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-The Project Gutenberg EBook of Chronique du crime et de l'innocence, t. 5/8, by
-J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Chronique du crime et de l'innocence, t. 5/8
- Recueil des événements les plus tragiques;..
-
-Author: J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac
-
-Release Date: April 14, 2017 [EBook #54551]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME, T. 5/8 ***
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-
-Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
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- Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
- typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
- et n'a pas été harmonisée. Les mots en italiques sont _soulignés_.
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- CHRONIQUE
-
- DU CRIME
-
- ET
-
- DE L'INNOCENCE.
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- IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
- rue de la Harpe, n. 90.
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- CHRONIQUE
-
- DU CRIME
-
- ET
-
- DE L'INNOCENCE;
-
- Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats,
- Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis
- le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans
- l'ordre chronologique, et extraits des anciennes Chroniques de
- l'Histoire générale de France, de l'Histoire particulière de chaque
- province, des différentes Collections des Causes célèbres, de la
- Gazette des Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.
-
- Par J.-B. J. CHAMPAGNAC.
-
- Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
- C. DELAVIGNE, _École des Vieillards_.
-
- Tome Cinquième.
-
-
- Paris.
-
- CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
- PLACE SORBONNE, No 3.
-
- 1833.
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-
- CHRONIQUE
- DU CRIME
- ET
- DE L'INNOCENCE.
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-
-L'ERMITE DE BOURGOGNE.
-
-
-Le procès mémorable dont nous allons parler sera encore un
-avertissement solennel, pour les ministres des lois, de veiller
-continuellement sur eux-mêmes, de se défier sans cesse du dangereux
-penchant qu'ont presque tous les hommes à voir un criminel dans
-un malheureux qui n'est encore que soupçonné; de choisir avec une
-attention scrupuleuse les moyens qui peuvent leur apporter des lumières
-sur le fait qu'ils veulent éclaircir; de ne pas les admettre tous
-indistinctement; de ne jamais négliger de s'enquérir de la vie et des
-mœurs d'un accusé; de recueillir avec soin toutes les paroles qui lui
-échappent; de n'en regarder aucune comme indifférente; enfin de rejeter
-tous les résultats qui contrarieraient le cœur humain et la nature.
-
-Il s'agit encore d'une grande erreur commise par les magistrats; il
-s'agit de cinq infortunés poursuivis et condamnés, tandis que les
-véritables criminels avaient subi la peine due à leur délit dans le
-ressort d'une autre juridiction.
-
-Nicolas Maret, connu sous le nom de _frère Jean_, habitait depuis
-plus de vingt ans l'ermitage Saint-Michel, près d'Aignay-le-Duc, en
-Bourgogne. Cette petite ville est située au bas d'une montagne sur
-laquelle s'élevait l'ermitage; en sorte que de l'ermitage à la ville,
-il n'y avait pas une demi-lieue de distance, et que, de l'un de ces
-deux endroits, on apercevait l'autre parfaitement.
-
-Le frère Jean cultivait la peinture; il allait exercer son talent dans
-les églises et dans les châteaux des environs; il travaillait aussi en
-horlogerie; et le produit de son industrie et de ses quêtes, comparé à
-la modique économie de sa dépense, pouvait donner lieu de le croire
-possesseur d'un pécule assez considérable.
-
-Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1780, étant couché dans une alcove
-située dans sa cuisine, l'ermite entend du bruit dans son habitation.
-Il lui semble qu'on enfonce la porte de son ermitage; tout-à-coup il
-est entouré, assailli par plusieurs individus; son capuchon, qu'on lui
-met sur la tête pour lui boucher les yeux, est rabattu jusque sur sa
-poitrine; on lui lie les pieds et les mains, et, lorsqu'on l'a ainsi
-garrotté, on le presse, avec de terribles menaces, de révéler l'endroit
-où il cache son argent. Le frère Jean répond qu'il n'en a point, mais
-les brigands ne se paient point d'une telle réponse. Ils font toucher
-à l'ermite un fusil et une lame de couteau, pour lui prouver que l'on
-est prêt à réaliser les menaces qu'on vient de lui faire; alors le
-frère Jean, effrayé, finit par avouer qu'il a neuf louis et demi en or
-dans une boîte de fer-blanc qui est cachée dans le mur de son jardin,
-vis-à-vis d'un grand poirier. Tous les voleurs, à l'exception de celui
-qui reste pour garder le frère Jean, vont à l'endroit indiqué, mais ils
-reviennent sans avoir rien trouvé; et il est décidé que l'on portera
-l'ermite dans le jardin, afin qu'il puisse lui-même conduire au lieu du
-dépôt.
-
-On l'y traîne en effet; le trésor est trouvé, et l'ermite est reporté
-sur son lit, dans l'état où on l'y avait mis d'abord, c'est-à-dire
-les pieds et les mains liés et son capuchon rabattu sur sa poitrine.
-Les voleurs font ensuite perquisition, prenant tous les objets à
-leur convenance; ils enlèvent une montre en cuivre qui appartenait
-au frère Jean, et la boîte d'une montre d'argent qu'il était
-chargé de raccommoder. Ils prennent aussi un pain de sucre et deux
-demi-bouteilles de liqueurs; et se retirent, après avoir resserré les
-liens qui tenaient l'ermite attaché sur son lit.
-
-Les voleurs n'en voulaient qu'à l'argent du cénobite, et les mesures
-rigoureuses qu'ils prenaient n'avaient pour but que d'assurer leur
-retraite; car, au moment de quitter le frère Jean, ils prennent sa
-robe, et l'avertissent qu'ils vont la mettre en évidence sur un arbre
-placé devant la porte de l'ermitage, afin que les passans ou les
-habitans d'Aignay puissent venir à son secours.
-
-Voilà donc le malheureux ermite resté seul, nu sur son lit, mourant de
-froid, étouffé par son capuchon, souffrant cruellement des coups qu'il
-avait reçus, en proie aux réflexions les plus désespérantes.
-
-Le frère Jean était lié intimement avec une des plus honnêtes familles
-d'Aignay-le-Duc, la famille des Gentil. Depuis qu'il habitait
-l'ermitage Saint-Michel, il n'avait cessé d'être avec elle en relation
-d'amitié. La mère Gentil avait toute sa confiance; lorsqu'il devait
-s'absenter, c'était à elle qu'il confiait ses clés; c'était à elle
-qu'il avait recours pour les différentes choses dont il pouvait
-avoir besoin. Mais à l'époque où fut commis le vol, cette femme,
-languissante depuis plusieurs jours, touchait à ses derniers instans.
-Il était naturel que le frère Jean, autant par reconnaissance que par
-amitié, témoignât quelqu'intérêt à la famille dans une aussi cruelle
-circonstance. Aussi avait-il expressément recommandé à Jean-Baptiste
-Gentil, son ami, et l'un des fils de la malade, de venir le chercher
-lorsque cette pauvre femme serait à l'agonie, pour qu'il lui fît les
-dernières exhortations et récitât les prières des agonisans.
-
-La nuit du 5 au 6 décembre fut très-mauvaise; à chaque instant on
-croyait que la mère Gentil allait expirer; tous ses enfans, qui ne
-l'avaient pas quittée un seul instant pendant toute la durée de sa
-maladie, et qui l'avaient soignée avec une vigilance vraiment filiale,
-étaient plongés dans une douloureuse inquiétude. Chacun passait une
-partie de la nuit à son chevet, et n'allait prendre quelque repos que
-lorsqu'il était remplacé par un autre. Malgré cet arrangement, ils ne
-se dispensaient pas, lorsqu'ils le pouvaient, de veiller, plusieurs
-ensemble, des nuits entières. Le 5, Jean-Baptiste était venu chez sa
-mère, à sept heures du soir; il n'en sortit qu'entre minuit et une
-heure environ, pour reconduire Marie Gentil, sa sœur, femme d'Antoine
-Loignon, qui demeurait fort loin de là. Suzanne Gentil, son autre sœur,
-femme de Jean Chauvot, laboureur à Aignay-le-Duc, un petit garçon de
-cette femme, âgé de quatorze ans, et la fille Raoult, avaient passé
-la soirée avec eux. Aucune de ces personnes n'était encore partie,
-quand la femme Loignon sortit avec son frère; celle-ci étant arrivée à
-son domicile, Jean-Baptiste, pressé de retourner auprès de sa mère,
-se hâta de prendre congé; en revenant, il aperçut de la lumière à
-l'ermitage.
-
-A son retour, il trouva sa mère dans un état plus inquiétant encore
-que celui où il l'avait laissée; il courut avertir Claude Gentil, son
-frère, qui demeurait dans le voisinage; celui-ci vint en si grande hâte
-qu'il était à peine vêtu. Jean-Baptiste lui dit qu'il avait aperçu de
-la lumière à l'ermitage; qu'en conséquence il allait chercher frère
-Jean, et le prier de venir dire des prières pour leur mère.
-
-En effet, il s'achemina vers l'ermitage; lorsqu'il fut à la porte de la
-chapelle, il appela le frère Jean. Il fut obligé de l'appeler jusqu'à
-trois fois; enfin il entendit l'ermite qui lui répondait en criant:
-_Jeannot, venez à moi_.
-
-A ce cri de détresse, Jean-Baptiste croit que le frère Jean est malade.
-Il court aussitôt à la petite porte de l'ermitage, et, comme elle était
-fermée, il passe pardessus le mur, et gagne la porte de la cuisine.
-Elle était entr'ouverte; il entre, et trouve le frère Jean couché dans
-son alcove, qui lui dit: «Ah! je vous prie, détachez-moi.»
-
-Ces paroles surprirent extrêmement Jean-Baptiste; il détacha le frère
-Jean comme il le put, car il n'y avait plus de lumière à l'ermitage.
-Ensuite il alluma du feu pour le réchauffer. Ce ne fut qu'après avoir
-détaché l'ermite et recueilli les premières expressions de sa douleur,
-qu'il lui parla de l'état désespéré de la mère Gentil, et lui dit qu'il
-était venu le chercher pour le prier de descendre auprès d'elle.
-
-Mais le frère Jean ne pouvait rien entendre; il avait besoin lui-même
-de soulagement; son bras était enflé et meurtri. Il pria Jean-Baptiste
-de le bassiner avec du vin chaud, et de le lui envelopper avec un
-linge. Peu après, par les soins de Jean-Baptiste, l'imagination alarmée
-de l'ermite se calma; mais la secousse qu'il avait reçue était si
-violente, que l'effet n'en était pas encore entièrement dissipé, et
-qu'il était hors d'état de se rendre auprès de la mère Gentil. Il dit
-à Jean-Baptiste d'aller voir dans quel état se trouvait sa mère, et de
-revenir dans une demi-heure, et il lui recommanda expressément le plus
-profond silence sur sa malheureuse aventure.
-
-Jean-Baptiste observa exactement ce qui lui avait été prescrit. Il
-retrouva chez sa mère les mêmes personnes qu'il y avait laissées, avec
-Antoine Loignon, qui y était survenu. Il se contenta de leur dire
-que le frère Jean l'avait engagé à remonter à l'ermitage dans une
-demi-heure.
-
-Ce laps de temps écoulé, il remonta en effet à l'ermitage. Le frère
-Jean avait beaucoup de choses à lui raconter. Il recommença plus en
-détail le récit de sa malheureuse aventure.
-
-Après avoir long-temps parlé, il s'interrompt tout-à-coup pour dire à
-Jean-Baptiste qu'il connaît une partie des voleurs. «J'en ai reconnu
-trois à leur voix, dit-il, Vauriot, Chaumonot, et votre frère Claude
-Gentil.» Ce dernier nom est un coup de foudre pour Jean-Baptiste.
-Il reste quelques instans pétrifié, tant est vive l'émotion qu'il
-éprouve. Enfin, il recueille tous ses sens pour convaincre l'ermite
-de son erreur. «Quoi! mon frère? Que me dites-vous? Mais, avant de
-monter ici la première fois, j'ai été l'éveiller; il était dans son
-lit..... Et Vauriot? il ne le voit pas, ils sont brouillés; il n'y a
-pas même quinze jours que mon frère a porté des plaintes contre lui au
-procureur du roi.»
-
-Ces raisons et d'autres encore ne désabusèrent aucunement le frère
-Jean; plus on combattait son erreur, et plus il s'y attachait.
-Seulement il promit à Jean-Baptiste qu'il ne nommerait pas Claude
-Gentil; il lui permit en outre de raconter l'histoire du vol, en
-exigeant toutefois qu'il se gardât bien de dire que les voleurs étaient
-connus.
-
-Revenu chez sa mère, Jean-Baptiste ne parla d'autre chose que de
-l'état affreux dans lequel il avait trouvé le frère Jean, et des
-différentes circonstances du vol. Aussitôt Claude Gentil et Antoine
-Loignon montèrent à l'ermitage, poussés, soit par un mouvement de
-curiosité naturelle, soit par un sentiment d'humanité. Jean-Baptiste
-les accompagnait.
-
-Mais ils appelèrent en vain le frère Jean. Ne se croyant plus en sûreté
-dans sa retraite, l'ermite s'était réfugié à Beaunotte, petit village
-à une demi-lieue d'Aignay-le-Duc, chez le sieur Latour, qui était
-vicaire de cette paroisse. Là, il raconta son infortune, en présence
-même du procureur du roi de la prévôté. Ce magistrat se transporta
-sur-le-champ à l'ermitage, et dressa procès-verbal de l'état des lieux.
-Le premier objet qui se rencontra dans le jardin, fut un fusil que l'on
-reconnut aussitôt pour être celui du sieur Caillard, qui remplissait,
-en cet instant, les fonctions de greffier. A la porte de la cuisine, on
-trouva l'arbre qui avait servi à enfoncer cette porte. La partie du mur
-où l'argent était caché était dégradée. La meurtrissure faite sur l'un
-des bras du frère Jean était évidente. Enfin, le corps du délit fut
-bien constaté dans ce procès-verbal. Le même jour, on dressa un second
-procès-verbal à l'occasion du fusil trouvé dans le jardin. Le sieur
-Caillard, à qui il appartenait, déclara qu'il n'avait pu être pris
-que dans une baraque où il avait été déposé, et qui était voisine de
-l'ermitage. On alla en effet visiter la baraque: la serrure de la porte
-ne tenait plus qu'à un seul clou, et il fut aisé de voir qu'elle avait
-été forcée. Le corps du délit était ainsi constaté; il s'agissait d'en
-connaître les auteurs.
-
-Dès le lendemain, l'information fut commencée, et cinq jours après,
-c'est-à-dire le 12 décembre, Claude Gentil, Guillaume Vauriot
-et Claude Pajot, furent décrétés de prise de corps. On continua
-d'informer; les accusés furent interrogés; et, le 16 avril 1781,
-le prévôt d'Aignay-le-Duc renvoya au bailliage de Châtillon toute
-la procédure criminelle qu'il avait instruite, avec les pièces de
-conviction.
-
-Au bailliage de Châtillon, l'affaire fut réglée à l'extraordinaire;
-et il fut ordonné qu'il serait informé contre les accusés par
-ampliation. Par suite de cette nouvelle information, Antoine Loignon
-et Jean-Baptiste Gentil furent arrêtés; et le 7 décembre 1781, sur les
-conclusions du ministère public, qui tendaient à un plus ample informé
-d'un an, le tribunal rendit un jugement définitif qui condamnait
-Guillaume Vauriot à être pendu sur la place publique d'Aignay-le-Duc,
-après avoir été préalablement appliqué à la question ordinaire et
-extraordinaire. En ce qui concernait Claude Gentil, Claude Pajot,
-Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil, le même arrêt portait qu'il
-serait sursis à leur jugement jusqu'après l'exécution de Guillaume
-Vauriot.
-
-Sur l'appel porté au parlement de Dijon, quoique cette cour n'eût
-entendu aucun nouveau témoin, quoiqu'elle n'eût remarqué aucun
-changement dans les réponses des accusés, elle prononça un jugement
-tout contraire: ce fut Claude Gentil qui fut regardé comme le principal
-coupable, et condamné à la potence.
-
-L'arrêt du parlement de Dijon était du 8 mars 1782, et, le 13, le
-malheureux Claude Gentil subit la torture, qui ne produisit d'autre
-effet que de lui briser tous les membres, et de lui arracher des cris
-de douleur, sans aucun aveu ni du crime qu'on lui imputait, ni des
-complices que l'on voulait qu'il dénonçât. Depuis le commencement de
-cet affreux supplice jusqu'à la fin, il ne cessa de protester de son
-innocence, et, au pied même de la potence, il s'écria qu'il mourait
-innocent.
-
-Les autres accusés, à l'égard desquels l'arrêt du 8 mars avait ordonné
-un sursis, furent condamnés, par arrêt du 19, savoir: Guillaume Vauriot
-aux galères perpétuelles; Claude Pajot et Antoine Loignon à un plus
-ample informé indéfini; quant à Jean-Baptiste Gentil, il fut mis hors
-de cour.
-
-Il y a lieu de s'étonner, que dis-je? de s'effrayer de la différence
-des sentences rendues contre chacun des coaccusés. Les charges
-qui pesaient sur eux étaient à peu près les mêmes, et reposaient
-uniquement sur des présomptions, des conjectures vagues; on avait
-quelques faibles indices, mais aucune preuve. La plus forte déposition
-était celle de l'ermite; mais l'ermite était plaignant, et l'on sait
-qu'un plaignant ne peut être témoin. D'ailleurs, cet ermite avait dit
-à plusieurs personnes qu'il avait reconnu la voix de Chaumonot parmi
-celles des voleurs. Or, Chaumonot était alors absent; son _alibi_ était
-bien prouvé, et c'était sans doute par cette raison que le frère Jean
-n'avait pas osé l'accuser judiciairement. Comment donc, après s'être
-trompé aussi grossièrement sur le compte d'un individu, pouvait-il
-mériter quelque créance, lorsqu'il prétendait avoir reconnu, également
-à la voix, plusieurs autres personnes? Les autres allégations du
-frère Jean n'étaient pas plus solides; le plus léger souffle les eût
-fait disparaître; cependant elles trouvèrent crédit auprès des juges,
-et provoquèrent d'horribles condamnations contre des hommes dont
-la conduite antérieure, dont la moralité bien connue, proclamaient
-hautement l'innocence, déjà prouvée par le défaut de preuves.
-
-D'ailleurs, leur justification complète ne tardera pas à être mise au
-grand jour; dans un moment, il ne restera plus, à cet égard, le moindre
-nuage dans l'esprit des lecteurs.
-
-On sait combien les histoires de vols et de crimes excitent la
-curiosité du peuple, aussi bien que les détails des supplices des
-coupables. Des colporteurs qui allaient de ville en ville, montrant
-les portraits de différens voleurs condamnés à Montargis, vendaient en
-même temps leur jugement. Une nièce de Jean-Baptiste Gentil, attirée
-par la curiosité, fut frappée de la conformité des faits relatés
-dans cet écrit avec ceux qui avaient servi de base au procès de son
-oncle. Aussitôt elle écrivit de Dijon à Jean-Baptiste Gentil, pour lui
-annoncer cette nouvelle, qui pouvait servir à réhabiliter son honneur.
-Mais cet infortuné, réduit à la plus affreuse misère, n'ayant pas de
-quoi subvenir aux frais du plus petit voyage, fut obligé de rester dans
-l'inaction. Six ou sept semaines s'écoulèrent sans qu'il lui eût été
-possible de faire la moindre démarche. Enfin, après avoir ramassé un
-peu d'argent, il se rend à Montargis, prend tous les renseignemens qui
-lui sont nécessaires, obtient tout ce qu'il désire, reçoit des marques
-de bienveillance de la part des juges, et rapporte un exemplaire de
-tous les jugemens imprimés que vendaient les colporteurs qui s'étaient
-arrêtés à Dijon.
-
-Parmi ces jugemens, il s'en trouvait deux qui, en effet, avaient en
-partie pour objet le vol fait au frère Jean. Muni de ces deux jugemens
-que la providence avait fait tomber entre ses mains, Jean-Baptiste
-Gentil confia son heureuse découverte au procureur-général du parlement
-de Dijon. Ce magistrat, sensible et éclairé, ne chercha point à
-ensevelir dans le silence la déplorable erreur qui pouvait avoir
-échappé à la compagnie dont il était membre. Il engagea aussitôt
-Jean-Baptiste Gentil à faire choix d'un conseil qui pût le diriger
-dans la marche qu'il devait suivre pour parvenir à sa justification
-personnelle et à la réhabilitation de ses malheureux coaccusés.
-
-Un jurisconsulte distingué du parlement de Dijon, Me Daubenton, se
-chargea généreusement de cette noble tâche; il accueillit la misère de
-Jean-Baptiste Gentil, et lui promit tous les secours qui lui seraient
-nécessaires.
-
-Les deux jugemens dont il vient d'être question, concernaient, l'un
-les nommés Jacques Périssol, Charles-Noël Larue et trois quidams,
-dûment atteints et convaincus d'avoir, dans le courant de décembre
-1780, enfoncé d'un coup de bûche la porte d'un ermitage situé entre
-Châtillon-sur-Seine et Saint-Seine, et d'avoir lié les pieds et les
-mains de l'ermite, à qui ils avaient volé neuf louis et demi en or,
-et plusieurs effets; l'autre jugement était relatif à une nommée
-Marguerite Roussel, violemment soupçonnée d'avoir eu connaissance dudit
-vol, et d'avoir eu sa part du butin.
-
-Ce crime était un des principaux dont Jacques Périssol et Marguerite
-Roussel étaient convaincus; et ces deux coupables avaient été condamnés
-à être pendus, par les deux jugemens mentionnés ci-dessus.
-
-Comme Charles-Noël Larue, l'un de leurs complices, existait encore dans
-les prisons de Montargis, on le fit interroger le 22 janvier 1785. Cet
-interrogatoire très-détaillé leva le dernier voile qui cachait encore
-la vérité. Larue rapporta toutes les circonstances du vol, détailla les
-plus petites particularités, nomma ses complices, qui étaient au nombre
-de quatre, convint de toutes les effractions qui avaient été faites,
-de tous les propos tenus, de tous les objets enlevés. Enfin, interrogé
-si les nommés Claude Gentil, Guillaume Vauriot, Claude Pajot, Antoine
-Loignon et Jean-Baptiste Gentil n'étaient pas complices de ce vol, il
-répondit que non, et que même il ne les connaissait pas.
-
-Le parlement de Dijon, informé, par lettres-patentes du 23 février
-1787, que la révision du procès des Gentil avait été statuée,
-s'empressa d'ordonner une instruction nouvelle. Larue fut conduit à
-Dijon, chargé de fers et de crimes; il y arriva le 21 juillet. Dans
-un interrogatoire détaillé qui dura quatre séances, il persista dans
-les aveux et déclarations qu'il avait faits à Montargis. Larue, tout
-coupable qu'il était, montra et soutint, en cette circonstance, un
-genre de probité qui mérite des éloges. Ferme dans ses résolutions,
-invariable dans ses réponses, il s'écriait: «Je sais que je dois périr,
-mais je ne souffrirai pas que des innocens soient opprimés pour un
-crime dont ils ne sont pas coupables.»
-
-Certes, la conduite de ce misérable fut plus noble que celle de
-l'ermite de Saint-Michel, qui, malgré les preuves frappantes qui
-apparaissaient de tous côtés, n'en persista pas moins, avec une
-obstination sans exemple, dans une erreur, peut-être involontaire dans
-le principe, mais devenue un crime par la manière dont il combattait la
-vérité sortie de la bouche d'un coupable. Aussi, Larue lui disait-il:
-«Je suis un scélérat, mais vous l'êtes mille fois plus que moi de
-persister dans une erreur qui fait la base d'une condamnation injuste.»
-
-Le parlement de Dijon rendit, le 28 août 1787, près de sept ans après
-le crime commis, un arrêt expiatoire qui réhabilitait la mémoire de
-Claude Gentil et de Guillaume Vauriot. Il renvoyait définitivement
-Claude Pajot, Antoine Loignon, et Jean-Baptiste Gentil de l'accusation
-contre eux intentée. Cet arrêt appelait les peines portées par la loi
-sur les têtes des vrais coupables, et ordonnait néanmoins qu'il serait
-sursis à l'exécution à l'égard de Larue, jusqu'à ce qu'il eût plu au
-roi de manifester ses sentimens.
-
-De plus, le parlement donna acte aux innocens acquittés, ainsi qu'au
-curateur à la mémoire de Claude Gentil et de Guillaume Vauriot, des
-réserves faites par eux, pour poursuivre leurs dénonciateurs.
-
-Telle fut cette victoire que la justice sut noblement remporter sur
-elle-même. Malheureusement sur ces cinq victimes reconnues innocentes,
-il s'en trouvait deux à qui l'on ne pouvait restituer que l'honneur:
-Claude Gentil était mort sur l'échafaud, et Guillaume Vauriot aux
-galères!
-
-
-
-
-LA PAYSANNE DES LANDES.
-
-
-Les grandes villes, réceptacles habituels des vagabonds et des
-malfaiteurs de tous les pays, sont ordinairement le siége du vice et
-de la corruption, qui y trouvent d'ailleurs un aliment journalier dans
-les habitudes funestes qu'engendre l'oisiveté. Il n'en est pas de
-même dans les campagnes. La vie active des champs, la simplicité de
-leurs habitans, le spectacle continuel de la nature, amortissent les
-passions, et les empêchent surtout de commettre des crimes. Que l'on
-ajoute à tous ces heureux obstacles, l'extrême facilité que l'on a de
-se surveiller et de se contrôler mutuellement, et il sera très-aisé
-de s'expliquer pourquoi les campagnes sont beaucoup plus exemptes
-d'actions criminelles que le séjour corrompu des cités.
-
-Mais quand de violentes passions font invasion dans les esprits
-ignorans et grossiers des bourgs et des hameaux, elles éclatent
-d'autant plus vivement qu'elles sont favorisées par le défaut absolu
-d'éducation et par la solitude, conseillère toujours pernicieuse dans
-de semblables circonstances.
-
-Le fait que nous allons rapporter, arrivé dans les Landes de la
-Gascogne, contrée isolée, presqu'en dehors de la circulation, Arabie en
-miniature, où il faut traverser de grands et tristes déserts de sable
-et de bruyères pour arriver à de charmantes oasis, qui sont les seuls
-lieux habités, va nous fournir un déplorable exemple de ces passions
-dépourvues de toute espèce de frein.
-
-Un laboureur, nommé Jean Labauchède, séduit par les charmes de Jeanne
-Dubernet, jeune et jolie paysanne, et croyant trouver le bonheur en
-unissant son sort à celui de cette fille attrayante, la demanda en
-mariage à ses parens, et l'obtint pour son malheur. La conduite de sa
-jeune épouse ne tarda pas à lui faire reconnaître combien il s'était
-cruellement trompé. Jeanne Dubernet fuyait sa société, et on la voyait
-souvent en tête-à-tête avec de jeunes garçons du village. C'était une
-première conséquence de la disproportion d'âge qui séparait les deux
-époux. Jean Labauchède, ignorant, comme on l'est dans ces contrées à
-demi-sauvages, n'avait nullement réfléchi à l'inconvénient de prendre
-une femme beaucoup plus jeune que lui, qui, parée des dons de la
-beauté, ne manquerait pas d'adorateurs, et n'aurait pas la ressource
-d'une bonne et morale éducation, pour se maintenir, sans broncher,
-dans les limites du devoir. Son choix imprudent n'avait été déterminé
-que par le désir de posséder une compagne aimable et belle. Fatal
-aveuglement! Il avait donné le nom d'épouse à une infâme créature qui
-devait bientôt préparer sa mort.
-
-Jeanne Dubernet préludait à l'assassinat par l'adultère, premier
-échelon qui souvent mène aux plus affreux attentats. Pierre Bellette,
-jeune homme à peine âgé de dix-sept ans, d'une figure agréable, était
-son amant favori. Elle avait résolu d'en faire l'instrument de la
-haine qu'elle avait conçue pour son mari. Elle commença par fasciner
-ce jeune garçon, par l'enivrer d'amour. On sait quel pouvoir magique
-peut exercer une femme jeune et jolie sur un cœur qui s'ouvre pour la
-première fois à la tendresse. Pour se l'attacher par des liens encore
-plus puissans, Jeanne Dubernet promit au jeune Bellette de l'épouser,
-si elle devenait veuve. Cette idée souriait aux désirs amoureux du
-jeune homme; elle se présentait à son imagination sous des couleurs
-qui n'avaient rien d'effrayant. Il lui semblait dans l'ordre de la
-nature que le mari de sa maîtresse, qui était beaucoup plus âgé que
-lui, mourût prochainement, et le laissât jouir paisiblement du bonheur
-auquel il aspirait.
-
-Mais ce n'est point ainsi que l'envisage la Dubernet; impatientée du
-joug conjugal, jalouse de recouvrer au plus tôt sa liberté, elle ne
-veut point confier son sort à un avenir incertain; son imagination
-criminelle a déjà conçu le projet de se débarrasser de son époux,
-sans attendre que la nature ait prononcé son arrêt. Tout entière
-à son abominable pensée, elle profite d'un moment de délire de
-son jeune amant, pour lui proposer d'assassiner son mari. A cette
-proposition, Bellette est interdit, il recule en pâlissant; son âme
-est révoltée de cette offre épouvantable. Cependant l'instant est
-décisif; il faut frapper le dernier coup ou ajourner l'occasion du
-crime prémédité; la Dubernet le sent; elle s'attache à vaincre les
-scrupules de Bellette.—Et tu dis que tu m'aimes, lui dit-elle; tu me
-jures de m'aimer toujours, tu m'assures que tu ne désires rien tant
-que de devenir mon époux? Tu ne voulais donc que m'abuser, perfide?
-Quand je t'offre une occasion favorable, ton cœur oublie tous ses
-sermens; ta main tremble, au lieu de frapper; et tu oses dire que tu
-m'aimes?—Oui, je t'aime, répliqua vivement Bellette, puisque sans
-toi, je ne puis vivre.—Eh bien! prouve-le, ou renonce à moi pour
-toujours.—Tu seras obéie, dit le jeune homme, en s'efforçant d'étouffer
-un sourd gémissement qu'exhalait sa conscience. La Dubernet, mettant
-à profit cette disposition si favorable à ses dessins, redouble la
-vivacité de ses caresses, achève de séduire Bellette, tantôt en lui
-faisant une peinture riante des jours heureux qu'ils doivent couler
-ensemble, tantôt en lui présentant un horrible portrait de l'homme qui
-seul fait obstacle à leur félicité. Ces discours artificieux inspirent
-une sorte de fanatisme amoureux au facile Bellette; entre les mains de
-cette femme qui vient de pétrir, pour ainsi dire, son cœur, il a été
-métamorphosé en séïde furieux; il faut à présent que la Dubernet le
-contienne; il a soif du sang de Labauchède, qu'il regarde comme son
-ennemi, comme le tyran de la femme qu'il adore.
-
-Bientôt le jour et l'heure du crimes sont marqués. La femme adultère
-savait que son mari ne devait revenir que le soir; elle se procure un
-fusil, prépare elle-même la charge meurtrière, remet l'arme dans les
-mains de son complice, qu'elle place en embuscade derrière une haie
-située sur le chemin de Labauchède. Celui-ci s'était bien aperçu des
-froideurs de la Dubernet à son égard; mais, ne pensant pas qu'il pût y
-avoir si peu d'intervalle entre l'indifférence et la haine, il était
-dans une profonde sécurité. Arrivé à quelque distance de sa maison,
-il reçoit un coup de fusil qui lui donne la mort, et la Dubernet a
-l'imprudente audace de venir recueillir son dernier soupir; elle exhale
-une feinte douleur auprès du cadavre, tandis que son complice disparaît
-de la scène du crime.
-
-Malgré tous leurs soins à se cacher, les auteurs de cet assassinat
-furent bientôt découverts. Le lieutenant-criminel de Mont-de-Marsan les
-condamna aux supplices qu'ils avaient mérité; et sur l'appel de cette
-sentence, le parlement de Bordeaux, par arrêt du 26 mai 1786, condamna
-l'assassin à être rompu, et sa complice à être pendue et brûlée; ce qui
-fut exécuté quelques jours après.
-
-
-
-
-POULAILLER.
-
-
-Parmi tant de voleurs fameux, émules ou successeurs des Mandrin et
-des Cartouche, qui, à diverses époques, ont rempli la capitale et les
-provinces de leur effrayante célébrité, nous signalerons le nommé
-Poulailler, que son ancienne renommée à fait mettre au rang des héros
-des théâtres du boulevard du Temple.
-
-La terreur qu'inspirait ce fripon s'étendait au loin; et c'était
-un exemple, entre dix mille autres, de l'exagération des récits
-populaires. Parce que Poulailler avait commis plusieurs vols plus ou
-moins hardis, on chargeait son nom de tous les crimes, de tous les
-assassinats commis par les autres scélérats; et cependant, il est
-juste de dire que rien ne prouve, dans son histoire, qu'il ait jamais
-versé le sang de quelqu'un de ses semblables; son procès n'offre aucun
-attentat de cette nature, aucune trace de sang. Ainsi l'on peut
-affirmer que son procès et son supplice même, en lui faisant expier les
-crimes dont il était coupable, le lavèrent d'une foule de forfaits dont
-la renommée l'avait souillé.
-
-Poulailler n'était qu'un surnom qu'il avait adopté pour sa nouvelle
-profession. Il s'appelait Jean Chevalier: il était à la fois marchand
-de chevaux et maître cordonnier; son domicile était à Essonne, sur la
-route de Paris à Fontainebleau.
-
-Comme il ne pouvait faire seul, avec autant de succès et d'étendue,
-le commerce violent et lucratif qu'il voulait exploiter, il avait des
-associés subalternes qui lui étaient dévoués, et dont il dirigeait
-la marche et les entreprises. Dans cette bande figuraient un berger
-demeurant à Brunoy, la femme de ce berger, un écrivain à Paris, une
-ouvrière en linge établie à Essonne, et le domestique de Poulailler.
-Ainsi ce chef habile avait à ses ordres le courage entreprenant d'un
-sexe, et l'adresse de l'autre. Il changeait souvent de nom, suivant
-l'exigence des cas: tantôt il s'appelait Chevalier, tantôt Bouthillier,
-tantôt Desmaisons. Il ne reculait devant aucun moyen pour assurer
-l'exécution de ses projets. Il engageait volontiers sa liberté dans
-l'obscure condition de domestique, pour mieux remplir ses vues. Ce fut
-même en cette qualité qu'il débuta dans la carrière des larrons.
-
-En 1780, il était entré, comme berger, au service d'un fermier de
-Montry; mais ce berger était un vrai loup dans la bergerie, et les
-moutons ne se multipliaient pas sous sa houlette; les autres effets qui
-se trouvaient à sa convenance devenaient également sa proie.
-
-En 1779 et 1780, il se fit plusieurs vols dans une maison de
-Bussy-Saint-Georges, et c'étaient autant de tours de Poulailler; mais
-l'auteur de ces faits et gestes demeura long-temps ignoré. Quand les
-portes n'étaient pas ouvertes, il savait les briser. Dans une nuit
-de janvier 1782, il fit un ample butin, et au moyen d'effractions
-extérieures et intérieures, il s'appropria de l'or, de l'argent, des
-pièces d'argenterie, du linge et autres effets, dans une ferme opulente
-de Quincy.
-
-Il savait profiter des sombres et longues nuits d'hiver pour ses
-expéditions; mais il ne dédaignait pas la clarté des nuits du
-printemps et de l'été; seulement il changeait ses batteries. Quand
-il avait butiné le miel d'une ruche, il savait en chercher d'autres.
-Brie-Comte-Robert, Corbeil, Boissy-Saint-Léger et autres lieux
-circonvoisins, furent tour-à-tour le théâtre de son active industrie.
-
-Ses conquêtes multipliées auraient dû satisfaire ses désirs; mais
-l'habitude de la friponnerie était si forte en lui, qu'il ne put
-s'arrêter à temps, et fut bientôt puni de l'excès de sa cupidité.
-On avait observé qu'au métier de cordonnier il réunissait celui de
-marchand de chevaux; il est certain, en effet, qu'il en avait vendu
-plusieurs; et il n'était pas aussi certain qu'il les eût achetés.
-
-Dès son début, il avait reçu une leçon dont il aurait dû profiter. Dès
-1780, il avait été surpris, et jeté dans les prisons de Guermantes:
-mais il était parvenu, à force de travail et d'effraction, à sortir de
-sa prison. Ce succès lui inspira, sans doute, un excès de confiance,
-dont il finit par être la victime. Les prisons du Châtelet gardèrent
-mieux leur proie que celles de Guermantes. Ce fut dans cette prison que
-Poulailler attendit la juste punition de ses crimes.
-
-Il fut condamné à être pendu à une potence plantée sur la place de
-la porte Saint-Antoine, après avoir été préalablement appliqué à la
-question ordinaire et extraordinaire. L'arrêt du parlement, du 30 juin
-1786, ne changea rien à cette sentence. L'arrêt fut exécuté en présence
-d'une populace nombreuse dont le patient était naguère encore l'effroi.
-
-
-
-
-SUICIDE CHANGÉ EN ASSASSINAT PAR LA PRÉVENTION.
-
-
-Le sieur Paulet était né à Lunel, au sein d'une famille honnête. Sans
-inclination pour le mariage, il résolut de vivre dans sa maison avec sa
-sœur, veuve du sieur Mourgues, pour laquelle il eut toujours les égards
-et l'amitié d'un frère tendre.
-
-Cet homme avait reçu de la nature le caractère le plus ardent; son
-imagination était facile à s'exalter. Des lectures dramatiques, une
-violente passion pour le jeu, une sensibilité extrême aux pertes qu'il
-y faisait, disposaient son âme à l'égarement le plus funeste.
-
-Vers l'année 1768, cette passion du sieur Paulet pour le jeu
-se développa avec une sorte de fureur; il éprouva des revers
-considérables; et l'état d'émotion continuelle où il se trouva, les
-mouvemens successifs et rapides d'espérance et de crainte dont il fut
-agité, affectèrent son cerveau à tel point, qu'il en perdit la raison.
-Mais, plus à plaindre que la plupart des insensés, une démence farouche
-et sombre lui fit prendre la vie en horreur.
-
-La veuve Mourgues fit procéder à l'interdiction judiciaire de son
-frère. Le sieur Mourgues, son fils, fut chargé de l'administration des
-biens, et le sieur Paulet se vit conduire à Saint-Remi, en Provence, où
-on l'enferma dans un de ces hospices consacrés aux aliénés.
-
-Cet infortuné demeura long-temps dans cette sorte d'esclavage. Relégué
-parmi une troupe d'insensés, livré à des demi-soins mercenaires, à
-des gardiens rigoureux, il soupirait vainement après le terme de sa
-détention. Bientôt il ne songea plus qu'aux moyens de tromper ses
-surveillans, et de leur échapper. Une occasion favorable s'étant enfin
-présentée, il s'évada, et retourna à Lunel.
-
-Il ne voulait plus revoir sa sœur, tant son cœur était aigri par le
-ressentiment de sa captivité; il fuyait l'aspect des hommes, et vivait
-dans une solitude profonde au Pont-de-Lunel, à une demi-lieue de la
-ville. Après avoir fait quelque séjour à la campagne, il s'occupa de
-sa réhabilitation, et rentra dans la jouissance de sa maison et de ses
-biens.
-
-Paulet prit alors à son service Valès et sa femme. Ce ne fut qu'après
-un certain temps que, mécontent d'eux, il les congédia, et pria les
-Ducros de le servir.
-
-Marie Coton avait servi cet infortuné avant sa détention; Ducros avait
-passé chez lui une partie de son enfance. Ces deux domestiques lui
-avaient voué un attachement que ses malheurs augmentaient encore. Une
-vie honnête et toujours irréprochable leur avait concilié une estime
-universelle. Le sieur Paulet, isolé du reste des hommes, leur avait
-accordé toute sa confiance, cependant les Ducros n'allèrent point
-habiter avec lui. Ils avaient des enfans; ils continuèrent à vivre avec
-eux, dans un quartier voisin, mais ils prodiguèrent au sieur Paulet
-leurs services et leurs soins. Celui-ci ne tarda pas à sentir toute la
-reconnaissance qu'il devait aux marques multipliées de leur affection.
-Un souvenir cruel lui retraçait encore ses tourmens à Saint-Remi,
-la voix du sang ne lui disait plus rien pour sa sœur. Il adopta
-une famille, devenue, pour ainsi dire, la sienne, par les preuves
-d'attachement qu'elle lui avait données. Plusieurs années s'écoulèrent
-dans un échange continuel d'attentions, de services et de bienfaits.
-
-Le sieur Paulet fit un premier testament en faveur de Marie Coton. On
-trouva dans l'inventaire fait après son décès plusieurs testamens que
-la reconnaissance lui dicta, en divers temps, en faveur de la même
-personne. La dernière de ses dispositions était un testament mystique
-du 3 juin 1780. Après quelques legs que la charité, la parenté ou
-l'amitié inspiraient au testateur, il persistait à transmettre sa
-fortune aux Ducros.
-
-Depuis son retour de Saint-Remi, jusqu'à cette époque, le sieur Paulet
-avait joui de la plénitude de sa raison. Un genre de vie réglé, et
-surtout l'éloignement du jeu, lui avaient procuré la tranquillité
-d'esprit dont il jouissait. Mais sa dangereuse passion n'était pas
-entièrement éteinte. Vers le mois de septembre 1782, c'est-à-dire,
-deux ans après son dernier testament, cette passion fatale se réveilla
-avec une sorte de fureur, et le sieur Paulet se mit à passer les nuits
-entières au billard. On ne pouvait l'en arracher même pour ses repas.
-Il y perdit environ quatre mille livres.
-
-Alors des repentirs amers s'emparent de lui. Le démon de l'avarice
-vient joindre son aiguillon à leurs tortures. Paulet craint de tomber
-dans l'indigence; il ne veut plus manger. Les longues veilles,
-l'agitation du jeu, le manque de nourriture, l'irritabilité naturelle
-de ses organes, embrasent son sang, et troublent de nouveau sa raison.
-Dans son égarement, il se croit poursuivi par une puissance vengeresse:
-il s'effraie; il tremble. _Le roi_, disait-il, _a donné des ordres à la
-justice de venir me prendre pour me faire mourir_.
-
-Ducros essaie de calmer les terreurs de cet infortuné, il feint de
-sortir, d'aller parler à la justice et au roi en faveur de Paulet, et
-rentre rapportant, dit-il, la grâce du coupable. Cette feinte innocente
-rend pour quelque temps le calme au malheureux Paulet.
-
-Mais bientôt de nouveaux traits de démence se manifestèrent. Le 31
-octobre 1782, le sieur Paulet disparaît. Ducros et sa femme l'attendent
-vainement. Alarmés de son absence, ils le cherchent partout dans le
-voisinage, et ne le trouvent point. Cet insensé, en proie à sa démence
-avare, était parti brusquement et à pied, pour la ville de Mauguis,
-éloignée de trois lieues de Lunel, et où la dame Mourgues, sa sœur,
-faisait sa résidence. Arrivé à Mauguis, il s'était arrêté chez un
-aubergiste, avait envoyé chez sa sœur faire dire à son neveu _qu'il lui
-ferait bien de l'honneur et du plaisir d'aller le chercher_. Le neveu
-arrivé, l'oncle, jusque là si irrité, avait imploré son indulgence,
-et lui avait dit _qu'il était bien fâché de lui avoir manqué_. Le
-sieur Paulet s'était ensuite présenté à sa sœur avec humilité, et lui
-avait dit qu'il revenait comme l'_enfant prodigue_. Au souper, Paulet
-n'avait pas voulu manger, et le lendemain, levé dès le point du jour,
-il s'était fait ouvrir la porte par un domestique, et était reparti
-brusquement comme il était venu.
-
-Jusque là sa démence n'avait rien d'alarmant; mais bientôt le plus
-grand désordre éclata dans toutes ses actions. Il tomba dans la plus
-sombre mélancolie. On le voyait, en proie au plus affreux égarement,
-lever les mains au ciel, baisser un œil de désespoir vers la terre,
-en un mot, prendre tour à tour toutes ces attitudes effrayantes,
-qui annoncent les crises les plus violentes du cœur humain. A ces
-souffrances morales, se joignait l'embrasement interne et dévorant
-d'une violente strangurie.
-
-Telle était, le 6 novembre 1782, la situation du sieur Paulet. Le
-dégoût de la vie le poursuivait sans cesse et partout. Il errait dans
-sa maison avec une agitation convulsive. Il avait fait prier instamment
-sa sœur de venir le joindre au plus tôt, de se presser, parce
-qu'autrement, elle n'arriverait plus à temps. Il disait qu'il voulait
-aller vivre avec sa sœur, parce qu'il craignait de mourir de faim. Ne
-voyant pas arriver sa sœur, il s'écria douloureusement: _Qui voudrait
-demeurer avec moi? Qui voudrait se charger de ce paquet? Je n'ai plus
-d'amis._ La Ducros le conjura de manger, lui offrit de coucher dans
-la maison. _Vous êtes malade_, lui dit-il d'un ton sinistre, _il fait
-froid, les nuits sont longues..... Je souperai tard..... Retirez-vous._
-
-La Ducros obéit avec peine: un vague pressentiment l'inquiète. Elle
-veut aller avertir les parens du sieur Paulet de lui donner un
-surveillant; mais cet infortuné a supplié ceux qui l'entourent de ne
-pas divulguer son déplorable état. Elle renvoie donc cette démarche au
-lendemain, et rentre chez elle.
-
-La Ducros et son mari passent la nuit dans les alarmes, sans croire
-toutefois le danger si prochain. Entre six et sept heures, le mari
-sort pour aller travailler. Sa femme, à peine convalescente d'une
-longue maladie, reste encore quelques instans au lit. Elle se lève
-entre sept et huit heures, prend sa corbeille, pour faire les
-provisions du sieur Paulet, suivant sa coutume journalière. Pressée de
-savoir s'il est moins agité que la veille, elle se rend d'abord à sa
-maison, entre au moyen d'une clé qui lui avait été confiée, voit la
-fenêtre de la chambre ouverte, n'aperçoit ni le sieur Paulet, ni ses
-habits; l'appelle..... point de réponse! ce silence la trouble; elle
-n'ose faire un pas de plus pour chercher son maître, se retire avec
-précipitation, ferme la porte, et court avertir son mari.
-
-Ducros prend la clé à son tour, cherche dans la maison, appelle encore,
-appelle en vain. La frayeur le saisit. Enfin il plonge ses regards dans
-le puits: quel spectacle! il y voit le cadavre du malheureux Paulet.
-
-Ducros, épouvanté, vole vers sa famille, lui apprend l'affreuse
-catastrophe, et court appeler un chirurgien. A cette accablante
-nouvelle, la Ducros retourne à la maison du sieur Paulet. Elle
-rencontre plusieurs voisins, Lombard, cordonnier, son fils et son
-gendre, tous trois hommes d'une probité reconnue. Ces trois hommes
-entrent avec elle, regardent au fond du puits, et reconnaissent la
-vérité du tragique événement qu'on vient de leur annoncer.
-
-Cependant Ducros revient, suivi du chirurgien. Celui-ci fait retirer
-aussitôt du puits le corps du malheureux Paulet, recommande le plus
-grand mystère. On couvre intérieurement la porte avec un drap, afin de
-mettre un obstacle aux regards indiscrets. Après bien des efforts, on
-enlève avec des crochets, le sieur Paulet hors du puits, la tête nue,
-mais entièrement vêtu, chaussé et un mouchoir au cou. On le dépouille
-avec peine de ses vêtemens imbibés d'eau. Son corps est essuyé et placé
-sur son lit. Le chirurgien l'examine attentivement, et déclare qu'il
-est impossible de le rappeler à la vie, attendu que la submersion a eu
-lieu depuis trois ou quatre heures.
-
-La désolation se répand parmi ceux qui entendent cette déclaration.
-Ils ne voient que trop clairement, dans cet événement tragique, un
-suicide criminel, un crime puni par les lois: à cette époque, on
-traînait sur une claie le corps de l'infortuné qui avait attenté à ses
-jours. L'infamie de ce supplice se présente à l'esprit des assistans.
-Abandonneront-ils l'honneur d'une famille, la mémoire du défunt à la
-flétrissure des lois? Mais, en voulant cacher cet événement affreux, ne
-s'exposeront-ils pas eux-mêmes à des poursuites désastreuses?
-
-Dans des conjonctures si difficiles, des hommes ignorans se livrent
-facilement au conseil de celui qu'ils croient le plus éclairé. Le
-chirurgien Barthélemy devint l'oracle des Ducros et de leurs voisins.
-Il décida qu'il fallait dissimuler la vérité, et épargner à une honnête
-famille un opprobre éternel. _Le tombeau_, leur dit-il, _couvrira
-le crime du sieur Paulet: promettons tous de dire que nous l'avons
-trouvé mort à côté de son lit_. Ce conseil, qui devait avoir des
-conséquences funestes, fut suivi aveuglément. On se hâta de faire
-disparaître toutes les traces du suicide. Lombard père, cacha dans sa
-maison les dépouilles du défunt. Les Ducros dépêchèrent un exprès à
-la dame Mourgues, pour l'instruire de la mort subite de son frère.
-Cette nouvelle se répandit aussitôt dans la ville. La justice accourut;
-bientôt la maison fut remplie des parens du mort, et d'une foule
-curieuse d'accidens sinistres. Les officiers de justice interrogèrent
-la Ducros. Celle-ci, répondit qu'elle avait trouvé le sieur Paulet
-étendu par terre; qu'effrayée, elle avait appelé sa sœur, et était
-allée avertir son mari. Interrogés à leur tour, ceux qui avaient retiré
-du puits le cadavre de Paulet, firent une réponse identique, afin
-d'écarter, comme ils en étaient convenus, toute idée de suicide.
-
-Alors la justice appose le scellé. Pendant qu'elle procédait à cette
-formalité, la dame Mourgues et son fils arrivent; la foule qui remplit
-la maison les frappe d'étonnement. La dame Mourgues réclame son
-frère; un lugubre appareil, le cadavre pâle et sanglant de Paulet lui
-apprennent son sort. Un cri involontaire échappe à la veuve: _Mon frère
-était venu à Mauguis_, dit-elle, _pour me dire de le regarder comme
-l'enfant prodigue, qu'il voulait me faire donation de tout_. Les plus
-affreux soupçons s'élèvent dans son cœur. Elle se persuade que, pour
-empêcher son frère de changer ses premières dispositions, les Ducros,
-devenus subitement les monstres les plus horribles, ont conçu et
-exécuté le forfait le plus affreux sur la personne de leur bienfaiteur.
-En conséquence, elle rend plainte, et le procureur du roi requiert la
-visite du cadavre. Le médecin et le chirurgien, appelés pour cette
-opération, remarquèrent dans les interstices des ongles des doigts de
-la main, et dans les jointures des phalanges des mêmes doigts, quelques
-grains de terre sablonneuse grisâtre: et aux malléoles des deux pieds,
-une empreinte circulaire, qu'ils jugèrent avoir été faite par quelque
-corde, ruban ou autre lien quelconque. Ils rapportèrent encore, qu'ils
-avaient trouvé différentes contusions à la tête et de l'eau dans la
-trachée-artère, et jusque dans les poumons; et conclurent que le
-cadavre qu'ils venaient d'examiner était celui d'un homme mort submergé.
-
-Les Ducros, interrogés de nouveau, persistèrent dans leur première
-réponse. Cette contradiction avec le rapport des gens de l'art éveilla
-l'attention du magistrat. Il entrevit, dans toute cette affaire, de
-mystérieuses circonstances, qu'il importait à la justice de pénétrer.
-Les habits du sieur Paulet ne se retrouvant pas, le magistrat ordonna
-des recherches dans toute la maison. On fouilla dans le puits, et l'on
-en retira une perruque et un chapeau. Cette nouvelle circonstance
-accrut encore l'étonnement. Ces effets furent présentés aux Ducros,
-qui les reconnurent. Alors le procureur du roi, intime ami du sieur
-Mourgues, conclut au décret de prise de corps contre les deux époux;
-mais le juge, voulant éclairer davantage sa religion, n'eut point égard
-pour le moment à cette réquisition; et plusieurs jours s'écoulèrent
-sans nouveaux incidens. Enfin, le 3 décembre, il fut requis de nouveau
-de se transporter à la maison du défunt. Il s'y rendit sans délai,
-et ordonna de nouvelles recherches, afin de découvrir les hardes
-de Paulet. On allait mettre le puits à sec, lorsque les Lombard,
-instruits que l'on s'obstinait à pénétrer la vérité, et qu'il n'était
-plus possible de cacher le suicide, se déterminèrent à faire l'aveu
-du motif qui leur avait suggéré leur première réponse. Les hardes du
-défunt furent présentées à la justice. On les examina; on reconnut
-qu'elles avaient été mouillées et percées avec des crochets. Le
-juge, pour ne rien laisser à désirer à la dame Mourgues, fit faire
-de nouvelles perquisitions avec le soin le plus minutieux. Le puits
-fut tari; on en retira des graviers et des pierres qui furent pesés.
-Les conjectures allaient leur train, au milieu de ces diverses
-circonstances. On pensait que le sieur Paulet avait été assommé à coups
-de pierres, dont quelques-unes paraissaient ensanglantées; les hommes
-de l'art repoussaient cette idée, en alléguant que la résistance d'une
-colonne d'eau amortit l'action de la chûte d'une pierre, et qu'il est
-impossible qu'une pierre conserve l'empreinte du sang, après quelque
-séjour dans l'eau.
-
-Le juge fit continuer l'instruction de la procédure. On fouilla les
-armoires de la maison, et l'on y trouva un drap où l'on remarqua des
-traces de sang. Les hommes de l'art, après l'avoir examiné, déclarèrent
-que ce drap avait servi à essuyer un corps mouillé et ensanglanté.
-Ils se fondaient sur plusieurs taches terreuses, et sur quelques-unes
-sanguinolentes, mais légères, qu'ils avaient remarquées dans leur
-examen.
-
-Alors le procureur du roi requit une seconde fois le décret de prise
-de corps; mais le juge, homme impassible et sage, ne crut pas devoir
-acquiescer à cette nouvelle demande. Le chapeau du sieur Paulet,
-retrouvé dans le puits, la circonstance avérée que cet homme en avait
-été retiré lui-même tout habillé, les actes de démence recueillis dans
-les informations, les tentatives fréquentes de Paulet pour se donner
-le même genre de mort pendant sa première aliénation, tout enfin lui
-prouvait l'innocence des Ducros. Il rejeta donc les conclusions du
-procureur du roi, et se contenta de décerner un décret d'ajournement
-personnel contre les Ducros, le chirurgien Barthélemy, les deux Lombard
-et Viala, leur gendre et beau-frère. Le sieur Barthélemy avait fait
-naïvement et avec le courage d'un cœur honnête l'aveu du conseil
-imprudent qu'il avait donné.
-
-Cependant la dame Mourgues interjeta appel du décret d'ajournement, et
-le procureur du roi sollicita l'emprisonnement des Ducros. La cause fut
-plaidée solennellement, et par arrêt du 8 août 1783, la cour débouta
-unanimement la dame Mourgues de son appel, conserva la liberté aux
-Ducros, et renvoya la cause et les parties devant le premier juge, pour
-continuer la procédure extraordinaire qui avait été entamée.
-
-Le 22 juin 1784, les accusés, après avoir subi toutes les épreuves de
-la procédure criminelle, obtinrent une justice éclatante. Les officiers
-royaux de Lunel rendirent une sentence définitive qui les déchargea
-de l'accusation intentée contre eux, et condamna la veuve Mourgues
-à payer, à titre de dommages et intérêts, quinze cents livres aux
-Ducros, douze cents livres aux Lombard, et trois cents livres au sieur
-Barthélemy; en outre, l'accusatrice était condamnée aux dépens envers
-toutes les parties.
-
-La dame Mourgues interjeta appel de cette condamnation par lettres
-du 26 juin 1784. Les Ducros, épuisés par les frais considérables de
-cette procédure, et par les incidens sans nombre formés par leur
-accusatrice, étaient dans l'impuissance de poursuivre la confirmation
-de la sentence de Lunel. Deux ans après, le 8 juillet 1786, la dame
-Mourgues, produisit un mémoire accompagné d'une requête, dans laquelle
-elle demandait que, faisant droit sur son appel, il plût à la cour
-de condamner les Ducros aux peines de droit, et de les condamner
-solidairement avec les autres accusés à une somme de dix mille livres,
-à titre de dommages et intérêts, ladite somme devant être applicable
-aux pauvres de l'hôpital de Lunel.
-
-La mort vint frapper la dame Mourgues au milieu de ses poursuites
-acharnées. Les Ducros respirèrent. Ils firent assigner en reprise
-d'instance le sieur Mourgues fils, demandant qu'il fût débouté de
-l'appel avec amende et dépens, et condamné en outre à quatre mille
-livres de dommages, à raison du préjudice que leur causait la
-continuation de l'instance reprise.
-
-L'affaire fut portée devant le parlement de Toulouse, et, après de
-sages lenteurs commandées par une cause aussi délicate, l'innocence des
-six accusés fut reconnue par arrêt du 14 août 1787; le sieur Mourgues
-fut débouté de l'appel avec dépens; la sentence qui portait contre
-lui des condamnations pécuniaires fut confirmée; et la cour ordonna
-l'impression et l'affiche de l'arrêt aux frais de l'accusateur.
-
-
-
-
- INFORTUNES
- DE LA FAMILLE VERDURE.
-
-
-Que des enfans dénaturés portent une main sacrilége sur ceux qui leur
-ont donné le jour, c'est un attentat monstrueux dont les annales
-de la justice ne fournissent malheureusement que trop d'exemples:
-l'impatience de jouir d'un patrimoine que la mort d'un père peut seule
-leur assurer, a pu étouffer dans le cœur de ces monstres la voix de la
-nature, et les porter par degrés au comble de la férocité; mais qu'un
-père tendre dont toute la vie est exempte de reproches; qu'un père
-environné d'une nombreuse famille, qu'il a toujours chérie, assassine
-un de ses enfans; qu'il choisisse pour victime de sa fureur précisément
-celui dont les soins assidus, les services continuels exigent de lui
-plus d'attachement; que, par cet acte de barbarie, il se prive d'un
-soutien, de celui de sa nombreuse famille; que ses autres enfans
-concourent à la consommation de cet abominable forfait, c'est ce que
-nul être raisonnable ne pourra jamais présumer. Il faut, pour croire
-à un semblable attentat, que les preuves en soient si nombreuses, si
-claires, qu'il soit impossible d'y résister, et, lors même que ces
-preuves existent, l'homme sage tremble encore de prendre les fausses
-lueurs du mensonge pour la lumière de la vérité. Dans le récit que
-nous allons faire, rien ne motive l'accusation de parricide; il faut
-absolument supposer qu'il a été commis sans intérêt, contre l'intérêt
-même de l'accusé.
-
-Jacques Verdure était né d'une famille honnête et pauvre de la paroisse
-de Berville. Jeté par le malheur de sa situation dans la condition
-de la domesticité, il servit, d'une manière irréprochable, différens
-maîtres, jusqu'à l'âge de vingt-trois ans. Il épousa, en 1755,
-Marie-Madeleine Graindel, avec laquelle il vécut dans la plus parfaite
-union.
-
-Depuis 1774 jusqu'en 1778, Verdure occupa une maison voisine de
-celle qu'habitait Catherine Hamel, femme Bouillon. C'était une femme
-violente, emportée, redoutée de tous les habitans des environs, dont
-la maison était un lieu de débauche, et qui, par sa méchanceté bien
-connue, était devenue le fléau de la paroisse qu'elle habitait.
-On verra, par la suite, comment cette horrible mégère fut un des
-principaux instrumens des malheurs de Verdure.
-
-Heureux au sein de sa famille, celui-ci vivait dans une union intime
-avec sa femme, avec ses enfans, avec tous ses voisins; mais il
-n'était pas dans le caractère de la femme Bouillon de respecter sa
-tranquillité; et Verdure, après quatre années de patience, excédé des
-tracasseries de cette femme, de ses outrages et de ses violences,
-fut obligé d'abandonner une maison qu'un pareil voisinage rendait
-inhabitable pour un homme de son caractère. Il alla demeurer dans une
-maison située près de l'église de la même paroisse. Là, il continua
-de vivre dans le calme le plus profond, avec une femme vertueuse,
-qui s'attachait à faire son bonheur. De huit enfans qui avaient été
-le fruit de cette union bien assortie, il lui en restait encore six,
-lorsqu'il eut la douleur de perdre sa chère compagne, à la suite de sa
-dernière couche.
-
-Par la mort de sa mère, Rose Verdure, âgée alors de vingt-un ans,
-se trouva de droit à la tête de l'administration intérieure de la
-maison paternelle. Elle était en outre chargée d'élever son jeune
-frère et la dernière de ses sœurs, âgée de six semaines lors de la
-mort de sa mère. Dans le courant de l'année 1780, cette petite fille
-fut atteinte d'une maladie fort ordinaire aux enfans de son âge;
-c'était une dartre générale qui lui couvrait toute la tête de croûtes,
-qui, étant arrachées journellement par l'enfant, donnaient lieu à
-des excoriations sanglantes; et souvent l'on était obligé d'employer
-plusieurs linges, avant de pouvoir étancher parfaitement le sang. Cette
-circonstance est à remarquer; elle sert à expliquer la découverte d'une
-coiffe ensanglantée trouvée dans la maison de Verdure le lendemain de
-l'assassinat de Rose, sa fille.
-
-Il faut dire aussi que, quelque temps avant la mort de cette jeune
-fille, ses sœurs avaient remarqué qu'un garçon meunier de la même
-paroisse venait assez fréquemment la voir; qu'il l'entretenait
-secrètement; que quelquefois il sortait avec elle derrière la maison
-ou ailleurs; qu'elles crurent même s'apercevoir d'un changement
-notable dans son état. Le père, de son côté, fit la même observation;
-il en parla même à sa fille quelques jours avant sa mort; mais elle
-lui protesta que ses soupçons étaient sans fondement. Mais, quelques
-jours après la catastrophe, ses autres enfans lui ayant fait part
-de leurs soupçons, l'idée qui l'avait d'abord frappé se représenta
-vivement à son esprit; diverses autres circonstances vinrent fortifier
-cette pensée; et c'est ce qui le détermina, dans ses premiers
-interrogatoires, à déclarer que sa fille était enceinte; ses autres
-enfans, du moins les deux filles et le fils aîné, firent la même
-déclaration: toutefois, comme elle n'était basée que sur des soupçons,
-ils ne crurent pas devoir y insister, et, dans leurs récolemens sur
-leurs interrogatoires, ils dirent tous que, s'ils avaient déclaré que
-Rose Verdure, leur sœur, était grosse, c'est qu'ils le pensaient; mais
-qu'ils n'avaient eu qu'un simple doute sur cette grossesse, et non une
-certitude.
-
-Mais ce qu'il y a de plus certain, c'est que, quelques jours avant
-la catastrophe, cette fille avait dit à sa famille que, le samedi 7
-octobre 1780, environ à minuit, tandis qu'elle travaillait à côté de
-la cuisine, dans une petite chambre donnant sur la cour, on avait
-tenté de tirer un coup de fusil par un des trous qui se trouvaient
-à cette chambre; que le coup avait manqué, qu'elle avait même senti
-l'odeur de la poudre, et qu'elle en avait été tellement effrayée que
-les cardes qu'elle tenait alors lui étaient échappées des mains. Hélas!
-son malheureux père était loin de penser, au moment où elle lui faisait
-part de cet accident, que, huit jours après, frappée d'un coup mortel,
-elle expirerait à soixante pas de sa maison, et que les soupçons
-publics, se tournant sur lui, il se verrait accusé du plus horrible
-parricide.
-
-Le 14 octobre 1780, jour qui précéda la nuit où l'infortunée Rose
-Verdure tomba sous les coups d'un assassin, son père partit le matin
-pour le marché d'Oudeville, où il acheta trois boisseaux de blé; il
-en repartit vers une heure un quart après midi, accompagné du nommé
-Lafosse, passa dans les bois de Berville, où il trouva ses deux garçons
-qui ramassaient du bois mort pour chauffer le four, et rentra avec eux
-chez lui, environ à quatre heures après midi. En arrivant, il trouva sa
-fille aînée occupée à laver du linge à la porte de la maison. Après
-avoir mangé un morceau de pain, il détrempa et battit de la terre pour
-boucher quelques trous qu'il avait remarqués à sa maison. Pendant ce
-temps, Rose alla chez le prieur-curé de Berville chercher du bois, pour
-le porter chez sa grand'mère, femme d'un âge très-avancé. Environ une
-heure après le coucher du soleil, le vent s'étant élevé, Verdure quitta
-ses autres enfans, en leur disant qu'il allait faire moudre son blé, et
-que leur sœur aînée allait bientôt rentrer. En effet, il se rendit à
-la maison du moulin de Berville; il y trouva Antoine Lefret, le garçon
-meunier dont nous avons parlé; il mangea de la soupe et but plusieurs
-verres de cidre avec lui. Pendant qu'ils mangeaient, il survint
-plusieurs personnes, entre autres les nommés Blondel, journalier, et
-Quesnet, cordonnier. Tous ensemble se rendirent, quelques instans
-après, au moulin, où Verdure prit le violon de Lefret, et joua quelques
-airs. Pendant que Verdure s'amusait si innocemment, Antoine Lefret
-était renversé sur la barre de son lit, sa main posée contre sa tête.
-En remettant le violon à sa place, Verdure remarqua deux fusils, dont
-l'un était celui du garçon meunier, et l'autre appartenait au nommé
-Renoult, à qui Lefret le rendit deux jours après la mort de Rose.
-
-Quand Verdure quitta le moulin pour retourner chez lui, il était
-environ minuit. En rentrant, il trouva sa fille aînée, la seconde
-et la dernière autour du feu; l'aînée donnait ses soins à la plus
-jeune; la troisième était déjà couchée, mais elle n'était pas encore
-endormie; les deux garçons étaient également au lit, mais dormaient
-profondément. «Allons, mes enfans, dit Verdure, il va bientôt être
-minuit, couchons-nous.» La seconde de ses filles obéit, lui-même se
-coucha. Rose lui présenta sa petite sœur, qu'il reçut dans ses bras.
-Ce bon père, n'osant confier cette enfant pendant la nuit à d'autres
-qu'à lui-même, dans la crainte de quelque accident, la faisait
-coucher auprès de lui. Et comme Rose, sa fille aînée, ne paraissait
-pas disposée à se coucher encore, il lui dit une seconde fois de se
-coucher, qu'elle allait user le reste de la chandelle; mais elle lui
-observa qu'il fallait qu'elle raccommodât un de ses bas et qu'elle
-lavât le mouchoir de sa petite sœur. Alors elle passa dans une petite
-chambre qui donnait sur la cour, et contiguë à la cuisine, où couchait
-toute la famille. Ce fut là qu'elle se retira pour raccommoder son
-bas. Son père, extrêmement fatigué, ne tarda pas à s'endormir.
-Cependant, lorsque cette famille innocente goûtait un sommeil profond
-et tranquille, le crime veillait autour de son asile, et des six enfans
-que Verdure possédait en se couchant, il ne lui en restait plus que
-cinq à son réveil.
-
-Un peu avant le jour, Verdure appelle sa fille pour l'envoyer à la
-première messe; personne ne lui répondant, il ouvre une vitre pour se
-procurer un peu de jour; et, n'apercevant point Rose, il croit qu'elle
-est déjà partie pour se rendre à l'église; il trouve ouverte la porte
-qui donnait de la cuisine dans la petite chambre; il met une veste
-sur ses épaules; et, sans bas, sans aucun autre vêtement, il traverse
-la chambre, et se rend aux fosses d'aisance: là, il aperçoit sa fille
-couchée sur le côté droit, vêtue de ses habits, ayant cependant une
-jambe nue. «Que fais-tu là, ma Rose? lui dit-il, tout alarmé; es-tu
-malade? pourquoi ne vas-tu pas dans ton lit?» Surpris de son silence,
-il approche davantage, et reconnaît, à des signes trop certains, que
-sa fille n'existe plus. Ce malheureux et tendre père songe alors à
-ses autres enfans; il craint la triste impression que peut faire sur
-eux cet événement. Verdure rentre donc pour rassurer ses enfans, et
-leur dit que leur sœur est morte subitement dans les fosses; il ne
-connaissait point encore le genre de sa mort. Il les exhorta à ne pas
-s'effrayer, ajoutant qu'il allait la chercher, l'apporter dans son lit,
-et prévenir le prieur-curé de Berville, pour que ce déplorable accident
-ne fît pas de bruit.
-
-En effet, il retourne aussitôt dans les fosses, et se dispose à
-enlever le cadavre de sa fille; mais, ayant passé sa main gauche sous
-l'aisselle droite du corps, il sent que deux de ses doigts entrent dans
-une blessure. Surpris, et effrayé d'un événement qu'il était loin de
-prévoir, il n'ose l'enlever, le laisse sur la place, et rentre chez lui
-consterné, annonçant à ses enfans que leur sœur a été assassinée. Il se
-rend ensuite chez Pierre Ruette, son voisin, qu'il prie de venir auprès
-de ses enfans, tandis qu'il irait chez le curé. En effet, il se rend
-aussitôt au presbytère, et revient chez lui mêler ses larmes à celles
-de ses autres enfans.
-
-A peine ce fatal événement fut-il connu dans le public, qu'une foule
-de personnes se rendirent sur la place où gisait le cadavre. Chacun
-cherche aussitôt quel peut être l'auteur de cet attentat; chacun forme
-des soupçons différens. Les uns trouvent étrange que cette fille ait
-été assassinée si près de la maison paternelle, sans que son père, sans
-que sa famille, eussent entendu le coup de fusil qui lui avait donné la
-mort. D'autres assurent qu'elle n'a pas dû être assassinée sur le lieu
-où l'on voit son cadavre; qu'il faut qu'elle ait été tuée ailleurs, et
-apportée ensuite dans les fosses; on cherche même des traces de cette
-translation, on en cherche vainement, on n'en trouve aucune. Un seul
-des spectateurs, un homme digne de confiance, Nicolas Néel, entendu
-comme témoin, attesta qu'étant sorti devant sa porte, environ une heure
-après minuit, il avait entendu un coup de fusil qui partait du coin
-oriental de la mâsure de Verdure dans la fosse en question. Qu'aussitôt
-le coup parti, il avait entendu une voix plaintive semblable à celle
-d'une personne qui recevrait le coup mortel.
-
-Cependant chacun des assistans avait les yeux fixés sur le cadavre.
-Ce cadavre attestait un homicide; il fallait bien qu'il existât un
-coupable; et le public, juge presque toujours injuste, quand il suit
-les mouvemens de son impatience naturelle, s'appliquait à le chercher.
-Enfin, dans l'impossibilité d'asseoir un soupçon fondé, il se trouva,
-parmi les spectateurs, des hommes assez cruellement stupides, pour dire
-qu'il fallait bien que Verdure eût assassiné lui-même sa propre fille,
-que nul autre que lui ne pouvait avoir fait le coup. Mais quel fut le
-premier qui articula cette accusation terrible? on le chercha vainement
-dans deux informations consécutives composées de quarante témoins. Tout
-se réduisit à ces mots: _J'ai ouï dire dans le public_. Ainsi, la voix
-qui la première avait accusé Verdure demeura inconnue pendant près de
-six années.
-
-Mais le temps, révélateur des crimes les plus cachés, vint au secours
-de l'innocence calomniée et opprimée: on découvrit que cet accusateur
-occulte était un imposteur, convaincu de mensonge par sa propre
-bouche, sur lequel devaient désormais se concentrer tous les soupçons
-de la justice.
-
-Antoine Lefret, le garçon meunier dont nous avons parlé, s'était
-présenté avec la foule que la curiosité avait attirée près du cadavre
-de Rose Verdure; mais sa conduite fut étrange; il ne s'arrêta point à
-examiner les restes inanimés d'une jeune fille qui avait dû lui être
-chère, et à laquelle il avait marqué des attentions suivies pendant
-qu'elle vivait; mais il entra dans la maison, s'élança au cou de
-Verdure, qui, dans ce moment, tenait le plus jeune de ses enfans sur
-ses genoux, le pressa affectueusement dans ses bras, en lui disant:
-«Oh! mon ami, ce n'est pas ta fille que je plains, c'est toi seul; elle
-était ton appui, et tu restes chargé d'une nombreuse famille. Pourquoi
-ne puis-je pas rester! je t'aiderais à l'élever! mais malheureusement
-je quitte le moulin, et il faut que je parte.» En achevant ces mots, il
-sortit de la maison, et passa devant la porte de la femme Étancelin.
-Cette femme, qui causait alors avec une de ses voisines, lui demanda
-s'il croyait que l'on eût tué la fille Verdure, sans que son père en
-eût connaissance. Il répondit d'un air effrayé, en serrant son bâton,
-et en frappant sur un baquet qui était devant lui, qu'il n'y en avait
-pas d'autre que le père qui l'eût tuée.
-
-Huit ou quinze jours après, on lui demanda s'il n'avait rien à dire
-dans cet assassinat. Il répondit qu'il était couché sur un lit lorsque
-Verdure sortit du moulin, et qu'il n'y en avait pas d'autre que lui qui
-eût assassiné sa fille.
-
-Le lundi, 16 octobre, à neuf heures du matin, le juge, haut-justicier
-de Berville, se rendit sur le lieu du crime, accompagné du
-procureur-fiscal, de son greffier, et d'un chirurgien-juré; on constata
-que les vêtemens de Rose étaient imbibés de sang, que sa jambe droite
-était nue, et la gauche, chaussée d'un mauvais bas de laine teint en
-noir; qu'il y avait sur le sein droit, deux trous de la grandeur d'une
-pièce de douze sous. Ces trous étaient pareillement marqués au mouchoir
-et à la chemise, à l'endroit où ces vêtemens couvraient la partie du
-corps qui avait été atteinte. Ces blessures paraissaient avoir été
-faites par deux balles tirées avec une arme à feu, et étaient éloignées
-d'environ un pouce l'une de l'autre. Deux autres trous, à pareille
-distance l'un de l'autre, sous l'omoplate gauche, annonçaient que les
-balles avaient dû sortir par là, et que, par conséquent, le corps avait
-été traversé d'outre en outre. On trouva encore dans les chairs, une
-balle morte, de plomb, fort hachée, d'environ cinq lignes de diamètre.
-
-Le procès-verbal du juge n'offrit aucun indice contre la malheureuse
-famille. On n'avait trouvé ni dans la maison, ni dans les environs,
-rien qui pût autoriser le soupçon d'un affreux parricide. Il n'y avait
-ni poudre, ni plomb, ni balle, ni fusil. Jamais, depuis que Verdure et
-sa famille, habitaient cette maison, il n'y était entré une seule arme
-à feu; jamais, même, depuis vingt-huit ans, Verdure n'en avait possédé
-une seule. Enfin le juge ne trouva dans la maison aucune trace de
-meurtre, aucune tache de sang, ni sur les habits, ni sur les meubles,
-ni sur les murs. Les cavaliers de maréchaussée, qui vinrent faire
-perquisition, ne trouvèrent pas l'ombre d'un indice.
-
-Aussi ce ne fut pas sur le résultat du procès-verbal, mais après une
-information régulière que Verdure fut décrété de prise de corps, son
-fils et ses deux filles aînées furent l'objet d'un décret d'ajournement
-personnel.
-
-La femme Bouillon avait joué un rôle infâme dans cette déplorable
-circonstance. Un témoin de ce caractère était, pour le malheureux
-Verdure, l'ennemi le plus dangereux qu'il pût avoir. Toutefois, dans
-sa déposition, la haine ne faisait, pour ainsi dire, que transpirer;
-il lui fallait un certain temps pour former le plan de sa perte, pour
-le combiner; et l'on verra bientôt le moyen qu'elle mit en usage
-pour la consommer. D'abord elle déclara entre autres choses, dans sa
-déposition, que beaucoup de tous ceux qui étaient à considérer le
-cadavre, se disaient qu'il était impossible que ce ne fût pas Verdure
-lui-même qui eût massacré sa pauvre fille.
-
-Parmi les enfans qui restaient à Verdure, il y en avait un âgé de
-six ans. Il avait été élevé jusqu'à l'âge où l'enfance commence à
-former ses premiers pas, précisément à côté de la maison qu'habitait
-la femme Bouillon. L'enfance est naturellement confiante et crédule;
-elle s'attache aisément à ceux qu'elle voit le plus fréquemment; sans
-discernement comme sans prévoyance, elle répète le bien ou le mal
-indifféremment, parce que sa raison, qui sommeille encore, ne peut
-discerner les nuances qui différencient ces deux contraires: rien de
-plus aisé, d'ailleurs, à force de répéter à des enfans de cet âge
-que telle personne à fait telle chose, que de leur persuader qu'en
-effet cette personne à fait telle action. Plus les faits qu'on leur
-raconte tiennent de l'extraordinaire et du merveilleux, plus ils
-les saisissent avec avidité. Croyez surtout que, si vous racontez
-devant un enfant, un fait nouveau qui pique sa curiosité, ce fait
-s'imprimera dans sa mémoire; qu'il le croira fermement; qu'il le
-racontera avec empressement; qu'il y ajoutera même d'abord de petites
-circonstances; qu'ensuite il y en ajoutera d'autres; et que, surtout,
-il ne tardera pas à se citer lui-même comme garant des faits: ces
-assertions sont déjà prouvées par le personnage odieux que la calomnie
-fit jouer à un enfant dans l'affaire de Claudine Rouge, de Lyon.
-La femme Bouillon choisit le jeune Verdure pour être l'accusateur
-de son malheureux père. Cet enfant, âgé de six ans, était propre à
-favoriser ses desseins. D'abord, la Bouillon, comme ennemie depuis
-long-temps de Verdure, était très-disposée à le croire criminel. Les
-propos qu'elle disait avoir entendus près du cadavre étaient beaucoup
-plus propres à fortifier sa haine, qu'à éclairer sa raison. Ayant vu
-passer l'enfant près de sa maison; elle l'appela, elle le caressa.
-«N'est-il pas vrai, lui dit-elle, que c'est ton père qui a tué ta sœur?
-Allons, il faut en convenir, il faut le dire; et, si tu le dis, je te
-donnerai du pain et un œuf.» Une telle offre était très-séduisante,
-pour un enfant accoutumé à vivre le plus souvent de privations, et
-voilà quelle fut la source des propos tenus par cet enfant; propos
-environnés de différentes circonstances plus ou moins absurdes, plus
-ou moins contradictoires entre elles, et toutes démenties par la
-pièce fondamentale du procès, le procès-verbal, et par les pièces de
-conviction déposées au greffe.
-
-Toutefois, ces propos de l'enfant, appréciés à leur juste valeur par
-les premiers juges, ne les avaient pas même portés à décerner contre
-lui un simple décret d'assigné pour être ouï. Le décret de prise de
-corps lancé contre son père était du 9 novembre 1780. Néanmoins,
-Verdure resta dans sa maison, et y attendit l'exécution des ordres de
-la justice. Il ne fut arrêté que le 24. Aussitôt, le garçon meunier
-Lefret prit la fuite.
-
-Le père de famille quitte sa chaumière, pour aller habiter le séjour
-des forfaits; et, à sa place, la désolation, la misère, la faim,
-entrent dans son asile, environnent ses cinq enfans: bientôt la mort
-enlève le dernier de tous. Le plus jeune après lui, chassé par la
-faim de la maison paternelle, alla mendier de porte en porte un pain
-que l'on n'accordait à ses instances, à ses larmes et à ses prières,
-qu'après lui avoir répété vingt fois que son père avait tué sa sœur.
-Tous ceux qu'il abordait l'entretenaient de cet événement; on lui
-faisait répéter ce qu'il avait entendu. Deux ans entiers, il erra
-dans le canton, n'obtenant le pain qu'il demandait qu'à condition
-qu'il raconterait le meurtre de sa sœur; mais les premiers juges, par
-humanité, le confièrent aux soins de son père dans la prison.
-
-Les trois autres enfans, assiégés à la fois par tous les besoins,
-furent obligés d'abandonner la maison, et cherchèrent, dans la
-domesticité, une ressource contre la misère.
-
-L'instruction de cette malheureuse affaire dura cinq années entières;
-et, après un laps de temps aussi considérable, tout se réduisit à
-un plus ample informé de trois mois. Le procureur-général se rendit
-appelant _a minima_ de cette sentence; et un arrêt décréta de prise
-de corps les trois enfans, que l'on s'était contenté de décréter
-d'assignés pour être ouïs; de plus, le ministère public fit publier un
-monitoire.
-
-On avait trouvé dans la maison de Verdure une coiffe sur laquelle
-étaient empreintes quelques taches de sang, qui avaient donné lieu
-à des conjectures défavorables aux accusés. Les enfans et le père,
-interrogés sur ce fait, répondirent que, si elle était ensanglantée,
-c'est que Marguerite Verdure s'en était servie pour essuyer la tête de
-sa petite sœur, qui, en se grattant, avait écorché ses dartres. Le juge
-fut tellement convaincu de leur sincérité, qu'il n'ordonna même pas la
-visite de l'enfant malade. Ainsi, l'existence de cette coiffe, le sang
-dont elle était souillée, ne fournissaient pas même l'ombre de la plus
-simple présomption; il ne restait donc autre chose que les propos tenus
-par un enfant de six ans.
-
-Cependant Lefret avait été arrêté: la conduite étrange qu'il avait
-tenue, les deux fusils qu'on avait trouvés dans son moulin, étaient
-autant d'indices. On avait découvert que, quelques mois avant le crime,
-il avait demandé à la veuve Nouvel, marchande drapière à Berville, si
-elle ne vendait pas les plombs de ses draps, et lui en avait acheté
-trois livres, sous prétexte de changer les poids de son horloge. On
-avait remarqué que la balle déposée au greffe était très-hachée, et
-son état démontrait qu'elle avait été faite, non avec un moule, mais
-à coups de marteau. De telles particularités, ajoutées à la fuite de
-Lefret, auraient dû, ce semble, éveiller l'attention de la justice, et
-faire écarter les soupçons de parricide. Au lieu de cela, pendant six
-années, Lefret ne fut nullement inquiété, il ne fut même pas l'objet de
-la plus légère mesure.
-
-Enfin, le procureur-général sollicita et obtint contre Lefret un décret
-de prise de corps. C'était mettre la main sur le premier auteur du
-bruit public qui avait désigné Verdure comme l'assassin de sa fille;
-c'était peut-être arrêter le véritable homicide.
-
-Le parlement de Rouen, par arrêt du 31 juillet 1787, condamna Lefret
-à être rompu, et préalablement appliqué à la question pour avoir
-révélation de ses complices. Par le même arrêt, Verdure et ses enfans
-furent réservés au testament de mort. Il fut ordonné que Verdure et son
-fils aîné garderaient prison; les trois autres furent provisoirement
-élargis.
-
-La famille Verdure se pourvût au conseil contre cet arrêt, et nous
-avons tout lieu de croire que la justice de sa cause et l'intérêt
-universel qu'elle avait inspiré disposèrent les juges souverains en
-sa faveur, et que la sentence des juges de révision sépara l'homicide
-calomniateur de toute une famille innocente et malheureuse.
-
-
-
-
- HISTOIRE
- DU COLONEL ABATUCCI.
-
-
-Nous allons rendre compte d'une affaire malheureuse, qu'il faut ajouter
-encore à l'histoire des erreurs commises par la justice des hommes, et
-causées, tantôt par un fatal enchaînement de circonstances, tantôt par
-une prévention obstinée, dont le cœur le plus juste n'est pas toujours
-exempt, tantôt par les négligences qui viciaient les instructions
-judiciaires.
-
-A une époque où la soumission de la Corse au Gouvernement français
-était toute récente, il avait été nécessaire d'établir dans ce pays,
-en proie à la licence et à l'insubordination, un corps de troupes,
-spécialement destiné à rétablir la tranquillité, à réprimer les
-désordres, à découvrir les malfaiteurs, enfin à arrêter le cours
-des vengeances, des assassinats, que laissent, long-temps après
-eux, les fureurs des guerres civiles. Tel avait été le but de
-l'institution du régiment provincial de Corse. Le sieur Abatucci, était
-lieutenant-colonel de ce corps. Plein de bravoure, d'intelligence et de
-fidélité, l'un des hommes les plus distingués de sa nation, il avait
-été choisi pour surveiller la partie de la Corse qu'on appelle _au-delà
-des Monts_; sa principale mission était de poursuivre sans relâche
-tous les brigands, bandits, rebelles et malfaiteurs qui infestaient
-l'île; de les rechercher jusque dans leurs repaires, de découvrir leurs
-retraites, d'observer ceux qui entretenaient avec eux de secrètes
-intelligences, de pénétrer leurs mauvais desseins, et d'en prévenir les
-effets; en un mot, cette mission était purement militaire.
-
-C'était particulièrement dans la Piève de Talavo, où le sieur Abatucci
-faisait sa résidence, qu'il devait redoubler de vigilance pour la
-sûreté publique. Cette Piève, long-temps désolée par les bandits, était
-encore l'objet de leurs incursions. Le germe du trouble y existait; les
-assassinats y étaient fréquens; l'effroi régnait parmi les paisibles
-habitans, qui, désarmés, tremblaient sans cesse d'être les victimes
-des brigands.
-
-Les deux frères Biaggi venaient d'assassiner Francisco-Antonio
-Lanfranchi. Sanvito était cousin des meurtriers, fort lié avec eux,
-et ennemi déclaré de leur victime. Ce Sanvito Lanfranchi, homme de
-la dernière classe, faisant valoir un petit moulin dans la Piève
-de Talavo, avait une réputation suspecte dans toute la contrée. On
-connaissait ses liaisons intimes avec les deux assassins. On parlait
-sourdement du secours qu'il leur avait donné, de l'intelligence
-qu'il entretenait avec les hommes de cette espèce, des armes qu'il
-tenait cachées. On frémissait au seul récit de ses vengeances. Sur
-les plaintes portées plusieurs fois contre lui, il avait été mis, à
-diverses reprises, en prison; mais il avait toujours eu l'art d'en
-sortir, et de revenir chez lui méditer de nouveaux crimes. Chacun le
-regardait, le signalait comme le complice des Biaggi. Ces soupçons
-n'étaient pas sans fondement, puisque l'un des deux assassins n'hésita
-pas à le déclarer tel. Quelques années auparavant, ce Sanvito avait
-tiré publiquement un coup de fusil au sieur Bernardino Peraldi. Ce
-Sanvito vivait avec un de ses oncles, curé de Guittera; et son affinité
-avec cet ecclésiastique empêchait que l'on portât ouvertement une
-accusation contre lui.
-
-Tous ces bruits parvenaient jusqu'au sieur Abatucci, et devenaient de
-jour en jour plus pressans et plus dignes d'attention. En conséquence,
-il fit arrêter Sanvito Lanfranchi, et le fit conduire à la citadelle
-d'Ajaccio, mais seulement sous forme de correction et de police; il
-se contenta de mettre cet homme hors d'état de nuire, et en donna
-sur-le-champ avis au sieur du Rozet de Beaumanoir, maréchal-de-camp
-pour le roi, dans la ville d'Ajaccio, le priant de lui donner ses
-ordres, et lui proposant même de se contenter de cette forme de
-punition. Ainsi, la première démarche du sieur Abatucci fut de
-soumettre sa conduite à son supérieur.
-
-Le sieur de Beaumanoir, par une lettre du 14 mars 1778, qui prouve
-que le sieur Abatucci mêlait à la fermeté les voies de la douceur,
-lui répondit qu'il s'intéressait à des gens qui ne le méritaient pas;
-qu'il prierait les officiers de justice d'examiner bien sérieusement
-la conduite passée de Sanvito; et que son projet était de le faire
-comprendre dans le procès criminel qu'on faisait contre les Biaggi.
-
-Le supplice de ces deux meurtriers fut l'issue de leur procès, et l'un
-d'eux déclara Sanvito comme étant au nombre de ses complices.
-
-Le sieur de Beaumanoir ordonnait ensuite au colonel Abatucci, de
-lui envoyer toutes les notions qui pourraient servir à prouver
-la culpabilité de Sanvito, avec le nom des témoins qui auraient
-connaissance des mauvais conseils qu'il avait donnés aux Biaggi.
-
-Le sieur Abatucci, indépendamment de sa mission générale, qui était
-de rechercher et de poursuivre les malfaiteurs, recevait donc une
-commission particulière, pour s'informer de tout ce qui pouvait être à
-la charge de cet homme, arrêté sur le bruit de la clameur publique; le
-sieur Ponte, procureur du roi en la juridiction d'Ajaccio, chargea le
-sieur Abatucci d'une commission semblable.
-
-La voix du peuple, la rumeur générale, pouvaient paraître des indices
-suffisans pour sévir dans un pays, dans un temps où la suspicion
-véhémente pouvait être assimilée aux preuves. Mais, plus la classe
-dans laquelle se trouvait rangé Sanvito, était vile, plus Abatucci
-croyait sa prudence intéressée à ne pas le livrer légèrement à la
-rigueur des tribunaux.
-
-Ne voulant rien donner au hasard, il crut, pour remplir dignement
-son mandat, devoir s'adresser au curé de Cozza, voisin du village
-de Guittera, où Sanvito faisait sa résidence. Il lui demanda des
-éclaircissemens sur les crimes dont Sanvito paraissait prévenu, et le
-pria de lui donner le nom des témoins qui pourraient en déposer. Ces
-éclaircissemens, demandés par une personne préposée par le roi pour les
-exiger, ne pouvaient lui être refusés; ils devaient être couverts à
-jamais du voile du secret.
-
-Ce curé envoya ces éclaircissemens; mais, avant qu'ils parvinssent au
-sieur Abatucci, avant qu'il en pût faire usage, Sanvito, tourmenté par
-la conviction intérieure de ses forfaits, et redoutant la punition
-qu'ils méritaient, s'était déjà évadé, avec d'autres prisonniers, de
-la citadelle d'Ajaccio; il avait brisé deux serrures, et, par un moyen
-familier aux gens habitués au séjour des prisons, il s'était glissé le
-long des murs de la citadelle, et avait gagné la mer. Il fut repris
-ensuite, et emprisonné de nouveau.
-
-Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme de Guittera,
-nommé Domenico, vint un matin chez le sieur Abatucci, et demanda à lui
-parler. Depuis quelques jours, il était attaqué de la fièvre; lorsque
-cet individu lui fut annoncé, sa première réponse fut qu'il n'était pas
-en état de le recevoir. Mais Domenico insista, et lui fit dire qu'il
-avait des choses de la plus grande importance à lui révéler.
-
-Alors, le sieur Abatucci, sacrifiant son repos aux devoirs de sa
-place, le fit entrer. Domenico lui dit qu'il venait lui faire part de
-plusieurs faits qui étaient venus à sa connaissance, sur la conduite de
-Sanvito. Il lui détailla des faits extrêmement graves, en annonçant que
-le nommé Antonio, autre jeune homme du même village, devait venir, le
-même jour, pour le même objet.
-
-En effet, Antonio vint chez le sieur Abatucci dans l'après-midi de
-la même journée, et lui fit part, à peu près, des mêmes faits déjà
-révélés par Domenico. Ces déclarations parurent d'autant plus dignes de
-croyance, que l'un des déposans était employé au travail du moulin de
-Sanvito, et que l'autre vivait avec eux dans la plus grande familiarité.
-
-Le sieur Abatucci prit la résolution de communiquer ces dépositions,
-dès que sa santé le lui permettrait, au sieur de Beaumanoir, son
-supérieur, et au procureur du roi à Ajaccio. Trois ou quatre jours
-après, le nommé Guglielmo Tasso, soldat dans le régiment provincial
-de Corse, et domicilié à Guittera, se présenta au sieur Abatucci,
-et lui demanda s'il avait vu Domenico et Antonio, et ce qu'ils lui
-avaient dit relativement à Sanvito. Offensé de la hardiesse de cette
-question, Abatucci ne put s'empêcher de lui dire avec fermeté: Qui
-vous a autorisé à m'interroger et à vous mêler des affaires d'autrui?
-Guglielmo répondit avec ingénuité qu'il avait eu occasion de converser
-avec Antonio et Domenico sur la conduite de Sanvito; qu'ils lui avaient
-fait part de la démarche qu'ils avaient faite auprès de l'autorité
-militaire, et qu'il se présentait à lui pour savoir si ce qu'ils
-lui avaient déclaré était conforme à ce qu'ils avaient dit, dans
-l'entretien qu'ils avaient eu avec lui. Il ne fut plus possible au
-sieur Abatucci de douter que ce soldat n'eût connaissance des faits
-dont Domenico et Antonio étaient venus l'informer; il crut inutile de
-le lui déguiser; il espérait, au contraire, que Guglielmo, habitant
-du même village, pourrait lui dire si ces faits étaient véritables.
-Guglielmo ne témoigna ni surprise, ni doute à l'égard des révélations
-faites par les deux déposans; en sorte que le sieur Abatucci demeura
-intimement persuadé que les deux dénonciations méritaient une entière
-confiance. Alors, Guglielmo demanda à son commandant une note des
-faits que chacun d'eux avait révélés séparément, afin, lui dit-il, de
-pouvoir reconnaître dans les nouveaux entretiens qu'il aurait avec
-eux, si leurs dires seraient en tout d'accord avec leurs premières
-déclarations. Le sieur Abatucci ne vit dans cette demande qu'un moyen
-de plus de s'assurer des faits dénoncés, et remit à Guglielmo la
-note qu'il demandait. Elle était très-succincte, et écrite en langue
-italienne.
-
-Le sieur Abatucci recommanda à Guglielmo de continuer à faire son
-devoir dans le lieu qu'il habitait, et à l'informer de ce qu'il
-pourrait découvrir de contraire à la tranquillité publique. Aussi, lui
-dit-il, avant de le congédier: «Mais vous, Guglielmo, vous pourriez
-me dire beaucoup de choses sur le compte de Sanvito; vous devez le
-connaître mieux que personne.» Guglielmo s'excusa de parler en ce
-moment, alléguant qu'il était proche parent de Sanvito. Mais, continua
-le sieur Abatucci, si vous êtes appelé en justice, il faudra bien que
-vous disiez la vérité. Le soldat répliqua que, s'il était appelé en
-justice, il ne pourrait s'empêcher de dire tout ce qu'il savait, et,
-entre autres choses, que Sanvito, avait des armes cachées chez lui. Le
-sieur Abatucci n'insista pas et le congédia.
-
-Dès que le sieur Abatucci éprouva quelqu'amélioration dans l'état de sa
-santé, il rédigea le résumé des dénonciations qu'il avait reçues. Cette
-note était pour lui-même, et n'avait d'autre but que de ne rien laisser
-échapper des faits parvenus à sa connaissance.
-
-Mais, avant que cette note eût même été rédigée par cet officier,
-Sanvito avait été conduit pour la quatrième fois dans les prisons
-d'Ajaccio, et le plus jeune des frères Biaggi, cousin de Sanvito, avait
-été arrêté aux Mackis, les armes à la main; on fit prévôtalement le
-procès à ce dernier, qui fut condamné au dernier supplice. Par son
-testament de mort, il déclara que Sanvito avait fourni un pistolet à
-Matteo Biaggi, son frère aîné, et que pendant qu'ils étaient tous les
-deux aux Mackis, c'était Sanvito qui pourvoyait à leur subsistance.
-On ne pouvait guère trouver un indice plus fort de la complicité de
-Sanvito avec les malfaiteurs et les bandits; il était suffisant pour
-autoriser le sieur Abatucci à s'assurer de cet homme, qui était accusé
-par un criminel sur le point d'être exécuté, à le livrer entre les
-mains du prévôt, et à provoquer l'instruction de son procès. Mais le
-sieur Abatucci se contenta de communiquer sa note au procureur du roi à
-Ajaccio, et laissa à cet officier de justice à faire ce que la prudence
-lui conseillerait.
-
-Cependant Sanvito n'était encore détenu à la citadelle d'Ajaccio qu'à
-titre de correction; il profitait de l'indulgence de ceux-mêmes qui
-auparavant avaient paru mettre le plus de chaleur à sa poursuite,
-lorsque Philibert Léonardi, l'un des parens de Francisco-Antonio
-Lanfranchi, assassiné par les Biaggi, voyant Sanvito hors d'état de
-nuire, vint faire contre lui sa dénonciation en règle au procureur du
-roi d'Ajaccio, et le déclara complice avec les Biaggi de l'assassinat
-d'un de ses parens, ainsi que de plusieurs autres crimes de même nature.
-
-Cet officier, préposé à la poursuite des procès à faire aux bandits,
-travailla efficacement à instruire celui de Sanvito, et, dès ce
-moment, le sieur Abatucci crut n'avoir plus à s'occuper du sort de cet
-individu; il en avait rendu compte à son supérieur; il avait déféré à
-la demande que ce procureur du roi lui avait faite, en lui communiquant
-sa note, et en lui livrant l'homme qui en était le sujet; dès lors, il
-regardait sa mission comme achevée.
-
-Dix témoins furent entendus. Tous déposèrent des faits analogues aux
-éclaircissemens procurés par le sieur Abatucci, et dont il n'était ni
-auteur ni garant; sept d'entr'eux persistèrent dans leurs dépositions.
-A l'égard d'Antonio, il en fut autrement; cet homme, attaché au service
-du moulin que faisait valoir Sanvito, se rétracta, aux sollicitations
-réitérées du curé, oncle du criminel. Ce jeune domestique, âgé de 17
-ans, séduit par l'espérance dont on l'avait tant de fois flatté de voir
-améliorer son sort, déclara que c'était Guglielmo, qui l'avait excité à
-faire sa première déposition: quant à Domenico, il résista davantage
-à ces sollicitations, et persista, ainsi que Guglielmo, non seulement
-lors du récolement, mais encore lors de la confrontation.
-
-A peine Antonio eut-il fait sa rétractation, qu'il fut mis dans les
-prisons avec Domenico et Guglielmo. Domenico, effrayé des suites que
-pouvait avoir cet emprisonnement, et pressé de déférer aux avis du
-curé de Guittera, succomba dans un interrogatoire qu'on lui fit subir
-après son récolement et sa confrontation. Il se détermina à faire une
-rétractation pareille à celle d'Antonio. Quant à Guglielmo, dans tous
-les interrogatoires qu'il lui fallut subir, même après une longue
-détention dans le cours de cette longue procédure en subornation, il
-fut inébranlable, et soutint constamment, avec les autres témoins, la
-vérité de ce qu'il avait dit.
-
-Sur ces différentes accusations et procédures, sentence fut rendue par
-le juge d'Ajaccio, le 19 août 1778, par laquelle Sanvito fut mis hors
-de cour avec élargissement. Par ce même jugement, Guglielmo et Tasso,
-furent condamnés aux galères pour six ans, comme suborneurs de Domenico
-et Antonio. A l'égard de ces deux derniers, ils furent déclarés
-faux témoins; le premier fut condamné au carcan pendant trois jours
-consécutifs, et Antonio à assister aux susdites exécutions.
-
-Sur l'appel interjeté de cette sentence au conseil supérieur de la
-Corse, séant à Bastia, il fut décidé, le 22 septembre 1778, qu'il en
-serait plus amplement informé, et que cependant Sanvito, Guglielmo,
-Domenico et Antonio, garderaient prison.
-
-Cette nouvelle instruction fut confiée au sieur Massessi, conseiller
-corse, et au sieur Baudoin, conseiller français; et ce choix fut la
-principale cause des malheurs qui vinrent fondre sur le sieur Abatucci.
-Le conseiller Massessi était un ennemi personnel du lieutenant-colonel.
-Il prétendait que le sieur Abatucci avait coopéré au supplice
-violent qui lui avait enlevé son fils dans les premiers temps de la
-révolution. Il n'était donc pas étonnant qu'il s'écartât du caractère
-d'impartialité et de modération qui convient à un juge.
-
-Par suite des menées qui eurent lieu dans toute cette affaire, Antonio
-et Domenico avaient soutenu unanimement et persévéramment, depuis leur
-rétractation, que c'était par Guglielmo qu'ils avaient été subornés
-et induits à déposer contre Sanvito. Mais, excités par Sanvito, et,
-d'après la nouvelle trame ourdie, ils changèrent tout-à-coup de
-langage, et, par une deuxième variante, déclarèrent, dans un nouvel
-interrogatoire, qu'ils avaient été excités à faire ces dépositions,
-tant par le sieur Abatucci personnellement que par Guglielmo; qu'ils
-avaient été conduits par ce soldat chez leur commandant, qui les avait
-forcés, par menaces, à faire ces fausses dépositions.
-
-Aussitôt le sieur Abatucci fut décrété, et, sans faire attention
-que la déclaration de deux témoins qui déjà s'étaient déclarés deux
-fois parjures n'était pas suffisante pour que le sieur Abatucci fût
-justiciable du conseil supérieur, on lui fit subir un interrogatoire
-qui dura trois jours.
-
-Le sieur Abatucci répondit à toutes les questions avec la fermeté et
-la droiture de l'innocence; il détailla de quelle manière Antonio et
-Domenico, tous deux séparément, l'un le matin, l'autre l'après midi,
-s'étaient rendus chez lui seuls et sans assistance de personne, pour
-lui donner des éclaircissemens contre Sanvito. Il soutint constamment
-que jamais il n'avait donné à Guglielmo aucun ordre de suborner Antonio
-et Domenico; enfin, que jamais il n'avait engagé ni Antonio, ni
-Domenico, ni Guglielmo à porter aucun faux témoignage contre Sanvito.
-
-Après ce long interrogatoire, on fit, sans interruption, succéder la
-confrontation du sieur Abatucci avec Antonio et Domenico. Ces deux
-parjures osèrent l'accuser de les avoir engagés, à force de menaces,
-à déposer contre Sanvito. Ils alléguèrent qu'il les avait fait entrer
-tous les deux dans une chambre, où, après avoir écrit ce qui lui
-plaisait, il avait fait souscrire cet écrit par Guglielmo.
-
-«Si, leur dit le sieur Abatucci, ce que vous dites dans ce moment
-est vrai, pourquoi donc ne l'avez-vous pas dit dans votre premier
-interrogatoire et dans tous les autres examens que vous avez subis,
-tant devant le juge d'Ajaccio que devant le conseil supérieur?»
-
-Antonio et Domenico demeurèrent interdis; la confusion leur fit garder
-un long silence. La réponse vint enfin; l'impartialité seule put
-l'apprécier. Elle consista à dire en balbutiant, que, s'ils n'avaient
-pas déclaré plus tôt ce qu'ils venaient de dire, c'est qu'ils n'avaient
-jamais été interrogés sur le compte du sieur Abatucci.
-
-Le 5 juin 1779, le conseil supérieur rendit, à la majorité de six
-contre quatre, un jugement qui condamna le sieur Abatucci aux galères
-pour neuf ans, à la marque, et en deux cents livres d'amende envers le
-roi. Guglielmo et Domenico furent condamnés à la même peine, le premier
-pour neuf ans, le second pour trois; à l'égard d'Antonio, il ne fut
-condamné qu'à être banni pour trois ans du ressort de la juridiction
-d'Ajaccio, et à une légère amende.
-
-Quant à Sanvito, cet homme chargé de faits graves par tous les témoins,
-il fut pleinement déchargé de l'accusation intentée contre lui, à la
-requête du ministère public.
-
-Chacun des témoins qui avaient chargé Sanvito fut frappé d'une peine
-par ce jugement. On ne les accusait pas de faux témoignages; il n'y
-avait contre eux aucune plainte, aucune procédure; cependant, par une
-irrégularité inconcevable, ils se trouvèrent tous condamnés à des
-peines.
-
-Ce jugement inique remplit de deuil et de consternation toute la ville
-de Bastia. Le sieur Abatucci se voyait sous le coup d'une condamnation
-infamante. Si, dans ce moment, quelque chose pouvait soutenir son
-courage, c'était la conviction de son innocence. Au moment même du
-supplice, ses yeux, sa bouche en assurèrent ses compatriotes: sa
-contenance ne fut point celle d'un lâche qui se sent coupable; il ne
-songeait qu'à implorer avec confiance l'autorité du roi.
-
-Sa justification fut difficile et bien lente à obtenir. Enfin il
-obtint la rétractation des deux parjures qui l'avaient si cruellement
-calomnié. Antonio et Domenico déclarèrent au lit de mort que jamais
-il ne les avait sollicités à déposer contre Sanvito, et que c'était
-au contraire à la sollicitation de l'infâme curé de Guittera qu'ils
-avaient attribué le crime de cet ecclésiastique au sieur Abatucci.
-
-Enfin, la sentence rendue sur une nouvelle instruction en la
-sénéchaussée d'Aix, et l'arrêt solennel du parlement de Provence du
-17 juillet 1786, qui la confirma, rendit au sieur Abatucci la justice
-éclatante qui lui était due. Cette sentence ordonnait que le curé de
-Guittera, atteint et convaincu du crime de subornation de témoins,
-serait condamné à l'amende honorable et à la mort, et qu'il serait
-exécuté en effigie, comme contumace.
-
-Le sieur Abatucci, parvenu, après plus de six années, au terme de
-cette grande infortune, n'aspirait plus qu'à reprendre son rang
-dans son ancien état, et à obtenir du souverain une réparation
-exemplaire. Il fut réintégré, peu de temps après, dans son grade de
-lieutenant-colonel, et les tristes années de ses malheurs lui furent
-comptées dans son service honorable et fidèle.
-
-
-
-
-RÉVOLUTION FRANÇAISE.
-
-
-Nous voici parvenus à la grande époque de notre régénération politique,
-époque féconde en grands résultats; mais, il faut le dire aussi,
-tristement abondante en crimes de tout genre. Sous ce dernier point de
-vue, la révolution est de notre domaine. Nous allons donc extraire de
-notre histoire quelques-unes de ces sanglantes pages qui surpassent en
-horreur les atrocités de la Ligue et de la Saint-Barthélemy elle-même.
-
-«Les terroristes de la Saint-Barthélemy et de la Ligue, dit M. de
-Chateaubriand, étaient des aristocrates nobles, des rois, des princes,
-des gentilshommes. Charles IX, Henri III, le duc de Guise, Tavannes,
-Clermont, Coconnas, Lamole, Bussy d'Amboise, Saint-Mesgrin et tant
-d'autres. Non-seulement ils lâchèrent les bourgeois de Paris sur
-les huguenots, mais ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans le
-sang. Les septembriseurs et les terroristes de 1792 et 1793 étaient
-des démocrates plébéïens; au-delà des meurtres individuels qu'ils
-commirent, ils inventèrent le meurtre légal, effroyable crime qui fit
-désespérer de Dieu; car, si la justice de la terre peut jamais être
-armée du fer de l'assassin, où est la justice du ciel? que reste-t-il
-aux hommes?»
-
-Certes, la réforme, ou, si l'on veut, la révolution, dans la bonne
-acception du mot, était devenue inévitable. Tout était privilége dans
-les individus, les classes, les villes, les provinces et les métiers
-eux-mêmes; les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient
-le partage de quelques classes; on ne pouvait embrasser une profession
-qu'à certains titres et à certaines conditions pécuniaires; les charges
-pesaient sur une seule classe; la noblesse et le clergé possédaient
-à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers, possédé par le
-peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits féodaux à la
-noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les dévastations
-des chasseurs et du gibier. Une foule d'autres abus vexatoires
-pesait sur la nation, qui commençait à sentir qu'elle était bien
-aussi quelque chose dans l'État. Une sage réforme était donc devenue
-indispensable dans toutes les branches du gouvernement; mais ce
-résultat ne pouvait s'opérer que graduellement. Déjà Louis XVI avait
-manifesté ses intentions philantropiques, en restituant aux protestans
-leur état civil, en abolissant la torture, en supprimant les corvées,
-en prêtant son secours à la révolution d'Amérique. D'améliorations
-en améliorations, de progrès en progrès, ce prince, honnête homme,
-pouvait, avec le temps, achever de développer en France les principes
-de la sage liberté qu'il portait dans son cœur. La tâche était grande
-et glorieuse, mais difficile; les exigences d'une cour avide, l'empire
-des affections domestiques venaient à la traverse de ses généreux
-desseins. Quelques hésitations, des résistances intempestives firent
-fermenter les mauvaises passions de la révolution naissante; des nuages
-sombres et menaçans s'amoncelèrent sur l'horizon, et le trône disparut
-au fort d'un terrible orage.
-
-De hardis novateurs, les uns avec des intentions pures, les autres
-par ambition et pour le plaisir de gouverner, avaient porté la hache
-dans le vieil édifice social, et l'avaient rasé presque en un jour,
-dans le fol espoir d'en avoir reconstruit un nouveau le lendemain:
-comme si une monarchie de quatorze siècles pouvait se déraciner sans
-laisser de nombreuses traces; comme si l'on pouvait improviser la
-constitution organique d'un ancien empire, avant d'avoir songé à en
-réformer les mœurs, qui doivent en être la base. L'histoire prouve
-que ces transitions brusques sont souvent mortelles pour les nations.
-Ce n'est pas ainsi que nous voyons la nature procéder dans l'ordre
-physique: pour ses moindres ouvrages, elle veut temps, espace et repos;
-les fruits prématurés sont ordinairement sans saveur. Il n'y a que
-des phénomènes désastreux qui se produisent instantanément; la grêle,
-la foudre, l'éruption d'un volcan, un ouragan furieux, une épidémie
-meurtrière. Quelquefois, au sein d'une violente tempête, une île
-verdoyante surgit du milieu des abîmes des mers; on admire cette terre
-nouvelle; déjà l'on s'en dispute la propriété; mais soudain une tempête
-nouvelle replonge l'île disputée au fond des abîmes. Telle fut, sous
-plusieurs rapports, la liberté conquise en 1789.
-
-«Tous les bouleversemens de cette nature, dit un écrivain contemporain
-de la révolution, se développent dans un cercle qui paraît avoir à peu
-près la même dimension: ce sont toujours des peuples qui se révoltent
-contre ceux qu'ils appelaient leurs souverains; des prolétaires qui
-proscrivent les propriétaires, pour être propriétaires à leur tour;
-de nombreux citoyens jetés dans les prisons au nom de la liberté, et
-impitoyablement égorgés au nom de la justice; tous les crimes commis
-pour arriver à la félicité publique; toutes les infamies légalisées
-pour établir le règne de la vertu.»
-
-C'est à la faveur de ces doctrines monstrueuses perfidement propagées
-dans les masses, que le peuple, qui se croyait souverain, parce que
-ses meneurs le lui disaient, pour régner plus sûrement en son nom,
-prêtait son appui à ceux qui le décimaient par amour du bien public, et
-devenait ainsi l'artisan de ses propres malheurs. Un sombre fanatisme
-de liberté, entretenu par d'audacieux intrigans, enfantait de nombreux
-séïdes qui rendirent facile l'établissement de l'horrible régime de la
-terreur. La délation fut érigée en vertu républicaine; la richesse, la
-science, les lumières, le talent, le génie furent autant de titres de
-proscription; et le sang d'une foule d'illustres victimes fut regardé
-comme un sang impur dont il fallait purger la France. Enfin le crime
-s'était emparé du glaive de la loi, et frappait de préférence tout ce
-qui offrait quelque chose du caractère de la vertu.
-
-Nous allons esquisser les principales scènes de ce drame national qui
-se compose de tant de drames particuliers. Au milieu de ces événemens
-divers, on pourra juger du degré de frénétique fureur auquel peut se
-porter une populace ignorante et crédule, affranchie du frein salutaire
-des lois, et de la froide et atroce scélératesse qui dicte les arrêts
-d'un tribunal démagogique. Puisse la lecture de ces horreurs faire
-naître dans quelques esprits de bonne foi d'utiles réflexions pour
-l'avenir.
-
-
-
-
- MASSACRES DE DELAUNAY,
-
- GOUVERNEUR DE LA BASTILLE, DE FLESSELLES,
- PRÉVOT DES MARCHANDS;
-
- DE FOULON ET BERTHIER DE SAUVIGNY.
-
-
-Dès le début de la révolution, la fureur populaire, excitée par la
-détresse et par de perfides conseils, se rua sur plusieurs personnes
-que leur position désignait plus particulièrement à ses coups. Ces
-exécutions de la terrible justice du peuple, furent l'avant scène de la
-déplorable tragédie, qui plus tard devait épouvanter la nation.
-
-Delaunay, gouverneur de la Bastille, fut une des premières victimes
-de cette rage frénétique. Ce fut le 14 juillet 1789, que la citadelle
-confiée à sa garde, fut assiégée et prise. Le peuple des faubourgs,
-dès la nuit du 13, s'était porté vers cette vieille forteresse du
-despotisme. Il paraît que des meneurs avaient proféré plusieurs fois
-le cri: à la _Bastille_! Le vœu de sa destruction se trouvait dans
-quelques cahiers des états provinciaux; ainsi les idées avaient
-pris d'avance cette direction. Les masses furieuses avaient enlevé
-à l'hôtel des Invalides, malgré la résistance du commandant, M.
-de Sombreuil, des canons et une grande quantité de fusils. Les
-assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé sur la
-ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député
-d'un district, Thuriot-de-la-Rozière, demanda à être introduit dans
-la forteresse, et l'obtint du commandant. Étant entré en pourparler
-avec M. Delaunay, il se promena long-temps avec lui sur les tours, en
-conversant familièrement; mais on prétend qu'ensuite ils finirent par
-ne plus s'entendre, furent sur le point d'en venir aux mains, et de se
-précipiter l'un l'autre dans les fossés.
-
-Dans la matinée, deux courriers du gouvernement avaient été arrêtés,
-et leurs dépêches ouvertes avaient montré un ordre, enjoignant à M.
-Delaunay de tenir tant qu'il pourrait, lui assurant qu'il serait
-bientôt secouru. C'était en effet dans la soirée de ce même jour, que
-la cour devait faire entrer dans la capitale des troupes nombreuses,
-cantonnées dans les environs. Cet ordre fut l'arrêt de proscription de
-celui qui l'avait souscrit, comme de celui à qui il était adressé, et
-un appel à tous les hommes ardens de courir à la Bastille.
-
-On a dit que la faible garnison de la place, composée de trente-deux
-Suisses et de quatre-vingt-deux Invalides, avait été gagnée; que ce fut
-elle qui, au moyen de certains signaux convenus, apprit aux chefs des
-colonnes du peuple qu'elles pouvaient avancer; que, lorsqu'on fut en
-présence, les hommes qu'on avait séduits, voulurent capituler, tandis
-que ceux qui tenaient pour la cour se mirent en devoir de repousser les
-assaillans. De là, des rixes entre les soldats que le commandant ne put
-calmer et au milieu desquelles il perdit la tête. Les coups de canon
-qu'on tira sur ceux des assiégeans qui pénétraient dans la première
-cour, et qui en tuèrent un assez grand nombre, ne furent point dirigés
-par ceux qui avaient fait des signaux de paix, mais par ceux qui ne
-voulaient pas rendre la place. Il résulterait de tout cela qu'il n'y
-eut point trahison, comme on l'a répété tant de fois, mais seulement un
-désordre affreux.
-
-Quoi qu'il en soit, la multitude armée, secondée par les
-gardes-françaises, formait de toutes parts une attaque pressante. Le
-gouverneur n'étant point secouru, et voyant l'acharnement du peuple,
-se saisit d'une mèche, et veut faire sauter la place. La garnison s'y
-oppose, et l'oblige à se rendre; les signaux sont donnés, un pont est
-baissé. Les assiégeans s'approchent, en promettant de ne commettre
-aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les Suisses
-parviennent à se sauver. Les Invalides, assaillis, ne sont arrachés
-à la fureur du peuple que par le dévoûment des gardes-françaises. En
-ce moment, une fille jeune, belle et tremblante, se présente: on la
-suppose fille du gouverneur; on la saisit, et les furieux veulent la
-brûler vive. Déjà elle était au milieu des flammes. «Que son père rende
-la place, s'écriait-on, où qu'il voie brûler sa fille!» M. de Montigny,
-l'un des assiégés, malheureux père de cette infortunée, voit du haut
-des tours ce spectacle horrible; il va se précipiter au secours de sa
-fille, lorsqu'il tombe atteint de deux coups de fusil. Cependant la
-jeune personne est arrachée des mains de ses bourreaux par un homme
-nommé Bonnemère, qui parvient à les écarter. Le vertueux Bailly,
-maire de Paris, récompensa depuis cette belle action par une couronne
-civique, et par le don d'un sabre, que la malheureuse orpheline fut
-chargée de remettre publiquement à son courageux libérateur.
-
-La populace furieuse cherchait le gouverneur Delaunay. On se disputait
-l'honneur de l'arrêter. On le découvre; il veut se percer le sein d'une
-lame à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt Élie et Hulin,
-et plusieurs autres gardes-françaises le saisissent, l'entourent, et
-deviennent ses défenseurs contre la fureur générale. Quelques uns sont
-même maltraités et blessés, en couvrant de leurs corps leur prisonnier;
-ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui arrachait les cheveux,
-on l'abreuvait d'outrages, on dirigeait des épées nues contre sa
-poitrine. Ce malheureux officier conjurait ses défenseurs de ne point
-l'abandonner jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. Il réclamait l'exécution des
-promesses d'Élie et Hulin, ses vainqueurs et maintenant ses appuis,
-qui lui avaient donné leur parole de le soustraire aux vengeances
-populaires. Ces deux hommes généreux, épuisés de cette lutte inégale
-contre l'impétuosité des assaillans, écartés malgré leur force et
-leur vigueur, et, comme emportés par le flot de la multitude loin du
-malheureux Delaunay, perdent le prix de leurs nobles efforts. Obligés
-de s'éloigner un instant, ils voient cet infortuné, à qui un désespoir
-subit aux approches de la mort inspire un courage forcené, se défendre
-contre tous, tomber aux pieds de la multitude, et le moment d'après sa
-tête sanglante s'élever en l'air au milieu des cris d'une allégresse
-féroce et encore mal assouvie. Cet affreux trophée fut bientôt suivi
-de plusieurs autres du même genre. Des officiers de la garnison de la
-Bastille, dénoncés par leur uniforme, eurent le même sort.
-
-L'honnête Delosme-Solbrai, major de la place de la Bastille, militaire
-plein de vertus, et reconnu pour tel par ceux-là même à qui il venait
-de rendre les armes, périt aussi dans cette journée, emportant les
-regrets de tous ceux qui l'avaient connu. Il était depuis vingt ans,
-l'ami, le consolateur des prisonniers. Sa douceur, sa générosité, lui
-avaient mérité l'estime universelle. «Pourquoi faut-il, dit Champfort,
-que le hasard singulier qui, dans ce moment, vint dénoncer ses vertus,
-n'ait pas eu l'effet qu'il devait produire, et ne soit pas devenu la
-sauve-garde de ce vénérable militaire?» Déjà entouré d'une multitude,
-que la vue de son uniforme rendait furieuse, il allait être déchiré par
-elle, lorsqu'un jeune homme pénétré de douleur, d'attendrissement et de
-désespoir, se précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse,
-l'appelle son père, son ami, son bienfaiteur, se nomme (c'était le
-marquis de Pelleport), conjure le peuple d'épargner un respectable
-mortel, l'ami de tous les malheureux; il raconte son histoire;
-long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à M. Delosme plus que
-la vie; il mourra pour le défendre. Il le serre de nouveau entre ses
-bras, en le baignant de ses larmes. Déjà quelques-uns s'attendrissent;
-mais d'autres s'écrient que c'est un mensonge, qu'on veut, par une
-fable, leur enlever leur victime. Les cris couvrent ses cris: la fureur
-populaire redouble; lui-même est frappé, meurtri de plusieurs coups.
-On l'arrache avec violence des mains de celui qu'il veut soustraire
-au péril. Le digne militaire, touché de cette générosité, qui adoucit
-pour lui les horreurs de la mort, lui dit, les larmes aux yeux: «Que
-faites-vous, jeune homme? retirez-vous; vous allez vous sacrifier
-sans me sauver.» A ces mots, devenu encore plus intrépide, parce que
-sa douleur et sa tendresse sont accrus, M. de Pelleport s'écrie: «Je
-le défendrai envers et contre tous.» Et, oubliant qu'il est sans
-armes, il écarte la foule avec ses mains, secondé d'un de ses amis qui
-l'accompagnait. Ce mouvement violent, étonne, irrite la multitude,
-qu'il devait attendrir, mais qui, bouillante encore, au sortir de
-la Bastille, ne respirait que la vengeance. Un homme féroce frappe
-M. de Pelleport d'un coup de hache sur le cou, le blesse, et allait
-redoubler lorsqu'il est renversé lui-même par l'ami qui accompagnait
-M. de Pelleport. Aussitôt assailli de tous côtés, il se trouve entouré
-de sabres, de fusils, de baïonnettes, dirigés contre lui; il se saisit
-d'une de ces armes, et, avec une agilité, une force et un courage
-qu'il reçoit de son désespoir, il écarte la foule, se fait jour à
-travers, court vers l'Hôtel-de-Ville, et tombe sur les marches sans
-connaissance, tandis que la tête de son respectable bienfaiteur Delosme
-est promenée en triomphe avec celle de Delaunay.
-
-En même temps une espèce de fureur commençait à éclater contre
-Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on accusait de trahison.
-On prétendait qu'il avait trompé le peuple, en lui promettant
-plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La salle
-de l'Hôtel-de-Ville était pleine d'hommes encore tout bouillans d'un
-long combat, et pressés par cent mille autres qui, restés au-dehors,
-voulaient entrer à leur tour. Les électeurs s'efforçaient de justifier
-Flesselles aux yeux de la multitude. Celui-ci s'était d'abord défendu
-avec présence d'esprit, même avec fermeté. Ses discours produisaient
-quelqu'effet, mais autour de lui seulement; et plus loin les mots de
-traître, de perfide, se faisaient entendre au milieu des clameurs.
-La nouvelle de la prise de la Bastille, l'arrivée des vainqueurs,
-des vaincus, des blessés, des mourans, objets de sympathie ou de
-vengeance, porta au comble le désir de la multitude. _Vengeance!_
-Ce dernier cri étouffait tous les autres. Dans ce moment, tous les
-regards se portèrent sur M. de Flesselles, qu'on accusait directement
-et tout haut. Il sentit qu'il était perdu; et pâle, tremblant,
-balbutiant: «Puisque je suis suspect à mes concitoyens, dit-il, il est
-indispensable que je me retire.» Un des électeurs lui dit qu'il était
-responsable des malheurs qui allaient arriver par son refus de remettre
-les clés du magasin de la ville où étaient les armes et surtout les
-canons. Pour toute réponse, il tira les clés de sa poche, et les mit
-sur la table. La multitude se pressant alors autour du bureau, les uns
-lui dirent qu'il devait être retenu comme ôtage; d'autres, conduit au
-Châtelet; enfin d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal
-pour être jugé. Ce dernier mot était un arrêt de mort: et ce fut celui
-que saisit la fureur publique: _au Palais-Royal! au Palais-Royal!_
-devint le cri général: «Eh bien! messieurs, répondit alors M. de
-Flesselles d'un air assez tranquille, allons au Palais-Royal.» Il se
-lève; on l'environne; on le presse; il traverse la salle, entouré d'une
-escorte irritée d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié, la haine,
-mais qui pourtant ne se permirent aucune violence. Il descend avec
-eux l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, leur parle de près, s'adresse à
-chacun d'eux, se justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons, je vous
-expliquerai tout.» Il tâchait de se faire un appui de ceux qui d'abord
-l'avaient fait trembler, et qui alors devenaient son escorte contre la
-multitude encore plus redoutable. Déjà, il était au bas de l'escalier,
-lorsqu'un jeune homme, un inconnu, s'approche et lui présente un
-pistolet, en lui disant: _Traître, tu n'iras pas plus loin_! Le
-magistrat chancelle et tombe. La foule se précipite sur son corps, le
-presse, l'étouffe, le perce, le déchire; on lui tranche la tête, que
-l'on porte en triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur
-de la Bastille. «J'ai vu moi-même, dit M. de Chateaubriand, un de ces
-cannibales assez proprement vêtu, ayant à sa boutonnière un morceau
-du cœur de l'infortuné Flesselles.» On a prétendu qu'avant de tuer ce
-malheureux citoyen, on lui avait présenté une lettre de lui, trouvée
-dans la poche de M. Delaunay, et dans laquelle le prévôt des marchands
-disait à ce gouverneur: _J'amuse les parisiens avec des cocardes et
-des promesses; tenez bon jusqu'à ce soir, vous aurez du renfort._
-Cette anecdote est contestée par plusieurs historiens. Presqu'au même
-instant, deux invalides qu'on avait dénoncés comme traîtres, furent
-pendus à une lanterne. Ce fut l'origine de ce supplice qui devint alors
-à la mode; la lanterne fut, dès ce moment, le cri de menace contre les
-ennemis de la révolution.
-
-Quelques jours s'étaient à peine écoulés, et le 22 juillet, la place
-de l'Hôtel-de-Ville fut de nouveau le théâtre de scènes également
-horribles. Les victimes furent Foulon, et son gendre Berthier de
-Sauvigny. Cette exécution populaire, fut le résultat d'une insurrection
-de commande. «A chaque instant, dit M. Thiers, les bruits les plus
-ridicules étaient répandus et accrédités. Tantôt on disait que les
-soldats des gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que
-les farines avaient été volontairement avariées, ou qu'on détournait
-leur arrivée; et ceux qui se donnaient les plus grandes peines pour
-les amener dans la capitale étaient obligés de comparaître devant
-un peuple aveugle qui les accablait d'outrages ou les couvrait
-d'applaudissemens, selon les dispositions du moment. Cependant il
-est certain que la fureur du peuple, qui, en général, ne sait, ni
-choisir, ni chercher long-temps ses victimes paraissait souvent
-dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre
-les troubles plus graves, en les ensanglantant, soit seulement par
-des hommes plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent
-poursuivis et arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il
-n'y eut de spontané à leur égard que la fureur de la multitude qui les
-égorgea. Foulon, ancien intendant, homme dur et avide, avait commis
-d'horribles exactions, et avait été un des ministres désignés pour
-succéder à Necker et à ses collègues. Il fut arrêté à Viry, quoiqu'il
-eût répandu le bruit de sa mort. On le conduisit à Paris, en lui
-reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger du foin au peuple.
-On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à la main, et une
-botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut traîné à
-l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son gendre,
-était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de
-Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour
-le faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers
-Paris, dans le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la
-rage des furieux. La populace voulait l'égorger; les représentations de
-Lafayette l'avaient un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon
-fût jugé; mais elle demandait que le jugement fût rendu à l'instant
-même, pour jouir sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs
-avaient été choisis pour servir de juges; mais, sous divers prétextes,
-ils avaient refusé cette terrible magistrature. Enfin, on avait désigné
-Bailly et Lafayette, qui se trouvaient réduits à la cruelle extrémité
-de se dévouer à la rage de la populace, ou de sacrifier une victime.
-Cependant Lafayette, avec beaucoup d'art et de fermeté, temporisait
-encore; il avait plusieurs fois adressé la parole à la multitude avec
-succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siége à ses côtés, eut
-l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles. «Voyez-vous, dit un
-témoin, ils s'entendent.» A ce mot, la foule s'ébranle, et se précipite
-sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le soustraire
-aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné vieillard
-est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une
-pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans
-un cabriolet, conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude.
-On lui montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête
-de son beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce
-quelques mots pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau
-par la multitude, il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se
-défend avec fureur, et succombe bientôt comme le malheureux Foulon.
-Ces meurtres avaient été commis par des ennemis de Foulon ou de la
-chose publique; car, si la fureur du peuple à leur aspect, avait été
-spontanée, comme la plupart de ses mouvemens, leur arrestation avait
-été combinée.»
-
-Une circonstance atroce manque au récit qu'on vient de lire.
-Quelques-uns des bourreaux de Foulon, après lui avoir coupé la tête,
-lui mirent un bâillon et une poignée de foin dans la bouche, et
-portèrent cette effroyable figure au Palais-Royal, tandis que d'autres
-traînaient son cadavre dans la fange.
-
-Le malheureux Berthier ne fut pas traité moins atrocement que son
-beau-père. Il se trouva un monstre capable de lui arracher le cœur, et
-de le présenter tout sanglant aux yeux de la multitude.
-
-«Ces lâches barbaries, dit un historien contemporain, consternèrent
-d'abord tous les amis de la révolution, et firent mettre en doute si
-les Français méritaient d'être libres. Les ennemis de la liberté en
-tirèrent avantage; et dès le lendemain, ceux d'entre eux qui, sous
-le voile du patriotisme, ne voulaient qu'une modification dans le
-gouvernement, cherchèrent à faire porter, par l'assemblée nationale,
-un décret qui, réprimant l'effervescence populaire, eût laissé
-les représentans du peuple, exposés sans défense, aux attaques du
-despotisme, encore armé d'une grande puissance. Ce ne fut pas sans
-peine que Mirabeau para le coup.»
-
-Bailly et Lafayette furent remplis de douleur et d'indignation, à la
-vue de ces attentats, auxquels ils s'étaient opposés de toutes leurs
-forces. Lafayette donna sa démission du commandement de la garde
-parisienne, et ne consentit à le reprendre, qu'après les plus vives
-instances.
-
-
-
-
- ASSASSINATS POPULAIRES
-
- A SAINT-GERMAIN ET A SAINT-DENIS.
-
-
-L'effervescence sanguinaire qui avait donné lieu à ces effroyables
-barbaries au sein de la capitale s'était communiquée de proche en
-proche à plusieurs villes voisines. Le 18 juillet, toute la populace
-de Saint-Germain, et une multitude d'hommes et de femmes accourus des
-environs, avaient massacré dans cette ville un marchand de grains,
-nommé Sauvage, et, suivant l'usage féroce qui venait de s'établir,
-avaient porté dans toutes les rues sa tête au bout d'une pique.
-L'assemblée nationale envoya une députation à Saint-Germain pour y
-haranguer le peuple; elle y fut méconnue, huée, et sur le point d'être
-mise à la lanterne.
-
-Ce ne fut qu'aux instances de l'évêque de Chartres, qui se jeta à
-genoux aux pieds des assassins, que l'on laissa la vie à un autre
-marchand de blé, nommé Thomassin, auquel les juges-bourreaux avaient
-déjà passé le fatal cordon. L'évêque prit ce malheureux dans sa
-voiture, promettant aux farouches sicaires qu'il le ferait mettre dans
-les prisons de Versailles; promesse qu'il fut obligé de tenir, car
-les assassins eurent l'audace de le suivre pour s'assurer, par leurs
-propres yeux, si on ne leur avait pas manqué de parole. Ce qu'il y a
-de remarquable, c'est que dans toutes les exécutions de cette nature,
-il régnait une espèce d'ordre qui les rendait encore plus atroce. Dans
-celle dont on vient de parler, on vit mêler les exercices de piété à
-la plus cruelle barbarie: avant de pendre Thomassin, on voulait qu'il
-reçût les derniers sacremens; on était même allé chercher un prêtre
-pour les lui administrer. «C'étaient ordinairement, dit l'auteur auquel
-nous empruntons ces faits, c'étaient des femmes, plus furieuses encore
-que les hommes les plus furieux dans ces attroupemens, qui unissaient
-le crime au signe sacré de la religion qui le proscrit.»
-
-Quelque temps après, il se commit à Saint-Denis un assassinat plus
-cruel encore dans son principe et dans la manière dont il fut exécuté.
-
-Les habitans de cette ville avaient pour maire un honnête bourgeois,
-nommé Châtel, qui faisait tous ses efforts pour fournir des grains à
-ses administrés. Ce soin était devenu aussi difficile que dangereux
-par la proximité de la capitale, dont la population affamée, enlevait,
-dévorait toutes les subsistances qu'elle pouvait saisir à sept à huit
-lieues à la ronde, et même à une plus grande distance.
-
-Le maire Châtel avait, par caractère, ce qu'on appelait alors les
-_formes aristocratiques_; il ne pouvait s'habituer à regarder comme
-ses égaux toute cette foule d'hommes depuis surnommés sans-culottes,
-qui se croyaient autant de souverains. Cette manière d'être indisposa,
-contre le malheureux maire, toute cette classe brutale, qui à ses vices
-particuliers unissait déjà la férocité de l'orgueil. Répandus dans les
-cabarets, ils dissertaient avec ivresse sur les exploits sanglans de la
-populace parisienne, en se reprochant, dans leur grossier langage, de
-n'avoir pas encore imité leurs braves frères de la capitale. De propos
-en propos, ils arrivèrent au projet d'en faire autant, du projet, au
-choix des victimes, et le maire aristocrate fut désigné: il fut résolu
-qu'on lui couperait la tête.
-
-Cependant aucun d'eux n'avait à élever la moindre plainte contre son
-administration; le maire Châtel n'avait d'autres torts à leurs yeux
-que d'être aristocrate. La justice que l'on rendait généralement à
-sa probité est prouvée par la conversation qu'eut avec lui un de ses
-assassins, le jour même qu'il périt sous les coups d'une multitude
-forcenée. Cet homme l'avait abordé dans la rue, et lui avait demandé
-une prise de tabac: «Tenez, monsieur le maire, lui avait-il dit, vous
-êtes un brave homme, nous le savons bien; mais cependant il est sûr que
-nous jouerons ce soir à la boule avec votre tête, tout comme il est
-vrai que vous venez de me donner une prise de tabac.»
-
-Cette atroce prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Les scélérats
-se rassemblent bientôt sur la place pour consommer leur forfait. Le
-commandant de la garde nationale, au lieu de faire prendre les armes
-aux bourgeois, qui ne demandaient qu'à marcher contre les séditieux,
-voulut pérorer poliment, dans l'espoir de calmer leur rage, et leur
-parler longuement de la liberté et de l'obéissance aux lois; ils
-l'écoutent néanmoins, feignent de céder à ses raisons, et rentrent
-dans les cabarets, où, se moquant de lui, ils prennent une nouvelle
-dose d'ivresse; puis, tout-à-coup, ils sortent furieux, investissent
-la maison du maire, qui, cependant, parvient à leur échapper et à
-se réfugier dans une église; il se cache dans le clocher; mais,
-dans sa précipitation, il heurte, et fait tinter le battant d'une
-cloche; les cannibales accourent à ce bruit, font sortir l'infortuné
-de son asile; lui arrachent ses habits, le traînent dans les rues,
-le chargent d'injures et de coups, et le couvrent de plaies. Dans
-cet état, une partie d'entre eux veut le mener à Paris; d'autres s'y
-opposent énergiquement, et prétendent l'immoler sur la place. Parmi
-ces derniers, se trouve une femme, plus féroce que la plus cruelle
-tigresse; cette misérable se jette sur le maire, le saisit par ses
-cheveux, inondés du sang qui sortait à flots de ses blessures, et,
-vomissant contre l'infortuné les plus horribles imprécations, lui
-enfonce lentement, et à plusieurs reprises, un mauvais couteau dans le
-sein.
-
-Bientôt Châtel expire dans cet affreux supplice; ses assassins lui
-coupent, ou plutôt lui scient la tête, et, avec ce trophée, hissé au
-bout d'une pique, s'acheminent vers Paris pour en faire hommage à la
-populace de cette ville. Mais à cette époque, la garde nationale avait
-déjà pris une certaine consistance; elle repoussa cette horde féroce,
-très-peu considérable, qu'elle aurait peut-être mieux fait d'arrêter.
-
-Il sera toujours inconcevable qu'un aussi petit nombre de scélérats ait
-osé commettre publiquement de telles horreurs; c'est un prodige honteux
-dont toutes les phases de la révolution ont donné des exemples.
-
-Des personnes, en position d'observer le mouvement qui précéda le
-meurtre du maire de Saint-Denis, ont attesté qu'aucune influence
-étrangère, aucun ordre supérieur n'avaient dirigé ces assassins; ils
-massacrèrent Châtel pour imiter les Parisiens, qui avaient traité
-de la même manière le prévôt des marchands, Flesselles, et plusieurs
-autres, ainsi que nous l'avons vu: c'étaient de misérables et féroces
-imitateurs qui faisaient ce qu'ils avaient vu faire. Ce déplorable
-événement eut lieu le 2 ou le 3 août 1789.
-
-
-
-
- JOURNÉES SANGLANTES
- DES 5 ET 6 OCTOBRE 1789,
- A PARIS ET A VERSAILLES.
-
-
-La rareté des subsistances fut le prétexte de l'insurrection qui
-éclata dans ces deux journées. Le peuple, ému par les discussions
-de l'assemblée nationale, vexé par des patrouilles continuelles,
-souffrant de la faim, était soulevé. Bailly et le ministre Necker
-n'avaient rien oublié pour faire arriver des vivres en abondance;
-mais, soit la difficulté des transports, soit les pillages qui avaient
-lieu sur la route, soit, surtout, l'impossibilité de suppléer au
-mouvement spontané du commerce, les farines manquaient. Le 4 octobre,
-l'agitation redoubla. On parlait du prochain départ du roi pour Metz,
-de la nécessité d'aller le chercher à Versailles; on demandait du pain
-à grands cris. De nombreuses patrouilles réussirent à contenir le
-peuple. La nuit fut assez calme; mais le lendemain 5, dès le matin, les
-attroupemens recommencèrent.
-
-Les femmes jouèrent le principal rôle dans les scènes que nous allons
-essayer de décrire. On avait prévu qu'un premier attroupement, formé
-par des hommes, serait facilement dissipé par les gardes nationales; on
-n'eût pas craint d'agir contre une horde de séditieux; mais on était
-fondé à croire que personne ne voudrait repousser des femmes à coups
-de fusil ou de baïonnettes, et ce fut par des femmes que les meneurs
-firent commencer la journée. On les vit, dès le matin, courir dans les
-rues, et criant qu'il n'y avait point de pain chez les boulangers.
-Bientôt après, elles inondèrent la place de l'Hôtel-de-Ville. Des
-hommes voulurent se joindre à elles, mais elles s'y opposèrent, disant
-que les hommes ne savaient point agir. Elles se précipitèrent alors sur
-un bataillon de la garde nationale, qui était rangé en bataille sur la
-place, et le firent reculer à coups de pierres. Dans ce moment, une
-porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville fut envahie; des brigands,
-armés de piques, s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent y
-mettre le feu. On parvint à les écarter, mais ils s'emparèrent de la
-porte qui conduisait à la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les
-faubourgs alors s'ébranlèrent. Le nommé Maillard, l'un de ceux qui
-s'étaient distingués à la prise de la Bastille, entreprit de délivrer
-l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. Son projet était de les
-réunir, sous prétexte d'aller à Versailles, mais cependant sans les
-y conduire. Il prit un tambour, et les entraîna bientôt à sa suite,
-au cri mille fois répété: _A Versailles! à Versailles!_ Ces femmes
-portaient des bâtons, des manches à balai, des fusils, et des coutelas.
-Avec cette singulière armée, Maillard descendit le quai, traversa le
-Louvre, fut forcé, malgré lui, de conduire ces femmes à travers les
-Tuileries, et arriva aux Champs-Élysées. Là, il fut décidé de nouveau
-qu'il fallait aller à Versailles.
-
-«Voici, dit un témoin oculaire, de quelle manière s'opéra ce
-débordement populaire, qui s'étendit jusqu'à Versailles. Une horde de
-femmes, ou plutôt de bacchantes, dont quelques-unes étaient à cheval
-sur des canons, ouvraient la marche, en forçant de les suivre toutes
-les personnes de leur sexe que la curiosité avait attirées dans les
-rues ou à la porte des boutiques. Elles étaient précédées de Maillard,
-qui paraissait à leur tête, l'épée nue à la main. Quelques autres
-hommes, armés de piques et de fusils, étaient confondus avec elles,
-mais ne faisaient que la plus petite portion de cette armée bizarre.
-Il pleuvait abondamment, de sorte que toutes ces malheureuses, dont
-plusieurs étaient pâles, tremblantes, transies de froid, ressemblaient
-assez bien à des cadavres nouvellement retirés du fond des eaux.»
-
-A son arrivée à Versailles, cette foule ayant rencontré plusieurs
-gardes-du-corps, commença par les accabler d'injures, puis les
-poursuivit à coups de fusil; heureusement aucun de ces militaires ne
-fut atteint. Une députation de douze de ces femmes, fut admise dans
-l'appartement du roi, ou plutôt s'y introduisit avec une députation
-que l'assemblée nationale avait envoyée au monarque. L'une d'elles,
-nommée Louise Chabry, chargée de la supplique que ses compagnes avaient
-à présenter, demeura interdite à la vue du roi, put à peine prononcer
-ces mots: _Du pain_, et s'évanouit. Bientôt revenue à elle, lorsqu'elle
-voulut baiser la main du monarque, celui-ci l'embrassa, et la chargea,
-ainsi que celles qui l'avaient accompagnée, de dire au peuple, qu'il
-allait donner des ordres pour faire venir des grains de Senlis et de
-Lagny, et faire disparaître les obstacles qui pourraient retarder leur
-arrivée.
-
-Satisfaites de cette réponse, ces femmes allaient rejoindre la
-multitude, aux cris de _Vive le roi_! Mais on leur demanda d'autres
-preuves, des promesses qu'elles rapportaient, qu'une attestation
-verbale. Leurs commettantes les accusèrent de s'être laissé séduire;
-les unes voulaient les mettre en pièces, les autres, les conduire à la
-plus prochaine lanterne pour les pendre. Les gardes-du-corps, commandés
-par le comte de Guiche, accoururent pour dégager ces malheureuses;
-des coups de fusil partirent des deux côtés; deux gardes-du-corps
-tombèrent, plusieurs femmes furent blessées. Non loin de là, un
-homme du peuple, à la tête de quelques femmes, pénétra à travers les
-rangs des bataillons, et s'avança jusqu'à la grille du château. M.
-de Savonnières le poursuivit, mais il reçut un coup de feu, qui lui
-cassa le bras. Le roi, instruit du danger, fit ordonner à ses gardes
-de ne pas faire feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis qu'ils
-opéraient ce mouvement, quelques coups de fusil furent échangés entre
-eux et la garde nationale de Versailles, sans qu'on pût savoir de
-quelle part étaient venus les premiers coups.
-
-La nuit fut assez paisible; l'arrivée des gardes nationales
-parisiennes, commandées par Lafayette, rétablit la sécurité, et donna
-lieu de croire qu'il n'y avait à craindre aucun événement fâcheux.
-
-Cependant, dès cinq heures du matin, la multitude arrivée la veille
-commençait à se réveiller; déjà elle s'était ébranlée, déjà un jeune
-homme de quinze à seize ans, traîné par une vingtaine de bandits, avait
-été suspendu à une lanterne. Au même instant, un cri général s'élève:
-_Aux gardes-du-corps! Aux gardes-du-corps!_ A ce signal, les bourreaux
-abandonnent leur victime; on coupe la corde qui déjà suspendait le
-jeune homme, et ce malheureux s'enfuit à toutes jambes; c'était un
-garçon d'écurie des gardes-du-corps. Les brigands avaient voulu enlever
-les chevaux confiés à sa garde; et ce courageux enfant, armé d'une
-fourche, les avait repoussés de toutes ses forces. C'était pour le
-punir de sa résistance, qu'on avait voulu le pendre.
-
-Au signal donné contre les gardes-du-corps, une populace immense
-était accourue de toutes parts. Cette multitude n'était pas seulement
-composée d'individus arrivés de Paris, mais de beaucoup de gens de
-Versailles, qui, dans cette circonstance, rivalisèrent de fureur avec
-ceux qui venaient détruire la source de leurs richesses et de leur
-prospérité; jusque là, à part les coups de feu qui avaient été échangés
-la veille, ce mouvement n'avait eu qu'une physionomie tumultueuse
-et burlesque. La scène changea de face, l'horrible ne tarda pas à
-venir s'y mêler. Bientôt on vit paraître au bout d'une pique, la tête
-d'un garde du-corps, qui fut suivie, en peu d'instans, d'une autre
-tête. Ces malheureux militaires, n'ayant pas d'appui, et à qui même
-toute résistance était défendue, fuyaient, éperdus, de toutes parts,
-et rencontraient partout des bourreaux, à qui ils n'échappaient que
-couverts de sang et de blessures. Ils étaient dans cette affreuse
-situation, lorsque le général Lafayette parut, à la tête de ses gardes
-nationales, qui les prirent sous leur protection, et balayèrent le
-château de tous les brigands qui s'en étaient emparés. Dans le même
-temps, on voyait courir dans toutes les avenues, une multitude de
-chevaux fougueux, renversant de côté et d'autre les cavaliers qui
-les avaient montés; c'étaient des hommes de la populace de Paris qui
-s'étaient rendus maîtres des écuries, et croyaient ces chevaux de bonne
-prise. Quant à ceux qui avaient assiégé le château, il est certain
-qu'ils en voulaient aux jours de la reine, qui ne dut son salut qu'à
-la fidélité des gardes-du-corps, qui se défendirent héroïquement,
-quoiqu'en très-petit nombre, et ne cédèrent le terrain que pied à pied,
-et en se défendant de porte en porte. L'un d'eux se fit égorger, en
-défendant l'issue qui conduisait à l'appartement de la reine. Cette
-princesse était dans son lit pendant le combat, ou plutôt pendant le
-massacre, et n'eut que le temps de se sauver à moitié nue, dans la
-chambre du roi. Entrés dans l'appartement qu'elle venait de quitter,
-les brigands, irrités de ne pas la trouver, bouleversèrent son lit et
-le lardèrent de coups de pique et de poignard.
-
-Dans cette déplorable journée, ce furent les anciens gardes-françaises
-qui protégèrent les gardes-du-corps avec le plus d'efficacité. Postés
-près château, lorsqu'ils entendirent le tumulte, ils accoururent,
-et dispersèrent les brigands; puis, s'étant présentés à la porte
-derrière laquelle étaient retranchés les gardes-du-corps. «Ouvrez, leur
-crient-ils, les gardes-françaises n'ont pas oublié qu'à Fontenoi vous
-avez sauvé leur régiment!»
-
-Tous les partis s'accordent à louer la présence d'esprit et
-l'infatigable dévoûment du général Lafayette dans cette déplorable
-circonstance; il y courut plusieurs fois risque de la vie, et ce fut
-lui qui dirigea les secours envoyés aux gardes-du-corps. La famille
-royale, la cour entière, eût été massacrée sans lui. Aussi madame
-Adélaide, tante du roi, accourut à lui, et le serra dans ses bras, en
-lui disant: «Général, vous nous avez sauvés.»
-
-Les deux têtes qui avaient été vues au bout des piques furent portées
-à Paris par deux jeunes gens de douze à quinze ans. On rapporte que
-ceux qui les accompagnaient, les firent entrer chez un perruquier, et
-le forcèrent de friser les cheveux de ces têtes livides, encore toutes
-dégoûtantes de sang. Ces deux malheureux gardes-du-corps immolés se
-nommaient Deshuttes et Varicourt; ce dernier avait péri en défendant
-l'appartement de la reine.
-
-Lafayette fit suivre ces bandes, à leur départ de Versailles, par un
-détachement de l'armée, qui avait ordre de les empêcher de revenir
-sur leurs pas. Le général avait ordonné de désarmer les brigands qui
-portaient au bout de leurs piques les têtes des gardes-du-corps. Cet
-horrible trophée leur fut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait
-précédé la voiture du roi revenant à Paris.
-
-Le retour du roi dans la capitale fut la conséquence de cette
-insurrection. Louis XVI fit son entrée, au milieu d'une affluence
-considérable, et fut reçu par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. Les mêmes
-femmes qui étaient venues la veille lui demander du pain, ouvraient
-la marche, et portaient des rameaux d'arbres en signe de triomphe.
-La populace qui formait une espèce d'avant-garde, chantait victoire,
-et criait: «Nous allons avoir du pain, nous amenons le boulanger, la
-boulangère et le petit mitron!» Cela voulait dire le roi, la reine et
-le dauphin.
-
-
-«Je reviens avec confiance, dit le roi, au milieu de mon peuple
-de Paris.» Bailly rapporta ces paroles à ceux qui ne pouvaient
-les entendre, mais il oubliait le mot _confiance_.—Ajoutez _avec
-confiance_, dit la reine. «Vous êtes plus heureux, reprit Bailly, que
-si je l'avais prononcé moi-même.»
-
-Ce fut à la suite de cette réception que la famille royale se rendit au
-Palais des Tuileries, qui n'avait pas été habité depuis un siècle.
-
-
-
-
-LE MARQUIS DE FAVRAS.
-
-
-Lorsque de grands personnages trempent dans une conspiration éventée,
-malheur aux subalternes qu'ils ont honorés de leur confidence intime!
-Le puissant sauve sa tête en sacrifiant celles de ses infortunés
-serviteurs, et en devenant quelquefois leur plus accablant accusateur.
-La fin tragique de La Mole et de Coconas, dans les derniers temps du
-règne de Charles IX, fut une preuve bien évidente de cette triste
-vérité. Monsieur, duc d'Alençon, frère du roi, prince ambitieux et
-impatient du despotisme de sa mère, avait formé le complot de se
-retirer de la cour, et d'aller se mettre à la tête des huguenots et des
-mécontens. Ce projet ayant été découvert, il eut la lâcheté, pour se
-justifier, de livrer, pour ainsi dire, pieds et poings liés, La Mole,
-qu'il appelait son ami, Coconas et plusieurs autres de ses confidens.
-Le marquis de Favras semble avoir été, en 1790, victime d'une intrigue
-du même genre. L'obscurité de son procès et quelques mots prononcés
-tout récemment encore, à l'une de nos deux tribunes, par un vénérable
-contemporain du malheureux Favras, ne permettent point de douter de son
-innocence.
-
-Le marquis de Favras était né à Blois, en 1745, d'une famille de
-magistrats. Il entra dans la carrière des armes, et se vit à même
-d'acquérir la charge de lieutenant des Suisses de la garde de Monsieur,
-charge dont il se démit en 1786.
-
-Favras avait une imagination ardente et fertile en projets; il en
-proposait dans tous les temps et sur une foule de matières. Il
-s'occupait surtout de finances, et avait composé un plan volumineux
-pour la liquidation, en vingt années, des dettes de l'état.
-
-Dès le commencement de la révolution, il se rendit suspect, en
-proposant plusieurs plans politiques qui n'étaient pas du goût de la
-majorité de la nation.
-
-Enfin, en 1790, on l'accusa d'avoir offert au gouvernement de lever
-sur les frontières de France une armée de cent quarante-quatre mille
-hommes, pour s'opposer à la nouvelle constitution, en commençant par
-assembler douze cents cavaliers bien armés, et portant en croupe douze
-cents fantassins déterminés. Ces deux mille quatre cents hommes,
-suivant le projet qu'on lui attribuait, devaient entrer à Paris par les
-trois portes principales, assassiner Bailly et Lafayette, enlever le
-roi et sa famille pour les conduire à Péronne, où une armée de vingt
-mille hommes devait les attendre.
-
-Favras, traduit devant le Châtelet, s'y défendit avec calme, et nia
-tous les complots qu'on lui imputait. «Cet accusé, dit Prudhomme, dans
-son _Journal des révolutions de Paris_, parut devant ses juges avec
-tous les avantages que donne l'innocence, et qu'il sut faire valoir,
-parce qu'à un esprit orné, il joignait la facilité de s'exprimer avec
-grâce. Ses paroles avaient même un charme dont il était difficile de
-se défendre. Il avait de la douceur dans le caractère, de la décence
-dans le maintien. Il était d'une taille avantageuse, d'une physionomie
-noble. La croix de Saint-Louis, dont il était décoré, contribuait
-à rehausser sa bonne mine. Ses cheveux commençaient à blanchir,
-il avait alors quarante-six ans; il était naturellement froid et
-réservé, parlait peu, et réfléchissait beaucoup. Dans tout le cours
-de sa défense, il ne perdit jamais cette attitude noble qui convient
-à l'innocent. Favras répondit à toutes les questions avec netteté,
-sans embarras. Les juges restèrent pendant six heures aux opinions,
-et condamnèrent l'accusé à être pendu et à faire préalablement amende
-honorable. A trois heures du soir, le 18 février 1790, il fut conduit
-au lieu de son supplice. Les cheveux épars, les mains liées, assis dans
-l'infâme tombereau, il n'en conserva pas moins le calme et la majesté
-de sa figure. Arrivé devant l'église de Notre-Dame, il descendit, prit
-des mains du greffier l'arrêt qui le condamnait, et en fit lui-même la
-lecture à haute voix. Lorsqu'il fut à l'Hôtel-de-Ville, il demanda à
-dicter une déclaration, dont voici un extrait: «En ce moment terrible,
-prêt à paraître devant Dieu, j'atteste en sa présence, à mes juges et à
-tous ceux qui m'entendent, que je pardonne aux hommes qui, contre leur
-conscience, m'ont accusé de projets criminels qui n'ont jamais été dans
-mon âme..... J'aimais mon roi; je mourrai fidèle à ce sentiment; mais
-il n'y a jamais eu en moi ni moyen ni volonté d'employer des mesures
-violentes contre l'ordre de choses nouvellement établi..... Je sais
-que le peuple demande à grands cris ma mort; eh bien! puisqu'il lui
-faut une victime, je préfère que le choix tombe sur moi, plutôt que sur
-quelque innocent, faible peut-être, et que la présence d'un supplice
-non mérité jetterait dans le désespoir. Je vais donc expier des crimes
-que je n'ai pas commis.»
-
-Favras corrigea ensuite tranquillement les fautes d'orthographe et de
-ponctuation faites par le greffier, et dit un éternel adieu à ceux
-qui l'entouraient. Le juge rapporteur l'ayant invité à déclarer ses
-complices, il répondit: «Je suis innocent, j'en appelle au trouble où
-je vous vois.» Quand il fut sur l'échafaud, la douceur de son regard
-et la sérénité de son visage, enchaînèrent la rage des spectateurs,
-cruellement prévenus contre le patient, et commandèrent le silence;
-alors, il se tourna vers le peuple, et s'écria: «Braves citoyens, je
-meurs sans être coupable, priez pour moi le dieu de bonté.» Il dit
-ensuite au bourreau de faire son devoir, et de terminer ses jours.
-
-Jamais exécution n'avait attiré autant de monde sur la place de Grève;
-des croisées furent louées jusqu'à 36 livres. Le public, personnage
-incompréhensible, tour-à-tour si féroce et si compatissant, après avoir
-demandé la mort de Favras avec acharnement, le jugea innocent, et fut
-sensible à sa mort.
-
-Il eût été possible de sauver cet innocent, si le peuple eût été plus
-tranquille et les juges plus disposés à braver sa fureur; mais, au lieu
-d'auditeurs cherchant à reconnaître l'innocence, on n'entendait que
-des énergumènes crier dans toutes les rues: _Favras à la lanterne_!
-Favras fut pendu à un gibet très-élevé, afin que le peuple pût voir,
-de tous les points qui avoisinent la place de Grève, qu'il était
-bien réellement exécuté. Malgré cette attention pour satisfaire
-une curiosité barbare, on répandit depuis que M. de Favras était
-vivant, que l'exécuteur l'avait suspendu par les aisselles et avait
-fait semblant de l'étrangler. «Ce jugement, dit un historien de la
-révolution, n'a point honoré ceux qui l'ont rendu, et surtout celui
-d'entr'eux qui ne craignit pas de dire à celui qu'il condamnait que
-sa vie était un sacrifice nécessaire à la tranquillité publique. Des
-jugemens où l'on pouvait faire entrer de telles considérations, en
-préparaient d'atroces qui devaient retomber sur la tête des magistrats
-pusillanimes qui avaient pu prendre pour règle de leurs devoirs une
-autre autorité que le cri de leur conscience.»
-
-Ajoutons à ces détails la relation succincte que M. Thiers a donnée de
-cet événement, et qui confirmera pleinement ce que l'on vient de lire.
-
-«Favras, dit cet historien, montra à ses derniers momens une fermeté
-digne d'un martyr, et non d'un intrigant. Il protesta de son innocence,
-et demanda à faire une déclaration avant de mourir. L'échafaud était
-dressé sur la place de Grève. On le conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où
-il demeura jusqu'à la nuit. Le peuple voulait voir pendre un marquis,
-et attendait avec impatience cette égalité dans les supplices. Favras
-rapporta qu'il avait eu des communications avec un grand de l'État
-qui l'avait engagé à disposer les esprits en faveur du roi. Comme il
-fallait faire quelques dépenses, ce seigneur lui avait donné cent
-louis, qu'il avait acceptés. Il assura que son crime se bornait là, et
-il ne nomma personne. Cependant il demanda si l'aveu des noms pourrait
-le sauver. La réponse qu'on lui fit ne l'ayant pas satisfait: «En ce
-cas, dit-il, je mourrai avec mon secret», et il s'achemina vers le lieu
-du supplice avec une grande fermeté.»
-
-
-
-
- INSURRECTION DE NANCY.
-
- DÉVOUEMENT HÉROÏQUE DU JEUNE DESILLES.
-
-
-Les idées révolutionnaires se répandant avec débordement dans les
-masses, qui les recueillaient avec un fanatique enthousiasme, avaient
-fini par gagner l'armée; et, malgré les louables efforts de plusieurs
-chefs énergiques, les liens si salutaires de la discipline s'en
-trouvaient singulièrement affaiblis. Des révoltes avaient éclaté sur
-plusieurs points. A Metz, les soldats enfermèrent leurs officiers,
-s'emparèrent des drapeaux et des caisses, et voulurent même mettre à
-contribution la municipalité. Le général Bouillé courut le plus grand
-danger, et parvint à réprimer la sédition.
-
-Bientôt après, une révolte du même genre et plus grave par ses
-conséquences, se manifesta à Nancy. Des régimens suisses y prirent
-part, et on eut lieu de craindre, si cet exemple était suivi, que
-bientôt tout le royaume ne se trouvât livré aux excès réunis de la
-soldatesque et de la populace. L'assemblée nationale elle-même en
-trembla; elle rendit un décret contre les rebelles. L'officier chargé
-de son exécution se rendit à Nancy, et le fit proclamer; mais il fut
-couvert de huées par le peuple et par les soldats, et ne put s'échapper
-de la ville qu'après avoir couru les plus grands périls. Alors Bouillé
-reçut ordre de marcher sur Nancy, pour que force restât à la loi. Il
-n'avait que peu de soldats sur lesquels il pût compter; heureusement
-les troupes naguère révoltées à Metz, humiliées de ce qu'il n'osait
-pas se fier à elles, demandèrent à marcher contre les rebelles. Les
-gardes nationales offrirent également leurs services, et le général
-s'avança avec ces forces réunies et une cavalerie nombreuse sur Nancy.
-Sa position était embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir sa
-cavalerie, et que son infanterie était bien inférieure en nombre pour
-attaquer les rebelles secondés de la populace, il n'avait que trois
-mille hommes de pied et quatorze cents cavaliers. Les insurgés étaient
-au nombre d'environ dix mille. Néanmoins, le général leur parla
-avec la plus grande fermeté, et parvint à leur imposer. Il y eut des
-pourparlers, et les révoltés parurent décidés à mettre bas les armes,
-et même à évacuer la ville, ainsi que Bouillé l'exigeait. Déjà ils
-avaient remis en liberté quelques officiers dont ils s'étaient emparés,
-et le régiment du roi défilait pour sortir de Nancy. Le général croyait
-tout pacifié, lorsqu'une querelle s'engagea entre son avant-garde, la
-populace armée et un grand nombre de soldats qui, n'ayant pas suivi
-leurs drapeaux, se disposaient à tirer sur les troupes fidèles; une
-grosse pièce d'artillerie était prête à vomir la mitraille.
-
-Un jeune officier du régiment du roi, nommé Desilles, voulut empêcher
-l'effusion du sang, et ramener les troupes à la subordination. Il
-parvient à contenir les furieux pendant quelque temps; il se précipite
-sur la bouche du canon, et, quand on l'en a arraché, il saute sur une
-autre pièce de vingt-quatre, et s'assied sur la lumière. La mort fut
-le prix de son zèle: les rebelles tirèrent sur lui, et le percèrent de
-plusieurs balles.
-
-En même temps, ils mettent le feu à une pièce d'artillerie, et
-une soixantaine de soldats ou de gardes nationaux tombent morts,
-atteints de la mitraille qu'elle vomit; alors, les soldats, furieux,
-s'élancent sur les insurgés. Bouillé se met à leur tête, et pénètre
-dans la ville au milieu d'une grêle de balles qui partent de toutes
-parts, des portes, des fenêtres, des toits et même des caves; Bouillé
-perdit quinze cents hommes; mais la perte des insurgés fut aussi
-très-considérable; il fallut gagner sur eux le terrain pied à pied.
-Enfin, maître des principales places, Bouillé obtint la soumission des
-rebelles, et les fit sortir de la ville. Cet événement, qui eut lieu le
-31 août 1790, répandit une joie générale, et calma les craintes qu'on
-avait conçues pour la tranquillité du royaume. Bouillé reçut du roi
-et de l'assemblée des félicitations et des éloges; plus tard, il fut
-calomnié, et l'on accusa sa conduite de cruauté; cependant elle était
-irréprochable et exemplaire, et dans le moment elle fut applaudie comme
-telle.
-
-Le beau dévoûment du jeune Desilles, qui aurait dû désarmer ses
-bourreaux furieux, fut l'objet des éloges de l'assemblée constituante,
-et la sculpture, la peinture, le théâtre se chargèrent à l'envi de son
-apothéose!
-
-
-
-
- INSURRECTION DU CHAMP-DE-MARS.
-
- COURAGE DE BAILLY, MAIRE DE PARIS.
-
-
-Le départ du roi et de la famille royale, et leur arrestation à
-Varennes, avaient été saisis avidement, comme prétexte de déchéance,
-par le parti des républicains. Un rapport fut fait à l'assemblée
-nationale sur cet événement; et, après des débats orageux, dans
-lesquels la monarchie trouva d'éloquens et nombreux défenseurs,
-l'assemblée rendit un décret qui proclamait l'inviolabilité du
-monarque. Ce décret fut rendu par une immense majorité. Robespierre et
-quelques-uns de ses amis politiques déclamèrent seuls contre le roi, et
-le comparèrent aux plus abominables tyrans de l'antiquité.
-
-La décision de l'assemblée excita la rage des républicains. Robespierre
-se leva, et protesta hautement au nom de l'humanité. Aussitôt ce
-parti eut recours à l'insurrection, sa ressource ordinaire. Dans
-la soirée, il y eut un grand tumulte à la société des Jacobins.
-Une pétition y fut rédigée pour demander, ou plutôt enjoindre à
-l'assemblée, qu'elle déclarât le roi déchu, comme perfide et traître à
-ses sermens, et qu'elle pourvût à son remplacement par tous les moyens
-constitutionnels. Il fut résolu que le lendemain cette pétition serait
-portée au Champ-de-Mars, où chacun pourrait la signer sur l'autel de la
-patrie.
-
-C'était le dimanche, 17 juillet 1790. Dès le matin, les meneurs se
-rendirent sur la place de la Bastille, pour soulever le faubourg
-Saint-Antoine, en tâchant de faire croire au peuple qu'on voulait
-relever la prison d'état dont on voyait encore les ruines. La garde
-nationale déjoua ce projet.
-
-Mais les séditieux ne se tinrent pas pour battus: ils prirent le chemin
-du Champ-de-Mars, appelant à eux la populace de tous les quartiers.
-A cette multitude ameutée, se joignit la foule des curieux qui
-voulaient être témoins de l'événement. Le général Lafayette et la garde
-nationale, avertis du projet d'insurrection, arrivèrent bientôt; en un
-instant les barricades, déjà élevées, furent brisées ou renversées.
-Lafayette fut menacé, et reçut même un coup de feu qui, quoique tiré
-à bout portant, ne l'atteignit pas. Les officiers municipaux s'étant
-réunis à lui, obtinrent de la populace qu'elle se retirât. Des gardes
-nationaux furent placés pour veiller à sa retraite; et on espéra
-un instant qu'elle se dissiperait, mais le tumulte ne tarda pas à
-recommencer.
-
-Deux invalides qui, pour manger un mauvais déjeuner sans être
-incommodés des ardeurs du soleil, s'étaient assis dans un trou pratiqué
-sous l'autel de la patrie, y furent aperçus par les séditieux, et
-saisis aussitôt. Il n'en fallut pas davantage pour faire dire que ces
-hommes conspiraient contre la patrie. Au même instant, ces malheureux
-furent pendus à une lanterne à l'entrée du Gros-Caillou; on leur
-coupa la tête, et suivant l'usage reçu, on se disposa à porter ces
-tristes trophées au bout d'une pique dans les rues de Paris, pour y
-répandre une patriotique terreur; car c'était dans cette intention que
-cet assassinat venait d'être commis; on savait bien que les victimes
-n'avaient pas songé à conspirer; mais il fallait des têtes au bout des
-piques, et les barbares avaient saisi l'occasion de s'en procurer.
-
-Cependant les séditieux, doutant du succès de leur entreprise,
-voulurent donner une sorte de légalité à leur conduite; ils envoyèrent
-des commissaires à la municipalité, pour lui déclarer qu'ils se
-conformaient aux lois; que, réunis sans armes, ils allaient signer
-une pétition que tous les citoyens avaient le droit de faire. Pour
-toute réponse, la municipalité dit aux commissaires de porter à leurs
-commettans l'ordre de se séparer. Les attroupés n'ayant pas voulu
-obéir, Bailly, maire de Paris, se rendit au Champ-de-Mars, fit déployer
-le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la force,
-quoiqu'on ait dit, était légitime. On voulait, ou on ne voulait pas
-les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent
-exécutées, que l'insurrection ne fût pas perpétuelle, et que les
-décisions de l'assemblée ne pussent être annulées par les plébiscites
-de la multitude.
-
-Une partie des révoltés s'était avancée jusque sur la place des
-Invalides, et lançait des pierres contre le corps municipal.
-Quelques cavaliers coururent sur eux, et les dispersèrent. Arrivées
-au Champs-de-Mars, la municipalité et la garde nationale furent
-accueillies par des huées, par une grêle de pierres, par toutes sortes
-de démonstrations hostiles. Quelques individus même eurent l'audace de
-tirer sur elles plusieurs coups de pistolet.
-
-Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il s'avança, avec ce courage
-impassible qu'il avait toujours montré, reçut, sans être atteint,
-plusieurs coups de fusil; et, au milieu du tumulte, ne put faire
-toutes les sommations voulues. D'abord, Lafayette ordonna de tirer
-quelques coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais
-se rallia bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda le feu;
-la première décharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre
-en fut exagéré. Les uns l'ont réduit à quatorze; d'autres à trente;
-d'autres l'ont élevé à quatre cents; et les furieux à quelques mille.
-Ces derniers furent crus dans le premier moment, et la terreur devint
-générale. Ce qu'il y eut de plus déplorable, c'est que la mort frappa
-vraisemblablement quelques malheureux qui ne s'étaient rendus au
-Champ-de-Mars que par un motif de curiosité.
-
-«On a accusé, dit un historien, MM. Lafayette et Bailly d'avoir
-été les assassins du Champ-de-Mars (c'est la qualification qu'on a
-donnée à cette expédition); la vérité est qu'ils firent tout ce qui
-dépendit d'eux pour empêcher cet événement. Les canonniers, indignés
-des insultes dont on les accablait, faisaient les plus énergiques
-imprécations, et voulaient lâcher leurs canons, chargés à mitraille,
-sur la populace: M. Lafayette se précipita devant eux, et par défense,
-et par prière, il vint à bout de les calmer.»
-
-«L'exécution du Champ-de-Mars, dit M. Thiers, fut fort reprochée
-à Lafayette et à Bailly. Mais tous deux, plaçant leur devoir dans
-l'observation de la loi, et sacrifiant leur popularité et leur vie
-à son exécution, n'eurent aucun regret, aucune crainte de ce qu'ils
-avaient fait. L'énergie qu'ils montrèrent imposa aux factieux.»
-
-Ajoutons à ce jugement que, pour ne pas admirer le courage de Bailly
-et de Lafayette dans cette malheureuse circonstance, il faut être
-bien aveuglé par l'esprit de parti, et n'avoir pas la moindre idée
-de l'ordre et de la science gouvernementale. Au milieu des crises
-politiques, on est encore heureux, lorsqu'il se trouve des hommes en
-qui le sentiment du devoir se change soudain en dévoûment, pour sauver
-la chose publique en péril.
-
-
-
-
- SATURNALES PARISIENNES.
-
- JOURNÉE DU 10 AOUT.
-
-
-Dans toutes les insurrections, le peuple croit agir de son propre
-mouvement, tandis qu'il est l'aveugle instrument de quelques ambitieux
-ou de quelques factions qui ont intérêt à le faire agir. Dans toutes
-les mémorables journées de la révolution, il est facile de reconnaître
-que tels ou tels événemens avaient été préparés à l'avance par des
-meneurs qui, travaillant pour leur propre compte, ou pour celui de
-riches et puissans patrons, exploitaient les passions violentes et la
-misère des classes inférieures; pour les soulever au nom de l'intérêt
-général, d'abord on avait toujours sous la main un certain nombre de
-séditieux à gages, de ces hommes à figure sinistre qui ne se montrent
-que dans les jours néfastes, et qui sont au service de qui veut les
-payer. Ces condottieri de la sédition apparaissaient criant à la
-trahison, et vomissant des imprécations de patriotique fureur; les
-masses s'ébranlaient par imitation, par sympathie, et se mettaient à
-l'œuvre par entraînement. Dans de pareilles circonstances, ce sera
-toujours l'histoire des moutons de Panurge.
-
-Les saturnales du 20 juin 1792 furent le résultat, d'ailleurs prévu
-par ses auteurs, de la faction démagogique; on avait tenu des
-conciliabules, harangué plusieurs sections des faubourgs. On avait
-parlé d'une fête pour le 20 juin, anniversaire du serment du jeu de
-paume; il s'agissait, disait-on, de planter un arbre de la liberté sur
-la terrasse des Feuillans, et d'adresser une pétition à l'assemblée
-ainsi qu'au roi. Cette pétition, qui avait pour principal objet le
-rappel de trois ministres girondins, devait être présentée en armes. On
-voit assez par là que l'intention véritable du projet était de jeter
-l'épouvante dans le château par la vue de quarante mille piques.
-
-Le 19 juin, le bruit courut dans Paris qu'une émeute allait éclater.
-Comme ce mouvement était favorisé par les mécontens de tous les partis,
-l'assemblée, lorsqu'on lui dénonça les préludes de la révolte, feignit
-de n'y point ajouter foi, et passa à l'ordre du jour, alléguant
-qu'elle croyait à la sagesse du peuple; aucune précaution ne fut
-prise: aussi, dès le lendemain, le tocsin sonna-t-il dans toutes les
-sections de Paris. Le faubourg Saint-Antoine se mit en marche. Le
-prétexte était comme nous l'avons dit, la présentation d'une pétition.
-Les pétitionnaires, au nombre de huit mille seulement, envahirent la
-salle de l'assemblée; leur orateur prononça un discours diffus sur les
-droits de l'homme et les trahisons de la cour; après cette harangue,
-ils défilèrent dans l'enceinte de la représentation nationale, aux
-acclamations d'une partie des députés. Ce cortége étrange était, en ce
-moment, de trente mille individus au moins. On se figure facilement
-tout ce que peut enfanter l'imagination du peuple livrée à elle-même.
-D'énormes tables portant la déclaration des droits de l'homme ouvraient
-la marche; des femmes, des enfans dansaient autour de ces tables, en
-agitant des branches d'olivier et des piques, c'est-à-dire la paix ou
-la guerre au choix de l'ennemi; ils répétaient en chœur le fameux _ça
-ira_. Cette foule de gens ivres et couverts de haillons, offrait un
-spectacle dégoûtant. On y voyait pêle-mêle des forts de la halle, des
-ouvriers de toutes les classes, avec de mauvais fusils, des sabres et
-des fers tranchans placés au bout de gros bâtons. Des bataillons de la
-garde nationale suivaient en bon ordre pour contenir le tumulte par
-leur présence; après venaient encore des femmes suivies d'autres hommes
-armés. Beaucoup de ces individus portaient des emblêmes grossiers et
-terribles à la fois. Sur des banderolles flottantes on lisait: _La
-Constitution ou la Mort_! Des culottes déchirées étaient élevées en
-l'air aux cris de _Vivent les Sans-Culottes_! D'autres avaient écrit
-sur leurs bonnets ou sur des drapeaux: _Tremblez, tyrans, le Peuple est
-debout_! Enfin un signe atroce vint ajouter la férocité à la bizarrerie
-du spectacle: au bout d'une pique était porté un cœur de veau, ou,
-selon d'autres, de cochon encore saignant, avec cette inscription
-horrible: _Cœur d'aristocrate_! La douleur et l'indignation éclatèrent
-à cette vue: sur-le-champ l'emblême affreux disparut, mais ce fut
-pour reparaître encore aux portes des Tuileries, où ce formidable
-rassemblement se rendit aussitôt.
-
-Le château était entouré de nombreux détachemens de la garde nationale.
-La porte du jardin ayant été ouverte par l'ordre du roi, la foule
-s'y précipita, et défila devant les fenêtres du palais, sans aucune
-démonstration hostile, mais en criant: _A bas le Véto! Vivent les
-Sans-Culottes!_ Cependant quelques individus ajoutaient en parlant du
-roi: «Pourquoi ne se montre-t-il pas?... Nous ne voulons lui faire
-aucun mal.» La multitude sortit par la porte du château qui donne sur
-le Pont-Royal, et vint, en traversant les guichets du Louvre, occuper
-la place du Carrousel. Le peuple inonda bientôt tous les environs, et
-se présenta à la porte royale. L'entrée lui en fut défendue; les flots
-de cette foule tumultueuse furent long-temps contenus par des officiers
-municipaux; mais, la consigne ayant été levée tout-à-coup, le peuple se
-précipita pêle-mêle dans la cour et delà dans le vestibule du château,
-qui en un instant fut envahi par tous les escaliers. On transporta
-à force de bras une pièce de canon jusqu'au premier étage, et les
-assaillans se mirent à attaquer, à coups de sabres et de haches, les
-portes qui s'opposaient à leur passage.
-
-Une partie de la garde préposée à la défense du château, avait
-d'abord paru disposée à repousser les assaillans; mais, par un de ces
-changemens subits qu'on ne peut expliquer, plusieurs des volontaires
-qui étaient de garde à la porte royale et dans les appartemens,
-non-seulement refusèrent de faire feu, mais encore se mêlèrent avec le
-peuple.
-
-Dans cette circonstance si périlleuse, Louis XVI se comporta d'une
-manière qui ne s'accordait guère avec la faiblesse et la pusillanimité
-dont ses ennemis l'ont tant de fois accusé. Il avait fait retirer un
-assez grand nombre de nobles qui voulaient défendre sa personne jusqu'à
-la dernière extrémité. Il était resté avec le vieux maréchal de Mouchy,
-le chef de bataillon Acloque, quelques serviteurs de sa maison et
-plusieurs officiers dévoués de la garde nationale. Quand on entendit
-les cris du peuple et le bruit des coups de hache, les officiers de la
-garde nationale entourèrent le roi, le suppliant de se montrer, en lui
-jurant de mourir à ses côtés. Le roi n'hésite pas, et ordonne d'ouvrir;
-au même instant, le panneau de la porte vient tomber à ses pieds sous
-un coup violent; un canon était pointé devant le roi; près de ce canon
-étaient groupés une foule d'hommes furieux qui passaient les pointes
-menaçantes de leurs piques à travers les ouvertures qu'on venait de
-faire à la porte.
-
-«Me voici,» dit Louis XVI, en se montrant à la foule déchaînée. Ceux
-qui l'entourent, se pressent autour de lui, et lui font un rempart de
-leurs corps. «Respectez votre roi,» s'écrient-ils; et la multitude,
-qui n'avait certainement d'autre but qu'une invasion menaçante,
-ralentit son irruption. Plusieurs voix annoncent une pétition, et
-demandent qu'elle soit écoutée. Ceux qui entourent le roi l'engagent
-alors à passer dans une salle plus vaste, afin de pouvoir entendre
-cette lecture. Le peuple, satisfait de se voir obéi, suit le prince,
-qu'on a l'heureuse idée de placer dans l'embrasure d'une fenêtre.
-On le fait monter sur une banquette; on en dispose plusieurs devant
-lui; on y ajoute une table: tous ceux qui l'accompagnent se rangent
-autour. Les personnes dévouées au roi se pressent autour de lui pour
-le garantir des fureurs individuelles auxquelles il pouvait être en
-butte. Certes, si Louis XVI avait eu des torts aux yeux de la nation,
-l'agonie d'une telle journée en était une bien cruelle vengeance.
-Le spectacle qui s'offrait alors à lui était horrible: du milieu de
-cette foule hétérogène, composée en grande partie de gens ameutés, il
-voyait s'élever trois espèces d'enseignes; l'une formée d'un fer qui
-ressemblait au couperet de la guillotine, avec cette inscription: _Pour
-le tyran_! La seconde représentait une femme à une potence, avec ces
-mots: _Pour Antoinette_! Sur la troisième, on voyait un morceau de
-chair en forme de cœur, cloué à une planche avec cette inscription:
-_Pour les prêtres et les aristocrates_!
-
-Au milieu du tumulte et des vociférations, on entend ces mots souvent
-répétés: _Point de véto! Point de prêtres! Point d'aristocrates! Le
-camp sous Paris!_ Le boucher Legendre s'approche, et demande, dans
-son langage populaire, la sanction du décret.—Ce n'est ni le lieu ni
-le moment, répond le roi avec fermeté; je ferai tout ce qu'exigera
-la constitution.—Cette noble résistance produit son effet: _Vive la
-nation! Vive la nation!_ s'écrient les assaillans.—Oui, reprend Louis
-XVI, _Vive la nation_! Je suis son meilleur ami.—Eh bien! faites-le
-voir, lui dit un de ces hommes, en lui présentant un bonnet rouge au
-bout d'une pique. Pour prouver sa résignation, le roi se laisse placer
-le bonnet rouge sur la tête, et l'approbation est générale. On lui
-présente une bouteille, en lui proposant de boire aux patriotes.—Cela
-est empoisonné, lui dit tout bas un de ses voisins.—Eh bien! réplique
-le prince, je mourrai sans sanctionner; et il boit sans hésiter,
-quoiqu'il eût depuis long-temps la crainte d'être empoisonné.—On a
-voulu seulement effrayer Votre Majesté, lui dit quelque temps après
-un grenadier de la garde nationale, croyant qu'il avait besoin d'être
-rassuré.—_Vous voyez qu'il est calme_, lui dit le roi, en lui prenant
-la main, et la mettant sur son cœur: _On est tranquille en faisant son
-devoir_.
-
-Pendant cette pénible scène, madame Élisabeth, qui aimait tendrement
-son frère, était accourue, et s'était placée derrière lui, pour
-partager ses dangers. Le peuple, en la voyant, la prit pour la reine.
-Les cris: _Voilà l'Autrichienne!_ retentirent de toutes parts, d'une
-manière effrayante. Les grenadiers de la garde nationale, qui avaient
-entouré la princesse, voulaient détromper le peuple.—Ah! laissez-les
-dans l'erreur, dit vivement cette sœur généreuse, et sauvez la reine.
-
-Cependant Marie-Antoinette, entourée de ses enfans, faisait tous ses
-efforts pour joindre son époux. Elle voulait se réunir à lui, et
-demandait avec instance qu'on la menât dans la salle où il se trouvait.
-On était parvenu à l'en dissuader, et rangée derrière la table du
-conseil, avec quelques grenadiers, elle voyait défiler le peuple,
-l'effroi dans le cœur. A ses côtés, sa fille versait des pleurs; son
-jeune fils, effrayé d'abord, s'était bientôt rassuré, et souriait avec
-l'heureuse ignorance de son âge. On lui avait présenté un bonnet rouge,
-que la reine avait mis sur sa tête.
-
-En apprenant les dangers du château, des députés étaient accourus
-auprès du roi, et parlaient au peuple, pour l'inviter au
-respect. L'assemblée nationale, sur la proposition du parti des
-constitutionnels, envoya une députation aux Tuileries, pour préserver
-le roi de la fureur populaire. Le maire de Paris à cette époque,
-Pétion, qui n'était pas étranger à l'insurrection, et qui lui avait
-laissé tout le temps de se développer, arriva enfin au château,
-et après s'être excusé de son retard auprès du roi, monta sur un
-fauteuil, et s'adressant à la foule, lui dit, qu'ayant fait des
-représentations au roi, il ne lui restait plus qu'à se retirer sans
-tumulte, et de manière à ne pas souiller cette journée. En effet, la
-multitude s'écoula paisiblement, et avec ordre. Il était environ sept
-heures, et il y en avait plus de trois que durait cette scène horrible
-de désordre.
-
-Aussitôt, le roi, la reine, sa sœur, ses enfans, se réunirent en
-versant des torrens de larmes. Le roi, étourdi de ce qui venait de se
-passer, avait encore le bonnet rouge sur la tête; il s'en aperçut pour
-la première fois, et il le rejeta avec indignation. Parmi les députés
-accourus au château, Merlin de Thionville, ardent républicain, était
-présent. La reine aperçut des larmes dans ses yeux. «Vous pleurez,
-lui dit-elle, de voir le roi et sa famille traités si cruellement
-par un peuple qu'il a toujours voulu rendre heureux.—Il est vrai,
-madame, répondit Merlin, je pleure sur les malheurs d'une femme belle,
-sensible, et mère de famille; mais ne vous y méprenez point, _il n'y a
-pas une de mes larmes pour le roi, ni pour la reine; je hais les rois
-et les reines_.» Réponse qui exprime, en quelques mots, l'aveuglement
-du fanatisme politique.
-
-De cette fatale journée du 20 juin, où la royauté fut avilie, à celle
-du 10 août, où elle fut anéantie, la transition n'était pas difficile
-à prévoir. Les partis qui avaient poussé le peuple à violer la demeure
-des rois pour obtenir de force la sanction de deux décrets, ne devaient
-pas se faire plus de scrupule de ruer de nouveau ce peuple sur
-l'enceinte royale, pour faire proclamer la déchéance du roi, qu'ils
-désignaient comme l'ami avoué des ennemis de la patrie. La coalition
-formée contre la France par tous les princes de l'Europe, favorisait
-leur audace, et servait de prétexte à leurs desseins de renversement.
-On montrait au peuple l'ennemi extérieur qui le menaçait, et il était
-facile de le convaincre qu'il avait dans la cour un ennemi non moins
-redoutable, allié secret du premier. Les partis étaient en présence.
-Celui de la Gironde méditait une insurrection républicaine. Les
-fédérés des départemens arrivaient, surtout ceux de Marseille, qui
-se sont fait une si triste célébrité dans la boucherie du 10 août.
-L'orage grossissait de jour en jour. Déjà, à la fête solennelle de la
-fédération, Louis XVI avait à peine échappé à la fureur du peuple,
-qui, d'un autre côté, prodiguait toutes les marques de son affection à
-Pétion, son ancien maire, et l'agent fidèle des factieux.
-
-Enfin le moment de la crise arriva. Tout était prêt pour porter le coup
-décisif. Le 9 août, le président du club des Cordeliers, foyer de la
-sédition, avait dit à ses gens, qu'il ne s'agissait plus, comme au 20
-juin, d'une simple promenade civique. On avait éloigné de la capitale
-les régimens dont les dispositions avaient paru favorables au roi
-pendant la dernière fédération. Le château des Tuileries avait pour
-toute défense huit ou neuf cents Suisses, et un peu plus d'un bataillon
-de la garde nationale. A ces défenseurs du château, il faut joindre une
-foule de vieux serviteurs qui s'étaient pourvus, à la hâte, de toutes
-les armes qu'ils avaient pu se procurer.
-
-Tous les membres du directoire du département s'étaient rendus au
-château, aux premiers tintemens du tocsin. On y manda Pétion, qui
-arriva avec deux officiers municipaux. On lui fit signer l'ordre de
-repousser la force par la force, et il le signa, pour ne pas paraître
-le complice des insurgés. On voulait le retenir au château, comme une
-sorte d'ôtage, mais le roi s'y opposa.
-
-Il eût été, peut-être, un moyen de conjurer le danger qui menaçait;
-c'était de prévenir l'attaque, en dissipant les insurgés, qui n'étaient
-pas encore très-nombreux. On ne s'y arrêta point, par respect pour la
-légalité.
-
-Une nouvelle municipalité s'était formée à l'Hôtel-de-Ville. Mandat,
-commandant en chef les forces destinées à la défense du château, est
-sommé par cette municipalité insurrectionnelle, de comparaître à
-l'Hôtel-de-Ville. Il ignorait la composition de cette nouvelle commune;
-il hésite un moment, puis il remet à son fils l'ordre de repousser
-la force par la force, signé de Pétion, et se rend à la sommation
-de la municipalité. Il était quatre heures du matin. A peine est-il
-arrivé à l'Hôtel-de-Ville, qu'il est surpris d'y trouver une autorité
-nouvelle. On l'entoure, on l'interroge sur les ordres qu'il a donnés;
-on le renvoie ensuite, et, en le renvoyant, le président fait un
-signe sinistre qui devient un arrêt de mort. En effet, le malheureux
-commandant est à peine sorti, qu'on s'empare de lui, et qu'il est
-renversé d'un coup de pistolet; on le dépouille de ses vêtemens,
-et l'on jette son corps dans la rivière, où tant d'autres cadavres
-allaient bientôt le suivre.
-
-Par ce meurtre, tous les moyens de défense du château furent paralysés.
-Les insurgés se réunirent de tous les points de la capitale. Le château
-fut assiégé au milieu d'une confusion extraordinaire. Dès le point du
-jour, on découvrit leurs bandes, occupant toutes les avenues du palais;
-on aperçut leur artillerie pointée sur le château; on entendit leurs
-cris confus, et leurs chants menaçans. La plus grande division régnait
-dans les rangs de la garde nationale; un grand nombre de citoyens
-faisant partie de cette garde, s'était réuni aux assaillans. Le roi
-et la reine avaient passé plusieurs fois la revue des défenseurs du
-château; la reine, surtout, les encourageait par des discours vifs et
-animés. Arrachant vivement un pistolet de la ceinture d'un officier
-suisse, elle le présenta à Louis XVI, en lui disant avec chaleur:
-«Allons, monsieur, voilà l'instant de vous montrer.» Mais quelque
-courage qu'eût le roi, car il en montra encore beaucoup dans cette
-désastreuse journée, il lui manquait celui de l'offensive.
-
-Rœderer, le procureur-syndic de la commune, vivement alarmé des
-événemens qui se préparaient, et de la défection qui se manifestait
-dans les rangs des gardes nationaux restés jusque là fidèles, vint
-conseiller au roi de se réfugier au sein de l'assemblée nationale.
-
-La reine s'opposa vivement à ce projet. «Madame, lui dit Rœderer, vous
-exposez la vie de votre époux et celle de vos enfans: Songez à la
-responsabilité dont vous vous chargez.» L'altercation fut assez vive;
-enfin le roi se décida à se retirer dans l'assemblée; et d'un air
-résigné: Partons, dit-il à sa famille, et à ceux qui l'entouraient.
-«Monsieur, dit la reine à Rœderer, vous répondez de la vie du roi et de
-mes enfans.—Madame, répliqua le procureur-syndic, je réponds de mourir
-à leurs côtés, mais je ne promets rien de plus.»
-
-Une difficulté restait, celle de traverser les bataillons des
-assiégeans, pour se rendre à la salle du Manége, où se tenait
-l'assemblée. Rœderer parla au nom de la loi; les rangs s'ouvrirent;
-mais on ne voulait laisser passer que le roi, et sacrifier
-Marie-Antoinette à la vengeance publique. On eut bien de la peine à
-calmer cette effervescence. Un homme du peuple prit la main du roi,
-et lui promit, en termes grossiers, sa protection. Un autre prit le
-jeune prince dans ses bras; aussitôt les cris: _Point de femme! à bas
-madame Véto!_ se firent entendre. Mais Rœderer, par sa fermeté, imposa
-à cette multitude déchaînée, et parvint à introduire saine et sauve la
-famille royale dans l'assemblée. Louis XVI et tous les siens furent
-placés dans la loge d'un journaliste, d'où ils assistèrent aux tristes
-délibérations dont ils devaient être l'objet.
-
-A peine la famille royale était-elle en sûreté, qu'une affreuse
-décharge d'artillerie, suivie de coups de fusils répétés sans
-intervalles, se fit entendre. Ce combat avait lieu au château.
-Après le départ du roi, toute résistance avait paru inutile; aussi
-les commandans du château n'avaient-ils pas cherché à défendre les
-portes extérieures. Les Marseillais, les bataillons des faubourgs,
-étaient entrés sans coup férir dans les cours. Les canonniers, les
-gendarmes, une partie des gardes nationaux s'étaient déclarés pour
-eux. On parlementait avec les Suisses. Tout annonçait une pacification
-immédiate; les Suisses remettaient même leurs baïonnettes dans le
-fourreau, quand tout-à-coup, la décharge d'une arme à feu, partant du
-château, fit crier des deux côtés à la trahison. On ignore de quelle
-main partit ce coup fatal; quoiqu'il en soit, les suites en furent
-terribles. Les Suisses, auxquels on présenta ce coup de feu comme une
-trahison du parti populaire, s'emparèrent de plusieurs canons, les
-tirèrent sur les Marseillais, et ajoutèrent à l'effet terrible de la
-mitraille celui d'un feu de file bien nourri: ils repoussèrent pendant
-quelques instans le peuple et les fédérés. Mais bientôt la masse
-populaire, qui répare si facilement ses pertes, revint à la charge, et,
-après une héroïque défense, les malheureux Suisses tombèrent accablés
-sous le nombre; presque tous périrent dans cette sanglante catastrophe,
-ou sous le canon des Marseillais, ou sous les coups de la populace, qui
-les suivait.
-
-Alors le château fut envahi; le feu, mis aux casernes, gagna bientôt
-tous les bâtimens: les appartemens du roi furent dévastés, ses fidèles
-serviteurs poursuivis, arrêtés ou massacrés. Un peloton de dix-sept
-Suisses s'était réfugié dans la chapelle, où quelques femmes s'étaient
-également sauvées. Bourdon de l'Oise, armé d'une espingole, enfonce
-la porte, et dit en riant, dans un baragouin dérisoire, à plusieurs
-personnes qui étaient auprès de lui: _Tirerai-je t'y où ne tirerai-je
-t'y pas?_ et à l'instant il lâche la détente. La foule se précipite,
-et tout est égorgé. Un mauvais acteur tragique se barbouilla le visage
-du sang d'un Suisse. Le nommé Arthur, riche manufacturier, arracha
-le cœur à un de ces malheureux, et l'emporta; on a dit, mais le fait
-est si atroce qu'on se refuse à le croire, qu'il trempa ce cœur dans
-de l'eau-de-vie brûlée et le dévora. Les domestiques du château,
-quoique tous d'une opinion révolutionnaire, ne furent pas épargnés.
-Quelques-uns furent précipités dans les feux des cuisines, d'autres
-furent égorgés.
-
-Il se trouva quelques vainqueurs généreux: «Grâce aux femmes, s'écria
-l'un d'entre eux; ne déshonorez pas la nation!» Et il sauva des dames
-de la cour qui étaient à genoux, en présence des sabres levés sur leur
-tête.
-
-Cette terrible et déplorable journée se termina par le décret de
-déchéance que rendit l'assemblée. Le roi fut déclaré déchu de la
-royauté et la convention nationale convoquée. C'était le dernier jour
-de la couronne. «La monarchie suspendue, dit M. Thiers, allait être
-bientôt la monarchie détruite. Elle allait périr, non dans la personne
-d'un Louis XI, d'un Charles IX, d'un Louis XIV, mais dans celle de
-Louis XVI, l'un des rois les plus honnêtes qui se soient assis sur le
-trône.»
-
-
-
-
- MASSACRES
- DANS LES PRISONS DE PARIS.
-
- PRINCIPALES SCÈNES ET CIRCONSTANCES DE
- CES JOURNÉES SANGLANTES.
-
-
-Qui le croirait, si le fait n'était prouvé d'une manière irrécusable?
-Un ministre de la justice fut le principal ordonnateur des assassinats
-de septembre! C'était donner au meurtre une sorte de quasi-légalité; on
-marchait à pas de géant dans la voie d'un effroyable progrès, et l'on
-devait encore aller bien au-delà.
-
-La coalition des armées étrangères avait fait invasion sur le
-territoire français; sa marche n'éprouvait que très-peu d'obstacles;
-déjà plusieurs villes importantes étaient en son pouvoir. La terreur
-était au cœur des républicains. Danton, à cette époque l'homme le plus
-puissant de Paris, était ministre de la justice. Doué d'une audace
-extraordinaire, maître du conseil, ami de Marat et partageant ses
-opinions, sympathisant par son naturel violent avec les passions de
-la populace, il pensait qu'il fallait que le gouvernement restât à
-Paris, qu'il s'y défendît, et que plus tôt que de reculer, il fallait
-qu'il s'y ensevelît sous les ruines de la patrie. Mais, tout bouillant
-d'ardeur révolutionnaire, il voulait qu'avant l'arrivée des ennemis du
-dehors, on immolât les ennemis du dedans, c'est-à-dire les royalistes.
-Ce fut l'origine de l'odieuse qualification de suspects et des visites
-domiciliaires. Dès lors le système des dénonciations fut organisé. Tout
-ce qui avait appartenu à l'ancienne cour, ou par les emplois, ou par
-le rang, tout ce qui s'était prononcé pour elle, tous les prêtres non
-assermentés, tous les citoyens qui avaient de lâches ennemis, furent
-jetés dans les prisons au nombre de douze ou quinze mille individus.
-La terreur régnait dans Paris. Le comité de _défense générale_, établi
-dans la convention, avisait aux moyens de résister à l'ennemi. C'était
-le 30 août. Quelques membres avaient ouvert l'avis de se retirer à
-Saumur; cet avis venait d'être combattu par Vergniaud et Guadet. Après
-eux, Danton prit la parole: «On vous propose, dit-il, de quitter
-Paris. Vous n'ignorez pas que, dans l'opinion des ennemis, Paris
-représente la France, et que leur céder ce point, c'est leur abandonner
-la révolution. Reculer, c'est nous perdre. Il faut donc nous maintenir
-ici par tous les moyens, et nous sauver par l'audace.
-
-«Parmi les moyens proposés, aucun ne m'a semblé décisif. Il faut ne
-pas se dissimuler la situation dans laquelle nous a placés le 10 août.
-Il nous a divisés en républicains et en royalistes, les premiers peu
-nombreux et les seconds beaucoup. Dans cet état de faiblesse, nous
-républicains, nous sommes exposés à deux feux, celui de l'ennemi,
-placé au dehors, et celui des royalistes placés au dedans. Il est un
-directoire royal qui siége secrètement à Paris et correspond avec
-l'armée prussienne. Vous dire où il se réunit, qui le compose, serait
-impossible aux ministres. Mais pour le déconcerter et empêcher sa
-funeste correspondance avec l'étranger, _il faut..... il faut faire
-peur aux royalistes_.....»
-
-Ces mots, accompagnés d'un geste d'extermination, furent l'arrêt de
-mort des infortunés détenus. Danton laissa tout le conseil frappé
-de stupeur, et se rendit au comité de surveillance de la commune, où
-régnait Marat. Danton, que toujours on trouva sans haine contre ses
-ennemis personnels, et souvent accessible à la pitié, prêta son audace
-aux horribles rêveries de Marat. Ils formèrent tous deux l'exécrable
-complot de faire massacrer les malheureux détenus dans les prisons de
-Paris.
-
-Un nommé Maillard, ancien huissier, qui avait figuré à la tête des
-femmes soulevées dans les journées des 5 et 6 octobre, s'était formé
-une bande d'hommes grossiers et propres à tout oser. Comme on savait
-que cette bande n'agissait que par ses ordres, on l'avertit de se
-tenir prêt à agir au premier signal, de se placer d'une manière utile
-et sûre, de préparer des assommoirs, de prendre des précautions
-pour empêcher les cris des victimes, et de se procurer des voitures
-couvertes, ainsi que d'autres objets.
-
-Le bruit d'une horrible exécution s'était répandu sourdement dans
-tout Paris. On accusait perfidement les détenus des complots les plus
-absurdes; ces malheureux, qu'on accusait, tremblaient pour leur vie;
-leurs parens étaient dans la consternation, et la famille royale, qui
-avait été jetée dans la tour du Temple, n'attendait que la mort.
-
-Tout-à-coup, le samedi 1er septembre, se répand la nouvelle de la prise
-de Verdun. Cette place n'était qu'investie, mais on crut qu'elle avait
-été emportée par l'effet d'une trahison.
-
-Le lendemain, 2 septembre était un dimanche, et l'oisiveté augmentait
-le tumulte populaire. De plus, on avait décrété une levée en masse
-des citoyens. Des attroupemens nombreux se formaient partout, et on
-répandait que l'ennemi pouvait être à Paris sous trois jours. Cependant
-une terreur profonde régnait dans les prisons; les geôliers eux-mêmes
-étaient consternés; celui de l'Abbaye avait, dès le matin, fait sortir
-sa femme et ses enfans; le dîner avait été servi aux prisonniers deux
-heures plus tôt qu'à l'ordinaire; tous les couteaux avaient été retirés
-de leurs serviettes. Frappés de ces circonstances qu'ils ne pouvaient
-s'expliquer, ils interrogeaient avec instance leurs sinistres gardiens,
-qui demeuraient sourds à leurs questions. A deux heures enfin, on
-entend battre la générale, le tocsin sonne de toutes parts, et le
-canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la capitale; des troupes de
-citoyens remplissent les places publiques.
-
-Vingt-quatre prêtres, arrêtés pour refus de serment, se trouvaient à
-l'Hôtel-de-Ville; ils devaient être transférés à l'Abbaye. On choisit
-ce moment pour leur translation. On les fait monter dans six fiacres
-escortés par les fédérés bretons et marseillais. Sur les quais, la
-foule les entoure, et les accable d'outrages. Les fédérés les signalent
-comme les conspirateurs qui devaient égorger les femmes et les enfans,
-tandis que les citoyens seraient à la frontière. Ces paroles augmentent
-encore le tumulte. On ouvre les portières des voitures; on accable
-d'injures et de coups ces malheureux prêtres. Enfin on arrive dans
-la cour de l'Abbaye, devant la porte du comité de la section des
-Quatre-Nations. Maillard était présent avec sa bande féroce. Le premier
-des prisonniers qui sort du premier fiacre est aussitôt percé de mille
-coups; celui qui le suit, à cette vue, se rejette dans la voiture; on
-l'en arrache avec violence, et on l'égorge comme le premier; les deux
-autres subissent le même sort. Les égorgeurs se portent sur les autres
-voitures, et font un carnage horrible, au milieu des hurlemens d'une
-populace furieuse. Tous ces infortunés furent immolés, à l'exception
-d'un seul, l'abbé Sicard, qui fut sauvé par miracle.
-
-En ce moment arrive, l'infâme Billaud-Varennes, membre du conseil
-de la commune; il marche sans s'émouvoir dans le sang et sur les
-cadavres, et, s'adressant à la foule des assassins: _Peuple_, dit-il,
-_tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir_. La voix de Maillard
-s'élève après celle de Billaud: _Il n'y a plus rien à faire ici_,
-s'écrie-t-il, _allons aux Carmes_. On avait enfermé, parqué dans cette
-église environ deux cents prêtres. Ces malheureux, attendant la mort,
-adressaient des prières au ciel, et s'embrassaient les uns les autres
-en signe d'adieu. La bande infernale entre; elle appelle à grands
-cris le vénérable archevêque d'Arles; on le cherche; il est reconnu
-et tué d'un coup de sabre sur le crâne. Les monstres, fatigués de se
-servir du sabre, emploient leurs armes à feu, et font des décharges
-générales dans le fond des salles, dans le jardin, sur les murs et
-sur les arbres où quelques unes des victimes cherchaient à se sauver.
-Plusieurs évêques se trouvaient parmi ces ecclésiastiques, entre
-autres les évêques de Beauvais et de Saintes, tous deux frères et
-de la maison de La Rochefoucauld. On les fit rentrer dans l'église
-à coups de plat de sabre, pour les égorger plus à loisir. L'évêque
-de Saintes avait déjà la jambe cassée. Il n'avait point été arrêté,
-mais s'était rendu volontairement en prison pour consoler son frère,
-vieillard octogénaire. Il fut déposé sur un grabat, et entouré de
-quelques gendarmes qui paraissaient vouloir le sauver, en le cachant
-au milieu d'eux. Pendant ce temps, on arrachait les prêtres de l'autel
-où ils s'étaient réfugiés; on les faisait sortir deux à deux, et on
-les égorgeait. L'évêque de Beauvais ayant aussi été mis à mort, les
-cannibales enlevèrent aux gendarmes son généreux frère, le jetèrent à
-la porte et le massacrèrent.
-
-Tandis que le massacre s'achève aux Carmes, Maillard revient à l'Abbaye
-avec une partie de ses dégoûtans sicaires. Il était couvert de sang
-et de sueur. Il entre au comité de la section des Quatre-Nations,
-et demande _du vin pour les braves travailleurs qui délivrent la
-nation de ses ennemis_. Le comité, tremblant, leur en fait distribuer
-vingt-quatre pintes; on sert ce vin dans la cour et sur des tables
-entourées de cadavres. On boit, et tout-à-coup, montrant la prison
-voisine, Maillard s'écrie: _A l'Abbaye!_ _A l'Abbaye!_ répètent ces
-hommes sanguinaires, et ils suivent leur digne commandant; on attaque
-la porte; les prisonniers entendent les hurlemens de ces bêtes féroces;
-les portes sont ouvertes; les premiers détenus qui se présentent sont
-saisis, traînés par les pieds, et jetés tout sanglans dans la cour.
-Tandis qu'on immole sans distinction les premiers venus, Maillard se
-fait remettre les écrous et les clés des diverses prisons. Un homme,
-qui se trouve parmi les égorgeurs, s'avançant vers la porte du guichet,
-monte sur un tabouret, et prend la parole: «Mes amis, dit-il, vous
-voulez détruire les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple,
-et qui devaient égorger vos femmes et vos enfans, tandis que vous
-seriez à la frontière. Vous avez raison sans doute; mais vous êtes
-de bons citoyens, vous aimez la justice, et vous seriez désespérés
-de tremper vos mains dans le sang innocent.—Oui! oui! s'écrient les
-exécuteurs.—Eh bien! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien
-entendre, vous jeter, comme des tigres en fureur, sur des hommes qui
-vous sont inconnus, ne vous exposez-vous pas à confondre les innocens
-avec les coupables?—Voulez-vous, vous aussi, nous endormir? s'écrie à
-son tour un des assistans, en brandissant son sabre; si les Prussiens
-et les Autrichiens étaient à Paris, chercheraient-ils à distinguer les
-coupables? J'ai une femme et des enfans que je ne veux pas laisser en
-danger. Si vous voulez, donnez des armes à ces _coquins_, nous les
-combattrons à nombre égal, et, avant de partir, Paris en sera purgé.—Il
-a raison; il faut entrer, se disent les autres.» Ils poussent et
-s'avancent. Cependant on les arrête, et on les oblige à consentir à
-une espèce de jugement: on convient que l'on prendra le registre des
-écrous, que l'un d'eux fera les fonctions de président, lira les noms,
-le motif de la détention, et prononcera à l'instant même sur le sort de
-chaque prisonnier. «Maillard! Maillard président!» s'écrient plusieurs
-voix; et, en vertu de cette élection, Maillard entre en fonctions.
-Ce sanguinaire président s'assied aussitôt devant une table, prend le
-registre des écrous, nomme juges, de son autorité privée, plusieurs
-de ses assassins, et laisse les autres à la porte pour exécuter ses
-arrêts. Afin de s'épargner les scènes de désespoir, il est convenu que,
-pour toute sentence de mort, il prononcera ces mots: _Monsieur, à la
-Force_; et qu'alors, jeté hors du guichet, le prisonnier sera livré,
-sans s'en douter à ses bourreaux. Dans d'autres prisons, le mot fatal
-était: _Élargissez monsieur_.
-
-On amène d'abord les Suisses détenus à l'Abbaye. «C'est vous, leur
-dit Maillard, qui avez assassiné le peuple au 10 août?—Nous étions
-attaqués, répondent ces malheureux, et nous obéissions à nos chefs.—Au
-reste, reprend froidement Maillard, il ne s'agit que de vous conduire à
-la Force.» Mais les malheureux, qui avaient entrevu les sabres menaçans
-de l'autre côté du guichet, ne peuvent s'abuser. Il faut sortir; ils
-reculent, se rejettent en arrière. L'un d'eux, d'une contenance plus
-ferme, demande où il faut passer. On lui ouvre la porte, et il se
-précipite tête baissée au milieu des sabres et des piques; les autres
-le suivent, et subissent le même sort.
-
-Reding, officier suisse, avait reçu, au combat du 10 août, un coup de
-feu qui lui avait cassé le bras. Deux hommes, les mains ensanglantées,
-armés de sabres, et conduits par un guichetier qui portait une torche,
-vinrent chercher ce malheureux militaire. Un d'eux ayant fait un
-mouvement pour l'enlever, Reding l'arrêta en lui disant d'une voix
-mourante: _Eh! monsieur, j'ai assez souffert, je ne crains pas la mort;
-de grâce, donnez-la moi ici_. Ces mots parurent attendrir l'assassin,
-qui resta un moment immobile; mais son camarade, en le regardant, et en
-lui disant: _Allons donc_, le décida. Le malheureux Reding fut enlevé,
-porté et jeté dans la rue, où il reçut la mort.
-
-A mesure que la prison était _déblayée_, suivant l'expression de ces
-bourreaux forcenés, on amenait d'autres prisonniers, qui ne tardaient
-pas à être immolés à leur tour. De ce nombre fut Montmorin, ancien
-ministre de Louis XVI. Amené devant le sanglant président, il déclara
-que, soumis à un tribunal régulier, il n'en pouvait reconnaître
-d'autre. «Soit, répondit Maillard, vous irez donc à la Force attendre
-un nouveau jugement.» L'ex-ministre, trompé, demande une voiture; on
-lui répond qu'il en trouvera une à la porte. Il demande encore quelques
-effets, fait quelques pas vers la porte, et reçoit la mort.
-
-On amène ensuite Thierry, valet-de-chambre du roi. _Tel maître, tel
-valet_, dit Maillard, et le malheureux tombe sous les coups des
-assassins. D'autres victimes succèdent encore. Chacun des prisonniers,
-entendant les vociférations des égorgeurs, s'apprêtait à sa dernière
-heure. A dix heures du soir, l'abbé Lenfant, confesseur du roi, et
-l'abbé Chapt de Rastignac, parurent dans la tribune de la chapelle de
-l'Abbaye, qui servait de prison à un grand nombre d'infortunés, et,
-étendant les mains, donnèrent leur bénédiction à cette foule, vouée,
-comme eux, à une mort certaine. Une heure après, ces deux vénérables
-prêtres furent massacrés, et leurs cris furent entendus de ceux qu'ils
-venaient de consoler et de bénir.
-
-Au rapport de M. de Saint-Méard, qui se trouvait au milieu de ces
-malheureux, la principale occupation des prisonniers était de savoir
-quelle était la position à prendre pour recevoir la mort le moins
-douloureusement possible. «Nous envoyions de temps à autre, dit-il,
-quelques-uns de nos camarades à la fenêtre de la tourelle, pour nous
-instruire de l'attitude que prenaient les malheureux qu'on immolait,
-et pour calculer, d'après leur rapport, celle que nous ferions bien de
-prendre. Ils rapportaient que ceux qui étendaient les mains souffraient
-beaucoup plus long-temps, parce que les coups de sabre étaient amortis
-avant de porter sur la tête; qu'il y en avait même dont les bras et les
-mains tombaient avant le corps; et que ceux qui les plaçaient derrière
-le dos devaient souffrir beaucoup moins. Tels étaient les horribles
-détails sur lesquels nous délibérions.»
-
-M. Journiac de Saint-Méard, à qui nous venons d'emprunter ces détails,
-échappa miraculeusement à cette boucherie. Un de ses gardes conçut
-pour lui de l'intérêt, en lui entendant parler le patois de son pays.
-«Pourquoi es-tu ici, dit-il à M. de Saint-Méard; si tu n'es pas
-un traître, le président, _qui n'est pas un sot_, saura te rendre
-justice. Ne tremble pas, et réponds bien.» M. de Saint-Méard est
-présenté à Maillard, qui regarde l'écrou: «Ah! dit Maillard, c'est
-vous, monsieur Journiac, qui écriviez dans le journal de la cour et
-de la ville?—Non, répond le prisonnier, c'est une calomnie; je n'y
-ai jamais écrit.—Prenez garde de nous tromper, reprend Maillard, car
-ici tout mensonge est puni de mort. Ne vous êtes-vous pas récemment
-absenté pour aller à l'armée des émigrés?—C'est encore une calomnie;
-j'ai un certificat attestant que, depuis vingt-trois mois, je n'ai
-pas quitté Paris.—De qui est le certificat? la signature en est-elle
-authentique?» Heureusement pour M. de Saint-Méard, il y avait dans
-ce sanguinaire auditoire un homme qui connaissait personnellement le
-signataire de ce certificat. La signature est en effet vérifiée et
-déclarée véritable. «Vous le voyez donc, reprend le prisonnier, on
-m'a calomnié.—Si le calomniateur était ici, reprend Maillard, une
-justice terrible en serait faite; mais, répondez, n'avait-on aucun
-motif de vous enfermer?—Oui, reprend M. de Saint-Méard, j'étais connu
-pour aristocrate, j'étais franc royaliste.—Ce n'est pas pour juger les
-opinions que nous sommes ici, répondit un des juges; c'est pour en
-juger les résultats.—Ma conduite est sans reproche, répliqua l'accusé;
-je n'ai jamais conspiré; mes soldats, dans le régiment où je servais,
-m'étaient tous dévoués.»
-
-Frappés de tant de fermeté, les juges se regardent, et Maillard donne
-le signal de grâce. Aussitôt les cris de _vive la nation!_ retentissent
-de toutes parts, le prisonnier est embrassé; deux individus s'emparent
-de lui, et, le couvrant de leurs bras, le font passer sain et sauf à
-travers la haie menaçante des piques et des sabres. M. de Saint-Méard
-veut leur donner de l'argent, ils le refusent, et ne demandent qu'à
-l'embrasser.
-
-Pendant cette affreuse nuit, la troupe des assassins s'était divisée,
-et avait porté le ravage dans les autres prisons de Paris. Au Châtelet,
-à la Force, à la Conciergerie, aux Bernardins, à Saint-Firmin, à la
-Salpêtrière, à Bicêtre, les mêmes horreurs avaient été commises.
-Partout le sang coulait à flots. Le lendemain lundi 3 septembre, le
-jour éclaira l'affreux carnage de la nuit, et tout Paris fut dans
-la stupeur. Billaud-Varennes reparut à l'Abbaye, où la veille, il
-avait prodigué ses atroces encouragemens à ceux qu'on appelait _les
-travailleurs_. Il offrit, au nom de la France, vingt-quatre livres à
-ces égorgeurs, qui, disait-il, venaient de sauver la patrie. On courut
-chez Roland, ministre de l'intérieur, qui venait d'apprendre avec le
-jour les crimes de la nuit; on lui demanda des fonds pour acquitter le
-salaire de ces affreux travaux. Le ministre repoussa cette demande avec
-indignation; et la commune, qui avait ordonné et dirigé les massacres,
-paya cette horrible dette. On peut lire au registre de ses dépenses
-la mention de plusieurs sommes payées aux exécuteurs de septembre.
-On y verra aussi, à la date du 4 septembre, la somme de 1,463 livres
-affectée à cet exécrable emploi.
-
-Il y avait, à la Force, un tribunal semblable à celui de l'Abbaye,
-et qui procédait de la même manière. C'était là que se trouvait
-l'infortunée princesse de Lamballe qui avait été célèbre à la cour,
-par sa beauté, et par l'intimité qui l'unissait à la reine. On la
-traîna mourante, au terrible guichet.—Qui êtes-vous? lui demandent les
-bourreaux en écharpe.—Louise de Savoie, princesse de Lamballe.—Quel
-était votre rôle à la cour? Connaissiez-vous les complots du
-château?—Je n'ai connu aucun complot.—Faites serment d'aimer la
-liberté et l'égalité; faites serment de haïr le roi, la reine, et la
-royauté.—Je ferai le premier serment, je ne puis faire le second, il
-n'est pas dans mon cœur.—Jurez donc, lui dit un des assistans qui
-voulait la sauver; mais l'infortunée ne voyait, et n'entendait plus
-rien.—Qu'on _élargisse_ madame, dit le chef du guichet. On emmène
-cette femme infortunée; elle est reçue à la porte par des furieux
-avides de carnage. Un premier coup de sabre, porté sur le derrière de
-sa tête, fait jaillir le sang, dont ces cannibales sont altérés. Elle
-fait encore plusieurs pas, soutenue par deux hommes qui, peut-être,
-voulaient la sauver; mais un dernier coup la fait tomber un peu plus
-loin. Ses assassins l'outragent, la mutilent, se partagent les lambeaux
-de son beau corps déchiré. Sa tête, son cœur, d'autres parties du
-cadavre, portées au bout d'une pique, sont promenées dans Paris. «J'ai
-été obligé, dit l'historien Beaulieu, de me trouver plusieurs fois avec
-un bourreau de cette princesse; il se nommait Mamain, ancien soldat, et
-fils d'un aubergiste de Bordeaux; il se vantait de l'avoir éventrée,
-et de lui avoir arraché le cœur.»
-
-Les misérables qui portaient la tête de l'infortunée princesse,
-au bout d'une pique, s'arrêtèrent long-temps sous les fenêtres du
-château du Temple, où était renfermée la reine. Il était environ
-une heure et demie, et la famille royale était à dîner. Les cris de
-la populace, le bruit du tambour, se font entendre; ces infortunés
-quittent la table avec précipitation, et se réunissent dans la chambre
-qu'occupait Marie-Antoinette. Un instant après, la tête de madame de
-Lamballe est présentée à l'une des croisées où dînait le fidèle Cléry,
-valet-de-chambre du roi, et la dame Tison, que la municipalité avait
-placée auprès de la reine; à cette vue épouvantable, cette femme jette
-un grand cri; les assassins, croyant avoir reconnu la voix de la reine,
-font entendre des éclats de rire affreux. Les officiers municipaux
-qui veillaient au Temple font tous leurs efforts pour éloigner cette
-horde d'assassins qui voulaient qu'on les laissât entrer dans le
-Temple, avec madame de Lamballe; ils voulaient seulement présenter
-cette tête aux illustres prisonniers, et leur apprendre, disaient-ils,
-par ce spectacle, quel était le résultat de leurs conspirations. Les
-officiers municipaux s'y étant opposés formellement, ils se réduisirent
-à demander qu'on les laissât entrer dans la cour, et qu'on fît mettre
-le roi et la reine à la fenêtre. Cette affreuse négociation en était
-là, lorsque deux officiers municipaux se présentèrent à la famille
-royale. Le roi leur demanda si sa famille était en sûreté. «On fait
-courir le bruit, répondirent-ils, que vous et votre famille, n'êtes
-plus dans la tour du Temple. On demande que vous paraissiez à la
-croisée; mais nous ne le souffrirons pas; le peuple doit montrer plus
-de confiance à ses magistrats.»
-
-Laissons continuer le récit de cette pénible scène au fidèle Cléry.
-«Cependant, dit-il, les cris et le tumulte redoublaient, et l'on
-entendait distinctement, de l'intérieur du Temple, les imprécations
-et les injures grossières adressées à la reine. Un troisième officier
-municipal parut, et introduisit dans la chambre où était la famille
-royale, quatre soi-disant députés du peuple, envoyés pour vérifier si
-leurs majestés étaient dans la tour. L'un d'eux, portant l'uniforme de
-commandant de bataillon de la garde nationale, insista pour que les
-prisonniers se montrassent aux fenêtres; les officiers municipaux
-s'y opposèrent. Cet homme dit alors à la reine, sur le ton le plus
-brutal: _On veut vous cacher la tête de madame de Lamballe, qu'on
-vous apportait pour vous faire voir comment le peuple se venge de
-ses tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que
-le peuple monte ici_. A ces mots, la reine tomba évanouie; madame
-Élisabeth aida Cléry à la placer sur un fauteuil; ses enfans, fondant
-en larmes, cherchaient à la rassurer par leurs caresses. Cet homme ne
-s'éloignant pas, le roi lui dit avec fermeté: _Nous nous attendons à
-tout, mais vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à la reine ce
-malheur affreux_. Il ne répondit rien, et sortit avec ses camarades.»
-Les cris de cette troupe féroce retentirent encore long-temps autour de
-la prison royale.
-
-La princesse de Tarente fut moins malheureuse que la princesse
-de Lamballe. Elle se sauva à force d'héroïsme. Traduite devant
-les juges-bourreaux du 2 septembre, après avoir attendu son tour
-pendant quarante heures, sans fermer l'œil, au milieu des cris des
-victimes qu'on immolait et des angoisses de celles qui allaient être
-massacrées, elle retrouva toute son énergie, lorsqu'elle vit que les
-interrogatoires qu'on lui faisait subir, ne tendaient qu'à obtenir
-d'elle des déclarations qui inculpassent la reine. Elle réfuta si
-victorieusement les calomnies sur lesquelles on l'interrogeait, que
-l'opinion de tout l'auditoire, hautement prononcée, força les juges à
-la reconnaître innocente.
-
-En vain des hommes généreux avaient fait tous leurs efforts pour mettre
-un terme à cet horrible carnage; en vain l'assemblée manifestait son
-indignation; en vain le ministre Roland s'éleva courageusement contre
-les fureurs de la populace, et prit des mesures pour les arrêter.
-Pétion, maire de Paris, ne montra pas moins de courage: il s'était
-rendu de sa personne sur les différens théâtres des assassinats, et
-avait arraché de leurs siéges sanglans les scélérats qui s'étaient
-constitués les juges des malheureux prisonniers. Ces louables et
-énergiques tentatives n'avaient abouti à rien. A peine était-il sorti
-pour se rendre en d'autres lieux, que les bourreaux rentraient, et
-continuaient leurs exécutions. L'opinion publique était tellement
-égarée, que partout on rencontrait des gens qui, en s'apitoyant sur
-les souffrances des malheureux immolés, ajoutaient: «Si on les eût
-laissé vivre, ils nous auraient égorgés dans quelques jours.» D'autres
-disaient: «Si nous sommes vaincus et massacrés par les Prussiens, ils
-auront du moins succombé avant nous.»
-
-La journée du 3 septembre et la nuit du 3 au 4 continuèrent d'être
-souillées par ces massacres. A Bicêtre surtout, le carnage fut plus
-long et plus terrible qu'ailleurs. Cette prison renfermait quelques
-mille prisonniers enfermés pour toute espèce de délits. On les attaqua;
-ils voulurent se défendre, et le canon fut employé pour les réduire.
-Un membre du conseil-général de la commune osa même venir demander
-des forces pour réduire les prisonniers qui se défendaient. Pétion se
-rendit aussi à Bicêtre; mais sa courageuse popularité échoua contre la
-rage de la multitude altérée de sang. Dans cette prison, le massacre se
-prolongea jusqu'au mercredi 5 septembre.
-
-L'évaluation du nombre des victimes diffère dans tous les rapports du
-temps; cette évaluation varie de six à douze mille dans les prisons
-de Paris. Tout fut atroce dans ces déplorables journées. Les êtres
-monstrueux qui s'étaient chargés des fonctions de bourreaux s'étaient
-acharnés à cette horrible tâche, et comme des tigres insatiables
-attachés à leur proie, ils ne pouvaient plus s'arrêter. Ils avaient
-même établi une sorte de régularité dans leur travail; ils suspendaient
-les exécutions pour transporter les cadavres et pour prendre leurs
-repas; et des femmes, leurs dignes compagnes, se rendaient aux prisons
-pour porter le dîner à leurs maris, qui, disaient-elles, _étaient
-occupés à l'Abbaye_.
-
-Au rapport d'un auteur contemporain, on assassinait encore librement
-à la Force, le 6 septembre. On voyait de tous côtés dans Paris des
-cadavres amoncelés les uns sur les autres comme des piles de bois
-dans un chantier; on rencontrait dans toutes les rues des charrettes
-chargées de corps morts presque nus, qu'on ne cherchait point à dérober
-aux yeux. Voici ce que dit à ce sujet M. de Chateaubriand: «Deux
-traits que j'ai entendu citer à un témoin oculaire méritent d'être
-connus pour effrayer les hommes. Ce citoyen passait dans les rues
-de Paris, dans les journées des 2 et 3 septembre. Il vit une petite
-fille pleurant auprès d'un chariot plein de corps, où celui de son
-père, qui venait d'être massacré, avait été jeté. Un monstre portant
-l'uniforme national, qui escortait cette digne pompe des factieux,
-passa aussitôt sa baïonnette dans la poitrine de cette enfant, et,
-pour me servir de l'expression énergique du narrateur, _la plaça
-aussi tranquillement qu'on aurait fait d'une botte de paille_ sur la
-pile des morts, à côté de son père. Le second trait, peut-être encore
-plus horrible, développe le caractère du peuple à qui l'on a prétendu
-devoir donner un gouvernement républicain. Le même citoyen rencontra
-d'autres tombereaux, je crois vers la porte Saint-Martin; une troupe de
-femmes étaient montées parmi ces lambeaux de chair, et _à cheval sur
-les cadavres des hommes_ (je me sers encore des mots du rapporteur),
-cherchaient, avec des rires affreux, à assouvir la plus monstrueuse des
-lubricités.»
-
-Nous trouvons dans un historien de la révolution un autre fait qui
-atteste la plus froide barbarie. Pendant qu'on égorgeait devant le
-guichet de la Force, un membre de l'assemblée législative vit un
-peintre de sa connaissance, assis sur une borne, en face du théâtre
-des massacres; il dessinait avec beaucoup d'attention. «Que fais-tu
-là? lui dit-il avec l'accent de l'effroi.—Ce que je fais, mon ami?
-_je tâche de saisir les derniers effets de la mort au milieu des
-contorsions que font ces scélérats_. Le député se retira stupéfait, et
-le peintre continua de dessiner.
-
-Mais, si les exécutions répandirent la stupeur, l'audace qu'on mit
-à les avouer et à en recommander l'imitation, ne surprit pas moins
-que les exécutions mêmes. Ce n'était pas assez pour le conseil de
-la commune et son odieux comité d'avoir fait commettre de tels
-attentats au sein de la capitale, il fallait intéresser les autres
-villes de France à ces forfaits, et établir entre la populace abusée
-des départemens et les égorgeurs de Paris une solidarité telle que
-ces bourreaux trouvassent partout des défenseurs et des apologistes;
-enfin, il fallait, s'il était possible, lier toutes les parties de la
-France par une communauté de barbaries. Ce fut l'objet d'une circulaire
-adressée aux départemens, dans laquelle les membres du comité de
-surveillance invitaient les citoyens des provinces à traiter de même
-ceux qu'ils appelaient des conspirateurs. Cette lettre fut envoyée
-sous le contre-seing du ministre de la justice. Nous allons citer
-quelques fragmens de cette pièce étrange, que l'on peut regarder comme
-un monument du délire de cette époque déplorable.
-
-«La commune de Paris, y est-il dit, se hâte d'informer ses frères des
-départemens qu'une partie des conspirateurs féroces, détenus dans
-les prisons, a été mise à mort par le peuple; actes de justice qui
-lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur ces légions
-de traîtres cachés dans ses murs, au moment où ils allaient marcher
-à l'ennemi; et sans doute la nation entière, après la longue suite
-de trahisons qui l'ont conduite sur le bord de l'abîme, s'empressera
-d'adopter ce moyen si nécessaire de salut public; et tous les Français
-s'écrieront comme les Parisiens: Marchons à l'ennemi, mais ne laissons
-pas derrière nous ces brigands, pour égorger nos enfans et nos femmes.
-Frères et amis, nous nous attendons qu'une partie d'entre vous va voler
-à notre secours, et nous aider à repousser les légions innombrables de
-satellites des despotes conjurés contre la France. Nous allons ensemble
-sauver la patrie, et nous vous devrons la gloire de l'avoir retirée de
-l'abîme.»
-
-On invitait aussi les frères à mettre cette lettre sous presse, et à la
-faire parvenir à toutes les municipalités de leur arrondissement.
-
-Au milieu de ces horreurs de tout genre, on a la consolation de pouvoir
-signaler plusieurs traits du dévoûment le plus sublime. Cazotte,
-vieillard octogénaire, auteur de plusieurs ouvrages pleins d'esprit
-et d'originalité, était sur le point de tomber sous les coups des
-bourreaux. Sa fille se précipite au milieu de ces hommes sanguinaires,
-embrasse son père étroitement, et l'enveloppe dans ses bras, déterminée
-à ne pas s'en séparer. Cette situation intéressa les assistans; des
-larmes coulèrent des yeux de ces hommes féroces; on cria _grâce_, et
-Cazotte fut sauvé, mais pour périr, peu de temps après, sur l'échafaud
-révolutionnaire.
-
-Le vénérable Sombreuil, gouverneur des Invalides, avait été enfermé
-à l'Abbaye; il fut amené à son tour devant le sanglant tribunal. Au
-milieu de leurs arrêts et de leurs exécutions, les juges-bourreaux
-buvaient et déposaient sur une table leurs verres empreints de sang.
-Sombreuil traîné devant eux, fut condamné à être transféré à la Force,
-ce qui équivalait à une sentence de mort. Mais sa fille l'a aperçu du
-milieu de la prison; elle s'élance au travers des piques et des sabres,
-serre son père dans ses bras, s'attache à lui avec tant de force,
-supplie les meurtriers avec tant de larmes et un accent si déchirant,
-que leur fureur, étonnée, reste suspendue. Alors, comme pour mettre à
-une plus rude épreuve encore cette sensibilité qui les touche: _Bois_,
-disent-ils à cette fille généreuse, _bois du sang des aristocrates_. Et
-ils lui présentent un vase plein de sang. Elle boit sans hésiter, et
-son père est sauvé. Cet héroïsme inouï de piété filiale avait désarmé
-les assassins, et M. de Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe.
-Delille avait présens à sa pensée les deux traits que nous venons de
-citer, lorsqu'il composa, pour son poème de la _Pitié_, les quatre vers
-suivans:
-
- On a vu les bourreaux, fatigués de carnage,
- Aux cris de la pitié laisser fléchir leur rage,
- Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux,
- Et, tout couverts de sang, s'attendrir avec eux.
-
-
-
-
- GRANDES INFORTUNES
- DE LOUIS XVI ET DE SA FAMILLE.
-
-
-La désastreuse journée du 10 août, qui venait de renverser le trône,
-et de voir la royauté foulée aux pieds, devait ouvrir la porte à une
-foule d'autres calamités. Les audacieux qui avaient détrôné leur roi,
-qui l'avaient constitué prisonnier dans la tour du Temple, s'arrogèrent
-bientôt le droit de le juger comme un criminel. A peine lui
-accorda-t-on le temps qui était nécessaire pour compulser les immenses
-matériaux sur lesquels sa défense devait être établie. Le vénérable et
-fidèle Malesherbes, Tronchet et Desèze, s'illustrèrent à jamais par
-leurs courageux efforts pour faire triompher la cause de leur monarque,
-accusé par ses sujets.
-
-Louis XVI parut devant la convention, avec un front calme et
-tranquille. Desèze, qui était chargé de porter la parole, parla avec
-force de l'inviolabilité de la personne du roi; il déclara que, si on
-refusait à Louis XVI les droits de roi, il fallait lui laisser au moins
-ceux de citoyen. Il ajouta avec une hardiesse qui ne rencontra qu'un
-silence absolu qu'il cherchait partout des juges et ne trouvait que des
-accusateurs. Puis, il passa à la discussion des faits, et s'acquitta
-de cette tâche avec avantage, parce qu'on avait amassé une foule de
-faits insignifians, à défaut de la preuve précise des intelligences
-avec l'étranger. Il repoussa ensuite victorieusement l'accusation
-d'avoir versé le sang français au 10 août. Enfin, il termina par ces
-mots: «Louis était monté sur le trône à vingt ans; et, à vingt ans, il
-donna sur le trône, l'exemple des mœurs; il n'y porta aucune faiblesse
-coupable, ni aucune passion corruptrice; il y fut économe, juste,
-sévère, et il s'y montra toujours l'ami constant du peuple. Le peuple
-désirait la destruction d'un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le
-détruisit; le peuple demandait l'abolition de la servitude, il commença
-par l'abolir lui-même dans ses domaines; le peuple sollicitait des
-réformes dans la législation criminelle, pour l'adoucissement du sort
-des accusés, il fit ces réformes; le peuple voulait que des milliers
-de Français, que la rigueur de nos usages avait privés jusqu'alors
-des droits qui appartiennent aux citoyens, acquissent ces droits, ou
-les recouvrassent, il les en fit jouir par ses lois; le peuple voulut
-la liberté, et il la lui donna! Il vint même au-devant de lui par ses
-sacrifices, et cependant c'est au nom de ce même peuple, qu'on demande
-aujourd'hui..... Citoyens, je n'achève pas..... Je m'arrête devant
-l'histoire; songez qu'elle jugera votre jugement, et que le sien sera
-celui des siècles!»
-
-Après cette plaidoirie, et Louis XVI ayant été reconduit au Temple, un
-orage violent s'éleva au sein de l'assemblée. Lanjuinais s'élança à la
-tribune, et, au milieu des cris qu'excitait sa présence, il demanda,
-non pas un délai pour la discussion, mais l'annulation même de la
-procédure. Il s'écria que le temps des hommes féroces était passé;
-qu'il ne fallait pas déshonorer l'assemblée, en lui faisant juger Louis
-XVI; que personne n'en avait le droit en France, et que l'assemblée,
-particulièrement, n'avait aucun titre pour le faire. Les girondins, et
-notamment l'éloquent Vergniaud, leur principal orateur, proposèrent
-avec force l'appel au peuple, qui fut repoussé par Robespierre,
-Saint-Just, Barrère, et tout le parti de la montagne. La discussion se
-prolongea depuis le 27 décembre 1792, jusqu'au 7 janvier suivant. Le
-14 janvier fut fixé pour la position des questions et l'appel nominal.
-L'assemblée se composait de sept cent quarante-neuf membres; six cent
-quatre-vingt-trois d'entre eux, déclarèrent Louis XVI, coupable de
-conspiration contre la liberté de la nation, et d'attentats contre la
-sûreté générale de l'État. L'appel nominal pour la question décisive,
-celle de l'application de la peine, dura toute la nuit du 16, et
-toute la journée du 17, au milieu d'une agitation menaçante, qui se
-manifestait fréquemment dans les tribunes. Sept cent vingt-un députés
-étaient présens à cette séance; la majorité absolue était de trois
-cent soixante-une voix, et il y eut trois cent soixante-une voix pour
-la mort sans condition. Les autres voix s'étaient partagées entre le
-bannissement, les fers, et la mort avec sursis.
-
-Alors Vergniaud, qui présidait en ce moment l'assemblée, déclare, avec
-l'accent de la douleur, que _la peine prononcée contre Louis Capet est
-la mort_.
-
-Louis XVI attendait depuis quatre jours ses défenseurs, et demandait
-en vain à les voir. Le 20 janvier, à deux heures de l'après-midi, il
-entend le bruit d'un cortège nombreux; il s'avance, et aperçoit les
-envoyés du conseil exécutif. Il s'arrête avec dignité sur la porte de
-sa chambre, et ne paraît point ému. On lui annonce qu'on vient lui
-communiquer les décrets de la convention. Le premier de ces décrets
-déclare Louis XVI coupable d'attentat contre la sûreté générale de
-l'État; le second le condamne à mort; le troisième rejette tout appel
-au peuple; le quatrième enfin ordonne l'exécution sous vingt-quatre
-heures. Louis, promenant sur tous ceux qui l'entouraient un regard
-tranquille, prit l'arrêt, le mit dans sa poche, et lut à Garat,
-ministre de la justice, une lettre dans laquelle il demandait à la
-convention trois jours pour se préparer à la mort, un confesseur pour
-l'assister dans ses derniers momens, la faculté de voir sa famille,
-et la permission pour elle de sortir de France. Garat se chargea de
-remettre sur-le-champ cette lettre à la convention, et Louis XVI
-rentra avec beaucoup de calme, demanda à dîner, et mangea comme à
-l'ordinaire. Comme on avait retiré les couteaux, et qu'on refusait de
-lui en donner: «Me croit-on assez lâche, dit-il avec dignité, pour
-attenter à ma vie? Je suis innocent, et je saurai mourir sans crainte.»
-Il acheva son repas sans couteau, rentra dans son appartement, et
-attendit avec sang-froid la réponse à sa lettre. La convention refusa
-le sursis, mais on accorda toutes les autres demandes. Garat envoya
-chercher M. Edgeworth de Firmont, le prêtre que Louis XVI avait
-choisi. En apprenant le rejet de la demande du sursis, le malheureux
-prince montra une magnanimité si tranquille, que le ministre, qui lui
-apportait cette triste nouvelle, en fut et surpris et touché.
-
-Quand l'abbé Edgeworth eut été introduit auprès du roi, il voulut se
-jeter à ses pieds, mais le prince l'en empêcha, et versa avec lui
-des larmes d'attendrissement. Il lui demanda ensuite, avec une vive
-curiosité, des nouvelles du clergé de France, de plusieurs évêques,
-et surtout de l'archevêque de Paris, et le pria d'assurer ce dernier
-prélat qu'il mourait fidèlement attaché à sa communion.
-
-Il était huit heures du soir. Le roi se leva, pria M. Edgeworth
-d'attendre, et sortit avec émotion, en disant qu'il allait voir sa
-famille. Les municipaux, ne voulant pas perdre de vue la personne du
-roi, même pendant qu'il serait avec sa famille, avaient décidé qu'il
-la verrait dans la salle à manger, qui était fermée par une porte
-vitrée, et dans laquelle on pouvait apercevoir tous ses mouvemens,
-sans entendre ses paroles. Le roi s'y rendit, et fit placer de l'eau
-sur une table, pour secourir les princesses, si elles venaient à
-perdre connaissance. Il attendit avec anxiété le moment de cette
-douloureuse et dernière entrevue. A huit heures et demie, la porte
-s'ouvrit; la reine, tenant le dauphin par la main, madame Élisabeth,
-Madame Royale, se précipitèrent dans les bras de Louis XVI, en versant
-des torrens de larmes. La porte fut fermée, et ce ne fut, pendant le
-premier moment, qu'une scène déchirante de confusion et de désespoir.
-Enfin la conversation devint plus calme, et les princesses, tenant
-toujours le roi embrassé, lui parlèrent quelque temps à voix basse.
-Après un entretien assez long, interrompu fréquemment par des momens
-de silence et d'abattement, Louis XVI se leva pour s'arracher à cette
-situation pénible, et promit de les revoir le lendemain matin à huit
-heures. «Nous le promettez-vous? lui demandèrent avec instance les
-princesses.—Oui, oui, répondit le roi, le cœur brisé de douleur.» Ces
-femmes infortunées ne pouvaient se séparer de celui qu'elles allaient
-perdre à jamais. Madame Royale tenait son père embrassé par le milieu
-du corps. Au moment de sortir, elle tomba évanouie; on l'emporta
-aussitôt, et le roi, accablé de cette scène cruelle, retourna auprès
-de M. Edgeworth, et ce ne fut qu'après quelques instans qu'il recouvra
-tout son calme. Le roi se coucha vers minuit, en recommandant à Cléry,
-son fidèle valet de chambre, de le réveiller à cinq heures. Nous allons
-emprunter à M. Thiers le funèbre récit qui forme le dénoûment de ce
-drame épouvantable qui n'était pourtant, en quelque sorte, que le
-prologue d'un massacre universel.
-
-«Le lendemain, 21 janvier, cinq heures avaient sonné au Temple. Le
-roi s'éveille, appelle Cléry, lui demande l'heure, et s'habille avec
-beaucoup de calme. Il s'applaudit d'avoir retrouvé ses forces dans le
-sommeil. Cléry allume du feu, transporte une commode dont il fait un
-autel. M. Edgeworth se revêt des ornemens pontificaux, et commence à
-célébrer la messe; Cléry la sert, et le roi l'entend à genoux, avec
-le plus grand recueillement. Il reçoit ensuite la communion des mains
-de M. Edgeworth, et, après la messe, se relève plein de forces, et
-attendant avec calme le moment d'aller à l'échafaud. Il demande des
-ciseaux pour couper ses cheveux lui-même, et se soustraire à cette
-humiliante opération faite de la main des bourreaux, mais la Commune
-les lui refuse par défiance.
-
-«Dans ce moment, le tambour battait dans la capitale. Tous ceux qui
-faisaient partie des sections armées se rendaient à leurs compagnies
-avec une complète soumission; ceux qu'aucune obligation n'appelait à
-figurer dans cette terrible journée se cachaient chez eux. Les portes,
-les fenêtres étaient fermées, et chacun attendait chez soi la fin de
-ce triste événement. On disait que quatre ou cinq cents hommes dévoués
-devaient fondre sur la voiture, et enlever le roi. La convention, la
-Commune, le conseil exécutif, les jacobins étaient en séance.
-
-«A huit heures du matin, Louis XVI, en entendant le bruit, se lève
-et se dispose à partir. Il n'avait pas voulu revoir sa famille, pour
-ne pas renouveler la triste scène de la veille. Il charge Cléry de
-faire pour lui ses adieux à sa femme, à sa sœur et à ses enfans; il
-lui donne un cachet, des cheveux et divers bijoux, avec commission de
-les leur remettre. Il lui serre ensuite la main, en le remerciant de
-ses services. Après cela, il s'adresse à l'un des municipaux, en le
-priant de transmettre son testament à la Commune. Ce municipal était un
-ancien prêtre, nommé Jacques Roux, qui lui répond brutalement qu'il est
-chargé de le conduire au supplice, et non de faire ses commissions. Un
-autre s'en charge, et Louis, se retournant vers le cortége, donne avec
-assurance le signal du départ.
-
-«Des officiers de gendarmerie étaient placés sur le devant de la
-voiture; le roi et M. Edgeworth étaient assis dans le fond. Pendant la
-route, qui fut assez longue, le roi lisait, dans le bréviaire de M.
-Edgeworth, les prières des agonisans, et les deux gendarmes étaient
-confondus de sa piété et de sa résignation tranquille. Ils avaient,
-dit-on, la commission de le frapper si la voiture était attaquée.
-Cependant aucune démonstration hostile n'eut lieu depuis le Temple
-jusqu'à la place de la Révolution. Une multitude armée bordait la haie;
-la voiture s'avançait lentement et au milieu d'un silence universel.
-Sur la place de la Révolution, un grand espace avait été laissé vide
-autour de l'échafaud. Des canons environnaient cet espace; les fédérés
-les plus exaltés étaient placés autour de l'échafaud, et la vile
-populace, toujours prête à outrager le génie, la vertu, le malheur,
-quand on lui en donne le signal, se pressait derrière les rangs des
-fédérés, et donnait seule quelques signes extérieurs de satisfaction,
-tandis que partout on ensevelissait au fond de son cœur les sentimens
-qu'on éprouvait. A dix heures dix minutes, la voiture s'arrête. Louis
-XVI, se levant avec force, descend sur la place. Trois bourreaux
-se présentent; il les repousse, et se déshabille lui-même. Mais,
-voyant qu'ils voulaient lui lier les mains, il éprouve un mouvement
-d'indignation, et semble prêt à se défendre. M. Edgeworth, dont toutes
-les paroles furent alors sublimes, lui adresse un dernier regard, et
-lui dit: «Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le
-Dieu qui va être votre récompense.» A ces mots, la victime, résignée
-et soumise, se laisse lier et conduire à l'échafaud. Tout-à-coup,
-Louis fait un pas, se sépare des bourreaux, et s'avance pour parler
-au peuple. «Français, dit-il d'une voix forte, je meurs innocent
-des crimes qu'on m'impute; je pardonne aux auteurs de ma mort, et
-je demande que mon sang ne retombe pas sur la France.» Il allait
-continuer, mais aussitôt l'ordre de battre est donné aux tambours;
-leur roulement couvre la voix du prince, les bourreaux s'en emparent,
-et M. Edgeworth lui dit ces paroles: «_Fils de saint Louis, montez au
-ciel!_» A peine le sang avait-il coulé, que des furieux y trempent
-leurs piques et leurs mouchoirs, se répandent dans Paris, en criant:
-_vive la République! vive la Nation!_ et vont, jusqu'aux portes du
-Temple, montrer la brutale et fausse joie que la multitude manifeste à
-la naissance, à l'avènement et à la chute de tous les princes.»
-
-Pendant toute cette journée si funestement mémorable, Paris ressembla
-à une vaste solitude; les rues étaient désertes, et l'on ne rencontrait
-que des piquets ou des patrouilles armées. Un ordre sévère avait
-prescrit de tenir les croisées fermées; on devait faire feu sur ceux
-qui auraient osé se trouver en contravention. Un temps nébuleux, un
-brouillard froid, ajoutaient à la tristesse, à l'inquiétude générale.
-
-Aussitôt après le procès de Louis XVI, des pétitionnaires salariés
-avaient demandé à la convention que la reine fût mise en jugement.
-Deux fois, Robespierre avait dit à la tribune, qu'il fallait que cette
-princesse fût envoyée au tribunal révolutionnaire; et le 1er août 1793,
-Barrère fit décréter cette proposition, à la suite d'un long rapport
-où le ridicule le dispute à l'atrocité. «Est-ce l'oubli des crimes de
-l'_Autrichienne_, dit-il, est-ce notre indifférence pour la famille
-_Capet_, qui a abusé nos ennemis? Eh bien! il est temps d'extirper tous
-les rejetons de la royauté.»
-
-Le 5 novembre suivant, le même homme annonça aux _royalistes_ qui,
-selon lui, _demandaient du sang_, le supplice prochain de la reine.
-Déjà, cette princesse avait été impitoyablement séparée de sa famille,
-pour être transférée à la Conciergerie, où elle fut plongée dans un
-cachot humide et mal-sain; rien ne fut oublié pour remplir d'amertume
-les derniers jours de la reine. Le 3 octobre, Billaud-Varennes fit
-ordonner au tribunal révolutionnaire de s'occuper _sans délai, et sans
-interruption du procès de la veuve Capet_; et le 11 du même mois, le
-comité de salut public, envoya les pièces à l'accusateur public, en lui
-recommandant de _seconder son zèle_. Le lendemain, Marie-Antoinette
-fut interrogée secrètement dans une salle obscure, où plusieurs
-témoins l'entendirent sans qu'elle pût les apercevoir: «C'est vous,
-lui dit le président Hermann, qui avez appris à Louis Capet l'art de
-la dissimulation avec laquelle il a trompé le peuple?—Oui, répondit
-la reine, le peuple a été trompé; mais ce n'est ni par mon mari, ni
-par moi.—Vous n'avez jamais cessé, dit encore le président, de vouloir
-détruire la liberté. Vous vouliez remonter au trône sur les cadavres
-des patriotes?—Nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France,
-répondit la reine; nous n'avions pas besoin de remonter sur le trône,
-nous y étions.....»
-
-Le 14 octobre, elle parut devant le tribunal révolutionnaire. Parmi
-les jurés qui devaient prononcer sur son sort, se trouvaient un
-perruquier, un peintre, un tailleur, un menuisier et un recors. L'acte
-d'accusation fut digne d'un pareil tribunal. «A l'instar des Brunehaut
-et des Frédegonde, disait Fouquier-Tinville, Marie-Antoinette a été
-le fléau et la sangsue des Français.» Cet acte d'accusation était
-un assemblage honteux d'iniquités et de mensonges; il se terminait
-par la monstrueuse accusation dont Hébert et ses ignobles collègues
-étaient allés demander le témoignage aux propres enfans de l'illustre
-accusée. Cet Hébert, rédacteur de la dégoûtante feuille intitulée le
-_Père Duchêne_, et auparavant vendeur de contremarques à la porte des
-spectacles, rapporta, dans les termes les plus grossiers, les horribles
-questions qu'il avait faites à ces enfans. Il dit que Charles Capet (le
-dauphin) avait raconté à Simon, son précepteur, le voyage à Varennes et
-désigné Lafayette et Bailly comme en étant les coopérateurs. Puis, il
-ajouta que cet enfant avait des vices funestes et bien prématurés pour
-son âge; que Simon l'ayant surpris et l'ayant interrogé, avait appris
-qu'il tenait de sa mère les vices auxquels il se livrait. Hébert
-ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en affaiblissant de
-bonne heure la constitution physique de son fils, s'assurer le moyen
-de le dominer, s'il remontait sur le trône. La reine contenant d'abord
-son indignation, s'abstint de répondre; mais, pressée par un des jurés
-sur les mêmes faits, elle se retourna vers le public avec dignité,
-et prononça ces paroles remarquables: «Je croyais que la nature me
-dispenserait de répondre à une telle imputation; mais j'en appelle au
-cœur de toutes les mères ici présentes.» Cette réponse si noble, si
-simple, remua tous les assistans.
-
-Cependant Marie-Antoinette reçut de courageux hommages de la part
-de plusieurs témoins qu'on avait tirés de leurs prisons pour les
-faire comparaître. Quand le vénérable Bailly fut amené, Bailly qui
-autrefois avait si souvent prédit à la cour les maux qu'entraîneraient
-ses imprudences, il parut douloureusement affecté, et comme on lui
-demandait s'il connaissait la femme Capet:—Oui, dit-il, en s'inclinant
-avec respect; oui, _j'ai connu madame_.—Il déclara ne rien savoir, et
-soutint que les déclarations arrachées au jeune prince, relativement au
-voyage à Varennes, étaient fausses. En récompense de sa déposition, il
-reçut des reproches outrageans, augure certain du sort qui lui était
-réservé.
-
-Dans toute la suite des débats, le ridicule ne cessa d'être joint à
-la barbarie. On entendit reprocher à la reine de France, le nombre de
-souliers qu'elle avait usés; on l'accusa d'avoir accaparé pour quinze
-cent mille francs de sucre et de café, d'avoir dépensé des fonds
-_conséquens_ pour un rocher, d'avoir tenu un conciliabule le jour où
-_le peuple fit l'honneur à son mari de le décorer du bonnet rouge_,
-d'avoir _porté des pistolets dans ses poches_, etc.
-
-Dans son résumé, le président parla de _bouteilles vides_ trouvées sous
-le lit de Marie-Antoinette, après le massacre du 10 août; il déclara
-que le peuple avait été trop long-temps victime des _machinations
-infernales de cette moderne Médicis_; et il parla de _justice
-impartiale_, de _conscience_, même d'_humanité_.
-
-Pendant trois jours et trois nuits que durèrent les débats, l'auguste
-victime n'eut pas un seul instant de repos. Elle fut constamment
-sublime par sa constance, et par toutes ses réponses simples, précises,
-pleines de calme et de noblesse.
-
-La terreur était tellement à son comble, que personne n'avait osé
-se présenter pour défendre la reine. Le tribunal nomma d'office
-Tronson-du-Coudray et Chauveau Lagarde, qui remplirent cette tâche
-périlleuse avec tout le courage et le dévoûment que permettaient les
-circonstances, et persuadés, comme ils l'étaient, de l'inutilité de
-leur ministère.
-
-Marie-Antoinette fut condamnée à l'unanimité; elle entendit son
-arrêt de mort sans effroi, le 16 octobre 1793, à quatre heures du
-matin. Rentrée dans sa prison, elle écrivit à madame Élisabeth, une
-lettre touchante, qui ne devait pas parvenir à son adresse. Un prêtre
-constitutionnel s'étant présenté pour lui offrir les derniers secours
-de la religion, elle refusa de l'entendre; et lorsque les bourreaux
-entrèrent, cet homme lui ayant dit: «Voilà le moment de demander pardon
-à Dieu.....» «De mes fautes, reprit-elle; mais de mes crimes, je n'en
-ai pas commis.» A onze heures, elle sortit de la Conciergerie, vêtue de
-blanc, témoigna quelque étonnement de ce qu'on ne la conduisait pas
-au supplice comme Louis XVI, dans une voiture fermée, et monta dans un
-tombereau, avec l'exécuteur et le prêtre. Elle avait elle-même coupé
-ses cheveux; ses mains étaient liées derrière le dos. Son dernier vœu,
-ainsi qu'elle venait de l'écrire à madame Élisabeth, était de mourir
-avec autant de fermeté que son époux.
-
-La garde nationale formait une double haie sur son passage; l'armée
-révolutionnaire suivait, et un histrion précédait le cortége, exhortant
-le peuple à applaudir à la _justice nationale_. Cette exhortation
-ne fut que trop entendue; le cortége prit le chemin le plus long,
-passa dans les rues les plus populeuses, et fut plus de deux heures
-avant d'arriver au lieu du supplice, sur la place fatale où, dix mois
-auparavant, avait succombé Louis XVI. Partout sur son passage, on
-entendit des cris féroces et des injures dégoûtantes. Les marches du
-grand escalier de Saint-Roch étaient couvertes de spectateurs; ils
-applaudirent avec fureur, lorsque la fatale charrette passa devant eux,
-et voulant considérer à loisir les traits de la victime, ils la firent
-arrêter. Elle promenait avec indifférence ses regards sur ce peuple
-qui, tant de fois, avait applaudi à sa beauté et à sa grâce. Arrivée au
-pied de l'échafaud, elle aperçut les Tuileries, et parut émue; alors
-elle se hâta de monter la fatale échelle, et se livra avec courage
-aux bourreaux. L'infâme exécuteur montra la tête au peuple, comme il
-faisait toujours, après l'immolation d'une victime illustre.
-
-Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, survécut sept mois à son
-infortunée belle-sœur. On l'envoya à la mort le 10 mai 1794. Ce meurtre
-ne saurait pas trouver un seul motif d'excuse, même en politique.
-Madame Élisabeth était un ange de bonté; elle n'était connue que par
-ses bienfaits et ses vertus; et sa condamnation ne put pas même être
-établie sur les prétextes vulgaires dont on se servait alors. Cette
-princesse fut jugée et conduite au supplice le même jour, dans une
-charrette, avec une foule d'autres condamnés qui furent exécutés avant
-elle. On eût dit que les bourreaux voulaient rendre plus cruels, les
-derniers momens de la plus innocente victime, en la faisant mourir
-ainsi la dernière de sa famille et de ses compagnons d'infortune.
-
-Il restait encore entre les mains des tyrans de la France, une personne
-de la famille royale, qui, trop jeune pour être traitée en criminel
-et conduite à l'échafaud, devait subir la mort en détail, pour le
-repos des consciences des bourreaux, ou plutôt (car la conscience des
-hommes pervers saurait-elle jamais être tranquille?) pour assurer la
-consommation de leurs projets; c'était le jeune dauphin, fils de Louis
-XVI. Cet enfant était resté dans la tour du Temple. On avait placé
-d'abord auprès de lui, à titre de précepteur, un cordonnier, nommé
-Simon. Cet homme, aidé de sa femme, forçait son élève à chanter la
-_Carmagnole_ et d'autres chansons du même genre.
-
-Après la retraite de Simon, qui fut rappelé au conseil de la Commune,
-en janvier 1794, deux autres hommes de cette Commune, veillaient jour
-et nuit autour du cachot du jeune prince. Dès qu'il faisait nuit, on
-lui ordonnait de se coucher, parce qu'on ne voulait pas lui donner de
-lumière. Quelque temps après, lorsqu'il était plongé dans son premier
-sommeil, un de ces Cerbères lui criait d'une voix effroyable: _Capet,
-où es-tu, dors-tu_?—Me voilà, disait l'enfant à moitié endormi, et
-tout tremblant.—Viens ici que je te voie.—Et le petit malheureux
-d'accourir tout suant et tout nu: «Me voilà, que voulez-vous?—Te voir;
-va, retourne te coucher, _housse_, _décanille_!» Deux ou trois heures
-après, l'autre brigand recommençait le même manége, et le pauvre enfant
-était forcé d'obéir.
-
-Ce royal enfant était dans un lit que l'on ne remuait jamais, et
-qu'il n'avait pas la force de faire. Son linge et sa personne étaient
-couverts de puces et de punaises. On ne le changea ni de chemise, ni de
-bas, pendant plus d'un an. Ses ordures restaient dans la chambre; sa
-fenêtre, fermée en dedans avec des verroux, n'était jamais ouverte, et
-l'on ne pouvait tenir dans sa chambre à cause de l'odeur infecte.
-
-Ce jeune prince mourut en juin 1795; son corps était couvert d'ulcères.
-On crut d'abord qu'il avait été empoisonné; mais il paraît certain que
-le régime de vie qu'on lui faisait subir, fut la principale cause de sa
-mort. «Ce malheureux enfant, dit un écrivain, avait une figure céleste;
-mais il avait le dos courbé dans les derniers momens de sa vie, et il
-avait perdu presque toutes ses facultés morales; le seul sentiment
-qui lui restât était la reconnaissance, non pas pour le bien qu'on lui
-faisait, mais pour le mal qu'on ne lui faisait pas. Sans prononcer une
-seule parole, il se précipitait au-devant de ses gardiens, leur serrait
-les mains, et baisait le pan de leur habit.»
-
-
-
-
- PROCÈS
- DU GÉNÉRAL CUSTINES
- ET DE SON FILS.
-
-
-La révolution, devenue la proie des démagogues les plus forcenés qui
-terrifiaient la France en son nom, envoyait à l'échafaud les plus
-illustres victimes. Les généraux eux-mêmes, à la tête de leurs armées
-victorieuses, n'étaient point à l'abri des coups de cette faction
-sanguinaire. Des hommes, étrangers à l'art de la guerre s'arrogeaient
-le droit de contrôler leurs opérations militaires, trouvaient dans tous
-leurs actes des preuves de trahison, produisaient de faux témoins pour
-les attester, et condamnaient à la mort les serviteurs les plus dévoués
-de la patrie. L'infortuné Custine fut du nombre de ceux qui éprouvèrent
-ainsi l'ingratitude du gouvernement populaire.
-
-Adam-Philippe Custines était né à Metz d'une famille noble. Il avait
-embrassé le parti des armes, et avait obtenu des grades importans,
-lorsque les suffrages de la noblesse l'appelèrent aux fonctions de
-député à l'assemblée constituante, où il se distingua par une noble
-loyauté. Quelques années après, il fut nommé général d'armée, succéda à
-Dumouriez, qui venait d'abandonner l'armée du Nord, en passant du côté
-de l'ennemi, et signala son élévation à ce poste par plusieurs actions
-d'éclat.
-
-D'abord, les deux partis qui divisaient la convention nationale
-comptaient également sur lui; mais, lorsque sa prédilection pour les
-amis des idées vraiment libérales fut bien connue, l'horrible faction
-de Robespierre jura sa perte. Elle ne négligea rien pour contrarier
-toutes ses opérations, pour aigrir contre lui ses soldats, aussi bien
-que le peuple; et chaque jour, la feuille sanguinaire de Marat le
-désignait d'avance comme un traître.
-
-Le 29 juillet 1793, jour auquel un décret de la convention déclara
-traître à la patrie les députés girondins fugitifs, il fut lui-même
-décrété d'accusation. La reddition de la ville de Mayence aux
-Prussiens, fut le prétexte de cette mesure. Custines se trouvait alors
-à Paris; il s'y était rendu d'après les ordres du conseil exécutif.
-Quand il eut appris le décret qui le mettait en état d'accusation, loin
-de chercher à se soustraire par la fuite au danger qui le menaçait, il
-affecta de se montrer plus qu'à l'ordinaire, et mit plus d'activité
-dans ses poursuites contre le ministre de la guerre, qu'il accusait
-devant le gouvernement d'avoir paralysé toutes ses opérations, en lui
-refusant les secours qu'il lui avait demandés, et en répandant parmi
-ses soldats l'esprit d'indiscipline et de méfiance.
-
-Cet excès de franchise ne servit qu'à hâter sa perte. On l'accusa de
-chercher à exciter un soulèvement général dans la capitale. On ordonna
-son arrestation, et il fut conduit à l'Abbaye, d'où on le transféra,
-le 31 juillet, à la Conciergerie. Quinze jours après, il fut traduit
-devant le tribunal révolutionnaire.
-
-L'acte d'accusation avait été dressé par le trop fameux
-Fouquier-Tinville. On y voyait figurer les imputations les plus
-calomnieuses et les plus stupides; on l'accusait d'avoir imité la
-trahison de Dumouriez; on lui faisait un crime d'avoir improuvé la mort
-du roi; et, parce qu'il avait fait fusiller quelques soldats qui, lors
-de la prise de Spire, avaient pillé les boutiques des horlogers, les
-principales églises, et les maisons religieuses, on l'accusait d'avoir
-fait fusiller les officiers et les soldats de son armée, pour les
-fautes les plus légères.
-
-L'accusateur public fit représenter à Custines un billet qui portait
-sa signature, et qui était daté du 9 avril. «Je ne l'ai point écrit,
-dit Custines après l'avoir examiné, je ne l'ai point dicté, je ne l'ai
-point signé; enfin je déclare que je ne le connais pas.»
-
-Les vérificateurs-experts d'écriture déclarèrent effectivement que
-la signature _Custines_, apposée à ce billet, était imitée d'après
-une signature de l'accusé, et qu'elle portait tous les signes de
-contrefaçon.
-
-L'accusé répondit avec une fermeté mêlée d'indignation à tous les
-griefs que des témoins à charge, inspirés par la haine ou l'ambition,
-voulaient faire peser sur lui. Plusieurs témoins à décharge eurent
-le courage de faire l'apologie de Custines, entre autres le général
-Miranda.
-
-L'audition des témoins étant terminée, l'accusateur public, après
-avoir fait un rapport succinct des combats de la liberté française
-contre tous les despotes de l'Europe, fit un parallèle perfide de
-Custines avec Dumouriez, et récapitula les faits qui avaient été
-articulés contre l'accusé. Après ce résumé de l'accusateur public,
-Tronson-Ducoudrai, défenseur de Custines, prévint le tribunal que la
-défense de son client étant divisée en deux parties, le général allait
-plaider lui-même la partie relative aux opérations militaires, et
-qu'ensuite l'avocat plaiderait les autres faits.
-
-Custines passa en revue tous les reproches que lui avait faits
-l'accusateur public; il répéta ce qu'il avait déjà dit sur la
-plus grande partie de ces délits. Sa défense fut celle d'un brave
-militaire, à qui il ne manquait que des juges capables de l'apprécier.
-Tronson-Ducoudrai dont la mémoire sera toujours chère au barreau, prit
-ensuite la parole et défendit Custines, avec un zèle et un talent
-dignes des plus grands éloges. Mais que pouvaient le langage de la
-vérité et les ressources de l'éloquence contre des tigres altérés de
-sang?
-
-Le 27 août, à neuf heures du soir, le tribunal, d'après la déclaration
-du jury, prononça contre Custines la peine de mort. Quand on fit
-rentrer l'accusé, le président poussa l'hypocrisie jusqu'à recommander
-au peuple qui remplissait la salle de ne donner aucune marque
-d'approbation ou d'improbation, en disant que l'accusé n'appartenait
-plus à la république, mais à la loi qui allait le frapper, et qu'il
-fallait le plaindre d'avoir encouru, par sa conduite, un pareil sort.
-
-Custines, marchant d'un pas assuré, sous une nombreuse escorte de
-gendarmerie, reparut dans la salle d'audience. Le calme profond qui
-y régnait et la clarté des bougies qu'on avait allumées pendant son
-absence, parurent lui causer une vive impression. Le président lui fit
-part de la déclaration des jurés, en lui annonçant que la première
-question avait eu une majorité de dix voix sur onze, la seconde de neuf
-et la troisième de huit. Il lui fit donner ensuite lecture du jugement,
-en le prévenant qu'il pouvait, soit par lui-même, soit par l'organe de
-ses défenseurs, faire des observations sur l'application de la loi.
-
-Custines, regardant de nouveau autour de lui, et n'apercevant ni
-Tronson-Ducoudrai, ni son conseil, à qui leur profonde émotion n'avait
-pas permis d'être témoins de ce déchirant spectacle, dit à ses juges
-ou plus tôt à ses bourreaux: _Je n'ai plus de défenseurs, ils se
-sont évanouis; ma conscience ne me reproche rien; je meurs calme et
-innocent_.
-
-Après la clôture de l'audience, il entra dans le greffe, se mit à
-genoux et resta dans cette attitude religieuse pendant deux heures. Il
-pria son confesseur de passer la nuit avec lui. Il écrivit à son fils
-une lettre dans laquelle, après lui avoir fait les adieux touchans
-d'un père prêt à mourir, il l'exhortait à faire, dans les beaux jours
-de la république, tout ce qui dépendrait de lui pour obtenir la
-réhabilitation de sa mémoire.
-
-Le lendemain, vers dix heures et un quart, il sortit de la Conciergerie
-pour aller au supplice. Arrivé au lieu de l'exécution, il se mit à
-genoux sur le premier degré de l'échelle, puis se relevant et reprenant
-toute sa force, il monta sur l'échafaud avec courage, et reçut la
-mort avec la plus grande résignation, le le 27 août 1793, à l'âge de
-cinquante-trois ans.
-
-Ce n'était pas assez pour les scélérats, usurpateurs du pouvoir,
-d'avoir immolé le père; il leur fallait encore le sang du fils; sa
-mort fut dont jurée. On redoutait que ce jeune homme, doué d'une âme
-énergique, ne cherchât l'occasion de venger l'assassinat de son père.
-Il fut arrêté et conduit devant le tribunal révolutionnaire. Un seul
-témoin, nommé Vincent, parut pour l'accuser; sa déposition portait
-en substance: «Que Custines fils fuyait les patriotes, qu'il s'était
-lié avec les contre-révolutionnaires, et qu'il avait été complice des
-projets liberticides de son père.»
-
-Dumas, président du tribunal, ayant demandé au témoin quelles preuves
-il pouvait donner à l'appui de sa déposition, il répondit qu'il avait
-_ouï dire_ ce qu'il venait d'alléguer, et qu'au surplus, la chose était
-connue de tout le monde. Dumas interrogea ensuite Custines, sur une
-lettre qu'il avait confiée à un courrier du général et qu'on avait
-interceptée, dans laquelle il lui témoignait la part qu'il prenait à
-ses peines, et l'instruisait de la manière dont le nouveau comité de
-salut public venait d'être composé.
-
-«Quelles étaient, lui dit-il, les peines de votre père, auxquelles vous
-vous montriez si sensible?—Custines répondit qu'il s'agissait alors
-de la prise de Condé, qui avait eu lieu presqu'au moment où son père
-avait été appelé au commandement de l'armée du Nord, et que la ville de
-Valenciennes étant menacée du même sort, il craignait que ses ennemis
-ne lui en fissent un crime, quoique depuis son arrivée à l'armée, il
-lui eût été impossible d'avoir la moindre communication avec ces deux
-places.»
-
-Interrogé pourquoi il avait instruit son père du renouvellement du
-comité de salut public, il répondit que rien n'était plus intéressant
-pour un général, que de savoir à quels hommes il avait affaire, et quel
-parti il pouvait tirer de leurs lumières.
-
-Le président lui demanda aussi s'il avait eu des liaisons avec les
-députés frappés par le glaive de la loi. Il répondit qu'il ne les avait
-jamais vus que dans les différens comités dont ils étaient membres,
-et où il était obligé d'aller pour les affaires de son père; qu'au
-demeurant, il estimait leurs talens et ignorait leurs intentions.
-
-Custines répondait avec tant de candeur, que l'auditoire en était ému,
-et qu'on se disait tout haut: _Mais il n'y a rien de criminel là
-dedans; ce jeune homme sera sûrement acquitté_.
-
-Le président continua ses questions, lui demanda pourquoi il avait
-été envoyé auprès du duc de Brunswick, au commencement de la guerre;
-il répondit qu'on l'avait chargé d'engager ce prince, célèbre par ses
-talens militaires, à accepter le commandement des armées françaises;
-qu'il avait tout fait pour réussir, et que s'il avait pu y parvenir,
-il aurait cru rendre un grand service à sa patrie, en préparant ses
-triomphes sur les provinces coalisées; qu'au surplus, si, en lui
-donnant cette mission, on avait eu des vues ultérieures, il l'avait
-ignoré, et qu'il n'était pas naturel de croire qu'on les eût confiées à
-un jeune homme de vingt-trois ans.
-
-Ici, Custines eut occasion de déployer son courage et sa fermeté.
-Le président ayant cru devoir lire aux jurés la correspondance de
-l'accusé, pendant qu'il était à Brunswick, ce jeune homme s'aperçut
-qu'il la tronquait pour en abuser: _Citoyens jurés_, s'écria-t-il avec
-force, _je demande que le président lise mes lettres en entier; il les
-dénature pour me perdre. Je vous demande justice de cette mauvaise
-foi_!
-
-Le président, confondu par cette apostrophe vigoureuse, dit que les
-jurés auraient bientôt sous les yeux toute la correspondance, et qu'ils
-jugeraient, d'après les pièces.
-
-La dernière interpellation faite à l'accusé, portait sur sa prétendue
-complicité avec son père. «Avez-vous eu connaissance, lui dit Dumas,
-de ses complots?—Je n'ai jamais connu dans mon père, répondit-il avec
-dignité, d'autre dessein que celui de bien servir la république. Je
-n'ai été que très-peu de temps auprès de lui à l'armée; je m'étais
-borné à remplir ses commissions auprès des comités, et on peut juger
-par les lettres qu'on a interceptées, qu'il ne me consultait en rien
-sur ses projets, ni sur ses expéditions militaires.
-
-Plus il y avait de calme et de modération dans cette réponse, plus
-elle excita la rage du président, qui, après avoir cherché à démontrer
-que le fils avait trempé dans les complots du père, finit par déclarer
-aux jurés qu'il lui paraissait impossible, et même contraire à la
-nature des choses, qu'un fils, tel que l'accusé, habituellement en
-correspondance avec son père, ne fût pas son complice.
-
-En ce moment, le défenseur, indigné d'un pareil langage dans la bouche
-d'un magistrat, s'écria: «Quel est le tribunal où l'on oserait se
-permettre de condamner un homme sur des présomptions pareilles? Quoi!
-il est contraire à la nature des choses qu'un fils ne soit pas complice
-de son père! Quelle jurisprudence affreuse! J'irai plus loin: et quand
-même l'accusé aurait été instruit du dessein d'un père coupable (car
-le générai l'était sans doute, puisque vous l'avez condamné), un fils
-doit-il dénoncer son père? Où serait donc la piété filiale, la première
-des vertus? où seraient les mœurs qu'on cherche à régénérer?»
-
-Ce morceau fit une telle impression sur les auditeurs, qu'on ne douta
-plus que cet intéressant jeune homme ne fût acquitté. Mais, hélas!
-les monstres ne lâchaient pas ainsi leur proie; l'arrêt de mort fut
-prononcé.
-
-Custines l'entendit avec une fermeté stoïque. Rentré dans sa prison, il
-écrivit à sa femme la lettre suivante:
-
-«C'en est fait, ma pauvre Delphine, je t'embrasse pour la dernière
-fois! Je ne puis pas te voir, et si même je le pouvais, je ne le
-voudrais pas; la séparation serait trop difficile, et ce n'est pas le
-moment de s'attendrir.
-
-«Que dis-je, s'attendrir? Comment pourrais-je m'en défendre à ton
-image? Il n'en est qu'un moyen..... Celui de la repousser avec une
-barbarie déchirante, mais nécessaire.
-
-«Ma réputation sera ce qu'elle doit être; et, pour la vie, c'est chose
-fragile de sa nature. Des regrets sont les seules affections qui
-viennent troubler par moment ma tranquillité parfaite. Charge-toi de
-les exprimer, toi qui connais bien mes sentimens, et détourne ta pensée
-des plus douloureux de tous, car ils s'adressent à toi.
-
-«Je ne pense avoir jamais fait à dessein du mal à personne. J'ai
-quelquefois senti le vif désir de faire le bien. Je voudrais en avoir
-fait davantage; mais je ne sens pas le poids incommode du remords.
-Pourquoi donc éprouverais-je quelque trouble? Mourir est nécessaire, et
-tout aussi simple que de naître.
-
-«Ton sort m'afflige. Puisse-t-il s'adoucir! Puisse-t-il même devenir
-heureux un jour! C'est un de mes vœux les plus chers et les plus vrais.
-
-«Apprends à ton fils à bien connaître son père; que des soins éclairés
-écartent loin de lui le vice; et, quant au malheur, qu'une âme
-énergique et pure lui donne la force de le supporter.
-
-«Adieu!..... Je n'érige point en axiômes les espérances de mon
-imagination et de mon cœur; mais crois que je ne te quitte pas sans
-espérer de te revoir un jour.
-
-«J'ai pardonné au petit nombre de ceux qui ont paru se réjouir de mon
-arrêt. Toi, donne une récompense à qui te remettra cette lettre.»
-
-Le lendemain du jour où Custines écrivait ce touchant testament de
-mort, il marcha au supplice, et le subit en héros, le 4 janvier
-1794. Les démarches de ce jeune homme lors du procès de son père,
-son courage, ses talens, et surtout ses liaisons avec le parti des
-girondins, lui avaient valu la haine des dominateurs, et notamment de
-Robespierre, qui l'avait dénoncé à la tribune.
-
-La général Custines ne fut pas le seul des généraux de la république
-que le tribunal révolutionnaire envoya à l'échafaud. Le 25 novembre
-1793, fut condamné le malheureux général Brunet, pour n'avoir pas
-envoyé une partie de son armée de Nice devant Toulon; et le lendemain
-26, la mort fut prononcée contre le victorieux Houchard, pour
-n'avoir pas compris un plan qui lui avait été tracé, et ne s'être pas
-rapidement porté sur la chaussée de Furnes, de manière à prendre toute
-l'armée anglaise. Le général Beysser qui avait puissamment contribué
-à sauver Nantes, et qui était suspect de fédéralisme, fut considéré
-comme complice des ultra-révolutionnaires, et sacrifié en avril 1794.
-Le 5 du même mois, Westermann, autre général de la république, qui
-avait rendu de grands services à la cause révolutionnaire, et que ses
-exploits sanglans avaient fait surnommer le _Boucher de la Vendée_,
-fut envoyé à l'échafaud par la faction de Robespierre, comme partisan
-de la faction dite des cordeliers. Déjà au mois de décembre de l'année
-précédente, le général Biron avait été condamné à mort par le tribunal
-révolutionnaire; et l'on rapporte qu'en montant à l'échafaud, il dit,
-en regardant tristement le ciel: «Je meurs puni d'avoir été infidèle à
-Dieu, à mon ordre et à mon roi.»
-
-
-
-
-MASSACRES DE VERSAILLES.
-
-
-Les exécutions les plus horribles après celles du 2 septembre, furent
-celles qui eurent lieu le 9 du même mois à Versailles. L'assemblée
-législative avait, par une multitude de décrets d'accusation, rempli
-les prisons d'Orléans d'un grand nombre de personnes, pour de prétendus
-projets de contre-révolution. Dès les derniers jours du mois d'août,
-les révolutionnaires avaient pris sur eux d'envoyer chercher ces
-prisonniers pour les conduire à Paris. D'après les horribles tableaux
-qui viennent de passer sous les yeux des lecteurs, il est facile de
-pénétrer leur infernal dessein. Deux cents Marseillais avaient été
-chargés de cette mission. Arrivés à Longjumeau, ils écrivirent à
-l'assemblée, pour lui exposer le motif de leur arrivée à Paris.
-
-D'abord l'assemblée défendit à ce détachement d'aller plus loin,
-et décréta que les prisonniers seraient conduits à Saumur. Par ce
-décret, elle voulait soustraire ces malheureux à l'autorité cruelle
-de la Commune de Paris, dont la funeste influence était connue. Au
-lieu d'obéir au décret, une députation de Marseillais se rendit à
-l'assemblée et déclara que leur dessein n'était pas d'amener les
-prisonniers à Paris, mais de les garder à Orléans, parce qu'ils
-savaient que l'on avait formé le projet de les enlever. L'assemblée
-obéit aux Marseillais, ou plutôt à la Commune qui les faisait agir; le
-projet de faire transférer les prisonniers à Saumur fut abandonné; elle
-adopta le projet proposé par la Commune d'envoyer à Orléans un renfort
-de douze cents hommes de la garde nationale pour garder les prisons de
-cette ville. Mais ce renfort, choisi par la Commune, fut composé des
-plus furieux jacobins que l'on pût trouver dans les rangs de la garde
-nationale. Les canonniers eurent pour chef le Polonais Lazouski, l'un
-des vainqueurs du 10 août; et tout le détachement était commandé par
-Fournier, surnommé l'_Américain_, le même qui avait tiré un coup de
-pistolet sur Lafayette, le matin de l'insurrection du Champ-de-Mars.
-
-Arrivés à Orléans, ils éprouvèrent une assez vive opposition de la
-part de la garde nationale de cette ville; celle-ci ne voulait pas
-céder son poste aux nouveaux venus. Enfin, pour tout concilier, il fut
-convenu que les Orléanais consentiraient que les prisonniers fussent
-conduits à Paris. Aussi, les Parisiens et les Marseillais s'emparèrent
-des prisonniers, et, après avoir pillé leurs effets, jetèrent ces
-malheureux pêle-mêle dans de mauvaises charrettes que l'on fit partir
-sans délai. Parmi ces prisonniers accusés de haute trahison, se
-trouvaient Brissac, chef de la garde constitutionnelle, licenciée
-sous la législative; Delessart et d'Abancour, anciens ministres, et
-plusieurs évêques.
-
-Nous avons dit qu'il s'était formé dans Paris une troupe d'assassins
-que les massacres des premiers jours du mois avaient familiarisés avec
-le sang. Le 9, on apprit que les prisonniers d'Orléans devaient arriver
-le 10 à Versailles. Aussitôt, soit que de nouveaux ordres fussent
-donnés à la bande des égorgeurs, soit que leur ardeur sanguinaire fût
-réveillée par la nouvelle de cette arrivée, ils envahirent Versailles
-du 9 au 10. A l'instant même, le bruit se répandit que de nouveaux
-massacres allaient être commis. Le maire de Versailles prit toutes les
-précautions pour prévenir de tels malheurs. Le président du tribunal
-criminel courut à Paris avertir le ministre Danton du danger qui
-menaçait les prisonniers; mais il n'obtint qu'une réponse à toutes ses
-instances: «_Ces hommes-là sont bien coupables_.—Soit, répliqua le
-président, mais la loi seule doit en faire justice.—Eh! ne voyez-vous
-pas, reprit Danton d'une voix terrible, que je vous aurais déjà
-répondu d'une autre manière si je le pouvais? Que vous importent ces
-prisonniers? Retournez à vos fonctions, et ne vous occupez plus d'eux.»
-
-Le lendemain, les prisonniers arrivèrent à Versailles, au milieu des
-imprécations d'une multitude d'hommes inconnus, ameutés sur leur
-passage. A peine furent-ils arrivés à la grille qu'il fallait passer
-pour arriver à la ménagerie, où ils devaient être conduits, que des
-cris _à bas les têtes_ se firent entendre.
-
-Cette foule se précipita sur les voitures, parvint à les entourer et
-à les séparer de leur escorte, enleva le maire de Versailles, nommé
-Lacoste, qui voulait généreusement se faire tuer à son poste, et
-massacra les malheureux prisonniers au nombre de cinquante-deux. Là,
-périrent Delessart, d'Abancour et Brissac. L'évêque du Mans, fut
-assassiné par un homme et une femme. On rapporte que cette tigresse
-coupa un doigt de la main du prélat, le mit dans une fiole pleine
-d'esprit-de-vin et la conserva comme un fétiche. On coupa la tête à la
-plupart de ces victimes, on mit leurs cadavres en lambeaux, et leurs
-restes encore palpitans furent accrochés à la grille du palais des rois
-de France.
-
-Après cet égorgement, la multitude courut aux prisons de la ville et
-y assassina tous ceux qui s'y trouvaient, sans éprouver la moindre
-résistance. Sept prêtres furent confondus dans cette tuerie. Ces
-exécutions furent une imitation des scènes de Paris dans laquelle on
-parodia aussi les formes judiciaires.
-
-«Ce dernier événement, dit M. Thiers, arrivé à cinq jours d'intervalle
-du premier, acheva de produire une terreur universelle. A Paris, le
-comité de surveillance ne ralentit point son action: tandis que les
-prisons venaient d'être vidées par la mort, il recommença à les
-remplir en lançant de nouveaux mandats d'arrêt. Ces mandats étaient en
-si grand nombre, que le ministre de l'intérieur, Roland, dénonçant à
-l'assemblée ces nouveaux actes arbitraires, put en déposer cinq à six
-cents sur le bureau, les uns signés par une seule personne, les autres
-par deux ou trois au plus, la plupart dépourvus de motifs et fondés le
-plus souvent sur le simple soupçon d'_incivisme_.»
-
-
-
-
-LES VICTIMES DE VERDUN.
-
-
-Il serait impossible d'énumérer toutes les têtes innocentes qui
-tombèrent sous la hache révolutionnaire. On pourra s'en faire une idée
-par approximation, quand on saura qu'à une époque où sur tous les
-points de la France, les échafauds avaient fait couler des flots de
-sang français, peu de temps avant le supplice de Robespierre, le nombre
-des détenus, tant à Paris que dans les provinces, s'élevait encore à
-près de quatre cent mille. Ce fait était attesté par les listes et
-les registres qui étaient alors au comité de sûreté générale. Comment
-serait-il possible de raconter en détail toutes les infortunes privées
-dont se composait le malheur général? Il faudrait plusieurs volumes
-pour narrer les horreurs qui se commirent sur toute l'étendue de notre
-malheureux pays; et, malgré l'intérêt que nous inspirent naturellement
-les martyrs de cette époque de crimes et de gloire, il serait bien
-difficile d'éviter l'écueil de la monotonie. Aussi, nous bornons-nous
-à reproduire les scènes les plus capitales par l'importance et
-l'illustration des personnages qui y figuraient, ou celles dont les
-détails méritent une mention particulière.
-
-A ce dernier titre, le fait suivant est bien digne d'être recueilli.
-Trente-huit habitans de Verdun furent traînés à Paris et traduits
-devant le tribunal révolutionnaire. Parmi ces victimes se trouvaient
-des femmes qui n'avaient d'autre tort que d'avoir porté des fleurs
-au roi de Prusse, lors de son entrée dans cette ville. Tous les yeux
-s'arrêtaient avec attendrissement sur Henriette, Hélène, Agathe
-Watterin, jeunes, aimables et vertueuses sœurs, filles d'un militaire
-parvenu aux grades supérieurs par de longs et importans services:
-leur innocence, leur candeur et leur beauté intéressèrent leurs
-bourreaux eux-mêmes. Leur crime était d'avoir prêté de l'argent aux
-émigrés. Fouquier-Tinville, ce farouche accusateur public qui, par ses
-réquisitoires sanguinaires, seconda si efficacement la faction des
-égorgeurs, fut néanmoins touché à leur vue, et tenta de les sauver. Il
-leur insinua qu'elles n'avaient qu'à nier le fait dont on les accusait,
-et qu'elles obtiendraient leur liberté. Bien convaincues d'avoir fait
-une bonne action, ces jeunes filles refusèrent de se prêter à un
-désaveu; leur mort fut un des crimes de cette époque révolutionnaire,
-qui excita le plus d'indignation, et qui prépara la chûte des tyrans.
-
-Sophie Tabouillot, fille de l'ancien procureur-du-roi au bailliage de
-Verdun, et Barbe Henri, fille d'un président au même tribunal, furent
-aussi comprises dans cette horrible procédure. Comme elles avaient
-à peine quatorze ans, elles ne furent point condamnées à mort, mais
-seulement à une exposition de six heures sur la place publique, et à
-vingt années de détention à la Salpêtrière. L'odieux de ce jugement
-remplit d'indignation le côté modéré de la convention, qui parvint à
-s'emparer de l'autorité. Après la chûte de Robespierre, ces deux jeunes
-infortunées furent rendues à la liberté.
-
-Delille en célébrant le courage héroïque déployé par les femmes pendant
-l'effroyable régime de la terreur, s'est plu à décerner un poétique
-hommage aux admirables jeunes filles dont nous venons de parler; voici
-quelques-uns des beaux vers qu'il a consacrés à leur mémoire.
-
- O vierges de Verdun! jeunes et tendres fleurs,
- Qui ne sait votre sort, qui n'a plaint vos malheurs?
- Hélas! lorsque l'hymen préparait sa couronne,
- Comme l'herbe des champs, le trépas vous moissonne;
- Même heure, même lieu vous virent immoler.
- Ah! des yeux maternels quels pleurs durent couler!
- Mais vos noms sans vengeur, ne seront pas sans gloire;
- Non: si ces vers touchans vivent dans la mémoire,
- Ils diront vos vertus. C'est peu: je veux un jour
- Qu'un marbre solennel atteste notre amour.
-
- • • • • • • • • • • • • • • • • • •
- Mais s'il est quelque lieu, quelques vallons déserts,
- Épargné des tyrans, ignoré des pervers,
- Là, je veux qu'on célèbre une fête touchante,
- Aimable comme vous, comme vous innocente.
- De là, j'écarterai les images de deuil,
- Là ce sexe charmant dont vous êtes l'orgueil,
- Dans la jeune saison, reviendra chaque année,
- Consoler par ses chants votre ombre infortunée;
- «Salut, objets touchans, diront-elles en chœur,
- Salut, de notre sexe irréparable honneur!
- Le temps qui rajeunit et vieillit la nature,
- Ramène les zéphirs, les fleurs et la verdure;
- Mais les ans, dans leur cours, ne ramèneront pas
- Une vertu si rare unie à tant d'appas.
- Espoir de vos parens, ornement de votre âge,
- Vous eûtes la beauté, vous eûtes le courage;
- Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal;
- Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal.
- Adieu, touchans objets, adieu. Puissent vos ombres
- Revenir quelquefois dans ces asiles sombres!
- Pour vous le rossignol prendra les plus doux sons,
- Zéphyr suivra vos pas, Écho dira vos noms.
- Adieu: quand le printemps reprendra ses guirlandes,
- Nous reviendrons encor vous porter nos offrandes;
- Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs,
- Ces hymnes, nos regrets, nos larmes et nos fleurs.»
-
-
-
-
- MARAT
- POIGNARDÉ PAR CHARLOTTE CORDAY.
-
-
-A l'époque de la défaite du parti des girondins, de ce parti si riche
-en beaux talens et en nobles caractères, qui avait rêvé l'établissement
-d'une république soumise aux lois et féconde en vertus, parut un moment
-sur la scène politique une jeune fille qui, par un acte de courage
-et de dévoûment, a rendu son nom immortel. Elle se nommait Charlotte
-Corday d'Armans. Elle était âgée de vingt-cinq ans, et joignait à
-une grande beauté une âme ferme et indépendante. Selon quelques-uns,
-elle aurait eu des sentimens très-monarchiques; mais cette opinion
-est contredite par des lettres que Charlotte Corday écrivit dans un
-temps où elle n'avait plus rien à dissimuler, et dans lesquelles elle
-montre une exaltation toute républicaine. Ses mœurs étaient pures, mais
-son esprit était inquiet et entreprenant. Les girondins, proscrits,
-avaient fait insurger plusieurs départemens; Charlotte Corday crut que
-la mort des principaux chefs des oppresseurs de la nation assurerait
-infailliblement le succès de cette insurrection; elle se dévoua pour
-cette entreprise, s'applaudissant de pouvoir consacrer à sa patrie une
-vie qui n'était utile à personne.
-
-Pour ne pas être entravée dans l'exécution de son dessein, elle trompa
-son père, et lui écrivit que les troubles de la France, devenant
-de jour en jour plus effrayans, elle allait chercher un refuge en
-Angleterre. Elle se procura un passeport pour se rendre à Paris,
-mais avant de partir, elle alla trouver Barbaroux, l'un des députés
-proscrits, qui se trouvait alors à Caen, et lui demanda une lettre de
-recommandation auprès du ministre de l'intérieur, ayant, disait-elle,
-des papiers à réclamer pour une de ses parentes. Barbaroux lui donna
-une lettre pour le député Duperret, ami du ministre. Il fut touché
-de son enthousiasme républicain et de sa beauté; mais malgré cette
-sympathie, la jeune fille ne crut point devoir lui confier ses projets.
-
-Arrivée à Paris, Charlotte Corday se rend chez Duperret, et lui
-communique la lettre de Barbaroux. On prend jour pour aller chez le
-ministre. Charlotte ne s'en souciait nullement; ce n'était point là le
-but de son voyage. Elle songea donc à choisir sa première victime. Son
-poignard hésita long-temps entre Danton et Robespierre; mais il donna
-la préférence à Marat, le chef des anarchistes, le principal auteur des
-mesures les plus sanguinaires, cet être effrayant dont la puissance
-incompréhensible faisait trembler les généraux à la tête de leurs
-armées. Charlotte Corday aurait voulu immoler ce monstre au sein même
-de la convention, au milieu des jacobins, ses dignes amis. Mais, dans
-ce moment, Marat se trouvait dans un état de maladie qui l'empêchait de
-siéger à l'assemblée. En conséquence, Charlotte Corday lui écrivit la
-lettre suivante, sous la date du 12 juillet 1793: «Citoyen, j'arrive de
-Caen; votre amour pour la patrie, me fait présumer que vous connaîtrez
-avec plaisir les malheureux événemens qui ont lieu dans cette partie
-de la république. Je me présenterai chez vous vers une heure; ayez
-la bonté de me recevoir, et de m'accorder un moment d'entretien; je
-vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.» Cette
-lettre étant demeurée sans réponse, Marat en reçut une seconde qui en
-annonçait une précédente, écrite dans la matinée. Elle était ainsi
-conçue: «Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu ma lettre?
-Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé votre porte; j'espère que
-du moins vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive
-de Caen; j'ai à vous révéler les secrets les plus importans pour le
-salut de la république. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de
-la liberté; je suis malheureuse, il suffit que je le sois, pour avoir
-droit à votre protection.»
-
-Cette lettre produisit son effet. Le 13 juillet, Charlotte Corday se
-présente chez Marat, à huit heures du soir. La gouvernante, jeune
-femme de vingt-sept ans, avec laquelle Marat vivait maritalement,
-refuse d'abord de l'introduire. Mais Marat, qui avait compris, par leur
-altercation, que c'était la personne dont il avait reçu deux lettres,
-ordonne qu'on la fasse entrer. Il était alors dans son bain. Charlotte
-Corday entre; elle engage la conversation sur ce qui se passe dans le
-Calvados. Marat lui demande les noms des députés qui se trouvent à
-Caen, à Évreux; il les écrit sous sa dictée, en ajoutant: «C'est bien,
-sous peu de jours, ils iront tous à la guillotine.—A la guillotine!
-répond Charlotte Corday, indignée; en même temps, elle s'arme d'un
-large couteau qu'elle tenait caché sous sa robe, frappe Marat sous le
-sein gauche, et enfonce le fer jusqu'au cœur. Le monstre expirant ne
-peut faire entendre que ce seul cri: _A moi! A moi! Ma chère amie!_ La
-gouvernante accourt avec d'autres personnes; on voit Marat plongé dans
-son sang, et la jeune Corday, calme et immobile. N'osant la saisir,
-on la renverse d'un coup de chaise, on la foule aux pieds. Le tumulte
-attire du monde. La foule prodigue ses invectives et ses outrages
-à Charlotte, qui les brave avec dignité. Enfin, des membres de la
-section, accourus au bruit, frappés de sa beauté et de son courage,
-l'enlèvent du milieu de cette multitude prête à la déchirer, et la
-conduisent dans les prisons de l'Abbaye, où elle avoue, non comme un
-crime, mais comme une belle action, le meurtre de Marat.»
-
-Toutefois, cette mort d'un tyran obscur mais formidable, ne couronna
-pas les généreuses espérances de Charlotte Corday. Elle avait cru
-contribuer à relever le parti de la gironde, et à sauver la patrie des
-fureurs des anarchistes; le meurtre de Marat fut, au contraire, l'arrêt
-de mort des députés proscrits; on les déclara instigateurs et complices
-de la jeune Corday. On ne rougit pas de décerner à l'homme qui avait
-donné le signal de tant de massacres la qualification de martyr.
-Marat devint une divinité infernale, à laquelle on devait sacrifier
-bien des victimes humaines. Un nommé Brochet, de la section de Marat,
-juré au tribunal révolutionnaire, avait été tellement fanatisé par ce
-misérable, que dans une ridicule prière qu'il avait composée et fait
-imprimer, il avait confondu Jésus-Christ avec Marat, et partageait
-entre eux ses adorations. On y lisait ces mots: _Cœur Jésus, cœur
-Marat; ô sacré cœur de Jésus! ô sacré cœur de Marat!_ Le club des
-Cordeliers éleva un autel au cœur de Marat. A la convention, aux
-Jacobins, il fut décidé que l'on rendrait des honneurs extraordinaires
-à la dépouille de Marat. Toutes les sociétés populaires, toutes les
-sections, s'associèrent à cette résolution dite patriotique; on lui
-déféra même les honneurs du Panthéon, bien que la loi ne permît d'y
-transporter un individu que vingt ans après sa mort. Son corps resta
-exposé pendant plusieurs jours; il était découvert, et on voyait la
-blessure qu'il avait reçue. Les sociétés populaires, les sections,
-venaient processionnellement jeter des fleurs sur son cercueil. Chaque
-président prononçait un discours. La section de la République vint la
-première: «Il est mort, s'écrie son président, il est mort, l'ami du
-peuple..... Il est mort assassiné! Ne prononçons point son éloge sur
-ses dépouilles inanimées; son éloge, c'est sa conduite, ses écrits,
-sa plaie sanglante, et sa mort!..... Citoyennes, jetez des fleurs sur
-le corps pâle de Marat! Marat fut notre ami, il fut l'ami du peuple;
-c'est pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple qu'il est
-mort.» Après ces paroles, de jeunes filles font le tour du cercueil,
-et jettent des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: «Mais
-c'est assez se lamenter; écoutez la grande âme de Marat, qui se
-réveille et vous dit: «Républicains, mettez un terme à vos pleurs;.....
-les républicains ne doivent verser qu'une larme, et songer ensuite
-à la patrie. Ce n'est pas moi qu'on a voulu assassiner, c'est la
-république; ce n'est pas moi qu'il faut venger, c'est la république,
-c'est le peuple, c'est vous.»
-
-«Toutes les sociétés, toutes les sections, dit M. Thiers, vinrent ainsi
-l'une après l'autre autour du cercueil de Marat; et si l'histoire
-rappelle de pareilles scènes, c'est pour apprendre aux hommes à
-réfléchir sur l'effet des préoccupations du moment, et pour les engager
-à bien s'examiner eux-mêmes, lorsqu'ils pleurent les puissans, ou
-maudissent les vaincus du jour.»
-
-Pendant ce temps, on instruisait, avec la célérité des formes
-révolutionnaires, le procès de Charlotte Corday. Deux députés furent
-impliqués dans cette affaire; Duperret, qui avait eu des rapports avec
-la prévenue, et l'abbé Fauchet, ancien évêque, accusé d'avoir été vu
-dans les tribunes de la convention avec Charlotte Corday.
-
-Conduite devant le tribunal, cette fille ne démentit pas un seul
-instant son caractère. Après la lecture de l'acte d'accusation, on
-allait procéder à l'audition des témoins. Charlotte Corday interrompit
-le premier qui fut appelé, et, ne lui laissant pas le temps de
-commencer sa déposition: «C'est moi, dit-elle, qui ai assassiné
-Marat.—Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? lui demanda le
-président.—Ses crimes.—Qu'entendez-vous par ses crimes?—Les malheurs
-dont il a été cause depuis la révolution.—Qui sont ceux qui vous ont
-engagée à cette action?—Moi seule, répond fièrement la jeune fille;
-je l'avais résolue depuis long-temps, et je n'aurais jamais pris
-conseil des autres pour une pareille action. J'ai voulu donner la paix
-à mon pays.—Quelles étaient vos intentions en tuant Marat?—De faire
-cesser les troubles et de passer en Angleterre, si je n'eusse pas été
-arrêtée.—Y avait-il long-temps que vous aviez formé ce projet?—Depuis
-le jour de l'arrestation des députés du peuple.—Où avez-vous appris
-que Marat était un anarchiste?—Dans les journaux, et j'y ai vu qu'il
-pervertissait la France. J'ai tué un homme pour en sauver cent mille.
-J'étais républicaine bien long-temps avant la révolution, et je
-n'ai jamais manqué d'énergie.—Mais croyez-vous avoir tué tous les
-Marat?—Non, reprend tristement l'accusée; non.» Puis elle laisse
-achever les témoins. A chaque déposant, elle disait: «C'est vrai, le
-déposant a raison.»
-
-Elle ne se défendit que d'une chose, de sa prétendue complicité
-avec les girondins; elle ne démentit qu'un seul témoin, la femme
-qui impliquait Duperret et l'abbé Fauchet dans sa cause. Du reste,
-l'assassinat étant avoué, les juges et les jurés, qui n'étaient
-nullement embarrassés pour envoyer à la mort les personnes les plus
-innocentes, devaient être fort à l'aise pour statuer dans ce procès;
-cependant ils affectèrent d'épuiser toutes les formalités judiciaires.
-Elle avait prié un jeune député de la convention du même pays et du
-même âge qu'elle, de vouloir bien être son défenseur, pour la forme
-seulement, car elle était certaine d'être condamnée; mais il déclina ce
-dangereux honneur; et l'avocat Chauveau-la-Garde, nommé d'office par le
-tribunal, plaida la cause de l'héroïque Charlotte en peu de mots.
-
-«L'accusée, dit-il, avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle
-a commis; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation, elle
-en avoue les circonstances les plus affreuses; en un mot, elle avoue
-tout, et ne veut avoir recours à aucune justification. Voilà, citoyens
-jurés, sa défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette entière
-abnégation de soi-même, et qui n'annoncent aucuns remords, et, pour
-ainsi dire, en présence de la mort même; ce calme et cette abnégation
-sublimes, sous un rapport, ne sont pas dans la nature; ils ne peuvent
-s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique, qui lui a mis
-le poignard à la main. Et c'est à vous, citoyens jurés, à juger de
-quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la
-justice; je m'en rapporte à votre prudence.»
-
-Charlotte Corday remercia avec grâce son défenseur. «Vous avez, lui
-dit-elle, saisi le véritable côté de la question; c'était la seule
-manière de me défendre, et la seule qui pouvait me convenir.»
-
-L'accusée entendit sa condamnation à mort avec le même calme qu'elle
-avait montré pendant son interrogatoire; et cette sérénité ne
-l'abandonna pas au milieu des huées de la populace rassemblée sur le
-chemin de son supplice. Elle considérait tous ces furieux avec un
-sourire de pitié. Sa belle figure conserva, jusqu'au dernier moment,
-l'incarnat de la rose; elle inspirait tout à la fois de l'admiration,
-de l'intérêt et de la terreur. Elle fut décapitée le 17 juillet 1793.
-Le bourreau, féroce par caractère et par fanatisme révolutionnaire,
-souffleta sa tête sanglante, en la faisant passer, suivant l'usage
-d'alors, sous les regards des assistans. Ses joues étaient encore
-vermeilles, et l'on ne manqua pas de dire que c'était de l'affront
-qu'elle venait d'essuyer.
-
-Cette fille intéressante et généreuse avait écrit à son père pour lui
-demander pardon d'avoir disposé de sa vie; elle avait aussi adressé à
-Barbaroux une lettre dans laquelle elle racontait son voyage et son
-action, avec une grâce charmante, associée à beaucoup d'esprit et
-d'élévation. Elle lui disait que ses amis ne devaient pas la regretter,
-car une imagination vive, un cœur sensible, promettent une vie bien
-orageuse à ceux qui en sont doués. Elle terminait par ces mots: «Quel
-triste peuple pour former une république! Il faut au moins fonder la
-paix; le gouvernement viendra comme il pourra.»
-
-Le jeune Adam Lux, député de Mayence à la convention, et ennemi
-prononcé des jacobins, eut le courage de faire l'apologie de Charlotte
-Corday; il osa dire aux tyrans la haine qu'ils inspiraient, et leur
-prédit qu'ils auraient le destin de Marat. Condamné par le tribunal
-révolutionnaire, il remercia ses juges, et leur dit: _Enfin, je vais
-donc devenir libre_. Il monta avec fermeté à l'échafaud le 5 novembre
-1793.
-
-
-
-
- EXÉCUTIONS SANGUINAIRES
- A LYON, A MARSEILLE ET A BORDEAUX.
-
-
-La ville de Lyon, suivant la généreuse impulsion qui avait été donnée
-aux provinces par le parti des girondins, s'était insurgée contre
-l'autorité tyrannique de la convention. Des populations entières,
-arrachées de leurs foyers par le paralytique Couthon et plusieurs
-autres agens du gouvernement révolutionnaire, vinrent se ruer en masse
-sur cette malheureuse cité. Le siége fut terrible: les Lyonnais, sous
-la conduite du brave Précy, firent des prodiges de valeur, et tinrent
-long-temps en échec les assiégeans. Enfin, réduits à la famine, ils
-furent forcés de se rendre le 9 octobre 1793.
-
-La nouvelle de la reddition de cette ville importante, au lieu de
-désarmer la colère du gouvernement révolutionnaire, porta sa rage
-jusqu'au plus incroyable délire. On peut en juger par le décret barbare
-qui fut rendu sur-le-champ par la convention, sur le rapport de
-Barrère: Voici cet étrange monument historique:
-
-Article 1er. Il sera nommé par la convention nationale, sur la
-présentation du comité de salut public, une commission de cinq
-représentans du peuple, qui se transporteront à Lyon sans délai, pour
-faire saisir et juger militairement tous les contre-révolutionnaires
-qui ont pris les armes dans cette ville.
-
-Art. 2. Tous les Lyonnais seront désarmés, les armes seront données
-à ceux qui seront reconnus n'avoir pas trempé dans la révolte et aux
-défenseurs de la patrie.
-
-Art. 3. La ville de Lyon sera détruite.
-
-Art. 4. Il n'y sera conservé que la maison du pauvre, les manufactures,
-les ateliers des arts, les hôpitaux, les monumens publics et ceux de
-l'instruction.
-
-Art. 5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera
-_Commune-Affranchie_.
-
-Art. 6. Sur les débris de Lyon sera élevé un monument où seront lus ces
-mots: _Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus!_
-
-L'exécution de ce décret monstrueux fut confiée à plusieurs
-commissaires désignés par la convention, et notamment à Collot
-d'Herbois, qui, de mauvais comédien était devenu législateur, au
-milieu de la confusion universelle; Collot avait été mal accueilli par
-le parterre de Lyon; son amour-propre offensé avait voué une haine
-implacable à cette ville; le décret de destruction qu'il était chargé
-de faire exécuter le mit à même de savourer toutes les délices de la
-vengeance.
-
-A peine fut-il arrivé à Lyon, que, marquant d'un premier coup de
-marteau l'une des nombreuses maisons destinées à être détruites, huit
-cents ouvriers, à ce signal, se mirent sur-le-champ à l'œuvre pour
-démolir les plus belles rues. Les dépenses pour ces épouvantables
-démolitions s'élevèrent à onze millions, cinq cent mille livres.
-
-Ce n'est pas tout encore. C'était peu de punir les révoltés dans leurs
-propriétés, il fallait sévir contre leurs personnes. Collot d'Herbois
-installe une commission révolutionnaire, composée de cinq individus
-qui sont investis du droit de décimer la population lyonnaise. Le
-costume de ces juges de mort ajoutait encore à ce que leur mission
-avait de terrible. De longues moustaches ombrageaient leurs visages
-sinistres; ils portaient sur la tête de longs panaches couleur de
-sang. Revêtus d'habits militaires, un long sabre pendait à leur côté,
-et leur poitrine était décorée d'une petite hache, suspendue à un
-ruban tricolore; ils siégeaient deux fois par jour à l'Hôtel-de-Ville,
-et prononçaient sur le sort des infortunés que leur amenaient les
-guichetiers. L'interrogatoire était simple et la procédure expéditive.
-«Quel est ton nom, ta profession? Quelle fut ta conduite pendant le
-siége? Tu as été, ou tu n'as pas été dénoncé.» Et immédiatement après
-ces questions, les juges, ou touchaient leur hache, ou portaient la
-main à leur front, ou étendaient la main sur la table. Le premier signe
-condamnait à la guillotine, le second à la fusillade, et le troisième
-exemptait de la mort. Toutes les dix minutes, sept infortunés étaient
-amenés, interrogés, inscrits, et faisaient place à sept autres. Tous
-ceux qui avaient pris les armes pendant le siége, tous ceux qui
-s'étaient montrés compatissans à l'égard des prêtres, qui s'étaient
-prononcés contre les clubistes, qui avaient osé paraître une fois sans
-cocarde, surtout ceux qui avaient le malheur d'être riches, étaient
-considérés comme criminels d'état, et entassés dans les caves de
-l'Hôtel-de-Ville jusqu'au moment de leur supplice. Collot d'Herbois,
-entouré de soldats de l'armée révolutionnaire de Paris, chargés de
-protéger tous ses actes de tyrannie, donnait à chaque instant, des
-ordres exterminateurs pour dépeupler et démolir une des plus belles
-villes de l'Europe. Dans ce conseil infernal, on délibérait si l'on
-ne ferait pas jouer la mine, pour hâter la destruction et faire
-disparaître sur-le-champ tous les détenus dont les caves étaient
-remplies. Ce projet avait déjà été énoncé par Collot d'Herbois dans
-le sein même de la convention. On ne s'y arrêta cependant pas, et
-la résolution fut prise de tirer des canons à mitraille sur les
-prisonniers condamnés à mort.
-
-En exécution de cette horrible détermination, soixante-neuf jeunes
-gens, amenés des prisons de Roanne, furent conduits aux Brotteaux.
-On les place garrottés deux à deux, entre deux fossés parallèles,
-bordés en dehors par des soldats tenant à la main leur sabre nu. Les
-malheureuses victimes se trouvent à la suite les unes des autres, dans
-la direction des canons braqués devant eux; ils voient sans frémir, cet
-appareil effroyable, et reçoivent en chantant, la décharge meurtrière
-qui déchire leurs membres, et laisse plusieurs d'entre eux encore
-vivans sur la place. Les soldats franchissent les fossés, et les
-achèvent à coups de sabres. Deux heures après cette affreuse canonnade,
-tous ces martyrs n'avaient pas cessé de vivre.
-
-Le lendemain, ce genre de supplice devait s'essayer d'une autre
-manière, sur un nombre déterminé de deux cent huit personnes
-rassemblées dans la même prison. Pendant la nuit, quinze d'entre
-elles parvinrent à s'échapper. Pour remplir ce déficit, on imagine de
-prendre des commissionnaires du dehors, et plusieurs autres prisonniers
-qui se trouvent avec les condamnés; on les garotte, on les emmène
-sans vouloir rien entendre. Tous comparaissent devant la commission
-révolutionnaire, qui ne daigne pas même les interroger. En vain des
-réclamations se font entendre, même de la part de ceux qui ont été
-pris pour d'autres; on ne les écoute point, ils sont tous traînés au
-supplice. Cependant les hommes chargés de l'exécution, comptent les
-victimes sur le Pont-Morand, pour s'assurer si le nombre de deux cent
-huit est complet; il s'en trouve deux cent dix. On va consulter Collot
-d'Herbois.—«Qu'importe, répond-il, qu'il y en ait deux de plus; s'ils
-passent aujourd'hui, ils ne passeront pas demain.» Tous sont traînés
-alors au lieu de l'exécution. Leurs mains sont liées derrière le dos
-par une corde qu'on attache à un cable fixé à chacun des arbres d'une
-longue allée de saules; ils ont en face les soldats qui vont les
-fusiller, et deux canons prêts à vomir la mort sur eux. Le signal est
-donné, leurs membres sont dispersés; les cables qui les retiennent sont
-brisés, et quelques malheureux, quoique mutilés, peuvent fuir encore;
-la cavalerie les atteint, et les hache à coups de sabre. Les crosses,
-les baïonnettes, tout est en mouvement pour achever ce que n'ont pu
-exterminer le plomb et la mitraille; et cette exécution elle-même
-demeura cruellement incomplète; plusieurs des victimes respiraient
-encore le lendemain.
-
-Dans ces expéditions en masse qui eurent lieu à plusieurs reprises,
-quelques personnes parvinrent à s'échapper par d'heureux hasards, et
-parvinrent à se réfugier en Suisse.
-
-Nous allons citer quelques traits particuliers qui excitent la pitié,
-l'horreur ou l'admiration, et quelquefois ces trois sentimens à la
-fois. Un officier municipal, nommé Laurenson, avait été mis sur la
-liste des condamnés, quoique sa commune eût réclamé sa liberté avec
-énergie. On le conduisait au supplice, malgré ses réclamations; déjà le
-bourreau l'étendait sur la fatale planche, lorsqu'un gendarme apporta
-sa grâce. Aussitôt Laurenson est détaché; mais l'infortuné avait
-perdu la raison. _Ma tête n'est-elle pas à terre?_ disait-il dans son
-égarement. _Ah! qu'on me la rende..... Ne voyez-vous pas mon sang qui
-fume? Il coule près de moi et sur mes souliers..... Voyez ce gouffre ou
-sont entassés tous ces corps..... Retenez-moi, je vais y tomber._
-
-Une femme octogénaire, nommée Martinon, malade au point de ne pouvoir
-se soutenir sur la voiture qui conduisait au supplice, y fut jetée
-comme un ballot, et, au moyen de cordes, on l'attacha avec force, de
-crainte qu'elle ne vînt à rouler à terre. Plus elle faisait entendre
-ses cris plaintifs, plus on la serrait violemment. Après quelques
-instans de marche, la voiture ayant éprouvé une secousse, le ventre de
-la malheureuse s'ouvrit, ses entrailles en sortirent, et elle expira.
-
-Au milieu de ce délire féroce, on voyait éclater des actes du plus
-grand courage, même dans le sexe le plus faible et dans l'âge le plus
-tendre. Une jeune fille de seize ans, nommée Marie Adriam, s'était
-habillée en homme, et avait servi dans l'artillerie pendant le siége
-de la ville. «Comment, lui dirent les juges, as-tu pu braver le feu,
-et tirer le canon contre ta patrie?—C'était au contraire pour la
-défendre, répondit-elle.» Une autre jeune fille du même âge refusait de
-porter la cocarde nationale; on l'interrogeait sur son refus.—Ce n'est
-point, dit-elle, la cocarde que je hais; mais, comme vous la portez,
-elle déshonorerait mon front.» Un des juges fait signe au guichetier
-d'attacher une cocarde au bonnet de la jeune fille. «Va, lui dit-il
-ensuite, en portant celle-là tu es sauvée.» La courageuse prisonnière
-se lève avec sang-froid, détache la cocarde, ne répond que par ces
-mots: _Je vous la rends_, et marche au supplice.
-
-Une autre jeune fille, dans les transports du désespoir, entra dans
-la salle du tribunal, en s'écriant: «Mes frères sont fusillés, vous
-venez de faire périr mon père, je n'ai plus de famille; que faire seule
-au monde? Je m'y déteste: mettez un terme à mon malheur; de grâce,
-faites-moi périr.» Elle était aux genoux des juges, en leur adressant
-cette prière. Ils ne purent rester insensibles à sa douleur, et la
-firent retirer.
-
-On vit aussi des traits du plus généreux dévoûment. Des billets, dits
-_papier obsidional_, avaient été fabriqués pendant le siége dans
-l'imprimerie des frères Bruyset, et portaient la signature de l'aîné.
-Il fut dénoncé, et mis en jugement; mais, comme il était malade, son
-frère se présenta pour lui. Quand on lui demanda si la signature portée
-sur les billets était bien la sienne, il se contenta de répondre, sans
-autre explication: «C'est bien la signature _Bruyset_!» et, par cette
-équivoque généreuse, sauva son frère, en se sacrifiant pour lui.
-
-Un autre Lyonnais, nommé Badger, avait un frère malade des blessures
-qu'il avait reçues pendant le siége; il fut arrêté à sa place, et
-conduit en prison. Un mot, un seul mot pouvait lui sauver la vie; il se
-tut, fut condamné, et marcha gaîment au supplice.
-
-On admira aussi le courage résigné de quelques prêtres: on exterminait
-impitoyablement tous ceux que l'on pouvait saisir. «Si votre devoir
-est de nous condamner, disait l'un d'eux, obéissez à votre loi; la
-mienne m'ordonne de mourir et de pardonner à mes ennemis.» «Crois-tu
-à l'enfer? disait le président au curé d'Amplepuy.—Comment en douter,
-dit-il, puisque je vous vois?»
-
-L'énergie de toutes ces innombrables victimes de la plus odieuse
-tyrannie étonnait même ceux qui présidaient aux exécutions. Collot
-d'Herbois, le plus farouche de tous, se plaignait de ce que les
-Lyonnais avaient puisé, dans l'habitude des périls, l'indifférence de
-la vie et même le mépris de la mort.
-
-Les mêmes horreurs, à quelques variantes près, furent exercées à
-Bordeaux, à Marseille et dans les principales villes de France. A
-Toulon, lorsque cette place eut été reprise sur les Anglais, le 19
-décembre 1793, un grand nombre de citoyens de cette ville furent
-réunis sur une place, où, d'après des ordres donnés, on tira sur eux à
-mitraille. Le député Fréron, qui assistait à cette terrible exécution,
-se promenait froidement sur ce champ de carnage, et, s'étant aperçu que
-quelques-unes des victimes avaient échappé à la mitraille, il s'écria
-tout haut: _Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la république
-leur pardonne_. Quelques-uns de ces malheureux se relevèrent en effet,
-et l'ordre fut sur-le-champ donné de les fusiller.
-
-
-
-
- MISSION DE JOSEPH LEBON,
- A ARRAS, SA PATRIE.
-
-
-Robespierre, dans sa rage révolutionnaire, ne respecta pas même
-Arras, sa ville natale. Il semble même qu'il voulût la traiter
-avec une sévérité toute particulière, en y envoyant Joseph Lebon,
-son compatriote, l'un de ses sectateurs les plus ardens, avec la
-mission d'extirper toutes les racines de l'aristocratie. Ce Joseph
-Lebon, ancien membre de la congrégation de l'Oratoire, avait été
-successivement maire d'Arras, administrateur du Pas-de-Calais, et en
-dernier lieu, député à la convention nationale.
-
-Joseph Lebon ne tarda pas à se rendre digne de celui qui l'avait
-choisi. Il couvrit sa patrie de sang et de carnage. Il faisait tout à
-la fois parade d'apostasie, de libertinage et de cruauté, et se vantait
-d'avoir acquis une réputation incomparable de scélératesse parmi les
-commissaires de la convention. Effrayé de la présence des Autrichiens
-dans les environs du département du Pas-de-Calais, le comité de salut
-public avait investi ce proconsul de pouvoirs illimités, avec ordre de
-prendre dans son énergie toutes les mesures commandées par le salut de
-la république. Ces ordres ne furent que trop fidèlement suivis. De là,
-tant de spoliations, de meurtres, et d'atrocités de toutes espèces.
-Nous allons relater quelques-uns de ses crimes, pris entre mille plus
-épouvantables les uns que les autres.
-
-Un jour, la dame Desvignes et sa fille, étaient assises sur le
-rempart d'Arras, occupées à lire _Clarisse Harlowe_. Lebon s'approcha
-d'elles sans être aperçu, lâcha un coup de pistolet à leurs oreilles,
-et sans leur donner le temps de revenir de leur frayeur, poussa la
-fille, la renversa, arracha le livre des mains de la mère, et menaça
-de l'assommer avec le pommeau de son sabre. Il ordonna ensuite à la
-jeune personne d'ôter le voile qui couvrait sa gorge, y plongea sa
-main insolente, et joignant la cruauté à la lubricité, la retira
-teinte de sang. Puis il enleva à ces femmes leurs boucles d'argent,
-se fit remettre leur portefeuille, et y ayant trouvé quelques gravures
-provenant d'un almanach, il prétendit qu'il y reconnaissait des signes
-de la royauté, et les conduisit lui-même dans une maison d'arrêt. La
-mère et la fille furent mises en liberté le lendemain; heureusement
-pour elles que le tyran se souvint qu'il était ivre, lorsqu'il les
-avait arrêtées.
-
-Lebon fit assassiner le sieur Duvieux-Fort, parce qu'on avait trouvé
-chez lui un perroquet qui disait: _Vive le roi_. Lebon fit tenir
-cette victime sous le tranchant de la guillotine, pendant le temps
-qu'on lisait la nouvelle d'une victoire à la multitude assemblée.
-Pour justifier la barbarie de cet acte, il disait qu'il en avait agi
-ainsi, afin que les ennemis de la république mourussent avec la douleur
-d'avoir été les témoins de ses triomphes.
-
-Deux jeunes gens, dont l'un nommé Vaillan, et l'autre, fils du maître
-de poste de Lens, avaient été conduits, à dix heures du matin, sur la
-place des exécutions, et garrottés au pied des échafauds. Ils restèrent
-exposés pendant deux heures aux injures de la populace; on les couvrit
-d'ordures, on brûla leurs habits. L'un d'eux perdit connaissance;
-le bourreau lui jeta un seau d'eau sur la figure. Sept individus,
-condamnés à mort, arrivèrent, et furent exécutés en leur présence.
-Ces deux infortunés étaient couverts du sang des victimes. Puis le
-bourreau, tenant la tête du dernier supplicié, l'approcha des lèvres
-mourantes des deux patiens, qui ne furent exécutés qu'après cette
-déchirante et longue agonie.
-
-Une pauvre villageoise allaitait un petit enfant, sur la porte de sa
-chaumière; elle n'avait pas de cocarde; un des agens de Lebon lui en
-fait le reproche, en la menaçant de la guillotine.—Pour ça, dit la
-paysanne, dans son patois picard; je reviens des champs, je vais y
-retourner; je n'ai besoin de cocarde pour travailler.—Quoi! tu réponds!
-reprend l'agent; je vais à Arras, et je te ferai guillotiner.—Eh bien!
-va; si tu me fais guillotiner pour ça, on a bien raison de dire qu'on
-en guillotine à Arras qui sont aussi innocens que l'innocent que je
-tiens dans mes bras.» L'agent rendit compte des propos de cette pauvre
-femme, qui, peu de jours après, fut incarcérée et guillotinée.
-
-On connaît l'horrible histoire de cette infortunée à qui, pour prix de
-son déshonneur, Lebon promit de rendre son mari qu'il avait destiné
-au supplice. Lorsqu'elle crut revoir son époux, d'après la parole qui
-lui avait été donnée, on conduisait ce malheureux à l'échafaud. Elle
-court éplorée chez Lebon, croyant que cette exécution est une méprise;
-le bourreau ne lui répond rien, mais lui présente dérisoirement un
-assignat de cent sous, comme salaire de ses faveurs, et la met à la
-porte.
-
-Chaque jour, après son dîner, il assistait au supplice de ses victimes.
-Il fit placer un orchestre près de la guillotine, et ordonna au
-tribunal, de condamner à mort tous ceux qui s'étaient distingués par
-leurs richesses ou par leurs talens. Dans la salle de spectacle, il
-prêchait la loi agraire, le sabre à la main. «Sans-culottes, dit-il un
-jour, dénoncez hardiment, si vous voulez quitter vos chaumières; c'est
-pour vous qu'on guillotine. Vous êtes pauvres; n'y a-t-il pas près de
-vous quelque noble, quelque riche, quelque marchand? Dénoncez donc, et
-vous aurez sa maison.»
-
-Une des rues de la ville qui était sa patrie fut entièrement dépeuplée
-par lui. Tous ceux qui l'habitaient furent envoyés à l'échafaud.
-Cambrai, et les autres villes du département, furent également les
-théâtres de ses fureurs. Mais quand le régime de la terreur fut passé,
-quand Robespierre eut succombé sous les coups de ses anciens complices,
-des voix enhardies par quelques députés, vinrent dénoncer le misérable
-Lebon, à la barre de la convention. Alors furent révélés la plupart
-des actes atroces dont il s'était rendu coupable. Bourdon de l'Oise,
-l'attaqua le premier: «Voilà, dit-il, le bourreau dont se servait
-Robespierre.» C'est bien à lui, s'écria André Dumont, que l'on peut
-dire: _Monstre, va cuver dans les enfers, le sang de tes victimes!_—Il
-n'est pas étonnant, répondit Joseph Lebon, que la calomnie s'attache à
-un représentant qui a sué.....—Tu as sué le sang, s'écria Poultier.—Tu
-dînais avec le bourreau, ajouta Bourdon de l'Oise.
-
-On fait monter de quinze cents à deux mille le nombre des personnes
-assassinées à Arras et à Cambrai, pendant la mission de Joseph Lebon.
-Ce monstre fut puni enfin de ses crimes. Par jugement du tribunal
-d'Amiens, il fut exécuté dans cette ville, le 13 vendémiaire an 4 (5
-octobre 1796). Il fut conduit à l'échafaud, revêtu d'une chemise rouge,
-costume des assassins condamnés. Lorsqu'on voulut lui mettre cette
-chemise, il s'écria, quoiqu'il fût ivre d'eau-de-vie: «Ce n'est pas moi
-qui dois l'endosser, il faut l'envoyer à la convention, dont je n'ai
-fait que suivre les ordres.»
-
-Il faut ajouter à ses crimes qu'il avait dérobé plus de cinq cent
-mille livres, sous les scellés qu'il avait fait mettre sur les effets
-des prisonniers. Ce scélérat avait trente ans, lorsque la société fut
-délivrée de sa présence.
-
-
-
-
- TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.
-
- CONDAMNATION DES GIRONDINS;
- DÉTAILS SUR LEURS DERNIERS MOMENS.
- MORT DE MADAME ROLAND ET DE BAILLY.
- AUTRES VICTIMES.
-
-
-L'établissement du gouvernement révolutionnaire légalisa le système de
-la terreur. Le massacre des bons citoyens continua avec une effrayante
-activité; mais on le subordonna à une sorte de régularité dérisoire
-qui offrait quelque chose de plus formidable encore. Les hommes les
-plus vils, les plus sanguinaires, avaient été choisis pour siéger
-dans ce tribunal de mort. Il n'y avait aucune pitié à attendre de ces
-magistrats de sang. C'était un Fouquier-Tinville qui y remplissait
-les fonctions d'accusateur public, fonctions qu'il exerça avec un
-acharnement sans exemple contre tout ce qui portait un nom connu,
-contre tout ce qui avait acquis des droits à l'estime générale.
-
-Quelques traits feront encore mieux connaître cet homme sans moralité
-comme sans entrailles. On avait amené devant son tribunal un citoyen
-nommé Gamache; l'huissier observa qu'il n'était pas l'accusé qu'on
-avait eu l'intention de traduire en justice. «Peu importe, répondit
-Fouquier, celui-ci vaut autant que l'autre.» Et il l'envoya à la mort.
-Rosset de Fleury avait écrit au tribunal pour lui annoncer qu'il
-partageait les opinions de sa famille, qui venait de périr, et qu'il
-demandait à partager son sort. Fouquier, en recevant cette lettre,
-s'écria: «Ce monsieur est bien pressé; mais je suis charmé de le
-satisfaire.» Fleury fut amené au tribunal, condamné comme complice de
-gens qu'il n'avait jamais vus, livré au supplice, revêtu d'une chemise
-rouge, comme assassin de Collot d'Herbois. Une veuve Maillet avait
-été présentée aux juges au lieu de la duchesse de Maillé qu'on avait
-cru arrêter. Dans l'interrogatoire, Fouquier s'aperçut de l'erreur.
-«Ce n'est pas toi qu'on voulait juger, lui dit-il, mais c'est égal;
-autant vaut que tu y passes aujourd'hui que demain.» Madame de
-Sainte-Amarante, et sa fille, l'une des plus belles femmes de la
-capitale, avaient montré le plus grand courage dans leurs réponses et
-en écoutant leur arrêt. Fouquier fut irrité de leur fermeté. «Voyez,
-s'écria-t-il, quel excès d'effronterie; il faut que je les voie monter
-sur l'échafaud, pour m'assurer si elles conserveront leur caractère,
-dussé-je me passer de dîner.» Un vieillard, paralysé de la langue,
-ne pouvait répondre aux questions qui lui étaient faites. Fouquier,
-apprenant la raison de son silence, répondit: «Ce n'est pas la langue
-qu'il me faut, c'est la tête.» C'était lui qui disait que les jurés
-venaient de faire _feu de file_, lorsqu'ils avaient condamné en masse
-un grand nombre d'accusés, sans les entendre.
-
-Les confrères de Fouquier-Tinville étaient en tout dignes de lui. Les
-Dumas et les Coffinhal le secondaient merveilleusement. On connaît
-le mot féroce de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, qui,
-interrogeant une femme plus que sexagénaire, et ne pouvant en obtenir
-de réponse, à cause de sa surdité, dit au greffier: «Écrivez qu'elle a
-conspiré _sourdement_.» On se rappelle aussi la lâcheté de Coffinhal,
-qui, après avoir prononcé la sentence de mort d'un maître en fait
-d'armes, lui dit: _Pare cette botte-là, si tu peux_.
-
-Que de victimes tombèrent sous les coups de ces juges-bourreaux! La
-hache révolutionnaire n'avait pas un seul moment de repos. Les plus
-illustres têtes tombaient tour à tour sur l'échafaud; les places
-publiques étaient inondées de sang. Il n'entre point dans notre plan
-de nous arrêter à décrire les exécutions de tant d'innocens; nous nous
-bornerons à retracer les derniers momens de plusieurs de ces infortunés.
-
-Les girondins, ces députés éloquens et généreux qui s'étaient opposés
-de toutes leurs forces au projet insurrectionnel du 10 août, qui
-avaient protesté énergiquement contre les massacres, qui avaient montré
-quelque pitié pour Louis XVI, qui s'étaient montrés constamment en
-opposition avec toutes les mesures révolutionnaires, devaient, par
-la nature même des choses, se trouver en butte à toute la rage des
-jacobins. Pour assurer leur perte, on les accusa de conspiration, de
-projet de guerre civile.
-
-La plupart de ces députés, du moins tous ceux qui avaient coopéré
-activement au soulèvement de quelques provinces, n'étaient pas sous
-la main de leurs ennemis. On résolut d'arrêter sans distinction tous
-ceux qui leur étaient unis par l'amitié ou par la communauté d'opinion.
-Vingt-un d'entre eux furent arrêtés et mis en jugement; tous à la fleur
-de l'âge, dans la force du talent, quelques-uns même dans tout l'éclat
-de la jeunesse et de la beauté; c'étaient Brissot, Gardien, Lasource,
-Vergniaud, Gensonné, Lehardy, Mainvielle, Ducos, Boyer-Fonfrède,
-Duchastel, Duperret, Carra, Valazé, Lacase, Duprat, Sillery, Fauchet,
-Lesterpt-Beauvais, Boileau, Antiboul, et Vigée.
-
-«Gensonné était calme et froid, dit M. Thiers; Valazé, indigné et
-méprisant; Vergniaud était plus ému que de coutume; le jeune Ducos
-était gai; et Fonfrède, qu'on avait épargné dans la journée du 2 juin,
-parce qu'il n'avait pas voté pour les arrestations de la commission
-des douze, et qui, par ses instances réitérées en faveur de ses amis,
-avait mérité depuis de partager leur sort, Fonfrède semblait, pour une
-si belle cause, abandonner avec facilité, et sa grande fortune, et sa
-jeune épouse, et sa vie.»
-
-On n'eut pas de peine à trouver de faux témoins pour attester la
-complicité des girondins avec les massacreurs de septembre. Fabre
-d'Églantine, devenu suspect, pour cause d'agiotage, avait besoin de se
-populariser; il appuya cette accusation avec perfidie. Vergniaud, n'y
-résistant pas davantage, s'écria avec indignation: «Je ne suis pas tenu
-de me justifier de complicité avec des voleurs et des assassins.»
-
-Malgré leur courageuse défense, les accusés virent bientôt que leur
-perte était résolue, et se préparèrent à mourir noblement. Ils se
-rendirent à la dernière séance du tribunal, avec un visage serein.
-Tandis qu'on les fouillait à la porte de la Conciergerie, pour leur
-enlever les armes meurtrières avec lesquelles ils auraient pu attenter
-à leurs jours, Valazé, donnant une paire de ciseaux à son ami Riouffe,
-lui dit, en présence des gendarmes: «Tiens, mon ami, voilà une arme
-défendue; il ne faut pas attenter à nos jours!»
-
-Le 30 octobre 1793, les jurés prononcèrent la sentence de mort qui
-leur avait été imposée. En entendant cet arrêt fatal, Brissot laissa
-tomber ses bras; sa tête se pencha subitement sur sa poitrine; Gensonné
-voulut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne put
-se faire entendre. Sillery, qui était paralytique, laissa échapper
-ses béquilles, en s'écriant: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On
-avait conçu quelques espérances pour les deux jeunes frères Ducos et
-Fonfrède, qui avaient paru moins compromis; mais ils furent condamnés
-comme les autres. Fonfrède, en embrassant Ducos, lui dit: «Mon frère,
-c'est moi qui te donne la mort.—Console-toi, répondit Ducos, nous
-mourrons ensemble.» L'abbé Fauchet, le visage baissé, semblait prier le
-ciel; Carra conservait son air de dureté; Vergniaud montrait dans toute
-sa personne quelque chose de dédaigneux et de fier; Lasource prononça
-ce mot d'un ancien: «Je meurs le jour où le peuple a perdu la raison;
-vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.» Le faible Boileau, le
-faible Gardien, qui avaient eu la honte de charger leurs coaccusés pour
-se justifier, ne furent pas épargnés. Boileau, en jetant son chapeau en
-l'air, s'écria: «Je suis innocent.—Nous sommes innocens, répétèrent
-tous les accusés; peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre
-eux eurent le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager
-la multitude à les sauver; leur tentative resta sans effet, et les
-gendarmes les entourèrent pour les conduire dans leur cachot. Tout à
-coup l'un des condamnés tombe à leurs pieds; ils le relèvent noyé dans
-son sang; c'était Valazé, qui, en donnant ses ciseaux à Riouffe, avait
-gardé un poignard, et s'en était frappé. Le farouche tribunal décida
-sur-le-champ que son cadavre serait transporté sur une charrette, à
-la suite des condamnés. En sortant du tribunal, ils entonnèrent tous
-ensemble, par un mouvement spontané, l'hymne des Marseillais.
-
-«Leur dernière nuit fut sublime, dit l'historien déjà cité. Vergniaud
-avait du poison, il le jeta pour mourir avec ses amis. Ils firent en
-commun un dernier repas, où ils furent tour-à-tour gais, sérieux,
-éloquens. Brissot, Gensonné, étaient, graves et réfléchis; Vergniaud
-parla de la liberté expirante avec les plus nobles regrets, et de la
-destinée humaine avec une éloquence entraînante. Ducos répéta des
-vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chantèrent des
-hymnes à la France et à la liberté. Le lendemain 31 octobre, une foule
-immense s'était portée sur leur passage. Ils répétaient, en marchant
-à l'échafaud, cet hymne des Marseillais que nos soldats chantaient
-en marchant à l'ennemi. Arrivés à la place de la Révolution, et
-descendus de leurs charrettes, ils s'embrassèrent en criant: _Vive
-la République!_ Sillery monta le premier sur l'échafaud, et, après
-avoir salué gravement le peuple, dans lequel il respectait encore
-l'humanité faible et trompée, il reçut le coup fatal. Tous imitèrent
-Sillery, et moururent avec la même dignité; en trente-une minutes, le
-bourreau fit tomber ces illustres têtes, et détruisit ainsi en quelques
-instans, jeunesse, beauté, vertu, talens. Telle fut la fin de ces
-nobles et courageux citoyens, victimes de leur généreuse utopie. Ne
-comprenant ni l'humanité, ni ses vices, ni les moyens de la conduire
-dans une révolution, ils s'indignèrent de ce qu'elle ne voulait pas
-être meilleure, et se firent dévorer par elle, en s'obstinant à la
-contrarier. Respect à leur mémoire! Jamais tant de vertus, de talens,
-ne brillèrent dans les guerres civiles; et il faut le dire à leur
-gloire, s'ils ne comprirent pas la nécessité des moyens violens pour
-sauver la cause de la France, la plupart de leurs adversaires qui
-préférèrent ces moyens se décidèrent par passion plutôt que par génie.
-
-«Clavières, ex-ministre du parti de la gironde, fut jeté dans les
-prisons de la Conciergerie peu de temps après la mort de madame Roland;
-mais il eut le courage de prévenir la sentence de ses juges. Le matin
-du jour où il devait paraître devant le tribunal révolutionnaire,
-ses compagnons d'infortune virent avec effroi le mauvais grabat sur
-lequel il était couché, et tout le pavé d'alentour, inondés de sang.
-Il s'était enfoncé un large couteau dans le côté, et l'instrument de
-mort pendait encore de la blessure qu'il s'était faite au milieu de la
-nuit, sans qu'aucun des autres prisonniers s'en fût aperçu. «Ce qui m'a
-toujours surpris, dit l'historien Beaulieu, qui se trouvait au nombre
-de ces malheureux captifs, c'est que nos tyrans qui ont su tirer parti
-de tant de contes absurdes pour se défaire des personnes qu'ils avaient
-opprimées, n'aient pas profité de ce suicide pour nous faire couper
-la tête, comme étant les meurtriers de M. Clavières, et se débarrasser
-ainsi du mal qu'ils nous avaient fait.»
-
-A dater de la mort des girondins, le glaive révolutionnaire ne se
-reposa plus. Le 10 novembre, l'intéressante et courageuse épouse de
-Roland, condamnée pour cause de complicité avec les girondins, ses
-anciens amis, marcha à l'échafaud, avec une fermeté digne d'eux.
-
-Cette femme, joignant aux grâces d'une Française l'héroïsme d'une
-Romaine, portait toutes les douleurs dans son âme. Son époux qu'elle
-respectait et chérissait à l'égal d'un père, était obligé de cacher
-sa tête menacée; elle éprouvait pour l'un des girondins proscrits une
-passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle laissait une
-fille, jeune et orpheline, confiée à des ennemis. Tous ces pénibles
-sacrifices devaient rendre bien douloureux les derniers instans de sa
-vie. Néanmoins, elle entendit son arrêt avec une sorte d'enthousiasme,
-sembla inspirée depuis le moment de sa condamnation jusqu'à celui
-de son exécution, et excita, chez tous ceux qui la virent, une
-espèce d'admiration religieuse. Elle alla à l'échafaud vêtue en
-blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces d'un compagnon
-d'infortune qui devait périr avec elle, et qui n'avait pas le même
-courage; deux fois même elle parvint à lui arracher un sourire. Arrivée
-sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la liberté,
-en s'écriant: «_ô Liberté! que de crimes on commet en ton nom!_» Elle
-subit ensuite la mort avec un courage inébranlable.
-
-Le mari de cette femme célèbre s'était réfugié aux environs de Rouen.
-En apprenant sa fin tragique, il ne voulut pas lui survivre. Il quitta
-la maison ou on lui donnait l'hospitalité; et, pour ne compromettre
-personne, il vint se donner la mort sur la grande route. On le trouva
-percé au cœur d'un coup d'épée, et gisant auprès d'un arbre contre
-lequel il avait appuyé l'arme homicide.
-
-«Ainsi, dit M. Thiers, dans cet épouvantable délire qui rendait
-suspects et le génie, et la vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait
-de plus noble, de plus généreux en France, périssait ou par le suicide
-ou par le fer des bourreaux!
-
-«Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout
-plus lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de
-Bailly. Déjà on avait pu voir, à la manière dont il avait été traité
-dans le procès de la reine, comment il serait accueilli au tribunal
-révolutionnaire. La scène du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi
-martiale et la fusillade qui s'en était suivie, étaient les événemens
-le plus souvent et le plus amèrement reprochés au parti constituant;
-c'était sur Bailly, l'ami de Lafayette, c'était sur le magistrat qui
-avait fait déployer le drapeau rouge, qu'on voulait punir tous les
-prétendus forfaits de la constituante. Il fut condamné, et dut être
-exécuté au Champ-de-Mars, théâtre de ce qu'on appelait son crime.
-Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et pluvieux, qu'eut
-lieu son supplice. Conduit à pied, et au milieu des outrages d'une
-populace barbare qu'il avait nourrie pendant qu'il était maire, il
-demeura calme et d'une sérénité inaltérable. Pendant le long trajet
-de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le visage
-le drapeau rouge qu'on avait retrouvé à la mairie, enfermé dans un
-étui en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il semblait toucher au
-terme de son supplice; mais un des forcenés, attachés à le poursuivre,
-s'écrie qu'il ne faut pas que le champ de la fédération soit souillé de
-son sang. Alors, on se précipite sur la guillotine, on la transporte
-avec le même empressement qu'on mit autrefois à creuser ce même champ
-de la fédération; on court l'élever enfin sur le bord de la Seine,
-sur un tas d'ordures, et vis-à-vis le quartier de Chaillot, où Bailly
-avait passé sa vie et composé ses ouvrages. Cette opération dura
-plusieurs heures. Pendant ce temps, on lui fait parcourir plusieurs
-fois le Champ-de-Mars. La tête nue, les mains derrière le dos, il
-se traîne avec peine. Les uns lui jettent de la boue, d'autres lui
-donnent des coups de pieds ou de bâton. Accablé, il tombe, on le
-relève de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqué à ses membres un
-tremblement involontaire. «Tu trembles, lui dit un soldat.—Mon ami,
-répond le vieillard, c'est de froid.....» Après plusieurs heures de
-cette torture, on lui brûle sous le nez le drapeau rouge; le bourreau
-s'empare de lui enfin, et on nous enlève encore un savant illustre, et
-l'un des hommes les plus vertueux qui aient honoré notre patrie.
-
-«Depuis ce temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs,
-ajoute l'historien, la vile populace n'a pas changé; toujours brusque
-en ses mouvemens, tantôt elle élève l'autel de la patrie, tantôt elle
-dresse des échafauds, et n'est belle et noble à voir que lorsque,
-entraînée dans les armées, elle se précipite sur les bataillons
-ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses crimes à la liberté; car,
-sous le despotisme, elle fut toujours aussi coupable que sous la
-république. Mais invoquons sans cesse les lumières et l'instruction
-pour ces barbares pullulant au fond des sociétés, et toujours prêts à
-les souiller de tous les crimes, à l'appel de tous les pouvoirs, et
-pour le déshonneur de toutes les causes.»
-
-Les années 1793 et 1794 offrirent peu de journées qui ne fussent
-souillées du sang de quelques citoyens; tantôt c'étaient d'innocentes
-victimes étrangères à toutes les factions, et que leur nom et leurs
-vertus désignaient aux bourreaux; tantôt c'étaient les hommes d'un
-parti immolés par ceux d'un parti vainqueur. Ainsi, quand tous les
-partis modérés furent abattus, on vit celui de la montagne, qui avait
-organisé le terrible systême de la terreur, se décimer lui-même, et
-envoyer successivement à la mort ses membres les plus influens. Ceux
-qui avaient fait tomber tant de têtes au nom de la liberté, finirent
-presque tous par porter la leur sur l'échafaud, au nom de la justice et
-de l'humanité, qui demandaient vengeance. Les Hébert, les Chaumette,
-les Danton, les Chabot, les Couthon, les Saint-Just, les Robespierre,
-long-temps complices, puis devenus ennemis, tombèrent tour à tour, et
-laissèrent enfin respirer la patrie.
-
-Mais, avant la journée du 9 thermidor, qui vit porter le coup décisif
-à la tyrannie toute sanguinaire de Robespierre et de ses agens, que de
-sang innocent versé! Que d'illustres proscrits! Combien de milliers
-de Français entassés dans les prisons! La nation semblait avoir été
-mise en coupe réglée. Le vénérable Malesherbes, ce courageux défenseur
-de l'infortuné Louis XVI, cet homme vertueux, qui, comme le dit M.
-de Chateaubriand, au milieu de la corruption des cours, avait su
-conserver, dans un rang élevé, l'intégrité du cœur et le courage
-du patriote, fut condamné avec toute sa famille, au nombre de près
-de vingt personnes. Ainsi, le protecteur et l'ami de Jean-Jacques
-Rousseau, celui qui, dans le cours d'une longue vie, s'était fait
-un devoir de prendre la défense de l'opprimé contre l'oppresseur,
-et qui, de même qu'il avait protégé le dernier individu du peuple
-contre la tyrannie des grands, avait osé plaider la cause d'un roi
-innocent contre des despotes démagogues, vint terminer sur l'échafaud
-ses soixante-douze années de probité. Il marcha à la mort avec la
-sérénité et la gaîté d'un sage. Ayant fait un faux pas en sortant de
-la prison pour aller au supplice, il avait dit: «Ce faux pas est d'un
-mauvais augure; un Romain serait rentré chez lui.» «Ah! s'écrie M. de
-Chateaubriand en rappelant ces lamentables événemens, il était donné à
-notre siècle de contempler le vénérable magistrat revêtu de la chemise
-rouge, monté sur un tombereau sanglant, et mené à la guillotine entre
-sa fille, sa petite-fille et son petit-fils, aux acclamations d'un
-peuple ingrat dont il avait tant de fois pleuré la misère.»
-
-Aux Malesherbes avaient été joints vingt-deux membres du parlement.
-Le parlement de Toulouse fut immolé presque tout entier. Enfin, les
-fermiers-généraux furent mis en jugement à cause de leurs anciens
-marchés avec le fisc. On leur prouva que ces marchés renfermaient des
-conditions onéreuses à l'État; et le tribunal révolutionnaire les
-envoya à l'échafaud pour de prétendues exactions sur le tabac, sur le
-sel, etc. Dans le nombre était un savant illustre, le célèbre chimiste
-Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour écrire une
-découverte.
-
-Devant le tribunal révolutionnaire, comme lors du massacre des prisons,
-on peut remarquer des traits sans nombre de générosité.
-
- On a vu des enfans s'immoler pour leurs pères,
- Des frères disputer le trépas à leurs frères.
-
-Loizerolles, ancien conseiller du roi, avait été enfermé à
-Saint-Lazare, ainsi que son fils. Le 7 thermidor (26 juillet 1794),
-l'huissier du tribunal arrive, tenant en main sa liste mortuaire; il
-appelle Loizerolles fils. Ce jeune homme dormait; son père n'hésite pas
-à se présenter en sa place. Le lendemain, il comparaît à l'audience
-avec vingt-cinq autres compagnons d'infortune, entend son arrêt de mort
-sans pâlir, et va consommer en silence son héroïque sacrifice.
-
-Parmi les femmes qui honorèrent leur mort par un courage plus
-qu'humain, on peut citer les carmélites de Royal-Lieu, près de
-Compiègne: elles furent condamnées toutes ensemble par le tribunal
-révolutionnaire. Enchaînées sur la fatale charrette, et conduites à
-travers un peuple furieux, elles chantaient le _Salve Regina_ avec la
-même tranquillité que si elles avaient encore été dans leur église.
-Lorsqu'une d'elle fut montée à l'échafaud, les autres continuèrent leur
-chant religieux, et ce pieux concert ne fut interrompu que lorsque
-l'abbesse, qui fut exécutée la dernière, reçut le coup mortel. Le
-courage sublime de ces religieuses avait tellement frappé et attendri
-le peuple, que, dès ce moment, il cessa d'applaudir aux exécutions.
-
-Le même jour et au même instant, deux victimes dont la mémoire est
-chère aux amis des beaux vers, André Chénier et Roucher, auteur du
-poème des _Mois_, tous deux amis d'enfance, se retrouvèrent sur la
-fatale charrette. Que de regrets ils exprimèrent l'un sur l'autre!
-«Vous! disait Chénier, le plus irréprochable de nos citoyens, un père,
-un époux adoré; c'est vous qu'on sacrifie!—Vous! répliquait Roucher,
-vous, vertueux jeune homme, on vous mène à la mort, brillant de génie
-et d'espérance!—Je n'ai rien fait pour la postérité, répondit Chénier.»
-Puis, en se frappant le front, on l'entendit ajouter: _Pourtant j'avais
-quelque chose là_. Ces deux poètes parlèrent de poésie à leurs derniers
-momens, et récitèrent des vers de Racine pour étouffer les clameurs de
-cette foule barbare qui insultait à leur courage et à leur infortune.
-Roucher, le matin même de l'exécution avait fait faire son portrait, et
-mis au bas ces vers, adressés à sa femme et à ses enfans:
-
- Ne vous étonnez pas, objets charmans et doux:
- Si quelqu'air de tristesse obscurcit mon visage;
- Quand un savant crayon dessinait cette image,
- On dressait l'échafaud, et je pensais à vous!
-
-
-
-
-CARRIER A NANTES.
-
-
-Les Robespierre, les Marat, les Couthon, les Saint-Just et plusieurs
-autres de leurs complices, étaient les principaux auteurs et
-propagateurs de l'effroyable système de la terreur; mais ils avaient
-en sous-ordre pour mettre à exécution leurs mesures sanguinaires, des
-monstres dignes de réaliser leurs conceptions infernales, et qui,
-s'ingéniant à trouver de nouveaux moyens de destruction, semblaient
-s'être chargés à l'entreprise de l'extermination des hommes. Déjà l'on
-a vu les traits les plus saillans de quelques-uns de ces êtres hideux,
-nés pour jeter l'épouvante dans la société. Tous, sans contredit, se
-sont souillés de crimes et d'atrocités; mais le féroce Carrier, au
-milieu de tous ces scélérats, est resté, pour ainsi dire, hors de pair,
-et il sera facile de prouver par des faits, que sa sinistre célébrité
-ne fut nullement usurpée.
-
-Carrier était procureur à Aurillac, à l'époque de la révolution. Le
-zèle révolutionnaire de ce jeune démagogue, mérita de fixer les regards
-des féroces meneurs de la révolution, et il ne tarda pas à devenir un
-de leurs séïdes les plus dévoués. Nantes fut le quartier-général de ses
-exécutions et de ses horreurs.
-
-Nous allons emprunter à l'_Histoire de la révolution_, de M. Thiers,
-quelques fragmens qui sont de nature à faire connaître cet exécrable
-brigand. «Carrier, dit-il, avait été envoyé à Nantes, pour y punir la
-Vendée.» Carrier, jeune encore, était un de ces êtres médiocres et
-violens qui, dans l'entraînement des guerres civiles, deviennent des
-monstres de cruauté et d'extravagance. Il débuta par dire, en arrivant
-à Nantes, qu'il fallait tout égorger, et que, malgré la promesse de
-grâce faite aux Vendéens qui mettraient bas les armes, il ne fallait
-accorder quartier à aucun d'entre eux. Les autorités constituées ayant
-parlé de tenir la parole donnée aux rebelles: «Vous êtes des j...
-f....., leur dit Carrier; vous ne savez pas votre métier; je vous ferai
-tous guillotiner.» Et il commença par faire fusiller et mitrailler par
-troupes de cent et deux cents, les malheureux qui se rendaient. Il
-se présentait à la société populaire, le sabre à la main, l'injure à
-la bouche, menaçant toujours de la guillotine. Bientôt cette société
-ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les autorités
-à un tel point, qu'elles n'osaient plus paraître devant lui. Un jour,
-elles voulaient lui parler des subsistances; il répondit aux officiers
-municipaux que ce n'était pas son affaire; que le premier b..... qui
-lui parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tête à bas, et
-qu'il n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insensé
-ne croyait avoir d'autre mission que celle d'égorger.
-
-«Il voulait punir à la fois, et les Vendéens rebelles, et les Nantais
-fédéralistes, qui avaient essayé un mouvement en faveur des girondins,
-après le siége de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient
-échappé au massacre du Mans et de Savenay, arrivaient en foule, chassés
-par les armées qui les pressaient de tous côtés. Carrier les faisait
-enfermer dans les prisons de Nantes, et en avait accumulé là près de
-dix mille. Il avait ensuite formé une compagnie d'assassins, qui se
-répandaient dans les campagnes des environs, arrêtaient les familles
-nantaises, et joignaient les rapines à la cruauté. Carrier avait
-d'abord institué une commission révolutionnaire, devant laquelle il
-faisait passer les Vendéens et les Nantais. Il faisait fusiller les
-Vendéens, et guillotiner les Nantais, suspects de fédéralisme ou de
-royalisme. Bientôt il trouva la formalité trop longue, et le supplice
-de la fusillade, sujet à des inconvéniens. Ce supplice était lent; il
-était difficile d'enterrer les cadavres; souvent ils restaient sur le
-champ du carnage, et infectaient l'air à tel point, qu'une épidémie
-régnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes, suggéra une
-affreuse idée à Carrier; ce fut de se débarrasser des prisonniers en
-les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai, chargea une
-gabarre, de quatre-vingt-dix prêtres, sous prétexte de les déporter,
-et la fit échouer à quelque distance de la ville. Ce moyen trouvé, il
-se décida à en user plus largement. Il n'employa plus la formalité
-dérisoire de faire passer les condamnés devant une commission; il les
-faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux
-cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux, on les transportait
-sur de petits bâtimens préparés pour cette horrible fin. On jetait
-les malheureux à fond de cale; on clouait les sabords, on fermait
-l'entrée des ponts avec des planches; puis les exécuteurs se retiraient
-dans des chaloupes, et des charpentiers, placés dans des batelets,
-ouvraient les flancs des bâtimens à coups de hache, et les faisaient
-couler bas. Quatre ou cinq mille individus périrent de cette manière
-affreuse. Carrier se réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif
-et plus salubre de délivrer la république de ses ennemis. Il noya,
-non seulement des hommes, mais un grand nombre de femmes et d'enfans.
-Lorsque les familles vendéennes s'étaient dispersées, après la déroute
-de Savenay, une foule de Nantais avaient recueilli des enfans pour les
-élever. «Ce sont des louveteaux, dit Carrier;» et il ordonna qu'ils
-fussent restitués à la république. Ces malheureux enfans furent noyés
-pour la plupart.
-
-«La Loire était chargée de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre,
-soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyés. Les oiseaux de
-proie couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de débris
-humains; les poissons étaient repus d'une nourriture qui en rendait
-l'usage dangereux, et la municipalité avait défendu d'en pêcher. A ces
-horreurs se joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu
-des désastres, Carrier, toujours bouillant de colère, défendait le
-moindre mouvement de pitié, saisissait au collet, menaçait de son sabre
-ceux qui venaient lui parler, et, avait fait afficher que quiconque
-viendrait solliciter pour un détenu serait jeté en prison. Heureusement
-le comité de salut public venait de le remplacer, car il voulait bien
-l'extermination, mais sans extravagance. On évalue à quatre ou cinq
-mille les victimes de Carrier. La plupart étaient des Vendéens.»
-
-Carrier avait à ses ordres une bande de forcenés, à laquelle il avait
-donné le nom de _compagnie Marat_. Ces assassins parcouraient la ville
-et les campagnes, enlevant ou égorgeant tous les individus qu'ils
-rencontraient sans distinction d'âge ni de sexe. Carrier avait donné
-pour auxiliaire à cette troupe meurtrière une compagnie de nègres,
-dont la figure ajoutait encore à l'effroi qu'inspirait leur mission.
-Ces noirs étaient spécialement chargés de poursuivre et d'arrêter les
-enfans et les femmes. Le nommé Pinard, qui les commandait, s'adressait
-de préférence aux femmes; il assouvissait sur elles sa brutalité
-lubrique, et les faisait ensuite égorger. On trouve dans un mémoire
-publié sur ces horreurs, qu'on massacra un jour cinq cents enfans, dont
-le plus âgé n'avait pas quatorze ans. Ces petits infortunés se jetaient
-entre les jambes des assassins, demandaient la vie à mains jointes,
-et recevaient la mort. Un enfant de treize ans, qu'on avait envoyé à
-la guillotine, demandait au bourreau, avec la naïveté de son âge: _me
-feras-tu bien du mal_? Le misérable, déconcerté, ajusta mal sa machine;
-le coup porta sur la tête de l'enfant, et l'intéressante victime vécut
-encore quelques instans.
-
-Parmi les soldats de la compagnie Marat, se trouvait un pauvre
-montagnard d'Auvergne, ancien porteur d'eau, à qui une dame Lefèvre
-avait rendu des services, dans le temps qu'elle habitait Paris. Cette
-dame avait vu sa famille décimée pendant la guerre de la Vendée; son
-fils et son mari avaient été tués par les révolutionnaires; sa fille,
-après avoir été violée, avait été assassinée; elle-même était tombée
-avec une foule d'autres, entre les mains des bandits de Carrier,
-qui allaient la précipiter dans la Loire. Parmi les hommes chargés
-de cette exécution, se trouvait le porteur d'eau: il entend nommer
-madame Lefèvre, se retourne, la considère. «Vous vous appelez madame
-Lefèvre?—Hélas! oui.—Vous demeuriez à Paris, près Saint-Sulpice?—C'est
-moi-même.—Citoyens, la citoyenne Lefèvre n'est pas une _brigande_,
-c'est une bonne patriote.....» Et aussitôt il coupe avec son sabre
-la corde qui l'attache avec les autres victimes, et la prend sous sa
-protection. La dame Lefèvre implora le porteur d'eau en faveur de sa
-voisine qui n'était pas plus _brigande_ qu'elle; mais l'Auvergnat, lui
-ayant fait observer que c'était le moyen de se perdre et de le faire
-périr lui-même, elle n'insista plus.
-
-Le chef de tous ces cannibales, l'inventeur de toutes ces mesures
-infernales, l'ordonnateur de toutes ces terribles exterminations,
-Carrier, allait quelquefois dîner à bord des navires, pour s'assurer
-du succès de ses opérations. Là, il faisait boire ses agens, et
-s'enivrait avec eux. _Buvons_, disait-il, _à la santé des calotins qui
-ont bu à la grande tasse_.
-
-Lorsque ce monstre fut traduit à son tour devant la justice, le 16
-octobre 1794, il fut accusé par Philippe Fronjoly, et plusieurs autres
-témoins, d'avoir provoqué les _mariages républicains_, qui consistaient
-à suspendre pendant une demi-heure, un jeune homme avec une jeune
-femme, à leur donner ensuite un coup de sabre sur la tête, et à les
-précipiter enfin dans l'eau.
-
-On trouve aussi une autre déposition dans cette procédure. Un témoin,
-nommé Naudy, déclara que, se trouvant un jour chez Carrier avec
-quelques généraux, il entendit Grandmaison leur dire: «En voilà deux
-mille huit cents d'expédiés;» et sur la demande d'une explication de ce
-propos, Carrier répondit: «Quoi! vous n'entendez pas ce que cela veut
-dire? C'est que j'en ai fait descendre deux mille huit cents dans la
-_baignoire nationale_.»
-
-Toutes les horreurs que nous venons de raconter, ont été fidèlement
-décrites par le chantre de _la Pitié_.
-
- Partout, la soif du meurtre et la faim du carnage.
- Les arts, jadis si doux, le sexe, le jeune âge,
- Tout prend un cœur d'airain: la farouche beauté
- Préfère à notre scène un cirque ensanglanté;
- Le jeune enfant sourit aux tourmens des victimes;
- Les arts aident le meurtre, et célèbrent les crimes.
- Que dis-je? la nature, ô comble de nos maux!
- De tous ses élémens seconde nos bourreaux.
- Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie;
- Le feu dans les hameaux promène l'incendie;
- Et la terre, complice, en ses avides flancs,
- Recèle par milliers les cadavres sanglans!
- A peine elle a peuplé ses cavernes profondes,
- La mort, infatigable, a volé sur les ondes.
- Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups;
- Le baptême de sang est achevé pour vous.
- Par un art tout nouveau, des nacelles perfides
- Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides.
- Et, le jour et la nuit, l'onde porte aux échos
- Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots.
- Ailleurs, la cruauté, fière d'un double outrage,
- Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage;
- Et submerge, en riant de leurs civiques nœuds,
- Les deux sexes unis par un hymen affreux.
- O Loire! tu les vis, ces hymens qu'on abhorre,
- Tu les vis, et tes flots en frémissent encore!
- Cependant, le trépas s'accuse de lenteur:
- Eh bien! ange de mort, ange exterminateur,
- Va, joins les feux aux flots, joins le fer à la foudre;
- Maisons, ville, habitans, que tous soit mis en poudre;
- Qu'enchaînés par milliers, femmes, enfans, vieillards,
- Jonchent le sol natal de leurs membres épars.
- Là, repose tes yeux sur ce vaste carnage;
- Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage,
- Quelque coupable encor peut-être est échappé.
- Annonce le pardon; et, par l'espoir trompé,
- Si quelque malheureux, en tremblant, se relève,
- Que la foudre redouble, et que le fer achève.
- Français, vous pleurerez un jour ces attentats.
- Oui, vous les pleurerez; mais vous n'y croirez pas.
-
-Au reste, ainsi que Joseph Lebon, et plusieurs autres scélérats de la
-même espèce, le Néron de la ville de Nantes, reçut le salaire de ses
-forfaits. Il fut condamné à mort, après une procédure qui révéla des
-atrocités presque incroyables, et qui ne furent que trop bien prouvées.
-La France commençait à respirer. Le système de la terreur, après la
-chute de Robespierre et des siens, était resté sans appui, pour le
-repos du genre humain.
-
-
-
-
- ASSASSINAT DU REPRÉSENTANT FÉRAUD.
-
- COURAGE IMPASSIBLE DE BOISSY-D'ANGLAS.
-
-
-Fouquier-Tinville, cet accusateur public si dévoué aux ardeurs
-sanguinaires des Robespierre et des Couthon, venait d'être condamné à
-mort avec plusieurs jurés du tribunal révolutionnaire, pour la manière
-atroce dont il avait exercé ses fonctions. Le supplice de ce misérable
-avait poussé l'irritation des soi-disans patriotes au plus haut degré.
-Ils étaient décidés à une tentative désespérée.
-
-Le 1er prairial an III (20 mai 1795), fut choisi pour porter ce coup
-qui devait être décisif. Il s'agissait, comme dans tous les mouvemens
-de ce genre, d'une insurrection à organiser. On mit les femmes en
-avant, parce que, disait-on, la force armée n'oserait pas tirer sur des
-femmes; on les fit suivre par un rassemblement immense. On voulait
-entourer la convention d'une telle multitude qu'elle ne pût être
-secourue, et la forcer de rappeler Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois
-et Barrère, tous trois les dignes compagnons des plus fameux
-terroristes; en un mot, exiger l'élargissement de tous les patriotes
-renfermés et la remise en vigueur de la constitution de 1793, avec tous
-ses accessoires.
-
-Le tumulte était général dans les faubourgs et dans plusieurs
-quartiers. Les patriotes sonnaient le tocsin de tous les côtés,
-battaient la générale et tiraient le canon. Les sections qui étaient
-dans le complot s'étaient formées de grand matin, et marchaient déjà
-en armes bien avant que les autres eussent été averties. Bientôt la
-salle de l'assemblée est assiégée; toutes les issues sont fermées. Les
-députés, accourus en toute hâte, étaient à leurs places. En voyant la
-convention ainsi entourée, un membre s'écria qu'elle saurait mourir à
-son poste. Aussitôt tous les députés se levèrent en répétant: _Oui!
-oui!_ En même temps la foule croissait sans interruption au-dehors; un
-essaim de femmes se précipite dans les tribunes, en foulant aux pieds
-ceux qui les occupent, et en criant: _Du pain! du pain!_ les unes
-montrent le poing à l'assemblée, les autres rient de sa détresse. Le
-tumulte devient général; on couvre de huées la voix du président, qui
-s'efforce vainement de rétablir le silence. La multitude armée enfonce
-une des portes de l'assemblée. Une escorte de fusiliers et plusieurs
-jeunes gens, qui s'étaient munis de fouets de poste, escaladent les
-tribunes, et en font sortir les femmes, en les chassant à coups de
-fouet. Elles fuient, en poussant des cris épouvantables.
-
-Mais bientôt la foule armée, qui vient d'enfoncer une porte, pénètre
-au sein de la convention; d'abord elle est refoulée, puis elle revient
-à la charge. Enfin, on parvient à repousser sans blessure la multitude
-des assaillans, qui cèdent à la vue du fer.
-
-Cependant la foule augmentait sans cesse autour de la salle; elle
-ne tarde pas à faire un nouvel effort. Le combat s'engage au milieu
-même de l'assemblée; les défenseurs de la convention croisent la
-baïonnette; de leur côté, les assaillans font feu, et les balles
-viennent frapper les murs de la salle. Les députés se lèvent en criant:
-_Vive la république!_ Les coups de feu redoublent; on charge, on se
-mêle, on sabre. Un jeune député, plein de courage et de dévoûment,
-Féraud, récemment arrivé de l'armée du Rhin, et courant depuis quinze
-jours autour de Paris pour hâter l'arrivage des subsistances, vole
-au devant de la foule, et la conjure de ne pas pénétrer plus avant.
-«Tuez-moi, s'écrie-t-il en découvrant sa poitrine; vous n'entrerez
-qu'après avoir passé sur mon corps.» En effet, il se couche à terre,
-pour essayer de les arrêter; mais ces furieux, sans l'écouter, passent
-sur son corps, et courent vers le bureau. Des femmes ivres, des hommes
-armés de sabres, de piques, de fusils, portant sur leurs chapeaux ces
-mots: _Du pain! la constitution de 93_, inondent la salle; les uns
-vont occuper les banquettes inférieures, abandonnées par les députés;
-les autres remplissent le parquet; quelques-uns se placent devant le
-bureau, ou montent par les petits escaliers qui conduisent au fauteuil
-du président. Un jeune officier des sections, nommé Mally, placé sur
-les degrés du bureau, arrache à l'un de ces hommes l'écriteau qu'il
-portait sur son chapeau. On tire aussitôt sur lui, et il tombe blessé
-de plusieurs coups de feu. Dans ce moment, toutes les baïonnettes,
-toutes les piques se dirigent sur le président; on enferme sa tête dans
-une haie de fer; c'était Boissy-d'Anglas; il demeure calme et ferme.
-Au même instant, les factieux couchent en joue le président. Féraud
-veut escalader la tribune, et s'élance pour faire à Boissy-d'Anglas
-un rempart de son corps. Un des factieux essaie de le retenir par
-l'habit; un officier, pour dégager Féraud, assène un coup de poing à
-l'homme qui le retenait; ce dernier répond au coup de poing par un
-coup de pistolet qui atteint Féraud, à l'épaule. L'infortuné jeune
-homme tombe dangereusement blessé; les rebelles s'emparent de sa
-personne, l'accablent de coups; on l'entraîne, on le foule aux pieds,
-on l'emporte hors de la salle, et on livre son corps à la populace. Un
-écrivain, témoin oculaire de cette horrible scène, assure que Féraud
-fut victime d'une méprise de noms. On le prit pour Fréron, que les
-prétendus patriotes regardaient comme le chef des réactionnaires.
-
-Boissy-d'Anglas demeura calme et impassible au milieu de cette scène de
-violence et d'atrocités. Plusieurs fois sa voix courageuse entreprit
-de se faire entendre, mais soudain elle était couverte par des cris
-mille fois répétés: _Du pain, du pain! Coquin, qu'as-tu fait de notre
-argent? La constitution de 1793!_ Plusieurs députés veulent parler;
-ils ne peuvent obtenir la parole; le tumulte recommence et dure encore
-plus d'une heure. Pendant cet intervalle, on apporte une tête au bout
-d'une baïonnette; on la regarde avec effroi, on ne peut la reconnaître.
-Les uns disent que c'est celle de Fréron, d'autres disent que c'est
-celle de Féraud. C'était celle de Féraud en effet, que les brigands
-avaient placée au bout d'une baïonnette. Ils promènent cet horrible
-trophée dans la salle, au milieu des hurlemens de la multitude; ils la
-présentent au président Boissy-d'Anglas, qui devient de nouveau l'objet
-de leur fureur. Boissy-d'Anglas s'incline avec respect devant la tête
-de son malheureux collègue. Il est de nouveau en péril; sa tête est
-entourée de baïonnettes; on le couche en joue de tous côtés; mille
-morts le menacent.
-
-Cette périlleuse présidence dura six heures entières. Boissy-d'Anglas,
-épuisé de fatigues, céda le fauteuil à son collègue Vernier. La
-salle ne put être évacuée entièrement qu'à minuit et à force ouverte.
-Plusieurs des représentans qui avaient favorisé cette insurrection
-furent sévèrement punis par la convention, qui dès lors, n'eut plus
-rien à craindre du parti patriote. Aucune journée de la révolution
-n'avait présenté un spectacle si terrible. Jamais jusque là, le siége
-de la représentation nationale n'avait été envahi, ensanglanté par
-un combat, traversé par les balles, et souillé par l'assassinat d'un
-représentant du peuple.
-
-Nous terminerons ici cette suite de tableaux qui nous ont été fournis
-par l'histoire de nos troubles révolutionnaires. Il nous eût été facile
-de les multiplier à l'infini; car nous n'avons pu signaler que quelques
-faits entre des milliers. Il nous aurait fallu plusieurs volumes pour
-mentionner tout ce qui mériterait de l'être. Divers ouvrages existent,
-où l'on trouvera les détails les plus minutieux sur les malheurs de
-chaque famille, à cette désastreuse époque; nous citerons entre autres,
-les _Martyrs de la Révolution_, ouvrage publié par un respectable
-ecclésiastique.
-
-Du reste, les scènes que nous avons détachées de ce grand drame
-donneront quelqu'idée des forfaits qui ont accompagné notre
-régénération politique; on peut les regarder comme des monumens
-épouvantables de nos désordres, et l'on ne saurait trop les mettre
-en lumière, dans un moment où toutes les jeunes têtes ne rêvent que
-changemens et révolutions.
-
-
-
-
- LOUIS FRANÇOIS TILLOY,
- ACCUSÉ DU MEURTRE DE SA FEMME.
-
-
-Louis-François Tilloy, était marié depuis quinze mois avec Catherine
-Toupet. Cet homme, travaillant chez le sieur Prévost, en qualité de
-compagnon cultivateur, ou de garçon de charrue, ne pouvait venir
-coucher chez lui que tous les quinze jours. Il avait son domicile à
-Gombremez, commune de Saulty, arrondissement d'Hesdin.
-
-Le 19 germinal, an 5 (8 avril 1797), veille du jour correspondant au
-dimanche des Rameaux, Tilloy ne retourna point chez lui, parce qu'il
-y était allé le samedi précédent, et que c'était le tour d'un autre
-ouvrier de la ferme; mais le lendemain, il fut libre de s'absenter
-jusqu'à midi. Il part, son déjeûner à la main, et gagne, en mangeant,
-sa chaumière. Il y arrive avant huit heures, et trouve sa femme
-levée, occupée à allaiter un fils de cinq mois, gage de leur mutuelle
-tendresse. Tilloy les embrasse tour à tour, prend sa bêche, et s'en va
-fouir un enclos éloigné de sa maison, et séparé d'elle par une ferme et
-deux rues garnies de haies vives.
-
-Il y avait à peine une heure qu'il était parti pour cette occupation,
-lorsqu'un individu, profitant de son absence, de la circonstance d'une
-fête solennelle, et de l'heure à laquelle les rues et les campagnes
-sont désertes à cause de l'office divin, s'introduit dans la maison de
-Tilloy, et entraîne sa femme dans une chambre voisine, servant depuis
-quelque temps d'étable à vaches.
-
-Catherine Toupet n'avait que vingt-quatre ans; elle avait toute la
-fraîcheur de la jeunesse. Cet individu voulait assouvir sa brutalité
-sur cette jeune femme, qui, sans doute, avait fixé ses regards
-luxurieux. Catherine Toupet se défend avec toute l'énergie de la vertu,
-avec toute l'indignation de la pudeur; sa résistance ne fait qu'irriter
-son brutal agresseur. Furieux, il saisit une coignée qu'il aperçoit, et
-en frappe sa victime. Elle chancelle et tombe; mais bientôt, ranimant
-son courage, et réunissant les forces qui lui restent encore, elle
-tire de sa poche un couteau à manche de corne de cerf, et veut s'en
-servir contre son bourreau, lorsque celui-ci le lui arrache de la main,
-et la frappe de plusieurs coups.
-
-Bientôt l'assassin fuit, laissant à terre, baignée dans son sang, la
-femme qu'il n'a pu tout-à-fait déshonorer. Catherine Toupet, malgré son
-état d'épuisement, a encore le courage de se traîner jusqu'aux portes
-de la maison et de les fermer au verrou, afin de prévenir le retour de
-son infâme assassin, dont elle redoute la fureur et la rage.
-
-Cependant vers les dix heures trois quarts, Tilloy quitte son ouvrage,
-pour la fin duquel il faut l'emploi de deux matinées, et il retourne
-chez lui. Il se présente à la porte de la rue, il la trouve fermée;
-celle du jardin l'est aussi. Il va chez une voisine demander si sa
-femme est sortie; on lui répond que non. Il revient à la fenêtre du
-jardin, y frappe, et ne tarde point à entendre quelque bruit; c'était
-sa femme qui se traînait péniblement. Elle ouvre..... Quel spectacle
-pour Tilloy! Il voit sa femme blessée à la tête, à la gorge, et perdant
-son sang. Il cède alors aux premiers mouvemens de la douleur et de
-l'effroi. Il court chez ses voisins, en poussant des cris lamentables.
-Bientôt sa maison est pleine; tout le village s'y trouve rassemblé.
-
-Tilloy aperçoit sur la table, le couteau à manche de corne de cerf; il
-le prend machinalement, sans réflexion, et le met dans sa poche. Il est
-à présumer que ce couteau avait été ramassé et lavé par quelques-unes
-des voisines.
-
-Bientôt l'agent municipal et son adjoint arrivent; ils interrogent
-Catherine Toupet; ils en reçoivent la déclaration qu'un _inconnu est
-entré chez elle, et l'a arrangée de cette manière_; qu'il l'a entraînée
-dans la chambre servant d'étable à vaches, et que c'est là qu'il lui
-a porté les coups. Elle ajoute que l'inconnu était vêtu d'une veste
-blanche, et laisse entrevoir qu'il avait voulu jouir d'elle malgré sa
-volonté.
-
-Le brigadier de la gendarmerie à la résidence de l'Albret arrive,
-accompagné de gendarmes; ils dressent procès-verbal, et reçoivent
-de Catherine Toupet la même déclaration; mais elle y exprime plus
-ouvertement l'attentat à sa pudeur.
-
-Le juge de paix du canton se transporte plus tard au domicile de
-Tilloy, et Catherine Toupet lui tient le même langage. Cependant,
-d'après le rapport qu'on fait à ce magistrat que Tilloy avait été
-trouvé porteur du couteau de sa femme, et sur la déclaration faite par
-deux gendarmes, le juge de paix décerna un mandat d'arrêt contre ce
-jeune homme, et le jury prononça qu'il y avait lieu à accusation.
-
-La malheureuse Catherine Toupet ne tarda pas à succomber à la gravité
-de ses blessures. Une instruction fut entamée à l'occasion de cet
-assassinat. Plusieurs témoins à charge furent entendus, entre autres
-les deux gendarmes qui avaient été préposés à la garde de Tilloy,
-immédiatement après son arrestation, et la femme Lobel, mendiante,
-qui fut soupçonnée d'avoir été subornée. Cette mendiante déposa que,
-s'étant présentée le jour de l'assassinat à la porte de François
-Tilloy, pour demander l'aumône, l'accusé lui avait dit rudement: _Il
-n'y a point ici de pain pour toi_; qu'elle était revenue sur ses pas,
-avait écouté à la porte, et avait entendu prononcer les mots: _Tu n'es
-qu'un jaloux_, auxquels on répondait: _Tais-toi, car je te tuerai_.
-
-Mais, comme le remarquait le défenseur de Tilloy, si la femme Lobel a
-vu et entendu, pourquoi ne s'est-elle point présentée devant le juge
-de paix, ou au moins devant le directeur du jury? N'est-elle pas aussi
-reprochable, comme ayant pu déposer _ab irato_, et pour se venger
-de ce que Tilloy lui avait refusé l'aumône? Pourquoi, d'ailleurs,
-n'allait-elle pas au secours de celle qui criait miséricorde? Pourquoi
-n'y a-t-elle pas appelé ses voisins? Laisse-t-on donc ainsi égorger son
-semblable?
-
-Le défenseur de Tilloy profita habilement des incohérences qui se
-rencontraient dans les dépositions des témoins, et surtout des
-déclarations de la victime. L'affaire avait été portée devant le
-tribunal criminel du Pas-de-Calais, séant à Saint-Omer.
-
-La défense prouva complètement l'innocence de Tilloy. Une des plus
-fortes preuves, c'est que la femme de Tilloy avait survécu aux coups
-qu'on lui avait portés. En effet, Tilloy eût été certain que sa femme
-l'accuserait; il eût eu non seulement le temps nécessaire à son crime,
-mais encore tout le loisir qui lui convenait. Il n'eût point été pressé
-comme le brutal agresseur dont il tenait la place sur le banc des
-accusés; il n'eût point laissé d'agonie à sa femme, et, impatient de la
-voir mourir, il l'eût frappée d'un coup décisif.
-
-Les mœurs de Tilloy étaient naturellement douces; il vivait en parfaite
-intelligence avec sa femme. Il pouvait produire les certificats les
-plus honorables sur sa conduite chez les divers maîtres qu'il avait
-servis. Lors de son arrestation et pendant toute la procédure, il
-conserva un maintien calme, ferme et assuré.
-
- Où le crime pâlit la vertu se rassure.
-
-Le tribunal criminel du Pas-de-Calais prononça l'acquittement de
-Tilloy, et le fit mettre en liberté. Cet arrêt fut rendu le 23
-messidor, an 5 (11 juillet 1797).
-
-Nous avons puisé les faits que l'on vient de lire dans le plaidoyer
-du défenseur de l'accusé, seul document que nous ait offert à cet
-égard le recueil des causes célèbres de M. Méjan. Peut-être que l'acte
-d'accusation et le réquisitoire du ministère public nous eussent appris
-quelques autres particularités sur ce crime mystérieux. Le défenseur
-devait naturellement atténuer les charges dirigées contre son client.
-Du reste, nous ferons observer que l'arrêt d'acquittement prononcé
-par la cour de Caen est principalement fondé sur ce qu'il n'est pas
-constant que Tilloy soit convaincu d'avoir commis l'homicide de
-Catherine Toupet, sa femme.
-
-
-
-
- ADULTÈRE
- ET EMPOISONNEMENT.
-
-
-Le 15 frimaire de l'an 7 (5 décembre 1799), Marie Tavernier avait
-épousé Jean Tribout. Le 9 nivose suivant (30 décembre), Tribout, après
-avoir bu dans un cabaret, rentra chez lui fort tard, et mangea une
-soupe que sa femme lui avait préparée. A peine en eut-il mangé quelques
-cuillerées, qu'il fut atteint d'un grand mal de cœur, de violentes
-nausées, et fut forcé de se mettre au lit.
-
-Marie Tavernier, du consentement de son mari, envoya chez le curé
-chercher une purgation. Le curé s'informa de l'état du malade,
-conseilla l'émétique, et en donna trois grains. Tribout prit ce
-vomitif; mais son mal s'accrut de plus en plus: au bout de quelques
-jours, le malheureux expira dans les souffrances les plus affreuses.
-
-Le jour même de la mort, un procès-verbal fut dressé après l'ouverture
-du corps; et les deux chirurgiens qui l'avaient rédigé déclarèrent que
-le sujet leur paraissait être mort par toutes les causes qui peuvent
-occasionner le choléra-morbus.
-
-Il est vrai que, quinze jours après, le cadavre fut exhumé pour être
-soumis à un nouvel examen; et il résulta des observations faites par
-les autres hommes de l'art à qui on avait confié ce soin que Tribout
-était mort empoisonné.
-
-Bientôt des indices accusateurs s'élevèrent contre Marie Tavernier. Ses
-liaisons avec Marin Goupil, son cousin, étaient plus que suspectes.
-Elle prit la fuite peu de temps après la mort de son mari, et se retira
-à Vaugirard, où Goupil l'avait suivie. Ils y habitèrent quelque temps
-ensemble, et Marie Tavernier devint mère.
-
-D'après le second procès-verbal des chirurgiens appelés la seconde fois
-pour examiner le cadavre de Tribout, la mort violente de ce dernier
-avait été attribuée à un empoisonnement. Marie Tavernier et Marin
-Goupil furent signalés comme les auteurs de ce crime. Les deux prévenus
-furent mis l'un et l'autre en jugement devant le tribunal criminel de
-l'Orne.
-
-Ils furent défendus par Me Duronceray, qui ne négligea rien pour faire
-triompher la cause de ses cliens; mais ses efforts furent infructueux;
-le jury déclara les deux accusés coupables, et le tribunal criminel les
-condamna à la peine de mort.
-
-Nouvel et déplorable exemple des suites qu'entraîne quelquefois pour
-les femmes l'infidélité conjugale! Qu'elles n'oublient jamais qu'elles
-ne peuvent trahir leurs devoirs d'épouses, sans s'exposer à devenir
-encore plus criminelles. Il en est beaucoup sans doute qui, tout en
-violant les lois de la pudeur, sont incapables de concevoir l'idée d'un
-assassinat; mais combien n'en est-il pas aussi dans le cœur desquelles
-une première faute arrache le germe de toutes les vertus! Des forfaits
-dont autrefois le récit les eût épouvantées ne sont plus à leurs yeux
-que des actes enfantés par une nécessité cruelle; et, dans l'affreux
-délire auquel elles s'abandonnent, elles ne rêvent qu'attentats.
-
-
-
-
- ACCUSATION D'INCENDIE
- SUSCITÉE PAR UN FILS CONTRE SON PÈRE.
-
-
-Dans la nuit du 3 au 4 fructidor de l'an IX (22 août 1801), un
-incendie se manifesta dans une halle située dans la commune de Mahéru,
-département de l'Orne. Ce malheur n'avait peut-être d'autre cause que
-le hasard ou la négligence; mais le bruit se répandit qu'il était
-l'œuvre du crime.
-
-La halle incendiée appartenait au sieur Louée, qui l'avait achetée
-du sieur Besnou. Différens procès avaient éclaté entre l'ancien
-propriétaire et le nouvel acquéreur; il en était résulté une haine
-mutuelle dont la violence s'était fait remarquer en plusieurs occasions.
-
-Par suite de ces différens animés, par suite aussi de plusieurs
-propos menaçans, le sieur Besnou fut publiquement désigné comme
-l'auteur de l'incendie. Le juge de paix se transporta sur les lieux,
-le 6 fructidor, pour constater le corps de délit, et recevoir les
-déclarations qui pouvaient être de nature à le mettre sur la trace des
-coupables.
-
-Louée déclara que le feu avait été mis à son bâtiment entre dix heures
-et dix heures un quart; qu'il ignorait quel était l'incendiaire; que
-cependant trois personnes des environs de Soligny assuraient avoir vu
-une femme qui venait de Sainte-Goburge vers la halle en question un
-instant avant qu'on y eût mis le feu, et que cette femme était affublée
-d'un tablier qui leur parut blanc, et portait par-dessous du feu dans
-un sabot: la femme de Louée fit une déclaration semblable. Le magistrat
-chargé de l'instruction suivit ce premier indice, et se vit bientôt
-amené à une forte prévention contre Besnou et sa femme, qui habitaient
-Sainte-Goburge.
-
-On lui parla de la haine qui animait Besnou contre Louée, des menaces
-qu'il lui avait faites dans plusieurs circonstances. On rapporta
-qu'en venant d'un village nommé Moulins, Besnou avait dit à sa femme:
-_Tiens, voilà la place de ma pauvre halle; le sacré coquin qui l'a
-n'en profitera pas: j'y mettrai le feu ou je l'y ferai mettre, quand
-il devrait m'en coûter cent livres._ Suivant cette même déposition,
-la femme Besnou aurait répondu à son mari: _Je l'y mettrai bien pour
-rien_; et Besnou lui ayant dit qu'il ne voulait pas qu'elle s'exposât à
-une pareille chose la nuit, elle aurait répliqué: _J'ai été bien plus
-loin au clair de la lune._
-
-Plusieurs témoins déclarèrent qu'ils avaient cru reconnaître l'épouse
-de Pierre Besnou dans la femme qui avait été vue, à neuf heures et
-demie du soir, allant du côté de Ricordane, lieu de l'incendie.
-D'autres soutinrent qu'ils l'avaient rencontrée elle-même, vers
-dix heures du soir, retournant à Sainte-Goburge, et qu'elle était
-exactement vêtue comme la femme qu'on avait vue sur le même chemin
-avant l'incendie.
-
-D'après cet ensemble de circonstances, le tribunal spécial s'étant
-déclaré compétent, le commissaire du gouvernement présenta son acte
-d'accusation le 8 brumaire an X, et déclara Pierre Besnou et sa femme
-prévenus d'être auteurs ou complices du crime affreux qui avait détruit
-la propriété de Louée; en conséquence, les deux époux furent traduits
-devant le tribunal d'Alençon.
-
-Les débats eurent bientôt changé la première physionomie de l'affaire,
-Besnou, ancien fonctionnaire public, ancien marchand, qui s'était
-acquis dans le commerce une réputation de probité bien méritée, Besnou,
-qui tout récemment encore avait été jugé digne de remplir les fonctions
-de juré, se présentait avec avantage devant ses accusateurs, qui, en
-général, étaient loin de jouir de l'estime publique.
-
-Le défenseur de Besnou, Me Duronceray, ne manqua pas de tirer parti
-de ce contraste si favorable à son client, pour faire voir combien il
-était invraisemblable que les époux Besnou eussent commis le crime dont
-on les accusait. «Il est une autre invraisemblance non moins frappante,
-ajoutait-il, c'est que si Besnou eût commis le crime, il l'eût commis
-sans intérêt, même contre son intérêt: c'est sa chose même qu'il aurait
-détruite. En effet, cette halle, il l'avait vendue à Thibaut, qui en
-devait le prix, à Thibaut, qui était insolvable. Faute de paiement,
-Besnou avait certainement le droit de revendiquer sa propriété,
-quoique passée dans les mains d'un tiers, dans les mains de Louée;
-et ce droit, il ne l'ignorait pas, il était au moment de l'exercer,
-il avait passé procuration, à l'effet de poursuivre le renvoi en
-possession. Comment concilier cette démarche avec le crime atroce dont
-il est accusé?»
-
-Le défenseur prouve ensuite l'_alibi_ de Besnou, qui était attesté par
-deux témoins. Il y avait déjà plusieurs jours, au moment de l'incendie,
-que Besnou était à la foire de Guibray; il en revenait le soir du 3
-fructidor, avait passé la nuit du 3 au 4 dans la commune du Bourg, où
-il était encore le 4 au matin, se trouvant ainsi éloigné de Moulins par
-une distance de neuf lieues.
-
-En examinant la position respective des parties, l'avocat trouva de
-nouveaux moyens de faire reculer l'accusation. «Louée, dit-il, depuis
-plusieurs années fermier de Besnou, et ne payant pas ses fermages,
-a mis celui-ci dans la triste nécessité de poursuivre contre lui
-des jugemens, de faire des exécutions; Besnou a aussi obtenu contre
-Louée le paiement d'un billet à ordre; une condamnation du tribunal
-de commerce de Laigle. Quant à Thibaut, Besnou a obtenu contre
-lui, au tribunal de l'Orne, trois jugemens de condamnation pour le
-paiement du prix en vente de la halle. Le 17 vendémiaire dernier,
-l'huissier de l'accusé s'est transporté au domicile de Thibaut, pour
-saisir ses meubles; c'est le même jour que Besnou a été frappé d'un
-mandat d'arrêt, jour de triomphe pour Thibaut et Louée? Thibaut a eu
-l'impudence de manifester une joie atroce. _Enfin_, a-t-il dit, _nous
-sommes bien heureux que le père Besnou soit en prison_. Et ce seraient
-de pareils témoins, des témoins convaincus d'ailleurs par les débats,
-d'avoir tenu des propos violens, des propos menaçans contre Besnou;
-ce seraient eux qui, par leurs dépositions infectées par l'esprit de
-haine, guideraient l'impartiale justice, provoqueraient un arrêt de
-mort contre deux infortunés aux vertus desquels tous leurs concitoyens
-rendent hommage! Non, il n'en sera pas ainsi: après dix mois de
-souffrances, Besnou sortira vainqueur de cette lutte, il en sortira
-avec une conscience pure, une réputation sans tache; il partagera son
-triomphe avec une épouse chérie qui a partagé son infortune, avec une
-épouse aussi innocente que lui. Quelles sont, en effet, les charges
-contre la femme Besnou? des propos menaçans; mais quels sont les
-témoins? Louée, Thibaut, le fils de Thibaut, la fille de Thibaut, des
-témoins suspects, des ennemis déclarés de Besnou, des hommes intéressés
-à le perdre.»
-
-Le succès couronna les efforts et le zèle du défenseur: les deux
-accusés furent acquittés.
-
-L'auteur de toute cette trame odieuse était le propre fils de Besnou.
-Ce jeune homme, qui depuis plusieurs années s'était montré le fils
-le plus ingrat, en accablant son père de mauvais procédés, en lui
-suscitant une foule de procès, avait poussé le délire et l'infamie
-jusqu'à profiter de l'incendie de la halle de Louée pour lui porter le
-coup le plus terrible, en le signalant comme l'auteur du crime, et en
-subornant des témoins contre lui.
-
-Bientôt s'étant aperçu que ce complot infernal pourrait avoir des
-suites fâcheuses pour lui-même, parce que son père serait condamné à
-des dépens considérables, à des dommages et intérêts, qui pourraient
-absorber toute sa fortune, il avait séduit alors d'autres témoins qui
-étaient venus attester à la justice des faits évidemment faux, des
-faits d'ailleurs inutiles à la démonstration de l'innocence de son père.
-
-Le ministère public avait requis l'arrestation de ces témoins corrompus
-et du suborneur; mais, pendant qu'on procédait à l'instruction de ce
-nouveau procès, Besnou fils mourut dans sa prison, après avoir rendu un
-entier hommage à la vérité; et après avoir demandé pardon à Dieu et à
-son père du crime horrible dont il s'était souillé.
-
-
-
-
- LA VEUVE DESERVOLUS,
- OU FRAPPANT EXEMPLE DE L'ACHARNEMENT
- DES PRÉVENTIONS.
-
-
-Voici encore une histoire qui pourra faire apprécier les fatales
-erreurs où des juges, d'ailleurs éclairés et de bonne foi, peuvent
-être précipités, en se laissant conduire par les préventions de tout
-genre qui les assaillent incessamment. La mort de Calas, celle de
-Montbailly, et de tant d'autres victimes de la clameur populaire,
-ont depuis long-temps prouvé cette vérité, scellée tant de fois par
-le sang innocent. Les infortunes de la veuve Deservolus montreront
-peut-être, de la part de plusieurs personnes appelées à donner un avis
-ou à prononcer un jugement, une persistance aveugle, peut-être sans
-exemple jusqu'ici. Heureusement que l'humanité n'eut point à gémir sur
-les suites d'une préoccupation aussi acharnée, et que, grâce à d'autres
-juges, l'innocence fut reconnue, et se vit même en position de faire
-trembler ses accusateurs.
-
-Un ancien militaire d'Évreux, le sieur Cochart Deservolus, faisant
-un usage abusif de liqueurs fortes, succomba, le 19 messidor an X (6
-juillet 1802), au milieu de sa famille, aux atteintes d'un mal violent
-contre lequel toutes les ressources de l'art furent infructueuses.
-
-Cette mort, quoique très-subite, n'avait rien d'extraordinaire aux
-yeux de ceux qui connaissaient les funestes habitudes du sieur Cochart
-Deservolus. Cependant, à l'instant même où il venait d'expirer,
-avant que sa dépouille fût rendue à la terre, des soupçons vagues
-d'empoisonnement se répandirent dans la multitude, qui les accueillit
-sans examen, selon son usage.
-
-La méchanceté, qui tire parti de tout, ne manqua pas de commenter
-quelques scènes orageuses qui, depuis quelques années, avaient eu
-lieu dans le ménage du sieur Deservolus; on se répétait les diverses
-circonstances qui avaient accompagné ou précédé sa mort, et partant, on
-ne craignait pas de l'attribuer au crime.
-
-Quelque temps avant de succomber le sieur Deservolus se plaignait de
-malaises, d'affections douloureuses, qui n'étaient que les indices
-d'une crise terrible. Cette crise, annoncée par tant de signes
-alarmans, eut lieu le 17 messidor an X; elle se déclara par un hoquet
-violent, par des vomissemens réitérés, par des mouvemens convulsifs,
-par un délire complet; en un mot, par les symptômes les plus effrayans.
-Le citoyen Delzeuzes, médecin à Évreux, docteur en médecine de l'école
-de Paris, professeur d'histoire naturelle à l'école centrale du
-département de l'Eure, et le citoyen Renault, maître en chirurgie,
-furent appelés pour donner des soins au malade. Ils ne dissimulèrent
-pas, au premier aspect, le danger dans lequel ils le trouvaient. Le
-jeudi suivant, 19 messidor, leur fatal augure s'était vérifié.
-
-Quelques instans après la catastrophe, une femme accourt dans la maison
-du défunt, demande à le voir, et, apprenant qu'il a cessé de vivre, se
-précipite sur le cadavre, éclate en sanglots et en gémissemens, donne
-toutes les marques de la plus violente douleur; puis tout-à-coup elle
-ordonne à une garde qui veillait auprès du lit funèbre de lui apporter
-du vinaigre et une glace; mais la garde ayant refusé de quitter son
-poste pour lui obéir, cette femme sort aussitôt de la chambre avec
-fureur, et soit que l'excès de sa douleur l'égarât, soit qu'elle eût
-été mal comprise dans l'expression de ses plaintes amères, on assure
-qu'elle avait proféré le mot terrible d'empoisonnement.
-
-Cette femme était la propre sœur de Deservolus; elle se nommait madame
-du Roule, et se trouvait depuis long-temps en rupture ouverte avec la
-majeure partie de la famille, pour des motifs d'intérêt. Au reste, ce
-fut sur le mot funeste attribué à cette dame du Roule, que l'on bâtit
-une accusation qui devait envelopper l'épouse et la belle-sœur de
-Deservolus.
-
-Sur les bruits qui ne tardèrent pas à se répandre, les sieurs Delzeuzes
-et Renault accoururent chez la veuve, et lui déclarèrent que, pour
-leur instruction, ils allaient procéder à l'ouverture du cadavre. Le
-procès-verbal qui fut dressé par eux en cette occasion ne laissa aucun
-doute sur l'état naturel dans lequel se trouvait le corps.
-
-Les sieurs Renault et Delzeuzes se disposaient à aller instruire
-madame Deservolus du résultat de cette opération, lorsque le magistrat
-de sûreté, substitut du commissaire près le tribunal criminel du
-département de l'Eure, parut tout-à-coup dans la maison désolée,
-accompagné d'officiers de santé munis de leurs instrumens, et lut à
-haute voix l'ordonnance que, sur la rumeur publique, il venait de
-décerner pour l'ouverture du corps.
-
-Pour la seconde fois donc, et dans la même journée, les viscères et
-les organes du mort furent examinés avec attention, et chacun put
-se convaincre de leur état naturel. Le magistrat qui avait présidé
-à l'opération, monta, avant de se retirer, dans l'appartement de
-la veuve, et là, en présence de quatre témoins, il lui adressa ces
-paroles: «Le devoir que nous venons de remplir est bien pénible,
-madame, mais il a cela de consolant pour vous et pour nous, que nous
-avons trouvé dans le résultat les moyens de confondre la calomnie, si
-elle osait jamais lever la tête.» S'adressant ensuite à la belle-sœur
-de la veuve, au moment de redescendre, il ajouta en propres termes: «Je
-vous ferai parvenir dans la journée le procès-verbal des officiers de
-santé qui ne laissera aucun doute sur la mort de M. Deservolus.»
-
-Les funérailles furent célébrées le soir du même jour. A peine
-l'inhumation fut-elle achevée, qu'un bruit nouveau circula dans la
-ville. Malgré leur première déclaration verbale, par suite de laquelle
-le magistrat avait proclamé solennellement l'erreur des soupçons formés
-sur la mort de Deservolus et autorisé son inhumation, les officiers
-de santé commis par lui à l'examen juridique, élevaient des doutes,
-assurait-on, sur la véritable cause de la mort de Deservolus.
-
-Ce qui peut servir à expliquer ce nouvel incident, c'est la
-mésintelligence qui régnait entre les officiers de santé établis
-à Évreux, et le sieur Delzeuzes. La jalousie et l'amour-propre
-n'étaient pas étrangers à ces discordes. L'avancement rapide du sieur
-Delzeuzes, et la haute opinion qu'il paraissait avoir de sa supériorité
-personnelle, excitaient contre lui ses confrères. Lui, de son côté, ne
-voyait pas sans humeur l'arrogance des membres du comité de vaccine.
-
-Le dimanche 22 messidor, c'est-à-dire, le quatrième jour après
-l'inhumation du cadavre, déjà ouvert une première fois, on se
-rendit dans le cimetière, suivant l'ordre qui en avait été donné
-par le magistrat, pour procéder à l'exhumation que tous les propos
-d'empoisonnement semblaient avoir rendue nécessaire. La présence des
-officiers de santé qui avaient procédé à la première visite juridique
-fut requise cette fois encore, quoiqu'il eût été peut-être prudent
-de les en exclure. Les sieurs Delzeuzes et Renault furent aussi
-mandés. Avec eux, se trouvèrent réunis d'autres gens de l'art et
-quelques chirurgiens militaires de la garnison d'Évreux. On procéda
-à l'exhumation. Le sieur Delzeuzes, ainsi qu'il l'avait fait lors
-du premier examen, exposa les causes de la maladie, et répéta ses
-conjectures sur celles de la mort. Son rapport produisit une très-vive
-agitation parmi les officiers de santé présens. Sans respect pour
-l'asile des morts, des débats violens s'engagèrent: les reproches
-sanglans, les injures grossières retentirent au milieu du silence des
-tombeaux. A travers ces dissentimens scandaleux, à travers quelques
-réticences cruelles, on parut néanmoins s'accorder sur l'absence
-totale de traces de poison. Le procès-verbal de cette vérification ne
-contenait absolument rien qui pût justifier le moindre acte de rigueur
-de la part du ministère public.
-
-Cependant, le bruit se répandit bientôt dans la ville qu'une pièce
-légale allait devenir la base d'une accusation en forme contre madame
-Deservolus et contre sa sœur; on annonçait même le dépôt de cette
-pièce redoutable au greffe du tribunal criminel. C'était, disait-on,
-un troisième procès-verbal qui aurait été remis secrètement et de
-confiance au magistrat, sur sa demande, par les médecins et chirurgiens
-d'Évreux, contradicteurs des sieurs Delzeuzes et Renault, et qui
-aurait été rédigé _postérieurement_ à celui des nouveaux officiers
-de santé, convoqués pour l'exhumation. Dans cet état de choses, les
-enfans de madame Deservolus, intéressés à faire éclater au grand jour
-l'innocence de leur mère, provoquèrent auprès du ministère public une
-nouvelle exhumation, insistant surtout, pour que cette seconde visite
-du cadavre fût faite par des officiers de santé choisis dans tout
-autre département que celui de l'Eure. Ils s'adressèrent au magistrat
-qui jusqu'alors avait connu de cette affligeante affaire, mais ils
-eurent la douleur d'en éprouver un refus. L'examen nouveau que l'on
-sollicitait ne devait produire, selon lui, aucune espèce de résultat;
-c'était d'ailleurs, à l'entendre, une affaire terminée. Un pareil
-langage semblait bien attester que celui qui le tenait était convaincu
-de la non-existence du délit. Comment alors expliquer les poursuites
-que ce même magistrat jugea sans doute indispensable de continuer de
-faire?
-
-Mais ce que ce substitut n'avait pas voulu autoriser, le commissaire
-près le tribunal criminel le permit. Il fut décidé qu'une exhumation
-aurait lieu. Un médecin et deux chirurgiens de Rouen, hommes aussi
-habiles qu'intègres, furent appelés à Évreux.
-
-C'était le 27 messidor. La même faute qui avait causé un si grand
-scandale lors de la première exhumation, fut encore commise pour
-celle-ci. Les premiers experts furent appelés. Aussitôt que le cadavre
-eut été tiré, pour la seconde fois, de la fosse, les trois officiers
-de santé de Rouen, l'examinèrent dans toutes ses parties avec la plus
-scrupuleuse attention, et leur procès-verbal renferma la déclaration
-authentique de la mort naturelle du sieur Deservolus. Ils affirmaient
-n'avoir trouvé aucune trace qui pût décéler l'effet d'un agent délétère
-ou, en d'autres termes, aucune trace de poison ou de substances
-malignes.
-
-Une déclaration aussi précise que celle que venaient de faire les
-médecins et chirurgiens de Rouen devait bien enfin fixer l'opinion
-publique; mais la malveillance s'empara avec ardeur d'une fatale
-circonstance qui vint lui fournir de nouveaux prétextes de calomnie et
-de persécution.
-
-Au nombre des viscères sur lesquels les officiers de santé devaient
-porter leur attention, on ne retrouva plus l'estomac, lorsque,
-arrivés dans le lieu destiné à leur examen, ils se mirent en devoir
-d'y procéder. Soit que, mal enveloppé, ce viscère eût glissé par
-une des ouvertures de la serviette qui les contenait tous, et que,
-dans une translation qui avait eu lieu de nuit, personne ne s'en fût
-aperçu, soit qu'une main intéressée à faire disparaître une preuve
-matérielle de l'ignorance ou de la méchanceté, eût réussi à détourner
-l'objet même qui la renfermait, on chercha vainement l'estomac pour
-le soumettre aux mêmes expériences que les autres viscères. Cette
-circonstance, consignée dans le procès-verbal, ne tarda pas à réveiller
-toutes les conjectures, tous les soupçons; la calomnie s'exerça avec
-une activité nouvelle.
-
-Bientôt le même magistrat qui avait dit aux enfans de la veuve
-Deservolus qu'il regardait l'affaire comme terminée commença
-mystérieusement une information dans laquelle tous les moyens
-inquisitoriaux furent mis en usage. Le sieur Delzeuzes, ami de la
-famille Deservolus, fut étrangement calomnié, et devint aussi l'objet
-de la défiance du magistrat. Le substitut, malgré toute la rigueur dont
-il s'était armé, ne trouva pas probablement de charges suffisantes
-pour autoriser le mandat de dépôt; car il ne le décerna point en
-renvoyant les pièces au directeur du jury. Cet autre magistrat se
-livra à un examen subsidiaire; il se disposait à clore la procédure
-par une déclaration de non-inculpation, lorsqu'au mépris des preuves
-d'innocence qui résultaient de l'information, le substitut crut devoir
-faire encore éclater le zèle qui l'animait; un mandat d'amener fut
-lancé contre madame Deservolus, contre sa sœur, la demoiselle Emilie Le
-Prévot, et contre le citoyen Delzeuzes.
-
-Le directeur du jury, considérant sans doute que là où manquaient les
-preuves il n'y avait pas de délit, rendit une ordonnance tendante au
-rejet du réquisitoire, ordonnance qui fut déposée au greffe du tribunal
-le 6 fructidor. Par jugement rendu le 10, le tribunal de première
-instance de l'arrondissement, sur les conclusions de son commissaire,
-consacra la décision du directeur du jury; mais le substitut ne se
-tint pas pour battu; il se pourvût contre le jugement du tribunal
-d'arrondissement devant le commissaire près le tribunal criminel qui,
-après mûr examen des pièces qui lui avaient été adressées, déclara, le
-17 fructidor, donner son adhésion à ce même jugement.
-
-Toutes ces décisions successives, favorables à l'innocence, auraient
-dû suffire pour la pleine justification des accusés; mais il fallait
-encore éclairer l'opinion, ce qui n'est pas toujours chose aussi
-facile que de la tromper; il fallait étouffer la calomnie et la flétrir
-à son tour. Me Billecocq, à la demande des enfans de la veuve, fit un
-mémoire circonstancié sur cette malheureuse affaire, et servit, par
-ce moyen, non-seulement à faire taire les calomniateurs, mais encore
-à éclairer la religion de la cour suprême, qui, sur le réquisitoire
-du procureur-général impérial, avait renvoyé la procédure devant le
-magistrat de sûreté et le directeur du jury de l'arrondissement de
-Mantes.
-
-Madame Deservolus et sa sœur ayant formé opposition à cet arrêt, cette
-décision fut rapportée par une autre du tribunal de cassation, en
-date du 9 prairial an XI, qui faisait justice complète de toutes les
-inculpations dirigées contre les accusés.
-
-Après une accusation semblable à celle dont la veuve Deservolus et sa
-sœur pouvaient être les victimes, qui fit peser sur elles les soupçons
-les plus atroces, qui troubla si cruellement leur repos, qui les
-contraignit de porter leurs plaintes devant différens juges, quelle
-est la vertu qui pourrait se flatter d'être toujours inattaquable?
-et cependant cette accusation était absurde, dénuée de vraisemblance,
-repoussée par la science, seule compétente en pareille matière; et
-cependant un magistrat, dont la conduite fut inexplicable dans toute
-cette affaire, s'obstinait à poursuivre les auteurs d'un délit qui
-n'existait point, et trouvait des auxiliaires pour cette odieuse
-prévention: tant il est vrai que la prévention, en matière criminelle,
-peut donner les couleurs du crime à l'innocence la plus incontestable,
-et qu'elle est un des plus grands fléaux de la justice.
-
-Quand une accusation est invraisemblable, il est presque toujours
-certain qu'elle est fausse: en pareil cas, le juge ne saurait procéder
-avec trop de circonspection; c'est une vérité dont s'était bien
-pénétré le célèbre Dupaty, magistrat éloquent du dernier siècle. «La
-vraisemblance, dit-il, est comme un témoin nécessaire des autres
-témoins. Si ce témoin n'a pas déposé dans un procès, la procédure, en
-quelque sorte, n'est pas consommée, l'information est incomplète. Les
-invraisemblances d'un fait sont autant de présomptions que ce fait
-n'existe pas; et l'invraisemblance absolue d'un fait est comme une
-déposition concluante de la nature contre l'existence de ce fait. Entre
-des hommes qui diront: _Telle chose est_, et la nature qui dira: _Telle
-chose n'est pas_, il faudra croire la nature.»
-
-
-
-
- LOUISE PERTHUY,
- ACCUSÉE D'INFANTICIDE.
-
-
-«La loi de Henri II, dit Montesquieu, qui condamne à mort une fille
-dont l'enfant a péri, en cas qu'elle n'ait pas déclaré au magistrat
-sa grossesse, est contraire à la défense naturelle. Il suffisait de
-l'obliger d'en instruire une de ses plus proches parentes, pour qu'elle
-veillât à la conservation de l'enfant.
-
-«Quel autre aveu pourrait-elle faire dans ce supplice de la pudeur
-naturelle? L'éducation a augmenté en elle l'idée de la conservation de
-cette pudeur; et à peine, dans ces momens, est-il resté en elle une
-idée de la perte de la vie.»
-
-La peine portée par cette loi est sans doute d'une cruelle sévérité;
-dans quelques cas, elle a pu être injustement appliquée. Cette loi
-d'ailleurs est du seizième siècle, époque encore bien voisine des temps
-de barbarie. Mais la déclaration qu'elle prescrivait, considérée
-comme mesure générale, ne nous semble pas avoir mérité le blâme dont
-l'a voulu flétrir l'illustre auteur de l'_Esprit des lois_. A part
-quelques exceptions trop rares, la pudeur des filles-mères n'est
-point un obstacle qui doive arrêter le législateur. On sait que la
-plupart d'entre elles ne sont pas d'innocentes victimes des faiblesses
-de l'amour; malheureusement l'éducation, qui manque encore à tant
-de classes de la société, n'a pas augmenté en elles l'idée de la
-conservation de cette pudeur. Comment supposer quelque honte de leur
-état, à des filles qui font presque parade de leur conduite infâme, à
-des filles devenues mères au sein de la débauche et de la prostitution?
-Ne sait-on pas que c'est de ces sources impures que sortent la plupart
-des orphelins qui peuplent nos hôpitaux?
-
-Voici sommairement ce que pourrait offrir d'avantageux le système
-des déclarations de grossesse. Il fixerait sur ce point la vigilance
-du magistrat et les menaces de la loi; il frapperait l'imagination
-de la mère, dès les premiers instans de sa conception illégitime; et
-l'on étoufferait le crime, pour ainsi dire, avant de naître. Tout au
-moins s'épargnerait-on le scandale d'une recherche infructueuse, et
-d'une impunité funeste; ce qui n'arrive que trop fréquemment dans les
-accusations d'infanticide, où, pour l'ordinaire, tout est vague et
-enveloppé d'un mystère impénétrable, comme dans le fait que nous allons
-raconter.
-
-Le 10 frimaire an 10 (30 novembre 1801), un enfant mort, enveloppé
-dans des linges, et entouré de braise, fut trouvé par deux gendarmes,
-sur l'un des remparts de la ville de Dijon. Le magistrat de sûreté,
-informé de ce fait, se transporta aussitôt sur les lieux, accompagné
-d'un officier de santé, qui, après avoir examiné le cadavre, déclara
-que cet enfant paraissait avoir été brûlé dans quelques parties du
-corps; qu'il avait été étouffé dans la braise allumée, dont on l'avait
-enveloppé; qu'il avait pu périr aussi par le défaut de ligature du
-cordon ombilical; qu'il était du sexe masculin, qu'il était né à terme,
-et qu'il n'y avait pas vingt-quatre heures qu'il était venu au monde.
-
-On apprit bientôt qu'une fille nommée Louise Perthuy, qui, peu de jours
-avant, était dans un état de grossesse voisin de son terme, avait
-été vue pâle et considérablement amincie, et qu'elle avait quitté son
-domicile, le 16, à neuf ou dix heures du matin.
-
-Le magistrat de sûreté s'y transporta et fit ouvrir la chambre; on
-découvrit dans le lit, dans les chemises, dans le linge, des traces
-nombreuses d'une perte abondante de sang, et l'on remarqua un sac de
-toile rousse également ensanglanté, à côté duquel était un petit tas
-de braise pareille à celle dans laquelle l'enfant avait été enveloppé.
-Le magistrat interrogea la femme Perrier, qui logeait dans la même
-maison. Elle répondit qu'elle s'était aperçue de la grossesse de Louise
-Perthuy, mais qu'elle ignorait le jour de son accouchement qu'elle
-supposait cependant très-récent, d'après les indices qu'elle avait sous
-les yeux. La femme Dorey, autre voisine, fit une réponse à peu près
-semblable.
-
-Le 18, le magistrat de sûreté fit exhumer le cadavre, et ordonna
-l'expérience usitée de la supernatation des poumons. Le même officier,
-après avoir reconnu que toutes les parties internes étaient saines,
-procéda à l'expérience prescrite; les poumons surnagèrent; il en
-conclut qu'ils étaient remplis d'air, et que par conséquent l'enfant
-était né vivant.
-
-Le lendemain 19, Louise est arrêtée. Deux jours après, le magistrat se
-transporte encore à son domicile pour vérifier la cause de l'effusion
-de sang remarquée lors de la première visite. L'officier de santé
-déclare qu'il y a eu nécessairement accouchement, attendu qu'une perte
-de sang aussi considérable aurait causé une telle faiblesse à la femme,
-qu'elle aurait succombé.
-
-On interroge Louise; elle convient de sa grossesse et de son
-accouchement, dont elle fixe la date à trois semaines avant son
-interrogatoire; mais elle déclare être accouchée d'une fille morte; on
-lui demande ce qu'elle a fait de cet enfant. Elle se trouble, et dit
-l'avoir jeté dans les latrines; sur l'observation que son allégation
-peut être vérifiée, elle se rétracte, et déclare qu'elle est accouchée
-d'un enfant mâle, mort; qu'elle l'a mis d'abord dans un sac de toile,
-ensuite dans des linges, que le 15 frimaire, à sept heures du soir,
-elle l'a porté sur le rempart du château. Interrogée pourquoi elle
-n'avait pas noué le cordon ombilical, elle répondit qu'elle avait cru
-l'enfant mort. Quant aux brûlures remarquées sur le corps de son fils,
-elle s'écria: _Je ne suis point une mère dénaturée: je n'ai point
-allumé de braise pour brûler le corps de mon enfant._
-
-Le magistrat de sûreté décerna contre elle un mandat de dépôt; et
-l'on procéda à l'instruction des témoins. Parmi les dépositions des
-témoins entendus, nous remarquerons celle de la femme Royère, lingère,
-pour qui Louise travaillait depuis plusieurs années. Elle dit,
-entr'autres choses, qu'ayant lieu de soupçonner fortement que Louise
-était accouchée, elle se rendit chez elle, le 14, avec une demoiselle
-Darbois; qu'après l'avoir long-temps et vainement pressée de ne pas
-lui faire un mystère de son accouchement, après lui avoir promis à cet
-égard secours et protection, elle avait enfin obtenu l'aveu qu'elle
-sollicitait; que Louise lui avait déclaré qu'elle était accouchée
-depuis huit jours; que la sage-femme qu'elle n'avait point voulu
-nommer, s'était chargée de cet enfant, et l'avait porté à l'hôpital.
-La femme Royère ajouta que le surlendemain, ayant eu connaissance
-de l'exposition d'un enfant sur le rempart du château, elle s'était
-indignée contre Louise qu'elle avait regardée comme l'auteur de ce
-crime, et qu'elle avait envoyé sa domestique reprendre l'ouvrage
-qu'elle avait donné à cette fille; que Louise accourut aussitôt à son
-magasin; qu'elle, veuve Royère, lui avait demandé ce qu'elle avait fait
-de son enfant, en lui disant que celui trouvé sur le rempart était sans
-doute le sien, mais que cette fille avait nié, disant qu'elle était
-accouchée d'un garçon mort qu'elle avait jeté dans les latrines; que
-Louise la quitta tout de suite, et étant dans la cour, dit qu'elle
-allait se jeter dans le puits, parce qu'on la ferait périr; qu'on se
-saisit alors de cette fille pour empêcher le suicide, et qu'on la
-renvoya après lui avoir donné par pitié une petite somme d'argent et
-quelques objets d'habillement.
-
-Le directeur du jury fit subir un nouvel interrogatoire à Louise;
-ses réponses furent conformes à celles qu'elle avait faites devant
-le magistrat de sûreté. Plus tard, elle varia sur la date de son
-accouchement. A sa déclaration qu'elle était accouchée d'un enfant
-mort, le directeur du jury opposa les rapports de l'officier de santé,
-et l'expérience de la surnatation des poumons. Ici encore elle
-persista dans son dire, et ajouta qu'ayant fait une chûte trois jours
-avant son accouchement, elle était accouchée avant terme, qu'on ne
-pouvait croire d'ailleurs qu'elle eût ôté la vie à son enfant, puisque
-lors, de la naissance de sa fille, elle avait appelé une sage-femme.
-Le magistrat lui opposa encore l'aveu fait par elle devant plusieurs
-témoins, qu'elle était accouchée d'un enfant vivant. Elle ne nia pas
-cet aveu, mais elle prétendit avoir menti, excusant ce mensonge par
-la circonstance qu'elle avait encore chez elle son enfant dont elle
-ne savait que faire. On lui demanda pourquoi, si elle était accouchée
-d'un enfant mort, elle ne l'avait pas déclaré sur-le-champ à ses plus
-proches voisines; elle répondit qu'elle avait redouté les suites de
-cette déclaration; elle dit aussi qu'elle avait fui lorsqu'on lui avait
-imputé la naissance et la mort de l'enfant exposé, parce qu'elle avait
-craint d'être poursuivie par la justice pour avoir exposé son enfant.
-Elle nia avoir manifesté chez la veuve Royère l'intention de se jeter
-dans un puits.
-
-Le 9 nivose, un jury spécial s'assembla. Louise fut mise en
-accusation, et arriva bientôt au pied du tribunal, arbitre de son
-sort. On a vu toutes les circonstances qui s'élevaient contre elle;
-le ministère public en fit un faisceau et en forma une masse terrible
-d'accusation; tout paraissait annoncer et la réalité du crime et la
-conviction de l'accusée.
-
-Le défenseur de Louise s'attacha d'abord à prouver que l'on ne pouvait
-alléguer pour sa cliente les causes ordinaires des infanticides,
-c'est-à-dire la pudeur et la misère: c'était pour la troisième fois que
-Louise était mère; quant à la misère, la charité publique était là,
-l'hôpital tenait ses portes ouvertes à l'orphelin. Il discuta ensuite
-le rapport de l'officier de santé, et ses raisonnements rendirent
-très-problématique la question de savoir si l'enfant était né vivant;
-aussi quelque fortes que fussent les apparences, les jurés crurent-ils
-plus juste de renvoyer Louise absoute, que de la déclarer coupable d'un
-crime auquel la nature refuse de croire, et dont la loi se plaît à
-douter.
-
-En conséquence, Louise fut acquittée par arrêt du 29 pluviose an 10.
-
-Tel est le grave inconvénient d'une législation imparfaite. Dans
-tous les temps les tribunaux ont fréquemment retenti d'accusations
-d'infanticide, et presque toujours, la justice impuissante s'est vue
-condamnée à proclamer l'impunité des coupables.
-
-
-
-
- JEAN BUCKLER,
- DIT SCHINDERHANNES.
-
-
-Le fléau de la guerre qui désola, depuis le commencement de la
-révolution française, les deux rives du Rhin, eut les plus graves
-résultats. La misère donna naissance au brigandage. Les infortunés
-habitans de ces contrées ravagées se trouvaient dans le plus affreux
-dénuement; exaspérés par les pillages et les violences dont ils étaient
-incessamment les victimes, ils regardèrent d'abord comme une légitime
-vengeance les représailles qu'ils pouvaient exercer contre leurs
-oppresseurs. La plupart des uns et des autres, quoique souvent guidés
-par des motifs différens, ne commirent, dès le commencement, que des
-attentats partiels: ainsi, ils débutèrent par enlever des chariots de
-bagage et des chevaux à la suite des armées; puis, s'enhardissant,
-ils attaquèrent les soldats isolés, dans le but de s'enrichir de leurs
-dépouilles.
-
-Des bandes formidables s'organisèrent; les unes, sous les ordres du
-fameux Pickhard, se jetèrent sur la Belgique et la Hollande; une autre
-se forma sur les confins de l'Allemagne et de la France d'alors.
-Celle-ci eut Schinderhannes pour dernier chef, et ce fut celui qui
-acquit la plus formidable renommée.
-
-La date la plus reculée qu'on puisse donner à ces troupes de bandits
-ne remonte pas au-delà des années 1794 et 1793. Elles se composaient,
-en grande partie, de journaliers, de bûcherons, de colporteurs,
-principalement juifs; de musiciens ambulans, et autres gens sans
-industrie et domicile fixe. La rive droite du Rhin, où ils faisaient
-leur principal séjour, secondait parfaitement leurs desseins. Il était
-expressément interdit aux bandits, par leurs réglemens, de s'assembler,
-et surtout de séjourner en grand nombre dans un endroit qui n'était
-pas désigné comme lieu de rendez-vous pour une entreprise à faire dans
-le voisinage. Ils ne pouvaient habiter plus de trois ensemble dans le
-même village. Si un voleur, pour une raison quelconque, changeait de
-domicile, il laissait son adresse chez le recéleur, afin que, s'il
-était requis pour un service pressé, on pût le trouver facilement.
-C'est par ce raffinement de précautions, qu'une bande composée de
-soixante-dix à quatre-vingts individus était liée par des fils
-invisibles, et paraissait tout-à-coup sortir du néant, pour exécuter
-une entreprise et rentrer aussitôt dans les ténèbres.
-
-Par suite de ce même esprit de précaution, les brigands donnaient
-invariablement la préférence aux expéditions les plus éloignées du
-lieu de leur résidence habituelle. Des bords de la Meuse inférieure,
-ils se transportaient tout-à-coup dans les environs de Dunkerque ou de
-Mayence; des rives du Rhin, ils se portaient rapidement sur celles du
-Wéser et de l'Elbe.
-
-Il se commettait rarement un vol de quelque importance, que ce ne
-fût d'après le rapport d'un _baldover_, ou espion. Ces _baldovers_
-étaient presque tous juifs; mais, ce qui est digne de remarque, ils
-n'appartenaient pas personnellement à la bande. Ces hommes prennaient
-tous les renseignemens nécessaires à l'exécution du vol dont ils
-avaient conçu l'idée, et se hâtaient d'aller conclure un marché avec
-l'un des chefs de bandits les plus renommés. Celui qui offrait au
-_baldover_ la meilleure part dans le butin obtenait la préférence sur
-les autres chefs de bande.
-
-Ces troupes de malfaiteurs avaient une infinité de ruses pour déjouer
-les poursuites de la justice, ou pour lui échapper, lorsqu'elle les
-avait saisis. Leur adresse triomphait de tous les obstacles; ils
-perçaient les plus fortes murailles avec les plus faibles instrumens.
-Leurs femmes ou leurs maîtresses leur étaient d'un grand secours dans
-ces circonstances: elles étaient inépuisables en inventions toujours
-nouvelles, pour pénétrer jusque dans leurs cachots, et leur faire
-passer tout ce qui pouvait servir à leur évasion.
-
-Jean Buckler dit Schinderhannes, donna à la bande qu'il commandait
-une importance qu'aucune d'elles n'avait jamais eue. Son nom seul
-remplissait d'effroi les campagnes; jeune, adroit, subtil, il se
-transportait dans un même jour, avec ses gens, à plusieurs lieues de
-distance, commettait les vols les plus hardis, et semait par tout
-l'épouvante; quoique paraissant craindre le danger, il le bravait
-effrontément: il se promenait en public avec sa maîtresse, jolie
-personne à peine âgée de vingt ans, dans le lieu qui la veille avait
-été le théâtre d'un de ses crimes. Il fréquentait les foires, les
-auberges où chacune de ses victimes pouvait le rencontrer; et telle
-était la terreur qu'il inspirait, que nul n'osait provoquer contre lui
-les poursuites de la justice. Il mettait à contribution les riches, et
-aucun d'eux non-seulement, n'osait résister à ses ordres, mais encore
-ne se sentait le courage d'avouer qu'il y avait accédé. Du reste,
-on citait de Schinderhannes quelques traits de bienfaisance et de
-générosité.
-
-Plusieurs fois il était tombé entre les mains de la force armée,
-mais, par un moyen quelconque, il était toujours parvenu à s'échapper
-des prisons où on l'avait enfermé. Enfin, grâce à l'influence du
-gouvernement français, la confiance succéda à la crainte; les paysans,
-secondant l'autorité, s'armèrent et firent des battues dans tous
-les lieux qu'on savait être le repaire ordinaire des bandits; et
-Schinderhannes, poursuivi, resserré, traqué de toutes parts, n'eut
-d'autre parti à prendre que de s'enrôler au service de l'Autriche,
-et de chercher ainsi, sous un nom supposé, un asile contre les
-poursuites de l'autorité civile. Ce fut dans cet état de choses, que
-Schinderhannes, déguisé sous le nom de _Jacques Schweickart_, fut
-découvert à Limbourg même, où il s'était enrôlé.
-
-Il était depuis quelques jours au dépôt des recrues à Limbourg, et
-il n'y était pas plus étroitement gardé que ses camarades, lorsqu'un
-paysan des environs, vint révéler au grand-bailli, que Schweickart
-n'était autre que le fameux Schinderhannes. Des témoins furent appelés
-et interrogés; on compara le signalement de Schinderhannes avec le
-prévenu, et l'on acquit la certitude complète que l'on s'était enfin
-rendu maître du fameux chef de brigands.
-
-On prit aussitôt toutes les mesures pour rendre son évasion impossible,
-sans faire en rien paraître que l'on fût instruit de la vérité. Le
-prétendu Schweickart fut enchaîné, sous prétexte que c'était l'usage de
-conduire ainsi les recrues au dépôt de Francfort, pour plus de sûreté.
-Pour mieux lui en imposer, on enchaîna pareillement un autre recrue
-nommé Ebel. Schweickart, persuadé que le capitaine craignait qu'il ne
-désertât, lui offrit comme caution une ceinture pleine d'argent qu'il
-portait autour du corps, mais cette offre fut refusée.
-
-Schinderhannes, avec d'autres recrues, fut transporté à Wisbaden,
-sous l'escorte de militaires trévirois et de plusieurs jeunes gens de
-Limbourg, armés de leurs fusils de chasse.
-
-Arrivé à Kirberg, il fut enchaîné plus étroitement encore. Sa figure
-devint sombre; il ne parlait presque plus. Un négociant de Limbourg,
-nommé Verhofer, qui faisait partie de l'escorte, s'étant placé devant
-lui, en le considérant attentivement, le brigand se courrouça et lui
-dit avec arrogance: «Qu'as-tu à me regarder de la sorte? Te dois-je
-quelque chose.»
-
-A une lieue de Wisbaden, une compagnie de chasseurs reçut le transport.
-Julie Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, se présenta au fourrier
-autrichien Wagner, et lui offrit trois louis s'il voulait consentir
-à ne pas transporter son mari par Cassel, vis-à-vis de Mayence.
-Schinderhannes lui-même déclara qu'il avait une peur extrême des
-Français, et qu'il était presque impossible qu'il ne s'en trouvât pas
-à Cassel. Au départ de Wisbaden, il s'écria douloureusement: «C'en est
-fait! Je suis perdu!» Le soldat qui était attaché à la même chaîne, lui
-dit aussitôt: «Ho! ho! nous te tenons cette fois.»
-
-Arrivé à Francfort, l'officier chargé du recrutement, sur une
-réquisition du magistrat, remit Schinderhannes à l'autorité civile
-de cette ville impériale, d'où, sur une autre réquisition du jury de
-Mayence, il fut enfin remis à la gendarmerie nationale française, qui
-alla le chercher à Francfort, et le conduisit dans les prisons de
-Mayence.
-
-L'arrestation de Schinderhannes mit un terme aux brigandages qui
-avaient dévasté les rives du Rhin, et l'on pensait avec raison qu'il ne
-se trouverait pas dans l'état de choses actuel, d'hommes capables de
-rétablir ces redoutables bandes. Les interrogatoires que subit ce chef,
-permirent à la justice de se saisir de la plus grande partie de ses
-complices et enfin de punir leurs attentats.
-
-Jean Buckler dit Schinderhannes, était né en 1779, à Mülhen, près de
-Nastœtten, comté de Katzen-Ellebogen, sur la rive droite du Rhin. Son
-père, Jean Buckler dit le Vieux, était écorcheur, et n'avait point de
-domicile fixe. Jusqu'à l'âge de seize ans, le jeune Buckler vécut sans
-jamais avoir été employé à aucune occupation. A cette époque, il débuta
-dans la carrière du crime, par le vol qu'il fit d'une somme d'argent
-qui lui avait été confiée; et la crainte du châtiment l'empêcha de
-retourner près de son père. Ce premier crime ne tarda pas à être
-suivi de plusieurs autres; puis il loua ses services, en qualité de
-valet, à un bourreau, chez lequel il resta jusqu'à sa dix-huitième
-année. Le funeste penchant qu'il avait pour le vice l'entraîna dans
-de nouveaux crimes. Il fut surpris un jour, par les Français qui
-occupaient le pays, à piller les caissons d'équipage, et ne dut qu'à
-un parti d'Autrichiens qui le délivra, de ne pas recevoir la juste
-punition qu'il avait encourue. Cependant il entra au service d'un
-autre bourreau, celui de Barenbach; ne discontinuant pas pour cela, de
-se livrer au vol, il fut arrêté et mis dans la prison de Kirn, où le
-bailli lui fit donner la bastonnade. Évadé de sa prison, il se retira
-alors dans les cabanes isolées de Hochwald, et fit connaissance avec
-Jacques Finck, dit le _Rothefinck_. Il commit, dans la société de
-ce bandit renommé, plusieurs vols de chevaux dont le produit eut de
-quoi satisfaire son ambition, et s'adjoignit aussi Pierre Pétri, dit
-le Schwartz-Peter, et le fils de ce dernier. Tous ensemble volèrent
-plusieurs chevaux, dévalisèrent les passans, et principalement les
-juifs, et Schinderhannes, ayant été de nouveau arrêté, fut conduit à
-Sarrebruck, d'où il trouva moyen de s'échapper dès la première nuit;
-après quoi, il revint auprès de Schwartz-Peter.
-
-Dès ce moment, sa vocation fut décidée, et bientôt il égala et
-surpassa ses maîtres. Cependant jusque là aucune action sanguinaire ne
-pouvait lui être reprochée, si on l'en croit; le Schwartz-Peter essaya
-vainement de le familiariser avec le meurtre.
-
-Schinderhannes s'était, rendu avec le Schwartz à Thiergarten, afin de
-faire dire à un paysan, auquel ils avaient volé deux chevaux, qu'il
-leur apportât cinq carolins, s'il voulait qu'ils lui fussent rendus.
-En l'attendant, ils s'arrêtèrent à Thiergarten, où le Schwartz,
-s'étant énivré d'eau-de-vie, chercha dispute à plusieurs personnes
-de la maison où ils étaient, brisa leurs meubles, et en outre les
-maltraita. Sur ces entrefaites, arrivent trois juifs de Guemunden; le
-Schwartz voulut les forcer à jouer du violon, et les menaça de les tuer
-s'ils ne lui obéissaient pas. A cette occasion, Schinderhannes fut le
-médiateur, et l'empêcha de faire du mal à ces juifs. Il vint alors à
-passer un juif de Seiffersbach, sur le grand chemin de Simmern, lequel
-juif conduisait une vache. Lorsque le Schwartz vit venir le juif en
-question, il dit à Schinderhannes: «Va-t-en tuer ce juif; _car c'est
-lui qui est cause que ma commère a été tuée_.» Schinderhannes répliqua:
-«Je n'en ferai rien.» A quoi le Schwartz dit: «Eh bien! donc, je vais
-le tuer moi-même; et toi, tu n'as qu'à garder ces juifs pour qu'ils
-ne se sauvent pas, puisqu'à mon retour, il faudra qu'ils me jouent
-encore du violon.» Le Schwartz suivit le juif, l'atteignit et le perça
-de coups, et se mit, aussitôt qu'il eut été abattu, à lui arracher sa
-montre, son argent et un paquet qu'il tenait à la main. A ce moment,
-il arriva sur la route cinq ou six paysans. Le Schwartz, sans être
-épouvanté, traîna le cadavre derrière un tronc d'arbre, et ne prit la
-fuite que lorsque les paysans furent près de lui.
-
-Le malheureux juif, qui avait succombé sous les coups de
-Schwartz-Peter, avait encouru sa haine. Un jour, il revenait d'un
-baptême, avec plusieurs de ses complices, et traversait le bois de
-Shon. Depuis le matin, il paraissait fort occupé de la femme de l'un de
-ses camarades, qui était d'une rare beauté; il parvint à la retenir en
-arrière et s'assit avec elle au pied d'un arbre; le juif les aperçut et
-courut en avertir le mari. Celui-ci revint sur ses pas, s'élança sur sa
-femme comme un furieux, et la poignarda, sans que le Schwartz opposât
-le moindre obstacle à l'action de ce scélérat. Sa conscience ne lui
-avait pas permis, disait-il, de défendre une femme contre l'autorité de
-son mari; mais il avait juré de tuer celui qui l'avait dénoncée.
-
-Schinderhannes, après avoir passé ces premiers temps avec les Peter et
-les Finck, envisagea le métier qu'il exerçait sous un point de vue plus
-étendu qu'il ne l'avait fait jusqu'alors; il commença à recruter les
-brigands avec lesquels il avait déjà lié connaissance, et, depuis 1797
-jusqu'en 1801, il exploita avec une audace infinie les lieux dont il
-avait fait le théâtre de ses crimes.
-
-En juin 1802, quelques jours après son arrestation, il comparut devant
-le chef du jury de Mayence, et fit l'aveu de tous ses crimes.
-
-Les interrogatoires de Schinderhannes fournirent à la justice les
-renseignemens les plus étendus; ils firent connaître cinquante-deux
-crimes capitaux, commis par lui et sa bande, et à l'égard desquels il
-existait déjà des commencemens d'instruction; alors l'arrestation d'un
-grand nombre d'individus, plus ou moins compromis, fut ordonnée.
-
-On a vu quels avaient été les commencemens de Schinderhannes; ses
-propres aveux, qui servirent de base à l'acte d'accusation, vont nous
-permettre de le suivre dans quelques-unes de ses expéditions.
-
-Au mois de décembre 1799, le sieur Schank, revenant de la foire de
-Birkenfeld, et s'étant arrêté à la ferme dite de Wickenhof, fut
-assailli, à un quart de lieue de cette ferme, à huit heures du matin,
-par trois brigands armés de pistolets et de couteaux, lesquels lui
-mirent le pistolet sur la gorge, et lui volèrent 280 florins. Le même
-jour, et presque à la même heure, plusieurs autres individus, au nombre
-de cinq, furent dévalisés avec les mêmes circonstances. Tous ces vols
-avaient été exécutés par les compagnons de Schinderhannes.
-
-Un jour, ce chef de bandits sortit avec une partie des siens, avec
-l'intention de voler le sieur Riegel, demeurant à Otzweiler. Ils
-arrivèrent, dans la nuit, au moulin d'Antesmühl, et se firent ouvrir
-la porte d'autorité, demandant impérieusement à souper. Bientôt, non
-contens d'avoir mangé, ils sommèrent le meûnier de leur donner son
-argent. Celui-ci ayant répondu qu'il n'en avait pas, ils se livrèrent
-aux plus grands excès, brisèrent les armoires, pillèrent le linge,
-les effets; l'un d'eux tira un coup de fusil dans le plafond; mais
-Schinderhannes les réprimanda, les frappa même, et parvint, non sans
-peine, à faire sortir ses compagnons, avec lesquels il se dirigea sur
-Otzweiler.
-
-Ils arrivèrent dans ce village, au nombre de quinze, tous armés de
-fusils, et marchèrent droit à la maison de Riegel. Schinderhannes
-frappe à la porte, dont il demande l'ouverture, en disant que, lui
-et les hommes qui l'accompagnent, cherchent des gens suspects. Le
-gendre de Riegel se rend à son invitation. Schinderhannes entre avec
-deux de ses brigands; les autres restent en observation en dehors
-de la maison. On cherche d'abord à s'assurer des personnes qui s'y
-trouvent; le gendre de Riegel tente de se sauver; un coup de feu le
-blesse dangereusement. Les brigands se précipitent alors sur la femme
-de Riegel, l'accablent de coups, et menacent de la tuer, si elle ne
-déclare pas à l'instant le lieu où est caché son argent. Pendant
-ce temps, Riegel essaie de se sauver par une fenêtre; mais à peine
-l'a-t-il franchie, qu'il reçoit un coup de fusil, et tombe mort sur la
-place.
-
-Cependant le bruit des armes à feu avait éveillé tout le voisinage;
-les brigands prirent le parti de la retraite, après avoir blessé à la
-poitrine une femme qui habitait une maison voisine de celle de Riegel,
-et qui avait ouvert sa croisée pour voir ce qui se passait.
-
-Pour se dédommager du mauvais succès de cette expédition,
-Schinderhannes imagina un moyen qui depuis lui réussit souvent.
-
-Trois jours après le crime d'Otzweiler, à huit ou neuf heures du soir,
-Frédéric-Gérard Müller, habitant de Raumbach, était tranquillement chez
-lui avec son gendre et le reste de sa famille, lorsqu'un individu, armé
-d'un fusil, muni d'une carnassière, entre et demande à allumer sa pipe.
-Il s'approche de la chandelle, apprête son fusil et ses pistolets, et
-sous différens prétextes, cherche à lier conversation avec le gendre
-de Müller, nommé Gilmann, auquel il demande s'il est Müller lui-même,
-et s'il a vu Schinderhannes. Sur sa réponse négative, il s'adresse à
-Müller, et lui présente un écrit dont il lui fait lui-même lecture.
-Il s'agissait de trente louis qui devaient être fournis par Müller,
-son gendre et les frères de ce dernier. Il fut représenté que l'argent
-était rare; mais l'inconnu jura que, si le lendemain on ne portait cet
-argent à un certain endroit devant le village, il établirait, dans la
-maison, quelques diables d'hommes qui lui feraient trouver la somme
-demandée. L'inconnu se retira, et l'on remarqua que, pendant le temps
-qu'il était resté dans la maison, trois autres individus étaient restés
-en sentinelle devant la porte.
-
-Le lendemain, Müller envoya, par son gendre, à l'endroit indiqué,
-sept louis et demi; Georges Gilmann en envoya sept et un quart; le
-tout fut reçu par l'individu de la veille accompagné de trois autres
-hommes armés. Il accueillit les excuses des paysans, qui lui dirent
-que c'était là tout ce qu'ils avaient pu faire, et, leur donnant même
-des éloges, leur promit qu'il leur ferait remettre cette somme par des
-juifs, en leur faisant observer cependant que, s'ils s'avisaient de
-parler, il mettrait le feu à la maison.
-
-Dans l'été de 1800, un campagnard, nommé Jacques Stein, s'introduisit
-le soir dans l'atelier d'un ouvrier du sieur Stumm, maître de forges
-à Aspach. Vers dix heures, il se retira, et, à son départ, attacha à
-la porte une lettre signée Jean Buckler, par laquelle on demandait à
-Stumm la somme de douze louis, sous la menace d'attenter à sa sûreté
-personnelle. Présumant qu'un adroit fripon, profitant de la terreur
-qu'inspirait le nom de Buckler, voulait lui extorquer de l'argent
-pour son propre compte, Stumm se décida à écrire à ce dernier pour
-lui demander si la lettre était bien de lui. Schinderhannes répondit
-affirmativement, par une seconde lettre, par laquelle il désigna Stein
-comme son affidé. Stumm, d'après ce que lui prescrivait Schinderhannes,
-alla dans un bois qui lui appartenait; il y trouva le chef de bandits
-accompagné d'un jeune homme qui, ainsi que son conducteur, se retira
-au premier signal. Les douze louis furent comptés, et, le soir même,
-Stumm reçut, par l'intermédiaire de Stein, six cartes de sûreté pour
-lui et pour ses ouvriers. Cependant la facilité avec laquelle il avait
-cédé à cette première demande, ne l'empêcha pas d'être, trois mois
-après, exposé à une nouvelle contribution de dix louis, à laquelle il
-obtempéra encore.
-
-Dans ce même temps, Schinderhannes mit le sceau à sa réputation par un
-acte des plus audacieux. Il était, avec deux de ses camarades, posté
-sur un rocher, près du château de Bockelheim, où ils attendaient, au
-passage, des Juifs qui devaient revenir de la foire de Kreutznach.
-Enfin, arrivèrent quatre-vingts Juifs et cinq paysans chrétiens. Les
-brigands ne furent point intimidés par un aussi grand nombre. La place
-qu'ils avaient choisie pour commettre le vol était un chemin creux; et
-Schinderhannes se tenait caché derrière le rocher, tandis que Pick et
-Dalheimer, ses deux assistans, attendaient la troupe au débouché du
-chemin. Lorsqu'elle est engagée dans le défilé, Schinderhannes et ses
-camarades sortent à la fois de leur embuscade, et couchent les Juifs en
-joue, en criant: _Arrête!_ Les Juifs, effrayés, obéissent; deux d'entre
-eux veulent chercher leur salut dans la fuite; mais l'un des brigands
-fait feu sur eux et les atteint. Schinderhannes commence alors à leur
-demander de l'argent, et, sur ce qu'ils répondaient qu'ils n'en avaient
-point, il se met à les fouiller. Les Juifs n'avaient effectivement rien
-qui méritât de tenter la cupidité des voleurs: ils ne possédaient que
-quelques pièces de monnaie qu'ils avaient gagnées par le courtage, au
-marché, et que Schinderhannes leur laissa. Par une sorte de générosité
-bizarre, il rendit de même à un des Juifs un paquet de provisions qu'il
-lui avait d'abord enlevé. Enfin, la visite de Juifs étant terminée, il
-leur ordonna d'ôter leurs bas et leurs souliers, qu'il mit ensuite
-en tas, laissant à chacun le soin de chercher ce qui lui appartenait.
-Il s'éleva alors entre les Juifs une rixe universelle. Pendant qu'ils
-se battaient pour leurs souliers, Schinderhannes, comme pour leur
-témoigner son mépris de leur lâcheté, remit sa carabine à l'un d'eux,
-et monta derrière le rocher pour reprendre des montres qu'il y avait
-laissées. Le résultat de cette affaire, dans laquelle les cinq paysans
-chrétiens furent respectés, fut très-minime pour les voleurs, sous
-le rapport de la capture. Mais ce trait et plusieurs de ceux que
-nous avons cités, prouvent combien grand était l'effroi qu'inspirait
-Schinderhannes. En effet, les campagnes retentissaient chaque jour de
-crimes commis par lui ou par ses affidés; et la difficulté de voyager,
-sans être exposé à des violences, avait resserré les communications.
-Mais lorsque les vols sur les grandes routes ne furent plus assez
-productifs, Schinderhannes, sans cependant renoncer à les exploiter,
-s'attacha au pillage des maisons, et ces scènes de brigandage se
-succédèrent en peu de mois avec une effrayante rapidité.
-
-La facilité avec laquelle ces brigands se procuraient de l'argent,
-leur permettait de se livrer à toutes sortes de débauches; néanmoins,
-ce n'était pas dans des retraites ignorées, dans de sombres cavernes
-qu'ils aimaient à se délasser des fatigues qu'ils avaient essuyées;
-c'était dans les assemblées de villages, aux fêtes publiques qu'ils
-allaient, avec une témérité surprenante, chercher des plaisirs; mais il
-était rare, et il n'en pouvait être autrement avec des gens habitués au
-crime, que leurs orgies se terminassent sans querelles et sans rixes
-sanglantes.
-
-Nous ne suivrons point Schinderhannes dans toutes ses expéditions,
-dans ses marches et contre-marches; ces détails, forcément monotones,
-finiraient par lasser le lecteur. Nous ajouterons seulement que,
-semblables aux chauffeurs dont on a tant parlé, ces brigands mettaient
-de l'amadou enflammé sur les pieds de ceux qui ne voulaient pas
-déclarer où leur argent était caché, ou leur tenaient une chandelle
-allumée sous l'aisselle.
-
-Le nombre de leurs crimes était si considérable, qu'il fallut dix-huit
-mois des investigations les plus scrupuleuses, pour que les magistrats
-pussent procéder au jugement des brigands. Par un arrêt en date du
-18 pluviose an XI (février 1803), le tribunal criminel spécial de
-Mayence se déclara compétent, et fit dresser l'acte d'accusation contre
-Schinderhannes et ses complices.
-
-Cet acte d'accusation, divisé en trois parties, contenait d'abord
-l'énumération des crimes attribués à Schinderhannes, au nombre de
-cinquante-trois; secondement, les aveux de ce brigand, et enfin les
-charges résultant de l'instruction contre chacun des soixante-sept
-individus qui avaient concouru à commettre les crimes ci-dessus
-mentionnés.
-
-Au nombre des accusés, se trouvait Julie Blæsius, maîtresse de
-Schinderhannes, qui persista à soutenir qu'elle avait long-temps ignoré
-la conduite de son amant, et qu'elle n'avait jamais pris part à ses
-crimes. Depuis que Julie vivait en concubinage avec Schinderhannes,
-elle était devenue mère de deux enfans, dont un seul vivait encore au
-moment du procès, et pour lequel son père paraissait avoir beaucoup de
-tendresse.
-
-L'immensité des informations contre une bande aussi nombreuse, la
-multiplicité des griefs, et surtout la nécessité où l'on avait été de
-faire imprimer les actes de l'instruction faite par les magistrats, et
-qui formait cinq gros volumes in-fol., avaient fait retarder de jour en
-jour l'instruction publique du procès.
-
-Le 1er brumaire an XII (24 octobre 1803), tous les accusés, au nombre
-de soixante-cinq, comparurent devant le tribunal criminel spécial
-établi à Mayence. Ils marchaient attachés deux-à-deux et par rang à
-une seule et longue chaîne; un corps d'infanterie et quatre brigades
-de gendarmerie formaient l'escorte. Le cortége s'avança lentement, au
-milieu d'une foule immense, le long du Rhin. Arrivé à la salle dite de
-l'académie, qui avait été préparée pour l'audience, Schinderhannes qui
-avait parcouru avec la plus grande sérénité le trajet depuis la prison,
-sauta légèrement à la place qui lui avait été assignée, et se mit à
-contempler l'appareil imposant dont il était entouré.
-
-Cent trente-deux témoins avaient été assignés à la requête du ministère
-public, et deux cent deux à celle des différens accusés. Le premier
-jour et une partie du second furent employés à la lecture de l'acte
-d'accusation; lorsqu'elle fut terminée, le président adressa un
-discours aux témoins et à Schinderhannes lui-même. Il lui dit que,
-dans la position fâcheuse où il se trouvait, le tribunal devait
-attendre de lui un sincère aveu de ses crimes et la révélation de
-tous ses complices: «Ce n'est que de cette manière, lui dit-il, que
-vous pouvez vous rendre digne de la grâce que vous avez implorée du
-premier consul.» Schinderhannes parut ému, et la gaîté qu'il affectait
-l'abandonna pendant quelques instans; mais elle reparut bientôt à la
-déposition du premier témoin.
-
-Un dessinateur s'était placé dans la salle pour saisir les physionomies
-les plus frappantes. Un des accusés en fit faire la remarque à
-Schinderhannes: «Laisse-le faire, dit-il, j'ai une mine d'honnête
-homme, et ne crains pas de la montrer; ceux qui ont peur n'ont qu'à
-se retourner.» Schinderhannes ne perdit sa contenance et sa gaîté
-que lorsque la mère du meûnier de Merxheim, sous le bras de laquelle
-on avait tenu une chandelle allumée, eut été entendue comme témoin.
-Jusqu'alors il avait eu la prétention de ne pas paraître aussi cruel
-que ses complices, mais, après cette séance, toutes les espérances
-qu'il avait conçues semblèrent l'avoir abandonné; il dit d'un air
-morne: «J'ai entendu le cri de l'oiseau de la mort.» Puis il demanda au
-président du tribunal s'il était vrai qu'il dût périr sur la roue. «Ce
-genre de supplice est aboli en France», lui répondit-on; il reprit: «Si
-j'ai souhaité de vivre, c'était pour devenir honnête homme. Mais Julia!
-elle est innocente, je l'ai séduite, et que deviendra mon malheureux
-père?»
-
-Pendant tout le temps des débats, il s'efforça constamment de détourner
-les charges qui pouvaient peser sur ces deux prévenus; enfin, après
-vingt-huit jours d'audiences consécutives, le tribunal rendit son
-jugement qui condamnait à la peine de mort Schinderhannes et vingt de
-ses complices. Buckler père fut condamné en vingt-deux années de fers,
-et Julie Blæsius à deux ans d'emprisonnement, par forme de correction.
-Les autres prévenus furent condamnés aux fers pendant un plus ou moins
-grand nombre d'années, selon la gravité des crimes qui leur étaient
-attribués.
-
-Schinderhannes n'avait point manifesté d'émotion, en entendant
-prononcer son arrêt, mais il témoigna quelque joie, lorsqu'il connut
-l'indulgence dont les juges avaient usé à l'égard de sa maîtresse et
-de son père. Quand le jugement eut été prononcé, il demanda à parler
-encore une fois au président du tribunal. On était curieux de savoir
-ce qu'il avait à dire, et l'on s'attendait même à quelque déposition
-importante; il se borna à renouveler le vœu qu'il avait déjà fait
-plusieurs fois, qu'après sa mort, on prît soin de son père, de sa
-maîtresse et de son enfant.
-
-Lorsqu'il sortit de la salle pour être reconduit en prison, il dit, en
-voyant la foule assemblée: «Regardez-moi, car aujourd'hui et demain
-c'est pour la dernière fois.» Ses conducteurs pressaient un peu la
-marche: «Eh quoi! leur dit-il, le bourreau est-il donc si impatient?»
-
-Le jugement du tribunal criminel spécial était sans appel; en
-conséquence, le lendemain, 21 novembre 1803, avait été fixé pour
-l'exécution.
-
-Le matin, un ministre de la religion vint, suivant l'usage, pour
-exhorter Schinderhannes. Dès que celui-ci l'aperçut, il lui dit d'un
-air calme: «Vous venez m'apporter des consolations; allez près de ceux
-qui sont à côté de moi, ils en ont plus besoin. Je suis entièrement
-résigné.» Il témoigna ensuite au ministre le désir de recevoir de
-sa main la communion, qui ne lui avait pas été administrée depuis
-beaucoup d'années. Enfin vers une heure après midi, les condamnés
-furent placés dans cinq charrettes, et conduits au lieu du supplice,
-situé sur l'emplacement du château de la Favorite. Pendant le
-chemin, Schinderhannes aperçut une personne de sa connaissance, à
-qui il souhaita le _bonsoir_, et qu'il chargea de faire ses adieux
-à sa Julia; puis il s'adressa au ministre qui l'avait accompagné à
-l'échafaud, et lui dit: «Je vais maintenant vous raconter comment
-j'ai commencé une vie qui a une fin si triste.» Il continua son récit
-sans interruption jusqu'à l'échafaud; il y monta rapidement, examina
-d'abord avec attention la guillotine et demanda si le jeu de cette
-machine était aussi prompt et aussi assuré qu'on le disait. On lui
-répondit affirmativement. «Ne serait-il pas possible, ajouta-t-il, que
-je me préparasse moi-même sans qu'il fût besoin de m'attacher?» On
-lui observa qu'il ferait mieux de se soumettre à la manière ordinaire
-employée pour ce genre de mort.
-
-Alors, il regarda des deux côtés de l'échafaud, la multitude que la
-curiosité y avait attirée, et s'écria: «J'ai mérité la mort, mais dix
-de mes camarades meurent innocens. Voilà mes dernières paroles.» Il se
-livra ensuite au bourreau.
-
-L'exécution des vingt condamnés ne dura que vingt-six minutes. La vue
-des cercueils et de l'instrument du supplice avait glacé le courage
-des plus intrépides d'entr'eux; il fallut les porter presque tous sur
-l'échafaud.
-
-On attribua les dernières paroles de Schinderhannes à la conviction où
-il était que le meurtre seul emportait la peine de mort; quoi qu'il en
-soit, elles firent peu d'impression sur le peuple, et ce grand acte de
-justice rendit enfin le calme et la sécurité à des provinces qui en
-avaient été bien long-temps privées.
-
-
-
-
- PÈRE
- EMPOISONNEUR DE SA FILLE.
-
-
-Tout Paris, toute la France avaient été frappés de stupeur et d'effroi
-au récit des attentats monstrueux de l'épicier Desrues. On reculait
-devant le détail des manœuvres perverses de ce scélérat; l'imagination
-la plus hardie n'aurait osé concevoir rien de plus odieux! Vingt-cinq
-années s'étaient à peine écoulées depuis l'exécution de ce misérable,
-lorsque l'épicier Trumeau vint épouvanter la capitale par un forfait
-plus révoltant encore que ceux de Desrues. Ce dernier, malgré sa
-scélératesse consommée, ne s'était pas dépouillé entièrement de toutes
-les affections de la nature; il aimait sa femme et ses enfans; et ses
-derniers momens, employés à leur faire des adieux déchirans, prouvèrent
-combien son âme, d'ailleurs si dénaturée, était pourtant sensible
-aux sentimens d'époux et de père. Trumeau le dépassa dans la voie du
-crime; car ce furent les siens qu'il choisit pour victimes. On avait
-eu beaucoup d'exemples du crime d'infanticide de la part des femmes.
-Trop de mères, pour échapper au reproche d'avoir offensé les mœurs,
-ont encouru l'accusation d'avoir outragé la nature; mais, ce motif
-n'existant pas pour les hommes, il est plus étonnant d'en trouver qui
-se rendent coupables de tels crimes.
-
-Le 21 nivose an XI de la république (janvier 1803), le sieur Caron,
-chirurgien, se rendit, sur les sept heures du soir, chez le nommé
-Trumeau, épicier, rue de la Harpe, qui l'avait fait appeler pour donner
-des secours à Rosalie Trumeau, sa fille aînée, âgée de vingt-cinq ans,
-laquelle éprouvait de fréquens vomissemens depuis huit heures du matin.
-Ce chirurgien la trouva dans son lit, jouissant de toutes ses facultés
-mentales, et se contenta d'ordonner une potion antispasmodique. Il y
-avait à peine deux heures que le chirurgien s'était retiré, lorsque
-Marie Trumeau, la jeune sœur de la malade, entra chez lui, et lui
-annonça qu'elle venait de rendre le dernier soupir.
-
-Surpris de cette nouvelle, le sieur Caron retourna sur-le-champ chez
-Trumeau, qui lui dit sans manifester la moindre émotion: _Montez vite
-dans la chambre de ma fille._ Le chirurgien monte en toute hâte,
-et trouve la jeune fille morte dans son lit, dont les draps et les
-couvertures étaient bien bordés, bien arrangés. _Cette mort_, dit-il au
-père, _m'effraie; il faut que j'aille faire ma déclaration de sûreté:
-l'honneur vous commande impérieusement d'y venir avec moi_. Mais
-Trumeau refusa de s'y rendre: _Cela ferait un embarras, cela causerait
-des frais, et je ne suis pas riche. Que dira, que pensera le quartier?
-nous verrons demain._
-
-Le lendemain, le sieur Caron renouvela ses instances d'une manière plus
-pressante encore; mais, voyant que Trumeau persistait obstinément dans
-son refus, il prit en conséquence le parti de se rendre seul chez le
-magistrat de sûreté du 6e arrondissement. Celui-ci se transporta sans
-retard chez Trumeau, avec le sieur Buraud, chirurgien exerçant près de
-lui, à l'effet de constater la mort de la fille de l'épicier.
-
-Trumeau déclara que sa fille avait éprouvé, dans la matinée, des
-nausées, des envies de vomir; qu'il lui avait fait faire du thé; que,
-voyant le soir que le mal empirait, il avait fait appeler le sieur
-Caron, et qu'elle était morte trois quarts-d'heure après avoir pris
-des cuillerées de la potion que celui ci avait ordonnée. Il ajouta
-qu'elle devait se marier incessamment, et qu'elle n'avait aucun motif
-de chagrin, à moins que ce ne fût celui de voir que le commerce allait
-mal, circonstance qui les rendait moins heureux qu'autrefois.
-
-Les chirurgiens procédèrent à l'examen du cadavre, et déclarèrent que
-la mort avait dû être violente; ils mentionnaient, comme preuves de
-leur déclaration, le roidissement extraordinaire des bras et des mains,
-dont la contraction était sensible jusque dans les doigts; la vergeture
-qui se faisait remarquer sur toute la longueur de ces parties;
-le renversement et la rotation forcée de la cuisse droite portée
-violemment sur le ventre, du côté gauche; la couleur des lèvres, qui
-étaient d'un brun noir; la sortie d'une portion de la langue pressée
-fortement en tous sens par les dents; et enfin une chaleur considérable
-à la région de l'estomac.
-
-Avant de sortir de la chambre, le magistrat fit une perquisition
-exacte dans les meubles et dans les effets, et n'y trouva rien qui eût
-quelque rapport à ces recherches, à l'exception d'un vase contenant
-le reste de la potion ordonnée par le sieur Caron. Le lendemain, les
-hommes de l'art pratiquèrent l'autopsie du corps. Outre divers accidens
-étrangers à l'événement, on trouva, dans la capacité de l'estomac,
-la valeur de trois demi-setiers de liquide d'une couleur noire, et
-comme du sang décomposé, dans lequel était une très-grande quantité
-de matière comme cuivreuse et d'une espèce grisâtre, paraissant
-métallique, et ressemblant, sous les doigts, à du sable. Ces liqueurs
-et matières furent mises aussitôt dans un flaçon scellé du sceau
-de la police judiciaire et du cachet de Trumeau. La conclusion du
-procès-verbal des chirurgiens fut que Rosalie était morte, parce
-qu'elle avait avalé une substance délétère quelconque.
-
-Immédiatement après cette opération, l'un d'eux, qui avait remarqué
-que la figure de Trumeau n'offrait aucun signe de douleur, lui demanda
-s'il avait chez lui de l'arsenic. Il répondit qu'il en avait, et ouvrit
-un tiroir dans lequel était un papier qui en contenait. «Je n'ai
-pas, ajouta-t-il, permission d'en vendre; mais j'avais été autorisé
-anciennement à en acheter pour détruire des rats.» Le chirurgien
-compara alors cet arsenic à celui trouvé dans l'estomac, et le grain
-lui parut semblable. Il le fit remarquer à Trumeau, qui ne répondit
-rien. Ce paquet fut également scellé, ainsi que la fiole qui renfermait
-la potion et le vase où l'on avait déposé l'estomac qui devait être
-soumis à l'examen des professeurs et préparateurs du laboratoire de
-chimie de l'école de médecine. Cette opération eut lieu immédiatement,
-et leur procès-verbal constata que la matière trouvée, sous la forme de
-petits grains, dans l'estomac, était un véritable _acide arsenieux_,
-connu dans le commerce sous le nom d'_arsenic blanc_; qu'une semblable
-matière formait le sédiment trouvé au fond de la liqueur extraite de
-l'estomac, que la quantité de cette matière était plus que suffisante
-pour produire la mort.
-
-Cependant Trumeau, en disant au magistrat de sûreté qu'il ne
-connaissait à sa fille aucun motif de chagrin qui eût pu la déterminer
-à se détruire, avait donné à penser qu'il était probable qu'elle se
-fût portée à cet acte de désespoir, en voyant la stagnation de leur
-commerce. Mais, peu d'instans après, il s'était transporté chez lui
-pour y faire une contre-déclaration tendant, par la manière dont elle
-était conçue, à faire naître des soupçons contre une fille nommée
-Françoise Chantal, qu'il avait prise chez lui depuis la mort de sa
-femme. Sa fille aînée, disait-il, avait vu avec peine cette jeune
-personne s'installer dans la maison, ce qui avait donné lieu à deux
-querelles; mais il ajoutait que, depuis un mois, la plus grande
-intelligence paraissait régner entre elles.
-
-Bientôt après, il changea de langage, et dit à plusieurs personnes,
-en montrant la chambre où étaient les restes de sa fille, du sein de
-laquelle on venait de retirer ces matières brûlantes et corrosives qui
-avaient mis fin à son existence: «_La voilà cette malheureuse, cette
-gueuse de victime, qui s'est empoisonnée elle-même pour me mettre dans
-l'embarras!_» Françoise Chantal était alors présente; on l'entendit
-dire à Trumeau: «Je ne puis pas être soupçonnée, je ne savais pas que
-vous eussiez de l'arsenic dans votre boutique, où je ne paraissais
-jamais; le soupçon ne peut tomber que sur vous et votre jeune fille.»
-
-Pour Trumeau, dans toutes ces circonstances, et avant qu'on l'accusât,
-il parlait de son innocence, prenait Dieu à témoin de la pureté de son
-cœur; mais les personnes qui l'observaient ne remarquèrent aucune trace
-de chagrin sur son front; sa voix semblait n'avoir de force que pour
-insulter à la mémoire de sa fille, et faire tomber sur elle le soupçon
-d'un suicide.
-
-Cette insensibilité profonde, ces contradictions frappantes,
-éveillèrent l'attention de la justice. Trumeau et Françoise Chantal
-furent arrêtés et mis en accusation.
-
-L'instruction de la procédure fournit plusieurs révélations
-importantes. Trumeau n'aimait point Rosalie. On apprit qu'il lui avait
-souvent reproché de ressembler à sa mère, et d'avoir cabalé avec elle
-contre lui. Il la maltraitait, ainsi que sa jeune sœur, et toutes les
-deux éprouvaient des privations, et manquaient des choses les plus
-nécessaires. Quatre jours avant la mort de Rosalie, il avait fait
-éclater contre elle la plus grande colère, parce qu'elle exigeait
-des comptes sur les biens de sa mère et lui témoignait quelques
-mécontentemens de ce qu'il avait pris des arrangemens pour hypothéquer
-une maison qui en faisait partie. Depuis cette scène qui avait été
-vive, Trumeau n'avait parlé à sa fille que la veille de sa mort; et
-ce fut le lendemain, que Rosalie se plaignit de maux de cœur, et
-qu'elle n'avait point dormi pendant la nuit. La mort violente de cette
-infortunée n'avait pas tardé à suivre ces symptômes.
-
-Ce qui commença à jeter quelque lumière sur la culpabilité de Trumeau,
-c'est que la jeune Marie ayant goûté au verre d'eau et de vin, et au
-thé préparés par son père pour sa sœur, avait ressenti de violentes
-douleurs d'estomac et des vomissemens qui ne s'étaient dissipés que par
-l'usage du lait et des vomitifs.
-
-A cette observation, vint se joindre la déclaration de Françoise
-Chantal, qui vivait en concubinage avec Trumeau. Elle fit part de
-plusieurs aveux que Trumeau, en proie aux remords, lui avait faits
-étant couché avec elle. _Oh! le malheureux thé! le malheureux thé!_
-s'écriait-il dans le lit. _C'est dans la première cuillerée de potion
-et dans le thé que j'ai empoisonné ma fille._
-
-Françoise Chantal dit qu'elle n'avait fait cette déclaration si
-tardivement, que parce qu'il lui était extrêmement pénible de dénoncer,
-pour un crime aussi atroce, un homme avec lequel elle avait vécu
-dans une si grande intimité. Avant de faire cet aveu à la justice,
-cette fille était sombre et rêveuse. Après l'avoir fait, elle rentra
-dans la prison avec un air qui attestait sa satisfaction intérieure;
-puis elle s'écria avec effusion de cœur: _Je suis bien soulagée; je
-suis débarrassée d'un gros fardeau._ Françoise Chantal avait aussi
-rapporté dans la prison plusieurs propos qui corroboraient les fortes
-présomptions dont Trumeau était l'objet. _En voilà une de perdue_,
-avait-il dit à Françoise Chantal, _il faut en avoir une autre_. Au
-moment où elle avait été appelée par le magistrat de sûreté, il lui
-avait tenu ce langage: _Oh ça! tu sais bien qu'il faut dire quelle
-s'est empoisonnée elle-même._
-
-Trumeau avait d'abord déclaré qu'il croyait n'avoir employé qu'environ
-une once d'arsenic sur les quatre qu'il avait achetées depuis huit ans
-chez M. Hardi, apothicaire; tandis que celui qui avait été trouvé dans
-sa boutique, dans un papier frais et mal plié, ne pesait que deux onces
-cinquante-cinq grains.
-
-Comment résister à tant de preuves accumulées? Pourtant la justice se
-refusait encore à croire un père capable d'un crime aussi horrible.
-Mais son doute, son hésitation, furent totalement dissipés, quand elle
-fut instruite du motif qui l'avait poussé à le commettre.
-
-La malheureuse Rosalie était, comme nous l'avons dit, recherchée en
-mariage. Il fallait, pour conclure cette union, rendre des comptes; il
-fallait donner une dot; et Trumeau n'avait fait aucun inventaire à la
-mort de sa femme; et il n'était pas d'avis de se dessaisir d'un bien
-dont il voulait jouir avec la concubine qu'il avait attirée dans sa
-maison. Mais, ne pouvant plus reculer devant cet inventaire, par suite
-de la demande en mariage, il avait résolu de se débarrasser de celle
-dont l'existence contrariait sa cupidité. Il avait empoisonné sa fille!
-
-Il paraît, d'ailleurs, que ce forfait n'était pas son coup d'essai.
-L'instruction apprit qu'en l'an II, il avait chez lui une nièce âgée
-de seize ans, nommée Marie-Jeanne Cervenon, qui mourut subitement
-le 6 fructidor de la même année. Le chirurgien de la maison ayant
-été appelé, il trouva les membres de cette malheureuse dans un état
-de contraction qui lui donna lieu de penser que cette mort n'était
-point naturelle. Il le témoigna à Trumeau, en le pressant de requérir
-la présence d'un commissaire de police. Celui-ci se rendit à son
-invitation; mais, au lieu de faire venir le même chirurgien, il eut
-recours à un autre, qui fit un simple rapport verbal, et le cadavre
-ne fut pas ouvert. Depuis cette époque, Trumeau cessa d'employer le
-chirurgien habituel, et ne lui paya même pas quelques visites qu'il lui
-devait. Il avait eu le même intérêt d'empoisonner cette nièce, car il
-était son tuteur, et n'avait pris aucune mesure, ni avant ni après sa
-mort pour constater sa fortune.
-
-L'infortunée Rosalie avait, depuis long-temps, le pressentiment du
-genre de mort qui lui était réservé. Elle avait dit, à différentes
-époques, à plusieurs personnes qui furent entendues comme témoins: _Si
-je ne préparais moi-même les alimens qui me nourrissent, je craindrais
-d'être empoisonnée._
-
-Trumeau nia opiniâtrément son crime. Après avoir essayé inutilement de
-faire croire au suicide de sa fille, il chercha à appeler les soupçons
-sur Françoise Chantal, disant qu'il ne pouvait y avoir que cette femme
-qui eut attenté à la vie de Rosalie, lui étant innocent, et sa jeune
-fille Marie, étant incapable d'un pareil attentat.
-
-Sur la déclaration unanime du jury, Trumeau, reconnu coupable de
-l'empoisonnement de sa fille aînée, fut condamné par la cour de justice
-criminelle, à la peine de mort, et à être conduit à l'échafaud, revêtu
-d'une chemise rouge. Trumeau se pourvût en cassation. Mais l'arrêt
-ayant été confirmé par la cour suprême, le 17 germinal an 11, il subit
-sa condamnation.
-
-
-
-
-FIN DU CINQUIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.
-
-
- L'ermite de Bourgogne. Page 1
-
- La paysanne des Landes. 21
-
- Poulailler. 27
-
- Suicide changé en assassinat par la prévention. 32
-
- Infortunes de la famille Verdure. 49
-
- Histoire du colonel Abatucci. 71
-
- Révolution française. 90
-
- Massacres de Delaunay, gouverneur de la Bastille,
- de Flesselles, prévôt des marchands; de Foulon
- et Berthier de Sauvigny. 96
-
- Assassinats populaires à Saint-Germain et à Saint-Denis. 112
-
- Journées sanglantes des 5 et 6 octobre 1789, à
- Paris et à Versailles. 119
-
- Le marquis de Favras. 130
-
- Insurrection de Nancy. Dévoûment héroïque du
- jeune Desilles. 138
-
- Insurrection du Champ-de-Mars. Courage de Bailly,
- maire de Paris. 142
-
- Saturnales parisiennes. Journée du 10 août. 149
-
- Massacres dans les prisons de Paris. Principales
- scènes et circonstances de ces journées sanglantes. 169
-
- Grandes infortunes de Louis XVI et de sa famille. 198
-
- Procès du général Custines et de son fils. 221
-
- Massacre de Versailles. 236
-
- Les Victimes de Verdun. 242
-
- Marat poignardé par Charlotte Corday. 247
-
- Exécutions sanguinaires à Lyon, à Marseille et à
- Bordeaux. 260
-
- Mission de Joseph Lebon, à Arras, sa patrie. 272
-
- Tribunal révolutionnaire. Condamnation des Girondins;
- détails sur leurs derniers momens; mort
- de madame Roland et de Bailly; autres victimes. 279
-
- Carrier à Nantes. 299
-
- Assassinat du représentant Féraud. Courage impassible
- de Boissy-d'Anglas. 310
-
- Louis-François Tilloy, accusé du meurtre de sa
- femme. 318
-
- Adultère et empoisonnement. 326
-
- Accusation d'incendie suscitée par un fils contre son
- père. 329
-
- La veuve Deservolus, ou frappant exemple de l'acharnement
- des préventions. 337
-
- Louise Perthuy, accusée d'infanticide. 352
-
- Jean Buckler, dit Schinderhannes. 362
-
- Père empoisonneur de sa fille. 390
-
-
-FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-
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-t. 5/8, by J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac
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