au-dehors; un essaim
-de femmes se précipite dans les tribunes,
-en foulant aux pieds ceux qui les occupent,
-<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[p. 312]</a></span>
-et en criant: <i>Du pain! du pain!</i> les unes montrent
-le poing à l'assemblée, les autres rient
-de sa détresse. Le tumulte devient général;
-on couvre de huées la voix du président, qui
-s'efforce vainement de rétablir le silence. La
-multitude armée enfonce une des portes de
-l'assemblée. Une escorte de fusiliers et plusieurs
-jeunes gens, qui s'étaient munis de fouets
-de poste, escaladent les tribunes, et en font
-sortir les femmes, en les chassant à coups de
-fouet. Elles fuient, en poussant des cris épouvantables.</p>
-
-<p>Mais bientôt la foule armée, qui vient d'enfoncer
-une porte, pénètre au sein de la convention;
-d'abord elle est refoulée, puis elle
-revient à la charge. Enfin, on parvient à repousser
-sans blessure la multitude des assaillans,
-qui cèdent à la vue du fer.</p>
-
-<p>Cependant la foule augmentait sans cesse
-autour de la salle; elle ne tarde pas à faire un
-nouvel effort. Le combat s'engage au milieu
-même de l'assemblée; les défenseurs de la convention
-croisent la baïonnette; de leur côté,
-les assaillans font feu, et les balles viennent
-frapper les murs de la salle. Les députés se
-lèvent en criant: <i>Vive la république!</i> Les coups
-<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[p. 313]</a></span>
-de feu redoublent; on charge, on se mêle, on
-sabre. Un jeune député, plein de courage
-et de dévoûment, Féraud, récemment arrivé
-de l'armée du Rhin, et courant depuis
-quinze jours autour de Paris pour hâter
-l'arrivage des subsistances, vole au devant
-de la foule, et la conjure de ne pas pénétrer
-plus avant. «Tuez-moi, s'écrie-t-il en découvrant
-sa poitrine; vous n'entrerez qu'après
-avoir passé sur mon corps.» En effet, il se
-couche à terre, pour essayer de les arrêter;
-mais ces furieux, sans l'écouter, passent sur
-son corps, et courent vers le bureau. Des femmes
-ivres, des hommes armés de sabres, de
-piques, de fusils, portant sur leurs chapeaux
-ces mots: <i>Du pain! la constitution de 93</i>,
-inondent la salle; les uns vont occuper les
-banquettes inférieures, abandonnées par les
-députés; les autres remplissent le parquet;
-quelques-uns se placent devant le bureau, ou
-montent par les petits escaliers qui conduisent
-au fauteuil du président. Un jeune officier des
-sections, nommé Mally, placé sur les degrés
-du bureau, arrache à l'un de ces hommes l'écriteau
-qu'il portait sur son chapeau. On tire
-aussitôt sur lui, et il tombe blessé de plusieurs
-<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[p. 314]</a></span>
-coups de feu. Dans ce moment, toutes les
-baïonnettes, toutes les piques se dirigent sur
-le président; on enferme sa tête dans une
-haie de fer; c'était Boissy-d'Anglas; il demeure
-calme et ferme. Au même instant, les factieux
-couchent en joue le président. Féraud veut
-escalader la tribune, et s'élance pour faire à
-Boissy-d'Anglas un rempart de son corps. Un
-des factieux essaie de le retenir par l'habit; un
-officier, pour dégager Féraud, assène un coup
-de poing à l'homme qui le retenait; ce dernier
-répond au coup de poing par un coup
-de pistolet qui atteint Féraud, à l'épaule. L'infortuné
-jeune homme tombe dangereusement
-blessé; les rebelles s'emparent de sa personne,
-l'accablent de coups; on l'entraîne, on le foule
-aux pieds, on l'emporte hors de la salle, et
-on livre son corps à la populace. Un écrivain,
-témoin oculaire de cette horrible scène, assure
-que Féraud fut victime d'une méprise
-de noms. On le prit pour Fréron, que les
-prétendus patriotes regardaient comme le chef
-des réactionnaires.</p>
-
-<p>Boissy-d'Anglas demeura calme et impassible
-au milieu de cette scène de violence et
-d'atrocités. Plusieurs fois sa voix courageuse
-<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[p. 315]</a></span>
-entreprit de se faire entendre, mais soudain
-elle était couverte par des cris mille fois répétés:
-<i>Du pain, du pain! Coquin, qu'as-tu
-fait de notre argent? La constitution de 1793!</i>
-Plusieurs députés veulent parler; ils ne peuvent
-obtenir la parole; le tumulte recommence
-et dure encore plus d'une heure.
-Pendant cet intervalle, on apporte une tête
-au bout d'une baïonnette; on la regarde avec
-effroi, on ne peut la reconnaître. Les uns
-disent que c'est celle de Fréron, d'autres disent
-que c'est celle de Féraud. C'était celle
-de Féraud en effet, que les brigands avaient
-placée au bout d'une baïonnette. Ils promènent
-cet horrible trophée dans la salle, au
-milieu des hurlemens de la multitude; ils la
-présentent au président Boissy-d'Anglas, qui
-devient de nouveau l'objet de leur fureur.
-Boissy-d'Anglas s'incline avec respect devant
-la tête de son malheureux collègue. Il est de
-nouveau en péril; sa tête est entourée de
-baïonnettes; on le couche en joue de tous
-côtés; mille morts le menacent.</p>
-
-<p>Cette périlleuse présidence dura six heures
-entières. Boissy-d'Anglas, épuisé de fatigues,
-céda le fauteuil à son collègue Vernier. La
-<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[p. 316]</a></span>
-salle ne put être évacuée entièrement qu'à
-minuit et à force ouverte. Plusieurs des représentans
-qui avaient favorisé cette insurrection
-furent sévèrement punis par la convention,
-qui dès lors, n'eut plus rien à
-craindre du parti patriote. Aucune journée
-de la révolution n'avait présenté un spectacle
-si terrible. Jamais jusque là, le siége de la
-représentation nationale n'avait été envahi,
-ensanglanté par un combat, traversé par les
-balles, et souillé par l'assassinat d'un représentant
-du peuple.</p>
-
-<p>Nous terminerons ici cette suite de tableaux
-qui nous ont été fournis par l'histoire de nos
-troubles révolutionnaires. Il nous eût été
-facile de les multiplier à l'infini; car nous
-n'avons pu signaler que quelques faits entre
-des milliers. Il nous aurait fallu plusieurs
-volumes pour mentionner tout ce qui mériterait
-de l'être. Divers ouvrages existent, où
-l'on trouvera les détails les plus minutieux
-sur les malheurs de chaque famille, à cette
-désastreuse époque; nous citerons entre autres,
-les <i>Martyrs de la Révolution</i>, ouvrage
-publié par un respectable ecclésiastique.</p>
-
-<p>Du reste, les scènes que nous avons détachées
-<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[p. 317]</a></span>
-de ce grand drame donneront quelqu'idée
-des forfaits qui ont accompagné notre
-régénération politique; on peut les regarder
-comme des monumens épouvantables de nos
-désordres, et l'on ne saurait trop les mettre
-en lumière, dans un moment où toutes les jeunes
-têtes ne rêvent que changemens et révolutions.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[p. 318]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="LOUIS_FRANCOIS_TILLOY" id="LOUIS_FRANCOIS_TILLOY"></a>
- LOUIS FRANÇOIS TILLOY,<br />
- <span class="x-smaller">ACCUSÉ DU MEURTRE DE SA FEMME.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>Louis-François Tilloy, était marié depuis
-quinze mois avec Catherine Toupet. Cet
-homme, travaillant chez le sieur Prévost, en
-qualité de compagnon cultivateur, ou de garçon
-de charrue, ne pouvait venir coucher
-chez lui que tous les quinze jours. Il avait
-son domicile à Gombremez, commune de
-Saulty, arrondissement d'Hesdin.</p>
-
-<p>Le 19 germinal, an 5 (8 avril 1797), veille
-du jour correspondant au dimanche des Rameaux,
-Tilloy ne retourna point chez lui,
-parce qu'il y était allé le samedi précédent,
-et que c'était le tour d'un autre ouvrier de la
-ferme; mais le lendemain, il fut libre de s'absenter
-jusqu'à midi. Il part, son déjeûner à la
-main, et gagne, en mangeant, sa chaumière.
-Il y arrive avant huit heures, et trouve sa
-<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[p. 319]</a></span>
-femme levée, occupée à allaiter un fils de cinq
-mois, gage de leur mutuelle tendresse. Tilloy
-les embrasse tour à tour, prend sa bêche, et
-s'en va fouir un enclos éloigné de sa maison,
-et séparé d'elle par une ferme et deux rues
-garnies de haies vives.</p>
-
-<p>Il y avait à peine une heure qu'il était parti
-pour cette occupation, lorsqu'un individu,
-profitant de son absence, de la circonstance
-d'une fête solennelle, et de l'heure à laquelle
-les rues et les campagnes sont désertes à cause
-de l'office divin, s'introduit dans la maison de
-Tilloy, et entraîne sa femme dans une chambre
-voisine, servant depuis quelque temps
-d'étable à vaches.</p>
-
-<p>Catherine Toupet n'avait que vingt-quatre
-ans; elle avait toute la fraîcheur de la jeunesse.
-Cet individu voulait assouvir sa brutalité
-sur cette jeune femme, qui, sans doute,
-avait fixé ses regards luxurieux. Catherine
-Toupet se défend avec toute l'énergie de la
-vertu, avec toute l'indignation de la pudeur;
-sa résistance ne fait qu'irriter son brutal agresseur.
-Furieux, il saisit une coignée qu'il aperçoit,
-et en frappe sa victime. Elle chancelle
-et tombe; mais bientôt, ranimant son courage,
-<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[p. 320]</a></span>
-et réunissant les forces qui lui restent encore,
-elle tire de sa poche un couteau à manche de
-corne de cerf, et veut s'en servir contre son
-bourreau, lorsque celui-ci le lui arrache de
-la main, et la frappe de plusieurs coups.</p>
-
-<p>Bientôt l'assassin fuit, laissant à terre, baignée
-dans son sang, la femme qu'il n'a pu
-tout-à-fait déshonorer. Catherine Toupet,
-malgré son état d'épuisement, a encore le courage
-de se traîner jusqu'aux portes de la maison
-et de les fermer au verrou, afin de prévenir
-le retour de son infâme assassin, dont
-elle redoute la fureur et la rage.</p>
-
-<p>Cependant vers les dix heures trois quarts,
-Tilloy quitte son ouvrage, pour la fin duquel
-il faut l'emploi de deux matinées, et il retourne
-chez lui. Il se présente à la porte de la
-rue, il la trouve fermée; celle du jardin l'est
-aussi. Il va chez une voisine demander si sa
-femme est sortie; on lui répond que non. Il
-revient à la fenêtre du jardin, y frappe, et ne
-tarde point à entendre quelque bruit; c'était
-sa femme qui se traînait péniblement. Elle
-ouvre..... Quel spectacle pour Tilloy! Il voit
-sa femme blessée à la tête, à la gorge, et perdant
-son sang. Il cède alors aux premiers
-<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[p. 321]</a></span>
-mouvemens de la douleur et de l'effroi. Il
-court chez ses voisins, en poussant des cris
-lamentables. Bientôt sa maison est pleine;
-tout le village s'y trouve rassemblé.</p>
-
-<p>Tilloy aperçoit sur la table, le couteau à
-manche de corne de cerf; il le prend machinalement,
-sans réflexion, et le met dans sa
-poche. Il est à présumer que ce couteau avait
-été ramassé et lavé par quelques-unes des voisines.</p>
-
-<p>Bientôt l'agent municipal et son adjoint
-arrivent; ils interrogent Catherine Toupet; ils
-en reçoivent la déclaration qu'un <i>inconnu est
-entré chez elle, et l'a arrangée de cette manière</i>;
-qu'il l'a entraînée dans la chambre servant
-d'étable à vaches, et que c'est là qu'il
-lui a porté les coups. Elle ajoute que l'inconnu
-était vêtu d'une veste blanche, et laisse entrevoir
-qu'il avait voulu jouir d'elle malgré sa
-volonté.</p>
-
-<p>Le brigadier de la gendarmerie à la résidence
-de l'Albret arrive, accompagné de gendarmes;
-ils dressent procès-verbal, et reçoivent
-de Catherine Toupet la même déclaration;
-mais elle y exprime plus ouvertement
-l'attentat à sa pudeur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[p. 322]</a></span></p>
-
-
-<p>Le juge de paix du canton se transporte
-plus tard au domicile de Tilloy, et Catherine
-Toupet lui tient le même langage. Cependant,
-d'après le rapport qu'on fait à ce magistrat
-que Tilloy avait été trouvé porteur du couteau
-de sa femme, et sur la déclaration faite
-par deux gendarmes, le juge de paix décerna
-un mandat d'arrêt contre ce jeune homme, et
-le jury prononça qu'il y avait lieu à accusation.</p>
-
-<p>La malheureuse Catherine Toupet ne tarda
-pas à succomber à la gravité de ses blessures.
-Une instruction fut entamée à l'occasion de
-cet assassinat. Plusieurs témoins à charge furent
-entendus, entre autres les deux gendarmes
-qui avaient été préposés à la garde de
-Tilloy, immédiatement après son arrestation,
-et la femme Lobel, mendiante, qui fut soupçonnée
-d'avoir été subornée. Cette mendiante
-déposa que, s'étant présentée le jour de l'assassinat
-à la porte de François Tilloy, pour
-demander l'aumône, l'accusé lui avait dit rudement:
-<i>Il n'y a point ici de pain pour toi</i>;
-qu'elle était revenue sur ses pas, avait écouté
-à la porte, et avait entendu prononcer les
-mots: <i>Tu n'es qu'un jaloux</i>, auxquels on répondait:
-<i>Tais-toi, car je te tuerai</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[p. 323]</a></span></p>
-
-
-<p>Mais, comme le remarquait le défenseur
-de Tilloy, si la femme Lobel a vu et entendu,
-pourquoi ne s'est-elle point présentée devant
-le juge de paix, ou au moins devant le directeur
-du jury? N'est-elle pas aussi reprochable,
-comme ayant pu déposer <i>ab irato</i>, et
-pour se venger de ce que Tilloy lui avait refusé
-l'aumône? Pourquoi, d'ailleurs, n'allait-elle
-pas au secours de celle qui criait miséricorde?
-Pourquoi n'y a-t-elle pas appelé ses
-voisins? Laisse-t-on donc ainsi égorger son
-semblable?</p>
-
-<p>Le défenseur de Tilloy profita habilement
-des incohérences qui se rencontraient dans les
-dépositions des témoins, et surtout des déclarations
-de la victime. L'affaire avait été portée
-devant le tribunal criminel du Pas-de-Calais,
-séant à Saint-Omer.</p>
-
-<p>La défense prouva complètement l'innocence
-de Tilloy. Une des plus fortes preuves,
-c'est que la femme de Tilloy avait survécu aux
-coups qu'on lui avait portés. En effet, Tilloy
-eût été certain que sa femme l'accuserait; il
-eût eu non seulement le temps nécessaire à
-son crime, mais encore tout le loisir qui lui
-convenait. Il n'eût point été pressé comme le
-<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[p. 324]</a></span>
-brutal agresseur dont il tenait la place sur le
-banc des accusés; il n'eût point laissé d'agonie
-à sa femme, et, impatient de la voir mourir, il
-l'eût frappée d'un coup décisif.</p>
-
-<p>Les mœurs de Tilloy étaient naturellement
-douces; il vivait en parfaite intelligence avec
-sa femme. Il pouvait produire les certificats
-les plus honorables sur sa conduite chez les
-divers maîtres qu'il avait servis. Lors de son
-arrestation et pendant toute la procédure, il
-conserva un maintien calme, ferme et assuré.</p>
-
-<p class="noindent indent-20 smaller">
- Où le crime pâlit la vertu se rassure.</p>
-
-<p>Le tribunal criminel du Pas-de-Calais prononça
-l'acquittement de Tilloy, et le fit mettre
-en liberté. Cet arrêt fut rendu le 23 messidor,
-an 5 (11 juillet 1797).</p>
-
-<p>Nous avons puisé les faits que l'on vient de
-lire dans le plaidoyer du défenseur de l'accusé,
-seul document que nous ait offert à
-cet égard le recueil des causes célèbres de
-M. Méjan. Peut-être que l'acte d'accusation
-et le réquisitoire du ministère public nous
-eussent appris quelques autres particularités
-sur ce crime mystérieux. Le défenseur devait
-<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[p. 325]</a></span>
-naturellement atténuer les charges dirigées
-contre son client. Du reste, nous ferons observer
-que l'arrêt d'acquittement prononcé
-par la cour de Caen est principalement fondé
-sur ce qu'il n'est pas constant que Tilloy soit
-convaincu d'avoir commis l'homicide de Catherine
-Toupet, sa femme.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[p. 326]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="ADULTERE" id="ADULTERE"></a>ADULTÈRE<br />
- <span class="x-smaller">ET EMPOISONNEMENT.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>Le 15 frimaire de l'an 7 (5 décembre 1799),
-Marie Tavernier avait épousé Jean Tribout.
-Le 9 nivose suivant (30 décembre), Tribout,
-après avoir bu dans un cabaret, rentra chez
-lui fort tard, et mangea une soupe que sa
-femme lui avait préparée. A peine en eut-il
-mangé quelques cuillerées, qu'il fut atteint
-d'un grand mal de cœur, de violentes nausées,
-et fut forcé de se mettre au lit.</p>
-
-<p>Marie Tavernier, du consentement de son
-mari, envoya chez le curé chercher une purgation.
-Le curé s'informa de l'état du malade,
-conseilla l'émétique, et en donna trois grains.
-Tribout prit ce vomitif; mais son mal s'accrut
-de plus en plus: au bout de quelques
-jours, le malheureux expira dans les souffrances
-les plus affreuses.</p>
-
-<p>Le jour même de la mort, un procès-verbal
-<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[p. 327]</a></span>
-fut dressé après l'ouverture du corps; et
-les deux chirurgiens qui l'avaient rédigé déclarèrent
-que le sujet leur paraissait être mort
-par toutes les causes qui peuvent occasionner
-le choléra-morbus.</p>
-
-<p>Il est vrai que, quinze jours après, le cadavre
-fut exhumé pour être soumis à un nouvel
-examen; et il résulta des observations
-faites par les autres hommes de l'art à qui on
-avait confié ce soin que Tribout était mort
-empoisonné.</p>
-
-<p>Bientôt des indices accusateurs s'élevèrent
-contre Marie Tavernier. Ses liaisons avec Marin
-Goupil, son cousin, étaient plus que suspectes.
-Elle prit la fuite peu de temps après
-la mort de son mari, et se retira à Vaugirard,
-où Goupil l'avait suivie. Ils y habitèrent
-quelque temps ensemble, et Marie Tavernier
-devint mère.</p>
-
-<p>D'après le second procès-verbal des chirurgiens
-appelés la seconde fois pour examiner
-le cadavre de Tribout, la mort violente de ce
-dernier avait été attribuée à un empoisonnement.
-Marie Tavernier et Marin Goupil furent
-signalés comme les auteurs de ce crime.
-Les deux prévenus furent mis l'un et l'autre
-<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[p. 328]</a></span>
-en jugement devant le tribunal criminel de
-l'Orne.</p>
-
-<p>Ils furent défendus par M<sup>e</sup> Duronceray,
-qui ne négligea rien pour faire triompher la
-cause de ses cliens; mais ses efforts furent
-infructueux; le jury déclara les deux accusés
-coupables, et le tribunal criminel les condamna
-à la peine de mort.</p>
-
-<p>Nouvel et déplorable exemple des suites
-qu'entraîne quelquefois pour les femmes l'infidélité
-conjugale! Qu'elles n'oublient jamais
-qu'elles ne peuvent trahir leurs devoirs d'épouses,
-sans s'exposer à devenir encore plus
-criminelles. Il en est beaucoup sans doute
-qui, tout en violant les lois de la pudeur,
-sont incapables de concevoir l'idée d'un assassinat;
-mais combien n'en est-il pas aussi
-dans le cœur desquelles une première faute
-arrache le germe de toutes les vertus! Des
-forfaits dont autrefois le récit les eût épouvantées
-ne sont plus à leurs yeux que des
-actes enfantés par une nécessité cruelle; et,
-dans l'affreux délire auquel elles s'abandonnent,
-elles ne rêvent qu'attentats.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[p. 329]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="ACCUSATION_DINCENDIE" id="ACCUSATION_DINCENDIE"></a>
- ACCUSATION D'INCENDIE<br />
- <span class="x-smaller">SUSCITÉE PAR UN FILS CONTRE SON PÈRE.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>Dans la nuit du 3 au 4 fructidor de l'an IX
-(22 août 1801), un incendie se manifesta
-dans une halle située dans la commune de
-Mahéru, département de l'Orne. Ce malheur
-n'avait peut-être d'autre cause que le hasard
-ou la négligence; mais le bruit se répandit
-qu'il était l'œuvre du crime.</p>
-
-<p>La halle incendiée appartenait au sieur
-Louée, qui l'avait achetée du sieur Besnou.
-Différens procès avaient éclaté entre l'ancien
-propriétaire et le nouvel acquéreur; il en
-était résulté une haine mutuelle dont la violence
-s'était fait remarquer en plusieurs occasions.</p>
-
-<p>Par suite de ces différens animés, par
-suite aussi de plusieurs propos menaçans, le
-sieur Besnou fut publiquement désigné comme
-l'auteur de l'incendie. Le juge de paix se
-<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[p. 330]</a></span>
-transporta sur les lieux, le 6 fructidor, pour
-constater le corps de délit, et recevoir les
-déclarations qui pouvaient être de nature à le
-mettre sur la trace des coupables.</p>
-
-<p>Louée déclara que le feu avait été mis à son
-bâtiment entre dix heures et dix heures un
-quart; qu'il ignorait quel était l'incendiaire;
-que cependant trois personnes des environs
-de Soligny assuraient avoir vu une femme
-qui venait de Sainte-Goburge vers la halle en
-question un instant avant qu'on y eût mis le
-feu, et que cette femme était affublée d'un
-tablier qui leur parut blanc, et portait par-dessous
-du feu dans un sabot: la femme de
-Louée fit une déclaration semblable. Le magistrat
-chargé de l'instruction suivit ce premier
-indice, et se vit bientôt amené à une
-forte prévention contre Besnou et sa femme,
-qui habitaient Sainte-Goburge.</p>
-
-<p>On lui parla de la haine qui animait Besnou
-contre Louée, des menaces qu'il lui avait
-faites dans plusieurs circonstances. On rapporta
-qu'en venant d'un village nommé Moulins,
-Besnou avait dit à sa femme: <i>Tiens,
-voilà la place de ma pauvre halle; le sacré
-coquin qui l'a n'en profitera pas: j'y mettrai
-<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[p. 331]</a></span>
-le feu ou je l'y ferai mettre, quand il devrait
-m'en coûter cent livres.</i> Suivant cette même
-déposition, la femme Besnou aurait répondu
-à son mari: <i>Je l'y mettrai bien pour rien</i>; et
-Besnou lui ayant dit qu'il ne voulait pas
-qu'elle s'exposât à une pareille chose la nuit,
-elle aurait répliqué: <i>J'ai été bien plus loin
-au clair de la lune.</i></p>
-
-<p>Plusieurs témoins déclarèrent qu'ils avaient
-cru reconnaître l'épouse de Pierre Besnou
-dans la femme qui avait été vue, à neuf heures
-et demie du soir, allant du côté de Ricordane,
-lieu de l'incendie. D'autres soutinrent
-qu'ils l'avaient rencontrée elle-même,
-vers dix heures du soir, retournant à Sainte-Goburge,
-et qu'elle était exactement vêtue
-comme la femme qu'on avait vue sur le même
-chemin avant l'incendie.</p>
-
-<p>D'après cet ensemble de circonstances, le
-tribunal spécial s'étant déclaré compétent, le
-commissaire du gouvernement présenta son
-acte d'accusation le 8 brumaire an X, et déclara
-Pierre Besnou et sa femme prévenus
-d'être auteurs ou complices du crime affreux
-qui avait détruit la propriété de Louée; en
-<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[p. 332]</a></span>
-conséquence, les deux époux furent traduits
-devant le tribunal d'Alençon.</p>
-
-<p>Les débats eurent bientôt changé la première
-physionomie de l'affaire, Besnou, ancien
-fonctionnaire public, ancien marchand,
-qui s'était acquis dans le commerce une réputation
-de probité bien méritée, Besnou, qui
-tout récemment encore avait été jugé digne
-de remplir les fonctions de juré, se présentait
-avec avantage devant ses accusateurs, qui,
-en général, étaient loin de jouir de l'estime
-publique.</p>
-
-<p>Le défenseur de Besnou, M<sup>e</sup> Duronceray,
-ne manqua pas de tirer parti de ce contraste
-si favorable à son client, pour faire voir combien
-il était invraisemblable que les époux
-Besnou eussent commis le crime dont on
-les accusait. «Il est une autre invraisemblance
-non moins frappante, ajoutait-il, c'est
-que si Besnou eût commis le crime, il l'eût
-commis sans intérêt, même contre son intérêt:
-c'est sa chose même qu'il aurait détruite.
-En effet, cette halle, il l'avait vendue à Thibaut,
-qui en devait le prix, à Thibaut, qui
-était insolvable. Faute de paiement, Besnou
-<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[p. 333]</a></span>
-avait certainement le droit de revendiquer sa
-propriété, quoique passée dans les mains d'un
-tiers, dans les mains de Louée; et ce droit, il
-ne l'ignorait pas, il était au moment de
-l'exercer, il avait passé procuration, à l'effet de
-poursuivre le renvoi en possession. Comment
-concilier cette démarche avec le crime atroce
-dont il est accusé?»</p>
-
-<p>Le défenseur prouve ensuite l'<i>alibi</i> de Besnou,
-qui était attesté par deux témoins. Il y
-avait déjà plusieurs jours, au moment de
-l'incendie, que Besnou était à la foire de Guibray;
-il en revenait le soir du 3 fructidor,
-avait passé la nuit du 3 au 4 dans la commune
-du Bourg, où il était encore le 4 au matin,
-se trouvant ainsi éloigné de Moulins par une
-distance de neuf lieues.</p>
-
-<p>En examinant la position respective des
-parties, l'avocat trouva de nouveaux moyens
-de faire reculer l'accusation. «Louée, dit-il,
-depuis plusieurs années fermier de Besnou,
-et ne payant pas ses fermages, a mis celui-ci
-dans la triste nécessité de poursuivre contre
-lui des jugemens, de faire des exécutions;
-Besnou a aussi obtenu contre Louée le paiement
-d'un billet à ordre; une condamnation
-<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[p. 334]</a></span>
-du tribunal de commerce de Laigle. Quant à
-Thibaut, Besnou a obtenu contre lui, au tribunal
-de l'Orne, trois jugemens de condamnation
-pour le paiement du prix en vente de la
-halle. Le 17 vendémiaire dernier, l'huissier
-de l'accusé s'est transporté au domicile de
-Thibaut, pour saisir ses meubles; c'est le même
-jour que Besnou a été frappé d'un mandat
-d'arrêt, jour de triomphe pour Thibaut et
-Louée? Thibaut a eu l'impudence de manifester
-une joie atroce. <i>Enfin</i>, a-t-il dit, <i>nous
-sommes bien heureux que le père Besnou soit
-en prison</i>. Et ce seraient de pareils témoins,
-des témoins convaincus d'ailleurs par les débats,
-d'avoir tenu des propos violens, des propos
-menaçans contre Besnou; ce seraient eux qui,
-par leurs dépositions infectées par l'esprit de
-haine, guideraient l'impartiale justice, provoqueraient
-un arrêt de mort contre deux
-infortunés aux vertus desquels tous leurs
-concitoyens rendent hommage! Non, il n'en
-sera pas ainsi: après dix mois de souffrances,
-Besnou sortira vainqueur de cette lutte,
-il en sortira avec une conscience pure, une
-réputation sans tache; il partagera son triomphe
-avec une épouse chérie qui a partagé son
-<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[p. 335]</a></span>
-infortune, avec une épouse aussi innocente
-que lui. Quelles sont, en effet, les charges
-contre la femme Besnou? des propos menaçans;
-mais quels sont les témoins? Louée,
-Thibaut, le fils de Thibaut, la fille de Thibaut,
-des témoins suspects, des ennemis déclarés de
-Besnou, des hommes intéressés à le perdre.»</p>
-
-<p>Le succès couronna les efforts et le zèle du
-défenseur: les deux accusés furent acquittés.</p>
-
-<p>L'auteur de toute cette trame odieuse était
-le propre fils de Besnou. Ce jeune homme,
-qui depuis plusieurs années s'était montré le
-fils le plus ingrat, en accablant son père de
-mauvais procédés, en lui suscitant une foule
-de procès, avait poussé le délire et l'infamie
-jusqu'à profiter de l'incendie de la halle de
-Louée pour lui porter le coup le plus terrible,
-en le signalant comme l'auteur du crime, et
-en subornant des témoins contre lui.</p>
-
-<p>Bientôt s'étant aperçu que ce complot infernal
-pourrait avoir des suites fâcheuses pour
-lui-même, parce que son père serait condamné
-à des dépens considérables, à des
-dommages et intérêts, qui pourraient absorber
-toute sa fortune, il avait séduit alors
-d'autres témoins qui étaient venus attester à
-<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[p. 336]</a></span>
-la justice des faits évidemment faux, des faits
-d'ailleurs inutiles à la démonstration de l'innocence
-de son père.</p>
-
-<p>Le ministère public avait requis l'arrestation
-de ces témoins corrompus et du suborneur;
-mais, pendant qu'on procédait à l'instruction
-de ce nouveau procès, Besnou fils
-mourut dans sa prison, après avoir rendu un
-entier hommage à la vérité; et après avoir demandé
-pardon à Dieu et à son père du crime
-horrible dont il s'était souillé.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[p. 337]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="LA_VEUVE_DESERVOLUS" id="LA_VEUVE_DESERVOLUS"></a>
- LA VEUVE DESERVOLUS,<br />
- <span class="x-smaller">OU FRAPPANT EXEMPLE DE L'ACHARNEMENT
- DES PRÉVENTIONS.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>Voici encore une histoire qui pourra faire
-apprécier les fatales erreurs où des juges,
-d'ailleurs éclairés et de bonne foi, peuvent
-être précipités, en se laissant conduire par les
-préventions de tout genre qui les assaillent
-incessamment. La mort de Calas, celle de
-Montbailly, et de tant d'autres victimes de la
-clameur populaire, ont depuis long-temps
-prouvé cette vérité, scellée tant de fois par le
-sang innocent. Les infortunes de la veuve
-Deservolus montreront peut-être, de la part
-de plusieurs personnes appelées à donner un
-avis ou à prononcer un jugement, une persistance
-aveugle, peut-être sans exemple jusqu'ici.
-Heureusement que l'humanité n'eut
-point à gémir sur les suites d'une préoccupation
-aussi acharnée, et que, grâce à d'autres juges,
-<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[p. 338]</a></span>
-l'innocence fut reconnue, et se vit même
-en position de faire trembler ses accusateurs.</p>
-
-<p>Un ancien militaire d'Évreux, le sieur Cochart
-Deservolus, faisant un usage abusif de
-liqueurs fortes, succomba, le 19 messidor an
-X (6 juillet 1802), au milieu de sa famille, aux
-atteintes d'un mal violent contre lequel toutes
-les ressources de l'art furent infructueuses.</p>
-
-<p>Cette mort, quoique très-subite, n'avait
-rien d'extraordinaire aux yeux de ceux qui
-connaissaient les funestes habitudes du sieur
-Cochart Deservolus. Cependant, à l'instant
-même où il venait d'expirer, avant que sa dépouille
-fût rendue à la terre, des soupçons
-vagues d'empoisonnement se répandirent dans
-la multitude, qui les accueillit sans examen,
-selon son usage.</p>
-
-<p>La méchanceté, qui tire parti de tout, ne
-manqua pas de commenter quelques scènes
-orageuses qui, depuis quelques années, avaient
-eu lieu dans le ménage du sieur Deservolus;
-on se répétait les diverses circonstances qui
-avaient accompagné ou précédé sa mort, et
-partant, on ne craignait pas de l'attribuer au
-crime.</p>
-
-<p>Quelque temps avant de succomber le sieur
-<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[p. 339]</a></span>
-Deservolus se plaignait de malaises, d'affections
-douloureuses, qui n'étaient que les indices
-d'une crise terrible. Cette crise, annoncée
-par tant de signes alarmans, eut lieu le 17
-messidor an X; elle se déclara par un hoquet
-violent, par des vomissemens réitérés, par des
-mouvemens convulsifs, par un délire complet;
-en un mot, par les symptômes les plus
-effrayans. Le citoyen Delzeuzes, médecin à
-Évreux, docteur en médecine de l'école de
-Paris, professeur d'histoire naturelle à l'école
-centrale du département de l'Eure, et le citoyen
-Renault, maître en chirurgie, furent
-appelés pour donner des soins au malade. Ils
-ne dissimulèrent pas, au premier aspect, le
-danger dans lequel ils le trouvaient. Le jeudi
-suivant, 19 messidor, leur fatal augure s'était
-vérifié.</p>
-
-<p>Quelques instans après la catastrophe, une
-femme accourt dans la maison du défunt,
-demande à le voir, et, apprenant qu'il a cessé
-de vivre, se précipite sur le cadavre, éclate
-en sanglots et en gémissemens, donne toutes
-les marques de la plus violente douleur; puis
-tout-à-coup elle ordonne à une garde qui
-veillait auprès du lit funèbre de lui apporter
-<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[p. 340]</a></span>
-du vinaigre et une glace; mais la garde ayant
-refusé de quitter son poste pour lui obéir,
-cette femme sort aussitôt de la chambre avec
-fureur, et soit que l'excès de sa douleur l'égarât,
-soit qu'elle eût été mal comprise dans
-l'expression de ses plaintes amères, on assure
-qu'elle avait proféré le mot terrible d'empoisonnement.</p>
-
-<p>Cette femme était la propre sœur de Deservolus;
-elle se nommait madame du Roule,
-et se trouvait depuis long-temps en rupture
-ouverte avec la majeure partie de la famille,
-pour des motifs d'intérêt. Au reste, ce fut
-sur le mot funeste attribué à cette dame du
-Roule, que l'on bâtit une accusation qui devait
-envelopper l'épouse et la belle-sœur de
-Deservolus.</p>
-
-<p>Sur les bruits qui ne tardèrent pas à se répandre,
-les sieurs Delzeuzes et Renault accoururent
-chez la veuve, et lui déclarèrent
-que, pour leur instruction, ils allaient procéder
-à l'ouverture du cadavre. Le procès-verbal
-qui fut dressé par eux en cette occasion
-ne laissa aucun doute sur l'état naturel
-dans lequel se trouvait le corps.</p>
-
-<p>Les sieurs Renault et Delzeuzes se disposaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[p. 341]</a></span>
-à aller instruire madame Deservolus
-du résultat de cette opération, lorsque le
-magistrat de sûreté, substitut du commissaire
-près le tribunal criminel du département
-de l'Eure, parut tout-à-coup dans la
-maison désolée, accompagné d'officiers de
-santé munis de leurs instrumens, et lut à
-haute voix l'ordonnance que, sur la rumeur
-publique, il venait de décerner pour l'ouverture
-du corps.</p>
-
-<p>Pour la seconde fois donc, et dans la même
-journée, les viscères et les organes du mort
-furent examinés avec attention, et chacun
-put se convaincre de leur état naturel. Le
-magistrat qui avait présidé à l'opération,
-monta, avant de se retirer, dans l'appartement
-de la veuve, et là, en présence de quatre
-témoins, il lui adressa ces paroles: «Le
-devoir que nous venons de remplir est bien
-pénible, madame, mais il a cela de consolant
-pour vous et pour nous, que nous
-avons trouvé dans le résultat les moyens de
-confondre la calomnie, si elle osait jamais
-lever la tête.» S'adressant ensuite à la belle-sœur
-de la veuve, au moment de redescendre,
-il ajouta en propres termes: «Je vous ferai
-<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[p. 342]</a></span>
-parvenir dans la journée le procès-verbal des
-officiers de santé qui ne laissera aucun doute
-sur la mort de M. Deservolus.»</p>
-
-<p>Les funérailles furent célébrées le soir du
-même jour. A peine l'inhumation fut-elle
-achevée, qu'un bruit nouveau circula dans
-la ville. Malgré leur première déclaration verbale,
-par suite de laquelle le magistrat avait
-proclamé solennellement l'erreur des soupçons
-formés sur la mort de Deservolus et autorisé
-son inhumation, les officiers de santé
-commis par lui à l'examen juridique, élevaient
-des doutes, assurait-on, sur la véritable
-cause de la mort de Deservolus.</p>
-
-<p>Ce qui peut servir à expliquer ce nouvel
-incident, c'est la mésintelligence qui régnait
-entre les officiers de santé établis à Évreux,
-et le sieur Delzeuzes. La jalousie et l'amour-propre
-n'étaient pas étrangers à ces discordes.
-L'avancement rapide du sieur Delzeuzes, et
-la haute opinion qu'il paraissait avoir de sa
-supériorité personnelle, excitaient contre lui
-ses confrères. Lui, de son côté, ne voyait pas
-sans humeur l'arrogance des membres du
-comité de vaccine.</p>
-
-<p>Le dimanche 22 messidor, c'est-à-dire, le
-<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[p. 343]</a></span>
-quatrième jour après l'inhumation du cadavre,
-déjà ouvert une première fois, on se
-rendit dans le cimetière, suivant l'ordre qui
-en avait été donné par le magistrat, pour
-procéder à l'exhumation que tous les propos
-d'empoisonnement semblaient avoir rendue
-nécessaire. La présence des officiers de santé
-qui avaient procédé à la première visite juridique
-fut requise cette fois encore, quoiqu'il
-eût été peut-être prudent de les en
-exclure. Les sieurs Delzeuzes et Renault furent
-aussi mandés. Avec eux, se trouvèrent
-réunis d'autres gens de l'art et quelques chirurgiens
-militaires de la garnison d'Évreux.
-On procéda à l'exhumation. Le sieur Delzeuzes,
-ainsi qu'il l'avait fait lors du premier
-examen, exposa les causes de la maladie, et
-répéta ses conjectures sur celles de la mort.
-Son rapport produisit une très-vive agitation
-parmi les officiers de santé présens. Sans
-respect pour l'asile des morts, des débats
-violens s'engagèrent: les reproches sanglans,
-les injures grossières retentirent au
-milieu du silence des tombeaux. A travers
-ces dissentimens scandaleux, à travers quelques
-réticences cruelles, on parut néanmoins
-<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[p. 344]</a></span>
-s'accorder sur l'absence totale de traces
-de poison. Le procès-verbal de cette vérification
-ne contenait absolument rien qui pût
-justifier le moindre acte de rigueur de la
-part du ministère public.</p>
-
-<p>Cependant, le bruit se répandit bientôt
-dans la ville qu'une pièce légale allait devenir la
-base d'une accusation en forme contre madame
-Deservolus et contre sa sœur; on annonçait
-même le dépôt de cette pièce redoutable
-au greffe du tribunal criminel. C'était,
-disait-on, un troisième procès-verbal qui aurait
-été remis secrètement et de confiance au
-magistrat, sur sa demande, par les médecins
-et chirurgiens d'Évreux, contradicteurs des
-sieurs Delzeuzes et Renault, et qui aurait
-été rédigé <i>postérieurement</i> à celui des nouveaux
-officiers de santé, convoqués pour
-l'exhumation. Dans cet état de choses, les
-enfans de madame Deservolus, intéressés à
-faire éclater au grand jour l'innocence de
-leur mère, provoquèrent auprès du ministère
-public une nouvelle exhumation, insistant
-surtout, pour que cette seconde visite du
-cadavre fût faite par des officiers de santé
-choisis dans tout autre département que celui
-<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[p. 345]</a></span>
-de l'Eure. Ils s'adressèrent au magistrat
-qui jusqu'alors avait connu de cette affligeante
-affaire, mais ils eurent la douleur d'en
-éprouver un refus. L'examen nouveau que
-l'on sollicitait ne devait produire, selon lui,
-aucune espèce de résultat; c'était d'ailleurs,
-à l'entendre, une affaire terminée. Un pareil
-langage semblait bien attester que celui qui
-le tenait était convaincu de la non-existence
-du délit. Comment alors expliquer les poursuites
-que ce même magistrat jugea sans doute
-indispensable de continuer de faire?</p>
-
-<p>Mais ce que ce substitut n'avait pas voulu
-autoriser, le commissaire près le tribunal
-criminel le permit. Il fut décidé qu'une
-exhumation aurait lieu. Un médecin et deux
-chirurgiens de Rouen, hommes aussi habiles
-qu'intègres, furent appelés à Évreux.</p>
-
-<p>C'était le 27 messidor. La même faute qui
-avait causé un si grand scandale lors de la
-première exhumation, fut encore commise
-pour celle-ci. Les premiers experts furent appelés.
-Aussitôt que le cadavre eut été tiré,
-pour la seconde fois, de la fosse, les trois
-officiers de santé de Rouen, l'examinèrent
-dans toutes ses parties avec la plus scrupuleuse
-<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[p. 346]</a></span>
-attention, et leur procès-verbal renferma
-la déclaration authentique de la mort
-naturelle du sieur Deservolus. Ils affirmaient
-n'avoir trouvé aucune trace qui pût décéler
-l'effet d'un agent délétère ou, en d'autres
-termes, aucune trace de poison ou de substances
-malignes.</p>
-
-<p>Une déclaration aussi précise que celle que
-venaient de faire les médecins et chirurgiens
-de Rouen devait bien enfin fixer l'opinion
-publique; mais la malveillance s'empara avec
-ardeur d'une fatale circonstance qui vint lui
-fournir de nouveaux prétextes de calomnie et
-de persécution.</p>
-
-<p>Au nombre des viscères sur lesquels les officiers
-de santé devaient porter leur attention,
-on ne retrouva plus l'estomac, lorsque, arrivés
-dans le lieu destiné à leur examen, ils se mirent
-en devoir d'y procéder. Soit que, mal
-enveloppé, ce viscère eût glissé par une des
-ouvertures de la serviette qui les contenait
-tous, et que, dans une translation qui avait
-eu lieu de nuit, personne ne s'en fût aperçu,
-soit qu'une main intéressée à faire disparaître
-une preuve matérielle de l'ignorance
-ou de la méchanceté, eût réussi à détourner
-<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[p. 347]</a></span>
-l'objet même qui la renfermait, on chercha
-vainement l'estomac pour le soumettre aux
-mêmes expériences que les autres viscères.
-Cette circonstance, consignée dans le procès-verbal,
-ne tarda pas à réveiller toutes les
-conjectures, tous les soupçons; la calomnie
-s'exerça avec une activité nouvelle.</p>
-
-<p>Bientôt le même magistrat qui avait dit aux
-enfans de la veuve Deservolus qu'il regardait
-l'affaire comme terminée commença mystérieusement
-une information dans laquelle
-tous les moyens inquisitoriaux furent mis
-en usage. Le sieur Delzeuzes, ami de la famille
-Deservolus, fut étrangement calomnié,
-et devint aussi l'objet de la défiance du magistrat.
-Le substitut, malgré toute la rigueur
-dont il s'était armé, ne trouva pas probablement
-de charges suffisantes pour autoriser le
-mandat de dépôt; car il ne le décerna point en
-renvoyant les pièces au directeur du jury. Cet
-autre magistrat se livra à un examen subsidiaire;
-il se disposait à clore la procédure par
-une déclaration de non-inculpation, lorsqu'au
-mépris des preuves d'innocence qui résultaient
-de l'information, le substitut crut
-<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[p. 348]</a></span>
-devoir faire encore éclater le zèle qui l'animait;
-un mandat d'amener fut lancé contre
-madame Deservolus, contre sa sœur, la demoiselle
-Emilie Le Prévot, et contre le citoyen
-Delzeuzes.</p>
-
-<p>Le directeur du jury, considérant sans
-doute que là où manquaient les preuves il n'y
-avait pas de délit, rendit une ordonnance
-tendante au rejet du réquisitoire, ordonnance
-qui fut déposée au greffe du tribunal le 6
-fructidor. Par jugement rendu le 10, le tribunal
-de première instance de l'arrondissement,
-sur les conclusions de son commissaire, consacra
-la décision du directeur du jury; mais
-le substitut ne se tint pas pour battu; il se
-pourvût contre le jugement du tribunal d'arrondissement
-devant le commissaire près le
-tribunal criminel qui, après mûr examen des
-pièces qui lui avaient été adressées, déclara,
-le 17 fructidor, donner son adhésion à ce
-même jugement.</p>
-
-<p>Toutes ces décisions successives, favorables
-à l'innocence, auraient dû suffire pour
-la pleine justification des accusés; mais il fallait
-encore éclairer l'opinion, ce qui n'est pas
-<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[p. 349]</a></span>
-toujours chose aussi facile que de la tromper;
-il fallait étouffer la calomnie et la flétrir à son
-tour. M<sup>e</sup> Billecocq, à la demande des enfans
-de la veuve, fit un mémoire circonstancié sur
-cette malheureuse affaire, et servit, par ce
-moyen, non-seulement à faire taire les calomniateurs,
-mais encore à éclairer la religion de
-la cour suprême, qui, sur le réquisitoire du
-procureur-général impérial, avait renvoyé la
-procédure devant le magistrat de sûreté et le
-directeur du jury de l'arrondissement de
-Mantes.</p>
-
-<p>Madame Deservolus et sa sœur ayant formé
-opposition à cet arrêt, cette décision fut rapportée
-par une autre du tribunal de cassation,
-en date du 9 prairial an XI, qui faisait justice
-complète de toutes les inculpations dirigées
-contre les accusés.</p>
-
-<p>Après une accusation semblable à celle
-dont la veuve Deservolus et sa sœur pouvaient
-être les victimes, qui fit peser sur elles
-les soupçons les plus atroces, qui troubla si
-cruellement leur repos, qui les contraignit de
-porter leurs plaintes devant différens juges,
-quelle est la vertu qui pourrait se flatter d'être
-<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[p. 350]</a></span>
-toujours inattaquable? et cependant cette
-accusation était absurde, dénuée de vraisemblance,
-repoussée par la science, seule compétente
-en pareille matière; et cependant un
-magistrat, dont la conduite fut inexplicable
-dans toute cette affaire, s'obstinait à poursuivre
-les auteurs d'un délit qui n'existait point,
-et trouvait des auxiliaires pour cette odieuse
-prévention: tant il est vrai que la prévention,
-en matière criminelle, peut donner les couleurs
-du crime à l'innocence la plus incontestable,
-et qu'elle est un des plus grands fléaux
-de la justice.</p>
-
-<p>Quand une accusation est invraisemblable,
-il est presque toujours certain qu'elle est
-fausse: en pareil cas, le juge ne saurait procéder
-avec trop de circonspection; c'est une
-vérité dont s'était bien pénétré le célèbre Dupaty,
-magistrat éloquent du dernier siècle.
-«La vraisemblance, dit-il, est comme un
-témoin nécessaire des autres témoins. Si ce
-témoin n'a pas déposé dans un procès, la
-procédure, en quelque sorte, n'est pas consommée,
-l'information est incomplète. Les
-invraisemblances d'un fait sont autant de
-<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[p. 351]</a></span>
-présomptions que ce fait n'existe pas; et l'invraisemblance
-absolue d'un fait est comme
-une déposition concluante de la nature contre
-l'existence de ce fait. Entre des hommes qui
-diront: <i>Telle chose est</i>, et la nature qui dira:
-<i>Telle chose n'est pas</i>, il faudra croire la nature.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[p. 352]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="LOUISE_PERTHUY" id="LOUISE_PERTHUY"></a>LOUISE PERTHUY,<br />
- <span class="x-smaller">ACCUSÉE D'INFANTICIDE.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>«La loi de Henri II, dit Montesquieu, qui
-condamne à mort une fille dont l'enfant a
-péri, en cas qu'elle n'ait pas déclaré au magistrat
-sa grossesse, est contraire à la défense
-naturelle. Il suffisait de l'obliger d'en instruire
-une de ses plus proches parentes, pour qu'elle
-veillât à la conservation de l'enfant.</p>
-
-<p>«Quel autre aveu pourrait-elle faire dans
-ce supplice de la pudeur naturelle? L'éducation
-a augmenté en elle l'idée de la conservation
-de cette pudeur; et à peine, dans ces
-momens, est-il resté en elle une idée de la
-perte de la vie.»</p>
-
-<p>La peine portée par cette loi est sans doute
-d'une cruelle sévérité; dans quelques cas, elle
-a pu être injustement appliquée. Cette loi
-d'ailleurs est du seizième siècle, époque encore
-bien voisine des temps de barbarie. Mais
-<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[p. 353]</a></span>
-la déclaration qu'elle prescrivait, considérée
-comme mesure générale, ne nous semble pas
-avoir mérité le blâme dont l'a voulu flétrir
-l'illustre auteur de l'<i>Esprit des lois</i>. A part
-quelques exceptions trop rares, la pudeur des
-filles-mères n'est point un obstacle qui doive
-arrêter le législateur. On sait que la plupart
-d'entre elles ne sont pas d'innocentes victimes
-des faiblesses de l'amour; malheureusement
-l'éducation, qui manque encore à tant de classes
-de la société, n'a pas augmenté en elles l'idée
-de la conservation de cette pudeur. Comment
-supposer quelque honte de leur état, à des
-filles qui font presque parade de leur conduite
-infâme, à des filles devenues mères au
-sein de la débauche et de la prostitution? Ne
-sait-on pas que c'est de ces sources impures
-que sortent la plupart des orphelins qui peuplent
-nos hôpitaux?</p>
-
-<p>Voici sommairement ce que pourrait offrir
-d'avantageux le système des déclarations de
-grossesse. Il fixerait sur ce point la vigilance
-du magistrat et les menaces de la loi; il frapperait
-l'imagination de la mère, dès les premiers
-instans de sa conception illégitime; et
-l'on étoufferait le crime, pour ainsi dire, avant
-<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[p. 354]</a></span>
-de naître. Tout au moins s'épargnerait-on le
-scandale d'une recherche infructueuse, et
-d'une impunité funeste; ce qui n'arrive que
-trop fréquemment dans les accusations d'infanticide,
-où, pour l'ordinaire, tout est vague
-et enveloppé d'un mystère impénétrable,
-comme dans le fait que nous allons raconter.</p>
-
-<p>Le 10 frimaire an 10 (30 novembre 1801),
-un enfant mort, enveloppé dans des linges, et
-entouré de braise, fut trouvé par deux gendarmes,
-sur l'un des remparts de la ville de
-Dijon. Le magistrat de sûreté, informé de ce
-fait, se transporta aussitôt sur les lieux, accompagné
-d'un officier de santé, qui, après
-avoir examiné le cadavre, déclara que cet enfant
-paraissait avoir été brûlé dans quelques
-parties du corps; qu'il avait été étouffé dans
-la braise allumée, dont on l'avait enveloppé;
-qu'il avait pu périr aussi par le défaut de ligature
-du cordon ombilical; qu'il était du sexe
-masculin, qu'il était né à terme, et qu'il n'y
-avait pas vingt-quatre heures qu'il était venu
-au monde.</p>
-
-<p>On apprit bientôt qu'une fille nommée
-Louise Perthuy, qui, peu de jours avant, était
-dans un état de grossesse voisin de son
-<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[p. 355]</a></span>
-terme, avait été vue pâle et considérablement
-amincie, et qu'elle avait quitté son domicile,
-le 16, à neuf ou dix heures du matin.</p>
-
-<p>Le magistrat de sûreté s'y transporta et fit
-ouvrir la chambre; on découvrit dans le lit,
-dans les chemises, dans le linge, des traces
-nombreuses d'une perte abondante de sang,
-et l'on remarqua un sac de toile rousse également
-ensanglanté, à côté duquel était un petit
-tas de braise pareille à celle dans laquelle l'enfant
-avait été enveloppé. Le magistrat interrogea
-la femme Perrier, qui logeait dans la
-même maison. Elle répondit qu'elle s'était
-aperçue de la grossesse de Louise Perthuy,
-mais qu'elle ignorait le jour de son accouchement
-qu'elle supposait cependant très-récent,
-d'après les indices qu'elle avait sous les yeux.
-La femme Dorey, autre voisine, fit une réponse
-à peu près semblable.</p>
-
-<p>Le 18, le magistrat de sûreté fit exhumer
-le cadavre, et ordonna l'expérience usitée de
-la supernatation des poumons. Le même officier,
-après avoir reconnu que toutes les parties
-internes étaient saines, procéda à l'expérience
-prescrite; les poumons surnagèrent;
-il en conclut qu'ils étaient remplis d'air, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[p. 356]</a></span>
-que par conséquent l'enfant était né vivant.</p>
-
-<p>Le lendemain 19, Louise est arrêtée. Deux
-jours après, le magistrat se transporte encore
-à son domicile pour vérifier la cause de l'effusion
-de sang remarquée lors de la première
-visite. L'officier de santé déclare qu'il y a
-eu nécessairement accouchement, attendu
-qu'une perte de sang aussi considérable aurait
-causé une telle faiblesse à la femme,
-qu'elle aurait succombé.</p>
-
-<p>On interroge Louise; elle convient de sa
-grossesse et de son accouchement, dont elle
-fixe la date à trois semaines avant son interrogatoire;
-mais elle déclare être accouchée
-d'une fille morte; on lui demande ce qu'elle
-a fait de cet enfant. Elle se trouble, et dit
-l'avoir jeté dans les latrines; sur l'observation
-que son allégation peut être vérifiée, elle se
-rétracte, et déclare qu'elle est accouchée
-d'un enfant mâle, mort; qu'elle l'a mis d'abord
-dans un sac de toile, ensuite dans des
-linges, que le 15 frimaire, à sept heures du
-soir, elle l'a porté sur le rempart du château.
-Interrogée pourquoi elle n'avait pas
-noué le cordon ombilical, elle répondit
-qu'elle avait cru l'enfant mort. Quant aux
-<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[p. 357]</a></span>
-brûlures remarquées sur le corps de son fils,
-elle s'écria: <i>Je ne suis point une mère dénaturée:
-je n'ai point allumé de braise pour
-brûler le corps de mon enfant.</i></p>
-
-<p>Le magistrat de sûreté décerna contre elle
-un mandat de dépôt; et l'on procéda à l'instruction
-des témoins. Parmi les dépositions
-des témoins entendus, nous remarquerons
-celle de la femme Royère, lingère, pour qui
-Louise travaillait depuis plusieurs années.
-Elle dit, entr'autres choses, qu'ayant lieu de
-soupçonner fortement que Louise était accouchée,
-elle se rendit chez elle, le 14, avec
-une demoiselle Darbois; qu'après l'avoir
-long-temps et vainement pressée de ne pas
-lui faire un mystère de son accouchement,
-après lui avoir promis à cet égard secours et
-protection, elle avait enfin obtenu l'aveu
-qu'elle sollicitait; que Louise lui avait déclaré
-qu'elle était accouchée depuis huit jours; que
-la sage-femme qu'elle n'avait point voulu
-nommer, s'était chargée de cet enfant, et l'avait
-porté à l'hôpital. La femme Royère ajouta
-que le surlendemain, ayant eu connaissance
-de l'exposition d'un enfant sur le rempart du
-château, elle s'était indignée contre Louise
-<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[p. 358]</a></span>
-qu'elle avait regardée comme l'auteur de ce
-crime, et qu'elle avait envoyé sa domestique
-reprendre l'ouvrage qu'elle avait donné à
-cette fille; que Louise accourut aussitôt à son
-magasin; qu'elle, veuve Royère, lui avait demandé
-ce qu'elle avait fait de son enfant, en
-lui disant que celui trouvé sur le rempart
-était sans doute le sien, mais que cette fille
-avait nié, disant qu'elle était accouchée d'un
-garçon mort qu'elle avait jeté dans les latrines;
-que Louise la quitta tout de suite, et
-étant dans la cour, dit qu'elle allait se jeter
-dans le puits, parce qu'on la ferait périr;
-qu'on se saisit alors de cette fille pour empêcher
-le suicide, et qu'on la renvoya après
-lui avoir donné par pitié une petite somme
-d'argent et quelques objets d'habillement.</p>
-
-<p>Le directeur du jury fit subir un nouvel
-interrogatoire à Louise; ses réponses furent
-conformes à celles qu'elle avait faites devant
-le magistrat de sûreté. Plus tard, elle varia
-sur la date de son accouchement. A sa déclaration
-qu'elle était accouchée d'un enfant
-mort, le directeur du jury opposa les rapports
-de l'officier de santé, et l'expérience
-de la surnatation des poumons. Ici encore elle
-<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[p. 359]</a></span>
-persista dans son dire, et ajouta qu'ayant fait
-une chûte trois jours avant son accouchement,
-elle était accouchée avant terme, qu'on
-ne pouvait croire d'ailleurs qu'elle eût ôté la
-vie à son enfant, puisque lors, de la naissance
-de sa fille, elle avait appelé une sage-femme.
-Le magistrat lui opposa encore l'aveu fait
-par elle devant plusieurs témoins, qu'elle
-était accouchée d'un enfant vivant. Elle ne
-nia pas cet aveu, mais elle prétendit avoir
-menti, excusant ce mensonge par la circonstance
-qu'elle avait encore chez elle son enfant
-dont elle ne savait que faire. On lui demanda
-pourquoi, si elle était accouchée d'un
-enfant mort, elle ne l'avait pas déclaré sur-le-champ
-à ses plus proches voisines; elle répondit
-qu'elle avait redouté les suites de cette
-déclaration; elle dit aussi qu'elle avait fui
-lorsqu'on lui avait imputé la naissance et la
-mort de l'enfant exposé, parce qu'elle avait
-craint d'être poursuivie par la justice pour
-avoir exposé son enfant. Elle nia avoir manifesté
-chez la veuve Royère l'intention de se
-jeter dans un puits.</p>
-
-<p>Le 9 nivose, un jury spécial s'assembla.
-<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[p. 360]</a></span>
-Louise fut mise en accusation, et arriva bientôt
-au pied du tribunal, arbitre de son sort.
-On a vu toutes les circonstances qui s'élevaient
-contre elle; le ministère public en fit un faisceau
-et en forma une masse terrible d'accusation;
-tout paraissait annoncer et la réalité
-du crime et la conviction de l'accusée.</p>
-
-<p>Le défenseur de Louise s'attacha d'abord
-à prouver que l'on ne pouvait alléguer pour
-sa cliente les causes ordinaires des infanticides,
-c'est-à-dire la pudeur et la misère: c'était
-pour la troisième fois que Louise était mère;
-quant à la misère, la charité publique était là,
-l'hôpital tenait ses portes ouvertes à l'orphelin.
-Il discuta ensuite le rapport de l'officier
-de santé, et ses raisonnements rendirent très-problématique
-la question de savoir si l'enfant
-était né vivant; aussi quelque fortes que
-fussent les apparences, les jurés crurent-ils
-plus juste de renvoyer Louise absoute, que
-de la déclarer coupable d'un crime auquel la
-nature refuse de croire, et dont la loi se plaît
-à douter.</p>
-
-<p>En conséquence, Louise fut acquittée par
-arrêt du 29 pluviose an 10.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[p. 361]</a></span></p>
-
-<p>Tel est le grave inconvénient d'une législation
-imparfaite. Dans tous les temps les tribunaux
-ont fréquemment retenti d'accusations
-d'infanticide, et presque toujours, la justice
-impuissante s'est vue condamnée à proclamer
-l'impunité des coupables.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[p. 362]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="JEAN_BUCKLER" id="JEAN_BUCKLER"></a>JEAN BUCKLER,<br />
- <span class="x-smaller">DIT SCHINDERHANNES.</span></h2>
-</div>
-
-
-
-<p>Le fléau de la guerre qui désola, depuis le
-commencement de la révolution française, les
-deux rives du Rhin, eut les plus graves résultats.
-La misère donna naissance au brigandage.
-Les infortunés habitans de ces contrées
-ravagées se trouvaient dans le plus affreux
-dénuement; exaspérés par les pillages et les
-violences dont ils étaient incessamment les
-victimes, ils regardèrent d'abord comme
-une légitime vengeance les représailles qu'ils
-pouvaient exercer contre leurs oppresseurs.
-La plupart des uns et des autres, quoique
-souvent guidés par des motifs différens, ne
-commirent, dès le commencement, que des
-attentats partiels: ainsi, ils débutèrent par
-enlever des chariots de bagage et des chevaux
-à la suite des armées; puis, s'enhardissant,
-<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[p. 363]</a></span>
-ils attaquèrent les soldats isolés, dans
-le but de s'enrichir de leurs dépouilles.</p>
-
-<p>Des bandes formidables s'organisèrent; les
-unes, sous les ordres du fameux Pickhard,
-se jetèrent sur la Belgique et la Hollande; une
-autre se forma sur les confins de l'Allemagne
-et de la France d'alors. Celle-ci eut Schinderhannes
-pour dernier chef, et ce fut celui qui
-acquit la plus formidable renommée.</p>
-
-<p>La date la plus reculée qu'on puisse donner
-à ces troupes de bandits ne remonte pas
-au-delà des années 1794 et 1793. Elles se
-composaient, en grande partie, de journaliers,
-de bûcherons, de colporteurs, principalement
-juifs; de musiciens ambulans, et
-autres gens sans industrie et domicile fixe.
-La rive droite du Rhin, où ils faisaient leur
-principal séjour, secondait parfaitement leurs
-desseins. Il était expressément interdit aux
-bandits, par leurs réglemens, de s'assembler,
-et surtout de séjourner en grand nombre
-dans un endroit qui n'était pas désigné comme
-lieu de rendez-vous pour une entreprise à
-faire dans le voisinage. Ils ne pouvaient habiter
-plus de trois ensemble dans le même village.
-Si un voleur, pour une raison quelconque,
-<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[p. 364]</a></span>
-changeait de domicile, il laissait son
-adresse chez le recéleur, afin que, s'il était requis
-pour un service pressé, on pût le trouver
-facilement. C'est par ce raffinement de précautions,
-qu'une bande composée de soixante-dix
-à quatre-vingts individus était liée par
-des fils invisibles, et paraissait tout-à-coup
-sortir du néant, pour exécuter une entreprise
-et rentrer aussitôt dans les ténèbres.</p>
-
-<p>Par suite de ce même esprit de précaution,
-les brigands donnaient invariablement la préférence
-aux expéditions les plus éloignées du
-lieu de leur résidence habituelle. Des bords
-de la Meuse inférieure, ils se transportaient
-tout-à-coup dans les environs de Dunkerque
-ou de Mayence; des rives du Rhin, ils se portaient
-rapidement sur celles du Wéser et de
-l'Elbe.</p>
-
-<p>Il se commettait rarement un vol de quelque
-importance, que ce ne fût d'après le rapport
-d'un <i>baldover</i>, ou espion. Ces <i>baldovers</i>
-étaient presque tous juifs; mais, ce qui est digne
-de remarque, ils n'appartenaient pas personnellement
-à la bande. Ces hommes prennaient
-tous les renseignemens nécessaires à
-l'exécution du vol dont ils avaient conçu l'idée,
-<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[p. 365]</a></span>
-et se hâtaient d'aller conclure un marché
-avec l'un des chefs de bandits les plus
-renommés. Celui qui offrait au <i>baldover</i> la
-meilleure part dans le butin obtenait la préférence
-sur les autres chefs de bande.</p>
-
-<p>Ces troupes de malfaiteurs avaient une infinité
-de ruses pour déjouer les poursuites de
-la justice, ou pour lui échapper, lorsqu'elle
-les avait saisis. Leur adresse triomphait de
-tous les obstacles; ils perçaient les plus fortes
-murailles avec les plus faibles instrumens.
-Leurs femmes ou leurs maîtresses leur étaient
-d'un grand secours dans ces circonstances:
-elles étaient inépuisables en inventions toujours
-nouvelles, pour pénétrer jusque dans
-leurs cachots, et leur faire passer tout ce qui
-pouvait servir à leur évasion.</p>
-
-<p>Jean Buckler dit Schinderhannes, donna à
-la bande qu'il commandait une importance
-qu'aucune d'elles n'avait jamais eue. Son nom
-seul remplissait d'effroi les campagnes; jeune,
-adroit, subtil, il se transportait dans un
-même jour, avec ses gens, à plusieurs lieues
-de distance, commettait les vols les plus
-hardis, et semait par tout l'épouvante; quoique
-paraissant craindre le danger, il le bravait
-<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[p. 366]</a></span>
-effrontément: il se promenait en public
-avec sa maîtresse, jolie personne à peine âgée
-de vingt ans, dans le lieu qui la veille avait
-été le théâtre d'un de ses crimes. Il fréquentait
-les foires, les auberges où chacune de
-ses victimes pouvait le rencontrer; et telle
-était la terreur qu'il inspirait, que nul n'osait
-provoquer contre lui les poursuites de la
-justice. Il mettait à contribution les riches,
-et aucun d'eux non-seulement, n'osait résister
-à ses ordres, mais encore ne se sentait le
-courage d'avouer qu'il y avait accédé. Du reste,
-on citait de Schinderhannes quelques traits
-de bienfaisance et de générosité.</p>
-
-<p>Plusieurs fois il était tombé entre les mains
-de la force armée, mais, par un moyen quelconque,
-il était toujours parvenu à s'échapper
-des prisons où on l'avait enfermé. Enfin,
-grâce à l'influence du gouvernement français,
-la confiance succéda à la crainte; les paysans,
-secondant l'autorité, s'armèrent et firent des
-battues dans tous les lieux qu'on savait être
-le repaire ordinaire des bandits; et Schinderhannes,
-poursuivi, resserré, traqué de
-toutes parts, n'eut d'autre parti à prendre
-que de s'enrôler au service de l'Autriche, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[p. 367]</a></span>
-de chercher ainsi, sous un nom supposé, un
-asile contre les poursuites de l'autorité civile.
-Ce fut dans cet état de choses, que Schinderhannes,
-déguisé sous le nom de <i>Jacques
-Schweickart</i>, fut découvert à Limbourg même,
-où il s'était enrôlé.</p>
-
-<p>Il était depuis quelques jours au dépôt des
-recrues à Limbourg, et il n'y était pas plus
-étroitement gardé que ses camarades, lorsqu'un
-paysan des environs, vint révéler au
-grand-bailli, que Schweickart n'était autre
-que le fameux Schinderhannes. Des témoins
-furent appelés et interrogés; on compara le
-signalement de Schinderhannes avec le prévenu,
-et l'on acquit la certitude complète
-que l'on s'était enfin rendu maître du fameux
-chef de brigands.</p>
-
-<p>On prit aussitôt toutes les mesures pour
-rendre son évasion impossible, sans faire en
-rien paraître que l'on fût instruit de la vérité.
-Le prétendu Schweickart fut enchaîné, sous
-prétexte que c'était l'usage de conduire ainsi
-les recrues au dépôt de Francfort, pour plus
-de sûreté. Pour mieux lui en imposer, on
-enchaîna pareillement un autre recrue nommé
-Ebel. Schweickart, persuadé que le capitaine
-<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[p. 368]</a></span>
-craignait qu'il ne désertât, lui offrit comme
-caution une ceinture pleine d'argent qu'il
-portait autour du corps, mais cette offre fut
-refusée.</p>
-
-<p>Schinderhannes, avec d'autres recrues, fut
-transporté à Wisbaden, sous l'escorte de militaires
-trévirois et de plusieurs jeunes gens
-de Limbourg, armés de leurs fusils de chasse.</p>
-
-<p>Arrivé à Kirberg, il fut enchaîné plus
-étroitement encore. Sa figure devint sombre;
-il ne parlait presque plus. Un négociant de
-Limbourg, nommé Verhofer, qui faisait partie
-de l'escorte, s'étant placé devant lui, en
-le considérant attentivement, le brigand se
-courrouça et lui dit avec arrogance: «Qu'as-tu
-à me regarder de la sorte? Te dois-je quelque
-chose.»</p>
-
-<p>A une lieue de Wisbaden, une compagnie
-de chasseurs reçut le transport. Julie Blæsius,
-maîtresse de Schinderhannes, se présenta au
-fourrier autrichien Wagner, et lui offrit trois
-louis s'il voulait consentir à ne pas transporter
-son mari par Cassel, vis-à-vis de Mayence.
-Schinderhannes lui-même déclara qu'il avait
-une peur extrême des Français, et qu'il était
-presque impossible qu'il ne s'en trouvât pas
-<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[p. 369]</a></span>
-à Cassel. Au départ de Wisbaden, il s'écria
-douloureusement: «C'en est fait! Je suis
-perdu!» Le soldat qui était attaché à la même
-chaîne, lui dit aussitôt: «Ho! ho! nous te
-tenons cette fois.»</p>
-
-<p>Arrivé à Francfort, l'officier chargé du recrutement,
-sur une réquisition du magistrat,
-remit Schinderhannes à l'autorité civile de
-cette ville impériale, d'où, sur une autre réquisition
-du jury de Mayence, il fut enfin remis
-à la gendarmerie nationale française, qui
-alla le chercher à Francfort, et le conduisit
-dans les prisons de Mayence.</p>
-
-<p>L'arrestation de Schinderhannes mit un
-terme aux brigandages qui avaient dévasté
-les rives du Rhin, et l'on pensait avec raison
-qu'il ne se trouverait pas dans l'état de choses
-actuel, d'hommes capables de rétablir ces
-redoutables bandes. Les interrogatoires que
-subit ce chef, permirent à la justice de se
-saisir de la plus grande partie de ses complices
-et enfin de punir leurs attentats.</p>
-
-<p>Jean Buckler dit Schinderhannes, était né
-en 1779, à Mülhen, près de Nastœtten, comté
-de Katzen-Ellebogen, sur la rive droite du
-Rhin. Son père, Jean Buckler dit le Vieux,
-<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[p. 370]</a></span>
-était écorcheur, et n'avait point de domicile
-fixe. Jusqu'à l'âge de seize ans, le jeune Buckler
-vécut sans jamais avoir été employé à aucune
-occupation. A cette époque, il débuta dans
-la carrière du crime, par le vol qu'il fit d'une
-somme d'argent qui lui avait été confiée; et
-la crainte du châtiment l'empêcha de retourner
-près de son père. Ce premier crime ne
-tarda pas à être suivi de plusieurs autres;
-puis il loua ses services, en qualité de valet,
-à un bourreau, chez lequel il resta jusqu'à
-sa dix-huitième année. Le funeste penchant
-qu'il avait pour le vice l'entraîna dans de
-nouveaux crimes. Il fut surpris un jour, par
-les Français qui occupaient le pays, à piller
-les caissons d'équipage, et ne dut qu'à un
-parti d'Autrichiens qui le délivra, de ne pas
-recevoir la juste punition qu'il avait encourue.
-Cependant il entra au service d'un autre
-bourreau, celui de Barenbach; ne discontinuant
-pas pour cela, de se livrer au
-vol, il fut arrêté et mis dans la prison de
-Kirn, où le bailli lui fit donner la bastonnade.
-Évadé de sa prison, il se retira alors
-dans les cabanes isolées de Hochwald, et fit
-connaissance avec Jacques Finck, dit le
-<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[p. 371]</a></span>
-<i>Rothefinck</i>. Il commit, dans la société de ce
-bandit renommé, plusieurs vols de chevaux
-dont le produit eut de quoi satisfaire son
-ambition, et s'adjoignit aussi Pierre Pétri,
-dit le Schwartz-Peter, et le fils de ce dernier.
-Tous ensemble volèrent plusieurs chevaux,
-dévalisèrent les passans, et principalement les
-juifs, et Schinderhannes, ayant été de nouveau
-arrêté, fut conduit à Sarrebruck, d'où il
-trouva moyen de s'échapper dès la première
-nuit; après quoi, il revint auprès de Schwartz-Peter.</p>
-
-<p>Dès ce moment, sa vocation fut décidée, et
-bientôt il égala et surpassa ses maîtres. Cependant
-jusque là aucune action sanguinaire
-ne pouvait lui être reprochée, si on l'en croit;
-le Schwartz-Peter essaya vainement de le familiariser
-avec le meurtre.</p>
-
-<p>Schinderhannes s'était, rendu avec le
-Schwartz à Thiergarten, afin de faire dire à
-un paysan, auquel ils avaient volé deux chevaux,
-qu'il leur apportât cinq carolins, s'il
-voulait qu'ils lui fussent rendus. En l'attendant,
-ils s'arrêtèrent à Thiergarten, où le
-Schwartz, s'étant énivré d'eau-de-vie, chercha
-<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[p. 372]</a></span>
-dispute à plusieurs personnes de la maison où
-ils étaient, brisa leurs meubles, et en outre
-les maltraita. Sur ces entrefaites, arrivent trois
-juifs de Guemunden; le Schwartz voulut les
-forcer à jouer du violon, et les menaça de les
-tuer s'ils ne lui obéissaient pas. A cette occasion,
-Schinderhannes fut le médiateur, et
-l'empêcha de faire du mal à ces juifs. Il vint
-alors à passer un juif de Seiffersbach, sur le
-grand chemin de Simmern, lequel juif conduisait
-une vache. Lorsque le Schwartz vit venir
-le juif en question, il dit à Schinderhannes:
-«Va-t-en tuer ce juif; <i>car c'est lui qui est
-cause que ma commère a été tuée</i>.» Schinderhannes
-répliqua: «Je n'en ferai rien.» A quoi
-le Schwartz dit: «Eh bien! donc, je vais le
-tuer moi-même; et toi, tu n'as qu'à garder
-ces juifs pour qu'ils ne se sauvent pas, puisqu'à
-mon retour, il faudra qu'ils me jouent
-encore du violon.» Le Schwartz suivit le juif,
-l'atteignit et le perça de coups, et se mit, aussitôt
-qu'il eut été abattu, à lui arracher sa
-montre, son argent et un paquet qu'il tenait à
-la main. A ce moment, il arriva sur la route
-cinq ou six paysans. Le Schwartz, sans être
-<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[p. 373]</a></span>
-épouvanté, traîna le cadavre derrière un tronc
-d'arbre, et ne prit la fuite que lorsque les
-paysans furent près de lui.</p>
-
-<p>Le malheureux juif, qui avait succombé
-sous les coups de Schwartz-Peter, avait encouru
-sa haine. Un jour, il revenait d'un
-baptême, avec plusieurs de ses complices,
-et traversait le bois de Shon. Depuis le
-matin, il paraissait fort occupé de la femme
-de l'un de ses camarades, qui était d'une rare
-beauté; il parvint à la retenir en arrière
-et s'assit avec elle au pied d'un arbre; le
-juif les aperçut et courut en avertir le mari.
-Celui-ci revint sur ses pas, s'élança sur sa
-femme comme un furieux, et la poignarda,
-sans que le Schwartz opposât le moindre
-obstacle à l'action de ce scélérat. Sa conscience
-ne lui avait pas permis, disait-il, de
-défendre une femme contre l'autorité de son
-mari; mais il avait juré de tuer celui qui l'avait
-dénoncée.</p>
-
-<p>Schinderhannes, après avoir passé ces premiers
-temps avec les Peter et les Finck, envisagea
-le métier qu'il exerçait sous un point
-de vue plus étendu qu'il ne l'avait fait jusqu'alors;
-il commença à recruter les brigands avec
-<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[p. 374]</a></span>
-lesquels il avait déjà lié connaissance, et, depuis
-1797 jusqu'en 1801, il exploita avec une
-audace infinie les lieux dont il avait fait le
-théâtre de ses crimes.</p>
-
-<p>En juin 1802, quelques jours après son
-arrestation, il comparut devant le chef du
-jury de Mayence, et fit l'aveu de tous ses
-crimes.</p>
-
-<p>Les interrogatoires de Schinderhannes
-fournirent à la justice les renseignemens les
-plus étendus; ils firent connaître cinquante-deux
-crimes capitaux, commis par lui et sa
-bande, et à l'égard desquels il existait déjà
-des commencemens d'instruction; alors l'arrestation
-d'un grand nombre d'individus, plus
-ou moins compromis, fut ordonnée.</p>
-
-<p>On a vu quels avaient été les commencemens
-de Schinderhannes; ses propres aveux,
-qui servirent de base à l'acte d'accusation,
-vont nous permettre de le suivre dans quelques-unes
-de ses expéditions.</p>
-
-<p>Au mois de décembre 1799, le sieur Schank,
-revenant de la foire de Birkenfeld, et s'étant
-arrêté à la ferme dite de Wickenhof, fut assailli,
-à un quart de lieue de cette ferme, à
-huit heures du matin, par trois brigands armés
-<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[p. 375]</a></span>
-de pistolets et de couteaux, lesquels lui
-mirent le pistolet sur la gorge, et lui volèrent
-280 florins. Le même jour, et presque à la
-même heure, plusieurs autres individus, au
-nombre de cinq, furent dévalisés avec les
-mêmes circonstances. Tous ces vols avaient
-été exécutés par les compagnons de Schinderhannes.</p>
-
-<p>Un jour, ce chef de bandits sortit avec une
-partie des siens, avec l'intention de voler le
-sieur Riegel, demeurant à Otzweiler. Ils arrivèrent,
-dans la nuit, au moulin d'Antesmühl,
-et se firent ouvrir la porte d'autorité, demandant
-impérieusement à souper. Bientôt, non
-contens d'avoir mangé, ils sommèrent le
-meûnier de leur donner son argent. Celui-ci
-ayant répondu qu'il n'en avait pas, ils se livrèrent
-aux plus grands excès, brisèrent les
-armoires, pillèrent le linge, les effets; l'un
-d'eux tira un coup de fusil dans le plafond;
-mais Schinderhannes les réprimanda, les
-frappa même, et parvint, non sans peine, à
-faire sortir ses compagnons, avec lesquels il se
-dirigea sur Otzweiler.</p>
-
-<p>Ils arrivèrent dans ce village, au nombre
-<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[p. 376]</a></span>
-de quinze, tous armés de fusils, et marchèrent
-droit à la maison de Riegel. Schinderhannes
-frappe à la porte, dont il demande l'ouverture,
-en disant que, lui et les hommes qui l'accompagnent,
-cherchent des gens suspects. Le gendre
-de Riegel se rend à son invitation. Schinderhannes
-entre avec deux de ses brigands;
-les autres restent en observation en dehors
-de la maison. On cherche d'abord à s'assurer
-des personnes qui s'y trouvent; le gendre de
-Riegel tente de se sauver; un coup de feu le
-blesse dangereusement. Les brigands se précipitent
-alors sur la femme de Riegel, l'accablent
-de coups, et menacent de la tuer, si elle
-ne déclare pas à l'instant le lieu où est caché son
-argent. Pendant ce temps, Riegel essaie de se
-sauver par une fenêtre; mais à peine l'a-t-il
-franchie, qu'il reçoit un coup de fusil, et
-tombe mort sur la place.</p>
-
-<p>Cependant le bruit des armes à feu avait
-éveillé tout le voisinage; les brigands prirent
-le parti de la retraite, après avoir blessé à la
-poitrine une femme qui habitait une maison
-voisine de celle de Riegel, et qui avait ouvert
-sa croisée pour voir ce qui se passait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[p. 377]</a></span></p>
-
-<p>Pour se dédommager du mauvais succès de
-cette expédition, Schinderhannes imagina un
-moyen qui depuis lui réussit souvent.</p>
-
-<p>Trois jours après le crime d'Otzweiler, à
-huit ou neuf heures du soir, Frédéric-Gérard
-Müller, habitant de Raumbach, était tranquillement
-chez lui avec son gendre et le reste
-de sa famille, lorsqu'un individu, armé d'un
-fusil, muni d'une carnassière, entre et demande
-à allumer sa pipe. Il s'approche de la
-chandelle, apprête son fusil et ses pistolets, et
-sous différens prétextes, cherche à lier conversation
-avec le gendre de Müller, nommé
-Gilmann, auquel il demande s'il est Müller
-lui-même, et s'il a vu Schinderhannes. Sur sa
-réponse négative, il s'adresse à Müller, et lui
-présente un écrit dont il lui fait lui-même
-lecture. Il s'agissait de trente louis qui devaient
-être fournis par Müller, son gendre et les frères
-de ce dernier. Il fut représenté que l'argent
-était rare; mais l'inconnu jura que, si le
-lendemain on ne portait cet argent à un certain
-endroit devant le village, il établirait,
-dans la maison, quelques diables d'hommes
-qui lui feraient trouver la somme demandée.
-L'inconnu se retira, et l'on remarqua que,
-<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[p. 378]</a></span>
-pendant le temps qu'il était resté dans la maison,
-trois autres individus étaient restés en
-sentinelle devant la porte.</p>
-
-<p>Le lendemain, Müller envoya, par son gendre,
-à l'endroit indiqué, sept louis et demi;
-Georges Gilmann en envoya sept et un quart;
-le tout fut reçu par l'individu de la veille accompagné
-de trois autres hommes armés. Il
-accueillit les excuses des paysans, qui lui dirent
-que c'était là tout ce qu'ils avaient pu
-faire, et, leur donnant même des éloges, leur
-promit qu'il leur ferait remettre cette somme
-par des juifs, en leur faisant observer cependant
-que, s'ils s'avisaient de parler, il mettrait
-le feu à la maison.</p>
-
-<p>Dans l'été de 1800, un campagnard, nommé
-Jacques Stein, s'introduisit le soir dans l'atelier
-d'un ouvrier du sieur Stumm, maître de
-forges à Aspach. Vers dix heures, il se retira,
-et, à son départ, attacha à la porte une lettre
-signée Jean Buckler, par laquelle on demandait
-à Stumm la somme de douze louis,
-sous la menace d'attenter à sa sûreté personnelle.
-Présumant qu'un adroit fripon, profitant
-de la terreur qu'inspirait le nom de Buckler,
-voulait lui extorquer de l'argent pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[p. 379]</a></span>
-son propre compte, Stumm se décida à écrire
-à ce dernier pour lui demander si la lettre
-était bien de lui. Schinderhannes répondit affirmativement,
-par une seconde lettre, par
-laquelle il désigna Stein comme son affidé.
-Stumm, d'après ce que lui prescrivait Schinderhannes,
-alla dans un bois qui lui appartenait;
-il y trouva le chef de bandits accompagné
-d'un jeune homme qui, ainsi que son
-conducteur, se retira au premier signal. Les
-douze louis furent comptés, et, le soir même,
-Stumm reçut, par l'intermédiaire de Stein,
-six cartes de sûreté pour lui et pour ses ouvriers.
-Cependant la facilité avec laquelle il
-avait cédé à cette première demande, ne l'empêcha
-pas d'être, trois mois après, exposé à
-une nouvelle contribution de dix louis, à laquelle
-il obtempéra encore.</p>
-
-<p>Dans ce même temps, Schinderhannes mit
-le sceau à sa réputation par un acte des plus
-audacieux. Il était, avec deux de ses camarades,
-posté sur un rocher, près du château de
-Bockelheim, où ils attendaient, au passage,
-des Juifs qui devaient revenir de la foire de
-Kreutznach. Enfin, arrivèrent quatre-vingts
-Juifs et cinq paysans chrétiens. Les brigands
-<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[p. 380]</a></span>
-ne furent point intimidés par un aussi grand
-nombre. La place qu'ils avaient choisie pour
-commettre le vol était un chemin creux; et
-Schinderhannes se tenait caché derrière le rocher,
-tandis que Pick et Dalheimer, ses deux
-assistans, attendaient la troupe au débouché
-du chemin. Lorsqu'elle est engagée dans le
-défilé, Schinderhannes et ses camarades sortent
-à la fois de leur embuscade, et couchent
-les Juifs en joue, en criant: <i>Arrête!</i> Les
-Juifs, effrayés, obéissent; deux d'entre eux
-veulent chercher leur salut dans la fuite; mais
-l'un des brigands fait feu sur eux et les atteint.
-Schinderhannes commence alors à leur
-demander de l'argent, et, sur ce qu'ils répondaient
-qu'ils n'en avaient point, il se met à
-les fouiller. Les Juifs n'avaient effectivement
-rien qui méritât de tenter la cupidité des voleurs:
-ils ne possédaient que quelques pièces
-de monnaie qu'ils avaient gagnées par le courtage,
-au marché, et que Schinderhannes leur
-laissa. Par une sorte de générosité bizarre, il
-rendit de même à un des Juifs un paquet de
-provisions qu'il lui avait d'abord enlevé. Enfin,
-la visite de Juifs étant terminée, il leur
-ordonna d'ôter leurs bas et leurs souliers,
-<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[p. 381]</a></span>
-qu'il mit ensuite en tas, laissant à chacun le
-soin de chercher ce qui lui appartenait. Il s'éleva
-alors entre les Juifs une rixe universelle.
-Pendant qu'ils se battaient pour leurs souliers,
-Schinderhannes, comme pour leur témoigner
-son mépris de leur lâcheté, remit sa carabine
-à l'un d'eux, et monta derrière le rocher pour
-reprendre des montres qu'il y avait laissées.
-Le résultat de cette affaire, dans laquelle les
-cinq paysans chrétiens furent respectés,
-fut très-minime pour les voleurs, sous le
-rapport de la capture. Mais ce trait et plusieurs
-de ceux que nous avons cités, prouvent
-combien grand était l'effroi qu'inspirait Schinderhannes.
-En effet, les campagnes retentissaient
-chaque jour de crimes commis par lui
-ou par ses affidés; et la difficulté de voyager,
-sans être exposé à des violences, avait resserré
-les communications. Mais lorsque les vols sur
-les grandes routes ne furent plus assez productifs,
-Schinderhannes, sans cependant renoncer
-à les exploiter, s'attacha au pillage des
-maisons, et ces scènes de brigandage se succédèrent
-en peu de mois avec une effrayante
-rapidité.</p>
-
-<p>La facilité avec laquelle ces brigands se procuraient
-<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[p. 382]</a></span>
-de l'argent, leur permettait de se livrer
-à toutes sortes de débauches; néanmoins,
-ce n'était pas dans des retraites ignorées, dans
-de sombres cavernes qu'ils aimaient à se délasser
-des fatigues qu'ils avaient essuyées;
-c'était dans les assemblées de villages, aux
-fêtes publiques qu'ils allaient, avec une témérité
-surprenante, chercher des plaisirs; mais
-il était rare, et il n'en pouvait être autrement
-avec des gens habitués au crime, que leurs
-orgies se terminassent sans querelles et sans
-rixes sanglantes.</p>
-
-<p>Nous ne suivrons point Schinderhannes
-dans toutes ses expéditions, dans ses marches
-et contre-marches; ces détails, forcément monotones,
-finiraient par lasser le lecteur. Nous
-ajouterons seulement que, semblables aux
-chauffeurs dont on a tant parlé, ces brigands
-mettaient de l'amadou enflammé sur les pieds
-de ceux qui ne voulaient pas déclarer où
-leur argent était caché, ou leur tenaient une
-chandelle allumée sous l'aisselle.</p>
-
-<p>Le nombre de leurs crimes était si considérable,
-qu'il fallut dix-huit mois des investigations
-les plus scrupuleuses, pour que les
-magistrats pussent procéder au jugement des
-<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[p. 383]</a></span>
-brigands. Par un arrêt en date du 18 pluviose
-an XI (février 1803), le tribunal criminel
-spécial de Mayence se déclara compétent, et
-fit dresser l'acte d'accusation contre Schinderhannes
-et ses complices.</p>
-
-<p>Cet acte d'accusation, divisé en trois parties,
-contenait d'abord l'énumération des crimes
-attribués à Schinderhannes, au nombre
-de cinquante-trois; secondement, les aveux de
-ce brigand, et enfin les charges résultant de
-l'instruction contre chacun des soixante-sept
-individus qui avaient concouru à commettre
-les crimes ci-dessus mentionnés.</p>
-
-<p>Au nombre des accusés, se trouvait Julie
-Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, qui
-persista à soutenir qu'elle avait long-temps
-ignoré la conduite de son amant, et qu'elle
-n'avait jamais pris part à ses crimes. Depuis
-que Julie vivait en concubinage avec Schinderhannes,
-elle était devenue mère de deux
-enfans, dont un seul vivait encore au moment
-du procès, et pour lequel son père paraissait
-avoir beaucoup de tendresse.</p>
-
-<p>L'immensité des informations contre une
-bande aussi nombreuse, la multiplicité des
-griefs, et surtout la nécessité où l'on avait
-<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[p. 384]</a></span>
-été de faire imprimer les actes de l'instruction
-faite par les magistrats, et qui formait cinq
-gros volumes in-fol., avaient fait retarder de
-jour en jour l'instruction publique du procès.</p>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup> brumaire an XII (24 octobre 1803),
-tous les accusés, au nombre de soixante-cinq,
-comparurent devant le tribunal criminel
-spécial établi à Mayence. Ils marchaient
-attachés deux-à-deux et par rang à une seule
-et longue chaîne; un corps d'infanterie et
-quatre brigades de gendarmerie formaient
-l'escorte. Le cortége s'avança lentement, au
-milieu d'une foule immense, le long du Rhin.
-Arrivé à la salle dite de l'académie, qui avait
-été préparée pour l'audience, Schinderhannes
-qui avait parcouru avec la plus grande sérénité
-le trajet depuis la prison, sauta légèrement
-à la place qui lui avait été assignée, et se
-mit à contempler l'appareil imposant dont il
-était entouré.</p>
-
-<p>Cent trente-deux témoins avaient été assignés
-à la requête du ministère public, et deux
-cent deux à celle des différens accusés. Le premier
-jour et une partie du second furent employés
-à la lecture de l'acte d'accusation; lorsqu'elle
-fut terminée, le président adressa un
-<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[p. 385]</a></span>
-discours aux témoins et à Schinderhannes lui-même.
-Il lui dit que, dans la position fâcheuse
-où il se trouvait, le tribunal devait attendre de
-lui un sincère aveu de ses crimes et la révélation
-de tous ses complices: «Ce n'est que de cette
-manière, lui dit-il, que vous pouvez vous
-rendre digne de la grâce que vous avez implorée
-du premier consul.» Schinderhannes
-parut ému, et la gaîté qu'il affectait l'abandonna
-pendant quelques instans; mais elle
-reparut bientôt à la déposition du premier
-témoin.</p>
-
-<p>Un dessinateur s'était placé dans la salle
-pour saisir les physionomies les plus frappantes.
-Un des accusés en fit faire la remarque à
-Schinderhannes: «Laisse-le faire, dit-il, j'ai
-une mine d'honnête homme, et ne crains pas
-de la montrer; ceux qui ont peur n'ont qu'à
-se retourner.» Schinderhannes ne perdit sa
-contenance et sa gaîté que lorsque la mère
-du meûnier de Merxheim, sous le bras de laquelle
-on avait tenu une chandelle allumée,
-eut été entendue comme témoin. Jusqu'alors
-il avait eu la prétention de ne pas paraître
-aussi cruel que ses complices, mais, après
-cette séance, toutes les espérances qu'il avait
-<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[p. 386]</a></span>
-conçues semblèrent l'avoir abandonné; il dit
-d'un air morne: «J'ai entendu le cri de l'oiseau
-de la mort.» Puis il demanda au président du
-tribunal s'il était vrai qu'il dût périr sur la roue.
-«Ce genre de supplice est aboli en France»,
-lui répondit-on; il reprit: «Si j'ai souhaité
-de vivre, c'était pour devenir honnête homme.
-Mais Julia! elle est innocente, je l'ai séduite,
-et que deviendra mon malheureux père?»</p>
-
-<p>Pendant tout le temps des débats, il s'efforça
-constamment de détourner les charges
-qui pouvaient peser sur ces deux prévenus;
-enfin, après vingt-huit jours d'audiences consécutives,
-le tribunal rendit son jugement
-qui condamnait à la peine de mort Schinderhannes
-et vingt de ses complices. Buckler père
-fut condamné en vingt-deux années de fers,
-et Julie Blæsius à deux ans d'emprisonnement,
-par forme de correction. Les autres prévenus
-furent condamnés aux fers pendant un plus
-ou moins grand nombre d'années, selon la
-gravité des crimes qui leur étaient attribués.</p>
-
-<p>Schinderhannes n'avait point manifesté
-d'émotion, en entendant prononcer son arrêt,
-mais il témoigna quelque joie, lorsqu'il
-connut l'indulgence dont les juges avaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[p. 387]</a></span>
-usé à l'égard de sa maîtresse et de son père.
-Quand le jugement eut été prononcé, il demanda
-à parler encore une fois au président
-du tribunal. On était curieux de savoir ce
-qu'il avait à dire, et l'on s'attendait même à
-quelque déposition importante; il se borna
-à renouveler le vœu qu'il avait déjà fait plusieurs
-fois, qu'après sa mort, on prît soin de
-son père, de sa maîtresse et de son enfant.</p>
-
-<p>Lorsqu'il sortit de la salle pour être reconduit
-en prison, il dit, en voyant la foule assemblée:
-«Regardez-moi, car aujourd'hui et demain
-c'est pour la dernière fois.» Ses conducteurs
-pressaient un peu la marche: «Eh quoi! leur
-dit-il, le bourreau est-il donc si impatient?»</p>
-
-<p>Le jugement du tribunal criminel spécial
-était sans appel; en conséquence, le lendemain,
-21 novembre 1803, avait été fixé pour
-l'exécution.</p>
-
-<p>Le matin, un ministre de la religion vint,
-suivant l'usage, pour exhorter Schinderhannes.
-Dès que celui-ci l'aperçut, il lui dit d'un air
-calme: «Vous venez m'apporter des consolations;
-allez près de ceux qui sont à côté de
-moi, ils en ont plus besoin. Je suis entièrement
-résigné.» Il témoigna ensuite au ministre
-<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[p. 388]</a></span>
-le désir de recevoir de sa main la communion,
-qui ne lui avait pas été administrée depuis
-beaucoup d'années. Enfin vers une heure
-après midi, les condamnés furent placés dans
-cinq charrettes, et conduits au lieu du supplice,
-situé sur l'emplacement du château de
-la Favorite. Pendant le chemin, Schinderhannes
-aperçut une personne de sa connaissance,
-à qui il souhaita le <i>bonsoir</i>, et qu'il
-chargea de faire ses adieux à sa Julia; puis il
-s'adressa au ministre qui l'avait accompagné
-à l'échafaud, et lui dit: «Je vais maintenant
-vous raconter comment j'ai commencé une
-vie qui a une fin si triste.» Il continua son
-récit sans interruption jusqu'à l'échafaud; il
-y monta rapidement, examina d'abord avec
-attention la guillotine et demanda si le jeu
-de cette machine était aussi prompt et aussi
-assuré qu'on le disait. On lui répondit affirmativement.
-«Ne serait-il pas possible, ajouta-t-il,
-que je me préparasse moi-même sans
-qu'il fût besoin de m'attacher?» On lui observa
-qu'il ferait mieux de se soumettre à la manière
-ordinaire employée pour ce genre de
-mort.</p>
-
-<p>Alors, il regarda des deux côtés de l'échafaud,
-<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[p. 389]</a></span>
-la multitude que la curiosité y avait
-attirée, et s'écria: «J'ai mérité la mort, mais
-dix de mes camarades meurent innocens.
-Voilà mes dernières paroles.» Il se livra ensuite
-au bourreau.</p>
-
-<p>L'exécution des vingt condamnés ne dura
-que vingt-six minutes. La vue des cercueils
-et de l'instrument du supplice avait glacé le
-courage des plus intrépides d'entr'eux; il fallut
-les porter presque tous sur l'échafaud.</p>
-
-<p>On attribua les dernières paroles de Schinderhannes
-à la conviction où il était que le
-meurtre seul emportait la peine de mort;
-quoi qu'il en soit, elles firent peu d'impression
-sur le peuple, et ce grand acte de justice
-rendit enfin le calme et la sécurité à des provinces
-qui en avaient été bien long-temps
-privées.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[p. 390]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="PERE" id="PERE"></a>PÈRE<br />
- <span class="x-smaller">EMPOISONNEUR DE SA FILLE.</span></h2>
-</div>
-
-
-<p>Tout Paris, toute la France avaient été frappés
-de stupeur et d'effroi au récit des attentats
-monstrueux de l'épicier Desrues. On reculait
-devant le détail des manœuvres perverses
-de ce scélérat; l'imagination la plus hardie
-n'aurait osé concevoir rien de plus odieux!
-Vingt-cinq années s'étaient à peine écoulées
-depuis l'exécution de ce misérable, lorsque
-l'épicier Trumeau vint épouvanter la capitale
-par un forfait plus révoltant encore que ceux
-de Desrues. Ce dernier, malgré sa scélératesse
-consommée, ne s'était pas dépouillé entièrement
-de toutes les affections de la nature; il
-aimait sa femme et ses enfans; et ses derniers
-momens, employés à leur faire des adieux déchirans,
-prouvèrent combien son âme, d'ailleurs
-si dénaturée, était pourtant sensible
-aux sentimens d'époux et de père. Trumeau
-le dépassa dans la voie du crime; car ce furent
-<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[p. 391]</a></span>
-les siens qu'il choisit pour victimes. On
-avait eu beaucoup d'exemples du crime d'infanticide
-de la part des femmes. Trop de mères,
-pour échapper au reproche d'avoir offensé
-les mœurs, ont encouru l'accusation
-d'avoir outragé la nature; mais, ce motif
-n'existant pas pour les hommes, il est plus
-étonnant d'en trouver qui se rendent coupables
-de tels crimes.</p>
-
-<p>Le 21 nivose an XI de la république (janvier
-1803), le sieur Caron, chirurgien, se
-rendit, sur les sept heures du soir, chez le
-nommé Trumeau, épicier, rue de la Harpe,
-qui l'avait fait appeler pour donner des secours
-à Rosalie Trumeau, sa fille aînée, âgée
-de vingt-cinq ans, laquelle éprouvait de fréquens
-vomissemens depuis huit heures du
-matin. Ce chirurgien la trouva dans son lit,
-jouissant de toutes ses facultés mentales, et
-se contenta d'ordonner une potion antispasmodique.
-Il y avait à peine deux heures que
-le chirurgien s'était retiré, lorsque Marie
-Trumeau, la jeune sœur de la malade, entra
-chez lui, et lui annonça qu'elle venait de rendre
-le dernier soupir.</p>
-
-<p>Surpris de cette nouvelle, le sieur Caron
-<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[p. 392]</a></span>
-retourna sur-le-champ chez Trumeau, qui
-lui dit sans manifester la moindre émotion:
-<i>Montez vite dans la chambre de ma fille.</i> Le
-chirurgien monte en toute hâte, et trouve la
-jeune fille morte dans son lit, dont les draps
-et les couvertures étaient bien bordés, bien
-arrangés. <i>Cette mort</i>, dit-il au père, <i>m'effraie;
-il faut que j'aille faire ma déclaration de sûreté:
-l'honneur vous commande impérieusement
-d'y venir avec moi</i>. Mais Trumeau refusa
-de s'y rendre: <i>Cela ferait un embarras,
-cela causerait des frais, et je ne suis pas riche.
-Que dira, que pensera le quartier? nous verrons
-demain.</i></p>
-
-<p>Le lendemain, le sieur Caron renouvela ses
-instances d'une manière plus pressante encore;
-mais, voyant que Trumeau persistait
-obstinément dans son refus, il prit en conséquence
-le parti de se rendre seul chez le magistrat
-de sûreté du 6<sup>e</sup> arrondissement. Celui-ci
-se transporta sans retard chez Trumeau,
-avec le sieur Buraud, chirurgien exerçant
-près de lui, à l'effet de constater la mort de
-la fille de l'épicier.</p>
-
-<p>Trumeau déclara que sa fille avait éprouvé,
-dans la matinée, des nausées, des envies de
-<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[p. 393]</a></span>
-vomir; qu'il lui avait fait faire du thé; que,
-voyant le soir que le mal empirait, il avait fait
-appeler le sieur Caron, et qu'elle était morte
-trois quarts-d'heure après avoir pris des
-cuillerées de la potion que celui ci avait ordonnée.
-Il ajouta qu'elle devait se marier incessamment,
-et qu'elle n'avait aucun motif
-de chagrin, à moins que ce ne fût celui de
-voir que le commerce allait mal, circonstance
-qui les rendait moins heureux qu'autrefois.</p>
-
-<p>Les chirurgiens procédèrent à l'examen
-du cadavre, et déclarèrent que la mort avait
-dû être violente; ils mentionnaient, comme
-preuves de leur déclaration, le roidissement
-extraordinaire des bras et des mains, dont la
-contraction était sensible jusque dans les
-doigts; la vergeture qui se faisait remarquer
-sur toute la longueur de ces parties; le renversement
-et la rotation forcée de la cuisse
-droite portée violemment sur le ventre, du
-côté gauche; la couleur des lèvres, qui étaient
-d'un brun noir; la sortie d'une portion de la
-langue pressée fortement en tous sens par les
-dents; et enfin une chaleur considérable à la
-région de l'estomac.</p>
-
-<p>Avant de sortir de la chambre, le magistrat
-<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[p. 394]</a></span>
-fit une perquisition exacte dans les meubles
-et dans les effets, et n'y trouva rien qui eût
-quelque rapport à ces recherches, à l'exception
-d'un vase contenant le reste de la potion
-ordonnée par le sieur Caron. Le lendemain,
-les hommes de l'art pratiquèrent l'autopsie
-du corps. Outre divers accidens étrangers à
-l'événement, on trouva, dans la capacité de
-l'estomac, la valeur de trois demi-setiers de
-liquide d'une couleur noire, et comme du
-sang décomposé, dans lequel était une très-grande
-quantité de matière comme cuivreuse
-et d'une espèce grisâtre, paraissant métallique,
-et ressemblant, sous les doigts, à du sable.
-Ces liqueurs et matières furent mises
-aussitôt dans un flaçon scellé du sceau de la
-police judiciaire et du cachet de Trumeau. La
-conclusion du procès-verbal des chirurgiens
-fut que Rosalie était morte, parce qu'elle avait
-avalé une substance délétère quelconque.</p>
-
-<p>Immédiatement après cette opération, l'un
-d'eux, qui avait remarqué que la figure de
-Trumeau n'offrait aucun signe de douleur,
-lui demanda s'il avait chez lui de l'arsenic. Il
-répondit qu'il en avait, et ouvrit un tiroir
-dans lequel était un papier qui en contenait.
-<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[p. 395]</a></span>
-«Je n'ai pas, ajouta-t-il, permission d'en vendre;
-mais j'avais été autorisé anciennement à
-en acheter pour détruire des rats.» Le chirurgien
-compara alors cet arsenic à celui
-trouvé dans l'estomac, et le grain lui parut
-semblable. Il le fit remarquer à Trumeau,
-qui ne répondit rien. Ce paquet fut également
-scellé, ainsi que la fiole qui renfermait
-la potion et le vase où l'on avait déposé l'estomac
-qui devait être soumis à l'examen des
-professeurs et préparateurs du laboratoire de
-chimie de l'école de médecine. Cette opération
-eut lieu immédiatement, et leur procès-verbal
-constata que la matière trouvée, sous la forme
-de petits grains, dans l'estomac, était un véritable
-<i>acide arsenieux</i>, connu dans le commerce
-sous le nom d'<i>arsenic blanc</i>; qu'une
-semblable matière formait le sédiment trouvé
-au fond de la liqueur extraite de l'estomac,
-que la quantité de cette matière était plus que
-suffisante pour produire la mort.</p>
-
-<p>Cependant Trumeau, en disant au magistrat
-de sûreté qu'il ne connaissait à sa fille
-aucun motif de chagrin qui eût pu la déterminer
-à se détruire, avait donné à penser
-<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[p. 396]</a></span>
-qu'il était probable qu'elle se fût portée à cet
-acte de désespoir, en voyant la stagnation de
-leur commerce. Mais, peu d'instans après, il
-s'était transporté chez lui pour y faire une
-contre-déclaration tendant, par la manière
-dont elle était conçue, à faire naître des soupçons
-contre une fille nommée Françoise
-Chantal, qu'il avait prise chez lui depuis la
-mort de sa femme. Sa fille aînée, disait-il,
-avait vu avec peine cette jeune personne s'installer
-dans la maison, ce qui avait donné
-lieu à deux querelles; mais il ajoutait que,
-depuis un mois, la plus grande intelligence
-paraissait régner entre elles.</p>
-
-<p>Bientôt après, il changea de langage, et dit
-à plusieurs personnes, en montrant la chambre
-où étaient les restes de sa fille, du sein de
-laquelle on venait de retirer ces matières
-brûlantes et corrosives qui avaient mis fin
-à son existence: «<i>La voilà cette malheureuse,
-cette gueuse de victime, qui s'est empoisonnée
-elle-même pour me mettre dans l'embarras!</i>»
-Françoise Chantal était alors présente; on
-l'entendit dire à Trumeau: «Je ne puis pas
-être soupçonnée, je ne savais pas que vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[p. 397]</a></span>
-eussiez de l'arsenic dans votre boutique, où je
-ne paraissais jamais; le soupçon ne peut
-tomber que sur vous et votre jeune fille.»</p>
-
-<p>Pour Trumeau, dans toutes ces circonstances,
-et avant qu'on l'accusât, il parlait de
-son innocence, prenait Dieu à témoin de la
-pureté de son cœur; mais les personnes qui
-l'observaient ne remarquèrent aucune trace
-de chagrin sur son front; sa voix semblait
-n'avoir de force que pour insulter à la mémoire
-de sa fille, et faire tomber sur elle le
-soupçon d'un suicide.</p>
-
-<p>Cette insensibilité profonde, ces contradictions
-frappantes, éveillèrent l'attention de
-la justice. Trumeau et Françoise Chantal furent
-arrêtés et mis en accusation.</p>
-
-<p>L'instruction de la procédure fournit plusieurs
-révélations importantes. Trumeau n'aimait
-point Rosalie. On apprit qu'il lui avait
-souvent reproché de ressembler à sa mère,
-et d'avoir cabalé avec elle contre lui. Il la
-maltraitait, ainsi que sa jeune sœur, et toutes
-les deux éprouvaient des privations, et manquaient
-des choses les plus nécessaires. Quatre
-jours avant la mort de Rosalie, il avait
-fait éclater contre elle la plus grande colère,
-<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[p. 398]</a></span>
-parce qu'elle exigeait des comptes sur les
-biens de sa mère et lui témoignait quelques
-mécontentemens de ce qu'il avait pris des
-arrangemens pour hypothéquer une maison
-qui en faisait partie. Depuis cette scène qui
-avait été vive, Trumeau n'avait parlé à sa
-fille que la veille de sa mort; et ce fut le lendemain,
-que Rosalie se plaignit de maux de
-cœur, et qu'elle n'avait point dormi pendant
-la nuit. La mort violente de cette infortunée
-n'avait pas tardé à suivre ces symptômes.</p>
-
-<p>Ce qui commença à jeter quelque lumière
-sur la culpabilité de Trumeau, c'est que la
-jeune Marie ayant goûté au verre d'eau et de
-vin, et au thé préparés par son père pour sa
-sœur, avait ressenti de violentes douleurs
-d'estomac et des vomissemens qui ne s'étaient
-dissipés que par l'usage du lait et des vomitifs.</p>
-
-<p>A cette observation, vint se joindre la déclaration
-de Françoise Chantal, qui vivait en
-concubinage avec Trumeau. Elle fit part
-de plusieurs aveux que Trumeau, en proie aux
-remords, lui avait faits étant couché avec elle.
-<i>Oh! le malheureux thé! le malheureux thé!</i>
-s'écriait-il dans le lit. <i>C'est dans la première
-<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[p. 399]</a></span>
-cuillerée de potion et dans le thé que j'ai empoisonné
-ma fille.</i></p>
-
-<p>Françoise Chantal dit qu'elle n'avait fait
-cette déclaration si tardivement, que parce
-qu'il lui était extrêmement pénible de dénoncer,
-pour un crime aussi atroce, un homme
-avec lequel elle avait vécu dans une si grande
-intimité. Avant de faire cet aveu à la justice,
-cette fille était sombre et rêveuse. Après l'avoir
-fait, elle rentra dans la prison avec un
-air qui attestait sa satisfaction intérieure; puis
-elle s'écria avec effusion de cœur: <i>Je suis bien
-soulagée; je suis débarrassée d'un gros fardeau.</i>
-Françoise Chantal avait aussi rapporté
-dans la prison plusieurs propos qui corroboraient
-les fortes présomptions dont Trumeau
-était l'objet. <i>En voilà une de perdue</i>, avait-il
-dit à Françoise Chantal, <i>il faut en avoir une
-autre</i>. Au moment où elle avait été appelée
-par le magistrat de sûreté, il lui avait tenu
-ce langage: <i>Oh ça! tu sais bien qu'il faut
-dire quelle s'est empoisonnée elle-même.</i></p>
-
-<p>Trumeau avait d'abord déclaré qu'il croyait
-n'avoir employé qu'environ une once d'arsenic
-sur les quatre qu'il avait achetées depuis
-huit ans chez M. Hardi, apothicaire; tandis
-<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[p. 400]</a></span>
-que celui qui avait été trouvé dans sa boutique,
-dans un papier frais et mal plié, ne pesait
-que deux onces cinquante-cinq grains.</p>
-
-<p>Comment résister à tant de preuves accumulées?
-Pourtant la justice se refusait encore
-à croire un père capable d'un crime aussi horrible.
-Mais son doute, son hésitation, furent
-totalement dissipés, quand elle fut instruite
-du motif qui l'avait poussé à le commettre.</p>
-
-<p>La malheureuse Rosalie était, comme nous
-l'avons dit, recherchée en mariage. Il fallait,
-pour conclure cette union, rendre des comptes;
-il fallait donner une dot; et Trumeau
-n'avait fait aucun inventaire à la mort de sa
-femme; et il n'était pas d'avis de se dessaisir
-d'un bien dont il voulait jouir avec la concubine
-qu'il avait attirée dans sa maison. Mais,
-ne pouvant plus reculer devant cet inventaire,
-par suite de la demande en mariage,
-il avait résolu de se débarrasser de celle dont
-l'existence contrariait sa cupidité. Il avait
-empoisonné sa fille!</p>
-
-<p>Il paraît, d'ailleurs, que ce forfait n'était
-pas son coup d'essai. L'instruction apprit
-qu'en l'an II, il avait chez lui une nièce âgée
-de seize ans, nommée Marie-Jeanne Cervenon,
-<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[p. 401]</a></span>
-qui mourut subitement le 6 fructidor de la
-même année. Le chirurgien de la maison ayant
-été appelé, il trouva les membres de cette
-malheureuse dans un état de contraction
-qui lui donna lieu de penser que cette mort
-n'était point naturelle. Il le témoigna à Trumeau,
-en le pressant de requérir la présence
-d'un commissaire de police. Celui-ci se rendit
-à son invitation; mais, au lieu de faire venir
-le même chirurgien, il eut recours à un autre,
-qui fit un simple rapport verbal, et le cadavre
-ne fut pas ouvert. Depuis cette époque, Trumeau
-cessa d'employer le chirurgien habituel,
-et ne lui paya même pas quelques visites qu'il
-lui devait. Il avait eu le même intérêt d'empoisonner
-cette nièce, car il était son tuteur,
-et n'avait pris aucune mesure, ni avant ni
-après sa mort pour constater sa fortune.</p>
-
-<p>L'infortunée Rosalie avait, depuis long-temps,
-le pressentiment du genre de mort qui
-lui était réservé. Elle avait dit, à différentes
-époques, à plusieurs personnes qui furent
-entendues comme témoins: <i>Si je ne préparais
-moi-même les alimens qui me nourrissent, je
-craindrais d'être empoisonnée.</i></p>
-
-<p>Trumeau nia opiniâtrément son crime. Après
-<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[p. 402]</a></span>
-avoir essayé inutilement de faire croire au suicide
-de sa fille, il chercha à appeler les soupçons
-sur Françoise Chantal, disant qu'il ne
-pouvait y avoir que cette femme qui eut
-attenté à la vie de Rosalie, lui étant innocent,
-et sa jeune fille Marie, étant incapable d'un
-pareil attentat.</p>
-
-<p>Sur la déclaration unanime du jury, Trumeau,
-reconnu coupable de l'empoisonnement
-de sa fille aînée, fut condamné par la
-cour de justice criminelle, à la peine de mort,
-et à être conduit à l'échafaud, revêtu d'une
-chemise rouge. Trumeau se pourvût en cassation.
-Mais l'arrêt ayant été confirmé par la
-cour suprême, le 17 germinal an 11, il subit
-sa condamnation.</p>
-
-
-<p class="ac smaller p4">FIN DU CINQUIÈME VOLUME.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[p. 403]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
- <h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE<br />
- <span class="x-smaller">DU CINQUIÈME VOLUME.</span></h2>
-</div>
-
-
-<table id="TOC" summary="TABLE">
- <tr>
- <td class="c1"></td>
- <td class="c2"><span class="x-smaller">Page</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LERMITE_DE_BOURGOGNE">L'ermite de Bourgogne.</a></td>
- <td class="c2">1</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LA_PAYSANNE_DES_LANDES">La paysanne des Landes.</a></td>
- <td class="c2">21</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#POULAILLER">Poulailler.</a></td>
- <td class="c2">27</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#SUICIDE">Suicide changé en assassinat
- par la prévention.</a></td>
- <td class="c2">32</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#INFORTUNES">Infortunes de la famille Verdure.</a></td>
- <td class="c2">49</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#HISTOIRE">Histoire du colonel Abatucci.</a></td>
- <td class="c2">71</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#REVOLUTION_FRANCAISE">Révolution française.</a></td>
- <td class="c2">90</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#MASSACRES_DE_DELAUNAY">Massacres de Delaunay, gouverneur
- de la Bastille, de Flesselles, prévôt des marchands; de Foulon et Berthier de
- Sauvigny.</a></td>
- <td class="c2">96</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#ASSASSINATS_POPULAIRES">Assassinats populaires à
- Saint-Germain et à Saint-Denis.</a></td>
- <td class="c2">112</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#JOURNEES_SANGLANTES">Journées sanglantes des 5 et 6
- octobre 1789, à Paris et à Versailles.</a></td>
- <td class="c2">119</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LE_MARQUIS_DE_FAVRAS">Le marquis de Favras.</a></td>
- <td class="c2">130</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#INSURRECTION_DE_NANCY">Insurrection de Nancy. Dévoûment
- héroïque du jeune Desilles.</a></td>
- <td class="c2">138</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#INSURRECTION_DU_CHAMP-DE-MARS">Insurrection du
- Champ-de-Mars. Courage de Bailly, maire de Paris.</a></td>
- <td class="c2">142</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#SATURNALES_PARISIENNES">Saturnales parisiennes. Journée
- du 10 août.</a></td>
- <td class="c2">149</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#MASSACRES">Massacres dans les prisons de Paris.
- Principales scènes et circonstances de ces journées sanglantes.</a></td>
- <td class="c2">169</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#GRANDES_INFORTUNES">Grandes infortunes de Louis XVI et de
- sa famille.</a></td>
- <td class="c2">198</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#PROCES">Procès du général Custines et de son fils.</a>
- <span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[p. 404]</a></span></td>
- <td class="c2">221</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#MASSACRES_DE_VERSAILLES">Massacre de Versailles.</a></td>
- <td class="c2">236</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LES_VICTIMES_DE_VERDUN">Les Victimes de Verdun.</a></td>
- <td class="c2">242</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#MARAT">Marat poignardé par Charlotte Corday.</a></td>
- <td class="c2">247</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#EXECUTIONS_SANGUINAIRES">Exécutions sanguinaires à
- Lyon, à Marseille et à Bordeaux.</a></td>
- <td class="c2">260</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#MISSION_DE_JOSEPH_LEBON">Mission de Joseph Lebon, à Arras,
- sa patrie.</a></td>
- <td class="c2">272</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#TRIBUNAL_REVOLUTIONNAIRE">Tribunal révolutionnaire.
- Condamnation des Girondins; détails sur leurs derniers momens; mort
- de madame Roland et de Bailly; autres victimes.</a></td>
- <td class="c2">279</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#CARRIER_A_NANTES">Carrier à Nantes.</a></td>
- <td class="c2">299</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#ASSASSINAT">Assassinat du représentant Féraud.
- Courage impassible de Boissy-d'Anglas.</a></td>
- <td class="c2">310</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LOUIS_FRANCOIS_TILLOY">Louis-François Tilloy,
- accusé du meurtre de sa femme.</a></td>
- <td class="c2">318</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#ADULTERE">Adultère et empoisonnement.</a></td>
- <td class="c2">326</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#ACCUSATION_DINCENDIE">Accusation d'incendie suscitée
- par un fils contre son père.</a></td>
- <td class="c2">329</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LA_VEUVE_DESERVOLUS">La veuve Deservolus, ou frappant
- exemple de l'acharnement des préventions.</a></td>
- <td class="c2">337</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LOUISE_PERTHUY">Louise Perthuy, accusée
- d'infanticide.</a></td>
- <td class="c2">352</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#JEAN_BUCKLER">Jean Buckler, dit Schinderhannes.</a></td>
- <td class="c2">362</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#PERE">Père empoisonneur de sa fille.</a></td>
- <td class="c2">390</td>
- </tr>
-</table>
-
-
-<p class="ac noindent smaller p2">FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Chronique du crime et de l'innocence,
-t. 5/8, by J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME, T. 5/8 ***
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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-
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-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-
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-
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-
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-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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