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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Chronique du crime et de l'innocence, t. 5/8 - Recueil des événements les plus tragiques;.. - -Author: J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac - -Release Date: April 14, 2017 [EBook #54551] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME, T. 5/8 *** - - - - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - - - Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le - typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée - et n'a pas été harmonisée. Les mots en italiques sont _soulignés_. - - - - - CHRONIQUE - - DU CRIME - - ET - - DE L'INNOCENCE. - - - - - IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL, - rue de la Harpe, n. 90. - - - - - CHRONIQUE - - DU CRIME - - ET - - DE L'INNOCENCE; - - Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats, - Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis - le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans - l'ordre chronologique, et extraits des anciennes Chroniques de - l'Histoire générale de France, de l'Histoire particulière de chaque - province, des différentes Collections des Causes célèbres, de la - Gazette des Tribunaux, et autres feuilles judiciaires. - - Par J.-B. J. CHAMPAGNAC. - - Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point. - C. DELAVIGNE, _École des Vieillards_. - - Tome Cinquième. - - - Paris. - - CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE, - PLACE SORBONNE, No 3. - - 1833. - - - - - CHRONIQUE - DU CRIME - ET - DE L'INNOCENCE. - - - - -L'ERMITE DE BOURGOGNE. - - -Le procès mémorable dont nous allons parler sera encore un -avertissement solennel, pour les ministres des lois, de veiller -continuellement sur eux-mêmes, de se défier sans cesse du dangereux -penchant qu'ont presque tous les hommes à voir un criminel dans -un malheureux qui n'est encore que soupçonné; de choisir avec une -attention scrupuleuse les moyens qui peuvent leur apporter des lumières -sur le fait qu'ils veulent éclaircir; de ne pas les admettre tous -indistinctement; de ne jamais négliger de s'enquérir de la vie et des -mœurs d'un accusé; de recueillir avec soin toutes les paroles qui lui -échappent; de n'en regarder aucune comme indifférente; enfin de rejeter -tous les résultats qui contrarieraient le cœur humain et la nature. - -Il s'agit encore d'une grande erreur commise par les magistrats; il -s'agit de cinq infortunés poursuivis et condamnés, tandis que les -véritables criminels avaient subi la peine due à leur délit dans le -ressort d'une autre juridiction. - -Nicolas Maret, connu sous le nom de _frère Jean_, habitait depuis -plus de vingt ans l'ermitage Saint-Michel, près d'Aignay-le-Duc, en -Bourgogne. Cette petite ville est située au bas d'une montagne sur -laquelle s'élevait l'ermitage; en sorte que de l'ermitage à la ville, -il n'y avait pas une demi-lieue de distance, et que, de l'un de ces -deux endroits, on apercevait l'autre parfaitement. - -Le frère Jean cultivait la peinture; il allait exercer son talent dans -les églises et dans les châteaux des environs; il travaillait aussi en -horlogerie; et le produit de son industrie et de ses quêtes, comparé à -la modique économie de sa dépense, pouvait donner lieu de le croire -possesseur d'un pécule assez considérable. - -Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1780, étant couché dans une alcove -située dans sa cuisine, l'ermite entend du bruit dans son habitation. -Il lui semble qu'on enfonce la porte de son ermitage; tout-à-coup il -est entouré, assailli par plusieurs individus; son capuchon, qu'on lui -met sur la tête pour lui boucher les yeux, est rabattu jusque sur sa -poitrine; on lui lie les pieds et les mains, et, lorsqu'on l'a ainsi -garrotté, on le presse, avec de terribles menaces, de révéler l'endroit -où il cache son argent. Le frère Jean répond qu'il n'en a point, mais -les brigands ne se paient point d'une telle réponse. Ils font toucher -à l'ermite un fusil et une lame de couteau, pour lui prouver que l'on -est prêt à réaliser les menaces qu'on vient de lui faire; alors le -frère Jean, effrayé, finit par avouer qu'il a neuf louis et demi en or -dans une boîte de fer-blanc qui est cachée dans le mur de son jardin, -vis-à-vis d'un grand poirier. Tous les voleurs, à l'exception de celui -qui reste pour garder le frère Jean, vont à l'endroit indiqué, mais ils -reviennent sans avoir rien trouvé; et il est décidé que l'on portera -l'ermite dans le jardin, afin qu'il puisse lui-même conduire au lieu du -dépôt. - -On l'y traîne en effet; le trésor est trouvé, et l'ermite est reporté -sur son lit, dans l'état où on l'y avait mis d'abord, c'est-à-dire -les pieds et les mains liés et son capuchon rabattu sur sa poitrine. -Les voleurs font ensuite perquisition, prenant tous les objets à -leur convenance; ils enlèvent une montre en cuivre qui appartenait -au frère Jean, et la boîte d'une montre d'argent qu'il était -chargé de raccommoder. Ils prennent aussi un pain de sucre et deux -demi-bouteilles de liqueurs; et se retirent, après avoir resserré les -liens qui tenaient l'ermite attaché sur son lit. - -Les voleurs n'en voulaient qu'à l'argent du cénobite, et les mesures -rigoureuses qu'ils prenaient n'avaient pour but que d'assurer leur -retraite; car, au moment de quitter le frère Jean, ils prennent sa -robe, et l'avertissent qu'ils vont la mettre en évidence sur un arbre -placé devant la porte de l'ermitage, afin que les passans ou les -habitans d'Aignay puissent venir à son secours. - -Voilà donc le malheureux ermite resté seul, nu sur son lit, mourant de -froid, étouffé par son capuchon, souffrant cruellement des coups qu'il -avait reçus, en proie aux réflexions les plus désespérantes. - -Le frère Jean était lié intimement avec une des plus honnêtes familles -d'Aignay-le-Duc, la famille des Gentil. Depuis qu'il habitait -l'ermitage Saint-Michel, il n'avait cessé d'être avec elle en relation -d'amitié. La mère Gentil avait toute sa confiance; lorsqu'il devait -s'absenter, c'était à elle qu'il confiait ses clés; c'était à elle -qu'il avait recours pour les différentes choses dont il pouvait -avoir besoin. Mais à l'époque où fut commis le vol, cette femme, -languissante depuis plusieurs jours, touchait à ses derniers instans. -Il était naturel que le frère Jean, autant par reconnaissance que par -amitié, témoignât quelqu'intérêt à la famille dans une aussi cruelle -circonstance. Aussi avait-il expressément recommandé à Jean-Baptiste -Gentil, son ami, et l'un des fils de la malade, de venir le chercher -lorsque cette pauvre femme serait à l'agonie, pour qu'il lui fît les -dernières exhortations et récitât les prières des agonisans. - -La nuit du 5 au 6 décembre fut très-mauvaise; à chaque instant on -croyait que la mère Gentil allait expirer; tous ses enfans, qui ne -l'avaient pas quittée un seul instant pendant toute la durée de sa -maladie, et qui l'avaient soignée avec une vigilance vraiment filiale, -étaient plongés dans une douloureuse inquiétude. Chacun passait une -partie de la nuit à son chevet, et n'allait prendre quelque repos que -lorsqu'il était remplacé par un autre. Malgré cet arrangement, ils ne -se dispensaient pas, lorsqu'ils le pouvaient, de veiller, plusieurs -ensemble, des nuits entières. Le 5, Jean-Baptiste était venu chez sa -mère, à sept heures du soir; il n'en sortit qu'entre minuit et une -heure environ, pour reconduire Marie Gentil, sa sœur, femme d'Antoine -Loignon, qui demeurait fort loin de là. Suzanne Gentil, son autre sœur, -femme de Jean Chauvot, laboureur à Aignay-le-Duc, un petit garçon de -cette femme, âgé de quatorze ans, et la fille Raoult, avaient passé -la soirée avec eux. Aucune de ces personnes n'était encore partie, -quand la femme Loignon sortit avec son frère; celle-ci étant arrivée à -son domicile, Jean-Baptiste, pressé de retourner auprès de sa mère, -se hâta de prendre congé; en revenant, il aperçut de la lumière à -l'ermitage. - -A son retour, il trouva sa mère dans un état plus inquiétant encore -que celui où il l'avait laissée; il courut avertir Claude Gentil, son -frère, qui demeurait dans le voisinage; celui-ci vint en si grande hâte -qu'il était à peine vêtu. Jean-Baptiste lui dit qu'il avait aperçu de -la lumière à l'ermitage; qu'en conséquence il allait chercher frère -Jean, et le prier de venir dire des prières pour leur mère. - -En effet, il s'achemina vers l'ermitage; lorsqu'il fut à la porte de la -chapelle, il appela le frère Jean. Il fut obligé de l'appeler jusqu'à -trois fois; enfin il entendit l'ermite qui lui répondait en criant: -_Jeannot, venez à moi_. - -A ce cri de détresse, Jean-Baptiste croit que le frère Jean est malade. -Il court aussitôt à la petite porte de l'ermitage, et, comme elle était -fermée, il passe pardessus le mur, et gagne la porte de la cuisine. -Elle était entr'ouverte; il entre, et trouve le frère Jean couché dans -son alcove, qui lui dit: «Ah! je vous prie, détachez-moi.» - -Ces paroles surprirent extrêmement Jean-Baptiste; il détacha le frère -Jean comme il le put, car il n'y avait plus de lumière à l'ermitage. -Ensuite il alluma du feu pour le réchauffer. Ce ne fut qu'après avoir -détaché l'ermite et recueilli les premières expressions de sa douleur, -qu'il lui parla de l'état désespéré de la mère Gentil, et lui dit qu'il -était venu le chercher pour le prier de descendre auprès d'elle. - -Mais le frère Jean ne pouvait rien entendre; il avait besoin lui-même -de soulagement; son bras était enflé et meurtri. Il pria Jean-Baptiste -de le bassiner avec du vin chaud, et de le lui envelopper avec un -linge. Peu après, par les soins de Jean-Baptiste, l'imagination alarmée -de l'ermite se calma; mais la secousse qu'il avait reçue était si -violente, que l'effet n'en était pas encore entièrement dissipé, et -qu'il était hors d'état de se rendre auprès de la mère Gentil. Il dit -à Jean-Baptiste d'aller voir dans quel état se trouvait sa mère, et de -revenir dans une demi-heure, et il lui recommanda expressément le plus -profond silence sur sa malheureuse aventure. - -Jean-Baptiste observa exactement ce qui lui avait été prescrit. Il -retrouva chez sa mère les mêmes personnes qu'il y avait laissées, avec -Antoine Loignon, qui y était survenu. Il se contenta de leur dire -que le frère Jean l'avait engagé à remonter à l'ermitage dans une -demi-heure. - -Ce laps de temps écoulé, il remonta en effet à l'ermitage. Le frère -Jean avait beaucoup de choses à lui raconter. Il recommença plus en -détail le récit de sa malheureuse aventure. - -Après avoir long-temps parlé, il s'interrompt tout-à-coup pour dire à -Jean-Baptiste qu'il connaît une partie des voleurs. «J'en ai reconnu -trois à leur voix, dit-il, Vauriot, Chaumonot, et votre frère Claude -Gentil.» Ce dernier nom est un coup de foudre pour Jean-Baptiste. -Il reste quelques instans pétrifié, tant est vive l'émotion qu'il -éprouve. Enfin, il recueille tous ses sens pour convaincre l'ermite -de son erreur. «Quoi! mon frère? Que me dites-vous? Mais, avant de -monter ici la première fois, j'ai été l'éveiller; il était dans son -lit..... Et Vauriot? il ne le voit pas, ils sont brouillés; il n'y a -pas même quinze jours que mon frère a porté des plaintes contre lui au -procureur du roi.» - -Ces raisons et d'autres encore ne désabusèrent aucunement le frère -Jean; plus on combattait son erreur, et plus il s'y attachait. -Seulement il promit à Jean-Baptiste qu'il ne nommerait pas Claude -Gentil; il lui permit en outre de raconter l'histoire du vol, en -exigeant toutefois qu'il se gardât bien de dire que les voleurs étaient -connus. - -Revenu chez sa mère, Jean-Baptiste ne parla d'autre chose que de -l'état affreux dans lequel il avait trouvé le frère Jean, et des -différentes circonstances du vol. Aussitôt Claude Gentil et Antoine -Loignon montèrent à l'ermitage, poussés, soit par un mouvement de -curiosité naturelle, soit par un sentiment d'humanité. Jean-Baptiste -les accompagnait. - -Mais ils appelèrent en vain le frère Jean. Ne se croyant plus en sûreté -dans sa retraite, l'ermite s'était réfugié à Beaunotte, petit village -à une demi-lieue d'Aignay-le-Duc, chez le sieur Latour, qui était -vicaire de cette paroisse. Là, il raconta son infortune, en présence -même du procureur du roi de la prévôté. Ce magistrat se transporta -sur-le-champ à l'ermitage, et dressa procès-verbal de l'état des lieux. -Le premier objet qui se rencontra dans le jardin, fut un fusil que l'on -reconnut aussitôt pour être celui du sieur Caillard, qui remplissait, -en cet instant, les fonctions de greffier. A la porte de la cuisine, on -trouva l'arbre qui avait servi à enfoncer cette porte. La partie du mur -où l'argent était caché était dégradée. La meurtrissure faite sur l'un -des bras du frère Jean était évidente. Enfin, le corps du délit fut -bien constaté dans ce procès-verbal. Le même jour, on dressa un second -procès-verbal à l'occasion du fusil trouvé dans le jardin. Le sieur -Caillard, à qui il appartenait, déclara qu'il n'avait pu être pris -que dans une baraque où il avait été déposé, et qui était voisine de -l'ermitage. On alla en effet visiter la baraque: la serrure de la porte -ne tenait plus qu'à un seul clou, et il fut aisé de voir qu'elle avait -été forcée. Le corps du délit était ainsi constaté; il s'agissait d'en -connaître les auteurs. - -Dès le lendemain, l'information fut commencée, et cinq jours après, -c'est-à-dire le 12 décembre, Claude Gentil, Guillaume Vauriot -et Claude Pajot, furent décrétés de prise de corps. On continua -d'informer; les accusés furent interrogés; et, le 16 avril 1781, -le prévôt d'Aignay-le-Duc renvoya au bailliage de Châtillon toute -la procédure criminelle qu'il avait instruite, avec les pièces de -conviction. - -Au bailliage de Châtillon, l'affaire fut réglée à l'extraordinaire; -et il fut ordonné qu'il serait informé contre les accusés par -ampliation. Par suite de cette nouvelle information, Antoine Loignon -et Jean-Baptiste Gentil furent arrêtés; et le 7 décembre 1781, sur les -conclusions du ministère public, qui tendaient à un plus ample informé -d'un an, le tribunal rendit un jugement définitif qui condamnait -Guillaume Vauriot à être pendu sur la place publique d'Aignay-le-Duc, -après avoir été préalablement appliqué à la question ordinaire et -extraordinaire. En ce qui concernait Claude Gentil, Claude Pajot, -Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil, le même arrêt portait qu'il -serait sursis à leur jugement jusqu'après l'exécution de Guillaume -Vauriot. - -Sur l'appel porté au parlement de Dijon, quoique cette cour n'eût -entendu aucun nouveau témoin, quoiqu'elle n'eût remarqué aucun -changement dans les réponses des accusés, elle prononça un jugement -tout contraire: ce fut Claude Gentil qui fut regardé comme le principal -coupable, et condamné à la potence. - -L'arrêt du parlement de Dijon était du 8 mars 1782, et, le 13, le -malheureux Claude Gentil subit la torture, qui ne produisit d'autre -effet que de lui briser tous les membres, et de lui arracher des cris -de douleur, sans aucun aveu ni du crime qu'on lui imputait, ni des -complices que l'on voulait qu'il dénonçât. Depuis le commencement de -cet affreux supplice jusqu'à la fin, il ne cessa de protester de son -innocence, et, au pied même de la potence, il s'écria qu'il mourait -innocent. - -Les autres accusés, à l'égard desquels l'arrêt du 8 mars avait ordonné -un sursis, furent condamnés, par arrêt du 19, savoir: Guillaume Vauriot -aux galères perpétuelles; Claude Pajot et Antoine Loignon à un plus -ample informé indéfini; quant à Jean-Baptiste Gentil, il fut mis hors -de cour. - -Il y a lieu de s'étonner, que dis-je? de s'effrayer de la différence -des sentences rendues contre chacun des coaccusés. Les charges -qui pesaient sur eux étaient à peu près les mêmes, et reposaient -uniquement sur des présomptions, des conjectures vagues; on avait -quelques faibles indices, mais aucune preuve. La plus forte déposition -était celle de l'ermite; mais l'ermite était plaignant, et l'on sait -qu'un plaignant ne peut être témoin. D'ailleurs, cet ermite avait dit -à plusieurs personnes qu'il avait reconnu la voix de Chaumonot parmi -celles des voleurs. Or, Chaumonot était alors absent; son _alibi_ était -bien prouvé, et c'était sans doute par cette raison que le frère Jean -n'avait pas osé l'accuser judiciairement. Comment donc, après s'être -trompé aussi grossièrement sur le compte d'un individu, pouvait-il -mériter quelque créance, lorsqu'il prétendait avoir reconnu, également -à la voix, plusieurs autres personnes? Les autres allégations du -frère Jean n'étaient pas plus solides; le plus léger souffle les eût -fait disparaître; cependant elles trouvèrent crédit auprès des juges, -et provoquèrent d'horribles condamnations contre des hommes dont -la conduite antérieure, dont la moralité bien connue, proclamaient -hautement l'innocence, déjà prouvée par le défaut de preuves. - -D'ailleurs, leur justification complète ne tardera pas à être mise au -grand jour; dans un moment, il ne restera plus, à cet égard, le moindre -nuage dans l'esprit des lecteurs. - -On sait combien les histoires de vols et de crimes excitent la -curiosité du peuple, aussi bien que les détails des supplices des -coupables. Des colporteurs qui allaient de ville en ville, montrant -les portraits de différens voleurs condamnés à Montargis, vendaient en -même temps leur jugement. Une nièce de Jean-Baptiste Gentil, attirée -par la curiosité, fut frappée de la conformité des faits relatés -dans cet écrit avec ceux qui avaient servi de base au procès de son -oncle. Aussitôt elle écrivit de Dijon à Jean-Baptiste Gentil, pour lui -annoncer cette nouvelle, qui pouvait servir à réhabiliter son honneur. -Mais cet infortuné, réduit à la plus affreuse misère, n'ayant pas de -quoi subvenir aux frais du plus petit voyage, fut obligé de rester dans -l'inaction. Six ou sept semaines s'écoulèrent sans qu'il lui eût été -possible de faire la moindre démarche. Enfin, après avoir ramassé un -peu d'argent, il se rend à Montargis, prend tous les renseignemens qui -lui sont nécessaires, obtient tout ce qu'il désire, reçoit des marques -de bienveillance de la part des juges, et rapporte un exemplaire de -tous les jugemens imprimés que vendaient les colporteurs qui s'étaient -arrêtés à Dijon. - -Parmi ces jugemens, il s'en trouvait deux qui, en effet, avaient en -partie pour objet le vol fait au frère Jean. Muni de ces deux jugemens -que la providence avait fait tomber entre ses mains, Jean-Baptiste -Gentil confia son heureuse découverte au procureur-général du parlement -de Dijon. Ce magistrat, sensible et éclairé, ne chercha point à -ensevelir dans le silence la déplorable erreur qui pouvait avoir -échappé à la compagnie dont il était membre. Il engagea aussitôt -Jean-Baptiste Gentil à faire choix d'un conseil qui pût le diriger -dans la marche qu'il devait suivre pour parvenir à sa justification -personnelle et à la réhabilitation de ses malheureux coaccusés. - -Un jurisconsulte distingué du parlement de Dijon, Me Daubenton, se -chargea généreusement de cette noble tâche; il accueillit la misère de -Jean-Baptiste Gentil, et lui promit tous les secours qui lui seraient -nécessaires. - -Les deux jugemens dont il vient d'être question, concernaient, l'un -les nommés Jacques Périssol, Charles-Noël Larue et trois quidams, -dûment atteints et convaincus d'avoir, dans le courant de décembre -1780, enfoncé d'un coup de bûche la porte d'un ermitage situé entre -Châtillon-sur-Seine et Saint-Seine, et d'avoir lié les pieds et les -mains de l'ermite, à qui ils avaient volé neuf louis et demi en or, -et plusieurs effets; l'autre jugement était relatif à une nommée -Marguerite Roussel, violemment soupçonnée d'avoir eu connaissance dudit -vol, et d'avoir eu sa part du butin. - -Ce crime était un des principaux dont Jacques Périssol et Marguerite -Roussel étaient convaincus; et ces deux coupables avaient été condamnés -à être pendus, par les deux jugemens mentionnés ci-dessus. - -Comme Charles-Noël Larue, l'un de leurs complices, existait encore dans -les prisons de Montargis, on le fit interroger le 22 janvier 1785. Cet -interrogatoire très-détaillé leva le dernier voile qui cachait encore -la vérité. Larue rapporta toutes les circonstances du vol, détailla les -plus petites particularités, nomma ses complices, qui étaient au nombre -de quatre, convint de toutes les effractions qui avaient été faites, -de tous les propos tenus, de tous les objets enlevés. Enfin, interrogé -si les nommés Claude Gentil, Guillaume Vauriot, Claude Pajot, Antoine -Loignon et Jean-Baptiste Gentil n'étaient pas complices de ce vol, il -répondit que non, et que même il ne les connaissait pas. - -Le parlement de Dijon, informé, par lettres-patentes du 23 février -1787, que la révision du procès des Gentil avait été statuée, -s'empressa d'ordonner une instruction nouvelle. Larue fut conduit à -Dijon, chargé de fers et de crimes; il y arriva le 21 juillet. Dans -un interrogatoire détaillé qui dura quatre séances, il persista dans -les aveux et déclarations qu'il avait faits à Montargis. Larue, tout -coupable qu'il était, montra et soutint, en cette circonstance, un -genre de probité qui mérite des éloges. Ferme dans ses résolutions, -invariable dans ses réponses, il s'écriait: «Je sais que je dois périr, -mais je ne souffrirai pas que des innocens soient opprimés pour un -crime dont ils ne sont pas coupables.» - -Certes, la conduite de ce misérable fut plus noble que celle de -l'ermite de Saint-Michel, qui, malgré les preuves frappantes qui -apparaissaient de tous côtés, n'en persista pas moins, avec une -obstination sans exemple, dans une erreur, peut-être involontaire dans -le principe, mais devenue un crime par la manière dont il combattait la -vérité sortie de la bouche d'un coupable. Aussi, Larue lui disait-il: -«Je suis un scélérat, mais vous l'êtes mille fois plus que moi de -persister dans une erreur qui fait la base d'une condamnation injuste.» - -Le parlement de Dijon rendit, le 28 août 1787, près de sept ans après -le crime commis, un arrêt expiatoire qui réhabilitait la mémoire de -Claude Gentil et de Guillaume Vauriot. Il renvoyait définitivement -Claude Pajot, Antoine Loignon, et Jean-Baptiste Gentil de l'accusation -contre eux intentée. Cet arrêt appelait les peines portées par la loi -sur les têtes des vrais coupables, et ordonnait néanmoins qu'il serait -sursis à l'exécution à l'égard de Larue, jusqu'à ce qu'il eût plu au -roi de manifester ses sentimens. - -De plus, le parlement donna acte aux innocens acquittés, ainsi qu'au -curateur à la mémoire de Claude Gentil et de Guillaume Vauriot, des -réserves faites par eux, pour poursuivre leurs dénonciateurs. - -Telle fut cette victoire que la justice sut noblement remporter sur -elle-même. Malheureusement sur ces cinq victimes reconnues innocentes, -il s'en trouvait deux à qui l'on ne pouvait restituer que l'honneur: -Claude Gentil était mort sur l'échafaud, et Guillaume Vauriot aux -galères! - - - - -LA PAYSANNE DES LANDES. - - -Les grandes villes, réceptacles habituels des vagabonds et des -malfaiteurs de tous les pays, sont ordinairement le siége du vice et -de la corruption, qui y trouvent d'ailleurs un aliment journalier dans -les habitudes funestes qu'engendre l'oisiveté. Il n'en est pas de -même dans les campagnes. La vie active des champs, la simplicité de -leurs habitans, le spectacle continuel de la nature, amortissent les -passions, et les empêchent surtout de commettre des crimes. Que l'on -ajoute à tous ces heureux obstacles, l'extrême facilité que l'on a de -se surveiller et de se contrôler mutuellement, et il sera très-aisé -de s'expliquer pourquoi les campagnes sont beaucoup plus exemptes -d'actions criminelles que le séjour corrompu des cités. - -Mais quand de violentes passions font invasion dans les esprits -ignorans et grossiers des bourgs et des hameaux, elles éclatent -d'autant plus vivement qu'elles sont favorisées par le défaut absolu -d'éducation et par la solitude, conseillère toujours pernicieuse dans -de semblables circonstances. - -Le fait que nous allons rapporter, arrivé dans les Landes de la -Gascogne, contrée isolée, presqu'en dehors de la circulation, Arabie en -miniature, où il faut traverser de grands et tristes déserts de sable -et de bruyères pour arriver à de charmantes oasis, qui sont les seuls -lieux habités, va nous fournir un déplorable exemple de ces passions -dépourvues de toute espèce de frein. - -Un laboureur, nommé Jean Labauchède, séduit par les charmes de Jeanne -Dubernet, jeune et jolie paysanne, et croyant trouver le bonheur en -unissant son sort à celui de cette fille attrayante, la demanda en -mariage à ses parens, et l'obtint pour son malheur. La conduite de sa -jeune épouse ne tarda pas à lui faire reconnaître combien il s'était -cruellement trompé. Jeanne Dubernet fuyait sa société, et on la voyait -souvent en tête-à-tête avec de jeunes garçons du village. C'était une -première conséquence de la disproportion d'âge qui séparait les deux -époux. Jean Labauchède, ignorant, comme on l'est dans ces contrées à -demi-sauvages, n'avait nullement réfléchi à l'inconvénient de prendre -une femme beaucoup plus jeune que lui, qui, parée des dons de la -beauté, ne manquerait pas d'adorateurs, et n'aurait pas la ressource -d'une bonne et morale éducation, pour se maintenir, sans broncher, -dans les limites du devoir. Son choix imprudent n'avait été déterminé -que par le désir de posséder une compagne aimable et belle. Fatal -aveuglement! Il avait donné le nom d'épouse à une infâme créature qui -devait bientôt préparer sa mort. - -Jeanne Dubernet préludait à l'assassinat par l'adultère, premier -échelon qui souvent mène aux plus affreux attentats. Pierre Bellette, -jeune homme à peine âgé de dix-sept ans, d'une figure agréable, était -son amant favori. Elle avait résolu d'en faire l'instrument de la -haine qu'elle avait conçue pour son mari. Elle commença par fasciner -ce jeune garçon, par l'enivrer d'amour. On sait quel pouvoir magique -peut exercer une femme jeune et jolie sur un cœur qui s'ouvre pour la -première fois à la tendresse. Pour se l'attacher par des liens encore -plus puissans, Jeanne Dubernet promit au jeune Bellette de l'épouser, -si elle devenait veuve. Cette idée souriait aux désirs amoureux du -jeune homme; elle se présentait à son imagination sous des couleurs -qui n'avaient rien d'effrayant. Il lui semblait dans l'ordre de la -nature que le mari de sa maîtresse, qui était beaucoup plus âgé que -lui, mourût prochainement, et le laissât jouir paisiblement du bonheur -auquel il aspirait. - -Mais ce n'est point ainsi que l'envisage la Dubernet; impatientée du -joug conjugal, jalouse de recouvrer au plus tôt sa liberté, elle ne -veut point confier son sort à un avenir incertain; son imagination -criminelle a déjà conçu le projet de se débarrasser de son époux, -sans attendre que la nature ait prononcé son arrêt. Tout entière -à son abominable pensée, elle profite d'un moment de délire de -son jeune amant, pour lui proposer d'assassiner son mari. A cette -proposition, Bellette est interdit, il recule en pâlissant; son âme -est révoltée de cette offre épouvantable. Cependant l'instant est -décisif; il faut frapper le dernier coup ou ajourner l'occasion du -crime prémédité; la Dubernet le sent; elle s'attache à vaincre les -scrupules de Bellette.—Et tu dis que tu m'aimes, lui dit-elle; tu me -jures de m'aimer toujours, tu m'assures que tu ne désires rien tant -que de devenir mon époux? Tu ne voulais donc que m'abuser, perfide? -Quand je t'offre une occasion favorable, ton cœur oublie tous ses -sermens; ta main tremble, au lieu de frapper; et tu oses dire que tu -m'aimes?—Oui, je t'aime, répliqua vivement Bellette, puisque sans -toi, je ne puis vivre.—Eh bien! prouve-le, ou renonce à moi pour -toujours.—Tu seras obéie, dit le jeune homme, en s'efforçant d'étouffer -un sourd gémissement qu'exhalait sa conscience. La Dubernet, mettant -à profit cette disposition si favorable à ses dessins, redouble la -vivacité de ses caresses, achève de séduire Bellette, tantôt en lui -faisant une peinture riante des jours heureux qu'ils doivent couler -ensemble, tantôt en lui présentant un horrible portrait de l'homme qui -seul fait obstacle à leur félicité. Ces discours artificieux inspirent -une sorte de fanatisme amoureux au facile Bellette; entre les mains de -cette femme qui vient de pétrir, pour ainsi dire, son cœur, il a été -métamorphosé en séïde furieux; il faut à présent que la Dubernet le -contienne; il a soif du sang de Labauchède, qu'il regarde comme son -ennemi, comme le tyran de la femme qu'il adore. - -Bientôt le jour et l'heure du crimes sont marqués. La femme adultère -savait que son mari ne devait revenir que le soir; elle se procure un -fusil, prépare elle-même la charge meurtrière, remet l'arme dans les -mains de son complice, qu'elle place en embuscade derrière une haie -située sur le chemin de Labauchède. Celui-ci s'était bien aperçu des -froideurs de la Dubernet à son égard; mais, ne pensant pas qu'il pût y -avoir si peu d'intervalle entre l'indifférence et la haine, il était -dans une profonde sécurité. Arrivé à quelque distance de sa maison, -il reçoit un coup de fusil qui lui donne la mort, et la Dubernet a -l'imprudente audace de venir recueillir son dernier soupir; elle exhale -une feinte douleur auprès du cadavre, tandis que son complice disparaît -de la scène du crime. - -Malgré tous leurs soins à se cacher, les auteurs de cet assassinat -furent bientôt découverts. Le lieutenant-criminel de Mont-de-Marsan les -condamna aux supplices qu'ils avaient mérité; et sur l'appel de cette -sentence, le parlement de Bordeaux, par arrêt du 26 mai 1786, condamna -l'assassin à être rompu, et sa complice à être pendue et brûlée; ce qui -fut exécuté quelques jours après. - - - - -POULAILLER. - - -Parmi tant de voleurs fameux, émules ou successeurs des Mandrin et -des Cartouche, qui, à diverses époques, ont rempli la capitale et les -provinces de leur effrayante célébrité, nous signalerons le nommé -Poulailler, que son ancienne renommée à fait mettre au rang des héros -des théâtres du boulevard du Temple. - -La terreur qu'inspirait ce fripon s'étendait au loin; et c'était -un exemple, entre dix mille autres, de l'exagération des récits -populaires. Parce que Poulailler avait commis plusieurs vols plus ou -moins hardis, on chargeait son nom de tous les crimes, de tous les -assassinats commis par les autres scélérats; et cependant, il est -juste de dire que rien ne prouve, dans son histoire, qu'il ait jamais -versé le sang de quelqu'un de ses semblables; son procès n'offre aucun -attentat de cette nature, aucune trace de sang. Ainsi l'on peut -affirmer que son procès et son supplice même, en lui faisant expier les -crimes dont il était coupable, le lavèrent d'une foule de forfaits dont -la renommée l'avait souillé. - -Poulailler n'était qu'un surnom qu'il avait adopté pour sa nouvelle -profession. Il s'appelait Jean Chevalier: il était à la fois marchand -de chevaux et maître cordonnier; son domicile était à Essonne, sur la -route de Paris à Fontainebleau. - -Comme il ne pouvait faire seul, avec autant de succès et d'étendue, -le commerce violent et lucratif qu'il voulait exploiter, il avait des -associés subalternes qui lui étaient dévoués, et dont il dirigeait -la marche et les entreprises. Dans cette bande figuraient un berger -demeurant à Brunoy, la femme de ce berger, un écrivain à Paris, une -ouvrière en linge établie à Essonne, et le domestique de Poulailler. -Ainsi ce chef habile avait à ses ordres le courage entreprenant d'un -sexe, et l'adresse de l'autre. Il changeait souvent de nom, suivant -l'exigence des cas: tantôt il s'appelait Chevalier, tantôt Bouthillier, -tantôt Desmaisons. Il ne reculait devant aucun moyen pour assurer -l'exécution de ses projets. Il engageait volontiers sa liberté dans -l'obscure condition de domestique, pour mieux remplir ses vues. Ce fut -même en cette qualité qu'il débuta dans la carrière des larrons. - -En 1780, il était entré, comme berger, au service d'un fermier de -Montry; mais ce berger était un vrai loup dans la bergerie, et les -moutons ne se multipliaient pas sous sa houlette; les autres effets qui -se trouvaient à sa convenance devenaient également sa proie. - -En 1779 et 1780, il se fit plusieurs vols dans une maison de -Bussy-Saint-Georges, et c'étaient autant de tours de Poulailler; mais -l'auteur de ces faits et gestes demeura long-temps ignoré. Quand les -portes n'étaient pas ouvertes, il savait les briser. Dans une nuit -de janvier 1782, il fit un ample butin, et au moyen d'effractions -extérieures et intérieures, il s'appropria de l'or, de l'argent, des -pièces d'argenterie, du linge et autres effets, dans une ferme opulente -de Quincy. - -Il savait profiter des sombres et longues nuits d'hiver pour ses -expéditions; mais il ne dédaignait pas la clarté des nuits du -printemps et de l'été; seulement il changeait ses batteries. Quand -il avait butiné le miel d'une ruche, il savait en chercher d'autres. -Brie-Comte-Robert, Corbeil, Boissy-Saint-Léger et autres lieux -circonvoisins, furent tour-à-tour le théâtre de son active industrie. - -Ses conquêtes multipliées auraient dû satisfaire ses désirs; mais -l'habitude de la friponnerie était si forte en lui, qu'il ne put -s'arrêter à temps, et fut bientôt puni de l'excès de sa cupidité. -On avait observé qu'au métier de cordonnier il réunissait celui de -marchand de chevaux; il est certain, en effet, qu'il en avait vendu -plusieurs; et il n'était pas aussi certain qu'il les eût achetés. - -Dès son début, il avait reçu une leçon dont il aurait dû profiter. Dès -1780, il avait été surpris, et jeté dans les prisons de Guermantes: -mais il était parvenu, à force de travail et d'effraction, à sortir de -sa prison. Ce succès lui inspira, sans doute, un excès de confiance, -dont il finit par être la victime. Les prisons du Châtelet gardèrent -mieux leur proie que celles de Guermantes. Ce fut dans cette prison que -Poulailler attendit la juste punition de ses crimes. - -Il fut condamné à être pendu à une potence plantée sur la place de -la porte Saint-Antoine, après avoir été préalablement appliqué à la -question ordinaire et extraordinaire. L'arrêt du parlement, du 30 juin -1786, ne changea rien à cette sentence. L'arrêt fut exécuté en présence -d'une populace nombreuse dont le patient était naguère encore l'effroi. - - - - -SUICIDE CHANGÉ EN ASSASSINAT PAR LA PRÉVENTION. - - -Le sieur Paulet était né à Lunel, au sein d'une famille honnête. Sans -inclination pour le mariage, il résolut de vivre dans sa maison avec sa -sœur, veuve du sieur Mourgues, pour laquelle il eut toujours les égards -et l'amitié d'un frère tendre. - -Cet homme avait reçu de la nature le caractère le plus ardent; son -imagination était facile à s'exalter. Des lectures dramatiques, une -violente passion pour le jeu, une sensibilité extrême aux pertes qu'il -y faisait, disposaient son âme à l'égarement le plus funeste. - -Vers l'année 1768, cette passion du sieur Paulet pour le jeu -se développa avec une sorte de fureur; il éprouva des revers -considérables; et l'état d'émotion continuelle où il se trouva, les -mouvemens successifs et rapides d'espérance et de crainte dont il fut -agité, affectèrent son cerveau à tel point, qu'il en perdit la raison. -Mais, plus à plaindre que la plupart des insensés, une démence farouche -et sombre lui fit prendre la vie en horreur. - -La veuve Mourgues fit procéder à l'interdiction judiciaire de son -frère. Le sieur Mourgues, son fils, fut chargé de l'administration des -biens, et le sieur Paulet se vit conduire à Saint-Remi, en Provence, où -on l'enferma dans un de ces hospices consacrés aux aliénés. - -Cet infortuné demeura long-temps dans cette sorte d'esclavage. Relégué -parmi une troupe d'insensés, livré à des demi-soins mercenaires, à -des gardiens rigoureux, il soupirait vainement après le terme de sa -détention. Bientôt il ne songea plus qu'aux moyens de tromper ses -surveillans, et de leur échapper. Une occasion favorable s'étant enfin -présentée, il s'évada, et retourna à Lunel. - -Il ne voulait plus revoir sa sœur, tant son cœur était aigri par le -ressentiment de sa captivité; il fuyait l'aspect des hommes, et vivait -dans une solitude profonde au Pont-de-Lunel, à une demi-lieue de la -ville. Après avoir fait quelque séjour à la campagne, il s'occupa de -sa réhabilitation, et rentra dans la jouissance de sa maison et de ses -biens. - -Paulet prit alors à son service Valès et sa femme. Ce ne fut qu'après -un certain temps que, mécontent d'eux, il les congédia, et pria les -Ducros de le servir. - -Marie Coton avait servi cet infortuné avant sa détention; Ducros avait -passé chez lui une partie de son enfance. Ces deux domestiques lui -avaient voué un attachement que ses malheurs augmentaient encore. Une -vie honnête et toujours irréprochable leur avait concilié une estime -universelle. Le sieur Paulet, isolé du reste des hommes, leur avait -accordé toute sa confiance, cependant les Ducros n'allèrent point -habiter avec lui. Ils avaient des enfans; ils continuèrent à vivre avec -eux, dans un quartier voisin, mais ils prodiguèrent au sieur Paulet -leurs services et leurs soins. Celui-ci ne tarda pas à sentir toute la -reconnaissance qu'il devait aux marques multipliées de leur affection. -Un souvenir cruel lui retraçait encore ses tourmens à Saint-Remi, -la voix du sang ne lui disait plus rien pour sa sœur. Il adopta -une famille, devenue, pour ainsi dire, la sienne, par les preuves -d'attachement qu'elle lui avait données. Plusieurs années s'écoulèrent -dans un échange continuel d'attentions, de services et de bienfaits. - -Le sieur Paulet fit un premier testament en faveur de Marie Coton. On -trouva dans l'inventaire fait après son décès plusieurs testamens que -la reconnaissance lui dicta, en divers temps, en faveur de la même -personne. La dernière de ses dispositions était un testament mystique -du 3 juin 1780. Après quelques legs que la charité, la parenté ou -l'amitié inspiraient au testateur, il persistait à transmettre sa -fortune aux Ducros. - -Depuis son retour de Saint-Remi, jusqu'à cette époque, le sieur Paulet -avait joui de la plénitude de sa raison. Un genre de vie réglé, et -surtout l'éloignement du jeu, lui avaient procuré la tranquillité -d'esprit dont il jouissait. Mais sa dangereuse passion n'était pas -entièrement éteinte. Vers le mois de septembre 1782, c'est-à-dire, -deux ans après son dernier testament, cette passion fatale se réveilla -avec une sorte de fureur, et le sieur Paulet se mit à passer les nuits -entières au billard. On ne pouvait l'en arracher même pour ses repas. -Il y perdit environ quatre mille livres. - -Alors des repentirs amers s'emparent de lui. Le démon de l'avarice -vient joindre son aiguillon à leurs tortures. Paulet craint de tomber -dans l'indigence; il ne veut plus manger. Les longues veilles, -l'agitation du jeu, le manque de nourriture, l'irritabilité naturelle -de ses organes, embrasent son sang, et troublent de nouveau sa raison. -Dans son égarement, il se croit poursuivi par une puissance vengeresse: -il s'effraie; il tremble. _Le roi_, disait-il, _a donné des ordres à la -justice de venir me prendre pour me faire mourir_. - -Ducros essaie de calmer les terreurs de cet infortuné, il feint de -sortir, d'aller parler à la justice et au roi en faveur de Paulet, et -rentre rapportant, dit-il, la grâce du coupable. Cette feinte innocente -rend pour quelque temps le calme au malheureux Paulet. - -Mais bientôt de nouveaux traits de démence se manifestèrent. Le 31 -octobre 1782, le sieur Paulet disparaît. Ducros et sa femme l'attendent -vainement. Alarmés de son absence, ils le cherchent partout dans le -voisinage, et ne le trouvent point. Cet insensé, en proie à sa démence -avare, était parti brusquement et à pied, pour la ville de Mauguis, -éloignée de trois lieues de Lunel, et où la dame Mourgues, sa sœur, -faisait sa résidence. Arrivé à Mauguis, il s'était arrêté chez un -aubergiste, avait envoyé chez sa sœur faire dire à son neveu _qu'il lui -ferait bien de l'honneur et du plaisir d'aller le chercher_. Le neveu -arrivé, l'oncle, jusque là si irrité, avait imploré son indulgence, -et lui avait dit _qu'il était bien fâché de lui avoir manqué_. Le -sieur Paulet s'était ensuite présenté à sa sœur avec humilité, et lui -avait dit qu'il revenait comme l'_enfant prodigue_. Au souper, Paulet -n'avait pas voulu manger, et le lendemain, levé dès le point du jour, -il s'était fait ouvrir la porte par un domestique, et était reparti -brusquement comme il était venu. - -Jusque là sa démence n'avait rien d'alarmant; mais bientôt le plus -grand désordre éclata dans toutes ses actions. Il tomba dans la plus -sombre mélancolie. On le voyait, en proie au plus affreux égarement, -lever les mains au ciel, baisser un œil de désespoir vers la terre, -en un mot, prendre tour à tour toutes ces attitudes effrayantes, -qui annoncent les crises les plus violentes du cœur humain. A ces -souffrances morales, se joignait l'embrasement interne et dévorant -d'une violente strangurie. - -Telle était, le 6 novembre 1782, la situation du sieur Paulet. Le -dégoût de la vie le poursuivait sans cesse et partout. Il errait dans -sa maison avec une agitation convulsive. Il avait fait prier instamment -sa sœur de venir le joindre au plus tôt, de se presser, parce -qu'autrement, elle n'arriverait plus à temps. Il disait qu'il voulait -aller vivre avec sa sœur, parce qu'il craignait de mourir de faim. Ne -voyant pas arriver sa sœur, il s'écria douloureusement: _Qui voudrait -demeurer avec moi? Qui voudrait se charger de ce paquet? Je n'ai plus -d'amis._ La Ducros le conjura de manger, lui offrit de coucher dans -la maison. _Vous êtes malade_, lui dit-il d'un ton sinistre, _il fait -froid, les nuits sont longues..... Je souperai tard..... Retirez-vous._ - -La Ducros obéit avec peine: un vague pressentiment l'inquiète. Elle -veut aller avertir les parens du sieur Paulet de lui donner un -surveillant; mais cet infortuné a supplié ceux qui l'entourent de ne -pas divulguer son déplorable état. Elle renvoie donc cette démarche au -lendemain, et rentre chez elle. - -La Ducros et son mari passent la nuit dans les alarmes, sans croire -toutefois le danger si prochain. Entre six et sept heures, le mari -sort pour aller travailler. Sa femme, à peine convalescente d'une -longue maladie, reste encore quelques instans au lit. Elle se lève -entre sept et huit heures, prend sa corbeille, pour faire les -provisions du sieur Paulet, suivant sa coutume journalière. Pressée de -savoir s'il est moins agité que la veille, elle se rend d'abord à sa -maison, entre au moyen d'une clé qui lui avait été confiée, voit la -fenêtre de la chambre ouverte, n'aperçoit ni le sieur Paulet, ni ses -habits; l'appelle..... point de réponse! ce silence la trouble; elle -n'ose faire un pas de plus pour chercher son maître, se retire avec -précipitation, ferme la porte, et court avertir son mari. - -Ducros prend la clé à son tour, cherche dans la maison, appelle encore, -appelle en vain. La frayeur le saisit. Enfin il plonge ses regards dans -le puits: quel spectacle! il y voit le cadavre du malheureux Paulet. - -Ducros, épouvanté, vole vers sa famille, lui apprend l'affreuse -catastrophe, et court appeler un chirurgien. A cette accablante -nouvelle, la Ducros retourne à la maison du sieur Paulet. Elle -rencontre plusieurs voisins, Lombard, cordonnier, son fils et son -gendre, tous trois hommes d'une probité reconnue. Ces trois hommes -entrent avec elle, regardent au fond du puits, et reconnaissent la -vérité du tragique événement qu'on vient de leur annoncer. - -Cependant Ducros revient, suivi du chirurgien. Celui-ci fait retirer -aussitôt du puits le corps du malheureux Paulet, recommande le plus -grand mystère. On couvre intérieurement la porte avec un drap, afin de -mettre un obstacle aux regards indiscrets. Après bien des efforts, on -enlève avec des crochets, le sieur Paulet hors du puits, la tête nue, -mais entièrement vêtu, chaussé et un mouchoir au cou. On le dépouille -avec peine de ses vêtemens imbibés d'eau. Son corps est essuyé et placé -sur son lit. Le chirurgien l'examine attentivement, et déclare qu'il -est impossible de le rappeler à la vie, attendu que la submersion a eu -lieu depuis trois ou quatre heures. - -La désolation se répand parmi ceux qui entendent cette déclaration. -Ils ne voient que trop clairement, dans cet événement tragique, un -suicide criminel, un crime puni par les lois: à cette époque, on -traînait sur une claie le corps de l'infortuné qui avait attenté à ses -jours. L'infamie de ce supplice se présente à l'esprit des assistans. -Abandonneront-ils l'honneur d'une famille, la mémoire du défunt à la -flétrissure des lois? Mais, en voulant cacher cet événement affreux, ne -s'exposeront-ils pas eux-mêmes à des poursuites désastreuses? - -Dans des conjonctures si difficiles, des hommes ignorans se livrent -facilement au conseil de celui qu'ils croient le plus éclairé. Le -chirurgien Barthélemy devint l'oracle des Ducros et de leurs voisins. -Il décida qu'il fallait dissimuler la vérité, et épargner à une honnête -famille un opprobre éternel. _Le tombeau_, leur dit-il, _couvrira -le crime du sieur Paulet: promettons tous de dire que nous l'avons -trouvé mort à côté de son lit_. Ce conseil, qui devait avoir des -conséquences funestes, fut suivi aveuglément. On se hâta de faire -disparaître toutes les traces du suicide. Lombard père, cacha dans sa -maison les dépouilles du défunt. Les Ducros dépêchèrent un exprès à -la dame Mourgues, pour l'instruire de la mort subite de son frère. -Cette nouvelle se répandit aussitôt dans la ville. La justice accourut; -bientôt la maison fut remplie des parens du mort, et d'une foule -curieuse d'accidens sinistres. Les officiers de justice interrogèrent -la Ducros. Celle-ci, répondit qu'elle avait trouvé le sieur Paulet -étendu par terre; qu'effrayée, elle avait appelé sa sœur, et était -allée avertir son mari. Interrogés à leur tour, ceux qui avaient retiré -du puits le cadavre de Paulet, firent une réponse identique, afin -d'écarter, comme ils en étaient convenus, toute idée de suicide. - -Alors la justice appose le scellé. Pendant qu'elle procédait à cette -formalité, la dame Mourgues et son fils arrivent; la foule qui remplit -la maison les frappe d'étonnement. La dame Mourgues réclame son -frère; un lugubre appareil, le cadavre pâle et sanglant de Paulet lui -apprennent son sort. Un cri involontaire échappe à la veuve: _Mon frère -était venu à Mauguis_, dit-elle, _pour me dire de le regarder comme -l'enfant prodigue, qu'il voulait me faire donation de tout_. Les plus -affreux soupçons s'élèvent dans son cœur. Elle se persuade que, pour -empêcher son frère de changer ses premières dispositions, les Ducros, -devenus subitement les monstres les plus horribles, ont conçu et -exécuté le forfait le plus affreux sur la personne de leur bienfaiteur. -En conséquence, elle rend plainte, et le procureur du roi requiert la -visite du cadavre. Le médecin et le chirurgien, appelés pour cette -opération, remarquèrent dans les interstices des ongles des doigts de -la main, et dans les jointures des phalanges des mêmes doigts, quelques -grains de terre sablonneuse grisâtre: et aux malléoles des deux pieds, -une empreinte circulaire, qu'ils jugèrent avoir été faite par quelque -corde, ruban ou autre lien quelconque. Ils rapportèrent encore, qu'ils -avaient trouvé différentes contusions à la tête et de l'eau dans la -trachée-artère, et jusque dans les poumons; et conclurent que le -cadavre qu'ils venaient d'examiner était celui d'un homme mort submergé. - -Les Ducros, interrogés de nouveau, persistèrent dans leur première -réponse. Cette contradiction avec le rapport des gens de l'art éveilla -l'attention du magistrat. Il entrevit, dans toute cette affaire, de -mystérieuses circonstances, qu'il importait à la justice de pénétrer. -Les habits du sieur Paulet ne se retrouvant pas, le magistrat ordonna -des recherches dans toute la maison. On fouilla dans le puits, et l'on -en retira une perruque et un chapeau. Cette nouvelle circonstance -accrut encore l'étonnement. Ces effets furent présentés aux Ducros, -qui les reconnurent. Alors le procureur du roi, intime ami du sieur -Mourgues, conclut au décret de prise de corps contre les deux époux; -mais le juge, voulant éclairer davantage sa religion, n'eut point égard -pour le moment à cette réquisition; et plusieurs jours s'écoulèrent -sans nouveaux incidens. Enfin, le 3 décembre, il fut requis de nouveau -de se transporter à la maison du défunt. Il s'y rendit sans délai, -et ordonna de nouvelles recherches, afin de découvrir les hardes -de Paulet. On allait mettre le puits à sec, lorsque les Lombard, -instruits que l'on s'obstinait à pénétrer la vérité, et qu'il n'était -plus possible de cacher le suicide, se déterminèrent à faire l'aveu -du motif qui leur avait suggéré leur première réponse. Les hardes du -défunt furent présentées à la justice. On les examina; on reconnut -qu'elles avaient été mouillées et percées avec des crochets. Le -juge, pour ne rien laisser à désirer à la dame Mourgues, fit faire -de nouvelles perquisitions avec le soin le plus minutieux. Le puits -fut tari; on en retira des graviers et des pierres qui furent pesés. -Les conjectures allaient leur train, au milieu de ces diverses -circonstances. On pensait que le sieur Paulet avait été assommé à coups -de pierres, dont quelques-unes paraissaient ensanglantées; les hommes -de l'art repoussaient cette idée, en alléguant que la résistance d'une -colonne d'eau amortit l'action de la chûte d'une pierre, et qu'il est -impossible qu'une pierre conserve l'empreinte du sang, après quelque -séjour dans l'eau. - -Le juge fit continuer l'instruction de la procédure. On fouilla les -armoires de la maison, et l'on y trouva un drap où l'on remarqua des -traces de sang. Les hommes de l'art, après l'avoir examiné, déclarèrent -que ce drap avait servi à essuyer un corps mouillé et ensanglanté. -Ils se fondaient sur plusieurs taches terreuses, et sur quelques-unes -sanguinolentes, mais légères, qu'ils avaient remarquées dans leur -examen. - -Alors le procureur du roi requit une seconde fois le décret de prise -de corps; mais le juge, homme impassible et sage, ne crut pas devoir -acquiescer à cette nouvelle demande. Le chapeau du sieur Paulet, -retrouvé dans le puits, la circonstance avérée que cet homme en avait -été retiré lui-même tout habillé, les actes de démence recueillis dans -les informations, les tentatives fréquentes de Paulet pour se donner -le même genre de mort pendant sa première aliénation, tout enfin lui -prouvait l'innocence des Ducros. Il rejeta donc les conclusions du -procureur du roi, et se contenta de décerner un décret d'ajournement -personnel contre les Ducros, le chirurgien Barthélemy, les deux Lombard -et Viala, leur gendre et beau-frère. Le sieur Barthélemy avait fait -naïvement et avec le courage d'un cœur honnête l'aveu du conseil -imprudent qu'il avait donné. - -Cependant la dame Mourgues interjeta appel du décret d'ajournement, et -le procureur du roi sollicita l'emprisonnement des Ducros. La cause fut -plaidée solennellement, et par arrêt du 8 août 1783, la cour débouta -unanimement la dame Mourgues de son appel, conserva la liberté aux -Ducros, et renvoya la cause et les parties devant le premier juge, pour -continuer la procédure extraordinaire qui avait été entamée. - -Le 22 juin 1784, les accusés, après avoir subi toutes les épreuves de -la procédure criminelle, obtinrent une justice éclatante. Les officiers -royaux de Lunel rendirent une sentence définitive qui les déchargea -de l'accusation intentée contre eux, et condamna la veuve Mourgues -à payer, à titre de dommages et intérêts, quinze cents livres aux -Ducros, douze cents livres aux Lombard, et trois cents livres au sieur -Barthélemy; en outre, l'accusatrice était condamnée aux dépens envers -toutes les parties. - -La dame Mourgues interjeta appel de cette condamnation par lettres -du 26 juin 1784. Les Ducros, épuisés par les frais considérables de -cette procédure, et par les incidens sans nombre formés par leur -accusatrice, étaient dans l'impuissance de poursuivre la confirmation -de la sentence de Lunel. Deux ans après, le 8 juillet 1786, la dame -Mourgues, produisit un mémoire accompagné d'une requête, dans laquelle -elle demandait que, faisant droit sur son appel, il plût à la cour -de condamner les Ducros aux peines de droit, et de les condamner -solidairement avec les autres accusés à une somme de dix mille livres, -à titre de dommages et intérêts, ladite somme devant être applicable -aux pauvres de l'hôpital de Lunel. - -La mort vint frapper la dame Mourgues au milieu de ses poursuites -acharnées. Les Ducros respirèrent. Ils firent assigner en reprise -d'instance le sieur Mourgues fils, demandant qu'il fût débouté de -l'appel avec amende et dépens, et condamné en outre à quatre mille -livres de dommages, à raison du préjudice que leur causait la -continuation de l'instance reprise. - -L'affaire fut portée devant le parlement de Toulouse, et, après de -sages lenteurs commandées par une cause aussi délicate, l'innocence des -six accusés fut reconnue par arrêt du 14 août 1787; le sieur Mourgues -fut débouté de l'appel avec dépens; la sentence qui portait contre -lui des condamnations pécuniaires fut confirmée; et la cour ordonna -l'impression et l'affiche de l'arrêt aux frais de l'accusateur. - - - - - INFORTUNES - DE LA FAMILLE VERDURE. - - -Que des enfans dénaturés portent une main sacrilége sur ceux qui leur -ont donné le jour, c'est un attentat monstrueux dont les annales -de la justice ne fournissent malheureusement que trop d'exemples: -l'impatience de jouir d'un patrimoine que la mort d'un père peut seule -leur assurer, a pu étouffer dans le cœur de ces monstres la voix de la -nature, et les porter par degrés au comble de la férocité; mais qu'un -père tendre dont toute la vie est exempte de reproches; qu'un père -environné d'une nombreuse famille, qu'il a toujours chérie, assassine -un de ses enfans; qu'il choisisse pour victime de sa fureur précisément -celui dont les soins assidus, les services continuels exigent de lui -plus d'attachement; que, par cet acte de barbarie, il se prive d'un -soutien, de celui de sa nombreuse famille; que ses autres enfans -concourent à la consommation de cet abominable forfait, c'est ce que -nul être raisonnable ne pourra jamais présumer. Il faut, pour croire -à un semblable attentat, que les preuves en soient si nombreuses, si -claires, qu'il soit impossible d'y résister, et, lors même que ces -preuves existent, l'homme sage tremble encore de prendre les fausses -lueurs du mensonge pour la lumière de la vérité. Dans le récit que -nous allons faire, rien ne motive l'accusation de parricide; il faut -absolument supposer qu'il a été commis sans intérêt, contre l'intérêt -même de l'accusé. - -Jacques Verdure était né d'une famille honnête et pauvre de la paroisse -de Berville. Jeté par le malheur de sa situation dans la condition -de la domesticité, il servit, d'une manière irréprochable, différens -maîtres, jusqu'à l'âge de vingt-trois ans. Il épousa, en 1755, -Marie-Madeleine Graindel, avec laquelle il vécut dans la plus parfaite -union. - -Depuis 1774 jusqu'en 1778, Verdure occupa une maison voisine de -celle qu'habitait Catherine Hamel, femme Bouillon. C'était une femme -violente, emportée, redoutée de tous les habitans des environs, dont -la maison était un lieu de débauche, et qui, par sa méchanceté bien -connue, était devenue le fléau de la paroisse qu'elle habitait. -On verra, par la suite, comment cette horrible mégère fut un des -principaux instrumens des malheurs de Verdure. - -Heureux au sein de sa famille, celui-ci vivait dans une union intime -avec sa femme, avec ses enfans, avec tous ses voisins; mais il -n'était pas dans le caractère de la femme Bouillon de respecter sa -tranquillité; et Verdure, après quatre années de patience, excédé des -tracasseries de cette femme, de ses outrages et de ses violences, -fut obligé d'abandonner une maison qu'un pareil voisinage rendait -inhabitable pour un homme de son caractère. Il alla demeurer dans une -maison située près de l'église de la même paroisse. Là, il continua -de vivre dans le calme le plus profond, avec une femme vertueuse, -qui s'attachait à faire son bonheur. De huit enfans qui avaient été -le fruit de cette union bien assortie, il lui en restait encore six, -lorsqu'il eut la douleur de perdre sa chère compagne, à la suite de sa -dernière couche. - -Par la mort de sa mère, Rose Verdure, âgée alors de vingt-un ans, -se trouva de droit à la tête de l'administration intérieure de la -maison paternelle. Elle était en outre chargée d'élever son jeune -frère et la dernière de ses sœurs, âgée de six semaines lors de la -mort de sa mère. Dans le courant de l'année 1780, cette petite fille -fut atteinte d'une maladie fort ordinaire aux enfans de son âge; -c'était une dartre générale qui lui couvrait toute la tête de croûtes, -qui, étant arrachées journellement par l'enfant, donnaient lieu à -des excoriations sanglantes; et souvent l'on était obligé d'employer -plusieurs linges, avant de pouvoir étancher parfaitement le sang. Cette -circonstance est à remarquer; elle sert à expliquer la découverte d'une -coiffe ensanglantée trouvée dans la maison de Verdure le lendemain de -l'assassinat de Rose, sa fille. - -Il faut dire aussi que, quelque temps avant la mort de cette jeune -fille, ses sœurs avaient remarqué qu'un garçon meunier de la même -paroisse venait assez fréquemment la voir; qu'il l'entretenait -secrètement; que quelquefois il sortait avec elle derrière la maison -ou ailleurs; qu'elles crurent même s'apercevoir d'un changement -notable dans son état. Le père, de son côté, fit la même observation; -il en parla même à sa fille quelques jours avant sa mort; mais elle -lui protesta que ses soupçons étaient sans fondement. Mais, quelques -jours après la catastrophe, ses autres enfans lui ayant fait part -de leurs soupçons, l'idée qui l'avait d'abord frappé se représenta -vivement à son esprit; diverses autres circonstances vinrent fortifier -cette pensée; et c'est ce qui le détermina, dans ses premiers -interrogatoires, à déclarer que sa fille était enceinte; ses autres -enfans, du moins les deux filles et le fils aîné, firent la même -déclaration: toutefois, comme elle n'était basée que sur des soupçons, -ils ne crurent pas devoir y insister, et, dans leurs récolemens sur -leurs interrogatoires, ils dirent tous que, s'ils avaient déclaré que -Rose Verdure, leur sœur, était grosse, c'est qu'ils le pensaient; mais -qu'ils n'avaient eu qu'un simple doute sur cette grossesse, et non une -certitude. - -Mais ce qu'il y a de plus certain, c'est que, quelques jours avant -la catastrophe, cette fille avait dit à sa famille que, le samedi 7 -octobre 1780, environ à minuit, tandis qu'elle travaillait à côté de -la cuisine, dans une petite chambre donnant sur la cour, on avait -tenté de tirer un coup de fusil par un des trous qui se trouvaient -à cette chambre; que le coup avait manqué, qu'elle avait même senti -l'odeur de la poudre, et qu'elle en avait été tellement effrayée que -les cardes qu'elle tenait alors lui étaient échappées des mains. Hélas! -son malheureux père était loin de penser, au moment où elle lui faisait -part de cet accident, que, huit jours après, frappée d'un coup mortel, -elle expirerait à soixante pas de sa maison, et que les soupçons -publics, se tournant sur lui, il se verrait accusé du plus horrible -parricide. - -Le 14 octobre 1780, jour qui précéda la nuit où l'infortunée Rose -Verdure tomba sous les coups d'un assassin, son père partit le matin -pour le marché d'Oudeville, où il acheta trois boisseaux de blé; il -en repartit vers une heure un quart après midi, accompagné du nommé -Lafosse, passa dans les bois de Berville, où il trouva ses deux garçons -qui ramassaient du bois mort pour chauffer le four, et rentra avec eux -chez lui, environ à quatre heures après midi. En arrivant, il trouva sa -fille aînée occupée à laver du linge à la porte de la maison. Après -avoir mangé un morceau de pain, il détrempa et battit de la terre pour -boucher quelques trous qu'il avait remarqués à sa maison. Pendant ce -temps, Rose alla chez le prieur-curé de Berville chercher du bois, pour -le porter chez sa grand'mère, femme d'un âge très-avancé. Environ une -heure après le coucher du soleil, le vent s'étant élevé, Verdure quitta -ses autres enfans, en leur disant qu'il allait faire moudre son blé, et -que leur sœur aînée allait bientôt rentrer. En effet, il se rendit à -la maison du moulin de Berville; il y trouva Antoine Lefret, le garçon -meunier dont nous avons parlé; il mangea de la soupe et but plusieurs -verres de cidre avec lui. Pendant qu'ils mangeaient, il survint -plusieurs personnes, entre autres les nommés Blondel, journalier, et -Quesnet, cordonnier. Tous ensemble se rendirent, quelques instans -après, au moulin, où Verdure prit le violon de Lefret, et joua quelques -airs. Pendant que Verdure s'amusait si innocemment, Antoine Lefret -était renversé sur la barre de son lit, sa main posée contre sa tête. -En remettant le violon à sa place, Verdure remarqua deux fusils, dont -l'un était celui du garçon meunier, et l'autre appartenait au nommé -Renoult, à qui Lefret le rendit deux jours après la mort de Rose. - -Quand Verdure quitta le moulin pour retourner chez lui, il était -environ minuit. En rentrant, il trouva sa fille aînée, la seconde -et la dernière autour du feu; l'aînée donnait ses soins à la plus -jeune; la troisième était déjà couchée, mais elle n'était pas encore -endormie; les deux garçons étaient également au lit, mais dormaient -profondément. «Allons, mes enfans, dit Verdure, il va bientôt être -minuit, couchons-nous.» La seconde de ses filles obéit, lui-même se -coucha. Rose lui présenta sa petite sœur, qu'il reçut dans ses bras. -Ce bon père, n'osant confier cette enfant pendant la nuit à d'autres -qu'à lui-même, dans la crainte de quelque accident, la faisait -coucher auprès de lui. Et comme Rose, sa fille aînée, ne paraissait -pas disposée à se coucher encore, il lui dit une seconde fois de se -coucher, qu'elle allait user le reste de la chandelle; mais elle lui -observa qu'il fallait qu'elle raccommodât un de ses bas et qu'elle -lavât le mouchoir de sa petite sœur. Alors elle passa dans une petite -chambre qui donnait sur la cour, et contiguë à la cuisine, où couchait -toute la famille. Ce fut là qu'elle se retira pour raccommoder son -bas. Son père, extrêmement fatigué, ne tarda pas à s'endormir. -Cependant, lorsque cette famille innocente goûtait un sommeil profond -et tranquille, le crime veillait autour de son asile, et des six enfans -que Verdure possédait en se couchant, il ne lui en restait plus que -cinq à son réveil. - -Un peu avant le jour, Verdure appelle sa fille pour l'envoyer à la -première messe; personne ne lui répondant, il ouvre une vitre pour se -procurer un peu de jour; et, n'apercevant point Rose, il croit qu'elle -est déjà partie pour se rendre à l'église; il trouve ouverte la porte -qui donnait de la cuisine dans la petite chambre; il met une veste -sur ses épaules; et, sans bas, sans aucun autre vêtement, il traverse -la chambre, et se rend aux fosses d'aisance: là, il aperçoit sa fille -couchée sur le côté droit, vêtue de ses habits, ayant cependant une -jambe nue. «Que fais-tu là, ma Rose? lui dit-il, tout alarmé; es-tu -malade? pourquoi ne vas-tu pas dans ton lit?» Surpris de son silence, -il approche davantage, et reconnaît, à des signes trop certains, que -sa fille n'existe plus. Ce malheureux et tendre père songe alors à -ses autres enfans; il craint la triste impression que peut faire sur -eux cet événement. Verdure rentre donc pour rassurer ses enfans, et -leur dit que leur sœur est morte subitement dans les fosses; il ne -connaissait point encore le genre de sa mort. Il les exhorta à ne pas -s'effrayer, ajoutant qu'il allait la chercher, l'apporter dans son lit, -et prévenir le prieur-curé de Berville, pour que ce déplorable accident -ne fît pas de bruit. - -En effet, il retourne aussitôt dans les fosses, et se dispose à -enlever le cadavre de sa fille; mais, ayant passé sa main gauche sous -l'aisselle droite du corps, il sent que deux de ses doigts entrent dans -une blessure. Surpris, et effrayé d'un événement qu'il était loin de -prévoir, il n'ose l'enlever, le laisse sur la place, et rentre chez lui -consterné, annonçant à ses enfans que leur sœur a été assassinée. Il se -rend ensuite chez Pierre Ruette, son voisin, qu'il prie de venir auprès -de ses enfans, tandis qu'il irait chez le curé. En effet, il se rend -aussitôt au presbytère, et revient chez lui mêler ses larmes à celles -de ses autres enfans. - -A peine ce fatal événement fut-il connu dans le public, qu'une foule -de personnes se rendirent sur la place où gisait le cadavre. Chacun -cherche aussitôt quel peut être l'auteur de cet attentat; chacun forme -des soupçons différens. Les uns trouvent étrange que cette fille ait -été assassinée si près de la maison paternelle, sans que son père, sans -que sa famille, eussent entendu le coup de fusil qui lui avait donné la -mort. D'autres assurent qu'elle n'a pas dû être assassinée sur le lieu -où l'on voit son cadavre; qu'il faut qu'elle ait été tuée ailleurs, et -apportée ensuite dans les fosses; on cherche même des traces de cette -translation, on en cherche vainement, on n'en trouve aucune. Un seul -des spectateurs, un homme digne de confiance, Nicolas Néel, entendu -comme témoin, attesta qu'étant sorti devant sa porte, environ une heure -après minuit, il avait entendu un coup de fusil qui partait du coin -oriental de la mâsure de Verdure dans la fosse en question. Qu'aussitôt -le coup parti, il avait entendu une voix plaintive semblable à celle -d'une personne qui recevrait le coup mortel. - -Cependant chacun des assistans avait les yeux fixés sur le cadavre. -Ce cadavre attestait un homicide; il fallait bien qu'il existât un -coupable; et le public, juge presque toujours injuste, quand il suit -les mouvemens de son impatience naturelle, s'appliquait à le chercher. -Enfin, dans l'impossibilité d'asseoir un soupçon fondé, il se trouva, -parmi les spectateurs, des hommes assez cruellement stupides, pour dire -qu'il fallait bien que Verdure eût assassiné lui-même sa propre fille, -que nul autre que lui ne pouvait avoir fait le coup. Mais quel fut le -premier qui articula cette accusation terrible? on le chercha vainement -dans deux informations consécutives composées de quarante témoins. Tout -se réduisit à ces mots: _J'ai ouï dire dans le public_. Ainsi, la voix -qui la première avait accusé Verdure demeura inconnue pendant près de -six années. - -Mais le temps, révélateur des crimes les plus cachés, vint au secours -de l'innocence calomniée et opprimée: on découvrit que cet accusateur -occulte était un imposteur, convaincu de mensonge par sa propre -bouche, sur lequel devaient désormais se concentrer tous les soupçons -de la justice. - -Antoine Lefret, le garçon meunier dont nous avons parlé, s'était -présenté avec la foule que la curiosité avait attirée près du cadavre -de Rose Verdure; mais sa conduite fut étrange; il ne s'arrêta point à -examiner les restes inanimés d'une jeune fille qui avait dû lui être -chère, et à laquelle il avait marqué des attentions suivies pendant -qu'elle vivait; mais il entra dans la maison, s'élança au cou de -Verdure, qui, dans ce moment, tenait le plus jeune de ses enfans sur -ses genoux, le pressa affectueusement dans ses bras, en lui disant: -«Oh! mon ami, ce n'est pas ta fille que je plains, c'est toi seul; elle -était ton appui, et tu restes chargé d'une nombreuse famille. Pourquoi -ne puis-je pas rester! je t'aiderais à l'élever! mais malheureusement -je quitte le moulin, et il faut que je parte.» En achevant ces mots, il -sortit de la maison, et passa devant la porte de la femme Étancelin. -Cette femme, qui causait alors avec une de ses voisines, lui demanda -s'il croyait que l'on eût tué la fille Verdure, sans que son père en -eût connaissance. Il répondit d'un air effrayé, en serrant son bâton, -et en frappant sur un baquet qui était devant lui, qu'il n'y en avait -pas d'autre que le père qui l'eût tuée. - -Huit ou quinze jours après, on lui demanda s'il n'avait rien à dire -dans cet assassinat. Il répondit qu'il était couché sur un lit lorsque -Verdure sortit du moulin, et qu'il n'y en avait pas d'autre que lui qui -eût assassiné sa fille. - -Le lundi, 16 octobre, à neuf heures du matin, le juge, haut-justicier -de Berville, se rendit sur le lieu du crime, accompagné du -procureur-fiscal, de son greffier, et d'un chirurgien-juré; on constata -que les vêtemens de Rose étaient imbibés de sang, que sa jambe droite -était nue, et la gauche, chaussée d'un mauvais bas de laine teint en -noir; qu'il y avait sur le sein droit, deux trous de la grandeur d'une -pièce de douze sous. Ces trous étaient pareillement marqués au mouchoir -et à la chemise, à l'endroit où ces vêtemens couvraient la partie du -corps qui avait été atteinte. Ces blessures paraissaient avoir été -faites par deux balles tirées avec une arme à feu, et étaient éloignées -d'environ un pouce l'une de l'autre. Deux autres trous, à pareille -distance l'un de l'autre, sous l'omoplate gauche, annonçaient que les -balles avaient dû sortir par là, et que, par conséquent, le corps avait -été traversé d'outre en outre. On trouva encore dans les chairs, une -balle morte, de plomb, fort hachée, d'environ cinq lignes de diamètre. - -Le procès-verbal du juge n'offrit aucun indice contre la malheureuse -famille. On n'avait trouvé ni dans la maison, ni dans les environs, -rien qui pût autoriser le soupçon d'un affreux parricide. Il n'y avait -ni poudre, ni plomb, ni balle, ni fusil. Jamais, depuis que Verdure et -sa famille, habitaient cette maison, il n'y était entré une seule arme -à feu; jamais, même, depuis vingt-huit ans, Verdure n'en avait possédé -une seule. Enfin le juge ne trouva dans la maison aucune trace de -meurtre, aucune tache de sang, ni sur les habits, ni sur les meubles, -ni sur les murs. Les cavaliers de maréchaussée, qui vinrent faire -perquisition, ne trouvèrent pas l'ombre d'un indice. - -Aussi ce ne fut pas sur le résultat du procès-verbal, mais après une -information régulière que Verdure fut décrété de prise de corps, son -fils et ses deux filles aînées furent l'objet d'un décret d'ajournement -personnel. - -La femme Bouillon avait joué un rôle infâme dans cette déplorable -circonstance. Un témoin de ce caractère était, pour le malheureux -Verdure, l'ennemi le plus dangereux qu'il pût avoir. Toutefois, dans -sa déposition, la haine ne faisait, pour ainsi dire, que transpirer; -il lui fallait un certain temps pour former le plan de sa perte, pour -le combiner; et l'on verra bientôt le moyen qu'elle mit en usage -pour la consommer. D'abord elle déclara entre autres choses, dans sa -déposition, que beaucoup de tous ceux qui étaient à considérer le -cadavre, se disaient qu'il était impossible que ce ne fût pas Verdure -lui-même qui eût massacré sa pauvre fille. - -Parmi les enfans qui restaient à Verdure, il y en avait un âgé de -six ans. Il avait été élevé jusqu'à l'âge où l'enfance commence à -former ses premiers pas, précisément à côté de la maison qu'habitait -la femme Bouillon. L'enfance est naturellement confiante et crédule; -elle s'attache aisément à ceux qu'elle voit le plus fréquemment; sans -discernement comme sans prévoyance, elle répète le bien ou le mal -indifféremment, parce que sa raison, qui sommeille encore, ne peut -discerner les nuances qui différencient ces deux contraires: rien de -plus aisé, d'ailleurs, à force de répéter à des enfans de cet âge -que telle personne à fait telle chose, que de leur persuader qu'en -effet cette personne à fait telle action. Plus les faits qu'on leur -raconte tiennent de l'extraordinaire et du merveilleux, plus ils -les saisissent avec avidité. Croyez surtout que, si vous racontez -devant un enfant, un fait nouveau qui pique sa curiosité, ce fait -s'imprimera dans sa mémoire; qu'il le croira fermement; qu'il le -racontera avec empressement; qu'il y ajoutera même d'abord de petites -circonstances; qu'ensuite il y en ajoutera d'autres; et que, surtout, -il ne tardera pas à se citer lui-même comme garant des faits: ces -assertions sont déjà prouvées par le personnage odieux que la calomnie -fit jouer à un enfant dans l'affaire de Claudine Rouge, de Lyon. -La femme Bouillon choisit le jeune Verdure pour être l'accusateur -de son malheureux père. Cet enfant, âgé de six ans, était propre à -favoriser ses desseins. D'abord, la Bouillon, comme ennemie depuis -long-temps de Verdure, était très-disposée à le croire criminel. Les -propos qu'elle disait avoir entendus près du cadavre étaient beaucoup -plus propres à fortifier sa haine, qu'à éclairer sa raison. Ayant vu -passer l'enfant près de sa maison; elle l'appela, elle le caressa. -«N'est-il pas vrai, lui dit-elle, que c'est ton père qui a tué ta sœur? -Allons, il faut en convenir, il faut le dire; et, si tu le dis, je te -donnerai du pain et un œuf.» Une telle offre était très-séduisante, -pour un enfant accoutumé à vivre le plus souvent de privations, et -voilà quelle fut la source des propos tenus par cet enfant; propos -environnés de différentes circonstances plus ou moins absurdes, plus -ou moins contradictoires entre elles, et toutes démenties par la -pièce fondamentale du procès, le procès-verbal, et par les pièces de -conviction déposées au greffe. - -Toutefois, ces propos de l'enfant, appréciés à leur juste valeur par -les premiers juges, ne les avaient pas même portés à décerner contre -lui un simple décret d'assigné pour être ouï. Le décret de prise de -corps lancé contre son père était du 9 novembre 1780. Néanmoins, -Verdure resta dans sa maison, et y attendit l'exécution des ordres de -la justice. Il ne fut arrêté que le 24. Aussitôt, le garçon meunier -Lefret prit la fuite. - -Le père de famille quitte sa chaumière, pour aller habiter le séjour -des forfaits; et, à sa place, la désolation, la misère, la faim, -entrent dans son asile, environnent ses cinq enfans: bientôt la mort -enlève le dernier de tous. Le plus jeune après lui, chassé par la -faim de la maison paternelle, alla mendier de porte en porte un pain -que l'on n'accordait à ses instances, à ses larmes et à ses prières, -qu'après lui avoir répété vingt fois que son père avait tué sa sœur. -Tous ceux qu'il abordait l'entretenaient de cet événement; on lui -faisait répéter ce qu'il avait entendu. Deux ans entiers, il erra -dans le canton, n'obtenant le pain qu'il demandait qu'à condition -qu'il raconterait le meurtre de sa sœur; mais les premiers juges, par -humanité, le confièrent aux soins de son père dans la prison. - -Les trois autres enfans, assiégés à la fois par tous les besoins, -furent obligés d'abandonner la maison, et cherchèrent, dans la -domesticité, une ressource contre la misère. - -L'instruction de cette malheureuse affaire dura cinq années entières; -et, après un laps de temps aussi considérable, tout se réduisit à -un plus ample informé de trois mois. Le procureur-général se rendit -appelant _a minima_ de cette sentence; et un arrêt décréta de prise -de corps les trois enfans, que l'on s'était contenté de décréter -d'assignés pour être ouïs; de plus, le ministère public fit publier un -monitoire. - -On avait trouvé dans la maison de Verdure une coiffe sur laquelle -étaient empreintes quelques taches de sang, qui avaient donné lieu -à des conjectures défavorables aux accusés. Les enfans et le père, -interrogés sur ce fait, répondirent que, si elle était ensanglantée, -c'est que Marguerite Verdure s'en était servie pour essuyer la tête de -sa petite sœur, qui, en se grattant, avait écorché ses dartres. Le juge -fut tellement convaincu de leur sincérité, qu'il n'ordonna même pas la -visite de l'enfant malade. Ainsi, l'existence de cette coiffe, le sang -dont elle était souillée, ne fournissaient pas même l'ombre de la plus -simple présomption; il ne restait donc autre chose que les propos tenus -par un enfant de six ans. - -Cependant Lefret avait été arrêté: la conduite étrange qu'il avait -tenue, les deux fusils qu'on avait trouvés dans son moulin, étaient -autant d'indices. On avait découvert que, quelques mois avant le crime, -il avait demandé à la veuve Nouvel, marchande drapière à Berville, si -elle ne vendait pas les plombs de ses draps, et lui en avait acheté -trois livres, sous prétexte de changer les poids de son horloge. On -avait remarqué que la balle déposée au greffe était très-hachée, et -son état démontrait qu'elle avait été faite, non avec un moule, mais -à coups de marteau. De telles particularités, ajoutées à la fuite de -Lefret, auraient dû, ce semble, éveiller l'attention de la justice, et -faire écarter les soupçons de parricide. Au lieu de cela, pendant six -années, Lefret ne fut nullement inquiété, il ne fut même pas l'objet de -la plus légère mesure. - -Enfin, le procureur-général sollicita et obtint contre Lefret un décret -de prise de corps. C'était mettre la main sur le premier auteur du -bruit public qui avait désigné Verdure comme l'assassin de sa fille; -c'était peut-être arrêter le véritable homicide. - -Le parlement de Rouen, par arrêt du 31 juillet 1787, condamna Lefret -à être rompu, et préalablement appliqué à la question pour avoir -révélation de ses complices. Par le même arrêt, Verdure et ses enfans -furent réservés au testament de mort. Il fut ordonné que Verdure et son -fils aîné garderaient prison; les trois autres furent provisoirement -élargis. - -La famille Verdure se pourvût au conseil contre cet arrêt, et nous -avons tout lieu de croire que la justice de sa cause et l'intérêt -universel qu'elle avait inspiré disposèrent les juges souverains en -sa faveur, et que la sentence des juges de révision sépara l'homicide -calomniateur de toute une famille innocente et malheureuse. - - - - - HISTOIRE - DU COLONEL ABATUCCI. - - -Nous allons rendre compte d'une affaire malheureuse, qu'il faut ajouter -encore à l'histoire des erreurs commises par la justice des hommes, et -causées, tantôt par un fatal enchaînement de circonstances, tantôt par -une prévention obstinée, dont le cœur le plus juste n'est pas toujours -exempt, tantôt par les négligences qui viciaient les instructions -judiciaires. - -A une époque où la soumission de la Corse au Gouvernement français -était toute récente, il avait été nécessaire d'établir dans ce pays, -en proie à la licence et à l'insubordination, un corps de troupes, -spécialement destiné à rétablir la tranquillité, à réprimer les -désordres, à découvrir les malfaiteurs, enfin à arrêter le cours -des vengeances, des assassinats, que laissent, long-temps après -eux, les fureurs des guerres civiles. Tel avait été le but de -l'institution du régiment provincial de Corse. Le sieur Abatucci, était -lieutenant-colonel de ce corps. Plein de bravoure, d'intelligence et de -fidélité, l'un des hommes les plus distingués de sa nation, il avait -été choisi pour surveiller la partie de la Corse qu'on appelle _au-delà -des Monts_; sa principale mission était de poursuivre sans relâche -tous les brigands, bandits, rebelles et malfaiteurs qui infestaient -l'île; de les rechercher jusque dans leurs repaires, de découvrir leurs -retraites, d'observer ceux qui entretenaient avec eux de secrètes -intelligences, de pénétrer leurs mauvais desseins, et d'en prévenir les -effets; en un mot, cette mission était purement militaire. - -C'était particulièrement dans la Piève de Talavo, où le sieur Abatucci -faisait sa résidence, qu'il devait redoubler de vigilance pour la -sûreté publique. Cette Piève, long-temps désolée par les bandits, était -encore l'objet de leurs incursions. Le germe du trouble y existait; les -assassinats y étaient fréquens; l'effroi régnait parmi les paisibles -habitans, qui, désarmés, tremblaient sans cesse d'être les victimes -des brigands. - -Les deux frères Biaggi venaient d'assassiner Francisco-Antonio -Lanfranchi. Sanvito était cousin des meurtriers, fort lié avec eux, -et ennemi déclaré de leur victime. Ce Sanvito Lanfranchi, homme de -la dernière classe, faisant valoir un petit moulin dans la Piève -de Talavo, avait une réputation suspecte dans toute la contrée. On -connaissait ses liaisons intimes avec les deux assassins. On parlait -sourdement du secours qu'il leur avait donné, de l'intelligence -qu'il entretenait avec les hommes de cette espèce, des armes qu'il -tenait cachées. On frémissait au seul récit de ses vengeances. Sur -les plaintes portées plusieurs fois contre lui, il avait été mis, à -diverses reprises, en prison; mais il avait toujours eu l'art d'en -sortir, et de revenir chez lui méditer de nouveaux crimes. Chacun le -regardait, le signalait comme le complice des Biaggi. Ces soupçons -n'étaient pas sans fondement, puisque l'un des deux assassins n'hésita -pas à le déclarer tel. Quelques années auparavant, ce Sanvito avait -tiré publiquement un coup de fusil au sieur Bernardino Peraldi. Ce -Sanvito vivait avec un de ses oncles, curé de Guittera; et son affinité -avec cet ecclésiastique empêchait que l'on portât ouvertement une -accusation contre lui. - -Tous ces bruits parvenaient jusqu'au sieur Abatucci, et devenaient de -jour en jour plus pressans et plus dignes d'attention. En conséquence, -il fit arrêter Sanvito Lanfranchi, et le fit conduire à la citadelle -d'Ajaccio, mais seulement sous forme de correction et de police; il -se contenta de mettre cet homme hors d'état de nuire, et en donna -sur-le-champ avis au sieur du Rozet de Beaumanoir, maréchal-de-camp -pour le roi, dans la ville d'Ajaccio, le priant de lui donner ses -ordres, et lui proposant même de se contenter de cette forme de -punition. Ainsi, la première démarche du sieur Abatucci fut de -soumettre sa conduite à son supérieur. - -Le sieur de Beaumanoir, par une lettre du 14 mars 1778, qui prouve -que le sieur Abatucci mêlait à la fermeté les voies de la douceur, -lui répondit qu'il s'intéressait à des gens qui ne le méritaient pas; -qu'il prierait les officiers de justice d'examiner bien sérieusement -la conduite passée de Sanvito; et que son projet était de le faire -comprendre dans le procès criminel qu'on faisait contre les Biaggi. - -Le supplice de ces deux meurtriers fut l'issue de leur procès, et l'un -d'eux déclara Sanvito comme étant au nombre de ses complices. - -Le sieur de Beaumanoir ordonnait ensuite au colonel Abatucci, de -lui envoyer toutes les notions qui pourraient servir à prouver -la culpabilité de Sanvito, avec le nom des témoins qui auraient -connaissance des mauvais conseils qu'il avait donnés aux Biaggi. - -Le sieur Abatucci, indépendamment de sa mission générale, qui était -de rechercher et de poursuivre les malfaiteurs, recevait donc une -commission particulière, pour s'informer de tout ce qui pouvait être à -la charge de cet homme, arrêté sur le bruit de la clameur publique; le -sieur Ponte, procureur du roi en la juridiction d'Ajaccio, chargea le -sieur Abatucci d'une commission semblable. - -La voix du peuple, la rumeur générale, pouvaient paraître des indices -suffisans pour sévir dans un pays, dans un temps où la suspicion -véhémente pouvait être assimilée aux preuves. Mais, plus la classe -dans laquelle se trouvait rangé Sanvito, était vile, plus Abatucci -croyait sa prudence intéressée à ne pas le livrer légèrement à la -rigueur des tribunaux. - -Ne voulant rien donner au hasard, il crut, pour remplir dignement -son mandat, devoir s'adresser au curé de Cozza, voisin du village -de Guittera, où Sanvito faisait sa résidence. Il lui demanda des -éclaircissemens sur les crimes dont Sanvito paraissait prévenu, et le -pria de lui donner le nom des témoins qui pourraient en déposer. Ces -éclaircissemens, demandés par une personne préposée par le roi pour les -exiger, ne pouvaient lui être refusés; ils devaient être couverts à -jamais du voile du secret. - -Ce curé envoya ces éclaircissemens; mais, avant qu'ils parvinssent au -sieur Abatucci, avant qu'il en pût faire usage, Sanvito, tourmenté par -la conviction intérieure de ses forfaits, et redoutant la punition -qu'ils méritaient, s'était déjà évadé, avec d'autres prisonniers, de -la citadelle d'Ajaccio; il avait brisé deux serrures, et, par un moyen -familier aux gens habitués au séjour des prisons, il s'était glissé le -long des murs de la citadelle, et avait gagné la mer. Il fut repris -ensuite, et emprisonné de nouveau. - -Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme de Guittera, -nommé Domenico, vint un matin chez le sieur Abatucci, et demanda à lui -parler. Depuis quelques jours, il était attaqué de la fièvre; lorsque -cet individu lui fut annoncé, sa première réponse fut qu'il n'était pas -en état de le recevoir. Mais Domenico insista, et lui fit dire qu'il -avait des choses de la plus grande importance à lui révéler. - -Alors, le sieur Abatucci, sacrifiant son repos aux devoirs de sa -place, le fit entrer. Domenico lui dit qu'il venait lui faire part de -plusieurs faits qui étaient venus à sa connaissance, sur la conduite de -Sanvito. Il lui détailla des faits extrêmement graves, en annonçant que -le nommé Antonio, autre jeune homme du même village, devait venir, le -même jour, pour le même objet. - -En effet, Antonio vint chez le sieur Abatucci dans l'après-midi de -la même journée, et lui fit part, à peu près, des mêmes faits déjà -révélés par Domenico. Ces déclarations parurent d'autant plus dignes de -croyance, que l'un des déposans était employé au travail du moulin de -Sanvito, et que l'autre vivait avec eux dans la plus grande familiarité. - -Le sieur Abatucci prit la résolution de communiquer ces dépositions, -dès que sa santé le lui permettrait, au sieur de Beaumanoir, son -supérieur, et au procureur du roi à Ajaccio. Trois ou quatre jours -après, le nommé Guglielmo Tasso, soldat dans le régiment provincial -de Corse, et domicilié à Guittera, se présenta au sieur Abatucci, -et lui demanda s'il avait vu Domenico et Antonio, et ce qu'ils lui -avaient dit relativement à Sanvito. Offensé de la hardiesse de cette -question, Abatucci ne put s'empêcher de lui dire avec fermeté: Qui -vous a autorisé à m'interroger et à vous mêler des affaires d'autrui? -Guglielmo répondit avec ingénuité qu'il avait eu occasion de converser -avec Antonio et Domenico sur la conduite de Sanvito; qu'ils lui avaient -fait part de la démarche qu'ils avaient faite auprès de l'autorité -militaire, et qu'il se présentait à lui pour savoir si ce qu'ils -lui avaient déclaré était conforme à ce qu'ils avaient dit, dans -l'entretien qu'ils avaient eu avec lui. Il ne fut plus possible au -sieur Abatucci de douter que ce soldat n'eût connaissance des faits -dont Domenico et Antonio étaient venus l'informer; il crut inutile de -le lui déguiser; il espérait, au contraire, que Guglielmo, habitant -du même village, pourrait lui dire si ces faits étaient véritables. -Guglielmo ne témoigna ni surprise, ni doute à l'égard des révélations -faites par les deux déposans; en sorte que le sieur Abatucci demeura -intimement persuadé que les deux dénonciations méritaient une entière -confiance. Alors, Guglielmo demanda à son commandant une note des -faits que chacun d'eux avait révélés séparément, afin, lui dit-il, de -pouvoir reconnaître dans les nouveaux entretiens qu'il aurait avec -eux, si leurs dires seraient en tout d'accord avec leurs premières -déclarations. Le sieur Abatucci ne vit dans cette demande qu'un moyen -de plus de s'assurer des faits dénoncés, et remit à Guglielmo la -note qu'il demandait. Elle était très-succincte, et écrite en langue -italienne. - -Le sieur Abatucci recommanda à Guglielmo de continuer à faire son -devoir dans le lieu qu'il habitait, et à l'informer de ce qu'il -pourrait découvrir de contraire à la tranquillité publique. Aussi, lui -dit-il, avant de le congédier: «Mais vous, Guglielmo, vous pourriez -me dire beaucoup de choses sur le compte de Sanvito; vous devez le -connaître mieux que personne.» Guglielmo s'excusa de parler en ce -moment, alléguant qu'il était proche parent de Sanvito. Mais, continua -le sieur Abatucci, si vous êtes appelé en justice, il faudra bien que -vous disiez la vérité. Le soldat répliqua que, s'il était appelé en -justice, il ne pourrait s'empêcher de dire tout ce qu'il savait, et, -entre autres choses, que Sanvito, avait des armes cachées chez lui. Le -sieur Abatucci n'insista pas et le congédia. - -Dès que le sieur Abatucci éprouva quelqu'amélioration dans l'état de sa -santé, il rédigea le résumé des dénonciations qu'il avait reçues. Cette -note était pour lui-même, et n'avait d'autre but que de ne rien laisser -échapper des faits parvenus à sa connaissance. - -Mais, avant que cette note eût même été rédigée par cet officier, -Sanvito avait été conduit pour la quatrième fois dans les prisons -d'Ajaccio, et le plus jeune des frères Biaggi, cousin de Sanvito, avait -été arrêté aux Mackis, les armes à la main; on fit prévôtalement le -procès à ce dernier, qui fut condamné au dernier supplice. Par son -testament de mort, il déclara que Sanvito avait fourni un pistolet à -Matteo Biaggi, son frère aîné, et que pendant qu'ils étaient tous les -deux aux Mackis, c'était Sanvito qui pourvoyait à leur subsistance. -On ne pouvait guère trouver un indice plus fort de la complicité de -Sanvito avec les malfaiteurs et les bandits; il était suffisant pour -autoriser le sieur Abatucci à s'assurer de cet homme, qui était accusé -par un criminel sur le point d'être exécuté, à le livrer entre les -mains du prévôt, et à provoquer l'instruction de son procès. Mais le -sieur Abatucci se contenta de communiquer sa note au procureur du roi à -Ajaccio, et laissa à cet officier de justice à faire ce que la prudence -lui conseillerait. - -Cependant Sanvito n'était encore détenu à la citadelle d'Ajaccio qu'à -titre de correction; il profitait de l'indulgence de ceux-mêmes qui -auparavant avaient paru mettre le plus de chaleur à sa poursuite, -lorsque Philibert Léonardi, l'un des parens de Francisco-Antonio -Lanfranchi, assassiné par les Biaggi, voyant Sanvito hors d'état de -nuire, vint faire contre lui sa dénonciation en règle au procureur du -roi d'Ajaccio, et le déclara complice avec les Biaggi de l'assassinat -d'un de ses parens, ainsi que de plusieurs autres crimes de même nature. - -Cet officier, préposé à la poursuite des procès à faire aux bandits, -travailla efficacement à instruire celui de Sanvito, et, dès ce -moment, le sieur Abatucci crut n'avoir plus à s'occuper du sort de cet -individu; il en avait rendu compte à son supérieur; il avait déféré à -la demande que ce procureur du roi lui avait faite, en lui communiquant -sa note, et en lui livrant l'homme qui en était le sujet; dès lors, il -regardait sa mission comme achevée. - -Dix témoins furent entendus. Tous déposèrent des faits analogues aux -éclaircissemens procurés par le sieur Abatucci, et dont il n'était ni -auteur ni garant; sept d'entr'eux persistèrent dans leurs dépositions. -A l'égard d'Antonio, il en fut autrement; cet homme, attaché au service -du moulin que faisait valoir Sanvito, se rétracta, aux sollicitations -réitérées du curé, oncle du criminel. Ce jeune domestique, âgé de 17 -ans, séduit par l'espérance dont on l'avait tant de fois flatté de voir -améliorer son sort, déclara que c'était Guglielmo, qui l'avait excité à -faire sa première déposition: quant à Domenico, il résista davantage -à ces sollicitations, et persista, ainsi que Guglielmo, non seulement -lors du récolement, mais encore lors de la confrontation. - -A peine Antonio eut-il fait sa rétractation, qu'il fut mis dans les -prisons avec Domenico et Guglielmo. Domenico, effrayé des suites que -pouvait avoir cet emprisonnement, et pressé de déférer aux avis du -curé de Guittera, succomba dans un interrogatoire qu'on lui fit subir -après son récolement et sa confrontation. Il se détermina à faire une -rétractation pareille à celle d'Antonio. Quant à Guglielmo, dans tous -les interrogatoires qu'il lui fallut subir, même après une longue -détention dans le cours de cette longue procédure en subornation, il -fut inébranlable, et soutint constamment, avec les autres témoins, la -vérité de ce qu'il avait dit. - -Sur ces différentes accusations et procédures, sentence fut rendue par -le juge d'Ajaccio, le 19 août 1778, par laquelle Sanvito fut mis hors -de cour avec élargissement. Par ce même jugement, Guglielmo et Tasso, -furent condamnés aux galères pour six ans, comme suborneurs de Domenico -et Antonio. A l'égard de ces deux derniers, ils furent déclarés -faux témoins; le premier fut condamné au carcan pendant trois jours -consécutifs, et Antonio à assister aux susdites exécutions. - -Sur l'appel interjeté de cette sentence au conseil supérieur de la -Corse, séant à Bastia, il fut décidé, le 22 septembre 1778, qu'il en -serait plus amplement informé, et que cependant Sanvito, Guglielmo, -Domenico et Antonio, garderaient prison. - -Cette nouvelle instruction fut confiée au sieur Massessi, conseiller -corse, et au sieur Baudoin, conseiller français; et ce choix fut la -principale cause des malheurs qui vinrent fondre sur le sieur Abatucci. -Le conseiller Massessi était un ennemi personnel du lieutenant-colonel. -Il prétendait que le sieur Abatucci avait coopéré au supplice -violent qui lui avait enlevé son fils dans les premiers temps de la -révolution. Il n'était donc pas étonnant qu'il s'écartât du caractère -d'impartialité et de modération qui convient à un juge. - -Par suite des menées qui eurent lieu dans toute cette affaire, Antonio -et Domenico avaient soutenu unanimement et persévéramment, depuis leur -rétractation, que c'était par Guglielmo qu'ils avaient été subornés -et induits à déposer contre Sanvito. Mais, excités par Sanvito, et, -d'après la nouvelle trame ourdie, ils changèrent tout-à-coup de -langage, et, par une deuxième variante, déclarèrent, dans un nouvel -interrogatoire, qu'ils avaient été excités à faire ces dépositions, -tant par le sieur Abatucci personnellement que par Guglielmo; qu'ils -avaient été conduits par ce soldat chez leur commandant, qui les avait -forcés, par menaces, à faire ces fausses dépositions. - -Aussitôt le sieur Abatucci fut décrété, et, sans faire attention -que la déclaration de deux témoins qui déjà s'étaient déclarés deux -fois parjures n'était pas suffisante pour que le sieur Abatucci fût -justiciable du conseil supérieur, on lui fit subir un interrogatoire -qui dura trois jours. - -Le sieur Abatucci répondit à toutes les questions avec la fermeté et -la droiture de l'innocence; il détailla de quelle manière Antonio et -Domenico, tous deux séparément, l'un le matin, l'autre l'après midi, -s'étaient rendus chez lui seuls et sans assistance de personne, pour -lui donner des éclaircissemens contre Sanvito. Il soutint constamment -que jamais il n'avait donné à Guglielmo aucun ordre de suborner Antonio -et Domenico; enfin, que jamais il n'avait engagé ni Antonio, ni -Domenico, ni Guglielmo à porter aucun faux témoignage contre Sanvito. - -Après ce long interrogatoire, on fit, sans interruption, succéder la -confrontation du sieur Abatucci avec Antonio et Domenico. Ces deux -parjures osèrent l'accuser de les avoir engagés, à force de menaces, -à déposer contre Sanvito. Ils alléguèrent qu'il les avait fait entrer -tous les deux dans une chambre, où, après avoir écrit ce qui lui -plaisait, il avait fait souscrire cet écrit par Guglielmo. - -«Si, leur dit le sieur Abatucci, ce que vous dites dans ce moment -est vrai, pourquoi donc ne l'avez-vous pas dit dans votre premier -interrogatoire et dans tous les autres examens que vous avez subis, -tant devant le juge d'Ajaccio que devant le conseil supérieur?» - -Antonio et Domenico demeurèrent interdis; la confusion leur fit garder -un long silence. La réponse vint enfin; l'impartialité seule put -l'apprécier. Elle consista à dire en balbutiant, que, s'ils n'avaient -pas déclaré plus tôt ce qu'ils venaient de dire, c'est qu'ils n'avaient -jamais été interrogés sur le compte du sieur Abatucci. - -Le 5 juin 1779, le conseil supérieur rendit, à la majorité de six -contre quatre, un jugement qui condamna le sieur Abatucci aux galères -pour neuf ans, à la marque, et en deux cents livres d'amende envers le -roi. Guglielmo et Domenico furent condamnés à la même peine, le premier -pour neuf ans, le second pour trois; à l'égard d'Antonio, il ne fut -condamné qu'à être banni pour trois ans du ressort de la juridiction -d'Ajaccio, et à une légère amende. - -Quant à Sanvito, cet homme chargé de faits graves par tous les témoins, -il fut pleinement déchargé de l'accusation intentée contre lui, à la -requête du ministère public. - -Chacun des témoins qui avaient chargé Sanvito fut frappé d'une peine -par ce jugement. On ne les accusait pas de faux témoignages; il n'y -avait contre eux aucune plainte, aucune procédure; cependant, par une -irrégularité inconcevable, ils se trouvèrent tous condamnés à des -peines. - -Ce jugement inique remplit de deuil et de consternation toute la ville -de Bastia. Le sieur Abatucci se voyait sous le coup d'une condamnation -infamante. Si, dans ce moment, quelque chose pouvait soutenir son -courage, c'était la conviction de son innocence. Au moment même du -supplice, ses yeux, sa bouche en assurèrent ses compatriotes: sa -contenance ne fut point celle d'un lâche qui se sent coupable; il ne -songeait qu'à implorer avec confiance l'autorité du roi. - -Sa justification fut difficile et bien lente à obtenir. Enfin il -obtint la rétractation des deux parjures qui l'avaient si cruellement -calomnié. Antonio et Domenico déclarèrent au lit de mort que jamais -il ne les avait sollicités à déposer contre Sanvito, et que c'était -au contraire à la sollicitation de l'infâme curé de Guittera qu'ils -avaient attribué le crime de cet ecclésiastique au sieur Abatucci. - -Enfin, la sentence rendue sur une nouvelle instruction en la -sénéchaussée d'Aix, et l'arrêt solennel du parlement de Provence du -17 juillet 1786, qui la confirma, rendit au sieur Abatucci la justice -éclatante qui lui était due. Cette sentence ordonnait que le curé de -Guittera, atteint et convaincu du crime de subornation de témoins, -serait condamné à l'amende honorable et à la mort, et qu'il serait -exécuté en effigie, comme contumace. - -Le sieur Abatucci, parvenu, après plus de six années, au terme de -cette grande infortune, n'aspirait plus qu'à reprendre son rang -dans son ancien état, et à obtenir du souverain une réparation -exemplaire. Il fut réintégré, peu de temps après, dans son grade de -lieutenant-colonel, et les tristes années de ses malheurs lui furent -comptées dans son service honorable et fidèle. - - - - -RÉVOLUTION FRANÇAISE. - - -Nous voici parvenus à la grande époque de notre régénération politique, -époque féconde en grands résultats; mais, il faut le dire aussi, -tristement abondante en crimes de tout genre. Sous ce dernier point de -vue, la révolution est de notre domaine. Nous allons donc extraire de -notre histoire quelques-unes de ces sanglantes pages qui surpassent en -horreur les atrocités de la Ligue et de la Saint-Barthélemy elle-même. - -«Les terroristes de la Saint-Barthélemy et de la Ligue, dit M. de -Chateaubriand, étaient des aristocrates nobles, des rois, des princes, -des gentilshommes. Charles IX, Henri III, le duc de Guise, Tavannes, -Clermont, Coconnas, Lamole, Bussy d'Amboise, Saint-Mesgrin et tant -d'autres. Non-seulement ils lâchèrent les bourgeois de Paris sur -les huguenots, mais ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans le -sang. Les septembriseurs et les terroristes de 1792 et 1793 étaient -des démocrates plébéïens; au-delà des meurtres individuels qu'ils -commirent, ils inventèrent le meurtre légal, effroyable crime qui fit -désespérer de Dieu; car, si la justice de la terre peut jamais être -armée du fer de l'assassin, où est la justice du ciel? que reste-t-il -aux hommes?» - -Certes, la réforme, ou, si l'on veut, la révolution, dans la bonne -acception du mot, était devenue inévitable. Tout était privilége dans -les individus, les classes, les villes, les provinces et les métiers -eux-mêmes; les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient -le partage de quelques classes; on ne pouvait embrasser une profession -qu'à certains titres et à certaines conditions pécuniaires; les charges -pesaient sur une seule classe; la noblesse et le clergé possédaient -à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers, possédé par le -peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits féodaux à la -noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les dévastations -des chasseurs et du gibier. Une foule d'autres abus vexatoires -pesait sur la nation, qui commençait à sentir qu'elle était bien -aussi quelque chose dans l'État. Une sage réforme était donc devenue -indispensable dans toutes les branches du gouvernement; mais ce -résultat ne pouvait s'opérer que graduellement. Déjà Louis XVI avait -manifesté ses intentions philantropiques, en restituant aux protestans -leur état civil, en abolissant la torture, en supprimant les corvées, -en prêtant son secours à la révolution d'Amérique. D'améliorations -en améliorations, de progrès en progrès, ce prince, honnête homme, -pouvait, avec le temps, achever de développer en France les principes -de la sage liberté qu'il portait dans son cœur. La tâche était grande -et glorieuse, mais difficile; les exigences d'une cour avide, l'empire -des affections domestiques venaient à la traverse de ses généreux -desseins. Quelques hésitations, des résistances intempestives firent -fermenter les mauvaises passions de la révolution naissante; des nuages -sombres et menaçans s'amoncelèrent sur l'horizon, et le trône disparut -au fort d'un terrible orage. - -De hardis novateurs, les uns avec des intentions pures, les autres -par ambition et pour le plaisir de gouverner, avaient porté la hache -dans le vieil édifice social, et l'avaient rasé presque en un jour, -dans le fol espoir d'en avoir reconstruit un nouveau le lendemain: -comme si une monarchie de quatorze siècles pouvait se déraciner sans -laisser de nombreuses traces; comme si l'on pouvait improviser la -constitution organique d'un ancien empire, avant d'avoir songé à en -réformer les mœurs, qui doivent en être la base. L'histoire prouve -que ces transitions brusques sont souvent mortelles pour les nations. -Ce n'est pas ainsi que nous voyons la nature procéder dans l'ordre -physique: pour ses moindres ouvrages, elle veut temps, espace et repos; -les fruits prématurés sont ordinairement sans saveur. Il n'y a que -des phénomènes désastreux qui se produisent instantanément; la grêle, -la foudre, l'éruption d'un volcan, un ouragan furieux, une épidémie -meurtrière. Quelquefois, au sein d'une violente tempête, une île -verdoyante surgit du milieu des abîmes des mers; on admire cette terre -nouvelle; déjà l'on s'en dispute la propriété; mais soudain une tempête -nouvelle replonge l'île disputée au fond des abîmes. Telle fut, sous -plusieurs rapports, la liberté conquise en 1789. - -«Tous les bouleversemens de cette nature, dit un écrivain contemporain -de la révolution, se développent dans un cercle qui paraît avoir à peu -près la même dimension: ce sont toujours des peuples qui se révoltent -contre ceux qu'ils appelaient leurs souverains; des prolétaires qui -proscrivent les propriétaires, pour être propriétaires à leur tour; -de nombreux citoyens jetés dans les prisons au nom de la liberté, et -impitoyablement égorgés au nom de la justice; tous les crimes commis -pour arriver à la félicité publique; toutes les infamies légalisées -pour établir le règne de la vertu.» - -C'est à la faveur de ces doctrines monstrueuses perfidement propagées -dans les masses, que le peuple, qui se croyait souverain, parce que -ses meneurs le lui disaient, pour régner plus sûrement en son nom, -prêtait son appui à ceux qui le décimaient par amour du bien public, et -devenait ainsi l'artisan de ses propres malheurs. Un sombre fanatisme -de liberté, entretenu par d'audacieux intrigans, enfantait de nombreux -séïdes qui rendirent facile l'établissement de l'horrible régime de la -terreur. La délation fut érigée en vertu républicaine; la richesse, la -science, les lumières, le talent, le génie furent autant de titres de -proscription; et le sang d'une foule d'illustres victimes fut regardé -comme un sang impur dont il fallait purger la France. Enfin le crime -s'était emparé du glaive de la loi, et frappait de préférence tout ce -qui offrait quelque chose du caractère de la vertu. - -Nous allons esquisser les principales scènes de ce drame national qui -se compose de tant de drames particuliers. Au milieu de ces événemens -divers, on pourra juger du degré de frénétique fureur auquel peut se -porter une populace ignorante et crédule, affranchie du frein salutaire -des lois, et de la froide et atroce scélératesse qui dicte les arrêts -d'un tribunal démagogique. Puisse la lecture de ces horreurs faire -naître dans quelques esprits de bonne foi d'utiles réflexions pour -l'avenir. - - - - - MASSACRES DE DELAUNAY, - - GOUVERNEUR DE LA BASTILLE, DE FLESSELLES, - PRÉVOT DES MARCHANDS; - - DE FOULON ET BERTHIER DE SAUVIGNY. - - -Dès le début de la révolution, la fureur populaire, excitée par la -détresse et par de perfides conseils, se rua sur plusieurs personnes -que leur position désignait plus particulièrement à ses coups. Ces -exécutions de la terrible justice du peuple, furent l'avant scène de la -déplorable tragédie, qui plus tard devait épouvanter la nation. - -Delaunay, gouverneur de la Bastille, fut une des premières victimes -de cette rage frénétique. Ce fut le 14 juillet 1789, que la citadelle -confiée à sa garde, fut assiégée et prise. Le peuple des faubourgs, -dès la nuit du 13, s'était porté vers cette vieille forteresse du -despotisme. Il paraît que des meneurs avaient proféré plusieurs fois -le cri: à la _Bastille_! Le vœu de sa destruction se trouvait dans -quelques cahiers des états provinciaux; ainsi les idées avaient -pris d'avance cette direction. Les masses furieuses avaient enlevé -à l'hôtel des Invalides, malgré la résistance du commandant, M. -de Sombreuil, des canons et une grande quantité de fusils. Les -assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé sur la -ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député -d'un district, Thuriot-de-la-Rozière, demanda à être introduit dans -la forteresse, et l'obtint du commandant. Étant entré en pourparler -avec M. Delaunay, il se promena long-temps avec lui sur les tours, en -conversant familièrement; mais on prétend qu'ensuite ils finirent par -ne plus s'entendre, furent sur le point d'en venir aux mains, et de se -précipiter l'un l'autre dans les fossés. - -Dans la matinée, deux courriers du gouvernement avaient été arrêtés, -et leurs dépêches ouvertes avaient montré un ordre, enjoignant à M. -Delaunay de tenir tant qu'il pourrait, lui assurant qu'il serait -bientôt secouru. C'était en effet dans la soirée de ce même jour, que -la cour devait faire entrer dans la capitale des troupes nombreuses, -cantonnées dans les environs. Cet ordre fut l'arrêt de proscription de -celui qui l'avait souscrit, comme de celui à qui il était adressé, et -un appel à tous les hommes ardens de courir à la Bastille. - -On a dit que la faible garnison de la place, composée de trente-deux -Suisses et de quatre-vingt-deux Invalides, avait été gagnée; que ce fut -elle qui, au moyen de certains signaux convenus, apprit aux chefs des -colonnes du peuple qu'elles pouvaient avancer; que, lorsqu'on fut en -présence, les hommes qu'on avait séduits, voulurent capituler, tandis -que ceux qui tenaient pour la cour se mirent en devoir de repousser les -assaillans. De là, des rixes entre les soldats que le commandant ne put -calmer et au milieu desquelles il perdit la tête. Les coups de canon -qu'on tira sur ceux des assiégeans qui pénétraient dans la première -cour, et qui en tuèrent un assez grand nombre, ne furent point dirigés -par ceux qui avaient fait des signaux de paix, mais par ceux qui ne -voulaient pas rendre la place. Il résulterait de tout cela qu'il n'y -eut point trahison, comme on l'a répété tant de fois, mais seulement un -désordre affreux. - -Quoi qu'il en soit, la multitude armée, secondée par les -gardes-françaises, formait de toutes parts une attaque pressante. Le -gouverneur n'étant point secouru, et voyant l'acharnement du peuple, -se saisit d'une mèche, et veut faire sauter la place. La garnison s'y -oppose, et l'oblige à se rendre; les signaux sont donnés, un pont est -baissé. Les assiégeans s'approchent, en promettant de ne commettre -aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les Suisses -parviennent à se sauver. Les Invalides, assaillis, ne sont arrachés -à la fureur du peuple que par le dévoûment des gardes-françaises. En -ce moment, une fille jeune, belle et tremblante, se présente: on la -suppose fille du gouverneur; on la saisit, et les furieux veulent la -brûler vive. Déjà elle était au milieu des flammes. «Que son père rende -la place, s'écriait-on, où qu'il voie brûler sa fille!» M. de Montigny, -l'un des assiégés, malheureux père de cette infortunée, voit du haut -des tours ce spectacle horrible; il va se précipiter au secours de sa -fille, lorsqu'il tombe atteint de deux coups de fusil. Cependant la -jeune personne est arrachée des mains de ses bourreaux par un homme -nommé Bonnemère, qui parvient à les écarter. Le vertueux Bailly, -maire de Paris, récompensa depuis cette belle action par une couronne -civique, et par le don d'un sabre, que la malheureuse orpheline fut -chargée de remettre publiquement à son courageux libérateur. - -La populace furieuse cherchait le gouverneur Delaunay. On se disputait -l'honneur de l'arrêter. On le découvre; il veut se percer le sein d'une -lame à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt Élie et Hulin, -et plusieurs autres gardes-françaises le saisissent, l'entourent, et -deviennent ses défenseurs contre la fureur générale. Quelques uns sont -même maltraités et blessés, en couvrant de leurs corps leur prisonnier; -ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui arrachait les cheveux, -on l'abreuvait d'outrages, on dirigeait des épées nues contre sa -poitrine. Ce malheureux officier conjurait ses défenseurs de ne point -l'abandonner jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. Il réclamait l'exécution des -promesses d'Élie et Hulin, ses vainqueurs et maintenant ses appuis, -qui lui avaient donné leur parole de le soustraire aux vengeances -populaires. Ces deux hommes généreux, épuisés de cette lutte inégale -contre l'impétuosité des assaillans, écartés malgré leur force et -leur vigueur, et, comme emportés par le flot de la multitude loin du -malheureux Delaunay, perdent le prix de leurs nobles efforts. Obligés -de s'éloigner un instant, ils voient cet infortuné, à qui un désespoir -subit aux approches de la mort inspire un courage forcené, se défendre -contre tous, tomber aux pieds de la multitude, et le moment d'après sa -tête sanglante s'élever en l'air au milieu des cris d'une allégresse -féroce et encore mal assouvie. Cet affreux trophée fut bientôt suivi -de plusieurs autres du même genre. Des officiers de la garnison de la -Bastille, dénoncés par leur uniforme, eurent le même sort. - -L'honnête Delosme-Solbrai, major de la place de la Bastille, militaire -plein de vertus, et reconnu pour tel par ceux-là même à qui il venait -de rendre les armes, périt aussi dans cette journée, emportant les -regrets de tous ceux qui l'avaient connu. Il était depuis vingt ans, -l'ami, le consolateur des prisonniers. Sa douceur, sa générosité, lui -avaient mérité l'estime universelle. «Pourquoi faut-il, dit Champfort, -que le hasard singulier qui, dans ce moment, vint dénoncer ses vertus, -n'ait pas eu l'effet qu'il devait produire, et ne soit pas devenu la -sauve-garde de ce vénérable militaire?» Déjà entouré d'une multitude, -que la vue de son uniforme rendait furieuse, il allait être déchiré par -elle, lorsqu'un jeune homme pénétré de douleur, d'attendrissement et de -désespoir, se précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse, -l'appelle son père, son ami, son bienfaiteur, se nomme (c'était le -marquis de Pelleport), conjure le peuple d'épargner un respectable -mortel, l'ami de tous les malheureux; il raconte son histoire; -long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à M. Delosme plus que -la vie; il mourra pour le défendre. Il le serre de nouveau entre ses -bras, en le baignant de ses larmes. Déjà quelques-uns s'attendrissent; -mais d'autres s'écrient que c'est un mensonge, qu'on veut, par une -fable, leur enlever leur victime. Les cris couvrent ses cris: la fureur -populaire redouble; lui-même est frappé, meurtri de plusieurs coups. -On l'arrache avec violence des mains de celui qu'il veut soustraire -au péril. Le digne militaire, touché de cette générosité, qui adoucit -pour lui les horreurs de la mort, lui dit, les larmes aux yeux: «Que -faites-vous, jeune homme? retirez-vous; vous allez vous sacrifier -sans me sauver.» A ces mots, devenu encore plus intrépide, parce que -sa douleur et sa tendresse sont accrus, M. de Pelleport s'écrie: «Je -le défendrai envers et contre tous.» Et, oubliant qu'il est sans -armes, il écarte la foule avec ses mains, secondé d'un de ses amis qui -l'accompagnait. Ce mouvement violent, étonne, irrite la multitude, -qu'il devait attendrir, mais qui, bouillante encore, au sortir de -la Bastille, ne respirait que la vengeance. Un homme féroce frappe -M. de Pelleport d'un coup de hache sur le cou, le blesse, et allait -redoubler lorsqu'il est renversé lui-même par l'ami qui accompagnait -M. de Pelleport. Aussitôt assailli de tous côtés, il se trouve entouré -de sabres, de fusils, de baïonnettes, dirigés contre lui; il se saisit -d'une de ces armes, et, avec une agilité, une force et un courage -qu'il reçoit de son désespoir, il écarte la foule, se fait jour à -travers, court vers l'Hôtel-de-Ville, et tombe sur les marches sans -connaissance, tandis que la tête de son respectable bienfaiteur Delosme -est promenée en triomphe avec celle de Delaunay. - -En même temps une espèce de fureur commençait à éclater contre -Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on accusait de trahison. -On prétendait qu'il avait trompé le peuple, en lui promettant -plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La salle -de l'Hôtel-de-Ville était pleine d'hommes encore tout bouillans d'un -long combat, et pressés par cent mille autres qui, restés au-dehors, -voulaient entrer à leur tour. Les électeurs s'efforçaient de justifier -Flesselles aux yeux de la multitude. Celui-ci s'était d'abord défendu -avec présence d'esprit, même avec fermeté. Ses discours produisaient -quelqu'effet, mais autour de lui seulement; et plus loin les mots de -traître, de perfide, se faisaient entendre au milieu des clameurs. -La nouvelle de la prise de la Bastille, l'arrivée des vainqueurs, -des vaincus, des blessés, des mourans, objets de sympathie ou de -vengeance, porta au comble le désir de la multitude. _Vengeance!_ -Ce dernier cri étouffait tous les autres. Dans ce moment, tous les -regards se portèrent sur M. de Flesselles, qu'on accusait directement -et tout haut. Il sentit qu'il était perdu; et pâle, tremblant, -balbutiant: «Puisque je suis suspect à mes concitoyens, dit-il, il est -indispensable que je me retire.» Un des électeurs lui dit qu'il était -responsable des malheurs qui allaient arriver par son refus de remettre -les clés du magasin de la ville où étaient les armes et surtout les -canons. Pour toute réponse, il tira les clés de sa poche, et les mit -sur la table. La multitude se pressant alors autour du bureau, les uns -lui dirent qu'il devait être retenu comme ôtage; d'autres, conduit au -Châtelet; enfin d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal -pour être jugé. Ce dernier mot était un arrêt de mort: et ce fut celui -que saisit la fureur publique: _au Palais-Royal! au Palais-Royal!_ -devint le cri général: «Eh bien! messieurs, répondit alors M. de -Flesselles d'un air assez tranquille, allons au Palais-Royal.» Il se -lève; on l'environne; on le presse; il traverse la salle, entouré d'une -escorte irritée d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié, la haine, -mais qui pourtant ne se permirent aucune violence. Il descend avec -eux l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, leur parle de près, s'adresse à -chacun d'eux, se justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons, je vous -expliquerai tout.» Il tâchait de se faire un appui de ceux qui d'abord -l'avaient fait trembler, et qui alors devenaient son escorte contre la -multitude encore plus redoutable. Déjà, il était au bas de l'escalier, -lorsqu'un jeune homme, un inconnu, s'approche et lui présente un -pistolet, en lui disant: _Traître, tu n'iras pas plus loin_! Le -magistrat chancelle et tombe. La foule se précipite sur son corps, le -presse, l'étouffe, le perce, le déchire; on lui tranche la tête, que -l'on porte en triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur -de la Bastille. «J'ai vu moi-même, dit M. de Chateaubriand, un de ces -cannibales assez proprement vêtu, ayant à sa boutonnière un morceau -du cœur de l'infortuné Flesselles.» On a prétendu qu'avant de tuer ce -malheureux citoyen, on lui avait présenté une lettre de lui, trouvée -dans la poche de M. Delaunay, et dans laquelle le prévôt des marchands -disait à ce gouverneur: _J'amuse les parisiens avec des cocardes et -des promesses; tenez bon jusqu'à ce soir, vous aurez du renfort._ -Cette anecdote est contestée par plusieurs historiens. Presqu'au même -instant, deux invalides qu'on avait dénoncés comme traîtres, furent -pendus à une lanterne. Ce fut l'origine de ce supplice qui devint alors -à la mode; la lanterne fut, dès ce moment, le cri de menace contre les -ennemis de la révolution. - -Quelques jours s'étaient à peine écoulés, et le 22 juillet, la place -de l'Hôtel-de-Ville fut de nouveau le théâtre de scènes également -horribles. Les victimes furent Foulon, et son gendre Berthier de -Sauvigny. Cette exécution populaire, fut le résultat d'une insurrection -de commande. «A chaque instant, dit M. Thiers, les bruits les plus -ridicules étaient répandus et accrédités. Tantôt on disait que les -soldats des gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que -les farines avaient été volontairement avariées, ou qu'on détournait -leur arrivée; et ceux qui se donnaient les plus grandes peines pour -les amener dans la capitale étaient obligés de comparaître devant -un peuple aveugle qui les accablait d'outrages ou les couvrait -d'applaudissemens, selon les dispositions du moment. Cependant il -est certain que la fureur du peuple, qui, en général, ne sait, ni -choisir, ni chercher long-temps ses victimes paraissait souvent -dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre -les troubles plus graves, en les ensanglantant, soit seulement par -des hommes plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent -poursuivis et arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il -n'y eut de spontané à leur égard que la fureur de la multitude qui les -égorgea. Foulon, ancien intendant, homme dur et avide, avait commis -d'horribles exactions, et avait été un des ministres désignés pour -succéder à Necker et à ses collègues. Il fut arrêté à Viry, quoiqu'il -eût répandu le bruit de sa mort. On le conduisit à Paris, en lui -reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger du foin au peuple. -On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à la main, et une -botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut traîné à -l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son gendre, -était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de -Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour -le faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers -Paris, dans le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la -rage des furieux. La populace voulait l'égorger; les représentations de -Lafayette l'avaient un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon -fût jugé; mais elle demandait que le jugement fût rendu à l'instant -même, pour jouir sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs -avaient été choisis pour servir de juges; mais, sous divers prétextes, -ils avaient refusé cette terrible magistrature. Enfin, on avait désigné -Bailly et Lafayette, qui se trouvaient réduits à la cruelle extrémité -de se dévouer à la rage de la populace, ou de sacrifier une victime. -Cependant Lafayette, avec beaucoup d'art et de fermeté, temporisait -encore; il avait plusieurs fois adressé la parole à la multitude avec -succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siége à ses côtés, eut -l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles. «Voyez-vous, dit un -témoin, ils s'entendent.» A ce mot, la foule s'ébranle, et se précipite -sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le soustraire -aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné vieillard -est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une -pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans -un cabriolet, conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. -On lui montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête -de son beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce -quelques mots pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau -par la multitude, il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se -défend avec fureur, et succombe bientôt comme le malheureux Foulon. -Ces meurtres avaient été commis par des ennemis de Foulon ou de la -chose publique; car, si la fureur du peuple à leur aspect, avait été -spontanée, comme la plupart de ses mouvemens, leur arrestation avait -été combinée.» - -Une circonstance atroce manque au récit qu'on vient de lire. -Quelques-uns des bourreaux de Foulon, après lui avoir coupé la tête, -lui mirent un bâillon et une poignée de foin dans la bouche, et -portèrent cette effroyable figure au Palais-Royal, tandis que d'autres -traînaient son cadavre dans la fange. - -Le malheureux Berthier ne fut pas traité moins atrocement que son -beau-père. Il se trouva un monstre capable de lui arracher le cœur, et -de le présenter tout sanglant aux yeux de la multitude. - -«Ces lâches barbaries, dit un historien contemporain, consternèrent -d'abord tous les amis de la révolution, et firent mettre en doute si -les Français méritaient d'être libres. Les ennemis de la liberté en -tirèrent avantage; et dès le lendemain, ceux d'entre eux qui, sous -le voile du patriotisme, ne voulaient qu'une modification dans le -gouvernement, cherchèrent à faire porter, par l'assemblée nationale, -un décret qui, réprimant l'effervescence populaire, eût laissé -les représentans du peuple, exposés sans défense, aux attaques du -despotisme, encore armé d'une grande puissance. Ce ne fut pas sans -peine que Mirabeau para le coup.» - -Bailly et Lafayette furent remplis de douleur et d'indignation, à la -vue de ces attentats, auxquels ils s'étaient opposés de toutes leurs -forces. Lafayette donna sa démission du commandement de la garde -parisienne, et ne consentit à le reprendre, qu'après les plus vives -instances. - - - - - ASSASSINATS POPULAIRES - - A SAINT-GERMAIN ET A SAINT-DENIS. - - -L'effervescence sanguinaire qui avait donné lieu à ces effroyables -barbaries au sein de la capitale s'était communiquée de proche en -proche à plusieurs villes voisines. Le 18 juillet, toute la populace -de Saint-Germain, et une multitude d'hommes et de femmes accourus des -environs, avaient massacré dans cette ville un marchand de grains, -nommé Sauvage, et, suivant l'usage féroce qui venait de s'établir, -avaient porté dans toutes les rues sa tête au bout d'une pique. -L'assemblée nationale envoya une députation à Saint-Germain pour y -haranguer le peuple; elle y fut méconnue, huée, et sur le point d'être -mise à la lanterne. - -Ce ne fut qu'aux instances de l'évêque de Chartres, qui se jeta à -genoux aux pieds des assassins, que l'on laissa la vie à un autre -marchand de blé, nommé Thomassin, auquel les juges-bourreaux avaient -déjà passé le fatal cordon. L'évêque prit ce malheureux dans sa -voiture, promettant aux farouches sicaires qu'il le ferait mettre dans -les prisons de Versailles; promesse qu'il fut obligé de tenir, car -les assassins eurent l'audace de le suivre pour s'assurer, par leurs -propres yeux, si on ne leur avait pas manqué de parole. Ce qu'il y a -de remarquable, c'est que dans toutes les exécutions de cette nature, -il régnait une espèce d'ordre qui les rendait encore plus atroce. Dans -celle dont on vient de parler, on vit mêler les exercices de piété à -la plus cruelle barbarie: avant de pendre Thomassin, on voulait qu'il -reçût les derniers sacremens; on était même allé chercher un prêtre -pour les lui administrer. «C'étaient ordinairement, dit l'auteur auquel -nous empruntons ces faits, c'étaient des femmes, plus furieuses encore -que les hommes les plus furieux dans ces attroupemens, qui unissaient -le crime au signe sacré de la religion qui le proscrit.» - -Quelque temps après, il se commit à Saint-Denis un assassinat plus -cruel encore dans son principe et dans la manière dont il fut exécuté. - -Les habitans de cette ville avaient pour maire un honnête bourgeois, -nommé Châtel, qui faisait tous ses efforts pour fournir des grains à -ses administrés. Ce soin était devenu aussi difficile que dangereux -par la proximité de la capitale, dont la population affamée, enlevait, -dévorait toutes les subsistances qu'elle pouvait saisir à sept à huit -lieues à la ronde, et même à une plus grande distance. - -Le maire Châtel avait, par caractère, ce qu'on appelait alors les -_formes aristocratiques_; il ne pouvait s'habituer à regarder comme -ses égaux toute cette foule d'hommes depuis surnommés sans-culottes, -qui se croyaient autant de souverains. Cette manière d'être indisposa, -contre le malheureux maire, toute cette classe brutale, qui à ses vices -particuliers unissait déjà la férocité de l'orgueil. Répandus dans les -cabarets, ils dissertaient avec ivresse sur les exploits sanglans de la -populace parisienne, en se reprochant, dans leur grossier langage, de -n'avoir pas encore imité leurs braves frères de la capitale. De propos -en propos, ils arrivèrent au projet d'en faire autant, du projet, au -choix des victimes, et le maire aristocrate fut désigné: il fut résolu -qu'on lui couperait la tête. - -Cependant aucun d'eux n'avait à élever la moindre plainte contre son -administration; le maire Châtel n'avait d'autres torts à leurs yeux -que d'être aristocrate. La justice que l'on rendait généralement à -sa probité est prouvée par la conversation qu'eut avec lui un de ses -assassins, le jour même qu'il périt sous les coups d'une multitude -forcenée. Cet homme l'avait abordé dans la rue, et lui avait demandé -une prise de tabac: «Tenez, monsieur le maire, lui avait-il dit, vous -êtes un brave homme, nous le savons bien; mais cependant il est sûr que -nous jouerons ce soir à la boule avec votre tête, tout comme il est -vrai que vous venez de me donner une prise de tabac.» - -Cette atroce prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Les scélérats -se rassemblent bientôt sur la place pour consommer leur forfait. Le -commandant de la garde nationale, au lieu de faire prendre les armes -aux bourgeois, qui ne demandaient qu'à marcher contre les séditieux, -voulut pérorer poliment, dans l'espoir de calmer leur rage, et leur -parler longuement de la liberté et de l'obéissance aux lois; ils -l'écoutent néanmoins, feignent de céder à ses raisons, et rentrent -dans les cabarets, où, se moquant de lui, ils prennent une nouvelle -dose d'ivresse; puis, tout-à-coup, ils sortent furieux, investissent -la maison du maire, qui, cependant, parvient à leur échapper et à -se réfugier dans une église; il se cache dans le clocher; mais, -dans sa précipitation, il heurte, et fait tinter le battant d'une -cloche; les cannibales accourent à ce bruit, font sortir l'infortuné -de son asile; lui arrachent ses habits, le traînent dans les rues, -le chargent d'injures et de coups, et le couvrent de plaies. Dans -cet état, une partie d'entre eux veut le mener à Paris; d'autres s'y -opposent énergiquement, et prétendent l'immoler sur la place. Parmi -ces derniers, se trouve une femme, plus féroce que la plus cruelle -tigresse; cette misérable se jette sur le maire, le saisit par ses -cheveux, inondés du sang qui sortait à flots de ses blessures, et, -vomissant contre l'infortuné les plus horribles imprécations, lui -enfonce lentement, et à plusieurs reprises, un mauvais couteau dans le -sein. - -Bientôt Châtel expire dans cet affreux supplice; ses assassins lui -coupent, ou plutôt lui scient la tête, et, avec ce trophée, hissé au -bout d'une pique, s'acheminent vers Paris pour en faire hommage à la -populace de cette ville. Mais à cette époque, la garde nationale avait -déjà pris une certaine consistance; elle repoussa cette horde féroce, -très-peu considérable, qu'elle aurait peut-être mieux fait d'arrêter. - -Il sera toujours inconcevable qu'un aussi petit nombre de scélérats ait -osé commettre publiquement de telles horreurs; c'est un prodige honteux -dont toutes les phases de la révolution ont donné des exemples. - -Des personnes, en position d'observer le mouvement qui précéda le -meurtre du maire de Saint-Denis, ont attesté qu'aucune influence -étrangère, aucun ordre supérieur n'avaient dirigé ces assassins; ils -massacrèrent Châtel pour imiter les Parisiens, qui avaient traité -de la même manière le prévôt des marchands, Flesselles, et plusieurs -autres, ainsi que nous l'avons vu: c'étaient de misérables et féroces -imitateurs qui faisaient ce qu'ils avaient vu faire. Ce déplorable -événement eut lieu le 2 ou le 3 août 1789. - - - - - JOURNÉES SANGLANTES - DES 5 ET 6 OCTOBRE 1789, - A PARIS ET A VERSAILLES. - - -La rareté des subsistances fut le prétexte de l'insurrection qui -éclata dans ces deux journées. Le peuple, ému par les discussions -de l'assemblée nationale, vexé par des patrouilles continuelles, -souffrant de la faim, était soulevé. Bailly et le ministre Necker -n'avaient rien oublié pour faire arriver des vivres en abondance; -mais, soit la difficulté des transports, soit les pillages qui avaient -lieu sur la route, soit, surtout, l'impossibilité de suppléer au -mouvement spontané du commerce, les farines manquaient. Le 4 octobre, -l'agitation redoubla. On parlait du prochain départ du roi pour Metz, -de la nécessité d'aller le chercher à Versailles; on demandait du pain -à grands cris. De nombreuses patrouilles réussirent à contenir le -peuple. La nuit fut assez calme; mais le lendemain 5, dès le matin, les -attroupemens recommencèrent. - -Les femmes jouèrent le principal rôle dans les scènes que nous allons -essayer de décrire. On avait prévu qu'un premier attroupement, formé -par des hommes, serait facilement dissipé par les gardes nationales; on -n'eût pas craint d'agir contre une horde de séditieux; mais on était -fondé à croire que personne ne voudrait repousser des femmes à coups -de fusil ou de baïonnettes, et ce fut par des femmes que les meneurs -firent commencer la journée. On les vit, dès le matin, courir dans les -rues, et criant qu'il n'y avait point de pain chez les boulangers. -Bientôt après, elles inondèrent la place de l'Hôtel-de-Ville. Des -hommes voulurent se joindre à elles, mais elles s'y opposèrent, disant -que les hommes ne savaient point agir. Elles se précipitèrent alors sur -un bataillon de la garde nationale, qui était rangé en bataille sur la -place, et le firent reculer à coups de pierres. Dans ce moment, une -porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville fut envahie; des brigands, -armés de piques, s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent y -mettre le feu. On parvint à les écarter, mais ils s'emparèrent de la -porte qui conduisait à la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les -faubourgs alors s'ébranlèrent. Le nommé Maillard, l'un de ceux qui -s'étaient distingués à la prise de la Bastille, entreprit de délivrer -l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. Son projet était de les -réunir, sous prétexte d'aller à Versailles, mais cependant sans les -y conduire. Il prit un tambour, et les entraîna bientôt à sa suite, -au cri mille fois répété: _A Versailles! à Versailles!_ Ces femmes -portaient des bâtons, des manches à balai, des fusils, et des coutelas. -Avec cette singulière armée, Maillard descendit le quai, traversa le -Louvre, fut forcé, malgré lui, de conduire ces femmes à travers les -Tuileries, et arriva aux Champs-Élysées. Là, il fut décidé de nouveau -qu'il fallait aller à Versailles. - -«Voici, dit un témoin oculaire, de quelle manière s'opéra ce -débordement populaire, qui s'étendit jusqu'à Versailles. Une horde de -femmes, ou plutôt de bacchantes, dont quelques-unes étaient à cheval -sur des canons, ouvraient la marche, en forçant de les suivre toutes -les personnes de leur sexe que la curiosité avait attirées dans les -rues ou à la porte des boutiques. Elles étaient précédées de Maillard, -qui paraissait à leur tête, l'épée nue à la main. Quelques autres -hommes, armés de piques et de fusils, étaient confondus avec elles, -mais ne faisaient que la plus petite portion de cette armée bizarre. -Il pleuvait abondamment, de sorte que toutes ces malheureuses, dont -plusieurs étaient pâles, tremblantes, transies de froid, ressemblaient -assez bien à des cadavres nouvellement retirés du fond des eaux.» - -A son arrivée à Versailles, cette foule ayant rencontré plusieurs -gardes-du-corps, commença par les accabler d'injures, puis les -poursuivit à coups de fusil; heureusement aucun de ces militaires ne -fut atteint. Une députation de douze de ces femmes, fut admise dans -l'appartement du roi, ou plutôt s'y introduisit avec une députation -que l'assemblée nationale avait envoyée au monarque. L'une d'elles, -nommée Louise Chabry, chargée de la supplique que ses compagnes avaient -à présenter, demeura interdite à la vue du roi, put à peine prononcer -ces mots: _Du pain_, et s'évanouit. Bientôt revenue à elle, lorsqu'elle -voulut baiser la main du monarque, celui-ci l'embrassa, et la chargea, -ainsi que celles qui l'avaient accompagnée, de dire au peuple, qu'il -allait donner des ordres pour faire venir des grains de Senlis et de -Lagny, et faire disparaître les obstacles qui pourraient retarder leur -arrivée. - -Satisfaites de cette réponse, ces femmes allaient rejoindre la -multitude, aux cris de _Vive le roi_! Mais on leur demanda d'autres -preuves, des promesses qu'elles rapportaient, qu'une attestation -verbale. Leurs commettantes les accusèrent de s'être laissé séduire; -les unes voulaient les mettre en pièces, les autres, les conduire à la -plus prochaine lanterne pour les pendre. Les gardes-du-corps, commandés -par le comte de Guiche, accoururent pour dégager ces malheureuses; -des coups de fusil partirent des deux côtés; deux gardes-du-corps -tombèrent, plusieurs femmes furent blessées. Non loin de là, un -homme du peuple, à la tête de quelques femmes, pénétra à travers les -rangs des bataillons, et s'avança jusqu'à la grille du château. M. -de Savonnières le poursuivit, mais il reçut un coup de feu, qui lui -cassa le bras. Le roi, instruit du danger, fit ordonner à ses gardes -de ne pas faire feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis qu'ils -opéraient ce mouvement, quelques coups de fusil furent échangés entre -eux et la garde nationale de Versailles, sans qu'on pût savoir de -quelle part étaient venus les premiers coups. - -La nuit fut assez paisible; l'arrivée des gardes nationales -parisiennes, commandées par Lafayette, rétablit la sécurité, et donna -lieu de croire qu'il n'y avait à craindre aucun événement fâcheux. - -Cependant, dès cinq heures du matin, la multitude arrivée la veille -commençait à se réveiller; déjà elle s'était ébranlée, déjà un jeune -homme de quinze à seize ans, traîné par une vingtaine de bandits, avait -été suspendu à une lanterne. Au même instant, un cri général s'élève: -_Aux gardes-du-corps! Aux gardes-du-corps!_ A ce signal, les bourreaux -abandonnent leur victime; on coupe la corde qui déjà suspendait le -jeune homme, et ce malheureux s'enfuit à toutes jambes; c'était un -garçon d'écurie des gardes-du-corps. Les brigands avaient voulu enlever -les chevaux confiés à sa garde; et ce courageux enfant, armé d'une -fourche, les avait repoussés de toutes ses forces. C'était pour le -punir de sa résistance, qu'on avait voulu le pendre. - -Au signal donné contre les gardes-du-corps, une populace immense -était accourue de toutes parts. Cette multitude n'était pas seulement -composée d'individus arrivés de Paris, mais de beaucoup de gens de -Versailles, qui, dans cette circonstance, rivalisèrent de fureur avec -ceux qui venaient détruire la source de leurs richesses et de leur -prospérité; jusque là, à part les coups de feu qui avaient été échangés -la veille, ce mouvement n'avait eu qu'une physionomie tumultueuse -et burlesque. La scène changea de face, l'horrible ne tarda pas à -venir s'y mêler. Bientôt on vit paraître au bout d'une pique, la tête -d'un garde du-corps, qui fut suivie, en peu d'instans, d'une autre -tête. Ces malheureux militaires, n'ayant pas d'appui, et à qui même -toute résistance était défendue, fuyaient, éperdus, de toutes parts, -et rencontraient partout des bourreaux, à qui ils n'échappaient que -couverts de sang et de blessures. Ils étaient dans cette affreuse -situation, lorsque le général Lafayette parut, à la tête de ses gardes -nationales, qui les prirent sous leur protection, et balayèrent le -château de tous les brigands qui s'en étaient emparés. Dans le même -temps, on voyait courir dans toutes les avenues, une multitude de -chevaux fougueux, renversant de côté et d'autre les cavaliers qui -les avaient montés; c'étaient des hommes de la populace de Paris qui -s'étaient rendus maîtres des écuries, et croyaient ces chevaux de bonne -prise. Quant à ceux qui avaient assiégé le château, il est certain -qu'ils en voulaient aux jours de la reine, qui ne dut son salut qu'à -la fidélité des gardes-du-corps, qui se défendirent héroïquement, -quoiqu'en très-petit nombre, et ne cédèrent le terrain que pied à pied, -et en se défendant de porte en porte. L'un d'eux se fit égorger, en -défendant l'issue qui conduisait à l'appartement de la reine. Cette -princesse était dans son lit pendant le combat, ou plutôt pendant le -massacre, et n'eut que le temps de se sauver à moitié nue, dans la -chambre du roi. Entrés dans l'appartement qu'elle venait de quitter, -les brigands, irrités de ne pas la trouver, bouleversèrent son lit et -le lardèrent de coups de pique et de poignard. - -Dans cette déplorable journée, ce furent les anciens gardes-françaises -qui protégèrent les gardes-du-corps avec le plus d'efficacité. Postés -près château, lorsqu'ils entendirent le tumulte, ils accoururent, -et dispersèrent les brigands; puis, s'étant présentés à la porte -derrière laquelle étaient retranchés les gardes-du-corps. «Ouvrez, leur -crient-ils, les gardes-françaises n'ont pas oublié qu'à Fontenoi vous -avez sauvé leur régiment!» - -Tous les partis s'accordent à louer la présence d'esprit et -l'infatigable dévoûment du général Lafayette dans cette déplorable -circonstance; il y courut plusieurs fois risque de la vie, et ce fut -lui qui dirigea les secours envoyés aux gardes-du-corps. La famille -royale, la cour entière, eût été massacrée sans lui. Aussi madame -Adélaide, tante du roi, accourut à lui, et le serra dans ses bras, en -lui disant: «Général, vous nous avez sauvés.» - -Les deux têtes qui avaient été vues au bout des piques furent portées -à Paris par deux jeunes gens de douze à quinze ans. On rapporte que -ceux qui les accompagnaient, les firent entrer chez un perruquier, et -le forcèrent de friser les cheveux de ces têtes livides, encore toutes -dégoûtantes de sang. Ces deux malheureux gardes-du-corps immolés se -nommaient Deshuttes et Varicourt; ce dernier avait péri en défendant -l'appartement de la reine. - -Lafayette fit suivre ces bandes, à leur départ de Versailles, par un -détachement de l'armée, qui avait ordre de les empêcher de revenir -sur leurs pas. Le général avait ordonné de désarmer les brigands qui -portaient au bout de leurs piques les têtes des gardes-du-corps. Cet -horrible trophée leur fut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait -précédé la voiture du roi revenant à Paris. - -Le retour du roi dans la capitale fut la conséquence de cette -insurrection. Louis XVI fit son entrée, au milieu d'une affluence -considérable, et fut reçu par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. Les mêmes -femmes qui étaient venues la veille lui demander du pain, ouvraient -la marche, et portaient des rameaux d'arbres en signe de triomphe. -La populace qui formait une espèce d'avant-garde, chantait victoire, -et criait: «Nous allons avoir du pain, nous amenons le boulanger, la -boulangère et le petit mitron!» Cela voulait dire le roi, la reine et -le dauphin. - - -«Je reviens avec confiance, dit le roi, au milieu de mon peuple -de Paris.» Bailly rapporta ces paroles à ceux qui ne pouvaient -les entendre, mais il oubliait le mot _confiance_.—Ajoutez _avec -confiance_, dit la reine. «Vous êtes plus heureux, reprit Bailly, que -si je l'avais prononcé moi-même.» - -Ce fut à la suite de cette réception que la famille royale se rendit au -Palais des Tuileries, qui n'avait pas été habité depuis un siècle. - - - - -LE MARQUIS DE FAVRAS. - - -Lorsque de grands personnages trempent dans une conspiration éventée, -malheur aux subalternes qu'ils ont honorés de leur confidence intime! -Le puissant sauve sa tête en sacrifiant celles de ses infortunés -serviteurs, et en devenant quelquefois leur plus accablant accusateur. -La fin tragique de La Mole et de Coconas, dans les derniers temps du -règne de Charles IX, fut une preuve bien évidente de cette triste -vérité. Monsieur, duc d'Alençon, frère du roi, prince ambitieux et -impatient du despotisme de sa mère, avait formé le complot de se -retirer de la cour, et d'aller se mettre à la tête des huguenots et des -mécontens. Ce projet ayant été découvert, il eut la lâcheté, pour se -justifier, de livrer, pour ainsi dire, pieds et poings liés, La Mole, -qu'il appelait son ami, Coconas et plusieurs autres de ses confidens. -Le marquis de Favras semble avoir été, en 1790, victime d'une intrigue -du même genre. L'obscurité de son procès et quelques mots prononcés -tout récemment encore, à l'une de nos deux tribunes, par un vénérable -contemporain du malheureux Favras, ne permettent point de douter de son -innocence. - -Le marquis de Favras était né à Blois, en 1745, d'une famille de -magistrats. Il entra dans la carrière des armes, et se vit à même -d'acquérir la charge de lieutenant des Suisses de la garde de Monsieur, -charge dont il se démit en 1786. - -Favras avait une imagination ardente et fertile en projets; il en -proposait dans tous les temps et sur une foule de matières. Il -s'occupait surtout de finances, et avait composé un plan volumineux -pour la liquidation, en vingt années, des dettes de l'état. - -Dès le commencement de la révolution, il se rendit suspect, en -proposant plusieurs plans politiques qui n'étaient pas du goût de la -majorité de la nation. - -Enfin, en 1790, on l'accusa d'avoir offert au gouvernement de lever -sur les frontières de France une armée de cent quarante-quatre mille -hommes, pour s'opposer à la nouvelle constitution, en commençant par -assembler douze cents cavaliers bien armés, et portant en croupe douze -cents fantassins déterminés. Ces deux mille quatre cents hommes, -suivant le projet qu'on lui attribuait, devaient entrer à Paris par les -trois portes principales, assassiner Bailly et Lafayette, enlever le -roi et sa famille pour les conduire à Péronne, où une armée de vingt -mille hommes devait les attendre. - -Favras, traduit devant le Châtelet, s'y défendit avec calme, et nia -tous les complots qu'on lui imputait. «Cet accusé, dit Prudhomme, dans -son _Journal des révolutions de Paris_, parut devant ses juges avec -tous les avantages que donne l'innocence, et qu'il sut faire valoir, -parce qu'à un esprit orné, il joignait la facilité de s'exprimer avec -grâce. Ses paroles avaient même un charme dont il était difficile de -se défendre. Il avait de la douceur dans le caractère, de la décence -dans le maintien. Il était d'une taille avantageuse, d'une physionomie -noble. La croix de Saint-Louis, dont il était décoré, contribuait -à rehausser sa bonne mine. Ses cheveux commençaient à blanchir, -il avait alors quarante-six ans; il était naturellement froid et -réservé, parlait peu, et réfléchissait beaucoup. Dans tout le cours -de sa défense, il ne perdit jamais cette attitude noble qui convient -à l'innocent. Favras répondit à toutes les questions avec netteté, -sans embarras. Les juges restèrent pendant six heures aux opinions, -et condamnèrent l'accusé à être pendu et à faire préalablement amende -honorable. A trois heures du soir, le 18 février 1790, il fut conduit -au lieu de son supplice. Les cheveux épars, les mains liées, assis dans -l'infâme tombereau, il n'en conserva pas moins le calme et la majesté -de sa figure. Arrivé devant l'église de Notre-Dame, il descendit, prit -des mains du greffier l'arrêt qui le condamnait, et en fit lui-même la -lecture à haute voix. Lorsqu'il fut à l'Hôtel-de-Ville, il demanda à -dicter une déclaration, dont voici un extrait: «En ce moment terrible, -prêt à paraître devant Dieu, j'atteste en sa présence, à mes juges et à -tous ceux qui m'entendent, que je pardonne aux hommes qui, contre leur -conscience, m'ont accusé de projets criminels qui n'ont jamais été dans -mon âme..... J'aimais mon roi; je mourrai fidèle à ce sentiment; mais -il n'y a jamais eu en moi ni moyen ni volonté d'employer des mesures -violentes contre l'ordre de choses nouvellement établi..... Je sais -que le peuple demande à grands cris ma mort; eh bien! puisqu'il lui -faut une victime, je préfère que le choix tombe sur moi, plutôt que sur -quelque innocent, faible peut-être, et que la présence d'un supplice -non mérité jetterait dans le désespoir. Je vais donc expier des crimes -que je n'ai pas commis.» - -Favras corrigea ensuite tranquillement les fautes d'orthographe et de -ponctuation faites par le greffier, et dit un éternel adieu à ceux -qui l'entouraient. Le juge rapporteur l'ayant invité à déclarer ses -complices, il répondit: «Je suis innocent, j'en appelle au trouble où -je vous vois.» Quand il fut sur l'échafaud, la douceur de son regard -et la sérénité de son visage, enchaînèrent la rage des spectateurs, -cruellement prévenus contre le patient, et commandèrent le silence; -alors, il se tourna vers le peuple, et s'écria: «Braves citoyens, je -meurs sans être coupable, priez pour moi le dieu de bonté.» Il dit -ensuite au bourreau de faire son devoir, et de terminer ses jours. - -Jamais exécution n'avait attiré autant de monde sur la place de Grève; -des croisées furent louées jusqu'à 36 livres. Le public, personnage -incompréhensible, tour-à-tour si féroce et si compatissant, après avoir -demandé la mort de Favras avec acharnement, le jugea innocent, et fut -sensible à sa mort. - -Il eût été possible de sauver cet innocent, si le peuple eût été plus -tranquille et les juges plus disposés à braver sa fureur; mais, au lieu -d'auditeurs cherchant à reconnaître l'innocence, on n'entendait que -des énergumènes crier dans toutes les rues: _Favras à la lanterne_! -Favras fut pendu à un gibet très-élevé, afin que le peuple pût voir, -de tous les points qui avoisinent la place de Grève, qu'il était -bien réellement exécuté. Malgré cette attention pour satisfaire -une curiosité barbare, on répandit depuis que M. de Favras était -vivant, que l'exécuteur l'avait suspendu par les aisselles et avait -fait semblant de l'étrangler. «Ce jugement, dit un historien de la -révolution, n'a point honoré ceux qui l'ont rendu, et surtout celui -d'entr'eux qui ne craignit pas de dire à celui qu'il condamnait que -sa vie était un sacrifice nécessaire à la tranquillité publique. Des -jugemens où l'on pouvait faire entrer de telles considérations, en -préparaient d'atroces qui devaient retomber sur la tête des magistrats -pusillanimes qui avaient pu prendre pour règle de leurs devoirs une -autre autorité que le cri de leur conscience.» - -Ajoutons à ces détails la relation succincte que M. Thiers a donnée de -cet événement, et qui confirmera pleinement ce que l'on vient de lire. - -«Favras, dit cet historien, montra à ses derniers momens une fermeté -digne d'un martyr, et non d'un intrigant. Il protesta de son innocence, -et demanda à faire une déclaration avant de mourir. L'échafaud était -dressé sur la place de Grève. On le conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où -il demeura jusqu'à la nuit. Le peuple voulait voir pendre un marquis, -et attendait avec impatience cette égalité dans les supplices. Favras -rapporta qu'il avait eu des communications avec un grand de l'État -qui l'avait engagé à disposer les esprits en faveur du roi. Comme il -fallait faire quelques dépenses, ce seigneur lui avait donné cent -louis, qu'il avait acceptés. Il assura que son crime se bornait là, et -il ne nomma personne. Cependant il demanda si l'aveu des noms pourrait -le sauver. La réponse qu'on lui fit ne l'ayant pas satisfait: «En ce -cas, dit-il, je mourrai avec mon secret», et il s'achemina vers le lieu -du supplice avec une grande fermeté.» - - - - - INSURRECTION DE NANCY. - - DÉVOUEMENT HÉROÏQUE DU JEUNE DESILLES. - - -Les idées révolutionnaires se répandant avec débordement dans les -masses, qui les recueillaient avec un fanatique enthousiasme, avaient -fini par gagner l'armée; et, malgré les louables efforts de plusieurs -chefs énergiques, les liens si salutaires de la discipline s'en -trouvaient singulièrement affaiblis. Des révoltes avaient éclaté sur -plusieurs points. A Metz, les soldats enfermèrent leurs officiers, -s'emparèrent des drapeaux et des caisses, et voulurent même mettre à -contribution la municipalité. Le général Bouillé courut le plus grand -danger, et parvint à réprimer la sédition. - -Bientôt après, une révolte du même genre et plus grave par ses -conséquences, se manifesta à Nancy. Des régimens suisses y prirent -part, et on eut lieu de craindre, si cet exemple était suivi, que -bientôt tout le royaume ne se trouvât livré aux excès réunis de la -soldatesque et de la populace. L'assemblée nationale elle-même en -trembla; elle rendit un décret contre les rebelles. L'officier chargé -de son exécution se rendit à Nancy, et le fit proclamer; mais il fut -couvert de huées par le peuple et par les soldats, et ne put s'échapper -de la ville qu'après avoir couru les plus grands périls. Alors Bouillé -reçut ordre de marcher sur Nancy, pour que force restât à la loi. Il -n'avait que peu de soldats sur lesquels il pût compter; heureusement -les troupes naguère révoltées à Metz, humiliées de ce qu'il n'osait -pas se fier à elles, demandèrent à marcher contre les rebelles. Les -gardes nationales offrirent également leurs services, et le général -s'avança avec ces forces réunies et une cavalerie nombreuse sur Nancy. -Sa position était embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir sa -cavalerie, et que son infanterie était bien inférieure en nombre pour -attaquer les rebelles secondés de la populace, il n'avait que trois -mille hommes de pied et quatorze cents cavaliers. Les insurgés étaient -au nombre d'environ dix mille. Néanmoins, le général leur parla -avec la plus grande fermeté, et parvint à leur imposer. Il y eut des -pourparlers, et les révoltés parurent décidés à mettre bas les armes, -et même à évacuer la ville, ainsi que Bouillé l'exigeait. Déjà ils -avaient remis en liberté quelques officiers dont ils s'étaient emparés, -et le régiment du roi défilait pour sortir de Nancy. Le général croyait -tout pacifié, lorsqu'une querelle s'engagea entre son avant-garde, la -populace armée et un grand nombre de soldats qui, n'ayant pas suivi -leurs drapeaux, se disposaient à tirer sur les troupes fidèles; une -grosse pièce d'artillerie était prête à vomir la mitraille. - -Un jeune officier du régiment du roi, nommé Desilles, voulut empêcher -l'effusion du sang, et ramener les troupes à la subordination. Il -parvient à contenir les furieux pendant quelque temps; il se précipite -sur la bouche du canon, et, quand on l'en a arraché, il saute sur une -autre pièce de vingt-quatre, et s'assied sur la lumière. La mort fut -le prix de son zèle: les rebelles tirèrent sur lui, et le percèrent de -plusieurs balles. - -En même temps, ils mettent le feu à une pièce d'artillerie, et -une soixantaine de soldats ou de gardes nationaux tombent morts, -atteints de la mitraille qu'elle vomit; alors, les soldats, furieux, -s'élancent sur les insurgés. Bouillé se met à leur tête, et pénètre -dans la ville au milieu d'une grêle de balles qui partent de toutes -parts, des portes, des fenêtres, des toits et même des caves; Bouillé -perdit quinze cents hommes; mais la perte des insurgés fut aussi -très-considérable; il fallut gagner sur eux le terrain pied à pied. -Enfin, maître des principales places, Bouillé obtint la soumission des -rebelles, et les fit sortir de la ville. Cet événement, qui eut lieu le -31 août 1790, répandit une joie générale, et calma les craintes qu'on -avait conçues pour la tranquillité du royaume. Bouillé reçut du roi -et de l'assemblée des félicitations et des éloges; plus tard, il fut -calomnié, et l'on accusa sa conduite de cruauté; cependant elle était -irréprochable et exemplaire, et dans le moment elle fut applaudie comme -telle. - -Le beau dévoûment du jeune Desilles, qui aurait dû désarmer ses -bourreaux furieux, fut l'objet des éloges de l'assemblée constituante, -et la sculpture, la peinture, le théâtre se chargèrent à l'envi de son -apothéose! - - - - - INSURRECTION DU CHAMP-DE-MARS. - - COURAGE DE BAILLY, MAIRE DE PARIS. - - -Le départ du roi et de la famille royale, et leur arrestation à -Varennes, avaient été saisis avidement, comme prétexte de déchéance, -par le parti des républicains. Un rapport fut fait à l'assemblée -nationale sur cet événement; et, après des débats orageux, dans -lesquels la monarchie trouva d'éloquens et nombreux défenseurs, -l'assemblée rendit un décret qui proclamait l'inviolabilité du -monarque. Ce décret fut rendu par une immense majorité. Robespierre et -quelques-uns de ses amis politiques déclamèrent seuls contre le roi, et -le comparèrent aux plus abominables tyrans de l'antiquité. - -La décision de l'assemblée excita la rage des républicains. Robespierre -se leva, et protesta hautement au nom de l'humanité. Aussitôt ce -parti eut recours à l'insurrection, sa ressource ordinaire. Dans -la soirée, il y eut un grand tumulte à la société des Jacobins. -Une pétition y fut rédigée pour demander, ou plutôt enjoindre à -l'assemblée, qu'elle déclarât le roi déchu, comme perfide et traître à -ses sermens, et qu'elle pourvût à son remplacement par tous les moyens -constitutionnels. Il fut résolu que le lendemain cette pétition serait -portée au Champ-de-Mars, où chacun pourrait la signer sur l'autel de la -patrie. - -C'était le dimanche, 17 juillet 1790. Dès le matin, les meneurs se -rendirent sur la place de la Bastille, pour soulever le faubourg -Saint-Antoine, en tâchant de faire croire au peuple qu'on voulait -relever la prison d'état dont on voyait encore les ruines. La garde -nationale déjoua ce projet. - -Mais les séditieux ne se tinrent pas pour battus: ils prirent le chemin -du Champ-de-Mars, appelant à eux la populace de tous les quartiers. -A cette multitude ameutée, se joignit la foule des curieux qui -voulaient être témoins de l'événement. Le général Lafayette et la garde -nationale, avertis du projet d'insurrection, arrivèrent bientôt; en un -instant les barricades, déjà élevées, furent brisées ou renversées. -Lafayette fut menacé, et reçut même un coup de feu qui, quoique tiré -à bout portant, ne l'atteignit pas. Les officiers municipaux s'étant -réunis à lui, obtinrent de la populace qu'elle se retirât. Des gardes -nationaux furent placés pour veiller à sa retraite; et on espéra -un instant qu'elle se dissiperait, mais le tumulte ne tarda pas à -recommencer. - -Deux invalides qui, pour manger un mauvais déjeuner sans être -incommodés des ardeurs du soleil, s'étaient assis dans un trou pratiqué -sous l'autel de la patrie, y furent aperçus par les séditieux, et -saisis aussitôt. Il n'en fallut pas davantage pour faire dire que ces -hommes conspiraient contre la patrie. Au même instant, ces malheureux -furent pendus à une lanterne à l'entrée du Gros-Caillou; on leur -coupa la tête, et suivant l'usage reçu, on se disposa à porter ces -tristes trophées au bout d'une pique dans les rues de Paris, pour y -répandre une patriotique terreur; car c'était dans cette intention que -cet assassinat venait d'être commis; on savait bien que les victimes -n'avaient pas songé à conspirer; mais il fallait des têtes au bout des -piques, et les barbares avaient saisi l'occasion de s'en procurer. - -Cependant les séditieux, doutant du succès de leur entreprise, -voulurent donner une sorte de légalité à leur conduite; ils envoyèrent -des commissaires à la municipalité, pour lui déclarer qu'ils se -conformaient aux lois; que, réunis sans armes, ils allaient signer -une pétition que tous les citoyens avaient le droit de faire. Pour -toute réponse, la municipalité dit aux commissaires de porter à leurs -commettans l'ordre de se séparer. Les attroupés n'ayant pas voulu -obéir, Bailly, maire de Paris, se rendit au Champ-de-Mars, fit déployer -le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la force, -quoiqu'on ait dit, était légitime. On voulait, ou on ne voulait pas -les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent -exécutées, que l'insurrection ne fût pas perpétuelle, et que les -décisions de l'assemblée ne pussent être annulées par les plébiscites -de la multitude. - -Une partie des révoltés s'était avancée jusque sur la place des -Invalides, et lançait des pierres contre le corps municipal. -Quelques cavaliers coururent sur eux, et les dispersèrent. Arrivées -au Champs-de-Mars, la municipalité et la garde nationale furent -accueillies par des huées, par une grêle de pierres, par toutes sortes -de démonstrations hostiles. Quelques individus même eurent l'audace de -tirer sur elles plusieurs coups de pistolet. - -Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il s'avança, avec ce courage -impassible qu'il avait toujours montré, reçut, sans être atteint, -plusieurs coups de fusil; et, au milieu du tumulte, ne put faire -toutes les sommations voulues. D'abord, Lafayette ordonna de tirer -quelques coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais -se rallia bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda le feu; -la première décharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre -en fut exagéré. Les uns l'ont réduit à quatorze; d'autres à trente; -d'autres l'ont élevé à quatre cents; et les furieux à quelques mille. -Ces derniers furent crus dans le premier moment, et la terreur devint -générale. Ce qu'il y eut de plus déplorable, c'est que la mort frappa -vraisemblablement quelques malheureux qui ne s'étaient rendus au -Champ-de-Mars que par un motif de curiosité. - -«On a accusé, dit un historien, MM. Lafayette et Bailly d'avoir -été les assassins du Champ-de-Mars (c'est la qualification qu'on a -donnée à cette expédition); la vérité est qu'ils firent tout ce qui -dépendit d'eux pour empêcher cet événement. Les canonniers, indignés -des insultes dont on les accablait, faisaient les plus énergiques -imprécations, et voulaient lâcher leurs canons, chargés à mitraille, -sur la populace: M. Lafayette se précipita devant eux, et par défense, -et par prière, il vint à bout de les calmer.» - -«L'exécution du Champ-de-Mars, dit M. Thiers, fut fort reprochée -à Lafayette et à Bailly. Mais tous deux, plaçant leur devoir dans -l'observation de la loi, et sacrifiant leur popularité et leur vie -à son exécution, n'eurent aucun regret, aucune crainte de ce qu'ils -avaient fait. L'énergie qu'ils montrèrent imposa aux factieux.» - -Ajoutons à ce jugement que, pour ne pas admirer le courage de Bailly -et de Lafayette dans cette malheureuse circonstance, il faut être -bien aveuglé par l'esprit de parti, et n'avoir pas la moindre idée -de l'ordre et de la science gouvernementale. Au milieu des crises -politiques, on est encore heureux, lorsqu'il se trouve des hommes en -qui le sentiment du devoir se change soudain en dévoûment, pour sauver -la chose publique en péril. - - - - - SATURNALES PARISIENNES. - - JOURNÉE DU 10 AOUT. - - -Dans toutes les insurrections, le peuple croit agir de son propre -mouvement, tandis qu'il est l'aveugle instrument de quelques ambitieux -ou de quelques factions qui ont intérêt à le faire agir. Dans toutes -les mémorables journées de la révolution, il est facile de reconnaître -que tels ou tels événemens avaient été préparés à l'avance par des -meneurs qui, travaillant pour leur propre compte, ou pour celui de -riches et puissans patrons, exploitaient les passions violentes et la -misère des classes inférieures; pour les soulever au nom de l'intérêt -général, d'abord on avait toujours sous la main un certain nombre de -séditieux à gages, de ces hommes à figure sinistre qui ne se montrent -que dans les jours néfastes, et qui sont au service de qui veut les -payer. Ces condottieri de la sédition apparaissaient criant à la -trahison, et vomissant des imprécations de patriotique fureur; les -masses s'ébranlaient par imitation, par sympathie, et se mettaient à -l'œuvre par entraînement. Dans de pareilles circonstances, ce sera -toujours l'histoire des moutons de Panurge. - -Les saturnales du 20 juin 1792 furent le résultat, d'ailleurs prévu -par ses auteurs, de la faction démagogique; on avait tenu des -conciliabules, harangué plusieurs sections des faubourgs. On avait -parlé d'une fête pour le 20 juin, anniversaire du serment du jeu de -paume; il s'agissait, disait-on, de planter un arbre de la liberté sur -la terrasse des Feuillans, et d'adresser une pétition à l'assemblée -ainsi qu'au roi. Cette pétition, qui avait pour principal objet le -rappel de trois ministres girondins, devait être présentée en armes. On -voit assez par là que l'intention véritable du projet était de jeter -l'épouvante dans le château par la vue de quarante mille piques. - -Le 19 juin, le bruit courut dans Paris qu'une émeute allait éclater. -Comme ce mouvement était favorisé par les mécontens de tous les partis, -l'assemblée, lorsqu'on lui dénonça les préludes de la révolte, feignit -de n'y point ajouter foi, et passa à l'ordre du jour, alléguant -qu'elle croyait à la sagesse du peuple; aucune précaution ne fut -prise: aussi, dès le lendemain, le tocsin sonna-t-il dans toutes les -sections de Paris. Le faubourg Saint-Antoine se mit en marche. Le -prétexte était comme nous l'avons dit, la présentation d'une pétition. -Les pétitionnaires, au nombre de huit mille seulement, envahirent la -salle de l'assemblée; leur orateur prononça un discours diffus sur les -droits de l'homme et les trahisons de la cour; après cette harangue, -ils défilèrent dans l'enceinte de la représentation nationale, aux -acclamations d'une partie des députés. Ce cortége étrange était, en ce -moment, de trente mille individus au moins. On se figure facilement -tout ce que peut enfanter l'imagination du peuple livrée à elle-même. -D'énormes tables portant la déclaration des droits de l'homme ouvraient -la marche; des femmes, des enfans dansaient autour de ces tables, en -agitant des branches d'olivier et des piques, c'est-à-dire la paix ou -la guerre au choix de l'ennemi; ils répétaient en chœur le fameux _ça -ira_. Cette foule de gens ivres et couverts de haillons, offrait un -spectacle dégoûtant. On y voyait pêle-mêle des forts de la halle, des -ouvriers de toutes les classes, avec de mauvais fusils, des sabres et -des fers tranchans placés au bout de gros bâtons. Des bataillons de la -garde nationale suivaient en bon ordre pour contenir le tumulte par -leur présence; après venaient encore des femmes suivies d'autres hommes -armés. Beaucoup de ces individus portaient des emblêmes grossiers et -terribles à la fois. Sur des banderolles flottantes on lisait: _La -Constitution ou la Mort_! Des culottes déchirées étaient élevées en -l'air aux cris de _Vivent les Sans-Culottes_! D'autres avaient écrit -sur leurs bonnets ou sur des drapeaux: _Tremblez, tyrans, le Peuple est -debout_! Enfin un signe atroce vint ajouter la férocité à la bizarrerie -du spectacle: au bout d'une pique était porté un cœur de veau, ou, -selon d'autres, de cochon encore saignant, avec cette inscription -horrible: _Cœur d'aristocrate_! La douleur et l'indignation éclatèrent -à cette vue: sur-le-champ l'emblême affreux disparut, mais ce fut -pour reparaître encore aux portes des Tuileries, où ce formidable -rassemblement se rendit aussitôt. - -Le château était entouré de nombreux détachemens de la garde nationale. -La porte du jardin ayant été ouverte par l'ordre du roi, la foule -s'y précipita, et défila devant les fenêtres du palais, sans aucune -démonstration hostile, mais en criant: _A bas le Véto! Vivent les -Sans-Culottes!_ Cependant quelques individus ajoutaient en parlant du -roi: «Pourquoi ne se montre-t-il pas?... Nous ne voulons lui faire -aucun mal.» La multitude sortit par la porte du château qui donne sur -le Pont-Royal, et vint, en traversant les guichets du Louvre, occuper -la place du Carrousel. Le peuple inonda bientôt tous les environs, et -se présenta à la porte royale. L'entrée lui en fut défendue; les flots -de cette foule tumultueuse furent long-temps contenus par des officiers -municipaux; mais, la consigne ayant été levée tout-à-coup, le peuple se -précipita pêle-mêle dans la cour et delà dans le vestibule du château, -qui en un instant fut envahi par tous les escaliers. On transporta -à force de bras une pièce de canon jusqu'au premier étage, et les -assaillans se mirent à attaquer, à coups de sabres et de haches, les -portes qui s'opposaient à leur passage. - -Une partie de la garde préposée à la défense du château, avait -d'abord paru disposée à repousser les assaillans; mais, par un de ces -changemens subits qu'on ne peut expliquer, plusieurs des volontaires -qui étaient de garde à la porte royale et dans les appartemens, -non-seulement refusèrent de faire feu, mais encore se mêlèrent avec le -peuple. - -Dans cette circonstance si périlleuse, Louis XVI se comporta d'une -manière qui ne s'accordait guère avec la faiblesse et la pusillanimité -dont ses ennemis l'ont tant de fois accusé. Il avait fait retirer un -assez grand nombre de nobles qui voulaient défendre sa personne jusqu'à -la dernière extrémité. Il était resté avec le vieux maréchal de Mouchy, -le chef de bataillon Acloque, quelques serviteurs de sa maison et -plusieurs officiers dévoués de la garde nationale. Quand on entendit -les cris du peuple et le bruit des coups de hache, les officiers de la -garde nationale entourèrent le roi, le suppliant de se montrer, en lui -jurant de mourir à ses côtés. Le roi n'hésite pas, et ordonne d'ouvrir; -au même instant, le panneau de la porte vient tomber à ses pieds sous -un coup violent; un canon était pointé devant le roi; près de ce canon -étaient groupés une foule d'hommes furieux qui passaient les pointes -menaçantes de leurs piques à travers les ouvertures qu'on venait de -faire à la porte. - -«Me voici,» dit Louis XVI, en se montrant à la foule déchaînée. Ceux -qui l'entourent, se pressent autour de lui, et lui font un rempart de -leurs corps. «Respectez votre roi,» s'écrient-ils; et la multitude, -qui n'avait certainement d'autre but qu'une invasion menaçante, -ralentit son irruption. Plusieurs voix annoncent une pétition, et -demandent qu'elle soit écoutée. Ceux qui entourent le roi l'engagent -alors à passer dans une salle plus vaste, afin de pouvoir entendre -cette lecture. Le peuple, satisfait de se voir obéi, suit le prince, -qu'on a l'heureuse idée de placer dans l'embrasure d'une fenêtre. -On le fait monter sur une banquette; on en dispose plusieurs devant -lui; on y ajoute une table: tous ceux qui l'accompagnent se rangent -autour. Les personnes dévouées au roi se pressent autour de lui pour -le garantir des fureurs individuelles auxquelles il pouvait être en -butte. Certes, si Louis XVI avait eu des torts aux yeux de la nation, -l'agonie d'une telle journée en était une bien cruelle vengeance. -Le spectacle qui s'offrait alors à lui était horrible: du milieu de -cette foule hétérogène, composée en grande partie de gens ameutés, il -voyait s'élever trois espèces d'enseignes; l'une formée d'un fer qui -ressemblait au couperet de la guillotine, avec cette inscription: _Pour -le tyran_! La seconde représentait une femme à une potence, avec ces -mots: _Pour Antoinette_! Sur la troisième, on voyait un morceau de -chair en forme de cœur, cloué à une planche avec cette inscription: -_Pour les prêtres et les aristocrates_! - -Au milieu du tumulte et des vociférations, on entend ces mots souvent -répétés: _Point de véto! Point de prêtres! Point d'aristocrates! Le -camp sous Paris!_ Le boucher Legendre s'approche, et demande, dans -son langage populaire, la sanction du décret.—Ce n'est ni le lieu ni -le moment, répond le roi avec fermeté; je ferai tout ce qu'exigera -la constitution.—Cette noble résistance produit son effet: _Vive la -nation! Vive la nation!_ s'écrient les assaillans.—Oui, reprend Louis -XVI, _Vive la nation_! Je suis son meilleur ami.—Eh bien! faites-le -voir, lui dit un de ces hommes, en lui présentant un bonnet rouge au -bout d'une pique. Pour prouver sa résignation, le roi se laisse placer -le bonnet rouge sur la tête, et l'approbation est générale. On lui -présente une bouteille, en lui proposant de boire aux patriotes.—Cela -est empoisonné, lui dit tout bas un de ses voisins.—Eh bien! réplique -le prince, je mourrai sans sanctionner; et il boit sans hésiter, -quoiqu'il eût depuis long-temps la crainte d'être empoisonné.—On a -voulu seulement effrayer Votre Majesté, lui dit quelque temps après -un grenadier de la garde nationale, croyant qu'il avait besoin d'être -rassuré.—_Vous voyez qu'il est calme_, lui dit le roi, en lui prenant -la main, et la mettant sur son cœur: _On est tranquille en faisant son -devoir_. - -Pendant cette pénible scène, madame Élisabeth, qui aimait tendrement -son frère, était accourue, et s'était placée derrière lui, pour -partager ses dangers. Le peuple, en la voyant, la prit pour la reine. -Les cris: _Voilà l'Autrichienne!_ retentirent de toutes parts, d'une -manière effrayante. Les grenadiers de la garde nationale, qui avaient -entouré la princesse, voulaient détromper le peuple.—Ah! laissez-les -dans l'erreur, dit vivement cette sœur généreuse, et sauvez la reine. - -Cependant Marie-Antoinette, entourée de ses enfans, faisait tous ses -efforts pour joindre son époux. Elle voulait se réunir à lui, et -demandait avec instance qu'on la menât dans la salle où il se trouvait. -On était parvenu à l'en dissuader, et rangée derrière la table du -conseil, avec quelques grenadiers, elle voyait défiler le peuple, -l'effroi dans le cœur. A ses côtés, sa fille versait des pleurs; son -jeune fils, effrayé d'abord, s'était bientôt rassuré, et souriait avec -l'heureuse ignorance de son âge. On lui avait présenté un bonnet rouge, -que la reine avait mis sur sa tête. - -En apprenant les dangers du château, des députés étaient accourus -auprès du roi, et parlaient au peuple, pour l'inviter au -respect. L'assemblée nationale, sur la proposition du parti des -constitutionnels, envoya une députation aux Tuileries, pour préserver -le roi de la fureur populaire. Le maire de Paris à cette époque, -Pétion, qui n'était pas étranger à l'insurrection, et qui lui avait -laissé tout le temps de se développer, arriva enfin au château, -et après s'être excusé de son retard auprès du roi, monta sur un -fauteuil, et s'adressant à la foule, lui dit, qu'ayant fait des -représentations au roi, il ne lui restait plus qu'à se retirer sans -tumulte, et de manière à ne pas souiller cette journée. En effet, la -multitude s'écoula paisiblement, et avec ordre. Il était environ sept -heures, et il y en avait plus de trois que durait cette scène horrible -de désordre. - -Aussitôt, le roi, la reine, sa sœur, ses enfans, se réunirent en -versant des torrens de larmes. Le roi, étourdi de ce qui venait de se -passer, avait encore le bonnet rouge sur la tête; il s'en aperçut pour -la première fois, et il le rejeta avec indignation. Parmi les députés -accourus au château, Merlin de Thionville, ardent républicain, était -présent. La reine aperçut des larmes dans ses yeux. «Vous pleurez, -lui dit-elle, de voir le roi et sa famille traités si cruellement -par un peuple qu'il a toujours voulu rendre heureux.—Il est vrai, -madame, répondit Merlin, je pleure sur les malheurs d'une femme belle, -sensible, et mère de famille; mais ne vous y méprenez point, _il n'y a -pas une de mes larmes pour le roi, ni pour la reine; je hais les rois -et les reines_.» Réponse qui exprime, en quelques mots, l'aveuglement -du fanatisme politique. - -De cette fatale journée du 20 juin, où la royauté fut avilie, à celle -du 10 août, où elle fut anéantie, la transition n'était pas difficile -à prévoir. Les partis qui avaient poussé le peuple à violer la demeure -des rois pour obtenir de force la sanction de deux décrets, ne devaient -pas se faire plus de scrupule de ruer de nouveau ce peuple sur -l'enceinte royale, pour faire proclamer la déchéance du roi, qu'ils -désignaient comme l'ami avoué des ennemis de la patrie. La coalition -formée contre la France par tous les princes de l'Europe, favorisait -leur audace, et servait de prétexte à leurs desseins de renversement. -On montrait au peuple l'ennemi extérieur qui le menaçait, et il était -facile de le convaincre qu'il avait dans la cour un ennemi non moins -redoutable, allié secret du premier. Les partis étaient en présence. -Celui de la Gironde méditait une insurrection républicaine. Les -fédérés des départemens arrivaient, surtout ceux de Marseille, qui -se sont fait une si triste célébrité dans la boucherie du 10 août. -L'orage grossissait de jour en jour. Déjà, à la fête solennelle de la -fédération, Louis XVI avait à peine échappé à la fureur du peuple, -qui, d'un autre côté, prodiguait toutes les marques de son affection à -Pétion, son ancien maire, et l'agent fidèle des factieux. - -Enfin le moment de la crise arriva. Tout était prêt pour porter le coup -décisif. Le 9 août, le président du club des Cordeliers, foyer de la -sédition, avait dit à ses gens, qu'il ne s'agissait plus, comme au 20 -juin, d'une simple promenade civique. On avait éloigné de la capitale -les régimens dont les dispositions avaient paru favorables au roi -pendant la dernière fédération. Le château des Tuileries avait pour -toute défense huit ou neuf cents Suisses, et un peu plus d'un bataillon -de la garde nationale. A ces défenseurs du château, il faut joindre une -foule de vieux serviteurs qui s'étaient pourvus, à la hâte, de toutes -les armes qu'ils avaient pu se procurer. - -Tous les membres du directoire du département s'étaient rendus au -château, aux premiers tintemens du tocsin. On y manda Pétion, qui -arriva avec deux officiers municipaux. On lui fit signer l'ordre de -repousser la force par la force, et il le signa, pour ne pas paraître -le complice des insurgés. On voulait le retenir au château, comme une -sorte d'ôtage, mais le roi s'y opposa. - -Il eût été, peut-être, un moyen de conjurer le danger qui menaçait; -c'était de prévenir l'attaque, en dissipant les insurgés, qui n'étaient -pas encore très-nombreux. On ne s'y arrêta point, par respect pour la -légalité. - -Une nouvelle municipalité s'était formée à l'Hôtel-de-Ville. Mandat, -commandant en chef les forces destinées à la défense du château, est -sommé par cette municipalité insurrectionnelle, de comparaître à -l'Hôtel-de-Ville. Il ignorait la composition de cette nouvelle commune; -il hésite un moment, puis il remet à son fils l'ordre de repousser -la force par la force, signé de Pétion, et se rend à la sommation -de la municipalité. Il était quatre heures du matin. A peine est-il -arrivé à l'Hôtel-de-Ville, qu'il est surpris d'y trouver une autorité -nouvelle. On l'entoure, on l'interroge sur les ordres qu'il a donnés; -on le renvoie ensuite, et, en le renvoyant, le président fait un -signe sinistre qui devient un arrêt de mort. En effet, le malheureux -commandant est à peine sorti, qu'on s'empare de lui, et qu'il est -renversé d'un coup de pistolet; on le dépouille de ses vêtemens, -et l'on jette son corps dans la rivière, où tant d'autres cadavres -allaient bientôt le suivre. - -Par ce meurtre, tous les moyens de défense du château furent paralysés. -Les insurgés se réunirent de tous les points de la capitale. Le château -fut assiégé au milieu d'une confusion extraordinaire. Dès le point du -jour, on découvrit leurs bandes, occupant toutes les avenues du palais; -on aperçut leur artillerie pointée sur le château; on entendit leurs -cris confus, et leurs chants menaçans. La plus grande division régnait -dans les rangs de la garde nationale; un grand nombre de citoyens -faisant partie de cette garde, s'était réuni aux assaillans. Le roi -et la reine avaient passé plusieurs fois la revue des défenseurs du -château; la reine, surtout, les encourageait par des discours vifs et -animés. Arrachant vivement un pistolet de la ceinture d'un officier -suisse, elle le présenta à Louis XVI, en lui disant avec chaleur: -«Allons, monsieur, voilà l'instant de vous montrer.» Mais quelque -courage qu'eût le roi, car il en montra encore beaucoup dans cette -désastreuse journée, il lui manquait celui de l'offensive. - -Rœderer, le procureur-syndic de la commune, vivement alarmé des -événemens qui se préparaient, et de la défection qui se manifestait -dans les rangs des gardes nationaux restés jusque là fidèles, vint -conseiller au roi de se réfugier au sein de l'assemblée nationale. - -La reine s'opposa vivement à ce projet. «Madame, lui dit Rœderer, vous -exposez la vie de votre époux et celle de vos enfans: Songez à la -responsabilité dont vous vous chargez.» L'altercation fut assez vive; -enfin le roi se décida à se retirer dans l'assemblée; et d'un air -résigné: Partons, dit-il à sa famille, et à ceux qui l'entouraient. -«Monsieur, dit la reine à Rœderer, vous répondez de la vie du roi et de -mes enfans.—Madame, répliqua le procureur-syndic, je réponds de mourir -à leurs côtés, mais je ne promets rien de plus.» - -Une difficulté restait, celle de traverser les bataillons des -assiégeans, pour se rendre à la salle du Manége, où se tenait -l'assemblée. Rœderer parla au nom de la loi; les rangs s'ouvrirent; -mais on ne voulait laisser passer que le roi, et sacrifier -Marie-Antoinette à la vengeance publique. On eut bien de la peine à -calmer cette effervescence. Un homme du peuple prit la main du roi, -et lui promit, en termes grossiers, sa protection. Un autre prit le -jeune prince dans ses bras; aussitôt les cris: _Point de femme! à bas -madame Véto!_ se firent entendre. Mais Rœderer, par sa fermeté, imposa -à cette multitude déchaînée, et parvint à introduire saine et sauve la -famille royale dans l'assemblée. Louis XVI et tous les siens furent -placés dans la loge d'un journaliste, d'où ils assistèrent aux tristes -délibérations dont ils devaient être l'objet. - -A peine la famille royale était-elle en sûreté, qu'une affreuse -décharge d'artillerie, suivie de coups de fusils répétés sans -intervalles, se fit entendre. Ce combat avait lieu au château. -Après le départ du roi, toute résistance avait paru inutile; aussi -les commandans du château n'avaient-ils pas cherché à défendre les -portes extérieures. Les Marseillais, les bataillons des faubourgs, -étaient entrés sans coup férir dans les cours. Les canonniers, les -gendarmes, une partie des gardes nationaux s'étaient déclarés pour -eux. On parlementait avec les Suisses. Tout annonçait une pacification -immédiate; les Suisses remettaient même leurs baïonnettes dans le -fourreau, quand tout-à-coup, la décharge d'une arme à feu, partant du -château, fit crier des deux côtés à la trahison. On ignore de quelle -main partit ce coup fatal; quoiqu'il en soit, les suites en furent -terribles. Les Suisses, auxquels on présenta ce coup de feu comme une -trahison du parti populaire, s'emparèrent de plusieurs canons, les -tirèrent sur les Marseillais, et ajoutèrent à l'effet terrible de la -mitraille celui d'un feu de file bien nourri: ils repoussèrent pendant -quelques instans le peuple et les fédérés. Mais bientôt la masse -populaire, qui répare si facilement ses pertes, revint à la charge, et, -après une héroïque défense, les malheureux Suisses tombèrent accablés -sous le nombre; presque tous périrent dans cette sanglante catastrophe, -ou sous le canon des Marseillais, ou sous les coups de la populace, qui -les suivait. - -Alors le château fut envahi; le feu, mis aux casernes, gagna bientôt -tous les bâtimens: les appartemens du roi furent dévastés, ses fidèles -serviteurs poursuivis, arrêtés ou massacrés. Un peloton de dix-sept -Suisses s'était réfugié dans la chapelle, où quelques femmes s'étaient -également sauvées. Bourdon de l'Oise, armé d'une espingole, enfonce -la porte, et dit en riant, dans un baragouin dérisoire, à plusieurs -personnes qui étaient auprès de lui: _Tirerai-je t'y où ne tirerai-je -t'y pas?_ et à l'instant il lâche la détente. La foule se précipite, -et tout est égorgé. Un mauvais acteur tragique se barbouilla le visage -du sang d'un Suisse. Le nommé Arthur, riche manufacturier, arracha -le cœur à un de ces malheureux, et l'emporta; on a dit, mais le fait -est si atroce qu'on se refuse à le croire, qu'il trempa ce cœur dans -de l'eau-de-vie brûlée et le dévora. Les domestiques du château, -quoique tous d'une opinion révolutionnaire, ne furent pas épargnés. -Quelques-uns furent précipités dans les feux des cuisines, d'autres -furent égorgés. - -Il se trouva quelques vainqueurs généreux: «Grâce aux femmes, s'écria -l'un d'entre eux; ne déshonorez pas la nation!» Et il sauva des dames -de la cour qui étaient à genoux, en présence des sabres levés sur leur -tête. - -Cette terrible et déplorable journée se termina par le décret de -déchéance que rendit l'assemblée. Le roi fut déclaré déchu de la -royauté et la convention nationale convoquée. C'était le dernier jour -de la couronne. «La monarchie suspendue, dit M. Thiers, allait être -bientôt la monarchie détruite. Elle allait périr, non dans la personne -d'un Louis XI, d'un Charles IX, d'un Louis XIV, mais dans celle de -Louis XVI, l'un des rois les plus honnêtes qui se soient assis sur le -trône.» - - - - - MASSACRES - DANS LES PRISONS DE PARIS. - - PRINCIPALES SCÈNES ET CIRCONSTANCES DE - CES JOURNÉES SANGLANTES. - - -Qui le croirait, si le fait n'était prouvé d'une manière irrécusable? -Un ministre de la justice fut le principal ordonnateur des assassinats -de septembre! C'était donner au meurtre une sorte de quasi-légalité; on -marchait à pas de géant dans la voie d'un effroyable progrès, et l'on -devait encore aller bien au-delà. - -La coalition des armées étrangères avait fait invasion sur le -territoire français; sa marche n'éprouvait que très-peu d'obstacles; -déjà plusieurs villes importantes étaient en son pouvoir. La terreur -était au cœur des républicains. Danton, à cette époque l'homme le plus -puissant de Paris, était ministre de la justice. Doué d'une audace -extraordinaire, maître du conseil, ami de Marat et partageant ses -opinions, sympathisant par son naturel violent avec les passions de -la populace, il pensait qu'il fallait que le gouvernement restât à -Paris, qu'il s'y défendît, et que plus tôt que de reculer, il fallait -qu'il s'y ensevelît sous les ruines de la patrie. Mais, tout bouillant -d'ardeur révolutionnaire, il voulait qu'avant l'arrivée des ennemis du -dehors, on immolât les ennemis du dedans, c'est-à-dire les royalistes. -Ce fut l'origine de l'odieuse qualification de suspects et des visites -domiciliaires. Dès lors le système des dénonciations fut organisé. Tout -ce qui avait appartenu à l'ancienne cour, ou par les emplois, ou par -le rang, tout ce qui s'était prononcé pour elle, tous les prêtres non -assermentés, tous les citoyens qui avaient de lâches ennemis, furent -jetés dans les prisons au nombre de douze ou quinze mille individus. -La terreur régnait dans Paris. Le comité de _défense générale_, établi -dans la convention, avisait aux moyens de résister à l'ennemi. C'était -le 30 août. Quelques membres avaient ouvert l'avis de se retirer à -Saumur; cet avis venait d'être combattu par Vergniaud et Guadet. Après -eux, Danton prit la parole: «On vous propose, dit-il, de quitter -Paris. Vous n'ignorez pas que, dans l'opinion des ennemis, Paris -représente la France, et que leur céder ce point, c'est leur abandonner -la révolution. Reculer, c'est nous perdre. Il faut donc nous maintenir -ici par tous les moyens, et nous sauver par l'audace. - -«Parmi les moyens proposés, aucun ne m'a semblé décisif. Il faut ne -pas se dissimuler la situation dans laquelle nous a placés le 10 août. -Il nous a divisés en républicains et en royalistes, les premiers peu -nombreux et les seconds beaucoup. Dans cet état de faiblesse, nous -républicains, nous sommes exposés à deux feux, celui de l'ennemi, -placé au dehors, et celui des royalistes placés au dedans. Il est un -directoire royal qui siége secrètement à Paris et correspond avec -l'armée prussienne. Vous dire où il se réunit, qui le compose, serait -impossible aux ministres. Mais pour le déconcerter et empêcher sa -funeste correspondance avec l'étranger, _il faut..... il faut faire -peur aux royalistes_.....» - -Ces mots, accompagnés d'un geste d'extermination, furent l'arrêt de -mort des infortunés détenus. Danton laissa tout le conseil frappé -de stupeur, et se rendit au comité de surveillance de la commune, où -régnait Marat. Danton, que toujours on trouva sans haine contre ses -ennemis personnels, et souvent accessible à la pitié, prêta son audace -aux horribles rêveries de Marat. Ils formèrent tous deux l'exécrable -complot de faire massacrer les malheureux détenus dans les prisons de -Paris. - -Un nommé Maillard, ancien huissier, qui avait figuré à la tête des -femmes soulevées dans les journées des 5 et 6 octobre, s'était formé -une bande d'hommes grossiers et propres à tout oser. Comme on savait -que cette bande n'agissait que par ses ordres, on l'avertit de se -tenir prêt à agir au premier signal, de se placer d'une manière utile -et sûre, de préparer des assommoirs, de prendre des précautions -pour empêcher les cris des victimes, et de se procurer des voitures -couvertes, ainsi que d'autres objets. - -Le bruit d'une horrible exécution s'était répandu sourdement dans -tout Paris. On accusait perfidement les détenus des complots les plus -absurdes; ces malheureux, qu'on accusait, tremblaient pour leur vie; -leurs parens étaient dans la consternation, et la famille royale, qui -avait été jetée dans la tour du Temple, n'attendait que la mort. - -Tout-à-coup, le samedi 1er septembre, se répand la nouvelle de la prise -de Verdun. Cette place n'était qu'investie, mais on crut qu'elle avait -été emportée par l'effet d'une trahison. - -Le lendemain, 2 septembre était un dimanche, et l'oisiveté augmentait -le tumulte populaire. De plus, on avait décrété une levée en masse -des citoyens. Des attroupemens nombreux se formaient partout, et on -répandait que l'ennemi pouvait être à Paris sous trois jours. Cependant -une terreur profonde régnait dans les prisons; les geôliers eux-mêmes -étaient consternés; celui de l'Abbaye avait, dès le matin, fait sortir -sa femme et ses enfans; le dîner avait été servi aux prisonniers deux -heures plus tôt qu'à l'ordinaire; tous les couteaux avaient été retirés -de leurs serviettes. Frappés de ces circonstances qu'ils ne pouvaient -s'expliquer, ils interrogeaient avec instance leurs sinistres gardiens, -qui demeuraient sourds à leurs questions. A deux heures enfin, on -entend battre la générale, le tocsin sonne de toutes parts, et le -canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la capitale; des troupes de -citoyens remplissent les places publiques. - -Vingt-quatre prêtres, arrêtés pour refus de serment, se trouvaient à -l'Hôtel-de-Ville; ils devaient être transférés à l'Abbaye. On choisit -ce moment pour leur translation. On les fait monter dans six fiacres -escortés par les fédérés bretons et marseillais. Sur les quais, la -foule les entoure, et les accable d'outrages. Les fédérés les signalent -comme les conspirateurs qui devaient égorger les femmes et les enfans, -tandis que les citoyens seraient à la frontière. Ces paroles augmentent -encore le tumulte. On ouvre les portières des voitures; on accable -d'injures et de coups ces malheureux prêtres. Enfin on arrive dans -la cour de l'Abbaye, devant la porte du comité de la section des -Quatre-Nations. Maillard était présent avec sa bande féroce. Le premier -des prisonniers qui sort du premier fiacre est aussitôt percé de mille -coups; celui qui le suit, à cette vue, se rejette dans la voiture; on -l'en arrache avec violence, et on l'égorge comme le premier; les deux -autres subissent le même sort. Les égorgeurs se portent sur les autres -voitures, et font un carnage horrible, au milieu des hurlemens d'une -populace furieuse. Tous ces infortunés furent immolés, à l'exception -d'un seul, l'abbé Sicard, qui fut sauvé par miracle. - -En ce moment arrive, l'infâme Billaud-Varennes, membre du conseil -de la commune; il marche sans s'émouvoir dans le sang et sur les -cadavres, et, s'adressant à la foule des assassins: _Peuple_, dit-il, -_tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir_. La voix de Maillard -s'élève après celle de Billaud: _Il n'y a plus rien à faire ici_, -s'écrie-t-il, _allons aux Carmes_. On avait enfermé, parqué dans cette -église environ deux cents prêtres. Ces malheureux, attendant la mort, -adressaient des prières au ciel, et s'embrassaient les uns les autres -en signe d'adieu. La bande infernale entre; elle appelle à grands -cris le vénérable archevêque d'Arles; on le cherche; il est reconnu -et tué d'un coup de sabre sur le crâne. Les monstres, fatigués de se -servir du sabre, emploient leurs armes à feu, et font des décharges -générales dans le fond des salles, dans le jardin, sur les murs et -sur les arbres où quelques unes des victimes cherchaient à se sauver. -Plusieurs évêques se trouvaient parmi ces ecclésiastiques, entre -autres les évêques de Beauvais et de Saintes, tous deux frères et -de la maison de La Rochefoucauld. On les fit rentrer dans l'église -à coups de plat de sabre, pour les égorger plus à loisir. L'évêque -de Saintes avait déjà la jambe cassée. Il n'avait point été arrêté, -mais s'était rendu volontairement en prison pour consoler son frère, -vieillard octogénaire. Il fut déposé sur un grabat, et entouré de -quelques gendarmes qui paraissaient vouloir le sauver, en le cachant -au milieu d'eux. Pendant ce temps, on arrachait les prêtres de l'autel -où ils s'étaient réfugiés; on les faisait sortir deux à deux, et on -les égorgeait. L'évêque de Beauvais ayant aussi été mis à mort, les -cannibales enlevèrent aux gendarmes son généreux frère, le jetèrent à -la porte et le massacrèrent. - -Tandis que le massacre s'achève aux Carmes, Maillard revient à l'Abbaye -avec une partie de ses dégoûtans sicaires. Il était couvert de sang -et de sueur. Il entre au comité de la section des Quatre-Nations, -et demande _du vin pour les braves travailleurs qui délivrent la -nation de ses ennemis_. Le comité, tremblant, leur en fait distribuer -vingt-quatre pintes; on sert ce vin dans la cour et sur des tables -entourées de cadavres. On boit, et tout-à-coup, montrant la prison -voisine, Maillard s'écrie: _A l'Abbaye!_ _A l'Abbaye!_ répètent ces -hommes sanguinaires, et ils suivent leur digne commandant; on attaque -la porte; les prisonniers entendent les hurlemens de ces bêtes féroces; -les portes sont ouvertes; les premiers détenus qui se présentent sont -saisis, traînés par les pieds, et jetés tout sanglans dans la cour. -Tandis qu'on immole sans distinction les premiers venus, Maillard se -fait remettre les écrous et les clés des diverses prisons. Un homme, -qui se trouve parmi les égorgeurs, s'avançant vers la porte du guichet, -monte sur un tabouret, et prend la parole: «Mes amis, dit-il, vous -voulez détruire les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple, -et qui devaient égorger vos femmes et vos enfans, tandis que vous -seriez à la frontière. Vous avez raison sans doute; mais vous êtes -de bons citoyens, vous aimez la justice, et vous seriez désespérés -de tremper vos mains dans le sang innocent.—Oui! oui! s'écrient les -exécuteurs.—Eh bien! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien -entendre, vous jeter, comme des tigres en fureur, sur des hommes qui -vous sont inconnus, ne vous exposez-vous pas à confondre les innocens -avec les coupables?—Voulez-vous, vous aussi, nous endormir? s'écrie à -son tour un des assistans, en brandissant son sabre; si les Prussiens -et les Autrichiens étaient à Paris, chercheraient-ils à distinguer les -coupables? J'ai une femme et des enfans que je ne veux pas laisser en -danger. Si vous voulez, donnez des armes à ces _coquins_, nous les -combattrons à nombre égal, et, avant de partir, Paris en sera purgé.—Il -a raison; il faut entrer, se disent les autres.» Ils poussent et -s'avancent. Cependant on les arrête, et on les oblige à consentir à -une espèce de jugement: on convient que l'on prendra le registre des -écrous, que l'un d'eux fera les fonctions de président, lira les noms, -le motif de la détention, et prononcera à l'instant même sur le sort de -chaque prisonnier. «Maillard! Maillard président!» s'écrient plusieurs -voix; et, en vertu de cette élection, Maillard entre en fonctions. -Ce sanguinaire président s'assied aussitôt devant une table, prend le -registre des écrous, nomme juges, de son autorité privée, plusieurs -de ses assassins, et laisse les autres à la porte pour exécuter ses -arrêts. Afin de s'épargner les scènes de désespoir, il est convenu que, -pour toute sentence de mort, il prononcera ces mots: _Monsieur, à la -Force_; et qu'alors, jeté hors du guichet, le prisonnier sera livré, -sans s'en douter à ses bourreaux. Dans d'autres prisons, le mot fatal -était: _Élargissez monsieur_. - -On amène d'abord les Suisses détenus à l'Abbaye. «C'est vous, leur -dit Maillard, qui avez assassiné le peuple au 10 août?—Nous étions -attaqués, répondent ces malheureux, et nous obéissions à nos chefs.—Au -reste, reprend froidement Maillard, il ne s'agit que de vous conduire à -la Force.» Mais les malheureux, qui avaient entrevu les sabres menaçans -de l'autre côté du guichet, ne peuvent s'abuser. Il faut sortir; ils -reculent, se rejettent en arrière. L'un d'eux, d'une contenance plus -ferme, demande où il faut passer. On lui ouvre la porte, et il se -précipite tête baissée au milieu des sabres et des piques; les autres -le suivent, et subissent le même sort. - -Reding, officier suisse, avait reçu, au combat du 10 août, un coup de -feu qui lui avait cassé le bras. Deux hommes, les mains ensanglantées, -armés de sabres, et conduits par un guichetier qui portait une torche, -vinrent chercher ce malheureux militaire. Un d'eux ayant fait un -mouvement pour l'enlever, Reding l'arrêta en lui disant d'une voix -mourante: _Eh! monsieur, j'ai assez souffert, je ne crains pas la mort; -de grâce, donnez-la moi ici_. Ces mots parurent attendrir l'assassin, -qui resta un moment immobile; mais son camarade, en le regardant, et en -lui disant: _Allons donc_, le décida. Le malheureux Reding fut enlevé, -porté et jeté dans la rue, où il reçut la mort. - -A mesure que la prison était _déblayée_, suivant l'expression de ces -bourreaux forcenés, on amenait d'autres prisonniers, qui ne tardaient -pas à être immolés à leur tour. De ce nombre fut Montmorin, ancien -ministre de Louis XVI. Amené devant le sanglant président, il déclara -que, soumis à un tribunal régulier, il n'en pouvait reconnaître -d'autre. «Soit, répondit Maillard, vous irez donc à la Force attendre -un nouveau jugement.» L'ex-ministre, trompé, demande une voiture; on -lui répond qu'il en trouvera une à la porte. Il demande encore quelques -effets, fait quelques pas vers la porte, et reçoit la mort. - -On amène ensuite Thierry, valet-de-chambre du roi. _Tel maître, tel -valet_, dit Maillard, et le malheureux tombe sous les coups des -assassins. D'autres victimes succèdent encore. Chacun des prisonniers, -entendant les vociférations des égorgeurs, s'apprêtait à sa dernière -heure. A dix heures du soir, l'abbé Lenfant, confesseur du roi, et -l'abbé Chapt de Rastignac, parurent dans la tribune de la chapelle de -l'Abbaye, qui servait de prison à un grand nombre d'infortunés, et, -étendant les mains, donnèrent leur bénédiction à cette foule, vouée, -comme eux, à une mort certaine. Une heure après, ces deux vénérables -prêtres furent massacrés, et leurs cris furent entendus de ceux qu'ils -venaient de consoler et de bénir. - -Au rapport de M. de Saint-Méard, qui se trouvait au milieu de ces -malheureux, la principale occupation des prisonniers était de savoir -quelle était la position à prendre pour recevoir la mort le moins -douloureusement possible. «Nous envoyions de temps à autre, dit-il, -quelques-uns de nos camarades à la fenêtre de la tourelle, pour nous -instruire de l'attitude que prenaient les malheureux qu'on immolait, -et pour calculer, d'après leur rapport, celle que nous ferions bien de -prendre. Ils rapportaient que ceux qui étendaient les mains souffraient -beaucoup plus long-temps, parce que les coups de sabre étaient amortis -avant de porter sur la tête; qu'il y en avait même dont les bras et les -mains tombaient avant le corps; et que ceux qui les plaçaient derrière -le dos devaient souffrir beaucoup moins. Tels étaient les horribles -détails sur lesquels nous délibérions.» - -M. Journiac de Saint-Méard, à qui nous venons d'emprunter ces détails, -échappa miraculeusement à cette boucherie. Un de ses gardes conçut -pour lui de l'intérêt, en lui entendant parler le patois de son pays. -«Pourquoi es-tu ici, dit-il à M. de Saint-Méard; si tu n'es pas -un traître, le président, _qui n'est pas un sot_, saura te rendre -justice. Ne tremble pas, et réponds bien.» M. de Saint-Méard est -présenté à Maillard, qui regarde l'écrou: «Ah! dit Maillard, c'est -vous, monsieur Journiac, qui écriviez dans le journal de la cour et -de la ville?—Non, répond le prisonnier, c'est une calomnie; je n'y -ai jamais écrit.—Prenez garde de nous tromper, reprend Maillard, car -ici tout mensonge est puni de mort. Ne vous êtes-vous pas récemment -absenté pour aller à l'armée des émigrés?—C'est encore une calomnie; -j'ai un certificat attestant que, depuis vingt-trois mois, je n'ai -pas quitté Paris.—De qui est le certificat? la signature en est-elle -authentique?» Heureusement pour M. de Saint-Méard, il y avait dans -ce sanguinaire auditoire un homme qui connaissait personnellement le -signataire de ce certificat. La signature est en effet vérifiée et -déclarée véritable. «Vous le voyez donc, reprend le prisonnier, on -m'a calomnié.—Si le calomniateur était ici, reprend Maillard, une -justice terrible en serait faite; mais, répondez, n'avait-on aucun -motif de vous enfermer?—Oui, reprend M. de Saint-Méard, j'étais connu -pour aristocrate, j'étais franc royaliste.—Ce n'est pas pour juger les -opinions que nous sommes ici, répondit un des juges; c'est pour en -juger les résultats.—Ma conduite est sans reproche, répliqua l'accusé; -je n'ai jamais conspiré; mes soldats, dans le régiment où je servais, -m'étaient tous dévoués.» - -Frappés de tant de fermeté, les juges se regardent, et Maillard donne -le signal de grâce. Aussitôt les cris de _vive la nation!_ retentissent -de toutes parts, le prisonnier est embrassé; deux individus s'emparent -de lui, et, le couvrant de leurs bras, le font passer sain et sauf à -travers la haie menaçante des piques et des sabres. M. de Saint-Méard -veut leur donner de l'argent, ils le refusent, et ne demandent qu'à -l'embrasser. - -Pendant cette affreuse nuit, la troupe des assassins s'était divisée, -et avait porté le ravage dans les autres prisons de Paris. Au Châtelet, -à la Force, à la Conciergerie, aux Bernardins, à Saint-Firmin, à la -Salpêtrière, à Bicêtre, les mêmes horreurs avaient été commises. -Partout le sang coulait à flots. Le lendemain lundi 3 septembre, le -jour éclaira l'affreux carnage de la nuit, et tout Paris fut dans -la stupeur. Billaud-Varennes reparut à l'Abbaye, où la veille, il -avait prodigué ses atroces encouragemens à ceux qu'on appelait _les -travailleurs_. Il offrit, au nom de la France, vingt-quatre livres à -ces égorgeurs, qui, disait-il, venaient de sauver la patrie. On courut -chez Roland, ministre de l'intérieur, qui venait d'apprendre avec le -jour les crimes de la nuit; on lui demanda des fonds pour acquitter le -salaire de ces affreux travaux. Le ministre repoussa cette demande avec -indignation; et la commune, qui avait ordonné et dirigé les massacres, -paya cette horrible dette. On peut lire au registre de ses dépenses -la mention de plusieurs sommes payées aux exécuteurs de septembre. -On y verra aussi, à la date du 4 septembre, la somme de 1,463 livres -affectée à cet exécrable emploi. - -Il y avait, à la Force, un tribunal semblable à celui de l'Abbaye, -et qui procédait de la même manière. C'était là que se trouvait -l'infortunée princesse de Lamballe qui avait été célèbre à la cour, -par sa beauté, et par l'intimité qui l'unissait à la reine. On la -traîna mourante, au terrible guichet.—Qui êtes-vous? lui demandent les -bourreaux en écharpe.—Louise de Savoie, princesse de Lamballe.—Quel -était votre rôle à la cour? Connaissiez-vous les complots du -château?—Je n'ai connu aucun complot.—Faites serment d'aimer la -liberté et l'égalité; faites serment de haïr le roi, la reine, et la -royauté.—Je ferai le premier serment, je ne puis faire le second, il -n'est pas dans mon cœur.—Jurez donc, lui dit un des assistans qui -voulait la sauver; mais l'infortunée ne voyait, et n'entendait plus -rien.—Qu'on _élargisse_ madame, dit le chef du guichet. On emmène -cette femme infortunée; elle est reçue à la porte par des furieux -avides de carnage. Un premier coup de sabre, porté sur le derrière de -sa tête, fait jaillir le sang, dont ces cannibales sont altérés. Elle -fait encore plusieurs pas, soutenue par deux hommes qui, peut-être, -voulaient la sauver; mais un dernier coup la fait tomber un peu plus -loin. Ses assassins l'outragent, la mutilent, se partagent les lambeaux -de son beau corps déchiré. Sa tête, son cœur, d'autres parties du -cadavre, portées au bout d'une pique, sont promenées dans Paris. «J'ai -été obligé, dit l'historien Beaulieu, de me trouver plusieurs fois avec -un bourreau de cette princesse; il se nommait Mamain, ancien soldat, et -fils d'un aubergiste de Bordeaux; il se vantait de l'avoir éventrée, -et de lui avoir arraché le cœur.» - -Les misérables qui portaient la tête de l'infortunée princesse, -au bout d'une pique, s'arrêtèrent long-temps sous les fenêtres du -château du Temple, où était renfermée la reine. Il était environ -une heure et demie, et la famille royale était à dîner. Les cris de -la populace, le bruit du tambour, se font entendre; ces infortunés -quittent la table avec précipitation, et se réunissent dans la chambre -qu'occupait Marie-Antoinette. Un instant après, la tête de madame de -Lamballe est présentée à l'une des croisées où dînait le fidèle Cléry, -valet-de-chambre du roi, et la dame Tison, que la municipalité avait -placée auprès de la reine; à cette vue épouvantable, cette femme jette -un grand cri; les assassins, croyant avoir reconnu la voix de la reine, -font entendre des éclats de rire affreux. Les officiers municipaux -qui veillaient au Temple font tous leurs efforts pour éloigner cette -horde d'assassins qui voulaient qu'on les laissât entrer dans le -Temple, avec madame de Lamballe; ils voulaient seulement présenter -cette tête aux illustres prisonniers, et leur apprendre, disaient-ils, -par ce spectacle, quel était le résultat de leurs conspirations. Les -officiers municipaux s'y étant opposés formellement, ils se réduisirent -à demander qu'on les laissât entrer dans la cour, et qu'on fît mettre -le roi et la reine à la fenêtre. Cette affreuse négociation en était -là, lorsque deux officiers municipaux se présentèrent à la famille -royale. Le roi leur demanda si sa famille était en sûreté. «On fait -courir le bruit, répondirent-ils, que vous et votre famille, n'êtes -plus dans la tour du Temple. On demande que vous paraissiez à la -croisée; mais nous ne le souffrirons pas; le peuple doit montrer plus -de confiance à ses magistrats.» - -Laissons continuer le récit de cette pénible scène au fidèle Cléry. -«Cependant, dit-il, les cris et le tumulte redoublaient, et l'on -entendait distinctement, de l'intérieur du Temple, les imprécations -et les injures grossières adressées à la reine. Un troisième officier -municipal parut, et introduisit dans la chambre où était la famille -royale, quatre soi-disant députés du peuple, envoyés pour vérifier si -leurs majestés étaient dans la tour. L'un d'eux, portant l'uniforme de -commandant de bataillon de la garde nationale, insista pour que les -prisonniers se montrassent aux fenêtres; les officiers municipaux -s'y opposèrent. Cet homme dit alors à la reine, sur le ton le plus -brutal: _On veut vous cacher la tête de madame de Lamballe, qu'on -vous apportait pour vous faire voir comment le peuple se venge de -ses tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que -le peuple monte ici_. A ces mots, la reine tomba évanouie; madame -Élisabeth aida Cléry à la placer sur un fauteuil; ses enfans, fondant -en larmes, cherchaient à la rassurer par leurs caresses. Cet homme ne -s'éloignant pas, le roi lui dit avec fermeté: _Nous nous attendons à -tout, mais vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à la reine ce -malheur affreux_. Il ne répondit rien, et sortit avec ses camarades.» -Les cris de cette troupe féroce retentirent encore long-temps autour de -la prison royale. - -La princesse de Tarente fut moins malheureuse que la princesse -de Lamballe. Elle se sauva à force d'héroïsme. Traduite devant -les juges-bourreaux du 2 septembre, après avoir attendu son tour -pendant quarante heures, sans fermer l'œil, au milieu des cris des -victimes qu'on immolait et des angoisses de celles qui allaient être -massacrées, elle retrouva toute son énergie, lorsqu'elle vit que les -interrogatoires qu'on lui faisait subir, ne tendaient qu'à obtenir -d'elle des déclarations qui inculpassent la reine. Elle réfuta si -victorieusement les calomnies sur lesquelles on l'interrogeait, que -l'opinion de tout l'auditoire, hautement prononcée, força les juges à -la reconnaître innocente. - -En vain des hommes généreux avaient fait tous leurs efforts pour mettre -un terme à cet horrible carnage; en vain l'assemblée manifestait son -indignation; en vain le ministre Roland s'éleva courageusement contre -les fureurs de la populace, et prit des mesures pour les arrêter. -Pétion, maire de Paris, ne montra pas moins de courage: il s'était -rendu de sa personne sur les différens théâtres des assassinats, et -avait arraché de leurs siéges sanglans les scélérats qui s'étaient -constitués les juges des malheureux prisonniers. Ces louables et -énergiques tentatives n'avaient abouti à rien. A peine était-il sorti -pour se rendre en d'autres lieux, que les bourreaux rentraient, et -continuaient leurs exécutions. L'opinion publique était tellement -égarée, que partout on rencontrait des gens qui, en s'apitoyant sur -les souffrances des malheureux immolés, ajoutaient: «Si on les eût -laissé vivre, ils nous auraient égorgés dans quelques jours.» D'autres -disaient: «Si nous sommes vaincus et massacrés par les Prussiens, ils -auront du moins succombé avant nous.» - -La journée du 3 septembre et la nuit du 3 au 4 continuèrent d'être -souillées par ces massacres. A Bicêtre surtout, le carnage fut plus -long et plus terrible qu'ailleurs. Cette prison renfermait quelques -mille prisonniers enfermés pour toute espèce de délits. On les attaqua; -ils voulurent se défendre, et le canon fut employé pour les réduire. -Un membre du conseil-général de la commune osa même venir demander -des forces pour réduire les prisonniers qui se défendaient. Pétion se -rendit aussi à Bicêtre; mais sa courageuse popularité échoua contre la -rage de la multitude altérée de sang. Dans cette prison, le massacre se -prolongea jusqu'au mercredi 5 septembre. - -L'évaluation du nombre des victimes diffère dans tous les rapports du -temps; cette évaluation varie de six à douze mille dans les prisons -de Paris. Tout fut atroce dans ces déplorables journées. Les êtres -monstrueux qui s'étaient chargés des fonctions de bourreaux s'étaient -acharnés à cette horrible tâche, et comme des tigres insatiables -attachés à leur proie, ils ne pouvaient plus s'arrêter. Ils avaient -même établi une sorte de régularité dans leur travail; ils suspendaient -les exécutions pour transporter les cadavres et pour prendre leurs -repas; et des femmes, leurs dignes compagnes, se rendaient aux prisons -pour porter le dîner à leurs maris, qui, disaient-elles, _étaient -occupés à l'Abbaye_. - -Au rapport d'un auteur contemporain, on assassinait encore librement -à la Force, le 6 septembre. On voyait de tous côtés dans Paris des -cadavres amoncelés les uns sur les autres comme des piles de bois -dans un chantier; on rencontrait dans toutes les rues des charrettes -chargées de corps morts presque nus, qu'on ne cherchait point à dérober -aux yeux. Voici ce que dit à ce sujet M. de Chateaubriand: «Deux -traits que j'ai entendu citer à un témoin oculaire méritent d'être -connus pour effrayer les hommes. Ce citoyen passait dans les rues -de Paris, dans les journées des 2 et 3 septembre. Il vit une petite -fille pleurant auprès d'un chariot plein de corps, où celui de son -père, qui venait d'être massacré, avait été jeté. Un monstre portant -l'uniforme national, qui escortait cette digne pompe des factieux, -passa aussitôt sa baïonnette dans la poitrine de cette enfant, et, -pour me servir de l'expression énergique du narrateur, _la plaça -aussi tranquillement qu'on aurait fait d'une botte de paille_ sur la -pile des morts, à côté de son père. Le second trait, peut-être encore -plus horrible, développe le caractère du peuple à qui l'on a prétendu -devoir donner un gouvernement républicain. Le même citoyen rencontra -d'autres tombereaux, je crois vers la porte Saint-Martin; une troupe de -femmes étaient montées parmi ces lambeaux de chair, et _à cheval sur -les cadavres des hommes_ (je me sers encore des mots du rapporteur), -cherchaient, avec des rires affreux, à assouvir la plus monstrueuse des -lubricités.» - -Nous trouvons dans un historien de la révolution un autre fait qui -atteste la plus froide barbarie. Pendant qu'on égorgeait devant le -guichet de la Force, un membre de l'assemblée législative vit un -peintre de sa connaissance, assis sur une borne, en face du théâtre -des massacres; il dessinait avec beaucoup d'attention. «Que fais-tu -là? lui dit-il avec l'accent de l'effroi.—Ce que je fais, mon ami? -_je tâche de saisir les derniers effets de la mort au milieu des -contorsions que font ces scélérats_. Le député se retira stupéfait, et -le peintre continua de dessiner. - -Mais, si les exécutions répandirent la stupeur, l'audace qu'on mit -à les avouer et à en recommander l'imitation, ne surprit pas moins -que les exécutions mêmes. Ce n'était pas assez pour le conseil de -la commune et son odieux comité d'avoir fait commettre de tels -attentats au sein de la capitale, il fallait intéresser les autres -villes de France à ces forfaits, et établir entre la populace abusée -des départemens et les égorgeurs de Paris une solidarité telle que -ces bourreaux trouvassent partout des défenseurs et des apologistes; -enfin, il fallait, s'il était possible, lier toutes les parties de la -France par une communauté de barbaries. Ce fut l'objet d'une circulaire -adressée aux départemens, dans laquelle les membres du comité de -surveillance invitaient les citoyens des provinces à traiter de même -ceux qu'ils appelaient des conspirateurs. Cette lettre fut envoyée -sous le contre-seing du ministre de la justice. Nous allons citer -quelques fragmens de cette pièce étrange, que l'on peut regarder comme -un monument du délire de cette époque déplorable. - -«La commune de Paris, y est-il dit, se hâte d'informer ses frères des -départemens qu'une partie des conspirateurs féroces, détenus dans -les prisons, a été mise à mort par le peuple; actes de justice qui -lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur ces légions -de traîtres cachés dans ses murs, au moment où ils allaient marcher -à l'ennemi; et sans doute la nation entière, après la longue suite -de trahisons qui l'ont conduite sur le bord de l'abîme, s'empressera -d'adopter ce moyen si nécessaire de salut public; et tous les Français -s'écrieront comme les Parisiens: Marchons à l'ennemi, mais ne laissons -pas derrière nous ces brigands, pour égorger nos enfans et nos femmes. -Frères et amis, nous nous attendons qu'une partie d'entre vous va voler -à notre secours, et nous aider à repousser les légions innombrables de -satellites des despotes conjurés contre la France. Nous allons ensemble -sauver la patrie, et nous vous devrons la gloire de l'avoir retirée de -l'abîme.» - -On invitait aussi les frères à mettre cette lettre sous presse, et à la -faire parvenir à toutes les municipalités de leur arrondissement. - -Au milieu de ces horreurs de tout genre, on a la consolation de pouvoir -signaler plusieurs traits du dévoûment le plus sublime. Cazotte, -vieillard octogénaire, auteur de plusieurs ouvrages pleins d'esprit -et d'originalité, était sur le point de tomber sous les coups des -bourreaux. Sa fille se précipite au milieu de ces hommes sanguinaires, -embrasse son père étroitement, et l'enveloppe dans ses bras, déterminée -à ne pas s'en séparer. Cette situation intéressa les assistans; des -larmes coulèrent des yeux de ces hommes féroces; on cria _grâce_, et -Cazotte fut sauvé, mais pour périr, peu de temps après, sur l'échafaud -révolutionnaire. - -Le vénérable Sombreuil, gouverneur des Invalides, avait été enfermé -à l'Abbaye; il fut amené à son tour devant le sanglant tribunal. Au -milieu de leurs arrêts et de leurs exécutions, les juges-bourreaux -buvaient et déposaient sur une table leurs verres empreints de sang. -Sombreuil traîné devant eux, fut condamné à être transféré à la Force, -ce qui équivalait à une sentence de mort. Mais sa fille l'a aperçu du -milieu de la prison; elle s'élance au travers des piques et des sabres, -serre son père dans ses bras, s'attache à lui avec tant de force, -supplie les meurtriers avec tant de larmes et un accent si déchirant, -que leur fureur, étonnée, reste suspendue. Alors, comme pour mettre à -une plus rude épreuve encore cette sensibilité qui les touche: _Bois_, -disent-ils à cette fille généreuse, _bois du sang des aristocrates_. Et -ils lui présentent un vase plein de sang. Elle boit sans hésiter, et -son père est sauvé. Cet héroïsme inouï de piété filiale avait désarmé -les assassins, et M. de Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe. -Delille avait présens à sa pensée les deux traits que nous venons de -citer, lorsqu'il composa, pour son poème de la _Pitié_, les quatre vers -suivans: - - On a vu les bourreaux, fatigués de carnage, - Aux cris de la pitié laisser fléchir leur rage, - Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux, - Et, tout couverts de sang, s'attendrir avec eux. - - - - - GRANDES INFORTUNES - DE LOUIS XVI ET DE SA FAMILLE. - - -La désastreuse journée du 10 août, qui venait de renverser le trône, -et de voir la royauté foulée aux pieds, devait ouvrir la porte à une -foule d'autres calamités. Les audacieux qui avaient détrôné leur roi, -qui l'avaient constitué prisonnier dans la tour du Temple, s'arrogèrent -bientôt le droit de le juger comme un criminel. A peine lui -accorda-t-on le temps qui était nécessaire pour compulser les immenses -matériaux sur lesquels sa défense devait être établie. Le vénérable et -fidèle Malesherbes, Tronchet et Desèze, s'illustrèrent à jamais par -leurs courageux efforts pour faire triompher la cause de leur monarque, -accusé par ses sujets. - -Louis XVI parut devant la convention, avec un front calme et -tranquille. Desèze, qui était chargé de porter la parole, parla avec -force de l'inviolabilité de la personne du roi; il déclara que, si on -refusait à Louis XVI les droits de roi, il fallait lui laisser au moins -ceux de citoyen. Il ajouta avec une hardiesse qui ne rencontra qu'un -silence absolu qu'il cherchait partout des juges et ne trouvait que des -accusateurs. Puis, il passa à la discussion des faits, et s'acquitta -de cette tâche avec avantage, parce qu'on avait amassé une foule de -faits insignifians, à défaut de la preuve précise des intelligences -avec l'étranger. Il repoussa ensuite victorieusement l'accusation -d'avoir versé le sang français au 10 août. Enfin, il termina par ces -mots: «Louis était monté sur le trône à vingt ans; et, à vingt ans, il -donna sur le trône, l'exemple des mœurs; il n'y porta aucune faiblesse -coupable, ni aucune passion corruptrice; il y fut économe, juste, -sévère, et il s'y montra toujours l'ami constant du peuple. Le peuple -désirait la destruction d'un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le -détruisit; le peuple demandait l'abolition de la servitude, il commença -par l'abolir lui-même dans ses domaines; le peuple sollicitait des -réformes dans la législation criminelle, pour l'adoucissement du sort -des accusés, il fit ces réformes; le peuple voulait que des milliers -de Français, que la rigueur de nos usages avait privés jusqu'alors -des droits qui appartiennent aux citoyens, acquissent ces droits, ou -les recouvrassent, il les en fit jouir par ses lois; le peuple voulut -la liberté, et il la lui donna! Il vint même au-devant de lui par ses -sacrifices, et cependant c'est au nom de ce même peuple, qu'on demande -aujourd'hui..... Citoyens, je n'achève pas..... Je m'arrête devant -l'histoire; songez qu'elle jugera votre jugement, et que le sien sera -celui des siècles!» - -Après cette plaidoirie, et Louis XVI ayant été reconduit au Temple, un -orage violent s'éleva au sein de l'assemblée. Lanjuinais s'élança à la -tribune, et, au milieu des cris qu'excitait sa présence, il demanda, -non pas un délai pour la discussion, mais l'annulation même de la -procédure. Il s'écria que le temps des hommes féroces était passé; -qu'il ne fallait pas déshonorer l'assemblée, en lui faisant juger Louis -XVI; que personne n'en avait le droit en France, et que l'assemblée, -particulièrement, n'avait aucun titre pour le faire. Les girondins, et -notamment l'éloquent Vergniaud, leur principal orateur, proposèrent -avec force l'appel au peuple, qui fut repoussé par Robespierre, -Saint-Just, Barrère, et tout le parti de la montagne. La discussion se -prolongea depuis le 27 décembre 1792, jusqu'au 7 janvier suivant. Le -14 janvier fut fixé pour la position des questions et l'appel nominal. -L'assemblée se composait de sept cent quarante-neuf membres; six cent -quatre-vingt-trois d'entre eux, déclarèrent Louis XVI, coupable de -conspiration contre la liberté de la nation, et d'attentats contre la -sûreté générale de l'État. L'appel nominal pour la question décisive, -celle de l'application de la peine, dura toute la nuit du 16, et -toute la journée du 17, au milieu d'une agitation menaçante, qui se -manifestait fréquemment dans les tribunes. Sept cent vingt-un députés -étaient présens à cette séance; la majorité absolue était de trois -cent soixante-une voix, et il y eut trois cent soixante-une voix pour -la mort sans condition. Les autres voix s'étaient partagées entre le -bannissement, les fers, et la mort avec sursis. - -Alors Vergniaud, qui présidait en ce moment l'assemblée, déclare, avec -l'accent de la douleur, que _la peine prononcée contre Louis Capet est -la mort_. - -Louis XVI attendait depuis quatre jours ses défenseurs, et demandait -en vain à les voir. Le 20 janvier, à deux heures de l'après-midi, il -entend le bruit d'un cortège nombreux; il s'avance, et aperçoit les -envoyés du conseil exécutif. Il s'arrête avec dignité sur la porte de -sa chambre, et ne paraît point ému. On lui annonce qu'on vient lui -communiquer les décrets de la convention. Le premier de ces décrets -déclare Louis XVI coupable d'attentat contre la sûreté générale de -l'État; le second le condamne à mort; le troisième rejette tout appel -au peuple; le quatrième enfin ordonne l'exécution sous vingt-quatre -heures. Louis, promenant sur tous ceux qui l'entouraient un regard -tranquille, prit l'arrêt, le mit dans sa poche, et lut à Garat, -ministre de la justice, une lettre dans laquelle il demandait à la -convention trois jours pour se préparer à la mort, un confesseur pour -l'assister dans ses derniers momens, la faculté de voir sa famille, -et la permission pour elle de sortir de France. Garat se chargea de -remettre sur-le-champ cette lettre à la convention, et Louis XVI -rentra avec beaucoup de calme, demanda à dîner, et mangea comme à -l'ordinaire. Comme on avait retiré les couteaux, et qu'on refusait de -lui en donner: «Me croit-on assez lâche, dit-il avec dignité, pour -attenter à ma vie? Je suis innocent, et je saurai mourir sans crainte.» -Il acheva son repas sans couteau, rentra dans son appartement, et -attendit avec sang-froid la réponse à sa lettre. La convention refusa -le sursis, mais on accorda toutes les autres demandes. Garat envoya -chercher M. Edgeworth de Firmont, le prêtre que Louis XVI avait -choisi. En apprenant le rejet de la demande du sursis, le malheureux -prince montra une magnanimité si tranquille, que le ministre, qui lui -apportait cette triste nouvelle, en fut et surpris et touché. - -Quand l'abbé Edgeworth eut été introduit auprès du roi, il voulut se -jeter à ses pieds, mais le prince l'en empêcha, et versa avec lui -des larmes d'attendrissement. Il lui demanda ensuite, avec une vive -curiosité, des nouvelles du clergé de France, de plusieurs évêques, -et surtout de l'archevêque de Paris, et le pria d'assurer ce dernier -prélat qu'il mourait fidèlement attaché à sa communion. - -Il était huit heures du soir. Le roi se leva, pria M. Edgeworth -d'attendre, et sortit avec émotion, en disant qu'il allait voir sa -famille. Les municipaux, ne voulant pas perdre de vue la personne du -roi, même pendant qu'il serait avec sa famille, avaient décidé qu'il -la verrait dans la salle à manger, qui était fermée par une porte -vitrée, et dans laquelle on pouvait apercevoir tous ses mouvemens, -sans entendre ses paroles. Le roi s'y rendit, et fit placer de l'eau -sur une table, pour secourir les princesses, si elles venaient à -perdre connaissance. Il attendit avec anxiété le moment de cette -douloureuse et dernière entrevue. A huit heures et demie, la porte -s'ouvrit; la reine, tenant le dauphin par la main, madame Élisabeth, -Madame Royale, se précipitèrent dans les bras de Louis XVI, en versant -des torrens de larmes. La porte fut fermée, et ce ne fut, pendant le -premier moment, qu'une scène déchirante de confusion et de désespoir. -Enfin la conversation devint plus calme, et les princesses, tenant -toujours le roi embrassé, lui parlèrent quelque temps à voix basse. -Après un entretien assez long, interrompu fréquemment par des momens -de silence et d'abattement, Louis XVI se leva pour s'arracher à cette -situation pénible, et promit de les revoir le lendemain matin à huit -heures. «Nous le promettez-vous? lui demandèrent avec instance les -princesses.—Oui, oui, répondit le roi, le cœur brisé de douleur.» Ces -femmes infortunées ne pouvaient se séparer de celui qu'elles allaient -perdre à jamais. Madame Royale tenait son père embrassé par le milieu -du corps. Au moment de sortir, elle tomba évanouie; on l'emporta -aussitôt, et le roi, accablé de cette scène cruelle, retourna auprès -de M. Edgeworth, et ce ne fut qu'après quelques instans qu'il recouvra -tout son calme. Le roi se coucha vers minuit, en recommandant à Cléry, -son fidèle valet de chambre, de le réveiller à cinq heures. Nous allons -emprunter à M. Thiers le funèbre récit qui forme le dénoûment de ce -drame épouvantable qui n'était pourtant, en quelque sorte, que le -prologue d'un massacre universel. - -«Le lendemain, 21 janvier, cinq heures avaient sonné au Temple. Le -roi s'éveille, appelle Cléry, lui demande l'heure, et s'habille avec -beaucoup de calme. Il s'applaudit d'avoir retrouvé ses forces dans le -sommeil. Cléry allume du feu, transporte une commode dont il fait un -autel. M. Edgeworth se revêt des ornemens pontificaux, et commence à -célébrer la messe; Cléry la sert, et le roi l'entend à genoux, avec -le plus grand recueillement. Il reçoit ensuite la communion des mains -de M. Edgeworth, et, après la messe, se relève plein de forces, et -attendant avec calme le moment d'aller à l'échafaud. Il demande des -ciseaux pour couper ses cheveux lui-même, et se soustraire à cette -humiliante opération faite de la main des bourreaux, mais la Commune -les lui refuse par défiance. - -«Dans ce moment, le tambour battait dans la capitale. Tous ceux qui -faisaient partie des sections armées se rendaient à leurs compagnies -avec une complète soumission; ceux qu'aucune obligation n'appelait à -figurer dans cette terrible journée se cachaient chez eux. Les portes, -les fenêtres étaient fermées, et chacun attendait chez soi la fin de -ce triste événement. On disait que quatre ou cinq cents hommes dévoués -devaient fondre sur la voiture, et enlever le roi. La convention, la -Commune, le conseil exécutif, les jacobins étaient en séance. - -«A huit heures du matin, Louis XVI, en entendant le bruit, se lève -et se dispose à partir. Il n'avait pas voulu revoir sa famille, pour -ne pas renouveler la triste scène de la veille. Il charge Cléry de -faire pour lui ses adieux à sa femme, à sa sœur et à ses enfans; il -lui donne un cachet, des cheveux et divers bijoux, avec commission de -les leur remettre. Il lui serre ensuite la main, en le remerciant de -ses services. Après cela, il s'adresse à l'un des municipaux, en le -priant de transmettre son testament à la Commune. Ce municipal était un -ancien prêtre, nommé Jacques Roux, qui lui répond brutalement qu'il est -chargé de le conduire au supplice, et non de faire ses commissions. Un -autre s'en charge, et Louis, se retournant vers le cortége, donne avec -assurance le signal du départ. - -«Des officiers de gendarmerie étaient placés sur le devant de la -voiture; le roi et M. Edgeworth étaient assis dans le fond. Pendant la -route, qui fut assez longue, le roi lisait, dans le bréviaire de M. -Edgeworth, les prières des agonisans, et les deux gendarmes étaient -confondus de sa piété et de sa résignation tranquille. Ils avaient, -dit-on, la commission de le frapper si la voiture était attaquée. -Cependant aucune démonstration hostile n'eut lieu depuis le Temple -jusqu'à la place de la Révolution. Une multitude armée bordait la haie; -la voiture s'avançait lentement et au milieu d'un silence universel. -Sur la place de la Révolution, un grand espace avait été laissé vide -autour de l'échafaud. Des canons environnaient cet espace; les fédérés -les plus exaltés étaient placés autour de l'échafaud, et la vile -populace, toujours prête à outrager le génie, la vertu, le malheur, -quand on lui en donne le signal, se pressait derrière les rangs des -fédérés, et donnait seule quelques signes extérieurs de satisfaction, -tandis que partout on ensevelissait au fond de son cœur les sentimens -qu'on éprouvait. A dix heures dix minutes, la voiture s'arrête. Louis -XVI, se levant avec force, descend sur la place. Trois bourreaux -se présentent; il les repousse, et se déshabille lui-même. Mais, -voyant qu'ils voulaient lui lier les mains, il éprouve un mouvement -d'indignation, et semble prêt à se défendre. M. Edgeworth, dont toutes -les paroles furent alors sublimes, lui adresse un dernier regard, et -lui dit: «Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le -Dieu qui va être votre récompense.» A ces mots, la victime, résignée -et soumise, se laisse lier et conduire à l'échafaud. Tout-à-coup, -Louis fait un pas, se sépare des bourreaux, et s'avance pour parler -au peuple. «Français, dit-il d'une voix forte, je meurs innocent -des crimes qu'on m'impute; je pardonne aux auteurs de ma mort, et -je demande que mon sang ne retombe pas sur la France.» Il allait -continuer, mais aussitôt l'ordre de battre est donné aux tambours; -leur roulement couvre la voix du prince, les bourreaux s'en emparent, -et M. Edgeworth lui dit ces paroles: «_Fils de saint Louis, montez au -ciel!_» A peine le sang avait-il coulé, que des furieux y trempent -leurs piques et leurs mouchoirs, se répandent dans Paris, en criant: -_vive la République! vive la Nation!_ et vont, jusqu'aux portes du -Temple, montrer la brutale et fausse joie que la multitude manifeste à -la naissance, à l'avènement et à la chute de tous les princes.» - -Pendant toute cette journée si funestement mémorable, Paris ressembla -à une vaste solitude; les rues étaient désertes, et l'on ne rencontrait -que des piquets ou des patrouilles armées. Un ordre sévère avait -prescrit de tenir les croisées fermées; on devait faire feu sur ceux -qui auraient osé se trouver en contravention. Un temps nébuleux, un -brouillard froid, ajoutaient à la tristesse, à l'inquiétude générale. - -Aussitôt après le procès de Louis XVI, des pétitionnaires salariés -avaient demandé à la convention que la reine fût mise en jugement. -Deux fois, Robespierre avait dit à la tribune, qu'il fallait que cette -princesse fût envoyée au tribunal révolutionnaire; et le 1er août 1793, -Barrère fit décréter cette proposition, à la suite d'un long rapport -où le ridicule le dispute à l'atrocité. «Est-ce l'oubli des crimes de -l'_Autrichienne_, dit-il, est-ce notre indifférence pour la famille -_Capet_, qui a abusé nos ennemis? Eh bien! il est temps d'extirper tous -les rejetons de la royauté.» - -Le 5 novembre suivant, le même homme annonça aux _royalistes_ qui, -selon lui, _demandaient du sang_, le supplice prochain de la reine. -Déjà, cette princesse avait été impitoyablement séparée de sa famille, -pour être transférée à la Conciergerie, où elle fut plongée dans un -cachot humide et mal-sain; rien ne fut oublié pour remplir d'amertume -les derniers jours de la reine. Le 3 octobre, Billaud-Varennes fit -ordonner au tribunal révolutionnaire de s'occuper _sans délai, et sans -interruption du procès de la veuve Capet_; et le 11 du même mois, le -comité de salut public, envoya les pièces à l'accusateur public, en lui -recommandant de _seconder son zèle_. Le lendemain, Marie-Antoinette -fut interrogée secrètement dans une salle obscure, où plusieurs -témoins l'entendirent sans qu'elle pût les apercevoir: «C'est vous, -lui dit le président Hermann, qui avez appris à Louis Capet l'art de -la dissimulation avec laquelle il a trompé le peuple?—Oui, répondit -la reine, le peuple a été trompé; mais ce n'est ni par mon mari, ni -par moi.—Vous n'avez jamais cessé, dit encore le président, de vouloir -détruire la liberté. Vous vouliez remonter au trône sur les cadavres -des patriotes?—Nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France, -répondit la reine; nous n'avions pas besoin de remonter sur le trône, -nous y étions.....» - -Le 14 octobre, elle parut devant le tribunal révolutionnaire. Parmi -les jurés qui devaient prononcer sur son sort, se trouvaient un -perruquier, un peintre, un tailleur, un menuisier et un recors. L'acte -d'accusation fut digne d'un pareil tribunal. «A l'instar des Brunehaut -et des Frédegonde, disait Fouquier-Tinville, Marie-Antoinette a été -le fléau et la sangsue des Français.» Cet acte d'accusation était -un assemblage honteux d'iniquités et de mensonges; il se terminait -par la monstrueuse accusation dont Hébert et ses ignobles collègues -étaient allés demander le témoignage aux propres enfans de l'illustre -accusée. Cet Hébert, rédacteur de la dégoûtante feuille intitulée le -_Père Duchêne_, et auparavant vendeur de contremarques à la porte des -spectacles, rapporta, dans les termes les plus grossiers, les horribles -questions qu'il avait faites à ces enfans. Il dit que Charles Capet (le -dauphin) avait raconté à Simon, son précepteur, le voyage à Varennes et -désigné Lafayette et Bailly comme en étant les coopérateurs. Puis, il -ajouta que cet enfant avait des vices funestes et bien prématurés pour -son âge; que Simon l'ayant surpris et l'ayant interrogé, avait appris -qu'il tenait de sa mère les vices auxquels il se livrait. Hébert -ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en affaiblissant de -bonne heure la constitution physique de son fils, s'assurer le moyen -de le dominer, s'il remontait sur le trône. La reine contenant d'abord -son indignation, s'abstint de répondre; mais, pressée par un des jurés -sur les mêmes faits, elle se retourna vers le public avec dignité, -et prononça ces paroles remarquables: «Je croyais que la nature me -dispenserait de répondre à une telle imputation; mais j'en appelle au -cœur de toutes les mères ici présentes.» Cette réponse si noble, si -simple, remua tous les assistans. - -Cependant Marie-Antoinette reçut de courageux hommages de la part -de plusieurs témoins qu'on avait tirés de leurs prisons pour les -faire comparaître. Quand le vénérable Bailly fut amené, Bailly qui -autrefois avait si souvent prédit à la cour les maux qu'entraîneraient -ses imprudences, il parut douloureusement affecté, et comme on lui -demandait s'il connaissait la femme Capet:—Oui, dit-il, en s'inclinant -avec respect; oui, _j'ai connu madame_.—Il déclara ne rien savoir, et -soutint que les déclarations arrachées au jeune prince, relativement au -voyage à Varennes, étaient fausses. En récompense de sa déposition, il -reçut des reproches outrageans, augure certain du sort qui lui était -réservé. - -Dans toute la suite des débats, le ridicule ne cessa d'être joint à -la barbarie. On entendit reprocher à la reine de France, le nombre de -souliers qu'elle avait usés; on l'accusa d'avoir accaparé pour quinze -cent mille francs de sucre et de café, d'avoir dépensé des fonds -_conséquens_ pour un rocher, d'avoir tenu un conciliabule le jour où -_le peuple fit l'honneur à son mari de le décorer du bonnet rouge_, -d'avoir _porté des pistolets dans ses poches_, etc. - -Dans son résumé, le président parla de _bouteilles vides_ trouvées sous -le lit de Marie-Antoinette, après le massacre du 10 août; il déclara -que le peuple avait été trop long-temps victime des _machinations -infernales de cette moderne Médicis_; et il parla de _justice -impartiale_, de _conscience_, même d'_humanité_. - -Pendant trois jours et trois nuits que durèrent les débats, l'auguste -victime n'eut pas un seul instant de repos. Elle fut constamment -sublime par sa constance, et par toutes ses réponses simples, précises, -pleines de calme et de noblesse. - -La terreur était tellement à son comble, que personne n'avait osé -se présenter pour défendre la reine. Le tribunal nomma d'office -Tronson-du-Coudray et Chauveau Lagarde, qui remplirent cette tâche -périlleuse avec tout le courage et le dévoûment que permettaient les -circonstances, et persuadés, comme ils l'étaient, de l'inutilité de -leur ministère. - -Marie-Antoinette fut condamnée à l'unanimité; elle entendit son -arrêt de mort sans effroi, le 16 octobre 1793, à quatre heures du -matin. Rentrée dans sa prison, elle écrivit à madame Élisabeth, une -lettre touchante, qui ne devait pas parvenir à son adresse. Un prêtre -constitutionnel s'étant présenté pour lui offrir les derniers secours -de la religion, elle refusa de l'entendre; et lorsque les bourreaux -entrèrent, cet homme lui ayant dit: «Voilà le moment de demander pardon -à Dieu.....» «De mes fautes, reprit-elle; mais de mes crimes, je n'en -ai pas commis.» A onze heures, elle sortit de la Conciergerie, vêtue de -blanc, témoigna quelque étonnement de ce qu'on ne la conduisait pas -au supplice comme Louis XVI, dans une voiture fermée, et monta dans un -tombereau, avec l'exécuteur et le prêtre. Elle avait elle-même coupé -ses cheveux; ses mains étaient liées derrière le dos. Son dernier vœu, -ainsi qu'elle venait de l'écrire à madame Élisabeth, était de mourir -avec autant de fermeté que son époux. - -La garde nationale formait une double haie sur son passage; l'armée -révolutionnaire suivait, et un histrion précédait le cortége, exhortant -le peuple à applaudir à la _justice nationale_. Cette exhortation -ne fut que trop entendue; le cortége prit le chemin le plus long, -passa dans les rues les plus populeuses, et fut plus de deux heures -avant d'arriver au lieu du supplice, sur la place fatale où, dix mois -auparavant, avait succombé Louis XVI. Partout sur son passage, on -entendit des cris féroces et des injures dégoûtantes. Les marches du -grand escalier de Saint-Roch étaient couvertes de spectateurs; ils -applaudirent avec fureur, lorsque la fatale charrette passa devant eux, -et voulant considérer à loisir les traits de la victime, ils la firent -arrêter. Elle promenait avec indifférence ses regards sur ce peuple -qui, tant de fois, avait applaudi à sa beauté et à sa grâce. Arrivée au -pied de l'échafaud, elle aperçut les Tuileries, et parut émue; alors -elle se hâta de monter la fatale échelle, et se livra avec courage -aux bourreaux. L'infâme exécuteur montra la tête au peuple, comme il -faisait toujours, après l'immolation d'une victime illustre. - -Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, survécut sept mois à son -infortunée belle-sœur. On l'envoya à la mort le 10 mai 1794. Ce meurtre -ne saurait pas trouver un seul motif d'excuse, même en politique. -Madame Élisabeth était un ange de bonté; elle n'était connue que par -ses bienfaits et ses vertus; et sa condamnation ne put pas même être -établie sur les prétextes vulgaires dont on se servait alors. Cette -princesse fut jugée et conduite au supplice le même jour, dans une -charrette, avec une foule d'autres condamnés qui furent exécutés avant -elle. On eût dit que les bourreaux voulaient rendre plus cruels, les -derniers momens de la plus innocente victime, en la faisant mourir -ainsi la dernière de sa famille et de ses compagnons d'infortune. - -Il restait encore entre les mains des tyrans de la France, une personne -de la famille royale, qui, trop jeune pour être traitée en criminel -et conduite à l'échafaud, devait subir la mort en détail, pour le -repos des consciences des bourreaux, ou plutôt (car la conscience des -hommes pervers saurait-elle jamais être tranquille?) pour assurer la -consommation de leurs projets; c'était le jeune dauphin, fils de Louis -XVI. Cet enfant était resté dans la tour du Temple. On avait placé -d'abord auprès de lui, à titre de précepteur, un cordonnier, nommé -Simon. Cet homme, aidé de sa femme, forçait son élève à chanter la -_Carmagnole_ et d'autres chansons du même genre. - -Après la retraite de Simon, qui fut rappelé au conseil de la Commune, -en janvier 1794, deux autres hommes de cette Commune, veillaient jour -et nuit autour du cachot du jeune prince. Dès qu'il faisait nuit, on -lui ordonnait de se coucher, parce qu'on ne voulait pas lui donner de -lumière. Quelque temps après, lorsqu'il était plongé dans son premier -sommeil, un de ces Cerbères lui criait d'une voix effroyable: _Capet, -où es-tu, dors-tu_?—Me voilà, disait l'enfant à moitié endormi, et -tout tremblant.—Viens ici que je te voie.—Et le petit malheureux -d'accourir tout suant et tout nu: «Me voilà, que voulez-vous?—Te voir; -va, retourne te coucher, _housse_, _décanille_!» Deux ou trois heures -après, l'autre brigand recommençait le même manége, et le pauvre enfant -était forcé d'obéir. - -Ce royal enfant était dans un lit que l'on ne remuait jamais, et -qu'il n'avait pas la force de faire. Son linge et sa personne étaient -couverts de puces et de punaises. On ne le changea ni de chemise, ni de -bas, pendant plus d'un an. Ses ordures restaient dans la chambre; sa -fenêtre, fermée en dedans avec des verroux, n'était jamais ouverte, et -l'on ne pouvait tenir dans sa chambre à cause de l'odeur infecte. - -Ce jeune prince mourut en juin 1795; son corps était couvert d'ulcères. -On crut d'abord qu'il avait été empoisonné; mais il paraît certain que -le régime de vie qu'on lui faisait subir, fut la principale cause de sa -mort. «Ce malheureux enfant, dit un écrivain, avait une figure céleste; -mais il avait le dos courbé dans les derniers momens de sa vie, et il -avait perdu presque toutes ses facultés morales; le seul sentiment -qui lui restât était la reconnaissance, non pas pour le bien qu'on lui -faisait, mais pour le mal qu'on ne lui faisait pas. Sans prononcer une -seule parole, il se précipitait au-devant de ses gardiens, leur serrait -les mains, et baisait le pan de leur habit.» - - - - - PROCÈS - DU GÉNÉRAL CUSTINES - ET DE SON FILS. - - -La révolution, devenue la proie des démagogues les plus forcenés qui -terrifiaient la France en son nom, envoyait à l'échafaud les plus -illustres victimes. Les généraux eux-mêmes, à la tête de leurs armées -victorieuses, n'étaient point à l'abri des coups de cette faction -sanguinaire. Des hommes, étrangers à l'art de la guerre s'arrogeaient -le droit de contrôler leurs opérations militaires, trouvaient dans tous -leurs actes des preuves de trahison, produisaient de faux témoins pour -les attester, et condamnaient à la mort les serviteurs les plus dévoués -de la patrie. L'infortuné Custine fut du nombre de ceux qui éprouvèrent -ainsi l'ingratitude du gouvernement populaire. - -Adam-Philippe Custines était né à Metz d'une famille noble. Il avait -embrassé le parti des armes, et avait obtenu des grades importans, -lorsque les suffrages de la noblesse l'appelèrent aux fonctions de -député à l'assemblée constituante, où il se distingua par une noble -loyauté. Quelques années après, il fut nommé général d'armée, succéda à -Dumouriez, qui venait d'abandonner l'armée du Nord, en passant du côté -de l'ennemi, et signala son élévation à ce poste par plusieurs actions -d'éclat. - -D'abord, les deux partis qui divisaient la convention nationale -comptaient également sur lui; mais, lorsque sa prédilection pour les -amis des idées vraiment libérales fut bien connue, l'horrible faction -de Robespierre jura sa perte. Elle ne négligea rien pour contrarier -toutes ses opérations, pour aigrir contre lui ses soldats, aussi bien -que le peuple; et chaque jour, la feuille sanguinaire de Marat le -désignait d'avance comme un traître. - -Le 29 juillet 1793, jour auquel un décret de la convention déclara -traître à la patrie les députés girondins fugitifs, il fut lui-même -décrété d'accusation. La reddition de la ville de Mayence aux -Prussiens, fut le prétexte de cette mesure. Custines se trouvait alors -à Paris; il s'y était rendu d'après les ordres du conseil exécutif. -Quand il eut appris le décret qui le mettait en état d'accusation, loin -de chercher à se soustraire par la fuite au danger qui le menaçait, il -affecta de se montrer plus qu'à l'ordinaire, et mit plus d'activité -dans ses poursuites contre le ministre de la guerre, qu'il accusait -devant le gouvernement d'avoir paralysé toutes ses opérations, en lui -refusant les secours qu'il lui avait demandés, et en répandant parmi -ses soldats l'esprit d'indiscipline et de méfiance. - -Cet excès de franchise ne servit qu'à hâter sa perte. On l'accusa de -chercher à exciter un soulèvement général dans la capitale. On ordonna -son arrestation, et il fut conduit à l'Abbaye, d'où on le transféra, -le 31 juillet, à la Conciergerie. Quinze jours après, il fut traduit -devant le tribunal révolutionnaire. - -L'acte d'accusation avait été dressé par le trop fameux -Fouquier-Tinville. On y voyait figurer les imputations les plus -calomnieuses et les plus stupides; on l'accusait d'avoir imité la -trahison de Dumouriez; on lui faisait un crime d'avoir improuvé la mort -du roi; et, parce qu'il avait fait fusiller quelques soldats qui, lors -de la prise de Spire, avaient pillé les boutiques des horlogers, les -principales églises, et les maisons religieuses, on l'accusait d'avoir -fait fusiller les officiers et les soldats de son armée, pour les -fautes les plus légères. - -L'accusateur public fit représenter à Custines un billet qui portait -sa signature, et qui était daté du 9 avril. «Je ne l'ai point écrit, -dit Custines après l'avoir examiné, je ne l'ai point dicté, je ne l'ai -point signé; enfin je déclare que je ne le connais pas.» - -Les vérificateurs-experts d'écriture déclarèrent effectivement que -la signature _Custines_, apposée à ce billet, était imitée d'après -une signature de l'accusé, et qu'elle portait tous les signes de -contrefaçon. - -L'accusé répondit avec une fermeté mêlée d'indignation à tous les -griefs que des témoins à charge, inspirés par la haine ou l'ambition, -voulaient faire peser sur lui. Plusieurs témoins à décharge eurent -le courage de faire l'apologie de Custines, entre autres le général -Miranda. - -L'audition des témoins étant terminée, l'accusateur public, après -avoir fait un rapport succinct des combats de la liberté française -contre tous les despotes de l'Europe, fit un parallèle perfide de -Custines avec Dumouriez, et récapitula les faits qui avaient été -articulés contre l'accusé. Après ce résumé de l'accusateur public, -Tronson-Ducoudrai, défenseur de Custines, prévint le tribunal que la -défense de son client étant divisée en deux parties, le général allait -plaider lui-même la partie relative aux opérations militaires, et -qu'ensuite l'avocat plaiderait les autres faits. - -Custines passa en revue tous les reproches que lui avait faits -l'accusateur public; il répéta ce qu'il avait déjà dit sur la -plus grande partie de ces délits. Sa défense fut celle d'un brave -militaire, à qui il ne manquait que des juges capables de l'apprécier. -Tronson-Ducoudrai dont la mémoire sera toujours chère au barreau, prit -ensuite la parole et défendit Custines, avec un zèle et un talent -dignes des plus grands éloges. Mais que pouvaient le langage de la -vérité et les ressources de l'éloquence contre des tigres altérés de -sang? - -Le 27 août, à neuf heures du soir, le tribunal, d'après la déclaration -du jury, prononça contre Custines la peine de mort. Quand on fit -rentrer l'accusé, le président poussa l'hypocrisie jusqu'à recommander -au peuple qui remplissait la salle de ne donner aucune marque -d'approbation ou d'improbation, en disant que l'accusé n'appartenait -plus à la république, mais à la loi qui allait le frapper, et qu'il -fallait le plaindre d'avoir encouru, par sa conduite, un pareil sort. - -Custines, marchant d'un pas assuré, sous une nombreuse escorte de -gendarmerie, reparut dans la salle d'audience. Le calme profond qui -y régnait et la clarté des bougies qu'on avait allumées pendant son -absence, parurent lui causer une vive impression. Le président lui fit -part de la déclaration des jurés, en lui annonçant que la première -question avait eu une majorité de dix voix sur onze, la seconde de neuf -et la troisième de huit. Il lui fit donner ensuite lecture du jugement, -en le prévenant qu'il pouvait, soit par lui-même, soit par l'organe de -ses défenseurs, faire des observations sur l'application de la loi. - -Custines, regardant de nouveau autour de lui, et n'apercevant ni -Tronson-Ducoudrai, ni son conseil, à qui leur profonde émotion n'avait -pas permis d'être témoins de ce déchirant spectacle, dit à ses juges -ou plus tôt à ses bourreaux: _Je n'ai plus de défenseurs, ils se -sont évanouis; ma conscience ne me reproche rien; je meurs calme et -innocent_. - -Après la clôture de l'audience, il entra dans le greffe, se mit à -genoux et resta dans cette attitude religieuse pendant deux heures. Il -pria son confesseur de passer la nuit avec lui. Il écrivit à son fils -une lettre dans laquelle, après lui avoir fait les adieux touchans -d'un père prêt à mourir, il l'exhortait à faire, dans les beaux jours -de la république, tout ce qui dépendrait de lui pour obtenir la -réhabilitation de sa mémoire. - -Le lendemain, vers dix heures et un quart, il sortit de la Conciergerie -pour aller au supplice. Arrivé au lieu de l'exécution, il se mit à -genoux sur le premier degré de l'échelle, puis se relevant et reprenant -toute sa force, il monta sur l'échafaud avec courage, et reçut la -mort avec la plus grande résignation, le le 27 août 1793, à l'âge de -cinquante-trois ans. - -Ce n'était pas assez pour les scélérats, usurpateurs du pouvoir, -d'avoir immolé le père; il leur fallait encore le sang du fils; sa -mort fut dont jurée. On redoutait que ce jeune homme, doué d'une âme -énergique, ne cherchât l'occasion de venger l'assassinat de son père. -Il fut arrêté et conduit devant le tribunal révolutionnaire. Un seul -témoin, nommé Vincent, parut pour l'accuser; sa déposition portait -en substance: «Que Custines fils fuyait les patriotes, qu'il s'était -lié avec les contre-révolutionnaires, et qu'il avait été complice des -projets liberticides de son père.» - -Dumas, président du tribunal, ayant demandé au témoin quelles preuves -il pouvait donner à l'appui de sa déposition, il répondit qu'il avait -_ouï dire_ ce qu'il venait d'alléguer, et qu'au surplus, la chose était -connue de tout le monde. Dumas interrogea ensuite Custines, sur une -lettre qu'il avait confiée à un courrier du général et qu'on avait -interceptée, dans laquelle il lui témoignait la part qu'il prenait à -ses peines, et l'instruisait de la manière dont le nouveau comité de -salut public venait d'être composé. - -«Quelles étaient, lui dit-il, les peines de votre père, auxquelles vous -vous montriez si sensible?—Custines répondit qu'il s'agissait alors -de la prise de Condé, qui avait eu lieu presqu'au moment où son père -avait été appelé au commandement de l'armée du Nord, et que la ville de -Valenciennes étant menacée du même sort, il craignait que ses ennemis -ne lui en fissent un crime, quoique depuis son arrivée à l'armée, il -lui eût été impossible d'avoir la moindre communication avec ces deux -places.» - -Interrogé pourquoi il avait instruit son père du renouvellement du -comité de salut public, il répondit que rien n'était plus intéressant -pour un général, que de savoir à quels hommes il avait affaire, et quel -parti il pouvait tirer de leurs lumières. - -Le président lui demanda aussi s'il avait eu des liaisons avec les -députés frappés par le glaive de la loi. Il répondit qu'il ne les avait -jamais vus que dans les différens comités dont ils étaient membres, -et où il était obligé d'aller pour les affaires de son père; qu'au -demeurant, il estimait leurs talens et ignorait leurs intentions. - -Custines répondait avec tant de candeur, que l'auditoire en était ému, -et qu'on se disait tout haut: _Mais il n'y a rien de criminel là -dedans; ce jeune homme sera sûrement acquitté_. - -Le président continua ses questions, lui demanda pourquoi il avait -été envoyé auprès du duc de Brunswick, au commencement de la guerre; -il répondit qu'on l'avait chargé d'engager ce prince, célèbre par ses -talens militaires, à accepter le commandement des armées françaises; -qu'il avait tout fait pour réussir, et que s'il avait pu y parvenir, -il aurait cru rendre un grand service à sa patrie, en préparant ses -triomphes sur les provinces coalisées; qu'au surplus, si, en lui -donnant cette mission, on avait eu des vues ultérieures, il l'avait -ignoré, et qu'il n'était pas naturel de croire qu'on les eût confiées à -un jeune homme de vingt-trois ans. - -Ici, Custines eut occasion de déployer son courage et sa fermeté. -Le président ayant cru devoir lire aux jurés la correspondance de -l'accusé, pendant qu'il était à Brunswick, ce jeune homme s'aperçut -qu'il la tronquait pour en abuser: _Citoyens jurés_, s'écria-t-il avec -force, _je demande que le président lise mes lettres en entier; il les -dénature pour me perdre. Je vous demande justice de cette mauvaise -foi_! - -Le président, confondu par cette apostrophe vigoureuse, dit que les -jurés auraient bientôt sous les yeux toute la correspondance, et qu'ils -jugeraient, d'après les pièces. - -La dernière interpellation faite à l'accusé, portait sur sa prétendue -complicité avec son père. «Avez-vous eu connaissance, lui dit Dumas, -de ses complots?—Je n'ai jamais connu dans mon père, répondit-il avec -dignité, d'autre dessein que celui de bien servir la république. Je -n'ai été que très-peu de temps auprès de lui à l'armée; je m'étais -borné à remplir ses commissions auprès des comités, et on peut juger -par les lettres qu'on a interceptées, qu'il ne me consultait en rien -sur ses projets, ni sur ses expéditions militaires. - -Plus il y avait de calme et de modération dans cette réponse, plus -elle excita la rage du président, qui, après avoir cherché à démontrer -que le fils avait trempé dans les complots du père, finit par déclarer -aux jurés qu'il lui paraissait impossible, et même contraire à la -nature des choses, qu'un fils, tel que l'accusé, habituellement en -correspondance avec son père, ne fût pas son complice. - -En ce moment, le défenseur, indigné d'un pareil langage dans la bouche -d'un magistrat, s'écria: «Quel est le tribunal où l'on oserait se -permettre de condamner un homme sur des présomptions pareilles? Quoi! -il est contraire à la nature des choses qu'un fils ne soit pas complice -de son père! Quelle jurisprudence affreuse! J'irai plus loin: et quand -même l'accusé aurait été instruit du dessein d'un père coupable (car -le générai l'était sans doute, puisque vous l'avez condamné), un fils -doit-il dénoncer son père? Où serait donc la piété filiale, la première -des vertus? où seraient les mœurs qu'on cherche à régénérer?» - -Ce morceau fit une telle impression sur les auditeurs, qu'on ne douta -plus que cet intéressant jeune homme ne fût acquitté. Mais, hélas! -les monstres ne lâchaient pas ainsi leur proie; l'arrêt de mort fut -prononcé. - -Custines l'entendit avec une fermeté stoïque. Rentré dans sa prison, il -écrivit à sa femme la lettre suivante: - -«C'en est fait, ma pauvre Delphine, je t'embrasse pour la dernière -fois! Je ne puis pas te voir, et si même je le pouvais, je ne le -voudrais pas; la séparation serait trop difficile, et ce n'est pas le -moment de s'attendrir. - -«Que dis-je, s'attendrir? Comment pourrais-je m'en défendre à ton -image? Il n'en est qu'un moyen..... Celui de la repousser avec une -barbarie déchirante, mais nécessaire. - -«Ma réputation sera ce qu'elle doit être; et, pour la vie, c'est chose -fragile de sa nature. Des regrets sont les seules affections qui -viennent troubler par moment ma tranquillité parfaite. Charge-toi de -les exprimer, toi qui connais bien mes sentimens, et détourne ta pensée -des plus douloureux de tous, car ils s'adressent à toi. - -«Je ne pense avoir jamais fait à dessein du mal à personne. J'ai -quelquefois senti le vif désir de faire le bien. Je voudrais en avoir -fait davantage; mais je ne sens pas le poids incommode du remords. -Pourquoi donc éprouverais-je quelque trouble? Mourir est nécessaire, et -tout aussi simple que de naître. - -«Ton sort m'afflige. Puisse-t-il s'adoucir! Puisse-t-il même devenir -heureux un jour! C'est un de mes vœux les plus chers et les plus vrais. - -«Apprends à ton fils à bien connaître son père; que des soins éclairés -écartent loin de lui le vice; et, quant au malheur, qu'une âme -énergique et pure lui donne la force de le supporter. - -«Adieu!..... Je n'érige point en axiômes les espérances de mon -imagination et de mon cœur; mais crois que je ne te quitte pas sans -espérer de te revoir un jour. - -«J'ai pardonné au petit nombre de ceux qui ont paru se réjouir de mon -arrêt. Toi, donne une récompense à qui te remettra cette lettre.» - -Le lendemain du jour où Custines écrivait ce touchant testament de -mort, il marcha au supplice, et le subit en héros, le 4 janvier -1794. Les démarches de ce jeune homme lors du procès de son père, -son courage, ses talens, et surtout ses liaisons avec le parti des -girondins, lui avaient valu la haine des dominateurs, et notamment de -Robespierre, qui l'avait dénoncé à la tribune. - -La général Custines ne fut pas le seul des généraux de la république -que le tribunal révolutionnaire envoya à l'échafaud. Le 25 novembre -1793, fut condamné le malheureux général Brunet, pour n'avoir pas -envoyé une partie de son armée de Nice devant Toulon; et le lendemain -26, la mort fut prononcée contre le victorieux Houchard, pour -n'avoir pas compris un plan qui lui avait été tracé, et ne s'être pas -rapidement porté sur la chaussée de Furnes, de manière à prendre toute -l'armée anglaise. Le général Beysser qui avait puissamment contribué -à sauver Nantes, et qui était suspect de fédéralisme, fut considéré -comme complice des ultra-révolutionnaires, et sacrifié en avril 1794. -Le 5 du même mois, Westermann, autre général de la république, qui -avait rendu de grands services à la cause révolutionnaire, et que ses -exploits sanglans avaient fait surnommer le _Boucher de la Vendée_, -fut envoyé à l'échafaud par la faction de Robespierre, comme partisan -de la faction dite des cordeliers. Déjà au mois de décembre de l'année -précédente, le général Biron avait été condamné à mort par le tribunal -révolutionnaire; et l'on rapporte qu'en montant à l'échafaud, il dit, -en regardant tristement le ciel: «Je meurs puni d'avoir été infidèle à -Dieu, à mon ordre et à mon roi.» - - - - -MASSACRES DE VERSAILLES. - - -Les exécutions les plus horribles après celles du 2 septembre, furent -celles qui eurent lieu le 9 du même mois à Versailles. L'assemblée -législative avait, par une multitude de décrets d'accusation, rempli -les prisons d'Orléans d'un grand nombre de personnes, pour de prétendus -projets de contre-révolution. Dès les derniers jours du mois d'août, -les révolutionnaires avaient pris sur eux d'envoyer chercher ces -prisonniers pour les conduire à Paris. D'après les horribles tableaux -qui viennent de passer sous les yeux des lecteurs, il est facile de -pénétrer leur infernal dessein. Deux cents Marseillais avaient été -chargés de cette mission. Arrivés à Longjumeau, ils écrivirent à -l'assemblée, pour lui exposer le motif de leur arrivée à Paris. - -D'abord l'assemblée défendit à ce détachement d'aller plus loin, -et décréta que les prisonniers seraient conduits à Saumur. Par ce -décret, elle voulait soustraire ces malheureux à l'autorité cruelle -de la Commune de Paris, dont la funeste influence était connue. Au -lieu d'obéir au décret, une députation de Marseillais se rendit à -l'assemblée et déclara que leur dessein n'était pas d'amener les -prisonniers à Paris, mais de les garder à Orléans, parce qu'ils -savaient que l'on avait formé le projet de les enlever. L'assemblée -obéit aux Marseillais, ou plutôt à la Commune qui les faisait agir; le -projet de faire transférer les prisonniers à Saumur fut abandonné; elle -adopta le projet proposé par la Commune d'envoyer à Orléans un renfort -de douze cents hommes de la garde nationale pour garder les prisons de -cette ville. Mais ce renfort, choisi par la Commune, fut composé des -plus furieux jacobins que l'on pût trouver dans les rangs de la garde -nationale. Les canonniers eurent pour chef le Polonais Lazouski, l'un -des vainqueurs du 10 août; et tout le détachement était commandé par -Fournier, surnommé l'_Américain_, le même qui avait tiré un coup de -pistolet sur Lafayette, le matin de l'insurrection du Champ-de-Mars. - -Arrivés à Orléans, ils éprouvèrent une assez vive opposition de la -part de la garde nationale de cette ville; celle-ci ne voulait pas -céder son poste aux nouveaux venus. Enfin, pour tout concilier, il fut -convenu que les Orléanais consentiraient que les prisonniers fussent -conduits à Paris. Aussi, les Parisiens et les Marseillais s'emparèrent -des prisonniers, et, après avoir pillé leurs effets, jetèrent ces -malheureux pêle-mêle dans de mauvaises charrettes que l'on fit partir -sans délai. Parmi ces prisonniers accusés de haute trahison, se -trouvaient Brissac, chef de la garde constitutionnelle, licenciée -sous la législative; Delessart et d'Abancour, anciens ministres, et -plusieurs évêques. - -Nous avons dit qu'il s'était formé dans Paris une troupe d'assassins -que les massacres des premiers jours du mois avaient familiarisés avec -le sang. Le 9, on apprit que les prisonniers d'Orléans devaient arriver -le 10 à Versailles. Aussitôt, soit que de nouveaux ordres fussent -donnés à la bande des égorgeurs, soit que leur ardeur sanguinaire fût -réveillée par la nouvelle de cette arrivée, ils envahirent Versailles -du 9 au 10. A l'instant même, le bruit se répandit que de nouveaux -massacres allaient être commis. Le maire de Versailles prit toutes les -précautions pour prévenir de tels malheurs. Le président du tribunal -criminel courut à Paris avertir le ministre Danton du danger qui -menaçait les prisonniers; mais il n'obtint qu'une réponse à toutes ses -instances: «_Ces hommes-là sont bien coupables_.—Soit, répliqua le -président, mais la loi seule doit en faire justice.—Eh! ne voyez-vous -pas, reprit Danton d'une voix terrible, que je vous aurais déjà -répondu d'une autre manière si je le pouvais? Que vous importent ces -prisonniers? Retournez à vos fonctions, et ne vous occupez plus d'eux.» - -Le lendemain, les prisonniers arrivèrent à Versailles, au milieu des -imprécations d'une multitude d'hommes inconnus, ameutés sur leur -passage. A peine furent-ils arrivés à la grille qu'il fallait passer -pour arriver à la ménagerie, où ils devaient être conduits, que des -cris _à bas les têtes_ se firent entendre. - -Cette foule se précipita sur les voitures, parvint à les entourer et -à les séparer de leur escorte, enleva le maire de Versailles, nommé -Lacoste, qui voulait généreusement se faire tuer à son poste, et -massacra les malheureux prisonniers au nombre de cinquante-deux. Là, -périrent Delessart, d'Abancour et Brissac. L'évêque du Mans, fut -assassiné par un homme et une femme. On rapporte que cette tigresse -coupa un doigt de la main du prélat, le mit dans une fiole pleine -d'esprit-de-vin et la conserva comme un fétiche. On coupa la tête à la -plupart de ces victimes, on mit leurs cadavres en lambeaux, et leurs -restes encore palpitans furent accrochés à la grille du palais des rois -de France. - -Après cet égorgement, la multitude courut aux prisons de la ville et -y assassina tous ceux qui s'y trouvaient, sans éprouver la moindre -résistance. Sept prêtres furent confondus dans cette tuerie. Ces -exécutions furent une imitation des scènes de Paris dans laquelle on -parodia aussi les formes judiciaires. - -«Ce dernier événement, dit M. Thiers, arrivé à cinq jours d'intervalle -du premier, acheva de produire une terreur universelle. A Paris, le -comité de surveillance ne ralentit point son action: tandis que les -prisons venaient d'être vidées par la mort, il recommença à les -remplir en lançant de nouveaux mandats d'arrêt. Ces mandats étaient en -si grand nombre, que le ministre de l'intérieur, Roland, dénonçant à -l'assemblée ces nouveaux actes arbitraires, put en déposer cinq à six -cents sur le bureau, les uns signés par une seule personne, les autres -par deux ou trois au plus, la plupart dépourvus de motifs et fondés le -plus souvent sur le simple soupçon d'_incivisme_.» - - - - -LES VICTIMES DE VERDUN. - - -Il serait impossible d'énumérer toutes les têtes innocentes qui -tombèrent sous la hache révolutionnaire. On pourra s'en faire une idée -par approximation, quand on saura qu'à une époque où sur tous les -points de la France, les échafauds avaient fait couler des flots de -sang français, peu de temps avant le supplice de Robespierre, le nombre -des détenus, tant à Paris que dans les provinces, s'élevait encore à -près de quatre cent mille. Ce fait était attesté par les listes et -les registres qui étaient alors au comité de sûreté générale. Comment -serait-il possible de raconter en détail toutes les infortunes privées -dont se composait le malheur général? Il faudrait plusieurs volumes -pour narrer les horreurs qui se commirent sur toute l'étendue de notre -malheureux pays; et, malgré l'intérêt que nous inspirent naturellement -les martyrs de cette époque de crimes et de gloire, il serait bien -difficile d'éviter l'écueil de la monotonie. Aussi, nous bornons-nous -à reproduire les scènes les plus capitales par l'importance et -l'illustration des personnages qui y figuraient, ou celles dont les -détails méritent une mention particulière. - -A ce dernier titre, le fait suivant est bien digne d'être recueilli. -Trente-huit habitans de Verdun furent traînés à Paris et traduits -devant le tribunal révolutionnaire. Parmi ces victimes se trouvaient -des femmes qui n'avaient d'autre tort que d'avoir porté des fleurs -au roi de Prusse, lors de son entrée dans cette ville. Tous les yeux -s'arrêtaient avec attendrissement sur Henriette, Hélène, Agathe -Watterin, jeunes, aimables et vertueuses sœurs, filles d'un militaire -parvenu aux grades supérieurs par de longs et importans services: -leur innocence, leur candeur et leur beauté intéressèrent leurs -bourreaux eux-mêmes. Leur crime était d'avoir prêté de l'argent aux -émigrés. Fouquier-Tinville, ce farouche accusateur public qui, par ses -réquisitoires sanguinaires, seconda si efficacement la faction des -égorgeurs, fut néanmoins touché à leur vue, et tenta de les sauver. Il -leur insinua qu'elles n'avaient qu'à nier le fait dont on les accusait, -et qu'elles obtiendraient leur liberté. Bien convaincues d'avoir fait -une bonne action, ces jeunes filles refusèrent de se prêter à un -désaveu; leur mort fut un des crimes de cette époque révolutionnaire, -qui excita le plus d'indignation, et qui prépara la chûte des tyrans. - -Sophie Tabouillot, fille de l'ancien procureur-du-roi au bailliage de -Verdun, et Barbe Henri, fille d'un président au même tribunal, furent -aussi comprises dans cette horrible procédure. Comme elles avaient -à peine quatorze ans, elles ne furent point condamnées à mort, mais -seulement à une exposition de six heures sur la place publique, et à -vingt années de détention à la Salpêtrière. L'odieux de ce jugement -remplit d'indignation le côté modéré de la convention, qui parvint à -s'emparer de l'autorité. Après la chûte de Robespierre, ces deux jeunes -infortunées furent rendues à la liberté. - -Delille en célébrant le courage héroïque déployé par les femmes pendant -l'effroyable régime de la terreur, s'est plu à décerner un poétique -hommage aux admirables jeunes filles dont nous venons de parler; voici -quelques-uns des beaux vers qu'il a consacrés à leur mémoire. - - O vierges de Verdun! jeunes et tendres fleurs, - Qui ne sait votre sort, qui n'a plaint vos malheurs? - Hélas! lorsque l'hymen préparait sa couronne, - Comme l'herbe des champs, le trépas vous moissonne; - Même heure, même lieu vous virent immoler. - Ah! des yeux maternels quels pleurs durent couler! - Mais vos noms sans vengeur, ne seront pas sans gloire; - Non: si ces vers touchans vivent dans la mémoire, - Ils diront vos vertus. C'est peu: je veux un jour - Qu'un marbre solennel atteste notre amour. - - • • • • • • • • • • • • • • • • • • - Mais s'il est quelque lieu, quelques vallons déserts, - Épargné des tyrans, ignoré des pervers, - Là, je veux qu'on célèbre une fête touchante, - Aimable comme vous, comme vous innocente. - De là, j'écarterai les images de deuil, - Là ce sexe charmant dont vous êtes l'orgueil, - Dans la jeune saison, reviendra chaque année, - Consoler par ses chants votre ombre infortunée; - «Salut, objets touchans, diront-elles en chœur, - Salut, de notre sexe irréparable honneur! - Le temps qui rajeunit et vieillit la nature, - Ramène les zéphirs, les fleurs et la verdure; - Mais les ans, dans leur cours, ne ramèneront pas - Une vertu si rare unie à tant d'appas. - Espoir de vos parens, ornement de votre âge, - Vous eûtes la beauté, vous eûtes le courage; - Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal; - Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal. - Adieu, touchans objets, adieu. Puissent vos ombres - Revenir quelquefois dans ces asiles sombres! - Pour vous le rossignol prendra les plus doux sons, - Zéphyr suivra vos pas, Écho dira vos noms. - Adieu: quand le printemps reprendra ses guirlandes, - Nous reviendrons encor vous porter nos offrandes; - Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs, - Ces hymnes, nos regrets, nos larmes et nos fleurs.» - - - - - MARAT - POIGNARDÉ PAR CHARLOTTE CORDAY. - - -A l'époque de la défaite du parti des girondins, de ce parti si riche -en beaux talens et en nobles caractères, qui avait rêvé l'établissement -d'une république soumise aux lois et féconde en vertus, parut un moment -sur la scène politique une jeune fille qui, par un acte de courage -et de dévoûment, a rendu son nom immortel. Elle se nommait Charlotte -Corday d'Armans. Elle était âgée de vingt-cinq ans, et joignait à -une grande beauté une âme ferme et indépendante. Selon quelques-uns, -elle aurait eu des sentimens très-monarchiques; mais cette opinion -est contredite par des lettres que Charlotte Corday écrivit dans un -temps où elle n'avait plus rien à dissimuler, et dans lesquelles elle -montre une exaltation toute républicaine. Ses mœurs étaient pures, mais -son esprit était inquiet et entreprenant. Les girondins, proscrits, -avaient fait insurger plusieurs départemens; Charlotte Corday crut que -la mort des principaux chefs des oppresseurs de la nation assurerait -infailliblement le succès de cette insurrection; elle se dévoua pour -cette entreprise, s'applaudissant de pouvoir consacrer à sa patrie une -vie qui n'était utile à personne. - -Pour ne pas être entravée dans l'exécution de son dessein, elle trompa -son père, et lui écrivit que les troubles de la France, devenant -de jour en jour plus effrayans, elle allait chercher un refuge en -Angleterre. Elle se procura un passeport pour se rendre à Paris, -mais avant de partir, elle alla trouver Barbaroux, l'un des députés -proscrits, qui se trouvait alors à Caen, et lui demanda une lettre de -recommandation auprès du ministre de l'intérieur, ayant, disait-elle, -des papiers à réclamer pour une de ses parentes. Barbaroux lui donna -une lettre pour le député Duperret, ami du ministre. Il fut touché -de son enthousiasme républicain et de sa beauté; mais malgré cette -sympathie, la jeune fille ne crut point devoir lui confier ses projets. - -Arrivée à Paris, Charlotte Corday se rend chez Duperret, et lui -communique la lettre de Barbaroux. On prend jour pour aller chez le -ministre. Charlotte ne s'en souciait nullement; ce n'était point là le -but de son voyage. Elle songea donc à choisir sa première victime. Son -poignard hésita long-temps entre Danton et Robespierre; mais il donna -la préférence à Marat, le chef des anarchistes, le principal auteur des -mesures les plus sanguinaires, cet être effrayant dont la puissance -incompréhensible faisait trembler les généraux à la tête de leurs -armées. Charlotte Corday aurait voulu immoler ce monstre au sein même -de la convention, au milieu des jacobins, ses dignes amis. Mais, dans -ce moment, Marat se trouvait dans un état de maladie qui l'empêchait de -siéger à l'assemblée. En conséquence, Charlotte Corday lui écrivit la -lettre suivante, sous la date du 12 juillet 1793: «Citoyen, j'arrive de -Caen; votre amour pour la patrie, me fait présumer que vous connaîtrez -avec plaisir les malheureux événemens qui ont lieu dans cette partie -de la république. Je me présenterai chez vous vers une heure; ayez -la bonté de me recevoir, et de m'accorder un moment d'entretien; je -vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.» Cette -lettre étant demeurée sans réponse, Marat en reçut une seconde qui en -annonçait une précédente, écrite dans la matinée. Elle était ainsi -conçue: «Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu ma lettre? -Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé votre porte; j'espère que -du moins vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive -de Caen; j'ai à vous révéler les secrets les plus importans pour le -salut de la république. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de -la liberté; je suis malheureuse, il suffit que je le sois, pour avoir -droit à votre protection.» - -Cette lettre produisit son effet. Le 13 juillet, Charlotte Corday se -présente chez Marat, à huit heures du soir. La gouvernante, jeune -femme de vingt-sept ans, avec laquelle Marat vivait maritalement, -refuse d'abord de l'introduire. Mais Marat, qui avait compris, par leur -altercation, que c'était la personne dont il avait reçu deux lettres, -ordonne qu'on la fasse entrer. Il était alors dans son bain. Charlotte -Corday entre; elle engage la conversation sur ce qui se passe dans le -Calvados. Marat lui demande les noms des députés qui se trouvent à -Caen, à Évreux; il les écrit sous sa dictée, en ajoutant: «C'est bien, -sous peu de jours, ils iront tous à la guillotine.—A la guillotine! -répond Charlotte Corday, indignée; en même temps, elle s'arme d'un -large couteau qu'elle tenait caché sous sa robe, frappe Marat sous le -sein gauche, et enfonce le fer jusqu'au cœur. Le monstre expirant ne -peut faire entendre que ce seul cri: _A moi! A moi! Ma chère amie!_ La -gouvernante accourt avec d'autres personnes; on voit Marat plongé dans -son sang, et la jeune Corday, calme et immobile. N'osant la saisir, -on la renverse d'un coup de chaise, on la foule aux pieds. Le tumulte -attire du monde. La foule prodigue ses invectives et ses outrages -à Charlotte, qui les brave avec dignité. Enfin, des membres de la -section, accourus au bruit, frappés de sa beauté et de son courage, -l'enlèvent du milieu de cette multitude prête à la déchirer, et la -conduisent dans les prisons de l'Abbaye, où elle avoue, non comme un -crime, mais comme une belle action, le meurtre de Marat.» - -Toutefois, cette mort d'un tyran obscur mais formidable, ne couronna -pas les généreuses espérances de Charlotte Corday. Elle avait cru -contribuer à relever le parti de la gironde, et à sauver la patrie des -fureurs des anarchistes; le meurtre de Marat fut, au contraire, l'arrêt -de mort des députés proscrits; on les déclara instigateurs et complices -de la jeune Corday. On ne rougit pas de décerner à l'homme qui avait -donné le signal de tant de massacres la qualification de martyr. -Marat devint une divinité infernale, à laquelle on devait sacrifier -bien des victimes humaines. Un nommé Brochet, de la section de Marat, -juré au tribunal révolutionnaire, avait été tellement fanatisé par ce -misérable, que dans une ridicule prière qu'il avait composée et fait -imprimer, il avait confondu Jésus-Christ avec Marat, et partageait -entre eux ses adorations. On y lisait ces mots: _Cœur Jésus, cœur -Marat; ô sacré cœur de Jésus! ô sacré cœur de Marat!_ Le club des -Cordeliers éleva un autel au cœur de Marat. A la convention, aux -Jacobins, il fut décidé que l'on rendrait des honneurs extraordinaires -à la dépouille de Marat. Toutes les sociétés populaires, toutes les -sections, s'associèrent à cette résolution dite patriotique; on lui -déféra même les honneurs du Panthéon, bien que la loi ne permît d'y -transporter un individu que vingt ans après sa mort. Son corps resta -exposé pendant plusieurs jours; il était découvert, et on voyait la -blessure qu'il avait reçue. Les sociétés populaires, les sections, -venaient processionnellement jeter des fleurs sur son cercueil. Chaque -président prononçait un discours. La section de la République vint la -première: «Il est mort, s'écrie son président, il est mort, l'ami du -peuple..... Il est mort assassiné! Ne prononçons point son éloge sur -ses dépouilles inanimées; son éloge, c'est sa conduite, ses écrits, -sa plaie sanglante, et sa mort!..... Citoyennes, jetez des fleurs sur -le corps pâle de Marat! Marat fut notre ami, il fut l'ami du peuple; -c'est pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple qu'il est -mort.» Après ces paroles, de jeunes filles font le tour du cercueil, -et jettent des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: «Mais -c'est assez se lamenter; écoutez la grande âme de Marat, qui se -réveille et vous dit: «Républicains, mettez un terme à vos pleurs;..... -les républicains ne doivent verser qu'une larme, et songer ensuite -à la patrie. Ce n'est pas moi qu'on a voulu assassiner, c'est la -république; ce n'est pas moi qu'il faut venger, c'est la république, -c'est le peuple, c'est vous.» - -«Toutes les sociétés, toutes les sections, dit M. Thiers, vinrent ainsi -l'une après l'autre autour du cercueil de Marat; et si l'histoire -rappelle de pareilles scènes, c'est pour apprendre aux hommes à -réfléchir sur l'effet des préoccupations du moment, et pour les engager -à bien s'examiner eux-mêmes, lorsqu'ils pleurent les puissans, ou -maudissent les vaincus du jour.» - -Pendant ce temps, on instruisait, avec la célérité des formes -révolutionnaires, le procès de Charlotte Corday. Deux députés furent -impliqués dans cette affaire; Duperret, qui avait eu des rapports avec -la prévenue, et l'abbé Fauchet, ancien évêque, accusé d'avoir été vu -dans les tribunes de la convention avec Charlotte Corday. - -Conduite devant le tribunal, cette fille ne démentit pas un seul -instant son caractère. Après la lecture de l'acte d'accusation, on -allait procéder à l'audition des témoins. Charlotte Corday interrompit -le premier qui fut appelé, et, ne lui laissant pas le temps de -commencer sa déposition: «C'est moi, dit-elle, qui ai assassiné -Marat.—Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? lui demanda le -président.—Ses crimes.—Qu'entendez-vous par ses crimes?—Les malheurs -dont il a été cause depuis la révolution.—Qui sont ceux qui vous ont -engagée à cette action?—Moi seule, répond fièrement la jeune fille; -je l'avais résolue depuis long-temps, et je n'aurais jamais pris -conseil des autres pour une pareille action. J'ai voulu donner la paix -à mon pays.—Quelles étaient vos intentions en tuant Marat?—De faire -cesser les troubles et de passer en Angleterre, si je n'eusse pas été -arrêtée.—Y avait-il long-temps que vous aviez formé ce projet?—Depuis -le jour de l'arrestation des députés du peuple.—Où avez-vous appris -que Marat était un anarchiste?—Dans les journaux, et j'y ai vu qu'il -pervertissait la France. J'ai tué un homme pour en sauver cent mille. -J'étais républicaine bien long-temps avant la révolution, et je -n'ai jamais manqué d'énergie.—Mais croyez-vous avoir tué tous les -Marat?—Non, reprend tristement l'accusée; non.» Puis elle laisse -achever les témoins. A chaque déposant, elle disait: «C'est vrai, le -déposant a raison.» - -Elle ne se défendit que d'une chose, de sa prétendue complicité -avec les girondins; elle ne démentit qu'un seul témoin, la femme -qui impliquait Duperret et l'abbé Fauchet dans sa cause. Du reste, -l'assassinat étant avoué, les juges et les jurés, qui n'étaient -nullement embarrassés pour envoyer à la mort les personnes les plus -innocentes, devaient être fort à l'aise pour statuer dans ce procès; -cependant ils affectèrent d'épuiser toutes les formalités judiciaires. -Elle avait prié un jeune député de la convention du même pays et du -même âge qu'elle, de vouloir bien être son défenseur, pour la forme -seulement, car elle était certaine d'être condamnée; mais il déclina ce -dangereux honneur; et l'avocat Chauveau-la-Garde, nommé d'office par le -tribunal, plaida la cause de l'héroïque Charlotte en peu de mots. - -«L'accusée, dit-il, avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle -a commis; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation, elle -en avoue les circonstances les plus affreuses; en un mot, elle avoue -tout, et ne veut avoir recours à aucune justification. Voilà, citoyens -jurés, sa défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette entière -abnégation de soi-même, et qui n'annoncent aucuns remords, et, pour -ainsi dire, en présence de la mort même; ce calme et cette abnégation -sublimes, sous un rapport, ne sont pas dans la nature; ils ne peuvent -s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique, qui lui a mis -le poignard à la main. Et c'est à vous, citoyens jurés, à juger de -quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la -justice; je m'en rapporte à votre prudence.» - -Charlotte Corday remercia avec grâce son défenseur. «Vous avez, lui -dit-elle, saisi le véritable côté de la question; c'était la seule -manière de me défendre, et la seule qui pouvait me convenir.» - -L'accusée entendit sa condamnation à mort avec le même calme qu'elle -avait montré pendant son interrogatoire; et cette sérénité ne -l'abandonna pas au milieu des huées de la populace rassemblée sur le -chemin de son supplice. Elle considérait tous ces furieux avec un -sourire de pitié. Sa belle figure conserva, jusqu'au dernier moment, -l'incarnat de la rose; elle inspirait tout à la fois de l'admiration, -de l'intérêt et de la terreur. Elle fut décapitée le 17 juillet 1793. -Le bourreau, féroce par caractère et par fanatisme révolutionnaire, -souffleta sa tête sanglante, en la faisant passer, suivant l'usage -d'alors, sous les regards des assistans. Ses joues étaient encore -vermeilles, et l'on ne manqua pas de dire que c'était de l'affront -qu'elle venait d'essuyer. - -Cette fille intéressante et généreuse avait écrit à son père pour lui -demander pardon d'avoir disposé de sa vie; elle avait aussi adressé à -Barbaroux une lettre dans laquelle elle racontait son voyage et son -action, avec une grâce charmante, associée à beaucoup d'esprit et -d'élévation. Elle lui disait que ses amis ne devaient pas la regretter, -car une imagination vive, un cœur sensible, promettent une vie bien -orageuse à ceux qui en sont doués. Elle terminait par ces mots: «Quel -triste peuple pour former une république! Il faut au moins fonder la -paix; le gouvernement viendra comme il pourra.» - -Le jeune Adam Lux, député de Mayence à la convention, et ennemi -prononcé des jacobins, eut le courage de faire l'apologie de Charlotte -Corday; il osa dire aux tyrans la haine qu'ils inspiraient, et leur -prédit qu'ils auraient le destin de Marat. Condamné par le tribunal -révolutionnaire, il remercia ses juges, et leur dit: _Enfin, je vais -donc devenir libre_. Il monta avec fermeté à l'échafaud le 5 novembre -1793. - - - - - EXÉCUTIONS SANGUINAIRES - A LYON, A MARSEILLE ET A BORDEAUX. - - -La ville de Lyon, suivant la généreuse impulsion qui avait été donnée -aux provinces par le parti des girondins, s'était insurgée contre -l'autorité tyrannique de la convention. Des populations entières, -arrachées de leurs foyers par le paralytique Couthon et plusieurs -autres agens du gouvernement révolutionnaire, vinrent se ruer en masse -sur cette malheureuse cité. Le siége fut terrible: les Lyonnais, sous -la conduite du brave Précy, firent des prodiges de valeur, et tinrent -long-temps en échec les assiégeans. Enfin, réduits à la famine, ils -furent forcés de se rendre le 9 octobre 1793. - -La nouvelle de la reddition de cette ville importante, au lieu de -désarmer la colère du gouvernement révolutionnaire, porta sa rage -jusqu'au plus incroyable délire. On peut en juger par le décret barbare -qui fut rendu sur-le-champ par la convention, sur le rapport de -Barrère: Voici cet étrange monument historique: - -Article 1er. Il sera nommé par la convention nationale, sur la -présentation du comité de salut public, une commission de cinq -représentans du peuple, qui se transporteront à Lyon sans délai, pour -faire saisir et juger militairement tous les contre-révolutionnaires -qui ont pris les armes dans cette ville. - -Art. 2. Tous les Lyonnais seront désarmés, les armes seront données -à ceux qui seront reconnus n'avoir pas trempé dans la révolte et aux -défenseurs de la patrie. - -Art. 3. La ville de Lyon sera détruite. - -Art. 4. Il n'y sera conservé que la maison du pauvre, les manufactures, -les ateliers des arts, les hôpitaux, les monumens publics et ceux de -l'instruction. - -Art. 5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera -_Commune-Affranchie_. - -Art. 6. Sur les débris de Lyon sera élevé un monument où seront lus ces -mots: _Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus!_ - -L'exécution de ce décret monstrueux fut confiée à plusieurs -commissaires désignés par la convention, et notamment à Collot -d'Herbois, qui, de mauvais comédien était devenu législateur, au -milieu de la confusion universelle; Collot avait été mal accueilli par -le parterre de Lyon; son amour-propre offensé avait voué une haine -implacable à cette ville; le décret de destruction qu'il était chargé -de faire exécuter le mit à même de savourer toutes les délices de la -vengeance. - -A peine fut-il arrivé à Lyon, que, marquant d'un premier coup de -marteau l'une des nombreuses maisons destinées à être détruites, huit -cents ouvriers, à ce signal, se mirent sur-le-champ à l'œuvre pour -démolir les plus belles rues. Les dépenses pour ces épouvantables -démolitions s'élevèrent à onze millions, cinq cent mille livres. - -Ce n'est pas tout encore. C'était peu de punir les révoltés dans leurs -propriétés, il fallait sévir contre leurs personnes. Collot d'Herbois -installe une commission révolutionnaire, composée de cinq individus -qui sont investis du droit de décimer la population lyonnaise. Le -costume de ces juges de mort ajoutait encore à ce que leur mission -avait de terrible. De longues moustaches ombrageaient leurs visages -sinistres; ils portaient sur la tête de longs panaches couleur de -sang. Revêtus d'habits militaires, un long sabre pendait à leur côté, -et leur poitrine était décorée d'une petite hache, suspendue à un -ruban tricolore; ils siégeaient deux fois par jour à l'Hôtel-de-Ville, -et prononçaient sur le sort des infortunés que leur amenaient les -guichetiers. L'interrogatoire était simple et la procédure expéditive. -«Quel est ton nom, ta profession? Quelle fut ta conduite pendant le -siége? Tu as été, ou tu n'as pas été dénoncé.» Et immédiatement après -ces questions, les juges, ou touchaient leur hache, ou portaient la -main à leur front, ou étendaient la main sur la table. Le premier signe -condamnait à la guillotine, le second à la fusillade, et le troisième -exemptait de la mort. Toutes les dix minutes, sept infortunés étaient -amenés, interrogés, inscrits, et faisaient place à sept autres. Tous -ceux qui avaient pris les armes pendant le siége, tous ceux qui -s'étaient montrés compatissans à l'égard des prêtres, qui s'étaient -prononcés contre les clubistes, qui avaient osé paraître une fois sans -cocarde, surtout ceux qui avaient le malheur d'être riches, étaient -considérés comme criminels d'état, et entassés dans les caves de -l'Hôtel-de-Ville jusqu'au moment de leur supplice. Collot d'Herbois, -entouré de soldats de l'armée révolutionnaire de Paris, chargés de -protéger tous ses actes de tyrannie, donnait à chaque instant, des -ordres exterminateurs pour dépeupler et démolir une des plus belles -villes de l'Europe. Dans ce conseil infernal, on délibérait si l'on -ne ferait pas jouer la mine, pour hâter la destruction et faire -disparaître sur-le-champ tous les détenus dont les caves étaient -remplies. Ce projet avait déjà été énoncé par Collot d'Herbois dans -le sein même de la convention. On ne s'y arrêta cependant pas, et -la résolution fut prise de tirer des canons à mitraille sur les -prisonniers condamnés à mort. - -En exécution de cette horrible détermination, soixante-neuf jeunes -gens, amenés des prisons de Roanne, furent conduits aux Brotteaux. -On les place garrottés deux à deux, entre deux fossés parallèles, -bordés en dehors par des soldats tenant à la main leur sabre nu. Les -malheureuses victimes se trouvent à la suite les unes des autres, dans -la direction des canons braqués devant eux; ils voient sans frémir, cet -appareil effroyable, et reçoivent en chantant, la décharge meurtrière -qui déchire leurs membres, et laisse plusieurs d'entre eux encore -vivans sur la place. Les soldats franchissent les fossés, et les -achèvent à coups de sabres. Deux heures après cette affreuse canonnade, -tous ces martyrs n'avaient pas cessé de vivre. - -Le lendemain, ce genre de supplice devait s'essayer d'une autre -manière, sur un nombre déterminé de deux cent huit personnes -rassemblées dans la même prison. Pendant la nuit, quinze d'entre -elles parvinrent à s'échapper. Pour remplir ce déficit, on imagine de -prendre des commissionnaires du dehors, et plusieurs autres prisonniers -qui se trouvent avec les condamnés; on les garotte, on les emmène -sans vouloir rien entendre. Tous comparaissent devant la commission -révolutionnaire, qui ne daigne pas même les interroger. En vain des -réclamations se font entendre, même de la part de ceux qui ont été -pris pour d'autres; on ne les écoute point, ils sont tous traînés au -supplice. Cependant les hommes chargés de l'exécution, comptent les -victimes sur le Pont-Morand, pour s'assurer si le nombre de deux cent -huit est complet; il s'en trouve deux cent dix. On va consulter Collot -d'Herbois.—«Qu'importe, répond-il, qu'il y en ait deux de plus; s'ils -passent aujourd'hui, ils ne passeront pas demain.» Tous sont traînés -alors au lieu de l'exécution. Leurs mains sont liées derrière le dos -par une corde qu'on attache à un cable fixé à chacun des arbres d'une -longue allée de saules; ils ont en face les soldats qui vont les -fusiller, et deux canons prêts à vomir la mort sur eux. Le signal est -donné, leurs membres sont dispersés; les cables qui les retiennent sont -brisés, et quelques malheureux, quoique mutilés, peuvent fuir encore; -la cavalerie les atteint, et les hache à coups de sabre. Les crosses, -les baïonnettes, tout est en mouvement pour achever ce que n'ont pu -exterminer le plomb et la mitraille; et cette exécution elle-même -demeura cruellement incomplète; plusieurs des victimes respiraient -encore le lendemain. - -Dans ces expéditions en masse qui eurent lieu à plusieurs reprises, -quelques personnes parvinrent à s'échapper par d'heureux hasards, et -parvinrent à se réfugier en Suisse. - -Nous allons citer quelques traits particuliers qui excitent la pitié, -l'horreur ou l'admiration, et quelquefois ces trois sentimens à la -fois. Un officier municipal, nommé Laurenson, avait été mis sur la -liste des condamnés, quoique sa commune eût réclamé sa liberté avec -énergie. On le conduisait au supplice, malgré ses réclamations; déjà le -bourreau l'étendait sur la fatale planche, lorsqu'un gendarme apporta -sa grâce. Aussitôt Laurenson est détaché; mais l'infortuné avait -perdu la raison. _Ma tête n'est-elle pas à terre?_ disait-il dans son -égarement. _Ah! qu'on me la rende..... Ne voyez-vous pas mon sang qui -fume? Il coule près de moi et sur mes souliers..... Voyez ce gouffre ou -sont entassés tous ces corps..... Retenez-moi, je vais y tomber._ - -Une femme octogénaire, nommée Martinon, malade au point de ne pouvoir -se soutenir sur la voiture qui conduisait au supplice, y fut jetée -comme un ballot, et, au moyen de cordes, on l'attacha avec force, de -crainte qu'elle ne vînt à rouler à terre. Plus elle faisait entendre -ses cris plaintifs, plus on la serrait violemment. Après quelques -instans de marche, la voiture ayant éprouvé une secousse, le ventre de -la malheureuse s'ouvrit, ses entrailles en sortirent, et elle expira. - -Au milieu de ce délire féroce, on voyait éclater des actes du plus -grand courage, même dans le sexe le plus faible et dans l'âge le plus -tendre. Une jeune fille de seize ans, nommée Marie Adriam, s'était -habillée en homme, et avait servi dans l'artillerie pendant le siége -de la ville. «Comment, lui dirent les juges, as-tu pu braver le feu, -et tirer le canon contre ta patrie?—C'était au contraire pour la -défendre, répondit-elle.» Une autre jeune fille du même âge refusait de -porter la cocarde nationale; on l'interrogeait sur son refus.—Ce n'est -point, dit-elle, la cocarde que je hais; mais, comme vous la portez, -elle déshonorerait mon front.» Un des juges fait signe au guichetier -d'attacher une cocarde au bonnet de la jeune fille. «Va, lui dit-il -ensuite, en portant celle-là tu es sauvée.» La courageuse prisonnière -se lève avec sang-froid, détache la cocarde, ne répond que par ces -mots: _Je vous la rends_, et marche au supplice. - -Une autre jeune fille, dans les transports du désespoir, entra dans -la salle du tribunal, en s'écriant: «Mes frères sont fusillés, vous -venez de faire périr mon père, je n'ai plus de famille; que faire seule -au monde? Je m'y déteste: mettez un terme à mon malheur; de grâce, -faites-moi périr.» Elle était aux genoux des juges, en leur adressant -cette prière. Ils ne purent rester insensibles à sa douleur, et la -firent retirer. - -On vit aussi des traits du plus généreux dévoûment. Des billets, dits -_papier obsidional_, avaient été fabriqués pendant le siége dans -l'imprimerie des frères Bruyset, et portaient la signature de l'aîné. -Il fut dénoncé, et mis en jugement; mais, comme il était malade, son -frère se présenta pour lui. Quand on lui demanda si la signature portée -sur les billets était bien la sienne, il se contenta de répondre, sans -autre explication: «C'est bien la signature _Bruyset_!» et, par cette -équivoque généreuse, sauva son frère, en se sacrifiant pour lui. - -Un autre Lyonnais, nommé Badger, avait un frère malade des blessures -qu'il avait reçues pendant le siége; il fut arrêté à sa place, et -conduit en prison. Un mot, un seul mot pouvait lui sauver la vie; il se -tut, fut condamné, et marcha gaîment au supplice. - -On admira aussi le courage résigné de quelques prêtres: on exterminait -impitoyablement tous ceux que l'on pouvait saisir. «Si votre devoir -est de nous condamner, disait l'un d'eux, obéissez à votre loi; la -mienne m'ordonne de mourir et de pardonner à mes ennemis.» «Crois-tu -à l'enfer? disait le président au curé d'Amplepuy.—Comment en douter, -dit-il, puisque je vous vois?» - -L'énergie de toutes ces innombrables victimes de la plus odieuse -tyrannie étonnait même ceux qui présidaient aux exécutions. Collot -d'Herbois, le plus farouche de tous, se plaignait de ce que les -Lyonnais avaient puisé, dans l'habitude des périls, l'indifférence de -la vie et même le mépris de la mort. - -Les mêmes horreurs, à quelques variantes près, furent exercées à -Bordeaux, à Marseille et dans les principales villes de France. A -Toulon, lorsque cette place eut été reprise sur les Anglais, le 19 -décembre 1793, un grand nombre de citoyens de cette ville furent -réunis sur une place, où, d'après des ordres donnés, on tira sur eux à -mitraille. Le député Fréron, qui assistait à cette terrible exécution, -se promenait froidement sur ce champ de carnage, et, s'étant aperçu que -quelques-unes des victimes avaient échappé à la mitraille, il s'écria -tout haut: _Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la république -leur pardonne_. Quelques-uns de ces malheureux se relevèrent en effet, -et l'ordre fut sur-le-champ donné de les fusiller. - - - - - MISSION DE JOSEPH LEBON, - A ARRAS, SA PATRIE. - - -Robespierre, dans sa rage révolutionnaire, ne respecta pas même -Arras, sa ville natale. Il semble même qu'il voulût la traiter -avec une sévérité toute particulière, en y envoyant Joseph Lebon, -son compatriote, l'un de ses sectateurs les plus ardens, avec la -mission d'extirper toutes les racines de l'aristocratie. Ce Joseph -Lebon, ancien membre de la congrégation de l'Oratoire, avait été -successivement maire d'Arras, administrateur du Pas-de-Calais, et en -dernier lieu, député à la convention nationale. - -Joseph Lebon ne tarda pas à se rendre digne de celui qui l'avait -choisi. Il couvrit sa patrie de sang et de carnage. Il faisait tout à -la fois parade d'apostasie, de libertinage et de cruauté, et se vantait -d'avoir acquis une réputation incomparable de scélératesse parmi les -commissaires de la convention. Effrayé de la présence des Autrichiens -dans les environs du département du Pas-de-Calais, le comité de salut -public avait investi ce proconsul de pouvoirs illimités, avec ordre de -prendre dans son énergie toutes les mesures commandées par le salut de -la république. Ces ordres ne furent que trop fidèlement suivis. De là, -tant de spoliations, de meurtres, et d'atrocités de toutes espèces. -Nous allons relater quelques-uns de ses crimes, pris entre mille plus -épouvantables les uns que les autres. - -Un jour, la dame Desvignes et sa fille, étaient assises sur le -rempart d'Arras, occupées à lire _Clarisse Harlowe_. Lebon s'approcha -d'elles sans être aperçu, lâcha un coup de pistolet à leurs oreilles, -et sans leur donner le temps de revenir de leur frayeur, poussa la -fille, la renversa, arracha le livre des mains de la mère, et menaça -de l'assommer avec le pommeau de son sabre. Il ordonna ensuite à la -jeune personne d'ôter le voile qui couvrait sa gorge, y plongea sa -main insolente, et joignant la cruauté à la lubricité, la retira -teinte de sang. Puis il enleva à ces femmes leurs boucles d'argent, -se fit remettre leur portefeuille, et y ayant trouvé quelques gravures -provenant d'un almanach, il prétendit qu'il y reconnaissait des signes -de la royauté, et les conduisit lui-même dans une maison d'arrêt. La -mère et la fille furent mises en liberté le lendemain; heureusement -pour elles que le tyran se souvint qu'il était ivre, lorsqu'il les -avait arrêtées. - -Lebon fit assassiner le sieur Duvieux-Fort, parce qu'on avait trouvé -chez lui un perroquet qui disait: _Vive le roi_. Lebon fit tenir -cette victime sous le tranchant de la guillotine, pendant le temps -qu'on lisait la nouvelle d'une victoire à la multitude assemblée. -Pour justifier la barbarie de cet acte, il disait qu'il en avait agi -ainsi, afin que les ennemis de la république mourussent avec la douleur -d'avoir été les témoins de ses triomphes. - -Deux jeunes gens, dont l'un nommé Vaillan, et l'autre, fils du maître -de poste de Lens, avaient été conduits, à dix heures du matin, sur la -place des exécutions, et garrottés au pied des échafauds. Ils restèrent -exposés pendant deux heures aux injures de la populace; on les couvrit -d'ordures, on brûla leurs habits. L'un d'eux perdit connaissance; -le bourreau lui jeta un seau d'eau sur la figure. Sept individus, -condamnés à mort, arrivèrent, et furent exécutés en leur présence. -Ces deux infortunés étaient couverts du sang des victimes. Puis le -bourreau, tenant la tête du dernier supplicié, l'approcha des lèvres -mourantes des deux patiens, qui ne furent exécutés qu'après cette -déchirante et longue agonie. - -Une pauvre villageoise allaitait un petit enfant, sur la porte de sa -chaumière; elle n'avait pas de cocarde; un des agens de Lebon lui en -fait le reproche, en la menaçant de la guillotine.—Pour ça, dit la -paysanne, dans son patois picard; je reviens des champs, je vais y -retourner; je n'ai besoin de cocarde pour travailler.—Quoi! tu réponds! -reprend l'agent; je vais à Arras, et je te ferai guillotiner.—Eh bien! -va; si tu me fais guillotiner pour ça, on a bien raison de dire qu'on -en guillotine à Arras qui sont aussi innocens que l'innocent que je -tiens dans mes bras.» L'agent rendit compte des propos de cette pauvre -femme, qui, peu de jours après, fut incarcérée et guillotinée. - -On connaît l'horrible histoire de cette infortunée à qui, pour prix de -son déshonneur, Lebon promit de rendre son mari qu'il avait destiné -au supplice. Lorsqu'elle crut revoir son époux, d'après la parole qui -lui avait été donnée, on conduisait ce malheureux à l'échafaud. Elle -court éplorée chez Lebon, croyant que cette exécution est une méprise; -le bourreau ne lui répond rien, mais lui présente dérisoirement un -assignat de cent sous, comme salaire de ses faveurs, et la met à la -porte. - -Chaque jour, après son dîner, il assistait au supplice de ses victimes. -Il fit placer un orchestre près de la guillotine, et ordonna au -tribunal, de condamner à mort tous ceux qui s'étaient distingués par -leurs richesses ou par leurs talens. Dans la salle de spectacle, il -prêchait la loi agraire, le sabre à la main. «Sans-culottes, dit-il un -jour, dénoncez hardiment, si vous voulez quitter vos chaumières; c'est -pour vous qu'on guillotine. Vous êtes pauvres; n'y a-t-il pas près de -vous quelque noble, quelque riche, quelque marchand? Dénoncez donc, et -vous aurez sa maison.» - -Une des rues de la ville qui était sa patrie fut entièrement dépeuplée -par lui. Tous ceux qui l'habitaient furent envoyés à l'échafaud. -Cambrai, et les autres villes du département, furent également les -théâtres de ses fureurs. Mais quand le régime de la terreur fut passé, -quand Robespierre eut succombé sous les coups de ses anciens complices, -des voix enhardies par quelques députés, vinrent dénoncer le misérable -Lebon, à la barre de la convention. Alors furent révélés la plupart -des actes atroces dont il s'était rendu coupable. Bourdon de l'Oise, -l'attaqua le premier: «Voilà, dit-il, le bourreau dont se servait -Robespierre.» C'est bien à lui, s'écria André Dumont, que l'on peut -dire: _Monstre, va cuver dans les enfers, le sang de tes victimes!_—Il -n'est pas étonnant, répondit Joseph Lebon, que la calomnie s'attache à -un représentant qui a sué.....—Tu as sué le sang, s'écria Poultier.—Tu -dînais avec le bourreau, ajouta Bourdon de l'Oise. - -On fait monter de quinze cents à deux mille le nombre des personnes -assassinées à Arras et à Cambrai, pendant la mission de Joseph Lebon. -Ce monstre fut puni enfin de ses crimes. Par jugement du tribunal -d'Amiens, il fut exécuté dans cette ville, le 13 vendémiaire an 4 (5 -octobre 1796). Il fut conduit à l'échafaud, revêtu d'une chemise rouge, -costume des assassins condamnés. Lorsqu'on voulut lui mettre cette -chemise, il s'écria, quoiqu'il fût ivre d'eau-de-vie: «Ce n'est pas moi -qui dois l'endosser, il faut l'envoyer à la convention, dont je n'ai -fait que suivre les ordres.» - -Il faut ajouter à ses crimes qu'il avait dérobé plus de cinq cent -mille livres, sous les scellés qu'il avait fait mettre sur les effets -des prisonniers. Ce scélérat avait trente ans, lorsque la société fut -délivrée de sa présence. - - - - - TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. - - CONDAMNATION DES GIRONDINS; - DÉTAILS SUR LEURS DERNIERS MOMENS. - MORT DE MADAME ROLAND ET DE BAILLY. - AUTRES VICTIMES. - - -L'établissement du gouvernement révolutionnaire légalisa le système de -la terreur. Le massacre des bons citoyens continua avec une effrayante -activité; mais on le subordonna à une sorte de régularité dérisoire -qui offrait quelque chose de plus formidable encore. Les hommes les -plus vils, les plus sanguinaires, avaient été choisis pour siéger -dans ce tribunal de mort. Il n'y avait aucune pitié à attendre de ces -magistrats de sang. C'était un Fouquier-Tinville qui y remplissait -les fonctions d'accusateur public, fonctions qu'il exerça avec un -acharnement sans exemple contre tout ce qui portait un nom connu, -contre tout ce qui avait acquis des droits à l'estime générale. - -Quelques traits feront encore mieux connaître cet homme sans moralité -comme sans entrailles. On avait amené devant son tribunal un citoyen -nommé Gamache; l'huissier observa qu'il n'était pas l'accusé qu'on -avait eu l'intention de traduire en justice. «Peu importe, répondit -Fouquier, celui-ci vaut autant que l'autre.» Et il l'envoya à la mort. -Rosset de Fleury avait écrit au tribunal pour lui annoncer qu'il -partageait les opinions de sa famille, qui venait de périr, et qu'il -demandait à partager son sort. Fouquier, en recevant cette lettre, -s'écria: «Ce monsieur est bien pressé; mais je suis charmé de le -satisfaire.» Fleury fut amené au tribunal, condamné comme complice de -gens qu'il n'avait jamais vus, livré au supplice, revêtu d'une chemise -rouge, comme assassin de Collot d'Herbois. Une veuve Maillet avait -été présentée aux juges au lieu de la duchesse de Maillé qu'on avait -cru arrêter. Dans l'interrogatoire, Fouquier s'aperçut de l'erreur. -«Ce n'est pas toi qu'on voulait juger, lui dit-il, mais c'est égal; -autant vaut que tu y passes aujourd'hui que demain.» Madame de -Sainte-Amarante, et sa fille, l'une des plus belles femmes de la -capitale, avaient montré le plus grand courage dans leurs réponses et -en écoutant leur arrêt. Fouquier fut irrité de leur fermeté. «Voyez, -s'écria-t-il, quel excès d'effronterie; il faut que je les voie monter -sur l'échafaud, pour m'assurer si elles conserveront leur caractère, -dussé-je me passer de dîner.» Un vieillard, paralysé de la langue, -ne pouvait répondre aux questions qui lui étaient faites. Fouquier, -apprenant la raison de son silence, répondit: «Ce n'est pas la langue -qu'il me faut, c'est la tête.» C'était lui qui disait que les jurés -venaient de faire _feu de file_, lorsqu'ils avaient condamné en masse -un grand nombre d'accusés, sans les entendre. - -Les confrères de Fouquier-Tinville étaient en tout dignes de lui. Les -Dumas et les Coffinhal le secondaient merveilleusement. On connaît -le mot féroce de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, qui, -interrogeant une femme plus que sexagénaire, et ne pouvant en obtenir -de réponse, à cause de sa surdité, dit au greffier: «Écrivez qu'elle a -conspiré _sourdement_.» On se rappelle aussi la lâcheté de Coffinhal, -qui, après avoir prononcé la sentence de mort d'un maître en fait -d'armes, lui dit: _Pare cette botte-là, si tu peux_. - -Que de victimes tombèrent sous les coups de ces juges-bourreaux! La -hache révolutionnaire n'avait pas un seul moment de repos. Les plus -illustres têtes tombaient tour à tour sur l'échafaud; les places -publiques étaient inondées de sang. Il n'entre point dans notre plan -de nous arrêter à décrire les exécutions de tant d'innocens; nous nous -bornerons à retracer les derniers momens de plusieurs de ces infortunés. - -Les girondins, ces députés éloquens et généreux qui s'étaient opposés -de toutes leurs forces au projet insurrectionnel du 10 août, qui -avaient protesté énergiquement contre les massacres, qui avaient montré -quelque pitié pour Louis XVI, qui s'étaient montrés constamment en -opposition avec toutes les mesures révolutionnaires, devaient, par -la nature même des choses, se trouver en butte à toute la rage des -jacobins. Pour assurer leur perte, on les accusa de conspiration, de -projet de guerre civile. - -La plupart de ces députés, du moins tous ceux qui avaient coopéré -activement au soulèvement de quelques provinces, n'étaient pas sous -la main de leurs ennemis. On résolut d'arrêter sans distinction tous -ceux qui leur étaient unis par l'amitié ou par la communauté d'opinion. -Vingt-un d'entre eux furent arrêtés et mis en jugement; tous à la fleur -de l'âge, dans la force du talent, quelques-uns même dans tout l'éclat -de la jeunesse et de la beauté; c'étaient Brissot, Gardien, Lasource, -Vergniaud, Gensonné, Lehardy, Mainvielle, Ducos, Boyer-Fonfrède, -Duchastel, Duperret, Carra, Valazé, Lacase, Duprat, Sillery, Fauchet, -Lesterpt-Beauvais, Boileau, Antiboul, et Vigée. - -«Gensonné était calme et froid, dit M. Thiers; Valazé, indigné et -méprisant; Vergniaud était plus ému que de coutume; le jeune Ducos -était gai; et Fonfrède, qu'on avait épargné dans la journée du 2 juin, -parce qu'il n'avait pas voté pour les arrestations de la commission -des douze, et qui, par ses instances réitérées en faveur de ses amis, -avait mérité depuis de partager leur sort, Fonfrède semblait, pour une -si belle cause, abandonner avec facilité, et sa grande fortune, et sa -jeune épouse, et sa vie.» - -On n'eut pas de peine à trouver de faux témoins pour attester la -complicité des girondins avec les massacreurs de septembre. Fabre -d'Églantine, devenu suspect, pour cause d'agiotage, avait besoin de se -populariser; il appuya cette accusation avec perfidie. Vergniaud, n'y -résistant pas davantage, s'écria avec indignation: «Je ne suis pas tenu -de me justifier de complicité avec des voleurs et des assassins.» - -Malgré leur courageuse défense, les accusés virent bientôt que leur -perte était résolue, et se préparèrent à mourir noblement. Ils se -rendirent à la dernière séance du tribunal, avec un visage serein. -Tandis qu'on les fouillait à la porte de la Conciergerie, pour leur -enlever les armes meurtrières avec lesquelles ils auraient pu attenter -à leurs jours, Valazé, donnant une paire de ciseaux à son ami Riouffe, -lui dit, en présence des gendarmes: «Tiens, mon ami, voilà une arme -défendue; il ne faut pas attenter à nos jours!» - -Le 30 octobre 1793, les jurés prononcèrent la sentence de mort qui -leur avait été imposée. En entendant cet arrêt fatal, Brissot laissa -tomber ses bras; sa tête se pencha subitement sur sa poitrine; Gensonné -voulut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne put -se faire entendre. Sillery, qui était paralytique, laissa échapper -ses béquilles, en s'écriant: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On -avait conçu quelques espérances pour les deux jeunes frères Ducos et -Fonfrède, qui avaient paru moins compromis; mais ils furent condamnés -comme les autres. Fonfrède, en embrassant Ducos, lui dit: «Mon frère, -c'est moi qui te donne la mort.—Console-toi, répondit Ducos, nous -mourrons ensemble.» L'abbé Fauchet, le visage baissé, semblait prier le -ciel; Carra conservait son air de dureté; Vergniaud montrait dans toute -sa personne quelque chose de dédaigneux et de fier; Lasource prononça -ce mot d'un ancien: «Je meurs le jour où le peuple a perdu la raison; -vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.» Le faible Boileau, le -faible Gardien, qui avaient eu la honte de charger leurs coaccusés pour -se justifier, ne furent pas épargnés. Boileau, en jetant son chapeau en -l'air, s'écria: «Je suis innocent.—Nous sommes innocens, répétèrent -tous les accusés; peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre -eux eurent le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager -la multitude à les sauver; leur tentative resta sans effet, et les -gendarmes les entourèrent pour les conduire dans leur cachot. Tout à -coup l'un des condamnés tombe à leurs pieds; ils le relèvent noyé dans -son sang; c'était Valazé, qui, en donnant ses ciseaux à Riouffe, avait -gardé un poignard, et s'en était frappé. Le farouche tribunal décida -sur-le-champ que son cadavre serait transporté sur une charrette, à -la suite des condamnés. En sortant du tribunal, ils entonnèrent tous -ensemble, par un mouvement spontané, l'hymne des Marseillais. - -«Leur dernière nuit fut sublime, dit l'historien déjà cité. Vergniaud -avait du poison, il le jeta pour mourir avec ses amis. Ils firent en -commun un dernier repas, où ils furent tour-à-tour gais, sérieux, -éloquens. Brissot, Gensonné, étaient, graves et réfléchis; Vergniaud -parla de la liberté expirante avec les plus nobles regrets, et de la -destinée humaine avec une éloquence entraînante. Ducos répéta des -vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chantèrent des -hymnes à la France et à la liberté. Le lendemain 31 octobre, une foule -immense s'était portée sur leur passage. Ils répétaient, en marchant -à l'échafaud, cet hymne des Marseillais que nos soldats chantaient -en marchant à l'ennemi. Arrivés à la place de la Révolution, et -descendus de leurs charrettes, ils s'embrassèrent en criant: _Vive -la République!_ Sillery monta le premier sur l'échafaud, et, après -avoir salué gravement le peuple, dans lequel il respectait encore -l'humanité faible et trompée, il reçut le coup fatal. Tous imitèrent -Sillery, et moururent avec la même dignité; en trente-une minutes, le -bourreau fit tomber ces illustres têtes, et détruisit ainsi en quelques -instans, jeunesse, beauté, vertu, talens. Telle fut la fin de ces -nobles et courageux citoyens, victimes de leur généreuse utopie. Ne -comprenant ni l'humanité, ni ses vices, ni les moyens de la conduire -dans une révolution, ils s'indignèrent de ce qu'elle ne voulait pas -être meilleure, et se firent dévorer par elle, en s'obstinant à la -contrarier. Respect à leur mémoire! Jamais tant de vertus, de talens, -ne brillèrent dans les guerres civiles; et il faut le dire à leur -gloire, s'ils ne comprirent pas la nécessité des moyens violens pour -sauver la cause de la France, la plupart de leurs adversaires qui -préférèrent ces moyens se décidèrent par passion plutôt que par génie. - -«Clavières, ex-ministre du parti de la gironde, fut jeté dans les -prisons de la Conciergerie peu de temps après la mort de madame Roland; -mais il eut le courage de prévenir la sentence de ses juges. Le matin -du jour où il devait paraître devant le tribunal révolutionnaire, -ses compagnons d'infortune virent avec effroi le mauvais grabat sur -lequel il était couché, et tout le pavé d'alentour, inondés de sang. -Il s'était enfoncé un large couteau dans le côté, et l'instrument de -mort pendait encore de la blessure qu'il s'était faite au milieu de la -nuit, sans qu'aucun des autres prisonniers s'en fût aperçu. «Ce qui m'a -toujours surpris, dit l'historien Beaulieu, qui se trouvait au nombre -de ces malheureux captifs, c'est que nos tyrans qui ont su tirer parti -de tant de contes absurdes pour se défaire des personnes qu'ils avaient -opprimées, n'aient pas profité de ce suicide pour nous faire couper -la tête, comme étant les meurtriers de M. Clavières, et se débarrasser -ainsi du mal qu'ils nous avaient fait.» - -A dater de la mort des girondins, le glaive révolutionnaire ne se -reposa plus. Le 10 novembre, l'intéressante et courageuse épouse de -Roland, condamnée pour cause de complicité avec les girondins, ses -anciens amis, marcha à l'échafaud, avec une fermeté digne d'eux. - -Cette femme, joignant aux grâces d'une Française l'héroïsme d'une -Romaine, portait toutes les douleurs dans son âme. Son époux qu'elle -respectait et chérissait à l'égal d'un père, était obligé de cacher -sa tête menacée; elle éprouvait pour l'un des girondins proscrits une -passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle laissait une -fille, jeune et orpheline, confiée à des ennemis. Tous ces pénibles -sacrifices devaient rendre bien douloureux les derniers instans de sa -vie. Néanmoins, elle entendit son arrêt avec une sorte d'enthousiasme, -sembla inspirée depuis le moment de sa condamnation jusqu'à celui -de son exécution, et excita, chez tous ceux qui la virent, une -espèce d'admiration religieuse. Elle alla à l'échafaud vêtue en -blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces d'un compagnon -d'infortune qui devait périr avec elle, et qui n'avait pas le même -courage; deux fois même elle parvint à lui arracher un sourire. Arrivée -sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la liberté, -en s'écriant: «_ô Liberté! que de crimes on commet en ton nom!_» Elle -subit ensuite la mort avec un courage inébranlable. - -Le mari de cette femme célèbre s'était réfugié aux environs de Rouen. -En apprenant sa fin tragique, il ne voulut pas lui survivre. Il quitta -la maison ou on lui donnait l'hospitalité; et, pour ne compromettre -personne, il vint se donner la mort sur la grande route. On le trouva -percé au cœur d'un coup d'épée, et gisant auprès d'un arbre contre -lequel il avait appuyé l'arme homicide. - -«Ainsi, dit M. Thiers, dans cet épouvantable délire qui rendait -suspects et le génie, et la vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait -de plus noble, de plus généreux en France, périssait ou par le suicide -ou par le fer des bourreaux! - -«Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout -plus lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de -Bailly. Déjà on avait pu voir, à la manière dont il avait été traité -dans le procès de la reine, comment il serait accueilli au tribunal -révolutionnaire. La scène du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi -martiale et la fusillade qui s'en était suivie, étaient les événemens -le plus souvent et le plus amèrement reprochés au parti constituant; -c'était sur Bailly, l'ami de Lafayette, c'était sur le magistrat qui -avait fait déployer le drapeau rouge, qu'on voulait punir tous les -prétendus forfaits de la constituante. Il fut condamné, et dut être -exécuté au Champ-de-Mars, théâtre de ce qu'on appelait son crime. -Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et pluvieux, qu'eut -lieu son supplice. Conduit à pied, et au milieu des outrages d'une -populace barbare qu'il avait nourrie pendant qu'il était maire, il -demeura calme et d'une sérénité inaltérable. Pendant le long trajet -de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le visage -le drapeau rouge qu'on avait retrouvé à la mairie, enfermé dans un -étui en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il semblait toucher au -terme de son supplice; mais un des forcenés, attachés à le poursuivre, -s'écrie qu'il ne faut pas que le champ de la fédération soit souillé de -son sang. Alors, on se précipite sur la guillotine, on la transporte -avec le même empressement qu'on mit autrefois à creuser ce même champ -de la fédération; on court l'élever enfin sur le bord de la Seine, -sur un tas d'ordures, et vis-à-vis le quartier de Chaillot, où Bailly -avait passé sa vie et composé ses ouvrages. Cette opération dura -plusieurs heures. Pendant ce temps, on lui fait parcourir plusieurs -fois le Champ-de-Mars. La tête nue, les mains derrière le dos, il -se traîne avec peine. Les uns lui jettent de la boue, d'autres lui -donnent des coups de pieds ou de bâton. Accablé, il tombe, on le -relève de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqué à ses membres un -tremblement involontaire. «Tu trembles, lui dit un soldat.—Mon ami, -répond le vieillard, c'est de froid.....» Après plusieurs heures de -cette torture, on lui brûle sous le nez le drapeau rouge; le bourreau -s'empare de lui enfin, et on nous enlève encore un savant illustre, et -l'un des hommes les plus vertueux qui aient honoré notre patrie. - -«Depuis ce temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, -ajoute l'historien, la vile populace n'a pas changé; toujours brusque -en ses mouvemens, tantôt elle élève l'autel de la patrie, tantôt elle -dresse des échafauds, et n'est belle et noble à voir que lorsque, -entraînée dans les armées, elle se précipite sur les bataillons -ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses crimes à la liberté; car, -sous le despotisme, elle fut toujours aussi coupable que sous la -république. Mais invoquons sans cesse les lumières et l'instruction -pour ces barbares pullulant au fond des sociétés, et toujours prêts à -les souiller de tous les crimes, à l'appel de tous les pouvoirs, et -pour le déshonneur de toutes les causes.» - -Les années 1793 et 1794 offrirent peu de journées qui ne fussent -souillées du sang de quelques citoyens; tantôt c'étaient d'innocentes -victimes étrangères à toutes les factions, et que leur nom et leurs -vertus désignaient aux bourreaux; tantôt c'étaient les hommes d'un -parti immolés par ceux d'un parti vainqueur. Ainsi, quand tous les -partis modérés furent abattus, on vit celui de la montagne, qui avait -organisé le terrible systême de la terreur, se décimer lui-même, et -envoyer successivement à la mort ses membres les plus influens. Ceux -qui avaient fait tomber tant de têtes au nom de la liberté, finirent -presque tous par porter la leur sur l'échafaud, au nom de la justice et -de l'humanité, qui demandaient vengeance. Les Hébert, les Chaumette, -les Danton, les Chabot, les Couthon, les Saint-Just, les Robespierre, -long-temps complices, puis devenus ennemis, tombèrent tour à tour, et -laissèrent enfin respirer la patrie. - -Mais, avant la journée du 9 thermidor, qui vit porter le coup décisif -à la tyrannie toute sanguinaire de Robespierre et de ses agens, que de -sang innocent versé! Que d'illustres proscrits! Combien de milliers -de Français entassés dans les prisons! La nation semblait avoir été -mise en coupe réglée. Le vénérable Malesherbes, ce courageux défenseur -de l'infortuné Louis XVI, cet homme vertueux, qui, comme le dit M. -de Chateaubriand, au milieu de la corruption des cours, avait su -conserver, dans un rang élevé, l'intégrité du cœur et le courage -du patriote, fut condamné avec toute sa famille, au nombre de près -de vingt personnes. Ainsi, le protecteur et l'ami de Jean-Jacques -Rousseau, celui qui, dans le cours d'une longue vie, s'était fait -un devoir de prendre la défense de l'opprimé contre l'oppresseur, -et qui, de même qu'il avait protégé le dernier individu du peuple -contre la tyrannie des grands, avait osé plaider la cause d'un roi -innocent contre des despotes démagogues, vint terminer sur l'échafaud -ses soixante-douze années de probité. Il marcha à la mort avec la -sérénité et la gaîté d'un sage. Ayant fait un faux pas en sortant de -la prison pour aller au supplice, il avait dit: «Ce faux pas est d'un -mauvais augure; un Romain serait rentré chez lui.» «Ah! s'écrie M. de -Chateaubriand en rappelant ces lamentables événemens, il était donné à -notre siècle de contempler le vénérable magistrat revêtu de la chemise -rouge, monté sur un tombereau sanglant, et mené à la guillotine entre -sa fille, sa petite-fille et son petit-fils, aux acclamations d'un -peuple ingrat dont il avait tant de fois pleuré la misère.» - -Aux Malesherbes avaient été joints vingt-deux membres du parlement. -Le parlement de Toulouse fut immolé presque tout entier. Enfin, les -fermiers-généraux furent mis en jugement à cause de leurs anciens -marchés avec le fisc. On leur prouva que ces marchés renfermaient des -conditions onéreuses à l'État; et le tribunal révolutionnaire les -envoya à l'échafaud pour de prétendues exactions sur le tabac, sur le -sel, etc. Dans le nombre était un savant illustre, le célèbre chimiste -Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour écrire une -découverte. - -Devant le tribunal révolutionnaire, comme lors du massacre des prisons, -on peut remarquer des traits sans nombre de générosité. - - On a vu des enfans s'immoler pour leurs pères, - Des frères disputer le trépas à leurs frères. - -Loizerolles, ancien conseiller du roi, avait été enfermé à -Saint-Lazare, ainsi que son fils. Le 7 thermidor (26 juillet 1794), -l'huissier du tribunal arrive, tenant en main sa liste mortuaire; il -appelle Loizerolles fils. Ce jeune homme dormait; son père n'hésite pas -à se présenter en sa place. Le lendemain, il comparaît à l'audience -avec vingt-cinq autres compagnons d'infortune, entend son arrêt de mort -sans pâlir, et va consommer en silence son héroïque sacrifice. - -Parmi les femmes qui honorèrent leur mort par un courage plus -qu'humain, on peut citer les carmélites de Royal-Lieu, près de -Compiègne: elles furent condamnées toutes ensemble par le tribunal -révolutionnaire. Enchaînées sur la fatale charrette, et conduites à -travers un peuple furieux, elles chantaient le _Salve Regina_ avec la -même tranquillité que si elles avaient encore été dans leur église. -Lorsqu'une d'elle fut montée à l'échafaud, les autres continuèrent leur -chant religieux, et ce pieux concert ne fut interrompu que lorsque -l'abbesse, qui fut exécutée la dernière, reçut le coup mortel. Le -courage sublime de ces religieuses avait tellement frappé et attendri -le peuple, que, dès ce moment, il cessa d'applaudir aux exécutions. - -Le même jour et au même instant, deux victimes dont la mémoire est -chère aux amis des beaux vers, André Chénier et Roucher, auteur du -poème des _Mois_, tous deux amis d'enfance, se retrouvèrent sur la -fatale charrette. Que de regrets ils exprimèrent l'un sur l'autre! -«Vous! disait Chénier, le plus irréprochable de nos citoyens, un père, -un époux adoré; c'est vous qu'on sacrifie!—Vous! répliquait Roucher, -vous, vertueux jeune homme, on vous mène à la mort, brillant de génie -et d'espérance!—Je n'ai rien fait pour la postérité, répondit Chénier.» -Puis, en se frappant le front, on l'entendit ajouter: _Pourtant j'avais -quelque chose là_. Ces deux poètes parlèrent de poésie à leurs derniers -momens, et récitèrent des vers de Racine pour étouffer les clameurs de -cette foule barbare qui insultait à leur courage et à leur infortune. -Roucher, le matin même de l'exécution avait fait faire son portrait, et -mis au bas ces vers, adressés à sa femme et à ses enfans: - - Ne vous étonnez pas, objets charmans et doux: - Si quelqu'air de tristesse obscurcit mon visage; - Quand un savant crayon dessinait cette image, - On dressait l'échafaud, et je pensais à vous! - - - - -CARRIER A NANTES. - - -Les Robespierre, les Marat, les Couthon, les Saint-Just et plusieurs -autres de leurs complices, étaient les principaux auteurs et -propagateurs de l'effroyable système de la terreur; mais ils avaient -en sous-ordre pour mettre à exécution leurs mesures sanguinaires, des -monstres dignes de réaliser leurs conceptions infernales, et qui, -s'ingéniant à trouver de nouveaux moyens de destruction, semblaient -s'être chargés à l'entreprise de l'extermination des hommes. Déjà l'on -a vu les traits les plus saillans de quelques-uns de ces êtres hideux, -nés pour jeter l'épouvante dans la société. Tous, sans contredit, se -sont souillés de crimes et d'atrocités; mais le féroce Carrier, au -milieu de tous ces scélérats, est resté, pour ainsi dire, hors de pair, -et il sera facile de prouver par des faits, que sa sinistre célébrité -ne fut nullement usurpée. - -Carrier était procureur à Aurillac, à l'époque de la révolution. Le -zèle révolutionnaire de ce jeune démagogue, mérita de fixer les regards -des féroces meneurs de la révolution, et il ne tarda pas à devenir un -de leurs séïdes les plus dévoués. Nantes fut le quartier-général de ses -exécutions et de ses horreurs. - -Nous allons emprunter à l'_Histoire de la révolution_, de M. Thiers, -quelques fragmens qui sont de nature à faire connaître cet exécrable -brigand. «Carrier, dit-il, avait été envoyé à Nantes, pour y punir la -Vendée.» Carrier, jeune encore, était un de ces êtres médiocres et -violens qui, dans l'entraînement des guerres civiles, deviennent des -monstres de cruauté et d'extravagance. Il débuta par dire, en arrivant -à Nantes, qu'il fallait tout égorger, et que, malgré la promesse de -grâce faite aux Vendéens qui mettraient bas les armes, il ne fallait -accorder quartier à aucun d'entre eux. Les autorités constituées ayant -parlé de tenir la parole donnée aux rebelles: «Vous êtes des j... -f....., leur dit Carrier; vous ne savez pas votre métier; je vous ferai -tous guillotiner.» Et il commença par faire fusiller et mitrailler par -troupes de cent et deux cents, les malheureux qui se rendaient. Il -se présentait à la société populaire, le sabre à la main, l'injure à -la bouche, menaçant toujours de la guillotine. Bientôt cette société -ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les autorités -à un tel point, qu'elles n'osaient plus paraître devant lui. Un jour, -elles voulaient lui parler des subsistances; il répondit aux officiers -municipaux que ce n'était pas son affaire; que le premier b..... qui -lui parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tête à bas, et -qu'il n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insensé -ne croyait avoir d'autre mission que celle d'égorger. - -«Il voulait punir à la fois, et les Vendéens rebelles, et les Nantais -fédéralistes, qui avaient essayé un mouvement en faveur des girondins, -après le siége de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient -échappé au massacre du Mans et de Savenay, arrivaient en foule, chassés -par les armées qui les pressaient de tous côtés. Carrier les faisait -enfermer dans les prisons de Nantes, et en avait accumulé là près de -dix mille. Il avait ensuite formé une compagnie d'assassins, qui se -répandaient dans les campagnes des environs, arrêtaient les familles -nantaises, et joignaient les rapines à la cruauté. Carrier avait -d'abord institué une commission révolutionnaire, devant laquelle il -faisait passer les Vendéens et les Nantais. Il faisait fusiller les -Vendéens, et guillotiner les Nantais, suspects de fédéralisme ou de -royalisme. Bientôt il trouva la formalité trop longue, et le supplice -de la fusillade, sujet à des inconvéniens. Ce supplice était lent; il -était difficile d'enterrer les cadavres; souvent ils restaient sur le -champ du carnage, et infectaient l'air à tel point, qu'une épidémie -régnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes, suggéra une -affreuse idée à Carrier; ce fut de se débarrasser des prisonniers en -les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai, chargea une -gabarre, de quatre-vingt-dix prêtres, sous prétexte de les déporter, -et la fit échouer à quelque distance de la ville. Ce moyen trouvé, il -se décida à en user plus largement. Il n'employa plus la formalité -dérisoire de faire passer les condamnés devant une commission; il les -faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux -cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux, on les transportait -sur de petits bâtimens préparés pour cette horrible fin. On jetait -les malheureux à fond de cale; on clouait les sabords, on fermait -l'entrée des ponts avec des planches; puis les exécuteurs se retiraient -dans des chaloupes, et des charpentiers, placés dans des batelets, -ouvraient les flancs des bâtimens à coups de hache, et les faisaient -couler bas. Quatre ou cinq mille individus périrent de cette manière -affreuse. Carrier se réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif -et plus salubre de délivrer la république de ses ennemis. Il noya, -non seulement des hommes, mais un grand nombre de femmes et d'enfans. -Lorsque les familles vendéennes s'étaient dispersées, après la déroute -de Savenay, une foule de Nantais avaient recueilli des enfans pour les -élever. «Ce sont des louveteaux, dit Carrier;» et il ordonna qu'ils -fussent restitués à la république. Ces malheureux enfans furent noyés -pour la plupart. - -«La Loire était chargée de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre, -soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyés. Les oiseaux de -proie couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de débris -humains; les poissons étaient repus d'une nourriture qui en rendait -l'usage dangereux, et la municipalité avait défendu d'en pêcher. A ces -horreurs se joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu -des désastres, Carrier, toujours bouillant de colère, défendait le -moindre mouvement de pitié, saisissait au collet, menaçait de son sabre -ceux qui venaient lui parler, et, avait fait afficher que quiconque -viendrait solliciter pour un détenu serait jeté en prison. Heureusement -le comité de salut public venait de le remplacer, car il voulait bien -l'extermination, mais sans extravagance. On évalue à quatre ou cinq -mille les victimes de Carrier. La plupart étaient des Vendéens.» - -Carrier avait à ses ordres une bande de forcenés, à laquelle il avait -donné le nom de _compagnie Marat_. Ces assassins parcouraient la ville -et les campagnes, enlevant ou égorgeant tous les individus qu'ils -rencontraient sans distinction d'âge ni de sexe. Carrier avait donné -pour auxiliaire à cette troupe meurtrière une compagnie de nègres, -dont la figure ajoutait encore à l'effroi qu'inspirait leur mission. -Ces noirs étaient spécialement chargés de poursuivre et d'arrêter les -enfans et les femmes. Le nommé Pinard, qui les commandait, s'adressait -de préférence aux femmes; il assouvissait sur elles sa brutalité -lubrique, et les faisait ensuite égorger. On trouve dans un mémoire -publié sur ces horreurs, qu'on massacra un jour cinq cents enfans, dont -le plus âgé n'avait pas quatorze ans. Ces petits infortunés se jetaient -entre les jambes des assassins, demandaient la vie à mains jointes, -et recevaient la mort. Un enfant de treize ans, qu'on avait envoyé à -la guillotine, demandait au bourreau, avec la naïveté de son âge: _me -feras-tu bien du mal_? Le misérable, déconcerté, ajusta mal sa machine; -le coup porta sur la tête de l'enfant, et l'intéressante victime vécut -encore quelques instans. - -Parmi les soldats de la compagnie Marat, se trouvait un pauvre -montagnard d'Auvergne, ancien porteur d'eau, à qui une dame Lefèvre -avait rendu des services, dans le temps qu'elle habitait Paris. Cette -dame avait vu sa famille décimée pendant la guerre de la Vendée; son -fils et son mari avaient été tués par les révolutionnaires; sa fille, -après avoir été violée, avait été assassinée; elle-même était tombée -avec une foule d'autres, entre les mains des bandits de Carrier, -qui allaient la précipiter dans la Loire. Parmi les hommes chargés -de cette exécution, se trouvait le porteur d'eau: il entend nommer -madame Lefèvre, se retourne, la considère. «Vous vous appelez madame -Lefèvre?—Hélas! oui.—Vous demeuriez à Paris, près Saint-Sulpice?—C'est -moi-même.—Citoyens, la citoyenne Lefèvre n'est pas une _brigande_, -c'est une bonne patriote.....» Et aussitôt il coupe avec son sabre -la corde qui l'attache avec les autres victimes, et la prend sous sa -protection. La dame Lefèvre implora le porteur d'eau en faveur de sa -voisine qui n'était pas plus _brigande_ qu'elle; mais l'Auvergnat, lui -ayant fait observer que c'était le moyen de se perdre et de le faire -périr lui-même, elle n'insista plus. - -Le chef de tous ces cannibales, l'inventeur de toutes ces mesures -infernales, l'ordonnateur de toutes ces terribles exterminations, -Carrier, allait quelquefois dîner à bord des navires, pour s'assurer -du succès de ses opérations. Là, il faisait boire ses agens, et -s'enivrait avec eux. _Buvons_, disait-il, _à la santé des calotins qui -ont bu à la grande tasse_. - -Lorsque ce monstre fut traduit à son tour devant la justice, le 16 -octobre 1794, il fut accusé par Philippe Fronjoly, et plusieurs autres -témoins, d'avoir provoqué les _mariages républicains_, qui consistaient -à suspendre pendant une demi-heure, un jeune homme avec une jeune -femme, à leur donner ensuite un coup de sabre sur la tête, et à les -précipiter enfin dans l'eau. - -On trouve aussi une autre déposition dans cette procédure. Un témoin, -nommé Naudy, déclara que, se trouvant un jour chez Carrier avec -quelques généraux, il entendit Grandmaison leur dire: «En voilà deux -mille huit cents d'expédiés;» et sur la demande d'une explication de ce -propos, Carrier répondit: «Quoi! vous n'entendez pas ce que cela veut -dire? C'est que j'en ai fait descendre deux mille huit cents dans la -_baignoire nationale_.» - -Toutes les horreurs que nous venons de raconter, ont été fidèlement -décrites par le chantre de _la Pitié_. - - Partout, la soif du meurtre et la faim du carnage. - Les arts, jadis si doux, le sexe, le jeune âge, - Tout prend un cœur d'airain: la farouche beauté - Préfère à notre scène un cirque ensanglanté; - Le jeune enfant sourit aux tourmens des victimes; - Les arts aident le meurtre, et célèbrent les crimes. - Que dis-je? la nature, ô comble de nos maux! - De tous ses élémens seconde nos bourreaux. - Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie; - Le feu dans les hameaux promène l'incendie; - Et la terre, complice, en ses avides flancs, - Recèle par milliers les cadavres sanglans! - A peine elle a peuplé ses cavernes profondes, - La mort, infatigable, a volé sur les ondes. - Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups; - Le baptême de sang est achevé pour vous. - Par un art tout nouveau, des nacelles perfides - Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides. - Et, le jour et la nuit, l'onde porte aux échos - Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots. - Ailleurs, la cruauté, fière d'un double outrage, - Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage; - Et submerge, en riant de leurs civiques nœuds, - Les deux sexes unis par un hymen affreux. - O Loire! tu les vis, ces hymens qu'on abhorre, - Tu les vis, et tes flots en frémissent encore! - Cependant, le trépas s'accuse de lenteur: - Eh bien! ange de mort, ange exterminateur, - Va, joins les feux aux flots, joins le fer à la foudre; - Maisons, ville, habitans, que tous soit mis en poudre; - Qu'enchaînés par milliers, femmes, enfans, vieillards, - Jonchent le sol natal de leurs membres épars. - Là, repose tes yeux sur ce vaste carnage; - Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage, - Quelque coupable encor peut-être est échappé. - Annonce le pardon; et, par l'espoir trompé, - Si quelque malheureux, en tremblant, se relève, - Que la foudre redouble, et que le fer achève. - Français, vous pleurerez un jour ces attentats. - Oui, vous les pleurerez; mais vous n'y croirez pas. - -Au reste, ainsi que Joseph Lebon, et plusieurs autres scélérats de la -même espèce, le Néron de la ville de Nantes, reçut le salaire de ses -forfaits. Il fut condamné à mort, après une procédure qui révéla des -atrocités presque incroyables, et qui ne furent que trop bien prouvées. -La France commençait à respirer. Le système de la terreur, après la -chute de Robespierre et des siens, était resté sans appui, pour le -repos du genre humain. - - - - - ASSASSINAT DU REPRÉSENTANT FÉRAUD. - - COURAGE IMPASSIBLE DE BOISSY-D'ANGLAS. - - -Fouquier-Tinville, cet accusateur public si dévoué aux ardeurs -sanguinaires des Robespierre et des Couthon, venait d'être condamné à -mort avec plusieurs jurés du tribunal révolutionnaire, pour la manière -atroce dont il avait exercé ses fonctions. Le supplice de ce misérable -avait poussé l'irritation des soi-disans patriotes au plus haut degré. -Ils étaient décidés à une tentative désespérée. - -Le 1er prairial an III (20 mai 1795), fut choisi pour porter ce coup -qui devait être décisif. Il s'agissait, comme dans tous les mouvemens -de ce genre, d'une insurrection à organiser. On mit les femmes en -avant, parce que, disait-on, la force armée n'oserait pas tirer sur des -femmes; on les fit suivre par un rassemblement immense. On voulait -entourer la convention d'une telle multitude qu'elle ne pût être -secourue, et la forcer de rappeler Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois -et Barrère, tous trois les dignes compagnons des plus fameux -terroristes; en un mot, exiger l'élargissement de tous les patriotes -renfermés et la remise en vigueur de la constitution de 1793, avec tous -ses accessoires. - -Le tumulte était général dans les faubourgs et dans plusieurs -quartiers. Les patriotes sonnaient le tocsin de tous les côtés, -battaient la générale et tiraient le canon. Les sections qui étaient -dans le complot s'étaient formées de grand matin, et marchaient déjà -en armes bien avant que les autres eussent été averties. Bientôt la -salle de l'assemblée est assiégée; toutes les issues sont fermées. Les -députés, accourus en toute hâte, étaient à leurs places. En voyant la -convention ainsi entourée, un membre s'écria qu'elle saurait mourir à -son poste. Aussitôt tous les députés se levèrent en répétant: _Oui! -oui!_ En même temps la foule croissait sans interruption au-dehors; un -essaim de femmes se précipite dans les tribunes, en foulant aux pieds -ceux qui les occupent, et en criant: _Du pain! du pain!_ les unes -montrent le poing à l'assemblée, les autres rient de sa détresse. Le -tumulte devient général; on couvre de huées la voix du président, qui -s'efforce vainement de rétablir le silence. La multitude armée enfonce -une des portes de l'assemblée. Une escorte de fusiliers et plusieurs -jeunes gens, qui s'étaient munis de fouets de poste, escaladent les -tribunes, et en font sortir les femmes, en les chassant à coups de -fouet. Elles fuient, en poussant des cris épouvantables. - -Mais bientôt la foule armée, qui vient d'enfoncer une porte, pénètre -au sein de la convention; d'abord elle est refoulée, puis elle revient -à la charge. Enfin, on parvient à repousser sans blessure la multitude -des assaillans, qui cèdent à la vue du fer. - -Cependant la foule augmentait sans cesse autour de la salle; elle -ne tarde pas à faire un nouvel effort. Le combat s'engage au milieu -même de l'assemblée; les défenseurs de la convention croisent la -baïonnette; de leur côté, les assaillans font feu, et les balles -viennent frapper les murs de la salle. Les députés se lèvent en criant: -_Vive la république!_ Les coups de feu redoublent; on charge, on se -mêle, on sabre. Un jeune député, plein de courage et de dévoûment, -Féraud, récemment arrivé de l'armée du Rhin, et courant depuis quinze -jours autour de Paris pour hâter l'arrivage des subsistances, vole -au devant de la foule, et la conjure de ne pas pénétrer plus avant. -«Tuez-moi, s'écrie-t-il en découvrant sa poitrine; vous n'entrerez -qu'après avoir passé sur mon corps.» En effet, il se couche à terre, -pour essayer de les arrêter; mais ces furieux, sans l'écouter, passent -sur son corps, et courent vers le bureau. Des femmes ivres, des hommes -armés de sabres, de piques, de fusils, portant sur leurs chapeaux ces -mots: _Du pain! la constitution de 93_, inondent la salle; les uns -vont occuper les banquettes inférieures, abandonnées par les députés; -les autres remplissent le parquet; quelques-uns se placent devant le -bureau, ou montent par les petits escaliers qui conduisent au fauteuil -du président. Un jeune officier des sections, nommé Mally, placé sur -les degrés du bureau, arrache à l'un de ces hommes l'écriteau qu'il -portait sur son chapeau. On tire aussitôt sur lui, et il tombe blessé -de plusieurs coups de feu. Dans ce moment, toutes les baïonnettes, -toutes les piques se dirigent sur le président; on enferme sa tête dans -une haie de fer; c'était Boissy-d'Anglas; il demeure calme et ferme. -Au même instant, les factieux couchent en joue le président. Féraud -veut escalader la tribune, et s'élance pour faire à Boissy-d'Anglas -un rempart de son corps. Un des factieux essaie de le retenir par -l'habit; un officier, pour dégager Féraud, assène un coup de poing à -l'homme qui le retenait; ce dernier répond au coup de poing par un -coup de pistolet qui atteint Féraud, à l'épaule. L'infortuné jeune -homme tombe dangereusement blessé; les rebelles s'emparent de sa -personne, l'accablent de coups; on l'entraîne, on le foule aux pieds, -on l'emporte hors de la salle, et on livre son corps à la populace. Un -écrivain, témoin oculaire de cette horrible scène, assure que Féraud -fut victime d'une méprise de noms. On le prit pour Fréron, que les -prétendus patriotes regardaient comme le chef des réactionnaires. - -Boissy-d'Anglas demeura calme et impassible au milieu de cette scène de -violence et d'atrocités. Plusieurs fois sa voix courageuse entreprit -de se faire entendre, mais soudain elle était couverte par des cris -mille fois répétés: _Du pain, du pain! Coquin, qu'as-tu fait de notre -argent? La constitution de 1793!_ Plusieurs députés veulent parler; -ils ne peuvent obtenir la parole; le tumulte recommence et dure encore -plus d'une heure. Pendant cet intervalle, on apporte une tête au bout -d'une baïonnette; on la regarde avec effroi, on ne peut la reconnaître. -Les uns disent que c'est celle de Fréron, d'autres disent que c'est -celle de Féraud. C'était celle de Féraud en effet, que les brigands -avaient placée au bout d'une baïonnette. Ils promènent cet horrible -trophée dans la salle, au milieu des hurlemens de la multitude; ils la -présentent au président Boissy-d'Anglas, qui devient de nouveau l'objet -de leur fureur. Boissy-d'Anglas s'incline avec respect devant la tête -de son malheureux collègue. Il est de nouveau en péril; sa tête est -entourée de baïonnettes; on le couche en joue de tous côtés; mille -morts le menacent. - -Cette périlleuse présidence dura six heures entières. Boissy-d'Anglas, -épuisé de fatigues, céda le fauteuil à son collègue Vernier. La -salle ne put être évacuée entièrement qu'à minuit et à force ouverte. -Plusieurs des représentans qui avaient favorisé cette insurrection -furent sévèrement punis par la convention, qui dès lors, n'eut plus -rien à craindre du parti patriote. Aucune journée de la révolution -n'avait présenté un spectacle si terrible. Jamais jusque là, le siége -de la représentation nationale n'avait été envahi, ensanglanté par -un combat, traversé par les balles, et souillé par l'assassinat d'un -représentant du peuple. - -Nous terminerons ici cette suite de tableaux qui nous ont été fournis -par l'histoire de nos troubles révolutionnaires. Il nous eût été facile -de les multiplier à l'infini; car nous n'avons pu signaler que quelques -faits entre des milliers. Il nous aurait fallu plusieurs volumes pour -mentionner tout ce qui mériterait de l'être. Divers ouvrages existent, -où l'on trouvera les détails les plus minutieux sur les malheurs de -chaque famille, à cette désastreuse époque; nous citerons entre autres, -les _Martyrs de la Révolution_, ouvrage publié par un respectable -ecclésiastique. - -Du reste, les scènes que nous avons détachées de ce grand drame -donneront quelqu'idée des forfaits qui ont accompagné notre -régénération politique; on peut les regarder comme des monumens -épouvantables de nos désordres, et l'on ne saurait trop les mettre -en lumière, dans un moment où toutes les jeunes têtes ne rêvent que -changemens et révolutions. - - - - - LOUIS FRANÇOIS TILLOY, - ACCUSÉ DU MEURTRE DE SA FEMME. - - -Louis-François Tilloy, était marié depuis quinze mois avec Catherine -Toupet. Cet homme, travaillant chez le sieur Prévost, en qualité de -compagnon cultivateur, ou de garçon de charrue, ne pouvait venir -coucher chez lui que tous les quinze jours. Il avait son domicile à -Gombremez, commune de Saulty, arrondissement d'Hesdin. - -Le 19 germinal, an 5 (8 avril 1797), veille du jour correspondant au -dimanche des Rameaux, Tilloy ne retourna point chez lui, parce qu'il -y était allé le samedi précédent, et que c'était le tour d'un autre -ouvrier de la ferme; mais le lendemain, il fut libre de s'absenter -jusqu'à midi. Il part, son déjeûner à la main, et gagne, en mangeant, -sa chaumière. Il y arrive avant huit heures, et trouve sa femme -levée, occupée à allaiter un fils de cinq mois, gage de leur mutuelle -tendresse. Tilloy les embrasse tour à tour, prend sa bêche, et s'en va -fouir un enclos éloigné de sa maison, et séparé d'elle par une ferme et -deux rues garnies de haies vives. - -Il y avait à peine une heure qu'il était parti pour cette occupation, -lorsqu'un individu, profitant de son absence, de la circonstance d'une -fête solennelle, et de l'heure à laquelle les rues et les campagnes -sont désertes à cause de l'office divin, s'introduit dans la maison de -Tilloy, et entraîne sa femme dans une chambre voisine, servant depuis -quelque temps d'étable à vaches. - -Catherine Toupet n'avait que vingt-quatre ans; elle avait toute la -fraîcheur de la jeunesse. Cet individu voulait assouvir sa brutalité -sur cette jeune femme, qui, sans doute, avait fixé ses regards -luxurieux. Catherine Toupet se défend avec toute l'énergie de la vertu, -avec toute l'indignation de la pudeur; sa résistance ne fait qu'irriter -son brutal agresseur. Furieux, il saisit une coignée qu'il aperçoit, et -en frappe sa victime. Elle chancelle et tombe; mais bientôt, ranimant -son courage, et réunissant les forces qui lui restent encore, elle -tire de sa poche un couteau à manche de corne de cerf, et veut s'en -servir contre son bourreau, lorsque celui-ci le lui arrache de la main, -et la frappe de plusieurs coups. - -Bientôt l'assassin fuit, laissant à terre, baignée dans son sang, la -femme qu'il n'a pu tout-à-fait déshonorer. Catherine Toupet, malgré son -état d'épuisement, a encore le courage de se traîner jusqu'aux portes -de la maison et de les fermer au verrou, afin de prévenir le retour de -son infâme assassin, dont elle redoute la fureur et la rage. - -Cependant vers les dix heures trois quarts, Tilloy quitte son ouvrage, -pour la fin duquel il faut l'emploi de deux matinées, et il retourne -chez lui. Il se présente à la porte de la rue, il la trouve fermée; -celle du jardin l'est aussi. Il va chez une voisine demander si sa -femme est sortie; on lui répond que non. Il revient à la fenêtre du -jardin, y frappe, et ne tarde point à entendre quelque bruit; c'était -sa femme qui se traînait péniblement. Elle ouvre..... Quel spectacle -pour Tilloy! Il voit sa femme blessée à la tête, à la gorge, et perdant -son sang. Il cède alors aux premiers mouvemens de la douleur et de -l'effroi. Il court chez ses voisins, en poussant des cris lamentables. -Bientôt sa maison est pleine; tout le village s'y trouve rassemblé. - -Tilloy aperçoit sur la table, le couteau à manche de corne de cerf; il -le prend machinalement, sans réflexion, et le met dans sa poche. Il est -à présumer que ce couteau avait été ramassé et lavé par quelques-unes -des voisines. - -Bientôt l'agent municipal et son adjoint arrivent; ils interrogent -Catherine Toupet; ils en reçoivent la déclaration qu'un _inconnu est -entré chez elle, et l'a arrangée de cette manière_; qu'il l'a entraînée -dans la chambre servant d'étable à vaches, et que c'est là qu'il lui -a porté les coups. Elle ajoute que l'inconnu était vêtu d'une veste -blanche, et laisse entrevoir qu'il avait voulu jouir d'elle malgré sa -volonté. - -Le brigadier de la gendarmerie à la résidence de l'Albret arrive, -accompagné de gendarmes; ils dressent procès-verbal, et reçoivent -de Catherine Toupet la même déclaration; mais elle y exprime plus -ouvertement l'attentat à sa pudeur. - -Le juge de paix du canton se transporte plus tard au domicile de -Tilloy, et Catherine Toupet lui tient le même langage. Cependant, -d'après le rapport qu'on fait à ce magistrat que Tilloy avait été -trouvé porteur du couteau de sa femme, et sur la déclaration faite par -deux gendarmes, le juge de paix décerna un mandat d'arrêt contre ce -jeune homme, et le jury prononça qu'il y avait lieu à accusation. - -La malheureuse Catherine Toupet ne tarda pas à succomber à la gravité -de ses blessures. Une instruction fut entamée à l'occasion de cet -assassinat. Plusieurs témoins à charge furent entendus, entre autres -les deux gendarmes qui avaient été préposés à la garde de Tilloy, -immédiatement après son arrestation, et la femme Lobel, mendiante, -qui fut soupçonnée d'avoir été subornée. Cette mendiante déposa que, -s'étant présentée le jour de l'assassinat à la porte de François -Tilloy, pour demander l'aumône, l'accusé lui avait dit rudement: _Il -n'y a point ici de pain pour toi_; qu'elle était revenue sur ses pas, -avait écouté à la porte, et avait entendu prononcer les mots: _Tu n'es -qu'un jaloux_, auxquels on répondait: _Tais-toi, car je te tuerai_. - -Mais, comme le remarquait le défenseur de Tilloy, si la femme Lobel a -vu et entendu, pourquoi ne s'est-elle point présentée devant le juge -de paix, ou au moins devant le directeur du jury? N'est-elle pas aussi -reprochable, comme ayant pu déposer _ab irato_, et pour se venger -de ce que Tilloy lui avait refusé l'aumône? Pourquoi, d'ailleurs, -n'allait-elle pas au secours de celle qui criait miséricorde? Pourquoi -n'y a-t-elle pas appelé ses voisins? Laisse-t-on donc ainsi égorger son -semblable? - -Le défenseur de Tilloy profita habilement des incohérences qui se -rencontraient dans les dépositions des témoins, et surtout des -déclarations de la victime. L'affaire avait été portée devant le -tribunal criminel du Pas-de-Calais, séant à Saint-Omer. - -La défense prouva complètement l'innocence de Tilloy. Une des plus -fortes preuves, c'est que la femme de Tilloy avait survécu aux coups -qu'on lui avait portés. En effet, Tilloy eût été certain que sa femme -l'accuserait; il eût eu non seulement le temps nécessaire à son crime, -mais encore tout le loisir qui lui convenait. Il n'eût point été pressé -comme le brutal agresseur dont il tenait la place sur le banc des -accusés; il n'eût point laissé d'agonie à sa femme, et, impatient de la -voir mourir, il l'eût frappée d'un coup décisif. - -Les mœurs de Tilloy étaient naturellement douces; il vivait en parfaite -intelligence avec sa femme. Il pouvait produire les certificats les -plus honorables sur sa conduite chez les divers maîtres qu'il avait -servis. Lors de son arrestation et pendant toute la procédure, il -conserva un maintien calme, ferme et assuré. - - Où le crime pâlit la vertu se rassure. - -Le tribunal criminel du Pas-de-Calais prononça l'acquittement de -Tilloy, et le fit mettre en liberté. Cet arrêt fut rendu le 23 -messidor, an 5 (11 juillet 1797). - -Nous avons puisé les faits que l'on vient de lire dans le plaidoyer -du défenseur de l'accusé, seul document que nous ait offert à cet -égard le recueil des causes célèbres de M. Méjan. Peut-être que l'acte -d'accusation et le réquisitoire du ministère public nous eussent appris -quelques autres particularités sur ce crime mystérieux. Le défenseur -devait naturellement atténuer les charges dirigées contre son client. -Du reste, nous ferons observer que l'arrêt d'acquittement prononcé -par la cour de Caen est principalement fondé sur ce qu'il n'est pas -constant que Tilloy soit convaincu d'avoir commis l'homicide de -Catherine Toupet, sa femme. - - - - - ADULTÈRE - ET EMPOISONNEMENT. - - -Le 15 frimaire de l'an 7 (5 décembre 1799), Marie Tavernier avait -épousé Jean Tribout. Le 9 nivose suivant (30 décembre), Tribout, après -avoir bu dans un cabaret, rentra chez lui fort tard, et mangea une -soupe que sa femme lui avait préparée. A peine en eut-il mangé quelques -cuillerées, qu'il fut atteint d'un grand mal de cœur, de violentes -nausées, et fut forcé de se mettre au lit. - -Marie Tavernier, du consentement de son mari, envoya chez le curé -chercher une purgation. Le curé s'informa de l'état du malade, -conseilla l'émétique, et en donna trois grains. Tribout prit ce -vomitif; mais son mal s'accrut de plus en plus: au bout de quelques -jours, le malheureux expira dans les souffrances les plus affreuses. - -Le jour même de la mort, un procès-verbal fut dressé après l'ouverture -du corps; et les deux chirurgiens qui l'avaient rédigé déclarèrent que -le sujet leur paraissait être mort par toutes les causes qui peuvent -occasionner le choléra-morbus. - -Il est vrai que, quinze jours après, le cadavre fut exhumé pour être -soumis à un nouvel examen; et il résulta des observations faites par -les autres hommes de l'art à qui on avait confié ce soin que Tribout -était mort empoisonné. - -Bientôt des indices accusateurs s'élevèrent contre Marie Tavernier. Ses -liaisons avec Marin Goupil, son cousin, étaient plus que suspectes. -Elle prit la fuite peu de temps après la mort de son mari, et se retira -à Vaugirard, où Goupil l'avait suivie. Ils y habitèrent quelque temps -ensemble, et Marie Tavernier devint mère. - -D'après le second procès-verbal des chirurgiens appelés la seconde fois -pour examiner le cadavre de Tribout, la mort violente de ce dernier -avait été attribuée à un empoisonnement. Marie Tavernier et Marin -Goupil furent signalés comme les auteurs de ce crime. Les deux prévenus -furent mis l'un et l'autre en jugement devant le tribunal criminel de -l'Orne. - -Ils furent défendus par Me Duronceray, qui ne négligea rien pour faire -triompher la cause de ses cliens; mais ses efforts furent infructueux; -le jury déclara les deux accusés coupables, et le tribunal criminel les -condamna à la peine de mort. - -Nouvel et déplorable exemple des suites qu'entraîne quelquefois pour -les femmes l'infidélité conjugale! Qu'elles n'oublient jamais qu'elles -ne peuvent trahir leurs devoirs d'épouses, sans s'exposer à devenir -encore plus criminelles. Il en est beaucoup sans doute qui, tout en -violant les lois de la pudeur, sont incapables de concevoir l'idée d'un -assassinat; mais combien n'en est-il pas aussi dans le cœur desquelles -une première faute arrache le germe de toutes les vertus! Des forfaits -dont autrefois le récit les eût épouvantées ne sont plus à leurs yeux -que des actes enfantés par une nécessité cruelle; et, dans l'affreux -délire auquel elles s'abandonnent, elles ne rêvent qu'attentats. - - - - - ACCUSATION D'INCENDIE - SUSCITÉE PAR UN FILS CONTRE SON PÈRE. - - -Dans la nuit du 3 au 4 fructidor de l'an IX (22 août 1801), un -incendie se manifesta dans une halle située dans la commune de Mahéru, -département de l'Orne. Ce malheur n'avait peut-être d'autre cause que -le hasard ou la négligence; mais le bruit se répandit qu'il était -l'œuvre du crime. - -La halle incendiée appartenait au sieur Louée, qui l'avait achetée -du sieur Besnou. Différens procès avaient éclaté entre l'ancien -propriétaire et le nouvel acquéreur; il en était résulté une haine -mutuelle dont la violence s'était fait remarquer en plusieurs occasions. - -Par suite de ces différens animés, par suite aussi de plusieurs -propos menaçans, le sieur Besnou fut publiquement désigné comme -l'auteur de l'incendie. Le juge de paix se transporta sur les lieux, -le 6 fructidor, pour constater le corps de délit, et recevoir les -déclarations qui pouvaient être de nature à le mettre sur la trace des -coupables. - -Louée déclara que le feu avait été mis à son bâtiment entre dix heures -et dix heures un quart; qu'il ignorait quel était l'incendiaire; que -cependant trois personnes des environs de Soligny assuraient avoir vu -une femme qui venait de Sainte-Goburge vers la halle en question un -instant avant qu'on y eût mis le feu, et que cette femme était affublée -d'un tablier qui leur parut blanc, et portait par-dessous du feu dans -un sabot: la femme de Louée fit une déclaration semblable. Le magistrat -chargé de l'instruction suivit ce premier indice, et se vit bientôt -amené à une forte prévention contre Besnou et sa femme, qui habitaient -Sainte-Goburge. - -On lui parla de la haine qui animait Besnou contre Louée, des menaces -qu'il lui avait faites dans plusieurs circonstances. On rapporta -qu'en venant d'un village nommé Moulins, Besnou avait dit à sa femme: -_Tiens, voilà la place de ma pauvre halle; le sacré coquin qui l'a -n'en profitera pas: j'y mettrai le feu ou je l'y ferai mettre, quand -il devrait m'en coûter cent livres._ Suivant cette même déposition, -la femme Besnou aurait répondu à son mari: _Je l'y mettrai bien pour -rien_; et Besnou lui ayant dit qu'il ne voulait pas qu'elle s'exposât à -une pareille chose la nuit, elle aurait répliqué: _J'ai été bien plus -loin au clair de la lune._ - -Plusieurs témoins déclarèrent qu'ils avaient cru reconnaître l'épouse -de Pierre Besnou dans la femme qui avait été vue, à neuf heures et -demie du soir, allant du côté de Ricordane, lieu de l'incendie. -D'autres soutinrent qu'ils l'avaient rencontrée elle-même, vers -dix heures du soir, retournant à Sainte-Goburge, et qu'elle était -exactement vêtue comme la femme qu'on avait vue sur le même chemin -avant l'incendie. - -D'après cet ensemble de circonstances, le tribunal spécial s'étant -déclaré compétent, le commissaire du gouvernement présenta son acte -d'accusation le 8 brumaire an X, et déclara Pierre Besnou et sa femme -prévenus d'être auteurs ou complices du crime affreux qui avait détruit -la propriété de Louée; en conséquence, les deux époux furent traduits -devant le tribunal d'Alençon. - -Les débats eurent bientôt changé la première physionomie de l'affaire, -Besnou, ancien fonctionnaire public, ancien marchand, qui s'était -acquis dans le commerce une réputation de probité bien méritée, Besnou, -qui tout récemment encore avait été jugé digne de remplir les fonctions -de juré, se présentait avec avantage devant ses accusateurs, qui, en -général, étaient loin de jouir de l'estime publique. - -Le défenseur de Besnou, Me Duronceray, ne manqua pas de tirer parti -de ce contraste si favorable à son client, pour faire voir combien il -était invraisemblable que les époux Besnou eussent commis le crime dont -on les accusait. «Il est une autre invraisemblance non moins frappante, -ajoutait-il, c'est que si Besnou eût commis le crime, il l'eût commis -sans intérêt, même contre son intérêt: c'est sa chose même qu'il aurait -détruite. En effet, cette halle, il l'avait vendue à Thibaut, qui en -devait le prix, à Thibaut, qui était insolvable. Faute de paiement, -Besnou avait certainement le droit de revendiquer sa propriété, -quoique passée dans les mains d'un tiers, dans les mains de Louée; -et ce droit, il ne l'ignorait pas, il était au moment de l'exercer, -il avait passé procuration, à l'effet de poursuivre le renvoi en -possession. Comment concilier cette démarche avec le crime atroce dont -il est accusé?» - -Le défenseur prouve ensuite l'_alibi_ de Besnou, qui était attesté par -deux témoins. Il y avait déjà plusieurs jours, au moment de l'incendie, -que Besnou était à la foire de Guibray; il en revenait le soir du 3 -fructidor, avait passé la nuit du 3 au 4 dans la commune du Bourg, où -il était encore le 4 au matin, se trouvant ainsi éloigné de Moulins par -une distance de neuf lieues. - -En examinant la position respective des parties, l'avocat trouva de -nouveaux moyens de faire reculer l'accusation. «Louée, dit-il, depuis -plusieurs années fermier de Besnou, et ne payant pas ses fermages, -a mis celui-ci dans la triste nécessité de poursuivre contre lui -des jugemens, de faire des exécutions; Besnou a aussi obtenu contre -Louée le paiement d'un billet à ordre; une condamnation du tribunal -de commerce de Laigle. Quant à Thibaut, Besnou a obtenu contre -lui, au tribunal de l'Orne, trois jugemens de condamnation pour le -paiement du prix en vente de la halle. Le 17 vendémiaire dernier, -l'huissier de l'accusé s'est transporté au domicile de Thibaut, pour -saisir ses meubles; c'est le même jour que Besnou a été frappé d'un -mandat d'arrêt, jour de triomphe pour Thibaut et Louée? Thibaut a eu -l'impudence de manifester une joie atroce. _Enfin_, a-t-il dit, _nous -sommes bien heureux que le père Besnou soit en prison_. Et ce seraient -de pareils témoins, des témoins convaincus d'ailleurs par les débats, -d'avoir tenu des propos violens, des propos menaçans contre Besnou; -ce seraient eux qui, par leurs dépositions infectées par l'esprit de -haine, guideraient l'impartiale justice, provoqueraient un arrêt de -mort contre deux infortunés aux vertus desquels tous leurs concitoyens -rendent hommage! Non, il n'en sera pas ainsi: après dix mois de -souffrances, Besnou sortira vainqueur de cette lutte, il en sortira -avec une conscience pure, une réputation sans tache; il partagera son -triomphe avec une épouse chérie qui a partagé son infortune, avec une -épouse aussi innocente que lui. Quelles sont, en effet, les charges -contre la femme Besnou? des propos menaçans; mais quels sont les -témoins? Louée, Thibaut, le fils de Thibaut, la fille de Thibaut, des -témoins suspects, des ennemis déclarés de Besnou, des hommes intéressés -à le perdre.» - -Le succès couronna les efforts et le zèle du défenseur: les deux -accusés furent acquittés. - -L'auteur de toute cette trame odieuse était le propre fils de Besnou. -Ce jeune homme, qui depuis plusieurs années s'était montré le fils -le plus ingrat, en accablant son père de mauvais procédés, en lui -suscitant une foule de procès, avait poussé le délire et l'infamie -jusqu'à profiter de l'incendie de la halle de Louée pour lui porter le -coup le plus terrible, en le signalant comme l'auteur du crime, et en -subornant des témoins contre lui. - -Bientôt s'étant aperçu que ce complot infernal pourrait avoir des -suites fâcheuses pour lui-même, parce que son père serait condamné à -des dépens considérables, à des dommages et intérêts, qui pourraient -absorber toute sa fortune, il avait séduit alors d'autres témoins qui -étaient venus attester à la justice des faits évidemment faux, des -faits d'ailleurs inutiles à la démonstration de l'innocence de son père. - -Le ministère public avait requis l'arrestation de ces témoins corrompus -et du suborneur; mais, pendant qu'on procédait à l'instruction de ce -nouveau procès, Besnou fils mourut dans sa prison, après avoir rendu un -entier hommage à la vérité; et après avoir demandé pardon à Dieu et à -son père du crime horrible dont il s'était souillé. - - - - - LA VEUVE DESERVOLUS, - OU FRAPPANT EXEMPLE DE L'ACHARNEMENT - DES PRÉVENTIONS. - - -Voici encore une histoire qui pourra faire apprécier les fatales -erreurs où des juges, d'ailleurs éclairés et de bonne foi, peuvent -être précipités, en se laissant conduire par les préventions de tout -genre qui les assaillent incessamment. La mort de Calas, celle de -Montbailly, et de tant d'autres victimes de la clameur populaire, -ont depuis long-temps prouvé cette vérité, scellée tant de fois par -le sang innocent. Les infortunes de la veuve Deservolus montreront -peut-être, de la part de plusieurs personnes appelées à donner un avis -ou à prononcer un jugement, une persistance aveugle, peut-être sans -exemple jusqu'ici. Heureusement que l'humanité n'eut point à gémir sur -les suites d'une préoccupation aussi acharnée, et que, grâce à d'autres -juges, l'innocence fut reconnue, et se vit même en position de faire -trembler ses accusateurs. - -Un ancien militaire d'Évreux, le sieur Cochart Deservolus, faisant -un usage abusif de liqueurs fortes, succomba, le 19 messidor an X (6 -juillet 1802), au milieu de sa famille, aux atteintes d'un mal violent -contre lequel toutes les ressources de l'art furent infructueuses. - -Cette mort, quoique très-subite, n'avait rien d'extraordinaire aux -yeux de ceux qui connaissaient les funestes habitudes du sieur Cochart -Deservolus. Cependant, à l'instant même où il venait d'expirer, -avant que sa dépouille fût rendue à la terre, des soupçons vagues -d'empoisonnement se répandirent dans la multitude, qui les accueillit -sans examen, selon son usage. - -La méchanceté, qui tire parti de tout, ne manqua pas de commenter -quelques scènes orageuses qui, depuis quelques années, avaient eu -lieu dans le ménage du sieur Deservolus; on se répétait les diverses -circonstances qui avaient accompagné ou précédé sa mort, et partant, on -ne craignait pas de l'attribuer au crime. - -Quelque temps avant de succomber le sieur Deservolus se plaignait de -malaises, d'affections douloureuses, qui n'étaient que les indices -d'une crise terrible. Cette crise, annoncée par tant de signes -alarmans, eut lieu le 17 messidor an X; elle se déclara par un hoquet -violent, par des vomissemens réitérés, par des mouvemens convulsifs, -par un délire complet; en un mot, par les symptômes les plus effrayans. -Le citoyen Delzeuzes, médecin à Évreux, docteur en médecine de l'école -de Paris, professeur d'histoire naturelle à l'école centrale du -département de l'Eure, et le citoyen Renault, maître en chirurgie, -furent appelés pour donner des soins au malade. Ils ne dissimulèrent -pas, au premier aspect, le danger dans lequel ils le trouvaient. Le -jeudi suivant, 19 messidor, leur fatal augure s'était vérifié. - -Quelques instans après la catastrophe, une femme accourt dans la maison -du défunt, demande à le voir, et, apprenant qu'il a cessé de vivre, se -précipite sur le cadavre, éclate en sanglots et en gémissemens, donne -toutes les marques de la plus violente douleur; puis tout-à-coup elle -ordonne à une garde qui veillait auprès du lit funèbre de lui apporter -du vinaigre et une glace; mais la garde ayant refusé de quitter son -poste pour lui obéir, cette femme sort aussitôt de la chambre avec -fureur, et soit que l'excès de sa douleur l'égarât, soit qu'elle eût -été mal comprise dans l'expression de ses plaintes amères, on assure -qu'elle avait proféré le mot terrible d'empoisonnement. - -Cette femme était la propre sœur de Deservolus; elle se nommait madame -du Roule, et se trouvait depuis long-temps en rupture ouverte avec la -majeure partie de la famille, pour des motifs d'intérêt. Au reste, ce -fut sur le mot funeste attribué à cette dame du Roule, que l'on bâtit -une accusation qui devait envelopper l'épouse et la belle-sœur de -Deservolus. - -Sur les bruits qui ne tardèrent pas à se répandre, les sieurs Delzeuzes -et Renault accoururent chez la veuve, et lui déclarèrent que, pour -leur instruction, ils allaient procéder à l'ouverture du cadavre. Le -procès-verbal qui fut dressé par eux en cette occasion ne laissa aucun -doute sur l'état naturel dans lequel se trouvait le corps. - -Les sieurs Renault et Delzeuzes se disposaient à aller instruire -madame Deservolus du résultat de cette opération, lorsque le magistrat -de sûreté, substitut du commissaire près le tribunal criminel du -département de l'Eure, parut tout-à-coup dans la maison désolée, -accompagné d'officiers de santé munis de leurs instrumens, et lut à -haute voix l'ordonnance que, sur la rumeur publique, il venait de -décerner pour l'ouverture du corps. - -Pour la seconde fois donc, et dans la même journée, les viscères et -les organes du mort furent examinés avec attention, et chacun put -se convaincre de leur état naturel. Le magistrat qui avait présidé -à l'opération, monta, avant de se retirer, dans l'appartement de -la veuve, et là, en présence de quatre témoins, il lui adressa ces -paroles: «Le devoir que nous venons de remplir est bien pénible, -madame, mais il a cela de consolant pour vous et pour nous, que nous -avons trouvé dans le résultat les moyens de confondre la calomnie, si -elle osait jamais lever la tête.» S'adressant ensuite à la belle-sœur -de la veuve, au moment de redescendre, il ajouta en propres termes: «Je -vous ferai parvenir dans la journée le procès-verbal des officiers de -santé qui ne laissera aucun doute sur la mort de M. Deservolus.» - -Les funérailles furent célébrées le soir du même jour. A peine -l'inhumation fut-elle achevée, qu'un bruit nouveau circula dans la -ville. Malgré leur première déclaration verbale, par suite de laquelle -le magistrat avait proclamé solennellement l'erreur des soupçons formés -sur la mort de Deservolus et autorisé son inhumation, les officiers -de santé commis par lui à l'examen juridique, élevaient des doutes, -assurait-on, sur la véritable cause de la mort de Deservolus. - -Ce qui peut servir à expliquer ce nouvel incident, c'est la -mésintelligence qui régnait entre les officiers de santé établis -à Évreux, et le sieur Delzeuzes. La jalousie et l'amour-propre -n'étaient pas étrangers à ces discordes. L'avancement rapide du sieur -Delzeuzes, et la haute opinion qu'il paraissait avoir de sa supériorité -personnelle, excitaient contre lui ses confrères. Lui, de son côté, ne -voyait pas sans humeur l'arrogance des membres du comité de vaccine. - -Le dimanche 22 messidor, c'est-à-dire, le quatrième jour après -l'inhumation du cadavre, déjà ouvert une première fois, on se -rendit dans le cimetière, suivant l'ordre qui en avait été donné -par le magistrat, pour procéder à l'exhumation que tous les propos -d'empoisonnement semblaient avoir rendue nécessaire. La présence des -officiers de santé qui avaient procédé à la première visite juridique -fut requise cette fois encore, quoiqu'il eût été peut-être prudent -de les en exclure. Les sieurs Delzeuzes et Renault furent aussi -mandés. Avec eux, se trouvèrent réunis d'autres gens de l'art et -quelques chirurgiens militaires de la garnison d'Évreux. On procéda -à l'exhumation. Le sieur Delzeuzes, ainsi qu'il l'avait fait lors -du premier examen, exposa les causes de la maladie, et répéta ses -conjectures sur celles de la mort. Son rapport produisit une très-vive -agitation parmi les officiers de santé présens. Sans respect pour -l'asile des morts, des débats violens s'engagèrent: les reproches -sanglans, les injures grossières retentirent au milieu du silence des -tombeaux. A travers ces dissentimens scandaleux, à travers quelques -réticences cruelles, on parut néanmoins s'accorder sur l'absence -totale de traces de poison. Le procès-verbal de cette vérification ne -contenait absolument rien qui pût justifier le moindre acte de rigueur -de la part du ministère public. - -Cependant, le bruit se répandit bientôt dans la ville qu'une pièce -légale allait devenir la base d'une accusation en forme contre madame -Deservolus et contre sa sœur; on annonçait même le dépôt de cette -pièce redoutable au greffe du tribunal criminel. C'était, disait-on, -un troisième procès-verbal qui aurait été remis secrètement et de -confiance au magistrat, sur sa demande, par les médecins et chirurgiens -d'Évreux, contradicteurs des sieurs Delzeuzes et Renault, et qui -aurait été rédigé _postérieurement_ à celui des nouveaux officiers -de santé, convoqués pour l'exhumation. Dans cet état de choses, les -enfans de madame Deservolus, intéressés à faire éclater au grand jour -l'innocence de leur mère, provoquèrent auprès du ministère public une -nouvelle exhumation, insistant surtout, pour que cette seconde visite -du cadavre fût faite par des officiers de santé choisis dans tout -autre département que celui de l'Eure. Ils s'adressèrent au magistrat -qui jusqu'alors avait connu de cette affligeante affaire, mais ils -eurent la douleur d'en éprouver un refus. L'examen nouveau que l'on -sollicitait ne devait produire, selon lui, aucune espèce de résultat; -c'était d'ailleurs, à l'entendre, une affaire terminée. Un pareil -langage semblait bien attester que celui qui le tenait était convaincu -de la non-existence du délit. Comment alors expliquer les poursuites -que ce même magistrat jugea sans doute indispensable de continuer de -faire? - -Mais ce que ce substitut n'avait pas voulu autoriser, le commissaire -près le tribunal criminel le permit. Il fut décidé qu'une exhumation -aurait lieu. Un médecin et deux chirurgiens de Rouen, hommes aussi -habiles qu'intègres, furent appelés à Évreux. - -C'était le 27 messidor. La même faute qui avait causé un si grand -scandale lors de la première exhumation, fut encore commise pour -celle-ci. Les premiers experts furent appelés. Aussitôt que le cadavre -eut été tiré, pour la seconde fois, de la fosse, les trois officiers -de santé de Rouen, l'examinèrent dans toutes ses parties avec la plus -scrupuleuse attention, et leur procès-verbal renferma la déclaration -authentique de la mort naturelle du sieur Deservolus. Ils affirmaient -n'avoir trouvé aucune trace qui pût décéler l'effet d'un agent délétère -ou, en d'autres termes, aucune trace de poison ou de substances -malignes. - -Une déclaration aussi précise que celle que venaient de faire les -médecins et chirurgiens de Rouen devait bien enfin fixer l'opinion -publique; mais la malveillance s'empara avec ardeur d'une fatale -circonstance qui vint lui fournir de nouveaux prétextes de calomnie et -de persécution. - -Au nombre des viscères sur lesquels les officiers de santé devaient -porter leur attention, on ne retrouva plus l'estomac, lorsque, -arrivés dans le lieu destiné à leur examen, ils se mirent en devoir -d'y procéder. Soit que, mal enveloppé, ce viscère eût glissé par -une des ouvertures de la serviette qui les contenait tous, et que, -dans une translation qui avait eu lieu de nuit, personne ne s'en fût -aperçu, soit qu'une main intéressée à faire disparaître une preuve -matérielle de l'ignorance ou de la méchanceté, eût réussi à détourner -l'objet même qui la renfermait, on chercha vainement l'estomac pour -le soumettre aux mêmes expériences que les autres viscères. Cette -circonstance, consignée dans le procès-verbal, ne tarda pas à réveiller -toutes les conjectures, tous les soupçons; la calomnie s'exerça avec -une activité nouvelle. - -Bientôt le même magistrat qui avait dit aux enfans de la veuve -Deservolus qu'il regardait l'affaire comme terminée commença -mystérieusement une information dans laquelle tous les moyens -inquisitoriaux furent mis en usage. Le sieur Delzeuzes, ami de la -famille Deservolus, fut étrangement calomnié, et devint aussi l'objet -de la défiance du magistrat. Le substitut, malgré toute la rigueur dont -il s'était armé, ne trouva pas probablement de charges suffisantes -pour autoriser le mandat de dépôt; car il ne le décerna point en -renvoyant les pièces au directeur du jury. Cet autre magistrat se -livra à un examen subsidiaire; il se disposait à clore la procédure -par une déclaration de non-inculpation, lorsqu'au mépris des preuves -d'innocence qui résultaient de l'information, le substitut crut devoir -faire encore éclater le zèle qui l'animait; un mandat d'amener fut -lancé contre madame Deservolus, contre sa sœur, la demoiselle Emilie Le -Prévot, et contre le citoyen Delzeuzes. - -Le directeur du jury, considérant sans doute que là où manquaient les -preuves il n'y avait pas de délit, rendit une ordonnance tendante au -rejet du réquisitoire, ordonnance qui fut déposée au greffe du tribunal -le 6 fructidor. Par jugement rendu le 10, le tribunal de première -instance de l'arrondissement, sur les conclusions de son commissaire, -consacra la décision du directeur du jury; mais le substitut ne se -tint pas pour battu; il se pourvût contre le jugement du tribunal -d'arrondissement devant le commissaire près le tribunal criminel qui, -après mûr examen des pièces qui lui avaient été adressées, déclara, le -17 fructidor, donner son adhésion à ce même jugement. - -Toutes ces décisions successives, favorables à l'innocence, auraient -dû suffire pour la pleine justification des accusés; mais il fallait -encore éclairer l'opinion, ce qui n'est pas toujours chose aussi -facile que de la tromper; il fallait étouffer la calomnie et la flétrir -à son tour. Me Billecocq, à la demande des enfans de la veuve, fit un -mémoire circonstancié sur cette malheureuse affaire, et servit, par -ce moyen, non-seulement à faire taire les calomniateurs, mais encore -à éclairer la religion de la cour suprême, qui, sur le réquisitoire -du procureur-général impérial, avait renvoyé la procédure devant le -magistrat de sûreté et le directeur du jury de l'arrondissement de -Mantes. - -Madame Deservolus et sa sœur ayant formé opposition à cet arrêt, cette -décision fut rapportée par une autre du tribunal de cassation, en -date du 9 prairial an XI, qui faisait justice complète de toutes les -inculpations dirigées contre les accusés. - -Après une accusation semblable à celle dont la veuve Deservolus et sa -sœur pouvaient être les victimes, qui fit peser sur elles les soupçons -les plus atroces, qui troubla si cruellement leur repos, qui les -contraignit de porter leurs plaintes devant différens juges, quelle -est la vertu qui pourrait se flatter d'être toujours inattaquable? -et cependant cette accusation était absurde, dénuée de vraisemblance, -repoussée par la science, seule compétente en pareille matière; et -cependant un magistrat, dont la conduite fut inexplicable dans toute -cette affaire, s'obstinait à poursuivre les auteurs d'un délit qui -n'existait point, et trouvait des auxiliaires pour cette odieuse -prévention: tant il est vrai que la prévention, en matière criminelle, -peut donner les couleurs du crime à l'innocence la plus incontestable, -et qu'elle est un des plus grands fléaux de la justice. - -Quand une accusation est invraisemblable, il est presque toujours -certain qu'elle est fausse: en pareil cas, le juge ne saurait procéder -avec trop de circonspection; c'est une vérité dont s'était bien -pénétré le célèbre Dupaty, magistrat éloquent du dernier siècle. «La -vraisemblance, dit-il, est comme un témoin nécessaire des autres -témoins. Si ce témoin n'a pas déposé dans un procès, la procédure, en -quelque sorte, n'est pas consommée, l'information est incomplète. Les -invraisemblances d'un fait sont autant de présomptions que ce fait -n'existe pas; et l'invraisemblance absolue d'un fait est comme une -déposition concluante de la nature contre l'existence de ce fait. Entre -des hommes qui diront: _Telle chose est_, et la nature qui dira: _Telle -chose n'est pas_, il faudra croire la nature.» - - - - - LOUISE PERTHUY, - ACCUSÉE D'INFANTICIDE. - - -«La loi de Henri II, dit Montesquieu, qui condamne à mort une fille -dont l'enfant a péri, en cas qu'elle n'ait pas déclaré au magistrat -sa grossesse, est contraire à la défense naturelle. Il suffisait de -l'obliger d'en instruire une de ses plus proches parentes, pour qu'elle -veillât à la conservation de l'enfant. - -«Quel autre aveu pourrait-elle faire dans ce supplice de la pudeur -naturelle? L'éducation a augmenté en elle l'idée de la conservation de -cette pudeur; et à peine, dans ces momens, est-il resté en elle une -idée de la perte de la vie.» - -La peine portée par cette loi est sans doute d'une cruelle sévérité; -dans quelques cas, elle a pu être injustement appliquée. Cette loi -d'ailleurs est du seizième siècle, époque encore bien voisine des temps -de barbarie. Mais la déclaration qu'elle prescrivait, considérée -comme mesure générale, ne nous semble pas avoir mérité le blâme dont -l'a voulu flétrir l'illustre auteur de l'_Esprit des lois_. A part -quelques exceptions trop rares, la pudeur des filles-mères n'est -point un obstacle qui doive arrêter le législateur. On sait que la -plupart d'entre elles ne sont pas d'innocentes victimes des faiblesses -de l'amour; malheureusement l'éducation, qui manque encore à tant -de classes de la société, n'a pas augmenté en elles l'idée de la -conservation de cette pudeur. Comment supposer quelque honte de leur -état, à des filles qui font presque parade de leur conduite infâme, à -des filles devenues mères au sein de la débauche et de la prostitution? -Ne sait-on pas que c'est de ces sources impures que sortent la plupart -des orphelins qui peuplent nos hôpitaux? - -Voici sommairement ce que pourrait offrir d'avantageux le système -des déclarations de grossesse. Il fixerait sur ce point la vigilance -du magistrat et les menaces de la loi; il frapperait l'imagination -de la mère, dès les premiers instans de sa conception illégitime; et -l'on étoufferait le crime, pour ainsi dire, avant de naître. Tout au -moins s'épargnerait-on le scandale d'une recherche infructueuse, et -d'une impunité funeste; ce qui n'arrive que trop fréquemment dans les -accusations d'infanticide, où, pour l'ordinaire, tout est vague et -enveloppé d'un mystère impénétrable, comme dans le fait que nous allons -raconter. - -Le 10 frimaire an 10 (30 novembre 1801), un enfant mort, enveloppé -dans des linges, et entouré de braise, fut trouvé par deux gendarmes, -sur l'un des remparts de la ville de Dijon. Le magistrat de sûreté, -informé de ce fait, se transporta aussitôt sur les lieux, accompagné -d'un officier de santé, qui, après avoir examiné le cadavre, déclara -que cet enfant paraissait avoir été brûlé dans quelques parties du -corps; qu'il avait été étouffé dans la braise allumée, dont on l'avait -enveloppé; qu'il avait pu périr aussi par le défaut de ligature du -cordon ombilical; qu'il était du sexe masculin, qu'il était né à terme, -et qu'il n'y avait pas vingt-quatre heures qu'il était venu au monde. - -On apprit bientôt qu'une fille nommée Louise Perthuy, qui, peu de jours -avant, était dans un état de grossesse voisin de son terme, avait -été vue pâle et considérablement amincie, et qu'elle avait quitté son -domicile, le 16, à neuf ou dix heures du matin. - -Le magistrat de sûreté s'y transporta et fit ouvrir la chambre; on -découvrit dans le lit, dans les chemises, dans le linge, des traces -nombreuses d'une perte abondante de sang, et l'on remarqua un sac de -toile rousse également ensanglanté, à côté duquel était un petit tas -de braise pareille à celle dans laquelle l'enfant avait été enveloppé. -Le magistrat interrogea la femme Perrier, qui logeait dans la même -maison. Elle répondit qu'elle s'était aperçue de la grossesse de Louise -Perthuy, mais qu'elle ignorait le jour de son accouchement qu'elle -supposait cependant très-récent, d'après les indices qu'elle avait sous -les yeux. La femme Dorey, autre voisine, fit une réponse à peu près -semblable. - -Le 18, le magistrat de sûreté fit exhumer le cadavre, et ordonna -l'expérience usitée de la supernatation des poumons. Le même officier, -après avoir reconnu que toutes les parties internes étaient saines, -procéda à l'expérience prescrite; les poumons surnagèrent; il en -conclut qu'ils étaient remplis d'air, et que par conséquent l'enfant -était né vivant. - -Le lendemain 19, Louise est arrêtée. Deux jours après, le magistrat se -transporte encore à son domicile pour vérifier la cause de l'effusion -de sang remarquée lors de la première visite. L'officier de santé -déclare qu'il y a eu nécessairement accouchement, attendu qu'une perte -de sang aussi considérable aurait causé une telle faiblesse à la femme, -qu'elle aurait succombé. - -On interroge Louise; elle convient de sa grossesse et de son -accouchement, dont elle fixe la date à trois semaines avant son -interrogatoire; mais elle déclare être accouchée d'une fille morte; on -lui demande ce qu'elle a fait de cet enfant. Elle se trouble, et dit -l'avoir jeté dans les latrines; sur l'observation que son allégation -peut être vérifiée, elle se rétracte, et déclare qu'elle est accouchée -d'un enfant mâle, mort; qu'elle l'a mis d'abord dans un sac de toile, -ensuite dans des linges, que le 15 frimaire, à sept heures du soir, -elle l'a porté sur le rempart du château. Interrogée pourquoi elle -n'avait pas noué le cordon ombilical, elle répondit qu'elle avait cru -l'enfant mort. Quant aux brûlures remarquées sur le corps de son fils, -elle s'écria: _Je ne suis point une mère dénaturée: je n'ai point -allumé de braise pour brûler le corps de mon enfant._ - -Le magistrat de sûreté décerna contre elle un mandat de dépôt; et -l'on procéda à l'instruction des témoins. Parmi les dépositions des -témoins entendus, nous remarquerons celle de la femme Royère, lingère, -pour qui Louise travaillait depuis plusieurs années. Elle dit, -entr'autres choses, qu'ayant lieu de soupçonner fortement que Louise -était accouchée, elle se rendit chez elle, le 14, avec une demoiselle -Darbois; qu'après l'avoir long-temps et vainement pressée de ne pas -lui faire un mystère de son accouchement, après lui avoir promis à cet -égard secours et protection, elle avait enfin obtenu l'aveu qu'elle -sollicitait; que Louise lui avait déclaré qu'elle était accouchée -depuis huit jours; que la sage-femme qu'elle n'avait point voulu -nommer, s'était chargée de cet enfant, et l'avait porté à l'hôpital. -La femme Royère ajouta que le surlendemain, ayant eu connaissance -de l'exposition d'un enfant sur le rempart du château, elle s'était -indignée contre Louise qu'elle avait regardée comme l'auteur de ce -crime, et qu'elle avait envoyé sa domestique reprendre l'ouvrage -qu'elle avait donné à cette fille; que Louise accourut aussitôt à son -magasin; qu'elle, veuve Royère, lui avait demandé ce qu'elle avait fait -de son enfant, en lui disant que celui trouvé sur le rempart était sans -doute le sien, mais que cette fille avait nié, disant qu'elle était -accouchée d'un garçon mort qu'elle avait jeté dans les latrines; que -Louise la quitta tout de suite, et étant dans la cour, dit qu'elle -allait se jeter dans le puits, parce qu'on la ferait périr; qu'on se -saisit alors de cette fille pour empêcher le suicide, et qu'on la -renvoya après lui avoir donné par pitié une petite somme d'argent et -quelques objets d'habillement. - -Le directeur du jury fit subir un nouvel interrogatoire à Louise; -ses réponses furent conformes à celles qu'elle avait faites devant -le magistrat de sûreté. Plus tard, elle varia sur la date de son -accouchement. A sa déclaration qu'elle était accouchée d'un enfant -mort, le directeur du jury opposa les rapports de l'officier de santé, -et l'expérience de la surnatation des poumons. Ici encore elle -persista dans son dire, et ajouta qu'ayant fait une chûte trois jours -avant son accouchement, elle était accouchée avant terme, qu'on ne -pouvait croire d'ailleurs qu'elle eût ôté la vie à son enfant, puisque -lors, de la naissance de sa fille, elle avait appelé une sage-femme. -Le magistrat lui opposa encore l'aveu fait par elle devant plusieurs -témoins, qu'elle était accouchée d'un enfant vivant. Elle ne nia pas -cet aveu, mais elle prétendit avoir menti, excusant ce mensonge par -la circonstance qu'elle avait encore chez elle son enfant dont elle -ne savait que faire. On lui demanda pourquoi, si elle était accouchée -d'un enfant mort, elle ne l'avait pas déclaré sur-le-champ à ses plus -proches voisines; elle répondit qu'elle avait redouté les suites de -cette déclaration; elle dit aussi qu'elle avait fui lorsqu'on lui avait -imputé la naissance et la mort de l'enfant exposé, parce qu'elle avait -craint d'être poursuivie par la justice pour avoir exposé son enfant. -Elle nia avoir manifesté chez la veuve Royère l'intention de se jeter -dans un puits. - -Le 9 nivose, un jury spécial s'assembla. Louise fut mise en -accusation, et arriva bientôt au pied du tribunal, arbitre de son -sort. On a vu toutes les circonstances qui s'élevaient contre elle; -le ministère public en fit un faisceau et en forma une masse terrible -d'accusation; tout paraissait annoncer et la réalité du crime et la -conviction de l'accusée. - -Le défenseur de Louise s'attacha d'abord à prouver que l'on ne pouvait -alléguer pour sa cliente les causes ordinaires des infanticides, -c'est-à-dire la pudeur et la misère: c'était pour la troisième fois que -Louise était mère; quant à la misère, la charité publique était là, -l'hôpital tenait ses portes ouvertes à l'orphelin. Il discuta ensuite -le rapport de l'officier de santé, et ses raisonnements rendirent -très-problématique la question de savoir si l'enfant était né vivant; -aussi quelque fortes que fussent les apparences, les jurés crurent-ils -plus juste de renvoyer Louise absoute, que de la déclarer coupable d'un -crime auquel la nature refuse de croire, et dont la loi se plaît à -douter. - -En conséquence, Louise fut acquittée par arrêt du 29 pluviose an 10. - -Tel est le grave inconvénient d'une législation imparfaite. Dans -tous les temps les tribunaux ont fréquemment retenti d'accusations -d'infanticide, et presque toujours, la justice impuissante s'est vue -condamnée à proclamer l'impunité des coupables. - - - - - JEAN BUCKLER, - DIT SCHINDERHANNES. - - -Le fléau de la guerre qui désola, depuis le commencement de la -révolution française, les deux rives du Rhin, eut les plus graves -résultats. La misère donna naissance au brigandage. Les infortunés -habitans de ces contrées ravagées se trouvaient dans le plus affreux -dénuement; exaspérés par les pillages et les violences dont ils étaient -incessamment les victimes, ils regardèrent d'abord comme une légitime -vengeance les représailles qu'ils pouvaient exercer contre leurs -oppresseurs. La plupart des uns et des autres, quoique souvent guidés -par des motifs différens, ne commirent, dès le commencement, que des -attentats partiels: ainsi, ils débutèrent par enlever des chariots de -bagage et des chevaux à la suite des armées; puis, s'enhardissant, -ils attaquèrent les soldats isolés, dans le but de s'enrichir de leurs -dépouilles. - -Des bandes formidables s'organisèrent; les unes, sous les ordres du -fameux Pickhard, se jetèrent sur la Belgique et la Hollande; une autre -se forma sur les confins de l'Allemagne et de la France d'alors. -Celle-ci eut Schinderhannes pour dernier chef, et ce fut celui qui -acquit la plus formidable renommée. - -La date la plus reculée qu'on puisse donner à ces troupes de bandits -ne remonte pas au-delà des années 1794 et 1793. Elles se composaient, -en grande partie, de journaliers, de bûcherons, de colporteurs, -principalement juifs; de musiciens ambulans, et autres gens sans -industrie et domicile fixe. La rive droite du Rhin, où ils faisaient -leur principal séjour, secondait parfaitement leurs desseins. Il était -expressément interdit aux bandits, par leurs réglemens, de s'assembler, -et surtout de séjourner en grand nombre dans un endroit qui n'était -pas désigné comme lieu de rendez-vous pour une entreprise à faire dans -le voisinage. Ils ne pouvaient habiter plus de trois ensemble dans le -même village. Si un voleur, pour une raison quelconque, changeait de -domicile, il laissait son adresse chez le recéleur, afin que, s'il -était requis pour un service pressé, on pût le trouver facilement. -C'est par ce raffinement de précautions, qu'une bande composée de -soixante-dix à quatre-vingts individus était liée par des fils -invisibles, et paraissait tout-à-coup sortir du néant, pour exécuter -une entreprise et rentrer aussitôt dans les ténèbres. - -Par suite de ce même esprit de précaution, les brigands donnaient -invariablement la préférence aux expéditions les plus éloignées du -lieu de leur résidence habituelle. Des bords de la Meuse inférieure, -ils se transportaient tout-à-coup dans les environs de Dunkerque ou de -Mayence; des rives du Rhin, ils se portaient rapidement sur celles du -Wéser et de l'Elbe. - -Il se commettait rarement un vol de quelque importance, que ce ne -fût d'après le rapport d'un _baldover_, ou espion. Ces _baldovers_ -étaient presque tous juifs; mais, ce qui est digne de remarque, ils -n'appartenaient pas personnellement à la bande. Ces hommes prennaient -tous les renseignemens nécessaires à l'exécution du vol dont ils -avaient conçu l'idée, et se hâtaient d'aller conclure un marché avec -l'un des chefs de bandits les plus renommés. Celui qui offrait au -_baldover_ la meilleure part dans le butin obtenait la préférence sur -les autres chefs de bande. - -Ces troupes de malfaiteurs avaient une infinité de ruses pour déjouer -les poursuites de la justice, ou pour lui échapper, lorsqu'elle les -avait saisis. Leur adresse triomphait de tous les obstacles; ils -perçaient les plus fortes murailles avec les plus faibles instrumens. -Leurs femmes ou leurs maîtresses leur étaient d'un grand secours dans -ces circonstances: elles étaient inépuisables en inventions toujours -nouvelles, pour pénétrer jusque dans leurs cachots, et leur faire -passer tout ce qui pouvait servir à leur évasion. - -Jean Buckler dit Schinderhannes, donna à la bande qu'il commandait -une importance qu'aucune d'elles n'avait jamais eue. Son nom seul -remplissait d'effroi les campagnes; jeune, adroit, subtil, il se -transportait dans un même jour, avec ses gens, à plusieurs lieues de -distance, commettait les vols les plus hardis, et semait par tout -l'épouvante; quoique paraissant craindre le danger, il le bravait -effrontément: il se promenait en public avec sa maîtresse, jolie -personne à peine âgée de vingt ans, dans le lieu qui la veille avait -été le théâtre d'un de ses crimes. Il fréquentait les foires, les -auberges où chacune de ses victimes pouvait le rencontrer; et telle -était la terreur qu'il inspirait, que nul n'osait provoquer contre lui -les poursuites de la justice. Il mettait à contribution les riches, et -aucun d'eux non-seulement, n'osait résister à ses ordres, mais encore -ne se sentait le courage d'avouer qu'il y avait accédé. Du reste, -on citait de Schinderhannes quelques traits de bienfaisance et de -générosité. - -Plusieurs fois il était tombé entre les mains de la force armée, -mais, par un moyen quelconque, il était toujours parvenu à s'échapper -des prisons où on l'avait enfermé. Enfin, grâce à l'influence du -gouvernement français, la confiance succéda à la crainte; les paysans, -secondant l'autorité, s'armèrent et firent des battues dans tous -les lieux qu'on savait être le repaire ordinaire des bandits; et -Schinderhannes, poursuivi, resserré, traqué de toutes parts, n'eut -d'autre parti à prendre que de s'enrôler au service de l'Autriche, -et de chercher ainsi, sous un nom supposé, un asile contre les -poursuites de l'autorité civile. Ce fut dans cet état de choses, que -Schinderhannes, déguisé sous le nom de _Jacques Schweickart_, fut -découvert à Limbourg même, où il s'était enrôlé. - -Il était depuis quelques jours au dépôt des recrues à Limbourg, et -il n'y était pas plus étroitement gardé que ses camarades, lorsqu'un -paysan des environs, vint révéler au grand-bailli, que Schweickart -n'était autre que le fameux Schinderhannes. Des témoins furent appelés -et interrogés; on compara le signalement de Schinderhannes avec le -prévenu, et l'on acquit la certitude complète que l'on s'était enfin -rendu maître du fameux chef de brigands. - -On prit aussitôt toutes les mesures pour rendre son évasion impossible, -sans faire en rien paraître que l'on fût instruit de la vérité. Le -prétendu Schweickart fut enchaîné, sous prétexte que c'était l'usage de -conduire ainsi les recrues au dépôt de Francfort, pour plus de sûreté. -Pour mieux lui en imposer, on enchaîna pareillement un autre recrue -nommé Ebel. Schweickart, persuadé que le capitaine craignait qu'il ne -désertât, lui offrit comme caution une ceinture pleine d'argent qu'il -portait autour du corps, mais cette offre fut refusée. - -Schinderhannes, avec d'autres recrues, fut transporté à Wisbaden, -sous l'escorte de militaires trévirois et de plusieurs jeunes gens de -Limbourg, armés de leurs fusils de chasse. - -Arrivé à Kirberg, il fut enchaîné plus étroitement encore. Sa figure -devint sombre; il ne parlait presque plus. Un négociant de Limbourg, -nommé Verhofer, qui faisait partie de l'escorte, s'étant placé devant -lui, en le considérant attentivement, le brigand se courrouça et lui -dit avec arrogance: «Qu'as-tu à me regarder de la sorte? Te dois-je -quelque chose.» - -A une lieue de Wisbaden, une compagnie de chasseurs reçut le transport. -Julie Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, se présenta au fourrier -autrichien Wagner, et lui offrit trois louis s'il voulait consentir -à ne pas transporter son mari par Cassel, vis-à-vis de Mayence. -Schinderhannes lui-même déclara qu'il avait une peur extrême des -Français, et qu'il était presque impossible qu'il ne s'en trouvât pas -à Cassel. Au départ de Wisbaden, il s'écria douloureusement: «C'en est -fait! Je suis perdu!» Le soldat qui était attaché à la même chaîne, lui -dit aussitôt: «Ho! ho! nous te tenons cette fois.» - -Arrivé à Francfort, l'officier chargé du recrutement, sur une -réquisition du magistrat, remit Schinderhannes à l'autorité civile -de cette ville impériale, d'où, sur une autre réquisition du jury de -Mayence, il fut enfin remis à la gendarmerie nationale française, qui -alla le chercher à Francfort, et le conduisit dans les prisons de -Mayence. - -L'arrestation de Schinderhannes mit un terme aux brigandages qui -avaient dévasté les rives du Rhin, et l'on pensait avec raison qu'il ne -se trouverait pas dans l'état de choses actuel, d'hommes capables de -rétablir ces redoutables bandes. Les interrogatoires que subit ce chef, -permirent à la justice de se saisir de la plus grande partie de ses -complices et enfin de punir leurs attentats. - -Jean Buckler dit Schinderhannes, était né en 1779, à Mülhen, près de -Nastœtten, comté de Katzen-Ellebogen, sur la rive droite du Rhin. Son -père, Jean Buckler dit le Vieux, était écorcheur, et n'avait point de -domicile fixe. Jusqu'à l'âge de seize ans, le jeune Buckler vécut sans -jamais avoir été employé à aucune occupation. A cette époque, il débuta -dans la carrière du crime, par le vol qu'il fit d'une somme d'argent -qui lui avait été confiée; et la crainte du châtiment l'empêcha de -retourner près de son père. Ce premier crime ne tarda pas à être -suivi de plusieurs autres; puis il loua ses services, en qualité de -valet, à un bourreau, chez lequel il resta jusqu'à sa dix-huitième -année. Le funeste penchant qu'il avait pour le vice l'entraîna dans -de nouveaux crimes. Il fut surpris un jour, par les Français qui -occupaient le pays, à piller les caissons d'équipage, et ne dut qu'à -un parti d'Autrichiens qui le délivra, de ne pas recevoir la juste -punition qu'il avait encourue. Cependant il entra au service d'un -autre bourreau, celui de Barenbach; ne discontinuant pas pour cela, de -se livrer au vol, il fut arrêté et mis dans la prison de Kirn, où le -bailli lui fit donner la bastonnade. Évadé de sa prison, il se retira -alors dans les cabanes isolées de Hochwald, et fit connaissance avec -Jacques Finck, dit le _Rothefinck_. Il commit, dans la société de -ce bandit renommé, plusieurs vols de chevaux dont le produit eut de -quoi satisfaire son ambition, et s'adjoignit aussi Pierre Pétri, dit -le Schwartz-Peter, et le fils de ce dernier. Tous ensemble volèrent -plusieurs chevaux, dévalisèrent les passans, et principalement les -juifs, et Schinderhannes, ayant été de nouveau arrêté, fut conduit à -Sarrebruck, d'où il trouva moyen de s'échapper dès la première nuit; -après quoi, il revint auprès de Schwartz-Peter. - -Dès ce moment, sa vocation fut décidée, et bientôt il égala et -surpassa ses maîtres. Cependant jusque là aucune action sanguinaire ne -pouvait lui être reprochée, si on l'en croit; le Schwartz-Peter essaya -vainement de le familiariser avec le meurtre. - -Schinderhannes s'était, rendu avec le Schwartz à Thiergarten, afin de -faire dire à un paysan, auquel ils avaient volé deux chevaux, qu'il -leur apportât cinq carolins, s'il voulait qu'ils lui fussent rendus. -En l'attendant, ils s'arrêtèrent à Thiergarten, où le Schwartz, -s'étant énivré d'eau-de-vie, chercha dispute à plusieurs personnes -de la maison où ils étaient, brisa leurs meubles, et en outre les -maltraita. Sur ces entrefaites, arrivent trois juifs de Guemunden; le -Schwartz voulut les forcer à jouer du violon, et les menaça de les tuer -s'ils ne lui obéissaient pas. A cette occasion, Schinderhannes fut le -médiateur, et l'empêcha de faire du mal à ces juifs. Il vint alors à -passer un juif de Seiffersbach, sur le grand chemin de Simmern, lequel -juif conduisait une vache. Lorsque le Schwartz vit venir le juif en -question, il dit à Schinderhannes: «Va-t-en tuer ce juif; _car c'est -lui qui est cause que ma commère a été tuée_.» Schinderhannes répliqua: -«Je n'en ferai rien.» A quoi le Schwartz dit: «Eh bien! donc, je vais -le tuer moi-même; et toi, tu n'as qu'à garder ces juifs pour qu'ils -ne se sauvent pas, puisqu'à mon retour, il faudra qu'ils me jouent -encore du violon.» Le Schwartz suivit le juif, l'atteignit et le perça -de coups, et se mit, aussitôt qu'il eut été abattu, à lui arracher sa -montre, son argent et un paquet qu'il tenait à la main. A ce moment, -il arriva sur la route cinq ou six paysans. Le Schwartz, sans être -épouvanté, traîna le cadavre derrière un tronc d'arbre, et ne prit la -fuite que lorsque les paysans furent près de lui. - -Le malheureux juif, qui avait succombé sous les coups de -Schwartz-Peter, avait encouru sa haine. Un jour, il revenait d'un -baptême, avec plusieurs de ses complices, et traversait le bois de -Shon. Depuis le matin, il paraissait fort occupé de la femme de l'un de -ses camarades, qui était d'une rare beauté; il parvint à la retenir en -arrière et s'assit avec elle au pied d'un arbre; le juif les aperçut et -courut en avertir le mari. Celui-ci revint sur ses pas, s'élança sur sa -femme comme un furieux, et la poignarda, sans que le Schwartz opposât -le moindre obstacle à l'action de ce scélérat. Sa conscience ne lui -avait pas permis, disait-il, de défendre une femme contre l'autorité de -son mari; mais il avait juré de tuer celui qui l'avait dénoncée. - -Schinderhannes, après avoir passé ces premiers temps avec les Peter et -les Finck, envisagea le métier qu'il exerçait sous un point de vue plus -étendu qu'il ne l'avait fait jusqu'alors; il commença à recruter les -brigands avec lesquels il avait déjà lié connaissance, et, depuis 1797 -jusqu'en 1801, il exploita avec une audace infinie les lieux dont il -avait fait le théâtre de ses crimes. - -En juin 1802, quelques jours après son arrestation, il comparut devant -le chef du jury de Mayence, et fit l'aveu de tous ses crimes. - -Les interrogatoires de Schinderhannes fournirent à la justice les -renseignemens les plus étendus; ils firent connaître cinquante-deux -crimes capitaux, commis par lui et sa bande, et à l'égard desquels il -existait déjà des commencemens d'instruction; alors l'arrestation d'un -grand nombre d'individus, plus ou moins compromis, fut ordonnée. - -On a vu quels avaient été les commencemens de Schinderhannes; ses -propres aveux, qui servirent de base à l'acte d'accusation, vont nous -permettre de le suivre dans quelques-unes de ses expéditions. - -Au mois de décembre 1799, le sieur Schank, revenant de la foire de -Birkenfeld, et s'étant arrêté à la ferme dite de Wickenhof, fut -assailli, à un quart de lieue de cette ferme, à huit heures du matin, -par trois brigands armés de pistolets et de couteaux, lesquels lui -mirent le pistolet sur la gorge, et lui volèrent 280 florins. Le même -jour, et presque à la même heure, plusieurs autres individus, au nombre -de cinq, furent dévalisés avec les mêmes circonstances. Tous ces vols -avaient été exécutés par les compagnons de Schinderhannes. - -Un jour, ce chef de bandits sortit avec une partie des siens, avec -l'intention de voler le sieur Riegel, demeurant à Otzweiler. Ils -arrivèrent, dans la nuit, au moulin d'Antesmühl, et se firent ouvrir -la porte d'autorité, demandant impérieusement à souper. Bientôt, non -contens d'avoir mangé, ils sommèrent le meûnier de leur donner son -argent. Celui-ci ayant répondu qu'il n'en avait pas, ils se livrèrent -aux plus grands excès, brisèrent les armoires, pillèrent le linge, -les effets; l'un d'eux tira un coup de fusil dans le plafond; mais -Schinderhannes les réprimanda, les frappa même, et parvint, non sans -peine, à faire sortir ses compagnons, avec lesquels il se dirigea sur -Otzweiler. - -Ils arrivèrent dans ce village, au nombre de quinze, tous armés de -fusils, et marchèrent droit à la maison de Riegel. Schinderhannes -frappe à la porte, dont il demande l'ouverture, en disant que, lui -et les hommes qui l'accompagnent, cherchent des gens suspects. Le -gendre de Riegel se rend à son invitation. Schinderhannes entre avec -deux de ses brigands; les autres restent en observation en dehors -de la maison. On cherche d'abord à s'assurer des personnes qui s'y -trouvent; le gendre de Riegel tente de se sauver; un coup de feu le -blesse dangereusement. Les brigands se précipitent alors sur la femme -de Riegel, l'accablent de coups, et menacent de la tuer, si elle ne -déclare pas à l'instant le lieu où est caché son argent. Pendant -ce temps, Riegel essaie de se sauver par une fenêtre; mais à peine -l'a-t-il franchie, qu'il reçoit un coup de fusil, et tombe mort sur la -place. - -Cependant le bruit des armes à feu avait éveillé tout le voisinage; -les brigands prirent le parti de la retraite, après avoir blessé à la -poitrine une femme qui habitait une maison voisine de celle de Riegel, -et qui avait ouvert sa croisée pour voir ce qui se passait. - -Pour se dédommager du mauvais succès de cette expédition, -Schinderhannes imagina un moyen qui depuis lui réussit souvent. - -Trois jours après le crime d'Otzweiler, à huit ou neuf heures du soir, -Frédéric-Gérard Müller, habitant de Raumbach, était tranquillement chez -lui avec son gendre et le reste de sa famille, lorsqu'un individu, armé -d'un fusil, muni d'une carnassière, entre et demande à allumer sa pipe. -Il s'approche de la chandelle, apprête son fusil et ses pistolets, et -sous différens prétextes, cherche à lier conversation avec le gendre -de Müller, nommé Gilmann, auquel il demande s'il est Müller lui-même, -et s'il a vu Schinderhannes. Sur sa réponse négative, il s'adresse à -Müller, et lui présente un écrit dont il lui fait lui-même lecture. -Il s'agissait de trente louis qui devaient être fournis par Müller, -son gendre et les frères de ce dernier. Il fut représenté que l'argent -était rare; mais l'inconnu jura que, si le lendemain on ne portait cet -argent à un certain endroit devant le village, il établirait, dans la -maison, quelques diables d'hommes qui lui feraient trouver la somme -demandée. L'inconnu se retira, et l'on remarqua que, pendant le temps -qu'il était resté dans la maison, trois autres individus étaient restés -en sentinelle devant la porte. - -Le lendemain, Müller envoya, par son gendre, à l'endroit indiqué, -sept louis et demi; Georges Gilmann en envoya sept et un quart; le -tout fut reçu par l'individu de la veille accompagné de trois autres -hommes armés. Il accueillit les excuses des paysans, qui lui dirent -que c'était là tout ce qu'ils avaient pu faire, et, leur donnant même -des éloges, leur promit qu'il leur ferait remettre cette somme par des -juifs, en leur faisant observer cependant que, s'ils s'avisaient de -parler, il mettrait le feu à la maison. - -Dans l'été de 1800, un campagnard, nommé Jacques Stein, s'introduisit -le soir dans l'atelier d'un ouvrier du sieur Stumm, maître de forges -à Aspach. Vers dix heures, il se retira, et, à son départ, attacha à -la porte une lettre signée Jean Buckler, par laquelle on demandait à -Stumm la somme de douze louis, sous la menace d'attenter à sa sûreté -personnelle. Présumant qu'un adroit fripon, profitant de la terreur -qu'inspirait le nom de Buckler, voulait lui extorquer de l'argent -pour son propre compte, Stumm se décida à écrire à ce dernier pour -lui demander si la lettre était bien de lui. Schinderhannes répondit -affirmativement, par une seconde lettre, par laquelle il désigna Stein -comme son affidé. Stumm, d'après ce que lui prescrivait Schinderhannes, -alla dans un bois qui lui appartenait; il y trouva le chef de bandits -accompagné d'un jeune homme qui, ainsi que son conducteur, se retira -au premier signal. Les douze louis furent comptés, et, le soir même, -Stumm reçut, par l'intermédiaire de Stein, six cartes de sûreté pour -lui et pour ses ouvriers. Cependant la facilité avec laquelle il avait -cédé à cette première demande, ne l'empêcha pas d'être, trois mois -après, exposé à une nouvelle contribution de dix louis, à laquelle il -obtempéra encore. - -Dans ce même temps, Schinderhannes mit le sceau à sa réputation par un -acte des plus audacieux. Il était, avec deux de ses camarades, posté -sur un rocher, près du château de Bockelheim, où ils attendaient, au -passage, des Juifs qui devaient revenir de la foire de Kreutznach. -Enfin, arrivèrent quatre-vingts Juifs et cinq paysans chrétiens. Les -brigands ne furent point intimidés par un aussi grand nombre. La place -qu'ils avaient choisie pour commettre le vol était un chemin creux; et -Schinderhannes se tenait caché derrière le rocher, tandis que Pick et -Dalheimer, ses deux assistans, attendaient la troupe au débouché du -chemin. Lorsqu'elle est engagée dans le défilé, Schinderhannes et ses -camarades sortent à la fois de leur embuscade, et couchent les Juifs en -joue, en criant: _Arrête!_ Les Juifs, effrayés, obéissent; deux d'entre -eux veulent chercher leur salut dans la fuite; mais l'un des brigands -fait feu sur eux et les atteint. Schinderhannes commence alors à leur -demander de l'argent, et, sur ce qu'ils répondaient qu'ils n'en avaient -point, il se met à les fouiller. Les Juifs n'avaient effectivement rien -qui méritât de tenter la cupidité des voleurs: ils ne possédaient que -quelques pièces de monnaie qu'ils avaient gagnées par le courtage, au -marché, et que Schinderhannes leur laissa. Par une sorte de générosité -bizarre, il rendit de même à un des Juifs un paquet de provisions qu'il -lui avait d'abord enlevé. Enfin, la visite de Juifs étant terminée, il -leur ordonna d'ôter leurs bas et leurs souliers, qu'il mit ensuite -en tas, laissant à chacun le soin de chercher ce qui lui appartenait. -Il s'éleva alors entre les Juifs une rixe universelle. Pendant qu'ils -se battaient pour leurs souliers, Schinderhannes, comme pour leur -témoigner son mépris de leur lâcheté, remit sa carabine à l'un d'eux, -et monta derrière le rocher pour reprendre des montres qu'il y avait -laissées. Le résultat de cette affaire, dans laquelle les cinq paysans -chrétiens furent respectés, fut très-minime pour les voleurs, sous -le rapport de la capture. Mais ce trait et plusieurs de ceux que -nous avons cités, prouvent combien grand était l'effroi qu'inspirait -Schinderhannes. En effet, les campagnes retentissaient chaque jour de -crimes commis par lui ou par ses affidés; et la difficulté de voyager, -sans être exposé à des violences, avait resserré les communications. -Mais lorsque les vols sur les grandes routes ne furent plus assez -productifs, Schinderhannes, sans cependant renoncer à les exploiter, -s'attacha au pillage des maisons, et ces scènes de brigandage se -succédèrent en peu de mois avec une effrayante rapidité. - -La facilité avec laquelle ces brigands se procuraient de l'argent, -leur permettait de se livrer à toutes sortes de débauches; néanmoins, -ce n'était pas dans des retraites ignorées, dans de sombres cavernes -qu'ils aimaient à se délasser des fatigues qu'ils avaient essuyées; -c'était dans les assemblées de villages, aux fêtes publiques qu'ils -allaient, avec une témérité surprenante, chercher des plaisirs; mais il -était rare, et il n'en pouvait être autrement avec des gens habitués au -crime, que leurs orgies se terminassent sans querelles et sans rixes -sanglantes. - -Nous ne suivrons point Schinderhannes dans toutes ses expéditions, -dans ses marches et contre-marches; ces détails, forcément monotones, -finiraient par lasser le lecteur. Nous ajouterons seulement que, -semblables aux chauffeurs dont on a tant parlé, ces brigands mettaient -de l'amadou enflammé sur les pieds de ceux qui ne voulaient pas -déclarer où leur argent était caché, ou leur tenaient une chandelle -allumée sous l'aisselle. - -Le nombre de leurs crimes était si considérable, qu'il fallut dix-huit -mois des investigations les plus scrupuleuses, pour que les magistrats -pussent procéder au jugement des brigands. Par un arrêt en date du -18 pluviose an XI (février 1803), le tribunal criminel spécial de -Mayence se déclara compétent, et fit dresser l'acte d'accusation contre -Schinderhannes et ses complices. - -Cet acte d'accusation, divisé en trois parties, contenait d'abord -l'énumération des crimes attribués à Schinderhannes, au nombre de -cinquante-trois; secondement, les aveux de ce brigand, et enfin les -charges résultant de l'instruction contre chacun des soixante-sept -individus qui avaient concouru à commettre les crimes ci-dessus -mentionnés. - -Au nombre des accusés, se trouvait Julie Blæsius, maîtresse de -Schinderhannes, qui persista à soutenir qu'elle avait long-temps ignoré -la conduite de son amant, et qu'elle n'avait jamais pris part à ses -crimes. Depuis que Julie vivait en concubinage avec Schinderhannes, -elle était devenue mère de deux enfans, dont un seul vivait encore au -moment du procès, et pour lequel son père paraissait avoir beaucoup de -tendresse. - -L'immensité des informations contre une bande aussi nombreuse, la -multiplicité des griefs, et surtout la nécessité où l'on avait été de -faire imprimer les actes de l'instruction faite par les magistrats, et -qui formait cinq gros volumes in-fol., avaient fait retarder de jour en -jour l'instruction publique du procès. - -Le 1er brumaire an XII (24 octobre 1803), tous les accusés, au nombre -de soixante-cinq, comparurent devant le tribunal criminel spécial -établi à Mayence. Ils marchaient attachés deux-à-deux et par rang à -une seule et longue chaîne; un corps d'infanterie et quatre brigades -de gendarmerie formaient l'escorte. Le cortége s'avança lentement, au -milieu d'une foule immense, le long du Rhin. Arrivé à la salle dite de -l'académie, qui avait été préparée pour l'audience, Schinderhannes qui -avait parcouru avec la plus grande sérénité le trajet depuis la prison, -sauta légèrement à la place qui lui avait été assignée, et se mit à -contempler l'appareil imposant dont il était entouré. - -Cent trente-deux témoins avaient été assignés à la requête du ministère -public, et deux cent deux à celle des différens accusés. Le premier -jour et une partie du second furent employés à la lecture de l'acte -d'accusation; lorsqu'elle fut terminée, le président adressa un -discours aux témoins et à Schinderhannes lui-même. Il lui dit que, -dans la position fâcheuse où il se trouvait, le tribunal devait -attendre de lui un sincère aveu de ses crimes et la révélation de -tous ses complices: «Ce n'est que de cette manière, lui dit-il, que -vous pouvez vous rendre digne de la grâce que vous avez implorée du -premier consul.» Schinderhannes parut ému, et la gaîté qu'il affectait -l'abandonna pendant quelques instans; mais elle reparut bientôt à la -déposition du premier témoin. - -Un dessinateur s'était placé dans la salle pour saisir les physionomies -les plus frappantes. Un des accusés en fit faire la remarque à -Schinderhannes: «Laisse-le faire, dit-il, j'ai une mine d'honnête -homme, et ne crains pas de la montrer; ceux qui ont peur n'ont qu'à -se retourner.» Schinderhannes ne perdit sa contenance et sa gaîté -que lorsque la mère du meûnier de Merxheim, sous le bras de laquelle -on avait tenu une chandelle allumée, eut été entendue comme témoin. -Jusqu'alors il avait eu la prétention de ne pas paraître aussi cruel -que ses complices, mais, après cette séance, toutes les espérances -qu'il avait conçues semblèrent l'avoir abandonné; il dit d'un air -morne: «J'ai entendu le cri de l'oiseau de la mort.» Puis il demanda au -président du tribunal s'il était vrai qu'il dût périr sur la roue. «Ce -genre de supplice est aboli en France», lui répondit-on; il reprit: «Si -j'ai souhaité de vivre, c'était pour devenir honnête homme. Mais Julia! -elle est innocente, je l'ai séduite, et que deviendra mon malheureux -père?» - -Pendant tout le temps des débats, il s'efforça constamment de détourner -les charges qui pouvaient peser sur ces deux prévenus; enfin, après -vingt-huit jours d'audiences consécutives, le tribunal rendit son -jugement qui condamnait à la peine de mort Schinderhannes et vingt de -ses complices. Buckler père fut condamné en vingt-deux années de fers, -et Julie Blæsius à deux ans d'emprisonnement, par forme de correction. -Les autres prévenus furent condamnés aux fers pendant un plus ou moins -grand nombre d'années, selon la gravité des crimes qui leur étaient -attribués. - -Schinderhannes n'avait point manifesté d'émotion, en entendant -prononcer son arrêt, mais il témoigna quelque joie, lorsqu'il connut -l'indulgence dont les juges avaient usé à l'égard de sa maîtresse et -de son père. Quand le jugement eut été prononcé, il demanda à parler -encore une fois au président du tribunal. On était curieux de savoir -ce qu'il avait à dire, et l'on s'attendait même à quelque déposition -importante; il se borna à renouveler le vœu qu'il avait déjà fait -plusieurs fois, qu'après sa mort, on prît soin de son père, de sa -maîtresse et de son enfant. - -Lorsqu'il sortit de la salle pour être reconduit en prison, il dit, en -voyant la foule assemblée: «Regardez-moi, car aujourd'hui et demain -c'est pour la dernière fois.» Ses conducteurs pressaient un peu la -marche: «Eh quoi! leur dit-il, le bourreau est-il donc si impatient?» - -Le jugement du tribunal criminel spécial était sans appel; en -conséquence, le lendemain, 21 novembre 1803, avait été fixé pour -l'exécution. - -Le matin, un ministre de la religion vint, suivant l'usage, pour -exhorter Schinderhannes. Dès que celui-ci l'aperçut, il lui dit d'un -air calme: «Vous venez m'apporter des consolations; allez près de ceux -qui sont à côté de moi, ils en ont plus besoin. Je suis entièrement -résigné.» Il témoigna ensuite au ministre le désir de recevoir de -sa main la communion, qui ne lui avait pas été administrée depuis -beaucoup d'années. Enfin vers une heure après midi, les condamnés -furent placés dans cinq charrettes, et conduits au lieu du supplice, -situé sur l'emplacement du château de la Favorite. Pendant le -chemin, Schinderhannes aperçut une personne de sa connaissance, à -qui il souhaita le _bonsoir_, et qu'il chargea de faire ses adieux -à sa Julia; puis il s'adressa au ministre qui l'avait accompagné à -l'échafaud, et lui dit: «Je vais maintenant vous raconter comment -j'ai commencé une vie qui a une fin si triste.» Il continua son récit -sans interruption jusqu'à l'échafaud; il y monta rapidement, examina -d'abord avec attention la guillotine et demanda si le jeu de cette -machine était aussi prompt et aussi assuré qu'on le disait. On lui -répondit affirmativement. «Ne serait-il pas possible, ajouta-t-il, que -je me préparasse moi-même sans qu'il fût besoin de m'attacher?» On -lui observa qu'il ferait mieux de se soumettre à la manière ordinaire -employée pour ce genre de mort. - -Alors, il regarda des deux côtés de l'échafaud, la multitude que la -curiosité y avait attirée, et s'écria: «J'ai mérité la mort, mais dix -de mes camarades meurent innocens. Voilà mes dernières paroles.» Il se -livra ensuite au bourreau. - -L'exécution des vingt condamnés ne dura que vingt-six minutes. La vue -des cercueils et de l'instrument du supplice avait glacé le courage -des plus intrépides d'entr'eux; il fallut les porter presque tous sur -l'échafaud. - -On attribua les dernières paroles de Schinderhannes à la conviction où -il était que le meurtre seul emportait la peine de mort; quoi qu'il en -soit, elles firent peu d'impression sur le peuple, et ce grand acte de -justice rendit enfin le calme et la sécurité à des provinces qui en -avaient été bien long-temps privées. - - - - - PÈRE - EMPOISONNEUR DE SA FILLE. - - -Tout Paris, toute la France avaient été frappés de stupeur et d'effroi -au récit des attentats monstrueux de l'épicier Desrues. On reculait -devant le détail des manœuvres perverses de ce scélérat; l'imagination -la plus hardie n'aurait osé concevoir rien de plus odieux! Vingt-cinq -années s'étaient à peine écoulées depuis l'exécution de ce misérable, -lorsque l'épicier Trumeau vint épouvanter la capitale par un forfait -plus révoltant encore que ceux de Desrues. Ce dernier, malgré sa -scélératesse consommée, ne s'était pas dépouillé entièrement de toutes -les affections de la nature; il aimait sa femme et ses enfans; et ses -derniers momens, employés à leur faire des adieux déchirans, prouvèrent -combien son âme, d'ailleurs si dénaturée, était pourtant sensible -aux sentimens d'époux et de père. Trumeau le dépassa dans la voie du -crime; car ce furent les siens qu'il choisit pour victimes. On avait -eu beaucoup d'exemples du crime d'infanticide de la part des femmes. -Trop de mères, pour échapper au reproche d'avoir offensé les mœurs, -ont encouru l'accusation d'avoir outragé la nature; mais, ce motif -n'existant pas pour les hommes, il est plus étonnant d'en trouver qui -se rendent coupables de tels crimes. - -Le 21 nivose an XI de la république (janvier 1803), le sieur Caron, -chirurgien, se rendit, sur les sept heures du soir, chez le nommé -Trumeau, épicier, rue de la Harpe, qui l'avait fait appeler pour donner -des secours à Rosalie Trumeau, sa fille aînée, âgée de vingt-cinq ans, -laquelle éprouvait de fréquens vomissemens depuis huit heures du matin. -Ce chirurgien la trouva dans son lit, jouissant de toutes ses facultés -mentales, et se contenta d'ordonner une potion antispasmodique. Il y -avait à peine deux heures que le chirurgien s'était retiré, lorsque -Marie Trumeau, la jeune sœur de la malade, entra chez lui, et lui -annonça qu'elle venait de rendre le dernier soupir. - -Surpris de cette nouvelle, le sieur Caron retourna sur-le-champ chez -Trumeau, qui lui dit sans manifester la moindre émotion: _Montez vite -dans la chambre de ma fille._ Le chirurgien monte en toute hâte, -et trouve la jeune fille morte dans son lit, dont les draps et les -couvertures étaient bien bordés, bien arrangés. _Cette mort_, dit-il au -père, _m'effraie; il faut que j'aille faire ma déclaration de sûreté: -l'honneur vous commande impérieusement d'y venir avec moi_. Mais -Trumeau refusa de s'y rendre: _Cela ferait un embarras, cela causerait -des frais, et je ne suis pas riche. Que dira, que pensera le quartier? -nous verrons demain._ - -Le lendemain, le sieur Caron renouvela ses instances d'une manière plus -pressante encore; mais, voyant que Trumeau persistait obstinément dans -son refus, il prit en conséquence le parti de se rendre seul chez le -magistrat de sûreté du 6e arrondissement. Celui-ci se transporta sans -retard chez Trumeau, avec le sieur Buraud, chirurgien exerçant près de -lui, à l'effet de constater la mort de la fille de l'épicier. - -Trumeau déclara que sa fille avait éprouvé, dans la matinée, des -nausées, des envies de vomir; qu'il lui avait fait faire du thé; que, -voyant le soir que le mal empirait, il avait fait appeler le sieur -Caron, et qu'elle était morte trois quarts-d'heure après avoir pris -des cuillerées de la potion que celui ci avait ordonnée. Il ajouta -qu'elle devait se marier incessamment, et qu'elle n'avait aucun motif -de chagrin, à moins que ce ne fût celui de voir que le commerce allait -mal, circonstance qui les rendait moins heureux qu'autrefois. - -Les chirurgiens procédèrent à l'examen du cadavre, et déclarèrent que -la mort avait dû être violente; ils mentionnaient, comme preuves de -leur déclaration, le roidissement extraordinaire des bras et des mains, -dont la contraction était sensible jusque dans les doigts; la vergeture -qui se faisait remarquer sur toute la longueur de ces parties; -le renversement et la rotation forcée de la cuisse droite portée -violemment sur le ventre, du côté gauche; la couleur des lèvres, qui -étaient d'un brun noir; la sortie d'une portion de la langue pressée -fortement en tous sens par les dents; et enfin une chaleur considérable -à la région de l'estomac. - -Avant de sortir de la chambre, le magistrat fit une perquisition -exacte dans les meubles et dans les effets, et n'y trouva rien qui eût -quelque rapport à ces recherches, à l'exception d'un vase contenant -le reste de la potion ordonnée par le sieur Caron. Le lendemain, les -hommes de l'art pratiquèrent l'autopsie du corps. Outre divers accidens -étrangers à l'événement, on trouva, dans la capacité de l'estomac, -la valeur de trois demi-setiers de liquide d'une couleur noire, et -comme du sang décomposé, dans lequel était une très-grande quantité -de matière comme cuivreuse et d'une espèce grisâtre, paraissant -métallique, et ressemblant, sous les doigts, à du sable. Ces liqueurs -et matières furent mises aussitôt dans un flaçon scellé du sceau -de la police judiciaire et du cachet de Trumeau. La conclusion du -procès-verbal des chirurgiens fut que Rosalie était morte, parce -qu'elle avait avalé une substance délétère quelconque. - -Immédiatement après cette opération, l'un d'eux, qui avait remarqué -que la figure de Trumeau n'offrait aucun signe de douleur, lui demanda -s'il avait chez lui de l'arsenic. Il répondit qu'il en avait, et ouvrit -un tiroir dans lequel était un papier qui en contenait. «Je n'ai -pas, ajouta-t-il, permission d'en vendre; mais j'avais été autorisé -anciennement à en acheter pour détruire des rats.» Le chirurgien -compara alors cet arsenic à celui trouvé dans l'estomac, et le grain -lui parut semblable. Il le fit remarquer à Trumeau, qui ne répondit -rien. Ce paquet fut également scellé, ainsi que la fiole qui renfermait -la potion et le vase où l'on avait déposé l'estomac qui devait être -soumis à l'examen des professeurs et préparateurs du laboratoire de -chimie de l'école de médecine. Cette opération eut lieu immédiatement, -et leur procès-verbal constata que la matière trouvée, sous la forme de -petits grains, dans l'estomac, était un véritable _acide arsenieux_, -connu dans le commerce sous le nom d'_arsenic blanc_; qu'une semblable -matière formait le sédiment trouvé au fond de la liqueur extraite de -l'estomac, que la quantité de cette matière était plus que suffisante -pour produire la mort. - -Cependant Trumeau, en disant au magistrat de sûreté qu'il ne -connaissait à sa fille aucun motif de chagrin qui eût pu la déterminer -à se détruire, avait donné à penser qu'il était probable qu'elle se -fût portée à cet acte de désespoir, en voyant la stagnation de leur -commerce. Mais, peu d'instans après, il s'était transporté chez lui -pour y faire une contre-déclaration tendant, par la manière dont elle -était conçue, à faire naître des soupçons contre une fille nommée -Françoise Chantal, qu'il avait prise chez lui depuis la mort de sa -femme. Sa fille aînée, disait-il, avait vu avec peine cette jeune -personne s'installer dans la maison, ce qui avait donné lieu à deux -querelles; mais il ajoutait que, depuis un mois, la plus grande -intelligence paraissait régner entre elles. - -Bientôt après, il changea de langage, et dit à plusieurs personnes, -en montrant la chambre où étaient les restes de sa fille, du sein de -laquelle on venait de retirer ces matières brûlantes et corrosives qui -avaient mis fin à son existence: «_La voilà cette malheureuse, cette -gueuse de victime, qui s'est empoisonnée elle-même pour me mettre dans -l'embarras!_» Françoise Chantal était alors présente; on l'entendit -dire à Trumeau: «Je ne puis pas être soupçonnée, je ne savais pas que -vous eussiez de l'arsenic dans votre boutique, où je ne paraissais -jamais; le soupçon ne peut tomber que sur vous et votre jeune fille.» - -Pour Trumeau, dans toutes ces circonstances, et avant qu'on l'accusât, -il parlait de son innocence, prenait Dieu à témoin de la pureté de son -cœur; mais les personnes qui l'observaient ne remarquèrent aucune trace -de chagrin sur son front; sa voix semblait n'avoir de force que pour -insulter à la mémoire de sa fille, et faire tomber sur elle le soupçon -d'un suicide. - -Cette insensibilité profonde, ces contradictions frappantes, -éveillèrent l'attention de la justice. Trumeau et Françoise Chantal -furent arrêtés et mis en accusation. - -L'instruction de la procédure fournit plusieurs révélations -importantes. Trumeau n'aimait point Rosalie. On apprit qu'il lui avait -souvent reproché de ressembler à sa mère, et d'avoir cabalé avec elle -contre lui. Il la maltraitait, ainsi que sa jeune sœur, et toutes les -deux éprouvaient des privations, et manquaient des choses les plus -nécessaires. Quatre jours avant la mort de Rosalie, il avait fait -éclater contre elle la plus grande colère, parce qu'elle exigeait -des comptes sur les biens de sa mère et lui témoignait quelques -mécontentemens de ce qu'il avait pris des arrangemens pour hypothéquer -une maison qui en faisait partie. Depuis cette scène qui avait été -vive, Trumeau n'avait parlé à sa fille que la veille de sa mort; et -ce fut le lendemain, que Rosalie se plaignit de maux de cœur, et -qu'elle n'avait point dormi pendant la nuit. La mort violente de cette -infortunée n'avait pas tardé à suivre ces symptômes. - -Ce qui commença à jeter quelque lumière sur la culpabilité de Trumeau, -c'est que la jeune Marie ayant goûté au verre d'eau et de vin, et au -thé préparés par son père pour sa sœur, avait ressenti de violentes -douleurs d'estomac et des vomissemens qui ne s'étaient dissipés que par -l'usage du lait et des vomitifs. - -A cette observation, vint se joindre la déclaration de Françoise -Chantal, qui vivait en concubinage avec Trumeau. Elle fit part de -plusieurs aveux que Trumeau, en proie aux remords, lui avait faits -étant couché avec elle. _Oh! le malheureux thé! le malheureux thé!_ -s'écriait-il dans le lit. _C'est dans la première cuillerée de potion -et dans le thé que j'ai empoisonné ma fille._ - -Françoise Chantal dit qu'elle n'avait fait cette déclaration si -tardivement, que parce qu'il lui était extrêmement pénible de dénoncer, -pour un crime aussi atroce, un homme avec lequel elle avait vécu -dans une si grande intimité. Avant de faire cet aveu à la justice, -cette fille était sombre et rêveuse. Après l'avoir fait, elle rentra -dans la prison avec un air qui attestait sa satisfaction intérieure; -puis elle s'écria avec effusion de cœur: _Je suis bien soulagée; je -suis débarrassée d'un gros fardeau._ Françoise Chantal avait aussi -rapporté dans la prison plusieurs propos qui corroboraient les fortes -présomptions dont Trumeau était l'objet. _En voilà une de perdue_, -avait-il dit à Françoise Chantal, _il faut en avoir une autre_. Au -moment où elle avait été appelée par le magistrat de sûreté, il lui -avait tenu ce langage: _Oh ça! tu sais bien qu'il faut dire quelle -s'est empoisonnée elle-même._ - -Trumeau avait d'abord déclaré qu'il croyait n'avoir employé qu'environ -une once d'arsenic sur les quatre qu'il avait achetées depuis huit ans -chez M. Hardi, apothicaire; tandis que celui qui avait été trouvé dans -sa boutique, dans un papier frais et mal plié, ne pesait que deux onces -cinquante-cinq grains. - -Comment résister à tant de preuves accumulées? Pourtant la justice se -refusait encore à croire un père capable d'un crime aussi horrible. -Mais son doute, son hésitation, furent totalement dissipés, quand elle -fut instruite du motif qui l'avait poussé à le commettre. - -La malheureuse Rosalie était, comme nous l'avons dit, recherchée en -mariage. Il fallait, pour conclure cette union, rendre des comptes; il -fallait donner une dot; et Trumeau n'avait fait aucun inventaire à la -mort de sa femme; et il n'était pas d'avis de se dessaisir d'un bien -dont il voulait jouir avec la concubine qu'il avait attirée dans sa -maison. Mais, ne pouvant plus reculer devant cet inventaire, par suite -de la demande en mariage, il avait résolu de se débarrasser de celle -dont l'existence contrariait sa cupidité. Il avait empoisonné sa fille! - -Il paraît, d'ailleurs, que ce forfait n'était pas son coup d'essai. -L'instruction apprit qu'en l'an II, il avait chez lui une nièce âgée -de seize ans, nommée Marie-Jeanne Cervenon, qui mourut subitement -le 6 fructidor de la même année. Le chirurgien de la maison ayant -été appelé, il trouva les membres de cette malheureuse dans un état -de contraction qui lui donna lieu de penser que cette mort n'était -point naturelle. Il le témoigna à Trumeau, en le pressant de requérir -la présence d'un commissaire de police. Celui-ci se rendit à son -invitation; mais, au lieu de faire venir le même chirurgien, il eut -recours à un autre, qui fit un simple rapport verbal, et le cadavre -ne fut pas ouvert. Depuis cette époque, Trumeau cessa d'employer le -chirurgien habituel, et ne lui paya même pas quelques visites qu'il lui -devait. Il avait eu le même intérêt d'empoisonner cette nièce, car il -était son tuteur, et n'avait pris aucune mesure, ni avant ni après sa -mort pour constater sa fortune. - -L'infortunée Rosalie avait, depuis long-temps, le pressentiment du -genre de mort qui lui était réservé. Elle avait dit, à différentes -époques, à plusieurs personnes qui furent entendues comme témoins: _Si -je ne préparais moi-même les alimens qui me nourrissent, je craindrais -d'être empoisonnée._ - -Trumeau nia opiniâtrément son crime. Après avoir essayé inutilement de -faire croire au suicide de sa fille, il chercha à appeler les soupçons -sur Françoise Chantal, disant qu'il ne pouvait y avoir que cette femme -qui eut attenté à la vie de Rosalie, lui étant innocent, et sa jeune -fille Marie, étant incapable d'un pareil attentat. - -Sur la déclaration unanime du jury, Trumeau, reconnu coupable de -l'empoisonnement de sa fille aînée, fut condamné par la cour de justice -criminelle, à la peine de mort, et à être conduit à l'échafaud, revêtu -d'une chemise rouge. Trumeau se pourvût en cassation. Mais l'arrêt -ayant été confirmé par la cour suprême, le 17 germinal an 11, il subit -sa condamnation. - - - - -FIN DU CINQUIÈME VOLUME. - - - - -TABLE DU CINQUIÈME VOLUME. - - - L'ermite de Bourgogne. Page 1 - - La paysanne des Landes. 21 - - Poulailler. 27 - - Suicide changé en assassinat par la prévention. 32 - - Infortunes de la famille Verdure. 49 - - Histoire du colonel Abatucci. 71 - - Révolution française. 90 - - Massacres de Delaunay, gouverneur de la Bastille, - de Flesselles, prévôt des marchands; de Foulon - et Berthier de Sauvigny. 96 - - Assassinats populaires à Saint-Germain et à Saint-Denis. 112 - - Journées sanglantes des 5 et 6 octobre 1789, à - Paris et à Versailles. 119 - - Le marquis de Favras. 130 - - Insurrection de Nancy. Dévoûment héroïque du - jeune Desilles. 138 - - Insurrection du Champ-de-Mars. Courage de Bailly, - maire de Paris. 142 - - Saturnales parisiennes. Journée du 10 août. 149 - - Massacres dans les prisons de Paris. Principales - scènes et circonstances de ces journées sanglantes. 169 - - Grandes infortunes de Louis XVI et de sa famille. 198 - - Procès du général Custines et de son fils. 221 - - Massacre de Versailles. 236 - - Les Victimes de Verdun. 242 - - Marat poignardé par Charlotte Corday. 247 - - Exécutions sanguinaires à Lyon, à Marseille et à - Bordeaux. 260 - - Mission de Joseph Lebon, à Arras, sa patrie. 272 - - Tribunal révolutionnaire. Condamnation des Girondins; - détails sur leurs derniers momens; mort - de madame Roland et de Bailly; autres victimes. 279 - - Carrier à Nantes. 299 - - Assassinat du représentant Féraud. Courage impassible - de Boissy-d'Anglas. 310 - - Louis-François Tilloy, accusé du meurtre de sa - femme. 318 - - Adultère et empoisonnement. 326 - - Accusation d'incendie suscitée par un fils contre son - père. 329 - - La veuve Deservolus, ou frappant exemple de l'acharnement - des préventions. 337 - - Louise Perthuy, accusée d'infanticide. 352 - - Jean Buckler, dit Schinderhannes. 362 - - Père empoisonneur de sa fille. 390 - - -FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Chronique du crime et de l'innocence, -t. 5/8, by J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME, T. 5/8 *** - -***** This file should be named 54551-0.txt or 54551-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/5/5/54551/ - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Chronique du crime et de l'innocence, t. 5/8 - Recueil des événements les plus tragiques;.. - -Author: J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac - -Release Date: April 14, 2017 [EBook #54551] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME, T. 5/8 *** - - - - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="transnote"> - <p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le - typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée - et n'a pas été harmonisée.</p> - <p>La Table des Chapitres se trouve <a href="#TABLE_DES_MATIERES">ici</a>.</p> - -</div> - -<p class="ac noindent p4"><span class="x-larger">CHRONIQUE</span><br /><br /> - <span class="xx-larger">DU CRIME</span><br /><br /> - <span class="x-smaller">ET</span><br /><br /> - <span class="larger">DE L'INNOCENCE.</span> -</p> - -<hr class="p2 small" /> - -<p class="ac noindent p4"> - IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,<br /> - <span class="smaller">rue de la Harpe, n. 90.</span> -</p> - -<hr class="p4 small" /> - -<div class="chapter p4"> - <h1> - CHRONIQUE<br /> - <span class="larger">DU CRIME</span><br /> - <span class="xx-smaller">ET</span><br /> - <span class="smaller">DE L'INNOCENCE;</span> - </h1> - - <p class="hanging indent">Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, - Assassinats, Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis - le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans l'ordre - chronologique, et extraits des anciennes Chroniques de l'Histoire générale - de France, de l'Histoire particulière de chaque province, des différentes - Collections des Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres - feuilles judiciaires. - </p> - - <p class="ac noindent bold">Par J.-B. J. CHAMPAGNAC.</p> - - <p class="noindent ml-45">Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.</p> - <p class="ar noindent">C. <span class="sc">Delavigne</span>, - <i>École des Vieillards</i>. - </p> - - <p class="noindent ac p2 bold">Tome Cinquième.</p> -</div> - -<hr class="small p2" /> - -<p class="ac noindent bold p2"><span class="x-larger">Paris.</span><br /> - <span class="larger">CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,</span><br /> - PLACE SORBONNE, N<sup>o</sup> 3. -</p> - -<hr class="small" /> - -<p class="ac noindent bold">1833.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p class="ac noindent p4 bold"><span class="x-larger">CHRONIQUE</span><br /><br /> - <span class="xx-larger">DU CRIME</span><br /><br /> - <span class="x-smaller">ET</span><br /><br /> - <span class="larger">DE L'INNOCENCE.</span> -</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[p. 1]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - <h2><a name="LERMITE_DE_BOURGOGNE" id="LERMITE_DE_BOURGOGNE"></a> - L'ERMITE DE BOURGOGNE.</h2> -</div> - -<p>Le procès mémorable dont nous allons -parler sera encore un avertissement solennel, -pour les ministres des lois, de veiller continuellement -sur eux-mêmes, de se défier -sans cesse du dangereux penchant qu'ont -presque tous les hommes à voir un criminel -dans un malheureux qui n'est encore que -soupçonné; de choisir avec une attention scrupuleuse -les moyens qui peuvent leur apporter -des lumières sur le fait qu'ils veulent -éclaircir; de ne pas les admettre tous indistinctement; -de ne jamais négliger de s'enquérir -<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[p. 2]</a></span> -de la vie et des mœurs d'un accusé; de recueillir -avec soin toutes les paroles qui lui -échappent; de n'en regarder aucune comme -indifférente; enfin de rejeter tous les résultats -qui contrarieraient le cœur humain et la -nature.</p> - -<p>Il s'agit encore d'une grande erreur commise -par les magistrats; il s'agit de cinq infortunés -poursuivis et condamnés, tandis que -les véritables criminels avaient subi la peine -due à leur délit dans le ressort d'une autre -juridiction.</p> - -<p>Nicolas Maret, connu sous le nom de <i>frère -Jean</i>, habitait depuis plus de vingt ans l'ermitage -Saint-Michel, près d'Aignay-le-Duc, -en Bourgogne. Cette petite ville est située au -bas d'une montagne sur laquelle s'élevait l'ermitage; -en sorte que de l'ermitage à la ville, -il n'y avait pas une demi-lieue de distance, et -que, de l'un de ces deux endroits, on apercevait -l'autre parfaitement.</p> - -<p>Le frère Jean cultivait la peinture; il allait -exercer son talent dans les églises et dans les -châteaux des environs; il travaillait aussi en -horlogerie; et le produit de son industrie et -de ses quêtes, comparé à la modique économie -<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[p. 3]</a></span> -de sa dépense, pouvait donner lieu de le -croire possesseur d'un pécule assez considérable.</p> - -<p>Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1780, -étant couché dans une alcove située dans sa -cuisine, l'ermite entend du bruit dans son habitation. -Il lui semble qu'on enfonce la porte -de son ermitage; tout-à-coup il est entouré, -assailli par plusieurs individus; son capuchon, -qu'on lui met sur la tête pour lui boucher les -yeux, est rabattu jusque sur sa poitrine; on -lui lie les pieds et les mains, et, lorsqu'on l'a -ainsi garrotté, on le presse, avec de terribles -menaces, de révéler l'endroit où il cache son -argent. Le frère Jean répond qu'il n'en a point, -mais les brigands ne se paient point d'une telle -réponse. Ils font toucher à l'ermite un fusil -et une lame de couteau, pour lui prouver que -l'on est prêt à réaliser les menaces qu'on vient -de lui faire; alors le frère Jean, effrayé, finit par -avouer qu'il a neuf louis et demi en or dans -une boîte de fer-blanc qui est cachée dans le -mur de son jardin, vis-à-vis d'un grand poirier. -Tous les voleurs, à l'exception de celui -qui reste pour garder le frère Jean, vont à -l'endroit indiqué, mais ils reviennent sans avoir -<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[p. 4]</a></span> -rien trouvé; et il est décidé que l'on portera -l'ermite dans le jardin, afin qu'il puisse lui-même -conduire au lieu du dépôt.</p> - -<p>On l'y traîne en effet; le trésor est trouvé, -et l'ermite est reporté sur son lit, dans l'état -où on l'y avait mis d'abord, c'est-à-dire les -pieds et les mains liés et son capuchon rabattu -sur sa poitrine. Les voleurs font ensuite perquisition, -prenant tous les objets à leur convenance; -ils enlèvent une montre en cuivre qui -appartenait au frère Jean, et la boîte d'une -montre d'argent qu'il était chargé de raccommoder. -Ils prennent aussi un pain de sucre -et deux demi-bouteilles de liqueurs; et se retirent, -après avoir resserré les liens qui tenaient -l'ermite attaché sur son lit.</p> - -<p>Les voleurs n'en voulaient qu'à l'argent du -cénobite, et les mesures rigoureuses qu'ils -prenaient n'avaient pour but que d'assurer leur -retraite; car, au moment de quitter le frère -Jean, ils prennent sa robe, et l'avertissent qu'ils -vont la mettre en évidence sur un arbre placé -devant la porte de l'ermitage, afin que les -passans ou les habitans d'Aignay puissent venir -à son secours.</p> - -<p>Voilà donc le malheureux ermite resté seul, -<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[p. 5]</a></span> -nu sur son lit, mourant de froid, étouffé -par son capuchon, souffrant cruellement des -coups qu'il avait reçus, en proie aux réflexions -les plus désespérantes.</p> - -<p>Le frère Jean était lié intimement avec une -des plus honnêtes familles d'Aignay-le-Duc, -la famille des Gentil. Depuis qu'il habitait l'ermitage -Saint-Michel, il n'avait cessé d'être -avec elle en relation d'amitié. La mère Gentil -avait toute sa confiance; lorsqu'il devait s'absenter, -c'était à elle qu'il confiait ses clés; -c'était à elle qu'il avait recours pour les différentes -choses dont il pouvait avoir besoin. -Mais à l'époque où fut commis le vol, cette -femme, languissante depuis plusieurs jours, -touchait à ses derniers instans. Il était naturel -que le frère Jean, autant par reconnaissance -que par amitié, témoignât quelqu'intérêt -à la famille dans une aussi cruelle circonstance. -Aussi avait-il expressément recommandé -à Jean-Baptiste Gentil, son ami, et -l'un des fils de la malade, de venir le chercher -lorsque cette pauvre femme serait à l'agonie, -pour qu'il lui fît les dernières exhortations et -récitât les prières des agonisans.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[p. 6]</a></span></p> - -<p>La nuit du 5 au 6 décembre fut très-mauvaise; -à chaque instant on croyait que la mère -Gentil allait expirer; tous ses enfans, qui ne -l'avaient pas quittée un seul instant pendant -toute la durée de sa maladie, et qui l'avaient -soignée avec une vigilance vraiment filiale, -étaient plongés dans une douloureuse inquiétude. -Chacun passait une partie de la nuit à -son chevet, et n'allait prendre quelque repos -que lorsqu'il était remplacé par un autre. -Malgré cet arrangement, ils ne se dispensaient -pas, lorsqu'ils le pouvaient, de veiller, plusieurs -ensemble, des nuits entières. Le 5, Jean-Baptiste -était venu chez sa mère, à sept heures -du soir; il n'en sortit qu'entre minuit et -une heure environ, pour reconduire Marie -Gentil, sa sœur, femme d'Antoine Loignon, -qui demeurait fort loin de là. Suzanne Gentil, -son autre sœur, femme de Jean Chauvot, laboureur -à Aignay-le-Duc, un petit garçon de -cette femme, âgé de quatorze ans, et la fille -Raoult, avaient passé la soirée avec eux. Aucune -de ces personnes n'était encore partie, quand -la femme Loignon sortit avec son frère; celle-ci -étant arrivée à son domicile, Jean-Baptiste, -<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[p. 7]</a></span> -pressé de retourner auprès de sa mère, se -hâta de prendre congé; en revenant, il aperçut -de la lumière à l'ermitage.</p> - -<p>A son retour, il trouva sa mère dans un -état plus inquiétant encore que celui où il l'avait -laissée; il courut avertir Claude Gentil, -son frère, qui demeurait dans le voisinage; -celui-ci vint en si grande hâte qu'il était à -peine vêtu. Jean-Baptiste lui dit qu'il avait -aperçu de la lumière à l'ermitage; qu'en conséquence -il allait chercher frère Jean, et le -prier de venir dire des prières pour leur mère.</p> - -<p>En effet, il s'achemina vers l'ermitage; -lorsqu'il fut à la porte de la chapelle, il appela -le frère Jean. Il fut obligé de l'appeler -jusqu'à trois fois; enfin il entendit l'ermite qui -lui répondait en criant: <i>Jeannot, venez à -moi</i>.</p> - -<p>A ce cri de détresse, Jean-Baptiste croit que -le frère Jean est malade. Il court aussitôt à la -petite porte de l'ermitage, et, comme elle était -fermée, il passe pardessus le mur, et gagne la -porte de la cuisine. Elle était entr'ouverte; il -entre, et trouve le frère Jean couché dans son -alcove, qui lui dit: «Ah! je vous prie, détachez-moi.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[p. 8]</a></span></p> - -<p>Ces paroles surprirent extrêmement Jean-Baptiste; -il détacha le frère Jean comme il -le put, car il n'y avait plus de lumière à l'ermitage. -Ensuite il alluma du feu pour le réchauffer. -Ce ne fut qu'après avoir détaché -l'ermite et recueilli les premières expressions -de sa douleur, qu'il lui parla de l'état désespéré -de la mère Gentil, et lui dit qu'il était -venu le chercher pour le prier de descendre -auprès d'elle.</p> - -<p>Mais le frère Jean ne pouvait rien entendre; -il avait besoin lui-même de soulagement; -son bras était enflé et meurtri. Il pria Jean-Baptiste -de le bassiner avec du vin chaud, et -de le lui envelopper avec un linge. Peu après, -par les soins de Jean-Baptiste, l'imagination -alarmée de l'ermite se calma; mais la secousse -qu'il avait reçue était si violente, que l'effet -n'en était pas encore entièrement dissipé, et -qu'il était hors d'état de se rendre auprès de -la mère Gentil. Il dit à Jean-Baptiste d'aller -voir dans quel état se trouvait sa mère, et de -revenir dans une demi-heure, et il lui recommanda -expressément le plus profond silence -sur sa malheureuse aventure.</p> - -<p>Jean-Baptiste observa exactement ce qui -<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[p. 9]</a></span> -lui avait été prescrit. Il retrouva chez sa mère -les mêmes personnes qu'il y avait laissées, avec -Antoine Loignon, qui y était survenu. Il se -contenta de leur dire que le frère Jean l'avait -engagé à remonter à l'ermitage dans une -demi-heure.</p> - -<p>Ce laps de temps écoulé, il remonta en -effet à l'ermitage. Le frère Jean avait beaucoup -de choses à lui raconter. Il recommença -plus en détail le récit de sa malheureuse aventure.</p> - -<p>Après avoir long-temps parlé, il s'interrompt -tout-à-coup pour dire à Jean-Baptiste -qu'il connaît une partie des voleurs. «J'en ai -reconnu trois à leur voix, dit-il, Vauriot, -Chaumonot, et votre frère Claude Gentil.» -Ce dernier nom est un coup de foudre pour -Jean-Baptiste. Il reste quelques instans pétrifié, -tant est vive l'émotion qu'il éprouve. Enfin, -il recueille tous ses sens pour convaincre l'ermite -de son erreur. «Quoi! mon frère? Que -me dites-vous? Mais, avant de monter ici la -première fois, j'ai été l'éveiller; il était dans -son lit..... Et Vauriot? il ne le voit pas, ils -sont brouillés; il n'y a pas même quinze jours -<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[p. 10]</a></span> -que mon frère a porté des plaintes contre lui -au procureur du roi.»</p> - -<p>Ces raisons et d'autres encore ne désabusèrent -aucunement le frère Jean; plus on -combattait son erreur, et plus il s'y attachait. -Seulement il promit à Jean-Baptiste qu'il ne -nommerait pas Claude Gentil; il lui permit -en outre de raconter l'histoire du vol, en exigeant -toutefois qu'il se gardât bien de dire -que les voleurs étaient connus.</p> - -<p>Revenu chez sa mère, Jean-Baptiste ne -parla d'autre chose que de l'état affreux dans -lequel il avait trouvé le frère Jean, et des différentes -circonstances du vol. Aussitôt Claude -Gentil et Antoine Loignon montèrent à l'ermitage, -poussés, soit par un mouvement de -curiosité naturelle, soit par un sentiment -d'humanité. Jean-Baptiste les accompagnait.</p> - -<p>Mais ils appelèrent en vain le frère Jean. -Ne se croyant plus en sûreté dans sa retraite, -l'ermite s'était réfugié à Beaunotte, petit village -à une demi-lieue d'Aignay-le-Duc, chez -le sieur Latour, qui était vicaire de cette paroisse. -Là, il raconta son infortune, en présence -même du procureur du roi de la prévôté. -<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[p. 11]</a></span> -Ce magistrat se transporta sur-le-champ -à l'ermitage, et dressa procès-verbal de l'état -des lieux. Le premier objet qui se rencontra -dans le jardin, fut un fusil que l'on reconnut -aussitôt pour être celui du sieur Caillard, qui -remplissait, en cet instant, les fonctions de -greffier. A la porte de la cuisine, on trouva -l'arbre qui avait servi à enfoncer cette porte. -La partie du mur où l'argent était caché était -dégradée. La meurtrissure faite sur l'un des -bras du frère Jean était évidente. Enfin, le -corps du délit fut bien constaté dans ce procès-verbal. -Le même jour, on dressa un second -procès-verbal à l'occasion du fusil trouvé -dans le jardin. Le sieur Caillard, à qui il appartenait, -déclara qu'il n'avait pu être pris que -dans une baraque où il avait été déposé, et -qui était voisine de l'ermitage. On alla en effet -visiter la baraque: la serrure de la porte -ne tenait plus qu'à un seul clou, et il fut aisé -de voir qu'elle avait été forcée. Le corps du -délit était ainsi constaté; il s'agissait d'en connaître -les auteurs.</p> - -<p>Dès le lendemain, l'information fut commencée, -et cinq jours après, c'est-à-dire le -12 décembre, Claude Gentil, Guillaume Vauriot -<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[p. 12]</a></span> -et Claude Pajot, furent décrétés de prise -de corps. On continua d'informer; les accusés -furent interrogés; et, le 16 avril 1781, le prévôt -d'Aignay-le-Duc renvoya au bailliage de -Châtillon toute la procédure criminelle qu'il -avait instruite, avec les pièces de conviction.</p> - -<p>Au bailliage de Châtillon, l'affaire fut réglée -à l'extraordinaire; et il fut ordonné qu'il -serait informé contre les accusés par ampliation. -Par suite de cette nouvelle information, -Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil furent -arrêtés; et le 7 décembre 1781, sur les -conclusions du ministère public, qui tendaient -à un plus ample informé d'un an, le tribunal -rendit un jugement définitif qui condamnait -Guillaume Vauriot à être pendu sur la place -publique d'Aignay-le-Duc, après avoir été -préalablement appliqué à la question ordinaire -et extraordinaire. En ce qui concernait Claude -Gentil, Claude Pajot, Antoine Loignon et -Jean-Baptiste Gentil, le même arrêt portait -qu'il serait sursis à leur jugement jusqu'après -l'exécution de Guillaume Vauriot.</p> - -<p>Sur l'appel porté au parlement de Dijon, -quoique cette cour n'eût entendu aucun nouveau -témoin, quoiqu'elle n'eût remarqué aucun -<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[p. 13]</a></span> -changement dans les réponses des accusés, -elle prononça un jugement tout contraire: -ce fut Claude Gentil qui fut regardé comme le -principal coupable, et condamné à la potence.</p> - -<p>L'arrêt du parlement de Dijon était du 8 -mars 1782, et, le 13, le malheureux Claude -Gentil subit la torture, qui ne produisit d'autre -effet que de lui briser tous les membres, et -de lui arracher des cris de douleur, sans aucun -aveu ni du crime qu'on lui imputait, ni -des complices que l'on voulait qu'il dénonçât. -Depuis le commencement de cet affreux supplice -jusqu'à la fin, il ne cessa de protester -de son innocence, et, au pied même de la potence, -il s'écria qu'il mourait innocent.</p> - -<p>Les autres accusés, à l'égard desquels l'arrêt -du 8 mars avait ordonné un sursis, furent condamnés, -par arrêt du 19, savoir: Guillaume -Vauriot aux galères perpétuelles; Claude Pajot -et Antoine Loignon à un plus ample informé -indéfini; quant à Jean-Baptiste Gentil, -il fut mis hors de cour.</p> - -<p>Il y a lieu de s'étonner, que dis-je? de s'effrayer -de la différence des sentences rendues -contre chacun des coaccusés. Les charges -qui pesaient sur eux étaient à peu près les -<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[p. 14]</a></span> -mêmes, et reposaient uniquement sur des présomptions, -des conjectures vagues; on avait -quelques faibles indices, mais aucune preuve. -La plus forte déposition était celle de -l'ermite; mais l'ermite était plaignant, et l'on -sait qu'un plaignant ne peut être témoin. -D'ailleurs, cet ermite avait dit à plusieurs personnes -qu'il avait reconnu la voix de Chaumonot -parmi celles des voleurs. Or, Chaumonot -était alors absent; son <i>alibi</i> était bien -prouvé, et c'était sans doute par cette raison -que le frère Jean n'avait pas osé l'accuser judiciairement. -Comment donc, après s'être -trompé aussi grossièrement sur le compte -d'un individu, pouvait-il mériter quelque -créance, lorsqu'il prétendait avoir reconnu, -également à la voix, plusieurs autres personnes? -Les autres allégations du frère Jean n'étaient -pas plus solides; le plus léger souffle -les eût fait disparaître; cependant elles trouvèrent -crédit auprès des juges, et provoquèrent -d'horribles condamnations contre des hommes -dont la conduite antérieure, dont la moralité -bien connue, proclamaient hautement -l'innocence, déjà prouvée par le défaut de -preuves.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[p. 15]</a></span></p> - -<p>D'ailleurs, leur justification complète ne -tardera pas à être mise au grand jour; dans -un moment, il ne restera plus, à cet égard, le -moindre nuage dans l'esprit des lecteurs.</p> - -<p>On sait combien les histoires de vols et de -crimes excitent la curiosité du peuple, aussi -bien que les détails des supplices des coupables. -Des colporteurs qui allaient de ville en -ville, montrant les portraits de différens voleurs -condamnés à Montargis, vendaient en -même temps leur jugement. Une nièce de -Jean-Baptiste Gentil, attirée par la curiosité, -fut frappée de la conformité des faits relatés -dans cet écrit avec ceux qui avaient servi -de base au procès de son oncle. Aussitôt elle -écrivit de Dijon à Jean-Baptiste Gentil, pour -lui annoncer cette nouvelle, qui pouvait servir -à réhabiliter son honneur. Mais cet infortuné, -réduit à la plus affreuse misère, n'ayant pas -de quoi subvenir aux frais du plus petit -voyage, fut obligé de rester dans l'inaction. -Six ou sept semaines s'écoulèrent sans qu'il -lui eût été possible de faire la moindre démarche. -Enfin, après avoir ramassé un peu -d'argent, il se rend à Montargis, prend tous -les renseignemens qui lui sont nécessaires, -<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[p. 16]</a></span> -obtient tout ce qu'il désire, reçoit des marques -de bienveillance de la part des juges, et -rapporte un exemplaire de tous les jugemens -imprimés que vendaient les colporteurs qui -s'étaient arrêtés à Dijon.</p> - -<p>Parmi ces jugemens, il s'en trouvait deux -qui, en effet, avaient en partie pour objet le -vol fait au frère Jean. Muni de ces deux jugemens -que la providence avait fait tomber entre -ses mains, Jean-Baptiste Gentil confia -son heureuse découverte au procureur-général -du parlement de Dijon. Ce magistrat, sensible -et éclairé, ne chercha point à ensevelir -dans le silence la déplorable erreur qui pouvait -avoir échappé à la compagnie dont il était -membre. Il engagea aussitôt Jean-Baptiste -Gentil à faire choix d'un conseil qui pût le diriger -dans la marche qu'il devait suivre pour -parvenir à sa justification personnelle et à la -réhabilitation de ses malheureux coaccusés.</p> - -<p>Un jurisconsulte distingué du parlement de -Dijon, M<sup>e</sup> Daubenton, se chargea généreusement -de cette noble tâche; il accueillit la misère -de Jean-Baptiste Gentil, et lui promit tous -les secours qui lui seraient nécessaires.</p> - -<p>Les deux jugemens dont il vient d'être -<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[p. 17]</a></span> -question, concernaient, l'un les nommés Jacques -Périssol, Charles-Noël Larue et trois -quidams, dûment atteints et convaincus d'avoir, -dans le courant de décembre 1780, enfoncé -d'un coup de bûche la porte d'un ermitage -situé entre Châtillon-sur-Seine et Saint-Seine, -et d'avoir lié les pieds et les mains de -l'ermite, à qui ils avaient volé neuf louis et -demi en or, et plusieurs effets; l'autre jugement -était relatif à une nommée Marguerite -Roussel, violemment soupçonnée d'avoir eu -connaissance dudit vol, et d'avoir eu sa part -du butin.</p> - -<p>Ce crime était un des principaux dont Jacques -Périssol et Marguerite Roussel étaient -convaincus; et ces deux coupables avaient été -condamnés à être pendus, par les deux jugemens -mentionnés ci-dessus.</p> - -<p>Comme Charles-Noël Larue, l'un de leurs -complices, existait encore dans les prisons de -Montargis, on le fit interroger le 22 janvier -1785. Cet interrogatoire très-détaillé leva le -dernier voile qui cachait encore la vérité. Larue -rapporta toutes les circonstances du vol, -détailla les plus petites particularités, nomma -ses complices, qui étaient au nombre de quatre, -<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[p. 18]</a></span> -convint de toutes les effractions qui -avaient été faites, de tous les propos tenus, -de tous les objets enlevés. Enfin, interrogé si -les nommés Claude Gentil, Guillaume Vauriot, -Claude Pajot, Antoine Loignon et Jean-Baptiste -Gentil n'étaient pas complices de ce -vol, il répondit que non, et que même il ne -les connaissait pas.</p> - -<p>Le parlement de Dijon, informé, par lettres-patentes -du 23 février 1787, que la -révision du procès des Gentil avait été statuée, -s'empressa d'ordonner une instruction -nouvelle. Larue fut conduit à Dijon, chargé -de fers et de crimes; il y arriva le 21 juillet. -Dans un interrogatoire détaillé qui dura quatre -séances, il persista dans les aveux et déclarations -qu'il avait faits à Montargis. Larue, -tout coupable qu'il était, montra et soutint, -en cette circonstance, un genre de probité -qui mérite des éloges. Ferme dans ses résolutions, -invariable dans ses réponses, il s'écriait: -«Je sais que je dois périr, mais je ne souffrirai -pas que des innocens soient opprimés -pour un crime dont ils ne sont pas coupables.»</p> - -<p>Certes, la conduite de ce misérable fut plus -<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[p. 19]</a></span> -noble que celle de l'ermite de Saint-Michel, -qui, malgré les preuves frappantes qui apparaissaient -de tous côtés, n'en persista pas -moins, avec une obstination sans exemple, -dans une erreur, peut-être involontaire dans -le principe, mais devenue un crime par la manière -dont il combattait la vérité sortie de la -bouche d'un coupable. Aussi, Larue lui disait-il: -«Je suis un scélérat, mais vous l'êtes mille -fois plus que moi de persister dans une erreur -qui fait la base d'une condamnation injuste.»</p> - -<p>Le parlement de Dijon rendit, le 28 août -1787, près de sept ans après le crime commis, -un arrêt expiatoire qui réhabilitait la mémoire -de Claude Gentil et de Guillaume Vauriot. Il -renvoyait définitivement Claude Pajot, Antoine -Loignon, et Jean-Baptiste Gentil de l'accusation -contre eux intentée. Cet arrêt appelait -les peines portées par la loi sur les têtes -des vrais coupables, et ordonnait néanmoins -qu'il serait sursis à l'exécution à l'égard de -Larue, jusqu'à ce qu'il eût plu au roi de manifester -ses sentimens.</p> - -<p>De plus, le parlement donna acte aux innocens -acquittés, ainsi qu'au curateur à la mémoire -<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[p. 20]</a></span> -de Claude Gentil et de Guillaume -Vauriot, des réserves faites par eux, pour -poursuivre leurs dénonciateurs.</p> - -<p>Telle fut cette victoire que la justice sut -noblement remporter sur elle-même. Malheureusement -sur ces cinq victimes reconnues -innocentes, il s'en trouvait deux à qui l'on -ne pouvait restituer que l'honneur: Claude -Gentil était mort sur l'échafaud, et Guillaume -Vauriot aux galères!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[p. 21]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="LA_PAYSANNE_DES_LANDES" id="LA_PAYSANNE_DES_LANDES"></a> - LA PAYSANNE DES LANDES.</h2> -</div> - -<p>Les grandes villes, réceptacles habituels -des vagabonds et des malfaiteurs de tous les -pays, sont ordinairement le siége du vice et -de la corruption, qui y trouvent d'ailleurs un -aliment journalier dans les habitudes funestes -qu'engendre l'oisiveté. Il n'en est pas de -même dans les campagnes. La vie active des -champs, la simplicité de leurs habitans, le -spectacle continuel de la nature, amortissent -les passions, et les empêchent surtout de commettre -des crimes. Que l'on ajoute à tous ces -heureux obstacles, l'extrême facilité que l'on -a de se surveiller et de se contrôler mutuellement, -et il sera très-aisé de s'expliquer pourquoi -les campagnes sont beaucoup plus exemptes -d'actions criminelles que le séjour corrompu -des cités.</p> - -<p>Mais quand de violentes passions font invasion -dans les esprits ignorans et grossiers -des bourgs et des hameaux, elles éclatent -d'autant plus vivement qu'elles sont favorisées -<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[p. 22]</a></span> -par le défaut absolu d'éducation et par -la solitude, conseillère toujours pernicieuse -dans de semblables circonstances.</p> - -<p>Le fait que nous allons rapporter, arrivé -dans les Landes de la Gascogne, contrée isolée, -presqu'en dehors de la circulation, Arabie -en miniature, où il faut traverser de grands -et tristes déserts de sable et de bruyères pour -arriver à de charmantes oasis, qui sont les -seuls lieux habités, va nous fournir un déplorable -exemple de ces passions dépourvues -de toute espèce de frein.</p> - -<p>Un laboureur, nommé Jean Labauchède, -séduit par les charmes de Jeanne Dubernet, -jeune et jolie paysanne, et croyant trouver le -bonheur en unissant son sort à celui de cette -fille attrayante, la demanda en mariage à ses -parens, et l'obtint pour son malheur. La conduite -de sa jeune épouse ne tarda pas à lui -faire reconnaître combien il s'était cruellement -trompé. Jeanne Dubernet fuyait sa société, -et on la voyait souvent en tête-à-tête -avec de jeunes garçons du village. C'était une -première conséquence de la disproportion -d'âge qui séparait les deux époux. Jean Labauchède, -ignorant, comme on l'est dans ces -contrées à demi-sauvages, n'avait nullement -<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[p. 23]</a></span> -réfléchi à l'inconvénient de prendre une femme -beaucoup plus jeune que lui, qui, parée des -dons de la beauté, ne manquerait pas d'adorateurs, -et n'aurait pas la ressource d'une -bonne et morale éducation, pour se maintenir, -sans broncher, dans les limites du devoir. -Son choix imprudent n'avait été déterminé -que par le désir de posséder une compagne -aimable et belle. Fatal aveuglement! Il avait -donné le nom d'épouse à une infâme créature -qui devait bientôt préparer sa mort.</p> - -<p>Jeanne Dubernet préludait à l'assassinat -par l'adultère, premier échelon qui souvent -mène aux plus affreux attentats. Pierre Bellette, -jeune homme à peine âgé de dix-sept -ans, d'une figure agréable, était son amant -favori. Elle avait résolu d'en faire l'instrument -de la haine qu'elle avait conçue pour son -mari. Elle commença par fasciner ce jeune -garçon, par l'enivrer d'amour. On sait quel -pouvoir magique peut exercer une femme -jeune et jolie sur un cœur qui s'ouvre pour la -première fois à la tendresse. Pour se l'attacher -par des liens encore plus puissans, Jeanne -Dubernet promit au jeune Bellette de l'épouser, -si elle devenait veuve. Cette idée souriait -aux désirs amoureux du jeune homme; elle -<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[p. 24]</a></span> -se présentait à son imagination sous des couleurs -qui n'avaient rien d'effrayant. Il lui semblait -dans l'ordre de la nature que le mari de -sa maîtresse, qui était beaucoup plus âgé que -lui, mourût prochainement, et le laissât jouir -paisiblement du bonheur auquel il aspirait.</p> - -<p>Mais ce n'est point ainsi que l'envisage la -Dubernet; impatientée du joug conjugal, jalouse -de recouvrer au plus tôt sa liberté, elle -ne veut point confier son sort à un avenir incertain; -son imagination criminelle a déjà -conçu le projet de se débarrasser de son -époux, sans attendre que la nature ait prononcé -son arrêt. Tout entière à son abominable -pensée, elle profite d'un moment de délire -de son jeune amant, pour lui proposer -d'assassiner son mari. A cette proposition, -Bellette est interdit, il recule en pâlissant; son -âme est révoltée de cette offre épouvantable. -Cependant l'instant est décisif; il faut frapper -le dernier coup ou ajourner l'occasion du -crime prémédité; la Dubernet le sent; elle -s'attache à vaincre les scrupules de Bellette.—Et -tu dis que tu m'aimes, lui dit-elle; tu me -jures de m'aimer toujours, tu m'assures que -tu ne désires rien tant que de devenir mon -époux? Tu ne voulais donc que m'abuser, perfide? -<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[p. 25]</a></span> -Quand je t'offre une occasion favorable, -ton cœur oublie tous ses sermens; ta main -tremble, au lieu de frapper; et tu oses dire que -tu m'aimes?—Oui, je t'aime, répliqua vivement -Bellette, puisque sans toi, je ne puis -vivre.—Eh bien! prouve-le, ou renonce à -moi pour toujours.—Tu seras obéie, dit le -jeune homme, en s'efforçant d'étouffer un -sourd gémissement qu'exhalait sa conscience. -La Dubernet, mettant à profit cette disposition -si favorable à ses dessins, redouble la vivacité -de ses caresses, achève de séduire Bellette, -tantôt en lui faisant une peinture riante -des jours heureux qu'ils doivent couler ensemble, -tantôt en lui présentant un horrible -portrait de l'homme qui seul fait obstacle à -leur félicité. Ces discours artificieux inspirent -une sorte de fanatisme amoureux au facile -Bellette; entre les mains de cette femme qui -vient de pétrir, pour ainsi dire, son cœur, il a -été métamorphosé en séïde furieux; il faut à -présent que la Dubernet le contienne; il a -soif du sang de Labauchède, qu'il regarde -comme son ennemi, comme le tyran de la -femme qu'il adore.</p> - -<p>Bientôt le jour et l'heure du crimes sont marqués. -<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[p. 26]</a></span> -La femme adultère savait que son mari ne -devait revenir que le soir; elle se procure un fusil, -prépare elle-même la charge meurtrière, remet -l'arme dans les mains de son complice, -qu'elle place en embuscade derrière une haie située -sur le chemin de Labauchède. Celui-ci s'était -bien aperçu des froideurs de la Dubernet à -son égard; mais, ne pensant pas qu'il pût y avoir -si peu d'intervalle entre l'indifférence et la -haine, il était dans une profonde sécurité. -Arrivé à quelque distance de sa maison, il reçoit -un coup de fusil qui lui donne la mort, et -la Dubernet a l'imprudente audace de venir -recueillir son dernier soupir; elle exhale une -feinte douleur auprès du cadavre, tandis que -son complice disparaît de la scène du crime.</p> - -<p>Malgré tous leurs soins à se cacher, les auteurs -de cet assassinat furent bientôt découverts. -Le lieutenant-criminel de Mont-de-Marsan -les condamna aux supplices qu'ils -avaient mérité; et sur l'appel de cette sentence, -le parlement de Bordeaux, par arrêt du 26 -mai 1786, condamna l'assassin à être rompu, -et sa complice à être pendue et brûlée; ce qui -fut exécuté quelques jours après.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[p. 27]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="POULAILLER" id="POULAILLER"></a>POULAILLER.</h2> -</div> - - -<p>Parmi tant de voleurs fameux, émules ou -successeurs des Mandrin et des Cartouche, -qui, à diverses époques, ont rempli la capitale -et les provinces de leur effrayante célébrité, -nous signalerons le nommé Poulailler, que -son ancienne renommée à fait mettre au -rang des héros des théâtres du boulevard du -Temple.</p> - -<p>La terreur qu'inspirait ce fripon s'étendait -au loin; et c'était un exemple, entre dix mille -autres, de l'exagération des récits populaires. -Parce que Poulailler avait commis plusieurs -vols plus ou moins hardis, on chargeait son -nom de tous les crimes, de tous les assassinats -commis par les autres scélérats; et cependant, -il est juste de dire que rien ne prouve, -dans son histoire, qu'il ait jamais versé le sang -de quelqu'un de ses semblables; son procès -n'offre aucun attentat de cette nature, aucune -<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[p. 28]</a></span> -trace de sang. Ainsi l'on peut affirmer -que son procès et son supplice même, en lui -faisant expier les crimes dont il était coupable, -le lavèrent d'une foule de forfaits dont la -renommée l'avait souillé.</p> - -<p>Poulailler n'était qu'un surnom qu'il avait -adopté pour sa nouvelle profession. Il s'appelait -Jean Chevalier: il était à la fois marchand -de chevaux et maître cordonnier; son domicile -était à Essonne, sur la route de Paris à -Fontainebleau.</p> - -<p>Comme il ne pouvait faire seul, avec autant -de succès et d'étendue, le commerce violent -et lucratif qu'il voulait exploiter, il avait des -associés subalternes qui lui étaient dévoués, -et dont il dirigeait la marche et les entreprises. -Dans cette bande figuraient un berger demeurant -à Brunoy, la femme de ce berger, -un écrivain à Paris, une ouvrière en linge -établie à Essonne, et le domestique de Poulailler. -Ainsi ce chef habile avait à ses ordres -le courage entreprenant d'un sexe, et l'adresse -de l'autre. Il changeait souvent de nom, suivant -l'exigence des cas: tantôt il s'appelait -Chevalier, tantôt Bouthillier, tantôt Desmaisons. -Il ne reculait devant aucun moyen pour -<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[p. 29]</a></span> -assurer l'exécution de ses projets. Il engageait -volontiers sa liberté dans l'obscure condition -de domestique, pour mieux remplir ses vues. -Ce fut même en cette qualité qu'il débuta -dans la carrière des larrons.</p> - -<p>En 1780, il était entré, comme berger, au -service d'un fermier de Montry; mais ce berger -était un vrai loup dans la bergerie, et -les moutons ne se multipliaient pas sous sa -houlette; les autres effets qui se trouvaient à -sa convenance devenaient également sa proie.</p> - -<p>En 1779 et 1780, il se fit plusieurs vols dans -une maison de Bussy-Saint-Georges, et c'étaient -autant de tours de Poulailler; mais -l'auteur de ces faits et gestes demeura long-temps -ignoré. Quand les portes n'étaient pas -ouvertes, il savait les briser. Dans une nuit -de janvier 1782, il fit un ample butin, et au -moyen d'effractions extérieures et intérieures, -il s'appropria de l'or, de l'argent, des pièces -d'argenterie, du linge et autres effets, dans -une ferme opulente de Quincy.</p> - -<p>Il savait profiter des sombres et longues -nuits d'hiver pour ses expéditions; mais il ne -dédaignait pas la clarté des nuits du printemps -et de l'été; seulement il changeait ses batteries. -<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[p. 30]</a></span> -Quand il avait butiné le miel d'une ruche, -il savait en chercher d'autres. Brie-Comte-Robert, -Corbeil, Boissy-Saint-Léger et autres -lieux circonvoisins, furent tour-à-tour le théâtre -de son active industrie.</p> - -<p>Ses conquêtes multipliées auraient dû satisfaire -ses désirs; mais l'habitude de la friponnerie -était si forte en lui, qu'il ne put -s'arrêter à temps, et fut bientôt puni de l'excès -de sa cupidité. On avait observé qu'au -métier de cordonnier il réunissait celui de -marchand de chevaux; il est certain, en effet, -qu'il en avait vendu plusieurs; et il n'était -pas aussi certain qu'il les eût achetés.</p> - -<p>Dès son début, il avait reçu une leçon dont -il aurait dû profiter. Dès 1780, il avait été -surpris, et jeté dans les prisons de Guermantes: -mais il était parvenu, à force de travail -et d'effraction, à sortir de sa prison. Ce succès -lui inspira, sans doute, un excès de confiance, -dont il finit par être la victime. Les -prisons du Châtelet gardèrent mieux leur -proie que celles de Guermantes. Ce fut dans -cette prison que Poulailler attendit la juste -punition de ses crimes.</p> - -<p>Il fut condamné à être pendu à une potence -<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[p. 31]</a></span> -plantée sur la place de la porte Saint-Antoine, -après avoir été préalablement appliqué -à la question ordinaire et extraordinaire. L'arrêt -du parlement, du 30 juin 1786, ne changea -rien à cette sentence. L'arrêt fut exécuté -en présence d'une populace nombreuse dont -le patient était naguère encore l'effroi.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[p. 32]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="SUICIDE" id="SUICIDE"></a>SUICIDE - CHANGÉ EN ASSASSINAT PAR LA PRÉVENTION.</h2> -</div> - - -<p>Le sieur Paulet était né à Lunel, au sein -d'une famille honnête. Sans inclination pour -le mariage, il résolut de vivre dans sa maison -avec sa sœur, veuve du sieur Mourgues, pour -laquelle il eut toujours les égards et l'amitié -d'un frère tendre.</p> - -<p>Cet homme avait reçu de la nature le caractère -le plus ardent; son imagination était facile -à s'exalter. Des lectures dramatiques, une -violente passion pour le jeu, une sensibilité -extrême aux pertes qu'il y faisait, disposaient -son âme à l'égarement le plus funeste.</p> - -<p>Vers l'année 1768, cette passion du sieur -Paulet pour le jeu se développa avec une -sorte de fureur; il éprouva des revers considérables; -et l'état d'émotion continuelle où il -se trouva, les mouvemens successifs et rapides -d'espérance et de crainte dont il fut agité, -<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[p. 33]</a></span> -affectèrent son cerveau à tel point, qu'il en -perdit la raison. Mais, plus à plaindre que la -plupart des insensés, une démence farouche -et sombre lui fit prendre la vie en horreur.</p> - -<p>La veuve Mourgues fit procéder à l'interdiction -judiciaire de son frère. Le sieur Mourgues, -son fils, fut chargé de l'administration -des biens, et le sieur Paulet se vit conduire à -Saint-Remi, en Provence, où on l'enferma dans -un de ces hospices consacrés aux aliénés.</p> - -<p>Cet infortuné demeura long-temps dans -cette sorte d'esclavage. Relégué parmi une -troupe d'insensés, livré à des demi-soins mercenaires, -à des gardiens rigoureux, il soupirait -vainement après le terme de sa détention. -Bientôt il ne songea plus qu'aux moyens de -tromper ses surveillans, et de leur échapper. -Une occasion favorable s'étant enfin présentée, -il s'évada, et retourna à Lunel.</p> - -<p>Il ne voulait plus revoir sa sœur, tant son -cœur était aigri par le ressentiment de sa captivité; -il fuyait l'aspect des hommes, et vivait -dans une solitude profonde au Pont-de-Lunel, -à une demi-lieue de la ville. Après avoir fait -quelque séjour à la campagne, il s'occupa de -<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[p. 34]</a></span> -sa réhabilitation, et rentra dans la jouissance -de sa maison et de ses biens.</p> - -<p>Paulet prit alors à son service Valès et sa -femme. Ce ne fut qu'après un certain temps -que, mécontent d'eux, il les congédia, et pria -les Ducros de le servir.</p> - -<p>Marie Coton avait servi cet infortuné avant -sa détention; Ducros avait passé chez lui une -partie de son enfance. Ces deux domestiques -lui avaient voué un attachement que ses malheurs -augmentaient encore. Une vie honnête -et toujours irréprochable leur avait concilié -une estime universelle. Le sieur Paulet, isolé -du reste des hommes, leur avait accordé toute -sa confiance, cependant les Ducros n'allèrent -point habiter avec lui. Ils avaient des enfans; -ils continuèrent à vivre avec eux, dans un -quartier voisin, mais ils prodiguèrent au sieur -Paulet leurs services et leurs soins. Celui-ci -ne tarda pas à sentir toute la reconnaissance -qu'il devait aux marques multipliées de leur -affection. Un souvenir cruel lui retraçait encore -ses tourmens à Saint-Remi, la voix du -sang ne lui disait plus rien pour sa sœur. Il -adopta une famille, devenue, pour ainsi dire, la -<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[p. 35]</a></span> -sienne, par les preuves d'attachement qu'elle -lui avait données. Plusieurs années s'écoulèrent -dans un échange continuel d'attentions, -de services et de bienfaits.</p> - -<p>Le sieur Paulet fit un premier testament en -faveur de Marie Coton. On trouva dans l'inventaire -fait après son décès plusieurs testamens -que la reconnaissance lui dicta, en divers -temps, en faveur de la même personne. La -dernière de ses dispositions était un testament -mystique du 3 juin 1780. Après quelques -legs que la charité, la parenté ou l'amitié -inspiraient au testateur, il persistait à -transmettre sa fortune aux Ducros.</p> - -<p>Depuis son retour de Saint-Remi, jusqu'à -cette époque, le sieur Paulet avait joui de la -plénitude de sa raison. Un genre de vie réglé, -et surtout l'éloignement du jeu, lui avaient -procuré la tranquillité d'esprit dont il jouissait. -Mais sa dangereuse passion n'était pas -entièrement éteinte. Vers le mois de septembre -1782, c'est-à-dire, deux ans après son -dernier testament, cette passion fatale se -réveilla avec une sorte de fureur, et le sieur -Paulet se mit à passer les nuits entières au -billard. On ne pouvait l'en arracher même -<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[p. 36]</a></span> -pour ses repas. Il y perdit environ quatre -mille livres.</p> - -<p>Alors des repentirs amers s'emparent de -lui. Le démon de l'avarice vient joindre son -aiguillon à leurs tortures. Paulet craint de -tomber dans l'indigence; il ne veut plus manger. -Les longues veilles, l'agitation du jeu, -le manque de nourriture, l'irritabilité naturelle -de ses organes, embrasent son sang, et -troublent de nouveau sa raison. Dans son -égarement, il se croit poursuivi par une puissance -vengeresse: il s'effraie; il tremble. <i>Le -roi</i>, disait-il, <i>a donné des ordres à la justice -de venir me prendre pour me faire mourir</i>.</p> - -<p>Ducros essaie de calmer les terreurs de cet -infortuné, il feint de sortir, d'aller parler à -la justice et au roi en faveur de Paulet, et -rentre rapportant, dit-il, la grâce du coupable. -Cette feinte innocente rend pour quelque -temps le calme au malheureux Paulet.</p> - -<p>Mais bientôt de nouveaux traits de démence -se manifestèrent. Le 31 octobre 1782, -le sieur Paulet disparaît. Ducros et sa femme -l'attendent vainement. Alarmés de son absence, -ils le cherchent partout dans le voisinage, -et ne le trouvent point. Cet insensé, -<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[p. 37]</a></span> -en proie à sa démence avare, était parti brusquement -et à pied, pour la ville de Mauguis, -éloignée de trois lieues de Lunel, et où la -dame Mourgues, sa sœur, faisait sa résidence. -Arrivé à Mauguis, il s'était arrêté chez un aubergiste, -avait envoyé chez sa sœur faire -dire à son neveu <i>qu'il lui ferait bien de l'honneur -et du plaisir d'aller le chercher</i>. Le neveu -arrivé, l'oncle, jusque là si irrité, avait imploré -son indulgence, et lui avait dit <i>qu'il -était bien fâché de lui avoir manqué</i>. Le sieur -Paulet s'était ensuite présenté à sa sœur avec -humilité, et lui avait dit qu'il revenait comme -l'<i>enfant prodigue</i>. Au souper, Paulet n'avait -pas voulu manger, et le lendemain, levé dès -le point du jour, il s'était fait ouvrir la porte -par un domestique, et était reparti brusquement -comme il était venu.</p> - -<p>Jusque là sa démence n'avait rien d'alarmant; -mais bientôt le plus grand désordre -éclata dans toutes ses actions. Il tomba dans -la plus sombre mélancolie. On le voyait, en -proie au plus affreux égarement, lever les -mains au ciel, baisser un œil de désespoir -vers la terre, en un mot, prendre tour à tour -toutes ces attitudes effrayantes, qui annoncent -<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[p. 38]</a></span> -les crises les plus violentes du cœur humain. -A ces souffrances morales, se joignait l'embrasement -interne et dévorant d'une violente -strangurie.</p> - -<p>Telle était, le 6 novembre 1782, la situation -du sieur Paulet. Le dégoût de la vie le -poursuivait sans cesse et partout. Il errait -dans sa maison avec une agitation convulsive. -Il avait fait prier instamment sa sœur de venir -le joindre au plus tôt, de se presser, parce -qu'autrement, elle n'arriverait plus à temps. -Il disait qu'il voulait aller vivre avec sa sœur, -parce qu'il craignait de mourir de faim. Ne -voyant pas arriver sa sœur, il s'écria douloureusement: -<i>Qui voudrait demeurer avec moi? -Qui voudrait se charger de ce paquet? Je -n'ai plus d'amis.</i> La Ducros le conjura de -manger, lui offrit de coucher dans la maison. -<i>Vous êtes malade</i>, lui dit-il d'un ton sinistre, -<i>il fait froid, les nuits sont longues..... Je souperai -tard..... Retirez-vous.</i></p> - -<p>La Ducros obéit avec peine: un vague pressentiment -l'inquiète. Elle veut aller avertir -les parens du sieur Paulet de lui donner un -surveillant; mais cet infortuné a supplié ceux -qui l'entourent de ne pas divulguer son déplorable -<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[p. 39]</a></span> -état. Elle renvoie donc cette démarche -au lendemain, et rentre chez elle.</p> - -<p>La Ducros et son mari passent la nuit dans -les alarmes, sans croire toutefois le danger si -prochain. Entre six et sept heures, le mari -sort pour aller travailler. Sa femme, à peine -convalescente d'une longue maladie, reste -encore quelques instans au lit. Elle se lève -entre sept et huit heures, prend sa corbeille, -pour faire les provisions du sieur Paulet, -suivant sa coutume journalière. Pressée de -savoir s'il est moins agité que la veille, elle se -rend d'abord à sa maison, entre au moyen -d'une clé qui lui avait été confiée, voit la -fenêtre de la chambre ouverte, n'aperçoit ni -le sieur Paulet, ni ses habits; l'appelle..... -point de réponse! ce silence la trouble; elle -n'ose faire un pas de plus pour chercher son -maître, se retire avec précipitation, ferme la -porte, et court avertir son mari.</p> - -<p>Ducros prend la clé à son tour, cherche -dans la maison, appelle encore, appelle en -vain. La frayeur le saisit. Enfin il plonge ses -regards dans le puits: quel spectacle! il y -voit le cadavre du malheureux Paulet.</p> - -<p>Ducros, épouvanté, vole vers sa famille, lui -<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[p. 40]</a></span> -apprend l'affreuse catastrophe, et court appeler -un chirurgien. A cette accablante nouvelle, -la Ducros retourne à la maison du sieur -Paulet. Elle rencontre plusieurs voisins, Lombard, -cordonnier, son fils et son gendre, tous -trois hommes d'une probité reconnue. Ces -trois hommes entrent avec elle, regardent -au fond du puits, et reconnaissent la vérité -du tragique événement qu'on vient de leur -annoncer.</p> - -<p>Cependant Ducros revient, suivi du chirurgien. -Celui-ci fait retirer aussitôt du puits le -corps du malheureux Paulet, recommande le -plus grand mystère. On couvre intérieurement -la porte avec un drap, afin de mettre un obstacle -aux regards indiscrets. Après bien des -efforts, on enlève avec des crochets, le sieur -Paulet hors du puits, la tête nue, mais entièrement -vêtu, chaussé et un mouchoir au -cou. On le dépouille avec peine de ses vêtemens -imbibés d'eau. Son corps est essuyé et -placé sur son lit. Le chirurgien l'examine attentivement, -et déclare qu'il est impossible de -le rappeler à la vie, attendu que la submersion -a eu lieu depuis trois ou quatre heures.</p> - -<p>La désolation se répand parmi ceux qui entendent -<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[p. 41]</a></span> -cette déclaration. Ils ne voient que -trop clairement, dans cet événement tragique, -un suicide criminel, un crime puni par les -lois: à cette époque, on traînait sur une claie -le corps de l'infortuné qui avait attenté à ses -jours. L'infamie de ce supplice se présente -à l'esprit des assistans. Abandonneront-ils -l'honneur d'une famille, la mémoire du défunt -à la flétrissure des lois? Mais, en voulant -cacher cet événement affreux, ne s'exposeront-ils -pas eux-mêmes à des poursuites -désastreuses?</p> - -<p>Dans des conjonctures si difficiles, des -hommes ignorans se livrent facilement au conseil -de celui qu'ils croient le plus éclairé. Le -chirurgien Barthélemy devint l'oracle des Ducros -et de leurs voisins. Il décida qu'il fallait -dissimuler la vérité, et épargner à une honnête -famille un opprobre éternel. <i>Le tombeau</i>, -leur dit-il, <i>couvrira le crime du sieur Paulet: -promettons tous de dire que nous l'avons trouvé -mort à côté de son lit</i>. Ce conseil, qui devait -avoir des conséquences funestes, fut suivi -aveuglément. On se hâta de faire disparaître -toutes les traces du suicide. Lombard père, -cacha dans sa maison les dépouilles du défunt. -<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[p. 42]</a></span> -Les Ducros dépêchèrent un exprès à la dame -Mourgues, pour l'instruire de la mort subite -de son frère. Cette nouvelle se répandit aussitôt -dans la ville. La justice accourut; bientôt -la maison fut remplie des parens du mort, -et d'une foule curieuse d'accidens sinistres. -Les officiers de justice interrogèrent la Ducros. -Celle-ci, répondit qu'elle avait trouvé -le sieur Paulet étendu par terre; qu'effrayée, -elle avait appelé sa sœur, et était allée avertir -son mari. Interrogés à leur tour, ceux qui -avaient retiré du puits le cadavre de Paulet, -firent une réponse identique, afin d'écarter, -comme ils en étaient convenus, toute idée -de suicide.</p> - -<p>Alors la justice appose le scellé. Pendant -qu'elle procédait à cette formalité, la dame -Mourgues et son fils arrivent; la foule qui -remplit la maison les frappe d'étonnement. -La dame Mourgues réclame son frère; un lugubre -appareil, le cadavre pâle et sanglant -de Paulet lui apprennent son sort. Un cri -involontaire échappe à la veuve: <i>Mon frère -était venu à Mauguis</i>, dit-elle, <i>pour me dire -de le regarder comme l'enfant prodigue, qu'il -voulait me faire donation de tout</i>. Les plus -<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[p. 43]</a></span> -affreux soupçons s'élèvent dans son cœur. -Elle se persuade que, pour empêcher son -frère de changer ses premières dispositions, -les Ducros, devenus subitement les monstres -les plus horribles, ont conçu et exécuté le -forfait le plus affreux sur la personne de leur -bienfaiteur. En conséquence, elle rend plainte, -et le procureur du roi requiert la visite du -cadavre. Le médecin et le chirurgien, appelés -pour cette opération, remarquèrent dans -les interstices des ongles des doigts de la main, -et dans les jointures des phalanges des mêmes -doigts, quelques grains de terre sablonneuse -grisâtre: et aux malléoles des deux pieds, -une empreinte circulaire, qu'ils jugèrent avoir -été faite par quelque corde, ruban ou autre -lien quelconque. Ils rapportèrent encore, -qu'ils avaient trouvé différentes contusions à -la tête et de l'eau dans la trachée-artère, et -jusque dans les poumons; et conclurent que -le cadavre qu'ils venaient d'examiner était -celui d'un homme mort submergé.</p> - -<p>Les Ducros, interrogés de nouveau, persistèrent -dans leur première réponse. Cette -contradiction avec le rapport des gens de -l'art éveilla l'attention du magistrat. Il entrevit, -<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[p. 44]</a></span> -dans toute cette affaire, de mystérieuses -circonstances, qu'il importait à la justice de -pénétrer. Les habits du sieur Paulet ne se -retrouvant pas, le magistrat ordonna des recherches -dans toute la maison. On fouilla dans -le puits, et l'on en retira une perruque et un -chapeau. Cette nouvelle circonstance accrut -encore l'étonnement. Ces effets furent présentés -aux Ducros, qui les reconnurent. Alors -le procureur du roi, intime ami du sieur -Mourgues, conclut au décret de prise de corps -contre les deux époux; mais le juge, voulant -éclairer davantage sa religion, n'eut point -égard pour le moment à cette réquisition; -et plusieurs jours s'écoulèrent sans nouveaux -incidens. Enfin, le 3 décembre, il fut requis -de nouveau de se transporter à la maison -du défunt. Il s'y rendit sans délai, et ordonna -de nouvelles recherches, afin de découvrir les -hardes de Paulet. On allait mettre le puits à -sec, lorsque les Lombard, instruits que l'on -s'obstinait à pénétrer la vérité, et qu'il n'était -plus possible de cacher le suicide, se déterminèrent -à faire l'aveu du motif qui leur -avait suggéré leur première réponse. Les hardes -du défunt furent présentées à la justice. -<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[p. 45]</a></span> -On les examina; on reconnut qu'elles avaient -été mouillées et percées avec des crochets. Le -juge, pour ne rien laisser à désirer à la dame -Mourgues, fit faire de nouvelles perquisitions -avec le soin le plus minutieux. Le puits fut -tari; on en retira des graviers et des pierres qui -furent pesés. Les conjectures allaient leur train, -au milieu de ces diverses circonstances. On -pensait que le sieur Paulet avait été assommé -à coups de pierres, dont quelques-unes paraissaient -ensanglantées; les hommes de l'art -repoussaient cette idée, en alléguant que la -résistance d'une colonne d'eau amortit l'action -de la chûte d'une pierre, et qu'il est impossible -qu'une pierre conserve l'empreinte -du sang, après quelque séjour dans l'eau.</p> - -<p>Le juge fit continuer l'instruction de la -procédure. On fouilla les armoires de la maison, -et l'on y trouva un drap où l'on remarqua -des traces de sang. Les hommes de l'art, -après l'avoir examiné, déclarèrent que ce drap -avait servi à essuyer un corps mouillé et ensanglanté. -Ils se fondaient sur plusieurs taches -terreuses, et sur quelques-unes sanguinolentes, -mais légères, qu'ils avaient remarquées -dans leur examen.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[p. 46]</a></span></p> - -<p>Alors le procureur du roi requit une seconde -fois le décret de prise de corps; mais -le juge, homme impassible et sage, ne crut -pas devoir acquiescer à cette nouvelle demande. -Le chapeau du sieur Paulet, retrouvé -dans le puits, la circonstance avérée que cet -homme en avait été retiré lui-même tout habillé, -les actes de démence recueillis dans -les informations, les tentatives fréquentes de -Paulet pour se donner le même genre de mort -pendant sa première aliénation, tout enfin -lui prouvait l'innocence des Ducros. Il rejeta -donc les conclusions du procureur du roi, -et se contenta de décerner un décret d'ajournement -personnel contre les Ducros, le chirurgien -Barthélemy, les deux Lombard et -Viala, leur gendre et beau-frère. Le sieur -Barthélemy avait fait naïvement et avec le -courage d'un cœur honnête l'aveu du conseil -imprudent qu'il avait donné.</p> - -<p>Cependant la dame Mourgues interjeta appel -du décret d'ajournement, et le procureur du -roi sollicita l'emprisonnement des Ducros. La -cause fut plaidée solennellement, et par arrêt -du 8 août 1783, la cour débouta unanimement -la dame Mourgues de son appel, conserva -<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[p. 47]</a></span> -la liberté aux Ducros, et renvoya la -cause et les parties devant le premier juge, -pour continuer la procédure extraordinaire -qui avait été entamée.</p> - -<p>Le 22 juin 1784, les accusés, après avoir -subi toutes les épreuves de la procédure criminelle, -obtinrent une justice éclatante. Les -officiers royaux de Lunel rendirent une sentence -définitive qui les déchargea de l'accusation -intentée contre eux, et condamna la -veuve Mourgues à payer, à titre de dommages -et intérêts, quinze cents livres aux Ducros, -douze cents livres aux Lombard, et trois cents -livres au sieur Barthélemy; en outre, l'accusatrice -était condamnée aux dépens envers -toutes les parties.</p> - -<p>La dame Mourgues interjeta appel de cette -condamnation par lettres du 26 juin 1784. -Les Ducros, épuisés par les frais considérables -de cette procédure, et par les incidens sans -nombre formés par leur accusatrice, étaient -dans l'impuissance de poursuivre la confirmation -de la sentence de Lunel. Deux ans -après, le 8 juillet 1786, la dame Mourgues, -produisit un mémoire accompagné d'une requête, -dans laquelle elle demandait que, -<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[p. 48]</a></span> -faisant droit sur son appel, il plût à la cour -de condamner les Ducros aux peines de droit, -et de les condamner solidairement avec les -autres accusés à une somme de dix mille livres, -à titre de dommages et intérêts, ladite -somme devant être applicable aux pauvres de -l'hôpital de Lunel.</p> - -<p>La mort vint frapper la dame Mourgues au -milieu de ses poursuites acharnées. Les Ducros -respirèrent. Ils firent assigner en reprise -d'instance le sieur Mourgues fils, demandant -qu'il fût débouté de l'appel avec amende et -dépens, et condamné en outre à quatre mille -livres de dommages, à raison du préjudice -que leur causait la continuation de l'instance -reprise.</p> - -<p>L'affaire fut portée devant le parlement de -Toulouse, et, après de sages lenteurs commandées -par une cause aussi délicate, l'innocence -des six accusés fut reconnue par arrêt du -14 août 1787; le sieur Mourgues fut débouté -de l'appel avec dépens; la sentence qui portait -contre lui des condamnations pécuniaires -fut confirmée; et la cour ordonna l'impression -et l'affiche de l'arrêt aux frais de l'accusateur.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[p. 49]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="INFORTUNES" id="INFORTUNES"></a>INFORTUNES - DE LA FAMILLE VERDURE.</h2> -</div> - - -<p>Que des enfans dénaturés portent une main -sacrilége sur ceux qui leur ont donné le jour, -c'est un attentat monstrueux dont les annales -de la justice ne fournissent malheureusement -que trop d'exemples: l'impatience de jouir -d'un patrimoine que la mort d'un père peut -seule leur assurer, a pu étouffer dans le cœur -de ces monstres la voix de la nature, et les -porter par degrés au comble de la férocité; -mais qu'un père tendre dont toute la vie est -exempte de reproches; qu'un père environné -d'une nombreuse famille, qu'il a toujours chérie, -assassine un de ses enfans; qu'il choisisse -pour victime de sa fureur précisément celui -dont les soins assidus, les services continuels -exigent de lui plus d'attachement; que, par cet -acte de barbarie, il se prive d'un soutien, de -celui de sa nombreuse famille; que ses autres -<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[p. 50]</a></span> -enfans concourent à la consommation de cet -abominable forfait, c'est ce que nul être raisonnable -ne pourra jamais présumer. Il faut, -pour croire à un semblable attentat, que les -preuves en soient si nombreuses, si claires, -qu'il soit impossible d'y résister, et, lors même -que ces preuves existent, l'homme sage tremble -encore de prendre les fausses lueurs du -mensonge pour la lumière de la vérité. Dans -le récit que nous allons faire, rien ne motive -l'accusation de parricide; il faut absolument -supposer qu'il a été commis sans intérêt, -contre l'intérêt même de l'accusé.</p> - -<p>Jacques Verdure était né d'une famille -honnête et pauvre de la paroisse de Berville. -Jeté par le malheur de sa situation dans la -condition de la domesticité, il servit, d'une -manière irréprochable, différens maîtres, jusqu'à -l'âge de vingt-trois ans. Il épousa, en -1755, Marie-Madeleine Graindel, avec laquelle -il vécut dans la plus parfaite union.</p> - -<p>Depuis 1774 jusqu'en 1778, Verdure occupa -une maison voisine de celle qu'habitait -Catherine Hamel, femme Bouillon. C'était une -femme violente, emportée, redoutée de tous -les habitans des environs, dont la maison -<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[p. 51]</a></span> -était un lieu de débauche, et qui, par sa méchanceté -bien connue, était devenue le fléau -de la paroisse qu'elle habitait. On verra, par -la suite, comment cette horrible mégère fut -un des principaux instrumens des malheurs -de Verdure.</p> - -<p>Heureux au sein de sa famille, celui-ci vivait -dans une union intime avec sa femme, -avec ses enfans, avec tous ses voisins; mais il -n'était pas dans le caractère de la femme -Bouillon de respecter sa tranquillité; et Verdure, -après quatre années de patience, excédé -des tracasseries de cette femme, de ses outrages -et de ses violences, fut obligé d'abandonner -une maison qu'un pareil voisinage rendait -inhabitable pour un homme de son caractère. -Il alla demeurer dans une maison située -près de l'église de la même paroisse. Là, il continua -de vivre dans le calme le plus profond, -avec une femme vertueuse, qui s'attachait à -faire son bonheur. De huit enfans qui avaient -été le fruit de cette union bien assortie, il lui -en restait encore six, lorsqu'il eut la douleur -de perdre sa chère compagne, à la suite -de sa dernière couche.</p> - -<p>Par la mort de sa mère, Rose Verdure, -<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[p. 52]</a></span> -âgée alors de vingt-un ans, se trouva de droit -à la tête de l'administration intérieure de la -maison paternelle. Elle était en outre chargée -d'élever son jeune frère et la dernière de ses -sœurs, âgée de six semaines lors de la mort -de sa mère. Dans le courant de l'année 1780, -cette petite fille fut atteinte d'une maladie -fort ordinaire aux enfans de son âge; c'était -une dartre générale qui lui couvrait toute la -tête de croûtes, qui, étant arrachées journellement -par l'enfant, donnaient lieu à des excoriations -sanglantes; et souvent l'on était obligé -d'employer plusieurs linges, avant de pouvoir -étancher parfaitement le sang. Cette circonstance -est à remarquer; elle sert à expliquer -la découverte d'une coiffe ensanglantée trouvée -dans la maison de Verdure le lendemain -de l'assassinat de Rose, sa fille.</p> - -<p>Il faut dire aussi que, quelque temps avant -la mort de cette jeune fille, ses sœurs avaient -remarqué qu'un garçon meunier de la même -paroisse venait assez fréquemment la voir; -qu'il l'entretenait secrètement; que quelquefois -il sortait avec elle derrière la maison ou -ailleurs; qu'elles crurent même s'apercevoir -d'un changement notable dans son état. Le -<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[p. 53]</a></span> -père, de son côté, fit la même observation; il -en parla même à sa fille quelques jours avant -sa mort; mais elle lui protesta que ses soupçons -étaient sans fondement. Mais, quelques jours -après la catastrophe, ses autres enfans lui -ayant fait part de leurs soupçons, l'idée qui -l'avait d'abord frappé se représenta vivement -à son esprit; diverses autres circonstances -vinrent fortifier cette pensée; et c'est -ce qui le détermina, dans ses premiers interrogatoires, -à déclarer que sa fille était enceinte; -ses autres enfans, du moins les deux -filles et le fils aîné, firent la même déclaration: -toutefois, comme elle n'était basée que -sur des soupçons, ils ne crurent pas devoir -y insister, et, dans leurs récolemens sur -leurs interrogatoires, ils dirent tous que, -s'ils avaient déclaré que Rose Verdure, leur -sœur, était grosse, c'est qu'ils le pensaient; -mais qu'ils n'avaient eu qu'un simple doute -sur cette grossesse, et non une certitude.</p> - -<p>Mais ce qu'il y a de plus certain, c'est que, -quelques jours avant la catastrophe, cette fille -avait dit à sa famille que, le samedi 7 octobre -1780, environ à minuit, tandis qu'elle -travaillait à côté de la cuisine, dans une petite -<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[p. 54]</a></span> -chambre donnant sur la cour, on avait -tenté de tirer un coup de fusil par un des -trous qui se trouvaient à cette chambre; que -le coup avait manqué, qu'elle avait même -senti l'odeur de la poudre, et qu'elle en avait -été tellement effrayée que les cardes qu'elle -tenait alors lui étaient échappées des mains. -Hélas! son malheureux père était loin de -penser, au moment où elle lui faisait part de -cet accident, que, huit jours après, frappée -d'un coup mortel, elle expirerait à soixante -pas de sa maison, et que les soupçons publics, -se tournant sur lui, il se verrait accusé -du plus horrible parricide.</p> - -<p>Le 14 octobre 1780, jour qui précéda la -nuit où l'infortunée Rose Verdure tomba sous -les coups d'un assassin, son père partit le matin -pour le marché d'Oudeville, où il acheta -trois boisseaux de blé; il en repartit vers une -heure un quart après midi, accompagné du -nommé Lafosse, passa dans les bois de Berville, -où il trouva ses deux garçons qui ramassaient -du bois mort pour chauffer le four, -et rentra avec eux chez lui, environ à quatre -heures après midi. En arrivant, il trouva sa -fille aînée occupée à laver du linge à la porte -<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[p. 55]</a></span> -de la maison. Après avoir mangé un morceau -de pain, il détrempa et battit de la terre pour -boucher quelques trous qu'il avait remarqués à -sa maison. Pendant ce temps, Rose alla chez -le prieur-curé de Berville chercher du bois, -pour le porter chez sa grand'mère, femme -d'un âge très-avancé. Environ une heure après -le coucher du soleil, le vent s'étant élevé, Verdure -quitta ses autres enfans, en leur disant -qu'il allait faire moudre son blé, et que leur -sœur aînée allait bientôt rentrer. En effet, il -se rendit à la maison du moulin de Berville; -il y trouva Antoine Lefret, le garçon meunier -dont nous avons parlé; il mangea de la soupe -et but plusieurs verres de cidre avec lui. Pendant -qu'ils mangeaient, il survint plusieurs -personnes, entre autres les nommés Blondel, -journalier, et Quesnet, cordonnier. Tous ensemble -se rendirent, quelques instans après, -au moulin, où Verdure prit le violon de Lefret, -et joua quelques airs. Pendant que Verdure -s'amusait si innocemment, Antoine Lefret -était renversé sur la barre de son lit, sa -main posée contre sa tête. En remettant le -violon à sa place, Verdure remarqua deux -fusils, dont l'un était celui du garçon meunier, -<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[p. 56]</a></span> -et l'autre appartenait au nommé Renoult, -à qui Lefret le rendit deux jours après -la mort de Rose.</p> - -<p>Quand Verdure quitta le moulin pour retourner -chez lui, il était environ minuit. En -rentrant, il trouva sa fille aînée, la seconde et -la dernière autour du feu; l'aînée donnait ses -soins à la plus jeune; la troisième était déjà -couchée, mais elle n'était pas encore endormie; -les deux garçons étaient également au -lit, mais dormaient profondément. «Allons, -mes enfans, dit Verdure, il va bientôt être -minuit, couchons-nous.» La seconde de ses -filles obéit, lui-même se coucha. Rose lui présenta -sa petite sœur, qu'il reçut dans ses bras. -Ce bon père, n'osant confier cette enfant pendant -la nuit à d'autres qu'à lui-même, dans la -crainte de quelque accident, la faisait coucher -auprès de lui. Et comme Rose, sa fille aînée, -ne paraissait pas disposée à se coucher encore, -il lui dit une seconde fois de se coucher, -qu'elle allait user le reste de la chandelle; -mais elle lui observa qu'il fallait qu'elle raccommodât -un de ses bas et qu'elle lavât le -mouchoir de sa petite sœur. Alors elle passa -dans une petite chambre qui donnait sur la -<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[p. 57]</a></span> -cour, et contiguë à la cuisine, où couchait -toute la famille. Ce fut là qu'elle se retira pour -raccommoder son bas. Son père, extrêmement -fatigué, ne tarda pas à s'endormir. Cependant, -lorsque cette famille innocente goûtait un -sommeil profond et tranquille, le crime veillait -autour de son asile, et des six enfans que -Verdure possédait en se couchant, il ne lui -en restait plus que cinq à son réveil.</p> - -<p>Un peu avant le jour, Verdure appelle sa -fille pour l'envoyer à la première messe; personne -ne lui répondant, il ouvre une vitre -pour se procurer un peu de jour; et, n'apercevant -point Rose, il croit qu'elle est déjà -partie pour se rendre à l'église; il trouve ouverte -la porte qui donnait de la cuisine dans -la petite chambre; il met une veste sur ses -épaules; et, sans bas, sans aucun autre vêtement, -il traverse la chambre, et se rend -aux fosses d'aisance: là, il aperçoit sa fille -couchée sur le côté droit, vêtue de ses habits, -ayant cependant une jambe nue. «Que fais-tu -là, ma Rose? lui dit-il, tout alarmé; es-tu -malade? pourquoi ne vas-tu pas dans ton -lit?» Surpris de son silence, il approche davantage, -<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[p. 58]</a></span> -et reconnaît, à des signes trop certains, -que sa fille n'existe plus. Ce malheureux -et tendre père songe alors à ses autres -enfans; il craint la triste impression que peut -faire sur eux cet événement. Verdure rentre -donc pour rassurer ses enfans, et leur dit que -leur sœur est morte subitement dans les fosses; -il ne connaissait point encore le genre -de sa mort. Il les exhorta à ne pas s'effrayer, -ajoutant qu'il allait la chercher, l'apporter -dans son lit, et prévenir le prieur-curé de -Berville, pour que ce déplorable accident ne -fît pas de bruit.</p> - -<p>En effet, il retourne aussitôt dans les fosses, -et se dispose à enlever le cadavre de sa -fille; mais, ayant passé sa main gauche sous -l'aisselle droite du corps, il sent que deux -de ses doigts entrent dans une blessure. -Surpris, et effrayé d'un événement qu'il était -loin de prévoir, il n'ose l'enlever, le laisse -sur la place, et rentre chez lui consterné, -annonçant à ses enfans que leur sœur a été -assassinée. Il se rend ensuite chez Pierre -Ruette, son voisin, qu'il prie de venir auprès -de ses enfans, tandis qu'il irait chez le curé. -<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[p. 59]</a></span> -En effet, il se rend aussitôt au presbytère, et -revient chez lui mêler ses larmes à celles de -ses autres enfans.</p> - -<p>A peine ce fatal événement fut-il connu -dans le public, qu'une foule de personnes se -rendirent sur la place où gisait le cadavre. -Chacun cherche aussitôt quel peut être l'auteur -de cet attentat; chacun forme des soupçons -différens. Les uns trouvent étrange que -cette fille ait été assassinée si près de la maison -paternelle, sans que son père, sans que -sa famille, eussent entendu le coup de fusil -qui lui avait donné la mort. D'autres assurent -qu'elle n'a pas dû être assassinée sur le lieu -où l'on voit son cadavre; qu'il faut qu'elle -ait été tuée ailleurs, et apportée ensuite dans -les fosses; on cherche même des traces de cette -translation, on en cherche vainement, on n'en -trouve aucune. Un seul des spectateurs, un -homme digne de confiance, Nicolas Néel, entendu -comme témoin, attesta qu'étant sorti -devant sa porte, environ une heure après -minuit, il avait entendu un coup de fusil -qui partait du coin oriental de la mâsure de -Verdure dans la fosse en question. Qu'aussitôt -le coup parti, il avait entendu une voix -<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[p. 60]</a></span> -plaintive semblable à celle d'une personne -qui recevrait le coup mortel.</p> - -<p>Cependant chacun des assistans avait les -yeux fixés sur le cadavre. Ce cadavre attestait -un homicide; il fallait bien qu'il existât un -coupable; et le public, juge presque toujours -injuste, quand il suit les mouvemens de son -impatience naturelle, s'appliquait à le chercher. -Enfin, dans l'impossibilité d'asseoir un -soupçon fondé, il se trouva, parmi les spectateurs, -des hommes assez cruellement stupides, -pour dire qu'il fallait bien que Verdure -eût assassiné lui-même sa propre fille, -que nul autre que lui ne pouvait avoir fait le -coup. Mais quel fut le premier qui articula -cette accusation terrible? on le chercha vainement -dans deux informations consécutives -composées de quarante témoins. Tout se réduisit -à ces mots: <i>J'ai ouï dire dans le public</i>. -Ainsi, la voix qui la première avait accusé -Verdure demeura inconnue pendant près de -six années.</p> - -<p>Mais le temps, révélateur des crimes les -plus cachés, vint au secours de l'innocence -calomniée et opprimée: on découvrit que cet -accusateur occulte était un imposteur, convaincu -<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[p. 61]</a></span> -de mensonge par sa propre bouche, -sur lequel devaient désormais se concentrer -tous les soupçons de la justice.</p> - -<p>Antoine Lefret, le garçon meunier dont -nous avons parlé, s'était présenté avec la foule -que la curiosité avait attirée près du cadavre -de Rose Verdure; mais sa conduite fut étrange; -il ne s'arrêta point à examiner les restes inanimés -d'une jeune fille qui avait dû lui être -chère, et à laquelle il avait marqué des attentions -suivies pendant qu'elle vivait; mais il -entra dans la maison, s'élança au cou de Verdure, -qui, dans ce moment, tenait le plus -jeune de ses enfans sur ses genoux, le pressa -affectueusement dans ses bras, en lui disant: -«Oh! mon ami, ce n'est pas ta fille que je -plains, c'est toi seul; elle était ton appui, et -tu restes chargé d'une nombreuse famille. -Pourquoi ne puis-je pas rester! je t'aiderais -à l'élever! mais malheureusement je quitte le -moulin, et il faut que je parte.» En achevant ces -mots, il sortit de la maison, et passa devant la -porte de la femme Étancelin. Cette femme, qui -causait alors avec une de ses voisines, lui demanda -s'il croyait que l'on eût tué la fille -Verdure, sans que son père en eût connaissance. -<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[p. 62]</a></span> -Il répondit d'un air effrayé, en serrant -son bâton, et en frappant sur un baquet qui -était devant lui, qu'il n'y en avait pas d'autre -que le père qui l'eût tuée.</p> - -<p>Huit ou quinze jours après, on lui demanda -s'il n'avait rien à dire dans cet assassinat. Il -répondit qu'il était couché sur un lit lorsque -Verdure sortit du moulin, et qu'il n'y en -avait pas d'autre que lui qui eût assassiné sa -fille.</p> - -<p>Le lundi, 16 octobre, à neuf heures du matin, -le juge, haut-justicier de Berville, se rendit -sur le lieu du crime, accompagné du procureur-fiscal, -de son greffier, et d'un chirurgien-juré; -on constata que les vêtemens de -Rose étaient imbibés de sang, que sa jambe -droite était nue, et la gauche, chaussée d'un -mauvais bas de laine teint en noir; qu'il y -avait sur le sein droit, deux trous de la grandeur -d'une pièce de douze sous. Ces trous -étaient pareillement marqués au mouchoir et -à la chemise, à l'endroit où ces vêtemens couvraient -la partie du corps qui avait été atteinte. -Ces blessures paraissaient avoir été -faites par deux balles tirées avec une arme à -feu, et étaient éloignées d'environ un pouce -<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[p. 63]</a></span> -l'une de l'autre. Deux autres trous, à pareille -distance l'un de l'autre, sous l'omoplate gauche, -annonçaient que les balles avaient dû -sortir par là, et que, par conséquent, le corps -avait été traversé d'outre en outre. On trouva -encore dans les chairs, une balle morte, de -plomb, fort hachée, d'environ cinq lignes de -diamètre.</p> - -<p>Le procès-verbal du juge n'offrit aucun indice -contre la malheureuse famille. On n'avait -trouvé ni dans la maison, ni dans les environs, -rien qui pût autoriser le soupçon d'un -affreux parricide. Il n'y avait ni poudre, ni -plomb, ni balle, ni fusil. Jamais, depuis que -Verdure et sa famille, habitaient cette maison, -il n'y était entré une seule arme à feu; -jamais, même, depuis vingt-huit ans, Verdure -n'en avait possédé une seule. Enfin le -juge ne trouva dans la maison aucune trace -de meurtre, aucune tache de sang, ni sur les -habits, ni sur les meubles, ni sur les murs. -Les cavaliers de maréchaussée, qui vinrent -faire perquisition, ne trouvèrent pas l'ombre -d'un indice.</p> - -<p>Aussi ce ne fut pas sur le résultat du procès-verbal, -mais après une information régulière -<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[p. 64]</a></span> -que Verdure fut décrété de prise de corps, -son fils et ses deux filles aînées furent l'objet -d'un décret d'ajournement personnel.</p> - -<p>La femme Bouillon avait joué un rôle infâme -dans cette déplorable circonstance. Un -témoin de ce caractère était, pour le malheureux -Verdure, l'ennemi le plus dangereux -qu'il pût avoir. Toutefois, dans sa déposition, -la haine ne faisait, pour ainsi dire, que transpirer; -il lui fallait un certain temps pour -former le plan de sa perte, pour le combiner; -et l'on verra bientôt le moyen qu'elle -mit en usage pour la consommer. D'abord -elle déclara entre autres choses, dans sa déposition, -que beaucoup de tous ceux qui -étaient à considérer le cadavre, se disaient -qu'il était impossible que ce ne fût pas Verdure -lui-même qui eût massacré sa pauvre fille.</p> - -<p>Parmi les enfans qui restaient à Verdure, -il y en avait un âgé de six ans. Il avait été -élevé jusqu'à l'âge où l'enfance commence à -former ses premiers pas, précisément à côté -de la maison qu'habitait la femme Bouillon. -L'enfance est naturellement confiante et crédule; -elle s'attache aisément à ceux qu'elle -voit le plus fréquemment; sans discernement -<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[p. 65]</a></span> -comme sans prévoyance, elle répète le bien -ou le mal indifféremment, parce que sa raison, -qui sommeille encore, ne peut discerner les -nuances qui différencient ces deux contraires: -rien de plus aisé, d'ailleurs, à force de répéter à -des enfans de cet âge que telle personne à -fait telle chose, que de leur persuader qu'en -effet cette personne à fait telle action. Plus -les faits qu'on leur raconte tiennent de l'extraordinaire -et du merveilleux, plus ils les -saisissent avec avidité. Croyez surtout que, si -vous racontez devant un enfant, un fait nouveau -qui pique sa curiosité, ce fait s'imprimera -dans sa mémoire; qu'il le croira fermement; -qu'il le racontera avec empressement; -qu'il y ajoutera même d'abord de petites circonstances; -qu'ensuite il y en ajoutera d'autres; -et que, surtout, il ne tardera pas à se -citer lui-même comme garant des faits: ces -assertions sont déjà prouvées par le personnage -odieux que la calomnie fit jouer à un -enfant dans l'affaire de Claudine Rouge, de -Lyon. La femme Bouillon choisit le jeune -Verdure pour être l'accusateur de son malheureux -père. Cet enfant, âgé de six ans, -était propre à favoriser ses desseins. D'abord, -<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[p. 66]</a></span> -la Bouillon, comme ennemie depuis long-temps -de Verdure, était très-disposée à le -croire criminel. Les propos qu'elle disait avoir -entendus près du cadavre étaient beaucoup -plus propres à fortifier sa haine, qu'à éclairer -sa raison. Ayant vu passer l'enfant près -de sa maison; elle l'appela, elle le caressa. -«N'est-il pas vrai, lui dit-elle, que c'est ton -père qui a tué ta sœur? Allons, il faut en -convenir, il faut le dire; et, si tu le dis, -je te donnerai du pain et un œuf.» Une -telle offre était très-séduisante, pour un -enfant accoutumé à vivre le plus souvent -de privations, et voilà quelle fut la source -des propos tenus par cet enfant; propos environnés -de différentes circonstances plus -ou moins absurdes, plus ou moins contradictoires -entre elles, et toutes démenties -par la pièce fondamentale du procès, le procès-verbal, -et par les pièces de conviction déposées -au greffe.</p> - -<p>Toutefois, ces propos de l'enfant, appréciés -à leur juste valeur par les premiers juges, ne -les avaient pas même portés à décerner contre -lui un simple décret d'assigné pour être ouï. -Le décret de prise de corps lancé contre son -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[p. 67]</a></span> -père était du 9 novembre 1780. Néanmoins, -Verdure resta dans sa maison, et y attendit -l'exécution des ordres de la justice. Il ne fut -arrêté que le 24. Aussitôt, le garçon meunier -Lefret prit la fuite.</p> - -<p>Le père de famille quitte sa chaumière, pour -aller habiter le séjour des forfaits; et, à sa place, -la désolation, la misère, la faim, entrent dans -son asile, environnent ses cinq enfans: bientôt -la mort enlève le dernier de tous. Le plus jeune -après lui, chassé par la faim de la maison paternelle, -alla mendier de porte en porte un -pain que l'on n'accordait à ses instances, à -ses larmes et à ses prières, qu'après lui avoir -répété vingt fois que son père avait tué sa -sœur. Tous ceux qu'il abordait l'entretenaient -de cet événement; on lui faisait répéter ce -qu'il avait entendu. Deux ans entiers, il erra -dans le canton, n'obtenant le pain qu'il demandait -qu'à condition qu'il raconterait le -meurtre de sa sœur; mais les premiers juges, -par humanité, le confièrent aux soins de son -père dans la prison.</p> - -<p>Les trois autres enfans, assiégés à la fois -par tous les besoins, furent obligés d'abandonner -<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[p. 68]</a></span> -la maison, et cherchèrent, dans la domesticité, -une ressource contre la misère.</p> - -<p>L'instruction de cette malheureuse affaire -dura cinq années entières; et, après un laps -de temps aussi considérable, tout se réduisit -à un plus ample informé de trois mois. Le -procureur-général se rendit appelant <i>a minima</i> -de cette sentence; et un arrêt décréta -de prise de corps les trois enfans, que l'on s'était -contenté de décréter d'assignés pour être -ouïs; de plus, le ministère public fit publier -un monitoire.</p> - -<p>On avait trouvé dans la maison de Verdure -une coiffe sur laquelle étaient empreintes quelques -taches de sang, qui avaient donné lieu à -des conjectures défavorables aux accusés. Les -enfans et le père, interrogés sur ce fait, répondirent -que, si elle était ensanglantée, c'est -que Marguerite Verdure s'en était servie pour -essuyer la tête de sa petite sœur, qui, en se -grattant, avait écorché ses dartres. Le juge -fut tellement convaincu de leur sincérité, qu'il -n'ordonna même pas la visite de l'enfant malade. -Ainsi, l'existence de cette coiffe, le sang -dont elle était souillée, ne fournissaient pas -<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[p. 69]</a></span> -même l'ombre de la plus simple présomption; -il ne restait donc autre chose que les propos -tenus par un enfant de six ans.</p> - -<p>Cependant Lefret avait été arrêté: la conduite -étrange qu'il avait tenue, les deux fusils -qu'on avait trouvés dans son moulin, -étaient autant d'indices. On avait découvert -que, quelques mois avant le crime, il avait -demandé à la veuve Nouvel, marchande drapière -à Berville, si elle ne vendait pas les -plombs de ses draps, et lui en avait acheté -trois livres, sous prétexte de changer les -poids de son horloge. On avait remarqué que -la balle déposée au greffe était très-hachée, -et son état démontrait qu'elle avait été faite, -non avec un moule, mais à coups de marteau. -De telles particularités, ajoutées à la fuite de -Lefret, auraient dû, ce semble, éveiller l'attention -de la justice, et faire écarter les soupçons -de parricide. Au lieu de cela, pendant six années, -Lefret ne fut nullement inquiété, il ne -fut même pas l'objet de la plus légère mesure.</p> - -<p>Enfin, le procureur-général sollicita et obtint -contre Lefret un décret de prise de corps. -C'était mettre la main sur le premier auteur -<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[p. 70]</a></span> -du bruit public qui avait désigné Verdure -comme l'assassin de sa fille; c'était peut-être -arrêter le véritable homicide.</p> - -<p>Le parlement de Rouen, par arrêt du 31 -juillet 1787, condamna Lefret à être rompu, -et préalablement appliqué à la question pour -avoir révélation de ses complices. Par le même -arrêt, Verdure et ses enfans furent réservés -au testament de mort. Il fut ordonné que -Verdure et son fils aîné garderaient prison; -les trois autres furent provisoirement élargis.</p> - -<p>La famille Verdure se pourvût au conseil -contre cet arrêt, et nous avons tout lieu de -croire que la justice de sa cause et l'intérêt -universel qu'elle avait inspiré disposèrent les -juges souverains en sa faveur, et que la sentence -des juges de révision sépara l'homicide -calomniateur de toute une famille innocente -et malheureuse.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[p. 71]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="HISTOIRE" id="HISTOIRE"></a>HISTOIRE - DU COLONEL ABATUCCI.</h2> -</div> - - -<p>Nous allons rendre compte d'une affaire -malheureuse, qu'il faut ajouter encore à l'histoire -des erreurs commises par la justice des -hommes, et causées, tantôt par un fatal enchaînement -de circonstances, tantôt par une -prévention obstinée, dont le cœur le plus -juste n'est pas toujours exempt, tantôt par -les négligences qui viciaient les instructions -judiciaires.</p> - -<p>A une époque où la soumission de la Corse -au Gouvernement français était toute récente, -il avait été nécessaire d'établir dans ce pays, -en proie à la licence et à l'insubordination, -un corps de troupes, spécialement destiné à -rétablir la tranquillité, à réprimer les désordres, -à découvrir les malfaiteurs, enfin à arrêter -le cours des vengeances, des assassinats, -<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[p. 72]</a></span> -que laissent, long-temps après eux, les fureurs -des guerres civiles. Tel avait été le but de -l'institution du régiment provincial de Corse. -Le sieur Abatucci, était lieutenant-colonel de -ce corps. Plein de bravoure, d'intelligence et -de fidélité, l'un des hommes les plus distingués -de sa nation, il avait été choisi pour surveiller -la partie de la Corse qu'on appelle -<i>au-delà des Monts</i>; sa principale mission était -de poursuivre sans relâche tous les brigands, -bandits, rebelles et malfaiteurs qui infestaient -l'île; de les rechercher jusque dans -leurs repaires, de découvrir leurs retraites, -d'observer ceux qui entretenaient avec eux -de secrètes intelligences, de pénétrer leurs -mauvais desseins, et d'en prévenir les effets; -en un mot, cette mission était purement militaire.</p> - -<p>C'était particulièrement dans la Piève de -Talavo, où le sieur Abatucci faisait sa résidence, -qu'il devait redoubler de vigilance -pour la sûreté publique. Cette Piève, long-temps -désolée par les bandits, était encore -l'objet de leurs incursions. Le germe du trouble -y existait; les assassinats y étaient fréquens; -l'effroi régnait parmi les paisibles habitans, -<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[p. 73]</a></span> -qui, désarmés, tremblaient sans cesse d'être -les victimes des brigands.</p> - -<p>Les deux frères Biaggi venaient d'assassiner -Francisco-Antonio Lanfranchi. Sanvito était -cousin des meurtriers, fort lié avec eux, et -ennemi déclaré de leur victime. Ce Sanvito -Lanfranchi, homme de la dernière classe, faisant -valoir un petit moulin dans la Piève de -Talavo, avait une réputation suspecte dans -toute la contrée. On connaissait ses liaisons -intimes avec les deux assassins. On parlait -sourdement du secours qu'il leur avait donné, -de l'intelligence qu'il entretenait avec les -hommes de cette espèce, des armes qu'il tenait -cachées. On frémissait au seul récit de -ses vengeances. Sur les plaintes portées plusieurs -fois contre lui, il avait été mis, à diverses -reprises, en prison; mais il avait toujours -eu l'art d'en sortir, et de revenir chez -lui méditer de nouveaux crimes. Chacun le -regardait, le signalait comme le complice des -Biaggi. Ces soupçons n'étaient pas sans fondement, -puisque l'un des deux assassins -n'hésita pas à le déclarer tel. Quelques années -auparavant, ce Sanvito avait tiré publiquement -un coup de fusil au sieur Bernardino -<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[p. 74]</a></span> -Peraldi. Ce Sanvito vivait avec un de ses -oncles, curé de Guittera; et son affinité avec -cet ecclésiastique empêchait que l'on portât -ouvertement une accusation contre lui.</p> - -<p>Tous ces bruits parvenaient jusqu'au sieur -Abatucci, et devenaient de jour en jour plus -pressans et plus dignes d'attention. En conséquence, -il fit arrêter Sanvito Lanfranchi, et -le fit conduire à la citadelle d'Ajaccio, mais -seulement sous forme de correction et de police; -il se contenta de mettre cet homme hors -d'état de nuire, et en donna sur-le-champ -avis au sieur du Rozet de Beaumanoir, maréchal-de-camp -pour le roi, dans la ville d'Ajaccio, -le priant de lui donner ses ordres, et -lui proposant même de se contenter de cette -forme de punition. Ainsi, la première démarche -du sieur Abatucci fut de soumettre sa -conduite à son supérieur.</p> - -<p>Le sieur de Beaumanoir, par une lettre -du 14 mars 1778, qui prouve que le sieur -Abatucci mêlait à la fermeté les voies de -la douceur, lui répondit qu'il s'intéressait à -des gens qui ne le méritaient pas; qu'il prierait -les officiers de justice d'examiner bien -sérieusement la conduite passée de Sanvito; -<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[p. 75]</a></span> -et que son projet était de le faire comprendre -dans le procès criminel qu'on faisait contre -les Biaggi.</p> - -<p>Le supplice de ces deux meurtriers fut -l'issue de leur procès, et l'un d'eux déclara -Sanvito comme étant au nombre de ses complices.</p> - -<p>Le sieur de Beaumanoir ordonnait ensuite -au colonel Abatucci, de lui envoyer toutes les -notions qui pourraient servir à prouver la -culpabilité de Sanvito, avec le nom des témoins -qui auraient connaissance des mauvais -conseils qu'il avait donnés aux Biaggi.</p> - -<p>Le sieur Abatucci, indépendamment de sa -mission générale, qui était de rechercher et de -poursuivre les malfaiteurs, recevait donc une -commission particulière, pour s'informer de -tout ce qui pouvait être à la charge de cet -homme, arrêté sur le bruit de la clameur publique; -le sieur Ponte, procureur du roi en -la juridiction d'Ajaccio, chargea le sieur Abatucci -d'une commission semblable.</p> - -<p>La voix du peuple, la rumeur générale, -pouvaient paraître des indices suffisans pour -sévir dans un pays, dans un temps où la suspicion -véhémente pouvait être assimilée aux -<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[p. 76]</a></span> -preuves. Mais, plus la classe dans laquelle se -trouvait rangé Sanvito, était vile, plus Abatucci -croyait sa prudence intéressée à ne pas le livrer -légèrement à la rigueur des tribunaux.</p> - -<p>Ne voulant rien donner au hasard, il crut, -pour remplir dignement son mandat, devoir -s'adresser au curé de Cozza, voisin du village -de Guittera, où Sanvito faisait sa résidence. -Il lui demanda des éclaircissemens sur les -crimes dont Sanvito paraissait prévenu, et le -pria de lui donner le nom des témoins qui -pourraient en déposer. Ces éclaircissemens, -demandés par une personne préposée par le -roi pour les exiger, ne pouvaient lui être refusés; -ils devaient être couverts à jamais du -voile du secret.</p> - -<p>Ce curé envoya ces éclaircissemens; mais, -avant qu'ils parvinssent au sieur Abatucci, -avant qu'il en pût faire usage, Sanvito, tourmenté -par la conviction intérieure de ses forfaits, -et redoutant la punition qu'ils méritaient, -s'était déjà évadé, avec d'autres prisonniers, -de la citadelle d'Ajaccio; il avait -brisé deux serrures, et, par un moyen familier -aux gens habitués au séjour des prisons, -il s'était glissé le long des murs de la citadelle, -<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[p. 77]</a></span> -et avait gagné la mer. Il fut repris ensuite, -et emprisonné de nouveau.</p> - -<p>Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un -jeune homme de Guittera, nommé Domenico, -vint un matin chez le sieur Abatucci, et demanda -à lui parler. Depuis quelques jours, -il était attaqué de la fièvre; lorsque cet individu -lui fut annoncé, sa première réponse fut -qu'il n'était pas en état de le recevoir. Mais -Domenico insista, et lui fit dire qu'il avait -des choses de la plus grande importance à lui -révéler.</p> - -<p>Alors, le sieur Abatucci, sacrifiant son repos -aux devoirs de sa place, le fit entrer. -Domenico lui dit qu'il venait lui faire part de -plusieurs faits qui étaient venus à sa connaissance, -sur la conduite de Sanvito. Il lui détailla -des faits extrêmement graves, en annonçant -que le nommé Antonio, autre jeune -homme du même village, devait venir, le -même jour, pour le même objet.</p> - -<p>En effet, Antonio vint chez le sieur Abatucci -dans l'après-midi de la même journée, et lui -fit part, à peu près, des mêmes faits déjà révélés -par Domenico. Ces déclarations parurent -d'autant plus dignes de croyance, que l'un des -<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[p. 78]</a></span> -déposans était employé au travail du moulin -de Sanvito, et que l'autre vivait avec eux dans -la plus grande familiarité.</p> - -<p>Le sieur Abatucci prit la résolution de -communiquer ces dépositions, dès que sa -santé le lui permettrait, au sieur de Beaumanoir, -son supérieur, et au procureur du roi -à Ajaccio. Trois ou quatre jours après, le -nommé Guglielmo Tasso, soldat dans le régiment -provincial de Corse, et domicilié à Guittera, -se présenta au sieur Abatucci, et lui -demanda s'il avait vu Domenico et Antonio, -et ce qu'ils lui avaient dit relativement à Sanvito. -Offensé de la hardiesse de cette question, -Abatucci ne put s'empêcher de lui dire avec -fermeté: Qui vous a autorisé à m'interroger -et à vous mêler des affaires d'autrui? Guglielmo -répondit avec ingénuité qu'il avait eu occasion -de converser avec Antonio et Domenico -sur la conduite de Sanvito; qu'ils lui avaient fait -part de la démarche qu'ils avaient faite auprès -de l'autorité militaire, et qu'il se présentait à -lui pour savoir si ce qu'ils lui avaient déclaré -était conforme à ce qu'ils avaient dit, dans l'entretien -qu'ils avaient eu avec lui. Il ne fut plus -possible au sieur Abatucci de douter que ce -<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[p. 79]</a></span> -soldat n'eût connaissance des faits dont Domenico -et Antonio étaient venus l'informer; il -crut inutile de le lui déguiser; il espérait, au -contraire, que Guglielmo, habitant du même -village, pourrait lui dire si ces faits étaient -véritables. Guglielmo ne témoigna ni surprise, -ni doute à l'égard des révélations faites par les -deux déposans; en sorte que le sieur Abatucci -demeura intimement persuadé que les deux -dénonciations méritaient une entière confiance. -Alors, Guglielmo demanda à son commandant -une note des faits que chacun d'eux -avait révélés séparément, afin, lui dit-il, de -pouvoir reconnaître dans les nouveaux entretiens -qu'il aurait avec eux, si leurs dires seraient -en tout d'accord avec leurs premières -déclarations. Le sieur Abatucci ne vit dans -cette demande qu'un moyen de plus de s'assurer -des faits dénoncés, et remit à Guglielmo la -note qu'il demandait. Elle était très-succincte, -et écrite en langue italienne.</p> - -<p>Le sieur Abatucci recommanda à Guglielmo -de continuer à faire son devoir dans le lieu -qu'il habitait, et à l'informer de ce qu'il pourrait -découvrir de contraire à la tranquillité -publique. Aussi, lui dit-il, avant de le congédier: -<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[p. 80]</a></span> -«Mais vous, Guglielmo, vous pourriez -me dire beaucoup de choses sur le compte -de Sanvito; vous devez le connaître mieux -que personne.» Guglielmo s'excusa de parler -en ce moment, alléguant qu'il était proche -parent de Sanvito. Mais, continua le sieur -Abatucci, si vous êtes appelé en justice, il -faudra bien que vous disiez la vérité. Le soldat -répliqua que, s'il était appelé en justice, il -ne pourrait s'empêcher de dire tout ce qu'il -savait, et, entre autres choses, que Sanvito, -avait des armes cachées chez lui. Le sieur -Abatucci n'insista pas et le congédia.</p> - -<p>Dès que le sieur Abatucci éprouva quelqu'amélioration -dans l'état de sa santé, il rédigea -le résumé des dénonciations qu'il avait reçues. -Cette note était pour lui-même, et n'avait d'autre -but que de ne rien laisser échapper des -faits parvenus à sa connaissance.</p> - -<p>Mais, avant que cette note eût même été -rédigée par cet officier, Sanvito avait été conduit -pour la quatrième fois dans les prisons -d'Ajaccio, et le plus jeune des frères Biaggi, -cousin de Sanvito, avait été arrêté aux Mackis, -les armes à la main; on fit prévôtalement -le procès à ce dernier, qui fut condamné -<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[p. 81]</a></span> -au dernier supplice. Par son testament de -mort, il déclara que Sanvito avait fourni un -pistolet à Matteo Biaggi, son frère aîné, et que -pendant qu'ils étaient tous les deux aux Mackis, -c'était Sanvito qui pourvoyait à leur subsistance. -On ne pouvait guère trouver un indice -plus fort de la complicité de Sanvito -avec les malfaiteurs et les bandits; il était -suffisant pour autoriser le sieur Abatucci à -s'assurer de cet homme, qui était accusé par -un criminel sur le point d'être exécuté, à le -livrer entre les mains du prévôt, et à provoquer -l'instruction de son procès. Mais le sieur -Abatucci se contenta de communiquer sa note -au procureur du roi à Ajaccio, et laissa à cet -officier de justice à faire ce que la prudence -lui conseillerait.</p> - -<p>Cependant Sanvito n'était encore détenu à -la citadelle d'Ajaccio qu'à titre de correction; -il profitait de l'indulgence de ceux-mêmes -qui auparavant avaient paru mettre le plus de -chaleur à sa poursuite, lorsque Philibert Léonardi, -l'un des parens de Francisco-Antonio -Lanfranchi, assassiné par les Biaggi, voyant -Sanvito hors d'état de nuire, vint faire contre -lui sa dénonciation en règle au procureur du -<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[p. 82]</a></span> -roi d'Ajaccio, et le déclara complice avec les -Biaggi de l'assassinat d'un de ses parens, ainsi -que de plusieurs autres crimes de même nature.</p> - -<p>Cet officier, préposé à la poursuite des -procès à faire aux bandits, travailla efficacement -à instruire celui de Sanvito, et, dès ce -moment, le sieur Abatucci crut n'avoir plus -à s'occuper du sort de cet individu; il en avait -rendu compte à son supérieur; il avait déféré -à la demande que ce procureur du roi lui avait -faite, en lui communiquant sa note, et en lui -livrant l'homme qui en était le sujet; dès lors, -il regardait sa mission comme achevée.</p> - -<p>Dix témoins furent entendus. Tous déposèrent -des faits analogues aux éclaircissemens -procurés par le sieur Abatucci, et dont il -n'était ni auteur ni garant; sept d'entr'eux -persistèrent dans leurs dépositions. A l'égard -d'Antonio, il en fut autrement; cet homme, -attaché au service du moulin que faisait valoir -Sanvito, se rétracta, aux sollicitations -réitérées du curé, oncle du criminel. Ce jeune -domestique, âgé de 17 ans, séduit par l'espérance -dont on l'avait tant de fois flatté de voir -améliorer son sort, déclara que c'était Guglielmo, -qui l'avait excité à faire sa première -<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[p. 83]</a></span> -déposition: quant à Domenico, il résista davantage -à ces sollicitations, et persista, ainsi -que Guglielmo, non seulement lors du récolement, -mais encore lors de la confrontation.</p> - -<p>A peine Antonio eut-il fait sa rétractation, -qu'il fut mis dans les prisons avec Domenico -et Guglielmo. Domenico, effrayé des suites que -pouvait avoir cet emprisonnement, et pressé -de déférer aux avis du curé de Guittera, -succomba dans un interrogatoire qu'on lui fit -subir après son récolement et sa confrontation. -Il se détermina à faire une rétractation -pareille à celle d'Antonio. Quant à Guglielmo, -dans tous les interrogatoires qu'il lui fallut -subir, même après une longue détention dans -le cours de cette longue procédure en subornation, -il fut inébranlable, et soutint constamment, -avec les autres témoins, la vérité de ce -qu'il avait dit.</p> - -<p>Sur ces différentes accusations et procédures, -sentence fut rendue par le juge d'Ajaccio, -le 19 août 1778, par laquelle Sanvito -fut mis hors de cour avec élargissement. Par -ce même jugement, Guglielmo et Tasso, furent -condamnés aux galères pour six ans, comme -suborneurs de Domenico et Antonio. A l'égard -<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[p. 84]</a></span> -de ces deux derniers, ils furent déclarés -faux témoins; le premier fut condamné au -carcan pendant trois jours consécutifs, et -Antonio à assister aux susdites exécutions.</p> - -<p>Sur l'appel interjeté de cette sentence au -conseil supérieur de la Corse, séant à Bastia, -il fut décidé, le 22 septembre 1778, qu'il en -serait plus amplement informé, et que cependant -Sanvito, Guglielmo, Domenico et Antonio, -garderaient prison.</p> - -<p>Cette nouvelle instruction fut confiée au -sieur Massessi, conseiller corse, et au sieur -Baudoin, conseiller français; et ce choix fut -la principale cause des malheurs qui vinrent -fondre sur le sieur Abatucci. Le conseiller -Massessi était un ennemi personnel du lieutenant-colonel. -Il prétendait que le sieur Abatucci -avait coopéré au supplice violent qui lui -avait enlevé son fils dans les premiers temps -de la révolution. Il n'était donc pas étonnant -qu'il s'écartât du caractère d'impartialité et de -modération qui convient à un juge.</p> - -<p>Par suite des menées qui eurent lieu dans -toute cette affaire, Antonio et Domenico -avaient soutenu unanimement et persévéramment, -depuis leur rétractation, que c'était -<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[p. 85]</a></span> -par Guglielmo qu'ils avaient été subornés et -induits à déposer contre Sanvito. Mais, excités -par Sanvito, et, d'après la nouvelle trame -ourdie, ils changèrent tout-à-coup de langage, -et, par une deuxième variante, déclarèrent, -dans un nouvel interrogatoire, qu'ils -avaient été excités à faire ces dépositions, tant -par le sieur Abatucci personnellement que par -Guglielmo; qu'ils avaient été conduits par ce -soldat chez leur commandant, qui les avait -forcés, par menaces, à faire ces fausses dépositions.</p> - -<p>Aussitôt le sieur Abatucci fut décrété, et, -sans faire attention que la déclaration de deux -témoins qui déjà s'étaient déclarés deux fois -parjures n'était pas suffisante pour que le -sieur Abatucci fût justiciable du conseil supérieur, -on lui fit subir un interrogatoire qui -dura trois jours.</p> - -<p>Le sieur Abatucci répondit à toutes les questions -avec la fermeté et la droiture de l'innocence; -il détailla de quelle manière Antonio -et Domenico, tous deux séparément, l'un le -matin, l'autre l'après midi, s'étaient rendus -chez lui seuls et sans assistance de personne, -pour lui donner des éclaircissemens contre -<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[p. 86]</a></span> -Sanvito. Il soutint constamment que jamais il -n'avait donné à Guglielmo aucun ordre de -suborner Antonio et Domenico; enfin, que -jamais il n'avait engagé ni Antonio, ni Domenico, -ni Guglielmo à porter aucun faux témoignage -contre Sanvito.</p> - -<p>Après ce long interrogatoire, on fit, sans -interruption, succéder la confrontation du -sieur Abatucci avec Antonio et Domenico. Ces -deux parjures osèrent l'accuser de les avoir -engagés, à force de menaces, à déposer contre -Sanvito. Ils alléguèrent qu'il les avait fait entrer -tous les deux dans une chambre, où, -après avoir écrit ce qui lui plaisait, il avait -fait souscrire cet écrit par Guglielmo.</p> - -<p>«Si, leur dit le sieur Abatucci, ce que vous -dites dans ce moment est vrai, pourquoi -donc ne l'avez-vous pas dit dans votre premier -interrogatoire et dans tous les autres -examens que vous avez subis, tant devant le -juge d'Ajaccio que devant le conseil supérieur?»</p> - -<p>Antonio et Domenico demeurèrent interdis; -la confusion leur fit garder un long -silence. La réponse vint enfin; l'impartialité -seule put l'apprécier. Elle consista à dire en -<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[p. 87]</a></span> -balbutiant, que, s'ils n'avaient pas déclaré plus -tôt ce qu'ils venaient de dire, c'est qu'ils n'avaient -jamais été interrogés sur le compte du -sieur Abatucci.</p> - -<p>Le 5 juin 1779, le conseil supérieur rendit, -à la majorité de six contre quatre, un jugement -qui condamna le sieur Abatucci aux galères -pour neuf ans, à la marque, et en deux -cents livres d'amende envers le roi. Guglielmo -et Domenico furent condamnés à la même -peine, le premier pour neuf ans, le second pour -trois; à l'égard d'Antonio, il ne fut condamné -qu'à être banni pour trois ans du ressort -de la juridiction d'Ajaccio, et à une légère -amende.</p> - -<p>Quant à Sanvito, cet homme chargé de -faits graves par tous les témoins, il fut pleinement -déchargé de l'accusation intentée contre -lui, à la requête du ministère public.</p> - -<p>Chacun des témoins qui avaient chargé Sanvito -fut frappé d'une peine par ce jugement. -On ne les accusait pas de faux témoignages; -il n'y avait contre eux aucune plainte, aucune -procédure; cependant, par une irrégularité -inconcevable, ils se trouvèrent tous condamnés -à des peines.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[p. 88]</a></span></p> - - -<p>Ce jugement inique remplit de deuil et de -consternation toute la ville de Bastia. Le sieur -Abatucci se voyait sous le coup d'une condamnation -infamante. Si, dans ce moment, quelque -chose pouvait soutenir son courage, c'était -la conviction de son innocence. Au moment -même du supplice, ses yeux, sa bouche -en assurèrent ses compatriotes: sa contenance -ne fut point celle d'un lâche qui se sent coupable; -il ne songeait qu'à implorer avec confiance -l'autorité du roi.</p> - -<p>Sa justification fut difficile et bien lente à -obtenir. Enfin il obtint la rétractation des -deux parjures qui l'avaient si cruellement calomnié. -Antonio et Domenico déclarèrent au -lit de mort que jamais il ne les avait sollicités -à déposer contre Sanvito, et que c'était au -contraire à la sollicitation de l'infâme curé de -Guittera qu'ils avaient attribué le crime de -cet ecclésiastique au sieur Abatucci.</p> - -<p>Enfin, la sentence rendue sur une nouvelle -instruction en la sénéchaussée d'Aix, et l'arrêt -solennel du parlement de Provence du 17 -juillet 1786, qui la confirma, rendit au sieur -Abatucci la justice éclatante qui lui était due. -Cette sentence ordonnait que le curé de Guittera, -<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[p. 89]</a></span> -atteint et convaincu du crime de subornation -de témoins, serait condamné à l'amende -honorable et à la mort, et qu'il serait exécuté -en effigie, comme contumace.</p> - -<p>Le sieur Abatucci, parvenu, après plus de -six années, au terme de cette grande infortune, -n'aspirait plus qu'à reprendre son rang -dans son ancien état, et à obtenir du souverain -une réparation exemplaire. Il fut réintégré, -peu de temps après, dans son grade de -lieutenant-colonel, et les tristes années de ses -malheurs lui furent comptées dans son service -honorable et fidèle.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[p. 90]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="REVOLUTION_FRANCAISE" id="REVOLUTION_FRANCAISE"></a> - RÉVOLUTION FRANÇAISE.</h2> -</div> - - -<p>Nous voici parvenus à la grande époque de -notre régénération politique, époque féconde -en grands résultats; mais, il faut le dire aussi, -tristement abondante en crimes de tout genre. -Sous ce dernier point de vue, la révolution -est de notre domaine. Nous allons donc extraire -de notre histoire quelques-unes de ces -sanglantes pages qui surpassent en horreur -les atrocités de la Ligue et de la Saint-Barthélemy -elle-même.</p> - -<p>«Les terroristes de la Saint-Barthélemy et -de la Ligue, dit M. de Chateaubriand, étaient -des aristocrates nobles, des rois, des princes, -des gentilshommes. Charles IX, Henri III, le -duc de Guise, Tavannes, Clermont, Coconnas, -Lamole, Bussy d'Amboise, Saint-Mesgrin et -tant d'autres. Non-seulement ils lâchèrent -les bourgeois de Paris sur les huguenots, mais -ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans -<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[p. 91]</a></span> -le sang. Les septembriseurs et les terroristes de -1792 et 1793 étaient des démocrates plébéïens; -au-delà des meurtres individuels qu'ils commirent, -ils inventèrent le meurtre légal, effroyable -crime qui fit désespérer de Dieu; car, -si la justice de la terre peut jamais être armée -du fer de l'assassin, où est la justice du ciel? -que reste-t-il aux hommes?»</p> - -<p>Certes, la réforme, ou, si l'on veut, la révolution, -dans la bonne acception du mot, -était devenue inévitable. Tout était privilége -dans les individus, les classes, les villes, les -provinces et les métiers eux-mêmes; les dignités -civiles, ecclésiastiques et militaires -étaient le partage de quelques classes; on ne -pouvait embrasser une profession qu'à certains -titres et à certaines conditions pécuniaires; -les charges pesaient sur une seule -classe; la noblesse et le clergé possédaient à -peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers, -possédé par le peuple, payait des impôts au -roi, une foule de droits féodaux à la noblesse, -la dîme au clergé, et supportait de plus les -dévastations des chasseurs et du gibier. Une -foule d'autres abus vexatoires pesait sur la -nation, qui commençait à sentir qu'elle était -<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[p. 92]</a></span> -bien aussi quelque chose dans l'État. Une sage -réforme était donc devenue indispensable dans -toutes les branches du gouvernement; mais -ce résultat ne pouvait s'opérer que graduellement. -Déjà Louis XVI avait manifesté ses -intentions philantropiques, en restituant aux -protestans leur état civil, en abolissant la torture, -en supprimant les corvées, en prêtant son -secours à la révolution d'Amérique. D'améliorations -en améliorations, de progrès en -progrès, ce prince, honnête homme, pouvait, -avec le temps, achever de développer -en France les principes de la sage liberté qu'il -portait dans son cœur. La tâche était grande -et glorieuse, mais difficile; les exigences d'une -cour avide, l'empire des affections domestiques -venaient à la traverse de ses généreux -desseins. Quelques hésitations, des résistances -intempestives firent fermenter les mauvaises -passions de la révolution naissante; des nuages -sombres et menaçans s'amoncelèrent sur -l'horizon, et le trône disparut au fort d'un -terrible orage.</p> - -<p>De hardis novateurs, les uns avec des intentions -pures, les autres par ambition et -pour le plaisir de gouverner, avaient porté la -<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[p. 93]</a></span> -hache dans le vieil édifice social, et l'avaient -rasé presque en un jour, dans le fol espoir -d'en avoir reconstruit un nouveau le lendemain: -comme si une monarchie de quatorze -siècles pouvait se déraciner sans laisser de -nombreuses traces; comme si l'on pouvait -improviser la constitution organique d'un ancien -empire, avant d'avoir songé à en réformer -les mœurs, qui doivent en être la base. -L'histoire prouve que ces transitions brusques -sont souvent mortelles pour les nations. -Ce n'est pas ainsi que nous voyons la nature -procéder dans l'ordre physique: pour ses -moindres ouvrages, elle veut temps, espace -et repos; les fruits prématurés sont ordinairement -sans saveur. Il n'y a que des phénomènes -désastreux qui se produisent instantanément; -la grêle, la foudre, l'éruption d'un -volcan, un ouragan furieux, une épidémie -meurtrière. Quelquefois, au sein d'une violente -tempête, une île verdoyante surgit du -milieu des abîmes des mers; on admire cette -terre nouvelle; déjà l'on s'en dispute la propriété; -mais soudain une tempête nouvelle -replonge l'île disputée au fond des abîmes. -<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[p. 94]</a></span> -Telle fut, sous plusieurs rapports, la liberté -conquise en 1789.</p> - -<p>«Tous les bouleversemens de cette nature, -dit un écrivain contemporain de la révolution, -se développent dans un cercle qui paraît avoir -à peu près la même dimension: ce sont toujours -des peuples qui se révoltent contre ceux -qu'ils appelaient leurs souverains; des prolétaires -qui proscrivent les propriétaires, pour -être propriétaires à leur tour; de nombreux -citoyens jetés dans les prisons au nom de la -liberté, et impitoyablement égorgés au nom -de la justice; tous les crimes commis pour arriver -à la félicité publique; toutes les infamies -légalisées pour établir le règne de la vertu.»</p> - -<p>C'est à la faveur de ces doctrines monstrueuses -perfidement propagées dans les -masses, que le peuple, qui se croyait souverain, -parce que ses meneurs le lui disaient, -pour régner plus sûrement en son nom, prêtait -son appui à ceux qui le décimaient par -amour du bien public, et devenait ainsi l'artisan -de ses propres malheurs. Un sombre fanatisme -de liberté, entretenu par d'audacieux -intrigans, enfantait de nombreux séïdes qui -<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[p. 95]</a></span> -rendirent facile l'établissement de l'horrible -régime de la terreur. La délation fut érigée -en vertu républicaine; la richesse, la science, -les lumières, le talent, le génie furent autant -de titres de proscription; et le sang d'une -foule d'illustres victimes fut regardé comme -un sang impur dont il fallait purger la France. -Enfin le crime s'était emparé du glaive de la -loi, et frappait de préférence tout ce qui offrait -quelque chose du caractère de la vertu.</p> - -<p>Nous allons esquisser les principales scènes -de ce drame national qui se compose de tant -de drames particuliers. Au milieu de ces événemens -divers, on pourra juger du degré de -frénétique fureur auquel peut se porter une -populace ignorante et crédule, affranchie du -frein salutaire des lois, et de la froide et atroce -scélératesse qui dicte les arrêts d'un tribunal -démagogique. Puisse la lecture de ces horreurs -faire naître dans quelques esprits de -bonne foi d'utiles réflexions pour l'avenir.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[p. 96]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="MASSACRES_DE_DELAUNAY" id="MASSACRES_DE_DELAUNAY"></a>MASSACRES DE - DELAUNAY,<br /> <span class="xx-smaller">GOUVERNEUR DE LA BASTILLE, - DE FLESSELLES, PRÉVOT DES MARCHANDS;</span><br /> - DE FOULON<br />ET BERTHIER DE SAUVIGNY.</h2> -</div> - - -<p>Dès le début de la révolution, la fureur -populaire, excitée par la détresse et par de -perfides conseils, se rua sur plusieurs personnes -que leur position désignait plus particulièrement -à ses coups. Ces exécutions de la -terrible justice du peuple, furent l'avant scène -de la déplorable tragédie, qui plus tard devait -épouvanter la nation.</p> - -<p>Delaunay, gouverneur de la Bastille, fut -une des premières victimes de cette rage frénétique. -Ce fut le 14 juillet 1789, que la citadelle -confiée à sa garde, fut assiégée et prise. -Le peuple des faubourgs, dès la nuit du 13, -<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[p. 97]</a></span> -s'était porté vers cette vieille forteresse du -despotisme. Il paraît que des meneurs avaient -proféré plusieurs fois le cri: à la <i>Bastille</i>! -Le vœu de sa destruction se trouvait dans -quelques cahiers des états provinciaux; ainsi -les idées avaient pris d'avance cette direction. -Les masses furieuses avaient enlevé à l'hôtel -des Invalides, malgré la résistance du commandant, -M. de Sombreuil, des canons et -une grande quantité de fusils. Les assiégeans -disaient que le canon de la place était dirigé -sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on -ne tirât sur elle. Le député d'un district, Thuriot-de-la-Rozière, -demanda à être introduit -dans la forteresse, et l'obtint du commandant. -Étant entré en pourparler avec M. Delaunay, -il se promena long-temps avec lui sur les -tours, en conversant familièrement; mais on -prétend qu'ensuite ils finirent par ne plus s'entendre, -furent sur le point d'en venir aux -mains, et de se précipiter l'un l'autre dans les -fossés.</p> - -<p>Dans la matinée, deux courriers du gouvernement -avaient été arrêtés, et leurs dépêches -ouvertes avaient montré un ordre, enjoignant -à M. Delaunay de tenir tant qu'il pourrait, -<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[p. 98]</a></span> -lui assurant qu'il serait bientôt secouru. C'était -en effet dans la soirée de ce même jour, -que la cour devait faire entrer dans la capitale -des troupes nombreuses, cantonnées dans les -environs. Cet ordre fut l'arrêt de proscription -de celui qui l'avait souscrit, comme de celui -à qui il était adressé, et un appel à tous les -hommes ardens de courir à la Bastille.</p> - -<p>On a dit que la faible garnison de la place, -composée de trente-deux Suisses et de quatre-vingt-deux -Invalides, avait été gagnée; que -ce fut elle qui, au moyen de certains signaux -convenus, apprit aux chefs des colonnes du -peuple qu'elles pouvaient avancer; que, lorsqu'on -fut en présence, les hommes qu'on -avait séduits, voulurent capituler, tandis que -ceux qui tenaient pour la cour se mirent en -devoir de repousser les assaillans. De là, des -rixes entre les soldats que le commandant ne -put calmer et au milieu desquelles il perdit -la tête. Les coups de canon qu'on tira sur -ceux des assiégeans qui pénétraient dans la -première cour, et qui en tuèrent un assez -grand nombre, ne furent point dirigés par -ceux qui avaient fait des signaux de paix, mais -par ceux qui ne voulaient pas rendre la place. -<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[p. 99]</a></span> -Il résulterait de tout cela qu'il n'y eut point -trahison, comme on l'a répété tant de fois, -mais seulement un désordre affreux.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, la multitude armée, secondée -par les gardes-françaises, formait de -toutes parts une attaque pressante. Le gouverneur -n'étant point secouru, et voyant l'acharnement -du peuple, se saisit d'une mèche, -et veut faire sauter la place. La garnison s'y -oppose, et l'oblige à se rendre; les signaux -sont donnés, un pont est baissé. Les assiégeans -s'approchent, en promettant de ne commettre -aucun mal; mais la foule se précipite -et envahit les cours. Les Suisses parviennent -à se sauver. Les Invalides, assaillis, ne sont -arrachés à la fureur du peuple que par le -dévoûment des gardes-françaises. En ce moment, -une fille jeune, belle et tremblante, -se présente: on la suppose fille du gouverneur; -on la saisit, et les furieux veulent la -brûler vive. Déjà elle était au milieu des -flammes. «Que son père rende la place, s'écriait-on, -où qu'il voie brûler sa fille!» M. de -Montigny, l'un des assiégés, malheureux père -de cette infortunée, voit du haut des tours -ce spectacle horrible; il va se précipiter au -<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[p. 100]</a></span> -secours de sa fille, lorsqu'il tombe atteint de -deux coups de fusil. Cependant la jeune personne -est arrachée des mains de ses bourreaux -par un homme nommé Bonnemère, qui -parvient à les écarter. Le vertueux Bailly, -maire de Paris, récompensa depuis cette belle -action par une couronne civique, et par le -don d'un sabre, que la malheureuse orpheline -fut chargée de remettre publiquement à son -courageux libérateur.</p> - -<p>La populace furieuse cherchait le gouverneur -Delaunay. On se disputait l'honneur de -l'arrêter. On le découvre; il veut se percer le -sein d'une lame à dard que le grenadier Arné -lui arrache. Bientôt Élie et Hulin, et plusieurs -autres gardes-françaises le saisissent, -l'entourent, et deviennent ses défenseurs -contre la fureur générale. Quelques uns sont -même maltraités et blessés, en couvrant de -leurs corps leur prisonnier; ils ne pouvaient -le protéger qu'à demi. On lui arrachait les -cheveux, on l'abreuvait d'outrages, on dirigeait -des épées nues contre sa poitrine. Ce -malheureux officier conjurait ses défenseurs -de ne point l'abandonner jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. -Il réclamait l'exécution des promesses -<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[p. 101]</a></span> -d'Élie et Hulin, ses vainqueurs et maintenant -ses appuis, qui lui avaient donné leur parole -de le soustraire aux vengeances populaires. -Ces deux hommes généreux, épuisés de cette -lutte inégale contre l'impétuosité des assaillans, -écartés malgré leur force et leur vigueur, -et, comme emportés par le flot de la -multitude loin du malheureux Delaunay, perdent -le prix de leurs nobles efforts. Obligés -de s'éloigner un instant, ils voient cet infortuné, -à qui un désespoir subit aux approches -de la mort inspire un courage forcené, se défendre -contre tous, tomber aux pieds de la -multitude, et le moment d'après sa tête sanglante -s'élever en l'air au milieu des cris d'une -allégresse féroce et encore mal assouvie. Cet -affreux trophée fut bientôt suivi de plusieurs -autres du même genre. Des officiers de la -garnison de la Bastille, dénoncés par leur -uniforme, eurent le même sort.</p> - -<p>L'honnête Delosme-Solbrai, major de la -place de la Bastille, militaire plein de vertus, -et reconnu pour tel par ceux-là même à qui -il venait de rendre les armes, périt aussi dans -cette journée, emportant les regrets de tous -ceux qui l'avaient connu. Il était depuis vingt -<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[p. 102]</a></span> -ans, l'ami, le consolateur des prisonniers. Sa -douceur, sa générosité, lui avaient mérité -l'estime universelle. «Pourquoi faut-il, dit -Champfort, que le hasard singulier qui, dans -ce moment, vint dénoncer ses vertus, n'ait -pas eu l'effet qu'il devait produire, et ne soit -pas devenu la sauve-garde de ce vénérable -militaire?» Déjà entouré d'une multitude, -que la vue de son uniforme rendait furieuse, -il allait être déchiré par elle, lorsqu'un jeune -homme pénétré de douleur, d'attendrissement -et de désespoir, se précipite dans la -foule, s'élance vers lui, l'embrasse, l'appelle -son père, son ami, son bienfaiteur, se nomme -(c'était le marquis de Pelleport), conjure -le peuple d'épargner un respectable -mortel, l'ami de tous les malheureux; il raconte -son histoire; long-temps prisonnier à -la Bastille, il doit à M. Delosme plus que la -vie; il mourra pour le défendre. Il le serre -de nouveau entre ses bras, en le baignant de -ses larmes. Déjà quelques-uns s'attendrissent; -mais d'autres s'écrient que c'est un mensonge, -qu'on veut, par une fable, leur enlever -leur victime. Les cris couvrent ses cris: -la fureur populaire redouble; lui-même est -<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[p. 103]</a></span> -frappé, meurtri de plusieurs coups. On l'arrache -avec violence des mains de celui qu'il -veut soustraire au péril. Le digne militaire, -touché de cette générosité, qui adoucit pour -lui les horreurs de la mort, lui dit, les larmes -aux yeux: «Que faites-vous, jeune homme? -retirez-vous; vous allez vous sacrifier sans -me sauver.» A ces mots, devenu encore plus -intrépide, parce que sa douleur et sa tendresse -sont accrus, M. de Pelleport s'écrie: «Je le défendrai -envers et contre tous.» Et, oubliant -qu'il est sans armes, il écarte la foule avec ses -mains, secondé d'un de ses amis qui l'accompagnait. -Ce mouvement violent, étonne, irrite -la multitude, qu'il devait attendrir, mais qui, -bouillante encore, au sortir de la Bastille, ne -respirait que la vengeance. Un homme féroce -frappe M. de Pelleport d'un coup de hache -sur le cou, le blesse, et allait redoubler lorsqu'il -est renversé lui-même par l'ami qui accompagnait -M. de Pelleport. Aussitôt assailli -de tous côtés, il se trouve entouré de sabres, -de fusils, de baïonnettes, dirigés contre lui; il -se saisit d'une de ces armes, et, avec une agilité, -une force et un courage qu'il reçoit de son désespoir, -il écarte la foule, se fait jour à travers, -<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[p. 104]</a></span> -court vers l'Hôtel-de-Ville, et tombe sur les -marches sans connaissance, tandis que la tête -de son respectable bienfaiteur Delosme est promenée -en triomphe avec celle de Delaunay.</p> - -<p>En même temps une espèce de fureur commençait -à éclater contre Flesselles, le prévôt -des marchands, qu'on accusait de trahison. -On prétendait qu'il avait trompé le peuple, -en lui promettant plusieurs fois des armes -qu'il ne voulait pas lui donner. La salle de -l'Hôtel-de-Ville était pleine d'hommes encore -tout bouillans d'un long combat, et pressés -par cent mille autres qui, restés au-dehors, -voulaient entrer à leur tour. Les électeurs -s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux -de la multitude. Celui-ci s'était d'abord défendu -avec présence d'esprit, même avec fermeté. -Ses discours produisaient quelqu'effet, -mais autour de lui seulement; et plus loin -les mots de traître, de perfide, se faisaient -entendre au milieu des clameurs. La nouvelle -de la prise de la Bastille, l'arrivée des vainqueurs, -des vaincus, des blessés, des mourans, -objets de sympathie ou de vengeance, -porta au comble le désir de la multitude. -<i>Vengeance!</i> Ce dernier cri étouffait tous les -<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[p. 105]</a></span> -autres. Dans ce moment, tous les regards -se portèrent sur M. de Flesselles, qu'on accusait -directement et tout haut. Il sentit qu'il -était perdu; et pâle, tremblant, balbutiant: -«Puisque je suis suspect à mes concitoyens, -dit-il, il est indispensable que je me retire.» -Un des électeurs lui dit qu'il était responsable -des malheurs qui allaient arriver par son -refus de remettre les clés du magasin de la -ville où étaient les armes et surtout les canons. -Pour toute réponse, il tira les clés de -sa poche, et les mit sur la table. La multitude -se pressant alors autour du bureau, les uns -lui dirent qu'il devait être retenu comme -ôtage; d'autres, conduit au Châtelet; enfin -d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal -pour être jugé. Ce dernier mot était -un arrêt de mort: et ce fut celui que saisit la -fureur publique: <i>au Palais-Royal! au Palais-Royal!</i> -devint le cri général: «Eh bien! messieurs, -répondit alors M. de Flesselles d'un -air assez tranquille, allons au Palais-Royal.» -Il se lève; on l'environne; on le presse; il -traverse la salle, entouré d'une escorte irritée -d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié, -la haine, mais qui pourtant ne se permirent -<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[p. 106]</a></span> -aucune violence. Il descend avec eux l'escalier -de l'Hôtel-de-Ville, leur parle de près, -s'adresse à chacun d'eux, se justifie, leur dit: -«Vous verrez mes raisons, je vous expliquerai -tout.» Il tâchait de se faire un appui de -ceux qui d'abord l'avaient fait trembler, et -qui alors devenaient son escorte contre la -multitude encore plus redoutable. Déjà, il était -au bas de l'escalier, lorsqu'un jeune homme, -un inconnu, s'approche et lui présente un -pistolet, en lui disant: <i>Traître, tu n'iras pas -plus loin</i>! Le magistrat chancelle et tombe. -La foule se précipite sur son corps, le presse, -l'étouffe, le perce, le déchire; on lui tranche -la tête, que l'on porte en triomphe au bout -d'une pique, comme celle du gouverneur -de la Bastille. «J'ai vu moi-même, dit M. de -Chateaubriand, un de ces cannibales assez -proprement vêtu, ayant à sa boutonnière un -morceau du cœur de l'infortuné Flesselles.» -On a prétendu qu'avant de tuer ce malheureux -citoyen, on lui avait présenté une lettre -de lui, trouvée dans la poche de M. Delaunay, -et dans laquelle le prévôt des marchands -disait à ce gouverneur: <i>J'amuse les parisiens -avec des cocardes et des promesses; tenez bon -<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[p. 107]</a></span> -jusqu'à ce soir, vous aurez du renfort.</i> Cette -anecdote est contestée par plusieurs historiens. -Presqu'au même instant, deux invalides -qu'on avait dénoncés comme traîtres, furent -pendus à une lanterne. Ce fut l'origine de ce -supplice qui devint alors à la mode; la lanterne -fut, dès ce moment, le cri de menace -contre les ennemis de la révolution.</p> - -<p>Quelques jours s'étaient à peine écoulés, -et le 22 juillet, la place de l'Hôtel-de-Ville fut -de nouveau le théâtre de scènes également -horribles. Les victimes furent Foulon, et son -gendre Berthier de Sauvigny. Cette exécution -populaire, fut le résultat d'une insurrection de -commande. «A chaque instant, dit M. Thiers, -les bruits les plus ridicules étaient répandus -et accrédités. Tantôt on disait que les soldats -des gardes-françaises avaient été empoisonnés, -tantôt que les farines avaient été volontairement -avariées, ou qu'on détournait leur arrivée; -et ceux qui se donnaient les plus grandes -peines pour les amener dans la capitale -étaient obligés de comparaître devant un peuple -aveugle qui les accablait d'outrages ou les -couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions -du moment. Cependant il est certain -<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[p. 108]</a></span> -que la fureur du peuple, qui, en général, ne -sait, ni choisir, ni chercher long-temps ses -victimes paraissait souvent dirigée soit par -des misérables payés, comme on l'a dit, pour -rendre les troubles plus graves, en les ensanglantant, -soit seulement par des hommes plus -profondément haineux. Foulon et Berthier -furent poursuivis et arrêtés loin de Paris, -avec une intention évidente. Il n'y eut de -spontané à leur égard que la fureur de la -multitude qui les égorgea. Foulon, ancien intendant, -homme dur et avide, avait commis -d'horribles exactions, et avait été un des ministres -désignés pour succéder à Necker et à -ses collègues. Il fut arrêté à Viry, quoiqu'il -eût répandu le bruit de sa mort. On le conduisit -à Paris, en lui reprochant d'avoir dit -qu'il fallait faire manger du foin au peuple. -On lui mit des orties au cou, un bouquet de -chardons à la main, et une botte de foin derrière -le dos. C'est en cet état qu'il fut traîné -à l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier -de Sauvigny, son gendre, était arrêté à Compiègne, -sur de prétendus ordres de la commune -de Paris, qui n'avaient pas été donnés. -La commune écrivit aussitôt pour le faire relâcher, -<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[p. 109]</a></span> -ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina -vers Paris, dans le moment où Foulon -était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la rage des -furieux. La populace voulait l'égorger; les représentations -de Lafayette l'avaient un peu -calmée, et elle consentait à ce que Foulon -fût jugé; mais elle demandait que le jugement -fût rendu à l'instant même, pour jouir sur-le-champ -de l'exécution. Quelques électeurs -avaient été choisis pour servir de juges; mais, -sous divers prétextes, ils avaient refusé cette -terrible magistrature. Enfin, on avait désigné -Bailly et Lafayette, qui se trouvaient réduits -à la cruelle extrémité de se dévouer à la rage -de la populace, ou de sacrifier une victime. -Cependant Lafayette, avec beaucoup d'art et -de fermeté, temporisait encore; il avait plusieurs -fois adressé la parole à la multitude avec -succès. Le malheureux Foulon, placé sur un -siége à ses côtés, eut l'imprudence d'applaudir -à ses dernières paroles. «Voyez-vous, dit un -témoin, ils s'entendent.» A ce mot, la foule -s'ébranle, et se précipite sur Foulon. Lafayette -fait des efforts incroyables pour le soustraire -aux assassins; on le lui arrache de nouveau, -et l'infortuné vieillard est pendu à un réverbère. -<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[p. 110]</a></span> -Sa tête est coupée, mise au bout d'une -pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, -Berthier arrivait dans un cabriolet, -conduit par des gardes, et poursuivi par la -multitude. On lui montre la tête sanglante, -sans qu'il se doute que c'est la tête de son -beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où -il prononce quelques mots pleins de courage -et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude, -il se dégage un moment, s'empare -d'une arme, se défend avec fureur, et succombe -bientôt comme le malheureux Foulon. -Ces meurtres avaient été commis par des ennemis -de Foulon ou de la chose publique; -car, si la fureur du peuple à leur aspect, avait -été spontanée, comme la plupart de ses mouvemens, -leur arrestation avait été combinée.»</p> - -<p>Une circonstance atroce manque au récit -qu'on vient de lire. Quelques-uns des bourreaux -de Foulon, après lui avoir coupé la -tête, lui mirent un bâillon et une poignée de -foin dans la bouche, et portèrent cette effroyable -figure au Palais-Royal, tandis que -d'autres traînaient son cadavre dans la fange.</p> - -<p>Le malheureux Berthier ne fut pas traité -moins atrocement que son beau-père. Il se -<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[p. 111]</a></span> -trouva un monstre capable de lui arracher le -cœur, et de le présenter tout sanglant aux yeux -de la multitude.</p> - -<p>«Ces lâches barbaries, dit un historien contemporain, -consternèrent d'abord tous les -amis de la révolution, et firent mettre en -doute si les Français méritaient d'être libres. -Les ennemis de la liberté en tirèrent avantage; -et dès le lendemain, ceux d'entre eux -qui, sous le voile du patriotisme, ne voulaient -qu'une modification dans le gouvernement, -cherchèrent à faire porter, par l'assemblée -nationale, un décret qui, réprimant -l'effervescence populaire, eût laissé les représentans -du peuple, exposés sans défense, aux -attaques du despotisme, encore armé d'une -grande puissance. Ce ne fut pas sans peine que -Mirabeau para le coup.»</p> - -<p>Bailly et Lafayette furent remplis de douleur -et d'indignation, à la vue de ces attentats, -auxquels ils s'étaient opposés de toutes -leurs forces. Lafayette donna sa démission du -commandement de la garde parisienne, et ne -consentit à le reprendre, qu'après les plus -vives instances.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[p. 112]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="ASSASSINATS_POPULAIRES" id="ASSASSINATS_POPULAIRES"></a> - ASSASSINATS POPULAIRES<br /> - <span class="x-smaller">A SAINT-GERMAIN ET A SAINT-DENIS.</span></h2> -</div> - - -<p>L'effervescence sanguinaire qui avait donné -lieu à ces effroyables barbaries au sein de la -capitale s'était communiquée de proche en -proche à plusieurs villes voisines. Le 18 juillet, -toute la populace de Saint-Germain, et -une multitude d'hommes et de femmes accourus -des environs, avaient massacré dans -cette ville un marchand de grains, nommé -Sauvage, et, suivant l'usage féroce qui venait -de s'établir, avaient porté dans toutes -les rues sa tête au bout d'une pique. L'assemblée -nationale envoya une députation à -Saint-Germain pour y haranguer le peuple; -elle y fut méconnue, huée, et sur le point -d'être mise à la lanterne.</p> - -<p>Ce ne fut qu'aux instances de l'évêque de -Chartres, qui se jeta à genoux aux pieds des -<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[p. 113]</a></span> -assassins, que l'on laissa la vie à un autre -marchand de blé, nommé Thomassin, auquel -les juges-bourreaux avaient déjà passé -le fatal cordon. L'évêque prit ce malheureux -dans sa voiture, promettant aux farouches -sicaires qu'il le ferait mettre dans les prisons -de Versailles; promesse qu'il fut obligé de -tenir, car les assassins eurent l'audace de le -suivre pour s'assurer, par leurs propres yeux, -si on ne leur avait pas manqué de parole. Ce -qu'il y a de remarquable, c'est que dans -toutes les exécutions de cette nature, il régnait -une espèce d'ordre qui les rendait encore -plus atroce. Dans celle dont on vient -de parler, on vit mêler les exercices de piété -à la plus cruelle barbarie: avant de pendre -Thomassin, on voulait qu'il reçût les derniers -sacremens; on était même allé chercher un -prêtre pour les lui administrer. «C'étaient ordinairement, -dit l'auteur auquel nous empruntons -ces faits, c'étaient des femmes, plus -furieuses encore que les hommes les plus -furieux dans ces attroupemens, qui unissaient -le crime au signe sacré de la religion qui le -proscrit.»</p> - -<p>Quelque temps après, il se commit à Saint-Denis -<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[p. 114]</a></span> -un assassinat plus cruel encore dans -son principe et dans la manière dont il fut -exécuté.</p> - -<p>Les habitans de cette ville avaient pour -maire un honnête bourgeois, nommé Châtel, -qui faisait tous ses efforts pour fournir des -grains à ses administrés. Ce soin était devenu -aussi difficile que dangereux par la proximité -de la capitale, dont la population affamée, -enlevait, dévorait toutes les subsistances -qu'elle pouvait saisir à sept à huit lieues à la -ronde, et même à une plus grande distance.</p> - -<p>Le maire Châtel avait, par caractère, ce -qu'on appelait alors les <i>formes aristocratiques</i>; -il ne pouvait s'habituer à regarder comme ses -égaux toute cette foule d'hommes depuis surnommés -sans-culottes, qui se croyaient autant -de souverains. Cette manière d'être indisposa, -contre le malheureux maire, toute -cette classe brutale, qui à ses vices particuliers -unissait déjà la férocité de l'orgueil. -Répandus dans les cabarets, ils dissertaient -avec ivresse sur les exploits sanglans de la -populace parisienne, en se reprochant, dans -leur grossier langage, de n'avoir pas encore -imité leurs braves frères de la capitale. De -<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[p. 115]</a></span> -propos en propos, ils arrivèrent au projet -d'en faire autant, du projet, au choix des -victimes, et le maire aristocrate fut désigné: -il fut résolu qu'on lui couperait la tête.</p> - -<p>Cependant aucun d'eux n'avait à élever la -moindre plainte contre son administration; -le maire Châtel n'avait d'autres torts à leurs -yeux que d'être aristocrate. La justice que -l'on rendait généralement à sa probité est -prouvée par la conversation qu'eut avec lui -un de ses assassins, le jour même qu'il périt -sous les coups d'une multitude forcenée. Cet -homme l'avait abordé dans la rue, et lui avait -demandé une prise de tabac: «Tenez, monsieur -le maire, lui avait-il dit, vous êtes un -brave homme, nous le savons bien; mais cependant -il est sûr que nous jouerons ce soir -à la boule avec votre tête, tout comme il est -vrai que vous venez de me donner une prise -de tabac.»</p> - -<p>Cette atroce prédiction ne tarda pas à s'accomplir. -Les scélérats se rassemblent bientôt -sur la place pour consommer leur forfait. Le -commandant de la garde nationale, au lieu de -faire prendre les armes aux bourgeois, qui -<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[p. 116]</a></span> -ne demandaient qu'à marcher contre les séditieux, -voulut pérorer poliment, dans l'espoir -de calmer leur rage, et leur parler longuement -de la liberté et de l'obéissance aux -lois; ils l'écoutent néanmoins, feignent de -céder à ses raisons, et rentrent dans les cabarets, -où, se moquant de lui, ils prennent -une nouvelle dose d'ivresse; puis, tout-à-coup, -ils sortent furieux, investissent la maison -du maire, qui, cependant, parvient à leur -échapper et à se réfugier dans une église; il -se cache dans le clocher; mais, dans sa précipitation, -il heurte, et fait tinter le battant -d'une cloche; les cannibales accourent à ce -bruit, font sortir l'infortuné de son asile; lui -arrachent ses habits, le traînent dans les rues, -le chargent d'injures et de coups, et le couvrent -de plaies. Dans cet état, une partie -d'entre eux veut le mener à Paris; d'autres -s'y opposent énergiquement, et prétendent -l'immoler sur la place. Parmi ces derniers, se -trouve une femme, plus féroce que la plus -cruelle tigresse; cette misérable se jette sur -le maire, le saisit par ses cheveux, inondés -du sang qui sortait à flots de ses blessures, et, -<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[p. 117]</a></span> -vomissant contre l'infortuné les plus horribles -imprécations, lui enfonce lentement, et -à plusieurs reprises, un mauvais couteau dans -le sein.</p> - -<p>Bientôt Châtel expire dans cet affreux supplice; -ses assassins lui coupent, ou plutôt -lui scient la tête, et, avec ce trophée, hissé -au bout d'une pique, s'acheminent vers Paris -pour en faire hommage à la populace de -cette ville. Mais à cette époque, la garde nationale -avait déjà pris une certaine consistance; -elle repoussa cette horde féroce, très-peu -considérable, qu'elle aurait peut-être -mieux fait d'arrêter.</p> - -<p>Il sera toujours inconcevable qu'un aussi -petit nombre de scélérats ait osé commettre -publiquement de telles horreurs; c'est un -prodige honteux dont toutes les phases de la -révolution ont donné des exemples.</p> - -<p>Des personnes, en position d'observer le -mouvement qui précéda le meurtre du maire -de Saint-Denis, ont attesté qu'aucune influence -étrangère, aucun ordre supérieur n'avaient -dirigé ces assassins; ils massacrèrent -Châtel pour imiter les Parisiens, qui avaient -<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[p. 118]</a></span> -traité de la même manière le prévôt des marchands, -Flesselles, et plusieurs autres, ainsi -que nous l'avons vu: c'étaient de misérables -et féroces imitateurs qui faisaient ce qu'ils -avaient vu faire. Ce déplorable événement -eut lieu le 2 ou le 3 août 1789.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[p. 119]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="JOURNEES_SANGLANTES" id="JOURNEES_SANGLANTES"></a>JOURNÉES SANGLANTES<br /> - <span class="x-smaller">DES 5 ET 6 OCTOBRE 1789,</span><br /> - <span class="xx-smaller">A PARIS ET A VERSAILLES.</span></h2> -</div> - - -<p>La rareté des subsistances fut le prétexte -de l'insurrection qui éclata dans ces deux -journées. Le peuple, ému par les discussions -de l'assemblée nationale, vexé par des patrouilles -continuelles, souffrant de la faim, -était soulevé. Bailly et le ministre Necker -n'avaient rien oublié pour faire arriver des -vivres en abondance; mais, soit la difficulté -des transports, soit les pillages qui avaient -lieu sur la route, soit, surtout, l'impossibilité -de suppléer au mouvement spontané du commerce, -les farines manquaient. Le 4 octobre, -l'agitation redoubla. On parlait du prochain -départ du roi pour Metz, de la nécessité d'aller -le chercher à Versailles; on demandait du -pain à grands cris. De nombreuses patrouilles -<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[p. 120]</a></span> -réussirent à contenir le peuple. La nuit fut -assez calme; mais le lendemain 5, dès le matin, -les attroupemens recommencèrent.</p> - -<p>Les femmes jouèrent le principal rôle dans -les scènes que nous allons essayer de décrire. -On avait prévu qu'un premier attroupement, -formé par des hommes, serait facilement dissipé -par les gardes nationales; on n'eût pas -craint d'agir contre une horde de séditieux; -mais on était fondé à croire que personne ne -voudrait repousser des femmes à coups de -fusil ou de baïonnettes, et ce fut par des femmes -que les meneurs firent commencer la -journée. On les vit, dès le matin, courir dans -les rues, et criant qu'il n'y avait point de pain -chez les boulangers. Bientôt après, elles inondèrent -la place de l'Hôtel-de-Ville. Des hommes -voulurent se joindre à elles, mais elles -s'y opposèrent, disant que les hommes ne -savaient point agir. Elles se précipitèrent alors -sur un bataillon de la garde nationale, qui -était rangé en bataille sur la place, et le firent -reculer à coups de pierres. Dans ce moment, -une porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville -fut envahie; des brigands, armés de piques, -s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent -<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[p. 121]</a></span> -y mettre le feu. On parvint à les écarter, mais -ils s'emparèrent de la porte qui conduisait à -la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les -faubourgs alors s'ébranlèrent. Le nommé -Maillard, l'un de ceux qui s'étaient distingués -à la prise de la Bastille, entreprit de délivrer -l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. Son -projet était de les réunir, sous prétexte d'aller -à Versailles, mais cependant sans les y conduire. -Il prit un tambour, et les entraîna bientôt -à sa suite, au cri mille fois répété: <i>A -Versailles! à Versailles!</i> Ces femmes portaient -des bâtons, des manches à balai, des fusils, -et des coutelas. Avec cette singulière armée, -Maillard descendit le quai, traversa le Louvre, -fut forcé, malgré lui, de conduire ces femmes -à travers les Tuileries, et arriva aux -Champs-Élysées. Là, il fut décidé de nouveau -qu'il fallait aller à Versailles.</p> - -<p>«Voici, dit un témoin oculaire, de quelle -manière s'opéra ce débordement populaire, -qui s'étendit jusqu'à Versailles. Une horde de -femmes, ou plutôt de bacchantes, dont quelques-unes -étaient à cheval sur des canons, -ouvraient la marche, en forçant de les suivre -toutes les personnes de leur sexe que la curiosité -<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[p. 122]</a></span> -avait attirées dans les rues ou à la -porte des boutiques. Elles étaient précédées -de Maillard, qui paraissait à leur tête, l'épée -nue à la main. Quelques autres hommes, armés -de piques et de fusils, étaient confondus -avec elles, mais ne faisaient que la plus petite -portion de cette armée bizarre. Il pleuvait -abondamment, de sorte que toutes ces malheureuses, -dont plusieurs étaient pâles, tremblantes, -transies de froid, ressemblaient assez -bien à des cadavres nouvellement retirés du -fond des eaux.»</p> - -<p>A son arrivée à Versailles, cette foule ayant -rencontré plusieurs gardes-du-corps, commença -par les accabler d'injures, puis les poursuivit -à coups de fusil; heureusement aucun -de ces militaires ne fut atteint. Une députation -de douze de ces femmes, fut admise dans -l'appartement du roi, ou plutôt s'y introduisit -avec une députation que l'assemblée nationale -avait envoyée au monarque. L'une d'elles, -nommée Louise Chabry, chargée de la supplique -que ses compagnes avaient à présenter, -demeura interdite à la vue du roi, put à peine -prononcer ces mots: <i>Du pain</i>, et s'évanouit. -Bientôt revenue à elle, lorsqu'elle voulut baiser -<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[p. 123]</a></span> -la main du monarque, celui-ci l'embrassa, -et la chargea, ainsi que celles qui l'avaient -accompagnée, de dire au peuple, qu'il allait -donner des ordres pour faire venir des grains -de Senlis et de Lagny, et faire disparaître les -obstacles qui pourraient retarder leur arrivée.</p> - -<p>Satisfaites de cette réponse, ces femmes allaient -rejoindre la multitude, aux cris de -<i>Vive le roi</i>! Mais on leur demanda d'autres -preuves, des promesses qu'elles rapportaient, -qu'une attestation verbale. Leurs commettantes -les accusèrent de s'être laissé séduire; les -unes voulaient les mettre en pièces, les autres, -les conduire à la plus prochaine lanterne -pour les pendre. Les gardes-du-corps, commandés -par le comte de Guiche, accoururent -pour dégager ces malheureuses; des coups de -fusil partirent des deux côtés; deux gardes-du-corps -tombèrent, plusieurs femmes furent -blessées. Non loin de là, un homme du peuple, -à la tête de quelques femmes, pénétra à -travers les rangs des bataillons, et s'avança -jusqu'à la grille du château. M. de Savonnières -le poursuivit, mais il reçut un coup de feu, -qui lui cassa le bras. Le roi, instruit du danger, -fit ordonner à ses gardes de ne pas faire -<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[p. 124]</a></span> -feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis -qu'ils opéraient ce mouvement, quelques -coups de fusil furent échangés entre eux et la -garde nationale de Versailles, sans qu'on pût -savoir de quelle part étaient venus les premiers -coups.</p> - -<p>La nuit fut assez paisible; l'arrivée des gardes -nationales parisiennes, commandées par -Lafayette, rétablit la sécurité, et donna lieu -de croire qu'il n'y avait à craindre aucun -événement fâcheux.</p> - -<p>Cependant, dès cinq heures du matin, la -multitude arrivée la veille commençait à se -réveiller; déjà elle s'était ébranlée, déjà un -jeune homme de quinze à seize ans, traîné -par une vingtaine de bandits, avait été suspendu -à une lanterne. Au même instant, un -cri général s'élève: <i>Aux gardes-du-corps! Aux -gardes-du-corps!</i> A ce signal, les bourreaux -abandonnent leur victime; on coupe la corde -qui déjà suspendait le jeune homme, et ce -malheureux s'enfuit à toutes jambes; c'était -un garçon d'écurie des gardes-du-corps. Les -brigands avaient voulu enlever les chevaux -confiés à sa garde; et ce courageux enfant, -armé d'une fourche, les avait repoussés de -<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[p. 125]</a></span> -toutes ses forces. C'était pour le punir de sa -résistance, qu'on avait voulu le pendre.</p> - -<p>Au signal donné contre les gardes-du-corps, -une populace immense était accourue de toutes -parts. Cette multitude n'était pas seulement -composée d'individus arrivés de Paris, -mais de beaucoup de gens de Versailles, qui, -dans cette circonstance, rivalisèrent de fureur -avec ceux qui venaient détruire la source -de leurs richesses et de leur prospérité; jusque -là, à part les coups de feu qui avaient été -échangés la veille, ce mouvement n'avait eu -qu'une physionomie tumultueuse et burlesque. -La scène changea de face, l'horrible ne -tarda pas à venir s'y mêler. Bientôt on vit -paraître au bout d'une pique, la tête d'un -garde du-corps, qui fut suivie, en peu d'instans, -d'une autre tête. Ces malheureux militaires, -n'ayant pas d'appui, et à qui même -toute résistance était défendue, fuyaient, éperdus, -de toutes parts, et rencontraient partout -des bourreaux, à qui ils n'échappaient que -couverts de sang et de blessures. Ils étaient -dans cette affreuse situation, lorsque le général -Lafayette parut, à la tête de ses gardes nationales, -qui les prirent sous leur protection, -<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[p. 126]</a></span> -et balayèrent le château de tous les brigands -qui s'en étaient emparés. Dans le même temps, -on voyait courir dans toutes les avenues, une -multitude de chevaux fougueux, renversant -de côté et d'autre les cavaliers qui les avaient -montés; c'étaient des hommes de la populace -de Paris qui s'étaient rendus maîtres des écuries, -et croyaient ces chevaux de bonne prise. -Quant à ceux qui avaient assiégé le château, -il est certain qu'ils en voulaient aux jours de -la reine, qui ne dut son salut qu'à la fidélité -des gardes-du-corps, qui se défendirent héroïquement, -quoiqu'en très-petit nombre, et ne -cédèrent le terrain que pied à pied, et en se -défendant de porte en porte. L'un d'eux se fit -égorger, en défendant l'issue qui conduisait à -l'appartement de la reine. Cette princesse était -dans son lit pendant le combat, ou plutôt -pendant le massacre, et n'eut que le temps -de se sauver à moitié nue, dans la chambre -du roi. Entrés dans l'appartement qu'elle venait -de quitter, les brigands, irrités de ne pas -la trouver, bouleversèrent son lit et le lardèrent -de coups de pique et de poignard.</p> - -<p>Dans cette déplorable journée, ce furent les -anciens gardes-françaises qui protégèrent -<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[p. 127]</a></span> -les gardes-du-corps avec le plus d'efficacité. -Postés près château, lorsqu'ils entendirent -le tumulte, ils accoururent, et dispersèrent -les brigands; puis, s'étant présentés à la porte -derrière laquelle étaient retranchés les gardes-du-corps. -«Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-françaises -n'ont pas oublié qu'à Fontenoi -vous avez sauvé leur régiment!»</p> - -<p>Tous les partis s'accordent à louer la présence -d'esprit et l'infatigable dévoûment du -général Lafayette dans cette déplorable circonstance; -il y courut plusieurs fois risque -de la vie, et ce fut lui qui dirigea les secours -envoyés aux gardes-du-corps. La famille -royale, la cour entière, eût été massacrée -sans lui. Aussi madame Adélaide, tante du -roi, accourut à lui, et le serra dans ses bras, -en lui disant: «Général, vous nous avez -sauvés.»</p> - -<p>Les deux têtes qui avaient été vues au bout -des piques furent portées à Paris par deux -jeunes gens de douze à quinze ans. On rapporte -que ceux qui les accompagnaient, les -firent entrer chez un perruquier, et le forcèrent -de friser les cheveux de ces têtes livides, -encore toutes dégoûtantes de sang. Ces deux -<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[p. 128]</a></span> -malheureux gardes-du-corps immolés se -nommaient Deshuttes et Varicourt; ce dernier -avait péri en défendant l'appartement -de la reine.</p> - -<p>Lafayette fit suivre ces bandes, à leur départ -de Versailles, par un détachement de -l'armée, qui avait ordre de les empêcher de -revenir sur leurs pas. Le général avait ordonné -de désarmer les brigands qui portaient -au bout de leurs piques les têtes des gardes-du-corps. -Cet horrible trophée leur fut arraché, -et il n'est point vrai qu'il ait précédé la -voiture du roi revenant à Paris.</p> - -<p>Le retour du roi dans la capitale fut la -conséquence de cette insurrection. Louis XVI -fit son entrée, au milieu d'une affluence considérable, -et fut reçu par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. -Les mêmes femmes qui étaient venues -la veille lui demander du pain, ouvraient la -marche, et portaient des rameaux d'arbres en -signe de triomphe. La populace qui formait -une espèce d'avant-garde, chantait victoire, -et criait: «Nous allons avoir du pain, nous -amenons le boulanger, la boulangère et le -petit mitron!» Cela voulait dire le roi, la -reine et le dauphin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[p. 129]</a></span></p> - - -<p>«Je reviens avec confiance, dit le roi, au -milieu de mon peuple de Paris.» Bailly rapporta -ces paroles à ceux qui ne pouvaient les -entendre, mais il oubliait le mot <i>confiance</i>.—Ajoutez -<i>avec confiance</i>, dit la reine. «Vous -êtes plus heureux, reprit Bailly, que si je -l'avais prononcé moi-même.»</p> - -<p>Ce fut à la suite de cette réception que la -famille royale se rendit au Palais des Tuileries, -qui n'avait pas été habité depuis un -siècle.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[p. 130]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="LE_MARQUIS_DE_FAVRAS" id="LE_MARQUIS_DE_FAVRAS"></a> - LE MARQUIS DE FAVRAS.</h2> -</div> - - -<p>Lorsque de grands personnages trempent -dans une conspiration éventée, malheur aux -subalternes qu'ils ont honorés de leur confidence -intime! Le puissant sauve sa tête en -sacrifiant celles de ses infortunés serviteurs, -et en devenant quelquefois leur plus accablant -accusateur. La fin tragique de La Mole -et de Coconas, dans les derniers temps du -règne de Charles IX, fut une preuve bien -évidente de cette triste vérité. Monsieur, duc -d'Alençon, frère du roi, prince ambitieux et -impatient du despotisme de sa mère, avait -formé le complot de se retirer de la cour, et -d'aller se mettre à la tête des huguenots et -des mécontens. Ce projet ayant été découvert, -il eut la lâcheté, pour se justifier, de livrer, -pour ainsi dire, pieds et poings liés, La Mole, -qu'il appelait son ami, Coconas et plusieurs -autres de ses confidens. Le marquis de Favras -<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[p. 131]</a></span> -semble avoir été, en 1790, victime d'une intrigue -du même genre. L'obscurité de son -procès et quelques mots prononcés tout récemment -encore, à l'une de nos deux tribunes, -par un vénérable contemporain du malheureux -Favras, ne permettent point de douter -de son innocence.</p> - -<p>Le marquis de Favras était né à Blois, en -1745, d'une famille de magistrats. Il entra -dans la carrière des armes, et se vit à même -d'acquérir la charge de lieutenant des Suisses -de la garde de Monsieur, charge dont il se -démit en 1786.</p> - -<p>Favras avait une imagination ardente et -fertile en projets; il en proposait dans tous -les temps et sur une foule de matières. Il -s'occupait surtout de finances, et avait composé -un plan volumineux pour la liquidation, -en vingt années, des dettes de l'état.</p> - -<p>Dès le commencement de la révolution, il -se rendit suspect, en proposant plusieurs plans -politiques qui n'étaient pas du goût de la majorité -de la nation.</p> - -<p>Enfin, en 1790, on l'accusa d'avoir offert -au gouvernement de lever sur les frontières -de France une armée de cent quarante-quatre -<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[p. 132]</a></span> -mille hommes, pour s'opposer à la -nouvelle constitution, en commençant par -assembler douze cents cavaliers bien armés, -et portant en croupe douze cents fantassins -déterminés. Ces deux mille quatre cents -hommes, suivant le projet qu'on lui attribuait, -devaient entrer à Paris par les trois -portes principales, assassiner Bailly et Lafayette, -enlever le roi et sa famille pour les -conduire à Péronne, où une armée de vingt -mille hommes devait les attendre.</p> - -<p>Favras, traduit devant le Châtelet, s'y défendit -avec calme, et nia tous les complots -qu'on lui imputait. «Cet accusé, dit Prudhomme, -dans son <i>Journal des révolutions de -Paris</i>, parut devant ses juges avec tous les -avantages que donne l'innocence, et qu'il sut -faire valoir, parce qu'à un esprit orné, il -joignait la facilité de s'exprimer avec grâce. -Ses paroles avaient même un charme dont il -était difficile de se défendre. Il avait de la douceur -dans le caractère, de la décence dans le -maintien. Il était d'une taille avantageuse, -d'une physionomie noble. La croix de Saint-Louis, -dont il était décoré, contribuait à -rehausser sa bonne mine. Ses cheveux commençaient -<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[p. 133]</a></span> -à blanchir, il avait alors quarante-six -ans; il était naturellement froid et réservé, -parlait peu, et réfléchissait beaucoup. Dans -tout le cours de sa défense, il ne perdit jamais -cette attitude noble qui convient à l'innocent. -Favras répondit à toutes les questions -avec netteté, sans embarras. Les juges restèrent -pendant six heures aux opinions, et -condamnèrent l'accusé à être pendu et à faire -préalablement amende honorable. A trois heures -du soir, le 18 février 1790, il fut conduit -au lieu de son supplice. Les cheveux épars, les -mains liées, assis dans l'infâme tombereau, il -n'en conserva pas moins le calme et la majesté -de sa figure. Arrivé devant l'église de Notre-Dame, -il descendit, prit des mains du greffier -l'arrêt qui le condamnait, et en fit lui-même -la lecture à haute voix. Lorsqu'il fut à -l'Hôtel-de-Ville, il demanda à dicter une déclaration, -dont voici un extrait: «En ce moment -terrible, prêt à paraître devant Dieu, -j'atteste en sa présence, à mes juges et à tous -ceux qui m'entendent, que je pardonne aux -hommes qui, contre leur conscience, m'ont -accusé de projets criminels qui n'ont jamais -été dans mon âme..... J'aimais mon roi; je -<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[p. 134]</a></span> -mourrai fidèle à ce sentiment; mais il n'y a -jamais eu en moi ni moyen ni volonté d'employer -des mesures violentes contre l'ordre de -choses nouvellement établi..... Je sais que le -peuple demande à grands cris ma mort; -eh bien! puisqu'il lui faut une victime, je -préfère que le choix tombe sur moi, plutôt -que sur quelque innocent, faible peut-être, -et que la présence d'un supplice non mérité -jetterait dans le désespoir. Je vais donc expier -des crimes que je n'ai pas commis.»</p> - -<p>Favras corrigea ensuite tranquillement les -fautes d'orthographe et de ponctuation faites -par le greffier, et dit un éternel adieu à ceux -qui l'entouraient. Le juge rapporteur l'ayant -invité à déclarer ses complices, il répondit: -«Je suis innocent, j'en appelle au trouble où -je vous vois.» Quand il fut sur l'échafaud, -la douceur de son regard et la sérénité de son -visage, enchaînèrent la rage des spectateurs, -cruellement prévenus contre le patient, et -commandèrent le silence; alors, il se tourna -vers le peuple, et s'écria: «Braves citoyens, -je meurs sans être coupable, priez pour moi -le dieu de bonté.» Il dit ensuite au bourreau -de faire son devoir, et de terminer ses jours.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[p. 135]</a></span></p> - - -<p>Jamais exécution n'avait attiré autant de -monde sur la place de Grève; des croisées -furent louées jusqu'à 36 livres. Le public, -personnage incompréhensible, tour-à-tour -si féroce et si compatissant, après avoir demandé -la mort de Favras avec acharnement, -le jugea innocent, et fut sensible à sa mort.</p> - -<p>Il eût été possible de sauver cet innocent, -si le peuple eût été plus tranquille et les juges -plus disposés à braver sa fureur; mais, au lieu -d'auditeurs cherchant à reconnaître l'innocence, -on n'entendait que des énergumènes -crier dans toutes les rues: <i>Favras à la lanterne</i>! -Favras fut pendu à un gibet très-élevé, -afin que le peuple pût voir, de tous les points -qui avoisinent la place de Grève, qu'il était -bien réellement exécuté. Malgré cette attention -pour satisfaire une curiosité barbare, -on répandit depuis que M. de Favras était -vivant, que l'exécuteur l'avait suspendu par -les aisselles et avait fait semblant de l'étrangler. -«Ce jugement, dit un historien de la révolution, -n'a point honoré ceux qui l'ont rendu, et -surtout celui d'entr'eux qui ne craignit pas de -dire à celui qu'il condamnait que sa vie était -un sacrifice nécessaire à la tranquillité publique. -<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[p. 136]</a></span> -Des jugemens où l'on pouvait faire entrer -de telles considérations, en préparaient -d'atroces qui devaient retomber sur la tête -des magistrats pusillanimes qui avaient pu -prendre pour règle de leurs devoirs une autre -autorité que le cri de leur conscience.»</p> - -<p>Ajoutons à ces détails la relation succincte -que M. Thiers a donnée de cet événement, et -qui confirmera pleinement ce que l'on vient -de lire.</p> - -<p>«Favras, dit cet historien, montra à ses -derniers momens une fermeté digne d'un -martyr, et non d'un intrigant. Il protesta de -son innocence, et demanda à faire une déclaration -avant de mourir. L'échafaud était dressé -sur la place de Grève. On le conduisit à -l'Hôtel-de-Ville, où il demeura jusqu'à la nuit. -Le peuple voulait voir pendre un marquis, et -attendait avec impatience cette égalité dans -les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu -des communications avec un grand de l'État -qui l'avait engagé à disposer les esprits en faveur -du roi. Comme il fallait faire quelques -dépenses, ce seigneur lui avait donné cent -louis, qu'il avait acceptés. Il assura que son -crime se bornait là, et il ne nomma personne. -<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[p. 137]</a></span> -Cependant il demanda si l'aveu des noms -pourrait le sauver. La réponse qu'on lui fit -ne l'ayant pas satisfait: «En ce cas, dit-il, je -mourrai avec mon secret», et il s'achemina -vers le lieu du supplice avec une grande fermeté.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[p. 138]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="INSURRECTION_DE_NANCY" id="INSURRECTION_DE_NANCY"></a> - INSURRECTION DE NANCY.<br /> - <span class="xx-smaller">DÉVOUEMENT HÉROÏQUE DU JEUNE DESILLES.</span></h2> -</div> - -<p>Les idées révolutionnaires se répandant -avec débordement dans les masses, qui les recueillaient -avec un fanatique enthousiasme, -avaient fini par gagner l'armée; et, malgré les -louables efforts de plusieurs chefs énergiques, -les liens si salutaires de la discipline s'en trouvaient -singulièrement affaiblis. Des révoltes -avaient éclaté sur plusieurs points. A Metz, -les soldats enfermèrent leurs officiers, s'emparèrent -des drapeaux et des caisses, et voulurent -même mettre à contribution la municipalité. -Le général Bouillé courut le plus -grand danger, et parvint à réprimer la sédition.</p> - -<p>Bientôt après, une révolte du même genre -et plus grave par ses conséquences, se manifesta -à Nancy. Des régimens suisses y prirent -part, et on eut lieu de craindre, si cet exemple -<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[p. 139]</a></span> -était suivi, que bientôt tout le royaume ne -se trouvât livré aux excès réunis de la soldatesque -et de la populace. L'assemblée nationale -elle-même en trembla; elle rendit un -décret contre les rebelles. L'officier chargé -de son exécution se rendit à Nancy, et le fit -proclamer; mais il fut couvert de huées par le -peuple et par les soldats, et ne put s'échapper -de la ville qu'après avoir couru les plus grands -périls. Alors Bouillé reçut ordre de marcher -sur Nancy, pour que force restât à la loi. Il -n'avait que peu de soldats sur lesquels il pût -compter; heureusement les troupes naguère -révoltées à Metz, humiliées de ce qu'il n'osait -pas se fier à elles, demandèrent à marcher -contre les rebelles. Les gardes nationales -offrirent également leurs services, et le général -s'avança avec ces forces réunies et une -cavalerie nombreuse sur Nancy. Sa position -était embarrassante, parce qu'il ne pouvait -faire agir sa cavalerie, et que son infanterie -était bien inférieure en nombre pour -attaquer les rebelles secondés de la populace, -il n'avait que trois mille hommes de pied et -quatorze cents cavaliers. Les insurgés étaient -au nombre d'environ dix mille. Néanmoins, le -<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[p. 140]</a></span> -général leur parla avec la plus grande fermeté, -et parvint à leur imposer. Il y eut des pourparlers, -et les révoltés parurent décidés à -mettre bas les armes, et même à évacuer la -ville, ainsi que Bouillé l'exigeait. Déjà ils avaient -remis en liberté quelques officiers dont ils -s'étaient emparés, et le régiment du roi défilait -pour sortir de Nancy. Le général croyait -tout pacifié, lorsqu'une querelle s'engagea -entre son avant-garde, la populace armée et -un grand nombre de soldats qui, n'ayant pas -suivi leurs drapeaux, se disposaient à tirer -sur les troupes fidèles; une grosse pièce -d'artillerie était prête à vomir la mitraille.</p> - -<p>Un jeune officier du régiment du roi, nommé -Desilles, voulut empêcher l'effusion du -sang, et ramener les troupes à la subordination. -Il parvient à contenir les furieux pendant -quelque temps; il se précipite sur la bouche -du canon, et, quand on l'en a arraché, il saute -sur une autre pièce de vingt-quatre, et s'assied -sur la lumière. La mort fut le prix de -son zèle: les rebelles tirèrent sur lui, et le -percèrent de plusieurs balles.</p> - -<p>En même temps, ils mettent le feu à une -pièce d'artillerie, et une soixantaine de soldats -<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[p. 141]</a></span> -ou de gardes nationaux tombent morts, -atteints de la mitraille qu'elle vomit; alors, -les soldats, furieux, s'élancent sur les insurgés. -Bouillé se met à leur tête, et pénètre -dans la ville au milieu d'une grêle de balles -qui partent de toutes parts, des portes, des -fenêtres, des toits et même des caves; Bouillé -perdit quinze cents hommes; mais la perte -des insurgés fut aussi très-considérable; il -fallut gagner sur eux le terrain pied à pied. -Enfin, maître des principales places, Bouillé -obtint la soumission des rebelles, et les fit -sortir de la ville. Cet événement, qui eut lieu le -31 août 1790, répandit une joie générale, et calma -les craintes qu'on avait conçues pour la tranquillité -du royaume. Bouillé reçut du roi et -de l'assemblée des félicitations et des éloges; -plus tard, il fut calomnié, et l'on accusa sa -conduite de cruauté; cependant elle était -irréprochable et exemplaire, et dans le moment -elle fut applaudie comme telle.</p> - -<p>Le beau dévoûment du jeune Desilles, qui -aurait dû désarmer ses bourreaux furieux, -fut l'objet des éloges de l'assemblée constituante, -et la sculpture, la peinture, le théâtre -se chargèrent à l'envi de son apothéose!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[p. 142]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="INSURRECTION_DU_CHAMP-DE-MARS" id="INSURRECTION_DU_CHAMP-DE-MARS"></a> - INSURRECTION DU CHAMP-DE-MARS.<br /> - <span class="xx-smaller">COURAGE DE BAILLY, MAIRE DE PARIS.</span></h2> -</div> - - -<p>Le départ du roi et de la famille royale, -et leur arrestation à Varennes, avaient été -saisis avidement, comme prétexte de déchéance, -par le parti des républicains. Un rapport -fut fait à l'assemblée nationale sur cet -événement; et, après des débats orageux, -dans lesquels la monarchie trouva d'éloquens -et nombreux défenseurs, l'assemblée rendit -un décret qui proclamait l'inviolabilité du -monarque. Ce décret fut rendu par une immense -majorité. Robespierre et quelques-uns -de ses amis politiques déclamèrent seuls contre -le roi, et le comparèrent aux plus abominables -tyrans de l'antiquité.</p> - -<p>La décision de l'assemblée excita la rage -des républicains. Robespierre se leva, et protesta -hautement au nom de l'humanité. Aussitôt -ce parti eut recours à l'insurrection, sa -<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[p. 143]</a></span> -ressource ordinaire. Dans la soirée, il y eut -un grand tumulte à la société des Jacobins. -Une pétition y fut rédigée pour demander, -ou plutôt enjoindre à l'assemblée, qu'elle -déclarât le roi déchu, comme perfide et traître -à ses sermens, et qu'elle pourvût à son -remplacement par tous les moyens constitutionnels. -Il fut résolu que le lendemain cette -pétition serait portée au Champ-de-Mars, où -chacun pourrait la signer sur l'autel de la -patrie.</p> - -<p>C'était le dimanche, 17 juillet 1790. Dès -le matin, les meneurs se rendirent sur la place -de la Bastille, pour soulever le faubourg Saint-Antoine, -en tâchant de faire croire au peuple -qu'on voulait relever la prison d'état dont -on voyait encore les ruines. La garde nationale -déjoua ce projet.</p> - -<p>Mais les séditieux ne se tinrent pas pour battus: -ils prirent le chemin du Champ-de-Mars, -appelant à eux la populace de tous les quartiers. -A cette multitude ameutée, se joignit la -foule des curieux qui voulaient être témoins -de l'événement. Le général Lafayette et la -garde nationale, avertis du projet d'insurrection, -arrivèrent bientôt; en un instant les -<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[p. 144]</a></span> -barricades, déjà élevées, furent brisées ou -renversées. Lafayette fut menacé, et reçut -même un coup de feu qui, quoique tiré à -bout portant, ne l'atteignit pas. Les officiers -municipaux s'étant réunis à lui, obtinrent de -la populace qu'elle se retirât. Des gardes nationaux -furent placés pour veiller à sa retraite; -et on espéra un instant qu'elle se dissiperait, -mais le tumulte ne tarda pas à recommencer.</p> - -<p>Deux invalides qui, pour manger un mauvais -déjeuner sans être incommodés des ardeurs -du soleil, s'étaient assis dans un trou -pratiqué sous l'autel de la patrie, y furent -aperçus par les séditieux, et saisis aussitôt. Il -n'en fallut pas davantage pour faire dire que -ces hommes conspiraient contre la patrie. Au -même instant, ces malheureux furent pendus -à une lanterne à l'entrée du Gros-Caillou; on -leur coupa la tête, et suivant l'usage reçu, -on se disposa à porter ces tristes trophées au -bout d'une pique dans les rues de Paris, pour -y répandre une patriotique terreur; car c'était -dans cette intention que cet assassinat -venait d'être commis; on savait bien que les -victimes n'avaient pas songé à conspirer; -<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[p. 145]</a></span> -mais il fallait des têtes au bout des piques, et -les barbares avaient saisi l'occasion de s'en -procurer.</p> - -<p>Cependant les séditieux, doutant du succès -de leur entreprise, voulurent donner une -sorte de légalité à leur conduite; ils envoyèrent -des commissaires à la municipalité, -pour lui déclarer qu'ils se conformaient aux -lois; que, réunis sans armes, ils allaient signer -une pétition que tous les citoyens -avaient le droit de faire. Pour toute réponse, -la municipalité dit aux commissaires de porter -à leurs commettans l'ordre de se séparer. -Les attroupés n'ayant pas voulu obéir, Bailly, -maire de Paris, se rendit au Champ-de-Mars, -fit déployer le drapeau rouge en vertu de la -loi martiale. L'emploi de la force, quoiqu'on -ait dit, était légitime. On voulait, ou on ne -voulait pas les lois nouvelles; si on les voulait, -il fallait qu'elles fussent exécutées, que -l'insurrection ne fût pas perpétuelle, et que -les décisions de l'assemblée ne pussent être -annulées par les plébiscites de la multitude.</p> - -<p>Une partie des révoltés s'était avancée jusque -sur la place des Invalides, et lançait des -pierres contre le corps municipal. Quelques -<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[p. 146]</a></span> -cavaliers coururent sur eux, et les dispersèrent. -Arrivées au Champs-de-Mars, la municipalité -et la garde nationale furent accueillies -par des huées, par une grêle de -pierres, par toutes sortes de démonstrations -hostiles. Quelques individus même eurent -l'audace de tirer sur elles plusieurs coups de -pistolet.</p> - -<p>Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il -s'avança, avec ce courage impassible qu'il -avait toujours montré, reçut, sans être atteint, -plusieurs coups de fusil; et, au milieu -du tumulte, ne put faire toutes les sommations -voulues. D'abord, Lafayette ordonna -de tirer quelques coups en l'air; la foule -abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia -bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda -le feu; la première décharge renversa -quelques-uns des factieux. Le nombre en fut -exagéré. Les uns l'ont réduit à quatorze; -d'autres à trente; d'autres l'ont élevé à quatre -cents; et les furieux à quelques mille. Ces -derniers furent crus dans le premier moment, -et la terreur devint générale. Ce qu'il -y eut de plus déplorable, c'est que la mort -frappa vraisemblablement quelques malheureux -<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[p. 147]</a></span> -qui ne s'étaient rendus au Champ-de-Mars -que par un motif de curiosité.</p> - -<p>«On a accusé, dit un historien, MM. Lafayette -et Bailly d'avoir été les assassins du -Champ-de-Mars (c'est la qualification qu'on -a donnée à cette expédition); la vérité est -qu'ils firent tout ce qui dépendit d'eux pour -empêcher cet événement. Les canonniers, -indignés des insultes dont on les accablait, -faisaient les plus énergiques imprécations, et -voulaient lâcher leurs canons, chargés à mitraille, -sur la populace: M. Lafayette se précipita -devant eux, et par défense, et par -prière, il vint à bout de les calmer.»</p> - -<p>«L'exécution du Champ-de-Mars, dit -M. Thiers, fut fort reprochée à Lafayette et à -Bailly. Mais tous deux, plaçant leur devoir -dans l'observation de la loi, et sacrifiant leur -popularité et leur vie à son exécution, n'eurent -aucun regret, aucune crainte de ce qu'ils -avaient fait. L'énergie qu'ils montrèrent imposa -aux factieux.»</p> - -<p>Ajoutons à ce jugement que, pour ne pas -admirer le courage de Bailly et de Lafayette -dans cette malheureuse circonstance, il faut -<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[p. 148]</a></span> -être bien aveuglé par l'esprit de parti, et n'avoir -pas la moindre idée de l'ordre et de la -science gouvernementale. Au milieu des crises -politiques, on est encore heureux, lorsqu'il -se trouve des hommes en qui le sentiment du -devoir se change soudain en dévoûment, pour -sauver la chose publique en péril.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[p. 149]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="SATURNALES_PARISIENNES" id="SATURNALES_PARISIENNES"></a> - SATURNALES PARISIENNES.<br /> - <span class="xx-smaller">JOURNÉE DU 10 AOUT.</span></h2> -</div> - - -<p>Dans toutes les insurrections, le peuple -croit agir de son propre mouvement, tandis -qu'il est l'aveugle instrument de quelques ambitieux -ou de quelques factions qui ont intérêt -à le faire agir. Dans toutes les mémorables -journées de la révolution, il est facile -de reconnaître que tels ou tels événemens -avaient été préparés à l'avance par des meneurs -qui, travaillant pour leur propre -compte, ou pour celui de riches et puissans -patrons, exploitaient les passions -violentes et la misère des classes inférieures; -pour les soulever au nom de l'intérêt général, -d'abord on avait toujours sous la main un -certain nombre de séditieux à gages, de ces -hommes à figure sinistre qui ne se montrent -que dans les jours néfastes, et qui sont au service -de qui veut les payer. Ces condottieri de -<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[p. 150]</a></span> -la sédition apparaissaient criant à la trahison, -et vomissant des imprécations de patriotique -fureur; les masses s'ébranlaient par imitation, -par sympathie, et se mettaient à l'œuvre par -entraînement. Dans de pareilles circonstances, -ce sera toujours l'histoire des moutons de -Panurge.</p> - -<p>Les saturnales du 20 juin 1792 furent le -résultat, d'ailleurs prévu par ses auteurs, de -la faction démagogique; on avait tenu des -conciliabules, harangué plusieurs sections -des faubourgs. On avait parlé d'une fête pour -le 20 juin, anniversaire du serment du jeu -de paume; il s'agissait, disait-on, de planter -un arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillans, -et d'adresser une pétition à l'assemblée -ainsi qu'au roi. Cette pétition, qui avait pour -principal objet le rappel de trois ministres -girondins, devait être présentée en armes. On -voit assez par là que l'intention véritable du -projet était de jeter l'épouvante dans le château -par la vue de quarante mille piques.</p> - -<p>Le 19 juin, le bruit courut dans Paris -qu'une émeute allait éclater. Comme ce mouvement -était favorisé par les mécontens de -tous les partis, l'assemblée, lorsqu'on lui dénonça -<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[p. 151]</a></span> -les préludes de la révolte, feignit de -n'y point ajouter foi, et passa à l'ordre du -jour, alléguant qu'elle croyait à la sagesse du -peuple; aucune précaution ne fut prise: aussi, -dès le lendemain, le tocsin sonna-t-il dans -toutes les sections de Paris. Le faubourg Saint-Antoine -se mit en marche. Le prétexte était -comme nous l'avons dit, la présentation d'une -pétition. Les pétitionnaires, au nombre de -huit mille seulement, envahirent la salle de -l'assemblée; leur orateur prononça un discours -diffus sur les droits de l'homme et les trahisons -de la cour; après cette harangue, ils -défilèrent dans l'enceinte de la représentation -nationale, aux acclamations d'une partie des -députés. Ce cortége étrange était, en ce moment, -de trente mille individus au moins. On -se figure facilement tout ce que peut enfanter -l'imagination du peuple livrée à elle-même. -D'énormes tables portant la déclaration des -droits de l'homme ouvraient la marche; des -femmes, des enfans dansaient autour de ces -tables, en agitant des branches d'olivier et -des piques, c'est-à-dire la paix ou la guerre au -choix de l'ennemi; ils répétaient en chœur -le fameux <i>ça ira</i>. Cette foule de gens ivres et -<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[p. 152]</a></span> -couverts de haillons, offrait un spectacle dégoûtant. -On y voyait pêle-mêle des forts de la -halle, des ouvriers de toutes les classes, avec -de mauvais fusils, des sabres et des fers tranchans -placés au bout de gros bâtons. Des bataillons -de la garde nationale suivaient en bon -ordre pour contenir le tumulte par leur -présence; après venaient encore des femmes -suivies d'autres hommes armés. Beaucoup de -ces individus portaient des emblêmes grossiers -et terribles à la fois. Sur des banderolles -flottantes on lisait: <i>La Constitution ou la -Mort</i>! Des culottes déchirées étaient élevées -en l'air aux cris de <i>Vivent les Sans-Culottes</i>! -D'autres avaient écrit sur leurs bonnets ou -sur des drapeaux: <i>Tremblez, tyrans, le Peuple -est debout</i>! Enfin un signe atroce vint ajouter -la férocité à la bizarrerie du spectacle: au bout -d'une pique était porté un cœur de veau, ou, -selon d'autres, de cochon encore saignant, -avec cette inscription horrible: <i>Cœur d'aristocrate</i>! -La douleur et l'indignation éclatèrent -à cette vue: sur-le-champ l'emblême -affreux disparut, mais ce fut pour reparaître -encore aux portes des Tuileries, où ce formidable -rassemblement se rendit aussitôt.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[p. 153]</a></span></p> - - -<p>Le château était entouré de nombreux détachemens -de la garde nationale. La porte du -jardin ayant été ouverte par l'ordre du roi, -la foule s'y précipita, et défila devant les -fenêtres du palais, sans aucune démonstration -hostile, mais en criant: <i>A bas le Véto! -Vivent les Sans-Culottes!</i> Cependant quelques -individus ajoutaient en parlant du roi: -«Pourquoi ne se montre-t-il pas?... Nous ne -voulons lui faire aucun mal.» La multitude -sortit par la porte du château qui donne sur le -Pont-Royal, et vint, en traversant les guichets -du Louvre, occuper la place du Carrousel. -Le peuple inonda bientôt tous les environs, et -se présenta à la porte royale. L'entrée lui en -fut défendue; les flots de cette foule tumultueuse -furent long-temps contenus par des -officiers municipaux; mais, la consigne ayant -été levée tout-à-coup, le peuple se précipita -pêle-mêle dans la cour et delà dans le vestibule -du château, qui en un instant fut envahi -par tous les escaliers. On transporta à force -de bras une pièce de canon jusqu'au premier -étage, et les assaillans se mirent à attaquer, à -coups de sabres et de haches, les portes qui -s'opposaient à leur passage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[p. 154]</a></span></p> - - -<p>Une partie de la garde préposée à la défense -du château, avait d'abord paru disposée à repousser -les assaillans; mais, par un de ces -changemens subits qu'on ne peut expliquer, -plusieurs des volontaires qui étaient de garde -à la porte royale et dans les appartemens, -non-seulement refusèrent de faire feu, mais -encore se mêlèrent avec le peuple.</p> - -<p>Dans cette circonstance si périlleuse, -Louis XVI se comporta d'une manière qui ne -s'accordait guère avec la faiblesse et la pusillanimité -dont ses ennemis l'ont tant de fois -accusé. Il avait fait retirer un assez grand -nombre de nobles qui voulaient défendre sa -personne jusqu'à la dernière extrémité. Il était -resté avec le vieux maréchal de Mouchy, le -chef de bataillon Acloque, quelques serviteurs -de sa maison et plusieurs officiers dévoués -de la garde nationale. Quand on entendit les -cris du peuple et le bruit des coups de hache, -les officiers de la garde nationale entourèrent -le roi, le suppliant de se montrer, en lui -jurant de mourir à ses côtés. Le roi n'hésite -pas, et ordonne d'ouvrir; au même instant, -le panneau de la porte vient tomber à ses -pieds sous un coup violent; un canon était -<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[p. 155]</a></span> -pointé devant le roi; près de ce canon étaient -groupés une foule d'hommes furieux qui passaient -les pointes menaçantes de leurs piques -à travers les ouvertures qu'on venait de faire -à la porte.</p> - -<p>«Me voici,» dit Louis XVI, en se montrant -à la foule déchaînée. Ceux qui l'entourent, se -pressent autour de lui, et lui font un rempart de -leurs corps. «Respectez votre roi,» s'écrient-ils; -et la multitude, qui n'avait certainement -d'autre but qu'une invasion menaçante, ralentit -son irruption. Plusieurs voix annoncent -une pétition, et demandent qu'elle soit écoutée. -Ceux qui entourent le roi l'engagent alors -à passer dans une salle plus vaste, afin de -pouvoir entendre cette lecture. Le peuple, -satisfait de se voir obéi, suit le prince, qu'on -a l'heureuse idée de placer dans l'embrasure -d'une fenêtre. On le fait monter sur une banquette; -on en dispose plusieurs devant lui; -on y ajoute une table: tous ceux qui l'accompagnent -se rangent autour. Les personnes dévouées -au roi se pressent autour de lui pour -le garantir des fureurs individuelles auxquelles -il pouvait être en butte. Certes, si Louis XVI -avait eu des torts aux yeux de la nation, l'agonie -<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[p. 156]</a></span> -d'une telle journée en était une bien -cruelle vengeance. Le spectacle qui s'offrait -alors à lui était horrible: du milieu de cette -foule hétérogène, composée en grande partie -de gens ameutés, il voyait s'élever trois espèces -d'enseignes; l'une formée d'un fer qui -ressemblait au couperet de la guillotine, avec -cette inscription: <i>Pour le tyran</i>! La seconde -représentait une femme à une potence, avec -ces mots: <i>Pour Antoinette</i>! Sur la troisième, -on voyait un morceau de chair en forme de -cœur, cloué à une planche avec cette inscription: -<i>Pour les prêtres et les aristocrates</i>!</p> - -<p>Au milieu du tumulte et des vociférations, -on entend ces mots souvent répétés: <i>Point de -véto! Point de prêtres! Point d'aristocrates! -Le camp sous Paris!</i> Le boucher Legendre s'approche, -et demande, dans son langage populaire, -la sanction du décret.—Ce n'est ni le lieu -ni le moment, répond le roi avec fermeté; je -ferai tout ce qu'exigera la constitution.—Cette -noble résistance produit son effet: <i>Vive la nation! -Vive la nation!</i> s'écrient les assaillans.—Oui, -reprend Louis XVI, <i>Vive la nation</i>! -Je suis son meilleur ami.—Eh bien! faites-le -voir, lui dit un de ces hommes, en lui présentant -<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[p. 157]</a></span> -un bonnet rouge au bout d'une pique. -Pour prouver sa résignation, le roi se laisse -placer le bonnet rouge sur la tête, et l'approbation -est générale. On lui présente une bouteille, -en lui proposant de boire aux patriotes.—Cela -est empoisonné, lui dit tout bas -un de ses voisins.—Eh bien! réplique le -prince, je mourrai sans sanctionner; et il boit -sans hésiter, quoiqu'il eût depuis long-temps -la crainte d'être empoisonné.—On a voulu -seulement effrayer Votre Majesté, lui dit quelque -temps après un grenadier de la garde -nationale, croyant qu'il avait besoin d'être -rassuré.—<i>Vous voyez qu'il est calme</i>, lui dit -le roi, en lui prenant la main, et la mettant -sur son cœur: <i>On est tranquille en faisant -son devoir</i>.</p> - -<p>Pendant cette pénible scène, madame Élisabeth, -qui aimait tendrement son frère, était -accourue, et s'était placée derrière lui, pour -partager ses dangers. Le peuple, en la voyant, -la prit pour la reine. Les cris: <i>Voilà l'Autrichienne!</i> -retentirent de toutes parts, d'une -manière effrayante. Les grenadiers de la garde -nationale, qui avaient entouré la princesse, -voulaient détromper le peuple.—Ah! laissez-les -<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[p. 158]</a></span> -dans l'erreur, dit vivement cette sœur généreuse, -et sauvez la reine.</p> - -<p>Cependant Marie-Antoinette, entourée de -ses enfans, faisait tous ses efforts pour joindre -son époux. Elle voulait se réunir à lui, et -demandait avec instance qu'on la menât dans -la salle où il se trouvait. On était parvenu à -l'en dissuader, et rangée derrière la table du -conseil, avec quelques grenadiers, elle voyait -défiler le peuple, l'effroi dans le cœur. A ses -côtés, sa fille versait des pleurs; son jeune -fils, effrayé d'abord, s'était bientôt rassuré, et -souriait avec l'heureuse ignorance de son âge. -On lui avait présenté un bonnet rouge, que -la reine avait mis sur sa tête.</p> - -<p>En apprenant les dangers du château, des -députés étaient accourus auprès du roi, et -parlaient au peuple, pour l'inviter au respect. -L'assemblée nationale, sur la proposition du -parti des constitutionnels, envoya une députation -aux Tuileries, pour préserver le roi de -la fureur populaire. Le maire de Paris à cette -époque, Pétion, qui n'était pas étranger à -l'insurrection, et qui lui avait laissé tout le -temps de se développer, arriva enfin au château, -et après s'être excusé de son retard auprès -<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[p. 159]</a></span> -du roi, monta sur un fauteuil, et s'adressant -à la foule, lui dit, qu'ayant fait des représentations -au roi, il ne lui restait plus qu'à -se retirer sans tumulte, et de manière à ne -pas souiller cette journée. En effet, la multitude -s'écoula paisiblement, et avec ordre. -Il était environ sept heures, et il y en avait -plus de trois que durait cette scène horrible -de désordre.</p> - -<p>Aussitôt, le roi, la reine, sa sœur, ses enfans, -se réunirent en versant des torrens de -larmes. Le roi, étourdi de ce qui venait de se -passer, avait encore le bonnet rouge sur la -tête; il s'en aperçut pour la première fois, et -il le rejeta avec indignation. Parmi les députés -accourus au château, Merlin de Thionville, -ardent républicain, était présent. La reine -aperçut des larmes dans ses yeux. «Vous pleurez, -lui dit-elle, de voir le roi et sa famille -traités si cruellement par un peuple qu'il a -toujours voulu rendre heureux.—Il est vrai, -madame, répondit Merlin, je pleure sur les -malheurs d'une femme belle, sensible, et mère -de famille; mais ne vous y méprenez point, -<i>il n'y a pas une de mes larmes pour le roi, ni -pour la reine; je hais les rois et les reines</i>.» -<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[p. 160]</a></span> -Réponse qui exprime, en quelques mots, l'aveuglement -du fanatisme politique.</p> - -<p>De cette fatale journée du 20 juin, où la -royauté fut avilie, à celle du 10 août, où elle -fut anéantie, la transition n'était pas difficile -à prévoir. Les partis qui avaient poussé le peuple -à violer la demeure des rois pour obtenir -de force la sanction de deux décrets, ne devaient -pas se faire plus de scrupule de ruer de -nouveau ce peuple sur l'enceinte royale, pour -faire proclamer la déchéance du roi, qu'ils désignaient -comme l'ami avoué des ennemis de -la patrie. La coalition formée contre la France -par tous les princes de l'Europe, favorisait -leur audace, et servait de prétexte à leurs desseins -de renversement. On montrait au peuple -l'ennemi extérieur qui le menaçait, et il -était facile de le convaincre qu'il avait dans la -cour un ennemi non moins redoutable, allié -secret du premier. Les partis étaient en présence. -Celui de la Gironde méditait une insurrection -républicaine. Les fédérés des départemens -arrivaient, surtout ceux de Marseille, -qui se sont fait une si triste célébrité dans la -boucherie du 10 août. L'orage grossissait de -jour en jour. Déjà, à la fête solennelle de la -<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[p. 161]</a></span> -fédération, Louis XVI avait à peine échappé -à la fureur du peuple, qui, d'un autre côté, -prodiguait toutes les marques de son affection -à Pétion, son ancien maire, et l'agent fidèle -des factieux.</p> - -<p>Enfin le moment de la crise arriva. Tout -était prêt pour porter le coup décisif. Le 9 -août, le président du club des Cordeliers, -foyer de la sédition, avait dit à ses gens, qu'il -ne s'agissait plus, comme au 20 juin, d'une -simple promenade civique. On avait éloigné -de la capitale les régimens dont les dispositions -avaient paru favorables au roi pendant -la dernière fédération. Le château des Tuileries -avait pour toute défense huit ou neuf -cents Suisses, et un peu plus d'un bataillon -de la garde nationale. A ces défenseurs du -château, il faut joindre une foule de vieux -serviteurs qui s'étaient pourvus, à la hâte, de -toutes les armes qu'ils avaient pu se procurer.</p> - -<p>Tous les membres du directoire du département -s'étaient rendus au château, aux premiers -tintemens du tocsin. On y manda Pétion, -qui arriva avec deux officiers municipaux. -On lui fit signer l'ordre de repousser la -force par la force, et il le signa, pour ne pas -<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[p. 162]</a></span> -paraître le complice des insurgés. On voulait -le retenir au château, comme une sorte d'ôtage, -mais le roi s'y opposa.</p> - -<p>Il eût été, peut-être, un moyen de conjurer -le danger qui menaçait; c'était de prévenir -l'attaque, en dissipant les insurgés, qui -n'étaient pas encore très-nombreux. On ne s'y -arrêta point, par respect pour la légalité.</p> - -<p>Une nouvelle municipalité s'était formée à -l'Hôtel-de-Ville. Mandat, commandant en chef -les forces destinées à la défense du château, -est sommé par cette municipalité insurrectionnelle, -de comparaître à l'Hôtel-de-Ville. Il -ignorait la composition de cette nouvelle commune; -il hésite un moment, puis il remet à -son fils l'ordre de repousser la force par la -force, signé de Pétion, et se rend à la sommation -de la municipalité. Il était quatre heures -du matin. A peine est-il arrivé à l'Hôtel-de-Ville, -qu'il est surpris d'y trouver une autorité -nouvelle. On l'entoure, on l'interroge sur -les ordres qu'il a donnés; on le renvoie ensuite, -et, en le renvoyant, le président fait un -signe sinistre qui devient un arrêt de mort. -En effet, le malheureux commandant est à -peine sorti, qu'on s'empare de lui, et qu'il est -<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[p. 163]</a></span> -renversé d'un coup de pistolet; on le dépouille -de ses vêtemens, et l'on jette son corps dans -la rivière, où tant d'autres cadavres allaient -bientôt le suivre.</p> - -<p>Par ce meurtre, tous les moyens de défense -du château furent paralysés. Les insurgés se -réunirent de tous les points de la capitale. Le -château fut assiégé au milieu d'une confusion -extraordinaire. Dès le point du jour, on découvrit -leurs bandes, occupant toutes les -avenues du palais; on aperçut leur artillerie -pointée sur le château; on entendit leurs cris -confus, et leurs chants menaçans. La plus -grande division régnait dans les rangs de la -garde nationale; un grand nombre de citoyens -faisant partie de cette garde, s'était réuni aux -assaillans. Le roi et la reine avaient passé plusieurs -fois la revue des défenseurs du château; -la reine, surtout, les encourageait par des discours -vifs et animés. Arrachant vivement un -pistolet de la ceinture d'un officier suisse, elle -le présenta à Louis XVI, en lui disant avec -chaleur: «Allons, monsieur, voilà l'instant de -vous montrer.» Mais quelque courage qu'eût -le roi, car il en montra encore beaucoup dans -<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[p. 164]</a></span> -cette désastreuse journée, il lui manquait celui -de l'offensive.</p> - -<p>Rœderer, le procureur-syndic de la commune, -vivement alarmé des événemens qui -se préparaient, et de la défection qui se manifestait -dans les rangs des gardes nationaux -restés jusque là fidèles, vint conseiller au roi -de se réfugier au sein de l'assemblée nationale.</p> - -<p>La reine s'opposa vivement à ce projet. -«Madame, lui dit Rœderer, vous exposez la -vie de votre époux et celle de vos enfans: -Songez à la responsabilité dont vous vous -chargez.» L'altercation fut assez vive; enfin -le roi se décida à se retirer dans l'assemblée; -et d'un air résigné: Partons, dit-il à sa famille, -et à ceux qui l'entouraient. «Monsieur, -dit la reine à Rœderer, vous répondez de -la vie du roi et de mes enfans.—Madame, -répliqua le procureur-syndic, je réponds de -mourir à leurs côtés, mais je ne promets rien -de plus.»</p> - -<p>Une difficulté restait, celle de traverser -les bataillons des assiégeans, pour se rendre -à la salle du Manége, où se tenait l'assemblée. -Rœderer parla au nom de la loi; les rangs -<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[p. 165]</a></span> -s'ouvrirent; mais on ne voulait laisser passer -que le roi, et sacrifier Marie-Antoinette à la -vengeance publique. On eut bien de la peine -à calmer cette effervescence. Un homme du -peuple prit la main du roi, et lui promit, en -termes grossiers, sa protection. Un autre prit -le jeune prince dans ses bras; aussitôt les cris: -<i>Point de femme! à bas madame Véto!</i> se firent -entendre. Mais Rœderer, par sa fermeté, -imposa à cette multitude déchaînée, et parvint -à introduire saine et sauve la famille royale -dans l'assemblée. Louis XVI et tous les siens -furent placés dans la loge d'un journaliste, -d'où ils assistèrent aux tristes délibérations -dont ils devaient être l'objet.</p> - -<p>A peine la famille royale était-elle en sûreté, -qu'une affreuse décharge d'artillerie, -suivie de coups de fusils répétés sans intervalles, -se fit entendre. Ce combat avait lieu -au château. Après le départ du roi, toute -résistance avait paru inutile; aussi les commandans -du château n'avaient-ils pas cherché -à défendre les portes extérieures. Les Marseillais, -les bataillons des faubourgs, étaient entrés -sans coup férir dans les cours. Les canonniers, -les gendarmes, une partie des -<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[p. 166]</a></span> -gardes nationaux s'étaient déclarés pour eux. -On parlementait avec les Suisses. Tout annonçait -une pacification immédiate; les Suisses -remettaient même leurs baïonnettes dans le -fourreau, quand tout-à-coup, la décharge -d'une arme à feu, partant du château, fit -crier des deux côtés à la trahison. On ignore -de quelle main partit ce coup fatal; quoiqu'il -en soit, les suites en furent terribles. Les -Suisses, auxquels on présenta ce coup de feu -comme une trahison du parti populaire, -s'emparèrent de plusieurs canons, les tirèrent -sur les Marseillais, et ajoutèrent à l'effet terrible -de la mitraille celui d'un feu de file bien -nourri: ils repoussèrent pendant quelques -instans le peuple et les fédérés. Mais bientôt -la masse populaire, qui répare si facilement -ses pertes, revint à la charge, et, après une -héroïque défense, les malheureux Suisses -tombèrent accablés sous le nombre; presque -tous périrent dans cette sanglante catastrophe, -ou sous le canon des Marseillais, ou -sous les coups de la populace, qui les suivait.</p> - -<p>Alors le château fut envahi; le feu, mis -aux casernes, gagna bientôt tous les bâtimens: -les appartemens du roi furent dévastés, -<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[p. 167]</a></span> -ses fidèles serviteurs poursuivis, arrêtés -ou massacrés. Un peloton de dix-sept Suisses -s'était réfugié dans la chapelle, où quelques -femmes s'étaient également sauvées. Bourdon -de l'Oise, armé d'une espingole, enfonce la -porte, et dit en riant, dans un baragouin dérisoire, -à plusieurs personnes qui étaient auprès -de lui: <i>Tirerai-je t'y où ne tirerai-je t'y -pas?</i> et à l'instant il lâche la détente. La foule -se précipite, et tout est égorgé. Un mauvais -acteur tragique se barbouilla le visage du sang -d'un Suisse. Le nommé Arthur, riche manufacturier, -arracha le cœur à un de ces malheureux, -et l'emporta; on a dit, mais le fait -est si atroce qu'on se refuse à le croire, qu'il -trempa ce cœur dans de l'eau-de-vie brûlée et -le dévora. Les domestiques du château, quoique -tous d'une opinion révolutionnaire, ne -furent pas épargnés. Quelques-uns furent précipités -dans les feux des cuisines, d'autres -furent égorgés.</p> - -<p>Il se trouva quelques vainqueurs généreux: -«Grâce aux femmes, s'écria l'un d'entre eux; -ne déshonorez pas la nation!» Et il sauva des -dames de la cour qui étaient à genoux, en -présence des sabres levés sur leur tête.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[p. 168]</a></span></p> - -<p>Cette terrible et déplorable journée se termina -par le décret de déchéance que rendit -l'assemblée. Le roi fut déclaré déchu de la -royauté et la convention nationale convoquée. -C'était le dernier jour de la couronne. -«La monarchie suspendue, dit M. Thiers, -allait être bientôt la monarchie détruite. Elle -allait périr, non dans la personne d'un -Louis XI, d'un Charles IX, d'un Louis XIV, -mais dans celle de Louis XVI, l'un des rois -les plus honnêtes qui se soient assis sur le -trône.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[p. 169]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="MASSACRES" id="MASSACRES">MASSACRES</a><br /> - <span class="x-smaller">DANS LES PRISONS DE PARIS.</span><br /> - <span class="xx-smaller">PRINCIPALES SCÈNES ET CIRCONSTANCES DE - CES JOURNÉES SANGLANTES.</span></h2> -</div> - - -<p>Qui le croirait, si le fait n'était prouvé -d'une manière irrécusable? Un ministre de la -justice fut le principal ordonnateur des assassinats -de septembre! C'était donner au meurtre -une sorte de quasi-légalité; on marchait -à pas de géant dans la voie d'un effroyable -progrès, et l'on devait encore aller bien au-delà.</p> - -<p>La coalition des armées étrangères avait -fait invasion sur le territoire français; sa marche -n'éprouvait que très-peu d'obstacles; déjà -plusieurs villes importantes étaient en son -pouvoir. La terreur était au cœur des républicains. -Danton, à cette époque l'homme le -plus puissant de Paris, était ministre de la -justice. Doué d'une audace extraordinaire, -<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[p. 170]</a></span> -maître du conseil, ami de Marat et partageant -ses opinions, sympathisant par son naturel -violent avec les passions de la populace, il -pensait qu'il fallait que le gouvernement restât -à Paris, qu'il s'y défendît, et que plus tôt que -de reculer, il fallait qu'il s'y ensevelît sous -les ruines de la patrie. Mais, tout bouillant -d'ardeur révolutionnaire, il voulait qu'avant -l'arrivée des ennemis du dehors, on immolât -les ennemis du dedans, c'est-à-dire les royalistes. -Ce fut l'origine de l'odieuse qualification -de suspects et des visites domiciliaires. -Dès lors le système des dénonciations fut -organisé. Tout ce qui avait appartenu à l'ancienne -cour, ou par les emplois, ou par le -rang, tout ce qui s'était prononcé pour elle, -tous les prêtres non assermentés, tous les -citoyens qui avaient de lâches ennemis, furent -jetés dans les prisons au nombre de douze ou -quinze mille individus. La terreur régnait -dans Paris. Le comité de <i>défense générale</i>, établi -dans la convention, avisait aux moyens de -résister à l'ennemi. C'était le 30 août. Quelques -membres avaient ouvert l'avis de se retirer -à Saumur; cet avis venait d'être combattu -par Vergniaud et Guadet. Après eux, -<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[p. 171]</a></span> -Danton prit la parole: «On vous propose, -dit-il, de quitter Paris. Vous n'ignorez pas -que, dans l'opinion des ennemis, Paris représente -la France, et que leur céder ce point, -c'est leur abandonner la révolution. Reculer, -c'est nous perdre. Il faut donc nous maintenir -ici par tous les moyens, et nous sauver -par l'audace.</p> - -<p>«Parmi les moyens proposés, aucun ne m'a -semblé décisif. Il faut ne pas se dissimuler la -situation dans laquelle nous a placés le 10 août. -Il nous a divisés en républicains et en royalistes, -les premiers peu nombreux et les seconds -beaucoup. Dans cet état de faiblesse, -nous républicains, nous sommes exposés à -deux feux, celui de l'ennemi, placé au dehors, -et celui des royalistes placés au dedans. Il est -un directoire royal qui siége secrètement à -Paris et correspond avec l'armée prussienne. -Vous dire où il se réunit, qui le compose, -serait impossible aux ministres. Mais pour le -déconcerter et empêcher sa funeste correspondance -avec l'étranger, <i>il faut..... il faut -faire peur aux royalistes</i>.....»</p> - -<p>Ces mots, accompagnés d'un geste d'extermination, -furent l'arrêt de mort des infortunés -<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[p. 172]</a></span> -détenus. Danton laissa tout le conseil -frappé de stupeur, et se rendit au comité de -surveillance de la commune, où régnait Marat. -Danton, que toujours on trouva sans haine -contre ses ennemis personnels, et souvent accessible -à la pitié, prêta son audace aux horribles -rêveries de Marat. Ils formèrent tous -deux l'exécrable complot de faire massacrer -les malheureux détenus dans les prisons de -Paris.</p> - -<p>Un nommé Maillard, ancien huissier, qui -avait figuré à la tête des femmes soulevées -dans les journées des 5 et 6 octobre, s'était -formé une bande d'hommes grossiers et propres -à tout oser. Comme on savait que cette -bande n'agissait que par ses ordres, on l'avertit -de se tenir prêt à agir au premier signal, -de se placer d'une manière utile et sûre, de -préparer des assommoirs, de prendre des -précautions pour empêcher les cris des victimes, -et de se procurer des voitures couvertes, -ainsi que d'autres objets.</p> - -<p>Le bruit d'une horrible exécution s'était -répandu sourdement dans tout Paris. On accusait -perfidement les détenus des complots -les plus absurdes; ces malheureux, qu'on accusait, -<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[p. 173]</a></span> -tremblaient pour leur vie; leurs parens -étaient dans la consternation, et la famille -royale, qui avait été jetée dans la tour du -Temple, n'attendait que la mort.</p> - -<p>Tout-à-coup, le samedi 1<sup>er</sup> septembre, se -répand la nouvelle de la prise de Verdun. -Cette place n'était qu'investie, mais on crut -qu'elle avait été emportée par l'effet d'une -trahison.</p> - -<p>Le lendemain, 2 septembre était un dimanche, -et l'oisiveté augmentait le tumulte -populaire. De plus, on avait décrété une levée -en masse des citoyens. Des attroupemens -nombreux se formaient partout, et on répandait -que l'ennemi pouvait être à Paris sous -trois jours. Cependant une terreur profonde -régnait dans les prisons; les geôliers eux-mêmes -étaient consternés; celui de l'Abbaye -avait, dès le matin, fait sortir sa femme et -ses enfans; le dîner avait été servi aux prisonniers -deux heures plus tôt qu'à l'ordinaire; -tous les couteaux avaient été retirés de -leurs serviettes. Frappés de ces circonstances -qu'ils ne pouvaient s'expliquer, ils interrogeaient -avec instance leurs sinistres gardiens, -qui demeuraient sourds à leurs questions. A -<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[p. 174]</a></span> -deux heures enfin, on entend battre la générale, -le tocsin sonne de toutes parts, et le -canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la -capitale; des troupes de citoyens remplissent -les places publiques.</p> - -<p>Vingt-quatre prêtres, arrêtés pour refus de -serment, se trouvaient à l'Hôtel-de-Ville; ils -devaient être transférés à l'Abbaye. On choisit -ce moment pour leur translation. On les fait -monter dans six fiacres escortés par les fédérés -bretons et marseillais. Sur les quais, la -foule les entoure, et les accable d'outrages. Les -fédérés les signalent comme les conspirateurs -qui devaient égorger les femmes et les enfans, -tandis que les citoyens seraient à la frontière. -Ces paroles augmentent encore le tumulte. -On ouvre les portières des voitures; on accable -d'injures et de coups ces malheureux prêtres. -Enfin on arrive dans la cour de l'Abbaye, -devant la porte du comité de la section des -Quatre-Nations. Maillard était présent avec -sa bande féroce. Le premier des prisonniers -qui sort du premier fiacre est aussitôt percé -de mille coups; celui qui le suit, à cette vue, -se rejette dans la voiture; on l'en arrache -avec violence, et on l'égorge comme le premier; -<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[p. 175]</a></span> -les deux autres subissent le même sort. -Les égorgeurs se portent sur les autres voitures, -et font un carnage horrible, au milieu -des hurlemens d'une populace furieuse. Tous -ces infortunés furent immolés, à l'exception -d'un seul, l'abbé Sicard, qui fut sauvé par -miracle.</p> - -<p>En ce moment arrive, l'infâme Billaud-Varennes, -membre du conseil de la commune; -il marche sans s'émouvoir dans le sang et sur -les cadavres, et, s'adressant à la foule des assassins: -<i>Peuple</i>, dit-il, <i>tu immoles tes ennemis, -tu fais ton devoir</i>. La voix de Maillard -s'élève après celle de Billaud: <i>Il n'y a plus -rien à faire ici</i>, s'écrie-t-il, <i>allons aux Carmes</i>. -On avait enfermé, parqué dans cette église -environ deux cents prêtres. Ces malheureux, -attendant la mort, adressaient des prières au -ciel, et s'embrassaient les uns les autres en signe -d'adieu. La bande infernale entre; elle appelle -à grands cris le vénérable archevêque d'Arles; -on le cherche; il est reconnu et tué d'un -coup de sabre sur le crâne. Les monstres, fatigués -de se servir du sabre, emploient leurs -armes à feu, et font des décharges générales -dans le fond des salles, dans le jardin, sur les -<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[p. 176]</a></span> -murs et sur les arbres où quelques unes des -victimes cherchaient à se sauver. Plusieurs -évêques se trouvaient parmi ces ecclésiastiques, -entre autres les évêques de Beauvais et -de Saintes, tous deux frères et de la maison -de La Rochefoucauld. On les fit rentrer dans -l'église à coups de plat de sabre, pour les égorger -plus à loisir. L'évêque de Saintes avait -déjà la jambe cassée. Il n'avait point été arrêté, -mais s'était rendu volontairement en -prison pour consoler son frère, vieillard octogénaire. -Il fut déposé sur un grabat, et entouré -de quelques gendarmes qui paraissaient -vouloir le sauver, en le cachant au milieu -d'eux. Pendant ce temps, on arrachait les prêtres -de l'autel où ils s'étaient réfugiés; on les -faisait sortir deux à deux, et on les égorgeait. -L'évêque de Beauvais ayant aussi été mis à -mort, les cannibales enlevèrent aux gendarmes -son généreux frère, le jetèrent à la porte -et le massacrèrent.</p> - -<p>Tandis que le massacre s'achève aux Carmes, -Maillard revient à l'Abbaye avec une -partie de ses dégoûtans sicaires. Il était couvert -de sang et de sueur. Il entre au comité -de la section des Quatre-Nations, et demande -<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[p. 177]</a></span> -<i>du vin pour les braves travailleurs qui délivrent -la nation de ses ennemis</i>. Le comité, -tremblant, leur en fait distribuer vingt-quatre -pintes; on sert ce vin dans la cour et sur des -tables entourées de cadavres. On boit, et tout-à-coup, -montrant la prison voisine, Maillard -s'écrie: <i>A l'Abbaye!</i> <i>A l'Abbaye!</i> répètent -ces hommes sanguinaires, et ils suivent leur -digne commandant; on attaque la porte; les -prisonniers entendent les hurlemens de ces -bêtes féroces; les portes sont ouvertes; les -premiers détenus qui se présentent sont saisis, -traînés par les pieds, et jetés tout sanglans -dans la cour. Tandis qu'on immole sans distinction -les premiers venus, Maillard se fait -remettre les écrous et les clés des diverses -prisons. Un homme, qui se trouve parmi les -égorgeurs, s'avançant vers la porte du guichet, -monte sur un tabouret, et prend la parole: -«Mes amis, dit-il, vous voulez détruire -les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple, -et qui devaient égorger vos femmes et -vos enfans, tandis que vous seriez à la frontière. -Vous avez raison sans doute; mais vous -êtes de bons citoyens, vous aimez la justice, -et vous seriez désespérés de tremper vos mains -<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[p. 178]</a></span> -dans le sang innocent.—Oui! oui! s'écrient -les exécuteurs.—Eh bien! je vous le demande, -quand vous voulez, sans rien entendre, -vous jeter, comme des tigres en fureur, -sur des hommes qui vous sont inconnus, ne -vous exposez-vous pas à confondre les innocens -avec les coupables?—Voulez-vous, vous -aussi, nous endormir? s'écrie à son tour un -des assistans, en brandissant son sabre; si les -Prussiens et les Autrichiens étaient à Paris, -chercheraient-ils à distinguer les coupables? -J'ai une femme et des enfans que je ne veux -pas laisser en danger. Si vous voulez, donnez -des armes à ces <i>coquins</i>, nous les combattrons -à nombre égal, et, avant de partir, Paris -en sera purgé.—Il a raison; il faut entrer, -se disent les autres.» Ils poussent et s'avancent. -Cependant on les arrête, et on les -oblige à consentir à une espèce de jugement: -on convient que l'on prendra le registre des -écrous, que l'un d'eux fera les fonctions de -président, lira les noms, le motif de la détention, -et prononcera à l'instant même sur le -sort de chaque prisonnier. «Maillard! Maillard -président!» s'écrient plusieurs voix; et, en -vertu de cette élection, Maillard entre en -<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[p. 179]</a></span> -fonctions. Ce sanguinaire président s'assied -aussitôt devant une table, prend le registre -des écrous, nomme juges, de son autorité -privée, plusieurs de ses assassins, et laisse les -autres à la porte pour exécuter ses arrêts. -Afin de s'épargner les scènes de désespoir, il -est convenu que, pour toute sentence de -mort, il prononcera ces mots: <i>Monsieur, à la -Force</i>; et qu'alors, jeté hors du guichet, le -prisonnier sera livré, sans s'en douter à ses -bourreaux. Dans d'autres prisons, le mot fatal -était: <i>Élargissez monsieur</i>.</p> - -<p>On amène d'abord les Suisses détenus à -l'Abbaye. «C'est vous, leur dit Maillard, qui -avez assassiné le peuple au 10 août?—Nous -étions attaqués, répondent ces malheureux, -et nous obéissions à nos chefs.—Au reste, -reprend froidement Maillard, il ne s'agit que -de vous conduire à la Force.» Mais les malheureux, -qui avaient entrevu les sabres menaçans -de l'autre côté du guichet, ne peuvent -s'abuser. Il faut sortir; ils reculent, se rejettent -en arrière. L'un d'eux, d'une contenance -plus ferme, demande où il faut passer. On lui -ouvre la porte, et il se précipite tête baissée -<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[p. 180]</a></span> -au milieu des sabres et des piques; les autres -le suivent, et subissent le même sort.</p> - -<p>Reding, officier suisse, avait reçu, au combat -du 10 août, un coup de feu qui lui avait -cassé le bras. Deux hommes, les mains ensanglantées, -armés de sabres, et conduits par un -guichetier qui portait une torche, vinrent -chercher ce malheureux militaire. Un d'eux -ayant fait un mouvement pour l'enlever, Reding -l'arrêta en lui disant d'une voix mourante: -<i>Eh! monsieur, j'ai assez souffert, je ne -crains pas la mort; de grâce, donnez-la moi -ici</i>. Ces mots parurent attendrir l'assassin, -qui resta un moment immobile; mais son camarade, -en le regardant, et en lui disant: -<i>Allons donc</i>, le décida. Le malheureux Reding -fut enlevé, porté et jeté dans la rue, où -il reçut la mort.</p> - -<p>A mesure que la prison était <i>déblayée</i>, suivant -l'expression de ces bourreaux forcenés, on -amenait d'autres prisonniers, qui ne tardaient -pas à être immolés à leur tour. De ce nombre -fut Montmorin, ancien ministre de Louis XVI. -Amené devant le sanglant président, il déclara -que, soumis à un tribunal régulier, il n'en -<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[p. 181]</a></span> -pouvait reconnaître d'autre. «Soit, répondit -Maillard, vous irez donc à la Force attendre -un nouveau jugement.» L'ex-ministre, trompé, -demande une voiture; on lui répond qu'il -en trouvera une à la porte. Il demande encore -quelques effets, fait quelques pas vers -la porte, et reçoit la mort.</p> - -<p>On amène ensuite Thierry, valet-de-chambre -du roi. <i>Tel maître, tel valet</i>, dit Maillard, -et le malheureux tombe sous les coups des -assassins. D'autres victimes succèdent encore. -Chacun des prisonniers, entendant les -vociférations des égorgeurs, s'apprêtait à sa -dernière heure. A dix heures du soir, l'abbé -Lenfant, confesseur du roi, et l'abbé Chapt -de Rastignac, parurent dans la tribune de la -chapelle de l'Abbaye, qui servait de prison à -un grand nombre d'infortunés, et, étendant -les mains, donnèrent leur bénédiction à cette -foule, vouée, comme eux, à une mort certaine. -Une heure après, ces deux vénérables prêtres -furent massacrés, et leurs cris furent entendus -de ceux qu'ils venaient de consoler et de -bénir.</p> - -<p>Au rapport de M. de Saint-Méard, qui se -trouvait au milieu de ces malheureux, la -<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[p. 182]</a></span> -principale occupation des prisonniers était de -savoir quelle était la position à prendre pour -recevoir la mort le moins douloureusement -possible. «Nous envoyions de temps à autre, -dit-il, quelques-uns de nos camarades à la fenêtre -de la tourelle, pour nous instruire de l'attitude -que prenaient les malheureux qu'on immolait, -et pour calculer, d'après leur rapport, -celle que nous ferions bien de prendre. Ils -rapportaient que ceux qui étendaient les -mains souffraient beaucoup plus long-temps, -parce que les coups de sabre étaient amortis -avant de porter sur la tête; qu'il y en avait -même dont les bras et les mains tombaient -avant le corps; et que ceux qui les plaçaient -derrière le dos devaient souffrir beaucoup -moins. Tels étaient les horribles détails sur -lesquels nous délibérions.»</p> - -<p>M. Journiac de Saint-Méard, à qui nous -venons d'emprunter ces détails, échappa miraculeusement -à cette boucherie. Un de ses -gardes conçut pour lui de l'intérêt, en lui entendant -parler le patois de son pays. «Pourquoi -es-tu ici, dit-il à M. de Saint-Méard; si -tu n'es pas un traître, le président, <i>qui n'est -pas un sot</i>, saura te rendre justice. Ne tremble -<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[p. 183]</a></span> -pas, et réponds bien.» M. de Saint-Méard -est présenté à Maillard, qui regarde l'écrou: -«Ah! dit Maillard, c'est vous, monsieur Journiac, -qui écriviez dans le journal de la cour -et de la ville?—Non, répond le prisonnier, -c'est une calomnie; je n'y ai jamais écrit.—Prenez -garde de nous tromper, reprend Maillard, -car ici tout mensonge est puni de mort. -Ne vous êtes-vous pas récemment absenté -pour aller à l'armée des émigrés?—C'est encore -une calomnie; j'ai un certificat attestant -que, depuis vingt-trois mois, je n'ai pas quitté -Paris.—De qui est le certificat? la signature -en est-elle authentique?» Heureusement pour -M. de Saint-Méard, il y avait dans ce sanguinaire -auditoire un homme qui connaissait -personnellement le signataire de ce certificat. -La signature est en effet vérifiée et déclarée -véritable. «Vous le voyez donc, reprend le -prisonnier, on m'a calomnié.—Si le calomniateur -était ici, reprend Maillard, une justice -terrible en serait faite; mais, répondez, -n'avait-on aucun motif de vous enfermer?—Oui, -reprend M. de Saint-Méard, j'étais connu -pour aristocrate, j'étais franc royaliste.—Ce -n'est pas pour juger les opinions que nous -<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[p. 184]</a></span> -sommes ici, répondit un des juges; c'est pour -en juger les résultats.—Ma conduite est sans -reproche, répliqua l'accusé; je n'ai jamais -conspiré; mes soldats, dans le régiment où je -servais, m'étaient tous dévoués.»</p> - -<p>Frappés de tant de fermeté, les juges se regardent, -et Maillard donne le signal de grâce. -Aussitôt les cris de <i>vive la nation!</i> retentissent -de toutes parts, le prisonnier est embrassé; -deux individus s'emparent de lui, et, le couvrant -de leurs bras, le font passer sain et sauf -à travers la haie menaçante des piques et des -sabres. M. de Saint-Méard veut leur donner -de l'argent, ils le refusent, et ne demandent -qu'à l'embrasser.</p> - -<p>Pendant cette affreuse nuit, la troupe des -assassins s'était divisée, et avait porté le ravage -dans les autres prisons de Paris. Au Châtelet, -à la Force, à la Conciergerie, aux Bernardins, -à Saint-Firmin, à la Salpêtrière, à -Bicêtre, les mêmes horreurs avaient été commises. -Partout le sang coulait à flots. Le lendemain -lundi 3 septembre, le jour éclaira -l'affreux carnage de la nuit, et tout Paris fut -dans la stupeur. Billaud-Varennes reparut à -l'Abbaye, où la veille, il avait prodigué ses -<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[p. 185]</a></span> -atroces encouragemens à ceux qu'on appelait -<i>les travailleurs</i>. Il offrit, au nom de la France, -vingt-quatre livres à ces égorgeurs, qui, disait-il, -venaient de sauver la patrie. On courut -chez Roland, ministre de l'intérieur, qui venait -d'apprendre avec le jour les crimes de -la nuit; on lui demanda des fonds pour acquitter -le salaire de ces affreux travaux. Le -ministre repoussa cette demande avec indignation; -et la commune, qui avait ordonné et dirigé -les massacres, paya cette horrible dette. -On peut lire au registre de ses dépenses la -mention de plusieurs sommes payées aux -exécuteurs de septembre. On y verra aussi, à -la date du 4 septembre, la somme de 1,463 livres -affectée à cet exécrable emploi.</p> - -<p>Il y avait, à la Force, un tribunal semblable -à celui de l'Abbaye, et qui procédait de la -même manière. C'était là que se trouvait l'infortunée -princesse de Lamballe qui avait été -célèbre à la cour, par sa beauté, et par l'intimité -qui l'unissait à la reine. On la traîna mourante, -au terrible guichet.—Qui êtes-vous? -lui demandent les bourreaux en écharpe.—Louise -de Savoie, princesse de Lamballe.—Quel -était votre rôle à la cour? Connaissiez-vous -<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[p. 186]</a></span> -les complots du château?—Je n'ai connu -aucun complot.—Faites serment d'aimer la -liberté et l'égalité; faites serment de haïr le -roi, la reine, et la royauté.—Je ferai le premier -serment, je ne puis faire le second, il -n'est pas dans mon cœur.—Jurez donc, lui -dit un des assistans qui voulait la sauver; mais -l'infortunée ne voyait, et n'entendait plus -rien.—Qu'on <i>élargisse</i> madame, dit le chef -du guichet. On emmène cette femme infortunée; -elle est reçue à la porte par des furieux -avides de carnage. Un premier coup de sabre, -porté sur le derrière de sa tête, fait jaillir le -sang, dont ces cannibales sont altérés. Elle -fait encore plusieurs pas, soutenue par deux -hommes qui, peut-être, voulaient la sauver; -mais un dernier coup la fait tomber un peu -plus loin. Ses assassins l'outragent, la mutilent, -se partagent les lambeaux de son beau corps -déchiré. Sa tête, son cœur, d'autres parties -du cadavre, portées au bout d'une pique, sont -promenées dans Paris. «J'ai été obligé, dit -l'historien Beaulieu, de me trouver plusieurs -fois avec un bourreau de cette princesse; il se -nommait Mamain, ancien soldat, et fils d'un -aubergiste de Bordeaux; il se vantait de l'avoir -<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[p. 187]</a></span> -éventrée, et de lui avoir arraché le cœur.»</p> - -<p>Les misérables qui portaient la tête de l'infortunée -princesse, au bout d'une pique, s'arrêtèrent -long-temps sous les fenêtres du château -du Temple, où était renfermée la reine. Il -était environ une heure et demie, et la famille -royale était à dîner. Les cris de la populace, -le bruit du tambour, se font entendre; ces infortunés -quittent la table avec précipitation, -et se réunissent dans la chambre qu'occupait -Marie-Antoinette. Un instant après, la tête de -madame de Lamballe est présentée à l'une des -croisées où dînait le fidèle Cléry, valet-de-chambre -du roi, et la dame Tison, que la municipalité -avait placée auprès de la reine; à -cette vue épouvantable, cette femme jette un -grand cri; les assassins, croyant avoir reconnu -la voix de la reine, font entendre des éclats de -rire affreux. Les officiers municipaux qui veillaient -au Temple font tous leurs efforts pour -éloigner cette horde d'assassins qui voulaient -qu'on les laissât entrer dans le Temple, avec -madame de Lamballe; ils voulaient seulement -présenter cette tête aux illustres prisonniers, -et leur apprendre, disaient-ils, par ce spectacle, -quel était le résultat de leurs conspirations. -<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[p. 188]</a></span> -Les officiers municipaux s'y étant opposés -formellement, ils se réduisirent à demander -qu'on les laissât entrer dans la cour, -et qu'on fît mettre le roi et la reine à la fenêtre. -Cette affreuse négociation en était là, lorsque -deux officiers municipaux se présentèrent -à la famille royale. Le roi leur demanda si sa -famille était en sûreté. «On fait courir le bruit, -répondirent-ils, que vous et votre famille, -n'êtes plus dans la tour du Temple. On demande -que vous paraissiez à la croisée; mais -nous ne le souffrirons pas; le peuple doit -montrer plus de confiance à ses magistrats.»</p> - -<p>Laissons continuer le récit de cette pénible -scène au fidèle Cléry. «Cependant, dit-il, les -cris et le tumulte redoublaient, et l'on entendait -distinctement, de l'intérieur du Temple, -les imprécations et les injures grossières -adressées à la reine. Un troisième officier -municipal parut, et introduisit dans la chambre -où était la famille royale, quatre soi-disant -députés du peuple, envoyés pour vérifier si -leurs majestés étaient dans la tour. L'un d'eux, -portant l'uniforme de commandant de bataillon -de la garde nationale, insista pour que les -prisonniers se montrassent aux fenêtres; les -<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[p. 189]</a></span> -officiers municipaux s'y opposèrent. Cet -homme dit alors à la reine, sur le ton le plus -brutal: <i>On veut vous cacher la tête de madame -de Lamballe, qu'on vous apportait pour -vous faire voir comment le peuple se venge de -ses tyrans. Je vous conseille de paraître, si -vous ne voulez pas que le peuple monte ici</i>. -A ces mots, la reine tomba évanouie; madame -Élisabeth aida Cléry à la placer sur un fauteuil; -ses enfans, fondant en larmes, cherchaient -à la rassurer par leurs caresses. Cet -homme ne s'éloignant pas, le roi lui dit avec -fermeté: <i>Nous nous attendons à tout, mais -vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à -la reine ce malheur affreux</i>. Il ne répondit -rien, et sortit avec ses camarades.» Les cris -de cette troupe féroce retentirent encore -long-temps autour de la prison royale.</p> - -<p>La princesse de Tarente fut moins malheureuse -que la princesse de Lamballe. Elle se sauva -à force d'héroïsme. Traduite devant les juges-bourreaux -du 2 septembre, après avoir attendu -son tour pendant quarante heures, -sans fermer l'œil, au milieu des cris des victimes -qu'on immolait et des angoisses de celles -qui allaient être massacrées, elle retrouva -<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[p. 190]</a></span> -toute son énergie, lorsqu'elle vit que les interrogatoires -qu'on lui faisait subir, ne tendaient -qu'à obtenir d'elle des déclarations qui -inculpassent la reine. Elle réfuta si victorieusement -les calomnies sur lesquelles on l'interrogeait, -que l'opinion de tout l'auditoire, -hautement prononcée, força les juges à la reconnaître -innocente.</p> - -<p>En vain des hommes généreux avaient fait -tous leurs efforts pour mettre un terme à cet -horrible carnage; en vain l'assemblée manifestait -son indignation; en vain le ministre -Roland s'éleva courageusement contre les fureurs -de la populace, et prit des mesures pour -les arrêter. Pétion, maire de Paris, ne montra -pas moins de courage: il s'était rendu de sa -personne sur les différens théâtres des assassinats, -et avait arraché de leurs siéges sanglans -les scélérats qui s'étaient constitués les juges -des malheureux prisonniers. Ces louables et -énergiques tentatives n'avaient abouti à rien. -A peine était-il sorti pour se rendre en d'autres -lieux, que les bourreaux rentraient, et -continuaient leurs exécutions. L'opinion publique -était tellement égarée, que partout on -rencontrait des gens qui, en s'apitoyant sur -<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[p. 191]</a></span> -les souffrances des malheureux immolés, ajoutaient: -«Si on les eût laissé vivre, ils nous -auraient égorgés dans quelques jours.» D'autres -disaient: «Si nous sommes vaincus et -massacrés par les Prussiens, ils auront du -moins succombé avant nous.»</p> - -<p>La journée du 3 septembre et la nuit du 3 -au 4 continuèrent d'être souillées par ces -massacres. A Bicêtre surtout, le carnage fut -plus long et plus terrible qu'ailleurs. Cette -prison renfermait quelques mille prisonniers -enfermés pour toute espèce de délits. On les -attaqua; ils voulurent se défendre, et le canon -fut employé pour les réduire. Un membre du -conseil-général de la commune osa même venir -demander des forces pour réduire les prisonniers -qui se défendaient. Pétion se rendit -aussi à Bicêtre; mais sa courageuse popularité -échoua contre la rage de la multitude altérée -de sang. Dans cette prison, le massacre se -prolongea jusqu'au mercredi 5 septembre.</p> - -<p>L'évaluation du nombre des victimes diffère -dans tous les rapports du temps; cette -évaluation varie de six à douze mille dans les -prisons de Paris. Tout fut atroce dans ces déplorables -journées. Les êtres monstrueux qui -<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[p. 192]</a></span> -s'étaient chargés des fonctions de bourreaux -s'étaient acharnés à cette horrible tâche, et -comme des tigres insatiables attachés à leur -proie, ils ne pouvaient plus s'arrêter. Ils -avaient même établi une sorte de régularité -dans leur travail; ils suspendaient les exécutions -pour transporter les cadavres et pour -prendre leurs repas; et des femmes, leurs -dignes compagnes, se rendaient aux prisons -pour porter le dîner à leurs maris, qui, disaient-elles, -<i>étaient occupés à l'Abbaye</i>.</p> - -<p>Au rapport d'un auteur contemporain, on -assassinait encore librement à la Force, le 6 -septembre. On voyait de tous côtés dans Paris -des cadavres amoncelés les uns sur les autres -comme des piles de bois dans un chantier; -on rencontrait dans toutes les rues des -charrettes chargées de corps morts presque -nus, qu'on ne cherchait point à dérober aux -yeux. Voici ce que dit à ce sujet M. de Chateaubriand: -«Deux traits que j'ai entendu -citer à un témoin oculaire méritent d'être -connus pour effrayer les hommes. Ce citoyen -passait dans les rues de Paris, dans les journées -des 2 et 3 septembre. Il vit une petite -fille pleurant auprès d'un chariot plein de -<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[p. 193]</a></span> -corps, où celui de son père, qui venait d'être -massacré, avait été jeté. Un monstre portant -l'uniforme national, qui escortait cette digne -pompe des factieux, passa aussitôt sa baïonnette -dans la poitrine de cette enfant, et, pour -me servir de l'expression énergique du narrateur, -<i>la plaça aussi tranquillement qu'on -aurait fait d'une botte de paille</i> sur la pile -des morts, à côté de son père. Le second trait, -peut-être encore plus horrible, développe le -caractère du peuple à qui l'on a prétendu -devoir donner un gouvernement républicain. -Le même citoyen rencontra d'autres tombereaux, -je crois vers la porte Saint-Martin; -une troupe de femmes étaient montées parmi -ces lambeaux de chair, et <i>à cheval sur les cadavres -des hommes</i> (je me sers encore des -mots du rapporteur), cherchaient, avec des -rires affreux, à assouvir la plus monstrueuse -des lubricités.»</p> - -<p>Nous trouvons dans un historien de la révolution -un autre fait qui atteste la plus froide -barbarie. Pendant qu'on égorgeait devant le -guichet de la Force, un membre de l'assemblée -législative vit un peintre de sa connaissance, -assis sur une borne, en face du théâtre -<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[p. 194]</a></span> -des massacres; il dessinait avec beaucoup d'attention. -«Que fais-tu là? lui dit-il avec l'accent -de l'effroi.—Ce que je fais, mon ami? -<i>je tâche de saisir les derniers effets de la mort -au milieu des contorsions que font ces scélérats</i>. -Le député se retira stupéfait, et le peintre -continua de dessiner.</p> - -<p>Mais, si les exécutions répandirent la stupeur, -l'audace qu'on mit à les avouer et à en -recommander l'imitation, ne surprit pas moins -que les exécutions mêmes. Ce n'était pas assez -pour le conseil de la commune et son odieux -comité d'avoir fait commettre de tels attentats -au sein de la capitale, il fallait intéresser -les autres villes de France à ces forfaits, et -établir entre la populace abusée des départemens -et les égorgeurs de Paris une solidarité -telle que ces bourreaux trouvassent partout -des défenseurs et des apologistes; enfin, il -fallait, s'il était possible, lier toutes les parties -de la France par une communauté de barbaries. -Ce fut l'objet d'une circulaire adressée -aux départemens, dans laquelle les membres -du comité de surveillance invitaient les citoyens -des provinces à traiter de même ceux -qu'ils appelaient des conspirateurs. Cette lettre -<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[p. 195]</a></span> -fut envoyée sous le contre-seing du ministre -de la justice. Nous allons citer quelques -fragmens de cette pièce étrange, que l'on peut -regarder comme un monument du délire de -cette époque déplorable.</p> - -<p>«La commune de Paris, y est-il dit, se -hâte d'informer ses frères des départemens -qu'une partie des conspirateurs féroces, détenus -dans les prisons, a été mise à mort par le -peuple; actes de justice qui lui ont paru indispensables -pour retenir par la terreur ces -légions de traîtres cachés dans ses murs, au -moment où ils allaient marcher à l'ennemi; -et sans doute la nation entière, après la longue -suite de trahisons qui l'ont conduite sur -le bord de l'abîme, s'empressera d'adopter ce -moyen si nécessaire de salut public; et tous -les Français s'écrieront comme les Parisiens: -Marchons à l'ennemi, mais ne laissons pas -derrière nous ces brigands, pour égorger nos -enfans et nos femmes. Frères et amis, nous nous -attendons qu'une partie d'entre vous va voler -à notre secours, et nous aider à repousser les -légions innombrables de satellites des despotes -conjurés contre la France. Nous allons -ensemble sauver la patrie, et nous vous devrons -<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[p. 196]</a></span> -la gloire de l'avoir retirée de l'abîme.»</p> - -<p>On invitait aussi les frères à mettre cette lettre -sous presse, et à la faire parvenir à toutes -les municipalités de leur arrondissement.</p> - -<p>Au milieu de ces horreurs de tout genre, -on a la consolation de pouvoir signaler plusieurs -traits du dévoûment le plus sublime. -Cazotte, vieillard octogénaire, auteur de plusieurs -ouvrages pleins d'esprit et d'originalité, -était sur le point de tomber sous les coups -des bourreaux. Sa fille se précipite au milieu -de ces hommes sanguinaires, embrasse son -père étroitement, et l'enveloppe dans ses bras, -déterminée à ne pas s'en séparer. Cette situation -intéressa les assistans; des larmes coulèrent -des yeux de ces hommes féroces; on cria -<i>grâce</i>, et Cazotte fut sauvé, mais pour périr, -peu de temps après, sur l'échafaud révolutionnaire.</p> - -<p>Le vénérable Sombreuil, gouverneur des -Invalides, avait été enfermé à l'Abbaye; il fut -amené à son tour devant le sanglant tribunal. -Au milieu de leurs arrêts et de leurs exécutions, -les juges-bourreaux buvaient et déposaient -sur une table leurs verres empreints -de sang. Sombreuil traîné devant eux, fut -<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[p. 197]</a></span> -condamné à être transféré à la Force, ce qui -équivalait à une sentence de mort. Mais sa -fille l'a aperçu du milieu de la prison; elle -s'élance au travers des piques et des sabres, -serre son père dans ses bras, s'attache à lui -avec tant de force, supplie les meurtriers avec -tant de larmes et un accent si déchirant, que -leur fureur, étonnée, reste suspendue. Alors, -comme pour mettre à une plus rude épreuve -encore cette sensibilité qui les touche: <i>Bois</i>, -disent-ils à cette fille généreuse, <i>bois du sang -des aristocrates</i>. Et ils lui présentent un vase -plein de sang. Elle boit sans hésiter, et son -père est sauvé. Cet héroïsme inouï de piété -filiale avait désarmé les assassins, et M. de -Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe. -Delille avait présens à sa pensée les deux traits -que nous venons de citer, lorsqu'il composa, -pour son poème de la <i>Pitié</i>, les quatre vers -suivans:</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="verse">On a vu les bourreaux, fatigués de carnage,</div> - <div class="verse">Aux cris de la pitié laisser fléchir leur rage,</div> - <div class="verse">Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux,</div> - <div class="verse">Et, tout couverts de sang, s'attendrir avec eux.</div> - </div> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[p. 198]</a></span></p> - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="GRANDES_INFORTUNES" id="GRANDES_INFORTUNES"></a> - <span class="x-smaller">GRANDES INFORTUNES</span><br /> - DE LOUIS XVI ET DE SA FAMILLE.</h2> -</div> - - -<p>La désastreuse journée du 10 août, qui venait -de renverser le trône, et de voir la -royauté foulée aux pieds, devait ouvrir la -porte à une foule d'autres calamités. Les audacieux -qui avaient détrôné leur roi, qui l'avaient -constitué prisonnier dans la tour du -Temple, s'arrogèrent bientôt le droit de le -juger comme un criminel. A peine lui accorda-t-on -le temps qui était nécessaire pour compulser -les immenses matériaux sur lesquels -sa défense devait être établie. Le vénérable et -fidèle Malesherbes, Tronchet et Desèze, s'illustrèrent -à jamais par leurs courageux efforts -pour faire triompher la cause de leur monarque, -accusé par ses sujets.</p> - -<p>Louis XVI parut devant la convention, avec -un front calme et tranquille. Desèze, qui était -chargé de porter la parole, parla avec force -<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[p. 199]</a></span> -de l'inviolabilité de la personne du roi; il déclara -que, si on refusait à Louis XVI les droits -de roi, il fallait lui laisser au moins ceux de -citoyen. Il ajouta avec une hardiesse qui ne -rencontra qu'un silence absolu qu'il cherchait -partout des juges et ne trouvait que -des accusateurs. Puis, il passa à la discussion -des faits, et s'acquitta de cette tâche avec -avantage, parce qu'on avait amassé une foule -de faits insignifians, à défaut de la preuve -précise des intelligences avec l'étranger. Il repoussa -ensuite victorieusement l'accusation -d'avoir versé le sang français au 10 août. Enfin, -il termina par ces mots: «Louis était monté -sur le trône à vingt ans; et, à vingt ans, il -donna sur le trône, l'exemple des mœurs; il -n'y porta aucune faiblesse coupable, ni aucune -passion corruptrice; il y fut économe, -juste, sévère, et il s'y montra toujours l'ami -constant du peuple. Le peuple désirait la destruction -d'un impôt désastreux qui pesait sur -lui, il le détruisit; le peuple demandait l'abolition -de la servitude, il commença par l'abolir -lui-même dans ses domaines; le peuple -sollicitait des réformes dans la législation criminelle, -pour l'adoucissement du sort des -<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[p. 200]</a></span> -accusés, il fit ces réformes; le peuple voulait -que des milliers de Français, que la rigueur -de nos usages avait privés jusqu'alors des -droits qui appartiennent aux citoyens, acquissent -ces droits, ou les recouvrassent, il les en -fit jouir par ses lois; le peuple voulut la liberté, -et il la lui donna! Il vint même au-devant -de lui par ses sacrifices, et cependant -c'est au nom de ce même peuple, qu'on demande -aujourd'hui..... Citoyens, je n'achève -pas..... Je m'arrête devant l'histoire; songez -qu'elle jugera votre jugement, et que le sien -sera celui des siècles!»</p> - -<p>Après cette plaidoirie, et Louis XVI ayant -été reconduit au Temple, un orage violent -s'éleva au sein de l'assemblée. Lanjuinais s'élança -à la tribune, et, au milieu des cris qu'excitait -sa présence, il demanda, non pas un -délai pour la discussion, mais l'annulation -même de la procédure. Il s'écria que le temps -des hommes féroces était passé; qu'il ne fallait -pas déshonorer l'assemblée, en lui faisant -juger Louis XVI; que personne n'en avait le -droit en France, et que l'assemblée, particulièrement, -n'avait aucun titre pour le faire. -Les girondins, et notamment l'éloquent Vergniaud, -<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[p. 201]</a></span> -leur principal orateur, proposèrent -avec force l'appel au peuple, qui fut repoussé -par Robespierre, Saint-Just, Barrère, et tout -le parti de la montagne. La discussion se prolongea -depuis le 27 décembre 1792, jusqu'au -7 janvier suivant. Le 14 janvier fut fixé pour -la position des questions et l'appel nominal. -L'assemblée se composait de sept cent quarante-neuf -membres; six cent quatre-vingt-trois -d'entre eux, déclarèrent Louis XVI, -coupable de conspiration contre la liberté de -la nation, et d'attentats contre la sûreté générale -de l'État. L'appel nominal pour la question -décisive, celle de l'application de la peine, -dura toute la nuit du 16, et toute la journée -du 17, au milieu d'une agitation menaçante, -qui se manifestait fréquemment dans les tribunes. -Sept cent vingt-un députés étaient présens -à cette séance; la majorité absolue était -de trois cent soixante-une voix, et il y eut -trois cent soixante-une voix pour la mort sans -condition. Les autres voix s'étaient partagées -entre le bannissement, les fers, et la mort avec -sursis.</p> - -<p>Alors Vergniaud, qui présidait en ce moment -l'assemblée, déclare, avec l'accent de la -<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[p. 202]</a></span> -douleur, que <i>la peine prononcée contre Louis -Capet est la mort</i>.</p> - -<p>Louis XVI attendait depuis quatre jours -ses défenseurs, et demandait en vain à les -voir. Le 20 janvier, à deux heures de l'après-midi, -il entend le bruit d'un cortège nombreux; -il s'avance, et aperçoit les envoyés du conseil -exécutif. Il s'arrête avec dignité sur la porte -de sa chambre, et ne paraît point ému. On lui -annonce qu'on vient lui communiquer les -décrets de la convention. Le premier de ces -décrets déclare Louis XVI coupable d'attentat -contre la sûreté générale de l'État; le -second le condamne à mort; le troisième rejette -tout appel au peuple; le quatrième enfin -ordonne l'exécution sous vingt-quatre heures. -Louis, promenant sur tous ceux qui l'entouraient -un regard tranquille, prit l'arrêt, -le mit dans sa poche, et lut à Garat, ministre -de la justice, une lettre dans laquelle il demandait -à la convention trois jours pour se préparer -à la mort, un confesseur pour l'assister -dans ses derniers momens, la faculté de voir -sa famille, et la permission pour elle de sortir -de France. Garat se chargea de remettre -sur-le-champ cette lettre à la convention, et -<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[p. 203]</a></span> -Louis XVI rentra avec beaucoup de calme, -demanda à dîner, et mangea comme à l'ordinaire. -Comme on avait retiré les couteaux, et -qu'on refusait de lui en donner: «Me croit-on -assez lâche, dit-il avec dignité, pour attenter -à ma vie? Je suis innocent, et je saurai mourir -sans crainte.» Il acheva son repas sans couteau, -rentra dans son appartement, et attendit -avec sang-froid la réponse à sa lettre. La convention -refusa le sursis, mais on accorda toutes -les autres demandes. Garat envoya chercher -M. Edgeworth de Firmont, le prêtre que -Louis XVI avait choisi. En apprenant le rejet -de la demande du sursis, le malheureux -prince montra une magnanimité si tranquille, -que le ministre, qui lui apportait cette triste -nouvelle, en fut et surpris et touché.</p> - -<p>Quand l'abbé Edgeworth eut été introduit -auprès du roi, il voulut se jeter à ses pieds, -mais le prince l'en empêcha, et versa avec lui -des larmes d'attendrissement. Il lui demanda -ensuite, avec une vive curiosité, des nouvelles -du clergé de France, de plusieurs évêques, -et surtout de l'archevêque de Paris, et le pria -d'assurer ce dernier prélat qu'il mourait fidèlement -attaché à sa communion.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[p. 204]</a></span></p> - - -<p>Il était huit heures du soir. Le roi se leva, pria -M. Edgeworth d'attendre, et sortit avec émotion, -en disant qu'il allait voir sa famille. Les -municipaux, ne voulant pas perdre de vue la -personne du roi, même pendant qu'il serait -avec sa famille, avaient décidé qu'il la verrait -dans la salle à manger, qui était fermée par -une porte vitrée, et dans laquelle on pouvait -apercevoir tous ses mouvemens, sans entendre -ses paroles. Le roi s'y rendit, et fit placer -de l'eau sur une table, pour secourir les princesses, -si elles venaient à perdre connaissance. -Il attendit avec anxiété le moment de -cette douloureuse et dernière entrevue. A -huit heures et demie, la porte s'ouvrit; la -reine, tenant le dauphin par la main, madame -Élisabeth, Madame Royale, se précipitèrent -dans les bras de Louis XVI, en versant -des torrens de larmes. La porte fut fermée, -et ce ne fut, pendant le premier moment, -qu'une scène déchirante de confusion et de -désespoir. Enfin la conversation devint plus -calme, et les princesses, tenant toujours le -roi embrassé, lui parlèrent quelque temps à -voix basse. Après un entretien assez long, interrompu -fréquemment par des momens de -<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[p. 205]</a></span> -silence et d'abattement, Louis XVI se leva -pour s'arracher à cette situation pénible, et -promit de les revoir le lendemain matin à huit -heures. «Nous le promettez-vous? lui demandèrent -avec instance les princesses.—Oui, -oui, répondit le roi, le cœur brisé de douleur.» -Ces femmes infortunées ne pouvaient se -séparer de celui qu'elles allaient perdre à jamais. -Madame Royale tenait son père embrassé -par le milieu du corps. Au moment de -sortir, elle tomba évanouie; on l'emporta aussitôt, -et le roi, accablé de cette scène cruelle, -retourna auprès de M. Edgeworth, et ce ne fut -qu'après quelques instans qu'il recouvra tout -son calme. Le roi se coucha vers minuit, en -recommandant à Cléry, son fidèle valet de -chambre, de le réveiller à cinq heures. Nous -allons emprunter à M. Thiers le funèbre récit -qui forme le dénoûment de ce drame -épouvantable qui n'était pourtant, en quelque -sorte, que le prologue d'un massacre -universel.</p> - -<p>«Le lendemain, 21 janvier, cinq heures -avaient sonné au Temple. Le roi s'éveille, appelle -Cléry, lui demande l'heure, et s'habille -<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[p. 206]</a></span> -avec beaucoup de calme. Il s'applaudit d'avoir -retrouvé ses forces dans le sommeil. Cléry -allume du feu, transporte une commode dont -il fait un autel. M. Edgeworth se revêt des -ornemens pontificaux, et commence à célébrer -la messe; Cléry la sert, et le roi l'entend -à genoux, avec le plus grand recueillement. -Il reçoit ensuite la communion des mains de -M. Edgeworth, et, après la messe, se relève -plein de forces, et attendant avec calme le -moment d'aller à l'échafaud. Il demande des -ciseaux pour couper ses cheveux lui-même, -et se soustraire à cette humiliante opération -faite de la main des bourreaux, mais la Commune -les lui refuse par défiance.</p> - -<p>«Dans ce moment, le tambour battait -dans la capitale. Tous ceux qui faisaient partie -des sections armées se rendaient à leurs -compagnies avec une complète soumission; -ceux qu'aucune obligation n'appelait à figurer -dans cette terrible journée se cachaient chez -eux. Les portes, les fenêtres étaient fermées, -et chacun attendait chez soi la fin de ce triste -événement. On disait que quatre ou cinq cents -hommes dévoués devaient fondre sur la -<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[p. 207]</a></span> -voiture, et enlever le roi. La convention, -la Commune, le conseil exécutif, les jacobins -étaient en séance.</p> - -<p>«A huit heures du matin, Louis XVI, en -entendant le bruit, se lève et se dispose à -partir. Il n'avait pas voulu revoir sa famille, -pour ne pas renouveler la triste scène de la -veille. Il charge Cléry de faire pour lui ses -adieux à sa femme, à sa sœur et à ses enfans; -il lui donne un cachet, des cheveux et divers -bijoux, avec commission de les leur remettre. -Il lui serre ensuite la main, en le remerciant -de ses services. Après cela, il s'adresse à l'un -des municipaux, en le priant de transmettre -son testament à la Commune. Ce municipal -était un ancien prêtre, nommé Jacques Roux, -qui lui répond brutalement qu'il est chargé -de le conduire au supplice, et non de faire ses -commissions. Un autre s'en charge, et Louis, -se retournant vers le cortége, donne avec -assurance le signal du départ.</p> - -<p>«Des officiers de gendarmerie étaient placés -sur le devant de la voiture; le roi et M. Edgeworth -étaient assis dans le fond. Pendant -la route, qui fut assez longue, le roi lisait, -dans le bréviaire de M. Edgeworth, les prières -<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[p. 208]</a></span> -des agonisans, et les deux gendarmes étaient -confondus de sa piété et de sa résignation -tranquille. Ils avaient, dit-on, la commission -de le frapper si la voiture était attaquée. Cependant -aucune démonstration hostile n'eut -lieu depuis le Temple jusqu'à la place de la -Révolution. Une multitude armée bordait la -haie; la voiture s'avançait lentement et au -milieu d'un silence universel. Sur la place de -la Révolution, un grand espace avait été laissé -vide autour de l'échafaud. Des canons environnaient -cet espace; les fédérés les plus exaltés -étaient placés autour de l'échafaud, et la -vile populace, toujours prête à outrager le -génie, la vertu, le malheur, quand on lui -en donne le signal, se pressait derrière les -rangs des fédérés, et donnait seule quelques -signes extérieurs de satisfaction, tandis que -partout on ensevelissait au fond de son cœur -les sentimens qu'on éprouvait. A dix heures -dix minutes, la voiture s'arrête. Louis XVI, -se levant avec force, descend sur la place. -Trois bourreaux se présentent; il les repousse, -et se déshabille lui-même. Mais, voyant qu'ils -voulaient lui lier les mains, il éprouve un -mouvement d'indignation, et semble prêt à -<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[p. 209]</a></span> -se défendre. M. Edgeworth, dont toutes les -paroles furent alors sublimes, lui adresse un -dernier regard, et lui dit: «Souffrez cet outrage -comme une dernière ressemblance avec -le Dieu qui va être votre récompense.» A ces -mots, la victime, résignée et soumise, se laisse -lier et conduire à l'échafaud. Tout-à-coup, -Louis fait un pas, se sépare des bourreaux, -et s'avance pour parler au peuple. «Français, -dit-il d'une voix forte, je meurs innocent des -crimes qu'on m'impute; je pardonne aux auteurs -de ma mort, et je demande que mon -sang ne retombe pas sur la France.» Il allait -continuer, mais aussitôt l'ordre de battre est -donné aux tambours; leur roulement couvre -la voix du prince, les bourreaux s'en emparent, -et M. Edgeworth lui dit ces paroles: «<i>Fils de -saint Louis, montez au ciel!</i>» A peine le sang -avait-il coulé, que des furieux y trempent -leurs piques et leurs mouchoirs, se répandent -dans Paris, en criant: <i>vive la République! -vive la Nation!</i> et vont, jusqu'aux portes du -Temple, montrer la brutale et fausse joie que -la multitude manifeste à la naissance, à l'avènement -et à la chute de tous les princes.»</p> - -<p>Pendant toute cette journée si funestement -<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[p. 210]</a></span> -mémorable, Paris ressembla à une vaste solitude; -les rues étaient désertes, et l'on ne -rencontrait que des piquets ou des patrouilles -armées. Un ordre sévère avait prescrit de tenir -les croisées fermées; on devait faire feu -sur ceux qui auraient osé se trouver en contravention. -Un temps nébuleux, un brouillard -froid, ajoutaient à la tristesse, à l'inquiétude -générale.</p> - -<p>Aussitôt après le procès de Louis XVI, des -pétitionnaires salariés avaient demandé à la -convention que la reine fût mise en jugement. -Deux fois, Robespierre avait dit à la tribune, -qu'il fallait que cette princesse fût envoyée -au tribunal révolutionnaire; et le 1<sup>er</sup> août -1793, Barrère fit décréter cette proposition, -à la suite d'un long rapport où le ridicule le -dispute à l'atrocité. «Est-ce l'oubli des crimes -de l'<i>Autrichienne</i>, dit-il, est-ce notre indifférence -pour la famille <i>Capet</i>, qui a abusé nos -ennemis? Eh bien! il est temps d'extirper -tous les rejetons de la royauté.»</p> - -<p>Le 5 novembre suivant, le même homme annonça -aux <i>royalistes</i> qui, selon lui, <i>demandaient -du sang</i>, le supplice prochain de la reine. -Déjà, cette princesse avait été impitoyablement -<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[p. 211]</a></span> -séparée de sa famille, pour être transférée à la -Conciergerie, où elle fut plongée dans un cachot -humide et mal-sain; rien ne fut oublié pour remplir -d'amertume les derniers jours de la reine. -Le 3 octobre, Billaud-Varennes fit ordonner -au tribunal révolutionnaire de s'occuper <i>sans -délai, et sans interruption du procès de la veuve -Capet</i>; et le 11 du même mois, le comité de salut -public, envoya les pièces à l'accusateur public, -en lui recommandant de <i>seconder son zèle</i>. -Le lendemain, Marie-Antoinette fut interrogée -secrètement dans une salle obscure, où plusieurs -témoins l'entendirent sans qu'elle pût les -apercevoir: «C'est vous, lui dit le président -Hermann, qui avez appris à Louis Capet l'art -de la dissimulation avec laquelle il a trompé -le peuple?—Oui, répondit la reine, le peuple -a été trompé; mais ce n'est ni par mon mari, -ni par moi.—Vous n'avez jamais cessé, dit encore -le président, de vouloir détruire la liberté. -Vous vouliez remonter au trône sur les -cadavres des patriotes?—Nous n'avons jamais -désiré que le bonheur de la France, répondit -la reine; nous n'avions pas besoin de remonter -sur le trône, nous y étions.....»</p> - -<p>Le 14 octobre, elle parut devant le tribunal -<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[p. 212]</a></span> -révolutionnaire. Parmi les jurés qui devaient -prononcer sur son sort, se trouvaient un -perruquier, un peintre, un tailleur, un menuisier -et un recors. L'acte d'accusation fut -digne d'un pareil tribunal. «A l'instar des -Brunehaut et des Frédegonde, disait Fouquier-Tinville, -Marie-Antoinette a été le fléau et -la sangsue des Français.» Cet acte d'accusation -était un assemblage honteux d'iniquités -et de mensonges; il se terminait par la monstrueuse -accusation dont Hébert et ses ignobles -collègues étaient allés demander le témoignage -aux propres enfans de l'illustre accusée. Cet -Hébert, rédacteur de la dégoûtante feuille -intitulée le <i>Père Duchêne</i>, et auparavant -vendeur de contremarques à la porte des -spectacles, rapporta, dans les termes les plus -grossiers, les horribles questions qu'il avait -faites à ces enfans. Il dit que Charles Capet -(le dauphin) avait raconté à Simon, son précepteur, -le voyage à Varennes et désigné Lafayette -et Bailly comme en étant les coopérateurs. -Puis, il ajouta que cet enfant avait des -vices funestes et bien prématurés pour son -âge; que Simon l'ayant surpris et l'ayant interrogé, -avait appris qu'il tenait de sa mère -<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[p. 213]</a></span> -les vices auxquels il se livrait. Hébert ajouta -que Marie-Antoinette voulait sans doute, en -affaiblissant de bonne heure la constitution -physique de son fils, s'assurer le moyen de -le dominer, s'il remontait sur le trône. La -reine contenant d'abord son indignation, -s'abstint de répondre; mais, pressée par un -des jurés sur les mêmes faits, elle se retourna -vers le public avec dignité, et prononça ces -paroles remarquables: «Je croyais que la -nature me dispenserait de répondre à une telle -imputation; mais j'en appelle au cœur de -toutes les mères ici présentes.» Cette réponse -si noble, si simple, remua tous les assistans.</p> - -<p>Cependant Marie-Antoinette reçut de courageux -hommages de la part de plusieurs témoins -qu'on avait tirés de leurs prisons pour -les faire comparaître. Quand le vénérable -Bailly fut amené, Bailly qui autrefois avait -si souvent prédit à la cour les maux qu'entraîneraient -ses imprudences, il parut douloureusement -affecté, et comme on lui demandait -s'il connaissait la femme Capet:—Oui, -dit-il, en s'inclinant avec respect; oui, -<i>j'ai connu madame</i>.—Il déclara ne rien savoir, -<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[p. 214]</a></span> -et soutint que les déclarations arrachées au -jeune prince, relativement au voyage à Varennes, -étaient fausses. En récompense de sa -déposition, il reçut des reproches outrageans, -augure certain du sort qui lui était réservé.</p> - -<p>Dans toute la suite des débats, le ridicule -ne cessa d'être joint à la barbarie. On entendit -reprocher à la reine de France, le nombre -de souliers qu'elle avait usés; on l'accusa -d'avoir accaparé pour quinze cent mille francs -de sucre et de café, d'avoir dépensé des fonds -<i>conséquens</i> pour un rocher, d'avoir tenu un -conciliabule le jour où <i>le peuple fit l'honneur -à son mari de le décorer du bonnet rouge</i>, -d'avoir <i>porté des pistolets dans ses poches</i>, etc.</p> - -<p>Dans son résumé, le président parla de -<i>bouteilles vides</i> trouvées sous le lit de Marie-Antoinette, -après le massacre du 10 août; il -déclara que le peuple avait été trop long-temps -victime des <i>machinations infernales de cette -moderne Médicis</i>; et il parla de <i>justice impartiale</i>, -de <i>conscience</i>, même d'<i>humanité</i>.</p> - -<p>Pendant trois jours et trois nuits que durèrent -les débats, l'auguste victime n'eut pas -un seul instant de repos. Elle fut constamment -<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[p. 215]</a></span> -sublime par sa constance, et par toutes ses -réponses simples, précises, pleines de calme -et de noblesse.</p> - -<p>La terreur était tellement à son comble, -que personne n'avait osé se présenter pour -défendre la reine. Le tribunal nomma d'office -Tronson-du-Coudray et Chauveau Lagarde, -qui remplirent cette tâche périlleuse avec tout -le courage et le dévoûment que permettaient -les circonstances, et persuadés, comme ils l'étaient, -de l'inutilité de leur ministère.</p> - -<p>Marie-Antoinette fut condamnée à l'unanimité; -elle entendit son arrêt de mort sans -effroi, le 16 octobre 1793, à quatre heures du -matin. Rentrée dans sa prison, elle écrivit à -madame Élisabeth, une lettre touchante, qui -ne devait pas parvenir à son adresse. Un prêtre -constitutionnel s'étant présenté pour lui -offrir les derniers secours de la religion, elle -refusa de l'entendre; et lorsque les bourreaux -entrèrent, cet homme lui ayant dit: «Voilà -le moment de demander pardon à Dieu.....» -«De mes fautes, reprit-elle; mais de mes crimes, -je n'en ai pas commis.» A onze heures, -elle sortit de la Conciergerie, vêtue de blanc, -témoigna quelque étonnement de ce qu'on ne -<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[p. 216]</a></span> -la conduisait pas au supplice comme Louis XVI, -dans une voiture fermée, et monta dans un -tombereau, avec l'exécuteur et le prêtre. Elle -avait elle-même coupé ses cheveux; ses mains -étaient liées derrière le dos. Son dernier vœu, -ainsi qu'elle venait de l'écrire à madame Élisabeth, -était de mourir avec autant de fermeté -que son époux.</p> - -<p>La garde nationale formait une double haie -sur son passage; l'armée révolutionnaire suivait, -et un histrion précédait le cortége, exhortant -le peuple à applaudir à la <i>justice nationale</i>. -Cette exhortation ne fut que trop -entendue; le cortége prit le chemin le plus -long, passa dans les rues les plus populeuses, -et fut plus de deux heures avant d'arriver au -lieu du supplice, sur la place fatale où, dix -mois auparavant, avait succombé Louis XVI. -Partout sur son passage, on entendit des cris -féroces et des injures dégoûtantes. Les marches -du grand escalier de Saint-Roch étaient -couvertes de spectateurs; ils applaudirent avec -fureur, lorsque la fatale charrette passa devant -eux, et voulant considérer à loisir les traits -de la victime, ils la firent arrêter. Elle promenait -avec indifférence ses regards sur ce -<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[p. 217]</a></span> -peuple qui, tant de fois, avait applaudi à sa -beauté et à sa grâce. Arrivée au pied de l'échafaud, -elle aperçut les Tuileries, et parut -émue; alors elle se hâta de monter la fatale -échelle, et se livra avec courage aux bourreaux. -L'infâme exécuteur montra la tête au -peuple, comme il faisait toujours, après l'immolation -d'une victime illustre.</p> - -<p>Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, -survécut sept mois à son infortunée belle-sœur. -On l'envoya à la mort le 10 mai 1794. -Ce meurtre ne saurait pas trouver un seul -motif d'excuse, même en politique. Madame -Élisabeth était un ange de bonté; elle n'était -connue que par ses bienfaits et ses vertus; et -sa condamnation ne put pas même être établie -sur les prétextes vulgaires dont on se -servait alors. Cette princesse fut jugée et conduite -au supplice le même jour, dans une -charrette, avec une foule d'autres condamnés -qui furent exécutés avant elle. On eût dit que -les bourreaux voulaient rendre plus cruels, -les derniers momens de la plus innocente victime, -en la faisant mourir ainsi la dernière de -sa famille et de ses compagnons d'infortune.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[p. 218]</a></span></p> - - -<p>Il restait encore entre les mains des tyrans -de la France, une personne de la famille -royale, qui, trop jeune pour être traitée en -criminel et conduite à l'échafaud, devait subir -la mort en détail, pour le repos des consciences -des bourreaux, ou plutôt (car la conscience -des hommes pervers saurait-elle jamais -être tranquille?) pour assurer la consommation -de leurs projets; c'était le jeune dauphin, -fils de Louis XVI. Cet enfant était resté dans -la tour du Temple. On avait placé d'abord auprès -de lui, à titre de précepteur, un cordonnier, -nommé Simon. Cet homme, aidé de sa -femme, forçait son élève à chanter la <i>Carmagnole</i> -et d'autres chansons du même genre.</p> - -<p>Après la retraite de Simon, qui fut rappelé -au conseil de la Commune, en janvier 1794, -deux autres hommes de cette Commune, veillaient -jour et nuit autour du cachot du jeune -prince. Dès qu'il faisait nuit, on lui ordonnait -de se coucher, parce qu'on ne voulait pas lui -donner de lumière. Quelque temps après, -lorsqu'il était plongé dans son premier sommeil, -un de ces Cerbères lui criait d'une voix -effroyable: <i>Capet, où es-tu, dors-tu</i>?—Me -<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[p. 219]</a></span> -voilà, disait l'enfant à moitié endormi, et tout -tremblant.—Viens ici que je te voie.—Et -le petit malheureux d'accourir tout suant et -tout nu: «Me voilà, que voulez-vous?—Te -voir; va, retourne te coucher, <i>housse</i>, <i>décanille</i>!» -Deux ou trois heures après, l'autre -brigand recommençait le même manége, et -le pauvre enfant était forcé d'obéir.</p> - -<p>Ce royal enfant était dans un lit que l'on -ne remuait jamais, et qu'il n'avait pas la force -de faire. Son linge et sa personne étaient couverts -de puces et de punaises. On ne le changea -ni de chemise, ni de bas, pendant plus d'un -an. Ses ordures restaient dans la chambre; sa -fenêtre, fermée en dedans avec des verroux, -n'était jamais ouverte, et l'on ne pouvait tenir -dans sa chambre à cause de l'odeur infecte.</p> - -<p>Ce jeune prince mourut en juin 1795; son -corps était couvert d'ulcères. On crut d'abord -qu'il avait été empoisonné; mais il paraît certain -que le régime de vie qu'on lui faisait -subir, fut la principale cause de sa mort. «Ce -malheureux enfant, dit un écrivain, avait une -figure céleste; mais il avait le dos courbé dans -les derniers momens de sa vie, et il avait perdu -<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[p. 220]</a></span> -presque toutes ses facultés morales; le seul -sentiment qui lui restât était la reconnaissance, -non pas pour le bien qu'on lui faisait, -mais pour le mal qu'on ne lui faisait pas. Sans -prononcer une seule parole, il se précipitait -au-devant de ses gardiens, leur serrait les -mains, et baisait le pan de leur habit.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[p. 221]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="PROCES" id="PROCES"></a><span class="x-smaller">PROCÈS</span><br /> - DU GÉNÉRAL CUSTINES<br /><span class="x-smaller">ET DE SON FILS.</span></h2> -</div> - - -<p>La révolution, devenue la proie des démagogues -les plus forcenés qui terrifiaient la -France en son nom, envoyait à l'échafaud les -plus illustres victimes. Les généraux eux-mêmes, -à la tête de leurs armées victorieuses, -n'étaient point à l'abri des coups de cette faction -sanguinaire. Des hommes, étrangers à l'art -de la guerre s'arrogeaient le droit de contrôler -leurs opérations militaires, trouvaient dans -tous leurs actes des preuves de trahison, produisaient -de faux témoins pour les attester, -et condamnaient à la mort les serviteurs les -plus dévoués de la patrie. L'infortuné Custine -fut du nombre de ceux qui éprouvèrent -ainsi l'ingratitude du gouvernement populaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[p. 222]</a></span></p> - - -<p>Adam-Philippe Custines était né à Metz -d'une famille noble. Il avait embrassé le parti -des armes, et avait obtenu des grades importans, -lorsque les suffrages de la noblesse l'appelèrent -aux fonctions de député à l'assemblée -constituante, où il se distingua par une -noble loyauté. Quelques années après, il fut -nommé général d'armée, succéda à Dumouriez, -qui venait d'abandonner l'armée du Nord, -en passant du côté de l'ennemi, et signala son -élévation à ce poste par plusieurs actions -d'éclat.</p> - -<p>D'abord, les deux partis qui divisaient la -convention nationale comptaient également -sur lui; mais, lorsque sa prédilection pour les -amis des idées vraiment libérales fut bien -connue, l'horrible faction de Robespierre -jura sa perte. Elle ne négligea rien pour contrarier -toutes ses opérations, pour aigrir contre -lui ses soldats, aussi bien que le peuple; -et chaque jour, la feuille sanguinaire de Marat -le désignait d'avance comme un traître.</p> - -<p>Le 29 juillet 1793, jour auquel un décret de la -convention déclara traître à la patrie les députés -girondins fugitifs, il fut lui-même décrété -d'accusation. La reddition de la ville de Mayence -<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[p. 223]</a></span> -aux Prussiens, fut le prétexte de cette mesure. -Custines se trouvait alors à Paris; il s'y était -rendu d'après les ordres du conseil exécutif. -Quand il eut appris le décret qui le mettait en -état d'accusation, loin de chercher à se soustraire -par la fuite au danger qui le menaçait, il -affecta de se montrer plus qu'à l'ordinaire, et -mit plus d'activité dans ses poursuites contre -le ministre de la guerre, qu'il accusait devant -le gouvernement d'avoir paralysé toutes ses -opérations, en lui refusant les secours qu'il -lui avait demandés, et en répandant parmi ses -soldats l'esprit d'indiscipline et de méfiance.</p> - -<p>Cet excès de franchise ne servit qu'à hâter -sa perte. On l'accusa de chercher à exciter un -soulèvement général dans la capitale. On ordonna -son arrestation, et il fut conduit à -l'Abbaye, d'où on le transféra, le 31 juillet, à -la Conciergerie. Quinze jours après, il fut traduit -devant le tribunal révolutionnaire.</p> - -<p>L'acte d'accusation avait été dressé par le -trop fameux Fouquier-Tinville. On y voyait -figurer les imputations les plus calomnieuses -et les plus stupides; on l'accusait d'avoir imité -la trahison de Dumouriez; on lui faisait un -crime d'avoir improuvé la mort du roi; et, -<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[p. 224]</a></span> -parce qu'il avait fait fusiller quelques soldats -qui, lors de la prise de Spire, avaient pillé -les boutiques des horlogers, les principales -églises, et les maisons religieuses, on l'accusait -d'avoir fait fusiller les officiers et les soldats -de son armée, pour les fautes les plus légères.</p> - -<p>L'accusateur public fit représenter à Custines -un billet qui portait sa signature, et qui -était daté du 9 avril. «Je ne l'ai point écrit, dit -Custines après l'avoir examiné, je ne l'ai point -dicté, je ne l'ai point signé; enfin je déclare -que je ne le connais pas.»</p> - -<p>Les vérificateurs-experts d'écriture déclarèrent -effectivement que la signature <i>Custines</i>, -apposée à ce billet, était imitée d'après une -signature de l'accusé, et qu'elle portait tous -les signes de contrefaçon.</p> - -<p>L'accusé répondit avec une fermeté mêlée -d'indignation à tous les griefs que des témoins -à charge, inspirés par la haine ou l'ambition, -voulaient faire peser sur lui. Plusieurs témoins -à décharge eurent le courage de faire -l'apologie de Custines, entre autres le général -Miranda.</p> - -<p>L'audition des témoins étant terminée, l'accusateur -<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[p. 225]</a></span> -public, après avoir fait un rapport -succinct des combats de la liberté française -contre tous les despotes de l'Europe, fit un parallèle -perfide de Custines avec Dumouriez, et -récapitula les faits qui avaient été articulés -contre l'accusé. Après ce résumé de l'accusateur -public, Tronson-Ducoudrai, défenseur de -Custines, prévint le tribunal que la défense -de son client étant divisée en deux parties, le -général allait plaider lui-même la partie relative -aux opérations militaires, et qu'ensuite -l'avocat plaiderait les autres faits.</p> - -<p>Custines passa en revue tous les reproches -que lui avait faits l'accusateur public; il répéta -ce qu'il avait déjà dit sur la plus grande -partie de ces délits. Sa défense fut celle d'un -brave militaire, à qui il ne manquait que des -juges capables de l'apprécier. Tronson-Ducoudrai -dont la mémoire sera toujours chère au -barreau, prit ensuite la parole et défendit -Custines, avec un zèle et un talent dignes des -plus grands éloges. Mais que pouvaient le -langage de la vérité et les ressources de l'éloquence -contre des tigres altérés de sang?</p> - -<p>Le 27 août, à neuf heures du soir, le tribunal, -d'après la déclaration du jury, prononça -<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[p. 226]</a></span> -contre Custines la peine de mort. Quand on -fit rentrer l'accusé, le président poussa l'hypocrisie -jusqu'à recommander au peuple qui -remplissait la salle de ne donner aucune marque -d'approbation ou d'improbation, en disant -que l'accusé n'appartenait plus à la république, -mais à la loi qui allait le frapper, -et qu'il fallait le plaindre d'avoir encouru, par -sa conduite, un pareil sort.</p> - -<p>Custines, marchant d'un pas assuré, sous -une nombreuse escorte de gendarmerie, reparut -dans la salle d'audience. Le calme profond -qui y régnait et la clarté des bougies -qu'on avait allumées pendant son absence, -parurent lui causer une vive impression. Le -président lui fit part de la déclaration des -jurés, en lui annonçant que la première -question avait eu une majorité de dix voix -sur onze, la seconde de neuf et la troisième -de huit. Il lui fit donner ensuite lecture du -jugement, en le prévenant qu'il pouvait, soit -par lui-même, soit par l'organe de ses défenseurs, -faire des observations sur l'application -de la loi.</p> - -<p>Custines, regardant de nouveau autour de -lui, et n'apercevant ni Tronson-Ducoudrai, -<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[p. 227]</a></span> -ni son conseil, à qui leur profonde émotion -n'avait pas permis d'être témoins de ce déchirant -spectacle, dit à ses juges ou plus tôt -à ses bourreaux: <i>Je n'ai plus de défenseurs, -ils se sont évanouis; ma conscience ne me reproche -rien; je meurs calme et innocent</i>.</p> - -<p>Après la clôture de l'audience, il entra -dans le greffe, se mit à genoux et resta dans -cette attitude religieuse pendant deux heures. -Il pria son confesseur de passer la nuit avec -lui. Il écrivit à son fils une lettre dans laquelle, -après lui avoir fait les adieux touchans d'un -père prêt à mourir, il l'exhortait à faire, dans -les beaux jours de la république, tout ce qui -dépendrait de lui pour obtenir la réhabilitation -de sa mémoire.</p> - -<p>Le lendemain, vers dix heures et un quart, -il sortit de la Conciergerie pour aller au supplice. -Arrivé au lieu de l'exécution, il se mit -à genoux sur le premier degré de l'échelle, -puis se relevant et reprenant toute sa force, -il monta sur l'échafaud avec courage, et reçut -la mort avec la plus grande résignation, le -le 27 août 1793, à l'âge de cinquante-trois ans.</p> - -<p>Ce n'était pas assez pour les scélérats, usurpateurs -du pouvoir, d'avoir immolé le père; -<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[p. 228]</a></span> -il leur fallait encore le sang du fils; sa mort -fut dont jurée. On redoutait que ce jeune -homme, doué d'une âme énergique, ne cherchât -l'occasion de venger l'assassinat de son -père. Il fut arrêté et conduit devant le tribunal -révolutionnaire. Un seul témoin, nommé -Vincent, parut pour l'accuser; sa déposition -portait en substance: «Que Custines fils fuyait -les patriotes, qu'il s'était lié avec les contre-révolutionnaires, -et qu'il avait été complice -des projets liberticides de son père.»</p> - -<p>Dumas, président du tribunal, ayant demandé -au témoin quelles preuves il pouvait -donner à l'appui de sa déposition, il répondit -qu'il avait <i>ouï dire</i> ce qu'il venait d'alléguer, -et qu'au surplus, la chose était connue -de tout le monde. Dumas interrogea ensuite -Custines, sur une lettre qu'il avait confiée à un -courrier du général et qu'on avait interceptée, -dans laquelle il lui témoignait la part -qu'il prenait à ses peines, et l'instruisait de la -manière dont le nouveau comité de salut public -venait d'être composé.</p> - -<p>«Quelles étaient, lui dit-il, les peines de -votre père, auxquelles vous vous montriez si -sensible?—Custines répondit qu'il s'agissait -<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[p. 229]</a></span> -alors de la prise de Condé, qui avait eu lieu -presqu'au moment où son père avait été appelé -au commandement de l'armée du Nord, -et que la ville de Valenciennes étant menacée -du même sort, il craignait que ses ennemis -ne lui en fissent un crime, quoique depuis son -arrivée à l'armée, il lui eût été impossible d'avoir -la moindre communication avec ces deux -places.»</p> - -<p>Interrogé pourquoi il avait instruit son père -du renouvellement du comité de salut public, -il répondit que rien n'était plus intéressant -pour un général, que de savoir à quels hommes -il avait affaire, et quel parti il pouvait tirer -de leurs lumières.</p> - -<p>Le président lui demanda aussi s'il avait eu -des liaisons avec les députés frappés par le -glaive de la loi. Il répondit qu'il ne les avait -jamais vus que dans les différens comités dont -ils étaient membres, et où il était obligé d'aller -pour les affaires de son père; qu'au demeurant, -il estimait leurs talens et ignorait -leurs intentions.</p> - -<p>Custines répondait avec tant de candeur, -que l'auditoire en était ému, et qu'on se disait -tout haut: <i>Mais il n'y a rien de criminel -<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[p. 230]</a></span> -là dedans; ce jeune homme sera sûrement acquitté</i>.</p> - -<p>Le président continua ses questions, lui -demanda pourquoi il avait été envoyé auprès -du duc de Brunswick, au commencement de -la guerre; il répondit qu'on l'avait chargé -d'engager ce prince, célèbre par ses talens -militaires, à accepter le commandement des -armées françaises; qu'il avait tout fait pour -réussir, et que s'il avait pu y parvenir, il aurait -cru rendre un grand service à sa patrie, -en préparant ses triomphes sur les provinces -coalisées; qu'au surplus, si, en lui donnant -cette mission, on avait eu des vues ultérieures, -il l'avait ignoré, et qu'il n'était pas naturel de -croire qu'on les eût confiées à un jeune homme -de vingt-trois ans.</p> - -<p>Ici, Custines eut occasion de déployer son -courage et sa fermeté. Le président ayant cru -devoir lire aux jurés la correspondance de l'accusé, -pendant qu'il était à Brunswick, ce jeune -homme s'aperçut qu'il la tronquait pour en -abuser: <i>Citoyens jurés</i>, s'écria-t-il avec force, -<i>je demande que le président lise mes lettres en -entier; il les dénature pour me perdre. Je vous -demande justice de cette mauvaise foi</i>!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[p. 231]</a></span></p> - - -<p>Le président, confondu par cette apostrophe -vigoureuse, dit que les jurés auraient -bientôt sous les yeux toute la correspondance, -et qu'ils jugeraient, d'après les pièces.</p> - -<p>La dernière interpellation faite à l'accusé, -portait sur sa prétendue complicité avec son -père. «Avez-vous eu connaissance, lui dit -Dumas, de ses complots?—Je n'ai jamais -connu dans mon père, répondit-il avec dignité, -d'autre dessein que celui de bien servir -la république. Je n'ai été que très-peu de temps -auprès de lui à l'armée; je m'étais borné à remplir -ses commissions auprès des comités, et -on peut juger par les lettres qu'on a interceptées, -qu'il ne me consultait en rien sur ses -projets, ni sur ses expéditions militaires.</p> - -<p>Plus il y avait de calme et de modération -dans cette réponse, plus elle excita la rage du -président, qui, après avoir cherché à démontrer -que le fils avait trempé dans les complots -du père, finit par déclarer aux jurés qu'il lui -paraissait impossible, et même contraire à la -nature des choses, qu'un fils, tel que l'accusé, -habituellement en correspondance avec son -père, ne fût pas son complice.</p> - -<p>En ce moment, le défenseur, indigné d'un -<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[p. 232]</a></span> -pareil langage dans la bouche d'un magistrat, -s'écria: «Quel est le tribunal où l'on oserait -se permettre de condamner un homme sur -des présomptions pareilles? Quoi! il est contraire -à la nature des choses qu'un fils ne soit -pas complice de son père! Quelle jurisprudence -affreuse! J'irai plus loin: et quand même -l'accusé aurait été instruit du dessein d'un -père coupable (car le générai l'était sans -doute, puisque vous l'avez condamné), un -fils doit-il dénoncer son père? Où serait donc -la piété filiale, la première des vertus? où seraient -les mœurs qu'on cherche à régénérer?»</p> - -<p>Ce morceau fit une telle impression sur les -auditeurs, qu'on ne douta plus que cet intéressant -jeune homme ne fût acquitté. Mais, -hélas! les monstres ne lâchaient pas ainsi leur -proie; l'arrêt de mort fut prononcé.</p> - -<p>Custines l'entendit avec une fermeté stoïque. -Rentré dans sa prison, il écrivit à sa -femme la lettre suivante:</p> - -<p>«C'en est fait, ma pauvre Delphine, je -t'embrasse pour la dernière fois! Je ne puis -pas te voir, et si même je le pouvais, je ne le -voudrais pas; la séparation serait trop difficile, -et ce n'est pas le moment de s'attendrir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[p. 233]</a></span></p> - -<p>«Que dis-je, s'attendrir? Comment pourrais-je -m'en défendre à ton image? Il n'en est -qu'un moyen..... Celui de la repousser avec -une barbarie déchirante, mais nécessaire.</p> - -<p>«Ma réputation sera ce qu'elle doit être; -et, pour la vie, c'est chose fragile de sa nature. -Des regrets sont les seules affections qui -viennent troubler par moment ma tranquillité -parfaite. Charge-toi de les exprimer, toi qui -connais bien mes sentimens, et détourne ta -pensée des plus douloureux de tous, car ils -s'adressent à toi.</p> - -<p>«Je ne pense avoir jamais fait à dessein du -mal à personne. J'ai quelquefois senti le vif -désir de faire le bien. Je voudrais en avoir fait -davantage; mais je ne sens pas le poids incommode -du remords. Pourquoi donc éprouverais-je -quelque trouble? Mourir est nécessaire, -et tout aussi simple que de naître.</p> - -<p>«Ton sort m'afflige. Puisse-t-il s'adoucir! -Puisse-t-il même devenir heureux un jour! -C'est un de mes vœux les plus chers et les -plus vrais.</p> - -<p>«Apprends à ton fils à bien connaître son -père; que des soins éclairés écartent loin de -lui le vice; et, quant au malheur, qu'une -<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[p. 234]</a></span>âme -énergique et pure lui donne la force de le -supporter.</p> - -<p>«Adieu!..... Je n'érige point en axiômes les -espérances de mon imagination et de mon -cœur; mais crois que je ne te quitte pas sans -espérer de te revoir un jour.</p> - -<p>«J'ai pardonné au petit nombre de ceux -qui ont paru se réjouir de mon arrêt. Toi, -donne une récompense à qui te remettra cette -lettre.»</p> - -<p>Le lendemain du jour où Custines écrivait -ce touchant testament de mort, il marcha au -supplice, et le subit en héros, le 4 janvier -1794. Les démarches de ce jeune homme -lors du procès de son père, son courage, ses -talens, et surtout ses liaisons avec le parti des -girondins, lui avaient valu la haine des dominateurs, -et notamment de Robespierre, qui -l'avait dénoncé à la tribune.</p> - -<p>La général Custines ne fut pas le seul des -généraux de la république que le tribunal révolutionnaire -envoya à l'échafaud. Le 25 novembre -1793, fut condamné le malheureux -général Brunet, pour n'avoir pas envoyé une -partie de son armée de Nice devant Toulon; -et le lendemain 26, la mort fut prononcée -<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[p. 235]</a></span> -contre le victorieux Houchard, pour n'avoir -pas compris un plan qui lui avait été tracé, -et ne s'être pas rapidement porté sur la chaussée -de Furnes, de manière à prendre toute -l'armée anglaise. Le général Beysser qui -avait puissamment contribué à sauver Nantes, -et qui était suspect de fédéralisme, fut considéré -comme complice des ultra-révolutionnaires, -et sacrifié en avril 1794. Le 5 du même -mois, Westermann, autre général de la république, -qui avait rendu de grands services -à la cause révolutionnaire, et que ses exploits -sanglans avaient fait surnommer le <i>Boucher -de la Vendée</i>, fut envoyé à l'échafaud par -la faction de Robespierre, comme partisan -de la faction dite des cordeliers. Déjà au mois -de décembre de l'année précédente, le général -Biron avait été condamné à mort par le -tribunal révolutionnaire; et l'on rapporte -qu'en montant à l'échafaud, il dit, en regardant -tristement le ciel: «Je meurs puni d'avoir -été infidèle à Dieu, à mon ordre et à -mon roi.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[p. 236]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="MASSACRES_DE_VERSAILLES" id="MASSACRES_DE_VERSAILLES"></a> - MASSACRES DE VERSAILLES.</h2> -</div> - - -<p>Les exécutions les plus horribles après celles -du 2 septembre, furent celles qui eurent -lieu le 9 du même mois à Versailles. L'assemblée -législative avait, par une multitude de décrets -d'accusation, rempli les prisons d'Orléans -d'un grand nombre de personnes, pour de -prétendus projets de contre-révolution. Dès -les derniers jours du mois d'août, les révolutionnaires -avaient pris sur eux d'envoyer -chercher ces prisonniers pour les conduire à -Paris. D'après les horribles tableaux qui viennent -de passer sous les yeux des lecteurs, -il est facile de pénétrer leur infernal dessein. -Deux cents Marseillais avaient été chargés de -cette mission. Arrivés à Longjumeau, ils écrivirent -à l'assemblée, pour lui exposer le motif -de leur arrivée à Paris.</p> - -<p>D'abord l'assemblée défendit à ce détachement -d'aller plus loin, et décréta que les prisonniers -<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[p. 237]</a></span> -seraient conduits à Saumur. Par ce -décret, elle voulait soustraire ces malheureux -à l'autorité cruelle de la Commune de Paris, -dont la funeste influence était connue. Au -lieu d'obéir au décret, une députation de -Marseillais se rendit à l'assemblée et déclara -que leur dessein n'était pas d'amener les prisonniers -à Paris, mais de les garder à Orléans, -parce qu'ils savaient que l'on avait formé le -projet de les enlever. L'assemblée obéit aux -Marseillais, ou plutôt à la Commune qui les -faisait agir; le projet de faire transférer les -prisonniers à Saumur fut abandonné; elle -adopta le projet proposé par la Commune -d'envoyer à Orléans un renfort de douze cents -hommes de la garde nationale pour garder -les prisons de cette ville. Mais ce renfort, choisi -par la Commune, fut composé des plus furieux -jacobins que l'on pût trouver dans les -rangs de la garde nationale. Les canonniers -eurent pour chef le Polonais Lazouski, l'un -des vainqueurs du 10 août; et tout le détachement -était commandé par Fournier, surnommé -l'<i>Américain</i>, le même qui avait tiré -un coup de pistolet sur Lafayette, le matin -de l'insurrection du Champ-de-Mars.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[p. 238]</a></span></p> - - -<p>Arrivés à Orléans, ils éprouvèrent une assez -vive opposition de la part de la garde nationale -de cette ville; celle-ci ne voulait pas céder -son poste aux nouveaux venus. Enfin, -pour tout concilier, il fut convenu que les -Orléanais consentiraient que les prisonniers -fussent conduits à Paris. Aussi, les Parisiens -et les Marseillais s'emparèrent des prisonniers, -et, après avoir pillé leurs effets, jetèrent -ces malheureux pêle-mêle dans de mauvaises -charrettes que l'on fit partir sans délai. -Parmi ces prisonniers accusés de haute trahison, -se trouvaient Brissac, chef de la garde -constitutionnelle, licenciée sous la législative; -Delessart et d'Abancour, anciens ministres, -et plusieurs évêques.</p> - -<p>Nous avons dit qu'il s'était formé dans Paris -une troupe d'assassins que les massacres -des premiers jours du mois avaient familiarisés -avec le sang. Le 9, on apprit que les prisonniers -d'Orléans devaient arriver le 10 à -Versailles. Aussitôt, soit que de nouveaux ordres -fussent donnés à la bande des égorgeurs, -soit que leur ardeur sanguinaire fût réveillée -par la nouvelle de cette arrivée, ils envahirent -Versailles du 9 au 10. A l'instant même, -<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[p. 239]</a></span> -le bruit se répandit que de nouveaux massacres -allaient être commis. Le maire de -Versailles prit toutes les précautions pour prévenir -de tels malheurs. Le président du tribunal -criminel courut à Paris avertir le ministre -Danton du danger qui menaçait les -prisonniers; mais il n'obtint qu'une réponse à -toutes ses instances: «<i>Ces hommes-là sont bien -coupables</i>.—Soit, répliqua le président, mais -la loi seule doit en faire justice.—Eh! ne -voyez-vous pas, reprit Danton d'une voix terrible, -que je vous aurais déjà répondu d'une -autre manière si je le pouvais? Que vous importent -ces prisonniers? Retournez à vos -fonctions, et ne vous occupez plus d'eux.»</p> - -<p>Le lendemain, les prisonniers arrivèrent à -Versailles, au milieu des imprécations d'une -multitude d'hommes inconnus, ameutés sur -leur passage. A peine furent-ils arrivés à la -grille qu'il fallait passer pour arriver à la ménagerie, -où ils devaient être conduits, que -des cris <i>à bas les têtes</i> se firent entendre.</p> - -<p>Cette foule se précipita sur les voitures, -parvint à les entourer et à les séparer de leur -escorte, enleva le maire de Versailles, nommé -Lacoste, qui voulait généreusement se faire -<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[p. 240]</a></span> -tuer à son poste, et massacra les malheureux -prisonniers au nombre de cinquante-deux. -Là, périrent Delessart, d'Abancour et Brissac. -L'évêque du Mans, fut assassiné par un homme -et une femme. On rapporte que cette tigresse -coupa un doigt de la main du prélat, le mit -dans une fiole pleine d'esprit-de-vin et la conserva -comme un fétiche. On coupa la tête à la -plupart de ces victimes, on mit leurs cadavres -en lambeaux, et leurs restes encore palpitans -furent accrochés à la grille du palais des rois -de France.</p> - -<p>Après cet égorgement, la multitude courut -aux prisons de la ville et y assassina -tous ceux qui s'y trouvaient, sans éprouver -la moindre résistance. Sept prêtres furent -confondus dans cette tuerie. Ces exécutions -furent une imitation des scènes de Paris dans -laquelle on parodia aussi les formes judiciaires.</p> - -<p>«Ce dernier événement, dit M. Thiers, -arrivé à cinq jours d'intervalle du premier, -acheva de produire une terreur universelle. -A Paris, le comité de surveillance ne ralentit -point son action: tandis que les prisons venaient -d'être vidées par la mort, il recommença -<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[p. 241]</a></span> -à les remplir en lançant de nouveaux -mandats d'arrêt. Ces mandats étaient en si -grand nombre, que le ministre de l'intérieur, -Roland, dénonçant à l'assemblée ces nouveaux -actes arbitraires, put en déposer cinq -à six cents sur le bureau, les uns signés par -une seule personne, les autres par deux ou -trois au plus, la plupart dépourvus de motifs -et fondés le plus souvent sur le simple -soupçon d'<i>incivisme</i>.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[p. 242]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="LES_VICTIMES_DE_VERDUN" id="LES_VICTIMES_DE_VERDUN"></a> - LES VICTIMES DE VERDUN.</h2> -</div> - - -<p>Il serait impossible d'énumérer toutes les -têtes innocentes qui tombèrent sous la hache -révolutionnaire. On pourra s'en faire une -idée par approximation, quand on saura -qu'à une époque où sur tous les points de -la France, les échafauds avaient fait couler -des flots de sang français, peu de temps avant -le supplice de Robespierre, le nombre des -détenus, tant à Paris que dans les provinces, -s'élevait encore à près de quatre cent mille. -Ce fait était attesté par les listes et les registres -qui étaient alors au comité de sûreté générale. -Comment serait-il possible de raconter en -détail toutes les infortunes privées dont se -composait le malheur général? Il faudrait -plusieurs volumes pour narrer les horreurs -qui se commirent sur toute l'étendue de -notre malheureux pays; et, malgré l'intérêt -que nous inspirent naturellement les martyrs -<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[p. 243]</a></span> -de cette époque de crimes et de gloire, il -serait bien difficile d'éviter l'écueil de la monotonie. -Aussi, nous bornons-nous à reproduire -les scènes les plus capitales par l'importance -et l'illustration des personnages qui -y figuraient, ou celles dont les détails méritent -une mention particulière.</p> - -<p>A ce dernier titre, le fait suivant est bien -digne d'être recueilli. Trente-huit habitans -de Verdun furent traînés à Paris et traduits -devant le tribunal révolutionnaire. Parmi ces -victimes se trouvaient des femmes qui n'avaient -d'autre tort que d'avoir porté des fleurs -au roi de Prusse, lors de son entrée dans -cette ville. Tous les yeux s'arrêtaient avec attendrissement -sur Henriette, Hélène, Agathe -Watterin, jeunes, aimables et vertueuses -sœurs, filles d'un militaire parvenu aux grades -supérieurs par de longs et importans services: -leur innocence, leur candeur et leur -beauté intéressèrent leurs bourreaux eux-mêmes. -Leur crime était d'avoir prêté de l'argent -aux émigrés. Fouquier-Tinville, ce -farouche accusateur public qui, par ses réquisitoires -sanguinaires, seconda si efficacement -la faction des égorgeurs, fut néanmoins touché -<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[p. 244]</a></span> -à leur vue, et tenta de les sauver. Il leur -insinua qu'elles n'avaient qu'à nier le fait -dont on les accusait, et qu'elles obtiendraient -leur liberté. Bien convaincues d'avoir fait une -bonne action, ces jeunes filles refusèrent de -se prêter à un désaveu; leur mort fut un des -crimes de cette époque révolutionnaire, qui -excita le plus d'indignation, et qui prépara la -chûte des tyrans.</p> - -<p>Sophie Tabouillot, fille de l'ancien procureur-du-roi -au bailliage de Verdun, et Barbe -Henri, fille d'un président au même tribunal, -furent aussi comprises dans cette horrible -procédure. Comme elles avaient à peine quatorze -ans, elles ne furent point condamnées -à mort, mais seulement à une exposition de -six heures sur la place publique, et à vingt -années de détention à la Salpêtrière. L'odieux -de ce jugement remplit d'indignation le côté -modéré de la convention, qui parvint à s'emparer -de l'autorité. Après la chûte de Robespierre, -ces deux jeunes infortunées furent rendues -à la liberté.</p> - -<p>Delille en célébrant le courage héroïque -déployé par les femmes pendant l'effroyable -régime de la terreur, s'est plu à décerner -<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[p. 245]</a></span> -un poétique hommage aux admirables jeunes -filles dont nous venons de parler; voici quelques-uns -des beaux vers qu'il a consacrés à -leur mémoire.</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse">O vierges de Verdun! jeunes et tendres fleurs,</div> - <div class="verse">Qui ne sait votre sort, qui n'a plaint vos malheurs?</div> - <div class="verse">Hélas! lorsque l'hymen préparait sa couronne,</div> - <div class="verse">Comme l'herbe des champs, le trépas vous moissonne;</div> - <div class="verse">Même heure, même lieu vous virent immoler.</div> - <div class="verse">Ah! des yeux maternels quels pleurs durent couler!</div> - <div class="verse">Mais vos noms sans vengeur, ne seront pas sans gloire;</div> - <div class="verse">Non: si ces vers touchans vivent dans la mémoire,</div> - <div class="verse">Ils diront vos vertus. C'est peu: je veux un jour</div> - <div class="verse">Qu'un marbre solennel atteste notre amour.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">• • • • - • • • - • • • - • • • - • •</div> - <div class="verse">Mais s'il est quelque lieu, quelques vallons déserts,</div> - <div class="verse">Épargné des tyrans, ignoré des pervers,</div> - <div class="verse">Là, je veux qu'on célèbre une fête touchante,</div> - <div class="verse">Aimable comme vous, comme vous innocente.</div> - <div class="verse">De là, j'écarterai les images de deuil,</div> - <div class="verse">Là ce sexe charmant dont vous êtes l'orgueil,</div> - <div class="verse">Dans la jeune saison, reviendra chaque année,</div> - <div class="verse">Consoler par ses chants votre ombre infortunée;</div> - <div class="verse">«Salut, objets touchans, diront-elles en chœur,</div> - <div class="verse">Salut, de notre sexe irréparable honneur!</div> - <div class="verse">Le temps qui rajeunit et vieillit la nature,</div> - <div class="verse">Ramène les zéphirs, les fleurs et la verdure;</div> - <div class="verse">Mais les ans, dans leur cours, ne ramèneront pas</div> - <div class="verse">Une vertu si rare unie à tant d'appas.</div> - <div class="verse">Espoir de vos parens, ornement de votre âge,</div> - <div class="verse">Vous eûtes la beauté, vous eûtes le courage;</div> - <div class="verse">Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal; - <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[p. 246]</a></span></div> - <div class="verse">Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal.</div> - <div class="verse">Adieu, touchans objets, adieu. Puissent vos ombres</div> - <div class="verse">Revenir quelquefois dans ces asiles sombres!</div> - <div class="verse">Pour vous le rossignol prendra les plus doux sons,</div> - <div class="verse">Zéphyr suivra vos pas, Écho dira vos noms.</div> - <div class="verse">Adieu: quand le printemps reprendra ses guirlandes,</div> - <div class="verse">Nous reviendrons encor vous porter nos offrandes;</div> - <div class="verse">Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs,</div> - <div class="verse">Ces hymnes, nos regrets, nos larmes et nos fleurs.»</div> - </div> - </div> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[p. 247]</a></span></p> - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="MARAT" id="MARAT">MARAT</a><br /> - <span class="x-smaller">POIGNARDÉ PAR CHARLOTTE CORDAY.</span></h2> -</div> - - -<p>A l'époque de la défaite du parti des girondins, -de ce parti si riche en beaux talens et -en nobles caractères, qui avait rêvé l'établissement -d'une république soumise aux lois -et féconde en vertus, parut un moment sur -la scène politique une jeune fille qui, par -un acte de courage et de dévoûment, a rendu -son nom immortel. Elle se nommait Charlotte -Corday d'Armans. Elle était âgée de vingt-cinq -ans, et joignait à une grande beauté une -âme ferme et indépendante. Selon quelques-uns, -elle aurait eu des sentimens très-monarchiques; -mais cette opinion est contredite par -des lettres que Charlotte Corday écrivit dans -un temps où elle n'avait plus rien à dissimuler, -et dans lesquelles elle montre une exaltation -toute républicaine. Ses mœurs étaient -pures, mais son esprit était inquiet et entreprenant. -<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[p. 248]</a></span> -Les girondins, proscrits, avaient fait -insurger plusieurs départemens; Charlotte -Corday crut que la mort des principaux chefs -des oppresseurs de la nation assurerait infailliblement -le succès de cette insurrection; -elle se dévoua pour cette entreprise, s'applaudissant -de pouvoir consacrer à sa patrie une -vie qui n'était utile à personne.</p> - -<p>Pour ne pas être entravée dans l'exécution -de son dessein, elle trompa son père, et lui -écrivit que les troubles de la France, devenant -de jour en jour plus effrayans, elle allait -chercher un refuge en Angleterre. Elle se procura -un passeport pour se rendre à Paris, -mais avant de partir, elle alla trouver Barbaroux, -l'un des députés proscrits, qui se trouvait -alors à Caen, et lui demanda une lettre -de recommandation auprès du ministre de -l'intérieur, ayant, disait-elle, des papiers à réclamer -pour une de ses parentes. Barbaroux -lui donna une lettre pour le député Duperret, -ami du ministre. Il fut touché de son enthousiasme -républicain et de sa beauté; mais malgré -cette sympathie, la jeune fille ne crut -point devoir lui confier ses projets.</p> - -<p>Arrivée à Paris, Charlotte Corday se rend -<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[p. 249]</a></span> -chez Duperret, et lui communique la lettre de -Barbaroux. On prend jour pour aller chez le -ministre. Charlotte ne s'en souciait nullement; -ce n'était point là le but de son voyage. -Elle songea donc à choisir sa première victime. -Son poignard hésita long-temps entre -Danton et Robespierre; mais il donna la préférence -à Marat, le chef des anarchistes, le -principal auteur des mesures les plus sanguinaires, -cet être effrayant dont la puissance -incompréhensible faisait trembler les généraux -à la tête de leurs armées. Charlotte Corday -aurait voulu immoler ce monstre au sein -même de la convention, au milieu des jacobins, -ses dignes amis. Mais, dans ce moment, -Marat se trouvait dans un état de maladie qui -l'empêchait de siéger à l'assemblée. En conséquence, -Charlotte Corday lui écrivit la lettre -suivante, sous la date du 12 juillet 1793: -«Citoyen, j'arrive de Caen; votre amour pour -la patrie, me fait présumer que vous connaîtrez -avec plaisir les malheureux événemens -qui ont lieu dans cette partie de la république. -Je me présenterai chez vous vers une -heure; ayez la bonté de me recevoir, et de -m'accorder un moment d'entretien; je vous -<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[p. 250]</a></span> -mettrai à même de rendre un grand service à -la France.» Cette lettre étant demeurée sans -réponse, Marat en reçut une seconde qui en -annonçait une précédente, écrite dans la matinée. -Elle était ainsi conçue: «Je vous ai -écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu ma lettre? -Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé -votre porte; j'espère que du moins vous -m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, -j'arrive de Caen; j'ai à vous révéler les secrets -les plus importans pour le salut de la république. -D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause -de la liberté; je suis malheureuse, il suffit que -je le sois, pour avoir droit à votre protection.»</p> - -<p>Cette lettre produisit son effet. Le 13 juillet, -Charlotte Corday se présente chez Marat, à -huit heures du soir. La gouvernante, jeune -femme de vingt-sept ans, avec laquelle Marat -vivait maritalement, refuse d'abord de l'introduire. -Mais Marat, qui avait compris, par -leur altercation, que c'était la personne dont -il avait reçu deux lettres, ordonne qu'on la -fasse entrer. Il était alors dans son bain. Charlotte -Corday entre; elle engage la conversation -sur ce qui se passe dans le Calvados. Marat -lui demande les noms des députés qui se -<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[p. 251]</a></span> -trouvent à Caen, à Évreux; il les écrit sous -sa dictée, en ajoutant: «C'est bien, sous peu -de jours, ils iront tous à la guillotine.—A la -guillotine! répond Charlotte Corday, indignée; -en même temps, elle s'arme d'un large -couteau qu'elle tenait caché sous sa robe, -frappe Marat sous le sein gauche, et enfonce -le fer jusqu'au cœur. Le monstre expirant ne -peut faire entendre que ce seul cri: <i>A moi! -A moi! Ma chère amie!</i> La gouvernante accourt -avec d'autres personnes; on voit Marat -plongé dans son sang, et la jeune Corday, -calme et immobile. N'osant la saisir, on la renverse -d'un coup de chaise, on la foule aux -pieds. Le tumulte attire du monde. La foule -prodigue ses invectives et ses outrages à Charlotte, -qui les brave avec dignité. Enfin, des -membres de la section, accourus au bruit, -frappés de sa beauté et de son courage, l'enlèvent -du milieu de cette multitude prête à la -déchirer, et la conduisent dans les prisons de -l'Abbaye, où elle avoue, non comme un -crime, mais comme une belle action, le meurtre -de Marat.»</p> - -<p>Toutefois, cette mort d'un tyran obscur -mais formidable, ne couronna pas les généreuses -<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[p. 252]</a></span> -espérances de Charlotte Corday. Elle -avait cru contribuer à relever le parti de la -gironde, et à sauver la patrie des fureurs des -anarchistes; le meurtre de Marat fut, au contraire, -l'arrêt de mort des députés proscrits; -on les déclara instigateurs et complices de la -jeune Corday. On ne rougit pas de décerner à -l'homme qui avait donné le signal de tant de -massacres la qualification de martyr. Marat -devint une divinité infernale, à laquelle on -devait sacrifier bien des victimes humaines. -Un nommé Brochet, de la section de Marat, -juré au tribunal révolutionnaire, avait été -tellement fanatisé par ce misérable, que dans -une ridicule prière qu'il avait composée et fait -imprimer, il avait confondu Jésus-Christ avec -Marat, et partageait entre eux ses adorations. -On y lisait ces mots: <i>Cœur Jésus, cœur Marat; -ô sacré cœur de Jésus! ô sacré cœur de Marat!</i> -Le club des Cordeliers éleva un autel au cœur -de Marat. A la convention, aux Jacobins, il -fut décidé que l'on rendrait des honneurs extraordinaires -à la dépouille de Marat. Toutes -les sociétés populaires, toutes les sections, -s'associèrent à cette résolution dite patriotique; -on lui déféra même les honneurs du Panthéon, -<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[p. 253]</a></span> -bien que la loi ne permît d'y transporter -un individu que vingt ans après sa mort. Son -corps resta exposé pendant plusieurs jours; -il était découvert, et on voyait la blessure -qu'il avait reçue. Les sociétés populaires, les -sections, venaient processionnellement jeter -des fleurs sur son cercueil. Chaque président -prononçait un discours. La section de la République -vint la première: «Il est mort, s'écrie -son président, il est mort, l'ami du peuple..... -Il est mort assassiné! Ne prononçons -point son éloge sur ses dépouilles inanimées; -son éloge, c'est sa conduite, ses écrits, sa plaie -sanglante, et sa mort!..... Citoyennes, jetez -des fleurs sur le corps pâle de Marat! Marat -fut notre ami, il fut l'ami du peuple; c'est -pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple -qu'il est mort.» Après ces paroles, de -jeunes filles font le tour du cercueil, et jettent -des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: -«Mais c'est assez se lamenter; écoutez -la grande âme de Marat, qui se réveille et -vous dit: «Républicains, mettez un terme à vos -pleurs;..... les républicains ne doivent verser -qu'une larme, et songer ensuite à la patrie. -Ce n'est pas moi qu'on a voulu assassiner, -<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[p. 254]</a></span> -c'est la république; ce n'est pas moi qu'il faut -venger, c'est la république, c'est le peuple, -c'est vous.»</p> - -<p>«Toutes les sociétés, toutes les sections, -dit M. Thiers, vinrent ainsi l'une après l'autre -autour du cercueil de Marat; et si l'histoire -rappelle de pareilles scènes, c'est pour -apprendre aux hommes à réfléchir sur l'effet -des préoccupations du moment, et pour les -engager à bien s'examiner eux-mêmes, lorsqu'ils -pleurent les puissans, ou maudissent -les vaincus du jour.»</p> - -<p>Pendant ce temps, on instruisait, avec la célérité -des formes révolutionnaires, le procès -de Charlotte Corday. Deux députés furent -impliqués dans cette affaire; Duperret, qui -avait eu des rapports avec la prévenue, et -l'abbé Fauchet, ancien évêque, accusé d'avoir -été vu dans les tribunes de la convention avec -Charlotte Corday.</p> - -<p>Conduite devant le tribunal, cette fille ne -démentit pas un seul instant son caractère. -Après la lecture de l'acte d'accusation, on allait -procéder à l'audition des témoins. Charlotte -Corday interrompit le premier qui fut -appelé, et, ne lui laissant pas le temps de -<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[p. 255]</a></span> -commencer sa déposition: «C'est moi, dit-elle, -qui ai assassiné Marat.—Qui vous a engagée -à commettre cet assassinat? lui demanda -le président.—Ses crimes.—Qu'entendez-vous -par ses crimes?—Les malheurs dont il -a été cause depuis la révolution.—Qui sont -ceux qui vous ont engagée à cette action?—Moi -seule, répond fièrement la jeune fille; je -l'avais résolue depuis long-temps, et je n'aurais -jamais pris conseil des autres pour une -pareille action. J'ai voulu donner la paix à -mon pays.—Quelles étaient vos intentions -en tuant Marat?—De faire cesser les troubles -et de passer en Angleterre, si je n'eusse -pas été arrêtée.—Y avait-il long-temps que -vous aviez formé ce projet?—Depuis le jour -de l'arrestation des députés du peuple.—Où -avez-vous appris que Marat était un anarchiste?—Dans -les journaux, et j'y ai vu qu'il -pervertissait la France. J'ai tué un homme -pour en sauver cent mille. J'étais républicaine -bien long-temps avant la révolution, et je n'ai -jamais manqué d'énergie.—Mais croyez-vous -avoir tué tous les Marat?—Non, reprend -tristement l'accusée; non.» Puis elle laisse -<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[p. 256]</a></span> -achever les témoins. A chaque déposant, elle -disait: «C'est vrai, le déposant a raison.»</p> - -<p>Elle ne se défendit que d'une chose, de sa -prétendue complicité avec les girondins; elle -ne démentit qu'un seul témoin, la femme qui -impliquait Duperret et l'abbé Fauchet dans sa -cause. Du reste, l'assassinat étant avoué, les -juges et les jurés, qui n'étaient nullement -embarrassés pour envoyer à la mort les personnes -les plus innocentes, devaient être fort -à l'aise pour statuer dans ce procès; cependant -ils affectèrent d'épuiser toutes les formalités -judiciaires. Elle avait prié un jeune -député de la convention du même pays et du -même âge qu'elle, de vouloir bien être son -défenseur, pour la forme seulement, car elle -était certaine d'être condamnée; mais il -déclina ce dangereux honneur; et l'avocat -Chauveau-la-Garde, nommé d'office par le -tribunal, plaida la cause de l'héroïque Charlotte -en peu de mots.</p> - -<p>«L'accusée, dit-il, avoue avec sang-froid -l'horrible attentat qu'elle a commis; elle en -avoue avec sang-froid la longue préméditation, -elle en avoue les circonstances les plus -<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[p. 257]</a></span> -affreuses; en un mot, elle avoue tout, et ne -veut avoir recours à aucune justification. -Voilà, citoyens jurés, sa défense tout entière. -Ce calme imperturbable et cette entière -abnégation de soi-même, et qui n'annoncent -aucuns remords, et, pour ainsi dire, en présence -de la mort même; ce calme et cette abnégation -sublimes, sous un rapport, ne sont -pas dans la nature; ils ne peuvent s'expliquer -que par l'exaltation du fanatisme politique, -qui lui a mis le poignard à la main. Et c'est -à vous, citoyens jurés, à juger de quel poids -doit être cette considération morale dans la -balance de la justice; je m'en rapporte à votre -prudence.»</p> - -<p>Charlotte Corday remercia avec grâce son -défenseur. «Vous avez, lui dit-elle, saisi le -véritable côté de la question; c'était la seule -manière de me défendre, et la seule qui pouvait -me convenir.»</p> - -<p>L'accusée entendit sa condamnation à mort -avec le même calme qu'elle avait montré pendant -son interrogatoire; et cette sérénité ne -l'abandonna pas au milieu des huées de la -populace rassemblée sur le chemin de son -supplice. Elle considérait tous ces furieux -<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[p. 258]</a></span> -avec un sourire de pitié. Sa belle figure conserva, -jusqu'au dernier moment, l'incarnat -de la rose; elle inspirait tout à la fois de l'admiration, -de l'intérêt et de la terreur. Elle fut -décapitée le 17 juillet 1793. Le bourreau, féroce -par caractère et par fanatisme révolutionnaire, -souffleta sa tête sanglante, en la -faisant passer, suivant l'usage d'alors, sous -les regards des assistans. Ses joues étaient encore -vermeilles, et l'on ne manqua pas de -dire que c'était de l'affront qu'elle venait -d'essuyer.</p> - -<p>Cette fille intéressante et généreuse avait -écrit à son père pour lui demander pardon -d'avoir disposé de sa vie; elle avait aussi -adressé à Barbaroux une lettre dans laquelle -elle racontait son voyage et son action, avec -une grâce charmante, associée à beaucoup -d'esprit et d'élévation. Elle lui disait que ses -amis ne devaient pas la regretter, car une -imagination vive, un cœur sensible, promettent -une vie bien orageuse à ceux qui en sont -doués. Elle terminait par ces mots: «Quel -triste peuple pour former une république! Il -faut au moins fonder la paix; le gouvernement -viendra comme il pourra.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[p. 259]</a></span></p> - - -<p>Le jeune Adam Lux, député de Mayence à -la convention, et ennemi prononcé des jacobins, -eut le courage de faire l'apologie de -Charlotte Corday; il osa dire aux tyrans la -haine qu'ils inspiraient, et leur prédit qu'ils -auraient le destin de Marat. Condamné par -le tribunal révolutionnaire, il remercia ses -juges, et leur dit: <i>Enfin, je vais donc devenir -libre</i>. Il monta avec fermeté à l'échafaud le -5 novembre 1793.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[p. 260]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="EXECUTIONS_SANGUINAIRES" id="EXECUTIONS_SANGUINAIRES"></a> - EXÉCUTIONS SANGUINAIRES<br /> - <span class="x-smaller">A LYON, A MARSEILLE ET A BORDEAUX.</span></h2> -</div> - - -<p>La ville de Lyon, suivant la généreuse impulsion -qui avait été donnée aux provinces -par le parti des girondins, s'était insurgée -contre l'autorité tyrannique de la convention. -Des populations entières, arrachées de leurs -foyers par le paralytique Couthon et plusieurs -autres agens du gouvernement révolutionnaire, -vinrent se ruer en masse sur cette -malheureuse cité. Le siége fut terrible: les -Lyonnais, sous la conduite du brave Précy, -firent des prodiges de valeur, et tinrent long-temps -en échec les assiégeans. Enfin, réduits -à la famine, ils furent forcés de se rendre -le 9 octobre 1793.</p> - -<p>La nouvelle de la reddition de cette ville -importante, au lieu de désarmer la colère du -gouvernement révolutionnaire, porta sa rage -<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[p. 261]</a></span> -jusqu'au plus incroyable délire. On peut en -juger par le décret barbare qui fut rendu sur-le-champ -par la convention, sur le rapport -de Barrère: Voici cet étrange monument -historique:</p> - -<p>Article 1<sup>er</sup>. Il sera nommé par la convention -nationale, sur la présentation du comité -de salut public, une commission de cinq -représentans du peuple, qui se transporteront -à Lyon sans délai, pour faire saisir et -juger militairement tous les contre-révolutionnaires -qui ont pris les armes dans cette -ville.</p> - -<p>Art. 2. Tous les Lyonnais seront désarmés, -les armes seront données à ceux qui seront -reconnus n'avoir pas trempé dans la révolte -et aux défenseurs de la patrie.</p> - -<p>Art. 3. La ville de Lyon sera détruite.</p> - -<p>Art. 4. Il n'y sera conservé que la maison -du pauvre, les manufactures, les ateliers -des arts, les hôpitaux, les monumens publics -et ceux de l'instruction.</p> - -<p>Art. 5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. -Elle s'appellera <i>Commune-Affranchie</i>.</p> - -<p>Art. 6. Sur les débris de Lyon sera élevé -un monument où seront lus ces mots: <i>Lyon -<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[p. 262]</a></span> -fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus!</i></p> - -<p>L'exécution de ce décret monstrueux fut -confiée à plusieurs commissaires désignés par -la convention, et notamment à Collot d'Herbois, -qui, de mauvais comédien était devenu -législateur, au milieu de la confusion universelle; -Collot avait été mal accueilli par le -parterre de Lyon; son amour-propre offensé -avait voué une haine implacable à cette ville; -le décret de destruction qu'il était chargé de -faire exécuter le mit à même de savourer -toutes les délices de la vengeance.</p> - -<p>A peine fut-il arrivé à Lyon, que, marquant -d'un premier coup de marteau l'une des nombreuses -maisons destinées à être détruites, -huit cents ouvriers, à ce signal, se mirent -sur-le-champ à l'œuvre pour démolir les plus -belles rues. Les dépenses pour ces épouvantables -démolitions s'élevèrent à onze millions, -cinq cent mille livres.</p> - -<p>Ce n'est pas tout encore. C'était peu de punir -les révoltés dans leurs propriétés, il fallait -sévir contre leurs personnes. Collot d'Herbois -installe une commission révolutionnaire, composée -de cinq individus qui sont investis du -droit de décimer la population lyonnaise. -<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[p. 263]</a></span> -Le costume de ces juges de mort ajoutait encore -à ce que leur mission avait de terrible. -De longues moustaches ombrageaient leurs -visages sinistres; ils portaient sur la tête de -longs panaches couleur de sang. Revêtus -d'habits militaires, un long sabre pendait à -leur côté, et leur poitrine était décorée -d'une petite hache, suspendue à un ruban -tricolore; ils siégeaient deux fois par jour à -l'Hôtel-de-Ville, et prononçaient sur le sort -des infortunés que leur amenaient les guichetiers. -L'interrogatoire était simple et la procédure -expéditive. «Quel est ton nom, ta profession? -Quelle fut ta conduite pendant le -siége? Tu as été, ou tu n'as pas été dénoncé.» -Et immédiatement après ces questions, les -juges, ou touchaient leur hache, ou portaient -la main à leur front, ou étendaient la main -sur la table. Le premier signe condamnait à -la guillotine, le second à la fusillade, et le -troisième exemptait de la mort. Toutes les -dix minutes, sept infortunés étaient amenés, -interrogés, inscrits, et faisaient place à sept -autres. Tous ceux qui avaient pris les armes -pendant le siége, tous ceux qui s'étaient montrés -compatissans à l'égard des prêtres, qui -<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[p. 264]</a></span> -s'étaient prononcés contre les clubistes, qui -avaient osé paraître une fois sans cocarde, -surtout ceux qui avaient le malheur d'être -riches, étaient considérés comme criminels -d'état, et entassés dans les caves de l'Hôtel-de-Ville -jusqu'au moment de leur supplice. -Collot d'Herbois, entouré de soldats de l'armée -révolutionnaire de Paris, chargés de -protéger tous ses actes de tyrannie, donnait -à chaque instant, des ordres exterminateurs -pour dépeupler et démolir une des plus belles -villes de l'Europe. Dans ce conseil infernal, -on délibérait si l'on ne ferait pas jouer la -mine, pour hâter la destruction et faire disparaître -sur-le-champ tous les détenus dont -les caves étaient remplies. Ce projet avait -déjà été énoncé par Collot d'Herbois dans le -sein même de la convention. On ne s'y arrêta -cependant pas, et la résolution fut prise de -tirer des canons à mitraille sur les prisonniers -condamnés à mort.</p> - -<p>En exécution de cette horrible détermination, -soixante-neuf jeunes gens, amenés des -prisons de Roanne, furent conduits aux Brotteaux. -On les place garrottés deux à deux, -entre deux fossés parallèles, bordés en dehors -<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[p. 265]</a></span> -par des soldats tenant à la main leur sabre -nu. Les malheureuses victimes se trouvent à -la suite les unes des autres, dans la direction -des canons braqués devant eux; ils voient -sans frémir, cet appareil effroyable, et reçoivent -en chantant, la décharge meurtrière -qui déchire leurs membres, et laisse plusieurs -d'entre eux encore vivans sur la place. Les -soldats franchissent les fossés, et les achèvent -à coups de sabres. Deux heures après cette -affreuse canonnade, tous ces martyrs n'avaient -pas cessé de vivre.</p> - -<p>Le lendemain, ce genre de supplice devait -s'essayer d'une autre manière, sur un nombre -déterminé de deux cent huit personnes -rassemblées dans la même prison. Pendant la -nuit, quinze d'entre elles parvinrent à s'échapper. -Pour remplir ce déficit, on imagine -de prendre des commissionnaires du dehors, -et plusieurs autres prisonniers qui se trouvent -avec les condamnés; on les garotte, on les -emmène sans vouloir rien entendre. Tous -comparaissent devant la commission révolutionnaire, -qui ne daigne pas même les interroger. -En vain des réclamations se font entendre, -même de la part de ceux qui ont -<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[p. 266]</a></span> -été pris pour d'autres; on ne les écoute -point, ils sont tous traînés au supplice. Cependant -les hommes chargés de l'exécution, -comptent les victimes sur le Pont-Morand, -pour s'assurer si le nombre de deux cent -huit est complet; il s'en trouve deux cent dix. -On va consulter Collot d'Herbois.—«Qu'importe, -répond-il, qu'il y en ait deux de plus; -s'ils passent aujourd'hui, ils ne passeront pas -demain.» Tous sont traînés alors au lieu de -l'exécution. Leurs mains sont liées derrière -le dos par une corde qu'on attache à un cable -fixé à chacun des arbres d'une longue allée -de saules; ils ont en face les soldats qui vont -les fusiller, et deux canons prêts à vomir la -mort sur eux. Le signal est donné, leurs membres -sont dispersés; les cables qui les retiennent -sont brisés, et quelques malheureux, -quoique mutilés, peuvent fuir encore; la cavalerie -les atteint, et les hache à coups de sabre. -Les crosses, les baïonnettes, tout est en -mouvement pour achever ce que n'ont pu -exterminer le plomb et la mitraille; et cette -exécution elle-même demeura cruellement -incomplète; plusieurs des victimes respiraient -encore le lendemain.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[p. 267]</a></span></p> - - -<p>Dans ces expéditions en masse qui eurent -lieu à plusieurs reprises, quelques personnes -parvinrent à s'échapper par d'heureux hasards, -et parvinrent à se réfugier en Suisse.</p> - -<p>Nous allons citer quelques traits particuliers -qui excitent la pitié, l'horreur ou l'admiration, -et quelquefois ces trois sentimens -à la fois. Un officier municipal, nommé Laurenson, -avait été mis sur la liste des condamnés, -quoique sa commune eût réclamé -sa liberté avec énergie. On le conduisait au -supplice, malgré ses réclamations; déjà le -bourreau l'étendait sur la fatale planche, -lorsqu'un gendarme apporta sa grâce. Aussitôt -Laurenson est détaché; mais l'infortuné -avait perdu la raison. <i>Ma tête n'est-elle pas à -terre?</i> disait-il dans son égarement. <i>Ah! qu'on -me la rende..... Ne voyez-vous pas mon sang -qui fume? Il coule près de moi et sur mes -souliers..... Voyez ce gouffre ou sont entassés -tous ces corps..... Retenez-moi, je vais y -tomber.</i></p> - -<p>Une femme octogénaire, nommée Martinon, -malade au point de ne pouvoir se soutenir -sur la voiture qui conduisait au supplice, -y fut jetée comme un ballot, et, au moyen -<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[p. 268]</a></span> -de cordes, on l'attacha avec force, de crainte -qu'elle ne vînt à rouler à terre. Plus elle faisait -entendre ses cris plaintifs, plus on la serrait -violemment. Après quelques instans de -marche, la voiture ayant éprouvé une secousse, -le ventre de la malheureuse s'ouvrit, -ses entrailles en sortirent, et elle expira.</p> - -<p>Au milieu de ce délire féroce, on voyait -éclater des actes du plus grand courage, même -dans le sexe le plus faible et dans l'âge le -plus tendre. Une jeune fille de seize ans, nommée -Marie Adriam, s'était habillée en homme, -et avait servi dans l'artillerie pendant le siége -de la ville. «Comment, lui dirent les juges, -as-tu pu braver le feu, et tirer le canon contre -ta patrie?—C'était au contraire pour la -défendre, répondit-elle.» Une autre jeune -fille du même âge refusait de porter la cocarde -nationale; on l'interrogeait sur son refus.—Ce -n'est point, dit-elle, la cocarde que je hais; -mais, comme vous la portez, elle déshonorerait -mon front.» Un des juges fait signe au -guichetier d'attacher une cocarde au bonnet -de la jeune fille. «Va, lui dit-il ensuite, en -portant celle-là tu es sauvée.» La courageuse -prisonnière se lève avec sang-froid, détache -<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[p. 269]</a></span> -la cocarde, ne répond que par ces mots: <i>Je -vous la rends</i>, et marche au supplice.</p> - -<p>Une autre jeune fille, dans les transports -du désespoir, entra dans la salle du tribunal, -en s'écriant: «Mes frères sont fusillés, vous -venez de faire périr mon père, je n'ai plus de -famille; que faire seule au monde? Je m'y -déteste: mettez un terme à mon malheur; -de grâce, faites-moi périr.» Elle était aux -genoux des juges, en leur adressant cette -prière. Ils ne purent rester insensibles à sa -douleur, et la firent retirer.</p> - -<p>On vit aussi des traits du plus généreux -dévoûment. Des billets, dits <i>papier obsidional</i>, -avaient été fabriqués pendant le siége -dans l'imprimerie des frères Bruyset, et portaient -la signature de l'aîné. Il fut dénoncé, et -mis en jugement; mais, comme il était malade, -son frère se présenta pour lui. Quand -on lui demanda si la signature portée sur les -billets était bien la sienne, il se contenta de -répondre, sans autre explication: «C'est bien -la signature <i>Bruyset</i>!» et, par cette équivoque -généreuse, sauva son frère, en se sacrifiant -pour lui.</p> - -<p>Un autre Lyonnais, nommé Badger, avait -<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[p. 270]</a></span> -un frère malade des blessures qu'il avait reçues -pendant le siége; il fut arrêté à sa place, -et conduit en prison. Un mot, un seul mot -pouvait lui sauver la vie; il se tut, fut condamné, -et marcha gaîment au supplice.</p> - -<p>On admira aussi le courage résigné de quelques -prêtres: on exterminait impitoyablement -tous ceux que l'on pouvait saisir. «Si -votre devoir est de nous condamner, disait -l'un d'eux, obéissez à votre loi; la mienne -m'ordonne de mourir et de pardonner à mes -ennemis.» «Crois-tu à l'enfer? disait le président -au curé d'Amplepuy.—Comment en -douter, dit-il, puisque je vous vois?»</p> - -<p>L'énergie de toutes ces innombrables victimes -de la plus odieuse tyrannie étonnait même -ceux qui présidaient aux exécutions. Collot -d'Herbois, le plus farouche de tous, se -plaignait de ce que les Lyonnais avaient -puisé, dans l'habitude des périls, l'indifférence -de la vie et même le mépris de la -mort.</p> - -<p>Les mêmes horreurs, à quelques variantes -près, furent exercées à Bordeaux, à Marseille -et dans les principales villes de France. A -Toulon, lorsque cette place eut été reprise -<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[p. 271]</a></span> -sur les Anglais, le 19 décembre 1793, un -grand nombre de citoyens de cette ville furent -réunis sur une place, où, d'après des ordres -donnés, on tira sur eux à mitraille. Le député -Fréron, qui assistait à cette terrible exécution, -se promenait froidement sur ce champ -de carnage, et, s'étant aperçu que quelques-unes -des victimes avaient échappé à la mitraille, -il s'écria tout haut: <i>Que ceux qui ne -sont pas morts se relèvent, la république leur -pardonne</i>. Quelques-uns de ces malheureux -se relevèrent en effet, et l'ordre fut sur-le-champ -donné de les fusiller.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[p. 272]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="MISSION_DE_JOSEPH_LEBON" id="MISSION_DE_JOSEPH_LEBON"></a> - MISSION DE JOSEPH LEBON,<br /> - <span class="x-smaller">A ARRAS, SA PATRIE.</span></h2> -</div> - - - -<p>Robespierre, dans sa rage révolutionnaire, -ne respecta pas même Arras, sa ville natale. -Il semble même qu'il voulût la traiter avec -une sévérité toute particulière, en y envoyant -Joseph Lebon, son compatriote, l'un de ses -sectateurs les plus ardens, avec la mission -d'extirper toutes les racines de l'aristocratie. -Ce Joseph Lebon, ancien membre de la congrégation -de l'Oratoire, avait été successivement -maire d'Arras, administrateur du Pas-de-Calais, -et en dernier lieu, député à la convention -nationale.</p> - -<p>Joseph Lebon ne tarda pas à se rendre digne -de celui qui l'avait choisi. Il couvrit sa -patrie de sang et de carnage. Il faisait tout à -la fois parade d'apostasie, de libertinage et -de cruauté, et se vantait d'avoir acquis une -<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[p. 273]</a></span> -réputation incomparable de scélératesse parmi -les commissaires de la convention. Effrayé de -la présence des Autrichiens dans les environs -du département du Pas-de-Calais, le comité -de salut public avait investi ce proconsul -de pouvoirs illimités, avec ordre de -prendre dans son énergie toutes les mesures -commandées par le salut de la république. Ces -ordres ne furent que trop fidèlement suivis. -De là, tant de spoliations, de meurtres, et -d'atrocités de toutes espèces. Nous allons relater -quelques-uns de ses crimes, pris entre -mille plus épouvantables les uns que les autres.</p> - -<p>Un jour, la dame Desvignes et sa fille, -étaient assises sur le rempart d'Arras, occupées -à lire <i>Clarisse Harlowe</i>. Lebon s'approcha -d'elles sans être aperçu, lâcha un coup de -pistolet à leurs oreilles, et sans leur donner -le temps de revenir de leur frayeur, poussa la -fille, la renversa, arracha le livre des mains -de la mère, et menaça de l'assommer avec le -pommeau de son sabre. Il ordonna ensuite à -la jeune personne d'ôter le voile qui couvrait -sa gorge, y plongea sa main insolente, et joignant -la cruauté à la lubricité, la retira teinte -<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[p. 274]</a></span> -de sang. Puis il enleva à ces femmes leurs -boucles d'argent, se fit remettre leur portefeuille, -et y ayant trouvé quelques gravures -provenant d'un almanach, il prétendit qu'il y -reconnaissait des signes de la royauté, et les -conduisit lui-même dans une maison d'arrêt. -La mère et la fille furent mises en liberté le -lendemain; heureusement pour elles que le -tyran se souvint qu'il était ivre, lorsqu'il les -avait arrêtées.</p> - -<p>Lebon fit assassiner le sieur Duvieux-Fort, -parce qu'on avait trouvé chez lui un perroquet -qui disait: <i>Vive le roi</i>. Lebon fit tenir -cette victime sous le tranchant de la guillotine, -pendant le temps qu'on lisait la nouvelle -d'une victoire à la multitude assemblée. -Pour justifier la barbarie de cet acte, il disait -qu'il en avait agi ainsi, afin que les ennemis de -la république mourussent avec la douleur -d'avoir été les témoins de ses triomphes.</p> - -<p>Deux jeunes gens, dont l'un nommé Vaillan, -et l'autre, fils du maître de poste de Lens, -avaient été conduits, à dix heures du matin, -sur la place des exécutions, et garrottés au -pied des échafauds. Ils restèrent exposés pendant -deux heures aux injures de la populace; -<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[p. 275]</a></span> -on les couvrit d'ordures, on brûla leurs habits. -L'un d'eux perdit connaissance; le bourreau -lui jeta un seau d'eau sur la figure. Sept individus, -condamnés à mort, arrivèrent, et -furent exécutés en leur présence. Ces deux infortunés -étaient couverts du sang des victimes. -Puis le bourreau, tenant la tête du dernier -supplicié, l'approcha des lèvres mourantes -des deux patiens, qui ne furent exécutés qu'après -cette déchirante et longue agonie.</p> - -<p>Une pauvre villageoise allaitait un petit enfant, -sur la porte de sa chaumière; elle n'avait -pas de cocarde; un des agens de Lebon -lui en fait le reproche, en la menaçant de la -guillotine.—Pour ça, dit la paysanne, dans -son patois picard; je reviens des champs, je -vais y retourner; je n'ai besoin de cocarde -pour travailler.—Quoi! tu réponds! reprend -l'agent; je vais à Arras, et je te ferai guillotiner.—Eh -bien! va; si tu me fais guillotiner -pour ça, on a bien raison de dire qu'on en -guillotine à Arras qui sont aussi innocens que -l'innocent que je tiens dans mes bras.» L'agent -rendit compte des propos de cette pauvre -femme, qui, peu de jours après, fut incarcérée -et guillotinée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[p. 276]</a></span></p> - - -<p>On connaît l'horrible histoire de cette infortunée -à qui, pour prix de son déshonneur, -Lebon promit de rendre son mari qu'il avait -destiné au supplice. Lorsqu'elle crut revoir -son époux, d'après la parole qui lui avait été -donnée, on conduisait ce malheureux à l'échafaud. -Elle court éplorée chez Lebon, croyant -que cette exécution est une méprise; le bourreau -ne lui répond rien, mais lui présente dérisoirement -un assignat de cent sous, comme -salaire de ses faveurs, et la met à la porte.</p> - -<p>Chaque jour, après son dîner, il assistait au -supplice de ses victimes. Il fit placer un orchestre -près de la guillotine, et ordonna au -tribunal, de condamner à mort tous ceux -qui s'étaient distingués par leurs richesses ou -par leurs talens. Dans la salle de spectacle, il -prêchait la loi agraire, le sabre à la main. -«Sans-culottes, dit-il un jour, dénoncez hardiment, -si vous voulez quitter vos chaumières; -c'est pour vous qu'on guillotine. Vous êtes -pauvres; n'y a-t-il pas près de vous quelque -noble, quelque riche, quelque marchand? -Dénoncez donc, et vous aurez sa maison.»</p> - -<p>Une des rues de la ville qui était sa patrie -fut entièrement dépeuplée par lui. Tous ceux -<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[p. 277]</a></span> -qui l'habitaient furent envoyés à l'échafaud. -Cambrai, et les autres villes du département, -furent également les théâtres de ses fureurs. -Mais quand le régime de la terreur fut passé, -quand Robespierre eut succombé sous les -coups de ses anciens complices, des voix enhardies -par quelques députés, vinrent dénoncer -le misérable Lebon, à la barre de la -convention. Alors furent révélés la plupart -des actes atroces dont il s'était rendu coupable. -Bourdon de l'Oise, l'attaqua le premier: -«Voilà, dit-il, le bourreau dont se servait -Robespierre.» C'est bien à lui, s'écria André -Dumont, que l'on peut dire: <i>Monstre, va -cuver dans les enfers, le sang de tes victimes!</i>—Il -n'est pas étonnant, répondit Joseph -Lebon, que la calomnie s'attache à un représentant -qui a sué.....—Tu as sué le sang, -s'écria Poultier.—Tu dînais avec le bourreau, -ajouta Bourdon de l'Oise.</p> - -<p>On fait monter de quinze cents à deux -mille le nombre des personnes assassinées à -Arras et à Cambrai, pendant la mission de -Joseph Lebon. Ce monstre fut puni enfin de -ses crimes. Par jugement du tribunal d'Amiens, -il fut exécuté dans cette ville, le 13 vendémiaire -<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[p. 278]</a></span> -an 4 (5 octobre 1796). Il fut conduit -à l'échafaud, revêtu d'une chemise rouge, -costume des assassins condamnés. Lorsqu'on -voulut lui mettre cette chemise, il s'écria, -quoiqu'il fût ivre d'eau-de-vie: «Ce n'est pas -moi qui dois l'endosser, il faut l'envoyer à la -convention, dont je n'ai fait que suivre les -ordres.»</p> - -<p>Il faut ajouter à ses crimes qu'il avait dérobé -plus de cinq cent mille livres, sous les -scellés qu'il avait fait mettre sur les effets des -prisonniers. Ce scélérat avait trente ans, lorsque -la société fut délivrée de sa présence.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[p. 279]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="TRIBUNAL_REVOLUTIONNAIRE" id="TRIBUNAL_REVOLUTIONNAIRE"></a> - TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.<br /> - <span class="x-smaller">CONDAMNATION DES GIRONDINS;<br /> - DÉTAILS SUR LEURS DERNIERS MOMENS.<br /> - MORT DE MADAME ROLAND ET DE BAILLY.<br /> - AUTRES VICTIMES.</span></h2> -</div> - - -<p>L'établissement du gouvernement révolutionnaire -légalisa le système de la terreur. Le -massacre des bons citoyens continua avec -une effrayante activité; mais on le subordonna -à une sorte de régularité dérisoire qui -offrait quelque chose de plus formidable encore. -Les hommes les plus vils, les plus sanguinaires, -avaient été choisis pour siéger dans -ce tribunal de mort. Il n'y avait aucune pitié -à attendre de ces magistrats de sang. C'était -un Fouquier-Tinville qui y remplissait les -fonctions d'accusateur public, fonctions qu'il -exerça avec un acharnement sans exemple -contre tout ce qui portait un nom connu, -<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[p. 280]</a></span> -contre tout ce qui avait acquis des droits à -l'estime générale.</p> - -<p>Quelques traits feront encore mieux connaître -cet homme sans moralité comme sans -entrailles. On avait amené devant son tribunal -un citoyen nommé Gamache; l'huissier -observa qu'il n'était pas l'accusé qu'on avait -eu l'intention de traduire en justice. «Peu -importe, répondit Fouquier, celui-ci vaut autant -que l'autre.» Et il l'envoya à la mort. -Rosset de Fleury avait écrit au tribunal pour -lui annoncer qu'il partageait les opinions de -sa famille, qui venait de périr, et qu'il demandait -à partager son sort. Fouquier, en recevant -cette lettre, s'écria: «Ce monsieur est -bien pressé; mais je suis charmé de le satisfaire.» -Fleury fut amené au tribunal, condamné -comme complice de gens qu'il n'avait -jamais vus, livré au supplice, revêtu d'une -chemise rouge, comme assassin de Collot -d'Herbois. Une veuve Maillet avait été présentée -aux juges au lieu de la duchesse de -Maillé qu'on avait cru arrêter. Dans l'interrogatoire, -Fouquier s'aperçut de l'erreur. -«Ce n'est pas toi qu'on voulait juger, lui dit-il, -mais c'est égal; autant vaut que tu y passes -<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[p. 281]</a></span> -aujourd'hui que demain.» Madame de Sainte-Amarante, -et sa fille, l'une des plus belles -femmes de la capitale, avaient montré le plus -grand courage dans leurs réponses et en écoutant -leur arrêt. Fouquier fut irrité de leur fermeté. -«Voyez, s'écria-t-il, quel excès d'effronterie; -il faut que je les voie monter sur -l'échafaud, pour m'assurer si elles conserveront -leur caractère, dussé-je me passer de dîner.» -Un vieillard, paralysé de la langue, ne -pouvait répondre aux questions qui lui étaient -faites. Fouquier, apprenant la raison de son -silence, répondit: «Ce n'est pas la langue -qu'il me faut, c'est la tête.» C'était lui qui -disait que les jurés venaient de faire <i>feu de -file</i>, lorsqu'ils avaient condamné en masse un -grand nombre d'accusés, sans les entendre.</p> - -<p>Les confrères de Fouquier-Tinville étaient -en tout dignes de lui. Les Dumas et les Coffinhal -le secondaient merveilleusement. On -connaît le mot féroce de Dumas, président -du tribunal révolutionnaire, qui, interrogeant -une femme plus que sexagénaire, et ne -pouvant en obtenir de réponse, à cause de sa -surdité, dit au greffier: «Écrivez qu'elle a -conspiré <i>sourdement</i>.» On se rappelle aussi la -<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[p. 282]</a></span> -lâcheté de Coffinhal, qui, après avoir prononcé -la sentence de mort d'un maître en fait d'armes, -lui dit: <i>Pare cette botte-là, si tu peux</i>.</p> - -<p>Que de victimes tombèrent sous les coups -de ces juges-bourreaux! La hache révolutionnaire -n'avait pas un seul moment de repos. -Les plus illustres têtes tombaient tour à -tour sur l'échafaud; les places publiques -étaient inondées de sang. Il n'entre point -dans notre plan de nous arrêter à décrire les -exécutions de tant d'innocens; nous nous -bornerons à retracer les derniers momens de -plusieurs de ces infortunés.</p> - -<p>Les girondins, ces députés éloquens et généreux -qui s'étaient opposés de toutes leurs -forces au projet insurrectionnel du 10 août, -qui avaient protesté énergiquement contre -les massacres, qui avaient montré quelque -pitié pour Louis XVI, qui s'étaient montrés -constamment en opposition avec toutes les -mesures révolutionnaires, devaient, par la -nature même des choses, se trouver en butte -à toute la rage des jacobins. Pour assurer -leur perte, on les accusa de conspiration, de -projet de guerre civile.</p> - -<p>La plupart de ces députés, du moins tous -<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[p. 283]</a></span> -ceux qui avaient coopéré activement au soulèvement -de quelques provinces, n'étaient pas -sous la main de leurs ennemis. On résolut d'arrêter -sans distinction tous ceux qui leur -étaient unis par l'amitié ou par la communauté -d'opinion. Vingt-un d'entre eux furent -arrêtés et mis en jugement; tous à la fleur de -l'âge, dans la force du talent, quelques-uns -même dans tout l'éclat de la jeunesse et de la -beauté; c'étaient Brissot, Gardien, Lasource, -Vergniaud, Gensonné, Lehardy, Mainvielle, -Ducos, Boyer-Fonfrède, Duchastel, Duperret, -Carra, Valazé, Lacase, Duprat, Sillery, Fauchet, -Lesterpt-Beauvais, Boileau, Antiboul, -et Vigée.</p> - -<p>«Gensonné était calme et froid, dit M. Thiers; -Valazé, indigné et méprisant; Vergniaud était -plus ému que de coutume; le jeune Ducos -était gai; et Fonfrède, qu'on avait épargné -dans la journée du 2 juin, parce qu'il n'avait -pas voté pour les arrestations de la commission -des douze, et qui, par ses instances réitérées -en faveur de ses amis, avait mérité depuis -de partager leur sort, Fonfrède semblait, -pour une si belle cause, abandonner -<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[p. 284]</a></span> -avec facilité, et sa grande fortune, et sa jeune -épouse, et sa vie.»</p> - -<p>On n'eut pas de peine à trouver de faux témoins -pour attester la complicité des girondins -avec les massacreurs de septembre. Fabre -d'Églantine, devenu suspect, pour cause d'agiotage, -avait besoin de se populariser; il appuya -cette accusation avec perfidie. Vergniaud, -n'y résistant pas davantage, s'écria avec indignation: -«Je ne suis pas tenu de me justifier -de complicité avec des voleurs et des assassins.»</p> - -<p>Malgré leur courageuse défense, les accusés -virent bientôt que leur perte était résolue, et -se préparèrent à mourir noblement. Ils se rendirent -à la dernière séance du tribunal, avec -un visage serein. Tandis qu'on les fouillait à -la porte de la Conciergerie, pour leur enlever -les armes meurtrières avec lesquelles ils auraient -pu attenter à leurs jours, Valazé, donnant -une paire de ciseaux à son ami Riouffe, -lui dit, en présence des gendarmes: «Tiens, -mon ami, voilà une arme défendue; il ne faut -pas attenter à nos jours!»</p> - -<p>Le 30 octobre 1793, les jurés prononcèrent -<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[p. 285]</a></span> -la sentence de mort qui leur avait été imposée. -En entendant cet arrêt fatal, Brissot laissa -tomber ses bras; sa tête se pencha subitement -sur sa poitrine; Gensonné voulut dire quelques -mots sur l'application de la loi, mais il -ne put se faire entendre. Sillery, qui était paralytique, -laissa échapper ses béquilles, en -s'écriant: <i>Ce jour est le plus beau de ma vie</i>. -On avait conçu quelques espérances pour les -deux jeunes frères Ducos et Fonfrède, qui -avaient paru moins compromis; mais ils furent -condamnés comme les autres. Fonfrède, en -embrassant Ducos, lui dit: «Mon frère, c'est -moi qui te donne la mort.—Console-toi, -répondit Ducos, nous mourrons ensemble.» -L'abbé Fauchet, le visage baissé, semblait -prier le ciel; Carra conservait son air de dureté; -Vergniaud montrait dans toute sa personne -quelque chose de dédaigneux et de -fier; Lasource prononça ce mot d'un ancien: -«Je meurs le jour où le peuple a perdu la -raison; vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.» -Le faible Boileau, le faible Gardien, -qui avaient eu la honte de charger leurs coaccusés -pour se justifier, ne furent pas épargnés. -Boileau, en jetant son chapeau en l'air, -<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[p. 286]</a></span> -s'écria: «Je suis innocent.—Nous sommes -innocens, répétèrent tous les accusés; -peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre -eux eurent le tort de jeter quelques assignats, -comme pour engager la multitude à les -sauver; leur tentative resta sans effet, et les -gendarmes les entourèrent pour les conduire -dans leur cachot. Tout à coup l'un des condamnés -tombe à leurs pieds; ils le relèvent -noyé dans son sang; c'était Valazé, qui, en -donnant ses ciseaux à Riouffe, avait gardé un -poignard, et s'en était frappé. Le farouche -tribunal décida sur-le-champ que son cadavre -serait transporté sur une charrette, à la -suite des condamnés. En sortant du tribunal, -ils entonnèrent tous ensemble, par un mouvement -spontané, l'hymne des Marseillais.</p> - -<p>«Leur dernière nuit fut sublime, dit l'historien -déjà cité. Vergniaud avait du poison, -il le jeta pour mourir avec ses amis. Ils firent -en commun un dernier repas, où ils furent -tour-à-tour gais, sérieux, éloquens. -Brissot, Gensonné, étaient, graves et réfléchis; -Vergniaud parla de la liberté expirante -avec les plus nobles regrets, et de la destinée -humaine avec une éloquence entraînante. -<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[p. 287]</a></span> -Ducos répéta des vers qu'il avait faits en -prison, et tous ensemble chantèrent des hymnes -à la France et à la liberté. Le lendemain -31 octobre, une foule immense s'était portée -sur leur passage. Ils répétaient, en marchant -à l'échafaud, cet hymne des Marseillais que -nos soldats chantaient en marchant à l'ennemi. -Arrivés à la place de la Révolution, -et descendus de leurs charrettes, ils s'embrassèrent -en criant: <i>Vive la République!</i> Sillery -monta le premier sur l'échafaud, et, après -avoir salué gravement le peuple, dans lequel -il respectait encore l'humanité faible et trompée, -il reçut le coup fatal. Tous imitèrent -Sillery, et moururent avec la même dignité; en -trente-une minutes, le bourreau fit tomber -ces illustres têtes, et détruisit ainsi en quelques -instans, jeunesse, beauté, vertu, talens. -Telle fut la fin de ces nobles et courageux -citoyens, victimes de leur généreuse utopie. -Ne comprenant ni l'humanité, ni ses vices, -ni les moyens de la conduire dans une révolution, -ils s'indignèrent de ce qu'elle ne -voulait pas être meilleure, et se firent dévorer -par elle, en s'obstinant à la contrarier. -Respect à leur mémoire! Jamais tant de -<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[p. 288]</a></span> -vertus, de talens, ne brillèrent dans les guerres -civiles; et il faut le dire à leur gloire, s'ils -ne comprirent pas la nécessité des moyens -violens pour sauver la cause de la France, la -plupart de leurs adversaires qui préférèrent -ces moyens se décidèrent par passion plutôt -que par génie.</p> - -<p>«Clavières, ex-ministre du parti de la gironde, -fut jeté dans les prisons de la Conciergerie -peu de temps après la mort de madame -Roland; mais il eut le courage de prévenir -la sentence de ses juges. Le matin du jour -où il devait paraître devant le tribunal révolutionnaire, -ses compagnons d'infortune virent -avec effroi le mauvais grabat sur lequel il -était couché, et tout le pavé d'alentour, inondés -de sang. Il s'était enfoncé un large couteau -dans le côté, et l'instrument de mort pendait -encore de la blessure qu'il s'était faite au milieu -de la nuit, sans qu'aucun des autres prisonniers -s'en fût aperçu. «Ce qui m'a toujours -surpris, dit l'historien Beaulieu, qui se trouvait -au nombre de ces malheureux captifs, -c'est que nos tyrans qui ont su tirer parti de -tant de contes absurdes pour se défaire des -personnes qu'ils avaient opprimées, n'aient -<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[p. 289]</a></span> -pas profité de ce suicide pour nous faire couper -la tête, comme étant les meurtriers de -M. Clavières, et se débarrasser ainsi du mal -qu'ils nous avaient fait.»</p> - -<p>A dater de la mort des girondins, le glaive -révolutionnaire ne se reposa plus. Le 10 novembre, -l'intéressante et courageuse épouse de -Roland, condamnée pour cause de complicité -avec les girondins, ses anciens amis, marcha -à l'échafaud, avec une fermeté digne d'eux.</p> - -<p>Cette femme, joignant aux grâces d'une -Française l'héroïsme d'une Romaine, portait -toutes les douleurs dans son âme. Son époux -qu'elle respectait et chérissait à l'égal d'un -père, était obligé de cacher sa tête menacée; -elle éprouvait pour l'un des girondins proscrits -une passion profonde, qu'elle avait toujours -contenue; elle laissait une fille, jeune -et orpheline, confiée à des ennemis. Tous -ces pénibles sacrifices devaient rendre bien -douloureux les derniers instans de sa vie. -Néanmoins, elle entendit son arrêt avec une -sorte d'enthousiasme, sembla inspirée depuis -le moment de sa condamnation jusqu'à -celui de son exécution, et excita, chez tous -ceux qui la virent, une espèce d'admiration -<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[p. 290]</a></span> -religieuse. Elle alla à l'échafaud vêtue en -blanc; pendant toute la route, elle ranima -les forces d'un compagnon d'infortune qui -devait périr avec elle, et qui n'avait pas le -même courage; deux fois même elle parvint -à lui arracher un sourire. Arrivée sur le lieu -du supplice, elle s'inclina devant la statue -de la liberté, en s'écriant: «<i>ô Liberté! que -de crimes on commet en ton nom!</i>» Elle subit -ensuite la mort avec un courage inébranlable.</p> - -<p>Le mari de cette femme célèbre s'était réfugié -aux environs de Rouen. En apprenant -sa fin tragique, il ne voulut pas lui survivre. -Il quitta la maison ou on lui donnait l'hospitalité; -et, pour ne compromettre personne, -il vint se donner la mort sur la grande route. -On le trouva percé au cœur d'un coup d'épée, -et gisant auprès d'un arbre contre lequel -il avait appuyé l'arme homicide.</p> - -<p>«Ainsi, dit M. Thiers, dans cet épouvantable -délire qui rendait suspects et le génie, -et la vertu, et le courage, tout ce qu'il y -avait de plus noble, de plus généreux en -France, périssait ou par le suicide ou par -le fer des bourreaux!</p> - -<p>«Entre tant de morts illustres et courageuses, -<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[p. 291]</a></span> -il y en eut une surtout plus lamentable -et plus sublime que toutes les autres, ce -fut celle de Bailly. Déjà on avait pu voir, à la -manière dont il avait été traité dans le procès -de la reine, comment il serait accueilli au -tribunal révolutionnaire. La scène du Champ-de-Mars, -la proclamation de la loi martiale -et la fusillade qui s'en était suivie, étaient les -événemens le plus souvent et le plus amèrement -reprochés au parti constituant; c'était -sur Bailly, l'ami de Lafayette, c'était sur le -magistrat qui avait fait déployer le drapeau -rouge, qu'on voulait punir tous les prétendus -forfaits de la constituante. Il fut condamné, -et dut être exécuté au Champ-de-Mars, théâtre -de ce qu'on appelait son crime. Ce fut le -11 novembre, et par un temps froid et pluvieux, -qu'eut lieu son supplice. Conduit à -pied, et au milieu des outrages d'une populace -barbare qu'il avait nourrie pendant qu'il était -maire, il demeura calme et d'une sérénité -inaltérable. Pendant le long trajet de la Conciergerie -au Champ-de-Mars, on lui agitait -sous le visage le drapeau rouge qu'on avait -retrouvé à la mairie, enfermé dans un étui -<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[p. 292]</a></span> -en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il -semblait toucher au terme de son supplice; -mais un des forcenés, attachés à le poursuivre, -s'écrie qu'il ne faut pas que le champ de -la fédération soit souillé de son sang. Alors, -on se précipite sur la guillotine, on la transporte -avec le même empressement qu'on mit -autrefois à creuser ce même champ de la -fédération; on court l'élever enfin sur le bord -de la Seine, sur un tas d'ordures, et vis-à-vis -le quartier de Chaillot, où Bailly avait passé -sa vie et composé ses ouvrages. Cette opération -dura plusieurs heures. Pendant ce -temps, on lui fait parcourir plusieurs fois le -Champ-de-Mars. La tête nue, les mains derrière -le dos, il se traîne avec peine. Les uns -lui jettent de la boue, d'autres lui donnent -des coups de pieds ou de bâton. Accablé, il -tombe, on le relève de nouveau. La pluie, -le froid, ont communiqué à ses membres un -tremblement involontaire. «Tu trembles, lui -dit un soldat.—Mon ami, répond le vieillard, -c'est de froid.....» Après plusieurs heures de -cette torture, on lui brûle sous le nez le drapeau -rouge; le bourreau s'empare de lui enfin, -<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[p. 293]</a></span> -et on nous enlève encore un savant illustre, -et l'un des hommes les plus vertueux qui -aient honoré notre patrie.</p> - -<p>«Depuis ce temps où Tacite la vit applaudir -aux crimes des empereurs, ajoute l'historien, -la vile populace n'a pas changé; toujours -brusque en ses mouvemens, tantôt elle élève -l'autel de la patrie, tantôt elle dresse des -échafauds, et n'est belle et noble à voir que -lorsque, entraînée dans les armées, elle se -précipite sur les bataillons ennemis. Que le -despotisme n'impute pas ses crimes à la liberté; -car, sous le despotisme, elle fut toujours -aussi coupable que sous la république. -Mais invoquons sans cesse les lumières et -l'instruction pour ces barbares pullulant au -fond des sociétés, et toujours prêts à les souiller -de tous les crimes, à l'appel de tous les -pouvoirs, et pour le déshonneur de toutes les -causes.»</p> - -<p>Les années 1793 et 1794 offrirent peu de -journées qui ne fussent souillées du sang de -quelques citoyens; tantôt c'étaient d'innocentes -victimes étrangères à toutes les factions, -et que leur nom et leurs vertus désignaient -aux bourreaux; tantôt c'étaient les hommes -<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[p. 294]</a></span> -d'un parti immolés par ceux d'un parti vainqueur. -Ainsi, quand tous les partis modérés -furent abattus, on vit celui de la montagne, -qui avait organisé le terrible systême de la -terreur, se décimer lui-même, et envoyer successivement -à la mort ses membres les plus -influens. Ceux qui avaient fait tomber tant -de têtes au nom de la liberté, finirent presque -tous par porter la leur sur l'échafaud, au -nom de la justice et de l'humanité, qui demandaient -vengeance. Les Hébert, les Chaumette, -les Danton, les Chabot, les Couthon, les -Saint-Just, les Robespierre, long-temps complices, -puis devenus ennemis, tombèrent -tour à tour, et laissèrent enfin respirer la -patrie.</p> - -<p>Mais, avant la journée du 9 thermidor, qui -vit porter le coup décisif à la tyrannie toute -sanguinaire de Robespierre et de ses agens, -que de sang innocent versé! Que d'illustres -proscrits! Combien de milliers de Français -entassés dans les prisons! La nation semblait -avoir été mise en coupe réglée. Le vénérable -Malesherbes, ce courageux défenseur de l'infortuné -Louis XVI, cet homme vertueux, -qui, comme le dit M. de Chateaubriand, au -<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[p. 295]</a></span> -milieu de la corruption des cours, avait su -conserver, dans un rang élevé, l'intégrité du -cœur et le courage du patriote, fut condamné -avec toute sa famille, au nombre de près de -vingt personnes. Ainsi, le protecteur et l'ami -de Jean-Jacques Rousseau, celui qui, dans le -cours d'une longue vie, s'était fait un devoir -de prendre la défense de l'opprimé contre -l'oppresseur, et qui, de même qu'il avait protégé -le dernier individu du peuple contre la -tyrannie des grands, avait osé plaider la cause -d'un roi innocent contre des despotes démagogues, -vint terminer sur l'échafaud ses -soixante-douze années de probité. Il marcha -à la mort avec la sérénité et la gaîté d'un sage. -Ayant fait un faux pas en sortant de la prison -pour aller au supplice, il avait dit: «Ce faux -pas est d'un mauvais augure; un Romain serait -rentré chez lui.» «Ah! s'écrie M. de -Chateaubriand en rappelant ces lamentables -événemens, il était donné à notre siècle de -contempler le vénérable magistrat revêtu de -la chemise rouge, monté sur un tombereau -sanglant, et mené à la guillotine entre sa fille, -sa petite-fille et son petit-fils, aux acclamations -<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[p. 296]</a></span> -d'un peuple ingrat dont il avait tant de -fois pleuré la misère.»</p> - -<p>Aux Malesherbes avaient été joints vingt-deux -membres du parlement. Le parlement -de Toulouse fut immolé presque tout entier. -Enfin, les fermiers-généraux furent mis en -jugement à cause de leurs anciens marchés -avec le fisc. On leur prouva que ces marchés -renfermaient des conditions onéreuses à l'État; -et le tribunal révolutionnaire les envoya -à l'échafaud pour de prétendues exactions -sur le tabac, sur le sel, etc. Dans le nombre -était un savant illustre, le célèbre chimiste -Lavoisier, qui demanda en vain quelques -jours de sursis pour écrire une découverte.</p> - -<p>Devant le tribunal révolutionnaire, comme -lors du massacre des prisons, on peut remarquer -des traits sans nombre de générosité.</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="verse">On a vu des enfans s'immoler pour leurs pères,</div> - <div class="verse">Des frères disputer le trépas à leurs frères.</div> - </div> -</div> - -<p>Loizerolles, ancien conseiller du roi, avait -été enfermé à Saint-Lazare, ainsi que son fils. -Le 7 thermidor (26 juillet 1794), l'huissier -du tribunal arrive, tenant en main sa liste -<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[p. 297]</a></span> -mortuaire; il appelle Loizerolles fils. Ce jeune -homme dormait; son père n'hésite pas à se -présenter en sa place. Le lendemain, il comparaît -à l'audience avec vingt-cinq autres -compagnons d'infortune, entend son arrêt -de mort sans pâlir, et va consommer en silence -son héroïque sacrifice.</p> - -<p>Parmi les femmes qui honorèrent leur mort -par un courage plus qu'humain, on peut citer -les carmélites de Royal-Lieu, près de -Compiègne: elles furent condamnées toutes -ensemble par le tribunal révolutionnaire. Enchaînées -sur la fatale charrette, et conduites -à travers un peuple furieux, elles chantaient -le <i>Salve Regina</i> avec la même tranquillité que -si elles avaient encore été dans leur église. -Lorsqu'une d'elle fut montée à l'échafaud, -les autres continuèrent leur chant religieux, -et ce pieux concert ne fut interrompu que lorsque -l'abbesse, qui fut exécutée la dernière, reçut -le coup mortel. Le courage sublime de ces -religieuses avait tellement frappé et attendri -le peuple, que, dès ce moment, il cessa d'applaudir -aux exécutions.</p> - -<p>Le même jour et au même instant, deux -victimes dont la mémoire est chère aux amis -<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[p. 298]</a></span> -des beaux vers, André Chénier et Roucher, -auteur du poème des <i>Mois</i>, tous deux amis -d'enfance, se retrouvèrent sur la fatale charrette. -Que de regrets ils exprimèrent l'un sur -l'autre! «Vous! disait Chénier, le plus irréprochable -de nos citoyens, un père, un époux -adoré; c'est vous qu'on sacrifie!—Vous! répliquait -Roucher, vous, vertueux jeune homme, -on vous mène à la mort, brillant de génie -et d'espérance!—Je n'ai rien fait pour la -postérité, répondit Chénier.» Puis, en se frappant -le front, on l'entendit ajouter: <i>Pourtant -j'avais quelque chose là</i>. Ces deux poètes -parlèrent de poésie à leurs derniers momens, -et récitèrent des vers de Racine pour étouffer -les clameurs de cette foule barbare qui insultait -à leur courage et à leur infortune. -Roucher, le matin même de l'exécution avait -fait faire son portrait, et mis au bas ces vers, -adressés à sa femme et à ses enfans:</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="verse">Ne vous étonnez pas, objets charmans et doux:</div> - <div class="verse">Si quelqu'air de tristesse obscurcit mon visage;</div> - <div class="verse">Quand un savant crayon dessinait cette image,</div> - <div class="verse">On dressait l'échafaud, et je pensais à vous!</div> - </div> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[p. 299]</a></span></p> - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="CARRIER_A_NANTES" id="CARRIER_A_NANTES"></a>CARRIER A NANTES.</h2> -</div> - - -<p>Les Robespierre, les Marat, les Couthon, -les Saint-Just et plusieurs autres de leurs -complices, étaient les principaux auteurs et -propagateurs de l'effroyable système de la -terreur; mais ils avaient en sous-ordre pour -mettre à exécution leurs mesures sanguinaires, -des monstres dignes de réaliser leurs conceptions -infernales, et qui, s'ingéniant à trouver -de nouveaux moyens de destruction, -semblaient s'être chargés à l'entreprise de -l'extermination des hommes. Déjà l'on a vu -les traits les plus saillans de quelques-uns de -ces êtres hideux, nés pour jeter l'épouvante -dans la société. Tous, sans contredit, se sont -souillés de crimes et d'atrocités; mais le féroce -Carrier, au milieu de tous ces scélérats, -est resté, pour ainsi dire, hors de pair, et il -sera facile de prouver par des faits, que sa sinistre -célébrité ne fut nullement usurpée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[p. 300]</a></span></p> - - -<p>Carrier était procureur à Aurillac, à l'époque -de la révolution. Le zèle révolutionnaire -de ce jeune démagogue, mérita de fixer les -regards des féroces meneurs de la révolution, -et il ne tarda pas à devenir un de leurs séïdes -les plus dévoués. Nantes fut le quartier-général -de ses exécutions et de ses horreurs.</p> - -<p>Nous allons emprunter à l'<i>Histoire de la -révolution</i>, de M. Thiers, quelques fragmens -qui sont de nature à faire connaître cet exécrable -brigand. «Carrier, dit-il, avait été envoyé -à Nantes, pour y punir la Vendée.» Carrier, -jeune encore, était un de ces êtres médiocres -et violens qui, dans l'entraînement des -guerres civiles, deviennent des monstres de -cruauté et d'extravagance. Il débuta par dire, -en arrivant à Nantes, qu'il fallait tout égorger, -et que, malgré la promesse de grâce faite aux -Vendéens qui mettraient bas les armes, il ne -fallait accorder quartier à aucun d'entre eux. -Les autorités constituées ayant parlé de tenir -la parole donnée aux rebelles: «Vous êtes des -j... f....., leur dit Carrier; vous ne savez pas -votre métier; je vous ferai tous guillotiner.» -Et il commença par faire fusiller et mitrailler -par troupes de cent et deux cents, les malheureux -<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[p. 301]</a></span> -qui se rendaient. Il se présentait à -la société populaire, le sabre à la main, l'injure -à la bouche, menaçant toujours de la -guillotine. Bientôt cette société ne lui convenant -plus, il la fit dissoudre. Il intimida les -autorités à un tel point, qu'elles n'osaient plus -paraître devant lui. Un jour, elles voulaient -lui parler des subsistances; il répondit aux -officiers municipaux que ce n'était pas son -affaire; que le premier b..... qui lui parlerait -de subsistances, il lui ferait mettre la tête à -bas, et qu'il n'avait pas le temps de s'occuper -de leurs sottises. Cet insensé ne croyait avoir -d'autre mission que celle d'égorger.</p> - -<p>«Il voulait punir à la fois, et les Vendéens -rebelles, et les Nantais fédéralistes, qui avaient -essayé un mouvement en faveur des girondins, -après le siége de leur ville. Chaque jour, -les malheureux qui avaient échappé au massacre -du Mans et de Savenay, arrivaient en -foule, chassés par les armées qui les pressaient -de tous côtés. Carrier les faisait enfermer dans -les prisons de Nantes, et en avait accumulé -là près de dix mille. Il avait ensuite formé une -compagnie d'assassins, qui se répandaient -dans les campagnes des environs, arrêtaient -<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[p. 302]</a></span> -les familles nantaises, et joignaient les rapines -à la cruauté. Carrier avait d'abord institué -une commission révolutionnaire, devant -laquelle il faisait passer les Vendéens et les -Nantais. Il faisait fusiller les Vendéens, et guillotiner -les Nantais, suspects de fédéralisme ou -de royalisme. Bientôt il trouva la formalité -trop longue, et le supplice de la fusillade, -sujet à des inconvéniens. Ce supplice était -lent; il était difficile d'enterrer les cadavres; -souvent ils restaient sur le champ du carnage, -et infectaient l'air à tel point, qu'une épidémie -régnait dans la ville. La Loire, qui traverse -Nantes, suggéra une affreuse idée à Carrier; -ce fut de se débarrasser des prisonniers en les -plongeant dans le fleuve. Il fit un premier -essai, chargea une gabarre, de quatre-vingt-dix -prêtres, sous prétexte de les déporter, et -la fit échouer à quelque distance de la ville. -Ce moyen trouvé, il se décida à en user plus -largement. Il n'employa plus la formalité dérisoire -de faire passer les condamnés devant -une commission; il les faisait prendre la nuit -dans les prisons, par bandes de cent et deux -cents, et conduire sur des bateaux. De ces -bateaux, on les transportait sur de petits bâtimens -<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[p. 303]</a></span> -préparés pour cette horrible fin. On -jetait les malheureux à fond de cale; on clouait -les sabords, on fermait l'entrée des ponts avec -des planches; puis les exécuteurs se retiraient -dans des chaloupes, et des charpentiers, placés -dans des batelets, ouvraient les flancs des bâtimens -à coups de hache, et les faisaient couler -bas. Quatre ou cinq mille individus périrent -de cette manière affreuse. Carrier se -réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif -et plus salubre de délivrer la république -de ses ennemis. Il noya, non seulement -des hommes, mais un grand nombre de femmes -et d'enfans. Lorsque les familles vendéennes -s'étaient dispersées, après la déroute -de Savenay, une foule de Nantais avaient -recueilli des enfans pour les élever. «Ce sont -des louveteaux, dit Carrier;» et il ordonna -qu'ils fussent restitués à la république. Ces -malheureux enfans furent noyés pour la plupart.</p> - -<p>«La Loire était chargée de cadavres; les -vaisseaux, en jetant l'ancre, soulevaient quelquefois -des bateaux remplis de noyés. Les -oiseaux de proie couvraient les rivages du -fleuve, et se nourrissaient de débris humains; -<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[p. 304]</a></span> -les poissons étaient repus d'une nourriture -qui en rendait l'usage dangereux, et la municipalité -avait défendu d'en pêcher. A ces -horreurs se joignaient une maladie contagieuse -et la disette. Au milieu des désastres, -Carrier, toujours bouillant de colère, défendait -le moindre mouvement de pitié, saisissait -au collet, menaçait de son sabre ceux -qui venaient lui parler, et, avait fait afficher -que quiconque viendrait solliciter pour un -détenu serait jeté en prison. Heureusement le -comité de salut public venait de le remplacer, -car il voulait bien l'extermination, mais -sans extravagance. On évalue à quatre ou -cinq mille les victimes de Carrier. La plupart -étaient des Vendéens.»</p> - -<p>Carrier avait à ses ordres une bande de -forcenés, à laquelle il avait donné le nom de -<i>compagnie Marat</i>. Ces assassins parcouraient -la ville et les campagnes, enlevant ou égorgeant -tous les individus qu'ils rencontraient -sans distinction d'âge ni de sexe. Carrier avait -donné pour auxiliaire à cette troupe meurtrière -une compagnie de nègres, dont la figure -ajoutait encore à l'effroi qu'inspirait -leur mission. Ces noirs étaient spécialement -<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[p. 305]</a></span> -chargés de poursuivre et d'arrêter les enfans -et les femmes. Le nommé Pinard, qui les commandait, -s'adressait de préférence aux femmes; -il assouvissait sur elles sa brutalité lubrique, -et les faisait ensuite égorger. On -trouve dans un mémoire publié sur ces horreurs, -qu'on massacra un jour cinq cents enfans, -dont le plus âgé n'avait pas quatorze -ans. Ces petits infortunés se jetaient entre les -jambes des assassins, demandaient la vie à -mains jointes, et recevaient la mort. Un enfant -de treize ans, qu'on avait envoyé à la -guillotine, demandait au bourreau, avec la -naïveté de son âge: <i>me feras-tu bien du mal</i>? -Le misérable, déconcerté, ajusta mal sa machine; -le coup porta sur la tête de l'enfant, -et l'intéressante victime vécut encore quelques -instans.</p> - -<p>Parmi les soldats de la compagnie Marat, se -trouvait un pauvre montagnard d'Auvergne, -ancien porteur d'eau, à qui une dame Lefèvre -avait rendu des services, dans le temps qu'elle -habitait Paris. Cette dame avait vu sa famille -décimée pendant la guerre de la Vendée; son -fils et son mari avaient été tués par les révolutionnaires; -sa fille, après avoir été violée, avait -<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[p. 306]</a></span> -été assassinée; elle-même était tombée avec -une foule d'autres, entre les mains des bandits -de Carrier, qui allaient la précipiter dans -la Loire. Parmi les hommes chargés de cette -exécution, se trouvait le porteur d'eau: il -entend nommer madame Lefèvre, se retourne, -la considère. «Vous vous appelez -madame Lefèvre?—Hélas! oui.—Vous -demeuriez à Paris, près Saint-Sulpice?—C'est -moi-même.—Citoyens, la citoyenne -Lefèvre n'est pas une <i>brigande</i>, c'est une -bonne patriote.....» Et aussitôt il coupe avec -son sabre la corde qui l'attache avec les autres -victimes, et la prend sous sa protection. -La dame Lefèvre implora le porteur d'eau en -faveur de sa voisine qui n'était pas plus <i>brigande</i> -qu'elle; mais l'Auvergnat, lui ayant fait -observer que c'était le moyen de se perdre -et de le faire périr lui-même, elle n'insista -plus.</p> - -<p>Le chef de tous ces cannibales, l'inventeur -de toutes ces mesures infernales, l'ordonnateur -de toutes ces terribles exterminations, -Carrier, allait quelquefois dîner à bord des navires, -pour s'assurer du succès de ses opérations. -Là, il faisait boire ses agens, et s'enivrait -<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[p. 307]</a></span> -avec eux. <i>Buvons</i>, disait-il, <i>à la santé des -calotins qui ont bu à la grande tasse</i>.</p> - -<p>Lorsque ce monstre fut traduit à son tour -devant la justice, le 16 octobre 1794, il fut -accusé par Philippe Fronjoly, et plusieurs autres -témoins, d'avoir provoqué les <i>mariages -républicains</i>, qui consistaient à suspendre -pendant une demi-heure, un jeune homme -avec une jeune femme, à leur donner ensuite -un coup de sabre sur la tête, et à les précipiter -enfin dans l'eau.</p> - -<p>On trouve aussi une autre déposition dans -cette procédure. Un témoin, nommé Naudy, -déclara que, se trouvant un jour chez Carrier -avec quelques généraux, il entendit Grandmaison -leur dire: «En voilà deux mille huit -cents d'expédiés;» et sur la demande d'une -explication de ce propos, Carrier répondit: -«Quoi! vous n'entendez pas ce que cela veut -dire? C'est que j'en ai fait descendre deux -mille huit cents dans la <i>baignoire nationale</i>.»</p> - -<p>Toutes les horreurs que nous venons de -raconter, ont été fidèlement décrites par le -chantre de <i>la Pitié</i>.</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="verse">Partout, la soif du meurtre et la faim du carnage.</div> - <div class="verse">Les arts, jadis si doux, le sexe, le jeune âge,</div> - <div class="verse">Tout prend un cœur d'airain: la farouche beauté - <span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[p. 308]</a></span></div> - <div class="verse">Préfère à notre scène un cirque ensanglanté;</div> - <div class="verse">Le jeune enfant sourit aux tourmens des victimes;</div> - <div class="verse">Les arts aident le meurtre, et célèbrent les crimes.</div> - <div class="verse">Que dis-je? la nature, ô comble de nos maux!</div> - <div class="verse">De tous ses élémens seconde nos bourreaux.</div> - <div class="verse">Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie;</div> - <div class="verse">Le feu dans les hameaux promène l'incendie;</div> - <div class="verse">Et la terre, complice, en ses avides flancs,</div> - <div class="verse">Recèle par milliers les cadavres sanglans!</div> - <div class="verse">A peine elle a peuplé ses cavernes profondes,</div> - <div class="verse">La mort, infatigable, a volé sur les ondes.</div> - <div class="verse">Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups;</div> - <div class="verse">Le baptême de sang est achevé pour vous.</div> - <div class="verse">Par un art tout nouveau, des nacelles perfides</div> - <div class="verse">Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides.</div> - <div class="verse">Et, le jour et la nuit, l'onde porte aux échos</div> - <div class="verse">Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots.</div> - <div class="verse">Ailleurs, la cruauté, fière d'un double outrage,</div> - <div class="verse">Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage;</div> - <div class="verse">Et submerge, en riant de leurs civiques nœuds,</div> - <div class="verse">Les deux sexes unis par un hymen affreux.</div> - <div class="verse">O Loire! tu les vis, ces hymens qu'on abhorre,</div> - <div class="verse">Tu les vis, et tes flots en frémissent encore!</div> - <div class="verse">Cependant, le trépas s'accuse de lenteur:</div> - <div class="verse">Eh bien! ange de mort, ange exterminateur,</div> - <div class="verse">Va, joins les feux aux flots, joins le fer à la foudre;</div> - <div class="verse">Maisons, ville, habitans, que tous soit mis en poudre;</div> - <div class="verse">Qu'enchaînés par milliers, femmes, enfans, vieillards,</div> - <div class="verse">Jonchent le sol natal de leurs membres épars.</div> - <div class="verse">Là, repose tes yeux sur ce vaste carnage;</div> - <div class="verse">Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage,</div> - <div class="verse">Quelque coupable encor peut-être est échappé.</div> - <div class="verse">Annonce le pardon; et, par l'espoir trompé, - <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[p. 309]</a></span></div> - <div class="verse">Si quelque malheureux, en tremblant, se relève,</div> - <div class="verse">Que la foudre redouble, et que le fer achève.</div> - <div class="verse">Français, vous pleurerez un jour ces attentats.</div> - <div class="verse">Oui, vous les pleurerez; mais vous n'y croirez pas.</div> -</div></div> - -<p>Au reste, ainsi que Joseph Lebon, et plusieurs -autres scélérats de la même espèce, le -Néron de la ville de Nantes, reçut le salaire -de ses forfaits. Il fut condamné à mort, après -une procédure qui révéla des atrocités presque -incroyables, et qui ne furent que trop -bien prouvées. La France commençait à respirer. -Le système de la terreur, après la chute -de Robespierre et des siens, était resté sans -appui, pour le repos du genre humain.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[p. 310]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="ASSASSINAT" id="ASSASSINAT"></a>ASSASSINAT<br /> - <span class="x-smaller">DU REPRÉSENTANT FÉRAUD.</span><br /> - <span class="xx-smaller">COURAGE IMPASSIBLE DE BOISSY-D'ANGLAS.</span></h2> -</div> - - - -<p>Fouquier-Tinville, cet accusateur public si -dévoué aux ardeurs sanguinaires des Robespierre -et des Couthon, venait d'être condamné -à mort avec plusieurs jurés du tribunal révolutionnaire, -pour la manière atroce dont il -avait exercé ses fonctions. Le supplice de ce -misérable avait poussé l'irritation des soi-disans -patriotes au plus haut degré. Ils étaient -décidés à une tentative désespérée.</p> - -<p>Le 1<sup>er</sup> prairial an III (20 mai 1795), fut -choisi pour porter ce coup qui devait être décisif. -Il s'agissait, comme dans tous les mouvemens -de ce genre, d'une insurrection à organiser. -On mit les femmes en avant, parce -que, disait-on, la force armée n'oserait pas -tirer sur des femmes; on les fit suivre par un -<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[p. 311]</a></span> -rassemblement immense. On voulait entourer -la convention d'une telle multitude qu'elle ne -pût être secourue, et la forcer de rappeler -Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère, -tous trois les dignes compagnons des plus fameux -terroristes; en un mot, exiger l'élargissement -de tous les patriotes renfermés et -la remise en vigueur de la constitution de -1793, avec tous ses accessoires.</p> - -<p>Le tumulte était général dans les faubourgs -et dans plusieurs quartiers. Les patriotes sonnaient -le tocsin de tous les côtés, battaient la -générale et tiraient le canon. Les sections qui -étaient dans le complot s'étaient formées de -grand matin, et marchaient déjà en armes -bien avant que les autres eussent été averties. -Bientôt la salle de l'assemblée est assiégée; -toutes les issues sont fermées. Les députés, -accourus en toute hâte, étaient à leurs places. -En voyant la convention ainsi entourée, -un membre s'écria qu'elle saurait mourir à son -poste. Aussitôt tous les députés se levèrent en -répétant: <i>Oui! oui!</i> En même temps la foule -croissait sans interruption au-dehors; un essaim -de femmes se précipite dans les tribunes, -en foulant aux pieds ceux qui les occupent, -<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[p. 312]</a></span> -et en criant: <i>Du pain! du pain!</i> les unes montrent -le poing à l'assemblée, les autres rient -de sa détresse. Le tumulte devient général; -on couvre de huées la voix du président, qui -s'efforce vainement de rétablir le silence. La -multitude armée enfonce une des portes de -l'assemblée. Une escorte de fusiliers et plusieurs -jeunes gens, qui s'étaient munis de fouets -de poste, escaladent les tribunes, et en font -sortir les femmes, en les chassant à coups de -fouet. Elles fuient, en poussant des cris épouvantables.</p> - -<p>Mais bientôt la foule armée, qui vient d'enfoncer -une porte, pénètre au sein de la convention; -d'abord elle est refoulée, puis elle -revient à la charge. Enfin, on parvient à repousser -sans blessure la multitude des assaillans, -qui cèdent à la vue du fer.</p> - -<p>Cependant la foule augmentait sans cesse -autour de la salle; elle ne tarde pas à faire un -nouvel effort. Le combat s'engage au milieu -même de l'assemblée; les défenseurs de la convention -croisent la baïonnette; de leur côté, -les assaillans font feu, et les balles viennent -frapper les murs de la salle. Les députés se -lèvent en criant: <i>Vive la république!</i> Les coups -<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[p. 313]</a></span> -de feu redoublent; on charge, on se mêle, on -sabre. Un jeune député, plein de courage -et de dévoûment, Féraud, récemment arrivé -de l'armée du Rhin, et courant depuis -quinze jours autour de Paris pour hâter -l'arrivage des subsistances, vole au devant -de la foule, et la conjure de ne pas pénétrer -plus avant. «Tuez-moi, s'écrie-t-il en découvrant -sa poitrine; vous n'entrerez qu'après -avoir passé sur mon corps.» En effet, il se -couche à terre, pour essayer de les arrêter; -mais ces furieux, sans l'écouter, passent sur -son corps, et courent vers le bureau. Des femmes -ivres, des hommes armés de sabres, de -piques, de fusils, portant sur leurs chapeaux -ces mots: <i>Du pain! la constitution de 93</i>, -inondent la salle; les uns vont occuper les -banquettes inférieures, abandonnées par les -députés; les autres remplissent le parquet; -quelques-uns se placent devant le bureau, ou -montent par les petits escaliers qui conduisent -au fauteuil du président. Un jeune officier des -sections, nommé Mally, placé sur les degrés -du bureau, arrache à l'un de ces hommes l'écriteau -qu'il portait sur son chapeau. On tire -aussitôt sur lui, et il tombe blessé de plusieurs -<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[p. 314]</a></span> -coups de feu. Dans ce moment, toutes les -baïonnettes, toutes les piques se dirigent sur -le président; on enferme sa tête dans une -haie de fer; c'était Boissy-d'Anglas; il demeure -calme et ferme. Au même instant, les factieux -couchent en joue le président. Féraud veut -escalader la tribune, et s'élance pour faire à -Boissy-d'Anglas un rempart de son corps. Un -des factieux essaie de le retenir par l'habit; un -officier, pour dégager Féraud, assène un coup -de poing à l'homme qui le retenait; ce dernier -répond au coup de poing par un coup -de pistolet qui atteint Féraud, à l'épaule. L'infortuné -jeune homme tombe dangereusement -blessé; les rebelles s'emparent de sa personne, -l'accablent de coups; on l'entraîne, on le foule -aux pieds, on l'emporte hors de la salle, et -on livre son corps à la populace. Un écrivain, -témoin oculaire de cette horrible scène, assure -que Féraud fut victime d'une méprise -de noms. On le prit pour Fréron, que les -prétendus patriotes regardaient comme le chef -des réactionnaires.</p> - -<p>Boissy-d'Anglas demeura calme et impassible -au milieu de cette scène de violence et -d'atrocités. Plusieurs fois sa voix courageuse -<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[p. 315]</a></span> -entreprit de se faire entendre, mais soudain -elle était couverte par des cris mille fois répétés: -<i>Du pain, du pain! Coquin, qu'as-tu -fait de notre argent? La constitution de 1793!</i> -Plusieurs députés veulent parler; ils ne peuvent -obtenir la parole; le tumulte recommence -et dure encore plus d'une heure. -Pendant cet intervalle, on apporte une tête -au bout d'une baïonnette; on la regarde avec -effroi, on ne peut la reconnaître. Les uns -disent que c'est celle de Fréron, d'autres disent -que c'est celle de Féraud. C'était celle -de Féraud en effet, que les brigands avaient -placée au bout d'une baïonnette. Ils promènent -cet horrible trophée dans la salle, au -milieu des hurlemens de la multitude; ils la -présentent au président Boissy-d'Anglas, qui -devient de nouveau l'objet de leur fureur. -Boissy-d'Anglas s'incline avec respect devant -la tête de son malheureux collègue. Il est de -nouveau en péril; sa tête est entourée de -baïonnettes; on le couche en joue de tous -côtés; mille morts le menacent.</p> - -<p>Cette périlleuse présidence dura six heures -entières. Boissy-d'Anglas, épuisé de fatigues, -céda le fauteuil à son collègue Vernier. La -<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[p. 316]</a></span> -salle ne put être évacuée entièrement qu'à -minuit et à force ouverte. Plusieurs des représentans -qui avaient favorisé cette insurrection -furent sévèrement punis par la convention, -qui dès lors, n'eut plus rien à -craindre du parti patriote. Aucune journée -de la révolution n'avait présenté un spectacle -si terrible. Jamais jusque là, le siége de la -représentation nationale n'avait été envahi, -ensanglanté par un combat, traversé par les -balles, et souillé par l'assassinat d'un représentant -du peuple.</p> - -<p>Nous terminerons ici cette suite de tableaux -qui nous ont été fournis par l'histoire de nos -troubles révolutionnaires. Il nous eût été -facile de les multiplier à l'infini; car nous -n'avons pu signaler que quelques faits entre -des milliers. Il nous aurait fallu plusieurs -volumes pour mentionner tout ce qui mériterait -de l'être. Divers ouvrages existent, où -l'on trouvera les détails les plus minutieux -sur les malheurs de chaque famille, à cette -désastreuse époque; nous citerons entre autres, -les <i>Martyrs de la Révolution</i>, ouvrage -publié par un respectable ecclésiastique.</p> - -<p>Du reste, les scènes que nous avons détachées -<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[p. 317]</a></span> -de ce grand drame donneront quelqu'idée -des forfaits qui ont accompagné notre -régénération politique; on peut les regarder -comme des monumens épouvantables de nos -désordres, et l'on ne saurait trop les mettre -en lumière, dans un moment où toutes les jeunes -têtes ne rêvent que changemens et révolutions.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[p. 318]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="LOUIS_FRANCOIS_TILLOY" id="LOUIS_FRANCOIS_TILLOY"></a> - LOUIS FRANÇOIS TILLOY,<br /> - <span class="x-smaller">ACCUSÉ DU MEURTRE DE SA FEMME.</span></h2> -</div> - - -<p>Louis-François Tilloy, était marié depuis -quinze mois avec Catherine Toupet. Cet -homme, travaillant chez le sieur Prévost, en -qualité de compagnon cultivateur, ou de garçon -de charrue, ne pouvait venir coucher -chez lui que tous les quinze jours. Il avait -son domicile à Gombremez, commune de -Saulty, arrondissement d'Hesdin.</p> - -<p>Le 19 germinal, an 5 (8 avril 1797), veille -du jour correspondant au dimanche des Rameaux, -Tilloy ne retourna point chez lui, -parce qu'il y était allé le samedi précédent, -et que c'était le tour d'un autre ouvrier de la -ferme; mais le lendemain, il fut libre de s'absenter -jusqu'à midi. Il part, son déjeûner à la -main, et gagne, en mangeant, sa chaumière. -Il y arrive avant huit heures, et trouve sa -<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[p. 319]</a></span> -femme levée, occupée à allaiter un fils de cinq -mois, gage de leur mutuelle tendresse. Tilloy -les embrasse tour à tour, prend sa bêche, et -s'en va fouir un enclos éloigné de sa maison, -et séparé d'elle par une ferme et deux rues -garnies de haies vives.</p> - -<p>Il y avait à peine une heure qu'il était parti -pour cette occupation, lorsqu'un individu, -profitant de son absence, de la circonstance -d'une fête solennelle, et de l'heure à laquelle -les rues et les campagnes sont désertes à cause -de l'office divin, s'introduit dans la maison de -Tilloy, et entraîne sa femme dans une chambre -voisine, servant depuis quelque temps -d'étable à vaches.</p> - -<p>Catherine Toupet n'avait que vingt-quatre -ans; elle avait toute la fraîcheur de la jeunesse. -Cet individu voulait assouvir sa brutalité -sur cette jeune femme, qui, sans doute, -avait fixé ses regards luxurieux. Catherine -Toupet se défend avec toute l'énergie de la -vertu, avec toute l'indignation de la pudeur; -sa résistance ne fait qu'irriter son brutal agresseur. -Furieux, il saisit une coignée qu'il aperçoit, -et en frappe sa victime. Elle chancelle -et tombe; mais bientôt, ranimant son courage, -<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[p. 320]</a></span> -et réunissant les forces qui lui restent encore, -elle tire de sa poche un couteau à manche de -corne de cerf, et veut s'en servir contre son -bourreau, lorsque celui-ci le lui arrache de -la main, et la frappe de plusieurs coups.</p> - -<p>Bientôt l'assassin fuit, laissant à terre, baignée -dans son sang, la femme qu'il n'a pu -tout-à-fait déshonorer. Catherine Toupet, -malgré son état d'épuisement, a encore le courage -de se traîner jusqu'aux portes de la maison -et de les fermer au verrou, afin de prévenir -le retour de son infâme assassin, dont -elle redoute la fureur et la rage.</p> - -<p>Cependant vers les dix heures trois quarts, -Tilloy quitte son ouvrage, pour la fin duquel -il faut l'emploi de deux matinées, et il retourne -chez lui. Il se présente à la porte de la -rue, il la trouve fermée; celle du jardin l'est -aussi. Il va chez une voisine demander si sa -femme est sortie; on lui répond que non. Il -revient à la fenêtre du jardin, y frappe, et ne -tarde point à entendre quelque bruit; c'était -sa femme qui se traînait péniblement. Elle -ouvre..... Quel spectacle pour Tilloy! Il voit -sa femme blessée à la tête, à la gorge, et perdant -son sang. Il cède alors aux premiers -<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[p. 321]</a></span> -mouvemens de la douleur et de l'effroi. Il -court chez ses voisins, en poussant des cris -lamentables. Bientôt sa maison est pleine; -tout le village s'y trouve rassemblé.</p> - -<p>Tilloy aperçoit sur la table, le couteau à -manche de corne de cerf; il le prend machinalement, -sans réflexion, et le met dans sa -poche. Il est à présumer que ce couteau avait -été ramassé et lavé par quelques-unes des voisines.</p> - -<p>Bientôt l'agent municipal et son adjoint -arrivent; ils interrogent Catherine Toupet; ils -en reçoivent la déclaration qu'un <i>inconnu est -entré chez elle, et l'a arrangée de cette manière</i>; -qu'il l'a entraînée dans la chambre servant -d'étable à vaches, et que c'est là qu'il -lui a porté les coups. Elle ajoute que l'inconnu -était vêtu d'une veste blanche, et laisse entrevoir -qu'il avait voulu jouir d'elle malgré sa -volonté.</p> - -<p>Le brigadier de la gendarmerie à la résidence -de l'Albret arrive, accompagné de gendarmes; -ils dressent procès-verbal, et reçoivent -de Catherine Toupet la même déclaration; -mais elle y exprime plus ouvertement -l'attentat à sa pudeur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[p. 322]</a></span></p> - - -<p>Le juge de paix du canton se transporte -plus tard au domicile de Tilloy, et Catherine -Toupet lui tient le même langage. Cependant, -d'après le rapport qu'on fait à ce magistrat -que Tilloy avait été trouvé porteur du couteau -de sa femme, et sur la déclaration faite -par deux gendarmes, le juge de paix décerna -un mandat d'arrêt contre ce jeune homme, et -le jury prononça qu'il y avait lieu à accusation.</p> - -<p>La malheureuse Catherine Toupet ne tarda -pas à succomber à la gravité de ses blessures. -Une instruction fut entamée à l'occasion de -cet assassinat. Plusieurs témoins à charge furent -entendus, entre autres les deux gendarmes -qui avaient été préposés à la garde de -Tilloy, immédiatement après son arrestation, -et la femme Lobel, mendiante, qui fut soupçonnée -d'avoir été subornée. Cette mendiante -déposa que, s'étant présentée le jour de l'assassinat -à la porte de François Tilloy, pour -demander l'aumône, l'accusé lui avait dit rudement: -<i>Il n'y a point ici de pain pour toi</i>; -qu'elle était revenue sur ses pas, avait écouté -à la porte, et avait entendu prononcer les -mots: <i>Tu n'es qu'un jaloux</i>, auxquels on répondait: -<i>Tais-toi, car je te tuerai</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[p. 323]</a></span></p> - - -<p>Mais, comme le remarquait le défenseur -de Tilloy, si la femme Lobel a vu et entendu, -pourquoi ne s'est-elle point présentée devant -le juge de paix, ou au moins devant le directeur -du jury? N'est-elle pas aussi reprochable, -comme ayant pu déposer <i>ab irato</i>, et -pour se venger de ce que Tilloy lui avait refusé -l'aumône? Pourquoi, d'ailleurs, n'allait-elle -pas au secours de celle qui criait miséricorde? -Pourquoi n'y a-t-elle pas appelé ses -voisins? Laisse-t-on donc ainsi égorger son -semblable?</p> - -<p>Le défenseur de Tilloy profita habilement -des incohérences qui se rencontraient dans les -dépositions des témoins, et surtout des déclarations -de la victime. L'affaire avait été portée -devant le tribunal criminel du Pas-de-Calais, -séant à Saint-Omer.</p> - -<p>La défense prouva complètement l'innocence -de Tilloy. Une des plus fortes preuves, -c'est que la femme de Tilloy avait survécu aux -coups qu'on lui avait portés. En effet, Tilloy -eût été certain que sa femme l'accuserait; il -eût eu non seulement le temps nécessaire à -son crime, mais encore tout le loisir qui lui -convenait. Il n'eût point été pressé comme le -<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[p. 324]</a></span> -brutal agresseur dont il tenait la place sur le -banc des accusés; il n'eût point laissé d'agonie -à sa femme, et, impatient de la voir mourir, il -l'eût frappée d'un coup décisif.</p> - -<p>Les mœurs de Tilloy étaient naturellement -douces; il vivait en parfaite intelligence avec -sa femme. Il pouvait produire les certificats -les plus honorables sur sa conduite chez les -divers maîtres qu'il avait servis. Lors de son -arrestation et pendant toute la procédure, il -conserva un maintien calme, ferme et assuré.</p> - -<p class="noindent indent-20 smaller"> - Où le crime pâlit la vertu se rassure.</p> - -<p>Le tribunal criminel du Pas-de-Calais prononça -l'acquittement de Tilloy, et le fit mettre -en liberté. Cet arrêt fut rendu le 23 messidor, -an 5 (11 juillet 1797).</p> - -<p>Nous avons puisé les faits que l'on vient de -lire dans le plaidoyer du défenseur de l'accusé, -seul document que nous ait offert à -cet égard le recueil des causes célèbres de -M. Méjan. Peut-être que l'acte d'accusation -et le réquisitoire du ministère public nous -eussent appris quelques autres particularités -sur ce crime mystérieux. Le défenseur devait -<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[p. 325]</a></span> -naturellement atténuer les charges dirigées -contre son client. Du reste, nous ferons observer -que l'arrêt d'acquittement prononcé -par la cour de Caen est principalement fondé -sur ce qu'il n'est pas constant que Tilloy soit -convaincu d'avoir commis l'homicide de Catherine -Toupet, sa femme.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[p. 326]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="ADULTERE" id="ADULTERE"></a>ADULTÈRE<br /> - <span class="x-smaller">ET EMPOISONNEMENT.</span></h2> -</div> - - -<p>Le 15 frimaire de l'an 7 (5 décembre 1799), -Marie Tavernier avait épousé Jean Tribout. -Le 9 nivose suivant (30 décembre), Tribout, -après avoir bu dans un cabaret, rentra chez -lui fort tard, et mangea une soupe que sa -femme lui avait préparée. A peine en eut-il -mangé quelques cuillerées, qu'il fut atteint -d'un grand mal de cœur, de violentes nausées, -et fut forcé de se mettre au lit.</p> - -<p>Marie Tavernier, du consentement de son -mari, envoya chez le curé chercher une purgation. -Le curé s'informa de l'état du malade, -conseilla l'émétique, et en donna trois grains. -Tribout prit ce vomitif; mais son mal s'accrut -de plus en plus: au bout de quelques -jours, le malheureux expira dans les souffrances -les plus affreuses.</p> - -<p>Le jour même de la mort, un procès-verbal -<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[p. 327]</a></span> -fut dressé après l'ouverture du corps; et -les deux chirurgiens qui l'avaient rédigé déclarèrent -que le sujet leur paraissait être mort -par toutes les causes qui peuvent occasionner -le choléra-morbus.</p> - -<p>Il est vrai que, quinze jours après, le cadavre -fut exhumé pour être soumis à un nouvel -examen; et il résulta des observations -faites par les autres hommes de l'art à qui on -avait confié ce soin que Tribout était mort -empoisonné.</p> - -<p>Bientôt des indices accusateurs s'élevèrent -contre Marie Tavernier. Ses liaisons avec Marin -Goupil, son cousin, étaient plus que suspectes. -Elle prit la fuite peu de temps après -la mort de son mari, et se retira à Vaugirard, -où Goupil l'avait suivie. Ils y habitèrent -quelque temps ensemble, et Marie Tavernier -devint mère.</p> - -<p>D'après le second procès-verbal des chirurgiens -appelés la seconde fois pour examiner -le cadavre de Tribout, la mort violente de ce -dernier avait été attribuée à un empoisonnement. -Marie Tavernier et Marin Goupil furent -signalés comme les auteurs de ce crime. -Les deux prévenus furent mis l'un et l'autre -<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[p. 328]</a></span> -en jugement devant le tribunal criminel de -l'Orne.</p> - -<p>Ils furent défendus par M<sup>e</sup> Duronceray, -qui ne négligea rien pour faire triompher la -cause de ses cliens; mais ses efforts furent -infructueux; le jury déclara les deux accusés -coupables, et le tribunal criminel les condamna -à la peine de mort.</p> - -<p>Nouvel et déplorable exemple des suites -qu'entraîne quelquefois pour les femmes l'infidélité -conjugale! Qu'elles n'oublient jamais -qu'elles ne peuvent trahir leurs devoirs d'épouses, -sans s'exposer à devenir encore plus -criminelles. Il en est beaucoup sans doute -qui, tout en violant les lois de la pudeur, -sont incapables de concevoir l'idée d'un assassinat; -mais combien n'en est-il pas aussi -dans le cœur desquelles une première faute -arrache le germe de toutes les vertus! Des -forfaits dont autrefois le récit les eût épouvantées -ne sont plus à leurs yeux que des -actes enfantés par une nécessité cruelle; et, -dans l'affreux délire auquel elles s'abandonnent, -elles ne rêvent qu'attentats.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[p. 329]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="ACCUSATION_DINCENDIE" id="ACCUSATION_DINCENDIE"></a> - ACCUSATION D'INCENDIE<br /> - <span class="x-smaller">SUSCITÉE PAR UN FILS CONTRE SON PÈRE.</span></h2> -</div> - - -<p>Dans la nuit du 3 au 4 fructidor de l'an IX -(22 août 1801), un incendie se manifesta -dans une halle située dans la commune de -Mahéru, département de l'Orne. Ce malheur -n'avait peut-être d'autre cause que le hasard -ou la négligence; mais le bruit se répandit -qu'il était l'œuvre du crime.</p> - -<p>La halle incendiée appartenait au sieur -Louée, qui l'avait achetée du sieur Besnou. -Différens procès avaient éclaté entre l'ancien -propriétaire et le nouvel acquéreur; il en -était résulté une haine mutuelle dont la violence -s'était fait remarquer en plusieurs occasions.</p> - -<p>Par suite de ces différens animés, par -suite aussi de plusieurs propos menaçans, le -sieur Besnou fut publiquement désigné comme -l'auteur de l'incendie. Le juge de paix se -<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[p. 330]</a></span> -transporta sur les lieux, le 6 fructidor, pour -constater le corps de délit, et recevoir les -déclarations qui pouvaient être de nature à le -mettre sur la trace des coupables.</p> - -<p>Louée déclara que le feu avait été mis à son -bâtiment entre dix heures et dix heures un -quart; qu'il ignorait quel était l'incendiaire; -que cependant trois personnes des environs -de Soligny assuraient avoir vu une femme -qui venait de Sainte-Goburge vers la halle en -question un instant avant qu'on y eût mis le -feu, et que cette femme était affublée d'un -tablier qui leur parut blanc, et portait par-dessous -du feu dans un sabot: la femme de -Louée fit une déclaration semblable. Le magistrat -chargé de l'instruction suivit ce premier -indice, et se vit bientôt amené à une -forte prévention contre Besnou et sa femme, -qui habitaient Sainte-Goburge.</p> - -<p>On lui parla de la haine qui animait Besnou -contre Louée, des menaces qu'il lui avait -faites dans plusieurs circonstances. On rapporta -qu'en venant d'un village nommé Moulins, -Besnou avait dit à sa femme: <i>Tiens, -voilà la place de ma pauvre halle; le sacré -coquin qui l'a n'en profitera pas: j'y mettrai -<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[p. 331]</a></span> -le feu ou je l'y ferai mettre, quand il devrait -m'en coûter cent livres.</i> Suivant cette même -déposition, la femme Besnou aurait répondu -à son mari: <i>Je l'y mettrai bien pour rien</i>; et -Besnou lui ayant dit qu'il ne voulait pas -qu'elle s'exposât à une pareille chose la nuit, -elle aurait répliqué: <i>J'ai été bien plus loin -au clair de la lune.</i></p> - -<p>Plusieurs témoins déclarèrent qu'ils avaient -cru reconnaître l'épouse de Pierre Besnou -dans la femme qui avait été vue, à neuf heures -et demie du soir, allant du côté de Ricordane, -lieu de l'incendie. D'autres soutinrent -qu'ils l'avaient rencontrée elle-même, -vers dix heures du soir, retournant à Sainte-Goburge, -et qu'elle était exactement vêtue -comme la femme qu'on avait vue sur le même -chemin avant l'incendie.</p> - -<p>D'après cet ensemble de circonstances, le -tribunal spécial s'étant déclaré compétent, le -commissaire du gouvernement présenta son -acte d'accusation le 8 brumaire an X, et déclara -Pierre Besnou et sa femme prévenus -d'être auteurs ou complices du crime affreux -qui avait détruit la propriété de Louée; en -<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[p. 332]</a></span> -conséquence, les deux époux furent traduits -devant le tribunal d'Alençon.</p> - -<p>Les débats eurent bientôt changé la première -physionomie de l'affaire, Besnou, ancien -fonctionnaire public, ancien marchand, -qui s'était acquis dans le commerce une réputation -de probité bien méritée, Besnou, qui -tout récemment encore avait été jugé digne -de remplir les fonctions de juré, se présentait -avec avantage devant ses accusateurs, qui, -en général, étaient loin de jouir de l'estime -publique.</p> - -<p>Le défenseur de Besnou, M<sup>e</sup> Duronceray, -ne manqua pas de tirer parti de ce contraste -si favorable à son client, pour faire voir combien -il était invraisemblable que les époux -Besnou eussent commis le crime dont on -les accusait. «Il est une autre invraisemblance -non moins frappante, ajoutait-il, c'est -que si Besnou eût commis le crime, il l'eût -commis sans intérêt, même contre son intérêt: -c'est sa chose même qu'il aurait détruite. -En effet, cette halle, il l'avait vendue à Thibaut, -qui en devait le prix, à Thibaut, qui -était insolvable. Faute de paiement, Besnou -<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[p. 333]</a></span> -avait certainement le droit de revendiquer sa -propriété, quoique passée dans les mains d'un -tiers, dans les mains de Louée; et ce droit, il -ne l'ignorait pas, il était au moment de -l'exercer, il avait passé procuration, à l'effet de -poursuivre le renvoi en possession. Comment -concilier cette démarche avec le crime atroce -dont il est accusé?»</p> - -<p>Le défenseur prouve ensuite l'<i>alibi</i> de Besnou, -qui était attesté par deux témoins. Il y -avait déjà plusieurs jours, au moment de -l'incendie, que Besnou était à la foire de Guibray; -il en revenait le soir du 3 fructidor, -avait passé la nuit du 3 au 4 dans la commune -du Bourg, où il était encore le 4 au matin, -se trouvant ainsi éloigné de Moulins par une -distance de neuf lieues.</p> - -<p>En examinant la position respective des -parties, l'avocat trouva de nouveaux moyens -de faire reculer l'accusation. «Louée, dit-il, -depuis plusieurs années fermier de Besnou, -et ne payant pas ses fermages, a mis celui-ci -dans la triste nécessité de poursuivre contre -lui des jugemens, de faire des exécutions; -Besnou a aussi obtenu contre Louée le paiement -d'un billet à ordre; une condamnation -<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[p. 334]</a></span> -du tribunal de commerce de Laigle. Quant à -Thibaut, Besnou a obtenu contre lui, au tribunal -de l'Orne, trois jugemens de condamnation -pour le paiement du prix en vente de la -halle. Le 17 vendémiaire dernier, l'huissier -de l'accusé s'est transporté au domicile de -Thibaut, pour saisir ses meubles; c'est le même -jour que Besnou a été frappé d'un mandat -d'arrêt, jour de triomphe pour Thibaut et -Louée? Thibaut a eu l'impudence de manifester -une joie atroce. <i>Enfin</i>, a-t-il dit, <i>nous -sommes bien heureux que le père Besnou soit -en prison</i>. Et ce seraient de pareils témoins, -des témoins convaincus d'ailleurs par les débats, -d'avoir tenu des propos violens, des propos -menaçans contre Besnou; ce seraient eux qui, -par leurs dépositions infectées par l'esprit de -haine, guideraient l'impartiale justice, provoqueraient -un arrêt de mort contre deux -infortunés aux vertus desquels tous leurs -concitoyens rendent hommage! Non, il n'en -sera pas ainsi: après dix mois de souffrances, -Besnou sortira vainqueur de cette lutte, -il en sortira avec une conscience pure, une -réputation sans tache; il partagera son triomphe -avec une épouse chérie qui a partagé son -<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[p. 335]</a></span> -infortune, avec une épouse aussi innocente -que lui. Quelles sont, en effet, les charges -contre la femme Besnou? des propos menaçans; -mais quels sont les témoins? Louée, -Thibaut, le fils de Thibaut, la fille de Thibaut, -des témoins suspects, des ennemis déclarés de -Besnou, des hommes intéressés à le perdre.»</p> - -<p>Le succès couronna les efforts et le zèle du -défenseur: les deux accusés furent acquittés.</p> - -<p>L'auteur de toute cette trame odieuse était -le propre fils de Besnou. Ce jeune homme, -qui depuis plusieurs années s'était montré le -fils le plus ingrat, en accablant son père de -mauvais procédés, en lui suscitant une foule -de procès, avait poussé le délire et l'infamie -jusqu'à profiter de l'incendie de la halle de -Louée pour lui porter le coup le plus terrible, -en le signalant comme l'auteur du crime, et -en subornant des témoins contre lui.</p> - -<p>Bientôt s'étant aperçu que ce complot infernal -pourrait avoir des suites fâcheuses pour -lui-même, parce que son père serait condamné -à des dépens considérables, à des -dommages et intérêts, qui pourraient absorber -toute sa fortune, il avait séduit alors -d'autres témoins qui étaient venus attester à -<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[p. 336]</a></span> -la justice des faits évidemment faux, des faits -d'ailleurs inutiles à la démonstration de l'innocence -de son père.</p> - -<p>Le ministère public avait requis l'arrestation -de ces témoins corrompus et du suborneur; -mais, pendant qu'on procédait à l'instruction -de ce nouveau procès, Besnou fils -mourut dans sa prison, après avoir rendu un -entier hommage à la vérité; et après avoir demandé -pardon à Dieu et à son père du crime -horrible dont il s'était souillé.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[p. 337]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="LA_VEUVE_DESERVOLUS" id="LA_VEUVE_DESERVOLUS"></a> - LA VEUVE DESERVOLUS,<br /> - <span class="x-smaller">OU FRAPPANT EXEMPLE DE L'ACHARNEMENT - DES PRÉVENTIONS.</span></h2> -</div> - - -<p>Voici encore une histoire qui pourra faire -apprécier les fatales erreurs où des juges, -d'ailleurs éclairés et de bonne foi, peuvent -être précipités, en se laissant conduire par les -préventions de tout genre qui les assaillent -incessamment. La mort de Calas, celle de -Montbailly, et de tant d'autres victimes de la -clameur populaire, ont depuis long-temps -prouvé cette vérité, scellée tant de fois par le -sang innocent. Les infortunes de la veuve -Deservolus montreront peut-être, de la part -de plusieurs personnes appelées à donner un -avis ou à prononcer un jugement, une persistance -aveugle, peut-être sans exemple jusqu'ici. -Heureusement que l'humanité n'eut -point à gémir sur les suites d'une préoccupation -aussi acharnée, et que, grâce à d'autres juges, -<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[p. 338]</a></span> -l'innocence fut reconnue, et se vit même -en position de faire trembler ses accusateurs.</p> - -<p>Un ancien militaire d'Évreux, le sieur Cochart -Deservolus, faisant un usage abusif de -liqueurs fortes, succomba, le 19 messidor an -X (6 juillet 1802), au milieu de sa famille, aux -atteintes d'un mal violent contre lequel toutes -les ressources de l'art furent infructueuses.</p> - -<p>Cette mort, quoique très-subite, n'avait -rien d'extraordinaire aux yeux de ceux qui -connaissaient les funestes habitudes du sieur -Cochart Deservolus. Cependant, à l'instant -même où il venait d'expirer, avant que sa dépouille -fût rendue à la terre, des soupçons -vagues d'empoisonnement se répandirent dans -la multitude, qui les accueillit sans examen, -selon son usage.</p> - -<p>La méchanceté, qui tire parti de tout, ne -manqua pas de commenter quelques scènes -orageuses qui, depuis quelques années, avaient -eu lieu dans le ménage du sieur Deservolus; -on se répétait les diverses circonstances qui -avaient accompagné ou précédé sa mort, et -partant, on ne craignait pas de l'attribuer au -crime.</p> - -<p>Quelque temps avant de succomber le sieur -<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[p. 339]</a></span> -Deservolus se plaignait de malaises, d'affections -douloureuses, qui n'étaient que les indices -d'une crise terrible. Cette crise, annoncée -par tant de signes alarmans, eut lieu le 17 -messidor an X; elle se déclara par un hoquet -violent, par des vomissemens réitérés, par des -mouvemens convulsifs, par un délire complet; -en un mot, par les symptômes les plus -effrayans. Le citoyen Delzeuzes, médecin à -Évreux, docteur en médecine de l'école de -Paris, professeur d'histoire naturelle à l'école -centrale du département de l'Eure, et le citoyen -Renault, maître en chirurgie, furent -appelés pour donner des soins au malade. Ils -ne dissimulèrent pas, au premier aspect, le -danger dans lequel ils le trouvaient. Le jeudi -suivant, 19 messidor, leur fatal augure s'était -vérifié.</p> - -<p>Quelques instans après la catastrophe, une -femme accourt dans la maison du défunt, -demande à le voir, et, apprenant qu'il a cessé -de vivre, se précipite sur le cadavre, éclate -en sanglots et en gémissemens, donne toutes -les marques de la plus violente douleur; puis -tout-à-coup elle ordonne à une garde qui -veillait auprès du lit funèbre de lui apporter -<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[p. 340]</a></span> -du vinaigre et une glace; mais la garde ayant -refusé de quitter son poste pour lui obéir, -cette femme sort aussitôt de la chambre avec -fureur, et soit que l'excès de sa douleur l'égarât, -soit qu'elle eût été mal comprise dans -l'expression de ses plaintes amères, on assure -qu'elle avait proféré le mot terrible d'empoisonnement.</p> - -<p>Cette femme était la propre sœur de Deservolus; -elle se nommait madame du Roule, -et se trouvait depuis long-temps en rupture -ouverte avec la majeure partie de la famille, -pour des motifs d'intérêt. Au reste, ce fut -sur le mot funeste attribué à cette dame du -Roule, que l'on bâtit une accusation qui devait -envelopper l'épouse et la belle-sœur de -Deservolus.</p> - -<p>Sur les bruits qui ne tardèrent pas à se répandre, -les sieurs Delzeuzes et Renault accoururent -chez la veuve, et lui déclarèrent -que, pour leur instruction, ils allaient procéder -à l'ouverture du cadavre. Le procès-verbal -qui fut dressé par eux en cette occasion -ne laissa aucun doute sur l'état naturel -dans lequel se trouvait le corps.</p> - -<p>Les sieurs Renault et Delzeuzes se disposaient -<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[p. 341]</a></span> -à aller instruire madame Deservolus -du résultat de cette opération, lorsque le -magistrat de sûreté, substitut du commissaire -près le tribunal criminel du département -de l'Eure, parut tout-à-coup dans la -maison désolée, accompagné d'officiers de -santé munis de leurs instrumens, et lut à -haute voix l'ordonnance que, sur la rumeur -publique, il venait de décerner pour l'ouverture -du corps.</p> - -<p>Pour la seconde fois donc, et dans la même -journée, les viscères et les organes du mort -furent examinés avec attention, et chacun -put se convaincre de leur état naturel. Le -magistrat qui avait présidé à l'opération, -monta, avant de se retirer, dans l'appartement -de la veuve, et là, en présence de quatre -témoins, il lui adressa ces paroles: «Le -devoir que nous venons de remplir est bien -pénible, madame, mais il a cela de consolant -pour vous et pour nous, que nous -avons trouvé dans le résultat les moyens de -confondre la calomnie, si elle osait jamais -lever la tête.» S'adressant ensuite à la belle-sœur -de la veuve, au moment de redescendre, -il ajouta en propres termes: «Je vous ferai -<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[p. 342]</a></span> -parvenir dans la journée le procès-verbal des -officiers de santé qui ne laissera aucun doute -sur la mort de M. Deservolus.»</p> - -<p>Les funérailles furent célébrées le soir du -même jour. A peine l'inhumation fut-elle -achevée, qu'un bruit nouveau circula dans -la ville. Malgré leur première déclaration verbale, -par suite de laquelle le magistrat avait -proclamé solennellement l'erreur des soupçons -formés sur la mort de Deservolus et autorisé -son inhumation, les officiers de santé -commis par lui à l'examen juridique, élevaient -des doutes, assurait-on, sur la véritable -cause de la mort de Deservolus.</p> - -<p>Ce qui peut servir à expliquer ce nouvel -incident, c'est la mésintelligence qui régnait -entre les officiers de santé établis à Évreux, -et le sieur Delzeuzes. La jalousie et l'amour-propre -n'étaient pas étrangers à ces discordes. -L'avancement rapide du sieur Delzeuzes, et -la haute opinion qu'il paraissait avoir de sa -supériorité personnelle, excitaient contre lui -ses confrères. Lui, de son côté, ne voyait pas -sans humeur l'arrogance des membres du -comité de vaccine.</p> - -<p>Le dimanche 22 messidor, c'est-à-dire, le -<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[p. 343]</a></span> -quatrième jour après l'inhumation du cadavre, -déjà ouvert une première fois, on se -rendit dans le cimetière, suivant l'ordre qui -en avait été donné par le magistrat, pour -procéder à l'exhumation que tous les propos -d'empoisonnement semblaient avoir rendue -nécessaire. La présence des officiers de santé -qui avaient procédé à la première visite juridique -fut requise cette fois encore, quoiqu'il -eût été peut-être prudent de les en -exclure. Les sieurs Delzeuzes et Renault furent -aussi mandés. Avec eux, se trouvèrent -réunis d'autres gens de l'art et quelques chirurgiens -militaires de la garnison d'Évreux. -On procéda à l'exhumation. Le sieur Delzeuzes, -ainsi qu'il l'avait fait lors du premier -examen, exposa les causes de la maladie, et -répéta ses conjectures sur celles de la mort. -Son rapport produisit une très-vive agitation -parmi les officiers de santé présens. Sans -respect pour l'asile des morts, des débats -violens s'engagèrent: les reproches sanglans, -les injures grossières retentirent au -milieu du silence des tombeaux. A travers -ces dissentimens scandaleux, à travers quelques -réticences cruelles, on parut néanmoins -<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[p. 344]</a></span> -s'accorder sur l'absence totale de traces -de poison. Le procès-verbal de cette vérification -ne contenait absolument rien qui pût -justifier le moindre acte de rigueur de la -part du ministère public.</p> - -<p>Cependant, le bruit se répandit bientôt -dans la ville qu'une pièce légale allait devenir la -base d'une accusation en forme contre madame -Deservolus et contre sa sœur; on annonçait -même le dépôt de cette pièce redoutable -au greffe du tribunal criminel. C'était, -disait-on, un troisième procès-verbal qui aurait -été remis secrètement et de confiance au -magistrat, sur sa demande, par les médecins -et chirurgiens d'Évreux, contradicteurs des -sieurs Delzeuzes et Renault, et qui aurait -été rédigé <i>postérieurement</i> à celui des nouveaux -officiers de santé, convoqués pour -l'exhumation. Dans cet état de choses, les -enfans de madame Deservolus, intéressés à -faire éclater au grand jour l'innocence de -leur mère, provoquèrent auprès du ministère -public une nouvelle exhumation, insistant -surtout, pour que cette seconde visite du -cadavre fût faite par des officiers de santé -choisis dans tout autre département que celui -<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[p. 345]</a></span> -de l'Eure. Ils s'adressèrent au magistrat -qui jusqu'alors avait connu de cette affligeante -affaire, mais ils eurent la douleur d'en -éprouver un refus. L'examen nouveau que -l'on sollicitait ne devait produire, selon lui, -aucune espèce de résultat; c'était d'ailleurs, -à l'entendre, une affaire terminée. Un pareil -langage semblait bien attester que celui qui -le tenait était convaincu de la non-existence -du délit. Comment alors expliquer les poursuites -que ce même magistrat jugea sans doute -indispensable de continuer de faire?</p> - -<p>Mais ce que ce substitut n'avait pas voulu -autoriser, le commissaire près le tribunal -criminel le permit. Il fut décidé qu'une -exhumation aurait lieu. Un médecin et deux -chirurgiens de Rouen, hommes aussi habiles -qu'intègres, furent appelés à Évreux.</p> - -<p>C'était le 27 messidor. La même faute qui -avait causé un si grand scandale lors de la -première exhumation, fut encore commise -pour celle-ci. Les premiers experts furent appelés. -Aussitôt que le cadavre eut été tiré, -pour la seconde fois, de la fosse, les trois -officiers de santé de Rouen, l'examinèrent -dans toutes ses parties avec la plus scrupuleuse -<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[p. 346]</a></span> -attention, et leur procès-verbal renferma -la déclaration authentique de la mort -naturelle du sieur Deservolus. Ils affirmaient -n'avoir trouvé aucune trace qui pût décéler -l'effet d'un agent délétère ou, en d'autres -termes, aucune trace de poison ou de substances -malignes.</p> - -<p>Une déclaration aussi précise que celle que -venaient de faire les médecins et chirurgiens -de Rouen devait bien enfin fixer l'opinion -publique; mais la malveillance s'empara avec -ardeur d'une fatale circonstance qui vint lui -fournir de nouveaux prétextes de calomnie et -de persécution.</p> - -<p>Au nombre des viscères sur lesquels les officiers -de santé devaient porter leur attention, -on ne retrouva plus l'estomac, lorsque, arrivés -dans le lieu destiné à leur examen, ils se mirent -en devoir d'y procéder. Soit que, mal -enveloppé, ce viscère eût glissé par une des -ouvertures de la serviette qui les contenait -tous, et que, dans une translation qui avait -eu lieu de nuit, personne ne s'en fût aperçu, -soit qu'une main intéressée à faire disparaître -une preuve matérielle de l'ignorance -ou de la méchanceté, eût réussi à détourner -<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[p. 347]</a></span> -l'objet même qui la renfermait, on chercha -vainement l'estomac pour le soumettre aux -mêmes expériences que les autres viscères. -Cette circonstance, consignée dans le procès-verbal, -ne tarda pas à réveiller toutes les -conjectures, tous les soupçons; la calomnie -s'exerça avec une activité nouvelle.</p> - -<p>Bientôt le même magistrat qui avait dit aux -enfans de la veuve Deservolus qu'il regardait -l'affaire comme terminée commença mystérieusement -une information dans laquelle -tous les moyens inquisitoriaux furent mis -en usage. Le sieur Delzeuzes, ami de la famille -Deservolus, fut étrangement calomnié, -et devint aussi l'objet de la défiance du magistrat. -Le substitut, malgré toute la rigueur -dont il s'était armé, ne trouva pas probablement -de charges suffisantes pour autoriser le -mandat de dépôt; car il ne le décerna point en -renvoyant les pièces au directeur du jury. Cet -autre magistrat se livra à un examen subsidiaire; -il se disposait à clore la procédure par -une déclaration de non-inculpation, lorsqu'au -mépris des preuves d'innocence qui résultaient -de l'information, le substitut crut -<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[p. 348]</a></span> -devoir faire encore éclater le zèle qui l'animait; -un mandat d'amener fut lancé contre -madame Deservolus, contre sa sœur, la demoiselle -Emilie Le Prévot, et contre le citoyen -Delzeuzes.</p> - -<p>Le directeur du jury, considérant sans -doute que là où manquaient les preuves il n'y -avait pas de délit, rendit une ordonnance -tendante au rejet du réquisitoire, ordonnance -qui fut déposée au greffe du tribunal le 6 -fructidor. Par jugement rendu le 10, le tribunal -de première instance de l'arrondissement, -sur les conclusions de son commissaire, consacra -la décision du directeur du jury; mais -le substitut ne se tint pas pour battu; il se -pourvût contre le jugement du tribunal d'arrondissement -devant le commissaire près le -tribunal criminel qui, après mûr examen des -pièces qui lui avaient été adressées, déclara, -le 17 fructidor, donner son adhésion à ce -même jugement.</p> - -<p>Toutes ces décisions successives, favorables -à l'innocence, auraient dû suffire pour -la pleine justification des accusés; mais il fallait -encore éclairer l'opinion, ce qui n'est pas -<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[p. 349]</a></span> -toujours chose aussi facile que de la tromper; -il fallait étouffer la calomnie et la flétrir à son -tour. M<sup>e</sup> Billecocq, à la demande des enfans -de la veuve, fit un mémoire circonstancié sur -cette malheureuse affaire, et servit, par ce -moyen, non-seulement à faire taire les calomniateurs, -mais encore à éclairer la religion de -la cour suprême, qui, sur le réquisitoire du -procureur-général impérial, avait renvoyé la -procédure devant le magistrat de sûreté et le -directeur du jury de l'arrondissement de -Mantes.</p> - -<p>Madame Deservolus et sa sœur ayant formé -opposition à cet arrêt, cette décision fut rapportée -par une autre du tribunal de cassation, -en date du 9 prairial an XI, qui faisait justice -complète de toutes les inculpations dirigées -contre les accusés.</p> - -<p>Après une accusation semblable à celle -dont la veuve Deservolus et sa sœur pouvaient -être les victimes, qui fit peser sur elles -les soupçons les plus atroces, qui troubla si -cruellement leur repos, qui les contraignit de -porter leurs plaintes devant différens juges, -quelle est la vertu qui pourrait se flatter d'être -<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[p. 350]</a></span> -toujours inattaquable? et cependant cette -accusation était absurde, dénuée de vraisemblance, -repoussée par la science, seule compétente -en pareille matière; et cependant un -magistrat, dont la conduite fut inexplicable -dans toute cette affaire, s'obstinait à poursuivre -les auteurs d'un délit qui n'existait point, -et trouvait des auxiliaires pour cette odieuse -prévention: tant il est vrai que la prévention, -en matière criminelle, peut donner les couleurs -du crime à l'innocence la plus incontestable, -et qu'elle est un des plus grands fléaux -de la justice.</p> - -<p>Quand une accusation est invraisemblable, -il est presque toujours certain qu'elle est -fausse: en pareil cas, le juge ne saurait procéder -avec trop de circonspection; c'est une -vérité dont s'était bien pénétré le célèbre Dupaty, -magistrat éloquent du dernier siècle. -«La vraisemblance, dit-il, est comme un -témoin nécessaire des autres témoins. Si ce -témoin n'a pas déposé dans un procès, la -procédure, en quelque sorte, n'est pas consommée, -l'information est incomplète. Les -invraisemblances d'un fait sont autant de -<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[p. 351]</a></span> -présomptions que ce fait n'existe pas; et l'invraisemblance -absolue d'un fait est comme -une déposition concluante de la nature contre -l'existence de ce fait. Entre des hommes qui -diront: <i>Telle chose est</i>, et la nature qui dira: -<i>Telle chose n'est pas</i>, il faudra croire la nature.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[p. 352]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="LOUISE_PERTHUY" id="LOUISE_PERTHUY"></a>LOUISE PERTHUY,<br /> - <span class="x-smaller">ACCUSÉE D'INFANTICIDE.</span></h2> -</div> - - -<p>«La loi de Henri II, dit Montesquieu, qui -condamne à mort une fille dont l'enfant a -péri, en cas qu'elle n'ait pas déclaré au magistrat -sa grossesse, est contraire à la défense -naturelle. Il suffisait de l'obliger d'en instruire -une de ses plus proches parentes, pour qu'elle -veillât à la conservation de l'enfant.</p> - -<p>«Quel autre aveu pourrait-elle faire dans -ce supplice de la pudeur naturelle? L'éducation -a augmenté en elle l'idée de la conservation -de cette pudeur; et à peine, dans ces -momens, est-il resté en elle une idée de la -perte de la vie.»</p> - -<p>La peine portée par cette loi est sans doute -d'une cruelle sévérité; dans quelques cas, elle -a pu être injustement appliquée. Cette loi -d'ailleurs est du seizième siècle, époque encore -bien voisine des temps de barbarie. Mais -<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[p. 353]</a></span> -la déclaration qu'elle prescrivait, considérée -comme mesure générale, ne nous semble pas -avoir mérité le blâme dont l'a voulu flétrir -l'illustre auteur de l'<i>Esprit des lois</i>. A part -quelques exceptions trop rares, la pudeur des -filles-mères n'est point un obstacle qui doive -arrêter le législateur. On sait que la plupart -d'entre elles ne sont pas d'innocentes victimes -des faiblesses de l'amour; malheureusement -l'éducation, qui manque encore à tant de classes -de la société, n'a pas augmenté en elles l'idée -de la conservation de cette pudeur. Comment -supposer quelque honte de leur état, à des -filles qui font presque parade de leur conduite -infâme, à des filles devenues mères au -sein de la débauche et de la prostitution? Ne -sait-on pas que c'est de ces sources impures -que sortent la plupart des orphelins qui peuplent -nos hôpitaux?</p> - -<p>Voici sommairement ce que pourrait offrir -d'avantageux le système des déclarations de -grossesse. Il fixerait sur ce point la vigilance -du magistrat et les menaces de la loi; il frapperait -l'imagination de la mère, dès les premiers -instans de sa conception illégitime; et -l'on étoufferait le crime, pour ainsi dire, avant -<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[p. 354]</a></span> -de naître. Tout au moins s'épargnerait-on le -scandale d'une recherche infructueuse, et -d'une impunité funeste; ce qui n'arrive que -trop fréquemment dans les accusations d'infanticide, -où, pour l'ordinaire, tout est vague -et enveloppé d'un mystère impénétrable, -comme dans le fait que nous allons raconter.</p> - -<p>Le 10 frimaire an 10 (30 novembre 1801), -un enfant mort, enveloppé dans des linges, et -entouré de braise, fut trouvé par deux gendarmes, -sur l'un des remparts de la ville de -Dijon. Le magistrat de sûreté, informé de ce -fait, se transporta aussitôt sur les lieux, accompagné -d'un officier de santé, qui, après -avoir examiné le cadavre, déclara que cet enfant -paraissait avoir été brûlé dans quelques -parties du corps; qu'il avait été étouffé dans -la braise allumée, dont on l'avait enveloppé; -qu'il avait pu périr aussi par le défaut de ligature -du cordon ombilical; qu'il était du sexe -masculin, qu'il était né à terme, et qu'il n'y -avait pas vingt-quatre heures qu'il était venu -au monde.</p> - -<p>On apprit bientôt qu'une fille nommée -Louise Perthuy, qui, peu de jours avant, était -dans un état de grossesse voisin de son -<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[p. 355]</a></span> -terme, avait été vue pâle et considérablement -amincie, et qu'elle avait quitté son domicile, -le 16, à neuf ou dix heures du matin.</p> - -<p>Le magistrat de sûreté s'y transporta et fit -ouvrir la chambre; on découvrit dans le lit, -dans les chemises, dans le linge, des traces -nombreuses d'une perte abondante de sang, -et l'on remarqua un sac de toile rousse également -ensanglanté, à côté duquel était un petit -tas de braise pareille à celle dans laquelle l'enfant -avait été enveloppé. Le magistrat interrogea -la femme Perrier, qui logeait dans la -même maison. Elle répondit qu'elle s'était -aperçue de la grossesse de Louise Perthuy, -mais qu'elle ignorait le jour de son accouchement -qu'elle supposait cependant très-récent, -d'après les indices qu'elle avait sous les yeux. -La femme Dorey, autre voisine, fit une réponse -à peu près semblable.</p> - -<p>Le 18, le magistrat de sûreté fit exhumer -le cadavre, et ordonna l'expérience usitée de -la supernatation des poumons. Le même officier, -après avoir reconnu que toutes les parties -internes étaient saines, procéda à l'expérience -prescrite; les poumons surnagèrent; -il en conclut qu'ils étaient remplis d'air, et -<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[p. 356]</a></span> -que par conséquent l'enfant était né vivant.</p> - -<p>Le lendemain 19, Louise est arrêtée. Deux -jours après, le magistrat se transporte encore -à son domicile pour vérifier la cause de l'effusion -de sang remarquée lors de la première -visite. L'officier de santé déclare qu'il y a -eu nécessairement accouchement, attendu -qu'une perte de sang aussi considérable aurait -causé une telle faiblesse à la femme, -qu'elle aurait succombé.</p> - -<p>On interroge Louise; elle convient de sa -grossesse et de son accouchement, dont elle -fixe la date à trois semaines avant son interrogatoire; -mais elle déclare être accouchée -d'une fille morte; on lui demande ce qu'elle -a fait de cet enfant. Elle se trouble, et dit -l'avoir jeté dans les latrines; sur l'observation -que son allégation peut être vérifiée, elle se -rétracte, et déclare qu'elle est accouchée -d'un enfant mâle, mort; qu'elle l'a mis d'abord -dans un sac de toile, ensuite dans des -linges, que le 15 frimaire, à sept heures du -soir, elle l'a porté sur le rempart du château. -Interrogée pourquoi elle n'avait pas -noué le cordon ombilical, elle répondit -qu'elle avait cru l'enfant mort. Quant aux -<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[p. 357]</a></span> -brûlures remarquées sur le corps de son fils, -elle s'écria: <i>Je ne suis point une mère dénaturée: -je n'ai point allumé de braise pour -brûler le corps de mon enfant.</i></p> - -<p>Le magistrat de sûreté décerna contre elle -un mandat de dépôt; et l'on procéda à l'instruction -des témoins. Parmi les dépositions -des témoins entendus, nous remarquerons -celle de la femme Royère, lingère, pour qui -Louise travaillait depuis plusieurs années. -Elle dit, entr'autres choses, qu'ayant lieu de -soupçonner fortement que Louise était accouchée, -elle se rendit chez elle, le 14, avec -une demoiselle Darbois; qu'après l'avoir -long-temps et vainement pressée de ne pas -lui faire un mystère de son accouchement, -après lui avoir promis à cet égard secours et -protection, elle avait enfin obtenu l'aveu -qu'elle sollicitait; que Louise lui avait déclaré -qu'elle était accouchée depuis huit jours; que -la sage-femme qu'elle n'avait point voulu -nommer, s'était chargée de cet enfant, et l'avait -porté à l'hôpital. La femme Royère ajouta -que le surlendemain, ayant eu connaissance -de l'exposition d'un enfant sur le rempart du -château, elle s'était indignée contre Louise -<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[p. 358]</a></span> -qu'elle avait regardée comme l'auteur de ce -crime, et qu'elle avait envoyé sa domestique -reprendre l'ouvrage qu'elle avait donné à -cette fille; que Louise accourut aussitôt à son -magasin; qu'elle, veuve Royère, lui avait demandé -ce qu'elle avait fait de son enfant, en -lui disant que celui trouvé sur le rempart -était sans doute le sien, mais que cette fille -avait nié, disant qu'elle était accouchée d'un -garçon mort qu'elle avait jeté dans les latrines; -que Louise la quitta tout de suite, et -étant dans la cour, dit qu'elle allait se jeter -dans le puits, parce qu'on la ferait périr; -qu'on se saisit alors de cette fille pour empêcher -le suicide, et qu'on la renvoya après -lui avoir donné par pitié une petite somme -d'argent et quelques objets d'habillement.</p> - -<p>Le directeur du jury fit subir un nouvel -interrogatoire à Louise; ses réponses furent -conformes à celles qu'elle avait faites devant -le magistrat de sûreté. Plus tard, elle varia -sur la date de son accouchement. A sa déclaration -qu'elle était accouchée d'un enfant -mort, le directeur du jury opposa les rapports -de l'officier de santé, et l'expérience -de la surnatation des poumons. Ici encore elle -<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[p. 359]</a></span> -persista dans son dire, et ajouta qu'ayant fait -une chûte trois jours avant son accouchement, -elle était accouchée avant terme, qu'on -ne pouvait croire d'ailleurs qu'elle eût ôté la -vie à son enfant, puisque lors, de la naissance -de sa fille, elle avait appelé une sage-femme. -Le magistrat lui opposa encore l'aveu fait -par elle devant plusieurs témoins, qu'elle -était accouchée d'un enfant vivant. Elle ne -nia pas cet aveu, mais elle prétendit avoir -menti, excusant ce mensonge par la circonstance -qu'elle avait encore chez elle son enfant -dont elle ne savait que faire. On lui demanda -pourquoi, si elle était accouchée d'un -enfant mort, elle ne l'avait pas déclaré sur-le-champ -à ses plus proches voisines; elle répondit -qu'elle avait redouté les suites de cette -déclaration; elle dit aussi qu'elle avait fui -lorsqu'on lui avait imputé la naissance et la -mort de l'enfant exposé, parce qu'elle avait -craint d'être poursuivie par la justice pour -avoir exposé son enfant. Elle nia avoir manifesté -chez la veuve Royère l'intention de se -jeter dans un puits.</p> - -<p>Le 9 nivose, un jury spécial s'assembla. -<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[p. 360]</a></span> -Louise fut mise en accusation, et arriva bientôt -au pied du tribunal, arbitre de son sort. -On a vu toutes les circonstances qui s'élevaient -contre elle; le ministère public en fit un faisceau -et en forma une masse terrible d'accusation; -tout paraissait annoncer et la réalité -du crime et la conviction de l'accusée.</p> - -<p>Le défenseur de Louise s'attacha d'abord -à prouver que l'on ne pouvait alléguer pour -sa cliente les causes ordinaires des infanticides, -c'est-à-dire la pudeur et la misère: c'était -pour la troisième fois que Louise était mère; -quant à la misère, la charité publique était là, -l'hôpital tenait ses portes ouvertes à l'orphelin. -Il discuta ensuite le rapport de l'officier -de santé, et ses raisonnements rendirent très-problématique -la question de savoir si l'enfant -était né vivant; aussi quelque fortes que -fussent les apparences, les jurés crurent-ils -plus juste de renvoyer Louise absoute, que -de la déclarer coupable d'un crime auquel la -nature refuse de croire, et dont la loi se plaît -à douter.</p> - -<p>En conséquence, Louise fut acquittée par -arrêt du 29 pluviose an 10.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[p. 361]</a></span></p> - -<p>Tel est le grave inconvénient d'une législation -imparfaite. Dans tous les temps les tribunaux -ont fréquemment retenti d'accusations -d'infanticide, et presque toujours, la justice -impuissante s'est vue condamnée à proclamer -l'impunité des coupables.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[p. 362]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="JEAN_BUCKLER" id="JEAN_BUCKLER"></a>JEAN BUCKLER,<br /> - <span class="x-smaller">DIT SCHINDERHANNES.</span></h2> -</div> - - - -<p>Le fléau de la guerre qui désola, depuis le -commencement de la révolution française, les -deux rives du Rhin, eut les plus graves résultats. -La misère donna naissance au brigandage. -Les infortunés habitans de ces contrées -ravagées se trouvaient dans le plus affreux -dénuement; exaspérés par les pillages et les -violences dont ils étaient incessamment les -victimes, ils regardèrent d'abord comme -une légitime vengeance les représailles qu'ils -pouvaient exercer contre leurs oppresseurs. -La plupart des uns et des autres, quoique -souvent guidés par des motifs différens, ne -commirent, dès le commencement, que des -attentats partiels: ainsi, ils débutèrent par -enlever des chariots de bagage et des chevaux -à la suite des armées; puis, s'enhardissant, -<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[p. 363]</a></span> -ils attaquèrent les soldats isolés, dans -le but de s'enrichir de leurs dépouilles.</p> - -<p>Des bandes formidables s'organisèrent; les -unes, sous les ordres du fameux Pickhard, -se jetèrent sur la Belgique et la Hollande; une -autre se forma sur les confins de l'Allemagne -et de la France d'alors. Celle-ci eut Schinderhannes -pour dernier chef, et ce fut celui qui -acquit la plus formidable renommée.</p> - -<p>La date la plus reculée qu'on puisse donner -à ces troupes de bandits ne remonte pas -au-delà des années 1794 et 1793. Elles se -composaient, en grande partie, de journaliers, -de bûcherons, de colporteurs, principalement -juifs; de musiciens ambulans, et -autres gens sans industrie et domicile fixe. -La rive droite du Rhin, où ils faisaient leur -principal séjour, secondait parfaitement leurs -desseins. Il était expressément interdit aux -bandits, par leurs réglemens, de s'assembler, -et surtout de séjourner en grand nombre -dans un endroit qui n'était pas désigné comme -lieu de rendez-vous pour une entreprise à -faire dans le voisinage. Ils ne pouvaient habiter -plus de trois ensemble dans le même village. -Si un voleur, pour une raison quelconque, -<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[p. 364]</a></span> -changeait de domicile, il laissait son -adresse chez le recéleur, afin que, s'il était requis -pour un service pressé, on pût le trouver -facilement. C'est par ce raffinement de précautions, -qu'une bande composée de soixante-dix -à quatre-vingts individus était liée par -des fils invisibles, et paraissait tout-à-coup -sortir du néant, pour exécuter une entreprise -et rentrer aussitôt dans les ténèbres.</p> - -<p>Par suite de ce même esprit de précaution, -les brigands donnaient invariablement la préférence -aux expéditions les plus éloignées du -lieu de leur résidence habituelle. Des bords -de la Meuse inférieure, ils se transportaient -tout-à-coup dans les environs de Dunkerque -ou de Mayence; des rives du Rhin, ils se portaient -rapidement sur celles du Wéser et de -l'Elbe.</p> - -<p>Il se commettait rarement un vol de quelque -importance, que ce ne fût d'après le rapport -d'un <i>baldover</i>, ou espion. Ces <i>baldovers</i> -étaient presque tous juifs; mais, ce qui est digne -de remarque, ils n'appartenaient pas personnellement -à la bande. Ces hommes prennaient -tous les renseignemens nécessaires à -l'exécution du vol dont ils avaient conçu l'idée, -<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[p. 365]</a></span> -et se hâtaient d'aller conclure un marché -avec l'un des chefs de bandits les plus -renommés. Celui qui offrait au <i>baldover</i> la -meilleure part dans le butin obtenait la préférence -sur les autres chefs de bande.</p> - -<p>Ces troupes de malfaiteurs avaient une infinité -de ruses pour déjouer les poursuites de -la justice, ou pour lui échapper, lorsqu'elle -les avait saisis. Leur adresse triomphait de -tous les obstacles; ils perçaient les plus fortes -murailles avec les plus faibles instrumens. -Leurs femmes ou leurs maîtresses leur étaient -d'un grand secours dans ces circonstances: -elles étaient inépuisables en inventions toujours -nouvelles, pour pénétrer jusque dans -leurs cachots, et leur faire passer tout ce qui -pouvait servir à leur évasion.</p> - -<p>Jean Buckler dit Schinderhannes, donna à -la bande qu'il commandait une importance -qu'aucune d'elles n'avait jamais eue. Son nom -seul remplissait d'effroi les campagnes; jeune, -adroit, subtil, il se transportait dans un -même jour, avec ses gens, à plusieurs lieues -de distance, commettait les vols les plus -hardis, et semait par tout l'épouvante; quoique -paraissant craindre le danger, il le bravait -<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[p. 366]</a></span> -effrontément: il se promenait en public -avec sa maîtresse, jolie personne à peine âgée -de vingt ans, dans le lieu qui la veille avait -été le théâtre d'un de ses crimes. Il fréquentait -les foires, les auberges où chacune de -ses victimes pouvait le rencontrer; et telle -était la terreur qu'il inspirait, que nul n'osait -provoquer contre lui les poursuites de la -justice. Il mettait à contribution les riches, -et aucun d'eux non-seulement, n'osait résister -à ses ordres, mais encore ne se sentait le -courage d'avouer qu'il y avait accédé. Du reste, -on citait de Schinderhannes quelques traits -de bienfaisance et de générosité.</p> - -<p>Plusieurs fois il était tombé entre les mains -de la force armée, mais, par un moyen quelconque, -il était toujours parvenu à s'échapper -des prisons où on l'avait enfermé. Enfin, -grâce à l'influence du gouvernement français, -la confiance succéda à la crainte; les paysans, -secondant l'autorité, s'armèrent et firent des -battues dans tous les lieux qu'on savait être -le repaire ordinaire des bandits; et Schinderhannes, -poursuivi, resserré, traqué de -toutes parts, n'eut d'autre parti à prendre -que de s'enrôler au service de l'Autriche, et -<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[p. 367]</a></span> -de chercher ainsi, sous un nom supposé, un -asile contre les poursuites de l'autorité civile. -Ce fut dans cet état de choses, que Schinderhannes, -déguisé sous le nom de <i>Jacques -Schweickart</i>, fut découvert à Limbourg même, -où il s'était enrôlé.</p> - -<p>Il était depuis quelques jours au dépôt des -recrues à Limbourg, et il n'y était pas plus -étroitement gardé que ses camarades, lorsqu'un -paysan des environs, vint révéler au -grand-bailli, que Schweickart n'était autre -que le fameux Schinderhannes. Des témoins -furent appelés et interrogés; on compara le -signalement de Schinderhannes avec le prévenu, -et l'on acquit la certitude complète -que l'on s'était enfin rendu maître du fameux -chef de brigands.</p> - -<p>On prit aussitôt toutes les mesures pour -rendre son évasion impossible, sans faire en -rien paraître que l'on fût instruit de la vérité. -Le prétendu Schweickart fut enchaîné, sous -prétexte que c'était l'usage de conduire ainsi -les recrues au dépôt de Francfort, pour plus -de sûreté. Pour mieux lui en imposer, on -enchaîna pareillement un autre recrue nommé -Ebel. Schweickart, persuadé que le capitaine -<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[p. 368]</a></span> -craignait qu'il ne désertât, lui offrit comme -caution une ceinture pleine d'argent qu'il -portait autour du corps, mais cette offre fut -refusée.</p> - -<p>Schinderhannes, avec d'autres recrues, fut -transporté à Wisbaden, sous l'escorte de militaires -trévirois et de plusieurs jeunes gens -de Limbourg, armés de leurs fusils de chasse.</p> - -<p>Arrivé à Kirberg, il fut enchaîné plus -étroitement encore. Sa figure devint sombre; -il ne parlait presque plus. Un négociant de -Limbourg, nommé Verhofer, qui faisait partie -de l'escorte, s'étant placé devant lui, en -le considérant attentivement, le brigand se -courrouça et lui dit avec arrogance: «Qu'as-tu -à me regarder de la sorte? Te dois-je quelque -chose.»</p> - -<p>A une lieue de Wisbaden, une compagnie -de chasseurs reçut le transport. Julie Blæsius, -maîtresse de Schinderhannes, se présenta au -fourrier autrichien Wagner, et lui offrit trois -louis s'il voulait consentir à ne pas transporter -son mari par Cassel, vis-à-vis de Mayence. -Schinderhannes lui-même déclara qu'il avait -une peur extrême des Français, et qu'il était -presque impossible qu'il ne s'en trouvât pas -<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[p. 369]</a></span> -à Cassel. Au départ de Wisbaden, il s'écria -douloureusement: «C'en est fait! Je suis -perdu!» Le soldat qui était attaché à la même -chaîne, lui dit aussitôt: «Ho! ho! nous te -tenons cette fois.»</p> - -<p>Arrivé à Francfort, l'officier chargé du recrutement, -sur une réquisition du magistrat, -remit Schinderhannes à l'autorité civile de -cette ville impériale, d'où, sur une autre réquisition -du jury de Mayence, il fut enfin remis -à la gendarmerie nationale française, qui -alla le chercher à Francfort, et le conduisit -dans les prisons de Mayence.</p> - -<p>L'arrestation de Schinderhannes mit un -terme aux brigandages qui avaient dévasté -les rives du Rhin, et l'on pensait avec raison -qu'il ne se trouverait pas dans l'état de choses -actuel, d'hommes capables de rétablir ces -redoutables bandes. Les interrogatoires que -subit ce chef, permirent à la justice de se -saisir de la plus grande partie de ses complices -et enfin de punir leurs attentats.</p> - -<p>Jean Buckler dit Schinderhannes, était né -en 1779, à Mülhen, près de Nastœtten, comté -de Katzen-Ellebogen, sur la rive droite du -Rhin. Son père, Jean Buckler dit le Vieux, -<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[p. 370]</a></span> -était écorcheur, et n'avait point de domicile -fixe. Jusqu'à l'âge de seize ans, le jeune Buckler -vécut sans jamais avoir été employé à aucune -occupation. A cette époque, il débuta dans -la carrière du crime, par le vol qu'il fit d'une -somme d'argent qui lui avait été confiée; et -la crainte du châtiment l'empêcha de retourner -près de son père. Ce premier crime ne -tarda pas à être suivi de plusieurs autres; -puis il loua ses services, en qualité de valet, -à un bourreau, chez lequel il resta jusqu'à -sa dix-huitième année. Le funeste penchant -qu'il avait pour le vice l'entraîna dans de -nouveaux crimes. Il fut surpris un jour, par -les Français qui occupaient le pays, à piller -les caissons d'équipage, et ne dut qu'à un -parti d'Autrichiens qui le délivra, de ne pas -recevoir la juste punition qu'il avait encourue. -Cependant il entra au service d'un autre -bourreau, celui de Barenbach; ne discontinuant -pas pour cela, de se livrer au -vol, il fut arrêté et mis dans la prison de -Kirn, où le bailli lui fit donner la bastonnade. -Évadé de sa prison, il se retira alors -dans les cabanes isolées de Hochwald, et fit -connaissance avec Jacques Finck, dit le -<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[p. 371]</a></span> -<i>Rothefinck</i>. Il commit, dans la société de ce -bandit renommé, plusieurs vols de chevaux -dont le produit eut de quoi satisfaire son -ambition, et s'adjoignit aussi Pierre Pétri, -dit le Schwartz-Peter, et le fils de ce dernier. -Tous ensemble volèrent plusieurs chevaux, -dévalisèrent les passans, et principalement les -juifs, et Schinderhannes, ayant été de nouveau -arrêté, fut conduit à Sarrebruck, d'où il -trouva moyen de s'échapper dès la première -nuit; après quoi, il revint auprès de Schwartz-Peter.</p> - -<p>Dès ce moment, sa vocation fut décidée, et -bientôt il égala et surpassa ses maîtres. Cependant -jusque là aucune action sanguinaire -ne pouvait lui être reprochée, si on l'en croit; -le Schwartz-Peter essaya vainement de le familiariser -avec le meurtre.</p> - -<p>Schinderhannes s'était, rendu avec le -Schwartz à Thiergarten, afin de faire dire à -un paysan, auquel ils avaient volé deux chevaux, -qu'il leur apportât cinq carolins, s'il -voulait qu'ils lui fussent rendus. En l'attendant, -ils s'arrêtèrent à Thiergarten, où le -Schwartz, s'étant énivré d'eau-de-vie, chercha -<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[p. 372]</a></span> -dispute à plusieurs personnes de la maison où -ils étaient, brisa leurs meubles, et en outre -les maltraita. Sur ces entrefaites, arrivent trois -juifs de Guemunden; le Schwartz voulut les -forcer à jouer du violon, et les menaça de les -tuer s'ils ne lui obéissaient pas. A cette occasion, -Schinderhannes fut le médiateur, et -l'empêcha de faire du mal à ces juifs. Il vint -alors à passer un juif de Seiffersbach, sur le -grand chemin de Simmern, lequel juif conduisait -une vache. Lorsque le Schwartz vit venir -le juif en question, il dit à Schinderhannes: -«Va-t-en tuer ce juif; <i>car c'est lui qui est -cause que ma commère a été tuée</i>.» Schinderhannes -répliqua: «Je n'en ferai rien.» A quoi -le Schwartz dit: «Eh bien! donc, je vais le -tuer moi-même; et toi, tu n'as qu'à garder -ces juifs pour qu'ils ne se sauvent pas, puisqu'à -mon retour, il faudra qu'ils me jouent -encore du violon.» Le Schwartz suivit le juif, -l'atteignit et le perça de coups, et se mit, aussitôt -qu'il eut été abattu, à lui arracher sa -montre, son argent et un paquet qu'il tenait à -la main. A ce moment, il arriva sur la route -cinq ou six paysans. Le Schwartz, sans être -<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[p. 373]</a></span> -épouvanté, traîna le cadavre derrière un tronc -d'arbre, et ne prit la fuite que lorsque les -paysans furent près de lui.</p> - -<p>Le malheureux juif, qui avait succombé -sous les coups de Schwartz-Peter, avait encouru -sa haine. Un jour, il revenait d'un -baptême, avec plusieurs de ses complices, -et traversait le bois de Shon. Depuis le -matin, il paraissait fort occupé de la femme -de l'un de ses camarades, qui était d'une rare -beauté; il parvint à la retenir en arrière -et s'assit avec elle au pied d'un arbre; le -juif les aperçut et courut en avertir le mari. -Celui-ci revint sur ses pas, s'élança sur sa -femme comme un furieux, et la poignarda, -sans que le Schwartz opposât le moindre -obstacle à l'action de ce scélérat. Sa conscience -ne lui avait pas permis, disait-il, de -défendre une femme contre l'autorité de son -mari; mais il avait juré de tuer celui qui l'avait -dénoncée.</p> - -<p>Schinderhannes, après avoir passé ces premiers -temps avec les Peter et les Finck, envisagea -le métier qu'il exerçait sous un point -de vue plus étendu qu'il ne l'avait fait jusqu'alors; -il commença à recruter les brigands avec -<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[p. 374]</a></span> -lesquels il avait déjà lié connaissance, et, depuis -1797 jusqu'en 1801, il exploita avec une -audace infinie les lieux dont il avait fait le -théâtre de ses crimes.</p> - -<p>En juin 1802, quelques jours après son -arrestation, il comparut devant le chef du -jury de Mayence, et fit l'aveu de tous ses -crimes.</p> - -<p>Les interrogatoires de Schinderhannes -fournirent à la justice les renseignemens les -plus étendus; ils firent connaître cinquante-deux -crimes capitaux, commis par lui et sa -bande, et à l'égard desquels il existait déjà -des commencemens d'instruction; alors l'arrestation -d'un grand nombre d'individus, plus -ou moins compromis, fut ordonnée.</p> - -<p>On a vu quels avaient été les commencemens -de Schinderhannes; ses propres aveux, -qui servirent de base à l'acte d'accusation, -vont nous permettre de le suivre dans quelques-unes -de ses expéditions.</p> - -<p>Au mois de décembre 1799, le sieur Schank, -revenant de la foire de Birkenfeld, et s'étant -arrêté à la ferme dite de Wickenhof, fut assailli, -à un quart de lieue de cette ferme, à -huit heures du matin, par trois brigands armés -<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[p. 375]</a></span> -de pistolets et de couteaux, lesquels lui -mirent le pistolet sur la gorge, et lui volèrent -280 florins. Le même jour, et presque à la -même heure, plusieurs autres individus, au -nombre de cinq, furent dévalisés avec les -mêmes circonstances. Tous ces vols avaient -été exécutés par les compagnons de Schinderhannes.</p> - -<p>Un jour, ce chef de bandits sortit avec une -partie des siens, avec l'intention de voler le -sieur Riegel, demeurant à Otzweiler. Ils arrivèrent, -dans la nuit, au moulin d'Antesmühl, -et se firent ouvrir la porte d'autorité, demandant -impérieusement à souper. Bientôt, non -contens d'avoir mangé, ils sommèrent le -meûnier de leur donner son argent. Celui-ci -ayant répondu qu'il n'en avait pas, ils se livrèrent -aux plus grands excès, brisèrent les -armoires, pillèrent le linge, les effets; l'un -d'eux tira un coup de fusil dans le plafond; -mais Schinderhannes les réprimanda, les -frappa même, et parvint, non sans peine, à -faire sortir ses compagnons, avec lesquels il se -dirigea sur Otzweiler.</p> - -<p>Ils arrivèrent dans ce village, au nombre -<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[p. 376]</a></span> -de quinze, tous armés de fusils, et marchèrent -droit à la maison de Riegel. Schinderhannes -frappe à la porte, dont il demande l'ouverture, -en disant que, lui et les hommes qui l'accompagnent, -cherchent des gens suspects. Le gendre -de Riegel se rend à son invitation. Schinderhannes -entre avec deux de ses brigands; -les autres restent en observation en dehors -de la maison. On cherche d'abord à s'assurer -des personnes qui s'y trouvent; le gendre de -Riegel tente de se sauver; un coup de feu le -blesse dangereusement. Les brigands se précipitent -alors sur la femme de Riegel, l'accablent -de coups, et menacent de la tuer, si elle -ne déclare pas à l'instant le lieu où est caché son -argent. Pendant ce temps, Riegel essaie de se -sauver par une fenêtre; mais à peine l'a-t-il -franchie, qu'il reçoit un coup de fusil, et -tombe mort sur la place.</p> - -<p>Cependant le bruit des armes à feu avait -éveillé tout le voisinage; les brigands prirent -le parti de la retraite, après avoir blessé à la -poitrine une femme qui habitait une maison -voisine de celle de Riegel, et qui avait ouvert -sa croisée pour voir ce qui se passait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[p. 377]</a></span></p> - -<p>Pour se dédommager du mauvais succès de -cette expédition, Schinderhannes imagina un -moyen qui depuis lui réussit souvent.</p> - -<p>Trois jours après le crime d'Otzweiler, à -huit ou neuf heures du soir, Frédéric-Gérard -Müller, habitant de Raumbach, était tranquillement -chez lui avec son gendre et le reste -de sa famille, lorsqu'un individu, armé d'un -fusil, muni d'une carnassière, entre et demande -à allumer sa pipe. Il s'approche de la -chandelle, apprête son fusil et ses pistolets, et -sous différens prétextes, cherche à lier conversation -avec le gendre de Müller, nommé -Gilmann, auquel il demande s'il est Müller -lui-même, et s'il a vu Schinderhannes. Sur sa -réponse négative, il s'adresse à Müller, et lui -présente un écrit dont il lui fait lui-même -lecture. Il s'agissait de trente louis qui devaient -être fournis par Müller, son gendre et les frères -de ce dernier. Il fut représenté que l'argent -était rare; mais l'inconnu jura que, si le -lendemain on ne portait cet argent à un certain -endroit devant le village, il établirait, -dans la maison, quelques diables d'hommes -qui lui feraient trouver la somme demandée. -L'inconnu se retira, et l'on remarqua que, -<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[p. 378]</a></span> -pendant le temps qu'il était resté dans la maison, -trois autres individus étaient restés en -sentinelle devant la porte.</p> - -<p>Le lendemain, Müller envoya, par son gendre, -à l'endroit indiqué, sept louis et demi; -Georges Gilmann en envoya sept et un quart; -le tout fut reçu par l'individu de la veille accompagné -de trois autres hommes armés. Il -accueillit les excuses des paysans, qui lui dirent -que c'était là tout ce qu'ils avaient pu -faire, et, leur donnant même des éloges, leur -promit qu'il leur ferait remettre cette somme -par des juifs, en leur faisant observer cependant -que, s'ils s'avisaient de parler, il mettrait -le feu à la maison.</p> - -<p>Dans l'été de 1800, un campagnard, nommé -Jacques Stein, s'introduisit le soir dans l'atelier -d'un ouvrier du sieur Stumm, maître de -forges à Aspach. Vers dix heures, il se retira, -et, à son départ, attacha à la porte une lettre -signée Jean Buckler, par laquelle on demandait -à Stumm la somme de douze louis, -sous la menace d'attenter à sa sûreté personnelle. -Présumant qu'un adroit fripon, profitant -de la terreur qu'inspirait le nom de Buckler, -voulait lui extorquer de l'argent pour -<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[p. 379]</a></span> -son propre compte, Stumm se décida à écrire -à ce dernier pour lui demander si la lettre -était bien de lui. Schinderhannes répondit affirmativement, -par une seconde lettre, par -laquelle il désigna Stein comme son affidé. -Stumm, d'après ce que lui prescrivait Schinderhannes, -alla dans un bois qui lui appartenait; -il y trouva le chef de bandits accompagné -d'un jeune homme qui, ainsi que son -conducteur, se retira au premier signal. Les -douze louis furent comptés, et, le soir même, -Stumm reçut, par l'intermédiaire de Stein, -six cartes de sûreté pour lui et pour ses ouvriers. -Cependant la facilité avec laquelle il -avait cédé à cette première demande, ne l'empêcha -pas d'être, trois mois après, exposé à -une nouvelle contribution de dix louis, à laquelle -il obtempéra encore.</p> - -<p>Dans ce même temps, Schinderhannes mit -le sceau à sa réputation par un acte des plus -audacieux. Il était, avec deux de ses camarades, -posté sur un rocher, près du château de -Bockelheim, où ils attendaient, au passage, -des Juifs qui devaient revenir de la foire de -Kreutznach. Enfin, arrivèrent quatre-vingts -Juifs et cinq paysans chrétiens. Les brigands -<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[p. 380]</a></span> -ne furent point intimidés par un aussi grand -nombre. La place qu'ils avaient choisie pour -commettre le vol était un chemin creux; et -Schinderhannes se tenait caché derrière le rocher, -tandis que Pick et Dalheimer, ses deux -assistans, attendaient la troupe au débouché -du chemin. Lorsqu'elle est engagée dans le -défilé, Schinderhannes et ses camarades sortent -à la fois de leur embuscade, et couchent -les Juifs en joue, en criant: <i>Arrête!</i> Les -Juifs, effrayés, obéissent; deux d'entre eux -veulent chercher leur salut dans la fuite; mais -l'un des brigands fait feu sur eux et les atteint. -Schinderhannes commence alors à leur -demander de l'argent, et, sur ce qu'ils répondaient -qu'ils n'en avaient point, il se met à -les fouiller. Les Juifs n'avaient effectivement -rien qui méritât de tenter la cupidité des voleurs: -ils ne possédaient que quelques pièces -de monnaie qu'ils avaient gagnées par le courtage, -au marché, et que Schinderhannes leur -laissa. Par une sorte de générosité bizarre, il -rendit de même à un des Juifs un paquet de -provisions qu'il lui avait d'abord enlevé. Enfin, -la visite de Juifs étant terminée, il leur -ordonna d'ôter leurs bas et leurs souliers, -<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[p. 381]</a></span> -qu'il mit ensuite en tas, laissant à chacun le -soin de chercher ce qui lui appartenait. Il s'éleva -alors entre les Juifs une rixe universelle. -Pendant qu'ils se battaient pour leurs souliers, -Schinderhannes, comme pour leur témoigner -son mépris de leur lâcheté, remit sa carabine -à l'un d'eux, et monta derrière le rocher pour -reprendre des montres qu'il y avait laissées. -Le résultat de cette affaire, dans laquelle les -cinq paysans chrétiens furent respectés, -fut très-minime pour les voleurs, sous le -rapport de la capture. Mais ce trait et plusieurs -de ceux que nous avons cités, prouvent -combien grand était l'effroi qu'inspirait Schinderhannes. -En effet, les campagnes retentissaient -chaque jour de crimes commis par lui -ou par ses affidés; et la difficulté de voyager, -sans être exposé à des violences, avait resserré -les communications. Mais lorsque les vols sur -les grandes routes ne furent plus assez productifs, -Schinderhannes, sans cependant renoncer -à les exploiter, s'attacha au pillage des -maisons, et ces scènes de brigandage se succédèrent -en peu de mois avec une effrayante -rapidité.</p> - -<p>La facilité avec laquelle ces brigands se procuraient -<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[p. 382]</a></span> -de l'argent, leur permettait de se livrer -à toutes sortes de débauches; néanmoins, -ce n'était pas dans des retraites ignorées, dans -de sombres cavernes qu'ils aimaient à se délasser -des fatigues qu'ils avaient essuyées; -c'était dans les assemblées de villages, aux -fêtes publiques qu'ils allaient, avec une témérité -surprenante, chercher des plaisirs; mais -il était rare, et il n'en pouvait être autrement -avec des gens habitués au crime, que leurs -orgies se terminassent sans querelles et sans -rixes sanglantes.</p> - -<p>Nous ne suivrons point Schinderhannes -dans toutes ses expéditions, dans ses marches -et contre-marches; ces détails, forcément monotones, -finiraient par lasser le lecteur. Nous -ajouterons seulement que, semblables aux -chauffeurs dont on a tant parlé, ces brigands -mettaient de l'amadou enflammé sur les pieds -de ceux qui ne voulaient pas déclarer où -leur argent était caché, ou leur tenaient une -chandelle allumée sous l'aisselle.</p> - -<p>Le nombre de leurs crimes était si considérable, -qu'il fallut dix-huit mois des investigations -les plus scrupuleuses, pour que les -magistrats pussent procéder au jugement des -<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[p. 383]</a></span> -brigands. Par un arrêt en date du 18 pluviose -an XI (février 1803), le tribunal criminel -spécial de Mayence se déclara compétent, et -fit dresser l'acte d'accusation contre Schinderhannes -et ses complices.</p> - -<p>Cet acte d'accusation, divisé en trois parties, -contenait d'abord l'énumération des crimes -attribués à Schinderhannes, au nombre -de cinquante-trois; secondement, les aveux de -ce brigand, et enfin les charges résultant de -l'instruction contre chacun des soixante-sept -individus qui avaient concouru à commettre -les crimes ci-dessus mentionnés.</p> - -<p>Au nombre des accusés, se trouvait Julie -Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, qui -persista à soutenir qu'elle avait long-temps -ignoré la conduite de son amant, et qu'elle -n'avait jamais pris part à ses crimes. Depuis -que Julie vivait en concubinage avec Schinderhannes, -elle était devenue mère de deux -enfans, dont un seul vivait encore au moment -du procès, et pour lequel son père paraissait -avoir beaucoup de tendresse.</p> - -<p>L'immensité des informations contre une -bande aussi nombreuse, la multiplicité des -griefs, et surtout la nécessité où l'on avait -<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[p. 384]</a></span> -été de faire imprimer les actes de l'instruction -faite par les magistrats, et qui formait cinq -gros volumes in-fol., avaient fait retarder de -jour en jour l'instruction publique du procès.</p> - -<p>Le 1<sup>er</sup> brumaire an XII (24 octobre 1803), -tous les accusés, au nombre de soixante-cinq, -comparurent devant le tribunal criminel -spécial établi à Mayence. Ils marchaient -attachés deux-à-deux et par rang à une seule -et longue chaîne; un corps d'infanterie et -quatre brigades de gendarmerie formaient -l'escorte. Le cortége s'avança lentement, au -milieu d'une foule immense, le long du Rhin. -Arrivé à la salle dite de l'académie, qui avait -été préparée pour l'audience, Schinderhannes -qui avait parcouru avec la plus grande sérénité -le trajet depuis la prison, sauta légèrement -à la place qui lui avait été assignée, et se -mit à contempler l'appareil imposant dont il -était entouré.</p> - -<p>Cent trente-deux témoins avaient été assignés -à la requête du ministère public, et deux -cent deux à celle des différens accusés. Le premier -jour et une partie du second furent employés -à la lecture de l'acte d'accusation; lorsqu'elle -fut terminée, le président adressa un -<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[p. 385]</a></span> -discours aux témoins et à Schinderhannes lui-même. -Il lui dit que, dans la position fâcheuse -où il se trouvait, le tribunal devait attendre de -lui un sincère aveu de ses crimes et la révélation -de tous ses complices: «Ce n'est que de cette -manière, lui dit-il, que vous pouvez vous -rendre digne de la grâce que vous avez implorée -du premier consul.» Schinderhannes -parut ému, et la gaîté qu'il affectait l'abandonna -pendant quelques instans; mais elle -reparut bientôt à la déposition du premier -témoin.</p> - -<p>Un dessinateur s'était placé dans la salle -pour saisir les physionomies les plus frappantes. -Un des accusés en fit faire la remarque à -Schinderhannes: «Laisse-le faire, dit-il, j'ai -une mine d'honnête homme, et ne crains pas -de la montrer; ceux qui ont peur n'ont qu'à -se retourner.» Schinderhannes ne perdit sa -contenance et sa gaîté que lorsque la mère -du meûnier de Merxheim, sous le bras de laquelle -on avait tenu une chandelle allumée, -eut été entendue comme témoin. Jusqu'alors -il avait eu la prétention de ne pas paraître -aussi cruel que ses complices, mais, après -cette séance, toutes les espérances qu'il avait -<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[p. 386]</a></span> -conçues semblèrent l'avoir abandonné; il dit -d'un air morne: «J'ai entendu le cri de l'oiseau -de la mort.» Puis il demanda au président du -tribunal s'il était vrai qu'il dût périr sur la roue. -«Ce genre de supplice est aboli en France», -lui répondit-on; il reprit: «Si j'ai souhaité -de vivre, c'était pour devenir honnête homme. -Mais Julia! elle est innocente, je l'ai séduite, -et que deviendra mon malheureux père?»</p> - -<p>Pendant tout le temps des débats, il s'efforça -constamment de détourner les charges -qui pouvaient peser sur ces deux prévenus; -enfin, après vingt-huit jours d'audiences consécutives, -le tribunal rendit son jugement -qui condamnait à la peine de mort Schinderhannes -et vingt de ses complices. Buckler père -fut condamné en vingt-deux années de fers, -et Julie Blæsius à deux ans d'emprisonnement, -par forme de correction. Les autres prévenus -furent condamnés aux fers pendant un plus -ou moins grand nombre d'années, selon la -gravité des crimes qui leur étaient attribués.</p> - -<p>Schinderhannes n'avait point manifesté -d'émotion, en entendant prononcer son arrêt, -mais il témoigna quelque joie, lorsqu'il -connut l'indulgence dont les juges avaient -<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[p. 387]</a></span> -usé à l'égard de sa maîtresse et de son père. -Quand le jugement eut été prononcé, il demanda -à parler encore une fois au président -du tribunal. On était curieux de savoir ce -qu'il avait à dire, et l'on s'attendait même à -quelque déposition importante; il se borna -à renouveler le vœu qu'il avait déjà fait plusieurs -fois, qu'après sa mort, on prît soin de -son père, de sa maîtresse et de son enfant.</p> - -<p>Lorsqu'il sortit de la salle pour être reconduit -en prison, il dit, en voyant la foule assemblée: -«Regardez-moi, car aujourd'hui et demain -c'est pour la dernière fois.» Ses conducteurs -pressaient un peu la marche: «Eh quoi! leur -dit-il, le bourreau est-il donc si impatient?»</p> - -<p>Le jugement du tribunal criminel spécial -était sans appel; en conséquence, le lendemain, -21 novembre 1803, avait été fixé pour -l'exécution.</p> - -<p>Le matin, un ministre de la religion vint, -suivant l'usage, pour exhorter Schinderhannes. -Dès que celui-ci l'aperçut, il lui dit d'un air -calme: «Vous venez m'apporter des consolations; -allez près de ceux qui sont à côté de -moi, ils en ont plus besoin. Je suis entièrement -résigné.» Il témoigna ensuite au ministre -<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[p. 388]</a></span> -le désir de recevoir de sa main la communion, -qui ne lui avait pas été administrée depuis -beaucoup d'années. Enfin vers une heure -après midi, les condamnés furent placés dans -cinq charrettes, et conduits au lieu du supplice, -situé sur l'emplacement du château de -la Favorite. Pendant le chemin, Schinderhannes -aperçut une personne de sa connaissance, -à qui il souhaita le <i>bonsoir</i>, et qu'il -chargea de faire ses adieux à sa Julia; puis il -s'adressa au ministre qui l'avait accompagné -à l'échafaud, et lui dit: «Je vais maintenant -vous raconter comment j'ai commencé une -vie qui a une fin si triste.» Il continua son -récit sans interruption jusqu'à l'échafaud; il -y monta rapidement, examina d'abord avec -attention la guillotine et demanda si le jeu -de cette machine était aussi prompt et aussi -assuré qu'on le disait. On lui répondit affirmativement. -«Ne serait-il pas possible, ajouta-t-il, -que je me préparasse moi-même sans -qu'il fût besoin de m'attacher?» On lui observa -qu'il ferait mieux de se soumettre à la manière -ordinaire employée pour ce genre de -mort.</p> - -<p>Alors, il regarda des deux côtés de l'échafaud, -<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[p. 389]</a></span> -la multitude que la curiosité y avait -attirée, et s'écria: «J'ai mérité la mort, mais -dix de mes camarades meurent innocens. -Voilà mes dernières paroles.» Il se livra ensuite -au bourreau.</p> - -<p>L'exécution des vingt condamnés ne dura -que vingt-six minutes. La vue des cercueils -et de l'instrument du supplice avait glacé le -courage des plus intrépides d'entr'eux; il fallut -les porter presque tous sur l'échafaud.</p> - -<p>On attribua les dernières paroles de Schinderhannes -à la conviction où il était que le -meurtre seul emportait la peine de mort; -quoi qu'il en soit, elles firent peu d'impression -sur le peuple, et ce grand acte de justice -rendit enfin le calme et la sécurité à des provinces -qui en avaient été bien long-temps -privées.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[p. 390]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="PERE" id="PERE"></a>PÈRE<br /> - <span class="x-smaller">EMPOISONNEUR DE SA FILLE.</span></h2> -</div> - - -<p>Tout Paris, toute la France avaient été frappés -de stupeur et d'effroi au récit des attentats -monstrueux de l'épicier Desrues. On reculait -devant le détail des manœuvres perverses -de ce scélérat; l'imagination la plus hardie -n'aurait osé concevoir rien de plus odieux! -Vingt-cinq années s'étaient à peine écoulées -depuis l'exécution de ce misérable, lorsque -l'épicier Trumeau vint épouvanter la capitale -par un forfait plus révoltant encore que ceux -de Desrues. Ce dernier, malgré sa scélératesse -consommée, ne s'était pas dépouillé entièrement -de toutes les affections de la nature; il -aimait sa femme et ses enfans; et ses derniers -momens, employés à leur faire des adieux déchirans, -prouvèrent combien son âme, d'ailleurs -si dénaturée, était pourtant sensible -aux sentimens d'époux et de père. Trumeau -le dépassa dans la voie du crime; car ce furent -<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[p. 391]</a></span> -les siens qu'il choisit pour victimes. On -avait eu beaucoup d'exemples du crime d'infanticide -de la part des femmes. Trop de mères, -pour échapper au reproche d'avoir offensé -les mœurs, ont encouru l'accusation -d'avoir outragé la nature; mais, ce motif -n'existant pas pour les hommes, il est plus -étonnant d'en trouver qui se rendent coupables -de tels crimes.</p> - -<p>Le 21 nivose an XI de la république (janvier -1803), le sieur Caron, chirurgien, se -rendit, sur les sept heures du soir, chez le -nommé Trumeau, épicier, rue de la Harpe, -qui l'avait fait appeler pour donner des secours -à Rosalie Trumeau, sa fille aînée, âgée -de vingt-cinq ans, laquelle éprouvait de fréquens -vomissemens depuis huit heures du -matin. Ce chirurgien la trouva dans son lit, -jouissant de toutes ses facultés mentales, et -se contenta d'ordonner une potion antispasmodique. -Il y avait à peine deux heures que -le chirurgien s'était retiré, lorsque Marie -Trumeau, la jeune sœur de la malade, entra -chez lui, et lui annonça qu'elle venait de rendre -le dernier soupir.</p> - -<p>Surpris de cette nouvelle, le sieur Caron -<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[p. 392]</a></span> -retourna sur-le-champ chez Trumeau, qui -lui dit sans manifester la moindre émotion: -<i>Montez vite dans la chambre de ma fille.</i> Le -chirurgien monte en toute hâte, et trouve la -jeune fille morte dans son lit, dont les draps -et les couvertures étaient bien bordés, bien -arrangés. <i>Cette mort</i>, dit-il au père, <i>m'effraie; -il faut que j'aille faire ma déclaration de sûreté: -l'honneur vous commande impérieusement -d'y venir avec moi</i>. Mais Trumeau refusa -de s'y rendre: <i>Cela ferait un embarras, -cela causerait des frais, et je ne suis pas riche. -Que dira, que pensera le quartier? nous verrons -demain.</i></p> - -<p>Le lendemain, le sieur Caron renouvela ses -instances d'une manière plus pressante encore; -mais, voyant que Trumeau persistait -obstinément dans son refus, il prit en conséquence -le parti de se rendre seul chez le magistrat -de sûreté du 6<sup>e</sup> arrondissement. Celui-ci -se transporta sans retard chez Trumeau, -avec le sieur Buraud, chirurgien exerçant -près de lui, à l'effet de constater la mort de -la fille de l'épicier.</p> - -<p>Trumeau déclara que sa fille avait éprouvé, -dans la matinée, des nausées, des envies de -<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[p. 393]</a></span> -vomir; qu'il lui avait fait faire du thé; que, -voyant le soir que le mal empirait, il avait fait -appeler le sieur Caron, et qu'elle était morte -trois quarts-d'heure après avoir pris des -cuillerées de la potion que celui ci avait ordonnée. -Il ajouta qu'elle devait se marier incessamment, -et qu'elle n'avait aucun motif -de chagrin, à moins que ce ne fût celui de -voir que le commerce allait mal, circonstance -qui les rendait moins heureux qu'autrefois.</p> - -<p>Les chirurgiens procédèrent à l'examen -du cadavre, et déclarèrent que la mort avait -dû être violente; ils mentionnaient, comme -preuves de leur déclaration, le roidissement -extraordinaire des bras et des mains, dont la -contraction était sensible jusque dans les -doigts; la vergeture qui se faisait remarquer -sur toute la longueur de ces parties; le renversement -et la rotation forcée de la cuisse -droite portée violemment sur le ventre, du -côté gauche; la couleur des lèvres, qui étaient -d'un brun noir; la sortie d'une portion de la -langue pressée fortement en tous sens par les -dents; et enfin une chaleur considérable à la -région de l'estomac.</p> - -<p>Avant de sortir de la chambre, le magistrat -<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[p. 394]</a></span> -fit une perquisition exacte dans les meubles -et dans les effets, et n'y trouva rien qui eût -quelque rapport à ces recherches, à l'exception -d'un vase contenant le reste de la potion -ordonnée par le sieur Caron. Le lendemain, -les hommes de l'art pratiquèrent l'autopsie -du corps. Outre divers accidens étrangers à -l'événement, on trouva, dans la capacité de -l'estomac, la valeur de trois demi-setiers de -liquide d'une couleur noire, et comme du -sang décomposé, dans lequel était une très-grande -quantité de matière comme cuivreuse -et d'une espèce grisâtre, paraissant métallique, -et ressemblant, sous les doigts, à du sable. -Ces liqueurs et matières furent mises -aussitôt dans un flaçon scellé du sceau de la -police judiciaire et du cachet de Trumeau. La -conclusion du procès-verbal des chirurgiens -fut que Rosalie était morte, parce qu'elle avait -avalé une substance délétère quelconque.</p> - -<p>Immédiatement après cette opération, l'un -d'eux, qui avait remarqué que la figure de -Trumeau n'offrait aucun signe de douleur, -lui demanda s'il avait chez lui de l'arsenic. Il -répondit qu'il en avait, et ouvrit un tiroir -dans lequel était un papier qui en contenait. -<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[p. 395]</a></span> -«Je n'ai pas, ajouta-t-il, permission d'en vendre; -mais j'avais été autorisé anciennement à -en acheter pour détruire des rats.» Le chirurgien -compara alors cet arsenic à celui -trouvé dans l'estomac, et le grain lui parut -semblable. Il le fit remarquer à Trumeau, -qui ne répondit rien. Ce paquet fut également -scellé, ainsi que la fiole qui renfermait -la potion et le vase où l'on avait déposé l'estomac -qui devait être soumis à l'examen des -professeurs et préparateurs du laboratoire de -chimie de l'école de médecine. Cette opération -eut lieu immédiatement, et leur procès-verbal -constata que la matière trouvée, sous la forme -de petits grains, dans l'estomac, était un véritable -<i>acide arsenieux</i>, connu dans le commerce -sous le nom d'<i>arsenic blanc</i>; qu'une -semblable matière formait le sédiment trouvé -au fond de la liqueur extraite de l'estomac, -que la quantité de cette matière était plus que -suffisante pour produire la mort.</p> - -<p>Cependant Trumeau, en disant au magistrat -de sûreté qu'il ne connaissait à sa fille -aucun motif de chagrin qui eût pu la déterminer -à se détruire, avait donné à penser -<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[p. 396]</a></span> -qu'il était probable qu'elle se fût portée à cet -acte de désespoir, en voyant la stagnation de -leur commerce. Mais, peu d'instans après, il -s'était transporté chez lui pour y faire une -contre-déclaration tendant, par la manière -dont elle était conçue, à faire naître des soupçons -contre une fille nommée Françoise -Chantal, qu'il avait prise chez lui depuis la -mort de sa femme. Sa fille aînée, disait-il, -avait vu avec peine cette jeune personne s'installer -dans la maison, ce qui avait donné -lieu à deux querelles; mais il ajoutait que, -depuis un mois, la plus grande intelligence -paraissait régner entre elles.</p> - -<p>Bientôt après, il changea de langage, et dit -à plusieurs personnes, en montrant la chambre -où étaient les restes de sa fille, du sein de -laquelle on venait de retirer ces matières -brûlantes et corrosives qui avaient mis fin -à son existence: «<i>La voilà cette malheureuse, -cette gueuse de victime, qui s'est empoisonnée -elle-même pour me mettre dans l'embarras!</i>» -Françoise Chantal était alors présente; on -l'entendit dire à Trumeau: «Je ne puis pas -être soupçonnée, je ne savais pas que vous -<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[p. 397]</a></span> -eussiez de l'arsenic dans votre boutique, où je -ne paraissais jamais; le soupçon ne peut -tomber que sur vous et votre jeune fille.»</p> - -<p>Pour Trumeau, dans toutes ces circonstances, -et avant qu'on l'accusât, il parlait de -son innocence, prenait Dieu à témoin de la -pureté de son cœur; mais les personnes qui -l'observaient ne remarquèrent aucune trace -de chagrin sur son front; sa voix semblait -n'avoir de force que pour insulter à la mémoire -de sa fille, et faire tomber sur elle le -soupçon d'un suicide.</p> - -<p>Cette insensibilité profonde, ces contradictions -frappantes, éveillèrent l'attention de -la justice. Trumeau et Françoise Chantal furent -arrêtés et mis en accusation.</p> - -<p>L'instruction de la procédure fournit plusieurs -révélations importantes. Trumeau n'aimait -point Rosalie. On apprit qu'il lui avait -souvent reproché de ressembler à sa mère, -et d'avoir cabalé avec elle contre lui. Il la -maltraitait, ainsi que sa jeune sœur, et toutes -les deux éprouvaient des privations, et manquaient -des choses les plus nécessaires. Quatre -jours avant la mort de Rosalie, il avait -fait éclater contre elle la plus grande colère, -<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[p. 398]</a></span> -parce qu'elle exigeait des comptes sur les -biens de sa mère et lui témoignait quelques -mécontentemens de ce qu'il avait pris des -arrangemens pour hypothéquer une maison -qui en faisait partie. Depuis cette scène qui -avait été vive, Trumeau n'avait parlé à sa -fille que la veille de sa mort; et ce fut le lendemain, -que Rosalie se plaignit de maux de -cœur, et qu'elle n'avait point dormi pendant -la nuit. La mort violente de cette infortunée -n'avait pas tardé à suivre ces symptômes.</p> - -<p>Ce qui commença à jeter quelque lumière -sur la culpabilité de Trumeau, c'est que la -jeune Marie ayant goûté au verre d'eau et de -vin, et au thé préparés par son père pour sa -sœur, avait ressenti de violentes douleurs -d'estomac et des vomissemens qui ne s'étaient -dissipés que par l'usage du lait et des vomitifs.</p> - -<p>A cette observation, vint se joindre la déclaration -de Françoise Chantal, qui vivait en -concubinage avec Trumeau. Elle fit part -de plusieurs aveux que Trumeau, en proie aux -remords, lui avait faits étant couché avec elle. -<i>Oh! le malheureux thé! le malheureux thé!</i> -s'écriait-il dans le lit. <i>C'est dans la première -<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[p. 399]</a></span> -cuillerée de potion et dans le thé que j'ai empoisonné -ma fille.</i></p> - -<p>Françoise Chantal dit qu'elle n'avait fait -cette déclaration si tardivement, que parce -qu'il lui était extrêmement pénible de dénoncer, -pour un crime aussi atroce, un homme -avec lequel elle avait vécu dans une si grande -intimité. Avant de faire cet aveu à la justice, -cette fille était sombre et rêveuse. Après l'avoir -fait, elle rentra dans la prison avec un -air qui attestait sa satisfaction intérieure; puis -elle s'écria avec effusion de cœur: <i>Je suis bien -soulagée; je suis débarrassée d'un gros fardeau.</i> -Françoise Chantal avait aussi rapporté -dans la prison plusieurs propos qui corroboraient -les fortes présomptions dont Trumeau -était l'objet. <i>En voilà une de perdue</i>, avait-il -dit à Françoise Chantal, <i>il faut en avoir une -autre</i>. Au moment où elle avait été appelée -par le magistrat de sûreté, il lui avait tenu -ce langage: <i>Oh ça! tu sais bien qu'il faut -dire quelle s'est empoisonnée elle-même.</i></p> - -<p>Trumeau avait d'abord déclaré qu'il croyait -n'avoir employé qu'environ une once d'arsenic -sur les quatre qu'il avait achetées depuis -huit ans chez M. Hardi, apothicaire; tandis -<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[p. 400]</a></span> -que celui qui avait été trouvé dans sa boutique, -dans un papier frais et mal plié, ne pesait -que deux onces cinquante-cinq grains.</p> - -<p>Comment résister à tant de preuves accumulées? -Pourtant la justice se refusait encore -à croire un père capable d'un crime aussi horrible. -Mais son doute, son hésitation, furent -totalement dissipés, quand elle fut instruite -du motif qui l'avait poussé à le commettre.</p> - -<p>La malheureuse Rosalie était, comme nous -l'avons dit, recherchée en mariage. Il fallait, -pour conclure cette union, rendre des comptes; -il fallait donner une dot; et Trumeau -n'avait fait aucun inventaire à la mort de sa -femme; et il n'était pas d'avis de se dessaisir -d'un bien dont il voulait jouir avec la concubine -qu'il avait attirée dans sa maison. Mais, -ne pouvant plus reculer devant cet inventaire, -par suite de la demande en mariage, -il avait résolu de se débarrasser de celle dont -l'existence contrariait sa cupidité. Il avait -empoisonné sa fille!</p> - -<p>Il paraît, d'ailleurs, que ce forfait n'était -pas son coup d'essai. L'instruction apprit -qu'en l'an II, il avait chez lui une nièce âgée -de seize ans, nommée Marie-Jeanne Cervenon, -<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[p. 401]</a></span> -qui mourut subitement le 6 fructidor de la -même année. Le chirurgien de la maison ayant -été appelé, il trouva les membres de cette -malheureuse dans un état de contraction -qui lui donna lieu de penser que cette mort -n'était point naturelle. Il le témoigna à Trumeau, -en le pressant de requérir la présence -d'un commissaire de police. Celui-ci se rendit -à son invitation; mais, au lieu de faire venir -le même chirurgien, il eut recours à un autre, -qui fit un simple rapport verbal, et le cadavre -ne fut pas ouvert. Depuis cette époque, Trumeau -cessa d'employer le chirurgien habituel, -et ne lui paya même pas quelques visites qu'il -lui devait. Il avait eu le même intérêt d'empoisonner -cette nièce, car il était son tuteur, -et n'avait pris aucune mesure, ni avant ni -après sa mort pour constater sa fortune.</p> - -<p>L'infortunée Rosalie avait, depuis long-temps, -le pressentiment du genre de mort qui -lui était réservé. Elle avait dit, à différentes -époques, à plusieurs personnes qui furent -entendues comme témoins: <i>Si je ne préparais -moi-même les alimens qui me nourrissent, je -craindrais d'être empoisonnée.</i></p> - -<p>Trumeau nia opiniâtrément son crime. Après -<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[p. 402]</a></span> -avoir essayé inutilement de faire croire au suicide -de sa fille, il chercha à appeler les soupçons -sur Françoise Chantal, disant qu'il ne -pouvait y avoir que cette femme qui eut -attenté à la vie de Rosalie, lui étant innocent, -et sa jeune fille Marie, étant incapable d'un -pareil attentat.</p> - -<p>Sur la déclaration unanime du jury, Trumeau, -reconnu coupable de l'empoisonnement -de sa fille aînée, fut condamné par la -cour de justice criminelle, à la peine de mort, -et à être conduit à l'échafaud, revêtu d'une -chemise rouge. Trumeau se pourvût en cassation. -Mais l'arrêt ayant été confirmé par la -cour suprême, le 17 germinal an 11, il subit -sa condamnation.</p> - - -<p class="ac smaller p4">FIN DU CINQUIÈME VOLUME.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[p. 403]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> - <h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE<br /> - <span class="x-smaller">DU CINQUIÈME VOLUME.</span></h2> -</div> - - -<table id="TOC" summary="TABLE"> - <tr> - <td class="c1"></td> - <td class="c2"><span class="x-smaller">Page</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LERMITE_DE_BOURGOGNE">L'ermite de Bourgogne.</a></td> - <td class="c2">1</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LA_PAYSANNE_DES_LANDES">La paysanne des Landes.</a></td> - <td class="c2">21</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#POULAILLER">Poulailler.</a></td> - <td class="c2">27</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#SUICIDE">Suicide changé en assassinat - par la prévention.</a></td> - <td class="c2">32</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#INFORTUNES">Infortunes de la famille Verdure.</a></td> - <td class="c2">49</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#HISTOIRE">Histoire du colonel Abatucci.</a></td> - <td class="c2">71</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#REVOLUTION_FRANCAISE">Révolution française.</a></td> - <td class="c2">90</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#MASSACRES_DE_DELAUNAY">Massacres de Delaunay, gouverneur - de la Bastille, de Flesselles, prévôt des marchands; de Foulon et Berthier de - Sauvigny.</a></td> - <td class="c2">96</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#ASSASSINATS_POPULAIRES">Assassinats populaires à - Saint-Germain et à Saint-Denis.</a></td> - <td class="c2">112</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#JOURNEES_SANGLANTES">Journées sanglantes des 5 et 6 - octobre 1789, à Paris et à Versailles.</a></td> - <td class="c2">119</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LE_MARQUIS_DE_FAVRAS">Le marquis de Favras.</a></td> - <td class="c2">130</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#INSURRECTION_DE_NANCY">Insurrection de Nancy. Dévoûment - héroïque du jeune Desilles.</a></td> - <td class="c2">138</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#INSURRECTION_DU_CHAMP-DE-MARS">Insurrection du - Champ-de-Mars. Courage de Bailly, maire de Paris.</a></td> - <td class="c2">142</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#SATURNALES_PARISIENNES">Saturnales parisiennes. Journée - du 10 août.</a></td> - <td class="c2">149</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#MASSACRES">Massacres dans les prisons de Paris. - Principales scènes et circonstances de ces journées sanglantes.</a></td> - <td class="c2">169</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#GRANDES_INFORTUNES">Grandes infortunes de Louis XVI et de - sa famille.</a></td> - <td class="c2">198</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#PROCES">Procès du général Custines et de son fils.</a> - <span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[p. 404]</a></span></td> - <td class="c2">221</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#MASSACRES_DE_VERSAILLES">Massacre de Versailles.</a></td> - <td class="c2">236</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LES_VICTIMES_DE_VERDUN">Les Victimes de Verdun.</a></td> - <td class="c2">242</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#MARAT">Marat poignardé par Charlotte Corday.</a></td> - <td class="c2">247</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#EXECUTIONS_SANGUINAIRES">Exécutions sanguinaires à - Lyon, à Marseille et à Bordeaux.</a></td> - <td class="c2">260</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#MISSION_DE_JOSEPH_LEBON">Mission de Joseph Lebon, à Arras, - sa patrie.</a></td> - <td class="c2">272</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#TRIBUNAL_REVOLUTIONNAIRE">Tribunal révolutionnaire. - Condamnation des Girondins; détails sur leurs derniers momens; mort - de madame Roland et de Bailly; autres victimes.</a></td> - <td class="c2">279</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#CARRIER_A_NANTES">Carrier à Nantes.</a></td> - <td class="c2">299</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#ASSASSINAT">Assassinat du représentant Féraud. - Courage impassible de Boissy-d'Anglas.</a></td> - <td class="c2">310</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LOUIS_FRANCOIS_TILLOY">Louis-François Tilloy, - accusé du meurtre de sa femme.</a></td> - <td class="c2">318</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#ADULTERE">Adultère et empoisonnement.</a></td> - <td class="c2">326</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#ACCUSATION_DINCENDIE">Accusation d'incendie suscitée - par un fils contre son père.</a></td> - <td class="c2">329</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LA_VEUVE_DESERVOLUS">La veuve Deservolus, ou frappant - exemple de l'acharnement des préventions.</a></td> - <td class="c2">337</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LOUISE_PERTHUY">Louise Perthuy, accusée - d'infanticide.</a></td> - <td class="c2">352</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#JEAN_BUCKLER">Jean Buckler, dit Schinderhannes.</a></td> - <td class="c2">362</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#PERE">Père empoisonneur de sa fille.</a></td> - <td class="c2">390</td> - </tr> -</table> - - -<p class="ac noindent smaller p2">FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Chronique du crime et de l'innocence, -t. 5/8, by J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME, T. 5/8 *** - -***** This file should be named 54551-h.htm or 54551-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/5/5/54551/ - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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