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-Project Gutenberg's La Comédie humaine - Volume VIII, by Honoré de Balzac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: La Comédie humaine - Volume VIII
- Scènes de la vie de Province - Tome IV
-
-Author: Honoré de Balzac
-
-Release Date: May 14, 2017 [EBook #54723]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VIII ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
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-
-
-
-
- Au lecteur.
-
- Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité,
- la version originale. Seules les corrections indiquées
- à la fin du texte ont été effectuées.
-
-
-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- H. DE BALZAC
-
-
- LA
- COMÉDIE HUMAINE
-
- HUITIÈME VOLUME
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
- ÉTUDES DE MŒURS
-
-
- DEUXIÈME LIVRE
-
-
- PARIS.—IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.
-
-
-
-
- SCÈNES
- DE LA
- VIE DE PROVINCE
-
- TOME IV
-
-
- ILLUSIONS PERDUES: (1re PARTIE) LES DEUX POÈTES
- (2e PARTIE) UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
- (3e PARTIE) ÈVE ET DAVID
-
-
- PARIS
- V{E} A{DRE} HOUSSIAUX, ÉDITEUR
- HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS
- 7, RUE PERRONET, 7.
-
- 1874
-
-
-
-
- [Illustration: IMP. E. MARTINET.
-
- SÉCHARD.
-
- Vous eussiez dit une truffe monstrueuse enveloppée par les pampres
- de l'automne.
-
- (ILLUSIONS PERDUES.)]
-
-
-
-
-DEUXIÈME LIVRE
-
-SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
-
-
-
-
-ILLUSIONS PERDUES
-
-
- A MONSIEUR VICTOR HUGO.
-
- _Vous qui, par le privilége des Raphaël et des Pitt, étiez déjà grand
- poète à l'âge où les hommes sont encore si petits, vous avez, comme
- Chateaubriand, comme tous les vrais talents, lutté contre les envieux
- embusqués derrière les colonnes, ou tapis dans les souterrains du
- Journal. Aussi désiré-je que votre nom victorieux aide à la victoire
- de cette œuvre que je vous dédie, et qui, selon certaines personnes,
- serait un acte de courage autant qu'une histoire pleine de vérité.
- Les journalistes n'eussent-ils donc pas appartenu, comme les marquis,
- les financiers, les médecins et les procureurs, à Molière et à son
- Théâtre? Pourquoi donc la Comédie humaine, qui_ castigat ridendo
- mores, _excepterait-elle une puissance, quand la Presse parisienne
- n'en excepte aucune_?
-
- _Je suis heureux, monsieur, de pouvoir me dire ainsi_
-
- _Votre sincère admirateur et ami_,
-
- DE BALZAC.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE.
-
-LES DEUX POÈTES.
-
-
-A l'époque où commence cette histoire, la presse de Stanhope et les
-rouleaux à distribuer l'encre ne fonctionnaient pas encore dans les
-petites imprimeries de provinces. Malgré la spécialité qui la met en
-rapport avec la typographie parisienne, Angoulême se servait toujours
-des presses en bois, auxquelles la langue est redevable du mot faire
-gémir la presse, maintenant sans application. L'imprimerie arriérée y
-employait encore des balles en cuir frottées d'encre, avec lesquelles
-l'un des pressiers tamponnait les caractères. Le plateau mobile où se
-place la _forme_ pleine de lettres sur laquelle s'applique la feuille
-de papier était encore en pierre et justifiait son nom de _marbre_.
-Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd'hui si bien fait oublier
-ce mécanisme, auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux
-livres des Elzevier, des Plantin, des Alde et des Didot, qu'il est
-nécessaire de mentionner les vieux outils auxquels Jérôme-Nicolas
-Séchard portait une superstitieuse affection; car ils jouent leur rôle
-dans cette grande petite histoire.
-
-Ce Séchard était un ancien compagnon pressier, que dans leur argot
-typographique les ouvriers chargés d'assembler les lettres appellent
-un Ours. Le mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez à celui
-d'un ours en cage, par lequel les pressiers se portent de l'encrier
-à la presse et de la presse à l'encrier, leur a sans doute valu ce
-sobriquet. En revanche, les Ours ont nommé les compositeurs des Singes,
-à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper les lettres
-dans les cent cinquante-deux petites cases où elles sont contenues.
-A la désastreuse époque de 1793, Séchard, âgé d'environ cinquante
-ans, se trouva marié. Son âge et son mariage le firent échapper à la
-grande réquisition qui emmena presque tous les ouvriers aux armées.
-Le vieux pressier resta seul dans l'imprimerie dont le maître,
-autrement dit le Naïf, venait de mourir en laissant une veuve sans
-enfants. L'établissement parut menacé d'une destruction immédiate:
-l'Ours solitaire était incapable de se transformer en Singe; car,
-en sa qualité d'imprimeur, il ne sut jamais ni lire ni écrire. Sans
-avoir égard à ses incapacités, un Représentant du Peuple, pressé de
-répandre les beaux décrets de la Convention, investit le pressier du
-brevet de maître imprimeur, et mit sa typographie en réquisition.
-Après avoir accepté ce périlleux brevet, le citoyen Séchard indemnisa
-la veuve de son maître en lui apportant les économies de sa femme,
-avec lesquelles il paya le matériel de l'imprimerie à moitié de la
-valeur. Ce n'était rien. Il fallait imprimer sans faute ni retard les
-décrets républicains. En cette conjoncture difficile, Jérôme-Nicolas
-Séchard eut le bonheur de rencontrer un noble Marseillais qui ne
-voulait ni émigrer pour ne pas perdre ses terres, ni se montrer pour
-ne pas perdre sa tête, et qui ne pouvait trouver de pain que par un
-travail quelconque. Monsieur le comte de Maucombe endossa donc l'humble
-veste d'un prote de province: il composa, lut et corrigea lui-même
-les décrets qui portaient la peine de mort contre les citoyens qui
-cachaient des nobles; l'Ours devenu Naïf les tira, les fit afficher;
-et tous deux ils restèrent sains et saufs. En 1795, le grain de la
-Terreur étant passé, Nicolas Séchard fut obligé de chercher un autre
-maître Jacques qui pût être compositeur, correcteur et prote. Un
-abbé, depuis évêque sous la Restauration et qui refusait alors de
-prêter le serment, remplaça le comte de Maucombe jusqu'au jour où le
-Premier Consul rétablit la religion catholique. Le comte et l'évêque
-se rencontrèrent plus tard sur le même banc de la Chambre des Pairs.
-Si en 1802 Jérôme-Nicolas Séchard ne savait pas mieux lire et écrire
-qu'en 1793, il s'était ménagé d'assez belles _étoffes_ pour pouvoir
-payer un prote. Le compagnon si insoucieux de son avenir était devenu
-très-redoutable à ses Singes et à ses Ours. L'avarice commence où la
-pauvreté cesse. Le jour où l'imprimeur entrevit la possibilité de
-se faire une fortune, l'intérêt développa chez lui une intelligence
-matérielle de son état, mais avide, soupçonneuse et pénétrante. Sa
-pratique narguait la théorie. Il avait fini par toiser d'un coup d'œil
-le prix d'une page et d'une feuille selon chaque espèce de caractère.
-Il prouvait à ses ignares chalands que les grosses lettres coûtaient
-plus cher à remuer que les fines; s'agissait-il des petites, il disait
-qu'elles étaient plus difficiles à manier. La _composition_ étant la
-partie typographique à laquelle il ne comprenait rien, il avait si
-peur de se tromper qu'il ne faisait jamais que des marchés léonins.
-Si ses compositeurs travaillaient à l'heure, son œil ne les quittait
-jamais. S'il savait un fabricant dans la gêne, il achetait ses papiers
-à vil prix et les emmagasinait. Aussi dès ce temps possédait-il déjà la
-maison où l'imprimerie était logée depuis un temps immémorial. Il eut
-toute espèce de bonheur: il devint veuf et n'eut qu'un fils; il le mit
-au lycée de la ville, moins pour lui donner de l'éducation que pour se
-préparer un successeur; il le traitait sévèrement afin de prolonger la
-durée de son pouvoir paternel; aussi les jours de congé, le faisait-il
-travailler à la casse en lui disant d'apprendre à gagner sa vie pour
-pouvoir un jour récompenser son pauvre père, qui se saignait pour
-l'élever. Au départ de l'abbé, Séchard choisit pour prote celui de ses
-quatre compositeurs que le futur évêque lui signala comme ayant autant
-de probité que d'intelligence. Par ainsi, le bonhomme fut en mesure
-d'atteindre le moment où son fils pourrait diriger l'établissement, qui
-s'agrandirait alors sous des mains jeunes et habiles. David Séchard
-fit au lycée d'Angoulême les plus brillantes études. Quoiqu'un Ours,
-parvenu sans connaissances ni éducation, méprisât considérablement
-la science, le père Séchard envoya son fils à Paris pour y étudier
-la haute typographie; mais il lui fit une si violente recommandation
-d'amasser une bonne somme dans un pays qu'il appelait le _paradis des
-ouvriers_, en lui disant de ne pas compter sur la bourse paternelle,
-qu'il voyait sans doute un moyen d'arriver à ses fins dans ce séjour
-_au pays de Sapience_. Tout en apprenant son métier, David acheva son
-éducation à Paris. Le prote des Didot devint un savant. Vers la fin de
-l'année 1819 David Séchard quitta Paris sans y avoir coûté un rouge
-liard à son père, qui le rappelait pour mettre entre ses mains le timon
-des affaires. L'imprimerie de Nicolas Séchard possédait alors le seul
-journal d'annonces judiciaires qui existât dans le Département, la
-pratique de la Préfecture et celle de l'Évêché, trois clientèles qui
-devaient procurer une grande fortune à un jeune homme actif.
-
-Précisément à cette époque, les frères Cointet, fabricants de papiers,
-achetèrent le second brevet d'imprimeur à la résidence d'Angoulême,
-que jusqu'alors le vieux Séchard avait su réduire à la plus complète
-inaction, à la faveur des crises militaires qui, sous l'Empire,
-comprimèrent tout mouvement industriel; par cette raison, il n'en
-avait point fait l'acquisition, et sa parcimonie fut une cause de
-ruine pour la vieille imprimerie. En apprenant cette nouvelle, le
-vieux Séchard pensa joyeusement que la lutte qui s'établirait entre
-son établissement et les Cointet serait soutenue par son fils, et non
-par lui.—J'y aurais succombé, se dit-il; mais un jeune homme élevé
-chez MM. Didot s'en tirera. Le septuagénaire soupirait après le moment
-où il pourrait vivre à sa guise. S'il avait peu de connaissances en
-haute typographie, en revanche il passait pour être extrêmement fort
-dans un art que les ouvriers ont plaisamment nommé la soûlographie,
-art bien estimé par le divin auteur du _Pantagruel_, mais dont la
-culture, persécutée par les sociétés dites de _tempérance_, est
-de jour en jour plus abandonnée. Jérôme-Nicolas Séchard, fidèle
-à la destinée que son nom lui avait faite, était doué d'une soif
-inextinguible. Sa femme avait pendant long-temps contenu dans de justes
-bornes cette passion pour le raisin pilé, goût si naturel aux Ours
-que monsieur de Chateaubriand l'a remarqué chez les véritables ours
-de l'Amérique; mais les philosophes ont remarqué que les habitudes
-du jeune âge reviennent avec force dans la vieillesse de l'homme.
-Séchard confirmait cette observation: plus il vieillissait, plus il
-aimait à boire. Sa passion laissait sur sa physionomie oursine des
-marques qui la rendaient originale. Son nez avait pris le développement
-et la forme d'un A majuscule corps de triple canon. Ses deux joues
-veinées ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines de gibbosités
-violettes, purpurines et souvent panachées. Vous eussiez dit d'une
-truffe monstrueuse enveloppée par les pampres de l'automne. Cachés
-sous deux gros sourcils pareils à deux buissons chargés de neige, ses
-petits yeux gris, où pétillait la ruse d'une avarice qui tuait tout en
-lui, même la paternité, conservaient leur esprit jusque dans l'ivresse.
-Sa tête chauve et découronnée, mais ceinte de cheveux grisonnants
-qui frisotaient encore, rappelait à l'imagination les Cordeliers des
-_Contes de la Fontaine_. Il était court et ventru comme beaucoup de
-ces vieux lampions qui consomment plus d'huile que de mèche; car les
-excès en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui est propre.
-L'ivrognerie, comme l'étude, engraisse encore l'homme gras et maigrit
-l'homme maigre. Jérôme-Nicolas Séchard portait depuis trente ans le
-fameux tricorne municipal, qui dans quelques provinces se retrouve
-encore sur la tête du tambour de la ville. Son gilet et son pantalon
-étaient en velours verdâtre. Enfin, il avait une vieille redingote
-brune, des bas de coton chinés et des souliers à boucles d'argent. Ce
-costume où l'ouvrier se retrouvait encore dans le bourgeois convenait
-si bien à ses vices et à ses habitudes, il exprimait si bien sa vie,
-que ce bonhomme semblait avoir été créé tout habillé: vous ne l'auriez
-pas plus imaginé sans ses vêtements qu'un oignon sans sa pelure. Si
-le vieil imprimeur n'eût pas depuis long-temps donné la mesure de son
-aveugle avidité, son abdication suffirait à peindre son caractère.
-Malgré les connaissances que son fils devait rapporter de la grande
-École des Didot, il se proposa de faire avec lui la bonne affaire qu'il
-ruminait depuis long-temps. Si le père en faisait une bonne, le fils
-devait en faire une mauvaise. Mais, pour le bonhomme, il n'y avait ni
-fils ni père en affaire. S'il avait d'abord vu dans David son unique
-enfant, plus tard il y vit un acquéreur naturel de qui les intérêts
-étaient opposés aux siens: il voulait vendre cher, David devait
-acheter à bon marché; son fils devenait donc un ennemi à vaincre.
-Cette transformation du sentiment en intérêt personnel, ordinairement
-lente, tortueuse et hypocrite chez les gens bien élevés, fut rapide et
-directe chez le vieil Ours, qui montra combien la soûlographie rusée
-l'emportait sur la typographie instruite. Quand son fils arriva, le
-bonhomme lui témoigna la tendresse commerciale que les gens habiles
-ont pour leurs dupes: il s'occupa de lui comme un amant se serait
-occupé de sa maîtresse; il lui donna le bras, il lui dit où il fallait
-mettre les pieds pour ne pas se crotter; il lui avait fait bassiner
-son lit, allumer du feu, préparer un souper. Le lendemain, après avoir
-essayé de griser son fils durant un plantureux dîner, Jérôme-Nicolas
-Séchard, fortement aviné, lui dit un:—_Causons d'affaires?_ qui passa
-si singulièrement entre deux hoquets, que David le pria de remettre les
-affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parti de
-son ivresse pour abandonner une bataille préparée depuis si long-temps.
-D'ailleurs, après avoir porté son boulet pendant cinquante ans, il
-ne voulait pas, dit-il, le garder une heure de plus. Demain son fils
-serait le Naïf.
-
-Ici peut-être est-il nécessaire de dire un mot de l'établissement.
-L'imprimerie, située dans l'endroit où la rue de Beaulieu débouche
-sur la place du Mûrier, s'était établie dans cette maison vers
-la fin du règne de Louis XIV. Aussi depuis long-temps les lieux
-avaient-ils été disposés pour l'exploitation de cette industrie. Le
-rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un
-vieux vitrage, et par un grand châssis sur une cour intérieure. On
-pouvait d'ailleurs arriver au bureau du maître par une allée. Mais en
-province les procédés de la typographie sont toujours l'objet d'une
-curiosité si vive, que les chalands aimaient mieux entrer par une
-porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu'il
-fallût descendre quelques marches, le sol de l'atelier se trouvant au
-dessous du niveau de la chaussée. Les curieux, ébahis, ne prenaient
-jamais garde aux inconvénients du passage à travers les défilés de
-l'atelier. S'ils regardaient les berceaux formés par les feuilles
-étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le
-long des rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par les barres de
-fer qui maintenaient les presses. S'ils suivaient les agiles mouvements
-d'un compositeur grapillant ses lettres dans les cent cinquante-deux
-cassetins de sa casse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans son
-composteur en y glissant une interligne, ils donnaient dans une rame
-de papier trempé chargée de ses pavés, ou s'attrapaient la hanche dans
-l'angle d'un banc; le tout au grand amusement des Singes et des Ours.
-Jamais personne n'était arrivé sans accident jusqu'à deux grandes
-cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables
-pavillons sur la cour, et où trônaient d'un côté le prote, de l'autre
-le maître imprimeur. Dans la cour, les murs étaient agréablement
-décorés par des treilles qui, vu la réputation du maître, avaient une
-appétissante couleur locale. Au fond, et adossé au noir mur mitoyen,
-s'élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le
-papier. Là, étaient l'évier sur lequel se lavaient avant et après le
-tirage les Formes, ou, pour employer le langage vulgaire, les planches
-de caractères; il s'en échappait une décoction d'encre mêlée aux eaux
-ménagères de la maison, qui faisait croire aux paysans venus les
-jours de marché que le diable se débarbouillait dans cette maison.
-Cet appentis était flanqué d'un côté par la cuisine, de l'autre par
-un bûcher. Le premier étage de cette maison, au-dessus duquel il n'y
-avait que deux chambres en mansardes, contenait trois pièces. La
-première, aussi longue que l'allée, moins la cage du vieil escalier de
-bois, éclairée sur la rue par une petite croisée oblongue, et sur la
-cour par un œil-de-bœuf, servait à la fois d'antichambre et de salle
-à manger. Purement et simplement blanchie à la chaux, elle se faisait
-remarquer par la cynique simplicité de l'avarice commerciale; le
-carreau sale n'avait jamais été lavé; le mobilier consistait en trois
-mauvaises chaises, une table ronde et un buffet situé entre deux portes
-qui donnaient entrée dans une chambre à coucher et dans un salon; les
-fenêtres et la porte étaient brunes de crasse; des papiers blancs ou
-imprimés l'encombraient la plupart du temps; souvent le dessert, les
-bouteilles, les plats du dîner de Jérôme-Nicolas Séchard se voyaient
-sur les ballots. La chambre à coucher, dont la croisée avait un vitrage
-en plomb qui tirait son jour de la cour, était tendue de ces vieilles
-tapisseries que l'on voit en province le long des maisons au jour
-de la Fête-Dieu. Il s'y trouvait un grand lit à colonnes garni de
-rideaux, de bonnes-grâces et d'un couvre-pieds en serge rouge, deux
-fauteuils vermoulus, deux chaises en bois de noyer et en tapisserie,
-un vieux secrétaire, et sur la cheminée un cartel. Cette chambre, où
-se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes,
-avait été arrangée par le sieur Rouzeau, prédécesseur et maître de
-Jérôme-Nicolas Séchard. Le salon, modernisé par feu madame Séchard,
-offrait d'épouvantables boiseries peintes en bleu de perruquier; les
-panneaux étaient décorés d'un papier à scènes orientales, coloriées en
-bistre sur un fond blanc; le meuble consistait en six chaises garnies
-de basane bleue dont les dossiers représentaient des lyres. Les deux
-fenêtres grossièrement cintrées, et par où l'œil embrassait la place
-du Mûrier, était sans rideaux; la cheminée n'avait ni flambeau, ni
-pendule, ni glace. Madame Séchard était morte au milieu de ses projets
-d'embellissement, et l'Ours ne devinant pas l'utilité d'améliorations
-qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là que, _pede
-titubante_, Jérôme-Nicolas Séchard amena son fils et lui montra sur
-la table ronde un état du matériel de son imprimerie dressé sous sa
-direction par le prote.
-
-—Lis cela, mon garçon, dit Jérôme-Nicolas Séchard en roulant ses yeux
-ivres du papier à son fils et de son fils au papier. Tu verras quel
-bijou d'imprimerie je te donne.
-
-—Trois presses en bois maintenues par des barres en fer, à marbre en
-fonte....
-
-—Une amélioration que j'ai faite, dit le vieux Séchard en interrompant
-son fils.
-
-—Avec tous leurs ustensiles; encriers, balles et bancs, etc., seize
-cents francs! Mais, mon père, dit David Séchard en laissant tomber
-l'inventaire, vos presses sont des sabots qui ne valent pas cent écus,
-et dont il faut faire du feu.
-
-—Des sabots?... s'écria le vieux Séchard, des sabots?... Prends
-l'inventaire et descendons! Tu vas voir si vos inventions de méchante
-serrurerie manœuvrent comme ces bons vieux outils éprouvés. Après, tu
-n'auras pas le cœur d'injurier d'honnêtes presses qui roulent comme
-des voitures en poste, et qui iront encore pendant toute ta vie sans
-nécessiter la moindre réparation. Des sabots! Oui c'est des sabots où
-tu trouveras du sel pour cuire des œufs! des sabots que ton père a
-manœuvrés pendant vingt ans, qui lui ont servi à te faire ce que tu es.
-
-Le père dégringola l'escalier raboteux, usé, tremblant, sans y
-chavirer; il ouvrit la porte de l'allée qui donnait dans l'atelier,
-se précipita sur la première de ses presses sournoisement huilées et
-nettoyées, il montra les fortes jumelles en bois de chêne frotté par
-son apprenti.
-
-—Est-ce là un amour de presse? dit-il.
-
-Il s'y trouvait le _billet de faire part_ d'un mariage. Le vieil
-Ours abaissa la frisquette sur le tympan, et le tympan sur le marbre
-qu'il fit rouler sous la presse; il tira le barreau, déroula la corde
-pour ramener le marbre, releva tympan et frisquette avec l'agilité
-qu'aurait mise un jeune Ours. La presse ainsi manœuvrée jeta un si
-joli cri que vous eussiez dit d'un oiseau qui serait venu heurter à une
-vitre et se serait enfui.
-
-—Y a-t-il une seule presse anglaise capable d'aller ce train-là? dit le
-père à son fils étonné.
-
-Le vieux Séchard courut successivement à la seconde, à la troisième
-presse, sur chacune desquelles il fit la même manœuvre avec une égale
-habileté. La dernière offrit à son œil troublé de vin un endroit
-négligé par l'apprenti; l'ivrogne, après avoir notablement juré, prit
-le pan de sa redingote pour la frotter, comme un maquignon qui lustre
-le poil d'un cheval à vendre.
-
-—Avec ces trois presses-là, sans prote, tu peux gagner tes neuf mille
-francs par an, David. Comme ton futur associé, je m'oppose à ce que
-tu les remplaces par ces maudites presses en fonte qui usent les
-caractères. Vous avez crié miracle à Paris en voyant l'invention de ce
-maudit Anglais, un ennemi de la France, qui a voulu faire la fortune
-des fondeurs. Ah! vous avez voulu des Stanhope! merci de vos Stanhope
-qui coûtent chacune deux mille cinq cents francs, presque deux fois
-plus que valent mes trois bijoux ensemble, et qui vous échinent la
-lettre par leur défaut d'élasticité. Je ne suis pas instruit comme toi,
-mais retiens bien ceci: la vie des Stanhope est la mort du caractère.
-Ces trois presses te feront un bon user, l'ouvrage sera proprement
-_tirée_, et les Angoumoisins ne t'en demanderont pas davantage. Imprime
-avec du fer ou avec du bois, avec de l'or ou de l'argent, ils ne t'en
-paieront pas un liard de plus.
-
-—_Item_, dit David, cinq milliers de livres de caractères, provenant de
-la fonderie de monsieur Vaflard... A ce nom, l'élève des Didot ne put
-s'empêcher de sourire.
-
-—Ris, ris! Après douze ans, les caractères sont encore neufs. Voilà ce
-que j'appelle un fondeur! Monsieur Vaflard est un honnête homme qui
-fournit de la matière dure; et, pour moi, le meilleur fondeur est celui
-chez lequel on va le moins souvent.
-
-—Estimés dix mille francs, reprit David en continuant. Dix mille
-francs, mon père! mais c'est à quarante sous la livre, et messieurs
-Didot ne vendent leur cicéro neuf que trente-six sous la livre. Vos
-têtes de clous ne valent que le prix de la fonte, dix sous la livre.
-
-—Tu donnes le nom de têtes de clous aux Bâtardes, aux Coulées, aux
-Rondes de monsieur Gillé, anciennement imprimeur de l'Empereur, des
-caractères qui valent six francs la livre, des chefs-d'œuvre de gravure
-achetés il y a cinq ans, et dont plusieurs ont encore le blanc de la
-fonte, tiens! Le vieux Séchard attrapa quelques cornets pleins de
-_sortes_ qui n'avaient jamais servi et les montra.
-
-—Je ne suis pas savant, je ne sais ni lire ni écrire, mais j'en sais
-encore assez pour deviner que les caractères d'écriture de la maison
-Gillé ont été les pères des anglaises de tes messieurs Didot. Voici une
-_ronde_, dit-il en désignant une casse et y prenant un M, une _ronde_
-de cicéro qui n'a pas encore été dégommée.
-
-David s'aperçut qu'il n'y avait pas moyen de discuter avec son père. Il
-fallait tout admettre ou tout refuser, il se trouvait entre un non et
-un oui. Le vieil Ours avait compris dans l'inventaire jusqu'aux cordes
-de l'étendage. La plus petite ramette, les ais, les jattes, la pierre
-et les brosses à laver, tout était chiffré avec le scrupule d'un avare.
-Le total allait à trente mille francs, y compris le brevet de maître
-imprimeur et l'achalandage. David se demandait en lui-même si l'affaire
-était ou non faisable. En voyant son fils muet sur le chiffre, le
-vieux Séchard devint inquiet; car il préférait un débat violent à une
-acceptation silencieuse. En ces sortes de marchés, le débat annonce un
-négociant capable qui défend ses intérêts. _Qui tope à tout_, disait
-le vieux Séchard, _ne paye rien_. Tout en épiant la pensée de son
-fils, il fit le dénombrement des méchants ustensiles nécessaires à
-l'exploitation d'une imprimerie en province; il amena successivement
-David devant une presse à satiner, une presse à rogner pour faire les
-ouvrages de ville, et il lui en vanta l'usage et la solidité.
-
-—Les vieux outils sont toujours les meilleurs, dit-il. On devrait en
-imprimerie les payer plus cher que les neufs, comme cela se fait chez
-les batteurs d'or.
-
-D'épouvantables vignettes représentant des Hymens, des Amours, des
-morts qui soulevaient la pierre de leurs sépulcres en décrivant un V
-ou un M, d'énormes cadres à masques pour les affiches de spectacles,
-devinrent, par l'effet de l'éloquence avinée de Jérôme-Nicolas, des
-objets de la plus immense valeur. Il dit à son fils que les habitudes
-des gens de province étaient si fortement enracinées, qu'il essaierait
-en vain de leur donner de plus belles choses. Lui, Jérôme-Nicolas
-Séchard, avait tenté de leur vendre des almanachs meilleurs que le
-_Double Liégeois_ imprimé sur du papier à sucre! eh! bien, le vrai
-_Double Liégeois_ avait été préféré aux plus magnifiques almanachs.
-David reconnaîtrait bientôt l'importance de ces vieilleries, en les
-vendant plus cher que les plus coûteuses nouveautés.
-
-—Ha! ha! mon garçon, la province est la province, et Paris est Paris.
-Si un homme de l'Houmeau t'arrive pour faire faire son billet de
-mariage, et que tu le lui imprimes sans un Amour avec des guirlandes,
-il ne se croira point marié, et te le rapportera s'il n'y voit
-qu'un _M_, comme chez tes messieurs Didot, qui sont la gloire de la
-typographie, mais dont les inventions ne seront pas adoptées avant cent
-ans dans les provinces. Et voilà.
-
-Les gens généreux font de mauvais commerçants. David était une de ces
-natures pudiques et tendres qui s'effraient d'une discussion, et qui
-cèdent au moment où l'adversaire leur pique un peu trop le cœur. Ses
-sentiments élevés et l'empire que le vieil ivrogne avait conservé sur
-lui le rendaient encore plus impropre à soutenir un débat d'argent
-avec son père, surtout quand il lui croyait les meilleures intentions;
-car il attribua d'abord la voracité de l'intérêt à l'attachement que
-le pressier avait pour ses outils. Cependant, comme Jérôme-Nicolas
-Séchard avait eu le tout de la veuve Rouzeau pour dix mille francs
-en assignats, et qu'en l'état actuel des choses trente mille francs
-étaient un prix exorbitant, le fils s'écria:—Mon père, vous m'égorgez!
-
-—Moi qui t'ai donné la vie?... dit le vieil ivrogne en levant la main
-vers l'étendage. Mais, David, à quoi donc évalues-tu le brevet? Sais-tu
-ce que vaut le Journal d'Annonces à dix sous la ligne, privilége qui, à
-lui seul, a rapporté cinq cents francs le mois dernier? Mon gars, ouvre
-les livres, vois ce que produisent les affiches et les registres de la
-Préfecture, la pratique de la Mairie et celle de l'Évêché! Tu es un
-fainéant qui ne veut pas faire sa fortune. Tu marchandes le cheval qui
-doit te conduire à quelque beau domaine comme celui de Marsac.
-
-A cet inventaire était joint un acte de société entre le père et le
-fils. Le bon père louait à la société sa maison pour une somme de douze
-cents francs, quoiqu'il ne l'eût achetée que six mille livres, et il
-s'y réservait une des deux chambres pratiquées dans les mansardes. Tant
-que David Séchard n'aurait pas remboursé les trente mille francs, les
-bénéfices se partageraient par moitié; le jour où il aurait remboursé
-cette somme à son père, il deviendrait seul et unique propriétaire de
-l'imprimerie. David estima le brevet, la clientèle et le journal,
-sans s'occuper des outils; il crut pouvoir se libérer et accepta ces
-conditions. Habitué aux finasseries de paysan, et ne connaissant rien
-aux larges calculs des Parisiens, le père fut étonné d'une si prompte
-conclusion.
-
-—Mon fils se serait-il enrichi? se dit-il, ou invente-t-il en ce moment
-de ne pas me payer? Dans cette pensée, il le questionna pour savoir
-s'il apportait de l'argent, afin de le lui prendre en à-compte. La
-curiosité du père éveilla la défiance du fils. David resta boutonné
-jusqu'au menton. Le lendemain, le vieux Séchard fit transporter par son
-apprenti dans la chambre au deuxième étage ses meubles qu'il comptait
-faire apporter à sa campagne par les charrettes qui y reviendraient
-à vide. Il livra les trois chambres du premier étage tout nues à
-son fils, de même qu'il le mit en possession de l'imprimerie sans
-lui donner un centime pour payer les ouvriers. Quand David pria son
-père, en sa qualité d'associé, de contribuer à la mise nécessaire à
-l'exploitation commune, le vieux pressier fit l'ignorant. Il ne s'était
-pas obligé, dit-il, à donner de l'argent en donnant son imprimerie; sa
-mise de fonds était faite. Pressé par la logique de son fils, il lui
-répondit que, quand il avait acheté l'imprimerie à la veuve Rouzeau,
-il s'était tiré d'affaire sans un sou. Si lui, pauvre ouvrier dénué de
-connaissances, avait réussi, un élève de Didot ferait encore mieux.
-D'ailleurs David avait gagné de l'argent qui provenait de l'éducation
-payée à la sueur du front de son vieux père, il pouvait bien l'employer
-aujourd'hui.
-
-—Qu'as-tu fait de tes _banques_? lui dit-il en revenant à la charge
-afin d'éclaircir le problème que le silence de son fils avait laissé la
-veille indécis.
-
-—Mais n'ai-je pas eu à vivre, n'ai-je pas acheté des livres? répondit
-David indigné.
-
-—Ah! tu achetais des livres? tu feras de mauvaises affaires. Les gens
-qui achètent des livres ne sont guère propres à en imprimer, répondit
-l'Ours.
-
-David éprouva la plus horrible des humiliations, celle que cause
-l'abaissement d'un père: il lui fallut subir le flux de raisons viles,
-pleureuses, lâches, commerciales par lesquelles le vieil avare formula
-son refus. Il refoula ses douleurs dans son âme, en se voyant seul,
-sans appui, en trouvant un spéculateur dans son père que, par curiosité
-philosophique, il voulut connaître à fond. Il lui fit observer qu'il
-ne lui avait jamais demandé compte de la fortune de sa mère. Si cette
-fortune ne pouvait entrer en compensation du prix de l'imprimerie, elle
-devait au moins servir à l'exploitation en commun.
-
-—La fortune de ta mère, dit le vieux Séchard, mais c'était son
-intelligence et sa beauté!
-
-A cette réponse, David devina son père tout entier, et comprit
-que, pour en obtenir un compte, il faudrait lui intenter un procès
-interminable, coûteux et déshonorant. Ce noble cœur accepta le fardeau
-qui allait peser sur lui, car il savait avec combien de peines il
-acquitterait les engagements pris envers son père.
-
-—Je travaillerai, se dit-il. Après tout, si j'ai du mal, le bonhomme en
-a eu. Ne sera-ce pas d'ailleurs travailler pour moi-même?
-
-—Je te laisse un trésor, dit le père inquiet du silence de son fils.
-
-David demanda quel était ce trésor.
-
-—Marion, dit le père.
-
-Marion était une grosse fille de campagne indispensable à
-l'exploitation de l'imprimerie: elle trempait le papier et le
-rognait, faisait les commissions et la cuisine, blanchissait le
-linge, déchargeait les voitures de papier, allait toucher l'argent et
-nettoyait les tampons. Si Marion eût su lire, le vieux Séchard l'aurait
-mise à la composition.
-
-Le père partit à pied pour la campagne. Quoique très-heureux de
-sa vente, déguisée sous le nom d'association, il était inquiet de
-la manière dont il serait payé. Après les angoisses de la vente,
-viennent toujours celles de sa réalisation. Toutes les passions sont
-essentiellement jésuitiques. Cet homme, qui regardait l'instruction
-comme inutile, s'efforça de croire à l'influence de l'instruction.
-Il hypothéquait ses trente mille francs sur les idées d'honneur que
-l'éducation devait avoir développées chez son fils. En jeune homme
-bien élevé, David suerait sang et eau pour payer ses engagements, ses
-connaissances lui feraient trouver des ressources, il s'était montré
-plein de beaux sentiments, il payerait! Beaucoup de pères, qui agissent
-ainsi, croient avoir agi paternellement, comme le vieux Séchard avait
-fini par se le persuader en atteignant son vignoble situé à Marsac,
-petit village à quatre lieues d'Angoulême. Ce domaine, où le précédent
-propriétaire avait bâti une jolie habitation, s'était augmenté d'année
-en année depuis 1809, époque où le vieil Ours l'avait acquis. Il y
-échangea les soins du pressoir contre ceux de la presse, et il était,
-comme il le disait, depuis trop long-temps dans les vignes pour ne pas
-s'y bien connaître.
-
-Pendant la première année de sa retraite à la campagne, le père Séchard
-montra une figure soucieuse au-dessus de ses échalas; car il était
-toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait au milieu de son
-atelier. Ces trente mille francs inespérés le grisaient encore plus
-que la purée septembrale, il les maniait idéalement entre ses pouces.
-Moins la somme était due, plus il désirait l'encaisser. Aussi, souvent
-accourait-il de Marsac à Angoulême, attiré par ses inquiétudes. Il
-gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est assise la ville,
-il entrait dans l'atelier pour voir si son fils se tirait d'affaire.
-Or les presses étaient à leurs places; l'unique apprenti, coiffé d'un
-bonnet de papier, décrassait les tampons; le vieil Ours entendait crier
-une presse sur quelque billet de faire part, il reconnaissait ses vieux
-caractères, il apercevait son fils et le prote, chacun lisant dans sa
-cage un livre que l'Ours prenait pour des épreuves. Après avoir dîné
-avec David, il retournait alors à son domaine de Marsac en ruminant
-ses craintes. L'avarice a comme l'amour un don de seconde vue sur les
-futurs contingents, elle les flaire, elle les presse. Loin de l'atelier
-où l'aspect de ses outils le fascinait en le reportant aux jours où
-il faisait fortune, le vigneron trouvait chez son fils d'inquiétants
-symptômes d'inactivité. Le nom de _Cointet frères_ l'effarouchait,
-il le voyait dominant celui de _Séchard et fils_. Enfin il sentait
-le vent du malheur. Ce pressentiment était juste, le malheur planait
-sur la maison Séchard. Mais les avares ont un dieu. Par un concours
-de circonstances imprévues, ce dieu devait faire trébucher dans
-l'escarcelle de l'ivrogne le prix de sa vente usuraire. Voici pourquoi
-l'imprimerie Séchard tombait, malgré ses éléments de prospérité.
-
-Indifférent à la réaction religieuse que produisait la Restauration
-dans le gouvernement, mais également insouciant du Libéralisme,
-David gardait la plus nuisible des neutralités en matière politique
-et religieuse. Il se trouvait dans un temps où les commerçants de
-province devaient professer une opinion afin d'avoir des chalands,
-car il fallait opter entre la pratique des Libéraux et celle des
-Royalistes. Un amour qui vint au cœur de David et ses préoccupations
-scientifiques, son beau naturel l'empêchèrent d'avoir cette âpreté
-au gain qui constitue le vrai commerçant, et qui lui eût fait
-étudier les différences qui distinguent l'industrie provinciale de
-l'industrie parisienne. Les nuances si tranchées dans les Départements
-disparaissent dans le grand mouvement de Paris. Ses concurrents, les
-frères Cointet se mirent à l'unisson des opinions monarchiques, ils
-firent ostensiblement maigre, hantèrent la cathédrale, cultivèrent les
-prêtres, et réimprimèrent les premiers livres religieux dont le besoin
-se fit sentir. Les Cointet prirent ainsi l'avance dans cette branche
-lucrative, et calomnièrent David Séchard en l'accusant de libéralisme
-et d'athéisme. Comment, disaient-ils, employer un homme qui avait
-pour père un septembriseur, un ivrogne, un bonapartiste, un vieil
-avare qui devait lui laisser des monceaux d'or? Ils étaient pauvres,
-chargés de famille, tandis que David était garçon et serait puissamment
-riche; aussi n'en prenait-il qu'à son aise, etc. Influencés par ces
-accusations portées contre David, la Préfecture et l'Évêché finirent
-par donner le privilége de leurs impressions aux frères Cointet.
-Bientôt ces avides antagonistes, enhardis par l'incurie de leur
-rival, créèrent un second journal d'annonces. La vieille imprimerie
-fut réduite aux impressions de la ville, et le produit de sa feuille
-d'annonces diminua de moitié. Riche de gains considérables réalisés
-sur les livres d'église et de piété, la maison Cointet proposa bientôt
-aux Séchard de leur acheter leur journal, afin d'avoir les annonces
-du département et les insertions judiciaires sans partage. Aussitôt
-que David eut transmis cette nouvelle à son père, le vieux vigneron,
-épouvanté déjà par les progrès de la maison Cointet, fondit de Marsac
-sur la place du Mûrier avec la rapidité du corbeau qui a flairé les
-cadavres d'un champ de bataille.
-
-—Laisse-moi manœuvrer les Cointet, ne te mêle pas de cette affaire,
-dit-il à son fils.
-
-Le vieillard eut bientôt deviné l'intérêt des Cointet, il les effraya
-par la sagacité de ses aperçus. Son fils commettait une sottise qu'il
-venait empêcher, disait-il.—Sur quoi reposera notre clientèle, s'il
-cède notre journal? Les avoués, les notaires, tous les négociants de
-l'Houmeau seront libéraux; les Cointet ont voulu nuire aux Séchard en
-les accusant de Libéralisme, ils leur ont ainsi préparé une planche
-de salut, les annonces des Libéraux resteront aux Séchard! Vendre le
-journal! mais autant vendre matériel et brevet. Il demandait alors
-aux Cointet soixante mille francs de l'imprimerie pour ne pas ruiner
-son fils: il aimait son fils, il défendait son fils. Le vigneron se
-servit de son fils comme les paysans se servent de leurs femmes: son
-fils voulait ou ne voulait pas, selon les propositions qu'il arrachait
-une à une aux Cointet, et il les amena, non sans efforts, à donner une
-somme de vingt-deux mille francs pour le _Journal de la Charente_.
-Mais David dut s'engager à ne jamais imprimer quelque journal que ce
-fût, sous peine de trente mille francs de dommages-intérêts. Cette
-vente était le suicide de l'imprimerie Séchard; mais le vigneron ne
-s'en inquiétait guère. Après le vol vient toujours l'assassinat. Le
-bonhomme comptait appliquer cette somme au payement de son fonds; et,
-pour la palper, il aurait donné David par-dessus le marché, d'autant
-plus que ce gênant fils avait droit à la moitié de ce trésor inespéré.
-En dédommagement, le généreux père lui abandonna l'imprimerie, mais en
-maintenant le loyer de la maison aux fameux douze cents francs.
-
-Depuis la vente du journal aux Cointet, le vieillard vint rarement en
-ville, il allégua son grand âge; mais la raison véritable était le peu
-d'intérêt qu'il portait à une imprimerie qui ne lui appartenait plus.
-Néanmoins il ne put entièrement répudier la vieille affection qu'il
-portait à ses outils. Quand ses affaires l'amenaient à Angoulême,
-il eût été très-difficile de décider qui l'attirait le plus dans sa
-maison, ou de ses presses en bois ou de son fils, auquel il venait
-par forme demander ses loyers. Son ancien prote, devenu celui des
-Cointet, savait à quoi s'en tenir sur cette générosité paternelle;
-il disait que ce fin renard se ménageait ainsi le droit d'intervenir
-dans les affaires de son fils, en devenant créancier privilégié par
-l'accumulation des loyers.
-
-La nonchalante incurie de David Séchard avait des causes qui
-peindront le caractère de ce jeune homme. Quelques jours après son
-installation dans l'imprimerie paternelle, il avait rencontré l'un
-de ses amis de collége, alors en proie à la plus profonde misère.
-L'ami de David Séchard était un jeune homme, alors âgé d'environ
-vingt et un ans, nommé Lucien Chardon, et fils d'un ancien chirurgien
-des armées républicaines mis hors de service par une blessure. La
-nature avait fait un chimiste de monsieur Chardon le père, et le
-hasard l'avait établi pharmacien à Angoulême. La mort le surprit au
-milieu des préparatifs nécessités par une lucrative découverte à la
-recherche de laquelle il avait consumé plusieurs années d'études
-scientifiques. Il voulait guérir toute espèce de goutte. La goutte
-est la maladie des riches; et comme les riches payent cher la santé
-quand ils en sont privés, il avait choisi ce problème à résoudre parmi
-tous ceux qui s'étaient offerts à ses méditations. Placé entre la
-science et l'empirisme, feu Chardon comprit que la science pouvait
-seule assurer sa fortune: il avait donc étudié les causes de la
-maladie, et basé son remède sur un certain régime qui l'appropriait
-à chaque tempérament. Il était mort pendant un séjour à Paris, où
-il sollicitait l'approbation de l'Académie des sciences, et perdit
-ainsi le fruit de ses travaux. Pressentant sa fortune, le pharmacien
-ne négligeait rien pour l'éducation de son fils et de sa fille, en
-sorte que l'entretien de sa famille avait constamment dévoré les
-produits de sa pharmacie. Ainsi, non-seulement il laissa ses enfants
-dans la misère, mais encore, pour leur malheur, il les avait élevés
-dans l'espérance de destinées brillantes qui s'éteignirent avec lui.
-L'illustre Desplein, qui lui donna des soins, le vit mourir dans des
-convulsions de rage. Cette ambition eut pour principe le violent amour
-que l'ancien chirurgien portait à sa femme, dernier rejeton de la
-famille de Rubempré, miraculeusement sauvé par lui de l'échafaud en
-1793. Sans que la jeune fille eût voulu consentir à ce mensonge, il
-avait gagné du temps en la disant enceinte. Après s'être en quelque
-sorte créé le droit de l'épouser, il l'épousa malgré leur commune
-pauvreté. Ses enfants, comme tous les enfants de l'amour, eurent pour
-tout héritage la merveilleuse beauté de leur mère, présent si souvent
-fatal quand la misère l'accompagne. Ces espérances, ces travaux, ces
-désespoirs si vivement épousés avaient profondément altéré la beauté
-de madame Chardon, de même que les lentes dégradations de l'indigence
-avaient changé ses mœurs; mais son courage et celui de ses enfants
-égala leur infortune. La pauvre veuve vendit la pharmacie, située
-dans la Grand'rue de l'Houmeau, le principal faubourg d'Angoulême. Le
-prix de la pharmacie lui permit de se constituer trois cents francs
-de rente, somme insuffisante pour sa propre existence; mais elle et
-sa fille acceptèrent leur position sans en rougir, et se vouèrent à
-des travaux mercenaires. La mère gardait les femmes en couche, et ses
-bonnes façons la faisaient préférer à toute autre dans les maisons
-riches, où elle vivait sans rien coûter à ses enfants, tout en gagnant
-vingt sous par jour. Pour éviter à son fils le désagrément de voir
-sa mère dans un pareil abaissement de condition, elle avait pris le
-nom de madame Charlotte. Les personnes qui réclamaient ses soins
-s'adressaient à monsieur Postel, le successeur de monsieur Chardon.
-La sœur de Lucien travaillait chez une blanchisseuse de fin, sa
-voisine, et gagnait environ quinze sous par jour; elle conduisait les
-ouvrières et jouissait, dans l'atelier, d'une espèce de suprématie
-qui la sortait un peu de la classe des grisettes. Les faibles produits
-de leur travail, joints aux trois cents livres de rente de madame
-Chardon, arrivaient environ à huit cents francs par an, avec lesquels
-ces trois personnes devaient vivre, s'habiller et se loger. La
-stricte économie de ce ménage rendait à peine suffisante cette somme,
-presque entièrement absorbée par Lucien. Madame Chardon et sa fille
-Ève croyaient en Lucien comme la femme de Mahomet crut en son mari;
-leur dévouement à son avenir était sans bornes. Cette pauvre famille
-demeurait à l'Houmeau dans un logement loué pour une très-modique somme
-par le successeur de monsieur Chardon, et situé au fond d'une cour
-intérieure, au-dessus du laboratoire. Lucien y occupait une misérable
-chambre en mansarde. Stimulé par un père qui, passionné pour les
-sciences naturelles, l'avait d'abord poussé dans cette voie, Lucien fut
-un des plus brillants élèves du collége d'Angoulême, où il se trouvait
-en Troisième lorsque Séchard y finissait ses études.
-
-Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collége, Lucien,
-fatigué de boire à la grossière coupe de la misère, était sur le point
-de prendre un de ces partis extrêmes auxquels on se décide à vingt
-ans. Quarante francs par mois que David donna généreusement à Lucien
-en s'offrant à lui apprendre le métier de prote, quoiqu'un prote lui
-fût parfaitement inutile, sauva Lucien de son désespoir. Les liens
-de leur amitié de collége ainsi renouvelés se resserrèrent bientôt
-par les similitudes de leurs destinées et par les différences de
-leurs caractères. Tous deux, l'esprit gros de plusieurs fortunes, ils
-possédaient cette haute intelligence qui met l'homme de plain-pied
-avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond de la société.
-Cette injustice du sort fut un lien puissant. Puis tous deux étaient
-arrivés à la poésie par une pente différente. Quoique destiné aux
-spéculations les plus élevées des sciences naturelles, Lucien se
-portait avec ardeur vers la gloire littéraire; tandis que David, que
-son génie méditatif prédisposait à la poésie, inclinait par goût vers
-les sciences exactes. Cette interposition des rôles engendra comme une
-fraternité spirituelle. Lucien communiqua bientôt à David les hautes
-vues qu'il tenait de son père sur les applications de la Science à
-l'Industrie, et David fit apercevoir à Lucien les routes nouvelles
-où il devait s'engager dans la littérature pour s'y faire un nom et
-une fortune. L'amitié de ces deux jeunes gens devint en peu de jours
-une de ces passions qui ne naissent qu'au sortir de l'adolescence.
-David entrevit bientôt la belle Ève, et s'en éprit, comme se prennent
-les esprits mélancoliques et méditatifs. L'_Et nunc et semper et in
-secula seculorum_ de la liturgie est la devise de ces sublimes poètes
-inconnus dont les œuvres consistent en de magnifiques épopées enfantées
-et perdues entre deux cœurs! Quand l'amant eut pénétré le secret des
-espérances que la mère et la sœur de Lucien mettaient en ce beau front
-de poète, quand leur dévouement aveugle lui fut connu, il trouva
-doux de se rapprocher de sa maîtresse en partageant ses immolations
-et ses espérances. Lucien fut donc pour David un frère choisi. Comme
-les Ultras qui voulaient être plus royalistes que le Roi, David outra
-la foi que la mère et la sœur de Lucien avaient en son génie, il le
-gâta comme une mère gâte son enfant. Durant une de ces conversations
-où, pressés par le défaut d'argent qui leur liait les mains, ils
-ruminaient, comme tous les jeunes gens, les moyens de réaliser une
-prompte fortune en secouant tous les arbres déjà dépouillés par les
-premiers venus sans en obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux
-idées émises par son père. Monsieur Chardon avait parlé de réduire de
-moitié le prix du sucre par l'emploi d'un nouvel agent chimique, et de
-diminuer d'autant le prix du papier, en tirant de l'Amérique certaines
-matières végétales analogues à celles dont se servent les Chinois
-et qui coûtaient peu. David s'empara de cette idée en y voyant une
-fortune, et considéra Lucien comme un bienfaiteur envers lequel il ne
-pourrait jamais s'acquitter.
-
-Chacun devine combien les pensées dominantes et la vie intérieure des
-deux amis les rendaient impropres à gérer une imprimerie. Loin de
-rapporter quinze à vingt mille francs, comme celle des frères Cointet,
-imprimeurs-libraires de l'Évêché, propriétaires du _Courrier de la
-Charente_, désormais le seul journal du département, l'imprimerie
-de Séchard fils produisait à peine trois cents francs par mois,
-sur lesquels il fallait prélever le traitement du prote, les gages
-de Marion, les impositions, le loyer; ce qui réduisait David à une
-centaine de francs par mois. Des hommes actifs et industrieux auraient
-renouvelé les caractères, acheté des presses en fer, se seraient
-procuré dans la librairie parisienne des ouvrages qu'ils eussent
-imprimés à bas prix; mais le maître et le prote, perdus dans les
-absorbants travaux de l'intelligence, se contentaient des ouvrages
-que leur donnaient leurs derniers clients. Les frères Cointet avaient
-fini par connaître le caractère et les mœurs de David, ils ne le
-calomniaient plus; au contraire, une sage politique leur conseillait de
-laisser vivoter cette imprimerie, et de l'entretenir dans une honnête
-médiocrité, pour qu'elle ne tombât point entre les mains de quelque
-redoutable antagoniste; ils y envoyaient eux-mêmes les ouvrages dits de
-ville. Ainsi, sans le savoir, David Séchard n'existait, commercialement
-parlant, que par un habile calcul de ses concurrents. Heureux de ce
-qu'ils nommaient sa manie, les Cointet avaient pour lui des procédés
-en apparence pleins de droiture et de loyauté; mais ils agissaient, en
-réalité, comme l'administration des Messageries, lorsqu'elle simule une
-concurrence pour en éviter une véritable.
-
-L'extérieur de la maison Séchard était en harmonie avec la crasse
-avarice qui régnait à l'intérieur, où le vieil Ours n'avait jamais
-rien réparé. La pluie, le soleil, les intempéries de chaque saison
-avaient donné l'aspect d'un vieux tronc d'arbre à la porte de l'allée,
-tant elle était sillonnée de fentes inégales. La façade, mal bâtie en
-pierres et en briques mêlées sans symétrie, semblait plier sous le
-poids d'un toit vermoulu surchargé de ces tuiles creuses qui composent
-toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage vermoulu
-était garni de ces énormes volets maintenus par les épaisses traverses
-qu'exige la chaleur du climat. Il eût été difficile de trouver dans
-tout Angoulême une maison aussi lézardée que celle-là, qui ne tenait
-plus que par la force du ciment. Imaginez cet atelier clair aux deux
-extrémités, sombre au milieu, ses murs couverts d'affiches, bruni, en
-bas par le contact des ouvriers qui y avaient roulé depuis trente ans,
-son attirail de cordes au plancher, ses piles de papier, ses vieilles
-presses, ses tas de pavés à charger les papiers trempés, ses rangs de
-casses, et au bout les deux cages où, chacun de leur côté, se tenaient
-le maître et le prote; vous comprendrez alors l'existence des deux amis.
-
-En 1821, dans les premiers jours du moi de mai, David et Lucien étaient
-près du vitrage de la cour au moment où, vers deux heures, leurs quatre
-ou cinq ouvriers quittèrent l'atelier pour aller dîner. Quand le maître
-vit son apprenti fermant la porte à sonnette qui donnait sur la rue,
-il emmena Lucien dans la cour, comme si la senteur des papiers, des
-encriers, des presses et des vieux bois lui eût été insupportable.
-Tous deux s'assirent sous un berceau d'où leurs yeux pouvaient voir
-quiconque entrerait dans l'atelier. Les rayons du soleil qui se
-jouaient dans les pampres de la treille caressèrent les deux poètes
-en les enveloppant de sa lumière comme d'une auréole. Le contraste
-produit par l'opposition de ces deux caractères et de ces deux figures
-fut alors si vigoureusement accusé, qu'il aurait séduit la brosse d'un
-grand peintre. David avait les formes que donne la nature aux êtres
-destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste
-était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de
-toutes ses formes. Son visage, brun de ton, coloré, gras, supporté
-par un gros cou, enveloppé d'une abondante forêt de cheveux noirs,
-ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau;
-mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres
-épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure d'un nez carré,
-fendu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout! le feu continu
-d'un unique amour, la sagacité du penseur, l'ardente mélancolie d'un
-esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon, en en
-pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des
-jouissances tout idéales en y portant les clartés de l'analyse. Si l'on
-devinait dans cette face les éclairs du génie qui s'élance, on voyait
-aussi les cendres auprès du volcan; l'espérance s'y éteignait dans un
-profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut
-de fortune maintiennent tant d'esprits supérieurs. Auprès du pauvre
-imprimeur, à qui son état, quoique si voisin de l'intelligence, donnait
-des nausées, auprès de ce Silène lourdement appuyé sur lui-même qui
-buvait à longs traits dans la coupe de la science et de la poésie, en
-s'enivrant afin d'oublier les malheurs de la vie de province, Lucien
-se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le
-Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté
-antique: c'était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des
-femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d'amour,
-et dont le blanc le disputait en fraîcheur à celui d'un enfant. Ces
-beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un pinceau
-chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait
-un duvet soyeux dont la couleur s'harmoniait à celle d'une blonde
-chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans
-ses tempes d'un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte
-dans son menton court, relevé sans brusquerie. Le sourire des anges
-tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents.
-Il avait les mains de l'homme bien né, des mains élégantes, à un
-signe desquelles les hommes devaient obéir et que les femmes aiment
-à baiser. Lucien était mince et de taille moyenne. A voir ses pieds,
-un homme aurait été d'autant plus tenté de le prendre pour une jeune
-fille déguisée, que, semblable à la plupart des hommes fins, pour ne
-pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d'une
-femme. Cet indice, rarement trompeur, était vrai chez Lucien, que la
-pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il analysait l'état
-actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière
-aux diplomates qui croient que le succès est la justification de tous
-les moyens, quelque honteux qu'ils soient. L'un des malheurs auxquels
-sont soumises les grandes intelligences, c'est de comprendre forcément
-toutes choses, les vices aussi bien que les vertus.
-
-Ces deux jeunes gens jugeaient la société d'autant plus souverainement
-qu'ils s'y trouvaient placés plus bas, car les hommes méconnus se
-vengent de l'humilité de leur position par la hauteur de leur coup
-d'œil. Mais aussi leur désespoir était d'autant plus amer qu'ils
-allaient ainsi plus rapidement là où les portait leur véritable
-destinée. Lucien avait beaucoup lu, beaucoup comparé; David avait
-beaucoup pensé, beaucoup médité. Malgré les apparences d'une santé
-vigoureuse et rustique, l'imprimeur était un génie mélancolique et
-maladif, il doutait de lui-même; tandis que Lucien, doué d'un esprit
-entreprenant, mais mobile, avait une audace en désaccord avec sa
-tournure molle, presque débile, mais pleine de grâces féminines. Lucien
-avait au plus haut degré le caractère gascon, hardi, brave, aventureux,
-qui s'exagère le bien et amoindrit le mal, qui ne recule point devant
-une faute s'il y a profit, et qui se moque du vice s'il s'en fait un
-marchepied. Ces dispositions d'ambitieux étaient alors comprimées par
-les belles illusions de la jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers
-les nobles moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant
-tous les autres. Il n'était encore aux prises qu'avec ses désirs et
-non avec les difficultés de la vie, avec sa propre puissance et non
-avec la lâcheté des hommes, qui est d'un fatal exemple pour les esprits
-mobiles. Vivement séduit par le brillant de l'esprit de Lucien, David
-l'admirait tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la
-furie française. Cet homme juste avait un caractère timide en désaccord
-avec sa forte constitution, mais il ne manquait point de la persistance
-des hommes du Nord. S'il entrevoyait toutes les difficultés, il se
-promettait de les vaincre sans se rebuter; et, s'il avait la fermeté
-d'une vertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d'une
-inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l'un des deux
-aimait avec idolâtrie, et c'était David. Aussi Lucien commandait-il
-en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté
-physique de son ami comportait une supériorité qu'il acceptait en se
-trouvant lourd et commun.
-
-—Au bœuf l'agriculture patiente, à l'oiseau la vie insouciante, se
-disait l'imprimeur. Je serai le bœuf, Lucien sera l'aigle.
-
-Depuis environ trois ans, les deux amis avaient donc confondu leurs
-destinées si brillantes dans l'avenir. Il lisaient les grandes œuvres
-qui apparurent depuis la paix sur l'horizon littéraire et scientifique,
-les ouvrages de Schiller, de Gœthe, de lord Byron, de Walter Scott,
-de Jean Paul, de Berzélius, de Davy, de Cuvier, de Lamartine, etc. Il
-s'échauffaient à ces grands foyers, ils s'essayaient en des œuvres
-avortées ou prises, quittées et reprises avec ardeur. Ils travaillaient
-continuellement sans lasser les inépuisables forces de la jeunesse.
-Également pauvres, mais dévorés par l'amour de l'art et de la science,
-ils oubliaient la misère présente en s'occupant à jeter les fondements
-de leur renommée.
-
-—Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris? dit l'imprimeur
-en tirant de sa poche un petit volume in-18. Écoute!
-
-David lut, comme savent lire les poètes, l'idylle d'André de Chénier
-intitulée Néère, puis celle du Jeune Malade, puis l'élégie sur le
-suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes.
-
-—Voilà donc ce qu'est André de Chénier! s'écria Lucien à plusieurs
-reprises. Il est désespérant, répétait-il pour la troisième fois quand
-David trop ému pour continuer lui laissa prendre le volume.—Un poète
-retrouvé par un poète! dit-il en voyant la signature de la préface.
-
-—Après avoir produit ce volume, reprit David, Chénier croyait n'avoir
-rien fait qui fût digne d'être publié.
-
-Lucien lut à son tour l'épique morceau de l'Aveugle et plusieurs
-élégies. Quand il tomba sur le fragment:
-
- S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre?
-
-il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient
-avec idolâtrie. Les pampres s'étaient colorés, les vieux murs de la
-maison, fendillés, bossues, inégalement traversés par d'ignobles
-lézardes, avaient été revêtus de cannelures, de bossages, de
-bas-reliefs et des innombrables chefs-d'œuvre de je ne sais quelle
-architecture par les doigts d'une fée. La fantaisie avait secoué ses
-fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d'André
-Chénier était devenue pour David son Ève adorée, et pour Lucien
-une grande dame qu'il courtisait. La poésie avait secoué les pans
-majestueux de sa robe étoilée sur l'atelier où grimaçaient les Singes
-et les Ours de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux
-amis n'avaient ni faim ni soif; la vie leur était un rêve d'or, ils
-avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds. Ils apercevaient
-ce coin d'horizon bleuâtre indiqué du doigt par l'Espérance à ceux dont
-la vie est orageuse, et auxquels sa voix de sirène dit: «Allez, volez,
-vous échapperez au malheur par cet espace d'or, d'argent ou d'azur.»
-En ce moment l'apprenti de l'imprimerie ouvrit la petite porte vitrée
-qui donnait de l'atelier dans la cour, et désigna les deux amis à un
-inconnu qui s'avança vers eux en les saluant.
-
-—Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici
-un mémoire que je désirerais faire imprimer, voudriez-vous évaluer ce
-qu'il coûtera?
-
-—Monsieur, nous n'imprimons pas des manuscrits si considérables,
-répondit David sans regarder le cahier, voyez messieurs Cointet.
-
-—Mais nous avons cependant un très-joli caractère qui pourrait
-convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit. Il faudrait que vous
-eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser votre
-ouvrage pour estimer les frais d'impression.
-
-—N'est-ce pas à monsieur Lucien Chardon que j'ai l'honneur?.....
-
-—Oui, monsieur, répondit le prote.
-
-—Je suis heureux, monsieur, dit l'auteur, d'avoir pu rencontrer un
-jeune poète promis à de si belles destinées. Je suis envoyé par madame
-de Bargeton.
-
-En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots pour
-exprimer sa reconnaissance de l'intérêt que lui portait madame de
-Bargeton. David remarqua la rougeur et l'embarras de son ami, qu'il
-laissa soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard, auteur
-d'un mémoire sur la culture des vers à soie, et que la vanité poussait
-à se faire imprimer pour pouvoir être lu par ses collègues de la
-Société d'agriculture.
-
-—Hé! bien, Lucien, dit David quand le gentilhomme s'en alla,
-aimerais-tu madame de Bargeton?
-
-—Éperdument!
-
-—Mais vous êtes plus séparés l'un de l'autre par les préjugés que si
-vous étiez, elle à Pékin, toi dans le Groenland.
-
-—La volonté de deux amants triomphe de tout, dit Lucien en baissant les
-yeux.
-
-—Tu nous oublieras, répondit le craintif amant de la belle Ève.
-
-—Peut-être t'ai-je, au contraire, sacrifié ma maîtresse, s'écria Lucien.
-
-—Que veux-tu dire?
-
-—Malgré mon amour, malgré les divers intérêts qui me portent à
-m'impatroniser chez elle, je lui ai dit que je n'y retournerais jamais
-si un homme de qui les talents étaient supérieurs aux miens, dont
-l'avenir devait être glorieux, si David Séchard, mon frère, mon ami,
-n'y était reçu. Je dois trouver une réponse à la maison. Mais quoique
-tous les aristocrates soient invités ce soir pour m'entendre lire des
-vers, si la réponse est négative, je ne remettrai jamais les pieds chez
-madame de Bargeton.
-
-David serra violemment la main de Lucien, après s'être essuyé les yeux.
-Six heures sonnèrent.
-
-—Ève doit être inquiète, adieu, dit brusquement Lucien.
-
-Il s'échappa, laissant David en proie à l'une de ces émotions que l'on
-ne sent aussi complètement qu'à cet âge, surtout dans la situation
-où se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de province
-n'avait pas encore coupé les ailes.
-
-—Cœur d'or! s'écria David en accompagnant de l'œil Lucien qui
-traversait l'atelier.
-
-Lucien descendit à l'Houmeau par la belle promenade de Beaulieu, par la
-rue du Minage et la Porte-Saint-Pierre. S'il prenait ainsi le chemin
-le plus long, dites-vous que la maison de madame de Bargeton était
-située sur cette route. Il éprouvait tant de plaisir à passer sous les
-fenêtres de cette femme, même à son insu, que depuis deux mois il ne
-revenait plus à l'Houmeau par la Porte-Palet.
-
-En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance qui
-séparait Angoulême de l'Houmeau. Les mœurs du pays avaient élevé des
-barrières morales bien autrement difficiles à franchir que les rampes
-par où descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait de s'introduire
-dans l'hôtel de Bargeton en jetant la gloire comme un pont volant
-entre la ville et le faubourg, était inquiet de la décision de sa
-maîtresse comme un favori qui craint une disgrâce après avoir essayé
-d'étendre son pouvoir. Ces paroles doivent paraître obscures à ceux qui
-n'ont pas encore observé les mœurs particulières aux cités divisées
-en ville haute et ville basse; mais il est d'autant plus nécessaire
-d'entrer ici dans quelques explications sur Angoulême, qu'elles feront
-comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importants
-de cette histoire.
-
-Angoulême est une vieille ville, bâtie au sommet d'une roche en pain
-de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. Ce rocher
-tient vers le Périgord à une longue colline qu'il termine brusquement
-sur la route de Paris à Bordeaux, en formant une sorte de promontoire
-dessiné par trois pittoresques vallées. L'importance qu'avait cette
-ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts,
-par ses portes et par les restes d'une forteresse assise sur le
-piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique
-également précieux aux catholiques et aux calvinistes; mais sa force
-d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui; en l'empêchant de
-s'étaler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du
-rocher l'ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où
-cette histoire s'y passa, le Gouvernement essayait de pousser la ville
-vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la
-préfecture, une école de marine, des établissements militaires, en
-préparant des routes. Mais le Commerce avait pris les devants ailleurs.
-Depuis longtemps le bourg de l'Houmeau s'était agrandi comme une couche
-de champignons au pied du rocher et sur les bords de la rivière, le
-long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux. Personne
-n'ignore la célébrité des papeteries d'Angoulême, qui, depuis trois
-siècles, s'étaient forcément établies sur la Charente et sur ses
-affluents où elles trouvèrent des chutes d'eau. L'État avait fondé
-à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le
-roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les entreprises de
-voitures publiques, toutes les industries qui vivent par la route
-et par la rivière, se groupèrent au bas d'Angoulême pour éviter les
-difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les
-blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée
-de la Charente; puis les magasins d'eaux-de-vie, les dépôts de toutes
-les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit
-borda la Charente de ses établissements. Le faubourg de l'Houmeau
-devint donc une ville industrieuse et riche, une seconde Angoulême
-que jalousa la ville haute où restèrent le Gouvernement, l'Évêché,
-la justice, l'aristocratie. Ainsi, l'Houmeau, malgré son active et
-croissante puissance, ne fut qu'une annexe d'Angoulême. En haut la
-Noblesse et le Pouvoir, en bas le Commerce et l'Argent; deux zones
-sociales constamment ennemies en tous lieux; aussi est-il difficile de
-deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La restauration
-avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous
-l'Empire. La plupart des maisons du Haut-Angoulême sont habitées ou par
-des familles nobles ou par d'antiques familles bourgeoises qui vivent
-de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochthone dans
-laquelle les étrangers ne sont jamais reçus. A peine si, après deux
-cents ans d'habitation, si après une alliance avec l'une des familles
-primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit
-adoptée; aux yeux des indigènes elle semble être arrivée d'hier dans
-le pays. Les Préfets, Les Receveurs-Généraux, les Administrations
-qui se sont succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces
-vieilles familles perchées sur leur roche comme des corbeaux défiants:
-les familles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners; mais quant à les
-admettre chez elles, elles s'y sont refusées constamment. Moqueuses,
-dénigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se forment
-en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne; les
-créations du luxe moderne, elles les ignorent. Pour elles, envoyer
-un enfant à Paris, c'est vouloir le perdre. Cette prudence peint
-les mœurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d'un
-royalisme inintelligent, entichées de dévotion plutôt que religieuses,
-qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulême
-jouit cependant d'une grande réputation dans les provinces adjacentes
-pour l'éducation qu'on y reçoit. Les villes voisines y envoient
-leurs filles dans les pensions et dans les couvents. Il est facile
-de concevoir combien l'esprit de caste influe sur les sentiments qui
-divisent Angoulême et l'Houmeau. Le Commerce est riche, la Noblesse
-est généralement pauvre; l'une se venge de l'autre par un mépris égal
-des deux côtés. La bourgeoisie d'Angoulême épouse cette querelle. Le
-marchand de la haute ville dit d'un négociant du faubourg, avec un
-accent indéfinissable:—C'est un homme de l'Houmeau! En dessinant la
-position de la noblesse en France et lui donnant des espérances qui ne
-pouvaient se réaliser sans un bouleversement général, la Restauration
-étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la
-distance locale, Angoulême de l'Houmeau. La société noble, unie alors
-au gouvernement, devint là plus exclusive qu'en tout autre endroit
-de la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait assez à un paria.
-De là procédaient ces haines sourdes et profondes qui donnèrent une
-effroyable unanimité à l'insurrection de 1830, et détruisirent les
-éléments d'un durable État Social en France. La morgue de la noblesse
-de cour désaffectionna du trône la noblesse de province, autant que
-celle-ci désaffectionnait la bourgeoisie, en en froissant toutes
-les vanités. Un homme de l'Houmeau, fils d'un pharmacien, introduit
-chez Madame de Bargeton, était donc une petite révolution. Quels en
-étaient les auteurs? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et
-Jouy, Béranger et Chateaubriand, Villemain et M. Aignan, Soumet et
-Tissot, Étienne et Davrigny, Benjamin Constant et La Mennais, Cousin
-et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations
-littéraires, les Libéraux comme les Royalistes. Madame de Bargeton
-aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement
-déplorée dans Angoulême, mais qu'il est nécessaire de justifier en
-esquissant la vie de cette femme née pour être célèbre, maintenue dans
-l'obscurité par de fatales circonstances, et dont l'influence détermina
-la destinée de Lucien.
-
-Monsieur de Bargeton était l'arrière-petit-fils d'un Jurat de
-Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d'un long
-exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de
-Bargeton, fut officier dans les Gardes de la Porte, et fit un si grand
-mariage d'argent, que, sous Louis XV, son fils fut appelé purement et
-simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de Bargeton, petit-fils
-de monsieur Mirault-le-Jurat, tint si fort à se conduire en parfait
-gentilhomme, qu'il mangea tous les biens de la famille, et en arrêta
-la fortune. Deux de ses frères, grands-oncles du Bargeton actuel,
-redevinrent négociants, en sorte qu'il se trouve des Mirault dans le
-commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois
-dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld, était substituée, ainsi
-qu'une maison d'Angoulême, appelée l'hôtel de Bargeton, le petit-fils
-de monsieur de Bargeton-le-mangeur hérita de ces deux biens. En 1789 il
-perdit ses droits utiles, et n'eut plus que le revenu de la terre, qui
-valait environ six mille livres de rente. Si son grand-père eût suivi
-les glorieux exemples de Bargeton Ier et de Bargeton II, Bargeton
-V, qui peut se surnommer le Muet, aurait été marquis de Bargeton; il
-se fût allié à quelque grande famille, se serait trouvé duc et pair
-comme tant d'autres; tandis qu'en 1805, il fut très-flatté d'épouser
-mademoiselle Marie-Louise-Anaïs de Nègrepelisse, fille d'un gentilhomme
-oublié depuis longtemps dans sa gentilhommière, quoiqu'il appartînt
-à la branche cadette d'une des plus antiques familles du midi de la
-France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de saint Louis; mais
-le chef de la branche aînée porte l'illustre nom d'Espard, acquis
-sous Henri IV par un mariage avec l'héritière de cette famille. Ce
-gentilhomme, cadet d'un cadet, vivait sur le bien de sa femme, petite
-terre située près de Barbezieux, qu'il exploitait à merveille en allant
-vendre son blé au marché, brûlant lui-même son vin, et se moquant des
-railleries pourvu qu'il entassât des écus, et que de temps en temps il
-pût amplifier son domaine.
-
-Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspiré
-à madame de Bargeton le goût de la musique et de la littérature.
-Pendant la Révolution, un abbé Niollant, le meilleur élève de l'abbé
-Roze, se cacha dans le petit castel d'Escarbas, en y apportant son
-bagage de compositeur. Il avait largement payé l'hospitalité du
-vieux gentilhomme en faisant l'éducation de sa fille, Anaïs, nommée
-Naïs par abréviation, et qui sans cette aventure eût été abandonnée
-à elle-même ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise femme
-de chambre. Non-seulement l'abbé était musicien, mais il possédait
-des connaissances étendues en littérature, il savait l'italien et
-l'allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint à
-mademoiselle de Nègrepelisse; il lui expliqua les grandes œuvres
-littéraires de la France, de l'Italie et de l'Allemagne, en déchiffrant
-avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin, pour combattre le
-désœuvrement de la profonde solitude à laquelle les condamnaient les
-événements politiques, il lui apprit le grec et le latin, et lui donna
-quelque teinture des sciences naturelles. La présence d'une mère ne
-modifia point cette mâle éducation chez une jeune personne déjà trop
-portée à l'indépendance par la vie champêtre. L'abbé Niollant, âme
-enthousiaste et poétique, était surtout remarquable par l'esprit
-particulier aux artistes qui comporte plusieurs prisables qualités,
-mais qui s'élève au-dessus des idées bourgeoises par la liberté des
-jugements et par l'étendue des aperçus. Si, dans le monde, cet esprit
-se fait pardonner ses témérités par son originale profondeur, il peut
-sembler nuisible dans la vie privée par les écarts qu'il inspire.
-L'abbé ne manquait point de cœur, ses idées furent donc contagieuses
-pour une jeune fille chez qui l'exaltation naturelle aux jeunes
-personnes se trouvait corroborée par la solitude de la campagne. L'abbé
-Niollant communiqua sa hardiesse d'examen et sa facilité de jugement
-à son élève, sans songer que ces qualités si nécessaires à un homme
-deviennent des défauts chez une femme destinée aux humbles occupations
-d'une mère de famille. Quoique l'abbé recommandât continuellement à
-son élève d'être d'autant plus gracieuse et modeste, que son savoir
-était plus étendu, mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellente
-opinion d'elle-même, et conçut un robuste mépris pour l'humanité. Ne
-voyant autour d'elle que des inférieurs et des gens empressés de lui
-obéir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces
-fourberies de leur politesse. Flattée dans toutes ses vanités par un
-pauvre abbé qui s'admirait en elle comme un auteur dans son œuvre,
-elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison qui
-l'aidât à se juger. Le manque de compagnie est un des plus grands
-inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres
-les petits sacrifices exigés par le maintien et la toilette, on perd
-l'habitude de se gêner pour autrui. Tout en nous se vicie alors, la
-forme et l'esprit. N'étant pas réprimée par le commerce de la société,
-la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègrepelisse passa dans
-ses manières, dans son regard; elle eut cet air cavalier qui paraît
-au premier abord original, mais qui ne sied qu'aux femmes de vie
-aventureuse. Ainsi cette éducation, dont les aspérités se seraient
-polies dans les hautes régions sociales, devait la rendre ridicule
-à Angoulême, alors que ses adorateurs cesseraient de diviniser des
-erreurs, gracieuses pendant la jeunesse seulement. Quant à Monsieur de
-Nègrepelisse, il aurait donné tous les livres de sa fille pour sauver
-un bœuf malade; car il était si avare qu'il ne lui aurait pas accordé
-deux liards au delà du revenu auquel elle avait droit, quand même il
-eût été question de lui acheter la bagatelle la plus nécessaire à son
-éducation. L'abbé mourut en 1802, avant le mariage de sa chère enfant,
-mariage qu'il aurait sans doute déconseillé. Le vieux gentilhomme se
-trouva bien empêché de sa fille quand l'abbé fut mort. Il se sentit
-trop faible pour soutenir la lutte qui allait éclater entre son avarice
-et l'esprit indépendant de sa fille inoccupée. Comme toutes les jeunes
-personnes sorties de la route tracée où doivent cheminer les femmes,
-Naïs avait jugé le mariage et s'en souciait peu. Elle répugnait à
-soumettre son intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et
-sans grandeur personnelle qu'elle avait pu rencontrer. Elle voulait
-commander, et devait obéir. Entre obéir à des caprices grossiers, à
-des esprits sans indulgence pour ses goûts, et s'enfuir avec un amant
-qui lui plairait, elle n'aurait pas hésité. Monsieur de Nègrepelisse
-était encore assez gentilhomme pour craindre une mésalliance. Comme
-beaucoup de pères, il se résolut à marier sa fille, moins pour elle que
-pour sa propre tranquillité. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme
-peu spirituel, incapable de chicaner sur le compte de tutelle qu'il
-voulait rendre à sa fille, assez nul d'esprit et de volonté pour que
-Naïs pût se conduire à sa fantaisie, assez désintéressé pour l'épouser
-sans dot. Mais comment trouver un gendre qui convînt également au
-père et à la fille? Un pareil homme était le phénix des gendres. Dans
-ce double intérêt, monsieur de Nègrepelisse étudia les hommes de la
-province, et monsieur de Bargeton lui parut être le seul qui répondît
-à son programme. Monsieur de Bargeton, quadragénaire fort endommagé
-par les dissipations de sa jeunesse, était accusé d'une remarquable
-impuissance d'esprit; mais il lui restait précisément assez de bons
-sens pour gérer sa fortune, et assez de manières pour demeurer dans le
-monde d'Angoulême sans y commettre ni gaucheries ni sottises. Monsieur
-de Nègrepelisse expliqua tout crûment à sa fille la valeur négative du
-mari-modèle qu'il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu'elle
-en pouvait tirer pour son propre bonheur: elle épousait un nom, elle
-achetait un chaperon, elle conduirait à son gré sa fortune à l'abri
-d'une raison sociale, et à l'aide des liaisons que son esprit et sa
-beauté lui procureraient à Paris. Naïs fut séduite par la perspective
-d'une semblable liberté. Monsieur de Bargeton crut faire un brillant
-mariage, en estimant que son beau-père ne tarderait pas à lui laisser
-la terre qu'il arrondissait avec amour; mais en ce moment monsieur de
-Nègrepelisse paraissait devoir écrire l'épitaphe de son gendre.
-
-Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans, et son
-mari en avait cinquante-huit. Cette disparité choquait d'autant plus
-que monsieur de Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis que
-sa femme pouvait impunément jouer à la jeune fille, se mettre en
-rose, ou se coiffer à l'enfant. Quoique leur fortune n'excédât pas
-douze mille livres de rente, elle était classée parmi les six fortunes
-les plus considérables de la vieille ville, les négociants et les
-administrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur père, dont
-madame de Bargeton attendait l'héritage pour aller à Paris, et qui le
-fit si bien attendre que son fils mourut avant lui, força monsieur et
-madame de Bargeton d'habiter Angoulême, où les brillantes qualités
-d'esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de Naïs devaient
-se perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules.
-En effet, nos ridicules sont en grande partie causés par un beau
-sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l'extrême. La
-fierté que ne modifie pas l'usage du grand monde devient de la roideur
-en se déployant sur de petites choses au lieu de s'agrandir dans un
-cercle de sentiments élevés. L'exaltation, cette vertu dans la vertu,
-qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les
-éclatantes poésies, devient de l'exagération en se prenant aux riens de
-la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l'air
-est chargé de pensées, où tout se renouvelle, l'instruction vieillit,
-le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d'exercice, les
-passions se rapetissent en grandissant des choses minimes. Là est la
-raison de l'avarice et du commérage qui empestent la vie de province.
-Bientôt, l'imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne
-la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands,
-des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées
-par des esprits supérieurs, eussent été charmantes. Madame de Bargeton
-prenait la lyre à propos d'une bagatelle, sans distinguer les poésies
-personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations
-incomprises qu'il faut garder pour soi-même. Certes un coucher de
-soleil est un grand poème, mais une femme n'est-elle pas ridicule en le
-dépeignant à grands mots devant des gens matériels? Il s'y rencontre
-de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu'à deux, poète à poète,
-cœur à cœur. Elle avait le défaut d'employer de ces immenses phrases
-bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des _tartines_
-dans l'argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses
-abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle
-prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation
-où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès
-cette époque elle commençait à tout _typiser_, _individualiser_,
-_synthétiser_, _dramatiser_, _supérioriser_, _analyser_, _poétiser_,
-_prosaïser_, _colossifier_, _angéliser_, _néologiser_, et _tragiquer_;
-car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des
-travers nouveaux que partagent quelques femmes. Son esprit s'enflammait
-d'ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur
-ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle s'enthousiasmait pour
-tout événement: pour le dévouement d'une sœur grise et l'exécution
-des frères Faucher, pour l'Ipsiboé de monsieur d'Arlincourt comme
-pour l'Anaconda de Lewis, pour l'évasion de Lavalette comme pour
-une de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la
-grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange,
-divin, merveilleux. Elle s'animait, se courrouçait, s'abattait sur
-elle-même, s'élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre; ses
-yeux se remplissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles
-admirations et se consumait en d'étranges dédains. Elle concevait le
-pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail,
-et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée
-à l'eau. Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du désert.
-Il lui prenait envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d'aller
-mourir de la fièvre jaune à Barcelone en soignant les malades: c'était
-là une grande, une noble destinée! Enfin, elle avait soif de tout
-ce qui n'était pas l'eau claire de sa vie, cachée entre les herbes.
-Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences
-poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs
-et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec
-Napoléon vaincu, elle sympathisait avec Méhémet-Ali massacrant les
-tyrans de l'Égypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d'une
-auréole, et croyait qu'ils vivaient de parfums et de lumière. A
-beaucoup de personnes, elle paraissait une folle dont la folie était
-sans danger; mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses
-eussent semblé les débris d'un magnifique amour écroulé aussitôt que
-bâti, les restes d'une Jérusalem céleste, enfin l'amour sans l'amant.
-Et c'était vrai. L'histoire des dix-huit premières années du mariage
-de madame de Bargeton peut s'écrire en peu de mots. Elle vécut pendant
-quelque temps de sa propre substance et d'espérances lointaines. Puis,
-après avoir reconnu que la vie de Paris, à laquelle elle aspirait,
-lui était interdite par la médiocrité de sa fortune, elle se prit à
-examiner les personnes qui l'entouraient, et frémit de sa solitude. Il
-ne se trouvait autour d'elle aucun homme qui pût lui inspirer une de
-ces folies auxquelles les femmes se livrent, poussées par le désespoir
-que leur cause une vie sans issue, sans événement, sans intérêt. Elle
-ne pouvait compter sur rien, pas même sur le hasard, car il y a des
-vies sans hasard. Au temps où l'Empire brillait de toute sa gloire,
-lors du passage de Napoléon en Espagne, où il envoyait la fleur de
-ses troupes, les espérances de cette femme, trompées jusqu'alors, se
-réveillèrent. La curiosité la poussa naturellement à contempler ces
-héros qui conquéraient l'Europe sur un mot mis à l'Ordre du Jour, et
-qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. Les villes
-les plus avaricieuses et les plus réfractaires étaient obligées de
-fêter la Garde Impériale, au-devant de laquelle allaient les Maires
-et les Préfets, une harangue en bouche, comme pour la Royauté. Madame
-de Bargeton, venue à une redoute offerte par un régiment à la ville,
-s'éprit d'un gentilhomme, simple sous-lieutenant à qui le rusé Napoléon
-avait montré le bâton de maréchal de France. Cette passion contenue,
-noble, grande, et qui contrastait avec les passions alors si facilement
-nouées et dénouées, fut chastement consacrée par la main de la mort. A
-Wagram, un boulet de canon écrasa sur le cœur du marquis de Cante-Croix
-le seul portrait qui attestât la beauté de madame de Bargeton. Elle
-pleura long-temps ce beau jeune homme, qui en deux campagnes était
-devenu colonel, échauffé par la gloire, par l'amour, et qui mettait
-une lettre de Naïs au-dessus des distinctions impériales. La douleur
-jeta sur la figure de cette femme un voile de tristesse. Ce nuage ne
-se dissipa qu'à l'âge terrible où la femme commence à regretter ses
-belles années passées sans qu'elle en ait joui, où elle voit ses roses
-se faner, où les désirs d'amour renaissent avec l'envie de prolonger
-les derniers sourires de la jeunesse. Toutes ses supériorités firent
-plaie dans son âme au moment où le froid de la province la saisit.
-Comme l'hermine, elle serait morte de chagrin si, par hasard, elle se
-fût souillée au contact d'hommes qui ne pensaient qu'à jouer quelques
-sous, le soir, après avoir bien dîné. Sa fierté la préserva des tristes
-amours de la province. Entre la nullité des hommes qui l'entouraient
-et le néant, une femme si supérieure dut préférer le néant. Le mariage
-et le monde furent donc pour elle un monastère. Elle vécut par la
-poésie, comme la carmélite vit par la religion. Les ouvrages des
-illustres étrangers jusqu'alors inconnus qui se publièrent de 1815 à
-1821, les grands traités de monsieur de Bonald et ceux de monsieur de
-Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les œuvres moins grandioses
-de la littérature française qui poussa si vigoureusement ses premiers
-rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n'assouplirent ni son esprit
-ni sa personne. Elle resta droite et forte comme un arbre qui a soutenu
-un coup de foudre sans en être abattu. Sa dignité se guinda, sa royauté
-la rendit précieuse et quintessenciée. Comme tous ceux qui se laissent
-adorer par des courtisans quelconques, elle trônait avec ses défauts.
-Tel était le passé de madame de Bargeton, froide histoire, nécessaire
-à dire pour faire comprendre sa liaison avec Lucien, qui fut assez
-singulièrement introduit chez elle. Pendant ce dernier hiver, il était
-survenu dans la ville une personne qui avait animé la vie monotone que
-menait madame de Bargeton. La place de directeur des contributions
-indirectes étant venue à vaquer, monsieur de Barante envoya pour
-l'occuper un homme de qui la destinée aventureuse plaidait assez en sa
-faveur pour que la curiosité féminine lui servît de passe-port chez la
-reine du pays.
-
-Monsieur du Châtelet, venu au monde Sixte Châtelet tout court, mais
-qui dès 1804 avait eu le bon esprit de se qualifier, était un de
-ces agréables jeunes gens qui, sous Napoléon, échappèrent à toutes
-les conscriptions en demeurant auprès du soleil impérial. Il avait
-commencé sa carrière par la place de secrétaire des commandements
-d'une princesse impériale. Monsieur du Châtelet possédait toutes les
-incapacités exigées par sa place. Bien fait, joli homme, bon danseur,
-savant joueur de billard, adroit à tous les exercices, médiocre
-acteur de société, chanteur de romances, applaudisseur de bons mots,
-prêt à tout, souple, envieux, il savait et ignorait tout. Ignorant
-en musique, il accompagnait au piano tant bien que mal une femme
-qui voulait chanter par complaisance une romance apprise avec mille
-peines pendant un mois. Incapable de sentir la poésie, il demandait
-hardiment la permission de se promener pendant dix minutes pour faire
-un impromptu, quelque quatrain plat comme un soufflet, et où la rime
-remplaçait l'idée. Monsieur du Châtelet était encore doué du talent
-de remplir la tapisserie dont les fleurs avaient été commencées par
-la princesse; il tenait avec une grâce infinie les écheveaux de soie
-qu'elle dévidait, en lui disant des riens où la gravelure se cachait
-sous une gaze plus ou moins trouée. Ignorant en peinture, il savait
-copier un paysage, crayonner un profil, croquer un costume et le
-colorier. Enfin il avait tous ces petits talents qui étaient de si
-grands véhicules de fortune dans un temps où les femmes ont eu plus
-d'influence qu'on ne le croit sur les affaires. Il se prétendait fort
-en diplomatie, la science de ceux qui n'en ont aucune et qui sont
-profonds par leur vide; science d'ailleurs fort commode, en ce sens
-qu'elle se démontre par l'exercice même de ses hauts emplois; que
-voulant des hommes discrets, elle permet aux ignorants de ne rien dire,
-de se retrancher dans des hochements de tête mystérieux; et qu'enfin
-l'homme le plus fort en cette science est celui qui nage en tenant sa
-tête au-dessus du fleuve des événements qu'il semble alors conduire,
-ce qui devient une question de légèreté spécifique. Là, comme dans les
-arts, il se rencontre mille médiocrités pour un homme de génie. Malgré
-son service ordinaire et extraordinaire auprès de l'Altesse Impériale,
-le crédit de sa protectrice n'avait pu le placer au Conseil d'État: non
-qu'il n'eût fait un délicieux Maître des Requêtes comme tant d'autres,
-mais la princesse le trouvait mieux placé près d'elle que partout
-ailleurs. Cependant il fut nommé baron, vint à Cassel comme Envoyé
-Extraordinaire, et y parut en effet très-extraordinaire. En d'autres
-termes, Napoléon s'en servit au milieu d'une crise comme d'un courrier
-diplomatique. Au moment où l'Empire tomba, le baron du Châtelet avait
-la promesse d'être nommé Ministre en Westphalie, près de Jérôme. Après
-avoir manqué ce qu'il nommait une ambassade de famille, le désespoir le
-prit; il fit un voyage en Égypte avec le général Armand de Montriveau.
-Séparé de son compagnon par des événements bizarres, il avait erré
-pendant deux ans de désert en désert, de tribu en tribu, captif des
-Arabes qui se le revendaient les uns aux autres sans pouvoir tirer le
-moindre parti de ses talents. Enfin, il atteignit les possessions de
-l'imam de Mascate, pendant que Montriveau se dirigeait sur Tanger;
-mais il eut le bonheur de trouver à Mascate un bâtiment anglais qui
-mettait à la voile, et put revenir à Paris un an avant son compagnon de
-voyage. Ses malheurs récents, quelques liaisons d'ancienne date, des
-services rendus à des personnages alors en faveur, le recommandèrent
-au Président du Conseil, qui le plaça près de Monsieur de Barante, en
-attendant la première Direction libre. Le rôle rempli par monsieur du
-Châtelet auprès de l'Altesse Impériale, sa réputation d'homme à bonnes
-fortunes, les événements singuliers de son voyage, ses souffrances,
-tout excita la curiosité des femmes d'Angoulême. Ayant appris les mœurs
-de la haute ville, monsieur le baron Sixte du Châtelet se conduisit en
-conséquence. Il fit le malade, joua l'homme dégoûté, blasé. A tout
-propos, il se prit la tête comme si ses souffrances ne lui laissaient
-pas un moment de relâche, petite manœuvre qui rappelait son voyage et
-le rendait intéressant. Il alla chez les autorités supérieures, le
-Général, le Préfet, le Receveur-Général et l'Évêque; mais il se montra
-partout poli, froid, légèrement dédaigneux comme les hommes qui ne sont
-pas à leur place et qui attendent les faveurs du pouvoir. Il laissa
-deviner ses talents de société, qui gagnèrent à ne pas être connus;
-puis, après s'être fait désirer, sans avoir lassé la curiosité, après
-avoir reconnu la nullité des hommes et savamment examiné les femmes
-pendant plusieurs dimanches à la cathédrale, il reconnut en madame
-de Bargeton la personne dont l'intimité lui convenait. Il compta sur
-la musique pour s'ouvrir les portes de cet hôtel impénétrable aux
-étrangers. Il se procura secrètement une messe de Miroir, l'étudia au
-piano; puis, un beau dimanche où toute la société d'Angoulême était à
-la messe, il extasia les ignorants en touchant l'orgue, et réveilla
-l'intérêt qui s'était attaché à sa personne en faisant indiscrètement
-circuler son nom par les gens du bas clergé. Au sortir de l'église,
-madame de Bargeton le complimenta, regretta de ne pas avoir l'occasion
-de faire de la musique avec lui; pendant cette rencontre cherchée,
-il se fit naturellement offrir le passe-port qu'il n'eût pas obtenu
-s'il l'eût demandé. L'adroit baron vint chez la reine d'Angoulême,
-à laquelle il rendit des soins compromettants. Ce vieux beau, car
-il avait quarante-cinq ans, reconnut dans cette femme toute une
-jeunesse à ranimer, des trésors à faire valoir, peut-être une veuve
-riche en espérances à épouser, enfin une alliance avec la famille
-des Nègrepelisse, qui lui permettrait d'aborder à Paris la marquise
-d'Espard, dont le crédit pouvait lui rouvrir la carrière politique.
-Malgré le gui sombre et luxuriant qui gâtait ce bel arbre, il résolut
-de s'y attacher, de l'émonder, de le cultiver, d'en obtenir de beaux
-fruits. L'Angoulême noble cria contre l'introduction d'un giaour dans
-la Casba, car le salon de madame de Bargeton était le Cénacle d'une
-société pure de tout alliage. L'Évêque seul y venait habituellement, le
-Préfet y était reçu deux ou trois fois dans l'an; le Receveur-Général
-n'y pénétrait point; madame de Bargeton allait à ses soirées, à ses
-concerts, et ne dînait jamais chez lui. Ne pas voir le Receveur-Général
-et agréer un simple Directeur des Contributions, ce renversement de la
-hiérarchie parut inconcevable aux autorités dédaignées.
-
-Ceux qui peuvent s'initier par la pensée à des petitesses qui se
-retrouvent d'ailleurs dans chaque sphère sociale, doivent comprendre
-combien l'hôtel de Bargeton était imposant dans la bourgeoisie
-d'Angoulême. Quant à l'Houmeau, les grandeurs de ce Louvre au petit
-pied, la gloire de cet hôtel de Rambouillet angoumoisin brillait à
-une distance solaire. Tous ceux qui s'y rassemblaient étaient les
-plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences, les plus
-pauvres sires à vingt lieues à la ronde. La politique se répandait
-en banalités verbeuses et passionnées; la Quotidienne y paraissait
-tiède, Louis XVIII y était traité de Jacobin. Quant aux femmes,
-la plupart sottes et sans grâce se mettaient mal, toutes avaient
-quelque imperfection qui les faussait, rien n'y était complet, ni
-la conversation ni la toilette, ni l'esprit ni la chair. Sans ses
-projets sur madame de Bargeton, Châtelet n'y eût pas tenu. Néanmoins,
-les manières et l'esprit de caste, l'air gentilhomme, la fierté du
-noble au petit castel, la connaissance des lois de la politesse y
-couvraient tout ce vide. La noblesse des sentiments y était beaucoup
-plus réelle que dans la sphère des grandeurs parisiennes; il y éclatait
-un respectable attachement _quand même_ aux Bourbons. Cette société
-pouvait se comparer, si cette image est admissible, à une argenterie
-de vieille forme, noircie, mais pesante. L'immobilité de ses opinions
-politiques ressemblait à de la fidélité. L'espace mis entre elle
-et la bourgeoisie, la difficulté d'y parvenir simulaient une sorte
-d'élévation et lui donnaient une valeur de convention. Chacun de ces
-nobles avait son prix pour les habitants, comme le cauris représente
-l'argent chez les nègres de Bambarra. Plusieurs femmes, flattées
-par monsieur du Châtelet et reconnaissant en lui des supériorités
-qui manquaient aux hommes de leur société, calmèrent l'insurrection
-des amours-propres: toutes espéraient s'approprier la succession de
-l'Altesse Impériale. Les puristes pensèrent qu'on verrait l'intrus
-chez madame de Bargeton, mais qu'il ne serait reçu dans aucune autre
-maison. Du Châtelet essuya plusieurs impertinences, mais il se maintint
-dans sa position en cultivant le clergé. Puis il caressa les défauts
-que le terroir avait donnés à la reine d'Angoulême, il lui apporta
-tous les livres nouveaux, il lui lisait les poésies qui paraissaient.
-Ils s'extasiaient ensemble sur les œuvres des jeunes poètes, elle
-de bonne foi, lui s'ennuyant, mais prenant en patience les poètes
-romantiques, qu'en homme de l'école impériale il comprenait peu.
-Madame de Bargeton, enthousiasmée de la renaissance due à l'influence
-des lis, aimait monsieur de Chateaubriand de ce qu'il avait nommé
-Victor Hugo un enfant sublime. Triste de ne connaître le génie que
-de loin, elle soupirait après Paris, où vivaient les grands hommes.
-Monsieur du Châtelet crut alors faire merveille en lui apprenant qu'il
-existait à Angoulême _un autre enfant sublime_, un jeune poète qui,
-sans le savoir, surpassait en éclat le lever sidéral des constellations
-parisiennes. Un grand homme futur était né dans l'Houmeau! Le Proviseur
-du collége avait montré d'admirables pièces de vers au baron. Pauvre et
-modeste, l'enfant était un Chatterton sans lâcheté politique, sans la
-haine féroce contre les grandeurs sociales qui poussa le poète anglais
-à écrire des pamphlets contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou
-six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les lettres,
-celui-ci parce qu'il raclait un violon, celui-là parce qu'il tachait
-plus ou moins le papier blanc de quelque sépia, l'un en sa qualité de
-président de la Société d'agriculture, l'autre en vertu d'une voix de
-basse qui lui permettait de chanter en manière d'hallali le _Se fiato
-in corpo avete_; parmi ces figures fantasques, madame de Bargeton se
-trouvait comme un affamé devant un dîner de théâtre où les mets sont
-en carton. Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment où
-elle apprit cette nouvelle. Elle voulut voir ce poète, cet ange! elle
-en raffola, elle s'enthousiasma, elle en parla pendant des heures
-entières. Le surlendemain l'ancien courrier diplomatique avait négocié
-par le Proviseur la présentation de Lucien chez madame de Bargeton.
-
-Vous seuls, pauvres ilotes de province pour qui les distances sociales
-sont plus longues à parcourir que pour les Parisiens aux yeux desquels
-elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent si
-durement les grilles entre lesquelles chaque monde s'anathématise et
-se dit _Raca_, vous seuls comprendrez le bouleversement qui laboura la
-cervelle et le cœur de Lucien Chardon, quand son imposant Proviseur
-lui dit que les portes de l'hôtel de Bargeton allaient s'ouvrir devant
-lui! La gloire les avait fait tourner sur leurs gonds! Il serait bien
-accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient son
-regard quand il se promenait le soir à Beaulieu avec David, en se
-disant que leurs noms ne parviendraient peut-être jamais à ces oreilles
-dures à la science lorsqu'elle partait de trop bas. Sa sœur fut
-seule initiée à ce secret. En bonne ménagère, en divine devineresse,
-Ève sortit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lucien des
-souliers fins chez le meilleur bottier d'Angoulême, un habillement
-neuf chez le plus célèbre tailleur. Elle lui garnit sa meilleure
-chemise d'un jabot qu'elle blanchit et plissa elle-même. Quelle joie,
-quand elle le vit ainsi vêtu! combien elle fut fière de son frère!
-combien de recommandations! Elle devina mille petites niaiseries.
-L'entraînement de la méditation avait donné à Lucien l'habitude de
-s'accouder aussitôt qu'il était assis, il allait jusqu'à attirer une
-table pour s'y appuyer; Ève lui défendit de se laisser aller dans le
-sanctuaire aristocratique à des mouvements sans gêne. Elle l'accompagna
-jusqu'à la porte Saint-Pierre, arriva presque en face de la cathédrale,
-le regarda prenant par la rue de Beaulieu, pour aller sur la Promenade
-où l'attendait monsieur du Châtelet. Puis la pauvre fille demeura
-tout émue comme si quelque grand événement se fût accompli. Lucien
-chez madame de Bargeton, c'était pour Ève l'aurore de la fortune. La
-sainte créature, elle ignorait que là où l'ambition commence, les
-naïfs sentiments cessent. En arrivant dans la rue du Minage, les
-choses extérieures n'étonnèrent point Lucien. Ce Louvre tant agrandi
-par ses idées était une maison bâtie en pierre tendre particulière au
-pays, et dorée par le temps. L'aspect, assez triste sur la rue, était
-intérieurement fort simple: c'était la cour de province, froide et
-proprette; une architecture sobre, quasi monastique, bien conservée.
-Lucien monta par un vieil escalier à balustres de châtaignier dont les
-marches cessaient d'être en pierre à partir du premier étage. Après
-avoir traversé une antichambre mesquine, un grand salon peu éclairé,
-il trouva la souveraine dans un petit salon lambrissé de boiseries
-sculptées dans le goût du dernier siècle et peintes en gris. Le
-dessus des portes était en camaïeu. Un vieux damas rouge, maigrement
-accompagné, décorait les panneaux. Les meubles de vieille forme se
-cachaient piteusement sous des housses à carreaux rouges et blancs. Le
-poète aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas
-piqué, devant une table ronde couverte d'un tapis vert, éclairée par
-un flambeau de vieille forme, à deux bougies et à garde-vue. La reine
-ne se leva point, elle se tortilla fort agréablement sur son siége, en
-souriant au poète, que ce trémoussement serpentin émut beaucoup, il le
-trouva distingué.
-
-L'excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, sa voix,
-tout en lui saisit madame de Bargeton. Le poète était déjà la poésie.
-Le jeune homme examina, par de discrètes œillades, cette femme qui
-lui parut en harmonie avec son renom; elle ne trompait aucune de ses
-idées sur la grande dame. Madame de Bargeton portait, suivant une mode
-nouvelle, un béret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte
-un souvenir du Moyen-Age, qui en impose à un jeune homme en amplifiant
-pour ainsi dire la femme; il s'en échappait une folle chevelure d'un
-blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles.
-La noble dame avait le teint éclatant par lequel une femme rachète
-les prétendus inconvénients de cette fauve couleur. Ses yeux gris
-étincelaient, son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse
-blanche hardiment taillée; ils étaient cernés par une marge nacrée
-où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir
-la blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure
-bourbonnienne, qui ajoutait au feu d'un visage long en présentant comme
-un point brillant où se peignait le royal entraînement des Condé. Les
-cheveux ne cachaient pas entièrement le cou. La robe, négligemment
-croisée, laissait voir une poitrine de neige, où l'œil devinait une
-gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un
-peu secs, madame de Bargeton fit au jeune poète un geste amical, pour
-lui indiquer la chaise qui était près d'elle. Monsieur du Châtelet prit
-un fauteuil. Lucien s'aperçut alors qu'ils étaient seuls.
-
-La conversation de madame de Bargeton enivra le poète de l'Houmeau.
-Les trois heures passées près d'elle furent pour Lucien un de ces
-rêves que l'on voudrait rendre éternels. Il trouva cette femme plutôt
-maigrie que maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force; ses
-défauts, que ses manières exagéraient, lui plurent, car les jeunes gens
-commencent par aimer l'exagération, ce mensonge des belles âmes. Il ne
-remarqua point la flétrissure des joues couperosées sur les pommettes,
-et auxquelles les ennuis et quelques souffrances avaient donné des
-tons de brique. Son imagination s'empara d'abord de ces yeux de feu,
-de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, de cette éclatante
-blancheur, points lumineux auxquels il se prit comme un papillon aux
-bougies. Puis cette âme parla trop à la sienne pour qu'il pût juger la
-femme. L'entrain de cette exaltation féminine, la verve des phrases
-un peu vieilles que répétait depuis long-temps madame de Bargeton,
-mais qui lui parurent neuves, le fascinèrent d'autant mieux qu'il
-voulait trouver tout bien. Il n'avait point apporté de poésie à lire;
-mais il n'en fut pas question: il avait oublié ses vers pour avoir
-le droit de revenir; madame de Bargeton n'en avait point parlé pour
-l'engager à lui faire quelque lecture un autre jour. N'était-ce pas
-une première entente? Monsieur Sixte du Châtelet fut mécontent de cette
-réception. Il aperçut tardivement un rival dans ce beau jeune homme,
-qu'il reconduisit jusqu'au détour de la première rampe au-dessous de
-Beaulieu, dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. Lucien ne
-fut pas médiocrement étonné d'entendre le Directeur des Contributions
-indirectes se vantant de l'avoir introduit, et lui donnant à ce titre
-des conseils.
-
-«Plût à Dieu qu'il fût mieux traité que lui, disait monsieur du
-Châtelet. La cour était moins impertinente que cette société de
-ganaches. On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait
-d'affreux dédains. La révolution de 1789 recommencerait si ces gens-là
-ne se réformaient pas. Quant à lui, s'il continuait d'aller dans cette
-maison, c'était par goût pour madame de Bargeton, la seule femme un peu
-propre qu'il y eût à Angoulême, à laquelle il avait fait la cour par
-désœuvrement, et de laquelle il était devenu follement amoureux. Il
-allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait. La
-soumission de cette reine orgueilleuse serait la seule vengeance qu'il
-tirerait de cette sotte maisonnée de hobereaux.»
-
-Châtelet exprima sa passion en homme capable de tuer un rival s'il en
-rencontrait un. Le vieux papillon impérial tomba de tout son poids sur
-le pauvre poète, en essayant de l'écraser sous son importance et de
-lui faire peur. Il se grandit en racontant les périls de son voyage
-grossis; mais, s'il imposa à l'imagination du poète, il n'effraya point
-l'amant.
-
-Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat, malgré ses menaces et
-sa contenance de spadassin bourgeois, Lucien était revenu chez madame
-de Bargeton, d'abord avec la discrétion d'un homme de l'Houmeau; puis
-il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d'abord une
-énorme faveur, et vint la voir de plus en plus souvent. Le fils d'un
-pharmacien fut pris, par les gens de cette société, pour un être sans
-conséquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme ou quelques
-femmes venus en visite chez Naïs rencontraient Lucien, tous avaient
-pour lui l'accablante politesse dont usent les gens comme il faut avec
-leurs inférieurs. Lucien trouva d'abord ce monde fort gracieux; mais,
-plus tard, il reconnut le sentiment d'où procédaient ces fallacieux
-égards. Bientôt il surprit quelques airs protecteurs qui remuèrent son
-fiel et le confirmèrent dans les haineuses idées républicaines par
-lesquelles beaucoup de ces futurs Patriciens préludent avec la haute
-société. Mais combien de souffrances n'aurait-il pas endurées pour Naïs
-qu'il entendait nommer ainsi, car entre eux les intimes de ce clan,
-de même que les Grands d'Espagne et les personnages de la _crème_ à
-Vienne, s'appelaient, hommes et femmes, par leurs petits noms, dernière
-nuance inventée pour mettre une distinction au cœur de l'aristocratie
-angoumoisine.
-
-Naïs fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le
-flatte, car Naïs pronostiquait un grand avenir, une gloire immense à
-Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez
-elle son poète: non-seulement elle l'exaltait outre mesure, mais elle
-le représentait comme un enfant sans fortune qu'elle voulait placer;
-elle le rapetissait pour le regarder; elle en faisait son lecteur,
-son secrétaire; mais elle l'aimait plus qu'elle ne croyait pouvoir
-aimer après l'affreux malheur qui lui était advenu. Elle se traitait
-fort mal intérieurement, elle se disait que ce serait une folie
-d'aimer un jeune homme de vingt ans, qui par sa position était déjà
-si loin d'elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties
-par les fiertés que lui inspiraient ses scrupules. Elle se montrait
-tour à tour altière et protectrice, tendre et flatteuse. D'abord
-intimidé par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les
-terreurs, les espoirs et les désespérances qui martellent le premier
-amour et le mettent si avant dans le cœur par les coups que frappent
-alternativement la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il vit en
-elle une bienfaitrice qui allait s'occuper de lui maternellement. Mais
-les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poète cher
-Lucien; puis cher, tout court. Le poète enhardi nomma cette grande dame
-Naïs. En l'entendant lui donner ce nom, elle eut une de ces colères qui
-séduisent tant un enfant; elle lui reprocha de prendre le nom dont se
-servait tout le monde. La fière et noble Nègrepelisse offrit à ce bel
-ange un de ses noms, elle voulut être Louise pour lui. Lucien atteignit
-au troisième ciel de l'amour. Un soir, Lucien étant entré pendant que
-Louise contemplait un portrait qu'elle serra promptement, il voulut le
-voir. Pour calmer le désespoir d'un premier accès de jalousie, Louise
-montra le portrait du jeune Cante-Croix et raconta, non sans larmes, la
-douloureuse histoire de ses amours, si purs et si cruellement étouffés.
-S'essayait-elle à quelque infidélité envers son mort, ou avait-elle
-inventé de faire à Lucien un rival de ce portrait? Lucien était trop
-jeune pour analyser sa maîtresse, il se désespéra naïvement, car elle
-ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche
-des scrupules plus ou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions
-sur les devoirs, sur les convenances, sur la religion, sont comme des
-places fortes qu'elles aiment à voir prendre d'assaut. L'innocent
-Lucien n'avait pas besoin de ses coquetteries, il eût guerroyé tout
-naturellement.
-
-—Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement un
-soir Lucien qui voulut en finir avec monsieur de Cante-Croix et qui
-jeta sur Louise un regard où se peignait une passion arrivée à terme.
-
-Effrayée des progrès que ce nouvel amour faisait chez elle et chez son
-poète, elle lui demanda les vers promis pour la première page de son
-album, en cherchant un sujet de querelle dans le retard qu'il mettait
-à les faire. Que devint-elle en lisant les deux stances suivantes,
-qu'elle trouva naturellement plus belles que les meilleures de monsieur
-de Lamartine?
-
- Le magique pinceau, les muses mensongères
- N'orneront pas toujours de mes feuilles légères
- Le fidèle vélin;
- Et le crayon furtif de ma belle maîtresse
- Me confîra souvent sa secrète allégresse
- Ou son muet chagrin.
-
- Ah! quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées
- Demanderont raison des riches destinées
- Que lui tient l'avenir;
- Alors veuille l'Amour que de ce beau voyage
- Le fécond souvenir
- Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage!
-
-—Est-ce bien moi qui vous les ai dictés? dit-elle.
-
-Ce soupçon, inspiré par la coquetterie d'une femme qui se plaisait
-à jouer avec le feu, fit venir une larme aux yeux de Lucien; elle
-le calma en le baisant au front pour la première fois. Lucien fut
-décidément un grand homme qu'elle voulut former; elle imagina de lui
-apprendre l'italien et l'allemand, de perfectionner ses manières; elle
-trouva là des prétextes pour l'avoir toujours chez elle, à la barbe
-de ses ennuyeux courtisans. Quel intérêt dans sa vie! Elle se remit
-à la musique pour son poète à qui elle révéla le monde musical, elle
-lui joua quelques beaux morceaux de Beethoven et le ravit; heureuse
-de sa joie, elle lui disait hypocritement en le voyant à demi pâmé:—Ne
-peut-on pas se contenter de ce bonheur? Le pauvre poète avait la bêtise
-de répondre:—Oui.
-
-Enfin, les choses arrivèrent à un tel point que Louise avait fait
-dîner Lucien avec elle dans la semaine précédente, en tiers avec
-monsieur de Bargeton. Malgré cette précaution, toute la ville sut le
-fait et le tint pour si exorbitant que chacun se demanda s'il était
-vrai. Ce fut une rumeur affreuse. A plusieurs, la Société parut à la
-veille d'un bouleversement. D'autres s'écrièrent: Voilà le fruit des
-doctrines libérales. Le jaloux du Châtelet apprit alors que madame
-Charlotte, qui gardait les femmes en couches, était madame Chardon,
-mère du Chateaubriand de l'Houmeau, disait-il. Cette expression passa
-pour un bon mot. Madame de Chandour accourut la première chez madame de
-Bargeton.
-
-—Savez-vous, chère Naïs, ce dont tout Angoulême parle! lui dit-elle,
-ce petit poëtriau a pour mère madame Charlotte qui gardait il y a deux
-mois ma belle-sœur en couches.
-
-—Ma chère, dit madame Bargeton en prenant un air tout à fait royal,
-qu'y a-t-il d'extraordinaire à ceci? n'est-elle pas la veuve d'un
-apothicaire? une pauvre destinée pour une demoiselle de Rubempré.
-Supposons-nous sans un sou vaillant?... que ferions-nous pour vivre,
-nous! comment nourririez-vous vos enfants?
-
-Le sang-froid de madame de Bargeton tua les lamentations de la
-noblesse. Les âmes grandes sont toujours disposées à faire une
-vertu d'un malheur. Puis, dans la persistance à faire un bien qu'on
-incrimine, il se trouve d'invincibles attraits: l'innocence a le
-piquant du vice. Dans la soirée, le salon de madame de Bargeton fut
-plein de ses amis, venus pour lui faire des remontrances. Elle déploya
-toute la causticité de son esprit: elle dit que si les gentilshommes
-ne pouvaient être ni Molière, ni Racine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni
-Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les
-tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient
-des grands hommes. Elle dit que le génie était toujours gentilhomme.
-Elle gourmanda les hobereaux sur le peu d'entente de leurs vrais
-intérêts. Enfin elle dit beaucoup de bêtises qui auraient éclairé
-des gens moins niais, mais ils en firent honneur à son originalité.
-Elle conjura donc l'orage à coups de canon. Quand Lucien, mandé par
-elle, entra pour la première fois dans le vieux salon fané où l'on
-jouait au whist à quatre tables, elle lui fit un gracieux accueil,
-et le présenta en reine qui voulait être obéie. Elle appela le
-Directeur des Contributions, monsieur Châtelet, et le pétrifia en lui
-faisant comprendre qu'elle connaissait l'illégale superfétation de sa
-particule. Lucien fut dès ce soir violemment introduit dans la société
-de madame de Bargeton; mais il y fut accepté comme une substance
-vénéneuse que chacun se promit d'expulser en la soumettant aux réactifs
-de l'impertinence. Malgré ce triomphe, Naïs perdit de son empire: il y
-eut des dissidents qui tentèrent d'émigrer. Par le conseil de monsieur
-Châtelet, Amélie, qui était madame de Chandour, résolut d'élever autel
-contre autel en recevant chez elle les mercredis. Madame de Bargeton
-ouvrait son salon tous les soirs, et les gens qui venaient chez elle
-étaient si routiniers, si bien habitués à se retrouver devant les mêmes
-tapis, à jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens, les flambeaux, à
-mettre leurs manteaux, leurs doubles souliers, leurs chapeaux dans le
-même couloir, qu'ils aimaient les marches de l'escalier autant que la
-maîtresse de la maison. Tous se résignèrent à subir le chardonneret
-du sacré bocage, dit Alexandre de Brébian, autre bon mot. Enfin le
-président de la Société d'agriculture apaisa la sédition par une
-observation magistrale.
-
-—Avant la révolution, dit-il, les plus grands seigneurs recevaient
-Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de
-l'Houmeau, étaient sans conséquence; mais ils n'admettaient point les
-Receveurs des Tailles, ce qu'est, après tout, Châtelet.
-
-Du Châtelet paya pour Chardon, chacun lui marqua de la froideur. En se
-sentant attaqué, le Directeur des Contributions, qui, depuis le moment
-où elle l'avait appelé Châtelet, s'était juré à lui-même de posséder
-madame de Bargeton, entra dans les vues de la maîtresse du logis; il
-soutint le jeune poète en se déclarant son ami. Ce grand diplomate dont
-s'était si maladroitement privé l'Empereur caressa Lucien, il se dit
-son ami. Pour lancer le poète, il donna un dîner où se trouvèrent le
-Préfet, le Receveur-Général, le colonel du régiment en garnison, le
-Directeur de l'École de Marine, le Président du Tribunal, enfin toutes
-les sommités administratives. Le pauvre poète fut fêté si grandement
-que tout autre qu'un jeune homme de vingt-deux ans aurait véhémentement
-soupçonné de mystification les louanges au moyen desquelles on abusa
-de lui. Au dessert, Châtelet fit réciter à son rival une ode de
-Sardanapale mourant, le chef-d'œuvre du moment. En l'entendant, le
-Proviseur du collége, homme flegmatique, battit des mains en disant
-que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas mieux fait. Le baron Sixte
-Châtelet pensa que le petit rimeur crèverait tôt ou tard dans la serre
-chaude des louanges, ou que, dans l'ivresse de sa gloire anticipée,
-il se permettrait quelques impertinences qui le feraient rentrer dans
-son obscurité primitive. En attendant le décès de ce génie, il parut
-immoler ses prétentions aux pieds de madame de Bargeton; mais, avec
-l'habileté des roués, il avait arrêté son plan, et suivit avec une
-attention stratégique la marche des deux amants en épiant l'occasion
-d'exterminer Lucien. Il s'éleva dès lors dans Angoulême et dans les
-environs un bruit sourd qui proclamait l'existence d'un grand homme en
-Angoumois. Madame de Bargeton était généralement louée pour les soins
-qu'elle prodiguait à ce jeune aigle. Une fois sa conduite approuvée,
-elle voulut obtenir une sanction générale. Elle tambourina dans le
-Département une soirée à glaces, à gâteaux et à thé, grande innovation
-dans une ville où le thé se vendait encore chez les apothicaires, comme
-une drogue employée contre les indigestions. La fleur de l'aristocratie
-fut conviée pour entendre une grande œuvre que devait lire Lucien.
-
-Louise avait caché les difficultés vaincues à son ami, mais elle lui
-toucha quelques mots de la conjuration formée contre lui par le monde;
-car elle ne voulait pas lui laisser ignorer les dangers de la carrière
-que doivent parcourir les hommes de génie, et où se rencontrent des
-obstacles infranchissables aux courages médiocres. Elle fit de cette
-victoire un enseignement. De ses blanches mains, elle lui montra la
-gloire achetée par de continuels supplices, elle lui parla du bûcher
-des martyrs à traverser, elle lui beurra ses plus belles tartines et
-les panacha de ses plus pompeuses expressions. Ce fut une contrefaçon
-des improvisations qui déparent le roman de Corinne. Louise se trouva
-si grande par son éloquence, qu'elle aima davantage le Benjamin qui la
-lui inspirait; elle lui conseilla de répudier audacieusement son père
-en prenant le noble nom de Rubempré, sans se soucier des criailleries
-soulevées par un échange que d'ailleurs le Roi légitimerait. Apparentée
-à la marquise d'Espard, une demoiselle de Blamont-Chauvry, fort en
-crédit à la cour, elle se chargeait d'obtenir cette faveur. A ces
-mots, le roi, la marquise d'Espard, la cour, Lucien vit comme un feu
-d'artifice, et la nécessité de ce baptême lui fut prouvée.
-
-—Cher petit, lui dit Louise d'une voix tendrement moqueuse, plus tôt il
-se fera plus vite il sera sanctionné.
-
-Elle souleva l'une après l'autre les couches successives de l'État
-Social, et fit compter au poète les échelons qu'il franchissait soudain
-par cette habile détermination. En un instant, elle fit abjurer à
-Lucien ses idées populacières sur la chimérique égalité de 1793, elle
-réveilla chez lui la soif des distinctions que la froide raison de
-David avait calmée, elle lui montra la haute société comme le seul
-théâtre sur lequel il devait se tenir. Le haineux libéral devint
-monarchique _in petto_. Lucien mordit à la pomme du luxe aristocratique
-et de la gloire. Il jura d'apporter aux pieds de sa dame une couronne,
-fût-elle ensanglantée; il la conquerrait à tout prix, _quibuscumque
-viis_. Pour prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles
-qu'il avait cachées à Louise, conseillé par cette indéfinissable
-pudeur attachée aux premiers sentiments, et qui défend au jeune homme
-d'étaler ses grandeurs, tant il aime à voir apprécier son âme dans
-son _incognito_. Il peignit les étreintes d'une misère supportée avec
-orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employées à l'étude. Cette
-jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans à madame de Bargeton,
-dont le regard s'amollit. En voyant la faiblesse gagner son imposante
-maîtresse, Lucien prit une main qu'on lui laissa prendre, et la baisa
-avec la furie du poète, du jeune homme, de l'amant. Louise alla jusqu'à
-permettre au fils de l'apothicaire d'atteindre à son front et d'y
-imprimer ses lèvres palpitantes.
-
-—Enfant! enfant! si l'on nous voyait, je serais bien ridicule, dit-elle
-en se réveillant d'une torpeur extatique.
-
-Pendant cette soirée, l'esprit de madame de Bargeton fit de grands
-ravages dans ce qu'elle nommait les préjugés de Lucien. A l'entendre,
-les hommes de génie n'avaient ni frères ni sœurs, ni pères ni mères;
-les grandes œuvres qu'ils devaient édifier leur imposaient un apparent
-égoïsme, en les obligeant de tout sacrifier à leur grandeur. Si la
-famille souffrait d'abord des dévorantes exactions perçues par un
-cerveau gigantesque, plus tard elle recevrait au centuple le prix
-des sacrifices de tout genre exigés par les premières luttes d'une
-royauté contrariée, en partageant les fruits de la victoire. Le génie
-ne relevait que de lui-même; il était seul juge de ses moyens, car lui
-seul connaissait la fin: il devait donc se mettre au-dessus des lois,
-appelé qu'il était à les refaire; d'ailleurs, qui s'empare de son
-siècle peut tout prendre, tout risquer, car tout est à lui. Elle citait
-les commencements de la vie de Bernard de Palissy, de Louis XI, de
-Fox, de Napoléon, de Christophe Colomb, de César, de tous les illustres
-joueurs, d'abord criblés de dettes ou misérables, incompris, tenus pour
-fous, pour mauvais fils, mauvais pères, mauvais frères, mais qui plus
-tard devenaient l'orgueil de la famille, du pays, du monde.
-
-Ces raisonnements abondaient dans les vices secrets de Lucien et
-avançaient la corruption de son cœur; car, dans l'ardeur de ses désirs,
-il admettait les moyens _a priori_. Mais ne pas réussir est un crime
-de lèse-majesté sociale. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassiné toutes
-les vertus bourgeoises sur lesquelles repose la société qui chasse avec
-horreur les Marius assis devant leurs ruines? Lucien ne se savait pas
-entre l'infamie des bagnes et les palmes du génie; il planait sur le
-Sinaï des prophètes sans comprendre qu'au bas s'étend une mer Morte,
-l'horrible suaire de Gomorrhe.
-
-Louise débrida si bien le cœur et l'esprit de son poète des langes dont
-les avait enveloppés la vie de province, que Lucien voulut éprouver
-madame de Bargeton afin de savoir s'il pouvait, sans éprouver la honte
-d'un refus, conquérir cette haute proie. La soirée annoncée lui donna
-l'occasion de tenter cette épreuve. L'ambition se mêlait à son amour.
-Il aimait et voulait s'élever, double désir bien naturel chez les
-jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l'indigence à combattre.
-En conviant aujourd'hui tous ses enfants à un même festin, la Société
-réveille leurs ambitions dès le matin de la vie. Elle destitue la
-jeunesse de ses grâces et vicie la plupart de ses sentiments généreux
-en y mêlant des calculs. La poésie voudrait qu'il en fût autrement;
-mais le fait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on
-voudrait croire, pour qu'on puisse se permettre de représenter le jeune
-homme autrement qu'il est au Dix-neuvième Siècle. Le calcul de Lucien
-lui parut fait au profit d'un beau sentiment, de son amitié pour David.
-
-Lucien écrivit une longue lettre à sa Louise, car il se trouva plus
-hardi la plume à la main que la parole à la bouche. En douze feuillets
-trois fois recopiés, il raconta le génie de son père, ses espérances
-perdues, et la misère horrible à laquelle il était en proie. Il peignit
-sa chère sœur comme un ange, David comme un Cuvier futur, qui, avant
-d'être un grand homme, était un père, un frère, un ami pour lui; il se
-croirait indigne d'être aimé de Louise, sa première gloire, s'il ne lui
-demandait pas de faire pour David ce qu'elle faisait pour lui-même. Il
-renoncerait à tout plutôt que de trahir David Séchard, il voulait que
-David assistât à son succès. Il écrivit une de ces lettres folles où
-les jeunes gens opposent le pistolet à un refus, où tourne le casuisme
-de l'enfance, où parle la logique insensée des belles âmes; délicieux
-verbiage brodé de ces déclarations naïves échappées du cœur à l'insu
-de l'écrivain, et que les femmes aiment tant. Après avoir remis cette
-lettre à la femme de chambre, Lucien était venu passer la journée à
-corriger des épreuves, à diriger quelques travaux, à mettre en ordre
-les petites affaires de l'imprimerie, sans rien dire à David. Dans les
-jours où le cœur est encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes
-discrétions. D'ailleurs peut-être Lucien commençait-il à redouter la
-hache de Phocion, que savait manier David; peut-être craignait-il la
-clarté d'un regard qui allait au fond de l'âme. Après la lecture de
-Chénier, son secret avait passé de son cœur sur ses lèvres, atteint par
-un reproche qu'il sentit comme le doigt que pose un médecin sur une
-plaie.
-
-Maintenant embrassez les pensées qui durent assaillir Lucien
-pendant qu'il descendait d'Angoulême à l'Houmeau. Cette grande dame
-s'était-elle fâchée? allait-elle recevoir David chez elle? l'ambitieux
-ne serait-il pas précipité dans son trou à l'Houmeau? Quoique avant
-de baiser Louise au front, Lucien eût pu mesurer la distance qui
-sépare une reine de son favori, il ne se disait pas que David ne
-pouvait franchir en un clin d'œil l'espace qu'il avait mis cinq mois à
-parcourir. Ignorant combien était absolu l'ostracisme prononcé sur les
-petites gens, il ne savait pas qu'une seconde tentative de ce genre
-serait la perte de madame de Bargeton. Atteinte et convaincue de s'être
-encanaillée, Louise serait obligée de quitter la ville, où sa caste
-la fuirait comme au Moyen-Age on fuyait un lépreux. Le clan de fine
-aristocratie et le clergé lui-même défendraient Naïs envers et contre
-tous, au cas où elle se permettrait une faute; mais le crime de voir
-mauvaise compagnie ne lui serait jamais remis; car si l'on excuse les
-fautes du pouvoir, on le condamne après son abdication. Or, recevoir
-David, n'était-ce pas abdiquer? Si Lucien n'embrassait pas ce côté de
-la question, son instinct aristocratique lui faisait pressentir bien
-d'autres difficultés qui l'épouvantaient. La noblesse des sentiments
-ne donne pas inévitablement la noblesse des manières. Si Racine avait
-l'air du plus noble courtisan, Corneille ressemblait fort à un marchand
-de bœufs. Descartes avait la tournure d'un bon négociant hollandais.
-Souvent, en rencontrant Montesquieu son râteau sur l'épaule, son
-bonnet de nuit sur la tête, les visiteurs de La Brède le prirent pour
-un vulgaire jardinier. L'usage du monde, quand il n'est pas un don
-de haute naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par
-le sang, constitue une éducation que le hasard doit seconder par une
-certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par
-un timbre de voix. Toutes ces grandes petites choses manquaient à
-David, tandis que la nature en avait doué son ami. Gentilhomme par sa
-mère, Lucien avait jusqu'au pied haut courbé du Franc; tandis que David
-Séchard avait les pieds plats du Welche et l'encolure de son père le
-pressier. Lucien entendait les railleries qui pleuvraient sur David, il
-lui semblait voir le sourire que réprimerait madame de Bargeton. Enfin,
-sans avoir précisément honte de son frère, il se promettait de ne plus
-écouter ainsi son premier mouvement, et de le discuter à l'avenir.
-
-Donc, après l'heure de la poésie et du dévouement, après une lecture
-qui venait de montrer aux deux amis les campagnes littéraires éclairées
-par un nouveau soleil, l'heure de la politique et des calculs sonnait
-pour Lucien. En rentrant dans l'Houmeau il se repentait de sa lettre,
-il aurait voulu la reprendre; car il apercevait par une échappée les
-impitoyables lois du monde. En devinant combien la fortune acquise
-favorisait l'ambition, il lui coûtait de retirer son pied du premier
-bâton de l'échelle par laquelle il devait monter à l'assaut des
-grandeurs. Puis les images de sa vie simple et tranquille, parée des
-plus vives fleurs du sentiment; ce David plein de génie qui l'avait
-si noblement aidé, qui lui donnerait au besoin sa vie; sa mère, si
-grande dame dans son abaissement, et qui le croyait aussi bon qu'il
-était spirituel; sa sœur, cette fille si gracieuse dans sa résignation,
-son enfance si pure et sa conscience encore blanche; ses espérances,
-qu'aucune bise n'avait effeuillées, tout refleurissait dans son
-souvenir. Il se disait alors qu'il était plus beau de percer les
-épais bataillons de la tourbe aristocratique ou bourgeoise à coups de
-succès que de parvenir par les faveurs d'une femme. Son génie luirait
-tôt ou tard comme celui de tant d'hommes, ses prédécesseurs, qui
-avaient dompté la société; les femmes l'aimeraient alors! L'exemple de
-Napoléon, si fatal au Dix-neuvième Siècle par les prétentions qu'il
-inspire à tant de gens médiocres, apparut à Lucien qui jeta ses calculs
-au vent en se les reprochant. Ainsi était fait Lucien, il allait du mal
-au bien, du bien au mal avec une égale facilité. Au lieu de l'amour
-que le savant porte à sa retraite, Lucien éprouvait depuis un mois une
-sorte de honte en apercevant la boutique où se lisait en lettres jaunes
-sur un fond vert:
-
- _Pharmacie de_ POSTEL, _successeur de_ CHARDON.
-
-Le nom de son père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes
-les voitures, lui blessait la vue. Le soir où il franchit sa porte
-ornée d'une petite grille à barreaux de mauvais goût, pour se produire
-à Beaulieu, parmi les jeunes gens les plus élégants de la haute ville
-en donnant le bras à madame de Bargeton, il avait étrangement déploré
-le désaccord qu'il reconnaissait entre cette habitation et sa bonne
-fortune.
-
-—Aimer madame de Bargeton, la posséder bientôt peut-être, et loger dans
-ce nid à rats! se disait-il en débouchant par l'allée dans la petite
-cour où plusieurs paquets d'herbes bouillies étaient étalés le long des
-murs, où l'apprenti récurait les chaudrons du laboratoire, où monsieur
-Postel, ceint d'un tablier de préparateur, une cornue à la main,
-examinait un produit chimique tout en jetant l'œil sur sa boutique;
-et s'il regardait trop attentivement sa drogue, il avait l'oreille
-à la sonnette. L'odeur des camomilles, des menthes, de plusieurs
-plantes distillées, remplissait la cour et le modeste appartement où
-l'on montait par un de ces escaliers droits appelés des escaliers de
-meunier, sans autre rampe que deux cordes. Au-dessus était l'unique
-chambre en mansarde où demeurait Lucien.
-
-—Bonjour, mon fiston, lui dit monsieur Postel, le véritable type du
-boutiquier de province. Comment va notre petite santé? Moi, je viens de
-faire une expérience sur la mélasse, mais il aurait fallu votre père
-pour trouver ce que je cherche. C'était un fameux homme, celui-là! Si
-j'avais connu son secret contre la goutte, nous roulerions tous deux
-carrosse aujourd'hui!
-
-Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien, aussi bête qu'il
-était bon homme, ne donnât un coup de poignard à Lucien, en lui parlant
-de la fatale discrétion que son père avait gardée sur sa découverte.
-
-—C'est un grand malheur, répondit brièvement Lucien qui commençait
-à trouver l'élève de son père prodigieusement commun après l'avoir
-souvent béni; car plus d'une fois l'honnête Postel avait secouru la
-veuve et les enfants de son maître.
-
-—Qu'avez-vous donc? demanda monsieur Postel en posant son éprouvette
-sur la table du laboratoire.
-
-—Est-il venu quelque lettre pour moi?
-
-—Oui, une qui flaire comme baume! elle est auprès de mon pupitre sur le
-comptoir.
-
-La lettre de madame de Bargeton mêlée aux bocaux de la pharmacie!
-Lucien s'élança dans la boutique.
-
-—Dépêche-toi, Lucien! ton dîner t'attend depuis une heure, il sera
-froid, cria doucement une jolie voix à travers une fenêtre entr'ouverte
-et que Lucien n'entendit pas.
-
-—Il est toqué, votre frère, mademoiselle, dit Postel en levant le nez.
-
-Ce célibataire, assez semblable à une petite tonne d'eau-de-vie sur
-laquelle la fantaisie d'un peintre aurait mis une grosse figure
-grêlée de petite vérole et rougeaude, prit en regardant Ève un air
-cérémonieux et agréable qui prouvait qu'il pensait à épouser la fille
-de son prédécesseur, sans pouvoir mettre fin au combat que l'amour et
-l'intérêt se livraient dans son cœur. Aussi disait-il souvent à Lucien
-en souriant la phrase qu'il lui redit quand le jeune homme repassa près
-de lui:—Elle est fameusement jolie, votre sœur! Vous n'êtes pas mal non
-plus! Votre père faisait tout bien.
-
-Ève était une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus.
-Quoiqu'elle offrît les symptômes d'un caractère viril, elle était
-douce, tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté, sa tranquille
-résignation à une vie laborieuse, sa sagesse que nulle médisance
-n'attaquait, avaient dû séduire David Séchard. Aussi, depuis leur
-première entrevue, une sourde et simple passion s'était-elle émue entre
-eux, à l'allemande, sans manifestations bruyantes ni déclarations
-empressées. Chacun d'eux avait pensé secrètement à l'autre, comme
-s'ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment
-aurait offensé. Tous deux se cachaient de Lucien, à qui peut-être ils
-croyaient porter quelque dommage. David avait peur de ne pas plaire à
-Ève, qui, de son côté, se laissait aller aux timidités de l'indigence.
-Une véritable ouvrière aurait eu de la hardiesse, mais une enfant
-bien élevée et déchue se conformait à sa triste fortune. Modeste en
-apparence, fière en réalité, Ève ne voulait pas courir sus au fils
-d'un homme qui passait pour riche. En ce moment, les gens au fait de
-la valeur croissante des propriétés, estimaient à plus de quatre-vingt
-mille francs le domaine de Marsac, sans compter les terres que le
-vieux Séchard, riche d'économies, heureux à la récolte, habile à
-la vente, devait y joindre en guettant les occasions. David était
-peut-être la seule personne qui ne sût rien de la fortune de son père.
-Pour lui, Marsac était une bicoque achetée en 1810 quinze ou seize
-mille francs, où il allait une fois par an au temps des vendanges,
-et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des
-récoltes que l'imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait
-fort peu. L'amour d'un savant habitué à la solitude et qui grandit
-encore les sentiments en s'en exagérant les difficultés, voulait
-être encouragé; car, pour David, Ève était une femme plus imposante
-que ne l'est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet
-près de son idole, aussi pressé de partir que d'arriver, l'imprimeur
-contenait sa passion au lieu de l'exprimer. Souvent, le soir, après
-avoir forgé quelque prétexte pour consulter Lucien, il descendait de
-la place du Mûrier jusqu'à l'Houmeau, par la porte Palet; mais en
-atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s'enfuyait, craignant
-de venir trop tard ou de paraître importun à Ève qui sans doute était
-couchée. Quoique ce grand amour ne se révélât que par de petites
-choses, Ève l'avait bien compris; elle était flattée sans orgueil de
-se voir l'objet du profond respect empreint dans les regards, dans les
-paroles, dans les manières de David; mais la plus grande séduction
-de l'imprimeur était son fanatisme pour Lucien: il avait deviné le
-meilleur moyen de plaire à Ève. Pour dire en quoi les muettes délices
-de cet amour différaient des passions tumultueuses, il faudrait le
-comparer aux fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleurs des
-parterres. C'était des regards doux et délicats comme les lotos bleus
-qui nagent sur les eaux, des expressions fugitives comme les faibles
-parfums de l'églantine, des mélancolies tendres comme le velours des
-mousses; fleurs de deux belles âmes qui naissent d'une terre riche,
-féconde, immuable. Ève avait plusieurs fois déjà deviné la force cachée
-sous cette faiblesse; elle tenait si bien compte à David de tout ce
-qu'il n'osait pas, que le plus léger incident pouvait amener une plus
-intime union de leurs âmes.
-
-Lucien trouva la porte ouverte par Ève, et s'assit, sans lui rien dire,
-à une petite table posée sur un X, sans linge, où son couvert était
-mis. Le pauvre petit ménage ne possédait que trois couverts d'argent,
-Ève les employait tous pour le frère chéri.
-
-—Que lis-tu donc là? dit-elle après avoir mis sur la table un plat
-qu'elle retira du feu, et après avoir éteint son fourneau mobile en le
-couvrant de l'étouffoir.
-
-Lucien ne répondit pas. Ève prit une petite assiette coquettement
-arrangée avec des feuilles de vigne, et la mit sur la table avec une
-jatte pleine de crème.
-
-—Tiens, Lucien, je t'ai eu des fraises.
-
-Lucien prêtait tant d'attention à sa lecture qu'il n'entendit point.
-Ève vint alors s'asseoir près de lui, sans laisser échapper un murmure;
-car il entre dans le sentiment d'une sœur pour son frère un plaisir
-immense à être traitée sans façon.
-
-—Mais qu'as-tu donc? s'écria-t-elle en voyant briller des larmes dans
-les yeux de son frère.
-
-—Rien, rien, Ève, dit-il en la prenant par la taille, l'attirant à
-lui, la baisant au front et sur les cheveux, puis sur le cou, avec une
-effervescence surprenante.
-
-—Tu te caches de moi.
-
-—Eh! bien, elle m'aime.
-
-—Je savais bien que ce n'était pas moi que tu embrassais, dit d'un ton
-boudeur la pauvre sœur en rougissant.
-
-—Nous serons tous heureux, s'écria Lucien en avalant son potage à
-grandes cuillerées.
-
-—Nous? répéta Ève. Inspiré par le même pressentiment qui s'était emparé
-de David, elle ajouta:—Tu vas nous aimer moins!
-
-—Comment peux-tu croire cela, si tu me connais?
-
-Ève lui tendit la main pour presser la sienne; puis elle ôta l'assiette
-vide, la soupière en terre brune, et avança le plat qu'elle avait fait.
-Au lieu de manger, Lucien relut la lettre de madame de Bargeton, que
-la discrète Ève ne demanda point à voir, tant elle avait de respect
-pour son frère: s'il voulait la lui communiquer, elle devait attendre;
-et s'il ne le voulait pas, pouvait-elle l'exiger? Elle attendit. Voici
-cette lettre.
-
- «Mon ami, pourquoi refuserais-je à votre frère en science l'appui que
- je vous ai prêté? A mes yeux, les talents ont des droits égaux; mais
- vous ignorez les préjugés des personnes qui composent ma société.
- Nous ne ferons pas reconnaître l'anoblissement de l'esprit à ceux qui
- sont l'aristocratie de l'ignorance. Si je ne suis pas assez puissante
- pour leur imposer monsieur David Séchard, je vous ferai volontiers le
- sacrifice de ces pauvres gens. Ce sera comme une hécatombe antique.
- Mais, cher ami, vous ne voulez sans doute pas me faire accepter la
- compagnie d'une personne dont l'esprit ou les manières pourraient ne
- pas me plaire. Vos flatteries m'ont appris combien l'amitié s'aveugle
- facilement! m'en voudrez-vous, si je mets à mon consentement une
- restriction? Je veux voir votre ami, le juger, savoir par moi-même,
- dans l'intérêt de votre avenir, si vous ne vous abusez point.
- N'est-ce pas un de ces soins maternels que doit avoir pour vous, mon
- cher poète,
-
- LOUISE DE NÈGREPELISSE?»
-
-Lucien ignorait avec quel art le oui s'emploie dans le beau monde pour
-arriver au non, et le non pour amener un oui. Cette lettre fut un
-triomphe pour lui. David irait chez madame de Bargeton, il y brillerait
-de la majesté de génie. Dans l'ivresse que lui causait une victoire qui
-lui fit croire à la puissance de son ascendant sur les hommes, il prit
-une attitude si fière, tant d'espérances se reflétèrent sur son visage
-en y produisant un éclat radieux, que sa sœur ne put s'empêcher de lui
-dire qu'il était beau.
-
-—Si elle a de l'esprit, elle doit bien t'aimer, cette femme! Et alors
-ce soir elle sera chagrine, car toutes les femmes vont te faire mille
-coquetteries. Tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans Pathmos!
-Je voudrais être souris pour me glisser là! Viens, j'ai apprêté ta
-toilette dans la chambre de notre mère.
-
-Cette chambre était celle d'une misère décente. Il s'y trouvait un
-lit en noyer, garni de rideaux blancs, et au bas duquel s'étendait
-un maigre tapis vert. Puis une commode à dessus de bois, ornée d'un
-miroir, et des chaises en noyer complétaient le mobilier. Sur la
-cheminée, une pendule rappelait les jours de l'ancienne aisance
-disparue. La fenêtre avait des rideaux blancs. Les murs étaient tendus
-d'un papier gris à fleurs grises. Le carreau, mis en couleur et frotté
-par Ève, brillait de propreté. Au milieu de cette chambre était un
-guéridon où, sur un plateau rouge à rosaces dorées, se voyaient trois
-tasses et un sucrier en porcelaine de Limoges. Ève couchait dans un
-cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille bergère et
-une table à ouvrage près de la fenêtre. L'exiguïté de cette cabine de
-marin exigeait que la porte vitrée restât toujours ouverte, afin d'y
-donner de l'air. Malgré la détresse qui se révélait dans les choses, la
-modestie d'une vie studieuse respirait là. Pour ceux qui connaissaient
-la mère et ses deux enfants, ce spectacle offrait d'attendrissantes
-harmonies.
-
-Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre dans
-la petite cour, et l'imprimeur parut aussitôt avec la démarche et les
-façons d'un homme pressé d'arriver.
-
-—Eh! bien, David, s'écria l'ambitieux, nous triomphons! elle m'aime! tu
-iras.
-
-—Non, dit l'imprimeur d'un air confus, je viens te remercier de
-cette preuve d'amitié qui m'a fait faire de sérieuses réflexions. Ma
-vie, à moi, Lucien, est arrêtée. Je suis David Séchard, imprimeur du
-roi à Angoulême, et dont le nom se lit sur tous les murs au bas des
-affiches. Pour les personnes de cette caste, je suis un artisan, un
-négociant, si tu veux, mais un industriel établi en boutique, rue de
-Beaulieu, au coin de la place du Mûrier. Je n'ai encore ni la fortune
-d'un Keller, ni le renom d'un Desplein, deux sortes de puissances que
-les nobles essaient encore de nier, mais qui, je suis d'accord avec
-eux en ceci, ne sont rien sans le savoir-vivre et les manières du
-gentilhomme. Par quoi puis-je légitimer cette subite élévation? Je me
-ferais moquer de moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi,
-tu te trouves dans une situation différente. Un prote n'est engagé à
-rien. Tu travailles à acquérir des connaissances indispensables pour
-réussir, tu peux expliquer tes occupations actuelles par ton avenir.
-D'ailleurs tu peux demain entreprendre autre chose, étudier le Droit,
-la diplomatie, entrer dans l'Administration. Enfin tu n'es ni chiffré
-ni casé. Profite de ta virginité sociale, marche seul et mets la main
-sur les honneurs! Savoure joyeusement tous les plaisirs, même ceux que
-procure la vanité. Sois heureux, je jouirai de tes succès, tu seras un
-second moi-même. Oui, ma pensée me permettra de vivre de ta vie. A toi
-les fêtes, l'éclat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues. A
-moi la vie sobre, laborieuse du commerçant, et les lentes occupations
-de la science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en regardant Ève.
-Quand tu chancelleras, tu trouveras mon bras pour te soutenir. Si tu
-as à te plaindre de quelque trahison, tu pourras te réfugier dans nos
-cœurs, tu y trouveras un amour inaltérable. La protection, la faveur,
-le bon vouloir des gens, divisés sur deux têtes, pourraient se lasser,
-nous nous nuirions à deux; marche devant, tu me remorqueras s'il le
-faut. Loin de t'envier, je me consacre à toi. Ce que tu viens de
-faire pour moi, en risquant de perdre ta bienfaitrice, ta maîtresse
-peut-être, plutôt que de m'abandonner, que de me renier, cette simple
-chose, si grande, eh! bien, Lucien, elle me lierait à jamais à toi, si
-nous n'étions pas déjà comme deux frères. N'aie ni remords ni soucis de
-paraître prendre la plus forte part. Ce partage à la Montgommery est
-dans mes goûts. Enfin, quand tu me causerais quelques tourments, qui
-sait si je ne serais pas toujours ton obligé? En disant ces mots, il
-coula le plus timide des regards vers Ève, qui avait les yeux pleins
-de larmes, car elle devinait tout.—Enfin, dit-il à Lucien étonné, tu
-es bien fait, tu as une jolie taille, tu portes bien tes habits, tu as
-l'air d'un gentilhomme dans ton habit bleu à boutons jaunes, avec un
-simple pantalon de nankin; moi, j'aurais l'air d'un ouvrier au milieu
-de ce monde, je serais gauche, gêné, je dirai des sottises ou je ne
-dirais rien du tout: toi, tu peux, pour obéir au préjugé des noms,
-prendre celui de ta mère, te faire appeler Lucien de Rubempré; moi, je
-suis et serai toujours David Séchard. Tout te sert et tout me nuit dans
-le monde où tu vas. Tu es fait pour y réussir. Les femmes adoreront ta
-figure d'ange. N'est-ce pas, Ève?
-
-Lucien sauta au cou de David et l'embrassa. Cette modestie coupait
-court à bien des doutes, à bien des difficultés. Comment n'eût-il pas
-redoublé de tendresse pour un homme qui arrivait à faire par amitié
-les mêmes réflexions qu'il venait de faire par ambition? L'ambitieux
-et l'amoureux sentaient la route aplanie, le cœur du jeune homme et de
-l'ami s'épanouissait. Ce fut un de ces moments rares dans la vie où
-toutes les forces sont doucement tendues, où toutes les cordes vibrent
-en rendant des sons pleins. Mais cette sagesse d'une belle âme excitait
-encore en Lucien la tendance qui porte l'homme à tout rapporter à
-lui. Nous disons tous, plus ou moins, comme Louis XIV: L'État, c'est
-moi! L'exclusive tendresse de sa mère et de sa sœur, le dévouement de
-David, l'habitude qu'il avait de se voir l'objet des efforts secrets
-de ces trois êtres, lui donnaient les vices de l'enfant de famille,
-engendraient en lui cet égoïsme qui dévore le noble, et que madame de
-Bargeton caressait en l'incitant à oublier ses obligations envers sa
-sœur, sa mère et David. Il n'en était rien encore; mais n'y avait-il
-pas à craindre, qu'en étendant autour de lui le cercle de son ambition,
-il fût contraint de ne penser qu'à lui pour s'y maintenir?
-
-
-[Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- ÈVE ET DAVID SÉCHARD.
-
- Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé
- qu'il n'avait été dans aucun moment de sa vie.]
-
-
-Cette émotion passée, David fit observer à Lucien que son poème de
-Saint Jean dans Pathmos était peut-être trop biblique pour être
-lu devant un monde à qui la poésie apocalyptique devait être peu
-familière. Lucien, qui se produisait devant le public le plus difficile
-de la Charente, parut inquiet. David lui conseilla d'emporter
-André de Chénier, et de remplacer un plaisir douteux pour un plaisir
-certain. Lucien lisait en perfection, il plairait nécessairement et
-montrerait une modestie qui le servirait sans doute. Comme la plupart
-des jeunes gens, ils donnaient aux gens du monde leur intelligence
-et leurs vertus. Si la jeunesse, qui n'a pas encore failli, est sans
-indulgence pour les fautes des autres, elle leur prête aussi ses
-magnifiques croyances. Il faut en effet avoir bien expérimenté la vie
-avant de reconnaître que, suivant un beau mot de Raphaël, comprendre
-c'est égaler. En général, le sens nécessaire à l'intelligence de la
-poésie est rare en France, où l'esprit dessèche promptement la source
-des saintes larmes de l'extase, où personne ne veut prendre la peine de
-défricher le sublime, de le sonder pour en percevoir l'infini. Lucien
-allait faire sa première expérience des ignorances et des froideurs
-mondaines! Il passa chez David pour y prendre le volume de poésie.
-
-Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé
-qu'en aucun moment de sa vie. En proie à mille terreurs, il voulait
-et redoutait un éloge, il désirait s'enfuir, car la pudeur a sa
-coquetterie aussi! Le pauvre amant n'osait dire un mot qui aurait
-eu l'air de quêter un remercîment; il trouvait toutes les paroles
-compromettantes, et se taisait en gardant une attitude de criminel.
-Ève, qui devinait les tortures de cette modestie, se plut à jouir de ce
-silence; mais quand David tortilla son chapeau pour s'en aller, elle
-sourit.
-
-—Monsieur David, lui dit-elle, si vous ne passez pas la soirée chez
-madame de Bargeton, nous pouvons la passer ensemble. Il fait beau,
-voulez-vous aller nous promener le long de la Charente? nous causerons
-de Lucien.
-
-David eut envie de se prosterner devant cette délicieuse jeune fille.
-Ève avait mis dans le son de sa voix des récompenses inespérées; elle
-avait, par la tendresse de l'accent, résolu les difficultés de cette
-situation; sa proposition était plus qu'un éloge, c'était la première
-faveur de l'amour.
-
-—Seulement, dit-elle à un geste que fit David, laissez-moi quelques
-instants pour m'habiller.
-
-David, qui de sa vie n'avait su ce qu'était un air, sortit en
-chanteronnant, ce qui surprit l'honnête Postel, et lui donna de
-violents soupçons sur les relations d'Ève et de l'imprimeur.
-
-Les plus petites circonstances de cette soirée agirent beaucoup sur
-Lucien que son caractère portait à écouter les premières impressions.
-Comme tous les amants inexpérimentés, il arriva de si bonne heure que
-Louise n'était pas encore au salon. Monsieur de Bargeton s'y trouvait
-seul. Lucien avait déjà commencé son apprentissage des petites lâchetés
-par lesquelles l'amant d'une femme mariée achète son bonheur, et qui
-donnent aux femmes la mesure de ce qu'elles peuvent exiger; mais il ne
-s'était pas encore trouvé face à face avec monsieur de Bargeton.
-
-Ce gentilhomme était un de ces petits esprits doucement établis entre
-l'inoffensive nullité qui comprend encore, et la fière stupidité qui ne
-veut ni rien accepter ni rien rendre. Pénétré de ses devoirs envers le
-monde, et s'efforçant de lui être agréable, il avait adopté le sourire
-du danseur pour unique langage. Content ou mécontent, il souriait. Il
-souriait à une nouvelle désastreuse aussi bien qu'à l'annonce d'un
-heureux événement. Ce sourire répondait à tout par les expressions
-que lui donnait monsieur de Bargeton. S'il fallait absolument une
-approbation directe, il renforçait son sourire par un rire complaisant,
-en ne lâchant une parole qu'à la dernière extrémité. Un tête-à-tête lui
-faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie végétative, il
-était alors obligé de chercher quelque chose dans l'immensité de son
-vide intérieur. La plupart du temps il se tirait de peine en reprenant
-les naïves coutumes de son enfance: il pensait tout haut, il vous
-initiait aux moindres détails de sa vie; il vous exprimait ses besoins,
-ses petites sensations qui, pour lui, ressemblaient à des idées. Il
-ne parlait ni de la pluie ni du beau temps; il ne donnait pas dans
-les lieux communs de la conversation par où se sauvent les imbéciles,
-il s'adressait aux plus intimes intérêts de la vie.—Par complaisance
-pour madame de Bargeton, j'ai mangé ce matin du veau qu'elle aime
-beaucoup, et mon estomac me fait bien souffrir, disait-il. Je sais
-cela, j'y suis toujours pris! expliquez-moi cela? ou bien:—Je vais
-sonner pour demander un verre d'eau sucrée, en voulez-vous un par la
-même occasion? Ou bien:—Je monterai demain à cheval, et j'irai voir mon
-beau-père. Ces petites phrases, qui ne supportaient pas la discussion,
-arrachaient un non ou un oui à l'interlocuteur, et la conversation
-tombait à plat. Monsieur de Bargeton implorait alors l'assistance de
-son visiteur en mettant à l'ouest son nez de vieux carlin poussif; il
-vous regardait de ses gros yeux vairons d'une façon qui signifiait:
-_Vous dites?_ Les ennuyeux empressés de parler d'eux-mêmes, il les
-chérissait, il les écoutait avec une probe et délicate attention qui le
-leur rendait si précieux que les bavards d'Angoulême lui accordaient
-une sournoise intelligence, et le prétendaient mal jugé. Aussi quand
-ils n'avaient plus d'auditeurs ces gens venaient-ils achever leurs
-récits ou leurs raisonnements auprès du gentilhomme, sûrs de trouver
-son sourire élogieux. Le salon de sa femme étant toujours plein, il s'y
-trouvait généralement à l'aise. Il s'occupait des plus petits détails:
-il regardait qui entrait, saluait en souriant et conduisait à sa femme
-le nouvel arrivé; il guettait ceux qui partaient, et leur faisait la
-conduite en accueillant leurs adieux par son éternel sourire. Quand la
-soirée était animée et qu'il voyait chacun à son affaire, l'heureux
-muet restait planté sur ses deux hautes jambes comme une cigogne sur
-ses pattes, ayant l'air d'écouter une conversation politique; ou il
-venait étudier les cartes d'un joueur sans y rien comprendre, car il ne
-savait aucun jeu; ou il se promenait en humant son tabac et soufflant
-sa digestion. Anaïs était le beau côté de sa vie, elle lui donnait
-des jouissances infinies. Lorsqu'elle jouait son rôle de maîtresse de
-maison, il s'étendait dans une bergère en l'admirant; car elle parlait
-pour lui: puis il s'était fait un plaisir de chercher l'esprit de ses
-phrases; et comme souvent il ne les comprenait que longtemps après
-qu'elles étaient dites, il se permettait des sourires qui partaient
-comme des boulets enterrés qui se réveillent. Son respect pour elle
-allait d'ailleurs jusqu'à l'adoration. Une adoration quelconque ne
-suffit-elle pas au bonheur de la vie? En personne spirituelle et
-généreuse, Anaïs n'avait pas abusé de ses avantages en reconnaissant
-chez son mari la nature facile d'un enfant qui ne demandait pas mieux
-que d'être gouverné. Elle avait pris soin de lui comme on prend soin
-d'un manteau; elle le tenait propre, le brossait, le serrait, le
-ménageait; et se sentant ménagé, brossé, soigné, monsieur de Bargeton
-avait contracté pour sa femme une affection canine. Il est si facile de
-donner un bonheur qui ne coûte rien! Madame de Bargeton ne connaissant
-à son mari aucun autre plaisir que celui de la bonne chère, lui faisait
-faire d'excellents dîners; elle avait pitié de lui; jamais elle ne s'en
-était plainte; et quelques personnes ne comprenant pas le silence de
-sa fierté, prêtaient à monsieur de Bargeton des vertus cachées. Elle
-l'avait d'ailleurs discipliné militairement, et l'obéissance de cet
-homme aux volontés de sa femme était passive. Elle lui disait:—Faites
-une visite à monsieur ou à madame une telle, il y allait comme un
-soldat à sa faction. Aussi devant elle se tenait-il au port d'armes
-et immobile. Il était en ce moment question de nommer ce muet député.
-Lucien ne pratiquait pas depuis assez long-temps la maison pour avoir
-soulevé le voile sous lequel se cachait ce caractère inimaginable.
-Monsieur de Bargeton enseveli dans sa bergère, paraissant tout voir et
-tout comprendre, se faisant une dignité de son silence, lui semblait
-prodigieusement imposant. Au lieu de le prendre pour une borne de
-granit, Lucien fit de ce gentilhomme un sphinx redoutable, par suite du
-penchant qui porte les hommes d'imagination à tout grandir ou à prêter
-une âme à toutes les formes, et il crut nécessaire de le flatter.
-
-—J'arrive le premier, dit-il en le saluant avec un peu plus de respect
-que l'on n'en accordait à ce bonhomme.
-
-—C'est assez naturel, répondit monsieur de Bargeton.
-
-Lucien prit ce mot pour l'épigramme d'un mari jaloux, il devint rouge,
-et se regarda dans la glace en cherchant une contenance.
-
-—Vous habitez l'Houmeau, dit monsieur de Bargeton, les personnes qui
-demeurent loin arrivent toujours plus tôt que celles qui demeurent près.
-
-—A quoi cela tient-il? dit Lucien en prenant un air agréable.
-
-—Je ne sais pas, répondit monsieur de Bargeton qui rentra dans son
-immobilité.
-
-—Vous n'avez pas voulu le chercher, reprit Lucien. Un homme capable de
-faire l'observation peut trouver la cause.
-
-—Ah! fit monsieur de Bargeton, les causes finales! Hé! hé!...
-
-Lucien se creusa la cervelle pour ranimer la conversation qui tomba là.
-
-—Madame de Bargeton s'habille sans doute? dit-il en frémissant de la
-niaiserie de cette demande.
-
-—Oui, elle s'habille, répondit naturellement le mari.
-
-Lucien leva les yeux pour regarder les deux solives saillantes, peintes
-en gris, et dont les entre-deux étaient plafonnés, sans trouver une
-phrase de rentrée; mais il ne vit pas alors sans terreur le petit
-lustre à vieilles pendeloques de cristal, dépouillé de sa gaze et garni
-de bougies. Les housses du meuble avaient été ôtées, et le lampasse
-rouge montrait ses fleurs fanées. Ces apprêts annonçaient une réunion
-extraordinaire. Le poète conçut des doutes sur la convenance de son
-costume, car il était en bottes. Il alla regarder avec la stupeur de
-la crainte un vase du Japon qui ornait une console à guirlandes du
-temps de Louis XV; puis il eut peur de déplaire à ce mari en ne le
-courtisant pas, et il résolut de chercher si le bonhomme avait un dada
-que l'on pût caresser.
-
-—Vous quittez rarement la ville, monsieur? dit-il à monsieur de
-Bargeton vers lequel il revint.
-
-—Rarement.
-
-Le silence recommença. Monsieur de Bargeton épia comme une chatte
-soupçonneuse les moindres mouvements de Lucien qui troublait son repos.
-Chacun d'eux avait peur de l'autre.
-
-—Aurait-il conçu des soupçons sur mes assiduités? pensa Lucien, car il
-paraît m'être bien hostile!
-
-En ce moment, heureusement pour Lucien fort embarrassé de soutenir les
-regards inquiets avec lesquels monsieur de Bargeton l'examinait allant
-et venant, le vieux domestique, qui avait mis une livrée, annonça
-du Châtelet. Le baron entra fort aisément, salua son ami Bargeton,
-et fit à Lucien une petite inclination de tête qui était alors à la
-mode, mais que le poète trouva financièrement impertinente. Sixte du
-Châtelet portait un pantalon d'une blancheur éblouissante, à sous-pieds
-intérieurs qui le maintenaient dans ses plis. Il avait des souliers
-fins et des bas de fil écossais. Sur son gilet blanc flottait le ruban
-noir de son lorgnon. Enfin son habit noir se recommandait par une coupe
-et une forme parisiennes. C'était bien le bellâtre que ses antécédents
-annonçaient; mais l'âge l'avait déjà doté d'un petit ventre rond assez
-difficile à contenir dans les bornes de l'élégance. Il teignait ses
-cheveux et ses favoris blanchis par les souffrances de son voyage, ce
-qui lui donnait un air dur. Son teint autrefois très-délicat avait pris
-la couleur cuivrée des gens qui reviennent des Indes; mais sa tournure,
-quoique ridicule par les prétentions qu'il conservait, révélait
-néanmoins l'agréable Secrétaire des Commandements d'une Altesse
-Impériale. Il prit son lorgnon, regarda le pantalon de nankin, les
-bottes, le gilet, l'habit bleu fait à Angoulême de Lucien, enfin tout
-son rival. Puis il remit froidement le lorgnon dans la poche de son
-gilet comme s'il eût dit:—Je suis content. Écrasé déjà par l'élégance
-du financier, Lucien pensa qu'il aurait sa revanche quand il montrerait
-à l'assemblée son visage animé par la poésie; mais il n'en éprouva pas
-moins une vive souffrance qui continua le malaise intérieur que la
-prétendue hostilité de monsieur de Bargeton lui avait donné. Le baron
-semblait faire peser sur Lucien tout le poids de sa fortune pour mieux
-humilier cette misère. Monsieur de Bargeton, qui comptait n'avoir plus
-rien à dire, fut consterné du silence que gardèrent les deux rivaux
-en s'examinant; mais, quand il se trouvait au bout de ses efforts, il
-avait une question qu'il se réservait comme une poire pour la soif, et
-il jugea nécessaire de la lâcher en prenant un air affairé.
-
-—Hé! bien, monsieur, dit-il à du Châtelet, qu'y a-t-il de nouveau?
-dit-on quelque chose?
-
-—Mais, répondit méchamment le Directeur des Contributions, le nouveau,
-c'est monsieur Chardon. Adressez-vous à lui. Nous apportez-vous quelque
-joli poème? demanda le sémillant baron en redressant la boucle majeure
-d'une de ses faces qui lui parut dérangée.
-
-—Pour savoir si j'ai réussi, j'aurais dû vous consulter, répondit
-Lucien. Vous avez pratiqué la poésie avant moi.
-
-—Bah! quelques vaudevilles assez agréables faits par complaisance, des
-chansons de circonstance, des romances que la musique a fait valoir,
-ma grande épître à une sœur de Buonaparte (l'ingrat!) ne sont pas des
-titres à la postérité!
-
-En ce moment madame de Bargeton se montra dans tout l'éclat d'une
-toilette étudiée. Elle portait un turban juif enrichi d'une agrafe
-orientale. Une écharpe de gaze sous laquelle brillaient les camées d'un
-collier était gracieusement tournée à son cou. Sa robe de mousseline
-peinte, à manches courtes, lui permettait de montrer plusieurs
-bracelets étagés sur ses beaux bras blancs. Cette mise théâtrale charma
-Lucien. Monsieur du Châtelet adressa galamment à cette reine des
-compliments nauséabonds qui la firent sourire de plaisir, tant elle
-fut heureuse d'être louée devant Lucien. Elle n'échangea qu'un regard
-avec son cher poète, et répondit au Directeur des Contributions en le
-mortifiant par une politesse qui l'exceptait de son intimité.
-
-En ce moment, les personnes invitées commencèrent à venir. En premier
-lieu se produisirent l'Évêque et son Grand-Vicaire, deux figures dignes
-et solennelles, mais qui formaient un violent contraste: monseigneur
-était grand et maigre, son acolyte était court et gras. Tous deux,
-ils avaient des yeux brillants, mais l'Évêque était pâle et son
-Grand-Vicaire offrait un visage empourpré par la plus riche santé. Chez
-l'un et chez l'autre les gestes et les mouvements étaient rares. Tous
-deux paraissaient prudents, leur réserve et leur silence intimidaient,
-ils passaient pour avoir beaucoup d'esprit.
-
-Les deux prêtres furent suivis par madame de Chandour et son mari,
-personnages extraordinaires que les gens auxquels la province est
-inconnue seraient tentés de croire une fantaisie. Le mari d'Amélie,
-la femme qui se posait comme l'antagoniste de madame de Bargeton,
-monsieur de Chandour, qu'on nommait Stanislas, était un ci-devant
-jeune homme, encore mince à quarante-cinq ans, et dont la figure
-ressemblait à un crible. Sa cravate était toujours nouée de manière
-à présenter deux pointes menaçantes, l'une à la hauteur de l'oreille
-droite, l'autre abaissée vers le ruban rouge de sa croix. Les basques
-de son habit étaient violemment renversées. Son gilet très-ouvert
-laissait voir une chemise gonflée, empesée, fermée par des épingles
-surchargées d'orfévrerie. Enfin tout son vêtement avait un caractère
-exagéré qui lui donnait une si grande ressemblance avec les caricatures
-qu'en le voyant les étrangers ne pouvaient s'empêcher de sourire.
-Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction
-de haut en bas, en vérifiant le nombre des boutons de son gilet, en
-suivant les lignes onduleuses que dessinait son pantalon collant, en
-caressant ses jambes par un regard qui s'arrêtait amoureusement sur
-les pointes de ses bottes. Quand il cessait de se contempler ainsi,
-ses yeux cherchaient une glace, il examinait si ses cheveux tenaient
-la frisure; il interrogeait les femmes d'un œil heureux en mettant un
-de ses doigts dans la poche de son gilet, se penchant en arrière et se
-posant de trois-quarts, agaceries de coq qui lui réussissaient dans
-la société aristocratique de laquelle il était le beau. La plupart du
-temps, ses discours comportaient des gravelures comme il s'en disait au
-dix-huitième siècle. Ce détestable genre de conversation lui procurait
-quelques succès auprès des femmes, il les faisait rire. Monsieur du
-Châtelet commençait à lui donner des inquiétudes. En effet, intriguées
-par le dédain du fat des contributions indirectes, stimulées par son
-affectation à prétendre qu'il était impossible de le faire sortir de
-son marasme, et piquées par son ton de sultan blasé, les femmes le
-recherchaient encore plus vivement qu'à son arrivée depuis que madame
-de Bargeton s'était éprise du Byron d'Angoulême. Amélie était une
-petite femme maladroitement comédienne, grasse, blanche, à cheveux
-noirs, outrant tout, parlant haut, faisant la roue avec sa tête chargée
-de plumes en été, de fleurs en hiver; belle parleuse, mais ne pouvant
-achever sa période sans lui donner pour accompagnement les sifflements
-d'un asthme inavoué.
-
-Monsieur de Saintot, nommé Astolphe, le Président de la Société
-d'Agriculture, homme haut en couleur, grand et gros, apparut remorqué
-par sa femme, espèce de figure assez semblable à une fougère desséchée,
-qu'on appelait Lili, abréviation d'Élisa. Ce nom, qui supposait
-dans la personne quelque chose d'enfantin jurait avec le caractère
-et les manières de madame de Saintot, femme solennelle, extrêmement
-pieuse, joueuse difficile et tracassière. Astolphe passait pour être
-un savant du premier ordre. Ignorant comme une carpe, il n'en avait
-pas moins écrit les articles Sucre et Eau-de-Vie dans un Dictionnaire
-d'agriculture, deux œuvres pillées en détail dans tous les articles
-des journaux et dans les anciens ouvrages où il était question de ces
-deux produits. Tout le Département le croyait occupé d'un Traité sur
-la culture moderne. Quoiqu'il restât enfermé pendant toute la matinée
-dans son cabinet, il n'avait pas encore écrit deux pages depuis douze
-ans. Si quelqu'un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant
-des papiers, cherchant une note égarée ou taillant sa plume; mais il
-employait en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet:
-il y lisait longuement le journal, il sculptait des bouchons avec
-son canif, il traçait des dessins fantastiques sur son garde-main,
-il feuilletait Cicéron pour y prendre à la volée une phrase ou des
-passages dont le sens pouvait s'appliquer aux événements du jour; puis
-le soir il s'efforçait d'amener la conversation sur un sujet qui lui
-permît de dire:—Il se trouve dans Cicéron une page qui semble avoir
-été écrite pour ce qui se passe de nos jours. Il récitait alors son
-passage au grand étonnement des auditeurs, qui se redisaient entre
-eux!—Vraiment Astolphe est un puits de science. Ce fait curieux se
-contait par toute la ville, et l'entretenait dans ses flatteuses
-croyances sur monsieur de Saintot.
-
-Après ce couple, vint monsieur de Bartas, nommé Adrien, l'homme qui
-chantait les airs de basse-taille et qui avait d'énormes prétentions en
-musique. L'amour-propre l'avait assis sur le solfége: il avait commencé
-par s'admirer lui-même en chantant, puis il s'était mis à parler
-musique, et avait fini par s'en occuper exclusivement. L'art musical
-était devenu chez lui comme une monomanie; il ne s'animait qu'en
-parlant de musique, il souffrait pendant une soirée jusqu'à ce qu'on
-le priât de chanter. Une fois qu'il avait beuglé un de ses airs, sa
-vie commençait: il paradait, il se haussait sur ses talons en recevant
-des compliments, il faisait le modeste: mais il allait néanmoins de
-groupe en groupe pour y recueillir des éloges; puis, quand tout était
-dit, il revenait à la musique en entamant une discussion à propos des
-difficultés de son air ou en vantant le compositeur.
-
-Monsieur Alexandre de Brebian, le héros de la sépia, le dessinateur
-qui infestait les chambres de ses amis par des productions saugrenues
-et gâtait tous les albums du Département, accompagnait monsieur de
-Bartas. Chacun d'eux donnait le bras à la femme de l'autre. Au dire
-de la chronique scandaleuse, cette transposition était complète.
-Les deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de Brebian) et Fifine
-(madame Joséphine de Barcas), également préoccupées d'un fichu,
-d'une garniture, de l'assortiment de quelques couleurs hétérogènes,
-étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes, et négligeaient
-leur maison où tout allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme
-des poupées dans des robes économiquement établies, offraient sur
-elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres, les maris se
-permettaient, en leur qualité d'artistes, un laissez-aller de province
-qui les rendait curieux à voir. Leurs habits fripés leur donnaient
-l'air des comparses qui dans les petits théâtres figurent la haute
-société invitée aux noces.
-
-Parmi les figures qui débarquèrent dans le salon, l'une des
-plus originales fut celle de monsieur le comte de Senonches,
-aristocratiquement nommé Jacques, grand chasseur, hautain, sec, à
-figure hâlée, aimable comme un sanglier, défiant comme un Vénitien,
-jaloux comme un More, et vivant en très-bonne intelligence avec
-monsieur du Hautoy, autrement dit Francis, l'ami de la maison.
-
-Madame de Senonches (Zéphirine) était grande et belle, mais couperosée
-déjà par une certaine ardeur de foie qui la faisait passer pour
-une femme exigeante. Sa taille fine, ses délicates proportions
-lui permettaient d'avoir des manières langoureuses qui sentaient
-l'affectation, mais qui peignaient la passion et les caprices toujours
-satisfaits d'une personne aimée.
-
-Francis était un homme assez distingué, qui avait quitté le consulat
-de Valence et ses espérances dans la diplomatie, pour venir vivre à
-Angoulême auprès de Zéphirine, dite aussi Zizine. L'ancien consul
-prenait soin du ménage, faisait l'éducation des enfants, leur apprenait
-les langues étrangères, et dirigeait la fortune de monsieur et de
-madame de Senonches avec un entier dévouement. L'Angoulême noble,
-l'Angoulême administratif, l'Angoulême bourgeois avaient longtemps
-glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois personnes; mais, à
-la longue, ce mystère de trinité conjugale parut si rare et si joli,
-que monsieur du Hautoy eût semblé prodigieusement immoral s'il avait
-fait mine de se marier. Quand Jacques chassait aux environs, chacun
-lui demandait des nouvelles de Francis, et il racontait les petites
-indispositions de son intendant volontaire en lui donnant le pas sur
-sa femme. Cet aveuglement paraissait si curieux chez un homme jaloux,
-que ses meilleurs amis s'amusaient à le faire poser, et l'annonçaient à
-ceux qui ne connaissaient pas le mystère afin de les amuser. Monsieur
-du Hautoy était un précieux dandy dont les petits soins personnels
-avaient tourné à la mignardise et à l'enfantillage. Il s'occupait de
-sa toux, de son sommeil, de sa digestion et de son manger. Zéphirine
-avait amené son factotum à faire l'homme de petite santé: elle le
-ouatait, l'embéguinait, le médicinait; elle l'empâtait de mets choisis
-comme un bichon de marquise; elle lui ordonnait ou lui défendait tel
-ou tel aliment; elle lui brodait des gilets, des bouts de cravates et
-des mouchoirs; elle avait fini par l'habituer à porter de si jolies
-choses qu'elle le métamorphosait en une sorte d'idole japonaise. Leur
-entente était d'ailleurs sans mécompte: Zizine regardait à tout propos
-Francis, et Francis semblait prendre ses idées dans les yeux de Zizine.
-Ils blâmaient, ils souriaient ensemble, et semblaient se consulter pour
-dire le plus simple bonjour.
-
-Le plus riche propriétaire des environs, l'homme envié de tous,
-monsieur le marquis de Pimentel et sa femme, qui réunissaient à eux
-deux quarante mille livres de rente, et passaient l'hiver à Paris,
-vinrent de la campagne en calèche avec leurs voisins, monsieur le
-baron et madame la baronne de Rastignac, accompagnés de la tante de la
-baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, bien
-élevées, pauvres, mais mises avec cette simplicité qui fait tant valoir
-les beautés naturelles. Ces personnes, qui certes étaient l'élite de
-la compagnie, furent reçues par un froid silence et par un respect
-plein de jalousie, surtout quand chacun vit la distraction de l'accueil
-que leur fit madame de Bargeton. Ces deux familles appartenaient à ce
-petit nombre de gens qui, dans les provinces, se tiennent au-dessus
-des commérages, ne se mêlent à aucune société, vivent dans une
-retraite silencieuse et gardent une imposante dignité. Monsieur de
-Pimentel et monsieur de Rastignac étaient appelés par leurs titres;
-aucune familiarité ne mêlait leurs femmes ni leurs filles à la haute
-coterie d'Angoulême, ils approchaient trop la noblesse de cour pour se
-commettre avec les niaiseries de la province.
-
-Le Préfet et le Général arrivèrent les derniers, accompagnés du
-gentilhomme campagnard qui, le matin, avait apporté son mémoire sur
-les vers à soie chez David. C'était sans doute quelque maire de canton
-recommandable par de belles propriétés; mais sa tournure et sa mise
-trahissaient une désuétude complète de la société: il était gêné dans
-ses habits, il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour de son
-interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre
-quand on lui parlait, il semblait prêt à rendre un service domestique;
-il se montrait tour à tour, obséquieux, inquiet, grave, il s'empressait
-de rire d'une plaisanterie, il écoutait d'une façon servile, et
-parfois il prenait un air sournois en croyant qu'on se moquait de lui.
-Plusieurs fois dans la soirée, oppressé par son mémoire, il essaya de
-parler vers à soie; mais l'infortuné monsieur de Séverac tomba sur
-monsieur de Bartas qui lui répondit musique et sur monsieur de Saintot
-qui lui cita Cicéron. Vers le milieu de la soirée, le pauvre maire
-finit par s'entendre avec une veuve et sa fille, madame et mademoiselle
-du Brossard qui n'étaient pas les deux figures les moins intéressantes
-de cette société. Un seul mot dira tout: elles étaient aussi pauvres
-que nobles. Elles avaient dans leur mise, cette prétention à la
-parure qui révèle une secrète misère. Madame du Brossard vantait fort
-maladroitement et à tout propos sa grande et grosse fille, âgée de
-vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano; elle lui
-faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et,
-dans son désir d'établir sa chère Camille, elle avait dans une même
-soirée prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons, et
-la ville tranquille des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes
-deux, elles avaient la dignité pincée, aigre-douce des personnes que
-chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s'intéresse par égoïsme,
-et qui ont sondé le vide des phrases consolatrices par lesquelles le
-monde se fait un plaisir d'accueillir les malheureux. Monsieur de
-Séverac avait cinquante-neuf ans, il était veuf et sans enfants; la
-mère et la fille écoutèrent donc avec une dévotieuse admiration les
-détails qu'il leur donna sur ses magnaneries.
-
-—Ma fille a toujours aimé les animaux, dit la mère. Aussi, comme
-la soie que font ces petites bêtes intéresse les femmes, je vous
-demanderai la permission d'aller à Séverac montrer à ma Camille
-comment ça se récolte. Camille a tant d'intelligence qu'elle saisira
-sur-le-champ tout ce que vous lui direz. N'a-t-elle pas compris un jour
-la raison inverse du carré des distances?
-
-Cette phrase termina glorieusement la conversation entre monsieur de
-Séverac et madame du Brossard, après la lecture de Lucien.
-
-Quelques habitués se coulèrent familièrement dans l'assemblée, ainsi
-que deux ou trois fils de famille, timides, silencieux, parés comme
-des châsses, heureux d'avoir été conviés à cette solennité littéraire.
-Toutes les femmes se rangèrent sérieusement en un cercle derrière
-lequel les hommes se tinrent debout. Cette assemblée de personnages
-bizarres, aux costumes hétéroclites, aux visages grimés, devint
-très-imposante pour Lucien, dont le cœur palpita quand il se vit
-l'objet de tous les regards. Quelque hardi qu'il fût, il ne soutint
-pas facilement cette première épreuve, malgré les encouragements de
-sa maîtresse, qui déploya le faste de ses révérences et ses plus
-précieuses grâces en recevant les illustres sommités de l'Angoumois.
-Le malaise auquel il était en proie fut continué par une circonstance
-facile à prévoir, mais qui devait effaroucher un jeune homme encore
-peu familiarisé avec la tactique du monde. Lucien, tout yeux et tout
-oreilles, s'entendait appeler monsieur de Rubempré par Louise, par
-monsieur de Bargeton, par l'Évêque, par quelques complaisants de la
-maîtresse du logis, et monsieur Chardon par la majorité de ce redouté
-public. Intimidé par les œillades interrogatives des curieux, il
-pressentait son nom bourgeois au seul mouvement des lèvres; il devinait
-les jugements anticipés que l'on portait sur lui avec cette franchise
-provinciale, souvent un peu trop près de l'impolitesse. Ces continuels
-coups d'épingle inattendus le mirent encore plus mal avec lui-même.
-Il attendit avec impatience le moment de commencer sa lecture, afin
-de prendre une attitude qui fît cesser son supplice intérieur; mais
-Jacques racontait sa dernière chasse à madame de Pimentel; Adrien
-s'entretenait du nouvel astre musical, de Rossini, avec mademoiselle
-Laure de Rastignac; Astolphe qui avait appris par cœur dans un journal
-la description d'une nouvelle charrue en parlait au baron. Lucien ne
-savait pas, le pauvre poète, qu'aucune de ces intelligences, excepté
-celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la poésie. Toutes
-ces personnes, privées d'émotions, étaient accourues en se trompant
-elles-mêmes sur la nature du spectacle qui les attendait. Il est des
-mots qui, semblables aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse
-des saltimbanques, attirent toujours le public. Les mots beauté,
-gloire, poésie, ont des sortiléges qui séduisent les esprits les plus
-grossiers.
-
-Quand tout le monde fut arrivé, que les causeries eurent cessé, non
-sans mille avertissements donnés aux interrupteurs par monsieur de
-Bargeton, que sa femme envoya comme un suisse d'église qui fait
-retentir sa canne sur les dalles, Lucien se mit à la table ronde, près
-de madame de Bargeton, en éprouvant une violente secousse d'âme. Il
-annonça d'une voix troublée que, pour ne tromper l'attente de personne,
-il allait lire les chefs-d'œuvre récemment retrouvés d'un grand poète
-inconnu. Quoique les poésies d'André de Chénier eussent été publiées
-dès 1819, personne, à Angoulême, n'avait encore entendu parler d'André
-de Chénier. Chacun voulut voir, dans cette annonce, un biais trouvé
-par madame de Bargeton pour ménager l'amour-propre du poète et mettre
-les auditeurs à l'aise. Lucien lut d'abord le Jeune Malade, qui fut
-accueilli par des murmures flatteurs; puis l'Aveugle, poème que ces
-esprits médiocres trouvèrent long. Pendant sa lecture, Lucien fut
-en proie à l'une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être
-parfaitement comprises que par d'éminents artistes, ou par ceux que
-l'enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau. Pour
-être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une
-sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l'auditoire
-une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des
-sentiments n'ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle,
-le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne
-céleste au milieu des ricanements de l'enfer. Or, dans la sphère où
-se développent leurs facultés, les hommes d'intelligence possèdent
-la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l'oreille
-de la taupe; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour
-d'eux. Le musicien et le poète se savent aussi promptement admirés ou
-incompris, qu'une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie
-ou ennemie. Les murmures des hommes qui n'étaient venus là que pour
-leurs femmes, et qui se parlaient de leurs affaires, retentissaient
-à l'oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière;
-de même qu'il voyait les hiatus sympathiques de quelques mâchoires
-violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient. Lorsque,
-semblable à la colombe du déluge, il cherchait un coin favorable où
-son regard pût s'arrêter, il rencontrait les yeux impatientés de gens
-qui pensaient évidemment à profiter de cette réunion pour s'interroger
-sur quelques intérêts positifs. A l'exception de Laure de Rastignac,
-de deux ou trois jeunes gens et de l'Évêque, tous les assistants
-s'ennuyaient. En effet, ceux qui comprennent la poésie cherchent à
-développer dans leur âme ce que l'auteur a mis en germe dans ses vers;
-mais ces auditeurs glacés, loin d'aspirer l'âme du poète, n'écoutaient
-même pas ses accents. Lucien éprouva donc un si profond découragement,
-qu'une sueur froide mouilla sa chemise. Un regard de feu lancé par
-Louise, vers laquelle il se tourna, lui donna le courage d'achever;
-mais son cœur de poète saignait de mille blessures.
-
-—Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine? dit à sa voisine la sèche Lili
-qui s'attendait peut-être à des tours de force.
-
-—Ne me demandez pas mon avis, ma chère, mes yeux se ferment aussitôt
-que j'entends lire.
-
-—J'espère que Naïs ne nous donnera pas souvent des vers le soir, dit
-Francis. Quand j'écoute lire après mon dîner, l'attention que je suis
-forcé d'avoir trouble ma digestion.
-
-—Pauvre chat, dit Zéphirine à voix basse, buvez un verre d'eau sucrée.
-
-—C'est fort bien déclamé, dit Alexandre; mais j'aime mieux le whist.
-
-En entendant cette réponse qui passa pour spirituelle à cause de la
-signification anglaise du mot, quelques joueuses prétendirent que le
-lecteur avait besoin de repos. Sous ce prétexte, un ou deux couples
-s'esquivèrent dans le boudoir. Lucien, supplié par Louise, par la
-charmante Laure de Rastignac et par l'Évêque, réveilla l'attention,
-grâce à la verve contre-révolutionnaire des Iambes, que plusieurs
-personnes, entraînées par la chaleur du débit, applaudirent sans les
-comprendre. Ces sortes de gens sont influençables par la vocifération
-comme les palais grossiers sont excités par les liqueurs fortes.
-Pendant un moment où l'on prit des glaces, Zéphirine envoya Francis
-voir le volume, et dit à sa voisine Amélie que les vers lus par Lucien
-étaient imprimés.
-
-—Mais, répondit Amélie avec un visible bonheur, c'est bien simple,
-monsieur de Rubempré travaille chez un imprimeur. C'est, dit-elle en
-regardant Lolotte, comme si une jolie femme faisait elle-même ses
-robes.
-
-—Il a imprimé ses poésies lui-même, se dirent les femmes.
-
-—Pourquoi s'appelle-t-il donc alors monsieur de Rubempré? demanda
-Jacques. Quand il travaille de ses mains, un noble doit quitter son nom.
-
-—Il a effectivement quitté le sien, qui était roturier, dit Zizine,
-mais pour prendre celui de sa mère qui est noble.
-
-—Puisque ses vers (en province on nomme _verse_) sont imprimés, nous
-pouvons les lire nous-mêmes, dit Astolphe.
-
-Cette stupidité compliqua la question jusqu'à ce que Sixte du Châtelet
-eût daigné dire à cette ignorante assemblée que l'annonce n'était
-pas une précaution oratoire, et que ces belles poésies appartenaient
-à un frère royaliste du révolutionnaire Marie-Joseph Chénier. La
-société d'Angoulême, à l'exception de l'Évêque, de madame de Rastignac
-et de ses deux filles, que cette grande poésie avait saisis, se
-crut mystifiée et s'offensa de cette supercherie. Un sourd murmure
-s'éleva; mais Lucien ne l'entendit pas. Isolé de ce monde odieux par
-l'enivrement que produisait une mélodie intérieure, il s'efforçait de
-la répéter, et voyait les figures comme à travers un nuage. Il lut la
-sombre élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien où respire une
-mélancolie sublime; puis celle où est ce vers:
-
- Tes vers sont doux, j'aime à les répéter.
-
-Enfin, il termina par la suave idylle intitulée _Néère_.
-
-Plongée dans une délicieuse rêverie, une main dans ses boucles,
-qu'elle avait défrisées sans s'en apercevoir, l'autre pendant, les
-yeux distraits, seule au milieu de son salon, madame de Bargeton se
-sentait pour la première fois de sa vie transportée dans la sphère qui
-lui était propre. Jugez combien elle fut désagréablement distraite par
-Amélie, qui s'était chargée de lui exprimer les vœux publics.
-
-—Naïs, nous étions venues pour entendre les poésies de monsieur
-Chardon, et vous nous donnez des vers (_verse_) imprimés. Quoique ces
-morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames aimeraient mieux
-le vin du cru.
-
-—Ne trouvez-vous pas que la langue française se prête peu à la poésie?
-dit Astolphe au Directeur des Contributions. Je trouve la prose de
-Cicéron mille fois plus poétique.
-
-—La vraie poésie française est la poésie légère, la chanson, répondit
-du Châtelet.
-
-—La chanson prouve que notre langue est très-musicale, dit Adrien.
-
-—Je voudrais bien connaître les vers (_verse_) qui ont causé la perte
-de Naïs, dit Zéphirine; mais d'après la manière dont elle accueille
-la demande d'Amélie, elle n'est pas disposée à nous en donner un
-échantillon.
-
-—Elle se doit à elle-même de les lui faire dire, répondit Francis, car
-le génie de ce petit bonhomme est sa justification.
-
-—Vous qui avez été dans la diplomatie, obtenez-nous cela, dit Amélie à
-monsieur du Châtelet.
-
-—Rien de plus aisé, dit le baron.
-
-L'ancien Secrétaire des Commandements, habitué à ces petits manéges,
-alla trouver l'Évêque et sut le mettre en avant. Priée par monseigneur,
-Naïs fut obligée de demander à Lucien quelque morceau qu'il sût par
-cœur. Le prompt succès du baron dans cette négociation lui valut un
-langoureux sourire d'Amélie.
-
-—Décidément ce baron est bien spirituel, dit-elle à Lolotte.
-
-Lolotte se souvenait du propos aigre-doux d'Amélie sur les femmes qui
-faisaient elles-mêmes leurs robes.
-
-—Depuis quand reconnaissez-vous les barons de l'empire? lui
-répondit-elle en souriant.
-
-Lucien avait essayé de déifier sa maîtresse dans une ode qui lui était
-adressée sous un titre inventé par tous les jeunes gens au sortir
-du collége. Cette ode, si complaisamment caressée, embellie de tout
-l'amour qu'il se sentait au cœur, lui parut la seule œuvre capable de
-lutter avec la poésie de Chénier. Il regarda d'un air passablement
-fat madame de Bargeton, en disant: A ELLE! Puis il se posa fièrement
-pour dérouler cette pièce ambitieuse, car son amour-propre d'auteur se
-sentit à l'aise derrière la jupe de madame de Bargeton.
-
-En ce moment, Naïs laissa échapper son secret aux yeux des femmes.
-Malgré l'habitude qu'elle avait de dominer ce monde de toute la hauteur
-de son intelligence, elle ne put s'empêcher de trembler pour Lucien.
-Sa contenance fut gênée, ses regards demandèrent en quelque sorte
-l'indulgence; puis elle fut obligée de rester les yeux baissés, et
-de cacher son contentement à mesure que se déployèrent les strophes
-suivantes.
-
-
-A ELLE.
-
- Du sein de ces torrents de gloire et de lumière,
- Où, sur des sistres d'or, les anges attentifs,
- Aux pieds de Jéhova redisent la prière
- De nos astres plaintifs;
-
- Souvent un chérubin à chevelure blonde
- Voilant l'éclat de Dieu sur son front arrêté,
- Laisse aux parvis des cieux son plumage argenté,
- Et descend sur le monde.
-
- Il a compris de Dieu le bienfaisant regard:
- Du génie aux abois il endort la souffrance;
- Jeune fille adorée, il berce le vieillard
- Dans les fleurs de l'enfance;
-
- Il inscrit des méchants les tardifs repentirs;
- A la mère inquiète, il dit en rêve: Espère!
- Et, le cœur plein de joie, il compte les soupirs
- Qu'on donne à la misère.
-
- De ces beaux messagers un seul est parmi nous,
- Que la terre amoureuse arrête dans sa route;
- Mais il pleure, et poursuit d'un regard triste et doux
- La paternelle voûte.
-
- Ce n'est point de son front l'éclatante blancheur
- Qui m'a dit le secret de sa noble origine,
- Ni l'éclair de ses yeux, ni la féconde ardeur
- De sa vertu divine.
-
- Mais par tant de lueur mon amour ébloui
- A tenté de s'unir à sa sainte nature,
- Et du terrible archange il a heurté sur lui
- L'impénétrable armure.
-
- Ah! gardez, gardez bien de lui laisser revoir
- Le brillant séraphin qui vers les cieux revole;
- Trop tôt il en saurait la magique parole
- Qui se chante le soir!
-
- Vous les verriez alors, des nuits perçant les voiles,
- Comme un point de l'aurore, atteindre les étoiles
- Par un vol fraternel;
- Et le marin qui veille, attendant un présage,
- De leurs pieds lumineux montrerait le passage,
- Comme un phare éternel.
-
-—Comprenez-vous ce calembour? dit Amélie à monsieur du Châtelet en lui
-adressant un regard de coquetterie.
-
-—C'est des vers comme nous en avons tous plus ou moins fait au sortir
-du collége, répondit le baron d'un air ennuyé pour obéir à son rôle
-de jugeur que rien n'étonnait. Autrefois nous donnions dans les
-brumes ossianiques. C'était des Malvina, des Fingal, des apparitions
-nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs tombes avec des étoiles
-au-dessus de leurs têtes. Aujourd'hui, cette friperie poétique est
-remplacée par Jéhova, par les sistres, par les anges, par les plumes
-des séraphins, par toute la garde-robe du paradis remise à neuf avec
-les mots immense, infini, solitude, intelligence. C'est des lacs, des
-paroles de Dieu, une espèce de panthéisme christianisé, enrichi de
-rimes rares, péniblement cherchées, comme émeraude et fraude, aïeul et
-glaïeul, etc. Enfin, nous avons changé de latitude: au lieu d'être au
-nord, nous sommes dans l'orient: mais les ténèbres y sont tout aussi
-épaisses.
-
-—Si l'ode est obscure, dit Zéphirine, la déclaration me semble
-très-claire.
-
-—Et l'armure de l'archange est une robe de mousseline assez légère, dit
-Francis.
-
-Quoique la politesse voulût que l'on trouvât ostensiblement l'ode
-ravissante à cause de madame de Bargeton, les femmes, furieuses de ne
-pas avoir de poète à leur service pour les traiter d'anges, se levèrent
-comme ennuyées, en murmurant d'un air glacial: _très-bien, joli,
-parfait_.
-
-—Si vous m'aimez, vous ne complimenterez ni l'auteur ni son ange, dit
-Lolotte à son cher Adrien d'un air despotique auquel il dut obéir.
-
-—Après tout, c'est des phrases, dit Zéphirine à Francis, et l'amour est
-une poésie en action.
-
-—Vous avez dit là, Zizine, une chose que je pensais, mais que je
-n'aurais pas aussi finement exprimée, repartit Stanislas en s'épluchant
-de la tête aux pieds par un regard caressant.
-
-—Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amélie à du Châtelet, pour
-voir rabaisser la fièreté de Naïs qui se fait traiter d'archange, comme
-si elle était plus que nous, et qui nous encanaille avec le fils d'un
-apothicaire et d'une garde-malade, dont la sœur est une grisette, et
-qui travaille chez un imprimeur.
-
-—Puisque le père vendait des biscuits contre les vers, dit Jacques, il
-aurait dû en faire manger à son fils.
-
-—Il continue le métier de son père, car ce qu'il vient de nous donner me
-semble de la drogue, dit Stanislas en prenant une de ses poses les plus
-agaçantes. Drogue pour drogue, j'aime mieux autre chose.
-
-En un moment chacun s'entendit pour humilier Lucien par quelque mot
-d'ironie aristocratique. Lili, la femme pieuse, y vit une action
-charitable en disant qu'il était temps d'éclairer Naïs, bien près
-de faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener à
-bien cette sotte conspiration à laquelle tous ces petits esprits
-s'intéressèrent comme au dénouement d'un drame, et dans laquelle ils
-virent une aventure à raconter le lendemain.
-
-L'ancien consul, peu soucieux d'avoir à se battre avec un jeune poète
-qui, sous les yeux de sa maîtresse, enragerait d'un mot insultant,
-comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec un fer sacré contre lequel
-la vengeance fût impossible. Il imita l'exemple que lui avait donné
-l'adroit du Châtelet quand il avait été question de faire dire des
-vers à Lucien. Il vint causer avec l'Évêque en feignant de partager
-l'enthousiasme que l'ode de Lucien avait inspiré à Sa Grandeur; puis
-il le mystifia en lui faisant croire que la mère de Lucien était une
-femme supérieure et d'une excessive modestie, qui fournissait à son
-fils les sujets de toutes ses compositions. Le plus grand plaisir de
-Lucien était de voir rendre justice à sa mère, qu'il adorait. Une fois
-cette idée inculquée à l'Évêque, Francis s'en remit sur les hasards de
-la conversation pour amener le mot blessant qu'il avait médité de faire
-dire par monseigneur.
-
-Quand Francis et l'Évêque revinrent dans le cercle au centre duquel
-était Lucien, l'attention redoubla parmi les personnes qui déjà lui
-faisaient boire la ciguë à petits coups. Tout à fait étranger au manége
-des salons, le pauvre poète ne savait que regarder madame de Bargeton,
-et répondre gauchement aux gauches questions qui lui étaient adressées.
-Il ignorait les noms et les qualités de la plupart des personnes
-présentes, et ne savait quelle conversation tenir avec des femmes
-qui lui disaient des niaiseries dont il avait honte. Il se sentait
-d'ailleurs à mille lieues de ces divinités angoumoisines en s'entendant
-nommer tantôt monsieur Chardon, tantôt monsieur de Rubempré, tandis
-qu'elles s'appelaient Lolotte, Adrien, Astolphe, Lili, Fifine. Sa
-confusion fut extrême quand, ayant pris Lili pour un nom d'homme,
-il appela monsieur Lili le brutal monsieur de Senonches. Le Nembrod
-interrompit Lucien par un:—Monsieur Lulu? qui fit rougir madame de
-Bargeton jusqu'aux oreilles.
-
-—Il faut être bien aveuglée pour admettre ici et nous présenter ce
-petit bonhomme, dit-il à demi-voix.
-
-—Madame la marquise, dit Zéphirine à madame de Pimentel à voix basse,
-mais de manière à se faire entendre, ne trouvez-vous pas une grande
-ressemblance entre monsieur Chardon et monsieur de Cante-Croix?
-
-—La ressemblance est idéale, répondit en souriant madame de Pimentel.
-
-—La gloire a des séductions que l'on peut avouer, dit madame de
-Bargeton à la marquise. Il est des femmes qui s'éprennent de la
-grandeur comme d'autres de la petitesse, ajouta-t-elle en regardant
-Francis.
-
-Zéphirine ne comprit pas, car elle trouvait son consul très-grand; mais
-la marquise se rangea du côté de Naïs en se mettant à rire.
-
-—Vous êtes bien heureux, monsieur, dit à Lucien monsieur de Pimentel
-qui se reprit pour le nommer monsieur de Rubempré après l'avoir appelé
-Chardon, vous ne devez jamais vous ennuyer?
-
-—Travaillez-vous promptement? lui demanda Lolotte de l'air dont elle
-eût dit à un menuisier: Êtes-vous longtemps à faire une boîte?
-
-Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d'assommoir; mais il releva la
-tête en entendant madame de Bargeton répondre en souriant:—Ma chère, la
-poésie ne pousse pas dans la tête de monsieur de Rubempré comme l'herbe
-dans nos cours.
-
-—Madame, dit l'Évêque à Lolotte, nous ne saurions avoir trop de
-respect pour les nobles esprits en qui Dieu met un de ses rayons.
-Oui, la poésie est chose sainte. Qui dit poésie, dit souffrance.
-Combien de nuits silencieuses n'ont pas values les strophes que vous
-admirez! Saluez avec amour le poète qui mène presque toujours une vie
-malheureuse, et à qui Dieu réserve sans doute une place dans le ciel
-parmi ses prophètes. Ce jeune homme est un poète, ajouta-t-il en posant
-la main sur la tête de Lucien, ne voyez-vous pas quelque fatalité
-imprimée sur ce beau front?
-
-Heureux d'être si noblement défendu, Lucien salua l'Évêque par un
-regard suave, sans savoir que le digne prélat allait être son bourreau.
-Madame de Bargeton lança sur le cercle ennemi des regards pleins de
-triomphe qui s'enfoncèrent, comme autant de dards, dans le cœur de ses
-rivales, dont la rage redoubla.
-
-—Ah! monseigneur, répondit le poète en espérant frapper ces têtes
-imbéciles de son sceptre d'or, le vulgaire n'a ni votre esprit, ni
-votre charité. Nos douleurs sont ignorées, personne ne sait nos
-travaux. Le mineur a moins de peine à extraire l'or de la mine, que
-nous n'en avons à arracher nos images aux entrailles de la plus ingrate
-des langues. Si le but de la poésie est de mettre les idées au point
-précis où tout le monde peut les voir et les sentir, le poète doit
-incessamment parcourir l'échelle des intelligences humaines afin de
-les satisfaire toutes; il doit cacher sous les plus vives couleurs la
-logique et le sentiment, deux puissances ennemies; il lui faut enfermer
-tout un monde de pensées dans un mot, résumer des philosophies entières
-par une peinture; enfin ses vers sont des graines dont les fleurs
-doivent éclore dans les cœurs, en y cherchant les sillons creusés par
-les sentiments personnels. Ne faut-il pas avoir tout senti pour tout
-rendre? Et sentir vivement, n'est-ce pas souffrir? Aussi les poésies
-ne s'enfantent-elles qu'après de pénibles voyages entrepris dans les
-vastes régions de la pensée et de la société. N'est-ce pas des travaux
-immortels que ceux auxquels nous devons des créatures dont la vie
-devient plus authentique que celle des êtres qui ont véritablement
-vécu, comme la _Clarisse_ de Richardson, la _Camille_ de Chénier,
-la _Délie_ de Tibulle, l'_Angélique_ de l'Arioste, la _Francesca_
-du Dante, l'_Alceste_ de Molière, le _Figaro_ de Beaumarchais, la
-_Rebecca_ de Walter Scott, le _Don Quichotte_ de Cervantès!
-
-—Et que nous créerez-vous? demanda du Châtelet.
-
-—Annoncer de telles conceptions, répondit Lucien, n'est-ce pas se
-donner un brevet d'homme de génie? D'ailleurs ces enfantements sublimes
-veulent une longue expérience du monde, une étude des passions et des
-intérêts humains que je ne saurais avoir faite; mais je commence,
-dit-il avec amertume en jetant un regard vengeur sur ce cercle. Le
-cerveau porte longtemps...
-
-—Votre accouchement sera laborieux, dit monsieur du Hautoy en
-l'interrompant.
-
-—Votre excellente mère pourra vous aider, dit l'Évêque.
-
-Ce mot si habilement préparé, cette vengeance attendue alluma dans tous
-les yeux un éclair de joie. Sur toutes les bouches il courut un sourire
-de satisfaction aristocratique, augmentée par l'imbécillité de monsieur
-de Bargeton qui se mit à rire après coup.
-
-—Monseigneur, vous êtes un peu trop spirituel pour nous en ce moment,
-ces dames ne vous comprennent pas, dit madame de Bargeton qui par ce
-seul mot paralysa les rires et attira sur elle les regards étonnés. Un
-poète qui prend toutes ses inspirations dans la Bible, a dans l'Église
-une véritable mère. Monsieur de Rubempré, dites-nous _Saint Jean dans
-Pathmos_, ou le _Festin de Balthasar_, pour montrer à Monseigneur que
-Rome est toujours la _Magna parens_ de Virgile.
-
-Les femmes échangèrent un sourire en entendant Naïs disant les deux
-mots latins.
-
-Au début de la vie, les plus fiers courages ne sont pas exempts
-d'abattement. Ce coup avait envoyé tout d'abord Lucien au fond de
-l'eau; mais il frappa du pied et revint à la surface, en se jurant de
-dominer ce monde. Comme le taureau piqué de mille flèches, il se releva
-furieux, et allait obéir à la voix de Louise en déclamant _Saint Jean
-dans Pathmos_; mais la plupart des tables de jeu avaient attiré leurs
-joueurs qui retombaient dans l'ornière de leurs habitudes en y trouvant
-un plaisir que la poésie ne leur avait pas donné. Puis la vengeance de
-tant d'amours-propres irrités n'eût pas été complète sans le dédain
-négatif que l'on témoigna pour la poésie indigène, en désertant Lucien
-et madame de Bargeton. Chacun parut préoccupé: celui-ci alla causer
-d'un chemin cantonal avec le Préfet, celle-là parla de varier les
-plaisirs de la soirée en faisant un peu de musique. La haute société
-d'Angoulême, se sentant mauvais juge en fait de poésie, était surtout
-curieuse de connaître l'opinion des Rastignac, des Pimentel sur Lucien,
-et plusieurs personnes allèrent autour d'eux. La haute influence
-que ces deux familles exerçaient dans le Département était toujours
-reconnue dans les grandes circonstances; chacun les jalousait et les
-courtisait, car tout le monde prévoyait avoir besoin de leur protection.
-
-—Comment trouvez-vous notre poète et sa poésie? dit Jacques à la
-marquise chez laquelle il chassait.
-
-—Mais pour des vers de province, dit-elle en souriant, ils ne sont pas
-mal; d'ailleurs un si beau poète ne peut rien faire mal.
-
-Chacun trouva l'arrêt adorable, et l'alla répéter en y mettant plus de
-méchanceté que la marquise n'y en voulait mettre.
-
-Du Châtelet fut alors requis d'accompagner monsieur de Bartas qui
-massacra le grand air de Figaro. Une fois la porte ouverte à la musique
-il fallut écouter la romance chevaleresque faite sous l'Empire par
-Chateaubriand, chantée par Châtelet. Puis vinrent les morceaux à quatre
-mains exécutés par des petites filles, et réclamés par madame du
-Brossard qui voulait faire briller le talent de sa chère Camille aux
-yeux de monsieur de Séverac.
-
-Madame de Bargeton, blessée du mépris que chacun marquait à son poète,
-rendit dédain pour dédain en s'en allant dans son boudoir pendant le
-temps que l'on fit de la musique. Elle fut suivie de l'Évêque à qui son
-Grand-Vicaire avait expliqué la profonde ironie de son involontaire
-épigramme, et qui voulait la racheter. Mademoiselle de Rastignac, que
-la poésie avait séduite, se coula dans le boudoir à l'insu de sa mère.
-En s'asseyant sur son canapé à matelas piqué où elle entraîna Lucien,
-Louise put, sans être entendue ni vue, lui dire à l'oreille:—Cher ange,
-ils ne t'ont pas compris! mais...
-
- Tes vers sont doux, j'aime à les répéter.
-
-Lucien, consolé par cette flatterie, oublia pour un moment ses douleurs.
-
-—Il n'y a pas de gloire à bon marché, lui dit madame de Bargeton en
-lui prenant la main et la lui serrant. Souffrez, souffrez, mon ami,
-vous serez grand, vos douleurs sont le prix de votre immortalité. Je
-voudrais bien avoir à supporter les travaux d'une lutte. Dieu vous
-garde d'une vie atone et sans combats, où les ailes de l'aigle ne
-trouvent pas assez d'espace. J'envie vos souffrances, car vous vivez au
-moins, vous! Vous déploierez vos forces, vous espérerez une victoire!
-Votre lutte sera glorieuse. Quand vous serez arrivé dans la sphère
-impériale où trônent les grandes intelligences, souvenez-vous des
-pauvres gens déshérités par le sort, dont l'intelligence s'annihile
-sous l'oppression d'un azote moral et qui périssent après avoir
-constamment su ce qu'était la vie sans pouvoir vivre, qui ont eu des
-yeux perçants et n'ont rien vu, de qui l'odorat était délicat et qui
-n'ont senti que des fleurs empestées. Chantez alors la plante qui
-se dessèche au fond d'une forêt, étouffée par des lianes, par des
-végétations gourmandes, touffues, sans avoir été aimée par le soleil,
-et qui meurt sans avoir fleuri! Ne serait-ce pas un poème d'horrible
-mélancolie, un sujet tout fantastique? Quelle composition sublime que
-la peinture d'une jeune fille née sous les cieux de l'Asie, ou de
-quelque fille du désert transportée dans quelque froid pays d'Occident,
-appelant son soleil bien-aimé, mourant de douleurs incomprises,
-également accablée de froid et d'amour! Ce serait le type de beaucoup
-d'existences.
-
-—Vous peindriez ainsi l'âme qui se souvient du ciel, dit l'Évêque,
-un poème qui doit avoir été fait jadis, je me suis plu à en voir un
-fragment dans le Cantique des cantiques.
-
-—Entreprenez cela, dit Laure de Rastignac en exprimant une naïve
-croyance au génie de Lucien.
-
-—Il manque à la France un grand poème sacré, dit l'Évêque. Croyez-moi?
-la gloire et la fortune appartiendront à l'homme de talent qui
-travaillera pour la Religion.
-
-—Il l'entreprendra, monseigneur, dit madame de Bargeton avec emphase.
-Ne voyez-vous pas l'idée du poème poindant déjà comme une flamme de
-l'aurore, dans ses yeux?
-
-—Naïs nous traite bien mal, disait Fifine. Que fait-elle donc?
-
-—Ne l'entendez-vous pas? répondit Stanislas. Elle est à cheval sur ses
-grands mots qui n'ont ni queue ni tête.
-
-Amélie, Fifine, Adrien et Francis apparurent à la porte du boudoir,
-en accompagnant madame de Rastignac qui venait chercher sa fille pour
-partir.
-
-—Naïs, dirent les deux femmes enchantées de troubler l'à parte du
-boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau.
-
-—Ma chère enfant, répondit madame de Bargeton, monsieur de Rubempré va
-nous dire son Saint Jean dans Pathmos, un magnifique poème biblique.
-
-—Biblique! répéta Fifine étonnée.
-
-Amélie et Fifine rentrèrent dans le salon en y apportant ce mot comme
-une pâture à moquerie. Lucien s'excusa de dire le poème en objectant
-son défaut de mémoire. Quand il reparut, il n'excita plus le moindre
-intérêt. Chacun causait ou jouait. Le poète avait été dépouillé de tous
-ses rayons, les propriétaires ne voyaient en lui rien de bien utile,
-les gens à prétentions le craignaient comme un pouvoir hostile à leur
-ignorance; les femmes jalouses de madame de Bargeton, la Béatrix de
-ce nouveau Dante, selon le Vicaire-Général, lui jetaient des regards
-froidement dédaigneux.
-
-—Voilà donc le monde! se dit Lucien en descendant à l'Houmeau par les
-rampes de Beaulieu, car il est des instants dans la vie où l'on aime
-à prendre le plus long, afin d'entretenir par la marche le mouvement
-d'idées où l'on se trouve, et au courant desquelles on veut se livrer.
-Loin de le décourager, la rage de l'ambitieux repoussé donnait à Lucien
-de nouvelles forces. Comme tous les gens emmenés par leur instinct dans
-une sphère élevée où ils arrivent avant de pouvoir s'y soutenir, il
-se promettait de tout sacrifier pour demeurer dans la haute société.
-Chemin faisant, il ôtait un à un les traits envenimés qu'il avait
-reçus, il se parlait tout haut à lui-même, il gourmandait les niais
-auxquels il avait eu affaire; il trouvait des réponses fines aux sottes
-demandes qu'on lui avait faites, et se désespérait d'avoir ainsi de
-l'esprit après coup. En arrivant sur la route de Bordeaux qui serpente
-au bas de la montagne et côtoie les rives de la Charente, il crut voir,
-au clair de lune, Ève et David assis sur une solive au bord de la
-rivière, près d'une fabrique, et descendit vers eux par un sentier.
-
-Pendant que Lucien courait à sa torture chez madame de Bargeton, sa
-sœur avait pris une robe de percaline rose à mille raies, son chapeau
-de paille cousue, un petit châle de soie; mise simple qui faisait
-croire qu'elle était parée, comme il arrive à toutes les personnes chez
-lesquelles une grandeur naturelle rehausse les moindres accessoires.
-Aussi, quand elle quittait son costume d'ouvrière intimidait-elle
-prodigieusement David. Quoique l'imprimeur se fût résolu à parler
-de lui-même, il ne trouva plus rien à dire quand il donna le bras
-à la belle Ève pour traverser l'Houmeau. L'amour se plaît dans ces
-respectueuses terreurs, semblables à celles que la gloire de Dieu
-cause aux Fidèles. Les deux amants marchèrent silencieusement vers le
-pont Sainte-Anne afin de gagner la rive gauche de la Charente. Ève,
-qui trouva ce silence gênant s'arrêta vers le milieu du pont pour
-contempler la rivière qui, de là jusqu'à l'endroit où se construisait
-la poudrerie, forme une longue nappe où le soleil couchant jetait alors
-une joyeuse traînée de lumière.
-
-—La belle soirée! dit-elle en cherchant un sujet de conversation,
-l'air est à la fois tiède et frais, les fleurs embaument, le ciel est
-magnifique.
-
-—Tout parle au cœur, répondit David en essayant d'arriver à son amour
-par analogie. Il y a pour les gens aimants un plaisir infini à trouver
-dans les accidents d'un paysage, dans la transparence de l'air, dans
-les parfums de la terre, la poésie qu'ils ont dans l'âme. La nature
-parle pour eux.
-
-—Et elle leur délie aussi la langue, dit Ève en riant. Vous étiez
-bien silencieux en traversant l'Houmeau. Savez-vous que j'étais
-embarrassée...
-
-—Je vous trouvais si belle que j'étais saisi, répondit naïvement David.
-
-—Je suis donc moins belle en ce moment? lui demanda-t-elle.
-
-—Non; mais je suis si heureux de me promener seul avec vous, que......
-
-Il s'arrêta tout interdit et regarda les collines par où descend la
-route de Saintes.
-
-—Si vous trouvez quelque plaisir à cette promenade, j'en suis ravie,
-car je me crois obligée à vous donner une soirée en échange de celle
-que vous m'avez sacrifiée. En refusant d'aller chez madame de Bargeton,
-vous avez été tout aussi généreux que l'était Lucien en risquant de la
-fâcher par sa demande.
-
-—Non pas généreux, mais sage, répondit David. Puisque nous sommes
-seuls sous le ciel, sans autres témoins que les roseaux et les
-buissons qui bordent la Charente, permettez-moi, chère Ève, de vous
-exprimer quelques-unes des inquiétudes que me cause la marche actuelle
-de Lucien. Après ce que je viens de lui dire, mes craintes vous
-paraîtront, je l'espère, un raffinement d'amitié. Vous et votre mère,
-vous avez tout fait pour le mettre au-dessus de sa position; mais
-en excitant son ambition, ne l'avez-vous pas imprudemment voué à de
-grandes souffrances? Comment se soutiendra-t-il dans le monde où le
-portent ses goûts? Je le connais! il est de nature à aimer les récoltes
-sans le travail. Les devoirs de société lui dévoreront son temps, et
-le temps est le seul capital des gens qui n'ont que leur intelligence
-pour fortune; il aime à briller, le monde irritera ses désirs qu'aucune
-somme ne pourra satisfaire, il dépensera de l'argent et n'en gagnera
-pas; enfin, vous l'avez habitué à se croire grand; mais avant de
-reconnaître une supériorité quelconque, le monde demande d'éclatants
-succès. Or, les succès littéraires ne se conquièrent que dans la
-solitude et par d'obstinés travaux. Que donnera madame de Bargeton à
-votre frère en retour de tant de journées passées à ses pieds? Lucien
-est trop fier pour accepter ses secours, et nous le savons encore trop
-pauvre pour continuer à voir sa société, qui est doublement ruineuse.
-Tôt ou tard cette femme abandonnera notre cher frère après lui avoir
-fait perdre le goût du travail, après avoir développé chez lui le goût
-du luxe, le mépris de notre vie sobre, l'amour des jouissances, son
-penchant à l'oisiveté, cette débauche des âmes poétiques. Oui, je
-tremble que cette grande dame ne s'amuse de Lucien comme d'un jouet: ou
-elle l'aime sincèrement et lui fera tout oublier, ou elle ne l'aime pas
-et le rendra malheureux, car il en est fou.
-
-—Vous me glacez le cœur, dit Ève en s'arrêtant au barrage de la
-Charente. Mais, tant que ma mère aura la force de faire son pénible
-métier et tant que je vivrai, les produits de notre travail suffiront
-peut-être aux dépenses de Lucien, et lui permettront d'attendre le
-moment où sa fortune commencera. Je ne manquerai jamais de courage, car
-l'idée de travailler pour une personne aimée, dit Ève en s'animant,
-ôte au travail toute son amertume et ses ennuis. Je suis heureuse en
-songeant pour qui je me donne tant de peine, si toutefois c'est de la
-peine. Oui, ne craignez rien, nous gagnerons assez d'argent pour que
-Lucien puisse aller dans le beau monde. Là est sa fortune.
-
-—Là est aussi sa perte, reprit David. Écoutez-moi, chère Ève. La lente
-exécution des œuvres du génie exige une fortune considérable toute
-venue ou le sublime cynisme d'une vie pauvre. Croyez-moi! Lucien a une
-si grande horreur des privations de la misère, il a si complaisamment
-savouré l'arome des festins, la fumée des succès, son amour-propre a
-si bien grandi dans le boudoir de madame de Bargeton, qu'il tentera
-tout plutôt que de déchoir; et les produits de votre travail ne seront
-jamais en rapport avec ses besoins.
-
-—Vous n'êtes donc qu'un faux ami! s'écria Ève désespérée. Autrement
-vous ne nous décourageriez pas ainsi.
-
-—Ève! Ève! répondit David, je voudrais être le frère de Lucien.
-Vous seule pouvez me donner ce titre, qui lui permettrait de tout
-accepter de moi, qui me donnerait le droit de me dévouer à lui avec
-le saint amour que vous mettez à vos sacrifices, mais en y portant le
-discernement du calculateur. Ève, cher enfant aimée, faites que Lucien
-ait un trésor où il puisse puiser sans honte? La bourse d'un frère ne
-sera-t-elle pas comme la sienne? si vous saviez toutes les réflexions
-que m'a suggérées la position nouvelle de Lucien! S'il veut aller chez
-madame de Bargeton, il ne doit plus être mon prote, il ne doit plus
-loger à l'Houmeau, vous ne devez plus rester ouvrière, votre mère ne
-doit plus faire son métier. Si vous consentiez à devenir ma femme,
-tout s'aplanirait: Lucien pourrait demeurer au second chez moi pendant
-que je lui bâtirais un appartement au-dessus de l'appentis au fond de
-la cour, à moins que mon père ne veuille élever un second étage. Nous
-lui arrangerions ainsi une vie sans soucis, une vie indépendante. Mon
-désir de soutenir Lucien me donnera pour faire fortune un courage que
-je n'aurais pas s'il ne s'agissait que de moi; mais il dépend de vous
-d'autoriser mon dévouement. Peut-être un jour ira-t-il à Paris, le seul
-théâtre où il puisse se produire, et où ses talents seront appréciés
-et rétribués. La vie de Paris est chère, et nous ne serons pas trop
-de trois pour l'y entretenir. D'ailleurs, à vous comme à votre mère,
-ne faudra-t-il pas un appui? Chère Ève, épousez-moi par amour pour
-Lucien. Plus tard vous m'aimerez peut-être en voyant les efforts que
-je ferai pour le servir et pour vous rendre heureuse. Nous sommes tous
-deux également modestes dans nos goûts, il nous faudra peu de chose; le
-bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son cœur sera le trésor
-où nous mettrons fortune, sentiments, sensations, tout!
-
-—Les convenances nous séparent, dit Ève émue en voyant combien ce grand
-amour se faisait petit. Vous êtes riche et je suis pauvre. Il faut
-aimer beaucoup pour passer par-dessus une semblable difficulté.
-
-—Vous ne m'aimez donc pas assez encore? s'écria David atterré.
-
-—Mais votre père s'opposerait peut-être...
-
-—Bien, bien, répondit David, s'il n'y a que mon père à consulter, vous
-serez ma femme. Ève, ma chère Ève! vous venez de me rendre la vie bien
-facile à porter en ce moment. J'avais, hélas! le cœur bien lourd de
-sentiments que je ne pouvais ni ne savais exprimer. Dites-moi seulement
-que vous m'aimez un peu, je prendrai le courage nécessaire pour vous
-parler de tout le reste.
-
-—En vérité, dit-elle, vous me rendez tout honteuse; mais puisque nous
-nous confions nos sentiments, je vous dirai que je n'ai jamais de
-ma vie pensé à un autre qu'à vous. J'ai vu en vous un de ces hommes
-auxquels une femme peut se trouver fière d'appartenir, et je n'osais
-espérer pour moi, pauvre ouvrière sans avenir, une si grande destinée.
-
-—Assez, assez, dit-il en s'asseyant sur la traverse du barrage auprès
-duquel ils étaient revenus, car ils allaient et venaient comme des fous
-en parcourant le même espace.
-
-—Qu'avez-vous? lui dit-elle en exprimant pour la première fois cette
-inquiétude si gracieuse que les femmes éprouvent pour un être qui leur
-appartient.
-
-—Rien que de bon, dit-il. En apercevant toute une vie heureuse,
-l'esprit est comme ébloui, l'âme est accablée. Pourquoi suis-je le plus
-heureux? dit-il avec une expression de mélancolie. Mais je le sais.
-
-Ève regarda David d'un air coquet et douteux qui voulait une
-explication.
-
-—Chère Ève, je reçois plus que je ne donne. Aussi vous aimerai-je
-toujours mieux que vous ne m'aimerez, parce que j'ai plus de raison de
-vous aimer: vous êtes un ange et je suis un homme.
-
-—Je ne suis pas si savante, répondit Ève en souriant. Je vous aime
-bien...
-
-—Autant que vous aimez Lucien? dit-il en l'interrompant.
-
-—Assez pour être votre femme, pour me consacrer à vous et tâcher de ne
-vous donner aucune peine dans la vie, d'abord un peu pénible, que nous
-mènerons.
-
-—Vous êtes-vous aperçue, chère Ève, que je vous ai aimée depuis le
-premier jour où je vous ai vue?
-
-—Quelle est la femme qui ne se sent pas aimée? demanda-t-elle.
-
-—Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma prétendue
-fortune. Je suis pauvre, ma chère Ève. Oui, mon père a pris plaisir
-à me ruiner, il a spéculé sur mon travail, il a fait comme beaucoup
-de prétendus bienfaiteurs avec leurs obligés. Si je deviens riche
-ce sera par vous. Ceci n'est pas une parole de l'amant, mais une
-réflexion du penseur. Je dois vous faire connaître mes défauts, et ils
-sont énormes chez un homme obligé de faire sa fortune. Mon caractère,
-mes habitudes, les occupations qui me plaisent me rendent impropre à
-tout ce qui est commerce et spéculation, et cependant nous ne pouvons
-devenir riches que par l'exercice de quelque industrie. Si je suis
-capable de découvrir une mine d'or, je suis singulièrement inhabile à
-l'exploiter. Mais vous, qui, par amour pour votre frère, êtes descendue
-aux plus petits détails, qui avez le génie de l'économie, la patiente
-attention du vrai commerçant, vous récolterez la moisson que j'aurai
-semée. Notre situation, car depuis long-temps je me suis mis au sein de
-votre famille, m'oppresse si fort le cœur que j'ai consumé mes jours
-et mes nuits à chercher une occasion de fortune. Mes connaissances en
-chimie et l'observation des besoins du commerce m'ont mis sur la voie
-d'une découverte lucrative. Je ne puis vous en rien dire encore, je
-prévois trop de lenteurs. Nous souffrirons pendant quelques années
-peut-être: mais je finirai par trouver les procédés industriels à la
-piste desquels je suis depuis quelques jours, et qui nous procureront
-une grande fortune. Je n'ai rien dit à Lucien, car son caractère ardent
-gâterait tout, il convertirait mes espérances en réalités, il vivrait
-en grand seigneur et s'endetterait peut-être. Ainsi gardez-moi le
-secret. Votre douce et chère compagnie pourra seule me consoler pendant
-ces longues épreuves, comme le désir de vous enrichir vous et Lucien me
-donnera de la constance et de la ténacité...
-
-—J'avais deviné aussi, lui dit Ève en l'interrompant, que vous étiez un
-de ces inventeurs auxquels il faut, comme à mon pauvre père, une femme
-qui prenne soin d'eux.
-
-—Vous m'aimez donc! Ah! dites-le-moi sans crainte, à moi qui ai vu dans
-votre nom un symbole de mon amour. Ève était la seule femme qu'il y
-eût dans le monde, et ce qui était matériellement vrai pour Adam l'est
-moralement pour moi. Mon Dieu! m'aimez-vous?
-
-—Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe par la manière dont
-elle la prononça comme pour peindre l'étendue de ses sentiments.
-
-—Hé! bien, asseyons-nous là, dit-il en conduisant Ève par la main vers
-une longue poutre qui se trouvait au bas des roues d'une papeterie.
-Laissez-moi respirer l'air du soir, entendre les cris des ranettes,
-admirer les rayons de la lune qui tremblent sur les eaux; laissez-moi
-m'emparer de cette nature où je crois voir mon bonheur écrit en toute
-chose, et qui m'apparaît pour la première fois dans sa splendeur,
-éclairée par l'amour, embellie par vous. Ève, chère aimée! voici le
-premier moment de joie sans mélange que le sort m'ait donné! Je doute
-que Lucien soit aussi heureux que moi!
-
-En sentant la main d'Ève humide et tremblante dans la sienne, David y
-laissa tomber une larme. Ce fut en ce moment que Lucien aborda sa sœur.
-
-—Je ne sais pas, dit-il, si vous avez trouvé cette soirée belle, mais
-elle a été cruelle pour moi.
-
-—Mon pauvre Lucien, que t'est-il donc arrivé? dit Ève en remarquant
-l'animation du visage de son frère.
-
-Le poète irrité raconta ses angoisses, en versant dans ces cœurs amis
-les flots de pensées qui l'assaillaient. Ève et David écoutèrent
-Lucien en silence, affligés de voir passer ce torrent de douleurs qui
-révélait autant de grandeur que de petitesse.
-
-—Monsieur de Bargeton, dit Lucien en terminant, est un vieillard qui
-sera sans doute bientôt emporté par quelque indigestion, eh! bien, je
-dominerai ce monde orgueilleux, j'épouserai madame de Bargeton! J'ai lu
-dans ses yeux ce soir un amour égal au mien. Oui, mes blessures, elle
-les a ressenties; mes souffrances, elle les a calmées; elle est aussi
-grande et noble qu'elle est belle et gracieuse! Non, elle ne me trahira
-jamais!
-
-—N'est-il pas temps de lui faire une existence tranquille? dit à voix
-basse David à Ève.
-
-Ève pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses
-pensées, s'empressa de raconter à Lucien les projets qu'il avait
-médités. Les deux amants étaient aussi pleins d'eux-mêmes que Lucien
-était plein de lui; en sorte qu'Ève et David, empressés de faire
-approuver leur bonheur, n'aperçurent point le mouvement de surprise que
-laissa échapper l'amant de madame de Bargeton en apprenant le mariage
-de sa sœur et de David. Lucien, qui rêvait de faire faire à sa sœur
-une belle alliance quand il aurait saisi quelque haute position, afin
-d'étayer son ambition de l'intérêt que lui porterait une puissante
-famille, fut désolé de voir dans cette union un obstacle de plus à ses
-succès dans le monde.
-
-—Si madame de Bargeton consent à devenir madame de Rubempré, jamais
-elle ne voudra se trouver être la belle-sœur de David Séchard! Cette
-phrase est la formule nette et précise des idées qui tenaillèrent le
-cœur de Lucien.—Louise a raison! les gens d'avenir ne sont jamais
-compris par leurs familles, pensa-t-il avec amertume.
-
-Si cette union lui eût été présentée en un moment où il n'eût pas
-fantastiquement tué monsieur de Bargeton, il aurait sans doute fait
-éclater la joie la plus vive. En réfléchissant à sa situation actuelle,
-en interrogeant la destinée d'une fille belle et sans fortune, d'Ève
-Chardon, il eût regardé ce mariage comme un bonheur inespéré. Mais
-il habitait un de ces rêves d'or où les jeunes gens, montés sur des
-si, franchissent toutes les barrières. Il venait de se voir dominant
-la Société, le poète souffrait de tomber si vite dans la réalité.
-Ève et David pensèrent que leur frère accablé de tant de générosité
-se taisait. Pour ces deux belles âmes, une acceptation silencieuse
-prouvait une amitié vraie. L'imprimeur se mit à peindre avec une
-éloquence douce et cordiale le bonheur qui les attendait tous quatre.
-Malgré les interjections d'Ève, il meubla son premier étage avec le
-luxe d'un amoureux; il bâtit avec une ingénue bonne foi le second pour
-Lucien et le dessus de l'appentis pour madame Chardon, envers laquelle
-il voulait déployer tous les soins d'une filiale sollicitude. Enfin
-il fit la famille si heureuse et son frère si indépendant que Lucien,
-charmé par la voix de David et par les caresses d'Ève, oublia sous les
-ombrages de la route, le long de la Charente calme et brillante, sous
-la voûte étoilée et dans la tiède atmosphère de la nuit, la blessante
-couronne d'épines que la Société lui avait enfoncée sur la tête.
-Monsieur de Rubempré reconnut enfin David. La mobilité de son caractère
-le rejeta bientôt dans la vie pure, travailleuse et bourgeoise qu'il
-avait menée; il la vit embellie et sans soucis. Le bruit du monde
-aristocratique s'éloigna de plus en plus. Enfin, quand il atteignit le
-pavé de l'Houmeau, l'ambitieux serra la main de son frère et se mit à
-l'unisson des heureux amants.
-
-—Pourvu que ton père ne contrarie pas ce mariage? dit-il à David.
-
-—Tu sais s'il s'inquiète de moi! le bonhomme vit pour lui; mais j'irai
-demain le voir à Marsac, quand ce ne serait que pour obtenir de lui
-qu'il fasse les constructions dont nous avons besoin.
-
-David accompagna le frère et la sœur jusque chez madame Chardon à
-laquelle il demanda la main d'Ève, avec l'empressement d'un homme qui
-ne voulait aucun retard. La mère prit la main de sa fille, la mit dans
-celle de David avec joie, et l'amant enhardi baisa au front sa belle
-promise, qui lui sourit en rougissant.
-
-—Voilà les accordailles des gens pauvres, dit la mère en levant les
-yeux comme pour implorer la bénédiction de Dieu. Vous avez du courage,
-mon enfant, dit-elle à David, car nous sommes dans le malheur, et je
-tremble qu'il ne soit contagieux.
-
-—Nous serons riches et heureux, dit gravement David. Pour commencer,
-vous ne ferez plus votre métier de garde-malade, et vous viendrez
-demeurer avec votre fille et Lucien à Angoulême.
-
-Les trois enfants s'empressèrent alors de raconter à leur mère étonnée
-leur charmant projet, en se livrant à l'une de ces folles causeries
-de famille où l'on se plaît à engranger toutes les semailles, à jouir
-par avance de toutes les joies. Il fallut mettre David à la porte; il
-aurait voulu que cette soirée fût éternelle. Une heure du matin sonna
-quand Lucien reconduisit son futur beau-frère jusqu'à la Porte-Palet.
-L'honnête Postel, inquiet de ces mouvements extraordinaires, était
-debout derrière sa persienne; il avait ouvert la croisée et se disait,
-en voyant de la lumière à cette heure chez Ève:—Que se passe-t-il donc
-chez les Chardon?
-
-—Mon fiston, dit-il en voyant revenir Lucien, que vous arrive-t-il
-donc? Auriez-vous besoin de moi?
-
-—Non, monsieur, répondit le poète; mais comme vous êtes notre ami, je
-puis vous dire l'affaire: ma mère vient d'accorder la main de ma sœur à
-David Séchard.
-
-Pour toute réponse, Postel ferma brusquement sa fenêtre, au désespoir
-de n'avoir pas demandé mademoiselle Chardon.
-
-Au lieu de rentrer à Angoulême, David prit la route de Marsac. Il alla
-tout en se promenant chez son père, et arriva le long du clos attenant
-à la maison, au moment où le soleil se levait. L'amoureux aperçut sous
-un amandier la tête du vieil Ours qui s'élevait au-dessus d'une haie.
-
-—Bonjour, mon père, lui dit David.
-
-—Tiens, c'est toi, mon garçon? par quel hasard te trouves-tu sur la
-route à cette heure? Entre par là, dit le vigneron en indiquant à son
-fils une petite porte à claire-voie. Mes vignes ont toutes passé fleur,
-pas un cep de gelé! Il y aura plus de vingt poinçons à l'arpent cette
-année; mais aussi comme c'est fumé!
-
-—Mon père, je viens vous parler d'une affaire importante.
-
-—Eh! bien, comment vont nos presses? tu dois gagner de l'argent gros
-comme toi?
-
-—J'en gagnerai, mon père, mais pour le moment je ne suis pas riche.
-
-—Ils me blâment tous ici de fumer à mort, répondit le père. Les
-bourgeois, c'est-à-dire monsieur le marquis, monsieur le comte,
-messieurs ci et ça prétendent que j'ôte de la qualité au vin. A quoi
-sert l'éducation? à vous brouiller l'entendement. Écoute! ces messieurs
-récoltent sept, quelquefois huit pièces à l'arpent, et les vendent
-soixante francs la pièce, ce qui fait au plus quatre cents francs
-par arpent dans les bonnes années. Moi, j'en récolte vingt pièces et
-les vends trente francs, total six cents francs! Où sont les niais!
-La qualité! la qualité! Qu'est-ce que ça me fait, la qualité? qu'ils
-la gardent pour eux, la qualité, messieurs les marquis! pour moi, la
-qualité, c'est les écus. Tu dis?...
-
-—Mon père, je me marie, je viens vous demander...
-
-—Me demander? Quoi! rien du tout, mon garçon. Marie-toi, j'y consens;
-mais pour te donner quelque chose, je me trouve sans un sou. Les façons
-m'ont ruiné! Depuis deux ans, j'avance des façons, des impositions, des
-frais de toute nature; le gouvernement prend tout, le plus clair va au
-gouvernement! Voilà deux ans que les pauvres vignerons ne font rien.
-Cette année ne se présente pas mal, eh! bien, mes gredins de poinçons
-valent déjà onze francs! On récoltera pour le tonnelier. Pourquoi te
-marier avant les vendanges...
-
-—Mon père, je ne viens vous demander que votre consentement.
-
-—Ah! c'est une autre affaire. A l'encontre de qui te maries-tu, sans
-curiosité?
-
-—J'épouse mademoiselle Ève Chardon.
-
-—Qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce qu'elle mange?
-
-—Elle est fille de feu monsieur Chardon, le pharmacien de l'Houmeau.
-
-—Tu épouses une fille de l'Houmeau, toi, un bourgeois! toi, l'imprimeur
-du roi à Angoulême! Voilà les fruits de l'éducation! Mettez donc vos
-enfants au collége! Ah! çà, elle est donc bien riche, mon garçon? dit
-le vieux vigneron en se rapprochant de son fils d'un air câlin; car si
-tu épouses une fille de l'Houmeau, elle doit en avoir des mille et des
-cent! Bon! tu me payeras mes loyers. Sais-tu, mon garçon, que voilà
-deux ans trois mois de loyers dus, ce qui fait deux mille sept cents
-francs, qui me viendraient bien à point pour payer le tonnelier. A tout
-autre qu'à mon fils, je serais en droit de demander des intérêts; car,
-après tout, les affaires sont les affaires; mais je te les remets. Hé!
-bien, qu'a-t-elle?
-
-—Mais elle a ce qu'avait ma mère.
-
-Le vieux vigneron allait dire:—Elle n'a que dix mille francs! Mais il
-se souvint d'avoir refusé des comptes à son fils, et s'écria:—Elle n'a
-rien!
-
-—La fortune de ma mère était son intelligence et sa beauté.
-
-—Va donc au marché avec ça, et tu verras ce qu'on te donnera dessus!
-Nom d'une pipe, les pères sont-ils malheureux dans leurs enfants!
-David, quand je me suis marié, j'avais sur la tête un bonnet de papier
-pour toute fortune et mes deux bras, j'étais un pauvre Ours; mais avec
-la belle imprimerie que je t'ai _donnée_, avec ton industrie et tes
-connaissances, tu dois épouser une bourgeoise de la ville, une femme
-riche de trente à quarante mille francs. Laisse ta passion, et je te
-marierai, moi! Nous avons à une lieue d'ici une veuve de trente-deux
-ans, meunière, qui a cent mille francs de bien au soleil; voilà ton
-affaire. Tu peux réunir ses biens à ceux de Marsac, ils se touchent!
-Ah! le beau domaine que nous aurions, et comme je le gouvernerais! On
-dit qu'elle va se marier avec Courtois, son premier garçon, tu vaux
-encore mieux que lui! Je mènerais le moulin, tandis qu'elle ferait les
-beaux bras à Angoulême.
-
-—Mon père, je suis engagé...
-
-—David, tu n'entends rien au commerce, je te vois ruiné. Oui, si tu te
-maries avec cette fille de l'Houmeau, je me mettrai en règle vis-à-vis
-de toi, je t'assignerai pour me payer mes loyers, car je ne prévois
-rien de bon. Ah! mes pauvres presses! mes presses! il vous fallait de
-l'argent pour vous huiler, vous entretenir et vous faire rouler. Il n'y
-a qu'une bonne année qui puisse me consoler de cela.
-
-—Mon père, il me semble que jusqu'à présent je vous ai causé peu de
-chagrin...
-
-—Et très-peu payé de loyers, répondit le vigneron.
-
-—Je venais vous demander, outre votre consentement à mon mariage, de
-me faire élever le second étage de votre maison et de construire un
-logement au-dessus de l'appentis.
-
-—Bernique, je n'ai pas le sou, tu le sais bien. D'ailleurs, ce serait
-de l'argent jeté dans l'eau, car qu'est-ce que ça me rapporterait? Ah!
-tu te lèves dès le matin pour venir me demander des constructions à
-ruiner un roi. Quoiqu'on t'ait nommé David, je n'ai pas les trésors
-de Salomon. Mais tu es fou? On m'a changé mon enfant en nourrice. En
-voilà-t-il un qui aura du raisin! dit-il en s'interrompant pour montrer
-un cep à David. Voilà des enfants qui ne trompent pas l'espoir de leurs
-parents: vous les fumez, ils vous rapportent. Moi, je t'ai mis au
-lycée, j'ai payé des sommes énormes pour faire de toi un savant, tu vas
-étudier chez les Didot: et toutes ces frimes aboutissent à me donner
-pour bru une fille de l'Houmeau, sans un sou de dot! Si tu n'avais pas
-étudié, que tu fusses resté sous mes yeux, tu te serais conduit à ma
-fantaisie, et tu te marierais aujourd'hui avec une meunière de cent
-mille francs, sans compter le moulin. Ah! ton esprit te sert à croire
-que je te récompenserai de ce beau sentiment, en te faisant construire
-des palais?... Mais ne dirait-on pas en vérité que, depuis deux cents
-ans, la maison où tu es n'a logé que des cochons, et que ta fille de
-l'Houmeau ne peut pas y coucher. Ah ça! c'est donc la reine de France?
-
-—Eh! bien, mon père, je construirai le second étage à mes frais; ce
-sera le fils qui enrichira le père. Quoique ce soit le monde renversé,
-cela se voit quelquefois.
-
-—Comment, mon gars, tu as de l'argent pour bâtir, et tu n'en as pas
-pour payer tes loyers? Finaud, tu ruses avec ton père!
-
-La question ainsi posée devint difficile à résoudre, car le bonhomme
-était enchanté de mettre son fils dans une position qui lui permît de
-ne lui rien donner tout en paraissant paternel. Aussi David ne put-il
-obtenir de son père qu'un consentement pur et simple au mariage et la
-permission de faire à ses frais, dans la maison paternelle, toutes les
-constructions dont il pouvait avoir besoin. Le vieil Ours, ce modèle
-des pères conservateurs, fit à son fils la grâce de ne pas exiger
-ses loyers et de ne pas lui prendre les économies qu'il avait eu
-l'imprudence de laisser voir. David revint triste: il comprit que dans
-le malheur il ne pourrait pas compter sur le secours de son père.
-
-Il ne fut question dans tout Angoulême que du mot de l'Évêque et de la
-réponse de madame de Bargeton. Les moindres événements furent si bien
-dénaturés, augmentés, embellis, que le poète devint le héros du moment.
-De la sphère supérieure où gronda cet orage de cancans, il en tomba
-quelques gouttes dans la bourgeoisie. Quand Lucien passa par Beaulieu
-pour aller chez madame de Bargeton, il s'aperçut de l'attention
-envieuse avec laquelle plusieurs jeunes gens le regardèrent, et saisit
-quelques phrases qui l'enorgueillirent.
-
-—Voilà un jeune homme heureux, disait un fils de famille qui avait
-assisté à la lecture, il est joli garçon, il a du talent, et madame de
-Bargeton en est folle!
-
-—La plus belle femme d'Angoulême est à lui, fut une autre phrase qui
-remua toutes les vanités de son cœur.
-
-Il avait impatiemment attendu l'heure où il savait trouver Louise
-seule, il avait besoin de faire accepter le mariage de sa sœur à cette
-femme, devenue l'arbitre de ses destinées. Après la soirée de la
-veille, Louise serait peut-être plus tendre, et cette tendresse pouvait
-amener un moment de bonheur. Il ne s'était pas trompé: madame de
-Bargeton le reçut avec une emphase de sentiment qui parut à ce novice
-en amour un touchant progrès de passion. Elle abandonna ses beaux
-cheveux d'or, ses mains, sa tête aux baisers enflammés du poète qui, la
-veille, avait tant souffert!
-
-—Si tu avais vu ton visage pendant que tu lisais, dit-elle, car ils
-étaient arrivés la veille au tutoiement, à cette caresse du langage,
-alors que sur le canapé Louise avait de sa blanche main essuyé les
-gouttes de sueur qui par avance mettaient des perles sur le front où
-elle posait une couronne. Il s'échappait des étincelles de tes beaux
-yeux! je voyais sortir de tes lèvres les chaînes d'or qui suspendent
-les cœurs à la bouche des poètes. Tu me liras tout Chénier, c'est
-le poète des amants. Tu ne souffriras plus, je ne le veux pas! Oui,
-cher ange, je te ferai une oasis où tu vivras toute ta vie de poète,
-active, molle, indolente, laborieuse, pensive tour à tour; mais
-n'oubliez jamais que vos lauriers me sont dus, que ce sera pour moi
-la noble indemnité des souffrances qui m'adviendront. Pauvre cher, ce
-monde ne m'épargnera pas plus qu'il ne t'épargne, il se venge de tous
-les bonheurs qu'il ne partage pas. Oui, je serai toujours jalousée,
-ne l'avez-vous pas vu hier? Ces mouches buveuses de sang sont-elles
-accourues assez vite pour s'abreuver dans les piqûres qu'elles ont
-faites? Mais j'étais heureuse! je vivais! Il y a si long-temps que
-toutes les cordes de mon cœur n'ont résonné!
-
-Des larmes coulèrent sur les joues de Louise, Lucien lui prit une main,
-et pour toute réponse la baisa long-temps. Les vanités de ce poète
-furent donc caressées par cette femme comme elles l'avaient été par
-sa mère, par sa sœur et par David. Chacun autour de lui continuait à
-exhausser le piédestal imaginaire sur lequel il se mettait. Entretenu
-par tout le monde, par ses amis comme par la rage de ses ennemis dans
-ses croyances ambitieuses, il marchait dans une atmosphère pleine de
-mirages. Les jeunes imaginations sont si naturellement complices de ces
-louanges et de ces idées, tout s'empresse tant à servir un jeune homme
-beau, plein d'avenir, qu'il faut plus d'une leçon amère et froide pour
-dissiper de tels prestiges.
-
-—Tu veux donc bien, ma belle Louise, être ma Béatrix, mais une Béatrix
-qui se laisse aimer?
-
-Elle releva ses beaux yeux qu'elle avait tenus baissés, et dit en
-démentant sa parole par un angélique sourire:—Si vous le méritez...
-plus tard! N'êtes-vous pas heureux? avoir un cœur à soi! pouvoir tout
-dire avec la certitude d'être compris, n'est-ce pas le bonheur?
-
-—Oui, répondit il en faisant une moue d'amoureux contrarié.
-
-—Enfant! dit-elle en se moquant. Allons, n'avez-vous pas quelque chose
-à me dire? Tu es entré tout préoccupé, mon Lucien.
-
-Lucien confia timidement à sa bien-aimée l'amour de David pour sa sœur,
-celui de sa sœur pour David, et le mariage projeté.
-
-—Pauvre Lucien, dit-elle, il a peur d'être battu, grondé, comme si
-c'était lui qui se mariât! Mais où est le mal? reprit-elle en passant
-ses mains dans les cheveux de Lucien. Que me fait ta famille, où tu es
-une exception? Si mon père épousait sa servante, t'en inquiéterais-tu
-beaucoup? Cher enfant, les amants sont à eux seuls toute leur famille.
-Ai-je dans le monde un autre intérêt que mon Lucien? Sois grand, sache
-conquérir de la gloire, voilà nos affaires!
-
-Lucien fut l'homme du monde le plus heureux de cette égoïste réponse.
-Au moment où il écoutait les folles raisons par lesquelles Louise lui
-prouva qu'ils étaient seuls dans le monde, monsieur de Bargeton entra.
-Lucien fronça le sourcil, et parut interdit; Louise lui fit un signe et
-le pria de rester à dîner avec eux en lui demandant de lui lire André
-Chénier, jusqu'à ce que les joueurs et les habitués vinssent.
-
-—Vous ne ferez pas seulement plaisir à elle, dit monsieur de Bargeton,
-mais à moi aussi. Rien ne m'arrange mieux que d'entendre lire après mon
-dîner.
-
-Câliné par monsieur de Bargeton, câliné par Louise, servi par les
-domestiques avec le respect qu'ils ont pour les favoris de leurs
-maîtres, Lucien resta dans l'hôtel de Bargeton en s'identifiant à
-toutes les jouissances d'une fortune dont l'usufruit lui était livré.
-Quand le salon fut plein de monde, il se sentit si fort de la bêtise
-de monsieur de Bargeton et de l'amour de Louise, qu'il prit un air
-dominateur que sa belle maîtresse encouragea. Il savoura les plaisirs
-du despotisme conquis par Naïs et qu'elle aimait à lui faire partager.
-Enfin il s'essaya pendant cette soirée à jouer le rôle d'un héros
-de petite ville. En voyant la nouvelle attitude de Lucien, quelques
-personnes pensèrent qu'il était, suivant une expression de l'ancien
-temps, du dernier bien avec madame de Bargeton. Amélie, venue avec
-monsieur du Châtelet, affirmait ce grand malheur dans un coin du salon
-où s'étaient réunis les jaloux et les envieux.
-
-—Ne rendez pas Naïs comptable de la vanité d'un petit jeune homme
-tout fier de se trouver dans un monde où il ne croyait jamais pouvoir
-aller, dit Châtelet. Ne voyez-vous pas que ce Chardon prend les phrases
-gracieuses d'une femme du monde pour des avances, il ne sait pas
-encore distinguer le silence que garde la passion vraie du langage
-protecteur que lui méritent sa beauté, sa jeunesse et son talent! Les
-femmes seraient trop à plaindre si elles étaient coupables de tous les
-désirs qu'elles nous inspirent. Il est certainement amoureux, mais
-quant à Naïs...
-
-—Oh! Naïs, répéta la perfide Amélie, Naïs est très-heureuse de cette
-passion. A son âge, l'amour d'un jeune homme offre tant de séductions!
-On redevient jeune auprès de lui, l'on se fait jeune fille, on en prend
-les scrupules, les manières, et l'on ne songe pas au ridicule... Voyez
-donc? le fils d'un pharmacien se donne des airs de maître chez madame
-de Bargeton.
-
-—L'amour ne connaît pas ces distances-là, chanteronna Adrien.
-
-Le lendemain, il n'y eut pas une seule maison dans Angoulême où l'on
-ne discutât le degré d'intimité dans lequel se trouvaient monsieur
-Chardon, _alias_ de Rubempré, et madame de Bargeton: à peine coupables
-de quelques baisers, le monde les accusait déjà du plus criminel
-bonheur. Madame de Bargeton portait la peine de sa royauté. Parmi
-les bizarreries de la société, n'avez-vous pas remarqué les caprices
-de ses jugements et la folie de ses exigences? Il est des personnes
-auxquelles tout est permis: elles peuvent faire les choses les plus
-déraisonnables; d'elles, tout est bienséant; c'est à qui justifiera
-leurs actions. Mais il en est d'autres pour lesquelles le monde est
-d'une incroyable sévérité: celles-là doivent faire tout bien, ne jamais
-ni se tromper, ni faillir, ni même laisser échapper une sottise;
-vous diriez des statues admirées que l'on ôte de leur piédestal dès
-que l'hiver leur a fait tomber un doigt ou cassé le nez; on ne leur
-permet rien d'humain, elles sont tenues d'être toujours divines et
-parfaites. Un seul regard de madame de Bargeton à Lucien équivalait aux
-douze années de bonheur de Zizine et de Francis. Un serrement de main
-entre les deux amants allait attirer sur eux toutes les foudres de la
-Charente.
-
-David avait rapporté de Paris un pécule secret qu'il destinait aux
-vrais nécessités par son mariage et par la construction du second
-étage de la maison paternelle. Agrandir cette maison, n'était-ce pas
-travailler pour lui? tôt ou tard elle lui reviendrait, son père avait
-soixante-dix-huit ans. L'imprimeur fit donc construire en colombage
-l'appartement de Lucien, afin de ne pas surcharger les vieux murs
-de cette maison lézardée. Il se plut à décorer, à meubler galamment
-l'appartement du premier, où la belle Ève devait passer sa vie. Ce
-fut un temps d'allégresse et de bonheur sans mélange pour les deux
-amis. Quoique las des chétives proportions de l'existence en province,
-et fatigué de cette sordide économie qui faisait d'une pièce de cent
-sous une somme énorme, Lucien supporta sans se plaindre les calculs
-de la misère et ses privations. Sa sombre mélancolie avait fait place
-à la radieuse expression de l'espérance. Il voyait briller une étoile
-au-dessus de sa tête; il rêvait une belle existence en asseyant son
-bonheur sur la tombe de monsieur de Bargeton, lequel avait de temps
-en temps des digestions difficiles, et l'heureuse manie de regarder
-l'indigestion de son dîner comme une maladie qui devait se guérir par
-celle du souper.
-
-Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n'était plus prote,
-il était monsieur de Rubempré, logé magnifiquement en comparaison de la
-misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à l'Houmeau;
-il n'était plus un homme de l'Houmeau, il habitait le haut Angoulême,
-et dînait près de quatre fois par semaine chez madame de Bargeton. Pris
-en amitié par monseigneur, il était admis à l'Évêché. Ses occupations
-le classaient parmi les personnes les plus élevées. Enfin il devait
-prendre place un jour parmi les illustrations de la France. Certes,
-en parcourant un joli salon, une charmante chambre à coucher et un
-cabinet plein de goût, il pouvait se consoler de prélever trente francs
-par mois sur les salaires si péniblement gagnés par sa sœur et par
-sa mère; car il apercevait le jour où le roman historique auquel il
-travaillait depuis deux ans, L'ARCHER DE CHARLES IX, et un volume de
-poésies intitulées LES MARGUERITES, répandraient son nom dans le monde
-littéraire, en lui donnant assez d'argent pour s'acquitter envers sa
-mère, sa sœur et David. Aussi, se trouvant grandi, prêtant l'oreille au
-retentissement de son nom dans l'avenir, acceptait-il maintenant ces
-sacrifices avec une noble assurance: il souriait de sa détresse, il
-jouissait de ses dernières misères. Ève et David avaient fait passer
-le bonheur de leur frère avant le leur. Le mariage était retardé par
-le temps que demandaient encore les ouvriers pour achever les meubles,
-les peintures, les papiers destinés au premier étage: car les affaires
-de Lucien avaient eu la primauté. Quiconque connaissait Lucien ne se
-serait pas étonné de ce dévouement: il était si séduisant! ses manières
-étaient si câlines! son impatience et ses désirs, il les exprimait si
-gracieusement! il avait toujours gagné sa cause avant d'avoir parlé. Ce
-fatal privilége perd plus de jeunes gens qu'il n'en sauve. Habitués
-aux prévenances qu'inspire une jolie jeunesse, heureux de cette égoïste
-protection que le Monde accorde à un être qui lui plaît, comme il
-fait l'aumône au mendiant qui réveille un sentiment et lui donne une
-émotion, beaucoup de ces grands enfants jouissent de cette faveur au
-lieu de l'exploiter. Trompés sur le sens et le mobile des relations
-sociales, ils croient toujours rencontrer de décevants sourires; mais
-ils arrivent nus, chauves, dépouillés, sans valeur ni fortune, au
-moment où, comme de vieilles coquettes et de vieux haillons, le Monde
-les laisse à la porte d'un salon et au coin d'une borne. Ève avait
-d'ailleurs désiré ce retard, elle voulait établir économiquement les
-choses nécessaires à un jeune ménage. Que pouvaient refuser deux amants
-à un frère qui, voyant travailler sa sœur, disait avec un accent parti
-du cœur:—Je voudrais savoir coudre! Puis le grave et observateur David
-avait été complice de ce dévouement. Néanmoins, depuis le triomphe
-de Lucien chez madame de Bargeton, il eut peur de la transformation
-qui s'opérait chez Lucien; il craignit de lui voir mépriser les
-mœurs bourgeoises. Dans le désir d'éprouver son frère, David le mit
-quelquefois entre les joies patriarcales de la famille et les plaisirs
-du grand monde, et, voyant Lucien leur sacrifier ses vaniteuses
-jouissances, il s'était écrié:—On ne nous le corrompra point! Plusieurs
-fois les trois amis et madame Chardon firent des parties de plaisir,
-comme elles se font en province: ils allaient se promener dans les
-bois qui avoisinent Angoulême et longent la Charente; ils dînaient sur
-l'herbe avec des provisions que l'apprenti de David apportait à un
-certain endroit et à une heure convenue; puis ils revenaient le soir,
-un peu fatigués, n'ayant pas dépensé trois francs. Dans les grandes
-circonstances, quand ils dînaient à ce qui se nomme un _restaurat_,
-espèce de restaurant champêtre qui tient le milieu entre le _bouchon_
-des provinces et la _guinguette_ de Paris, ils allaient jusqu'à cent
-sous partagés entre David et les Chardon. David savait un gré infini à
-Lucien d'oublier, dans ces champêtres journées, les satisfactions qu'il
-trouvait chez madame de Bargeton et les somptueux dîners du monde.
-Chacun voulait alors fêter le grand homme d'Angoulême.
-
-Dans ces conjonctures, au moment où il ne manquait presque plus
-rien au futur ménage, pendant un voyage que David fit à Marsac pour
-obtenir de son père qu'il vînt assister à son mariage, en espérant que
-le bonhomme, séduit par sa belle-fille, contribuerait aux énormes
-dépenses nécessitées par l'arrangement de la maison, il arriva l'un de
-ces événements qui, dans une petite ville, changent entièrement la face
-des choses.
-
-Lucien et Louise avaient dans du Châtelet un espion intime qui
-guettait avec la persistance d'une haine mêlée de passion et d'avarice
-l'occasion d'amener un éclat. Sixte voulait forcer madame de Bargeton à
-si bien se prononcer pour Lucien, qu'elle fût ce qu'on nomme _perdue_.
-Il s'était posé comme un humble confident de madame de Bargeton; mais
-s'il admirait Lucien rue du Minage, il le démolissait partout ailleurs.
-Il avait insensiblement conquis les petites entrées chez Naïs, qui ne
-se défiait plus de son vieil adorateur; mais il avait trop présumé des
-deux amants dont l'amour restait platonique, au grand désespoir de
-Louise et de Lucien. Il y a en effet des passions qui s'embarquent mal
-ou bien, comme on voudra. Deux personnes se jettent dans la tactique
-du sentiment, parlent au lieu d'agir, et se battent en plein champ au
-lieu de faire un siége. Elles se blasent ainsi souvent d'elles-mêmes
-en fatiguant leurs désirs dans le vide. Deux amants se donnent alors
-le temps de réfléchir, de se juger. Souvent des passions qui étaient
-entrées en campagne, enseignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à
-tout renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans victoire,
-honteuses, désarmées, sottes de leur vain bruit. Ces fatalités sont
-parfois explicables par les timidités de la jeunesse et par les
-temporisations auxquelles se plaisent les femmes qui débutent, car ces
-sortes de tromperies mutuelles n'arrivent ni aux fats qui connaissent
-la pratique, ni aux coquettes habituées aux manéges de la passion.
-
-La vie de province est d'ailleurs singulièrement contraire aux
-contentements de l'amour, et favorise les débats intellectuels de la
-passion; comme aussi les obstacles qu'elle oppose au doux commerce
-qui lie tant les amants, précipite les âmes ardentes en des partis
-extrêmes. Cette vie est basée sur un espionnage si méticuleux, sur une
-si grande transparence des intérieurs, elle admet si peu l'intimité
-qui console sans offenser la vertu, les relations les plus pures y
-sont si déraisonnablement incriminées, que beaucoup de femmes sont
-flétries malgré leur innocence. Certaines d'entre elles s'en veulent
-alors de ne pas goûter toutes les félicités d'une faute dont tous les
-malheurs les accablent. La société qui blâme ou critique sans aucun
-examen sérieux les faits patents par lesquels se terminent de longues
-luttes secrètes, est ainsi primitivement complice de ces éclats; mais
-la plupart des gens qui déblatèrent contre les prétendus scandales
-offerts par quelques femmes calomniées sans raison n'ont jamais pensé
-aux causes qui déterminent chez elles une résolution publique. Madame
-de Bargeton allait se trouver dans cette bizarre situation où se sont
-trouvées beaucoup de femmes qui ne se sont perdues qu'après avoir été
-injustement accusées.
-
-Au début de la passion, les obstacles effraient les gens
-inexpérimentés; et ceux que rencontraient les deux amants,
-ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient
-garrotté Gulliver. C'était des riens multipliés qui rendaient tout
-mouvement impossible et annulaient les plus violents désirs. Ainsi,
-madame de Bargeton devait rester toujours visible. Si elle avait fait
-fermer sa porte aux heures où venait Lucien, tout eût été dit, autant
-aurait valu s'enfuir avec lui. Elle le recevait à la vérité dans ce
-boudoir auquel il s'était si bien accoutumé, qu'il s'en croyait le
-maître; mais les portes demeuraient consciencieusement ouvertes. Tout
-se passait le plus vertueusement du monde. Monsieur de Bargeton se
-promenait chez lui comme un hanneton sans croire que sa femme voulût
-être seule avec Lucien. S'il n'y avait eu d'autre obstacle que lui,
-Naïs aurait très-bien pu le renvoyer ou l'occuper; mais elle était
-accablée de visites, et il y avait d'autant plus de visiteurs que la
-curiosité était plus éveillée. Les gens de province sont naturellement
-taquins, ils aiment à contrarier les passions naissantes. Les
-domestiques allaient et venaient dans la maison sans être appelés ni
-sans prévenir de leur arrivée, par suite de vieilles habitudes prises,
-et qu'une femme qui n'avait rien à cacher leur avait laissé prendre.
-Changer les mœurs intérieures de sa maison, n'était-ce pas avouer
-l'amour dont doutait encore tout Angoulême? Madame de Bargeton ne
-pouvait pas mettre le pied hors de chez elle sans que la ville sût où
-elle allait. Se promener seul avec Lucien hors de la ville était une
-démarche décisive: il aurait été moins dangereux de s'enfermer avec lui
-chez elle. Si Lucien était resté après minuit chez madame de Bargeton,
-sans y être en compagnie, on en aurait glosé le lendemain. Ainsi au
-dedans comme au dehors, madame de Bargeton vivait toujours en public.
-Ces détails peignent toute la province: les fautes y sont ou avouées ou
-impossibles.
-
-Louise, comme toutes les femmes entraînées par une passion sans en
-avoir l'expérience, reconnaissait une à une les difficultés de sa
-position; elle s'en effrayait. Sa frayeur réagissait alors sur ces
-amoureuses discussions qui prennent les plus belles heures où deux
-amants se trouvent seuls. Madame de Bargeton n'avait pas de terre
-où elle pût emmener son cher poète, comme font quelques femmes qui,
-sous un prétexte habilement forgé, vont s'enterrer à la campagne.
-Fatiguée de vivre en public, poussée à bout par cette tyrannie dont
-le joug était plus dur que ses plaisirs n'étaient doux, elle pensait
-à l'Escarbas, et méditait d'y aller voir son vieux père, tant elle
-s'irritait de ces misérables obstacles.
-
-Châtelet ne croyait pas à tant d'innocence. Il guettait les heures
-auxquelles Lucien venait chez madame de Bargeton, et s'y rendait
-quelques instants après, en se faisant toujours accompagner de monsieur
-de Chandour, l'homme le plus indiscret de la coterie, et auquel il
-cédait le pas pour entrer, espérant toujours une surprise en cherchant
-si opiniâtrement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan étaient
-d'autant plus difficiles, qu'il devait rester neutre, afin de diriger
-tous les acteurs du drame qu'il voulait faire jouer. Aussi, pour
-endormir Lucien qu'il caressait et madame de Bargeton qui ne manquait
-pas de perspicacité, s'était-il attaché par contenance à la jalouse
-Amélie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait réussi
-depuis quelques jours à établir entre monsieur de Chandour et lui une
-controverse au sujet des deux amoureux. Du Châtelet prétendait que
-madame de Bargeton se moquait de Lucien, qu'elle était trop fière,
-trop bien née pour descendre jusqu'au fils d'un pharmacien. Ce rôle
-d'incrédule allait au plan qu'il s'était tracé, car il désirait passer
-pour le défenseur de madame de Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien
-n'était pas un amant malheureux. Amélie aiguillonnait la discussion
-en souhaitant savoir la vérité. Chacun donnait ses raisons. Comme
-il arrive dans les petites villes, souvent quelques intimes de la
-maison Chandour arrivaient au milieu d'une conversation où du Châtelet
-et Stanislas justifiaient à l'envi leur opinion par d'excellentes
-observations. Il était bien difficile que chaque adversaire ne cherchât
-pas des partisans en demandant à son voisin:—Et vous, quel est votre
-avis? Cette controverse tenait madame de Bargeton et Lucien constamment
-en vue. Enfin, un jour du Châtelet fit observer que toutes les fois que
-monsieur de Chandour et lui se présentaient chez madame de Bargeton
-et que Lucien s'y trouvait, aucun indice ne trahissait de relations
-suspectes: la porte du boudoir était ouverte, les gens allaient et
-venaient, rien de mystérieux n'annonçait les jolis crimes de l'amour,
-etc. Stanislas, qui ne manquait pas d'une certaine dose de bêtise,
-se promit d'arriver le lendemain sur la pointe du pied, ce à quoi la
-perfide Amélie l'engagea fort.
-
-Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journées où les jeunes
-gens s'arrachent quelques cheveux en se jurant à eux-mêmes de ne
-pas continuer le sot métier de soupirant. Il s'était accoutumé à
-sa position. Le poète qui avait si timidement pris une chaise dans
-le boudoir sacré de la reine d'Angoulême, s'était métamorphosé en
-amoureux exigeant. Six mois avaient suffi pour qu'il se crût l'égal
-de Louise, et il voulait alors en être le maître. Il partit de chez
-lui se promettant d'être très-déraisonnable, de mettre sa vie en jeu,
-d'employer toutes les ressources d'une éloquence enflammée, de dire
-qu'il avait la tête perdue, qu'il était incapable d'avoir une pensée
-ni d'écrire une ligne. Il existe chez certaines femmes une horreur des
-partis pris qui fait honneur à leur délicatesse, elles aiment à céder
-à l'entraînement, et non à des conventions. Généralement, personne ne
-veut d'un plaisir imposé. Madame de Bargeton remarqua sur le front de
-Lucien, dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses manières, cet
-_air agité_ qui trahit une résolution arrêtée: elle se proposa de la
-déjouer, un peu par esprit de contradiction, mais aussi par une noble
-entente de l'amour. En femme exagérée, elle s'exagérait la valeur de
-sa personne. A ses yeux, madame de Bargeton était une souveraine; une
-Béatrix, une Laure. Elle s'asseyait, comme au Moyen-Age, sous le dais
-du tournoi littéraire, et Lucien devait la mériter après plusieurs
-victoires, il avait à effacer _l'enfant sublime_, Lamartine, Walter
-Scott, Byron. La noble créature considérait son amour comme un principe
-généreux: les désirs qu'elle inspirait à Lucien devaient être une cause
-de gloire pour lui. Ce _donquichottisme_ féminin est un sentiment qui
-donne à l'amour une consécration respectable, elle l'utilise, elle
-l'agrandit, elle l'honore. Obstinée à jouer le rôle de Dulcinée dans
-la vie de Lucien pendant sept à huit ans, madame de Bargeton voulait,
-comme beaucoup de femmes de province, faire acheter sa personne par une
-espèce de servage, par un temps de constance qui lui permît de juger
-son ami.
-
-Quand Lucien eut engagé la lutte par une de ces fortes bouderies dont
-se rient les femmes encore libres d'elles-mêmes, et qui n'attristent
-que les femmes aimées, Louise prit un air digne, et commença l'un de
-ses longs discours bardés de mots pompeux.
-
-—Est-ce là ce que vous m'aviez promis, Lucien? dit-elle en finissant.
-Ne mettez pas dans un présent si doux des remords qui plus tard
-empoisonneraient ma vie. Ne gâtez pas l'avenir! Et je le dis avec
-orgueil, ne gâtez pas le présent! N'avez-vous pas tout mon cœur? Que
-vous faut-il donc? votre amour se laisserait-il influencer par les
-sens, tandis que le plus beau privilége d'une femme aimée est de leur
-imposer silence? Pour qui me prenez-vous donc? ne suis-je donc plus
-votre Béatrix? Si je ne suis pas pour vous quelque chose de plus qu'une
-femme, je suis moins qu'une femme.
-
-—Vous ne diriez pas autre chose à un homme que vous n'aimeriez pas,
-s'écria Lucien furieux.
-
-—Si vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de véritable amour dans mes
-idées, vous ne serez jamais digne de moi.
-
-—Vous mettez mon amour en doute pour vous dispenser d'y répondre, dit
-Lucien en se jetant à ses pieds et pleurant.
-
-Le pauvre garçon pleura sérieusement en se voyant pour si longtemps à
-la porte du paradis. Ce fut des larmes de poète qui se croyait humilié
-dans sa puissance, des larmes d'enfant au désespoir de se voir refuser
-le jouet qu'il demande.
-
-—Vous ne m'avez jamais aimé, s'écria-t-il.
-
-—Vous ne croyez pas ce que vous dites, répondit-elle flattée de cette
-violence.
-
-—Prouvez-moi donc que vous êtes à moi, dit Lucien échevelé.
-
-En ce moment, Stanislas arriva sans être entendu, vit Lucien à demi
-renversé, les larmes aux yeux et la tête appuyée sur les genoux de
-Louise. Satisfait de ce tableau suffisamment suspect, Stanislas se
-replia brusquement sur du Châtelet, qui se tenait à la porte du salon.
-Madame de Bargeton s'élança vivement, mais elle n'atteignit pas les
-deux espions, qui s'étaient précipitamment retirés comme des gens
-importuns.
-
-—Qui donc est venu? demanda-t-elle à ses gens.
-
-—Messieurs de Chandour et du Châtelet, répondit Gentil, son vieux valet
-de Chambre.
-
-Elle rentra dans son boudoir pâle et tremblant.
-
-—S'ils vous ont vu ainsi, je suis perdue, dit-elle à Lucien.
-
-—Tant mieux! s'écria le poète.
-
-Elle sourit à ce cri d'égoïsme plein d'amour. En province, une
-semblable aventure s'aggrave par la manière dont elle se raconte.
-En un moment, chacun sut que Lucien avait été surpris aux genoux de
-Naïs. Monsieur de Chandour, heureux de l'importance que lui donnait
-cette affaire, alla d'abord raconter le grand événement au Cercle,
-puis de maison en maison. Du Châtelet s'empressa de dire partout
-qu'il n'avait rien vu; mais en se mettant ainsi en dehors du fait, il
-excitait Stanislas à parler, il lui faisait enchérir sur les détails;
-et Stanislas, se trouvant spirituel, en ajoutait de nouveaux à chaque
-récit. Le soir, la société afflua chez Amélie; car le soir les versions
-les plus exagérées circulaient dans l'Angoulême noble, où chaque
-narrateur avait imité Stanislas. Femmes et hommes étaient impatients
-de connaître la vérité. Les femmes qui se voilaient la face en criant
-le plus au scandale, à la perversité, étaient précisément Amélie,
-Zéphirine, Fifine, Lolotte, qui toutes étaient plus ou moins grevées de
-bonheurs illicites. Le cruel thème se variait sur tous les tons.
-
-—Eh! bien, disait l'une, cette pauvre Naïs, vous savez? Moi, je ne
-le crois pas, elle a devant elle toute une vie irréprochable; elle
-est beaucoup trop fière pour être autre chose que la protectrice de
-monsieur Chardon. Mais si cela est, je la plains de tout mon cœur.
-
-—Elle est d'autant plus à plaindre, qu'elle se donne un ridicule
-affreux; car elle pourrait être la mère de monsieur Lulu, comme
-l'appelait Jacques. Ce poétriau a tout au plus vingt-deux ans, et Naïs,
-entre nous soit dit, a bien quarante ans.
-
-—Moi, disait Châtelet, je trouve que la situation même dans laquelle
-était monsieur de Rubempré prouve l'innocence de Naïs. On ne se met pas
-à genoux pour redemander ce qu'on a déjà eu.
-
-—C'est selon! dit Francis d'un air égrillard qui lui valut de Zéphirine
-une œillade improbative.
-
-—Mais dites-nous donc bien ce qui en est? demandait-on à Stanislas en
-se formant en comité secret dans un coin du salon.
-
-Stanislas avait fini par composer un petit conte plein de gravelures,
-et l'accompagnait de gestes et de poses qui incriminaient
-prodigieusement la chose.
-
-—C'est incroyable, répétait-on.
-
-—A midi, disait l'une.
-
-—Naïs aurait été la dernière que j'eusse soupçonnée.
-
-—Que va-t-elle faire?
-
-Puis des commentaires, des suppositions infinies!... Du Châtelet
-défendait madame de Bargeton; mais il la défendait si maladroitement
-qu'il attisait le feu du commérage au lieu de l'éteindre. Lili, désolée
-de la chute du plus bel ange de l'olympe angoumoisin, alla tout en
-pleurs colporter la nouvelle à l'Évêché. Quand la ville entière fut
-bien certainement en rumeur, l'heureux du Châtelet alla chez madame
-de Bargeton, où il n'y avait, hélas! qu'une seule table de whist; il
-demanda diplomatiquement à Naïs d'aller causer avec elle dans son
-boudoir. Tous deux s'assirent sur le petit canapé.
-
-—Vous savez sans doute, dit du Châtelet à voix basse, ce dont tout
-Angoulême s'occupe?...
-
-—Non, dit-elle.
-
-—Eh! bien, reprit-il, je suis trop votre ami pour vous le laisser
-ignorer. Je dois vous mettre à même de faire cesser des calomnies sans
-doute inventées par Amélie, qui a l'outrecuidance de se croire votre
-rivale. Je venais ce matin vous voir avec ce singe de Stanislas, qui me
-précédait de quelques pas, lorsqu'en arrivant là, dit-il en montrant la
-porte du boudoir, il prétend vous avoir vue avec monsieur de Rubempré
-dans une situation qui ne lui permettait pas d'entrer; il est revenu
-sur moi tout effaré en m'entraînant, sans me laisser le temps de me
-reconnaître; et nous étions à Beaulieu, quand il me dit la raison de
-sa retraite. Si je l'avais connue, je n'aurais pas bougé de chez vous,
-afin d'éclaircir cette affaire à votre avantage; mais revenir chez vous
-après en être sorti ne prouvait plus rien. Maintenant, que Stanislas
-ait vu de travers, ou qu'il ait raison, _il doit avoir tort_. Chère
-Naïs, ne laissez pas jouer votre vie, votre honneur, votre avenir par
-un sot; imposez-lui silence à l'instant. Vous connaissez ma situation
-ici? Quoique j'y aie besoin de tout le monde, je vous suis entièrement
-dévoué. Disposez d'une vie qui vous appartient. Quoique vous ayez
-repoussé mes vœux, mon cœur sera toujours à vous, et en toute occasion
-je vous prouverai combien je vous aime. Oui, je veillerai sur vous
-comme un fidèle serviteur, sans espoir de récompense, uniquement pour
-le plaisir que je trouve à vous servir, même à votre insu. Ce matin,
-j'ai partout dit que j'étais à la porte du salon, et que je n'avais
-rien vu. Si l'on vous demande qui vous a instruite des propos tenus
-sur vous, servez-vous de moi. Je serais bien glorieux d'être votre
-défenseur avoué; mais, entre nous, monsieur de Bargeton est le seul qui
-puisse demander raison à Stanislas... Quand ce petit Rubempré aurait
-fait quelque folie, l'honneur d'une femme ne saurait être à la merci
-du premier étourdi qui se met à ses pieds. Voilà ce que j'ai dit.
-
-Naïs remercia du Châtelet par une inclination de tête, et demeura
-pensive. Elle était fatiguée, jusqu'au dégoût, de la vie de province.
-Au premier mot de du Châtelet, elle avait jeté les yeux sur Paris. Le
-silence de madame de Bargeton mettait son savant adorateur dans une
-situation gênante.
-
-—Disposez de moi, dit-il, je vous le répète.
-
-—Merci, répondit-elle.
-
-—Que comptez-vous faire?
-
-—Je verrai.
-
-Long silence.
-
-—Aimez-vous donc tant ce petit Rubempré?
-
-Elle laissa échapper un superbe sourire, et se croisa les bras en
-regardant les rideaux de son boudoir. Du Châtelet sortit sans avoir pu
-déchiffrer ce cœur de femme altière. Quand Lucien et les quatre fidèles
-vieillards qui étaient venus faire leur partie sans s'émouvoir de ces
-cancans problématiques furent partis, madame de Bargeton arrêta son
-mari, qui se disposait à s'aller coucher, en ouvrant la bouche pour
-souhaiter une bonne nuit à sa femme.
-
-—Venez par ici, mon cher, j'ai à vous parler, dit-elle avec une sorte
-de solennité.
-
-Monsieur de Bargeton suivit sa femme dans le boudoir.
-
-—Monsieur, lui dit-elle, j'ai peut-être eu tort de mettre dans mes
-soins protecteurs envers monsieur de Rubempré une chaleur aussi mal
-comprise par les sottes gens de cette ville que par lui-même. Ce matin,
-Lucien s'est jeté à mes pieds, là, en me faisant une déclaration
-d'amour. Stanislas est entré dans le moment où je relevais cet enfant.
-Au mépris des devoirs que la courtoisie impose à un gentilhomme
-envers une femme en toute espèce de circonstance, il a prétendu
-m'avoir surprise dans une situation équivoque avec ce garçon, que je
-traitais alors comme il le mérite. Si ce jeune écervelé savait les
-calomnies auxquelles sa folie donne lieu, je le connais, il irait
-insulter Stanislas et le forcerait à se battre. Cette action serait
-comme un aveu public de son amour. Je n'ai pas besoin de vous dire que
-votre femme est pure; mais vous penserez qu'il y a quelque chose de
-déshonorant pour vous et pour moi à ce que ce soit monsieur de Rubempré
-qui la défende. Allez à l'instant chez Stanislas, et demandez-lui
-sérieusement raison des insultants propos qu'il a tenus sur moi; songez
-que vous ne devez pas souffrir que l'affaire s'arrange, à moins
-qu'il ne se rétracte en présence de témoins nombreux et importants.
-Vous conquerrez ainsi l'estime de tous les honnêtes gens; vous vous
-conduirez en homme d'esprit, en galant homme, et vous aurez des droits
-à mon estime. Je vais faire partir Gentil à cheval pour l'Escarbas, mon
-père doit être votre témoin; malgré son âge, je le sais homme à fouler
-aux pieds cette poupée qui noircit la réputation d'une Nègrepelisse.
-Vous avez le choix des armes, battez-vous au pistolet, vous tirez à
-merveille.
-
-—J'y vais, reprit monsieur de Bargeton qui prit sa canne et son chapeau.
-
-—Bien, mon ami, dit sa femme émue; voilà comme j'aime les hommes. Vous
-êtes un gentilhomme.
-
-Elle lui présenta son front à baiser, que le vieillard baisa tout
-heureux et fier. Cette femme, qui portait une espèce de sentiment
-maternel à ce grand enfant, ne put réprimer une larme en entendant
-retentir la porte cochère quand elle se referma sur lui.
-
-—Comme il m'aime! se dit-elle. Le pauvre homme tient à la vie, et
-cependant il la perdrait sans regret pour moi.
-
-Monsieur de Bargeton ne s'inquiétait pas d'avoir à s'aligner le
-lendemain devant un homme, à regarder froidement la bouche d'un
-pistolet dirigé sur lui; non, il n'était embarrassé que d'une
-seule chose, et il en frémissait tout en allant chez monsieur de
-Chandour.—Que vais-je dire? pensait-il. Naïs aurait bien dû me faire un
-thème! Et il se creusait la cervelle afin de formuler quelques phrases
-qui ne fussent point ridicules.
-
-Mais les gens qui vivent, comme vivait monsieur de Bargeton, dans un
-silence imposé par l'étroitesse de leur esprit et leur peu de portée,
-ont, dans les grandes circonstances de la vie, une solennité toute
-faite. Parlant peu, il leur échappe naturellement peu de sottises;
-puis, réfléchissant beaucoup à ce qu'ils doivent dire, leur extrême
-défiance d'eux-mêmes les porte à si bien étudier leurs discours
-qu'ils s'expriment à merveille par un phénomène pareil à celui qui
-délia la langue à l'ânesse de Balaam. Aussi monsieur de Bargeton se
-comporta-t-il comme un homme supérieur. Il justifia l'opinion de ceux
-qui le regardaient comme un philosophe de l'école de Pythagore. Il
-entra chez Stanislas à onze heures du soir, et y trouva nombreuse
-compagnie. Il alla saluer silencieusement Amélie, et offrit à chacun
-son niais sourire, qui, dans les circonstances présentes, parut
-profondément ironique. Il se fit alors un grand silence, comme dans
-la nature à l'approche d'un orage. Châtelet, qui était revenu, regarda
-tour à tour d'une façon très-significative monsieur de Bargeton et
-Stanislas, que le mari offensé aborda poliment.
-
-Du Châtelet comprit le sens d'une visite faite à une heure où ce
-vieillard était toujours couché: Naïs agitait évidemment ce bras
-débile; et comme sa position auprès d'Amélie lui donnait le droit de se
-mêler des affaires du ménage, il se leva, prit monsieur de Bargeton à
-part et lui dit:—Vous voulez parler à Stanislas?
-
-—Oui, dit le bonhomme heureux d'avoir un entremetteur qui peut-être
-prendrait la parole pour lui.
-
-—Eh! bien, allez dans la chambre à coucher d'Amélie, lui répondit le
-Directeur des Contributions, heureux de ce duel qui pouvait rendre
-madame de Bargeton veuve en lui interdisant d'épouser Lucien, la cause
-du duel.
-
-—Stanislas, dit du Châtelet à monsieur de Chandour, Bargeton vient sans
-doute vous demander raison des propos que vous teniez sur Naïs. Venez
-chez votre femme, et conduisez-vous tous deux en gentilshommes. Ne
-faites point de bruit, affectez beaucoup de politesse, ayez enfin toute
-la froideur d'une dignité britannique.
-
-En un moment Stanislas et du Châtelet vinrent trouver Bargeton.
-
-—Monsieur, dit le mari offensé, vous prétendez avoir trouvé madame de
-Bargeton dans une situation équivoque avec monsieur de Rubempré?
-
-—Avec monsieur Chardon, reprit ironiquement Stanislas qui ne croyait
-pas Bargeton un homme fort.
-
-—Soit, reprit le mari. Si vous ne démentez pas ce propos en présence
-de la société qui est chez vous en ce moment, je vous prie de prendre
-un témoin. Mon beau-père, monsieur de Nègrepelisse, viendra vous
-chercher à quatre heures du matin. Faisons chacun nos dispositions, car
-l'affaire ne peut s'arranger que de la manière que je viens d'indiquer.
-Je choisis le pistolet, je suis l'offensé.
-
-Durant le chemin, monsieur de Bargeton avait ruminé ce discours,
-le plus long qu'il eût fait en sa vie, il le dit sans passion et
-de l'air le plus simple du monde. Stanislas pâlit et se dit en
-lui-même:—Qu'ai-je vu, après tout? Mais, entre la honte de démentir ses
-propos devant toute la ville, en présence de ce muet qui paraissait
-ne pas vouloir entendre raillerie, et la peur, la hideuse peur qui
-lui serrait le cou de ses mains brûlantes, il choisit le péril le plus
-éloigné.
-
-—C'est bien. A demain, dit-il à monsieur de Bargeton en pensant que
-l'affaire pourrait s'arranger.
-
-Les trois hommes rentrèrent, et chacun étudia leur physionomie: du
-Châtelet souriait, monsieur de Bargeton était absolument comme s'il
-se trouvait chez lui; mais Stanislas se montra blême. A cet aspect
-quelques femmes devinèrent l'objet de la conférence. Ces mots:—Ils se
-battent! circulèrent d'oreille en oreille. La moitié de l'assemblée
-pensa que Stanislas avait tort, sa pâleur et sa contenance accusaient
-un mensonge; l'autre moitié admira la tenue de monsieur de Bargeton.
-Du Châtelet fit le grave et le mystérieux. Après être resté quelques
-instants à examiner les visages, monsieur de Bargeton se retira.
-
-—Avez-vous des pistolets? dit Châtelet à l'oreille de Stanislas qui
-frissonna de la tête aux pieds.
-
-Amélie comprit tout et se trouva mal, les femmes s'empressèrent de la
-porter dans sa chambre à coucher. Il y eut une rumeur affreuse, tout
-le monde parlait à la fois. Les hommes restèrent dans le salon et
-déclarèrent d'une voix unanime que monsieur de Bargeton était dans son
-droit.
-
-—Auriez-vous cru le bonhomme capable de se conduire ainsi? dit monsieur
-de Saintot.
-
-—Mais, dit l'impitoyable Jacques, dans sa jeunesse, il était un des
-plus forts sous les armes. Mon père m'a souvent parlé des exploits de
-Bargeton.
-
-—Bah! vous les mettrez à vingt pas, et ils se manqueront si vous prenez
-des pistolets de cavalerie, dit Francis à Châtelet.
-
-Quand tout le monde fut parti, Châtelet rassura Stanislas et sa femme
-en leur expliquant que tout irait bien, et que dans un duel entre un
-homme de soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci avait tout
-l'avantage.
-
-Le lendemain matin, au moment où Lucien déjeunait avec David, qui était
-revenu de Marsac sans son père, madame Chardon entra tout effarée.
-
-—Hé! bien, Lucien, sais-tu la nouvelle dont on parle jusque dans le
-marché? Monsieur de Bargeton a presque tué monsieur de Chandour, ce
-matin à cinq heures, dans le pré de monsieur Tulloye, un nom qui donne
-lieu à des calembours. Il paraît que monsieur de Chandour a dit hier
-qu'il t'avait surpris avec madame de Bargeton.
-
-—C'est faux! madame de Bargeton est innocente, s'écria Lucien.
-
-—Un homme de la campagne à qui j'ai entendu raconter les détails avait
-tout vu de dessus sa charrette. Monsieur de Nègrepelisse était venu
-dès trois heures du matin pour assister monsieur de Bargeton; il a
-dit à monsieur de Chandour que s'il arrivait malheur à son gendre,
-il se chargeait de le venger. Un officier du régiment de cavalerie
-a prêté ses pistolets, ils ont été essayés à plusieurs reprises par
-monsieur de Nègrepelisse. Monsieur du Châtelet voulait s'opposer à ce
-qu'on exerçât les pistolets, mais l'officier que l'on avait pris pour
-arbitre a dit qu'à moins de se conduire comme des enfants, on devait
-se servir d'armes en état. Les témoins ont placé les deux adversaires
-à vingt-cinq pas l'un de l'autre. Monsieur de Bargeton, qui était là
-comme s'il se promenait, a tiré le premier, et logé une balle dans
-le cou de monsieur de Chandour, qui est tombé sans pouvoir riposter.
-Le chirurgien de l'hôpital a déclaré tout à l'heure que monsieur de
-Chandour aura le cou de travers pour le reste de ses jours. Je suis
-venue te dire l'issue de ce duel pour que tu n'ailles pas chez madame
-de Bargeton, ou que tu ne te montres pas dans Angoulême, car quelques
-amis de monsieur de Chandour pourraient te provoquer.
-
-En ce moment, Gentil, le valet de chambre de monsieur de Bargeton,
-entra conduit par l'apprenti de l'imprimerie, et remit à Lucien une
-lettre de Louise.
-
-«Vous avez sans doute appris, mon ami, l'issue du duel entre Chandour
-et mon mari. Nous ne recevrons personne aujourd'hui; soyez prudent, ne
-vous montrez pas, je vous le demande au nom de l'affection que vous
-avez pour moi. Ne trouvez-vous pas que le meilleur emploi de cette
-triste journée est de venir écouter votre Béatrix, dont la vie est
-toute changée par cet événement et qui a mille choses à vous dire?
-
-—Heureusement, dit David, mon mariage est arrêté pour après-demain; tu
-auras une occasion d'aller moins souvent chez madame de Bargeton.
-
-—Cher David, répondit Lucien, elle me demande de venir la voir
-aujourd'hui; je crois qu'il faut lui obéir, elle saura mieux que nous
-comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles.
-
-—Tout est donc prêt ici? demanda madame Chardon.
-
-—Venez voir, s'écria David heureux de montrer la transformation
-qu'avait subie l'appartement du premier étage où tout était frais et
-neuf.
-
-Là respirait ce doux esprit qui règne dans les jeunes ménages où les
-fleurs d'oranger, le voile de la mariée couronnent encore la vie
-intérieure, où le printemps de l'amour se reflète dans les choses, où
-tout est blanc, propre et fleuri.
-
-—Ève sera comme une princesse, dit la mère; mais vous avez dépensé trop
-d'argent, vous avez fait des folies!
-
-David sourit sans rien répondre, car madame Chardon avait mis le doigt
-dans le vif d'une plaie secrète qui faisait cruellement souffrir le
-pauvre amant: ses prévisions avaient été si grandement dépassées
-par l'exécution qu'il lui était impossible de bâtir au-dessus de
-l'appentis. Sa belle-mère ne pouvait avoir de long-temps l'appartement
-qu'il voulait lui donner. Les esprits généreux éprouvent les plus vives
-douleurs de manquer à ces sortes de promesses qui sont en quelque
-sorte les petites vanités de la tendresse. David cachait soigneusement
-sa gêne, afin de ménager le cœur de Lucien qui aurait pu se trouver
-accablé des sacrifices faits pour lui.
-
-Ève et ses amis ont bien travaillé de leur côté, disait madame Chardon.
-Le trousseau, le linge de ménage, tout est prêt. Ces demoiselles
-l'aiment tant qu'elles lui ont, sans qu'elle en sût rien, couvert les
-matelas en futaine blanche, bordée de liserés roses. C'est joli! ça
-donne envie de se marier.
-
-La mère et la fille avaient employé toutes leurs économies à fournir
-la maison de David des choses auxquelles ne pensent jamais les jeunes
-gens. En sachant combien il déployait de luxe, car il était question
-d'un service de porcelaine demandé à Limoges, elles avaient tâché de
-mettre de l'harmonie entre les choses qu'elles apportaient et celles
-que s'achetait David. Cette petite lutte d'amour et de générosité
-devait amener les deux époux à se trouver gênés dès le commencement de
-leur mariage, au milieu de tous les symptômes d'une aisance bourgeoise
-qui pouvait passer pour du luxe dans une ville arriérée comme l'était
-alors Angoulême.
-
-Au moment où Lucien vit sa mère et David passant dans la chambre
-à coucher dont la tenture bleue et blanche, dont le joli mobilier
-lui était connu, il s'esquiva chez madame de Bargeton. Il trouva
-Naïs déjeunant avec son mari, qui, mis en appétit par sa promenade
-matinale, mangeait sans aucun souci de ce qui s'était passé. Le vieux
-gentilhomme campagnard, monsieur de Nègrepelisse, cette imposante
-figure, reste de la vieille noblesse française, était auprès de sa
-fille. Quand Gentil eut annoncé monsieur de Rubempré, le vieillard
-à tête blanche lui jeta le regard inquisitif d'un père empressé de
-juger l'homme que sa fille a distingué. L'excessive beauté de Lucien
-le frappa si vivement, qu'il ne put retenir un regard d'approbation;
-mais il semblait voir dans la liaison de sa fille une amourette plutôt
-qu'une passion, un caprice plutôt qu'une passion durable. Le déjeuner
-finissait, Louise put se lever, laisser son père et monsieur de
-Bargeton, en faisant signe à Lucien de la suivre.
-
-—Mon ami, dit-elle d'un son de voix triste et joyeux en même temps,
-je vais à Paris, et mon père emmène Bargeton à l'Escarbas, où il
-restera pendant mon absence. Madame d'Espard, une demoiselle de
-Blamont-Chauvry, à qui nous sommes alliés par les d'Espard, les aînés
-de la famille des Nègrepelisse, est en ce moment très-influente par
-elle-même et par ses parents. Si elle daigne nous reconnaître, je
-veux la cultiver beaucoup: elle peut nous obtenir par son crédit une
-place pour Bargeton. Mes sollicitations pourront le faire désirer par
-la Cour pour député de la Charente, ce qui aidera sa nomination ici.
-La députation pourra plus tard favoriser mes démarches à Paris. C'est
-toi, mon enfant chéri, qui m'as inspiré ce changement d'existence.
-Le duel de ce matin me force à fermer ma maison pour quelque temps,
-car il y aura des gens qui prendront parti pour les Chandour contre
-nous. Dans la situation où nous sommes, et dans une petite ville, une
-absence est toujours nécessaire pour laisser aux haines le temps de
-s'assoupir. Mais ou je réussirai et ne reverrai plus Angoulême, ou
-je ne réussirai pas et veux attendre à Paris le moment où je pourrai
-passer tous les étés à l'Escarbas et les hivers à Paris. C'est la seule
-vie d'une femme comme il faut, j'ai trop tardé à la prendre. La journée
-suffira pour tous nos préparatifs, je partirai demain dans la nuit et
-vous m'accompagnerez, n'est-ce pas? Vous irez en avant. Entre Mansle
-et Ruffec, je vous prendrai dans ma voiture, et nous serons bientôt
-à Paris. Là, cher, est la vie de gens supérieurs. On ne se trouve à
-l'aise qu'avec ses pairs, partout ailleurs on souffre. D'ailleurs
-Paris, capitale du monde intellectuel, est le théâtre de vos succès!
-franchissez promptement l'espace qui vous en sépare! Ne laissez pas vos
-idées se rancir en province, communiquez promptement avec les grands
-hommes qui représenteront le dix-neuvième siècle. Rapprochez-vous de la
-cour et du pouvoir. Ni les distinctions ni les dignités ne viennent
-trouver le talent qui s'étiole dans une petite ville. Nommez-moi
-d'ailleurs les belles œuvres exécutées en province! Voyez au contraire
-le sublime et pauvre Jean-Jacques invinciblement attiré par ce soleil
-moral, qui crée les gloires en échauffant les esprits par le frottement
-des rivalités. Ne devez-vous pas vous hâter de prendre votre place
-dans la pléiade qui se produit à chaque époque? Vous ne sauriez croire
-combien il est utile à un jeune talent d'être mis en lumière par la
-haute société. Je vous ferai recevoir chez madame d'Espard; personne
-n'a facilement l'entrée de son salon, où vous trouverez tous les grands
-personnages, les ministres, les ambassadeurs, les orateurs de la
-chambre, les pairs les plus influents, des gens riches ou célèbres. Il
-faudrait être bien maladroit pour ne pas exciter leur intérêt, quand
-on est beau, jeune et plein de génie. Les grands talents n'ont pas de
-petitesse, ils vous prêteront leur appui. Quand on vous saura haut
-placé, vos œuvres acquerront une immense valeur. Pour les artistes, le
-grand problème à résoudre est de se mettre en vue. Il se rencontrera
-donc là pour vous mille occasions de fortune, des sinécures, une
-pension sur la cassette. Les Bourbons aiment tant à favoriser les
-lettres et les arts! aussi soyez à la fois poète religieux et poète
-royaliste. Non seulement ce sera bien, mais vous ferez fortune.
-Est-ce l'Opposition, est-ce le libéralisme qui donne les places, les
-récompenses, et qui fait la fortune des écrivains? Ainsi prenez la
-bonne route et venez là où vont tous les hommes de génie. Vous avez mon
-secret, gardez le plus profond silence, et disposez-vous à me suivre.
-Ne le voulez-vous pas? ajouta-t-elle étonnée de la silencieuse attitude
-de son amant.
-
-Lucien, hébété par le rapide coup d'œil qu'il jeta sur Paris, en
-entendant ces séduisantes paroles, crut n'avoir jusqu'alors joui que
-de la moitié de son cerveau; il lui sembla que l'autre moitié se
-découvrait, tant ses idées s'agrandirent: il se vit, dans Angoulême,
-comme une grenouille sous sa pierre au fond d'un marécage. Paris et
-ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations de
-province comme un Eldorado, lui apparut avec sa robe d'or, la tête
-ceinte de pierreries royales, les bras ouverts aux talents. Les gens
-illustres allaient lui donner l'accolade fraternelle. Là tout souriait
-au génie. Là ni gentillâtres jaloux qui lançassent des mots piquants
-pour humilier l'écrivain, ni sotte indifférence pour la poésie. De
-là jaillissaient les œuvres des poètes, là elles étaient payées et
-mises en lumière. Après avoir lu les premières pages de _l'Archer de
-Charles IX_, les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraient:
-Combien voulez-vous? Il comprenait d'ailleurs qu'après un voyage où ils
-seraient mariés par les circonstances, madame de Bargeton serait à lui
-tout entière, qu'ils vivraient ensemble.
-
-A ces mots:—Ne le voulez-vous pas? il répondit par une larme, saisit
-Louise par la taille, la serra sur son cœur et lui marbra le cou par
-de violents baisers. Puis il s'arrêta tout à coup comme frappé par un
-souvenir, et s'écria:—Mon Dieu, ma sœur se marie après-demain!
-
-Ce cri fut le dernier soupir de l'enfant noble et pur. Les liens si
-puissants qui attachent les jeunes cœurs à leur famille, à leur premier
-ami, à tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un terrible
-coup de hache.
-
-—Hé! bien, s'écria l'altière Nègrepelisse, qu'a de commun le mariage
-de votre sœur et la marche de notre amour? tenez-vous tant à être le
-coryphée de cette noce de bourgeois et d'ouvriers que vous ne puissiez
-m'en sacrifier les nobles joies? Le beau sacrifice! dit-elle avec
-mépris. J'ai envoyé ce matin mon mari se battre à cause de vous! Allez,
-monsieur, quittez-moi! je me suis trompée.
-
-Elle tomba pâmée sur son canapé. Lucien l'y suivit en demandant pardon,
-en maudissant sa famille, David et sa sœur.
-
-—Je croyais tant en vous! dit-elle. Monsieur de Cante-Croix avait une
-mère qu'il idolâtrait, mais pour obtenir une lettre où je lui disais:
-_Je suis contente!_ il est mort au milieu du feu. Et vous, quand il
-s'agit de voyager avec moi, vous ne savez point renoncer à un repas de
-noces!
-
-Lucien voulut se tuer, et son désespoir fut si vrai, si profond,
-que Louise pardonna, mais en faisant sentir à Lucien qu'il aurait à
-racheter cette faute.
-
-—Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret, et trouvez-vous demain soir
-à minuit à une centaine de pas après Mansle.
-
-Lucien sentit la terre petite sous ses pieds, il revint chez David
-suivi de ses espérances comme Oreste l'était par ses furies, car il
-entrevoyait mille difficultés qui se comprenaient toutes dans ce mot
-terrible:—Et de l'argent? La perspicacité de David l'épouvantait
-si fort, qu'il s'enferma dans son joli cabinet pour se remettre de
-l'étourdissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait
-donc quitter cet appartement si chèrement établi, rendre inutiles
-tant de sacrifices. Lucien pensa que sa mère pourrait loger là, David
-économiserait ainsi la coûteuse bâtisse qu'il avait projeté de faire
-au fond de la cour. Ce départ devait arranger sa famille, il trouva
-mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n'y a rien de jésuite
-comme un désir. Aussitôt il courut à l'Houmeau chez sa sœur, pour lui
-apprendre sa nouvelle destinée et se concerter avec elle. En arrivant
-devant la boutique de Postel, il pensa que, s'il n'y avait pas d'autres
-moyens, il emprunterait au successeur de son père la somme nécessaire à
-son séjour durant un an.
-
-—Si je vis avec Louise, un écu par jour sera pour moi comme une
-fortune, et cela ne fait que mille francs pour un an, se dit-il. Or,
-dans six mois, je serai riche!
-
-Ève et sa mère entendirent, sous la promesse d'un profond secret, les
-confidences de Lucien. Toutes deux pleurèrent en écoutant l'ambitieux;
-et, quand il voulut savoir la cause de ce chagrin, elles lui apprirent
-que tout ce qu'elles possédaient avait été absorbé par le linge
-de table et de maison, par le trousseau d'Ève, par une multitude
-d'acquisitions auxquelles n'avait pas pensé David, et qu'elles étaient
-heureuses d'avoir faites, car l'imprimeur reconnaissait à Ève une dot
-de dix mille francs. Lucien leur fit part alors de son idée d'emprunt,
-et madame Chardon se chargea d'aller demander à monsieur Postel mille
-francs pour un an.
-
-—Mais, Lucien, dit Ève avec un serrement de cœur, tu n'assisteras donc
-pas à mon mariage? Oh! reviens, j'attendrai quelques jours! Elle te
-laissera bien revenir ici dans une quinzaine, une fois que tu l'auras
-accompagnée! Elle nous accordera bien huit jours, à nous qui t'avons
-élevé pour elle! Notre union tournera mal si tu n'y es pas... Mais
-auras-tu assez de mille francs? dit-elle en s'interrompant tout à coup.
-Quoique ton habit t'aille divinement, tu n'en as qu'un! Tu n'as que
-deux chemises fines, et les six autres sont en grosse toile. Tu n'as
-que trois cravates de batiste, les trois autres sont en jaconas commun;
-et puis tes mouchoirs ne sont pas beaux. Trouveras-tu dans Paris une
-sœur pour te blanchir ton linge dans la journée où tu en auras besoin?
-il t'en faut bien davantage. Tu n'as qu'un pantalon de nankin fait
-cette année, ceux de l'année dernière te sont justes, il faudra donc te
-faire habiller à Paris, les prix de Paris ne sont pas ceux d'Angoulême.
-Tu n'as que deux gilets blancs de mettables, j'ai déjà raccommodé les
-autres. Tiens, je te conseille d'emporter deux mille francs.
-
-En ce moment David, qui entrait, parut avoir entendu ces deux derniers
-mots, car il examina le frère et la sœur en gardant le silence.
-
-—Ne me cachez rien, dit-il.
-
-—Eh! bien, s'écria Ève, il part avec elle.
-
-—Postel, dit madame Chardon en entrant sans voir David, consent à
-prêter les mille francs, mais pour six mois seulement, et il veut une
-lettre de change de toi acceptée par ton beau-frère, car il dit que tu
-n'offres aucune garantie.
-
-La mère se retourna, vit son gendre, et ces quatre personnes gardèrent
-un profond silence. La famille Chardon sentait combien elle avait
-abusé de David. Tous étaient honteux. Une larme roula dans les yeux de
-l'imprimeur.
-
-—Tu ne seras donc pas à mon mariage? dit-il, tu ne resteras donc pas
-avec nous? Et moi qui ai dissipé tout ce que j'avais! Ah, Lucien, moi
-qui apportais à Ève ses pauvres petits bijoux de mariée, je ne savais
-pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des écrins de sa poche,
-avoir à regretter de les avoir achetés.
-
-Il posa plusieurs boîtes couvertes en maroquin sur la table, devant sa
-belle-mère.
-
-—Pourquoi pensez-vous tant à moi? dit Ève avec un sourire d'ange qui
-corrigeait sa parole.
-
-—Chère maman, dit l'imprimeur, allez dire à monsieur Postel que je
-consens à donner ma signature, car je vois sur ta figure, Lucien, que
-tu es bien décidé à partir.
-
-Lucien inclina mollement et tristement la tête en ajoutant un moment
-après:—Ne me jugez pas mal, mes anges aimés. Il prit Ève et David,
-les embrassa, les rapprocha de lui, les serra en disant:—Attendez
-les résultats, et vous saurez combien je vous aime. David, à quoi
-servirait notre hauteur de pensée, si elle ne nous permettait pas de
-faire abstraction des petites cérémonies dans lesquelles les lois
-entortillent les sentiments? Malgré la distance, mon âme ne sera-t-elle
-pas ici? la pensée ne nous réunira-t-elle pas? N'ai-je pas une destinée
-à accomplir? Les libraires viendront-ils chercher ici mon Archer de
-Charles IX, et les Marguerites? Un peu plus tôt, un peu plus tard, ne
-faut-il pas toujours faire ce que je fais aujourd'hui, puis-je jamais
-rencontrer des circonstances plus favorables? N'est-ce pas toute
-ma fortune que d'entrer pour mon début à Paris dans le salon de la
-marquise d'Espard?
-
-—Il a raison, dit Ève. Vous-même ne me disiez-vous pas qu'il devait
-aller promptement à Paris?
-
-David prit Ève par la main, l'emmena dans cet étroit cabinet où elle
-dormait depuis sept années, et lui dit à l'oreille:—Il a besoin de deux
-mille francs, disais-tu, mon amour? Postel n'en prête que mille.
-
-Ève regarda son prétendu par un regard affreux qui disait toutes ses
-souffrances.
-
-—Écoute, mon Ève adorée, nous allons mal commencer la vie. Oui, mes
-dépenses ont absorbé tout ce que je possédais. Il ne me reste que
-deux mille francs, et la moitié est indispensable pour faire aller
-l'imprimerie. Donner mille francs à ton frère, c'est donner notre pain,
-compromettre notre tranquillité. Si j'étais seul, je sais ce que je
-ferais; mais nous sommes deux. Décide.
-
-Ève éperdue se jeta dans les bras de son amant, le baisa tendrement et
-lui dit à l'oreille, tout en pleurs:—Fais comme si tu étais seul, je
-travaillerai pour regagner cette somme!
-
-Malgré le plus ardent baiser que deux fiancés aient jamais échangé,
-David laissa Ève abattue, et revint trouver Lucien.
-
-—Ne te chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille francs.
-
-—Allez voir Postel, dit madame Chardon, car vous devez signer tous deux
-le papier.
-
-Quand les deux amis remontèrent, ils surprirent Ève et sa mère à
-genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient combien d'espérances le
-retour devait réaliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu'elles
-perdaient dans cet adieu; car elles trouvaient le bonheur à venir payé
-trop cher par une absence qui allait briser leur vie, et les jeter dans
-mille craintes sur les destinées de Lucien.
-
-—Si jamais tu oubliais cette scène, dit David à l'oreille de Lucien, tu
-serais le dernier des hommes.
-
-L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles nécessaires,
-l'influence de madame de Bargeton ne l'épouvantait pas moins que la
-funeste mobilité de caractère qui pouvait tout aussi bien jeter Lucien
-dans une mauvaise comme dans une bonne voie. Ève eut bientôt fait le
-paquet de Lucien. Ce Fernand Cortès littéraire emportait peu de chose.
-Il garda sur lui sa meilleure redingote, son meilleur gilet et l'une
-de ses deux chemises fines. Tout son linge, son fameux habit, ses
-effets et ses manuscrits formèrent un si mince paquet, que, pour le
-cacher aux regards de madame de Bargeton, David proposa de l'envoyer
-par la diligence à son correspondant, un marchand de papier, auquel il
-écrirait de le tenir à la disposition de Lucien.
-
-Malgré les précautions prises par Madame de Bargeton pour cacher
-son départ, monsieur du Châtelet l'apprit et voulut savoir si elle
-ferait le voyage seule ou accompagné de Lucien; il envoya son valet de
-chambre à Ruffec, avec la mission d'examiner toutes les voitures qui
-relaieraient à la poste.
-
-—Si elle enlève son poète, pensa-t-il, elle est à moi.
-
-Lucien partit le lendemain au petit jour, accompagné de David qui
-s'était procuré un cabriolet et un cheval en annonçant qu'il allait
-traiter d'affaires avec son père, petit mensonge qui dans les
-circonstances actuelles était probable. Les deux amis se rendirent
-à Marsac, où ils passèrent une partie de la journée chez le vieil
-Ours; puis le soir ils allèrent au delà de Mansle attendre madame
-de Bargeton, qui arriva vers le matin. En voyant la vieille calèche
-sexagénaire qu'il avait tant de fois regardée sous la remise, Lucien
-éprouva l'une des plus vives émotions de sa vie, il se jeta dans les
-bras de David, qui lui dit:—Dieu veuille que ce soit pour ton bien!
-
-L'imprimeur remonta dans son méchant cabriolet, et disparut le cœur
-serré: il avait d'horribles pressentiments sur les destinées de Lucien
-à Paris.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE.
-
-UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.
-
-
-Ni Lucien, ni madame de Bargeton, ni Gentil, ni Albertine, la femme de
-chambre, ne parlèrent jamais des événements de ce voyage; mais il est
-à croire que la présence continuelle des gens le rendit fort maussade
-pour un amoureux qui s'attendait à tous les plaisirs d'un enlèvement.
-Lucien, qui allait en poste pour la première fois de sa vie, fut
-très-ébahi de voir semer sur la route d'Angoulême à Paris presque toute
-la somme qu'il destinait à sa vie d'une année. Comme les hommes qui
-unissent les grâces de l'enfance à la force du talent, il eut le tort
-d'exprimer ses naïfs étonnements à l'aspect des choses nouvelles pour
-lui. Un homme doit bien étudier une femme avant de lui laisser voir
-ses émotions et ses pensées comme elles se produisent. Une maîtresse
-aussi tendre que grande sourit aux enfantillages et les comprend; mais
-pour peu qu'elle ait de la vanité, elle ne pardonne pas à son amant de
-s'être montré enfant, vain ou petit. Beaucoup de femmes portent une si
-grande exagération dans leur culte, qu'elles veulent toujours trouver
-un dieu dans leur idole; tandis que celles qui aiment un homme pour
-lui-même avant de l'aimer pour elles, adorent ses petitesses autant
-que ses grandeurs. Lucien n'avait pas encore deviné que chez madame
-de Bargeton l'amour était greffé sur l'orgueil. Il eut le tort de ne
-pas s'expliquer certains sourires qui échappèrent à Louise durant ce
-voyage, quand, au lieu de les contenir, il se laissait aller à ses
-gentillesses de jeune rat sorti de son trou.
-
-Les voyageurs débarquèrent à l'hôtel du Gaillard-Bois, rue de
-l'Échelle, avant le jour. Les deux amants étaient si fatigués l'un
-et l'autre, qu'avant tout Louise voulut se coucher et se coucha, non
-sans avoir ordonné à Lucien de demander une chambre au-dessus de
-l'appartement qu'elle prit. Lucien dormit jusqu'à quatre heures du
-soir. Madame de Bargeton le fit éveiller pour dîner, il s'habilla
-précipitamment en apprenant l'heure, et trouva Louise dans une de
-ces ignobles chambres qui sont la honte de Paris, où, malgré tant de
-prétentions à l'élégance, il n'existe pas encore un seul hôtel où tout
-voyageur riche puisse retrouver son chez soi. Quoiqu'il eût sur les
-yeux ces nuages que laisse un brusque réveil, Lucien ne reconnut pas
-sa Louise dans cette chambre froide, sans soleil, à rideaux passés,
-dont le carreau frotté semblait misérable, où le meuble était usé, de
-mauvais goût, vieux ou d'occasion. Il est en effet certaines personnes
-qui n'ont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées
-des figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre. Les
-physionomies vivantes ont une sorte d'atmosphère qui leur est propre,
-comme le clair-obscur des tableaux flamands est nécessaire à la vie
-des figures qu'y a placées le génie des peintres. Les gens de province
-sont presque tous ainsi. Puis madame de Bargeton parut plus digne,
-plus pensive qu'elle ne devait l'être en un moment où commençait
-un bonheur sans entraves. Lucien ne pouvait se plaindre: Gentil et
-Albertine les servaient. Le dîner n'avait plus ce caractère d'abondance
-et d'essentielle bonté qui distingue la vie en province. Les plats
-coupés par la spéculation sortaient d'un restaurant voisin, ils étaient
-maigrement servis, ils sentaient la portion congrue. Paris n'est
-pas beau dans ces petites choses auxquelles sont condamnés les gens
-à fortune médiocre. Lucien attendit la fin du repas pour interroger
-Louise dont le changement lui semblait inexplicable. Il ne se trompait
-point. Un événement grave, car les réflexions sont les événements de la
-vie morale, était survenu pendant son sommeil.
-
-Sur les deux heures après midi, Sixte du Châtelet s'était présenté à
-l'hôtel, avait fait éveiller Albertine, avait manifesté le désir de
-parler à sa maîtresse, et il était revenu après avoir à peine laissé
-le temps à madame de Bargeton de faire sa toilette. Anaïs dont la
-curiosité fut excitée par cette singulière apparition de monsieur du
-Châtelet, elle qui se croyait si bien cachée, l'avait reçu vers trois
-heures.
-
-—Je vous ai suivie en risquant d'avoir une réprimande à
-l'Administration, dit-il en la saluant, car je prévoyais ce qui vous
-arrive. Mais dussé-je perdre ma place, au moins vous ne serez pas
-perdue, vous!
-
-—Que voulez-vous dire? s'écria madame de Bargeton.
-
-—Je vois bien que vous aimez Lucien, reprit-il d'un air tendrement
-résigné, car il faut bien aimer un homme pour ne réfléchir à rien,
-pour oublier toutes les convenances, vous qui les connaissez si
-bien! Croyez-vous donc, chère Naïs adorée, que vous serez reçue chez
-madame d'Espard ou dans quelque salon de Paris que ce soit, du moment
-où l'on saura que vous vous êtes comme enfuie d'Angoulême avec un
-jeune homme, et surtout après le duel de monsieur de Bargeton et de
-monsieur Chandour? Le séjour de votre mari à l'Escarbas a l'air d'une
-séparation. En un cas semblable, les gens comme il faut commencent
-par se battre pour leurs femmes, et les laissent libres après. Aimez
-monsieur de Rubempré, protégez-le, faites-en tout ce que vous voudrez,
-mais ne demeurez pas ensemble! Si quelqu'un ici savait que vous avez
-fait le voyage dans la même voiture, vous seriez mise à l'index par
-le monde que vous voulez voir. D'ailleurs, Naïs, ne faites pas encore
-de ces sacrifices à un jeune homme que vous n'avez encore comparé à
-personne, qui n'a été soumis à aucune épreuve, et qui peut vous oublier
-ici pour une Parisienne en la croyant plus nécessaire que vous à ses
-ambitions. Je ne veux pas nuire à celui que vous aimez, mais vous
-me permettrez de faire passer vos intérêts avant les siens, et de
-vous dire: «Étudiez-le! Connaissez bien toute l'importance de votre
-démarche.» Si vous trouvez les portes fermées, si les femmes refusent
-de vous recevoir, au moins n'ayez aucun regret de tant de sacrifices,
-en songeant que celui auquel vous les faites en sera toujours digne,
-et les comprendra. Madame d'Espard est d'autant plus prude et sévère
-qu'elle-même est séparée de son mari, sans que le monde ait pu pénétrer
-la cause de leur désunion; mais les Navarreins, les Blamont-Chauvry,
-les Lenoncourt, tous ses parents l'ont entourée, les femmes les plus
-collet-monté vont chez elle et l'accueillent avec respect, en sorte
-que le marquis d'Espard a tort. Dès la première visite que vous lui
-ferez, vous reconnaîtrez la justesse de mes avis. Certes, je puis
-vous le prédire, moi qui connais Paris: en entrant chez la marquise
-vous seriez au désespoir qu'elle sût que vous êtes à l'hôtel du
-Gaillard-Bois avec le fils d'un apothicaire, tout monsieur de Rubempré
-qu'il veut être. Vous aurez ici des rivales bien autrement astucieuses
-et rusées qu'Amélie, elles ne manqueront pas de savoir qui vous êtes,
-où vous êtes, d'où vous venez, et ce que vous faites. Vous avez
-compté sur l'incognito, je le vois; mais vous êtes de ces personnes
-pour lesquelles l'incognito n'existe point. Ne rencontrerez-vous pas
-Angoulême partout? c'est les Députés de la Charente qui viennent pour
-l'ouverture des Chambres; c'est le Général qui est à Paris en congé;
-mais il suffira d'un seul habitant d'Angoulême qui vous aperçoive pour
-que votre vie soit arrêtée d'une étrange manière: vous ne seriez plus
-que la maîtresse de Lucien. Si vous avez besoin de moi pour quoi que ce
-soit, je suis chez le Receveur-Général, rue du Faubourg-Saint-Honoré,
-à deux pas de chez madame d'Espard. Je connais assez la maréchale de
-Carigliano, madame de Sérizy et le Président du Conseil pour vous y
-présenter; mais vous verrez tant de monde chez madame d'Espard, que
-vous n'aurez pas besoin de moi. Loin d'avoir à désirer d'aller dans tel
-ou tel salon, vous serez désirée dans tous les salons.
-
-Du Châtelet put parler sans que madame de Bargeton l'interrompît: elle
-était saisie par la justesse de ces observations. La reine d'Angoulême
-avait en effet compté sur l'incognito.
-
-—Vous avez raison, cher ami, dit-elle; mais comment faire?
-
-—Laissez-moi, répondit Châtelet, vous chercher un appartement tout
-meublé, convenable; vous mènerez ainsi une vie moins chère que la vie
-des hôtels, et vous serez chez vous; et, si vous m'en croyez, vous y
-coucherez ce soir.
-
-—Mais comment avez-vous connu mon adresse? dit-elle.
-
-—Votre voiture était facile à reconnaître, et d'ailleurs je vous
-suivais. A Sèvres, le postillon qui vous a menée a dit votre adresse
-au mien. Me permettrez-vous d'être votre maréchal-des-logis? je vous
-écrirai bientôt pour vous dire où je vous aurai casée.
-
-—Hé! bien, faites, dit-elle.
-
-Ce mot ne semblait rien, et c'était tout. Le baron du Châtelet avait
-parlé la langue du monde à une femme du monde. Il s'était montré dans
-toute l'élégance d'une mise parisienne; un joli cabriolet bien attelé
-l'avait amené. Par hasard, madame de Bargeton se mit à la croisée
-pour réfléchir à sa position, et vit partir le vieux dandy. Quelques
-instants après, Lucien, brusquement éveillé, brusquement habillé, se
-produisit à ses regards dans son pantalon de nankin de l'an dernier,
-avec sa méchante petite redingote. Il était beau, mais ridiculement
-mis. Habillez l'Apollon du Belvédère ou l'Antinoüs en porteur d'eau,
-reconnaîtrez-vous alors la divine création du ciseau grec ou romain?
-Les yeux comparent avant que le cœur n'ait rectifié ce rapide jugement
-machinal. Le contraste entre Lucien et Châtelet fut trop brusque pour
-ne pas frapper les yeux de Louise. Lorsque vers six heures le dîner fut
-terminé, madame de Bargeton fit signe à Lucien de venir près d'elle sur
-un méchant canapé de calicot rouge à fleurs jaunes, où elle s'était
-assise.
-
-—Mon Lucien, dit-elle, n'es-tu pas d'avis que si nous avons fait une
-folie qui nous tue également, il y a de la raison à la réparer? Nous
-ne devons, cher enfant, ni demeurer ensemble à Paris, ni laisser
-soupçonner que nous y soyons venus de compagnie. Ton avenir dépend
-beaucoup de ma position, et je ne dois la gâter d'aucune manière.
-Ainsi, dès ce soir, je vais aller me loger à quelques pas d'ici; mais
-tu demeureras dans cet hôtel, et nous pourrons nous voir tous les jours
-sans que personne y trouve à redire.
-
-Louise expliqua les lois du monde à Lucien, qui ouvrit de grands yeux.
-Sans savoir que les femmes qui reviennent sur leurs folies reviennent
-sur leur amour, il comprit qu'il n'était plus le Lucien d'Angoulême.
-Louise ne lui parlait que d'elle, de ses intérêts, de sa réputation, du
-monde; et pour excuser son égoïsme, elle essayait de lui faire croire
-qu'il s'agissait de lui-même. Il n'avait aucun droit sur Louise, si
-promptement redevenue madame de Bargeton, et, chose plus grave! il
-n'avait aucun pouvoir. Aussi ne put-il retenir de grosses larmes qui
-roulèrent dans ses yeux.
-
-—Si je suis votre gloire, vous êtes encore plus pour moi, vous êtes ma
-seule espérance et tout mon avenir. J'ai compris que si vous épousiez
-mes succès, vous deviez épouser mon infortune, et voilà que déjà nous
-nous séparons.
-
-—Vous jugez ma conduite, dit-elle, vous ne m'aimez pas. Lucien la
-regarda avec une expression si douloureuse qu'elle ne put s'empêcher
-de lui dire:—Cher petit, je resterai si tu veux, nous nous perdrons et
-resterons sans appui. Mais quand nous serons également misérables et
-tous deux repoussés; quand l'insuccès, car il faut tout prévoir, nous
-aura rejetés à l'Escarbas, souviens-toi, mon amour, que j'aurai prévu
-cette fin, et que je t'aurai proposé d'abord de parvenir selon les lois
-du monde en leur obéissant.
-
-—Louise, répondit-il en l'embrassant, je suis effrayé de te voir si
-sage. Songe que je suis un enfant, que je me suis abandonné tout entier
-à ta chère volonté. Moi, je voulais triompher des hommes et des choses
-de vive force; mais si je puis arriver plus promptement par ton aide
-que seul, je serai bien heureux de te devoir toutes mes fortunes.
-Pardonne! j'ai trop mis en toi pour ne pas tout craindre. Pour moi, une
-séparation est l'avant-coureur de l'abandon; et l'abandon, c'est la
-mort.
-
-—Mais, cher enfant, le monde te demande peu de chose, répondit-elle. Il
-s'agit seulement de coucher ici, et tu demeureras tout le jour chez moi
-sans qu'on y trouve à redire.
-
-Quelques caresses achevèrent de calmer Lucien. Une heure après, Gentil
-apporta un mot par lequel Châtelet apprenait à madame de Bargeton qu'il
-lui avait trouvé un appartement rue Neuve-du-Luxembourg. Elle se fit
-expliquer la situation de cette rue, qui n'était pas très-éloignée de
-la rue de l'Échelle, et dit à Lucien:—Nous sommes voisins. Deux heures
-après, Louise monta dans une voiture que lui envoyait du Châtelet
-pour se rendre chez elle. L'appartement, un de ceux où les tapissiers
-mettent des meubles et qu'ils louent à de riches députés ou à de
-grands personnages venus pour peu de temps à Paris, était somptueux,
-mais incommode. Lucien retourna sur les onze heures à son petit hôtel
-du Gaillard-Bois, n'ayant encore vu de Paris que la partie de la rue
-Saint-Honoré qui se trouve entre la rue Neuve-du-Luxembourg et la rue
-de l'Échelle. Il se coucha dans sa misérable petite chambre, qu'il ne
-put s'empêcher de comparer au magnifique appartement de Louise. Au
-moment où il sortit de chez madame de Bargeton, le baron Châtelet y
-arriva, revenant de chez le Ministre des Affaires Étrangères, dans la
-splendeur d'une mise de bal. Il venait rendre compte de toutes les
-conventions qu'il avait faites pour madame de Bargeton. Louise était
-inquiète, ce luxe l'épouvantait. Les mœurs de la province avaient
-fini par réagir sur elle, elle était devenue méticuleuse dans ses
-comptes; elle avait tant d'ordre, qu'à Paris, elle allait passer pour
-avare. Elle avait emporté près de vingt mille francs en un bon du
-Receveur-Général, en destinant cette somme à couvrir l'excédant de ses
-dépenses pendant quatre années; elle craignait déjà de ne pas avoir
-assez et de faire des dettes. Châtelet lui apprit que son appartement
-ne lui coûtait que six cents francs par mois.
-
-—Une misère, dit-il en voyant le haut-le-corps que fit Naïs.—Vous
-avez à vos ordres une voiture pour cinq cents francs par mois, ce
-qui fait en tout cinquante louis. Vous n'aurez plus qu'à penser
-à votre toilette. Une femme qui voit le grand monde ne saurait
-s'arranger autrement. Si vous voulez faire de monsieur de Bargeton
-un Receveur-Général, ou lui obtenir une place dans la maison du Roi,
-vous ne devez pas avoir un air misérable. Ici l'on ne donne qu'aux
-riches. Il est fort heureux, dit-il, que vous ayez Gentil pour vous
-accompagner, et Albertine pour vous habiller, car les domestiques sont
-une ruine à Paris. Vous mangerez rarement chez vous, lancée comme vous
-allez l'être.
-
-Madame de Bargeton et le baron causèrent de Paris. Du Châtelet raconta
-les nouvelles du jour, les mille riens qu'on doit savoir sous peine
-de ne pas être de Paris. Il donna bientôt à Naïs des conseils sur
-les magasins où elle devait se fournir: il lui indiqua Herbault pour
-les toques, Juliette pour les chapeaux et les bonnets; il lui donna
-l'adresse de la couturière qui pouvait remplacer Victorine; enfin il
-lui fit sentir la nécessité de se _désangoulêmer_. Puis il partit sur
-le dernier trait d'esprit qu'il eut le bonheur de trouver.
-
-—Demain, dit-il négligemment, j'aurai sans doute une loge à quelque
-spectacle, je viendrai vous prendre vous et monsieur de Rubempré, car
-vous me permettrez de vous faire à vous deux les honneurs de Paris.
-
-—Il a dans le caractère plus de générosité que je ne le pensais, se dit
-madame de Bargeton en lui voyant inviter Lucien.
-
-Au mois de juin, les Ministres ne savent que faire de leurs loges aux
-théâtres: les Députés ministériels et leurs commettants font leurs
-vendanges ou veillent à leurs moissons, leurs connaissances les plus
-exigeantes sont à la campagne ou en voyage; aussi, vers cette époque,
-les plus belles loges des théâtres de Paris reçoivent-elles des hôtes
-hétéroclites que les habitués ne revoient plus et qui donnent au public
-l'air d'une tapisserie usée. Du Châtelet avait déjà pensé que, grâce
-à cette circonstance, il pourrait, sans dépenser beaucoup d'argent,
-procurer à Naïs les amusements qui affriandent le plus les provinciaux.
-Le lendemain, pour la première fois qu'il venait, Lucien ne trouva
-pas Louise. Madame de Bargeton était sortie pour quelques emplettes
-indispensables. Elle était allée tenir conseil avec les graves et
-illustres autorités en matière de toilette féminine que Châtelet lui
-avait citées, car elle avait écrit son arrivée à la marquise d'Espard.
-Quoique madame de Bargeton eût en elle-même cette confiance que donne
-une longue domination, elle avait singulièrement peur de paraître
-provinciale. Elle avait assez de tact pour savoir combien les relations
-entre femmes dépendent des premières impressions; et, quoiqu'elle se
-sût de force à se mettre promptement au niveau des femmes supérieures
-comme madame d'Espard, elle sentait avoir besoin de bienveillance à son
-début, et voulait surtout ne manquer d'aucun élément de succès. Aussi
-sut-elle à Châtelet un gré infini de lui avoir indiqué les moyens de
-se mettre à l'unisson du beau monde parisien. Par un singulier hasard,
-la marquise se trouvait dans une situation à être enchantée de rendre
-service à une personne de la famille de son mari. Sans cause apparente,
-le marquis d'Espard s'était retiré du monde; il ne s'occupait ni de ses
-affaires, ni des affaires politiques, ni de sa famille, ni de sa femme.
-Devenue ainsi maîtresse d'elle-même, la marquise sentait le besoin
-d'être approuvée par le monde; elle était donc heureuse de remplacer
-le marquis en cette circonstance en se faisant la protectrice de sa
-famille. Elle allait mettre de l'ostentation à son patronage afin de
-rendre les torts de son mari plus évidents. Dans la journée même, elle
-écrivit à _madame de Bargeton, née Nègrepelisse_, un de ces charmants
-billets où la forme est si jolie, qu'il faut bien du temps avant d'y
-reconnaître le manque de fond:
-
- «Elle était heureuse d'une circonstance qui rapprochait de la famille
- une personne de qui elle avait entendu parler, et qu'elle souhaitait
- connaître, car les amitiés de Paris n'étaient pas si solides qu'elle
- ne désirât avoir quelqu'un de plus à aimer sur la terre; et si cela
- ne devait pas avoir lieu, ce ne serait qu'une illusion à ensevelir
- avec les autres. Elle se mettait tout entière à la disposition de
- sa cousine, qu'elle serait allée voir sans une indisposition qui la
- retenait chez elle; mais elle se regardait déjà comme son obligée de
- ce qu'elle eût songé à elle.»
-
-Pendant sa première promenade vagabonde à travers les Boulevards et
-la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveaux venus, s'occupa
-beaucoup plus des choses que des personnes. A Paris, les masses
-s'emparent tout d'abord de l'attention: le luxe des boutiques,
-la hauteur des maisons, l'affluence des voitures, les constantes
-oppositions que présentent un extrême luxe et une extrême misère
-saisissent avant tout. Surpris de cette foule à laquelle il était
-étranger, cet homme d'imagination éprouva comme une immense
-diminution de lui-même. Les personnes qui jouissent en province
-d'une considération quelconque, et qui y rencontrent à chaque pas
-une preuve de leur importance, ne s'accoutument point à cette perte
-totale et subite de leur valeur. Être quelque chose dans son pays et
-n'être rien à Paris, sont deux états qui veulent des transitions; et
-ceux qui passent trop brusquement de l'un à l'autre, tombent dans une
-espèce d'anéantissement. Pour un jeune poète qui trouvait un écho à
-tous ses sentiments, un confident pour toutes ses idées, une âme pour
-partager ses moindres sensations, Paris allait être un affreux désert.
-Lucien n'était pas allé chercher son bel habit bleu, en sorte qu'il
-fut gêné par la mesquinerie, pour ne pas dire le délabrement de son
-costume en se rendant chez madame de Bargeton à l'heure où elle devait
-être rentrée; il y trouva le baron du Châtelet, qui les emmena tous
-deux dîner au Rocher de Cancale. Lucien, étourdi de la rapidité du
-tournoiement parisien, ne pouvait rien dire à Louise, ils étaient tous
-les trois dans la voiture; mais il lui pressa la main, elle répondit
-amicalement à toutes les pensées qu'il exprimait ainsi. Après le dîner,
-Châtelet conduisit ses deux convives au Vaudeville. Lucien éprouvait
-un secret mécontentement à l'aspect de du Châtelet, il maudissait le
-hasard qui l'avait conduit à Paris. Le Directeur des Contributions
-mit le sujet de son voyage sur le compte de son ambition: il espérait
-être nommé Secrétaire-Général d'une Administration, et entrer au
-Conseil-d'État comme Maître des Requêtes; il venait demander raison des
-promesses qui lui avaient été faites, car un homme comme lui ne pouvait
-pas rester Directeur des Contributions; il aimait mieux ne rien être,
-devenir Député, rentrer dans la diplomatie. Il se grandissait; Lucien
-reconnaissait vaguement dans ce vieux beau la supériorité de l'homme
-du monde au fait de la vie parisienne; il était surtout honteux de lui
-devoir ses jouissances. Là où le poète était inquiet et gêné, l'ancien
-Secrétaire des Commandements se trouvait comme un poisson dans l'eau.
-Du Châtelet souriait aux hésitations, aux étonnements, aux questions,
-aux petites fautes que le manque d'usage arrachait à son rival, comme
-les vieux loups de mer se moquent des novices qui n'ont pas le pied
-marin. Le plaisir qu'éprouvait Lucien, en voyant pour la première fois
-le spectacle à Paris, compensa le déplaisir que lui causaient ses
-confusions. Cette soirée fut remarquable par la répudiation secrète
-d'une grande quantité de ses idées sur la vie de province. Le cercle
-s'élargissait, la société prenait d'autres proportions. Le voisinage
-de plusieurs jolies Parisiennes si élégamment, si fraîchement mises,
-lui fit remarquer la vieillerie de la toilette de madame de Bargeton,
-quoiqu'elle fût passablement ambitieuse: ni les étoffes, ni les façons,
-ni les couleurs n'étaient de mode. La coiffure qui le séduisait tant à
-Angoulême lui parut d'un goût affreux comparée aux délicates inventions
-par lesquelles se recommandait chaque femme.—Va-t-elle rester comme ça?
-se dit-il, sans savoir que la journée avait été employée à préparer
-une transformation. En province il n'y a ni choix ni comparaison à
-faire: l'habitude de voir les physionomies leur donne une beauté
-conventionnelle. Transportée à Paris, une femme qui passe pour jolie
-en province n'obtient pas la moindre attention, car elle n'est belle
-que par l'application du proverbe: _Dans le royaume des aveugles, les
-borgnes sont rois._ Les yeux de Lucien faisaient la comparaison que
-madame de Bargeton avait faite la veille entre lui et Châtelet. De
-son côté, madame de Bargeton se permettait d'étranges réflexions sur
-son amant. Malgré son étrange beauté, le pauvre poète n'avait point
-de tournure. Sa redingote dont les manches étaient trop courtes,
-ses méchants gants de province, son gilet étriqué, le rendaient
-prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon: madame de
-Bargeton lui trouvait un air piteux. Châtelet, occupé d'elle sans
-prétention, veillant sur elle avec un soin qui trahissait une passion
-profonde; Châtelet, élégant et à son aise comme un acteur qui retrouve
-les planches de son théâtre, regagnait en deux jours tout le terrain
-qu'il avait perdu en six mois. Quoique le vulgaire n'admette pas que
-les sentiments changent brusquement, il est certain que deux amants se
-séparent souvent plus vite qu'ils ne se sont liés. Il se préparait chez
-madame de Bargeton et chez Lucien un désenchantement sur eux-mêmes
-dont la cause était Paris. La vie s'y agrandissait aux yeux du poète,
-comme la société prenait une face nouvelle aux yeux de Louise. A l'un
-et à l'autre, il ne fallait plus qu'un accident pour trancher les
-liens qui les unissaient. Ce coup de hache, terrible pour Lucien, ne
-se fit pas long-temps attendre. Madame de Bargeton mit le poète à son
-hôtel, et retourna chez elle accompagnée de du Châtelet, ce qui déplut
-horriblement au pauvre amoureux.
-
-—Que vont-ils dire de moi? pensait-il en montant dans sa triste chambre.
-
-—Ce pauvre garçon est singulièrement ennuyeux, dit du Châtelet en
-souriant quand la portière fut refermée.
-
-—Il en est ainsi de tous ceux qui ont un monde de pensées dans le cœur
-et dans le cerveau. Les hommes qui ont tant de choses à exprimer en de
-belles œuvres long-temps rêvées professent un certain mépris pour la
-conversation, commerce où l'esprit s'amoindrit en se monnayant, dit la
-fière Nègrepelisse qui eut encore le courage de défendre Lucien, moins
-pour Lucien que pour elle-même.
-
-—Je vous accorde volontiers ceci, reprit le baron, mais nous vivons
-avec les personnes et non avec les livres. Tenez, chère Naïs, je
-le vois, il n'y a encore rien entre vous et lui, j'en suis ravi.
-Si vous vous décidez à mettre dans votre vie un intérêt qui vous a
-manqué jusqu'à présent, je vous en supplie, que ce ne soit pas pour
-ce prétendu homme de génie. Si vous vous trompiez! si dans quelques
-jours, en le comparant aux véritables talents, aux hommes sérieusement
-remarquables que vous allez voir, vous reconnaissiez, chère belle
-sirène, avoir pris sur votre dos éblouissant et conduit au port, au
-lieu d'un homme armé de la lyre, un petit singe, sans manières, sans
-portée, sot et avantageux, qui peut avoir de l'esprit à l'Houmeau, mais
-qui devient à Paris un garçon extrêmement ordinaire? Après tout, il se
-publie ici par semaine des volumes de vers dont le moindre vaut encore
-mieux que toute la poésie de monsieur Chardon. De grâce, attendez et
-comparez! Demain, vendredi, il y a opéra, dit-il en voyant la voiture
-entrant dans la rue Neuve-du-Luxembourg, madame d'Espard dispose de la
-loge des Premiers Gentilshommes de la Chambre, et vous y mènera sans
-doute. Pour vous voir dans votre gloire, j'irai dans la loge de madame
-de Sérizy. On donne les Danaïdes.
-
-—Adieu, dit-elle.
-
-Le lendemain, madame de Bargeton tâcha de se composer une mise du matin
-convenable pour aller voir sa cousine, madame d'Espard. Il faisait
-légèrement froid, elle ne trouva rien de mieux dans ses vieilleries
-d'Angoulême qu'une certaine robe de velours vert, garnie d'une manière
-assez extravagante. De son côté, Lucien sentit la nécessité d'aller
-chercher son fameux habit bleu, car il avait pris en horreur sa maigre
-redingote, et il voulait se montrer toujours bien mis en songeant
-qu'il pourrait rencontrer la marquise d'Espard, ou aller chez elle à
-l'improviste. Il monta dans un fiacre afin de rapporter immédiatement
-son paquet. En deux heures de temps, il dépensa trois ou quatre francs,
-ce qui lui donna beaucoup à penser sur les proportions financières de
-la vie parisienne. Après être arrivé au superlatif de sa toilette, il
-vint rue Neuve-du-Luxembourg, où, sur le pas de la porte, il rencontra
-Gentil en compagnie d'un chasseur magnifiquement emplumé.
-
-—J'allais chez vous, monsieur; madame m'envoie ce petit mot pour vous,
-dit Gentil qui ne connaissait pas les formules du respect parisien,
-habitué qu'il était à la bonhomie des mœurs provinciales.
-
-Le chasseur prit le poète pour un domestique. Lucien décacheta le
-billet, par lequel il apprit que madame de Bargeton passait la journée
-chez la marquise d'Espard et allait le soir à l'Opéra; mais elle disait
-à Lucien de s'y trouver, sa cousine lui permettait de donner une place
-dans sa loge au jeune poète, à qui la marquise était enchantée de
-procurer ce plaisir.
-
-—Elle m'aime donc! mes craintes sont folles, se dit Lucien, elle me
-présente à sa cousine dès ce soir.
-
-Il bondit de joie, et voulut passer joyeusement le temps qui le
-séparait de cette heureuse soirée. Il s'élança vers les Tuileries en
-rêvant de s'y promener jusqu'à l'heure où il irait dîner chez Véry.
-Voilà Lucien gabant, sautillant, léger de bonheur qui débouche sur la
-terrasse des Feuillants et la parcourt en examinant les promeneurs,
-les jolies femmes avec leurs adorateurs, les élégants, deux par deux,
-bras dessus bras dessous, se saluant les uns les autres par un coup
-d'œil en passant. Quelle différence de cette terrasse avec Beaulieu!
-Les oiseaux de ce magnifique perchoir étaient autrement jolis que
-ceux d'Angoulême! C'était tout le luxe de couleurs qui brille sur
-les familles ornithologiques des Indes ou de l'Amérique, comparé aux
-couleurs grises des oiseaux de l'Europe. Lucien passa deux cruelles
-heures dans les Tuileries: il y fit un violent retour sur lui-même et
-se jugea. D'abord il ne vit pas un seul habit à ces jeunes élégants.
-S'il apercevait un homme en habit, c'était un vieillard hors la loi,
-quelque pauvre diable, un rentier venu du Marais, ou quelque garçon
-de bureau. Après avoir reconnu qu'il y avait une mise du matin et
-une mise du soir, le poète aux émotions vives, au regard pénétrant,
-reconnut la laideur de sa défroque, les défectuosités qui frappaient
-de ridicule son habit dont la coupe était passée de mode, dont le
-bleu était faux, dont le collet était outrageusement disgracieux,
-dont les basques de devant, trop long-temps portées, penchaient
-l'une vers l'autre; les boutons avaient rougi, les plis dessinaient
-de fatales lignes blanches. Puis son gilet était trop court et la
-façon si grotesquement provinciale que, pour le cacher, il boutonna
-brusquement son habit. Enfin il ne voyait de pantalon de nankin qu'aux
-gens communs. Les gens comme il faut portaient de délicieuses étoffes
-de fantaisie ou le blanc toujours irréprochable! D'ailleurs tous
-les pantalons étaient à sous-pieds, et le sien se mariait très-mal
-avec les talons de ses bottes, pour lesquels les bords de l'étoffe
-recroquevillée manifestaient une violente antipathie. Il avait une
-cravate blanche à bouts brodés par sa sœur, qui, après en avoir vu
-de semblables à monsieur de Hautoy, à monsieur de Chandour, s'était
-empressée d'en faire de pareilles à son frère. Non-seulement personne,
-excepté les gens graves, quelques vieux financiers, quelques sévères
-administrateurs, ne portaient de cravate blanche le matin; mais encore
-le pauvre Lucien vit passer de l'autre côté de la grille, sur le
-trottoir de la rue de Rivoli, un garçon épicier tenant un panier sur
-sa tête, et sur qui l'homme d'Angoulême surprit deux bouts de cravate
-brodés par la main de quelque grisette adorée. A cet aspect, Lucien
-reçut un coup à la poitrine, à cet organe encore mal défini où se
-réfugie notre sensibilité, où, depuis qu'il existe des sentiments,
-les hommes portent la main, dans les joies comme dans les douleurs
-excessives. Ne taxez pas ce récit de puérilité? Certes, pour les
-riches qui n'ont jamais connu ces sortes de souffrances, il se trouve
-ici quelque chose de mesquin et d'incroyable; mais les angoisses
-des malheureux ne méritent pas moins d'attention que les crises qui
-révolutionnent la vie des puissants et des privilégiés de la terre.
-Puis ne se rencontre-t-il pas autant de douleur de part et d'autre?
-La souffrance agrandit tout. Enfin, changez les termes: au lieu d'un
-costume plus ou moins beau, mettez un ruban, une distinction, un titre?
-Ces apparentes petites choses n'ont-elles pas tourmenté de brillantes
-existences? La question du costume est d'ailleurs énorme chez ceux
-qui veulent paraître avoir ce qu'ils n'ont pas; car c'est souvent le
-meilleur moyen de le posséder plus tard. Lucien eut une sueur froide en
-pensant que le soir il allait comparaître ainsi vêtu devant la marquise
-d'Espard, la parente d'un Premier Gentilhomme de la chambre du roi,
-devant une femme chez laquelle allaient les illustrations de tous les
-genres, des illustrations choisies.
-
-—J'ai l'air du fils d'un apothicaire, d'un vrai courtaud de boutique!
-se dit-il à lui-même avec rage en voyant passer les gracieux,
-les coquets, les élégants jeunes gens des familles du faubourg
-Saint-Germain, qui tous avaient une manière à eux qui les rendait tous
-semblables par la finesse des contours, par la noblesse de la tenue,
-par l'air du visage; et tous différents par le cadre que chacun s'était
-choisi pour se faire valoir. Tous faisaient ressortir leurs avantages
-par une espèce de mise en scène que les jeunes gens entendent à Paris
-aussi bien que les femmes. Lucien tenait de sa mère les précieuses
-distinctions physiques dont les priviléges éclataient à ses yeux;
-mais cet or était dans sa gangue, et non mis en œuvre. Ses cheveux
-étaient mal coupés. Au lieu de maintenir sa figure haute par une
-souple baleine, il se sentait enseveli dans un vilain col de chemise;
-et sa cravate, n'offrant pas de résistance, lui laissait pencher sa
-tête attristée. Quelle femme eût deviné ses jolis pieds dans la botte
-ignoble qu'il avait apportée d'Angoulême? Quel jeune homme eût envié sa
-jolie taille déguisée par le sac bleu qu'il avait cru jusqu'alors être
-un habit? Il voyait de ravissants boutons sur des chemises étincelantes
-de blancheur, la sienne était rousse! Tous ces élégants gentilshommes
-étaient merveilleusement gantés, et il avait des gants de gendarme!
-Celui-ci badinait avec une canne délicieusement montée. Celui-là
-portait une chemise à poignets retenus par de mignons boutons d'or. En
-parlant à une femme, l'un tordait une charmante cravache, et les plis
-abondants de son pantalon tacheté de quelques petites éclaboussures,
-ses éperons retentissants, sa petite redingote serrée montraient qu'il
-allait remonter sur un des deux chevaux tenus par un tigre gros comme
-le poing. Un autre tirait de la poche de son gilet une montre plate
-comme une pièce de cent sous, et regardait l'heure en homme qui avait
-avancé ou manqué l'heure d'un rendez-vous. En regardant ces jolies
-bagatelles que Lucien ne soupçonnait pas, le monde des superfluités
-nécessaires lui apparut, et il frissonna en pensant qu'il fallait un
-capital énorme pour exercer l'état de joli garçon! Plus il admirait
-ces jeunes gens à l'air heureux et dégagé, plus il avait conscience
-de son air étrange, l'air d'un homme qui ignore où aboutit le chemin
-qu'il suit, qui ne sait où se trouve le Palais-Royal quand il y touche,
-et qui demande où est le Louvre à un passant qui répond:—Vous y êtes.
-Lucien se voyait séparé de ce monde par un abîme, il se demandait par
-quels moyens il pouvait le franchir, car il voulait être semblable
-à cette svelte et délicate jeunesse parisienne. Tous ces patriciens
-saluaient des femmes divinement mises et divinement belles, des femmes
-pour lesquelles Lucien se serait fait hacher pour prix d'un seul
-baiser, comme le page de la comtesse de Konismarck. Dans les ténèbres
-de sa mémoire, Louise, comparée à ces souveraines, se dessina comme une
-vieille femme. Il rencontra plusieurs de ces femmes dont on parlera
-dans l'histoire du dix-neuvième siècle, de qui l'esprit, la beauté,
-les amours ne seront pas moins célèbres que celles des reines du temps
-passé. Il vit passer une fille sublime, mademoiselle des Touches, si
-connue sous le nom de Camille Maupin, écrivain éminent, aussi grande
-par sa beauté que par un esprit supérieur, et dont le nom fut répété
-tout bas par les promeneurs et par les femmes.
-
-—Ha! se dit-il, voilà la poésie.
-
-Qu'était madame de Bargeton auprès de cet ange brillant de jeunesse,
-d'espoir, d'avenir, au doux sourire, et dont l'œil noir était vaste
-comme le ciel, ardent comme le soleil! Elle riait en causant avec
-madame Firmiani, l'une des plus charmantes femmes de Paris. Une
-voix lui cria bien: «L'intelligence est le levier avec lequel on
-remue le monde.» Mais une autre voix lui cria que le point d'appui
-de l'intelligence était l'argent. Il ne voulut pas rester au milieu
-de ses ruines et sur le théâtre de sa défaite, il prit la route du
-Palais-Royal, après l'avoir demandée, car il ne connaissait pas encore
-la topographie de son quartier. Il entra chez Véry, commanda, pour
-s'initier aux plaisirs de Paris, un dîner qui le consolât de son
-désespoir. Une bouteille de vin de Bordeaux, des huîtres d'Ostende,
-un poisson, une perdrix, un macaroni, des fruits furent le _nec plus
-ultra_ de ses désirs. Il savoura cette petite débauche en pensant à
-faire preuve d'esprit ce soir auprès de la marquise d'Espard, et à
-racheter la mesquinerie de son bizarre accoutrement par le déploiement
-de ses richesses intellectuelles. Il fut tiré de ses rêves par le
-total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec lesquels il
-croyait aller fort loin dans Paris. Ce dîner coûtait un mois de son
-existence d'Angoulême. Aussi ferma-t-il respectueusement la porte de ce
-palais, en pensant qu'il n'y remettrait jamais les pieds.
-
-—Ève avait raison, se dit-il en s'en allant par la galerie de Pierre
-chez lui pour y reprendre de l'argent, les prix de Paris ne sont pas
-ceux de l'Houmeau.
-
-Chemin faisant, il admira les boutiques des tailleurs, et songeant aux
-toilettes qu'il avait vues le matin:—Non, s'écria-t-il, je ne paraîtrai
-pas fagoté comme je le suis devant madame d'Espard. Il courut avec
-une vélocité de cerf jusqu'à l'hôtel du Gaillard-Bois, monta dans sa
-chambre, y prit cent écus, et redescendit au Palais-Royal pour s'y
-habiller de pieds en cap. Il avait vu des bottiers, des lingers, des
-giletiers, des coiffeurs au Palais-Royal où sa future élégance était
-éparse dans dix boutiques. Le premier tailleur chez lequel il entra lui
-fit essayer autant d'habits qu'il voulut en mettre, et lui persuada
-qu'ils étaient tous de la dernière mode. Lucien sortit possédant un
-habit vert, un pantalon blanc et un gilet de fantaisie pour la somme
-de deux cents francs. Il eut bientôt trouvé une paire de bottes fort
-élégante et à son pied. Enfin après avoir fait emplette de tout ce
-qui lui était nécessaire, il demanda le coiffeur chez lui où chaque
-fournisseur apporta sa marchandise. A sept heures du soir, il monta
-dans un fiacre et se fit conduire à l'Opéra, frisé comme un saint Jean
-de procession, bien gileté, bien cravaté, mais un peu gêné dans cette
-espèce d'étui où il se trouvait pour la première fois. Suivant la
-recommandation de madame de Bargeton, il demanda la loge des Premiers
-Gentilshommes de la Chambre. A l'aspect d'un homme dont l'élégance
-empruntée le faisait ressembler à un premier garçon de noces, le
-Contrôleur le pria de montrer son coupon.
-
-—Je n'en ai pas.
-
-—Vous ne pouvez pas entrer, lui répondit-on sèchement.
-
-—Mais je suis de la société de madame d'Espard, dit-il.
-
-—Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit l'employé qui ne put
-s'empêcher d'échanger un imperceptible sourire avec ses collègues du
-Contrôle.
-
-
-[Illustration: IMP. E. MARTINET.
-
- MADAME DE BARGETON. LA MARQUISE D'ESPARD.
-
- La loge des _Premiers Gentilshommes_ est celle qui se trouve dans
- l'un des deux pans coupés au fond de la salle; on y est vu comme on y
- voit de tous côtés.
-
- (UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)]
-
-
-En ce moment une voiture s'arrêta sous le péristyle. Un chasseur, que
-Lucien ne reconnut pas, déplia le marchepied d'un coupé d'où sortirent
-deux femmes parées. Lucien, qui ne voulut pas recevoir du Contrôleur
-quelque impertinent avis pour se ranger, fit place aux deux femmes.
-
-—Mais cette dame est la marquise d'Espard que vous prétendez connaître,
-monsieur, dit ironiquement le Contrôleur à Lucien.
-
-Lucien fut d'autant plus abasourdi que madame de Bargeton n'avait
-pas l'air de le reconnaître dans son nouveau plumage; mais quand il
-l'aborda, elle lui sourit et lui dit:—Cela se trouve à merveille, venez!
-
-Les gens du Contrôle étaient redevenus sérieux. Lucien suivit madame de
-Bargeton, qui, tout en montant le vaste escalier de l'Opéra, présenta
-son Rubempré à sa cousine. La loge des Premiers Gentilshommes est celle
-qui se trouve dans l'un des deux pans coupés au fond de la salle: on
-y est vu comme on y voit de tous côtés. Lucien se mit derrière sa
-cousine, sur une chaise, heureux d'être dans l'ombre.
-
-—Monsieur de Rubempré, dit la marquise d'un ton de voix flatteur, vous
-venez pour la première fois à l'Opéra, ayez-en tout le coup d'œil,
-prenez ce siége, mettez-vous sur le devant, nous vous le permettons.
-
-Lucien obéit, le premier acte de l'opéra finissait.
-
-—Vous avez bien employé votre temps, lui dit Louise à l'oreille dans le
-premier moment de surprise que lui causa le changement de Lucien.
-
-Louise était restée la même. Le voisinage d'une femme à la mode, de la
-marquise d'Espard, cette madame de Bargeton de Paris, lui nuisait tant;
-la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections de
-la femme de province, que Lucien, doublement éclairé par le beau monde
-de cette pompeuse salle et par cette femme éminente, vit enfin dans la
-pauvre Anaïs de Nègrepelisse la femme réelle, la femme que les gens de
-Paris voyaient: une femme grande, sèche, couperosée, fanée, plus que
-rousse, anguleuse, guindée, précieuse, prétentieuse, provinciale dans
-son parler, mal arrangée surtout! En effet, les plis d'une vieille
-robe de Paris attestent encore du goût, on se l'explique, on devine ce
-qu'elle fut, mais une vieille robe de province est inexplicable, elle
-est risible. La robe et la femme étaient sans grâce ni fraîcheur, le
-velours était miroité comme le teint. Lucien, honteux d'avoir aimé cet
-os de seiche, se promit de profiter du premier accès de vertu de sa
-Louise pour la quitter. Son excellente vue lui permettait de voir les
-lorgnettes braquées sur la loge aristocratique par excellence. Les
-femmes les plus élégantes examinaient certainement madame de Bargeton,
-car elles souriaient toutes en se parlant. Si madame d'Espard reconnut,
-aux gestes et aux sourires féminins, la cause des sarcasmes, elle y
-fut tout à fait insensible. D'abord chacun devait reconnaître dans sa
-compagne la pauvre parente venue de province, de laquelle peut être
-affligée toute famille parisienne. Puis sa cousine lui avait parlé
-toilette en lui manifestant quelque crainte; elle l'avait rassurée
-en s'apercevant qu'Anaïs, une fois habillée, aurait bientôt pris les
-manières parisiennes. Si madame de Bargeton manquait d'usage, elle
-avait la hauteur native d'une femme noble et ce _je ne sais quoi_ que
-l'on peut nommer la _race_. Le lundi suivant elle prendrait donc sa
-revanche. D'ailleurs, une fois que le public aurait appris que cette
-femme était sa cousine, la marquise savait qu'il suspendrait le cours
-de ses railleries et attendrait un nouvel examen avant de la juger.
-Lucien ne devinait pas le changement que feraient dans la personne de
-Louise une écharpe roulée autour du cou, une jolie robe, une élégante
-coiffure et les conseils de madame d'Espard. En montant l'escalier,
-la marquise avait déjà dit à sa cousine de ne pas tenir son mouchoir
-déplié à la main. Le bon ou le mauvais goût tiennent à mille petites
-nuances de ce genre, qu'une femme d'esprit saisit promptement, et que
-certaines femmes ne comprendront jamais. Madame de Bargeton, déjà
-pleine de bon vouloir, était plus spirituelle qu'il ne le fallait
-pour reconnaître en quoi elle péchait. Madame d'Espard, sûre que son
-élève lui ferait honneur, ne s'était pas refusée à la former. Enfin
-il s'était fait entre ces deux femmes un pacte cimenté par leur
-mutuel intérêt. Madame de Bargeton avait soudain voué un culte à
-l'idole du jour, dont les manières, l'esprit et l'entourage l'avaient
-séduite, éblouie, fascinée. Elle avait reconnu chez madame d'Espard
-l'occulte pouvoir de la grande dame ambitieuse, et s'était dit qu'elle
-parviendrait en se faisant le satellite de cet astre: elle l'avait
-donc franchement admirée. La marquise avait été sensible à cette naïve
-conquête, elle s'était intéressée à sa cousine en la trouvant faible
-et pauvre; puis elle s'était assez bien arrangée d'avoir une élève
-pour faire école, et ne demandait pas mieux que d'acquérir en madame
-de Bargeton une espèce de dame d'atour, une esclave qui chanterait
-ses louanges, trésor encore plus rare parmi les femmes de Paris qu'un
-critique dévoué dans la gent littéraire. Cependant le mouvement de
-curiosité devenait trop visible pour que la nouvelle débarquée ne s'en
-aperçût pas, et madame d'Espard voulut poliment lui faire prendre le
-change sur cet émoi.
-
-—S'il nous vient des visites, lui dit-elle, nous saurons peut-être à
-quoi nous devons l'honneur d'occuper ces dames...
-
-—Je soupçonne fort ma vieille robe de velours et ma figure angoumoisine
-d'amuser les Parisiennes, dit en riant madame de Bargeton.
-
-—Non, ce n'est pas vous, il y a quelque chose que je ne m'explique pas,
-ajouta-t-elle en regardant le poète qu'elle regarda pour la première
-fois et qu'elle parut trouver singulièrement mis.
-
-—Voici monsieur du Châtelet, dit en ce moment Lucien en levant le doigt
-pour montrer la loge de madame de Sérizy où le vieux beau remis à neuf
-venait d'entrer.
-
-A ce signe madame de Bargeton se mordit les lèvres de dépit, car la
-marquise ne put retenir un regard et un sourire d'étonnement, qui
-disait si dédaigneusement:—D'où sort ce jeune homme? que Louise se
-sentit humiliée dans son amour, la sensation la plus piquante pour une
-Française, et qu'elle ne pardonne pas à son amant de lui causer. Dans
-ce monde où les petites choses deviennent grandes, un geste, un mot
-perdent un débutant. Le principal mérite des belles manières et du ton
-de la haute compagnie est d'offrir un ensemble harmonieux où tout est
-si bien fondu que rien ne choque. Ceux mêmes qui, soit par ignorance,
-soit par un emportement quelconque de la pensée, n'observent pas les
-lois de cette science, comprendront tous qu'en cette matière une seule
-dissonance est, comme en musique, une négation complète de l'Art
-lui-même, dont toutes les conditions doivent être exécutées dans la
-moindre chose sous peine de ne pas être.
-
-—Qui est ce monsieur? demanda la marquise en montrant Châtelet.
-Connaissez-vous donc déjà madame de Sérizy?
-
-—Ah! cette personne est la fameuse madame de Sérizy qui a eu tant
-d'aventures, et qui néanmoins est reçue partout!
-
-—Une chose inouïe, ma chère, répondit la marquise, une chose
-explicable, mais inexpliquée! Les hommes les plus redoutables sont ses
-amis, et pourquoi? Personne n'ose sonder ce mystère. Ce monsieur est-il
-donc le lion d'Angoulême?
-
-—Mais monsieur le baron du Châtelet, dit Anaïs qui par vanité rendit
-à Paris le titre qu'elle contestait à son adorateur, est un homme
-qui a fait beaucoup parler de lui. C'est le compagnon de monsieur de
-Montriveau.
-
-—Ah! fit la marquise, je n'entends jamais ce nom sans penser à la
-pauvre duchesse de Langeais, qui a disparu comme une étoile filante.
-Voici, reprit-elle en montrant une loge, monsieur de Rastignac et
-madame de Nucingen, la femme d'un fournisseur, banquier, homme
-d'affaires, brocanteur en grand, un homme qui s'impose au monde de
-Paris par sa fortune, et qu'on dit peu scrupuleux sur les moyens
-de l'augmenter; il se donne mille peines pour faire croire à son
-dévouement pour les Bourbons, il a déjà tenté de venir chez moi. En
-prenant la loge de madame de Langeais, sa femme a cru qu'elle en aurait
-les grâces, l'esprit et le succès! Toujours la fable du geai qui prend
-les plumes du paon!
-
-—Comment font monsieur et madame de Rastignac, à qui nous ne
-connaissons pas mille écus de rente, pour soutenir leur fils à Paris?
-dit Lucien à madame de Bargeton en s'étonnant de l'élégance et du luxe
-que révélait la mise de ce jeune homme.
-
-—Il est facile de voir que vous venez d'Angoulême, répondit la marquise
-assez ironiquement sans quitter sa lorgnette.
-
-Lucien ne comprit pas, il était tout entier à l'aspect des loges où
-il devinait les jugements qui s'y portaient sur madame de Bargeton
-et la curiosité dont il était l'objet. De son côté, Louise était
-singulièrement mortifiée du peu d'estime que la marquise faisait de
-la beauté de Lucien.—Il n'est donc pas si beau que je le croyais! se
-disait-elle. De là à le trouver moins spirituel, il n'y avait qu'un
-pas. La toile était baissée. Châtelet, qui était venu faire une visite
-à la duchesse de Carigliano, dont la loge avoisinait celle de madame
-d'Espard, y salua madame de Bargeton qui répondit par une inclination
-de tête. Une femme du monde voit tout, et la marquise remarqua la
-tenue supérieure de du Châtelet. En ce moment quatre personnes
-entrèrent successivement dans la loge de la marquise, quatre célébrités
-parisiennes.
-
-Le premier était monsieur de Marsay, homme fameux par les passions
-qu'il inspirait, remarquable surtout par une beauté de jeune fille,
-beauté molle, efféminée, mais corrigée par un regard fixe, calme, fauve
-et rigide comme celui d'un tigre: on l'aimait, et il effrayait. Lucien
-était aussi beau; mais chez lui le regard était si doux, son œil bleu
-était si limpide, qu'il ne paraissait pas susceptible d'avoir cette
-force et cette puissance à laquelle s'attachent tant les femmes.
-D'ailleurs rien ne faisait encore valoir le poète, tandis que de Marsay
-avait un entrain d'esprit, une certitude de plaire, une toilette
-appropriée à sa nature qui écrasait autour de lui tous ses rivaux.
-Jugez de ce que pouvait être dans son voisinage Lucien, gourmé, gommé,
-roide et neuf comme ses habits. De Marsay avait conquis le droit de
-dire des impertinences par l'esprit qu'il leur donnait et par la grâce
-de manière dont il les accompagnait. L'accueil de la marquise indiqua
-soudain à madame de Bargeton la puissance de ce personnage. Le second
-était l'un des deux Vandenesse, celui qui avait causé l'éclat de lady
-Dudley, un jeune homme doux et spirituel, modeste, et qui réussissait
-par des qualités tout opposées à celles qui faisaient la gloire de de
-Marsay. Le troisième était le général Montriveau, l'auteur de la perte
-de la duchesse de Langeais. Le quatrième était monsieur de Canalis,
-un des plus illustres poètes de cette époque, un jeune homme qui n'en
-était encore qu'à l'aube de sa gloire, et qui se contentait d'être un
-gentilhomme aimable et spirituel: il essayait de se faire pardonner son
-génie. Mais on devinait dans ses formes un peu sèches, dans sa réserve,
-une immense ambition qui devait plus tard faire tort à la poésie et le
-lancer au milieu des orages politiques. Sa beauté froide et compassée,
-mais pleine de dignité, rappelait Canning.
-
-En voyant ces quatre figures si remarquables, madame de Bargeton
-s'expliqua le peu d'attention de la marquise pour Lucien. Puis quand
-la conversation commença, quand chacun de ces esprits si fins, si
-délicats, se révéla par des traits qui avaient plus de sens, plus
-de profondeur que ce qu'Anaïs entendait durant un mois en province;
-quand surtout le grand poète fit entendre une parole vibrante où se
-retrouvait le positif de cette époque, mais doré de poésie, Louise
-comprit ce que du Châtelet lui avait dit la veille: Lucien ne fut
-plus rien. Chacun regardait le pauvre inconnu avec une si cruelle
-indifférence, il était si bien là comme un étranger qui ne savait pas
-la langue, que la marquise en eut pitié.
-
-—Permettez-moi, monsieur, dit-elle à Canalis, de vous présenter
-monsieur de Rubempré. Vous occupez une position trop haute dans le
-monde littéraire pour ne pas accueillir un débutant. Monsieur de
-Rubempré arrive d'Angoulême, il aura sans doute besoin de votre
-protection auprès de ceux qui mettent ici le génie en lumière. Il n'a
-pas encore d'ennemis qui puissent faire sa fortune en l'attaquant.
-N'est-ce pas une entreprise assez originale pour la tenter, que de lui
-faire obtenir par l'amitié ce que vous tenez de la haine?
-
-Les quatre personnages regardèrent alors Lucien pendant le temps que la
-marquise parla. Quoiqu'à deux pas du nouveau venu, de Marsay prit son
-lorgnon pour le voir; son regard allait de Lucien à madame de Bargeton,
-et de madame de Bargeton à Lucien, en les appareillant par une pensée
-moqueuse qui les mortifia cruellement l'un et l'autre; il les examinait
-comme deux bêtes curieuses, et il souriait. Ce sourire fut un coup de
-poignard pour le grand homme de province. Félix de Vandenesse eut un
-air charitable. Montriveau jeta sur Lucien un regard pour le sonder
-jusqu'au tuf.
-
-—Madame, dit monsieur de Canalis en s'inclinant, je vous obéirai,
-malgré l'intérêt personnel qui nous porte à ne pas favoriser nos
-rivaux; mais vous nous avez habitués aux miracles.
-
-—Hé! bien, faites-moi le plaisir de venir dîner lundi chez moi avec
-monsieur de Rubempré, vous causerez plus à l'aise qu'ici des affaires
-littéraires; je tâcherai de racoler quelques-uns des tyrans de la
-littérature et les célébrités qui la protègent, l'auteur d'_Ourika_ et
-quelques jeunes poètes bien pensants.
-
-—Madame la marquise, dit de Marsay, si vous patronez monsieur pour
-son esprit, moi je le protégerai pour sa beauté; je lui donnerai des
-conseils qui en feront le plus heureux dandy de Paris. Après cela, il
-sera poète s'il veut.
-
-Madame de Bargeton remercia sa cousine par un regard plein de
-reconnaissance.
-
-—Je ne vous savais pas jaloux des gens d'esprit, dit Montriveau à de
-Marsay. Le bonheur tue les poètes.
-
-—Est-ce pour cela que monsieur cherche à se marier? reprit le dandy en
-s'adressant à Canalis.
-
-Lucien, qui se sentait dans ses habits comme une statue égyptienne dans
-sa gaîne, était honteux de ne rien répondre. Enfin il dit de sa voix
-tendre à la marquise:—Vos bontés, madame, me condamnent à n'avoir que
-des succès.
-
-Du Châtelet entra dans ce moment, en saisissant aux cheveux l'occasion
-de se faire appuyer auprès de la marquise par Montriveau, un des rois
-de Paris. Il salua madame de Bargeton, et pria madame d'Espard de lui
-pardonner la liberté qu'il prenait d'envahir sa loge: il était séparé
-depuis si long-temps de son compagnon de voyage! Montriveau et lui se
-revoyaient pour la première fois après s'être quittés au milieu du
-désert.
-
-—Se quitter dans le désert et se retrouver à l'Opéra! dit Lucien.
-
-—C'est une véritable reconnaissance de théâtre, dit Vandenesse.
-
-Montriveau présenta le baron du Châtelet à la marquise, et la marquise
-fit à l'ancien Secrétaire des Commandements de l'Altesse impériale un
-accueil d'autant plus flatteur, qu'elle l'avait déjà vu bien reçu dans
-trois loges, que madame de Sérizy n'admettait que des gens bien posés,
-et qu'enfin il était le compagnon de Montriveau. Ce dernier titre
-avait une si grande valeur, que madame de Bargeton put remarquer dans
-le ton, dans les regards et dans les manières des quatre personnages,
-qu'ils reconnaissaient du Châtelet pour un des leurs sans discussion.
-La conduite sultanesque tenue par Châtelet en province fut tout à coup
-expliquée à Naïs. Enfin du Châtelet vit Lucien, et lui fit un de ces
-petits saluts secs et froids par lesquels un homme en déconsidère un
-autre, en indiquant aux gens du monde la place infime qu'il occupe dans
-la société. Il accompagna son salut d'un air sardonique par lequel
-il semblait dire: Par quel hasard se trouve-t-il là? Du Châtelet fut
-bien compris, car de Marsay se pencha vers Montriveau pour lui dire à
-l'oreille, de manière à se faire entendre du baron:—Demandez-lui donc
-quel est ce singulier jeune homme qui a l'air d'un mannequin habillé à
-la porte d'un tailleur.
-
-Du Châtelet parla pendant un moment à l'oreille de son compagnon, en
-ayant l'air de renouveler connaissance, et sans doute il coupa son
-rival en quatre. Surpris par l'esprit d'à-propos, par la finesse avec
-laquelle ces hommes formulaient leurs réponses, Lucien était étourdi
-par ce qu'on nomme le trait, le mot, surtout par la désinvolture de
-la parole et l'aisance des manières. Le luxe qui l'avait épouvanté le
-matin dans les choses, il le retrouvait dans les idées. Il se demandait
-par quel mystère ces gens trouvaient à brûle-pourpoint des réflexions
-piquantes, des reparties qu'il n'aurait imaginées qu'après de longues
-méditations. Puis, non-seulement ces cinq hommes du monde étaient
-à l'aise par la parole, mais ils l'étaient dans leurs habits: ils
-n'avaient rien de neuf ni rien de vieux. En eux, rien ne brillait, et
-tout attirait le regard. Leur luxe d'aujourd'hui était celui d'hier, il
-devait être celui du lendemain. Lucien devina qu'il avait l'air d'un
-homme qui s'était habillé pour la première fois de sa vie.
-
-—Mon cher, disait de Marsay à Félix de Vandenesse, ce petit Rastignac
-se lance comme un cerf-volant! le voilà chez la marquise de Listomère,
-il fait des progrès, il nous lorgne! Il connaît sans doute monsieur,
-reprit le dandy en s'adressant à Lucien mais sans le regarder.
-
-—Il est difficile, répondit madame de Bargeton, que le nom du grand
-homme dont nous sommes fiers ne soit pas venu jusqu'à lui, sa sœur a
-entendu dernièrement monsieur de Rubempré nous lire de très-beaux vers.
-
-Félix de Vandenesse et de Marsay saluèrent la marquise et se rendirent
-chez madame de Listomère. Le second acte commença, et chacun laissa
-madame d'Espard, sa cousine et Lucien seuls: les uns pour aller
-expliquer madame de Bargeton aux femmes intriguées de sa présence, les
-autres pour raconter l'arrivée du poète et se moquer de sa toilette.
-Lucien fut heureux de la diversion que produisait le spectacle. Toutes
-les craintes de madame de Bargeton relativement à Lucien furent
-augmentées par l'attention que sa cousine avait accordée au baron
-du Châtelet, et qui avait un tout autre caractère que sa politesse
-protectrice envers Lucien. Pendant le second acte, la loge de madame de
-Listomère resta pleine de monde, et parut agitée par une conversation
-où il s'agissait de madame de Bargeton et de Lucien. Le jeune Rastignac
-était évidemment l'_amuseur_ de cette loge, il donnait le branle à ce
-rire parisien qui, se portant chaque jour sur une nouvelle pâture,
-s'empresse d'épuiser le sujet présent en en faisant quelque chose de
-vieux et d'usé dans un seul moment. Madame d'Espard devint inquiète;
-mais elle devinait les mœurs parisiennes, et savait qu'on ne laisse
-ignorer aucune médisance à ceux qu'elle blesse: elle attendit la fin
-de l'acte. Quand les sentiments se sont retournés sur eux-mêmes comme
-chez Lucien et chez madame de Bargeton, il se passe d'étranges choses
-en peu de temps: les révolutions morales s'opèrent par des lois d'un
-effet rapide. Louise avait présentes à la mémoire les paroles sages
-et politiques que du Châtelet lui avait dites sur Lucien en revenant
-du Vaudeville; chaque phrase était une prophétie, et Lucien prit à
-tâche de les accomplir toutes. En perdant ses illusions sur madame de
-Bargeton, comme madame de Bargeton perdait les siennes sur lui, le
-pauvre enfant, de qui la destinée ressemblait un peu à celle de J.-J.
-Rousseau, l'imita en ce point qu'il fut fasciné par madame d'Espard;
-et il s'amouracha d'elle aussitôt. Les jeunes gens ou les hommes qui
-se souviennent de leurs émotions de jeunesse comprendront que cette
-passion était extrêmement probable et naturelle. Les jolies petites
-manières, ce parler délicat, ce son de voix fin, cette femme fluette,
-si noble, si haut placée, si enviée, cette reine apparaissait au poète
-comme madame de Bargeton lui était apparue à Angoulême. La mobilité de
-son caractère le poussa promptement à désirer cette haute protection;
-le plus sûr moyen était de posséder la femme, il aurait tout alors!
-Il avait réussi à Angoulême, pourquoi ne réussirait-il pas à Paris?
-Involontairement et malgré les magies de l'Opéra toutes nouvelles pour
-lui, son regard, attiré par cette magnifique Célimène, se coulait à
-tout moment vers elle; et plus il la voyait, plus il avait envie de la
-voir! Madame de Bargeton surprit un des regards pétillants de Lucien;
-elle l'observa et le vit plus occupé de la marquise que du spectacle.
-Elle se serait de bonne grâce résignée à être délaissée pour les
-cinquante filles de Danaüs; mais quand un regard plus ambitieux, plus
-ardent, plus significatif que les autres lui expliqua ce qui se passait
-dans le cœur de Lucien, elle devint jalouse, mais moins pour l'avenir
-que pour le passé.—Il ne m'a jamais regardée ainsi, pensa-t-elle. Mon
-Dieu, Châtelet avait raison! Elle reconnut alors l'erreur de son amour.
-Quand une femme arrive à se repentir de ses faiblesses, elle passe
-comme une éponge sur sa vie, afin d'en effacer tout. Quoique chaque
-regard de Lucien la courrouçât, elle demeura calme.
-
-De Marsay revint à l'entr'acte en amenant monsieur de Listomère.
-L'homme grave et le jeune fat apprirent bientôt à l'altière marquise
-que le garçon de noces endimanché qu'elle avait eu le malheur
-d'admettre dans sa loge ne se nommait pas plus monsieur de Rubempré
-qu'un juif n'a de nom de baptême. Lucien était le fils d'un apothicaire
-nommé Chardon. Monsieur de Rastignac, très au fait des affaires
-d'Angoulême, avait fait rire déjà deux loges aux dépens de cette espèce
-de momie que la marquise nommait sa cousine, et de la précaution que
-cette dame prenait d'avoir près d'elle un pharmacien pour pouvoir sans
-doute entretenir par des drogues sa vie artificielle. Enfin de Marsay
-rapporta quelques-unes des mille plaisanteries auxquelles se livrent
-en un instant les Parisiens, et qui sont aussi promptement oubliées
-que dites, mais derrière lesquelles était Châtelet, l'artisan de cette
-trahison carthaginoise.
-
-—Ma chère, dit sous l'éventail madame d'Espard à madame de Bargeton,
-de grâce, dites-moi si votre protégé se nomme réellement monsieur de
-Rubempré?
-
-—Il a pris le nom de sa mère, dit Anaïs embarrassée.
-
-—Mais quel est le nom de son père?
-
-—Chardon.
-
-—Et que faisait ce Chardon!
-
-—Il était pharmacien.
-
-—J'étais bien sûre, ma chère amie, que tout Paris ne pouvait se moquer
-d'une femme que j'adopte. Je ne me soucie pas de voir venir ici des
-plaisants enchantés de me trouver avec le fils d'un apothicaire; si
-vous m'en croyez, nous nous en irons ensemble, et à l'instant.
-
-Madame d'Espard prit un air assez impertinent, sans que Lucien pût
-deviner en quoi il avait donné lieu à ce changement de visage. Il pensa
-que son gilet était de mauvais goût, ce qui était vrai; que la façon
-de son habit était d'une mode exagérée, ce qui était encore vrai. Il
-reconnut avec une secrète amertume qu'il fallait se faire habiller
-par un habile tailleur, et il se promit bien le lendemain d'aller
-chez le plus célèbre, afin de pouvoir, lundi prochain, rivaliser avec
-les hommes qu'il trouverait chez la marquise. Quoique perdu dans ses
-réflexions, ses yeux, attentifs au troisième acte, ne quittaient pas
-la scène. Tout en regardant les pompes de ce spectacle unique, il se
-livrait à son rêve sur madame d'Espard. Il fut au désespoir de cette
-subite froideur qui contrariait étrangement l'ardeur intellectuelle
-avec laquelle il attaquait ce nouvel amour, insouciant des difficultés
-immenses qu'il apercevait, et qu'il se promettait de vaincre. Il sortit
-de sa profonde contemplation pour revoir sa nouvelle idole; mais en
-tournant la tête, il se vit seul; il avait entendu quelque léger bruit,
-la porte se fermait, madame d'Espard entraînait sa cousine. Lucien fut
-surpris au dernier point de ce brusque abandon, mais il n'y pensa pas
-long-temps, précisément parce qu'il le trouvait inexplicable.
-
-Quand les deux femmes furent montées dans leur voiture et qu'elle roula
-par la rue de Richelieu vers le faubourg Saint-Honoré, la marquise dit
-avec un ton de colère déguisée:—Ma chère enfant, à quoi pensez-vous?
-mais attendez donc que le fils d'un apothicaire soit réellement célèbre
-avant de vous y intéresser. Ce n'est ni votre fils ni votre amant,
-n'est-ce pas? dit cette femme hautaine en jetant à sa cousine un regard
-inquisitif et clair.
-
-—Quel bonheur pour moi d'avoir tenu ce petit à distance et de ne lui
-avoir rien accordé! pensa madame de Bargeton.
-
-—Eh! bien, reprit la marquise qui prit l'expression des yeux de sa
-cousine pour une réponse, laissez-le là, je vous en conjure. S'arroger
-un nom illustre?... mais c'est une audace que la société punit.
-J'admets que ce soit celui de sa mère; mais songez donc, ma chère,
-qu'au roi seul appartient le droit de conférer, par une ordonnance,
-le nom des Rubempré au fils d'une demoiselle de cette maison; et, si
-elle s'est mésalliée, la faveur est énorme. Pour l'obtenir, il faut
-une immense fortune, des services rendus, de très-hautes protections.
-Cette mise de boutiquier endimanché prouve que ce garçon n'est ni riche
-ni gentilhomme; sa figure est belle, mais il me paraît fort sot, il ne
-sait ni se tenir ni parler; enfin il n'est pas _élevé_. Par quel hasard
-le protégez-vous?
-
-Madame de Bargeton renia Lucien, comme Lucien l'avait reniée en
-lui-même; elle eut une effroyable peur que sa cousine n'apprît la
-vérité sur son voyage.
-
-—Mais, chère cousine, je suis au désespoir de vous avoir compromise.
-
-—On ne me compromet pas, dit en souriant madame d'Espard. Je ne songe
-qu'à vous.
-
-—Mais vous l'avez invité à venir dîner lundi.
-
-—Je serai malade, répondit vivement la marquise, vous l'en préviendrez,
-et je le consignerai sous son double nom à ma porte.
-
-Lucien imagina de se promener pendant l'entracte dans le foyer en
-voyant que tout le monde y allait. D'abord aucune des personnes qui
-étaient venues dans la loge de madame d'Espard ne le salua ni ne
-parut faire attention à lui, ce qui sembla fort extraordinaire au
-poète de province. Puis du Châtelet, auquel il essaya de s'accrocher,
-le guettait du coin de l'œil, et l'évita constamment. Après s'être
-convaincu, en voyant les hommes qui vaguaient dans le foyer, que sa
-mise était assez ridicule, Lucien vint se replacer au coin de sa loge
-et demeura, pendant le reste de la représentation, absorbé tour à tour
-par le pompeux spectacle du ballet du cinquième acte, si célèbre par
-son _Enfer_, par l'aspect de la salle dans laquelle son regard alla de
-loge en loge, et par ses propres réflexions qui furent profondes en
-présence de la société parisienne,
-
-—Voilà donc mon royaume! se dit-il, voilà le monde que je dois dompter.
-
-Il retourna chez lui à pied en pensant à tout ce qu'avaient dit les
-personnages qui étaient venus faire leur cour à madame d'Espard; leurs
-manières, leurs gestes, la façon d'entrer et de sortir, tout revint à
-sa mémoire avec une étonnante fidélité. Le lendemain, vers midi, sa
-première occupation fut de se rendre chez Staub, le tailleur le plus
-célèbre de cette époque. Il obtint, à force de prières et par la vertu
-de l'argent comptant, que ses habits fussent faits pour le fameux
-lundi. Staub alla jusqu'à lui promettre une délicieuse redingote, un
-gilet et un pantalon pour le jour décisif. Lucien se commanda des
-chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau, chez une
-lingère, et se fit prendre mesure de souliers et de bottes par un
-cordonnier célèbre. Il acheta une jolie canne chez Verdier, des gants
-et des boutons de chemise chez madame Irlande; enfin il tâcha de se
-mettre à la hauteur des dandies. Quand il eut satisfait ses fantaisies,
-il alla rue Neuve-du-Luxembourg, et trouva Louise sortie.
-
-—Elle dîne chez madame la marquise d'Espard, et reviendra tard, lui dit
-Albertine.
-
-Lucien alla dîner dans un restaurant à quarante sous au Palais-Royal,
-et se coucha de bonne heure. Le dimanche, il alla dès onze heures chez
-Louise; elle n'était pas levée. A deux heures il revint.
-
-—Madame ne reçoit pas encore, lui dit Albertine, mais elle m'a donné un
-petit mot pour vous.
-
-—Elle ne reçoit pas encore, répéta Lucien; mais je ne suis pas
-quelqu'un...
-
-—Je ne sais pas, dit Albertine d'un air fort impertinent.
-
-Lucien, moins surpris de la réponse d'Albertine que de recevoir une
-lettre de madame de Bargeton, prit le billet et lut dans la rue ces
-lignes désespérantes:
-
- «Madame d'Espard est indisposée, elle ne pourra pas vous recevoir
- lundi; moi-même je ne suis pas bien, et cependant je vais m'habiller
- pour aller lui tenir compagnie. Je suis désespérée de cette petite
- contrariété; mais vos talents me rassurent, et vous percerez sans
- charlatanisme.»
-
-—Et pas de signature! se dit Lucien, qui se trouva dans les Tuileries,
-sans croire avoir marché. Le don de seconde vue que possèdent les gens
-de talent lui fit soupçonner la catastrophe annoncée par ce froid
-billet. Il allait, perdu dans ses pensées, il allait devant lui,
-regardant les monuments de la place Louis XV. Il faisait beau. De
-belles voitures passaient incessamment sous ses yeux en se dirigeant
-vers la grande avenue des Champs-Élysées. Il suivit la foule des
-promeneurs et vit alors les trois ou quatre mille voitures qui, par
-une belle journée, affluent en cet endroit le dimanche, et improvisent
-un Longchamp. Étourdi par le luxe des chevaux, des toilettes et des
-livrées, il allait toujours, et arriva devant l'Arc-de-Triomphe
-commencé. Que devint-il quand, en revenant, il vit venir à lui madame
-d'Espard et madame de Bargeton dans une calèche admirablement attelée,
-et derrière laquelle ondulaient les plumes du chasseur dont l'habit
-vert brodé d'or les lui fit reconnaître. La file s'arrêta par suite
-d'un encombrement, Lucien put voir Louise dans sa transformation,
-elle n'était pas reconnaissable: les couleurs de sa toilette étaient
-choisies de manière à faire valoir son teint; sa robe était délicieuse;
-ses cheveux arrangés gracieusement lui seyaient bien, et son chapeau
-d'un goût exquis était remarquable à côté de celui de madame d'Espard,
-qui commandait à la mode. Il y a une indéfinissable façon de porter
-un chapeau: mettez le chapeau un peu trop en arrière, vous avez l'air
-effronté; mettez-le trop en avant, vous avez l'air sournois; de côté,
-l'air devient cavalier; les femmes comme il faut posent leurs chapeaux
-comme elles veulent et ont toujours bon air. Madame de Bargeton avait
-sur-le-champ résolu cet étrange problème. Une jolie ceinture dessinait
-sa taille svelte. Elle avait pris les gestes et les façons de sa
-cousine; assise comme elle, elle jouait avec une élégante cassolette
-attachée à l'un des doigts de sa main droite par une petite chaîne, et
-montrait ainsi sa main fine et bien gantée sans avoir l'air de vouloir
-la montrer. Enfin elle s'était faite semblable à madame d'Espard sans
-la singer; elle était la digne cousine de la marquise, qui paraissait
-être fière de son élève. Les femmes et les hommes qui se promenaient
-sur la chaussée regardaient la brillante voiture aux armes des d'Espard
-et des Blamont-Chauvry, dont les deux écussons étaient adossés.
-Lucien fut étonné du grand nombre de personnes qui saluaient les deux
-cousines; il ignorait que tout ce Paris, qui consiste en vingt salons,
-savait déjà la parenté de madame de Bargeton et de madame d'Espard.
-Des jeunes gens à cheval, parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et
-Rastignac, se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousines
-au bois. Il fut facile à Lucien de voir, au geste des deux fats,
-qu'ils complimentaient madame de Bargeton sur sa métamorphose. Madame
-d'Espard petillait de grâce et de santé: ainsi son indisposition était
-un prétexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait
-pas son dîner à un autre jour. Le poète furieux s'approcha de la
-calèche, alla lentement, et, quand il fut en vue des deux femmes, il
-les salua: madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le
-lorgna et ne répondit pas à son salut. La réprobation de l'aristocratie
-parisienne n'était pas comme celle des souverains d'Angoulême: en
-s'efforçant de blesser Lucien, les hobereaux admettaient son pouvoir
-et le tenaient pour un homme; tandis que, pour madame d'Espard, il
-n'existait même pas. Ce n'était pas un arrêt, mais un déni de justice.
-Un froid mortel saisit le pauvre poète quand de Marsay le lorgna; le
-lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulièrement qu'il
-semblait à Lucien que ce fût le couteau de la guillotine. La calèche
-passa. La rage, le désir de la vengeance s'emparèrent de cet homme
-dédaigné: s'il avait tenu madame de Bargeton, il l'aurait égorgée; il
-se fit Fouquier-Tinville pour se donner la jouissance d'envoyer madame
-d'Espard à l'échafaud; il aurait voulu pouvoir faire subir à de Marsay
-un de ces supplices raffinés qu'ont inventés les sauvages. Il vit
-passer Canalis à cheval, élégant comme s'il n'était pas sublime, et qui
-saluait les femmes les plus jolies.
-
-—Mon Dieu! de l'or à tout prix! se disait Lucien, l'or est la seule
-puissance devant laquelle ce monde s'agenouille. Non! lui cria
-sa conscience, mais la gloire, et la gloire c'est le travail! Du
-travail! c'est le mot de David. Mon Dieu! pourquoi suis-je ici? mais
-je triompherai! Je passerai dans cette avenue en calèche à chasseur!
-j'aurai des marquises d'Espard!
-
-Au moment où il se disait ces paroles enragées, il était chez Hurbain
-et y dînait à quarante sous. Le lendemain, à neuf heures, il alla chez
-Louise dans l'intention de lui reprocher sa barbarie: non-seulement
-madame de Bargeton n'y était pas pour lui, mais encore le portier ne le
-laissa pas monter, il resta dans la rue, faisant le guet, jusqu'à midi.
-A midi, du Châtelet sortit de chez madame de Bargeton, vit le poète du
-coin de l'œil et l'évita. Lucien, piqué au vif, poursuivit son rival;
-du Châtelet se sentant serré, se retourna et le salua dans l'intention
-évidente d'aller au large après cette politesse.
-
-—De grâce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde, j'ai deux
-mots à vous dire. Vous m'avez témoigné de l'amitié, je l'invoque pour
-vous demander le plus léger des services. Vous sortez de chez madame
-de Bargeton, expliquez-moi la cause de ma disgrâce auprès d'elle et de
-madame d'Espard?
-
-—Monsieur Chardon, répondit du Châtelet avec une fausse bonhomie,
-savez-vous pourquoi ces dames vous ont quitté à l'Opéra?
-
-—Non, dit le pauvre poète.
-
-—Hé! bien, vous avez été desservi dès votre début par monsieur
-de Rastignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a purement et
-simplement dit que vous vous nommiez monsieur Chardon et non monsieur
-de Rubempré; que votre mère gardait les femmes en couches, que votre
-père était en son vivant apothicaire à l'Houmeau, faubourg d'Angoulême;
-que votre sœur était une charmante jeune fille qui repassait
-admirablement les chemises, et qu'elle allait épouser un imprimeur
-d'Angoulême nommé Séchard. Voilà le monde. Mettez-vous en vue? il
-vous discute. Monsieur de Marsay est venu rire de vous avec madame
-d'Espard, et aussitôt ces deux dames se sont enfuies en se croyant
-compromises auprès de vous. N'essayez pas d'aller chez l'une ou chez
-l'autre. Madame de Bargeton ne serait pas reçue par sa cousine si elle
-continuait à vous voir. Vous avez du génie, tâchez de prendre votre
-revanche. Le monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous
-dans une mansarde, faites-y des chefs-d'œuvre, saisissez un pouvoir
-quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds; vous lui rendrez
-alors les meurtrissures qu'il vous aura faites là où il vous les aura
-faites. Plus madame de Bargeton vous a marqué d'amitié, plus elle aura
-d'éloignement pour vous. Ainsi vont les sentiments féminins. Mais il ne
-s'agit pas en ce moment de reconquérir l'amitié d'Anaïs, il s'agit de
-ne pas l'avoir pour ennemie, et je vais vous en donner le moyen. Elle
-vous a écrit, renvoyez-lui toutes ses lettres, elle sera sensible à ce
-procédé de gentilhomme; plus tard, si vous avez besoin d'elle, elle ne
-vous sera pas hostile. Quant à moi, j'ai une si haute opinion de votre
-avenir, que je vous ai partout défendu, et que dès à présent, si je
-puis ici faire quelque chose pour vous, vous me trouverez toujours prêt
-à vous rendre service.
-
-Lucien était si morne, si pâle, si défait, qu'il ne rendit pas au
-vieux beau rajeuni par l'atmosphère parisienne le salut sèchement
-poli qu'il reçut de lui. Il revint à son hôtel, où il trouva Staub
-lui-même, venu moins pour lui essayer ses habits, qu'il lui essaya, que
-pour savoir de l'hôtesse du Gaillard-Bois ce qu'était sous le rapport
-financier sa pratique inconnue. Lucien était arrivé en poste, madame
-de Bargeton l'avait ramené du Vaudeville jeudi dernier en voiture. Ces
-renseignements étaient bons. Staub nomma Lucien monsieur le comte, et
-lui fit voir avec quel talent il avait mis ses charmantes formes en
-lumière.
-
-—Un jeune homme mis ainsi, lui dit-il, peut s'aller promener aux
-Tuileries; il épousera une riche Anglaise au bout de quinze jours.
-
-Cette plaisanterie de tailleur allemand et la perfection de ses
-habits, la finesse du drap, la grâce qu'il se trouvait à lui-même en
-se regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Lucien moins
-triste. Il se dit vaguement que Paris était la capitale du hasard, et
-il crut au hasard pour un moment. N'avait-il pas un volume de poésies
-et un magnifique roman, l'Archer de Charles IX, en manuscrit? il
-espéra dans sa destinée. Staub promit la redingote et le reste des
-habillements pour le lendemain.
-
-Le lendemain, le bottier, la lingère et le tailleur revinrent tous
-munis de leurs factures. Lucien ignorant la manière de les congédier,
-Lucien encore sous le charme des coutumes de province, les solda; mais
-après les avoir payés, il ne lui resta plus que trois cent soixante
-francs sur les deux mille francs qu'il avait apportés à Paris: il y
-était depuis une semaine! Néanmoins il s'habilla et alla faire un tour
-sur la terrasse des Feuillants. Il y prit une revanche. Il était si
-bien mis, si gracieux, si beau, que plusieurs femmes le regardèrent,
-et deux ou trois furent assez saisies par sa beauté pour se retourner.
-Lucien étudia la démarche et les manières des jeunes gens, et fit son
-cours de belles manières tout en pensant à ses trois cent soixante
-francs.
-
-
-[Illustration: LUCIEN CHARDON.
-
- Il se courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre
- suivante dans le paroxysme de la colère.
-
- (UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)]
-
-
-Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint à l'idée d'éclaircir le
-problème de sa vie à l'hôtel du Gaillard-Bois, où il déjeunait des
-mets les plus simples, en croyant économiser. Il demanda son mémoire
-en homme qui voulait déménager, il se vit débiteur d'une centaine de
-francs. Le lendemain, il courut au pays latin, que David lui avait
-recommandé pour le bon marché. Après avoir cherché pendant longtemps,
-il finit par rencontrer rue de Cluny, près de la Sorbonne, un misérable
-hôtel garni, où il eut une chambre pour le prix qu'il voulait y mettre.
-Aussitôt il paya son hôtesse du Gaillard-Bois et vint s'installer
-rue de Cluny dans la journée. Son déménagement ne lui coûta qu'une
-course de fiacre. Après avoir pris possession de sa pauvre chambre, il
-rassembla toutes les lettres de madame de Bargeton, en fit un paquet,
-le posa sur sa table, et avant de lui écrire, il se mit à penser à
-cette fatale semaine. Il ne se dit pas qu'il avait, lui le premier,
-étourdiment renié son amour, sans savoir ce que deviendrait sa Louise à
-Paris; il ne vit pas ses torts, il vit sa situation actuelle; il accusa
-madame de Bargeton: au lieu de l'éclairer, elle l'avait perdu. Il se
-courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre suivante dans
-le paroxysme de sa colère.
-
- MADAME,
-
- «Que diriez-vous d'une femme à qui aurait plu quelque pauvre enfant
- timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l'homme appelle
- des illusions, et qui aurait employé les grâces de la coquetterie,
- les finesses de son esprit, et les plus beaux semblants de l'amour
- maternel pour détourner cet enfant? Ni les promesses les plus
- caressantes, ni les châteaux de cartes dont il s'émerveille ne lui
- coûtent; elle l'emmène, elle s'en empare, elle le gronde de son peu
- de confiance, elle le flatte tour à tour; quand l'enfant abandonne
- sa famille, et la suit aveuglément, elle le conduit au bord d'une
- mer immense, le fait entrer par un sourire dans un frêle esquif, et
- le lance seul, sans secours, à travers les orages; puis, du rocher
- où elle reste, elle se met à rire et lui souhaite bonne chance.
- Cette femme c'est vous, cet enfant c'est moi. Aux mains de cet
- enfant se trouve un souvenir qui pourrait trahir les crimes de votre
- bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Vous pourriez avoir
- à rougir en rencontrant l'enfant aux prises avec les vagues, si
- vous songiez que vous l'avez tenu sur votre sein. Quand vous lirez
- cette lettre, vous aurez le souvenir en votre pouvoir. Libre à vous
- de tout oublier. Après les belles espérances que votre doigt m'a
- montrées dans le ciel, j'aperçois les réalités de la misère dans la
- boue de Paris. Pendant que vous irez, brillante et adorée, à travers
- les grandeurs de ce monde, sur le seuil duquel vous m'avez amené,
- je grelotterai dans le misérable grenier où vous m'avez jeté. Mais
- peut-être un remords viendra-t-il vous saisir au sein des fêtes et
- des plaisirs, peut-être penserez-vous à l'enfant que vous avez plongé
- dans un abîme. Eh! bien, madame, pensez-y sans remords! Du fond de
- sa misère, cet enfant vous offre la seule chose qui lui reste, son
- pardon dans un dernier regard. Oui, madame, grâce à vous, il ne me
- reste rien. Rien? n'est-ce pas ce qui a servi à faire le monde? le
- génie doit imiter Dieu: je commence par avoir sa clémence sans
- savoir si j'aurai sa force. Vous n'aurez à trembler que si j'allais
- à mal; vous seriez complice de mes fautes. Hélas! je vous plains de
- ne pouvoir plus rien être à la gloire vers laquelle je vais tendre
- conduit par le travail.
-
- «LUCIEN.»
-
-Après avoir écrit cette lettre emphatique, mais pleine de cette sombre
-dignité que l'artiste de vingt et un ans exagère souvent, Lucien
-se reporta par la pensée au milieu de sa famille: il revit le joli
-appartement que David lui avait décoré en y sacrifiant une partie de sa
-fortune, il eut une vision des joies tranquilles, modestes, bourgeoises
-qu'il avait goûtées; les ombres de sa mère, de sa sœur, de David
-vinrent autour de lui, il entendit de nouveau les larmes qu'ils avaient
-versées au moment de son départ, et il pleura lui-même, car il était
-seul dans Paris, sans amis, sans protecteurs.
-
-Quelques jours après, voici ce que Lucien écrivit à sa sœur:
-
- «Ma chère Ève, les sœurs ont le triste privilége d'épouser plus de
- chagrins que de joies en partageant l'existence de frères voués à
- l'Art, et je commence à craindre de te devenir bien à charge. N'ai-je
- pas abusé déjà de vous tous, qui vous êtes sacrifiés pour moi? Ce
- souvenir de mon passé, si rempli par les joies de la famille, m'a
- soutenu contre la solitude de mon présent. Avec quelle rapidité
- d'aigle, revenant à son nid, n'ai-je pas traversé la distance qui
- nous sépare pour me trouver dans une sphère d'affections vraies,
- après avoir éprouvé les premières misères et les premières déceptions
- du monde parisien! Vos lumières ont-elles pétillé? Les tisons de
- votre foyer ont-ils roulé? Avez-vous entendu des bruissements dans
- vos oreilles! Ma mère a-t-elle dit: «Lucien pense à nous?» David
- a-t-il répondu: «Il se débat avec les hommes et les choses?» Mon Ève,
- je n'écris cette lettre qu'à toi seule. A toi seule j'oserai confier
- le bien et le mal qui m'adviendront, en rougissant de l'un et de
- l'autre, car ici le bien est aussi rare que devrait l'être le mal. Tu
- vas apprendre beaucoup de choses en peu de mots: madame de Bargeton
- a eu honte de moi, m'a renié, congédié, répudié le neuvième jour de
- mon arrivée. En me voyant, elle a détourné la tête, et moi, pour
- la suivre dans le monde où elle voulait me lancer, j'avais dépensé
- dix-sept cent soixante francs sur les deux mille emportés d'Angoulême
- et si péniblement trouvés. A quoi? diras-tu. Ma pauvre sœur, Paris
- est un étrange gouffre: on y trouve à dîner pour dix-huit sous, et
- le plus simple dîner d'un _restaurat_ élégant coûte cinquante francs;
- il y a des gilets et des pantalons à quatre francs et quarante sous,
- les tailleurs à la mode ne vous les font pas à moins de cent francs.
- On donne un sou pour passer les ruisseaux des rues quand il pleut.
- Enfin la moindre course en voiture vaut trente-deux sous. Après avoir
- habité le beau quartier, je suis aujourd'hui hôtel de Cluny, rue
- de Cluny, dans l'une des plus pauvres et des plus sombres petites
- rues de Paris, serrée entre trois églises et les vieux bâtiments
- de la Sorbonne. J'occupe une chambre garnie au quatrième étage
- de cet hôtel, et, quoique bien sale et dénuée, je la paye encore
- quinze francs par mois. Je déjeune d'un petit pain de deux sous et
- d'un sou de lait, mais je dîne très-bien pour vingt-deux sous au
- restaurat d'un nommé Flicoteaux, lequel est situé sur la place même
- de la Sorbonne. Jusqu'à l'hiver ma dépense n'excédera pas soixante
- francs par mois, tout compris, du moins je l'espère. Ainsi mes deux
- cent quarante francs suffiront aux quatre premiers mois. D'ici là,
- j'aurai sans doute vendu l'Archer de Charles IX et les Marguerites.
- N'ayez donc aucune inquiétude à mon sujet. Si le présent est froid,
- nu, mesquin, l'avenir est bleu, riche et splendide. La plupart des
- grands hommes ont éprouvé les vicissitudes qui m'affectent sans
- m'accabler. Plaute, un grand poète comique, a été garçon de moulin.
- Machiavel écrivait _le Prince_ le soir, après avoir été confondu
- parmi des ouvriers pendant la journée. Enfin le grand Cervantès,
- qui avait perdu le bras à la bataille de Lépante en contribuant au
- gain de cette fameuse journée, appelé _vieux et ignoble manchot_
- par les écrivailleurs de son temps, mit, faute de libraire, dix ans
- d'intervalle entre la première et la seconde partie de son sublime
- Don Quichotte. Nous n'en sommes pas là aujourd'hui. Les chagrins
- et la misère ne peuvent atteindre que les talents inconnus; mais
- quand ils se sont fait jour, les écrivains deviennent riches, et je
- serai riche. Je vis d'ailleurs par la pensée, je passe la moitié
- de la journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, où j'acquiers
- l'instruction qui me manque, et sans laquelle je n'irai pas loin.
- Aujourd'hui je me trouve donc presque heureux. En quelques jours
- je me suis conformé joyeusement à ma position. Je me livre dès le
- jour à un travail que j'aime; la vie matérielle est assurée; je
- médite beaucoup, j'étudie, je ne vois pas où je puis être maintenant
- blessé, après avoir renoncé au monde où ma vanité pouvait souffrir
- à tout moment. Les hommes illustres d'une époque sont tenus de vivre
- à l'écart. Ne sont-ils pas les oiseaux de la forêt? ils chantent,
- ils charment la nature, et nul ne doit les apercevoir. Ainsi
- ferai-je, si tant est que je puisse réaliser les plans ambitieux
- de mon esprit. Je ne regrette pas madame de Bargeton. Une femme
- qui se conduit ainsi ne mérite pas un souvenir. Je ne regrette pas
- non plus d'avoir quitté Angoulême. Cette femme avait raison de me
- jeter dans Paris en m'y abandonnant à mes propres forces. Ce pays
- est celui des écrivains, des penseurs, des poètes. Là seulement se
- cultive la gloire, et je connais les belles récoltes qu'elle produit
- aujourd'hui. Là seulement les écrivains peuvent trouver, dans les
- musées et dans les collections, les vivantes œuvres des génies du
- temps passé qui réchauffent les imaginations et les stimulent. Là
- seulement d'immenses bibliothèques sans cesse ouvertes offrent à
- l'esprit des renseignements et une pâture. Enfin, à Paris, il y a
- dans l'air et dans les moindres détails un esprit qui se respire
- et s'empreint dans les créations littéraires. On apprend plus de
- choses en conversant au café, au théâtre pendant une demi-heure qu'en
- province en dix ans. Ici, vraiment, tout est spectacle, comparaison
- et instruction. Un excessif bon marché, une cherté excessive, voilà
- Paris, où toute abeille rencontre son alvéole, où tout âme s'assimile
- ce qui lui est propre. Si donc je souffre en ce moment, je ne me
- repens de rien. Au contraire, un bel avenir se déploie et réjouit mon
- cœur un moment endolori. Adieu, ma chère sœur, ne t'attends pas à
- recevoir régulièrement mes lettres: une des particularités de Paris
- est qu'on ne sait réellement pas comment le temps passe. La vie y est
- d'une effrayante rapidité. J'embrasse ma mère, David, et toi plus
- tendrement que jamais. Adieu donc, ton frère qui t'aime.
-
- LUCIEN.»
-
-Flicoteaux est un nom inscrit dans bien des mémoires. Il est peu
-d'étudiants logés au quartier latin pendant les douze premières
-années de la Restauration qui n'aient fréquenté ce temple de la faim
-et de la misère. Le dîner, composé de trois plats, coûtait dix-huit
-sous, avec un carafon de vin ou une bouteille de bière, et vingt-deux
-sous avec une bouteille de vin. Ce qui, sans doute, a empêché cet
-ami de la jeunesse de faire une fortune colossale, est un article
-de son programme imprimé en grosses lettres dans les affiches de
-ses concurrents et ainsi conçu: PAIN A DISCRÉTION, c'est-à-dire
-jusqu'à l'indiscrétion. Bien des gloires ont eu Flicoteaux pour
-père-nourricier. Certes le cœur de plus d'un homme célèbre doit
-éprouver les jouissances de mille souvenirs indicibles à l'aspect de
-la devanture à petits carreaux donnant sur la place de la Sorbonne et
-sur la rue Neuve-de-Richelieu, que Flicoteaux II ou III avait encore
-respectée, avant les journées de Juillet, en leur laissant ces teintes
-brunes, cet air ancien et respectable qui annonçait un profond dédain
-pour le charlatanisme des dehors, espèce d'annonce faite pour les yeux
-aux dépens du ventre par presque tous les restaurateurs d'aujourd'hui.
-Au lieu de ces tas de gibier empaillé destinés à ne pas cuire, au lieu
-de ces poissons fantastiques qui justifient le mot du saltimbanque:
-«J'ai vu une belle carpe, je compte l'acheter dans huit jours;» au
-lieu de ces primeurs, qu'il faudrait appeler postmeurs, exposées
-en de fallacieux étalages pour le plaisir des caporaux et de leurs
-_payses_, l'honnête Flicoteaux exposait des saladiers ornés de maint
-raccommodage, où des tas de pruneaux cuits réjouissaient le regard du
-consommateur, sûr que ce mot, trop prodigué sur d'autres affiches,
-_dessert_, n'était pas une charte. Les pains de six livres, coupés en
-quatre tronçons, rassuraient sur la promesse du pain à discrétion.
-Tel était le luxe d'un établissement que, de son temps, Molière eût
-célébré, tant était drôlatique l'épigramme du nom. Flicoteaux subsiste,
-il vivra tant que les étudiants voudront vivre. On y mange, rien de
-moins, rien de plus; mais on y mange comme on travaille, avec une
-activité sombre ou joyeuse, selon les caractères ou les circonstances.
-Cet établissement célèbre consistait alors en deux salles disposées
-en équerre, longues, étroites et basses, éclairées l'une sur la
-place de la Sorbonne, l'autre sur la rue Neuve-de-Richelieu; toutes
-deux meublées de tables venues de quelque réfectoire abbatial, car
-leur longueur a quelque chose de monastique, et les couverts y sont
-préparés avec les serviettes des abonnés passées dans des coulants de
-moiré métallique numérotés. Flicoteaux Ier ne changeait ses nappes
-que tous les dimanches; mais Flicoteaux II les a changées, dit-on,
-deux fois par semaine dès que la concurrence a menacé sa dynastie.
-Ce restaurant est un atelier avec ses ustensiles, et non la salle de
-festin avec son élégance et ses plaisirs: chacun en sort promptement.
-Au dedans, les mouvements intérieurs sont rapides. Les garçons y vont
-et viennent sans flâner, ils sont tous occupés, tous nécessaires. Les
-mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle, il n'y aurait
-pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu'il
-s'en trouverait chez Flicoteaux. Elle s'y produit depuis trente ans
-sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de verdure
-hachée, et jouit d'un privilége envié par les femmes: telle vous
-l'avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. Les côtelettes de
-mouton, le filet de bœuf sont à la carte de cet établissement ce que
-les coqs de bruyère, les filets d'esturgeon sont à celle de Véry, des
-mets extraordinaires qui exigent la commande dès le matin. La femelle
-du bœuf y domine, et son fils y foisonne sous les aspects les plus
-ingénieux. Quand le merlan, les maquereaux donnent sur les côtes de
-l'Océan, ils rebondissent chez Flicoteaux. Là, tout est en rapport
-avec les vicissitudes de l'agriculture et les caprices des saisons
-françaises. On y apprend des choses dont ne se doutent pas les riches,
-les oisifs, les indifférents aux phases de la nature. L'étudiant parqué
-dans le quartier latin y a la connaissance la plus exacte des Temps:
-il sait quand les haricots et les petits pois réussissent, quand la
-Halle regorge de choux, quelle salade y abonde, et si la betterave a
-manqué. Une vieille calomnie, répétée au moment où Lucien y venait,
-consistait à attribuer l'apparition des beafteaks à quelque mortalité
-sur les chevaux. Peu de restaurants parisiens offrent un si beau
-spectacle. Là vous ne trouvez que jeunesse et foi, que misère gaiement
-supportée, quoique cependant les visages ardents et graves, sombres et
-inquiets n'y manquent pas. Les costumes sont généralement négligés.
-Aussi remarque-t-on les habitués qui viennent bien mis. Chacun sait
-que cette tenue extraordinaire signifie: maîtresse attendue, partie de
-spectacle ou visite dans les sphères supérieures. Il s'y est, dit-on,
-formé quelques amitiés entre plusieurs étudiants devenus plus tard
-célèbres, comme on le verra dans cette histoire. Néanmoins, excepté les
-jeunes gens du même pays réunis au même bout de table, généralement les
-dîneurs ont une gravité qui se déride difficilement, peut-être à cause
-de la catholicité du vin qui s'oppose à toute expansion. Ceux qui ont
-cultivé Flicoteaux peuvent se rappeler plusieurs personnages sombres
-et mystérieux, enveloppés dans les brumes de la plus froide misère,
-qui ont pu dîner là pendant deux ans, et disparaître sans qu'aucune
-lumière ait éclairé ces farfadets parisiens aux yeux des plus curieux
-habitués. Les amitiés ébauchées chez Flicoteaux se scellaient dans les
-cafés voisins aux flammes d'un punch liquoreux, ou à la chaleur d'une
-demi-tasse de café bénie par un _gloria_ quelconque.
-
-Pendant les premiers jours de son installation à l'hôtel de Cluny,
-Lucien, comme tout néophyte, eut des allures timides et régulières.
-Après la triste épreuve de la vie élégante qui venait d'absorber ses
-capitaux, il se jeta dans le travail avec cette première ardeur que
-dissipent si vite les difficultés et les amusements que Paris offre à
-toutes les existences, aux plus luxueuses comme aux plus pauvres, et
-qui, pour être domptés, exigent la sauvage énergie du vrai talent ou
-le sombre vouloir de l'ambition. Lucien tombait chez Flicoteaux vers
-quatre heures et demie, après avoir remarqué l'avantage d'y arriver des
-premiers; les mets étaient alors plus variés, celui qu'on préférait s'y
-trouvait encore. Comme tous les esprits poétiques, il avait affectionné
-une place, et son choix annonçait assez de discernement. Dès le premier
-jour de son entrée chez Flicoteaux, il avait distingué, près du
-comptoir, une table où les physionomies des dîneurs, autant que leurs
-discours saisis à la volée, lui dénoncèrent des compagnons littéraires.
-D'ailleurs, une sorte d'instinct lui fit deviner qu'en se plaçant près
-du comptoir il pourrait parlementer avec les maîtres du restaurant.
-A la longue la connaissance s'établirait, et au jour des détresses
-financières il obtiendrait sans doute un crédit nécessaire. Il s'était
-donc assis à une petite table carrée à côté du comptoir, où il ne vit
-que deux couverts ornés de deux serviettes blanches sans coulant, et
-destinées probablement aux allants et venants. Le vis-à-vis de Lucien
-était un maigre et pâle jeune homme, vraisemblablement aussi pauvre
-que lui, dont le beau visage déjà flétri annonçait que des espérances
-envolées avaient fatigué son front et laissé dans son âme des sillons
-où les graines ensemencées ne germaient point. Lucien se sentit poussé
-vers l'inconnu par ces vestiges de poésie et par un irrésistible élan
-de sympathie.
-
-Ce jeune homme, le premier avec lequel le poète d'Angoulême put
-échanger quelques paroles, au bout d'une semaine de petits soins, de
-paroles et d'observations échangées, se nommait Étienne Lousteau. Comme
-Lucien, Étienne avait quitté sa province, une ville du Berry, depuis
-deux ans. Son geste animé, son regard brillant, sa parole brève par
-moments, trahissaient une amère connaissance de la vie littéraire.
-Étienne était venu de Sancerre, sa tragédie en poche, attiré par ce qui
-poignait Lucien: la gloire, le pouvoir et l'argent. Ce jeune homme,
-qui dîna d'abord quelques jours de suite, ne se montra bientôt plus
-que de loin en loin. Après cinq ou six jours d'absence, en retrouvant
-une fois son poète, Lucien espérait le revoir le lendemain; mais le
-lendemain la place était prise par un inconnu. Quand, entre jeunes
-gens, on s'est vu la veille, le feu de la conversation d'hier se
-reflète sur celle d'aujourd'hui; mais ces intervalles obligeaient
-Lucien à rompre chaque fois la glace, et retardaient d'autant une
-intimité qui, durant les premières semaines, fit peu de progrès.
-Après avoir interrogé la dame du comptoir, Lucien apprit que son ami
-futur était rédacteur d'un petit journal, où il faisait des articles
-sur les livres nouveaux, et rendait compte des pièces jouées à
-l'Ambigu-Comique, à la Gaieté, au Panorama-Dramatique. Ce jeune homme
-devint tout à coup un personnage aux yeux de Lucien, qui compta bien
-engager la conversation avec lui d'une manière un peu plus intime,
-et faire quelques sacrifices pour obtenir une amitié si nécessaire
-à un débutant. Le journaliste resta quinze jours absent. Lucien ne
-savait pas encore qu'Étienne ne dînait chez Flicoteaux que quand il
-était sans argent, ce qui lui donnait cet air sombre et désenchanté,
-cette froideur à laquelle Lucien opposait de flatteurs sourires et de
-douces paroles. Néanmoins cette liaison exigeait de mûres réflexions,
-car ce journaliste obscur paraissait mener une vie coûteuse, mélangée
-de petits-verres, de tasses de café, de bols de punch, de spectacles
-et de soupers. Or, pendant les premiers jours de son installation
-dans le quartier, la conduite de Lucien fut celle d'un pauvre enfant
-étourdi par sa première expérience de la vie parisienne. Aussi,
-après avoir étudié le prix des consommations et soupesé sa bourse,
-Lucien n'osa-t-il pas prendre les allures d'Étienne, en craignant de
-recommencer les bévues dont il se repentait encore. Toujours sous le
-joug des religions de la province, ses deux anges gardiens, Ève et
-David, se dressaient à la moindre pensée mauvaise, et lui rappelaient
-les espérances mises en lui, le bonheur dont il était comptable à sa
-vieille mère, et toutes les promesses de son génie. Il passait ses
-matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier l'histoire. Ses
-premières recherches lui avaient fait apercevoir d'effroyables erreurs
-dans son roman de l'Archer de Charles IX. La bibliothèque fermée,
-il venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y
-recoudre, y supprimer des chapitres entiers. Après avoir dîné chez
-Flicoteaux, il descendait au passage du Commerce, lisait au cabinet
-littéraire de Blosse les œuvres de la littérature contemporaine, les
-journaux, les recueils périodiques, les livres de poésie pour se mettre
-au courant du mouvement de l'intelligence, et regagnait son misérable
-hôtel vers minuit sans avoir usé de bois ni de lumière. Ces lectures
-changeaient si énormément ses idées, qu'il revit son recueil de
-sonnets sur les fleurs, ses chères Marguerites, et les retravailla si
-bien qu'il n'y eut pas cent vers de conservés. Ainsi, d'abord, Lucien
-mena la vie innocente et pure des pauvres enfants de la province qui
-trouvent du luxe chez Flicoteaux en le comparant à l'ordinaire de la
-maison paternelle, qui se récréent par de lentes promenades sous les
-allées du Luxembourg en y regardant les jolies femmes d'un œil oblique
-et le cœur gros de sang, qui ne sortent pas du quartier, et s'adonnent
-saintement au travail en songeant à leur avenir. Mais Lucien, né
-poète, soumis bientôt à d'immenses désirs, se trouva sans force contre
-les séductions des affiches de spectacle. Le Théâtre-Français, le
-Vaudeville, les Variétés, l'Opéra-Comique, où il allait au parterre,
-lui enlevèrent une soixantaine de francs. Quel étudiant pouvait
-résister au bonheur de voir Talma dans les rôles qu'il a illustrés?
-Le théâtre, ce premier amour de tous les esprits poétiques, fascina
-Lucien. Les acteurs et les actrices lui semblaient des personnages
-imposants; il ne croyait pas à la possibilité de franchir la rampe et
-de les voir familièrement. Ces auteurs de ses plaisirs étaient pour
-lui des êtres merveilleux que les journaux traitaient comme les grands
-intérêts de l'État. Être auteur dramatique, se faire jouer, quel
-rêve caressé! Ce rêve, quelques audacieux, comme Casimir Delavigne,
-le réalisaient! Ces fécondes pensées, ces moments de croyance en soi
-suivis de désespoir agitèrent Lucien et le maintinrent dans la sainte
-voie du travail et de l'économie, malgré les grondements sourds de
-plus d'un fanatique désir. Par excès de sagesse, il se défendit de
-pénétrer dans le Palais-Royal, ce lieu de perdition où, pendant une
-seule journée, il avait dépensé cinquante francs chez Véry, et près
-de cinq cents francs en habits. Aussi quand il cédait à la tentation
-de voir Fleury, Talma, les deux Baptiste, ou Michot, n'allait-il pas
-plus loin que l'obscure galerie où l'on faisait queue dès cinq heures
-et demie, et où les retardataires étaient obligés d'acheter pour dix
-sous une place auprès du bureau. Souvent, après être resté là pendant
-deux heures, ces mots: _il n'y a plus de billets!_ retentissaient à
-l'oreille de plus d'un étudiant désappointé. Après le spectacle,
-Lucien revenait les yeux baissés, ne regardant point dans les rues
-alors meublées de séductions vivantes. Peut-être lui arriva-t-il
-quelques-unes de ces aventures d'une excessive simplicité, mais qui
-prennent une place immense dans les jeunes imaginations timorées.
-Effrayé de la baisse de ses capitaux, un jour où il compta ses écus,
-Lucien eut des sueurs froides en songeant à la nécessité de s'enquérir
-d'un libraire et de chercher quelques travaux payés. Le jeune
-journaliste dont il s'était fait, à lui seul, un ami, ne venait plus
-chez Flicoteaux. Lucien attendait un hasard qui ne se présentait pas.
-A Paris, il n'y a de hasard que pour les gens extrêmement répandus; le
-nombre des relations y augmente les chances du succès en tout genre, et
-le hasard aussi est du côté des gros bataillons. En homme chez qui la
-prévoyance des gens de la province subsistait encore, Lucien ne voulut
-pas arriver au moment où il n'aurait plus que quelques écus: il résolut
-d'affronter les libraires.
-
-Par une assez froide matinée du mois de septembre, il descendit la rue
-de la Harpe, ses deux manuscrits sous le bras. Il chemina jusqu'au
-quai des Augustins, se promena le long du trottoir en regardant
-alternativement l'eau de la Seine et les boutiques des libraires, comme
-si un bon génie lui conseillait de se jeter à l'eau plutôt que de se
-jeter dans la littérature. Après des hésitations poignantes, après
-un examen approfondi des figures plus ou moins tendres, récréatives,
-refrognées, joyeuses ou tristes qu'il observait à travers les vitres ou
-sur le seuil des portes, il avisa une maison devant laquelle des commis
-empressés emballaient des livres. Il s'y faisait des expéditions,
-les murs étaient couverts d'affiches. _En vente_: LE SOLITAIRE, _par
-M. le vicomte d'Arlincourt. Troisième édition._ LÉONIDE, _par Victor
-Ducange; cinq volumes in 12 imprimés sur papier fin. Prix, 12 francs._
-INDUCTIONS MORALES, _par Kératry_.
-
-—Ils sont heureux ceux-là! se disait Lucien.
-
-L'affiche, création neuve et originale du fameux Ladvocat, florissait
-alors pour la première fois sur les murs. Paris fut bientôt bariolé
-par les imitateurs de ce procédé d'annonce, la source d'un des revenus
-publics. Enfin le cœur gonflé de sang et d'inquiétude, Lucien, si grand
-naguère à Angoulême et à Paris si petit, se coula le long des maisons
-et rassembla son courage pour entrer dans cette boutique encombrée
-de commis, de chalands, de libraires!—Et peut-être d'auteurs, pensa
-Lucien.
-
-—Je voudrais parler à monsieur Vidal ou à monsieur Porchon, dit-il à un
-commis.
-
-Il avait lu sur l'enseigne en grosses lettres: VIDAL ET PORCHON,
-_libraires-commissionnaires pour la France et l'étranger_.
-
-—Ces messieurs sont tous deux en affaires, lui répondit un commis
-affairé.
-
-—J'attendrai.
-
-On le laissa dans la boutique où il examina les ballots; il resta deux
-heures occupé à regarder les titres, à ouvrir les livres, à lire des
-pages çà et là. Lucien finit par s'appuyer l'épaule à un vitrage garni
-de petits rideaux verts, derrière lequel il soupçonna que se tenait ou
-Vidal ou Porchon, et il entendit la conversation suivante.
-
-—Voulez-vous m'en prendre cinq cents exemplaires? je vous les passe
-alors à cinq francs et vous donne double treizième.
-
-—A quel prix ça les mettrait-il?
-
-—A seize sous de moins.
-
-—Quatre francs quatre sous, dit Vidal ou Porchon à celui qui offrait
-ses livres.
-
-—Oui, répondit le vendeur.
-
-—En compte? demanda l'acheteur.
-
-—Vieux farceur! et vous me régleriez dans dix-huit mois, en billets à
-un an?
-
-—Non, réglés immédiatement, répondit Vidal ou Porchon.
-
-—A quel terme, neuf mois? demanda le libraire ou l'auteur qui offrait
-sans doute un livre.
-
-—Non, mon cher, à un an, répondit l'un des deux
-libraires-commissionnaires.
-
-Il y eut un moment de silence.
-
-—Vous m'égorgez, s'écria l'inconnu.
-
-—Mais, aurons-nous placé dans un an cinq cents exemplaires de
-_Léonide_? répondit le libraire-commissionnaire à l'éditeur de Victor
-Ducange. Si les livres allaient au gré des éditeurs, nous serions
-millionnaires, mon cher maître; mais ils vont au gré du public. On
-donne les romans de Walter Scott à dix-huit sous le volume, trois
-livres douze sous l'exemplaire, et vous voulez que je vende vos
-bouquins plus cher? Si vous voulez que je vous pousse ce roman-là,
-faites moi des avantages.—Vidal!
-
-Un gros homme quitta la caisse et vint, une plume passée entre son
-oreille et sa tête.
-
-—Dans ton dernier voyage, combien as-tu placé de Ducange? lui demanda
-Porchon.
-
-—J'ai _fait deux cents Petit Vieillard de Calais_; mais il a fallu,
-pour les placer, déprécier deux autres ouvrages sur lesquels on ne nous
-faisait pas de si fortes remises, et qui sont devenus de fort jolis
-_rossignols_.
-
-Plus tard Lucien apprit que ce sobriquet de rossignol était donné par
-les libraires aux ouvrages qui restent perchés sur les casiers dans les
-profondes solitudes de leurs magasins.
-
-—Tu sais d'ailleurs, reprit Vidal, que Picard prépare des romans.
-On nous promet vingt pour cent de remise sur le prix ordinaire de
-librairie, afin d'organiser un succès.
-
-—Hé! bien, à un an, répondit piteusement l'éditeur foudroyé par la
-dernière observation confidentielle de Vidal à Porchon.
-
-—Est-ce dit? demanda nettement Porchon à l'inconnu.
-
-—Oui.
-
-Le libraire sortit. Lucien entendit Porchon disant à Vidal:—Nous en
-avons trois cents exemplaires de demandés, nous lui allongerons son
-règlement, nous vendrons les Léonide cent sous à l'unité, nous nous les
-ferons régler à six mois, et...
-
-—Et, dit Vidal, voilà quinze cents francs de gagnés.
-
-—Oh! j'ai bien vu qu'il était gêné.
-
-—Il s'enfonce! il paye quatre mille francs à Ducange pour deux mille
-exemplaires.
-
-Lucien arrêta Vidal en bouchant la petite porte de cette cage.
-
-—Messieurs, dit-il aux deux associés, j'ai l'honneur de vous saluer.
-
-Les libraires le saluèrent à peine.
-
-—Je suis auteur d'un roman sur l'histoire de France, à la manière
-de Walter Scott et qui a pour titre l'Archer de Charles IX; je vous
-propose d'en faire l'acquisition.
-
-Porchon jeta sur Lucien un regard sans chaleur en posant sa plume sur
-son pupitre.
-
-Vidal, lui, regarda l'auteur d'un air brutal, et lui
-répondit:—Monsieur, nous ne sommes pas libraires-éditeurs, nous sommes
-libraires-commissionnaires. Quand nous faisons des livres pour notre
-compte, ils constituent des opérations que nous entreprenons alors avec
-des _noms faits_, nous n'achetons d'ailleurs que des livres sérieux,
-des histoires, des résumés.
-
-—Mais mon livre est très-sérieux, il s'agit de peindre sous son vrai
-jour la lutte des catholiques qui tenaient pour le gouvernement absolu,
-et des protestants qui voulaient établir la république.
-
-—Monsieur Vidal! cria un commis.
-
-Vidal s'esquiva.
-
-—Je ne vous dis pas, monsieur, que votre livre ne soit pas un
-chef-d'œuvre, reprit Porchon en faisant un geste assez impoli, mais
-nous ne nous occupons que des livres fabriqués. Allez voir ceux qui
-achètent des manuscrits, le père Doguereau, rue du Coq, auprès du
-Louvre, il est un de ceux qui font le roman. Si vous aviez parlé plus
-tôt, vous venez de voir Pollet, le concurrent de Doguereau, et des
-libraires des Galeries-de-Bois.
-
-—Monsieur, j'ai un recueil de poésie...
-
-—Monsieur Porchon! cria-t-on.
-
-—De la poésie, s'écria Porchon en colère. Et pour qui me prenez-vous?
-ajouta-t-il en lui riant au nez et disparaissant dans son
-arrière-boutique.
-
-Lucien traversa le Pont-Neuf en proie à mille réflexions. Ce qu'il
-avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces
-libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour des
-bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché.
-
-—Je me suis trompé, se dit-il frappé néanmoins du brutal et matériel
-aspect que prenait la littérature.
-
-Il avisa rue du Coq une boutique modeste devant laquelle il avait déjà
-passé, sur laquelle étaient peints en lettres jaunes, sur un fond
-vert, ces mots: DOGUEREAU, LIBRAIRE. Il se souvint d'avoir vu ces mots
-répétés au bas du frontispice de plusieurs des romans qu'il avait lus
-au cabinet littéraire de Blosse. Il entra non sans cette trépidation
-intérieure que cause à tous les hommes d'imagination la certitude d'une
-lutte. Il trouva dans la boutique un singulier vieillard, l'une des
-figures originales de la librairie sous l'Empire. Doguereau portait un
-habit noir à grandes basques carrées, et la mode taillait alors les
-fracs en queue de morue. Il avait un gilet d'étoffe commune à carreaux
-de diverses couleurs d'où pendaient, à l'endroit du gousset, une chaîne
-d'acier et une clef de cuivre qui jouaient sur une vaste culotte noire.
-La montre devait avoir la grosseur d'un oignon. Ce costume était
-complété par des bas drapés, couleur gris de fer, et par des souliers
-ornés de boucles en argent. Le vieillard avait la tête nue, décorée de
-cheveux grisonnants, et assez poétiquement épars. Le père Doguereau,
-comme l'avait surnommé Porchon, tenait par l'habit, par la culotte
-et par les souliers au professeur de belles-lettres, et au marchand
-par le gilet, la montre et les bas. Sa physionomie ne démentait point
-cette singulière alliance: il avait l'air magistral, dogmatique, la
-figure creusée du maître de rhétorique, et les yeux vifs, la bouche
-soupçonneuse, l'inquiétude vague du libraire.
-
-—Monsieur Doguereau? dit Lucien.
-
-—C'est moi, monsieur...
-
-—Je suis auteur d'un roman, dit Lucien.
-
-—Vous êtes bien jeune, dit le libraire.
-
-—Mais, monsieur, mon âge ne fait rien à l'affaire.
-
-—C'est juste, dit le vieux libraire en prenant le manuscrit. Ah,
-diantre! L'Archer de Charles IX, un bon titre. Voyons, jeune homme,
-dites-moi votre sujet en deux mots.
-
-—Monsieur, c'est une œuvre historique dans le genre de Walter Scott, où
-le caractère de la lutte entre les protestants et les catholiques est
-présenté comme un combat entre deux systèmes de gouvernement, et où le
-trône était sérieusement menacé. J'ai pris parti pour les catholiques.
-
-—Hé! mais, jeune homme, voilà des idées. Eh! bien, je lirai votre
-ouvrage, je vous le promets. J'aurais mieux aimé un roman dans le genre
-de madame Radcliffe; mais si vous êtes travailleur, si vous avez un peu
-de style, de la conception, des idées, l'art de la mise en scène, je ne
-demande pas mieux que de vous être utile. Que nous faut-il?.... de bons
-manuscrits.
-
-—Quand pourrai-je venir?
-
-—Je vais ce soir à la campagne, je serai de retour après-demain,
-j'aurai lu votre ouvrage, et s'il me va, nous pourrons traiter le jour
-même.
-
-Lucien, le voyant si bonhomme, eut la fatale idée de sortir le
-manuscrit des Marguerites.
-
-—Monsieur, j'ai fait aussi un recueil de vers...
-
-—Ah! vous êtes poète, je ne veux plus de votre roman, dit le vieillard
-en lui tendant le manuscrit. Les rimailleurs échouent quand ils veulent
-faire de la prose. En prose, il n'y a pas de chevilles, il faut
-absolument dire quelque chose.
-
-—Mais, monsieur, Walter Scott a fait des vers aussi.....
-
-—C'est vrai, dit Doguereau qui se radoucit, devina la pénurie du jeune
-homme, et garda le manuscrit. Où demeurez-vous? j'irai vous voir.
-
-Lucien donna son adresse, sans soupçonner chez ce vieillard la moindre
-arrière-pensée, il ne reconnaissait pas en lui le libraire de la
-vieille école, un homme du temps où les libraires souhaitaient tenir
-dans un grenier et sous clef Voltaire et Montesquieu mourant de faim.
-
-—Je reviens précisément par le quartier latin, lui dit le vieux
-libraire après avoir lu l'adresse.
-
-—Le brave homme! pensa Lucien en saluant le libraire. J'ai donc
-rencontré un ami de la jeunesse, un connaisseur qui sait quelque chose.
-Parlez-moi de celui-là? Je le disais bien à David: le talent parvient
-facilement à Paris.
-
-Lucien revint heureux et léger, il rêvait la gloire. Sans plus songer
-aux sinistres paroles qui venaient de frapper son oreille dans le
-comptoir de Vidal et Porchon, il se voyait riche d'au moins douze cents
-francs. Douze cents francs représentaient une année de séjour à Paris,
-une année pendant laquelle il préparerait de nouveaux ouvrages. Combien
-de projets bâtis sur cette espérance? Combien de douces rêveries en
-voyant sa vie assise sur le travail? Il se casa, s'arrangea, peu s'en
-fallut qu'il ne fît quelques acquisitions. Il ne trompa son impatience
-que par des lectures constantes au cabinet de Blosse. Deux jours après,
-le vieux Doguereau, surpris du style que Lucien avait dépensé dans sa
-première œuvre, enchanté de l'exagération des caractères qu'admettait
-l'époque où se développait le drame, frappé de la fougue d'imagination
-avec laquelle un jeune auteur dessine toujours son premier plan, il
-n'était pas gâté, le père Doguereau! vint à l'hôtel où demeurait
-son Walter Scott en herbe. Il était décidé à payer mille francs la
-propriété entière de l'Archer de Charles IX, et à lier Lucien par un
-traité pour plusieurs ouvrages. En voyant l'hôtel, le vieux renard se
-ravisa.—Un jeune homme logé là n'a que des goûts modestes, il aime
-l'étude, le travail; je peux ne lui donner que huit cents francs.
-L'hôtesse, à laquelle il demanda monsieur Lucien de Rubempré, lui
-répondit:—Au quatrième! Le libraire leva le nez, et n'aperçut que le
-ciel au-dessus du quatrième.—Ce jeune homme, pensa-t-il, est joli
-garçon, il est même très-beau; s'il gagnait trop d'argent, il se
-dissiperait, il ne travaillerait plus. Dans notre intérêt commun, je
-lui offrirai six cents francs; mais en argent, pas de billets. Il
-monta l'escalier, frappa trois coups à la porte de Lucien, qui vint
-ouvrir. La chambre était d'une nudité désespérante. Il y avait sur la
-table un bol de lait et une flûte de deux sous. Ce dénûment du génie
-frappa le bonhomme Doguereau.
-
-—Qu'il conserve, pensa-t-il, ces mœurs simples, cette frugalité, ces
-modestes besoins. J'éprouve du plaisir à vous voir, dit-il à Lucien.
-Voilà, monsieur, comment vivait Jean-Jacques, avec lequel vous aurez
-plus d'un rapport. Dans ces logements-ci brille le feu du génie et
-se composent les bons ouvrages. Voilà comment devraient vivre les
-gens de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafés, dans les
-restaurants, d'y perdre leur temps, leur talent et notre argent. Il
-s'assit. Jeune homme, votre roman n'est pas mal. J'ai été professeur
-de rhétorique, je connais l'histoire de France; il y a d'excellentes
-choses. Enfin vous avez de l'avenir.
-
-—Ah! monsieur.
-
-—Non, je vous le dis, nous pouvons faire des affaires ensemble. Je vous
-achète votre roman...
-
-Le cœur de Lucien s'épanouit, il palpitait d'aise, il allait entrer
-dans le monde littéraire, il serait enfin imprimé.
-
-—Je vous l'achète quatre cents francs, dit Doguereau d'un ton mielleux
-et en regardant Lucien d'un air qui semblait annoncer un effort de
-générosité.
-
-—Le volume? dit Lucien.
-
-—Le roman, dit Doguereau sans s'étonner de la surprise de Lucien. Mais,
-ajouta-t-il, ce sera comptant. Vous vous engagerez à m'en faire deux
-par an pendant six ans. Si le premier s'épuise en six mois, je vous
-payerai les suivants six cents francs. Ainsi, à deux par an, vous aurez
-cent francs par mois, vous aurez votre vie assurée, vous serez heureux.
-J'ai des auteurs que je ne paye que trois cents francs par roman. Je
-donne deux cents francs pour une traduction de l'anglais. Autrefois, ce
-prix eût été exorbitant.
-
-—Monsieur, nous ne pourrons pas nous entendre, je vous prie de me
-rendre mon manuscrit, dit Lucien glacé.
-
-—Le voilà, dit le vieux libraire. Vous ne connaissez pas les affaires,
-monsieur. En publiant le premier roman d'un auteur, un éditeur doit
-risquer seize cents francs d'impression et de papier. Il est plus
-facile de faire un roman que de trouver une pareille somme. J'ai cent
-manuscrits de romans chez moi, et n'ai pas cent soixante mille francs
-dans ma caisse. Hélas! je n'ai pas gagné cette somme depuis vingt ans
-que je suis libraire. On ne fait donc pas fortune au métier d'imprimer
-des romans. Vidal et Porchon ne nous les prennent qu'à des conditions
-qui deviennent de jour en jour plus onéreuses pour nous. Là où vous
-risquez votre temps, je dois, moi, débourser deux mille francs. Si
-nous sommes trompés, car _habent sua fata libelli_, je perds deux
-mille francs; quant à vous, vous n'avez qu'à lancer une ode contre la
-stupidité publique. Après avoir médité sur ce que j'ai l'honneur de
-vous dire, vous viendrez me revoir.—Vous reviendrez à moi, répéta le
-libraire avec autorité pour répondre à un geste plein de superbe que
-Lucien laissa échapper. Loin de trouver un libraire qui veuille risquer
-deux mille francs pour un jeune inconnu, vous ne trouverez pas un
-commis qui se donne la peine de lire votre griffonnage. Moi, qui l'ai
-lu, je puis vous y signaler plusieurs fautes de français. Vous avez
-mis _observer_ pour _faire observer_, et _malgré que_. Malgré veut un
-régime direct. Lucien parut humilié.—Quand je vous reverrai, vous aurez
-perdu cent francs, ajouta-t-il, je ne vous donnerai plus alors que
-cent écus. Il se leva, salua, mais sur le pas de la porte il dit:—Si
-vous n'aviez pas du talent, de l'avenir, si je ne m'intéressais pas
-aux jeunes gens studieux, je ne vous aurais pas proposé de si belles
-conditions. Cent francs par mois! Songez-y. Après tout, un roman dans
-un tiroir, ce n'est pas comme un cheval à l'écurie, ça ne mange pas de
-pain. A la vérité, ça n'en donne pas non plus!
-
-Lucien prit son manuscrit, le jeta par terre en s'écriant:—J'aime mieux
-le brûler, monsieur!
-
-—Vous avez une tête de poète, dit le vieillard.
-
-Lucien dévora sa flûte, lappa son lait et descendit. Sa chambre n'était
-pas assez vaste, il y aurait tourné sur lui-même comme un lion dans sa
-cage au Jardin-des-Plantes.
-
-A la bibliothèque Sainte-Geneviève, où Lucien comptait aller, il avait
-toujours aperçu dans le même coin un jeune homme d'environ vingt-cinq
-ans qui travaillait avec cette application soutenue que rien ne
-distrait ni dérange, et à laquelle se reconnaissent les véritables
-ouvriers littéraires. Ce jeune homme y venait sans doute depuis
-long-temps, les employés et le bibliothécaire lui-même avaient pour lui
-des complaisances; le bibliothécaire lui laissait emporter des livres
-que Lucien voyait rapporter le lendemain par le studieux inconnu, dans
-lequel le poète reconnaissait un frère de misère et d'espérance.
-Petit, maigre et pâle, ce travailleur cachait un beau front sous une
-épaisse chevelure noire assez mal tenue, il avait de belles mains,
-il attirait le regard des indifférents par une vague ressemblance
-avec le portrait de Bonaparte gravé d'après Robert Lefebvre. Cette
-gravure est tout un poème de mélancolie ardente, d'ambition contenue,
-d'activité cachée. Examinez-la bien? Vous y trouverez du génie et
-de la discrétion, de la finesse et de la grandeur. Les yeux ont de
-l'esprit comme des yeux de femme. Le coup d'œil est avide de l'espace
-et désireux de difficultés à vaincre. Le nom de Bonaparte ne serait
-pas écrit au-dessous, vous le contempleriez tout aussi longtemps.
-Le jeune homme qui réalisait cette gravure avait ordinairement un
-pantalon à pied dans des souliers à grosses semelles, une redingote
-de drap commun, une cravate noire, un gilet de drap gris, mélangé de
-blanc, boutonné jusqu'en haut, et un chapeau à bon marché. Son dédain
-pour toute toilette inutile était visible. Ce mystérieux inconnu,
-marqué du sceau que le génie imprime au front de ses esclaves, Lucien
-le retrouvait chez Flicoteaux le plus régulier de tous les habitués;
-il y mangeait pour vivre, sans faire attention à des aliments avec
-lesquels il paraissait familiarisé, il buvait de l'eau. Soit à la
-bibliothèque, soit chez Flicoteaux, il déployait en tout une sorte
-de dignité qui venait sans doute de la conscience d'une vie occupée
-par quelque chose de grand, et qui le rendait inabordable. Son regard
-était penseur. La méditation habitait sur son beau front noblement
-coupé. Ses yeux noirs et vifs, qui voyaient bien et promptement,
-annonçaient une habitude d'aller au fond des choses. Simple en ses
-gestes, il avait une contenance grave. Lucien éprouvait un respect
-involontaire pour lui. Déjà plusieurs fois, l'un et l'autre ils
-s'étaient mutuellement regardés comme pour se parler à l'entrée ou à
-la sortie de la bibliothèque ou du restaurant, mais ni l'un ni l'autre
-ils n'avaient osé. Ce silencieux jeune homme allait au fond de la
-salle, dans la partie située en retour sur la place de la Sorbonne,
-Lucien n'avait donc pu se lier avec lui, quoiqu'il se sentît porté vers
-ce jeune travailleur en qui se trahissaient les indicibles symptômes
-de la supériorité. L'un et l'autre, ainsi qu'ils le reconnurent plus
-tard, ils étaient deux natures vierges et timides, adonnées à toutes
-les peurs dont les émotions plaisent aux hommes solitaires. Sans leur
-subite rencontre au moment du désastre qui venait d'arriver à Lucien,
-peut-être ne se seraient-ils jamais mis en communication. Mais en
-entrant dans la rue des Grès, Lucien aperçut le jeune inconnu qui
-revenait de Sainte-Geneviève.
-
-—La bibliothèque est fermée, je ne sais pourquoi, monsieur, lui dit-il.
-
-En ce moment Lucien avait des larmes dans les yeux, il remercia
-l'inconnu par un de ces gestes qui sont plus éloquents que le discours,
-et qui, de jeune homme à jeune homme, ouvrent aussitôt les cœurs. Tous
-deux descendirent la rue des Grès en se dirigeant vers la rue de La
-Harpe.
-
-—Je vais alors me promener au Luxembourg, dit Lucien. Quand on est
-sorti, il est difficile de revenir travailler.
-
-—On n'est plus dans le courant d'idées nécessaires, reprit l'inconnu.
-Vous paraissez chagrin, monsieur?
-
-—Il vient de m'arriver une singulière aventure, dit Lucien.
-
-Il raconta sa visite sur le quai, puis celle au vieux libraire et les
-propositions qu'il venait de recevoir; il se nomma, et dit quelques
-mots de sa situation. Depuis un mois environ, il avait dépensé soixante
-francs pour vivre, trente francs à l'hôtel, vingt francs au spectacle,
-dix francs au cabinet littéraire, en tout cent vingt francs; il ne lui
-restait plus que cent vingt francs.
-
-—Monsieur, lui dit l'inconnu, votre histoire est la mienne et celle
-de mille à douze cents jeunes gens qui, tous les ans, viennent de
-la province à Paris. Nous ne sommes pas encore les plus malheureux.
-Voyez-vous ce théâtre? dit-il en lui montrant les cimes de l'Odéon.
-Un jour vint se loger, dans une des maisons qui sont sur la place,
-un homme de talent qui avait roulé dans des abîmes de misère; marié,
-surcroît de malheur qui ne nous afflige encore ni l'un ni l'autre, à
-une femme qu'il aimait; pauvre ou riche, comme vous voudrez, de deux
-enfants; criblé de dettes, mais confiant dans sa plume. Il présente
-à l'Odéon une comédie en cinq actes, elle est reçue, elle obtient un
-tour de faveur, les comédiens la répètent, et le directeur active
-les répétitions. Ces cinq bonheurs constituent cinq drames encore
-plus difficiles à réaliser que cinq actes à écrire. Le pauvre auteur,
-logé dans un grenier que vous pouvez voir d'ici, épuise ses dernières
-ressources pour vivre pendant la mise en scène de sa pièce, sa femme
-met ses vêtements au Mont-de-Piété, la famille ne mange que du pain.
-Le jour de la dernière répétition, la veille de la représentation, le
-ménage devait cinquante francs dans le quartier, au boulanger, à la
-laitière, au portier. Le poète avait conservé le strict nécessaire:
-un habit, une chemise, un pantalon, un gilet et des bottes. Sûr du
-succès, il vient embrasser sa femme, il lui annonce la fin de leurs
-infortunes.—Enfin il n'y a plus rien contre nous! s'écrie-t-il.—Il
-y a le feu, dit la femme, regarde, l'Odéon brûle. Monsieur, l'Odéon
-brûlait. Ne vous plaignez donc pas. Vous avez des vêtements, vous
-n'avez ni femme ni enfants, vous avez pour cent vingt francs de hasard
-dans votre poche, et vous ne devez rien à personne. La pièce a eu cent
-cinquante représentations au théâtre Louvois. Le roi a fait une pension
-à l'auteur. Buffon l'a dit, le génie, c'est la patience. La patience
-est en effet ce qui, chez l'homme, ressemble le plus au procédé que la
-nature emploie dans ses créations. Qu'est-ce que l'Art, monsieur? c'est
-la nature concentrée.
-
-Les deux jeunes gens arpentaient alors le Luxembourg, Lucien apprit
-bientôt le nom, devenu depuis célèbre, de l'inconnu qui s'efforçait de
-le consoler. Ce jeune homme était Daniel d'Arthez, aujourd'hui l'un des
-plus illustres écrivains de notre époque, et l'un des gens rares qui,
-selon la belle pensée d'un poète, offrent
-
- L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.
-
-—On ne peut pas être grand homme à bon marché, lui dit Daniel de sa
-voix douce. Le génie arrose ses œuvres de ses larmes. Le talent est une
-créature morale qui a, comme tous les êtres, une enfance sujette à des
-maladies. La Société repousse les talents incomplets comme la Nature
-emporte les créatures faibles ou mal conformées. Qui veut s'élever
-au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, ne reculer devant
-aucune difficulté. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas,
-voilà tout. Vous avez au front le sceau du génie, dit d'Arthez à Lucien
-en lui jetant un regard qui l'enveloppa; si vous n'en avez pas au cœur
-la volonté, si vous n'en avez pas la patience angélique, si à quelque
-distance du but que vous mettent les bizarreries de la destinée vous
-ne reprenez pas, comme les tortues en quelque pays qu'elles soient, le
-chemin de votre infini, comme elles prennent celui de leur cher océan,
-renoncez dès aujourd'hui.
-
-—Vous vous attendez donc, vous, à des supplices? dit Lucien.
-
-—A des épreuves en tout genre, à la calomnie, à la trahison, à
-l'injustice de mes rivaux; aux effronteries, aux ruses, à l'âpreté du
-commerce, répondit le jeune homme d'une voix résignée. Si votre œuvre
-est belle, qu'importe une première perte...
-
-—Voulez-vous lire et juger la mienne? dit Lucien.
-
-—Soit, dit d'Arthez. Je demeure rue des Quatre-Vents, dans une maison
-où l'un des hommes les plus illustres, un des plus beaux génies de
-notre temps, un phénomène dans la science, Desplein, le plus grand
-chirurgien connu, souffrit son premier martyre en se débattant avec les
-premières difficultés de la vie et de la gloire à Paris. Ce souvenir
-me donne tous les soirs la dose de courage dont j'ai besoin tous
-les matins. Je suis dans cette chambre où il a souvent mangé, comme
-Rousseau, du pain et des cerises, mais sans Thérèse. Venez dans une
-heure, j'y serai.
-
-Les deux poètes se quittèrent en se serrant la main avec une indicible
-effusion de tendresse mélancolique. Lucien alla chercher son manuscrit.
-Daniel d'Arthez alla mettre au Mont-de-Piété sa montre pour pouvoir
-acheter deux falourdes, afin que son nouvel ami trouvât du feu chez
-lui, car il faisait froid. Lucien fut exact et vit d'abord une maison
-moins décente que son hôtel et qui avait une allée sombre, au bout
-de laquelle se développait un escalier obscur. La chambre de Daniel
-d'Arthez, située au cinquième étage, avait deux méchantes croisées
-entre lesquelles était une bibliothèque en bois noirci, pleine de
-cartons étiquetés. Une maigre couchette en bois peint, semblable aux
-couchettes de collége, une table de nuit achetée d'occasion, et deux
-fauteuils couverts en crin occupaient le fond de cette pièce tendue
-d'un papier écossais verni par la fumée et par le temps. Une longue
-table chargée de papiers était placée entre la cheminée et l'une des
-croisées. En face de cette cheminée, il y avait une mauvaise commode
-en bois d'acajou. Un tapis de hasard couvrait entièrement le carreau.
-Ce luxe nécessaire évitait du chauffage. Devant la table, un vulgaire
-fauteuil de bureau en basane rouge blanchie par l'usage, puis six
-mauvaises chaises complétaient l'ameublement. Sur la cheminée, Lucien
-aperçut un vieux flambeau de bouillotte à garde-vue, muni de quatre
-bougies. Quand Lucien demanda la raison des bougies, en reconnaissant
-en toutes choses les symptômes d'une âpre misère, d'Arthez lui répondit
-qu'il lui était impossible de supporter l'odeur de la chandelle. Cette
-circonstance indiquait une grande délicatesse de sens, l'indice d'une
-exquise sensibilité.
-
-La lecture dura sept heures. Daniel écouta religieusement, sans dire
-un mot ni faire une observation, une des plus rares preuves de bon goût
-que puissent donner les auteurs.
-
-—Eh! bien, dit Lucien à Daniel en mettant le manuscrit sur la cheminée.
-
-—Vous êtes dans une belle et bonne voie, répondit gravement le jeune
-homme; mais votre œuvre est à remanier. Si vous voulez ne pas être
-le singe de Walter Scott, il faut vous créer une manière différente,
-et vous l'avez imité. Vous commencez, comme lui, par de longues
-conversations pour poser vos personnages; quand ils ont causé, vous
-faites arriver la description et l'action. Cet antagonisme nécessaire
-à toute œuvre dramatique vient en dernier. Renversez-moi les termes du
-problème. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiques chez Scott,
-mais sans couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se prête
-si bien notre langue. Que chez vous le dialogue soit la conséquence
-attendue qui couronne vos préparatifs. Entrez tout d'abord dans
-l'action. Prenez-moi votre sujet tantôt en travers, tantôt par la
-queue; enfin variez vos plans, pour n'être jamais le même. Vous serez
-neuf tout en adaptant à l'histoire de France la forme du drame dialogué
-de l'Écossais. Walter Scott est sans passion, il l'ignore, ou peut-être
-lui était-elle interdite par les mœurs hypocrites de son pays. Pour
-lui, la femme est le devoir incarné. A de rares exceptions près, ses
-héroïnes sont absolument les mêmes, il n'a eu pour elles qu'un seul
-poncif, selon l'expression des peintres. Elles procèdent toutes de
-Clarisse Harlowe; en les ramenant toutes à une idée, il ne pouvait que
-tirer des exemplaires d'un même type variés par un coloriage plus ou
-moins vif. La femme porte le désordre dans la société par la passion.
-La passion a des accidents infinis. Peignez donc les passions, vous
-aurez les ressources immenses dont s'est privé ce grand génie pour être
-lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. En France, vous
-trouverez les fautes charmantes et les mœurs brillantes du catholicisme
-à opposer aux sombres figures du calvinisme pendant la période la plus
-passionnée de notre histoire. Chaque règne authentique, à partir de
-Charlemagne, demandera tout au moins un ouvrage, et quelquefois quatre
-ou cinq, comme pour Louis XIV, Henri IV, François Ier. Vous ferez ainsi
-une histoire de France pittoresque où vous peindrez les costumes, les
-meubles, les maisons, les intérieurs, la vie privée, tout en donnant
-l'esprit du temps, au lieu de narrer péniblement des faits connus. Vous
-avez un moyen d'être original en relevant les erreurs populaires qui
-défigurent la plupart de nos rois. Osez, dans votre première œuvre,
-rétablir la grande et magnifique figure de Catherine que vous avez
-sacrifiée aux préjugés qui planent encore sur elle. Enfin peignez
-Charles IX comme il était, et non comme l'ont fait les écrivains
-protestants. Au bout de dix ans de persistance, vous aurez gloire et
-fortune.
-
-Il était alors neuf heures. Lucien imita l'action secrète de son futur
-ami en lui offrant à dîner chez Édon, où il dépensa douze francs.
-Pendant ce dîner Daniel livra le secret de ses espérances et de ses
-études à Lucien. D'Arthez n'admettait pas de talent hors ligne sans de
-profondes connaissances métaphysiques. Il procédait en ce moment au
-dépouillement de toutes les richesses philosophiques des temps anciens
-et modernes pour se les assimiler. Il voulait, comme Molière, être un
-profond philosophe avant de faire des comédies. Il étudiait le monde
-écrit et le monde vivant, la pensée et le fait. Il avait pour amis de
-savants naturalistes, de jeunes médecins, des écrivains politiques et
-des artistes, société de gens studieux, sérieux, pleins d'avenir. Il
-vivait d'articles consciencieux et peu payés mis dans des dictionnaires
-biographiques, encyclopédiques ou de sciences naturelles; il n'en
-écrivait ni plus ni moins que ce qu'il en fallait pour vivre et pouvoir
-suivre sa pensée. D'Arthez avait une œuvre d'imagination, entreprise
-uniquement pour étudier les ressources de la langue. Ce livre, encore
-inachevé, pris et repris par caprice, il le gardait pour les jours de
-grande détresse. C'était une œuvre psychologique et de haute portée
-sous la forme du roman. Quoique Daniel se découvrît modestement, il
-parut gigantesque à Lucien. En sortant du restaurant, à onze heures,
-Lucien s'était pris d'une vive amitié pour cette vertu sans emphase,
-pour cette nature, sublime sans le savoir. Le poète ne discuta pas les
-conseils de Daniel, il les suivit à la lettre. Ce beau talent déjà
-mûri par la pensée et par une critique solitaire, inédite, faite pour
-lui non pour autrui, lui avait tout à coup poussé la porte des plus
-magnifiques palais de la fantaisie. Les lèvres du provincial avaient
-été touchées d'un charbon ardent, et la parole du travailleur parisien
-trouva dans le cerveau du poète d'Angoulême une terre préparée. Lucien
-se mit à refondre son œuvre.
-
-Heureux d'avoir rencontré dans le désert de Paris un cœur où abondaient
-des sentiments généreux en harmonie avec les siens, le grand homme de
-province fit ce que font tous les jeunes gens affamés d'affection:
-il s'attacha comme une maladie chronique à d'Arthez, il alla le
-chercher pour se rendre à la bibliothèque, il se promena près de lui
-au Luxembourg par les belles journées, il l'accompagna tous les soirs
-jusque dans sa pauvre chambre, après avoir dîné près de lui chez
-Flicoteaux, enfin il se serra contre lui comme un soldat se pressait
-sur son voisin dans les plaines glacées de la Russie. Pendant les
-premiers jours de sa connaissance avec Daniel, Lucien ne remarqua pas
-sans chagrin une certaine gêne causée par sa présence dès que les
-intimes étaient réunis. Les discours de ces êtres supérieurs, dont lui
-parlait d'Arthez avec un enthousiasme concentré, se tenaient dans les
-bornes d'une réserve en désaccord avec les témoignages visibles de
-leur vive amitié. Lucien sortait alors discrètement en ressentant une
-sorte de peine causée par l'ostracisme dont il était l'objet et par
-la curiosité qu'excitaient en lui ces personnages inconnus; car tous
-s'appelaient par leurs noms de baptême. Tous portaient au front, comme
-d'Arthez, le sceau d'un génie spécial. Après de secrètes oppositions
-combattues à son insu par Daniel, Lucien fut enfin jugé digne d'entrer
-dans ce Cénacle de grands esprits. Lucien put dès lors connaître ces
-personnes unies par les plus vives sympathies, par le sérieux de leur
-existence intellectuelle, et qui se réunissaient presque tous les
-soirs chez d'Arthez. Tous pressentaient en lui le grand écrivain:
-ils le regardaient comme leur chef depuis qu'ils avaient perdu l'un
-des esprits les plus extraordinaires de ce temps, un génie mystique,
-leur premier chef, qui, pour des raisons inutiles à rapporter, était
-retourné dans sa province, et dont Lucien entendait souvent parler
-sous le nom de Louis. On comprendra facilement combien ces personnages
-avaient dû réveiller l'intérêt et la curiosité d'un poète, à
-l'indication de ceux qui depuis ont conquis, comme d'Arthez, toute leur
-gloire; car plusieurs succombèrent.
-
-Parmi ceux qui vivent encore était Horace Bianchon, alors interne à
-l'Hôtel-Dieu, devenu depuis l'un des flambeaux de l'École de Paris,
-et trop connu maintenant pour qu'il soit nécessaire de peindre sa
-personne ou d'expliquer son caractère et la nature de son esprit. Puis
-venait Léon Giraud, ce profond philosophe, ce hardi théoricien qui
-remue tous les systèmes, les juge, les exprime, les formule et les
-traîne aux pieds de son idole, l'HUMANITÉ; toujours grand, même dans
-ses erreurs, ennoblies par sa bonne foi. Ce travailleur intrépide,
-ce savant consciencieux, est devenu chef d'une école morale et
-politique sur le mérite de laquelle le temps seul pourra prononcer. Si
-ses convictions lui ont fait une destinée en des régions étrangères
-à celles où ses camarades se sont élancés, il n'en est pas moins
-resté leur fidèle ami. L'Art était représenté par Joseph Bridau, l'un
-des meilleurs peintres de la jeune École. Sans les malheurs secrets
-auxquels le condamne une nature trop impressionnable, Joseph, dont le
-dernier mot n'est d'ailleurs pas dit, aurait pu continuer les grands
-maîtres de l'école italienne: il a le dessin de Rome et la couleur de
-Venise; mais l'amour le tue et ne traverse pas que son cœur: l'amour
-lui lance ses flèches dans le cerveau, lui dérange sa vie et lui fait
-faire les plus étranges zigzags. Si sa maîtresse éphémère le rend ou
-trop heureux ou trop misérable, Joseph enverra pour l'exposition tantôt
-des esquisses où la couleur empâte le dessin, tantôt des tableaux qu'il
-a voulu finir sous le poids de chagrins imaginaires, et où le dessin
-l'a si bien préoccupé que la couleur, dont il dispose à son gré, ne
-s'y retrouve pas. Il trompe incessamment et le public et ses amis.
-Hoffmann l'eût adoré pour ses pointes poussées avec hardiesse dans le
-champ des Arts, pour ses caprices, pour sa fantaisie. Quand il est
-complet, il excite l'admiration, il la savoure, et s'effarouche alors
-de ne plus recevoir d'éloges pour les œuvres manquées où les yeux de
-son âme voient tout ce qui est absent pour l'œil du public. Fantasque
-au suprême degré, ses amis lui ont vu détruire un tableau achevé auquel
-il trouvait l'air trop peigné.—C'est trop fait, disait-il, c'est
-trop écolier. Original et sublime parfois, il a tous les malheurs et
-toutes les félicités des organisations nerveuses, chez lesquelles la
-perfection tourne en maladie. Son esprit est frère de celui de Sterne,
-mais sans le travail littéraire. Ses mots, ses jets de pensée ont une
-saveur inouïe. Il est éloquent et sait aimer, mais avec ses caprices,
-qu'il porte dans les sentiments comme dans son _faire_. Il était
-cher au Cénacle précisément à cause de ce que le monde bourgeois eût
-appelé ses défauts. Enfin Fulgence Ridal, l'un des auteurs de notre
-temps qui ont le plus de verve comique, un poète insouciant de gloire,
-ne jetant sur le théâtre que ses productions les plus vulgaires, et
-gardant dans le sérail de son cerveau, pour lui, pour ses amis, les
-plus jolies scènes; ne demandant au public que l'argent nécessaire
-à son indépendance, et ne voulant plus rien faire dès qu'il l'aura
-obtenu. Paresseux et fécond comme Rossini, obligé, comme les grands
-poètes comiques, comme Molière et Rabelais, de considérer toute chose,
-à l'endroit du pour et à l'envers du contre, il était sceptique, il
-pouvait rire et riait de tout. Fulgence Ridal est un grand philosophe
-pratique. Sa science du monde, son génie d'observation, son dédain de
-la gloire, qu'il appelle la parade, ne lui ont point desséché le cœur.
-Aussi actif pour autrui qu'il est indifférent à ses intérêts, s'il
-marche, c'est pour un ami. Pour ne pas mentir à son masque vraiment
-rabelaisien, il ne hait pas la bonne chère et ne la recherche point,
-il est à la fois mélancolique et gai. Ses amis le nomment le _chien du
-régiment_, rien ne le peint mieux que ce sobriquet. Trois autres, au
-moins aussi supérieurs que ces quatre amis peints de profil, devaient
-succomber par intervalles: Meyraux d'abord, qui mourut après avoir
-ému la célèbre dispute entre Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire, grande
-question qui devait partager le monde scientifique entre ces deux
-génies égaux, quelques mois avant la mort de celui qui tenait pour
-une science étroite et analyste contre le panthéiste qui vit encore
-et que l'Allemagne révère. Meyraux était l'ami de ce Louis qu'une
-mort anticipée allait bientôt ravir au monde intellectuel. A ces deux
-hommes, tous deux marqués par la mort, tous deux obscurs aujourd'hui
-malgré l'immense portée de leur savoir et de leur génie, il faut
-joindre Michel Chrestien, républicain d'une haute portée qui rêvait
-la fédération de l'Europe et qui fut en 1830 pour beaucoup dans le
-mouvement moral des Saint-Simoniens. Homme politique de la force de
-Saint-Just et de Danton, mais simple et doux comme une jeune fille,
-plein d'illusions et d'amour, doué d'une voix mélodieuse qui aurait
-ravi Mozart, Weber ou Rossini, et chantant certaines chansons de
-Béranger à enivrer le cœur de poésie, d'amour ou d'espérance, Michel
-Chrestien, pauvre comme Lucien, comme Daniel, comme tous ses amis,
-gagnait sa vie avec une insouciance diogénique. Il faisait des tables
-de matières pour de grands ouvrages, des prospectus pour les libraires,
-muet d'ailleurs sur ses doctrines comme est muette une tombe sur les
-secrets de la mort. Ce gai bohémien de l'intelligence, ce grand homme
-d'État, qui peut-être eût changé la face du monde, mourut au cloître
-Saint-Méry comme un simple soldat. La balle de quelque négociant tua là
-l'une des plus nobles créatures qui foulassent le sol français. Michel
-Chrestien périt pour d'autres doctrines que les siennes. Sa fédération
-menaçait beaucoup plus que la propagande républicaine l'aristocratie
-européenne; elle était plus rationnelle et moins folle que les
-affreuses idées de liberté indéfinie proclamées par les jeunes insensés
-qui se portent héritiers de la Convention. Ce noble plébéien fut pleuré
-de tous ceux qui le connaissaient; il n'est aucun d'eux qui ne songe,
-et souvent, à ce grand homme politique inconnu.
-
-Ces neuf personnes composaient un Cénacle où l'estime et l'amitié
-faisaient régner la paix entre les idées et les doctrines les plus
-opposées. Daniel d'Arthez, gentilhomme picard, tenait pour la Monarchie
-avec une conviction égale à celle qui faisait tenir Michel Chrestien
-à son fédéralisme européen. Fulgence Ridal se moquait des doctrines
-philosophiques de Léon Giraud, qui lui-même prédisait à d'Arthez la
-fin du christianisme et de la Famille. Michel Chrestien, qui croyait
-à la religion du Christ, le divin législateur de l'Égalité, défendait
-l'immortalité de l'âme contre le scalpel de Bianchon, l'analyste par
-excellence. Tous discutaient sans disputer. Ils n'avaient point de
-vanité, étant eux-mêmes leur auditoire. Ils se communiquaient leurs
-travaux, et se consultaient avec l'adorable bonne foi de la jeunesse.
-S'agissait-il d'une affaire sérieuse? l'opposant quittait son opinion
-pour entrer dans les idées de son ami, d'autant plus apte à l'aider,
-qu'il était impartial dans une cause ou dans une œuvre en dehors de ses
-idées. Presque tous avaient l'esprit doux et tolérant, deux qualités
-qui prouvaient leur supériorité. L'Envie, cet horrible trésor de nos
-espérances trompées, de nos talents avortés, de nos succès manqués,
-de nos prétentions blessées, leur était inconnue. Tous marchaient
-d'ailleurs dans des voies différentes. Aussi, ceux qui furent admis,
-comme Lucien, dans leur société, se sentaient-ils à l'aise. Le vrai
-talent est toujours bon enfant et candide, ouvert, point gourmé; chez
-lui, l'épigramme caresse l'esprit, et ne vise jamais l'amour-propre.
-Une fois la première émotion que cause le respect dissipée, on
-éprouvait des douceurs infinies auprès de ces jeunes gens d'élite. La
-familiarité n'excluait pas la conscience que chacun avait de sa valeur,
-chacun sentait une profonde estime pour son voisin; enfin, chacun se
-sentant de force à être à son tour le bienfaiteur ou l'obligé, tout
-le monde acceptait sans façon. Les conversations pleines de charmes
-et sans fatigue, embrassaient les sujets les plus variés. Légers à la
-manière des flèches, les mots allaient à fond tout en allant vite. La
-grande misère extérieure et la splendeur des richesses intellectuelles
-produisaient un singulier contraste. Là, personne ne pensait aux
-réalités de la vie que pour en tirer d'amicales plaisanteries. Par
-une journée où le froid se fit prématurément sentir, cinq des amis de
-d'Arthez arrivèrent ayant eu chacun la même pensée, tous apportaient
-du bois sous leur manteau, comme dans ces repas champêtres où, chaque
-invité devant fournir son plat, tout le monde donne un pâté. Tous doués
-de cette beauté morale qui réagit sur la forme, et qui, non moins
-que les travaux et les veilles, dore les jeunes visages d'une teinte
-divine, ils offraient ces traits un peu tourmentés que la pureté de la
-vie et le feu de la pensée régularisent et purifient. Leurs fronts se
-recommandaient par une ampleur poétique. Leurs yeux vifs et brillants
-déposaient d'une vie sans souillures. Les souffrances de la misère,
-quand elles se faisaient sentir, étaient si gaiement supportées,
-épousées avec une telle ardeur par tous, qu'elles n'altéraient point
-la sérénité particulière aux visages des jeunes gens encore exempts
-de fautes graves, qui ne se sont amoindris dans aucune des lâches
-transactions qu'arrachent la misère mal supportée, l'envie de parvenir
-sans aucun choix de moyens, et la facile complaisance avec laquelle
-les gens de lettres accueillent ou pardonnent les trahisons. Ce qui
-rend les amitiés indissolubles et double leur charme, est un sentiment
-qui manque à l'amour, la certitude. Ces jeunes gens étaient sûrs
-d'eux-mêmes: l'ennemi de l'un devenait l'ennemi de tous, ils eussent
-brisé leurs intérêts les plus urgents pour obéir à la sainte solidarité
-de leurs cœurs. Incapables tous d'une lâcheté, ils pouvaient opposer un
-_non_ formidable à toute accusation, et se défendre les uns les autres
-avec sécurité. Également nobles par le cœur et d'égale force dans les
-choses de sentiment, ils pouvaient tout penser et se tout dire sur le
-terrain de la science et de l'intelligence; de là, l'innocence de leur
-commerce, la gaieté de leur parole. Certains de se comprendre, leur
-esprit divaguait à l'aise; aussi ne faisaient-ils point de façon entre
-eux, ils se confiaient leurs peines et leurs joies, ils pensaient et
-souffraient à plein cœur. Les charmantes délicatesses qui font de la
-fable DES DEUX AMIS un trésor pour les grandes âmes étaient habituelles
-chez eux. Leur sévérité pour admettre dans leur sphère un nouvel
-habitant se conçoit. Ils avaient trop la conscience de leur grandeur
-et de leur bonheur pour le troubler en y laissant entrer des éléments
-nouveaux et inconnus.
-
-Cette fédération de sentiments et d'intérêts dura sans choc ni
-mécomptes pendant vingt années. La mort, qui leur enleva Louis Lambert,
-Meyraux et Michel Chrestien, put seule diminuer cette noble Pléiade.
-Quand, en 1832, ce dernier succomba, Horace Bianchon, Daniel d'Arthez,
-Léon Giraud, Joseph Bridau, Fulgence Ridal allèrent, malgré le péril
-de la démarche, retirer son corps à Saint-Merry, pour lui rendre les
-derniers devoirs à la face brûlante de la Politique. Ils accompagnèrent
-ces restes chéris jusqu'au cimetière du Père-Lachaise pendant la nuit,
-Horace Bianchon leva toutes les difficultés à ce sujet, et ne recula
-devant aucune; sollicita les ministres en leur confessant sa vieille
-amitié pour le fédéraliste expiré. Ce fut une scène touchante gravée
-dans la mémoire des amis peu nombreux qui assistèrent les cinq hommes
-célèbres. En vous promenant dans cet élégant cimetière, vous verrez un
-terrain acheté à perpétuité, où s'élève une tombe de gazon surmontée
-d'une croix en bois noir sur laquelle sont gravés en lettres rouges ces
-deux noms: MICHEL CHRESTIEN. C'est le seul monument qui soit dans ce
-style. Les cinq amis ont pensé qu'il fallait rendre hommage à cet homme
-simple par cette simplicité.
-
-Dans cette froide mansarde se réalisaient donc les plus beaux rêves du
-sentiment. Là, des frères tous également forts en différentes régions
-de la science, s'éclairaient mutuellement avec bonne foi, se disant
-tout, même leurs pensées mauvaises, tous d'une instruction immense
-et tous éprouvés au creuset de la misère. Une fois admis parmi ces
-êtres d'élite et pris pour un égal, Lucien y représenta la Poésie et
-la beauté. Il y lut des sonnets qui furent admirés. On lui demandait
-un sonnet, comme il priait Michel Chrestien de lui chanter une
-chanson. Dans le désert de Paris, Lucien trouva donc une oasis rue des
-Quatre-Vents.
-
-Au commencement du mois d'octobre, Lucien, après avoir employé le reste
-de son argent pour se procurer un peu de bois, resta sans ressources
-au milieu du plus ardent travail, celui du remaniement de son œuvre.
-Daniel d'Arthez, lui, brûlait des mottes, et supportait héroïquement
-la misère: il ne se plaignait point, il était rangé comme une vieille
-fille, et ressemblait à un avare, tant il avait de méthode. Ce courage
-excitait celui de Lucien qui, nouveau venu dans le Cénacle, éprouvait
-une invincible répugnance à parler de sa détresse. Un matin, il alla
-jusqu'à la rue du Coq pour vendre l'Archer de Charles IX à Doguereau,
-qu'il ne rencontra pas. Lucien ignorait combien les grands esprits ont
-d'indulgence. Chacun de ses amis concevait les faiblesses particulières
-aux hommes de poésie, les abattements qui suivent les efforts de l'âme
-surexcitée par les contemplations de la nature qu'ils ont mission
-de reproduire. Ces hommes si forts contre leurs propres maux étaient
-tendres pour les douleurs de Lucien. Ils avaient compris son manque
-d'argent. Le Cénacle couronna donc les douces soirées de causeries, de
-profondes méditations, de poésies, de confidences, de courses à pleines
-ailes dans les champs de l'intelligence, dans l'avenir des nations,
-dans les domaines de l'histoire, par un trait qui prouve combien Lucien
-avait peu compris ses nouveaux amis.
-
-—Lucien mon ami, lui dit Daniel, tu n'es pas venu dîner hier chez
-Flicoteaux, et nous savons pourquoi.
-
-Lucien ne put retenir des larmes qui coulèrent sur ses joues.
-
-—Tu as manqué de confiance en nous, lui dit Michel Chrestien, nous
-ferons une croix à la cheminée et quand nous serons à dix...
-
-—Nous avons tous, dit Bianchon, trouvé quelque travail extraordinaire:
-moi j'ai gardé pour le compte de Desplein un riche malade; d'Arthez a
-fait un article pour la Revue encyclopédique; Chrestien a voulu aller
-chanter un soir dans les Champs-Élysées avec un mouchoir et quatre
-chandelles; mais il a trouvé une brochure à faire pour un homme qui
-veut devenir un homme politique, et il lui a donné pour six cents
-francs de Machiavel; Léon Giraud a emprunté cinquante francs à son
-libraire, Joseph a vendu des croquis, et Fulgence a fait donner sa
-pièce dimanche, il a eu salle pleine.
-
-—Voilà deux cents francs, dit Daniel, accepte-les et qu'on ne t'y
-reprenne plus.
-
-—Allons, ne va-t-il pas nous embrasser, comme si nous avions fait
-quelque chose d'extraordinaire? dit Chrestien.
-
-
-[Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- LUCIEN CHARDON.
-
- Ils avaient compris son manque d'argent.
-
- (UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)]
-
-
-Pour faire comprendre quelles délices ressentait Lucien dans cette
-vivante encyclopédie d'esprits angéliques, de jeunes gens empreints
-des originalités diverses que chacun d'eux tirait de la science qu'il
-cultivait, il suffira de rapporter les réponses que Lucien reçut,
-le lendemain, à une lettre écrite à sa famille, chef-d'œuvre de
-sensibilité, de bon vouloir, un horrible cri que lui avait arraché sa
-détresse.
-
-
- LETTRE DE DAVID SÉCHARD A LUCIEN.
-
- «Mon cher Lucien, tu trouveras ci-joint un effet à quatre-vingt-dix
- jours et à ton ordre de deux cents francs. Tu pourras le négocier
- chez monsieur Métivier, marchand de papier, notre correspondant à
- Paris, rue Serpente. Mon bon Lucien, nous n'avons absolument rien. Ma
- femme s'est mise à diriger l'imprimerie, et s'acquitte de sa tâche
- avec un dévouement, une patience, une activité qui me font bénir le
- ciel de m'avoir donné pour femme un pareil ange. Elle-même a constaté
- l'impossibilité où nous sommes de t'envoyer le plus léger secours.
- Mais, mon ami, je te crois dans un si beau chemin, accompagné de
- cœurs si grands et si nobles, que tu ne saurais faillir à ta belle
- destinée en te trouvant aidé par les intelligences presque divines de
- messieurs Daniel d'Arthez, Michel Chrestien et Léon Giraud, conseillé
- par messieurs Meyraux, Bianchon et Ridal que ta chère lettre nous a
- fait connaître. A l'insu d'Ève, je t'ai donc souscrit cet effet, que
- je trouverai moyen d'acquitter à l'échéance. Ne sors pas de ta voie:
- elle est rude; mais elle sera glorieuse. Je préférerais souffrir
- mille maux à l'idée de te savoir tombé dans quelques bourbiers de
- Paris où j'en ai tant vu. Aie le courage d'éviter, comme tu le
- fais, les mauvais endroits, les méchantes gens, les étourdis et
- certains gens de lettres que j'ai appris à estimer à leur juste
- valeur pendant mon séjour à Paris. Enfin, sois le digne émule de ces
- esprits célestes que tu m'a rendus chers. Ta conduite sera bientôt
- récompensée. Adieu, mon frère bien aimé, tu m'as ravi le cœur, je
- n'avais pas attendu de toi tant de courage.
-
- »DAVID.»
-
-
- LETTRE D'ÈVE SÉCHARD A LUCIEN CHARDON.
-
- «Mon ami, ta lettre nous a fait pleurer tous. Que ces nobles cœurs
- vers lesquels ton bon ange te guide le sachent: une mère, une pauvre
- jeune femme prieront Dieu soir et matin pour eux; et si les prières
- les plus ferventes montent jusqu'à son trône, elles obtiendront
- quelques faveurs pour vous tous. Oui, mon frère, leurs noms sont
- gravés dans mon cœur. Ah! je les verrai quelque jour. J'irai,
- dussé-je faire la route à pied, les remercier de leur amitié pour
- toi, car elle a répandu comme un baume sur mes plaies vives. Ici,
- mon ami, nous travaillons comme de pauvres ouvriers. Mon mari, ce
- grand homme inconnu que j'aime chaque jour davantage en découvrant
- de moments en moments de nouvelles richesses dans son cœur, délaisse
- son imprimerie, et je devine pourquoi: ta misère, la nôtre, celle
- de notre mère l'assassinent. Notre adoré David est comme Prométhée
- dévoré par un vautour, un chagrin jaune à bec aigu. Quant à lui, le
- noble homme, il n'y pense guère, il a l'espoir d'une fortune. Il
- passe toutes ses journées à faire des expériences sur la fabrication
- du papier; il m'a priée de m'occuper à sa place des affaires, dans
- lesquelles il m'aide autant que lui permet sa préoccupation. Hélas!
- je suis grosse. Cet événement, qui m'eût comblée de joie, m'attriste
- dans la situation où nous sommes tous. Ma pauvre mère est redevenue
- jeune, elle a retrouvé des forces pour son fatigant métier de
- garde-malade. Aux soucis de fortune près, nous serions heureux. Le
- vieux père Séchard ne veut pas donner un liard à son fils; David est
- allé le voir pour lui emprunter quelques deniers afin de te secourir,
- car ta lettre l'avait mis au désespoir. «Je connais Lucien, il perdra
- la tête, et fera des sottises,» disait-il. Je l'ai bien grondé. Mon
- frère, manquer à quoi que ce soit?... lui ai-je répondu, Lucien sait
- que j'en mourrais de douleur. Ma mère et moi, sans que David s'en
- doute, nous avons engagé quelques objets; ma mère les retirera dès
- qu'elle rentrera dans quelque argent. Nous avons pu faire ainsi cent
- francs que je t'envoie par les messageries. Si je n'ai pas répondu à
- ta première lettre, ne m'en veux pas, mon ami. Nous étions dans une
- situation à passer les nuits, je travaillais comme un homme. Ah! je
- ne me savais pas autant de force. Madame de Bargeton est une femme
- sans âme ni cœur; elle se devait, même en ne t'aimant plus, de te
- protéger et de t'aider après t'avoir arraché de nos bras pour te
- jeter dans cette affreuse mer parisienne où il faut une bénédiction
- de Dieu pour rencontrer des amitiés vraies parmi ces flots d'hommes
- et d'intérêts. Elle n'est pas à regretter. Je te voulais auprès de
- toi quelque femme dévouée, une seconde moi-même; mais maintenant
- que je te sais des amis qui continuent nos sentiments, me voilà
- tranquille. Déploie tes ailes, mon beau génie aimé! Tu seras notre
- gloire, comme tu es déjà notre amour.
-
- »ÈVE.»
-
-
- «Mon enfant chéri, je ne puis que te bénir après ce que te dit ta
- sœur, et t'assurer que mes prières et mes pensées ne sont, hélas!
- pleines que de toi, au détriment de ceux que je vois; car il est des
- cœurs où les absents ont raison, et il en est ainsi dans le cœur de
-
- »TA MÈRE.»
-
-Ainsi, deux jours après, Lucien put rendre à ses amis leur prêt si
-gracieusement offert. Jamais peut-être la vie ne lui sembla plus belle,
-mais le mouvement de son amour-propre n'échappa point aux regards
-profonds de ses amis et à leur délicate sensibilité.
-
-—On dirait que tu as peur de nous devoir quelque chose, s'écria
-Fulgence.
-
-—Oh! le plaisir qu'il manifeste est bien grave à mes yeux, dit Michel
-Chrestien, il confirme les observations que j'ai faites: Lucien a de la
-vanité.
-
-—Il est poète, dit d'Arthez.
-
-—M'en voulez-vous d'un sentiment aussi naturel que le mien?
-
-—Il faut lui tenir compte de ce qu'il ne nous l'a pas caché, dit Léon
-Giraud, il est encore franc; mais j'ai peur que plus tard il ne nous
-redoute.
-
-—Eh pourquoi? demanda Lucien.
-
-—Nous lisons dans ton cœur, répondit Joseph Bridau.
-
-—Il y a chez toi, lui dit Michel Chrestien, un esprit diabolique avec
-lequel tu justifieras à tes propres yeux les choses les plus contraires
-à nos principes: au lieu d'être un sophiste d'idées, tu seras un
-sophiste d'action.
-
-—Ah! j'en ai peur, dit d'Arthez. Lucien, tu feras en toi-même des
-discussions admirables où tu seras grand, et qui aboutiront à des faits
-blâmables... Tu ne seras jamais d'accord avec toi-même.
-
-—Sur quoi donc appuyez-vous votre réquisitoire? demanda Lucien.
-
-—Ta vanité, mon cher poète, est si grande, que tu en mets jusque dans
-ton amitié! s'écria Fulgence. Toute vanité de ce genre accuse un
-effroyable égoïsme, et l'égoïsme est le poison de l'amitié.
-
-—Oh! mon Dieu, s'écria Lucien, vous ne savez donc pas combien je vous
-aime.
-
-—Si tu nous aimais comme nous nous aimons, aurais-tu mis tant
-d'empressement et tant d'emphase à nous rendre ce que nous avions tant
-de plaisir à te donner?
-
-—On ne se prête rien ici, on se donne, lui dit brutalement Joseph
-Bridau.
-
-—Ne nous crois pas rudes, mon cher enfant, lui dit Michel Chrestien,
-nous sommes prévoyants. Nous avons peur de te voir un jour préférant
-les joies d'une petite vengeance aux joies de notre pure amitié. Lis
-le Tasse de Gœthe, la plus grande œuvre de ce beau génie, et tu y
-verras que le poète aime les brillantes étoffes, les festins, les
-triomphes, l'éclat: eh! bien, sois le Tasse sans sa folie. Le monde et
-ses plaisirs t'appelleront? reste ici... Transporte dans la région des
-idées tout ce que tu demandes à tes vanités. Folie pour folie, mets la
-vertu dans tes actions et le vice dans tes idées; au lieu, comme te le
-disait d'Arthez, de bien penser et de te mal conduire.
-
-Lucien baissa la tête: ses amis avaient raison.
-
-—J'avoue que je ne suis pas aussi fort que vous l'êtes, dit-il en
-leur jetant un adorable regard. Je n'ai pas des reins et des épaules
-à soutenir Paris, à lutter avec courage. La nature nous a donné des
-tempéraments et des facultés différents, et vous connaissez mieux que
-personne l'envers des vices et des vertus. Je suis déjà fatigué, je
-vous le confie.
-
-—Nous te soutiendrons, dit d'Arthez, voilà précisément à quoi servent
-les amitiés fidèles.
-
-—Le secours que je viens de recevoir est précaire, et nous sommes
-tous aussi pauvres les uns que les autres; le besoin me poursuivra
-bientôt. Chrestien, aux gages du premier venu, ne peut rien en
-librairie. Bianchon est en dehors de ce cercle d'affaires. D'Arthez
-ne connaît que les libraires de science ou de spécialités, qui n'ont
-aucune prise sur les éditeurs de nouveautés. Horace, Fulgence Ridal et
-Bridau travaillent dans un ordre d'idées qui les met à cent lieues des
-libraires. Je dois prendre un parti.
-
-—Tiens-toi donc au nôtre, souffrir! dit Bianchon, souffrir
-courageusement et se fier au Travail!
-
-—Mais ce qui n'est que souffrance pour vous est la mort pour moi, dit
-vivement Lucien.
-
-—Avant que le coq ait chanté trois fois, dit Léon Giraud en souriant,
-cet homme aura trahi la cause du Travail pour celle de la Paresse et
-des vices de Paris.
-
-—Où le travail vous a-t-il menés? dit Lucien en riant.
-
-—Quand on part de Paris pour l'Italie, on ne trouve pas Rome à moitié
-chemin, dit Joseph Bridau. Pour toi, les petits pois devraient pousser
-tout accommodés au beurre.
-
-—Ils ne poussent ainsi que pour les fils aînés des pairs de France, dit
-Michel Chrestien. Mais, nous autres, nous les semons, les arrosons et
-les trouvons meilleurs.
-
-La conversation devint plaisante, et changea de sujet. Ces esprits
-perspicaces, ces cœurs délicats cherchèrent à faire oublier cette
-petite querelle à Lucien, qui comprit dès lors combien il était
-difficile de les tromper. Il arriva bientôt à un désespoir intérieur
-qu'il cacha soigneusement à ses amis, en les croyant des mentors
-implacables. Son esprit méridional, qui parcourait si facilement le
-clavier des sentiments, lui faisait prendre les résolutions les plus
-contraires.
-
-A plusieurs reprises il parla de se jeter dans les journaux, et
-toujours ses amis lui dirent:—Gardez-vous-en bien.
-
-—Là serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons et
-connaissons, dit d'Arthez.
-
-—Tu ne résisterais pas à la constante opposition de plaisir et de
-travail qui se trouve dans la vie des journalistes; et, résister,
-c'est le fond de la vertu. Tu serais si enchanté d'exercer le pouvoir,
-d'avoir droit de vie et de mort sur les œuvres de la pensée, que
-tu serais journaliste en deux mois. Être journaliste, c'est passer
-proconsul dans la république des lettres. Qui peut tout dire, arrive à
-tout faire! Cette maxime est de Napoléon et se comprend.
-
-—Ne serez-vous pas près de moi? dit Lucien.
-
-—Nous n'y serons plus, s'écria Fulgence. Journaliste, tu ne penserais
-pas plus à nous que la fille d'Opéra brillante, adorée, ne pense,
-dans sa voiture doublée de soie, à son village, à ses vaches, à ses
-sabots. Tu n'as que trop les qualités du journaliste: le brillant et
-la soudaineté de la pensée. Tu ne te refuserais jamais à un trait
-d'esprit, dût-il faire pleurer ton ami. Je vois les journalistes aux
-foyers de théâtre, ils me font horreur. Le journalisme est un enfer,
-un abîme d'iniquités, de mensonges, de trahisons, que l'on ne peut
-traverser et d'où l'on ne peut sortir pur, que protégé comme Dante par
-le divin laurier de Virgile.
-
-Plus le Cénacle défendait cette voie à Lucien, plus son désir de
-connaître le péril l'invitait à s'y risquer, et il commençait à
-discuter en lui-même: n'était-il pas ridicule de se laisser encore
-une fois surprendre par la détresse sans avoir rien fait contre elle?
-En voyant l'insuccès de ses démarches à propos de son premier roman,
-Lucien était peu tenté d'en composer un second. D'ailleurs, de quoi
-vivrait-il pendant le temps de l'écrire? Il avait épuisé sa dose de
-patience durant un mois de privations. Ne pourrait-il faire noblement
-ce que les journalistes faisaient sans conscience ni dignité? Ses amis
-l'insultaient avec leurs défiances, il voulait leur prouver sa force
-d'esprit. Il les aiderait peut-être un jour, il serait le héraut de
-leurs gloires!
-
-—D'ailleurs, qu'est donc une amitié qui recule devant la complicité?
-demanda-t-il un soir à Michel Chrestien qu'il avait reconduit jusque
-chez lui, en compagnie de Léon Giraud.
-
-—Nous ne reculons devant rien, répondit Michel Chrestien. Si tu avais
-le malheur de tuer ta maîtresse, je t'aiderais à cacher ton crime et
-pourrais t'estimer encore; mais, si tu devenais espion, je te fuirais
-avec horreur, car tu serais lâche et infâme par système. Voilà le
-journalisme en deux mots. L'amitié pardonne l'erreur, le mouvement
-irréfléchi de la passion; elle doit être implacable pour le parti pris
-de trafiquer de son âme, de son esprit et de sa pensée.
-
-—Ne puis-je me faire journaliste pour vendre mon recueil de poésies et
-mon roman, puis abandonner aussitôt le journal?
-
-—Machiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien de Rubempré, dit Léon
-Giraud.
-
-—Eh! bien, s'écria Lucien, je vous prouverai que je vaux Machiavel.
-
-—Ah! s'écria Michel en serrant la main de Léon, tu viens de le perdre.
-Lucien, dit-il, tu as trois cents francs, c'est de quoi vivre pendant
-trois mois à ton aise; eh! bien, travaille, fais un second roman,
-d'Arthez et Fulgence t'aideront pour le plan, tu grandiras, tu seras un
-romancier. Moi, je pénétrerai dans un de ces _lupanar_ de la pensée,
-je serai journaliste pendant trois mois, je te vendrai tes livres à
-quelque libraire de qui j'attaquerai les publications, j'écrirai les
-articles, j'en obtiendrai pour toi; nous organiserons un succès, tu
-seras un grand homme, et tu resteras notre Lucien.
-
-—Tu me méprises donc bien en croyant que je périrais là où tu te
-sauveras! dit le poète.
-
-—Pardonnez-lui, mon Dieu, c'est un enfant! s'écria Michel Chrestien.
-
-Après s'être dégourdi l'esprit pendant les soirées passées chez
-d'Arthez, Lucien avait étudié les plaisanteries et les articles des
-petits journaux. Sûr d'être au moins l'égal des plus spirituels
-rédacteurs, il s'essaya secrètement à cette gymnastique de la pensée,
-et sortit un matin avec la triomphante idée d'aller demander du service
-à quelque colonel de ces troupes légères de la Presse. Il se mit dans
-sa tenue la plus distinguée et passa les ponts en pensant que des
-auteurs, des journalistes, des écrivains, enfin ses frères futurs
-auraient un peu plus de tendresse et de désintéressement que les deux
-genres de libraires contre lesquels s'étaient heurtées ses espérances.
-Il rencontrerait des sympathies, quelque bonne et douce affection
-comme celle qu'il trouvait au Cénacle de la rue des Quatre-Vents.
-En proie aux émotions du pressentiment écouté, combattu, qu'aiment
-tant les hommes d'imagination, il arriva rue Saint-Fiacre auprès du
-boulevard Montmartre, devant la maison où se trouvaient les bureaux du
-petit journal et dont l'aspect lui fit éprouver les palpitations du
-jeune homme entrant dans un mauvais lieu. Néanmoins il monta dans les
-bureaux situés à l'entresol. Dans la première pièce, que divisait en
-deux parties égales une cloison moitié en planches et moitié grillagée
-jusqu'au plafond, il trouva un invalide manchot qui de son unique main
-tenait plusieurs rames de papier sur la tête et avait entre ses dents
-le livret voulu par l'administration du Timbre. Ce pauvre homme, dont
-la figure était d'un ton jaune et semée de bulbes rouges, ce qui lui
-valait le surnom de _Coloquinte_, lui montra derrière le grillage le
-Cerbère du journal. Ce personnage était un vieil officier décoré, le
-nez enveloppé de moustaches grises, un bonnet de soie noire sur la
-tête, et enseveli dans une ample redingote bleue comme une tortue sous
-sa carapace.
-
-—De quel jour monsieur veut-il que parte son abonnement? lui demanda
-l'officier de l'Empire.
-
-—Je ne viens pas pour un abonnement, répondit Lucien. Le poète regarda
-sur la porte qui correspondait à celle par laquelle il était entré, la
-pancarte où se lisaient ces mots: BUREAU DE RÉDACTION, et au-dessous:
-_Le public n'entre pas ici_.
-
-—Une réclamation sans doute, reprit le soldat de Napoléon. Ah! oui:
-nous avons été durs pour Mariette. Que voulez-vous, je ne sais
-pas encore pourquoi. Mais si vous demandez raison, je suis prêt,
-ajouta-t-il en regardant des fleurets et des pistolets, la panoplie
-moderne groupée en faisceau dans un coin.
-
-—Encore moins, monsieur. Je viens pour parler au rédacteur en chef.
-
-—Il n'y a jamais personne ici avant quatre heures.
-
-—Voyez-vous, mon vieux Giroudeau, je trouve onze colonnes, lesquelles à
-cent sous pièce font cinquante-cinq francs; j'en ai reçu quarante, donc
-vous me devez encore quinze francs, comme je vous le disais...
-
-Ces paroles partaient d'une petite figure chafouine, claire comme
-un blanc d'œuf mal cuit, percée de deux yeux d'un bleu tendre, mais
-effrayants de malice, et qui appartenait à un jeune homme mince,
-caché derrière le corps opaque de l'ancien militaire. Cette voix
-glaça Lucien, elle tenait du miaulement des chats et de l'étouffement
-asthmatique de l'hyène.
-
-—Oui, mon petit milicien, répondit l'officier en retraite: mais vous
-comptez les titres et les blancs, j'ai ordre de Finot d'additionner
-le total des lignes et de les diviser par le nombre voulu pour chaque
-colonne. Après avoir pratiqué cette opération strangulatoire sur votre
-rédaction, il s'y trouve trois colonnes de moins.
-
-—Il ne paye pas les blancs, l'arabe! et il les compte à son associé
-dans le prix de sa rédaction en masse. Je vais aller voir Étienne
-Lousteau, Vernou...
-
-—Je ne puis enfreindre la consigne, mon petit, dit l'officier. Comment,
-pour quinze francs, vous criez contre votre nourrice, vous qui faites
-des articles aussi facilement que je fume un cigare! Eh! vous payerez
-un bol de punch de moins à vos amis, ou vous gagnerez une partie de
-billard de plus, et tout sera dit!
-
-—Finot réalise des économies qui lui coûteront bien cher, répondit le
-rédacteur qui se leva et partit.
-
-—Ne dirait-on pas qu'il est Voltaire et Rousseau? se dit à lui-même le
-caissier en regardant le poète de province.
-
-—Monsieur, reprit Lucien, je reviendrai vers quatre heures.
-
-Pendant la discussion, Lucien avait vu sur les murs les portraits de
-Benjamin Constant, du général Foy, des dix-sept orateurs illustres
-du parti libéral, mêlés à des caricatures contre le gouvernement. Il
-avait surtout regardé la porte du sanctuaire où devait s'élaborer la
-feuille spirituelle qui l'amusait tous les jours et qui jouissait du
-droit de ridiculiser les rois, les événements les plus graves, enfin
-de mettre tout en question par un bon mot. Il alla flâner sur les
-boulevards, plaisir tout nouveau pour lui, mais si attrayant qu'il vit
-les aiguilles des pendules chez les horlogers sur quatre heures sans
-s'apercevoir qu'il n'avait pas déjeuné. Le poète rabattit promptement
-vers la rue Saint-Fiacre, il monta l'escalier, ouvrit la porte, ne
-trouva plus le vieux militaire et vit l'invalide assis sur son papier
-timbré mangeant une croûte de pain et gardant le poste d'un air
-résigné, fait au journal comme jadis à la corvée, et ne le comprenant
-pas plus qu'il ne connaissait le pourquoi des marches rapides
-ordonnées par l'Empereur. Lucien conçut la pensée hardie de tromper ce
-redoutable fonctionnaire; il passa le chapeau sur la tête, et ouvrit,
-comme s'il était de la maison, la porte du sanctuaire. Le bureau de
-rédaction offrit à ses regards avides une table ronde couverte d'un
-tapis vert, et six chaises en merisier garnies de paille encore neuve.
-Le petit carreau de cette pièce, mis en couleur, n'avait pas encore
-été frotté; mais il était propre, ce qui annonçait une fréquentation
-publique assez rare. Sur la cheminée une glace, une pendule d'épicier
-couverte de poussière, deux flambeaux où deux chandelles avaient
-été brutalement fichées, enfin des cartes de visite éparses. Sur la
-table grimaçaient de vieux journaux autour d'un encrier où l'encre
-séchée ressemblait à de la laque et décoré de plumes tortillées en
-soleils. Il lut sur de méchants bouts de papier quelques articles d'une
-écriture illisible et presque hiéroglyphique, déchirés en haut par les
-compositeurs de l'imprimerie, à qui cette marque sert à reconnaître les
-articles faits. Puis, çà et là, sur des papiers gris, il admira des
-caricatures dessinées assez spirituellement par des gens qui sans doute
-avaient tâché de tuer le temps en tuant quelque chose pour s'entretenir
-la main. Sur le petit papier de tenture couleur vert d'eau, il vit
-collés avec des épingles neuf dessins différents faits en charge et à
-la plume sur le SOLITAIRE, livre qu'un succès inouï recommandait alors
-à l'Europe et qui devait fatiguer les journalistes.
-
-Le Solitaire en province, paraissant, les femmes étonne.—Dans un
-château, le Solitaire, lu.—Effet du Solitaire sur les domestiques
-animaux.—Chez les sauvages, le Solitaire expliqué, le plus succès
-brillant obtient.—Le Solitaire traduit en chinois et présenté, par
-l'auteur, de Pékin à l'empereur.—Par le Mont-Sauvage, Élodie violée.
-
-Cette caricature sembla très-impudique à Lucien, mais elle le fit rire.
-
-—Par les journaux, le Solitaire sous un dais promené
-processionnellement.—Le Solitaire, faisant éclater une presse, les Ours
-blesse.—Lu à l'envers, étonne le Solitaire les académiciens par des
-supérieures beautés.
-
-Lucien aperçut sur une bande de journal un dessin représentant un
-rédacteur qui tendait son chapeau, et dessous: _Finot, mes cent
-francs?_ signé d'un nom devenu fameux, mais qui ne sera jamais
-illustre. Entre la cheminée et la croisée se trouvaient une table à
-secrétaire, un fauteuil d'acajou, un panier à papiers et un tapis
-oblong appelé _devant de cheminée_; le tout couvert d'une épaisse
-couche de poussière. Les fenêtres n'avaient que de petits rideaux. Sur
-le haut de ce secrétaire, il y avait environ vingt ouvrages déposés
-pendant la journée, des gravures, de la musique, des tabatières à la
-Charte, un exemplaire de la neuvième édition du Solitaire, toujours la
-grande plaisanterie du moment, et une dizaine de lettres cachetées.
-Quand Lucien eut inventorié cet étrange mobilier, eut fait des
-réflexions à perte de vue, que cinq heures eurent sonné, il revint à
-l'invalide pour le questionner. Coloquinte avait fini sa croûte et
-attendait avec la patience du factionnaire le militaire décoré qui
-peut-être se promenait sur le boulevard. En ce moment, une femme parut
-sur le seuil de la porte après avoir fait entendre le murmure de sa
-robe dans l'escalier et ce léger pas féminin si facile à reconnaître.
-Elle était assez jolie.
-
-—Monsieur, dit-elle à Lucien, je sais pourquoi vous vantez tant les
-chapeaux de mademoiselle Virginie, et je viens vous demander d'abord un
-abonnement d'un an; mais dites-moi ses conditions...
-
-—Madame, je ne suis pas du journal.
-
-—Ah!
-
-—Un abonnement à dater d'octobre? demanda l'invalide.
-
-—Que réclame madame? dit le vieux militaire qui reparut.
-
-Le vieil officier entra en conférence avec la belle marchande de modes.
-Quand Lucien, impatienté d'attendre, rentra dans la première pièce, il
-entendit cette phrase finale:—Mais je serai très-enchantée, monsieur.
-Mademoiselle Florentine pourra venir à mon magasin et choisira ce
-qu'elle voudra. Je tiens les rubans. Ainsi tout est bien entendu: vous
-ne parlerez plus de Virginie, une saveteuse incapable d'inventer une
-forme, tandis que j'invente, moi!
-
-Lucien entendit tomber un certain nombre d'écus dans la caisse. Puis le
-militaire se mit à faire son compte journalier.
-
-—Monsieur, je suis là depuis une heure, dit le poète d'un air assez
-fâché.
-
-—_Ils_ ne sont pas venus, dit le vétéran napoléonien en manifestant
-un émoi par politesse. Ça ne m'étonne pas. Voici quelque temps que je
-ne _les_ vois plus. Nous sommes au milieu du mois, voyez-vous. Ces
-lapins-là ne viennent que quand on paye, entre les 29 et les 30.
-
-—Et monsieur Finot? dit Lucien qui avait retenu le nom du directeur.
-
-—Il est chez lui, rue Feydeau. Coloquinte, mon vieux, porte chez lui
-tout ce qui est venu aujourd'hui en portant le papier à l'imprimerie.
-
-—Où se fait donc le journal? dit Lucien en se parlant à lui-même.
-
-—Le journal? dit l'employé qui reçut de Coloquinte le reste de l'argent
-du timbre, le journal?... broum! broum! Mon vieux, sois demain à six
-heures à l'imprimerie pour voir à faire filer les porteurs. Le journal,
-monsieur, se fait dans la rue, chez les auteurs, à l'imprimerie, entre
-onze heures et minuit. Du temps de l'Empereur, monsieur, ces boutiques
-de papier gâté n'étaient pas connues. Ah! il vous aurait fait secouer
-ça par quatre hommes et un caporal, et ne se serait pas laissé embêter
-comme ceux-ci par des phrases. Mais, assez causé. Si mon neveu y trouve
-son compte, et que l'on écrive pour le fils de _l'autre_, broum! broum!
-après tout, ce n'est pas un mal. Ah ça, les abonnés ne m'ont pas l'air
-d'arriver en colonne serrée: je vais quitter le poste.
-
-—Monsieur, vous me paraissez être au fait de la rédaction du journal.
-
-—Sous le rapport financier, broum! broum! dit le soldat en ramassant
-les phlegmes qu'il avait dans le gosier. Selon les talents, cent sous
-ou trois francs la colonne, cinquante lignes à soixante lettres sans
-blancs, voilà. Quant aux rédacteurs, c'est de singuliers pistolets,
-de petits jeunes gens dont je n'aurais pas voulu pour des soldats du
-train, et qui, parce qu'ils mettent des pattes de mouche sur du papier
-blanc, ont l'air de mépriser un vieux capitaine des dragons de la Garde
-Impériale, retraité chef de bataillon, entré dans toutes les capitales
-de l'Europe avec Napoléon...
-
-Lucien, poussé vers la porte par le soldat de Napoléon, qui brossait sa
-redingote bleue et manifestait l'intention de sortir, eut le courage de
-se mettre en travers.
-
-—Je viens pour être rédacteur, dit-il, et vous jure que je suis plein
-de respect pour un capitaine de la Garde Impériale, des hommes de
-bronze...
-
-—Bien dit, mon petit pékin, reprit l'officier en frappant sur le
-ventre de Lucien; mais dans quelle classe des rédacteurs voulez-vous
-entrer? répliqua le soudard en passant sur le ventre de Lucien
-et descendant l'escalier. Il ne s'arrêta que pour allumer son
-cigare chez le portier.—S'il vient des abonnements, recevez-les et
-prenez-en note, mère Chollet. Toujours l'abonnement, je ne connais
-que l'abonnement, reprit-il en se tournant vers Lucien qui l'avait
-suivi. Finot est mon neveu, le seul de ma famille qui m'ait adouci ma
-position. Aussi quiconque cherche querelle à Finot trouve-t-il le vieux
-Giroudeau, capitaine aux dragons, parti simple cavalier à l'armée de
-Sambre-et-Meuse, cinq ans maître d'armes au premier hussards, armée
-d'Italie! Une, deux, et le plaignant serait à l'ombre! ajouta-t-il
-en faisant le geste de se fendre. Or donc, mon petit, nous avons
-différents corps dans les rédacteurs: il y a le rédacteur qui rédige et
-qui a sa solde, le rédacteur qui rédige et qui n'a rien, ce que nous
-appelons un volontaire; enfin le rédacteur qui ne rédige rien et qui
-n'est pas le plus bête, il ne fait pas de fautes celui-là, il se donne
-les gants d'être un homme d'esprit, il appartient au journal, il nous
-paye à dîner, il flâne dans les théâtres, il entretient une actrice, il
-est très-heureux. Que voulez-vous être?
-
-—Mais rédacteur travaillant bien, et partant bien payé.
-
-—Vous voilà comme tous les conscrits qui veulent être maréchaux de
-France! Croyez-en le vieux Giroudeau, par file à gauche, pas accéléré,
-allez ramasser des clous dans le ruisseau comme ce brave homme qui a
-servi, ça se voit à sa tournure. Est-ce pas une horreur qu'un vieux
-soldat qui est allé mille fois à la gueule du brutal ramasse des clous
-dans Paris? Dieu de Dieu, tu n'es qu'un gueux, tu n'as pas soutenu
-l'Empereur? Enfin, mon petit, ce particulier que vous avez vu ce matin
-a gagné quarante francs dans son mois. Ferez-vous mieux? ils disent que
-c'est le plus spirituel.
-
-—Quand vous êtes allé dans Sambre-et-Meuse, on vous a dit qu'il y avait
-du danger.
-
-—Parbleu!
-
-—Eh! bien?
-
-—Eh! bien, allez voir mon neveu Finot, un brave garçon, le plus loyal
-garçon que vous rencontrerez, si vous pouvez le rencontrer; car il se
-remue comme un poisson. Dans son métier, il ne s'agit pas d'écrire,
-voyez-vous, mais de faire que les autres écrivent. Il paraît que
-les paroissiens aiment mieux se régaler avec les actrices que de
-barbouiller du papier. Oh! c'est de singuliers pistolets! A l'honneur
-de vous revoir.
-
-Le caissier fit mouvoir sa redoutable canne plombée, une des
-protectrices de Germanicus, et laissa Lucien sur le boulevard, aussi
-stupéfait de ce tableau de la rédaction qu'il l'avait été des résultats
-définitifs de la littérature chez Vidal et Porchon. Lucien courut dix
-fois chez Andoche Finot, directeur du journal, rue Feydeau, sans jamais
-le trouver. De grand matin, Finot n'était pas rentré. A midi Finot
-était en course:—il déjeunait, disait-on, à tel café. Lucien allait au
-café, demandait Finot à la limonadière, en surmontant des répugnances
-inouïes: Finot venait de sortir. Enfin Lucien, lassé, regarda Finot
-comme un personnage apocryphe et fabuleux, il trouva plus simple
-de guetter Étienne Lousteau chez Flicoteaux. Le jeune journaliste
-expliquerait sans doute le mystère qui planait sur la vie du journal
-auquel il était attaché.
-
-Depuis le jour béni cent fois où Lucien fit la connaissance de Daniel
-d'Arthez, il avait changé de place chez Flicoteaux: les deux amis
-dînaient à côté l'un de l'autre, et causaient à voix basse de haute
-littérature, des sujets à traiter, de la manière de les présenter, de
-les entamer, de les dénouer. En ce moment, Daniel d'Arthez tenait le
-manuscrit de l'Archer de Charles IX, il y refaisait des chapitres, il
-y écrivait les belles pages qui y sont, et avait encore pour quelques
-jours de corrections. Il y mettait la magnifique préface qui peut-être
-domine le livre, et qui jeta tant de clartés dans la jeune littérature.
-Un jour, au moment où Lucien s'asseyait à côté de Daniel, qui l'avait
-attendu et dont la main était dans la sienne, il vit à la porte Étienne
-Lousteau qui tournait le bec de cane. Lucien quitta brusquement la
-main de Daniel, et dit au garçon qu'il voulait dîner à son ancienne
-place auprès du comptoir. D'Arthez jeta sur Lucien un de ces regards
-angéliques, où le pardon enveloppe le reproche, et qui tomba si
-vivement dans le cœur tendre du poète qu'il reprit la main de Daniel
-pour la lui serrer de nouveau.
-
-—Il s'agit pour moi d'une affaire importante, je vous en parlerai, lui
-dit-il.
-
-Lucien était à sa place au moment où Lousteau prenait la sienne;
-le premier, il salua, la conversation s'engagea bientôt, et fut si
-vivement poussée entre eux, que Lucien alla chercher le manuscrit des
-Marguerites pendant que Lousteau finissait de dîner. Il avait obtenu de
-soumettre ses sonnets au journaliste, et comptait sur sa bienveillance
-de parade pour avoir un éditeur ou pour entrer au journal. A son
-retour, Lucien vit, dans le coin du restaurant, Daniel tristement
-accoudé qui le regarda mélancoliquement; mais, dévoré par la misère
-et poussé par l'ambition, il feignit de ne pas voir son frère du
-Cénacle, et suivit Lousteau. Avant la chute du jour, le journaliste et
-le néophyte allèrent s'asseoir sous les arbres dans cette partie du
-Luxembourg qui de la grande allée de l'Observatoire conduit à la rue
-de l'Ouest. Cette rue était alors un long bourbier, bordé de planches
-et de marais où les maisons se trouvaient seulement vers la rue de
-Vaugirard, et le passage était si peu fréquenté, qu'au moment où Paris
-dîne, deux amants pouvaient s'y quereller et s'y donner les arrhes
-d'un raccommodement sans crainte d'y être vus. Le seul trouble-fête
-possible était le vétéran en faction à la petite grille de la rue de
-l'Ouest, si le vénérable soldat s'avisait d'augmenter le nombre de
-pas qui compose sa promenade monotone. Ce fut dans cette allée, sur
-un banc de bois, entre deux tilleuls, qu'Étienne écouta les sonnets
-choisis pour échantillons parmi les Marguerites. Étienne Lousteau, qui,
-depuis deux ans d'apprentissage, avait le pied à l'étrier en qualité
-de rédacteur, et qui comptait quelques amitiés parmi les célébrités de
-cette époque, était un imposant personnage aux yeux de Lucien. Aussi,
-tout en détortillant le manuscrit des Marguerites, le poète de province
-jugea-t-il nécessaire de faire une sorte de préface.
-
-—Le sonnet, monsieur, est une des œuvres les plus difficiles de la
-poésie. Ce petit poème a été généralement abandonné. Personne en France
-n'a pu rivaliser Pétrarque, dont la langue, infiniment plus souple que
-la nôtre, admet des jeux de pensée repoussés par notre _positivisme_
-(pardonnez-moi ce mot). Il m'a donc paru original de débuter par
-un recueil de sonnets. Victor Hugo a pris l'ode, Canalis le poème,
-Béranger la chanson, Casimir Delavigne la tragédie.
-
-—Êtes-vous classique ou romantique? lui demanda Lousteau.
-
-L'air étonné de Lucien dénotait une si complète ignorance de l'état des
-choses dans la République des Lettres, que Lousteau jugea nécessaire de
-l'éclairer.
-
-—Mon cher, vous arrivez au milieu d'une bataille acharnée, il faut
-vous décider promptement. La littérature est partagée d'abord en
-plusieurs zones; mais les sommités sont divisées en deux camps. Les
-écrivains royalistes sont romantiques, les Libéraux sont classiques.
-La divergence des opinions littéraires se joint à la divergence des
-opinions politiques, et il s'ensuit une guerre à toutes armes, encre
-à torrents, bons mots à fer aiguisé, calomnies pointues, sobriquets à
-outrance, entre les gloires naissantes et les gloires déchues. Par une
-singulière bizarrerie, les Royalistes romantiques demandent la liberté
-littéraire et la révocation des lois qui donnent des formes convenues
-à notre littérature; tandis que les Libéraux veulent maintenir les
-unités, l'allure de l'alexandrin et les formes classiques. Les opinions
-littéraires sont donc en désaccord, dans chaque camp, avec les opinions
-politiques. Si vous êtes éclectique, vous n'aurez personne pour vous.
-De quel côté vous rangez-vous?
-
-—Quels sont les plus forts?
-
-—Les journaux libéraux ont beaucoup plus d'abonnés que les journaux
-royalistes et ministériels; néanmoins Lamartine et Victor Hugo percent,
-quoique monarchiques et religieux, quoique protégés par la cour et
-par le clergé.—Bah! des sonnets, c'est de la littérature d'avant
-Boileau, dit Étienne en voyant Lucien effrayé d'avoir à choisir entre
-deux bannières. Soyez romantique. Les romantiques se composent de
-jeunes gens, et les classiques sont des perruques: les romantiques
-l'emporteront.
-
-Le mot perruque était le dernier mot trouvé par le journalisme
-romantique, qui en avait affublé les classiques.
-
-—LA PAQUERETTE! dit Lucien en choisissant le premier des deux sonnets
-qui justifiaient le titre et servaient d'inauguration.
-
- Paquerettes des prés, vos couleurs assorties
- Ne brillent pas toujours pour égayer les yeux;
- Elles disent encor les plus chers de nos vœux
- En un poème où l'homme apprend ses sympathies:
-
- Vos étamines d'or par de l'argent serties
- Révèlent les trésors dont il fera ses dieux;
- Et vos filets, où coule un sang mystérieux,
- Ce que coûte un succès en douleurs ressenties!
-
- Est-ce pour être éclos le jour où du tombeau
- Jésus, ressuscité sur un monde plus beau,
- Fit pleuvoir des vertus en secouant ses ailes.
-
- Que l'automne revoit vos courts pétales blancs
- Parlant à nos regards de plaisirs infidèles,
- Ou pour nous rappeler la fleur de nos vingt ans?
-
-Lucien fut piqué de la parfaite immobilité de Lousteau pendant qu'il
-écoutait ce sonnet; il ne connaissait pas encore la déconcertante
-impassibilité que donne l'habitude de la critique, et qui distingue les
-journalistes fatigués de prose, de drames et de vers. Le poète, habitué
-à recevoir des applaudissements, dévora son désappointement; il lut le
-sonnet préféré par madame de Bargeton et par quelques-uns de ses amis
-du Cénacle.
-
-—Celui-ci lui arrachera peut-être un mot, pensa-t-il.
-
-
-DEUXIÈME SONNET.
-
-LA MARGUERITE.
-
- Je suis la marguerite, et j'étais la plus belle
- Des fleurs dont s'étoilait le gazon velouté.
- Heureuse, on me cherchait pour ma seule beauté,
- Et mes jours se flattaient d'une aurore éternelle.
-
- Hélas! malgré mes vœux, une vertu nouvelle
- A versé sur mon front sa fatale clarté;
- Le sort m'a condamnée au don de vérité,
- Et je souffre et je meurs: la science est mortelle.
-
- Je n'ai plus de silence et n'ai plus de repos;
- L'amour vient m'arracher l'avenir en deux mots,
- Il déchire mon cœur pour y lire qu'on l'aime.
-
- Je suis la seule fleur qu'on jette sans regret:
- On dépouille mon front de son blanc diadème,
- Et l'on me foule aux pieds dès qu'on a mon secret.
-
-Quand il eut fini, le poète regarda son aristarque. Étienne Lousteau
-contemplait les arbres de la pépinière.
-
-—Eh! bien? lui dit Lucien.
-
-—Eh! bien? mon cher, allez! Ne vous écouté-je pas? A Paris, écouter
-sans mot dire est un éloge.
-
-—En avez-vous assez? dit Lucien.
-
-—Continuez, répondit assez brusquement le journaliste.
-
-Lucien lut le sonnet suivant; mais il le lut la mort au cœur, et le
-sang-froid impénétrable de Lousteau lui glaça son débit. Plus avancé
-dans la vie littéraire, il aurait su que, chez les auteurs, le silence
-et la brusquerie en pareille circonstance trahissent la jalousie que
-cause une belle œuvre, de même que leur admiration annonce le bonheur
-inspiré par une œuvre médiocre qui rassure leur amour-propre.
-
-
-TRENTIÈME SONNET.
-
-LE CAMÉLIA.
-
- Chaque fleur dit un mot du livre de nature:
- La rose est à l'amour et fête la beauté,
- La violette exhale une âme aimante et pure,
- Et le lis resplendit de sa simplicité.
-
- Mais le camélia, monstre de la culture,
- Rose sans ambroisie et lis sans majesté,
- Semble s'épanouir, aux saisons de froidure,
- Pour les ennuis coquets de la virginité.
-
- Cependant, au rebord des loges de théâtre,
- J'aime à voir, évasant leurs pétales d'albâtre,
- Couronne de pudeur, de blancs camélias
-
- Parmi les cheveux noirs des belles jeunes femmes
- Qui savent inspirer un amour pur aux âmes,
- Comme les marbres grecs du sculpteur Phidias.
-
-—Que pensez-vous de mes pauvres sonnets? demanda formellement Lucien.
-
-—Voulez-vous la vérité? dit Lousteau.
-
-—Je suis assez jeune pour l'aimer, et je veux trop réussir pour ne pas
-l'entendre sans me fâcher, mais non sans désespoir, répondit Lucien.
-
-—Hé! bien, mon cher, les entortillages du premier annoncent une œuvre
-faite à Angoulême et qui vous a sans doute trop coûté pour y renoncer;
-le second et le troisième sentent déjà Paris; mais lisez-m'en un autre
-encore? ajouta-t-il en faisant un geste qui parut charmant au grand
-homme de province.
-
-Encouragé par cette demande, Lucien lut avec plus de confiance le
-sonnet que préféraient d'Arthez et Bridau, peut-être à cause de sa
-couleur.
-
-
-CINQUANTIÈME SONNET.
-
-LA TULIPE.
-
- Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande;
- Et telle est ma beauté que l'avare Flamand
- Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant,
- Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.
-
- Mon air est féodal, et, comme une Yolande
- Dans sa jupe à longs plis étoffée amplement,
- Je porte des blasons peints sur mon vêtement;
- Gueules fascé d'argent, or avec pourpre en bande;
-
- Le jardinier divin a filé de ses doigts
- Les rayons du soleil et la pourpre des rois
- Pour me faire une robe à trame douce et fine.
-
- Nulle fleur du jardin n'égale ma splendeur,
- Mais la nature, hélas! n'a pas versé d'odeur
- Dans mon calice fait comme un vase de Chine.
-
-—Eh! bien? dit Lucien après un moment de silence qui lui sembla d'une
-longueur démesurée.
-
-—Mon cher, dit gravement Étienne Lousteau en voyant le bout des bottes
-que Lucien avait apportées d'Angoulême et qu'il achevait d'user, je
-vous engage à noircir vos bottes avec votre encre afin de ménager votre
-cirage, à faire des curedents de vos plumes pour vous donner l'air
-d'avoir dîné quand vous vous promenez, en sortant de chez Flicoteaux,
-dans la belle allée de ce jardin, et à chercher une place quelconque.
-Devenez petit-clerc d'huissier si vous avez du cœur, commis si vous
-avez du plomb dans les reins, ou soldat si vous aimez la musique
-militaire. Vous avez l'étoffe de trois poètes; mais, avant d'avoir
-percé, vous avez six fois le temps de mourir de faim, si vous comptez
-sur les produits de votre poésie pour vivre. Or, vos intentions sont,
-d'après vos trop jeunes discours, de battre monnaie avec votre encrier.
-Je ne juge pas votre poésie, elle est de beaucoup supérieure à toutes
-les poésies qui encombrent les magasins de la librairie. Ces élégants
-rossignols, vendus un peu plus cher que les autres à cause de leur
-papier vélin, viennent presque tous s'abattre sur les rives de la
-Seine, où vous pouvez aller étudier leurs chants, si vous voulez faire
-un jour quelque pèlerinage instructif sur les quais de Paris, depuis
-l'étalage du père Jérôme, au pont Notre-Dame, jusqu'au Pont-Royal.
-Vous rencontrerez là tous les Essais poétiques, les Inspirations, les
-Élévations, les Hymnes, les Chants, les Ballades, les Odes, enfin
-toutes les couvées écloses depuis sept années, des muses couvertes de
-poussière, éclaboussées par les fiacres, violées par tous les passants
-qui veulent voir la vignette du titre. Vous ne connaissez personne,
-vous n'avez d'accès dans aucun journal, vos Marguerites resteront
-chastement pliées comme vous les tenez: elles n'écloront jamais au
-soleil de la publicité dans la prairie des grandes marges, émaillée des
-fleurons que prodigue l'illustre Dauriat, le libraire des célébrités,
-le roi des Galeries-de-Bois. Mon pauvre enfant, je suis venu comme
-vous le cœur plein d'illusions, poussé par l'amour de l'Art, porté
-par d'invincibles élans vers la gloire: j'ai trouvé les réalités du
-métier, les difficultés de la librairie et le positif de la misère.
-Mon exaltation, maintenant concentrée, mon effervescence première me
-cachaient le mécanisme du monde; il a fallu le voir, se cogner à tous
-les rouages, heurter les pivots, me graisser aux huiles, entendre le
-cliquetis des chaînes et des volants. Comme moi, vous allez savoir
-que, sous toutes ces belles choses rêvées, s'agitent des hommes, des
-passions et des nécessités. Vous vous mêlerez forcément à d'horribles
-luttes, d'œuvre à œuvre, d'homme à homme, de parti à parti, où il
-faut se battre systématiquement pour ne pas être abandonné par les
-siens. Ces combats ignobles désenchantent l'âme, dépravent le cœur
-et fatiguent en pure perte; car vos efforts servent souvent à faire
-couronner un homme que vous haïssez, un talent secondaire présenté
-malgré vous comme un génie. La vie littéraire a ses coulisses. Les
-succès surpris ou mérités, voilà ce qu'applaudit le parterre; les
-moyens, toujours hideux, les comparses enluminés, les claqueurs et les
-garçons de service, voilà ce que recèlent les coulisses. Vous êtes
-encore au parterre. Il en est temps, abdiquez avant de mettre un pied
-sur la première marche du trône que se disputent tant d'ambitions, et
-ne vous déshonorez pas comme je le fais pour vivre. (Une larme mouilla
-les yeux d'Étienne Lousteau.) Savez-vous comment je vis? reprit-il
-avec un accent de rage. Le peu d'argent que pouvait me donner ma
-famille fut bientôt mangé. Je me trouvai sans ressource après avoir
-fait recevoir une pièce au Théâtre-Français. Au Théâtre-Français, la
-protection d'un prince ou d'un Premier Gentilhomme de la Chambre du
-Roi ne suffit pas pour faire obtenir un tour de faveur: les comédiens
-ne cèdent qu'à ceux qui menacent leur amour-propre. Si vous aviez
-le pouvoir de faire dire que le jeune premier a un asthme, la jeune
-première une fistule où vous voudrez, que la soubrette tue les mouches
-au vol, vous seriez joué demain. Je ne sais pas si dans deux ans d'ici
-je serai, moi qui vous parle, en état d'obtenir un semblable pouvoir:
-il faut trop d'amis. Où, comment et par quoi gagner mon pain, fut une
-question que je me suis faite en sentant les atteintes de la faim.
-Après bien des tentatives, après avoir écrit un roman anonyme payé deux
-cents francs par Doguereau, qui n'y a pas gagné grand'chose, il m'a
-été prouvé que le journalisme seul pourrait me nourrir. Mais comment
-entrer dans ces boutiques? Je ne vous raconterai pas mes démarches et
-mes sollicitations inutiles, ni six mois passés à travailler comme
-surnuméraire et à m'entendre dire que j'effarouchais l'abonné, quand au
-contraire je l'apprivoisais. Passons sur ces avanies. Je rends compte
-aujourd'hui des théâtres du boulevard, presque gratis, dans le journal
-qui appartient à Finot, ce gros garçon qui déjeune encore deux ou
-trois fois par mois au café Voltaire (mais vous n'y allez pas!). Finot
-est rédacteur en chef. Je vis en vendant les billets que me donnent
-les directeurs de ces théâtres pour solder ma sous-bienveillance au
-journal, les livres que m'envoient les libraires et dont je dois
-parler. Enfin je trafique, une fois Finot satisfait, des tributs en
-nature qu'apportent les industries pour lesquels ou contre lesquels
-il me permet de lancer des articles. L'_Eau carminative_, la _Pâte
-des Sultanes_, l'_Huile céphalique_, la _Mixture brésilienne_ payent
-un article goguenard vingt ou trente francs. Je suis forcé d'aboyer
-après le libraire qui donne peu d'exemplaires au journal: le journal
-en prend deux que vend Finot, il m'en faut deux à vendre. Publiât-il
-un chef-d'œuvre, le libraire avare d'exemplaires est assommé. C'est
-ignoble, mais je vis de ce métier, moi comme cent autres! Ne croyez pas
-le monde politique beaucoup plus beau que ce monde littéraire: tout
-dans ces deux mondes est corruption. Chaque homme y est ou corrupteur
-ou corrompu. Quand il s'agit d'une entreprise de librairie un peu
-considérable, le libraire me paye, de peur d'être attaqué. Aussi mes
-revenus sont-ils en rapport avec les prospectus. Quand le Prospectus
-sort en éruptions miliaires, l'argent entre à flots dans mon gousset,
-je régale alors mes amis. Pas d'affaires en librairie, je dîne chez
-Flicoteaux. Les actrices payent aussi les éloges, mais les plus habiles
-payent les critiques, le silence est ce qu'elles redoutent le plus.
-Aussi une critique, faite pour être rétorquée ailleurs, vaut-elle
-mieux et se paye-t-elle plus cher qu'un éloge tout sec, oublié le
-lendemain. La polémique, mon cher, est le piédestal des célébrités.
-A ce métier de spadassin des idées et des réputations industrielles,
-littéraires et dramatiques, je gagne cinquante écus par mois, je puis
-vendre un roman cinq cents francs, et je commence à passer pour un
-homme redoutable. Quand, au lieu de vivre chez Florine aux dépens d'un
-droguiste qui se donne des airs de milord, je serai dans mes meubles,
-que je passerai dans un grand journal où j'aurai un feuilleton, ce
-jour-là, mon cher, Florine deviendra une grande actrice; quant à moi,
-je ne sais pas alors ce que je puis devenir: ministre ou honnête homme,
-tout est encore possible. (Il releva sa tête humiliée, jeta vers le
-feuillage un regard de désespoir accusateur et terrible.) Et j'ai une
-belle tragédie reçue! Et j'ai dans mes papiers un poème qui mourra! Et
-j'étais bon! J'avais le cœur pur: j'ai pour maîtresse une actrice du
-Panorama-Dramatique, moi qui rêvais de belles amours parmi les femmes
-les plus distinguées du grand monde! Enfin, pour un exemplaire refusé
-par le libraire à mon journal, je dis du mal d'un livre que je trouve
-beau!
-
-Lucien, ému aux larmes, serra la main d'Étienne.
-
-—En dehors du monde littéraire, dit le journaliste en se levant et se
-dirigeant vers la grande allée de l'Observatoire où les deux poètes se
-promenèrent comme pour donner plus d'air à leurs poumons, il n'existe
-pas une seule personne qui connaisse l'horrible odyssée par laquelle on
-arrive à ce qu'il faut nommer, selon les talents, la vogue, la mode,
-la réputation, la renommée, la célébrité, la faveur publique, ces
-différents échelons qui mènent à la gloire, et qui ne la remplacent
-jamais. Ce phénomène moral, si brillant, se compose de mille accidents
-qui varient avec tant de rapidité, qu'il n'y a pas exemple de deux
-hommes parvenus par une même voie. Canalis et Nathan sont deux faits
-dissemblables et qui ne se renouvelleront pas. D'Arthez, qui s'éreinte
-à travailler, deviendra célèbre par un autre hasard. Cette réputation
-tant désirée est presque toujours une prostituée couronnée. Oui, pour
-les basses œuvres de la littérature, elle représente la pauvre fille
-qui gèle au coin des bornes; pour la littérature secondaire, c'est la
-femme entretenue qui sort des mauvais lieux du journalisme et à qui je
-sers de souteneur; pour la littérature heureuse, c'est la brillante
-courtisane insolente, qui a des meubles, paye des contributions à
-l'État, reçoit les grands seigneurs, les traite et les maltraite, a sa
-livrée, sa voiture, et qui peut faire attendre ses créanciers altérés.
-Ah! ceux pour qui elle est, pour moi jadis, pour vous aujourd'hui, un
-ange aux ailes diaprées, revêtu de sa tunique blanche, montrant une
-palme verte dans sa main, une flamboyante épée dans l'autre, tenant à
-la fois de l'abstraction mythologique qui vit au fond d'un puits et de
-la pauvre fille vertueuse exilée dans un faubourg, ne s'enrichissant
-qu'aux clartés de la vertu par les efforts d'un noble courage, et
-revolant aux cieux avec un caractère immaculé, quand elle ne décède
-pas souillée, fouillée, violée, oubliée, dans le char des pauvres: ces
-hommes à cervelle cerclée de bronze, aux cœurs encore chauds sous les
-tombées de neige de l'expérience, ils sont rares dans le pays que vous
-voyez à nos pieds, dit-il en montrant la grande ville qui fumait au
-déclin du jour.
-
-Une vision du Cénacle passa rapidement aux yeux de Lucien et l'émut,
-mais il fut entraîné par Lousteau qui continua son effroyable
-lamentation.
-
-—Ils sont rares et clair-semés dans cette cuve en fermentation, rares
-comme les vrais amants dans le monde amoureux, rares comme les fortunes
-honnêtes dans le monde financier, rares comme un homme pur dans le
-journalisme. L'expérience du premier qui m'a dit ce que je vous dis a
-été perdue, comme la mienne sera sans doute inutile pour vous. Toujours
-la même ardeur précipite chaque année, de la province ici, un nombre
-égal, pour ne pas dire croissant, d'ambitions imberbes qui s'élancent
-la tête haute, le cœur altier, à l'assaut de la Mode, cette espèce
-de princesse Tourandocte des Mille et Un jours pour qui chacun veut
-être le prince Calaf! Mais aucun ne devine l'énigme. Tous tombent dans
-la fosse du malheur, dans la boue du journal, dans les marais de la
-librairie. Ils glanent, ces mendiants, des articles biographiques, des
-tartines, des faits-Paris aux journaux, ou des livres commandés par
-de logiques marchands de papier noirci qui préfèrent une bêtise qui
-s'enlève en quinze jours à un chef-d'œuvre qui veut du temps pour se
-vendre. Ces chenilles, écrasées avant d'être papillons, vivent de honte
-et d'infamie, prêtes à mordre un talent naissant, sur l'ordre d'un
-pacha du Constitutionnel, de la Quotidienne, des Débats, au signal des
-libraires, à la prière d'un camarade jaloux, souvent pour un dîner.
-Ceux qui surmontent les obstacles oublient les misères de leur début.
-Moi qui vous parle, j'ai fait pendant six mois des articles où j'ai
-mis la fleur de mon esprit pour un misérable qui les disait de lui, qui
-sur ces échantillons a passé rédacteur d'un feuilleton: il ne m'a pas
-pris pour collaborateur, il ne m'a pas même donné cent sous, je suis
-forcé de lui tendre la main et de lui serrer la sienne.
-
-—Et pourquoi? dit fièrement Lucien.
-
-—Je puis avoir besoin de mettre dix lignes dans son feuilleton,
-répondit froidement Lousteau. Enfin, mon cher, travailler n'est pas le
-secret de la fortune en littérature, il s'agit d'exploiter le travail
-d'autrui. Les propriétaires de journaux sont des entrepreneurs, nous
-sommes des maçons. Aussi plus un homme est médiocre, plus promptement
-arrive-t-il; il peut avaler des crapauds vivants, se résigner à tout,
-flatter les petites passions basses des sultans littéraires, comme un
-nouveau-venu de Limoges, Hector Merlin, qui fait déjà de la politique
-dans un journal du centre droit, et qui travaille à notre petit
-journal: je lui ai vu ramasser le chapeau tombé d'un rédacteur en chef.
-En n'offusquant personne, ce garçon-là passera entre les ambitions
-rivales pendant qu'elles se battront. Vous me faites pitié. Je me vois
-en vous comme j'étais, et je suis sûr que vous serez, dans un ou deux
-ans, comme je suis. Vous croirez à quelque jalousie secrète, à quelque
-intérêt personnel dans ces conseils amers; mais ils sont dictés par le
-désespoir du damné qui ne peut plus quitter l'Enfer. Personne n'ose
-dire ce que je vous crie avec la douleur de l'homme atteint au cœur et
-comme un autre Job sur le fumier: Voici mes ulcères!
-
-—Lutter sur ce champ ou ailleurs, je dois lutter, dit Lucien.
-
-—Sachez-le donc! reprit Lousteau, cette lutte sera sans trêve si
-vous avez du talent, car votre meilleure chance serait de n'en pas
-avoir. L'austérité de votre conscience aujourd'hui pure fléchira
-devant ceux à qui vous verrez votre succès entre les mains; qui, d'un
-mot, peuvent vous donner la vie et qui ne voudront pas le dire: car,
-croyez-moi, l'écrivain à la mode est plus insolent, plus dur envers les
-nouveaux-venus que ne l'est le plus brutal libraire. Où le libraire
-ne voit qu'une perte, l'auteur redoute un rival: l'un vous éconduit,
-l'autre vous écrase. Pour faire de belles œuvres, mon pauvre enfant,
-vous puiserez à pleines plumées d'encre dans votre cœur la tendresse,
-la séve, l'énergie, et vous l'étalerez en passions, en sentiments, en
-phrases! Oui, vous écrirez au lieu d'agir, vous chanterez au lieu de
-combattre, vous aimerez, vous haïrez, vous vivrez dans vos livres;
-mais quand vous aurez réservé vos richesses pour votre style, votre
-or, votre pourpre pour vos personnages, que vous vous promènerez en
-guenilles dans les rues de Paris, heureux d'avoir lancé, en rivalisant
-avec l'État Civil, un être nommé Adolphe, Corinne, Clarisse, René,
-que vous aurez gâté votre vie et votre estomac pour donner la vie à
-cette création, vous la verrez calomniée, trahie, vendue, déportée
-dans les lagunes de l'oubli par les journalistes, ensevelie par vos
-meilleurs amis. Pourrez-vous attendre le jour où votre créature
-s'élancera réveillée par qui? quand? comment? Il existe un magnifique
-livre, le _pianto_ de l'incrédulité, Obermann, qui se promène solitaire
-dans le désert des magasins, et que dès lors les libraires appellent
-ironiquement un rossignol: quand Pâques arrivera-t-il pour lui?
-personne ne le sait! Avant tout, essayez de trouver un libraire assez
-osé pour imprimer les Marguerites? Il ne s'agit pas de vous les faire
-payer, mais de les imprimer. Vous verrez alors des scènes curieuses.
-
-Cette rude tirade, prononcée avec les accents divers des passions
-qu'elle exprimait, tomba comme une avalanche de neige dans le cœur
-de Lucien et y mit un froid glacial. Il demeura debout et silencieux
-pendant un moment. Enfin, son cœur, comme stimulé par l'horrible poésie
-des difficultés, éclata. Lucien serra la main de Lousteau, et lui
-cria:—Je triompherai!
-
-—Bon! dit le journaliste, encore un chrétien qui descend dans l'arène
-pour se livrer aux bêtes. Mon cher, il y a ce soir une première
-représentation au Panorama-Dramatique, elle ne commencera qu'à huit
-heures, il est six heures, allez mettre votre meilleur habit, enfin
-soyez convenable. Venez me prendre. Je demeure rue de La Harpe,
-au-dessus du café Servel, au quatrième étage. Nous passerons chez
-Dauriat d'abord. Vous persistez, n'est-ce pas? Eh! bien, je vous ferai
-connaître ce soir un des rois de la librairie et quelques journalistes.
-Après le spectacle, nous souperons chez ma maîtresse avec des amis, car
-notre dîner ne peut pas compter pour un repas. Vous y trouverez Finot,
-le rédacteur en chef et le propriétaire de mon journal. Vous savez le
-mot de Minette du Vaudeville: _Le temps est un grand maigre_? eh! bien,
-pour nous le hasard est aussi un grand maigre, il faut le tenter.
-
-—Je n'oublierai jamais cette journée, dit Lucien.
-
-—Munissez-vous de votre manuscrit, et soyez en tenue, moins à cause de
-Florine que du libraire.
-
-La bonhomie de camarade, qui succédait au cri violent du poète peignant
-la guerre littéraire, toucha Lucien tout aussi vivement qu'il l'avait
-été naguère à la même place par la parole grave et religieuse de
-d'Arthez. Animé par la perspective d'une lutte immédiate entre les
-hommes et lui, l'inexpérimenté jeune homme ne soupçonna point la
-réalité des malheurs moraux que lui dénonçait le journaliste. Il ne
-se savait pas placé entre deux voies distinctes, entre deux systèmes
-représentés par le Cénacle et par le Journalisme, dont l'un était long,
-honorable, sûr; l'autre semé d'écueils et périlleux, plein de ruisseaux
-fangeux où devait se crotter sa conscience. Son caractère le portait
-à prendre le chemin le plus court, en apparence le plus agréable, à
-saisir les moyens décisifs et rapides. Il ne vit en ce moment aucune
-différence entre la noble amitié de d'Arthez et la facile camaraderie
-de Lousteau. Cet esprit mobile aperçut dans le Journal une arme à sa
-portée, il se sentait habile à la manier, il la voulut prendre. Ébloui
-par les offres de son nouvel ami dont la main frappa la sienne avec
-un laisser-aller qui lui parut gracieux, pouvait-il savoir que, dans
-l'armée de la Presse, chacun a besoin d'amis, comme les généraux ont
-besoin de soldats! Lousteau, lui voyant de la résolution, le racolait
-en espérant se l'attacher. Le journaliste en était à son premier ami,
-comme Lucien à son premier protecteur: l'un voulait passer caporal,
-l'autre voulait être soldat.
-
-Lucien revint joyeusement à son hôtel, où il fit une toilette aussi
-soignée que le jour néfaste où il avait voulu se produire dans la loge
-de la marquise d'Espard à l'Opéra. Mais déjà ses habits lui allaient
-mieux, il se les était appropriés. Il mit son beau pantalon collant
-de couleur claire, de jolies bottes à glands qui lui avaient coûté
-quarante francs, et son habit de bal. Ses abondants et fins cheveux
-blonds, il les fit friser, parfumer, ruisseler en boucles brillantes.
-Son front se para d'une audace puisée dans le sentiment de sa valeur
-et de son avenir. Ses mains de femme furent soignées, leurs ongles en
-amande devinrent nets et rosés. Sur son col de satin noir, les blanches
-rondeurs de son menton étincelèrent. Jamais un plus joli jeune homme ne
-descendit la montagne du pays latin. Lucien était beau comme un dieu
-grec. Il prit un fiacre, et fut à sept heures moins un quart à la porte
-de la maison du café Servel. La portière l'invita à grimper quatre
-étages en lui donnant des notions topographiques assez compliquées.
-Armé de ces renseignements, il trouva, non sans peine, une porte
-ouverte au bout d'un long corridor obscur, et reconnut la chambre
-classique du quartier latin. La misère des jeunes gens le poursuivait
-là comme rue de Cluny, chez d'Arthez, chez Chrestien, partout! Mais,
-partout, elle se recommande par l'empreinte que lui donne le caractère
-du patient. Là cette misère était sinistre. Un lit en noyer, sans
-rideaux, au bas duquel grimaçait un méchant tapis d'occasion; aux
-fenêtres, des rideaux jaunis par la fumée d'une cheminée qui n'allait
-pas et par celle du cigare; sur la cheminée, une lampe Carcel donnée
-par Florine et encore échappée au Mont-de-Piété; puis, une commode
-d'acajou terni, une table chargée de papiers, deux ou trois plumes
-ébouriffées là-dessus, pas d'autres livres que ceux apportés la veille
-ou pendant la journée: tel était le mobilier de cette chambre dénuée
-d'objets de valeur, mais qui offrait un ignoble assemblage de mauvaises
-bottes bâillant dans un coin, de vieilles chaussettes à l'état de
-dentelle; dans un autre, des cigares écrasés, des mouchoirs sales, des
-chemises en deux volumes, des cravates à trois éditions. C'était enfin
-un bivouac littéraire meublé de choses négatives et de la plus étrange
-nudité qui se puisse imaginer. Sur la table de nuit, chargée des livres
-lus pendant la matinée, brillait le rouleau rouge de Fumade. Sur le
-manteau de la cheminée erraient un rasoir, une paire de pistolets,
-une boîte à cigares. Dans un panneau, Lucien vit des fleurets croisés
-sous un masque. Trois chaises et deux fauteuils, à peine dignes du
-plus méchant hôtel garni de cette rue, complétaient cet ameublement.
-Cette chambre, à la fois sale et triste, annonçait une vie sans repos
-et sans dignité: on y dormait, on y travaillait à la hâte, elle était
-habitée par force, on éprouvait le besoin de la quitter. Quelle
-différence entre ce désordre cynique et la propre, la décente misère de
-d'Arthez?... Ce conseil enveloppé dans un souvenir, Lucien ne l'écouta
-pas, car Étienne lui fit une plaisanterie pour masquer le nu du Vice.
-
-—Voilà mon chenil, ma grande représentation est rue de Bondy, dans le
-nouvel appartement que notre droguiste a meublé pour Florine, et que
-nous inaugurons ce soir.
-
-Étienne Lousteau avait un pantalon noir, des bottes bien cirées, un
-habit boutonné jusqu'au cou; sa chemise, que Florine devait sans doute
-lui changer, était cachée par un col de velours, et il brossait son
-chapeau pour lui donner l'apparence du neuf.
-
-—Partons, dit Lucien.
-
-—Pas encore, j'attends un libraire pour avoir de la monnaie, on jouera
-peut-être. Je n'ai pas un liard; et, d'ailleurs, il me faut des gants.
-
-En ce moment les deux nouveaux amis entendirent les pas d'un homme dans
-le corridor.
-
-—C'est lui, dit Lousteau. Vous allez voir, mon cher, la tournure
-que prend la Providence quand elle se manifeste aux poètes. Avant
-de contempler dans sa gloire Dauriat le libraire fashionable, vous
-aurez vu le libraire du quai des Augustins, le libraire escompteur,
-le marchand de ferraille littéraire, le Normand ex-vendeur de salade.
-Arrivez donc, vieux Tartare? cria Lousteau.
-
-—Me voilà, dit une voix fêlée comme celle d'une cloche cassée.
-
-—Avec de l'argent?
-
-—De l'argent? il n'y en a plus en librairie, répondit un jeune homme
-qui entra en regardant Lucien d'un air curieux.
-
-—Vous me devez cinquante francs d'abord, reprit Lousteau. Puis voici
-deux exemplaires d'un Voyage en Égypte qu'on dit une merveille, il
-y foisonne des gravures, il se vendra: Finot a été payé pour deux
-articles que je dois faire. _Item_, deux des derniers romans de Victor
-Ducange, un auteur illustre au Marais. _Item_, deux exemplaires du
-second ouvrage d'un commençant, Paul de Kock, qui travaille dans le
-même genre. _Item_, deux d'Yseult de Dôle, un joli ouvrage de province.
-En tout cent francs, au prix fort. Ainsi vous me devez cent francs, mon
-petit Barbet.
-
-Barbet regarda les livres en en examinant les tranches et les
-couvertures avec soin.
-
-—Oh! ils sont dans un état parfait de conservation, s'écria Lousteau.
-Le Voyage n'est pas coupé, ni le Paul de Kock, ni le Ducange, ni
-celui-là sur la cheminée, _Considérations sur la symbolique_, je vous
-l'abandonne, le mythe est si ennuyeux, que je le donne pour ne pas en
-voir sortir des milliers de mites.
-
-—Eh! bien, dit Lucien, comment ferez-vous vos articles?
-
-Barbet jeta sur Lucien un regard de profond étonnement, et reporta ses
-yeux sur Étienne en ricanant:—On voit que monsieur n'a pas le malheur
-d'être homme de lettres.
-
-—Non, Barbet, non. Monsieur est un poète, un grand poète qui enfoncera
-Canalis, Béranger et Delavigne. Il ira loin, à moins qu'il ne se jette
-à l'eau, encore irait-il jusqu'à Saint-Cloud.
-
-—Si j'avais un conseil à donner à monsieur, dit Barbet, ce serait de
-laisser les vers et de se mettre à la prose. On ne veut plus de vers
-sur le quai.
-
-Barbet avait une méchante redingote boutonnée par un seul bouton,
-son col était gras, il gardait son chapeau sur la tête, il portait
-des souliers, son gilet entr'ouvert laissait voir une bonne grosse
-chemise de toile forte. Sa figure ronde, percée de deux yeux avides,
-ne manquait pas de bonhomie; mais il avait dans le regard l'inquiétude
-vague des gens habitués à s'entendre demander de l'argent et qui en
-ont. Il paraissait rond et facile, tant sa finesse était cotonnée
-d'embonpoint. Après avoir été commis, il avait pris depuis deux ans
-une misérable petite boutique sur le quai, d'où il s'élançait chez
-les journalistes, chez les auteurs, chez les imprimeurs, y achetant à
-bas pris les livres qui leur étaient donnés, et gagnant ainsi quelque
-dix ou vingt francs par jour. Riche de ses économies, il flairait les
-besoins de chacun, il espionnait quelque bonne affaire, il escomptait
-au taux de quinze ou vingt pour cent, chez les auteurs gênés, les
-effets des libraires auxquels il allait le lendemain acheter, à prix
-débattus au comptant, quelques bons livres demandés; puis il leur
-rendait leurs propres effets au lieu d'argent. Il avait fait ses
-études, et son instruction lui servait à éviter soigneusement la poésie
-et les romans modernes. Il affectionnait les petites entreprises,
-les livres d'utilité dont l'entière propriété coûtait mille francs
-et qu'il pouvait exploiter à son gré, tels que l'_Histoire de France
-mise à la portée des enfants_, la _Tenue des livres en vingt leçons_,
-la _Botanique des jeunes filles_. Il avait laissé échapper déjà deux
-ou trois bons livres, après avoir fait revenir vingt fois les auteurs
-chez lui, sans se décider à leur acheter leur manuscrit. Quand on lui
-reprochait sa couardise, il montrait la relation d'un fameux procès
-dont le manuscrit, pris dans les journaux, ne lui coûtait rien, et lui
-avait rapporté deux ou trois mille francs.
-
-Barbet était le libraire trembleur, qui vit de noix et de pain, qui
-souscrit peu de billets, qui grappille sur les factures, les réduit,
-colporte lui-même ses livres on ne sait où, mais qui les place et se
-les fait payer. Il était la terreur des imprimeurs, qui ne savaient
-comment le prendre: il les payait sous escompte et rognait leurs
-factures en devinant des besoins urgents; puis il ne se servait plus de
-ceux qu'il avait étrillés, en craignant quelque piége.
-
-—Hé! bien, continuons-nous nos affaires? dit Lousteau.
-
-—Eh! mon petit, dit familièrement Barbet, j'ai dans ma boutique six
-mille volumes à vendre. Or, selon le mot d'un vieux libraire, les
-_livres_ ne sont pas des _francs_. La librairie va mal.
-
-—Si vous alliez dans sa boutique, mon cher Lucien, dit Étienne, vous
-trouveriez sur un comptoir en bois de chêne, qui vient de la vente
-après faillite de quelque marchand de vin, une chandelle non mouchée,
-elle se consume alors moins vite. A peine éclairé par cette lueur
-anonyme, vous apercevriez des casiers vides. Pour garder ce néant, un
-petit garçon en veste bleue souffle dans ses doigts, bat la semelle, ou
-se brasse comme un cocher de fiacre sur son siége. Regardez! pas plus
-de livres que je n'en ai ici. Personne ne peut deviner le commerce qui
-se fait là.
-
-—Voici un billet de cent francs à trois mois, dit Barbet qui ne put
-s'empêcher de sourire en sortant un papier timbré de sa poche, et
-j'emporterai vos bouquins. Voyez-vous, je ne peux plus donner d'argent
-comptant, les ventes sont trop difficiles. J'ai pensé que vous aviez
-besoin de moi, j'étais sans le sou, j'ai souscrit un effet pour vous
-obliger, car je n'aime pas à donner ma signature.
-
-—Ainsi, vous voulez encore mon estime et des remercîments? dit Lousteau.
-
-—Quoiqu'on ne paye pas ses billets avec des sentiments, je les
-accepterai tout de même, répondit Barbet.
-
-—Mais il me faut des gants, et les parfumeurs auront la lâcheté de
-refuser votre papier, dit Lousteau. Tenez, voilà une superbe gravure,
-là, dans le premier tiroir de la commode, elle vaut quatre-vingts
-francs, elle est avant la lettre et après l'article, car j'en ai fait
-un assez bouffon. Il y avait à mordre sur Hippocrate refusant les
-présents d'Artaxerxès. Hein! cette belle planche convient à tous les
-médecins qui refusent les dons exagérés des satrapes parisiens. Vous
-trouverez encore sous la gravure une trentaine de romances. Allons,
-prenez le tout, et donnez-moi quarante francs.
-
-—Quarante francs! dit le libraire en jetant un cri de poule effrayée,
-tout au plus vingt. Encore puis-je les perdre, ajouta Barbet.
-
-—Où sont les vingt francs? dit Lousteau.
-
-—Ma foi, je ne sais pas si je les ai, dit Barbet en se fouillant. Les
-voilà. Vous me dépouillez, vous avez sur moi un ascendant...
-
-—Allons, partons, dit Lousteau qui prit le manuscrit de Lucien et fit
-un trait à l'encre sous la corde.
-
-—Avez-vous encore quelque chose? demanda Barbet.
-
-—Rien, mon petit Shylock. Je te ferai faire une affaire excellente (où
-tu perdras mille écus, pour t'apprendre à me voler ainsi), dit à voix
-basse Étienne à Lucien.
-
-—Et vos articles? dit Lucien en roulant vers le Palais-Royal.
-
-—Bah! vous ne savez pas comment cela se bâcle. Quant au voyage en
-Égypte, j'ai ouvert le livre et lu des endroits çà et là sans le
-couper, j'y ai découvert onze fautes de français. Je ferai une colonne
-en disant que si l'auteur a appris le langage des canards gravés sur
-les cailloux égyptiens appelés des obélisques, il ne connaît pas sa
-langue, et je le lui prouverai. Je dirai qu'au lieu de nous parler
-d'histoire naturelle et d'antiquités, il aurait dû ne s'occuper que
-de l'avenir de l'Égypte, du progrès de la civilisation, des moyens de
-rallier l'Égypte à la France, qui, après l'avoir conquise et perdue,
-peut se l'attacher encore par l'ascendant moral. Là-dessus une tartine
-patriotique, le tout entrelardé de tirades sur Marseille, sur le
-Levant, sur notre commerce.
-
-—Mais s'il avait fait cela, que diriez-vous?
-
-—Hé! bien, je dirais qu'au lieu de nous ennuyer de politique, il aurait
-dû s'occuper de l'Art, nous peindre le pays sous son côté pittoresque
-et territorial. Le critique se lamente alors. La politique, dit-il,
-nous déborde, elle nous ennuie, on la trouve partout. Je regretterais
-ces charmants voyages où l'on nous expliquait les difficultés de la
-navigation, le charme des débouquements, les délices du passage de la
-Ligne, enfin ce qu'ont besoin de savoir ceux qui ne voyageront jamais.
-Tout en les approuvant, on se moque des voyageurs qui célèbrent comme
-de grands événements un oiseau qui passe, un poisson volant, une pêche,
-les points géographiques relevés, les bas-fonds reconnus. On redemande
-ces choses scientifiques parfaitement inintelligibles, qui fascinent
-comme tout ce qui est profond, mystérieux, incompréhensible. L'abonné
-rit, il est servi. Quant aux romans, Florine est la plus grande
-liseuse de romans qu'il y ait au monde, elle m'en fait l'analyse, et
-je broche mon article d'après son opinion. Quand elle a été ennuyée
-par ce qu'elle nomme les _phrases d'auteur_, je prends le livre en
-considération, et fais redemander un exemplaire au libraire qui
-l'envoie, enchanté d'avoir un article favorable.
-
-—Bon Dieu! mais la critique, la sainte critique! dit Lucien imbu des
-doctrines de son Cénacle.
-
-—Mon cher, dit Lousteau, la critique est une brosse qui ne peut
-pas s'employer sur les étoffes légères, où elle emporterait tout.
-Écoutez, laissons là le métier. Voyez-vous cette marque? lui dit-il
-en lui montrant le manuscrit des Marguerites. J'ai uni par un peu
-d'encre votre corde au papier. Si Dauriat lit votre manuscrit, il lui
-sera certes impossible de remettre la corde exactement. Ainsi votre
-manuscrit est comme scellé. Ceci n'est pas inutile pour l'expérience
-que vous voulez faire. Encore, remarquez que vous n'arriverez pas, seul
-et sans parrain, dans cette boutique, comme ces petits jeunes gens
-qui se présentent chez dix libraires avant d'en trouver un qui leur
-présente une chaise...
-
-Lucien avait éprouvé déjà la vérité de ce détail. Lousteau paya le
-fiacre en lui donnant trois francs, au grand ébahissement de Lucien
-surpris de la prodigalité qui succédait à tant de misère. Puis les deux
-amis entrèrent dans les Galeries-de-Bois, où trônait alors la Librairie
-dite de Nouveautés.
-
-A cette époque, les Galeries-de-Bois constituaient une des curiosités
-parisiennes les plus illustres. Il n'est pas inutile de peindre
-ce bazar ignoble; car, pendant trente-six ans, il a joué dans la
-vie parisienne un si grand rôle, qu'il est peu d'hommes âgés de
-quarante ans à qui cette description incroyable pour les jeunes
-gens, ne fasse encore plaisir. En place de la froide, haute et large
-galerie d'Orléans, espèce de serre sans fleurs, se trouvaient des
-baraques, ou, pour être plus exact, des huttes en planches, assez
-mal couvertes, petites, mal éclairées sur la cour et sur le jardin
-par des jours de souffrance appelés croisées, mais qui ressemblaient
-aux plus sales ouvertures des guinguettes hors barrière. Une triple
-rangée de boutiques y formait deux galeries, hautes d'environ douze
-pieds. Les boutiques sises au milieu donnaient sur les deux galeries
-dont l'atmosphère leur livrait un air méphitique, et dont la toiture
-laissait passer peu de jour à travers des vitres toujours sales. Ces
-alvéoles avaient acquis un tel prix par suite de l'affluence du monde,
-que malgré l'étroitesse de certaines, à peine large de six pieds et
-longues de huit à dix, leur location coûtait mille écus. Les boutiques
-éclairées sur le jardin et sur la cour étaient protégées par de petits
-treillages verts, peut-être pour empêcher la foule de démolir, par
-son contact, les murs en mauvais plâtras qui formaient le derrière
-des magasins. Là donc se trouvait un espace de deux ou trois pieds où
-végétaient les produits les plus bizarres d'une botanique inconnue à la
-science, mêlés à ceux de diverses industries non moins florissantes.
-Une maculature coiffait un rosier, en sorte que les fleurs de
-rhétorique étaient embaumées par les fleurs avortées de ce jardin mal
-soigné, mais fétidement arrosé. Des rubans de toutes les couleurs ou
-des prospectus fleurissaient dans les feuillages. Les débris de modes
-étouffaient la végétation: vous trouviez un nœud de rubans sur une
-touffe de verdure, et vous étiez déçu dans vos idées sur la fleur que
-vous veniez admirer en apercevant une coque de satin qui figurait un
-dahlia. Du côté de la cour, comme du côté du jardin, l'aspect de ce
-palais fantasque offrait tout ce que la saleté parisienne a produit de
-plus bizarre: des badigeonnages lavés, des plâtras refaits, de vieilles
-peintures, des écriteaux fantastiques. Enfin le public parisien
-salissait énormément les treillages verts, soit sur le jardin, soit
-sur la cour. Ainsi, des deux côtés, une bordure infâme et nauséabonde
-semblait défendre l'approche des Galeries aux gens délicats; mais
-les gens délicats ne reculaient pas plus devant ces horribles choses
-que les princes des contes de fées ne reculent devant les dragons
-et les obstacles interposés par un mauvais génie entre eux et les
-princesses. Ces Galeries étaient comme aujourd'hui percées au milieu
-par un passage, et comme aujourd'hui l'on y pénétrait encore par les
-deux péristyles actuels commencés avant la Révolution et abandonnés
-faute d'argent. La belle galerie de pierre qui mène au Théâtre-Français
-formait alors un passage étroit d'une hauteur démesurée et si mal
-couvert qu'il y pleuvait souvent. On la nommait Galerie-Vitrée, pour
-la distinguer des Galeries-de-Bois. Les toitures de ces bouges étaient
-toutes d'ailleurs en si mauvais état, que la Maison d'Orléans eut un
-procès avec un célèbre marchand de cachemires et d'étoffes qui, pendant
-une nuit, trouva des marchandises avariées pour une somme considérable.
-Le marchand eut gain de cause. Une double toile goudronnée servait
-de couverture en quelques endroits. Le sol de la Galerie-Vitrée, où
-Chevet commença sa fortune, et celui des Galeries-de-Bois étaient le
-sol naturel de Paris, augmenté du sol factice amené par les bottes et
-les souliers des passants. En tout temps, les pieds heurtaient des
-montagnes et des vallées de boue durcie, incessamment balayées par les
-marchands, et qui demandaient aux nouveaux-venus une certaine habitude
-pour y marcher.
-
-Ce sinistre amas de crottes, ces vitrages encrassés par la pluie et par
-la poussière, ces huttes plates et couvertes de haillons au dehors,
-la saleté des murailles commencées, cet ensemble de choses qui tenait
-du camp des Bohémiens, des baraques d'une foire, des constructions
-provisoires avec lesquelles on entoure à Paris les monuments qu'on
-ne bâtit pas, cette physionomie grimaçante allait admirablement aux
-différents commerces qui grouillaient sous ce hangar impudique,
-effronté, plein de gazouillements et d'une gaieté folle, où, depuis
-la Révolution de 1789 jusqu'à la Révolution de 1830, il s'est fait
-d'immenses affaires. Pendant vingt années, la Bourse s'est tenue en
-face, au rez-de-chaussée du Palais. Ainsi, l'opinion publique, les
-réputations se faisaient et se défaisaient là, aussi bien que les
-affaires politiques et financières. On se donnait rendez-vous dans
-ces galeries avant et après la Bourse. Le Paris des banquiers et des
-commerçants encombrait souvent la cour du Palais-Royal, et refluait
-sous ces abris par les temps de pluie. La nature de ce bâtiment, surgi
-sur ce point on ne sait comment, le rendait d'une étrange sonorité.
-Les éclats de rire y foisonnaient. Il n'arrivait pas une querelle à
-un bout qu'on ne sût à l'autre de quoi il s'agissait. Il n'y avait là
-que des libraires, de la poésie, de la politique et de la prose, des
-marchandes de modes, enfin des filles de joie qui venaient seulement
-le soir. Là fleurissaient les nouvelles et les livres, les jeunes
-et les vieilles gloires, les conspirations de la Tribune et les
-mensonges de la Librairie. Là se vendaient les nouveautés au public,
-qui s'obstinait à ne les acheter que là. Là, se sont vendus dans une
-seule soirée plusieurs milliers de tel ou tel pamphlet de Paul-Louis
-Courier, ou des _Aventures de la fille d'un roi_. A l'époque où
-Lucien s'y produisait, quelques boutiques avaient des devantures,
-des vitrages assez élégants; mais ces boutiques appartenaient aux
-rangées donnant sur le jardin ou sur la cour. Jusqu'au jour où périt
-cette étrange colonie sous le marteau de l'architecte Fontaine, les
-boutiques sises entre les deux galeries furent entièrement ouvertes,
-soutenues par des piliers comme les boutiques des foires de province,
-et l'œil plongeait sur les deux galeries à travers les marchandises
-ou les portes vitrées. Comme il était impossible d'y avoir du feu,
-les marchands n'avaient que des chaufferettes et faisaient eux-mêmes
-la police du feu, car une imprudence pouvait enflammer en un quart
-d'heure cette république de planches desséchées par le soleil et
-comme enflammées déjà par la prostitution, encombrées de gaze, de
-mousseline, de papiers, quelquefois ventilées par des courants d'airs.
-Les boutiques de modistes étaient pleines de chapeaux inconcevables,
-qui semblaient être là moins pour la vente que pour l'étalage, tous
-accrochés par centaines à des broches de fer terminées en champignon,
-et pavoisant les galeries de leurs mille couleurs. Pendant vingt ans,
-tous les promeneurs se sont demandé sur quelles têtes ces chapeaux
-poudreux achevaient leur carrière. Des ouvrières généralement laides,
-mais égrillardes, raccrochaient les femmes par des paroles astucieuses,
-suivant la coutume et avec le langage de la Halle. Une grisette dont la
-langue était aussi déliée que ses yeux étaient actifs, se tenait sur
-un tabouret et harcelait les passants:—Achetez-vous un joli chapeau,
-madame?—Laissez-moi donc vous vendre quelque chose, monsieur? Leur
-vocabulaire fécond et pittoresque était varié par les inflexions de
-voix, par des regards et par des critiques sur les passants. Les
-libraires et les marchandes de modes vivaient en bonne intelligence.
-Dans le passage nommé si fastueusement la Galerie-Vitrée, se trouvaient
-les commerces les plus singuliers. Là s'établissaient les ventriloques,
-les charlatans de toute espèce, les spectacles où l'on ne voit rien
-et ceux où l'on vous montre le monde entier. Là s'est établi pour la
-première fois un homme qui a gagné sept ou huit cent mille francs à
-parcourir les foires. Il avait pour enseigne un soleil tournant dans
-un cadre noir, autour duquel éclataient ces mots écrits en rouge: _Ici
-l'homme voit ce que Dieu ne saurait voir. Prix: deux sous._ L'aboyeur
-ne vous admettait jamais seul, ni jamais plus de deux. Une fois entré,
-vous vous trouviez nez à nez avec une grande glace. Tout à coup une
-voix, qui eût épouvanté Hoffmann le Berlinois, partait comme une
-mécanique dont le ressort est poussé. «Vous voyez là, messieurs, ce
-que dans toute l'éternité Dieu ne saurait voir, c'est-à-dire votre
-semblable. Dieu n'a pas son semblable!» Vous vous en alliez honteux
-sans oser avouer votre stupidité. De toutes les petites portes
-partaient des voix semblables qui vous vantaient des Cosmoramas, des
-vues de Constantinople, des spectacles de marionnettes, des automates
-qui jouaient aux échecs, des chiens qui distinguaient la plus belle
-femme de la société. Le ventriloque Fitz-James a fleuri là dans le café
-Borel avant d'aller mourir à Montmartre, mêlé aux élèves de l'École
-Polytechnique. Il y avait des fruitières et des marchandes de bouquets,
-un fameux tailleur dont les broderies militaires reluisaient le soir
-comme des soleils. Le matin, jusqu'à deux heures après midi, les
-Galeries-de-Bois étaient muettes, sombres et désertes. Les marchands
-y causaient comme chez eux. Le rendez-vous que s'y est donné la
-population parisienne ne commençait que vers trois heures, à l'heure
-de la Bourse. Dès que la foule venait, il se pratiquait des lectures
-gratuites à l'étalage des libraires par les jeunes gens affamés de
-littérature et dénués d'argent. Les commis chargés de veiller sur les
-livres exposés laissaient charitablement les pauvres gens tournant les
-pages. Quand il s'agissait d'un in-12 de deux cents pages comme Smarra,
-Pierre Schlémilh, Jean Sbogar, Jocko, en deux séances il était dévoré.
-En ce temps-là les cabinets de lecture n'existaient pas, il fallait
-acheter un livre pour le lire; aussi les romans se vendaient-ils alors
-à des nombres qui paraîtraient fabuleux aujourd'hui. Il y avait donc
-je ne sais quoi de français dans cette aumône faite à l'intelligence
-jeune, avide et pauvre. La poésie de ce terrible bazar éclatait à la
-tombée du jour. De toutes rues adjacentes allaient et venaient un
-grand nombre de filles qui pouvaient s'y promener sans rétribution.
-De tous les points de Paris, une fille de joie accourait _faire
-son Palais_. Les Galeries-de-Pierre appartenaient à des maisons
-privilégiées qui payaient le droit d'exposer des créatures habillées
-comme des princesses, entre telle ou telle arcade, et à la place
-correspondante dans le jardin; tandis que les Galeries-de-Bois étaient
-pour la prostitution un terrain public, le Palais par excellence, mot
-qui signifiait alors le temple de la prostitution. Une femme pouvait
-y venir, en sortir accompagnée de sa proie, et l'emmener où bon lui
-semblait. Ces femmes attiraient donc le soir aux Galeries-de-Bois une
-foule si considérable qu'on y marchait au pas, comme à la procession
-ou au bal masqué. Cette lenteur, qui ne gênait personne, servait à
-l'examen. Ces femmes avaient une mise qui n'existe plus; la manière
-dont elles se tenaient décolletées jusqu'au milieu du dos, et très-bas
-aussi par devant; leurs bizarres coiffures inventées pour attirer les
-regards: celle-ci en Cauchoise, celle-là en Espagnole; l'une bouclée
-comme un caniche, l'autre en bandeaux lisses; leurs jambes serrées par
-des bas blancs et montrées on ne sait comment mais toujours à propos,
-toute cette infâme poésie est perdue. La licence des interrogations et
-des réponses, ce cynisme public en harmonie avec le lieu ne se retrouve
-plus, ni au bal masqué, ni dans les bals si célèbres qui se donnent
-aujourd'hui. C'était horrible et gai. La chair éclatante des épaules et
-des gorges étincelait au milieu des vêtements d'hommes presque toujours
-sombres, et produisait les plus magnifiques oppositions. Le brouhaha
-des voix et le bruit de la promenade formait un murmure qui s'entendait
-dès le milieu du jardin, comme une basse continue brodée des éclats
-de rire des filles ou des cris de quelque rare dispute. Les personnes
-comme il faut, les hommes les plus marquants y étaient coudoyés par
-des gens à figure patibulaire. Ces monstrueux assemblages avaient je
-ne sais quoi de piquant, les hommes les plus insensibles étaient émus.
-Aussi tout Paris est-il venu là jusqu'au dernier moment; il s'y est
-promené sur le plancher de bois que l'architecte a fait au-dessus des
-caves pendant qu'il les bâtissait. Des regrets immenses et unanimes ont
-accompagné la chute de ces ignobles morceaux de bois.
-
-Le libraire Ladvocat s'était établi depuis quelques jours à l'angle
-du passage qui partageait ces galeries par le milieu, devant Dauriat,
-jeune homme maintenant oublié, mais audacieux, et qui défricha la route
-où brilla depuis son concurrent. La boutique de Dauriat se trouvait
-sur une des rangées donnant sur le jardin, et celle de Ladvocat était
-sur la cour. Divisée en deux parties, la boutique de Dauriat offrait
-un vaste magasin à sa librairie, et l'autre portion lui servait de
-cabinet. Lucien, qui venait là pour la première fois le soir, fut
-étourdi de cet aspect, auquel ne résistaient pas les provinciaux ni les
-jeunes gens. Il perdit bientôt son introducteur.
-
-—Si tu étais beau comme ce garçon-là, je te donnerais du retour, dit
-une créature à un vieillard en lui montrant Lucien.
-
-Lucien devint honteux comme le chien d'un aveugle, il suivit le torrent
-dans un état d'hébétement et d'excitation difficile à décrire. Harcelé
-par les regards des femmes, sollicité par des rondeurs blanches, par
-des gorges audacieuses qui l'éblouissaient, il se raccrochait à son
-manuscrit qu'il serrait pour qu'on ne le lui volât point, l'innocent!
-
-—Hé! bien, monsieur, cria-t-il en se sentant pris par un bras et
-croyant que sa poésie avait alléché quelque auteur.
-
-Il reconnut son ami Lousteau qui lui dit:—Je savais bien que vous
-finiriez par passer là!
-
-Le poète était sur la porte du magasin où Lousteau le fit entrer, et
-qui était plein de gens attendant le moment de parler au Sultan de la
-librairie. Les imprimeurs, les papetiers et les dessinateurs, groupés
-autour des commis, les questionnaient sur des affaires en train ou qui
-se méditaient.
-
-—Tenez, voilà Finot, le directeur de mon journal; il cause avec un
-jeune homme qui a du talent, Félicien Vernou, un petit drôle méchant
-comme une maladie secrète.
-
-—Hé! bien, tu as une première représentation, mon vieux, dit Finot en
-venant avec Vernou à Lousteau. J'ai disposé de la loge.
-
-—Tu l'as vendue à Braulard?
-
-—Eh! bien, après? tu te feras placer. Que viens-tu demander à Dauriat?
-Ah! il est convenu que nous pousserons Paul de Kock, Dauriat en a pris
-deux cents exemplaires et Victor Ducange lui refuse un roman. Dauriat
-veut, dit-il, faire un nouvel auteur dans le même genre. Tu mettras
-Paul de Kock au dessus de Ducange.
-
-—Mais j'ai une pièce avec Ducange à la Gaieté, dit Lousteau.
-
-—Hé! bien, tu lui diras que l'article est de moi, je serai censé
-l'avoir fait atroce, tu l'auras adouci, il te devra des remercîments.
-
-—Ne pourrais-tu me faire escompter ce petit bon de cent francs par
-le caissier de Dauriat? dit Étienne à Finot. Tu sais! nous soupons
-ensemble pour inaugurer le nouvel appartement de Florine.
-
-—Ah! oui, tu nous traites, dit Finot en ayant l'air de faire un effort
-de mémoire. Hé! bien, Gabusson, dit Finot en prenant le billet de
-Barbet et le présentant au caissier, donnez quatre-vingt-dix francs
-pour moi à cet homme-là. Endosse le billet, mon vieux?
-
-Lousteau prit la plume du caissier pendant que le caissier comptait
-l'argent, et signa. Lucien, tout yeux et tout oreilles, ne perdit pas
-une syllabe de cette conversation.
-
-—Ce n'est pas tout, mon cher ami, reprit Étienne, je ne te dis pas
-merci, c'est entre nous à la vie à la mort. Je dois présenter monsieur
-à Dauriat, et tu devrais le disposer à nous écouter.
-
-—De quoi s'agit-il? demanda Finot.
-
-—D'un recueil de poésies, répondit Lucien.
-
-—Ah! dit Finot en faisant un haut-le-corps.
-
-—Monsieur, dit Vernou en regardant Lucien, ne pratique pas depuis
-longtemps la librairie, il aurait déjà serré son manuscrit dans les
-coins les plus sauvages de son domicile.
-
-En ce moment un beau jeune homme, Émile Blondet, qui venait de débuter
-au journal des Débats par des articles de la plus grande portée, entra,
-donna la main à Finot, à Lousteau, et salua légèrement Vernou.
-
-—Viens souper avec nous, à minuit, chez Florine, lui dit Lousteau.
-
-—J'en suis, dit le jeune homme. Mais qu'y a-t-il?
-
-—Ah! il y a, dit Lousteau, Florine et Matifat le droguiste; Du Bruel,
-l'auteur qui a donné un rôle à Florine pour son début; un petit vieux,
-le père Cardot et son gendre Camusot; puis Finot...
-
-—Fait-il les choses convenablement, ton droguiste?
-
-—Il ne nous donnera pas de drogues, dit Lucien.
-
-—Monsieur a beaucoup d'esprit, dit sérieusement Blondet en regardant
-Lucien. Il est du souper, Lousteau?
-
-—Oui.
-
-—Nous rirons bien.
-
-Lucien avait rougi jusqu'aux oreilles.
-
-—En as-tu pour long-temps, Dauriat? dit Blondet en frappant à la vitre
-qui donnait au-dessus du bureau de Dauriat.
-
-—Mon ami, je suis à toi.
-
-—Bon, dit Lousteau à son protégé. Ce jeune homme, presque aussi jeune
-que vous, est aux Débats. Il est un des princes de la critique: il est
-redouté, Dauriat viendra le cajoler, et nous pourrons alors dire notre
-affaire au Pacha des vignettes et de l'imprimerie. Autrement, à onze
-heures notre tour ne serait pas venu. L'audience se grossira de moment
-en moment.
-
-Lucien et Lousteau s'approchèrent alors de Blondet, de Finot, de
-Vernou, et allèrent former un groupe à l'extrémité de la boutique.
-
-—Que fait-il? dit Blondet à Gabusson, le premier commis qui se leva
-pour venir le saluer.
-
-—Il achète un journal hebdomadaire qu'il veut restaurer afin de
-l'opposer à l'influence de la Minerve qui sert trop exclusivement
-Eymery, et au Conservateur qui est trop aveuglément romantique.
-
-—Payera-t-il bien?
-
-—Mais comme toujours... trop! dit le caissier.
-
-En ce moment un jeune homme entra, qui venait de faire paraître un
-magnifique roman, vendu rapidement et couronné par le plus beau succès,
-un roman dont la seconde édition s'imprimait pour Dauriat. Ce jeune
-homme, doué de cette tournure extraordinaire et bizarre qui signale les
-natures artistes, frappa vivement Lucien.
-
-—Voilà Nathan, dit Lousteau à l'oreille du poète de province.
-
-Nathan, malgré la sauvage fierté de sa physionomie, alors dans toute
-sa jeunesse, aborda les journalistes chapeau bas, et se tint presque
-humble devant Blondet qu'il ne connaissait encore que de vue. Blondet
-et Finot gardèrent leurs chapeaux sur la tête.
-
-—Monsieur, je suis heureux de l'occasion que me présente le hasard...
-
-—Il est si troublé, qu'il fait un pléonasme, dit Félicien à Lousteau.
-
-—... de vous peindre ma reconnaissance pour le bel article que vous
-avez bien voulu me faire au journal des Débats. Vous êtes pour la
-moitié dans le succès de mon livre.
-
-—Non, mon cher, non, dit Blondet d'un air où la protection se cachait
-sous la bonhomie. Vous avez du talent, le diable m'emporte, et je suis
-enchanté de faire votre connaissance.
-
-—Comme votre article a paru, je ne paraîtrai plus être le flatteur du
-pouvoir: nous sommes maintenant à l'aise vis-à-vis l'un de l'autre.
-Voulez-vous me faire l'honneur et le plaisir de dîner avec moi demain?
-Finot en sera. Lousteau, mon vieux, tu ne me refuseras pas? ajouta
-Nathan en donnant une poignée de main à Étienne. Ah! vous êtes dans un
-beau chemin, monsieur, dit-il à Blondet, vous continuez les Dussault,
-les Fiévée, les Geoffroi! Hoffmann a parlé de vous à Claude Vignon, son
-élève, un de mes amis, et lui a dit qu'il mourrait tranquille, que le
-journal des Débats vivrait éternellement. On doit vous payer énormément?
-
-—Cent francs la colonne, reprit Blondet. Ce prix est peu de chose quand
-on est obligé de lire les livres, d'en lire cent pour en trouver un
-dont on peut s'occuper, comme le vôtre. Votre œuvre m'a fait plaisir,
-parole d'honneur.
-
-—Et il lui a rapporté quinze cents francs, dit Lousteau à Lucien.
-
-—Mais vous faites de la politique? reprit Nathan.
-
-—Oui, par-ci, par là, répondit Blondet.
-
-Lucien, qui se trouvait là comme un embryon, avait admiré le livre de
-Nathan, il révérait l'auteur à l'égal d'un Dieu, et il fut stupide
-de tant de lâcheté devant ce critique dont le nom et la portée lui
-étaient inconnus.—Me conduirais-je jamais ainsi? faut-il donc abdiquer
-sa dignité! se dit-il. Mets donc ton chapeau, Nathan? tu as fait un
-beau livre et le critique n'a fait qu'un article. Ces pensées lui
-fouettaient le sang dans les veines. Il apercevait, de moment en
-moment, des jeunes gens timides, des auteurs besogneux qui demandaient
-à parler à Dauriat; mais qui, voyant la boutique pleine, désespéraient
-d'avoir audience et disaient en sortant:—Je reviendrai. Deux ou
-trois hommes politiques causaient de la convocation des Chambres et
-des affaires publiques au milieu d'un groupe composé de célébrités
-politiques. Le journal hebdomadaire duquel traitait Dauriat avait
-le droit de parler politique. Dans ce temps les tribunes de papier
-timbré devenaient rares. Un journal était un privilége aussi couru
-que celui d'un théâtre. Un des actionnaires les plus influents du
-Constitutionnel se trouvait au milieu du groupe politique. Lousteau
-s'acquittait à merveille de son office de cicérone. Aussi, de phrase en
-phrase, Dauriat grandissait-il dans l'esprit de Lucien, qui voyait la
-politique et la littérature convergeant dans cette boutique. A l'aspect
-d'un poète éminent y prostituant la muse à un journaliste, y humiliant
-l'Art, comme la Femme était humiliée, prostituée sous ces galeries
-ignobles, le grand homme de province recevait des enseignements
-terribles. L'argent! était le mot de toute énigme. Lucien se sentait
-seul, inconnu, rattaché par le fil d'une amitié douteuse au succès et
-à la fortune. Il accusait ses tendres, ses vrais amis du Cénacle de
-lui avoir peint le monde sous de fausses couleurs, de l'avoir empêché
-de se jeter dans cette mêlée, sa plume à la main.—Je serais déjà
-Blondet, s'écria-t-il en lui-même. Lousteau, qui venait de crier sur
-les sommets du Luxembourg comme un aigle blessé, qui lui avait paru si
-grand, n'eut plus alors que des proportions minimes. Là, le libraire
-fashionable, le moyen de toutes ces existences, lui parut être l'homme
-important. Le poète ressentit, son manuscrit à la main, une trépidation
-qui ressemblait à de la peur. Au milieu de cette boutique, sur des
-piédestaux de bois peint en marbre, il vit des bustes, celui de Byron,
-celui de Gœthe et celui de monsieur de Canalis, de qui Dauriat espérait
-obtenir un volume, et qui, le jour où il vint dans cette boutique,
-avait pu mesurer la hauteur à laquelle le mettait la Librairie.
-Involontairement, Lucien perdait de sa propre valeur, son courage
-faiblissait, il entrevoyait quelle était l'influence de ce Dauriat sur
-sa destinée et il en attendait impatiemment l'apparition.
-
-—Hé! bien, mes enfants, dit un petit homme gros et gras à figure
-assez semblable à celle d'un proconsul romain, mais adoucie par un
-air de bonhomie auquel se prenaient les gens superficiels, me voilà
-propriétaire du seul journal hebdomadaire qui pût être acheté et qui a
-deux mille abonnés.
-
-—Farceur! le Timbre en accuse sept cents, et c'est déjà bien joli, dit
-Blondet.
-
-—Ma parole d'honneur la plus sacrée, il y en a douze cents. J'ai
-dit deux mille, ajouta-t-il à voix basse, à cause des papetiers et
-des imprimeurs qui sont là. Je te croyais plus de tact, mon petit,
-reprit-il à haute voix.
-
-—Prenez-vous des associés? demanda Finot.
-
-—C'est selon, dit Dauriat. Veux-tu d'un tiers pour quarante mille
-francs?
-
-—Ça va, si vous acceptez pour rédacteurs Émile Blondet que voici,
-Claude Vignon, Scribe, Théodore Leclercq, Félicien Vernou, Jay, Jouy,
-Lousteau...
-
-—Et pourquoi pas Lucien de Rubempré? dit hardiment le poète de province
-en interrompant Finot.
-
-—Et Nathan? dit Finot en terminant.
-
-—Et pourquoi pas les gens qui se promènent? dit le libraire en fronçant
-le sourcil et se tournant vers l'auteur des Marguerites. A qui ai-je
-l'honneur de parler! dit-il en regardant Lucien d'un air impertinent.
-
-—Un moment, Dauriat, répondit Lousteau. C'est moi qui vous amène
-monsieur. Pendant que Finot réfléchit à votre proposition, écoutez-moi.
-
-Lucien eut sa chemise mouillée dans le dos en voyant l'air froid et
-mécontent de ce redoutable Visir de la librairie, qui tutoyait Finot
-quoique Finot lui dît vous, qui appelait le redouté Blondet _mon
-petit_, qui avait tendu royalement sa main à Nathan en lui faisant un
-signe de familiarité.
-
-—Une nouvelle affaire, mon petit, s'écria Dauriat. Mais, tu le sais,
-j'ai onze cents manuscrits? Oui, messieurs, cria-t-il, on m'a offert
-onze cents manuscrits, demandez à Gabusson? Enfin j'aurai bientôt
-besoin d'une administration pour régir le dépôt des manuscrits, un
-bureau de lecture pour les examiner; il y aura des séances pour
-voter sur leur mérite, avec des jetons de présence, et un Secrétaire
-Perpétuel pour me présenter les rapports. Ce sera la succursale de
-l'Académie française, et les académiciens seront mieux payés aux
-Galeries-de-Bois qu'à l'Institut.
-
-—C'est une idée, dit Blondet.
-
-—Une mauvaise idée, reprit Dauriat. Mon affaire n'est pas de procéder
-au dépouillement des élucubrations de ceux d'entre vous qui se mettent
-littérateurs quand ils ne peuvent être ni capitalistes, ni bottiers, ni
-caporaux, ni domestiques, ni administrateurs, ni huissiers! On n'entre
-ici qu'avec une réputation faite! Devenez célèbre, et vous y trouverez
-des flots d'or. Voilà trois grands hommes de ma façon, j'ai fait trois
-ingrats! Nathan parle de six mille francs pour la seconde édition de
-son livre qui m'a coûté trois mille francs d'articles et ne m'a pas
-rapporté mille francs. Les deux articles de Blondet, je les ai payés
-mille francs et un dîner de cinq cents francs...
-
-—Mais, monsieur, si tous les libraires disent ce que vous dites,
-comment peut-on publier un premier livre? demanda Lucien aux yeux de
-qui Blondet perdit énormément de sa valeur quand il apprit le chiffre
-auquel Dauriat devait les articles des Débats.
-
-—Cela ne me regarde pas, dit Dauriat en plongeant un regard assassin
-sur le beau Lucien qui le regarda d'un air agréable. Moi, je ne
-m'amuse pas à publier un livre, à risquer deux mille francs pour en
-gagner deux mille; je fais des spéculations en littérature: je publie
-quarante volumes à dix mille exemplaires, comme font Panckoucke et les
-Beaudouin. Ma puissance et les articles que j'obtiens poussent une
-affaire de cent mille écus au lieu de pousser un volume de deux mille
-francs. Il faut autant de peine pour faire prendre un nom nouveau, un
-auteur et son livre, que pour faire réussir les Théâtres Étrangers,
-Victoires et Conquêtes, ou les Mémoires sur la Révolution, qui sont
-une fortune. Je ne suis pas ici pour être le marchepied des gloires
-à venir, mais pour gagner de l'argent et pour en donner aux hommes
-célèbres. Le manuscrit que j'achète cent mille francs est moins cher
-que celui dont l'auteur inconnu me demande six cents francs! Si je
-ne suis pas tout à fait un Mécène, j'ai droit à la reconnaissance de
-la littérature: j'ai déjà fait hausser de plus du double le prix des
-manuscrits. Je vous donne ces raisons, parce que vous êtes l'ami de
-Lousteau, mon petit, dit Dauriat au poète en le frappant sur l'épaule
-par un geste d'une révoltante familiarité. Si je causais avec tous
-les auteurs qui veulent que je sois leur éditeur, il faudrait fermer
-ma boutique, car je passerais mon temps en conversations extrêmement
-agréables, mais beaucoup trop chères. Je ne suis pas encore assez riche
-pour écouter les monologues de chaque amour-propre. Ça ne se voit qu'au
-théâtre, dans les tragédies classiques.
-
-Le luxe de la toilette de ce terrible Dauriat appuyait aux yeux du
-poète de province, ce discours cruellement logique.
-
-—Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il à Lousteau.
-
-—Un magnifique volume de vers.
-
-En entendant ce mot, Dauriat se tourna vers Gabusson par un mouvement
-digne de Talma:—Gabusson, mon ami, à compter d'aujourd'hui, quiconque
-viendra ici pour me proposer des manuscrits.... Entendez-vous ça, vous
-autres? dit-il en s'adressant à trois commis qui sortirent de dessous
-les piles de livres à la voix colérique de leur patron qui regardait
-ses ongles et sa main qu'il avait belle. A quiconque m'apportera des
-manuscrits, vous demanderez si c'est des vers ou de la prose. En cas de
-vers, congédiez-le aussitôt. Les vers dévoreront la librairie!
-
-—Bravo! Il a bien dit cela, Dauriat, crièrent les journalistes.
-
-—C'est vrai, s'écria le libraire en arpentant sa boutique le manuscrit
-de Lucien à la main; vous ne connaissez pas, messieurs, le mal que
-les succès de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de Casimir
-Delavigne, de Canalis et de Béranger ont produit. Leur gloire nous
-vaut une invasion de Barbares. Je suis sûr qu'il y a dans ce moment
-en librairie mille volumes de vers proposés qui commencent par des
-histoires interrompues, et sans queue ni tête, à l'imitation du
-Corsaire et de Lara. Sous prétexte d'originalité, les jeunes gens se
-livrent à des strophes incompréhensibles, à des poèmes descriptifs où
-la jeune École se croit nouvelle en inventant Delille! Depuis deux ans,
-les poètes ont pullulé comme les hannetons. J'y ai perdu vingt mille
-francs l'année dernière! Demandez à Gabusson? Il peut y avoir dans
-le monde des poètes immortels, j'en connais de roses et de frais qui
-ne se font pas encore la barbe, dit-il à Lucien; mais en librairie,
-jeune homme, il n'y a que quatre poètes: Béranger, Casimir Delavigne,
-Lamartine et Victor Hugo; car Canalis!... c'est un poète fait à coup
-d'articles.
-
-Lucien ne se sentit pas le courage de se redresser et de faire de
-la fierté devant ces hommes influents qui riaient de bon cœur.
-Il comprit qu'il serait perdu de ridicule, mais il éprouvait une
-démangeaison violente de sauter à la gorge du libraire, de lui déranger
-l'insultante harmonie de son nœud de cravate, de briser la chaîne d'or
-qui brillait sur sa poitrine, de fouler sa montre et de le déchirer.
-L'amour-propre irrité ouvrit la porte à la vengeance, il jura une haine
-mortelle à ce libraire auquel il souriait.
-
-—La poésie est comme le soleil qui fait pousser les forêts éternelles
-et qui engendre les cousins, les moucherons, les moustiques, dit
-Blondet. Il n'y a pas une vertu qui ne soit doublée d'un vice. La
-littérature engendre bien les libraires.
-
-—Et les journalistes! dit Lousteau.
-
-Dauriat partit d'un éclat de rire.
-
-—Qu'est-ce que ça, enfin? dit-il en montrant le manuscrit.
-
-—Un recueil de sonnets à faire honte à Pétrarque, dit Lousteau.
-
-—Comment l'entends-tu? demanda Dauriat.
-
-—Comme tout le monde, dit Lousteau qui vit un sourire fin sur toutes
-les lèvres.
-
-Lucien ne pouvait se fâcher, mais il suait dans son harnais.
-
-—Eh! bien, je le lirai, dit Dauriat en faisant un geste royal qui
-montrait toute l'étendue de cette concession. Si tes sonnets sont à la
-hauteur du dix-neuvième siècle, je ferai de toi, mon petit, un grand
-poète.
-
-—S'il a autant d'esprit qu'il est beau, vous ne courrez pas de grands
-risques, dit un des plus fameux orateurs de la Chambre qui causait avec
-un des rédacteurs du _Constitutionnel_ et le directeur de la _Minerve_.
-
-—Général, dit Dauriat, la gloire c'est douze mille francs d'articles
-et mille écus de dîners, demandez à l'auteur du Solitaire? Si monsieur
-Benjamin de Constant veut faire un article sur ce jeune poète, je ne
-serai pas longtemps à conclure l'affaire.
-
-Au mot de général et en entendant nommer l'illustre Benjamin Constant,
-la boutique prit aux yeux du grand homme de province les proportions de
-l'Olympe.
-
-—Lousteau, j'ai à te parler, dit Finot; mais je te retrouverai au
-théâtre. Dauriat, je fais l'affaire, mais à des conditions. Entrons
-dans votre cabinet.
-
-—Viens, mon petit? dit Dauriat en laissant passer Finot devant lui et
-faisant un geste d'homme occupé à dix personnes qui attendaient, il
-allait disparaître, quand Lucien, impatient, l'arrêta.
-
-—Vous gardez mon manuscrit, à quand la réponse?
-
-—Mais, mon petit poète, reviens ici dans trois ou quatre jours, nous
-verrons.
-
-Lucien fut entraîné par Lousteau qui ne lui laissa pas le temps de
-saluer Vernou, ni Blondet, ni Raoul Nathan, ni le général Foy, ni
-Benjamin Constant dont l'ouvrage sur les Cent-Jours venait de paraître.
-Lucien entrevit à peine cette tête blonde et fine, ce visage oblong,
-ces yeux spirituels, cette bouche agréable, enfin l'homme qui pendant
-vingt ans avait été le Potemkin de madame de Staël, et qui faisait la
-guerre aux Bourbons après l'avoir faite à Napoléon, mais qui devait
-mourir atterré de sa victoire.
-
-—Quelle boutique! s'écria Lucien quand il fut assis dans un cabriolet
-de place à côté de Lousteau.
-
-—Au Panorama-Dramatique, et du train! tu as trente sous pour ta
-course, dit Étienne au cocher. Dauriat est un drôle qui vend pour
-quinze ou seize cent mille francs de livres par an, il est comme le
-ministre de la littérature, répondit Lousteau dont l'amour-propre était
-agréablement chatouillé et qui se posait en maître devant Lucien.
-Son avidité, tout aussi grande que celle de Barbet, s'exerce sur des
-masses. Dauriat a des formes, il est généreux, mais il est vain; quant
-à son esprit, ça se compose de tout ce qu'il entend dire autour de lui;
-sa boutique est un lieu très-excellent à fréquenter. On peut y causer
-avec les gens supérieurs de l'époque. Là, mon cher, un jeune homme en
-apprend plus en une heure qu'à pâlir sur des livres pendant dix ans.
-On y discute des articles, on y brasse des sujets, on s'y lie avec des
-gens célèbres ou influents qui peuvent être utiles. Aujourd'hui, pour
-réussir, il est nécessaire d'avoir des relations. Tout est hasard, vous
-le voyez. Ce qu'il y a de plus dangereux est d'avoir de l'esprit tout
-seul dans son coin.
-
-—Mais quelle impertinence! dit Lucien.
-
-—Bah! nous nous moquons tous de Dauriat, répondit Étienne. Vous avez
-besoin de lui, il vous marche sur le ventre; il a besoin du Journal des
-Débats, Émile Blondet le fait tourner comme une toupie. Oh! si vous
-entrez dans la littérature, vous en verrez bien d'autres! Eh! bien, que
-vous disais-je?
-
-—Oui, vous avez raison, répondit Lucien. J'ai souffert dans cette
-boutique encore plus cruellement que je ne m'y attendais, d'après votre
-programme.
-
-—Et pourquoi vous livrer à la souffrance? Ce qui nous coûte notre
-vie, le sujet qui, durant des nuits studieuses, a ravagé notre
-cerveau; toutes ces courses à travers les champs de la pensée, notre
-monument construit avec notre sang devient pour les éditeurs une
-affaire bonne ou mauvaise. Les libraires vendront ou ne vendront pas
-votre manuscrit. Voilà pour eux tout le problème. Un livre, pour eux,
-représente des capitaux à risquer. Plus le livre est beau, moins il a
-de chances d'être vendu. Tout homme supérieur s'élève au-dessus des
-masses, son succès est donc en raison directe avec le temps nécessaire
-pour apprécier l'œuvre. Aucun libraire ne veut attendre. Le livre
-d'aujourd'hui doit être vendu demain. Dans ce système-là, les libraires
-refusent les livres substantiels auxquels il faut de hautes, de lentes
-approbations.
-
-—D'Arthez a raison, s'écria Lucien.
-
-—Vous connaissez d'Arthez? dit Lousteau. Je ne sais rien de plus
-dangereux que les esprits solitaires qui pensent, comme ce garçon-là,
-pouvoir attirer le monde à eux. En fanatisant les jeunes imaginations
-par une croyance qui flatte la force immense que nous sentons d'abord
-en nous-mêmes, ces gens à gloire posthume les empêchent de se remuer
-à l'âge où le mouvement est possible et profitable. Je suis pour le
-système de Mahomet, qui, après avoir commandé à la montagne de venir à
-lui, s'est écrié:—Si tu ne viens pas à moi, j'irai donc vers toi!
-
-Cette saillie, où la raison prenait une forme incisive, était de
-nature à faire hésiter Lucien entre le système de pauvreté soumise
-que prêchait le Cénacle, et la doctrine militante que Lousteau lui
-exposait. Aussi le poète d'Angoulême garda-t-il le silence jusqu'au
-boulevard du Temple.
-
-Le Panorama-Dramatique, aujourd'hui remplacé par une maison, était
-une charmante salle de spectacle située vis-à-vis la rue Charlot, sur
-le boulevard du Temple, et où deux administrations succombèrent sans
-obtenir un seul succès, quoique Bouffé, l'un des acteurs qui se sont
-partagé la succession de Potier, y ait débuté, ainsi que Florine,
-actrice qui, cinq ans plus tard, devint si célèbre. Les théâtres,
-comme les hommes, sont soumis à des fatalités. Le Panorama-Dramatique
-avait à rivaliser avec l'Ambigu, la Gaîté, la Porte-Saint-Martin et
-les théâtres de vaudeville; il ne put résister à leurs manœuvres,
-aux restrictions de son privilége et au manque de bonnes pièces. Les
-auteurs ne voulurent pas se brouiller avec les théâtres existants
-pour un théâtre dont la vie semblait problématique. Cependant
-l'administration comptait sur la pièce nouvelle, espèce de mélodrame
-comique d'un jeune auteur, collaborateur de quelques célébrités, nommé
-Du Bruel qui disait l'avoir faite à lui seul. Cette pièce avait été
-composée pour le début de Florine, jusqu'alors comparse à la Gaîté, où
-depuis un an elle jouait des petits rôles dans lesquels elle s'était
-fait remarquer, sans pouvoir obtenir d'engagement, en sorte que le
-Panorama l'avait enlevée à son voisin. Coralie, une autre actrice,
-devait y débuter aussi. Quand les deux amis arrivèrent, Lucien fut
-stupéfait par l'exercice du pouvoir de la Presse.
-
-—Monsieur est avec moi, dit Étienne au Contrôle qui s'inclina tout
-entier.
-
-—Vous trouverez bien difficilement à vous placer, dit le contrôleur en
-chef. Il n'y a plus de disponible que la loge du directeur.
-
-Étienne et Lucien perdirent un certain temps à errer dans les corridors
-et à parlementer avec les ouvreuses.
-
-—Allons dans la salle, nous parlerons au directeur qui nous prendra
-dans sa loge. D'ailleurs je vous présenterai à l'héroïne de la soirée,
-à Florine.
-
-Sur un signe de Lousteau, le portier de l'orchestre prit une petite
-clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Lucien suivit son
-ami, et passa soudain du corridor illuminé au trou noir qui, dans
-presque tous les théâtres, sert de communication entre la salle et
-les coulisses. Puis, en montant quelques marches humides, le poète
-de province aborda la coulisse, où l'attendait le spectacle le plus
-étrange. L'étroitesse des _portants_, la hauteur du théâtre, les
-échelles à quinquets, les décorations si horribles vues de près, les
-acteurs plâtrés, leurs costumes si bizarres et faits d'étoffes si
-grossières, les garçons à vestes huileuses, les cordes qui pendent,
-le régisseur qui se promène son chapeau sur la tête, les comparses
-assises, les toiles de fond suspendues, les pompiers, cet ensemble de
-choses bouffonnes, tristes, sales, affreuses, éclatantes ressemblait si
-peu à ce que Lucien avait vu de sa place au théâtre que son étonnement
-fut sans bornes. On achevait un gros bon mélodrame intitulé Bertram,
-pièce imitée d'une tragédie de Maturin qu'estimaient infiniment Nodier,
-lord Byron et Walter Scott, mais qui n'obtint aucun succès à Paris.
-
-—Ne quittez pas mon bras si vous ne voulez pas tomber dans une trappe,
-recevoir une forêt sur la tête, renverser un palais ou accrocher une
-chaumière, dit Étienne à Lucien. Florine est-elle dans sa loge, mon
-bijou? dit-il à une actrice qui se préparait à son entrée en scène en
-écoutant les acteurs.
-
-—Oui, mon amour. Je te remercie de ce que tu as dit de moi. Tu es
-d'autant plus gentil que Florine entrait ici.
-
-—Allons, ne manque pas ton effet, ma petite, lui dit Lousteau.
-Précipite-toi, haut la patte! dis-moi bien: _Arrête, malheureux!_ car
-il y a deux mille francs de recette.
-
-Lucien stupéfait vit l'actrice se composant et s'écriant: _Arrête,
-malheureux!_ de manière à le glacer d'effroi. Ce n'était plus la même
-femme.
-
-—Voilà donc le théâtre, se dit-il.
-
-—C'est comme la boutique des Galeries-de-Bois et comme un journal pour
-la littérature, une vraie cuisine.
-
-Nathan parut.
-
-—Pour qui venez-vous donc ici? lui dit Lousteau.
-
-—Mais je fais les petits théâtres à la Gazette, en attendant mieux,
-répondit Nathan.
-
-—Eh! soupez donc avec nous ce soir, et traitez bien Florine, à charge
-de revanche, lui dit Lousteau.
-
-—Tout à votre service, répondit Nathan.
-
-—Vous savez, elle demeure maintenant rue de Bondy.
-
-—Qui donc est ce beau jeune homme avec qui tu es, mon petit Lousteau?
-dit l'actrice en rentrant de la Scène dans la coulisse.
-
-—Ah! ma chère, un grand poète, un homme qui sera célèbre. Comme vous
-devez souper ensemble, monsieur Nathan, je vous présente monsieur
-Lucien de Rubempré.
-
-—Vous portez un beau nom, monsieur, dit Raoul à Lucien.
-
-—Lucien? monsieur Raoul Nathan, fit Étienne à son nouvel ami.
-
-—Ma foi, monsieur, je vous lisais il y a deux jours, et je n'ai pas
-conçu, quand on a fait votre livre et votre recueil de poésies, que
-vous soyez si humble devant un journaliste.
-
-—Je vous attends à votre premier livre, répondit Nathan en laissant
-échapper un fin sourire.
-
-—Tiens, tiens, les Ultras et les Libéraux se donnent donc des poignées
-de main, s'écria Vernou en voyant ce trio.
-
-—Le matin je suis des opinions de mon journal, dit Nathan, mais le soir
-je pense ce que je veux, _la nuit tous les rédacteurs sont gris_.
-
-—Étienne, dit Félicien en s'adressant à Lousteau, Finot est venu avec
-moi, il te cherche. Et.... le voilà.
-
-—Ah! çà, il n'y a donc pas une place? dit Finot.
-
-—Vous en avez toujours une dans nos cœurs, lui dit l'actrice qui lui
-adressa le plus agréable sourire.
-
-—Tiens, ma petite Florville, te voilà déjà guérie de ton amour. On te
-disait enlevée par un prince russe.
-
-—Est-ce qu'on enlève les femmes aujourd'hui? dit la Florville qui
-était l'actrice d'_Arrête, malheureux_. Nous sommes restés dix jours
-à Saint-Mandé, mon prince en a été quitte pour une indemnité payée à
-l'Administration. Le directeur, reprit Florville en riant, va prier
-Dieu qu'il vienne beaucoup de princes russes, leurs indemnités lui
-feraient des recettes sans frais.
-
-—Et toi, ma petite, dit Finot à une jolie paysanne qui les écoutait, où
-donc as-tu volé les boutons de diamants que tu as aux oreilles? As-tu
-_fait_ un prince indien?
-
-—Non, mais un marchand de cirage, un Anglais qui est déjà parti! N'a
-pas qui veut, comme Florine et Coralie, des négociants millionnaires
-ennuyés de leur ménage: sont-elles heureuses?
-
-—Tu vas manquer ton entrée, Florville, s'écria Lousteau, le cirage de
-ton amie te monte à la tête.
-
-—Si tu veux avoir du succès, lui dit Nathan, au lieu de crier comme
-une furie: _Il est sauvé!_ entre tout uniment, arrive jusqu'à la rampe
-et dis d'une voix de poitrine: _Il est sauvé_, comme la Pasta dit: _O!
-patria_ dans _Tancrède_. Va donc! ajouta-t-il en la poussant.
-
-—Il n'est plus temps, elle rate son effet! dit Vernou.
-
-—Qu'a-t-elle fait? la salle applaudit à tout rompre, dit Lousteau.
-
-—Elle leur a montré sa gorge en se mettant à genoux, c'est sa grande
-ressource, dit l'actrice veuve du cirage.
-
-—Le directeur nous donne sa loge, tu m'y retrouveras, dit Finot à
-Étienne.
-
-Lousteau conduisit alors Lucien derrière le théâtre à travers le dédale
-des coulisses, des corridors et des escaliers jusqu'au troisième étage,
-à une petite chambre où ils arrivèrent suivis de Nathan et de Félicien
-Vernou.
-
-—Bonjour ou bonsoir, messieurs, dit Florine. Monsieur, dit-elle en se
-tournant vers un homme gros et court qui se tenait dans un coin, ces
-messieurs sont les arbitres de mes destinées, mon avenir est entre
-leurs mains; mais ils seront, je l'espère, sous notre table demain
-matin, si monsieur Lousteau n'a rien oublié...
-
-—Comment! vous aurez Blondet des _Débats_, lui dit Étienne, le vrai
-Blondet, Blondet lui-même, enfin Blondet.
-
-—Oh! mon petit Lousteau, tiens, il faut que je t'embrasse, dit-elle en
-lui sautant au cou.
-
-A cette démonstration, Matifat, le gros homme, prit un air sérieux. A
-seize ans, Florine était maigre. Sa beauté, comme un bouton de fleur
-plein de promesses, ne pouvait plaire qu'aux artistes qui préfèrent
-les esquisses aux tableaux. Cette charmante actrice avait dans les
-traits toute la finesse qui la caractérise, et ressemblait alors à la
-Mignon de Gœthe. Matifat, riche droguiste de la rue des Lombards, avait
-pensé qu'une petite actrice des boulevards serait peu dispendieuse;
-mais, en onze mois, Florine lui coûta cent mille francs. Rien ne parut
-plus extraordinaire à Lucien que cet honnête et probe négociant posé
-là comme un dieu Terme dans un coin de ce réduit de dix pieds carrés,
-tendu d'un joli papier, décoré d'une psyché, d'un divan, de deux
-chaises, d'un tapis, d'une cheminée et plein d'armoires. Une femme de
-chambre achevait d'habiller l'actrice en Espagnole. La pièce était un
-imbroglio où Florine faisait le rôle d'une comtesse.
-
-—Cette créature sera dans cinq ans la plus belle actrice de Paris, dit
-Nathan à Félicien.
-
-—Ah! çà, mes amours, dit Florine en se retournant vers les trois
-journalistes, soignez-moi demain: d'abord, j'ai fait garder des
-voitures cette nuit, car je vous renverrai soûls comme des mardi-gras.
-Matifat a eu des vins, oh! mais des vins dignes de Louis XVIII, et il a
-pris le cuisinier du ministre de Prusse.
-
-—Nous nous attendons à des choses énormes en voyant monsieur, dit
-Nathan.
-
-—Mais il sait qu'il traite les hommes les plus dangereux de Paris,
-répondit Florine.
-
-Matifat regardait Lucien d'un air inquiet, car la grande beauté de ce
-jeune homme excitait sa jalousie.
-
-—Mais en voilà un que je ne connais pas, dit Florine en avisant Lucien.
-Qui de vous a ramené de Florence l'Apollon du Belvédère? Monsieur est
-gentil comme une figure de Girodet.
-
-—Mademoiselle, dit Lousteau, monsieur est un poète de province que
-j'ai oublié de vous présenter. Vous êtes si belle ce soir qu'il est
-impossible de songer à la civilité puérile et honnête...
-
-—Est-il riche, qu'il fait de la poésie? demanda Florine.
-
-—Pauvre comme Job, répondit Lucien.
-
-—C'est bien tentant pour nous autres, dit l'actrice.
-
-Du Bruel, l'auteur de la pièce, un jeune homme en redingote, petit,
-délié, tenant à la fois du bureaucrate, du propriétaire et de l'agent
-de change, entra soudain.
-
-—Ma petite Florine, vous savez bien votre rôle, hein? pas de défaut de
-mémoire. Soignez la scène du second acte, du mordant, de la finesse!
-Dites bien: _Je ne vous aime pas_, comme nous en sommes convenus.
-
-—Pourquoi prenez-vous des rôles où il y a de pareilles phrases? dit
-Matifat à Florine.
-
-Un rire universel accueillit l'observation du droguiste.
-
-—Qu'est-ce que cela vous fait, lui dit-elle, puisque ce n'est pas
-à vous que je parle, animal-bête? Oh! il fait mon bonheur avec ses
-niaiseries, ajouta-t-elle en regardant les auteurs. Foi d'honnête
-fille, je lui payerais tant par bêtise, si ça ne devait pas me ruiner.
-
-—Oui, mais vous me regardez en disant cela comme quand vous répétez
-votre rôle, et ça me fait peur, répondit le droguiste.
-
-—Hé! bien, je regarderai mon petit Lousteau, répondit-elle.
-
-Une cloche retentit dans les corridors.
-
-—Allez-vous-en tous, dit Florine, laissez-moi relire mon rôle et tâcher
-de le comprendre.
-
-Lucien et Lousteau partirent les derniers. Lousteau baisa les épaules
-de Florine, et Lucien entendit l'actrice disant:—Impossible pour ce
-soir. Cette vieille bête a dit à sa femme qu'il allait à la campagne.
-
-—La trouvez-vous gentille? dit Étienne à Lucien.
-
-—Mais, mon cher, ce Matifat... s'écria Lucien.
-
-—Eh! mon enfant, vous ne savez rien encore de la vie parisienne,
-répondit Lousteau. Il est des nécessités qu'il faut subir! C'est comme
-si vous aimiez une femme mariée, voilà tout. On se fait une raison.
-
-Étienne et Lucien entrèrent dans une loge d'avant-scène, au
-rez-de-chaussée, où ils trouvèrent le directeur du théâtre et Finot.
-En face, Matifat était dans la loge opposée, avec un de ses amis nommé
-Camusot, un marchand de soieries qui protégeait Coralie, et accompagné
-d'un honnête petit vieillard, son beau-père. Ces trois bourgeois
-nettoyaient le verre de leurs lorgnettes en regardant le parterre dont
-les agitations les inquiétaient. Les loges offraient la société bizarre
-des premières représentations: des journalistes et leurs maîtresses,
-des femmes entretenues et leurs amants, quelques vieux habitués des
-théâtres friands de premières représentations, des personnes du beau
-monde qui aiment ces sortes d'émotions. Dans une première loge se
-trouvait le Directeur-général et sa famille qui avait casé Du Bruel
-dans une administration financière où le faiseur de vaudevilles
-touchait les appointements d'une sinécure. Lucien, depuis son dîner,
-voyageait d'étonnements en étonnements. La vie littéraire, depuis deux
-mois si pauvre, si dénuée à ses yeux, si horrible dans la chambre de
-Lousteau, si humble et si insolente à la fois aux Galeries-de-Bois, se
-déroulait avec d'étranges magnificences et sous des aspects singuliers.
-Ce mélange de hauts et de bas, de compromis avec la conscience, de
-suprématies et de lâchetés, de trahisons et de plaisirs, de grandeurs
-et de servitudes, le rendait hébété comme un homme attentif à un
-spectacle inouï.
-
-—Croyez-vous que la pièce de Du Bruel vous fasse de l'argent? dit Finot
-au directeur.
-
-—La pièce est une pièce d'intrigue où Du Bruel a voulu faire du
-Beaumarchais. Le public des boulevards n'aime pas ce genre, il veut
-être bourré d'émotions. L'esprit n'est pas apprécié ici. Tout, ce soir,
-dépend de Florine et de Coralie qui sont ravissantes de grâce, de
-beauté. Ces deux créatures ont des jupes très-courtes, elles dansent
-un pas espagnol, elles peuvent enlever le public. Cette représentation
-est un coup de cartes. Si les journaux me font quelques articles
-spirituels, en cas de réussite, je puis gagner cent mille écus.
-
-—Allons, je le vois, ce ne sera qu'un succès d'estime, dit Finot.
-
-—Il y a une cabale montée par les trois théâtres voisins, on va siffler
-quand même; mais je me suis mis en mesure de déjouer ces mauvaises
-intentions. J'ai surpayé les claqueurs envoyés contre moi, ils
-siffleront maladroitement. Voilà trois négociants qui, pour procurer
-un triomphe à Coralie et à Florine, ont pris chacun cent billets et
-les ont donnés à des connaissances capables de faire mettre la cabale
-à la porte. La cabale, deux fois payée, se laissera renvoyer, et cette
-exécution dispose toujours bien le public.
-
-—Deux cents billets! quels gens précieux! s'écria Finot.
-
-—Oui! avec deux autres jolies actrices aussi richement entretenues que
-Florine et Coralie, je me tirerais d'affaire.
-
-Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se résolvait par de
-l'argent. Au Théâtre comme en Librairie, en Librairie comme au Journal,
-de l'art et de la gloire, il n'en était pas question. Ces coups du
-grand balancier de la Monnaie, répétés sur sa tête et sur son cœur, les
-lui martelaient. Pendant que l'orchestre jouait l'ouverture, il ne put
-s'empêcher d'opposer aux applaudissements et aux sifflets du parterre
-en émeute les scènes de poésie calme et pure qu'il avait goûtées dans
-l'imprimerie de David, quand tous deux ils voyaient les merveilles de
-l'Art, les nobles triomphes du génie, la Gloire aux ailes blanches. En
-se rappelant les soirées du Cénacle, une larme brilla dans les yeux du
-poète.
-
-—Qu'avez-vous? lui dit Étienne Lousteau.
-
-—Je vois la poésie dans un bourbier, dit-il.
-
-—Eh! mon cher, vous avez encore des illusions.
-
-—Mais faut-il donc ramper et subir ici ces gros Matifat et Camusot,
-comme les actrices subissent les journalistes, comme nous subissons les
-libraires.
-
-—Mon petit, lui dit à l'oreille Étienne en lui montrant Finot, vous
-voyez ce lourd garçon, sans esprit ni talent, mais avide, voulant la
-fortune à tout prix et habile en affaires, qui, dans la boutique de
-Dauriat, m'a pris quarante pour cent en ayant l'air de m'obliger?...
-eh! bien, il a des lettres où plusieurs génies en herbe sont à genoux
-devant lui pour cent francs.
-
-Une contraction causée par le dégoût serra le cœur de Lucien qui se
-rappela: _Finot, mes cent francs?_ ce dessin laissé sur le tapis vert
-de la Rédaction.
-
-—Plutôt mourir, dit-il.
-
-—Plutôt vivre, lui répondit Étienne.
-
-Au moment où la toile se leva, le directeur sortit et alla dans les
-coulisses pour donner quelques ordres.
-
-—Mon cher, dit alors Finot à Étienne, j'ai la parole de Dauriat, je
-suis pour un tiers dans la propriété du journal hebdomadaire. J'ai
-traité pour trente mille francs comptant à condition d'être fait
-rédacteur en chef et directeur. C'est une affaire superbe. Blondet
-m'a dit qu'il se prépare des lois restrictives contre la Presse, les
-journaux existants seront seuls conservés. Dans six mois, il faudra un
-million pour entreprendre un nouveau journal. J'ai donc conclu sans
-avoir à moi plus de dix mille francs. Écoute-moi. Si tu peux faire
-acheter la moitié de ma part, un sixième, à Matifat, pour trente mille
-francs, je te donnerai la rédaction en chef de mon petit journal,
-avec deux cent cinquante francs par mois. Tu seras mon prête-nom.
-Je veux pouvoir toujours diriger la rédaction, y garder tous mes
-intérêts et ne pas avoir l'air d'y être pour quelque chose. Tous les
-articles te seront payés à raison de cent sous la colonne; ainsi tu
-peux te faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant que
-trois francs, et en profitant de la rédaction gratuite. C'est encore
-quatre cent cinquante francs par mois. Mais je veux rester maître de
-faire attaquer ou défendre les hommes et les affaires à mon gré dans
-le journal, tout en te laissant satisfaire les haines et les amitiés
-qui ne gêneront point ma politique. Peut-être serai-je ministériel ou
-ultra, je ne sais pas encore; mais je veux conserver, en dessous main,
-mes relations libérales. Je te dis tout, à toi qui es un bon enfant.
-Peut-être te ferais-je avoir les Chambres dans le journal où je les
-fais, je ne pourrai sans doute pas les garder. Ainsi, emploie Florine
-à ce petit maquignonnage, et dis-lui de presser vivement le bouton
-au droguiste: je n'ai que quarante-huit heures pour me dédire, si je
-ne peux pas payer. Dauriat a vendu l'autre tiers trente mille francs
-à son imprimeur et à son marchand de papier. Il a, lui, son tiers
-_gratis_, et gagne dix mille francs, puisque le tout ne lui en coûte
-que cinquante mille. Mais dans un an le recueil vaudra deux cent mille
-francs à vendre à la Cour, si elle a, comme on le prétend, le bon sens
-d'amortir les journaux.
-
-—Tu as du bonheur, s'écria Lousteau.
-
-—Si tu avais passé par les jours de misère que j'ai connus, tu ne
-dirais pas ce mot-là. Mais dans ce temps-ci, vois-tu, je jouis d'un
-malheur sans remède: je suis fils d'un chapelier qui vend encore des
-chapeaux rue du Coq. Il n'y a qu'une révolution qui puisse me faire
-arriver; et, faute d'un bouleversement social, je dois avoir des
-millions. Je ne sais pas si, de ces deux choses, la révolution n'est
-pas la plus facile. Si je portais le nom de ton ami, je serais dans
-une belle passe. Silence, voici le directeur. Adieu, dit Finot en se
-levant. Je vais à l'Opéra, j'aurai peut-être un duel demain: je fais et
-signe d'un F un article foudroyant contre deux danseuses qui ont des
-généraux pour amis. J'attaque, et raide, l'Opéra.
-
-—Ah! bah? dit le directeur.
-
-—Oui, chacun lésine avec moi, répondit Finot. Celui-ci me retranche mes
-loges, celui-là refuse de me prendre cinquante abonnements. J'ai donné
-mon ultimatum à l'Opéra: je veux maintenant cent abonnements et quatre
-loges par mois. S'ils acceptent, mon journal aura huit cents abonnés
-servis et mille payants. Je sais les moyens d'avoir encore deux cents
-autres abonnements: nous serons à douze cents en janvier...
-
-—Vous finirez par nous ruiner, dit le directeur.
-
-—Vous êtes bien malade, vous, avec vos dix abonnements. Je vous ai fait
-faire deux bons articles au _Constitutionnel_.
-
-—Oh! je ne me plains pas de vous, s'écria le directeur.
-
-—A demain soir, Lousteau, reprit Finot. Tu me donneras réponse aux
-Français, où il y a une première représentation; et comme je ne pourrai
-pas faire l'article, tu prendras ma loge au journal. Je te donne la
-préférence: tu t'es échiné pour moi, je suis reconnaissant. Félicien
-Vernou m'offre de me faire remise des appointements pendant un an et me
-propose vingt mille francs pour un tiers dans la propriété du journal;
-mais j'y veux rester maître absolu. Adieu.
-
-—Il ne se nomme pas Finot pour rien, celui-là, dit Lucien à Lousteau.
-
-—Oh! c'est un pendu qui fera son chemin, lui répondit Étienne sans se
-soucier d'être ou non entendu par l'homme habile qui fermait la porte
-de la loge.
-
-—Lui?... dit le directeur, il sera millionnaire, il jouira de la
-considération générale, et peut-être aura-t-il des amis...
-
-—Bon Dieu! dit Lucien, quelle caverne! Et vous allez faire entamer par
-cette délicieuse fille une pareille négociation? dit-il en montrant
-Florine qui leur lançait des œillades.
-
-—Et elle réussira. Vous ne connaissez pas le dévouement et la finesse
-de ces chères créatures, répondit Lousteau.
-
-—Elles rachètent tous leurs défauts, elles effacent toutes leurs
-fautes par l'étendue, par l'infini de leur amour quand elles aiment,
-dit le directeur en continuant. La passion d'une actrice est une chose
-d'autant plus belle qu'elle produit un plus violent contraste avec son
-entourage.
-
-—C'est trouver dans la boue un diamant digne d'orner la couronne la
-plus orgueilleuse, répliqua Lousteau.
-
-—Mais, reprit le directeur, Coralie est distraite. Notre ami _fait_
-Coralie sans s'en douter, et va lui faire manquer tous ses effets;
-elle n'est plus à ses répliques, voilà deux fois qu'elle n'entend pas
-le souffleur. Monsieur, je vous en prie, mettez-vous dans ce coin,
-dit-il à Lucien. Si Coralie est amoureuse de vous, je vais aller lui
-dire que vous êtes parti.
-
-—Eh! non, s'écria Lousteau, dites-lui que monsieur est du souper,
-qu'elle en fera ce qu'elle voudra, et elle jouera comme mademoiselle
-Mars.
-
-Le directeur partit.
-
-—Mon ami, dit Lucien à Étienne, comment! vous n'avez aucun scrupule
-de faire demander par mademoiselle Florine trente mille francs à ce
-droguiste pour la moitié d'une chose que Finot vient d'acheter à ce
-prix-là?
-
-Lousteau ne laissa pas à Lucien le temps de finir son raisonnement.
-
-—Mais, de quel pays êtes-vous donc, mon cher enfant? ce droguiste n'est
-pas un homme, c'est un coffre-fort donné par l'amour.
-
-—Mais votre conscience?
-
-—La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour
-battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui. Ah! çà, à qui
-diable en avez-vous? Le hasard fait pour vous en un jour un miracle
-que j'ai attendu pendant deux ans, et vous vous amusez à en discuter
-les moyens? Comment! vous qui me paraissez avoir de l'esprit, qui
-arriverez à l'indépendance d'idées que doivent avoir les aventuriers
-intellectuels dans le monde où nous sommes, vous barbotez dans des
-scrupules de religieuse qui s'accuse d'avoir mangé son œuf avec
-concupiscence?... Si Florine réussit, je deviens rédacteur en chef,
-je gagne deux cent cinquante francs de fixe, je prends les grands
-théâtres, je laisse à Vernou les théâtres de vaudeville, vous mettez le
-pied à l'étrier en me succédant dans tous les théâtres des boulevards.
-Vous aurez alors trois francs par colonne, et vous en écrirez une par
-jour, trente par mois qui vous produiront quatre-vingt-dix francs;
-vous aurez pour soixante francs de livres à vendre à Barbet; puis
-vous pouvez demander mensuellement à vos théâtres dix billets, en
-tout quarante billets, que vous vendrez quarante francs au Barbet des
-théâtres, un homme avec qui je vous mettrai en relation. Ainsi je vous
-vois deux cents francs par mois. Vous pourriez, en vous rendant utile
-à Finot, placer un article de cent francs dans son nouveau journal
-hebdomadaire, au cas où vous déploieriez un talent transcendant; car
-là on signe, et il ne faut plus rien _lâcher_ comme dans le petit
-journal. Vous auriez alors cent écus par mois. Mon cher, il y a des
-gens de talent, comme ce pauvre d'Arthez qui dîne tous les jours chez
-Flicoteaux, ils sont dix ans avant de gagner cent écus. Vous vous ferez
-avec votre plume quatre mille francs par an, sans compter les revenus
-de la Librairie, si vous écrivez pour elle. Or, un Sous-Préfet n'a
-que mille écus d'appointements, et s'amuse comme un bâton de chaise
-dans son Arrondissement. Je ne vous parle pas du plaisir d'aller au
-Spectacle sans payer, car ce plaisir deviendra bientôt une fatigue;
-mais vous aurez vos entrées dans les coulisses de quatre théâtres.
-Soyez dur et spirituel pendant un ou deux mois, vous serez accablé
-d'invitations, de parties avec les actrices; vous serez courtisé par
-leurs amants; vous ne dînerez chez Flicoteaux qu'aux jours où vous
-n'aurez pas trente sous dans votre poche, ni pas un dîner en ville.
-Vous ne saviez où donner de la tête à cinq heures dans le Luxembourg,
-vous êtes à la veille de devenir une des cent personnes privilégiées
-qui imposent des opinions à la France. Dans trois jours, si nous
-réussissons, vous pouvez, avec trente bons mots imprimés à raison de
-trois par jour, faire maudire la vie à un homme; vous pouvez vous
-créer des rentes de plaisir chez toutes les actrices de vos théâtres,
-vous pouvez faire tomber une bonne pièce et faire courir tout Paris à
-une mauvaise. Si Dauriat refuse d'imprimer les Marguerites sans vous
-en rien donner, vous pouvez le faire venir, humble et soumis, chez
-vous, vous les acheter deux mille francs. Ayez du talent, et flanquez
-dans trois journaux différents trois articles qui menacent de tuer
-quelques-unes des spéculations de Dauriat ou un livre sur lequel il
-compte, vous le verrez grimpant à votre mansarde et y séjournant comme
-une clématite. Enfin votre roman, les libraires, qui dans ce moment
-vous mettraient tous à la porte plus ou moins poliment, feront queue
-chez vous, et le manuscrit, que le père Doguereau vous estimerait
-quatre cents francs, sera surenchéri jusqu'à quatre mille francs!
-Voilà les bénéfices du métier de journaliste. Aussi défendons-nous
-l'approche des journaux à tous les nouveaux venus; non-seulement il
-faut un immense talent, mais encore bien du bonheur pour y pénétrer.
-Et vous chicanez votre bonheur!.... Voyez? si nous ne nous étions pas
-rencontrés aujourd'hui chez Flicoteaux, vous pouviez faire le pied de
-grue encore pendant trois ans ou mourir de faim, comme d'Arthez, dans
-un grenier. Quand d'Arthez sera devenu aussi instruit que Bayle et
-aussi grand écrivain que Rousseau, nous aurons fait notre fortune,
-nous serons maîtres de la sienne et de sa gloire. Finot sera député,
-propriétaire d'un grand journal; et nous serons, nous, ce que nous
-aurons voulu être: pairs de France ou détenus à Sainte-Pélagie pour
-dettes.
-
-—Et Finot vendra son grand journal aux ministres qui lui donneront le
-plus d'argent, comme il vend ses éloges à madame Bastienne en dénigrant
-mademoiselle Virginie, et prouvant que les chapeaux de la première sont
-supérieurs à ceux que le journal vantait d'abord! s'écria Lucien en se
-rappelant la scène dont il avait été témoin.
-
-—Vous êtes un niais, mon cher, répondit Lousteau d'un ton sec. Finot,
-il y a trois ans, marchait sur les tiges de ses bottes, dînait chez
-Tabar à dix-huit sous, brochait un prospectus pour dix francs, et son
-habit lui tenait sur le corps par un mystère aussi impénétrable que
-celui de l'immaculée conception: Finot a maintenant à lui seul son
-journal estimé cent mille francs; avec les abonnements payés et non
-servis, avec les abonnements réels et les contributions indirectes
-perçues par son oncle, il gagne vingt mille francs par an; il a tous
-les jours les plus somptueux dîners du monde, il a cabriolet depuis
-un mois; enfin le voilà demain à la tête d'un journal hebdomadaire,
-avec un sixième de la propriété pour rien, cinq cents francs par
-mois de traitement auxquels il ajoutera mille francs de rédaction
-obtenue gratis et qu'il fera payer à ses associés. Vous, le premier,
-si Finot consent à vous payer cinquante francs la feuille, serez trop
-heureux de lui apporter trois articles pour rien. Quand vous aurez
-gagné cent mille francs, vous pourrez juger Finot: on ne peut être
-jugé que par ses pairs. N'avez-vous pas un immense avenir, si vous
-obéissez aveuglément aux haines de position, si vous attaquez quand
-Finot vous dira: Attaque! si vous louez quand il vous dira: Loue!
-Lorsque vous aurez une vengeance à exercer contre quelqu'un, vous
-pourrez rouer votre ami ou votre ennemi par une phrase insérée tous
-les matins à notre journal en me disant: Lousteau, tuons cet homme-là!
-Vous réassassinerez votre victime par un grand article dans le journal
-hebdomadaire. Enfin, si l'affaire est capitale pour vous, Finot, à qui
-vous vous serez rendu nécessaire, vous laissera porter un dernier coup
-d'assommoir dans un grand journal qui aura dix ou douze mille abonnés.
-
-—Ainsi vous croyez que Florine pourra décider son droguiste à faire le
-marché? dit Lucien ébloui.
-
-—Je le crois bien, voici l'entr'acte, je vais déjà lui en aller dire
-deux mots, cela se conclura cette nuit. Une fois sa leçon faite,
-Florine aura tout mon esprit et le sien.
-
-—Et cet honnête négociant qui est là, bouche béante, admirant Florine,
-sans se douter qu'on va lui extirper trente mille francs!...
-
-—Encore une autre sottise! Ne dirait-on pas qu'on le vole? s'écria
-Lousteau. Mais, mon cher, si le Ministère achète le journal, dans six
-mois le droguiste aura peut-être cinquante mille francs de ses trente
-mille. Puis, Matifat ne verra pas le journal, mais les intérêts de
-Florine. Quand on saura que Matifat et Camusot (car ils se partageront
-l'affaire) sont propriétaires d'une Revue, il y aura dans tous les
-journaux des articles bienveillants pour Florine et Coralie. Florine
-va devenir célèbre, elle aura peut-être un engagement de douze mille
-francs dans un autre théâtre. Enfin, Matifat économisera les mille
-francs par mois que lui coûteraient les cadeaux et les dîners aux
-journalistes. Vous ne connaissez ni les hommes, ni les affaires.
-
-—Pauvre homme! dit Lucien, il compte avoir une nuit agréable.
-
-—Et, reprit Lousteau, il sera scié en deux par mille raisonnements
-jusqu'à ce qu'il ait montré à Florine l'acquisition du sixième acheté à
-Finot. Et moi le lendemain je serai rédacteur en chef, et je gagnerai
-mille francs par mois. Voici donc la fin de mes misères! s'écria
-l'amant de Florine.
-
-Lousteau sortit laissant Lucien abasourdi, perdu dans un abîme de
-pensées, volant au-dessus du monde comme il est. Après avoir vu aux
-Galeries-de-Bois les ficelles de la Librairie et la cuisine de la
-gloire, après s'être promené dans les coulisses du théâtre, le poète
-apercevait l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie
-parisienne, le mécanisme de toute chose. Il avait envié le bonheur de
-Lousteau en admirant Florine en scène. Déjà, pendant quelques instants,
-il avait oublié Matifat. Il demeura là durant un temps inappréciable,
-peut-être cinq minutes. Ce fut une éternité. Des pensées ardentes
-enflammaient son âme, comme ses sens étaient embrasés par le spectacle
-de ces actrices aux yeux lascifs et relevés par le rouge, à gorges
-étincelantes, vêtues de basquines voluptueuses à plis licencieux, à
-jupes courtes, montrant leurs jambes en bas rouges à coins verts,
-chaussées de manière à mettre un parterre en émoi. Deux corruptions
-marchaient sur deux lignes parallèles, comme deux nappes qui, dans une
-inondation, veulent se rejoindre; elles dévoraient le poète accoudé
-dans le coin de la loge, le bras sur le velours rouge de l'appui, la
-main pendante, les yeux fixés sur la toile, et d'autant plus accessible
-aux enchantements de cette vie mélangée d'éclairs et de nuages qu'elle
-brillait comme un feu d'artifice après la nuit profonde de sa vie
-travailleuse, obscure, monotone. Tout à coup la lumière amoureuse d'un
-œil ruissela sur les yeux inattentifs de Lucien, en trouant le rideau
-du théâtre. Le poète, réveillé de son engourdissement, reconnut l'œil
-de Coralie qui le brûlait: il baissa la tête, et regarda Camusot qui
-rentrait alors dans la loge en face.
-
-
-[Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- CAMUSOT.
-
- Cet amateur était un bon, gros et gras marchand de soieries de la rue
- des Bourdonnais, etc.
-
- (ILLUSIONS PERDUES.)]
-
-
-Cet amateur était un bon gros et gras marchand de soieries de la rue
-des Bourdonnais, Juge au Tribunal de commerce, père de quatre enfants,
-marié pour la seconde fois à une épouse légitime, riche de quatre-vingt
-mille livres de rente, mais âgé de cinquante-six ans, ayant comme un
-bonnet de cheveux gris sur la tête, l'air papelard d'un homme qui
-jouissait de son reste, et qui ne voulait pas quitter la vie sans son
-compte de bonne joie, après avoir avalé les mille et une couleuvres
-du commerce. Il y avait sur ce front couleur beurre frais, sur ces
-joues monastiques et fleuries tout l'épanouissement d'une jubilation
-superlative: Camusot était sans sa femme, et entendait applaudir
-Coralie à tout rompre. Coralie était toutes les vanités réunies de ce
-riche bourgeois, il tranchait chez elle du grand seigneur d'autrefois;
-il se croyait là de moitié dans son succès, et il le croyait d'autant
-mieux qu'il l'avait soldé. Cette conduite était sanctionnée par la
-présence du beau-père de Camusot, un petit vieux, à cheveux poudrés,
-aux yeux égrillards, et très-digne. Les répugnances de Lucien se
-réveillèrent, il se souvint de l'amour pur, exalté, qu'il avait
-ressenti pendant un an pour madame de Bargeton. Aussitôt l'amour des
-poètes déplia ses ailes blanches: mille souvenirs environnèrent de
-leurs horizons bleuâtres le grand homme d'Angoulême qui retomba dans la
-rêverie. La toile se leva. Coralie et Florine étaient en scène.
-
-—Ma chère, il pense à toi comme au grand Turc, dit Florine à voix basse
-pendant que Coralie débitait une réplique.
-
-Lucien ne put s'empêcher de rire, et regarda Coralie. Cette femme,
-une des plus charmantes et des plus délicieuses actrices de Paris,
-la rivale de madame Perrin et de mademoiselle Fleuriet, auxquelles
-elle ressemblait et dont le sort devait être le sien, était le type
-des filles qui exercent à volonté la fascination sur les hommes.
-Coralie montrait une sublime figure hébraïque, ce long visage
-ovale d'un ton d'ivoire blond, à bouche rouge comme une grenade, à
-menton fin comme le bord d'une coupe. Sous des paupières chaudes et
-comme brûlées par une prunelle de jais, sous des cils recourbés, on
-devinait un regard languissant où scintillaient à propos les ardeurs du
-désert. Ces yeux étaient entourés d'un cercle olivâtre, et surmontés
-de sourcils arqués et fournis. Sur un front brun, couronné de deux
-bandeaux d'ébène où brillaient alors les lumières comme sur du vernis,
-siégeait une magnificence de pensée qui aurait pu faire croire à du
-génie. Mais Coralie, semblable à beaucoup d'actrices, était sans esprit
-malgré son nez ironique et fin, sans instruction malgré son expérience;
-elle n'avait que l'esprit des sens et la bonté des femmes amoureuses.
-Pouvait-on d'ailleurs s'occuper du moral, quand elle éblouissait le
-regard avec ses bras ronds et polis, ses doigts tournés en fuseaux, ses
-épaules dorées, avec la gorge chantée par le Cantique des cantiques,
-avec un col mobile et recourbé, avec des jambes d'une élégance
-adorable, et chaussées en soie rouge? Ces beautés d'une poésie vraiment
-orientale étaient encore mises en relief par le costume espagnol
-convenu dans nos théâtres. Coralie faisait la joie de la salle où tous
-les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basquine, et flattaient
-sa croupe andalouse qui imprimait des torsions lascives à la jupe. Il
-y eut un moment où Lucien, en voyant cette créature jouant pour lui
-seul, se souciant de Camusot autant que le gamin du Paradis se soucie
-de la pelure d'une pomme, mit l'amour sensuel au-dessus de l'amour pur,
-la jouissance au-dessus du désir, et le démon de la luxure lui souffla
-d'atroces pensées.
-
-
-[Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- CORALIE faisait la joie de la salle, où tous les yeux serraient sa
- taille bien prise dans sa basquine, et flattaient sa croupe andalouse
- qui imprimait des torsions lascives à la jupe.
-
- (UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)]
-
-
-«J'ignore tout de l'amour qui se roule dans la bonne chère, dans le
-vin, dans les joies de la matière, se dit-il. J'ai plus encore vécu par
-la Pensée que par le Fait. Un homme qui veut tout peindre doit tout
-connaître. Voici mon premier souper fastueux, ma première orgie avec
-un monde étrange, pourquoi ne goûterais-je pas une fois ces délices si
-célèbres où se ruaient les grands seigneurs du dernier siècle en vivant
-avec des impures? Quand ce ne serait que pour les transporter dans les
-belles régions de l'amour vrai, ne faut-il pas apprendre les joies, les
-perfections, les transports, les ressources, les finesses de l'amour
-des courtisanes et des actrices? N'est-ce pas, après tout, la poésie
-des sens? Il y a deux mois, ces femmes me semblaient des divinités
-gardées par des dragons inabordables; en voilà une dont la beauté
-surpasse celle de Florine que j'enviais à Lousteau; pourquoi ne pas
-profiter de sa fantaisie, quand les plus grands seigneurs achètent de
-leurs plus riches trésors une nuit à ces femmes-là? Les ambassadeurs,
-quand ils mettent le pied dans ces gouffres, ne se soucient ni de la
-veille ni du lendemain. Je serais un niais d'avoir plus de délicatesse
-que les princes, surtout quand je n'aime encore personne.
-
-Lucien ne pensait plus à Camusot. Après avoir manifesté à Lousteau le
-plus profond dégoût pour le plus odieux partage, il tombait dans cette
-fosse, il nageait dans un désir, entraîné par le jésuitisme de la
-passion.
-
-—Coralie est folle de vous, lui dit Lousteau en entrant. Votre beauté,
-digne des plus illustres marbres de la Grèce, fait un ravage inouï dans
-les coulisses. Vous êtes heureux, mon cher. A dix-huit ans, Coralie
-pourra dans quelques jours avoir trente mille francs par an pour sa
-beauté. Elle est encore très-sage. Vendue par sa mère, il y a trois
-ans, soixante mille francs, elle n'a encore eu que des chagrins, et
-cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre par désespoir, elle
-avait en horreur de Marsay, son premier acquéreur; et, au sortir de
-la galère, car elle a été bientôt lâchée par le roi de nos dandies,
-elle a trouvé ce bon Camusot qu'elle n'aime guère: mais il est comme
-un père pour elle, elle le souffre et se laisse aimer. Elle a refusé
-déjà les plus riches propositions, et se tient à Camusot qui ne la
-tourmente pas. Vous êtes donc son premier amour. Oh! elle a reçu comme
-un coup de pistolet dans le cœur en vous voyant, et Florine est allée
-l'arraisonner dans sa loge où elle pleure de votre froideur. La pièce
-va tomber, Coralie ne sait plus son rôle, et adieu l'engagement au
-Gymnase que Camusot lui préparait!...
-
-—Bah?... pauvre fille! dit Lucien dont toutes les vanités furent
-caressées par ces paroles et qui se sentit le cœur gonflé
-d'amour-propre. Il m'arrive, mon cher, dans une soirée, plus
-d'événements que dans les dix-huit premières années de ma vie.
-
-Et Lucien raconta ses amours avec madame de Bargeton, et sa haine
-contre le baron Châtelet.
-
-—Tiens, le journal manque de bête noire, nous allons l'empoigner. Ce
-baron est un beau de l'empire, il est ministériel, il nous va, je l'ai
-vu souvent à l'Opéra. J'aperçois d'ici votre grande dame, elle est
-souvent dans la loge de la marquise d'Espard. Le baron fait la cour à
-votre ex-maîtresse, un os de seiche. Attendez! Finot vient de m'envoyer
-un exprès me dire que le journal est sans copie, un tour que lui joue
-un de nos rédacteurs, un drôle, le petit Hector Merlin, à qui l'on a
-retranché ses blancs. Finot au désespoir broche un article contre les
-danseuses et l'Opéra. Eh! bien, mon cher, faites l'article sur cette
-pièce, écoutez-la, pensez-y. Moi, je vais aller dans le cabinet du
-directeur méditer trois colonnes sur votre homme et sur votre belle
-dédaigneuse qui ne seront pas à la noce demain....
-
-—Voilà donc où et comment se fait le journal? dit Lucien.
-
-—Toujours comme ça, répondit Lousteau. Depuis dix mois que j'y suis, le
-journal est toujours sans _copie_ à huit heures du soir.
-
-On nomme, en argot typographique, _copie_, le manuscrit à composer,
-sans doute parce que les auteurs sont censés n'envoyer que la copie de
-leur œuvre. Peut-être aussi est-ce une ironique traduction du mot latin
-_copia_ (abondance), car la copie manque toujours!...
-
-—Le grand projet qui ne se réalisera jamais est d'avoir quelques
-numéros d'avance, reprit Lousteau. Voilà dix heures, et il n'y a pas
-une ligne. Je vais dire à Vernou et à Nathan, pour finir brillamment le
-numéro, de nous prêter une vingtaine d'épigrammes sur les députés, sur
-le chancelier _Cruzoé_, sur les ministres, et sur nos amis au besoin.
-Dans ce cas-là, on massacrerait son père, on est comme un corsaire qui
-charge ses canons avec les écus de sa prise pour ne pas mourir. Soyez
-spirituel dans votre article, et vous aurez fait un grand pas dans
-l'esprit de Finot: il est reconnaissant par calcul. C'est la meilleure
-et la plus solide des reconnaissances, après toutefois celles du
-Mont-de-Piété!
-
-—Quels hommes sont donc les journalistes?... s'écria Lucien. Comment,
-il faut se mettre à une table et avoir de l'esprit...
-
-—Absolument comme on allume un quinquet... jusqu'à ce que l'huile
-manque.
-
-Au moment où Lousteau ouvrait la porte de la loge, le directeur et Du
-Bruel entrèrent.
-
-—Monsieur, dit l'auteur de la pièce, laissez-moi dire de votre part à
-Coralie que vous vous en irez avec elle après souper, ou ma pièce va
-tomber. La pauvre fille ne sait plus ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait,
-elle va pleurer quand il faudra rire, et rira quand il faudra pleurer.
-On a déjà sifflé. Vous pouvez encore sauver la pièce. Ce n'est
-pourtant pas un malheur que le plaisir qui vous attend.
-
-—Monsieur, je n'ai pas l'habitude d'avoir des rivaux, dit Lucien.
-
-—Ne lui dites pas cela, s'écria le directeur en regardant l'auteur,
-Coralie est fille à jeter Camusot par la fenêtre, à le mettre à la
-porte, et se ruinerait très-bien. Ce digne propriétaire du Cocon-d'Or
-donne à Coralie deux mille francs par mois, paye tous ses costumes et
-ses claqueurs.
-
-—Comme votre promesse ne m'engage à rien, sauvez votre pièce, dit
-sultanesquement Lucien.
-
-—Mais n'ayez pas l'air de la rebuter, cette charmante fille, dit le
-suppliant Du Bruel.
-
-—Allons, il faut que j'écrive l'article sur votre pièce, et que je
-sourie à votre jeune première, soit! s'écria le poète.
-
-L'auteur disparut après avoir fait un signe à Coralie qui joua dès
-lors merveilleusement et fit réussir la pièce. Bouffé, qui remplissait
-le rôle d'un vieil alcade dans lequel il révéla pour la première fois
-son talent pour se grimer en vieillard, vint au milieu d'un tonnerre
-d'applaudissements dire: _Messieurs, la pièce que nous avons eu
-l'honneur de représenter est de messieurs Raoul et Du Bruel_.
-
-—Tiens, Nathan est de la pièce, dit Lousteau, je ne m'étonne plus de
-l'intérêt qu'il y prend, ni de sa présence.
-
-—Coralie! Coralie! s'écria le parterre soulevé.
-
-De la loge où étaient les deux négociants, il partit une voix de
-tonnerre qui cria:—Et Florine!
-
-—Florine et Coralie! répétèrent alors quelques voix.
-
-Le rideau se releva, Bouffé reparut avec les deux actrices à qui
-Matifat et Camusot jetèrent chacun une couronne; Coralie ramassa
-la sienne et la tendit à Lucien. Pour Lucien, ces deux heures
-passées au théâtre furent comme un rêve. Les coulisses, malgré leurs
-horreurs, avaient commencé l'œuvre de cette fascination. Le poète,
-encore innocent, y avait respiré le vent du désordre et l'air de la
-volupté. Dans ces sales couloirs encombrés de machines et où fument
-des quinquets huileux, il règne comme une peste qui dévore l'âme. La
-vie n'y est plus ni sainte ni réelle. On y rit de toutes les choses
-sérieuses, et les choses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme
-un narcotique pour Lucien, et Coralie acheva de le plonger dans une
-ivresse joyeuse. Le lustre s'éteignit. Il n'y avait plus alors dans la
-salle que des ouvreuses qui faisaient un singulier bruit en ôtant les
-petits bancs et fermant les loges. La rampe, soufflée comme une seule
-chandelle, répandit une odeur infecte. Le rideau se leva. Une lanterne
-descendit du cintre. Les pompiers commencèrent leur ronde avec les
-garçons de service. A la féerie de la scène, au spectacle des loges
-pleines de jolies femmes, aux étourdissantes lumières, à la splendide
-magie des décorations et des costumes neufs succédaient le froid,
-l'horreur, l'obscurité, le vide. Ce fut hideux.
-
-—Eh! bien, viens-tu, mon petit? dit Lousteau sur le théâtre.
-
-Lucien était dans une surprise indicible.
-
-—Saute de la loge ici, lui cria le journaliste.
-
-D'un bond, Lucien se trouva sur la scène. A peine reconnut-il Florine
-et Coralie déshabillées, enveloppées dans leurs manteaux et dans des
-douillettes communes, la tête couverte de chapeaux à voiles noirs,
-semblables enfin à des papillons rentrés dans leurs larves.
-
-—Me ferez-vous l'honneur de me donner le bras? lui dit Coralie en
-tremblant.
-
-—Volontiers, dit Lucien qui sentit le cœur de l'actrice palpitant sur
-le sien comme celui d'un oiseau quand il l'eut prise.
-
-L'actrice, en se serrant contre le poète, eut la volupté d'une chatte
-qui se frotte à la jambe de son maître avec une moelleuse ardeur.
-
-—Nous allons donc souper ensemble! lui dit-elle.
-
-Tous quatre sortirent et trouvèrent deux fiacres à la porte des acteurs
-qui donnait sur la rue des Fossés-du-Temple. Coralie fit monter Lucien
-dans la voiture où était déjà Camusot et son beau-père, le bonhomme
-Cardot. Elle offrit la quatrième place à Du Bruel. Le directeur partit
-avec Florine, Matifat et Lousteau.
-
-—Ces fiacres sont infâmes! dit Coralie.
-
-—Pourquoi n'avez-vous pas un équipage? répliqua Du Bruel.
-
-—Pourquoi? s'écria-t-elle avec humeur, je ne veux pas le dire devant
-monsieur Cardot qui sans doute a formé son gendre. Croiriez-vous que,
-petit et vieux comme il est, monsieur Cardot ne donne que trois cents
-francs par mois à Florentine, juste de quoi payer son loyer, sa pâtée
-et ses socques. Le vieux marquis de Rochegude, qui a six cent mille
-livres de rente, m'offre un coupé depuis deux mois. Mais je suis une
-artiste, et non une fille.
-
-—Vous aurez une voiture après-demain, mademoiselle, dit gravement
-Camusot; mais vous ne me l'aviez jamais demandée.
-
-—Est-ce que ça se demande? Comment, quand on aime une femme la
-laisse-t-on patauger dans la crotte et risquer de se casser les jambes
-en allant à pied. Il n'y a que ces chevaliers de l'Aune pour aimer la
-boue au bas d'une robe.
-
-En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le cœur de Camusot,
-Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes,
-elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut
-concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces
-pauvres créatures de tous leurs chagrins passés, de leurs malheurs, et
-qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes à
-qui ces violents contrastes manquent, heureusement.
-
-—Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars, dit Du
-Bruel à Coralie.
-
-—Oui, dit Camusot, mademoiselle a eu quelque chose au commencement
-qui la chiffonnait; mais dès le milieu du second acte, elle a été
-délirante. Elle est pour la moitié dans votre succès.
-
-—Et moi pour la moitié dans le sien, dit Du Bruel.
-
-—Vous vous battez de la chape de l'évêque, dit-elle d'une voix altérée.
-
-L'actrice profita d'un moment d'obscurité pour porter à ses lèvres
-la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut
-alors ému jusque dans la moelle de ses os. L'humilité de la courtisane
-amoureuse comporte des magnificences morales qui en remontrent aux
-anges.
-
-—Monsieur va faire l'article, dit Du Bruel en parlant à Lucien, il peut
-écrire un charmant paragraphe sur notre chère Coralie.
-
-—Oh! rendez-nous ce petit service, dit Camusot avec la voix d'un homme
-à genoux devant Lucien, vous trouverez en moi un serviteur bien disposé
-pour vous, en tout temps.
-
-—Mais laissez donc à monsieur son indépendance, cria l'actrice enragée,
-il écrira ce qu'il voudra, achetez-moi des voitures et non pas des
-éloges.
-
-—Vous les aurez à très-bon marché, répondit poliment Lucien. Je n'ai
-jamais rien écrit dans les journaux, je ne suis pas au fait de leurs
-mœurs, vous aurez la virginité de ma plume...
-
-—Ce sera drôle, dit Du Bruel.
-
-—Nous voilà rue de Bondy, dit le petit père Cardot que la sortie de
-Coralie avait atterré.
-
-—Si j'ai les prémices de ta plume, tu auras celles de mon cœur, dit
-Coralie pendant le rapide instant où elle resta seule avec Lucien dans
-la voiture.
-
-Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre à coucher pour y
-prendre la toilette qu'elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait
-pas le luxe que déploient chez les actrices ou chez leurs maîtresses
-les négociants enrichis qui veulent jouir de la vie. Quoique Matifat,
-qui n'avait pas une fortune aussi considérable que celle de son ami
-Camusot, eût fait les choses assez mesquinement, Lucien fut surpris
-en voyant une salle à manger artistement décorée, tapissée en drap
-vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de belles lampes,
-meublée de jardinières pleines de fleurs, et un salon tendu de soie
-jaune relevée par des agréments bruns, où resplendissaient les meubles
-alors à la mode, un lustre de Thomire, un tapis à dessins perses. La
-pendule, les candélabres, le feu, tout était de bon goût. Matifat avait
-laissé tout ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui bâtissait
-une maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit
-un soin particulier. Aussi Matifat, toujours négociant, prenait-il
-des précautions pour toucher aux moindres choses, il semblait avoir
-sans cesse devant lui le chiffre des mémoires, et regardait ces
-magnificences comme des bijoux imprudemment sortis d'un écrin.
-
-—Voilà pourtant ce que je serai forcé de faire pour Florentine, était
-une pensée qui se lisait dans les yeux du père Cardot.
-
-Lucien comprit soudain que l'état de la chambre où demeurait Lousteau
-n'inquiétait guère le journaliste aimé. Roi secret de ces fêtes,
-Étienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carrait-il en
-maître de maison, devant la cheminée, en causant avec le directeur qui
-félicitait Du Bruel.
-
-—La copie! la copie! cria Finot en entrant. Rien dans la boîte du
-journal. Les compositeurs tiennent mon article, et l'auront bientôt
-fini.
-
-—Nous arrivons, dit Étienne. Nous trouverons une table et du feu dans
-le boudoir de Florine. Si monsieur Matifat veut nous procurer du
-papier et de l'encre, nous brocherons le journal pendant que Florine et
-Coralie s'habillent.
-
-Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empressés de chercher les
-plumes, les canifs et tout ce qu'il fallait aux deux écrivains. En ce
-moment une des plus jolies danseuses de ce temps, Tullia se précipita
-dans le salon.
-
-—Mon cher enfant, dit-elle à Finot, on t'accorde tes cent abonnements,
-ils ne coûteront rien à la direction, ils sont déjà placés, imposés
-au Chant, à l'Orchestre et au Corps de ballet. Ton journal est si
-spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges. Enfin voici
-le prix du premier trimestre, dit-elle en présentant deux billets de
-banque. Ainsi, ne m'échine pas!
-
-—Je suis perdu, s'écria Finot. Je n'ai plus d'article de tête pour mon
-numéro, car il faut aller supprimer ma diatribe...
-
-—Quel beau mouvement! ma divine Laïs, s'écria Blondet qui suivait
-la danseuse avec Nathan, Vernou et Claude Vignon amené par lui. Tu
-resteras à souper avec nous, cher amour, ou je te fais écraser comme
-un papillon que tu es. En ta qualité de danseuse, tu n'exciteras ici
-aucune rivalité de talent. Quant à la beauté, vous avez toutes trop
-d'esprit pour être jalouses en public.
-
-—Mon Dieu! mes amis, Du Bruel, Nathan, Blondet, sauvez-moi, cria Finot.
-J'ai besoin de cinq colonnes.
-
-—J'en ferai deux avec la pièce, dit Lucien.
-
-—Mon sujet en donnera bien deux, dit Lousteau.
-
-—Eh! bien, Nathan, Vernou, Du Bruel, faites-moi les plaisanteries de la
-fin. Ce brave Blondet pourra bien m'octroyer les deux petites colonnes
-de la première page. Je cours à l'imprimerie. Heureusement, Tullia, tu
-es venue avec ta voiture.
-
-—Oui, mais le duc y est avec un ministre allemand, dit-elle.
-
-—Invitons le duc et le ministre, dit Nathan.
-
-—Un Allemand, ça boit bien, ça écoute, nous le fusillerons à coups de
-hardiesses, il en écrira à sa cour, s'écria Blondet.
-
-—Quel est, de nous tous, le personnage assez sérieux pour descendre lui
-parler, dit Finot. Allons, Du Bruel, tu es un bureaucrate, amène le duc
-de Rhétoré, le ministre, et donne le bras à Tullia. Mon Dieu! Tullia
-est-elle belle ce soir?...
-
-—Nous allons être treize! dit Matifat en pâlissant.
-
-—Non, quatorze, s'écria Florentine en arrivant, je veux surveiller
-milord Cardot!
-
-—D'ailleurs, dit Lousteau, Blondet est accompagné de Claude Vignon.
-
-—Je l'ai mené boire, répondit Blondet en prenant un encrier. Ah! çà,
-vous autres, ayez de l'esprit pour les cinquante-six bouteilles de
-vin que nous boirons, dit-il à Nathan et à Vernou. Surtout stimulez
-Du Bruel, c'est un vaudevilliste, il est capable de faire quelques
-méchantes pointes, élevez-le jusqu'au bon mot.
-
-Lucien animé par le désir de faire ses preuves devant des personnages
-si remarquables, écrivit son premier article sur la table ronde du
-boudoir de Florine, à la lueur des bougies roses allumées par Matifat.
-
- PANORAMA DRAMATIQUE.
-
- _Première représentation de_ l'Alcade dans l'embarras, _imbroglio
- en trois actes.—Début de mademoiselle Florine.—Mademoiselle
- Coralie.—Bouffé._
-
- «On entre, on sort, on parle, on se promène, on cherche quelque chose
- et l'on ne trouve rien, tout est en rumeur. L'alcade a perdu sa
- fille et retrouve son bonnet; mais le bonnet ne lui va pas, ce doit
- être le bonnet d'un voleur. Où est le voleur? On entre, on sort, on
- parle, on se promène, on cherche de plus belle. L'alcade finit par
- trouver un homme sans sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui
- est satisfaisant pour le magistrat, et non pour le public. Le calme
- renaît, l'alcade veut interroger l'homme. Ce vieil alcade s'assied
- dans un grand fauteuil d'alcade en arrangeant ses manches d'alcade.
- L'Espagne est le seul pays où il y ait des alcades attachés à de
- grandes manches, où se voient autour du cou des alcades, des fraises
- qui sur les théâtres de Paris sont la moitié de leur place et de leur
- gravité. Cet alcade qui a tant trottiné d'un petit pas de vieillard
- poussif, est Bouffé, Bouffé le successeur de Potier, un jeune acteur
- qui fait si bien les vieillards qu'il a fait rire les plus vieux
- vieillards. Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve,
- dans cette voix chevrotante, dans ces fuseaux tremblants sous un
- corps de Géronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu'il effraie,
- on a peur que sa vieillesse ne se communique comme une maladie
- contagieuse. Et quel admirable alcade! Quel charmant sourire inquiet,
- quelle bêtise importante! quelle dignité stupide! quelle hésitation
- judiciaire! Comme cet homme sait bien que tout peut devenir
- alternativement faux et vrai! Comme il est digne d'être le ministre
- d'un roi constitutionnel! A chacune des demandes de l'alcade,
- l'inconnu l'interroge; Bouffé répond, en sorte que questionné par
- la réponse, l'alcade éclaircit tout par ses demandes. Cette scène
- éminemment comique où respire un parfum de Molière a mis la salle en
- joie. Tout le monde est d'accord; mais je suis hors d'état de vous
- dire ce qui est clair et ce qui est obscur: la fille de l'alcade
- était là, représentée par une véritable Andalouse, une Espagnole,
- aux yeux espagnols, au teint espagnol, à la taille espagnole, à la
- démarche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard
- dans sa jarretière, son amour au cœur, sa croix au bout d'un ruban
- sur la gorge. A la fin de l'acte, quelqu'un m'a demandé comment
- allait la pièce, je lui ai dit: Elle a des bas rouges à coins verts,
- un pied grand comme ça, dans des souliers vernis, et la plus belle
- jambe de l'Andalousie! Ah! cette fille d'alcade, elle fait venir
- l'amour à la bouche, elle vous donne des désirs horribles, on a envie
- de sauter dessus la scène et de lui offrir sa chaumière et son cœur,
- ou trente mille livres de rente et sa plume. Cette Andalouse est la
- plus belle actrice de Paris. Coralie, puisqu'il faut l'appeler par
- son nom, est capable d'être comtesse ou grisette, on ne sait sous
- quelle forme elle plairait davantage. Elle sera ce qu'elle voudra
- être, elle est née pour tout faire, n'est-ce pas ce qu'il y a de
- mieux à dire d'une actrice au boulevard?
-
- »Au second acte est arrivée une Espagnole de Paris, avec sa figure
- de camée et ses yeux assassins. J'ai demandé à mon tour d'où elle
- venait, on m'a répondu qu'elle sortait de la coulisse et se nommait
- mademoiselle Florine; mais, ma foi, je n'en ai rien pu croire, tant
- elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans son amour.
- Cette rivale de la fille de l'Alcade est la femme d'un seigneur
- taillé dans le manteau d'Almaviva, où il y a de l'étoffe pour cent
- grands seigneurs du boulevard. Si Florine n'avait ni bas rouges à
- coins verts, ni souliers vernis, elle avait une mantille, un voile
- dont elle se servait admirablement, la grande dame qu'elle est!
- Elle a fait voir à merveille que la tigresse peut devenir chatte.
- J'ai compris qu'il y avait là quelque drame de jalousie, aux mots
- piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis, quand tout
- allait s'arranger, la bêtise de l'alcade a tout rebrouillé. Tout ce
- monde de flambeaux, de riches, de valets, de Figaros, de seigneurs,
- d'alcades, de filles et de femmes, s'est remis à chercher, aller,
- venir, tourner. L'intrigue s'est alors renouée et je l'ai laissée
- se renouer, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l'heureuse
- Coralie, m'ont entortillé de nouveau dans les plis de leur basquine,
- de leur mantille, et m'ont fourré leurs petits pieds dans l'œil.
-
- »J'ai pu gagner le troisième acte sans avoir fait de malheur,
- sans avoir nécessité l'intervention du commissaire de police, ni
- scandalisé la salle, et je crois dès lors à la puissance de la morale
- publique et religieuse dont on s'occupe à la Chambre des Députés.
- J'ai pu comprendre qu'il s'agit d'un homme qui aime deux femmes sans
- en être aimé, ou qui en est aimé sans les aimer, qui n'aime pas les
- alcades ou que les alcades n'aiment pas; mais qui, à coup sûr, est un
- brave seigneur qui aime quelqu'un, lui-même ou Dieu, comme pis-aller,
- car il se fait moine. Si vous voulez en savoir davantage, allez au
- Panorama-Dramatique. Vous voilà suffisamment prévenu qu'il faut y
- aller une première fois pour se faire à ces triomphants bas rouges
- à coins verts, à ce petit pied plein de promesses, à ces yeux qui
- filtrent le soleil, à ces finesses de femme parisienne déguisée en
- Andalouse, et d'Andalouse déguisée en Parisienne; puis une seconde
- fois pour jouir de la pièce qui fait mourir de rire sous forme de
- vieillard, pleurer sous forme de seigneur amoureux. La pièce a réussi
- sous les deux espèces. L'auteur, qui, dit-on, a pour collaborateur
- un de nos grands poètes, a visé le succès avec une fille amoureuse
- dans chaque main; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son parterre en
- émoi. Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d'esprit
- que l'auteur. Néanmoins quand les deux rivales s'en allaient, on
- trouvait le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victorieusement
- l'excellence de la pièce. L'auteur a été nommé au milieu
- d'applaudissements qui ont donné des inquiétudes à l'architecte de
- la salle; mais l'auteur, habitué à ces mouvements du Vésuve aviné
- qui bout sous le lustre, ne tremblait pas: c'est M. Du Bruel. Quant
- aux deux actrices, elles ont dansé le fameux boléro de Séville qui a
- trouvé grâce devant les pères du concile autrefois, et que la censure
- a permis, malgré la lasciveté des poses. Ce boléro suffit à attirer
- tous les vieillards qui ne savent que faire de leur reste d'amour, et
- j'ai la charité de les avertir de tenir le verre de leur lorgnette
- très-limpide.»
-
-Pendant que Lucien écrivait cet article, qui fit révolution dans
-le journalisme par la révélation d'une manière neuve et originale,
-Lousteau écrivait un article, dit de mœurs, intitulé l'_ex-beau_, et
-qui commençait ainsi:
-
- «Le beau de l'Empire est toujours un homme long et mince,
- bien conservé, qui porte un corset et qui a la croix de la
- Légion-d'Honneur. Il s'appelle quelque chose comme Potelet; et,
- pour se mettre bien en cour aujourd'hui, le baron de l'Empire s'est
- gratifié d'un _du_: il est du Potelet, quitte à redevenir Potelet en
- cas de révolution. Homme à deux fins d'ailleurs comme son nom, il
- fait la cour au faubourg Saint-Germain après avoir été le glorieux,
- l'utile et l'agréable porte-queue d'une sœur de cet homme que la
- pudeur m'empêche de nommer. Si du Potelet renie son service auprès de
- l'Altesse impériale, il chante encore les romances de sa bienfaitrice
- intime...»
-
-L'article était un tissu de personnalités comme on les faisait à cette
-époque. Il s'y trouvait entre madame de Bargeton, à qui le baron
-Châtelet faisait la cour, et un os de seiche un parallèle bouffon
-qui plaisait sans qu'on eût besoin de connaître les deux personnes
-desquelles on se moquait. Châtelet était comparé à un héron. Les amours
-de ce héron, ne pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois quand
-il la laissait tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette
-plaisanterie, qui se divisa en plusieurs articles, eut, comme on sait,
-un retentissement énorme dans le faubourg Saint-Germain, et fut une
-des mille et une causes des rigueurs apportées à la législation de la
-Presse. Une heure après, Blondet, Lousteau, Lucien revinrent au salon
-où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre femmes,
-les trois négociants, le directeur du théâtre, Finot et les trois
-auteurs. Un apprenti, coiffé de son bonnet de papier, était déjà venu
-chercher la copie pour le journal.
-
-—Les ouvriers vont quitter si je ne leur rapporte rien, dit-il.
-
-—Tiens, voilà dix francs, et qu'ils attendent, répondit Finot.
-
-—Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la soûlographie, et
-adieu le journal.
-
-—Le bon sens de cet enfant m'épouvante, dit Finot.
-
-Ce fut au moment où le ministre prédisait un brillant avenir à ce gamin
-que les trois auteurs entrèrent. Blondet lut un article excessivement
-spirituel contre les romantiques. L'article de Lousteau fit rire. Le
-duc de Rhétoré recommanda, pour ne pas trop indisposer le faubourg
-Saint-Germain, d'y glisser un éloge indirect pour madame d'Espard.
-
-—Et vous, lisez-nous ce que vous avez fait, dit Finot à Lucien.
-
-Quand Lucien, qui tremblait de peur, eut fini, le salon retentissait
-d'applaudissements, les actrices embrassaient le néophyte, les trois
-négociants le serraient à l'étouffer, Du Bruel lui prenait la main et
-avait une larme à l'œil, enfin, le directeur l'invitait à dîner.
-
-—Il n'y a plus d'enfants, dit Blondet. Comme monsieur de Chateaubriand
-a déjà fait le mot d'_enfant sublime_ pour Victor Hugo, je suis obligé
-de vous dire tout simplement que vous êtes un homme d'esprit, de cœur
-et de style.
-
-—Monsieur est du journal, dit Finot en remerciant Étienne et lui jetant
-le fin regard de l'exploitateur.
-
-—Quels mots avez-vous faits? dit Lousteau à Blondet et à Du Bruel.
-
-—Voilà ceux de Du Bruel, dit Nathan.
-
-⁂ _En voyant combien monsieur le vicomte d'A....... occupe le public,
-monsieur le vicomte Démosthène a dit hier:—Ils vont peut-être me
-laisser tranquille._
-
-⁂ _Une dame dit à un Ultra qui blâmait le discours de monsieur Pasquier
-comme continuant le système de Decazes:—Oui, mais il a des mollets bien
-monarchiques._
-
-—Si ça commence ainsi, je ne vous en demande pas davantage; tout va
-bien, dit Finot. Cours leur porter cela, dit-il à l'apprenti. Le
-journal est un peu plaqué, mais c'est notre meilleur numéro, dit-il en
-se tournant vers le groupe des écrivains qui déjà regardaient Lucien
-avec une sorte de sournoiserie.
-
-—Il a de l'esprit, ce gars-là, dit Blondet.
-
-—Son article est bien, dit Claude Vignon.
-
-—A table! cria Matifat.
-
-Le duc donna le bras à Florine, Coralie prit celui de Lucien, et la
-danseuse eut d'un côté Blondet, de l'autre le ministre allemand.
-
-—Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de Bargeton et le
-baron Châtelet, qui est, dit-on, nommé préfet de la Charente et maître
-des requêtes.
-
-—Madame de Bargeton a mis Lucien à la porte comme un drôle, dit
-Lousteau.
-
-—Un si beau jeune homme! fit le ministre.
-
-Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine de
-Sèvres, sur du linge damassé, respirait une magnificence cossue.
-Chevet avait fait le souper, les vins avaient été choisis par le plus
-fameux négociant du quai Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat
-et de Cardot. Lucien, qui vit pour la première fois le luxe parisien
-fonctionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait son
-étonnement en homme d'esprit, de cœur et de style qu'il était, selon le
-mot de Blondet.
-
-En traversant le salon, Coralie avait dit à l'oreille de
-Florine:—Fais-moi si bien griser Camusot qu'il soit obligé de rester
-endormi chez toi.
-
-—Tu as donc _fait_ ton journaliste? répondit Florine.
-
-—Non, ma chère, je l'aime! répliqua Coralie en faisant un admirable
-petit mouvement d'épaules.
-
-Ces paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien, apportées par le
-cinquième péché capital. Coralie était admirablement bien habillée,
-et sa toilette mettait savamment en relief ses beautés spéciales; car
-toute femme a des perfections qui lui sont propres. Sa robe, comme
-celle de Florine, avait le mérite d'être d'une délicieuse étoffe
-inédite nommée _mousseline de soie_, dont la primeur appartenait
-pour quelques jours à Camusot, l'une des providences parisiennes des
-fabriques de Lyon, en sa qualité de chef du Cocon-d'Or. Ainsi l'amour
-et la toilette, ce fard et ce parfum de la femme, rehaussaient les
-séductions de l'heureuse Coralie. Un plaisir attendu, et qui ne nous
-échappera pas, exerce des séductions immenses sur les jeunes gens.
-Peut-être la certitude est-elle à leurs yeux tout l'attrait des mauvais
-lieux, peut-être est-elle le secret des longues fidélités? L'amour pur,
-sincère, le premier amour enfin, joint à l'une de ces rages fantasques
-qui piquent ces pauvres créatures, et aussi l'admiration causée par la
-grande beauté de Lucien, donnèrent l'esprit du cœur à Coralie.
-
-—Je t'aimerais laid et malade! dit-elle à l'oreille de Lucien en se
-mettant à table.
-
-Quel mot pour un poète! Camusot disparut et Lucien ne le vit plus en
-voyant Coralie. Était-ce un homme tout jouissance et tout sensation,
-ennuyé de la monotonie de la province, attiré par les abîmes de Paris,
-lassé de misère, harcelé par sa continence forcée, fatigué de sa vie
-monacale rue de Cluny, de ses travaux sans résultat, qui pouvait se
-retirer de ce festin brillant? Lucien avait un pied dans le lit de
-Coralie, et l'autre dans la glu du Journal, au-devant duquel il avait
-tant couru sans pouvoir le joindre. Après tant de factions montées en
-vain rue du Sentier, il trouvait le Journal attablé, buvant frais,
-joyeux, bon garçon. Il venait d'être vengé de toutes ses douleurs
-par un article qui devait le lendemain même percer deux cœurs où il
-avait voulu mais en vain verser la rage et la douleur dont on l'avait
-abreuvé. En regardant Lousteau, il se disait:—Voilà un ami! sans se
-douter que déjà Lousteau le craignait comme un dangereux rival. Lucien
-avait eu le tort de montrer tout son esprit: un article terne l'eût
-admirablement servi. Blondet contre-balança l'envie qui dévorait
-Lousteau en disant à Finot qu'il fallait capituler avec le talent quand
-il était de cette force-là. Cet arrêt dicta la conduite de Lousteau
-qui résolut de rester l'ami de Lucien et de s'entendre avec Finot pour
-exploiter un nouveau-venu si dangereux en le maintenant dans le besoin.
-Ce fut un parti pris rapidement et compris dans toute son étendue entre
-ces deux hommes par deux phrases dites d'oreille à oreille.
-
-—Il a du talent.
-
-—Il sera exigeant.
-
-—Oh!
-
-—Bon!
-
-—Je ne soupe jamais sans effroi avec des journalistes français, dit
-le diplomate allemand avec une bonhomie calme et digne en regardant
-Blondet qu'il avait vu chez la comtesse de Montcornet. Il y a un mot de
-Blucher que vous êtes chargés de réaliser.
-
-—Quel mot? dit Nathan.
-
-—Quand Blucher arriva sur les hauteurs de Montmartre avec Saacken,
-en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter à ce jour fatal
-pour vous, Saacken, qui était un brutal, dit: Nous allons donc brûler
-Paris!—Gardez-vous en bien, la France ne mourra que de _ça_! répondit
-Blucher en montrant ce grand chancre qu'ils voyaient étendu à leurs
-pieds, ardent et fumeux, dans la vallée de la Seine. Je bénis Dieu de
-ce qu'il n'y a pas de journaux dans mon pays, reprit le ministre après
-une pause. Je ne suis pas encore remis de l'effroi que m'a causé ce
-petit bonhomme coiffé de papier, qui, à dix ans, possède la raison d'un
-vieux diplomate. Aussi, ce soir, me semble-t-il que je soupe avec des
-lions et des panthères qui me font l'honneur de velouter leurs pattes.
-
-—Il est clair, dit Blondet, que nous pouvons dire et prouver à
-l'Europe que votre excellence a vomi un serpent ce soir, qu'elle
-a manqué l'inoculer à mademoiselle Tullia, la plus jolie de nos
-danseuses, et là-dessus faire des commentaires sur Ève, la Bible, le
-premier et le dernier péché. Mais rassurez-vous, vous êtes notre hôte.
-
-—Ce serait drôle, dit Finot.
-
-—Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques sur tous les
-serpents trouvés dans le cœur et dans le corps humain pour arriver au
-corps diplomatique, dit Lousteau.
-
-—Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal de cerises
-à l'eau-de-vie, dit Vernou.
-
-—Vous finiriez par le croire vous-même, dit Vignon au diplomate.
-
-—Le serpent est assez ami de la danseuse, dit Du Bruel.
-
-—Dites d'un premier sujet, reprit Tullia.
-
-—Messieurs, ne réveillez pas vos griffes qui dorment, s'écria le duc de
-Rhétoré.
-
-—L'influence et le pouvoir du journal n'est qu'à son aurore, dit Finot,
-le journalisme est dans l'enfance, il grandira. Tout, dans dix ans
-d'ici, sera soumis à la publicité. La pensée éclairera tout.
-
-—Elle flétrira tout, dit Blondet en interrompant Finot.
-
-—C'est un mot, dit Claude Vignon.
-
-—Elle fera des rois, dit Lousteau.
-
-—Et défera les monarchies, dit le diplomate.
-
-—Aussi, dit Blondet, si la Presse n'existait point, faudrait-il ne pas
-l'inventer; mais la voilà, nous en vivons.
-
-—Vous en mourrez, dit le diplomate. Ne voyez-vous pas que la
-supériorité des masses, en supposant que vous les éclairiez, rendra la
-grandeur de l'individu plus difficile; qu'en semant le raisonnement au
-cœur des basses classes, vous récolterez la révolte, et que vous en
-serez les premières victimes. Que casse-t-on à Paris quand il y a une
-émeute?
-
-—Les réverbères, dit Nathan; mais nous sommes trop modestes pour avoir
-des craintes, nous ne serons que fêlés.
-
-—Vous êtes un peuple trop spirituel pour permettre à un gouvernement de
-se développer, dit le ministre. Sans cela vous recommenceriez avec vos
-plumes la conquête de l'Europe que votre épée n'a pas su garder.
-
-—Les journaux sont un mal, dit Claude Vignon. On pouvait utiliser ce
-mal, mais le gouvernement veut le combattre. Une lutte s'ensuivra. Qui
-succombera? voilà la question.
-
-—Le gouvernement, dit Blondet, je me tue à le crier. En France,
-l'esprit est plus fort que tout, et les journaux ont de plus que
-l'esprit de tous les hommes spirituels, l'hypocrisie de Tartufe.
-
-—Blondet! Blondet, dit Finot, tu vas trop loin: il y a des abonnés ici.
-
-—Tu es propriétaire d'un de ces entrepôts de venin, tu dois avoir peur;
-mais moi je me moque de toutes vos boutiques, quoique j'en vive!
-
-—Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu d'être un
-sacerdoce est devenu un moyen pour les partis; de moyen, il s'est
-fait commerce; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi.
-Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l'on vend au
-public des paroles de la couleur dont il les veut. S'il existait un
-journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté,
-la nécessité des bossus. Un journal n'est plus fait pour éclairer,
-mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans
-un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins; ils
-tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela
-même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison: le mal sera
-fait sans que personne en soit coupable. Je serai moi Vignon, vous
-serez toi Lousteau, toi Blondet, toi Finot, des Aristide, des Platon,
-des Caton, des hommes de Plutarque; nous serons tous innocents, nous
-pourrons nous laver les mains de toute infamie. Napoléon a donné la
-raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans
-un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention: _Les
-crimes collectifs n'engagent personne_. Le journal peut se permettre la
-conduite la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement.
-
-—Mais le pouvoir fera des lois répressives, dit Du Bruel, il en prépare.
-
-—Bah! que peut la loi contre l'esprit français, dit Nathan, le plus
-subtil de tous les dissolvants.
-
-—Les idées ne peuvent être neutralisées que par des idées, reprit
-Vignon. La terreur, le despotisme peuvent seuls étouffer le génie
-français dont la langue se prête admirablement à l'allusion, à la
-double entente. Plus la loi sera répressive, plus l'esprit éclatera,
-comme la vapeur dans une machine à soupape. Ainsi, le roi fait du
-bien, si le journal est contre lui, ce sera le ministre qui aura tout
-fait, et réciproquement. Si le journal invente une infâme calomnie,
-on la lui a dite. A l'individu qui se plaint, il sera quitte pour
-demander pardon de la liberté grande. S'il est traîné devant les
-tribunaux, il se plaint qu'on ne soit pas venu lui demander une
-rectification; mais demandez-la-lui? il la refuse en riant, il traite
-son crime de bagatelle. Enfin il bafoue sa victime quand elle triomphe.
-S'il est puni, s'il a trop d'amende à payer, il vous signalera le
-plaignant comme un ennemi des libertés, du pays et des lumières. Il
-dira que monsieur Un Tel est un voleur en expliquant comment il est
-le plus honnête homme du royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles! ses
-agresseurs, des monstres! et il peut en un temps donné faire croire ce
-qu'il veut à des gens qui le lisent tous les jours. Puis rien de ce
-qui lui déplaît ne sera patriotique, et jamais il n'aura tort. Il se
-servira de la religion contre la religion, de la charte contre le roi;
-il bafouera la magistrature quand la magistrature le froissera; il la
-louera quand elle aura servi les passions populaires. Pour gagner des
-abonnés, il inventera les fables les plus émouvantes, il fera la parade
-comme Bobèche. Le journal servirait son père tout cru à la croque au
-sel de ses plaisanteries, plutôt que de ne pas intéresser ou amuser son
-public. Ce sera l'acteur mettant les cendres de son fils dans l'urne
-pour pleurer véritablement, la maîtresse sacrifiant tout à son ami.
-
-—C'est enfin le peuple in-folio, s'écria Blondet en interrompant Vignon.
-
-—Le peuple hypocrite et sans générosité, reprit Vignon, il bannira de
-son sein le talent comme Athènes a banni Aristide. Nous verrons les
-journaux, dirigés d'abord par des hommes d'honneur, tomber plus tard
-sous le gouvernement des plus médiocres qui auront la patience et la
-lâcheté de gomme élastique qui manquent aux beaux génies, ou à des
-épiciers qui auront de l'argent pour acheter des plumes. Nous voyons
-déjà ces choses-là! Mais dans dix ans le premier gamin sorti du collége
-se croira un grand homme, il montera sur la colonne d'un journal pour
-souffleter ses devanciers, il les tirera par les pieds pour avoir leur
-place. Napoléon avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais
-que, sous un gouvernement élevé par elles, les feuilles de l'Opposition
-battraient en brèche par les mêmes raisons et par les mêmes articles
-qui se font aujourd'hui contre celui du roi, ce même gouvernement
-au moment où il leur refuserait quoi que ce fût. Plus on fera de
-concessions aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les
-journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes affamés et
-pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, de
-plus en plus insolente; et plus le mal sera grand, plus il sera toléré,
-jusqu'au jour où la confusion se mettra dans les journaux par leur
-abondance, comme à Babylone. Nous savons, tous tant que nous sommes,
-que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus
-loin que le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu'ils
-dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six
-cérébral; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une
-mine de vif-argent en sachant qu'ils y mourront. Voilà là-bas, à côté
-de Coralie, un jeune homme... comment se nomme-t-il? Lucien! il est
-beau, il est poète, et, ce qui vaut mieux pour lui, homme d'esprit; eh!
-bien, il entrera dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pensée
-appelés journaux, il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera
-son cerveau, il y corrompra son âme, il y commettra ces lâchetés
-anonymes qui, dans la guerre des idées, remplacent les stratagèmes, les
-pillages, les incendies, les revirements de bord dans la guerre des
-_condottieri_. Quand il aura, lui, comme mille autres, dépensé quelque
-beau génie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le
-laisseront mourir de faim s'il a soif, et de soif s'il a faim.
-
-—Merci, dit Finot.
-
-—Mais, mon Dieu, dit Claude Vignon, je savais cela, je suis dans le
-bagne, et l'arrivée d'un nouveau forçat me fait plaisir. Blondet et
-moi, nous sommes plus forts que messieurs tels et tels qui spéculent
-sur nos talents, et nous serons néanmoins toujours exploités par eux.
-Nous avons du cœur sous notre intelligence, il nous manque les féroces
-qualités de l'exploitant. Nous sommes paresseux, contemplateurs,
-méditatifs, jugeurs: on boira notre cervelle et l'on nous accusera
-d'inconduite!
-
-—J'ai cru que vous seriez plus drôles, s'écria Florine.
-
-—Florine a raison, dit Blondet, laissons la cure des maladies publiques
-à ces charlatans d'hommes d'État. Comme dit Charlet: Cracher sur la
-vendange? jamais!
-
-—Savez-vous de quoi Vignon me fait l'effet? dit Lousteau en montrant
-Lucien, d'une de ces grosses femmes de la rue du Pélican, qui dirait à
-un collégien: Mon petit, tu es trop jeune pour venir ici.....
-
-Cette saillie fit rire, mais elle plut à Coralie. Les négociants
-buvaient et mangeaient en écoutant.
-
-—Quelle nation que celle où il se rencontre tant de bien et tant de
-mal! dit le ministre au duc de Rhétoré. Messieurs, vous êtes des
-prodigues qui ne pouvez pas vous ruiner.
-
-Ainsi, par la bénédiction du hasard, aucun enseignement ne manquait à
-Lucien sur la pente du précipice où il devait tomber. D'Arthez avait
-mis le poète dans la noble voie du travail en réveillant le sentiment
-sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau lui-même avait essayé
-de l'éloigner par une pensée égoïste, en lui dépeignant le journalisme
-et la littérature sous leur vrai jour. Lucien n'avait pas voulu croire
-à tant de corruptions cachées; mais il entendait enfin des journalistes
-criant de leur mal, il les voyait à l'œuvre, éventrant leur nourrice
-pour prédire l'avenir. Il avait pendant cette soirée vu les choses
-comme elles sont. Au lieu d'être saisi d'horreur à l'aspect du cœur
-même de cette corruption parisienne si bien qualifiée par Blucher,
-il jouissait avec ivresse de cette société spirituelle. Ces hommes
-extraordinaires sous l'armure damasquinée de leurs vices et le casque
-brillant de leur froide analyse, il les trouvait supérieurs aux hommes
-graves et sérieux du Cénacle. Puis il savourait les premières délices
-de la richesse, il était sous le charme du luxe, sous l'empire de la
-bonne chère; ses instincts capricieux se réveillaient, il buvait pour
-la première fois des vins d'élite, il faisait connaissance avec les
-mets exquis de la haute cuisine; il voyait un ministre, un duc et sa
-danseuse, mêlés aux journalistes, admirant leur atroce pouvoir; il
-sentit une horrible démangeaison de dominer ce monde de rois, il se
-trouvait la force de les vaincre. Enfin, cette Coralie qu'il venait de
-rendre heureuse par quelques phrases, il l'avait examinée à la lueur
-des bougies du festin, à travers la fumée des plats et le brouillard de
-l'ivresse, elle lui paraissait sublime, l'amour la rendait si belle!
-Cette fille était d'ailleurs la plus jolie, la plus belle actrice de
-Paris. Le Cénacle, ce ciel de l'intelligence noble, dut succomber sous
-une tentation si complète. La vanité particulière aux auteurs venait
-d'être caressée chez Lucien par des connaisseurs, il avait été loué
-par ses futurs rivaux. Le succès de son article et la conquête de
-Coralie étaient deux triomphes à tourner une tête moins jeune que la
-sienne. Pendant cette discussion, tout le monde avait remarquablement
-bien mangé, supérieurement bu. Lousteau, le voisin de Camusot, lui
-versa deux ou trois fois du kirsch dans son vin, sans que personne y
-fît attention, et il stimula son amour-propre pour l'engager à boire.
-Cette manœuvre fut si bien menée, que le négociant ne s'en aperçut pas,
-il se croyait dans son genre aussi malicieux que les journalistes.
-Les plaisanteries acerbes commencèrent au moment où les friandises du
-dessert et les vins circulèrent. Le diplomate, en homme de beaucoup
-d'esprit, fit un signe au duc et à la danseuse dès qu'il entendit
-ronfler les bêtises qui annoncèrent chez ces hommes d'esprit les
-scènes grotesques par lesquelles finissent les orgies, et tous trois
-ils disparurent. Dès que Camusot eut perdu la tête, Coralie et Lucien
-qui, durant tout le souper, se comportèrent en amoureux de quinze
-ans, s'enfuirent par les escaliers et se jetèrent dans un fiacre.
-Comme Camusot était sous la table, Matifat crut qu'il avait disparu de
-compagnie avec l'actrice; il laissa ses hôtes fumant, buvant, riant,
-disputant, et suivit Florine quand elle alla se coucher. Le jour
-surprit les combattants, ou plutôt Blondet, buveur intrépide, le seul
-qui pût parler et qui proposait aux dormeurs un toast à l'Aurore aux
-doigts de rose.
-
-Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisiennes; il jouissait bien
-encore de sa raison quand il descendit les escaliers, mais le grand air
-détermina son ivresse qui fut hideuse. Coralie et sa femme de chambre
-furent obligées de monter le poète au premier étage de la belle maison
-où logeait l'actrice, rue de Vendôme. Dans l'escalier, Lucien faillit
-se trouver mal, et fut ignoblement malade.
-
-—Vite, Bérénice, s'écria Coralie, du thé. Fais du thé!
-
-—Ce n'est rien, c'est l'air, disait Lucien. Et puis, je n'ai jamais
-tant bu.
-
-—Pauvre enfant! c'est innocent comme un agneau, dit Bérénice.
-
-Bérénice était une grosse Normande aussi laide que Coralie était belle.
-
-Enfin Lucien fut mis à son insu dans le lit de Coralie. Aidée par
-Bérénice, l'actrice avait déshabillé avec le soin et l'amour d'une mère
-pour un petit enfant son poète qui disait toujours:—C'est rien! c'est
-l'air. Merci, maman.
-
-—Comme il dit bien maman! s'écria Coralie en le baisant dans les
-cheveux.
-
-—Quel plaisir d'aimer un pareil ange, mademoiselle, et où l'avez-vous
-pêché? Je ne croyais pas qu'il pût exister un homme aussi joli que vous
-êtes belle, dit Bérénice.
-
-Lucien voulait dormir, il ne savait où il était et ne voyait rien,
-Coralie lui fit avaler plusieurs tasses de thé, puis elle le laissa
-dormant.
-
-—La portière ni personne ne nous a vus, dit Coralie.
-
-—Non, je vous attendais.
-
-—Victoire ne sait rien.
-
-—Plus souvent, dit Bérénice.
-
-Dix heures après, vers midi, Lucien se réveilla sous les yeux de
-Coralie qui l'avait regardé dormant! Il comprit cela, le poète.
-L'actrice était encore dans sa belle robe abominablement tachée
-et de laquelle elle allait faire une relique. Lucien reconnut
-les dévouements, les délicatesses de l'amour vrai qui voulait sa
-récompense: il regarda Coralie. Coralie fut déshabillée en un moment,
-et se coula comme une couleuvre auprès de Lucien. A cinq heures,
-le poète dormait bercé par des voluptés divines, il avait entrevu
-la chambre de l'actrice, une ravissante création du luxe, toute
-blanche et rose, un monde de merveilles et de coquettes recherches
-qui surpassait ce que Lucien avait admiré déjà chez Florine. Coralie
-était debout. Pour jouer son rôle d'Andalouse, elle devait être à sept
-heures au théâtre. Elle avait encore contemplé son poète endormi dans
-le plaisir, elle s'était enivrée sans pouvoir se repaître de ce noble
-amour, qui réunissait les sens au cœur, et le cœur aux sens pour les
-exalter ensemble. Cette divinisation qui permet d'être deux ici-bas
-pour sentir, un seul dans le ciel pour aimer, était son absolution.
-A qui d'ailleurs la beauté surhumaine de Lucien n'aurait-elle pas
-servi d'excuse? Agenouillée à ce lit, heureuse de l'amour en lui-même,
-l'actrice se sentait sanctifiée. Ces délices furent troublées par
-Bérénice.
-
-—Voici le Camusot, il vous sait ici, cria-t-elle.
-
-Lucien se dressa, pensant avec une générosité innée à ne pas nuire
-à Coralie. Bérénice leva un rideau. Lucien entra dans un délicieux
-cabinet de toilette, où Bérénice et sa maîtresse apportèrent avec
-une prestesse inouïe les vêtements de Lucien. Quand le négociant
-apparut, les bottes du poète frappèrent les regards de Coralie;
-Bérénice les avait mises devant le feu pour les chauffer après les
-avoir cirées en secret. La servante et la maîtresse avaient oublié ces
-bottes accusatrices. Bérénice partit après avoir échangé un regard
-d'inquiétude avec sa maîtresse. Coralie se plongea dans sa causeuse, et
-dit à Camusot de s'asseoir dans une gondole en face d'elle. Le brave
-homme, qui adorait Coralie, regardait les bottes et n'osait lever les
-yeux sur sa maîtresse.
-
-—Dois-je prendre la mouche pour cette paire de bottes et quitter
-Coralie? La quitter! ce serait se fâcher pour peu de chose. Il y a des
-bottes partout. Celles-ci seraient mieux placées dans l'étalage d'un
-bottier, ou sur les boulevards à se promener aux jambes d'un homme.
-Cependant, ici, sans jambes, elles disent bien des choses contraires
-à la fidélité. J'ai cinquante ans, il est vrai: je dois être aveugle
-comme l'amour.
-
-Ce lâche monologue était sans excuse. La paire de bottes n'était pas
-de ces demi-bottes en usage aujourd'hui, et que jusqu'à un certain
-point un homme distrait pourrait ne pas voir; c'était, comme la
-mode ordonnait alors de les porter, une paire de bottes entières,
-très-élégantes, et à glands, qui reluisaient sur des pantalons collants
-presque toujours de couleur claire, et où se reflétaient les objets
-comme dans un miroir. Ainsi, les bottes crevaient les yeux de l'honnête
-marchand de soierie, et, disons-le, elles lui crevaient le cœur.
-
-—Qu'avez-vous? lui dit Coralie.
-
-—Rien, dit-il.
-
-—Sonnez, dit Coralie en souriant de la lâcheté de Camusot.—Bérénice,
-dit-elle à la Normande dès qu'elle arriva, ayez-moi donc des crochets
-pour que je mette encore ces damnées bottes. Vous n'oublierez pas de
-les apporter ce soir dans ma loge.
-
-—Comment?... vos bottes?... dit Camusot qui respira plus à l'aise.
-
-—Eh! que croyez-vous donc? demanda-t-elle d'un air hautain. Grosse
-bête, n'allez-vous pas croire... Oh! il le croirait! dit-elle à
-Bérénice. J'ai un rôle d'homme dans la pièce de Chose, et je ne me suis
-jamais mise en homme. Le bottier du théâtre m'a apporté ces bottes-là
-pour essayer à marcher, en attendant la paire de laquelle il m'a pris
-mesure; il me les a mises, mais j'ai tant souffert que je les ai ôtées,
-et je dois cependant les remettre.
-
-—Ne les remettez pas si elles vous gênent, dit Camusot que les bottes
-avaient tant gêné.
-
-—Mademoiselle, dit Bérénice, ferait mieux, au lieu de se martyriser,
-comme tout à l'heure; elle en pleurait, monsieur! et si j'étais homme,
-jamais une femme que j'aimerais ne pleurerait! elle ferait mieux de
-les porter en maroquin bien mince. Mais l'administration est si ladre!
-Monsieur, vous devriez aller lui en commander.....
-
-—Oui, oui, dit le négociant. Vous vous levez, dit-il à Coralie.
-
-—A l'instant, je ne suis rentrée qu'à six heures, après vous avoir
-cherché partout, vous m'avez fait garder mon fiacre pendant sept
-heures. Voilà de vos soins! m'oublier pour des bouteilles. J'ai dû
-me soigner, moi qui vais jouer maintenant tous les soirs, tant que
-l'_Alcade_ fera de l'argent. Je n'ai pas envie de mentir à l'article de
-ce jeune homme!
-
-—Il est beau, cet enfant-là, dit Camusot.
-
-—Vous trouvez? je n'aime pas ces hommes-là, ils ressemblent trop à une
-femme; et puis ça ne sait pas aimer comme vous autres, vieilles bêtes
-du commerce. Vous vous ennuyez tant!
-
-—Monsieur, dîne-t-il avec madame, demanda Bérénice.
-
-—Non, j'ai la bouche empâtée.
-
-—Vous avez été joliment paf, hier. Ah! papa Camusot, d'abord, moi je
-n'aime pas les hommes qui boivent...
-
-—Tu feras un cadeau à ce jeune homme, dit le négociant.
-
-—Ah! oui, j'aime mieux les payer ainsi, que de faire ce que fait
-Florine. Allons, mauvaise race qu'on aime, allez-vous-en, ou donnez-moi
-ma voiture pour que je file au théâtre.
-
-—Vous l'aurez demain pour dîner avec votre directeur, au Rocher de
-Cancale; il ne donnera pas la pièce nouvelle dimanche.
-
-—Venez, je vais dîner, dit Coralie en emmenant Camusot.
-
-Une heure après, Lucien fut délivré par Bérénice, la compagne d'enfance
-de Coralie, une créature aussi fine, aussi déliée d'esprit qu'elle
-était corpulente.
-
-—Restez ici, Coralie reviendra seule, elle veut même congédier Camusot
-s'il vous ennuie, dit Bérénice à Lucien; mais, cher enfant de son cœur,
-vous êtes trop ange pour la ruiner. Elle me l'a dit, elle est décidée
-à tout planter là, à sortir de ce paradis pour aller vivre dans votre
-mansarde. Oh! les jaloux, les envieux ne lui ont-ils pas expliqué que
-vous n'aviez ni sou, ni maille, que vous viviez au quartier latin. Je
-vous suivrais, voyez-vous, je vous ferais votre ménage. Mais je viens
-de consoler la pauvre enfant. Pas vrai, monsieur, que vous avez trop
-d'esprit pour donner dans de pareilles bêtises? Ah! vous verrez bien
-que l'autre gros n'a rien que le cadavre et que vous êtes le chéri, le
-bien-aimé, la divinité à laquelle on abandonne l'âme. Si vous saviez
-comme ma Coralie est gentille quand je lui fais répéter ses rôles! un
-amour d'enfant, quoi! Elle méritait bien que Dieu lui envoyât un de ses
-anges, elle avait le dégoût de la vie. Elle a été si malheureuse avec
-sa mère, qui la battait, qui l'a vendue! Oui, monsieur, une mère, sa
-propre enfant! Si j'avais une fille, je la servirais comme ma petite
-Coralie, de qui je me suis fait un enfant. Voilà le premier bon temps
-que je lui ai vu, la première fois qu'elle a été bien applaudie. Il
-paraît que, vu ce que vous avez écrit, on a monté une fameuse claque
-pour la seconde représentation. Pendant que vous dormiez, Braulard est
-venu travailler avec elle.
-
-—Qui! Braulard? demanda Lucien qui crut avoir entendu déjà ce nom.
-
-—Le chef des claqueurs, qui, de concert avec elle, est convenu des
-endroits du rôle où elle serait soignée. Quoiqu'elle se dise son amie,
-Florine pourrait vouloir lui jouer un mauvais tour et prendre tout pour
-elle. Tout le boulevard est en rumeur à cause de votre article. Quel
-lit arrangé pour les amours d'une fée et d'un prince?... dit-elle en
-mettant sur le lit un couvre-pied en dentelle.
-
-Elle alluma les bougies. Aux lumières, Lucien étourdi se crut en
-effet dans un conte du Cabinet des fées. Les plus riches étoffes du
-Cocon-d'Or avaient été choisies par Camusot pour servir aux tentures et
-aux draperies des fenêtres. Le poète marchait sur un tapis royal. Les
-meubles en palissandre sculpté arrêtaient dans les tailles du bois des
-frissons de lumière qui y papillotaient. La cheminée en marbre blanc
-resplendissait des plus coûteuses bagatelles. La descente du lit était
-en cygne bordé de martre. Des pantoufles en velours noir, doublées de
-soie pourpre, y parlaient des plaisirs qui attendaient le poète des
-Marguerites. Une délicieuse lampe pendait du plafond tendu de soie.
-Partout des jardinières merveilleuses montraient des fleurs choisies,
-de jolies bruyères blanches, des camélias sans parfum. Partout vivaient
-les images de l'innocence. Il était impossible d'imaginer là une
-actrice et les mœurs du théâtre. Bérénice remarqua l'ébahissement de
-Lucien.
-
-—Est-ce gentil? lui dit-elle d'une voix câline. Ne serez-vous pas
-mieux là pour aimer que dans un grenier? Empêchez son coup de tête,
-reprit-elle en amenant devant Lucien un magnifique guéridon chargé de
-mets dérobés au dîner de sa maîtresse, afin que la cuisinière ne pût
-soupçonner la présence d'un amant.
-
-Lucien dîna très-bien, servi par Bérénice dans une argenterie sculptée,
-dans des assiettes peintes à un louis la pièce. Ce luxe agissait sur
-son âme comme une fille des rues agit avec ses chairs nues et ses bas
-blancs bien tirés sur un lycéen.
-
-—Est-il heureux, ce Camusot! s'écria-t-il.
-
-—Heureux? reprit Bérénice. Ah! il donnerait bien sa fortune pour être à
-votre place, et pour troquer ses vieux cheveux gris contre votre jeune
-chevelure blonde.
-
-Elle engagea Lucien, à qui elle donna le plus délicieux vin que
-Bordeaux ait soigné pour le plus riche Anglais, à se recoucher en
-attendant Coralie, à faire un petit somme provisoire, et Lucien avait
-en effet envie de se coucher dans ce lit qu'il admirait. Bérénice,
-qui avait lu ce désir dans les yeux du poète, en était heureuse pour
-sa maîtresse. A dix heures et demie, Lucien s'éveilla sous un regard
-trempé d'amour. Coralie était là dans la plus voluptueuse toilette
-de nuit. Lucien avait dormi, Lucien n'était plus ivre que d'amour.
-Bérénice se retira demandant:—A quelle heure demain?
-
-—Onze heures, tu nous apporteras notre déjeuner au lit. Je n'y serai
-pour personne avant deux heures.
-
-A deux heures le lendemain, l'actrice et son amant étaient habillés et
-en présence, comme si le poète fût venu faire une visite à sa protégée.
-Coralie avait baigné, peigné, coiffé, habillé Lucien; elle lui avait
-envoyé chercher douze belles chemises, douze cravates, douze mouchoirs
-chez Colliau, une douzaine de gants dans une boîte de cèdre. Quand elle
-entendit le bruit d'une voiture à sa porte, elle se précipita vers la
-fenêtre avec Lucien. Tous deux virent Camusot descendant d'un coupé
-magnifique.
-
-—Je ne croyais pas, dit-elle, qu'on pût haïr tant un homme et le luxe...
-
-—Je suis trop pauvre pour consentir à ce que vous vous ruiniez, dit
-Lucien en passant ainsi sous les Fourches-Caudines.
-
-—Pauvre petit chat, dit-elle en pressant Lucien sur son cœur, tu
-m'aimes donc bien?—J'ai engagé monsieur, dit-elle en montrant Lucien
-à Camusot, à venir me voir ce matin, en pensant que nous irions nous
-promener aux Champs-Élysées pour essayer la voiture.
-
-—Allez-y seuls, dit tristement Camusot, je ne dîne pas avec vous, c'est
-la fête de ma femme, je l'avais oublié.
-
-—Pauvre Musot! comme tu t'ennuieras, dit-elle en sautant au cou du
-marchand.
-
-Elle était ivre de bonheur en pensant qu'elle étrennerait seule avec
-Lucien ce beau coupé, qu'elle irait seule avec lui au Bois; et, dans
-son accès de joie, elle eut l'air d'aimer Camusot, à qui elle fit mille
-caresses.
-
-—Je voudrais pouvoir vous donner une voiture tous les jours, dit le
-pauvre homme.
-
-—Allons, monsieur, il est deux heures, dit l'actrice à Lucien qu'elle
-vit honteux et qu'elle consola par un geste adorable.
-
-Coralie dégringola les escaliers en entraînant Lucien qui entendit
-le négociant se traînant comme un phoque après eux, sans pouvoir
-les rejoindre. Le poète éprouva la plus enivrante des jouissances:
-Coralie, que le bonheur rendait sublime, offrit à tous les yeux ravis
-une toilette pleine de goût et d'élégance. Le Paris des Champs-Élysées
-admira ces deux amants. Dans une allée du bois de Boulogne, leur
-coupé rencontra la calèche de mesdames d'Espard et de Bargeton qui
-regardèrent Lucien d'un air étonné, mais auxquelles il lança le coup
-d'œil méprisant du poète qui pressent sa gloire et va user de son
-pouvoir. Le moment où il put échanger par un coup d'œil avec ces deux
-femmes quelques-unes des pensées de vengeance qu'elles lui avaient
-mises au cœur pour le ronger, fut un des plus doux de sa vie et
-décida peut-être de sa destinée. Lucien fut repris par les Furies de
-l'orgueil: il voulut reparaître dans le monde, y prendre une éclatante
-revanche, et toutes les petitesses sociales, naguère foulées aux pieds
-du travailleur, de l'ami du Cénacle, rentrèrent dans son âme. Il
-comprit alors toute la portée de l'attaque faite pour lui par Lousteau:
-Lousteau venait de servir ses passions; tandis que le Cénacle, ce
-Mentor collectif, avait l'air de les mater au profit des vertus
-ennuyeuses et de travaux que Lucien commençait à trouver inutiles.
-Travailler! n'est-ce pas la mort pour les âmes avides de jouissances?
-Aussi avec quelle facilité les écrivains ne glissent-ils pas dans le
-_far niente_, dans la bonne chère et les délices de la vie luxueuse des
-actrices et des femmes faciles! Lucien sentit une irrésistible envie de
-continuer la vie de ces deux folles journées.
-
-Le dîner au Rocher de Cancale fut exquis. Lucien trouva les convives
-de Florine, moins le ministre, moins le duc et la danseuse, moins
-Camusot, remplacés par deux acteurs célèbres et par Hector Merlin
-accompagné de sa maîtresse, une délicieuse femme qui se faisait appeler
-madame du Val-Noble, la plus belle et la plus élégante des femmes
-qui composaient alors à Paris le monde exceptionnel, de ces femmes
-qu'aujourd'hui l'on a décemment nommées des _Lorettes_. Lucien, qui
-vivait depuis quarante-huit heures dans un paradis, apprit le succès de
-son article. En se voyant fêté, envié, le poète trouva son aplomb: son
-esprit scintilla, il fut le Lucien de Rubempré qui pendant plusieurs
-mois brilla dans la littérature et dans le monde artiste. Finot, cet
-homme d'une incontestable adresse à deviner le talent, dont il devait
-faire une grande consommation et qui le flairait comme un ogre sent la
-chair fraîche, cajola Lucien en essayant de l'embaucher dans l'escouade
-de journalistes qu'il commandait, et Lucien mordit à ses flatteries.
-Coralie observa le manége de ce consommateur d'esprit, et voulut mettre
-Lucien en garde contre lui.
-
-—Ne t'engage pas, mon petit, dit-elle à son poète, attends, ils veulent
-t'exploiter, nous causerons de cela ce soir.
-
-—Bah! lui répondit Lucien, je me sens assez fort pour être aussi
-méchant et aussi fin qu'ils peuvent l'être.
-
-Finot, qui ne s'était sans doute pas brouillé pour les blancs avec
-Hector Merlin, présenta Merlin à Lucien et Lucien à Merlin. Coralie et
-madame du Val-Noble fraternisèrent, se comblèrent de caresses et de
-prévenances. Madame du Val-Noble invita Lucien et Coralie à dîner.
-
-Hector Merlin, le plus dangereux de tous les journalistes présents à ce
-dîner, était un petit homme sec, à lèvres pincées, couvant une ambition
-démesurée, d'une jalousie sans bornes, heureux de tous les maux qui
-se faisaient autour de lui, profitant des divisions qu'il fomentait,
-ayant beaucoup d'esprit, peu de vouloir, mais remplaçant la volonté par
-l'instinct qui mène les parvenus vers les endroits éclairés par l'or
-et par le pouvoir. Lucien et lui se déplurent mutuellement. Il n'est
-pas difficile d'expliquer pourquoi. Merlin eut le malheur de parler
-à Lucien à haute voix comme Lucien pensait tout bas. Au dessert, les
-liens de la plus touchante amitié semblaient unir ces hommes, qui tous
-se croyaient supérieurs l'un à l'autre. Lucien, le nouveau venu, était
-l'objet de leurs coquetteries. On causait à cœur ouvert. Hector Merlin
-seul ne riait pas. Lucien lui demanda la raison de sa raison.
-
-—Mais je vous vois entrant dans le monde littéraire et journaliste
-avec des illusions. Vous croyez aux amis. Nous sommes tous amis ou
-ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les premiers
-avec l'arme qui devrait ne nous servir qu'à frapper les autres. Vous
-vous apercevrez avant peu que vous n'obtiendrez rien par les beaux
-sentiments. Si vous êtes bon, faites-vous méchant. Soyez hargneux par
-calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprême, je vous la confie
-et je ne vous aurai pas fait une médiocre confidence. Pour être aimé,
-ne quittez jamais votre maîtresse sans l'avoir fait pleurer un peu;
-pour faire fortune en littérature, blessez toujours tout le monde,
-même vos amis, faites pleurer les amours-propres: tout le monde vous
-caressera.
-
-Hector Merlin fut heureux en voyant à l'air de Lucien que sa parole
-entrait chez le néophyte comme la lame d'un poignard dans un cœur.
-On joua. Lucien perdit tout son argent. Il fut emmené par Coralie,
-et les délices de l'amour lui firent oublier les terribles émotions
-du Jeu qui, plus tard, devait trouver en lui une de ses victimes. Le
-lendemain, en sortant de chez elle et revenant au quartier latin, il
-trouva dans sa bourse l'argent qu'il avait perdu. Cette attention
-l'attrista d'abord, il voulut revenir chez l'actrice et lui rendre un
-don qui l'humiliait; mais il était déjà rue de La Harpe, il continua
-son chemin vers l'hôtel Cluny. Tout en marchant, il s'occupa de ce soin
-de Coralie, il y vit une preuve de cet amour maternel que ces sortes
-de femmes mêlent à leurs passions. Chez elles, la passion comporte
-tous les sentiments. De pensée en pensée, Lucien finit par trouver
-une raison d'accepter en se disant:—Je l'aime, nous vivrons ensemble
-comme mari et femme, et je ne la quitterai jamais! A moins d'être
-Diogène, qui ne comprendrait alors les sensations de Lucien en montant
-l'escalier boueux et puant de son hôtel, en faisant grincer la serrure
-de sa porte, en revoyant le carreau sale et la piteuse cheminée de sa
-chambre horrible de misère et de nudité? Il trouva sur sa table le
-manuscrit de son roman et ce mot de Daniel d'Arthez:
-
- «Nos amis sont presque contents de votre œuvre, cher poète. Vous
- pourrez la présenter avec plus de confiance, disent-ils, à vos
- amis et à vos ennemis. Nous avons lu votre charmant article sur le
- Panorama-Dramatique, et vous devez exciter autant d'envie dans la
- littérature que de regrets chez nous.
-
- »DANIEL.»
-
-—Regrets! que veut-il dire? s'écria Lucien surpris du ton de politesse
-qui régnait dans ce billet. Était-il donc un étranger pour le Cénacle?
-Après avoir dévoré les fruits délicieux que lui avait tendus l'Ève des
-coulisses, il tenait encore plus à l'estime et à l'amitié de ses amis
-de la rue des Quatre-Vents. Il resta pendant quelques instants plongé
-dans une méditation par laquelle il embrassait son présent dans cette
-chambre et son avenir dans celle de Coralie. En proie à des hésitations
-alternativement honorables et dépravantes, il s'assit et se mit à
-examiner l'état dans lequel ses amis lui rendaient son œuvre. Quel
-étonnement fut le sien! De chapitre en chapitre, la plume habile et
-dévouée de ces grands hommes encore inconnus avait changé ses pauvretés
-en richesses. Un dialogue plein, serré, concis, nerveux remplaçait ses
-conversations qu'il comprit alors n'être que des bavardages en les
-comparant à des discours où respirait l'esprit du temps. Ses portraits,
-un peu mous de dessin, avaient été vigoureusement accusés et colorés;
-tous se rattachaient aux phénomènes curieux de la vie humaine par des
-observations physiologiques dues sans doute à Bianchon, exprimées avec
-finesse, et qui les faisaient vivre. Ses descriptions verbeuses étaient
-devenues substantielles et vives. Il avait donné une enfant mal faite
-et mal vêtue, et il retrouvait une délicieuse fille en robe blanche, à
-ceinture, à écharpe roses, une création ravissante. La nuit le surprit,
-les yeux en pleurs, atterré de cette grandeur, sentant le prix d'une
-pareille leçon, admirant ces corrections qui lui en apprenaient plus
-sur la littérature et sur l'art que ses quatre années de travaux, de
-lectures, de comparaisons et d'études. Le redressement d'un carton mal
-conçu, un trait magistral sur le vif en disent toujours plus que les
-théories et les observations.
-
-—Quels amis! quels cœurs! suis-je heureux! s'écria-t-il en serrant le
-manuscrit.
-
-Entraîné par l'emportement naturel aux natures poétiques et mobiles,
-il courut chez Daniel. En montant l'escalier, il se crut cependant
-moins digne de ces cœurs que rien ne pouvait faire dévier du sentier de
-l'honneur. Une voix lui disait que, si Daniel avait aimé Coralie, il ne
-l'aurait pas acceptée avec Camusot. Il connaissait aussi la profonde
-horreur du Cénacle pour les journalistes, et il se savait déjà quelque
-peu journaliste. Il trouva ses amis, moins Meyraux, qui venait de
-sortir, en proie à un désespoir peint sur toutes les figures.
-
-—Qu'avez-vous, mes amis? dit Lucien.
-
-—Nous venons d'apprendre une horrible catastrophe: le plus grand esprit
-de notre époque, notre ami le plus aimé, celui qui pendant deux ans a
-été notre lumière...
-
-—Louis Lambert, dit Lucien.
-
-—Il est dans un état de catalepsie qui ne laisse aucun espoir, dit
-Bianchon.
-
-—Il mourra le corps insensible et la tête dans les cieux, ajouta
-solennellement Michel Chrestien.
-
-—Il mourra comme il a vécu, dit d'Arthez.
-
-—L'amour, jeté comme un feu dans le vaste empire de son cerveau, l'a
-incendié, dit Léon Giraud.
-
-—Oui, dit Joseph Bridau, l'a exalté à un point où nous le perdons de
-vue.
-
-—C'est nous qui sommes à plaindre, dit Fulgence Ridal.
-
-—Il se guérira peut-être, s'écria Lucien.
-
-—D'après ce que nous a dit Meyraux, la cure est impossible, répondit
-Bianchon. Sa tête est le théâtre de phénomènes sur lesquels la médecine
-n'a nul pouvoir.
-
-—Il existe cependant des agents, dit d'Arthez...
-
-—Oui, dit Bianchon, il n'est que cataleptique, nous pouvons le rendre
-imbécile.
-
-—Ne pouvoir offrir au génie du mal une tête en remplacement de
-celle-là! Moi, je donnerais la mienne! s'écria Michel Chrestien.
-
-—Et que deviendrait la fédération européenne? dit d'Arthez.
-
-—Ah! c'est vrai, reprit Michel Chrestien, avant d'être à un homme on
-appartient à l'Humanité.
-
-—Je venais ici le cœur plein de remercîments pour vous tous, dit
-Lucien. Vous avez changé mon billon en louis d'or.
-
-—Des remercîments! Pour qui nous prends-tu? dit Bianchon.
-
-—Le plaisir a été pour nous, reprit Fulgence.
-
-—Eh! bien, vous voilà journaliste? lui dit Léon Giraud. Le bruit de
-votre début est arrivé jusque dans le quartier latin.
-
-—Pas encore, répondit Lucien.
-
-—Ah! tant mieux! dit Michel Chrestien.
-
-—Je vous le disais bien, reprit d'Arthez. Lucien est un de ces cœurs
-qui connaissent le prix d'une conscience pure. N'est-ce pas un viatique
-fortifiant que de poser le soir sa tête sur l'oreiller en pouvant se
-dire:—Je n'ai pas jugé les œuvres d'autrui, je n'ai causé d'affliction
-à personne: mon esprit, comme un poignard, n'a fouillé l'âme d'aucun
-innocent; ma plaisanterie n'a immolé aucun bonheur, elle n'a même pas
-troublé la sottise heureuse, elle n'a pas injustement fatigué le génie;
-j'ai dédaigné les faciles triomphes de l'épigramme; enfin je n'ai
-jamais menti à mes convictions?
-
-—Mais, dit Lucien, on peut, je crois, être ainsi tout en travaillant
-à un journal. Si je n'avais décidément que ce moyen d'exister, il
-faudrait bien y venir.
-
-—Oh! oh! oh! fit Fulgence en montant d'un ton à chaque exclamation,
-nous capitulons.
-
-—Il sera journaliste, dit gravement Léon Giraud. Ah! Lucien, si tu
-voulais l'être avec nous, qui allons publier un journal où jamais ni
-la vérité ni la justice ne seront outragées, où nous répandrons les
-doctrines utiles à l'humanité, peut-être...
-
-—Vous n'aurez pas un abonné, répliqua machiavéliquement Lucien en
-interrompant Léon.
-
-—Ils en auront cinq cents qui en vaudront cinq cent mille, répondit
-Michel Chrestien.
-
-—Il vous faudra bien des capitaux, reprit Lucien.
-
-—Non, dit d'Arthez, mais du dévouement.
-
-—Tu sens comme une vraie boutique de parfumeur, dit Michel Chrestien
-en flairant par un geste comique la tête de Lucien. On t'a vu dans une
-voiture supérieurement astiquée, traînée par des chevaux de dandy, avec
-une maîtresse de prince, Coralie.
-
-—Eh! bien, dit Lucien, y a-t-il du mal à cela?
-
-—Tu dis cela comme s'il y en avait, lui cria Bianchon.
-
-—J'aurais voulu à Lucien, dit d'Arthez, une Béatrix, une noble femme
-qui l'aurait soutenu dans la vie...
-
-—Mais, Daniel, est-ce que l'amour n'est pas partout semblable à
-lui-même? dit le poète.
-
-—Ah! dit le républicain, ici je suis aristocrate. Je ne pourrais pas
-aimer une femme qu'un acteur baise sur la joue en face du public, une
-femme tutoyée dans les coulisses, qui s'abaisse devant un parterre et
-lui sourit, qui danse des pas en relevant ses jupes et qui se met en
-homme pour montrer ce que je veux être seul à voir. Ou, si j'aimais une
-pareille femme, elle quitterait le théâtre, et je la purifierais par
-mon amour.
-
-—Et si elle ne pouvait pas quitter le théâtre?
-
-—Je mourrais de chagrin, de jalousie, de mille maux. On ne peut pas
-arracher son amour de son cœur comme on arrache une dent.
-
-Lucien devint sombre et pensif.—Quand ils apprendront que je subis
-Camusot, ils me mépriseront, se disait-il.
-
-—Tiens, lui dit le sauvage républicain avec une affreuse bonhomie, tu
-pourras être un grand écrivain, mais tu ne seras jamais qu'un petit
-farceur.
-
-Il prit son chapeau et sortit.
-
-—Il est dur, Michel Chrestien, dit le poète.
-
-—Dur et salutaire comme le davier du dentiste, dit Bianchon. Michel
-voit ton avenir, et peut-être en ce moment pleure-t-il sur toi dans la
-rue.
-
-D'Arthez fut doux et consolant, il essaya de relever Lucien. Au bout
-d'une heure le poète quitta le Cénacle, maltraité par sa conscience qui
-lui criait:—Tu seras journaliste! comme la sorcière crie à Macbeth: Tu
-seras roi.
-
-Dans la rue, il regarda les croisées du patient d'Arthez, éclairées
-par une faible lumière, et revint chez lui le cœur attristé, l'âme
-inquiète. Une sorte de pressentiment lui disait qu'il avait été serré
-sur le cœur de ses vrais amis pour la dernière fois. En entrant dans
-la rue de Cluny par la place de la Sorbonne, il reconnut l'équipage de
-Coralie. Pour venir voir son poète un moment, pour lui dire un simple
-bonsoir, l'actrice avait franchi l'espace du boulevard du Temple à la
-Sorbonne. Lucien trouva sa maîtresse tout en larmes à l'aspect de sa
-mansarde, elle voulait être misérable comme son amant, elle pleurait
-en rangeant les chemises, les gants, les cravates et les mouchoirs
-dans l'affreuse commode de l'hôtel. Ce désespoir était si vrai, si
-grand, il exprimait tant d'amour, que Lucien, à qui l'on avait reproché
-d'avoir une actrice, vit dans Coralie une sainte bien près d'endosser
-le cilice de la misère. Pour venir, cette adorable créature avait pris
-le prétexte d'avertir son ami que la société Camusot, Coralie et Lucien
-rendrait à la société Matifat, Florine et Lousteau leur souper, et de
-demander à Lucien s'il avait quelque invitation à faire qui lui fût
-utile; Lucien lui répondit qu'il en causerait avec Lousteau. L'actrice,
-après quelques moments, se sauva en cachant à Lucien que Camusot
-l'attendait en bas.
-
-Le lendemain, dès huit heures, Lucien alla chez Étienne, ne le trouva
-pas, et courut chez Florine. Le journaliste et l'actrice reçurent
-leur ami dans la jolie chambre à coucher où ils étaient maritalement
-établis, et tous trois ils y déjeunèrent splendidement.
-
-—Mais mon petit, lui dit Lousteau quand ils furent attablés et que
-Lucien lui eut parlé du souper que donnerait Coralie, je te conseille
-de venir avec moi voir Félicien Vernou, de l'inviter, et de te lier
-avec lui autant qu'on peut se lier avec un pareil drôle. Félicien te
-donnera peut-être accès dans le journal politique où il cuisine le
-feuilleton, et où tu pourras fleurir à ton aise en grands articles dans
-le haut de ce journal. Cette feuille, comme la nôtre, appartient au
-parti libéral, tu seras libéral, c'est le parti populaire; d'ailleurs,
-si tu voulais passer du côté ministériel, tu y entrerais avec d'autant
-plus d'avantages que tu te serais fait redouter. Hector Merlin et sa
-madame du Val-Noble, chez qui vont quelques grands seigneurs, les
-jeunes dandies et les millionnaires, ne t'ont-ils pas prié, toi et
-Coralie, à dîner?
-
-—Oui, répondit Lucien, et tu en es avec Florine.
-
-Lucien et Lousteau, dans leur griserie de vendredi et pendant leur
-dîner du dimanche, en étaient arrivés à se tutoyer.
-
-—Eh! bien, nous rencontrerons Merlin au journal, c'est un gars qui
-suivra Finot de près; tu feras bien de le soigner, de le mettre de ton
-souper avec sa maîtresse: il te sera peut-être utile avant peu, car les
-gens haineux ont besoin de tout le monde, et il te rendra service pour
-avoir ta plume au besoin.
-
-—Votre début a fait assez de sensation pour que vous n'éprouviez aucun
-obstacle, dit Florine à Lucien, hâtez-vous d'en profiter, autrement
-vous seriez promptement oublié.
-
-—L'affaire, reprit Lousteau, la grande affaire est consommée! Ce Finot,
-un homme sans aucun talent, est directeur et rédacteur en chef du
-journal hebdomadaire de Dauriat, propriétaire d'un sixième qui ne lui
-coûte rien, et il a six cents francs d'appointements par mois. Je suis,
-de ce matin, mon cher, rédacteur en chef de notre petit journal. Tout
-s'est passé comme je le présumais l'autre soir: Florine a été superbe,
-elle rendrait des points au prince de Talleyrand.
-
-—Nous tenons les hommes par leur plaisir, dit Florine, les diplomates
-ne les prennent que par l'amour-propre; les diplomates leur voient
-faire des façons et nous leur voyons faire des bêtises, nous sommes
-donc les plus fortes.
-
-—En concluant, dit Lousteau, Matifat a commis le seul bon mot qu'il
-prononcera dans sa vie de droguiste: L'affaire, a-t-il dit, ne sort pas
-de mon commerce!
-
-—Je soupçonne Florine de le lui avoir soufflé, s'écria Lucien.
-
-—Ainsi, mon cher amour, reprit Lousteau, tu as le pied à l'étrier.
-
-—Vous êtes né coiffé, dit Florine. Combien voyons-nous de petits
-jeunes gens qui _droguent_ dans Paris pendant des années sans arriver
-à pouvoir insérer un article dans un journal! Il en aura été de vous
-comme d'Émile Blondet. Dans six mois d'ici, je vous vois _faisant votre
-tête_, ajouta-t-elle en se servant d'un mot de son argot et en lui
-jetant un sourire moqueur.
-
-—Ne suis-je pas à Paris depuis trois ans, dit Lousteau, et depuis hier
-seulement Finot me donne trois cents francs de fixe par mois pour la
-rédaction en chef, me paye cent sous la colonne, et cent francs la
-feuille à son journal hebdomadaire.
-
-—Hé! bien, vous ne dites rien?... s'écria Florine en regardant Lucien.
-
-—Nous verrons, dit Lucien.
-
-—Mon cher, répondit Lousteau d'un air piqué, j'ai tout arrangé pour
-toi comme si tu étais mon frère; mais je ne te réponds pas de Finot.
-Finot sera sollicité par soixante drôles qui, d'ici à deux jours, vont
-venir lui faire des propositions aux rabais. J'ai promis pour toi, tu
-lui diras non, si tu veux. Tu ne te doutes pas de ton bonheur, reprit
-le journaliste après une pause. Tu feras partie d'une coterie dont
-les camarades attaquent leurs ennemis dans plusieurs journaux, et s'y
-servent mutuellement.
-
-—Allons d'abord voir Félicien Vernou, dit Lucien qui avait hâte de se
-lier avec ces redoutables oiseaux de proie.
-
-Lousteau envoya chercher un cabriolet, et les deux amis allèrent rue
-Mandar, où demeurait Vernou, dans une maison à allée, il y occupait un
-appartement au deuxième étage. Lucien fut très-étonné de trouver ce
-critique acerbe, dédaigneux et gourmé, dans une salle à manger de la
-dernière vulgarité, tendue d'un mauvais petit papier briqueté, chargé
-de mousses par intervalles égaux, ornée de gravures à l'aqua-tinta dans
-des cadres dorés, attablé avec une femme trop laide pour ne pas être
-légitime, et deux enfants en bas âge perchés sur ces chaises à pieds
-très-élevés et à barrière, destinées à maintenir ces petits drôles.
-Surpris dans une robe de chambre confectionnée avec les restes d'une
-robe d'indienne à sa femme, Félicien eut un air assez mécontent.
-
-—As-tu déjeuné, Lousteau? dit-il en offrant une chaise à Lucien
-
-—Nous sortons de chez Florine, dit Étienne, et nous y avons déjeuné.
-
-Lucien ne cessait d'examiner madame Vernou, qui ressemblait à une
-bonne, grasse cuisinière, assez blanche, mais superlativement commune.
-Madame Vernou portait un foulard par-dessus un bonnet de nuit à
-brides que ses joues pressées débordaient. Sa robe de chambre, sans
-ceinture, attachée au col par un bouton, descendait à grands plis et
-l'enveloppait si mal, qu'il était impossible de ne pas la comparer
-à une borne. D'une santé désespérante, elle avait les joues presque
-violettes, et des mains à doigts en forme de boudins. Cette femme
-expliqua soudain à Lucien l'attitude gênée de Vernou dans le monde.
-Malade de son mariage, sans force pour abandonner femme et enfants,
-mais assez poète pour en toujours souffrir, cet auteur ne devait
-pardonner à personne un succès, il devait être mécontent de tout,
-en se sentant toujours mécontent de lui-même. Lucien comprit l'air
-aigre qui glaçait cette figure envieuse, l'âcreté des reparties que
-ce journaliste semait dans sa conversation, l'acerbité de sa phrase,
-toujours pointue et travaillée comme un stylet.
-
-—Passons dans mon cabinet, dit Félicien en se levant, il s'agit sans
-doute d'affaires littéraires.
-
-—Oui et non, lui répondit Lousteau. Mon vieux, il s'agit d'un souper.
-
-—Je venais, dit Lucien, vous prier de la part de Coralie....
-
-A ce nom, madame Vernou leva la tête.
-
-—... A souper d'aujourd'hui en huit, dit Lucien en continuant. Vous
-trouverez chez elle la société que vous avez eue chez Florine, et
-augmentée de madame du Val-Noble, de Merlin et de quelques autres. Nous
-jouerons.
-
-—Mais, mon ami, ce jour-là nous devons aller chez madame Mahoudeau, dit
-la femme.
-
-—Eh! qu'est-ce que cela fait? dit Vernou.
-
-—Si nous n'y allions pas, elle se choquerait, et tu es bien aise de la
-trouver pour escompter tes effets de librairie.
-
-—Mon cher, voilà une femme qui ne comprend pas qu'un souper qui
-commence à minuit n'empêche pas d'aller à une soirée qui finit à onze
-heures. Je travaille à côté d'elle, ajouta-t-il.
-
-—Vous avez tant d'imagination! répondit Lucien qui se fit un ennemi
-mortel de Vernou par ce seul mot.
-
-—Eh! bien, reprit Lousteau, tu viens, mais ce n'est pas tout. Monsieur
-de Rubempré devient un des nôtres, ainsi pousse-le à ton journal;
-présente-le comme un gars capable de faire la haute littérature, afin
-qu'il puisse mettre au moins deux articles par mois.
-
-—Oui, s'il veut être des nôtres, attaquer nos ennemis comme nous
-attaquerons les siens, et défendre nos amis, je parlerai de lui ce soir
-à l'Opéra, répondit Vernou.
-
-—Eh! bien, à demain, mon petit, dit Lousteau en serrant la main de
-Vernou avec les signes de la plus vive amitié. Quand paraît ton livre?
-
-—Mais, dit le père de famille, cela dépend de Dauriat, j'ai fini.
-
-—Es-tu content!...
-
-—Mais oui et non...
-
-—Nous chaufferons le succès, dit Lousteau en se levant et saluant la
-femme de son confrère.
-
-Cette brusque sortie fut nécessitée par les criailleries des deux
-enfants qui se disputaient et se donnaient des coups de cuiller en
-s'envoyant de la panade par la figure.
-
-—Tu viens de voir, mon enfant, dit Étienne à Lucien, une femme qui,
-sans le savoir, fera bien des ravages en littérature. Ce pauvre Vernou
-ne nous pardonne pas sa femme. On devrait l'en débarrasser, dans
-l'intérêt public bien entendu. Nous éviterions un déluge d'articles
-atroces, d'épigrammes contre tous les succès et contre toutes les
-fortunes. Que devenir avec une pareille femme accompagnée de ces deux
-horribles moutards? Vous avez vu le Rigaudin de la Maison en loterie,
-la pièce de Picard... eh! bien, comme Rigaudin, Vernou ne se battra
-pas, mais il fera battre les autres; il est capable de se crever un
-œil pour en crever deux à son meilleur ami; vous le verrez posant le
-pied sur tous les cadavres, souriant à tous les malheurs, attaquant
-les princes, les ducs, les marquis, les nobles, parce qu'il est
-roturier; attaquant les renommées célibataires à cause de sa femme, et
-parlant toujours morale, plaidant pour les joies domestiques et pour
-les devoirs de citoyen. Enfin ce critique si moral ne sera doux pour
-personne, pas même pour les enfants. Il vit dans la rue Mandar entre
-une femme qui pourrait faire le mamamouchi du Bourgeois gentilhomme
-et deux petits Vernou laids comme des teignes; il veut se moquer du
-faubourg Saint-Germain, où il ne mettra jamais le pied, et fera parler
-les duchesses comme parle sa femme. Voilà l'homme qui va hurler après
-les jésuites, insulter la cour, lui prêter l'intention de rétablir les
-droits féodaux, le droit d'aînesse, et qui prêchera quelque croisade en
-faveur de l'égalité, lui qui ne se croit l'égal de personne. S'il était
-garçon, s'il allait dans le monde, s'il avait les allures des poètes
-royalistes pensionnés, ornés de croix de la Légion-d'Honneur, ce serait
-un optimiste. Le journalisme a mille points de départ semblables. C'est
-une grande catapulte mise en mouvement par de petites haines. As-tu
-maintenant envie de te marier? Vernou n'a plus de cœur, le fiel a tout
-envahi. Aussi est-ce le journaliste par excellence, un tigre à deux
-mains qui déchire tout, comme si ses plumes avaient la rage.
-
-—Il est gunophobe, dit Lucien. A-t-il du talent?
-
-—Il a de l'esprit, c'est un _Articlier_. Vernou porte des articles,
-fera toujours des articles, et rien que des articles. Le travail le
-plus obstiné ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose. Félicien
-est incapable de concevoir une œuvre, d'en disposer les masses, d'en
-réunir harmonieusement les personnages dans un plan qui commence,
-se noue et marche vers un fait capital; il a des idées, mais il ne
-connaît pas les faits; ses héros seront des utopies philosophiques ou
-libérales; enfin, son style est d'une originalité cherchée, sa phrase
-ballonnée tomberait si la critique lui donnait un coup d'épingle. Aussi
-craint-il énormément les journaux, comme tous ceux qui ont besoin des
-gourdes et des bourdes de l'éloge pour se soutenir au-dessus de l'eau.
-
-—Quel article tu fais, s'écria Lucien.
-
-—Ceux-là, mon enfant, il faut se les dire et jamais les écrire.
-
-—Tu deviens rédacteur en chef, dit Lucien.
-
-—Où veux-tu que je te jette? lui demanda Lousteau.
-
-—Chez Coralie.
-
-—Ah! nous sommes amoureux, dit Lousteau. Quelle faute! Fais de Coralie
-ce que je fais de Florine, une ménagère, mais la liberté sur la
-montagne!
-
-—Tu ferais damner les saints! lui dit Lucien en riant.
-
-—On ne damne pas les démons, répondit Lousteau.
-
-Le ton léger, brillant de son nouvel ami, la manière dont il traitait
-la vie, ses paradoxes mêlés aux maximes vraies du machiavélisme
-parisien agissaient sur Lucien à son insu. En théorie, le poète
-reconnaissait le danger de ces pensées, et les trouvait utiles à
-l'application. En arrivant sur le boulevard du Temple, les deux amis
-convinrent de se retrouver, entre quatre et cinq heures, au bureau du
-journal, où sans doute Hector Merlin viendrait. Lucien était, en effet,
-saisi par les voluptés de l'amour vrai des courtisanes qui attachent
-leurs grappins aux endroits les plus tendres de l'âme en se pliant avec
-une incroyable souplesse à tous les désirs, en favorisant les molles
-habitudes d'où elles tirent leur force. Il avait déjà soif des plaisirs
-parisiens, il aimait la vie facile, abondante et magnifique que lui
-faisait l'actrice chez elle. Il trouva Coralie et Camusot ivres de
-joie. Le Gymnase proposait pour Pâques prochain un engagement dont les
-conditions nettement formulées, surpassaient les espérances de Coralie.
-
-—Nous vous devons ce triomphe, dit Camusot.
-
-—Oh! certes, sans lui l'Alcade tombait, s'écria Coralie, il n'y avait
-pas d'article, et j'étais encore au boulevard pour six ans.
-
-Elle lui sauta au cou devant Camusot. L'effusion de l'actrice avait
-je ne sais quoi de moelleux dans sa rapidité, de suave dans son
-entraînement: elle aimait! Comme tous les hommes dans leurs grandes
-douleurs, Camusot abaissa ses yeux à terre, et reconnut, le long de
-la couture des bottes de Lucien, le fil de couleur employé par les
-bottiers célèbres et qui se dessinait en jaune foncé sur le noir
-luisant de la tige. La couleur originale de ce fil l'avait préoccupé
-pendant son monologue sur la présence inexplicable d'une paire de
-bottes devant la cheminée de Coralie. Il avait lu en lettres noires
-imprimées sur le cuir blanc et doux de la doublure l'adresse d'un
-bottier fameux à cette époque: Gay, rue de La Michodière.
-
-—Monsieur, dit-il à Lucien, vous avez de bien belles bottes.
-
-—Il a tout beau, répondit Coralie.
-
-—Je voudrais bien me fournir chez votre bottier.
-
-—Oh! dit Coralie, comme c'est rue des Bourdonnais de demander les
-adresses des fournisseurs! Allez-vous porter des bottes de jeune
-homme? vous seriez joli garçon. Gardez donc vos bottes à revers, qui
-conviennent à un homme établi, qui a femme, enfants et maîtresse.
-
-—Enfin, si monsieur voulait tirer une de ses bottes, il me rendrait un
-service signalé, dit l'obstiné Camusot.
-
-—Je ne pourrais la remettre sans crochets, dit Lucien en rougissant.
-
-—Bérénice en ira chercher, ils ne seront pas de trop ici, dit le
-marchand d'un air horriblement goguenard.
-
-—Papa Camusot, dit Coralie en lui jetant un regard empreint d'un
-atroce mépris, ayez le courage de votre lâcheté! Allons, dites toute
-votre pensée. Vous trouvez que les bottes de monsieur ressemblent aux
-miennes? Je vous défends d'ôter vos bottes, dit-elle à Lucien. Oui,
-monsieur Camusot, oui, ces bottes sont absolument les mêmes que celles
-qui se croisaient les bras devant mon foyer l'autre jour, et monsieur
-caché dans mon cabinet de toilette les attendait, il avait passé la
-nuit ici. Voilà ce que vous pensez, hein? Pensez-le, je le veux. C'est
-la vérité pure. Je vous trompe. Après? Cela me plaît, à moi!
-
-Elle s'assit sans colère et de l'air le plus dégagé du monde en
-regardant Camusot et Lucien, qui n'osaient se regarder.
-
-—Je ne croirai que ce que vous voudrez que je croie, dit Camusot. Ne
-plaisantez pas, j'ai tort.
-
-—Ou je suis une infâme dévergondée qui dans un moment s'est amourachée
-de monsieur, ou je suis une pauvre misérable créature qui a senti pour
-la première fois le véritable amour après lequel courent toutes les
-femmes. Dans les deux cas, il faut me quitter ou me prendre comme je
-suis, dit-elle en faisant un geste de souveraine par lequel elle écrasa
-le négociant.
-
-—Serait-ce vrai? dit Camusot qui vit à la contenance de Lucien que
-Coralie ne riait pas et qui mendiait une tromperie.
-
-—J'aime mademoiselle, dit Lucien.
-
-En entendant ce mot dit d'une voix émue, Coralie sauta au cou de son
-poète, le pressa dans ses bras et tourna la tête vers le marchand de
-soieries en lui montrant l'admirable groupe d'amour qu'elle faisait
-avec Lucien.
-
-—Pauvre Musot, reprends tout ce que tu m'as donné, je ne veux rien de
-toi, j'aime comme une folle cet enfant-là, non pour son esprit, mais
-pour sa beauté. Je préfère la misère avec lui, à des millions avec toi.
-
-Camusot tomba sur un fauteuil, se mit la tête dans les mains, et
-demeura silencieux.
-
-—Voulez-vous que nous nous en allions? lui dit-elle avec une incroyable
-férocité.
-
-Lucien eut froid dans le dos en se voyant chargé d'une femme, d'une
-actrice et d'un ménage.
-
-—Reste ici, garde tout, Coralie, dit le marchand d'une voix faible
-et douloureuse qui partait de l'âme, je ne veux rien reprendre. Il y
-a pourtant là soixante mille francs de mobilier, mais je ne saurais
-me faire à l'idée de ma Coralie dans la misère. Et tu seras cependant
-avant peu dans la misère. Quelque grands que soient les talents de
-monsieur, ils ne peuvent pas te donner une existence. Voilà ce qui nous
-attend tous, nous autres vieillards! Laisse-moi, Coralie, le droit
-de venir te voir quelquefois: je puis t'être utile. D'ailleurs, je
-l'avoue, il me serait impossible de vivre sans toi.
-
-La douceur de ce pauvre homme, dépossédé de tout son bonheur au moment
-où il se croyait le plus heureux, toucha vivement Lucien, mais non
-Coralie.
-
-—Viens, mon pauvre Musot, viens tant que tu voudras, dit-elle. Je
-t'aimerai mieux en ne te trompant point.
-
-Camusot parut content de n'être pas chassé de son paradis terrestre
-où sans doute il devait souffrir, mais où il espéra rentrer plus tard
-dans tous ses droits en se fiant sur les hasards de la vie parisienne
-et sur les séductions qui allaient entourer Lucien. Le vieux marchand
-matois pensa que tôt ou tard ce beau jeune homme se permettrait des
-infidélités, et pour l'espionner, pour le perdre dans l'esprit de
-Coralie, il voulait rester leur ami. Cette lâcheté de la passion vraie
-effraya Lucien. Camusot offrit à dîner au Palais-Royal, chez Véry, ce
-qui fut accepté.
-
-—Quel bonheur, cria Coralie quand Camusot fut parti, plus de mansarde
-au quartier latin, tu demeureras ici, nous ne nous quitterons pas,
-tu prendras pour conserver les apparences un petit appartement, rue
-Charlot, et vogue la galère!
-
-Elle se mit à danser son pas espagnol avec un entrain qui peignit une
-indomptable passion.
-
-—Je puis gagner cinq cents francs par mois en travaillant beaucoup, dit
-Lucien.
-
-—J'en ai tout autant au théâtre, sans compter les feux. Camusot
-m'habillera toujours, il m'aime! Avec quinze cents francs par mois,
-nous vivrons comme des Crésus.
-
-—Et les chevaux, et le cocher, et le domestique? dit Bérénice.
-
-—Je ferai des dettes, s'écria Coralie.
-
-Elle se remit à danser une gigue avec Lucien.
-
-—Il faut dès lors accepter les propositions de Finot, s'écria Lucien.
-
-—Allons, dit Coralie, je m'habille et te mène à ton journal, je
-t'attendrai en voiture, sur le boulevard.
-
-Lucien s'assit sur un sofa, regarda l'actrice faisant sa toilette et
-se livra aux plus graves réflexions. Il eût mieux aimé laisser Coralie
-libre que d'être jeté dans les obligations d'un pareil mariage; mais
-il la vit si belle, si bien faite, si attrayante, qu'il fut saisi par
-les pittoresques aspects de cette vie de Bohême, et jeta le gant à la
-face de la Fortune. Bérénice eut ordre de veiller au déménagement et à
-l'installation de Lucien. Puis, la triomphante, la belle, l'heureuse
-Coralie entraîna son amant aimé, son poète, et traversa tout Paris
-pour aller rue Saint-Fiacre. Lucien grimpa lestement l'escalier, et
-se produisit en maître dans les bureaux du journal. Coloquinte ayant
-toujours son papier timbré sur la tête et le vieux Giroudeau lui dirent
-encore assez hypocritement que personne n'était venu.
-
-—Mais les rédacteurs doivent se voir quelque part pour convenir du
-journal, dit-il.
-
-—Probablement, mais la rédaction ne me regarde pas, dit le capitaine de
-la Garde Impériale qui se remit à vérifier ses bandes en faisant son
-éternel broum! broum!
-
-En ce moment, par un hasard, doit-on dire heureux ou malheureux? Finot
-vint pour annoncer à Giroudeau sa fausse abdication, et lui recommander
-de veiller à ses intérêts.
-
-—Pas de diplomatie avec monsieur, il est du journal, dit Finot à son
-oncle en prenant la main de Lucien et la lui serrant.
-
-—Ah! monsieur est du journal, s'écria Giroudeau surpris du geste de son
-neveu. Eh! bien, monsieur, vous n'avez pas eu de peine à y entrer.
-
-—Je veux y faire votre lit pour que vous ne soyez pas _jobardé_ par
-Étienne, dit Finot en regardant Lucien d'un air fin. Monsieur aura
-trois francs par colonne pour toute sa rédaction, y compris les
-comptes-rendus de théâtre.
-
-—Tu n'as jamais fait ces conditions à personne, dit Giroudeau en
-regardant Lucien avec étonnement.
-
-—Il aura les quatre théâtres du boulevard, tu auras soin que ses loges
-ne lui soient pas _chippées_, et que ses billets de spectacle lui
-soient remis. Je vous conseille néanmoins de vous les faire adresser
-chez vous, dit-il en se tournant vers Lucien. Monsieur s'engage à
-faire, en outre de sa critique, dix articles Variétés d'environ deux
-colonnes pour cinquante francs par mois pendant un an. Cela vous
-va-t-il?
-
-—Oui, dit Lucien qui avait la main forcée par les circonstances.
-
-—Mon oncle, dit Finot au caissier, tu rédigeras le traité que nous
-signerons en descendant.
-
-—Qui est monsieur? demanda Giroudeau en se levant et ôtant son bonnet
-de soie noire.
-
-—Monsieur Lucien de Rubempré, l'auteur de l'article sur l'Alcade, dit
-Finot.
-
-—Jeune homme, s'écria le vieux militaire en frappant sur le front de
-Lucien, vous avez là des mines d'or. Je ne suis pas littéraire, mais
-votre article, je l'ai lu, il m'a fait plaisir. Parlez-moi de cela!
-Voilà de la gaieté. Aussi ai-je dit:—Ça nous amènera des abonnés! Et il
-en est venu. Nous avons vendu cinquante numéros.
-
-—Mon traité avec Étienne Lousteau est-il copié double et prêt à signer,
-dit Finot à son oncle.
-
-—Oui, dit Giroudeau.
-
-—Mets à celui que je signe avec monsieur la date d'hier, afin que
-Lousteau soit sous l'empire de ces conventions. Finot prit le bras de
-son nouveau rédacteur avec un semblant de camaraderie qui séduisit le
-poète, et l'entraîna dans l'escalier en lui disant:—Vous avez ainsi
-une position faite. Je vous présenterai moi-même à _mes_ rédacteurs.
-Puis, ce soir, Lousteau vous fera reconnaître aux théâtres. Vous
-pouvez gagner cent cinquante francs par mois à notre petit journal
-que va diriger Lousteau; aussi tâchez de bien vivre avec lui. Déjà le
-drôle m'en voudra de lui avoir lié les mains en votre endroit, mais
-vous avez du talent, et je ne veux pas que vous soyez en butte aux
-caprices d'un rédacteur en chef. Entre nous, vous pouvez m'apporter
-jusqu'à deux feuilles par mois pour ma Revue hebdomadaire, je vous les
-payerai deux cents francs. Ne parlez de cet arrangement à personne, je
-serais en proie à la vengeance de tous ces amours-propres blessés de la
-fortune d'un nouveau venu. Faites quatre articles de vos deux feuilles,
-signez-en deux de votre nom et deux d'un pseudonyme, afin de ne pas
-avoir l'air de manger le pain des autres. Vous devez votre position
-à Blondet et à Vignon qui vous trouvent de l'avenir. Ainsi, ne vous
-galvaudez pas. Surtout, défiez-vous de vos amis. Quant à nous deux,
-entendons-nous bien toujours. Servez-moi, je vous servirai. Vous avez
-pour quarante francs de loges et de billets à vendre, et pour soixante
-francs de livres à _laver_. Ça et votre rédaction vous donneront quatre
-cent cinquante francs par mois. Avec de l'esprit, vous saurez trouver
-au moins deux cents francs en sus chez les libraires qui vous payeront
-des articles et des prospectus. Mais vous êtes à moi, n'est-ce pas? Je
-puis compter sur vous.
-
-Lucien serra la main de Finot avec un transport de joie inouï.
-
-—N'ayons pas l'air de nous être entendus, lui dit Finot à l'oreille en
-poussant la porte d'une mansarde au cinquième étage de la maison, et
-située au fond d'un long corridor.
-
-Lucien aperçut alors Lousteau, Félicien Vernou, Hector Merlin et deux
-autres rédacteurs qu'il ne connaissait pas, tous réunis à une table
-couverte d'un tapis vert, devant un bon feu, sur des chaises ou des
-fauteuils, fumant ou riant. La table était chargée de papiers, il
-s'y trouvait un véritable encrier plein d'encre, des plumes assez
-mauvaises, mais qui servaient aux rédacteurs. Il fut démontré au
-nouveau journaliste que là s'élaborait le grand œuvre.
-
-—Messieurs, dit Finot, l'objet de la réunion est l'installation en mon
-lieu et place de notre cher Lousteau comme rédacteur en chef du journal
-que je suis obligé de quitter. Mais, quoique mes opinions subissent une
-transformation nécessaire pour que je puisse passer rédacteur en chef
-de la Revue dont les destinées vous sont connues, mes convictions sont
-les mêmes et nous restons amis. Je suis tout à vous, comme vous serez
-à moi. Les circonstances sont variables, les principes sont fixes. Les
-principes sont le pivot sur lequel marchent les aiguilles du baromètre
-politique.
-
-Tous les rédacteurs partirent d'un éclat de rire.
-
-—Qui t'a donné ces phrases-là? demanda Lousteau.
-
-—Blondet, répondit Finot.
-
-—Vent, pluies, tempête, beau fixe, dit Merlin, nous parcourrons tout
-ensemble.
-
-—Enfin, reprit Finot, ne nous embarbouillons pas dans les métaphores:
-tous ceux qui auront quelques articles à m'apporter retrouveront Finot.
-Monsieur, dit-il en présentant Lucien, est des vôtres. J'ai traité avec
-lui, Lousteau.
-
-Chacun complimenta Finot sur son élévation et sur ses nouvelles
-destinées.
-
-—Te voilà à cheval sur nous et sur les autres, lui dit l'un des
-rédacteurs inconnus à Lucien, tu deviens Janus...
-
-—Pourvu qu'il ne soit pas Janot, dit Vernou.
-
-—Tu nous laisses attaquer nos bêtes noires?
-
-—Tout ce que vous voudrez! dit Finot.
-
-—Ah! mais, dit Lousteau, le journal ne peut pas reculer. Monsieur
-Châtelet s'est fâché, nous n'allons pas le lâcher pendant une semaine.
-
-—Que s'est-il passé? dit Lucien.
-
-—Il est venu demander raison, dit Vernou. L'ex-beau de l'Empire a
-trouvé le père Giroudeau, qui, du plus beau sang-froid du monde, a
-montré dans Philippe Bridau l'auteur de l'article, et Philippe a
-demandé au baron son heure et ses armes. L'affaire en est restée là.
-Nous sommes occupés à présenter des excuses au baron dans le numéro de
-demain. Chaque phrase est un coup de poignard.
-
-—Mordez-le ferme, il viendra me trouver, dit Finot. J'aurai l'air de
-lui rendre service en vous apaisant, il tient au Ministère, et nous
-accrocherons là quelque chose, une place de professeur suppléant ou
-quelque bureau de tabac. Nous sommes heureux qu'il se soit piqué au
-jeu. Qui de vous veut faire dans mon nouveau journal un article de fond
-sur Nathan?
-
-—Donnez-le à Lucien, dit Lousteau. Hector et Vernou feront des articles
-dans leurs journaux respectifs.....
-
-—Adieu, messieurs, nous nous reverrons seul à seul chez Barbin, dit
-Finot en riant.
-
-Lucien reçut quelques compliments sur son admission dans le corps
-redoutable des journalistes, et Lousteau le présenta comme un homme sur
-qui l'on pouvait compter.
-
-—Lucien vous invite en masse, messieurs, à souper chez sa maîtresse, la
-belle Coralie.
-
-—Coralie va au Gymnase, dit Lucien à Étienne.
-
-—Eh! bien, messieurs, il est entendu que nous pousserons Coralie, hein?
-Dans tous vos journaux, mettez quelques lignes sur son engagement
-et parlez de son talent. Vous donnerez du tact, de l'habileté à
-l'administration du Gymnase, pouvons-nous lui donner de l'esprit?
-
-—Nous lui donnerons de l'esprit, répondit Merlin, Frédéric a une pièce
-avec Scribe.
-
-—Oh! le directeur du Gymnase est alors le plus prévoyant et le plus
-perspicace des spéculateurs, dit Vernou.
-
-—Ah! çà, ne faites pas vos articles sur le livre de Nathan que nous ne
-nous soyons concertés, vous saurez pourquoi, dit Lousteau. Nous devons
-être utiles à notre nouveau camarade. Lucien a deux livres à placer, un
-recueil de sonnets et un roman. Par la vertu de l'entre-filet! il doit
-être un grand poète à trois mois d'échéance. Nous nous servirons de
-ses Marguerites pour rabaisser les Odes, les Ballades, les Méditations,
-toute la poésie romantique.
-
-—Ça serait drôle si les sonnets ne valaient rien, dit Vernou. Que
-pensez-vous de vos sonnets, Lucien?
-
-—Là, comment les trouvez-vous? dit un des rédacteurs inconnus.
-
-—Messieurs, ils sont bien, dit Lousteau, parole d'honneur.
-
-—Eh! bien, j'en suis content, dit Vernou, je les jetterai dans les
-jambes de ces poètes de sacristie qui me fatiguent.
-
-—Si Dauriat, ce soir, ne prend pas les Marguerites, nous lui
-flanquerons article sur article contre Nathan.
-
-—Et Nathan, que dira-t-il? s'écria Lucien.
-
-Les cinq rédacteurs éclatèrent de rire.
-
-—Il sera enchanté, dit Vernou. Vous verrez comment nous arrangerons les
-choses.
-
-—Ainsi, monsieur est des nôtres? dit un des deux rédacteurs que Lucien
-ne connaissait pas.
-
-—Oui, oui, Frédéric, pas de farces. Tu vois, Lucien, dit Étienne au
-néophyte, comment nous agissons avec toi, tu ne reculeras pas dans
-l'occasion. Nous aimons tous Nathan, et nous allons l'attaquer.
-Maintenant partageons-nous l'empire d'Alexandre. Frédéric, veux-tu les
-Français et l'Odéon?
-
-—Si ces messieurs y consentent, dit Frédéric.
-
-Tous inclinèrent la tête, mais Lucien vit briller des regards d'envie.
-
-—Je garde l'Opéra, les Italiens et l'Opéra-Comique, dit Vernou.
-
-—Eh! bien, Hector prendra les théâtres de Vaudeville, dit Lousteau.
-
-—Et moi, je n'ai donc pas de théâtres? s'écria l'autre rédacteur que ne
-connaissait pas Lucien.
-
-—Eh! bien, Hector te laissera les Variétés, et Lucien la
-Porte-Saint-Martin, dit Étienne. Abandonne-lui la Porte-Saint-Martin,
-il est fou de Fanny Beaupré, dit-il à Lucien, tu prendras le
-Cirque-Olympique en échange. Moi, j'aurai Bobino, les Funambules et
-Madame Saqui. Qu'avons-nous pour le journal de demain?
-
-—Rien.
-
-—Rien.
-
-—Rien!
-
-—Messieurs, soyez brillants pour mon premier numéro. Le baron Châtelet
-et sa seiche ne dureront pas huit jours. L'auteur du Solitaire est bien
-usé.
-
-—Sosthène-Démosthène n'est plus drôle, dit Vernou, tout le monde nous
-l'a pris.
-
-—Oh! il nous faut de nouveaux morts, dit Frédéric.
-
-—Messieurs, si nous prêtions des ridicules aux hommes vertueux de la
-Droite? Si nous disions que monsieur de Bonald pue des pieds? s'écria
-Lousteau.
-
-—Commençons une série de portraits des orateurs ministériels, dit
-Hector Merlin.
-
-—Fais cela, mon petit, dit Lousteau, tu les connais, ils sont de ton
-parti, tu pourras satisfaire quelques haines intestines. Empoigne
-Beugnot, Syrieys de Mayrinhac et autres. Les articles peuvent être
-prêts à l'avance, nous ne serons pas embarrassés pour le journal.
-
-—Si nous inventions quelques refus de sépulture avec des circonstances
-plus ou moins aggravantes? dit Hector.
-
-—N'allons pas sur les brisées des grands journaux constitutionnels qui
-ont leurs _cartons aux curés_ pleins de _Canards_, répondit Vernou.
-
-—De Canards? dit Lucien.
-
-—Nous appelons un canard, lui répondit Hector, un fait qui a l'air
-d'être vrai, mais qu'on invente pour relever les Faits-Paris quand ils
-sont pâles. Le canard est une trouvaille de Franklin, qui a inventé le
-paratonnerre, le canard et la république. Ce journaliste trompa si bien
-les encyclopédistes par ses canards d'outre-mer que, dans l'Histoire
-Philosophique des Indes, Raynal a donné deux de ces canards pour des
-faits authentiques.
-
-—Je ne savais pas cela, dit Vernou. Quels sont les deux canards?
-
-—L'histoire relative à l'Anglais qui vend sa libératrice, une négresse,
-après l'avoir rendue mère afin d'en tirer plus d'argent. Puis le
-plaidoyer sublime de la jeune fille grosse gagnant sa cause. Quand
-Franklin vint à Paris, il avoua ses canards chez Necker, à la grande
-confusion des philosophes français. Et voilà comment le Nouveau-Monde a
-deux fois corrompu l'ancien.
-
-—Le journal dit Lousteau, tient pour vrai tout ce qui est probable.
-Nous partons de là.
-
-—La justice criminelle ne procède pas autrement, dit Vernou.
-
-—Eh! bien, à ce soir, neuf heures, ici, dit Merlin.
-
-Chacun se leva, se serra les mains, et la séance fut levée au milieu
-des témoignages de la plus touchante familiarité.
-
-—Qu'as-tu donc fait à Finot, dit Étienne à Lucien en descendant, pour
-qu'il ait passé un marché avec toi? Tu es le seul avec lequel il se
-soit lié.
-
-—Moi, rien, il me l'a proposé, dit Lucien.
-
-—Enfin, tu aurais avec lui des arrangements, j'en serais enchanté, nous
-n'en serions que plus forts tous deux.
-
-Au rez-de-chaussée, Étienne et Lucien trouvèrent Finot qui prit à part
-Lousteau dans le cabinet ostensible de la Rédaction.
-
-—Signez votre traité pour que le nouveau directeur croie la chose faite
-d'hier, dit Giroudeau qui présentait à Lucien deux papiers timbrés.
-
-En lisant ce traité, Lucien entendit entre Étienne et Finot une
-discussion assez vive qui roulait sur les produits en nature du
-journal. Étienne voulait sa part de ces impôts perçus par Giroudeau. Il
-y eut sans doute une transaction entre Finot et Lousteau, car les deux
-amis sortirent entièrement d'accord.
-
-—A huit heures, aux Galeries-de-Bois, chez Dauriat, dit Étienne à
-Lucien.
-
-Un jeune homme se présenta pour être rédacteur de l'air timide et
-inquiet qu'avait Lucien naguère. Lucien vit avec un plaisir secret
-Giroudeau pratiquant sur le néophyte les plaisanteries par lesquelles
-le vieux militaire l'avait abusé; son intérêt lui fit parfaitement
-comprendre la nécessité de ce manége, qui mettait des barrières presque
-infranchissables entre les débutants et la mansarde où pénétraient les
-élus.
-
-—Il n'y a pas déjà tant d'argent pour les rédacteurs, dit-il à
-Giroudeau.
-
-—Si vous étiez plus de monde, chacun de vous en aurait moins, répondit
-le capitaine. Et donc!
-
-L'ancien militaire fit tourner sa canne plombée, sortit en
-_broum-broumant_, et parut stupéfait de voir Lucien montant dans le bel
-équipage qui stationnait sur les boulevards.
-
-—Vous êtes maintenant les militaires, et nous sommes les pékins, lui
-dit le soldat.
-
-—Ma parole d'honneur, ces jeunes gens me paraissent être les meilleurs
-enfants du monde, dit Lucien à Coralie. Me voilà journaliste avec la
-certitude de pouvoir gagner six cents francs par mois, en travaillant
-comme un cheval; mais je placerai mes deux ouvrages et j'en ferai
-d'autres, car mes amis vont m'organiser un succès! Ainsi, je dis comme
-toi, Coralie: Vogue la galère.
-
-—Tu réussiras, mon petit; mais ne sois pas aussi bon que tu es beau, tu
-te perdrais. Sois méchant avec les hommes, c'est bon genre.
-
-Coralie et Lucien allèrent se promener au bois de Boulogne, ils y
-rencontrèrent encore la marquise d'Espard, madame de Bargeton et le
-baron Châtelet. Madame de Bargeton regarda Lucien d'un air séduisant
-qui pouvait passer pour un salut. Camusot avait commandé le meilleur
-dîner du monde. Coralie, en se sachant débarrassée de lui, fut si
-charmante pour le pauvre marchand de soieries qu'il ne se souvint pas,
-durant les quatorze mois de leur liaison, de l'avoir vue si gracieuse
-ni si attrayante.
-
-—Allons, se dit-il, restons avec elle, _quand même_!
-
-Camusot proposa secrètement à Coralie une inscription de six mille
-livres de rente sur le Grand-Livre, que ne connaissait pas sa femme, si
-elle voulait rester sa maîtresse, en consentant à fermer les yeux sur
-ses amours avec Lucien.
-
-—Trahir un pareil ange?... mais regarde-le donc, pauvre magot, et
-regarde-toi! dit-elle en lui montrant le poète que Camusot avait
-légèrement étourdi en le faisant boire.
-
-Camusot résolut d'attendre que la misère lui rendît la femme que la
-misère lui avait déjà livrée.
-
-—Je ne serai donc que ton ami, dit-il en la baisant au front.
-
-Lucien laissa Coralie et Camusot pour aller aux Galeries-de-Bois. Quel
-changement son initiation aux mystères du journal avait produit dans
-son esprit! Il se mêla sans peur à la foule qui ondoyait dans les
-Galeries, il eut l'air impertinent parce qu'il avait une maîtresse,
-il entra chez Dauriat d'un air dégagé parce qu'il était journaliste.
-Il y trouva grande société, il y donna la main à Blondet, à Nathan, à
-Finot, à toute la littérature avec laquelle il avait fraternisé depuis
-une semaine; il se crut un personnage, et se flatta de surpasser ses
-camarades; la petite pointe de vin qui l'animait le servit à merveille,
-il fut spirituel, et montra qu'il savait hurler avec les loups.
-Néanmoins, Lucien ne recueillit pas les approbations tacites, muettes
-ou parlées sur lesquelles il comptait, il aperçut un premier mouvement
-de jalousie parmi ce monde, moins inquiet que curieux peut-être de
-savoir quelle place prendrait une supériorité nouvelle, et ce qu'elle
-avalerait dans le partage général des produits de la Presse. Finot,
-qui trouvait en Lucien une mine à exploiter; Lousteau, qui croyait
-avoir des droits sur lui, furent les seuls que le poète vit souriant.
-Lousteau, qui avait déjà pris les allures d'un rédacteur en chef,
-frappa vivement aux carreaux du cabinet de Dauriat.
-
-—Dans un moment, mon ami, lui répondit le libraire en levant la tête
-au-dessus des rideaux verts et en le reconnaissant.
-
-Le moment dura une heure, après laquelle Lucien et son ami entrèrent
-dans le sanctuaire.
-
-—Eh! bien, avez-vous pensé à l'affaire de notre ami? dit le nouveau
-rédacteur en chef.
-
-—Certes, dit Dauriat en se penchant sultanesquement dans son fauteuil.
-J'ai parcouru le recueil, je l'ai fait lire à un homme de goût, à un
-bon juge, car je n'ai pas la prétention de m'y connaître. Moi, mon ami,
-j'achète la gloire toute faite comme cet Anglais achetait l'amour.
-Vous êtes aussi grand poète que vous êtes joli garçon, mon petit, dit
-Dauriat. Foi d'honnête homme, je ne dis pas de libraire, remarquez? vos
-sonnets sont magnifiques, on n'y sent pas le travail, ce qui est rare
-quand on a l'inspiration et de la verve. Enfin, vous savez rimer, une
-des qualités de la nouvelle école. Vos Marguerites sont un beau livre,
-mais ce n'est pas une affaire, et je ne peux m'occuper que de vastes
-entreprises. Par conscience, je ne veux pas prendre vos sonnets, il
-me serait impossible de les pousser, il n'y a pas assez à gagner pour
-faire les dépenses d'un succès. D'ailleurs vous ne continuerez pas la
-poésie, votre livre est un livre isolé. Vous êtes jeune, jeune homme!
-vous m'apportez l'éternel recueil des premiers vers que font au sortir
-du collége tous les gens de lettres, auquel ils tiennent tout d'abord,
-et dont ils se moquent plus tard. Lousteau, votre ami, doit avoir
-un poème caché dans ses vieilles chaussettes. N'as-tu pas un poème,
-Lousteau? dit Dauriat en jetant sur Étienne un fin regard de compère.
-
-—Eh! comment pourrais-je écrire en prose? dit Lousteau.
-
-—Eh! bien, vous le voyez, il ne m'en a jamais parlé; mais notre ami
-connaît la librairie et les affaires, reprit Dauriat. Pour moi, la
-question, dit-il en câlinant Lucien, n'est pas de savoir si vous êtes
-un grand poète; vous avez beaucoup, mais beaucoup de mérite; si je
-commençais la librairie, je commettrais la faute de vous éditer. Mais
-d'abord, aujourd'hui, mes commanditaires et mes bailleurs de fonds
-me couperaient les vivres; il suffit que j'y aie perdu vingt mille
-francs l'année dernière pour qu'ils ne veuillent entendre à aucune
-poésie, et ils sont mes maîtres. Néanmoins la question n'est pas là.
-J'admets que vous soyez un grand poète, serez-vous fécond? Pondrez-vous
-régulièrement des sonnets? Deviendrez-vous dix volumes? Serez-vous
-une affaire? Eh! bien, non, vous serez un délicieux prosateur; vous
-avez trop d'esprit pour le gâter par des chevilles, vous avez à gagner
-trente mille francs par an dans les journaux, et vous ne les troquerez
-pas contre trois mille francs que vous donneront très-difficilement vos
-hémistiches, vos strophes et autres ficharades!
-
-—Vous savez, Dauriat, que monsieur est du journal, dit Lousteau.
-
-—Oui, répondit Dauriat, j'ai lu son article; et, dans son intérêt bien
-entendu, je lui refuse les Marguerites! Oui, monsieur, je vous aurai
-donné plus d'argent dans six mois d'ici pour les articles que j'irai
-vous demander que pour votre poésie invendable!
-
-—Et la gloire? s'écria Lucien.
-
-Dauriat et Lousteau se mirent à rire.
-
-—Dame! dit Lousteau, ça conserve des illusions.
-
-—La gloire, répondit Dauriat, c'est dix ans de persistance et une
-alternative de cent mille francs de perte ou de gain pour le libraire.
-Si vous trouvez des fous qui impriment vos poésies, dans un an d'ici
-vous aurez de l'estime pour moi en apprenant le résultat de leur
-opération.
-
-—Vous avez là le manuscrit? dit Lucien froidement.
-
-—Le voici, mon ami, répondit Dauriat dont les façons avec Lucien
-s'étaient déjà singulièrement édulcorées.
-
-Lucien prit le rouleau sans regarder l'état dans lequel était la
-ficelle, tant Dauriat avait l'air d'avoir lu les Marguerites. Il
-sortit avec Lousteau sans paraître ni consterné ni mécontent. Dauriat
-accompagna les deux amis dans la boutique en parlant de son journal et
-de celui de Lousteau. Lucien jouait négligemment avec le manuscrit des
-Marguerites.
-
-—Tu crois que Dauriat a lu ou fait lire tes sonnets? lui dit Étienne à
-l'oreille.
-
-—Oui, dit Lucien,
-
-—Regarde les scellés.
-
-Lucien aperçut l'encre et la ficelle dans un état de conjonction
-parfaite.
-
-—Quel sonnet avez-vous le plus particulièrement remarqué? dit Lucien au
-libraire en pâlissant de colère et de rage.
-
-—Ils sont tous remarquables, mon ami, répondit Dauriat, mais celui
-sur la marguerite est délicieux, il se termine par une pensée fine et
-très-délicate. Là, j'ai deviné le succès que votre prose doit obtenir.
-Aussi vous ai-je recommandé sur-le-champ à Finot. Faites-nous des
-articles, nous les payerons bien. Voyez-vous, penser à la gloire, c'est
-fort beau, mais n'oubliez pas le solide, et prenez tout ce qui se
-présentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers.
-
-Le poète sortit brusquement dans les Galeries pour ne pas éclater, il
-était furieux.—Eh! bien, enfant, dit Lousteau qui le suivit, sois donc
-calme, accepte les hommes pour ce qu'ils sont, des moyens. Veux-tu
-prendre ta revanche?
-
-—A tout prix, dit le poète.
-
-—Voici un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de me donner,
-et dont la seconde édition paraît demain; relis cet ouvrage et fais un
-article qui le démolisse. Félicien Vernou ne peut souffrir Nathan dont
-le succès nuit, à ce qu'il croit, au futur succès de son ouvrage. Une
-des manies de ces petits esprits est d'imaginer que, sous le soleil, il
-n'y a pas de place pour deux succès. Aussi fera-t-il mettre ton article
-dans le grand journal auquel il travaille.
-
-—Mais que peut-on dire contre ce livre? Il est beau, s'écria Lucien.
-
-—Ha! çà, mon cher, apprends ton métier, dit en riant Lousteau. Le
-livre, fût-il un chef-d'œuvre, doit devenir sous ta plume une stupide
-niaiserie, une œuvre dangereuse et malsaine.
-
-—Mais comment?
-
-—Tu changeras les beautés en défauts.
-
-—Je suis incapable d'opérer une pareille métamorphose.
-
-—Mon cher, voici la manière de procéder en semblable occurrence.
-Attention, mon petit! Tu commenceras par trouver l'œuvre belle, et tu
-peux t'amuser à écrire alors ce que tu en penses. Le public se dira:
-Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial. Dès lors
-le public tiendra ta critique pour consciencieuse. Après avoir conquis
-l'estime de ton lecteur, tu regretteras d'avoir à blâmer le système
-dans lequel de semblables livres vont faire entrer la littérature
-française. La France, diras-tu, ne gouverne-t-elle pas l'intelligence
-du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de siècle en siècle, les écrivains
-français maintenaient l'Europe dans la voie de l'analyse, de l'examen
-philosophique, par la puissance du style et par la forme originale
-qu'ils donnaient aux idées. Ici, tu places, pour le bourgeois, un éloge
-de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu, de Buffon. Tu
-expliqueras combien en France la langue est impitoyable, tu prouveras
-qu'elle est un vernis étendu sur la pensée. Tu lâcheras des axiomes,
-comme: Un grand écrivain en France est toujours un grand homme, il est
-tenu par la langue à toujours penser; il n'en est pas ainsi dans les
-autres pays, etc. Tu démontreras ta proposition en comparant Rabener,
-un moraliste satirique allemand, à La Bruyère. Il n'y a rien qui pose
-un critique comme de parler d'un auteur étranger inconnu. Kant est le
-piédestal de Cousin. Une fois sur ce terrain, tu lances un mot qui
-résume et explique aux niais le système de nos hommes de génie du
-dernier siècle, en appelant leur littérature une _littérature idéée_.
-Armé de ce mot, tu jettes tous les morts illustres à la tête des
-auteurs vivants. Tu expliqueras alors que de nos jours il se produit
-une nouvelle littérature où l'on abuse du dialogue (la plus facile des
-formes littéraires), et des descriptions qui dispensent de penser. Tu
-opposeras les romans de Voltaire, de Diderot, de Sterne, de Lesage,
-si substantiels, si incisifs, au roman moderne où tout se traduit par
-des images, et que Walter Scott a beaucoup trop _dramatisé_. Dans
-un pareil genre, il n'y a place que pour l'inventeur. Le roman à la
-Walter Scott est un genre et non un système, diras-tu. Tu foudroieras
-ce genre funeste où l'on délaye les idées, où elles sont passées
-au laminoir, genre accessible à tous les esprits, genre où chacun
-peut devenir auteur à bon marché, genre que tu nommeras enfin la
-_littérature imagée_. Tu feras tomber cette argumentation sur Nathan,
-en démontrant qu'il est un imitateur et n'a que l'apparence du talent.
-Le grand style serré du dix-huitième siècle manque à son livre, tu
-prouveras que l'auteur y a substitué les événements aux sentiments. Le
-mouvement n'est pas la vie, le tableau n'est pas l'idée! Lâche de ces
-sentences-là, le public les répète. Malgré le mérite de cette œuvre,
-elle te paraît alors fatale et dangereuse, elle ouvre les portes du
-Temple de la Gloire à la foule, et tu feras apercevoir dans le lointain
-une armée de petits auteurs empressés d'imiter cette forme. Ici tu
-pourras te livrer dès-lors à de tonnantes lamentations sur la décadence
-du goût, et tu glisseras l'éloge de MM. Étienne, Jouy, Tissot, Gosse,
-Duval, Jay, Benjamin Constant, Aignan, Baour-Lormian, Villemain, les
-coryphées du parti libéral napoléonien, sous la protection desquels
-se trouve le journal de Vernou. Tu montreras cette glorieuse phalange
-résistant à l'invasion des romantiques, tenant pour l'idée et le style
-contre l'image et le bavardage, continuant l'école voltairienne et
-s'opposant à l'école anglaise et allemande, de même que les dix-sept
-orateurs de la Gauche combattent pour la nation contre les Ultras
-de la Droite. Protégé par ces noms révérés de l'immense majorité
-des Français qui sera toujours pour l'Opposition de la Gauche, tu
-peux écraser Nathan dont l'ouvrage, quoique renfermant des beautés
-supérieures, donne en France droit de bourgeoisie à une littérature
-sans idées. Dès-lors, il ne s'agit plus de Nathan ni de son livre,
-comprends-tu? mais de la gloire de la France. Le devoir des plumes
-honnêtes et courageuses est de s'opposer vivement à ces importations
-étrangères. Là, tu flattes l'abonné. Selon toi, la France est une fine
-commère, il n'est pas facile de la surprendre. Si le libraire a, par
-des raisons dans lesquelles tu ne veux pas entrer, escamoté un succès,
-le vrai public a bientôt fait justice des erreurs causées par les cinq
-cents niais qui composent son avant-garde. Tu diras qu'après avoir eu
-le bonheur de vendre une édition de ce livre, le libraire est bien
-audacieux d'en faire une seconde, et tu regretteras qu'un si habile
-éditeur connaisse si peu les instincts du pays. Voilà tes masses.
-Saupoudre-moi d'esprit ces raisonnements, relève-les par un petit
-filet de vinaigre, et Dauriat est frit dans la poêle aux articles.
-Mais n'oublie pas de terminer en ayant l'air de plaindre dans Nathan
-l'erreur d'un homme à qui, s'il quitte cette voie, la littérature
-contemporaine devra de belles œuvres.
-
-Lucien fut stupéfait en entendant parler Lousteau: à la parole du
-journaliste, il lui tombait des écailles des yeux, il découvrait des
-vérités littéraires qu'il n'avait même pas soupçonnées.
-
-—Mais ce que tu me dis, s'écria-t-il, est plein de raison et de
-justesse.
-
-—Sans cela, pourrais-tu battre en brèche le livre de Nathan? dit
-Lousteau. Voilà, mon petit, une première forme d'article qu'on emploie
-pour démolir un ouvrage. C'est le pic du critique. Mais il y a bien
-d'autres formules! ton éducation se fera. Quand tu seras obligé de
-parler absolument d'un homme que tu n'aimeras pas, quelquefois les
-propriétaires, les rédacteurs en chef d'un journal ont la main forcée,
-tu déploieras les négations de ce que nous appelons l'article de
-fonds. On met en tête de l'article, le titre du livre dont on veut
-que vous vous occupiez; on commence par des considérations générales
-dans lesquelles on peut parler des Grecs et des Romains, puis on dit
-à la fin: Ces considérations nous ramènent au livre de monsieur un
-tel, qui sera la matière d'un second article. Et le second article ne
-paraît jamais. On étouffe ainsi le livre entre deux promesses. Ici, tu
-ne fais pas un article contre Nathan, mais contre Dauriat; il faut un
-coup de pic. Sur un bel ouvrage, le pic n'entame rien, et il entre dans
-un mauvais livre jusqu'au cœur: au premier cas, il ne blesse que le
-libraire; et dans le second, il rend service au public. Ces formes de
-critique littéraire s'emploient également dans la critique politique.
-
-La cruelle leçon d'Étienne ouvrait des cases dans l'imagination de
-Lucien qui comprit admirablement ce métier.
-
-—Allons au journal, dit Lousteau, nous y trouverons nos amis, et nous
-conviendrons d'une charge à fond de train contre Nathan, et ça les fera
-rire, tu verras.
-
-Arrivés rue Saint-Fiacre, ils montèrent ensemble à la mansarde où
-se faisait le journal, et Lucien fut aussi surpris que ravi de voir
-l'espèce de joie avec laquelle ses camarades convinrent de démolir le
-livre de Nathan. Hector Merlin prit un carré de papier, et il écrivit
-ces lignes qu'il alla porter à son journal.
-
- _On annonce une seconde édition du livre de monsieur Nathan. Nous
- comptions garder le silence sur cet ouvrage, mais cette apparence du
- succès nous oblige à publier un article, moins sur l'œuvre que sur la
- tendance de la jeune littérature._
-
-En tête des plaisanteries pour le numéro du lendemain, Lousteau mit
-cette phrase.
-
- ⁂ _Le libraire Dauriat publie une seconde édition du livre de
- monsieur Nathan? Il ne connaît donc pas le proverbe du Palais_: NON
- BIS IN IDEM. _Honneur au courage malheureux!_
-
-Les paroles d'Étienne avaient été comme un flambeau pour Lucien,
-à qui le désir de se venger de Dauriat tint lieu de conscience et
-d'inspiration. Trois jours après, pendant lesquels il ne sortit pas
-de la chambre de Coralie où il travaillait au coin du feu, servi par
-Bérénice, et caressé dans ses moments de lassitude par l'attentive et
-silencieuse Coralie, Lucien mit au net un article critique, d'environ
-trois colonnes, où il s'était élevé à une hauteur surprenante. Il
-courut au journal, il était neuf heures du soir, il y trouva les
-rédacteurs et leur lut son travail. Il fut écouté sérieusement.
-Félicien ne dit pas un mot, il prit le manuscrit et dégringola les
-escaliers.
-
-—Que lui prend-il? s'écria Lucien.
-
-—Il porte ton article à l'imprimerie! dit Hector Merlin, c'est un
-chef-d'œuvre où il n'y a ni un mot à retrancher, ni une ligne à ajouter.
-
-—Il ne faut que te montrer le chemin! dit Lousteau.
-
-—Je voudrais voir la mine que fera Nathan demain en lisant cela, dit un
-autre rédacteur sur la figure duquel éclatait une douce satisfaction.
-
-—Il faut être votre ami, dit Hector Merlin.
-
-—C'est donc bien? demanda vivement Lucien.
-
-—Blondet et Vignon s'en trouveront mal, dit Lousteau.
-
-—Voici, reprit Lucien, un petit article que j'ai broché pour vous,
-et qui peut, en cas de succès, fournir une série de compositions
-semblables.
-
-—Lisez-nous cela, dit Lousteau.
-
-Lucien leur lut alors un de ces délicieux articles qui firent la
-fortune de ce petit journal, et où en deux colonnes il peignait un des
-menus détails de la vie parisienne, une figure, un type, un événement
-normal, ou quelques singularités. Cet échantillon, intitulé: _Les
-passants de Paris_, était écrit dans cette manière neuve et originale
-où la pensée résultait du choc des mots, où le cliquetis des adverbes
-et des adjectifs réveillait l'attention. Cet article était aussi
-différent de l'article grave et profond sur Nathan, que les Lettres
-Persanes diffèrent de l'Esprit des Lois.
-
-—Tu es né journaliste, lui dit Lousteau. Cela passera demain, fais-en
-tant que tu voudras.
-
-—Ah çà, dit Merlin, Dauriat est furieux des deux obus que nous avons
-lancés dans son magasin. Je viens de chez lui; il fulminait des
-imprécations, il s'emportait contre Finot qui lui disait t'avoir vendu
-son journal. Moi, je l'ai pris à part, et je lui ai coulé ces mots dans
-l'oreille: Les Marguerites vous coûteront cher! Il vous arrive un homme
-de talent, et vous l'envoyez promener quand nous l'accueillons à bras
-ouverts.
-
-—Dauriat sera foudroyé par l'article que nous venons d'entendre, dit
-Lousteau à Lucien. Tu vois, mon enfant, ce qu'est le journal? Mais
-ta vengeance marche! Le baron Châtelet est venu demander ce matin ton
-adresse, il y a eu ce matin un article sanglant contre lui, l'ex-beau
-a une tête faible, il est au désespoir. Tu n'as pas lu le journal?
-l'article est drôle. Vois? _Convoi du Héron pleuré par la Seiche._
-Madame de Bargeton est décidément appelée l'_os de Seiche_ dans le
-monde et Châtelet n'est plus nommé que le _baron Héron_.
-
-Lucien prit le journal et ne put s'empêcher de rire en lisant ce petit
-chef-d'œuvre de plaisanterie dû à Vernou.
-
-—Ils vont capituler, dit Hector Merlin.
-
-Lucien participa joyeusement à quelques-uns des bons mots et des
-traits avec lesquels on terminait le journal, en causant et fumant,
-en racontant les aventures de la journée, les ridicules des camarades
-ou quelques nouveaux détails sur leur caractère. Cette conversation
-éminemment moqueuse, spirituelle, méchante mit Lucien au courant des
-mœurs et du personnel de la littérature.
-
-—Pendant que l'on compose le journal, dit Lousteau, je vais aller faire
-un tour avec toi, te présenter à tous les contrôles et à toutes les
-coulisses des théâtres où tu as tes entrées; puis nous irons retrouver
-Florine et Coralie au Panorama-Dramatique où nous _folichonnerons_ avec
-elles dans leurs loges.
-
-Tous deux donc, bras dessus, bras dessous, ils allèrent de théâtre
-en théâtre, où Lucien fut intronisé comme rédacteur, complimenté
-par les directeurs, lorgné par les actrices qui tous avaient su
-l'importance qu'un seul article de lui venait de donner à Coralie et
-à Florine, engagées, l'une au Gymnase à douze mille francs par an,
-et l'autre à huit mille francs au Panorama. Ce fut autant de petites
-ovations qui grandirent Lucien à ses propres yeux, et lui donnèrent
-la mesure de sa puissance. A onze heures, les deux amis arrivèrent au
-Panorama-Dramatique où Lucien eut un air dégagé qui fit merveille.
-Nathan y était, Nathan tendit la main à Lucien qui la prit et la serra.
-
-—Ah çà, mes maîtres, dit-il en regardant Lucien et Lousteau, vous
-voulez donc m'enterrer?
-
-—Attends donc à demain, mon cher, tu verras comment Lucien t'a
-empoigné! Parole d'honneur, tu seras content. Quand la critique est
-aussi sérieuse que celle-là, un livre y gagne.
-
-Lucien était rouge de honte.
-
-—Est-ce dur? demanda Nathan.
-
-—C'est grave, dit Lousteau.
-
-—Il n'y aura donc pas de mal? reprit Nathan. Hector Merlin disait au
-foyer du Vaudeville que j'étais échiné.
-
-—Laissez-le dire, et attendez, s'écria Lucien qui se sauva dans la loge
-de Coralie en suivant l'actrice au moment où elle quittait la scène
-dans son attrayant costume.
-
-Le lendemain, au moment où Lucien déjeunait avec Coralie, il entendit
-un cabriolet dont le bruit net dans sa rue assez solitaire annonçait
-une élégante voiture, et dont le cheval avait cette allure déliée et
-cette manière d'arrêter qui trahit la race pure. De sa fenêtre, Lucien
-aperçut en effet le magnifique cheval anglais de Dauriat, et Dauriat
-qui tendait les guides à son groom avant de descendre.
-
-—C'est le libraire, cria Lucien à sa maîtresse.
-
-—Faites attendre, dit aussitôt Coralie à Bérénice.
-
-Lucien sourit de l'aplomb de cette jeune fille qui s'identifiait si
-admirablement à ses intérêts, et revint l'embrasser avec une effusion
-vraie: elle avait eu de l'esprit. La promptitude de l'impertinent
-libraire, l'abaissement subit de ce prince des charlatans tenait à
-des circonstances presque entièrement oubliées, tant le commerce de
-la librairie s'est violemment transformé depuis quinze ans. De 1816
-à 1827, époque à laquelle les cabinets littéraires, d'abord établis
-pour la lecture des journaux, entreprirent de donner à lire les livres
-nouveaux moyennant une rétribution, et où l'aggravation des lois
-fiscales sur la presse périodique fit créer l'Annonce, la librairie
-n'avait pas d'autres moyens de publication que les articles insérés ou
-dans les feuilletons ou dans le corps des journaux. Jusqu'en 1822, les
-journaux français paraissaient en feuilles d'une si médiocre étendue,
-que les grands journaux dépassaient à peine les dimensions des petits
-journaux d'aujourd'hui. Pour résister à la tyrannie des journalistes,
-Dauriat et Ladvocat, les premiers, inventèrent ces affiches par
-lesquelles il captèrent l'attention de Paris, en y déployant des
-caractères de fantaisie, des coloriages bizarres, des vignettes, et
-plus tard des lithographies qui firent de l'affiche un poème pour
-les yeux et souvent une déception pour la bourse des amateurs. Les
-affiches devinrent si originales qu'un de ces maniaques appelés
-_collectionneurs_ possède un recueil complet des affiches parisiennes.
-Ce moyen d'annonce, d'abord restreint aux vitres des boutiques et aux
-étalages des boulevards, mais plus tard étendu à la France entière,
-fut abandonné pour l'Annonce. Néanmoins l'affiche, qui frappe encore
-les yeux quand l'annonce et souvent l'œuvre sont oubliées, subsistera
-toujours, surtout depuis qu'on a trouvé le moyen de la peindre sur
-les murs. L'annonce, accessible à tous moyennant finance, et qui a
-converti la quatrième page des journaux en un champ aussi fertile pour
-le fisc que pour les spéculateurs, naquit sous les rigueurs du timbre,
-de la poste et des cautionnements. Ces restrictions inventées du temps
-de monsieur de Villèle, qui aurait pu tuer alors les journaux en les
-vulgarisant, créèrent au contraire des espèces de priviléges en rendant
-la fondation d'un journal presque impossible. En 1821, les journaux
-avaient donc droit de vie et de mort sur les conceptions de la pensée
-et sur les entreprises de la librairie. Une annonce de quelques lignes
-insérée aux Faits-Paris se payait horriblement cher. Les intrigues
-étaient si multipliées au sein des bureaux de rédaction, et le soir sur
-le champ de bataille des imprimeries, à l'heure où la _mise en page_
-décidait de l'admission ou du rejet de tel ou tel article, que les
-fortes maisons de librairie avaient à leur solde un homme de lettres
-pour rédiger ces petits articles où il fallait faire entrer beaucoup
-d'idées en peu de mots. Ces journalistes obscurs, payés seulement
-après l'insertion, restaient souvent pendant la nuit aux imprimeries
-pour voir mettre sous presse, soit les grands articles obtenus, Dieu
-sait comme! soit ces quelques lignes qui prirent depuis le nom de
-_réclames_. Aujourd'hui, les mœurs de la littérature et de la librairie
-ont si fort changé, que beaucoup de gens traiteraient de fables les
-immenses efforts, les séductions, les lâchetés, les intrigues que
-la nécessité d'obtenir ces réclames inspirait aux libraires, aux
-auteurs, aux martyrs de la gloire, à tous les forçats condamnés au
-succès à perpétuité. Dîners, cajoleries, présents, tout était mis en
-usage auprès des journalistes. L'anecdote suivante expliquera mieux
-que toutes les assertions l'étroite alliance de la critique et de la
-librairie.
-
-Un homme de haut style et visant à devenir homme d'État, dans ces
-temps-là jeune, galant et rédacteur d'un grand journal, devint le
-bien-aimé d'une fameuse maison de librairie. Un jour, un dimanche, à
-la campagne où l'opulent libraire fêtait les principaux rédacteurs
-des journaux, la maîtresse de la maison, alors jeune et jolie, emmena
-dans son parc l'illustre écrivain. Le premier commis, Allemand froid,
-grave et méthodique, ne pensant qu'aux affaires, se promenait un
-feuilletoniste sous le bras, en causant d'une entreprise sur laquelle
-il le consultait; la causerie les mène hors du parc, ils atteignent les
-bois. Au fond d'un fourré, l'Allemand voit quelque chose qui ressemble
-à sa patronne; il prend son lorgnon, fait signe au jeune rédacteur
-de se taire, de s'en aller, et retourne lui-même avec précaution
-sur ses pas.—Qu'avez-vous vu? lui demanda l'écrivain.—Presque rien,
-répondit-il. Notre grand article passe. Demain nous aurons au moins
-trois colonnes aux Débats.
-
-Un autre fait expliquera cette puissance des articles. Un livre de
-monsieur de Chateaubriand sur le dernier des Stuarts était dans un
-magasin à l'état de rossignol. Un seul article écrit par un jeune homme
-dans le Journal des Débats fit vendre ce livre en une semaine. Par un
-temps où, pour lire un livre, il fallait l'acheter et non le louer, on
-débitait dix mille exemplaires de certains ouvrages libéraux, vantés
-par toutes les feuilles de l'Opposition; mais aussi la contre-façon
-belge n'existait pas encore. Les attaques préparatoires des amis de
-Lucien et son article avaient la vertu d'arrêter la vente du livre
-de Nathan. Nathan ne souffrait que dans son amour-propre, il n'avait
-rien à perdre, il était payé; mais Dauriat pouvait perdre trente mille
-francs. En effet le commerce de la librairie dite de _nouveautés_ se
-résume dans ce théorème commercial: une rame de papier blanc vaut
-quinze francs, imprimée elle vaut, selon le succès, ou cent sous ou
-cent écus. Un article pour ou contre, dans ce temps-là, décidait
-souvent cette question financière. Dauriat, qui avait cinq cents rames
-à vendre, accourait donc pour capituler avec Lucien. De Sultan, le
-libraire devenait esclave. Après avoir attendu pendant quelque temps
-en murmurant, en faisant le plus de bruit possible et parlementant
-avec Bérénice, il obtint de parler à Lucien. Ce fier libraire prit
-l'air riant des courtisans quand ils entrent à la cour, mais mêlé de
-suffisance et de bonhomie.
-
-—Ne vous dérangez pas, mes chers amours! dit-il. Sont-ils gentils, ces
-deux tourtereaux! vous me faites l'effet de deux colombes! Qui dirait,
-mademoiselle, que cet homme, qui a l'air d'une jeune fille, est un
-tigre à griffes d'acier qui vous déchire une réputation comme il doit
-déchirer vos peignoirs quand vous tardez à les ôter. Et il se mit à
-rire sans achever sa plaisanterie. Mon petit, dit-il en continuant et
-s'asseyant auprès de Lucien... Mademoiselle, je suis Dauriat, dit-il en
-s'interrompant.
-
-Le libraire jugea nécessaire de lâcher le coup de pistolet de son nom,
-en ne se trouvant pas assez bien reçu par Coralie.
-
-—Monsieur, avez-vous déjeuné, voulez-vous nous tenir compagnie? dit
-l'actrice.
-
-—Mais oui, nous causerons mieux à table, répondit Dauriat. D'ailleurs,
-en acceptant votre déjeuner, j'aurai le droit de vous avoir à dîner
-avec mon ami Lucien, car nous devons maintenant être amis comme le gant
-et la main.
-
-—Bérénice! des huîtres, des citrons, du beurre frais, et du vin de
-Champagne, dit Coralie.
-
-—Vous êtes homme de trop d'esprit pour ne pas savoir ce qui m'amène,
-dit Dauriat en regardant Lucien.
-
-—Vous venez acheter mon recueil de sonnets?
-
-—Précisément, répondit Dauriat. Avant tout, déposons les armes de part
-et d'autre.
-
-Il tira de sa poche un élégant portefeuille, prit trois billets de
-mille francs, les mit sur une assiette, et les offrit à Lucien d'un air
-courtisanesque en lui disant:—Monsieur est-il content?
-
-—Oui, dit le poète qui se sentit inondé par une béatitude inconnue à
-l'aspect de cette somme inespérée.
-
-Lucien se contint, mais il avait envie de chanter, de sauter, il
-croyait à la Lampe Merveilleuse, aux Enchanteurs; il croyait enfin à
-son génie.
-
-—Ainsi, les Marguerites sont à moi? dit le libraire. Mais vous
-n'attaquerez jamais aucune de mes publications.
-
-—Les Marguerites sont à vous, mais je ne puis engager ma plume, elle
-est à mes amis, comme la leur est à moi.
-
-—Mais, enfin, vous devenez un de mes auteurs. Tous mes auteurs sont mes
-amis. Ainsi vous ne nuirez pas à mes affaires sans que je sois averti
-des attaques afin que je puisse les prévenir.
-
-—D'accord.
-
-—A votre gloire! dit Dauriat en haussant son verre.
-
-—Je vois bien que vous avez lu les Marguerites, dit Lucien. Dauriat ne
-se déconcerta pas.
-
-—Mon petit, acheter les Marguerites sans les connaître est la plus
-belle flatterie que puisse se permettre un libraire. Dans six mois,
-vous serez un grand poète; vous aurez des articles, on vous craint,
-je n'aurai rien à faire pour vendre votre livre. Je suis aujourd'hui
-le même négociant d'il y a quatre jours. Ce n'est pas moi qui ai
-changé, mais vous: la semaine dernière, vos sonnets étaient pour moi
-comme des feuilles de choux, aujourd'hui votre position en a fait des
-Messéniennes.
-
-—Eh! bien, dit Lucien que le plaisir sultanesque d'avoir une belle
-maîtresse et que la certitude de son succès rendait railleur et
-adorablement impertinent, si vous n'avez pas lu mes sonnets, vous avez
-lu mon article.
-
-—Oui, mon ami, sans cela serais-je venu si promptement? Il est
-malheureusement très-beau, ce terrible article. Ah! vous avez un
-immense talent, mon petit. Croyez-moi, profitez de la vogue, dit-il
-avec une bonhomie qui cachait la profonde impertinence du mot. Mais
-avez-vous reçu le journal, l'avez-vous lu?
-
-—Pas encore, dit Lucien, et cependant voilà la première fois que je
-publie un grand morceau de prose; mais Hector l'aura fait adresser chez
-moi, rue Charlot.
-
-—Tiens, lis, dit Dauriat en imitant Talma dans Manlius.
-
-Lucien prit la feuille que Coralie lui arracha.
-
-—A moi les prémices de votre plume, vous savez bien, dit-elle en riant.
-
-Dauriat fut étrangement flatteur et courtisan, il craignait Lucien,
-il l'invita donc avec Coralie à un grand dîner qu'il donnait aux
-journalistes vers la fin de la semaine. Il emporta le manuscrit des
-Marguerites en disant à _son_ poète de passer quand il lui plairait
-aux Galeries-de-Bois pour signer le traité qu'il tiendrait prêt.
-Toujours fidèle aux façons royales par lesquelles il essayait d'en
-imposer aux gens superficiels, et de passer plutôt pour un Mécène que
-pour un libraire, il laissa les trois mille francs sans en prendre de
-reçu, refusa la quittance offerte par Lucien en faisant un geste de
-nonchalance, et partit en baisant la main à Coralie.
-
-—Eh! bien, mon amour, aurais-tu vu beaucoup de ces chiffons-là, si
-tu étais resté dans ton trou de la rue de Cluny à marauder dans tes
-bouquins de la bibliothèque Sainte-Geneviève? dit Coralie à Lucien qui
-lui avait raconté toute son existence. Tiens, tes petits amis de la rue
-des Quatre-Vents me font l'effet d'être de grands _Jobards_!
-
-Ses frères du Cénacle étaient des Jobards! et Lucien entendit cet
-arrêt en riant. Il avait lu son article imprimé, il venait de goûter
-cette ineffable joie des auteurs, ce premier plaisir d'amour-propre
-qui ne caresse l'esprit qu'une seule fois. En lisant et relisant son
-article, il en sentait mieux la portée et l'étendue. L'impression est
-aux manuscrits ce que le théâtre est aux femmes, elle met en lumière
-les beautés et les défauts; elle tue aussi bien qu'elle fait vivre;
-une faute saute alors aux yeux aussi vivement que les belles pensées.
-Lucien enivré ne songeait plus à Nathan, Nathan était son marche-pied,
-il nageait dans la joie, il se voyait riche. Pour un enfant qui naguère
-descendait modestement les rampes de Beaulieu à Angoulême, revenait
-à l'Houmeau dans le grenier de Postel où toute la famille vivait
-avec douze cents francs par an, la somme apportée par Dauriat était
-le Potose. Un souvenir, bien vif encore, mais que les continuelles
-jouissances de la vie parisienne devaient éteindre, le ramena sur la
-place du Mûrier. Il se rappela sa belle, sa noble sœur Ève, son David
-et sa pauvre mère; aussitôt il envoya Bérénice changer un billet, et
-pendant ce temps il écrivit une petite lettre à sa famille; puis il
-dépêcha Bérénice aux Messageries en craignant de ne pouvoir, s'il
-tardait, donner les cinq cents francs qu'il adressait à sa mère. Pour
-lui, pour Coralie, cette restitution paraissait être une bonne action.
-L'actrice embrassa Lucien, elle le trouva le modèle des fils et des
-frères, elle le combla de caresses, car ces sortes de traits enchantent
-ces bonnes filles qui toutes ont le cœur sur la main.
-
-—Nous avons maintenant, lui dit-elle, un dîner tous les jours pendant
-une semaine, nous allons faire un petit carnaval, tu as bien assez
-travaillé.
-
-Coralie, en femme qui voulait jouir de la beauté d'un homme que toutes
-les femmes allaient lui envier, le ramena chez Staub, elle ne trouvait
-pas Lucien assez bien habillé. De là, les deux amants allèrent au
-bois de Boulogne, et revinrent dîner chez madame du Val-Noble où
-Lucien trouva Rastignac, Bixiou, des Lupeaulx, Finot, Blondet, Vignon,
-le baron de Nucingen, Beaudenord, Philippe Bridau, Conti le grand
-musicien, tout le monde des artistes, des spéculateurs, des gens qui
-veulent opposer de grandes émotions à de grands travaux, et qui tous
-accueillirent Lucien à merveille. Lucien, sûr de lui, déploya son
-esprit comme s'il n'en faisait pas commerce, et fut proclamé _homme
-fort_, éloge alors à la mode entre ces demi-camarades.
-
-—Oh! il faudra voir ce qu'il a dans le ventre, dit Théodore Gaillard
-à l'un des poètes protégés par la cour qui songeait à fonder un petit
-journal royaliste appelé plus tard le RÉVEIL.
-
-Après le dîner, les deux journalistes accompagnèrent leurs maîtresses
-à l'Opéra, où Merlin avait une loge, et où toute la compagnie
-se rendit. Ainsi Lucien reparut triomphant là où, quelques mois
-auparavant, il était lourdement tombé. Il se produisit au foyer
-donnant le bras à Merlin et à Blondet, regardant en face les dandies
-qui naguère l'avaient mystifié. Il tenait Châtelet sous ses pieds! De
-Marsay, Vandenesse, Manerville, les lions de cette époque, échangèrent
-alors quelques airs insolents avec lui. Certes, il avait été question
-du beau, de l'élégant Lucien dans la loge de madame d'Espard, où
-Rastignac fit une longue visite, car la marquise et madame de Bargeton
-lorgnèrent Coralie. Lucien excitait-il un regret dans le cœur de
-madame de Bargeton? Cette pensée préoccupa le poète: en voyant la
-Corinne d'Angoulême, un désir de vengeance agitait son cœur comme au
-jour où il avait essuyé le mépris de cette femme et de sa cousine aux
-Champs-Élysées.
-
-—Êtes-vous venu de votre province avec une amulette? dit Blondet à
-Lucien en entrant quelques jours après vers onze heures chez Lucien qui
-n'était pas encore levé. Sa beauté, dit-il en montrant Lucien à Coralie
-qu'il baisa au front, fait des ravages depuis la cave jusqu'au grenier,
-en haut, en bas. Je viens vous mettre en réquisition, mon cher, dit-il
-en serrant la main au poète, hier, aux Italiens, madame la comtesse de
-Montcornet a voulu que je vous présentasse chez elle. Vous ne refuserez
-pas une femme charmante, jeune, et chez qui vous trouverez l'élite du
-beau monde?
-
-—Si Lucien est gentil, dit Coralie, il n'ira pas chez votre comtesse.
-Qu'a-t-il besoin de traîner sa cravate dans le monde? il s'y ennuierait.
-
-—Voulez-vous le tenir en charte-privée? dit Blondet. Êtes-vous jalouse
-des femmes comme il faut?
-
-—Oui, s'écria Coralie, elles sont pires que nous.
-
-—Comment le sais-tu, ma petite chatte? dit Blondet.
-
-—Par leurs maris, répondit-elle. Vous oubliez que j'ai eu de Marsay
-pendant six mois.
-
-—Croyez-vous, mon enfant, dit Blondet, que je tienne beaucoup à
-introduire chez madame de Montcornet un homme aussi beau que le
-vôtre? Si vous vous y opposez, prenons que je n'ai rien dit. Mais il
-s'agit moins, je crois, de femme, que d'obtenir paix et miséricorde
-de Lucien à propos d'un pauvre diable, le plastron de son journal. Le
-baron Châtelet a la sottise de prendre des articles au sérieux. La
-marquise d'Espard, madame de Bargeton et le salon de la comtesse de
-Montcornet s'intéressent au Héron, et j'ai promis de réconcilier Laure
-et Pétrarque.
-
-—Ah! s'écria Lucien dont toutes les veines reçurent un sang plus frais
-et qui sentit l'enivrante jouissance de la vengeance satisfaite, j'ai
-donc le pied sur leur ventre! Vous me faites adorer ma plume, adorer
-mes amis, adorer le journal et la fatale puissance de la pensée. Je
-n'ai pas encore fait d'article sur la Seiche et le Héron. J'irai, mon
-petit, dit-il en prenant Blondet par la taille, oui, j'irai, mais quand
-ce couple aura senti le poids de cette chose si légère! Il prit la
-plume avec laquelle il avait écrit l'article sur Nathan et la brandit.
-Demain je leur lance deux petites colonnes à la tête. Après, nous
-verrons. Ne t'inquiète de rien, Coralie: il ne s'agit pas d'amour, mais
-de vengeance, et je la veux complète.
-
-—Voilà un homme! dit Blondet. Si tu savais, Lucien, combien il est
-rare de trouver une explosion semblable dans le monde blasé de Paris,
-tu pourrais t'apprécier. Tu seras un fier drôle, dit-il en se servant
-d'une expression un peu plus énergique, tu es dans la voie qui mène au
-pouvoir.
-
-—Il arrivera, dit Coralie.
-
-—Mais il a déjà fait bien du chemin en six semaines.
-
-—Et quand il ne sera séparé de quelque sceptre que par l'épaisseur d'un
-cadavre, il pourra se faire un marchepied du corps de Coralie.
-
-—Vous vous aimez comme au temps de l'âge d'or, dit Blondet. Je te fais
-mon compliment sur ton grand article, reprit-il en regardant Lucien, il
-est plein de choses neuves. Te voilà passé maître.
-
-Lousteau vint avec Hector Merlin et Vernou voir Lucien, qui fut
-prodigieusement flatté d'être l'objet de leurs attentions. Félicien
-apportait cent francs à Lucien pour le prix de son article. Le journal
-avait senti la nécessité de rétribuer un travail si bien fait, afin de
-s'attacher l'auteur. Coralie, en voyant ce Chapitre de journalistes,
-avait envoyé commander un déjeuner au Cadran-Bleu, le restaurant le
-plus voisin; elle les invita tous à passer dans sa belle salle à manger
-quand Bérénice vint lui dire que tout était prêt. Au milieu du repas,
-quand le vin de Champagne eut monté toutes les têtes, la raison de la
-visite que faisaient à Lucien ses camarades se dévoila.
-
-—Tu ne veux pas, lui dit Lousteau, te faire un ennemi de Nathan? Nathan
-est journaliste, il a des amis, il te jouerait un mauvais tour à ta
-première publication. N'as-tu pas l'Archer de Charles IX à vendre?
-Nous avons vu Nathan ce matin, il est au désespoir; mais tu vas lui
-faire un article où tu lui seringueras des éloges par la figure.
-
-—Comment! après mon article contre son livre, vous voulez... demanda
-Lucien.
-
-Émile Blondet, Hector Merlin, Étienne Lousteau, Félicien Vernou, tous
-interrompirent Lucien par un éclat de rire.
-
-—Tu l'as invité à souper ici pour après-demain? lui dit Blondet.
-
-—Ton article, lui dit Lousteau, n'est pas signé. Félicien, qui n'est
-pas si neuf que toi, n'a pas manqué d'y mettre au bas un C, avec
-lequel tu pourras désormais signer tes articles dans son journal, qui
-est Gauche pure. Nous sommes tous de l'Opposition. Félicien a eu la
-délicatesse de ne pas engager tes futures opinions. Dans la boutique
-d'Hector, dont le journal est Centre droit, tu pourras signer par un L.
-On est anonyme pour l'attaque, mais on signe très-bien l'éloge.
-
-—Les signatures ne m'inquiètent pas, dit Lucien; mais je ne vois rien à
-dire en faveur du livre.
-
-—Tu pensais donc ce que tu as écrit? dit Hector à Lucien.
-
-—Oui.
-
-—Ah! mon petit, dit Blondet, je te croyais plus fort! Non, ma parole
-d'honneur, en regardant ton front, je te douais d'une omnipotence
-semblable à celle des grands esprits, tous assez puissamment constitués
-pour pouvoir considérer toute chose dans sa double forme. Mon petit, en
-littérature, chaque idée a son envers et son endroit; et personne ne
-peut prendre sur lui d'affirmer quel est l'envers. Tout est bilatéral
-dans le domaine de la pensée. Les idées son binaires. Janus est le
-mythe de la critique et le symbole du génie. Il n'y a que Dieu de
-triangulaire! Ce qui met Molière et Corneille hors ligne, n'est-ce pas
-la faculté de faire dire _oui_ à Alceste et _non_ à Philinte, à Octave
-et à Cinna. Rousseau, dans la Nouvelle-Héloïse, a écrit une lettre pour
-et une lettre contre le duel, oserais-tu prendre sur toi de déterminer
-sa véritable opinion? Qui de nous pourrait prononcer entre Clarisse et
-Lovelace, entre Hector et Achille? Quel est le héros d'Homère? quelle
-fut l'intention de Richardson? La critique doit contempler les œuvres
-sous tous leurs aspects. Enfin nous sommes de grands rapporteurs.
-
-—Vous tenez donc à ce que vous écrivez? lui dit Vernou d'un air
-railleur. Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous vivons
-de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et belle œuvre,
-un livre enfin, vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, vous y
-attacher, le défendre; mais des articles lus aujourd'hui, oubliés
-demain, ça ne vaut à mes yeux que ce qu'on les paye. Si vous mettez de
-l'importance à de pareilles stupidités, vous ferez donc le signe de la
-croix et vous invoquerez l'Esprit saint pour écrire un prospectus!
-
-Tous parurent étonnés de trouver à Lucien des scrupules et achevèrent
-de mettre en lambeaux sa robe prétexte pour lui passer la robe virile
-des journalistes.
-
-—Sais-tu par quel mot s'est consolé Nathan après avoir lu ton article?
-dit Lousteau.
-
-—Comment le saurais-je?
-
-—Nathan s'est écrié:—Les petits articles passent, les grands ouvrages
-restent! Cet homme viendra souper ici dans deux jours, il doit se
-prosterner à tes pieds, baiser ton ergot, et te dire que tu es un grand
-homme.
-
-—Ce serait drôle, dit Lucien.
-
-—Drôle! reprit Blondet, c'est nécessaire.
-
-—Mes amis, je veux bien, dit Lucien un peu gris; mais comment faire?
-
-—Eh! bien, dit Lousteau, écris pour le journal de Merlin trois belles
-colonnes où tu te réfuteras toi-même. Après avoir joui de la fureur
-de Nathan, nous venons de lui dire qu'il nous devrait bientôt des
-remercîments pour la polémique serrée à l'aide de laquelle nous allions
-faire enlever son livre en huit jours. Dans ce moment-ci, tu es, à
-ses yeux, un espion, une canaille, un drôle; après-demain tu seras un
-grand homme, une tête forte, un homme de Plutarque! Nathan t'embrassera
-comme son meilleur ami. Dauriat est venu, tu as trois billets de mille
-francs: le tour est fait. Maintenant il te faut l'estime et l'amitié de
-Nathan. Il ne doit y avoir d'attrapé que le libraire. Nous ne devons
-immoler et poursuivre que nos ennemis. S'il s'agissait d'un homme qui
-eût conquis un nom sans nous, d'un talent incommode et qu'il fallût
-annuler, nous ne ferions pas de réplique semblable; mais Nathan est
-un de nos amis, Blondet l'avait fait attaquer dans le Mercure pour
-se donner le plaisir de répondre dans les Débats. Aussi la première
-édition du livre s'est-elle enlevée!
-
-—Mes amis, foi d'honnête homme, je suis incapable d'écrire deux mots
-d'éloge sur ce livre...
-
-—Tu auras encore cent francs, dit Merlin, Nathan t'aura déjà rapporté
-dix louis, sans compter un article que tu peux faire dans la Revue de
-Finot, et qui te sera payé cent francs par Dauriat et cent francs par
-la Revue: total, vingt louis!
-
-—Mais que dire? demanda Lucien.
-
-—Voici comment tu peux t'en tirer, mon enfant, répondit Blondet en
-se recueillant. L'envie, qui s'attache à toutes les belles œuvres,
-comme le ver aux beaux et bons fruits, a essayé de mordre sur ce
-livre, diras-tu. Pour y trouver des défauts, la critique a été forcée
-d'inventer des théories à propos de ce livre, de distinguer deux
-littératures: celle qui se livre aux idées et celle qui s'adonne
-aux images. Là, mon petit, tu diras que le dernier degré de l'art
-littéraire est d'empreindre l'idée dans l'image. En essayant de
-prouver que l'image est toute la poésie, tu te plaindras du peu de
-poésie que comporte notre langue, tu parleras des reproches que nous
-font les étrangers sur le _positivisme_ de notre style, et tu loueras
-monsieur de Canalis et Nathan des services qu'ils rendent à la France
-en déprosaïsant son langage. Accable ta précédente argumentation
-en faisant voir que nous sommes en progrès sur le dix-huitième
-siècle. Invente le _Progrès_ (une adorable mystification à faire
-aux bourgeois)! Notre jeune littérature procède par tableaux où se
-concentrent tous les genres, la comédie et le drame, les descriptions,
-les caractères, le dialogue, sortis par les nœuds brillants d'une
-intrigue intéressante. Le roman, qui veut le sentiment, le style et
-l'image, est la création moderne la plus immense. Il succède à la
-comédie qui, dans les mœurs modernes, n'est plus possible avec ses
-vieilles lois; il embrasse le fait et l'idée dans ses inventions qui
-exigent et l'esprit de La Bruyère et sa morale incisive, les caractères
-traités comme l'entendait Molière, les grandes machines de Shakspeare
-et la peinture des nuances les plus délicates de la passion, unique
-trésor que nous aient laissé nos devanciers. Aussi le roman est-il bien
-supérieur à la discussion froide et mathématique, à la sèche analyse
-du dix-huitième siècle. Le roman, diras-tu sentencieusement, est une
-épopée amusante. Cite Corinne, appuie-toi sur madame de Staël. Le
-dix-huitième siècle a tout mis en question, le dix-neuvième est chargé
-de conclure: aussi conclut-il par des réalités; mais par des réalités
-qui vivent et qui marchent; enfin il met en jeu la passion, élément
-inconnu à Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quant à Rousseau, il n'a
-fait qu'habiller des raisonnements et des systèmes. Julie et Claire
-sont des entéléchies, elles n'ont ni chair ni os. Tu peux démancher
-sur ce thème et dire que nous devons à la paix, aux Bourbons, une
-littérature jeune et originale, car tu écris dans un journal Centre
-droit. Moque-toi des faiseurs de systèmes. Enfin tu peux t'écrier par
-un beau mouvement: Voilà bien des erreurs, bien des mensonges chez
-notre confrère! et pourquoi? pour déprécier une belle œuvre, tromper
-le public et arriver à cette conclusion: Un livre qui se vend ne se
-vend pas. _Proh pudor!_ lâche _Proh pudor!_ ce juron honnête anime
-le lecteur. Enfin annonce la décadence de la critique! Conclusion:
-Il n'y a qu'une seule littérature, celle des livres amusants. Nathan
-est entré dans une voie nouvelle, il a compris son époque et répond à
-ses besoins. Le besoin de l'époque est le drame. Le drame est le vœu
-du siècle où la politique est un mimodrame perpétuel. N'avons-nous
-pas vu en vingt ans, diras-tu, les quatre drames de la Révolution, du
-Directoire, de l'Empire et de la Restauration? De là, tu roules dans
-le dithyrambe de l'éloge, et la seconde édition s'enlève; car, samedi
-prochain, tu feras une feuille dans notre Revue, et tu la signeras
-DE RUBEMPRÉ en toutes lettres. Dans ce dernier article, tu diras: Le
-propre des belles œuvres est de soulever d'amples discussions. Cette
-semaine tel journal a dit telle chose du livre de Nathan, tel autre
-lui a vigoureusement répondu. Tu critiques les deux critiques _C._ et
-_L._, tu me dis en passant une politesse à propos de mon article des
-Débats, et tu finis en affirmant que l'œuvre de Nathan est le plus beau
-livre de l'époque. C'est comme si tu ne disais rien, on dit cela de
-tous les livres. Tu auras gagné quatre cents francs dans ta semaine,
-outre le plaisir d'écrire la vérité quelque part. Les gens sensés
-donneront raison ou à C. ou à L. ou à Rubempré, peut-être à tous trois!
-La mythologie, qui certes est une des plus grandes inventions humaines,
-a mis la Vérité dans le fond d'un puits, ne faut-il pas des seaux pour
-l'en tirer? tu en auras donné trois pour un au public? Voilà, mon
-enfant. Marche! Lucien fut étourdi, Blondet l'embrassa sur les deux
-joues en lui disant:—Je vais à ma boutique.
-
-Chacun s'en alla à sa boutique; car, pour ces hommes forts, le
-journal était une boutique. Tous devaient se revoir le soir aux
-Galeries-de-Bois, où Lucien irait signer son traité chez Dauriat.
-Florine et Lousteau, Lucien et Coralie, Blondet et Finot dînaient au
-Palais-Royal, où Du Bruel traitait le directeur du Panorama-Dramatique.
-
-—Ils ont raison! s'écria Lucien quand il fut seul avec Coralie, les
-hommes doivent être des moyens entre les mains des gens forts. Quatre
-cents francs pour trois articles! Doguereau me les donnait à peine pour
-un livre qui m'a coûté deux ans de travail.
-
-—Fais de la critique, dit Coralie, amuse-toi! Est-ce que je ne suis pas
-ce soir en Andalouse, demain ne me mettrai-je pas en bohémienne, un
-autre jour en homme? Fais comme moi, donne-leur des grimaces pour leur
-argent, et vivons heureux.
-
-Lucien, épris du paradoxe, fit monter son esprit sur ce mulet
-capricieux, fils de Pégase et de l'ânesse de Balaam. Il se mit à
-galoper dans les champs de la pensée pendant sa promenade au Bois, et
-découvrit des beautés originales dans la thèse de Blondet. Il dîna
-comme dînent les gens heureux, il signa chez Dauriat un traité par
-lequel il lui cédait en toute propriété le manuscrit des Marguerites
-sans y apercevoir aucun inconvénient; puis il alla faire un tour au
-journal, où il brocha deux colonnes, et revint rue de Vendôme. Le
-lendemain matin, il se trouva que les idées de la veille avaient germé
-dans sa tête, comme il arrive chez tous les esprits pleins de séve
-dont les facultés ont encore peu servi. Lucien éprouva du plaisir à
-méditer ce nouvel article, il s'y mit avec ardeur. Sous sa plume se
-rencontrèrent les beautés que fait naître la contradiction. Il fut
-spirituel et moqueur, il s'éleva même à des considérations neuves sur
-le sentiment et l'image en littérature. Ingénieux et fin, il retrouva,
-pour louer Nathan, ses premières impressions à la lecture du livre
-au cabinet littéraire de la cour du Commerce. De sanglant et âpre
-critique, de moqueur comique, il devint poète en quelques phrases
-finales qui se balancèrent majestueusement comme un encensoir chargé de
-parfums vers l'autel.
-
-—Cent francs, Coralie! dit-il en montrant les huit feuillets de papier
-écrits pendant qu'elle s'habillait.
-
-Dans la verve où il était, il fit à petites plumées l'article terrible
-promis à Blondet contre Châtelet et madame de Bargeton. Il goûta
-pendant cette matinée l'un des plaisirs secrets les plus vifs des
-journalistes, celui d'aiguiser l'épigramme, d'en polir la lame froide
-qui trouve sa gaîne dans le cœur de la victime, et de sculpter le
-manche pour les lecteurs. Le public admire le travail spirituel de
-cette poignée, il n'y entend pas malice, il ignore que l'acier du bon
-mot altéré de vengeance barbote dans un amour-propre fouillé savamment,
-blessé de mille coups. Cet horrible plaisir, sombre et solitaire,
-dégusté sans témoins, est comme un duel avec un absent, tué à distance
-avec le tuyau d'une plume, comme si le journaliste avait la puissance
-fantastique accordée aux désirs de ceux qui possèdent des talismans
-dans les contes arabes. L'épigramme est l'esprit de la haine, de la
-haine qui hérite de toutes les mauvaises passions de l'homme, de même
-que l'amour concentre toutes ses bonnes qualités. Aussi n'est-il pas
-d'homme qui ne soit spirituel en se vengeant, par la raison qu'il n'en
-est pas un à qui l'amour ne donne des jouissances. Malgré la facilité,
-la vulgarité de cet esprit en France, il est toujours bien accueilli.
-L'article de Lucien devait mettre et mit le comble à la réputation de
-malice et de méchanceté du journal; il entra jusqu'au fond de deux
-cœurs, il blessa grièvement madame de Bargeton, son ex-Laure, et le
-baron Châtelet, son rival.
-
-—Eh! bien, allons faire une promenade au Bois, les chevaux sont mis, et
-ils piaffent, lui dit Coralie; il ne faut pas se tuer.
-
-—Portons l'article sur Nathan chez Hector. Décidément le journal est
-comme la lance d'Achille qui guérissait les blessures qu'elle avait
-faites, dit Lucien en corrigeant quelques expressions.
-
-Les deux amants partirent et se montrèrent dans leur splendeur à ce
-Paris qui, naguère, avait renié Lucien, et qui maintenant commençait à
-s'en occuper. Occuper Paris de soi quand on a compris l'immensité de
-cette ville et la difficulté d'y être quelque chose, causa d'enivrantes
-jouissances qui grisèrent Lucien.
-
-—Mon petit, dit l'actrice, passons chez ton tailleur presser tes habits
-ou les essayer s'ils sont prêts. Si tu vas chez tes belles madames, je
-veux que tu effaces ce monstre de De Marsay, le petit Rastignac, les
-Ajuda-Pinto, les Maxime de Trailles, les Vandenesse, enfin tous les
-élégants. Songe que ta maîtresse est Coralie! Mais ne me fais pas de
-traits, hein?
-
-Deux jours après, la veille du souper offert par Lucien et Coralie à
-leurs amis, l'Ambigu donnait une pièce nouvelle dont le compte devait
-être rendu par Lucien. Après leur dîner, Lucien et Coralie allèrent
-à pied de la rue de Vendôme au Panorama-Dramatique, par le boulevard
-du Temple du côté du café Turc, qui, dans ce temps-là, était un lieu
-de promenade en faveur. Lucien entendit vanter son bonheur et la
-beauté de sa maîtresse. Les uns disaient que Coralie était la plus
-belle femme de Paris, les autres trouvaient Lucien digne d'elle. Le
-poète se sentit dans son milieu. Cette vie était sa vie. Le Cénacle,
-à peine l'apercevait-il. Ces grands esprits qu'il admirait tant deux
-mois auparavant, il se demandait s'ils n'étaient pas un peu niais avec
-leurs idées et leur puritanisme. Le mot de jobards, dit insouciamment
-par Coralie, avait germé dans l'esprit de Lucien, et portait déjà
-ses fruits. Il mit Coralie dans sa loge, flâna dans les coulisses
-du théâtre où il se promenait en sultan, où toutes les actrices le
-caressaient par des regards brûlants et par des mots flatteurs.
-
-—Il faut que j'aille à l'Ambigu faire mon métier, dit-il.
-
-A l'Ambigu, la salle était pleine. Il ne s'y trouva pas de place pour
-Lucien. Lucien alla dans les coulisses et se plaignit amèrement de ne
-pas être placé. Le régisseur, qui ne le connaissait pas encore, lui dit
-qu'on avait envoyé deux loges à son journal, et l'envoya promener.
-
-—Je parlerai de la pièce selon ce que j'en aurai entendu, dit Lucien
-d'un air piqué.
-
-—Êtes-vous bête? dit la jeune première au régisseur, c'est l'amant de
-Coralie!
-
-Aussitôt le régisseur se retourna vers Lucien et lui dit:—Monsieur, je
-vais aller parler au directeur.
-
-Ainsi les moindres détails prouvaient à Lucien l'immensité du pouvoir
-du journal et caressaient sa vanité. Le directeur vint et obtint du duc
-de Rhétoré et de Tullia, le premier sujet, qui se trouvaient dans une
-loge d'avant-scène, de prendre Lucien avec eux. Le duc y consentit en
-reconnaissant Lucien.
-
-—Vous avez réduit deux personnes au désespoir, lui dit le jeune homme
-en lui parlant du baron Châtelet et de madame de Bargeton.
-
-—Que sera-ce donc demain? dit Lucien. Jusqu'à présent mes amis se
-sont portés contre eux en voltigeurs, mais je tire à boulet rouge
-cette nuit. Demain, vous verrez pourquoi nous nous moquons de Potelet.
-L'article est intitulé: _Potelet de 1811 à Potelet de 1821_. Châtelet
-sera le type des gens qui ont renié leur bienfaiteur en se ralliant
-aux Bourbons. Après avoir fait sentir tout ce que je puis, j'irai chez
-madame de Montcornet.
-
-Lucien eut avec le jeune duc une conversation étincelante d'esprit; il
-était jaloux de prouver à ce grand seigneur combien mesdames d'Espard
-et de Bargeton s'étaient grossièrement trompées en le méprisant;
-mais il montra le bout de l'oreille en essayant d'établir ses droits
-à porter le nom de Rubempré, quand, par malice, le duc de Rhétoré
-l'appela Chardon.
-
-—Vous devriez, lui dit le duc, vous faire royaliste. Vous vous êtes
-montré homme d'esprit, soyez maintenant homme de bon sens. La seule
-manière d'obtenir une ordonnance du roi qui vous rende le titre et
-le nom de vos ancêtres maternels, est de la demander en récompense
-des services que vous rendrez au Château. Les Libéraux ne vous feront
-jamais comte! Voyez-vous, la Restauration finira par avoir raison de
-la Presse, la seule puissance à craindre. On a déjà trop attendu, elle
-devrait être muselée. Profitez de ses derniers moments de liberté pour
-vous rendre redoutable. Dans quelques années, un nom et un titre seront
-en France des richesses plus sûres que le talent. Vous pouvez ainsi
-tout avoir: esprit, noblesse et beauté, vous arriverez à tout. Ne soyez
-donc en ce moment libéral que pour vendre avec avantage votre royalisme.
-
-Le duc pria Lucien d'accepter l'invitation à dîner que devait lui
-envoyer le ministre avec lequel il avait soupé chez Florine. Lucien
-fut en un moment séduit par les réflexions du gentilhomme, et charmé
-de voir s'ouvrir devant lui les portes des salons d'où il se croyait
-à jamais banni quelques mois auparavant. Il admira le pouvoir de la
-pensée. La Presse et l'esprit étaient donc le moyen de la société
-présente. Lucien comprit que peut-être Lousteau se repentait de lui
-avoir ouvert les portes du temple, il sentait déjà pour son propre
-compte la nécessité d'opposer des barrières difficiles à franchir aux
-ambitions de ceux qui s'élançaient de la province vers Paris. Un poète
-serait venu vers lui comme il s'était jeté dans les bras d'Étienne, il
-n'osait se demander quel accueil il lui ferait. Le jeune duc aperçut
-chez Lucien les traces d'une méditation profonde et ne se trompa point
-en en cherchant la cause: il avait découvert à cet ambitieux, sans
-volonté fixe, mais non sans désir, tout l'horizon politique comme les
-journalistes lui avaient montré en haut du Temple, ainsi que le démon à
-Jésus, le monde littéraire et ses richesses. Lucien ignorait la petite
-conspiration ourdie contre lui par les gens que blessait en ce moment
-le journal, et dans laquelle monsieur de Rhétoré trempait. Le jeune duc
-avait effrayé la société de madame d'Espard en leur parlant de l'esprit
-de Lucien. Chargé par madame de Bargeton de sonder le journaliste, il
-avait espéré le rencontrer à l'Ambigu-Comique. Ni le monde, ni les
-journalistes n'étaient profonds, ne croyez pas à des trahisons ourdies.
-Ni l'un ni les autres ils n'arrêtent de plan; leur machiavélisme va
-pour ainsi dire au jour le jour, et consiste à toujours être là, prêts
-à tout, prêts à profiter du mal comme du bien, à épier les moments où
-la passion leur livre un homme. Pendant le souper de Florine, le jeune
-duc avait reconnu le caractère de Lucien, il venait de le prendre par
-ses vanités, et s'essayait sur lui à devenir diplomate.
-
-Lucien, la pièce jouée, courut à la rue Saint-Fiacre y faire son
-article sur la pièce. Sa critique fut, par calcul, âpre et mordante;
-il se plut à essayer son pouvoir. Le mélodrame valait mieux que celui
-du Panorama-Dramatique; mais il voulait savoir s'il pouvait, comme
-on le lui avait dit, tuer une bonne et faire réussir une mauvaise
-pièce. Le lendemain, en déjeunant avec Coralie, il déplia le journal,
-après lui avoir dit qu'il y éreintait l'Ambigu-Comique. Lucien ne
-fut pas médiocrement étonné de lire, après son article sur madame de
-Bargeton et sur Châtelet, un compte-rendu de l'Ambigu si bien édulcoré
-durant la nuit, que, tout en conservant sa spirituelle analyse, il en
-sortait une conclusion favorable. La pièce devait remplir la caisse
-du théâtre. Sa fureur ne saurait se décrire; il se proposa de dire
-deux mots à Lousteau. Il se croyait déjà nécessaire, et se promettait
-de ne pas se laisser dominer, exploiter comme un niais. Pour établir
-définitivement sa puissance, il écrivit l'article où il résumait et
-balançait toutes les opinions émises à propos du livre de Nathan pour
-la Revue de Dauriat et de Finot. Puis, une fois monté, il brocha l'un
-de ses articles _Variétés_ dus au petit journal. Dans leur première
-effervescence, les jeunes journalistes pondent des articles avec
-amour et livrent ainsi très-imprudemment toutes leurs fleurs. Le
-directeur du Panorama-Dramatique donnait la première représentation
-d'un vaudeville, afin de laisser à Florine et à Coralie leur soirée.
-On devait jouer avant le souper. Lousteau vint chercher l'article de
-Lucien, fait d'avance sur cette petite pièce, dont il avait vu la
-répétition générale, afin de n'avoir aucune inquiétude relativement à
-la composition du numéro. Quand Lucien lui eut lu l'un de ces petits
-charmants articles sur les particularités parisiennes, qui firent la
-fortune du journal, Étienne l'embrassa sur les deux yeux et le nomma la
-providence des journaux.
-
-—Pourquoi donc t'amuses-tu à changer l'esprit de mes articles? dit
-Lucien, qui n'avait fait ce brillant article que pour donner plus de
-force à ses griefs.
-
-—Moi! s'écria Lousteau.
-
-—Eh! bien, qui donc a changé mon article?
-
-—Mon cher, répondit Étienne en riant, tu n'es pas encore au courant des
-affaires. L'Ambigu nous prend vingt abonnements, dont neuf seulement
-sont servis au directeur, au chef d'orchestre, au régisseur, à leurs
-maîtresses et à trois copropriétaires du théâtre. Chacun des théâtres
-du boulevard paye ainsi huit cents francs au journal. Il y a pour tout
-autant d'argent en loges données à Finot, sans compter les abonnements
-des acteurs et des auteurs. Le drôle se fait donc huit mille francs aux
-boulevards. Par les petits théâtres, juge des grands! Comprends-tu?
-Nous sommes tenus à beaucoup d'indulgence.
-
-—Je comprends que je ne suis pas libre d'écrire ce que je pense....
-
-—Eh! que t'importe, si tu y fais tes orges, s'écria Lousteau.
-D'ailleurs, mon cher, quel grief as-tu contre le théâtre? il te faut
-une raison pour échiner la pièce d'hier. Échiner pour échiner, nous
-compromettrions le journal. Quand le journal frapperait avec justice,
-il ne produirait plus aucun effet. Le directeur t'a-t-il manqué?
-
-—Il ne m'avait pas réservé de place.
-
-—Bon, fit Lousteau. Je montrerai ton article au directeur, je lui
-dirai que je t'ai adouci, tu t'en trouveras mieux que de l'avoir fait
-paraître. Demande-lui demain des billets, il t'en signera quarante
-en blanc tous les mois, et je te mènerai chez un homme avec qui tu
-t'entendras pour les placer; il te les achètera tous à cinquante pour
-cent de remise sur le prix des places. On fait sur les billets de
-spectacle le même trafic que sur les livres. Tu verras un autre Barbet,
-un chef de claque, il ne demeure pas loin d'ici, nous avons le temps,
-viens?
-
-—Mais, mon cher, Finot fait un infâme métier à lever ainsi sur les
-champs de la pensée des contributions indirectes. Tôt ou tard...
-
-—Ah! çà, d'où viens-tu? s'écria Lousteau. Pour qui prends-tu Finot?
-Sous sa fausse bonhomie, sous cet air Turcaret, sous son ignorance et
-sa bêtise, il y a toute la finesse du marchand de chapeaux dont il
-est issu. N'as-tu pas vu dans sa cage, au Bureau du journal, un vieux
-soldat de l'Empire, l'oncle de Finot? Cet oncle est non-seulement un
-honnête homme, mais il a le bonheur de passer pour un niais. Il est
-l'homme compromis dans toutes les transactions pécuniaires. A Paris,
-un ambitieux est bien riche quand il a près de lui une créature qui
-consent à être compromise. Il est en politique comme en journalisme
-une foule de cas où les chefs ne doivent jamais être mis en cause.
-Si Finot devenait un personnage politique, son oncle deviendrait son
-secrétaire et recevrait pour son compte les contributions qui se lèvent
-dans les bureaux sur les grandes affaires. Giroudeau, qu'au premier
-abord on prendrait pour un niais, a précisément assez de finesse pour
-être un compère indéchiffrable. Il est en vedette pour empêcher que
-nous ne soyons assommés par les criailleries, par les débutants, par
-les réclamations, et je ne crois pas qu'il y ait son pareil dans un
-autre journal.
-
-—Il joue bien son rôle, dit Lucien, je l'ai vu à l'œuvre.
-
-Étienne et Lucien allèrent dans la rue du Faubourg-du-Temple, où le
-rédacteur en chef s'arrêta devant une maison de belle apparence.
-
-—Monsieur Braulard y est-il? demanda-t-il au portier.
-
-—Comment monsieur? dit Lucien. Le chef des claqueurs est donc
-_monsieur_?
-
-—Mon cher, Braulard a vingt mille livres de rente, il a la griffe
-des auteurs dramatiques du boulevard qui tous ont un compte courant
-chez lui, comme chez un banquier. Les billets d'auteur et de faveur
-se vendent. Cette marchandise, Braulard la place. Fais un peu de
-statistique, science assez utile quand on n'en abuse pas. A cinquante
-billets de faveur par soirée à chaque spectacle, tu trouveras deux cent
-cinquante billets par jour; si, l'un dans l'autre, ils valent quarante
-sous, Braulard paye cent vingt-cinq francs par jour aux auteurs et
-court la chance d'en gagner autant. Ainsi, les seuls billets des
-auteurs lui procurent près de quatre mille francs par mois, au total
-quarante-huit mille francs par an. Suppose vingt mille francs de perte,
-car il ne peut pas toujours placer ses billets.
-
-—Pourquoi?
-
-—Ah! les gens qui viennent payer leurs places au bureau passent
-concurremment avec les billets de faveur qui n'ont pas de places
-réservées. Enfin le théâtre garde ses droits de location. Il y a les
-jours de beau temps, et de mauvais spectacles. Ainsi, Braulard gagne
-peut-être trente mille francs par an sur cet article. Puis il a ses
-claqueurs, autre industrie. Florine et Coralie sont ses tributaires; si
-elles ne le subventionnaient pas, elles ne seraient point applaudies à
-toutes les entrées et leurs sorties.
-
-Lousteau donnait cette explication à voix basse en montant l'escalier.
-
-
-[Illustration: IMP. E. MARTINET.
-
- BRAULARD a vingt mille livres de rentes, puis il a ses claqueurs.
-
- (ILLUSIONS PERDUES.)]
-
-
-—Paris est un singulier pays, dit Lucien en trouvant l'intérêt accroupi
-dans tous les coins.
-
-Une servante proprette introduisit les deux journalistes chez monsieur
-Braulard. Le marchand de billets, qui siégeait sur un fauteuil de
-cabinet, devant un grand secrétaire à cylindre, se leva en voyant
-Lousteau. Braulard, enveloppé d'une redingote de molleton gris, portait
-un pantalon à pied et des pantoufles rouges absolument comme un médecin
-ou comme un avoué. Lucien vit en lui l'homme du peuple enrichi: un
-visage commun, des yeux gris pleins de finesse, des mains de claqueur,
-un teint sur lequel les orgies avaient passé comme la pluie sur les
-toits, des cheveux grisonnants, et une voix assez étouffée.
-
-—Vous venez, sans doute, pour mademoiselle Florine, et monsieur pour
-mademoiselle Coralie, dit-il, je vous connais bien. Soyez tranquille,
-monsieur, dit-il à Lucien, j'achète la clientèle du Gymnase, je
-soignerai votre maîtresse et je l'avertirai des farces qu'on voudrait
-lui faire.
-
-—Ce n'est pas de refus, mon cher Braulard, dit Lousteau; mais nous
-venons pour les billets du journal à tous les théâtres des boulevards:
-moi comme rédacteur en chef, monsieur comme rédacteur de chaque théâtre.
-
-—Ah, oui, Finot a vendu son journal. J'ai su l'affaire. Il va bien,
-Finot. Je lui donne à dîner à la fin de la semaine. Si vous voulez me
-faire l'honneur et le plaisir de venir, vous pouvez amener vos épouses,
-il y aura noces et festins, nous avons Adèle Dupuis, Ducange, Frédéric
-Du Petit-Méré, mademoiselle Millot ma maîtresse, nous rirons bien! nous
-boirons mieux!
-
-—Il doit être gêné, Ducange, il a perdu son procès.
-
-—Je lui ai prêté dix mille francs, le succès de Calas va me les
-rendre; aussi l'ai-je chauffé! Ducange est un homme d'esprit, il a des
-moyens... Lucien croyait rêver en entendant cet homme apprécier les
-talents des auteurs.—Coralie a gagné, lui dit Braulard de l'air d'un
-juge compétent. Si elle est bonne enfant, je la soutiendrai secrètement
-contre la cabale à son début au Gymnase. Écoutez? Pour elle, j'aurai
-des hommes bien mis aux galeries qui souriront et qui feront de petits
-murmures afin d'entraîner l'applaudissement. Voilà un manége qui pose
-une femme. Elle me plaît, Coralie, et vous devez être content d'elle,
-elle a des sentiments. Ah! je puis faire chuter qui je veux...
-
-—Mais pour les billets? dit Lousteau.
-
-—Hé! bien, j'irai les prendre chez monsieur, vers les premiers jours de
-chaque mois. Monsieur est votre ami, je le traiterai comme vous. Vous
-avez cinq théâtres, on vous donnera trente billets; ce sera quelque
-chose comme soixante-quinze francs par mois. Peut-être désirez-vous
-une avance? dit le marchand de billets en revenant à son secrétaire et
-tirant sa caisse pleine d'écus.
-
-—Non, non, dit Lousteau, nous garderons cette ressource pour les
-mauvais jours...
-
-—Monsieur, reprit Braulard en s'adressant à Lucien, j'irai travailler
-avec Coralie ces jours-ci, nous nous entendrons bien.
-
-Lucien ne regardait pas sans un étonnement profond le cabinet de
-Braulard où il voyait une bibliothèque, des gravures, un meuble
-convenable. En passant par le salon, il en remarqua l'ameublement
-également éloigné de la mesquinerie et du trop grand luxe. La salle à
-manger lui parut être la pièce la mieux tenue, il en plaisanta.
-
-—Mais Braulard est gastronome, dit Lousteau. Ses dîners, cités dans la
-littérature dramatique, sont en harmonie avec sa caisse.
-
-—J'ai de bons vins, répondit modestement Braulard. Allons, voilà mes
-allumeurs, s'écria-t-il en entendant des voix enrouées et le bruit de
-pas singuliers dans l'escalier.
-
-En sortant, Lucien vit défiler devant lui la puante escouade des
-claqueurs et des vendeurs de billets, tous gens à casquettes, à
-pantalons mûrs, à redingotes râpées, à figures patibulaires, bleuâtres,
-verdâtres, boueuses, rabougries, à barbes longues, aux yeux féroces et
-patelins tout à la fois, horrible population qui vit et foisonne sur
-les boulevards de Paris, qui, le matin, vend des chaînes de sûreté, des
-bijoux en or pour vingt-cinq sous, et qui claque sous les lustres le
-soir, qui se plie enfin à toutes les fangeuses nécessités de Paris.
-
-—Voilà les Romains! dit Lousteau en riant, voilà la gloire des actrices
-et des auteurs dramatiques. Vu de près, ça n'est pas plus beau que la
-nôtre.
-
-—Il est difficile, répondit Lucien en revenant chez lui, d'avoir des
-illusions sur quelque chose à Paris. Il y a des impôts sur tout, on y
-vend tout, on y fabrique tout, même le succès.
-
-Les convives de Lucien étaient Dauriat, le directeur du Panorama,
-Matifat et Florine, Camusot, Lousteau, Finot, Nathan, Hector Merlin et
-madame du Val-Noble, Félicien Vernou, Blondet, Vignon, Philippe Bridau,
-Mariette, Giroudeau, Cardot et Florentine, Bixiou. Il avait invité ses
-amis du Cénacle. Tullia la danseuse, qui, disait-on, était peu cruelle
-pour du Bruel, fut aussi de la partie, mais sans son duc, ainsi que les
-propriétaires des journaux où travaillaient Nathan, Merlin, Vignon et
-Vernou. Les convives formaient une assemblée de trente personnes, la
-salle à manger de Coralie ne pouvait en contenir davantage.
-
-Vers huit heures, au feu des lustres allumés, les meubles, les
-tentures, les fleurs de ce logis prirent cet air de fête qui
-prête au luxe parisien l'apparence d'un rêve. Lucien éprouva le
-plus indéfinissable mouvement de bonheur, de vanité satisfaite et
-d'espérance en se voyant le maître de ces lieux, il ne s'expliquait
-plus ni comment ni par qui ce coup de baguette avait été frappé.
-Florine et Coralie, mises avec la folle recherche et la magnificence
-artiste des actrices, souriaient au poète de province comme deux anges
-chargés de lui ouvrir les portes du palais des Songes. Lucien songeait
-presque. En quelques mois sa vie avait si brusquement changé d'aspect,
-il était si promptement passé de l'extrême misère à l'extrême opulence,
-que par moments il lui prenait des inquiétudes comme aux gens qui, tout
-en rêvant, se savent endormis. Son œil exprimait néanmoins à la vue
-de cette belle réalité une confiance à laquelle des envieux eussent
-donné le nom de fatuité. Lui-même, il avait changé. Heureux tous les
-jours, ses couleurs avaient pâli, son regard était trempé des moites
-expressions de la langueur; enfin, selon le mot de madame d'Espard, il
-avait l'_air aimé_. Sa beauté y gagnait. La conscience de son pouvoir
-et de sa force perçait dans sa physionomie éclairée par l'amour et
-par l'expérience. Il contemplait enfin le monde littéraire et la
-société face à face, en croyant pouvoir s'y promener en dominateur.
-A ce poète, qui ne devait réfléchir que sous le poids du malheur,
-le présent parut être sans soucis. Le succès enflait les voiles de
-son esquif, il avait à ses ordres les instruments nécessaires à ses
-projets: une maison montée, une maîtresse que tout Paris lui enviait,
-un équipage, enfin des sommes incalculables dans son écritoire. Son
-âme, son cœur et son esprit s'étaient également métamorphosés: il ne
-songeait plus à discuter les moyens en présence de si beaux résultats.
-Ce train de maison semblera si justement suspect aux économistes qui
-ont pratiqué la vie parisienne, qu'il n'est pas inutile de montrer la
-base, quelque frêle qu'elle fût, sur laquelle reposait le bonheur
-matériel de l'actrice et de son poète. Sans se compromettre, Camusot
-avait engagé les fournisseurs de Coralie à lui faire crédit pendant au
-moins trois mois. Les chevaux, les gens, tout devait donc aller comme
-par enchantement pour ces deux enfants empressés de jouir, et qui
-jouissaient de tout avec délices. Coralie vint prendre Lucien par la
-main et l'initia par avance au coup de théâtre de la salle à manger,
-parée de son couvert splendide, de ses candélabres chargés de quarante
-bougies, aux recherches royales du dessert, et au menu, l'œuvre de
-Chevet. Lucien baisa Coralie au front en la pressant sur son cœur.
-
-—J'arriverai, mon enfant, lui dit-il, et je te récompenserai de tant
-d'amour et de tant de dévouement.
-
-—Bah! dit-elle, es-tu content?
-
-—Je serais bien difficile.
-
-—Eh! bien, ce sourire paye tout, répondit-elle en apportant par un
-mouvement de serpent ses lèvres aux lèvres de Lucien.
-
-Ils trouvèrent Florine, Lousteau, Matifat et Camusot en train
-d'arranger les tables de jeu. Les amis de Lucien arrivaient. Tous ces
-gens s'intitulaient déjà les amis de Lucien. On joua de neuf heures
-à minuit. Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun jeu; mais
-Lousteau perdit mille francs et les emprunta à Lucien qui ne crut pas
-pouvoir se dispenser de les prêter, car son ami les lui demanda. A dix
-heures environ, Michel, Fulgence et Joseph se présentèrent. Lucien, qui
-alla causer avec eux dans un coin, trouva leurs visages assez froids
-et sérieux, pour ne pas dire contraints. D'Arthez n'avait pu venir,
-il achevait son livre. Léon Giraud était occupé par la publication du
-premier numéro de sa Revue. Le Cénacle avait envoyé ses trois artistes
-qui devaient se trouver moins dépaysés que les autres au milieu d'une
-orgie.
-
-—Eh! bien, mes enfants, dit Lucien en affichant un petit ton de
-supériorité, vous verrez que le _petit farceur_ peut devenir un _grand
-politique_.
-
-—Je ne demande pas mieux que de m'être trompé, dit Michel.
-
-—Tu vis avec Coralie en attendant mieux? lui demanda Fulgence.
-
-—Oui, reprit Lucien d'un air qu'il voulait rendre naïf. Coralie avait
-un pauvre vieux négociant qui l'adorait, elle l'a mis à la porte. Je
-suis plus heureux que ton frère Philippe qui ne sait comment gouverner
-Mariette, ajouta-t-il en regardant Joseph Bridau.
-
-—Enfin, dit Fulgence, tu es maintenant un homme comme un autre, tu
-feras ton chemin.
-
-—Un homme qui pour vous restera le même en quelque situation qu'il se
-trouve, répondit Lucien.
-
-Michel et Fulgence se regardèrent en échangeant un sourire moqueur que
-vit Lucien, et qui lui fit comprendre le ridicule de sa phrase.
-
-—Coralie est bien admirablement belle, s'écria Joseph Bridau. Quel
-magnifique portrait à faire!
-
-—Et bonne, répondit Lucien. Foi d'homme, elle est angélique; mais tu
-feras son portrait; prends-la, si tu veux, pour modèle de ta Vénitienne
-amenée au vieillard.
-
-—Toutes les femmes qui aiment sont angéliques, dit Michel Chrestien.
-
-En ce moment Raoul Nathan se précipita sur Lucien avec une furie
-d'amitié, lui prit les mains et les lui serra.
-
-—Mon bon ami, non-seulement vous êtes un grand homme, mais encore vous
-avez du cœur, ce qui est aujourd'hui plus rare que le génie, dit-il.
-Vous êtes dévoué à vos amis. Enfin, je suis à vous à la vie, à la mort,
-et n'oublierai jamais ce que vous avez fait cette semaine pour moi.
-
-Lucien, au comble de la joie en se voyant pateliné par un homme
-dont s'occupait la Renommée, regarda ses trois amis du Cénacle avec
-une sorte de supériorité. Cette entrée de Nathan était due à la
-communication que Merlin lui avait faite de l'épreuve de l'article en
-faveur de son livre, et qui paraissait dans le journal du lendemain.
-
-—Je n'ai consenti à écrire l'attaque, répondit Lucien à l'oreille de
-Nathan, qu'à la condition d'y répondre moi-même. Je suis des vôtres.
-
-Il revint à ses trois amis du Cénacle, enchanté d'une circonstance qui
-justifiait la phrase de laquelle avait ri Fulgence.
-
-—Vienne le livre de d'Arthez, et je suis en position de lui être utile.
-Cette chance seule m'engagerait à rester dans les journaux.
-
-—Y es-tu libre? dit Michel.
-
-—Autant qu'on peut l'être quand on est indispensable, répondit Lucien
-avec une fausse modestie.
-
-Vers minuit, les convives furent attablés, et l'orgie commença.
-Les discours furent plus libres chez Lucien que chez Matifat, car
-personne ne soupçonna la divergence de sentiments qui existait entre
-les trois députés du Cénacle et les représentants des journaux. Ces
-jeunes esprits, si dépravés par l'habitude du Pour et du Contre, en
-vinrent aux prises, et se renvoyèrent les plus terribles axiomes de la
-jurisprudence qu'enfantait alors le journalisme. Claude Vignon, qui
-voulait conserver à la critique un caractère auguste, s'éleva contre
-la tendance des petits journaux vers la personnalité, disant que plus
-tard les écrivains arriveraient à se déconsidérer eux-mêmes. Lousteau,
-Merlin et Finot prirent alors ouvertement la défense de ce système,
-appelé dans l'argot du journalisme la _blague_, en soutenant que ce
-serait comme un poinçon à l'aide duquel on marquerait le talent.
-
-—Tous ceux qui résisteront à cette épreuve seront des hommes réellement
-forts, dit Lousteau.
-
-—D'ailleurs, s'écria Merlin, pendant les ovations des grands hommes, il
-faut autour d'eux, comme autour des triomphateurs romains, un concert
-d'injures.
-
-—Eh! dit Lucien, tous ceux de qui l'on se moquera croiront à leur
-triomphe!
-
-—Ne dirait-on pas que cela te regarde? s'écria Finot.
-
-—Et nos sonnets! dit Michel Chrestien, ne nous vaudraient-ils pas le
-triomphe de Pétrarque?
-
-—L'or (Laure) y est déjà pour quelque chose, dit Dauriat dont le
-calembour excita des acclamations générales.
-
-—_Faciamus experimentum in anima vili_, répondit Lucien en souriant.
-
-—Eh! malheur à ceux que le Journal ne discutera pas, et auxquels il
-jettera des couronnes à leur début! Ceux-là seront relégués comme des
-saints dans leur niche, et personne n'y fera plus la moindre attention,
-dit Vernou.
-
-—On leur dira comme Champcenetz au marquis de Genlis, qui regardait
-trop amoureusement sa femme:—Passez, bonhomme, on vous a déjà donné,
-dit Blondet.
-
-—En France, le succès tue, dit Finot. Nous y sommes trop jaloux les uns
-des autres pour ne pas vouloir oublier et faire oublier les triomphes
-d'autrui.
-
-—C'est en effet la contradiction qui donne la vie en littérature, dit
-Claude Vignon.
-
-—Comme dans la nature, où elle résulte de deux principes qui se
-combattent, s'écria Fulgence. Le triomphe de l'un sur l'autre est la
-mort.
-
-—Comme en politique, ajouta Michel Chrestien.
-
-—Nous venons de le prouver, dit Lousteau. Dauriat vendra cette semaine
-deux mille exemplaires du livre de Nathan. Pourquoi? Le livre attaqué
-sera bien défendu.
-
-—Comment un article semblable, dit Merlin en prenant l'épreuve de son
-journal du lendemain, n'enlèverait-il pas une édition?
-
-—Lisez-moi l'article? dit Dauriat. Je suis libraire partout, même en
-soupant.
-
-Merlin lut le triomphant article de Lucien, qui fut applaudi par toute
-l'assemblée.
-
-—Cet article aurait-il pu se faire sans le premier? demanda Lousteau.
-
-Dauriat tira de sa poche l'épreuve du troisième article et le lut.
-Finot suivit avec attention la lecture de cet article destiné au second
-numéro de sa Revue; et, en sa qualité de rédacteur en chef, il exagéra
-son enthousiasme.
-
-—Messieurs, dit-il, si Bossuet vivait dans notre siècle, il n'eût pas
-écrit autrement.
-
-—Je le crois bien, dit Merlin. Bossuet aujourd'hui serait journaliste.
-
-—A Bossuet II! dit Claude Vignon en élevant son verre et saluant
-ironiquement Lucien.
-
-—A mon Christophe Colomb! répondit Lucien en portant un toast à Dauriat.
-
-—Bravo! cria Nathan.
-
-—Est-ce un surnom? demanda méchamment Merlin en regardant à la fois
-Finot et Lucien.
-
-—Si vous continuez ainsi, dit Dauriat, nous ne pourrons pas vous
-suivre, et ces messieurs, ajouta-t-il en montrant Matifat et Camusot,
-ne vous comprendront plus. La plaisanterie est comme le coton qui filé
-trop fin, casse, a dit Bonaparte.
-
-—Messieurs, dit Lousteau, nous sommes témoins d'un fait grave,
-inconcevable, inouï, vraiment surprenant. N'admirez-vous pas la
-rapidité avec laquelle notre ami s'est changé de provincial en
-journaliste?
-
-—Il était né journaliste, dit Dauriat.
-
-—Mes enfants, dit alors Finot en se levant, et tenant une bouteille de
-vin de Champagne à la main, nous avons protégé tous et tous encouragé
-les débuts de notre amphitryon dans la carrière où il a surpassé
-nos espérances. En deux mois il a fait ses preuves par les beaux
-articles que nous connaissons: je propose de le baptiser journaliste
-authentiquement.
-
-—Une couronne de roses afin de constater sa double victoire, cria
-Bixiou en regardant Coralie.
-
-Coralie fit un signe à Bérénice qui alla chercher de vieilles fleurs
-artificielles dans les cartons de l'actrice. Une couronne de roses fut
-bientôt tressée dès que la grosse femme de chambre eut apporté des
-fleurs avec lesquelles se parèrent grotesquement ceux qui se trouvaient
-les plus ivres. Finot, le grand-prêtre, versa quelques gouttes de vin
-de Champagne sur la belle tête blonde de Lucien en prononçant avec
-une délicieuse gravité ces paroles sacramentales:—Au nom du Timbre,
-du Cautionnement et de l'Amende, je le baptise journaliste. Que tes
-articles te soient légers!
-
-—Et payés sans déduction des blancs! dit Merlin.
-
-En ce moment Lucien aperçut les visages attristés de Michel Chrestien,
-de Joseph Bridau et de Fulgence Ridal qui prirent leurs chapeaux et
-sortirent au milieu d'un hurrah d'imprécations.
-
-—Voilà de singuliers chrétiens? dit Merlin.
-
-—Fulgence était un bon garçon, reprit Lousteau; mais _ils_ l'ont
-perverti de morale.
-
-—Qui? demanda Claude Vignon.
-
-—Des jeunes hommes graves qui s'assemblent dans un _musico_
-philosophique et religieux de la rue des Quatre-Vents, où l'on
-s'inquiète du sens général de l'Humanité... répondit Blondet.
-
-—Oh! oh! oh!
-
-—... On y cherche à savoir si elle tourne sur elle-même, dit Blondet
-en continuant, ou si elle est en progrès. Ils étaient très-embarrassés
-entre la ligne droite et la ligne courbe, ils trouvaient un non-sens au
-triangle biblique, et il leur est alors apparu je ne sais quel prophète
-qui s'est prononcé pour la spirale.
-
-—Des hommes réunis peuvent inventer des bêtises plus dangereuses,
-s'écria Lucien qui voulut défendre le Cénacle.
-
-—Tu prends ces théories-là pour des paroles oiseuses, dit Félicien
-Vernou, mais il vient un moment où elles se transforment en coups de
-fusil ou en guillotine.
-
-—Ils n'en sont encore, dit Bixiou, qu'à chercher la pensée
-providentielle du vin de Champagne, le sens humanitaire des pantalons
-et la petite bête qui fait aller le monde. Ils ramassent des grands
-hommes tombés, comme Vico, Saint-Simon, Fourier. J'ai bien peur qu'ils
-ne tournent la tête à mon pauvre Joseph Bridau.
-
-—Y enseigne-t-on la gymnastique et l'orthopédie des esprits? demanda
-Merlin.
-
-—Ça se pourrait, répondit Finot. Rastignac m'a dit que Bianchon donnait
-dans ces rêveries.
-
-—Leur chef visible n'est-il pas d'Arthez, dit Nathan, un petit jeune
-homme qui doit nous avaler tous?
-
-—C'est un homme de génie! s'écria Lucien.
-
-—J'aime mieux un verre de vin de Xérès, dit Claude Vignon en souriant.
-
-En ce moment, chacun expliquait son caractère à son voisin. Quand les
-gens d'esprit en arrivent à vouloir s'expliquer eux-mêmes, à donner la
-clef de leurs cœurs, il est sûr que l'ivresse les a pris en croupe.
-Une heure après, tous les convives, devenus les meilleurs amis du
-monde, se traitaient de grands hommes, d'hommes forts, de gens à qui
-l'avenir appartenait. Lucien, en qualité de maître de maison, avait
-conservé quelque lucidité dans l'esprit: il écouta des sophismes qui le
-frappèrent et achevèrent l'œuvre de sa démoralisation.
-
-—Mes enfants, dit Finot, le parti libéral est obligé de raviver sa
-polémique, car il n'a rien à dire en ce moment contre le gouvernement,
-et vous comprenez dans quel embarras se trouve alors l'Opposition. Qui
-de vous veut écrire une brochure pour demander le rétablissement du
-droit d'aînesse, afin de faire crier contre les desseins secrets de la
-Cour? La brochure sera bien payée.
-
-—Moi, dit Hector Merlin, c'est dans mes opinions.
-
-—Ton parti dirait que tu le compromets, répliqua Finot. Félicien,
-charge-toi de cette brochure, Dauriat l'éditera, nous garderons le
-secret.
-
-—Combien donne-t-on? dit Vernou.
-
-—Six cents francs! Tu signeras: le comte C...
-
-—Ça va! dit Vernou.
-
-—Vous allez donc élever le canard jusqu'à la politique, reprit Lousteau.
-
-—C'est l'affaire de Chabot transportée dans la sphère des idées,
-reprit Finot. On attribue des intentions au Gouvernement, et l'on
-déchaîne contre lui l'opinion publique.
-
-—Je serai toujours dans le plus profond étonnement de voir un
-gouvernement abandonnant la direction des idées à des drôles comme nous
-autres, dit Claude Vignon.
-
-—Si le Ministère commet la sottise de descendre dans l'arène, reprit
-Finot, on le mène tambour battant; s'il se pique, on envenime la
-question, on désaffectionne les masses. Le Journal ne risque jamais
-rien, là où le pouvoir a toujours tout à perdre.
-
-—La France est annulée jusqu'au jour où le Journal sera mis hors la
-loi, reprit Claude Vignon. Vous faites d'heure en heure des progrès,
-dit-il à Finot. Vous serez les Jésuites, moins la foi, la pensée fixe,
-la discipline et l'union.
-
-Chacun regagna les tables de jeu. Les lueurs de l'aurore firent bientôt
-pâlir les bougies.
-
-—Tes amis de la rue des Quatre-Vents étaient tristes comme des
-condamnés à mort, dit Coralie à son amant.
-
-—Ils étaient les juges, répondit le poète.
-
-—Les juges sont plus amusants que ça, dit Coralie.
-
-Lucien vit pendant un mois son temps pris par des soupers, des dîners,
-des déjeuners, des soirées, et fut entraîné par un courant invincible
-dans un tourbillon de plaisirs et de travaux faciles. Il ne calcula
-plus. La puissance du calcul au milieu des complications de la vie
-est le sceau des grandes volontés que les poètes, les gens faibles
-ou purement spirituels ne contrefont jamais. Comme la plupart des
-journalistes, Lucien vécut au jour le jour, dépensant son argent à
-mesure qu'il le gagnait, ne songeant point aux charges périodiques
-de la vie parisienne, si écrasantes pour ces bohémiens. Sa mise et
-sa tournure rivalisaient avec celles des dandies les plus célèbres.
-Coralie aimait, comme tous les fanatiques, à parer son idole; elle se
-ruina pour donner à son cher poète cet élégant mobilier des élégants
-qu'il avait tant désiré pendant sa première promenade aux Tuileries.
-Lucien eut alors des cannes merveilleuses, une charmante lorgnette,
-des boutons de diamants, des anneaux pour ses cravates du matin, des
-bagues à la chevalière, enfin des gilets mirifiques en assez grand
-nombre pour pouvoir assortir les couleurs de sa mise. Il passa bientôt
-dandy. Le jour où il se rendit à l'invitation du diplomate allemand,
-sa métamorphose excita une sorte d'envie contenue chez les jeunes gens
-qui s'y trouvèrent, et qui tenaient le haut du pavé dans le royaume
-de la fashion, tels que de Marsay, Vandenesse, Ajuda-Pinto, Maxime de
-Treilles, Rastignac, le duc de Maufrigneuse, Beaudenord, Manerville,
-etc. Les hommes du monde sont jaloux entre eux à la manière des femmes.
-La comtesse de Montcornet et la marquise d'Espard, pour qui le dîner se
-donnait, eurent Lucien entre elles, et le comblèrent de coquetteries.
-
-—Pourquoi donc avez-vous quitté le monde! lui demanda la marquise,
-il était si disposé à vous bien accueillir, à vous fêter. J'ai une
-querelle à vous faire! vous me deviez une visite, et je l'attends
-encore. Je vous ai aperçu l'autre jour à l'Opéra, vous n'avez pas
-daigné venir me voir ni me saluer.
-
-—Votre cousine, madame, m'a si positivement signifié mon congé...
-
-—Vous ne connaissez pas les femmes, répondit madame d'Espard en
-interrompant Lucien. Vous avez blessé le cœur le plus angélique et
-l'âme la plus noble que je connaisse. Vous ignorez tout ce que Louise
-voulait faire pour vous, et combien elle mettait de finesse dans son
-plan. Oh! elle eût réussi, fit-elle à une muette dénégation de Lucien.
-Son mari qui maintenant est mort, comme il devait mourir, d'une
-indigestion, n'allait-il pas lui rendre, tôt ou tard, sa liberté?
-Croyez-vous qu'elle voulût être madame Chardon? Le titre de comtesse de
-Rubempré valait bien la peine d'être conquis. Voyez-vous? l'amour est
-une grande vanité qui doit s'accorder, surtout en mariage, avec toutes
-les autres vanités. Je vous aimerais à la folie, c'est-à-dire assez
-pour vous épouser, il me serait très-dur de m'appeler madame Chardon.
-Convenez-en? Maintenant, vous avez vu les difficultés de la vie à
-Paris, vous savez combien de détours il faut faire pour arriver au but;
-eh! bien, avouez que pour un inconnu sans fortune, Louise aspirait à
-une faveur presque impossible, elle devait donc ne rien négliger. Vous
-avez beaucoup d'esprit, mais quand nous aimons, nous en avons encore
-plus que l'homme le plus spirituel. Ma cousine voulait employer ce
-ridicule Châtelet... Je vous dois des plaisirs, vos articles contre lui
-m'ont fait bien rire! dit-elle en s'interrompant.
-
-Lucien ne savait plus que penser. Initié aux trahisons et aux perfidies
-du journalisme, il ignorait celles du monde; aussi, malgré sa
-perspicacité, devait-il recevoir de rudes leçons.
-
-—Comment, madame, dit le poète dont la curiosité fut vivement éveillée,
-ne protégez-vous pas le Héron?
-
-—Mais dans le monde on est forcé de faire des politesses à ses plus
-cruels ennemis, de paraître s'amuser avec les ennuyeux, et souvent on
-sacrifie en apparence ses amis pour les mieux servir. Vous êtes donc
-encore bien neuf? Comment, vous qui voulez écrire, vous ignorez les
-tromperies courantes du monde. Si ma cousine a semblé vous sacrifier au
-Héron, ne le fallait-il pas pour mettre cette influence à profit pour
-vous, car notre homme est très-bien vu par le Ministère actuel; aussi,
-lui avons-nous démontré que jusqu'à un certain point vos attaques le
-servaient, afin de pouvoir vous raccommoder tous deux, un jour. On a
-dédommagé Châtelet de vos persécutions. Comme le disait des Lupeaulx
-aux ministres: Pendant que les journaux tournent Châtelet en ridicule,
-ils laissent en repos le Ministère.
-
-—Monsieur Blondet m'a fait espérer que j'aurais le plaisir de vous
-voir chez vous, dit la comtesse de Montcornet pendant le temps que la
-marquise abandonna Lucien à ses réflexions. Vous y trouverez quelques
-artistes, des écrivains et une femme qui a le plus vif désir de vous
-connaître, mademoiselle des Touches, un de ces talents rares parmi
-notre sexe, et chez qui sans doute vous irez. Mademoiselle des Touches,
-Camille Maupin, si vous voulez, a l'un des salons les plus remarquables
-de Paris, elle est prodigieusement riche; on lui a dit que vous êtes
-aussi beau que spirituel, elle se meurt d'envie de vous voir.
-
-Lucien ne put que se confondre en remercîments, et jeta sur Blondet
-un regard d'envie. Il y avait autant de différence entre une femme
-du genre et de la qualité de la comtesse de Montcornet et Coralie
-qu'entre Coralie et une fille des rues. Cette comtesse, jeune, belle
-et spirituelle, avait, pour beauté spéciale, la blancheur excessive
-des femmes du Nord; sa mère était née princesse Scherbellof, aussi le
-ministre, avant de dîner, lui avait-il prodigué ses plus respectueuses
-attentions. La marquise avait alors achevé de sucer dédaigneusement une
-aile de poulet.
-
-—Ma pauvre Louise, dit-elle à Lucien, avait tant d'affection pour vous!
-j'étais dans la confidence du bel avenir qu'elle rêvait pour vous:
-elle aurait supporté bien des choses, mais quel mépris vous lui avez
-marqué en lui renvoyant ses lettres! Nous pardonnons les cruautés, il
-faut encore croire en nous pour nous blesser; mais l'indifférence!...
-l'indifférence est comme la glace des pôles, elle étouffe tout. Allons,
-convenez-en, vous avez perdu des trésors par votre faute. Pourquoi
-rompre? Quand même vous eussiez été dédaigné, n'avez-vous pas votre
-fortune à faire, votre nom à reconquérir? Louise pensait à tout cela.
-
-—Pourquoi ne m'avoir rien dit? répondit Lucien.
-
-—Eh! mon Dieu, c'est moi qui lui ai donné le conseil de ne pas vous
-mettre dans sa confidence. Tenez, entre nous, en vous voyant si peu
-fait au monde, je vous craignais: j'avais peur que votre inexpérience,
-votre ardeur étourdie ne détruisissent ou ne dérangeassent ses calculs
-et nos plans. Pouvez-vous maintenant vous souvenir de vous-même?
-Avouez-le? vous seriez de mon opinion en voyant aujourd'hui votre
-Sosie. Vous ne vous ressemblez plus. Là est le seul tort que nous ayons
-eu. Mais, en mille, se rencontre-t-il un homme qui réunisse à tant
-d'esprit une si merveilleuse aptitude à prendre l'unisson? Je n'ai
-pas cru que vous fussiez une si surprenante exception. Vous vous êtes
-métamorphosé si promptement, vous vous êtes si facilement initié aux
-façons parisiennes, que je ne vous ai pas reconnu au Bois de Boulogne,
-il y a un mois.
-
-Lucien écoutait cette grande dame avec un plaisir inexprimable: elle
-joignait à ses paroles flatteuses un air si confiant, si mutin, si
-naïf; elle paraissait s'intéresser à lui si profondément, qu'il
-crut à quelque prodige semblable à celui de sa première soirée au
-Panorama-Dramatique. Depuis cet heureux soir, tout le monde lui
-souriait, il attribuait à sa jeunesse une puissance talismanique, il
-voulut alors éprouver la marquise en se promettant de ne pas se laisser
-surprendre.
-
-—Quels étaient donc, madame, ces plans devenus aujourd'hui des chimères?
-
-—Louise voulait obtenir du roi une ordonnance qui vous permît de porter
-le nom et le titre de Rubempré. Elle voulait enterrer le Chardon.
-Ce premier succès, si facile à obtenir alors, et que maintenant vos
-opinions rendent presque impossible, était pour vous une fortune. Vous
-traiterez ces idées de visions et de bagatelles; mais nous savons un
-peu la vie, et nous connaissons tout ce qu'il y a de solide dans un
-titre de comte porté par un élégant, par un ravissant jeune homme.
-Annoncez ici devant quelques jeunes Anglaises millionnaires ou devant
-des héritières: _Monsieur Chardon_ ou _Monsieur le comte de Rubempré_?
-il se ferait deux mouvements bien différents. Fût-il endetté, le comte
-trouverait les cœurs ouverts, sa beauté mise en lumière serait comme
-un diamant dans une riche monture. Monsieur Chardon ne serait pas
-seulement remarqué. Nous n'avons pas créé ces idées, nous les trouvons
-régnant partout, même parmi les bourgeois. Vous tournez en ce moment
-le dos à la fortune. Regardez ce joli jeune homme, le vicomte Félix
-de Vandenesse, il est un des deux secrétaires particuliers du roi. Le
-roi aime assez les jeunes gens de talent, et celui-là quand il est
-arrivé de sa province, n'avait pas un bagage plus lourd que le vôtre,
-vous avez mille fois plus d'esprit que lui; mais appartenez-vous à une
-grande famille? avez-vous un nom? Vous connaissez des Lupeaulx, son nom
-ressemble au vôtre, il se nomme Chardin; mais il ne vendrait pas pour
-un million sa métairie des Lupeaulx, il sera quelque jour comte des
-Lupeaulx, et son petit-fils deviendra peut-être un grand seigneur. Si
-vous continuez à marcher dans la fausse voie où vous vous êtes engagé,
-vous êtes perdu. Voyez combien monsieur Émile Blondet est plus sage que
-vous? il est dans un journal qui soutient le pouvoir, il est bien vu
-par toutes les puissances du jour, il peut sans danger se mêler avec
-les Libéraux, il pense bien; aussi parviendra-t-il tôt ou tard; mais il
-a su choisir et son opinion et ses protections. Cette jolie personne,
-votre voisine, est une demoiselle de Troisville qui a deux pairs de
-France et deux députés dans sa famille, elle a fait un riche mariage
-à cause de son nom; elle reçoit beaucoup, elle aura de l'influence et
-remuera le monde politique pour ce petit monsieur Émile Blondet. A
-quoi vous mène une Coralie? à vous trouver perdu de dettes et fatigué
-de plaisirs dans quelques années d'ici. Vous placez mal votre amour,
-et vous arrangez mal votre vie. Voilà ce que me disait l'autre jour à
-l'Opéra la femme que vous prenez plaisir à blesser. En déplorant l'abus
-que vous faites de votre talent et de votre belle jeunesse, elle ne
-s'occupait pas d'elle, mais de vous.
-
-—Ah! si vous disiez vrai, madame! s'écria Lucien.
-
-—Quel intérêt verriez-vous à des mensonges? fit la marquise en jetant
-sur Lucien un regard hautain et froid qui le replongea dans le néant.
-
-Lucien interdit ne reprit pas la conversation, la marquise offensée ne
-lui parla plus. Il fut piqué, mais il reconnut qu'il y avait eu de sa
-part maladresse et se promit de la réparer. Il se tourna vers madame de
-Montcornet et lui parla de Blondet en exaltant le mérite de ce jeune
-écrivain. Il fut bien reçu par la comtesse qui l'invita, sur un signe
-de madame d'Espard, à sa prochaine soirée, en lui demandant s'il n'y
-verrait pas avec plaisir madame de Bargeton, qui, malgré son deuil, y
-viendrait: il ne s'agissait pas d'une grande soirée, c'était sa réunion
-des petits jours, on serait entre amis.
-
-—Madame la marquise, dit Lucien, prétend que tous les torts sont de mon
-côté, n'est-ce pas à sa cousine à être bonne pour moi?
-
-—Faites cesser les attaques ridicules dont elle est l'objet, qui
-d'ailleurs la compromettent fortement avec un homme de qui elle se
-moque, et vous aurez bientôt signé la paix. Vous vous êtes cru joué
-par elle, m'a-t-on dit, moi je l'ai vue bien triste de votre abandon.
-Est-il vrai qu'elle ait quitté sa province avec vous et pour vous?
-
-Lucien regarda la comtesse en souriant, sans oser répondre.
-
-—Comment pouviez-vous vous défier d'une femme qui vous faisait de tels
-sacrifices! Et d'ailleurs belle et spirituelle comme elle l'est, elle
-devait être aimée _quand même_. Madame de Bargeton vous aimait moins
-pour vous que pour vos talents. Croyez-moi, les femmes aiment l'esprit
-avant d'aimer la beauté, dit-elle en regardant Émile Blondet à la
-dérobée.
-
-Lucien reconnut dans l'hôtel du ministre les différences qui existent
-entre le grand monde et le monde exceptionnel où il vivait depuis
-quelque temps. Ces deux magnificences n'avaient aucune similitude,
-aucun point de contact. La hauteur et la disposition des pièces dans
-cet appartement, l'un des plus riches du faubourg Saint-Germain; les
-vieilles dorures des salons, l'ampleur des décorations, la richesse
-sérieuse des accessoires, tout lui était étranger, nouveau; mais
-l'habitude si promptement prise des choses de luxe empêcha Lucien de
-paraître étonné. Sa contenance fut aussi éloignée de l'assurance et
-de la fatuité que de la complaisance et de la servilité. Le poète eut
-bonne façon et plut à ceux qui n'avaient aucune raison de lui être
-hostiles, comme les jeunes gens à qui sa soudaine introduction dans
-le grand monde, ses succès et sa beauté donnèrent de la jalousie. En
-sortant de table, il offrit le bras à madame d'Espard qui l'accepta.
-En voyant Lucien courtisé par la marquise d'Espard, Rastignac vint
-se recommander de leur compatriotisme, et lui rappeler leur première
-entrevue chez madame du Val-Noble. Le jeune noble parut vouloir se lier
-avec le grand homme de sa province en l'invitant à venir déjeuner chez
-lui quelque matin, et s'offrant à lui faire connaître les jeunes gens
-à la mode. Lucien accepta cette proposition.
-
-—Le cher Blondet en sera, dit Rastignac.
-
-Le ministre vint se joindre au groupe formé par le marquis de
-Ronquerolles, le duc de Rhétoré, de Marsay, le général Montriveau,
-Rastignac et Lucien.
-
-—Très-bien, dit-il à Lucien avec la bonhomie allemande sous laquelle
-il cachait sa redoutable finesse, vous avez fait la paix avec madame
-d'Espard, elle est enchantée de vous, et nous savons tous, dit-il en
-regardant les hommes à la ronde, combien il est difficile de lui plaire.
-
-—Oui, mais elle adore l'esprit, dit Rastignac, et mon illustre
-compatriote en vend.
-
-—Il ne tardera pas à reconnaître le mauvais commerce qu'il fait, dit
-vivement Blondet, il nous viendra, ce sera bientôt un des nôtres.
-
-Il y eut autour de Lucien un chorus sur ce thème. Les hommes sérieux
-lancèrent quelques phrases profondes d'un ton despotique, les jeunes
-gens plaisantèrent du parti libéral.
-
-—Il a, je suis sûr, dit Blondet, tiré à pile ou face pour la Gauche ou
-la Droite; mais il va maintenant choisir.
-
-Lucien se mit à rire en se souvenant de sa scène au Luxembourg avec
-Lousteau.
-
-—Il a pris pour cornac, dit Blondet en continuant, un Étienne Lousteau,
-un bretteur de petit journal qui voit une pièce de cent sous dans une
-colonne, dont la politique consiste à croire au retour de Napoléon, et,
-ce qui me semble encore plus niais, à la reconnaissance, au patriotisme
-de messieurs du Côté Gauche. Comme Rubempré, les penchants de Lucien
-doivent être aristocrates; comme journaliste, il doit être pour le
-pouvoir, ou il ne sera jamais ni Rubempré ni secrétaire général.
-
-Lucien, à qui le diplomate proposa une carte pour jouer le whist,
-excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas savoir le jeu.
-
-—Mon ami, lui dit à l'oreille Rastignac, arrivez de bonne heure chez
-moi le jour où vous y viendrez faire un méchant déjeuner, je vous
-apprendrai le whist, vous déshonorez notre royale ville d'Angoulême,
-et je répéterai un mot de monsieur de Talleyrand en vous disant que,
-si vous ne savez pas ce jeu-là, vous vous préparez une vieillesse
-très-malheureuse.
-
-On annonça des Lupeaulx, un maître des requêtes en faveur et qui
-rendait des services secrets au Ministère, homme fin et ambitieux
-qui se coulait partout. Il salua Lucien avec lequel il s'était déjà
-rencontré chez madame du Val-Noble, et il y eut dans son salut un
-semblant d'amitié qui devait tromper Lucien. En trouvant là le jeune
-journaliste, cet homme qui se faisait en politique ami de tout le
-monde, afin de n'être pris au dépourvu par personne, comprit que Lucien
-allait obtenir dans le monde autant de succès que dans la littérature.
-Il vit un ambitieux en ce poète, et il l'enveloppa de protestations,
-de témoignages d'amitié, d'intérêt, de manière à vieillir leur
-connaissance et tromper Lucien sur la valeur de ses promesses et de
-ses paroles. Des Lupeaulx avait pour principe de bien connaître ceux
-dont il voulait se défaire, quand il trouvait en eux des rivaux. Ainsi
-Lucien fut bien accueilli par le monde. Il comprit tout ce qu'il
-devait au duc de Rhétoré, au ministre, à madame d'Espard, à madame de
-Montcornet. Il alla causer avec chacune de ces femmes pendant quelques
-moments avant de partir, et déploya pour elles toute la grâce de son
-esprit.
-
-—Quelle fatuité! dit des Lupeaulx à la marquise quand Lucien la quitta.
-
-—Il se gâtera avant d'être mûr, dit à la marquise de Marsay en
-souriant. Vous devez avoir des raisons cachées pour lui tourner ainsi
-la tête.
-
-Lucien trouva Coralie au fond de sa voiture dans la cour, elle était
-venue l'attendre; il fut touché de cette attention, et lui raconta sa
-soirée. A son grand étonnement, l'actrice approuva les nouvelles idées
-qui trottaient déjà dans la tête de Lucien, et l'engagea fortement à
-s'enrôler sous la bannière ministérielle.
-
-—Tu n'as que des coups à gagner avec les Libéraux, ils conspirent, ils
-ont tué le duc de Berry. Renverseront-ils le gouvernement? Jamais! Par
-eux, tu n'arriveras à rien; tandis que, de l'autre côté, tu deviendras
-comte de Rubempré. Tu peux rendre des services, être nommé pair de
-France, épouser une femme riche. Sois ultra. D'ailleurs, c'est bon
-genre, ajouta-t-elle en lançant le mot qui pour elle était la raison
-suprême. La Val-Noble, chez qui je suis allée dîner, m'a dit que
-Théodore Gaillard fondait décidément son petit journal royaliste appelé
-le Réveil, afin de riposter aux plaisanteries du vôtre et du Miroir.
-A l'entendre, monsieur de Villèle et son parti seront au Ministère
-avant un an. Tâche de profiter de ce changement en te mettant avec eux
-pendant qu'ils ne sont rien encore; mais ne dis rien à Étienne ni à tes
-amis qui seraient capables de te jouer quelque mauvais tour.
-
-Huit jours après, Lucien se présenta chez madame de Montcornet, où il
-éprouva la plus violente agitation en revoyant la femme qu'il avait
-tant aimée, et à laquelle sa plaisanterie avait percé le cœur. Louise
-aussi s'était métamorphosée! Elle était redevenue ce qu'elle eût été
-sans son séjour en province, grande dame. Il y avait dans son deuil une
-grâce et une recherche qui annonçaient une veuve heureuse. Lucien crut
-être pour quelque chose dans cette coquetterie, et il ne se trompait
-pas; mais il avait, comme un ogre, goûté la chair fraîche, il resta
-pendant toute cette soirée indécis entre la belle, l'amoureuse, la
-voluptueuse Coralie, et la sèche, la hautaine, la cruelle Louise. Il
-ne sut pas prendre un parti, sacrifier l'actrice à la grande dame. Ce
-sacrifice, madame de Bargeton, qui ressentait alors de l'amour pour
-Lucien en le voyant si spirituel et si beau, l'attendit pendant toute
-la soirée; elle en fut pour ses frais, pour ses paroles insidieuses,
-pour ses mines coquettes, et sortit du salon avec un irrévocable désir
-de vengeance.
-
-—Eh! bien, cher Lucien, dit-elle avec une bonté pleine de grâce
-parisienne et de noblesse, vous deviez être mon orgueil, et vous m'avez
-prise pour votre première victime. Je vous ai pardonné, mon enfant, en
-songeant qu'il y avait un reste d'amour dans une pareille vengeance.
-
-Madame de Bargeton reprenait sa position par cette phrase accompagnée
-d'un air royal. Lucien, qui croyait avoir mille fois raison, se
-trouvait avoir tort. Il ne fut question ni de la terrible lettre
-d'adieu par laquelle il avait rompu, ni des motifs de la rupture.
-Les femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir
-leurs torts en en plaisantant. Elles peuvent et savent tout effacer
-par un sourire, par une question qui joue la surprise. Elles ne se
-souviennent de rien, elles expliquent tout, elles s'étonnent, elles
-interrogent, elles commentent, elles amplifient, elles querellent,
-et finissent par enlever leurs torts comme on enlève une tache par
-un petit savonnage: vous les saviez noires, elles deviennent en un
-moment blanches et innocentes. Quant à vous, vous êtes bienheureux
-de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissible. En
-un moment, Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sur
-eux-mêmes, parlaient le langage de l'amitié; mais Lucien, ivre de
-vanité satisfaite, ivre de Coralie, qui, disons-le, lui rendait la vie
-facile, ne sut pas répondre nettement à ce mot que Louise accompagna
-d'un soupir d'hésitation: Êtes-vous heureux? Un non mélancolique eût
-fait sa fortune. Il crut être spirituel en expliquant Coralie; il se
-dit aimé pour lui-même, enfin toutes les bêtises de l'homme épris.
-Madame de Bargeton se mordit les lèvres. Tout fut dit. Madame d'Espard
-vint auprès de sa cousine avec madame de Montcornet. Lucien se vit,
-pour ainsi dire, le héros de la soirée: il fut caressé, câliné, fêté
-par ces trois femmes qui l'entortillèrent avec un art infini. Son
-succès dans ce beau et brillant monde ne fut donc pas moindre qu'au
-sein du journalisme. La belle mademoiselle des Touches, si célèbre sous
-le nom de Camille Maupin, et à qui mesdames d'Espard et de Bargeton
-présentèrent Lucien, l'invita pour l'un de ses mercredis à dîner, et
-parut émue de cette beauté si justement fameuse. Lucien essaya de
-prouver qu'il était encore plus spirituel que beau. Mademoiselle des
-Touches exprima son admiration avec cette naïveté d'enjouement et cette
-jolie fureur d'amitié superficielle à laquelle se prennent tous ceux
-qui ne connaissent pas à fond la vie parisienne, où l'habitude et la
-continuité des jouissances rendent si avide de la nouveauté.
-
-—Si je lui plaisais autant qu'elle me plaît, dit Lucien à Rastignac et
-à de Marsay, nous abrégerions le roman.....
-
-—Vous savez l'un et l'autre trop bien les écrire pour vouloir en faire,
-répondit Rastignac. Entre auteurs, peut-on jamais s'aimer? Il arrive
-toujours un certain moment où l'on se dit de petits mots piquants.
-
-—Vous ne feriez pas un mauvais rêve, lui dit en riant de Marsay.
-Cette charmante fille a trente ans, il est vrai; mais elle a près de
-quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adorablement capricieuse,
-et le caractère de sa beauté doit se soutenir fort long-temps. Coralie
-est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser; car il ne faut
-pas qu'un joli garçon reste sans maîtresse; mais si vous ne faites
-pas quelque belle conquête dans le monde, l'actrice vous nuirait à la
-longue. Allons, mon cher, supplantez Conti qui va chanter avec Camille
-Maupin. De tout temps la poésie a eu le pas sur la musique.
-
-Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches et Conti, ses espérances
-s'envolèrent.
-
-—Conti chante trop bien, dit-il à des Lupeaulx.
-
-Lucien revint à madame de Bargeton, qui l'emmena dans le salon où était
-la marquise d'Espard.
-
-—Eh! bien, ne voulez-vous pas vous intéresser à lui? dit madame de
-Bargeton à sa cousine.
-
-—Mais monsieur Chardon, dit la marquise d'un air à la fois impertinent
-et doux, doit se mettre en position d'être patronné sans inconvénient.
-Pour obtenir l'ordonnance qui lui permettra de quitter le misérable nom
-de son père pour celui de sa mère, ne doit-il pas être au moins des
-nôtres?
-
-—Avant deux mois j'aurai tout arrangé, dit Lucien.
-
-—Eh! bien, dit la marquise, je verrai mon père et mon oncle qui sont de
-service auprès du roi, ils en parleront au chancelier.
-
-Le diplomate et ces deux femmes avaient bien deviné l'endroit sensible
-chez Lucien. Ce poète, ravi des splendeurs aristocratiques, ressentait
-des mortifications indicibles à s'entendre appeler Chardon, quand
-il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant des noms
-sonores enchâssés dans des titres. Cette douleur se répéta partout
-où il se produisit pendant quelques jours. Il éprouvait d'ailleurs
-une sensation tout aussi désagréable en redescendant aux affaires
-de son métier, après être allé la veille dans le grand monde, où il
-se montrait convenablement avec l'équipage et les gens de Coralie.
-Il apprit à monter à cheval pour pouvoir galoper à la portière des
-voitures de madame d'Espard, de mademoiselle des Touches et de la
-comtesse de Montcornet, privilége qu'il avait tant envié à son arrivée
-à Paris. Finot fut enchanté de procurer à son rédacteur essentiel une
-entrée de faveur à l'Opéra. Lucien appartint dès lors au monde spécial
-des élégants de cette époque. Il rendit à Rastignac et à ses amis du
-monde un splendide déjeuner; mais il commit la faute de le donner chez
-Coralie. Lucien était trop jeune, trop poète et trop confiant pour
-connaître certaines nuances. Une actrice, excellente fille, mais sans
-éducation, pouvait-elle lui apprendre la vie? Le provincial prouva de
-la manière la plus évidente à ces jeunes gens, pleins de mauvaises
-dispositions pour lui, cette collusion d'intérêts entre l'actrice et
-lui que tout jeune homme jalouse secrètement et que chacun flétrit.
-Celui qui le soir même en plaisanta le plus cruellement fut Rastignac,
-quoiqu'il se soutînt dans le monde par des moyens pareils, mais en
-gardant si bien les apparences, qu'il pouvait traiter la médisance
-de calomnie. Lucien avait promptement appris le whist. Le jeu devint
-une passion chez lui. Coralie, pour éviter toute rivalité, loin de
-désapprouver Lucien, favorisait ses dissipations avec l'aveuglement
-particulier aux sentiments entiers, qui ne voient jamais que le
-présent, et qui sacrifient tout, même l'avenir, à la jouissance
-du moment. Le caractère de l'amour véritable offre de constantes
-similitudes avec l'enfance: il en a l'irréflexion, l'imprudence, la
-dissipation, le rire et les pleurs.
-
-A cette époque florissait une société de jeunes gens riches et
-désœuvrés appelés _viveurs_, et qui vivaient en effet avec une
-incroyable insouciance, intrépides mangeurs, buveurs plus intrépides
-encore. Tous bourreaux d'argent et mêlant les plus rudes plaisanteries
-à cette existence, non pas folle, mais enragée, ils ne reculaient
-devant aucune impossibilité, se faisaient gloire de leurs méfaits,
-contenus néanmoins dans de certaines bornes. L'esprit le plus original
-couvrait leurs escapades, il était impossible de ne pas les leur
-pardonner. Aucun fait n'accuse si hautement l'ilotisme auquel la
-Restauration avait condamné la jeunesse. Les jeunes gens, qui ne
-savaient à quoi employer leurs forces, ne les jetaient pas seulement
-dans le journalisme, dans les conspirations, dans la littérature et
-dans l'art, ils les dissipaient dans les plus étranges excès, tant il
-y avait de séve et de luxuriantes puissances dans la jeune France.
-Travailleuse, cette belle jeunesse voulait le pouvoir et le plaisir;
-artiste, elle voulait des trésors; oisive, elle voulait animer ses
-passions; de toute manière elle voulait une place, et la politique
-ne lui en faisait nulle part. Les viveurs étaient des gens presque
-tous doués de facultés éminentes; quelques-uns les ont perdues dans
-cette vie énervante, quelques autres y ont résisté. Le plus célèbre de
-ces viveurs, le plus spirituel, Rastignac a fini par entrer, conduit
-par de Marsay, dans une carrière sérieuse où il s'est distingué. Les
-plaisanteries auxquelles ces jeunes gens se sont livrés sont devenues
-si fameuses qu'elles ont fourni le sujet de plusieurs vaudevilles.
-Lucien lancé par Blondet dans cette société de dissipateurs, y
-brilla près de Bixiou, l'un des esprits les plus méchants et le plus
-infatigable railleur de ce temps. Pendant tout l'hiver, la vie de
-Lucien fut donc une longue ivresse coupée par les faciles travaux du
-journalisme; il continua la série de ses petits articles, et fit des
-efforts énormes pour produire de temps en temps quelques belles pages
-de critique fortement pensée. Mais l'étude était une exception, le
-poète ne s'y adonnait que contraint par la nécessité: les déjeuners,
-les dîners, les parties de plaisir, les soirées du monde, le jeu
-prenaient tout son temps, et Coralie dévorait le reste. Lucien se
-défendait de songer au lendemain. Il voyait d'ailleurs ses prétendus
-amis se conduisant tous comme lui, défrayés par des prospectus de
-librairie chèrement payés, par des primes données à certains articles
-nécessaires aux spéculations hasardées, mangeant à même et peu soucieux
-de l'avenir. Une fois admis dans le journalisme et dans la littérature
-sur un pied d'égalité, Lucien aperçut des difficultés énormes à vaincre
-au cas où il voudrait s'élever: chacun consentait à l'avoir pour égal,
-nul ne le voulait pour supérieur. Insensiblement il renonça donc à la
-gloire littéraire en croyant la fortune politique plus facile à obtenir.
-
-—L'intrigue soulève moins de passions contraires que le talent, ses
-menées sourdes n'éveillent l'attention de personne, lui dit un jour
-Châtelet avec qui Lucien s'était raccommodé. L'intrigue est d'ailleurs
-supérieure au talent. De rien, elle fait quelque chose; tandis que la
-plupart du temps les immenses ressources du talent ne servent à rien.
-
-A travers cette vie abondante, pleine de luxe, où toujours le Lendemain
-marchait sur les talons de la Veille au milieu d'une orgie et ne
-trouvait point le travail promis, Lucien poursuivit donc sa pensée
-principale: il était assidu dans le monde, il courtisait madame de
-Bargeton, la marquise d'Espard, la comtesse de Montcornet, et ne
-manquait jamais une seule des soirées de mademoiselle des Touches. Il
-arrivait dans le monde avant une partie de plaisir, après quelque dîner
-donné par les auteurs ou par les libraires; il quittait les salons
-pour un souper, fruit de quelque pari. Les frais de la conversation
-parisienne et le jeu absorbaient le peu d'idées et de forces que lui
-laissaient ses excès. Lucien n'eut plus alors cette lucidité d'esprit,
-cette froideur de tête nécessaires pour observer autour de lui, pour
-déployer le tact exquis que les parvenus doivent employer à tout
-instant; il lui fut impossible de reconnaître les moments où madame de
-Bargeton revenait à lui, s'éloignait blessée, lui faisait grâce ou le
-condamnait de nouveau. Châtelet aperçut les chances qui restaient à son
-rival, et devint l'ami de Lucien pour le maintenir dans la dissipation
-où se perdaient ses forces. Rastignac, jaloux de son compatriote et qui
-trouvait d'ailleurs dans le baron un allié plus sûr et plus utile que
-Lucien, en épousa la cause. Aussi, quelques jours après l'entrevue du
-Pétrarque et de la Laure d'Angoulême, Rastignac avait-il réconcilié le
-poète et le vieux beau de l'Empire au milieu d'un magnifique souper au
-Rocher de Cancale. Lucien, qui rentrait toujours le matin et se levait
-au milieu de la journée, ne savait pas résister à un amour à domicile
-et toujours prêt. Ainsi le ressort de sa volonté, sans cesse assoupli
-par une paresse qui le rendait indifférent aux belles résolutions
-prises dans les moments où il entrevoyait sa position sous son vrai
-jour, devint nul, et ne répondit bientôt plus aux plus fortes pressions
-de la misère. Après avoir été très-heureuse de voir Lucien s'amusant,
-après l'avoir encouragé en voyant dans cette dissipation des gages pour
-la durée de son attachement et des liens dans les nécessités qu'elle
-créait, la douce et tendre Coralie eut le courage de recommander à son
-amant de ne pas oublier le travail, et fut plusieurs fois obligée de
-lui rappeler qu'il avait gagné peu de chose dans son mois. L'amant et
-la maîtresse s'endettèrent avec une effrayante rapidité. Les quinze
-cents francs restant sur le prix des Marguerites, les premiers cinq
-cents francs gagnés par Lucien avaient été promptement dévorés. En
-trois mois, ses articles ne produisirent pas au poète plus de mille
-francs, et il crut avoir énormément travaillé. Mais Lucien avait adopté
-déjà la jurisprudence plaisante des viveurs sur les dettes. Les dettes
-sont jolies chez les jeunes gens de vingt-cinq ans; plus tard, personne
-ne les pardonne. Il est à remarquer que certaines âmes, vraiment
-poétiques, mais où la volonté faiblit, occupées à sentir pour rendre
-leurs sensations par des images, manquent essentiellement du sens moral
-qui doit accompagner toute observation. Les poètes aiment plutôt à
-recevoir en eux des impressions que d'entrer chez les autres y étudier
-le mécanisme des sentiments. Ainsi Lucien ne demanda pas compte aux
-viveurs de ceux d'entre eux qui disparaissaient, il ne vit pas l'avenir
-de ces prétendus amis qui les uns avaient des héritages, les autres des
-espérances certaines, ceux-ci des talents reconnus, ceux-là la foi la
-plus intrépide en leur destinée et le dessein prémédité de tourner les
-lois. Lucien crut à son avenir en se fiant à ces axiomes profonds de
-Blondet:
-
-«Tout finit par s'arranger.—Rien ne se dérange chez les gens qui n'ont
-rien.—Nous ne pouvons perdre que la fortune que nous cherchons!—En
-allant avec le courant, on finit par arriver quelque part.—Un homme
-d'esprit qui a pied dans le monde fait fortune quand il le veut!»
-
-Cet hiver, rempli par tant de plaisirs, fut nécessaire à Théodore
-Gaillard et à Hector Merlin pour trouver les capitaux qu'exigeait la
-fondation du Réveil, dont le premier numéro ne parut qu'en mars 1822.
-Cette affaire se traitait chez madame du Val-Noble. Cette élégante
-et spirituelle courtisane qui disait, en montrant ses magnifiques
-appartements:—Voilà les comptes des mille et une nuits! exerçait une
-certaine influence sur les banquiers, les grands seigneurs et les
-écrivains du parti royaliste tous habitués à se réunir dans son salon
-pour traiter des affaires qui ne pouvaient être traitées que là.
-Hector Merlin, à qui la rédaction en chef du Réveil était promise,
-devait avoir pour bras droit Lucien, devenu son ami intime, et à qui
-le feuilleton d'un des journaux ministériels fut également promis. Ce
-changement de front dans la position de Lucien se préparait sourdement
-à travers les plaisirs de sa vie. Il se croyait un grand politique en
-dissimulant ce coup de théâtre, et comptait beaucoup sur les largesses
-ministérielles pour arranger ses comptes, pour dissiper les ennuis
-secrets de Coralie. L'actrice, toujours souriant, lui cachait sa
-détresse; mais Bérénice, plus hardie, instruisait Lucien. Lucien, comme
-tous les poètes, s'apitoyait un moment sur les désastres, il promettait
-de travailler, il oubliait sa promesse et noyait ce souci passager
-dans ses débauches. Le jour où Coralie apercevait des nuages sur le
-front de Lucien, elle grondait Bérénice et disait à son poète que tout
-se pacifiait. Madame d'Espard et madame de Bargeton attendaient la
-conversation de Lucien pour faire demander au ministre par Châtelet
-l'ordonnance tant désirée par le poète. Lucien avait promis de dédier
-ses Marguerites à la marquise d'Espard, qui paraissait très-flattée
-d'une distinction que les auteurs ont rendue rare depuis qu'ils sont
-devenus un pouvoir. Quand Lucien allait le soir chez Dauriat et
-demandait où en était son livre, le libraire lui opposait d'excellentes
-raisons pour retarder la mise sous presse. Dauriat avait telle ou telle
-opération en train qui lui prenait tout son temps, Ladvocat allait
-publier un nouveau volume de monsieur Hugo contre lequel il ne fallait
-pas se heurter, les secondes Méditations de monsieur de Lamartine
-étaient sous presse, et deux importants recueils de poésie ne devaient
-pas se rencontrer, Lucien devait d'ailleurs se fier à l'habileté de
-son libraire. Cependant les besoins de Lucien devenaient pressants,
-et il eut recours à Finot qui lui fit quelques avances sur des
-articles. Quand le soir, à souper, Lucien, un peu triste, expliquait
-sa situation à ses amis les viveurs, ils noyaient ses scrupules dans
-des flots de vin de Champagne glacé de plaisanterie. Les dettes! il
-n'y a pas d'homme fort sans dettes! Les dettes représentent des besoins
-satisfaits, des vices exigeants. Un homme ne parvient que pressé par la
-main de fer de la nécessité.
-
-—Aux grands hommes, le Mont-de-Piété reconnaissant! lui criait Blondet.
-
-—Tout vouloir, c'est devoir tout, criait Bixiou.
-
-—Non, tout devoir, c'est avoir eu tout! répondait des Lupeaulx.
-
-Les viveurs savaient prouver à cet enfant que ses dettes seraient
-l'aiguillon d'or avec lequel il piquerait les chevaux attelés au
-char de sa fortune. Puis toujours César avec ses quarante millions
-de dettes, et Frédéric II recevant de son père un ducat par mois, et
-toujours les fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrés
-dans leurs vices et non dans la toute-puissance de leur courage et de
-leurs conceptions! Enfin la voiture, les chevaux et le mobilier de
-Coralie furent saisis par plusieurs créanciers pour des sommes dont le
-total montait à quatre mille francs. Quand Lucien recourut à Lousteau
-pour lui redemander le billet de mille francs qu'il lui avait prêté,
-Lousteau lui montra des papiers timbrés qui établissaient chez Florine
-une position analogue à celle de Coralie; mais Lousteau reconnaissant
-lui proposa de faire des démarches nécessaires pour placer l'Archer de
-Charles IX.
-
-—Comment Florine en est-elle arrivée là? demanda Lucien.
-
-—Le Matifat s'est effrayé, répondit Lousteau, nous l'avons perdu;
-mais si Florine le veut, il payera cher sa trahison! Je te conterai
-l'affaire!
-
-Trois jours après la démarche inutile faite par Lucien chez Lousteau,
-les deux amants déjeunaient tristement au coin du feu dans la belle
-chambre à coucher; Bérénice leur avait cuisiné des œufs sur le plat
-dans la cheminée, car la cuisinière, le cocher, les gens étaient
-partis. Il était impossible de disposer du mobilier saisi. Il n'y
-avait plus dans le ménage aucun objet d'or ou d'argent, ni aucune
-valeur intrinsèque, mais tout était d'ailleurs représenté par des
-reconnaissances du Mont-de-Piété formant un petit volume in-octavo
-très-instructif. Bérénice avait conservé deux couverts. Le petit
-journal rendait des services inappréciables à Lucien et à Coralie
-en maintenant le tailleur, la marchande de modes et la couturière,
-qui tous tremblaient de mécontenter un journaliste capable de
-tympaniser leurs établissements. Lousteau vint pendant le déjeuner en
-criant:—Hourrah! Vive l'Archer de Charles IX! J'ai _lavé_ pour cent
-francs de livres, mes enfants, dit-il, partageons!
-
-Il remit cinquante francs à Coralie, et envoya Bérénice chercher un
-déjeuner substantiel.
-
-—Hier, Hector Merlin et moi nous avons dîné avec des libraires, et nous
-avons préparé la vente de ton roman par de savantes insinuations. Tu
-es en marché avec Dauriat; mais Dauriat lésine, il ne veut pas donner
-plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires, et tu veux
-six mille francs. Nous t'avons fait deux fois plus grand que Walter
-Scott. Oh! tu as dans le ventre des romans incomparables! tu n'offres
-pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas l'auteur d'un roman plus
-ou moins ingénieux, tu seras une collection! Ce mot collection a porté
-coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en portefeuille: _la Grande
-mademoiselle_, ou _la France sous Louis XIV_.—_Cotillon Ier_, ou _les
-Premiers jours de Louis XV_.—_la Reine et le Cardinal_, ou _Tableau
-de Paris sous la Fronde_.—_Le fils de Concini_, ou _Une intrigue de
-Richelieu_!... Ces romans seront annoncés sur la couverture. Nous
-appelons cette manœuvre berner les succès. On fait sauter ses livres
-sur la couverture jusqu'à ce qu'ils deviennent célèbres, et l'on est
-alors bien plus grand par les œuvres qu'on ne fait pas que par celles
-qu'on a faites. Le _Sous presse_ est l'hypothèque littéraire! Allons,
-rions un peu? Voici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos
-hommes ont ouvert des yeux grands comme tes soucoupes.... Tu as donc
-encore des soucoupes?
-
-—Elles sont saisies, dit Coralie.
-
-—Je comprends et je reprends, reprit Lousteau. Les libraires croiront à
-tous tes manuscrits, s'ils en voient un seul. En librairie, on demande
-à voir le manuscrit, on a la prétention de le lire. Laissons aux
-libraires leur fatuité: jamais ils ne lisent de livres, autrement ils
-n'en publieraient pas tant! Hector et moi, nous avons laissé pressentir
-qu'à cinq mille francs tu concéderais trois mille exemplaires en
-deux éditions. Donne-moi le manuscrit de l'Archer, après demain nous
-déjeunons chez les libraires et nous les enfonçons!
-
-—Qui est-ce? dit Lucien.
-
-—Deux associés, deux bons garçons, assez ronds en affaires, nommés
-Fendant et Cavalier. L'un est un ancien premier commis de la maison
-Vidal et Porchon, l'autre est le plus habile voyageur du quai des
-Augustins, tous deux établis depuis un an. Après avoir perdu quelques
-légers capitaux à publier des romans traduits de l'anglais, mes
-gaillards veulent maintenant exploiter les romans indigènes. Le bruit
-court que ces deux marchands de papier noirci risquent uniquement les
-capitaux des autres, mais il t'est, je pense, assez indifférent de
-savoir à qui appartient l'argent qu'on te donnera.
-
-Le surlendemain, les deux journalistes étaient invités à déjeuner rue
-Serpente, dans l'ancien quartier de Lucien, où Lousteau conservait
-toujours sa chambre rue de la Harpe; et Lucien, qui vint y prendre son
-ami, la vit dans le même état où elle était le soir de son introduction
-dans le monde littéraire, mais il ne s'en étonna plus: son éducation
-l'avait initié aux vicissitudes de la vie des journalistes, il en
-concevait tout. Le grand homme de province avait reçu, joué, perdu le
-prix de plus d'un article en perdant aussi l'envie de le faire; il
-avait écrit plus d'une colonne d'après les procédés ingénieux que lui
-avait décrits Lousteau quand ils avaient descendu de la rue de la Harpe
-au Palais-Royal. Tombé sous la dépendance de Barbet et de Braulard, il
-trafiquait des livres et des billets de théâtres; enfin il ne reculait
-devant aucun éloge, ni devant aucune attaque; il éprouvait même en ce
-moment une espèce de joie à tirer de Lousteau tout le parti possible
-avant de tourner le dos aux Libéraux, qu'il se proposait d'attaquer
-d'autant mieux qu'il les avait plus étudiés. De son côté, Lousteau
-recevait, au préjudice de Lucien, une somme de cinq cents francs en
-argent de Fendant et Cavalier, sous le nom de commission, pour avoir
-procuré ce futur Walter Scott aux deux libraires en quête d'un Scott
-français.
-
-La maison Fendant et Cavalier était une de ces maisons de librairie
-établies sans aucune espèce de capital, comme il s'en établissait
-beaucoup alors, et comme il s'en établira toujours, tant que la
-papeterie et l'imprimerie continueront à faire crédit à la librairie,
-pendant le temps de jouer sept à huit de ces coups de cartes appelés
-publications. Alors comme aujourd'hui, les ouvrages s'achetaient aux
-auteurs en billets souscrits à des échéances de six, neuf et douze
-mois, payement fondé sur la nature de la vente qui se solde entre
-libraires par des valeurs encore plus longues. Ces libraires payaient
-en même monnaie les papetiers et les imprimeurs, qui avaient ainsi
-pendant un an entre les mains, _gratis_, toute une librairie composée
-d'une douzaine ou d'une vingtaine d'ouvrages. En supposant deux ou
-trois succès, le produit des bonnes affaires soldait les mauvaises,
-et ils se soutenaient en entant livre sur livre. Si les opérations
-étaient toutes douteuses, ou si, pour leur malheur, ils rencontraient
-de bons livres qui ne pouvaient se vendre qu'après avoir été goûtés,
-appréciés par le vrai public; si les escomptes de leurs valeurs étaient
-onéreux, s'ils subissaient eux-mêmes des faillites, ils déposaient
-tranquillement leur bilan, sans nul souci, préparés par avance à ce
-résultat. Ainsi toutes les chances étaient en leur faveur, ils jouaient
-sur le grand tapis vert de la spéculation les fonds d'autrui, non les
-leurs. Fendant et Cavalier se trouvaient dans cette situation, Cavalier
-avait apporté son savoir-faire, Fendant y avait joint son industrie.
-Le fonds social méritait éminemment ce titre, car il consistait en
-quelques milliers de francs, épargnes péniblement amassées par leurs
-maîtresses, sur lesquels ils s'étaient attribué l'un et l'autre des
-appointements assez considérables, très-scrupuleusement dépensés en
-dîners offerts aux journalistes et aux auteurs, au spectacle où se
-faisaient, disaient-ils, les affaires. Ces demi-fripons passaient tous
-deux pour habiles; mais Fendant était plus rusé que Cavalier. Digne de
-son nom, Cavalier voyageait, Fendant dirigeait les affaires à Paris.
-Cette association fut ce qu'elle sera toujours entre deux libraires, un
-duel.
-
-Les associés occupaient le rez-de-chaussée d'un de ces vieux hôtels
-de la rue Serpente, où le cabinet de la maison se trouvait au bout de
-vastes salons convertis en magasins. Ils avaient déjà publié beaucoup
-de romans, tels que la _Tour du Nord_, _le Marchand de Bénarès_, _la
-Fontaine du Sépulcre_, _Tekeli_, les romans de Galt, auteur anglais
-qui n'a pas réussi en France. Le succès de Walter Scott éveillait tant
-l'attention de la librairie sur les produits de l'Angleterre, que les
-libraires étaient tous préoccupés, en vrais Normands, de la conquête
-de l'Angleterre; ils y cherchaient du Walter Scott, comme plus tard on
-devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume
-dans les marais, et réaliser des bénéfices sur les chemins de fer en
-projet. Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est de
-vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les
-contraires. A Paris surtout, le succès tue le succès. Aussi sous le
-titre de _Les Strelitz_, ou _la Russie il y a cent ans_, Fendant et
-Cavalier inséraient-ils bravement en grosses lettres, _dans le genre
-de Walter Scott_. Fendant et Cavalier avaient soif d'un succès: un
-bon livre pouvait leur servir à écouler leurs ballots de pile, et ils
-avaient été affriolés par la perspective d'avoir des articles dans
-les journaux, la grande condition de la vente d'alors, car il est
-extrêmement rare qu'un livre soit acheté pour sa propre valeur, il
-est presque toujours publié par des raisons étrangères à son mérite.
-Fendant et Cavalier voyaient en Lucien le journaliste, et dans son
-livre une fabrication dont la première vente leur faciliterait une
-fin de mois. Les journalistes trouvèrent les associés dans leur
-cabinet, le traité tout prêt, les billets signés. Cette promptitude
-émerveilla Lucien. Fendant était un petit homme maigre, porteur d'une
-sinistre physionomie: l'air d'un Kalmouk, petit front bas, nez rentré,
-bouche serrée, deux petits yeux noir éveillés, les contours du visage
-tourmentés, un teint aigre, une voix qui ressemblait au son que rend
-une cloche fêlée, enfin tous les dehors d'un fripon consommé; mais
-il compensait ces désavantages par le mielleux de ses discours, il
-arrivait à ses fins par la conversation. Cavalier, garçon tout rond et
-que l'on aurait pris pour un conducteur de diligence plutôt que pour
-un libraire, avait des cheveux d'un blond hasardé, le visage allumé,
-l'encolure épaisse et le verbe éternel du commis-voyageur.
-
-—Nous n'aurons pas de discussions, dit Fendant en s'adressant à Lucien
-et à Lousteau. J'ai lu l'ouvrage, il est très-littéraire et nous
-convient si bien que j'ai déjà remis le manuscrit à l'imprimerie. Le
-traité est rédigé d'après les bases convenues; d'ailleurs, nous ne
-sortons jamais des conditions que nous y avons stipulées. Nos effets
-sont à six, neuf et douze mois, vous les escompterez facilement, et
-nous vous rembourserons l'escompte. Nous nous sommes réservé le droit
-de donner un autre titre à l'ouvrage, nous n'aimons pas l'Archer de
-Charles IX, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs, il y a
-plusieurs rois du nom de Charles, et dans le Moyen-Age il se trouvait
-tant d'Archers! Ah! si vous disiez le Soldat de Napoléon! mais l'Archer
-de Charles IX?... Cavalier serait obligé de faire un cours d'histoire
-de France pour placer chaque exemplaire en province.
-
-—Si vous connaissiez les gens à qui nous avons affaire, s'écria
-Cavalier.
-
-—_La Saint-Barthélemy_ vaudrait mieux, reprit Fendant.
-
-—_Catherine de Médicis_, ou _la France sous Charles IX_, dit Cavalier,
-ressemblerait plus à un titre de Walter Scott.
-
-—Enfin nous le déterminerons quand l'ouvrage sera imprimé, reprit
-Fendant.
-
-—Comme vous voudrez, dit Lucien, pourvu que le titre me convienne.
-
-Le traité lu, signé, les doubles échangés, Lucien mit les billets
-dans sa poche avec une satisfaction sans égale. Puis tous quatre, ils
-montèrent chez Fendant où ils firent le plus vulgaire des déjeuners:
-des huîtres, des beefteaks, des rognons au vin de Champagne et du
-fromage de Brie; mais ces mets furent accompagnés par des vins exquis,
-dus à Cavalier qui connaissait un voyageur du commerce des vins. Au
-moment de se mettre à table apparut l'imprimeur à qui était confiée
-l'impression du roman, et qui vint surprendre Lucien en lui apportant
-les deux premières feuilles de son livre en épreuves.
-
-—Nous voulons marcher rapidement, dit Fendant à Lucien, nous comptons
-sur votre livre, et nous avons diantrement besoin d'un succès.
-
-Le déjeuner, commencé vers midi, ne fut fini qu'à cinq heures.
-
-—Où trouver de l'argent? dit Lucien à Lousteau.
-
-—Allons voir Barbet, répondit Étienne.
-
-Les deux amis descendirent, un peu échauffés et avinés, vers le quai
-des Augustins.
-
-—Coralie est surprise au dernier point de la perte que Florine a faite,
-Florine ne la lui a dite qu'hier en t'attribuant ce malheur, elle
-paraissait aigrie au point de te quitter, dit Lucien à Lousteau.
-
-—C'est vrai, dit Lousteau qui ne conserva pas sa prudence et s'ouvrit
-à Lucien. Mon ami, car tu es mon ami, toi, Lucien, tu m'as prêté mille
-francs et tu ne me les as encore demandés qu'une fois. Défie-toi du
-jeu. Si je ne jouais pas, je serais heureux. Je dois à Dieu et au
-diable. J'ai dans ce moment-ci les Gardes du Commerce à mes trousses.
-Enfin je suis forcé, quand je vais au Palais-Royal, de doubler des caps
-dangereux.
-
-Dans la langue des viveurs, doubler un cap dans Paris, c'est faire
-un détour, soit pour ne pas passer devant un créancier, soit pour
-éviter l'endroit où il peut être rencontré. Lucien qui n'allait pas
-indifféremment par toutes les rues, connaissait la manœuvre sans en
-connaître le nom.
-
-—Tu dois donc beaucoup?
-
-—Une misère! reprit Lousteau. Mille écus me sauveraient. J'ai voulu
-me ranger, ne plus jouer, et, pour me liquider, j'ai fait un peu de
-_chantage_.
-
-—Qu'est-ce que le Chantage? dit Lucien à qui ce mot était inconnu.
-
-—Le Chantage est une invention de la presse anglaise, importée
-récemment en France. Les _Chanteurs_ sont des gens placés de manière à
-disposer des journaux. Jamais un directeur de journal, ni un rédacteur
-en chef, n'est censé tremper dans le chantage. On a des Giroudeau,
-des Philippe Bridau. Ces _bravi_ viennent trouver un homme qui, pour
-certaines raisons, ne veut pas qu'on s'occupe de lui. Beaucoup de
-gens ont sur la conscience des peccadilles plus ou moins originales.
-Il y a beaucoup de fortunes suspectes à Paris, obtenues par des voies
-plus ou moins légales, souvent par des manœuvres criminelles, et qui
-fourniraient de délicieuses anecdotes, comme la gendarmerie de Fouché
-cernant les espions du préfet de police qui, n'étant pas dans le secret
-de la fabrication des faux billets de la banque anglaise, allaient
-saisir les imprimeurs clandestins protégés par le ministre; puis
-l'histoire des diamants du prince Galathione, l'affaire Maubreuil, la
-succession Pombreton, etc. Le Chanteur s'est procuré quelque pièce, un
-document important, il demande un rendez-vous à l'homme enrichi. Si
-l'homme compromis ne donne pas une somme quelconque, le Chanteur lui
-montre la presse prête à l'entamer, à dévoiler ses secrets. L'homme
-riche a peur, il finance. Le tour est fait. Vous vous livrez à quelque
-opération périlleuse, elle peut succomber à une suite d'articles: on
-vous détache un Chanteur qui vous propose le rachat des articles. Il
-y a des ministres à qui l'on envoie des Chanteurs, et qui stipulent
-avec eux que le journal attaquera leurs actes politiques et non leur
-personne, ou qui livrent leur personne et demandent grâce pour leur
-maîtresse. Des Lupeaulx, ce joli maître des requêtes que tu connais,
-est perpétuellement occupé de ces sortes de négociations avec les
-journalistes. Le drôle s'est fait une position merveilleuse au
-centre du pouvoir par ses relations: il est à la fois le mandataire
-de la presse et l'ambassadeur des ministres, il maquignonne les
-amours-propres, il étend même ce commerce aux affaires politiques, il
-obtient des journaux leur silence sur tel emprunt, sur telle concession
-accordés sans concurrence ni publicité dans laquelle on donne une part
-aux loups-cerviers de la banque libérale. Tu as fait un peu de chantage
-avec Dauriat, il t'a donné mille écus pour t'empêcher de décrier
-Nathan. Dans le dix-huitième siècle où le journalisme était au maillot,
-le chantage se faisait au moyen de pamphlets dont la destruction était
-achetée par les favorites et les grands seigneurs. L'inventeur du
-Chantage est l'Arétin, un très-grand homme d'Italie qui imposait les
-rois comme de nos jours tel journal impose les acteurs.
-
-—Qu'as-tu pratiqué contre le Matifat pour avoir tes mille écus?
-
-—J'ai fait attaquer Florine dans six journaux, et Florine s'est
-plainte à Matifat. Matifat a prié Braulard de découvrir la raison de
-ces attaques. Braulard a été joué par Finot. Finot, au profit de qui
-je _chantais_, a dit au droguiste que tu démolissais Florine dans
-l'intérêt de Coralie. Giroudeau est venu dire confidentiellement à
-Matifat que tout s'arrangerait s'il voulait vendre son sixième de
-propriété dans la Revue de Finot moyennant dix mille francs. Finot
-me donnait mille écus en cas de succès. Matifat allait conclure
-l'affaire, heureux de retrouver dix mille francs sur ses trente mille
-qui lui paraissaient aventurés, car depuis quelques jours Florine lui
-disait que la Revue de Finot ne prenait pas. Au lieu d'un dividende
-à recevoir, il était question d'un nouvel appel de fonds. Avant de
-déposer son bilan, le directeur du Panorama-Dramatique a eu besoin de
-négocier quelques effets de complaisance; et, pour les faire placer
-par Matifat, il l'a prévenu du tour que lui jouait Finot. Matifat, en
-fin commerçant, a quitté Florine, a gardé son sixième, et nous voit
-maintenant venir. Finot et moi, nous hurlons de désespoir. Nous avons
-eu le malheur d'attaquer un homme qui ne tient pas à sa maîtresse,
-un misérable sans cœur ni âme. Malheureusement le commerce que fait
-Matifat n'est pas justiciable de la presse, il est inattaquable dans
-ses intérêts. On ne critique pas un droguiste comme on critique des
-chapeaux, des choses de mode, des théâtres ou des affaires d'art.
-Le cacao, le poivre, les couleurs, les bois de teinture, l'opium ne
-peuvent pas se déprécier. Florine est aux abois, le Panorama ferme
-demain, elle ne sait que devenir.
-
-—Par suite de la fermeture du théâtre, Coralie débute dans quelques
-jours au Gymnase, dit Lucien, elle pourra servir Florine.
-
-—Jamais! dit Lousteau. Coralie n'a pas d'esprit, mais elle n'est
-pas encore assez bête pour se donner une rivale! Nos affaires sont
-furieusement gâtées! Mais Finot est tellement pressé de rattraper son
-sixième...
-
-—Et pourquoi?
-
-—L'affaire est excellente, mon cher. Il y a chance de vendre le journal
-trois cent mille francs. Finot aurait alors un tiers, plus une
-commission allouée par ses associés et qu'il partage avec des Lupeaulx.
-Aussi vais-je lui proposer un coup de chantage.
-
-—Mais, le chantage, c'est la bourse ou la vie?
-
-—Bien mieux, dit Lousteau. C'est la bourse ou l'honneur. Avant-hier,
-un petit journal au propriétaire duquel on avait refusé un crédit,
-a dit que la montre à répétition entourée de diamants appartenant à
-l'une des notabilités de la capitale se trouvait d'une façon bizarre
-entre les mains d'un soldat de la garde royale, et il promettait le
-récit de cette aventure digne des Mille et une Nuits. La notabilité
-s'est empressée d'inviter le rédacteur en chef à dîner. Le rédacteur
-en chef a certes gagné quelque chose, mais l'histoire contemporaine a
-perdu l'anecdote de la montre. Toutes les fois que tu verras la presse
-acharnée après quelques gens puissants, sache qu'il y a là-dessous des
-escomptes refusés, des services qu'on n'a pas voulu rendre. Ce chantage
-relatif à la vie privée est ce que craignent le plus les riches
-Anglais, il entre pour beaucoup dans les revenus secrets de la presse
-britannique, infiniment plus dépravée que ne l'est la nôtre. Nous
-sommes des enfants! En Angleterre, on achète une lettre compromettante
-cinq à six mille francs pour la revendre.
-
-—Quel moyen as-tu trouvé d'empoigner Matifat? dit Lucien.
-
-—Mon cher, reprit Lousteau, ce vil épicier a écrit les lettres les plus
-curieuses à Florine: orthographe, style, pensées, tout est d'un comique
-achevé. Matifat craint beaucoup sa femme; nous pouvons, sans le nommer,
-sans qu'il puisse se plaindre, l'atteindre au sein de ses lares et de
-ses pénates où il se croit en sûreté. Juge de sa fureur en voyant le
-premier article d'un petit roman de mœurs, intitulé les Amours d'un
-Droguiste, quand il aura été loyalement prévenu du hasard qui met entre
-les mains des rédacteurs de tel journal des lettres où il parle du
-petit Cupidon, où il écrit _gamet_ pour jamais, où il dit de Florine
-qu'elle l'aide à traverser le désert de la vie, ce qui peut faire
-croire qu'il la prend pour un chameau. Enfin, il y a de quoi désopiler
-la rate des abonnés pendant quinze jours dans cette correspondance
-éminemment drôlatique. On lui donnera la peur d'une lettre anonyme
-par laquelle on mettrait sa femme au fait de la plaisanterie. Florine
-voudra-t-elle prendre sur elle de paraître poursuivre Matifat? Elle
-a encore des principes, c'est-à-dire des espérances. Peut-être
-garde-t-elle les lettres pour elle, et veut-elle une part. Elle est
-rusée, elle est mon élève. Mais quand elle saura que le Garde du
-Commerce n'est pas une plaisanterie, quand Finot lui aura fait un
-présent convenable, ou donné l'espoir d'un engagement, elle me livrera
-les lettres, que je remettrai contre écus à Finot. Finot donnera la
-correspondance à son oncle, et Giroudeau fera capituler le droguiste.
-
-Cette confidence dégrisa Lucien, il pensa d'abord qu'il avait des amis
-extrêmement dangereux; puis il songea qu'il ne fallait pas se brouiller
-avec eux, car il pouvait avoir besoin de leur terrible influence au cas
-où madame d'Espard, madame de Bargeton et Châtelet lui manqueraient de
-parole. Étienne et Lucien étaient alors arrivés sur le quai devant la
-misérable boutique de Barbet.
-
-—Barbet, dit Étienne au libraire, nous avons cinq mille francs de
-Fendant et Cavalier à six, neuf et douze mois; voulez-vous nous
-escompter leurs billets?
-
-—Je les prends pour mille écus, dit Barbet avec un calme imperturbable.
-
-—Mille écus! s'écria Lucien.
-
-—Vous ne les trouverez chez personne, reprit le libraire. Ces messieurs
-feront faillite avant trois mois; mais je connais chez eux deux bons
-ouvrages dont la vente est _dure_, ils ne peuvent pas attendre, je les
-leur achèterai comptant et leur rendrai leurs valeurs: par ce moyen,
-j'aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises.
-
-—Veux-tu perdre deux mille francs? dit Étienne à Lucien.
-
-—Non! s'écria Lucien épouvanté de cette première affaire.
-
-—Tu as tort, répondit Étienne.
-
-—Vous ne négocierez leur papier nulle part, dit Barbet. Le livre de
-monsieur est le dernier coup de cartes de Fendant et Cavalier, ils
-ne peuvent l'imprimer qu'en laissant les exemplaires en dépôt chez
-leur imprimeur, un succès ne les sauvera que pour six mois, car, tôt
-ou tard, ils sauteront! Ces gens-là boivent plus de petits verres
-qu'ils ne vendent de livres! Pour moi leurs effets représentent une
-affaire, et vous pouvez alors en trouver une valeur supérieure à celle
-que donneront les escompteurs qui se demanderont ce que vaut chaque
-signature. Le commerce de l'escompteur consiste à savoir si trois
-signatures donneront chacune trente pour cent en cas de faillite.
-D'abord, vous n'offrez que deux signatures et chacune ne vaut pas dix
-pour cent.
-
-Les deux amis se regardèrent, surpris d'entendre sortir de la bouche
-de ce cuistre une analyse où se trouvait en peu de mots tout l'esprit
-de l'escompte.
-
-—Pas de phrases, Barbet, dit Lousteau. Chez quel escompteur
-pouvons-nous aller?
-
-—Le père Chaboisseau, quai Saint-Michel, vous savez, a fait la dernière
-fin de mois de Fendant. Si vous refusez ma proposition, voyez chez lui;
-mais vous me reviendrez, et je ne vous donnerai plus alors que deux
-mille cinq cents francs.
-
-Étienne et Lucien allèrent sur le quai Saint-Michel dans une petite
-maison à allée, où demeurait ce Chaboisseau, l'un des escompteurs de la
-librairie; ils le trouvèrent au second étage dans un appartement meublé
-de la façon la plus originale. Ce banquier subalterne, et néanmoins
-millionnaire, aimait le style grec. La corniche de la chambre était
-une grecque. Drapé par une étoffe teinte en pourpre et disposée à la
-grecque le long de la muraille comme le fond d'un tableau de David,
-le lit, d'une forme très-pure, datait du temps de l'Empire où tout se
-fabriquait dans ce goût. Les fauteuils, les tables, les lampes, les
-flambeaux, les moindres accessoires sans doute choisis avec patience
-chez les marchands de meubles, respiraient la grâce fine et grêle mais
-élégante de l'Antiquité. Ce système mythologique et léger formait une
-opposition bizarre avec les mœurs de l'escompteur. Il est à remarquer
-que les hommes les plus fantasques se trouvent parmi les gens adonnés
-au commerce de l'argent. Ces gens sont, en quelque sorte, les libertins
-de la pensée. Pouvant tout posséder, et conséquemment blasés, ils se
-livrent à des efforts énormes pour se sortir de leur indifférence. Qui
-sait les étudier trouve toujours une manie, un coin du cœur par où ils
-sont accessibles. Chaboisseau paraissait retranché dans l'Antiquité
-comme dans un camp imprenable.
-
-—Il est sans doute digne de son enseigne, dit en souriant Étienne à
-Lucien.
-
-Chaboisseau, petit homme à cheveux poudrés, à redingote verdâtre, gilet
-couleur noisette, décoré d'une culotte noire et terminé par des bas
-chinés et des souliers qui craquaient sous le pied, prit les billets,
-les examina; puis il les rendit à Lucien gravement.
-
-—Messieurs Fendant et Cavalier sont de charmants garçons, des jeunes
-gens pleins d'intelligence, mais je me trouve sans argent, dit-il d'une
-voix douce.
-
-—Mon ami sera coulant sur l'escompte, répondit Étienne.
-
-—Je ne prendrais ces valeurs pour aucun avantage, dit le petit homme
-dont les mots glissèrent sur la proposition de Lousteau comme le
-couteau de la guillotine sur la tête d'un homme.
-
-Les deux amis se retirèrent; en traversant l'antichambre, jusqu'où les
-reconduisit prudemment Chaboisseau, Lucien aperçut un tas de bouquins
-que l'escompteur, ancien libraire, avait achetés et parmi lesquels
-brilla tout à coup aux yeux du romancier l'ouvrage de l'architecte
-Ducerceau sur les maisons royales et les célèbres châteaux de France
-dont les plans sont dessinés dans ce livre avec une grande exactitude.
-
-—Me céderiez-vous cet ouvrage? dit Lucien.
-
-—Oui, dit Chaboisseau qui d'escompteur redevint libraire.
-
-—Quel prix?
-
-—Cinquante francs.
-
-—C'est cher, mais il me le faut; et je n'aurais pour vous payer que les
-valeurs dont vous ne voulez pas.
-
-—Vous avez un effet de cinq cents francs à six mois, je vous le
-prendrai, dit Chaboisseau qui sans doute devait à Fendant et Cavalier
-un reliquat de bordereau pour une somme équivalente.
-
-Les deux amis rentrèrent dans la chambre grecque, où Chaboisseau fit
-un petit bordereau à six pour cent d'intérêt et six pour cent de
-commission, ce qui produisit une déduction de trente francs; il porta
-sur le compte les cinquante francs, prix du Ducerceau, et tira de sa
-caisse, pleine de beaux écus, quatre cent vingt francs.
-
-—Ah çà! monsieur Chaboisseau, les effets sont tous bons ou tous
-mauvais, pourquoi ne nous escomptez-vous pas les autres?
-
-—Je n'escompte pas, je me paye d'une vente, dit le bonhomme.
-
-Étienne et Lucien riaient encore de Chaboisseau sans l'avoir compris,
-quand ils arrivèrent chez Dauriat, où Lousteau pria Gabusson de
-leur indiquer un escompteur. Les deux amis prirent un cabriolet à
-l'heure et allèrent au boulevard Poissonnière, munis d'une lettre de
-recommandation que leur avait donnée Gabusson, en leur annonçant le
-plus bizarre et le plus étrange _particulier_, selon son expression.
-
-—Si Samanon ne prend pas vos valeurs, avait dit Gabusson, personne ne
-vous les escomptera.
-
-Bouquiniste au rez-de-chaussée, marchand d'habits au premier étage,
-vendeur de gravures prohibées au second, Samanon était encore
-prêteur sur gages. Aucun des personnages introduits dans les romans
-d'Hoffmann, aucun des sinistres avares de Walter Scott ne peut être
-comparé à ce que la nature sociale et parisienne s'était permis de
-créer en cet homme, si toutefois Samanon est un homme. Lucien ne put
-réprimer un geste d'effroi à l'aspect de ce petit vieillard sec,
-dont les os voulaient percer le cuir parfaitement tanné, taché de
-nombreuses plaques vertes ou jaunes, comme une peinture de Titien ou
-de Paul Véronèse vue de près. Samanon avait un œil immobile et glacé,
-l'autre vif et luisant. L'avare, qui semblait se servir de cet œil mort
-en escomptant, et employer l'autre à vendre ses gravures obscènes,
-portait une petite perruque plate dont le noir poussait au rouge, et
-sous laquelle se redressaient des cheveux blancs; son front jaune
-avait une attitude menaçante, ses joues étaient creusées carrément
-par la saillie des mâchoires, ses dents encore blanches paraissaient
-tirées sur ses lèvres comme celles d'un cheval qui bâille. Le contraste
-de ses yeux et la grimace de cette bouche, tout lui donnait un air
-passablement féroce. Les poils de sa barbe, durs et pointus, devaient
-piquer comme autant d'épingles. Une petite redingote râpée arrivée à
-l'état d'amadou, une cravate noire déteinte, usée par sa barbe, et qui
-laissait voir un cou ridé comme celui d'un dindon, annonçaient peu
-l'envie de racheter par la toilette une physionomie sinistre. Les deux
-journalistes trouvèrent cet homme assis dans un comptoir horriblement
-sale, et occupé à coller des étiquettes au dos de quelques vieux livres
-achetés à une vente. Après avoir échangé un coup d'œil par lequel ils
-se communiquèrent les mille questions que soulevait l'existence d'un
-pareil personnage, Lucien et Lousteau le saluèrent en lui présentant
-la lettre de Gabusson et les valeurs de Fendant et Cavalier. Pendant
-que Samanon lisait, il entra dans cette obscure boutique un homme d'une
-haute intelligence, vêtu d'une petite redingote qui paraissait avoir
-été taillée dans une couverture de zinc, tant elle était solidifiée par
-l'alliage de mille substances étrangères.
-
-—J'ai besoin de mon habit, de mon pantalon noir et de mon gilet de
-satin, dit-il à Samanon en lui présentant une carte numérotée.
-
-Dès que Samanon eut tiré le bouton en cuivre d'une sonnette, il
-descendit une femme qui paraissait être Normande à la fraîcheur de sa
-riche carnation.
-
-—Prête à monsieur ses habits, dit-il en tendant la main à l'auteur. Il
-y a plaisir à travailler avec vous; mais un de vos amis m'a amené un
-petit jeune homme qui m'a rudement attrapé!
-
-—On l'attrape! dit l'artiste aux deux journalistes en leur montrant
-Samanon par un geste profondément comique.
-
-Ce grand homme donna, comme donnent les lazzaroni pour ravoir un jour
-leurs habits de fête au _Monte-di-Pieta_, trente sous que la main jaune
-et crevassée de l'escompteur prit et fit tomber dans la caisse de son
-comptoir.
-
-—Quel singulier commerce fais-tu? dit Lousteau à ce grand artiste livré
-à l'opium et qui retenu par la contemplation en des palais enchantés ne
-voulait ou ne pouvait rien créer.
-
-—Cet homme prête beaucoup plus que le Mont-de-Piété sur les objets
-engageables, et il a de plus l'épouvantable charité de vous les
-laisser reprendre dans les occasions où il faut que l'on soit vêtu,
-répondit-il. Je vais ce soir dîner chez les Keller avec ma maîtresse.
-Il m'est plus facile d'avoir trente sous que deux cents francs, et je
-viens chercher ma garde-robe, qui, depuis six mois, a rapporté cent
-francs; Samanon a déjà dévoré ma bibliothèque livre à livre.
-
-—Et sou à sou, dit en riant Lousteau.
-
-—Je vous donnerai quinze cents francs, dit Samanon à Lucien.
-
-Lucien fit un bond comme si l'escompteur lui avait plongé dans le cœur
-une broche de fer rougi. Samanon regardait les billets avec attention,
-en examinant les dates.
-
-—Encore, dit le marchand, ai-je besoin de voir Fendant qui devrait me
-déposer des livres. Vous ne valez pas grand'chose, dit-il à Lucien,
-vous vivez avec Coralie, et ses meubles sont saisis.
-
-Lousteau regarda Lucien qui reprit ses billets et sauta de la boutique
-sur le boulevard en disant:—Est-ce le diable? Le poète contempla
-pendant quelques instants cette petite boutique, devant laquelle tous
-les passants devaient sourire, tant elle était piteuse, tant les
-petites caisses à livres étiquetés étaient mesquines et sales, en se
-demandant:—Quel commerce fait-on là?
-
-Quelques moments après, le grand inconnu, qui devait assister, à dix
-ans de là, l'entreprise immense mais sans base, des Saint-simoniens,
-sortit très-bien vêtu, sourit aux deux journalistes, et se dirigea vers
-le passage des Panoramas avec eux, pour y compléter sa toilette en se
-faisant cirer ses bottes.
-
-—Quand on voit entrer Samanon chez un libraire, chez un marchand de
-papier ou chez un imprimeur, ils sont perdus, dit l'artiste aux deux
-écrivains. Samanon est alors comme un croque-mort qui vient prendre
-mesure d'une bière.
-
-—Tu n'escompteras plus tes billets, dit alors Étienne à Lucien.
-
-—Là où Samanon refuse, dit l'inconnu, personne n'accepte, car il
-est l'_ultima ratio_! C'est un des _moutons_ de Gigonnet, de Palma,
-Werbrust, Gobseck et autres crocodiles qui nagent sur la place de
-Paris, et avec lesquels tout homme dont la fortune est à faire doit tôt
-ou tard se rencontrer.
-
-—Si tu ne peux pas escompter tes billets à cinquante pour cent, reprit
-Étienne, il faut les échanger contre des écus.
-
-—Comment?
-
-—Donne-les à Coralie, elle les présentera chez Camusot.—Tu te
-révoltes, reprit Lousteau que Lucien arrêta en faisant un bond. Quel
-enfantillage! Peux-tu mettre en balance ton avenir et une semblable
-niaiserie?
-
-—Je vais toujours porter cet argent à Coralie, dit Lucien.
-
-—Autre sottise! s'écria Lousteau. Tu n'apaiseras rien avec quatre cents
-francs là où il en faut quatre mille. Gardons de quoi nous griser en
-cas de perte, et joue!
-
-—Le conseil est bon, dit le grand inconnu.
-
-A quatre pas de Frascati, ces paroles eurent une vertu magnétique.
-Les deux amis renvoyèrent leur cabriolet et montèrent au jeu. D'abord
-ils gagnèrent trois mille francs, revinrent à cinq cents, regagnèrent
-trois mille sept cents francs; puis ils retombèrent à cent sous, se
-retrouvèrent à deux mille francs, et les risquèrent sur Pair, pour
-les doubler d'un seul coup; Pair n'avait pas passé depuis cinq coups,
-ils y pontèrent la somme; Impair sortit encore. Lucien et Lousteau
-dégringolèrent alors par l'escalier de ce pavillon célèbre, après
-avoir consumé deux heures en émotions dévorantes. Ils avaient gardé
-cent francs. Sur les marches du petit péristyle à deux colonnes qui
-soutenaient extérieurement une petite marquise en tôle que plus d'un
-œil a contemplée avec amour ou désespoir, Lousteau dit en voyant le
-regard enflammé de Lucien:—Ne mangeons que cinquante francs.
-
-Les deux journalistes remontèrent. En une heure, ils arrivèrent à mille
-écus; ils mirent les mille écus sur Rouge, qui avait passé cinq fois,
-en se fiant au hasard auquel ils devaient leur perte précédente. Noir
-sortit. Il était six heures.
-
-—Ne mangeons que vingt-cinq francs, dit Lucien.
-
-Cette nouvelle tentative dura peu, les vingt-cinq francs furent
-perdus en dix coups. Lucien jeta rageusement ses derniers vingt-cinq
-francs sur le chiffre de son âge, et gagna: rien ne peut dépeindre
-le tremblement de sa main quand il prit le râteau pour retirer les
-écus que le banquier jeta. Il donna dix louis à Lousteau et lui
-dit:—Sauve-toi chez Véry!
-
-Lousteau comprit Lucien et alla commander le dîner.
-
-Lucien, resté seul au jeu, porta ses trente louis sur Rouge et gagna.
-Enhardi par la voix secrète qu'entendent parfois les joueurs, il laissa
-le tout sur Rouge et gagna; son ventre devint alors un brasier! Malgré
-la voix, il reporta les cent vingt louis sur Noir et perdit. Il sentit
-alors en lui la sensation délicieuse qui succède, chez les joueurs, à
-leurs horribles agitations, quand, n'ayant plus rien à risquer, ils
-rentrent dans la vie réelle et quittent le palais ardent où se passent
-leurs rêves fugaces. Il rejoignit Lousteau chez Véry où il se rua,
-selon l'expression de La Fontaine, en cuisine, et noya ses soucis dans
-le vin. A neuf heures, il était si complétement gris, qu'il ne comprit
-pas pourquoi sa portière de la rue de Vendôme le renvoyait rue de la
-Lune.
-
-—Mademoiselle Coralie a quitté son appartement et s'est installée dans
-la maison dont l'adresse est écrite sur ce papier.
-
-Lucien, trop ivre pour s'étonner de quelque chose, remonta dans le
-fiacre qui l'avait amené, se fit conduire rue de la Lune, et se dit à
-lui-même des calembours sur le nom de la rue. Pendant cette matinée,
-la faillite du Panorama-Dramatique avait éclaté. L'actrice effrayée
-s'était empressée de vendre tout son mobilier du consentement de ses
-créanciers au petit père Cardot qui, pour ne pas changer la destination
-de cet appartement, y mit Florentine. Coralie avait tout payé, tout
-liquidé et satisfait le propriétaire. Pendant le temps que prit cette
-opération, qu'elle appelait _une lessive_, Bérénice garnissait, des
-meubles indispensables achetés d'occasion, un petit appartement de
-trois pièces, au quatrième étage d'une maison rue de la Lune, à deux
-pas du Gymnase. Coralie y attendait Lucien, ayant sauvé de toutes ses
-splendeurs son amour sans souillure et un sac de douze cents francs.
-Lucien, dans son ivresse, raconta ses malheurs à Coralie et à Bérénice.
-
-—Tu as bien fait, mon ange, lui dit l'actrice en le serrant dans ses
-bras. Bérénice saura bien négocier tes billets à Braulard.
-
-Le lendemain matin, Lucien s'éveilla dans les joies enchanteresses
-que lui prodigua Coralie. L'actrice redoubla d'amour et de tendresse,
-comme pour compenser par les plus riches trésors du cœur l'indigence
-de son nouveau ménage. Elle était ravissante de beauté, ses cheveux
-échappés de dessous un foulard tordu, blanche et fraîche, les yeux
-rieurs, la parole gaie comme le rayon de soleil levant qui entra par
-les fenêtres pour dorer cette charmante misère. La chambre, encore
-décente, était tendue d'un papier vert d'eau à bordure rouge, ornée de
-deux glaces, l'une à la cheminée, l'autre au-dessus de la commode. Un
-tapis d'occasion, acheté par Bérénice de ses deniers, malgré les ordres
-de Coralie, déguisait le carreau nu et froid du plancher. La garde-robe
-des deux amants tenait dans une armoire à glace et dans la commode.
-Les meubles d'acajou étaient garnis en étoffe de coton bleu. Bérénice
-avait sauvé du désastre une pendule et deux vases de porcelaine, quatre
-couverts en argent et six petites cuillers. La salle à manger, qui se
-trouvait avant la chambre à coucher, ressemblait à celle du ménage
-d'un employé à douze cents francs. La cuisine faisait face au palier.
-Au-dessus Bérénice couchait dans une mansarde. Le loyer ne s'élevait
-pas à plus de cent écus. Cette horrible maison avait une fausse porte
-cochère. Le portier logeait dans un des vantaux condamné, percé d'un
-croisillon par où il surveillait dix-sept locataires. Cette ruche
-s'appelle une maison de produit en style de notaire. Lucien aperçut un
-bureau, un fauteuil, de l'encre, des plumes et du papier. La gaieté
-de Bérénice qui comptait sur le début de Coralie au Gymnase, celle de
-l'actrice qui regardait son rôle, un cahier de papier noué avec un bout
-de faveur bleue, chassèrent les inquiétudes et la tristesse du poète
-dégrisé.
-
-—Pourvu que dans le monde on ne sache rien de cette dégringolade, nous
-nous en tirerons, dit-il. Après tout, nous avons quatre mille cinq
-cents francs devant nous! Je vais exploiter ma nouvelle position dans
-les journaux royalistes. Demain, nous inaugurons le Réveil, je me
-connais maintenant en journalisme, j'en ferai!
-
-Coralie, qui ne vit que de l'amour dans ces paroles, baisa les lèvres
-qui les avaient prononcées. En ce moment, Bérénice avait mis la table
-auprès du feu, et venait de servir un modeste déjeuner composé d'œufs
-brouillés, de deux côtelettes et de café à la crème. On frappa. Trois
-amis sincères, d'Arthez, Léon Giraud et Michel Chrestien apparurent aux
-yeux étonnés de Lucien qui vivement touché leur offrit de partager son
-déjeuner.
-
-—Non, dit d'Arthez. Nous venons pour des affaires plus sérieuses que
-de simples consolations, car nous savons tout, nous revenons de la rue
-de Vendôme. Vous connaissez mes opinions, Lucien. Dans toute autre
-circonstance, je me réjouirais de vous voir adoptant mes convictions
-politiques; mais, dans la situation où vous vous êtes mis en écrivant
-aux journaux libéraux, vous ne sauriez passer dans les rangs des Ultras
-sans flétrir à jamais votre caractère et souiller votre existence. Nous
-venons vous conjurer au nom de notre amitié, quelque affaiblie qu'elle
-soit, de ne pas vous entacher ainsi. Vous avez attaqué les Romantiques,
-la Droite et le Gouvernement; vous ne pouvez pas maintenant défendre le
-Gouvernement, la Droite et les Romantiques.
-
-—Les raisons qui me font agir sont tirées d'un ordre de pensées
-supérieur, la fin justifiera tout, dit Lucien.
-
-—Vous ne comprenez peut-être pas la situation dans laquelle nous
-sommes, lui dit Léon Giraud. Le Gouvernement, la Cour, les Bourbons,
-le parti absolutiste, ou, si vous voulez tout comprendre dans une
-expression générale, le système opposé au système constitutionnel,
-et qui se divise en plusieurs fractions toutes divergentes dès qu'il
-s'agit des moyens à prendre pour étouffer la Révolution, est au
-moins d'accord sur la nécessité de supprimer la Presse. La fondation
-du Réveil, de la Foudre, du Drapeau blanc, tous journaux destinés
-à répondre aux calomnies, aux injures, aux railleries de la presse
-libérale, que je n'approuve pas en ceci, car cette méconnaissance de
-la grandeur de notre sacerdoce est précisément ce qui nous a conduits
-à publier un journal digne et grave dont l'influence sera dans peu de
-temps respectable et sentie, imposante et digne, dit-il en faisant
-une parenthèse; eh! bien, cette artillerie royaliste et ministérielle
-est un premier essai de représailles, entrepris pour rendre aux
-Libéraux trait pour trait, blessure pour blessure. Que croyez-vous
-qu'il arrivera, Lucien? Les abonnés sont en majorité du Côté Gauche.
-Dans la Presse, comme à la guerre, la victoire se trouvera du côté des
-gros bataillons! Vous serez des infâmes, des menteurs, des ennemis
-du peuple; les autres seront des défenseurs de la patrie, des gens
-honorables, des martyrs, quoique plus hypocrites et plus perfides que
-vous, peut-être. Ce moyen augmentera l'influence pernicieuse de la
-Presse, en légitimant et consacrant ses plus odieuses entreprises.
-L'injure et la personnalité deviendront un de ses droits publics,
-adopté pour le profit des abonnés et passé en force de chose jugée
-par un usage réciproque. Quand le mal se sera révélé dans toute son
-étendue, les lois restrictives et prohibitives, la Censure, mise à
-propos de l'assassinat du duc de Berry et levée depuis l'ouverture des
-Chambres, reviendra. Savez-vous ce que le peuple français conclura de
-ce débat? il admettra les insinuations de la presse libérale, il croira
-que les Bourbons veulent attaquer les résultats matériels et acquis de
-la Révolution, il se lèvera quelque beau jour et chassera les Bourbons.
-Non-seulement vous salissez votre vie, mais vous serez un jour dans le
-parti vaincu. Vous êtes trop jeune, trop nouveau venu dans la Presse;
-vous en connaissez trop peu les ressorts secrets, les rubriques; vous
-y avez excité trop de jalousie, pour résister au _tolle_ général qui
-s'élèvera contre vous dans les journaux libéraux. Vous serez entraîné
-par la fureur des partis, qui sont encore dans le paroxysme de la
-fièvre; seulement leur fièvre a passé, des actions brutales de 1815 et
-1816, dans les idées, dans les luttes orales de la Chambre et dans les
-débats de la Presse.
-
-—Mes amis, dit Lucien, je ne suis pas l'étourdi, le poète que vous
-voulez voir en moi. Quelque chose qui puisse arriver, j'aurai conquis
-un avantage que jamais le triomphe du parti libéral ne peut me donner.
-Quand vous aurez la victoire, mon affaire sera faite.
-
-—Nous te couperons... les cheveux, dit en riant Michel Chrestien.
-
-—J'aurai des enfants alors, répondit Lucien, et me couper la tête, ce
-sera ne rien couper.
-
-Les trois amis ne comprirent pas Lucien, chez qui ses relations
-avec le grand monde avaient développé au plus haut degré l'orgueil
-nobiliaire et les vanités aristocratiques. Le poète voyait, avec raison
-d'ailleurs, une immense fortune dans sa beauté, dans son esprit appuyés
-du nom et du titre de comte de Rubempré. Madame d'Espard, madame de
-Bargeton et madame de Montcornet le tenaient par ce fil comme un
-enfant tient un hanneton. Lucien ne volait plus que dans un cercle
-déterminé. Ces mots: «Il est des nôtres, il pense bien!» dits trois
-jours auparavant dans les salons de mademoiselle des Touches, l'avaient
-enivré, ainsi que les félicitations qu'il avait reçues des ducs de
-Lenoncourt, de Navarreins et de Grandlieu, de Rastignac, de Blondet,
-de la belle duchesse de Maufrigneuse, du comte d'Esgrignon, de des
-Lupeaulx, des gens les plus influents et les mieux en cour du parti
-royaliste.
-
-—Allons! tout est dit, répliqua d'Arthez. Il te sera plus difficile
-qu'à tout autre de te conserver pur et d'avoir ta propre estime. Tu
-souffriras beaucoup, je te connais, quand tu te verras méprisé par
-ceux-là même à qui tu te seras dévoué.
-
-Les trois amis dirent adieu à Lucien sans lui tendre amicalement la
-main. Lucien resta pendant quelques instants pensif et triste.
-
-—Eh! laisse donc ces niais-là, dit Coralie en sautant sur les genoux de
-Lucien et lui jetant ses beaux bras frais autour du cou, ils prennent
-la vie au sérieux, et la vie est une plaisanterie. D'ailleurs tu seras
-comte Lucien de Rubempré. Je ferai, s'il le faut, des agaceries à la
-chancellerie. Je sais par où prendre ce libertin de des Lupeaulx,
-qui fera signer ton ordonnance. Ne t'ai-je pas dit que, quand il te
-faudrait une marche de plus pour saisir ta proie, tu aurais le cadavre
-de Coralie!
-
-Le lendemain, Lucien laissa mettre son nom parmi ceux des
-collaborateurs du Réveil. Ce nom fut annoncé comme une conquête dans
-le prospectus, distribué par les soins du ministère à cent mille
-exemplaires. Lucien vint au repas triomphal, qui dura neuf heures, chez
-Robert, à deux pas de Frascati, et auquel assistaient les coryphées
-de la presse royaliste: Martinville, Auger, Destains et une foule
-d'auteurs encore vivants qui, dans ce temps-là, _faisaient de la
-monarchie et de la religion_, selon une expression consacrée.
-
-—Nous allons leur en donner, aux libéraux! dit Hector Merlin.
-
-—Messieurs! répondit Nathan qui s'enrôla sous cette bannière en jugeant
-bien qu'il valait mieux avoir pour soi que contre soi l'autorité dans
-l'exploitation du théâtre à laquelle il songeait, si nous leur faisons
-la guerre, faisons-la sérieusement; ne nous tirons pas des balles
-de liége! Attaquons tous les écrivains classiques et libéraux sans
-distinction d'âge ni de sexe, passons-les au fil de la plaisanterie, et
-ne faisons pas de quartier.
-
-—Soyons honorables, ne nous laissons pas gagner par les exemplaires,
-les présents, l'argent des libraires. Faisons la restauration du
-journalisme.
-
-—Bien! dit Martinville. _Justum et tenacem propositi virum!_ Soyons
-implacables et mordants. Je ferai de Lafayette ce qu'il est: Gilles
-Premier!
-
-—Moi, dit Lucien, je me charge des héros du _Constitutionnel_, du
-sergent Mercier, des Œuvres complètes de monsieur Jouy, des illustres
-orateurs de la Gauche!
-
-Une guerre à mort fut résolue et votée à l'unanimité, à une heure du
-matin, par les rédacteurs qui noyèrent toutes leurs nuances et toutes
-leurs idées dans un punch flamboyant.
-
-—_Nous nous sommes donné une fameuse culotte monarchique et
-religieuse_, dit sur le seuil de la porte un des écrivains les plus
-célèbres de la littérature romantique.
-
-Ce mot historique, révélé par un libraire qui assistait au dîner, parut
-le lendemain dans le Miroir; mais la révélation fut attribuée à Lucien.
-Cette défection fut le signal d'un effroyable tapage dans les journaux
-libéraux, Lucien devint leur bête noire, et fut tympanisé de la plus
-cruelle façon: on raconta les infortunes de ses sonnets, on apprit au
-public que Dauriat aimait mieux perdre mille écus que de les imprimer,
-on l'appela le poète sans sonnets!
-
-Un matin, dans ce même journal où Lucien avait débuté si brillamment,
-il lut les lignes suivantes écrites uniquement pour lui, car le public
-ne pouvait guère comprendre cette plaisanterie:
-
- ⁂ _Si le libraire Dauriat persiste à ne pas publier les sonnets du
- futur Pétrarque français, nous agirons en ennemis généreux, nous
- ouvrirons nos colonnes à ces poèmes qui doivent être piquants, à en
- juger par celui-ci que nous communique un ami de l'auteur._
-
-Et, sous cette terrible annonce, le poète lut ce sonnet qui le fit
-pleurer à chaudes larmes.
-
- Une plante chétive et de louche apparence
- Surgit un beau matin dans un parterre en fleurs;
- A l'en croire, pourtant, de splendides couleurs
- Témoigneraient un jour de sa noble semence:
-
- On la toléra donc! Mais, par reconnaissance,
- Elle insulta bientôt ses plus brillantes sœurs,
- Qui, s'indignant enfin de ses grands airs casseurs,
- La mirent au défi de prouver sa naissance.
-
- Elle fleurit alors. Mais un vil baladin
- Ne fut jamais sifflé comme tout le jardin
- Honnit, siffla, railla ce calice vulgaire.
-
- Puis, le maître, en passant, la brisa sans pardon;
- Et le soir sur sa tombe un âne seul vint braire,
- Car ce n'était vraiment qu'un ignoble CHARDON!
-
-Vernou parla de la passion de Lucien pour le jeu, et signala d'avance
-l'Archer comme une œuvre anti-nationale où l'auteur prenait le parti
-des égorgeurs catholiques contre les victimes calvinistes. En huit
-jours, cette querelle s'envenima. Lucien comptait sur son ami Lousteau
-qui lui devait mille francs, et avec lequel il avait eu des conventions
-secrètes; mais Lousteau devint l'ennemi juré de Lucien. Voici comment.
-Depuis trois mois Nathan aimait Florine et ne savait comment l'enlever
-à Lousteau, pour qui d'ailleurs elle était une providence. Dans la
-détresse et le désespoir où se trouvait cette actrice en se voyant sans
-engagement, Nathan, le collaborateur de Lucien, vint voir Coralie, et
-la pria d'offrir à Florine un rôle dans une pièce de lui, se faisant
-fort de procurer un engagement conditionnel au Gymnase à l'actrice
-sans théâtre. Florine, enivrée d'ambition, n'hésita pas. Elle avait eu
-le temps d'observer Lousteau. Nathan était un ambitieux littéraire et
-politique, un homme qui avait autant d'énergie que de besoins, tandis
-que chez Lousteau les vices tuaient le vouloir. L'actrice, qui voulut
-reparaître environnée d'un nouvel éclat, livra les lettres du droguiste
-à Nathan, et Nathan les fit racheter par Matifat contre le sixième du
-journal convoité par Finot. Florine eut alors un magnifique appartement
-rue Hauteville, et prit Nathan pour protecteur à la face de tout le
-journalisme et du monde théâtral. Lousteau fut si cruellement atteint
-par cet événement qu'il pleura vers la fin d'un dîner que ses amis lui
-donnèrent pour le consoler. Dans cette orgie, les convives trouvèrent
-que Nathan avait joué son jeu. Quelques écrivains comme Finot et Vernou
-savaient la passion du dramaturge pour Florine; mais, au dire de tous,
-Lucien, en maquignonnant cette affaire, avait manqué aux plus saintes
-lois de l'amitié. L'esprit de parti, le désir de servir ses nouveaux
-amis rendaient le nouveau royaliste inexcusable.
-
-—Nathan est emporté par la logique des passions; tandis que le grand
-homme de province, comme dit Blondet, cède à des calculs! s'écria
-Bixiou.
-
-Aussi la perte de Lucien, de cet intrus, de ce petit drôle qui voulait
-avaler tout le monde, fut-elle unanimement résolue et profondément
-méditée. Vernou qui haïssait Lucien se chargea de ne pas le lâcher.
-Pour se dispenser de payer mille écus à Lousteau, Finot accusa Lucien
-de l'avoir empêché de gagner cinquante mille francs en donnant à
-Nathan le secret de l'opération contre Matifat. Nathan, conseillé par
-Florine, s'était ménagé l'appui de Finot en lui vendant son _petit
-sixième_ pour quinze mille francs. Lousteau, qui perdait ses mille
-écus, ne pardonna pas à Lucien cette lésion énorme de ses intérêts.
-Les blessures d'amour-propre deviennent incurables quand l'oxyde
-d'argent y pénètre. Aucune expression, aucune peinture ne peut rendre
-la rage qui saisit les écrivains quand leur amour-propre souffre,
-ni l'énergie qu'ils trouvent au moment où ils se sentent piqués par
-les flèches empoisonnées de la raillerie. Ceux dont l'énergie et la
-résistance sont stimulées par l'attaque, succombent promptement. Les
-gens calmes et dont le thème est fait d'après le profond oubli dans
-lequel tombe un article injurieux, ceux-là déploient le vrai courage
-littéraire. Ainsi les faibles, au premier coup d'œil, paraissent être
-les forts; mais leur résistance n'a qu'un temps. Pendant les premiers
-quinze jours, Lucien enragé fit pleuvoir une grêle d'articles dans les
-journaux royalistes où il partagea le poids de la critique avec Hector
-Merlin. Tous les jours sur la brèche du _Réveil_, il fit feu de tout
-son esprit, appuyé d'ailleurs par Martinville, le seul qui le servît
-sans arrière-pensée, et qu'on ne mit pas dans le secret des conventions
-signées par des plaisanteries après boire, ou aux Galeries-de-Bois
-chez Dauriat, et dans les coulisses de théâtre, entre les journalistes
-des deux partis que la camaraderie unissait secrètement. Quand Lucien
-allait au foyer du Vaudeville, il n'était plus traité en ami, les
-gens de son parti lui donnaient seuls la main; tandis que Nathan,
-Hector Merlin, Théodore Gaillard fraternisaient sans honte avec
-Finot, Lousteau, Vernou et quelques-uns de ces journalistes décorés
-du surnom de _bons enfants_. A cette époque, le foyer du Vaudeville
-était le chef-lieu des médisances littéraires, une espèce de boudoir
-où venaient des gens de tous les partis, des hommes politiques et des
-magistrats. Après une réprimande faite en certaine Chambre du Conseil,
-le président, qui avait reproché à l'un de ses collègues de balayer les
-coulisses de sa simarre, se trouva simarre à simarre avec le réprimandé
-dans le foyer du Vaudeville. Lousteau finit par y donner la main à
-Nathan. Finot y venait presque tous les soirs. Quand Lucien avait le
-temps, il y étudiait les dispositions de ses ennemis, et ce malheureux
-enfant voyait toujours en eux une implacable froideur.
-
-En ce temps, l'esprit de parti engendrait des haines bien plus
-sérieuses qu'elles ne le sont aujourd'hui. Aujourd'hui, à la longue,
-tout s'est amoindri par une trop grande tension des ressorts.
-Aujourd'hui, la critique, après avoir immolé le livre d'un homme,
-lui tend la main. La victime doit embrasser le sacrificateur sous
-peine d'être passé par les verges de la plaisanterie. En cas de refus,
-un écrivain passe pour être insociable, mauvais coucheur, pétri
-d'amour-propre, inabordable, haineux, rancuneux. Aujourd'hui, quand
-un auteur a reçu dans le dos les coups de poignard de la trahison,
-quand il a évité les piéges tendus avec une infâme hypocrisie, essuyé
-les plus mauvais procédés, il entend ses assassins lui souhaitant
-le bonjour, et manifestant des prétentions à son estime, voire même
-à son amitié. Tout s'excuse et se justifie à une époque où l'on a
-transformé la vertu en vice, comme on a érigé certains vices en vertus.
-La camaraderie est devenue la plus sainte des libertés. Les chefs des
-opinions les plus contraires se parlent à mots émoussés, à pointes
-courtoises. Dans ce temps, si tant est qu'on s'en souvienne, il y
-avait du courage pour certains écrivains royalistes et pour quelques
-écrivains libéraux, à se trouver dans le même théâtre. On entendait
-les provocations les plus haineuses. Les regards étaient chargés comme
-des pistolets, la moindre étincelle pouvait faire partir le coup d'une
-querelle. Qui n'a pas surpris des imprécations chez son voisin, à
-l'entrée de quelques hommes plus spécialement en butte aux attaques
-respectives des deux partis? Il n'y avait alors que deux partis, les
-Royalistes et les Libéraux, les Romantiques et les Classiques, la même
-haine sous deux formes, une haine qui faisait comprendre les échafauds
-de la Convention. Lucien, devenu royaliste et romantique forcené, de
-libéral et de voltairien enragé qu'il avait été dès son début, se
-trouva donc sous le poids des inimitiés qui planaient sur la tête de
-l'homme le plus abhorré des Libéraux à cette époque, de Martinville, le
-seul qui le défendît et l'aimât. Cette solidarité nuisit à Lucien. Les
-partis sont ingrats envers leurs vedettes, ils abandonnent volontiers
-leurs enfants perdus. Surtout en politique, il est nécessaire à ceux
-qui veulent parvenir d'aller avec le gros de l'armée. La principale
-méchanceté des petits journaux fut d'accoupler Lucien et Martinville.
-Le Libéralisme les jeta dans les bras l'un de l'autre. Cette amitié,
-fausse ou vraie, leur valut à tous deux des articles écrits avec du
-fiel par Félicien au désespoir des succès de Lucien dans le grand
-monde, et qui croyait, comme tous les anciens camarades du poète, à sa
-prochaine élévation. La prétendue trahison du poète fut alors envenimée
-et embellie des circonstances les plus aggravantes. Lucien fut nommé
-le petit Judas, et Martinville le grand Judas, car Martinville était,
-à tort ou à raison, accusé d'avoir livré le pont du Pecq aux armées
-étrangères. Lucien répondit en riant à des Lupeaulx que, quant à lui,
-sûrement il avait livré le pont aux ânes. Le luxe de Lucien, quoique
-creux et fondé sur des espérances, révoltait ses amis qui ne lui
-pardonnaient ni son équipage à bas, car pour eux il roulait toujours,
-ni ses splendeurs de la rue de Vendôme. Tous sentaient instinctivement
-qu'un homme jeune et beau, spirituel et corrompu par eux, allait
-arriver à tout; aussi pour le renverser employèrent-ils tous les moyens.
-
-Quelques jours avant le début de Coralie au Gymnase, Lucien vint bras
-dessus, bras dessous, avec Hector Merlin, au foyer du Vaudeville.
-Merlin grondait son ami d'avoir servi Nathan dans l'affaire de Florine.
-
-—Vous vous êtes fait, de Lousteau et de Nathan, deux ennemis mortels.
-Je vous avais donné de bons conseils et vous n'en avez point profité.
-Vous avez distribué l'éloge et répandu le bienfait, vous serez
-cruellement puni de vos bonnes actions. Florine et Coralie ne vivront
-jamais en bonne intelligence en se trouvant sur la même scène: l'une
-voudra l'emporter sur l'autre. Vous n'avez que nos journaux pour
-défendre Coralie. Nathan, outre l'avantage que lui donne son métier de
-faiseur de pièces, dispose des journaux libéraux dans la question des
-théâtres, et il est dans le journalisme depuis un peu plus de temps que
-vous.
-
-Cette phrase répondait à des craintes secrètes de Lucien, qui ne
-trouvait ni chez Nathan, ni chez Gaillard, la franchise à laquelle
-il avait droit; mais il ne pouvait pas se plaindre, il était si
-fraîchement converti! Gaillard accablait Lucien en lui disant que les
-nouveaux-venus devaient donner pendant long-temps des gages avant que
-leur parti pût se fier à eux. Le poète rencontrait dans l'intérieur des
-journaux royalistes et ministériels une jalousie à laquelle il n'avait
-pas songé, la jalousie qui se déclare entre tous les hommes en présence
-d'un gâteau quelconque à partager, et qui les rend comparables à des
-chiens se disputant une proie: ils offrent alors les mêmes grondements,
-les mêmes attitudes, les mêmes caractères. Ces écrivains se jouaient
-mille mauvais tours secrets pour se nuire les uns aux autres auprès
-du pouvoir, ils s'accusaient de tiédeur; et, pour se débarrasser
-d'un concurrent, ils inventaient les machines les plus perfides. Les
-libéraux n'avaient aucun sujet de débats intestins en se trouvant loin
-du pouvoir et de ses grâces. En entrevoyant cet inextricable lacis
-d'ambitions, Lucien n'eut pas assez de courage pour tirer l'épée afin
-d'en couper les nœuds, et ne se sentit pas la patience de les démêler,
-il ne pouvait être ni l'Arétin, ni le Beaumarchais, ni le Fréron de
-son époque, il s'en tint à son unique désir: avoir son ordonnance, en
-comprenant que cette restauration lui vaudrait un beau mariage. Sa
-fortune ne dépendrait plus alors que d'un hasard auquel aiderait sa
-beauté. Lousteau, qui lui avait marqué tant de confiance, avait son
-secret, le journaliste savait où blesser à mort le poète d'Angoulême;
-aussi le jour où Merlin l'amenait au Vaudeville, Étienne avait-il
-préparé pour Lucien un piége horrible où cet enfant devait se prendre
-et succomber.
-
-—Voilà notre beau Lucien, dit Finot en traînant des Lupeaulx avec
-lequel il causait devant Lucien dont il prit la main avec les
-décevantes chatteries de l'amitié. Je ne connais pas d'exemples d'une
-fortune aussi rapide que la sienne, dit Finot en regardant tour à tour
-Lucien et le maître des requêtes. A Paris, la fortune est de deux
-espèces: il y a la fortune matérielle, l'argent que tout le monde peut
-ramasser, et la fortune morale, les relations, la position, l'accès
-dans un certain monde inabordable pour certaines personnes, quelle que
-soit leur fortune matérielle, et mon ami.....
-
-—Notre ami, dit des Lupeaulx en jetant à Lucien un caressant regard.
-
-—Notre ami, reprit Finot en tapotant la main de Lucien entre les
-siennes, a fait sous ce rapport une brillante fortune. A la vérité,
-Lucien a plus de moyens, plus de talent, plus d'esprit que tous ses
-envieux, puis il est d'une beauté ravissante; ses anciens amis ne lui
-pardonnent pas ses succès, ils disent qu'il a eu du bonheur.
-
-—Ces bonheurs-là, dit des Lupeaulx, n'arrivent jamais aux sots ni aux
-incapables. Hé! peut-on appeler du bonheur, le sort de Bonaparte? il
-y avait eu vingt généraux en chef avant lui pour commander les armées
-d'Italie, comme il y a cent jeunes gens en ce moment qui voudraient
-pénétrer chez mademoiselle des Touches, que déjà dans le monde on vous
-donne pour femme, mon cher! dit des Lupeaulx en frappant sur l'épaule
-de Lucien. Ah! vous êtes en grande faveur. Madame d'Espard, madame
-de Bargeton et madame de Montcornet sont folles de vous. N'êtes-vous
-pas ce soir de la soirée de madame Firmiani, et demain du raout de la
-duchesse de Grandlieu?
-
-—Oui, dit Lucien.
-
-—Permettez-moi de vous présenter un jeune banquier, monsieur du Tillet,
-un homme digne de vous, il a su faire une belle fortune et en peu de
-temps.
-
-Lucien et du Tillet se saluèrent, entrèrent en conversation, et le
-banquier invita Lucien à dîner. Finot et des Lupeaulx, deux hommes
-d'une égale profondeur et qui se connaissaient assez pour demeurer
-toujours amis, parurent continuer une conversation commencée, ils
-laissèrent Lucien, Merlin, du Tillet et Nathan causant ensemble, et se
-dirigèrent vers un des divans qui meublaient le foyer du Vaudeville.
-
-—Ah çà, mon cher ami, dit Finot à des Lupeaulx, dites-moi la vérité?
-Lucien est-il sérieusement protégé, car il est devenu la bête noire de
-tous mes rédacteurs; et, avant de favoriser leur conspiration, j'ai
-voulu vous consulter pour savoir s'il ne vaut pas mieux la déjouer et
-le servir.
-
-Ici le maître des requêtes et Finot se regardèrent pendant une légère
-pause avec une profonde attention.
-
-—Comment, mon cher, dit des Lupeaulx, pouvez-vous imaginer que la
-marquise d'Espard, Châtelet et madame de Bargeton qui a fait nommer le
-baron préfet de la Charente et comte afin de rentrer triomphalement
-à Angoulême, pardonnent à Lucien ses attaques? elles l'ont jeté dans
-le parti royaliste afin de l'annuler. Aujourd'hui, tous cherchent des
-motifs pour refuser ce qu'on a promis à cet enfant; trouvez-en? vous
-aurez rendu le plus immense service à ces deux femmes: un jour ou
-l'autre, elles s'en souviendront. J'ai le secret de ces deux dames,
-elles haïssent ce petit bonhomme à un tel point qu'elles m'ont surpris.
-Ce Lucien pouvait se débarrasser de sa plus cruelle ennemie, madame de
-Bargeton, en ne cessant ses attaques qu'à des conditions que toutes les
-femmes aiment à exécuter, vous comprenez? il est beau, il est jeune, il
-aurait noyé cette haine dans des torrents d'amour, il devenait alors
-comte de Rubempré, la seiche lui aurait obtenu quelque place dans
-la maison du roi, des sinécures! Lucien était un très-joli lecteur
-pour Louis XVIII, il eût été bibliothécaire je ne sais où, maître des
-requêtes pour rire, directeur de quelque chose aux Menus-Plaisirs. Ce
-petit sot a manqué son coup. Peut-être est-ce là ce qu'on ne lui a
-point pardonné. Au lieu d'imposer des conditions, il en a reçu. Le jour
-où Lucien s'est laissé prendre à la promesse de l'ordonnance, le baron
-Châtelet a fait un grand pas. Coralie a perdu cet enfant-là. S'il
-n'avait pas eu l'actrice pour maîtresse, il aurait revoulu la seiche,
-et il l'aurait eue.
-
-—Ainsi nous pouvons l'abattre, dit Finot.
-
-—Par quel moyen, demanda négligemment des Lupeaulx qui voulait se
-prévaloir de ce service auprès de la marquise d'Espard.
-
-—Il a un marché qui l'oblige à travailler au petit journal de Lousteau,
-nous lui ferons d'autant mieux faire des articles qu'il est sans le
-sou. Si le Garde-des-Sceaux se sent chatouillé par un article plaisant
-et qu'on lui prouve que Lucien en est l'auteur, il le regardera comme
-un homme indigne des bontés du roi. Pour faire perdre un peu la tête
-à ce grand homme de province, nous avons préparé la chute de Coralie:
-il verra sa maîtresse sifflée et sans rôles. Une fois l'ordonnance
-indéfiniment suspendue, nous plaisanterons alors notre victime sur ses
-prétentions aristocratiques, nous parlerons de sa mère accoucheuse,
-de son père apothicaire. Lucien n'a qu'un courage d'épiderme, il
-succombera, nous le renverrons d'où il vient. Nathan m'a fait vendre
-par Florine le sixième de la Revue que possédait Matifat, j'ai pu
-acheter la part du papetier, je suis seul avec Dauriat; nous pouvons
-nous entendre, vous et moi, pour absorber ce journal au profit de
-la Cour. Je n'ai protégé Florine et Nathan qu'à la condition de la
-restitution de _mon_ sixième, ils me l'ont vendu, je dois les servir;
-mais, auparavant, je voulais connaître les chances de Lucien...
-
-—Vous êtes digne de votre nom, dit des Lupeaulx en riant. Allez! j'aime
-les gens de votre sorte...
-
-—Eh! bien, vous pouvez faire avoir à Florine un engagement définitif?
-dit Finot au maître des requêtes.
-
-—Oui; mais débarrassez-nous de Lucien, car Rastignac et de Marsay ne
-veulent plus entendre parler de lui.
-
-—Dormez en paix, dit Finot. Nathan et Merlin auront toujours des
-articles que Gaillard aura promis de faire passer, Lucien ne pourra pas
-donner une ligne, nous lui couperons ainsi les vivres. Il n'aura que le
-journal de Martinville pour se défendre et défendre Coralie: un journal
-contre tous, il est impossible de résister.
-
-—Je vous dirai les endroits sensibles du ministre; mais livrez-moi le
-manuscrit de l'article que vous aurez fait faire à Lucien, répondit des
-Lupeaulx qui se garda bien de dire à Finot que l'ordonnance promise à
-Lucien était une plaisanterie.
-
-Des Lupeaulx quitta le foyer. Finot vint à Lucien; et, de ce ton de
-bonhomie auquel se sont pris tant de gens, il expliqua comment il ne
-pouvait renoncer à la rédaction qui lui était due. Finot reculait à
-l'idée d'un procès qui ruinerait les espérances que son ami voyait dans
-le parti royaliste. Finot aimait les hommes assez forts pour changer
-hardiment d'opinion. Lucien et lui, ne devaient-ils pas se rencontrer
-dans la vie, n'auraient-ils pas l'un et l'autre mille petits services
-à se rendre? Lucien avait besoin d'un homme sûr dans le parti libéral
-pour faire attaquer les ministériels ou les ultras qui se refuseraient
-à le servir.
-
-—Si l'on se joue de vous, comment ferez-vous? dit Finot en terminant.
-Si quelque ministre, croyant vous avoir attaché par le licou de votre
-apostasie, ne vous redoute plus et vous envoie promener, ne vous
-faudra-t-il pas lui lancer quelques chiens pour le mordre aux mollets?
-Eh! bien, vous êtes brouillé à mort avec Lousteau qui demande votre
-tête. Félicien et vous, vous ne vous parlez plus. Moi seul, je vous
-reste! Une des lois de mon métier est de vivre en bonne intelligence
-avec les hommes vraiment forts. Vous pourrez me rendre, dans le monde
-où vous allez, l'équivalent des services que je vous rendrai dans la
-Presse. Mais les affaires avant tout! envoyez-moi des articles purement
-littéraires, ils ne vous compromettront pas, et vous aurez exécuté nos
-conventions.
-
-Lucien ne vit que de l'amitié mêlée à de savants calculs dans les
-propositions de Finot dont la flatterie et celle de des Lupeaulx
-l'avaient mis en belle humeur: il remercia Finot!
-
-Dans la vie des ambitieux et de tous ceux qui ne peuvent parvenir qu'à
-l'aide des hommes et des choses, par un plan de conduite plus ou moins
-bien combiné, suivi, maintenu, il se rencontre un cruel moment où je
-ne sais quelle puissance les soumet à de rudes épreuves: tout manque à
-la fois, de tous côtés les fils rompent ou s'embrouillent, le malheur
-apparaît sur tous les points. Quand un homme perd la tête au milieu de
-ce désordre moral, il est perdu. Les gens qui savent résister à cette
-première révolte des circonstances, qui se roidissent en laissant
-passer la tourmente, qui se sauvent en gravissant par un épouvantable
-effort la sphère supérieure, sont les hommes réellement forts. Tout
-homme, à moins d'être né riche, a donc ce qu'il faut appeler sa fatale
-semaine. Pour Napoléon, cette semaine fut la retraite de Moscou. Ce
-cruel moment était venu pour Lucien. Tout s'était trop heureusement
-succédé pour lui dans le monde et dans la littérature; il avait été
-trop heureux, il devait voir les hommes et les choses se tourner
-contre lui. La première douleur fut la plus vive et la plus cruelle
-de toutes, elle l'atteignit là où il se croyait invulnérable, dans
-son cœur et dans son amour. Coralie pouvait n'être pas spirituelle;
-mais douée d'une belle âme, elle avait la faculté de la mettre en
-dehors par ces mouvements soudains qui font les grandes actrices. Ce
-phénomène étrange, tant qu'il n'est pas devenu comme une habitude par
-un long usage, est soumis aux caprices du caractère, et souvent à une
-admirable pudeur qui domine les actrices encore jeunes. Intérieurement
-naïve et timide, en apparence hardie et leste comme doit être une
-comédienne, Coralie encore aimante éprouvait une réaction de son cœur
-de femme sur son masque de comédienne. L'art de rendre les sentiments,
-cette sublime fausseté, n'avait pas encore triomphé chez elle de la
-nature. Elle était honteuse de donner au public ce qui n'appartenait
-qu'à l'amour. Puis elle avait une faiblesse particulière aux femmes
-vraies. Tout en se sachant appelée à régner en souveraine sur la
-scène, elle avait besoin du succès. Incapable d'affronter une salle
-avec laquelle elle ne sympathisait pas, elle tremblait toujours
-en arrivant en scène: et, alors, la froideur du public pouvait la
-glacer. Cette terrible émotion lui faisait trouver dans chaque
-nouveau rôle un nouveau début. Les applaudissements lui causaient une
-espèce d'ivresse, inutile à son amour-propre, mais indispensable à
-son courage: un murmure de désapprobation ou le silence d'un public
-distrait lui ôtaient ses moyens; une salle pleine, attentive, des
-regards admirateurs et bienveillants l'électrisaient; elle se mettait
-alors en communication avec les qualités nobles de toutes ces âmes,
-et se sentait la puissance de les élever, de les émouvoir. Ce double
-effet accusait bien et la nature nerveuse et la constitution du génie,
-en trahissant aussi les délicatesses et la tendresse de cette pauvre
-enfant. Lucien avait fini par apprécier les trésors que renfermait
-ce cœur, il avait reconnu combien sa maîtresse était jeune fille.
-Inhabile aux faussetés de l'actrice, Coralie était incapable de se
-défendre contre les rivalités et les manœuvres des coulisses auxquelles
-s'adonnait Florine, fille aussi dangereuse, aussi dépravée déjà que
-son amie était simple et généreuse. Les rôles devaient venir trouver
-Coralie; elle était trop fière pour implorer les auteurs et subir leurs
-déshonorantes conditions, pour se donner au premier journaliste qui la
-menacerait de son amour et de sa plume. Le talent, déjà si rare dans
-l'art extraordinaire du comédien, n'est qu'une condition du succès,
-le talent est même long-temps nuisible s'il n'est accompagné d'un
-certain génie d'intrigue qui manquait absolument à Coralie. Prévoyant
-les souffrances qui attendaient son amie à son début au Gymnase, Lucien
-voulut à tout prix lui procurer un triomphe. L'argent qui restait
-sur le prix du mobilier vendu, celui que Lucien gagnait, tout avait
-passé aux costumes, à l'arrangement de la loge, à tous les frais d'un
-début. Quelques jours auparavant, Lucien fit une démarche humiliante
-à laquelle il se résolut par amour: il prit les billets de Fendant et
-Cavalier, se rendit rue des Bourdonnais au Cocon d'or pour en proposer
-l'escompte à Camusot. Le poète n'était pas encore tellement corrompu
-qu'il pût aller froidement à cet assaut. Il laissa bien des douleurs
-sur le chemin, il le pava des plus terribles pensées en se disant
-alternativement: oui!—non! Mais il arriva néanmoins au petit cabinet
-froid, noir, éclairé par une cour intérieure, où siégeait gravement
-non plus l'amoureux de Coralie, le débonnaire, le fainéant, le
-libertin, l'incrédule Camusot qu'il connaissait; mais le sérieux père
-de famille, le négociant poudré de ruses et de vertus, masqué de la
-pruderie judiciaire d'un magistrat du Tribunal de commerce, et défendu
-par la froideur patronale d'un chef de maison, entouré de commis, de
-caissiers, de cartons verts, de factures et d'échantillons, bardé de
-sa femme, accompagné d'une fille simplement mise. Lucien frémit de
-la tête aux pieds en l'abordant, car le digne négociant lui jeta le
-regard insolemment indifférent qu'il avait déjà vu dans les yeux des
-escompteurs.
-
-—Voici des valeurs, je vous aurais mille obligations si vous vouliez me
-les prendre, monsieur? dit-il en se tenant debout auprès du négociant
-assis.
-
-—Vous m'avez pris quelque chose, monsieur, dit Camusot, je m'en
-souviens.
-
-Là, Lucien expliqua la situation de Coralie, à voix basse et en
-parlant à l'oreille du marchand de soieries, qui put entendre les
-palpitations du poète humilié. Il n'était pas dans les intentions de
-Camusot que Coralie éprouvât une chute. En écoutant, le négociant
-regardait les signatures et sourit, il était Juge au Tribunal de
-commerce, il connaissait la situation des libraires. Il donna quatre
-mille cinq cents francs à Lucien, à la condition de mettre dans son
-endos _valeur reçue en soieries_. Lucien alla sur-le-champ voir
-Braulard et fit très-bien les choses avec lui pour assurer à Coralie
-un beau succès. Braulard promit de venir et vint à la répétition
-générale afin de convenir des endroits où ses romains déploieraient
-leurs battoirs de chair, et enlèveraient le succès. Lucien remit le
-reste de son argent à Coralie en lui cachant sa démarche auprès de
-Camusot; il calma les inquiétudes de l'actrice et de Bérénice, qui
-déjà ne savaient comment faire aller le ménage. Martinville, un des
-hommes de ce temps qui connaissaient le mieux le théâtre, était venu
-plusieurs fois faire répéter le rôle de Coralie. Lucien avait obtenu
-de plusieurs rédacteurs royalistes la promesse d'articles favorables,
-il ne soupçonnait donc pas le malheur. La veille du début de Coralie,
-il arriva quelque chose de funeste à Lucien. Le livre de d'Arthez
-avait paru. Le rédacteur en chef du journal d'Hector Merlin donna
-l'ouvrage à Lucien comme à l'homme le plus capable d'en rendre compte:
-il devait sa fatale réputation en ce genre aux articles qu'il avait
-faits sur Nathan. Il y avait du monde au bureau, tous les rédacteurs
-s'y trouvaient. Martinville y était venu s'entendre sur un point de
-la polémique générale adoptée par les journaux royalistes contre les
-journaux libéraux. Nathan, Merlin, tous les collaborateurs du _Réveil_
-s'y entretenaient de l'influence du journal semi-hebdomadaire de Léon
-Giraud, influence d'autant plus pernicieuse que le langage en était
-prudent, sage et modéré. On commençait à parler du Cénacle de la rue
-des Quatre-Vents, on l'appelait une Convention. Il avait été décidé
-que les journaux royalistes feraient une guerre à mort et systématique
-à ces dangereux adversaires, qui devinrent en effet les metteurs en
-œuvre de la Doctrine, cette fatale secte qui renversa les Bourbons,
-dès le jour où la plus mesquine des vengeances amena le plus brillant
-écrivain royaliste à s'allier avec elle. D'Arthez, dont les opinions
-absolutistes étaient inconnues, enveloppé dans l'anathème prononcé sur
-le Cénacle, allait être la première victime. Son livre devait être
-_échiné_, selon le mot classique. Lucien refusa de faire l'article. Ce
-refus excita le plus violent scandale parmi les hommes considérables du
-parti royaliste venus à ce rendez-vous. On déclara nettement à Lucien
-qu'un nouveau converti n'avait pas de volonté; s'il ne lui convenait
-pas d'appartenir à la monarchie et à la religion, il pouvait retourner
-à son premier camp: Merlin et Martinville le prirent à part et lui
-firent amicalement observer qu'il livrait Coralie à la haine que les
-journaux libéraux lui avaient vouée, et qu'elle n'aurait plus les
-journaux royalistes et ministériels pour se défendre. L'actrice allait
-donner lieu sans doute à une polémique ardente qui lui vaudrait cette
-renommée après laquelle soupirent toutes les femmes de théâtre.
-
-—Vous n'y connaissez rien, lui dit Martinville, elle jouera pendant
-trois mois au milieu des feux croisés de nos articles, et trouvera
-trente mille francs en province dans ses trois mois de congé. Pour un
-de ces scrupules qui vous empêcheront d'être un homme politique, et
-qu'on doit fouler aux pieds, vous allez tuer Coralie et votre avenir,
-vous jetez votre gagne-pain.
-
-Lucien se vit forcé d'opter entre d'Arthez et Coralie: sa maîtresse
-était perdue s'il n'égorgeait pas d'Arthez dans le grand journal et
-dans le _Réveil_. Le pauvre poète revint chez lui, la mort dans l'âme;
-il s'assit au coin du feu dans sa chambre et lut ce livre, l'un des
-plus beaux de la littérature moderne. Il laissa des larmes de page en
-page, il hésita long-temps, mais enfin il écrivit un article moqueur,
-comme il savait si bien en faire, il prit ce livre comme les enfants
-prennent un bel oiseau pour le déplumer et le martyriser. Sa terrible
-plaisanterie était de nature à nuire au livre. En relisant cette belle
-œuvre, tous les bons sentiments de Lucien se réveillèrent: il traversa
-Paris à minuit, arriva chez d'Arthez, vit à travers les vitres trembler
-la chaste et timide lueur qu'il avait si souvent regardée avec les
-sentiments d'admiration que méritait la noble constance de ce vrai
-grand homme; il ne se sentit pas la force de monter, il demeura sur
-une borne pendant quelques instants. Enfin poussé par son bon ange, il
-frappa, trouva d'Arthez lisant et sans feu.
-
-—Que vous arrive-t-il? dit le jeune écrivain en apercevant Lucien et
-devinant qu'un horrible malheur pouvait seul le lui amener.
-
-—Ton livre est sublime, s'écria Lucien les yeux pleins de larmes, et
-ils m'ont commandé de l'attaquer.
-
-—Pauvre enfant, tu manges un pain bien dur, dit d'Arthez.
-
-—Je ne vous demande qu'une grâce, gardez-moi le secret sur ma visite,
-et laissez-moi dans mon enfer à mes occupations de damné. Peut-être ne
-parvient-on à rien sans s'être fait des calus aux endroits les plus
-sensibles du cœur.
-
-—Toujours le même! dit d'Arthez.
-
-—Me croyez-vous un lâche? Non, d'Arthez, non, je suis un enfant ivre
-d'amour.
-
-Et il lui expliqua sa position.
-
-—Voyons l'article, dit d'Arthez ému par tout ce que Lucien venait de
-lui dire de Coralie.
-
-Lucien lui tendit le manuscrit, d'Arthez le lut, et ne put s'empêcher
-de sourire:—Quel fatal emploi de l'esprit! s'écria-t-il; mais il
-se tut en voyant Lucien dans un fauteuil, accablé d'une douleur
-vraie.—Voulez-vous me le laisser corriger? je vous le renverrai demain,
-reprit-il. La plaisanterie déshonore une œuvre, une critique grave et
-sérieuse est parfois un éloge, je saurai rendre votre article plus
-honorable et pour vous et pour moi. D'ailleurs moi seul, je connais
-bien mes fautes!
-
-—En montant une côte aride, on trouve quelquefois un fruit pour apaiser
-les ardeurs d'une soif horrible; ce fruit, le voilà! dit Lucien qui
-se jeta dans les bras de d'Arthez, y pleura et lui baisa le front en
-disant:—Il me semble que je vous confie ma conscience pour me la rendre
-un jour!
-
-—Je regarde le repentir périodique comme une grande hypocrisie, dit
-solennellement d'Arthez, le repentir est alors une prime donnée aux
-mauvaises actions. Le repentir est une virginité que notre âme doit à
-Dieu: un homme qui se repent deux fois est donc un horrible sycophante.
-J'ai peur que tu ne voies que des absolutions dans tes repentirs!
-
-Ces paroles foudroyèrent Lucien qui revint à pas lents rue de la Lune.
-Le lendemain le poète porta au journal son article, renvoyé et remanié
-par d'Arthez; mais, depuis ce jour, il fut dévoré par une mélancolie
-qu'il ne sut pas toujours déguiser. Quand le soir il vit la salle du
-Gymnase pleine, il éprouva les terribles émotions que donne un début
-au théâtre, et qui s'agrandirent chez lui de toute la puissance de son
-amour. Toutes ses vanités étaient en jeu, son regard embrassait toutes
-les physionomies comme celui d'un accusé embrasse les figures des jurés
-et des juges: un murmure allait le faire tressaillir; un petit incident
-sur la scène, les entrées et les sorties de Coralie, les moindres
-inflexions de voix devaient l'agiter démesurément. La pièce où débutait
-Coralie était une de celles qui tombent, mais qui rebondissent, et la
-pièce tomba. En entrant en scène, Coralie ne fut pas applaudie, et fut
-frappée par la froideur du Parterre. Dans les loges, elle n'eut pas
-d'autres applaudissements que celui de Camusot. Des personnes placées
-au Balcon et aux Galeries firent taire le négociant par des chuts
-répétés. Les Galeries imposèrent silence aux claqueurs, quand les
-claqueurs se livrèrent à des salves évidemment exagérées. Martinville
-applaudissait courageusement, et l'hypocrite Florine, Nathan, Merlin
-l'imitaient. Une fois la pièce tombée, il y eut foule dans la loge de
-Coralie mais cette foule aggrava le mal par les consolations qu'on lui
-donnait. L'actrice revint au désespoir moins pour elle que pour Lucien.
-
-—Nous avons été trahis par Braulard, dit-il.
-
-Coralie eut une fièvre horrible, elle était atteinte au cœur. Le
-lendemain, il lui fut impossible de jouer: elle se vit arrêtée dans sa
-carrière, Lucien lui cacha les journaux, il les décacheta dans la salle
-à manger. Tous les feuilletonistes attribuaient la chute de la pièce
-à Coralie: elle avait trop présumé de ses forces; elle, qui faisait
-les délices des boulevards, était déplacée au Gymnase; elle avait été
-poussée là par une louable ambition, mais elle n'avait pas consulté
-ses moyens, elle avait mal pris son rôle. Lucien lut alors sur Coralie
-des tartines composées dans le système hypocrite de ses articles sur
-Nathan. Une rage digne de Milon de Crotone quand il se sentit les mains
-prises dans le chêne qu'il avait ouvert lui-même éclata chez Lucien,
-il devint blême; ses amis donnaient à Coralie, dans une phraséologie
-admirable de bonté, de complaisance et d'intérêt, les conseils les plus
-perfides. Elle devait jouer, y disait-on, des rôles que les perfides
-auteurs de ces feuilletons infâmes savaient être entièrement contraires
-à son talent. Tels étaient les journaux royalistes serinés sans doute
-par Nathan. Quant aux journaux libéraux et aux petits journaux, ils
-déployaient les perfidies, les moqueries que Lucien avait pratiquées.
-Coralie entendit un ou deux sanglots, elle sauta de son lit vers
-Lucien, aperçut les journaux, voulut les voir et les lut. Après cette
-lecture, elle alla se recoucher, et garda le silence. Florine était
-de la conspiration, elle en avait prévu l'issue, elle savait le rôle
-de Coralie, elle avait eu Nathan pour répétiteur. L'Administration,
-qui tenait à la pièce, voulut donner le rôle de Coralie à Florine.
-Le directeur vint trouver la pauvre actrice, elle était en larmes et
-abattue; mais quand il lui dit devant Lucien que Florine savait le rôle
-et qu'il était impossible de ne pas donner la pièce le soir, elle se
-dressa, sauta hors du lit.
-
-—Je jouerai, cria-t-elle.
-
-Elle tomba évanouie. Florine eut donc le rôle et s'y fit une
-réputation, car elle releva la pièce; elle eut dans tous les journaux
-une ovation à partir de laquelle elle fut cette grande actrice que vous
-savez. Le triomphe de Florine exaspéra Lucien au plus haut degré.
-
-—Une misérable à laquelle tu as mis le pain à la main! Si le Gymnase
-le veut, il peut racheter ton engagement. Je serai comte de Rubempré,
-je ferai fortune et t'épouserai.
-
-—Quelle sottise! dit Coralie en lui jetant un regard pâle.
-
-—Une sottise! cria Lucien. Eh! bien, dans quelques jours tu habiteras
-une belle maison, tu auras un équipage, et je te ferai un rôle!
-
-Il prit deux mille francs et courut à Frascati. Le malheureux y
-resta sept heures dévoré par des furies, le visage calme et froid en
-apparence. Pendant cette journée et une partie de la nuit, il eut les
-chances les plus diverses: il posséda jusqu'à trente mille francs, et
-sortit sans un sou. Quand il revint, il trouva Finot qui l'attendait
-pour avoir _ses petits articles_. Lucien commit la faute de se plaindre.
-
-—Ah! tout n'est pas roses, répondit Finot; vous avez fait si
-brutalement votre demi-tour à gauche que vous deviez perdre l'appui
-de la presse libérale, bien plus forte que la presse ministérielle
-et royaliste. Il ne faut jamais passer d'un camp dans un autre sans
-s'être fait un bon lit où l'on se console des pertes auxquelles on doit
-s'attendre; mais, dans tous les cas, un homme sage va voir ses amis,
-leur expose ses raisons, et se fait conseiller par eux son abjuration,
-ils en deviennent les complices, ils vous plaignent, et l'on convient
-alors, comme Nathan et Merlin avec leurs camarades, de se rendre des
-services mutuels. Les loups ne se mangent point. Vous avez eu, vous, en
-cette affaire, l'innocence d'un agneau. Vous serez forcé de montrer les
-dents à votre nouveau parti pour en tirer cuisse ou aile. Ainsi, l'on
-vous a sacrifié nécessairement à Nathan. Je ne vous cacherai pas le
-bruit, le scandale et les criailleries que soulève votre article contre
-d'Arthez. Marat est un saint comparé à vous. Il se prépare des attaques
-contre vous, votre livre y succombera. Où en est-il votre roman?
-
-—Voici les dernières feuilles, dit Lucien en montrant un paquet
-d'épreuves.
-
-—On vous attribue les articles non signés des journaux ministériels
-et ultras contre ce petit d'Arthez. Maintenant, tous les jours, les
-coups d'épingles du Réveil sont dirigés contre les gens de la rue
-des Quatre-Vents, et les plaisanteries sont d'autant plus sanglantes
-qu'elles sont drôles. Il y a toute une coterie politique, grave et
-sérieuse derrière le journal de Léon Giraud, une coterie à qui le
-pouvoir appartiendra tôt ou tard.
-
-—Je n'ai pas mis le pied au Réveil depuis huit jours.
-
-—Eh! bien, pensez à mes petits articles. Faites-en cinquante
-sur-le-champ, je vous les payerai en masse; mais faites-les dans la
-couleur du journal.
-
-Et Finot donna négligemment à Lucien le sujet d'un article plaisant
-contre le Garde-des-Sceaux en lui racontant une prétendue anecdote qui,
-lui dit-il, courait les salons.
-
-Pour réparer sa perte au jeu, Lucien retrouva, malgré son affaissement,
-de la verve, de la jeunesse d'esprit, et composa trente articles de
-chacun deux colonnes. Les articles finis, Lucien alla chez Dauriat,
-sûr d'y rencontrer Finot auquel il voulait les remettre secrètement;
-il avait d'ailleurs besoin de faire expliquer le libraire sur la
-non-publication des Marguerites. Il trouva la boutique pleine de ses
-ennemis. A son entrée, il y eut un silence complet, les conversations
-cessèrent. En se voyant mis au ban du journalisme, Lucien se sentit
-un redoublement de courage, et se dit en lui-même comme dans l'allée
-du Luxembourg:—Je triompherai! Dauriat ne fut ni protecteur ni doux,
-il se montra goguenard, retranché dans son droit: il ferait paraître
-les Marguerites à sa guise, il attendrait que la position de Lucien en
-assurât le succès, il avait acheté l'entière propriété. Quand Lucien
-objecta que Dauriat était tenu de publier ses Marguerites par la
-nature même du contrat et de la qualité des contractants, le libraire
-soutint le contraire et dit que judiciairement il ne pourrait être
-contraint à une opération qu'il jugeait mauvaise, il était seul juge
-de l'opportunité. Il y avait d'ailleurs une solution que tous les
-tribunaux admettraient: Lucien était maître de rendre les mille écus,
-de reprendre son œuvre et de la faire publier par un libraire royaliste.
-
-Lucien se retira plus piqué du ton modéré que Dauriat avait pris, qu'il
-ne l'avait été de sa pompe autocratique à leur première entrevue.
-Ainsi, les Marguerites ne seraient sans doute publiées qu'au moment
-où Lucien aurait pour lui les forces auxiliaires d'une camaraderie
-puissante, ou deviendrait formidable par lui-même. Le poète revint chez
-lui lentement, en proie à un découragement qui le menait au suicide, si
-l'action eût suivi la pensée. Il mit Coralie au lit, pâle et souffrante.
-
-—Un rôle, ou elle meurt, lui dit Bérénice pendant que Lucien
-s'habillait pour aller rue du Mont-Blanc chez mademoiselle des Touches
-qui donnait une grande soirée où il devait trouver des Lupeaulx,
-Vignon, Blondet, madame d'Espard et madame de Bargeton.
-
-La soirée était donnée pour Conti, le grand compositeur qui possédait
-l'une des voix les plus célèbres en dehors de la scène, pour la Cinti,
-la Pasta, Garcia, Levasseur, et deux ou trois voix illustres du beau
-monde. Lucien se glissa jusqu'à l'endroit où la marquise, sa cousine
-et madame de Montcornet étaient assises. Le malheureux jeune homme
-prit un air léger, content, heureux; il plaisanta, se montra comme il
-était dans ses jours de splendeur, il ne voulait point paraître avoir
-besoin du monde. Il s'étendit sur les services qu'il rendait au parti
-royaliste, il en donna pour preuve les cris de haine que poussaient les
-Libéraux.
-
-—Vous en serez bien largement récompensé, mon ami, lui dit madame de
-Bargeton en lui adressant un gracieux sourire. Allez après-demain à
-la chancellerie avec le Héron et des Lupeaulx, et vous y trouverez
-votre ordonnance signée par le roi. Le Garde-des-Sceaux la porte
-demain au château; mais il y a conseil, il reviendra tard: néanmoins,
-si je savais le résultat, dans la soirée, j'enverrai chez vous. Où
-demeurez-vous?
-
-—Je viendrai, répondit Lucien honteux d'avoir à dire qu'il demeurait
-rue de la Lune.
-
-—Les ducs de Lenoncourt et de Navarreins ont parlé de vous au roi,
-reprit la marquise, ils ont vanté en vous un de ces dévouements
-absolus et entiers qui voulaient une récompense éclatante afin de
-vous venger des persécutions du parti libéral. D'ailleurs, le nom et
-le titre des Rubempré, auxquels vous avez droit par votre mère, vont
-devenir illustres en vous. Le roi a dit à Sa Grandeur le soir, de
-lui apporter une ordonnance pour autoriser le sieur Lucien Chardon à
-porter le nom et les titres des comtes de Rubempré, en sa qualité de
-petit-fils du dernier comte par sa mère.—Favorisons les chardonnerets
-du Pinde, a-t-il dit après avoir lu votre sonnet sur le lis dont s'est
-heureusement souvenu ma cousine et qu'elle avait donné au duc.—Surtout
-quand le roi peut faire le miracle de les changer en aigles, a répondu
-monsieur de Navarreins.
-
-Lucien eut une effusion de cœur qui aurait pu attendrir une femme moins
-profondément blessée que l'était Louise d'Espard de Nègrepelisse. Plus
-Lucien était beau, plus elle avait soif de vengeance. Des Lupeaulx
-avait raison, Lucien manquait de tact: il ne sut pas deviner que
-l'ordonnance dont on lui parlait n'était qu'une plaisanterie comme
-savait en faire madame d'Espard. Enhardi par ce succès et par la
-distinction flatteuse que lui témoignait mademoiselle des Touches, il
-resta chez elle jusqu'à deux heures du matin pour pouvoir lui parler
-en particulier. Lucien avait appris dans les bureaux des journaux
-royalistes que mademoiselle des Touches était la collaboratrice
-secrète d'une pièce où devait jouer la grande merveille du moment, la
-petite Fay. Quand les salons furent déserts, il emmena mademoiselle
-des Touches sur un sofa, dans le boudoir, et lui raconta d'une façon
-si touchante le malheur de Coralie et le sien, que cette illustre
-hermaphrodite lui promit de faire donner le rôle principal à Coralie.
-
-Le lendemain de cette soirée, au moment où Coralie, heureuse de la
-promesse de mademoiselle des Touches à Lucien, revenait à la vie et
-déjeunait avec son poète, Lucien lisait le journal de Lousteau, où
-se trouvait le récit épigrammatique de l'anecdote inventée sur le
-Garde-des-Sceaux et sur sa femme. La méchanceté la plus noire s'y
-cachait sous l'esprit le plus incisif. Le roi Louis XVIII y était
-admirablement mis en scène, et ridiculisé sans que le Parquet pût
-intervenir. Voici le fait auquel le parti libéral essayait de donner
-l'apparence de la vérité, mais qui n'a fait que grossir le nombre de
-ses spirituelles calomnies.
-
-La passion de Louis XVIII pour une correspondance galante et musquée,
-pleine de madrigaux et d'étincelles, y était interprétée comme la
-dernière expression de son amour qui devenait doctrinaire: il passait,
-y disait-on, du fait à l'idée. L'illustre maîtresse, si cruellement
-attaquée par Béranger sous le nom d'Octavie, avait conçu les craintes
-les plus sérieuses. La correspondance languissait. Plus Octavie
-déployait d'esprit, plus son amant se montrait froid et terne. Octavie
-avait fini par découvrir la cause de sa défaveur, son pouvoir était
-menacé par les prémices et les épices d'une nouvelle correspondance
-du royal écrivain avec la femme du Garde-des-Sceaux. Cette excellente
-femme était supposée incapable d'écrire un billet, elle devait être
-purement et simplement l'éditeur responsable d'une audacieuse ambition.
-Qui pouvait être caché sous cette jupe? Après quelques observations,
-Octavie découvrit que le roi correspondait avec son Ministre. Son plan
-est fait. Aidée par un ami fidèle, elle retient un jour le Ministre à
-la chambre par une discussion orageuse, et se ménage un tête-à-tête
-où elle révolte l'amour-propre du roi par la révélation de cette
-tromperie. Louis XVIII entre dans un accès de colère bourbonnienne et
-royale, il éclate contre Octavie, il doute; Octavie offre une preuve
-immédiate en le priant d'écrire un mot qui voulût absolument une
-réponse. La malheureuse femme surprise envoie requérir son mari à la
-Chambre; mais tout était prévu, dans ce moment il occupait la tribune.
-La femme sue sang et eau, cherche tout son esprit, et répond avec
-l'esprit qu'elle trouve.—Votre chancelier vous dira le reste, s'écria
-Octavie en riant du désappointement du Roi.
-
-Quoique mensonger, l'article piquait au vif le Garde-des-Sceaux, sa
-femme et le Roi. Des Lupeaulx, à qui Finot a toujours gardé le secret,
-avait, dit-on, inventé l'anecdote. Ce spirituel et mordant article
-fit la joie des Libéraux et celle du parti de Monsieur; Lucien s'en
-amusa sans y voir autre chose qu'un très-agréable _canard_. Il alla
-le lendemain prendre des Lupeaulx et le baron du Châtelet. Le baron
-venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Châtelet, nommé Conseiller
-d'État en service extraordinaire, était fait comte avec la promesse
-de la préfecture de la Charente, dès que le préfet actuel aurait fini
-les quelques mois nécessaires pour compléter le temps voulu pour lui
-faire obtenir le maximum de la retraite. Le comte du Châtelet, car
-le _du_ fut inséré dans l'ordonnance, prit Lucien dans sa voiture
-et le traita sur un pied d'égalité. Sans les articles de Lucien, il
-ne serait peut-être pas parvenu si promptement; la persécution des
-Libéraux avait été comme un piédestal pour lui. Des Lupeaulx était au
-Ministère, dans le cabinet du Secrétaire-Général. A l'aspect de Lucien,
-ce fonctionnaire fit un bond d'étonnement et regarda des Lupeaulx.
-
-—Comment! vous osez venir ici, monsieur? dit le Secrétaire-Général à
-Lucien, stupéfait. Sa Grandeur a déchiré votre ordonnance préparée, la
-voici! Il montra le premier papier venu déchiré en quatre. Le ministre
-a voulu connaître l'auteur de l'épouvantable article d'hier, et voici
-la copie du numéro, dit le Secrétaire-Général en tendant à Lucien les
-feuillets de son article. Vous vous dites royaliste, monsieur, et
-vous êtes collaborateur de cet infâme journal qui fait blanchir les
-cheveux aux ministres, qui chagrine les Centres et nous entraîne dans
-un abîme. Vous déjeunez du Corsaire, du Miroir, du Constitutionnel,
-du Courrier; vous dînez de la Quotidienne, du Réveil, et vous soupez
-avec Martinville, le plus terrible antagoniste du Ministère, et qui
-pousse le roi vers l'absolutisme, ce qui l'amènerait à une révolution
-tout aussi promptement que s'il se livrait à l'extrême Gauche? Vous
-êtes un très-spirituel journaliste, mais vous ne serez jamais un homme
-politique. Le ministre vous a dénoncé comme l'auteur de l'article
-au roi, qui, dans sa colère, a grondé monsieur le duc de Navarreins,
-son premier gentilhomme de service. Vous vous êtes fait des ennemis
-d'autant plus puissants qu'ils vous étaient plus favorables! Ce qui
-chez un ennemi semble naturel, est épouvantable chez un ami.
-
-—Mais vous êtes donc un enfant, mon cher? dit des Lupeaulx. Vous m'avez
-compromis. Mesdames d'Espard et de Bargeton, madame de Montcornet, qui
-avaient répondu de vous, doivent être furieuses. Le duc a dû faire
-retomber sa colère sur la marquise, et la marquise a dû gronder sa
-cousine. N'y allez pas! Attendez.
-
-—Voici Sa Grandeur, sortez! dit le Secrétaire-Général.
-
-Lucien se trouva sur la place Vendôme, hébété comme un homme à qui l'on
-vient de donner sur la tête un coup d'assommoir. Il revint à pied par
-les boulevards en essayant de se juger. Il se vit le jouet d'hommes
-envieux, avides et perfides. Qu'était-il dans ce monde d'ambitions? Un
-enfant qui courait après les plaisirs et les jouissances de vanité,
-leur sacrifiant tout; un poète, sans réflexion profonde, allant de
-lumière en lumière comme un papillon, sans plan fixe, l'esclave des
-circonstances, pensant bien et agissant mal. Sa conscience fut un
-impitoyable bourreau. Enfin, il n'avait plus d'argent et se sentait
-épuisé de travail et de douleur. Ses articles ne passaient qu'après
-ceux de Merlin et de Nathan. Il allait à l'aventure, perdu dans ses
-réflexions; il vit en marchant, chez quelques cabinets littéraires
-qui commençaient à donner des livres en lecture avec les journaux,
-une affiche où, sous un titre bizarre, à lui tout à fait inconnu,
-brillait son nom: _Par monsieur Lucien Chardon de Rubempré_. Son
-ouvrage paraissait, il n'en avait rien su, les journaux se taisaient.
-Il demeura les bras pendants, immobile, sans apercevoir un groupe de
-jeunes gens les plus élégants, parmi lesquels étaient Rastignac, de
-Marsay et quelques autres de sa connaissance. Il ne fit pas attention à
-Michel Chrestien et à Léon Giraud, qui venaient à lui.
-
-—Vous êtes monsieur Chardon? lui dit Michel d'un ton qui fit résonner
-les entrailles de Lucien comme des cordes.
-
-—Ne me connaissez-vous pas? répondit-il en pâlissant.
-
-Michel lui cracha au visage.
-
-—Voilà les honoraires de vos articles contre d'Arthez. Si chacun dans
-sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la Presse
-resterait ce qu'elle doit être: un sacerdoce respectable et respecté!
-
-Lucien avait chancelé; il s'appuya sur Rastignac en lui disant, ainsi
-qu'à de Marsay:—Messieurs, vous ne sauriez refuser d'être mes témoins.
-Mais je veux d'abord rendre la partie égale, et l'affaire sans remède.
-
-Lucien donna vivement un soufflet à Michel, qui ne s'y attendait pas.
-Les dandies et les amis de Michel se jetèrent entre le républicain et
-le royaliste, afin que cette lutte ne prît pas un caractère populacier.
-Rastignac saisit Lucien et l'emmena chez lui, rue Taitbout, à deux pas
-de cette scène, qui avait lieu sur le boulevard de Gand, à l'heure du
-dîner. Cette circonstance évita les rassemblements d'usage en pareil
-cas. De Marsay vint chercher Lucien, que les deux dandies forcèrent à
-dîner joyeusement avec eux au café Anglais, où ils se grisèrent.
-
-—Êtes-vous fort à l'épée? lui dit de Marsay.
-
-—Je n'en ai jamais manié.
-
-—Au pistolet? dit Rastignac.
-
-—Je n'ai pas dans ma vie tiré un seul coup de pistolet.
-
-—Vous avez pour vous le hasard, vous êtes un terrible adversaire, vous
-pouvez tuer votre homme, dit de Marsay.
-
-Lucien trouva fort heureusement Coralie au lit et endormie. L'actrice
-avait joué dans une petite pièce à l'improviste, elle avait repris sa
-revanche en obtenant des applaudissements légitimes et non stipendiés.
-Cette soirée, à laquelle ne s'attendaient pas ses ennemis, détermina
-le directeur à lui donner le principal rôle dans la pièce de Camille
-Maupin; car il avait fini par découvrir la cause de l'insuccès de
-Coralie à son début. Courroucé par les intrigues de Florine et de
-Nathan pour faire tomber une actrice à laquelle il tenait, le Directeur
-avait promis à Coralie la protection de l'Administration.
-
-A cinq heures du matin Rastignac vint chercher Lucien.
-
-—Mon cher, vous êtes logé dans le système de votre rue, lui dit-il pour
-tout compliment. Soyons les premiers au rendez-vous, sur le chemin de
-Clignancourt, c'est le bon goût, et nous devons de bons exemples.—Voici
-le programme, lui dit de Marsay dès que le fiacre roula dans le
-faubourg Saint-Denis. Vous vous battez au pistolet, à vingt-cinq pas,
-marchant à volonté l'un sur l'autre, jusqu'à une distance de quinze
-pas. Vous avez chacun cinq pas à faire et trois coups à tirer, pas
-davantage. Quoi qu'il arrive, vous vous engagez à en rester là l'un
-et l'autre. Nous chargeons les pistolets de votre adversaire et ses
-témoins chargent les vôtres. Les armes ont été choisies par les quatre
-témoins réunis chez un armurier. Je vous promets que nous avons aidé le
-hasard: vous avez des pistolets de cavalerie.
-
-Pour Lucien, la vie était devenue un mauvais rêve; il lui était
-indifférent de vivre ou de mourir. Le courage particulier au suicide
-lui servit donc à paraître en grand costume de bravoure aux yeux des
-spectateurs de son duel. Il resta, sans marcher, à sa place. Cette
-insouciance passa pour un froid calcul: on trouva ce poète très-fort.
-Michel Chrestien vint jusqu'à sa limite. Les deux adversaires firent
-feu en même temps, car les insultes avaient été regardées comme égales.
-Au premier coup, la balle de Chrestien effleura le menton de Lucien
-dont la balle passa à dix pieds au-dessus de la tête de son adversaire.
-Au second coup, la balle de Michel se logea dans le col de la redingote
-du poète, lequel était heureusement piqué et garni de bougran. Au
-troisième coup, Lucien reçut la balle dans le sein et tomba.
-
-—Est-il mort? demanda Michel.
-
-—Non, dit le chirurgien, il s'en tirera.
-
-—Tant pis, répondit Michel.
-
-—Oh! oui, tant pis, répéta Lucien en versant des larmes.
-
-A midi, ce malheureux enfant se trouva dans sa chambre et sur son
-lit; il avait fallu cinq heures et de grands ménagements pour l'y
-transporter. Quoique son état fût sans danger, il exigeait des
-précautions: la fièvre pouvait amener de fâcheuses complications.
-Coralie étouffa son désespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps
-que son ami fut en danger, elle passa les nuits avec Bérénice en
-apprenant ses rôles. Le danger de Lucien dura deux mois. Cette pauvre
-créature jouait quelquefois un rôle qui voulait de la gaieté, tandis
-qu'intérieurement elle se disait:—Mon cher Lucien meurt peut-être en ce
-moment!
-
-Pendant ce temps, Lucien fut soigné par Bianchon: il dut la vie au
-dévouement de cet ami si vivement blessé, mais à qui d'Arthez avait
-confié le secret de la démarche de Lucien en justifiant le malheureux
-poète. Dans un moment lucide, car Lucien eut une fièvre nerveuse
-d'une haute gravité, Bianchon, qui soupçonnait d'Arthez de quelque
-générosité, questionna son malade; Lucien lui dit n'avoir pas fait
-d'autre article sur le livre de d'Arthez que l'article sérieux et grave
-inséré dans le journal d'Hector Merlin.
-
-A la fin du premier mois, la maison Fendant et Cavalier déposa son
-bilan. Bianchon dit à l'actrice de cacher ce coup affreux à Lucien.
-Le fameux roman de l'Archer de Charles IX, publié sous un titre
-bizarre, n'avait pas eu le moindre succès. Pour se faire de l'argent
-avant de déposer le bilan, Fendant, à l'insu de Cavalier, avait vendu
-cet ouvrage en bloc à des épiciers qui le revendaient à bas prix au
-moyen du colportage. En ce moment le livre de Lucien garnissait les
-parapets des ponts et les quais de Paris. La librairie du quai des
-Augustins, qui avait pris une certaine quantité d'exemplaires de
-ce roman, se trouvait donc perdre une somme considérable par suite
-de l'avilissement subit du prix: les quatre volumes in-12 qu'elle
-avait achetés quatre francs cinquante centimes étaient donnés pour
-cinquante sous. Le commerce jetait les hauts cris, et les journaux
-continuaient à garder le plus profond silence. Barbet n'avait pas
-prévu ce _lavage_, il croyait au talent de Lucien; contrairement à
-ses habitudes, il s'était jeté sur deux cents exemplaires; et la
-perspective d'une perte le rendait fou, il disait des horreurs de
-Lucien. Barbet prit un parti héroïque: il mit ses exemplaires dans
-un coin de son magasin par un entêtement particulier aux avares, et
-laissa ses confrères se débarrasser des leurs à vil prix. Plus tard,
-en 1824, quand la belle préface de d'Arthez, le mérite du livre et
-deux articles faits par Léon Giraud eurent rendu à cette œuvre sa
-valeur, Barbet vendit ses exemplaires un par un au prix de dix francs.
-Malgré les précautions de Bérénice et de Coralie, il fut impossible
-d'empêcher Hector Merlin de venir voir son ami mourant; et il lui fit
-boire goutte à goutte le calice amer de ce _bouillon_, mot en usage
-dans la librairie pour peindre l'opération funeste à laquelle s'étaient
-livrés Fendant et Cavalier en publiant le livre d'un débutant.
-Martinville, seul fidèle à Lucien, fit un magnifique article en faveur
-de l'œuvre; mais l'exaspération était telle, et chez les Libéraux, et
-chez les Ministériels, contre le rédacteur en chef de l'Aristarque,
-de l'Oriflamme et du Drapeau Blanc, que les efforts de ce courageux
-athlète, qui rendit toujours dix insultes pour une au libéralisme,
-nuisirent à Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polémique,
-quelque vives que fussent les attaques du Bravo royaliste. Coralie,
-Bérénice et Bianchon fermèrent la porte à tous les soi-disant amis
-de Lucien qui jetèrent les hauts cris; mais il fut impossible de la
-fermer aux huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait
-leurs billets exigibles en vertu d'une des dispositions du Code de
-commerce, la plus attentatoire aux droits des tiers qui se voient
-ainsi privés des bénéfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement
-poursuivi par Camusot. En voyant ce nom, l'actrice comprit la terrible
-et humiliante démarche qu'avait dû faire son poète, pour elle si
-angélique; elle l'en aima dix fois plus, et ne voulut pas implorer
-Camusot. En venant chercher leur prisonnier, les Gardes du Commerce le
-trouvèrent au lit, et reculèrent à l'idée de l'emmener; ils allèrent
-chez Camusot avant de prier le Président du Tribunal d'indiquer la
-maison de santé dans laquelle ils déposeraient le débiteur. Camusot
-accourut aussitôt rue de la Lune. Coralie descendit et remonta tenant
-les pièces de la procédure qui d'après l'endos avait déclaré Lucien
-commerçant. Comment avait-elle obtenu ces papiers de Camusot? quelle
-promesse avait-elle faite? elle garda le plus morne silence; mais elle
-était remontée quasi-morte. Coralie joua dans la pièce de Camille
-Maupin, et contribua beaucoup à ce succès de l'illustre hermaphrodite
-littéraire. La création de ce rôle fut la dernière étincelle de cette
-belle lampe. A la vingtième représentation, au moment où Lucien rétabli
-commençait à se promener, à manger, et parlait de reprendre ses
-travaux, Coralie tomba malade: un chagrin secret la dévorait. Bérénice
-a toujours cru que, pour sauver Lucien, elle avait promis de revenir
-à Camusot. L'actrice eut la mortification de voir donner son rôle à
-Florine. Nathan déclarait la guerre au Gymnase dans le cas où Florine
-ne succéderait pas à Coralie. En jouant le rôle jusqu'au dernier moment
-pour ne pas le laisser prendre par sa rivale, Coralie outrepassa ses
-forces; le Gymnase lui avait fait quelques avances pendant la maladie
-de Lucien, elle ne pouvait plus rien demander à la caisse du théâtre;
-malgré son bon vouloir, Lucien était encore incapable de travailler,
-il soignait d'ailleurs Coralie afin de soulager Bérénice; ce pauvre
-ménage arriva donc à une détresse absolue, il eut cependant le bonheur
-de trouver dans Bianchon un médecin habile et dévoué, qui lui donna
-crédit chez un pharmacien. La situation de Coralie et de Lucien fut
-bientôt connue des fournisseurs et du propriétaire. Les meubles furent
-saisis. La couturière et le tailleur, ne craignant plus le journaliste,
-poursuivirent ces deux bohémiens à outrance. Enfin il n'y eut plus que
-le pharmacien et le charcutier qui fissent crédit à ces malheureux
-enfants. Lucien, Bérénice et la malade furent obligés pendant une
-semaine environ de ne manger que du porc sous toutes les formes
-ingénieuses et variées que lui donnent les charcutiers. La charcuterie,
-assez inflammatoire de sa nature, aggrava la maladie de l'actrice.
-Lucien fut contraint par la misère d'aller chez Lousteau réclamer les
-mille francs que cet ancien ami, ce traître, lui devait. Ce fut, au
-milieu de ses malheurs, la démarche qui lui coûta le plus. Lousteau ne
-pouvait plus rentrer chez lui rue de la Harpe, il couchait chez ses
-amis, il était poursuivi, traqué comme un lièvre. Lucien ne put trouver
-son fatal introducteur dans le monde littéraire que chez Flicoteaux.
-Lousteau dînait à la même table où Lucien l'avait rencontré, pour son
-malheur, le jour où il s'était éloigné de d'Arthez. Lousteau lui offrit
-à dîner, et Lucien accepta!
-
-Quand, en sortant de chez Flicoteaux, Claude Vignon, qui y mangeait
-ce jour-là, Lousteau, Lucien et le grand inconnu qui remisait sa
-garderobe chez Samanon voulurent aller au café Voltaire prendre du
-café, jamais ils ne purent faire trente sous en réunissant le billon
-qui retentissait dans leurs poches. Ils flânèrent au Luxembourg,
-espérant y rencontrer un libraire, et ils virent en effet un des plus
-fameux imprimeurs de ce temps auquel Lousteau demanda quarante francs,
-et qui les donna. Lousteau partagea la somme en quatre portions égales,
-et chacun des écrivains en prit une. La misère avait éteint toute
-fierté, tout sentiment chez Lucien; il pleura devant ces trois artistes
-en leur racontant sa situation; mais chacun de ses camarades avait un
-drame tout aussi cruellement horrible à lui dire: quand chacun eut
-paraphrasé le sien, le poète se trouva le moins malheureux des quatre.
-Aussi tous avaient-ils besoin d'oublier et leur malheur et leur pensée
-qui doublait le malheur. Lousteau courut au Palais-Royal, y jouer les
-neuf francs qui lui restèrent sur ses dix francs. Le grand inconnu,
-quoiqu'il eût une divine maîtresse, alla dans une vile maison suspecte
-se plonger dans le bourbier des voluptés dangereuses. Vignon se rendit
-au Petit Rocher de Cancale dans l'intention d'y boire deux bouteilles
-de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mémoire. Lucien quitta
-Claude Vignon sur le seuil du restaurant, en refusant sa part de ce
-souper. La poignée de main que le grand homme de province donna au
-seul journaliste qui ne lui avait pas été hostile fut accompagnée d'un
-horrible serrement de cœur.
-
-—Que faire? lui demanda-t-il.
-
-—A la guerre, comme à la guerre, lui dit le grand critique. Votre livre
-est beau, mais il vous a fait des envieux, votre lutte sera longue et
-difficile. Le génie est une horrible maladie. Tout écrivain porte en
-son cœur un monstre qui, semblable au tænia dans l'estomac, y dévore
-les sentiments à mesure qu'ils y éclosent. Qui triomphera? la maladie
-de l'homme, ou l'homme de la maladie? Certes, il faut être un grand
-homme pour tenir la balance entre son génie et son caractère. Le talent
-grandit, le cœur se dessèche. A moins d'être un colosse, à moins
-d'avoir des épaules d'Hercule, on reste ou sans cœur ou sans talent.
-Vous êtes mince et fluet, vous succomberez, ajouta-t-il en entrant chez
-le restaurateur.
-
-Lucien revint chez lui en méditant sur cet horrible arrêt dont la
-profonde vérité lui éclairait la vie littéraire.
-
-—De l'argent! lui criait une voix.
-
-Il fit lui-même, à son ordre, trois billets de mille francs chacun à
-un, deux et trois mois d'échéance, en y imitant avec une admirable
-perfection la signature de David Séchard, et il les endossa; puis, le
-lendemain, il les porta chez Métivier, le marchand de papier de la rue
-Serpente, qui les lui escompta sans aucune difficulté. Lucien écrivit
-aussitôt à son beau-frère en le prévenant de la nécessité où il avait
-été de commettre ce faux, en se trouvant dans l'impossibilité de subir
-les délais de la poste; mais il lui promettait de faire les fonds à
-l'échéance. Les dettes de Coralie et celles de Lucien payées, il resta
-trois cents francs que le poète remit entre les mains de Bérénice,
-en lui disant de ne lui rien donner s'il demandait de l'argent: il
-craignait d'être saisi par l'envie d'aller au jeu. Lucien, animé
-d'une rage sombre, froide et taciturne, se mit à écrire ses plus
-spirituels articles à la lueur d'une lampe en veillant Coralie. Quand
-il cherchait ses idées, il voyait cette créature adorée, blanche comme
-une porcelaine, belle de la beauté des mourantes, lui souriant de deux
-lèvres pâles, lui montrant des yeux brillants comme le sont ceux de
-toutes les femmes qui succombent autant à la maladie qu'au chagrin.
-Lucien envoyait ses articles aux journaux; mais comme il ne pouvait
-pas aller dans les bureaux pour tourmenter les rédacteurs en chef, les
-articles ne paraissaient pas. Quand il se décidait à venir au journal,
-Théodore Gaillard qui lui avait fait des avances et qui, plus tard,
-profita de ces diamants littéraires, le recevait froidement.
-
-—Prenez garde à vous, mon cher, vous n'avez plus d'esprit, ne vous
-laissez pas abattre, ayez de la verve! lui disait-il.
-
-—Ce petit Lucien n'avait que son roman et ses premiers articles
-dans le ventre, s'écriaient Félicien Vernou, Merlin et tous ceux
-qui le haïssaient quand il était question de lui chez Dauriat ou au
-Vaudeville. Il nous envoie des choses pitoyables.
-
-_Ne rien avoir dans le ventre_, mot consacré dans l'argot du
-journalisme, constitue un arrêt souverain dont il est difficile
-d'appeler, une fois qu'il a été prononcé. Ce mot, colporté partout,
-tuait Lucien, à l'insu de Lucien.
-
-Au commencement du mois de juin, Bianchon dit au poète que Coralie
-était perdue, elle n'avait pas plus de trois ou quatre jours à vivre.
-Bérénice et Lucien passèrent ces fatales journées à pleurer, sans
-pouvoir cacher leurs larmes à cette pauvre fille au désespoir de mourir
-à cause de Lucien. Par un retour étrange, Coralie exigea que Lucien lui
-amenât un prêtre. L'actrice voulut se réconcilier avec l'Église, et
-mourir en paix. Elle fit une fin chrétienne, son repentir fut sincère.
-Cette agonie et cette mort achevèrent d'ôter à Lucien sa force et son
-courage. Le poète demeura dans un complet abattement, assis dans un
-fauteuil, au pied du lit de Coralie, en ne cessant de la regarder,
-jusqu'au moment où il vit les yeux de l'actrice tournés par la main de
-la mort. Il était alors cinq heures du matin. Un oiseau vint s'abattre
-sur les pots de fleurs qui se trouvaient en dehors de la croisée, et
-gazouilla quelques chants. Bérénice agenouillée baisait la main de
-Coralie qui se refroidissait sous ses larmes. Il y avait alors onze
-sous sur la cheminée. Lucien sortit poussé par un désespoir qui lui
-conseillait de demander l'aumône pour enterrer sa maîtresse, ou d'aller
-se jeter aux pieds de la marquise d'Espard, du comte de Châtelet, de
-madame de Bargeton, de mademoiselle des Touches, ou du terrible dandy
-de Marsay: il ne se sentait plus alors ni fierté, ni force. Pour avoir
-quelque argent, il se serait engagé soldat! Il marcha de cette allure
-affaissée et décomposée que connaissent les malheureux, jusqu'à l'hôtel
-de Camille Maupin, il y entra sans faire attention au désordre de ses
-vêtements, et la fit prier de le recevoir.
-
-—Mademoiselle s'est couchée à trois heures du matin, et personne
-n'oserait entrer chez elle avant qu'elle n'ait sonné, répondit le valet
-de chambre.
-
-—Quand vous sonne-t-elle?
-
-—Jamais avant dix heures.
-
-Lucien écrivit alors une de ces lettres épouvantables où les malheureux
-ne ménagent plus rien. Un soir, il avait mis en doute la possibilité
-de ces abaissements, quand Lousteau lui parlait des demandes faites
-par de jeunes talents à Finot, et sa plume l'emportait peut-être alors
-au delà des limites où l'infortune avait jeté ses prédécesseurs. Il
-revint las, imbécile et fiévreux par les boulevards, sans se douter
-de l'horrible chef-d'œuvre que venait de lui dicter le désespoir. Il
-rencontra Barbet.
-
-—Barbet, cinq cents francs? lui dit-il en lui tendant la main.
-
-—Non, deux cents, répondit le libraire.
-
-—Ah! vous avez donc un cœur.
-
-—Oui, mais j'ai aussi des affaires. Vous me faites perdre bien de
-l'argent, ajouta-t-il après lui avoir raconté la faillite de Fendant et
-de Cavalier, faites-m'en donc gagner?
-
-Lucien frissonna.
-
-—Vous êtes poète, vous devez savoir faire toutes sortes de vers, dit le
-libraire en continuant. En ce moment, j'ai besoin de chansons grivoises
-pour les mêler à quelques chansons prises à différents auteurs, afin de
-ne pas être poursuivi comme contrefacteur et pouvoir vendre dans les
-rues un joli recueil de chansons à dix sous. Si vous voulez m'envoyer
-demain dix bonnes chansons à boire ou croustilleuses... là... vous
-savez! je vous donnerai deux cents francs.
-
-Lucien revint chez lui: il y trouva Coralie étendue droit et roide sur
-un lit de sangle, enveloppée dans un méchant drap de lit que cousait
-Bérénice en pleurant. La grosse Normande avait allumé quatre chandelles
-aux quatre coins de ce lit. Sur le visage de Coralie étincelait cette
-fleur de beauté qui parle si haut aux vivants en leur exprimant un
-calme absolu, elle ressemblait à ces jeunes filles qui ont la maladie
-des pâles couleurs: il semblait par moments que ces deux lèvres
-violettes allaient s'ouvrir et murmurer le nom de Lucien, ce mot qui,
-mêlé à celui de Dieu, avait précédé son dernier soupir. Lucien dit à
-Bérénice d'aller commander aux pompes funèbres un convoi qui ne coûtât
-pas plus de deux cents francs, en y comprenant le service à la chétive
-église de Bonne-Nouvelle.
-
-Dès que Bérénice fut sortie, le poète se mit à sa table, auprès du
-corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient
-des idées gaies et des airs populaires. Il éprouva des peines inouïes
-avant de pouvoir travailler; mais il finit par trouver son intelligence
-au service de la nécessité, comme s'il n'eût pas souffert. Il
-exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Vignon sur la séparation
-qui s'accomplit entre le cœur et le cerveau. Quelle nuit que celle
-où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux
-Goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté du prêtre qui
-priait pour Coralie?...
-
-Le lendemain matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson,
-essayait de la mettre sur un air alors à la mode. Bérénice et le
-prêtre eurent alors peur que ce pauvre garçon ne fût devenu fou en lui
-entendant chanter les couplets suivants:
-
- Amis, la morale en chanson
- Me fatigue et m'ennuie;
- Doit-on invoquer la raison
- Quand on sert la Folie?
- D'ailleurs tous les refrains sont bons
- Lorsqu'on trinque avec des lurons:
- Épicure l'atteste.
- N'allons pas chercher Apollon
- Quand Bacchus est notre échanson;
- Rions! buvons!
- Et moquons-nous du reste.
-
- Hippocrate à tout bon buveur
- Promettait la centaine.
- Qu'importe, après tout, par malheur,
- Si la jambe incertaine
- Ne peut plus poursuivre un tendron,
- Pourvu qu'à vider un flacon
- La main soit toujours leste?
- Si toujours, en vrais biberons,
- Jusqu'à soixante ans nous trinquons,
- Rions! buvons!
- Et moquons-nous du reste.
-
- Veut-on savoir d'où nous venons,
- La chose est très-facile;
- Mais, pour savoir où nous irons,
- Il faudrait être habile.
- Sans nous inquiéter, enfin,
- Usons, ma foi, jusqu'à la fin
- De la bonté céleste!
- Il est certain que nous mourrons;
- Mais il est sûr que nous vivons:
- Rions! buvons!
- Et moquons-nous du reste.
-
-Au moment où le poète chantait cet épouvantable dernier couplet,
-Bianchon et d'Arthez entrèrent et le trouvèrent dans le paroxysme de
-l'abattement, il versait un torrent de larmes, et n'avait plus la force
-de remettre ses chansons au net. Quand, à travers ses sanglots, il eut
-expliqué sa situation, il vit des larmes dans les yeux de ceux qui
-l'écoutaient.
-
-—Ceci, dit d'Arthez, efface bien des fautes!
-
-—Heureux ceux qui trouvent l'Enfer ici-bas, dit gravement le prêtre.
-
-Le spectacle de cette belle morte souriant à l'éternité, la vue de
-son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant
-un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la
-basquine et les bas rouges à coins verts faisaient naguère palpiter
-toute une salle, puis sur la porte le prêtre qui l'avait réconciliée
-avec Dieu retournant à l'église pour y dire une messe en faveur de
-celle qui avait tant aimé! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs
-écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand
-médecin qui s'assirent sans pouvoir proférer une parole. Un valet
-apparut et annonça mademoiselle des Touches. Cette belle et sublime
-fille comprit tout, elle alla vivement à Lucien, lui serra la main, et
-y glissa deux billets de mille francs.
-
-—Il n'est plus temps, dit-il en lui jetant un regard de mourant.
-
-D'Arthez, Bianchon et mademoiselle des Touches ne quittèrent Lucien
-qu'après avoir bercé son désespoir des plus douces paroles, mais
-tous les ressorts étaient brisés chez lui. A midi, le Cénacle, moins
-Michel Chrestien qui cependant avait été détrompé sur la culpabilité
-de Lucien, se trouva dans la petite église de Bonne-Nouvelle, ainsi
-que Bérénice et mademoiselle des Touches, deux comparses du Gymnase,
-l'habilleuse de Coralie et Camusot. Tous les hommes accompagnèrent
-l'actrice au cimetière du Père-Lachaise. Camusot, qui pleurait à
-chaudes larmes, jura solennellement à Lucien d'acheter un terrain à
-perpétuité et d'y faire construire une colonnette sur laquelle on
-graverait: CORALIE, et dessous: _Morte à dix-neuf ans_.
-
-Lucien demeura seul jusqu'au coucher du soleil, sur cette colline d'où
-ses yeux embrassaient Paris.—Par qui serais-je aimé? se demanda-t-il.
-Mes vrais amis me méprisent. Quoi que j'eusse fait, tout de moi
-semblait noble et bien à celle qui est là! Je n'ai plus que ma sœur,
-David et ma mère! Que pensent-ils de moi, là-bas?
-
-Le pauvre grand homme de province revint rue de la Lune; et ses
-impressions furent si vives en revoyant l'appartement vide, qu'il alla
-se loger dans un méchant hôtel de la même rue. Les deux mille francs de
-mademoiselle des Touches payèrent toutes les dettes, mais en y ajoutant
-le produit du mobilier. Bérénice et Lucien eurent dix francs à eux qui
-les firent vivre pendant dix jours que Lucien passa dans un accablement
-maladif: il ne pouvait ni écrire, ni penser, il se laissait aller à la
-douleur, et Bérénice eut pitié de lui.
-
-—Si vous retournez dans votre pays, comment irez-vous? répondit-elle un
-soir à une exclamation de Lucien qui pensait à sa sœur, à sa mère et à
-David Séchard.
-
-—A pied, dit-il.
-
-—Encore faut-il pouvoir vivre et se coucher en route. Si vous faites
-douze lieues par jour, vous avez besoin d'au moins vingt francs.
-
-—Je les aurai, dit-il.
-
-Il prit ses habits et son beau linge, ne garda sur lui que le strict
-nécessaire, et alla chez Samanon qui lui offrit cinquante francs de
-toute sa défroque. Il supplia l'usurier de lui donner assez pour
-prendre la diligence, il ne put le fléchir. Dans sa rage, Lucien monta
-d'un pied chaud à Frascati, tenta la fortune et revint sans un liard.
-
-Quand il se trouva dans sa misérable chambre, rue de la Lune, il
-demanda le châle de Coralie à Bérénice. A quelques regards, la bonne
-fille comprit, d'après l'aveu que Lucien lui fit de la perte au jeu,
-quel était le dessein de ce pauvre poète au désespoir: il voulait se
-pendre.
-
-—Êtes-vous fou, monsieur? dit-elle. Allez vous promener et revenez à
-minuit, j'aurai gagné votre argent; mais restez sur les boulevards,
-n'allez pas vers les quais.
-
-Lucien se promena sur les boulevards, hébété de douleur, regardant
-les équipages, les passants, se trouvant diminué, seul, dans cette
-foule qui tourbillonnait fouettée par les mille intérêts parisiens. En
-revoyant par la pensée les bords de sa Charente, il eut soif des joies
-de la famille, il eut alors un de ces éclairs de force qui trompent
-toutes ces natures à demi féminines, il ne voulut pas abandonner la
-partie avant d'avoir déchargé son cœur dans le cœur de David Séchard,
-et pris conseil des trois anges qui lui restaient. En flânant, il vit
-Bérénice endimanchée causant avec un homme, sur le boueux boulevard
-Bonne-Nouvelle, où elle stationnait au coin de la rue de la Lune.
-
-—Que fais-tu? dit Lucien épouvanté par les soupçons qu'il conçut à
-l'aspect de la Normande.
-
-—Voilà vingt francs qui peuvent coûter cher, mais vous partirez,
-répondit-elle en coulant quatre pièces de cent sous dans la main du
-poète.
-
-Bérénice se sauva sans que Lucien pût savoir par où elle avait passé;
-car, il faut le dire à sa louange, cet argent lui brûlait la main et
-il voulait le rendre; mais il fut forcé de le garder comme un dernier
-stigmate de la vie parisienne.
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE.
-
-ÈVE ET DAVID.
-
-
-Le lendemain, Lucien fit viser son passe-port, acheta une canne de
-houx, prit à la place de la rue d'Enfer, un coucou qui, moyennant dix
-sous, le mit à Longjumeau. Pour première étape, il coucha dans l'écurie
-d'une ferme à deux lieues d'Arpajon. Quand il eut atteint Orléans, il
-se trouva déjà bien las et bien fatigué; mais, pour trois francs, un
-batelier le descendit à Tours, et pendant le trajet il ne dépensa que
-deux francs pour sa nourriture. De Tours à Poitiers, Lucien marcha
-pendant cinq jours. Bien au delà de Poitiers, il ne possédait plus
-que cent sous, mais il rassembla pour continuer sa route un reste de
-force. Un jour, Lucien fut surpris par la nuit dans une plaine où
-il résolut de bivouaquer, quand, au fond d'un ravin, il aperçut une
-calèche montant une côte. A l'insu du postillon, des voyageurs et d'un
-valet de chambre placé sur le siége, il put se blottir derrière entre
-deux paquets, et s'endormit en se plaçant de manière à pouvoir résister
-aux cahots. Au matin, réveillé par le soleil qui lui frappait les yeux
-et par un bruit de voix, il reconnut Mansle, cette petite ville où,
-dix-huit mois auparavant, il était allé attendre madame de Bargeton,
-le cœur plein d'amour, d'espérance et de joie. Se voyant couvert de
-poussière, au milieu d'un cercle de curieux et de postillons, il
-comprit qu'il devait être l'objet d'une accusation; il sauta sur ses
-pieds, et allait parler, quand deux voyageurs sortis de la calèche lui
-coupèrent la parole: il vit le nouveau préfet de la Charente, le comte
-Sixte du Châtelet et sa femme, Louise de Nègrepelisse.
-
-—Si nous avions su quel compagnon le hasard nous avait donné! dit la
-comtesse. Montez avec nous, monsieur.
-
-Lucien salua froidement ce couple en lui jetant un regard à la fois
-humble et menaçant, il se perdit dans un chemin de traverse en avant
-de Mansle, afin de gagner une ferme où il pût déjeuner avec du pain
-et du lait, se reposer et délibérer en silence sur son avenir. Il
-avait encore trois francs. L'auteur des Marguerites, poussé par la
-fièvre, courut pendant long-temps; il descendit le cours de la rivière
-en examinant la disposition des lieux qui devenaient de plus en plus
-pittoresques. Vers le milieu du jour, il atteignit à un endroit où
-la nappe d'eau, environnée de saules, formait une espèce de lac. Il
-s'arrêta pour contempler ce frais et touffu bocage dont la grâce
-champêtre agit sur son âme. Une maison attenant à un moulin assis sur
-un bras de la rivière, montrait entre les têtes d'arbres son toit de
-chaume orné de joubarbe. Cette naïve façade avait pour seuls ornements
-quelques buissons de jasmin, de chèvrefeuille et de houblon, et tout
-alentour brillaient les fleurs du flox et des plus splendides plantes
-grasses. Sur l'empierrement retenu par un pilotis grossier, qui
-maintenait la chaussée au-dessus des plus grandes crues, il aperçut
-des filets étendus au soleil. Des canards nageaient dans le bassin
-clair qui se trouvait au delà du moulin, entre les deux courants
-d'eau mugissant dans les vannes. Le moulin faisait entendre son bruit
-agaçant. Sur un banc rustique, le poète aperçut une bonne grosse
-ménagère tricotant et surveillant un enfant qui tourmentait des poules.
-
-—Ma bonne femme, dit Lucien en s'avançant, je suis bien fatigué, j'ai
-la fièvre, et n'ai que trois francs; voulez-vous me nourrir de pain
-bis et de lait, me coucher sur la paille pendant une semaine? j'aurai
-eu le temps d'écrire à mes parents qui m'enverront de l'argent ou qui
-viendront me chercher ici.
-
-—Volontiers, dit-elle, si toutefois mon mari le veut. Hé! petit homme?
-
-Le meunier sortit, regarda Lucien et s'ôta sa pipe de la bouche pour
-dire:—Trois francs, une semaine? autant ne vous rien prendre.
-
-—Peut-être finirai-je garçon meunier, se dit le poète en contemplant
-ce délicieux paysage avant de se coucher dans le lit que lui fit la
-meunière, et où il dormit de manière à effrayer ses hôtes.
-
-—Courtois, va donc voir si ce jeune homme est mort ou vivant, voici
-quatorze heures qu'il est couché, je n'ose pas y aller, dit la meunière
-le lendemain vers midi.
-
-—Je crois, répondit le meunier à sa femme en achevant d'étaler ses
-filets et ses engins à prendre le poisson, que ce joli garçon-là
-pourrait bien être quelque gringalet de comédien, sans sou ni maille.
-
-—A quoi vois-tu donc cela, petit homme? dit la meunière.
-
-—Dame! ce n'est ni un prince, ni un ministre, ni un député, ni un
-évêque; d'où vient que ses mains sont blanches comme celles d'un homme
-qui ne fait rien?
-
-—Il est alors bien étonnant que la faim ne l'éveille pas, dit la
-meunière qui venait d'apprêter un déjeuner pour l'hôte que le hasard
-leur avait envoyé la veille. Un comédien? reprit-elle. Où irait-il? Ce
-n'est pas encore le moment de la foire à Angoulême.
-
-Ni le meunier ni la meunière ne pouvaient se douter qu'à part le
-comédien, le prince et l'évêque, il est un homme à la fois prince et
-comédien, un homme revêtu d'un magnifique sacerdoce, le Poète qui
-semble ne rien faire et qui néanmoins règne sur l'Humanité quand il a
-su la peindre.
-
-—Qui serait-ce donc? dit Courtois à sa femme.
-
-—Y aurait-il du danger à le recevoir? demanda la meunière.
-
-—Bah! les voleurs sont plus dégourdis que ça, nous serions déjà
-dévalisés, reprit le meunier.
-
-—Je ne suis ni prince, ni voleur, ni évêque, ni comédien, dit
-tristement Lucien qui se montra soudain et qui sans doute avait entendu
-par la croisée le colloque de la femme et du mari. Je suis un pauvre
-jeune homme fatigué, venu à pied de Paris ici. Je me nomme Lucien de
-Rubempré, et suis le fils de monsieur Chardon, le prédécesseur de
-Postel, le pharmacien de l'Houmeau. Ma sœur a épousé David Séchard,
-l'imprimeur de la place du Mûrier à Angoulême.
-
-—Attendez donc! dit le meunier. C't imprimeur-là n'est-il pas le fils
-du vieux malin qui fait valoir son domaine de Marsac?
-
-—Précisément, répondit Lucien.
-
-—Un drôle de père, allez! reprit Courtois. Il fait, dit-on, tout vendre
-chez son fils, et il a pour plus de deux cent mille francs de bien,
-sans compter son _esquipot_!
-
-Lorsque l'âme et le corps ont été brisés dans une longue et douloureuse
-lutte, l'heure où les forces sont dépassées est suivie ou de la mort
-ou d'un anéantissement pareil à la mort, mais où les natures capables
-de résister reprennent alors des forces. Lucien, en proie à une crise
-de ce genre, parut près de succomber au moment où il apprit, quoique
-vaguement, la nouvelle d'une catastrophe arrivée à David Séchard, son
-beau-frère.
-
-—Oh! ma sœur! s'écria-t-il, qu'ai-je fait, mon Dieu! Je suis un infâme!
-
-Puis il se laissa tomber sur un banc de bois, dans la pâleur et
-l'affaissement d'un mourant. La meunière s'empressa de lui apporter
-une jatte de lait qu'elle le força de boire; mais il pria le meunier
-de l'aider à se mettre sur son lit, en lui demandant pardon de lui
-donner l'embarras de sa mort, car il crut sa dernière heure arrivée. En
-apercevant le fantôme de la mort, ce gracieux poète fut pris d'idées
-religieuses: il voulut voir le curé, se confesser et recevoir les
-sacrements. De telles plaintes exhalées d'une voix faible par un garçon
-doué d'une charmante figure et aussi bien fait que Lucien touchèrent
-vivement madame Courtois.
-
-—Dis donc, petit homme, monte à cheval, et va donc quérir monsieur
-Marron, le médecin de Marsac; il verra ce qu'a ce jeune homme, qui ne
-me paraît point en bon état, et tu ramèneras aussi le curé. Peut-être
-sauront-ils mieux que toi ce qui en est de cet imprimeur de la place du
-Mûrier, puisque Postel est le gendre de monsieur Marron.
-
-Courtois parti, la meunière, imbue comme tous les gens de la campagne
-de cette idée que la maladie exige de la nourriture, restaura Lucien
-qui se laissa faire, en s'abandonnant alors moins à sa prostration qu'à
-de violents remords.
-
-Le moulin de Courtois se trouvait à une lieue de Marsac, chef-lieu
-de canton, situé à mi-chemin de Mansle et d'Angoulême; mais le brave
-meunier ramena d'autant plus promptement le médecin et le curé de
-Marsac, que l'un et l'autre avaient entendu parler de la liaison de
-Lucien avec madame de Bargeton, et que tout le département de la
-Charente causait en ce moment du mariage de cette dame et de sa rentrée
-à Angoulême avec le nouveau préfet, le comte Sixte du Châtelet. Aussi
-en apprenant que Lucien était chez le meunier, le médecin comme le curé
-brûlèrent-ils du désir de connaître les raisons qui avaient empêché la
-veuve de monsieur de Bargeton d'épouser le jeune poète avec lequel elle
-s'était enfuie, et de savoir s'il revenait au pays pour secourir son
-beau-frère, David Séchard. La curiosité, l'humanité, tout se réunissait
-si bien pour amener promptement des secours au poète mourant, que, deux
-heures après le départ de Courtois, Lucien entendit sur la chaussée
-pierreuse du moulin le bruit de ferraille que rendait le méchant
-cabriolet du médecin de campagne. Messieurs Marron se montrèrent
-aussitôt, car le médecin était le neveu du curé. Ainsi Lucien voyait en
-ce moment des gens aussi liés avec le père de David Séchard que peuvent
-l'être des voisins dans un petit bourg vignoble. Quand le médecin
-eut observé le mourant, lui eut tâté le pouls, examiné la langue, il
-regarda la meunière en souriant.
-
-—Madame Courtois, dit-il, si, comme je n'en doute pas, vous avez à la
-cave quelque bonne bouteille de vin, et dans votre sentineau quelque
-bonne anguille, servez-les à votre malade qui n'a pas autre chose
-qu'une courbature; et, cela fait, il sera promptement sur pied!
-
-—Ah! monsieur, dit Lucien, mon mal n'est pas au corps, mais à l'âme,
-et ces braves gens m'ont dit une parole qui m'a tué en m'annonçant des
-désastres chez ma sœur, madame Séchard! Au nom de Dieu, vous qui, si
-j'en crois madame Courtois, avez marié votre fille à Postel, vous devez
-savoir quelque chose des affaires de David Séchard!
-
-—Mais il doit être en prison, répondit le médecin, son père a refusé de
-le secourir...
-
-—En prison! reprit Lucien, et pourquoi?
-
-—Mais pour des traites venues de Paris et qu'il avait sans doute
-oubliées, car il ne passe pas pour savoir trop ce qu'il fait, répondit
-monsieur Marron.
-
-—Laissez-moi, je vous prie, avec monsieur le curé, dit le poète dont la
-physionomie s'altéra gravement.
-
-Le médecin, le meunier et sa femme sortirent. Quand Lucien se vit seul
-avec le vieux prêtre, il s'écria:—Je mérite la mort que je sens venir,
-monsieur, et je suis un bien grand misérable qui n'a plus qu'à se jeter
-dans les bras de la religion. C'est moi, monsieur, qui suis le bourreau
-de ma sœur et de mon frère, car David Séchard est un frère pour moi!
-J'ai fait les billets que David n'a pas pu payer... Je l'ai ruiné. Dans
-l'horrible misère où je me suis trouvé, j'oubliais ce crime...
-
-Et Lucien raconta ses malheurs. Quand il eut achevé ce poème digne d'un
-poète, il supplia le curé d'aller à Angoulême et de s'enquérir auprès
-d'Ève, sa sœur, et de sa mère, madame Chardon, du véritable état des
-choses, afin qu'il sût s'il pouvait encore y remédier.
-
-—Jusqu'à votre retour, monsieur, dit-il en pleurant à chaudes larmes,
-je pourrai vivre. Si ma mère, si ma sœur, si David ne me repoussent
-pas, je ne mourrai point!
-
-La fiévreuse éloquence du Parisien, les larmes de ce repentir
-effrayant, ce beau jeune homme pâle et quasi-mourant de son désespoir,
-le récit d'infortunes qui dépassaient les forces humaines, tout excita
-la pitié, l'intérêt du curé.
-
-—En province comme à Paris, monsieur, lui répondit-il, il ne faut
-croire que la moitié de ce qu'on dit; ne vous épouvantez pas d'une
-rumeur qui, à trois lieues d'Angoulême doit être très-erronée. Le vieux
-Séchard, notre voisin, a quitté Marsac depuis quelques jours; ainsi
-probablement il s'occupe à pacifier les affaires de son fils. Je vais
-à Angoulême et reviendrai vous dire si vous pouvez rentrer dans votre
-famille auprès de laquelle vos aveux, votre repentir m'aideront à
-plaider votre cause.
-
-Le curé ne savait pas que, depuis dix-huit mois, Lucien s'était tant
-de fois repenti, que son repentir, quelque violent qu'il fût, n'avait
-d'autre valeur que celle d'une scène parfaitement jouée et jouée encore
-de bonne foi!
-
-Au curé succéda le médecin. En reconnaissant chez le malade une crise
-nerveuse qui pouvait devenir funeste, le neveu fut aussi consolant que
-l'avait été l'oncle, et finit par déterminer son malade à se restaurer.
-
-Le curé, qui connaissait le pays et ses habitudes, avait gagné Mansle,
-où la voiture de Ruffec à Angoulême ne devait pas tarder à passer et
-dans laquelle il eut une place. Le vieux prêtre comptait demander
-des renseignements sur David Séchard à son petit-neveu Postel, le
-pharmacien de l'Houmeau, l'ancien rival de l'imprimeur auprès de la
-belle Ève. A voir les précautions que prit le petit pharmacien pour
-aider le vieillard à descendre de l'affreuse patache qui faisait alors
-le service de Ruffec à Angoulême, le spectateur le plus obtus eût
-deviné que monsieur et madame Postel hypothéquaient leur bien-être sur
-sa succession.
-
-—Avez-vous déjeuné, voulez-vous quelque chose? Nous ne vous attendions
-point, et nous sommes agréablement surpris...
-
-Ce fut mille questions à la fois. Madame Postel était bien prédestinée
-à devenir la femme d'un pharmacien de l'Houmeau. De la taille du petit
-Postel, elle avait la figure rouge d'une fille élevée à la campagne;
-sa tournure était commune, et toute sa beauté consistait dans une
-grande fraîcheur. Sa chevelure rousse, plantée très-bas sur le front,
-ses manières et son langage approprié à la simplicité gravée dans
-les traits d'un visage rond, des yeux presque jaunes, tout en elle
-disait qu'elle avait été mariée pour ses espérances de fortune. Aussi
-déjà commandait-elle après un an de ménage, et paraissait-elle s'être
-entièrement rendue maîtresse de Postel, trop heureux d'avoir trouvé
-cette héritière. Madame Léonie Postel, née Marron, nourrissait un fils,
-l'amour du vieux curé, du médecin et de Postel, un horrible enfant qui
-ressemblait à son père et à sa mère.
-
-—Hé! bien, mon oncle, que venez-vous donc faire à Angoulême, dit
-Léonie, puisque vous ne voulez rien prendre et que vous parlez de nous
-quitter aussitôt entré?
-
-Dès que le digne ecclésiastique eut prononcé le nom d'Ève et de David
-Séchard, Postel rougit, et Léonie jeta sur le petit homme ce regard
-de jalousie obligée qu'une femme entièrement maîtresse de son mari ne
-manque jamais à exprimer pour le passé, dans l'intérêt de son avenir.
-
-—Qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces gens-là, mon oncle, pour que
-vous vous mêliez de leurs affaires? dit Léonie avec une visible aigreur.
-
-—Ils sont malheureux, ma fille, répondit le curé qui peignit à Postel
-l'état dans lequel se trouvait Lucien chez les Courtois.
-
-—Ah! voilà dans quel équipage il revient de Paris, s'écria Postel.
-Pauvre garçon! il avait de l'esprit, cependant, et il était ambitieux!
-il allait chercher du grain, et il revient sans paille. Mais que
-vient-il faire ici? sa sœur est dans la plus affreuse misère, car tous
-ces génies-là, ce David tout comme Lucien, ça ne se connaît guère en
-commerce. Nous avons parlé de lui au Tribunal, et, comme juge, j'ai dû
-signer son jugement!... Ça m'a fait un mal! Je ne sais pas si Lucien
-pourra, dans les circonstances actuelles, aller chez sa sœur; mais, en
-tout cas, la petite chambre qu'il occupait ici est libre, et je la lui
-offre volontiers.
-
-—Bien, Postel, dit le prêtre en mettant son tricorne et se disposant à
-quitter la boutique après avoir embrassé l'enfant qui dormait dans les
-bras de Léonie.
-
-—Vous dînerez sans doute avec nous, mon oncle, dit madame Postel, car
-vous n'aurez pas promptement fini, si vous voulez débrouiller les
-affaires de ces gens-là. Mon mari vous reconduira dans sa carriole avec
-son petit cheval.
-
-Les deux époux regardèrent leur précieux grand-oncle s'en allant vers
-Angoulême.
-
-—Il va bien tout de même pour son âge, dit le pharmacien.
-
-Pendant que le vénérable septuagénaire monte les rampes d'Angoulême,
-il n'est pas inutile d'expliquer dans quel lacis d'intérêts il allait
-mettre le pied.
-
-Après le départ de son beau-frère pour Paris, David Séchard, ce bœuf,
-courageux et intelligent comme celui que les peintres donnent pour
-compagnon à l'évangéliste, n'eut qu'une idée, celle de faire une grande
-et rapide fortune, moins pour lui que pour Ève et pour Lucien, ces deux
-charmants êtres auxquels il s'était consacré. Mettre sa femme dans la
-sphère d'élégance et de richesse où elle devait vivre, soutenir de son
-bras puissant l'ambition de son frère, tel fut le programme écrit en
-lettres de feu devant ses yeux. Ce patient génie mis par Lucien sur
-la trace d'une invention dont s'était occupé Chardon le père, et dont
-la nécessité devait se faire sentir de jour en jour, se livra sans en
-rien dire à personne, pas même à sa femme, à cette recherche pleine
-de difficultés. Après avoir embrassé par un coup d'œil l'esprit de
-son temps, le possesseur de la pauvre imprimerie de la rue du Mûrier,
-écrasé par les frères Cointet, devina le rôle que l'imprimerie allait
-jouer. Les journaux, la politique, l'immense développement de la
-librairie et de la littérature, celui des sciences, la pente à une
-discussion publique de tous les intérêts du pays, tout le mouvement
-social qui se déclara lorsque la Restauration parut assise, exigeait
-une production de papier presque décuple comparée à la quantité sur
-laquelle spécula le célèbre Ouvrard au commencement de la Révolution,
-guidé par de semblables motifs. En 1822, les papeteries étaient
-trop nombreuses en France pour qu'on pût espérer de s'en rendre le
-possesseur exclusif, comme fit Ouvrard qui s'empara des principales
-usines après avoir accaparé leurs produits. David n'avait d'ailleurs
-ni l'audace, ni les capitaux nécessaires à de pareilles spéculations.
-Or, tant que pour ses fabrications la papeterie s'en tiendrait au
-chiffon, le prix du papier ne pouvait que hausser. On ne force pas la
-production du chiffon. Le chiffon est le résultat de l'usage du linge,
-et la population d'un pays n'en donne qu'une quantité déterminée. Cette
-quantité ne peut s'accroître que par une augmentation dans le chiffre
-des naissances. Pour opérer un changement sensible dans sa population,
-un pays veut un quart de siècle et de grandes révolutions dans les
-mœurs, dans le commerce ou dans l'agriculture. Si donc, les besoins de
-la papeterie devenaient supérieurs à ce que la France produisait de
-chiffon, soit du double soit du triple, il fallait, pour maintenir le
-papier à bas prix, introduire dans la fabrication du papier un élément
-autre que le chiffon. Ce raisonnement reposait d'ailleurs sur les
-faits. Les papeteries d'Angoulême, les dernières où se fabriquèrent
-des papiers avec du chiffon de fil, voyaient le coton envahissant la
-pâte dans une progression effrayante. En même temps que lord Stanhope
-inventait la presse en fer et qu'on parlait des presses mécaniques de
-l'Amérique, la mécanique à faire le papier de toute longueur commençait
-à fonctionner en Angleterre. Ainsi les moyens s'adaptaient aux besoins
-de la civilisation française actuelle, qui repose sur la discussion
-étendue à tout et sur une perpétuelle manifestation de la pensée
-individuelle, un vrai malheur, car les peuples qui délibèrent agissent
-très-peu. Chose étrange! pendant que Lucien entrait dans les rouages de
-l'immense machine du Journalisme, au risque d'y laisser son honneur et
-son intelligence en lambeaux, David Séchard, du fond de son imprimerie,
-embrassait le mouvement de la Presse périodique dans ses conséquences
-matérielles. Armé par Lucien de l'idée première que monsieur Chardon
-père avait eue sur la solution de ce problème d'industrie, il voulait
-mettre les moyens en harmonie avec le résultat vers lequel tendait
-l'esprit du Siècle. Enfin, il voyait juste en cherchant une fortune
-dans la fabrication du papier à bas prix, car l'événement a justifié
-la prévoyance du sagace imprimeur d'Angoulême. Pendant ces quinze
-dernières années, le bureau chargé des demandes de brevets d'invention
-a reçu plus de cent requêtes de prétendues découvertes de substances à
-introduire dans la fabrication du papier.
-
-Ce dévoué jeune homme, certain de l'utilité de cette découverte, sans
-éclat, mais d'un immense profit, tomba donc, après le départ de son
-beau-frère pour Paris, dans la constante préoccupation que devait
-causer la recherche d'une pareille solution. Comme il avait épuisé
-toutes ses ressources pour se marier et pour subvenir aux dépenses du
-voyage de Lucien à Paris, il se vit au début de son mariage dans la
-plus profonde misère. Il avait gardé mille francs pour les besoins de
-son imprimerie, et devait un billet de pareille somme à Postel, le
-pharmacien. Ainsi, pour ce profond penseur, le problème fut double: il
-fallait inventer, et inventer promptement; il fallait enfin adapter
-les profits de la découverte aux besoins de son ménage et de son
-commerce. Or, quelle épithète donner à la cervelle capable de secouer
-les cruelles préoccupations que causent et une indigence à cacher, et
-le spectacle d'une famille sans pain, et les exigences journalières
-d'une profession aussi méticuleuse que celle de l'imprimeur, tout en
-parcourant les domaines de l'inconnu, avec l'ardeur et les enivrements
-du savant à la poursuite d'un secret qui de jour en jour échappe aux
-plus subtiles recherches? Hélas! comme on va le voir, les inventeurs
-ont bien encore d'autres maux à supporter, sans compter l'ingratitude
-des masses à qui les oisifs et les incapables disent d'un homme de
-génie:—Il était né pour devenir inventeur, il ne pouvait pas faire
-autre chose. Il ne faut pas plus lui savoir gré de sa découverte,
-qu'on ne sait gré à un homme d'être né prince! il exerce des facultés
-naturelles! et il a d'ailleurs trouvé sa récompense dans le travail
-même.
-
-Le mariage cause à une jeune fille de profondes perturbations morales
-et physiques; mais, en se mariant dans les conditions bourgeoises
-de la classe moyenne, elle doit de plus étudier des intérêts tout
-nouveaux, et s'initier à des affaires; de là, pour elle, une phase
-où nécessairement elle reste en observation sans agir. L'amour de
-David pour sa femme en retarda malheureusement l'éducation, il n'osa
-pas lui dire l'état des choses, ni le lendemain des noces, ni les
-jours suivants. Malgré la détresse profonde à laquelle le condamnait
-l'avarice de son père, le pauvre imprimeur ne put se résoudre à gâter
-sa lune de miel par le triste apprentissage de sa profession laborieuse
-et par les enseignements nécessaires à la femme d'un commerçant.
-Aussi, les mille francs, le seul avoir, furent-ils dévorés plus par le
-ménage que par l'atelier. L'insouciance de David et l'ignorance de sa
-femme dura trois mois! Le réveil fut terrible. A l'échéance du billet
-souscrit par David à Pastel, le ménage se trouva sans argent, et la
-cause de cette dette était assez connue à Ève pour qu'elle sacrifiât
-à son acquittement et ses bijoux de mariée et son argenterie. Le soir
-même du payement de cet effet, Ève voulut faire causer David sur ses
-affaires, car elle avait remarqué qu'il s'occupait de tout autre chose
-que de son imprimerie. En effet, dès le second mois de son mariage,
-David passa la majeure partie de son temps sous l'appentis situé au
-fond de la cour, dans une petite pièce qui lui servait à fondre ses
-rouleaux. Trois mois après son arrivée à Angoulême, il avait substitué,
-aux pelotes à tamponner les caractères, l'encrier à table et à cylindre
-où l'encre se façonne et se distribue au moyen de rouleaux composés
-de colle forte et de mélasse. Ce premier perfectionnement de la
-typographie fut tellement incontestable, qu'aussitôt après en avoir vu
-l'effet, les frères Cointet l'adoptèrent. David avait adossé au mur
-mitoyen de cette espèce de cuisine un fourneau à bassine en cuivre,
-sous prétexte de dépenser moins de charbon pour refondre ses rouleaux,
-dont les moules rouillés étaient rangés le long de la muraille, et
-qu'il ne refondit pas deux fois. Non-seulement il mit à cette pièce une
-solide porte en chêne, intérieurement garnie en tôle, mais encore il
-remplaça les sales carreaux du châssis d'où venait la lumière par des
-vitres en verre cannelé, pour empêcher de voir du dehors l'objet de
-ses occupations. Au premier mot que dit Ève à David au sujet de leur
-avenir, il la regarda d'un air inquiet et l'arrêta par ces paroles:—Mon
-enfant, je sais tout ce que doit t'inspirer la vue d'un atelier désert
-et l'espèce d'anéantissement commercial où je reste; mais, vois-tu,
-reprit-il en l'amenant à la fenêtre de leur chambre et lui montrant
-le réduit mystérieux, notre fortune est là.... Nous aurons à souffrir
-encore pendant quelques mois; mais souffrons avec patience, et
-laisse-moi résoudre un problème d'industrie qui fera cesser toutes nos
-misères.
-
-David était si bon, son dévouement devait être si bien cru sur parole,
-que la pauvre femme, préoccupée comme toutes les femmes de la dépense
-journalière, se donna pour tâche de sauver à son mari les ennuis du
-ménage. Elle quitta donc la jolie chambre bleue et blanche où elle se
-contentait de travailler à des ouvrages de femme en devisant avec sa
-mère, et descendit dans une des deux cages de bois situées au fond
-de l'atelier pour étudier le mécanisme commercial de la typographie.
-Durant ces trois mois, l'inerte imprimerie de David avait été désertée
-par les ouvriers jusqu'alors nécessaires à ses travaux, et qui s'en
-allèrent un à un. Accablés de besogne, les frères Cointet employaient
-non-seulement les ouvriers du département alléchés par la perspective
-de faire chez eux de fortes journées, mais encore quelques-uns de
-Bordeaux, d'où venaient surtout les apprentis qui se croyaient assez
-habiles pour se soustraire aux conditions de l'apprentissage. En
-examinant les ressources que pouvait présenter l'imprimerie Séchard,
-Ève n'y trouva plus que trois personnes. D'abord l'apprenti que David
-se plaisait à former chez les Didot, comme font presque tous les protes
-qui, dans le grand nombre d'ouvriers auquel ils commandent, s'attachent
-plus particulièrement à quelques-uns d'entre eux; David avait emmené
-cet apprenti, nommé Cérizet, à Angoulême, où il s'était perfectionné;
-puis Marion, attachée à la maison comme un chien de garde; enfin Kolb,
-un Alsacien, jadis homme de peine chez messieurs Didot. Pris par le
-service militaire, Kolb se trouva par hasard à Angoulême, où David le
-reconnut à une revue, au moment où son temps de service expirait. Kolb
-alla voir David et s'amouracha de la grosse Marion en découvrant chez
-elle toutes les qualités qu'un homme de sa classe demande à une femme:
-cette santé vigoureuse qui brunit les joues, cette force masculine
-qui permettait à Marion de soulever une _forme de caractères_ avec
-aisance, cette probité religieuse à laquelle tiennent les Alsaciens, ce
-dévouement à ses maîtres qui révèle un bon caractère, et enfin cette
-économie à laquelle elle devait une petite somme de mille francs, du
-linge, des robes et des effets d'une propreté provinciale. Marion,
-grosse et grasse, âgée de trente-six ans, assez flattée de se voir
-l'objet des attentions d'un cuirassier haut de cinq pieds sept pouces,
-bien bâti, fort comme un bastion, lui suggéra naturellement l'idée de
-devenir imprimeur. Au moment où l'Alsacien reçut son congé définitif,
-Marion et David en avaient fait un _ours_ assez distingué, qui ne
-savait néanmoins ni lire ni écrire.
-
-La composition des ouvrages dits _de ville_ ne fut pas tellement
-abondante pendant ce trimestre que Cérizet n'eût pu y suffire. A la
-fois compositeur, metteur en pages, et prote de l'imprimerie, Cérizet
-réalisait ce que Kant appelle une triplicité phénoménale: il composait,
-il corrigeait sa composition, il inscrivait les commandes, et dressait
-les factures; mais, le plus souvent sans ouvrage, il lisait des romans,
-dans sa cage au fond de l'atelier, attendant la commande d'une affiche
-ou d'un billet de _faire part_. Marion, formée par Séchard père,
-façonnait le papier, le trempait, aidait Kolb à l'imprimer, retendait,
-le rognait, et n'en faisait pas moins la cuisine, en allant au marché
-de grand matin.
-
-Quand Ève se fit rendre compte de ce premier trimestre par Cérizet,
-elle trouva que la recette était de quatre cents francs. La dépense, à
-raison de trois francs par jour pour Cérizet et Kolb, qui avaient pour
-leur journée, l'un deux et l'autre un franc, s'élevait à trois cents
-francs. Or, comme le prix des fournitures exigées par les ouvrages
-fabriqués et livrés se montait à cent et quelques francs, il fut clair
-pour Ève que pendant les trois premiers mois de son mariage David avait
-perdu ses loyers, l'intérêt des capitaux représentés par la valeur
-de son matériel et de son brevet, les gages de Marion, l'encre, et
-enfin les bénéfices que doit faire un imprimeur, ce monde de choses
-exprimées en langage d'imprimerie par le mot _étoffes_, expression
-due aux draps, aux soieries employées à rendre la pression de la vis
-moins dure aux caractères par l'interposition d'un carré d'étoffe
-(le blanchet) entre la platine de la presse et le papier qui reçoit
-l'impression. Après avoir compris en gros les moyens de l'imprimerie
-et ses résultats, Ève devina combien peu de ressources offrait cet
-atelier desséché par l'activité dévorante des frères Cointet, à la
-fois fabricants de papier, journalistes, imprimeurs, brevetés de
-l'Évêché, fournisseurs de la Ville et de la Préfecture. Le journal
-que, deux ans auparavant, les Séchard père et fils avaient vendu
-vingt-deux mille francs, rapportait alors dix-huit mille francs par
-an. Ève reconnut les calculs cachés sous l'apparente générosité des
-frères Cointet qui laissaient à l'imprimerie Séchard assez d'ouvrage
-pour subsister, et pas assez pour qu'elle leur fît concurrence.
-En prenant la conduite des affaires, elle commença par dresser un
-inventaire exact de toutes les valeurs. Elle employa Kolb, Marion et
-Cérizet à ranger l'atelier, le nettoyer et y mettre de l'ordre. Puis,
-par une soirée où David revenait d'une excursion dans les champs,
-suivi d'une vieille femme qui lui portait un énorme paquet enveloppé
-de linges, Ève lui demanda des conseils pour tirer parti des débris
-que leur avait laissés le père Séchard, en lui promettant de diriger
-à elle seule les affaires. D'après l'avis de son mari, madame Séchard
-employa tous les restants de papiers qu'elle avait trouvés et mis par
-espèces, à imprimer sur deux colonnes et sur une seule feuille ces
-légendes populaires coloriées que les paysans collent sur les murs
-de leurs chaumières, l'histoire du Juif-Errant, Robert-le-Diable, la
-Belle-Maguelonne, le récit de quelques miracles. Ève fit de Kolb un
-colporteur. Cérizet ne perdit pas un instant, il composa ces pages
-naïves et leurs grossiers ornements depuis le matin jusqu'au soir.
-Marion suffisait au tirage. Madame Chardon se chargea de tous les
-soins domestiques, car Ève coloria les gravures. En deux mois, grâce
-à l'activité de Kolb et à sa probité, madame Séchard vendit, à douze
-lieues à la ronde d'Angoulême, trois mille feuilles qui lui coûtèrent
-trente francs à fabriquer et qui lui rapportèrent, à raison de deux
-sous pièce, trois cents francs. Mais quand toutes les chaumières et les
-cabarets furent tapissés de ces légendes, il fallut songer à quelque
-autre spéculation, car l'Alsacien ne pouvait pas voyager au delà du
-département. Ève, qui remuait tout dans l'imprimerie, y trouva la
-collection des figures nécessaires à l'impression d'un almanach dit
-des Bergers, où les choses sont représentées par des signes, par des
-images, des gravures en rouge, en noir ou en bleu. Le vieux Séchard,
-qui ne savait ni lire ni écrire, avait jadis gagné beaucoup d'argent à
-imprimer ce livre destiné à ceux qui ne savent pas lire. Cet almanach,
-qui se vend un sou, consiste en une feuille pliée soixante-quatre fois,
-ce qui constitue un in-64 de cent vingt-huit pages. Tout heureuse
-du succès de ses feuilles volantes, industrie à laquelle s'adonnent
-surtout les petites imprimeries de province, madame Séchard entreprit
-l'Almanach des Bergers sur une grande échelle en y consacrant ses
-bénéfices. Le papier de l'Almanach des Bergers, dont plusieurs millions
-d'exemplaires se vendent annuellement en France, est plus grossier que
-celui de l'Almanach Liégeois, et coûte environ quatre francs la rame.
-Imprimée, cette rame, qui contient cinq cents feuilles, se vend donc, à
-raison d'un sou la feuille, vingt-cinq francs. Madame Séchard résolut
-d'employer cent rames à un premier tirage, ce qui faisait cinquante
-mille almanachs à placer et deux mille francs de bénéfice à recueillir.
-
-Quoique distrait comme devait l'être un homme si profondément occupé,
-David fut surpris, en donnant un coup d'œil à son atelier, d'entendre
-grogner une presse, et de voir Cérizet toujours debout composant sous
-la direction de madame Séchard. Le jour où il y entra pour surveiller
-les opérations entreprises par Ève, ce fut un beau triomphe pour elle
-que l'approbation de son mari qui trouva l'affaire de l'almanach
-excellente. Aussi David promit-il ses conseils pour l'emploi des
-encres des diverses couleurs que nécessitent les configurations de cet
-almanach où tout parle aux yeux. Enfin, il voulut refondre lui-même
-les rouleaux dans son atelier mystérieux pour aider, autant qu'il le
-pouvait, sa femme dans cette grande petite entreprise.
-
-Au milieu de cette activité furieuse, vinrent les désolantes lettres
-par lesquelles Lucien apprit à sa mère, à sa sœur et à son beau-frère
-son insuccès et sa détresse à Paris. On doit comprendre alors qu'en
-envoyant à cet enfant gâté trois cents francs, Ève, madame Chardon et
-David avaient offert au poète, chacun de leur côté, le plus pur de
-leur sang. Accablée par ces nouvelles et désespérée de gagner si peu
-en travaillant avec tant de courage, Ève n'accueillit pas sans effroi
-l'événement qui met le comble à la joie des jeunes ménages. En se
-voyant sur le point de devenir mère, elle se dit:—Si mon cher David
-n'a pas atteint le but de ses recherches au moment de mes couches, que
-deviendrions-nous?... Et qui conduira les affaires naissantes de notre
-pauvre imprimerie?
-
-L'Almanach des Bergers devait être bien fini avant le premier janvier;
-or, Cérizet, sur qui roulait toute la composition, y mettait une
-lenteur d'autant plus désespérante que madame Séchard ne connaissait
-pas assez l'imprimerie pour le réprimander. Elle se contenta d'observer
-ce jeune Parisien. Orphelin du grand hospice des Enfants-Trouvés de
-Paris, Cérizet avait été placé chez messieurs Didot comme apprenti. De
-quatorze à dix-sept ans, il fut le Séide de Séchard, qui le mit sous
-la direction d'un des plus habiles ouvriers, et qui en fit son gamin,
-son page typographique; car David s'intéressa naturellement à Cérizet
-en lui trouvant de l'intelligence et il conquit son affection en lui
-procurant quelques plaisirs et des douceurs que lui interdisait son
-indigence. Doué d'une assez jolie petite figure chafouine, à chevelure
-rousse, les yeux d'un bleu trouble, Cérizet importa les mœurs du gamin
-de Paris dans la capitale de l'Angoumois. Son esprit vif et railleur,
-sa malignité l'y rendirent redoutable. Moins surveillé par David à
-Angoulême, soit que plus âgé il inspirât plus de confiance à son
-mentor, soit que l'imprimeur comptât sur l'influence de la province,
-Cérizet devint, à l'insu de son tuteur, le don Juan en casquette de
-trois ou quatre petites ouvrières, et se déprava complétement. Sa
-moralité, fille des cabarets parisiens, prit l'intérêt personnel pour
-unique loi. D'ailleurs, Cérizet, qui, selon l'expression populaire,
-devait _tirer à la conscription_ l'année suivante, se voyait sans
-carrière; aussi fit-il des dettes en pensant que dans six mois il
-deviendrait soldat, et qu'alors aucun de ses créanciers ne pourrait
-courir après lui. David conservait quelque autorité sur ce garçon,
-non pas à cause de son titre de maître, non pas pour s'être intéressé
-à lui, mais parce que l'ex-gamin de Paris reconnaissait en David une
-haute intelligence. Cérizet fraternisa bientôt avec les ouvriers
-des Cointet, attiré vers eux par la puissance de la veste, de la
-blouse, enfin par l'esprit de corps, plus influent peut-être dans
-les classes inférieures que dans les classes supérieures. Dans cette
-fréquentation, Cérizet perdit le peu de bonnes doctrines que David lui
-avait inculquées; néanmoins, quand on le plaisantait sur les _sabots_
-de son atelier, terme de mépris donné par les ours aux vieilles presses
-des Séchard, en lui montrant les magnifiques presses en fer, au nombre
-de douze, qui fonctionnaient dans l'immense atelier des Cointet, où la
-seule presse en bois existant servait à faire les épreuves, il prenait
-encore le parti de David et jetait avec orgueil ces paroles au nez des
-_blagueurs_:—Avec ses sabots mon Naïf ira plus loin que les vôtres avec
-leurs bilboquets en fer d'où il ne sort que des livres de messe! Il
-cherche un secret qui fera la queue à toutes les imprimeries de France
-et de Navarre!...
-
-—En attendant, méchant prote à quarante sous, tu as pour bourgeois une
-repasseuse! lui répondait-on.
-
-—Tiens, elle est jolie, répliquait Cérizet, et c'est plus agréable à
-voir que les _mufles_ de vos bourgeois.
-
-—Est-ce que la vue de sa femme te nourrit?
-
-De la sphère du cabaret ou de la porte de l'imprimerie où ces disputes
-amicales avaient lieu, quelques lueurs parvinrent aux frères Cointet
-sur la situation de l'imprimerie Séchard; ils apprirent la spéculation
-tentée par Ève, et jugèrent nécessaire d'arrêter dans son essor une
-entreprise qui pouvait mettre cette pauvre femme dans une voie de
-prospérité.
-
-—Donnons-lui sur les doigts, afin de la dégoûter du commerce, se dirent
-les deux frères.
-
-Celui des deux Cointet qui dirigeait l'imprimerie rencontra Cérizet,
-et lui proposa de lire des épreuves pour eux, à tant par épreuve, pour
-soulager leur correcteur qui ne pouvait suffire à la lecture de leurs
-ouvrages. En travaillant quelques heures de nuit, Cérizet gagna plus
-avec les frères Cointet qu'avec David Séchard pendant sa journée. Il
-s'ensuivit quelques relations entre les Cointet et Cérizet, à qui l'on
-reconnut de grandes facultés, et qu'on plaignit d'être placé dans une
-situation si défavorable à ses intérêts.
-
-—Vous pourriez, lui dit un jour l'un des Cointet, devenir prote d'une
-imprimerie considérable où vous gagneriez six francs par jour, et avec
-votre intelligence vous arriveriez à vous faire intéresser un jour dans
-les affaires.
-
-—A quoi cela peut-il me servir d'être un bon prote? répondit Cérizet,
-je suis orphelin, je fais partie du contingent de l'année prochaine,
-et, si je tombe au sort, qui est-ce qui me payera un homme?...
-
-—Si vous vous rendez utile, répondit le riche imprimeur, pourquoi ne
-vous avancerait-on pas la somme nécessaire à votre libération?
-
-—Ce ne sera pas toujours mon naïf? dit Cérizet.
-
-—Bah! peut-être aura-t-il trouvé le secret qu'il cherche...
-
-Cette phrase fut dite de manière à réveiller les plus mauvaises pensées
-chez celui qui l'écoutait; aussi Cérizet lança-t-il au fabricant de
-papier un regard qui valait la plus pénétrante interrogation.
-
-—Je ne sais pas de quoi il s'occupe, répondit-il prudemment en trouvant
-_le bourgeois_ muet, mais ce n'est pas un homme à chercher des
-capitales dans son bas de casse!
-
-—Tenez, mon ami, dit l'imprimeur en prenant six feuilles du Paroissien
-du Diocèse et les tendant à Cérizet, si vous pouvez nous avoir corrigé
-cela pour demain, vous aurez demain dix-huit francs. Nous ne sommes pas
-méchants, nous faisons gagner de l'argent au prote de notre concurrent!
-Enfin, nous pourrions laisser madame Séchard s'engager dans l'affaire
-de l'Almanach des Bergers, et la ruiner: eh! bien, nous vous permettons
-de lui dire que nous avons entrepris un Almanach des Bergers, et de lui
-faire observer qu'elle n'arrivera pas la première sur la place.....
-
-On doit comprendre maintenant pourquoi Cérizet allait si lentement sur
-la composition de l'Almanach. En apprenant que les Cointet troublaient
-sa pauvre petite spéculation, Ève fut saisie de terreur, et voulut voir
-une preuve d'attachement dans la communication assez hypocritement
-faite par Cérizet de la concurrence qui l'attendait; mais elle surprit
-bientôt chez son unique compositeur quelques indices d'une curiosité
-trop vive qu'elle voulut attribuer à son âge.
-
-—Cérizet, lui dit-elle un matin, vous vous posez sur le pas de la porte
-et vous attendez monsieur Séchard au passage afin d'examiner ce qu'il
-cache, vous regardez dans la cour quand il sort de l'atelier à fondre
-les rouleaux, au lieu d'achever la composition de notre almanach.
-Tout cela n'est pas bien, surtout quand vous me voyez, moi sa femme,
-respectant ses secrets et me donnant tant de mal pour lui laisser
-la liberté de se livrer à ses travaux. Si vous n'aviez pas perdu de
-temps, l'almanach serait fini, Kolb en vendrait déjà, les Cointet ne
-pourraient nous faire aucun tort.
-
-—Eh! madame, répondit Cérizet, pour quarante sous par jour que je gagne
-ici, croyez-vous que ce ne soit pas assez de vous faire pour cent sous
-de composition! Mais si je n'avais pas des épreuves à lire le soir pour
-les frères Cointet, je pourrais bien me nourrir de son.
-
-—Vous êtes ingrat de bonne heure, vous ferez votre chemin, répondit
-Ève atteinte au cœur moins par les reproches de Cérizet que par la
-grossièreté de son accent, par sa menaçante attitude et par l'agression
-de ses regards.
-
-—Ce ne sera toujours pas avec une femme pour bourgeois, car alors le
-mois n'a pas souvent trente jours.
-
-En se sentant blessée dans sa dignité de femme, Ève jeta sur Cérizet un
-regard foudroyant et remonta chez elle. Quand David vint dîner, elle
-lui dit:—Es-tu sûr, mon ami, de ce petit drôle de Cérizet?
-
-—Cérizet? répondit-il. Eh! c'est mon gamin, je l'ai formé, je l'ai eu
-pour teneur de copie, je l'ai mis à la casse, enfin il me doit d'être
-tout ce qu'il est! Autant demander à un père s'il est sûr de son
-enfant...
-
-Ève apprit à son mari que Cérizet lisait des épreuves pour le compte
-des Cointet.
-
-—Pauvre garçon! il faut bien qu'il vive, répondit David avec l'humilité
-d'un maître qui se sentait en faute.
-
-—Oui; mais, mon ami, voici la différence qui existe entre Kolb et
-Cérizet; Kolb fait vingt lieues tous les jours, dépense quinze ou vingt
-sous, nous rapporte sept, huit, quelquefois neuf francs de feuilles
-vendues, et ne me demande que ses vingt sous, sa dépense payée. Kolb
-se couperait la main plutôt que de tirer le barreau d'une presse chez
-les Cointet, et il ne regarderait pas les choses que tu jettes dans la
-cour, quand on lui offrirait mille écus; tandis que Cérizet les ramasse
-et les examine.
-
-Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à
-l'ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître
-l'étendue de la corruption humaine; puis, quand leur éducation en ce
-genre est faite, elles s'élèvent à une indulgence qui est le dernier
-degré du mépris.
-
-—Bah! pure curiosité de gamin de Paris, s'écria donc David.
-
-—Eh! bien, mon ami, fais-moi le plaisir de descendre à l'atelier,
-d'examiner ce que ton gamin a composé depuis un mois, et de me dire si,
-pendant ce mois, il n'aurait pas dû finir notre almanach...
-
-Après le dîner, David reconnut que l'Almanach aurait dû être composé
-en huit jours; puis, en apprenant que les Cointet en préparaient un
-semblable, il vint au secours de sa femme: il fit interrompre à Kolb
-la vente des feuilles d'images et dirigea tout dans son atelier; il
-mit en train lui-même une forme que Kolb dut tirer avec Marion, tandis
-que lui-même tira l'autre avec Cérizet, en surveillant les impressions
-en encres de diverses couleurs. Chaque couleur exige une impression
-séparée. Quatre encres différentes veulent donc quatre coups de presse.
-Imprimé quatre fois pour une, l'Almanach des Bergers coûte alors tant à
-établir, qu'il se fabrique exclusivement dans les ateliers de province
-où la main d'œuvre et les intérêts du capital engagé dans l'imprimerie
-sont presque nuls. Ce produit, quelque grossier qu'il soit, est donc
-interdit aux imprimeries d'où sortent de beaux ouvrages. Pour la
-première fois depuis la retraite du vieux Séchard, on vit alors deux
-presses roulant dans ce vieil atelier. Quoique l'almanach fût, dans son
-genre, un chef-d'œuvre, néanmoins Ève fut obligée de le donner à deux
-liards, car les frères Cointet donnèrent le leur à trois centimes aux
-colporteurs; elle fit ses frais avec le colportage, elle gagna sur les
-ventes directement faites par Kolb; mais sa spéculation fut manquée. En
-se voyant devenu l'objet de la défiance de sa belle patronne, Cérizet
-se posa dans son for intérieur en adversaire, et il se dit: «Tu me
-soupçonnes, je me vengerai!» Le gamin de Paris est ainsi fait. Cérizet
-accepta donc de messieurs Cointet frères des émoluments évidemment
-trop forts pour la lecture des épreuves qu'il allait chercher à leur
-bureau tous les soirs et qu'il leur rendait tous les matins. En causant
-tous les jours davantage avec eux, il se familiarisa, finit par
-apercevoir la possibilité de se libérer du service militaire qu'on lui
-présentait comme appât; et, loin d'avoir à le corrompre, les Cointet
-entendirent de lui les premiers mots relativement à l'espionnage et
-à l'exploitation du secret que cherchait David. Inquiète en voyant
-combien elle devait peu compter sur Cérizet et dans l'impossibilité de
-trouver un autre Kolb, Ève résolut de renvoyer l'unique compositeur en
-qui sa seconde vue de femme aimante lui fit voir un traître; mais comme
-c'était la mort de son imprimerie, elle prit une résolution virile:
-elle pria par une lettre monsieur Métivier, le correspondant de David
-Séchard, des Cointet et de presque tous les fabricants de papier du
-département, de faire mettre dans le Journal de la Librairie, à Paris,
-l'annonce suivante:
-
-«A céder, une imprimerie en pleine activité, matériel et brevet, située
-à Angoulême. S'adresser, pour les conditions, à monsieur Métivier, rue
-Serpente.»
-
-Après avoir lu le numéro du journal où se trouvait cette annonce, les
-Cointet se dirent:—Cette petite femme ne manque pas de tête, il est
-temps de nous rendre maîtres de son imprimerie en lui donnant de quoi
-vivre; autrement, nous pourrions rencontrer un adversaire dans le
-successeur de David, et notre intérêt est de toujours avoir un œil dans
-cet atelier.
-
-Mus par cette pensée, les frères Cointet vinrent parler à David
-Séchard. Ève, à qui les deux frères s'adressèrent, éprouva la plus vive
-joie en voyant le rapide effet de sa ruse, car ils ne lui cachèrent pas
-leur dessein de proposer à monsieur Séchard de faire des impressions à
-leur compte: ils étaient encombrés, leurs presses ne pouvaient suffire
-à leurs travaux, ils avaient demandé des ouvriers à Bordeaux, et se
-faisaient fort d'occuper les trois presses de David.
-
-—Messieurs, dit-elle aux deux frères Cointet pendant que Cérizet
-allait avertir David de la visite de ses confrères, mon mari a connu
-chez messieurs Didot d'excellents ouvriers probes et actifs, il se
-choisira sans doute un successeur parmi les meilleurs... Ne vaut-il
-pas mieux vendre son établissement une vingtaine de mille francs, qui
-nous donneront mille francs de rente, que de perdre mille francs par
-an au métier que vous nous faites faire? Pourquoi nous avoir envié la
-pauvre petite spéculation de notre Almanach, qui d'ailleurs appartenait
-à cette imprimerie?
-
-—Eh! pourquoi, madame, ne pas nous en avoir prévenus? nous ne serions
-pas allés sur vos brisées, dit gracieusement celui des deux frères
-qu'on appelait le grand Cointet.
-
-—Allons donc, messieurs, vous n'avez commencé votre almanach qu'après
-avoir appris par Cérizet que je faisais le mien.
-
-En disant ces paroles vivement, elle regarda celui qu'on appelait le
-grand Cointet, et lui fit baisser les yeux. Elle acquit ainsi la preuve
-de la trahison de Cérizet.
-
-Ce Cointet, le directeur de la papeterie et des affaires, était
-beaucoup plus habile commerçant que son frère Jean, qui conduisait
-d'ailleurs l'imprimerie avec une grande intelligence, mais dont
-la capacité pouvait se comparer à celle d'un colonel; tandis que
-Boniface était un général auquel Jean laissait le commandement en
-chef. Boniface, homme sec et maigre, à figure jaune comme un cierge et
-marbrée de plaques rouges, à bouche serrée, et dont les yeux avaient de
-la ressemblance avec ceux des chats, ne s'emportait jamais; il écoutait
-avec le calme d'un dévot les plus grosses injures, et répondait
-d'une voix douce. Il allait à la messe, à confesse et communiait. Il
-cachait sous ses manières patelines, sous un extérieur presque mou,
-la ténacité, l'ambition du prêtre et l'avidité du négociant dévoré
-par la soif des richesses et des honneurs. Dès 1820, le grand Cointet
-voulait tout ce que la bourgeoisie a fini par obtenir à la révolution
-de 1830. Plein de haine contre l'aristocratie, indifférent en matière
-de religion, il était dévot comme Bonaparte fut montagnard. Son
-épine dorsale fléchissait avec une merveilleuse flexibilité devant
-la Noblesse et l'Administration pour lesquelles il se faisait petit,
-humble et complaisant. Enfin, pour peindre cet homme par un trait
-dont la valeur sera bien appréciée par des gens habitués à traiter
-les affaires, il portait des conserves à verres bleus à l'aide
-desquelles il cachait son regard, sous prétexte de préserver sa vue de
-l'éclatante réverbération de la lumière dans une ville où la terre,
-où les constructions sont blanches, et où l'intensité du jour est
-augmentée par la grande élévation du sol. Quoique sa taille ne fût
-qu'un peu au-dessus de la moyenne, il paraissait grand à cause de sa
-maigreur, qui annonçait une nature accablée de travail, une pensée en
-continuelle fermentation. Sa physionomie jésuitique était complétée
-par une chevelure plate, grise, longue, taillée à la façon de celle des
-ecclésiastiques, et par son vêtement qui, depuis sept ans, se composait
-d'un pantalon noir, de bas noirs, d'un gilet noir et d'une _lévite_ (le
-nom méridional d'une redingote) en drap couleur marron. On l'appelait
-le grand Cointet pour le distinguer de son frère, qu'on nommait le
-gros Cointet, en exprimant ainsi le contraste qui existait autant
-entre la taille qu'entre les capacités des deux frères, également
-redoutables d'ailleurs. En effet, Jean Cointet, bon gros garçon à
-face flamande, brunie par le soleil de l'Angoumois, petit et court,
-pansu comme Sancho, le sourire sur les lèvres, les épaules épaisses,
-produisait une opposition frappante avec son aîné. Jean ne différait
-pas seulement de physionomie et d'intelligence avec son frère, il
-professait des opinions presque libérales, il était _Centre Gauche_,
-n'allait à la messe que les dimanches, et s'entendait à merveille avec
-les commerçants libéraux. Quelques négociants de l'Houmeau prétendaient
-que cette divergence d'opinions était un jeu joué par les deux frères.
-Le grand Cointet exploitait avec habileté l'apparente bonhomie de son
-frère, il se servait de Jean comme d'une massue. Jean se chargeait
-des paroles dures, des exécutions qui répugnaient à la mansuétude de
-son frère. Jean avait le département des colères, il s'emportait, il
-laissait échapper des propositions inacceptables, qui rendaient celles
-de son frère plus douces; et ils arrivaient ainsi, tôt ou tard, à leurs
-fins.
-
-Ève, avec le tact particulier aux femmes, eut bientôt deviné le
-caractère des deux frères; aussi resta-t-elle sur ses gardes en
-présence d'adversaires si dangereux. David, déjà mis au fait par sa
-femme, écouta d'un air profondément distrait les propositions de ses
-ennemis.
-
-—Entendez-vous avec ma femme, dit-il aux deux Cointet en sortant du
-cabinet vitré pour retourner dans son petit laboratoire, elle est plus
-au fait de mon imprimerie que je ne le suis moi-même. Je m'occupe d'une
-affaire qui sera plus lucrative que ce pauvre établissement, et au
-moyen de laquelle je réparerai les pertes que j'ai faites avec vous...
-
-—Et comment? dit le gros Cointet en riant.
-
-Ève regarda son mari pour lui recommander la prudence.
-
-—Vous serez mes tributaires, vous et tous ceux qui consomment du
-papier, répondit David.
-
-—Et que cherchez-vous donc? demanda Benoît-Boniface Cointet.
-
-Quand Boniface eut lâché sa demande d'un ton doux et d'une façon
-insinuante, Ève regarda de nouveau son mari pour l'engager à ne rien
-répondre ou à répondre quelque chose qui ne fût rien.
-
-—Je cherche à fabriquer le papier à cinquante pour cent au-dessous du
-prix actuel de revient...
-
-Et il s'en alla sans voir le regard que les deux frères échangèrent, et
-par lequel ils se disaient:—Cet homme devait être un inventeur; on ne
-pouvait pas avoir son encolure et rester oisif!—Exploitons-le! disait
-Boniface.—Et comment? disait Jean.
-
-—David agit avec vous comme avec moi, dit madame Séchard. Quand je
-fais la curieuse, il se défie sans doute de mon nom, et me jette cette
-phrase qui n'est après tout qu'un programme.
-
-—Si votre mari peut réaliser ce programme, il fera certainement
-fortune plus rapidement que par l'imprimerie, et je ne m'étonne plus
-de lui voir négliger cet établissement, reprit Boniface en se tournant
-vers l'atelier désert où Kolb assis sur un ais frottait son pain
-avec une gousse d'ail; mais il nous conviendrait peu de voir cette
-imprimerie aux mains d'un concurrent actif, remuant, ambitieux, et
-peut-être pourrions-nous arriver à nous entendre. Si, par exemple, vous
-consentiez à louer pour une certaine somme votre matériel à l'un de nos
-ouvriers qui travaillerait pour nous, sous votre nom, comme cela se
-fait à Paris, nous occuperions assez ce gars-là pour lui permettre de
-vous payer un très-bon loyer et de réaliser de petits profits...
-
-—Cela dépend de la somme, répondit Ève Séchard. Que voulez-vous donner?
-ajouta-t-elle en regardant Boniface de manière à lui faire voir qu'elle
-comprenait parfaitement son plan.
-
-—Mais quelles seraient vos prétentions? répliqua vivement Jean Cointet.
-
-—Trois mille francs pour six mois, dit-elle.
-
-—Eh! ma chère petite dame, vous parliez de vendre votre imprimerie
-vingt mille francs, répliqua tout doucettement Boniface. L'intérêt de
-vingt mille francs n'est que de douze cents francs, à six pour cent.
-
-Ève resta pendant un moment tout interdite, et reconnut alors tout le
-prix de la discrétion en affaires.
-
-—Vous vous servirez de nos presses, de nos caractères avec lesquels
-je vous ai prouvé que je savais faire encore de petites affaires,
-reprit-elle, et nous avons des loyers à payer à monsieur Séchard le
-père qui ne nous comble pas de cadeaux.
-
-Après une lutte de deux heures, Ève obtint deux mille francs pour six
-mois, dont mille seraient payés d'avance. Quand tout fut convenu, les
-deux frères lui apprirent que leur intention était de faire à Cérizet
-le bail des ustensiles de l'imprimerie. Ève ne put retenir un mouvement
-de surprise.
-
-—Ne vaut-il pas mieux prendre quelqu'un qui soit au fait de l'atelier?
-dit le gros Cointet.
-
-Ève salua les deux frères sans répondre, et se promit de surveiller
-elle-même Cérizet.
-
-—Eh! bien, voilà nos ennemis dans la place! dit en riant David à sa
-femme quand au moment du dîner elle lui montra les actes à signer.
-
-—Bah! dit-elle, je réponds de l'attachement de Kolb et de Marion; à
-eux deux, ils surveilleront tout. D'ailleurs, nous nous faisons quatre
-mille francs de rente d'un mobilier industriel qui nous coûtait de
-l'argent, et je te vois un an devant toi pour réaliser tes espérances!
-
-—Tu devais être la femme d'un chercheur d'inventions! dit Séchard en
-serrant la main de sa femme avec tendresse.
-
-Si le ménage de David eut une somme suffisante pour passer l'hiver, il
-se trouva sous la surveillance de Cérizet, et, sans le savoir, dans la
-dépendance du grand Cointet.
-
-—Ils sont à nous! dit en sortant le directeur de la papeterie à son
-frère l'imprimeur. Ces pauvres gens vont s'habituer à recevoir le loyer
-de leur imprimerie; ils compteront là-dessus, et ils s'endetteront.
-Dans six mois nous ne renouvellerons pas le bail, et nous verrons alors
-ce que cet homme de génie aura dans son sac, car nous lui proposerons
-de le tirer de peine en nous associant pour exploiter sa découverte.
-
-Si quelque rusé commerçant avait pu voir le grand Cointet prononçant
-ces mots: _en nous associant_, il aurait compris que le danger du
-mariage est encore moins grand à la Mairie qu'au Tribunal de commerce.
-N'était-ce pas trop déjà que ces féroces chasseurs fussent sur les
-traces de leur gibier? David et sa femme, aidés par Kolb et par Marion,
-étaient-ils en état de résister aux ruses d'un Boniface Cointet?
-
-Quand l'époque des couches de madame Séchard arriva, le billet de cinq
-cents francs envoyé par Lucien, joint au second payement de Cérizet,
-permit de suffire à toutes les dépenses. Ève, sa mère et David, qui se
-croyaient oubliés par Lucien, éprouvèrent alors une joie égale à celle
-que leur donnaient les premiers succès du poète, dont les débuts dans
-le journalisme firent encore plus de tapage à Angoulême qu'à Paris.
-
-Endormi dans une sécurité trompeuse, David chancela sur ses jambes en
-recevant de son beau-frère ce mot cruel.
-
- «Mon cher David, j'ai négocié, chez Métivier, trois billets signés
- de toi, faits à mon ordre, à un, deux et trois mois d'échéance.
- Entre cette négociation et mon suicide, j'ai choisi cette horrible
- ressource qui, sans doute, te gênera beaucoup. Je t'expliquerai dans
- quelle nécessité je me trouve, et je tâcherai d'ailleurs de t'envoyer
- les fonds à l'échéance.
-
- »Brûle ma lettre, ne dis rien ni à ma sœur ni à ma mère, car je
- t'avoue avoir compté sur ton héroïsme bien connu de
-
- »Ton frère au désespoir,
- »LUCIEN DE RUBEMPRÉ.»
-
-—Ton pauvre frère, dit David à sa femme qui relevait alors de couches,
-est dans d'affreux embarras, je lui ai envoyé trois billets de mille
-francs, à un, deux et trois mois; prends-en note.
-
-Puis il s'en alla dans les champs afin d'éviter les explications que
-sa femme allait lui demander. Mais, en commentant avec sa mère cette
-phrase pleine de malheurs, Ève déjà très-inquiète du silence gardé par
-son frère depuis six mois, eut de si mauvais pressentiments que, pour
-les dissiper, elle se résolut à faire une de ces démarches conseillées
-par le désespoir. Monsieur de Rastignac fils était venu passer quelques
-jours dans sa famille, et il avait parlé de Lucien en assez mauvais
-termes pour que ces nouvelles de Paris, commentées par toutes les
-bouches qui les avaient colportées, fussent arrivées jusqu'à la sœur
-et à la mère du journaliste. Ève alla chez madame de Rastignac, y
-sollicita la faveur d'une entrevue avec le fils, à qui elle fit part
-de toutes ses craintes, en lui demandant la vérité sur la situation de
-Lucien à Paris. En un moment, Ève apprit la liaison de son frère avec
-Coralie, son duel avec Michel Chrestien, causé par sa trahison envers
-d'Arthez, enfin toutes les circonstances de la vie de Lucien envenimées
-par un dandy spirituel qui sut donner à sa haine et à son envie
-les livrées de la pitié, la forme amicale du patriotisme alarmé sur
-l'avenir d'un grand homme et les couleurs d'une admiration sincère pour
-le talent d'un enfant d'Angoulême, si cruellement compromis. Il parla
-des fautes que Lucien avait commises et qui venaient de lui coûter la
-protection des plus hauts personnages, de faire déchirer une ordonnance
-qui lui conférait les armes et le nom de Rubempré.
-
-—Madame, si votre frère eût été bien conseillé, il serait aujourd'hui
-dans la voie des honneurs et le mari de madame de Bargeton; mais que
-voulez-vous?... il l'a quittée, insultée! Elle est, à son grand regret,
-devenue madame la comtesse Sixte du Châtelet, car elle aimait Lucien.
-
-—Est-il possible?... s'écria madame Séchard.
-
-—Votre frère est un aiglon que les premiers rayons du luxe et de la
-gloire ont aveuglé. Quand un aigle tombe, qui peut savoir au fond de
-quel précipice il s'arrêtera: la chute d'un grand homme est toujours en
-raison de la hauteur à laquelle il est parvenu.
-
-Ève revint épouvantée avec cette dernière phrase qui lui traversa le
-cœur comme une flèche. Blessée dans les endroits les plus sensibles
-de son âme, elle garda chez elle le plus profond silence; mais plus
-d'une larme roula sur les joues et sur le front de l'enfant qu'elle
-nourrissait. Il est si difficile de renoncer aux illusions que l'esprit
-de famille autorise et qui naissent avec la vie, qu'Ève se défia
-d'Eugène de Rastignac, elle voulut entendre la voix d'un véritable ami.
-Elle écrivit donc une lettre touchante à d'Arthez, dont l'adresse lui
-avait été donnée par Lucien, au temps où Lucien était enthousiaste du
-Cénacle, et voici la réponse qu'elle reçut:
-
- «Madame,
-
- «Vous me demandez la vérité sur la vie que mène à Paris monsieur
- votre frère, vous voulez être éclairée sur son avenir; et, pour
- m'engager à vous répondre franchement, vous me répétez ce que vous en
- a dit monsieur de Rastignac, en me demandant si de tels faits sont
- vrais. En ce qui me concerne, madame, il faut rectifier, à l'avantage
- de Lucien, les confidences de monsieur de Rastignac. Votre frère a
- éprouvé des remords, il est venu me montrer la critique de mon livre,
- en me disant qu'il ne pouvait se résoudre à la publier, malgré le
- danger que sa désobéissance aux ordres de son parti faisait courir à
- une personne bien chère. Hélas, madame, la tâche d'un écrivain est
- de concevoir les passions, puisqu'il met sa gloire à les exprimer:
- j'ai donc compris qu'entre une maîtresse et un ami, l'ami devait
- être sacrifié. J'ai facilité son crime à votre frère, j'ai corrigé
- moi-même cet article _libellicide_ et l'ai complétement approuvé.
- Vous me demandez si Lucien a conservé mon estime et mon amitié.
- Ici, la réponse est difficile à faire. Votre frère est dans une
- voie où il se perdra. En ce moment, je le plains encore; bientôt,
- je l'aurai volontairement oublié, non pas tant à cause de ce qu'il
- a déjà fait que de ce qu'il doit faire. Votre Lucien est un homme
- de poésie et non un poète, il rêve et ne pense pas, il s'agite et
- ne crée pas. Enfin c'est, permettez-moi de le dire, une femmelette
- qui aime à paraître, le vice principal du Français. Ainsi Lucien
- sacrifiera toujours le meilleur de ses amis au plaisir de montrer
- son esprit. Il signerait volontiers demain un pacte avec le démon,
- si ce pacte lui donnait pour quelques années une vie brillante et
- luxueuse. N'a-t-il pas déjà fait pis en troquant son avenir contre
- les passagères délices de sa vie publique avec une actrice? En ce
- moment, la jeunesse, la beauté, le dévouement de cette femme, car
- il en est adoré, lui cachent les dangers d'une situation que ni la
- gloire, ni le succès, ni la fortune ne font accepter par le monde.
- Eh! bien, à chaque nouvelle séduction, votre frère ne verra, comme
- aujourd'hui, que les plaisirs du moment. Rassurez-vous, Lucien
- n'ira jamais jusqu'au crime, il n'en aurait pas la force; mais il
- accepterait un crime tout fait, il en partagerait les profits sans en
- avoir partagé les dangers: ce qui semble horrible à tout le monde,
- même aux scélérats. Il se méprisera lui-même, il se repentira;
- mais la nécessité revenant, il recommencerait, car la volonté lui
- manque: il est sans force contre les amorces de la volupté, contre
- la satisfaction de ses moindres ambitions. Paresseux comme tous les
- hommes à poésie, il se croit habile en escamotant les difficultés
- au lieu de les vaincre. Il aura du courage à telle heure, mais à
- telle autre il sera lâche. Et il ne faut pas plus lui savoir gré
- de son courage que lui reprocher sa lâcheté: Lucien est une harpe
- dont les cordes se tendent ou s'amollissent au gré des variations de
- l'atmosphère. Il pourra faire un beau livre dans une phase de colère
- ou de bonheur, et ne pas être sensible au succès, après l'avoir
- cependant désiré. Dès les premiers jours de son arrivée à Paris,
- il est tombé dans la dépendance d'un jeune homme sans moralité,
- mais dont l'adresse et l'expérience au milieu des difficultés de
- la vie littéraire l'ont ébloui. Ce prestidigitateur a complétement
- séduit Lucien, il l'a entraîné dans une existence sans dignité sur
- laquelle, malheureusement pour lui, l'amour a jeté ses prestiges.
- Trop facilement accordée, l'admiration est un signe de faiblesse:
- on ne doit pas payer en même monnaie un danseur de corde et un
- poète. Nous avons été tous blessés de la préférence accordée à
- l'intrigue et à la friponnerie littéraire sur le courage et sur
- l'honneur de ceux qui conseillaient à Lucien d'accepter le combat
- au lieu de dérober le succès, de se jeter dans l'arène au lieu de
- se faire un des trompettes de l'orchestre. La Société, madame, est,
- par une bizarrerie singulière, pleine d'indulgence pour les jeunes
- gens de cette nature; elle les aime, elle se laisse prendre aux
- beaux semblants de leurs dons extérieurs; d'eux, elle n'exige rien,
- elle excuse toutes leurs fautes, elle leur accorde les bénéfices
- des natures complètes en ne voulant voir que leurs avantages, elle
- en fait enfin ses enfants gâtés. Au contraire, elle est d'une
- sévérité sans bornes pour les natures fortes et complètes. Dans
- cette conduite, la Société, si violemment injuste en apparence, est
- peut-être sublime: elle s'amuse des bouffons sans leur demander
- autre chose que du plaisir, et les oublie promptement; tandis que
- pour plier le genou devant la grandeur, elle lui demande toutes ses
- divines magnificences. A chaque chose, sa loi: l'éternel diamant
- doit être sans tache, la création momentanée de la Mode a le droit
- d'être légère, bizarre et sans consistance. Aussi, malgré ses
- erreurs, peut-être Lucien réussira-t-il à merveille, il lui suffira
- de profiter de quelque veine heureuse, ou de se trouver en bonne
- compagnie; mais s'il rencontre un mauvais ange, il ira jusqu'au
- fond de l'enfer. C'est un brillant assemblage de belles qualités
- brodées sur un fond trop léger; l'âge emporte les fleurs, il ne
- reste un jour que le tissu; et, s'il est mauvais, on y voit un
- haillon. Tant que Lucien sera jeune, il plaira; mais à trente ans,
- dans quelle position sera-t-il? telle est la question que doivent se
- faire ceux qui l'aiment sincèrement. Si j'eusse été seul à penser
- ainsi de Lucien, peut-être aurai-je évité de vous donner tant de
- chagrin par ma sincérité; mais outre qu'éluder par des banalités les
- questions posées par votre sollicitude me semblait indigne de vous
- dont la lettre est un cri d'angoisse, et de moi dont vous faites
- trop d'estime, ceux de mes amis qui ont connu Lucien sont unanimes
- en ce jugement: j'ai donc vu l'accomplissement d'un devoir dans la
- manifestation de la vérité, quelque terrible qu'elle soit. On peut
- tout attendre de Lucien en bien comme en mal. Telle est notre pensée,
- en un seul mot, où se résume cette lettre. Si les hasards de sa vie,
- maintenant bien misérable, bien chanceuse, ramenaient ce poète vers
- vous, usez de toute votre influence pour le garder au sein de sa
- famille; car, jusqu'à ce que son caractère ait pris de la fermeté,
- Paris sera toujours dangereux pour lui. Il vous appelait, vous et
- votre mari, ses anges gardiens, et il vous a sans doute oubliés;
- mais il se souviendra de vous au moment où, battu par la tempête, il
- n'aura plus que sa famille pour asile, gardez-lui donc votre cœur,
- madame: il en aura besoin.
-
- »Agréez, madame, les sincères hommages d'un homme à qui vos
- précieuses qualités sont connues, et qui respecte trop vos
- maternelles inquiétudes pour ne pas vous offrir ici ses obéissances
- en se disant:
-
- »Votre dévoué serviteur,
- »D'ARTHEZ.»
-
-Deux jours après avoir lu cette réponse, Ève fut obligée de prendre une
-nourrice: son lait tarissait. Après avoir fait un dieu de son frère,
-elle le voyait dépravé par l'exercice des plus belles facultés; enfin,
-pour elle, il roulait dans la boue. Cette noble créature ne savait
-pas transiger avec la probité, avec la délicatesse, avec toutes les
-religions domestiques cultivées au foyer de la famille, encore si pur,
-si rayonnant au fond de la province. David avait donc eu raison dans
-ses prévisions. Quand le chagrin, qui mettait sur son front si blanc
-des teintes de plomb, fut confié par Ève à son mari dans une de ces
-limpides conversations où le ménage de deux amants peut tout se dire,
-David fit entendre de consolantes paroles. Quoiqu'il eût les larmes aux
-yeux en voyant le beau sein de sa femme tari par la douleur, et cette
-mère au désespoir de ne pouvoir accomplir son œuvre maternelle, il
-rassura sa femme en lui donnant quelques espérances.
-
-—Vois-tu, mon enfant, ton frère a péché par l'imagination. Il est si
-naturel à un poète de vouloir sa robe de pourpre et d'azur, il court
-avec tant d'empressement aux fêtes! Cet oiseau se prend à l'éclat,
-au luxe, avec tant de bonne foi que Dieu l'excuse là où la Société le
-condamne!
-
-—Mais il nous tue!... s'écria la pauvre femme.
-
-—Il nous tue aujourd'hui comme il nous sauvait il y a quelques mois
-en nous envoyant les prémices de son gain! répondit le bon David, qui
-eut l'esprit de comprendre que le désespoir menait sa femme au delà
-des bornes et qu'elle reviendrait bientôt à son amour pour Lucien.
-Mercier disait dans son Tableau de Paris, il y a environ cinquante ans,
-que la littérature, la poésie, les lettres et les sciences, que les
-créations du cerveau ne pouvaient jamais nourrir un homme; et Lucien,
-en sa qualité de poète, n'a pas cru à l'expérience de cinq siècles. Les
-moissons arrosées d'encre ne se font (quand elles se font) que dix ou
-douze ans après les semailles, et Lucien a pris l'herbe pour la gerbe.
-Il aura du moins appris la vie. Après avoir été la dupe d'une femme, il
-devait être la dupe du monde et des fausses amitiés. L'expérience qu'il
-a gagnée est chèrement payée, voilà tout. Nos ancêtres disaient: Pourvu
-qu'un fils de famille revienne avec ses deux oreilles et l'honneur
-sauf, tout est bien...
-
-—L'honneur!... s'écria la pauvre Ève. Hélas! à combien de vertus Lucien
-a-t-il manqué!... Écrire contre sa conscience! Attaquer son meilleur
-ami!... Accepter l'argent d'une actrice!... Se montrer avec elle! Nous
-mettre sur la paille!...
-
-—Oh! cela, ce n'est rien!... s'écria David qui s'arrêta.
-
-Le secret du faux commis par son beau-frère allait lui échapper, et
-malheureusement Ève, en s'apercevant de ce mouvement, conserva de
-vagues inquiétudes.
-
-—Comment rien, répondit-elle. Et où prendrons-nous de quoi payer trois
-mille francs?
-
-—D'abord, reprit David, nous allons avoir à renouveler le bail de
-l'exploitation de notre imprimerie avec Cérizet. Depuis six mois les
-quinze pour cent que les Cointet lui allouent sur les travaux faits
-pour eux lui ont donné six cents francs, et il a su gagner cinq cents
-francs avec des ouvrages de ville.
-
-—Si les Cointet savent cela, peut-être ne recommenceront-ils pas
-le bail; ils auront peur de lui, dit Ève; car Cérizet est un homme
-dangereux.
-
-—Eh! que m'importe! s'écria Séchard, dans quelques jours nous serons
-riches! Une fois Lucien riche, mon ange, il n'aura que des vertus...
-
-—Ah! David, mon ami, mon ami, quel mot viens-tu de laisser échapper!
-En proie à la misère, Lucien serait donc sans force contre le mal! Tu
-penses de lui tout ce qu'en pense monsieur d'Arthez! Il n'y a pas de
-supériorité sans force, et Lucien est faible... Un ange qu'il ne faut
-pas tenter, qu'est-ce?...
-
-—Eh! c'est une nature qui n'est belle que dans son milieu, dans sa
-sphère, dans son ciel. Lucien n'est pas fait pour lutter, je lui
-épargnerai la lutte. Tiens, vois! je suis trop près du résultat pour ne
-pas t'initier aux moyens. Il sortit de sa poche plusieurs feuillets de
-papier blanc de la grandeur d'un in-octavo, les brandit victorieusement
-et les apporta sur les genoux de sa femme.—Une rame de ce papier,
-format grand-raisin, ne coûtera pas plus de cinq francs, dit-il en
-faisant manier les échantillons à Ève, qui laissait voir une surprise
-enfantine à l'aspect d'une si petite chose apportée comme preuve de
-résultats si grands.
-
-A une question de sa femme, qui ne savait pas ce que voulait dire ce
-mot grand-raisin, Séchard lui donna sur la papeterie des renseignements
-qui ne seront point déplacés dans une œuvre dont l'existence matérielle
-est due autant au papier qu'à la presse.
-
-Le papier, produit non moins merveilleux que l'impression à laquelle
-il sert de base, existait depuis long-temps en Chine quand, par les
-filières souterraines du commerce, il parvint dans l'Asie-Mineure, où,
-vers l'an 750, selon quelques traditions, on faisait usage d'un papier
-de coton broyé et réduit en bouillie. La nécessité de remplacer le
-parchemin, dont le prix était excessif, fit trouver, par une imitation
-du _papier bombycien_ (tel fut le nom du papier de coton en Orient),
-le papier de chiffon, les uns disent à Bâle, en 1170, par des Grecs
-réfugiés; les autres disent à Padoue, en 1301, par un Italien nommé
-Pax. Ainsi le papier se perfectionna lentement et obscurément; mais
-il est certain que déjà sous Charles VI on fabriquait à Paris la pâte
-des cartes à jouer. Lorsque les immortels Faust, Coster et Guttemberg
-eurent inventé LE LIVRE, des artisans, inconnus comme tant de grands
-artistes de cette époque, approprièrent la papeterie aux besoins de
-la typographie. Dans ce quinzième siècle, si vigoureux et si naïf,
-les noms des différents formats de papier, de même que les noms
-donnés aux caractères, portèrent l'empreinte de la naïveté du temps.
-Ainsi le Raisin, le Jésus, le Colombier, le papier Pot, l'Écu, le
-Coquille, le Couronne, furent ainsi nommés de la grappe, de l'image de
-Notre-Seigneur, de la couronne, de l'écu, du pot, enfin du filigrane
-marqué au milieu de la feuille, comme plus tard, sous Napoléon, on y
-mit un aigle: d'où le papier dit grand-aigle. De même, on appela les
-caractères Cicéro, Saint-Augustin, Gros-Canon, des livres de liturgie,
-des œuvres théologiques et des traités de Cicéron auxquels ces
-caractères furent d'abord employés. L'_italique_ fut inventé par les
-Alde, à Venise: de là son nom. Avant l'invention du papier mécanique,
-dont la longueur est sans limites, les plus grands formats étaient le
-Grand-Jésus ou le Grand-Colombier; encore ce dernier ne servait-il
-guère que pour les atlas ou pour les gravures. En effet, les dimensions
-du papier d'impression étaient soumises à celles des marbres de la
-presse. A l'époque où Séchard cherchait à résoudre le problème de la
-fabrication du papier à bon marché, l'existence du papier continu
-paraissait une chimère en France, quoique déjà Denis Robert d'Essone
-eût, vers 1799, inventé pour le fabriquer une machine que depuis
-Didot-Saint-Léger essaya de perfectionner. Le papier vélin, inventé
-par Ambroise Didot, ne date que de 1780. Ce rapide aperçu démontre
-invinciblement que toutes les grandes acquisitions de l'industrie et
-de l'intelligence se sont faites avec une excessive lenteur et par
-des agrégations inaperçues, absolument comme procède la Nature. Pour
-arriver à leur perfection, l'écriture, le langage peut-être!... ont eu
-les mêmes tâtonnements que la typographie et la papeterie.
-
-—Des chiffonniers ramassent dans l'Europe entière les chiffons, les
-vieux linges, et achètent les débris de toute espèce de tissus,
-dit Séchard à sa femme en terminant. Ces débris, triés par sortes,
-s'emmagasinent chez les marchands de chiffons en gros, qui fournissent
-les papeteries. Pour te donner une idée de ce commerce, apprends, mon
-enfant, qu'en 1814 le banquier Cardon, propriétaire des cuves de Buges
-et de Langlée, où Léorier de l'Isle essaya dès 1776 la solution du
-problème dont s'occupa ton père, avait un procès avec un sieur Proust
-à propos d'une erreur de deux millions pesant de chiffons dans un
-compte de dix millions de livres, environ quatre millions de francs. Le
-fabricant lave ses chiffons et les réduit en une bouillie claire qui se
-passe, absolument comme une cuisinière passe une sauce à son tamis, sur
-un châssis en fer appelé _forme_, et dont l'intérieur est rempli par
-une étoffe métallique au milieu de laquelle se trouve le filigrane qui
-donne son nom au papier. De la grandeur de la _forme_ dépend alors la
-grandeur du papier.
-
-—Eh! bien, comment as-tu fait ces essais? dit Ève à David.
-
-—Avec un vieux tamis en crin que j'ai pris à Marion, répondit-il.
-
-—Tu n'es donc pas encore content? demanda-t-elle.
-
-—La question n'est pas dans la fabrication, elle est dans le prix de
-revient de la pâte; car je ne suis qu'un des derniers entrés dans cette
-voie difficile. Madame Masson, dès 1794, essayait de convertir les
-papiers imprimés en papier blanc; elle a réussi, mais à quel prix! En
-Angleterre, vers 1800, le marquis de Salisbury tentait, en même temps
-que Séguin en 1801, en France, d'employer la paille à la fabrication
-du papier. Une foule de grands esprits a tourné autour de l'idée que
-je veux réaliser. Dans le temps où j'étais chez messieurs Didot, on
-s'en occupait déjà comme on s'en occupe encore; car aujourd'hui le
-perfectionnement cherché par ton père est devenu l'une des nécessités
-les plus impérieuses de ce temps-ci. Voici pourquoi. Le linge de fil
-est, à cause de sa cherté, remplacé par le linge de coton. Quoique la
-durée du fil, comparée à celle du coton, rende, en définitive, le fil
-moins cher que le coton, comme il s'agit toujours pour les pauvres de
-sortir une somme quelconque de leurs poches, ils préfèrent donner moins
-que plus, et subissent, en vertu du _væ victis!_ des pertes énormes.
-La classe bourgeoise agit comme le pauvre. Ainsi le linge de fil va
-manquer, et l'on sera forcé de se servir de chiffons de coton. Aussi
-l'Angleterre, où le coton a remplacé le fil chez les quatre cinquièmes
-de la population, a-t-elle commencé à fabriquer le papier de coton. Ce
-papier, qui d'abord a l'inconvénient de se couper et de se casser, se
-dissout dans l'eau si facilement qu'un livre en papier de coton s'y
-mettrait en bouillie en y restant un quart d'heure, tandis qu'un vieux
-livre ne serait pas perdu en y restant deux heures. On ferait sécher
-le vieux livre; et, quoique jauni, passé, le texte en serait encore
-lisible, l'œuvre ne serait pas détruite. Nous arrivons à un temps où,
-les fortunes diminuant par leur égalisation, tout s'appauvrira: nous
-voudrons du linge et des livres à bon marché, comme on commence à
-vouloir de petits tableaux, faute d'espace pour en placer de grands.
-Les chemises et les livres ne dureront pas, voilà tout. La solidité
-des produits s'en va de toutes parts. Aussi le problème à résoudre
-est-il de la plus haute importance pour la littérature, pour les
-sciences et pour la politique. Il y eut donc un jour dans mon cabinet
-une vive discussion sur les ingrédients dont on se sert en Chine pour
-fabriquer le papier. Là, grâce aux matières premières, la papeterie
-a, dès son origine, atteint une perfection qui manque à la nôtre. On
-s'occupait alors beaucoup du papier de Chine, que sa légèreté, sa
-finesse rendent bien supérieur au nôtre, car ces précieuses qualités
-ne l'empêchent pas d'être consistant; et, quelque mince qu'il soit,
-il n'offre aucune transparence. Un correcteur très-instruit (à Paris
-il se rencontre des savants parmi les correcteurs: Fourier et Pierre
-Leroux sont en ce moment correcteurs chez Lachevardière!.....); donc
-le comte de Saint-Simon, correcteur pour le moment, vint nous voir au
-milieu de la discussion. Il nous dit alors que, selon Kempfer et Du
-Halde, le _broussonatia_ fournissait aux Chinois la matière de leur
-papier tout végétal, comme le nôtre d'ailleurs. Un autre correcteur
-soutint que le papier de Chine se fabriquait principalement avec une
-matière animale, avec la soie, si abondante en Chine. Un pari se fit
-devant moi. Comme messieurs Didot sont les imprimeurs de l'Institut,
-naturellement le débat fut soumis à des membres de cette assemblée de
-savants. M. Marcel, ancien directeur de l'imprimerie impériale, désigné
-comme arbitre, renvoya les deux correcteurs par-devant monsieur l'abbé
-Grozier, bibliothécaire à l'Arsenal. Au jugement de l'abbé Grozier,
-les correcteurs perdirent tous deux leur pari. Le papier de Chine ne
-se fabrique ni avec de la soie ni avec le _broussonatia_; sa pâte
-provient des fibres du bambou triturées. L'abbé Grozier possédait un
-livre chinois, ouvrage à la fois iconographique et technologique, où se
-trouvaient de nombreuses figures représentant la fabrication du papier
-dans toutes ses phases, et il nous montra les tiges de bambou peintes
-en tas dans le coin d'un atelier à papier supérieurement dessiné. Quand
-Lucien m'a dit que ton père, par une sorte d'intuition particulière
-aux hommes de talent, avait entrevu le moyen de remplacer les débris
-du linge par une matière végétale excessivement commune, immédiatement
-prise à la production territoriale, comme font les Chinois en se
-servant de tiges fibreuses, j'ai classé tous les essais tentés par
-mes prédécesseurs en les répétant, et je me suis mis enfin à étudier
-la question. Le bambou est un roseau: j'ai naturellement pensé aux
-roseaux de notre pays. Notre roseau commun, l'_arundo phragmitis_, a
-fourni les feuilles de papier que tu tiens. Mais je vais employer les
-orties, les chardons; car pour maintenir le bon marché de la matière
-première, il faut s'adresser à des substances végétales qui puissent
-venir dans les marécages et dans les mauvais terrains: elles seront à
-vil prix. Le secret gît tout entier dans une préparation à donner à
-ces tiges. En ce moment mon procédé n'est pas encore assez simple. La
-main-d'œuvre n'est rien en Chine; une journée y vaut trois sous; aussi
-les Chinois peuvent-ils, au sortir de la forme, appliquer leur papier
-feuille à feuille entre des tables de porcelaine blanche chauffées,
-au moyen desquelles ils le pressent et lui donnent ce lustre, cette
-consistance, cette légèreté, cette douceur de satin, qui en font le
-premier papier du monde. Eh! bien, il faut remplacer les procédés du
-Chinois par quelque machine. On arrive par des machines à résoudre
-le problème du bon marché que procure à la Chine le bas prix de sa
-main-d'œuvre. Si nous parvenions à fabriquer à bas prix du papier d'une
-qualité semblable à celui de la Chine, nous diminuerions de plus de
-moitié le poids et l'épaisseur des livres. Un Voltaire relié, qui, sur
-nos papiers vélins, pèse deux cent cinquante livres, n'en pèserait
-pas cinquante sur papier de Chine. Et voilà, certes, une conquête.
-L'emplacement nécessaire aux bibliothèques sera une question de plus en
-plus difficile à résoudre à une époque où le rapetissement général des
-choses et des hommes atteint tout, jusqu'à leurs habitations. A Paris,
-les grands hôtels, les grands appartements seront tôt ou tard démolis;
-il n'y aura bientôt plus de fortunes en harmonie avec les constructions
-de nos pères. Quelle honte pour notre époque de fabriquer des livres
-sans durée! Encore dix ans, et le papier de Hollande, c'est-à-dire le
-papier fait en chiffon de fil, sera complétement impossible. Je veux y
-aviser et donner à la fabrication du papier en France le privilége dont
-jouit notre littérature, en faire un monopole pour notre pays, comme
-les Anglais ont celui du fer, de la houille ou des poteries communes.
-Je veux être le Jacquart de la papeterie.
-
-Ève se leva, mue par un enthousiasme et par une admiration que la
-simplicité de David excitait; elle ouvrit ses bras et le serra sur son
-cœur en penchant sa tête sur son épaule.
-
-—Tu me récompenses comme si j'avais déjà trouvé, lui dit-il.
-
-Pour toute réponse, Ève montra sa belle figure tout inondée de larmes,
-et resta pendant un moment sans pouvoir parler.
-
-—Je n'embrasse pas l'homme de génie, dit-elle, mais le consolateur! A
-une gloire tombée, tu m'opposes une gloire qui s'élève. Aux chagrins
-que me cause l'abaissement d'un frère, tu opposes la grandeur du
-mari... Oui, tu seras grand comme les Graindorge, les Rouvet, les Van
-Robais, comme le Persan qui nous a donné la garance, comme tous ces
-hommes dont tu m'as parlé, dont les noms restent obscurs parce qu'en
-perfectionnant une industrie ils ont fait le bien sans éclat.
-
-—Que font-ils à cette heure?... disait Boniface.
-
-Le grand Cointet se promenait sur la place du Mûrier avec Cérizet en
-examinant les ombres de la femme et du mari qui se dessinaient sur les
-rideaux de mousseline; car il venait causer tous les jours à minuit
-avec Cérizet, chargé de surveiller les moindres démarches de son ancien
-patron.
-
-—Il lui montre, sans doute, les papiers qu'il a fabriqués ce matin,
-répondit Cérizet.
-
-—De quelles substances s'est-il servi? demanda le fabricant de papier.
-
-—Impossible de le deviner, répondit Cérizet, j'ai troué le toit, j'ai
-grimpé dessus, et j'ai vu mon naïf, pendant la nuit dernière, faisant
-bouillir sa pâte dans la bassine en cuivre; j'ai eu beau examiner
-ses approvisionnements amoncelés dans un coin, tout ce que j'ai pu
-remarquer, c'est que les matières premières ressemblent à des tas de
-filasse...
-
-—N'allez pas plus loin, dit Boniface Cointet d'une voix pateline à
-son espion, ce serait improbe!... Madame Séchard vous proposera de
-renouveler votre bail de l'exploitation de l'imprimerie, dites que
-vous voulez vous faire imprimeur, offrez la moitié de ce que valent le
-brevet et le matériel, et si l'on y consentait, venez me trouver. En
-tout cas, traînez en longueur... Ils sont sans argent.
-
-—Sans un sou! dit Cérizet.
-
-—Sans un sou, répéta le grand Cointet.—Ils sont à moi, se dit-il.
-
-La maison Métivier et la maison Cointet frères joignaient la qualité
-de Banquiers à leur métier de commissionnaires en papeterie, et
-de papetiers-imprimeurs; titre pour lequel ils se gardaient bien
-d'ailleurs de payer patente. Le Fisc n'a pas encore trouvé le moyen de
-contrôler les affaires commerciales au point de forcer tous ceux qui
-font subrepticement la banque à prendre patente de banquier, laquelle
-à Paris, par exemple, coûte cinq cents francs. Mais les frères Cointet
-et Métivier, pour être ce qu'on appelle à la Bourse des _marrons_, n'en
-remuaient pas moins entre eux quelques centaines de mille francs par
-trimestre sur les places de Paris, de Bordeaux et d'Angoulême. Or, dans
-la soirée même, la maison Cointet frères avait reçu de Paris les trois
-mille francs d'effets faux fabriqués par Lucien. Le grand Cointet avait
-aussitôt bâti sur cette dette une formidable machine dirigée, comme on
-va le voir, contre le patient et pauvre inventeur.
-
-Le lendemain, à sept heures du matin, Boniface Cointet se promenait le
-long de la prise d'eau qui alimentait sa vaste papeterie, et dont le
-bruit couvrait celui des paroles. Il y attendait un jeune homme, âgé de
-vingt-neuf ans, depuis six semaines avoué près le Tribunal de première
-instance d'Angoulême, et nommé Pierre Petit-Claud.
-
-—Vous étiez au collége d'Angoulême en même temps que David Séchard?
-dit le grand Cointet en saluant le jeune avoué qui se gardait bien de
-manquer à l'appel du riche fabricant.
-
-—Oui, monsieur, répondit Petit-Claud en se mettant au pas du grand
-Cointet.
-
-—Avez-vous renouvelé connaissance?
-
-—Nous nous sommes rencontrés deux fois tout au plus depuis son retour.
-Il ne pouvait pas en être autrement: j'étais enfoui dans l'Étude ou
-au Palais les jours ordinaires; et, le dimanche ou les jours de fête,
-je travaillais à compléter mon instruction, car j'attendais tout de
-moi-même...
-
-Le grand Cointet hocha la tête en signe d'approbation.
-
-—Quand David et moi nous nous sommes revus, il m'a demandé ce que je
-devenais. Je lui ai dit qu'après avoir fait mon Droit à Poitiers,
-j'étais devenu premier clerc de maître Olivet, et que j'espérais un
-jour ou l'autre traiter de cette charge... Je connaissais beaucoup plus
-Lucien Chardon, qui se fait maintenant appeler de Rubempré, l'amant de
-madame de Bargeton, notre grand poète, enfin le beau-frère de David
-Séchard.
-
-—Vous pouvez alors aller annoncer à David votre nomination et lui
-offrir vos services, dit le grand Cointet.
-
-—Cela ne se fait pas, répondit le jeune avoué.
-
-—Il n'a jamais eu de procès, il n'a pas d'avoué, cela peut se faire,
-répondit Cointet qui toisait à l'abri de ses lunettes le petit avoué.
-
-Fils d'un tailleur de l'Houmeau, dédaigné par ses camarades de collége,
-Pierre Petit-Claud paraissait avoir une certaine portion de fiel
-extravasée dans le sang. Son visage offrait une de ces colorations à
-teintes sales et brouillées qui accusent d'anciennes maladies, les
-veilles de la misère, et presque toujours des sentiments mauvais. Le
-style familier de la conversation fournit une expression qui peut
-peindre ce garçon en deux mots: il était cassant et pointu. Sa voix
-fêlée s'harmoniait à l'aigreur de sa face, à son air grêle, et à la
-couleur indécise de son œil de pie. L'œil de pie est, suivant une
-observation de Napoléon, un indice d'improbité.—Regardez un tel,
-disait-il à Las-Cazes à Sainte-Hélène en lui parlant d'un de ses
-confidents qu'il fut forcé de renvoyer pour cause de malversations,
-je ne sais pas comment j'ai pu m'y tromper si long-temps, il a l'œil
-d'une pie. Aussi, quand le grand Cointet eut bien examiné ce petit
-avoué maigrelet, piqué de petite vérole, à cheveux rares, dont le front
-et le crâne se confondaient déjà, quant il le vit faisant déjà poser
-à sa délicatesse le poing sur la hanche, se dit-il:—Voilà mon homme.
-En effet, Petit-Claud, abreuvé de dédains, dévoré par une corrosive
-envie de parvenir, avait eu l'audace, quoique sans fortune, d'acheter
-la charge de son patron trente mille francs, en comptant sur un mariage
-pour se libérer; et, suivant l'usage, il comptait sur son patron pour
-lui trouver une femme, car le prédécesseur a toujours intérêt à marier
-son successeur, pour se faire payer sa charge. Petit-Claud comptait
-encore plus sur lui-même, car il ne manquait pas d'une certaine
-supériorité, rare en province, mais dont le principe était dans sa
-haine. Grande haine, grands efforts.
-
-Il se trouve une grande différence entre les avoués de Paris et les
-avoués de province, et le grand Cointet était trop habile pour ne
-pas mettre à profit les petites passions auxquelles obéissent ces
-petits avoués. A Paris, un avoué remarquable, et il y en a beaucoup,
-comporte un peu des qualités qui distinguent le diplomate: le nombre
-des affaires, la grandeur des intérêts, l'étendue des questions
-qui lui sont confiées, le dispensent de voir dans la Procédure un
-moyen de fortune. Arme offensive ou défensive, la Procédure n'est
-plus pour lui, comme autrefois, un objet de lucre. En province, au
-contraire, les avoués cultivent ce qu'on appelle dans les Études de
-Paris la _Broutille_, cette foule de petits actes qui surchargent
-les mémoires de frais et consomment du papier timbré. Ces bagatelles
-occupent l'avoué de province, il voit des frais à faire là où l'avoué
-de Paris ne se préoccupe que des honoraires. L'honoraire est ce que
-le client doit, en sus des frais, à son avoué pour la conduite plus
-ou moins habile de son affaire. Le Fisc est pour moitié dans les
-frais, tandis que les honoraires sont tout entiers pour l'avoué.
-Disons-le hardiment! Les honoraires payés sont rarement en harmonie
-avec les honoraires demandés et dûs pour les services que rend un
-bon avoué. Les avoués, les médecins et les avocats de Paris sont,
-comme les courtisanes avec leurs amants d'occasion, excessivement en
-garde contre la reconnaissance de leurs clients. Le client, avant et
-après l'affaire, pourrait faire deux admirables tableaux de genre,
-dignes de Meissonnier, et qui seraient sans doute enchéris par des
-Avoués-Honoraires. Il existe entre l'avoué de Paris et l'avoué de
-province une autre différence. L'avoué de Paris plaide rarement, il
-parle quelquefois au Tribunal dans les Référés; mais, en 1822, dans
-la plupart des départements (depuis, l'avocat a pullulé), les avoués
-étaient avocats et plaidaient eux-mêmes leurs causes. De cette double
-vie, il résulte un double travail qui donne à l'avoué de province
-les vices intellectuels de l'avocat, sans lui ôter les pesantes
-obligations de l'avoué. L'avoué de province devient bavard, et perd
-cette lucidité de jugement, si nécessaire à la conduite des affaires.
-En se dédoublant ainsi, un homme supérieur trouve souvent en lui-même
-deux hommes médiocres. A Paris, l'avoué ne se dépensant point en
-paroles au Tribunal, ne plaidant pas souvent le Pour et le Contre, peut
-conserver de la rectitude dans les idées. S'il dispose la balistique
-du Droit, s'il fouille dans l'arsenal des moyens que présentent
-les contradictions de la Jurisprudence, il garde sa conviction sur
-l'affaire, à laquelle il s'efforce de préparer un triomphe. En un mot,
-la pensée grise beaucoup moins que la parole. A force de parler, un
-homme finit par croire à ce qu'il dit; tandis qu'on peut agir contre sa
-pensée sans la vicier, et faire gagner un mauvais procès sans soutenir
-qu'il est bon, comme le fait l'avocat plaidant. Aussi le vieil avoué de
-Paris peut-il faire, beaucoup mieux qu'un vieil avocat, un bon juge.
-Un avoué de province a donc bien des raisons d'être un homme médiocre:
-il épouse de petites passions, il mène de petites affaires, il vit en
-faisant des frais, il abuse du Code de Procédure, et il plaide! En un
-mot, il a beaucoup d'infirmités. Aussi, quand il se rencontre parmi les
-avoués de province un homme remarquable, est-il vraiment supérieur!
-
-—Je croyais, monsieur, que vous m'aviez mandé pour vos affaires,
-répondit Petit-Claud en faisant de cette observation une épigramme par
-le regard qu'il lança sur les impénétrables lunettes du grand Cointet.
-
-—Pas d'ambages, répliqua Boniface Cointet. Écoutez-moi...
-
-Après ce mot, gros de confidences, Cointet alla s'asseoir sur un banc
-en invitant Petit-Claud à l'imiter.
-
-—Quand monsieur du Hautoy passa par Angoulême en 1804 pour aller à
-Valence en qualité de consul, il y connut madame de Sénonches, alors
-mademoiselle Zéphirine, et il en eut une fille, dit Cointet tout bas
-à l'oreille de son interlocuteur... Oui, reprit-il en voyant faire
-un haut-le-corps à Petit-Claud, le mariage de mademoiselle Zéphirine
-avec monsieur de Sénonches a suivi promptement cet accouchement
-clandestin. Cette fille, élevée à la campagne chez ma mère, est
-mademoiselle Françoise de La Haye, dont prend soin madame de Sénonches
-qui, selon l'usage, est sa marraine. Comme ma mère, fermière de la
-vieille madame de Cardanet, la grand'mère de mademoiselle Zéphirine,
-avait le secret de l'unique héritière des Cardanet et des Sénonches de
-la branche aînée, on m'a chargé de faire valoir la petite somme que
-monsieur Francis du Hautoy destina dans le temps à sa fille. Ma fortune
-s'est faite avec ces dix mille francs, qui se montent à trente mille
-francs aujourd'hui. Madame de Sénonches donnera bien le trousseau,
-l'argenterie et quelque mobilier à sa pupille; moi, je puis vous faire
-avoir la fille, mon garçon, dit Cointet en frappant sur le genou de
-Petit-Claud. En épousant Françoise de La Haye, vous augmenterez votre
-clientèle de celle d'une grande partie de l'aristocratie d'Angoulême.
-Cette alliance, par la main gauche, vous ouvre un avenir magnifique...
-La position d'un avocat-avoué paraîtra suffisante: on ne veut pas
-mieux, je le sais.
-
-—Que faut-il faire?... dit avidement Petit-Claud, car vous avez maître
-Cachan pour avoué...
-
-—Aussi ne quitterai-je pas brusquement Cachan pour vous, vous n'aurez
-ma clientèle que plus tard, dit finement le grand Cointet. Ce qu'il
-faut faire, mon ami? eh! mais les affaires de David Séchard. Ce pauvre
-diable a mille écus de billets à nous payer, il ne les payera pas,
-vous le défendrez contre les poursuites de manière à faire énormément
-de frais... Soyez sans inquiétude, marchez, entassez les incidents.
-Doublon, mon huissier, qui sera chargé de l'actionner, sous la
-direction de Cachan, n'ira pas de main morte... A bon écouteur, un mot
-suffit. Maintenant, jeune homme?...
-
-Il se fit une pause éloquente pendant laquelle ces deux hommes se
-regardèrent.
-
-—Nous ne nous sommes jamais vus, reprit Cointet, je ne vous ai rien
-dit, vous ne savez rien de monsieur du Hautoy, ni de madame de
-Sénonches, ni de mademoiselle de La Haye; seulement, quand il en sera
-temps, dans deux mois, vous demanderez cette jeune personne en mariage.
-Quand nous aurons à nous voir, vous viendrez ici, le soir. N'écrivons
-point.
-
-—Vous voulez donc ruiner Séchard? demanda Petit-Claud.
-
-—Pas tout à fait; mais il faut le tenir pendant quelque temps en
-prison...
-
-—Et dans quel but?...
-
-—Me croyez-vous assez niais pour vous le dire? si vous avez l'esprit de
-le deviner, vous aurez celui de vous taire.
-
-—Le père Séchard est riche, dit le Petit-Claud en entrant déjà dans les
-idées de Boniface et apercevant une cause d'insuccès.
-
-—Tant que le père vivra, il ne donnera pas un liard à son fils, et cet
-ex-typographe n'a pas encore envie de faire tirer son billet de mort...
-
-—C'est entendu! dit Petit-Claud qui se décida promptement. Je ne vous
-demande pas de garanties, je suis avoué; si j'étais joué, nous aurions
-à compter ensemble.
-
-—Le drôle ira loin, pensa Cointet en saluant Petit-Claud.
-
-Le lendemain de cette conférence, le 30 avril, les frères Cointet
-firent présenter le premier des trois billets fabriqués par Lucien.
-Par malheur, l'effet fut remis à la pauvre madame Séchard, qui, en
-reconnaissant l'imitation de la signature de son mari par Lucien,
-appela David et lui dit à brûle-pourpoint:—Tu n'as pas signé ce
-billet?...
-
-—Non! lui dit-il. Ton frère était si pressé, qu'il a signé pour moi.....
-
-Ève rendit le billet au garçon de caisse de la maison Cointet frères en
-lui disant:—Nous ne sommes pas en mesure.
-
-Puis, en se sentant défaillir, elle monta dans sa chambre, où David la
-suivit.
-
-—Mon ami, dit Ève à Séchard d'une voix mourante, cours chez messieurs
-Cointet, ils auront des égards pour toi; prie-les d'attendre; et
-d'ailleurs fais-leur observer qu'au renouvellement du bail de Cérizet
-ils te devront mille francs.
-
-David alla sur-le-champ chez ses ennemis.
-
-Un prote peut toujours devenir imprimeur, mais il n'y a pas toujours
-un négociant chez un habile typographe; aussi David, qui connaissait
-peu les affaires, resta-t-il court devant le grand Cointet lorsque,
-après lui avoir, la gorge serrée et le cœur palpitant, assez mal débité
-ses excuses et formulé sa requête, il en reçut cette réponse:—Ceci ne
-nous regarde en rien, nous tenons le billet de Métivier, Métivier nous
-payera. Adressez-vous à monsieur Métivier.
-
-—Oh! dit Ève en apprenant cette réponse, du moment où le billet
-retourne à monsieur Métivier, nous pouvons être tranquilles.
-
-Le lendemain, Victor-Ange-Herménégilde Doublon, huissier de messieurs
-Cointet, fit le protêt à deux heures, heure où la Place du Mûrier
-est pleine de monde; et, malgré le soin qu'il eut de causer sur la
-porte de l'allée avec Marion et Kolb, le protêt n'en fut pas moins
-connu de tout le Commerce d'Angoulême dans la soirée. D'ailleurs,
-les formes hypocrites de maître Doublon, à qui le grand Cointet
-avait recommandé les plus grands égards, pouvaient-elles sauver Ève
-et David de l'ignominie commerciale qui résulte d'une suspension de
-payement? qu'on en juge! Ici, les longueurs vont paraître trop courtes.
-Quatre-vingt-dix lecteurs sur cent seront affriolés par les détails
-suivants comme par la nouveauté la plus piquante. Ainsi sera prouvée
-encore une fois la vérité de cet axiome:
-
-Il n'y a rien de moins connu que ce que tout le monde doit savoir, LA
-LOI!
-
-Certes, à l'immense majorité des Français, le mécanisme d'un des
-rouages de la Banque, bien décrit, offrira l'intérêt d'un chapitre de
-voyage dans un pays étranger. Lorsqu'un négociant envoie de la ville
-où il a son établissement un de ses billets à une personne demeurant
-dans une autre ville, comme David était censé l'avoir fait pour obliger
-Lucien, il change l'opération si simple, d'un effet souscrit entre
-négociants de la même ville pour affaires de commerce, en quelque chose
-qui ressemble à la lettre de change tirée d'une place sur une autre.
-Ainsi, en prenant les trois effets à Lucien, Métivier était obligé,
-pour en toucher le montant, de les envoyer à messieurs Cointet frères;
-ses correspondants. De là une première perte pour Lucien, désignée sous
-le nom de _commission pour change de place_, et qui s'était traduite
-par un tant pour cent rabattu sur chaque effet, outre l'escompte. Les
-effets Séchard avaient donc passé dans la catégorie des affaires de
-Banque. Vous ne sauriez croire à quel point la qualité de banquier,
-jointe au titre auguste de créancier, change la condition du débiteur.
-Ainsi, _en Banque_ (saisissez bien cette expression?), dès qu'un effet
-transmis de la place de Paris à la place d'Angoulême est impayé, les
-banquiers se doivent à eux-mêmes de s'adresser ce que la loi nomme
-un _Compte de retour_. Calembour à part, jamais les romanciers n'ont
-inventé de conte plus invraisemblable que celui-là; car voici les
-ingénieuses plaisanteries à la Mascarille qu'un certain article du Code
-de Commerce autorise, et dont l'explication vous démontrera combien
-d'atrocités se cachent sous ce mot terrible: _la Légalité_!
-
-Dès que maître Doublon eut fait enregistrer son protêt, il l'apporta
-lui-même à messieurs Cointet frères. L'huissier était en compte avec
-ces Loups-Cerviers d'Angoulême, et leur faisait un crédit de six mois
-que le grand Cointet menait à un an par la manière dont il le soldait,
-tout en disant de mois en mois, à ce sous-Loup-Cervier:—Doublon, vous
-faut-il de l'argent? Ce n'est pas tout encore! Doublon favorisait
-d'une remise cette puissante maison qui gagnait ainsi quelque chose
-sur chaque acte, un rien, une misère, un franc cinquante centimes sur
-un protêt!..... Le grand Cointet se mit à son bureau tranquillement, y
-prit un petit carré de papier timbré de trente-cinq centimes tout en
-causant avec Doublon de manière à savoir de lui des renseignements sur
-l'état vrai des commerçants.
-
-—Eh! bien, êtes-vous content du petit Gannerac?...
-
-—Il ne va pas mal. Dame! un roulage...
-
-—Ah! le fait est qu'il a du tirage! On m'a dit que sa femme lui causait
-beaucoup de dépenses...
-
-—A lui?... s'écria Doublon d'un air narquois.
-
-Et le Loup-Cervier, qui venait d'achever de régler son papier, écrivit
-en ronde le sinistre intitulé sous lequel il dressa le compte suivant.
-(_Sic!_)
-
- COMPTE DE RETOUR ET FRAIS,
-
- _A un effet de_ MILLE FRANCS, _daté d'Angoulême le dix février mil
- huit cent vingt-deux, souscrit par_ SÉCHARD FILS, _à l'ordre de_
- LUCIEN CHARDON dit DE RUBEMPRÉ, _passé à l'ordre de_ MÉTIVIER, _et
- à notre ordre, échu le trente avril dernier, protesté par_ DOUBLON,
- _huissier, le premier mai mil huit cent vingt-deux_.
-
- _Principal_ 1,000
- _Protêt_ 12 35
- _Commission à un demi pour cent_ 5 »
- _Commission de courtage d'un quart p. cent_ 2 50
- _Timbre de notre retraite et du présent_ 1 35
- _Intérêts et ports de lettres_ 3 »
- ----———-
- 1,024 20
- _Change de place à un et un quart pour 0/0
- sur 1,024 20._ 13 25
- —---———-
- 1,037 45
-
- _Mille trente-sept francs quarante-cinq centimes, de laquelle somme
- nous nous remboursons en notre traite à vue sur monsieur Métivier,
- rue Serpente, à Paris, à l'ordre de monsieur Gannerac de l'Houmeau._
-
- _Angoulême, le deux mai mil huit cent vingt-deux_,
-
- COINTET frères.
-
-Au bas de ce petit mémoire, fait avec toute l'habitude d'un praticien,
-car il causait toujours avec Doublon, le grand Cointet écrivit la
-déclaration suivante:
-
- «_Nous soussignés, Postel, maître pharmacien à l'Houmeau, et
- Gannerac, commissionnaire en roulage, négociants en cette ville,
- certifions que le change de notre place sur Paris est de un et un
- quart pour cent._
-
- «_Angoulême, le trois mai mil huit cent vingt-deux._»
-
-—Tenez, Doublon, faites-moi le plaisir d'aller chez Postel et
-chez Gannerac, les prier de faire signer cette déclaration, et
-rapportez-la-moi demain matin.
-
-Et Doublon, au fait de ces instruments de torture, s'en alla, comme
-s'il se fût agi de la chose la plus simple. Évidemment le protêt aurait
-été remis, comme à Paris, sous enveloppe, tout Angoulême devait être
-instruit de l'état malheureux dans lequel étaient les affaires de ce
-pauvre Séchard. Et de combien d'accusations son apathie ne fut-elle pas
-l'objet! les uns le disaient perdu par l'amour excessif qu'il portait
-à sa femme; les autres l'accusaient de trop d'affection pour son
-beau-frère. Et quelles atroces conclusions chacun ne tirait-il pas de
-ces prémisses! on ne devait jamais épouser les intérêts de ses proches!
-On approuvait la dureté du père Séchard envers son fils, on l'admirait!
-
-Maintenant, vous tous qui, par des raisons quelconques, oubliez
-de _faire honneur à vos engagements_, examinez bien les procédés
-parfaitement légaux, par lesquels, en dix minutes, on fait, en Banque,
-rapporter vingt-huit francs d'intérêt à un capital de mille francs?
-
-Le premier article de ce _Compte de Retour_ en est la seule chose
-incontestable.
-
-Le deuxième article contient la part du Fisc et de l'huissier. Les six
-francs que perçoit le Domaine en enregistrant le chagrin du débiteur
-et fournissant le papier timbré, feront vivre l'abus encore pendant
-long-temps! Vous savez, d'ailleurs, que cet article donne un bénéfice
-d'un franc cinquante centimes au Banquier à cause de la remise faite
-par Doublon.
-
-La commission d'un demi pour cent, objet du troisième article, est
-prise sous ce prétexte ingénieux, que ne pas recevoir son payement
-équivaut, en banque, à escompter un effet. Quoique ce soit absolument
-le contraire, rien de plus semblable que de donner mille francs ou de
-ne pas les encaisser. Quiconque a présenté des effets à l'escompte,
-sait, qu'outre les six pour cent dus légalement, l'escompteur prélève,
-sous l'humble nom de commission, un tant pour cent qui représente les
-intérêts que lui donne, au-dessus du taux légal, le génie avec lequel
-il fait valoir ses fonds. Plus il peut gagner d'argent, plus il vous en
-demande. Aussi faut-il escompter chez les sots, c'est moins cher. Mais
-en Banque y a-t-il des sots?.....
-
-La loi oblige le banquier à faire certifier par un Agent de change
-le taux du change. Dans les Places assez malheureuses pour ne pas
-avoir de Bourse, l'Agent de change est suppléé par deux négociants.
-La commission dite de courtage due à l'Agent est fixée à un quart
-pour cent de la somme exprimée dans l'effet protesté. L'usage s'est
-introduit de compter cette commission comme donnée aux négociants qui
-remplacent l'Agent, et le banquier la met tout simplement dans sa
-caisse. De là le troisième article de ce charmant compte.
-
-Le quatrième article comprend le coût du carré de papier timbré sur
-lequel est rédigé le _Compte de Retour_ et celui du timbre de ce qu'on
-appelle si ingénieusement la retraite, c'est-à-dire la nouvelle traite
-tirée par le banquier sur son confrère, pour se rembourser.
-
-Le cinquième article comprend le prix des ports de lettres et les
-intérêts légaux de la somme pendant tout le temps qu'elle peut manquer
-dans la caisse du banquier.
-
-Enfin le change de place, l'objet même de la Banque, est ce qu'il en
-coûte pour se faire payer d'une place à l'autre.
-
-Maintenant épluchez ce compte, où, selon la manière de supputer du
-Polichinelle de la chanson napolitaine si bien jouée par Lablache,
-quinze et cinq font vingt-deux! Évidemment la signature de messieurs
-Postel et Gannerac était une affaire de complaisance: les Cointet
-certifiaient au besoin pour Gannerac ce que Gannerac certifiait
-pour les Cointet. C'est la mise en pratique de ce proverbe connu,
-_Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné_. Messieurs Cointet
-frères, se trouvant en compte courant avec Métivier, n'avaient pas
-besoin de faire traite. Entre eux, un effet retourné ne produisait
-qu'une ligne de plus au _crédit_ ou au _débit_.
-
-Ce compte fantastique se réduisait donc en réalité à mille francs dus,
-au protêt de treize francs, et à un demi pour cent d'intérêt pour un
-mois de retard, en tout peut-être mille dix-huit francs.
-
-Si une grande maison de banque a tous les jours, en moyenne, un _Compte
-de retour_ sur une valeur de mille francs, elle touche tous les jours
-vingt-huit francs par la Grâce de Dieu et les constitutions de la
-Banque, royauté formidable inventée par les juifs au douzième siècle,
-et qui domine aujourd'hui les trônes et les peuples. En d'autres
-termes, mille francs rapportent alors à cette maison vingt-huit
-francs par jour ou dix mille deux cent vingt francs par an. Triplez
-la moyenne des _Comptes de Retour_, et vous apercevrez un revenu de
-trente mille francs, donné par ces capitaux fictifs. Aussi rien de
-plus amoureusement cultivé que les _Comptes de Retour_. David Séchard
-serait venu payer son effet, le trois mai, ou le lendemain même du
-protêt, messieurs Cointet frères lui eussent dit: «Nous avons retourné
-votre effet à monsieur Métivier!» quand même l'effet se fût encore
-trouvé sur leur bureau. Le _Compte de Retour_ est acquis le soir même
-du protêt. Ceci, dans le langage de la banque de province, s'appelle:
-_faire suer les écus_. Les seuls ports de lettres produisent quelque
-vingt mille francs à la maison Keller qui correspond avec le monde
-entier, et les _Comptes de Retour_ payent la loge aux Italiens, la
-voiture et la toilette de madame la Baronne de Nucingen. Le _port
-de lettre_ est un abus d'autant plus effroyable que les banquiers
-s'occupent de dix affaires semblables en dix lignes d'une lettre.
-Chose étrange! le Fisc a sa part dans cette prime arrachée au malheur,
-et le Trésor Public s'enfle ainsi des infortunes commerciales. Quant
-à la Banque, elle jette au débiteur, du haut de ses comptoirs, cette
-parole pleine de raison:—Pourquoi n'êtes-vous pas en mesure? à laquelle
-malheureusement on ne peut rien répondre. Ainsi le _Compte de Retour_
-est un conte plein de fictions terribles pour lequel les débiteurs,
-qui réfléchiront sur cette page instructive, éprouveront désormais un
-effroi salutaire.
-
-Le quatre mai, Métivier reçut de messieurs Cointet frères le _Compte de
-Retour_ avec un ordre de poursuivre à outrance à Paris monsieur Lucien
-Chardon dit de Rubempré.
-
-Quelques jours après, Ève reçut, en réponse à la lettre qu'elle écrivit
-à monsieur Métivier, le petit mot suivant, qui la rassura complétement.
-
- «A MONSIEUR SÉCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULÊME.
-
- »J'ai reçu en son temps votre estimée du 5 courant. J'ai compris,
- d'après vos explications relativement à l'effet impayé du 30 avril
- dernier, que vous aviez obligé votre beau-frère, monsieur de
- Rubempré, qui fait assez de dépenses pour que ce soit vous rendre
- service que de le contraindre à payer: il est dans une situation à ne
- pas se laisser long-temps poursuivre. Si votre honoré beau-frère ne
- payait point, je ferais fond sur la loyauté de votre vieille maison,
- et me dis, comme toujours,
-
- »Votre dévoué serviteur,
- »MÉTIVIER.»
-
-—Eh! bien, dit Ève à David, mon frère saura par cette poursuite que nous
-n'avons pas pu payer.
-
-Quel changement cette parole n'annonçait-elle pas chez Ève? L'amour
-grandissant que lui inspirait le caractère de David, de mieux en mieux
-connu, prenait dans son cœur la place de l'affection fraternelle. Mais
-à combien d'illusions ne disait-elle pas adieu?...
-
-Voyons maintenant tout le chemin que fit le _Compte de Retour_ sur
-la place de Paris? Un tiers porteur, nom commercial de celui qui
-possède un effet par transmission, est libre, aux termes de la loi, de
-poursuivre uniquement celui des divers débiteurs de cet effet qui lui
-présente la chance d'être payé le plus promptement. En vertu de cette
-faculté, Lucien fut poursuivi par l'huissier de monsieur Métivier.
-Voici quelles furent les phases de cette action, d'ailleurs entièrement
-inutile. Métivier, derrière lequel se cachaient les Cointet,
-connaissait l'insolvabilité de Lucien; mais toujours dans l'esprit de
-la loi, l'insolvabilité _de fait_ n'existe _en droit_ qu'après avoir
-été constatée. On constata donc l'impossibilité d'obtenir de Lucien le
-payement de l'effet, de la manière suivante. L'huissier de Métivier
-dénonça, le 5 mai, le _Compte de Retour_ et le protêt d'Angoulême à
-Lucien, en l'assignant au Tribunal de commerce de Paris pour entendre
-dire une foule de choses, entre autres qu'il serait condamné par
-corps comme négociant. Quand, au milieu de sa vie de cerf aux abois,
-Lucien lut ce grimoire, il recevait la signification d'un jugement
-obtenu contre lui par défaut au Tribunal de commerce. Coralie, sa
-maîtresse, ignorant ce dont il s'agissait, imagina que Lucien avait
-obligé son beau-frère; elle lui donna tous les actes ensemble, trop
-tard. Une actrice voit trop d'acteurs en huissiers dans les vaudevilles
-pour croire au papier timbré. Lucien eut des larmes aux yeux, il
-s'apitoya sur Séchard, il eut honte de son faux, et il voulut payer.
-Naturellement, il consulta ses amis sur ce qu'il devait faire pour
-gagner du temps. Mais quand Lousteau, Blondet, Bixiou, Nathan eurent
-instruit Lucien du peu de cas qu'un poète devait faire du Tribunal
-de commerce, juridiction établie pour les boutiquiers, le poète se
-trouvait déjà sous le coup d'une saisie. Il voyait à sa porte cette
-petite affiche jaune dont la couleur déteint sur les portières, qui a
-la vertu la plus astringente sur le crédit, qui porte l'effroi dans
-le cœur des moindres fournisseurs, et qui surtout glace le sang dans
-les veines des poètes assez sensibles pour s'attacher à ces morceaux
-de bois, à ces guenilles de soie, à ces tas de laine coloriée, à ces
-brimborions appelés mobilier. Quand on vint pour enlever les meubles
-de Coralie, l'auteur des _Marguerites_ alla trouver un ami de Bixiou,
-Desroches, un premier clerc qui venait de traiter d'une Étude, et
-qui se mit à rire en voyant tant d'effroi chez Lucien pour si peu de
-chose.—Ce n'est rien, mon cher, vous voulez gagner du temps?—Le plus
-possible.—Eh! bien, opposez-vous à l'exécution du jugement. Allez
-trouver un de mes amis, Signol, un agréé, portez-lui vos pièces, il
-renouvellera l'opposition, se présentera pour vous, et déclinera
-la compétence du Tribunal de commerce. Ceci ne fera pas la moindre
-difficulté, vous êtes un journaliste assez connu. Si vous êtes assigné
-devant le Tribunal civil, vous viendrez me voir, ça me regardera:
-je me charge de faire promener ceux qui veulent chagriner la belle
-Coralie. Le vingt-huit mai, Lucien, assigné devant le Tribunal civil,
-y fut condamné plus promptement que ne le pensait Desroches, car on
-poursuivait Lucien à outrance. Quand une nouvelle saisie fut pratiquée,
-lorsque l'affiche jaune vint encore dorer les pilastres de la porte de
-Coralie et qu'on voulut enlever le mobilier, Desroches, un peu sot de
-s'être _laissé pincer par_ son _confrère_ (telle fut son expression),
-s'y opposa, prétendant, avec raison d'ailleurs, que le mobilier
-appartenait à mademoiselle Coralie: il introduisit un référé. Sur le
-référé, le Président du Tribunal renvoya les parties à l'audience,
-où la propriété des meubles fut adjugée à l'actrice par un jugement.
-Métivier, qui appela de ce jugement, fut débouté de son appel par un
-arrêt, le trente juillet.
-
-Le sept août, maître Cachan reçut par la diligence un énorme dossier
-intitulé:
-
- MÉTIVIER
- CONTRE
- SÉCHARD ET LUCIEN CHARDON.
-
-La première pièce était la jolie petite note suivante, dont
-l'exactitude est garantie; elle a été copiée.
-
-
- _Billet du 30 avril dernier, souscrit par Séchard
- fils, ordre Lucien de Rubempré (2 mai). Compte de
- retour:_ 1,037 fr. 45 c.
-
- (_5 Mai._)
-
- _Dénonciation du compte de retour et du protêt avec
- assignation devant le Tribunal de commerce de
- Paris, pour le 7 mai_ 8 75
-
- (_7 Mai._)
-
- _Jugement, condamnation par défaut, avec contrainte
- par corps_ 35 »
-
- (_10 Mai._)
-
- _Signification du jugement_ 8 50
-
- (_12 Mai._)
-
- _Commandement_ 5 50
-
- (_14 Mai._)
-
- _Procès-verbal de saisie_ 16 »
-
- (_18 Mai._)
-
- _Procès-verbal d'apposition d'affiches_ 15 25
-
- (_19 Mai._)
-
- _Insertion au journal_ 4 »
-
- (_24 Mai._)
-
- _Procès-verbal de récolement précédant l'enlèvement,
- et contenant opposition à l'exécution du jugement
- par le sieur Lucien de Rubempré_ 12 »
-
- (_27 Mai._)
-
- _Jugement du Tribunal qui, faisant droit, renvoie,
- sur l'opposition dûment réitérée, les parties
- devant le Tribunal civil_ 35 »
-
- (_28 Mai._)
-
- _Assignation à bref délai par Métivier, devant
- le Tribunal civil avec constitution d'avoué_ 6 50
-
- (_2 Juin._)
-
- _Jugement contradictoire qui condamne Lucien Chardon
- à payer les causes du compte de retour et laisse à
- la charge du poursuivant les frais faits devant le
- Tribunal de commerce_ 150 »
-
- (_6 Juin._)
-
- _Signification dudit_ 10 »
-
- (_15 Juin._)
-
- _Commandement_ 5 50
-
- (_19 Juin._)
-
- _Procès-verbal tendant à saisie, et contenant opposition
- à cette saisie par la demoiselle Coralie, qui prétend
- que le mobilier lui appartient et demande d'aller en
- référé sur l'heure, dans le cas où l'on voudrait
- passer outre_ 20 »
-
- _Ordonnance du Président, qui renvoie les parties
- à l'audience en état de référé_ 40 »
-
- (_19 Juin._)
-
- _Jugement qui adjuge la propriété des meubles à ladite
- demoiselle Coralie_ 250 »
-
- (_20 Juin._)
-
- _Appel par Métivier_ 17 »
-
- (_30 Juin._)
-
- _Arrêt confirmatif du jugement_ 250 »
- ——------
- _Total_ 889 »
- ========
- _Billet du 31 mai_ 1,037 45
-
- _Dénonciation à Lucien_ 8 75
- ————----
- 1,046 20
- ========
- _Billet du 30 juin, compte de retour_ 1,037 45
-
- _Dénonciation à Lucien_ 8 75
- ————----
- 1,046 20
-
-Ces pièces étaient accompagnées d'une lettre par laquelle Métivier
-donnait l'ordre à maître Cachan, avoué d'Angoulême, de poursuivre David
-Séchard par tous les moyens de droit. Maître Victor-Ange-Herménégilde
-Doublon assigna donc David Séchard, le 3 juillet, au Tribunal de
-commerce d'Angoulême pour le payement de la somme totale de quatre
-mille dix-huit francs quatre-vingt-cinq centimes, montant des trois
-effets et des frais déjà faits. Le jour où Doublon devait lui apporter
-à elle-même le commandement de payer cette somme énorme pour elle, Ève
-reçut dans la matinée cette lettre foudroyante écrite par Métivier:
-
- «A MONSIEUR SÉCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULÊME.
-
- »Votre beau-frère, monsieur Chardon, est un homme d'une insigne
- mauvaise foi qui a mis son mobilier sous le nom d'une actrice avec
- laquelle il vit, et vous auriez dû, Monsieur, me prévenir loyalement
- de ces circonstances afin de ne pas me laisser faire des poursuites
- inutiles, car vous n'avez pas répondu à ma lettre du 10 mai dernier.
- Ne trouvez donc pas mauvais que je vous demande immédiatement le
- remboursement des trois effets et de tous mes débours.
-
- »Agréez mes salutations.
-
- »MÉTIVIER.»
-
-En n'entendant plus parler de rien, Ève, peu savante en droit
-commercial, pensait que son frère avait réparé son crime en payant les
-billets fabriqués.
-
-—Mon ami, dit-elle à son mari, cours avant tout chez Petit-Claud,
-explique-lui notre position, et consulte-le.
-
-—Mon ami, dit le pauvre imprimeur en entrant dans le cabinet de son
-camarade chez lequel il avait couru précipitamment, je ne savais pas,
-quand tu es venu m'annoncer ta nomination en m'offrant tes services,
-que je pourrais en avoir sitôt besoin.
-
-Petit-Claud étudia la belle figure de penseur que lui présenta cet
-homme assis dans un fauteuil en face de lui, car il n'écouta pas le
-détail d'affaires qu'il connaissait mieux que ne les savait celui
-qui les lui expliquait. En voyant entrer Séchard inquiet, il s'était
-dit:—Le tour est fait! Cette scène se joue assez souvent au fond du
-cabinet des avoués.—Pourquoi les Cointet le persécutent-ils?... se
-demandait Petit-Claud. Il est dans l'esprit des avoués de pénétrer tout
-aussi bien dans l'âme de leurs clients que dans celle des adversaires:
-ils doivent connaître l'envers aussi bien que l'endroit de la trame
-judiciaire.
-
-—Tu veux gagner du temps, répondit enfin Petit-Claud à Séchard quand
-Séchard eut fini. Que te faut-il, quelque chose comme trois ou quatre
-mois?
-
-—Oh! quatre mois! je suis sauvé, s'écria David à qui Petit-Claud parut
-être un ange.
-
-—Eh! bien, l'on ne touchera à aucun de tes meubles, et l'on ne pourra
-pas t'arrêter avant trois ou quatre mois... Mais cela te coûtera bien
-cher, dit Petit-Claud.
-
-—Eh! qu'est-ce que cela me fait! s'écria Séchard.
-
-—Tu attends des rentrées, en es-tu sûr?... demanda l'avoué presque
-surpris de la facilité avec laquelle son client entrait dans la
-machination.
-
-—Dans trois mois je serai riche, répondit l'inventeur avec une
-assurance d'inventeur.
-
-—Ton père n'est pas encore en pré, répondit Petit-Claud, il tient à
-rester dans les vignes.
-
-—Est-ce que je compte sur la mort de mon père?... répondit David. Je
-suis sur la trace d'un secret industriel qui me permettra de fabriquer
-sans un brin de coton un papier aussi solide que le papier de Hollande,
-et à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel de la
-pâte de coton...
-
-—C'est une fortune, s'écria Petit-Claud qui comprit alors le projet du
-grand Cointet.
-
-—Une grande fortune, mon ami, car il faudra, dans dix ans d'ici, dix
-fois plus de papier qu'il ne s'en consomme aujourd'hui. Le journalisme
-sera la folie de notre temps!
-
-—Personne n'a ton secret?...
-
-—Personne, excepté ma femme.
-
-—Tu n'as pas dit ton projet, ton programme à quelqu'un.... aux Cointet,
-par exemple?
-
-—Je leur en ai parlé, mais vaguement, je crois!
-
-Un éclair de générosité passa dans l'âme enfiellée de Petit-Claud qui
-essaya de tout concilier, l'intérêt des Cointet, le sien et celui de
-Séchard.
-
-—Écoute, David, nous sommes camarades de collége, je te défendrai;
-mais, sache-le bien, cette défense à l'encontre des lois te coûtera
-cinq à six mille francs!... Ne compromets pas ta fortune. Je crois
-que tu seras obligé de partager avec un de nos fabricants. Voyons? tu
-y regarderas à deux fois avant d'acheter ou de faire construire une
-papeterie... Il te faudra d'ailleurs prendre un brevet d'invention...
-Tout cela prendra du temps et voudra de l'argent, les huissiers
-fondront sur toi peut-être trop tôt, malgré les détours que nous allons
-faire devant eux...
-
-—Je tiens mon secret! répondit David avec la naïveté du savant.
-
-—Eh! bien, ton secret sera ta planche de salut, reprit Petit-Claud
-repoussé dans sa première et loyale intention d'éviter un procès par
-une transaction, je ne veux pas le savoir; mais écoute moi bien: tâche
-de travailler dans les entrailles de la terre, que personne ne te voie
-et ne puisse soupçonner tes moyens d'exécution, car ta planche te
-serait volée sous tes pieds... Un inventeur cache souvent sous sa peau
-un jobard! Vous pensez trop à vos secrets pour pouvoir penser à tout.
-On finira par se douter de l'objet de tes recherches, tu es environné
-de fabricants! Autant de fabricants, autant d'ennemis! Je te vois comme
-le castor au milieu des chasseurs, ne leur donne pas ta peau...
-
-—Merci, mon cher camarade, je me suis dit tout cela, s'écria
-Séchard; mais je te suis obligé de me montrer tant de prudence et de
-sollicitude!... Il ne s'agit pas de moi dans cette entreprise. A moi,
-douze cents francs de rente me suffiraient, et mon père doit m'en
-laisser au moins trois fois autant quelque jour... Je vis par l'amour
-et par ma pensée!... une vie céleste... Il s'agit de Lucien et de ma
-femme; c'est pour eux que je travaille...
-
-—Allons, signe-moi ce pouvoir, et ne t'occupe plus que de ta
-découverte. Le jour où il faudra te cacher à cause de la contrainte
-par corps, je te préviendrai la veille; car il faut tout prévoir. Et
-laisse-moi te dire de ne laisser pénétrer chez toi personne de qui tu
-ne sois sûr comme de toi-même.
-
-—Cérizet n'a pas voulu continuer le bail de l'exploitation de mon
-imprimerie, et de là sont venus nos petits chagrins d'argent. Il ne
-reste donc plus chez moi que Marion, Kolb, un Alsacien qui est comme un
-caniche pour moi, ma femme et ma belle-mère...
-
-—Écoute, dit Petit-Claud, défie-toi du caniche...
-
-—Tu ne le connais pas, s'écria David. Kolb, c'est comme moi-même.
-
-—Veux-tu me le laisser éprouver?...
-
-—Oui, dit Séchard.
-
-—Allons, adieu; mais envoie-moi la belle madame Séchard, un pouvoir de
-ta femme est indispensable. Et, mon ami, songe bien que le feu est dans
-tes affaires, dit Petit-Claud à son camarade en le prévenant ainsi de
-tous les malheurs judiciaires qui allaient fondre sur lui.
-
-—Me voilà donc un pied en Bourgogne et un pied en Champagne, se dit
-Petit-Claud après avoir reconduit son ami David Séchard jusqu'à la
-porte de l'Étude.
-
-En proie aux chagrins que cause le manque d'argent, aux peines que
-lui donnait l'état de sa femme, assassinée par l'infamie de Lucien,
-David cherchait toujours son problème!... Or, tout en allant de chez
-lui chez Petit-Claud, il avait mâché par distraction une tige d'ortie
-qu'il avait mise dans de l'eau pour arriver à un rouissage quelconque
-des tiges employées comme matière de sa pâte. Il voulait remplacer les
-divers brisements opérés par la macération par le tissage, enfin par
-l'usage de tout ce qui devient fil, linge, chiffon. Quand il alla par
-les rues, assez content de sa conférence avec son ami Petit-Claud, il
-se trouva dans les dents une boule de pâte: il la prit sur sa main,
-l'étendit et vit une bouillie supérieure à toutes les compositions
-qu'il avait obtenues; car le principal inconvénient des pâtes obtenues
-des végétaux est un défaut de liant. Ainsi la paille donne un papier
-cassant, quasi métallique et sonore. Ces hasards-là ne sont rencontrés
-que par les audacieux chercheurs des causes naturelles!
-
-—Je vais, se disait-il, remplacer par l'effet d'une machine et d'un
-agent chimique l'opération que je viens de faire machinalement.
-
-Et il apparut à sa femme dans la joie de sa croyance à un triomphe.
-
-—Oh! mon ange, sois sans inquiétude! dit David en voyant que sa
-femme avait pleuré. Petit-Claud nous garantit pour quelques mois de
-tranquillité. L'on me fera des frais; mais, comme il me l'a dit en me
-reconduisant:—Tous les Français ont le droit de faire attendre leurs
-créanciers, pourvu qu'ils finissent par leur payer capital, intérêts et
-frais!... Eh! bien, nous payerons...
-
-—Et vivre!... dit la pauvre Ève qui pensait à tout.
-
-—Ah! c'est vrai, répondit David en portant la main à son oreille par un
-geste inexplicable et familier à presque tous les gens embarrassés.
-
-—Ma mère gardera notre petit Lucien et je puis me remettre à
-travailler, dit-elle.
-
-—Ève! ô mon Ève! s'écria David, les larmes aux yeux, en prenant sa
-femme et la serrant sur son cœur, Ève! à deux pas d'ici, à Saintes,
-au seizième siècle, un des plus grands hommes de la France, car il
-ne fut pas seulement l'inventeur des émaux, il fut aussi le glorieux
-précurseur de Buffon, de Cuvier, il trouva la géologie avant eux, ce
-naïf bonhomme! Bernard de Palissy souffrait la passion des chercheurs
-de secrets, mais il voyait sa femme et ses enfants, tout un faubourg
-contre lui. Sa femme lui vendait ses outils.... Il errait dans la
-campagne, incompris!... pourchassé, montré au doigt!... Mais, moi, je
-suis aimé...
-
-—Bien aimé, répondit Ève avec une sainte et placide expression.
-
-—On peut souffrir alors tout ce qu'a souffert ce pauvre Bernard de
-Palissy, l'auteur des faïences d'Écouen, et que Charles IX excepta de
-la Saint-Barthélemy, qui fit enfin à la face de l'Europe, vieux, riche
-et honoré, des cours publics sur sa _science des terres_, comme il
-l'appelait.
-
-—Tant que mes doigts auront la force de tenir un fer à repasser, tu ne
-manqueras de rien! s'écria la pauvre femme avec l'accent du dévouement
-le plus profond. Dans le temps que j'étais première demoiselle chez
-madame Prieur, j'avais pour amie une petite fille bien sage, la cousine
-à Postel, Basine Clerget; eh! bien, Basine vient de m'annoncer, en
-m'apportant mon linge fin, qu'elle succède à madame Prieur: j'irai
-travailler chez elle!...
-
-—Ah! tu n'y travailleras pas long-temps! répondit Séchard. J'ai
-trouvé...
-
-Pour la première fois la sublime croyance au succès, qui soutient les
-inventeurs et leur donne le courage d'aller en avant dans les forêts
-vierges du pays des découvertes, fut accueillie par Ève avec un sourire
-presque triste, et David baissa la tête par un mouvement funèbre.
-
-—Oh! mon ami, je ne me moque pas, je ne ris pas, je ne doute pas!
-s'écria la belle Ève en se mettant à genoux devant son mari. Mais je
-vois combien tu avais raison de garder le plus profond silence sur tes
-essais, sur tes espérances. Oui, mon ami, les inventeurs doivent cacher
-le pénible enfantement de leur gloire à tout le monde, même à leurs
-femmes!... Une femme est toujours femme. Ton Ève n'a pu s'empêcher de
-sourire en t'entendant dire: J'ai trouvé!... pour la dix-septième fois
-depuis un mois.
-
-David se mit à rire si franchement de lui-même qu'Ève lui prit la main
-et la baisa saintement. Ce fut un moment délicieux, une de ces roses
-d'amour et de tendresse qui fleurissent au bord des plus arides chemins
-de la misère et quelquefois au fond des précipices.
-
-Ève redoubla de courage en voyant le malheur redoubler de furie. La
-grandeur de son mari, sa naïveté d'inventeur, les larmes qu'elle
-surprit parfois dans les yeux de cet homme de cœur et de poésie, tout
-développa chez elle une force de résistance inouïe. Elle eut encore une
-fois recours au moyen qui lui avait déjà si bien réussi. Elle écrivit à
-monsieur Métivier d'annoncer la vente de l'imprimerie en lui offrant de
-le payer sur le prix qu'on en obtiendrait et en le suppliant de ne pas
-ruiner David en frais inutiles. Devant cette lettre sublime Métivier
-fit le mort: son premier commis répondit qu'en l'absence de monsieur
-Métivier il ne pouvait pas prendre sur lui d'arrêter les poursuites.
-Telle n'était pas la coutume de son patron en affaires. Ève proposa
-de renouveler les effets en payant tous les frais, et le commis y
-consentit, pourvu que le père de David Séchard donnât sa garantie par
-un aval. Ève se rendit alors à pied à Marsac, accompagnée de sa mère
-et de Kolb. Elle affronta le vieux vigneron, elle fut charmante, elle
-réussit à dérider cette vieille figure; mais, quand, le cœur tremblant,
-elle parla de l'aval, elle vit un changement complet et soudain sur
-cette face soûlographique.
-
-—Si je laissais à mon fils la liberté de mettre la main à mes
-lèvres, au bord de ma caisse, il la plongerait jusqu'au fond de mes
-entrailles!... s'écria-t-il. Les enfants mangent tous à même dans la
-bourse paternelle. Et comment ai-je fait, moi? Je n'ai jamais coûté
-un liard à mes parents. Votre imprimerie est vide. Les souris et les
-rats sont seuls à y faire des impressions... Vous êtes belle, vous,
-je vous aime; vous êtes une femme travailleuse et soigneuse. Mais mon
-fils!... Savez-vous ce qu'est David?... Eh! bien, c'est un fainéant de
-savant. Si je l'avais _lairré_ comme on m'a _lairré_, sans se connaître
-aux lettres, et que j'en eusse fait un _ours_, comme son père, il
-aurait des rentes... Oh! c'est ma croix, ce garçon-là, voyez-vous!
-Et, par malheur, il est bien unique, car sa _retiration_ n'existera
-jamais! Enfin il vous rend malheureuse... (Ève protesta par un geste de
-dénégation absolue.)—Oui, reprit-il en répondant à ce geste, vous avez
-été obligée de prendre une nourrice, le chagrin vous a tari votre lait.
-Je sais tout, allez! vous êtes au tribunal et tambourinés par la ville.
-Je n'étais qu'un _ours_, je ne suis pas savant, je n'ai pas été prote
-chez messieurs Didot, la gloire de la typographie; mais jamais je n'ai
-reçu de papier timbré! Savez-vous ce que je me dis en allant dans mes
-vignes, les soignant et récoltant, et faisant mes petites affaires?...
-Je me dis:—Mon pauvre vieux, tu te donnes bien du mal, tu mets écu sur
-écu, tu lairreras de beaux biens, ce sera pour les huissiers, pour les
-avoués..... ou pour les chimères..... pour les idées... Tenez, mon
-enfant, vous êtes mère de ce petit garçon, qui m'a eu l'air d'avoir la
-truffe de son grand-père au milieu du visage quand je l'ai tenu sur
-les fonts avec madame Chardon, eh! bien, pensez moins à Séchard qu'à
-ce petit drôle-là... Je n'ai confiance qu'en vous... Vous pourriez
-empêcher la dissipation de mes biens... de mes pauvres biens...
-
-—Mais, mon cher papa Séchard, votre fils sera votre gloire, et
-vous le verrez un jour riche par lui-même et avec la croix de la
-Légion-d'Honneur à la boutonnière...
-
-—Qué qui fera donc pour cela? demanda le vigneron.
-
-—Vous le verrez! Mais, en attendant, mille écus vous
-ruineraient-ils?... Avec mille écus vous feriez cesser les
-poursuites... Eh! bien, si vous n'avez pas confiance en lui,
-prêtez-les-moi, je vous les rendrai, vous les hypothéquerez sur ma dot,
-sur mon travail...
-
-—David Séchard est donc poursuivi? s'écria le vigneron étonné
-d'apprendre que ce qu'il croyait une calomnie était vrai. Voilà ce
-que c'est que de savoir signer son nom!... Eh mes loyers!... Oh! il
-faut, ma petite fille, que j'aille à Angoulême me mettre en règle et
-consulter Cachan, mon avoué... Vous avez joliment bien fait de venir...
-Un homme averti en vaut deux!
-
-Après une lutte de deux heures, Ève fut obligée de s'en aller, battue
-par cet argument invincible:—Les femmes n'entendent rien aux affaires.
-Venue avec un vague espoir de réussir, Ève refit le chemin de Marsac à
-Angoulême presque brisée. En rentrant, elle arriva précisément à temps
-pour recevoir la signification du jugement qui condamnait Séchard à
-tout payer à Métivier. En province, la présence d'un huissier à la
-porte d'une maison est un événement; mais Doublon venait beaucoup
-trop souvent depuis quelque temps pour que le voisinage n'en causât
-pas. Aussi Ève n'osait-elle plus sortir de chez elle, elle avait peur
-d'entendre des chuchotements à son passage.
-
-—Oh! mon frère, mon frère! s'écria la pauvre Ève en se précipitant dans
-son allée et montant les escaliers, je ne puis te pardonner que s'il
-s'agissait de ta...
-
-—Hélas, lui dit Séchard, qui venait au-devant d'elle, il s'agissait
-d'éviter son suicide.
-
-—N'en parlons donc plus jamais, répondit-elle doucement. La femme qui
-l'a emmené dans ce gouffre de Paris est bien criminelle!... et ton
-père, mon David, est bien impitoyable!... Souffrons en silence.
-
-Un coup frappé discrètement arrêta quelque tendre parole sur les lèvres
-de David, et Marion se présenta remorquant à travers la première pièce
-le grand et gros Kolb.
-
-—Madame, dit-elle, Kolb et moi nous avons su que monsieur et madame
-étaient bien tourmentés; et, comme nous avons à nous deux seize cents
-francs d'économies, nous avons pensé qu'ils ne pouvaient pas être mieux
-placés qu'entre les mains de madame...
-
-—_Te matame_, répéta Kolb avec enthousiasme.
-
-—Kolb, s'écria David Séchard, nous ne nous quitterons jamais, porte
-mille francs à compte chez Cachan, l'avoué, mais en demandant une
-quittance; nous garderons le reste. Kolb, qu'aucune puissance humaine
-ne t'arrache un mot sur ce que je fais, sur mes heures d'absence, sur
-ce que tu pourras me voir rapporter, et quand je t'enverrai chercher
-des herbes, tu sais, qu'aucun œil humain ne te voie... On cherchera,
-mon bon Kolb, à te séduire, on t'offrira peut-être des mille, des dix
-mille francs pour parler...
-
-—_On m'ovrirait pien tes millions, queu cheu ne tirais bas une motte!
-Est-ce que che nei gonnais boind la gonzigne milidaire?_
-
-—Tu es averti, marche, et va prier monsieur Petit-Claud d'assister à la
-remise de ces fonds chez monsieur Cachan.
-
-—_Ui_, fit l'Alsacien, _chesbère edre assez riche ein chour pire lui
-domper sire le gazaquin, à ced ôme te chistice! Ch'aime bas sa visache!_
-
-—C'est un bon homme, madame, dit la grosse Marion, il est fort comme un
-Turc et doux comme un mouton. En voilà un qui ferait le bonheur d'une
-femme. C'est lui pourtant qui a eu l'idée de placer ainsi nos gages,
-qu'il appelle des _caches_! Pauvre homme! s'il parle mal, il pense
-bien, et je l'entends tout de même. Il a l'idée d'aller travailler
-chez les autres pour ne nous rien coûter....
-
-—On deviendrait riche uniquement pour pouvoir récompenser ces braves
-gens-là, dit Séchard en regardant sa femme.
-
-Ève trouvait cela tout simple, elle n'était pas étonnée de rencontrer
-des âmes à la hauteur de la sienne. Son attitude eût expliqué toute
-la beauté de son caractère aux êtres les plus stupides, et même à un
-indifférent.
-
-—Vous serez riche, mon cher monsieur, vous avez du pain de cuit,
-s'écria Marion, votre père vient d'acheter une ferme, il vous en fait,
-allez! des rentes...
-
-Dans la circonstance, ces paroles dites par Marion pour diminuer en
-quelque sorte le mérite de son action, ne trahissaient-elles pas une
-exquise délicatesse?
-
-Comme toutes les choses humaines, la procédure française a des vices.
-Néanmoins, de même qu'une arme à deux tranchants, elle sert aussi bien
-à la défense qu'à l'attaque. En outre, elle a cela de plaisant, que si
-deux avoués s'entendent (et ils peuvent s'entendre sans avoir besoin
-d'échanger deux mots, ils se comprennent par la seule marche de leur
-procédure!) un procès ressemble alors à la guerre comme la faisait le
-premier maréchal de Biron à qui son fils proposait au siége de Rouen
-un moyen de prendre la ville en deux jours.—Tu es donc bien pressé,
-lui dit-il, d'aller planter nos choux. Deux généraux peuvent éterniser
-la guerre en n'arrivant à rien de décisif et ménageant leurs troupes,
-selon la méthode des généraux autrichiens que le Conseil Aulique ne
-réprimande jamais d'avoir fait manquer une combinaison pour laisser
-manger la soupe à leurs soldats. Maître Cachan, Petit-Claud et Doublon
-se comportèrent encore mieux que des généraux autrichiens, ils se
-modelèrent sur un Autrichien de l'Antiquité, sur Fabius _Cunctator_!
-
-Petit-Claud, malicieux comme un mulet, eut bientôt reconnu tous les
-avantages de sa position. Dès que le payement des frais à faire était
-garanti par le grand Cointet, il se promit de ruser avec Cachan, et de
-faire briller son génie aux yeux du papetier, en créant des incidents
-qui retombassent à la charge de Métivier. Mais, malheureusement pour la
-gloire de ce jeune Figaro de la Basoche, l'historien doit passer sur le
-terrain de ses exploits comme s'il marchait sur des charbons ardents.
-Un seul mémoire de frais, comme celui fait à Paris, suffit sans doute
-à l'histoire des mœurs contemporaines. Imitons donc le style des
-bulletins de la Grande-Armée; car, pour l'intelligence du récit, plus
-rapide sera l'énoncé des faits et gestes de Petit-Claud, meilleure sera
-cette page exclusivement judiciaire.
-
-Assigné, le 3 juillet, au Tribunal de commerce d'Angoulême, David fit
-défaut; le jugement lui fut signifié le 8.
-
-Le 10, Doublon lança un commandement et tenta, le 12, une saisie à
-laquelle s'opposa Petit-Claud en réassignant Métivier à quinze jours.
-De son côté, Métivier trouva ce temps trop long, réassigna le lendemain
-à bref délai, et obtint, le 19, un jugement qui débouta Séchard
-de son opposition. Ce jugement, signifié roide le 21, autorisa un
-commandement le 22, une signification de contrainte par corps le 23,
-et un procès-verbal de saisie le 24. Cette fureur de saisie fut bridée
-par Petit-Claud qui s'y opposa en interjetant appel en Cour royale. Cet
-appel, réitéré le 15 juillet, traînait Métivier à Poitiers.
-
-—Allez! se dit Petit-Claud, nous resterons là pendant quelque temps.
-
-Une fois l'orage dirigé sur Poitiers, chez un avoué de Cour royale à
-qui Petit-Claud donna ses instructions, ce défenseur à double face fit
-assigner à bref délai David Séchard, par madame Séchard, en séparation
-de biens. Selon l'expression du Palais, il _diligenta_ de manière à
-obtenir son jugement de séparation le 28 juillet, il l'inséra dans le
-_Courrier de la Charente_, le signifia dûment, et, le 1er août, il
-se faisait par-devant notaire une liquidation des reprises de madame
-Séchard qui la constituait créancière de son mari pour la faible somme
-de dix mille francs que l'amoureux David lui avait reconnue en dot par
-le contrat de mariage, et pour le payement de laquelle il lui abandonna
-le mobilier de son imprimerie et celui du domicile conjugal.
-
-Pendant que Petit-Claud mettait ainsi à couvert l'avoir du ménage,
-il faisait triompher à Poitiers la prétention sur laquelle il avait
-basé son appel. Selon lui, David devait d'autant moins être passible
-des frais faits à Paris sur Lucien de Rubempré, que le Tribunal
-civil de la Seine, les avait, par son jugement, mis à la charge de
-Métivier. Ce système, adopté par la Cour, fut consacré dans un arrêt
-qui confirma les condamnations portées au jugement du Tribunal de
-commerce d'Angoulême contre Séchard fils, en faisant distraction d'une
-somme de six cents francs sur les frais de Paris, mis à la charge de
-Métivier, en compensant quelques frais entre les parties, eu égard à
-l'incident qui motivait l'appel de Séchard. Cet arrêt signifié, le 17
-août, à Séchard fils, se traduisit, le 18, en un commandement de payer
-le capital, les intérêts, les frais dus, suivis d'un procès-verbal de
-saisie le 20. Là, Petit-Claud intervint au nom de madame Séchard et
-revendiqua le mobilier comme appartenant à l'épouse, dûment séparée. De
-plus, Petit-Claud fit apparaître Séchard père devenu son client. Voici
-pourquoi.
-
-Le lendemain de la visite que lui fit sa belle-fille, le vigneron était
-venu voir son avoué d'Angoulême, maître Cachan, auquel il demanda la
-manière de recouvrer ses loyers compromis dans la bagarre où son fils
-était engagé.
-
-—Je ne puis pas _occuper_ pour le père lorsque je poursuis le fils, lui
-dit Cachan, mais allez voir Petit-Claud, il est très-habile, et il vous
-servira peut-être encore mieux que je ne le ferais...
-
-Au Palais, Cachan dit à Petit-Claud:—Je t'ai envoyé le père Séchard,
-_occupe_ pour moi à charge de revanche.
-
-Entre avoués, ces sortes de services se rendent en province comme à
-Paris.
-
-Le lendemain du jour où le père Séchard eut donné sa confiance à
-Petit-Claud, le grand Cointet vint voir son complice et lui dit:—Tâchez
-de donner une leçon au père Séchard! Il est homme à ne jamais pardonner
-à son fils de lui coûter mille francs; et ce débours séchera dans son
-cœur toute pensée généreuse, s'il en poussait!
-
-—Allez à vos vignes, dit Petit-Claud à son nouveau client, votre fils
-n'est pas heureux, ne le grugez pas en mangeant chez lui. Je vous
-appellerai quand il en sera temps.
-
-Donc, au nom de Séchard, Petit-Claud prétendit que les presses étant
-scellées devenaient d'autant plus immeubles par destination que, depuis
-le règne de Louis XIV, la maison servait à une imprimerie. Cachan,
-indigné pour le compte de Métivier, qui, après avoir trouvé à Paris les
-meubles de Lucien appartenant à Coralie, trouvait encore à Angoulême
-les meubles de David appartenant à la femme et au père (il y eut là
-de jolies choses dites à l'audience), assigna le père et le fils pour
-faire tomber de telles prétentions. «Nous voulons, s'écria-t-il,
-démasquer les fraudes de ces hommes qui déploient les plus redoutables
-fortifications de la mauvaise foi; qui, des articles les plus innocents
-et les plus clairs du Code, font des chevaux de frise pour se
-défendre! et de quoi, de payer trois mille francs! pris où... dans la
-caisse du pauvre Métivier. Et l'on ose accuser les escompteurs!...
-Dans quel temps vivons-nous!... Enfin, je le demande, n'est-ce pas à
-qui prendra l'argent de notre voisin?... Vous ne sanctionnerez pas une
-prétention qui ferait passer l'immoralité au cœur de la justice!...» Le
-tribunal d'Angoulême, ému par la belle plaidoierie de Cachan, rendit
-un jugement contradictoire entre toutes les parties, qui donna la
-propriété des meubles meublants seulement à madame Séchard, repoussa
-les prétentions de Séchard père et le condamna net à payer quatre cent
-trente-quatre francs soixante-cinq centimes de frais.
-
-—Le père Séchard est bon, se dirent en riant les avoués, il a voulu
-mettre la main dans le plat, qu'il paye!...
-
-Le 26 août, ce jugement fut signifié de manière à pouvoir saisir les
-presses et les accessoires de l'imprimerie le 28 août. On apposa
-les affiches!... On obtint, sur requête, un jugement pour pouvoir
-vendre dans les lieux mêmes. On inséra l'annonce de la vente dans les
-journaux, et Doublon se flatta de pouvoir procéder au récolement et à
-la vente le 2 septembre.
-
-En ce moment, David Séchard devait, par jugement en règle et par
-exécutoires levés, bien légalement, à Métivier la somme totale de
-cinq mille deux cent soixante-quinze francs vingt-cinq centimes non
-compris les intérêts. Il devait à Petit-Claud douze cents francs et les
-honoraires, dont le chiffre était laissé, suivant la noble confiance
-des cochers qui vous ont conduit rondement, à sa générosité. Madame
-Séchard devait à Petit-Claud environ trois cent cinquante francs, et
-des honoraires. Le père Séchard devait ses quatre cent trente-quatre
-francs soixante-cinq centimes et Petit-Claud lui demandait cent écus
-d'honoraires. Ainsi, le tout pouvait aller à dix mille francs.
-
-A part l'utilité de ces documents pour les nations étrangères qui
-pourront y voir le jeu de l'artillerie judiciaire en France, il est
-nécessaire que le législateur, si toutefois le législateur a le temps
-de lire, connaisse jusqu'où peut aller l'abus de la procédure. Ne
-devrait-on pas bâcler une petite loi qui, dans certain cas, interdirait
-aux avoués de surpasser _en frais_ la somme qui fait l'objet du procès?
-N'y a-t-il pas quelque chose de ridicule à soumettre une propriété
-d'un centiare aux formalités qui régissent une terre d'un million! On
-comprendra par cet exposé très-sec de toutes les phases par lesquelles
-passait le débat, la valeur de ces mots: _la forme, la justice, les
-frais!_ dont ne se doute pas l'immense majorité des Français. Voilà ce
-qui s'appelle en argot de Palais mettre le feu dans les affaires d'un
-homme. Les caractères de l'imprimerie pesant cinq milliers valaient,
-au prix de la fonte, deux mille francs. Les trois presses valaient six
-cents francs. Le reste du matériel eût été vendu comme du vieux fer et
-du vieux bois. Le mobilier du ménage aurait produit tout au plus mille
-francs. Ainsi, de valeurs appartenant à Séchard fils et représentant
-une somme d'environ quatre mille francs, Cachan et Petit-Claud en
-avaient fait le prétexte de sept mille francs de frais sans compter
-l'avenir dont la fleur promettait d'assez beaux fruits, comme on va le
-voir. Certes les praticiens de France et de Navarre, ceux de Normandie
-même, accorderont leur estime et leur admiration à Petit-Claud; mais
-les gens de cœur n'accorderont-ils pas une larme de sympathie à Kolb et
-à Marion?
-
-Pendant cette guerre, Kolb, assis à la porte de l'allée sur une chaise
-tant que David n'avait pas besoin de lui, remplissait les devoirs
-d'un chien de garde. Il recevait les actes judiciaires, toujours
-surveillés d'ailleurs par un clerc de Petit-Claud. Quand des affiches
-annonçaient la vente du matériel composant une imprimerie, Kolb les
-arrachait aussitôt que l'afficheur les avait apposées, et il courait
-par la ville les ôter en s'écriant:—_Les goquins!... dourman der ein si
-prafe ôme! Ed ilz abellent ça de la chistice!_ Marion gagnait pendant
-la matinée une pièce de dix sous dans une papeterie et l'employait à
-la dépense journalière. Madame Chardon avait recommencé sans murmurer
-les fatigantes veilles de son état de garde-malade, et apportait à sa
-fille son salaire à la fin de chaque semaine. Elle avait déjà fait
-deux neuvaines, en s'étonnant de trouver Dieu sourd à ses prières, et
-aveugle aux clartés des cierges qu'elle lui allumait.
-
-Le 2 septembre, Ève reçut la seule lettre que Lucien écrivit après
-celle par laquelle il avait annoncé la mise en circulation des trois
-billets à son beau-frère et que David avait cachée à sa femme.
-
-—Voilà la troisième lettre que j'aurai eue de lui depuis son départ, se
-dit la pauvre sœur en hésitant à décacheter le fatal papier.
-
-En ce moment, elle donnait à boire à son enfant, elle le nourrissait
-au biberon, car elle avait été forcée de renvoyer la nourrice par
-économie. On peut juger dans quel état la mit la lecture de la lettre
-suivante ainsi que David, qu'elle fit lever. Après avoir passé la nuit
-à faire du papier, l'inventeur s'était couché vers le jour.
-
- «Paris, 29 août.
-
- »Ma chère sœur,
-
- »Il y a deux jours, à cinq heures du matin, j'ai reçu le dernier
- soupir d'une des plus belles créatures de Dieu, la seule femme qui
- pouvait m'aimer comme tu m'aimes, comme m'aiment David et ma mère, en
- joignant à ces sentiments si désintéressés ce qu'une mère et une sœur
- ne sauraient donner: toutes les félicités de l'amour! Après m'avoir
- tout sacrifié, peut-être la pauvre Coralie est-elle morte pour moi!
- pour moi qui n'ai pas en ce moment de quoi la faire enterrer...
- Elle m'eût consolé de la vie; vous seuls, mes chers anges, pourrez
- me consoler de sa mort. Cette innocente fille a, je le crois, été
- absoute par Dieu, car elle est morte chrétiennement. Oh! Paris!...
- Mon Ève, Paris est à la fois toute la gloire et toute l'infamie de la
- France, j'y ai déjà perdu bien des illusions, et je vais en perdre
- encore d'autres en y mendiant le peu d'argent dont j'ai besoin pour
- mettre en terre sainte le corps d'un ange!
-
- »Ton malheureux frère,
-
- »LUCIEN.»
-
- «_P. S._ J'ai dû te causer bien des chagrins par ma légèreté, tu
- sauras tout un jour, et tu m'excuseras. D'ailleurs, tu dois être
- tranquille: en nous voyant si tourmentés, Coralie et moi, un brave
- négociant à qui j'ai fait de cruels soucis, monsieur Camusot, s'est
- chargé d'arranger, a-t-il dit, cette affaire.»
-
-—La lettre est encore humide de ses larmes! dit-elle à David en le
-regardant avec tant de pitié qu'il éclatait dans ses yeux quelque chose
-de son ancienne affection pour Lucien.
-
-—Pauvre garçon, il a dû bien souffrir, s'il était aimé comme il le
-dit!... s'écria l'heureux époux d'Ève.
-
-Et le mari comme la femme oublièrent toutes leurs douleurs, devant
-le cri de cette douleur suprême. En ce moment, Marion se précipita
-disant:—Madame, les voilà!... les voilà!...
-
-—Qui?
-
-—Doublon et ses hommes, le diable, Kolb se bat avec eux, on va vendre.
-
-—Non, non, l'on ne vendra pas, rassurez-vous! s'écria Petit-Claud dont
-la voix retentit dans la pièce qui précédait la chambre à coucher, je
-viens de signifier un appel. Vous ne devez pas rester sous le poids
-d'un jugement qui taxe de mauvaise foi. Je ne me suis pas avisé de me
-défendre ici. Pour vous gagner du temps, j'ai laissé bavarder Cachan,
-je suis certain de triompher encore une fois à Poitiers...
-
-—Mais combien ce triomphe coûtera-t-il? demanda madame Séchard.
-
-—Des honoraires si vous triomphez, et mille francs si nous perdons.
-
-—Mon Dieu, s'écria la pauvre Ève, mais le remède n'est-il pas pire que
-le mal?...
-
-En entendant ce cri de l'innocence éclairée au feu judiciaire,
-Petit-Claud resta tout interdit, tant Ève était belle.
-
-Le père Séchard, mandé par Petit-Claud, arriva sur ces entrefaites. La
-présence du vieillard dans la chambre à coucher de ses enfants, où son
-petit-fils au berceau souriait au malheur, rendit cette scène complète.
-
-—Papa Séchard, dit le jeune avoué, vous me devez sept cents francs pour
-votre intervention; mais vous les répéterez contre votre fils, en les
-ajoutant à la masse des loyers qui vous sont dus.
-
-Le vieux vigneron saisit la piquante ironie que Petit-Claud mit dans
-son accent et dans son air en lui adressant cette phrase.
-
-—Il vous en aurait moins coûté pour cautionner votre fils! lui dit Ève
-en quittant le berceau pour venir embrasser le vieillard...
-
-David, accablé par la vue de l'attroupement qui s'était fait devant
-sa maison, où la lutte de Kolb et des gens de Doublon avait attiré du
-monde, tendit la main à son père sans lui dire bonjour.
-
-—Et comment puis-je vous devoir sept cents francs? demanda le vieillard
-à Petit-Claud.
-
-—Mais parce que j'ai, d'abord, _occupé_ pour vous. Comme il s'agit de
-vos loyers, vous êtes vis-à-vis de moi solidaire avec votre débiteur.
-Si votre fils ne me paye pas ces frais-là vous me les payerez, vous...
-Mais, ceci n'est rien, dans quelques heures on voudra mettre David en
-prison, l'y laisserez-vous aller?
-
-—Que doit-il?
-
-—Mais quelque chose comme cinq à six mille francs, sans compter ce
-qu'il vous doit et ce qu'il doit à sa femme.
-
-Le vieillard, devenu tout défiance, regarda le tableau touchant qui se
-présentait à ses regards dans cette chambre bleue et blanche: une belle
-femme en pleurs auprès d'un berceau, David fléchissant enfin sous le
-poids de ses chagrins, l'avoué qui peut-être l'avait attiré là comme
-dans un piége; l'ours crut alors sa paternité mise en jeu par eux, il
-eut peur d'être exploité. Il alla voir et caresser l'enfant, qui lui
-tendit ses petites mains. Au milieu de tant de soins, l'enfant, soigné
-comme celui d'un pair d'Angleterre, avait sur la tête un petit bonnet
-brodé doublé de rose.
-
-—Eh! que David s'en tire comme il pourra, moi je ne pense qu'à cet
-enfant-là, s'écria le vieux grand-père, et sa mère m'approuvera. David
-est si savant, qu'il doit savoir comment payer ses dettes.
-
-—Voilà, dit l'avoué d'un air moqueur, la véritable expression de vos
-sentiments. Tenez, papa Séchard, vous êtes jaloux de votre fils.
-Écoutez la vérité: vous avez mis David dans la position où il est, en
-lui vendant votre imprimerie trois fois ce qu'elle valait, et en le
-ruinant pour vous faire payer ce prix usuraire. Oui, ne branlez pas la
-tête: le journal vendu aux Cointet et dont le prix a été empoché par
-vous en entier, était toute la valeur de votre imprimerie..... Vous
-haïssez votre fils parce que vous l'avez dépouillé, parce que vous
-en avez fait un homme au-dessus de vous. Vous vous donnez le genre
-d'aimer prodigieusement votre petit-fils pour masquer la banqueroute
-de sentiments que vous faites à votre fils et à votre bru qui vous
-coûteraient de l'argent _hic et nunc_, tandis que votre petit-fils
-n'a besoin de votre affection que _in extremis_. Vous aimez ce petit
-gars-là pour avoir l'air d'aimer quelqu'un de votre famille, et ne pas
-être taxé d'insensibilité. Voilà le fond de votre sac, père Séchard...
-
-—Est-ce pour entendre ça que vous m'avez fait venir? dit le vieillard
-d'un ton menaçant en regardant tour à tour son avoué, sa belle-fille et
-son fils.
-
-—Mais, monsieur, s'écria la pauvre Ève en s'adressant à Petit-Claud,
-avez-vous donc juré notre ruine? Jamais mon mari ne s'est plaint de son
-père... Le vigneron regarda sa belle-fille d'un air sournois.—Il m'a
-dit cent fois que vous l'aimiez à votre manière, dit-elle au vieillard
-en en comprenant la défiance.
-
-D'après les instructions du grand Cointet, Petit-Claud achevait de
-brouiller le père et le fils afin que le père ne fît pas sortir David
-de la cruelle position où il se trouvait.—Le jour où nous tiendrons
-David en prison, avait dit la veille le grand Cointet à Petit-Claud,
-vous serez présenté chez madame de Sénonches. L'intelligence que donne
-l'affection avait éclairé madame Séchard, qui devinait cette inimitié
-de commande, comme elle avait déjà senti la trahison de Cérizet.
-Chacun imaginera facilement l'air surpris de David, qui ne pouvait pas
-comprendre que Petit-Claud connût si bien et son père et ses affaires.
-Le loyal imprimeur ne savait pas les liaisons de son défenseur avec
-les Cointet, et d'ailleurs il ignorait que les Cointet fussent dans la
-peau de Métivier. Le silence de David était une injure pour le vieux
-vigneron; aussi l'avoué profita-t-il de l'étonnement de son client pour
-quitter la place.
-
-—Adieu, mon cher David, vous êtes averti, la contrainte par corps n'est
-pas susceptible d'être infirmée par l'appel, il ne reste plus que cette
-voie à vos créanciers, ils vont la prendre. Ainsi, sauvez-vous!... Ou
-plutôt, si vous m'en croyez, tenez, allez voir les frères Cointet, ils
-ont des capitaux, et, si votre découverte est faite, si elle tient ses
-promesses, associez-vous avec eux; ils sont, après tout, très-bons
-enfants...
-
-—Quel secret? demanda le père Séchard.
-
-—Mais croyez-vous votre fils assez niais pour avoir abandonné son
-imprimerie sans penser à autre chose? s'écria l'avoué. Il est en train,
-m'a-t-il dit, de trouver le moyen de fabriquer pour trois francs la
-rame de papier qui revient en ce moment à dix francs.....
-
-—Encore une manière de m'attraper! s'écria le père Séchard. Vous vous
-entendez tous ici comme des larrons en foire. Si David a trouvé cela,
-il n'a pas besoin de moi, le voilà millionnaire! Adieu, mes petits
-amis, bonsoir.
-
-Et le vieillard de s'en aller par les escaliers.
-
-—Songez à vous cacher, dit à David Petit-Claud qui courut après le
-vieux Séchard pour l'exaspérer encore.
-
-Le petit avoué retrouva le vigneron grommelant sur la place du Mûrier,
-le reconduisit jusqu'à l'Houmeau, et le quitta en le menaçant de
-prendre un exécutoire pour les frais qui lui étaient dus, s'il n'était
-pas payé dans la semaine.
-
-—Je vous paye, si vous me donnez les moyens de déshériter mon fils
-sans nuire à mon petits-fils et à ma bru!... dit le vieux Séchard en
-quittant brusquement Petit-Claud.
-
-—Comme le grand Cointet connaît bien son monde!... Ah! il me le disait
-bien: ces sept cents francs à donner empêcheront le père de payer les
-sept mille francs de son fils, s'écriait le petit avoué en remontant
-à Angoulême. Néanmoins ne nous laissons pas _enfoncer_ par ce vieux
-finaud de papetier, il est temps de lui demander autre chose que des
-paroles.
-
-—Eh! bien, David, mon ami, que comptes-tu faire?... dit Ève à son mari
-quand le père Séchard et l'avoué les eurent laissés.
-
-—Mets ta plus grande marmite au feu, mon enfant, s'écria David en
-regardant Marion, je tiens mon affaire!
-
-En entendant cette parole, Ève prit son chapeau, son châle, ses
-souliers avec une vivacité fébrile.
-
-—Habillez-vous, mon ami, dit-elle à Kolb, vous allez m'accompagner, car
-il faut que je sache s'il existe un moyen de sortir de cet enfer...
-
-—Monsieur, s'écria Marion quand Ève fut sortie, soyez donc raisonnable,
-ou madame mourra de chagrin. Gagnez de l'argent pour payer ce que vous
-devez, et, après, vous chercherez vos trésors à votre aise...
-
-—Tais-toi, Marion, répondit David, la dernière difficulté sera
-vaincue. J'aurai tout à la fois un brevet d'invention et un brevet de
-perfectionnement.
-
-La plaie des inventeurs, en France, est le brevet de perfectionnement.
-Un homme passe dix ans de sa vie à chercher un secret d'industrie, une
-machine, une découverte quelconque, il prend un brevet, il se croit
-maître de sa chose; il est suivi par un concurrent qui, s'il n'a pas
-tout prévu, lui perfectionne son invention par une vis, et la lui ôte
-ainsi des mains. Or, en inventant, pour fabriquer le papier, une pâte
-à bon marché, tout n'était pas dit! D'autres pouvaient perfectionner
-le procédé. David Séchard voulait tout prévoir, afin de ne pas se voir
-arracher une fortune cherchée au milieu de tant de contrariétés. Le
-papier de Hollande (ce nom reste au papier fabriqué tout en chiffon
-de fil de lin, quoique la Hollande n'en fabrique plus) est légèrement
-collé; mais il se colle feuille à feuille par une main-d'œuvre qui
-renchérit le papier. S'il devenait possible de coller la pâte dans la
-cuve, et par une colle peu dispendieuse (ce qui se fait d'ailleurs
-aujourd'hui, mais imparfaitement encore), il ne resterait aucun
-perfectionnement à trouver. Depuis un mois, David cherchait donc à
-coller en cuve la pâte de son papier. Il visait à la fois deux secrets.
-
-Ève alla voir sa mère. Par un hasard favorable, madame Chardon gardait
-la femme du premier Substitut, laquelle venait de donner un héritier
-présomptif à l'illustre famille des Milaud de Nevers. Ève, en défiance
-de tous les officiers ministériels, avait inventé de consulter, sur
-sa position, le défenseur légal des veuves et des orphelins, de lui
-demander si elle pouvait libérer David en s'obligeant, en vendant ses
-droits; mais elle espérait aussi savoir la vérité sur la conduite
-ambiguë de Petit-Claud.
-
-Le magistrat, surpris de la beauté de madame Séchard, la reçut,
-non-seulement avec les égards dus à une femme, mais encore avec une
-espèce de courtoisie à laquelle Ève n'était pas habituée. Elle vit
-enfin dans les yeux du magistrat cette expression que, depuis son
-mariage, elle n'avait plus trouvée que chez Kolb, et qui, pour les
-femmes belles comme Ève, est le _criterium_ avec lequel elles jugent
-les hommes. Quand une passion, quand l'intérêt ou l'âge glacent dans
-les yeux d'un homme le pétillement de l'obéissance absolue qui y
-flambe au jeune âge, une femme entre alors en défiance de cet homme
-et se met à l'observer. Les Cointet, Petit-Claud, Cérizet, tous les
-gens en qui elle avait deviné des ennemis, l'avaient regardée d'un œil
-sec et froid. Elle se sentit donc à l'aise avec le Substitut, qui,
-tout en l'accueillant avec grâce, détruisit en peu de mots toutes ses
-espérances.
-
-—Il n'est pas certain, madame, lui dit-il, que la Cour Royale réforme
-le jugement qui restreint aux meubles meublants l'abandon que vous a
-fait votre mari de tout ce qu'il possédait pour vous remplir de vos
-reprises. Votre privilége ne doit pas servir à couvrir une fraude.
-Mais, comme vous serez admise en qualité de créancière au partage du
-prix des objets saisis, que votre beau-père doit exercer également son
-privilége pour la somme des loyers dus, il y aura, l'arrêt de la cour
-une fois rendu, matière à d'autres contestations, à propos de ce que
-nous appelons, en termes de droit, une _contribution_.
-
-—Mais monsieur Petit-Claud nous ruine donc? s'écria-t-elle.
-
-—La conduite de Petit-Claud, reprit le magistrat, est conforme au
-mandat donné par votre mari, qui veut, dit son avoué, gagner du temps.
-Selon moi, peut-être vaudrait-il mieux se désister de l'appel, et vous
-rendre acquéreurs à la vente, vous et votre beau-père, des ustensiles
-les plus nécessaires à votre exploitation, vous dans la limite de ce
-qui doit vous revenir, lui pour la somme de ses loyers... Mais ce
-serait aller trop promptement au but. Les avoués vous grugent!.....
-
-—Je serais alors dans les mains de monsieur Séchard père, à qui je
-devrais le loyer des ustensiles et celui de la maison; mon mari n'en
-resterait pas moins sous le coup des poursuites de monsieur Métivier,
-qui n'aurait presque rien eu...
-
-—Oui, madame.
-
-—Eh! bien, notre position serait pire que celle où nous sommes...
-
-—La force de la loi, madame, appartient en définitive au créancier.
-Vous avez reçu trois mille francs, il faut nécessairement les rendre...
-
-—Oh! monsieur, nous croyez-vous donc capables de...
-
-Ève s'arrêta en s'apercevant du danger que sa justification pouvait
-faire courir à son frère.
-
-—Oh! je sais bien, reprit le magistrat, que cette affaire est obscure
-et du côté des débiteurs, qui sont probes, délicats, grands même!... et
-du côté du créancier qui n'est qu'un prête-nom....
-
-Ève épouvantée regardait le magistrat d'un air hébété.
-
-—Vous comprenez, dit-il, en lui jetant un regard plein de grosse
-finesse, que nous avons, pour réfléchir à ce qui se passe sous nos
-yeux, tout le temps pendant lequel nous sommes assis à écouter les
-plaidoieries de messieurs les avocats.
-
-Ève revint au désespoir de son inutilité.
-
-Le soir à sept heures, Doublon apporta le commandement par lequel il
-dénonçait la contrainte par corps. A cette heure, la poursuite arriva
-donc à son apogée.
-
-—A compter de demain, dit David, je ne pourrai plus sortir que pendant
-la nuit.
-
-Ève et madame Chardon fondirent en larmes. Pour elles, se cacher était
-un déshonneur.
-
-En apprenant que la liberté de leur maître était menacée, Kolb et
-Marion s'alarmèrent d'autant plus que, depuis long-temps, ils l'avaient
-jugé dénué de toute malice; et ils tremblèrent tellement pour lui,
-qu'ils vinrent trouver madame Chardon, Ève et David, sous prétexte de
-savoir à quoi leur dévouement pouvait être utile. Ils arrivèrent au
-moment où ces trois êtres, pour qui la vie avait été jusqu'alors si
-simple, pleuraient en apercevant la nécessité de cacher David. Mais
-comment échapper aux espions invisibles qui, dès à présent, devaient
-observer les moindres démarches de cet homme, malheureusement si
-distrait?
-
-—_Si matame feut addentre ein betit quard'hire, che fais bousser eine
-regonnaissanze dans le gampe ennemi_, dit Kolb, _et vis ferrez que che
-m'y gonnais, quoique chaie l'air d'ein Hallemante; gomme che suis ein
-frai Vrançais, chai engor te la malice_.
-
-—Oh! madame, dit Marion, laissez-le aller, il ne pense qu'à garder
-monsieur, il n'a pas d'autres idées. Kolb n'est pas un Alsacien.
-C'est... quoi?... un vrai terre-neuvien!
-
-—Allez, mon bon Kolb, lui dit David, nous avons encore le temps de
-prendre un parti.
-
-Kolb courut chez l'huissier, où les ennemis de David, réunis en
-conseil, avisaient aux moyens de s'emparer de lui.
-
-L'arrestation des débiteurs est, en province, un fait exorbitant,
-anormal, s'il en fût jamais. D'abord, chacun s'y connaît trop bien pour
-que personne emploie jamais un moyen si odieux. On doit se trouver,
-créanciers et débiteurs, face à face pendant toute la vie. Puis, quand
-un commerçant, un banqueroutier, pour se servir des expressions de
-la province, qui ne transige guère sur cette espèce de vol légal,
-médite une vaste faillite, Paris lui sert de refuge. Paris est en
-quelque sorte la Belgique de la province: on y trouve des retraites
-presque impénétrables, et le mandat de l'huissier poursuivant expire
-aux limites de sa juridiction. Il est d'autres empêchements quasi
-dirimants. Ainsi, la loi qui consacre l'inviolabilité du domicile
-règne sans exception en province; l'huissier n'y a pas le droit, comme
-à Paris, de pénétrer dans une maison tierce pour y venir saisir le
-débiteur. Le Législateur a cru devoir excepter Paris, à cause de la
-réunion constante de plusieurs familles dans la même maison. Mais, en
-province, pour violer le domicile du débiteur lui-même, l'huissier doit
-se faire assister du juge de paix. Or, le juge de paix, qui tient sous
-sa puissance les huissiers, est à peu près le maître d'accorder ou de
-refuser son concours. A la louange des juges de paix, on doit dire que
-cette obligation leur pèse, ils ne veulent pas servir des passions
-aveugles, ou des vengeances. Il est encore d'autres difficultés non
-moins graves et qui tendent à modifier la cruauté tout à fait inutile
-de la loi sur la contrainte par corps, par l'action des mœurs qui
-change souvent les lois au point de les annuler. Dans les grandes
-villes, il existe assez de misérables, de gens dépravés, sans foi ni
-loi, pour servir d'espions; mais dans les petites villes chacun se
-connaît trop pour pouvoir se mettre aux gages d'un huissier. Quiconque,
-dans la classe infime, se prêterait à ce genre de dégradation, serait
-obligé de quitter la ville. Ainsi, l'arrestation d'un débiteur n'étant
-pas, comme à Paris ou comme dans les grands centres de population,
-l'objet de l'industrie privilégiée des Gardes du Commerce, devient une
-œuvre de procédure excessivement difficile, un combat de ruse entre le
-débiteur et l'huissier dont les inventions ont quelquefois fourni de
-très-agréables récits aux Faits-Paris des journaux.
-
-Cointet l'aîné n'avait pas voulu se montrer; mais le gros Cointet,
-qui se disait chargé de cette affaire par Métivier, était venu chez
-Doublon avec Cérizet, devenu son prote, et dont la coopération avait
-été acquise par la promesse d'un billet de mille francs. Doublon devait
-compter sur deux de ses praticiens. Ainsi les Cointet avaient déjà
-trois limiers pour surveiller leur proie. Au moment de l'arrestation,
-Doublon pouvait d'ailleurs employer la gendarmerie, qui, aux termes
-des jugements, doit son concours à l'huissier qui la requiert. Ces
-cinq personnes étaient donc en ce moment même réunies dans le cabinet
-de maître Doublon, situé au rez-de-chaussée de la maison, en suite de
-l'Étude.
-
-On entrait à l'Étude par un assez large corridor dallé, qui formait
-comme une allée. La maison avait une simple porte bâtarde, de chaque
-côté de laquelle se voyaient les panonceaux ministériels dorés, au
-centre desquels on lit en lettres noires: HUISSIER. Les deux fenêtres
-de l'Étude donnant sur la rue étaient défendues par de forts barreaux
-de fer. Le cabinet avait vue sur un jardin, où l'huissier, amant de
-Pomone, cultivait lui-même avec un grand succès les espaliers. La
-cuisine faisait face à l'Étude, et derrière la cuisine se développait
-l'escalier par lequel on montait à l'étage supérieur. Cette maison se
-trouvait dans une petite rue, derrière le nouveau Palais de Justice,
-alors en construction, et qui ne fut fini qu'après 1830. Ces détails ne
-sont pas inutiles à l'intelligence de ce qui advint à Kolb. L'Alsacien
-avait inventé de se présenter à l'huissier sous prétexte de lui vendre
-son maître, afin d'apprendre ainsi quels seraient les piéges qu'on
-lui tendrait, et de l'en préserver. La cuisinière vint ouvrir, Kolb
-lui manifesta le désir de parler à monsieur Doublon pour affaires.
-Contrariée d'être dérangée pendant qu'elle lavait sa vaisselle, cette
-femme ouvrit la porte de l'Étude en disant à Kolb, qui lui était
-inconnu, d'y attendre monsieur, pour le moment en conférence dans son
-cabinet; puis, elle alla prévenir son maître qu'un homme voulait lui
-parler. Cette expression, _un homme_, signifiait si bien un paysan, que
-Doublon dit:—Qu'il attende! Kolb s'assit auprès de la porte du cabinet.
-
-—Ah çà! comment comptez-vous procéder? car si nous pouvions l'empoigner
-demain matin, ce serait du temps de gagné, disait le gros Cointet.
-
-—Il n'a pas volé son nom de Naïf, rien ne sera plus facile, s'écria
-Cérizet.
-
-En reconnaissant la voix du gros Cointet, mais surtout en entendant ces
-deux phrases, Kolb devina sur-le-champ qu'il s'agissait de son maître,
-et son étonnement alla croissant quand il distingua la voix de Cérizet.
-
-—_Eine karson qui a manché son bain_, s'écria-t-il frappé d'épouvante.
-
-—Mes enfants, dit Doublon, voici ce qu'il faut faire. Nous
-échelonnerons notre monde à de grandes distances, depuis la rue de
-Beaulieu et la place du Mûrier, dans tous les sens, de manière à suivre
-le Naïf, ce surnom me plaît, sans qu'il puisse s'en apercevoir, nous ne
-le quitterons pas qu'il ne soit entré dans la maison où il se croira
-caché; nous lui laisserons quelques jours de sécurité, puis nous l'y
-rencontrerons quelque jour avant le lever ou le coucher du soleil.
-
-—Mais en ce moment que fait-il? il peut nous échapper, dit le gros
-Cointet.
-
-—Il est chez lui, dit maître Doublon; s'il sortait, je le saurais. J'ai
-l'un de mes praticiens sur la place du Mûrier en observation, un autre
-au coin du Palais, et un autre à trente pas de ma maison. Si notre
-homme sortait, ils siffleraient; et il n'aurait pas fait trois pas, que
-je le saurais déjà par cette communication télégraphique.
-
-Les huissiers donnent à leurs recors le nom honnête de praticiens.
-
-Kolb n'avait pas compté sur un si favorable hasard, il sortit doucement
-de l'Étude et dit à la servante:—Monsieur Doublon est occupé pour
-long-temps, je reviendrai demain matin de bonne heure.
-
-L'Alsacien, en sa qualité de cavalier, avait été saisi par une idée
-qu'il alla sur-le-champ mettre à exécution. Il courut chez un loueur
-de chevaux de sa connaissance, y choisit un cheval, le fit seller, et
-revint en toute hâte chez son maître, où il trouva madame Ève dans la
-plus profonde désolation.
-
-—Qu'y a-t-il, Kolb? demanda l'imprimeur en trouvant à l'Alsacien un air
-à la fois joyeux et effrayé.
-
-—_Vus êdes endourés de goquins. Le plis sire ede te gager mon maîdre.
-Montame a-d-elle bensé à meddre monzière quelque bard?_
-
-Quand l'honnête Kolb eut expliqué la trahison de Cérizet, les
-circonvallations tracées autour de la maison, la part que le gros
-Cointet prenait à cette affaire, et fait pressentir les ruses que
-méditeraient de tels hommes contre son maître, les plus fatales lueurs
-éclairèrent la position de David.
-
-—C'est les Cointet qui te poursuivent, s'écria la pauvre Ève anéantie,
-et voilà pourquoi Métivier se montrait si dur.... Ils sont papetiers,
-ils veulent ton secret.
-
-—Mais que faire pour leur échapper? s'écria madame Chardon.
-
-—_Si montame beud affoir ein bedide entroid à meddre monzière_, demanda
-Kolb, _che bromets de l'y gontuire sans qu'on le zache chamais_.
-
-—N'entrez que de nuit chez Basine Clerget, répondit Ève, j'irai
-convenir de tout avec elle. Dans cette circonstance, Basine est une
-autre moi-même.
-
-—Les espions te suivront, dit enfin David qui recouvra quelque présence
-d'esprit. Il s'agit de trouver un moyen de prévenir Basine sans
-qu'aucun de nous y aille.
-
-—_Montame beud y hâler_, dit Kolb. _Foissi ma gompinazion: che fais
-sordir affec monsière, nus emmènerons sir nos draces les sivleurs.
-Bentant ce demps, matame ira chez matemoiselle Clerchet, èle ne sera
-pas zuifie. Chai ein gefal, che prents monsière en groube; ed, ti
-tiaple, si l'on nus addrabe!_
-
-—Eh! bien, adieu, mon ami, s'écria la pauvre femme en se jetant dans
-les bras de son mari; aucun de nous n'ira te voir, car nous pourrions
-te faire prendre. Il faut nous dire adieu pour tout le temps que
-durera cette prison volontaire. Nous correspondrons par la poste,
-Basine y jettera tes lettres, et je t'écrirai sous son nom.
-
-A leur sortie David et Kolb entendirent les sifflements, et menèrent
-les espions jusqu'au bas de la porte Palet où demeurait le loueur de
-chevaux. Là, Kolb prit son maître en croupe, en lui recommandant de se
-bien tenir à lui.
-
-—_Zifflez, zifflez, mes pons hâmis! Che me mogue de vus dous!_ s'écria
-Kolb. _Vus n'addraberez bas ein fieux gafalier._
-
-Et le vieux cavalier piqua des deux dans la campagne avec une rapidité
-qui devait mettre et qui mit les espions dans l'impossibilité de les
-suivre, ni de savoir où ils allaient.
-
-Ève alla chez Postel sous le prétexte assez ingénieux de le consulter.
-Après avoir subi les insultes de cette pitié qui ne prodigue que des
-paroles, elle quitta le ménage Postel, et put gagner, sans être vue,
-la maison de Basine, à qui elle confia ses chagrins en lui demandant
-secours et protection. Basine, qui pour plus de discrétion avait fait
-entrer Ève dans sa chambre, ouvrit la porte d'un cabinet contigu
-dont le jour venait d'un châssis à tabatière et sur lequel aucun
-œil ne pouvait avoir de vue. Les deux amies débouchèrent une petite
-cheminée dont le tuyau longeait celui de la cheminée de l'atelier où
-les ouvrières entretenaient du feu pour leurs fers. Ève et Basine
-étendirent de mauvaises couvertures sur le carreau pour assourdir le
-bruit, si David en faisait par mégarde; elles lui mirent un lit de
-sangle pour dormir, un fourneau pour ses expériences, une table et une
-chaise pour s'asseoir et pour écrire. Basine promit de lui donner à
-manger la nuit; et, comme personne ne pénétrait jamais dans sa chambre,
-David pouvait défier tous ses ennemis, et même la police.
-
-—Enfin, dit Ève en embrassant son amie, il est en sûreté.
-
-Ève retourna chez Postel pour éclaircir quelque doute qui, dit-elle,
-la ramenait chez un si savant juge du Tribunal de commerce, et elle se
-fit reconduire par lui chez elle en écoutant ses doléances.—Si vous
-m'aviez épousée, en seriez-vous là?... Ce sentiment était au fond de
-toutes les phrases du petit pharmacien. Au retour, Postel trouva sa
-femme jalouse de l'admirable beauté de madame Séchard, et, furieuse
-de la politesse de son mari, Léonie fut apaisée par l'opinion que
-le pharmacien prétendit avoir de la supériorité des petites femmes
-rousses sur les grandes femmes brunes, qui selon lui, étaient, comme
-de beaux chevaux, toujours à l'écurie. Il donna sans doute quelques
-preuves de sincérité, car le lendemain madame Postel le mignardait.
-
-—Nous pouvons être tranquilles, dit Ève à sa mère et à Marion, qu'elle
-trouva, selon l'expression de Marion, encore _saisies_.
-
-—Oh! ils sont partis, dit Marion quand Ève regarda machinalement dans
-sa chambre.
-
-—_U vaud-il nus diriger?..._ demanda Kolb quand il fut à une lieue sur
-la grande route de Paris.
-
-—A Marsac, répondit David; puisque tu m'as mis sur ce chemin-là, je
-vais faire une dernière tentative sur le cœur de mon père.
-
-—_C'haimerais mié monder à l'assaut t'une padderie te ganons, barce
-qu'il n'a boind de cuer, mennesier fôdre bère._
-
-Le vieux pressier ne croyait pas en son fils; il le jugeait, comme juge
-le peuple, d'après les résultats. D'abord, il ne croyait pas avoir
-dépouillé David; puis, sans s'arrêter à la différence des temps, il
-se disait:—Je l'ai mis à cheval sur une imprimerie, comme je m'y suis
-trouvé moi-même; et lui, qui en savait mille fois plus que moi, n'a
-pas su marcher! Incapable de comprendre son fils, il le condamnait, et
-se donnait sur cette haute intelligence une sorte de supériorité en se
-disant:—Je lui conserve du pain. Jamais les moralistes ne parviendront
-à faire comprendre toute l'influence que les sentiments exercent
-sur les intérêts. Cette influence est aussi puissante que celle des
-intérêts sur les sentiments. Toutes les lois de la nature ont un double
-effet, en sens inverse l'une de l'autre. David, lui, comprenait son
-père et il avait la sublime charité de l'excuser. Arrivés à huit heures
-à Marsac, Kolb et David surprirent le bonhomme vers la fin de son dîner
-qui se rapprochait forcément de son coucher.
-
-—Je te vois par autorité de justice, dit le père à son fils avec un
-sourire amer.
-
-—_Gommand, mon maîdre et fus, bouffez-vus vus rengondrer... il foyache
-tans les cieux et vus êdes tuchurs tans les fignes..._ s'écria Kolb
-indigné. _Bayez, bayez! c'edde fôdre édat te bère..._
-
-—Allons, Kolb va-t'en, mets le cheval chez madame Courtois afin de ne
-pas en embarrasser mon père, et sache que les pères ont toujours raison.
-
-Kolb s'en alla grommelant comme un chien qui, grondé par son maître
-pour sa prudence, proteste encore en obéissant. David, sans dire ses
-secrets, offrit alors à son père de lui donner la preuve la plus
-évidente de sa découverte, en lui proposant un intérêt dans cette
-affaire pour prix des sommes qui lui devenaient nécessaires, soit pour
-se libérer immédiatement, soit pour se livrer à l'exploitation de son
-secret.
-
-—Eh! comment me prouveras-tu que tu peux faire avec rien du beau
-papier qui ne coûte rien? demanda l'ancien typographe en lançant à son
-fils un regard aviné, mais fin, curieux, avide. Vous eussiez dit un
-éclair sortant d'un nuage pluvieux, car le vieil ours, fidèle à ses
-traditions, ne se couchait jamais sans être coiffé de nuit. Son bonnet
-de nuit consistait en deux bouteilles d'excellent vin vieux que, selon
-son expression, il _sirotait_.
-
-—Rien de plus simple, répondit David. Je n'ai pas de papier sur moi,
-je suis venu par ici pour fuir Doublon; et, me voyant sur la route de
-Marsac, j'ai pensé que je pourrais bien trouver chez vous les facilités
-que j'aurais chez un usurier. Je n'ai rien sur moi que mes habits.
-Enfermez-moi dans un local bien clos, où personne ne puisse pénétrer,
-où personne ne puisse me voir, et...
-
-—Comment, dit le vieillard en jetant à son fils un effroyable regard,
-tu ne me laisseras pas te voir faisant tes opérations...
-
-—Mon père, répondit David, vous m'avez prouvé qu'il n'y avait pas de
-père dans les affaires...
-
-—Ah! tu te défies de celui qui t'a donné la vie.
-
-—Non, mais de celui qui m'a ôté les moyens de vivre.
-
-—Chacun pour soi, tu as raison! dit le vieillard. Eh! bien, je te
-mettrai dans mon cellier.
-
-—J'y entre avec Kolb, vous me donnerez un chaudron pour faire ma pâte,
-reprit David sans avoir aperçu le coup d'œil que lui lança son père,
-puis vous irez me chercher des tiges d'artichaut, des tiges d'asperges,
-des orties à dard, des roseaux que vous couperez aux bords de votre
-petite rivière. Demain matin, je sortirai de votre cellier avec du
-magnifique papier.
-
-—Si c'est possible... s'écria l'Ours en laissant échapper un hoquet, je
-te donnerai peut-être... je verrai si je puis te donner..... bah!...
-vingt-cinq mille francs, à la condition de m'en faire gagner autant
-tous les ans...
-
-—Mettez-moi à l'épreuve, j'y consens! s'écria David. Kolb, monte à
-cheval, pousse jusqu'à Mansle, achètes-y un grand tamis de crin chez un
-boisselier, de la colle chez un épicier, et reviens en toute hâte.
-
-—Tiens, bois... dit le père en mettant devant son fils une bouteille
-de vin, du pain, et des restes de viandes froides. Prends des forces,
-je vais t'aller faire tes provisions de chiffons verts; car ils sont
-verts, tes chiffons! j'ai même peur qu'ils ne soient un peu trop verts.
-
-Deux heures après, sur les onze heures du soir, le vieillard enfermait
-son fils et Kolb dans une petite pièce adossée à son cellier, couverte
-en tuiles creuses, et où se trouvaient les ustensiles nécessaires à
-brûler les vins de l'Angoumois qui fournissent, comme on sait, toutes
-les eaux-de-vie dites de Cognac.
-
-—Oh! mais je suis là comme dans une fabrique... voilà du bois et des
-bassines, s'écria David.
-
-—Eh! bien, à demain, dit le père Séchard, je vais vous enfermer, et je
-lâcherai mes deux chiens, je suis sûr qu'on ne vous apportera pas de
-papier. Montre-moi des feuilles demain, je te déclare que je serai ton
-associé, les affaires seront alors claires et bien menées...
-
-Kolb et David se laissèrent enfermer et passèrent deux heures environ
-à briser, à préparer les tiges, en se servant de deux madriers. Le
-feu brillait, l'eau bouillait. Vers deux heures du matin, Kolb, moins
-occupé que David, entendit un soupir tourné comme un hoquet d'ivrogne;
-il prit une des deux chandelles et se mit à regarder partout; il
-aperçut alors la figure violacée du père Séchard qui remplissait une
-petite ouverture carrée, pratiquée au-dessus de la porte par laquelle
-on communiquait du cellier au brûloir et cachée par des futailles
-vides. Le malicieux vieillard avait introduit son fils et Kolb dans
-son brûloir par la porte extérieure qui servait à passer les pièces
-pour les livrer. Cette autre porte intérieure permettait de rouler les
-poinçons du cellier dans le brûloir sans faire le tour par la cour.
-
-—_Ah! baba! ceci n'ed bas de cheu, fus foulez vilouder fôdre vils...
-Safez-vus ce que vus vaides, quand fus pufez eine poudeille te bon fin?
-Vus appreufez ein goquin._
-
-—Oh! mon père, dit David.
-
-—Je venais savoir si vous aviez besoin de quelque chose, dit le
-vigneron quasi dégrisé.
-
-—_Et c'edde bar indérêd pir nus que affez bris eine bedide egelle?..._
-dit Kolb qui ouvrit la porte après en avoir débarrassé l'entrée et qui
-trouva le vieillard monté sur une échelle courte, en chemise.
-
-—Risquer votre santé! s'écria David.
-
-—Je crois que je suis somnambule, dit le vieillard honteux en
-descendant. Ton défaut de confiance en ton père m'a fait rêver, je
-songeais que tu t'entendais avec le diable pour réaliser l'impossible.
-
-—_Le tiaple, c'ed fôdre bassion pire les bedits chaunets!_ s'écria Kolb.
-
-—Allez vous recoucher, mon père, dit David; enfermez-nous si vous
-voulez, mais épargnez-vous la peine de revenir: Kolb va faire
-sentinelle.
-
-Le lendemain, à quatre heures, David sortit du brûloir, ayant fait
-disparaître toutes les traces de ses opérations, et vint apporter à son
-père une trentaine de feuilles de papier dont la finesse, la blancheur,
-la consistance, la force ne laissaient rien à désirer et qui portait
-pour filigranes les marques des fils plus forts les uns que les autres
-du tamis de crin. Le vieillard prit ces échantillons, il y appliqua la
-langue en ours habitué, depuis son jeune âge, à faire de son palais une
-éprouvette à papiers; il les mania, les chiffonna, les plia, les soumit
-à toutes les épreuves que les typographes font subir aux papiers pour
-en reconnaître les qualités, et quoiqu'il n'y eût rien à redire, il ne
-voulut pas s'avouer vaincu.
-
-—Il faut savoir ce que ça deviendra sous presse!... dit-il pour se
-dispenser de louer son fils.
-
-—_Trôle t'ome!_ s'écria Kolb.
-
-Le vieillard, devenu froid, couvrit, sous sa dignité paternelle, une
-irrésolution jouée.
-
-—Je ne veux pas vous tromper, mon père, ce papier-là me semble encore
-devoir encore coûter trop cher, et je veux résoudre le problème du
-collage en cuve... il ne me reste plus que cet avantage à conquérir...
-
-—Ah! tu voudrais m'attraper!
-
-—Mais, vous le dirai-je? je colle bien en cuve, mais jusqu'à présent
-la colle ne pénètre pas également ma pâte, et donne au papier le rêche
-d'une brosse.
-
-—Eh! bien, perfectionne ton collage en cuve, et tu auras mon argent.
-
-—_Mon maîdre ne ferra chamais la gouleur te fodre archant!_
-
-Évidemment le vieillard voulait faire payer à David la honte qu'il
-avait bue la nuit; aussi le traita-t-il plus que froidement.
-
-—Mon père, dit David qui renvoya Kolb, je ne vous en ai jamais voulu
-d'avoir estimé votre imprimerie à un prix exorbitant, et de me l'avoir
-vendue à votre seule estimation; j'ai toujours vu le père en vous. Je
-me suis dit: Laissons un vieillard, qui s'est donné bien du mal, qui
-m'a certainement élevé mieux que je ne devais l'être, jouir en paix
-et à sa manière du fruit de ses travaux. Je vous ai même abandonné le
-bien de ma mère, et j'ai pris sans murmurer la vie obérée que vous
-m'aviez faite. Je me suis promis de gagner une belle fortune sans
-vous importuner. Eh! bien, ce secret, je l'ai trouvé, les pieds dans
-le feu, sans pain chez moi, tourmenté pour des dettes qui ne sont pas
-les miennes... Oui, j'ai lutté patiemment jusqu'à ce que mes forces
-se soient épuisées. Peut-être me devez-vous des secours!... mais ne
-pensez pas à moi, voyez une femme et un petit enfant!...—là, David ne
-put retenir ses larmes—et prêtez-leur aide et protection. Serez-vous
-au-dessous de Marion et de Kolb qui m'ont donné leurs économies?
-s'écria le fils en voyant son père froid comme un marbre de presse.
-
-—Et ça ne t'a pas suffi... s'écria le vieillard sans éprouver la
-moindre vergogne, mais tu dévorerais la France... Bonsoir! moi, je suis
-trop ignorant pour me fourrer dans des exploitations où il n'y aurait
-que moi d'exploité. Le Singe ne mangera pas l'Ours, dit-il en faisant
-allusion à leur surnom d'atelier. Je suis vigneron, je ne suis pas
-banquier... Et puis, vois-tu, des affaires entre père et fils, ça va
-mal. Dînons, tiens, tu ne diras pas que je ne te donne rien!...
-
-David était un de ces êtres à cœur profond qui peuvent y repousser
-leurs souffrances de manière à en faire un secret pour ceux qui leur
-sont chers; aussi chez eux, quand la douleur déborde ainsi, est-ce leur
-effort suprême. Ève avait bien compris ce beau caractère d'homme. Mais
-le père vit, dans ce flot de douleur ramené du fond à la surface, la
-plainte vulgaire des enfants qui veulent _attraper leurs pères_, et il
-prit l'excessif abattement de son fils pour la honte de l'insuccès.
-Le père et le fils se quittèrent brouillés. David et Kolb revinrent
-à minuit environ à Angoulême, où ils entrèrent à pied avec autant de
-précautions qu'en eussent pris des voleurs pour un vol. Vers une heure
-du matin, David fut introduit, sans témoin, chez mademoiselle Basine
-Clerget, dans l'asile impénétrable préparé pour lui par sa femme.
-En entrant là, David allait y être gardé par la plus ingénieuse de
-toutes les pitiés, celle d'une grisette. Le lendemain matin, Kolb se
-vanta d'avoir fait sauver son maître à cheval, et de ne l'avoir quitté
-qu'après l'avoir mis dans une patache qui devait l'emmener aux environs
-de Limoges. Une assez grande provision de matières premières fut
-emmagasinée dans la cave de Basine, en sorte que Kolb, Marion, madame
-Séchard et sa mère purent n'avoir aucune relation avec mademoiselle
-Clerget.
-
-Deux jours après cette scène avec son fils, le vieux Séchard, qui se
-vit encore à lui vingt jours avant de se livrer aux occupations de
-la vendange, accourut chez sa belle-fille, amené par son avarice.
-Il ne dormait plus, il voulait savoir si la découverte offrait
-quelques chances de fortune, et pensait à veiller au grain, selon
-son expression. Il vint habiter, au-dessus de l'appartement de sa
-belle-fille, une des deux chambres en mansarde qu'il s'était réservées,
-et vécut en fermant les yeux sur le dénûment pécuniaire qui affligeait
-le ménage de son fils. On lui devait des loyers, on pouvait bien le
-nourrir! Il ne trouvait rien d'étrange à ce qu'on se servît de couverts
-en fer étamé.
-
-—J'ai commencé comme ça, répondit-il à sa belle-fille quand elle
-s'excusa de ne pas le servir en argenterie.
-
-Marion fut obligée de s'engager envers les marchands pour tout ce qui
-se consommerait au logis. Kolb servait les maçons à vingt sous par
-jour. Enfin, bientôt il ne resta plus que dix francs à la pauvre Ève
-qui, dans l'intérêt de son enfant et de David, sacrifiait ses dernières
-ressources à bien recevoir le vigneron. Elle espérait toujours que
-ses chatteries, que sa respectueuse affection, que sa résignation
-attendriraient l'avare; mais elle le trouvait toujours insensible.
-Enfin, en lui voyant l'œil froid des Cointet, de Petit-Claud et de
-Cérizet, elle voulut observer son caractère et deviner ses intentions;
-mais ce fut peine perdue! Le père Séchard se rendait impénétrable en
-restant toujours entre deux vins. L'ivresse est un double voile. A la
-faveur de sa griserie, aussi souvent jouée que réelle, le bonhomme
-essayait d'arracher à Ève les secrets de David. Tantôt il caressait,
-tantôt il effrayait sa belle-fille. Quand Ève lui répondait qu'elle
-ignorait tout, il lui disait:—Je boirai tout mon bien, _je le mettrai
-en viager_... Ces luttes déshonorantes fatiguaient la pauvre victime
-qui, pour ne pas manquer de respect à son beau-père, avait fini par
-garder le silence. Un jour, poussée à bout, elle lui dit:—Mais, mon
-père, il y a une manière bien simple de tout avoir; payez les dettes de
-David, il reviendra ici, vous vous entendrez ensemble.
-
-—Ah! voilà tout ce que vous voulez avoir de moi, s'écria-t-il, c'est
-bon à savoir.
-
-Le père Séchard, qui ne croyait pas en son fils, croyait aux Cointet.
-Les Cointet, qu'il alla consulter, l'éblouirent à dessein, en lui
-disant qu'il s'agissait de millions dans les recherches entreprises par
-son fils.
-
-—Si David peut prouver qu'il a réussi, je n'hésiterai pas à mettre en
-société ma papeterie en comptant à votre fils sa découverte pour une
-valeur égale, lui dit le grand Cointet.
-
-Le défiant vieillard prit tant d'informations en prenant des petits
-verres avec les ouvriers, il questionna si bien Petit-Claud en faisant
-l'imbécile, qu'il finit par soupçonner les Cointet de se cacher
-derrière Métivier; il leur attribua le plan de ruiner l'imprimerie
-Séchard et de se faire payer par lui en l'amorçant avec la découverte,
-car le vieil homme du peuple ne pouvait pas deviner la complicité de
-Petit-Claud, ni les trames ourdies pour s'emparer tôt ou tard de ce
-beau secret industriel. Enfin, un jour, le vieillard, exaspéré de ne
-pouvoir vaincre le silence de sa belle-fille et de ne pas même obtenir
-d'elle de savoir où David s'était caché, résolut de forcer la porte de
-l'atelier à fondre les rouleaux, après avoir fini par apprendre que son
-fils y faisait ses expériences. Il descendit de grand matin et se mit à
-travailler la serrure.
-
-—Eh! bien, que faites-vous donc là, papa Séchard?... lui cria Marion
-qui se levait au jour pour aller à sa fabrique et qui bondit jusqu'à la
-tremperie.
-
-—Ne suis-je pas chez moi, Marion? fit le bonhomme honteux.
-
-—Ah! çà, devenez-vous voleur sur vos vieux jours... vous êtes à jeun,
-cependant... Je vas conter cela tout chaud à madame.
-
-—Tais-toi, Marion, dit le vieillard en tirant de sa poche deux écus de
-six francs. Tiens...
-
-—Je me tairai, mais n'y revenez pas! lui dit Marion en le menaçant du
-doigt, ou je le dirais à tout Angoulême.
-
-Dès que le vieillard fut sorti, Marion monta chez sa maîtresse.
-
-—Tenez, madame, j'ai soutiré douze francs à votre beau-père, les
-voilà...
-
-—Et comment as-tu fait?...
-
-—Ne voulait-il pas voir les bassines et les provisions de monsieur,
-histoire de découvrir le secret. Je savais bien qu'il n'y avait plus
-rien dans la petite cuisine; mais je lui ai fait peur comme s'il allait
-voler son fils, et il m'a donné deux écus pour me taire...
-
-En ce moment, Basine apporta joyeusement à son amie une lettre de
-David, écrite sur du magnifique papier, et qu'elle lui remit en secret.
-
-«Mon Ève adorée, je t'écris à toi la première sur la première feuille
-de papier obtenue par mes procédés. J'ai réussi à résoudre le problème
-du collage en cuve! La livre de pâte revient, même en supposant la mise
-en culture spéciale de bons terrains pour les produits que j'emploie,
-à cinq sous. Ainsi la rame de douze livres emploiera pour trois francs
-de pâte collée. Je suis sûr de supprimer la moitié du poids des
-livres. L'enveloppe, la lettre, les échantillons, sont de diverses
-fabrications. Je t'embrasse, nous serons heureux par la fortune, la
-seule chose qui nous manquait.»
-
-—Tenez, dit Ève à son beau-père en lui tendant les échantillons, donnez
-à votre fils le prix de votre récolte, et laissez-lui faire sa fortune,
-il vous rendra dix fois ce que vous lui aurez donné, car il a réussi!...
-
-Le père Séchard courut aussitôt chez les Cointet. Là, chaque
-échantillon fut essayé, minutieusement examiné: les uns étaient collés,
-les autres sans colle; ils étaient étiquetés depuis trois francs
-jusqu'à dix francs par rame; les uns étaient d'une pureté métallique,
-les autres doux comme du papier de Chine, il y en avait de toutes les
-nuances possibles du blanc. Des juifs examinant des diamants n'auraient
-pas eu les yeux plus animés que ne l'étaient ceux des Cointet et du
-vieux Séchard.
-
-—Votre fils est en bon chemin, dit le gros Cointet.
-
-—Eh! bien, payez ses dettes, dit le vieux pressier.
-
-—Bien volontiers, s'il veut nous prendre pour associés, répondit le
-grand Cointet.
-
-—Vous êtes des _chauffeurs_! s'écria l'ours retiré, vous poursuivez
-mon fils sous le nom de Métivier, et vous voulez que je vous paye,
-voilà tout. Pas si bête, bourgeois!...
-
-Les deux frères se regardèrent, mais ils se continrent.
-
-—Nous ne sommes pas encore assez millionnaires pour nous amuser à faire
-l'escompte, répliqua le gros Cointet; nous nous croirions assez heureux
-de pouvoir payer notre chiffon comptant, et nous faisons encore des
-billets à notre marchand.
-
-—Il faut tenter une expérience en grand, répondit froidement le
-grand Cointet, car ce qui réussit dans une marmite échoue dans une
-fabrication entreprise sur une grande échelle. Délivrez votre fils.
-
-—Oui, mais mon fils en liberté m'admettra-t-il comme son associé?
-demanda le vieux Séchard.
-
-—Ceci ne nous regarde pas, dit le gros Cointet. Est-ce que vous croyez,
-mon bonhomme, que quand vous aurez donné dix mille francs à votre fils,
-tout sera dit? Un brevet d'invention coûte deux mille francs, il faudra
-faire des voyages à Paris; puis, avant de se lancer dans des avances,
-il est prudent de fabriquer, comme dit mon frère, mille rames, risquer
-des cuvées entières afin de se rendre compte. Voyez-vous, il n'y a rien
-dont il faille plus se défier que des inventeurs.
-
-—Moi, dit le grand Cointet, j'aime le pain tout cuit.
-
-Le vieillard passa la nuit à ruminer ce dilemme: Si je paye les
-dettes de David, il est libre, et une fois libre il n'a pas besoin de
-m'associer à sa fortune. Il sait bien que je l'ai roulé dans l'affaire
-de notre première association; il n'en voudra pas faire une seconde.
-Mon intérêt serait donc de le tenir en prison, malheureux.
-
-Les Cointet connaissaient assez le père Séchard pour savoir qu'ils
-chasseraient de compagnie.
-
-Donc ces trois hommes disaient:—Pour faire une société basée sur le
-secret, il faut des expériences; et, pour faire ces expériences, il
-faut libérer David Séchard. David libéré nous échappe. Chacun avait
-de plus une petite arrière-pensée. Petit-Claud se disait:—Après mon
-mariage, je serai franc du collier avec les Cointet; mais jusque-là je
-les tiens. Le grand Cointet se disait:—J'aimerais mieux avoir David
-sous clef, je serais le maître. Le vieux Séchard se disait:—Si je paye
-ses dettes, mon fils me salue avec un remercîment. Ève, attaquée,
-menacée par le vigneron d'être chassée de la maison, ne voulait ni
-révéler l'asile de son mari, ni même lui proposer d'accepter un
-sauf-conduit. Elle n'était pas certaine de réussir à cacher David
-une seconde fois aussi bien que la première, elle répondait donc à
-son beau-père:—Libérez votre fils, vous saurez tout. Aucun des quatre
-intéressés, qui se trouvaient tous comme devant une table bien servie,
-n'osait toucher au festin, tant il craignait de se voir devancé; et
-tous s'observaient en se défiant les uns des autres.
-
-Quelques jours après la réclusion de Séchard, Petit-Claud était venu
-trouver le grand Cointet à sa papeterie.
-
-—J'ai fait de mon mieux, lui dit-il, David s'est mis volontairement
-dans une prison qui nous est inconnue, et il y cherche en paix quelque
-perfectionnement. Si vous n'avez pas atteint à votre but, il n'y a pas
-de ma faute, tiendrez-vous votre promesse?
-
-—Oui, si nous réussissons, répondit le grand Cointet. Le père Séchard
-est ici depuis quelques jours, il est venu nous faire des questions sur
-la fabrication du papier, le vieil avare a flairé l'invention de son
-fils, il en veut profiter, il y a donc quelque espérance d'arriver à
-une association. Vous êtes l'avoué du père et du fils...
-
-—Ayez le Saint-Esprit de les livrer, reprit Petit-Claud en souriant.
-
-—Oui, répondit Cointet. Si vous réussissez ou à mettre David en prison
-ou à le mettre dans nos mains par un acte de société, vous serez le
-mari de mademoiselle de La Haye.
-
-—Est-ce bien là votre _ultimatum_? dit Petit-Claud.
-
-—_Yès!_ fit Cointet, puisque nous parlons des langues étrangères.
-
-—Voici le mien en bon français, reprit Petit-Claud d'un ton sec.
-
-—Ah! voyons, répliqua Cointet d'un air curieux.
-
-—Présentez-moi demain à madame de Sénonches, faites qu'il y ait pour
-moi quelque chose de positif, enfin accomplissez votre promesse, ou
-je paye la dette de Séchard et je m'associe avec lui en revendant ma
-charge. Je ne veux pas être joué. Vous m'avez parlé net, je me sers du
-même langage. J'ai fait mes preuves, faites les vôtres. Vous avez tout,
-je n'ai rien. Si je n'ai pas de gages de votre sincérité, je prends
-votre jeu.
-
-Le grand Cointet prit son chapeau, son parapluie, son air jésuite, et
-sortit en disant à Petit-Claud de le suivre.
-
-—Vous verrez, mon cher ami, si je ne vous ai pas préparé les voies?...
-dit le négociant à l'avoué.
-
-En un moment, le fin et rusé papetier avait reconnu le danger de sa
-position, et vu dans Petit-Claud un de ces hommes avec lesquels il
-faut jouer franc jeu. Déjà, pour être en mesure et par acquit de
-conscience, il avait, sous prétexte de donner un état de la situation
-financière de mademoiselle de La Haye, jeté quelques paroles dans
-l'oreille de l'ancien Consul-général.
-
-—J'ai l'affaire de Françoise, car avec trente mille francs de dot,
-aujourd'hui, dit-il en souriant, une fille ne doit pas être exigeante.
-
-—Nous en parlerons, avait répondu Francis du Hautoy. Depuis le départ
-de madame de Bargeton, la position de madame de Sénonches est bien
-changée: nous pourrons marier Françoise à quelque bon vieux gentilhomme
-campagnard.
-
-—Et elle se conduira mal, dit le papetier en prenant son air froid.
-Eh! mariez-la donc à un jeune homme capable, ambitieux, que vous
-protégerez, et qui mettra sa femme dans une belle position.
-
-—Nous verrons, avait répété Francis; la marraine doit être avant tout
-consultée.
-
-A la mort de monsieur de Bargeton, Louise de Nègrepelisse avait fait
-vendre l'hôtel de la rue du Minage. Madame de Sénonches, qui se
-trouvait petitement logée, décida monsieur de Sénonches à acheter
-cette maison, le berceau des ambitions de Lucien et où cette scène a
-commencé. Zéphirine de Sénonches avait formé le plan de succéder à
-madame de Bargeton dans l'espèce de royauté qu'elle avait exercée,
-d'avoir un salon, de faire enfin la grande dame. Une scission avait
-eu lieu dans la haute société d'Angoulême entre ceux qui, lors du
-duel de monsieur Bargeton et de monsieur de Chandour, tinrent qui
-pour l'innocence de Louise de Nègrepelisse, qui pour les calomnies
-de Stanislas de Chandour. Madame de Sénonches se déclara pour les
-Bargeton, et conquit d'abord tous ceux de ce parti. Puis, quand elle
-fut installée dans son hôtel, elle profita des accoutumances de bien
-des gens qui venaient y jouer depuis tant d'années. Elle reçut tous
-les soirs et l'emporta décidément sur Amélie de Chandour, qui se posa
-comme son antagoniste. Les espérances de Francis du Hautoy, qui se vit
-au cœur de l'aristocratie d'Angoulême, allaient jusqu'à vouloir marier
-Françoise avec le vieux monsieur de Séverac, que madame du Brossard
-n'avait pu capturer pour sa fille. Le retour de madame de Bargeton,
-devenue préfète d'Angoulême, augmenta les prétentions de Zéphirine
-pour sa bien-aimée filleule. Elle se disait que la comtesse Sixte du
-Châtelet userait de son crédit pour celle qui s'était constituée son
-champion. Le papetier, qui savait son Angoulême sur le bout du doigt,
-apprécia d'un coup d'œil toutes ces difficultés; mais il résolut de
-se tirer de ce pas difficile par une de ces audaces que Tartufe seul
-se serait permise. Le petit avoué, très-surpris de la loyauté de son
-commanditaire en chicane, le laissait à ses préoccupations en cheminant
-de la papeterie à l'hôtel de la rue du Minage, où, sur le palier,
-les deux importuns furent arrêtés par ces mots:—Monsieur et madame
-déjeunent.
-
-—Annoncez-nous tout de même, répondit le grand Cointet.
-
-Et, sur son nom, le dévot commerçant, aussitôt introduit, présenta
-l'avocat à la précieuse Zéphirine, qui déjeunait en tête à tête avec
-monsieur Francis du Hautoy et mademoiselle de La Haye. Monsieur de
-Sénonches était allé, comme toujours, ouvrir la chasse chez monsieur de
-Pimentel.
-
-—Voici, madame, le jeune avocat-avoué de qui je vous ai parlé, et qui
-se chargera de l'émancipation de votre belle pupille.
-
-L'ancien diplomate examina Petit-Claud, qui, de son côté, regardait
-à la dérobée la _belle pupille_. Quant à la surprise de Zéphirine, à
-qui jamais Cointet ni Francis n'avaient dit un mot, elle fut telle que
-sa fourchette lui tomba des mains. Mademoiselle de La Haye, espèce de
-pie-grièche à figure rechignée, de taille peu gracieuse, maigre, à
-cheveux d'un blond fade, était, malgré son petit air aristocratique,
-excessivement difficile à marier. Ces mots: _père et mère inconnus_
-de son acte de naissance, lui interdisaient en réalité la sphère où
-l'amitié de sa marraine et de Francis la voulait placer. Mademoiselle
-de La Haye, ignorant sa position, faisait la difficile: elle eût rejeté
-le plus riche commerçant de l'Houmeau. La grimace assez significative
-inspirée à mademoiselle de La Haye par l'aspect du maigre avoué,
-Cointet la retrouva sur les lèvres de Petit-Claud. Madame de Sénonches
-et Francis paraissaient se consulter pour savoir de quelle manière
-congédier Cointet et son protégé. Cointet, qui vit tout, pria monsieur
-du Hautoy de lui accorder un moment d'audience, et passa dans le salon
-avec le diplomate.
-
-—Monsieur, lui dit-il nettement, la paternité vous aveugle. Vous
-marierez difficilement votre fille; et, dans votre intérêt à tous,
-je vous ai mis dans l'impossibilité de reculer; car j'aime Françoise
-comme on aime une pupille. Petit-Claud sait tout!..... Son excessive
-ambition vous garantit le bonheur de votre chère petite. D'abord
-Françoise fera de son mari tout ce qu'elle voudra; mais vous, aidé par
-la préfète qui nous arrive, vous en ferez un procureur du roi. Monsieur
-Milaud est nommé décidément à Nevers. Petit-Claud vendra sa charge,
-vous obtiendrez facilement pour lui la place de second substitut, et
-il deviendra bientôt procureur du roi, puis président du tribunal,
-député...
-
-Revenu dans la salle à manger, Francis fut charmant pour le prétendu
-de sa fille. Il regarda madame de Sénonches d'une certaine manière,
-et finit cette scène de présentation en invitant Petit-Claud à dîner
-pour le lendemain afin de causer affaires. Puis il reconduisit le
-négociant et l'avoué jusque dans la cour en disant à Petit-Claud que,
-sur la recommandation de Cointet, il était disposé, ainsi que madame
-de Sénonches, à confirmer tout ce que le gardien de la fortune de
-mademoiselle de La Haye aurait disposé pour le bonheur de ce petit ange.
-
-—Ah! qu'elle est laide! s'écria Petit-Claud. Je suis pris!...
-
-—Elle a l'air distingué, répondit Cointet; mais, si elle était
-belle, vous la donnerait-on?... Hé! mon cher, il y a plus d'un petit
-propriétaire à qui trente mille francs, la protection de madame de
-Sénonches et celle de la comtesse du Châtelet iraient à merveille;
-d'autant plus que monsieur Francis du Hautoy ne se mariera jamais, et
-que cette fille est son héritière..... Votre mariage est fait!...
-
-—Et comment?
-
-—Voilà ce que je viens de dire, repartit le grand Cointet en racontant
-à l'avoué son trait d'audace. Mon cher, monsieur Milaud va, dit-on,
-être nommé procureur du roi à Nevers: vous vendrez votre charge, et
-dans dix ans vous serez garde des sceaux. Vous êtes assez audacieux
-pour ne reculer devant aucun des services que demandera la cour.
-
-—Eh! bien, trouvez-vous demain, à quatre heures et demie, sur la place
-du Mûrier, répondit l'avoué, fanatisé par les probabilités de cet
-avenir; j'aurai vu le père Séchard, et nous arriverons à un acte de
-société où le père et le fils appartiendront au Saint-Esprit.
-
-Au moment où le vieux curé de Marsac montait les rampes d'Angoulême
-pour aller instruire Ève de l'état où se trouvait son frère, David
-était caché depuis onze jours à deux portes de celle du pharmacien
-Postel, que le digne prêtre venait de quitter.
-
-Quand l'abbé Marron déboucha sur la place du Mûrier, il y trouva les
-trois hommes, remarquables chacun dans leur genre, qui pesaient de
-tout leur poids sur l'avenir et sur le présent du pauvre prisonnier
-volontaire: le père Séchard, le grand Cointet, le petit avoué
-maigrelet. Trois hommes, trois cupidités! mais trois cupidités aussi
-différentes que les hommes. L'un avait inventé de trafiquer de son
-fils, l'autre de son client, et le grand Cointet achetait toutes ces
-infamies en se flattant de ne rien payer. Il était environ cinq heures,
-et la plupart de ceux qui revenaient dîner chez eux s'arrêtaient pour
-regarder pendant un moment ces trois hommes.
-
-—Que diable le vieux père Séchard et le grand Cointet ont-ils donc à se
-dire?... pensaient les plus curieux.
-
-—Il s'agit sans doute entre eux de ce pauvre malheureux qui laisse sa
-femme, sa belle-mère et son enfant sans pain, répondait-on.
-
-—Envoyez donc vos enfants apprendre un état à Paris! disait un
-esprit-fort de province.
-
-—Hé! que venez-vous faire par ici, monsieur le curé? s'écria le
-vigneron en apercevant l'abbé Marron aussitôt qu'il déboucha sur la
-place.
-
-—Je viens pour les vôtres, répondit le vieillard.
-
-—Encore une idée de mon fils!... dit le vieux Séchard.
-
-—Il vous en coûterait bien peu de rendre tout le monde heureux, dit le
-prêtre en indiquant les fenêtres où madame Séchard montrait entre les
-rideaux sa belle tête; car elle apaisait les cris de son enfant en le
-faisant sauter et lui chantant une chanson.
-
-—Apportez-vous des nouvelles de mon fils, dit le père, ou, ce qui
-vaudrait mieux, de l'argent?
-
-—Non, dit monsieur Marron; j'apporte à la sœur des nouvelles du frère.
-
-—De Lucien?... s'écria Petit-Claud.
-
-—Oui. Le pauvre jeune homme est venu de Paris à pied. Je l'ai trouvé
-chez Courtois mourant de fatigue et de misère, répondit le prêtre...
-Oh! il est bien malheureux!
-
-Petit-Claud salua le prêtre et prit le grand Cointet par le bras en
-disant à haute voix:—Nous dînons chez madame de Sénonches, il est temps
-de nous habiller!... Et à deux pas il lui dit à l'oreille:
-
-—Quand on a le petit, on a bientôt la mère. Nous tenons David...
-
-—Je vous ai marié, mariez-moi, dit le grand Cointet en laissant
-échapper un sourire faux.
-
-—Lucien est mon camarade de collége, nous étions _copins_!... En huit
-jours je saurai bien quelque chose de lui. Faites en sorte que les bans
-se publient, et je vous réponds de mettre David en prison. Ma mission
-finit avec son écrou.
-
-—Ah! s'écria tout doucement le grand Cointet, la belle affaire serait
-de prendre le brevet à notre nom!
-
-En entendant cette dernière phrase, le petit avoué maigrelet frissonna.
-
-En ce moment Ève voyait entrer son beau-père et l'abbé Marron, qui, par
-un seul mot, venait de dénouer le drame judiciaire.
-
-—Tenez, madame Séchard, dit le vieil ours à sa belle-fille, voici notre
-curé qui vient sans doute nous en raconter de belles sur votre frère.
-
-—Oh! s'écria la pauvre Ève atteinte au cœur, que peut-il donc lui être
-encore arrivé!
-
-Cette exclamation annonçait tant de douleurs ressenties, tant
-d'appréhensions, et de tant de sortes, que l'abbé Marron se hâta de
-dire:—Rassurez-vous, madame, il vit!
-
-—Seriez-vous assez bon, mon père, dit Ève au vieux vigneron, pour aller
-chercher ma mère: elle entendra ce que monsieur doit avoir à nous dire
-de Lucien.
-
-Le vieillard alla chercher madame Chardon, à laquelle il dit:—Vous
-aurez à en découdre avec l'abbé Marron, qui est bon homme _quoique
-prêtre_. Le dîner sera sans doute retardé, je reviens dans une heure.
-
-Et le vieillard, insensible à tout ce qui ne sonnait ou ne reluisait
-pas or, laissa la vieille femme sans voir l'effet du coup qu'il venait
-de lui porter.
-
-Le malheur qui pesait sur ses deux enfants, l'avortement des espérances
-assises sur la tête de Lucien, le changement si peu prévu d'un
-caractère qu'on crut pendant si long-temps énergique et probe; enfin,
-tous les événements arrivés depuis dix-huit mois avaient déjà rendu
-madame Chardon méconnaissable. Elle n'était pas seulement noble de
-race, elle était encore noble de cœur, et adorait ses enfants. Aussi
-avait-elle souffert plus de maux en ces derniers six mois que depuis
-son veuvage. Lucien avait eu la chance d'être Rubempré par ordonnance
-du roi, de recommencer cette famille, d'en faire revivre le titre et
-les armes, de devenir grand! Et il était tombé dans la fange! Car,
-plus sévère pour lui que la sœur, elle avait regardé Lucien comme
-perdu, le jour où elle apprit l'affaire des billets. Les mères veulent
-quelquefois se tromper; mais elles connaissent toujours bien les
-enfants qu'elles ont nourris, qu'elles n'ont pas quittés, et, dans
-les discussions que soulevaient entre David et sa femme les chances
-de Lucien à Paris, madame Chardon, tout en paraissant partager les
-illusions d'Ève sur son frère, tremblait que David n'eût raison, car
-il parlait comme elle entendait parler sa conscience de mère. Elle
-connaissait trop la délicatesse de sensation de sa fille pour pouvoir
-lui exprimer ses douleurs, elle était donc forcée de les dévorer dans
-ce silence dont sont capables seulement les mères qui savent aimer
-leurs enfants.
-
-Ève, de son côté, suivait avec terreur les ravages que faisaient les
-chagrins chez sa mère, elle la voyait passant de la vieillesse à la
-décrépitude, et allant toujours! La mère et la fille se faisaient donc
-l'une à l'autre de ces nobles mensonges qui ne trompent point. Dans la
-vie de cette mère, la phrase du féroce vigneron fut la goutte d'eau
-qui devait remplir la coupe des afflictions, madame Chardon se sentit
-atteinte au cœur.
-
-Aussi, quand Ève dit au prêtre:—Monsieur, voici ma mère! quand l'abbé
-regarda ce visage macéré comme celui d'une vieille religieuse, encadré
-de cheveux entièrement blanchis, mais embelli par l'air doux et calme
-des femmes pieusement résignées, et qui marchent, comme on dit, à la
-volonté de Dieu, comprit-il toute la vie de ces deux créatures. Le
-prêtre n'eut plus de pitié pour le bourreau, pour Lucien, il frémit en
-devinant tous les supplices subis par les victimes.
-
-—Ma mère, dit Ève en s'essuyant les yeux, mon pauvre frère est bien
-près de nous, il est à Marsac.
-
-—Et pourquoi pas ici? demanda madame Chardon.
-
-L'abbé Marron raconta tout ce que Lucien lui avait dit des misères de
-son voyage, et les malheurs de ses derniers jours à Paris. Il peignit
-les angoisses qui venaient d'agiter le poète quand il avait appris
-quels étaient au sein de sa famille les effets de ses imprudences et
-quelles étaient ses appréhensions sur l'accueil qui pouvait l'attendre
-à Angoulême.
-
-—En est-il arrivé à douter de nous? dit madame Chardon.
-
-—Le malheureux est venu vers vous à pied, en subissant les plus
-horribles privations, et il revient disposé à entrer dans les chemins
-les plus humbles de la vie... à réparer ses fautes.
-
-—Monsieur, dit la sœur, malgré le mal qu'il nous a fait, j'aime mon
-frère, comme on aime le corps d'un être qui n'est plus; et l'aimer
-ainsi, c'est encore l'aimer plus que beaucoup de sœurs n'aiment leurs
-frères. Il nous a rendus bien pauvres; mais qu'il vienne, il partagera
-le chétif morceau de pain qui nous reste, enfin ce qu'il nous a laissé.
-Ah! s'il ne nous avait pas quittés, monsieur, nous n'aurions pas perdu
-nos plus chers trésors.
-
-—Et c'est la femme qui nous l'a enlevé dont la voiture l'a ramené,
-s'écria madame Chardon. Parti dans la calèche de madame de Bargeton, à
-côté d'elle, il est revenu derrière!
-
-—A quoi puis-je vous être utile dans la situation où vous êtes? dit le
-brave curé qui cherchait une phrase de sortie.
-
-—Eh! monsieur, répondit madame Chardon, plaie d'argent n'est pas
-mortelle, dit-on; mais ces plaies-là ne peuvent pas avoir d'autre
-médecin que le malade.
-
-—Si vous aviez assez d'influence pour déterminer mon beau-père à aider
-son fils, vous sauveriez toute une famille, dit madame Séchard.
-
-—Il ne croit pas en vous, et il m'a paru très-exaspéré contre votre
-mari, dit le vieillard à qui les paraphrases du vigneron avaient fait
-considérer les affaires de Séchard comme un guêpier où il ne fallait
-pas mettre le pied.
-
-Sa mission terminée, le prêtre alla dîner chez son petit-neveu Postel,
-qui dissipa le peu de bonne volonté de son vieil oncle en donnant,
-comme tout Angoulême, raison au père contre le fils.
-
-—Il y a de la ressource avec des dissipateurs, dit en finissant le
-petit Postel; mais avec ceux qui font des expériences, on se ruinerait.
-
-La curiosité du curé de Marsac était entièrement satisfaite, ce qui,
-dans toutes les provinces de France, est le principal but de l'excessif
-intérêt qu'on s'y témoigne. Dans la soirée, il mit le poète au courant
-de tout ce qui se passait chez les Séchard, en lui donnant son voyage
-comme une mission dictée par la charité la plus pure.
-
-—Vous avez endetté votre sœur et votre beau-frère de dix à douze mille
-francs, dit-il en terminant; et personne, mon cher monsieur, n'a cette
-bagatelle à prêter au voisin. En Angoumois, nous ne sommes pas riches.
-Je croyais qu'il s'agissait de beaucoup moins quand vous me parliez de
-billets.
-
-Après avoir remercié le vieillard de ses bontés, le poète lui dit:
-
-—La parole de pardon, que vous m'apportez, est pour moi le vrai trésor.
-
-Le lendemain, Lucien partit de très-grand matin de Marsac pour
-Angoulême, où il entra vers neuf heures, une canne à la main, vêtu
-d'une petite redingote assez endommagée par le voyage et d'un pantalon
-noir à teintes blanches. Ses bottes usées disaient d'ailleurs assez
-qu'il appartenait à la classe infortunée des piétons. Aussi ne se
-dissimulait-il pas l'effet que devait produire sur ses compatriotes
-le contraste de son retour et de son départ. Mais, le cœur encore
-pantelant sous l'étreinte des remords que lui causait le récit du
-vieux prêtre, il acceptait pour le moment cette punition, décidé
-d'affronter les regards des personnes de sa connaissance. Il se disait
-en lui-même:—Je suis héroïque! Toutes ces natures de poète commencent
-par se duper elles-mêmes. A mesure qu'il marcha dans l'Houmeau, son âme
-lutta entre la honte de ce retour et la poésie de ces souvenirs. Son
-cœur battit en passant devant la porte de Postel, où, fort heureusement
-pour lui, Léonie Marron se trouva seule dans la boutique avec son
-enfant. Il vit avec plaisir (tant sa vanité conservait de force) le nom
-de son père effacé. Depuis son mariage, Postel avait fait repeindre sa
-boutique, et mis au-dessus, comme à Paris: PHARMACIE. En gravissant
-la rampe de la Porte-Palet, Lucien éprouva l'influence de l'air
-natal, il ne sentit plus le poids de ses infortunes, et se dit avec
-délices:—Je vais donc les revoir! Il atteignit la place du Mûrier sans
-avoir rencontré personne: un bonheur qu'il espérait à peine, lui qui
-jadis se promenait en triomphateur dans sa ville! Marion et Kolb, en
-sentinelle sur la porte, se précipitèrent dans l'escalier en criant:—Le
-voilà! Lucien revit le vieil atelier et la vieille cour, il trouva
-dans l'escalier sa sœur et sa mère, et ils s'embrassèrent en oubliant
-pour un instant tous leurs malheurs dans cette étreinte. En famille,
-on compose presque toujours avec le malheur; on s'y fait un lit, et
-l'espérance en fait accepter la dureté. Si Lucien offrait l'image du
-désespoir, il en offrait aussi la poésie: le soleil des grands chemins
-lui avait bruni le teint; une profonde mélancolie, empreinte dans
-ses traits, jetait ses ombres sur son front de poète. Ce changement
-annonçait tant de souffrances, qu'à l'aspect des traces laissées par la
-misère sur sa physionomie, le seul sentiment possible était la pitié.
-L'imagination partie du sein de la famille y trouvait au retour de
-tristes réalités. Ève eut au milieu de sa joie le sourire des saintes
-au milieu de leur martyre. Le chagrin rend sublime le visage d'une
-jeune femme très-belle. La gravité qui remplaçait dans la figure de
-sa sœur la complète innocence qu'il y avait vue à son départ pour
-Paris, parlait trop éloquemment à Lucien pour qu'il n'en reçût pas une
-impression douloureuse. Aussi la première effusion des sentiments, si
-vive, si naturelle, fut-elle suivie de part et d'autre d'une réaction:
-chacun craignait de parler. Lucien ne put cependant s'empêcher de
-chercher par un regard celui qui manquait à cette réunion. Ce regard
-bien compris fit fondre en larmes Ève, et par contre-coup Lucien. Quant
-à madame Chardon, elle resta blême, et en apparence impassible. Ève se
-leva, descendit pour épargner à son frère un mot dur, et alla dire à
-Marion:—Mon enfant, Lucien aime les fraises, il faut en trouver!...
-
-—Oh! j'ai bien pensé que vous vouliez fêter monsieur Lucien. Soyez
-tranquille, vous aurez un joli petit déjeuner et un bon dîner aussi.
-
-—Lucien, dit madame Chardon à son fils, tu as beaucoup à réparer
-ici. Parti pour être un sujet d'orgueil pour ta famille, tu nous as
-plongés dans la misère. Tu as presque brisé dans les mains de ton frère
-l'instrument de la fortune à laquelle il n'a songé que pour sa nouvelle
-famille. Tu n'as pas brisé que cela... dit la mère. Il se fit une
-pause effrayante et le silence de Lucien impliqua l'acceptation de ces
-reproches maternels.—Entre dans une voie de travail, reprit doucement
-madame Chardon. Je ne te blâme pas d'avoir tenté de faire revivre la
-noble famille d'où je suis sortie; mais, à de telles entreprises il
-faut avant tout une fortune, et des sentiments fiers: tu n'as rien eu
-de tout cela. A la croyance, tu as fait succéder en nous la défiance.
-Tu as détruit la paix de cette famille travailleuse et résignée, qui
-cheminait ici dans une voie difficile... Aux premières fautes, un
-premier pardon est dû. Ne recommence pas. Nous nous trouvons ici dans
-des circonstances difficiles, sois prudent, écoute ta sœur: le malheur
-est un maître dont les leçons, bien durement données, ont porté leur
-fruit chez elle: elle est devenue sérieuse, elle est mère, elle porte
-tout le fardeau du ménage par dévouement pour notre cher David; enfin,
-elle est devenue, par ta faute, mon unique consolation.
-
-—Vous pouviez être plus sévère, dit Lucien en embrassant sa mère.
-J'accepte votre pardon, parce que ce sera le seul que j'aurai jamais à
-recevoir.
-
-Ève revint: à la pose humiliée de son frère, elle comprit que madame
-Chardon avait parlé. Sa bonté lui mit un sourire sur les lèvres,
-auquel Lucien répondit par des larmes réprimées. La présence a comme
-un charme, elle change les dispositions les plus hostiles entre amants
-comme au sein des familles, quelque forts que soient les motifs de
-mécontentement. Est-ce que l'affection trace dans le cœur des chemins
-où l'on aime à retomber? Ce phénomène appartient-il à la science du
-magnétisme? La raison dit-elle qu'il faut ou ne jamais se revoir, ou
-se pardonner? Que ce soit au raisonnement, à une cause physique ou à
-l'âme que cet effet appartienne, chacun doit avoir éprouvé que les
-regards, le geste, l'action d'un être aimé retrouvent chez ceux qu'il a
-le plus offensés, chagrinés ou maltraités, des vestiges de tendresse.
-Si l'esprit oublie difficilement, si l'intérêt souffre encore; le cœur,
-malgré tout, reprend sa servitude. Aussi, la pauvre sœur, en écoutant
-jusqu'à l'heure du déjeuner les confidences du frère, ne fut-elle pas
-maîtresse de ses yeux quand elle le regarda, ni de son accent quand
-elle laissa parler son cœur. En comprenant les éléments de la vie
-littéraire à Paris, elle comprit comment Lucien avait pu succomber
-dans la lutte. La joie du poète en caressant l'enfant de sa sœur,
-ses enfantillages, le bonheur de revoir son pays et les siens, mêlé
-au profond chagrin de savoir David caché, les mots de mélancolie qui
-échappèrent à Lucien, son attendrissement en voyant qu'au milieu de sa
-détresse sa sœur s'était souvenue de son goût quand Marion servit les
-fraises; tout, jusqu'à l'obligation de loger le frère prodigue et de
-s'occuper de lui, fit de cette journée une fête. Ce fut comme une halte
-dans la misère. Le père Séchard lui-même fit rebrousser aux deux femmes
-le cours de leurs sentiments, en disant:—Vous le fêtez, comme s'il vous
-apportait des mille et des cents!...
-
-—Mais qu'a donc fait mon frère pour ne pas être fêté?... s'écria madame
-Séchard jalouse de cacher la honte de Lucien.
-
-Néanmoins, les premières tendresses passées, les nuances du vrai
-percèrent. Lucien aperçut bientôt chez Ève la différence de
-l'affection actuelle et de celle qu'elle lui portait jadis. David
-était profondément honoré, tandis que Lucien était aimé _quand même_,
-et comme on aime une maîtresse malgré les désastres qu'elle cause.
-L'estime, fonds nécessaire à nos sentiments, est la solide étoffe qui
-leur donne je ne sais quelle certitude, quelle sécurité dont on vit,
-et qui manquait entre madame Chardon et son fils, entre le frère et la
-sœur; Lucien se sentit privé de cette entière confiance qu'on aurait
-eue en lui s'il n'avait pas failli à l'honneur. L'opinion écrite par
-d'Arthez sur lui, devenue celle de sa sœur, se laissa deviner dans les
-gestes, dans les regards, dans l'accent. Lucien était plaint! mais,
-quant à être la gloire, la noblesse de la famille, le héros du foyer
-domestique, toutes ces belles espérances avaient fui sans retour. On
-craignit assez sa légèreté pour lui cacher l'asile où vivait David.
-Ève, insensible aux caresses dont fut accompagnée la curiosité de
-Lucien qui voulait voir son frère, n'était plus l'Ève de l'Houmeau
-pour qui, jadis, un seul regard de Lucien était un ordre irrésistible.
-Lucien parla de réparer ses torts, en se vantant de pouvoir sauver
-David. Ève lui répondit:—Ne t'en mêle pas, nous avons pour adversaires
-les gens les plus perfides et les plus habiles. Lucien hocha la tête,
-comme s'il eût dit:—J'ai combattu des Parisiens... Sa sœur lui répliqua
-par un regard qui signifiait:—Tu as été vaincu.
-
-—Je ne suis plus aimé, pensa Lucien. Pour la famille comme pour le
-monde, il faut donc réussir.
-
-Dès le second jour, en essayant de s'expliquer le peu de confiance de
-sa mère et de sa sœur, le poète fut pris d'une pensée non pas haineuse
-mais chagrine. Il appliqua la mesure de la vie parisienne à cette
-chaste vie de province en oubliant que la médiocrité patiente de cet
-intérieur sublime de résignation était son ouvrage:
-
-—Elles sont bourgeoises, elles ne peuvent pas me comprendre, se dit-il
-en se séparant ainsi de sa sœur, de sa mère et de Séchard qu'il ne
-pouvait plus tromper ni sur son caractère, ni sur son avenir.
-
-Ève et madame Chardon, chez qui le sens divinatoire était éveillé
-par tant de chocs et tant de malheurs, épiaient les plus secrètes
-pensées de Lucien, elles se sentirent mal jugées et le virent
-s'isolant d'elles.—Paris nous l'a bien changé! se dirent-elles. Elles
-recueillaient enfin le fruit de l'égoïsme qu'elles avaient elles-mêmes
-cultivé. De part et d'autre, ce léger levain devait fermenter, et
-il fermenta; mais principalement chez Lucien qui se trouvait si
-reprochable. Quant à Ève, elle était bien de ces sœurs qui savent dire
-à un frère en faute:—Pardonne-moi _tes_ torts... Lorsque l'union des
-âmes a été parfaite comme elle le fut au début de la vie entre Ève
-et Lucien, toute atteinte à ce beau idéal du sentiment est mortelle.
-Là où des scélérats se raccommodent après des coups de poignard, les
-amoureux se brouillent irrévocablement pour un regard, pour un mot.
-Dans ce souvenir de la quasi-perfection de la vie du cœur se trouve le
-secret de séparations souvent inexplicables. On peut vivre avec une
-défiance au cœur, quand le passé n'offre pas le tableau d'une affection
-pure et sans nuages; mais, pour deux êtres autrefois parfaitement
-unis, une vie où le regard, la parole exigent des précautions, devient
-insupportable. Aussi les grands poètes font-ils mourir leurs Paul et
-Virginie au sortir de l'adolescence. Comprendriez-vous Paul et Virginie
-brouillés?..... Remarquons, à la gloire d'Ève et de Lucien, que les
-intérêts, si fortement blessés, n'avivaient point ces blessures: chez
-la sœur irréprochable, comme chez le poète de qui venaient les coups,
-tout était sentiment; aussi le moindre malentendu, la plus petite
-querelle, un nouveau mécompte dû à Lucien pouvait-il les désunir ou
-inspirer une de ces querelles qui brouillent irrévocablement. En fait
-d'argent tout s'arrange; mais les sentiments sont impitoyables.
-
-Le lendemain Lucien reçut un numéro du journal d'Angoulême et pâlit de
-plaisir en se voyant le sujet d'un des premiers _Premiers-Angoulême_
-que se permit cette estimable feuille qui, semblable aux Académies de
-province, en fille bien élevée, selon le mot de Voltaire, ne faisait
-jamais parler d'elle.
-
- «Que la Franche-Comté s'enorgueillisse d'avoir donné le jour à Victor
- Hugo, à Charles Nodier et à Cuvier; la Bretagne, à Chateaubriand
- et à Lamennais; la Normandie, à Casimir Delavigne; la Touraine, à
- l'auteur d'_Eloa_; aujourd'hui, l'Angoumois, où déjà sous Louis
- XIII l'illustre Guez, plus connu sous le nom de Balzac, s'est fait
- notre compatriote, n'a plus rien à envier ni à ces provinces ni
- au Limousin, qui a produit Dupuytren, ni à l'Auvergne, patrie de
- Montlosier, ni à Bordeaux, qui a eu le bonheur de voir naître tant
- de grands hommes; nous aussi, nous avons un poète! l'auteur des
- beaux sonnets intitulés _les Marguerites_ joint à la gloire du
- poète celle du prosateur, car on lui doit également le magnifique
- roman de _l'Archer de Charles IX_. Un jour nos neveux seront fiers
- d'avoir pour compatriote Lucien Chardon, un rival de Pétrarque!!!...»
- Dans les journaux de province de ce temps, les points d'admiration
- ressemblaient aux _hurra_ par lesquels on accueille les _speech_
- des _meeting_ en Angleterre. «Malgré ses éclatants succès à Paris,
- notre jeune poète s'est souvenu que l'hôtel de Bargeton avait été
- le berceau de ses triomphes, que l'aristocratie angoumoisine avait
- applaudi, la première, à ses poésies; que l'épouse de monsieur le
- comte du Châtelet, préfet de notre département, avait encouragé ses
- premiers pas dans la carrière des Muses, et il est revenu parmi
- nous!... L'Houmeau tout entier s'est ému quand, hier, notre Lucien de
- Rubempré s'est présenté. La nouvelle de son retour a produit partout
- la plus vive sensation. Il est certain que la ville d'Angoulême ne se
- laissera pas devancer par l'Houmeau dans les honneurs qu'on parle de
- décerner à celui qui, soit dans la Presse, soit dans la Littérature,
- a représenté si glorieusement notre ville à Paris. Lucien, à la fois
- poète religieux et royaliste, a bravé la fureur des partis; il est
- venu, dit-on, se reposer des fatigues d'une lutte qui fatiguerait des
- athlètes plus forts encore que des hommes de poésie et de rêverie.
-
- »Par une pensée éminemment politique, à laquelle nous applaudissons,
- et que madame la comtesse du Châtelet a eue, dit-on, la première,
- il est question de rendre à notre grand poète le titre et le nom
- de l'illustre famille des Rubempré, dont l'unique héritière est
- madame Chardon, sa mère. Rajeunir ainsi, par des talents et par des
- gloires nouvelles, les vieilles familles près de s'éteindre est, chez
- l'immortel auteur de la Charte, une nouvelle preuve de son constant
- désir exprimé par ces mots: _union et oubli_.
-
- «Notre poète est descendu chez sa sœur, madame Séchard.»
-
-A la rubrique d'Angoulême se trouvaient les nouvelles suivantes:
-
- «Notre préfet, monsieur le comte du Châtelet, déjà nommé gentilhomme
- ordinaire de la Chambre de S. M., vient d'être fait Conseiller d'État
- en service extraordinaire.
-
- »Hier toutes les autorités se sont présentées chez monsieur le préfet.
-
- »Madame la comtesse Sixte du Châtelet recevra tous les jeudis.
-
- «Le maire de l'Escarbas, monsieur de Nègrepelisse, représentant
- de la branche cadette des d'Espard, père de madame du Châtelet,
- récemment nommé comte, Pair de France, et Commandeur de l'ordre royal
- de Saint-Louis, est, dit-on, désigné pour présider le grand collége
- électoral d'Angoulême aux prochaines élections.»
-
-—Tiens, dit Lucien à sa sœur en lui apportant le journal.
-
-Après avoir lu l'article attentivement, Ève rendit la feuille à Lucien
-d'un air pensif.
-
-—Que dis-tu de cela?... lui demanda Lucien étonné d'une prudence qui
-ressemblait à de la froideur.
-
-—Mon ami, répondit-elle, ce journal appartient aux Cointet, ils sont
-absolument les maîtres d'y insérer des articles, et ne peuvent avoir
-la main forcée que par la Préfecture ou par l'Évêché. Supposes-tu ton
-ancien rival, aujourd'hui préfet, assez généreux pour chanter ainsi tes
-louanges? Oublies-tu que les Cointet nous poursuivent sous le nom de
-Métivier et veulent sans doute amener David à les faire profiter de ses
-découvertes?... De quelque part que vienne cet article, je le trouve
-inquiétant. Tu n'excitais ici que des haines, des jalousies; on t'y
-calomniait en vertu du proverbe: _Nul n'est prophète en son pays_, et
-voilà que tout change en un clin d'œil!...
-
-—Tu ne connais pas l'amour-propre des villes de province, répondit
-Lucien. On est allé dans une petite ville du Midi recevoir en triomphe,
-aux portes de la ville, un jeune homme qui avait remporté le prix
-d'honneur au grand concours, en voyant en lui un grand homme en herbe!
-
-—Écoute-moi, mon cher Lucien, je ne veux pas te sermonner, je te dirai
-tout dans un seul mot: ici défie-toi des plus petites choses.
-
-—Tu as raison, répondit Lucien surpris de trouver sa sœur si peu
-enthousiaste.
-
-Le poète était au comble de la joie de voir changer en un triomphe sa
-mesquine et honteuse rentrée à Angoulême.
-
-—Vous ne croyez pas au peu de gloire qui nous coûte si cher! s'écria
-Lucien après une heure de silence pendant laquelle il s'amassa comme un
-orage dans son cœur.
-
-Pour toute réponse, Ève regarda Lucien, et ce regard le rendit honteux
-de son accusation.
-
-Quelques instants avant le dîner, un garçon de bureau de la préfecture
-apporta une lettre adressée à M. Lucien Chardon et qui parut donner
-gain de cause à la vanité du poète que le monde disputait à la famille.
-
-Cette lettre était l'invitation suivante.
-
- _Monsieur le comte Sixte du Châtelet et madame la comtesse du
- Châtelet prient M. Lucien Chardon de leur faire l'honneur de dîner
- avec eux le quinze septembre prochain._
-
- R. S. V. P.
-
-A cette lettre était jointe cette carte de visite:
-
- =LE COMTE SIXTE DU CHATELET=
-
- _Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi,
- Préfet de la Charente, Conseiller d'Etat._
-
-—Vous êtes en faveur, dit le père Séchard, on parle de vous en ville
-comme d'un grand personnage... On se dispute entre Angoulême et
-l'Houmeau à qui vous tortillera des couronnes...
-
-—Ma chère Ève, dit Lucien à l'oreille de sa sœur, je me retrouve
-absolument comme j'étais à l'Houmeau le jour où je devais aller chez
-madame de Bargeton: je suis sans habit pour le dîner du préfet.
-
-—Tu comptes donc accepter cette invitation? s'écria madame Séchard
-effrayée.
-
-Il s'engagea, sur la question d'aller ou de ne pas aller à la
-Préfecture, une polémique entre le frère et la sœur. Le bon sens de
-la femme de province disait à Ève qu'on ne doit se montrer au monde
-qu'avec un visage riant, en costume complet, et en tenue irréprochable;
-mais elle cachait sa vraie pensée:—Où le dîner du préfet mènera-t-il
-Lucien? Que peut pour lui le grand monde d'Angoulême? Ne machine-t-on
-pas quelque chose contre lui?
-
-Lucien finit par dire à sa sœur avant d'aller se coucher:—Tu ne sais
-pas quelle est mon influence; la femme du préfet a peur du journaliste;
-et d'ailleurs dans la comtesse du Châtelet il y a toujours Louise de
-Nègrepelisse! Une femme qui vient d'obtenir tant de faveurs peut sauver
-David! Je lui dirai la découverte que mon frère vient de faire, et ce
-ne sera rien pour elle que d'obtenir un secours de dix mille francs au
-ministère.
-
-A onze heures du soir, Lucien, sa sœur, sa mère et le père Séchard,
-Marion et Kolb furent réveillés par la musique de la ville à laquelle
-s'était réunie celle de la garnison et trouvèrent la place du Mûrier
-pleine de monde. Une sérénade fut donnée à Lucien Chardon de Rubempré
-par les jeunes gens d'Angoulême. Lucien se mit à la fenêtre de sa sœur,
-et dit au milieu du plus profond silence, après le dernier morceau:—Je
-remercie mes compatriotes de l'honneur qu'ils me font, je tâcherai de
-m'en rendre digne; ils me pardonneront de ne pas en dire davantage: mon
-émotion est si vive que je ne saurais continuer.
-
-—Vive l'auteur de _l'Archer de Charles IX_!...
-
-—Vive l'auteur des _Marguerites_!
-
-—Vive Lucien de Rubempré!
-
-Après ces trois salves, criées par quelques voix, trois couronnes
-et des bouquets furent adroitement jetés par la croisée dans
-l'appartement. Dix minutes après, la place du Mûrier était vide, le
-silence y régnait.
-
-—J'aimerais mieux dix mille francs, dit le vieux Séchard qui tourna,
-retourna les couronnes et les bouquets d'un air profondément narquois.
-Mais vous leur avez donné des marguerites, ils vous rendent des
-bouquets, vous faites dans les fleurs.
-
-—Voilà l'estime que vous faites des honneurs que me décernent mes
-concitoyens! s'écria Lucien, dont la physionomie offrit une expression
-entièrement dénuée de mélancolie et qui véritablement rayonna de
-satisfaction. Si vous connaissiez les hommes, papa Séchard, vous
-verriez qu'il ne se rencontre pas deux moments semblables dans la
-vie. Il n'y a qu'un enthousiasme véritable à qui l'on puisse devoir
-de semblables triomphes!... Ceci, ma chère mère et ma bonne sœur,
-efface bien des chagrins. Lucien embrassa sa sœur et sa mère comme l'on
-s'embrasse dans ces moments où la joie déborde à flots si larges qu'il
-faut la jeter dans le cœur d'un ami. (Faute d'un ami, disait un jour
-Bixiou, un auteur ivre de son succès embrasse son portier.)
-
-—Eh bien! ma chère enfant, dit-il à Ève, pourquoi pleures-tu?... Ah!
-c'est de joie...
-
-—Hélas! dit Ève à sa mère avant de se recoucher et quand elles furent
-seules, dans un poète il y a, je crois, une jolie femme de la pire
-espèce...
-
-—Tu as raison, répondit la mère en hochant la tête. Lucien a déjà tout
-oublié non-seulement de ses malheurs, mais des nôtres.
-
-La mère et la fille se séparèrent sans oser se dire toutes leurs
-pensées.
-
-Dans les pays dévorés par le sentiment d'insubordination sociale caché
-sous le mot _égalité_, tout triomphe est un de ces miracles qui ne va
-pas, comme certains miracles d'ailleurs, sans la coopération d'adroits
-machinistes. Sur dix ovations obtenues par des hommes vivants et
-décernées au sein de la patrie, il y en a neuf dont les causes sont
-étrangères à l'homme. Le triomphe de Voltaire sur les planches du
-Théâtre-Français n'était-il pas celui de la philosophie de son siècle?
-En France on ne peut triompher que quand tout le monde se couronne sur
-la tête du triomphateur. Aussi les deux femmes avaient-elles raison
-dans leurs pressentiments. Le succès du grand homme de province était
-trop antipathique aux mœurs immobiles d'Angoulême pour ne pas avoir
-été mis en scène par des intérêts ou par un machiniste passionné,
-collaborations également perfides. Ève, comme la plupart des femmes
-d'ailleurs, se défiait par sentiment et sans pouvoir se justifier à
-elle-même sa défiance. Elle se dit en s'endormant:—«Qui donc aime
-assez ici mon frère pour avoir excité le pays?... Les _Marguerites_ ne
-sont d'ailleurs pas encore publiées, comment peut-on le féliciter d'un
-succès à venir?...» Ce triomphe était en effet l'œuvre de Petit-Claud.
-Le jour où le curé de Marsac lui annonça le retour de Lucien, l'avoué
-dînait pour la première fois chez madame de Sénonches, qui devait
-recevoir officiellement la demande de la main de sa pupille. Ce fut
-un de ces dîners de famille dont la solennité se trahit plus par les
-toilettes que par le nombre des convives. Quoiqu'en famille, on se
-sait en représentation, et les intentions percent dans toutes les
-contenances. Françoise était mise comme en étalage. Madame de Sénonches
-avait arboré les pavillons de ses toilettes les plus recherchées.
-Monsieur du Hautoy était en habit noir. Monsieur de Sénonches, à qui sa
-femme avait écrit l'arrivée de madame du Châtelet qui devait se montrer
-pour la première fois chez elle et la présentation officielle d'un
-prétendu pour Françoise, était revenu de chez monsieur de Pimentel.
-Cointet, vêtu de son plus bel habit marron à coupe ecclésiastique,
-offrit aux regards un diamant de six mille francs sur son jabot, la
-vengeance du riche commerçant sur l'aristocrate pauvre. Petit-Claud,
-épilé, peigné, savonné, n'avait pu se défaire de son petit air sec.
-Il était impossible de ne pas comparer cet avoué maigrelet, serré
-dans ses habits, à une vipère gelée; mais l'espoir augmentait si
-bien la vivacité de ses yeux de pie, il mit tant de glace sur sa
-figure, il se gourma si bien, qu'il arriva juste à la dignité d'un
-petit procureur du roi ambitieux. Madame de Sénonches avait prié ses
-intimes de ne pas dire un mot sur la première entrevue de sa pupille
-avec un prétendu, ni de l'apparition de la préfète, en sorte qu'elle
-s'attendit à voir ses salons pleins. En effet, monsieur le préfet
-et sa femme avaient fait leurs visites officielles par cartes, en
-réservant l'honneur des visites personnelles comme un moyen d'action.
-Aussi l'aristocratie d'Angoulême était-elle travaillée d'une si énorme
-curiosité, que plusieurs personnes du camp de Chandour se proposèrent
-de venir à l'hôtel Bargeton, car on s'obstinait à ne pas appeler cette
-maison l'hôtel de Sénonches. Les preuves du crédit de la comtesse du
-Châtelet avaient réveillé bien des ambitions; et d'ailleurs on la
-disait tellement changée à son avantage que chacun voulait en juger
-par soi-même. En apprenant de Cointet, pendant le chemin, la grande
-nouvelle de la faveur que Zéphirine avait obtenue de la préfète pour
-pouvoir lui présenter le futur de la chère Françoise, Petit-Claud se
-flatta de tirer parti de la fausse position où le retour de Lucien
-mettait Louise de Nègrepelisse.
-
-Monsieur et madame de Sénonches avaient pris des engagements si lourds
-en achetant leur maison, qu'en gens de province ils ne s'avisèrent pas
-d'y faire le moindre changement. Aussi, le premier mot de Zéphirine à
-Louise fut-il, en allant à sa rencontre, quand on l'annonça:—Ma chère
-Louise, voyez.... vous êtes encore ici chez vous!... en lui montrant
-le petit lustre à pendeloques, les boiseries et le mobilier qui jadis
-avaient fasciné Lucien.
-
-—C'est, ma chère, ce que je veux le moins me rappeler, dit
-gracieusement madame la préfète en jetant un regard autour d'elle pour
-examiner l'assemblée.
-
-Chacun s'avoua que Louise de Nègrepelisse ne se ressemblait pas à
-elle-même. Le monde parisien où elle était restée pendant dix-huit
-mois, les premiers bonheurs de son mariage qui transformaient aussi
-bien la femme que Paris avait transformé la provinciale, l'espèce de
-dignité que donne le pouvoir, tout faisait de la comtesse du Châtelet
-une femme qui ressemblait à madame de Bargeton comme une fille de
-vingt ans ressemble à sa mère. Elle portait un charmant bonnet de
-dentelles et de fleurs négligemment attaché par une épingle à tête de
-diamant. Ses cheveux à l'anglaise lui accompagnaient bien la figure et
-la rajeunissaient en en cachant les contours. Elle avait une robe en
-foulard, à corsage en pointe, délicieusement frangée et dont la façon
-due à la célèbre Victorine faisait bien valoir sa taille. Ses épaules,
-couvertes d'un fichu de blonde, étaient à peine visibles sous une
-écharpe de gaze adroitement mise autour de son cou trop long. Enfin
-elle jouait avec ces jolies bagatelles dont le maniement est l'écueil
-des femmes de province: une jolie cassolette pendait à son bracelet
-par une chaîne; elle tenait dans une main son éventail et son mouchoir
-roulé sans en être embarrassée. Le goût exquis des moindres détails, la
-pose et les manières copiées de madame d'Espard révélaient en Louise
-une savante étude du faubourg Saint-Germain. Quant au vieux Beau de
-l'Empire, le mariage l'avait avancé comme ces melons qui, de verts
-encore la veille, deviennent jaunes dans une seule nuit. En retrouvant
-sur le visage épanoui de sa femme la verdeur que Sixte avait perdue, on
-se fit, d'oreille à oreille, des plaisanteries de province, et d'autant
-plus volontiers que toutes les femmes enrageaient de la nouvelle
-supériorité de l'ancienne reine d'Angoulême; et le tenace intrus dut
-payer pour sa femme. Excepté monsieur de Chandour et sa femme, feu
-Bargeton, monsieur de Pimentel et les Rastignac, le salon se trouvait
-à peu près aussi nombreux que le jour où Lucien y fit sa lecture, car
-monseigneur l'évêque arriva suivi de ses grands-vicaires. Petit-Claud,
-saisi par le spectacle de l'aristocratie angoumoisine, au cœur de
-laquelle il désespérait de se voir jamais quatre mois auparavant,
-sentit sa haine contre les classes supérieures se calmer. Il trouva
-la comtesse Châtelet ravissante en se disant:—Voilà pourtant la femme
-qui peut me faire nommer substitut! Vers le milieu de la soirée, après
-avoir causé pendant le même temps avec chacune des femmes en variant le
-ton de son entretien selon l'importance de la personne et la conduite
-qu'elle avait tenue à propos de sa fuite avec Lucien, Louise se retira
-dans le boudoir avec monseigneur. Zéphirine prit alors le bras de
-Petit-Claud, à qui le cœur battit, et l'amena vers ce boudoir où les
-malheurs de Lucien avaient commencé, et où ils allaient se consommer.
-
-—Voici monsieur Petit-Claud, ma chère, je te le recommande d'autant
-plus vivement que tout ce que tu feras pour lui profitera sans doute à
-ma pupille.
-
-—Vous êtes avoué, monsieur? dit l'auguste fille des Nègrepelisse en
-toisant Petit-Claud.
-
-—Hélas! oui, _madame la comtesse_. (Jamais le fils du tailleur de
-l'Houmeau n'avait eu, dans toute sa vie, une seule fois, l'occasion de
-se servir de ces trois mots; aussi sa bouche en fut-elle comme pleine.)
-Mais, reprit-il, il dépend de madame la comtesse de me faire tenir
-debout au parquet. Monsieur Milaud va, dit-on, à Nevers...
-
-—Mais, reprit la comtesse, n'est-on pas second, puis premier substitut?
-Je voudrais vous voir sur-le-champ premier substitut... Pour m'occuper
-de vous et vous obtenir cette faveur, je veux quelque certitude de
-votre dévouement à la Légitimité, à la Religion, et surtout à monsieur
-de Villèle.
-
-—Ah! madame, dit Petit-Claud en s'approchant de son oreille, je suis
-homme à obéir absolument au pouvoir.
-
-—C'est ce qu'il _nous_ faut aujourd'hui, répliqua-t-elle en se reculant
-pour lui faire comprendre qu'elle ne voulait plus rien s'entendre dire
-à l'oreille. Si vous convenez toujours à madame de Sénonches, comptez
-sur moi, ajouta-t-elle en faisant un geste royal avec son éventail.
-
-—Madame, dit Petit-Claud à qui Cointet se montra en arrivant à la porte
-du boudoir, Lucien est ici.
-
-—Eh! bien, monsieur?... répondit la comtesse d'un ton qui eût arrêté
-toute espèce de parole dans le gosier d'un homme ordinaire.
-
-—Madame la comtesse ne me comprend pas, reprit Petit-Claud en se
-servant de la formule la plus respectueuse, je veux lui donner une
-preuve de mon dévouement à sa personne. Comment madame la comtesse
-veut-elle que le grand homme qu'elle a fait soit reçu dans Angoulême?
-Il n'y a pas de milieu: il doit y être un objet ou de mépris ou de
-gloire.
-
-Louise de Nègrepelisse n'avait pas pensé à ce dilemme, auquel elle
-était évidemment intéressée plus à cause du passé que du présent. Or,
-des sentiments que la comtesse portait actuellement à Lucien dépendait
-la réussite du plan conçu par l'avoué pour mener à bien l'arrestation
-de Séchard.
-
-—Monsieur Petit-Claud, dit-elle en prenant une attitude de hauteur
-et de dignité, vous voulez appartenir au Gouvernement, sachez que
-son premier principe doit être de ne jamais avoir eu tort, et que les
-femmes ont encore mieux que les gouvernements l'instinct du pouvoir et
-le sentiment de leur dignité.
-
-—C'est bien là ce que je pensais, madame, répondit-il vivement en
-observant la comtesse avec une attention aussi profonde que peu
-visible. Lucien arrive ici dans la plus grande misère. Mais, s'il
-doit y recevoir une ovation, je puis aussi le contraindre, à cause de
-l'ovation même, à quitter Angoulême où sa sœur et son beau-frère David
-Séchard sont sous le coup de poursuites ardentes.....
-
-Louise de Nègrepelisse laissa voir sur son visage altier un léger
-mouvement produit par la répression même de son plaisir. Surprise
-d'être si bien devinée, elle regarda Petit-Claud en dépliant son
-éventail, car Françoise de La Haye entrait, ce qui lui donna le temps
-de trouver une réponse.
-
-—Monsieur, dit-elle avec un sourire significatif, vous serez
-promptement procureur du Roi...
-
-N'était-ce pas tout dire sans se compromettre?
-
-—Oh! madame, s'écria Françoise en venant remercier la préfète, je
-vous devrai donc le bonheur de ma vie. Elle lui dit à l'oreille en se
-penchant vers sa protectrice par un petit geste de jeune fille:—Je
-serais morte à petit feu d'être la femme d'un avoué de province....
-
-Si Zéphirine s'était ainsi jetée sur Louise, elle y avait été poussée
-par Francis, qui ne manquait pas d'une certaine connaissance du monde
-bureaucratique.
-
-—Dans les premiers jours de tout avénement, que ce soit celui
-d'un préfet, d'une dynastie ou d'une exploitation, dit l'ancien
-consul-général à son amie, on trouve les gens tout feu pour rendre
-service; mais ils ont bientôt reconnu les inconvénients de la
-protection et deviennent de glace. Aujourd'hui Louise fera pour
-Petit-Claud des démarches que, dans trois mois, elle ne voudrait plus
-faire pour votre mari.
-
-—Madame la comtesse pense-t-elle, dit Petit-Claud, à toutes les
-obligations du triomphe de notre poète? Elle devra recevoir Lucien
-pendant les dix jours que durera notre engouement.
-
-La préfète fit un signe de tête afin de congédier Petit-Claud, et se
-leva pour aller causer avec madame de Pimentel qui montra sa tête à la
-porte du boudoir. Saisie par la nouvelle de l'élévation du bonhomme de
-Nègrepelisse à la Pairie, la marquise avait jugé nécessaire de venir
-caresser une femme assez habile pour avoir augmenté son influence en
-faisant une faute.
-
-—Dites-moi donc, ma chère, pourquoi vous vous êtes donné la peine
-de mettre votre père à la Chambre haute, dit la marquise au milieu
-d'une conversation confidentielle où elle pliait le genou devant la
-supériorité de sa _chère_ Louise.
-
-—Ma chère, on m'a d'autant mieux accordé cette faveur que mon père n'a
-pas d'enfants, et votera toujours pour la couronne; mais, si j'ai des
-garçons, je compte bien que mon aîné sera substitué au titre, aux armes
-et à la pairie de son grand-père...
-
-Madame de Pimentel vit avec chagrin qu'elle ne pourrait pas employer à
-réaliser son désir de faire élever monsieur de Pimentel à la pairie,
-une mère dont l'ambition s'étendait sur les enfants à venir.
-
-—Je tiens la préfète, disait Petit-Claud à Cointet en sortant, et je
-vous promets votre acte de société... Je serai dans un mois premier
-substitut, et vous, vous serez maître de Séchard. Tâchez maintenant de
-me trouver un successeur pour mon Étude, j'en ai fait en cinq mois la
-première d'Angoulême....
-
-—Il ne fallait que vous mettre à cheval, dit Cointet presque jaloux de
-son œuvre.
-
-Chacun peut maintenant comprendre la cause du triomphe de Lucien dans
-son pays. A la manière de ce roi de France qui ne vengeait pas le duc
-d'Orléans, Louise ne voulait pas se souvenir des injures reçues à Paris
-par madame Bargeton. Elle voulait patronner Lucien, l'écraser de sa
-protection et s'en débarrasser _honnêtement_. Mis au fait de toute
-l'intrigue de Paris par les commérages, Petit-Claud avait bien deviné
-la haine vivace que les femmes portent à l'homme qui n'a pas su les
-aimer à l'heure où elles ont eu l'envie d'être aimées.
-
-Le lendemain de l'ovation qui justifiait le passé de Louise de
-Nègrepelisse, Petit-Claud, pour achever de griser Lucien et s'en rendre
-maître, se présenta chez madame Séchard à la tête de six jeunes gens de
-la ville, tous anciens camarades de Lucien au collége d'Angoulême.
-
-Cette députation était envoyée à l'auteur des _Marguerites_ et de
-_l'Archer de Charles IX_ par ses condisciples, pour le prier d'assister
-au banquet qu'ils voulaient donner au grand homme sorti de leurs rangs.
-
-—Tiens, c'est toi, Petit-Claud! s'écria Lucien.
-
-—Ta rentrée ici, lui dit Petit-Claud, a stimulé notre amour-propre,
-nous nous sommes piqués d'honneur, nous nous sommes cotisés, et nous
-te préparons un magnifique repas. Notre proviseur et nos professeurs y
-assisteront; et, à la manière dont vont les choses, nous aurons sans
-doute les autorités.
-
-—Et pour quel jour? dit Lucien.
-
-—Dimanche prochain.
-
-—Cela me serait impossible, répondit le poète, je ne puis accepter que
-pour dans dix jours d'ici... Mais alors ce sera volontiers...
-
-—Eh! bien, nous sommes à tes ordres, dit Petit-Claud; soit, dans dix
-jours.
-
-Lucien fut charmant avec ses anciens camarades qui lui témoignèrent
-une admiration presque respectueuse. Il causa pendant environ une
-demi-heure avec beaucoup d'esprit, car il se trouvait sur un piédestal
-et voulait justifier l'opinion du pays: il se mit les mains dans les
-goussets, il parla tout à fait en homme qui voit les choses de la
-hauteur où ses concitoyens l'ont mis. Il fut modeste, et bon enfant,
-comme un génie en déshabillé. Ce fut les plaintes d'un athlète fatigué
-des luttes à Paris, désenchanté surtout, il félicita ses camarades
-de ne pas avoir quitté leur bonne province, etc. Il les laissa tout
-enchantés de lui.
-
-Puis, il prit Petit-Claud à part et lui demanda la vérité sur les
-affaires de David, en lui reprochant l'état de séquestration où se
-trouvait son beau-frère. Lucien voulait ruser avec Petit-Claud.
-Petit-Claud s'efforça de donner à son ancien camarade cette opinion que
-lui, Petit-Claud, était un pauvre petit avoué de province, sans aucune
-espèce de finesse. La constitution actuelle des sociétés, infiniment
-plus compliquée dans ses rouages que celle des sociétés antiques, a
-eu pour effet de subdiviser les facultés chez l'homme. Autrefois, les
-gens éminents, forcés d'être universels, apparaissaient en petit nombre
-et comme des flambeaux au milieu des nations antiques. Plus tard,
-si les facultés se spécialisèrent, la qualité s'adressait encore à
-l'ensemble des choses. Ainsi un homme _riche en cautèle_, comme on l'a
-dit de Louis XI, pouvait appliquer sa ruse à tout; mais aujourd'hui, la
-qualité s'est elle-même subdivisée. Par exemple, autant de professions,
-autant de ruses différentes. Un rusé diplomate sera très-bien joué,
-dans une affaire, au fond d'une province, par un avoué médiocre ou
-par un paysan. Le plus rusé journaliste peut se trouver fort niais en
-matière d'intérêts commerciaux, et Lucien devait être et fut le jouet
-de Petit-Claud. Le malicieux avocat avait naturellement écrit lui-même
-l'article où la ville d'Angoulême, compromise avec son faubourg de
-l'Houmeau, se trouvait obligée de fêter Lucien. Les concitoyens
-de Lucien, venus sur la place du Mûrier, étaient les ouvriers de
-l'imprimerie et de la papeterie des Cointet, accompagnés des clercs de
-Petit-Claud, de Cachan, et de quelques camarades de collége. Redevenu
-pour le poète le _copin_ du collége, l'avoué pensait avec raison que
-son camarade laisserait échapper, dans un temps donné, le secret de
-la retraite de David. Et si David périssait par la faute de Lucien,
-Angoulême n'était pas tenable pour le poète. Aussi, pour mieux assurer
-son influence, se posa-t-il comme l'inférieur de Lucien.
-
-—Comment n'aurais-je pas fait pour le mieux? dit Petit-Claud à Lucien.
-Il s'agissait de la sœur de mon _copin_; mais, au Palais, il y a des
-positions où l'on doit périr. David m'a demandé, le premier juin, de
-lui garantir sa tranquillité pendant trois mois; il n'est en danger
-qu'en septembre, et encore ai-je su soustraire tout son avoir à ses
-créanciers; car je gagnerai le procès en Cour royale; j'y ferai juger
-que le privilége de la femme est absolu, que, dans l'espèce, il ne
-couvre aucune fraude... Quant à toi, tu reviens malheureux, mais
-tu es un homme de génie... (Lucien fit un geste comme d'un homme
-à qui l'encensoir arrive trop près du nez.)—Oui, mon cher, reprit
-Petit-Claud, j'ai lu _l'Archer de Charles IX_, et c'est plus qu'un
-ouvrage, c'est un livre! La préface n'a pu être écrite que par deux
-hommes: Chateaubriand ou toi!
-
-Lucien accepta cet éloge, sans dire que cette préface était de
-d'Arthez. Sur cent auteurs français, quatre-vingt-dix-neuf eussent agi
-comme lui.
-
-—Eh! bien, ici l'on n'avait pas l'air de te connaître, reprit
-Petit-Claud en jouant l'indignation. Quand j'ai vu l'indifférence
-générale, je me suis mis en tête de révolutionner tout ce monde. J'ai
-fait l'article que tu as lu...
-
-—Comment, c'est toi qui!... s'écria Lucien.
-
-—Moi-même!... Angoulême et l'Houmeau se sont trouvés en rivalités,
-j'ai rassemblé des jeunes gens, tes anciens camarades de collége,
-et j'ai organisé la sérénade d'hier; puis, une fois lancés dans
-l'enthousiasme, nous avons lâché la souscription pour le dîner.—«Si
-David se cache, au moins Lucien sera couronné!» me suis-je dit. J'ai
-fait mieux, reprit Petit-Claud, j'ai vu la comtesse Châtelet, et je
-lui ai fait comprendre qu'elle se devait à elle-même de tirer David de
-sa position, elle le peut, elle le doit. Si David a bien réellement
-trouvé le secret dont il m'a parlé, le gouvernement ne se ruinera pas
-en le soutenant, et quel genre pour un préfet d'avoir l'air d'être pour
-moitié dans une si grande découverte par l'heureuse protection qu'il
-accorde à l'inventeur! On fait parler de soi comme d'un administrateur
-éclairé..... Ta sœur s'est effrayée du jeu de notre mousqueterie
-judiciaire! elle a eu peur de la fumée.... La guerre au Palais coûte
-aussi cher que sur les champs de bataille; mais David a maintenu sa
-position, il est maître de son secret: on ne peut pas l'arrêter, on ne
-l'arrêtera pas!
-
-—Je te remercie, mon cher, et je vois que je puis te confier mon plan,
-tu m'aideras à le réaliser.
-
-Petit-Claud regarda Lucien en donnant à son nez en vrille l'air d'un
-point d'interrogation.
-
-—Je veux sauver Séchard, dit Lucien avec une sorte d'importance, je
-suis la cause de son malheur, je réparerai tout... J'ai plus d'empire
-sur Louise...
-
-—Qui, Louise?...
-
-—La comtesse Châtelet!...
-
-Petit-Claud fit un mouvement.
-
-—J'ai sur elle plus d'empire qu'elle ne le croit elle-même, reprit
-Lucien; seulement, mon cher, si j'ai du pouvoir sur votre gouvernement,
-je n'ai pas d'habits...
-
-Petit-Claud fit un autre mouvement comme pour offrir sa bourse.
-
-—Merci, dit Lucien en serrant la main de Petit-Claud. Dans dix jours
-d'ici, j'irai faire une visite à madame la préfète, et je te rendrai la
-tienne.
-
-Et ils se séparèrent en se donnant des poignées de main de camarades.
-
-—Il doit être poète, se dit en lui-même Petit-Claud, car il est fou.
-
-—On a beau dire, pensait Lucien en revenant chez sa sœur; en fait
-d'amis, il n'y a que les amis de collége.
-
-—Mon Lucien, dit Ève, que t'a donc promis Petit-Claud pour lui
-témoigner tant d'amitié? Prends garde à lui!
-
-—A lui? s'écria Lucien. Écoute, Ève, reprit-il en paraissant obéir à
-une réflexion, tu ne crois plus en moi, tu te défies de moi, tu peux
-bien te défier de Petit-Claud; mais, dans douze ou quinze jours, tu
-changeras d'opinion, ajouta-t-il d'un petit air fat...
-
-Lucien remonta dans sa chambre, et y écrivit la lettre suivante à
-Lousteau.
-
- «Mon ami, de nous deux, moi seul puis me souvenir du billet de
- mille francs que je t'ai prêté: mais je connais trop bien, hélas!
- la situation où tu seras en ouvrant ma lettre, pour ne pas ajouter
- aussitôt que je ne te les redemande pas en espèces d'or ou d'argent;
- non, je te les demande en crédit, comme on les demanderait à Florine
- en plaisir. Nous avons le même tailleur, tu peux donc me faire
- confectionner sous le plus bref délai un habillement complet. Sans
- être précisément dans le costume d'Adam, je ne puis me montrer.
- Ici, les honneurs départementaux dus aux illustrations parisiennes
- m'attendaient, à mon grand étonnement. Je suis le héros d'un banquet,
- ni plus ni moins qu'un député de la Gauche; comprends-tu maintenant
- la nécessité d'un habit noir? Promets le payement; charge-t'en,
- fais jouer la réclame; enfin trouve une scène inédite de Don Juan
- avec monsieur Dimanche, car il faut m'endimancher à tout prix. Je
- n'ai rien que des haillons: pars de là! Nous sommes en septembre,
- il fait un temps magnifique; _ergò_, veille à ce que je reçoive, à
- la fin de cette semaine, un charmant habillement du matin: petite
- redingote vert-bronze foncé, trois gilets, l'un couleur soufre,
- l'autre de fantaisie, genre écossais, le troisième d'une entière
- blancheur; plus, trois pantalons _à faire des femmes_, l'un blanc
- étoffe anglaise, l'autre nankin, le troisième en léger casimir noir;
- enfin un habit noir et un gilet de satin noir pour soirée. Si tu as
- retrouvé une Florine quelconque, je me recommande à elle pour deux
- cravates de fantaisie. Ceci n'est rien, je compte sur toi, sur ton
- adresse: le tailleur m'inquiète peu. Mon cher ami, nous l'avons
- maintes fois déploré: l'intelligence de la misère qui, certes, est
- le plus actif poison dont soit travaillé l'homme par excellence, le
- Parisien! cette intelligence dont l'activité surprendrait Satan,
- n'a pas encore trouvé le moyen d'avoir à crédit un chapeau! Quand
- nous aurons mis à la mode des chapeaux qui vaudront mille francs,
- les chapeaux seront possibles; mais jusque-là, nous devrons toujours
- avoir assez d'or dans nos poches pour payer un chapeau. Ah! quel
- mal la Comédie-Française nous a fait avec ce:—_Lafleur, tu mettras
- de l'or dans mes poches!_ Je sens donc profondément toutes les
- difficultés de l'exécution de cette demande: joins une paire de
- bottes, une paire d'escarpins, un chapeau, six paires de gants,
- à l'envoi du tailleur! C'est demander l'impossible, je le sais.
- Mais la vie littéraire n'est-elle pas l'impossible mis en coupe
- réglée?... Je ne te dis qu'une seule chose: opère ce prodige en
- faisant un grand article ou quelque petite infamie, je te quitte et
- décharge de ta dette. Et c'est une dette d'honneur, mon cher, elle
- a douze mois de carnet: tu en rougirais, si tu pouvais rougir. Mon
- cher Lousteau, plaisanterie à part, je suis dans des circonstances
- graves. Juges-en par ce seul mot: la Seiche est engraissée, elle est
- devenue la femme du Héron, et le Héron est préfet d'Angoulême. Cet
- affreux couple peut beaucoup pour mon beau-frère que j'ai mis dans
- une situation affreuse, il est poursuivi, caché, sous le poids de la
- lettre de change!... Il s'agit de reparaître aux yeux de madame la
- préfète et de reprendre sur elle quelque empire à tout prix. N'est-ce
- pas effrayant à penser que la fortune de David Séchard dépende
- d'une jolie paire de bottes, de bas de soie gris à jour (ne va pas
- les oublier), et d'un chapeau neuf!... Je vais me dire malade et
- souffrant, me mettre au lit comme fit Duvicquet, pour me dispenser de
- répondre à l'empressement de mes concitoyens. Mes concitoyens m'ont
- donné, mon cher, une très-belle sérénade. Je commence à me demander
- combien il faut de sots pour composer ce mot: _mes concitoyens_,
- depuis que j'ai su que l'enthousiasme de la capitale de l'Angoumois
- avait eu quelques-uns de mes camarades de collége pour boute-en-train.
-
- »Si tu pouvais mettre aux _Faits-Paris_ quelques lignes sur ma
- réception, tu me grandirais ici de plusieurs talons de botte. Je
- ferais d'ailleurs sentir à la Seiche que j'ai, sinon des amis, du
- moins quelque crédit dans la Presse parisienne. Comme je ne renonce
- à rien de mes espérances, je te revaudrai cela. S'il te fallait un
- bel article de fond pour un recueil quelconque, j'ai le temps d'en
- méditer un à loisir. Je ne te dis plus qu'un mot, mon cher ami: je
- compte sur toi, comme tu peux compter sur celui qui se dit:
-
- »Tout à toi,
-
- »LUCIEN DE R.»
-
- _P. S._ «Adresse-moi le tout par les diligences, bureau restant.»
-
-Cette lettre, où Lucien reprenait le ton de supériorité que son succès
-lui donnait intérieurement, lui rappela Paris. Pris depuis six jours
-par le calme absolu de la province, sa pensée se reporta vers ses
-bonnes misères, il eut des regrets vagues, il resta pendant toute
-une semaine préoccupé de la comtesse Châtelet; enfin, il attacha
-tant d'importance à sa réapparition que, quand il descendit, à la
-nuit tombante, à l'Houmeau chercher au bureau des diligences les
-paquets qu'il attendait de Paris, il éprouvait toutes les angoisses de
-l'incertitude, comme une femme qui a mis ses dernières espérances sur
-une toilette et qui désespère de l'avoir.
-
-—Ah! Lousteau! je te pardonne tes trahisons, se dit-il en remarquant
-par la forme des paquets que l'envoi devait contenir tout ce qu'il
-avait demandé.
-
-Il trouva la lettre suivante dans le carton à chapeau.
-
- «Du salon de Florine.
-
- »Mon cher enfant,
-
- »Le tailleur s'est très-bien conduit; mais, comme ton profond coup
- d'œil rétrospectif te le faisait pressentir, les cravates, le
- chapeau, les bas de soie à trouver ont porté le trouble dans nos
- cœurs, car il n'y avait rien à troubler dans notre bourse. Nous le
- disions avec Blondet: il y aurait une fortune à faire en établissant
- une maison où les jeunes gens trouveraient ce qui coûte peu de chose.
- Car nous finissons par payer très-cher ce que nous ne payons pas.
- D'ailleurs, le grand Napoléon, arrêté dans sa course vers les Indes,
- faute d'une paire de bottes, l'a dit: _Les affaires faciles ne se
- font jamais!_ Donc tout allait, excepté ta chaussure... Je te voyais
- habillé sans chapeau! gileté sans souliers, et je pensais à t'envoyer
- une paire de mocassins qu'un Américain a donnés par curiosité à
- Florine. Florine a offert une masse de quarante francs à jouer pour
- toi. Nathan, Blondet et moi, nous avons été si heureux en ne jouant
- plus pour notre compte que nous avons été assez riches pour emmener
- la Torpille, l'ancien rat de des Lupeaulx, à souper. Frascati nous
- devait bien cela. Florine s'est chargée des acquisitions; elle y a
- joint trois belles chemises. Nathan t'offre une canne. Blondet, qui a
- gagné trois cents francs, t'envoie une chaîne d'or. Le rat y a joint
- une montre en or, grande comme une pièce de quarante francs qu'un
- imbécile lui a donnée et qui ne va pas:—«_C'est de la pacotille,
- comme ce qu'il a eu!_» nous a-t-elle dit. Bixiou, qui nous est venu
- trouver au Rocher de Cancale, a voulu mettre un flacon d'eau de
- Portugal dans l'envoi que te fait Paris. Notre premier comique a dit:
- _Si cela peut faire son bonheur, qu'il le soit!..._ avec cet accent
- de basse-taille et cette importance bourgeoise qu'il peint si bien.
- Tout cela, mon cher enfant, te prouve combien l'on aime ses amis dans
- le malheur. Florine, à qui j'ai eu la faiblesse de pardonner, te prie
- de nous envoyer un article sur le dernier ouvrage de Nathan. Adieu,
- mon fils? Je ne puis que te plaindre d'être retourné dans le bocal
- d'où tu sortais quand tu t'es fait un vieux camarade de
-
- »Ton ami
-
- »ÉTIENNE L.»
-
-—Pauvres garçons! ils ont joué pour moi! se dit-il tout ému.
-
-Il vient des pays malsains ou de ceux où l'on a le plus souffert des
-bouffées qui ressemblent aux senteurs du paradis. Dans une vie tiède le
-souvenir des souffrances est comme une jouissance indéfinissable. Ève
-fut stupéfaite quand son frère descendit dans ses vêtements neufs; elle
-ne le reconnaissait pas.
-
-—Je puis maintenant m'aller promener à Beaulieu, s'écria-t-il; on ne
-dira pas de moi: Il est revenu en haillons! Tiens, voilà une montre que
-je te rendrai, car elle est bien à moi; puis, elle me ressemble, elle
-est détraquée.
-
-—Quel enfant tu es!..... dit Ève. On ne peut t'en vouloir de rien.
-
-—Croirais-tu donc, ma chère fille, que j'aie demandé tout cela dans la
-pensée assez niaise de briller aux yeux d'Angoulême, dont je me soucie
-comme de cela! dit-il en fouettant l'air avec sa canne à pomme d'or
-ciselée. Je veux réparer le mal que j'ai fait, et je me suis mis sous
-les armes.
-
-Le succès de Lucien comme élégant fut le seul triomphe réel qu'il
-obtint, mais il fut immense. L'envie délie autant de langues que
-l'admiration en glace. Les femmes raffolèrent de lui, les hommes en
-médirent, et il put s'écrier comme le chansonnier: _O mon habit, que
-je te remercie!_ Il alla mettre deux cartes à la Préfecture et fit
-également une visite à Petit-Claud, qu'il ne trouva pas. Le lendemain,
-jour du banquet, les journaux de Paris contenaient tous, à la rubrique
-d'Angoulême, les lignes suivantes:
-
- «ANGOULÊME. Le retour d'un jeune poète dont les débuts ont été si
- brillants, de l'auteur de _l'Archer de Charles IX_, l'unique roman
- historique fait en France sans imitation du genre de Walter Scott,
- et dont la préface est un événement littéraire, a été signalé par
- une ovation aussi flatteuse pour la ville que pour monsieur Lucien
- de Rubempré. La ville s'est empressée de lui offrir un banquet
- patriotique. Le nouveau préfet, à peine installé, s'est associé à la
- manifestation publique en fêtant l'auteur des _Marguerites_, dont
- le talent fut si vivement encouragé à ses débuts par la comtesse
- Châtelet.»
-
-Une fois l'élan donné, personne ne peut plus l'arrêter. Le colonel
-du régiment en garnison offrit sa musique. Le maître-d'hôtel de la
-Cloche, dont les expéditions de dindes truffées vont jusqu'en Chine et
-s'envoient dans les plus magnifiques porcelaines, le fameux aubergiste
-de l'Houmeau, chargé du repas, avait décoré sa grande salle avec des
-draps sur lesquels des couronnes de laurier entremêlées de bouquets
-faisaient un effet superbe. A cinq heures quarante personnes étaient
-réunies là, toutes en habit de cérémonie. Une foule de cent et quelques
-habitants, attirés principalement par la présence des musiciens dans la
-cour, représentait les concitoyens.
-
-—Tout Angoulême est là! dit Petit-Claud en se mettant à la fenêtre.
-
-—Je n'y comprends rien, disait Postel à sa femme, qui vint pour écouter
-la musique. Comment! le préfet, le Receveur-Général, le Colonel, le
-directeur de la Poudrerie, notre Député, le Maire, le proviseur, le
-directeur de la fonderie de Ruelle, le Président, le Procureur du Roi,
-monsieur Milaud, toutes les autorités viennent d'arriver!...
-
-Quand on se mit à table, l'orchestre militaire commença par des
-variations sur l'air de _Vive le Roi, vive la France!_ qui n'a pu
-devenir populaire. Il était cinq heures du soir. A huit heures un
-dessert de soixante-cinq plats, remarquable par un Olympe en sucreries
-surmonté de la France en chocolat, donna le signal des toasts.
-
-—Messieurs, dit le préfet en se levant, au Roi!... à la Légitimité!
-N'est-ce pas à la paix que les Bourbons nous ont ramenée que nous
-devons la génération de poètes et de penseurs qui maintient dans les
-mains de la France le sceptre de la littérature!...
-
-—Vive le Roi! crièrent les convives, parmi lesquels les ministériels
-étaient en force.
-
-Le vénérable proviseur se leva.
-
-—Au jeune poète, dit-il, au héros du jour, qui a su allier à la grâce
-et à la poésie de Pétrarque, dans un genre que Boileau déclarait si
-difficile, le talent du prosateur!
-
-—Bravo! bravo!
-
-Le colonel se leva.
-
-—Messieurs, au Royaliste! car le héros de cette fête a eu le courage de
-défendre les bons principes!
-
-—Bravo! dit le préfet, qui donna le ton aux applaudissements.
-
-Petit-Claud se leva.
-
-—Tous les camarades de Lucien à la gloire du collége d'Angoulême, au
-vénérable proviseur qui nous est si cher, et à qui nous devons reporter
-tout ce qui lui appartient dans nos succès!...
-
-Le vieux proviseur, qui ne s'attendait pas à ce toast, s'essuya les
-yeux. Lucien se leva: le plus profond silence s'établit, et le poète
-devint blanc. En ce moment le vieux proviseur, qui se trouvait à sa
-gauche, lui posa sur la tête une couronne de laurier. On battit des
-mains. Lucien eut des larmes dans les yeux et dans la voix.
-
-—Il est gris, dit à Petit-Claud le futur procureur du Roi de Nevers.
-
-—Ce n'est pas le vin qui l'a grisé, répondit l'avoué.
-
-—Mes chers compatriotes, mes chers camarades, dit enfin Lucien, je
-voudrais avoir la France entière pour témoin de cette scène. C'est
-ainsi qu'on élève les hommes, et qu'on obtient dans notre pays les
-grandes œuvres et les grandes actions. Mais, voyant le peu que j'ai
-fait et le grand honneur que j'en reçois, je ne puis que me trouver
-confus et m'en remettre à l'avenir du soin de justifier l'accueil
-d'aujourd'hui. Le souvenir de ce moment me rendra des forces au milieu
-de luttes nouvelles. Permettez-moi de signaler à vos hommages celle qui
-fut et ma première muse et ma protectrice et de boire aussi à ma ville
-natale: donc à la belle comtesse Sixte du Châtelet et à la noble ville
-d'Angoulême.
-
-—Il ne s'en est pas mal tiré, dit le Procureur du Roi, qui hocha la
-tête en signe d'approbation; car nos toasts étaient préparés, et le
-sien est improvisé.
-
-A dix heures les convives s'en allèrent par groupes. David Séchard,
-entendant cette musique extraordinaire, dit à Basine:—Que se passe-t-il
-donc a l'Houmeau?
-
-—L'on donne, répondit-elle, une fête à votre beau-frère Lucien...
-
-—Je suis sûr, dit-il, qu'il aura dû regretter de ne pas m'y voir!
-
-A minuit Petit-Claud reconduisit Lucien jusque sur la place du Mûrier.
-Là Lucien dit à l'avoué:—Mon cher, entre nous c'est à la vie, à la mort.
-
-—Demain, dit l'avoué, l'on signe mon contrat de mariage, chez madame de
-Sénonches, avec mademoiselle Françoise de La Haye, sa pupille; fais-moi
-le plaisir d'y venir; madame de Sénonches m'a prié de t'y amener, et
-tu y verras la préfète, qui sera très-flattée de ton toast, dont on va
-sans doute lui parler.
-
-—J'avais bien mes idées, dit Lucien.
-
-—Oh! tu sauveras David!
-
-—J'en suis sûr, répondit le poète.
-
-En ce moment David se montra comme par enchantement. Voici pourquoi. Il
-se trouvait dans une position assez difficile: sa femme lui défendait
-absolument et de recevoir Lucien et de lui faire savoir le lieu de
-sa retraite, tandis que Lucien lui écrivait les lettres les plus
-affectueuses en lui disant que sous peu de jours il aurait réparé le
-mal. Or mademoiselle Clerget avait remis à David les deux lettres
-suivantes en lui disant le motif de la fête dont la musique arrivait à
-son oreille.
-
- «Mon ami, fais comme si Lucien n'était pas ici; ne t'inquiète de
- rien, et grave dans ta chère tête cette proposition: notre sécurité
- vient tout entière de l'impossibilité où sont tes ennemis de savoir
- où tu es. Tel est mon malheur que j'ai plus de confiance en Kolb,
- en Marion, en Basine, qu'en mon frère. Hélas! mon pauvre Lucien
- n'est plus le candide et tendre poète que nous avons connu. C'est
- précisément parce qu'il veut se mêler de tes affaires et qu'il a la
- présomption de faire payer nos dettes (par orgueil, mon David!...)
- que je le crains. Il a reçu de Paris de beaux habits et cinq pièces
- d'or dans une belle bourse. Il les a mises à ma disposition, et
- nous vivons de cet argent. Nous avons enfin un ennemi de moins: ton
- père nous a quittés, et nous devons son départ à Petit-Claud, qui
- a démêlé les intentions du père Séchard et qui les a sur-le-champ
- annihilées en lui disant que tu ne ferais plus rien sans lui; que
- lui, Petit-Claud, ne te laisserait rien céder de ta découverte sans
- une indemnité préalable de trente mille francs: d'abord quinze mille
- pour te liquider, quinze mille que tu toucherais dans tous les
- cas, succès ou insuccès. Petit-Claud est inexplicable pour moi. Je
- t'embrasse comme une femme embrasse son mari malheureux. Notre petit
- Lucien va bien. Quel spectacle que celui de cette fleur qui se colore
- et grandit au milieu de nos tempêtes domestiques! Ma mère, comme
- toujours, prie Dieu et t'embrasse presque aussi tendrement que
-
- «Ton ÈVE.»
-
-Petit-Claud et les Cointet, effrayés de la ruse paysanne du vieux
-Séchard, s'en étaient, comme on voit, d'autant mieux débarrassés que
-ses vendanges le rappelaient à ses vignes de Marsac.
-
-La lettre de Lucien, incluse dans celle d'Ève, était ainsi conçue:
-
- «Mon cher David, tout va bien. Je suis armé de pied en cap; j'entre
- en campagne aujourd'hui, dans deux jours j'aurai fait bien du chemin.
- Avec quel plaisir je t'embrasserai quand tu seras libre et quitte
- de mes dettes! Mais je suis blessé, pour la vie et au cœur, de la
- défiance que ma sœur et ma mère continuent à me témoigner. Ne sais-je
- pas déjà que tu te caches chez Basine? Toutes les fois que Basine
- vient à la maison, j'ai de tes nouvelles et la réponse à mes lettres.
- Il est d'ailleurs évident que ma sœur ne pouvait compter que sur son
- amie d'atelier. Aujourd'hui je serai bien près de toi et cruellement
- marri de ne pas te faire assister à la fête que l'on me donne.
- L'amour-propre d'Angoulême m'a valu un petit triomphe qui, dans
- quelques jours, sera entièrement oublié, mais où ta joie aurait été
- la seule de sincère. Enfin, encore quelques jours, et tu pardonneras
- tout à celui qui compte pour plus que toutes les gloires du monde
- d'être
-
- »Ton frère,
-
- »LUCIEN.»
-
-David eut le cœur vivement tiraillé par ces deux forces, quoiqu'elles
-fussent inégales; car il adorait sa femme, et son amitié pour Lucien
-s'était diminuée d'un peu d'estime. Mais dans la solitude la force
-des sentiments change entièrement. L'homme seul, et en proie à des
-préoccupations comme celles qui dévoraient David, cède à des pensées
-contre lesquelles il trouverait des points d'appui dans le milieu
-ordinaire de la vie. Ainsi, en lisant la lettre de Lucien au milieu des
-fanfares de ce triomphe inattendu, il fut profondément ému d'y voir
-exprimé le regret sur lequel il comptait. Les âmes tendres ne résistent
-pas à ces petits effets de sentiment, qu'ils estiment aussi puissants
-chez les autres que chez eux. N'est-ce pas la goutte d'eau qui tombe
-de la coupe pleine?... Aussi, vers minuit, toutes les supplications de
-Basine ne purent-elles empêcher David d'aller voir Lucien.
-
-—Personne, lui dit-il, ne se promène à cette heure dans les rues
-d'Angoulême, on ne me verra pas, l'on ne peut pas m'arrêter la nuit;
-et, dans le cas où je serais rencontré, je puis me servir du moyen
-inventé par Kolb pour revenir dans ma cachette. Il y a d'ailleurs trop
-long-temps que je n'ai embrassé ma femme et mon enfant.
-
-Basine céda devant toutes ces raisons assez plausibles, et laissa
-sortir David, qui criait:—Lucien! au moment où Lucien et Petit-Claud
-se disaient bonsoir. Et les deux frères se jetèrent dans les bras l'un
-de l'autre en pleurant. Il n'y a pas beaucoup de moments semblables
-dans la vie. Lucien sentait l'effusion d'une de ces amitiés _quand
-même_, avec lesquelles on ne compte jamais et qu'on se reproche d'avoir
-trompées. David éprouvait le besoin de pardonner. Ce généreux et noble
-inventeur voulait surtout sermonner Lucien et dissiper les nuages qui
-voilaient l'affection de la sœur et du frère. Devant ces considérations
-de sentiment, tous les dangers engendrés par le défaut d'argent avaient
-disparu.
-
-Petit-Claud dit à son client:—Allez chez vous, profitez au moins de
-votre imprudence, embrassez votre femme et votre enfant! et qu'on ne
-vous voie pas!
-
-—Quel malheur! se dit Petit-Claud, qui resta seul sur la place du
-Mûrier. Ah! si j'avais là Cérizet...
-
-Au moment où l'avoué se parlait à lui-même le long de l'enceinte
-en planches faite autour de la place où s'élève orgueilleusement
-aujourd'hui le Palais-de-Justice, il entendit cogner derrière lui sur
-une planche, comme quand quelqu'un cogne du doigt à une porte.
-
-—J'y suis, dit Cérizet, dont la voix passait entre la fente de deux
-planches mal jointes. J'ai vu David sortant de l'Houmeau. Je commençais
-à soupçonner le lieu de sa retraite, maintenant j'en suis sûr, et sais
-où le pincer; mais, pour lui tendre un piége, il est nécessaire que je
-sache quelque chose des projets de Lucien, et voilà que vous les faites
-rentrer. Au moins restez là sous un prétexte quelconque. Quand David
-et Lucien sortiront, amenez-les près de moi; ils se croiront seuls, et
-j'entendrai les derniers mots de leur adieu.
-
-—Tu es un maître diable! dit tout bas Petit-Claud.
-
-—Nom d'un petit bonhomme, s'écria Cérizet, que ne ferait-on pas pour
-avoir ce que vous m'avez promis!
-
-Petit-Claud quitta les planches et se promena sur la place du Mûrier
-en regardant les fenêtres de la chambre où la famille était réunie et
-pensant à son avenir comme pour se donner du courage; car l'adresse de
-Cérizet lui permettait de frapper le dernier coup. Petit-Claud était un
-de ces hommes profondément retors et traîtreusement doubles, qui ne se
-laissent jamais prendre aux amorces du présent ni aux leurres d'aucun
-attachement après avoir observé les changements du cœur humain et la
-stratégie des intérêts. Aussi avait-il d'abord peu compté sur Cointet.
-Dans le cas où l'œuvre de son mariage aurait manqué sans qu'il eût
-le droit d'accuser le grand Cointet de traîtrise, il s'était mis en
-mesure de le chagriner; mais, depuis son succès à l'hôtel de Bargeton,
-Petit-Claud jouait franc jeu. Son arrière-trame, devenue inutile,
-était dangereuse pour la situation politique à laquelle il aspirait.
-Voici les bases sur lesquelles il voulait asseoir son importance
-future. Gannerac et quelques gros négociants commençaient à former dans
-l'Houmeau un comité libéral qui se rattachait par les relations du
-commerce aux chefs de l'Opposition. L'avénement du ministère Villèle,
-accepté par Louis XVIII mourant, était le signal d'un changement de
-conduite dans l'Opposition, qui, depuis la mort de Napoléon, renonçait
-au moyen dangereux des conspirations. Le parti libéral organisait au
-fond des provinces son système de résistance légale: il tendit à se
-rendre maître de la matière électorale, afin d'arriver à son but par la
-conviction des masses. Enragé libéral et fils de l'Houmeau, Petit-Claud
-fut le promoteur, l'âme et le conseil secret de l'Opposition de la
-basse-ville, opprimée par l'aristocratie de la ville haute. Le premier
-il fit apercevoir le danger de laisser les Cointet disposer à eux seuls
-de la presse dans le département de la Charente, où l'Opposition devait
-avoir un organe, afin de ne pas rester en arrière des autres villes.
-
-—Que chacun de nous donne un billet de cinq cents francs à Gannerac, il
-aura vingt et quelques mille francs pour acheter l'imprimerie Séchard,
-dont nous serons alors les maîtres en en tenant le propriétaire par un
-prêt, dit Petit-Claud.
-
-L'avoué fit adopter cette idée, en vue de corroborer ainsi sa double
-position vis-à-vis de Cointet et de Séchard, et il jeta naturellement
-les yeux sur un drôle de l'encolure de Cérizet pour en faire l'homme
-dévoué du parti.
-
-—Si tu peux découvrir ton ancien bourgeois et le mettre entre mes
-mains, dit-il à l'ancien prote de Séchard, on te prêtera vingt mille
-francs pour acheter son imprimerie, et probablement tu seras à la tête
-d'un journal. Ainsi, marche.
-
-Plus sûr de l'activité d'un homme comme Cérizet que de celle de tous
-les Doublon du monde, Petit-Claud avait alors promis au grand Cointet
-l'arrestation de Séchard. Mais depuis que Petit-Claud caressait
-l'espérance d'entrer dans la magistrature, il prévoyait la nécessité
-de tourner le dos aux libéraux, et il avait si bien monté les esprits
-à l'Houmeau que les fonds nécessaires à l'acquisition de l'imprimerie
-étaient réalisés. Petit-Claud résolut de laisser aller les choses à
-leur cours naturel.
-
-—Bah! se dit-il, Cérizet commettra quelque délit de presse, et j'en
-profiterai pour montrer mes talents...
-
-Il alla vers la porte de l'imprimerie et dit à Kolb qui faisait
-sentinelle:—Monte avertir David de profiter de l'heure pour s'en aller,
-et prenez bien vos précautions; je m'en vais, il est une heure...
-
-Lorsque Kolb quitta le pas de la porte, Marion vint prendre sa place.
-Lucien et David descendirent, Kolb les précéda de cent pas en avant
-et Marion les suivit de cent pas en arrière. Quand les deux frères
-passèrent le long des planches, Lucien parlait avec chaleur à David.
-
-—Mon ami, lui dit-il, mon plan est d'une excessive simplicité; mais
-comment en parler devant Ève, qui n'en comprendrait jamais les moyens?
-Je suis sûr que Louise a dans le fond du cœur un désir que je saurai
-réveiller, je la veux uniquement pour me venger de cet imbécile de
-préfet. Si nous nous aimons, ne fût-ce qu'une semaine, je lui ferai
-demander au ministère un encouragement de vingt mille francs pour toi.
-Demain je reverrai cette créature dans ce petit boudoir où nos amours
-ont commencé, et où, selon Petit-Claud, il n'y a rien de changé: j'y
-jouerai la comédie. Aussi, après demain matin, te ferai-je remettre
-par Basine un petit mot pour te dire si j'ai été sifflé... Qui sait,
-peut-être seras-tu libre... Comprends-tu maintenant pourquoi j'ai voulu
-des habits de Paris? Ce n'est pas en haillons qu'on peut jouer l'amour.
-
-A six heures du matin, Cérizet vint voir Petit-Claud.
-
-—Demain, à midi, Doublon peut préparer son coup; il prendra notre
-homme, j'en réponds, lui dit le Parisien: je dispose de l'une des
-ouvrières de mademoiselle Clerget, comprenez-vous?...
-
-Après avoir écouté le plan de Cérizet, Petit-Claud courut chez Cointet.
-
-—Faites en sorte que ce soir monsieur du Hautoy se soit décidé à donner
-à Françoise la nue propriété de ses biens, vous signerez dans deux
-jours un acte de Société avec Séchard. Je ne me marierai que huit jours
-après le contrat; ainsi nous serons bien dans les termes de nos petites
-conventions: _donnant donnant_. Mais épions bien ce soir ce qui se
-passera chez madame de Sénonches entre Lucien et madame la comtesse du
-Châtelet, car tout est là... Si Lucien espère réussir par la préfète,
-je tiens David.
-
-—Vous serez, je crois, garde des sceaux, dit Cointet.
-
-—Et pourquoi pas? monsieur de Peyronnet l'est bien! dit Petit-Claud qui
-n'avait pas encore tout à fait dépouillé la peau du libéral.
-
-L'état douteux de mademoiselle de La Haye lui valut la présence de
-la plupart des nobles d'Angoulême à la signature de son contrat. La
-pauvreté de ce futur ménage marié sans corbeille avivait l'intérêt que
-le monde aime à témoigner; car il en est de la bienfaisance comme des
-triomphes: on aime une charité qui satisfait l'amour-propre. Aussi la
-marquise de Pimentel, la comtesse du Châtelet, monsieur de Sénonches
-et deux ou trois habitués de la maison firent-ils à Françoise quelques
-cadeaux dont on parlait beaucoup en ville. Ces jolies bagatelles
-réunies au trousseau préparé depuis un an par Zéphirine, aux bijoux
-du parrain et aux présents d'usage du marié, consolèrent Françoise et
-piquèrent la curiosité de plusieurs mères qui amenèrent leurs filles.
-Petit-Claud et Cointet avaient déjà remarqué que les nobles d'Angoulême
-les toléraient l'un et l'autre dans leur Olympe comme une nécessité:
-l'un était le régisseur de la fortune, le subrogé-tuteur de Françoise;
-l'autre était indispensable à la signature du contrat comme le pendu à
-une exécution; mais le lendemain de son mariage, si madame Petit-Claud
-conservait le droit de venir chez sa marraine, le mari s'y voyait
-difficilement admis, et il se promettait bien de s'imposer à ce monde
-orgueilleux. Rougissant de ses obscurs parents, l'avoué fit rester sa
-mère à Mansle où elle s'était retirée, il la pria de se dire malade et
-de lui donner son consentement par écrit. Assez humilié de se voir sans
-parents, sans protecteurs, sans signature de son côté, Petit-Claud se
-trouvait donc très-heureux de présenter dans l'homme célèbre un ami
-acceptable, et que la comtesse désirait revoir. Aussi vint-il prendre
-Lucien en voiture. Pour cette mémorable soirée, le poète avait fait
-une toilette qui devait lui donner, sans contestation, une supériorité
-sur tous les hommes. Madame de Sénonches avait d'ailleurs annoncé le
-héros du moment, et l'entrevue de deux amants brouillés était une de
-ces scènes dont on est particulièrement friand en province. Lucien
-était passé à l'état de _Lion_: on le disait si beau, si changé, si
-merveilleux, que les femmes de l'Angoulême noble avaient toutes une
-velléité de le revoir. Suivant la mode de cette époque à laquelle on
-doit la transition de l'ancienne culotte de bal aux ignobles pantalons
-actuels, il avait mis un pantalon noir collant. Les hommes dessinaient
-encore leurs formes au grand désespoir des gens maigres ou mal faits;
-et celles de Lucien étaient _apolloniennes_. Ses bas de soie gris à
-jour, ses petits souliers, son gilet de satin noir, sa cravate, tout
-fut scrupuleusement tiré, collé pour ainsi dire sur lui. Sa blonde
-et abondante chevelure frisée faisait valoir son front blanc, autour
-duquel les boucles se relevaient avec une grâce cherchée. Ses yeux,
-pleins d'orgueil, étincelaient. Ses petites mains de femme, belles
-sous le gant, ne devaient pas se laisser voir dégantées. Il copia son
-maintien sur celui de de Marsay, le fameux dandy parisien, en tenant
-d'une main sa canne et son chapeau qu'il ne quitta pas, et il se servit
-de l'autre pour faire des gestes rares à l'aide desquels il commenta
-ses phrases.
-
-Lucien aurait bien voulu se glisser dans le salon, à la manière de
-ces gens célèbres qui, par une fausse modestie, se baisseraient sous
-la porte Saint-Denis. Mais Petit-Claud, qui n'avait qu'un ami, en
-abusa. Ce fut presque pompeusement qu'il amena Lucien jusqu'à madame
-de Sénonches au milieu de la soirée. A son passage, le poète entendit
-des murmures qui jadis lui eussent fait perdre la tête, et qui le
-trouvèrent froid; il était sûr de valoir, à lui seul, tout l'Olympe
-d'Angoulême.
-
-—Madame, dit-il à madame de Sénonches, j'ai déjà félicité mon ami
-Petit-Claud, qui est de l'étoffe dont on fait les gardes des sceaux,
-d'avoir le bonheur de vous appartenir, quelque faibles que soient
-les liens entre une marraine et sa filleule (ce fut dit d'un air
-épigrammatique très-bien senti par toutes les femmes qui écoutaient
-sans en avoir l'air). Mais, pour mon compte, je bénis une circonstance
-qui me permet de vous offrir mes hommages.
-
-Ce fut dit sans embarras et dans une pose de grand seigneur en visite
-chez de petites gens. Lucien écouta la réponse entortillée que lui fit
-Zéphirine, en jetant un regard de circumnavigation dans le salon, afin
-d'y préparer ses effets. Aussi put-il saluer avec grâce et en nuançant
-ses sourires Francis du Hautoy et le préfet qui le saluèrent; puis il
-vint enfin à madame du Châtelet en feignant de l'apercevoir. Cette
-rencontre était si bien l'événement de la soirée, que le contrat de
-mariage où les gens marquants allaient mettre leur signature, conduits
-dans la chambre à coucher, soit par le notaire, soit par Françoise,
-fut oublié. Lucien fit quelques pas vers Louise de Nègrepelisse; et,
-avec cette grâce parisienne, pour elle à l'état de souvenir depuis son
-arrivée, il lui dit assez haut:
-
-—Est-ce à vous, madame, que je dois l'invitation qui me procure le
-plaisir de dîner après-demain à la préfecture?...
-
-—Vous ne la devez, monsieur, qu'à votre gloire, répliqua sèchement
-Louise un peu choquée de la tournure agressive de la phrase méditée par
-Lucien pour blesser l'orgueil de son ancienne protectrice.
-
-—Ah! madame la comtesse, dit Lucien d'un air à la fois fin et fat, il
-m'est impossible de vous amener l'homme s'il est dans votre disgrâce.
-
-Et, sans attendre de réponse, il tourna sur lui-même en apercevant
-l'évêque, qu'il salua très-noblement.
-
-—Votre Grandeur a été presque prophète, dit-il d'une voix charmante,
-et je tâcherai qu'elle le soit tout à fait. Je m'estime heureux d'être
-venu ce soir ici, puisque je puis vous présenter mes respects.
-
-Lucien entraîna Monseigneur dans une conversation qui dura dix
-minutes. Toutes les femmes regardaient Lucien comme un phénomène.
-Son impertinence inattendue avait laissé madame du Châtelet sans
-voix ni réponse. En voyant Lucien l'objet de l'admiration de toutes
-les femmes; en suivant, de groupe en groupe, le récit que chacune se
-faisait à l'oreille des phrases échangées où Lucien l'avait comme
-aplatie en ayant l'air de la dédaigner, elle fut pincée au cœur par une
-contraction d'amour-propre.
-
-—S'il ne venait pas demain, après cette phrase, quel scandale?
-pensa-t-elle. D'où lui vient cette fierté? Mademoiselle des Touches
-serait-elle éprise de lui?...
-
-—Il est si beau!—On dit qu'elle a couru chez lui, à Paris, le
-lendemain de la mort de l'actrice!... Peut-être est-il venu sauver son
-beau-frère, et s'est-il trouvé derrière notre calèche à Mansle, par un
-accident de voyage. Ce matin-là, Lucien nous a singulièrement toisés,
-Sixte et moi. Ce fut une myriade de pensées, et, malheureusement pour
-Louise, elle s'y laissait aller en regardant Lucien qui causait avec
-l'évêque comme s'il eût été le roi du salon: il ne saluait personne
-et attendait qu'on vînt à lui, promenant son regard avec une variété
-d'expression, avec une aisance digne de de Marsay, son modèle. Il ne
-quitta pas le prélat pour aller saluer monsieur de Sénonches, qui se
-fit voir à peu de distance.
-
-Au bout de dix minutes, Louise n'y tint plus. Elle se leva, marcha
-jusqu'à l'évêque et lui dit:—Que vous dit-on donc, Monseigneur, pour
-vous faire si souvent sourire?
-
-Lucien se recula de quelques pas pour laisser discrètement madame de
-Châtelet avec le prélat.
-
-—Ah! madame la comtesse, ce jeune homme a bien de l'esprit!... il
-m'expliquait comment il vous devait toute sa force...
-
-—Je ne suis pas ingrat, moi, madame!... dit Lucien en lançant un regard
-de reproche qui charma la comtesse.
-
-—Entendons-nous, dit-elle en ramenant à elle Lucien par un geste
-d'éventail, venez avec Monseigneur, par ici!... Sa Grandeur sera notre
-juge.
-
-Et elle montra le boudoir en y entraînant l'évêque.
-
-—Elle fait faire un drôle de métier à Monseigneur, dit une femme du
-camp Chandour assez haut pour être entendue.
-
-—Notre juge!... dit Lucien en regardant tour à tour le prélat et la
-préfète, il y aura donc un coupable?
-
-Louise de Nègrepelisse s'assit sur le canapé de son ancien boudoir.
-Après y avoir fait asseoir Lucien à côté d'elle et Monseigneur de
-l'autre côté, elle se mit à parler.
-
-Lucien fit à son ancienne amie l'honneur, la surprise et le bonheur
-de ne pas écouter. Il eut l'attitude, les gestes de la Pasta dans
-_Tancredi_ quand elle va dire: _O patria!_... Il chanta sur sa
-physionomie le fameuse cavatine _del Rizzo_. Enfin, l'élève de Coralie
-trouva moyen de se faire venir un peu de larmes dans les yeux.
-
-—Ah! Louise, comme je t'aimais! lui dit-il à l'oreille sans se soucier
-du prélat ni de la conversation au moment où il vit que ses larmes
-avaient été vues par la comtesse.
-
-—Essuyez vos yeux, ou vous me perdriez, ici, encore une fois, dit-elle
-en se retournant vers lui par un aparté qui choqua l'évêque.
-
-—Et c'est assez d'une, reprit vivement Lucien. Ce mot de la cousine
-de madame d'Espard sécherait toutes les larmes d'une Madeleine. Mon
-Dieu!... j'ai retrouvé pour un moment mes souvenirs, mes illusions, mes
-vingt ans, et vous me les...
-
-Monseigneur rentra brusquement au salon, en comprenant que sa dignité
-pouvait être compromise entre ces deux anciens amants. Chacun affecta
-de laisser la préfète et Lucien seuls dans le boudoir. Mais un quart
-d'heure après, Sixte, à qui les discours, les rires et les promenades
-au seuil du boudoir déplurent, y vint d'un air plus que soucieux et
-trouva Lucien et Louise très-animés.
-
-—Madame, dit Sixte à l'oreille de sa femme, vous qui connaissez mieux
-que moi Angoulême, ne devriez-vous pas songer à madame la préfète et au
-gouvernement.
-
-—Mon cher, dit Louise en toisant son éditeur responsable d'un air de
-hauteur qui le fit trembler, je cause avec monsieur de Rubembré de
-choses importantes pour vous. Il s'agit de sauver un inventeur sur le
-point d'être victime des manœuvres les plus basses, et vous nous y
-aiderez... Quant à ce que ces dames peuvent penser de moi, vous allez
-voir comment je vais me conduire pour glacer le venin sur leurs langues.
-
-Elle sortit du boudoir appuyée sur le bras de Lucien, et le mena signer
-le contrat en s'affichant avec une audace de grande dame.
-
-—Signons ensemble?... dit-elle en tendant la plume à Lucien.
-
-Lucien se laissa montrer par elle la place où elle venait de signer,
-afin que leurs signatures fussent l'une auprès de l'autre.
-
-—Monsieur de Sénonches, auriez-vous reconnu monsieur de Rubempré? dit
-la comtesse en forçant l'impertinent chasseur à saluer Lucien.
-
-Elle ramena Lucien au salon, elle le mit entre elle et Zéphirine sur
-le redoutable canapé du milieu. Puis, comme une reine sur son trône,
-elle commença, d'abord à voix basse, une conversation évidemment
-épigrammatique à laquelle se joignirent quelques-uns de ses anciens
-amis et plusieurs femmes qui lui faisaient la cour. Bientôt Lucien,
-devenu le héros d'un cercle, fut mis par la comtesse sur la vie de
-Paris dont la satire fut improvisée avec une verve incroyable et
-semée d'anecdotes sur les gens célèbres, véritables friandises de
-conversation dont sont excessivement avides les provinciaux. On admira
-l'esprit comme on avait admiré l'homme. Madame la comtesse Sixte
-triomphait si patiemment de Lucien, elle en jouait si bien en femme
-enchantée de son choix, elle lui fournissait la réplique avec tant
-d'à-propos, elle quêtait pour lui des approbations par des regards
-si compromettants, que plusieurs femmes commencèrent à voir dans
-la coïncidence du retour de Louise et de Lucien un profond amour
-victime de quelque double méprise. Un dépit avait peut-être amené le
-malencontreux mariage de Châtelet, contre lequel il se faisait alors
-une réaction.
-
-—Eh! bien, dit Louise à une heure du matin et à voix basse à Lucien
-avant de se lever: après-demain, faites-moi le plaisir d'être exact...
-
-La préfète laissa Lucien en lui mimant une petite inclination de tête
-excessivement amicale, et alla dire quelques mots au comte Sixte, qui
-chercha son chapeau.
-
-—Si ce que madame du Châtelet vient de me dire est vrai, mon cher
-Lucien, comptez sur moi, dit le préfet en se mettant à la poursuite
-de sa femme qui partait sans lui, comme à Paris. Dès ce soir, votre
-beau-frère peut se regarder comme hors d'affaire.
-
-—Monsieur le comte me doit bien cela, répondit Lucien en souriant.
-
-—Eh! bien, nous sommes _fumés_... dit Cointet à l'oreille de
-Petit-Claud, témoin de cet adieu.
-
-Petit-Claud, foudroyé par le succès de Lucien, stupéfait par les éclats
-de son esprit et par le jeu de sa grâce, regardait Françoise de La Haye
-dont la physionomie, pleine d'admiration pour Lucien, semblait dire à
-son prétendu: Soyez comme votre ami.
-
-Un éclair de joie passa sur la figure de Petit-Claud.
-
-—Le dîner du préfet n'est que pour après-demain, nous avons encore une
-journée à nous, dit-il, je réponds de tout.
-
-—Eh! bien, mon cher, dit Lucien à Petit-Claud à deux heures du matin
-en revenant à pied: je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu! Dans quelques
-heures, Séchard sera bien heureux.
-
-—Voilà tout ce que je voulais savoir, pensa Petit-Claud.—Je ne te
-croyais que poète et tu es aussi Lauzun, c'est être deux fois poète,
-répondit-il en lui donnant une poignée de main qui devait être la
-dernière.
-
-—Ma chère Ève, dit Lucien en réveillant sa sœur, une bonne nouvelle!
-Dans un mois, David n'aura plus de dettes!...
-
-—Et comment?
-
-—Eh! bien, madame du Châtelet cachait sous sa jupe mon ancienne
-Louise; et elle m'aime plus que jamais, et va faire faire un rapport
-au ministère de l'Intérieur par son mari, en faveur de notre
-découverte!... Ainsi, nous n'avons pas plus d'un mois à souffrir, le
-temps de me venger du préfet et de le rendre le plus heureux des époux.
-
-Ève crut continuer un rêve en écoutant son frère.
-
-—En revoyant le petit salon gris où je tremblais comme un enfant, il y
-a deux ans; en examinant ces meubles, les peintures et les figures, il
-me tombait une taie des yeux! Comme Paris vous change les idées!
-
-—Est-ce un bonheur?... dit Ève en comprenant enfin son frère.
-
-—Allons, tu dors, à demain, nous causerons après déjeuner, dit Lucien.
-
-Le plan de Cérizet était d'une excessive simplicité. Quoi qu'il
-appartienne aux ruses dont se servent les huissiers de province pour
-arrêter leurs débiteurs, et dont le succès est hypothétique, il devait
-réussir; car il reposait autant sur la connaissance des caractères
-de Lucien et de David que sur leurs espérances. Parmi les petites
-ouvrières dont il était le Don Juan et qu'il gouvernait en les
-opposant les unes aux autres, le prote des Cointet, pour le moment
-en service extraordinaire, avait distingué l'une des repasseuses de
-Basine Clerget, une fille presque aussi belle que madame Séchard,
-appelée Henriette Mignon, et dont les parents étaient de petits
-vignerons vivant dans leur bien à deux lieues d'Angoulême, sur la
-route de Saintes. Les Mignon, comme tous les gens de la campagne, ne
-se trouvaient pas assez riches pour garder leur unique enfant avec
-eux, et ils l'avaient destinée à entrer en maison, c'est-à-dire à
-devenir femme de chambre. En province, une femme de chambre doit savoir
-blanchir et repasser le linge fin. La réputation de madame Prieur, à
-qui Basine succédait, était telle, que les Mignon y mirent leur fille
-en apprentissage en y payant pension pour la nourriture et le logement.
-Madame Prieur appartenait à cette race de vieilles maîtresses qui,
-dans les provinces, se croient substituées aux parents. Elle vivait
-en famille avec ses apprenties, elle les menait à l'église et les
-surveillait consciencieusement. Henriette Mignon, belle brune bien
-découplée, à l'œil hardi, à la chevelure forte et longue, était blanche
-comme sont blanches les filles du Midi, de la blancheur d'une fleur
-de magnolia. Aussi Henriette fut-elle une des premières grisettes que
-visa Cérizet; mais comme elle appartenait à d'_honnêtes cultivateurs_,
-elle ne céda que vaincue par la jalousie, par le mauvais exemple et
-par cette phrase séduisante:—Je t'épouserai! que lui dit Cérizet, une
-fois qu'il se vit second prote chez messieurs Cointet. En apprenant
-que les Mignon possédaient pour quelque dix ou douze mille francs de
-vignes et une petite maison assez logeable, le Parisien se hâta de
-mettre Henriette dans l'impossibilité d'être la femme d'un autre.
-Les amours de la belle Henriette et du petit Cérizet en étaient là
-quand Petit-Claud lui parla de le rendre propriétaire de l'imprimerie
-Séchard, en lui montrant une espèce de commandite de vingt mille francs
-qui devait être un licou. Cet avenir éblouit le prote, la tête lui
-tourna, mademoiselle Mignon lui parut un obstacle à ses ambitions,
-et il négligea la pauvre fille. Henriette, au désespoir, s'attacha
-d'autant plus au petit prote des Cointet qu'il semblait la vouloir
-quitter. En découvrant que David se cachait chez mademoiselle Clerget,
-le Parisien changea d'idées à l'égard d'Henriette, mais sans changer
-de conduite; car il se proposait de faire servir à sa fortune l'espèce
-de folie qui travaille une fille quand, pour cacher son déshonneur,
-elle doit épouser son séducteur. Pendant la matinée du jour où Lucien
-devait reconquérir sa Louise, Cérizet apprit à Henriette le secret de
-Basine, et lui dit que leur fortune et leur mariage dépendaient de
-la découverte de l'endroit où se cachait David. Une fois instruite,
-Henriette n'eut pas de peine à reconnaître que l'imprimeur ne pouvait
-être que dans le cabinet de toilette de mademoiselle Clerget, elle ne
-crut pas avoir fait le moindre mal en se livrant à cet espionnage; mais
-Cérizet l'avait engagée déjà dans sa trahison par ce commencement de
-participation.
-
-Lucien dormait encore lorsque Cérizet, qui vint savoir le résultat de
-la soirée, écoutait dans le cabinet de Petit-Claud le récit des grands
-petits événements qui devaient soulever Angoulême.
-
-—Lucien vous a bien écrit un petit mot depuis son retour? demanda le
-Parisien après avoir hoché la tête en signe de satisfaction quand
-Petit-Claud eut fini.
-
-—Voilà le seul que j'aie, dit l'avoué, qui tendit une lettre où Lucien
-avait écrit quelques lignes sur le papier à lettre dont se servait sa
-sœur.
-
-—Eh! bien, dit Cérizet, dix minutes avant le coucher du soleil, que
-Doublon s'embusque à la Porte-Palet, qu'il cache ses gendarmes et
-dispose son monde, vous aurez notre homme.
-
-—Es-tu sûr de _ton_ affaire? dit Petit-Claud en examinant Cérizet.
-
-—Je m'adresse au hasard, dit l'ex-gamin de Paris, mais c'est un fier
-drôle, il n'aime pas les honnêtes gens.
-
-—Il faut réussir, dit l'avoué d'un ton sec.
-
-—Je réussirai, dit Cérizet. C'est vous qui m'avez poussé dans ce
-tas de boue, vous pouvez bien me donner quelques billets de banque
-pour m'essuyer... Mais, monsieur, dit le Parisien en surprenant une
-expression qui lui déplut sur la figure de l'avoué, si vous m'aviez
-trompé, si vous ne m'achetez pas l'imprimerie sous huit jours... Eh!
-bien, vous laisserez une jeune veuve, dit tout bas le gamin de Paris en
-lançant la mort dans son regard.
-
-—Si nous écrouons David à six heures, sois à neuf heures chez monsieur
-Gannerac, et nous y ferons ton affaire, répondit péremptoirement
-l'avoué.
-
-—C'est entendu: vous serez servi, _bourgeois_! dit Cérizet.
-
-Cérizet connaissait déjà l'industrie qui consiste à laver le papier et
-qui met aujourd'hui les intérêts du fisc en péril. Il lava les quatre
-lignes écrites par Lucien, et les remplaça par celles-ci, en imitant
-l'écriture avec une perfection désolante pour l'avenir social du prote.
-
- «Mon cher David, tu peux venir sans crainte chez le Préfet, ton
- affaire est faite; et d'ailleurs, à cette heure-ci, tu peux sortir,
- je viens au-devant de toi, pour t'expliquer comment tu dois te
- conduire avec le Préfet.
-
- «Ton frère,
-
- «LUCIEN.»
-
-A midi, Lucien écrivit une lettre à David, où il lui apprenait le
-succès de la soirée, il lui donnait l'assurance de la protection du
-préfet qui, dit-il, faisait aujourd'hui même un rapport au ministre sur
-la découverte dont il était enthousiaste.
-
-Au moment où Marion apporta cette lettre à mademoiselle Basine, sous
-prétexte de lui donner à blanchir les chemises de Lucien, Cérizet,
-instruit par Petit-Claud de la probabilité de cette lettre, emmena
-mademoiselle Mignon et alla se promener avec elle sur le bord de la
-Charente. Il y eut sans doute un combat où l'honnêteté d'Henriette
-se défendit pendant longtemps, car la promenade dura deux heures.
-Non-seulement l'intérêt d'un enfant était en jeu, mais encore tout un
-avenir de bonheur, une fortune; et ce que demandait Cérizet était une
-bagatelle, il se garda bien d'ailleurs d'en dire les conséquences.
-Seulement le prix exorbitant de ces bagatelles effrayait Henriette.
-Néanmoins, Cérizet finit par obtenir de sa maîtresse de se prêter à son
-stratagème. A cinq heures, Henriette dut sortir et rentrer en disant
-à mademoiselle Clerget que madame Séchard la demandait sur-le-champ.
-Puis, un quart d'heure après la sortie de Basine, elle monterait,
-cognerait au cabinet et remettrait à David la fausse lettre de Lucien.
-Après, Cérizet attendait tout du hasard.
-
-Pour la première fois depuis plus d'un an, Ève sentit se desserrer
-l'étreinte de fer par laquelle la Nécessité la tenait. Elle eut de
-l'espoir enfin. Elle aussi! elle voulut jouir de son frère, se montrer
-au bras de l'homme fêté dans sa patrie, adoré des femmes, aimé de la
-fière comtesse du Châtelet. Elle se fit belle et se proposa de se
-promener à Beaulieu, après le dîner, au bras de son frère. A cette
-heure, tout Angoulême, au mois de septembre, se trouve à prendre le
-frais.
-
-—Oh! c'est la belle madame Séchard, dirent quelques voix en voyant Ève.
-
-—Je n'aurais jamais cru cela d'elle, dit une femme.
-
-—Le mari se cache, la femme se montre, dit madame Postel assez haut
-pour que la pauvre femme l'entendît.
-
-—Oh! rentrons, j'ai eu tort, dit Ève à son frère.
-
-Quelques minutes avant le coucher du soleil, la rumeur que cause un
-rassemblement s'éleva de la rampe qui descend à l'Houmeau. Lucien et sa
-sœur, pris de curiosité, se dirigèrent de ce côté, car ils entendirent
-quelques personnes qui venaient de l'Houmeau parlant entre elles, comme
-si quelque crime venait d'être commis.
-
-—C'est probablement un voleur qu'on vient d'arrêter... Il est pâle
-comme un mort, dit un passant au frère et à la sœur en les voyant
-courir au-devant de ce monde grossissant.
-
-Ni Lucien ni sa sœur n'eurent la moindre appréhension. Ils regardèrent
-les trente et quelques enfants ou vieilles femmes, les ouvriers
-revenant de leur ouvrage qui précédaient les gendarmes dont les
-chapeaux bordés brillaient au milieu du principal groupe. Ce groupe,
-suivi d'une foule d'environ cent personnes, marchait comme un nuage
-d'orage.
-
-—Ah! dit Ève, c'est mon mari!
-
-—David! cria Lucien.
-
-—C'est sa femme! dit la foule en s'écartant.
-
-—Qui donc t'a pu faire sortir? demanda Lucien.
-
-—C'est ta lettre, répondit David pâle et blême.
-
-—J'en étais sûre, dit Ève qui tomba roide évanouie.
-
-Lucien releva sa sœur, que deux personnes l'aidèrent à transporter
-chez elle, où Marion la coucha. Kolb s'élança pour aller chercher
-un médecin. A l'arrivée du docteur, Ève n'avait pas encore repris
-connaissance. Lucien fut alors forcé d'avouer à sa mère qu'il était
-la cause de l'arrestation de David, car il ne pouvait pas s'expliquer
-le quiproquo produit par la lettre fausse. Lucien, foudroyé par un
-regard de sa mère qui y mit sa malédiction, monta dans sa chambre et
-s'y enferma. En lisant cette lettre écrite au milieu de la nuit et
-interrompue de moments en moments, chacun devinera par les phrases,
-jetées comme une à une, toutes les agitations de Lucien.
-
- «Ma sœur bien-aimée, nous nous sommes vus tout à l'heure pour
- la dernière fois. Ma résolution est sans appel. Voici pourquoi:
- Dans beaucoup de familles, il se rencontre un être fatal qui, pour
- la famille, est une sorte de maladie. Je suis cet être-là pour
- vous. Cette observation n'est pas de moi, mais d'un homme qui a
- beaucoup vu le monde. Nous soupions un soir entre _amis_, au Rocher
- de Cancale. Entre les mille plaisanteries qui s'échangent alors,
- ce diplomate nous dit que telle jeune personne qu'on voyait avec
- étonnement rester fille _était malade de son père_. Et alors, il nous
- développa sa théorie sur les maladies de famille. Il nous expliqua
- comment, sans telle mère, telle maison eût prospéré, comment tel
- fils avait ruiné son père, comment tel père avait détruit l'avenir
- et la considération de ses enfants. Quoique soutenue en riant, cette
- thèse sociale fut en dix minutes appuyée de tant d'exemples que j'en
- restai frappé. Cette vérité payait tous les paradoxes insensés, mais
- spirituellement démontrés, par lesquels les journalistes s'amusent
- entre eux, quand il ne se trouve là personne à mystifier. Eh! bien,
- je suis l'être fatal de notre famille. Le cœur plein de tendresse,
- j'agis comme un ennemi. A tous vos dévouements, j'ai répondu par des
- maux. Quoique involontairement porté, le dernier coup est de tous
- le plus cruel. Pendant que je menais à Paris une vie sans dignité,
- pleine de plaisirs et de misères, prenant la camaraderie pour
- l'amitié, laissant de véritables amis pour des gens qui voulaient et
- devaient m'exploiter, vous oubliant et ne me souvenant de vous que
- pour vous causer du mal, vous suiviez l'humble sentier du travail,
- allant péniblement mais sûrement à cette fortune que je tentais si
- follement de surprendre. Pendant que vous deveniez meilleurs, moi
- je mettais dans ma vie un élément funeste. Oui, j'ai des ambitions
- démesurées, qui m'empêchent d'accepter une vie humble. J'ai des
- goûts, des plaisirs dont la souvenance empoisonne les jouissances
- qui sont à ma portée et qui m'eussent jadis satisfait. O ma chère
- Ève, je me juge plus sévèrement que qui que ce soit, car je me
- condamne absolument et sans pitié pour moi-même. La lutte à Paris
- exige une force constante, et mon vouloir ne va que par excès:
- ma cervelle est intermittente. L'avenir m'effraye tant, que je
- ne veux pas de l'avenir, et le présent m'est insupportable. J'ai
- voulu vous revoir, j'aurai mieux fait de m'expatrier à jamais. Mais
- l'expatriation, sans moyens d'existence, serait une folie, et je ne
- l'ajouterai pas à toutes les autres. La mort me semble préférable à
- une vie incomplète; et, dans quelque position que je me suppose, mon
- excessive vanité me ferait commettre des sottises. Certains êtres
- sont comme des zéros, il leur faut un chiffre qui les précède, et
- leur néant acquiert alors une valeur décuple. Je ne puis acquérir de
- valeur que par un mariage avec une volonté forte, impitoyable. Madame
- de Bargeton était bien ma femme, j'ai manqué ma vie en n'abandonnant
- pas Coralie pour elle. David et toi vous pourriez être d'excellents
- pilotes pour moi; mais vous n'êtes pas assez forts pour dompter ma
- faiblesse qui se dérobe en quelque sorte à la domination. J'aime une
- vie facile, sans ennuis; et, pour me débarrasser d'une contrariété,
- je suis d'une lâcheté qui peut me mener très-loin. Je suis né prince.
- J'ai plus de dextérité d'esprit qu'il n'en faut pour parvenir, mais
- je n'en ai que pendant un moment, et le prix dans une carrière
- parcourue par tant d'ambitieux est à celui qui n'en déploie que le
- nécessaire et qui s'en trouve encore assez au bout de la journée. Je
- ferais le mal comme je viens de le faire ici, avec les meilleures
- intentions du monde. Il y a des hommes-chênes, je ne suis peut-être
- qu'un arbuste élégant, et j'ai la prétention d'être un cèdre. Voilà
- mon bilan écrit. Ce désaccord entre mes moyens et mes désirs, ce
- défaut d'équilibre annulera toujours mes efforts. Il y a beaucoup
- de ces caractères dans la classe lettrée à cause des disproportions
- continuelles entre l'intelligence et le caractère, entre le vouloir
- et le désir. Quel serait mon destin? je puis le voir par avance en
- me souvenant de quelques vieilles gloires parisiennes que j'ai vues
- oubliées. Au seuil de la vieillesse, je serai plus vieux que mon âge,
- sans fortune et sans considération. Tout mon être actuel repousse
- une pareille vieillesse: je ne veux pas être un haillon social.
- Chère sœur, adorée autant pour tes dernières rigueurs que pour tes
- premières tendresses, si nous avons payé cher le plaisir que j'ai
- eu à te revoir, toi et David, plus tard vous penserez peut-être que
- nul prix n'était trop élevé pour les dernières félicités d'un pauvre
- être qui vous aimait!... Ne faites aucune recherche ni de moi, ni de
- ma destinée: au moins mon esprit m'aura-t-il servi dans l'exécution
- de mes volontés. La résignation, mon ange, est un suicide quotidien,
- moi je n'ai de résignation que pour un jour, je vais en profiter
- aujourd'hui...»
-
- «Deux heures.
-
- »Oui, je l'ai bien résolu. Adieu donc pour toujours, ma chère Ève.
- J'éprouve quelque douceur à penser que je ne vivrai plus que dans
- vos cœurs. Là sera ma tombe.... je n'en veux pas d'autre. Encore
- adieu!... C'est le dernier de ton frère
-
- »LUCIEN.»
-
-Après avoir écrit cette lettre, Lucien descendit sans faire aucun
-bruit, il la posa sur le berceau de son neveu, déposa sur le front de
-sa sœur endormie un dernier baiser trempé de larmes, et sortit. Il
-éteignit son bougeoir au crépuscule, et, après avoir regardé cette
-vieille maison une dernière fois, il ouvrit tout doucement la porte de
-l'allée; mais, malgré ses précautions, il éveilla Kolb qui couchait sur
-un matelas à terre dans l'atelier.
-
-—_Qui fa là?_... s'écria Kolb.
-
-—C'est moi, dit Lucien, je m'en vais, Kolb.
-
-—_Vus auriez mieux vait te ne chamais fenir_, se dit Kolb à lui-même,
-mais assez haut pour que Lucien l'entendît.
-
-—J'aurais bien fait de ne jamais venir au monde, répondit Lucien.
-Adieu, Kolb, je ne t'en veux pas d'une pensée que j'ai moi-même. Tu
-diras à David que ma dernière aspiration aura été un regret de n'avoir
-pu l'embrasser.
-
-Lorsque l'Alsacien fut debout et habillé, Lucien avait fermé la porte
-de la maison, et il descendait vers la Charente, par la promenade de
-Beaulieu, mis comme s'il allait à une fête, car il s'était fait un
-linceul de ses habits parisiens et de son joli harnais de dandy. Frappé
-de l'accent et des dernières paroles de Lucien, Kolb voulut aller
-savoir si sa maîtresse était instruite du départ de son frère et si
-elle en avait reçu les adieux; mais, en trouvant la maison plongée en
-un profond silence, il pensa que ce départ était sans doute convenu, et
-il se recoucha.
-
-On a, relativement à la gravité du sujet, écrit très-peu sur le
-suicide, on ne l'a pas observé. Peut-être cette maladie est-elle
-inobservable. Le suicide est l'effet d'un sentiment que nous nommerons,
-si vous le voulez, l'_estime de soi-même_, pour ne pas le confondre
-avec le mot _honneur_. Le jour où l'homme se méprise, le jour où il
-se voit méprisé, le moment où la réalité de la vie est en désaccord
-avec ses espérances, il se tue et rend ainsi hommage à la société
-devant laquelle il ne veut pas rester déshabillé de ses vertus ou de sa
-splendeur. Quoi qu'on en dise, parmi les athées (il faut excepter le
-chrétien du suicide), les lâches seuls acceptent une vie déshonorée.
-Le suicide est de trois natures: il y a d'abord le suicide qui n'est
-que le dernier accès d'une longue maladie et qui certes appartient à
-la pathologie; puis le suicide par désespoir, enfin le suicide par
-raisonnement. Lucien voulait se tuer par désespoir et par raisonnement,
-les deux suicides dont on peut revenir; car il n'y a d'irrévocable que
-le suicide pathologique: mais souvent les trois causes se réunissent,
-comme chez Jean-Jacques Rousseau.
-
-Lucien, une fois sa résolution prise, tomba dans la délibération des
-moyens, et le poète voulut finir poétiquement. Il avait d'abord pensé
-tout bonnement à s'aller jeter dans la Charente; mais, en descendant
-les rampes de Beaulieu pour la dernière fois, il entendit par avance le
-tapage que ferait son suicide, il vit l'affreux spectacle de son corps
-revenu sur l'eau, déformé, l'objet d'une enquête judiciaire: il eut,
-comme quelques suicides, un amour-propre posthume. Pendant la journée
-passée au moulin de Courtois il s'était promené le long de la rivière
-et avait remarqué, non loin du moulin, une de ces nappes rondes, comme
-il s'en trouve dans les petits cours d'eau, dont l'excessive profondeur
-est accusée par la tranquillité de la surface. L'eau n'est plus ni
-verte, ni bleue, ni claire, ni jaune; elle est comme un miroir d'acier
-poli. Les bords de cette coupe n'offraient plus ni glaïeuls, ni fleurs
-bleues, ni les larges feuilles du nénuphar, l'herbe de la berge était
-courte et pressée, les saules pleuraient autour, assez pittoresquement
-placés tous. On devinait facilement un précipice plein d'eau. Celui
-qui pouvait avoir le courage d'emplir ses poches de cailloux devait
-y trouver une mort inévitable, et ne jamais être retrouvé.—Voilà,
-s'était dit le poète en admirant ce joli petit paysage, un endroit
-qui vous met l'eau à la bouche d'une noyade. Ce souvenir lui revint
-à la mémoire, au moment où il atteignait l'Houmeau. Il chemina donc
-vers Marsac, en proie à ses dernières et funèbres pensées, et dans la
-ferme intention de dérober ainsi le secret de sa mort, de ne pas être
-l'objet d'une enquête, de ne pas être enterré, de ne pas être vu dans
-l'horrible état où sont les noyés quand ils reviennent à fleur d'eau.
-Il parvint bientôt au pied d'une de ces côtes qui se rencontrent si
-fréquemment sur les routes de France, et surtout entre Angoulême et
-Poitiers. La diligence de Bordeaux à Paris venait avec rapidité, les
-voyageurs allaient sans doute en descendre pour monter cette longue
-côte à pied. Lucien, qui ne voulut pas se laisser voir, se jeta dans
-un petit chemin creux et se mit à cueillir des fleurs dans une vigne.
-Quand il reprit la grande route il tenait à la main un gros bouquet
-de _sedum_, une fleur jaune qui vient dans le caillou des vignobles,
-et il déboucha précisément derrière un voyageur vêtu tout en noir,
-les cheveux poudrés, chaussé de souliers en veau d'Orléans à boucles
-d'argent, brun de visage, et couturé comme si, dans son enfance, il fût
-tombé dans le feu. Ce voyageur, à tournure si patemment ecclésiastique,
-allait lentement et fumait un cigare. En entendant Lucien qui sauta de
-la vigne sur la route, l'inconnu se retourna, parut comme saisi de la
-beauté profondément mélancolique du poète, de son bouquet symbolique et
-de sa mise élégante. Ce voyageur ressemblait à un chasseur qui trouve
-une proie long-temps et inutilement cherchée. Il laissa, en style de
-marine, Lucien arriver, et retarda sa marche en ayant l'air de regarder
-le bas de la côte. Lucien, qui fit le même mouvement, y aperçut une
-petite calèche attelée de deux chevaux et un postillon à pied.
-
-—Vous avez laissé courir la diligence, monsieur, vous perdrez votre
-place, à moins que vous ne vouliez monter dans ma calèche pour la
-rattraper, car la poste va plus vite que la voiture publique, dit le
-voyageur à Lucien en prononçant ces mots avec un accent très-marqué
-d'espagnol et en mettant à son offre une exquise politesse.
-
-Sans attendre la réponse de Lucien, l'Espagnol tira de sa poche un étui
-à cigares, et le présenta tout ouvert à Lucien pour qu'il en prît un.
-
-—Je ne suis pas un voyageur, répondit Lucien, et je suis trop près du
-terme de ma course pour me donner le plaisir de fumer...
-
-—Vous êtes bien sévère envers vous-même, repartit l'Espagnol. Quoique
-chanoine honoraire de la cathédrale de Tolède, je me passe de temps en
-temps un petit cigare. Dieu nous a donné le tabac pour endormir nos
-passions et nos douleurs... Vous me semblez avoir du chagrin, vous en
-avez du moins l'enseigne à la main, comme le triste dieu de l'hymen.
-Tenez?... tous vos chagrins s'en iront avec la fumée...
-
-Et le prêtre retendit sa boîte en paille avec une sorte de séduction,
-en jetant à Lucien des regards animés de charité.
-
-—Pardon, mon père, répliqua sèchement Lucien, il n'y a pas de cigares
-qui puissent dissiper mes chagrins...
-
-En disant cela, les yeux de Lucien se mouillèrent de larmes.
-
-—Oh! jeune homme, est-ce donc la providence divine qui m'a fait désirer
-de secouer par un peu d'exercice à pied le sommeil dont sont saisis au
-matin tous les voyageurs, afin que je pusse, en vous consolant, obéir
-à ma mission ici-bas?... Et quels grands chagrins pouvez-vous avoir à
-votre âge?
-
-—Vos consolations, mon père, seraient bien inutiles: vous êtes
-Espagnol, je suis Français; vous croyez aux commandements de l'Église,
-moi je suis athée...
-
-—_Santa Virgen del Pilar!..._ vous êtes athée, s'écria le prêtre en
-passant son bras sous celui de Lucien avec un empressement maternel.
-Eh! voilà l'une des curiosités que je m'étais promis d'observer à
-Paris. En Espagne, nous ne croyons pas aux athées... Il n'y a qu'en
-France, où, à dix-neuf ans, on puisse avoir de pareilles opinions.
-
-—Oh! je suis un athée au complet; je ne crois ni en Dieu, ni à la
-société, ni au bonheur. Regardez-moi donc bien, mon père; car, dans
-quelques heures, je ne serai plus... Voilà mon dernier soleil!... dit
-Lucien avec une sorte d'emphase en montrant le ciel.
-
-—Ah! çà, qu'avez-vous fait pour mourir? qui vous a condamné à mort?
-
-—Un tribunal souverain; moi-même!
-
-—Enfant! s'écria le prêtre. Avez-vous tué un homme? l'échafaud vous
-attend-il? Raisonnons un peu? Si vous voulez rentrer, selon vous, dans
-le néant, tout vous est indifférent ici-bas.
-
-Lucien inclina la tête en signe d'assentiment.
-
-—Eh! bien, vous pouvez alors me conter vos peines?... Il s'agit sans
-doute de quelques amourettes qui vont mal?...
-
-Lucien fit un geste d'épaules très-significatif.
-
-—Vous voulez vous tuer pour éviter le déshonneur, ou parce que vous
-désespérez de la vie? eh! bien, vous vous tuerez aussi bien à Poitiers
-qu'à Angoulême, à Tours aussi bien qu'à Poitiers. Les sables mouvants
-de la Loire ne rendent pas leur proie...
-
-—Non, mon père, répondit Lucien, j'ai mon affaire. Il y a vingt jours,
-j'ai vu la plus charmante rade où puisse aborder dans l'autre monde un
-homme dégoûté de celui-ci...
-
-—Un autre monde!... vous n'êtes plus athée.
-
-—Oh! ce que j'entends par l'autre monde, c'est ma future transformation
-en animal ou en plante...
-
-—Avez-vous une maladie incurable?
-
-—Oui, mon père...
-
-—Ah! nous y voilà, dit le prêtre, et laquelle?
-
-—La pauvreté.
-
-Le prêtre regarda Lucien en souriant et lui dit avec une grâce infinie
-et un sourire presque ironique:—Le diamant ignore sa valeur.
-
-—Il n'y a qu'un prêtre qui puisse flatter un homme pauvre qui s'en va
-mourir!... s'écria Lucien.
-
-—Vous ne mourrez pas, dit l'Espagnol avec autorité.
-
-—J'ai bien entendu dire, reprit Lucien, qu'on dévalisait les gens sur
-la route, je ne savais pas qu'on les y enrichît.
-
-—Vous allez le savoir, dit le prêtre après avoir examiné si la
-distance à laquelle se trouvait la voiture leur permettait de faire
-seuls encore quelques pas. Écoutez-moi, dit le prêtre en mâchonnant
-son cigare, votre pauvreté ne serait pas une raison pour mourir. J'ai
-besoin d'un secrétaire, le mien vient de mourir à Irun. Je me trouve
-dans la situation où fut le baron de Goërtz, le fameux ministre de
-Charles XII, qui arriva sans secrétaire dans une petite ville en
-allant en Suède, comme moi je vais à Paris. Le baron rencontra le
-fils d'un orfèvre, remarquable par une beauté qui ne pouvait certes
-pas valoir la vôtre... Le baron de Goërtz trouve à ce jeune homme de
-l'intelligence, comme moi je vous trouve de la poésie au front; il le
-prend dans sa voiture, comme moi je vais vous prendre dans la mienne;
-et, de cet enfant condamné à brunir des couverts et à fabriquer des
-bijoux dans une petite ville de province comme Angoulême, il en fait
-son favori, comme vous serez le mien. Arrivé à Stockholm, il installe
-son secrétaire et l'accable de travaux. Le jeune secrétaire passe les
-nuits à écrire; et, comme tous les grands travailleurs, il contracte
-une habitude, il se met à mâcher du papier. Feu monsieur de Malesherbes
-faisait, lui, des camouflets et il en donna, par parenthèse, un à je
-ne sais quel personnage dont le procès dépendait de son rapport. Notre
-beau jeune homme commence par du papier blanc, mais il s'y accoutume
-et passe aux papiers écrits qu'il trouve plus savoureux. On ne fumait
-pas encore comme aujourd'hui. Enfin le petit secrétaire en arrive,
-de saveur en saveur, à mâchonner des parchemins et à les manger. On
-s'occupait alors, entre la Russie et la Suède, d'un traité de paix que
-les États imposaient à Charles XII, comme en 1814 on voulait forcer
-Napoléon à traiter de la paix. La base des négociations était le traité
-fait entre les deux puissances à propos de la Finlande; Goërtz en
-confie l'original à son secrétaire; mais, quand il s'agit de soumettre
-le projet aux États, il se rencontrait cette petite difficulté, que
-le traité ne se trouvait plus. Les États imaginent que le ministre,
-pour servir les passions du Roi, s'est avisé de faire disparaître
-cette pièce, le baron de Goërtz est accusé: son secrétaire avoue alors
-avoir mangé le traité.... On instruit un procès, le fait est prouvé,
-le secrétaire est condamné à mort. Mais, comme vous n'en êtes pas là,
-prenez un cigare, et fumez-le en attendant notre calèche.
-
-Lucien prit un cigare et l'alluma, comme cela se fait en Espagne, au
-cigare du prêtre en se disant:—Il a raison, j'ai toujours le temps de
-me tuer.
-
-—C'est souvent, reprit l'Espagnol, au moment où les jeunes gens
-désespèrent le plus de leur avenir, que leur fortune commence. Voilà ce
-que je voulais vous dire, j'ai préféré vous le prouver par un exemple.
-Ce beau secrétaire, condamné à mort, était dans une position d'autant
-plus désespérée que le roi de Suède ne pouvait pas lui faire grâce, sa
-sentence ayant été rendue par les États de Suède; mais il ferma les
-yeux sur une évasion. Le joli petit secrétaire se sauve sur une barque
-avec quelques écus dans sa poche, et arrive à la cour de Courlande,
-muni d'une lettre de recommandation de Goërtz pour le duc, à qui le
-ministre suédois expliquait l'aventure et la manie de son protégé. Le
-duc place le bel enfant comme secrétaire chez son intendant. Le duc
-était un dissipateur, il avait une jolie femme et un intendant, trois
-causes de ruine. Si vous croyiez que ce joli homme, condamné à mort
-pour avoir mangé le traité relatif à la Finlande, se corrige de son
-goût dépravé, vous ne connaîtriez pas l'empire du vice sur l'homme;
-la peine de mort ne l'arrête pas quand il s'agit d'une jouissance
-qu'il s'est créée! D'où vient cette puissance du vice? est-ce une
-force qui lui soit propre, ou vient-elle de la faiblesse humaine? Y
-a-t-il des goûts qui soient placés sur les limites de la folie? Je
-ne puis m'empêcher de rire des moralistes qui veulent combattre de
-pareilles maladies avec de belles phrases!... Il y eut un moment où
-le duc, effrayé du refus que lui fit son intendant à propos d'une
-demande d'argent, voulut des comptes, une sottise! Il n'y a rien de
-plus facile que d'écrire un compte, la difficulté n'est jamais là.
-L'intendant confia toutes les pièces à son secrétaire pour établir le
-bilan de la liste civile de Courlande. Au milieu de son travail et de
-la nuit où il le finissait, notre petit mangeur de papier s'aperçoit
-qu'il mâche une quittance du duc pour une somme considérable: la peur
-le saisit, il s'arrête à moitié de la signature, il court se jeter
-aux pieds de la duchesse en lui expliquant sa manie, en implorant la
-protection de sa souveraine, et l'implorant au milieu de la nuit. La
-beauté du jeune commis fit une telle impression sur cette femme qu'elle
-l'épousa lorsqu'elle fut veuve. Ainsi, en plein dix-huitième siècle,
-dans un pays où régnait le blason, le fils d'un orfèvre devint prince
-souverain... Il est devenu quelque chose de mieux!... Il a été régent à
-la mort de la première Catherine, il a gouverné l'impératrice Anne et
-voulut être le Richelieu de la Russie. Eh! bien, jeune homme, sachez
-une chose: c'est que si vous êtes plus beau que Biron, moi je vaux
-bien, quoique simple chanoine, le baron de Goërtz. Ainsi, montez! nous
-vous trouverons un duché de Courlande à Paris, et, à défaut de duché,
-nous aurons toujours bien la duchesse.
-
-L'Espagnol passa la main sous le bras de Lucien, le força littéralement
-à monter dans sa voiture, et le postillon referma la portière.
-
-—Maintenant parlez, je vous écoute, dit le chanoine de Tolède à Lucien
-stupéfait. Je suis un vieux prêtre à qui vous pouvez tout dire sans
-danger. Vous n'avez sans doute encore mangé que votre patrimoine ou
-l'argent de votre maman. Vous aurez fait votre petit trou à la lune,
-et nous avons de l'honneur jusqu'au bout de nos jolies petites bottes
-fines... Allez, confessez-vous hardiment, ce sera absolument comme si
-vous vous parliez à vous-même.
-
-Lucien se trouvait dans la situation de ce pêcheur de je ne sais quel
-conte arabe, qui, voulant se noyer en plein Océan, tombe au milieu de
-contrées sous-marines et y devient roi. Le prêtre espagnol paraissait
-si véritablement affectueux que le poète n'hésita pas à lui ouvrir
-son cœur; il lui raconta donc, d'Angoulême à Ruffec, toute sa vie, en
-n'omettant aucune de ses fautes, et finissant par le dernier désastre
-qu'il venait de causer. Au moment où il terminait ce récit, d'autant
-plus poétiquement débité que Lucien le répétait pour la troisième fois
-depuis quinze jours, il arrivait au point où, sur la route, près de
-Ruffec, se trouve le domaine de la famille de Rastignac, dont le nom,
-la première fois qu'il le prononça, fit faire un mouvement à l'Espagnol.
-
-—Voici, dit-il, d'où est parti le jeune Rastignac qui ne me vaut certes
-pas, et qui a eu plus de bonheur que moi.
-
-—Ah!
-
-—Oui, cette drôle de gentilhommière est la maison de son père. Il est
-devenu, comme je vous le disais, l'amant de madame de Nucingen, la
-femme du fameux banquier. Moi, je me suis laissé aller à la poésie;
-lui, plus habile, a donné dans le solide...
-
-Le prêtre fit arrêter sa calèche, il voulut, par curiosité, parcourir
-la petite avenue qui de la route conduisait à la maison et regarda tout
-avec plus d'intérêt que Lucien n'en attendait d'un prêtre espagnol.
-
-—Vous connaissez donc les Rastignac?... lui demanda Lucien.
-
-—Je connais tout Paris, dit l'Espagnol en remontant dans sa voiture.
-Ainsi, faute de dix ou douze mille francs, vous alliez vous tuer.
-Vous êtes un enfant, vous ne connaissez ni les hommes, ni les choses.
-Une destinée vaut tout ce que l'homme l'estime, et vous n'évaluez
-votre avenir que douze mille francs; eh! bien, je vous achèterai
-tout-à-l'heure davantage. Quant à l'emprisonnement de votre beau-frère,
-c'est une vétille: si ce cher monsieur de Séchard a fait une
-découverte, il sera riche. Les riches n'ont jamais été mis en prison
-pour dettes. Vous ne me paraissez pas fort en Histoire. Il y a deux
-Histoires: l'Histoire officielle, menteuse, qu'on enseigne, l'Histoire
-_ad usum delphini_; puis l'Histoire secrète, où sont les véritables
-causes des événements, une histoire honteuse. Laissez-moi vous
-raconter, en trois mots, une autre historiette que vous ne connaissez
-pas. Un ambitieux, prêtre et jeune, veut entrer aux affaires publiques,
-il se fait le chien couchant du favori, le favori d'une reine; le
-favori devient son bienfaiteur, et lui donne le rang de ministre en
-lui donnant place au Conseil. Un soir, un de ces hommes qui croient
-rendre service (ne rendez jamais un service qu'on ne vous demande pas!)
-écrit au jeune ambitieux que la vie de son bienfaiteur est menacée. Le
-roi s'est courroucé d'avoir un maître, demain le favori doit être tué
-s'il se rend au palais. Eh! bien, jeune homme, qu'auriez-vous fait en
-recevant cette lettre?...
-
-—Je serais allé sur-le-champ avertir mon bienfaiteur, s'écria vivement
-Lucien.
-
-—Vous êtes bien encore l'enfant que révèle le récit de votre existence,
-dit le prêtre. Notre homme s'est dit: Si le roi va jusqu'au crime, mon
-bienfaiteur est perdu. Je dois avoir reçu cette lettre trop tard, et il
-a dormi jusqu'à l'heure où l'on tuait le favori...
-
-—C'est un monstre! dit Lucien, qui soupçonna chez le prêtre l'intention
-de l'éprouver.
-
-—Il s'appelle le cardinal de Richelieu, répondit le chanoine, et son
-bienfaiteur a nom le maréchal d'Ancre. Vous voyez bien que vous ne
-connaissez pas votre histoire de France. N'avais-je pas raison de vous
-dire que l'HISTOIRE enseignée dans les colléges est une collection
-de dates et de faits, excessivement douteuse d'abord, mais sans la
-moindre portée. A quoi vous sert-il de savoir que Jeanne d'Arc a
-existé? En avez-vous jamais tiré cette conclusion que, si la France
-avait alors accepté la dynastie angevine des Plantagenets, les deux
-peuples réunis auraient aujourd'hui l'empire du monde, et que les deux
-îles où se forgent les troubles politiques du continent seraient deux
-provinces françaises?... Mais avez-vous étudié les moyens par lesquels
-les Médicis, de simples marchands, sont arrivés à être Grands-Ducs de
-Toscane?
-
-—Un poète, en France, n'est pas tenu d'être un bénédictin, dit Lucien.
-
-—Eh! bien, jeune homme, ils sont devenus Grands-Ducs, comme Richelieu
-devint Ministre. Si vous aviez cherché dans l'histoire les causes
-humaines des événements, au lieu d'en apprendre par cœur les
-étiquettes, vous en auriez tiré des préceptes pour votre conduite.
-De ce que je viens de prendre au hasard dans la collection des faits
-vrais résulte cette loi: Ne voyez dans les hommes, et surtout dans les
-femmes, que des instruments; mais ne le leur laissez pas voir. Adorez
-comme Dieu même celui qui, placé plus haut que vous, peut vous être
-utile, et ne le quittez pas qu'il n'ait payé très-cher votre servilité.
-Dans le commerce du monde, soyez enfin âpre comme le juif et bas comme
-lui: faites pour la puissance tout ce qu'il fait pour l'argent. Mais
-aussi n'ayez pas plus de souci de l'homme tombé que s'il n'avait jamais
-existé. Savez-vous pourquoi vous devez vous conduire ainsi?... Vous
-voulez dominer le monde, n'est-ce pas? il faut commencer par lui obéir
-et le bien étudier. Les savants étudient les livres, les politiques
-étudient les hommes, leurs intérêts, les causes génératrices de leurs
-actions. Or le monde, la société, les hommes pris dans leur ensemble,
-sont fatalistes; ils adorent l'événement. Savez-vous pourquoi je vous
-fais ce petit cours d'histoire? c'est que je vous crois une ambition
-démesurée...
-
-—Oui, mon père!
-
-—Je l'ai bien vu, reprit le chanoine. Mais en ce moment vous vous
-dites: Ce chanoine espagnol invente des anecdotes et pressure
-l'histoire pour me prouver que j'ai eu trop de vertu...
-
-Lucien se prit à sourire en voyant ses pensées si bien devinées.
-
-—Eh! bien, jeune homme, prenons des faits passés à l'état de banalité,
-dit le prêtre. Un jour la France est à peu près conquise par les
-Anglais, le roi n'a plus qu'une province. Du sein du peuple deux êtres
-se dressent: une pauvre jeune fille, cette même Jeanne d'Arc dont nous
-parlions; puis un bourgeois nommé Jacques Cœur. L'une donne son bras
-et le prestige de sa virginité, l'autre donne son or: le royaume est
-sauvé. Mais la fille est prise!... Le roi, qui peut racheter la fille,
-la laisse brûler vive. Quant à l'héroïque bourgeois, le roi le laisse
-accuser de crimes capitaux par ses courtisans, qui en font curée.
-Les dépouilles de l'innocent, traqué, cerné, abattu par la justice,
-enrichissent cinq maisons nobles... Et le père de l'archevêque de
-Bourges sort du royaume, pour n'y jamais revenir, sans un sou de ses
-biens en France, n'ayant d'autre argent à lui que celui qu'il avait
-confié aux Arabes, aux Sarrasins en Égypte. Vous pouvez dire encore:
-Ces exemples sont bien vieux, toutes ces ingratitudes ont trois cents
-ans d'Instruction Publique, et les squelettes de cet âge-là sont
-fabuleux. Eh! bien, jeune homme, croyez-vous au dernier demi-dieu de la
-France, à Napoléon? Il a tenu l'un de ses généraux dans sa disgrâce,
-il ne l'a fait maréchal qu'à contrecœur, jamais il ne s'en est servi
-volontiers. Ce maréchal se nomme Kellermann. Savez-vous pourquoi!.....
-Kellermann a sauvé la France et le premier consul à Marengo par une
-charge audacieuse qui fut applaudie au milieu du sang et du feu. Il ne
-fut même pas question de cette charge héroïque dans le bulletin. La
-cause de la froideur de Napoléon pour Kellermann est aussi la cause de
-la disgrâce de Fouché, du Prince de Talleyrand: c'est l'ingratitude du
-roi Charles VII, de Richelieu, l'ingratitude...
-
-—Mais, mon père, à supposer que vous me sauviez la vie et que vous
-fassiez ma fortune, dit Lucien, vous me rendez ainsi la reconnaissance
-assez légère.
-
-—Petit drôle, dit l'abbé souriant et prenant l'oreille de Lucien pour
-la lui tortiller avec une familiarité quasi royale, si vous étiez
-ingrat avec moi, vous seriez alors un homme fort, et je ne vous en
-voudrais pas; mais vous n'en êtes pas encore là, car, simple écolier,
-vous avez voulu passer trop tôt maître. C'est le défaut des Français
-dans votre époque. Ils ont été gâtés tous par l'exemple de Napoléon.
-Vous donnez votre démission parce que vous ne pouvez pas obtenir
-l'épaulette que vous souhaitez... Mais avez-vous rapporté tous vos
-vouloirs, toutes vos actions à une idée?...
-
-—Hélas! non, dit Lucien.
-
-—Vous avez été ce que les Anglais appellent _inconsistent_, reprit le
-chanoine en souriant.
-
-—Qu'importe ce que j'ai été, si je ne puis plus rien être! répondit
-Lucien.
-
-—Qu'il se trouve derrière toutes vos belles qualités une force _semper
-virens_, dit le prêtre en tenant à montrer qu'il savait un peu de
-latin, et rien ne vous résistera dans le monde. Je vous aime assez
-déjà...
-
-Lucien sourit d'un air d'incrédulité.
-
-—Oui, reprit l'inconnu en répondant au sourire de Lucien, vous
-m'intéressez comme si vous étiez mon fils, et je suis assez puissant
-pour vous parler à cœur ouvert, comme vous venez de me parler.
-Savez-vous ce qui me plaît de vous?... Vous avez fait en vous-même
-table rase, et vous pouvez alors entendre un cours de morale qui ne
-se fait nulle part; car les hommes, rassemblés en troupe, sont encore
-plus hypocrites qu'ils ne le sont quand leur intérêt les oblige à jouer
-la comédie. Aussi passe-t-on une bonne partie de sa vie à sarcler ce
-que l'on a laissé pousser dans son cœur pendant son adolescence. Cette
-opération s'appelle acquérir de l'expérience.
-
-Lucien, en écoutant le prêtre, se disait:—Voilà quelque vieux politique
-enchanté de s'amuser en chemin. Il se plaît à faire changer d'opinion
-un pauvre garçon qu'il rencontre sur le bord d'un suicide, et il va me
-lâcher au bout de sa plaisanterie... Mais il entend bien le paradoxe,
-et il me paraît tout aussi fort que Blondet ou que Lousteau.
-
-Malgré cette sage réflexion, la corruption tentée par ce diplomate
-sur Lucien entrait profondément dans cette âme assez disposée à la
-recevoir, et y faisait d'autant plus de ravages qu'elle s'appuyait sur
-de célèbres exemples. Pris par le charme de cette conversation cynique,
-Lucien se raccrochait d'autant plus volontiers à la vie qu'il se
-sentait ramené du fond de son suicide à la surface par un bras puissant.
-
-En ceci, le prêtre triomphait évidemment. Aussi, de temps en temps,
-avait-il accompagné ses sarcasmes historiques d'un malicieux sourire.
-
-—Si votre façon de traiter la morale ressemble à votre manière
-d'envisager l'histoire, dit Lucien, je voudrais bien savoir quel est en
-ce moment le mobile de votre apparente charité?
-
-—Ceci, jeune homme, est le dernier point de mon prône, et vous me
-permettrez de le réserver, car alors nous ne nous quitterons pas
-aujourd'hui, répondit-il avec la finesse d'un prêtre qui voit sa malice
-réussie.
-
-—Eh! bien, parlez-moi morale? dit Lucien qui se dit en lui-même: Je
-vais le faire poser.
-
-—La morale, jeune homme, commence à la loi, dit le prêtre. S'il ne
-s'agissait que de religion, les lois seraient inutiles: les peuples
-religieux ont peu de lois. Au-dessus de la loi civile, est la loi
-politique. Eh! bien, voulez-vous savoir ce qui, pour un homme
-politique, est écrit sur le front de votre dix-neuvième siècle? Les
-Français ont inventé, en 1793, une souveraineté populaire qui s'est
-terminée par un empereur absolu. Voilà pour votre histoire nationale.
-Quant aux mœurs: madame Tallien et madame de Beauharnais ont tenu
-la même conduite, Napoléon épouse l'une, en fait votre impératrice,
-et n'a jamais voulu recevoir l'autre, quoiqu'elle fût princesse.
-Sans-culotte en 1793, Napoléon chausse la couronne de fer en 1804. Les
-féroces amants de _l'Égalité ou la Mort_ de 1792, deviennent, dès 1806,
-complices d'une aristocratie légitimée par Louis XVIII. A l'étranger,
-l'aristocratie, qui trône aujourd'hui dans son faubourg Saint-Germain,
-a fait pis: elle a été usurière, elle a été marchande, elle a fait des
-petits pâtés, elle a été cuisinière, fermière, gardeuse de moutons. En
-France donc, la loi politique aussi bien que la loi morale, tous et
-chacun ont démenti le début au point d'arrivée, leurs opinions par la
-conduite, ou la conduite par les opinions. Il n'y a pas eu de logique,
-ni dans le gouvernement, ni chez les particuliers. Aussi n'avez-vous
-plus de morale. Aujourd'hui, chez vous, le succès est la raison suprême
-de toutes les actions, quelles qu'elles soient. Le fait n'est donc plus
-rien en lui-même, il est tout entier dans l'idée que les autres s'en
-forment. De là, jeune homme, un second précepte: ayez de beaux dehors!
-cachez l'envers de votre vie, et présentez un endroit très-brillant.
-La discrétion, cette devise des ambitieux, est celle de notre Ordre:
-faites-en la vôtre. Les grands commettent presque autant de lâchetés
-que les misérables; mais ils les commettent dans l'ombre et font parade
-de leurs vertus: ils restent grands. Les petits déploient leurs vertus
-dans l'ombre, ils exposent leurs misères au grand jour: ils sont
-méprisés. Vous avez caché vos grandeurs et vous avez laissé voir vos
-plaies. Vous avez eu publiquement pour maîtresse une actrice, vous avez
-vécu chez elle, avec elle: vous n'étiez nullement répréhensible, chacun
-vous trouvait l'un et l'autre parfaitement libres; mais vous rompiez en
-visière aux idées du monde et vous n'avez pas eu la considération que
-le monde accorde à ceux qui lui obéissent. Si vous aviez laissé Coralie
-à ce monsieur Camusot, si vous aviez caché vos relations avec elle,
-vous auriez épousé madame de Bargeton, vous seriez préfet d'Angoulême
-et marquis de Rubempré. Changez de conduite: mettez en dehors votre
-beauté, vos grâces, votre esprit, votre poésie. Si vous vous permettez
-de petites infamies, que ce soit entre quatre murs: dès lors vous ne
-serez plus coupable de faire tache sur les décorations de ce grand
-théâtre appelé le monde. Napoléon, appelle cela: _laver son linge sale
-en famille_. Du second précepte découle ce corollaire: tout est dans la
-forme. Saisissez bien ce que j'appelle la Forme. Il y a des gens sans
-instruction qui, pressés par le besoin, prennent une somme quelconque,
-par violence, à autrui: on les nomme criminels et ils sont forcés de
-compter avec la justice. Un pauvre homme de génie trouve un secret
-dont l'exploitation équivaut à un trésor, vous lui prêtez trois mille
-francs (à l'instar de ces Cointet qui se sont trouvé vos trois mille
-francs entre les mains et qui vont dépouiller votre beau-frère), vous
-le tourmentez de manière à vous faire céder tout ou partie du secret,
-vous ne comptez qu'avec votre conscience, et votre conscience ne vous
-mène pas en Cour d'Assises. Les ennemis de l'ordre social profitent de
-ce contraste pour japper après la justice et se courroucer au nom du
-peuple de ce qu'on envoie aux galères un voleur de nuit et de poules
-dans une enceinte habitée, tandis qu'on met en prison, à peine pour
-quelques mois, un homme qui ruine des familles: mais ces hypocrites
-savent bien qu'en condamnant le voleur les juges maintiennent la
-barrière entre les pauvres et les riches, qui, renversée, amènerait la
-fin de l'ordre social; tandis que le banqueroutier, l'adroit capteur
-de successions, le banquier qui tue une affaire à son profit, ne
-produisent que des déplacements de fortune. Ainsi, la société, mon
-fils, est forcée de distinguer, pour son compte, ce que je vous fais
-distinguer pour le vôtre. Le grand point est de s'égaler à toute la
-Société. Napoléon, Richelieu, les Médicis s'égalèrent à leur siècle.
-Vous, vous vous estimez douze mille francs!... Votre Société n'adore
-plus le vrai Dieu, mais le Veau-d'Or! Telle est la religion de votre
-Charte, qui ne tient plus compte, en politique, que de la propriété.
-N'est-ce pas dire à tous les sujets: Tâchez d'être riches!... Quand,
-après avoir su trouver légalement une fortune, vous serez riche et
-marquis de Rubempré, vous vous permettrez le luxe de l'honneur. Vous
-ferez alors profession de tant de délicatesse, que personne n'osera
-vous accuser d'en avoir jamais manqué, si vous en manquiez toutefois en
-faisant fortune, ce que je ne vous conseillerais jamais, dit le prêtre
-en prenant la main de Lucien et la lui tapotant. Que devez-vous donc
-mettre dans cette belle tête?... Uniquement le thème que voici: Se
-donner un but éclatant et cacher ses moyens d'arriver, tout en cachant
-sa marche. Vous avez agi en enfant, soyez homme, soyez chasseur,
-mettez-vous à l'affût, embusquez-vous dans le monde parisien, attendez
-une proie et un hasard, ne ménagez ni votre personne, ni ce qu'on
-appelle la dignité; car nous obéissons tous à quelque chose, à un vice,
-à une nécessité, mais observez la loi suprême! le secret.
-
-—Vous m'effrayez, mon père! s'écria Lucien, ceci me semble une théorie
-de grande route.
-
-—Vous avez raison, dit le chanoine, mais elle ne vient pas de moi.
-Voilà comment ont raisonné les parvenus, la maison d'Autriche, comme
-la maison de France. Vous n'avez rien, vous êtes dans la situation
-des Médicis, de Richelieu, de Napoléon au début de leur ambition; ces
-gens-là, mon petit, ont estimé leur avenir au prix de l'ingratitude, de
-la trahison, et des contradictions les plus violentes. Il faut tout
-oser pour tout avoir. Raisonnons. Quand vous vous asseyez à une table
-de bouillotte, en discutez-vous les conditions? Les règles sont là,
-vous les acceptez.
-
-—Allons, pensa Lucien, il connaît la bouillotte.
-
-—Comment vous conduisez-vous à la bouillotte?... dit le prêtre, y
-pratiquez-vous la plus belle des vertus, la franchise? Non seulement
-vous cachez votre jeu, mais encore vous tâchez de faire croire, quand
-vous êtes sûr de triompher, que vous allez tout perdre. Enfin, vous
-dissimulez, n'est-ce pas?... Vous mentez pour gagner cinq louis!... Que
-diriez-vous d'un joueur assez généreux pour prévenir les autres qu'il a
-brelan carré! Eh! bien, l'ambitieux qui veut lutter avec les préceptes
-de la vertu, dans une carrière où ses antagonistes s'en privent, est un
-enfant à qui les vieux politiques diraient ce que les joueurs disent
-à celui qui ne profite pas de ses brelans:—Monsieur, ne jouez jamais
-à la bouillotte... Est-ce vous qui faites les règles dans le jeu de
-l'ambition? Pourquoi vous ai-je dit de vous égaler à la Société?...
-C'est qu'aujourd'hui, jeune homme, la Société s'est insensiblement
-arrogé tant de droits sur les individus, que l'individu se trouve
-obligé de combattre la Société. Il n'y a plus de lois, il n'y a que des
-mœurs, c'est-à-dire des simagrées, toujours la forme.
-
-Lucien fit un geste d'étonnement.
-
-—Ah! mon enfant, dit le prêtre en craignant d'avoir révolté la candeur
-de Lucien, vous attendiez-vous à trouver l'ange Gabriel dans un abbé
-chargé de toutes les iniquités de la contre-diplomatie de deux rois
-(je suis l'intermédiaire entre Ferdinand VII et Louis XVIII, deux
-grands... rois qui doivent tous deux la couronne à de profondes...
-combinaisons)?... Je crois en Dieu, mais je crois bien plus en notre
-Ordre, et notre Ordre ne croit qu'au pouvoir temporel. Pour rendre le
-pouvoir temporel très-fort, notre Ordre maintient l'Église apostolique,
-catholique et romaine, c'est-à-dire l'ensemble des sentiments qui
-tiennent le peuple dans l'obéissance. Nous sommes les Templiers
-modernes, nous avons une doctrine. Comme le Temple, notre Ordre fut
-brisé par les mêmes raisons: il s'était égalé au monde. Voulez-vous
-être soldat, je serai votre capitaine. Obéissez-moi comme une femme
-obéit à son mari, comme un enfant obéit à sa mère, je vous garantis
-qu'en moins de trois ans vous serez marquis de Rubempré, vous épouserez
-une des plus nobles filles du faubourg Saint-Germain, et vous vous
-assiérez un jour sur les bancs de la Pairie. En ce moment, si je ne
-vous avais pas amusé par ma conversation, que seriez-vous? un cadavre
-introuvable dans un profond lit de vase; eh! bien, faites un effort de
-poésie?... (Là Lucien regarda son protecteur avec curiosité.)—Le jeune
-homme qui se trouve assis là, dans cette calèche, à côté de l'abbé
-Carlos Herrera, chanoine honoraire du chapitre de Tolède, envoyé secret
-de Sa Majesté Ferdinand VII à Sa Majesté le roi de France, pour lui
-apporter une dépêche où il lui dit peut-être: «_Quand vous m'aurez
-délivré, faites pendre tous ceux que je caresse en ce moment!_» ce
-jeune homme, dit l'inconnu, n'a plus rien de commun avec le poète qui
-vient de mourir. Je vous ai pêché, je vous ai rendu la vie, et vous
-m'appartenez comme la créature est au créateur, comme, dans les contes
-de fées, l'Afrite est au génie, comme l'icoglan est au Sultan, comme
-le corps est à l'âme! Je vous maintiendrai, moi, d'une main puissante
-dans la voie du pouvoir, et je vous promets néanmoins une vie de
-plaisirs, d'honneurs, de fêtes continuelles... Jamais l'argent ne vous
-manquera... Vous brillerez, vous paraderez, pendant que, courbé dans la
-boue des fondations, j'assurerai le brillant édifice de votre fortune.
-J'aime le pouvoir pour le pouvoir, moi! Je serai toujours heureux de
-vos jouissances qui me sont interdites. Enfin, je me ferai vous!...
-Eh! bien, le jour où ce pacte d'homme à démon, d'enfant à diplomate,
-ne vous conviendra plus, vous pourrez toujours aller chercher un petit
-endroit, comme celui dont vous parliez, pour vous noyer: vous serez un
-peu plus ou un peu moins ce que vous êtes aujourd'hui, malheureux ou
-déshonoré.
-
-—Ceci n'est pas une homélie de l'archevêque de Grenade! s'écria Lucien
-en voyant la calèche arrêtée à une poste.
-
-—Je ne sais pas quel nom vous donnez à cette instruction sommaire, mon
-fils, car je vous adopte et ferai de vous mon héritier; mais c'est le
-code de l'ambition. Les élus de Dieu sont en petit nombre. Il n'y a
-pas de choix: ou il faut aller au fond du cloître (et vous y retrouvez
-souvent le monde en petit!), ou il faut accepter ce code.
-
-—Peut-être vaut-il mieux ne pas être si savant, dit Lucien en essayant
-de sonder l'âme de ce terrible prêtre.
-
-—Comment! reprit le chanoine, après avoir joué sans connaître les
-règles du jeu vous abandonnez la partie au moment où vous y devenez
-fort, où vous vous y présentez avec un parrain solide... et sans même
-avoir le désir de prendre une revanche! Comment, vous n'éprouvez pas
-l'envie de monter sur le dos de ceux qui vous ont chassé de Paris!
-
-Lucien frissonna comme si quelque instrument de bronze, un gong
-chinois, eût fait entendre ces terribles sons qui frappent sur les
-nerfs.
-
-—Je ne suis qu'un humble prêtre, reprit cet homme en laissant paraître
-une horrible expression sur son visage cuivré par le soleil de
-l'Espagne; mais si des hommes m'avaient humilié, vexé, torturé, trahi,
-vendu, comme vous l'avez été par les drôles dont vous m'avez parlé,
-je serais comme l'Arabe du désert!... Oui, je dévouerais mon corps et
-mon âme à la vengeance. Je me moquerais de finir ma vie accroché à un
-gibet, assis à la _garrot_, empalé, guillotiné, comme chez vous; mais
-je ne laisserais prendre ma tête qu'après avoir écrasé mes ennemis sous
-mes talons.
-
-Lucien gardait le silence, il ne se sentait plus l'envie de faire poser
-ce prêtre.
-
-—Les uns descendent d'Abel, les autres de Caïn, dit le chanoine en
-terminant; moi je suis un sang mêlé: Caïn pour mes ennemis, Abel pour
-mes amis, et malheur à qui réveille Caïn!... Après tout, vous êtes
-Français, je suis Espagnol et, de plus, chanoine!...
-
-—Quelle nature d'Arabe! se dit Lucien en examinant le protecteur que le
-ciel venait de lui envoyer.
-
-L'abbé Carlos Herrera n'offrait rien en lui-même qui révélât le
-Jésuite. Gros et court, de larges mains, un large buste, une force
-herculéenne, un regard terrible, mais adouci par une mansuétude de
-commande; un teint de bronze qui ne laissait rien passer du dedans
-au dehors, inspiraient beaucoup plus la répulsion que l'attachement.
-De longs et beaux cheveux poudrés à la façon de ceux du prince de
-Talleyrand donnaient à ce singulier diplomate l'air d'un évêque, et
-le ruban bleu liseré de blanc auquel pendait une croix d'or indiquait
-d'ailleurs un dignitaire ecclésiastique. Ses bas de soie noire
-moulaient des jambes d'athlète. Son vêtement d'une exquise propreté
-révélait ce soin minutieux de la personne que les simples prêtres ne
-prennent pas toujours d'eux, surtout en Espagne. Un tricorne était posé
-sur le devant de la voiture armoriée aux armes d'Espagne. Malgré tant
-de causes de répulsion, des manières à la fois violentes et patelines
-atténuaient l'effet de la physionomie; et, pour Lucien, le prêtre
-s'était évidemment fait coquet, caressant, presque chat. Lucien examina
-les moindres choses d'un air soucieux. Il sentit qu'il s'agissait en ce
-moment de vivre ou de mourir, car il se trouvait au second relais après
-Ruffec. Les dernières phrases du prêtre espagnol avaient remué beaucoup
-de cordes dans son cœur: et, disons-le à la honte de Lucien et du
-prêtre qui, d'un œil perspicace, étudiait la belle figure du poète, ces
-cordes étaient les plus mauvaises, celles qui vibrent sous l'attaque
-des sentiments dépravés. Lucien revoyait Paris, il ressaisissait les
-rênes de la domination que ses mains inhabiles avaient lâchées, il se
-vengeait! La comparaison de la vie de province et de la vie de Paris
-qu'il venait de faire, la plus agissante des causes de son suicide,
-disparaissait: il allait se retrouver dans son milieu, mais protégé par
-un politique profond jusqu'à la scélératesse de Cromwell.
-
-—J'étais seul, nous serons deux, se disait-il.
-
-Plus il avait découvert de fautes dans sa conduite antérieure,
-plus l'ecclésiastique avait montré d'intérêt. La charité de cet
-homme s'était accrue en raison du malheur, et il ne s'étonnait de
-rien. Néanmoins Lucien se demanda quel était le mobile de ce meneur
-d'intrigues royales. Il se paya d'abord d'une raison vulgaire: les
-Espagnols sont généreux! L'Espagnol est généreux, comme l'Italien est
-empoisonneur et jaloux, comme le Français est léger, comme l'Allemand
-est franc, comme le Juif est ignoble, comme l'Anglais est noble.
-Renversez ces propositions? vous arriverez au vrai. Les Juifs ont
-accaparé l'or, ils écrivent _Robert le Diable_, ils jouent _Phèdre_,
-ils chantent _Guillaume Tell_, ils commandent des tableaux, ils élèvent
-des palais, ils écrivent _Reisebilder_ et d'admirables poésies, ils
-sont plus puissants que jamais, leur religion est acceptée, enfin ils
-font crédit au Pape! En Allemagne, pour les moindres choses, on demande
-à un étranger:—Avez-vous un contrat? tant on y fait de chicanes. En
-France, on applaudit depuis cinquante ans à la Scène des stupidités
-nationales, on continue à porter d'inexplicables chapeaux, et le
-gouvernement ne change qu'à la condition d'être toujours le même!...
-L'Angleterre déploie à la face du monde des perfidies dont l'horreur
-ne peut se comparer qu'à son avidité. L'Espagnol, après avoir eu l'or
-des deux Indes, n'a plus rien. Il n'y a pas de pays du monde où il y
-ait moins d'empoisonnements qu'en Italie, et où les mœurs soient plus
-faciles et plus courtoises. Les Espagnols ont beaucoup vécu sur la
-réputation des Maures.
-
-Lorsque l'Espagnol remonta dans la calèche, il dit au postillon ces
-paroles à l'oreille:—Le train de la malle, il y a trois francs de
-guides.
-
-Lucien hésitait à monter, le prêtre lui dit:—Allons donc, et Lucien
-monta sous prétexte de lui décocher un argument _ad hominem_.
-
-—Mon père, lui dit-il, un homme qui vient de dérouler du plus beau
-sang-froid du monde les maximes que beaucoup de bourgeois taxeront de
-profondément immorales...
-
-—Et qui le sont, dit le prêtre, voilà pourquoi Jésus-Christ voulait que
-le scandale eût lieu, mon fils. Et voilà pourquoi le monde manifeste
-une si grande horreur du scandale.
-
-—Un homme de votre trempe ne s'étonnera pas de la question que je vais
-lui faire!
-
-—Allez, mon fils!... dit Carlos Herrera, vous ne me connaissez pas.
-Croyez-vous que je prendrais un secrétaire avant de savoir s'il a des
-principes assez sûrs pour ne me rien prendre? Je suis content de vous.
-Vous avez encore toutes les innocences de l'homme qui se tue à vingt
-ans. Votre question?...
-
-—Pourquoi vous intéressez-vous à moi? quel prix voulez-vous de mon
-obéissance?... Pourquoi me donnez-vous tout? quelle est votre part?
-
-L'Espagnol regarda Lucien et se mit à sourire.
-
-—Attendons une côte, nous la monterons à pied, et nous parlerons en
-plein vent. Le vent est discret.
-
-Le silence régna pendant quelque temps entre les deux compagnons, et la
-rapidité de la course aida, pour ainsi dire, à la griserie morale de
-Lucien.
-
-—Mon père, voici la côte, dit Lucien en se réveillant comme d'un rêve.
-
-—Eh! bien, marchons, dit le prêtre en criant d'une voix forte au
-postillon d'arrêter.
-
-Et tous deux ils s'élancèrent sur la route.
-
-—Enfant, dit l'Espagnol en prenant Lucien par le bras, as-tu médité la
-_Venise sauvée_ d'Otway? As-tu compris cette amitié profonde, d'homme
-à homme, qui lie Pierre à Jaffier, qui fait pour eux d'une femme une
-bagatelle, et qui change entre eux tous les termes sociaux?... Eh!
-bien, voilà pour le poète.
-
-—Le chanoine connaît aussi le théâtre, se dit Lucien en
-lui-même.—Avez-vous lu Voltaire?... lui demanda-t-il.
-
-—J'ai fait mieux, répondit le chanoine, je le mets en pratique.
-
-—Vous ne croyez pas en Dieu?...
-
-—Allons, c'est moi qui suis l'athée, dit le prêtre en souriant.
-Venons au positif, mon petit?... J'ai quarante-six ans, je suis
-l'enfant naturel d'un grand seigneur, par ainsi sans famille, et j'ai
-un cœur... Mais, apprends ceci, grave-le dans ta cervelle encore si
-molle: l'homme a horreur de la solitude. Et de toutes les solitudes,
-la solitude morale est celle qui l'épouvante le plus. Les premiers
-anachorètes vivaient avec Dieu, ils habitaient le monde le plus peuplé,
-le monde spirituel. Les avares habitent le monde de la fantaisie et
-des jouissances. L'avare a tout, jusqu'à son sexe, dans le cerveau.
-La première pensée de l'homme, qu'il soit lépreux ou forçat, infâme
-ou malade, est d'avoir un complice de sa destinée. A satisfaire ce
-sentiment, qui est la vie même, il emploie toutes ses forces, toute sa
-puissance, la verve de sa vie. Sans ce désir souverain, Satan aurait-il
-pu trouver des compagnons?... Il y a là tout un poème à faire qui
-serait l'avant-scène du _Paradis perdu_, qui n'est que l'apologie de la
-Révolte.
-
-—Celui-là serait l'Iliade de la corruption, dit Lucien.
-
-—Eh! bien, je suis seul, je vis seul. Si j'ai l'habit, je n'ai pas
-le cœur du prêtre. J'aime à me dévouer, j'ai ce vice-là. Je vis
-par le dévouement, voilà pourquoi je suis prêtre. Je ne crains pas
-l'ingratitude, et je suis reconnaissant. L'Église n'est rien pour
-moi, c'est une idée. Je me suis dévoué au roi d'Espagne; mais on ne
-peut pas aimer le roi d'Espagne, il me protége, il plane au-dessus de
-moi. Je veux aimer ma créature, la façonner, la pétrir à mon usage,
-afin de l'aimer comme un père aime son enfant. Je roulerai dans ton
-tilbury, mon garçon, je me réjouirai de tes succès auprès des femmes,
-je dirai:—Ce beau jeune homme, c'est moi! ce marquis de Rubempré, je
-l'ai créé et mis au monde aristocratique; sa grandeur est mon œuvre, il
-se tait ou parle à ma voix, il me consulte en tout. L'abbé de Vermont
-était cela pour Marie-Antoinette.
-
-—Il l'a menée à l'échafaud!
-
-—Il n'aimait pas la reine!... répondit le prêtre.
-
-—Dois-je laisser derrière moi la désolation? dit Lucien.
-
-—J'ai des trésors, tu y puiseras.
-
-—En ce moment, je ferais bien des choses pour délivrer Séchard,
-répliqua Lucien d'une voix qui ne voulait plus du suicide.
-
-—Dis un mot, mon fils, et il recevra demain matin la somme nécessaire à
-sa libération.
-
-—Comment! vous me donneriez douze mille francs!...
-
-—Eh! enfant, ne vois-tu pas que nous faisons quatre lieues à l'heure?
-Nous allons dîner à Poitiers. Là, si tu veux signer le pacte, me donner
-une seule preuve d'obéissance, la diligence de Bordeaux portera quinze
-mille francs à ta sœur...
-
-—Où sont-ils?
-
-Le prêtre espagnol ne répondit rien, et Lucien se dit:—Le voilà pris,
-il se moquait de moi.
-
-Un instant après, l'Espagnol et le poète étaient remontés en voiture
-silencieusement; et, silencieusement, le prêtre mit la main à la
-poche de sa voiture, il en tira ce sac de peau fait en gibecière
-divisé en trois compartiments, si connu des voyageurs; il ramena cent
-portugaises, en y plongeant trois fois de sa large main qu'il ramena
-chaque fois pleine d'or.
-
-—Mon père, je suis à vous, dit Lucien ébloui de ce flot d'or.
-
-—Voici le tiers de l'or qui se trouve dans ce sac, trente mille francs,
-sans compter l'argent du voyage.
-
-—Et vous voyagez seul?... s'écria Lucien.
-
-—Qu'est-ce que cela! fit l'Espagnol. J'ai pour plus de cent mille écus
-de traites sur Paris. Un diplomate sans argent, c'est ce que tu étais
-tout à l'heure: un poète sans volonté.
-
-Au moment où Lucien montait en voiture avec le prétendu diplomate
-espagnol, Ève se levait pour donner à boire à son fils, elle trouva la
-fatale lettre, et la lut. Une sueur froide glaça la moiteur que cause
-le sommeil du matin, elle eut un éblouissement, elle appela Marion et
-Kolb.
-
-A ce mot:—Mon frère est-il sorti? Kolb répondit: _Oui, montame, afant
-le chour!_
-
-—Gardez-moi le plus profond secret sur ce que je vous confie, dit Ève
-aux deux domestiques, mon frère est sans doute sorti pour mettre fin à
-ses jours. Courez tous les deux, prenez des informations avec prudence,
-et surveillez le cours de la rivière.
-
-Ève resta seule, dans un état de stupeur horrible à voir.
-
-Ce fut au milieu du trouble où elle se trouvait que, sur les sept
-heures du matin, Petit-Claud se présenta pour lui parler d'affaires.
-Dans ces moments-là, l'on écoute tout le monde.
-
-—Madame, dit l'avoué, notre pauvre cher David est en prison, et il
-arrive à la situation que j'ai prévue au début de cette affaire. Je lui
-conseillais alors de s'associer pour l'exploitation de sa découverte
-avec ses concurrents, les Cointet, qui tiennent entre leurs mains
-les moyens d'exécuter ce qui, chez votre mari, n'est qu'à l'état de
-conception. Aussi, dans la soirée d'hier, aussitôt que la nouvelle de
-son arrestation m'est parvenue, qu'ai-je fait? je suis allé trouver
-messieurs Cointet avec l'intention de tirer d'eux des concessions qui
-pussent vous satisfaire. En voulant défendre cette découverte votre
-vie va continuer d'être ce qu'elle est: une vie de chicanes où vous
-succomberez, où vous finirez, épuisés et mourants, par faire, à votre
-détriment peut-être, avec un homme d'argent, ce que je veux vous voir
-faire, à votre avantage, dès aujourd'hui, avec messieurs Cointet
-frères. Vous économiserez ainsi les privations, les angoisses du combat
-de l'inventeur contre l'avidité du capitaliste et l'indifférence de
-la société. Voyons! si messieurs Cointet payent vos dettes... si, vos
-dettes payées, ils vous donnent encore une somme qui vous soit acquise,
-quel que soit le mérite, l'avenir ou la possibilité de la découverte,
-en vous accordant, bien entendu toujours, une certaine part dans
-les bénéfices de l'exploitation, ne serez-vous pas heureux?... Vous
-devenez, vous, madame, propriétaire du matériel de l'imprimerie, et
-vous la vendrez sans doute, cela vaudra bien vingt mille francs, je
-vous garantis un acquéreur à ce prix. Si vous réalisez quinze mille
-francs, par un acte de société avec messieurs Cointet, vous auriez une
-fortune de trente-cinq mille francs, et au taux actuel des rentes,
-vous vous feriez deux mille francs de rente... On vit avec deux mille
-francs de rente en province. Et, remarquez bien que, madame, vous
-auriez encore les éventualités de votre association avec messieurs
-Cointet. Je dis éventualités, car il faut supposer l'insuccès. Eh!
-bien, voici ce que je suis en mesure de pouvoir obtenir: d'abord,
-libération complète de David, puis quinze mille francs remis à titre
-d'indemnité de ses recherches, acquis sans que messieurs Cointet
-puissent en faire l'objet d'une revendication à quelque titre que ce
-soit, quand même la découverte serait improductive; enfin une société
-formée entre David et messieurs Cointet pour l'exploitation d'un
-brevet d'invention à prendre, après une expérience faite en commun et
-secrètement, de son procédé de fabrication sur les bases suivantes:
-messieurs Cointet feront tous les frais. La mise de fonds de David
-sera l'apport du brevet, et il aura le quart des bénéfices. Vous êtes
-une femme pleine de jugement et très-raisonnable, ce qui n'arrive pas
-souvent aux très-belles femmes; réfléchissez à ces propositions et vous
-les trouverez très-acceptables...
-
-—Ah! monsieur, s'écria la pauvre Ève au désespoir et en fondant en
-larmes, pourquoi n'êtes-vous pas venu hier au soir me proposer cette
-transaction? Nous eussions évité le déshonneur, et... bien pis...
-
-—Ma discussion avec les Cointet, qui, vous avez dû vous en douter, se
-cachent derrière Métivier, n'a fini qu'à minuit. Mais qu'est-il donc
-arrivé depuis hier soir qui soit pire que l'arrestation de notre pauvre
-David? demanda Petit-Claud.
-
-—Voici l'affreuse nouvelle que j'ai trouvée à mon réveil, répondit-elle
-en tendant à Petit-Claud la lettre de Lucien. Vous me prouvez en ce
-moment que vous vous intéressez à nous, vous êtes l'ami de David et de
-Lucien, je n'ai pas besoin de vous demander le secret...
-
-—Soyez sans aucune inquiétude, dit Petit-Claud en rendant la lettre
-après l'avoir lue. Lucien ne se tuera pas. Après avoir été la cause
-de l'arrestation de son beau-frère, il lui fallait une raison pour
-vous quitter, et je vois là comme une tirade de sortie, en style de
-coulisses.
-
-Les Cointet étaient arrivés à leurs fins. Après avoir torturé
-l'inventeur et sa famille, ils saisissaient le moment de cette torture
-où la lassitude fait désirer quelque repos. Tous les chercheurs de
-secrets ne tiennent pas du boule-dogue, qui meurt sa proie entre les
-dents, et les Cointet avaient savamment étudié le caractère de leurs
-victimes. Pour le grand Cointet, l'arrestation de David était la
-dernière scène du premier acte de ce drame. Le second acte commençait
-par la proposition que Petit-Claud venait faire. En grand maître,
-l'avoué regarda le coup de tête de Lucien comme une de ces chances
-inespérées qui, dans une partie, achèvent de la décider. Il vit Ève
-si complétement matée par cet événement qu'il résolut d'en profiter
-pour gagner sa confiance, car il avait fini par deviner l'influence
-de la femme sur le mari. Donc, au lieu de plonger madame Séchard plus
-avant dans le désespoir, il essaya de la rassurer, et il la dirigea
-très-habilement vers la prison dans la situation d'esprit où elle se
-trouvait, en pensant qu'elle déterminerait alors David à s'associer aux
-Cointet.
-
-—David, madame, m'a dit qu'il ne souhaitait de fortune que pour vous et
-pour votre frère; mais il doit vous être prouvé que ce serait une folie
-que de vouloir enrichir Lucien. Ce garçon-là mangerait trois fortunes.
-
-L'attitude d'Ève disait assez que la dernière de ses illusions sur son
-frère s'était envolée, aussi l'avoué fit-il une pause pour convertir le
-silence de sa cliente en une sorte d'assentiment.
-
-—Ainsi, dans cette question, reprit-il, il ne s'agit plus que de vous
-et de votre enfant. C'est à vous de savoir si deux mille francs de
-rente suffisent à votre bonheur, sans compter la succession du vieux
-Séchard. Votre beau-père se fait, depuis long-temps, un revenu de sept
-à huit mille francs, sans compter les intérêts qu'il sait tirer de ses
-capitaux; ainsi vous avez, après tout, un bel avenir. Pourquoi vous
-tourmenter?
-
-L'avoué quitta madame Séchard en la laissant réfléchir sur cette
-perspective, assez habilement préparée la veille par le grand Cointet.
-
-—Allez leur faire entrevoir la possibilité de toucher une somme
-quelconque, avait dit le Loup-Cervier d'Angoulême à l'avoué quand il
-vint lui annoncer l'arrestation; et lorsqu'ils se seront accoutumés à
-l'idée de palper une somme, ils seront à nous: nous marchanderons, et,
-petit à petit, nous les ferons arriver au prix que nous voulons donner
-de ce secret.
-
-Cette phrase contenait en quelque sorte l'argument du second acte de ce
-drame financier.
-
-Quand madame Séchard, le cœur brisé par les appréhensions sur le sort
-de son frère, se fut habillée, et descendit pour aller à la prison,
-elle éprouva l'angoisse que lui donna l'idée de traverser seule
-les rues d'Angoulême. Sans s'occuper de l'anxiété de sa cliente,
-Petit-Claud revint lui offrir le bras, ramené par une pensée assez
-machiavélique, et il eut le mérite d'une délicatesse à laquelle Ève fut
-extrêmement sensible; car il s'en laissa remercier, sans la tirer de
-son erreur. Cette petite attention, chez un homme si dur, si cassant,
-et dans un pareil moment, modifia les jugements que madame Séchard
-avait jusqu'à présent portés sur Petit-Claud.
-
-—Je vous mène, lui dit-il, par le chemin le plus long, mais nous n'y
-rencontrerons personne.
-
-—Voici la première fois, monsieur, que je n'ai pas le droit d'aller la
-tête haute! on me l'a bien durement appris hier...
-
-—Ce sera la première et la dernière.
-
-—Oh! je ne resterai certes pas dans cette ville...
-
-—Si votre mari consentait aux propositions qui sont à peu près posées
-entre les Cointet et moi, dit Petit-Claud à Ève en arrivant au seuil
-de la prison, faites-le-moi savoir, je viendrais aussitôt avec
-une autorisation de Cachan qui permettrait à David de sortir; et,
-vraisemblablement, il ne rentrerait pas en prison....
-
-Ceci dit en face de la geôle était ce que les Italiens appellent une
-_combinaison_. Chez eux, ce mot exprime l'acte indéfinissable où se
-rencontre un peu de perfidie mêlée au droit, l'à-propos d'une fraude
-permise, une fourberie quasi légitime et bien dressée; selon eux, la
-Saint-Barthélemy est une combinaison politique.
-
-Par les causes exposées ci-dessus, la détention pour dettes est un
-fait judiciaire si rare en province que, dans la plupart des villes de
-France, il n'existe pas de maison d'arrêt. Dans ce cas, le débiteur
-est écroué à la prison où l'on incarcère les Inculpés, les Prévenus,
-les Accusés et les Condamnés. Tels sont les noms divers que prennent
-légalement et successivement ceux que le peuple appelle génériquement
-des _criminels_. Ainsi David fut mis provisoirement dans une des
-chambres basses de la prison d'Angoulême, d'où, peut-être, quelque
-condamné venait de sortir, après avoir fait son temps. Une fois écroué
-avec la somme décrétée par la loi pour les aliments du prisonnier
-pendant un mois, David se trouva devant un gros homme qui, pour les
-captifs, devient un pouvoir plus grand que celui du Roi: le geôlier!
-En province, on ne connaît pas de geôlier maigre. D'abord, cette place
-est presque une sinécure; puis, un geôlier est comme un aubergiste
-qui n'aurait pas de maison à payer, il se nourrit très-bien en
-nourrissant très-mal ses prisonniers qu'il loge, d'ailleurs, comme fait
-l'aubergiste, selon leurs moyens. Il connaissait David de nom, à cause
-de son père surtout, et il eut la confiance de le bien coucher pour
-une nuit, quoique David fût sans un sou. La prison d'Angoulême date
-du Moyen-Age, et n'a pas subi plus de changements que la Cathédrale.
-Encore appelée Maison de Justice, elle est adossée à l'ancien
-Présidial. Le guichet est classique, c'est la porte cloutée, solide en
-apparence, usée, basse, et de construction d'autant plus cyclopéenne
-qu'elle a, comme un œil unique au front, dans le judas par où le
-geôlier vient reconnaître les gens avant d'ouvrir. Un corridor règne
-le long de la façade au rez-de-chaussée, et sur ce corridor ouvrent
-plusieurs chambres dont les fenêtres hautes et garnies de hottes
-tirent leur jour du préau. Le geôlier occupe un logement séparé de ces
-chambres par une voûte qui sépare le rez-de-chaussée en deux parties,
-et au bout de laquelle on voit, dès le guichet, une grille fermant le
-préau. David fut conduit par le geôlier dans celle des chambres qui se
-trouvait auprès de la voûte, et dont la porte donnait en face de son
-logement. Le geôlier voulait voisiner avec un homme qui, vu sa position
-particulière, pouvait lui tenir compagnie.
-
-—C'est la meilleure chambre, dit-il en voyant David stupéfait à
-l'aspect du local.
-
-Les murs de cette chambre étaient en pierre et assez humides. Les
-fenêtres très-élevées avaient des barreaux de fer. Les dalles de
-pierre jetaient un froid glacial. On entendait le pas régulier de la
-sentinelle en faction qui se promenait dans le corridor. Ce bruit
-monotone, comme celui de la marée, vous jette à tout instant cette
-pensée: «On te garde! tu n'es plus libre!» Tous ces détails, cet
-ensemble de choses agit prodigieusement sur le moral des honnêtes
-gens. David aperçut un lit exécrable; mais les gens incarcérés sont si
-violemment agités pendant la première nuit, qu'ils ne s'aperçoivent de
-la dureté de leur couche qu'à la seconde nuit. Le geôlier fut gracieux,
-il proposa naturellement à son détenu de se promener dans le préau
-jusqu'à la nuit. Le supplice de David ne commença qu'au moment de son
-coucher. Il était interdit de donner de la lumière aux prisonniers,
-il fallait donc un permis du Procureur du Roi pour exempter le détenu
-pour dettes du règlement qui ne concernait évidemment que les gens mis
-sous la main de justice. Le geôlier admit bien David à son foyer, mais
-il fallut enfin le renfermer, à l'heure du coucher. Le pauvre mari
-d'Ève connut alors les horreurs de la prison et la grossièreté de ses
-usages qui le révolta. Mais, par une de ces réactions assez familières
-aux penseurs, il s'isola dans cette solitude, il s'en sauva par un de
-ces rêves que les poètes ont le pouvoir de faire tout éveillés. Le
-malheureux finit par porter sa réflexion sur ses affaires. La prison
-pousse énormément à l'examen de conscience. David se demanda s'il avait
-rempli ses devoirs de chef de famille? quelle devait être la désolation
-de sa femme? pourquoi, comme le lui disait Marion, ne pas gagner assez
-d'argent pour pouvoir faire plus tard sa découverte à loisir?
-
-—Comment, se dit-il, rester à Angoulême après un pareil éclat? Si je
-sors de prison, qu'allons-nous devenir? où irons-nous? Quelques doutes
-lui vinrent sur ses procédés. Ce fut une de ces angoisses qui ne peut
-être comprise que par les inventeurs eux-mêmes! De doute en doute,
-David en vint à voir clair à sa situation, et il se dit à lui-même,
-ce que les Cointet avaient dit au père Séchard, ce que Petit-Claud
-venait de dire à Ève: «En supposant que tout aille bien, que sera-ce à
-l'application? Il me faut un brevet d'invention, c'est de l'argent!...
-Il me faut une fabrique où faire mes essais en grand, ce sera livrer ma
-découverte!» Oh! comme Petit-Claud avait raison!
-
-Les prisons les plus obscures dégagent de très-vives lueurs.
-
-—Bah! dit David en s'endormant sur l'espèce de lit de camp où se
-trouvait un horrible matelas en drap brun très-grossier, je verrai sans
-doute Petit-Claud, demain matin.
-
-David s'était donc bien préparé lui-même à écouter les propositions
-que sa femme lui apportait de la part de ses ennemis. Après qu'elle
-eut embrassé son mari et se fut assise sur le pied du lit, car il n'y
-avait qu'une chaise en bois de la plus vile espèce, le regard de la
-femme tomba sur l'affreux baquet mis dans un coin et sur les murailles
-parsemées de noms et d'apophthegmes écrits par les prédécesseurs de
-David. Alors, de ses yeux rougis, les pleurs recommencèrent à couler.
-Elle eut encore des larmes après toutes celles qu'elle avait versées,
-en voyant son mari dans la situation d'un criminel.
-
-—Voilà donc où peut mener le désir de la gloire!... s'écria-t-elle. O!
-mon ange, abandonne cette carrière... Allons ensemble le long de la
-route battue, et ne cherchons pas une fortune rapide... Il me faut peu
-de chose pour être heureuse, surtout après avoir tant souffert!... Et
-si tu savais!... cette déshonorante arrestation n'est pas notre grand
-malheur!... tiens?
-
-Elle tendit la lettre de Lucien que David eut bientôt lue; et, pour le
-consoler, elle lui dit l'affreux mot de Petit-Claud sur Lucien.
-
-—Si Lucien s'est tué, c'est fait en ce moment, dit David; et si ce
-n'est pas fait en ce moment, il ne se tuera pas: il ne peut pas, comme
-il le dit, avoir du courage plus d'une matinée...
-
-—Mais rester dans cette anxiété?... s'écria la sœur qui pardonnait
-presque tout à l'idée de la mort.
-
-Elle redit à son mari les propositions que Petit-Claud avait soi-disant
-obtenues des Cointet, et qui furent aussitôt acceptées par David avec
-un visible plaisir.
-
-—Nous aurons de quoi vivre dans un village auprès de l'Houmeau
-où la fabrique des Cointet est située, et je ne veux plus que la
-tranquillité! s'écria l'inventeur. Si Lucien s'est puni par la mort,
-nous aurons assez de fortune pour attendre celle de mon père; et, s'il
-existe, le pauvre garçon saura se conformer à notre médiocrité... Les
-Cointet profiteront certainement de ma découverte; mais, après tout,
-que suis-je relativement à mon pays?... Un homme. Si mon secret profite
-à tous, eh! bien, je suis content! Tiens, ma chère Ève, nous ne sommes
-faits ni l'un ni l'autre pour être des commerçants. Nous n'avons ni
-l'amour du gain, ni cette difficulté de lâcher toute espèce d'argent,
-même le plus légitimement dû, qui sont peut-être les vertus du
-négociant, car on nomme ces deux avarices: Prudence et Génie commercial!
-
-Enchantée de cette conformité de vues, l'une des plus douces fleurs de
-l'amour, car les intérêts et l'esprit peuvent ne pas s'accorder chez
-deux êtres qui s'aiment, Ève pria le geôlier d'envoyer chez Petit-Claud
-un mot par lequel elle lui disait de délivrer David, en lui annonçant
-leur mutuel consentement aux bases de l'arrangement projeté. Dix
-minutes après, Petit-Claud entrait dans l'horrible chambre de David, et
-disait à Ève:—Retournez chez vous, madame, nous vous y suivrons...
-
-—Eh! bien, mon cher ami, dit Petit-Claud, tu t'es donc laissé prendre!
-Et comment as-tu pu commettre la faute de sortir?
-
-—Eh! comment ne serais-je pas sorti? voici ce que Lucien m'écrivait.
-
-David remit à Petit-Claud la lettre de Cérizet; Petit-Claud la prit,
-la lut, la regarda, tâta le papier, et causa d'affaires en pliant
-la lettre comme par distraction, et il la mit dans sa poche. Puis
-l'avoué prit David par le bras, et sortit avec lui, car la décharge de
-l'huissier avait été apportée au geôlier pendant cette conversation.
-En rentrant chez lui, David se crut dans le ciel, il pleura comme un
-enfant en embrassant son petit Lucien, et se retrouvant dans sa chambre
-à coucher après vingt jours de détention dont les dernières heures
-étaient, selon les mœurs de la province, déshonorantes. Kolb et Marion
-étaient revenus. Marion apprit à l'Houmeau que Lucien avait été vu
-marchant sur la route de Paris, au delà de Marsac. La mise du dandy
-fut remarquée par les gens de la campagne qui apportaient des denrées à
-la ville. Après s'être lancé à cheval sur le grand chemin, Kolb avait
-fini par savoir à Mansle que Lucien, reconnu par monsieur Marron,
-voyageait dans une calèche en poste.
-
-—Que vous disais-je? s'écria Petit-Claud. Ce n'est pas un poète, ce
-garçon-là, c'est un roman continuel.
-
-—En poste, disait Ève, et où va-t-il encore, cette fois?
-
-—Maintenant, dit Petit-Claud à David, venez chez messieurs Cointet, ils
-vous attendent.
-
-—Ah! monsieur, s'écria la belle madame Séchard, je vous en prie,
-défendez bien nos intérêts, vous avez tout notre avenir entre les mains.
-
-—Voulez-vous, madame, dit Petit-Claud, que la conférence ait lieu chez
-vous? je vous laisse David. Ces messieurs viendront ici ce soir, et
-vous verrez si je sais défendre vos intérêts.
-
-—Ah! monsieur, vous me feriez bien plaisir, dit Ève.
-
-—Eh! bien, dit Petit-Claud, à ce soir, ici, sur les sept heures.
-
-—Je vous remercie, répondit Ève avec un regard et un accent qui
-prouvèrent à Petit-Claud combien de progrès il avait fait dans la
-confiance de sa cliente.
-
-—Ne craignez rien, vous le voyez? j'avais raison, ajouta-t-il. Votre
-frère est à trente lieues de son suicide. Enfin, peut-être ce soir vous
-aurez une petite fortune. Il se présente un acquéreur sérieux pour
-votre imprimerie.
-
-—Si cela était, dit Ève, pourquoi ne pas attendre avant de nous lier
-avec les Cointet?
-
-—Vous oubliez, madame, répondit Petit-Claud, qui vit le danger de sa
-confidence, que vous ne serez libre de vendre votre imprimerie qu'après
-avoir payé monsieur Métivier, car tous vos ustensiles sont toujours
-saisis.
-
-Rentré chez lui, Petit-Claud fit venir Cérizet. Quand le prote fut dans
-son cabinet, il l'emmena dans une embrasure de la croisée.
-
-—Tu seras demain soir propriétaire de l'imprimerie Séchard, et assez
-puissamment protégé pour obtenir la transmission du brevet, lui dit-il
-dans l'oreille; mais tu ne veux pas finir aux galères?
-
-—De quoi!... de quoi, les galères? fit Cérizet.
-
-—Ta lettre à David est un faux, et je la tiens... Si l'on interrogeait
-Henriette, que dirait-elle?... Je ne veux pas te perdre, dit aussitôt
-Petit-Claud en voyant pâlir Cérizet.
-
-—Vous voulez encore quelque chose de moi? s'écria le Parisien.
-
-—Eh! bien, voici ce que j'attends de toi, reprit Petit-Claud. Écoute
-bien! tu seras imprimeur à Angoulême dans deux mois.... mais tu
-devras ton imprimerie, et tu ne l'auras pas payée en dix ans!... Tu
-travailleras longtemps pour tes capitalistes! et de plus tu seras
-obligé d'être le prête-nom du parti libéral... C'est moi qui rédigerai
-ton acte de commandite avec Gannerac; je le ferai de manière que tu
-puisses un jour avoir l'imprimerie à toi... Mais, s'ils créent un
-journal, si tu en es le gérant, si je suis ici premier substitut, tu
-t'entendras avec le grand Cointet pour mettre dans ton journal des
-articles de nature à le faire saisir et supprimer... Les Cointet te
-payeront largement pour leur rendre ce service-là... Je sais bien que
-tu seras condamné, que tu mangeras de la prison, mais tu passeras pour
-un homme important et persécuté. Tu deviendras un personnage du parti
-libéral, un sergent Mercier, un Paul-Louis Courier, un Manuel au petit
-pied. Je ne te laisserai jamais retirer ton brevet. Enfin, le jour où
-le journal sera supprimé, je brûlerai cette lettre devant toi... Ta
-fortune ne te coûtera pas cher...
-
-Les gens du peuple ont des idées très-erronées sur les distinctions
-légales du faux, et Cérizet, qui se voyait déjà sur les bancs de la
-cour d'assises, respira.
-
-—Je serai, dans trois ans d'ici, procureur du roi à Angoulême, reprit
-Petit-Claud, tu pourras avoir besoin de moi, songes-y!
-
-—C'est entendu, dit Cérizet. Mais vous ne me connaissez pas: brûlez
-cette lettre devant moi, reprit-il, fiez-vous à ma reconnaissance.
-
-Petit-Claud regarda Cérizet. Ce fut un de ces duels d'œil à œil où le
-regard de celui qui observe est comme un scalpel avec lequel il essaye
-de fouiller l'âme, et où les yeux de l'homme qui met alors ses vertus
-en étalage sont comme un spectacle.
-
-Petit-Claud ne répondit rien; il alluma une bougie et brûla la lettre
-en se disant:—Il a sa fortune à faire!
-
-—Vous avez à vous une âme damnée, dit le prote.
-
-David attendait avec une vague inquiétude la conférence avec les
-Cointet: ce n'était ni la discussion de ses intérêts ni celle de
-l'acte à faire qui l'occupait; mais l'opinion que les fabricants
-allaient avoir de ses travaux. Il se trouvait dans la situation de
-l'auteur dramatique devant ses juges. L'amour-propre de l'inventeur et
-ses anxiétés au moment d'atteindre au but faisaient pâlir tout autre
-sentiment. Enfin, sur les sept heures du soir, à l'instant où madame
-la comtesse Châtelet se mettait au lit sous prétexte de migraine et
-laissait faire à son mari les honneurs du dîner, tant elle était
-affligée des nouvelles contradictoires qui couraient sur Lucien! les
-Cointet, le gros et le grand, entrèrent avec Petit-Claud chez leur
-concurrent, qui se livrait à eux, pieds et poings liés. On se trouva
-d'abord arrêté par une difficulté préliminaire: comment faire un acte
-de société sans connaître les procédés de David? Et les procédés de
-David divulgués, David se trouvait à la merci des Cointet. Petit-Claud
-obtint que l'acte serait fait auparavant. Le grand Cointet dit alors à
-David de lui montrer quelques-uns de ses produits, et l'inventeur lui
-présenta les dernières feuilles fabriquées, en en garantissant le prix
-de revient.
-
-—Eh! bien, voilà, dit Petit-Claud, la base de l'acte toute trouvée;
-vous pouvez vous associer sur ces données-là, en introduisant une
-clause de dissolution dans le cas où les conditions du brevet ne
-seraient pas remplies à l'exécution en fabrique.
-
-—Autre chose, monsieur, dit le grand Cointet à David, autre chose est
-de fabriquer, en petit, dans sa chambre, avec une petite forme, des
-échantillons de papier, ou de se livrer à des fabrications sur une
-grande échelle. Jugez-en par un seul fait? Nous faisons des papiers
-de couleur, nous achetons, pour les colorer, des parties de couleur
-bien identiques. Ainsi, l'indigo pour _bleuter_ nos Coquilles est
-pris dans une caisse dont tous les pains proviennent d'une même
-fabrication. Eh! bien, nous n'avons jamais pu obtenir deux cuvées de
-teintes pareilles... Il s'opère dans la préparation de nos matières
-des phénomènes qui nous échappent. La quantité, la qualité de pâte
-changent sur-le-champ toute espèce de question. Quand vous teniez
-dans une bassine une portion d'ingrédients que je ne demande pas à
-connaître, vous en étiez le maître, vous pouviez agir sur toutes les
-parties uniformément, les lier, les _malaxer_, les pétrir, à votre gré,
-leur donner une façon homogène.... Mais qui vous a garanti que sur
-une cuvée de cinq cents rames il en sera de même, et que vos procédés
-réussiront?...
-
-David, Ève et Petit-Claud se regardèrent en se disant bien des choses
-par les yeux.
-
-—Prenez un exemple qui vous offre une analogie quelconque, dit le
-grand Cointet après une pause. Vous coupez environ deux bottes de foin
-dans une prairie, et vous les mettez bien serrées dans votre chambre
-sans avoir laissé les herbes jeter leur feu, comme disent les paysans;
-la fermentation a lieu, mais elle ne cause pas d'accident. Vous
-appuieriez-vous de cette expérience pour entasser deux mille bottes
-dans une grange bâtie en bois?... vous savez bien que le feu prendrait
-dans ce foin et que votre grange brûlerait comme une allumette. Vous
-êtes un homme instruit, dit Cointet à David, concluez?... Vous avez, en
-ce moment, coupé deux bottes de foin, et nous craignons de mettre feu
-à notre papeterie en en serrant deux mille. Nous pouvons, en d'autres
-termes, perdre plus d'une cuvée, faire des pertes, et nous trouver avec
-rien dans les mains après avoir dépensé beaucoup d'argent.
-
-David était atterré. La Pratique parlait son langage positif à la
-Théorie, dont la parole est toujours au Futur.
-
-—Du diable si je signe un pareil acte de société! s'écria brutalement
-le gros Cointet. Tu perdras ton argent si tu veux, Boniface, moi je
-garde le mien... J'offre de payer les dettes de monsieur Séchard, et
-six mille francs... Encore trois mille francs en billets, dit-il en se
-reprenant, et à douze et quinze mois... Ce sera bien assez des risques
-à courir... Nous avons douze mille francs à prendre sur notre compte
-avec Métivier. Cela fera quinze mille francs!... Mais c'est tout ce
-que je payerais le secret pour l'exploiter à moi tout seul. Ah! voilà
-cette trouvaille dont tu me parlais, Boniface... Eh! bien, merci, je
-te croyais plus d'esprit. Non, ce n'est pas là ce qu'on appelle une
-affaire...
-
-—La question, pour vous, dit alors Petit-Claud sans s'effrayer de cette
-sortie, se réduit à ceci: Voulez-vous risquer vingt mille francs pour
-acheter un secret qui peut vous enrichir? Mais, messieurs, les risques
-sont toujours en raison des bénéfices... C'est un enjeu de vingt
-mille francs contre la fortune. Le joueur met un louis pour en avoir
-trente-six à la roulette, mais il sait que son louis est perdu. Faites
-de même.
-
-—Je demande à réfléchir, dit le gros Cointet; moi, je ne suis pas
-aussi fort que mon frère. Je suis un pauvre garçon tout rond qui ne
-connais qu'une seule chose: fabriquer à vingt sous le Paroissien que
-je vends quarante sous. J'aperçois dans une invention qui n'en est
-qu'à sa première expérience, une cause de ruine. On réussira une
-première cuvée, on manquera la seconde, on continuera, on se laisse
-alors entraîner, et quand on a passé le bras dans ces engrenages-là, le
-corps suit.... Il raconta l'histoire d'un négociant de Bordeaux ruiné
-pour avoir voulu cultiver les Landes sur la foi d'un savant; il trouva
-six exemples pareils autour de lui, dans le département de la Charente
-et de la Dordogne, en industrie et en agriculture; il s'emporta, ne
-voulut plus rien écouter, les objections de Petit-Claud accroissaient
-son irritation au lieu de le calmer.—J'aime mieux acheter plus cher
-une chose plus certaine que cette découverte, et n'avoir qu'un petit
-bénéfice, dit-il en regardant son frère. Selon moi, rien ne paraît
-assez avancé pour établir une affaire, s'écria-t-il en terminant.
-
-—Enfin vous êtes venus ici pour quelque chose? dit Petit-Claud.
-Qu'offrez-vous?
-
-—De libérer monsieur Séchard, et de lui assurer, en cas de succès,
-trente pour cent de bénéfices, répondit vivement le gros Cointet.
-
-—Eh! monsieur, dit Ève, avec quoi vivrons-nous pendant tout le temps
-des expériences? mon mari a eu la honte de l'arrestation, il peut
-retourner en prison, il n'en sera ni plus ni moins, et nous payerons
-nos dettes...
-
-Petit-Claud mit un doigt sur ses lèvres en regardant Ève.
-
-—Vous n'êtes pas raisonnables, dit-il aux deux frères. Vous avez vu
-le papier, le père Séchard vous a dit que son fils, enfermé par lui,
-avait, dans une seule nuit, avec des ingrédients qui devaient coûter
-peu de chose, fabriqué d'excellent papier... Vous êtes ici pour aboutir
-à l'acquisition. Voulez-vous acquérir, oui ou non?
-
-—Tenez, dit le grand Cointet, que mon frère veuille ou ne veuille pas,
-je risque, moi, le payement des dettes de monsieur Séchard; je donne
-six mille francs, argent comptant, et monsieur Séchard aura trente pour
-cent dans les bénéfices; mais écoutez bien ceci: si dans l'espace d'un
-an il n'a pas réalisé les conditions qu'il posera lui-même dans l'acte,
-il nous rendra les six mille francs, le brevet nous restera, nous nous
-en tirerons comme nous pourrons.
-
-—Es-tu sûr de toi? dit Petit-Claud en prenant David à part.
-
-—Oui, dit David qui fut pris à cette tactique des deux frères et qui
-tremblait de voir rompre au gros Cointet cette conférence d'où son
-avenir dépendait.
-
-—Eh! bien, je vais aller rédiger l'acte, dit Petit-Claud aux Cointet et
-à Ève; vous en aurez chacun un double pour ce soir, vous le méditerez
-pendant toute la matinée; puis, demain soir, à quatre heures, au sortir
-de l'audience, vous le signerez. Vous, messieurs, retirez les pièces de
-Métivier. Moi, j'écrirai d'arrêter le procès en Cour Royale, et nous
-nous signifierons les désistements réciproques.
-
-Voici quel fut l'énoncé des obligations de Séchard.
-
- «ENTRE LES SOUSSIGNÉS, etc.
-
- »Monsieur David Séchard fils, imprimeur à Angoulême, affirmant avoir
- trouvé le moyen de coller également le papier en cuve, et le moyen
- de réduire le prix de fabrication de toute espèce de papier de plus
- de cinquante pour cent par l'introduction de matières végétales dans
- la pâte, soit en les mêlant aux chiffons employés jusqu'à présent,
- soit en les employant sans adjonction de chiffon, une Société pour
- l'exploitation du brevet d'invention à prendre en raison de ces
- procédés, est formée entre monsieur David Séchard fils et messieurs
- Cointet frères, aux clauses et conditions suivantes...»
-
-Un des articles de l'acte dépouillait complétement David Séchard de
-ses droits dans le cas où il n'accomplirait pas les promesses énoncées
-dans ce libellé soigneusement fait par le grand Cointet et consenti par
-David.
-
-En apportant cet acte le lendemain matin à sept heures et demie,
-Petit-Claud apprit à David et à sa femme que Cérizet offrait vingt-deux
-mille francs comptant de l'imprimerie. L'acte de vente pouvait se
-signer dans la soirée.
-
-—Mais, dit-il, si les Cointet apprenaient cette acquisition, ils
-seraient capables de ne pas signer votre acte, de vous tourmenter, de
-faire vendre ici...
-
-—Vous êtes sûr du payement? dit Ève étonnée de voir se terminer une
-affaire de laquelle elle désespérait et qui, trois mois plus tôt, eût
-tout sauvé.
-
-—J'ai les fonds chez moi, répondit-il nettement.
-
-—Mais c'est de la magie, dit David en demandant à Petit-Claud
-l'explication de ce bonheur.
-
-—Non, c'est bien simple, les négociants de l'Houmeau veulent fonder un
-journal, dit Petit-Claud.
-
-—Mais je me le suis interdit, s'écria David.
-
-—Vous!... mais votre successeur..... D'ailleurs, reprit-il, ne vous
-inquiétez de rien, vendez, empochez le prix, et laissez Cérizet se
-dépêtrer des clauses de la vente, il saura se tirer d'affaire.
-
-—Oh! oui, dit Ève.
-
-—Si vous vous êtes interdit de faire un journal à Angoulême, reprit
-Petit-Claud, les bailleurs de fonds de Cérizet le feront à l'Houmeau.
-
-Ève, éblouie par la perspective de posséder trente mille francs, d'être
-au-dessus du besoin, ne regarda plus l'acte d'association que comme une
-espérance secondaire. Aussi monsieur et madame Séchard cédèrent-ils sur
-un point de l'acte social qui donna matière à une dernière discussion.
-Le grand Cointet exigea la faculté de mettre en son nom le brevet
-d'invention. Il réussit à établir que, du moment où les droits utiles
-de David étaient parfaitement définis dans l'acte, le brevet pouvait
-être indifféremment au nom d'un des associés. Son frère finit par
-dire:—C'est lui qui donne l'argent du brevet, qui fait les frais du
-voyage, et c'est encore deux mille francs! qu'il le prenne en son nom
-ou il n'y a rien de fait.
-
-Le Loup-Cervier triompha donc sur tous les points. L'acte de société
-fut signé vers quatre heures et demie. Le grand Cointet offrit
-galamment à madame Séchard six douzaines de couverts à filets et un
-beau châle Ternaux, en manière d'épingles, pour lui faire oublier
-les éclats de la discussion! dit-il. A peine les doubles étaient-ils
-échangés, à peine Cachan avait-il fini de remettre à Petit-Claud les
-décharges et les pièces ainsi que les trois terribles effets fabriqués
-par Lucien, que la voix de Kolb retentit dans l'escalier, après le
-bruit assourdissant d'un camion du bureau des Messageries qui s'arrêta
-devant la porte.
-
-—_Montame! montame! quince mile vrancs!_... cria-t-il, _enfoyés te
-Boidiers_ (Poitiers) _en frai archant, bar mennessier Licien_.
-
-—Quinze mille francs! s'écria Ève en levant les bras.
-
-—Oui, madame, dit le facteur en se présentant, quinze mille francs
-apportés par la diligence de Bordeaux, qui en avait sa charge, allez!
-J'ai là deux hommes en bas qui montent les sacs. Ça vous est expédié
-par monsieur Lucien Chardon de Rubempré... Je vous monte un petit sac
-de peau dans lequel il y a, pour vous, cinq cents francs en or, et
-vraisemblablement une lettre.
-
-Ève crut rêver en lisant la lettre suivante:
-
- «Ma chère sœur, voici quinze mille francs.
-
- »Au lieu de me tuer, j'ai vendu ma vie. Je ne m'appartiens plus: je
- suis le secrétaire d'un diplomate espagnol.
-
- »Je recommence une existence affreuse. Peut-être aurait-il mieux valu
- me noyer.
-
- »Adieu. David sera libre, et, avec quatre mille francs, il pourra
- sans doute acheter une petite papeterie et faire fortune.
-
- »Ne pensez plus, je le veux, à
-
- »Votre pauvre frère,
-
- »LUCIEN.»
-
-—Il est dit, s'écria madame Chardon qui vint voir entasser les sacs,
-que mon pauvre fils sera toujours fatal, comme il l'écrivait, même en
-faisant le bien.
-
-—Nous l'avons échappé belle! s'écria le grand Cointet quand il fut sur
-la place du Mûrier. Une heure plus tard, les reflets de cet argent
-auraient éclairé l'acte, et notre homme se serait effrayé. Dans trois
-mois, comme il nous l'a promis, nous saurons à quoi nous en tenir.
-
-Le soir, à sept heures, Cérizet acheta l'imprimerie et la paya, en
-gardant à sa charge le loyer du dernier trimestre. Le lendemain Ève
-avait remis quarante mille francs au Receveur-Général, pour faire
-acheter, au nom de son mari, deux mille cinq cents francs de rente.
-Puis elle écrivit à son beau-père de lui trouver à Marsac une petite
-propriété de dix mille francs pour y asseoir sa fortune personnelle.
-
-Le plan du grand Cointet était d'une simplicité formidable. Du
-premier abord, il jugea le collage en cuve impossible. L'adjonction
-de matières végétales peu coûteuses à la pâte de chiffon lui parut le
-vrai, le seul moyen de fortune. Il se proposa donc de regarder comme
-rien le bon marché de la pâte, et de tenir énormément au collage en
-cuve. Voici pourquoi. La fabrication d'Angoulême s'occupait alors
-presque uniquement des papiers à écrire dits Écu, Poulet, Écolier,
-Coquille, qui, naturellement, sont tous collés. Ce fut long-temps la
-gloire de la papeterie d'Angoulême. Ainsi, la spécialité, monopolisée
-par les fabricants d'Angoulême depuis longues années, donnait gain
-de cause à l'exigence des Cointet; et le papier collé, comme on va
-le voir, n'entrait pour rien dans sa spéculation. La fourniture
-des papiers à écrire est excessivement bornée, tandis que celle
-des papiers d'impression non collés est presque sans limites. Dans
-le voyage qu'il fit à Paris pour y prendre le brevet à son nom, le
-grand Cointet pensait à conclure des affaires qui détermineraient de
-grands changements dans son mode de fabrication. Logé chez Métivier,
-Cointet lui donna des instructions pour enlever, dans l'espace d'un
-an, la fourniture des journaux aux papetiers qui l'exploitaient, en
-baissant le prix de la rame à un taux auquel nulle fabrique ne pouvait
-arriver, et promettant à chaque journal un blanc et des qualités
-supérieures aux plus belles _Sortes_ employées jusqu'alors. Comme les
-marchés des journaux sont à terme, il fallait une certaine période de
-travaux souterrains avec les administrations pour arriver à réaliser
-ce monopole; mais Cointet calcula qu'il aurait le temps de se défaire
-de Séchard pendant que Métivier obtiendrait des traités avec les
-principaux journaux de Paris, dont la consommation s'élevait alors à
-deux cents rames par jour. Cointet intéressa naturellement Métivier,
-dans une proportion déterminée, à ces fournitures, afin d'avoir un
-représentant habile sur la place de Paris, et ne pas y perdre du temps
-en voyages. La fortune de Métivier, l'une des plus considérables du
-commerce de la papeterie, a eu cette affaire pour origine. Pendant dix
-ans, il eut, sans concurrence possible, la fourniture des journaux de
-Paris. Tranquille sur ses débouchés futurs, le grand Cointet revint à
-Angoulême assez à temps pour assister au mariage de Petit-Claud dont
-l'Étude était vendue, et qui attendait la nomination de son successeur
-pour prendre la place de monsieur Milaud, promise au protégé de la
-comtesse Châtelet. Le second Substitut du Procureur du Roi d'Angoulême
-fut nommé premier Substitut à Limoges, et le Garde des Sceaux envoya
-un de ses protégés au parquet d'Angoulême, où le poste de premier
-Substitut vaqua pendant deux mois. Cet intervalle fut la lune de miel
-de Petit-Claud.
-
-En l'absence du grand Cointet, David fit d'abord une première cuvée
-sans colle qui donna du papier à journal bien supérieur à celui
-que les journaux employaient, puis une seconde cuvée de papier
-vélin magnifique, destiné aux belles impressions, et dont se servit
-l'imprimerie Cointet pour une édition du Paroissien du Diocèse. Les
-matières avaient été préparées par David lui-même, en secret, car il ne
-voulut pas d'autres ouvriers avec lui que Kolb et Marion.
-
-Au retour du grand Cointet, tout changea de face, il regarda les
-échantillons des papiers fabriqués, il en fut médiocrement satisfait.
-
-—Mon cher ami, dit-il à David, le commerce d'Angoulême, c'est le papier
-Coquille. Il s'agit, avant tout, de faire de la plus belle Coquille
-possible à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel.
-
-David essaya de fabriquer une cuvée de pâte collée pour Coquille, et
-il obtint un papier rêche comme une brosse, et où la colle se mit en
-grumeleaux. Le jour où l'expérience fut terminée et où David tint une
-des feuilles, il alla dans un coin, il voulait être seul à dévorer son
-chagrin; mais le grand Cointet vint le relancer, et fut avec lui d'une
-amabilité charmante, il consola son associé.
-
-—Ne vous découragez pas, dit Cointet, allez toujours! je suis bon
-enfant, et je vous comprends, j'irai jusqu'au bout!...
-
-—Vraiment, dit David à sa femme en revenant dîner avec elle, nous
-sommes avec de braves gens, et je n'aurais jamais cru le grand Cointet
-si généreux!
-
-Et il raconta sa conversation avec son perfide associé.
-
-Trois mois se passèrent en expériences. David couchait à la papeterie,
-il observait les effets des diverses compositions de sa pâte. Tantôt il
-attribuait son insuccès au mélange du chiffon et de ses matières, et
-il faisait une cuvée entièrement composée de ses ingrédients. Tantôt
-il essayait de coller une cuvée entièrement composée de chiffons. Et
-poursuivant son œuvre avec une persévérance admirable, et sous les yeux
-du grand Cointet de qui le pauvre homme ne se défiait plus, il alla, de
-matière homogène en matière homogène, jusqu'à ce qu'il eût épuisé la
-série de ses ingrédients combinés avec toutes les différentes colles.
-Pendant les six premiers mois de l'année 1823, David Séchard vécut dans
-la papeterie avec Kolb, si ce fut vivre que de négliger sa nourriture,
-son vêtement et sa personne. Il se battit si désespérément avec les
-difficultés, que c'eût été pour d'autres hommes que les Cointet un
-spectacle sublime, car aucune pensée d'intérêt ne préoccupait ce hardi
-lutteur. Il y eut un moment où il ne désira rien que la victoire.
-Il épiait avec une sagacité merveilleuse les effets si bizarres des
-substances transformées par l'homme en produits à sa convenance, où
-la nature est en quelque sorte domptée dans ses résistances secrètes,
-et il en déduisit de belles lois d'industrie, en observant qu'on
-ne pouvait obtenir ces sortes de créations, qu'en obéissant aux
-rapports ultérieurs des choses, à ce qu'il appela la seconde nature
-des substances. Enfin, il arriva, vers le mois d'août, à obtenir un
-papier collé en cuve, absolument semblable à celui que l'industrie
-fabrique en ce moment, et qui s'emploie comme papier d'épreuve dans
-les imprimeries; mais dont les _sortes_ n'ont aucune uniformité, dont
-le collage n'est même pas toujours certain. Ce résultat, si beau en
-1823, eu égard à l'état de la papeterie, avait coûté dix mille francs,
-et David espérait résoudre les dernières difficultés du problème. Mais
-il se répandit alors dans Angoulême et dans l'Houmeau de singuliers
-bruits: David Séchard ruinait les frères Cointet. Après avoir dévoré
-trente mille francs en expériences, il obtenait enfin, disait-on, de
-très-mauvais papier. Les autres fabricants effrayés s'en tenaient
-à leurs anciens procédés; et, jaloux des Cointet, ils répandaient
-le bruit de la ruine prochaine de cette ambitieuse maison. Le grand
-Cointet, lui, faisait venir des machines à fabriquer le papier
-continu, tout en laissant croire que ces machines étaient nécessaires
-aux expériences de David Séchard. Mais le jésuite mêlait à sa pâte
-les ingrédients indiqués par Séchard, en le poussant toujours à ne
-s'occuper que du collage en cuve, et il expédiait à Métivier des
-milliers de rames de papier à journal.
-
-Au mois de septembre, le grand Cointet prit David Séchard à part; et,
-en apprenant de lui qu'il méditait une triomphante expérience, il le
-dissuada de continuer cette lutte.
-
-—Mon cher David, allez à Marsac voir votre femme et vous reposer de
-vos fatigues, nous ne voulons pas nous ruiner, dit-il amicalement. Ce
-que vous regardez comme un grand triomphe n'est encore qu'un point de
-départ. Nous attendrons maintenant avant de nous livrer à de nouvelles
-expériences. Soyez juste? voyez les résultats. Nous ne sommes pas
-seulement papetiers, nous sommes imprimeurs, banquiers, et l'on dit que
-vous nous ruinez...
-
-David Séchard fit un geste d'une naïveté sublime pour protester de sa
-bonne foi.
-
-—Ce n'est pas cinquante mille francs de jetés dans la Charente qui nous
-ruineront, dit le grand Cointet en répondant au geste de David, mais
-nous ne voulons pas être obligés, à cause des calomnies qui courent sur
-notre compte, de payer tout comptant, nous serions forcés d'arrêter
-nos opérations. Nous voilà dans les termes de notre acte, il faut y
-réfléchir de part et d'autre.
-
-—Il a raison! se dit David, qui, plongé dans ses expériences en grand,
-n'avait pas pris garde au mouvement de la fabrique.
-
-Et il revint à Marsac, où, depuis six mois, il allait voir Ève tous
-les samedis soir et la quittait le mardi matin. Bien conseillée par le
-vieux Séchard, Ève avait acheté, précisément en avant des vignes de
-son beau-père, une maison appelée la Verberie, accompagnée de trois
-arpents de jardin et d'un clos de vignes enclavé dans le vignoble du
-vieillard. Elle vivait avec sa mère et Marion très-économiquement, car
-elle devait cinq mille francs restant à payer sur le prix de cette
-charmante propriété, la plus jolie de Marsac. La maison, entre cour et
-jardin, était bâtie en tuffeau blanc, couverte en ardoise et ornée de
-sculptures que la facilité de tailler le tuffeau permet de prodiguer
-sans trop de frais. Le joli mobilier venu d'Angoulême paraissait encore
-plus joli à la campagne, où personne ne déployait alors dans ces pays
-le moindre luxe. Devant la façade du côté du jardin, il y avait une
-rangée de grenadiers, d'orangers et de plantes rares que le précédent
-propriétaire, un vieux général, mort de la main de monsieur Marron,
-cultivait lui-même.
-
-Ce fut sous un oranger, au moment où David jouait avec sa femme et
-son petit Lucien, devant son père, que l'huissier de Mansle apporta
-lui-même une assignation des frères Cointet à leur associé pour
-constituer le tribunal arbitral, devant lequel, aux termes de leur
-acte de société, devaient se porter leurs contestations. Les frères
-Cointet demandaient la restitution des six mille francs et la propriété
-du brevet ainsi que les futurs contingents de son exploitation, comme
-indemnité des exorbitantes dépenses faites par eux sans aucun résultat.
-
-—On dit que tu les ruines! dit le vigneron à son fils. Eh! bien, voilà
-la seule chose que tu aies faite qui me soit agréable.
-
-Le lendemain, Ève et David étaient à neuf heures dans l'antichambre de
-monsieur Petit-Claud, devenu le défenseur de la veuve, le tuteur de
-l'orphelin, et dont les conseils leur parurent les seuls à suivre.
-
-Le magistrat reçut à merveille ses anciens clients, et voulut
-absolument que monsieur et madame Séchard lui fissent le plaisir de
-déjeuner avec lui.
-
-—Les Cointet vous réclament six mille francs! dit-il en souriant. Que
-devez-vous encore sur le prix de la Verberie?
-
-—Cinq mille francs, monsieur, mais j'en ai deux mille... répondit Ève.
-
-—Gardez vos deux mille francs, répondit Petit-Claud. Voyons, cinq
-mille!... il vous faut encore dix mille francs pour vous bien installer
-là-bas. Eh! bien, dans deux heures, les Cointet vous apporteront quinze
-mille francs.
-
-Ève fit un geste de surprise.
-
-...—Contre votre renonciation à tous les bénéfices de l'acte de société
-que vous dissoudrez à l'amiable, dit le magistrat. Cela vous va-t-il?
-
-—Et ce sera bien légalement à nous? dit Ève.
-
-—Bien légalement, dit le magistrat en souriant. Les Cointet vous ont
-fait assez de chagrins, je veux mettre un terme à leurs prétentions.
-Écoutez, aujourd'hui je suis magistrat, je vous dois la vérité. Eh!
-bien, les Cointet vous jouent en ce moment; mais vous êtes entre
-leurs mains. Vous pourriez gagner le procès qu'ils vous intentent,
-en acceptant la guerre. Voulez-vous être encore au bout de dix ans à
-plaider? On multipliera les expertises et les arbitrages, et vous serez
-soumis aux chances des avis les plus contradictoires... Et, dit-il en
-souriant, et je ne vous vois point d'avoué pour vous défendre ici...
-Tenez, un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès...
-
-Tout arrangement qui nous donnera la tranquillité me sera bon, dit
-David.
-
-—Paul! cria Petit-Claud à son domestique, allez chercher monsieur
-Ségaud, mon successeur!... Pendant que nous déjeunerons, il ira voir
-les Cointet, dit-il à ses anciens clients, et dans quelques heures vous
-partirez pour Marsac, ruinés, mais tranquilles. Avec dix mille francs,
-vous vous ferez encore cinq cents francs de rente, et, dans votre jolie
-petite propriété, vous vivrez heureux!
-
-Au bout de deux heures, comme Petit-Claud l'avait dit, maître Ségaud
-revint avec des actes en bonne forme signés des Cointet, et avec quinze
-billets de mille francs.
-
-—Nous te devons beaucoup, dit Séchard à Petit-Claud.
-
-—Mais je viens de vous ruiner, répondit Petit-Claud à ses anciens
-clients étonnés. Je vous ai ruinés, je vous le répète, vous le verrez
-avec le temps; mais je vous connais, vous préférez votre ruine à une
-fortune que vous auriez peut-être trop tard.
-
-—Nous ne sommes pas intéressés, monsieur, nous vous remercions de nous
-avoir donné les moyens du bonheur, dit madame Ève, et vous nous en
-trouverez toujours reconnaissants.
-
-—Mon Dieu! ne me bénissez pas!... dit Petit-Claud, vous me donnez des
-remords; mais je crois avoir aujourd'hui tout réparé. Si je suis devenu
-magistrat, c'est grâce à vous; et si quelqu'un doit être reconnaissant,
-c'est moi... Adieu.
-
-En 1829, au mois de mars, le vieux Séchard mourut, laissant environ
-deux cent mille francs de biens au soleil, qui, réunis à la Verberie,
-en firent une magnifique propriété très-bien régie par Kolb depuis deux
-ans.
-
-Avec le temps, l'Alsacien changea d'opinion sur le compte du père
-Séchard, qui, de son côté, prit l'Alsacien en affection en le trouvant
-comme lui sans aucune notion des lettres ni de l'écriture, et facile à
-griser. L'ancien ours apprit à l'ancien cuirassier à gérer le vignoble
-et à en vendre les produits, il le forma dans la pensée de laisser un
-homme de tête à ses enfants; car, dans ses derniers jours, ses craintes
-furent grandes et puériles sur le sort de ses biens. Il avait pris
-Courtois le meunier pour son confident.
-
-—Vous verrez, lui disait-il, comme tout ira chez mes enfants, quand je
-serai dans le trou. Ah! mon Dieu, leur avenir me fait trembler.
-
-David et sa femme trouvèrent près de cent mille écus en or chez leur
-père. La voix publique, comme toujours, grossit tellement le trésor du
-vieux Séchard, qu'on l'évaluait à un million dans tout le département
-de la Charente. Ève et David eurent à peu près trente mille francs de
-rente, en joignant à cette succession leur petite fortune; car ils
-attendirent quelque temps pour faire l'emploi de leurs fonds, et purent
-les placer sur l'État à la révolution de juillet.
-
-Après 1830 seulement, le département de la Charente et David Séchard
-surent à quoi s'en tenir sur la fortune du grand Cointet. Riche de
-plusieurs millions, nommé député, le grand Cointet est pair de France,
-et sera, dit-on, ministre du commerce dans la prochaine combinaison. En
-1837, il a épousé la fille d'un des hommes d'État les plus influents de
-la dynastie, mademoiselle Popinot, fille de monsieur Anselme Popinot,
-député de Paris, maire d'un arrondissement.
-
-La découverte de David Séchard a passé dans la fabrication française
-comme la nourriture dans un grand corps. Grâce à l'introduction de
-matières autres que le chiffon, la France peut fabriquer le papier
-à meilleur marché qu'en aucun pays de l'Europe. Mais le papier de
-Hollande, selon la prévision de David Séchard, n'existe plus. Tôt ou
-tard il faudra sans doute ériger une Manufacture royale de papier,
-comme on a créé les Gobelins, Sèvres, la Savonnerie et l'Imprimerie
-royale, qui jusqu'à présent ont surmonté les coups que leur ont portés
-de Vandales bourgeois.
-
-David Séchard, aimé par sa femme, est père de deux enfants, il a eu
-le bon goût de ne jamais parler de ses tentatives, Ève a eu l'esprit
-de le faire renoncer à l'état d'inventeur. Il cultive les lettres par
-délassement, mais il mène la vie heureuse et paresseuse du propriétaire
-faisant valoir. Après avoir dit adieu sans retour à la gloire, il ne
-saurait avoir d'ambition, il s'est rangé dans la classe des rêveurs
-et des collectionneurs: il s'adonne à l'entomologie, et recherche les
-transformations jusqu'à présent si secrètes des insectes que la science
-ne connaît que dans leur dernier état.
-
-Tout le monde a entendu parler des succès de Petit-Claud comme
-Procureur Général, il est le rival du fameux Vinet de Provins, et son
-ambition est de devenir premier président de la Cour royale de Poitiers.
-
-Cérizet, condamné à trois ans de prison pour délits politiques en
-1827, fut obligé par le successeur de Petit-Claud de vendre son
-imprimerie d'Angoulême. Il a fait beaucoup parler de lui, car il fut
-un des enfants perdus du parti libéral. A la révolution de juillet,
-il fut nommé sous-préfet, et ne put rester plus de deux mois dans sa
-Sous-préfecture. Après avoir été gérant d'un journal dynastique, il
-contracta dans la Presse des habitudes de luxe. Ses besoins renaissants
-l'ont conduit à devenir prête-nom dans une affaire de mines en
-commandite, dont les faits et gestes, le prospectus et les dividendes
-anticipés lui ont mérité une condamnation à deux ans de prison en
-police correctionnelle. Il a fait paraître une justification dans
-laquelle il attribue ce résultat à des animosités politiques. Il se dit
-persécuté par les républicains.
-
-
- 1835-1843.
-
-
-FIN DU HUITIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
-
-
- ILLUSIONS PERDUES.
-
- Première partie: Les deux poètes 1
-
- Deuxième partie: Un grand homme de province à Paris 119
-
- Troisième partie: Ève et David 393
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-PARIS, IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Les défauts d'impression en début ou en fin de ligne ont été
- tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée
- par endroits.
-
- De plus, les corrections suivantes ont été apportées.
-
- Page 19: «manières» remplacé par «matières» (certaines matières
- végétales analogues).
- Page 22: «soumis» remplacé par «soumises» (L'un des malheurs
- auxquels sont soumises les grandes intelligences).
- Page 24: «doit» remplacé par «doigt» (ce coin d'horizon bleuâtre
- indiqué du doigt); «impriner» remplacé par «imprimer»
- (un mémoire que je désirerais faire imprimer).
- Page 25: «Éperduement» remplacé par «Éperdument» (—Éperdument!).
- Page 28: «La Rochefaucauld» remplacé par «La Rochefoucauld»
- (dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld).
- Page 30: «exaltion» remplacé par «exaltation» (l'exaltation
- naturelle aux jeunes personnes); «commère» remplacé par
- «commerce» (le commerce de la société).
- Page 32: «Qoique» remplacé par «Quoique» (Quoique leur fortune
- n'excédât pas douze mille livres).
- Page 33: «Barcelonne» remplacé par «Barcelone» (mourir de la
- fièvre jaune à Barcelone).
- Page 36: «imaun» remplacé par «imam» (l'imam de Mascate).
- Page 37: «le» remplacé par «la» (la carrière politique).
- Page 38: «plupar» remplacé par «plupart» (la plupart sottes et
- sans grâce).
- Page 39: «lesquels» remplacé par «lesquelles» (les grilles entre
- lesquelles chaque monde s'anathématise).
- Page 43: «alternaltivement» remplacé par «alternativement» (les
- coups que frappent alternativement la douleur et le
- plaisir).
- Page 45: «wisth» remplacé par «whist» (où l'on jouait au whist).
- Page 50: «discrétion» remplacé par «discrétions» (de ces
- sublimes discrétions)
- Page 56: «chère» remplacé par «cher» (mon cher poète).
- Page 57: «est» remplacé par «es» (tu n'es ni chiffré ni casé).
- Page 59: «charteronnant» remplacé par «chanteronnant» (sortit en
- chanteronnant).
- Page 60: «costumes» remplacé par «coutumes» (les naïves coutumes
- de son enfance).
- Page 66: «ocuper» remplacé par «occuper» (avait fini par s'en
- occuper exclusivement).
- Page 68: «le» remplacé par «de» (accompagnés de la tante).
- Page 84: «conquèrent» remplacé par «conquièrent» (ne se
- conquièrent que dans la solitude).
- Page 86: «inquétude» remplacé par «inquiétude» (cette inquiétude
- si gracieuse).
- Page 88: «éclairé» remplacé par «éclairée» (éclairée par
- l'amour); «trouvez» remplacé par «trouvé» (si vous avez
- trouvé cette soirée belle).
- Page 104: «veux» remplacé par «vieux» (son vieux valet de
- Chambre).
- Page 106: «wisth» remplacé par «whist» (une seule table de
- whist); «nu» remplacé par «un» (comme un fidèle
- serviteur).
- Page 110: «Stanisles» remplacé par «Stanislas» (dit Châtelet à
- l'oreille de Stanislas).
- Page 113: «recheter» remplacé par «racheter» (il aurait à
- racheter cette faute).
- Page 121: «laisé» remplacé par «laissé» (après avoir à peine
- laissé le temps).
- Page 123: «Belvéder» remplacé par «Belvédère» (Habillez l'Apollon
- du Belvédère).
- Page 124: «épousez» remplacé par «épouser» (vous deviez épouser
- mon infortune).
- Page 135: «était» remplacé par «étaient» (Les gens du Contrôle
- étaient redevenus sérieux).
- Page 138: «suscep-ible» remplacé par «susceptible» (il ne
- paraissait pas susceptible d'avoir cette force).
- Page 139: «quatres» remplacé par «quatre» (En voyant ces quatre
- figures).
- Page 149: «Brageton» remplacé par «Bargeton» (madame de Bargeton
- l'avait ramené).
- Page 150: «Sorbanne» remplacé par «Sorbonne» (rue de Cluny, près
- de la Sorbonne); «Gaillard-Blois» remplacé par
- «Gaillard-Bois» (il paya son hôtesse du Gaillard-Bois).
- Page 157: «vestige» remplacé par «vestiges» (ces vestiges de
- poésie).
- Page 161: «libaires» remplacé par «libraires» (un des deux
- libraires-commissionnaires).
- Page 170: «nécessaires» remplacé par «nécessaire:» (le strict
- nécessaire: un habit, une chemise).
- Page 172: «ponsif» remplacé par «poncif» (il n'a eu pour elles
- qu'un seul poncif).
- Page 174: à l'aide d'autres éditions, inséré les mots manquants
- «consciencieux, est devenu chef» (ce savant
- consciencieux, est devenu chef d'une école morale et
- politique).
- Page 180: «ɔivante» remplacé par «vivante» (dans cette vivante
- encyclopédie d'esprits angéliques).
- Page 181: «presques» remplacé par «presque» (les intelligences
- presque divines).
- Page 190: «lapuis» remplacé par «lapins» (Ces lapins-là ne
- viennent que quand on paye).
- Page 195: «bon» remplacé par «bons» (bons mots à fer aiguisé).
- Page 203: «serser» remplacé par «serrer» (de lui tendre la main
- et de lui serrer la sienne).
- Page 207: «fashionnable» remplacé par «fashionable» (Dauriat le
- libraire fashionable).
- Page 223: «libraire» remplacé par «librairie» (il y a dans ce
- moment en librairie mille volumes).
- Page 234: «maquignonage» remplacé par «maquignonnage» (emploie
- Florine à ce petit maquignonnage).
- Page 240: «la» remplacé par «le» (sur le velours rouge de
- l'appui); «le» remplacé par «la» (les yeux fixés sur
- la toile).
- Page 256: «supériosité» remplacé par «supériorité» (la
- supériorité des masses).
- Page 260: «Lusien» remplacé par «Lucien» (Lucien n'avait pas
- voulu croire).
- Page 272: inséré à l'aide d'autres éditions: «On ne» (On ne peut
- pas arracher son amour de son cœur).
- Page 280: «marchant» remplacé par «marchand» (et tourna la tête
- vers le marchand de soieries).
- Page 288: «eutre» remplacé par «entre» (Lucien entendit entre
- Étienne et Finot une discussion assez vive).
- Page 291: «Dam!» remplacé par «Dame!» (Dame! dit Lousteau, ça
- conserve des illusions).
- Page 297: «il» remplacé par «ils» (ils allèrent de théâtre en
- théâtre).
- Page 309: «nu» remplacé par «un» (tu en auras donné trois pour un
- au public).
- Page 311: «accuelli» remplacé par «accueilli» (il est toujours
- bien accueilli).
- Page 328: au lieu de «le plaisir de vous voir _chez vous_» il faut
- sans doute lire «chez moi».
- Page 334: «parisenne» remplacé par «parisienne» (une bonté pleine
- de grâce parisienne).
- Page 335: «eufin» remplacé par «enfin» (enfin toutes les bêtises
- de l'homme épris).
- Page 336: «patroné» remplacé par «patronné» (en position d'être
- patronné sans inconvénient).
- Page 339: «reppeler» remplacé par «rappeler» (lui rappeler qu'il
- avait gagné peu de chose); «occupés» remplacé par
- «occupées» (occupées à sentir).
- Page 340: «Châlelet» remplacé par «Châtelet» (pour faire demander
- au ministre par Châtelet l'ordonnance).
- Page 351: «libretins» remplacé par «libertins» (les libertins de
- la pensée).
- Page 368: «des Lupeaux» remplacé par «des Lupeaulx» (des Lupeaulx
- qui se garda bien de dire).
- Page 369: «réellements» remplacé par «réellement» (sont les
- hommes réellement forts).
- Page 373: «Martainville» remplacé par «Martinville» (Vous n'y
- connaissez rien, lui dit Martinville); «intants»
- remplacé par «instants» (pendant quelques instants).
- Page 374: «elles» remplacé par «elle» (elle n'eut pas d'autres
- applaudissements).
- Page 378: «Rubembré» remplacé par «Rubempré» (les titres des
- comtes de Rubempré).
- Page 381: «pâlisant» remplacé par «pâlissant» (Ne me
- connaissez-vous pas? répondit-il en pâlissant).
- Page 384: «Hertor» remplacé par «Hector» (il fut impossible
- d'empêcher Hector Merlin de venir).
- Page 388: «baissait» remplacé par «baisait» (baisait la main de
- Coralie).
- Page 391: «paroxisme» remplacé par «paroxysme» (dans le paroxysme
- de l'abattement).
- Page 392: «paririens» remplacé par «parisiens» (les mille
- intérêts parisiens).
- Page 396: «beau-frèrre» remplacé par «beau-frère» (David Séchard,
- son beau-frère).
- Page 397: «pomptement» remplacé par «promptement» (pour amener
- promptement des secours).
- Page 401: «du» remplacé par «de» (Armé par Lucien de l'idée
- première); «de» remplacé par «du» (la prévoyance du
- sagace imprimeur).
- Page 421: «D'Arthès» remplacé par «D'Arthez» («Votre dévoué
- serviteur, «D'ARTHEZ.»).
- Page 422: «condamme» remplacé par «condamne» (là où la Société le
- condamne).
- Page 423: «d'Arthès» remplacé par «d'Arthez» (tout ce qu'en pense
- monsieur d'Arthez).
- Page 428: «donte» remplacé par «doute» (Il lui montre, sans
- doute, les papiers).
- Page 433: «Ciontet» remplacé par «Cointet» (Le drôle ira loin,
- pensa Cointet).
- Page 435: «Dam» remplacé par «Dame» (Dame! un roulage).
- Page 447: «boullie» remplacé par «bouillie» (et vit une bouillie
- supérieure).
- Page 448: «par» remplacé par «pas» (à deux pas d'ici).
- Page 469: «il» remplacé par «ils» (Oh! ils sont partis, dit
- Marion).
- Page 484: «prête» remplacé par «prêtre» (quand Ève dit au prêtre).
- Page 485: «est-ii» remplacé par «est-il» (En est-il arrivé à
- douter de nous).
- Page 491: «augoumoisine» remplacé par «angoumoisine»
- (l'aristocratie angoumoisine avait applaudi).
- Page 500: «la» remplacé par «le» (qui justifiait le passé de
- Louise).
- Page 501: «coitsés» remplacé par «cotisés» (nous nous sommes
- cotisés).
- Page 526: «éptruit» remplacé par «détruit» (comment tel père
- avait détruit l'avenir); «de sambitions» remplacé par
- «des ambitions» (j'ai des ambitions démesurées).
- Page 527: «abondonnant» remplacé par «abandonnant» (en
- n'abandonnant pas Coralie).
- Page 537: «bourgois» remplacé par «bourgeois» (puis un bourgeois
- nommé Jacques Cœur).
- Page 541: «nu» remplacé par «un» (un homme qui ruine des familles).
- Page 545: «Cromwel» remplacé par «Cromwell» (la scélératesse de
- Cromwell); «Reisibilder» remplacé par «Reisebilder»
- (ils écrivent _Reisebilder_).
- Page 552: «Saint-Barthélemi» remplacé par «Saint-Barthélemy» (la
- Saint-Barthélemy est une combinaison politique).
- Page 557: «desuidées» remplacé par «des idées» (Les gens du
- peuple ont des idées très-erronées).
- Page 562: inséré à l'aide d'autres éditions: «une lettre» (et
- vraisemblablement une lettre).
-
-
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-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Comédie humaine - Volume VIII, by
-Honoré de Balzac
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VIII ***
-
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-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
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-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
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-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
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- most other parts of the world at no cost and with almost no
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-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
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-active links or immediate access to the full terms of the Project
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-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
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@@ -1,27489 +0,0 @@
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-<title>The Project Gutenberg eBook of La comdie humaine volume VIII - Scnes de la vie de province tome IV,
- by Honor de Balzac</title>
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-
-/* Titres */
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-/* Typographie */
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-/* Formats */
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-/* Cadres */
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-.titre {width: 26em; margin: 3em auto 3em auto; background-color: #f5edbe;
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-
-.tnote {border: dashed 1px; margin: 3em 8% 2em 8%;
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-
-/* Images */
-img {margin-left: auto; margin-right: auto;}
-img.bord {border: solid #ccc 5px;}
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-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's La Comdie humaine - Volume VIII, by Honor de Balzac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
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-
-
-
-Title: La Comdie humaine - Volume VIII
- Scnes de la vie de Province - Tome IV
-
-Author: Honor de Balzac
-
-Release Date: May 14, 2017 [EBook #54723]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMDIE HUMAINE - VOLUME VIII ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="left" style="font-family: sans-serif;"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="left" style="font-family: sans-serif;"><a href="#toc">Table</a></p>
-
-<div class="npage">
-
- <div class="titre">
-
-
-<p class="center esp2"><span class="cs8">&OElig;UVRES COMPLTES</span><br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-<span class="cs16 gesp">H. DE BALZAC</span></p>
-
-<hr class="small4" />
-
-<p class="sep2 center esp2">LA<br />
-<span class="cs20">COMDIE HUMAINE</span></p>
-
-<p class="center">HUITIME VOLUME</p>
-
-<hr class="small4" />
-
-<p class="sep2 center esp2">PREMIRE PARTIE<br />
-<span class="cs12">TUDES DE M&OElig;URS</span></p>
-
-<hr class="small4" />
-
-<p class="center">DEUXIME LIVRE</p>
-
- </div>
-
-<hr class="small3" style="margin-top: 6em;" />
-
-<p class="center esp1"><span class="cs8">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.</span></p>
-
-<hr class="small3" />
-
-</div>
-
-<h1><span class="cs6">SCNES</span><br />
-<span class="cs3">DE LA</span><br />
-VIE DE PROVINCE</h1>
-
-<p class="center cs12">TOME IV</p>
-
-<hr class="small3 sep2" />
-
-<p class="center sepb2"><span class="cs8">ILLUSIONS PERDUES: (1<sup>re</sup> PARTIE) LES DEUX POTES<br />
-(2<sup>e</sup> PARTIE) UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS<br />
-(3<sup>e</sup> PARTIE) VE ET DAVID</span></p>
-
-<hr class="small2 sep4 sepb4" />
-
-<p class="center wesp esp1"><span class="cs12">PARIS</span><br />
-V<sup>E</sup> A<sup>DRE</sup> <span class="gesp">HOUSSIAUX, DITEUR</span><br />
-<span class="cs8">HBERT ET C<sup>IE</sup>, SUCCESSEURS</span><br />
-<span class="cs7">7, RUE PERRONET, 7.</span></p>
-
-<hr class="small5" />
-
-<p class="center sepb4">1874</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/im-01.jpg" alt="" title="" width="500" height="783" />
- <span class="link"><a href="images/imx-01.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
- <p class="caption2">SCHARD.</p>
- <p class="caption3">Vous eussiez dit une truffe monstrueuse enveloppe
- par les pampres de l'automne.</p>
- <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p>
-</div>
-
-<div class="fighand">
- <img class="bord" src="images/im-01.jpg" alt="" title="" />
- <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
- <p class="caption2">SCHARD.</p>
- <p class="caption3">Vous eussiez dit une truffe monstrueuse enveloppe
- par les pampres de l'automne.</p>
- <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p>
-</div>
-
-<p class="sep6 center esp2" id="Page_1"><span class="cs20"><b>DEUXIME LIVRE</b></span><br />
-SCNES DE LA VIE DE PROVINCE</p>
-
-<hr class="small2 sep2" />
-
-<p class="sep2 center cs16">ILLUSIONS PERDUES</p>
-
-<hr class="small2 sep2" />
-
-<div class="dedication">
-
-<p class="top1">A MONSIEUR VICTOR HUGO.</p>
-
-<p><i>Vous qui, par le privilge des Raphal et des Pitt, tiez dj grand
-pote l'ge o les hommes sont encore si petits, vous avez, comme Chateaubriand,
-comme tous les vrais talents, lutt contre les envieux embusqus
-derrire les colonnes, ou tapis dans les souterrains du Journal. Aussi
-dsir-je que votre nom victorieux aide la victoire de cette &oelig;uvre que je
-vous ddie, et qui, selon certaines personnes, serait un acte de courage
-autant qu'une histoire pleine de vrit. Les journalistes n'eussent-ils donc
-pas appartenu, comme les marquis, les financiers, les mdecins et les procureurs,
- Molire et son Thtre? Pourquoi donc la Comdie humaine,
-qui</i> <span lang="la" xml:lang="la">castigat ridendo mores</span>, <i>excepterait-elle une puissance, quand la
-Presse parisienne n'en excepte aucune</i>?</p>
-
-<p><i>Je suis heureux, monsieur, de pouvoir me dire ainsi</i></p>
-
-<p class="rsign"><span class="rind"><i>Votre sincre admirateur et ami</i>,</span><br />
-<span class="smcap">de Balzac.</span></p>
-
-</div>
-
-<hr class="small2 sep2 sepb2" />
-
-<h2><span class="gesp">PREMIRE PARTIE.</span><br />
-LES DEUX POTES.</h2>
-
-<p>A l'poque o commence cette histoire, la presse de Stanhope et
-les rouleaux distribuer l'encre ne fonctionnaient pas encore dans
-les petites imprimeries de provinces. Malgr la spcialit qui la met
-en rapport avec la typographie parisienne, Angoulme se servait
-toujours des presses en bois, auxquelles la langue est redevable du
-mot faire gmir la presse, maintenant sans application. L'imprimerie
-<span class="pagenum" id="Page_2">2</span>
-arrire y employait encore des balles en cuir frottes d'encre,
-avec lesquelles l'un des pressiers tamponnait les caractres. Le
-plateau mobile o se place la <i>forme</i> pleine de lettres sur laquelle
-s'applique la feuille de papier tait encore en pierre et justifiait son
-nom de <i>marbre</i>. Les dvorantes presses mcaniques ont aujourd'hui
-si bien fait oublier ce mcanisme, auquel nous devons, malgr ses
-imperfections, les beaux livres des Elzevier, des Plantin, des Alde et
-des Didot, qu'il est ncessaire de mentionner les vieux outils auxquels
-Jrme-Nicolas Schard portait une superstitieuse affection;
-car ils jouent leur rle dans cette grande petite histoire.</p>
-
-<p>Ce Schard tait un ancien compagnon pressier, que dans leur
-argot typographique les ouvriers chargs d'assembler les lettres appellent
-un Ours. Le mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez
- celui d'un ours en cage, par lequel les pressiers se portent de
-l'encrier la presse et de la presse l'encrier, leur a sans doute
-valu ce sobriquet. En revanche, les Ours ont nomm les compositeurs
-des Singes, cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper
-les lettres dans les cent cinquante-deux petites cases o elles
-sont contenues. A la dsastreuse poque de 1793, Schard, g
-d'environ cinquante ans, se trouva mari. Son ge et son mariage
-le firent chapper la grande rquisition qui emmena presque tous
-les ouvriers aux armes. Le vieux pressier resta seul dans l'imprimerie
-dont le matre, autrement dit le Naf, venait de mourir en
-laissant une veuve sans enfants. L'tablissement parut menac d'une
-destruction immdiate: l'Ours solitaire tait incapable de se transformer
-en Singe; car, en sa qualit d'imprimeur, il ne sut jamais ni lire ni
-crire. Sans avoir gard ses incapacits, un Reprsentant du Peuple,
-press de rpandre les beaux dcrets de la Convention, investit le
-pressier du brevet de matre imprimeur, et mit sa typographie en rquisition.
-Aprs avoir accept ce prilleux brevet, le citoyen Schard
-indemnisa la veuve de son matre en lui apportant les conomies
-de sa femme, avec lesquelles il paya le matriel de l'imprimerie
-moiti de la valeur. Ce n'tait rien. Il fallait imprimer sans faute
-ni retard les dcrets rpublicains. En cette conjoncture difficile,
-Jrme-Nicolas Schard eut le bonheur de rencontrer un noble
-Marseillais qui ne voulait ni migrer pour ne pas perdre ses terres,
-ni se montrer pour ne pas perdre sa tte, et qui ne pouvait trouver
-de pain que par un travail quelconque. Monsieur le comte de
-Maucombe endossa donc l'humble veste d'un prote de province: il
-<span class="pagenum" id="Page_3">3</span>
-composa, lut et corrigea lui-mme les dcrets qui portaient la peine
-de mort contre les citoyens qui cachaient des nobles; l'Ours devenu
-Naf les tira, les fit afficher; et tous deux ils restrent sains et
-saufs. En 1795, le grain de la Terreur tant pass, Nicolas Schard
-fut oblig de chercher un autre matre Jacques qui pt tre
-compositeur, correcteur et prote. Un abb, depuis vque sous la
-Restauration et qui refusait alors de prter le serment, remplaa le
-comte de Maucombe jusqu'au jour o le Premier Consul rtablit la
-religion catholique. Le comte et l'vque se rencontrrent plus tard
-sur le mme banc de la Chambre des Pairs. Si en 1802 Jrme-Nicolas
-Schard ne savait pas mieux lire et crire qu'en 1793, il
-s'tait mnag d'assez belles <i>toffes</i> pour pouvoir payer un prote.
-Le compagnon si insoucieux de son avenir tait devenu trs-redoutable
- ses Singes et ses Ours. L'avarice commence o la
-pauvret cesse. Le jour o l'imprimeur entrevit la possibilit de se
-faire une fortune, l'intrt dveloppa chez lui une intelligence matrielle
-de son tat, mais avide, souponneuse et pntrante. Sa pratique
-narguait la thorie. Il avait fini par toiser d'un coup d'&oelig;il le
-prix d'une page et d'une feuille selon chaque espce de caractre.
-Il prouvait ses ignares chalands que les grosses lettres cotaient
-plus cher remuer que les fines; s'agissait-il des petites, il disait
-qu'elles taient plus difficiles manier. La <i>composition</i> tant la
-partie typographique laquelle il ne comprenait rien, il avait si
-peur de se tromper qu'il ne faisait jamais que des marchs lonins.
-Si ses compositeurs travaillaient l'heure, son &oelig;il ne les quittait
-jamais. S'il savait un fabricant dans la gne, il achetait ses papiers
- vil prix et les emmagasinait. Aussi ds ce temps possdait-il dj
-la maison o l'imprimerie tait loge depuis un temps immmorial.
-Il eut toute espce de bonheur: il devint veuf et n'eut qu'un fils;
-il le mit au lyce de la ville, moins pour lui donner de l'ducation
-que pour se prparer un successeur; il le traitait svrement afin de
-prolonger la dure de son pouvoir paternel; aussi les jours de cong,
-le faisait-il travailler la casse en lui disant d'apprendre gagner
-sa vie pour pouvoir un jour rcompenser son pauvre pre, qui se
-saignait pour l'lever. Au dpart de l'abb, Schard choisit pour
-prote celui de ses quatre compositeurs que le futur vque lui signala
-comme ayant autant de probit que d'intelligence. Par ainsi,
-le bonhomme fut en mesure d'atteindre le moment o son fils
-pourrait diriger l'tablissement, qui s'agrandirait alors sous des
-<span class="pagenum" id="Page_4">4</span>
-mains jeunes et habiles. David Schard fit au lyce d'Angoulme les
-plus brillantes tudes. Quoiqu'un Ours, parvenu sans connaissances
-ni ducation, mprist considrablement la science, le pre Schard
-envoya son fils Paris pour y tudier la haute typographie; mais il
-lui fit une si violente recommandation d'amasser une bonne somme
-dans un pays qu'il appelait le <i>paradis des ouvriers</i>, en lui disant
-de ne pas compter sur la bourse paternelle, qu'il voyait sans doute
-un moyen d'arriver ses fins dans ce sjour <i>au pays de Sapience</i>.
-Tout en apprenant son mtier, David acheva son ducation Paris.
-Le prote des Didot devint un savant. Vers la fin de l'anne 1819
-David Schard quitta Paris sans y avoir cot un rouge liard son
-pre, qui le rappelait pour mettre entre ses mains le timon des affaires.
-L'imprimerie de Nicolas Schard possdait alors le seul journal
-d'annonces judiciaires qui existt dans le Dpartement, la pratique
-de la Prfecture et celle de l'vch, trois clientles qui devaient
-procurer une grande fortune un jeune homme actif.</p>
-
-<p>Prcisment cette poque, les frres Cointet, fabricants de papiers,
-achetrent le second brevet d'imprimeur la rsidence d'Angoulme,
-que jusqu'alors le vieux Schard avait su rduire la
-plus complte inaction, la faveur des crises militaires qui, sous
-l'Empire, comprimrent tout mouvement industriel; par cette raison,
-il n'en avait point fait l'acquisition, et sa parcimonie fut une
-cause de ruine pour la vieille imprimerie. En apprenant cette nouvelle,
-le vieux Schard pensa joyeusement que la lutte qui s'tablirait
-entre son tablissement et les Cointet serait soutenue par son
-fils, et non par lui.&mdash;J'y aurais succomb, se dit-il; mais un
-jeune homme lev chez MM. Didot s'en tirera. Le septuagnaire
-soupirait aprs le moment o il pourrait vivre sa guise. S'il avait
-peu de connaissances en haute typographie, en revanche il passait
-pour tre extrmement fort dans un art que les ouvriers ont plaisamment
-nomm la solographie, art bien estim par le divin auteur
-du <i>Pantagruel</i>, mais dont la culture, perscute par les socits
-dites de <i>temprance</i>, est de jour en jour plus abandonne.
-Jrme-Nicolas Schard, fidle la destine que son nom lui avait
-faite, tait dou d'une soif inextinguible. Sa femme avait pendant
-long-temps contenu dans de justes bornes cette passion pour le raisin
-pil, got si naturel aux Ours que monsieur de Chateaubriand
-l'a remarqu chez les vritables ours de l'Amrique; mais les philosophes
-ont remarqu que les habitudes du jeune ge reviennent
-<span class="pagenum" id="Page_5">5</span>
-avec force dans la vieillesse de l'homme. Schard confirmait cette
-observation: plus il vieillissait, plus il aimait boire. Sa passion
-laissait sur sa physionomie oursine des marques qui la rendaient
-originale. Son nez avait pris le dveloppement et la forme d'un A
-majuscule corps de triple canon. Ses deux joues veines ressemblaient
- ces feuilles de vigne pleines de gibbosits violettes, purpurines
-et souvent panaches. Vous eussiez dit d'une truffe monstrueuse
-enveloppe par les pampres de l'automne. Cachs sous deux
-gros sourcils pareils deux buissons chargs de neige, ses petits
-yeux gris, o ptillait la ruse d'une avarice qui tuait tout en lui,
-mme la paternit, conservaient leur esprit jusque dans l'ivresse. Sa
-tte chauve et dcouronne, mais ceinte de cheveux grisonnants qui
-frisotaient encore, rappelait l'imagination les Cordeliers des <i>Contes
-de la Fontaine</i>. Il tait court et ventru comme beaucoup
-de ces vieux lampions qui consomment plus d'huile que de mche;
-car les excs en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui
-est propre. L'ivrognerie, comme l'tude, engraisse encore l'homme
-gras et maigrit l'homme maigre. Jrme-Nicolas Schard portait
-depuis trente ans le fameux tricorne municipal, qui dans quelques
-provinces se retrouve encore sur la tte du tambour de la ville. Son
-gilet et son pantalon taient en velours verdtre. Enfin, il avait une
-vieille redingote brune, des bas de coton chins et des souliers
-boucles d'argent. Ce costume o l'ouvrier se retrouvait encore dans
-le bourgeois convenait si bien ses vices et ses habitudes, il exprimait
-si bien sa vie, que ce bonhomme semblait avoir t cr
-tout habill: vous ne l'auriez pas plus imagin sans ses vtements
-qu'un oignon sans sa pelure. Si le vieil imprimeur n'et pas depuis
-long-temps donn la mesure de son aveugle avidit, son abdication
-suffirait peindre son caractre. Malgr les connaissances que son
-fils devait rapporter de la grande cole des Didot, il se proposa de
-faire avec lui la bonne affaire qu'il ruminait depuis long-temps. Si
-le pre en faisait une bonne, le fils devait en faire une mauvaise.
-Mais, pour le bonhomme, il n'y avait ni fils ni pre en affaire. S'il
-avait d'abord vu dans David son unique enfant, plus tard il y vit un
-acqureur naturel de qui les intrts taient opposs aux siens: il
-voulait vendre cher, David devait acheter bon march; son fils
-devenait donc un ennemi vaincre. Cette transformation du sentiment
-en intrt personnel, ordinairement lente, tortueuse et hypocrite
-chez les gens bien levs, fut rapide et directe chez le vieil
-<span class="pagenum" id="Page_6">6</span>
-Ours, qui montra combien la solographie ruse l'emportait sur la
-typographie instruite. Quand son fils arriva, le bonhomme lui tmoigna
-la tendresse commerciale que les gens habiles ont pour leurs
-dupes: il s'occupa de lui comme un amant se serait occup de sa
-matresse; il lui donna le bras, il lui dit o il fallait mettre les pieds
-pour ne pas se crotter; il lui avait fait bassiner son lit, allumer du
-feu, prparer un souper. Le lendemain, aprs avoir essay de griser
-son fils durant un plantureux dner, Jrme-Nicolas Schard, fortement
-avin, lui dit un:&mdash;<i>Causons d'affaires?</i> qui passa si
-singulirement entre deux hoquets, que David le pria de remettre
-les affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parti
-de son ivresse pour abandonner une bataille prpare depuis si
-long-temps. D'ailleurs, aprs avoir port son boulet pendant cinquante
-ans, il ne voulait pas, dit-il, le garder une heure de plus.
-Demain son fils serait le Naf.</p>
-
-<p>Ici peut-tre est-il ncessaire de dire un mot de l'tablissement.
-L'imprimerie, situe dans l'endroit o la rue de Beaulieu dbouche
-sur la place du Mrier, s'tait tablie dans cette maison vers la fin
-du rgne de Louis XIV. Aussi depuis long-temps les lieux avaient-ils
-t disposs pour l'exploitation de cette industrie. Le rez-de-chausse
-formait une immense pice claire sur la rue par un vieux
-vitrage, et par un grand chssis sur une cour intrieure. On pouvait
-d'ailleurs arriver au bureau du matre par une alle. Mais en
-province les procds de la typographie sont toujours l'objet d'une
-curiosit si vive, que les chalands aimaient mieux entrer par une
-porte vitre pratique dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu'il
-fallt descendre quelques marches, le sol de l'atelier se trouvant
-au dessous du niveau de la chausse. Les curieux, bahis, ne
-prenaient jamais garde aux inconvnients du passage travers les
-dfils de l'atelier. S'ils regardaient les berceaux forms par les
-feuilles tendues sur des cordes attaches au plancher, ils se heurtaient
-le long des rangs de casses, ou se faisaient dcoiffer par les
-barres de fer qui maintenaient les presses. S'ils suivaient les agiles
-mouvements d'un compositeur grapillant ses lettres dans les cent
-cinquante-deux cassetins de sa casse, lisant sa copie, relisant sa ligne
-dans son composteur en y glissant une interligne, ils donnaient
-dans une rame de papier tremp charge de ses pavs, ou s'attrapaient
-la hanche dans l'angle d'un banc; le tout au grand amusement
-des Singes et des Ours. Jamais personne n'tait arriv sans accident
-<span class="pagenum" id="Page_7">7</span>
-jusqu' deux grandes cages situes au bout de cette caverne,
-qui formaient deux misrables pavillons sur la cour, et o trnaient
-d'un ct le prote, de l'autre le matre imprimeur. Dans la cour,
-les murs taient agrablement dcors par des treilles qui, vu la
-rputation du matre, avaient une apptissante couleur locale. Au
-fond, et adoss au noir mur mitoyen, s'levait un appentis en ruine
-o se trempait et se faonnait le papier. L, taient l'vier sur lequel
-se lavaient avant et aprs le tirage les Formes, ou, pour employer le
-langage vulgaire, les planches de caractres; il s'en chappait une
-dcoction d'encre mle aux eaux mnagres de la maison, qui faisait
-croire aux paysans venus les jours de march que le diable se
-dbarbouillait dans cette maison. Cet appentis tait flanqu d'un
-ct par la cuisine, de l'autre par un bcher. Le premier tage de
-cette maison, au-dessus duquel il n'y avait que deux chambres en
-mansardes, contenait trois pices. La premire, aussi longue que
-l'alle, moins la cage du vieil escalier de bois, claire sur la rue
-par une petite croise oblongue, et sur la cour par un &oelig;il-de-b&oelig;uf,
-servait la fois d'antichambre et de salle manger. Purement et
-simplement blanchie la chaux, elle se faisait remarquer par la cynique
-simplicit de l'avarice commerciale; le carreau sale n'avait
-jamais t lav; le mobilier consistait en trois mauvaises chaises,
-une table ronde et un buffet situ entre deux portes qui donnaient
-entre dans une chambre coucher et dans un salon; les fentres
-et la porte taient brunes de crasse; des papiers blancs ou imprims
-l'encombraient la plupart du temps; souvent le dessert, les bouteilles,
-les plats du dner de Jrme-Nicolas Schard se voyaient sur
-les ballots. La chambre coucher, dont la croise avait un vitrage
-en plomb qui tirait son jour de la cour, tait tendue de ces vieilles
-tapisseries que l'on voit en province le long des maisons au jour de
-la Fte-Dieu. Il s'y trouvait un grand lit colonnes garni de rideaux,
-de bonnes-grces et d'un couvre-pieds en serge rouge, deux
-fauteuils vermoulus, deux chaises en bois de noyer et en tapisserie,
-un vieux secrtaire, et sur la chemine un cartel. Cette chambre,
-o se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes,
-avait t arrange par le sieur Rouzeau, prdcesseur et matre
-de Jrme-Nicolas Schard. Le salon, modernis par feu madame
-Schard, offrait d'pouvantables boiseries peintes en bleu de perruquier;
-les panneaux taient dcors d'un papier scnes orientales,
-colories en bistre sur un fond blanc; le meuble consistait en six
-<span class="pagenum" id="Page_8">8</span>
-chaises garnies de basane bleue dont les dossiers reprsentaient des
-lyres. Les deux fentres grossirement cintres, et par o l'&oelig;il embrassait
-la place du Mrier, tait sans rideaux; la chemine n'avait
-ni flambeau, ni pendule, ni glace. Madame Schard tait morte
-au milieu de ses projets d'embellissement, et l'Ours ne devinant pas
-l'utilit d'amliorations qui ne rapportaient rien, les avait abandonnes.
-Ce fut l que, <i lang="la" xml:lang="la">pede titubante</i>, Jrme-Nicolas Schard
-amena son fils et lui montra sur la table ronde un tat du matriel
-de son imprimerie dress sous sa direction par le prote.</p>
-
-<p>&mdash;Lis cela, mon garon, dit Jrme-Nicolas Schard en roulant
-ses yeux ivres du papier son fils et de son fils au papier. Tu verras
-quel bijou d'imprimerie je te donne.</p>
-
-<p>&mdash;Trois presses en bois maintenues par des barres en fer, marbre
-en fonte....</p>
-
-<p>&mdash;Une amlioration que j'ai faite, dit le vieux Schard en interrompant
-son fils.</p>
-
-<p>&mdash;Avec tous leurs ustensiles; encriers, balles et bancs, etc.,
-seize cents francs! Mais, mon pre, dit David Schard en laissant
-tomber l'inventaire, vos presses sont des sabots qui ne valent pas
-cent cus, et dont il faut faire du feu.</p>
-
-<p>&mdash;Des sabots?... s'cria le vieux Schard, des sabots?... Prends
-l'inventaire et descendons! Tu vas voir si vos inventions de mchante
-serrurerie man&oelig;uvrent comme ces bons vieux outils prouvs.
-Aprs, tu n'auras pas le c&oelig;ur d'injurier d'honntes presses qui
-roulent comme des voitures en poste, et qui iront encore pendant
-toute ta vie sans ncessiter la moindre rparation. Des sabots! Oui
-c'est des sabots o tu trouveras du sel pour cuire des &oelig;ufs! des sabots
-que ton pre a man&oelig;uvrs pendant vingt ans, qui lui ont
-servi te faire ce que tu es.</p>
-
-<p>Le pre dgringola l'escalier raboteux, us, tremblant, sans y
-chavirer; il ouvrit la porte de l'alle qui donnait dans l'atelier, se
-prcipita sur la premire de ses presses sournoisement huiles et
-nettoyes, il montra les fortes jumelles en bois de chne frott par
-son apprenti.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce l un amour de presse? dit-il.</p>
-
-<p>Il s'y trouvait le <i>billet de faire part</i> d'un mariage. Le vieil
-Ours abaissa la frisquette sur le tympan, et le tympan sur le marbre
-qu'il fit rouler sous la presse; il tira le barreau, droula la corde
-pour ramener le marbre, releva tympan et frisquette avec l'agilit
-<span class="pagenum" id="Page_9">9</span>
-qu'aurait mise un jeune Ours. La presse ainsi man&oelig;uvre jeta
-un si joli cri que vous eussiez dit d'un oiseau qui serait venu heurter
- une vitre et se serait enfui.</p>
-
-<p>&mdash;Y a-t-il une seule presse anglaise capable d'aller ce train-l?
-dit le pre son fils tonn.</p>
-
-<p>Le vieux Schard courut successivement la seconde, la troisime
-presse, sur chacune desquelles il fit la mme man&oelig;uvre avec
-une gale habilet. La dernire offrit son &oelig;il troubl de vin un
-endroit nglig par l'apprenti; l'ivrogne, aprs avoir notablement
-jur, prit le pan de sa redingote pour la frotter, comme un maquignon
-qui lustre le poil d'un cheval vendre.</p>
-
-<p>&mdash;Avec ces trois presses-l, sans prote, tu peux gagner tes neuf
-mille francs par an, David. Comme ton futur associ, je m'oppose
- ce que tu les remplaces par ces maudites presses en fonte qui
-usent les caractres. Vous avez cri miracle Paris en voyant l'invention
-de ce maudit Anglais, un ennemi de la France, qui a voulu
-faire la fortune des fondeurs. Ah! vous avez voulu des Stanhope!
-merci de vos Stanhope qui cotent chacune deux mille cinq cents
-francs, presque deux fois plus que valent mes trois bijoux ensemble,
-et qui vous chinent la lettre par leur dfaut d'lasticit. Je ne
-suis pas instruit comme toi, mais retiens bien ceci: la vie des Stanhope
-est la mort du caractre. Ces trois presses te feront un bon
-user, l'ouvrage sera proprement <i>tire</i>, et les Angoumoisins ne t'en
-demanderont pas davantage. Imprime avec du fer ou avec du bois,
-avec de l'or ou de l'argent, ils ne t'en paieront pas un liard de plus.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Item</i>, dit David, cinq milliers de livres de caractres, provenant
-de la fonderie de monsieur Vaflard... A ce nom, l'lve des
-Didot ne put s'empcher de sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Ris, ris! Aprs douze ans, les caractres sont encore neufs.
-Voil ce que j'appelle un fondeur! Monsieur Vaflard est un honnte
-homme qui fournit de la matire dure; et, pour moi, le meilleur
-fondeur est celui chez lequel on va le moins souvent.</p>
-
-<p>&mdash;Estims dix mille francs, reprit David en continuant. Dix mille
-francs, mon pre! mais c'est quarante sous la livre, et
-messieurs Didot ne vendent leur cicro neuf que trente-six sous la
-livre. Vos ttes de clous ne valent que le prix de la fonte, dix sous
-la livre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu donnes le nom de ttes de clous aux Btardes, aux Coules,
-aux Rondes de monsieur Gill, anciennement imprimeur de
-<span class="pagenum" id="Page_10">10</span>
-l'Empereur, des caractres qui valent six francs la livre, des chefs-d'&oelig;uvre
-de gravure achets il y a cinq ans, et dont plusieurs ont
-encore le blanc de la fonte, tiens! Le vieux Schard attrapa quelques
-cornets pleins de <i>sortes</i> qui n'avaient jamais servi et les montra.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas savant, je ne sais ni lire ni crire, mais j'en
-sais encore assez pour deviner que les caractres d'criture de la
-maison Gill ont t les pres des anglaises de tes messieurs Didot.
-Voici une <i>ronde</i>, dit-il en dsignant une casse et y prenant un M,
-une <i>ronde</i> de cicro qui n'a pas encore t dgomme.</p>
-
-<p>David s'aperut qu'il n'y avait pas moyen de discuter avec son
-pre. Il fallait tout admettre ou tout refuser, il se trouvait entre un
-non et un oui. Le vieil Ours avait compris dans l'inventaire jusqu'aux
-cordes de l'tendage. La plus petite ramette, les ais, les jattes, la
-pierre et les brosses laver, tout tait chiffr avec le scrupule d'un
-avare. Le total allait trente mille francs, y compris le brevet de
-matre imprimeur et l'achalandage. David se demandait en lui-mme
-si l'affaire tait ou non faisable. En voyant son fils muet sur
-le chiffre, le vieux Schard devint inquiet; car il prfrait un dbat
-violent une acceptation silencieuse. En ces sortes de marchs, le
-dbat annonce un ngociant capable qui dfend ses intrts. <i>Qui
-tope tout</i>, disait le vieux Schard, <i>ne paye rien</i>. Tout en piant
-la pense de son fils, il fit le dnombrement des mchants ustensiles
-ncessaires l'exploitation d'une imprimerie en province; il amena
-successivement David devant une presse satiner, une presse rogner
-pour faire les ouvrages de ville, et il lui en vanta l'usage et la
-solidit.</p>
-
-<p>&mdash;Les vieux outils sont toujours les meilleurs, dit-il. On devrait
-en imprimerie les payer plus cher que les neufs, comme cela se fait
-chez les batteurs d'or.</p>
-
-<p>D'pouvantables vignettes reprsentant des Hymens, des Amours,
-des morts qui soulevaient la pierre de leurs spulcres en dcrivant
-un V ou un M, d'normes cadres masques pour les affiches de
-spectacles, devinrent, par l'effet de l'loquence avine de Jrme-Nicolas,
-des objets de la plus immense valeur. Il dit son fils que
-les habitudes des gens de province taient si fortement enracines,
-qu'il essaierait en vain de leur donner de plus belles choses. Lui,
-Jrme-Nicolas Schard, avait tent de leur vendre des almanachs
-meilleurs que le <i>Double Ligeois</i> imprim sur du papier sucre!
-eh! bien, le vrai <i>Double Ligeois</i> avait t prfr aux plus
-<span class="pagenum" id="Page_11">11</span>
-magnifiques almanachs. David reconnatrait bientt l'importance de ces
-vieilleries, en les vendant plus cher que les plus coteuses nouveauts.</p>
-
-<p>&mdash;Ha! ha! mon garon, la province est la province, et Paris est
-Paris. Si un homme de l'Houmeau t'arrive pour faire faire son billet
-de mariage, et que tu le lui imprimes sans un Amour avec des guirlandes,
-il ne se croira point mari, et te le rapportera s'il n'y voit
-qu'un <i>M</i>, comme chez tes messieurs Didot, qui sont la gloire de la
-typographie, mais dont les inventions ne seront pas adoptes avant
-cent ans dans les provinces. Et voil.</p>
-
-<p>Les gens gnreux font de mauvais commerants. David tait
-une de ces natures pudiques et tendres qui s'effraient d'une discussion,
-et qui cdent au moment o l'adversaire leur pique un peu
-trop le c&oelig;ur. Ses sentiments levs et l'empire que le vieil ivrogne
-avait conserv sur lui le rendaient encore plus impropre soutenir
-un dbat d'argent avec son pre, surtout quand il lui croyait les
-meilleures intentions; car il attribua d'abord la voracit de l'intrt
- l'attachement que le pressier avait pour ses outils. Cependant,
-comme Jrme-Nicolas Schard avait eu le tout de la veuve Rouzeau
-pour dix mille francs en assignats, et qu'en l'tat actuel des
-choses trente mille francs taient un prix exorbitant, le fils s'cria:&mdash;Mon
-pre, vous m'gorgez!</p>
-
-<p>&mdash;Moi qui t'ai donn la vie?... dit le vieil ivrogne en levant la main
-vers l'tendage. Mais, David, quoi donc values-tu le brevet?
-Sais-tu ce que vaut le Journal d'Annonces dix sous la ligne, privilge
-qui, lui seul, a rapport cinq cents francs le mois dernier?
-Mon gars, ouvre les livres, vois ce que produisent les affiches et
-les registres de la Prfecture, la pratique de la Mairie et celle de
-l'vch! Tu es un fainant qui ne veut pas faire sa fortune. Tu
-marchandes le cheval qui doit te conduire quelque beau domaine
-comme celui de Marsac.</p>
-
-<p>A cet inventaire tait joint un acte de socit entre le pre et le
-fils. Le bon pre louait la socit sa maison pour une somme de
-douze cents francs, quoiqu'il ne l'et achete que six mille livres,
-et il s'y rservait une des deux chambres pratiques dans les mansardes.
-Tant que David Schard n'aurait pas rembours les trente
-mille francs, les bnfices se partageraient par moiti; le jour
-o il aurait rembours cette somme son pre, il deviendrait seul
-et unique propritaire de l'imprimerie. David estima le brevet, la
-<span class="pagenum" id="Page_12">12</span>
-clientle et le journal, sans s'occuper des outils; il crut pouvoir se
-librer et accepta ces conditions. Habitu aux finasseries de paysan,
-et ne connaissant rien aux larges calculs des Parisiens, le pre
-fut tonn d'une si prompte conclusion.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils se serait-il enrichi? se dit-il, ou invente-t-il en ce
-moment de ne pas me payer? Dans cette pense, il le questionna
-pour savoir s'il apportait de l'argent, afin de le lui prendre en -compte.
-La curiosit du pre veilla la dfiance du fils. David resta
-boutonn jusqu'au menton. Le lendemain, le vieux Schard fit
-transporter par son apprenti dans la chambre au deuxime tage
-ses meubles qu'il comptait faire apporter sa campagne par les
-charrettes qui y reviendraient vide. Il livra les trois chambres du
-premier tage tout nues son fils, de mme qu'il le mit en possession
-de l'imprimerie sans lui donner un centime pour payer les
-ouvriers. Quand David pria son pre, en sa qualit d'associ, de
-contribuer la mise ncessaire l'exploitation commune, le vieux
-pressier fit l'ignorant. Il ne s'tait pas oblig, dit-il, donner de
-l'argent en donnant son imprimerie; sa mise de fonds tait faite.
-Press par la logique de son fils, il lui rpondit que, quand il avait
-achet l'imprimerie la veuve Rouzeau, il s'tait tir d'affaire sans
-un sou. Si lui, pauvre ouvrier dnu de connaissances, avait russi,
-un lve de Didot ferait encore mieux. D'ailleurs David avait gagn
-de l'argent qui provenait de l'ducation paye la sueur du front
-de son vieux pre, il pouvait bien l'employer aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu fait de tes <i>banques</i>? lui dit-il en revenant la charge
-afin d'claircir le problme que le silence de son fils avait laiss la
-veille indcis.</p>
-
-<p>&mdash;Mais n'ai-je pas eu vivre, n'ai-je pas achet des livres? rpondit
-David indign.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu achetais des livres? tu feras de mauvaises affaires. Les
-gens qui achtent des livres ne sont gure propres en imprimer,
-rpondit l'Ours.</p>
-
-<p>David prouva la plus horrible des humiliations, celle que cause
-l'abaissement d'un pre: il lui fallut subir le flux de raisons
-viles, pleureuses, lches, commerciales par lesquelles le vieil
-avare formula son refus. Il refoula ses douleurs dans son me,
-en se voyant seul, sans appui, en trouvant un spculateur dans
-son pre que, par curiosit philosophique, il voulut connatre
- fond. Il lui fit observer qu'il ne lui avait jamais demand compte
-<span class="pagenum" id="Page_13">13</span>
-de la fortune de sa mre. Si cette fortune ne pouvait entrer en compensation
-du prix de l'imprimerie, elle devait au moins servir
-l'exploitation en commun.</p>
-
-<p>&mdash;La fortune de ta mre, dit le vieux Schard, mais c'tait son
-intelligence et sa beaut!</p>
-
-<p>A cette rponse, David devina son pre tout entier, et comprit
-que, pour en obtenir un compte, il faudrait lui intenter un procs
-interminable, coteux et dshonorant. Ce noble c&oelig;ur accepta le
-fardeau qui allait peser sur lui, car il savait avec combien de peines
-il acquitterait les engagements pris envers son pre.</p>
-
-<p>&mdash;Je travaillerai, se dit-il. Aprs tout, si j'ai du mal, le bonhomme
-en a eu. Ne sera-ce pas d'ailleurs travailler pour moi-mme?</p>
-
-<p>&mdash;Je te laisse un trsor, dit le pre inquiet du silence de son
-fils.</p>
-
-<p>David demanda quel tait ce trsor.</p>
-
-<p>&mdash;Marion, dit le pre.</p>
-
-<p>Marion tait une grosse fille de campagne indispensable l'exploitation
-de l'imprimerie: elle trempait le papier et le rognait, faisait
-les commissions et la cuisine, blanchissait le linge, dchargeait
-les voitures de papier, allait toucher l'argent et nettoyait les tampons.
-Si Marion et su lire, le vieux Schard l'aurait mise la
-composition.</p>
-
-<p>Le pre partit pied pour la campagne. Quoique trs-heureux de
-sa vente, dguise sous le nom d'association, il tait inquiet de la
-manire dont il serait pay. Aprs les angoisses de la vente, viennent
-toujours celles de sa ralisation. Toutes les passions sont essentiellement
-jsuitiques. Cet homme, qui regardait l'instruction comme
-inutile, s'effora de croire l'influence de l'instruction. Il hypothquait
-ses trente mille francs sur les ides d'honneur que l'ducation
-devait avoir dveloppes chez son fils. En jeune homme bien lev,
-David suerait sang et eau pour payer ses engagements, ses connaissances
-lui feraient trouver des ressources, il s'tait montr plein de
-beaux sentiments, il payerait! Beaucoup de pres, qui agissent ainsi,
-croient avoir agi paternellement, comme le vieux Schard avait fini
-par se le persuader en atteignant son vignoble situ Marsac, petit
-village quatre lieues d'Angoulme. Ce domaine, o le prcdent
-propritaire avait bti une jolie habitation, s'tait augment d'anne
-en anne depuis 1809, poque o le vieil Ours l'avait acquis. Il y
-changea les soins du pressoir contre ceux de la presse, et il tait,
-<span class="pagenum" id="Page_14">14</span>
-comme il le disait, depuis trop long-temps dans les vignes pour ne
-pas s'y bien connatre.</p>
-
-<p>Pendant la premire anne de sa retraite la campagne, le pre
-Schard montra une figure soucieuse au-dessus de ses chalas; car il
-tait toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait au milieu
-de son atelier. Ces trente mille francs inesprs le grisaient encore
-plus que la pure septembrale, il les maniait idalement entre ses
-pouces. Moins la somme tait due, plus il dsirait l'encaisser. Aussi,
-souvent accourait-il de Marsac Angoulme, attir par ses inquitudes.
-Il gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est assise
-la ville, il entrait dans l'atelier pour voir si son fils se tirait
-d'affaire. Or les presses taient leurs places; l'unique apprenti,
-coiff d'un bonnet de papier, dcrassait les tampons; le vieil Ours
-entendait crier une presse sur quelque billet de faire part, il reconnaissait
-ses vieux caractres, il apercevait son fils et le prote,
-chacun lisant dans sa cage un livre que l'Ours prenait pour des
-preuves. Aprs avoir dn avec David, il retournait alors son domaine
-de Marsac en ruminant ses craintes. L'avarice a comme
-l'amour un don de seconde vue sur les futurs contingents, elle les
-flaire, elle les presse. Loin de l'atelier o l'aspect de ses outils le
-fascinait en le reportant aux jours o il faisait fortune, le vigneron
-trouvait chez son fils d'inquitants symptmes d'inactivit. Le nom
-de <i>Cointet frres</i> l'effarouchait, il le voyait dominant celui de
-<i>Schard et fils</i>. Enfin il sentait le vent du malheur. Ce pressentiment
-tait juste, le malheur planait sur la maison Schard. Mais
-les avares ont un dieu. Par un concours de circonstances imprvues,
-ce dieu devait faire trbucher dans l'escarcelle de l'ivrogne le prix
-de sa vente usuraire. Voici pourquoi l'imprimerie Schard tombait,
-malgr ses lments de prosprit.</p>
-
-<p>Indiffrent la raction religieuse que produisait la Restauration
-dans le gouvernement, mais galement insouciant du Libralisme,
-David gardait la plus nuisible des neutralits en matire politique
-et religieuse. Il se trouvait dans un temps o les commerants
-de province devaient professer une opinion afin d'avoir des chalands,
-car il fallait opter entre la pratique des Libraux et celle
-des Royalistes. Un amour qui vint au c&oelig;ur de David et ses proccupations
-scientifiques, son beau naturel l'empchrent d'avoir
-cette pret au gain qui constitue le vrai commerant, et qui lui
-et fait tudier les diffrences qui distinguent l'industrie provinciale
-<span class="pagenum" id="Page_15">15</span>
-de l'industrie parisienne. Les nuances si tranches dans les
-Dpartements disparaissent dans le grand mouvement de Paris. Ses
-concurrents, les frres Cointet se mirent l'unisson des opinions
-monarchiques, ils firent ostensiblement maigre, hantrent la cathdrale,
-cultivrent les prtres, et rimprimrent les premiers livres
-religieux dont le besoin se fit sentir. Les Cointet prirent ainsi l'avance
-dans cette branche lucrative, et calomnirent David Schard en
-l'accusant de libralisme et d'athisme. Comment, disaient-ils, employer
-un homme qui avait pour pre un septembriseur, un ivrogne,
-un bonapartiste, un vieil avare qui devait lui laisser des monceaux
-d'or? Ils taient pauvres, chargs de famille, tandis que David tait
-garon et serait puissamment riche; aussi n'en prenait-il qu' son
-aise, etc. Influencs par ces accusations portes contre David, la
-Prfecture et l'vch finirent par donner le privilge de leurs impressions
-aux frres Cointet. Bientt ces avides antagonistes, enhardis
-par l'incurie de leur rival, crrent un second journal d'annonces.
-La vieille imprimerie fut rduite aux impressions de la
-ville, et le produit de sa feuille d'annonces diminua de moiti. Riche
-de gains considrables raliss sur les livres d'glise et de pit, la
-maison Cointet proposa bientt aux Schard de leur acheter leur
-journal, afin d'avoir les annonces du dpartement et les insertions
-judiciaires sans partage. Aussitt que David eut transmis cette nouvelle
- son pre, le vieux vigneron, pouvant dj par les progrs
-de la maison Cointet, fondit de Marsac sur la place du Mrier avec la
-rapidit du corbeau qui a flair les cadavres d'un champ de bataille.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi man&oelig;uvrer les Cointet, ne te mle pas de cette
-affaire, dit-il son fils.</p>
-
-<p>Le vieillard eut bientt devin l'intrt des Cointet, il les effraya
-par la sagacit de ses aperus. Son fils commettait une sottise qu'il
-venait empcher, disait-il.&mdash;Sur quoi reposera notre clientle, s'il
-cde notre journal? Les avous, les notaires, tous les ngociants de
-l'Houmeau seront libraux; les Cointet ont voulu nuire aux Schard
-en les accusant de Libralisme, ils leur ont ainsi prpar une
-planche de salut, les annonces des Libraux resteront aux Schard!
-Vendre le journal! mais autant vendre matriel et brevet. Il demandait
-alors aux Cointet soixante mille francs de l'imprimerie
-pour ne pas ruiner son fils: il aimait son fils, il dfendait son fils.
-Le vigneron se servit de son fils comme les paysans se servent de
-leurs femmes: son fils voulait ou ne voulait pas, selon les propositions
-<span class="pagenum" id="Page_16">16</span>
-qu'il arrachait une une aux Cointet, et il les amena, non sans
-efforts, donner une somme de vingt-deux mille francs pour le
-<i>Journal de la Charente</i>. Mais David dut s'engager ne jamais
-imprimer quelque journal que ce ft, sous peine de trente mille
-francs de dommages-intrts. Cette vente tait le suicide de l'imprimerie
-Schard; mais le vigneron ne s'en inquitait gure. Aprs
-le vol vient toujours l'assassinat. Le bonhomme comptait appliquer
-cette somme au payement de son fonds; et, pour la palper, il aurait
-donn David par-dessus le march, d'autant plus que ce gnant
-fils avait droit la moiti de ce trsor inespr. En ddommagement,
-le gnreux pre lui abandonna l'imprimerie, mais en maintenant
-le loyer de la maison aux fameux douze cents francs.</p>
-
-<p>Depuis la vente du journal aux Cointet, le vieillard vint rarement
-en ville, il allgua son grand ge; mais la raison vritable tait le peu
-d'intrt qu'il portait une imprimerie qui ne lui appartenait plus.
-Nanmoins il ne put entirement rpudier la vieille affection qu'il
-portait ses outils. Quand ses affaires l'amenaient Angoulme, il
-et t trs-difficile de dcider qui l'attirait le plus dans sa maison,
-ou de ses presses en bois ou de son fils, auquel il venait par forme
-demander ses loyers. Son ancien prote, devenu celui des Cointet,
-savait quoi s'en tenir sur cette gnrosit paternelle; il disait que
-ce fin renard se mnageait ainsi le droit d'intervenir dans les affaires
-de son fils, en devenant crancier privilgi par l'accumulation
-des loyers.</p>
-
-<p>La nonchalante incurie de David Schard avait des causes qui
-peindront le caractre de ce jeune homme. Quelques jours aprs
-son installation dans l'imprimerie paternelle, il avait rencontr l'un
-de ses amis de collge, alors en proie la plus profonde misre. L'ami
-de David Schard tait un jeune homme, alors g d'environ vingt
-et un ans, nomm Lucien Chardon, et fils d'un ancien chirurgien des
-armes rpublicaines mis hors de service par une blessure. La nature
-avait fait un chimiste de monsieur Chardon le pre, et le hasard
-l'avait tabli pharmacien Angoulme. La mort le surprit au milieu
-des prparatifs ncessits par une lucrative dcouverte la recherche
-de laquelle il avait consum plusieurs annes d'tudes scientifiques.
-Il voulait gurir toute espce de goutte. La goutte est la
-maladie des riches; et comme les riches payent cher la sant quand
-ils en sont privs, il avait choisi ce problme rsoudre parmi tous
-ceux qui s'taient offerts ses mditations. Plac entre la science
-<span class="pagenum" id="Page_17">17</span>
-et l'empirisme, feu Chardon comprit que la science pouvait seule
-assurer sa fortune: il avait donc tudi les causes de la maladie,
-et bas son remde sur un certain rgime qui l'appropriait chaque
-temprament. Il tait mort pendant un sjour Paris, o il sollicitait
-l'approbation de l'Acadmie des sciences, et perdit ainsi le fruit
-de ses travaux. Pressentant sa fortune, le pharmacien ne ngligeait
-rien pour l'ducation de son fils et de sa fille, en sorte que l'entretien
-de sa famille avait constamment dvor les produits de sa pharmacie.
-Ainsi, non-seulement il laissa ses enfants dans la misre, mais
-encore, pour leur malheur, il les avait levs dans l'esprance de
-destines brillantes qui s'teignirent avec lui. L'illustre Desplein, qui
-lui donna des soins, le vit mourir dans des convulsions de rage. Cette
-ambition eut pour principe le violent amour que l'ancien chirurgien
-portait sa femme, dernier rejeton de la famille de Rubempr,
-miraculeusement sauv par lui de l'chafaud en 1793. Sans
-que la jeune fille et voulu consentir ce mensonge, il avait gagn
-du temps en la disant enceinte. Aprs s'tre en quelque sorte cr
-le droit de l'pouser, il l'pousa malgr leur commune pauvret. Ses
-enfants, comme tous les enfants de l'amour, eurent pour tout hritage
-la merveilleuse beaut de leur mre, prsent si souvent fatal
-quand la misre l'accompagne. Ces esprances, ces travaux, ces
-dsespoirs si vivement pouss avaient profondment altr la beaut
-de madame Chardon, de mme que les lentes dgradations de l'indigence
-avaient chang ses m&oelig;urs; mais son courage et celui de
-ses enfants gala leur infortune. La pauvre veuve vendit la pharmacie,
-situe dans la Grand'rue de l'Houmeau, le principal faubourg
-d'Angoulme. Le prix de la pharmacie lui permit de se constituer
-trois cents francs de rente, somme insuffisante pour sa propre existence;
-mais elle et sa fille acceptrent leur position sans en rougir,
-et se vourent des travaux mercenaires. La mre gardait les
-femmes en couche, et ses bonnes faons la faisaient prfrer toute
-autre dans les maisons riches, o elle vivait sans rien coter ses
-enfants, tout en gagnant vingt sous par jour. Pour viter son
-fils le dsagrment de voir sa mre dans un pareil abaissement de
-condition, elle avait pris le nom de madame Charlotte. Les personnes
-qui rclamaient ses soins s'adressaient monsieur Postel, le
-successeur de monsieur Chardon. La s&oelig;ur de Lucien travaillait chez
-une blanchisseuse de fin, sa voisine, et gagnait environ quinze sous
-par jour; elle conduisait les ouvrires et jouissait, dans l'atelier, d'une
-<span class="pagenum" id="Page_18">18</span>
-espce de suprmatie qui la sortait un peu de la classe des grisettes.
-Les faibles produits de leur travail, joints aux trois cents livres de
-rente de madame Chardon, arrivaient environ huit cents francs par
-an, avec lesquels ces trois personnes devaient vivre, s'habiller et se
-loger. La stricte conomie de ce mnage rendait peine suffisante
-cette somme, presque entirement absorbe par Lucien. Madame
-Chardon et sa fille ve croyaient en Lucien comme la femme de
-Mahomet crut en son mari; leur dvouement son avenir tait sans
-bornes. Cette pauvre famille demeurait l'Houmeau dans un logement
-lou pour une trs-modique somme par le successeur de monsieur
-Chardon, et situ au fond d'une cour intrieure, au-dessus
-du laboratoire. Lucien y occupait une misrable chambre en mansarde.
-Stimul par un pre qui, passionn pour les sciences naturelles,
-l'avait d'abord pouss dans cette voie, Lucien fut un des
-plus brillants lves du collge d'Angoulme, o il se trouvait en
-Troisime lorsque Schard y finissait ses tudes.</p>
-
-<p>Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collge, Lucien,
-fatigu de boire la grossire coupe de la misre, tait sur le
-point de prendre un de ces partis extrmes auxquels on se dcide
-vingt ans. Quarante francs par mois que David donna gnreusement
- Lucien en s'offrant lui apprendre le mtier de prote, quoiqu'un
-prote lui ft parfaitement inutile, sauva Lucien de son dsespoir. Les
-liens de leur amiti de collge ainsi renouvels se resserrrent bientt
-par les similitudes de leurs destines et par les diffrences de leurs
-caractres. Tous deux, l'esprit gros de plusieurs fortunes, ils possdaient
-cette haute intelligence qui met l'homme de plain-pied avec
-toutes les sommits, et se voyaient jets au fond de la socit. Cette
-injustice du sort fut un lien puissant. Puis tous deux taient arrivs
- la posie par une pente diffrente. Quoique destin aux spculations
-les plus leves des sciences naturelles, Lucien se portait avec
-ardeur vers la gloire littraire; tandis que David, que son gnie
-mditatif prdisposait la posie, inclinait par got vers les sciences
-exactes. Cette interposition des rles engendra comme une fraternit
-spirituelle. Lucien communiqua bientt David les hautes
-vues qu'il tenait de son pre sur les applications de la Science
-l'Industrie, et David fit apercevoir Lucien les routes nouvelles o
-il devait s'engager dans la littrature pour s'y faire un nom et une
-fortune. L'amiti de ces deux jeunes gens devint en peu de jours
-une de ces passions qui ne naissent qu'au sortir de l'adolescence.
-<span class="pagenum" id="Page_19">19</span>
-David entrevit bientt la belle ve, et s'en prit, comme se prennent
-les esprits mlancoliques et mditatifs. L'<i lang="la" xml:lang="la">Et nunc et semper
-et in secula seculorum</i> de la liturgie est la devise de ces sublimes
-potes inconnus dont les &oelig;uvres consistent en de magnifiques
-popes enfantes et perdues entre deux c&oelig;urs! Quand l'amant eut
-pntr le secret des esprances que la mre et la s&oelig;ur de Lucien
-mettaient en ce beau front de pote, quand leur dvouement aveugle
-lui fut connu, il trouva doux de se rapprocher de sa matresse en
-partageant ses immolations et ses esprances. Lucien fut donc pour
-David un frre choisi. Comme les Ultras qui voulaient tre plus
-royalistes que le Roi, David outra la foi que la mre et la s&oelig;ur de
-Lucien avaient en son gnie, il le gta comme une mre gte son
-enfant. Durant une de ces conversations o, presss par le dfaut
-d'argent qui leur liait les mains, ils ruminaient, comme tous les
-jeunes gens, les moyens de raliser une prompte fortune en secouant
-tous les arbres dj dpouills par les premiers venus sans
-en obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux ides mises par
-son pre. Monsieur Chardon avait parl de rduire de moiti le
-prix du sucre par l'emploi d'un nouvel agent chimique, et de diminuer
-d'autant le prix du papier, en tirant de l'Amrique certaines
-<ins id="cor_1" title="manires">matires</ins> vgtales analogues celles dont se servent les Chinois
-et qui cotaient peu. David s'empara de cette ide en y voyant
-une fortune, et considra Lucien comme un bienfaiteur envers lequel
-il ne pourrait jamais s'acquitter.</p>
-
-<p>Chacun devine combien les penses dominantes et la vie intrieure
-des deux amis les rendaient impropres grer une imprimerie.
-Loin de rapporter quinze vingt mille francs, comme celle
-des frres Cointet, imprimeurs-libraires de l'vch, propritaires
-du <i>Courrier de la Charente</i>, dsormais le seul journal du dpartement,
-l'imprimerie de Schard fils produisait peine trois cents
-francs par mois, sur lesquels il fallait prlever le traitement du
-prote, les gages de Marion, les impositions, le loyer; ce qui rduisait
-David une centaine de francs par mois. Des hommes actifs
-et industrieux auraient renouvel les caractres, achet des presses
-en fer, se seraient procur dans la librairie parisienne des ouvrages
-qu'ils eussent imprims bas prix; mais le matre et le prote, perdus
-dans les absorbants travaux de l'intelligence, se contentaient des
-ouvrages que leur donnaient leurs derniers clients. Les frres Cointet
-avaient fini par connatre le caractre et les m&oelig;urs de David, ils
-<span class="pagenum" id="Page_20">20</span>
-ne le calomniaient plus; au contraire, une sage politique leur conseillait
-de laisser vivoter cette imprimerie, et de l'entretenir dans
-une honnte mdiocrit, pour qu'elle ne tombt point entre les
-mains de quelque redoutable antagoniste; ils y envoyaient eux-mmes
-les ouvrages dits de ville. Ainsi, sans le savoir, David Schard
-n'existait, commercialement parlant, que par un habile calcul de
-ses concurrents. Heureux de ce qu'ils nommaient sa manie, les
-Cointet avaient pour lui des procds en apparence pleins de droiture
-et de loyaut; mais ils agissaient, en ralit, comme l'administration
-des Messageries, lorsqu'elle simule une concurrence
-pour en viter une vritable.</p>
-
-<p>L'extrieur de la maison Schard tait en harmonie avec la
-crasse avarice qui rgnait l'intrieur, o le vieil Ours n'avait jamais
-rien rpar. La pluie, le soleil, les intempries de chaque saison
-avaient donn l'aspect d'un vieux tronc d'arbre la porte de
-l'alle, tant elle tait sillonne de fentes ingales. La faade, mal
-btie en pierres et en briques mles sans symtrie, semblait plier
-sous le poids d'un toit vermoulu surcharg de ces tuiles creuses
-qui composent toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage
-vermoulu tait garni de ces normes volets maintenus par les
-paisses traverses qu'exige la chaleur du climat. Il et t difficile
-de trouver dans tout Angoulme une maison aussi lzarde que
-celle-l, qui ne tenait plus que par la force du ciment. Imaginez cet
-atelier clair aux deux extrmits, sombre au milieu, ses murs
-couverts d'affiches, bruni, en bas par le contact des ouvriers qui y
-avaient roul depuis trente ans, son attirail de cordes au plancher,
-ses piles de papier, ses vieilles presses, ses tas de pavs charger
-les papiers tremps, ses rangs de casses, et au bout les deux cages
-o, chacun de leur ct, se tenaient le matre et le prote; vous
-comprendrez alors l'existence des deux amis.</p>
-
-<p>En 1821, dans les premiers jours du moi de mai, David et Lucien
-taient prs du vitrage de la cour au moment o, vers deux
-heures, leurs quatre ou cinq ouvriers quittrent l'atelier pour aller
-dner. Quand le matre vit son apprenti fermant la porte sonnette
-qui donnait sur la rue, il emmena Lucien dans la cour, comme si
-la senteur des papiers, des encriers, des presses et des vieux bois
-lui et t insupportable. Tous deux s'assirent sous un berceau
-d'o leurs yeux pouvaient voir quiconque entrerait dans l'atelier.
-Les rayons du soleil qui se jouaient dans les pampres de la treille
-<span class="pagenum" id="Page_21">21</span>
-caressrent les deux potes en les enveloppant de sa lumire comme
-d'une aurole. Le contraste produit par l'opposition de ces deux
-caractres et de ces deux figures fut alors si vigoureusement accus,
-qu'il aurait sduit la brosse d'un grand peintre. David avait les formes
-que donne la nature aux tres destins de grandes luttes,
-clatantes ou secrtes. Son large buste tait flanqu par de fortes
-paules en harmonie avec la plnitude de toutes ses formes. Son visage,
-brun de ton, color, gras, support par un gros cou, envelopp
-d'une abondante fort de cheveux noirs, ressemblait au premier
-abord celui des chanoines chants par Boileau; mais un
-second examen vous rvlait dans les sillons des lvres paisses,
-dans la fossette du menton, dans la tournure d'un nez carr, fendu
-par un mplat tourment, dans les yeux surtout! le feu continu
-d'un unique amour, la sagacit du penseur, l'ardente mlancolie
-d'un esprit qui pouvait embrasser les deux extrmits de l'horizon,
-en en pntrant toutes les sinuosits, et qui se dgotait facilement
-des jouissances tout idales en y portant les clarts de l'analyse. Si
-l'on devinait dans cette face les clairs du gnie qui s'lance, on
-voyait aussi les cendres auprs du volcan; l'esprance s'y teignait
-dans un profond sentiment du nant social o la naissance obscure
-et le dfaut de fortune maintiennent tant d'esprits suprieurs. Auprs
-du pauvre imprimeur, qui son tat, quoique si voisin de l'intelligence,
-donnait des nauses, auprs de ce Silne lourdement
-appuy sur lui-mme qui buvait longs traits dans la coupe de la
-science et de la posie, en s'enivrant afin d'oublier les malheurs
-de la vie de province, Lucien se tenait dans la pose gracieuse
-trouve par les sculpteurs pour le Bacchus indien. Son visage avait
-la distinction des lignes de la beaut antique: c'tait un front et
-un nez grecs, la blancheur veloute des femmes, des yeux noirs tant
-ils taient bleus, des yeux pleins d'amour, et dont le blanc le disputait
-en fracheur celui d'un enfant. Ces beaux yeux taient surmonts
-de sourcils comme tracs par un pinceau chinois et bords
-de longs cils chtains. Le long des joues brillait un duvet soyeux
-dont la couleur s'harmoniait celle d'une blonde chevelure naturellement
-boucle. Une suavit divine respirait dans ses tempes
-d'un blanc dor. Une incomparable noblesse tait empreinte dans
-son menton court, relev sans brusquerie. Le sourire des anges
-tristes errait sur ses lvres de corail rehausses par de belles dents.
-Il avait les mains de l'homme bien n, des mains lgantes, un
-<span class="pagenum" id="Page_22">22</span>
-signe desquelles les hommes devaient obir et que les femmes aiment
- baiser. Lucien tait mince et de taille moyenne. A voir ses
-pieds, un homme aurait t d'autant plus tent de le prendre pour
-une jeune fille dguise, que, semblable la plupart des hommes
-fins, pour ne pas dire astucieux, il avait les hanches conformes
-comme celles d'une femme. Cet indice, rarement trompeur, tait
-vrai chez Lucien, que la pente de son esprit remuant amenait souvent,
-quand il analysait l'tat actuel de la socit, sur le terrain de
-la dpravation particulire aux diplomates qui croient que le succs
-est la justification de tous les moyens, quelque honteux qu'ils
-soient. L'un des malheurs auxquels sont <ins id="cor_2" title="soumis">soumises</ins> les grandes intelligences,
-c'est de comprendre forcment toutes choses, les vices
-aussi bien que les vertus.</p>
-
-<p>Ces deux jeunes gens jugeaient la socit d'autant plus souverainement
-qu'ils s'y trouvaient placs plus bas, car les hommes mconnus
-se vengent de l'humilit de leur position par la hauteur de
-leur coup d'&oelig;il. Mais aussi leur dsespoir tait d'autant plus amer
-qu'ils allaient ainsi plus rapidement l o les portait leur vritable
-destine. Lucien avait beaucoup lu, beaucoup compar; David
-avait beaucoup pens, beaucoup mdit. Malgr les apparences
-d'une sant vigoureuse et rustique, l'imprimeur tait un gnie mlancolique
-et maladif, il doutait de lui-mme; tandis que Lucien,
-dou d'un esprit entreprenant, mais mobile, avait une audace en
-dsaccord avec sa tournure molle, presque dbile, mais pleine de
-grces fminines. Lucien avait au plus haut degr le caractre gascon,
-hardi, brave, aventureux, qui s'exagre le bien et amoindrit
-le mal, qui ne recule point devant une faute s'il y a profit, et qui
-se moque du vice s'il s'en fait un marchepied. Ces dispositions
-d'ambitieux taient alors comprimes par les belles illusions de la
-jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers les nobles moyens que les
-hommes amoureux de gloire emploient avant tous les autres. Il
-n'tait encore aux prises qu'avec ses dsirs et non avec les difficults
-de la vie, avec sa propre puissance et non avec la lchet des
-hommes, qui est d'un fatal exemple pour les esprits mobiles. Vivement
-sduit par le brillant de l'esprit de Lucien, David l'admirait
-tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la furie franaise.
-Cet homme juste avait un caractre timide en dsaccord avec
-sa forte constitution, mais il ne manquait point de la persistance
-des hommes du Nord. S'il entrevoyait toutes les difficults, il se
-<span class="pagenum" id="Page_23">23</span>
-promettait de les vaincre sans se rebuter; et, s'il avait la fermet
-d'une vertu vraiment apostolique, il la temprait par les grces d'une
-inpuisable indulgence. Dans cette amiti dj vieille, l'un des deux
-aimait avec idoltrie, et c'tait David. Aussi Lucien commandait-il
-en femme qui se sait aime. David obissait avec plaisir. La beaut
-physique de son ami comportait une supriorit qu'il acceptait en
-se trouvant lourd et commun.</p>
-
-<p>&mdash;Au b&oelig;uf l'agriculture patiente, l'oiseau la vie insouciante,
-se disait l'imprimeur. Je serai le b&oelig;uf, Lucien sera l'aigle.</p>
-
-<p>Depuis environ trois ans, les deux amis avaient donc confondu
-leurs destines si brillantes dans l'avenir. Il lisaient les grandes
-&oelig;uvres qui apparurent depuis la paix sur l'horizon littraire et
-scientifique, les ouvrages de Schiller, de G&oelig;the, de lord Byron,
-de Walter Scott, de Jean Paul, de Berzlius, de Davy, de Cuvier,
-de Lamartine, etc. Il s'chauffaient ces grands foyers, ils s'essayaient
-en des &oelig;uvres avortes ou prises, quittes et reprises avec
-ardeur. Ils travaillaient continuellement sans lasser les inpuisables
-forces de la jeunesse. galement pauvres, mais dvors par l'amour
-de l'art et de la science, ils oubliaient la misre prsente en s'occupant
- jeter les fondements de leur renomme.</p>
-
-<p>&mdash;Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris? dit l'imprimeur
-en tirant de sa poche un petit volume in-18. coute!</p>
-
-<p>David lut, comme savent lire les potes, l'idylle d'Andr de Chnier
-intitule Nre, puis celle du Jeune Malade, puis l'lgie sur
-le suicide, celle dans le got ancien, et les deux derniers ambes.</p>
-
-<p>&mdash;Voil donc ce qu'est Andr de Chnier! s'cria Lucien plusieurs
-reprises. Il est dsesprant, rptait-il pour la troisime fois
-quand David trop mu pour continuer lui laissa prendre le volume.&mdash;Un
-pote retrouv par un pote! dit-il en voyant la signature de
-la prface.</p>
-
-<p>&mdash;Aprs avoir produit ce volume, reprit David, Chnier croyait
-n'avoir rien fait qui ft digne d'tre publi.</p>
-
-<p>Lucien lut son tour l'pique morceau de l'Aveugle et plusieurs
-lgies. Quand il tomba sur le fragment:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="verse">S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre?</div>
-</div>
-
-<p class="noind">il baisa le livre, et les deux amis pleurrent, car tous deux aimaient
-avec idoltrie. Les pampres s'taient colors, les vieux murs de la
-maison, fendills, bossues, ingalement traverss par d'ignobles lzardes,
-<span class="pagenum" id="Page_24">24</span>
-avaient t revtus de cannelures, de bossages, de bas-reliefs
-et des innombrables chefs-d'&oelig;uvre de je ne sais quelle architecture
-par les doigts d'une fe. La fantaisie avait secou ses fleurs
-et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d'Andr Chnier
-tait devenue pour David son ve adore, et pour Lucien une grande
-dame qu'il courtisait. La posie avait secou les pans majestueux
-de sa robe toile sur l'atelier o grimaaient les Singes et les Ours
-de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux amis n'avaient
-ni faim ni soif; la vie leur tait un rve d'or, ils avaient tous
-les trsors de la terre leurs pieds. Ils apercevaient ce coin d'horizon
-bleutre indiqu du <ins id="cor_3" title="doit">doigt</ins> par l'Esprance ceux dont la vie
-est orageuse, et auxquels sa voix de sirne dit: Allez, volez,
-vous chapperez au malheur par cet espace d'or, d'argent ou d'azur.
-En ce moment l'apprenti de l'imprimerie ouvrit la petite
-porte vitre qui donnait de l'atelier dans la cour, et dsigna les
-deux amis un inconnu qui s'avana vers eux en les saluant.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-il David en tirant de sa poche un norme
-cahier, voici un mmoire que je dsirerais faire <ins id="cor_4" title="impriner">imprimer</ins>, voudriez-vous
-valuer ce qu'il cotera?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, nous n'imprimons pas des manuscrits si considrables,
-rpondit David sans regarder le cahier, voyez messieurs
-Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous avons cependant un trs-joli caractre qui pourrait
-convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit. Il faudrait que
-vous eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser
-votre ouvrage pour estimer les frais d'impression.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas monsieur Lucien Chardon que j'ai l'honneur?.....</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, rpondit le prote.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureux, monsieur, dit l'auteur, d'avoir pu rencontrer
-un jeune pote promis de si belles destines. Je suis envoy
-par madame de Bargeton.</p>
-
-<p>En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots
-pour exprimer sa reconnaissance de l'intrt que lui portait madame
-de Bargeton. David remarqua la rougeur et l'embarras de son ami,
-qu'il laissa soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard,
-auteur d'un mmoire sur la culture des vers soie, et que
-la vanit poussait se faire imprimer pour pouvoir tre lu par ses
-collgues de la Socit d'agriculture.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span>
-&mdash;H! bien, Lucien, dit David quand le gentilhomme s'en alla,
-aimerais-tu madame de Bargeton?</p>
-
-<p>&mdash;<ins id="cor_5" title="perduement">perdument</ins>!</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous tes plus spars l'un de l'autre par les prjugs que
-si vous tiez, elle Pkin, toi dans le Groenland.</p>
-
-<p>&mdash;La volont de deux amants triomphe de tout, dit Lucien en
-baissant les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Tu nous oublieras, rpondit le craintif amant de la belle ve.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-tre t'ai-je, au contraire, sacrifi ma matresse, s'cria
-Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
-
-<p>&mdash;Malgr mon amour, malgr les divers intrts qui me portent
- m'impatroniser chez elle, je lui ai dit que je n'y retournerais jamais
-si un homme de qui les talents taient suprieurs aux miens,
-dont l'avenir devait tre glorieux, si David Schard, mon frre,
-mon ami, n'y tait reu. Je dois trouver une rponse la maison.
-Mais quoique tous les aristocrates soient invits ce soir pour m'entendre
-lire des vers, si la rponse est ngative, je ne remettrai jamais
-les pieds chez madame de Bargeton.</p>
-
-<p>David serra violemment la main de Lucien, aprs s'tre essuy
-les yeux. Six heures sonnrent.</p>
-
-<p>&mdash;ve doit tre inquite, adieu, dit brusquement Lucien.</p>
-
-<p>Il s'chappa, laissant David en proie l'une de ces motions que
-l'on ne sent aussi compltement qu' cet ge, surtout dans la situation
-o se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de
-province n'avait pas encore coup les ailes.</p>
-
-<p>&mdash;C&oelig;ur d'or! s'cria David en accompagnant de l'&oelig;il Lucien
-qui traversait l'atelier.</p>
-
-<p>Lucien descendit l'Houmeau par la belle promenade de Beaulieu,
-par la rue du Minage et la Porte-Saint-Pierre. S'il prenait
-ainsi le chemin le plus long, dites-vous que la maison de madame
-de Bargeton tait situe sur cette route. Il prouvait tant de plaisir
- passer sous les fentres de cette femme, mme son insu, que
-depuis deux mois il ne revenait plus l'Houmeau par la Porte-Palet.</p>
-
-<p>En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance
-qui sparait Angoulme de l'Houmeau. Les m&oelig;urs du pays avaient
-lev des barrires morales bien autrement difficiles franchir que
-les rampes par o descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait
-de s'introduire dans l'htel de Bargeton en jetant la gloire comme
-<span class="pagenum" id="Page_26">26</span>
-un pont volant entre la ville et le faubourg, tait inquiet de la dcision
-de sa matresse comme un favori qui craint une disgrce aprs
-avoir essay d'tendre son pouvoir. Ces paroles doivent paratre obscures
- ceux qui n'ont pas encore observ les m&oelig;urs particulires
-aux cits divises en ville haute et ville basse; mais il est d'autant
-plus ncessaire d'entrer ici dans quelques explications sur Angoulme,
-qu'elles feront comprendre madame de Bargeton, un des personnages
-les plus importants de cette histoire.</p>
-
-<p>Angoulme est une vieille ville, btie au sommet d'une roche en
-pain de sucre qui domine les prairies o se roule la Charente. Ce
-rocher tient vers le Prigord une longue colline qu'il termine brusquement
-sur la route de Paris Bordeaux, en formant une sorte
-de promontoire dessin par trois pittoresques valles. L'importance
-qu'avait cette ville au temps des guerres religieuses est atteste par
-ses remparts, par ses portes et par les restes d'une forteresse assise
-sur le piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratgique
-galement prcieux aux catholiques et aux calvinistes; mais
-sa force d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui; en l'empchant
-de s'taler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide
-du rocher l'ont condamne la plus funeste immobilit. Vers
-le temps o cette histoire s'y passa, le Gouvernement essayait de
-pousser la ville vers le Prigord en btissant le long de la colline le
-palais de la prfecture, une cole de marine, des tablissements
-militaires, en prparant des routes. Mais le Commerce avait pris les
-devants ailleurs. Depuis longtemps le bourg de l'Houmeau s'tait
-agrandi comme une couche de champignons au pied du rocher et
-sur les bords de la rivire, le long de laquelle passe la grande route
-de Paris Bordeaux. Personne n'ignore la clbrit des papeteries
-d'Angoulme, qui, depuis trois sicles, s'taient forcment tablies
-sur la Charente et sur ses affluents o elles trouvrent des chutes
-d'eau. L'tat avait fond Ruelle sa plus considrable fonderie de
-canons pour la marine. Le roulage, la poste, les auberges, le charronnage,
-les entreprises de voitures publiques, toutes les industries
-qui vivent par la route et par la rivire, se grouprent au bas
-d'Angoulme pour viter les difficults que prsentent ses abords.
-Naturellement les tanneries, les blanchisseries, tous les commerces
-aquatiques restrent la porte de la Charente; puis les magasins
-d'eaux-de-vie, les dpts de toutes les matires premires voitures
-par la rivire, enfin tout le transit borda la Charente de ses tablissements.
-<span class="pagenum" id="Page_27">27</span>
-Le faubourg de l'Houmeau devint donc une ville industrieuse
-et riche, une seconde Angoulme que jalousa la ville haute
-o restrent le Gouvernement, l'vch, la justice, l'aristocratie.
-Ainsi, l'Houmeau, malgr son active et croissante puissance, ne
-fut qu'une annexe d'Angoulme. En haut la Noblesse et le Pouvoir,
-en bas le Commerce et l'Argent; deux zones sociales constamment
-ennemies en tous lieux; aussi est-il difficile de deviner qui des deux
-villes hait le plus sa rivale. La restauration avait depuis neuf ans
-aggrav cet tat de choses assez calme sous l'Empire. La plupart des
-maisons du Haut-Angoulme sont habites ou par des familles nobles
-ou par d'antiques familles bourgeoises qui vivent de leurs revenus,
-et composent une sorte de nation autochthone dans laquelle
-les trangers ne sont jamais reus. A peine si, aprs deux cents ans
-d'habitation, si aprs une alliance avec l'une des familles primordiales,
-une famille venue de quelque province voisine se voit adopte;
-aux yeux des indignes elle semble tre arrive d'hier dans le
-pays. Les Prfets, Les Receveurs-Gnraux, les Administrations qui
-se sont succd depuis quarante ans, ont tent de civiliser ces vieilles
-familles perches sur leur roche comme des corbeaux dfiants:
-les familles ont accept leurs ftes et leurs dners; mais quant les
-admettre chez elles, elles s'y sont refuses constamment. Moqueuses,
-dnigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se
-forment en bataillon serr pour ne laisser ni sortir ni entrer personne;
-les crations du luxe moderne, elles les ignorent. Pour
-elles, envoyer un enfant Paris, c'est vouloir le perdre. Cette prudence
-peint les m&oelig;urs et les coutumes arrires de ces maisons atteintes
-d'un royalisme inintelligent, entiches de dvotion plutt
-que religieuses, qui toutes vivent immobiles comme leur ville et
-son rocher. Angoulme jouit cependant d'une grande rputation
-dans les provinces adjacentes pour l'ducation qu'on y reoit. Les
-villes voisines y envoient leurs filles dans les pensions et dans les
-couvents. Il est facile de concevoir combien l'esprit de caste influe
-sur les sentiments qui divisent Angoulme et l'Houmeau. Le Commerce
-est riche, la Noblesse est gnralement pauvre; l'une se
-venge de l'autre par un mpris gal des deux cts. La bourgeoisie
-d'Angoulme pouse cette querelle. Le marchand de la haute ville
-dit d'un ngociant du faubourg, avec un accent indfinissable:&mdash;C'est
-un homme de l'Houmeau! En dessinant la position de la noblesse
-en France et lui donnant des esprances qui ne pouvaient se
-<span class="pagenum" id="Page_28">28</span>
-raliser sans un bouleversement gnral, la Restauration tendit la
-distance morale qui sparait, encore plus fortement que la distance
-locale, Angoulme de l'Houmeau. La socit noble, unie alors au
-gouvernement, devint l plus exclusive qu'en tout autre endroit de
-la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait assez un paria.
-De l procdaient ces haines sourdes et profondes qui donnrent
-une effroyable unanimit l'insurrection de 1830, et dtruisirent
-les lments d'un durable tat Social en France. La morgue de la
-noblesse de cour dsaffectionna du trne la noblesse de province,
-autant que celle-ci dsaffectionnait la bourgeoisie, en en froissant
-toutes les vanits. Un homme de l'Houmeau, fils d'un pharmacien,
-introduit chez Madame de Bargeton, tait donc une petite rvolution.
-Quels en taient les auteurs? Lamartine et Victor Hugo, Casimir
-Delavigne et Jouy, Branger et Chateaubriand, Villemain et
-M. Aignan, Soumet et Tissot, tienne et Davrigny, Benjamin Constant
-et La Mennais, Cousin et Michaud, enfin les vieilles aussi
-bien que les jeunes illustrations littraires, les Libraux comme les
-Royalistes. Madame de Bargeton aimait les arts et les lettres, got
-extravagant, manie hautement dplore dans Angoulme, mais
-qu'il est ncessaire de justifier en esquissant la vie de cette femme
-ne pour tre clbre, maintenue dans l'obscurit par de fatales
-circonstances, et dont l'influence dtermina la destine de Lucien.</p>
-
-<p>Monsieur de Bargeton tait l'arrire-petit-fils d'un Jurat de Bordeaux,
-nomm Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d'un long
-exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de
-Bargeton, fut officier dans les Gardes de la Porte, et fit un si grand
-mariage d'argent, que, sous Louis XV, son fils fut appel purement
-et simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de Bargeton,
-petit-fils de monsieur Mirault-le-Jurat, tint si fort se conduire
-en parfait gentilhomme, qu'il mangea tous les biens de la
-famille, et en arrta la fortune. Deux de ses frres, grands-oncles
-du Bargeton actuel, redevinrent ngociants, en sorte qu'il se
-trouve des Mirault dans le commerce Bordeaux. Comme la terre
-de Bargeton, situe en Angoumois dans la mouvance du fief de La
-<ins id="cor_6" title="Rochefaucauld">Rochefoucauld</ins>, tait substitue, ainsi qu'une maison d'Angoulme,
-appele l'htel de Bargeton, le petit-fils de monsieur de Bargeton-le-mangeur
-hrita de ces deux biens. En 1789 il perdit ses
-droits utiles, et n'eut plus que le revenu de la terre, qui valait environ
-six mille livres de rente. Si son grand-pre et suivi les glorieux
-<span class="pagenum" id="Page_29">29</span>
-exemples de Bargeton I<sup>er</sup> et de Bargeton II, Bargeton V, qui
-peut se surnommer le Muet, aurait t marquis de Bargeton; il se
-ft alli quelque grande famille, se serait trouv duc et pair
-comme tant d'autres; tandis qu'en 1805, il fut trs-flatt d'pouser
-mademoiselle Marie-Louise-Anas de Ngrepelisse, fille d'un gentilhomme
-oubli depuis longtemps dans sa gentilhommire, quoiqu'il
-appartnt la branche cadette d'une des plus antiques familles
-du midi de la France. Il y eut un Ngrepelisse parmi les otages de
-saint Louis; mais le chef de la branche ane porte l'illustre nom
-d'Espard, acquis sous Henri IV par un mariage avec l'hritire
-de cette famille. Ce gentilhomme, cadet d'un cadet, vivait sur le
-bien de sa femme, petite terre situe prs de Barbezieux, qu'il exploitait
- merveille en allant vendre son bl au march, brlant
-lui-mme son vin, et se moquant des railleries pourvu qu'il entasst
-des cus, et que de temps en temps il pt amplifier son domaine.</p>
-
-<p>Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspir
- madame de Bargeton le got de la musique et de la littrature.
-Pendant la Rvolution, un abb Niollant, le meilleur lve de
-l'abb Roze, se cacha dans le petit castel d'Escarbas, en y apportant
-son bagage de compositeur. Il avait largement pay l'hospitalit
-du vieux gentilhomme en faisant l'ducation de sa fille, Anas,
-nomme Nas par abrviation, et qui sans cette aventure et t
-abandonne elle-mme ou, par un plus grand malheur, quelque
-mauvaise femme de chambre. Non-seulement l'abb tait musicien,
-mais il possdait des connaissances tendues en littrature, il savait
-l'italien et l'allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint
- mademoiselle de Ngrepelisse; il lui expliqua les grandes
-&oelig;uvres littraires de la France, de l'Italie et de l'Allemagne, en
-dchiffrant avec elle la musique de tous les matres. Enfin, pour
-combattre le ds&oelig;uvrement de la profonde solitude laquelle les
-condamnaient les vnements politiques, il lui apprit le grec et le
-latin, et lui donna quelque teinture des sciences naturelles. La
-prsence d'une mre ne modifia point cette mle ducation chez
-une jeune personne dj trop porte l'indpendance par la vie
-champtre. L'abb Niollant, me enthousiaste et potique, tait
-surtout remarquable par l'esprit particulier aux artistes qui comporte
-plusieurs prisables qualits, mais qui s'lve au-dessus des
-ides bourgeoises par la libert des jugements et par l'tendue des
-<span class="pagenum" id="Page_30">30</span>
-aperus. Si, dans le monde, cet esprit se fait pardonner ses tmrits
-par son originale profondeur, il peut sembler nuisible dans la
-vie prive par les carts qu'il inspire. L'abb ne manquait point de
-c&oelig;ur, ses ides furent donc contagieuses pour une jeune fille chez
-qui l'<ins id="cor_7" title="exaltion">exaltation</ins> naturelle aux jeunes personnes se trouvait corrobore
-par la solitude de la campagne. L'abb Niollant communiqua sa
-hardiesse d'examen et sa facilit de jugement son lve, sans songer
-que ces qualits si ncessaires un homme deviennent des dfauts
-chez une femme destine aux humbles occupations d'une mre de
-famille. Quoique l'abb recommandt continuellement son lve
-d'tre d'autant plus gracieuse et modeste, que son savoir tait plus
-tendu, mademoiselle de Ngrepelisse prit une excellente opinion
-d'elle-mme, et conut un robuste mpris pour l'humanit. Ne
-voyant autour d'elle que des infrieurs et des gens empresss de lui
-obir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces
-fourberies de leur politesse. Flatte dans toutes ses vanits par un
-pauvre abb qui s'admirait en elle comme un auteur dans son &oelig;uvre,
-elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison
-qui l'aidt se juger. Le manque de compagnie est un des
-plus grands inconvnients de la vie de campagne. Faute de rapporter
-aux autres les petits sacrifices exigs par le maintien et la toilette,
-on perd l'habitude de se gner pour autrui. Tout en nous se
-vicie alors, la forme et l'esprit. N'tant pas rprime par le <ins id="cor_8" title="commre">commerce</ins>
-de la socit, la hardiesse des ides de mademoiselle de Ngrepelisse
-passa dans ses manires, dans son regard; elle eut cet air cavalier
-qui parat au premier abord original, mais qui ne sied qu'aux
-femmes de vie aventureuse. Ainsi cette ducation, dont les asprits
-se seraient polies dans les hautes rgions sociales, devait la rendre
-ridicule Angoulme, alors que ses adorateurs cesseraient de
-diviniser des erreurs, gracieuses pendant la jeunesse seulement.
-Quant Monsieur de Ngrepelisse, il aurait donn tous les livres
-de sa fille pour sauver un b&oelig;uf malade; car il tait si avare qu'il ne
-lui aurait pas accord deux liards au del du revenu auquel elle
-avait droit, quand mme il et t question de lui acheter la bagatelle
-la plus ncessaire son ducation. L'abb mourut en 1802,
-avant le mariage de sa chre enfant, mariage qu'il aurait sans
-doute dconseill. Le vieux gentilhomme se trouva bien empch
-de sa fille quand l'abb fut mort. Il se sentit trop faible pour soutenir
-la lutte qui allait clater entre son avarice et l'esprit indpendant
-<span class="pagenum" id="Page_31">31</span>
-de sa fille inoccupe. Comme toutes les jeunes personnes sorties
-de la route trace o doivent cheminer les femmes, Nas avait
-jug le mariage et s'en souciait peu. Elle rpugnait soumettre son
-intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur
-personnelle qu'elle avait pu rencontrer. Elle voulait commander,
-et devait obir. Entre obir des caprices grossiers, des esprits
-sans indulgence pour ses gots, et s'enfuir avec un amant qui
-lui plairait, elle n'aurait pas hsit. Monsieur de Ngrepelisse tait
-encore assez gentilhomme pour craindre une msalliance. Comme
-beaucoup de pres, il se rsolut marier sa fille, moins pour elle
-que pour sa propre tranquillit. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme
-peu spirituel, incapable de chicaner sur le compte de tutelle
-qu'il voulait rendre sa fille, assez nul d'esprit et de volont pour
-que Nas pt se conduire sa fantaisie, assez dsintress pour l'pouser
-sans dot. Mais comment trouver un gendre qui convnt
-galement au pre et la fille? Un pareil homme tait le phnix
-des gendres. Dans ce double intrt, monsieur de Ngrepelisse
-tudia les hommes de la province, et monsieur de Bargeton lui parut
-tre le seul qui rpondt son programme. Monsieur de Bargeton,
-quadragnaire fort endommag par les dissipations de sa
-jeunesse, tait accus d'une remarquable impuissance d'esprit;
-mais il lui restait prcisment assez de bons sens pour grer sa fortune,
-et assez de manires pour demeurer dans le monde d'Angoulme
-sans y commettre ni gaucheries ni sottises. Monsieur de
-Ngrepelisse expliqua tout crment sa fille la valeur ngative du
-mari-modle qu'il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu'elle
-en pouvait tirer pour son propre bonheur: elle pousait un nom,
-elle achetait un chaperon, elle conduirait son gr sa fortune
-l'abri d'une raison sociale, et l'aide des liaisons que son esprit et
-sa beaut lui procureraient Paris. Nas fut sduite par la perspective
-d'une semblable libert. Monsieur de Bargeton crut faire un
-brillant mariage, en estimant que son beau-pre ne tarderait pas
-lui laisser la terre qu'il arrondissait avec amour; mais en ce moment
-monsieur de Ngrepelisse paraissait devoir crire l'pitaphe
-de son gendre.</p>
-
-<p>Madame de Bargeton se trouvait alors ge de trente-six ans, et
-son mari en avait cinquante-huit. Cette disparit choquait d'autant
-plus que monsieur de Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis
-que sa femme pouvait impunment jouer la jeune fille, se mettre
-<span class="pagenum" id="Page_32">32</span>
-en rose, ou se coiffer l'enfant. <ins id="cor_9" title="Qoique">Quoique</ins> leur fortune n'excdt pas
-douze mille livres de rente, elle tait classe parmi les six fortunes
-les plus considrables de la vieille ville, les ngociants et les administrateurs
-excepts. La ncessit de cultiver leur pre, dont madame
-de Bargeton attendait l'hritage pour aller Paris, et qui le
-fit si bien attendre que son fils mourut avant lui, fora monsieur
-et madame de Bargeton d'habiter Angoulme, o les brillantes qualits
-d'esprit et les richesses brutes caches dans le c&oelig;ur de Nas
-devaient se perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules.
-En effet, nos ridicules sont en grande partie causs par un
-beau sentiment, par des vertus ou par des facults portes l'extrme.
-La fiert que ne modifie pas l'usage du grand monde devient
-de la roideur en se dployant sur de petites choses au lieu de s'agrandir
-dans un cercle de sentiments levs. L'exaltation, cette vertu
-dans la vertu, qui engendre les saintes, qui inspire les dvouements
-cachs et les clatantes posies, devient de l'exagration en se prenant
-aux riens de la province. Loin du centre o brillent les grands
-esprits, o l'air est charg de penses, o tout se renouvelle, l'instruction
-vieillit, le got se dnature comme une eau stagnante.
-Faute d'exercice, les passions se rapetissent en grandissant des
-choses minimes. L est la raison de l'avarice et du commrage qui
-empestent la vie de province. Bientt, l'imitation des ides troites
-et des manires mesquines gagne la personne la plus distingue.
-Ainsi prissent des hommes ns grands, des femmes qui, redresses
-par les enseignements du monde et formes par des esprits
-suprieurs, eussent t charmantes. Madame de Bargeton prenait
-la lyre propos d'une bagatelle, sans distinguer les posies personnelles
-des posies publiques. Il est en effet des sensations incomprises
-qu'il faut garder pour soi-mme. Certes un coucher de soleil
-est un grand pome, mais une femme n'est-elle pas ridicule en
-le dpeignant grands mots devant des gens matriels? Il s'y rencontre
-de ces volupts qui ne peuvent se savourer qu' deux,
-pote pote, c&oelig;ur c&oelig;ur. Elle avait le dfaut d'employer de ces
-immenses phrases bardes de mots emphatiques, si ingnieusement
-nommes des <i>tartines</i> dans l'argot du journalisme qui tous les matins
-en taille ses abonns de fort peu digrables, et que nanmoins
-ils avalent. Elle prodiguait dmesurment des superlatifs qui chargeaient
-sa conversation o les moindres choses prenaient des proportions
-gigantesques. Ds cette poque elle commenait tout
-<span class="pagenum" id="Page_33">33</span>
-<i>typiser</i>, <i>individualiser</i>, <i>synthtiser</i>, <i>dramatiser</i>, <i>suprioriser</i>,
-<i>analyser</i>, <i>potiser</i>, <i>prosaser</i>, <i>colossifier</i>, <i>angliser</i>,
-<i>nologiser</i>, et <i>tragiquer</i>; car il faut violer pour un moment
-la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques
-femmes. Son esprit s'enflammait d'ailleurs comme son langage.
-Le dithyrambe tait dans son c&oelig;ur et sur ses lvres. Elle
-palpitait, elle se pmait, elle s'enthousiasmait pour tout vnement:
-pour le dvouement d'une s&oelig;ur grise et l'excution des frres
-Faucher, pour l'Ipsibo de monsieur d'Arlincourt comme pour l'Anaconda
-de Lewis, pour l'vasion de Lavalette comme pour une
-de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la grosse
-voix. Pour elle, tout tait sublime, extraordinaire, trange, divin,
-merveilleux. Elle s'animait, se courrouait, s'abattait sur elle-mme,
-s'lanait, retombait, regardait le ciel ou la terre; ses yeux se remplissaient
-de larmes. Elle usait sa vie en de perptuelles admirations
-et se consumait en d'tranges ddains. Elle concevait le pacha de
-Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son srail, et trouvait
-quelque chose de grand tre cousue dans un sac et jete l'eau.
-Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du dsert. Il lui prenait
-envie de se faire s&oelig;ur de Sainte-Camille et d'aller mourir de la
-fivre jaune <ins id="cor_10" title="Barcelonne">Barcelone</ins> en soignant les malades: c'tait l une
-grande, une noble destine! Enfin, elle avait soif de tout ce qui
-n'tait pas l'eau claire de sa vie, cache entre les herbes. Elle adorait
-lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences potiques
-et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs
-et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napolon
-vaincu, elle sympathisait avec Mhmet-Ali massacrant les
-tyrans de l'gypte. Enfin elle revtait les gens de gnie d'une
-aurole, et croyait qu'ils vivaient de parfums et de lumire. A beaucoup
-de personnes, elle paraissait une folle dont la folie tait sans
-danger; mais, certes, quelque perspicace observateur, ces choses
-eussent sembl les dbris d'un magnifique amour croul aussitt que
-bti, les restes d'une Jrusalem cleste, enfin l'amour sans l'amant. Et
-c'tait vrai. L'histoire des dix-huit premires annes du mariage de
-madame de Bargeton peut s'crire en peu de mots. Elle vcut pendant
-quelque temps de sa propre substance et d'esprances lointaines.
-Puis, aprs avoir reconnu que la vie de Paris, laquelle elle
-aspirait, lui tait interdite par la mdiocrit de sa fortune, elle se
-prit examiner les personnes qui l'entouraient, et frmit de sa
-<span class="pagenum" id="Page_34">34</span>
-solitude. Il ne se trouvait autour d'elle aucun homme qui pt lui
-inspirer une de ces folies auxquelles les femmes se livrent, pousses
-par le dsespoir que leur cause une vie sans issue, sans vnement,
-sans intrt. Elle ne pouvait compter sur rien, pas mme sur le
-hasard, car il y a des vies sans hasard. Au temps o l'Empire brillait
-de toute sa gloire, lors du passage de Napolon en Espagne, o il envoyait
-la fleur de ses troupes, les esprances de cette femme, trompes
-jusqu'alors, se rveillrent. La curiosit la poussa naturellement
-contempler ces hros qui conquraient l'Europe sur un mot mis
-l'Ordre du Jour, et qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie.
-Les villes les plus avaricieuses et les plus rfractaires taient
-obliges de fter la Garde Impriale, au-devant de laquelle allaient
-les Maires et les Prfets, une harangue en bouche, comme pour la
-Royaut. Madame de Bargeton, venue une redoute offerte par un
-rgiment la ville, s'prit d'un gentilhomme, simple sous-lieutenant
- qui le rus Napolon avait montr le bton de marchal de France.
-Cette passion contenue, noble, grande, et qui contrastait avec les passions
-alors si facilement noues et dnoues, fut chastement consacre
-par la main de la mort. A Wagram, un boulet de canon crasa sur
-le c&oelig;ur du marquis de Cante-Croix le seul portrait qui attestt la
-beaut de madame de Bargeton. Elle pleura long-temps ce beau
-jeune homme, qui en deux campagnes tait devenu colonel, chauff
-par la gloire, par l'amour, et qui mettait une lettre de Nas au-dessus
-des distinctions impriales. La douleur jeta sur la figure de
-cette femme un voile de tristesse. Ce nuage ne se dissipa qu' l'ge
-terrible o la femme commence regretter ses belles annes passes
-sans qu'elle en ait joui, o elle voit ses roses se faner, o les
-dsirs d'amour renaissent avec l'envie de prolonger les derniers sourires
-de la jeunesse. Toutes ses supriorits firent plaie dans son
-me au moment o le froid de la province la saisit. Comme l'hermine,
-elle serait morte de chagrin si, par hasard, elle se ft souille
-au contact d'hommes qui ne pensaient qu' jouer quelques sous, le
-soir, aprs avoir bien dn. Sa fiert la prserva des tristes amours
-de la province. Entre la nullit des hommes qui l'entouraient et le
-nant, une femme si suprieure dut prfrer le nant. Le mariage
-et le monde furent donc pour elle un monastre. Elle vcut par la
-posie, comme la carmlite vit par la religion. Les ouvrages des
-illustres trangers jusqu'alors inconnus qui se publirent de 1815
- 1821, les grands traits de monsieur de Bonald et ceux de monsieur
-<span class="pagenum" id="Page_35">35</span>
-de Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les &oelig;uvres moins
-grandioses de la littrature franaise qui poussa si vigoureusement
-ses premiers rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n'assouplirent
-ni son esprit ni sa personne. Elle resta droite et forte comme un arbre
-qui a soutenu un coup de foudre sans en tre abattu. Sa dignit se
-guinda, sa royaut la rendit prcieuse et quintessencie. Comme
-tous ceux qui se laissent adorer par des courtisans quelconques, elle
-trnait avec ses dfauts. Tel tait le pass de madame de Bargeton,
-froide histoire, ncessaire dire pour faire comprendre sa liaison
-avec Lucien, qui fut assez singulirement introduit chez elle. Pendant
-ce dernier hiver, il tait survenu dans la ville une personne
-qui avait anim la vie monotone que menait madame de Bargeton.
-La place de directeur des contributions indirectes tant venue
-vaquer, monsieur de Barante envoya pour l'occuper un homme de
-qui la destine aventureuse plaidait assez en sa faveur pour que la
-curiosit fminine lui servt de passe-port chez la reine du pays.</p>
-
-<p>Monsieur du Chtelet, venu au monde Sixte Chtelet tout court,
-mais qui ds 1804 avait eu le bon esprit de se qualifier, tait un de ces
-agrables jeunes gens qui, sous Napolon, chapprent toutes les
-conscriptions en demeurant auprs du soleil imprial. Il avait commenc
-sa carrire par la place de secrtaire des commandements
-d'une princesse impriale. Monsieur du Chtelet possdait toutes les
-incapacits exiges par sa place. Bien fait, joli homme, bon danseur,
-savant joueur de billard, adroit tous les exercices, mdiocre
-acteur de socit, chanteur de romances, applaudisseur de bons
-mots, prt tout, souple, envieux, il savait et ignorait tout. Ignorant
-en musique, il accompagnait au piano tant bien que mal une
-femme qui voulait chanter par complaisance une romance apprise
-avec mille peines pendant un mois. Incapable de sentir la posie,
-il demandait hardiment la permission de se promener pendant dix
-minutes pour faire un impromptu, quelque quatrain plat comme
-un soufflet, et o la rime remplaait l'ide. Monsieur du Chtelet
-tait encore dou du talent de remplir la tapisserie dont les fleurs
-avaient t commences par la princesse; il tenait avec une grce
-infinie les cheveaux de soie qu'elle dvidait, en lui disant des riens
-o la gravelure se cachait sous une gaze plus ou moins troue.
-Ignorant en peinture, il savait copier un paysage, crayonner un
-profil, croquer un costume et le colorier. Enfin il avait tous ces petits
-talents qui taient de si grands vhicules de fortune dans un
-<span class="pagenum" id="Page_36">36</span>
-temps o les femmes ont eu plus d'influence qu'on ne le croit sur
-les affaires. Il se prtendait fort en diplomatie, la science de ceux
-qui n'en ont aucune et qui sont profonds par leur vide; science
-d'ailleurs fort commode, en ce sens qu'elle se dmontre par l'exercice
-mme de ses hauts emplois; que voulant des hommes discrets,
-elle permet aux ignorants de ne rien dire, de se retrancher dans
-des hochements de tte mystrieux; et qu'enfin l'homme le plus
-fort en cette science est celui qui nage en tenant sa tte au-dessus
-du fleuve des vnements qu'il semble alors conduire, ce qui devient
-une question de lgret spcifique. L, comme dans les arts, il se
-rencontre mille mdiocrits pour un homme de gnie. Malgr son
-service ordinaire et extraordinaire auprs de l'Altesse Impriale, le
-crdit de sa protectrice n'avait pu le placer au Conseil d'tat: non
-qu'il n'et fait un dlicieux Matre des Requtes comme tant d'autres,
-mais la princesse le trouvait mieux plac prs d'elle que partout
-ailleurs. Cependant il fut nomm baron, vint Cassel comme
-Envoy Extraordinaire, et y parut en effet trs-extraordinaire. En
-d'autres termes, Napolon s'en servit au milieu d'une crise comme
-d'un courrier diplomatique. Au moment o l'Empire tomba, le baron
-du Chtelet avait la promesse d'tre nomm Ministre en Westphalie,
-prs de Jrme. Aprs avoir manqu ce qu'il nommait une
-ambassade de famille, le dsespoir le prit; il fit un voyage en gypte
-avec le gnral Armand de Montriveau. Spar de son compagnon
-par des vnements bizarres, il avait err pendant deux ans de dsert
-en dsert, de tribu en tribu, captif des Arabes qui se le revendaient
-les uns aux autres sans pouvoir tirer le moindre parti de ses talents.
-Enfin, il atteignit les possessions de l'<ins id="cor_11" title="imaun">imam</ins> de Mascate, pendant
-que Montriveau se dirigeait sur Tanger; mais il eut le bonheur de
-trouver Mascate un btiment anglais qui mettait la voile, et put
-revenir Paris un an avant son compagnon de voyage. Ses malheurs
-rcents, quelques liaisons d'ancienne date, des services rendus
- des personnages alors en faveur, le recommandrent au Prsident
-du Conseil, qui le plaa prs de Monsieur de Barante, en attendant
-la premire Direction libre. Le rle rempli par monsieur du Chtelet
-auprs de l'Altesse Impriale, sa rputation d'homme bonnes
-fortunes, les vnements singuliers de son voyage, ses souffrances,
-tout excita la curiosit des femmes d'Angoulme. Ayant appris les
-m&oelig;urs de la haute ville, monsieur le baron Sixte du Chtelet se conduisit
-en consquence. Il fit le malade, joua l'homme dgot, blas.
-<span class="pagenum" id="Page_37">37</span>
-A tout propos, il se prit la tte comme si ses souffrances ne lui laissaient
-pas un moment de relche, petite man&oelig;uvre qui rappelait
-son voyage et le rendait intressant. Il alla chez les autorits suprieures,
-le Gnral, le Prfet, le Receveur-Gnral et l'vque; mais
-il se montra partout poli, froid, lgrement ddaigneux comme les
-hommes qui ne sont pas leur place et qui attendent les faveurs du
-pouvoir. Il laissa deviner ses talents de socit, qui gagnrent ne
-pas tre connus; puis, aprs s'tre fait dsirer, sans avoir lass la
-curiosit, aprs avoir reconnu la nullit des hommes et savamment
-examin les femmes pendant plusieurs dimanches la cathdrale,
-il reconnut en madame de Bargeton la personne dont l'intimit lui
-convenait. Il compta sur la musique pour s'ouvrir les portes de cet
-htel impntrable aux trangers. Il se procura secrtement une
-messe de Miroir, l'tudia au piano; puis, un beau dimanche o toute
-la socit d'Angoulme tait la messe, il extasia les ignorants en touchant
-l'orgue, et rveilla l'intrt qui s'tait attach sa personne en
-faisant indiscrtement circuler son nom par les gens du bas clerg.
-Au sortir de l'glise, madame de Bargeton le complimenta, regretta
-de ne pas avoir l'occasion de faire de la musique avec lui; pendant
-cette rencontre cherche, il se fit naturellement offrir le passe-port
-qu'il n'et pas obtenu s'il l'et demand. L'adroit baron vint chez
-la reine d'Angoulme, laquelle il rendit des soins compromettants.
-Ce vieux beau, car il avait quarante-cinq ans, reconnut dans cette
-femme toute une jeunesse ranimer, des trsors faire valoir, peut-tre
-une veuve riche en esprances pouser, enfin une alliance avec la
-famille des Ngrepelisse, qui lui permettrait d'aborder Paris la marquise
-d'Espard, dont le crdit pouvait lui rouvrir <ins id="cor_12" title="le">la</ins> carrire politique.
-Malgr le gui sombre et luxuriant qui gtait ce bel arbre, il rsolut
-de s'y attacher, de l'monder, de le cultiver, d'en obtenir de beaux
-fruits. L'Angoulme noble cria contre l'introduction d'un giaour
-dans la Casba, car le salon de madame de Bargeton tait le Cnacle
-d'une socit pure de tout alliage. L'vque seul y venait habituellement,
-le Prfet y tait reu deux ou trois fois dans l'an; le Receveur-Gnral
-n'y pntrait point; madame de Bargeton allait ses
-soires, ses concerts, et ne dnait jamais chez lui. Ne pas voir le
-Receveur-Gnral et agrer un simple Directeur des Contributions,
-ce renversement de la hirarchie parut inconcevable aux autorits
-ddaignes.</p>
-
-<p>Ceux qui peuvent s'initier par la pense des petitesses qui se
-<span class="pagenum" id="Page_38">38</span>
-retrouvent d'ailleurs dans chaque sphre sociale, doivent comprendre
-combien l'htel de Bargeton tait imposant dans la bourgeoisie
-d'Angoulme. Quant l'Houmeau, les grandeurs de ce Louvre au
-petit pied, la gloire de cet htel de Rambouillet angoumoisin brillait
- une distance solaire. Tous ceux qui s'y rassemblaient taient les
-plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences, les plus
-pauvres sires vingt lieues la ronde. La politique se rpandait en
-banalits verbeuses et passionnes; la Quotidienne y paraissait
-tide, Louis XVIII y tait trait de Jacobin. Quant aux femmes, la
-<ins id="cor_13" title="plupar">plupart</ins> sottes et sans grce se mettaient mal, toutes avaient quelque
-imperfection qui les faussait, rien n'y tait complet, ni la conversation
-ni la toilette, ni l'esprit ni la chair. Sans ses projets sur madame
-de Bargeton, Chtelet n'y et pas tenu. Nanmoins, les
-manires et l'esprit de caste, l'air gentilhomme, la fiert du noble
-au petit castel, la connaissance des lois de la politesse y couvraient
-tout ce vide. La noblesse des sentiments y tait beaucoup plus relle
-que dans la sphre des grandeurs parisiennes; il y clatait un respectable
-attachement <i>quand mme</i> aux Bourbons. Cette socit
-pouvait se comparer, si cette image est admissible, une argenterie
-de vieille forme, noircie, mais pesante. L'immobilit de ses opinions
-politiques ressemblait de la fidlit. L'espace mis entre elle et la
-bourgeoisie, la difficult d'y parvenir simulaient une sorte d'lvation
-et lui donnaient une valeur de convention. Chacun de ces nobles
-avait son prix pour les habitants, comme le cauris reprsente
-l'argent chez les ngres de Bambarra. Plusieurs femmes, flattes
-par monsieur du Chtelet et reconnaissant en lui des supriorits
-qui manquaient aux hommes de leur socit, calmrent l'insurrection
-des amours-propres: toutes espraient s'approprier la succession
-de l'Altesse Impriale. Les puristes pensrent qu'on verrait l'intrus
-chez madame de Bargeton, mais qu'il ne serait reu dans aucune
-autre maison. Du Chtelet essuya plusieurs impertinences, mais il
-se maintint dans sa position en cultivant le clerg. Puis il caressa
-les dfauts que le terroir avait donns la reine d'Angoulme, il lui
-apporta tous les livres nouveaux, il lui lisait les posies qui paraissaient.
-Ils s'extasiaient ensemble sur les &oelig;uvres des jeunes potes,
-elle de bonne foi, lui s'ennuyant, mais prenant en patience les potes
-romantiques, qu'en homme de l'cole impriale il comprenait
-peu. Madame de Bargeton, enthousiasme de la renaissance due
-l'influence des lis, aimait monsieur de Chateaubriand de ce qu'il
-<span class="pagenum" id="Page_39">39</span>
-avait nomm Victor Hugo un enfant sublime. Triste de ne connatre
-le gnie que de loin, elle soupirait aprs Paris, o vivaient les grands
-hommes. Monsieur du Chtelet crut alors faire merveille en lui
-apprenant qu'il existait Angoulme <i>un autre enfant sublime</i>,
-un jeune pote qui, sans le savoir, surpassait en clat le lever sidral
-des constellations parisiennes. Un grand homme futur tait n
-dans l'Houmeau! Le Proviseur du collge avait montr d'admirables
-pices de vers au baron. Pauvre et modeste, l'enfant tait un
-Chatterton sans lchet politique, sans la haine froce contre les
-grandeurs sociales qui poussa le pote anglais crire des pamphlets
-contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou six personnes qui
-partageaient son got pour les arts et les lettres, celui-ci parce qu'il
-raclait un violon, celui-l parce qu'il tachait plus ou moins le papier
-blanc de quelque spia, l'un en sa qualit de prsident de la Socit
-d'agriculture, l'autre en vertu d'une voix de basse qui lui
-permettait de chanter en manire d'hallali le <i lang="it" xml:lang="it">Se fiato in corpo
-avete</i>; parmi ces figures fantasques, madame de Bargeton se
-trouvait comme un affam devant un dner de thtre o les mets
-sont en carton. Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment
-o elle apprit cette nouvelle. Elle voulut voir ce pote, cet ange!
-elle en raffola, elle s'enthousiasma, elle en parla pendant des heures
-entires. Le surlendemain l'ancien courrier diplomatique avait ngoci
-par le Proviseur la prsentation de Lucien chez madame de
-Bargeton.</p>
-
-<p>Vous seuls, pauvres ilotes de province pour qui les distances sociales
-sont plus longues parcourir que pour les Parisiens aux yeux
-desquels elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui psent
-si durement les grilles entre <ins id="cor_14" title="lesquels">lesquelles</ins> chaque monde s'anathmatise
-et se dit <i>Raca</i>, vous seuls comprendrez le bouleversement qui
-laboura la cervelle et le c&oelig;ur de Lucien Chardon, quand son imposant
-Proviseur lui dit que les portes de l'htel de Bargeton allaient
-s'ouvrir devant lui! La gloire les avait fait tourner sur leurs gonds!
-Il serait bien accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient
-son regard quand il se promenait le soir Beaulieu avec
-David, en se disant que leurs noms ne parviendraient peut-tre
-jamais ces oreilles dures la science lorsqu'elle partait de trop
-bas. Sa s&oelig;ur fut seule initie ce secret. En bonne mnagre, en
-divine devineresse, ve sortit quelques louis du trsor pour aller
-acheter Lucien des souliers fins chez le meilleur bottier d'Angoulme,
-<span class="pagenum" id="Page_40">40</span>
-un habillement neuf chez le plus clbre tailleur. Elle lui
-garnit sa meilleure chemise d'un jabot qu'elle blanchit et plissa
-elle-mme. Quelle joie, quand elle le vit ainsi vtu! combien elle
-fut fire de son frre! combien de recommandations! Elle devina
-mille petites niaiseries. L'entranement de la mditation avait donn
- Lucien l'habitude de s'accouder aussitt qu'il tait assis, il allait
-jusqu' attirer une table pour s'y appuyer; ve lui dfendit de se
-laisser aller dans le sanctuaire aristocratique des mouvements sans
-gne. Elle l'accompagna jusqu' la porte Saint-Pierre, arriva presque
-en face de la cathdrale, le regarda prenant par la rue de Beaulieu,
-pour aller sur la Promenade o l'attendait monsieur du Chtelet.
-Puis la pauvre fille demeura tout mue comme si quelque
-grand vnement se ft accompli. Lucien chez madame de Bargeton,
-c'tait pour ve l'aurore de la fortune. La sainte crature, elle
-ignorait que l o l'ambition commence, les nafs sentiments cessent.
-En arrivant dans la rue du Minage, les choses extrieures n'tonnrent
-point Lucien. Ce Louvre tant agrandi par ses ides tait
-une maison btie en pierre tendre particulire au pays, et dore
-par le temps. L'aspect, assez triste sur la rue, tait intrieurement
-fort simple: c'tait la cour de province, froide et proprette; une
-architecture sobre, quasi monastique, bien conserve. Lucien monta
-par un vieil escalier balustres de chtaignier dont les marches cessaient
-d'tre en pierre partir du premier tage. Aprs avoir travers
-une antichambre mesquine, un grand salon peu clair, il
-trouva la souveraine dans un petit salon lambriss de boiseries sculptes
-dans le got du dernier sicle et peintes en gris. Le dessus des
-portes tait en camaeu. Un vieux damas rouge, maigrement accompagn,
-dcorait les panneaux. Les meubles de vieille forme se cachaient
-piteusement sous des housses carreaux rouges et blancs. Le
-pote aperut madame de Bargeton assise sur un canap petit matelas
-piqu, devant une table ronde couverte d'un tapis vert, claire par
-un flambeau de vieille forme, deux bougies et garde-vue. La
-reine ne se leva point, elle se tortilla fort agrablement sur son sige,
-en souriant au pote, que ce trmoussement serpentin mut beaucoup,
-il le trouva distingu.</p>
-
-<p>L'excessive beaut de Lucien, la timidit de ses manires, sa voix,
-tout en lui saisit madame de Bargeton. Le pote tait dj la posie.
-Le jeune homme examina, par de discrtes &oelig;illades, cette femme
-qui lui parut en harmonie avec son renom; elle ne trompait aucune
-<span class="pagenum" id="Page_41">41</span>
-de ses ides sur la grande dame. Madame de Bargeton portait, suivant
-une mode nouvelle, un bret taillad en velours noir. Cette
-coiffure comporte un souvenir du Moyen-Age, qui en impose un
-jeune homme en amplifiant pour ainsi dire la femme; il s'en chappait
-une folle chevelure d'un blond rouge, dore la lumire, ardente
-au contour des boucles. La noble dame avait le teint clatant
-par lequel une femme rachte les prtendus inconvnients de cette
-fauve couleur. Ses yeux gris tincelaient, son front dj rid les
-couronnait bien par sa masse blanche hardiment taille; ils taient
-cerns par une marge nacre o, de chaque ct du nez, deux veines
-bleues faisaient ressortir la blancheur de ce dlicat encadrement.
-Le nez offrait une courbure bourbonnienne, qui ajoutait au
-feu d'un visage long en prsentant comme un point brillant o se
-peignait le royal entranement des Cond. Les cheveux ne cachaient
-pas entirement le cou. La robe, ngligemment croise, laissait voir
-une poitrine de neige, o l'&oelig;il devinait une gorge intacte et bien
-place. De ses doigts effils et soigns, mais un peu secs, madame
-de Bargeton fit au jeune pote un geste amical, pour lui indiquer
-la chaise qui tait prs d'elle. Monsieur du Chtelet prit un fauteuil.
-Lucien s'aperut alors qu'ils taient seuls.</p>
-
-<p>La conversation de madame de Bargeton enivra le pote de
-l'Houmeau. Les trois heures passes prs d'elle furent pour Lucien
-un de ces rves que l'on voudrait rendre ternels. Il trouva
-cette femme plutt maigrie que maigre, amoureuse sans amour,
-maladive malgr sa force; ses dfauts, que ses manires exagraient,
-lui plurent, car les jeunes gens commencent par aimer l'exagration,
-ce mensonge des belles mes. Il ne remarqua point la fltrissure
-des joues couperoses sur les pommettes, et auxquelles les ennuis
-et quelques souffrances avaient donn des tons de brique. Son imagination
-s'empara d'abord de ces yeux de feu, de ces boucles lgantes
-o ruisselait la lumire, de cette clatante blancheur, points
-lumineux auxquels il se prit comme un papillon aux bougies. Puis
-cette me parla trop la sienne pour qu'il pt juger la femme.
-L'entrain de cette exaltation fminine, la verve des phrases un peu
-vieilles que rptait depuis long-temps madame de Bargeton, mais
-qui lui parurent neuves, le fascinrent d'autant mieux qu'il voulait
-trouver tout bien. Il n'avait point apport de posie lire; mais il
-n'en fut pas question: il avait oubli ses vers pour avoir le droit de
-revenir; madame de Bargeton n'en avait point parl pour l'engager
-<span class="pagenum" id="Page_42">42</span>
- lui faire quelque lecture un autre jour. N'tait-ce pas une premire
-entente? Monsieur Sixte du Chtelet fut mcontent de cette rception.
-Il aperut tardivement un rival dans ce beau jeune homme,
-qu'il reconduisit jusqu'au dtour de la premire rampe au-dessous
-de Beaulieu, dans le dessein de le soumettre sa diplomatie. Lucien
-ne fut pas mdiocrement tonn d'entendre le Directeur des Contributions
-indirectes se vantant de l'avoir introduit, et lui donnant
- ce titre des conseils.</p>
-
-<p>Plt Dieu qu'il ft mieux trait que lui, disait monsieur du
-Chtelet. La cour tait moins impertinente que cette socit de ganaches.
-On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait d'affreux
-ddains. La rvolution de 1789 recommencerait si ces gens-l
-ne se rformaient pas. Quant lui, s'il continuait d'aller dans cette
-maison, c'tait par got pour madame de Bargeton, la seule femme
-un peu propre qu'il y et Angoulme, laquelle il avait fait la
-cour par ds&oelig;uvrement, et de laquelle il tait devenu follement
-amoureux. Il allait bientt la possder, il tait aim, tout le lui
-prsageait. La soumission de cette reine orgueilleuse serait la seule
-vengeance qu'il tirerait de cette sotte maisonne de hobereaux.</p>
-
-<p>Chtelet exprima sa passion en homme capable de tuer un rival
-s'il en rencontrait un. Le vieux papillon imprial tomba de tout
-son poids sur le pauvre pote, en essayant de l'craser sous son
-importance et de lui faire peur. Il se grandit en racontant les prils
-de son voyage grossis; mais, s'il imposa l'imagination du pote,
-il n'effraya point l'amant.</p>
-
-<p>Depuis cette soire, nonobstant le vieux fat, malgr ses menaces
-et sa contenance de spadassin bourgeois, Lucien tait revenu chez
-madame de Bargeton, d'abord avec la discrtion d'un homme de
-l'Houmeau; puis il se familiarisa bientt avec ce qui lui avait paru
-d'abord une norme faveur, et vint la voir de plus en plus souvent.
-Le fils d'un pharmacien fut pris, par les gens de cette socit, pour
-un tre sans consquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme
-ou quelques femmes venus en visite chez Nas rencontraient
-Lucien, tous avaient pour lui l'accablante politesse dont usent les
-gens comme il faut avec leurs infrieurs. Lucien trouva d'abord ce
-monde fort gracieux; mais, plus tard, il reconnut le sentiment d'o
-procdaient ces fallacieux gards. Bientt il surprit quelques airs
-protecteurs qui remurent son fiel et le confirmrent dans les haineuses
-ides rpublicaines par lesquelles beaucoup de ces futurs Patriciens
-<span class="pagenum" id="Page_43">43</span>
-prludent avec la haute socit. Mais combien de souffrances
-n'aurait-il pas endures pour Nas qu'il entendait nommer ainsi, car
-entre eux les intimes de ce clan, de mme que les Grands d'Espagne
-et les personnages de la <i>crme</i> Vienne, s'appelaient, hommes
-et femmes, par leurs petits noms, dernire nuance invente pour
-mettre une distinction au c&oelig;ur de l'aristocratie angoumoisine.</p>
-
-<p>Nas fut aime comme tout jeune homme aime la premire femme
-qui le flatte, car Nas pronostiquait un grand avenir, une gloire immense
- Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour
-tablir chez elle son pote: non-seulement elle l'exaltait outre mesure,
-mais elle le reprsentait comme un enfant sans fortune qu'elle
-voulait placer; elle le rapetissait pour le regarder; elle en faisait son
-lecteur, son secrtaire; mais elle l'aimait plus qu'elle ne croyait
-pouvoir aimer aprs l'affreux malheur qui lui tait advenu. Elle se
-traitait fort mal intrieurement, elle se disait que ce serait une folie
-d'aimer un jeune homme de vingt ans, qui par sa position tait
-dj si loin d'elle. Ses familiarits taient capricieusement dmenties
-par les fierts que lui inspiraient ses scrupules. Elle se montrait
-tour tour altire et protectrice, tendre et flatteuse. D'abord intimid
-par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les
-terreurs, les espoirs et les dsesprances qui martellent le premier
-amour et le mettent si avant dans le c&oelig;ur par les coups que frappent
-<ins id="cor_15" title="alternaltivement">alternativement</ins> la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il
-vit en elle une bienfaitrice qui allait s'occuper de lui maternellement.
-Mais les confidences commencrent. Madame de Bargeton
-appela son pote cher Lucien; puis cher, tout court. Le pote enhardi
-nomma cette grande dame Nas. En l'entendant lui donner
-ce nom, elle eut une de ces colres qui sduisent tant un enfant;
-elle lui reprocha de prendre le nom dont se servait tout le monde.
-La fire et noble Ngrepelisse offrit ce bel ange un de ses noms,
-elle voulut tre Louise pour lui. Lucien atteignit au troisime ciel
-de l'amour. Un soir, Lucien tant entr pendant que Louise contemplait
-un portrait qu'elle serra promptement, il voulut le voir.
-Pour calmer le dsespoir d'un premier accs de jalousie, Louise
-montra le portrait du jeune Cante-Croix et raconta, non sans larmes,
-la douloureuse histoire de ses amours, si purs et si cruellement
-touffs. S'essayait-elle quelque infidlit envers son mort,
-ou avait-elle invent de faire Lucien un rival de ce portrait? Lucien
-tait trop jeune pour analyser sa matresse, il se dsespra navement,
-<span class="pagenum" id="Page_44">44</span>
-car elle ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes
-font battre en brche des scrupules plus ou moins ingnieusement
-fortifis. Leurs discussions sur les devoirs, sur les convenances, sur
-la religion, sont comme des places fortes qu'elles aiment voir
-prendre d'assaut. L'innocent Lucien n'avait pas besoin de ses coquetteries,
-il et guerroy tout naturellement.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement
-un soir Lucien qui voulut en finir avec monsieur de Cante-Croix
-et qui jeta sur Louise un regard o se peignait une passion
-arrive terme.</p>
-
-<p>Effraye des progrs que ce nouvel amour faisait chez elle et chez
-son pote, elle lui demanda les vers promis pour la premire page
-de son album, en cherchant un sujet de querelle dans le retard
-qu'il mettait les faire. Que devint-elle en lisant les deux stances
-suivantes, qu'elle trouva naturellement plus belles que les meilleures
-de monsieur de Lamartine?</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Le magique pinceau, les muses mensongres</div>
- <div class="verse">N'orneront pas toujours de mes feuilles lgres</div>
- <div class="vers6">Le fidle vlin;</div>
- <div class="verse">Et le crayon furtif de ma belle matresse</div>
- <div class="verse">Me confra souvent sa secrte allgresse</div>
- <div class="vers6">Ou son muet chagrin.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Ah! quand ses doigts plus lourds mes pages fanes</div>
- <div class="verse">Demanderont raison des riches destines</div>
- <div class="vers6">Que lui tient l'avenir;</div>
- <div class="verse">Alors veuille l'Amour que de ce beau voyage</div>
- <div class="vers6">Le fcond souvenir</div>
- <div class="verse">Soit doux contempler comme un ciel sans nuage!</div>
- </div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Est-ce bien moi qui vous les ai dicts? dit-elle.</p>
-
-<p>Ce soupon, inspir par la coquetterie d'une femme qui se plaisait
- jouer avec le feu, fit venir une larme aux yeux de Lucien;
-elle le calma en le baisant au front pour la premire fois. Lucien
-fut dcidment un grand homme qu'elle voulut former; elle imagina
-de lui apprendre l'italien et l'allemand, de perfectionner ses
-manires; elle trouva l des prtextes pour l'avoir toujours chez
-elle, la barbe de ses ennuyeux courtisans. Quel intrt dans sa
-vie! Elle se remit la musique pour son pote qui elle rvla le
-monde musical, elle lui joua quelques beaux morceaux de Beethoven
-<span class="pagenum" id="Page_45">45</span>
-et le ravit; heureuse de sa joie, elle lui disait hypocritement en
-le voyant demi pm:&mdash;Ne peut-on pas se contenter de ce bonheur?
-Le pauvre pote avait la btise de rpondre:&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Enfin, les choses arrivrent un tel point que Louise avait fait
-dner Lucien avec elle dans la semaine prcdente, en tiers avec
-monsieur de Bargeton. Malgr cette prcaution, toute la ville sut le
-fait et le tint pour si exorbitant que chacun se demanda s'il tait
-vrai. Ce fut une rumeur affreuse. A plusieurs, la Socit parut la
-veille d'un bouleversement. D'autres s'crirent: Voil le fruit des
-doctrines librales. Le jaloux du Chtelet apprit alors que madame
-Charlotte, qui gardait les femmes en couches, tait madame Chardon,
-mre du Chateaubriand de l'Houmeau, disait-il. Cette expression
-passa pour un bon mot. Madame de Chandour accourut la
-premire chez madame de Bargeton.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous, chre Nas, ce dont tout Angoulme parle! lui
-dit-elle, ce petit potriau a pour mre madame Charlotte qui gardait
-il y a deux mois ma belle-s&oelig;ur en couches.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chre, dit madame Bargeton en prenant un air tout
-fait royal, qu'y a-t-il d'extraordinaire ceci? n'est-elle pas la veuve
-d'un apothicaire? une pauvre destine pour une demoiselle de Rubempr.
-Supposons-nous sans un sou vaillant?... que ferions-nous
-pour vivre, nous! comment nourririez-vous vos enfants?</p>
-
-<p>Le sang-froid de madame de Bargeton tua les lamentations de la
-noblesse. Les mes grandes sont toujours disposes faire une vertu
-d'un malheur. Puis, dans la persistance faire un bien qu'on incrimine,
-il se trouve d'invincibles attraits: l'innocence a le piquant du
-vice. Dans la soire, le salon de madame de Bargeton fut plein de
-ses amis, venus pour lui faire des remontrances. Elle dploya toute
-la causticit de son esprit: elle dit que si les gentilshommes ne
-pouvaient tre ni Molire, ni Racine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni
-Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les
-tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient
-des grands hommes. Elle dit que le gnie tait toujours gentilhomme.
-Elle gourmanda les hobereaux sur le peu d'entente de leurs
-vrais intrts. Enfin elle dit beaucoup de btises qui auraient clair
-des gens moins niais, mais ils en firent honneur son originalit. Elle
-conjura donc l'orage coups de canon. Quand Lucien, mand par
-elle, entra pour la premire fois dans le vieux salon fan o l'on
-jouait au <ins id="cor_16" title="wisth">whist</ins> quatre tables, elle lui fit un gracieux accueil, et
-<span class="pagenum" id="Page_46">46</span>
-le prsenta en reine qui voulait tre obie. Elle appela le Directeur
-des Contributions, monsieur Chtelet, et le ptrifia en lui faisant
-comprendre qu'elle connaissait l'illgale superftation de sa particule.
-Lucien fut ds ce soir violemment introduit dans la socit
-de madame de Bargeton; mais il y fut accept comme une substance
-vnneuse que chacun se promit d'expulser en la soumettant
-aux ractifs de l'impertinence. Malgr ce triomphe, Nas perdit de
-son empire: il y eut des dissidents qui tentrent d'migrer. Par le
-conseil de monsieur Chtelet, Amlie, qui tait madame de Chandour,
-rsolut d'lever autel contre autel en recevant chez elle les
-mercredis. Madame de Bargeton ouvrait son salon tous les soirs, et
-les gens qui venaient chez elle taient si routiniers, si bien habitus
-se retrouver devant les mmes tapis, jouer aux mmes trictracs,
- voir les gens, les flambeaux, mettre leurs manteaux, leurs doubles
-souliers, leurs chapeaux dans le mme couloir, qu'ils aimaient
-les marches de l'escalier autant que la matresse de la maison. Tous
-se rsignrent subir le chardonneret du sacr bocage, dit Alexandre
-de Brbian, autre bon mot. Enfin le prsident de la Socit
-d'agriculture apaisa la sdition par une observation magistrale.</p>
-
-<p>&mdash;Avant la rvolution, dit-il, les plus grands seigneurs recevaient
-Duclos, Grimm, Crbillon, tous gens qui, comme ce petit
-pote de l'Houmeau, taient sans consquence; mais ils n'admettaient
-point les Receveurs des Tailles, ce qu'est, aprs tout, Chtelet.</p>
-
-<p>Du Chtelet paya pour Chardon, chacun lui marqua de la froideur.
-En se sentant attaqu, le Directeur des Contributions, qui,
-depuis le moment o elle l'avait appel Chtelet, s'tait jur lui-mme
-de possder madame de Bargeton, entra dans les vues de la
-matresse du logis; il soutint le jeune pote en se dclarant son
-ami. Ce grand diplomate dont s'tait si maladroitement priv l'Empereur
-caressa Lucien, il se dit son ami. Pour lancer le pote, il
-donna un dner o se trouvrent le Prfet, le Receveur-Gnral, le
-colonel du rgiment en garnison, le Directeur de l'cole de Marine,
-le Prsident du Tribunal, enfin toutes les sommits administratives.
-Le pauvre pote fut ft si grandement que tout autre qu'un jeune
-homme de vingt-deux ans aurait vhmentement souponn de mystification
-les louanges au moyen desquelles on abusa de lui. Au dessert,
-Chtelet fit rciter son rival une ode de Sardanapale mourant,
-le chef-d'&oelig;uvre du moment. En l'entendant, le Proviseur du collge,
-homme flegmatique, battit des mains en disant que Jean-Baptiste
-<span class="pagenum" id="Page_47">47</span>
-Rousseau n'avait pas mieux fait. Le baron Sixte Chtelet pensa que le
-petit rimeur crverait tt ou tard dans la serre chaude des louanges,
-ou que, dans l'ivresse de sa gloire anticipe, il se permettrait quelques
-impertinences qui le feraient rentrer dans son obscurit primitive.
-En attendant le dcs de ce gnie, il parut immoler ses
-prtentions aux pieds de madame de Bargeton; mais, avec l'habilet
-des rous, il avait arrt son plan, et suivit avec une attention
-stratgique la marche des deux amants en piant l'occasion d'exterminer
-Lucien. Il s'leva ds lors dans Angoulme et dans les environs
-un bruit sourd qui proclamait l'existence d'un grand homme
-en Angoumois. Madame de Bargeton tait gnralement loue pour
-les soins qu'elle prodiguait ce jeune aigle. Une fois sa conduite approuve,
-elle voulut obtenir une sanction gnrale. Elle tambourina
-dans le Dpartement une soire glaces, gteaux et th, grande
-innovation dans une ville o le th se vendait encore chez les apothicaires,
-comme une drogue employe contre les indigestions. La
-fleur de l'aristocratie fut convie pour entendre une grande &oelig;uvre
-que devait lire Lucien.</p>
-
-<p>Louise avait cach les difficults vaincues son ami, mais elle lui
-toucha quelques mots de la conjuration forme contre lui par le
-monde; car elle ne voulait pas lui laisser ignorer les dangers de la
-carrire que doivent parcourir les hommes de gnie, et o se rencontrent
-des obstacles infranchissables aux courages mdiocres. Elle
-fit de cette victoire un enseignement. De ses blanches mains, elle
-lui montra la gloire achete par de continuels supplices, elle lui
-parla du bcher des martyrs traverser, elle lui beurra ses plus belles
-tartines et les panacha de ses plus pompeuses expressions. Ce fut
-une contrefaon des improvisations qui dparent le roman de Corinne.
-Louise se trouva si grande par son loquence, qu'elle aima
-davantage le Benjamin qui la lui inspirait; elle lui conseilla de
-rpudier audacieusement son pre en prenant le noble nom de Rubempr,
-sans se soucier des criailleries souleves par un change
-que d'ailleurs le Roi lgitimerait. Apparente la marquise d'Espard,
-une demoiselle de Blamont-Chauvry, fort en crdit la cour,
-elle se chargeait d'obtenir cette faveur. A ces mots, le roi, la marquise
-d'Espard, la cour, Lucien vit comme un feu d'artifice, et la
-ncessit de ce baptme lui fut prouve.</p>
-
-<p>&mdash;Cher petit, lui dit Louise d'une voix tendrement moqueuse,
-plus tt il se fera plus vite il sera sanctionn.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span>
-Elle souleva l'une aprs l'autre les couches successives de l'tat Social,
-et fit compter au pote les chelons qu'il franchissait soudain par
-cette habile dtermination. En un instant, elle fit abjurer Lucien
-ses ides populacires sur la chimrique galit de 1793, elle rveilla
-chez lui la soif des distinctions que la froide raison de David avait
-calme, elle lui montra la haute socit comme le seul thtre sur
-lequel il devait se tenir. Le haineux libral devint monarchique
-<i>in petto</i>. Lucien mordit la pomme du luxe aristocratique et de
-la gloire. Il jura d'apporter aux pieds de sa dame une couronne,
-ft-elle ensanglante; il la conquerrait tout prix, <i lang="la" xml:lang="la">quibuscumque
-viis</i>. Pour prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles
-qu'il avait caches Louise, conseill par cette indfinissable
-pudeur attache aux premiers sentiments, et qui dfend au
-jeune homme d'taler ses grandeurs, tant il aime voir apprcier
-son me dans son <i>incognito</i>. Il peignit les treintes d'une misre
-supporte avec orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employes
- l'tude. Cette jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans
-madame de Bargeton, dont le regard s'amollit. En voyant la faiblesse
-gagner son imposante matresse, Lucien prit une main qu'on
-lui laissa prendre, et la baisa avec la furie du pote, du jeune
-homme, de l'amant. Louise alla jusqu' permettre au fils de l'apothicaire
-d'atteindre son front et d'y imprimer ses lvres palpitantes.</p>
-
-<p>&mdash;Enfant! enfant! si l'on nous voyait, je serais bien ridicule,
-dit-elle en se rveillant d'une torpeur extatique.</p>
-
-<p>Pendant cette soire, l'esprit de madame de Bargeton fit de
-grands ravages dans ce qu'elle nommait les prjugs de Lucien. A
-l'entendre, les hommes de gnie n'avaient ni frres ni s&oelig;urs, ni
-pres ni mres; les grandes &oelig;uvres qu'ils devaient difier leur imposaient
-un apparent gosme, en les obligeant de tout sacrifier
-leur grandeur. Si la famille souffrait d'abord des dvorantes exactions
-perues par un cerveau gigantesque, plus tard elle recevrait
-au centuple le prix des sacrifices de tout genre exigs par les premires
-luttes d'une royaut contrarie, en partageant les fruits de
-la victoire. Le gnie ne relevait que de lui-mme; il tait seul juge
-de ses moyens, car lui seul connaissait la fin: il devait donc se mettre
-au-dessus des lois, appel qu'il tait les refaire; d'ailleurs,
-qui s'empare de son sicle peut tout prendre, tout risquer, car tout
-est lui. Elle citait les commencements de la vie de Bernard de Palissy,
-<span class="pagenum" id="Page_49">49</span>
-de Louis XI, de Fox, de Napolon, de Christophe Colomb,
-de Csar, de tous les illustres joueurs, d'abord cribls de dettes ou
-misrables, incompris, tenus pour fous, pour mauvais fils, mauvais
-pres, mauvais frres, mais qui plus tard devenaient l'orgueil
-de la famille, du pays, du monde.</p>
-
-<p>Ces raisonnements abondaient dans les vices secrets de Lucien
-et avanaient la corruption de son c&oelig;ur; car, dans l'ardeur de ses
-dsirs, il admettait les moyens <i>a priori</i>. Mais ne pas russir est
-un crime de lse-majest sociale. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassin
-toutes les vertus bourgeoises sur lesquelles repose la socit
-qui chasse avec horreur les Marius assis devant leurs ruines? Lucien
-ne se savait pas entre l'infamie des bagnes et les palmes du
-gnie; il planait sur le Sina des prophtes sans comprendre qu'au
-bas s'tend une mer Morte, l'horrible suaire de Gomorrhe.</p>
-
-<p>Louise dbrida si bien le c&oelig;ur et l'esprit de son pote des
-langes dont les avait envelopps la vie de province, que Lucien
-voulut prouver madame de Bargeton afin de savoir s'il pouvait,
-sans prouver la honte d'un refus, conqurir cette haute proie.
-La soire annonce lui donna l'occasion de tenter cette preuve.
-L'ambition se mlait son amour. Il aimait et voulait s'lever,
-double dsir bien naturel chez les jeunes gens qui ont un c&oelig;ur
- satisfaire et l'indigence combattre. En conviant aujourd'hui
-tous ses enfants un mme festin, la Socit rveille leurs ambitions
-ds le matin de la vie. Elle destitue la jeunesse de ses grces
-et vicie la plupart de ses sentiments gnreux en y mlant des calculs.
-La posie voudrait qu'il en ft autrement; mais le fait vient
-trop souvent dmentir la fiction laquelle on voudrait croire, pour
-qu'on puisse se permettre de reprsenter le jeune homme autrement
-qu'il est au Dix-neuvime Sicle. Le calcul de Lucien lui parut
-fait au profit d'un beau sentiment, de son amiti pour David.</p>
-
-<p>Lucien crivit une longue lettre sa Louise, car il se trouva
-plus hardi la plume la main que la parole la bouche. En douze
-feuillets trois fois recopis, il raconta le gnie de son pre, ses
-esprances perdues, et la misre horrible laquelle il tait en proie.
-Il peignit sa chre s&oelig;ur comme un ange, David comme un Cuvier
-futur, qui, avant d'tre un grand homme, tait un pre, un frre,
-un ami pour lui; il se croirait indigne d'tre aim de Louise, sa
-premire gloire, s'il ne lui demandait pas de faire pour David ce
-qu'elle faisait pour lui-mme. Il renoncerait tout plutt que de
-<span class="pagenum" id="Page_50">50</span>
-trahir David Schard, il voulait que David assistt son succs. Il
-crivit une de ces lettres folles o les jeunes gens opposent le pistolet
- un refus, o tourne le casuisme de l'enfance, o parle la logique
-insense des belles mes; dlicieux verbiage brod de ces dclarations
-naves chappes du c&oelig;ur l'insu de l'crivain, et que
-les femmes aiment tant. Aprs avoir remis cette lettre la femme de
-chambre, Lucien tait venu passer la journe corriger des preuves,
- diriger quelques travaux, mettre en ordre les petites affaires
-de l'imprimerie, sans rien dire David. Dans les jours o le
-c&oelig;ur est encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes <ins id="cor_17" title="discrtion">discrtions</ins>.
-D'ailleurs peut-tre Lucien commenait-il redouter la hache
-de Phocion, que savait manier David; peut-tre craignait-il la clart
-d'un regard qui allait au fond de l'me. Aprs la lecture de Chnier,
-son secret avait pass de son c&oelig;ur sur ses lvres, atteint par
-un reproche qu'il sentit comme le doigt que pose un mdecin sur
-une plaie.</p>
-
-<p>Maintenant embrassez les penses qui durent assaillir Lucien
-pendant qu'il descendait d'Angoulme l'Houmeau. Cette
-grande dame s'tait-elle fche? allait-elle recevoir David chez elle?
-l'ambitieux ne serait-il pas prcipit dans son trou l'Houmeau?
-Quoique avant de baiser Louise au front, Lucien et pu mesurer
-la distance qui spare une reine de son favori, il ne se disait pas
-que David ne pouvait franchir en un clin d'&oelig;il l'espace qu'il avait
-mis cinq mois parcourir. Ignorant combien tait absolu l'ostracisme
-prononc sur les petites gens, il ne savait pas qu'une seconde
-tentative de ce genre serait la perte de madame de Bargeton. Atteinte
-et convaincue de s'tre encanaille, Louise serait oblige de quitter la
-ville, o sa caste la fuirait comme au Moyen-Age on fuyait un lpreux.
-Le clan de fine aristocratie et le clerg lui-mme dfendraient
-Nas envers et contre tous, au cas o elle se permettrait
-une faute; mais le crime de voir mauvaise compagnie ne lui serait
-jamais remis; car si l'on excuse les fautes du pouvoir, on le condamne
-aprs son abdication. Or, recevoir David, n'tait-ce pas abdiquer?
-Si Lucien n'embrassait pas ce ct de la question, son instinct
-aristocratique lui faisait pressentir bien d'autres difficults
-qui l'pouvantaient. La noblesse des sentiments ne donne pas invitablement
-la noblesse des manires. Si Racine avait l'air du plus
-noble courtisan, Corneille ressemblait fort un marchand de b&oelig;ufs.
-Descartes avait la tournure d'un bon ngociant hollandais. Souvent,
-<span class="pagenum" id="Page_51">51</span>
-en rencontrant Montesquieu son rteau sur l'paule, son bonnet de
-nuit sur la tte, les visiteurs de La Brde le prirent pour un vulgaire
-jardinier. L'usage du monde, quand il n'est pas un don de
-haute naissance, une science suce avec le lait ou transmise par le
-sang, constitue une ducation que le hasard doit seconder par une
-certaine lgance de formes, par une distinction dans les traits, par
-un timbre de voix. Toutes ces grandes petites choses manquaient
-David, tandis que la nature en avait dou son ami. Gentilhomme
-par sa mre, Lucien avait jusqu'au pied haut courb du Franc;
-tandis que David Schard avait les pieds plats du Welche et l'encolure
-de son pre le pressier. Lucien entendait les railleries qui
-pleuvraient sur David, il lui semblait voir le sourire que rprimerait
-madame de Bargeton. Enfin, sans avoir prcisment honte de
-son frre, il se promettait de ne plus couter ainsi son premier
-mouvement, et de le discuter l'avenir.</p>
-
-<p>Donc, aprs l'heure de la posie et du dvouement, aprs une
-lecture qui venait de montrer aux deux amis les campagnes littraires
-claires par un nouveau soleil, l'heure de la politique
-et des calculs sonnait pour Lucien. En rentrant dans l'Houmeau
-il se repentait de sa lettre, il aurait voulu la reprendre; car il
-apercevait par une chappe les impitoyables lois du monde.
-En devinant combien la fortune acquise favorisait l'ambition, il
-lui cotait de retirer son pied du premier bton de l'chelle par
-laquelle il devait monter l'assaut des grandeurs. Puis les images
-de sa vie simple et tranquille, pare des plus vives fleurs du
-sentiment; ce David plein de gnie qui l'avait si noblement aid,
-qui lui donnerait au besoin sa vie; sa mre, si grande dame dans
-son abaissement, et qui le croyait aussi bon qu'il tait spirituel; sa
-s&oelig;ur, cette fille si gracieuse dans sa rsignation, son enfance si pure
-et sa conscience encore blanche; ses esprances, qu'aucune bise
-n'avait effeuilles, tout refleurissait dans son souvenir. Il se disait
-alors qu'il tait plus beau de percer les pais bataillons de la tourbe
-aristocratique ou bourgeoise coups de succs que de parvenir par
-les faveurs d'une femme. Son gnie luirait tt ou tard comme celui
-de tant d'hommes, ses prdcesseurs, qui avaient dompt la socit;
-les femmes l'aimeraient alors! L'exemple de Napolon, si fatal
-au Dix-neuvime Sicle par les prtentions qu'il inspire tant de
-gens mdiocres, apparut Lucien qui jeta ses calculs au vent en
-se les reprochant. Ainsi tait fait Lucien, il allait du mal au bien,
-<span class="pagenum" id="Page_52">52</span>
-du bien au mal avec une gale facilit. Au lieu de l'amour que le
-savant porte sa retraite, Lucien prouvait depuis un mois une
-sorte de honte en apercevant la boutique o se lisait en lettres jaunes
-sur un fond vert:</p>
-
-<p class="sep2 center"><i>Pharmacie de</i> <span class="smcap">Postel</span>, <i>successeur de</i> <span class="smcap">Chardon</span>.</p>
-
-<p class="sep2">Le nom de son pre, crit ainsi dans un lieu par o passaient
-toutes les voitures, lui blessait la vue. Le soir o il franchit sa porte
-orne d'une petite grille barreaux de mauvais got, pour se produire
- Beaulieu, parmi les jeunes gens les plus lgants de la haute
-ville en donnant le bras madame de Bargeton, il avait trangement
-dplor le dsaccord qu'il reconnaissait entre cette habitation
-et sa bonne fortune.</p>
-
-<p>&mdash;Aimer madame de Bargeton, la possder bientt peut-tre, et
-loger dans ce nid rats! se disait-il en dbouchant par l'alle dans
-la petite cour o plusieurs paquets d'herbes bouillies taient tals
-le long des murs, o l'apprenti rcurait les chaudrons du laboratoire,
-o monsieur Postel, ceint d'un tablier de prparateur, une
-cornue la main, examinait un produit chimique tout en jetant
-l'&oelig;il sur sa boutique; et s'il regardait trop attentivement sa drogue,
-il avait l'oreille la sonnette. L'odeur des camomilles, des menthes,
-de plusieurs plantes distilles, remplissait la cour et le modeste appartement
-o l'on montait par un de ces escaliers droits appels
-des escaliers de meunier, sans autre rampe que deux cordes. Au-dessus
-tait l'unique chambre en mansarde o demeurait Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, mon fiston, lui dit monsieur Postel, le vritable type
-du boutiquier de province. Comment va notre petite sant? Moi, je
-viens de faire une exprience sur la mlasse, mais il aurait fallu
-votre pre pour trouver ce que je cherche. C'tait un fameux homme,
-celui-l! Si j'avais connu son secret contre la goutte, nous roulerions
-tous deux carrosse aujourd'hui!</p>
-
-<p>Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien, aussi bte
-qu'il tait bon homme, ne donnt un coup de poignard Lucien,
-en lui parlant de la fatale discrtion que son pre avait garde sur
-sa dcouverte.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un grand malheur, rpondit brivement Lucien qui
-commenait trouver l'lve de son pre prodigieusement commun
-aprs l'avoir souvent bni; car plus d'une fois l'honnte Postel
-avait secouru la veuve et les enfants de son matre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span>
-&mdash;Qu'avez-vous donc? demanda monsieur Postel en posant son
-prouvette sur la table du laboratoire.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il venu quelque lettre pour moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, une qui flaire comme baume! elle est auprs de mon
-pupitre sur le comptoir.</p>
-
-<p>La lettre de madame de Bargeton mle aux bocaux de la pharmacie!
-Lucien s'lana dans la boutique.</p>
-
-<p>&mdash;Dpche-toi, Lucien! ton dner t'attend depuis une heure, il
-sera froid, cria doucement une jolie voix travers une fentre entr'ouverte
-et que Lucien n'entendit pas.</p>
-
-<p>&mdash;Il est toqu, votre frre, mademoiselle, dit Postel en levant
-le nez.</p>
-
-<p>Ce clibataire, assez semblable une petite tonne d'eau-de-vie
-sur laquelle la fantaisie d'un peintre aurait mis une grosse figure
-grle de petite vrole et rougeaude, prit en regardant ve un air
-crmonieux et agrable qui prouvait qu'il pensait pouser la fille
-de son prdcesseur, sans pouvoir mettre fin au combat que l'amour
-et l'intrt se livraient dans son c&oelig;ur. Aussi disait-il souvent
- Lucien en souriant la phrase qu'il lui redit quand le jeune
-homme repassa prs de lui:&mdash;Elle est fameusement jolie, votre
-s&oelig;ur! Vous n'tes pas mal non plus! Votre pre faisait tout bien.</p>
-
-<p>ve tait une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus.
-Quoiqu'elle offrt les symptmes d'un caractre viril, elle tait
-douce, tendre et dvoue. Sa candeur, sa navet, sa tranquille
-rsignation une vie laborieuse, sa sagesse que nulle mdisance
-n'attaquait, avaient d sduire David Schard. Aussi, depuis leur
-premire entrevue, une sourde et simple passion s'tait-elle mue
-entre eux, l'allemande, sans manifestations bruyantes ni dclarations
-empresses. Chacun d'eux avait pens secrtement l'autre,
-comme s'ils eussent t spars par quelque mari jaloux que ce
-sentiment aurait offens. Tous deux se cachaient de Lucien, qui
-peut-tre ils croyaient porter quelque dommage. David avait peur
-de ne pas plaire ve, qui, de son ct, se laissait aller aux timidits
-de l'indigence. Une vritable ouvrire aurait eu de la hardiesse,
-mais une enfant bien leve et dchue se conformait sa triste fortune.
-Modeste en apparence, fire en ralit, ve ne voulait pas
-courir sus au fils d'un homme qui passait pour riche. En ce moment,
-les gens au fait de la valeur croissante des proprits, estimaient
- plus de quatre-vingt mille francs le domaine de Marsac,
-<span class="pagenum" id="Page_54">54</span>
-sans compter les terres que le vieux Schard, riche d'conomies,
-heureux la rcolte, habile la vente, devait y joindre en guettant
-les occasions. David tait peut-tre la seule personne qui
-ne st rien de la fortune de son pre. Pour lui, Marsac tait une
-bicoque achete en 1810 quinze ou seize mille francs, o il
-allait une fois par an au temps des vendanges, et o son pre le
-promenait travers les vignes, en lui vantant des rcoltes que
-l'imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait fort peu.
-L'amour d'un savant habitu la solitude et qui grandit encore
-les sentiments en s'en exagrant les difficults, voulait tre encourag;
-car, pour David, ve tait une femme plus imposante que ne
-l'est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet prs
-de son idole, aussi press de partir que d'arriver, l'imprimeur contenait
-sa passion au lieu de l'exprimer. Souvent, le soir, aprs avoir
-forg quelque prtexte pour consulter Lucien, il descendait de la
-place du Mrier jusqu' l'Houmeau, par la porte Palet; mais en
-atteignant la porte verte barreaux de fer, il s'enfuyait, craignant
-de venir trop tard ou de paratre importun ve qui sans doute
-tait couche. Quoique ce grand amour ne se rvlt que par de
-petites choses, ve l'avait bien compris; elle tait flatte sans orgueil
-de se voir l'objet du profond respect empreint dans les regards,
-dans les paroles, dans les manires de David; mais la plus
-grande sduction de l'imprimeur tait son fanatisme pour Lucien:
-il avait devin le meilleur moyen de plaire ve. Pour dire en quoi
-les muettes dlices de cet amour diffraient des passions tumultueuses,
-il faudrait le comparer aux fleurs champtres opposes aux
-clatantes fleurs des parterres. C'tait des regards doux et dlicats
-comme les lotos bleus qui nagent sur les eaux, des expressions fugitives
-comme les faibles parfums de l'glantine, des mlancolies
-tendres comme le velours des mousses; fleurs de deux belles mes
-qui naissent d'une terre riche, fconde, immuable. ve avait plusieurs
-fois dj devin la force cache sous cette faiblesse; elle tenait
-si bien compte David de tout ce qu'il n'osait pas, que le plus
-lger incident pouvait amener une plus intime union de leurs mes.</p>
-
-<p>Lucien trouva la porte ouverte par ve, et s'assit, sans lui rien
-dire, une petite table pose sur un X, sans linge, o son couvert
-tait mis. Le pauvre petit mnage ne possdait que trois couverts
-d'argent, ve les employait tous pour le frre chri.</p>
-
-<p>&mdash;Que lis-tu donc l? dit-elle aprs avoir mis sur la table un
-<span class="pagenum" id="Page_55">55</span>
-plat qu'elle retira du feu, et aprs avoir teint son fourneau mobile
-en le couvrant de l'touffoir.</p>
-
-<p>Lucien ne rpondit pas. ve prit une petite assiette coquettement
-arrange avec des feuilles de vigne, et la mit sur la table avec
-une jatte pleine de crme.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, Lucien, je t'ai eu des fraises.</p>
-
-<p>Lucien prtait tant d'attention sa lecture qu'il n'entendit point.
-ve vint alors s'asseoir prs de lui, sans laisser chapper un murmure;
-car il entre dans le sentiment d'une s&oelig;ur pour son frre un
-plaisir immense tre traite sans faon.</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'as-tu donc? s'cria-t-elle en voyant briller des larmes
-dans les yeux de son frre.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, rien, ve, dit-il en la prenant par la taille, l'attirant
-lui, la baisant au front et sur les cheveux, puis sur le cou, avec une
-effervescence surprenante.</p>
-
-<p>&mdash;Tu te caches de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, elle m'aime.</p>
-
-<p>&mdash;Je savais bien que ce n'tait pas moi que tu embrassais, dit
-d'un ton boudeur la pauvre s&oelig;ur en rougissant.</p>
-
-<p>&mdash;Nous serons tous heureux, s'cria Lucien en avalant son potage
- grandes cuilleres.</p>
-
-<p>&mdash;Nous? rpta ve. Inspir par le mme pressentiment qui
-s'tait empar de David, elle ajouta:&mdash;Tu vas nous aimer moins!</p>
-
-<p>&mdash;Comment peux-tu croire cela, si tu me connais?</p>
-
-<p>ve lui tendit la main pour presser la sienne; puis elle ta l'assiette
-vide, la soupire en terre brune, et avana le plat qu'elle avait fait. Au
-lieu de manger, Lucien relut la lettre de madame de Bargeton, que la
-discrte ve ne demanda point voir, tant elle avait de respect pour
-son frre: s'il voulait la lui communiquer, elle devait attendre; et s'il
-ne le voulait pas, pouvait-elle l'exiger? Elle attendit. Voici cette lettre.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Mon ami, pourquoi refuserais-je votre frre en science l'appui
-que je vous ai prt? A mes yeux, les talents ont des droits gaux;
-mais vous ignorez les prjugs des personnes qui composent ma socit.
-Nous ne ferons pas reconnatre l'anoblissement de l'esprit
-ceux qui sont l'aristocratie de l'ignorance. Si je ne suis pas assez
-puissante pour leur imposer monsieur David Schard, je vous ferai
-volontiers le sacrifice de ces pauvres gens. Ce sera comme une
-hcatombe antique. Mais, cher ami, vous ne voulez sans doute pas
-<span class="pagenum" id="Page_56">56</span>
-me faire accepter la compagnie d'une personne dont l'esprit ou les
-manires pourraient ne pas me plaire. Vos flatteries m'ont appris
-combien l'amiti s'aveugle facilement! m'en voudrez-vous, si je
-mets mon consentement une restriction? Je veux voir votre ami,
-le juger, savoir par moi-mme, dans l'intrt de votre avenir, si
-vous ne vous abusez point. N'est-ce pas un de ces soins maternels
-que doit avoir pour vous, mon <ins id="cor_18" title="chre">cher</ins> pote,</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">Louise de Ngrepelisse</span>?</p>
-
-</div>
-
-<p>Lucien ignorait avec quel art le oui s'emploie dans le beau monde
-pour arriver au non, et le non pour amener un oui. Cette lettre fut
-un triomphe pour lui. David irait chez madame de Bargeton, il y
-brillerait de la majest de gnie. Dans l'ivresse que lui causait une
-victoire qui lui fit croire la puissance de son ascendant sur les
-hommes, il prit une attitude si fire, tant d'esprances se refltrent
-sur son visage en y produisant un clat radieux, que sa s&oelig;ur
-ne put s'empcher de lui dire qu'il tait beau.</p>
-
-<p>&mdash;Si elle a de l'esprit, elle doit bien t'aimer, cette femme! Et
-alors ce soir elle sera chagrine, car toutes les femmes vont te faire
-mille coquetteries. Tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans
-Pathmos! Je voudrais tre souris pour me glisser l! Viens, j'ai apprt
-ta toilette dans la chambre de notre mre.</p>
-
-<p>Cette chambre tait celle d'une misre dcente. Il s'y trouvait un
-lit en noyer, garni de rideaux blancs, et au bas duquel s'tendait un
-maigre tapis vert. Puis une commode dessus de bois, orne d'un
-miroir, et des chaises en noyer compltaient le mobilier. Sur la
-chemine, une pendule rappelait les jours de l'ancienne aisance
-disparue. La fentre avait des rideaux blancs. Les murs taient tendus
-d'un papier gris fleurs grises. Le carreau, mis en couleur et
-frott par ve, brillait de propret. Au milieu de cette chambre
-tait un guridon o, sur un plateau rouge rosaces dores, se
-voyaient trois tasses et un sucrier en porcelaine de Limoges. ve
-couchait dans un cabinet contigu qui contenait un lit troit, une
-vieille bergre et une table ouvrage prs de la fentre. L'exigut
-de cette cabine de marin exigeait que la porte vitre restt toujours
-ouverte, afin d'y donner de l'air. Malgr la dtresse qui se rvlait
-dans les choses, la modestie d'une vie studieuse respirait l. Pour
-ceux qui connaissaient la mre et ses deux enfants, ce spectacle offrait
-d'attendrissantes harmonies.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_57">57</span>
-Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre
-dans la petite cour, et l'imprimeur parut aussitt avec la dmarche
-et les faons d'un homme press d'arriver.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, David, s'cria l'ambitieux, nous triomphons! elle
-m'aime! tu iras.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit l'imprimeur d'un air confus, je viens te remercier
-de cette preuve d'amiti qui m'a fait faire de srieuses rflexions.
-Ma vie, moi, Lucien, est arrte. Je suis David Schard, imprimeur
-du roi Angoulme, et dont le nom se lit sur tous les murs au
-bas des affiches. Pour les personnes de cette caste, je suis un artisan,
-un ngociant, si tu veux, mais un industriel tabli en boutique,
-rue de Beaulieu, au coin de la place du Mrier. Je n'ai encore ni
-la fortune d'un Keller, ni le renom d'un Desplein, deux sortes de
-puissances que les nobles essaient encore de nier, mais qui, je suis
-d'accord avec eux en ceci, ne sont rien sans le savoir-vivre et les
-manires du gentilhomme. Par quoi puis-je lgitimer cette subite
-lvation? Je me ferais moquer de moi par les bourgeois autant que
-par les nobles. Toi, tu te trouves dans une situation diffrente. Un
-prote n'est engag rien. Tu travailles acqurir des connaissances
-indispensables pour russir, tu peux expliquer tes occupations actuelles
-par ton avenir. D'ailleurs tu peux demain entreprendre autre
-chose, tudier le Droit, la diplomatie, entrer dans l'Administration.
-Enfin tu n'<ins id="cor_19" title="est">es</ins> ni chiffr ni cas. Profite de ta virginit sociale, marche
-seul et mets la main sur les honneurs! Savoure joyeusement
-tous les plaisirs, mme ceux que procure la vanit. Sois heureux,
-je jouirai de tes succs, tu seras un second moi-mme.
-Oui, ma pense me permettra de vivre de ta vie. A toi les ftes,
-l'clat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues. A moi la vie
-sobre, laborieuse du commerant, et les lentes occupations de la
-science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en regardant ve. Quand
-tu chancelleras, tu trouveras mon bras pour te soutenir. Si tu as
-te plaindre de quelque trahison, tu pourras te rfugier dans nos
-c&oelig;urs, tu y trouveras un amour inaltrable. La protection, la faveur,
-le bon vouloir des gens, diviss sur deux ttes, pourraient se
-lasser, nous nous nuirions deux; marche devant, tu me remorqueras
-s'il le faut. Loin de t'envier, je me consacre toi. Ce que tu
-viens de faire pour moi, en risquant de perdre ta bienfaitrice, ta
-matresse peut-tre, plutt que de m'abandonner, que de me renier,
-cette simple chose, si grande, eh! bien, Lucien, elle me lierait
-<span class="pagenum" id="Page_58">58</span>
- jamais toi, si nous n'tions pas dj comme deux frres.
-N'aie ni remords ni soucis de paratre prendre la plus forte part. Ce
-partage la Montgommery est dans mes gots. Enfin, quand tu me
-causerais quelques tourments, qui sait si je ne serais pas toujours
-ton oblig? En disant ces mots, il coula le plus timide des regards
-vers ve, qui avait les yeux pleins de larmes, car elle devinait tout.&mdash;Enfin,
-dit-il Lucien tonn, tu es bien fait, tu as une jolie
-taille, tu portes bien tes habits, tu as l'air d'un gentilhomme dans
-ton habit bleu boutons jaunes, avec un simple pantalon de nankin;
-moi, j'aurais l'air d'un ouvrier au milieu de ce monde, je
-serais gauche, gn, je dirai des sottises ou je ne dirais rien du
-tout: toi, tu peux, pour obir au prjug des noms, prendre celui
-de ta mre, te faire appeler Lucien de Rubempr; moi, je suis et
-serai toujours David Schard. Tout te sert et tout me nuit dans le
-monde o tu vas. Tu es fait pour y russir. Les femmes adoreront
-ta figure d'ange. N'est-ce pas, ve?</p>
-
-<p>Lucien sauta au cou de David et l'embrassa. Cette modestie coupait
-court bien des doutes, bien des difficults. Comment n'et-il
-pas redoubl de tendresse pour un homme qui arrivait faire
-par amiti les mmes rflexions qu'il venait de faire par ambition?
-L'ambitieux et l'amoureux sentaient la route aplanie, le c&oelig;ur du
-jeune homme et de l'ami s'panouissait. Ce fut un de ces moments
-rares dans la vie o toutes les forces sont doucement tendues, o
-toutes les cordes vibrent en rendant des sons pleins. Mais cette sagesse
-d'une belle me excitait encore en Lucien la tendance qui
-porte l'homme tout rapporter lui. Nous disons tous, plus ou
-moins, comme Louis XIV: L'tat, c'est moi! L'exclusive tendresse
-de sa mre et de sa s&oelig;ur, le dvouement de David,
-l'habitude qu'il avait de se voir l'objet des efforts secrets de ces
-trois tres, lui donnaient les vices de l'enfant de famille, engendraient
-en lui cet gosme qui dvore le noble, et que madame
-de Bargeton caressait en l'incitant oublier ses obligations envers
-sa s&oelig;ur, sa mre et David. Il n'en tait rien encore; mais n'y avait-il
-pas craindre, qu'en tendant autour de lui le cercle de son ambition,
-il ft contraint de ne penser qu' lui pour s'y maintenir?</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/im-02.jpg" alt="" title="" width="500" height="749" />
- <span class="link"><a href="images/imx-02.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p>
- <p class="caption2">VE ET DAVID SCHARD.</p>
- <p class="caption3">Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrass
- qu'il n'avait t dans aucun moment de sa vie.</p>
-</div>
-
-<div class="fighand">
- <img class="bord" src="images/im-02.jpg" alt="" title="" />
- <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p>
- <p class="caption2">VE ET DAVID SCHARD.</p>
- <p class="caption3">Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrass
- qu'il n'avait t dans aucun moment de sa vie.</p>
-</div>
-
-<p>Cette motion passe, David fit observer Lucien que son pome
-de Saint Jean dans Pathmos tait peut-tre trop biblique pour tre
-lu devant un monde qui la posie apocalyptique devait tre peu
-familire. Lucien, qui se produisait devant le public le plus difficile
-<span class="pagenum" id="Page_59">59</span>
-de la Charente, parut inquiet. David lui conseilla d'emporter Andr
-de Chnier, et de remplacer un plaisir douteux pour un plaisir certain.
-Lucien lisait en perfection, il plairait ncessairement et montrerait
-une modestie qui le servirait sans doute. Comme la plupart
-des jeunes gens, ils donnaient aux gens du monde leur intelligence
-et leurs vertus. Si la jeunesse, qui n'a pas encore failli, est sans
-indulgence pour les fautes des autres, elle leur prte aussi ses magnifiques
-croyances. Il faut en effet avoir bien expriment la vie avant
-de reconnatre que, suivant un beau mot de Raphal, comprendre
-c'est galer. En gnral, le sens ncessaire l'intelligence de la
-posie est rare en France, o l'esprit dessche promptement la
-source des saintes larmes de l'extase, o personne ne veut prendre
-la peine de dfricher le sublime, de le sonder pour en percevoir
-l'infini. Lucien allait faire sa premire exprience des ignorances et
-des froideurs mondaines! Il passa chez David pour y prendre le volume
-de posie.</p>
-
-<p>Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrass
-qu'en aucun moment de sa vie. En proie mille terreurs,
-il voulait et redoutait un loge, il dsirait s'enfuir, car la pudeur
-a sa coquetterie aussi! Le pauvre amant n'osait dire un mot qui
-aurait eu l'air de quter un remercment; il trouvait toutes les paroles
-compromettantes, et se taisait en gardant une attitude de criminel.
-ve, qui devinait les tortures de cette modestie, se plut
-jouir de ce silence; mais quand David tortilla son chapeau pour s'en
-aller, elle sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur David, lui dit-elle, si vous ne passez pas la soire
-chez madame de Bargeton, nous pouvons la passer ensemble. Il
-fait beau, voulez-vous aller nous promener le long de la Charente?
-nous causerons de Lucien.</p>
-
-<p>David eut envie de se prosterner devant cette dlicieuse jeune
-fille. ve avait mis dans le son de sa voix des rcompenses inespres;
-elle avait, par la tendresse de l'accent, rsolu les difficults
-de cette situation; sa proposition tait plus qu'un loge, c'tait la
-premire faveur de l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;Seulement, dit-elle un geste que fit David, laissez-moi quelques
-instants pour m'habiller.</p>
-
-<p>David, qui de sa vie n'avait su ce qu'tait un air, sortit en <ins id="cor_20" title="charteronnant">chanteronnant</ins>,
-ce qui surprit l'honnte Postel, et lui donna de violents
-soupons sur les relations d've et de l'imprimeur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span>
-Les plus petites circonstances de cette soire agirent beaucoup
-sur Lucien que son caractre portait couter les premires impressions.
-Comme tous les amants inexpriments, il arriva de si
-bonne heure que Louise n'tait pas encore au salon. Monsieur de
-Bargeton s'y trouvait seul. Lucien avait dj commenc son apprentissage
-des petites lchets par lesquelles l'amant d'une femme marie
-achte son bonheur, et qui donnent aux femmes la mesure de
-ce qu'elles peuvent exiger; mais il ne s'tait pas encore trouv face
- face avec monsieur de Bargeton.</p>
-
-<p>Ce gentilhomme tait un de ces petits esprits doucement tablis
-entre l'inoffensive nullit qui comprend encore, et la fire stupidit
-qui ne veut ni rien accepter ni rien rendre. Pntr de ses
-devoirs envers le monde, et s'efforant de lui tre agrable, il
-avait adopt le sourire du danseur pour unique langage. Content
-ou mcontent, il souriait. Il souriait une nouvelle dsastreuse
-aussi bien qu' l'annonce d'un heureux vnement. Ce sourire
-rpondait tout par les expressions que lui donnait monsieur de
-Bargeton. S'il fallait absolument une approbation directe, il renforait
-son sourire par un rire complaisant, en ne lchant une parole
-qu' la dernire extrmit. Un tte--tte lui faisait prouver le
-seul embarras qui compliquait sa vie vgtative, il tait alors oblig
-de chercher quelque chose dans l'immensit de son vide intrieur.
-La plupart du temps il se tirait de peine en reprenant les naves
-<ins id="cor_21" title="costumes">coutumes</ins> de son enfance: il pensait tout haut, il vous initiait aux
-moindres dtails de sa vie; il vous exprimait ses besoins, ses petites
-sensations qui, pour lui, ressemblaient des ides. Il ne parlait
-ni de la pluie ni du beau temps; il ne donnait pas dans les lieux
-communs de la conversation par o se sauvent les imbciles, il
-s'adressait aux plus intimes intrts de la vie.&mdash;Par complaisance
-pour madame de Bargeton, j'ai mang ce matin du veau qu'elle
-aime beaucoup, et mon estomac me fait bien souffrir, disait-il. Je
-sais cela, j'y suis toujours pris! expliquez-moi cela? ou bien:&mdash;Je
-vais sonner pour demander un verre d'eau sucre, en voulez-vous
-un par la mme occasion? Ou bien:&mdash;Je monterai demain cheval,
-et j'irai voir mon beau-pre. Ces petites phrases, qui ne supportaient
-pas la discussion, arrachaient un non ou un oui l'interlocuteur,
-et la conversation tombait plat. Monsieur de Bargeton implorait
-alors l'assistance de son visiteur en mettant l'ouest son nez
-de vieux carlin poussif; il vous regardait de ses gros yeux vairons
-<span class="pagenum" id="Page_61">61</span>
-d'une faon qui signifiait: <i>Vous dites?</i> Les ennuyeux empresss
-de parler d'eux-mmes, il les chrissait, il les coutait avec une
-probe et dlicate attention qui le leur rendait si prcieux que les
-bavards d'Angoulme lui accordaient une sournoise intelligence, et
-le prtendaient mal jug. Aussi quand ils n'avaient plus d'auditeurs
-ces gens venaient-ils achever leurs rcits ou leurs raisonnements
-auprs du gentilhomme, srs de trouver son sourire logieux. Le
-salon de sa femme tant toujours plein, il s'y trouvait gnralement
- l'aise. Il s'occupait des plus petits dtails: il regardait qui entrait,
-saluait en souriant et conduisait sa femme le nouvel arriv; il
-guettait ceux qui partaient, et leur faisait la conduite en accueillant
-leurs adieux par son ternel sourire. Quand la soire tait anime
-et qu'il voyait chacun son affaire, l'heureux muet restait plant
-sur ses deux hautes jambes comme une cigogne sur ses pattes,
-ayant l'air d'couter une conversation politique; ou il venait tudier
-les cartes d'un joueur sans y rien comprendre, car il ne savait aucun
-jeu; ou il se promenait en humant son tabac et soufflant sa digestion.
-Anas tait le beau ct de sa vie, elle lui donnait des jouissances
-infinies. Lorsqu'elle jouait son rle de matresse de maison,
-il s'tendait dans une bergre en l'admirant; car elle parlait pour
-lui: puis il s'tait fait un plaisir de chercher l'esprit de ses phrases;
-et comme souvent il ne les comprenait que longtemps aprs qu'elles
-taient dites, il se permettait des sourires qui partaient comme des
-boulets enterrs qui se rveillent. Son respect pour elle allait d'ailleurs
-jusqu' l'adoration. Une adoration quelconque ne suffit-elle pas
-au bonheur de la vie? En personne spirituelle et gnreuse, Anas
-n'avait pas abus de ses avantages en reconnaissant chez son mari la
-nature facile d'un enfant qui ne demandait pas mieux que d'tre
-gouvern. Elle avait pris soin de lui comme on prend soin d'un manteau;
-elle le tenait propre, le brossait, le serrait, le mnageait; et
-se sentant mnag, bross, soign, monsieur de Bargeton avait contract
-pour sa femme une affection canine. Il est si facile de donner
-un bonheur qui ne cote rien! Madame de Bargeton ne connaissant
- son mari aucun autre plaisir que celui de la bonne chre, lui faisait
-faire d'excellents dners; elle avait piti de lui; jamais elle ne
-s'en tait plainte; et quelques personnes ne comprenant pas le silence
-de sa fiert, prtaient monsieur de Bargeton des vertus caches.
-Elle l'avait d'ailleurs disciplin militairement, et l'obissance de cet
-homme aux volonts de sa femme tait passive. Elle lui disait:&mdash;Faites
-<span class="pagenum" id="Page_62">62</span>
-une visite monsieur ou madame une telle, il y allait comme un
-soldat sa faction. Aussi devant elle se tenait-il au port d'armes et
-immobile. Il tait en ce moment question de nommer ce muet dput.
-Lucien ne pratiquait pas depuis assez long-temps la maison pour
-avoir soulev le voile sous lequel se cachait ce caractre inimaginable.
-Monsieur de Bargeton enseveli dans sa bergre, paraissant
-tout voir et tout comprendre, se faisant une dignit de son silence,
-lui semblait prodigieusement imposant. Au lieu de le prendre pour
-une borne de granit, Lucien fit de ce gentilhomme un sphinx redoutable,
-par suite du penchant qui porte les hommes d'imagination
- tout grandir ou prter une me toutes les formes, et il crut
-ncessaire de le flatter.</p>
-
-<p>&mdash;J'arrive le premier, dit-il en le saluant avec un peu plus de
-respect que l'on n'en accordait ce bonhomme.</p>
-
-<p>&mdash;C'est assez naturel, rpondit monsieur de Bargeton.</p>
-
-<p>Lucien prit ce mot pour l'pigramme d'un mari jaloux, il devint
-rouge, et se regarda dans la glace en cherchant une contenance.</p>
-
-<p>&mdash;Vous habitez l'Houmeau, dit monsieur de Bargeton, les personnes
-qui demeurent loin arrivent toujours plus tt que celles qui
-demeurent prs.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi cela tient-il? dit Lucien en prenant un air agrable.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, rpondit monsieur de Bargeton qui rentra
-dans son immobilit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas voulu le chercher, reprit Lucien. Un homme
-capable de faire l'observation peut trouver la cause.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit monsieur de Bargeton, les causes finales! H! h!...</p>
-
-<p>Lucien se creusa la cervelle pour ranimer la conversation qui
-tomba l.</p>
-
-<p>&mdash;Madame de Bargeton s'habille sans doute? dit-il en frmissant
-de la niaiserie de cette demande.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, elle s'habille, rpondit naturellement le mari.</p>
-
-<p>Lucien leva les yeux pour regarder les deux solives saillantes,
-peintes en gris, et dont les entre-deux taient plafonns, sans trouver
-une phrase de rentre; mais il ne vit pas alors sans terreur le petit
-lustre vieilles pendeloques de cristal, dpouill de sa gaze et garni
-de bougies. Les housses du meuble avaient t tes, et le lampasse
-rouge montrait ses fleurs fanes. Ces apprts annonaient une runion
-extraordinaire. Le pote conut des doutes sur la convenance de
-son costume, car il tait en bottes. Il alla regarder avec la stupeur de
-<span class="pagenum" id="Page_63">63</span>
-la crainte un vase du Japon qui ornait une console guirlandes du
-temps de Louis XV; puis il eut peur de dplaire ce mari en ne
-le courtisant pas, et il rsolut de chercher si le bonhomme avait un
-dada que l'on pt caresser.</p>
-
-<p>&mdash;Vous quittez rarement la ville, monsieur? dit-il monsieur de
-Bargeton vers lequel il revint.</p>
-
-<p>&mdash;Rarement.</p>
-
-<p>Le silence recommena. Monsieur de Bargeton pia comme une
-chatte souponneuse les moindres mouvements de Lucien qui troublait
-son repos. Chacun d'eux avait peur de l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Aurait-il conu des soupons sur mes assiduits? pensa Lucien,
-car il parat m'tre bien hostile!</p>
-
-<p>En ce moment, heureusement pour Lucien fort embarrass de
-soutenir les regards inquiets avec lesquels monsieur de Bargeton
-l'examinait allant et venant, le vieux domestique, qui avait mis une
-livre, annona du Chtelet. Le baron entra fort aisment, salua son
-ami Bargeton, et fit Lucien une petite inclination de tte qui tait
-alors la mode, mais que le pote trouva financirement impertinente.
-Sixte du Chtelet portait un pantalon d'une blancheur blouissante,
- sous-pieds intrieurs qui le maintenaient dans ses plis. Il
-avait des souliers fins et des bas de fil cossais. Sur son gilet blanc
-flottait le ruban noir de son lorgnon. Enfin son habit noir se recommandait
-par une coupe et une forme parisiennes. C'tait bien le belltre
-que ses antcdents annonaient; mais l'ge l'avait dj dot
-d'un petit ventre rond assez difficile contenir dans les bornes de
-l'lgance. Il teignait ses cheveux et ses favoris blanchis par les
-souffrances de son voyage, ce qui lui donnait un air dur. Son teint
-autrefois trs-dlicat avait pris la couleur cuivre des gens qui reviennent
-des Indes; mais sa tournure, quoique ridicule par les prtentions
-qu'il conservait, rvlait nanmoins l'agrable Secrtaire des
-Commandements d'une Altesse Impriale. Il prit son lorgnon, regarda
-le pantalon de nankin, les bottes, le gilet, l'habit bleu fait Angoulme
-de Lucien, enfin tout son rival. Puis il remit froidement le
-lorgnon dans la poche de son gilet comme s'il et dit:&mdash;Je suis
-content. cras dj par l'lgance du financier, Lucien pensa qu'il
-aurait sa revanche quand il montrerait l'assemble son visage
-anim par la posie; mais il n'en prouva pas moins une vive souffrance
-qui continua le malaise intrieur que la prtendue hostilit de
-monsieur de Bargeton lui avait donn. Le baron semblait faire peser
-<span class="pagenum" id="Page_64">64</span>
-sur Lucien tout le poids de sa fortune pour mieux humilier cette
-misre. Monsieur de Bargeton, qui comptait n'avoir plus rien dire,
-fut constern du silence que gardrent les deux rivaux en s'examinant;
-mais, quand il se trouvait au bout de ses efforts, il avait une
-question qu'il se rservait comme une poire pour la soif, et il jugea
-ncessaire de la lcher en prenant un air affair.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, monsieur, dit-il du Chtelet, qu'y a-t-il de nouveau?
-dit-on quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, rpondit mchamment le Directeur des Contributions,
-le nouveau, c'est monsieur Chardon. Adressez-vous lui. Nous apportez-vous
-quelque joli pome? demanda le smillant baron en redressant
-la boucle majeure d'une de ses faces qui lui parut drange.</p>
-
-<p>&mdash;Pour savoir si j'ai russi, j'aurais d vous consulter, rpondit
-Lucien. Vous avez pratiqu la posie avant moi.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! quelques vaudevilles assez agrables faits par complaisance,
-des chansons de circonstance, des romances que la musique
-a fait valoir, ma grande ptre une s&oelig;ur de Buonaparte (l'ingrat!)
-ne sont pas des titres la postrit!</p>
-
-<p>En ce moment madame de Bargeton se montra dans tout l'clat
-d'une toilette tudie. Elle portait un turban juif enrichi d'une
-agrafe orientale. Une charpe de gaze sous laquelle brillaient les
-cames d'un collier tait gracieusement tourne son cou. Sa robe
-de mousseline peinte, manches courtes, lui permettait de montrer
-plusieurs bracelets tags sur ses beaux bras blancs. Cette mise
-thtrale charma Lucien. Monsieur du Chtelet adressa galamment
- cette reine des compliments nausabonds qui la firent sourire de
-plaisir, tant elle fut heureuse d'tre loue devant Lucien. Elle n'changea
-qu'un regard avec son cher pote, et rpondit au Directeur
-des Contributions en le mortifiant par une politesse qui l'exceptait
-de son intimit.</p>
-
-<p>En ce moment, les personnes invites commencrent venir. En
-premier lieu se produisirent l'vque et son Grand-Vicaire, deux
-figures dignes et solennelles, mais qui formaient un violent contraste:
-monseigneur tait grand et maigre, son acolyte tait court
-et gras. Tous deux, ils avaient des yeux brillants, mais l'vque
-tait ple et son Grand-Vicaire offrait un visage empourpr par la
-plus riche sant. Chez l'un et chez l'autre les gestes et les mouvements
-taient rares. Tous deux paraissaient prudents, leur rserve et
-leur silence intimidaient, ils passaient pour avoir beaucoup d'esprit.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span>
-Les deux prtres furent suivis par madame de Chandour et son
-mari, personnages extraordinaires que les gens auxquels la province
-est inconnue seraient tents de croire une fantaisie. Le mari d'Amlie,
-la femme qui se posait comme l'antagoniste de madame de Bargeton,
-monsieur de Chandour, qu'on nommait Stanislas, tait un ci-devant
-jeune homme, encore mince quarante-cinq ans, et dont la
-figure ressemblait un crible. Sa cravate tait toujours noue de manire
- prsenter deux pointes menaantes, l'une la hauteur de
-l'oreille droite, l'autre abaisse vers le ruban rouge de sa croix. Les
-basques de son habit taient violemment renverses. Son gilet trs-ouvert
-laissait voir une chemise gonfle, empese, ferme par des
-pingles surcharges d'orfvrerie. Enfin tout son vtement avait un
-caractre exagr qui lui donnait une si grande ressemblance avec les
-caricatures qu'en le voyant les trangers ne pouvaient s'empcher de
-sourire. Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction
-de haut en bas, en vrifiant le nombre des boutons de son
-gilet, en suivant les lignes onduleuses que dessinait son pantalon collant,
-en caressant ses jambes par un regard qui s'arrtait amoureusement
-sur les pointes de ses bottes. Quand il cessait de se contempler
-ainsi, ses yeux cherchaient une glace, il examinait si ses cheveux
-tenaient la frisure; il interrogeait les femmes d'un &oelig;il heureux
-en mettant un de ses doigts dans la poche de son gilet, se penchant
-en arrire et se posant de trois-quarts, agaceries de coq qui lui
-russissaient dans la socit aristocratique de laquelle il tait le
-beau. La plupart du temps, ses discours comportaient des gravelures
-comme il s'en disait au dix-huitime sicle. Ce dtestable
-genre de conversation lui procurait quelques succs auprs des
-femmes, il les faisait rire. Monsieur du Chtelet commenait lui
-donner des inquitudes. En effet, intrigues par le ddain du fat
-des contributions indirectes, stimules par son affectation prtendre
-qu'il tait impossible de le faire sortir de son marasme, et piques
-par son ton de sultan blas, les femmes le recherchaient encore
-plus vivement qu' son arrive depuis que madame de Bargeton
-s'tait prise du Byron d'Angoulme. Amlie tait une petite femme
-maladroitement comdienne, grasse, blanche, cheveux noirs,
-outrant tout, parlant haut, faisant la roue avec sa tte charge de
-plumes en t, de fleurs en hiver; belle parleuse, mais ne pouvant
-achever sa priode sans lui donner pour accompagnement les sifflements
-d'un asthme inavou.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_66">66</span>
-Monsieur de Saintot, nomm Astolphe, le Prsident de la Socit
-d'Agriculture, homme haut en couleur, grand et gros,
-apparut remorqu par sa femme, espce de figure assez semblable
- une fougre dessche, qu'on appelait Lili, abrviation d'lisa.
-Ce nom, qui supposait dans la personne quelque chose d'enfantin
-jurait avec le caractre et les manires de madame de Saintot,
-femme solennelle, extrmement pieuse, joueuse difficile et tracassire.
-Astolphe passait pour tre un savant du premier ordre. Ignorant
-comme une carpe, il n'en avait pas moins crit les articles
-Sucre et Eau-de-Vie dans un Dictionnaire d'agriculture, deux
-&oelig;uvres pilles en dtail dans tous les articles des journaux et dans
-les anciens ouvrages o il tait question de ces deux produits. Tout
-le Dpartement le croyait occup d'un Trait sur la culture moderne.
-Quoiqu'il restt enferm pendant toute la matine dans son
-cabinet, il n'avait pas encore crit deux pages depuis douze ans. Si
-quelqu'un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant des papiers,
-cherchant une note gare ou taillant sa plume; mais il employait
-en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet:
-il y lisait longuement le journal, il sculptait des bouchons avec
-son canif, il traait des dessins fantastiques sur son garde-main, il
-feuilletait Cicron pour y prendre la vole une phrase ou des
-passages dont le sens pouvait s'appliquer aux vnements du jour;
-puis le soir il s'efforait d'amener la conversation sur un sujet qui
-lui permt de dire:&mdash;Il se trouve dans Cicron une page qui
-semble avoir t crite pour ce qui se passe de nos jours. Il rcitait
-alors son passage au grand tonnement des auditeurs, qui se redisaient
-entre eux!&mdash;Vraiment Astolphe est un puits de science.
-Ce fait curieux se contait par toute la ville, et l'entretenait dans ses
-flatteuses croyances sur monsieur de Saintot.</p>
-
-<p>Aprs ce couple, vint monsieur de Bartas, nomm Adrien,
-l'homme qui chantait les airs de basse-taille et qui avait d'normes
-prtentions en musique. L'amour-propre l'avait assis sur le solfge:
-il avait commenc par s'admirer lui-mme en chantant, puis il s'tait
-mis parler musique, et avait fini par s'en <ins id="cor_22" title="ocuper">occuper</ins> exclusivement.
-L'art musical tait devenu chez lui comme une monomanie;
-il ne s'animait qu'en parlant de musique, il souffrait pendant une
-soire jusqu' ce qu'on le prit de chanter. Une fois qu'il avait
-beugl un de ses airs, sa vie commenait: il paradait, il se haussait
-sur ses talons en recevant des compliments, il faisait le modeste:
-<span class="pagenum" id="Page_67">67</span>
-mais il allait nanmoins de groupe en groupe pour y recueillir
-des loges; puis, quand tout tait dit, il revenait la musique en
-entamant une discussion propos des difficults de son air ou en
-vantant le compositeur.</p>
-
-<p>Monsieur Alexandre de Brebian, le hros de la spia, le dessinateur
-qui infestait les chambres de ses amis par des productions
-saugrenues et gtait tous les albums du Dpartement, accompagnait
-monsieur de Bartas. Chacun d'eux donnait le bras la femme de
-l'autre. Au dire de la chronique scandaleuse, cette transposition
-tait complte. Les deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de
-Brebian) et Fifine (madame Josphine de Barcas), galement proccupes
-d'un fichu, d'une garniture, de l'assortiment de quelques
-couleurs htrognes, taient dvores du dsir de paratre Parisiennes,
-et ngligeaient leur maison o tout allait mal. Si les
-deux femmes, serres comme des poupes dans des robes conomiquement
-tablies, offraient sur elles une exposition de couleurs
-outrageusement bizarres, les maris se permettaient, en leur qualit
-d'artistes, un laissez-aller de province qui les rendait curieux
- voir. Leurs habits frips leur donnaient l'air des comparses qui
-dans les petits thtres figurent la haute socit invite aux noces.</p>
-
-<p>Parmi les figures qui dbarqurent dans le salon, l'une des plus
-originales fut celle de monsieur le comte de Senonches, aristocratiquement
-nomm Jacques, grand chasseur, hautain, sec, figure
-hle, aimable comme un sanglier, dfiant comme un Vnitien,
-jaloux comme un More, et vivant en trs-bonne intelligence avec
-monsieur du Hautoy, autrement dit Francis, l'ami de la maison.</p>
-
-<p>Madame de Senonches (Zphirine) tait grande et belle, mais
-couperose dj par une certaine ardeur de foie qui la faisait passer
-pour une femme exigeante. Sa taille fine, ses dlicates proportions
-lui permettaient d'avoir des manires langoureuses qui sentaient
-l'affectation, mais qui peignaient la passion et les caprices toujours
-satisfaits d'une personne aime.</p>
-
-<p>Francis tait un homme assez distingu, qui avait quitt le consulat
-de Valence et ses esprances dans la diplomatie, pour venir
-vivre Angoulme auprs de Zphirine, dite aussi Zizine. L'ancien
-consul prenait soin du mnage, faisait l'ducation des enfants, leur
-apprenait les langues trangres, et dirigeait la fortune de monsieur
-et de madame de Senonches avec un entier dvouement. L'Angoulme
-noble, l'Angoulme administratif, l'Angoulme bourgeois
-<span class="pagenum" id="Page_68">68</span>
-avaient longtemps glos sur la parfaite unit de ce mnage en trois
-personnes; mais, la longue, ce mystre de trinit conjugale parut
-si rare et si joli, que monsieur du Hautoy et sembl prodigieusement
-immoral s'il avait fait mine de se marier. Quand Jacques
-chassait aux environs, chacun lui demandait des nouvelles de Francis,
-et il racontait les petites indispositions de son intendant volontaire
-en lui donnant le pas sur sa femme. Cet aveuglement paraissait
-si curieux chez un homme jaloux, que ses meilleurs amis s'amusaient
- le faire poser, et l'annonaient ceux qui ne connaissaient pas le
-mystre afin de les amuser. Monsieur du Hautoy tait un prcieux
-dandy dont les petits soins personnels avaient tourn la mignardise
-et l'enfantillage. Il s'occupait de sa toux, de son sommeil, de sa digestion
-et de son manger. Zphirine avait amen son factotum faire
-l'homme de petite sant: elle le ouatait, l'embguinait, le mdicinait;
-elle l'emptait de mets choisis comme un bichon de marquise; elle
-lui ordonnait ou lui dfendait tel ou tel aliment; elle lui brodait des
-gilets, des bouts de cravates et des mouchoirs; elle avait fini par
-l'habituer porter de si jolies choses qu'elle le mtamorphosait en
-une sorte d'idole japonaise. Leur entente tait d'ailleurs sans mcompte:
-Zizine regardait tout propos Francis, et Francis semblait
-prendre ses ides dans les yeux de Zizine. Ils blmaient, ils souriaient
-ensemble, et semblaient se consulter pour dire le plus simple
-bonjour.</p>
-
-<p>Le plus riche propritaire des environs, l'homme envi de tous,
-monsieur le marquis de Pimentel et sa femme, qui runissaient
-eux deux quarante mille livres de rente, et passaient l'hiver Paris,
-vinrent de la campagne en calche avec leurs voisins, monsieur le
-baron et madame la baronne de Rastignac, accompagns <ins id="cor_23" title="le">de</ins> la tante
-de la baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes,
-bien leves, pauvres, mais mises avec cette simplicit qui
-fait tant valoir les beauts naturelles. Ces personnes, qui certes
-taient l'lite de la compagnie, furent reues par un froid silence et
-par un respect plein de jalousie, surtout quand chacun vit la distraction
-de l'accueil que leur fit madame de Bargeton. Ces deux
-familles appartenaient ce petit nombre de gens qui, dans les provinces,
-se tiennent au-dessus des commrages, ne se mlent
-aucune socit, vivent dans une retraite silencieuse et gardent une
-imposante dignit. Monsieur de Pimentel et monsieur de Rastignac
-taient appels par leurs titres; aucune familiarit ne mlait leurs
-<span class="pagenum" id="Page_69">69</span>
-femmes ni leurs filles la haute coterie d'Angoulme, ils approchaient
-trop la noblesse de cour pour se commettre avec les niaiseries
-de la province.</p>
-
-<p>Le Prfet et le Gnral arrivrent les derniers, accompagns du
-gentilhomme campagnard qui, le matin, avait apport son mmoire
-sur les vers soie chez David. C'tait sans doute quelque maire de
-canton recommandable par de belles proprits; mais sa tournure
-et sa mise trahissaient une dsutude complte de la socit: il tait
-gn dans ses habits, il ne savait o mettre ses mains, il tournait
-autour de son interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait
-pour rpondre quand on lui parlait, il semblait prt rendre un
-service domestique; il se montrait tour tour, obsquieux, inquiet,
-grave, il s'empressait de rire d'une plaisanterie, il coutait d'une
-faon servile, et parfois il prenait un air sournois en croyant qu'on
-se moquait de lui. Plusieurs fois dans la soire, oppress par son
-mmoire, il essaya de parler vers soie; mais l'infortun monsieur
-de Sverac tomba sur monsieur de Bartas qui lui rpondit musique
-et sur monsieur de Saintot qui lui cita Cicron. Vers le milieu de
-la soire, le pauvre maire finit par s'entendre avec une veuve et sa
-fille, madame et mademoiselle du Brossard qui n'taient pas les
-deux figures les moins intressantes de cette socit. Un seul mot
-dira tout: elles taient aussi pauvres que nobles. Elles avaient dans
-leur mise, cette prtention la parure qui rvle une secrte misre.
-Madame du Brossard vantait fort maladroitement et tout
-propos sa grande et grosse fille, ge de vingt-sept ans, qui passait
-pour tre forte sur le piano; elle lui faisait officiellement partager
-tous les gots des gens marier, et, dans son dsir d'tablir sa
-chre Camille, elle avait dans une mme soire prtendu que Camille
-aimait la vie errante des garnisons, et la ville tranquille des
-propritaires qui cultivent leur bien. Toutes deux, elles avaient la dignit
-pince, aigre-douce des personnes que chacun est enchant de
-plaindre, auxquelles on s'intresse par gosme, et qui ont sond
-le vide des phrases consolatrices par lesquelles le monde se fait un
-plaisir d'accueillir les malheureux. Monsieur de Sverac avait cinquante-neuf
-ans, il tait veuf et sans enfants; la mre et la fille
-coutrent donc avec une dvotieuse admiration les dtails qu'il
-leur donna sur ses magnaneries.</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille a toujours aim les animaux, dit la mre. Aussi,
-comme la soie que font ces petites btes intresse les femmes, je
-<span class="pagenum" id="Page_70">70</span>
-vous demanderai la permission d'aller Sverac montrer ma Camille
-comment a se rcolte. Camille a tant d'intelligence qu'elle
-saisira sur-le-champ tout ce que vous lui direz. N'a-t-elle pas compris
-un jour la raison inverse du carr des distances?</p>
-
-<p>Cette phrase termina glorieusement la conversation entre monsieur
-de Sverac et madame du Brossard, aprs la lecture de Lucien.</p>
-
-<p>Quelques habitus se coulrent familirement dans l'assemble,
-ainsi que deux ou trois fils de famille, timides, silencieux, pars
-comme des chsses, heureux d'avoir t convis cette solennit
-littraire. Toutes les femmes se rangrent srieusement en un cercle
-derrire lequel les hommes se tinrent debout. Cette assemble
-de personnages bizarres, aux costumes htroclites, aux visages
-grims, devint trs-imposante pour Lucien, dont le c&oelig;ur palpita
-quand il se vit l'objet de tous les regards. Quelque hardi qu'il ft,
-il ne soutint pas facilement cette premire preuve, malgr les encouragements
-de sa matresse, qui dploya le faste de ses rvrences
-et ses plus prcieuses grces en recevant les illustres sommits
-de l'Angoumois. Le malaise auquel il tait en proie fut continu par
-une circonstance facile prvoir, mais qui devait effaroucher un
-jeune homme encore peu familiaris avec la tactique du monde.
-Lucien, tout yeux et tout oreilles, s'entendait appeler monsieur de
-Rubempr par Louise, par monsieur de Bargeton, par l'vque,
-par quelques complaisants de la matresse du logis, et monsieur
-Chardon par la majorit de ce redout public. Intimid par les &oelig;illades
-interrogatives des curieux, il pressentait son nom bourgeois
-au seul mouvement des lvres; il devinait les jugements anticips
-que l'on portait sur lui avec cette franchise provinciale, souvent
-un peu trop prs de l'impolitesse. Ces continuels coups d'pingle
-inattendus le mirent encore plus mal avec lui-mme. Il attendit
-avec impatience le moment de commencer sa lecture, afin de prendre
-une attitude qui ft cesser son supplice intrieur; mais Jacques
-racontait sa dernire chasse madame de Pimentel; Adrien s'entretenait
-du nouvel astre musical, de Rossini, avec mademoiselle
-Laure de Rastignac; Astolphe qui avait appris par c&oelig;ur dans un
-journal la description d'une nouvelle charrue en parlait au baron.
-Lucien ne savait pas, le pauvre pote, qu'aucune de ces intelligences,
-except celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la
-posie. Toutes ces personnes, prives d'motions, taient accourues
-en se trompant elles-mmes sur la nature du spectacle qui les attendait.
-<span class="pagenum" id="Page_71">71</span>
-Il est des mots qui, semblables aux trompettes, aux
-cymbales, la grosse caisse des saltimbanques, attirent toujours le
-public. Les mots beaut, gloire, posie, ont des sortilges qui sduisent
-les esprits les plus grossiers.</p>
-
-<p>Quand tout le monde fut arriv, que les causeries eurent cess,
-non sans mille avertissements donns aux interrupteurs par monsieur
-de Bargeton, que sa femme envoya comme un suisse d'glise
-qui fait retentir sa canne sur les dalles, Lucien se mit la table
-ronde, prs de madame de Bargeton, en prouvant une violente
-secousse d'me. Il annona d'une voix trouble que, pour ne tromper
-l'attente de personne, il allait lire les chefs-d'&oelig;uvre rcemment
-retrouvs d'un grand pote inconnu. Quoique les posies d'Andr de
-Chnier eussent t publies ds 1819, personne, Angoulme,
-n'avait encore entendu parler d'Andr de Chnier. Chacun voulut
-voir, dans cette annonce, un biais trouv par madame de Bargeton
-pour mnager l'amour-propre du pote et mettre les auditeurs
- l'aise. Lucien lut d'abord le Jeune Malade, qui fut accueilli
-par des murmures flatteurs; puis l'Aveugle, pome que ces esprits
-mdiocres trouvrent long. Pendant sa lecture, Lucien fut en proie
- l'une de ces souffrances infernales qui ne peuvent tre parfaitement
-comprises que par d'minents artistes, ou par ceux que l'enthousiasme
-et une haute intelligence mettent leur niveau. Pour
-tre traduite par la voix, comme pour tre saisie, la posie exige
-une sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l'auditoire
-une alliance intime, sans laquelle les lectriques communications
-des sentiments n'ont plus lieu. Cette cohsion des mes manque-t-elle,
-le pote se trouve alors comme un ange essayant de chanter un
-hymne cleste au milieu des ricanements de l'enfer. Or, dans la
-sphre o se dveloppent leurs facults, les hommes d'intelligence
-possdent la vue circumspective du colimaon, le flair du chien et
-l'oreille de la taupe; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour
-d'eux. Le musicien et le pote se savent aussi promptement
-admirs ou incompris, qu'une plante se sche ou se ravive dans une
-atmosphre amie ou ennemie. Les murmures des hommes qui n'taient
-venus l que pour leurs femmes, et qui se parlaient de leurs
-affaires, retentissaient l'oreille de Lucien par les lois de cette
-acoustique particulire; de mme qu'il voyait les hiatus sympathiques
-de quelques mchoires violemment entrebilles, et dont les
-dents le narguaient. Lorsque, semblable la colombe du dluge,
-<span class="pagenum" id="Page_72">72</span>
-il cherchait un coin favorable o son regard pt s'arrter, il rencontrait
-les yeux impatients de gens qui pensaient videmment
-profiter de cette runion pour s'interroger sur quelques intrts
-positifs. A l'exception de Laure de Rastignac, de deux ou trois
-jeunes gens et de l'vque, tous les assistants s'ennuyaient. En
-effet, ceux qui comprennent la posie cherchent dvelopper dans
-leur me ce que l'auteur a mis en germe dans ses vers; mais ces
-auditeurs glacs, loin d'aspirer l'me du pote, n'coutaient mme
-pas ses accents. Lucien prouva donc un si profond dcouragement,
-qu'une sueur froide mouilla sa chemise. Un regard de feu lanc
-par Louise, vers laquelle il se tourna, lui donna le courage d'achever;
-mais son c&oelig;ur de pote saignait de mille blessures.</p>
-
-<p>&mdash;Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine? dit sa voisine la
-sche Lili qui s'attendait peut-tre des tours de force.</p>
-
-<p>&mdash;Ne me demandez pas mon avis, ma chre, mes yeux se ferment
-aussitt que j'entends lire.</p>
-
-<p>&mdash;J'espre que Nas ne nous donnera pas souvent des vers le
-soir, dit Francis. Quand j'coute lire aprs mon dner, l'attention
-que je suis forc d'avoir trouble ma digestion.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre chat, dit Zphirine voix basse, buvez un verre
-d'eau sucre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fort bien dclam, dit Alexandre; mais j'aime mieux le
-whist.</p>
-
-<p>En entendant cette rponse qui passa pour spirituelle cause de
-la signification anglaise du mot, quelques joueuses prtendirent
-que le lecteur avait besoin de repos. Sous ce prtexte, un ou deux
-couples s'esquivrent dans le boudoir. Lucien, suppli par Louise,
-par la charmante Laure de Rastignac et par l'vque, rveilla l'attention,
-grce la verve contre-rvolutionnaire des Iambes, que
-plusieurs personnes, entranes par la chaleur du dbit, applaudirent
-sans les comprendre. Ces sortes de gens sont influenables
-par la vocifration comme les palais grossiers sont excits par les
-liqueurs fortes. Pendant un moment o l'on prit des glaces, Zphirine
-envoya Francis voir le volume, et dit sa voisine Amlie
-que les vers lus par Lucien taient imprims.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, rpondit Amlie avec un visible bonheur, c'est bien
-simple, monsieur de Rubempr travaille chez un imprimeur. C'est,
-dit-elle en regardant Lolotte, comme si une jolie femme faisait
-elle-mme ses robes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_73">73</span>
-&mdash;Il a imprim ses posies lui-mme, se dirent les femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi s'appelle-t-il donc alors monsieur de Rubempr?
-demanda Jacques. Quand il travaille de ses mains, un noble doit
-quitter son nom.</p>
-
-<p>&mdash;Il a effectivement quitt le sien, qui tait roturier, dit Zizine,
-mais pour prendre celui de sa mre qui est noble.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque ses vers (en province on nomme <i>verse</i>) sont imprims,
-nous pouvons les lire nous-mmes, dit Astolphe.</p>
-
-<p>Cette stupidit compliqua la question jusqu' ce que Sixte du
-Chtelet et daign dire cette ignorante assemble que l'annonce
-n'tait pas une prcaution oratoire, et que ces belles posies
-appartenaient un frre royaliste du rvolutionnaire Marie-Joseph
-Chnier. La socit d'Angoulme, l'exception de l'vque, de madame
-de Rastignac et de ses deux filles, que cette grande posie
-avait saisis, se crut mystifie et s'offensa de cette supercherie. Un
-sourd murmure s'leva; mais Lucien ne l'entendit pas. Isol de ce
-monde odieux par l'enivrement que produisait une mlodie intrieure,
-il s'efforait de la rpter, et voyait les figures comme travers
-un nuage. Il lut la sombre lgie sur le suicide, celle dans le
-got ancien o respire une mlancolie sublime; puis celle o est
-ce vers:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="verse">Tes vers sont doux, j'aime les rpter.</div>
-</div>
-
-<p>Enfin, il termina par la suave idylle intitule <i>Nre</i>.</p>
-
-<p>Plonge dans une dlicieuse rverie, une main dans ses boucles,
-qu'elle avait dfrises sans s'en apercevoir, l'autre pendant, les
-yeux distraits, seule au milieu de son salon, madame de Bargeton
-se sentait pour la premire fois de sa vie transporte dans la sphre
-qui lui tait propre. Jugez combien elle fut dsagrablement distraite
-par Amlie, qui s'tait charge de lui exprimer les v&oelig;ux
-publics.</p>
-
-<p>&mdash;Nas, nous tions venues pour entendre les posies de monsieur
-Chardon, et vous nous donnez des vers (<i>verse</i>) imprims.
-Quoique ces morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames
-aimeraient mieux le vin du cru.</p>
-
-<p>&mdash;Ne trouvez-vous pas que la langue franaise se prte peu la
-posie? dit Astolphe au Directeur des Contributions. Je trouve la
-prose de Cicron mille fois plus potique.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span>
-&mdash;La vraie posie franaise est la posie lgre, la chanson,
-rpondit du Chtelet.</p>
-
-<p>&mdash;La chanson prouve que notre langue est trs-musicale, dit
-Adrien.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais bien connatre les vers (<i>verse</i>) qui ont caus la
-perte de Nas, dit Zphirine; mais d'aprs la manire dont elle accueille
-la demande d'Amlie, elle n'est pas dispose nous en donner
-un chantillon.</p>
-
-<p>&mdash;Elle se doit elle-mme de les lui faire dire, rpondit Francis,
-car le gnie de ce petit bonhomme est sa justification.</p>
-
-<p>&mdash;Vous qui avez t dans la diplomatie, obtenez-nous cela, dit
-Amlie monsieur du Chtelet.</p>
-
-<p>&mdash;Rien de plus ais, dit le baron.</p>
-
-<p>L'ancien Secrtaire des Commandements, habitu ces petits manges,
-alla trouver l'vque et sut le mettre en avant. Prie par
-monseigneur, Nas fut oblige de demander Lucien quelque morceau
-qu'il st par c&oelig;ur. Le prompt succs du baron dans cette ngociation
-lui valut un langoureux sourire d'Amlie.</p>
-
-<p>&mdash;Dcidment ce baron est bien spirituel, dit-elle Lolotte.</p>
-
-<p>Lolotte se souvenait du propos aigre-doux d'Amlie sur les femmes
-qui faisaient elles-mmes leurs robes.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quand reconnaissez-vous les barons de l'empire? lui
-rpondit-elle en souriant.</p>
-
-<p>Lucien avait essay de difier sa matresse dans une ode qui lui
-tait adresse sous un titre invent par tous les jeunes gens au sortir
-du collge. Cette ode, si complaisamment caresse, embellie de
-tout l'amour qu'il se sentait au c&oelig;ur, lui parut la seule &oelig;uvre capable
-de lutter avec la posie de Chnier. Il regarda d'un air passablement
-fat madame de Bargeton, en disant: A ELLE! Puis il se
-posa firement pour drouler cette pice ambitieuse, car son amour-propre
-d'auteur se sentit l'aise derrire la jupe de madame de
-Bargeton.</p>
-
-<p>En ce moment, Nas laissa chapper son secret aux yeux des
-femmes. Malgr l'habitude qu'elle avait de dominer ce monde de
-toute la hauteur de son intelligence, elle ne put s'empcher de
-trembler pour Lucien. Sa contenance fut gne, ses regards demandrent
-en quelque sorte l'indulgence; puis elle fut oblige de rester
-les yeux baisss, et de cacher son contentement mesure que se
-dployrent les strophes suivantes.</p>
-
-<p class="sep2 center cs8"><span class="pagenum" id="Page_75">75</span>
-A ELLE.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Du sein de ces torrents de gloire et de lumire,</div>
- <div class="verse">O, sur des sistres d'or, les anges attentifs,</div>
- <div class="verse">Aux pieds de Jhova redisent la prire</div>
- <div class="vers6">De nos astres plaintifs;</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Souvent un chrubin chevelure blonde</div>
- <div class="verse">Voilant l'clat de Dieu sur son front arrt,</div>
- <div class="verse">Laisse aux parvis des cieux son plumage argent,</div>
- <div class="vers6">Et descend sur le monde.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Il a compris de Dieu le bienfaisant regard:</div>
- <div class="verse">Du gnie aux abois il endort la souffrance;</div>
- <div class="verse">Jeune fille adore, il berce le vieillard</div>
- <div class="vers6">Dans les fleurs de l'enfance;</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Il inscrit des mchants les tardifs repentirs;</div>
- <div class="verse">A la mre inquite, il dit en rve: Espre!</div>
- <div class="verse">Et, le c&oelig;ur plein de joie, il compte les soupirs</div>
- <div class="vers6">Qu'on donne la misre.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">De ces beaux messagers un seul est parmi nous,</div>
- <div class="verse">Que la terre amoureuse arrte dans sa route;</div>
- <div class="verse">Mais il pleure, et poursuit d'un regard triste et doux</div>
- <div class="vers6">La paternelle vote.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Ce n'est point de son front l'clatante blancheur</div>
- <div class="verse">Qui m'a dit le secret de sa noble origine,</div>
- <div class="verse">Ni l'clair de ses yeux, ni la fconde ardeur</div>
- <div class="vers6">De sa vertu divine.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Mais par tant de lueur mon amour bloui</div>
- <div class="verse">A tent de s'unir sa sainte nature,</div>
- <div class="verse">Et du terrible archange il a heurt sur lui</div>
- <div class="vers6">L'impntrable armure.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Ah! gardez, gardez bien de lui laisser revoir</div>
- <div class="verse">Le brillant sraphin qui vers les cieux revole;</div>
- <div class="verse">Trop tt il en saurait la magique parole</div>
- <div class="vers6">Qui se chante le soir!</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Vous les verriez alors, des nuits perant les voiles,</div>
- <div class="verse">Comme un point de l'aurore, atteindre les toiles</div>
- <div class="vers6">Par un vol fraternel;</div>
- <div class="verse">Et le marin qui veille, attendant un prsage,</div>
- <div class="verse">De leurs pieds lumineux montrerait le passage,</div>
- <div class="vers6">Comme un phare ternel.</div>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_76">76</span>
-&mdash;Comprenez-vous ce calembour? dit Amlie monsieur du
-Chtelet en lui adressant un regard de coquetterie.</p>
-
-<p>&mdash;C'est des vers comme nous en avons tous plus ou moins fait
-au sortir du collge, rpondit le baron d'un air ennuy pour obir
- son rle de jugeur que rien n'tonnait. Autrefois nous donnions
-dans les brumes ossianiques. C'tait des Malvina, des Fingal, des
-apparitions nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs tombes
-avec des toiles au-dessus de leurs ttes. Aujourd'hui, cette friperie
-potique est remplace par Jhova, par les sistres, par les anges,
-par les plumes des sraphins, par toute la garde-robe du paradis
-remise neuf avec les mots immense, infini, solitude, intelligence.
-C'est des lacs, des paroles de Dieu, une espce de panthisme christianis,
-enrichi de rimes rares, pniblement cherches, comme meraude
-et fraude, aeul et glaeul, etc. Enfin, nous avons chang de
-latitude: au lieu d'tre au nord, nous sommes dans l'orient: mais
-les tnbres y sont tout aussi paisses.</p>
-
-<p>&mdash;Si l'ode est obscure, dit Zphirine, la dclaration me semble
-trs-claire.</p>
-
-<p>&mdash;Et l'armure de l'archange est une robe de mousseline assez
-lgre, dit Francis.</p>
-
-<p>Quoique la politesse voult que l'on trouvt ostensiblement l'ode
-ravissante cause de madame de Bargeton, les femmes, furieuses
-de ne pas avoir de pote leur service pour les traiter d'anges, se
-levrent comme ennuyes, en murmurant d'un air glacial: <i>trs-bien,
-joli, parfait</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous m'aimez, vous ne complimenterez ni l'auteur ni son ange,
-dit Lolotte son cher Adrien d'un air despotique auquel il dut obir.</p>
-
-<p>&mdash;Aprs tout, c'est des phrases, dit Zphirine Francis, et l'amour
-est une posie en action.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez dit l, Zizine, une chose que je pensais, mais que
-je n'aurais pas aussi finement exprime, repartit Stanislas en s'pluchant
-de la tte aux pieds par un regard caressant.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amlie du Chtelet,
-pour voir rabaisser la firet de Nas qui se fait traiter d'archange,
-comme si elle tait plus que nous, et qui nous encanaille avec le fils
-d'un apothicaire et d'une garde-malade, dont la s&oelig;ur est une grisette,
-et qui travaille chez un imprimeur.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque le pre vendait des biscuits contre les vers, dit Jacques,
-il aurait d en faire manger son fils.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_77">77</span>
-&mdash;Il continue le mtier de son pre, car ce qu'il vient de nous
-donner me semble de la drogue, dit Stanislas en prenant une de
-ses poses les plus agaantes. Drogue pour drogue, j'aime mieux
-autre chose.</p>
-
-<p>En un moment chacun s'entendit pour humilier Lucien par
-quelque mot d'ironie aristocratique. Lili, la femme pieuse, y vit
-une action charitable en disant qu'il tait temps d'clairer Nas, bien
-prs de faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener
- bien cette sotte conspiration laquelle tous ces petits esprits s'intressrent
-comme au dnouement d'un drame, et dans laquelle
-ils virent une aventure raconter le lendemain.</p>
-
-<p>L'ancien consul, peu soucieux d'avoir se battre avec un jeune
-pote qui, sous les yeux de sa matresse, enragerait d'un mot insultant,
-comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec un fer sacr
-contre lequel la vengeance ft impossible. Il imita l'exemple que
-lui avait donn l'adroit du Chtelet quand il avait t question de
-faire dire des vers Lucien. Il vint causer avec l'vque en feignant
-de partager l'enthousiasme que l'ode de Lucien avait inspir
- Sa Grandeur; puis il le mystifia en lui faisant croire que la mre
-de Lucien tait une femme suprieure et d'une excessive modestie,
-qui fournissait son fils les sujets de toutes ses compositions. Le
-plus grand plaisir de Lucien tait de voir rendre justice sa mre,
-qu'il adorait. Une fois cette ide inculque l'vque, Francis s'en
-remit sur les hasards de la conversation pour amener le mot blessant
-qu'il avait mdit de faire dire par monseigneur.</p>
-
-<p>Quand Francis et l'vque revinrent dans le cercle au centre duquel
-tait Lucien, l'attention redoubla parmi les personnes qui
-dj lui faisaient boire la cigu petits coups. Tout fait tranger
-au mange des salons, le pauvre pote ne savait que regarder madame
-de Bargeton, et rpondre gauchement aux gauches questions
-qui lui taient adresses. Il ignorait les noms et les qualits de la
-plupart des personnes prsentes, et ne savait quelle conversation
-tenir avec des femmes qui lui disaient des niaiseries dont il avait
-honte. Il se sentait d'ailleurs mille lieues de ces divinits angoumoisines
-en s'entendant nommer tantt monsieur Chardon, tantt
-monsieur de Rubempr, tandis qu'elles s'appelaient Lolotte, Adrien,
-Astolphe, Lili, Fifine. Sa confusion fut extrme quand, ayant pris
-Lili pour un nom d'homme, il appela monsieur Lili le brutal monsieur
-de Senonches. Le Nembrod interrompit Lucien par un:&mdash;Monsieur
-<span class="pagenum" id="Page_78">78</span>
-Lulu? qui fit rougir madame de Bargeton jusqu'aux
-oreilles.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut tre bien aveugle pour admettre ici et nous prsenter
-ce petit bonhomme, dit-il demi-voix.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la marquise, dit Zphirine madame de Pimentel
-voix basse, mais de manire se faire entendre, ne trouvez-vous
-pas une grande ressemblance entre monsieur Chardon et monsieur
-de Cante-Croix?</p>
-
-<p>&mdash;La ressemblance est idale, rpondit en souriant madame de
-Pimentel.</p>
-
-<p>&mdash;La gloire a des sductions que l'on peut avouer, dit madame
-de Bargeton la marquise. Il est des femmes qui s'prennent de la
-grandeur comme d'autres de la petitesse, ajouta-t-elle en regardant
-Francis.</p>
-
-<p>Zphirine ne comprit pas, car elle trouvait son consul trs-grand;
-mais la marquise se rangea du ct de Nas en se mettant rire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes bien heureux, monsieur, dit Lucien monsieur de
-Pimentel qui se reprit pour le nommer monsieur de Rubempr
-aprs l'avoir appel Chardon, vous ne devez jamais vous ennuyer?</p>
-
-<p>&mdash;Travaillez-vous promptement? lui demanda Lolotte de l'air dont
-elle et dit un menuisier: tes-vous longtemps faire une bote?</p>
-
-<p>Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d'assommoir; mais il
-releva la tte en entendant madame de Bargeton rpondre en souriant:&mdash;Ma
-chre, la posie ne pousse pas dans la tte de monsieur
-de Rubempr comme l'herbe dans nos cours.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit l'vque Lolotte, nous ne saurions avoir trop
-de respect pour les nobles esprits en qui Dieu met un de ses rayons.
-Oui, la posie est chose sainte. Qui dit posie, dit souffrance.
-Combien de nuits silencieuses n'ont pas values les strophes que vous
-admirez! Saluez avec amour le pote qui mne presque toujours
-une vie malheureuse, et qui Dieu rserve sans doute une place
-dans le ciel parmi ses prophtes. Ce jeune homme est un pote,
-ajouta-t-il en posant la main sur la tte de Lucien, ne voyez-vous
-pas quelque fatalit imprime sur ce beau front?</p>
-
-<p>Heureux d'tre si noblement dfendu, Lucien salua l'vque par
-un regard suave, sans savoir que le digne prlat allait tre son
-bourreau. Madame de Bargeton lana sur le cercle ennemi des regards
-pleins de triomphe qui s'enfoncrent, comme autant de
-dards, dans le c&oelig;ur de ses rivales, dont la rage redoubla.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_79">79</span>
-&mdash;Ah! monseigneur, rpondit le pote en esprant frapper ces
-ttes imbciles de son sceptre d'or, le vulgaire n'a ni votre esprit,
-ni votre charit. Nos douleurs sont ignores, personne ne sait nos
-travaux. Le mineur a moins de peine extraire l'or de la mine,
-que nous n'en avons arracher nos images aux entrailles de la plus
-ingrate des langues. Si le but de la posie est de mettre les ides au
-point prcis o tout le monde peut les voir et les sentir, le pote
-doit incessamment parcourir l'chelle des intelligences humaines
-afin de les satisfaire toutes; il doit cacher sous les plus vives couleurs
-la logique et le sentiment, deux puissances ennemies; il lui
-faut enfermer tout un monde de penses dans un mot, rsumer des
-philosophies entires par une peinture; enfin ses vers sont des
-graines dont les fleurs doivent clore dans les c&oelig;urs, en y cherchant
-les sillons creuss par les sentiments personnels. Ne faut-il
-pas avoir tout senti pour tout rendre? Et sentir vivement, n'est-ce
-pas souffrir? Aussi les posies ne s'enfantent-elles qu'aprs de pnibles
-voyages entrepris dans les vastes rgions de la pense et de la
-socit. N'est-ce pas des travaux immortels que ceux auxquels
-nous devons des cratures dont la vie devient plus authentique que
-celle des tres qui ont vritablement vcu, comme la <i>Clarisse</i> de
-Richardson, la <i>Camille</i> de Chnier, la <i>Dlie</i> de Tibulle, l'<i>Anglique</i>
-de l'Arioste, la <i>Francesca</i> du Dante, l'<i>Alceste</i> de Molire,
-le <i>Figaro</i> de Beaumarchais, la <i>Rebecca</i> de Walter Scott, le <i>Don
-Quichotte</i> de Cervants!</p>
-
-<p>&mdash;Et que nous crerez-vous? demanda du Chtelet.</p>
-
-<p>&mdash;Annoncer de telles conceptions, rpondit Lucien, n'est-ce
-pas se donner un brevet d'homme de gnie? D'ailleurs ces enfantements
-sublimes veulent une longue exprience du monde, une
-tude des passions et des intrts humains que je ne saurais avoir
-faite; mais je commence, dit-il avec amertume en jetant un regard
-vengeur sur ce cercle. Le cerveau porte longtemps...</p>
-
-<p>&mdash;Votre accouchement sera laborieux, dit monsieur du Hautoy
-en l'interrompant.</p>
-
-<p>&mdash;Votre excellente mre pourra vous aider, dit l'vque.</p>
-
-<p>Ce mot si habilement prpar, cette vengeance attendue alluma
-dans tous les yeux un clair de joie. Sur toutes les bouches il courut
-un sourire de satisfaction aristocratique, augmente par l'imbcillit
-de monsieur de Bargeton qui se mit rire aprs coup.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, vous tes un peu trop spirituel pour nous en ce
-<span class="pagenum" id="Page_80">80</span>
-moment, ces dames ne vous comprennent pas, dit madame de
-Bargeton qui par ce seul mot paralysa les rires et attira sur elle
-les regards tonns. Un pote qui prend toutes ses inspirations dans
-la Bible, a dans l'glise une vritable mre. Monsieur de Rubempr,
-dites-nous <i>Saint Jean dans Pathmos</i>, ou le <i>Festin de
-Balthasar</i>, pour montrer Monseigneur que Rome est toujours
-la <i lang="la" xml:lang="la">Magna parens</i> de Virgile.</p>
-
-<p>Les femmes changrent un sourire en entendant Nas disant les
-deux mots latins.</p>
-
-<p>Au dbut de la vie, les plus fiers courages ne sont pas exempts
-d'abattement. Ce coup avait envoy tout d'abord Lucien au fond de
-l'eau; mais il frappa du pied et revint la surface, en se jurant
-de dominer ce monde. Comme le taureau piqu de mille flches, il
-se releva furieux, et allait obir la voix de Louise en dclamant
-<i>Saint Jean dans Pathmos</i>; mais la plupart des tables de jeu
-avaient attir leurs joueurs qui retombaient dans l'ornire de leurs
-habitudes en y trouvant un plaisir que la posie ne leur avait pas
-donn. Puis la vengeance de tant d'amours-propres irrits n'et
-pas t complte sans le ddain ngatif que l'on tmoigna pour la
-posie indigne, en dsertant Lucien et madame de Bargeton.
-Chacun parut proccup: celui-ci alla causer d'un chemin cantonal
-avec le Prfet, celle-l parla de varier les plaisirs de la soire
-en faisant un peu de musique. La haute socit d'Angoulme, se
-sentant mauvais juge en fait de posie, tait surtout curieuse de
-connatre l'opinion des Rastignac, des Pimentel sur Lucien, et
-plusieurs personnes allrent autour d'eux. La haute influence que
-ces deux familles exeraient dans le Dpartement tait toujours reconnue
-dans les grandes circonstances; chacun les jalousait et les
-courtisait, car tout le monde prvoyait avoir besoin de leur protection.</p>
-
-<p>&mdash;Comment trouvez-vous notre pote et sa posie? dit Jacques
- la marquise chez laquelle il chassait.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pour des vers de province, dit-elle en souriant, ils ne
-sont pas mal; d'ailleurs un si beau pote ne peut rien faire mal.</p>
-
-<p>Chacun trouva l'arrt adorable, et l'alla rpter en y mettant
-plus de mchancet que la marquise n'y en voulait mettre.</p>
-
-<p>Du Chtelet fut alors requis d'accompagner monsieur de Bartas
-qui massacra le grand air de Figaro. Une fois la porte ouverte la
-musique il fallut couter la romance chevaleresque faite sous l'Empire
-<span class="pagenum" id="Page_81">81</span>
-par Chateaubriand, chante par Chtelet. Puis vinrent les morceaux
- quatre mains excuts par des petites filles, et rclams
-par madame du Brossard qui voulait faire briller le talent de sa chre
-Camille aux yeux de monsieur de Sverac.</p>
-
-<p>Madame de Bargeton, blesse du mpris que chacun marquait
-son pote, rendit ddain pour ddain en s'en allant dans son boudoir
-pendant le temps que l'on fit de la musique. Elle fut suivie de
-l'vque qui son Grand-Vicaire avait expliqu la profonde ironie
-de son involontaire pigramme, et qui voulait la racheter. Mademoiselle
-de Rastignac, que la posie avait sduite, se coula dans le
-boudoir l'insu de sa mre. En s'asseyant sur son canap matelas
-piqu o elle entrana Lucien, Louise put, sans tre entendue ni
-vue, lui dire l'oreille:&mdash;Cher ange, ils ne t'ont pas compris!
-mais...</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="verse">Tes vers sont doux, j'aime les rpter.</div>
-</div>
-
-<p>Lucien, consol par cette flatterie, oublia pour un moment ses
-douleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de gloire bon march, lui dit madame de Bargeton
-en lui prenant la main et la lui serrant. Souffrez, souffrez,
-mon ami, vous serez grand, vos douleurs sont le prix de votre immortalit.
-Je voudrais bien avoir supporter les travaux d'une
-lutte. Dieu vous garde d'une vie atone et sans combats, o les ailes
-de l'aigle ne trouvent pas assez d'espace. J'envie vos souffrances, car
-vous vivez au moins, vous! Vous dploierez vos forces, vous esprerez
-une victoire! Votre lutte sera glorieuse. Quand vous serez arriv
-dans la sphre impriale o trnent les grandes intelligences, souvenez-vous
-des pauvres gens dshrits par le sort, dont l'intelligence
-s'annihile sous l'oppression d'un azote moral et qui prissent
-aprs avoir constamment su ce qu'tait la vie sans pouvoir vivre,
-qui ont eu des yeux perants et n'ont rien vu, de qui l'odorat tait
-dlicat et qui n'ont senti que des fleurs empestes. Chantez alors la
-plante qui se dessche au fond d'une fort, touffe par des lianes,
-par des vgtations gourmandes, touffues, sans avoir t aime par
-le soleil, et qui meurt sans avoir fleuri! Ne serait-ce pas un pome
-d'horrible mlancolie, un sujet tout fantastique? Quelle composition
-sublime que la peinture d'une jeune fille ne sous les cieux de l'Asie,
-ou de quelque fille du dsert transporte dans quelque froid pays
-d'Occident, appelant son soleil bien-aim, mourant de douleurs
-<span class="pagenum" id="Page_82">82</span>
-incomprises, galement accable de froid et d'amour! Ce serait le
-type de beaucoup d'existences.</p>
-
-<p>&mdash;Vous peindriez ainsi l'me qui se souvient du ciel, dit l'vque,
-un pome qui doit avoir t fait jadis, je me suis plu en voir
-un fragment dans le Cantique des cantiques.</p>
-
-<p>&mdash;Entreprenez cela, dit Laure de Rastignac en exprimant une
-nave croyance au gnie de Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Il manque la France un grand pome sacr, dit l'vque.
-Croyez-moi? la gloire et la fortune appartiendront l'homme de
-talent qui travaillera pour la Religion.</p>
-
-<p>&mdash;Il l'entreprendra, monseigneur, dit madame de Bargeton avec
-emphase. Ne voyez-vous pas l'ide du pome poindant dj comme
-une flamme de l'aurore, dans ses yeux?</p>
-
-<p>&mdash;Nas nous traite bien mal, disait Fifine. Que fait-elle donc?</p>
-
-<p>&mdash;Ne l'entendez-vous pas? rpondit Stanislas. Elle est cheval
-sur ses grands mots qui n'ont ni queue ni tte.</p>
-
-<p>Amlie, Fifine, Adrien et Francis apparurent la porte du boudoir,
-en accompagnant madame de Rastignac qui venait chercher
-sa fille pour partir.</p>
-
-<p>&mdash;Nas, dirent les deux femmes enchantes de troubler l' parte
-du boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chre enfant, rpondit madame de Bargeton, monsieur de
-Rubempr va nous dire son Saint Jean dans Pathmos, un magnifique
-pome biblique.</p>
-
-<p>&mdash;Biblique! rpta Fifine tonne.</p>
-
-<p>Amlie et Fifine rentrrent dans le salon en y apportant ce mot
-comme une pture moquerie. Lucien s'excusa de dire le pome
-en objectant son dfaut de mmoire. Quand il reparut, il n'excita
-plus le moindre intrt. Chacun causait ou jouait. Le pote avait
-t dpouill de tous ses rayons, les propritaires ne voyaient en
-lui rien de bien utile, les gens prtentions le craignaient comme
-un pouvoir hostile leur ignorance; les femmes jalouses de madame
-de Bargeton, la Batrix de ce nouveau Dante, selon le Vicaire-Gnral,
-lui jetaient des regards froidement ddaigneux.</p>
-
-<p>&mdash;Voil donc le monde! se dit Lucien en descendant l'Houmeau
-par les rampes de Beaulieu, car il est des instants dans la vie
-o l'on aime prendre le plus long, afin d'entretenir par la marche
-le mouvement d'ides o l'on se trouve, et au courant
-<span class="pagenum" id="Page_83">83</span>
-desquelles on veut se livrer. Loin de le dcourager, la rage de
-l'ambitieux repouss donnait Lucien de nouvelles forces. Comme
-tous les gens emmens par leur instinct dans une sphre leve o
-ils arrivent avant de pouvoir s'y soutenir, il se promettait de tout
-sacrifier pour demeurer dans la haute socit. Chemin faisant, il
-tait un un les traits envenims qu'il avait reus, il se parlait
-tout haut lui-mme, il gourmandait les niais auxquels il avait eu
-affaire; il trouvait des rponses fines aux sottes demandes qu'on lui
-avait faites, et se dsesprait d'avoir ainsi de l'esprit aprs coup.
-En arrivant sur la route de Bordeaux qui serpente au bas de la
-montagne et ctoie les rives de la Charente, il crut voir, au clair
-de lune, ve et David assis sur une solive au bord de la rivire,
-prs d'une fabrique, et descendit vers eux par un sentier.</p>
-
-<p>Pendant que Lucien courait sa torture chez madame de Bargeton,
-sa s&oelig;ur avait pris une robe de percaline rose mille raies,
-son chapeau de paille cousue, un petit chle de soie; mise simple
-qui faisait croire qu'elle tait pare, comme il arrive toutes les
-personnes chez lesquelles une grandeur naturelle rehausse les moindres
-accessoires. Aussi, quand elle quittait son costume d'ouvrire
-intimidait-elle prodigieusement David. Quoique l'imprimeur se ft
-rsolu parler de lui-mme, il ne trouva plus rien dire quand il
-donna le bras la belle ve pour traverser l'Houmeau. L'amour
-se plat dans ces respectueuses terreurs, semblables celles
-que la gloire de Dieu cause aux Fidles. Les deux amants marchrent
-silencieusement vers le pont Sainte-Anne afin de gagner la
-rive gauche de la Charente. ve, qui trouva ce silence gnant s'arrta
-vers le milieu du pont pour contempler la rivire qui, de l
-jusqu' l'endroit o se construisait la poudrerie, forme une longue
-nappe o le soleil couchant jetait alors une joyeuse trane de
-lumire.</p>
-
-<p>&mdash;La belle soire! dit-elle en cherchant un sujet de conversation,
-l'air est la fois tide et frais, les fleurs embaument, le ciel est
-magnifique.</p>
-
-<p>&mdash;Tout parle au c&oelig;ur, rpondit David en essayant d'arriver
-son amour par analogie. Il y a pour les gens aimants un plaisir infini
- trouver dans les accidents d'un paysage, dans la transparence de
-l'air, dans les parfums de la terre, la posie qu'ils ont dans l'me.
-La nature parle pour eux.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle leur dlie aussi la langue, dit ve en riant. Vous tiez
-<span class="pagenum" id="Page_84">84</span>
-bien silencieux en traversant l'Houmeau. Savez-vous que j'tais
-embarrasse...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous trouvais si belle que j'tais saisi, rpondit navement
-David.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis donc moins belle en ce moment? lui demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Non; mais je suis si heureux de me promener seul avec vous,
-que......</p>
-
-<p>Il s'arrta tout interdit et regarda les collines par o descend la
-route de Saintes.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous trouvez quelque plaisir cette promenade, j'en suis
-ravie, car je me crois oblige vous donner une soire en change
-de celle que vous m'avez sacrifie. En refusant d'aller chez madame
-de Bargeton, vous avez t tout aussi gnreux que l'tait Lucien
-en risquant de la fcher par sa demande.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas gnreux, mais sage, rpondit David. Puisque nous
-sommes seuls sous le ciel, sans autres tmoins que les roseaux et
-les buissons qui bordent la Charente, permettez-moi, chre ve,
-de vous exprimer quelques-unes des inquitudes que me cause la
-marche actuelle de Lucien. Aprs ce que je viens de lui dire, mes
-craintes vous paratront, je l'espre, un raffinement d'amiti. Vous
-et votre mre, vous avez tout fait pour le mettre au-dessus de sa
-position; mais en excitant son ambition, ne l'avez-vous pas imprudemment
-vou de grandes souffrances? Comment se soutiendra-t-il
-dans le monde o le portent ses gots? Je le connais! il est de
-nature aimer les rcoltes sans le travail. Les devoirs de socit lui
-dvoreront son temps, et le temps est le seul capital des gens qui
-n'ont que leur intelligence pour fortune; il aime briller, le monde
-irritera ses dsirs qu'aucune somme ne pourra satisfaire, il dpensera
-de l'argent et n'en gagnera pas; enfin, vous l'avez habitu
-se croire grand; mais avant de reconnatre une supriorit quelconque,
-le monde demande d'clatants succs. Or, les succs littraires
-ne se <ins id="cor_24" title="conqurent">conquirent</ins> que dans la solitude et par d'obstins travaux.
-Que donnera madame de Bargeton votre frre en retour de tant
-de journes passes ses pieds? Lucien est trop fier pour accepter
-ses secours, et nous le savons encore trop pauvre pour continuer
- voir sa socit, qui est doublement ruineuse. Tt ou tard cette
-femme abandonnera notre cher frre aprs lui avoir fait perdre le
-got du travail, aprs avoir dvelopp chez lui le got du luxe, le
-mpris de notre vie sobre, l'amour des jouissances, son penchant
-<span class="pagenum" id="Page_85">85</span>
-l'oisivet, cette dbauche des mes potiques. Oui, je tremble que
-cette grande dame ne s'amuse de Lucien comme d'un jouet: ou
-elle l'aime sincrement et lui fera tout oublier, ou elle ne l'aime pas
-et le rendra malheureux, car il en est fou.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me glacez le c&oelig;ur, dit ve en s'arrtant au barrage de
-la Charente. Mais, tant que ma mre aura la force de faire son pnible
-mtier et tant que je vivrai, les produits de notre travail suffiront
-peut-tre aux dpenses de Lucien, et lui permettront d'attendre
-le moment o sa fortune commencera. Je ne manquerai
-jamais de courage, car l'ide de travailler pour une personne aime,
-dit ve en s'animant, te au travail toute son amertume et ses ennuis.
-Je suis heureuse en songeant pour qui je me donne tant de
-peine, si toutefois c'est de la peine. Oui, ne craignez rien, nous gagnerons
-assez d'argent pour que Lucien puisse aller dans le beau
-monde. L est sa fortune.</p>
-
-<p>&mdash;L est aussi sa perte, reprit David. coutez-moi, chre ve.
-La lente excution des &oelig;uvres du gnie exige une fortune considrable
-toute venue ou le sublime cynisme d'une vie pauvre. Croyez-moi!
-Lucien a une si grande horreur des privations de la misre,
-il a si complaisamment savour l'arome des festins, la fume des
-succs, son amour-propre a si bien grandi dans le boudoir de madame
-de Bargeton, qu'il tentera tout plutt que de dchoir; et
-les produits de votre travail ne seront jamais en rapport avec ses
-besoins.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'tes donc qu'un faux ami! s'cria ve dsespre. Autrement
-vous ne nous dcourageriez pas ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;ve! ve! rpondit David, je voudrais tre le frre de Lucien.
-Vous seule pouvez me donner ce titre, qui lui permettrait de tout
-accepter de moi, qui me donnerait le droit de me dvouer lui
-avec le saint amour que vous mettez vos sacrifices, mais en y portant
-le discernement du calculateur. ve, cher enfant aime, faites
-que Lucien ait un trsor o il puisse puiser sans honte? La bourse
-d'un frre ne sera-t-elle pas comme la sienne? si vous saviez toutes
-les rflexions que m'a suggres la position nouvelle de Lucien!
-S'il veut aller chez madame de Bargeton, il ne doit plus tre mon
-prote, il ne doit plus loger l'Houmeau, vous ne devez plus rester
-ouvrire, votre mre ne doit plus faire son mtier. Si vous consentiez
- devenir ma femme, tout s'aplanirait: Lucien pourrait demeurer
-au second chez moi pendant que je lui btirais un appartement
-<span class="pagenum" id="Page_86">86</span>
-au-dessus de l'appentis au fond de la cour, moins que
-mon pre ne veuille lever un second tage. Nous lui arrangerions
-ainsi une vie sans soucis, une vie indpendante. Mon dsir de soutenir
-Lucien me donnera pour faire fortune un courage que je n'aurais
-pas s'il ne s'agissait que de moi; mais il dpend de vous d'autoriser
-mon dvouement. Peut-tre un jour ira-t-il Paris, le seul thtre
-o il puisse se produire, et o ses talents seront apprcis et rtribus.
-La vie de Paris est chre, et nous ne serons pas trop de trois
-pour l'y entretenir. D'ailleurs, vous comme votre mre, ne faudra-t-il
-pas un appui? Chre ve, pousez-moi par amour pour Lucien.
-Plus tard vous m'aimerez peut-tre en voyant les efforts que je
-ferai pour le servir et pour vous rendre heureuse. Nous sommes tous
-deux galement modestes dans nos gots, il nous faudra peu de chose;
-le bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son c&oelig;ur sera le
-trsor o nous mettrons fortune, sentiments, sensations, tout!</p>
-
-<p>&mdash;Les convenances nous sparent, dit ve mue en voyant
-combien ce grand amour se faisait petit. Vous tes riche et je suis
-pauvre. Il faut aimer beaucoup pour passer par-dessus une semblable
-difficult.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'aimez donc pas assez encore? s'cria David atterr.</p>
-
-<p>&mdash;Mais votre pre s'opposerait peut-tre...</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien, rpondit David, s'il n'y a que mon pre consulter,
-vous serez ma femme. ve, ma chre ve! vous venez de
-me rendre la vie bien facile porter en ce moment. J'avais, hlas!
-le c&oelig;ur bien lourd de sentiments que je ne pouvais ni ne savais exprimer.
-Dites-moi seulement que vous m'aimez un peu, je prendrai
-le courage ncessaire pour vous parler de tout le reste.</p>
-
-<p>&mdash;En vrit, dit-elle, vous me rendez tout honteuse; mais puisque
-nous nous confions nos sentiments, je vous dirai que je n'ai
-jamais de ma vie pens un autre qu' vous. J'ai vu en vous un
-de ces hommes auxquels une femme peut se trouver fire d'appartenir,
-et je n'osais esprer pour moi, pauvre ouvrire sans avenir,
-une si grande destine.</p>
-
-<p>&mdash;Assez, assez, dit-il en s'asseyant sur la traverse du barrage
-auprs duquel ils taient revenus, car ils allaient et venaient comme
-des fous en parcourant le mme espace.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous? lui dit-elle en exprimant pour la premire fois
-cette <ins id="cor_25" title="inqutude">inquitude</ins> si gracieuse que les femmes prouvent pour un
-tre qui leur appartient.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span>
-&mdash;Rien que de bon, dit-il. En apercevant toute une vie heureuse,
-l'esprit est comme bloui, l'me est accable. Pourquoi suis-je
-le plus heureux? dit-il avec une expression de mlancolie. Mais
-je le sais.</p>
-
-<p>ve regarda David d'un air coquet et douteux qui voulait une explication.</p>
-
-<p>&mdash;Chre ve, je reois plus que je ne donne. Aussi vous aimerai-je
-toujours mieux que vous ne m'aimerez, parce que j'ai plus
-de raison de vous aimer: vous tes un ange et je suis un homme.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas si savante, rpondit ve en souriant. Je vous
-aime bien...</p>
-
-<p>&mdash;Autant que vous aimez Lucien? dit-il en l'interrompant.</p>
-
-<p>&mdash;Assez pour tre votre femme, pour me consacrer vous et
-tcher de ne vous donner aucune peine dans la vie, d'abord un
-peu pnible, que nous mnerons.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes-vous aperue, chre ve, que je vous ai aime depuis
-le premier jour o je vous ai vue?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est la femme qui ne se sent pas aime? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma
-prtendue fortune. Je suis pauvre, ma chre ve. Oui, mon pre
-a pris plaisir me ruiner, il a spcul sur mon travail, il a fait
-comme beaucoup de prtendus bienfaiteurs avec leurs obligs. Si
-je deviens riche ce sera par vous. Ceci n'est pas une parole de l'amant,
-mais une rflexion du penseur. Je dois vous faire connatre
-mes dfauts, et ils sont normes chez un homme oblig de faire sa
-fortune. Mon caractre, mes habitudes, les occupations qui me
-plaisent me rendent impropre tout ce qui est commerce et spculation,
-et cependant nous ne pouvons devenir riches que par
-l'exercice de quelque industrie. Si je suis capable de dcouvrir une
-mine d'or, je suis singulirement inhabile l'exploiter. Mais vous,
-qui, par amour pour votre frre, tes descendue aux plus petits
-dtails, qui avez le gnie de l'conomie, la patiente attention du
-vrai commerant, vous rcolterez la moisson que j'aurai seme.
-Notre situation, car depuis long-temps je me suis mis au sein de
-votre famille, m'oppresse si fort le c&oelig;ur que j'ai consum mes jours
-et mes nuits chercher une occasion de fortune. Mes connaissances
-en chimie et l'observation des besoins du commerce m'ont mis sur
-la voie d'une dcouverte lucrative. Je ne puis vous en rien dire
-<span class="pagenum" id="Page_88">88</span>
-encore, je prvois trop de lenteurs. Nous souffrirons pendant quelques
-annes peut-tre: mais je finirai par trouver les procds industriels
- la piste desquels je suis depuis quelques jours, et qui
-nous procureront une grande fortune. Je n'ai rien dit Lucien,
-car son caractre ardent gterait tout, il convertirait mes esprances
-en ralits, il vivrait en grand seigneur et s'endetterait peut-tre.
-Ainsi gardez-moi le secret. Votre douce et chre compagnie pourra
-seule me consoler pendant ces longues preuves, comme le dsir
-de vous enrichir vous et Lucien me donnera de la constance et de
-la tnacit...</p>
-
-<p>&mdash;J'avais devin aussi, lui dit ve en l'interrompant, que vous
-tiez un de ces inventeurs auxquels il faut, comme mon pauvre
-pre, une femme qui prenne soin d'eux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'aimez donc! Ah! dites-le-moi sans crainte, moi
-qui ai vu dans votre nom un symbole de mon amour. ve tait la
-seule femme qu'il y et dans le monde, et ce qui tait matriellement
-vrai pour Adam l'est moralement pour moi. Mon Dieu! m'aimez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe par la manire
-dont elle la pronona comme pour peindre l'tendue de ses sentiments.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, asseyons-nous l, dit-il en conduisant ve par la
-main vers une longue poutre qui se trouvait au bas des roues d'une
-papeterie. Laissez-moi respirer l'air du soir, entendre les cris des
-ranettes, admirer les rayons de la lune qui tremblent sur les eaux;
-laissez-moi m'emparer de cette nature o je crois voir mon bonheur
-crit en toute chose, et qui m'apparat pour la premire fois dans
-sa splendeur, <ins id="cor_26" title="clair">claire</ins> par l'amour, embellie par vous. ve, chre
-aime! voici le premier moment de joie sans mlange que le sort
-m'ait donn! Je doute que Lucien soit aussi heureux que moi!</p>
-
-<p>En sentant la main d've humide et tremblante dans la sienne,
-David y laissa tomber une larme. Ce fut en ce moment que Lucien
-aborda sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, dit-il, si vous avez <ins id="cor_27" title="trouvez">trouv</ins> cette soire belle,
-mais elle a t cruelle pour moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre Lucien, que t'est-il donc arriv? dit ve en remarquant
-l'animation du visage de son frre.</p>
-
-<p>Le pote irrit raconta ses angoisses, en versant dans ces c&oelig;urs
-amis les flots de penses qui l'assaillaient. ve et David coutrent
-<span class="pagenum" id="Page_89">89</span>
-Lucien en silence, affligs de voir passer ce torrent de douleurs qui
-rvlait autant de grandeur que de petitesse.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur de Bargeton, dit Lucien en terminant, est un vieillard
-qui sera sans doute bientt emport par quelque indigestion,
-eh! bien, je dominerai ce monde orgueilleux, j'pouserai madame
-de Bargeton! J'ai lu dans ses yeux ce soir un amour gal au mien.
-Oui, mes blessures, elle les a ressenties; mes souffrances, elle les
-a calmes; elle est aussi grande et noble qu'elle est belle et gracieuse!
-Non, elle ne me trahira jamais!</p>
-
-<p>&mdash;N'est-il pas temps de lui faire une existence tranquille? dit
-voix basse David ve.</p>
-
-<p>ve pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses
-penses, s'empressa de raconter Lucien les projets qu'il avait mdits.
-Les deux amants taient aussi pleins d'eux-mmes que Lucien
-tait plein de lui; en sorte qu've et David, empresss de faire
-approuver leur bonheur, n'aperurent point le mouvement de surprise
-que laissa chapper l'amant de madame de Bargeton en apprenant
-le mariage de sa s&oelig;ur et de David. Lucien, qui rvait de faire faire
- sa s&oelig;ur une belle alliance quand il aurait saisi quelque haute position,
-afin d'tayer son ambition de l'intrt que lui porterait une
-puissante famille, fut dsol de voir dans cette union un obstacle
-de plus ses succs dans le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Si madame de Bargeton consent devenir madame de Rubempr,
-jamais elle ne voudra se trouver tre la belle-s&oelig;ur de
-David Schard! Cette phrase est la formule nette et prcise des
-ides qui tenaillrent le c&oelig;ur de Lucien.&mdash;Louise a raison! les
-gens d'avenir ne sont jamais compris par leurs familles, pensa-t-il
-avec amertume.</p>
-
-<p>Si cette union lui et t prsente en un moment o il n'et pas
-fantastiquement tu monsieur de Bargeton, il aurait sans doute fait
-clater la joie la plus vive. En rflchissant sa situation actuelle,
-en interrogeant la destine d'une fille belle et sans fortune, d've
-Chardon, il et regard ce mariage comme un bonheur inespr.
-Mais il habitait un de ces rves d'or o les jeunes gens, monts sur
-des si, franchissent toutes les barrires. Il venait de se voir dominant
-la Socit, le pote souffrait de tomber si vite dans la ralit.
-ve et David pensrent que leur frre accabl de tant de gnrosit
-se taisait. Pour ces deux belles mes, une acceptation silencieuse
-prouvait une amiti vraie. L'imprimeur se mit peindre avec une
-<span class="pagenum" id="Page_90">90</span>
-loquence douce et cordiale le bonheur qui les attendait tous quatre.
-Malgr les interjections d've, il meubla son premier tage
-avec le luxe d'un amoureux; il btit avec une ingnue bonne foi le
-second pour Lucien et le dessus de l'appentis pour madame Chardon,
-envers laquelle il voulait dployer tous les soins d'une filiale
-sollicitude. Enfin il fit la famille si heureuse et son frre si indpendant
-que Lucien, charm par la voix de David et par les caresses
-d've, oublia sous les ombrages de la route, le long de la Charente
-calme et brillante, sous la vote toile et dans la tide atmosphre
-de la nuit, la blessante couronne d'pines que la Socit lui avait
-enfonce sur la tte. Monsieur de Rubempr reconnut enfin David.
-La mobilit de son caractre le rejeta bientt dans la vie pure, travailleuse
-et bourgeoise qu'il avait mene; il la vit embellie et sans
-soucis. Le bruit du monde aristocratique s'loigna de plus en plus.
-Enfin, quand il atteignit le pav de l'Houmeau, l'ambitieux serra la
-main de son frre et se mit l'unisson des heureux amants.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que ton pre ne contrarie pas ce mariage? dit-il
-David.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais s'il s'inquite de moi! le bonhomme vit pour lui;
-mais j'irai demain le voir Marsac, quand ce ne serait que pour
-obtenir de lui qu'il fasse les constructions dont nous avons besoin.</p>
-
-<p>David accompagna le frre et la s&oelig;ur jusque chez madame Chardon
- laquelle il demanda la main d've, avec l'empressement d'un
-homme qui ne voulait aucun retard. La mre prit la main de sa
-fille, la mit dans celle de David avec joie, et l'amant enhardi baisa
-au front sa belle promise, qui lui sourit en rougissant.</p>
-
-<p>&mdash;Voil les accordailles des gens pauvres, dit la mre en levant
-les yeux comme pour implorer la bndiction de Dieu. Vous avez
-du courage, mon enfant, dit-elle David, car nous sommes dans
-le malheur, et je tremble qu'il ne soit contagieux.</p>
-
-<p>&mdash;Nous serons riches et heureux, dit gravement David. Pour
-commencer, vous ne ferez plus votre mtier de garde-malade, et
-vous viendrez demeurer avec votre fille et Lucien Angoulme.</p>
-
-<p>Les trois enfants s'empressrent alors de raconter leur mre tonne
-leur charmant projet, en se livrant l'une de ces folles causeries
-de famille o l'on se plat engranger toutes les semailles, jouir
-par avance de toutes les joies. Il fallut mettre David la porte; il
-aurait voulu que cette soire ft ternelle. Une heure du matin
-sonna quand Lucien reconduisit son futur beau-frre jusqu' la
-<span class="pagenum" id="Page_91">91</span>
-Porte-Palet. L'honnte Postel, inquiet de ces mouvements extraordinaires,
-tait debout derrire sa persienne; il avait ouvert la croise
-et se disait, en voyant de la lumire cette heure chez ve:&mdash;Que
-se passe-t-il donc chez les Chardon?</p>
-
-<p>&mdash;Mon fiston, dit-il en voyant revenir Lucien, que vous arrive-t-il
-donc? Auriez-vous besoin de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, rpondit le pote; mais comme vous tes
-notre ami, je puis vous dire l'affaire: ma mre vient d'accorder la
-main de ma s&oelig;ur David Schard.</p>
-
-<p>Pour toute rponse, Postel ferma brusquement sa fentre, au
-dsespoir de n'avoir pas demand mademoiselle Chardon.</p>
-
-<p>Au lieu de rentrer Angoulme, David prit la route de Marsac.
-Il alla tout en se promenant chez son pre, et arriva le long du clos
-attenant la maison, au moment o le soleil se levait. L'amoureux
-aperut sous un amandier la tte du vieil Ours qui s'levait au-dessus
-d'une haie.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, mon pre, lui dit David.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, c'est toi, mon garon? par quel hasard te trouves-tu
-sur la route cette heure? Entre par l, dit le vigneron en indiquant
- son fils une petite porte claire-voie. Mes vignes ont toutes
-pass fleur, pas un cep de gel! Il y aura plus de vingt poinons
-l'arpent cette anne; mais aussi comme c'est fum!</p>
-
-<p>&mdash;Mon pre, je viens vous parler d'une affaire importante.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, comment vont nos presses? tu dois gagner de l'argent
-gros comme toi?</p>
-
-<p>&mdash;J'en gagnerai, mon pre, mais pour le moment je ne suis pas
-riche.</p>
-
-<p>&mdash;Ils me blment tous ici de fumer mort, rpondit le pre.
-Les bourgeois, c'est--dire monsieur le marquis, monsieur le comte,
-messieurs ci et a prtendent que j'te de la qualit au vin. A quoi
-sert l'ducation? vous brouiller l'entendement. coute! ces messieurs
-rcoltent sept, quelquefois huit pices l'arpent, et les vendent
-soixante francs la pice, ce qui fait au plus quatre cents francs
-par arpent dans les bonnes annes. Moi, j'en rcolte vingt pices et les
-vends trente francs, total six cents francs! O sont les niais! La
-qualit! la qualit! Qu'est-ce que a me fait, la qualit? qu'ils la
-gardent pour eux, la qualit, messieurs les marquis! pour moi, la
-qualit, c'est les cus. Tu dis?...</p>
-
-<p>&mdash;Mon pre, je me marie, je viens vous demander...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_92">92</span>
-&mdash;Me demander? Quoi! rien du tout, mon garon. Marie-toi,
-j'y consens; mais pour te donner quelque chose, je me trouve sans
-un sou. Les faons m'ont ruin! Depuis deux ans, j'avance des faons,
-des impositions, des frais de toute nature; le gouvernement
-prend tout, le plus clair va au gouvernement! Voil deux ans que
-les pauvres vignerons ne font rien. Cette anne ne se prsente pas
-mal, eh! bien, mes gredins de poinons valent dj onze francs!
-On rcoltera pour le tonnelier. Pourquoi te marier avant les vendanges...</p>
-
-<p>&mdash;Mon pre, je ne viens vous demander que votre consentement.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est une autre affaire. A l'encontre de qui te maries-tu,
-sans curiosit?</p>
-
-<p>&mdash;J'pouse mademoiselle ve Chardon.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que a? qu'est-ce qu'elle mange?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est fille de feu monsieur Chardon, le pharmacien de
-l'Houmeau.</p>
-
-<p>&mdash;Tu pouses une fille de l'Houmeau, toi, un bourgeois! toi,
-l'imprimeur du roi Angoulme! Voil les fruits de l'ducation!
-Mettez donc vos enfants au collge! Ah! , elle est donc bien
-riche, mon garon? dit le vieux vigneron en se rapprochant de son
-fils d'un air clin; car si tu pouses une fille de l'Houmeau, elle
-doit en avoir des mille et des cent! Bon! tu me payeras mes loyers.
-Sais-tu, mon garon, que voil deux ans trois mois de loyers dus,
-ce qui fait deux mille sept cents francs, qui me viendraient bien
-point pour payer le tonnelier. A tout autre qu' mon fils, je serais
-en droit de demander des intrts; car, aprs tout, les affaires sont
-les affaires; mais je te les remets. H! bien, qu'a-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle a ce qu'avait ma mre.</p>
-
-<p>Le vieux vigneron allait dire:&mdash;Elle n'a que dix mille francs!
-Mais il se souvint d'avoir refus des comptes son fils, et s'cria:&mdash;Elle
-n'a rien!</p>
-
-<p>&mdash;La fortune de ma mre tait son intelligence et sa beaut.</p>
-
-<p>&mdash;Va donc au march avec a, et tu verras ce qu'on te donnera
-dessus! Nom d'une pipe, les pres sont-ils malheureux dans leurs
-enfants! David, quand je me suis mari, j'avais sur la tte un bonnet
-de papier pour toute fortune et mes deux bras, j'tais un pauvre
-Ours; mais avec la belle imprimerie que je t'ai <i>donne</i>, avec ton
-industrie et tes connaissances, tu dois pouser une bourgeoise
-<span class="pagenum" id="Page_93">93</span>
-de la ville, une femme riche de trente quarante mille francs.
-Laisse ta passion, et je te marierai, moi! Nous avons une lieue
-d'ici une veuve de trente-deux ans, meunire, qui a cent mille francs
-de bien au soleil; voil ton affaire. Tu peux runir ses biens ceux
-de Marsac, ils se touchent! Ah! le beau domaine que nous aurions,
-et comme je le gouvernerais! On dit qu'elle va se marier avec Courtois,
-son premier garon, tu vaux encore mieux que lui! Je mnerais
-le moulin, tandis qu'elle ferait les beaux bras Angoulme.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pre, je suis engag...</p>
-
-<p>&mdash;David, tu n'entends rien au commerce, je te vois ruin. Oui,
-si tu te maries avec cette fille de l'Houmeau, je me mettrai en rgle
-vis--vis de toi, je t'assignerai pour me payer mes loyers, car je ne
-prvois rien de bon. Ah! mes pauvres presses! mes presses! il vous
-fallait de l'argent pour vous huiler, vous entretenir et vous faire
-rouler. Il n'y a qu'une bonne anne qui puisse me consoler de cela.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pre, il me semble que jusqu' prsent je vous ai caus
-peu de chagrin...</p>
-
-<p>&mdash;Et trs-peu pay de loyers, rpondit le vigneron.</p>
-
-<p>&mdash;Je venais vous demander, outre votre consentement mon
-mariage, de me faire lever le second tage de votre maison et de
-construire un logement au-dessus de l'appentis.</p>
-
-<p>&mdash;Bernique, je n'ai pas le sou, tu le sais bien. D'ailleurs, ce serait
-de l'argent jet dans l'eau, car qu'est-ce que a me rapporterait?
-Ah! tu te lves ds le matin pour venir me demander des
-constructions ruiner un roi. Quoiqu'on t'ait nomm David, je n'ai
-pas les trsors de Salomon. Mais tu es fou? On m'a chang mon enfant
-en nourrice. En voil-t-il un qui aura du raisin! dit-il en s'interrompant
-pour montrer un cep David. Voil des enfants qui ne
-trompent pas l'espoir de leurs parents: vous les fumez, ils vous
-rapportent. Moi, je t'ai mis au lyce, j'ai pay des sommes normes
-pour faire de toi un savant, tu vas tudier chez les Didot: et toutes
-ces frimes aboutissent me donner pour bru une fille de l'Houmeau,
-sans un sou de dot! Si tu n'avais pas tudi, que tu fusses
-rest sous mes yeux, tu te serais conduit ma fantaisie, et tu te
-marierais aujourd'hui avec une meunire de cent mille francs, sans
-compter le moulin. Ah! ton esprit te sert croire que je te rcompenserai
-de ce beau sentiment, en te faisant construire des palais?...
-Mais ne dirait-on pas en vrit que, depuis deux cents ans, la
-maison o tu es n'a log que des cochons, et que ta fille de
-<span class="pagenum" id="Page_94">94</span>
-l'Houmeau ne peut pas y coucher. Ah a! c'est donc la reine de
-France?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, mon pre, je construirai le second tage mes frais;
-ce sera le fils qui enrichira le pre. Quoique ce soit le monde renvers,
-cela se voit quelquefois.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, mon gars, tu as de l'argent pour btir, et tu n'en
-as pas pour payer tes loyers? Finaud, tu ruses avec ton pre!</p>
-
-<p>La question ainsi pose devint difficile rsoudre, car le bonhomme
-tait enchant de mettre son fils dans une position qui lui permt
-de ne lui rien donner tout en paraissant paternel. Aussi David ne
-put-il obtenir de son pre qu'un consentement pur et simple au
-mariage et la permission de faire ses frais, dans la maison paternelle,
-toutes les constructions dont il pouvait avoir besoin. Le vieil
-Ours, ce modle des pres conservateurs, fit son fils la grce de
-ne pas exiger ses loyers et de ne pas lui prendre les conomies qu'il
-avait eu l'imprudence de laisser voir. David revint triste: il comprit
-que dans le malheur il ne pourrait pas compter sur le secours
-de son pre.</p>
-
-<p>Il ne fut question dans tout Angoulme que du mot de l'vque
-et de la rponse de madame de Bargeton. Les moindres vnements
-furent si bien dnaturs, augments, embellis, que le pote devint
-le hros du moment. De la sphre suprieure o gronda cet orage
-de cancans, il en tomba quelques gouttes dans la bourgeoisie.
-Quand Lucien passa par Beaulieu pour aller chez madame de Bargeton,
-il s'aperut de l'attention envieuse avec laquelle plusieurs
-jeunes gens le regardrent, et saisit quelques phrases qui l'enorgueillirent.</p>
-
-<p>&mdash;Voil un jeune homme heureux, disait un fils de famille qui
-avait assist la lecture, il est joli garon, il a du talent, et madame
-de Bargeton en est folle!</p>
-
-<p>&mdash;La plus belle femme d'Angoulme est lui, fut une autre
-phrase qui remua toutes les vanits de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il avait impatiemment attendu l'heure o il savait trouver Louise
-seule, il avait besoin de faire accepter le mariage de sa s&oelig;ur
-cette femme, devenue l'arbitre de ses destines. Aprs la soire de
-la veille, Louise serait peut-tre plus tendre, et cette tendresse pouvait
-amener un moment de bonheur. Il ne s'tait pas tromp: madame
-de Bargeton le reut avec une emphase de sentiment qui parut
- ce novice en amour un touchant progrs de passion. Elle
-<span class="pagenum" id="Page_95">95</span>
-abandonna ses beaux cheveux d'or, ses mains, sa tte aux baisers
-enflamms du pote qui, la veille, avait tant souffert!</p>
-
-<p>&mdash;Si tu avais vu ton visage pendant que tu lisais, dit-elle, car ils
-taient arrivs la veille au tutoiement, cette caresse du langage,
-alors que sur le canap Louise avait de sa blanche main essuy les
-gouttes de sueur qui par avance mettaient des perles sur le front o
-elle posait une couronne. Il s'chappait des tincelles de tes beaux
-yeux! je voyais sortir de tes lvres les chanes d'or qui suspendent les
-c&oelig;urs la bouche des potes. Tu me liras tout Chnier, c'est le pote
-des amants. Tu ne souffriras plus, je ne le veux pas! Oui, cher
-ange, je te ferai une oasis o tu vivras toute ta vie de pote, active,
-molle, indolente, laborieuse, pensive tour tour; mais n'oubliez
-jamais que vos lauriers me sont dus, que ce sera pour moi la noble
-indemnit des souffrances qui m'adviendront. Pauvre cher, ce
-monde ne m'pargnera pas plus qu'il ne t'pargne, il se venge de
-tous les bonheurs qu'il ne partage pas. Oui, je serai toujours jalouse,
-ne l'avez-vous pas vu hier? Ces mouches buveuses de sang sont-elles
-accourues assez vite pour s'abreuver dans les piqres qu'elles
-ont faites? Mais j'tais heureuse! je vivais! Il y a si long-temps
-que toutes les cordes de mon c&oelig;ur n'ont rsonn!</p>
-
-<p>Des larmes coulrent sur les joues de Louise, Lucien lui prit une
-main, et pour toute rponse la baisa long-temps. Les vanits de ce
-pote furent donc caresses par cette femme comme elles l'avaient
-t par sa mre, par sa s&oelig;ur et par David. Chacun autour de lui
-continuait exhausser le pidestal imaginaire sur lequel il se mettait.
-Entretenu par tout le monde, par ses amis comme par la rage
-de ses ennemis dans ses croyances ambitieuses, il marchait dans
-une atmosphre pleine de mirages. Les jeunes imaginations sont si
-naturellement complices de ces louanges et de ces ides, tout s'empresse
-tant servir un jeune homme beau, plein d'avenir, qu'il faut
-plus d'une leon amre et froide pour dissiper de tels prestiges.</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux donc bien, ma belle Louise, tre ma Batrix, mais
-une Batrix qui se laisse aimer?</p>
-
-<p>Elle releva ses beaux yeux qu'elle avait tenus baisss, et dit en
-dmentant sa parole par un anglique sourire:&mdash;Si vous le mritez...
-plus tard! N'tes-vous pas heureux? avoir un c&oelig;ur soi!
-pouvoir tout dire avec la certitude d'tre compris, n'est-ce pas le
-bonheur?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, rpondit il en faisant une moue d'amoureux contrari.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_96">96</span>
-&mdash;Enfant! dit-elle en se moquant. Allons, n'avez-vous pas quelque
-chose me dire? Tu es entr tout proccup, mon Lucien.</p>
-
-<p>Lucien confia timidement sa bien-aime l'amour de David pour
-sa s&oelig;ur, celui de sa s&oelig;ur pour David, et le mariage projet.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Lucien, dit-elle, il a peur d'tre battu, grond, comme
-si c'tait lui qui se marit! Mais o est le mal? reprit-elle en passant
-ses mains dans les cheveux de Lucien. Que me fait ta famille,
-o tu es une exception? Si mon pre pousait sa servante, t'en inquiterais-tu
-beaucoup? Cher enfant, les amants sont eux seuls
-toute leur famille. Ai-je dans le monde un autre intrt que mon
-Lucien? Sois grand, sache conqurir de la gloire, voil nos affaires!</p>
-
-<p>Lucien fut l'homme du monde le plus heureux de cette goste
-rponse. Au moment o il coutait les folles raisons par lesquelles
-Louise lui prouva qu'ils taient seuls dans le monde, monsieur de
-Bargeton entra. Lucien frona le sourcil, et parut interdit; Louise lui
-fit un signe et le pria de rester dner avec eux en lui demandant de
-lui lire Andr Chnier, jusqu' ce que les joueurs et les habitus
-vinssent.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne ferez pas seulement plaisir elle, dit monsieur de
-Bargeton, mais moi aussi. Rien ne m'arrange mieux que d'entendre
-lire aprs mon dner.</p>
-
-<p>Clin par monsieur de Bargeton, clin par Louise, servi par les
-domestiques avec le respect qu'ils ont pour les favoris de leurs matres,
-Lucien resta dans l'htel de Bargeton en s'identifiant toutes
-les jouissances d'une fortune dont l'usufruit lui tait livr. Quand
-le salon fut plein de monde, il se sentit si fort de la btise de monsieur
-de Bargeton et de l'amour de Louise, qu'il prit un air dominateur
-que sa belle matresse encouragea. Il savoura les plaisirs du
-despotisme conquis par Nas et qu'elle aimait lui faire partager.
-Enfin il s'essaya pendant cette soire jouer le rle d'un hros de
-petite ville. En voyant la nouvelle attitude de Lucien, quelques
-personnes pensrent qu'il tait, suivant une expression de l'ancien
-temps, du dernier bien avec madame de Bargeton. Amlie, venue
-avec monsieur du Chtelet, affirmait ce grand malheur dans un
-coin du salon o s'taient runis les jaloux et les envieux.</p>
-
-<p>&mdash;Ne rendez pas Nas comptable de la vanit d'un petit jeune
-homme tout fier de se trouver dans un monde o il ne croyait jamais
-pouvoir aller, dit Chtelet. Ne voyez-vous pas que ce Chardon prend
-les phrases gracieuses d'une femme du monde pour des avances, il
-<span class="pagenum" id="Page_97">97</span>
-ne sait pas encore distinguer le silence que garde la passion vraie du
-langage protecteur que lui mritent sa beaut, sa jeunesse et son
-talent! Les femmes seraient trop plaindre si elles taient coupables
-de tous les dsirs qu'elles nous inspirent. Il est certainement
-amoureux, mais quant Nas...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Nas, rpta la perfide Amlie, Nas est trs-heureuse
-de cette passion. A son ge, l'amour d'un jeune homme offre tant
-de sductions! On redevient jeune auprs de lui, l'on se fait jeune
-fille, on en prend les scrupules, les manires, et l'on ne songe pas
-au ridicule... Voyez donc? le fils d'un pharmacien se donne des
-airs de matre chez madame de Bargeton.</p>
-
-<p>&mdash;L'amour ne connat pas ces distances-l, chanteronna Adrien.</p>
-
-<p>Le lendemain, il n'y eut pas une seule maison dans Angoulme
-o l'on ne discutt le degr d'intimit dans lequel se trouvaient
-monsieur Chardon, <i>alias</i> de Rubempr, et madame de Bargeton:
- peine coupables de quelques baisers, le monde les accusait dj
-du plus criminel bonheur. Madame de Bargeton portait la peine de
-sa royaut. Parmi les bizarreries de la socit, n'avez-vous pas remarqu
-les caprices de ses jugements et la folie de ses exigences?
-Il est des personnes auxquelles tout est permis: elles peuvent faire
-les choses les plus draisonnables; d'elles, tout est biensant; c'est
- qui justifiera leurs actions. Mais il en est d'autres pour lesquelles
-le monde est d'une incroyable svrit: celles-l doivent faire tout
-bien, ne jamais ni se tromper, ni faillir, ni mme laisser chapper
-une sottise; vous diriez des statues admires que l'on te de leur
-pidestal ds que l'hiver leur a fait tomber un doigt ou cass le nez;
-on ne leur permet rien d'humain, elles sont tenues d'tre toujours
-divines et parfaites. Un seul regard de madame de Bargeton Lucien
-quivalait aux douze annes de bonheur de Zizine et de Francis.
-Un serrement de main entre les deux amants allait attirer
-sur eux toutes les foudres de la Charente.</p>
-
-<p>David avait rapport de Paris un pcule secret qu'il destinait aux
-vrais ncessits par son mariage et par la construction du second
-tage de la maison paternelle. Agrandir cette maison, n'tait-ce pas
-travailler pour lui? tt ou tard elle lui reviendrait, son pre avait
-soixante-dix-huit ans. L'imprimeur fit donc construire en colombage
-l'appartement de Lucien, afin de ne pas surcharger les vieux murs de
-cette maison lzarde. Il se plut dcorer, meubler galamment
-l'appartement du premier, o la belle ve devait passer sa vie. Ce
-<span class="pagenum" id="Page_98">98</span>
-fut un temps d'allgresse et de bonheur sans mlange pour les deux
-amis. Quoique las des chtives proportions de l'existence en province,
-et fatigu de cette sordide conomie qui faisait d'une pice
-de cent sous une somme norme, Lucien supporta sans se plaindre
-les calculs de la misre et ses privations. Sa sombre mlancolie avait
-fait place la radieuse expression de l'esprance. Il voyait briller
-une toile au-dessus de sa tte; il rvait une belle existence en asseyant
-son bonheur sur la tombe de monsieur de Bargeton, lequel
-avait de temps en temps des digestions difficiles, et l'heureuse manie
-de regarder l'indigestion de son dner comme une maladie qui devait
-se gurir par celle du souper.</p>
-
-<p>Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n'tait
-plus prote, il tait monsieur de Rubempr, log magnifiquement
-en comparaison de la misrable mansarde lucarne o le petit
-Chardon demeurait l'Houmeau; il n'tait plus un homme de
-l'Houmeau, il habitait le haut Angoulme, et dnait prs de quatre
-fois par semaine chez madame de Bargeton. Pris en amiti par
-monseigneur, il tait admis l'vch. Ses occupations le classaient
-parmi les personnes les plus leves. Enfin il devait prendre place
-un jour parmi les illustrations de la France. Certes, en parcourant
-un joli salon, une charmante chambre coucher et un cabinet
-plein de got, il pouvait se consoler de prlever trente francs par
-mois sur les salaires si pniblement gagns par sa s&oelig;ur et par sa
-mre; car il apercevait le jour o le roman historique auquel il travaillait
-depuis deux ans, <span class="smcap">l'Archer de Charles IX</span>, et un volume
-de posies intitules <span class="smcap">les Marguerites</span>, rpandraient son nom dans
-le monde littraire, en lui donnant assez d'argent pour s'acquitter
-envers sa mre, sa s&oelig;ur et David. Aussi, se trouvant grandi, prtant
-l'oreille au retentissement de son nom dans l'avenir, acceptait-il
-maintenant ces sacrifices avec une noble assurance: il souriait
-de sa dtresse, il jouissait de ses dernires misres. ve et David
-avaient fait passer le bonheur de leur frre avant le leur. Le mariage
-tait retard par le temps que demandaient encore les ouvriers
-pour achever les meubles, les peintures, les papiers destins au
-premier tage: car les affaires de Lucien avaient eu la primaut.
-Quiconque connaissait Lucien ne se serait pas tonn de ce dvouement:
-il tait si sduisant! ses manires taient si clines! son impatience
-et ses dsirs, il les exprimait si gracieusement! il avait
-toujours gagn sa cause avant d'avoir parl. Ce fatal privilge perd
-<span class="pagenum" id="Page_99">99</span>
-plus de jeunes gens qu'il n'en sauve. Habitus aux prvenances
-qu'inspire une jolie jeunesse, heureux de cette goste protection
-que le Monde accorde un tre qui lui plat, comme il fait l'aumne
-au mendiant qui rveille un sentiment et lui donne une motion,
-beaucoup de ces grands enfants jouissent de cette faveur au
-lieu de l'exploiter. Tromps sur le sens et le mobile des relations
-sociales, ils croient toujours rencontrer de dcevants sourires; mais
-ils arrivent nus, chauves, dpouills, sans valeur ni fortune, au
-moment o, comme de vieilles coquettes et de vieux haillons, le
-Monde les laisse la porte d'un salon et au coin d'une borne. ve
-avait d'ailleurs dsir ce retard, elle voulait tablir conomiquement
-les choses ncessaires un jeune mnage. Que pouvaient refuser
-deux amants un frre qui, voyant travailler sa s&oelig;ur, disait
-avec un accent parti du c&oelig;ur:&mdash;Je voudrais savoir coudre! Puis
-le grave et observateur David avait t complice de ce dvouement.
-Nanmoins, depuis le triomphe de Lucien chez madame de Bargeton,
-il eut peur de la transformation qui s'oprait chez Lucien; il
-craignit de lui voir mpriser les m&oelig;urs bourgeoises. Dans le dsir
-d'prouver son frre, David le mit quelquefois entre les joies patriarcales
-de la famille et les plaisirs du grand monde, et, voyant
-Lucien leur sacrifier ses vaniteuses jouissances, il s'tait cri:&mdash;On
-ne nous le corrompra point! Plusieurs fois les trois amis et
-madame Chardon firent des parties de plaisir, comme elles se font
-en province: ils allaient se promener dans les bois qui avoisinent
-Angoulme et longent la Charente; ils dnaient sur l'herbe avec des
-provisions que l'apprenti de David apportait un certain endroit et
- une heure convenue; puis ils revenaient le soir, un peu fatigus,
-n'ayant pas dpens trois francs. Dans les grandes circonstances,
-quand ils dnaient ce qui se nomme un <i>restaurat</i>, espce de
-restaurant champtre qui tient le milieu entre le <i>bouchon</i> des provinces
-et la <i>guinguette</i> de Paris, ils allaient jusqu' cent sous partags
-entre David et les Chardon. David savait un gr infini Lucien
-d'oublier, dans ces champtres journes, les satisfactions qu'il
-trouvait chez madame de Bargeton et les somptueux dners du
-monde. Chacun voulait alors fter le grand homme d'Angoulme.</p>
-
-<p>Dans ces conjonctures, au moment o il ne manquait presque
-plus rien au futur mnage, pendant un voyage que David fit
-Marsac pour obtenir de son pre qu'il vnt assister son mariage,
-en esprant que le bonhomme, sduit par sa belle-fille, contribuerait
-<span class="pagenum" id="Page_100">100</span>
-aux normes dpenses ncessites par l'arrangement de la maison,
-il arriva l'un de ces vnements qui, dans une petite ville,
-changent entirement la face des choses.</p>
-
-<p>Lucien et Louise avaient dans du Chtelet un espion intime qui
-guettait avec la persistance d'une haine mle de passion et d'avarice
-l'occasion d'amener un clat. Sixte voulait forcer madame
-de Bargeton si bien se prononcer pour Lucien, qu'elle ft ce
-qu'on nomme <i>perdue</i>. Il s'tait pos comme un humble confident
-de madame de Bargeton; mais s'il admirait Lucien rue du Minage,
-il le dmolissait partout ailleurs. Il avait insensiblement conquis
-les petites entres chez Nas, qui ne se dfiait plus de son vieil
-adorateur; mais il avait trop prsum des deux amants dont l'amour
-restait platonique, au grand dsespoir de Louise et de Lucien. Il
-y a en effet des passions qui s'embarquent mal ou bien, comme
-on voudra. Deux personnes se jettent dans la tactique du sentiment,
-parlent au lieu d'agir, et se battent en plein champ au lieu de faire
-un sige. Elles se blasent ainsi souvent d'elles-mmes en fatiguant
-leurs dsirs dans le vide. Deux amants se donnent alors le temps
-de rflchir, de se juger. Souvent des passions qui taient entres en
-campagne, enseignes dployes, pimpantes, avec une ardeur tout
-renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans victoire, honteuses,
-dsarmes, sottes de leur vain bruit. Ces fatalits sont parfois
-explicables par les timidits de la jeunesse et par les temporisations
-auxquelles se plaisent les femmes qui dbutent, car ces sortes
-de tromperies mutuelles n'arrivent ni aux fats qui connaissent la
-pratique, ni aux coquettes habitues aux manges de la passion.</p>
-
-<p>La vie de province est d'ailleurs singulirement contraire aux
-contentements de l'amour, et favorise les dbats intellectuels de la
-passion; comme aussi les obstacles qu'elle oppose au doux commerce
-qui lie tant les amants, prcipite les mes ardentes en des
-partis extrmes. Cette vie est base sur un espionnage si mticuleux,
-sur une si grande transparence des intrieurs, elle admet si
-peu l'intimit qui console sans offenser la vertu, les relations les
-plus pures y sont si draisonnablement incrimines, que beaucoup
-de femmes sont fltries malgr leur innocence. Certaines d'entre
-elles s'en veulent alors de ne pas goter toutes les flicits d'une
-faute dont tous les malheurs les accablent. La socit qui blme ou
-critique sans aucun examen srieux les faits patents par lesquels
-se terminent de longues luttes secrtes, est ainsi primitivement
-<span class="pagenum" id="Page_101">101</span>
-complice de ces clats; mais la plupart des gens qui dblatrent
-contre les prtendus scandales offerts par quelques femmes calomnies
-sans raison n'ont jamais pens aux causes qui dterminent
-chez elles une rsolution publique. Madame de Bargeton allait se
-trouver dans cette bizarre situation o se sont trouves beaucoup
-de femmes qui ne se sont perdues qu'aprs avoir t injustement
-accuses.</p>
-
-<p>Au dbut de la passion, les obstacles effraient les gens inexpriments;
-et ceux que rencontraient les deux amants, ressemblaient
-fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient garrott Gulliver.
-C'tait des riens multiplis qui rendaient tout mouvement impossible
-et annulaient les plus violents dsirs. Ainsi, madame de
-Bargeton devait rester toujours visible. Si elle avait fait fermer sa
-porte aux heures o venait Lucien, tout et t dit, autant aurait
-valu s'enfuir avec lui. Elle le recevait la vrit dans ce boudoir
-auquel il s'tait si bien accoutum, qu'il s'en croyait le matre;
-mais les portes demeuraient consciencieusement ouvertes. Tout se
-passait le plus vertueusement du monde. Monsieur de Bargeton se
-promenait chez lui comme un hanneton sans croire que sa femme
-voult tre seule avec Lucien. S'il n'y avait eu d'autre obstacle que
-lui, Nas aurait trs-bien pu le renvoyer ou l'occuper; mais elle
-tait accable de visites, et il y avait d'autant plus de visiteurs que
-la curiosit tait plus veille. Les gens de province sont naturellement
-taquins, ils aiment contrarier les passions naissantes. Les
-domestiques allaient et venaient dans la maison sans tre appels ni
-sans prvenir de leur arrive, par suite de vieilles habitudes prises,
-et qu'une femme qui n'avait rien cacher leur avait laiss prendre.
-Changer les m&oelig;urs intrieures de sa maison, n'tait-ce pas avouer
-l'amour dont doutait encore tout Angoulme? Madame de Bargeton
-ne pouvait pas mettre le pied hors de chez elle sans que la ville st
-o elle allait. Se promener seul avec Lucien hors de la ville tait
-une dmarche dcisive: il aurait t moins dangereux de s'enfermer
-avec lui chez elle. Si Lucien tait rest aprs minuit chez madame
-de Bargeton, sans y tre en compagnie, on en aurait glos le
-lendemain. Ainsi au dedans comme au dehors, madame de Bargeton
-vivait toujours en public. Ces dtails peignent toute la province:
-les fautes y sont ou avoues ou impossibles.</p>
-
-<p>Louise, comme toutes les femmes entranes par une passion
-sans en avoir l'exprience, reconnaissait une une les difficults
-<span class="pagenum" id="Page_102">102</span>
-de sa position; elle s'en effrayait. Sa frayeur ragissait alors sur ces
-amoureuses discussions qui prennent les plus belles heures o deux
-amants se trouvent seuls. Madame de Bargeton n'avait pas de terre
-o elle pt emmener son cher pote, comme font quelques femmes
-qui, sous un prtexte habilement forg, vont s'enterrer la campagne.
-Fatigue de vivre en public, pousse bout par cette tyrannie
-dont le joug tait plus dur que ses plaisirs n'taient doux,
-elle pensait l'Escarbas, et mditait d'y aller voir son vieux pre,
-tant elle s'irritait de ces misrables obstacles.</p>
-
-<p>Chtelet ne croyait pas tant d'innocence. Il guettait les heures
-auxquelles Lucien venait chez madame de Bargeton, et s'y rendait
-quelques instants aprs, en se faisant toujours accompagner de
-monsieur de Chandour, l'homme le plus indiscret de la coterie, et
-auquel il cdait le pas pour entrer, esprant toujours une surprise
-en cherchant si opinitrement un hasard. Son rle et la russite de
-son plan taient d'autant plus difficiles, qu'il devait rester neutre,
-afin de diriger tous les acteurs du drame qu'il voulait faire jouer.
-Aussi, pour endormir Lucien qu'il caressait et madame de Bargeton
-qui ne manquait pas de perspicacit, s'tait-il attach par contenance
- la jalouse Amlie. Pour mieux faire espionner Louise et
-Lucien, il avait russi depuis quelques jours tablir entre monsieur
-de Chandour et lui une controverse au sujet des deux amoureux.
-Du Chtelet prtendait que madame de Bargeton se moquait
-de Lucien, qu'elle tait trop fire, trop bien ne pour descendre jusqu'au
-fils d'un pharmacien. Ce rle d'incrdule allait au plan qu'il
-s'tait trac, car il dsirait passer pour le dfenseur de madame de
-Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien n'tait pas un amant malheureux.
-Amlie aiguillonnait la discussion en souhaitant savoir la
-vrit. Chacun donnait ses raisons. Comme il arrive dans les petites
-villes, souvent quelques intimes de la maison Chandour arrivaient
-au milieu d'une conversation o du Chtelet et Stanislas justifiaient
- l'envi leur opinion par d'excellentes observations. Il tait
-bien difficile que chaque adversaire ne chercht pas des partisans
-en demandant son voisin:&mdash;Et vous, quel est votre avis? Cette
-controverse tenait madame de Bargeton et Lucien constamment en
-vue. Enfin, un jour du Chtelet fit observer que toutes les fois que
-monsieur de Chandour et lui se prsentaient chez madame de Bargeton
-et que Lucien s'y trouvait, aucun indice ne trahissait de relations
-suspectes: la porte du boudoir tait ouverte, les gens allaient
-<span class="pagenum" id="Page_103">103</span>
-et venaient, rien de mystrieux n'annonait les jolis crimes de l'amour,
-etc. Stanislas, qui ne manquait pas d'une certaine dose de
-btise, se promit d'arriver le lendemain sur la pointe du pied, ce
-quoi la perfide Amlie l'engagea fort.</p>
-
-<p>Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journes o les jeunes
-gens s'arrachent quelques cheveux en se jurant eux-mmes de ne
-pas continuer le sot mtier de soupirant. Il s'tait accoutum sa
-position. Le pote qui avait si timidement pris une chaise dans le
-boudoir sacr de la reine d'Angoulme, s'tait mtamorphos en
-amoureux exigeant. Six mois avaient suffi pour qu'il se crt l'gal
-de Louise, et il voulait alors en tre le matre. Il partit de chez lui
-se promettant d'tre trs-draisonnable, de mettre sa vie en jeu,
-d'employer toutes les ressources d'une loquence enflamme, de
-dire qu'il avait la tte perdue, qu'il tait incapable d'avoir une
-pense ni d'crire une ligne. Il existe chez certaines femmes une
-horreur des partis pris qui fait honneur leur dlicatesse, elles aiment
- cder l'entranement, et non des conventions. Gnralement,
-personne ne veut d'un plaisir impos. Madame de Bargeton
-remarqua sur le front de Lucien, dans ses yeux, dans sa
-physionomie et dans ses manires, cet <i>air agit</i> qui trahit une
-rsolution arrte: elle se proposa de la djouer, un peu par esprit
-de contradiction, mais aussi par une noble entente de l'amour. En
-femme exagre, elle s'exagrait la valeur de sa personne. A ses
-yeux, madame de Bargeton tait une souveraine; une Batrix, une
-Laure. Elle s'asseyait, comme au Moyen-Age, sous le dais du tournoi
-littraire, et Lucien devait la mriter aprs plusieurs victoires,
-il avait effacer <i>l'enfant sublime</i>, Lamartine, Walter Scott, Byron.
-La noble crature considrait son amour comme un principe
-gnreux: les dsirs qu'elle inspirait Lucien devaient tre une
-cause de gloire pour lui. Ce <i>donquichottisme</i> fminin est un
-sentiment qui donne l'amour une conscration respectable, elle
-l'utilise, elle l'agrandit, elle l'honore. Obstine jouer le rle de
-Dulcine dans la vie de Lucien pendant sept huit ans, madame
-de Bargeton voulait, comme beaucoup de femmes de province,
-faire acheter sa personne par une espce de servage, par un temps
-de constance qui lui permt de juger son ami.</p>
-
-<p>Quand Lucien eut engag la lutte par une de ces fortes bouderies
-dont se rient les femmes encore libres d'elles-mmes, et qui
-n'attristent que les femmes aimes, Louise prit un air digne, et
-<span class="pagenum" id="Page_104">104</span>
-commena l'un de ses longs discours bards de mots pompeux.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce l ce que vous m'aviez promis, Lucien? dit-elle en finissant.
-Ne mettez pas dans un prsent si doux des remords qui
-plus tard empoisonneraient ma vie. Ne gtez pas l'avenir! Et je le
-dis avec orgueil, ne gtez pas le prsent! N'avez-vous pas tout mon
-c&oelig;ur? Que vous faut-il donc? votre amour se laisserait-il influencer
-par les sens, tandis que le plus beau privilge d'une femme aime
-est de leur imposer silence? Pour qui me prenez-vous donc?
-ne suis-je donc plus votre Batrix? Si je ne suis pas pour vous quelque
-chose de plus qu'une femme, je suis moins qu'une femme.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne diriez pas autre chose un homme que vous n'aimeriez
-pas, s'cria Lucien furieux.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de vritable amour
-dans mes ides, vous ne serez jamais digne de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous mettez mon amour en doute pour vous dispenser d'y
-rpondre, dit Lucien en se jetant ses pieds et pleurant.</p>
-
-<p>Le pauvre garon pleura srieusement en se voyant pour si longtemps
- la porte du paradis. Ce fut des larmes de pote qui se
-croyait humili dans sa puissance, des larmes d'enfant au dsespoir
-de se voir refuser le jouet qu'il demande.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'avez jamais aim, s'cria-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne croyez pas ce que vous dites, rpondit-elle flatte de
-cette violence.</p>
-
-<p>&mdash;Prouvez-moi donc que vous tes moi, dit Lucien chevel.</p>
-
-<p>En ce moment, Stanislas arriva sans tre entendu, vit Lucien
-demi renvers, les larmes aux yeux et la tte appuye sur les genoux
-de Louise. Satisfait de ce tableau suffisamment suspect, Stanislas se
-replia brusquement sur du Chtelet, qui se tenait la porte du
-salon. Madame de Bargeton s'lana vivement, mais elle n'atteignit
-pas les deux espions, qui s'taient prcipitamment retirs comme
-des gens importuns.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc est venu? demanda-t-elle ses gens.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs de Chandour et du Chtelet, rpondit Gentil, son
-<ins id="cor_28" title="veux">vieux</ins> valet de Chambre.</p>
-
-<p>Elle rentra dans son boudoir ple et tremblant.</p>
-
-<p>&mdash;S'ils vous ont vu ainsi, je suis perdue, dit-elle Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux! s'cria le pote.</p>
-
-<p>Elle sourit ce cri d'gosme plein d'amour. En province, une
-semblable aventure s'aggrave par la manire dont elle se raconte.
-<span class="pagenum" id="Page_105">105</span>
-En un moment, chacun sut que Lucien avait t surpris aux genoux
-de Nas. Monsieur de Chandour, heureux de l'importance que
-lui donnait cette affaire, alla d'abord raconter le grand vnement
-au Cercle, puis de maison en maison. Du Chtelet s'empressa de
-dire partout qu'il n'avait rien vu; mais en se mettant ainsi en dehors
-du fait, il excitait Stanislas parler, il lui faisait enchrir sur
-les dtails; et Stanislas, se trouvant spirituel, en ajoutait de nouveaux
- chaque rcit. Le soir, la socit afflua chez Amlie; car le
-soir les versions les plus exagres circulaient dans l'Angoulme noble,
-o chaque narrateur avait imit Stanislas. Femmes et hommes
-taient impatients de connatre la vrit. Les femmes qui se voilaient
-la face en criant le plus au scandale, la perversit, taient
-prcisment Amlie, Zphirine, Fifine, Lolotte, qui toutes taient
-plus ou moins greves de bonheurs illicites. Le cruel thme se variait
-sur tous les tons.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, disait l'une, cette pauvre Nas, vous savez? Moi,
-je ne le crois pas, elle a devant elle toute une vie irrprochable;
-elle est beaucoup trop fire pour tre autre chose que la protectrice
-de monsieur Chardon. Mais si cela est, je la plains de tout
-mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est d'autant plus plaindre, qu'elle se donne un ridicule
-affreux; car elle pourrait tre la mre de monsieur Lulu, comme
-l'appelait Jacques. Ce potriau a tout au plus vingt-deux ans, et
-Nas, entre nous soit dit, a bien quarante ans.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, disait Chtelet, je trouve que la situation mme dans
-laquelle tait monsieur de Rubempr prouve l'innocence de Nas.
-On ne se met pas genoux pour redemander ce qu'on a dj eu.</p>
-
-<p>&mdash;C'est selon! dit Francis d'un air grillard qui lui valut de
-Zphirine une &oelig;illade improbative.</p>
-
-<p>&mdash;Mais dites-nous donc bien ce qui en est? demandait-on Stanislas
-en se formant en comit secret dans un coin du salon.</p>
-
-<p>Stanislas avait fini par composer un petit conte plein de gravelures,
-et l'accompagnait de gestes et de poses qui incriminaient prodigieusement
-la chose.</p>
-
-<p>&mdash;C'est incroyable, rptait-on.</p>
-
-<p>&mdash;A midi, disait l'une.</p>
-
-<p>&mdash;Nas aurait t la dernire que j'eusse souponne.</p>
-
-<p>&mdash;Que va-t-elle faire?</p>
-
-<p>Puis des commentaires, des suppositions infinies!... Du Chtelet
-<span class="pagenum" id="Page_106">106</span>
-dfendait madame de Bargeton; mais il la dfendait si maladroitement
-qu'il attisait le feu du commrage au lieu de l'teindre. Lili,
-dsole de la chute du plus bel ange de l'olympe angoumoisin, alla
-tout en pleurs colporter la nouvelle l'vch. Quand la ville entire
-fut bien certainement en rumeur, l'heureux du Chtelet alla
-chez madame de Bargeton, o il n'y avait, hlas! qu'une seule table
-de <ins id="cor_29" title="wisth">whist</ins>; il demanda diplomatiquement Nas d'aller causer avec
-elle dans son boudoir. Tous deux s'assirent sur le petit canap.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez sans doute, dit du Chtelet voix basse, ce dont
-tout Angoulme s'occupe?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, reprit-il, je suis trop votre ami pour vous le laisser
-ignorer. Je dois vous mettre mme de faire cesser des calomnies
-sans doute inventes par Amlie, qui a l'outrecuidance de se croire
-votre rivale. Je venais ce matin vous voir avec ce singe de Stanislas,
-qui me prcdait de quelques pas, lorsqu'en arrivant l, dit-il en
-montrant la porte du boudoir, il prtend vous avoir vue avec monsieur
-de Rubempr dans une situation qui ne lui permettait pas
-d'entrer; il est revenu sur moi tout effar en m'entranant, sans
-me laisser le temps de me reconnatre; et nous tions Beaulieu,
-quand il me dit la raison de sa retraite. Si je l'avais connue, je
-n'aurais pas boug de chez vous, afin d'claircir cette affaire votre
-avantage; mais revenir chez vous aprs en tre sorti ne prouvait
-plus rien. Maintenant, que Stanislas ait vu de travers, ou qu'il ait
-raison, <i>il doit avoir tort</i>. Chre Nas, ne laissez pas jouer votre
-vie, votre honneur, votre avenir par un sot; imposez-lui silence
-l'instant. Vous connaissez ma situation ici? Quoique j'y aie besoin
-de tout le monde, je vous suis entirement dvou. Disposez d'une
-vie qui vous appartient. Quoique vous ayez repouss mes v&oelig;ux,
-mon c&oelig;ur sera toujours vous, et en toute occasion je vous prouverai
-combien je vous aime. Oui, je veillerai sur vous comme <ins id="cor_30" title="nu">un</ins>
-fidle serviteur, sans espoir de rcompense, uniquement pour le
-plaisir que je trouve vous servir, mme votre insu. Ce matin,
-j'ai partout dit que j'tais la porte du salon, et que je n'avais rien
-vu. Si l'on vous demande qui vous a instruite des propos tenus sur
-vous, servez-vous de moi. Je serais bien glorieux d'tre votre dfenseur
-avou; mais, entre nous, monsieur de Bargeton est le seul
-qui puisse demander raison Stanislas... Quand ce petit Rubempr
-aurait fait quelque folie, l'honneur d'une femme ne saurait tre la
-<span class="pagenum" id="Page_107">107</span>
-merci du premier tourdi qui se met ses pieds. Voil ce que j'ai dit.</p>
-
-<p>Nas remercia du Chtelet par une inclination de tte, et demeura
-pensive. Elle tait fatigue, jusqu'au dgot, de la vie de
-province. Au premier mot de du Chtelet, elle avait jet les yeux
-sur Paris. Le silence de madame de Bargeton mettait son savant
-adorateur dans une situation gnante.</p>
-
-<p>&mdash;Disposez de moi, dit-il, je vous le rpte.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, rpondit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Que comptez-vous faire?</p>
-
-<p>&mdash;Je verrai.</p>
-
-<p>Long silence.</p>
-
-<p>&mdash;Aimez-vous donc tant ce petit Rubempr?</p>
-
-<p>Elle laissa chapper un superbe sourire, et se croisa les bras en
-regardant les rideaux de son boudoir. Du Chtelet sortit sans avoir
-pu dchiffrer ce c&oelig;ur de femme altire. Quand Lucien et les quatre
-fidles vieillards qui taient venus faire leur partie sans s'mouvoir
-de ces cancans problmatiques furent partis, madame de Bargeton
-arrta son mari, qui se disposait s'aller coucher, en ouvrant la
-bouche pour souhaiter une bonne nuit sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Venez par ici, mon cher, j'ai vous parler, dit-elle avec une
-sorte de solennit.</p>
-
-<p>Monsieur de Bargeton suivit sa femme dans le boudoir.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, lui dit-elle, j'ai peut-tre eu tort de mettre dans
-mes soins protecteurs envers monsieur de Rubempr une chaleur
-aussi mal comprise par les sottes gens de cette ville que par lui-mme.
-Ce matin, Lucien s'est jet mes pieds, l, en me faisant une
-dclaration d'amour. Stanislas est entr dans le moment o je relevais
-cet enfant. Au mpris des devoirs que la courtoisie impose un
-gentilhomme envers une femme en toute espce de circonstance, il
-a prtendu m'avoir surprise dans une situation quivoque avec ce
-garon, que je traitais alors comme il le mrite. Si ce jeune cervel
-savait les calomnies auxquelles sa folie donne lieu, je le connais,
-il irait insulter Stanislas et le forcerait se battre. Cette action
-serait comme un aveu public de son amour. Je n'ai pas besoin
-de vous dire que votre femme est pure; mais vous penserez qu'il y
-a quelque chose de dshonorant pour vous et pour moi ce que ce
-soit monsieur de Rubempr qui la dfende. Allez l'instant chez
-Stanislas, et demandez-lui srieusement raison des insultants propos
-qu'il a tenus sur moi; songez que vous ne devez pas souffrir
-<span class="pagenum" id="Page_108">108</span>
-que l'affaire s'arrange, moins qu'il ne se rtracte en prsence de
-tmoins nombreux et importants. Vous conquerrez ainsi l'estime de
-tous les honntes gens; vous vous conduirez en homme d'esprit, en
-galant homme, et vous aurez des droits mon estime. Je vais faire
-partir Gentil cheval pour l'Escarbas, mon pre doit tre votre tmoin;
-malgr son ge, je le sais homme fouler aux pieds cette
-poupe qui noircit la rputation d'une Ngrepelisse. Vous avez le
-choix des armes, battez-vous au pistolet, vous tirez merveille.</p>
-
-<p>&mdash;J'y vais, reprit monsieur de Bargeton qui prit sa canne et
-son chapeau.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, mon ami, dit sa femme mue; voil comme j'aime les
-hommes. Vous tes un gentilhomme.</p>
-
-<p>Elle lui prsenta son front baiser, que le vieillard baisa tout
-heureux et fier. Cette femme, qui portait une espce de sentiment
-maternel ce grand enfant, ne put rprimer une larme en entendant
-retentir la porte cochre quand elle se referma sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il m'aime! se dit-elle. Le pauvre homme tient la
-vie, et cependant il la perdrait sans regret pour moi.</p>
-
-<p>Monsieur de Bargeton ne s'inquitait pas d'avoir s'aligner le
-lendemain devant un homme, regarder froidement la bouche
-d'un pistolet dirig sur lui; non, il n'tait embarrass que d'une
-seule chose, et il en frmissait tout en allant chez monsieur de
-Chandour.&mdash;Que vais-je dire? pensait-il. Nas aurait bien d me
-faire un thme! Et il se creusait la cervelle afin de formuler quelques
-phrases qui ne fussent point ridicules.</p>
-
-<p>Mais les gens qui vivent, comme vivait monsieur de Bargeton,
-dans un silence impos par l'troitesse de leur esprit et leur peu de
-porte, ont, dans les grandes circonstances de la vie, une solennit
-toute faite. Parlant peu, il leur chappe naturellement peu de
-sottises; puis, rflchissant beaucoup ce qu'ils doivent dire, leur
-extrme dfiance d'eux-mmes les porte si bien tudier leurs discours
-qu'ils s'expriment merveille par un phnomne pareil
-celui qui dlia la langue l'nesse de Balaam. Aussi monsieur de
-Bargeton se comporta-t-il comme un homme suprieur. Il justifia l'opinion
-de ceux qui le regardaient comme un philosophe de l'cole
-de Pythagore. Il entra chez Stanislas onze heures du soir, et y
-trouva nombreuse compagnie. Il alla saluer silencieusement Amlie,
-et offrit chacun son niais sourire, qui, dans les circonstances prsentes,
-parut profondment ironique. Il se fit alors un grand silence,
-<span class="pagenum" id="Page_109">109</span>
-comme dans la nature l'approche d'un orage. Chtelet,
-qui tait revenu, regarda tour tour d'une faon trs-significative
-monsieur de Bargeton et Stanislas, que le mari offens aborda poliment.</p>
-
-<p>Du Chtelet comprit le sens d'une visite faite une heure o ce
-vieillard tait toujours couch: Nas agitait videmment ce bras
-dbile; et comme sa position auprs d'Amlie lui donnait le droit
-de se mler des affaires du mnage, il se leva, prit monsieur de
-Bargeton part et lui dit:&mdash;Vous voulez parler Stanislas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le bonhomme heureux d'avoir un entremetteur qui
-peut-tre prendrait la parole pour lui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, allez dans la chambre coucher d'Amlie, lui rpondit
-le Directeur des Contributions, heureux de ce duel qui pouvait
-rendre madame de Bargeton veuve en lui interdisant d'pouser
-Lucien, la cause du duel.</p>
-
-<p>&mdash;Stanislas, dit du Chtelet monsieur de Chandour, Bargeton
-vient sans doute vous demander raison des propos que vous teniez
-sur Nas. Venez chez votre femme, et conduisez-vous tous
-deux en gentilshommes. Ne faites point de bruit, affectez beaucoup
-de politesse, ayez enfin toute la froideur d'une dignit britannique.</p>
-
-<p>En un moment Stanislas et du Chtelet vinrent trouver Bargeton.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit le mari offens, vous prtendez avoir trouv
-madame de Bargeton dans une situation quivoque avec monsieur
-de Rubempr?</p>
-
-<p>&mdash;Avec monsieur Chardon, reprit ironiquement Stanislas qui
-ne croyait pas Bargeton un homme fort.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, reprit le mari. Si vous ne dmentez pas ce propos en prsence
-de la socit qui est chez vous en ce moment, je vous prie
-de prendre un tmoin. Mon beau-pre, monsieur de Ngrepelisse,
-viendra vous chercher quatre heures du matin. Faisons chacun
-nos dispositions, car l'affaire ne peut s'arranger que de la manire
-que je viens d'indiquer. Je choisis le pistolet, je suis l'offens.</p>
-
-<p>Durant le chemin, monsieur de Bargeton avait rumin ce discours,
-le plus long qu'il et fait en sa vie, il le dit sans passion et
-de l'air le plus simple du monde. Stanislas plit et se dit en lui-mme:&mdash;Qu'ai-je
-vu, aprs tout? Mais, entre la honte de dmentir
-ses propos devant toute la ville, en prsence de ce muet qui
-paraissait ne pas vouloir entendre raillerie, et la peur, la hideuse
-<span class="pagenum" id="Page_110">110</span>
-peur qui lui serrait le cou de ses mains brlantes, il choisit le pril
-le plus loign.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien. A demain, dit-il monsieur de Bargeton en pensant
-que l'affaire pourrait s'arranger.</p>
-
-<p>Les trois hommes rentrrent, et chacun tudia leur physionomie:
-du Chtelet souriait, monsieur de Bargeton tait absolument comme
-s'il se trouvait chez lui; mais Stanislas se montra blme. A cet aspect
-quelques femmes devinrent l'objet de la confrence. Ces
-mots:&mdash;Ils se battent! circulrent d'oreille en oreille. La moiti
-de l'assemble pensa que Stanislas avait tort, sa pleur et sa contenance
-accusaient un mensonge; l'autre moiti admira la tenue
-de monsieur de Bargeton. Du Chtelet fit le grave et le mystrieux.
-Aprs tre rest quelques instants examiner les visages, monsieur
-de Bargeton se retira.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous des pistolets? dit Chtelet l'oreille de <ins id="cor_31" title="Stanisles">Stanislas</ins>
-qui frissonna de la tte aux pieds.</p>
-
-<p>Amlie comprit tout et se trouva mal, les femmes s'empressrent
-de la porter dans sa chambre coucher. Il y eut une rumeur
-affreuse, tout le monde parlait la fois. Les hommes restrent
-dans le salon et dclarrent d'une voix unanime que monsieur de
-Bargeton tait dans son droit.</p>
-
-<p>&mdash;Auriez-vous cru le bonhomme capable de se conduire ainsi?
-dit monsieur de Saintot.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit l'impitoyable Jacques, dans sa jeunesse, il tait un
-des plus forts sous les armes. Mon pre m'a souvent parl des exploits
-de Bargeton.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! vous les mettrez vingt pas, et ils se manqueront si
-vous prenez des pistolets de cavalerie, dit Francis Chtelet.</p>
-
-<p>Quand tout le monde fut parti, Chtelet rassura Stanislas et sa
-femme en leur expliquant que tout irait bien, et que dans un duel
-entre un homme de soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci
-avait tout l'avantage.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, au moment o Lucien djeunait avec David,
-qui tait revenu de Marsac sans son pre, madame Chardon
-entra tout effare.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, Lucien, sais-tu la nouvelle dont on parle jusque
-dans le march? Monsieur de Bargeton a presque tu monsieur de
-Chandour, ce matin cinq heures, dans le pr de monsieur Tulloye,
-un nom qui donne lieu des calembours. Il parat que monsieur
-<span class="pagenum" id="Page_111">111</span>
-de Chandour a dit hier qu'il t'avait surpris avec madame de
-Bargeton.</p>
-
-<p>&mdash;C'est faux! madame de Bargeton est innocente, s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Un homme de la campagne qui j'ai entendu raconter les dtails
-avait tout vu de dessus sa charrette. Monsieur de Ngrepelisse
-tait venu ds trois heures du matin pour assister monsieur de Bargeton;
-il a dit monsieur de Chandour que s'il arrivait malheur
-son gendre, il se chargeait de le venger. Un officier du rgiment de
-cavalerie a prt ses pistolets, ils ont t essays plusieurs reprises
-par monsieur de Ngrepelisse. Monsieur du Chtelet voulait s'opposer
- ce qu'on exert les pistolets, mais l'officier que l'on avait
-pris pour arbitre a dit qu' moins de se conduire comme des enfants,
-on devait se servir d'armes en tat. Les tmoins ont plac les deux
-adversaires vingt-cinq pas l'un de l'autre. Monsieur de Bargeton,
-qui tait l comme s'il se promenait, a tir le premier, et log une
-balle dans le cou de monsieur de Chandour, qui est tomb sans pouvoir
-riposter. Le chirurgien de l'hpital a dclar tout l'heure que
-monsieur de Chandour aura le cou de travers pour le reste de ses
-jours. Je suis venue te dire l'issue de ce duel pour que tu n'ailles
-pas chez madame de Bargeton, ou que tu ne te montres pas dans
-Angoulme, car quelques amis de monsieur de Chandour pourraient
-te provoquer.</p>
-
-<p>En ce moment, Gentil, le valet de chambre de monsieur de Bargeton,
-entra conduit par l'apprenti de l'imprimerie, et remit
-Lucien une lettre de Louise.</p>
-
-<p>Vous avez sans doute appris, mon ami, l'issue du duel entre
-Chandour et mon mari. Nous ne recevrons personne aujourd'hui;
-soyez prudent, ne vous montrez pas, je vous le demande au nom
-de l'affection que vous avez pour moi. Ne trouvez-vous pas que le
-meilleur emploi de cette triste journe est de venir couter votre
-Batrix, dont la vie est toute change par cet vnement et qui a
-mille choses vous dire?</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement, dit David, mon mariage est arrt pour aprs-demain;
-tu auras une occasion d'aller moins souvent chez madame
-de Bargeton.</p>
-
-<p>&mdash;Cher David, rpondit Lucien, elle me demande de venir la
-voir aujourd'hui; je crois qu'il faut lui obir, elle saura mieux que
-nous comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles.</p>
-
-<p>&mdash;Tout est donc prt ici? demanda madame Chardon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_112">112</span>
-&mdash;Venez voir, s'cria David heureux de montrer la transformation
-qu'avait subie l'appartement du premier tage o tout tait
-frais et neuf.</p>
-
-<p>L respirait ce doux esprit qui rgne dans les jeunes mnages
-o les fleurs d'oranger, le voile de la marie couronnent encore la
-vie intrieure, o le printemps de l'amour se reflte dans les choses,
-o tout est blanc, propre et fleuri.</p>
-
-<p>&mdash;ve sera comme une princesse, dit la mre; mais vous avez
-dpens trop d'argent, vous avez fait des folies!</p>
-
-<p>David sourit sans rien rpondre, car madame Chardon avait mis
-le doigt dans le vif d'une plaie secrte qui faisait cruellement souffrir
-le pauvre amant: ses prvisions avaient t si grandement dpasses
-par l'excution qu'il lui tait impossible de btir au-dessus
-de l'appentis. Sa belle-mre ne pouvait avoir de long-temps l'appartement
-qu'il voulait lui donner. Les esprits gnreux prouvent
-les plus vives douleurs de manquer ces sortes de promesses qui
-sont en quelque sorte les petites vanits de la tendresse. David cachait
-soigneusement sa gne, afin de mnager le c&oelig;ur de Lucien qui
-aurait pu se trouver accabl des sacrifices faits pour lui.</p>
-
-<p>ve et ses amis ont bien travaill de leur ct, disait madame
-Chardon. Le trousseau, le linge de mnage, tout est prt. Ces demoiselles
-l'aiment tant qu'elles lui ont, sans qu'elle en st rien,
-couvert les matelas en futaine blanche, borde de lisers roses. C'est
-joli! a donne envie de se marier.</p>
-
-<p>La mre et la fille avaient employ toutes leurs conomies fournir
-la maison de David des choses auxquelles ne pensent jamais les
-jeunes gens. En sachant combien il dployait de luxe, car il tait
-question d'un service de porcelaine demand Limoges, elles avaient
-tch de mettre de l'harmonie entre les choses qu'elles apportaient
-et celles que s'achetait David. Cette petite lutte d'amour et de gnrosit
-devait amener les deux poux se trouver gns ds le
-commencement de leur mariage, au milieu de tous les symptmes
-d'une aisance bourgeoise qui pouvait passer pour du luxe dans une
-ville arrire comme l'tait alors Angoulme.</p>
-
-<p>Au moment o Lucien vit sa mre et David passant dans la chambre
- coucher dont la tenture bleue et blanche, dont le joli mobilier
-lui tait connu, il s'esquiva chez madame de Bargeton. Il trouva
-Nas djeunant avec son mari, qui, mis en apptit par sa promenade
-matinale, mangeait sans aucun souci de ce qui s'tait pass. Le vieux
-<span class="pagenum" id="Page_113">113</span>
-gentilhomme campagnard, monsieur de Ngrepelisse, cette imposante
-figure, reste de la vieille noblesse franaise, tait auprs de sa
-fille. Quand Gentil eut annonc monsieur de Rubempr, le vieillard
- tte blanche lui jeta le regard inquisitif d'un pre empress de
-juger l'homme que sa fille a distingu. L'excessive beaut de Lucien
-le frappa si vivement, qu'il ne put retenir un regard d'approbation;
-mais il semblait voir dans la liaison de sa fille une amourette plutt
-qu'une passion, un caprice plutt qu'une passion durable. Le djeuner
-finissait, Louise put se lever, laisser son pre et monsieur de
-Bargeton, en faisant signe Lucien de la suivre.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, dit-elle d'un son de voix triste et joyeux en mme
-temps, je vais Paris, et mon pre emmne Bargeton l'Escarbas,
-o il restera pendant mon absence. Madame d'Espard, une demoiselle
-de Blamont-Chauvry, qui nous sommes allis par les d'Espard,
-les ans de la famille des Ngrepelisse, est en ce moment trs-influente
-par elle-mme et par ses parents. Si elle daigne nous reconnatre,
-je veux la cultiver beaucoup: elle peut nous obtenir par son
-crdit une place pour Bargeton. Mes sollicitations pourront le faire
-dsirer par la Cour pour dput de la Charente, ce qui aidera sa
-nomination ici. La dputation pourra plus tard favoriser mes dmarches
- Paris. C'est toi, mon enfant chri, qui m'as inspir ce
-changement d'existence. Le duel de ce matin me force fermer ma
-maison pour quelque temps, car il y aura des gens qui prendront
-parti pour les Chandour contre nous. Dans la situation o nous sommes,
-et dans une petite ville, une absence est toujours ncessaire
-pour laisser aux haines le temps de s'assoupir. Mais ou je russirai
-et ne reverrai plus Angoulme, ou je ne russirai pas et veux attendre
- Paris le moment o je pourrai passer tous les ts l'Escarbas
-et les hivers Paris. C'est la seule vie d'une femme comme
-il faut, j'ai trop tard la prendre. La journe suffira pour tous nos
-prparatifs, je partirai demain dans la nuit et vous m'accompagnerez,
-n'est-ce pas? Vous irez en avant. Entre Mansle et Ruffec, je
-vous prendrai dans ma voiture, et nous serons bientt Paris. L,
-cher, est la vie de gens suprieurs. On ne se trouve l'aise qu'avec
-ses pairs, partout ailleurs on souffre. D'ailleurs Paris, capitale du
-monde intellectuel, est le thtre de vos succs! franchissez promptement
-l'espace qui vous en spare! Ne laissez pas vos ides se rancir
-en province, communiquez promptement avec les grands hommes
-qui reprsenteront le dix-neuvime sicle. Rapprochez-vous de la
-<span class="pagenum" id="Page_114">114</span>
-cour et du pouvoir. Ni les distinctions ni les dignits ne viennent
-trouver le talent qui s'tiole dans une petite ville. Nommez-moi
-d'ailleurs les belles &oelig;uvres excutes en province! Voyez au contraire
-le sublime et pauvre Jean-Jacques invinciblement attir par
-ce soleil moral, qui cre les gloires en chauffant les esprits par le
-frottement des rivalits. Ne devez-vous pas vous hter de prendre
-votre place dans la pliade qui se produit chaque poque? Vous
-ne sauriez croire combien il est utile un jeune talent d'tre mis
-en lumire par la haute socit. Je vous ferai recevoir chez madame
-d'Espard; personne n'a facilement l'entre de son salon, o vous
-trouverez tous les grands personnages, les ministres, les ambassadeurs,
-les orateurs de la chambre, les pairs les plus influents, des
-gens riches ou clbres. Il faudrait tre bien maladroit pour ne pas
-exciter leur intrt, quand on est beau, jeune et plein de gnie.
-Les grands talents n'ont pas de petitesse, ils vous prteront leur
-appui. Quand on vous saura haut plac, vos &oelig;uvres acquerront une
-immense valeur. Pour les artistes, le grand problme rsoudre est
-de se mettre en vue. Il se rencontrera donc l pour vous mille occasions
-de fortune, des sincures, une pension sur la cassette. Les
-Bourbons aiment tant favoriser les lettres et les arts! aussi soyez
-la fois pote religieux et pote royaliste. Non seulement ce sera bien,
-mais vous ferez fortune. Est-ce l'Opposition, est-ce le libralisme qui
-donne les places, les rcompenses, et qui fait la fortune des crivains?
-Ainsi prenez la bonne route et venez l o vont tous les
-hommes de gnie. Vous avez mon secret, gardez le plus profond
-silence, et disposez-vous me suivre. Ne le voulez-vous pas? ajouta-t-elle
-tonne de la silencieuse attitude de son amant.</p>
-
-<p>Lucien, hbt par le rapide coup d'&oelig;il qu'il jeta sur Paris, en
-entendant ces sduisantes paroles, crut n'avoir jusqu'alors joui que
-de la moiti de son cerveau; il lui sembla que l'autre moiti se dcouvrait,
-tant ses ides s'agrandirent: il se vit, dans Angoulme,
-comme une grenouille sous sa pierre au fond d'un marcage. Paris
-et ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations
-de province comme un Eldorado, lui apparut avec sa robe d'or, la
-tte ceinte de pierreries royales, les bras ouverts aux talents. Les gens
-illustres allaient lui donner l'accolade fraternelle. L tout souriait au
-gnie. L ni gentilltres jaloux qui lanassent des mots piquants pour
-humilier l'crivain, ni sotte indiffrence pour la posie. De l jaillissaient
-les &oelig;uvres des potes, l elles taient payes et mises en lumire.
-<span class="pagenum" id="Page_115">115</span>
-Aprs avoir lu les premires pages de <i>l'Archer de Charles
-IX</i>, les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraient:
-Combien voulez-vous? Il comprenait d'ailleurs qu'aprs un voyage
-o ils seraient maris par les circonstances, madame de Bargeton
-serait lui tout entire, qu'ils vivraient ensemble.</p>
-
-<p>A ces mots:&mdash;Ne le voulez-vous pas? il rpondit par une larme,
-saisit Louise par la taille, la serra sur son c&oelig;ur et lui marbra le cou par
-de violents baisers. Puis il s'arrta tout coup comme frapp par un
-souvenir, et s'cria:&mdash;Mon Dieu, ma s&oelig;ur se marie aprs-demain!</p>
-
-<p>Ce cri fut le dernier soupir de l'enfant noble et pur. Les liens
-si puissants qui attachent les jeunes c&oelig;urs leur famille, leur
-premier ami, tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un
-terrible coup de hache.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, s'cria l'altire Ngrepelisse, qu'a de commun le
-mariage de votre s&oelig;ur et la marche de notre amour? tenez-vous
-tant tre le coryphe de cette noce de bourgeois et d'ouvriers que
-vous ne puissiez m'en sacrifier les nobles joies? Le beau sacrifice!
-dit-elle avec mpris. J'ai envoy ce matin mon mari se battre
-cause de vous! Allez, monsieur, quittez-moi! je me suis trompe.</p>
-
-<p>Elle tomba pme sur son canap. Lucien l'y suivit en demandant
-pardon, en maudissant sa famille, David et sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais tant en vous! dit-elle. Monsieur de Cante-Croix
-avait une mre qu'il idoltrait, mais pour obtenir une lettre o je
-lui disais: <i>Je suis contente!</i> il est mort au milieu du feu. Et vous,
-quand il s'agit de voyager avec moi, vous ne savez point renoncer
- un repas de noces!</p>
-
-<p>Lucien voulut se tuer, et son dsespoir fut si vrai, si profond,
-que Louise pardonna, mais en faisant sentir Lucien qu'il aurait
-<ins id="cor_32" title="recheter">racheter</ins> cette faute.</p>
-
-<p>&mdash;Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret, et trouvez-vous demain
-soir minuit une centaine de pas aprs Mansle.</p>
-
-<p>Lucien sentit la terre petite sous ses pieds, il revint chez David
-suivi de ses esprances comme Oreste l'tait par ses furies, car il
-entrevoyait mille difficults qui se comprenaient toutes dans ce mot
-terrible:&mdash;Et de l'argent? La perspicacit de David l'pouvantait
-si fort, qu'il s'enferma dans son joli cabinet pour se remettre de
-l'tourdissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait donc
-quitter cet appartement si chrement tabli, rendre inutiles tant de
-sacrifices. Lucien pensa que sa mre pourrait loger l, David
-<span class="pagenum" id="Page_116">116</span>
-conomiserait ainsi la coteuse btisse qu'il avait projet de faire au
-fond de la cour. Ce dpart devait arranger sa famille, il trouva
-mille raisons premptoires sa fuite, car il n'y a rien de jsuite
-comme un dsir. Aussitt il courut l'Houmeau chez sa s&oelig;ur, pour
-lui apprendre sa nouvelle destine et se concerter avec elle. En arrivant
-devant la boutique de Postel, il pensa que, s'il n'y avait pas
-d'autres moyens, il emprunterait au successeur de son pre la somme
-ncessaire son sjour durant un an.</p>
-
-<p>&mdash;Si je vis avec Louise, un cu par jour sera pour moi comme
-une fortune, et cela ne fait que mille francs pour un an, se dit-il. Or,
-dans six mois, je serai riche!</p>
-
-<p>ve et sa mre entendirent, sous la promesse d'un profond secret,
-les confidences de Lucien. Toutes deux pleurrent en coutant l'ambitieux;
-et, quand il voulut savoir la cause de ce chagrin, elles lui
-apprirent que tout ce qu'elles possdaient avait t absorb par le linge
-de table et de maison, par le trousseau d've, par une multitude
-d'acquisitions auxquelles n'avait pas pens David, et qu'elles taient
-heureuses d'avoir faites, car l'imprimeur reconnaissait ve une
-dot de dix mille francs. Lucien leur fit part alors de son ide d'emprunt,
-et madame Chardon se chargea d'aller demander monsieur
-Postel mille francs pour un an.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Lucien, dit ve avec un serrement de c&oelig;ur, tu n'assisteras
-donc pas mon mariage? Oh! reviens, j'attendrai quelques
-jours! Elle te laissera bien revenir ici dans une quinzaine, une fois
-que tu l'auras accompagne! Elle nous accordera bien huit jours,
- nous qui t'avons lev pour elle! Notre union tournera mal si tu
-n'y es pas... Mais auras-tu assez de mille francs? dit-elle en s'interrompant
-tout coup. Quoique ton habit t'aille divinement, tu n'en
-as qu'un! Tu n'as que deux chemises fines, et les six autres sont en
-grosse toile. Tu n'as que trois cravates de batiste, les trois autres
-sont en jaconas commun; et puis tes mouchoirs ne sont pas beaux.
-Trouveras-tu dans Paris une s&oelig;ur pour te blanchir ton linge dans
-la journe o tu en auras besoin? il t'en faut bien davantage. Tu
-n'as qu'un pantalon de nankin fait cette anne, ceux de l'anne
-dernire te sont justes, il faudra donc te faire habiller Paris, les
-prix de Paris ne sont pas ceux d'Angoulme. Tu n'as que deux gilets
-blancs de mettables, j'ai dj raccommod les autres. Tiens, je
-te conseille d'emporter deux mille francs.</p>
-
-<p>En ce moment David, qui entrait, parut avoir entendu ces deux
-<span class="pagenum" id="Page_117">117</span>
-derniers mots, car il examina le frre et la s&oelig;ur en gardant le silence.</p>
-
-<p>&mdash;Ne me cachez rien, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, s'cria ve, il part avec elle.</p>
-
-<p>&mdash;Postel, dit madame Chardon en entrant sans voir David, consent
- prter les mille francs, mais pour six mois seulement, et il
-veut une lettre de change de toi accepte par ton beau-frre, car il
-dit que tu n'offres aucune garantie.</p>
-
-<p>La mre se retourna, vit son gendre, et ces quatre personnes
-gardrent un profond silence. La famille Chardon sentait combien
-elle avait abus de David. Tous taient honteux. Une larme roula
-dans les yeux de l'imprimeur.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne seras donc pas mon mariage? dit-il, tu ne resteras
-donc pas avec nous? Et moi qui ai dissip tout ce que j'avais! Ah,
-Lucien, moi qui apportais ve ses pauvres petits bijoux de marie,
-je ne savais pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des crins de
-sa poche, avoir regretter de les avoir achets.</p>
-
-<p>Il posa plusieurs botes couvertes en maroquin sur la table, devant
-sa belle-mre.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pensez-vous tant moi? dit ve avec un sourire
-d'ange qui corrigeait sa parole.</p>
-
-<p>&mdash;Chre maman, dit l'imprimeur, allez dire monsieur Postel
-que je consens donner ma signature, car je vois sur ta figure,
-Lucien, que tu es bien dcid partir.</p>
-
-<p>Lucien inclina mollement et tristement la tte en ajoutant un
-moment aprs:&mdash;Ne me jugez pas mal, mes anges aims. Il prit
-ve et David, les embrassa, les rapprocha de lui, les serra en disant:&mdash;Attendez
-les rsultats, et vous saurez combien je vous
-aime. David, quoi servirait notre hauteur de pense, si elle ne
-nous permettait pas de faire abstraction des petites crmonies dans
-lesquelles les lois entortillent les sentiments? Malgr la distance,
-mon me ne sera-t-elle pas ici? la pense ne nous runira-t-elle
-pas? N'ai-je pas une destine accomplir? Les libraires viendront-ils
-chercher ici mon Archer de Charles IX, et les Marguerites? Un
-peu plus tt, un peu plus tard, ne faut-il pas toujours faire ce
-que je fais aujourd'hui, puis-je jamais rencontrer des circonstances
-plus favorables? N'est-ce pas toute ma fortune que d'entrer pour mon
-dbut Paris dans le salon de la marquise d'Espard?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span>
-&mdash;Il a raison, dit ve. Vous-mme ne me disiez-vous pas qu'il
-devait aller promptement Paris?</p>
-
-<p>David prit ve par la main, l'emmena dans cet troit cabinet o
-elle dormait depuis sept annes, et lui dit l'oreille:&mdash;Il a besoin
-de deux mille francs, disais-tu, mon amour? Postel n'en prte que
-mille.</p>
-
-<p>ve regarda son prtendu par un regard affreux qui disait toutes
-ses souffrances.</p>
-
-<p>&mdash;coute, mon ve adore, nous allons mal commencer la vie.
-Oui, mes dpenses ont absorb tout ce que je possdais. Il ne me
-reste que deux mille francs, et la moiti est indispensable pour
-faire aller l'imprimerie. Donner mille francs ton frre, c'est donner
-notre pain, compromettre notre tranquillit. Si j'tais seul, je
-sais ce que je ferais; mais nous sommes deux. Dcide.</p>
-
-<p>ve perdue se jeta dans les bras de son amant, le baisa tendrement
-et lui dit l'oreille, tout en pleurs:&mdash;Fais comme si tu tais
-seul, je travaillerai pour regagner cette somme!</p>
-
-<p>Malgr le plus ardent baiser que deux fiancs aient jamais
-chang, David laissa ve abattue, et revint trouver Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Ne te chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille francs.</p>
-
-<p>&mdash;Allez voir Postel, dit madame Chardon, car vous devez signer
-tous deux le papier.</p>
-
-<p>Quand les deux amis remontrent, ils surprirent ve et sa mre
- genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient combien d'esprances
-le retour devait raliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu'elles
-perdaient dans cet adieu; car elles trouvaient le bonheur venir
-pay trop cher par une absence qui allait briser leur vie, et les
-jeter dans mille craintes sur les destines de Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Si jamais tu oubliais cette scne, dit David l'oreille de Lucien,
-tu serais le dernier des hommes.</p>
-
-<p>L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles ncessaires,
-l'influence de madame de Bargeton ne l'pouvantait pas moins que
-la funeste mobilit de caractre qui pouvait tout aussi bien jeter
-Lucien dans une mauvaise comme dans une bonne voie. ve eut
-bientt fait le paquet de Lucien. Ce Fernand Corts littraire emportait
-peu de chose. Il garda sur lui sa meilleure redingote, son
-meilleur gilet et l'une de ses deux chemises fines. Tout son linge,
-son fameux habit, ses effets et ses manuscrits formrent un si mince
-paquet, que, pour le cacher aux regards de madame de Bargeton,
-<span class="pagenum" id="Page_119">119</span>
-David proposa de l'envoyer par la diligence son correspondant,
-un marchand de papier, auquel il crirait de le tenir la disposition
-de Lucien.</p>
-
-<p>Malgr les prcautions prises par Madame de Bargeton pour cacher
-son dpart, monsieur du Chtelet l'apprit et voulut savoir si
-elle ferait le voyage seule ou accompagn de Lucien; il envoya son
-valet de chambre Ruffec, avec la mission d'examiner toutes les
-voitures qui relaieraient la poste.</p>
-
-<p>&mdash;Si elle enlve son pote, pensa-t-il, elle est moi.</p>
-
-<p>Lucien partit le lendemain au petit jour, accompagn de David
-qui s'tait procur un cabriolet et un cheval en annonant qu'il allait
-traiter d'affaires avec son pre, petit mensonge qui dans les circonstances
-actuelles tait probable. Les deux amis se rendirent
-Marsac, o ils passrent une partie de la journe chez le vieil Ours;
-puis le soir ils allrent au del de Mansle attendre madame de Bargeton,
-qui arriva vers le matin. En voyant la vieille calche sexagnaire
-qu'il avait tant de fois regarde sous la remise, Lucien prouva
-l'une des plus vives motions de sa vie, il se jeta dans les bras de
-David, qui lui dit:&mdash;Dieu veuille que ce soit pour ton bien!</p>
-
-<p>L'imprimeur remonta dans son mchant cabriolet, et disparut le
-c&oelig;ur serr: il avait d'horribles pressentiments sur les destines de
-Lucien Paris.</p>
-
-<hr class="small2 sep2 sepb2" />
-
-<h2 id="chap_2"><span class="gesp">DEUXIME PARTIE.</span><br />
-UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.</h2>
-
-<p>Ni Lucien, ni madame de Bargeton, ni Gentil, ni Albertine, la
-femme de chambre, ne parlrent jamais des vnements de ce
-voyage; mais il est croire que la prsence continuelle des gens le
-rendit fort maussade pour un amoureux qui s'attendait tous les
-plaisirs d'un enlvement. Lucien, qui allait en poste pour la premire
-fois de sa vie, fut trs-bahi de voir semer sur la route
-d'Angoulme Paris presque toute la somme qu'il destinait sa vie
-d'une anne. Comme les hommes qui unissent les grces de l'enfance
- la force du talent, il eut le tort d'exprimer ses nafs tonnements
- l'aspect des choses nouvelles pour lui. Un homme doit
-<span class="pagenum" id="Page_120">120</span>
-bien tudier une femme avant de lui laisser voir ses motions et ses
-penses comme elles se produisent. Une matresse aussi tendre que
-grande sourit aux enfantillages et les comprend; mais pour peu
-qu'elle ait de la vanit, elle ne pardonne pas son amant de s'tre
-montr enfant, vain ou petit. Beaucoup de femmes portent une si
-grande exagration dans leur culte, qu'elles veulent toujours trouver
-un dieu dans leur idole; tandis que celles qui aiment un
-homme pour lui-mme avant de l'aimer pour elles, adorent ses petitesses
-autant que ses grandeurs. Lucien n'avait pas encore devin
-que chez madame de Bargeton l'amour tait greff sur l'orgueil. Il
-eut le tort de ne pas s'expliquer certains sourires qui chapprent
- Louise durant ce voyage, quand, au lieu de les contenir, il se
-laissait aller ses gentillesses de jeune rat sorti de son trou.</p>
-
-<p>Les voyageurs dbarqurent l'htel du Gaillard-Bois, rue de
-l'chelle, avant le jour. Les deux amants taient si fatigus l'un et
-l'autre, qu'avant tout Louise voulut se coucher et se coucha, non
-sans avoir ordonn Lucien de demander une chambre au-dessus
-de l'appartement qu'elle prit. Lucien dormit jusqu' quatre heures
-du soir. Madame de Bargeton le fit veiller pour dner, il s'habilla
-prcipitamment en apprenant l'heure, et trouva Louise dans une
-de ces ignobles chambres qui sont la honte de Paris, o, malgr
-tant de prtentions l'lgance, il n'existe pas encore un seul htel
-o tout voyageur riche puisse retrouver son chez soi. Quoiqu'il et
-sur les yeux ces nuages que laisse un brusque rveil, Lucien ne reconnut
-pas sa Louise dans cette chambre froide, sans soleil, rideaux
-passs, dont le carreau frott semblait misrable, o le meuble
-tait us, de mauvais got, vieux ou d'occasion. Il est en effet
-certaines personnes qui n'ont plus ni le mme aspect ni la mme
-valeur, une fois spares des figures, des choses, des lieux qui
-leur servent de cadre. Les physionomies vivantes ont une sorte
-d'atmosphre qui leur est propre, comme le clair-obscur des tableaux
-flamands est ncessaire la vie des figures qu'y a places le
-gnie des peintres. Les gens de province sont presque tous ainsi.
-Puis madame de Bargeton parut plus digne, plus pensive qu'elle
-ne devait l'tre en un moment o commenait un bonheur sans entraves.
-Lucien ne pouvait se plaindre: Gentil et Albertine les servaient.
-Le dner n'avait plus ce caractre d'abondance et d'essentielle
-bont qui distingue la vie en province. Les plats coups par
-la spculation sortaient d'un restaurant voisin, ils taient maigrement
-<span class="pagenum" id="Page_121">121</span>
-servis, ils sentaient la portion congrue. Paris n'est pas beau
-dans ces petites choses auxquelles sont condamns les gens fortune
-mdiocre. Lucien attendit la fin du repas pour interroger
-Louise dont le changement lui semblait inexplicable. Il ne se trompait
-point. Un vnement grave, car les rflexions sont les vnements
-de la vie morale, tait survenu pendant son sommeil.</p>
-
-<p>Sur les deux heures aprs midi, Sixte du Chtelet s'tait prsent
- l'htel, avait fait veiller Albertine, avait manifest le dsir
-de parler sa matresse, et il tait revenu aprs avoir peine <ins id="cor_33" title="lais">laiss</ins>
-le temps madame de Bargeton de faire sa toilette. Anas dont la
-curiosit fut excite par cette singulire apparition de monsieur du
-Chtelet, elle qui se croyait si bien cache, l'avait reu vers trois
-heures.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai suivie en risquant d'avoir une rprimande l'Administration,
-dit-il en la saluant, car je prvoyais ce qui vous arrive.
-Mais duss-je perdre ma place, au moins vous ne serez pas
-perdue, vous!</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire? s'cria madame de Bargeton.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois bien que vous aimez Lucien, reprit-il d'un air tendrement
-rsign, car il faut bien aimer un homme pour ne rflchir
- rien, pour oublier toutes les convenances, vous qui les connaissez
-si bien! Croyez-vous donc, chre Nas adore, que vous
-serez reue chez madame d'Espard ou dans quelque salon de Paris
-que ce soit, du moment o l'on saura que vous vous tes comme
-enfuie d'Angoulme avec un jeune homme, et surtout aprs le duel
-de monsieur de Bargeton et de monsieur Chandour? Le sjour de
-votre mari l'Escarbas a l'air d'une sparation. En un cas semblable,
-les gens comme il faut commencent par se battre pour leurs
-femmes, et les laissent libres aprs. Aimez monsieur de Rubempr,
-protgez-le, faites-en tout ce que vous voudrez, mais ne demeurez
-pas ensemble! Si quelqu'un ici savait que vous avez fait le
-voyage dans la mme voiture, vous seriez mise l'index par le
-monde que vous voulez voir. D'ailleurs, Nas, ne faites pas encore
-de ces sacrifices un jeune homme que vous n'avez encore compar
- personne, qui n'a t soumis aucune preuve, et qui peut
-vous oublier ici pour une Parisienne en la croyant plus ncessaire
-que vous ses ambitions. Je ne veux pas nuire celui que vous
-aimez, mais vous me permettrez de faire passer vos intrts avant les
-siens, et de vous dire: tudiez-le! Connaissez bien toute l'importance
-<span class="pagenum" id="Page_122">122</span>
-de votre dmarche. Si vous trouvez les portes fermes, si
-les femmes refusent de vous recevoir, au moins n'ayez aucun regret
-de tant de sacrifices, en songeant que celui auquel vous les faites en
-sera toujours digne, et les comprendra. Madame d'Espard est d'autant
-plus prude et svre qu'elle-mme est spare de son mari,
-sans que le monde ait pu pntrer la cause de leur dsunion; mais les
-Navarreins, les Blamont-Chauvry, les Lenoncourt, tous ses parents
-l'ont entoure, les femmes les plus collet-mont vont chez elle et
-l'accueillent avec respect, en sorte que le marquis d'Espard a tort.
-Ds la premire visite que vous lui ferez, vous reconnatrez la justesse
-de mes avis. Certes, je puis vous le prdire, moi qui connais
-Paris: en entrant chez la marquise vous seriez au dsespoir qu'elle
-st que vous tes l'htel du Gaillard-Bois avec le fils d'un apothicaire,
-tout monsieur de Rubempr qu'il veut tre. Vous aurez ici
-des rivales bien autrement astucieuses et ruses qu'Amlie, elles ne
-manqueront pas de savoir qui vous tes, o vous tes, d'o vous
-venez, et ce que vous faites. Vous avez compt sur l'incognito, je
-le vois; mais vous tes de ces personnes pour lesquelles l'incognito
-n'existe point. Ne rencontrerez-vous pas Angoulme partout? c'est
-les Dputs de la Charente qui viennent pour l'ouverture des
-Chambres; c'est le Gnral qui est Paris en cong; mais il suffira
-d'un seul habitant d'Angoulme qui vous aperoive pour que votre
-vie soit arrte d'une trange manire: vous ne seriez plus que la
-matresse de Lucien. Si vous avez besoin de moi pour quoi que ce
-soit, je suis chez le Receveur-Gnral, rue du Faubourg-Saint-Honor,
- deux pas de chez madame d'Espard. Je connais assez la
-marchale de Carigliano, madame de Srizy et le Prsident du
-Conseil pour vous y prsenter; mais vous verrez tant de monde
-chez madame d'Espard, que vous n'aurez pas besoin de moi. Loin
-d'avoir dsirer d'aller dans tel ou tel salon, vous serez dsire
-dans tous les salons.</p>
-
-<p>Du Chtelet put parler sans que madame de Bargeton l'interrompt:
-elle tait saisie par la justesse de ces observations. La reine
-d'Angoulme avait en effet compt sur l'incognito.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, cher ami, dit-elle; mais comment faire?</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi, rpondit Chtelet, vous chercher un appartement
-tout meubl, convenable; vous mnerez ainsi une vie moins
-chre que la vie des htels, et vous serez chez vous; et, si vous
-m'en croyez, vous y coucherez ce soir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span>
-&mdash;Mais comment avez-vous connu mon adresse? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Votre voiture tait facile reconnatre, et d'ailleurs je vous
-suivais. A Svres, le postillon qui vous a mene a dit votre adresse
-au mien. Me permettrez-vous d'tre votre marchal-des-logis? je
-vous crirai bientt pour vous dire o je vous aurai case.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, faites, dit-elle.</p>
-
-<p>Ce mot ne semblait rien, et c'tait tout. Le baron du Chtelet
-avait parl la langue du monde une femme du monde. Il s'tait
-montr dans toute l'lgance d'une mise parisienne; un joli cabriolet
-bien attel l'avait amen. Par hasard, madame de Bargeton se
-mit la croise pour rflchir sa position, et vit partir le vieux
-dandy. Quelques instants aprs, Lucien, brusquement veill, brusquement
-habill, se produisit ses regards dans son pantalon de
-nankin de l'an dernier, avec sa mchante petite redingote. Il tait
-beau, mais ridiculement mis. Habillez l'Apollon du <ins id="cor_34" title="Belvdr">Belvdre</ins> ou
-l'Antinos en porteur d'eau, reconnatrez-vous alors la divine cration
-du ciseau grec ou romain? Les yeux comparent avant que le
-c&oelig;ur n'ait rectifi ce rapide jugement machinal. Le contraste entre
-Lucien et Chtelet fut trop brusque pour ne pas frapper les yeux de
-Louise. Lorsque vers six heures le dner fut termin, madame de
-Bargeton fit signe Lucien de venir prs d'elle sur un mchant
-canap de calicot rouge fleurs jaunes, o elle s'tait assise.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Lucien, dit-elle, n'es-tu pas d'avis que si nous avons fait
-une folie qui nous tue galement, il y a de la raison la rparer?
-Nous ne devons, cher enfant, ni demeurer ensemble Paris, ni
-laisser souponner que nous y soyons venus de compagnie. Ton
-avenir dpend beaucoup de ma position, et je ne dois la gter d'aucune
-manire. Ainsi, ds ce soir, je vais aller me loger quelques
-pas d'ici; mais tu demeureras dans cet htel, et nous pourrons nous
-voir tous les jours sans que personne y trouve redire.</p>
-
-<p>Louise expliqua les lois du monde Lucien, qui ouvrit de grands
-yeux. Sans savoir que les femmes qui reviennent sur leurs folies
-reviennent sur leur amour, il comprit qu'il n'tait plus le Lucien
-d'Angoulme. Louise ne lui parlait que d'elle, de ses intrts, de sa
-rputation, du monde; et pour excuser son gosme, elle essayait
-de lui faire croire qu'il s'agissait de lui-mme. Il n'avait aucun
-droit sur Louise, si promptement redevenue madame de Bargeton,
-et, chose plus grave! il n'avait aucun pouvoir. Aussi ne put-il retenir
-de grosses larmes qui roulrent dans ses yeux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_124">124</span>
-&mdash;Si je suis votre gloire, vous tes encore plus pour moi, vous
-tes ma seule esprance et tout mon avenir. J'ai compris que si
-vous pousiez mes succs, vous deviez <ins id="cor_35" title="pousez">pouser</ins> mon infortune, et
-voil que dj nous nous sparons.</p>
-
-<p>&mdash;Vous jugez ma conduite, dit-elle, vous ne m'aimez pas. Lucien
-la regarda avec une expression si douloureuse qu'elle ne put
-s'empcher de lui dire:&mdash;Cher petit, je resterai si tu veux, nous
-nous perdrons et resterons sans appui. Mais quand nous serons galement
-misrables et tous deux repousss; quand l'insuccs, car il
-faut tout prvoir, nous aura rejets l'Escarbas, souviens-toi, mon
-amour, que j'aurai prvu cette fin, et que je t'aurai propos d'abord
-de parvenir selon les lois du monde en leur obissant.</p>
-
-<p>&mdash;Louise, rpondit-il en l'embrassant, je suis effray de te voir
-si sage. Songe que je suis un enfant, que je me suis abandonn
-tout entier ta chre volont. Moi, je voulais triompher des hommes
-et des choses de vive force; mais si je puis arriver plus promptement
-par ton aide que seul, je serai bien heureux de te devoir
-toutes mes fortunes. Pardonne! j'ai trop mis en toi pour ne pas
-tout craindre. Pour moi, une sparation est l'avant-coureur de l'abandon;
-et l'abandon, c'est la mort.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, cher enfant, le monde te demande peu de chose, rpondit-elle.
-Il s'agit seulement de coucher ici, et tu demeureras
-tout le jour chez moi sans qu'on y trouve redire.</p>
-
-<p>Quelques caresses achevrent de calmer Lucien. Une heure
-aprs, Gentil apporta un mot par lequel Chtelet apprenait madame
-de Bargeton qu'il lui avait trouv un appartement rue Neuve-du-Luxembourg.
-Elle se fit expliquer la situation de cette rue, qui
-n'tait pas trs-loigne de la rue de l'chelle, et dit Lucien:&mdash;Nous
-sommes voisins. Deux heures aprs, Louise monta dans une
-voiture que lui envoyait du Chtelet pour se rendre chez elle. L'appartement,
-un de ceux o les tapissiers mettent des meubles et qu'ils
-louent de riches dputs ou de grands personnages venus pour
-peu de temps Paris, tait somptueux, mais incommode. Lucien
-retourna sur les onze heures son petit htel du Gaillard-Bois,
-n'ayant encore vu de Paris que la partie de la rue Saint-Honor
-qui se trouve entre la rue Neuve-du-Luxembourg et la rue de l'chelle.
-Il se coucha dans sa misrable petite chambre, qu'il ne put
-s'empcher de comparer au magnifique appartement de Louise. Au
-moment o il sortit de chez madame de Bargeton, le baron Chtelet
-<span class="pagenum" id="Page_125">125</span>
-y arriva, revenant de chez le Ministre des Affaires trangres, dans
-la splendeur d'une mise de bal. Il venait rendre compte de toutes
-les conventions qu'il avait faites pour madame de Bargeton. Louise
-tait inquite, ce luxe l'pouvantait. Les m&oelig;urs de la province
-avaient fini par ragir sur elle, elle tait devenue mticuleuse dans
-ses comptes; elle avait tant d'ordre, qu' Paris, elle allait passer pour
-avare. Elle avait emport prs de vingt mille francs en un bon du
-Receveur-Gnral, en destinant cette somme couvrir l'excdant de
-ses dpenses pendant quatre annes; elle craignait dj de ne pas
-avoir assez et de faire des dettes. Chtelet lui apprit que son appartement
-ne lui cotait que six cents francs par mois.</p>
-
-<p>&mdash;Une misre, dit-il en voyant le haut-le-corps que fit Nas.&mdash;Vous
-avez vos ordres une voiture pour cinq cents francs par mois,
-ce qui fait en tout cinquante louis. Vous n'aurez plus qu' penser
-votre toilette. Une femme qui voit le grand monde ne saurait s'arranger
-autrement. Si vous voulez faire de monsieur de Bargeton un
-Receveur-Gnral, ou lui obtenir une place dans la maison du Roi,
-vous ne devez pas avoir un air misrable. Ici l'on ne donne qu'aux
-riches. Il est fort heureux, dit-il, que vous ayez Gentil pour vous
-accompagner, et Albertine pour vous habiller, car les domestiques
-sont une ruine Paris. Vous mangerez rarement chez vous, lance
-comme vous allez l'tre.</p>
-
-<p>Madame de Bargeton et le baron causrent de Paris. Du Chtelet
-raconta les nouvelles du jour, les mille riens qu'on doit savoir
-sous peine de ne pas tre de Paris. Il donna bientt Nas des conseils
-sur les magasins o elle devait se fournir: il lui indiqua Herbault
-pour les toques, Juliette pour les chapeaux et les bonnets; il
-lui donna l'adresse de la couturire qui pouvait remplacer Victorine;
-enfin il lui fit sentir la ncessit de se <i>dsangoulmer</i>. Puis
-il partit sur le dernier trait d'esprit qu'il eut le bonheur de trouver.</p>
-
-<p>&mdash;Demain, dit-il ngligemment, j'aurai sans doute une loge
-quelque spectacle, je viendrai vous prendre vous et monsieur de
-Rubempr, car vous me permettrez de vous faire vous deux les
-honneurs de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Il a dans le caractre plus de gnrosit que je ne le pensais,
-se dit madame de Bargeton en lui voyant inviter Lucien.</p>
-
-<p>Au mois de juin, les Ministres ne savent que faire de leurs loges
-aux thtres: les Dputs ministriels et leurs commettants font
-leurs vendanges ou veillent leurs moissons, leurs connaissances
-<span class="pagenum" id="Page_126">126</span>
-les plus exigeantes sont la campagne ou en voyage; aussi, vers
-cette poque, les plus belles loges des thtres de Paris reoivent-elles
-des htes htroclites que les habitus ne revoient plus et qui
-donnent au public l'air d'une tapisserie use. Du Chtelet avait dj
-pens que, grce cette circonstance, il pourrait, sans dpenser
-beaucoup d'argent, procurer Nas les amusements qui affriandent
-le plus les provinciaux. Le lendemain, pour la premire fois qu'il
-venait, Lucien ne trouva pas Louise. Madame de Bargeton tait
-sortie pour quelques emplettes indispensables. Elle tait alle tenir
-conseil avec les graves et illustres autorits en matire de toilette
-fminine que Chtelet lui avait cites, car elle avait crit son arrive
- la marquise d'Espard. Quoique madame de Bargeton et en
-elle-mme cette confiance que donne une longue domination, elle
-avait singulirement peur de paratre provinciale. Elle avait assez
-de tact pour savoir combien les relations entre femmes dpendent
-des premires impressions; et, quoiqu'elle se st de force se mettre
-promptement au niveau des femmes suprieures comme madame
-d'Espard, elle sentait avoir besoin de bienveillance son dbut, et
-voulait surtout ne manquer d'aucun lment de succs. Aussi sut-elle
- Chtelet un gr infini de lui avoir indiqu les moyens de se
-mettre l'unisson du beau monde parisien. Par un singulier hasard,
-la marquise se trouvait dans une situation tre enchante de rendre
-service une personne de la famille de son mari. Sans cause
-apparente, le marquis d'Espard s'tait retir du monde; il ne s'occupait
-ni de ses affaires, ni des affaires politiques, ni de sa famille,
-ni de sa femme. Devenue ainsi matresse d'elle-mme, la marquise
-sentait le besoin d'tre approuve par le monde; elle tait donc
-heureuse de remplacer le marquis en cette circonstance en se faisant
-la protectrice de sa famille. Elle allait mettre de l'ostentation
-son patronage afin de rendre les torts de son mari plus vidents. Dans
-la journe mme, elle crivit <i>madame de Bargeton, ne Ngrepelisse</i>,
-un de ces charmants billets o la forme est si jolie,
-qu'il faut bien du temps avant d'y reconnatre le manque de fond:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Elle tait heureuse d'une circonstance qui rapprochait de la famille
-une personne de qui elle avait entendu parler, et qu'elle souhaitait
-connatre, car les amitis de Paris n'taient pas si solides
-qu'elle ne dsirt avoir quelqu'un de plus aimer sur la terre; et si
-cela ne devait pas avoir lieu, ce ne serait qu'une illusion ensevelir
-avec les autres. Elle se mettait tout entire la disposition de
-<span class="pagenum" id="Page_127">127</span>
-sa cousine, qu'elle serait alle voir sans une indisposition qui la retenait
-chez elle; mais elle se regardait dj comme son oblige de
-ce qu'elle et song elle.</p>
-
-</div>
-
-<p>Pendant sa premire promenade vagabonde travers les Boulevards
-et la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveaux
-venus, s'occupa beaucoup plus des choses que des personnes.
-A Paris, les masses s'emparent tout d'abord de l'attention: le luxe
-des boutiques, la hauteur des maisons, l'affluence des voitures, les
-constantes oppositions que prsentent un extrme luxe et une extrme
-misre saisissent avant tout. Surpris de cette foule laquelle
-il tait tranger, cet homme d'imagination prouva comme une
-immense diminution de lui-mme. Les personnes qui jouissent en
-province d'une considration quelconque, et qui y rencontrent
-chaque pas une preuve de leur importance, ne s'accoutument point
- cette perte totale et subite de leur valeur. tre quelque chose dans
-son pays et n'tre rien Paris, sont deux tats qui veulent des transitions;
-et ceux qui passent trop brusquement de l'un l'autre, tombent
-dans une espce d'anantissement. Pour un jeune pote qui trouvait
-un cho tous ses sentiments, un confident pour toutes ses
-ides, une me pour partager ses moindres sensations, Paris allait tre
-un affreux dsert. Lucien n'tait pas all chercher son bel habit bleu,
-en sorte qu'il fut gn par la mesquinerie, pour ne pas dire le dlabrement
-de son costume en se rendant chez madame de Bargeton
- l'heure o elle devait tre rentre; il y trouva le baron du Chtelet,
-qui les emmena tous deux dner au Rocher de Cancale. Lucien,
-tourdi de la rapidit du tournoiement parisien, ne pouvait
-rien dire Louise, ils taient tous les trois dans la voiture; mais il
-lui pressa la main, elle rpondit amicalement toutes les penses
-qu'il exprimait ainsi. Aprs le dner, Chtelet conduisit ses deux
-convives au Vaudeville. Lucien prouvait un secret mcontentement
- l'aspect de du Chtelet, il maudissait le hasard qui l'avait conduit
- Paris. Le Directeur des Contributions mit le sujet de son voyage
-sur le compte de son ambition: il esprait tre nomm Secrtaire-Gnral
-d'une Administration, et entrer au Conseil-d'tat comme
-Matre des Requtes; il venait demander raison des promesses qui
-lui avaient t faites, car un homme comme lui ne pouvait pas
-rester Directeur des Contributions; il aimait mieux ne rien tre,
-devenir Dput, rentrer dans la diplomatie. Il se grandissait; Lucien
-reconnaissait vaguement dans ce vieux beau la supriorit de
-<span class="pagenum" id="Page_128">128</span>
-l'homme du monde au fait de la vie parisienne; il tait surtout honteux
-de lui devoir ses jouissances. L o le pote tait inquiet et
-gn, l'ancien Secrtaire des Commandements se trouvait comme
-un poisson dans l'eau. Du Chtelet souriait aux hsitations, aux
-tonnements, aux questions, aux petites fautes que le manque
-d'usage arrachait son rival, comme les vieux loups de mer se
-moquent des novices qui n'ont pas le pied marin. Le plaisir qu'prouvait
-Lucien, en voyant pour la premire fois le spectacle Paris,
-compensa le dplaisir que lui causaient ses confusions. Cette soire
-fut remarquable par la rpudiation secrte d'une grande quantit
-de ses ides sur la vie de province. Le cercle s'largissait, la socit
-prenait d'autres proportions. Le voisinage de plusieurs jolies Parisiennes
-si lgamment, si frachement mises, lui fit remarquer la
-vieillerie de la toilette de madame de Bargeton, quoiqu'elle ft
-passablement ambitieuse: ni les toffes, ni les faons, ni les couleurs
-n'taient de mode. La coiffure qui le sduisait tant Angoulme
-lui parut d'un got affreux compare aux dlicates inventions
-par lesquelles se recommandait chaque femme.&mdash;Va-t-elle rester
-comme a? se dit-il, sans savoir que la journe avait t employe
- prparer une transformation. En province il n'y a ni choix ni
-comparaison faire: l'habitude de voir les physionomies leur donne
-une beaut conventionnelle. Transporte Paris, une femme qui
-passe pour jolie en province n'obtient pas la moindre attention, car
-elle n'est belle que par l'application du proverbe: <i>Dans le royaume
-des aveugles, les borgnes sont rois.</i> Les yeux de Lucien faisaient
-la comparaison que madame de Bargeton avait faite la veille entre
-lui et Chtelet. De son ct, madame de Bargeton se permettait
-d'tranges rflexions sur son amant. Malgr son trange beaut, le
-pauvre pote n'avait point de tournure. Sa redingote dont les manches
-taient trop courtes, ses mchants gants de province, son
-gilet triqu, le rendaient prodigieusement ridicule auprs des
-jeunes gens du balcon: madame de Bargeton lui trouvait un air
-piteux. Chtelet, occup d'elle sans prtention, veillant sur elle
-avec un soin qui trahissait une passion profonde; Chtelet, lgant
-et son aise comme un acteur qui retrouve les planches de son
-thtre, regagnait en deux jours tout le terrain qu'il avait perdu
-en six mois. Quoique le vulgaire n'admette pas que les sentiments
-changent brusquement, il est certain que deux amants se sparent
-souvent plus vite qu'ils ne se sont lis. Il se prparait chez madame
-<span class="pagenum" id="Page_129">129</span>
-de Bargeton et chez Lucien un dsenchantement sur eux-mmes
-dont la cause tait Paris. La vie s'y agrandissait aux yeux du pote,
-comme la socit prenait une face nouvelle aux yeux de Louise.
-A l'un et l'autre, il ne fallait plus qu'un accident pour trancher
-les liens qui les unissaient. Ce coup de hache, terrible pour Lucien,
-ne se fit pas long-temps attendre. Madame de Bargeton mit le pote
- son htel, et retourna chez elle accompagne de du Chtelet, ce
-qui dplut horriblement au pauvre amoureux.</p>
-
-<p>&mdash;Que vont-ils dire de moi? pensait-il en montant dans sa
-triste chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Ce pauvre garon est singulirement ennuyeux, dit du Chtelet
-en souriant quand la portire fut referme.</p>
-
-<p>&mdash;Il en est ainsi de tous ceux qui ont un monde de penses dans
-le c&oelig;ur et dans le cerveau. Les hommes qui ont tant de choses
-exprimer en de belles &oelig;uvres long-temps rves professent un certain
-mpris pour la conversation, commerce o l'esprit s'amoindrit
-en se monnayant, dit la fire Ngrepelisse qui eut encore le courage
-de dfendre Lucien, moins pour Lucien que pour elle-mme.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous accorde volontiers ceci, reprit le baron, mais nous
-vivons avec les personnes et non avec les livres. Tenez, chre Nas,
-je le vois, il n'y a encore rien entre vous et lui, j'en suis ravi. Si
-vous vous dcidez mettre dans votre vie un intrt qui vous a
-manqu jusqu' prsent, je vous en supplie, que ce ne soit pas
-pour ce prtendu homme de gnie. Si vous vous trompiez! si dans
-quelques jours, en le comparant aux vritables talents, aux hommes
-srieusement remarquables que vous allez voir, vous reconnaissiez,
-chre belle sirne, avoir pris sur votre dos blouissant et conduit
-au port, au lieu d'un homme arm de la lyre, un petit singe, sans
-manires, sans porte, sot et avantageux, qui peut avoir de l'esprit
- l'Houmeau, mais qui devient Paris un garon extrmement ordinaire?
-Aprs tout, il se publie ici par semaine des volumes de vers
-dont le moindre vaut encore mieux que toute la posie de monsieur
-Chardon. De grce, attendez et comparez! Demain, vendredi, il y
-a opra, dit-il en voyant la voiture entrant dans la rue Neuve-du-Luxembourg,
-madame d'Espard dispose de la loge des Premiers
-Gentilshommes de la Chambre, et vous y mnera sans doute. Pour
-vous voir dans votre gloire, j'irai dans la loge de madame de Srizy.
-On donne les Danades.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, dit-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span>
-Le lendemain, madame de Bargeton tcha de se composer une
-mise du matin convenable pour aller voir sa cousine, madame d'Espard.
-Il faisait lgrement froid, elle ne trouva rien de mieux dans
-ses vieilleries d'Angoulme qu'une certaine robe de velours vert,
-garnie d'une manire assez extravagante. De son ct, Lucien sentit
-la ncessit d'aller chercher son fameux habit bleu, car il avait pris
-en horreur sa maigre redingote, et il voulait se montrer toujours
-bien mis en songeant qu'il pourrait rencontrer la marquise d'Espard,
-ou aller chez elle l'improviste. Il monta dans un fiacre afin de rapporter
-immdiatement son paquet. En deux heures de temps, il
-dpensa trois ou quatre francs, ce qui lui donna beaucoup penser
-sur les proportions financires de la vie parisienne. Aprs tre arriv
-au superlatif de sa toilette, il vint rue Neuve-du-Luxembourg,
-o, sur le pas de la porte, il rencontra Gentil en compagnie d'un
-chasseur magnifiquement emplum.</p>
-
-<p>&mdash;J'allais chez vous, monsieur; madame m'envoie ce petit mot
-pour vous, dit Gentil qui ne connaissait pas les formules du respect
-parisien, habitu qu'il tait la bonhomie des m&oelig;urs provinciales.</p>
-
-<p>Le chasseur prit le pote pour un domestique. Lucien dcacheta
-le billet, par lequel il apprit que madame de Bargeton passait la
-journe chez la marquise d'Espard et allait le soir l'Opra; mais
-elle disait Lucien de s'y trouver, sa cousine lui permettait de
-donner une place dans sa loge au jeune pote, qui la marquise
-tait enchante de procurer ce plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Elle m'aime donc! mes craintes sont folles, se dit Lucien,
-elle me prsente sa cousine ds ce soir.</p>
-
-<p>Il bondit de joie, et voulut passer joyeusement le temps qui le
-sparait de cette heureuse soire. Il s'lana vers les Tuileries en
-rvant de s'y promener jusqu' l'heure o il irait dner chez Vry.
-Voil Lucien gabant, sautillant, lger de bonheur qui dbouche
-sur la terrasse des Feuillants et la parcourt en examinant les promeneurs,
-les jolies femmes avec leurs adorateurs, les lgants, deux
-par deux, bras dessus bras dessous, se saluant les uns les autres
-par un coup d'&oelig;il en passant. Quelle diffrence de cette terrasse
-avec Beaulieu! Les oiseaux de ce magnifique perchoir taient autrement
-jolis que ceux d'Angoulme! C'tait tout le luxe de couleurs
-qui brille sur les familles ornithologiques des Indes ou de
-l'Amrique, compar aux couleurs grises des oiseaux de l'Europe.
-Lucien passa deux cruelles heures dans les Tuileries: il y fit un
-<span class="pagenum" id="Page_131">131</span>
-violent retour sur lui-mme et se jugea. D'abord il ne vit pas un
-seul habit ces jeunes lgants. S'il apercevait un homme en habit,
-c'tait un vieillard hors la loi, quelque pauvre diable, un rentier
-venu du Marais, ou quelque garon de bureau. Aprs avoir reconnu
-qu'il y avait une mise du matin et une mise du soir, le pote aux motions
-vives, au regard pntrant, reconnut la laideur de sa dfroque,
-les dfectuosits qui frappaient de ridicule son habit dont la coupe
-tait passe de mode, dont le bleu tait faux, dont le collet tait outrageusement
-disgracieux, dont les basques de devant, trop long-temps
-portes, penchaient l'une vers l'autre; les boutons avaient rougi, les
-plis dessinaient de fatales lignes blanches. Puis son gilet tait trop
-court et la faon si grotesquement provinciale que, pour le cacher,
-il boutonna brusquement son habit. Enfin il ne voyait de pantalon
-de nankin qu'aux gens communs. Les gens comme il faut portaient
-de dlicieuses toffes de fantaisie ou le blanc toujours irrprochable!
-D'ailleurs tous les pantalons taient sous-pieds, et le sien se mariait
-trs-mal avec les talons de ses bottes, pour lesquels les bords
-de l'toffe recroqueville manifestaient une violente antipathie. Il
-avait une cravate blanche bouts brods par sa s&oelig;ur, qui, aprs en
-avoir vu de semblables monsieur de Hautoy, monsieur de Chandour,
-s'tait empresse d'en faire de pareilles son frre. Non-seulement
-personne, except les gens graves, quelques vieux financiers,
-quelques svres administrateurs, ne portaient de cravate blanche
-le matin; mais encore le pauvre Lucien vit passer de l'autre ct de
-la grille, sur le trottoir de la rue de Rivoli, un garon picier tenant
-un panier sur sa tte, et sur qui l'homme d'Angoulme surprit
-deux bouts de cravate brods par la main de quelque grisette adore.
-A cet aspect, Lucien reut un coup la poitrine, cet organe encore
-mal dfini o se rfugie notre sensibilit, o, depuis qu'il
-existe des sentiments, les hommes portent la main, dans les joies
-comme dans les douleurs excessives. Ne taxez pas ce rcit de purilit?
-Certes, pour les riches qui n'ont jamais connu ces sortes de
-souffrances, il se trouve ici quelque chose de mesquin et d'incroyable;
-mais les angoisses des malheureux ne mritent pas moins d'attention
-que les crises qui rvolutionnent la vie des puissants et des
-privilgis de la terre. Puis ne se rencontre-t-il pas autant de douleur
-de part et d'autre? La souffrance agrandit tout. Enfin, changez
-les termes: au lieu d'un costume plus ou moins beau, mettez un
-ruban, une distinction, un titre? Ces apparentes petites choses n'ont-elles
-<span class="pagenum" id="Page_132">132</span>
-pas tourment de brillantes existences? La question du costume
-est d'ailleurs norme chez ceux qui veulent paratre avoir ce
-qu'ils n'ont pas; car c'est souvent le meilleur moyen de le possder
-plus tard. Lucien eut une sueur froide en pensant que le soir il
-allait comparatre ainsi vtu devant la marquise d'Espard, la parente
-d'un Premier Gentilhomme de la chambre du roi, devant
-une femme chez laquelle allaient les illustrations de tous les genres,
-des illustrations choisies.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai l'air du fils d'un apothicaire, d'un vrai courtaud de boutique!
-se dit-il lui-mme avec rage en voyant passer les gracieux,
-les coquets, les lgants jeunes gens des familles du faubourg Saint-Germain,
-qui tous avaient une manire eux qui les rendait tous
-semblables par la finesse des contours, par la noblesse de la tenue,
-par l'air du visage; et tous diffrents par le cadre que chacun s'tait
-choisi pour se faire valoir. Tous faisaient ressortir leurs avantages
-par une espce de mise en scne que les jeunes gens entendent
- Paris aussi bien que les femmes. Lucien tenait de sa mre
-les prcieuses distinctions physiques dont les privilges clataient
- ses yeux; mais cet or tait dans sa gangue, et non mis en &oelig;uvre.
-Ses cheveux taient mal coups. Au lieu de maintenir sa figure
-haute par une souple baleine, il se sentait enseveli dans un vilain
-col de chemise; et sa cravate, n'offrant pas de rsistance, lui
-laissait pencher sa tte attriste. Quelle femme et devin ses jolis
-pieds dans la botte ignoble qu'il avait apporte d'Angoulme? Quel
-jeune homme et envi sa jolie taille dguise par le sac bleu qu'il
-avait cru jusqu'alors tre un habit? Il voyait de ravissants boutons
-sur des chemises tincelantes de blancheur, la sienne tait
-rousse! Tous ces lgants gentilshommes taient merveilleusement
-gants, et il avait des gants de gendarme! Celui-ci badinait avec
-une canne dlicieusement monte. Celui-l portait une chemise
-poignets retenus par de mignons boutons d'or. En parlant une
-femme, l'un tordait une charmante cravache, et les plis abondants
-de son pantalon tachet de quelques petites claboussures, ses perons
-retentissants, sa petite redingote serre montraient qu'il allait
-remonter sur un des deux chevaux tenus par un tigre gros comme
-le poing. Un autre tirait de la poche de son gilet une montre plate
-comme une pice de cent sous, et regardait l'heure en homme qui
-avait avanc ou manqu l'heure d'un rendez-vous. En regardant ces
-jolies bagatelles que Lucien ne souponnait pas, le monde des superfluits
-<span class="pagenum" id="Page_133">133</span>
-ncessaires lui apparut, et il frissonna en pensant qu'il
-fallait un capital norme pour exercer l'tat de joli garon! Plus il
-admirait ces jeunes gens l'air heureux et dgag, plus il avait
-conscience de son air trange, l'air d'un homme qui ignore o
-aboutit le chemin qu'il suit, qui ne sait o se trouve le Palais-Royal
-quand il y touche, et qui demande o est le Louvre un passant qui
-rpond:&mdash;Vous y tes. Lucien se voyait spar de ce monde par un
-abme, il se demandait par quels moyens il pouvait le franchir, car
-il voulait tre semblable cette svelte et dlicate jeunesse parisienne.
-Tous ces patriciens saluaient des femmes divinement mises
-et divinement belles, des femmes pour lesquelles Lucien se serait
-fait hacher pour prix d'un seul baiser, comme le page de la comtesse
-de Konismarck. Dans les tnbres de sa mmoire, Louise,
-compare ces souveraines, se dessina comme une vieille femme.
-Il rencontra plusieurs de ces femmes dont on parlera dans l'histoire
-du dix-neuvime sicle, de qui l'esprit, la beaut, les amours ne
-seront pas moins clbres que celles des reines du temps pass. Il
-vit passer une fille sublime, mademoiselle des Touches, si connue
-sous le nom de Camille Maupin, crivain minent, aussi grande par
-sa beaut que par un esprit suprieur, et dont le nom fut rpt
-tout bas par les promeneurs et par les femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Ha! se dit-il, voil la posie.</p>
-
-<p>Qu'tait madame de Bargeton auprs de cet ange brillant de jeunesse,
-d'espoir, d'avenir, au doux sourire, et dont l'&oelig;il noir tait
-vaste comme le ciel, ardent comme le soleil! Elle riait en causant
-avec madame Firmiani, l'une des plus charmantes femmes de Paris.
-Une voix lui cria bien: L'intelligence est le levier avec lequel
-on remue le monde. Mais une autre voix lui cria que le point
-d'appui de l'intelligence tait l'argent. Il ne voulut pas rester au
-milieu de ses ruines et sur le thtre de sa dfaite, il prit la route
-du Palais-Royal, aprs l'avoir demande, car il ne connaissait pas
-encore la topographie de son quartier. Il entra chez Vry, commanda,
-pour s'initier aux plaisirs de Paris, un dner qui le consolt
-de son dsespoir. Une bouteille de vin de Bordeaux, des hutres
-d'Ostende, un poisson, une perdrix, un macaroni, des fruits furent
-le <i>nec plus ultra</i> de ses dsirs. Il savoura cette petite dbauche
-en pensant faire preuve d'esprit ce soir auprs de la marquise
-d'Espard, et racheter la mesquinerie de son bizarre accoutrement
-par le dploiement de ses richesses intellectuelles. Il fut tir de ses
-<span class="pagenum" id="Page_134">134</span>
-rves par le total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec
-lesquels il croyait aller fort loin dans Paris. Ce dner cotait un mois
-de son existence d'Angoulme. Aussi ferma-t-il respectueusement la
-porte de ce palais, en pensant qu'il n'y remettrait jamais les pieds.</p>
-
-<p>&mdash;ve avait raison, se dit-il en s'en allant par la galerie de Pierre
-chez lui pour y reprendre de l'argent, les prix de Paris ne sont pas
-ceux de l'Houmeau.</p>
-
-<p>Chemin faisant, il admira les boutiques des tailleurs, et songeant
-aux toilettes qu'il avait vues le matin:&mdash;Non, s'cria-t-il, je ne
-paratrai pas fagot comme je le suis devant madame d'Espard. Il
-courut avec une vlocit de cerf jusqu' l'htel du Gaillard-Bois,
-monta dans sa chambre, y prit cent cus, et redescendit au Palais-Royal
-pour s'y habiller de pieds en cap. Il avait vu des bottiers, des
-lingers, des giletiers, des coiffeurs au Palais-Royal o sa future lgance
-tait parse dans dix boutiques. Le premier tailleur chez lequel
-il entra lui fit essayer autant d'habits qu'il voulut en mettre, et lui
-persuada qu'ils taient tous de la dernire mode. Lucien sortit possdant
-un habit vert, un pantalon blanc et un gilet de fantaisie pour
-la somme de deux cents francs. Il eut bientt trouv une paire de
-bottes fort lgante et son pied. Enfin aprs avoir fait emplette de
-tout ce qui lui tait ncessaire, il demanda le coiffeur chez lui o
-chaque fournisseur apporta sa marchandise. A sept heures du soir,
-il monta dans un fiacre et se fit conduire l'Opra, fris comme un
-saint Jean de procession, bien gilet, bien cravat, mais un peu
-gn dans cette espce d'tui o il se trouvait pour la premire fois.
-Suivant la recommandation de madame de Bargeton, il demanda la
-loge des Premiers Gentilshommes de la Chambre. A l'aspect d'un
-homme dont l'lgance emprunte le faisait ressembler un premier
-garon de noces, le Contrleur le pria de montrer son coupon.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en ai pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne pouvez pas entrer, lui rpondit-on schement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je suis de la socit de madame d'Espard, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit l'employ qui
-ne put s'empcher d'changer un imperceptible sourire avec ses
-collgues du Contrle.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/im-03.jpg" alt="" title="" width="500" height="676" />
- <span class="link"><a href="images/imx-03.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
- <p class="caption2" style="text-align: center">MADAME DE BARGETON. <span style="padding-left: 50px;">LA MARQUISE D'ESPARD.</span></p>
- <p class="caption3">La loge des <i>Premiers Gentilshommes</i> est celle qui se trouve dans l'un des deux pans
- coups au fond de la salle; on y est vu comme on y voit de tous cts.</p>
- <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)</p>
-</div>
-
-<div class="fighand">
- <img class="bord" src="images/im-03.jpg" alt="" title="" />
- <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
- <p class="caption2" style="text-align: center">MADAME DE BARGETON. <span style="padding-left: 50px;">LA MARQUISE D'ESPARD.</span></p>
- <p class="caption3">La loge des <i>Premiers Gentilshommes</i> est celle qui se trouve dans l'un des deux pans
- coups au fond de la salle; on y est vu comme on y voit de tous cts.</p>
- <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)</p>
-</div>
-
-<p>En ce moment une voiture s'arrta sous le pristyle. Un chasseur,
-que Lucien ne reconnut pas, dplia le marchepied d'un coup
-d'o sortirent deux femmes pares. Lucien, qui ne voulut pas recevoir
-<span class="pagenum" id="Page_135">135</span>
-du Contrleur quelque impertinent avis pour se ranger, fit
-place aux deux femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Mais cette dame est la marquise d'Espard que vous prtendez
-connatre, monsieur, dit ironiquement le Contrleur Lucien.</p>
-
-<p>Lucien fut d'autant plus abasourdi que madame de Bargeton
-n'avait pas l'air de le reconnatre dans son nouveau plumage; mais
-quand il l'aborda, elle lui sourit et lui dit:&mdash;Cela se trouve
-merveille, venez!</p>
-
-<p>Les gens du Contrle <ins id="cor_36" title="tait">taient</ins> redevenus srieux. Lucien suivit
-madame de Bargeton, qui, tout en montant le vaste escalier de
-l'Opra, prsenta son Rubempr sa cousine. La loge des Premiers
-Gentilshommes est celle qui se trouve dans l'un des deux
-pans coups au fond de la salle: on y est vu comme on y voit de
-tous cts. Lucien se mit derrire sa cousine, sur une chaise, heureux
-d'tre dans l'ombre.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur de Rubempr, dit la marquise d'un ton de voix flatteur,
-vous venez pour la premire fois l'Opra, ayez-en tout le
-coup d'&oelig;il, prenez ce sige, mettez-vous sur le devant, nous vous
-le permettons.</p>
-
-<p>Lucien obit, le premier acte de l'opra finissait.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez bien employ votre temps, lui dit Louise l'oreille
-dans le premier moment de surprise que lui causa le changement
-de Lucien.</p>
-
-<p>Louise tait reste la mme. Le voisinage d'une femme la mode,
-de la marquise d'Espard, cette madame de Bargeton de Paris, lui
-nuisait tant; la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections
-de la femme de province, que Lucien, doublement
-clair par le beau monde de cette pompeuse salle et par cette
-femme minente, vit enfin dans la pauvre Anas de Ngrepelisse la
-femme relle, la femme que les gens de Paris voyaient: une femme
-grande, sche, couperose, fane, plus que rousse, anguleuse,
-guinde, prcieuse, prtentieuse, provinciale dans son parler, mal
-arrange surtout! En effet, les plis d'une vieille robe de Paris attestent
-encore du got, on se l'explique, on devine ce qu'elle fut,
-mais une vieille robe de province est inexplicable, elle est risible.
-La robe et la femme taient sans grce ni fracheur, le velours tait
-miroit comme le teint. Lucien, honteux d'avoir aim cet os de
-seiche, se promit de profiter du premier accs de vertu de sa
-Louise pour la quitter. Son excellente vue lui permettait de voir les
-<span class="pagenum" id="Page_136">136</span>
-lorgnettes braques sur la loge aristocratique par excellence. Les
-femmes les plus lgantes examinaient certainement madame de
-Bargeton, car elles souriaient toutes en se parlant. Si madame d'Espard
-reconnut, aux gestes et aux sourires fminins, la cause des
-sarcasmes, elle y fut tout fait insensible. D'abord chacun devait
-reconnatre dans sa compagne la pauvre parente venue de province,
-de laquelle peut tre afflige toute famille parisienne. Puis sa cousine
-lui avait parl toilette en lui manifestant quelque crainte; elle
-l'avait rassure en s'apercevant qu'Anas, une fois habille, aurait
-bientt pris les manires parisiennes. Si madame de Bargeton manquait
-d'usage, elle avait la hauteur native d'une femme noble et ce
-<i>je ne sais quoi</i> que l'on peut nommer la <i>race</i>. Le lundi suivant
-elle prendrait donc sa revanche. D'ailleurs, une fois que le public
-aurait appris que cette femme tait sa cousine, la marquise savait
-qu'il suspendrait le cours de ses railleries et attendrait un nouvel
-examen avant de la juger. Lucien ne devinait pas le changement que
-feraient dans la personne de Louise une charpe roule autour du
-cou, une jolie robe, une lgante coiffure et les conseils de madame
-d'Espard. En montant l'escalier, la marquise avait dj dit sa cousine
-de ne pas tenir son mouchoir dpli la main. Le bon ou le
-mauvais got tiennent mille petites nuances de ce genre, qu'une
-femme d'esprit saisit promptement, et que certaines femmes ne
-comprendront jamais. Madame de Bargeton, dj pleine de bon vouloir,
-tait plus spirituelle qu'il ne le fallait pour reconnatre en quoi
-elle pchait. Madame d'Espard, sre que son lve lui ferait honneur,
-ne s'tait pas refuse la former. Enfin il s'tait fait entre
-ces deux femmes un pacte ciment par leur mutuel intrt. Madame
-de Bargeton avait soudain vou un culte l'idole du jour, dont les
-manires, l'esprit et l'entourage l'avaient sduite, blouie, fascine.
-Elle avait reconnu chez madame d'Espard l'occulte pouvoir de la
-grande dame ambitieuse, et s'tait dit qu'elle parviendrait en se
-faisant le satellite de cet astre: elle l'avait donc franchement admire.
-La marquise avait t sensible cette nave conqute, elle
-s'tait intresse sa cousine en la trouvant faible et pauvre; puis
-elle s'tait assez bien arrange d'avoir une lve pour faire cole,
-et ne demandait pas mieux que d'acqurir en madame de Bargeton
-une espce de dame d'atour, une esclave qui chanterait ses louanges,
-trsor encore plus rare parmi les femmes de Paris qu'un critique
-dvou dans la gent littraire. Cependant le mouvement de curiosit
-<span class="pagenum" id="Page_137">137</span>
-devenait trop visible pour que la nouvelle dbarque ne s'en
-apert pas, et madame d'Espard voulut poliment lui faire prendre
-le change sur cet moi.</p>
-
-<p>&mdash;S'il nous vient des visites, lui dit-elle, nous saurons peut-tre
- quoi nous devons l'honneur d'occuper ces dames...</p>
-
-<p>&mdash;Je souponne fort ma vieille robe de velours et ma figure angoumoisine
-d'amuser les Parisiennes, dit en riant madame de Bargeton.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas vous, il y a quelque chose que je ne m'explique
-pas, ajouta-t-elle en regardant le pote qu'elle regarda pour
-la premire fois et qu'elle parut trouver singulirement mis.</p>
-
-<p>&mdash;Voici monsieur du Chtelet, dit en ce moment Lucien en levant
-le doigt pour montrer la loge de madame de Srizy o le vieux
-beau remis neuf venait d'entrer.</p>
-
-<p>A ce signe madame de Bargeton se mordit les lvres de dpit, car
-la marquise ne put retenir un regard et un sourire d'tonnement,
-qui disait si ddaigneusement:&mdash;D'o sort ce jeune homme? que
-Louise se sentit humilie dans son amour, la sensation la plus piquante
-pour une Franaise, et qu'elle ne pardonne pas son amant
-de lui causer. Dans ce monde o les petites choses deviennent grandes,
-un geste, un mot perdent un dbutant. Le principal mrite
-des belles manires et du ton de la haute compagnie est d'offrir un
-ensemble harmonieux o tout est si bien fondu que rien ne choque.
-Ceux mmes qui, soit par ignorance, soit par un emportement
-quelconque de la pense, n'observent pas les lois de cette science,
-comprendront tous qu'en cette matire une seule dissonance est,
-comme en musique, une ngation complte de l'Art lui-mme, dont
-toutes les conditions doivent tre excutes dans la moindre chose
-sous peine de ne pas tre.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est ce monsieur? demanda la marquise en montrant Chtelet.
-Connaissez-vous donc dj madame de Srizy?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cette personne est la fameuse madame de Srizy qui a
-eu tant d'aventures, et qui nanmoins est reue partout!</p>
-
-<p>&mdash;Une chose inoue, ma chre, rpondit la marquise, une chose
-explicable, mais inexplique! Les hommes les plus redoutables sont
-ses amis, et pourquoi? Personne n'ose sonder ce mystre. Ce monsieur
-est-il donc le lion d'Angoulme?</p>
-
-<p>&mdash;Mais monsieur le baron du Chtelet, dit Anas qui par vanit
-rendit Paris le titre qu'elle contestait son adorateur, est un
-<span class="pagenum" id="Page_138">138</span>
-homme qui a fait beaucoup parler de lui. C'est le compagnon de
-monsieur de Montriveau.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit la marquise, je n'entends jamais ce nom sans penser
- la pauvre duchesse de Langeais, qui a disparu comme une toile
-filante. Voici, reprit-elle en montrant une loge, monsieur de Rastignac
-et madame de Nucingen, la femme d'un fournisseur, banquier,
-homme d'affaires, brocanteur en grand, un homme qui s'impose
-au monde de Paris par sa fortune, et qu'on dit peu scrupuleux
-sur les moyens de l'augmenter; il se donne mille peines pour faire
-croire son dvouement pour les Bourbons, il a dj tent de venir
-chez moi. En prenant la loge de madame de Langeais, sa femme a
-cru qu'elle en aurait les grces, l'esprit et le succs! Toujours la
-fable du geai qui prend les plumes du paon!</p>
-
-<p>&mdash;Comment font monsieur et madame de Rastignac, qui nous
-ne connaissons pas mille cus de rente, pour soutenir leur fils
-Paris? dit Lucien madame de Bargeton en s'tonnant de l'lgance
-et du luxe que rvlait la mise de ce jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Il est facile de voir que vous venez d'Angoulme, rpondit
-la marquise assez ironiquement sans quitter sa lorgnette.</p>
-
-<p>Lucien ne comprit pas, il tait tout entier l'aspect des loges o
-il devinait les jugements qui s'y portaient sur madame de Bargeton
-et la curiosit dont il tait l'objet. De son ct, Louise tait singulirement
-mortifie du peu d'estime que la marquise faisait de la
-beaut de Lucien.&mdash;Il n'est donc pas si beau que je le croyais! se
-disait-elle. De l le trouver moins spirituel, il n'y avait qu'un pas.
-La toile tait baisse. Chtelet, qui tait venu faire une visite la
-duchesse de Carigliano, dont la loge avoisinait celle de madame
-d'Espard, y salua madame de Bargeton qui rpondit par une inclination
-de tte. Une femme du monde voit tout, et la marquise
-remarqua la tenue suprieure de du Chtelet. En ce moment quatre
-personnes entrrent successivement dans la loge de la marquise,
-quatre clbrits parisiennes.</p>
-
-<p>Le premier tait monsieur de Marsay, homme fameux par les
-passions qu'il inspirait, remarquable surtout par une beaut de
-jeune fille, beaut molle, effmine, mais corrige par un regard
-fixe, calme, fauve et rigide comme celui d'un tigre: on l'aimait, et
-il effrayait. Lucien tait aussi beau; mais chez lui le regard tait si
-doux, son &oelig;il bleu tait si limpide, qu'il ne paraissait pas <ins id="cor_37" title="suscep-ible">susceptible</ins>
-d'avoir cette force et cette puissance laquelle s'attachent tant
-<span class="pagenum" id="Page_139">139</span>
-les femmes. D'ailleurs rien ne faisait encore valoir le pote, tandis
-que de Marsay avait un entrain d'esprit, une certitude de plaire,
-une toilette approprie sa nature qui crasait autour de lui tous
-ses rivaux. Jugez de ce que pouvait tre dans son voisinage Lucien,
-gourm, gomm, roide et neuf comme ses habits. De Marsay avait
-conquis le droit de dire des impertinences par l'esprit qu'il leur
-donnait et par la grce de manire dont il les accompagnait. L'accueil
-de la marquise indiqua soudain madame de Bargeton la
-puissance de ce personnage. Le second tait l'un des deux Vandenesse,
-celui qui avait caus l'clat de lady Dudley, un jeune homme
-doux et spirituel, modeste, et qui russissait par des qualits tout
-opposes celles qui faisaient la gloire de de Marsay. Le troisime
-tait le gnral Montriveau, l'auteur de la perte de la duchesse de
-Langeais. Le quatrime tait monsieur de Canalis, un des plus illustres
-potes de cette poque, un jeune homme qui n'en tait encore
-qu' l'aube de sa gloire, et qui se contentait d'tre un gentilhomme
-aimable et spirituel: il essayait de se faire pardonner son gnie.
-Mais on devinait dans ses formes un peu sches, dans sa rserve,
-une immense ambition qui devait plus tard faire tort la posie et
-le lancer au milieu des orages politiques. Sa beaut froide et compasse,
-mais pleine de dignit, rappelait Canning.</p>
-
-<p>En voyant ces <ins id="cor_38" title="quatres">quatre</ins> figures si remarquables, madame de Bargeton
-s'expliqua le peu d'attention de la marquise pour Lucien.
-Puis quand la conversation commena, quand chacun de ces esprits
-si fins, si dlicats, se rvla par des traits qui avaient plus de sens,
-plus de profondeur que ce qu'Anas entendait durant un mois en
-province; quand surtout le grand pote fit entendre une parole vibrante
-o se retrouvait le positif de cette poque, mais dor de
-posie, Louise comprit ce que du Chtelet lui avait dit la veille:
-Lucien ne fut plus rien. Chacun regardait le pauvre inconnu avec
-une si cruelle indiffrence, il tait si bien l comme un tranger
-qui ne savait pas la langue, que la marquise en eut piti.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez-moi, monsieur, dit-elle Canalis, de vous prsenter
-monsieur de Rubempr. Vous occupez une position trop haute
-dans le monde littraire pour ne pas accueillir un dbutant. Monsieur
-de Rubempr arrive d'Angoulme, il aura sans doute besoin
-de votre protection auprs de ceux qui mettent ici le gnie en lumire.
-Il n'a pas encore d'ennemis qui puissent faire sa fortune en
-l'attaquant. N'est-ce pas une entreprise assez originale pour la tenter,
-<span class="pagenum" id="Page_140">140</span>
-que de lui faire obtenir par l'amiti ce que vous tenez de la haine?</p>
-
-<p>Les quatre personnages regardrent alors Lucien pendant le temps
-que la marquise parla. Quoiqu' deux pas du nouveau venu, de
-Marsay prit son lorgnon pour le voir; son regard allait de Lucien
-madame de Bargeton, et de madame de Bargeton Lucien, en les
-appareillant par une pense moqueuse qui les mortifia cruellement
-l'un et l'autre; il les examinait comme deux btes curieuses, et il
-souriait. Ce sourire fut un coup de poignard pour le grand homme
-de province. Flix de Vandenesse eut un air charitable. Montriveau
-jeta sur Lucien un regard pour le sonder jusqu'au tuf.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit monsieur de Canalis en s'inclinant, je vous
-obirai, malgr l'intrt personnel qui nous porte ne pas favoriser
-nos rivaux; mais vous nous avez habitus aux miracles.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, faites-moi le plaisir de venir dner lundi chez moi
-avec monsieur de Rubempr, vous causerez plus l'aise qu'ici des
-affaires littraires; je tcherai de racoler quelques-uns des tyrans de
-la littrature et les clbrits qui la protgent, l'auteur d'<i>Ourika</i>
-et quelques jeunes potes bien pensants.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la marquise, dit de Marsay, si vous patronez monsieur
-pour son esprit, moi je le protgerai pour sa beaut; je lui
-donnerai des conseils qui en feront le plus heureux dandy de Paris.
-Aprs cela, il sera pote s'il veut.</p>
-
-<p>Madame de Bargeton remercia sa cousine par un regard plein de
-reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous savais pas jaloux des gens d'esprit, dit Montriveau
- de Marsay. Le bonheur tue les potes.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce pour cela que monsieur cherche se marier? reprit le
-dandy en s'adressant Canalis.</p>
-
-<p>Lucien, qui se sentait dans ses habits comme une statue gyptienne
-dans sa gane, tait honteux de ne rien rpondre. Enfin il dit
-de sa voix tendre la marquise:&mdash;Vos bonts, madame, me condamnent
- n'avoir que des succs.</p>
-
-<p>Du Chtelet entra dans ce moment, en saisissant aux cheveux
-l'occasion de se faire appuyer auprs de la marquise par Montriveau,
-un des rois de Paris. Il salua madame de Bargeton, et pria
-madame d'Espard de lui pardonner la libert qu'il prenait d'envahir
-sa loge: il tait spar depuis si long-temps de son compagnon
-de voyage! Montriveau et lui se revoyaient pour la premire fois
-aprs s'tre quitts au milieu du dsert.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_141">141</span>
-&mdash;Se quitter dans le dsert et se retrouver l'Opra! dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une vritable reconnaissance de thtre, dit Vandenesse.</p>
-
-<p>Montriveau prsenta le baron du Chtelet la marquise, et la
-marquise fit l'ancien Secrtaire des Commandements de l'Altesse
-impriale un accueil d'autant plus flatteur, qu'elle l'avait dj vu
-bien reu dans trois loges, que madame de Srizy n'admettait que
-des gens bien poss, et qu'enfin il tait le compagnon de Montriveau.
-Ce dernier titre avait une si grande valeur, que madame de
-Bargeton put remarquer dans le ton, dans les regards et dans les
-manires des quatre personnages, qu'ils reconnaissaient du Chtelet
-pour un des leurs sans discussion. La conduite sultanesque tenue
-par Chtelet en province fut tout coup explique Nas. Enfin
-du Chtelet vit Lucien, et lui fit un de ces petits saluts secs et froids
-par lesquels un homme en dconsidre un autre, en indiquant aux
-gens du monde la place infime qu'il occupe dans la socit. Il accompagna
-son salut d'un air sardonique par lequel il semblait dire:
-Par quel hasard se trouve-t-il l? Du Chtelet fut bien compris, car
-de Marsay se pencha vers Montriveau pour lui dire l'oreille, de
-manire se faire entendre du baron:&mdash;Demandez-lui donc quel
-est ce singulier jeune homme qui a l'air d'un mannequin habill
-la porte d'un tailleur.</p>
-
-<p>Du Chtelet parla pendant un moment l'oreille de son compagnon,
-en ayant l'air de renouveler connaissance, et sans doute il
-coupa son rival en quatre. Surpris par l'esprit d'-propos, par la
-finesse avec laquelle ces hommes formulaient leurs rponses, Lucien
-tait tourdi par ce qu'on nomme le trait, le mot, surtout par
-la dsinvolture de la parole et l'aisance des manires. Le luxe qui
-l'avait pouvant le matin dans les choses, il le retrouvait dans les
-ides. Il se demandait par quel mystre ces gens trouvaient brle-pourpoint
-des rflexions piquantes, des reparties qu'il n'aurait imagines
-qu'aprs de longues mditations. Puis, non-seulement ces
-cinq hommes du monde taient l'aise par la parole, mais ils l'taient
-dans leurs habits: ils n'avaient rien de neuf ni rien de vieux.
-En eux, rien ne brillait, et tout attirait le regard. Leur luxe d'aujourd'hui
-tait celui d'hier, il devait tre celui du lendemain. Lucien
-devina qu'il avait l'air d'un homme qui s'tait habill pour la
-premire fois de sa vie.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, disait de Marsay Flix de Vandenesse, ce petit
-Rastignac se lance comme un cerf-volant! le voil chez la marquise
-<span class="pagenum" id="Page_142">142</span>
-de Listomre, il fait des progrs, il nous lorgne! Il connat sans
-doute monsieur, reprit le dandy en s'adressant Lucien mais sans
-le regarder.</p>
-
-<p>&mdash;Il est difficile, rpondit madame de Bargeton, que le nom du
-grand homme dont nous sommes fiers ne soit pas venu jusqu' lui,
-sa s&oelig;ur a entendu dernirement monsieur de Rubempr nous lire
-de trs-beaux vers.</p>
-
-<p>Flix de Vandenesse et de Marsay salurent la marquise et se
-rendirent chez madame de Listomre. Le second acte commena,
-et chacun laissa madame d'Espard, sa cousine et Lucien seuls: les
-uns pour aller expliquer madame de Bargeton aux femmes intrigues
-de sa prsence, les autres pour raconter l'arrive du pote et
-se moquer de sa toilette. Lucien fut heureux de la diversion que
-produisait le spectacle. Toutes les craintes de madame de Bargeton
-relativement Lucien furent augmentes par l'attention que sa cousine
-avait accorde au baron du Chtelet, et qui avait un tout autre
-caractre que sa politesse protectrice envers Lucien. Pendant le second
-acte, la loge de madame de Listomre resta pleine de monde,
-et parut agite par une conversation o il s'agissait de madame de
-Bargeton et de Lucien. Le jeune Rastignac tait videmment l'<i>amuseur</i>
-de cette loge, il donnait le branle ce rire parisien qui,
-se portant chaque jour sur une nouvelle pture, s'empresse d'puiser
-le sujet prsent en en faisant quelque chose de vieux et d'us
-dans un seul moment. Madame d'Espard devint inquite; mais elle
-devinait les m&oelig;urs parisiennes, et savait qu'on ne laisse ignorer
-aucune mdisance ceux qu'elle blesse: elle attendit la fin de
-l'acte. Quand les sentiments se sont retourns sur eux-mmes
-comme chez Lucien et chez madame de Bargeton, il se passe d'tranges
-choses en peu de temps: les rvolutions morales s'oprent
-par des lois d'un effet rapide. Louise avait prsentes la mmoire
-les paroles sages et politiques que du Chtelet lui avait dites sur
-Lucien en revenant du Vaudeville; chaque phrase tait une prophtie,
-et Lucien prit tche de les accomplir toutes. En perdant
-ses illusions sur madame de Bargeton, comme madame de Bargeton
-perdait les siennes sur lui, le pauvre enfant, de qui la destine ressemblait
-un peu celle de J.-J. Rousseau, l'imita en ce point qu'il
-fut fascin par madame d'Espard; et il s'amouracha d'elle aussitt.
-Les jeunes gens ou les hommes qui se souviennent de leurs motions
-de jeunesse comprendront que cette passion tait extrmement
-<span class="pagenum" id="Page_143">143</span>
-probable et naturelle. Les jolies petites manires, ce parler dlicat,
-ce son de voix fin, cette femme fluette, si noble, si haut place, si
-envie, cette reine apparaissait au pote comme madame de Bargeton
-lui tait apparue Angoulme. La mobilit de son caractre le
-poussa promptement dsirer cette haute protection; le plus sr
-moyen tait de possder la femme, il aurait tout alors! Il avait russi
- Angoulme, pourquoi ne russirait-il pas Paris? Involontairement
-et malgr les magies de l'Opra toutes nouvelles pour lui, son
-regard, attir par cette magnifique Climne, se coulait tout moment
-vers elle; et plus il la voyait, plus il avait envie de la voir!
-Madame de Bargeton surprit un des regards ptillants de Lucien;
-elle l'observa et le vit plus occup de la marquise que du spectacle.
-Elle se serait de bonne grce rsigne tre dlaisse pour les cinquante
-filles de Danas; mais quand un regard plus ambitieux,
-plus ardent, plus significatif que les autres lui expliqua ce qui se
-passait dans le c&oelig;ur de Lucien, elle devint jalouse, mais moins pour
-l'avenir que pour le pass.&mdash;Il ne m'a jamais regarde ainsi,
-pensa-t-elle. Mon Dieu, Chtelet avait raison! Elle reconnut alors
-l'erreur de son amour. Quand une femme arrive se repentir de ses
-faiblesses, elle passe comme une ponge sur sa vie, afin d'en effacer
-tout. Quoique chaque regard de Lucien la courrout, elle demeura
-calme.</p>
-
-<p>De Marsay revint l'entr'acte en amenant monsieur de Listomre.
-L'homme grave et le jeune fat apprirent bientt l'altire
-marquise que le garon de noces endimanch qu'elle avait eu le
-malheur d'admettre dans sa loge ne se nommait pas plus monsieur
-de Rubempr qu'un juif n'a de nom de baptme. Lucien tait le
-fils d'un apothicaire nomm Chardon. Monsieur de Rastignac, trs
-au fait des affaires d'Angoulme, avait fait rire dj deux loges aux
-dpens de cette espce de momie que la marquise nommait sa cousine,
-et de la prcaution que cette dame prenait d'avoir prs d'elle
-un pharmacien pour pouvoir sans doute entretenir par des drogues
-sa vie artificielle. Enfin de Marsay rapporta quelques-unes des mille
-plaisanteries auxquelles se livrent en un instant les Parisiens, et qui
-sont aussi promptement oublies que dites, mais derrire lesquelles
-tait Chtelet, l'artisan de cette trahison carthaginoise.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chre, dit sous l'ventail madame d'Espard madame de
-Bargeton, de grce, dites-moi si votre protg se nomme rellement
-monsieur de Rubempr?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span>
-&mdash;Il a pris le nom de sa mre, dit Anas embarrasse.</p>
-
-<p>&mdash;Mais quel est le nom de son pre?</p>
-
-<p>&mdash;Chardon.</p>
-
-<p>&mdash;Et que faisait ce Chardon!</p>
-
-<p>&mdash;Il tait pharmacien.</p>
-
-<p>&mdash;J'tais bien sre, ma chre amie, que tout Paris ne pouvait
-se moquer d'une femme que j'adopte. Je ne me soucie pas de voir
-venir ici des plaisants enchants de me trouver avec le fils d'un
-apothicaire; si vous m'en croyez, nous nous en irons ensemble, et
- l'instant.</p>
-
-<p>Madame d'Espard prit un air assez impertinent, sans que Lucien
-pt deviner en quoi il avait donn lieu ce changement de visage.
-Il pensa que son gilet tait de mauvais got, ce qui tait vrai; que
-la faon de son habit tait d'une mode exagre, ce qui tait encore
-vrai. Il reconnut avec une secrte amertume qu'il fallait se faire habiller
-par un habile tailleur, et il se promit bien le lendemain d'aller
-chez le plus clbre, afin de pouvoir, lundi prochain, rivaliser avec
-les hommes qu'il trouverait chez la marquise. Quoique perdu dans
-ses rflexions, ses yeux, attentifs au troisime acte, ne quittaient
-pas la scne. Tout en regardant les pompes de ce spectacle unique,
-il se livrait son rve sur madame d'Espard. Il fut au dsespoir
-de cette subite froideur qui contrariait trangement l'ardeur intellectuelle
-avec laquelle il attaquait ce nouvel amour, insouciant des
-difficults immenses qu'il apercevait, et qu'il se promettait de vaincre.
-Il sortit de sa profonde contemplation pour revoir sa nouvelle
-idole; mais en tournant la tte, il se vit seul; il avait entendu quelque
-lger bruit, la porte se fermait, madame d'Espard entranait sa
-cousine. Lucien fut surpris au dernier point de ce brusque abandon,
-mais il n'y pensa pas long-temps, prcisment parce qu'il le
-trouvait inexplicable.</p>
-
-<p>Quand les deux femmes furent montes dans leur voiture et
-qu'elle roula par la rue de Richelieu vers le faubourg Saint-Honor,
-la marquise dit avec un ton de colre dguise:&mdash;Ma chre enfant,
- quoi pensez-vous? mais attendez donc que le fils d'un apothicaire
-soit rellement clbre avant de vous y intresser. Ce n'est
-ni votre fils ni votre amant, n'est-ce pas? dit cette femme hautaine
-en jetant sa cousine un regard inquisitif et clair.</p>
-
-<p>&mdash;Quel bonheur pour moi d'avoir tenu ce petit distance et de
-ne lui avoir rien accord! pensa madame de Bargeton.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_145">145</span>
-&mdash;Eh! bien, reprit la marquise qui prit l'expression des yeux
-de sa cousine pour une rponse, laissez-le l, je vous en conjure.
-S'arroger un nom illustre?... mais c'est une audace que la socit
-punit. J'admets que ce soit celui de sa mre; mais songez donc,
-ma chre, qu'au roi seul appartient le droit de confrer, par une
-ordonnance, le nom des Rubempr au fils d'une demoiselle de
-cette maison; et, si elle s'est msallie, la faveur est norme. Pour
-l'obtenir, il faut une immense fortune, des services rendus, de trs-hautes
-protections. Cette mise de boutiquier endimanch prouve
-que ce garon n'est ni riche ni gentilhomme; sa figure est belle,
-mais il me parat fort sot, il ne sait ni se tenir ni parler; enfin il
-n'est pas <i>lev</i>. Par quel hasard le protgez-vous?</p>
-
-<p>Madame de Bargeton renia Lucien, comme Lucien l'avait renie
-en lui-mme; elle eut une effroyable peur que sa cousine n'apprt
-la vrit sur son voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, chre cousine, je suis au dsespoir de vous avoir compromise.</p>
-
-<p>&mdash;On ne me compromet pas, dit en souriant madame d'Espard.
-Je ne songe qu' vous.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous l'avez invit venir dner lundi.</p>
-
-<p>&mdash;Je serai malade, rpondit vivement la marquise, vous l'en
-prviendrez, et je le consignerai sous son double nom ma porte.</p>
-
-<p>Lucien imagina de se promener pendant l'entracte dans le foyer
-en voyant que tout le monde y allait. D'abord aucune des personnes
-qui taient venues dans la loge de madame d'Espard ne le salua ni
-ne parut faire attention lui, ce qui sembla fort extraordinaire au
-pote de province. Puis du Chtelet, auquel il essaya de s'accrocher,
-le guettait du coin de l'&oelig;il, et l'vita constamment. Aprs
-s'tre convaincu, en voyant les hommes qui vaguaient dans le
-foyer, que sa mise tait assez ridicule, Lucien vint se replacer au
-coin de sa loge et demeura, pendant le reste de la reprsentation,
-absorb tour tour par le pompeux spectacle du ballet du cinquime
-acte, si clbre par son <i>Enfer</i>, par l'aspect de la salle dans laquelle
-son regard alla de loge en loge, et par ses propres rflexions qui
-furent profondes en prsence de la socit parisienne,</p>
-
-<p>&mdash;Voil donc mon royaume! se dit-il, voil le monde que je
-dois dompter.</p>
-
-<p>Il retourna chez lui pied en pensant tout ce qu'avaient dit les
-personnages qui taient venus faire leur cour madame d'Espard;
-<span class="pagenum" id="Page_146">146</span>
-leurs manires, leurs gestes, la faon d'entrer et de sortir, tout revint
- sa mmoire avec une tonnante fidlit. Le lendemain, vers
-midi, sa premire occupation fut de se rendre chez Staub, le tailleur
-le plus clbre de cette poque. Il obtint, force de prires et
-par la vertu de l'argent comptant, que ses habits fussent faits pour
-le fameux lundi. Staub alla jusqu' lui promettre une dlicieuse redingote,
-un gilet et un pantalon pour le jour dcisif. Lucien se commanda
-des chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau,
-chez une lingre, et se fit prendre mesure de souliers et de bottes
-par un cordonnier clbre. Il acheta une jolie canne chez Verdier,
-des gants et des boutons de chemise chez madame Irlande; enfin
-il tcha de se mettre la hauteur des dandies. Quand il eut satisfait
-ses fantaisies, il alla rue Neuve-du-Luxembourg, et trouva Louise
-sortie.</p>
-
-<p>&mdash;Elle dne chez madame la marquise d'Espard, et reviendra
-tard, lui dit Albertine.</p>
-
-<p>Lucien alla dner dans un restaurant quarante sous au Palais-Royal,
-et se coucha de bonne heure. Le dimanche, il alla ds onze
-heures chez Louise; elle n'tait pas leve. A deux heures il revint.</p>
-
-<p>&mdash;Madame ne reoit pas encore, lui dit Albertine, mais elle m'a
-donn un petit mot pour vous.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne reoit pas encore, rpta Lucien; mais je ne suis pas
-quelqu'un...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, dit Albertine d'un air fort impertinent.</p>
-
-<p>Lucien, moins surpris de la rponse d'Albertine que de recevoir
-une lettre de madame de Bargeton, prit le billet et lut dans la rue
-ces lignes dsesprantes:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Madame d'Espard est indispose, elle ne pourra pas vous recevoir
-lundi; moi-mme je ne suis pas bien, et cependant je vais
-m'habiller pour aller lui tenir compagnie. Je suis dsespre de
-cette petite contrarit; mais vos talents me rassurent, et vous
-percerez sans charlatanisme.</p>
-
-</div>
-
-<p>&mdash;Et pas de signature! se dit Lucien, qui se trouva dans les
-Tuileries, sans croire avoir march. Le don de seconde vue que
-possdent les gens de talent lui fit souponner la catastrophe annonce
-par ce froid billet. Il allait, perdu dans ses penses, il allait
-devant lui, regardant les monuments de la place Louis XV. Il faisait
-beau. De belles voitures passaient incessamment sous ses yeux
-<span class="pagenum" id="Page_147">147</span>
-en se dirigeant vers la grande avenue des Champs-lyses. Il suivit
-la foule des promeneurs et vit alors les trois ou quatre mille voitures
-qui, par une belle journe, affluent en cet endroit le dimanche,
-et improvisent un Longchamp. tourdi par le luxe des chevaux,
-des toilettes et des livres, il allait toujours, et arriva devant
-l'Arc-de-Triomphe commenc. Que devint-il quand, en revenant,
-il vit venir lui madame d'Espard et madame de Bargeton dans une
-calche admirablement attele, et derrire laquelle ondulaient les
-plumes du chasseur dont l'habit vert brod d'or les lui fit reconnatre.
-La file s'arrta par suite d'un encombrement, Lucien put
-voir Louise dans sa transformation, elle n'tait pas reconnaissable:
-les couleurs de sa toilette taient choisies de manire faire valoir
-son teint; sa robe tait dlicieuse; ses cheveux arrangs gracieusement
-lui seyaient bien, et son chapeau d'un got exquis tait remarquable
- ct de celui de madame d'Espard, qui commandait
- la mode. Il y a une indfinissable faon de porter un chapeau:
-mettez le chapeau un peu trop en arrire, vous avez l'air effront;
-mettez-le trop en avant, vous avez l'air sournois; de ct, l'air
-devient cavalier; les femmes comme il faut posent leurs chapeaux
-comme elles veulent et ont toujours bon air. Madame de Bargeton
-avait sur-le-champ rsolu cet trange problme. Une jolie ceinture
-dessinait sa taille svelte. Elle avait pris les gestes et les faons de sa
-cousine; assise comme elle, elle jouait avec une lgante cassolette
-attache l'un des doigts de sa main droite par une petite
-chane, et montrait ainsi sa main fine et bien gante sans avoir l'air
-de vouloir la montrer. Enfin elle s'tait faite semblable madame
-d'Espard sans la singer; elle tait la digne cousine de la marquise,
-qui paraissait tre fire de son lve. Les femmes et les hommes
-qui se promenaient sur la chausse regardaient la brillante voiture
-aux armes des d'Espard et des Blamont-Chauvry, dont les deux
-cussons taient adosss. Lucien fut tonn du grand nombre de
-personnes qui saluaient les deux cousines; il ignorait que tout ce
-Paris, qui consiste en vingt salons, savait dj la parent de madame
-de Bargeton et de madame d'Espard. Des jeunes gens cheval,
-parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et Rastignac, se
-joignirent la calche pour conduire les deux cousines au bois. Il
-fut facile Lucien de voir, au geste des deux fats, qu'ils complimentaient
-madame de Bargeton sur sa mtamorphose. Madame
-d'Espard petillait de grce et de sant: ainsi son indisposition tait
-<span class="pagenum" id="Page_148">148</span>
-un prtexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait
-pas son dner un autre jour. Le pote furieux s'approcha de la
-calche, alla lentement, et, quand il fut en vue des deux femmes, il
-les salua: madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise
-le lorgna et ne rpondit pas son salut. La rprobation de l'aristocratie
-parisienne n'tait pas comme celle des souverains d'Angoulme:
-en s'efforant de blesser Lucien, les hobereaux admettaient
-son pouvoir et le tenaient pour un homme; tandis que, pour madame
-d'Espard, il n'existait mme pas. Ce n'tait pas un arrt, mais
-un dni de justice. Un froid mortel saisit le pauvre pote quand de
-Marsay le lorgna; le lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulirement
-qu'il semblait Lucien que ce ft le couteau de la guillotine.
-La calche passa. La rage, le dsir de la vengeance s'emparrent
-de cet homme ddaign: s'il avait tenu madame de Bargeton,
-il l'aurait gorge; il se fit Fouquier-Tinville pour se donner
-la jouissance d'envoyer madame d'Espard l'chafaud; il aurait
-voulu pouvoir faire subir de Marsay un de ces supplices raffins
-qu'ont invents les sauvages. Il vit passer Canalis cheval, lgant
-comme s'il n'tait pas sublime, et qui saluait les femmes les plus jolies.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! de l'or tout prix! se disait Lucien, l'or est la
-seule puissance devant laquelle ce monde s'agenouille. Non! lui
-cria sa conscience, mais la gloire, et la gloire c'est le travail! Du
-travail! c'est le mot de David. Mon Dieu! pourquoi suis-je ici?
-mais je triompherai! Je passerai dans cette avenue en calche
-chasseur! j'aurai des marquises d'Espard!</p>
-
-<p>Au moment o il se disait ces paroles enrages, il tait chez Hurbain
-et y dnait quarante sous. Le lendemain, neuf heures, il
-alla chez Louise dans l'intention de lui reprocher sa barbarie: non-seulement
-madame de Bargeton n'y tait pas pour lui, mais encore
-le portier ne le laissa pas monter, il resta dans la rue, faisant le
-guet, jusqu' midi. A midi, du Chtelet sortit de chez madame de
-Bargeton, vit le pote du coin de l'&oelig;il et l'vita. Lucien, piqu au
-vif, poursuivit son rival; du Chtelet se sentant serr, se retourna et
-le salua dans l'intention vidente d'aller au large aprs cette politesse.</p>
-
-<p>&mdash;De grce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde,
-j'ai deux mots vous dire. Vous m'avez tmoign de l'amiti, je
-l'invoque pour vous demander le plus lger des services. Vous sortez
-de chez madame de Bargeton, expliquez-moi la cause de ma disgrce
-auprs d'elle et de madame d'Espard?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_149">149</span>
-&mdash;Monsieur Chardon, rpondit du Chtelet avec une fausse bonhomie,
-savez-vous pourquoi ces dames vous ont quitt l'Opra?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit le pauvre pote.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, vous avez t desservi ds votre dbut par monsieur
-de Rastignac. Le jeune dandy, questionn sur vous, a purement
-et simplement dit que vous vous nommiez monsieur Chardon
-et non monsieur de Rubempr; que votre mre gardait les femmes
-en couches, que votre pre tait en son vivant apothicaire l'Houmeau,
-faubourg d'Angoulme; que votre s&oelig;ur tait une charmante
-jeune fille qui repassait admirablement les chemises, et qu'elle allait
-pouser un imprimeur d'Angoulme nomm Schard. Voil le
-monde. Mettez-vous en vue? il vous discute. Monsieur de Marsay
-est venu rire de vous avec madame d'Espard, et aussitt ces deux
-dames se sont enfuies en se croyant compromises auprs de vous.
-N'essayez pas d'aller chez l'une ou chez l'autre. Madame de Bargeton
-ne serait pas reue par sa cousine si elle continuait vous voir.
-Vous avez du gnie, tchez de prendre votre revanche. Le monde
-vous ddaigne, ddaignez le monde. Rfugiez-vous dans une mansarde,
-faites-y des chefs-d'&oelig;uvre, saisissez un pouvoir quelconque,
-et vous verrez le monde vos pieds; vous lui rendrez alors les
-meurtrissures qu'il vous aura faites l o il vous les aura faites. Plus
-madame de Bargeton vous a marqu d'amiti, plus elle aura d'loignement
-pour vous. Ainsi vont les sentiments fminins. Mais il ne
-s'agit pas en ce moment de reconqurir l'amiti d'Anas, il s'agit de
-ne pas l'avoir pour ennemie, et je vais vous en donner le moyen.
-Elle vous a crit, renvoyez-lui toutes ses lettres, elle sera sensible
-ce procd de gentilhomme; plus tard, si vous avez besoin d'elle,
-elle ne vous sera pas hostile. Quant moi, j'ai une si haute opinion
-de votre avenir, que je vous ai partout dfendu, et que ds prsent,
-si je puis ici faire quelque chose pour vous, vous me trouverez
-toujours prt vous rendre service.</p>
-
-<p>Lucien tait si morne, si ple, si dfait, qu'il ne rendit pas au
-vieux beau rajeuni par l'atmosphre parisienne le salut schement
-poli qu'il reut de lui. Il revint son htel, o il trouva Staub lui-mme,
-venu moins pour lui essayer ses habits, qu'il lui essaya, que
-pour savoir de l'htesse du Gaillard-Bois ce qu'tait sous le rapport
-financier sa pratique inconnue. Lucien tait arriv en poste, madame
-de <ins id="cor_39" title="Brageton">Bargeton</ins> l'avait ramen du Vaudeville jeudi dernier en
-voiture. Ces renseignements taient bons. Staub nomma Lucien
-<span class="pagenum" id="Page_150">150</span>
-monsieur le comte, et lui fit voir avec quel talent il avait mis ses
-charmantes formes en lumire.</p>
-
-<p>&mdash;Un jeune homme mis ainsi, lui dit-il, peut s'aller promener
-aux Tuileries; il pousera une riche Anglaise au bout de quinze
-jours.</p>
-
-<p>Cette plaisanterie de tailleur allemand et la perfection de ses habits,
-la finesse du drap, la grce qu'il se trouvait lui-mme en se
-regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Lucien moins
-triste. Il se dit vaguement que Paris tait la capitale du hasard, et
-il crut au hasard pour un moment. N'avait-il pas un volume de
-posies et un magnifique roman, l'Archer de Charles IX, en manuscrit?
-il espra dans sa destine. Staub promit la redingote et le
-reste des habillements pour le lendemain.</p>
-
-<p>Le lendemain, le bottier, la lingre et le tailleur revinrent tous
-munis de leurs factures. Lucien ignorant la manire de les congdier,
-Lucien encore sous le charme des coutumes de province, les
-solda; mais aprs les avoir pays, il ne lui resta plus que trois cent
-soixante francs sur les deux mille francs qu'il avait apports Paris:
-il y tait depuis une semaine! Nanmoins il s'habilla et alla faire
-un tour sur la terrasse des Feuillants. Il y prit une revanche. Il tait
-si bien mis, si gracieux, si beau, que plusieurs femmes le regardrent,
-et deux ou trois furent assez saisies par sa beaut pour se
-retourner. Lucien tudia la dmarche et les manires des jeunes
-gens, et fit son cours de belles manires tout en pensant ses trois
-cent soixante francs.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/im-04.jpg" alt="" title="" width="500" height="719" />
- <span class="link"><a href="images/imx-04.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p>
- <p class="caption2">LUCIEN CHARDON.</p>
- <p class="caption3">Il se courroua, il devint fier, et se mit crire la lettre suivante
- dans le paroxysme de la colre.</p>
- <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)</p>
-</div>
-
-<div class="fighand">
- <img class="bord" src="images/im-04.jpg" alt="" title="" />
- <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p>
- <p class="caption2">LUCIEN CHARDON.</p>
- <p class="caption3">Il se courroua, il devint fier, et se mit crire la lettre suivante
- dans le paroxysme de la colre.</p>
- <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)</p>
-</div>
-
-<p>Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint l'ide d'claircir le
-problme de sa vie l'htel du Gaillard-Bois, o il djeunait des
-mets les plus simples, en croyant conomiser. Il demanda son mmoire
-en homme qui voulait dmnager, il se vit dbiteur d'une
-centaine de francs. Le lendemain, il courut au pays latin, que
-David lui avait recommand pour le bon march. Aprs avoir cherch
-pendant longtemps, il finit par rencontrer rue de Cluny, prs
-de la <ins id="cor_40" title="Sorbanne">Sorbonne</ins>, un misrable htel garni, o il eut une chambre
-pour le prix qu'il voulait y mettre. Aussitt il paya son htesse du
-<ins id="cor_41" title="Gaillard-Blois">Gaillard-Bois</ins> et vint s'installer rue de Cluny dans la journe. Son
-dmnagement ne lui cota qu'une course de fiacre. Aprs avoir
-pris possession de sa pauvre chambre, il rassembla toutes les lettres
-de madame de Bargeton, en fit un paquet, le posa sur sa table, et
-avant de lui crire, il se mit penser cette fatale semaine. Il ne
-<span class="pagenum" id="Page_151">151</span>
-se dit pas qu'il avait, lui le premier, tourdiment reni son amour,
-sans savoir ce que deviendrait sa Louise Paris; il ne vit pas ses
-torts, il vit sa situation actuelle; il accusa madame de Bargeton:
-au lieu de l'clairer, elle l'avait perdu. Il se courroua, il devint
-fier, et se mit crire la lettre suivante dans le paroxysme de sa
-colre.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr"><span class="smcap">Madame</span>,</p>
-
-<p>Que diriez-vous d'une femme qui aurait plu quelque pauvre
-enfant timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l'homme
-appelle des illusions, et qui aurait employ les grces de la coquetterie,
-les finesses de son esprit, et les plus beaux semblants de
-l'amour maternel pour dtourner cet enfant? Ni les promesses
-les plus caressantes, ni les chteaux de cartes dont il s'merveille
-ne lui cotent; elle l'emmne, elle s'en empare, elle le gronde de
-son peu de confiance, elle le flatte tour tour; quand l'enfant
-abandonne sa famille, et la suit aveuglment, elle le conduit au
-bord d'une mer immense, le fait entrer par un sourire dans un
-frle esquif, et le lance seul, sans secours, travers les orages;
-puis, du rocher o elle reste, elle se met rire et lui souhaite
-bonne chance. Cette femme c'est vous, cet enfant c'est moi. Aux
-mains de cet enfant se trouve un souvenir qui pourrait trahir les
-crimes de votre bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Vous
-pourriez avoir rougir en rencontrant l'enfant aux prises avec les
-vagues, si vous songiez que vous l'avez tenu sur votre sein. Quand
-vous lirez cette lettre, vous aurez le souvenir en votre pouvoir. Libre
- vous de tout oublier. Aprs les belles esprances que votre
-doigt m'a montres dans le ciel, j'aperois les ralits de la misre
-dans la boue de Paris. Pendant que vous irez, brillante et adore,
- travers les grandeurs de ce monde, sur le seuil duquel vous m'avez
-amen, je grelotterai dans le misrable grenier o vous m'avez
-jet. Mais peut-tre un remords viendra-t-il vous saisir au sein des
-ftes et des plaisirs, peut-tre penserez-vous l'enfant que vous
-avez plong dans un abme. Eh! bien, madame, pensez-y sans remords!
-Du fond de sa misre, cet enfant vous offre la seule chose
-qui lui reste, son pardon dans un dernier regard. Oui, madame,
-grce vous, il ne me reste rien. Rien? n'est-ce pas ce qui a servi
- faire le monde? le gnie doit imiter Dieu: je commence par avoir
-<span class="pagenum" id="Page_152">152</span>
-sa clmence sans savoir si j'aurai sa force. Vous n'aurez trembler
-que si j'allais mal; vous seriez complice de mes fautes. Hlas!
-je vous plains de ne pouvoir plus rien tre la gloire vers laquelle
-je vais tendre conduit par le travail.</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">Lucien.</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Aprs avoir crit cette lettre emphatique, mais pleine de cette
-sombre dignit que l'artiste de vingt et un ans exagre souvent,
-Lucien se reporta par la pense au milieu de sa famille: il revit le
-joli appartement que David lui avait dcor en y sacrifiant une partie
-de sa fortune, il eut une vision des joies tranquilles, modestes,
-bourgeoises qu'il avait gotes; les ombres de sa mre, de sa s&oelig;ur,
-de David vinrent autour de lui, il entendit de nouveau les larmes
-qu'ils avaient verses au moment de son dpart, et il pleura lui-mme,
-car il tait seul dans Paris, sans amis, sans protecteurs.</p>
-
-<p>Quelques jours aprs, voici ce que Lucien crivit sa s&oelig;ur:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Ma chre ve, les s&oelig;urs ont le triste privilge d'pouser plus
-de chagrins que de joies en partageant l'existence de frres vous
- l'Art, et je commence craindre de te devenir bien charge.
-N'ai-je pas abus dj de vous tous, qui vous tes sacrifis pour
-moi? Ce souvenir de mon pass, si rempli par les joies de la famille,
-m'a soutenu contre la solitude de mon prsent. Avec quelle
-rapidit d'aigle, revenant son nid, n'ai-je pas travers la distance
-qui nous spare pour me trouver dans une sphre d'affections
-vraies, aprs avoir prouv les premires misres et les
-premires dceptions du monde parisien! Vos lumires ont-elles
-ptill? Les tisons de votre foyer ont-ils roul? Avez-vous entendu
-des bruissements dans vos oreilles! Ma mre a-t-elle dit: Lucien
-pense nous? David a-t-il rpondu: Il se dbat avec les hommes
-et les choses? Mon ve, je n'cris cette lettre qu' toi
-seule. A toi seule j'oserai confier le bien et le mal qui m'adviendront,
-en rougissant de l'un et de l'autre, car ici le bien est aussi
-rare que devrait l'tre le mal. Tu vas apprendre beaucoup de
-choses en peu de mots: madame de Bargeton a eu honte de moi,
-m'a reni, congdi, rpudi le neuvime jour de mon arrive.
-En me voyant, elle a dtourn la tte, et moi, pour la suivre dans
-le monde o elle voulait me lancer, j'avais dpens dix-sept cent
-soixante francs sur les deux mille emports d'Angoulme et si pniblement
-trouvs. A quoi? diras-tu. Ma pauvre s&oelig;ur, Paris est
-<span class="pagenum" id="Page_153">153</span>
-un trange gouffre: on y trouve dner pour dix-huit sous, et le
-plus simple dner d'un <i>restaurat</i> lgant cote cinquante francs;
-il y a des gilets et des pantalons quatre francs et quarante sous,
-les tailleurs la mode ne vous les font pas moins de cent francs.
-On donne un sou pour passer les ruisseaux des rues quand il
-pleut. Enfin la moindre course en voiture vaut trente-deux sous.
-Aprs avoir habit le beau quartier, je suis aujourd'hui htel de
-Cluny, rue de Cluny, dans l'une des plus pauvres et des plus
-sombres petites rues de Paris, serre entre trois glises et les
-vieux btiments de la Sorbonne. J'occupe une chambre garnie au
-quatrime tage de cet htel, et, quoique bien sale et dnue, je
-la paye encore quinze francs par mois. Je djeune d'un petit pain
-de deux sous et d'un sou de lait, mais je dne trs-bien pour
-vingt-deux sous au restaurat d'un nomm Flicoteaux, lequel est
-situ sur la place mme de la Sorbonne. Jusqu' l'hiver ma dpense
-n'excdera pas soixante francs par mois, tout compris, du
-moins je l'espre. Ainsi mes deux cent quarante francs suffiront
-aux quatre premiers mois. D'ici l, j'aurai sans doute vendu
-l'Archer de Charles IX et les Marguerites. N'ayez donc aucune
-inquitude mon sujet. Si le prsent est froid, nu, mesquin, l'avenir
-est bleu, riche et splendide. La plupart des grands hommes
-ont prouv les vicissitudes qui m'affectent sans m'accabler.
-Plaute, un grand pote comique, a t garon de moulin. Machiavel
-crivait <i>le Prince</i> le soir, aprs avoir t confondu parmi
-des ouvriers pendant la journe. Enfin le grand Cervants, qui
-avait perdu le bras la bataille de Lpante en contribuant au gain
-de cette fameuse journe, appel <i>vieux et ignoble manchot</i>
-par les crivailleurs de son temps, mit, faute de libraire, dix ans
-d'intervalle entre la premire et la seconde partie de son sublime
-Don Quichotte. Nous n'en sommes pas l aujourd'hui. Les chagrins
-et la misre ne peuvent atteindre que les talents inconnus;
-mais quand ils se sont fait jour, les crivains deviennent riches,
-et je serai riche. Je vis d'ailleurs par la pense, je passe la moiti
-de la journe la bibliothque Sainte-Genevive, o j'acquiers
-l'instruction qui me manque, et sans laquelle je n'irai pas loin.
-Aujourd'hui je me trouve donc presque heureux. En quelques
-jours je me suis conform joyeusement ma position. Je me livre
-ds le jour un travail que j'aime; la vie matrielle est assure;
-je mdite beaucoup, j'tudie, je ne vois pas o je puis tre maintenant
-<span class="pagenum" id="Page_154">154</span>
-bless, aprs avoir renonc au monde o ma vanit pouvait
-souffrir tout moment. Les hommes illustres d'une poque sont
-tenus de vivre l'cart. Ne sont-ils pas les oiseaux de la fort? ils
-chantent, ils charment la nature, et nul ne doit les apercevoir.
-Ainsi ferai-je, si tant est que je puisse raliser les plans ambitieux
-de mon esprit. Je ne regrette pas madame de Bargeton. Une
-femme qui se conduit ainsi ne mrite pas un souvenir. Je ne regrette
-pas non plus d'avoir quitt Angoulme. Cette femme avait
-raison de me jeter dans Paris en m'y abandonnant mes propres
-forces. Ce pays est celui des crivains, des penseurs, des potes.
-L seulement se cultive la gloire, et je connais les belles rcoltes
-qu'elle produit aujourd'hui. L seulement les crivains peuvent
-trouver, dans les muses et dans les collections, les vivantes &oelig;uvres
-des gnies du temps pass qui rchauffent les imaginations et
-les stimulent. L seulement d'immenses bibliothques sans cesse
-ouvertes offrent l'esprit des renseignements et une pture.
-Enfin, Paris, il y a dans l'air et dans les moindres dtails un esprit
-qui se respire et s'empreint dans les crations littraires. On
-apprend plus de choses en conversant au caf, au thtre pendant
-une demi-heure qu'en province en dix ans. Ici, vraiment, tout est
-spectacle, comparaison et instruction. Un excessif bon march,
-une chert excessive, voil Paris, o toute abeille rencontre son
-alvole, o tout me s'assimile ce qui lui est propre. Si donc je
-souffre en ce moment, je ne me repens de rien. Au contraire, un
-bel avenir se dploie et rjouit mon c&oelig;ur un moment endolori.
-Adieu, ma chre s&oelig;ur, ne t'attends pas recevoir rgulirement
-mes lettres: une des particularits de Paris est qu'on ne sait rellement
-pas comment le temps passe. La vie y est d'une effrayante
-rapidit. J'embrasse ma mre, David, et toi plus tendrement que
-jamais. Adieu donc, ton frre qui t'aime.</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">Lucien.</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Flicoteaux est un nom inscrit dans bien des mmoires. Il est peu
-d'tudiants logs au quartier latin pendant les douze premires annes
-de la Restauration qui n'aient frquent ce temple de la faim
-et de la misre. Le dner, compos de trois plats, cotait dix-huit
-sous, avec un carafon de vin ou une bouteille de bire, et vingt-deux
-sous avec une bouteille de vin. Ce qui, sans doute, a empch
-cet ami de la jeunesse de faire une fortune colossale, est un
-<span class="pagenum" id="Page_155">155</span>
-article de son programme imprim en grosses lettres dans les affiches
-de ses concurrents et ainsi conu: <span class="cs8">PAIN A DISCRTION</span>, c'est--dire
-jusqu' l'indiscrtion. Bien des gloires ont eu Flicoteaux pour
-pre-nourricier. Certes le c&oelig;ur de plus d'un homme clbre doit
-prouver les jouissances de mille souvenirs indicibles l'aspect de la
-devanture petits carreaux donnant sur la place de la Sorbonne et
-sur la rue Neuve-de-Richelieu, que Flicoteaux II ou III avait encore
-respecte, avant les journes de Juillet, en leur laissant ces
-teintes brunes, cet air ancien et respectable qui annonait un profond
-ddain pour le charlatanisme des dehors, espce d'annonce
-faite pour les yeux aux dpens du ventre par presque tous les restaurateurs
-d'aujourd'hui. Au lieu de ces tas de gibier empaill destins
- ne pas cuire, au lieu de ces poissons fantastiques qui justifient
-le mot du saltimbanque: J'ai vu une belle carpe, je compte
-l'acheter dans huit jours; au lieu de ces primeurs, qu'il faudrait
-appeler postmeurs, exposes en de fallacieux talages pour le plaisir
-des caporaux et de leurs <i>payses</i>, l'honnte Flicoteaux exposait des
-saladiers orns de maint raccommodage, o des tas de pruneaux
-cuits rjouissaient le regard du consommateur, sr que ce mot,
-trop prodigu sur d'autres affiches, <i>dessert</i>, n'tait pas une charte.
-Les pains de six livres, coups en quatre tronons, rassuraient sur
-la promesse du pain discrtion. Tel tait le luxe d'un tablissement
-que, de son temps, Molire et clbr, tant tait drlatique
-l'pigramme du nom. Flicoteaux subsiste, il vivra tant que les tudiants
-voudront vivre. On y mange, rien de moins, rien de plus;
-mais on y mange comme on travaille, avec une activit sombre ou
-joyeuse, selon les caractres ou les circonstances. Cet tablissement
-clbre consistait alors en deux salles disposes en querre, longues,
-troites et basses, claires l'une sur la place de la Sorbonne, l'autre
-sur la rue Neuve-de-Richelieu; toutes deux meubles de tables venues
-de quelque rfectoire abbatial, car leur longueur a quelque
-chose de monastique, et les couverts y sont prpars avec les serviettes
-des abonns passes dans des coulants de moir mtallique numrots.
-Flicoteaux I<sup>er</sup> ne changeait ses nappes que tous les dimanches;
-mais Flicoteaux II les a changes, dit-on, deux fois par semaine
-ds que la concurrence a menac sa dynastie. Ce restaurant
-est un atelier avec ses ustensiles, et non la salle de festin avec son
-lgance et ses plaisirs: chacun en sort promptement. Au dedans,
-les mouvements intrieurs sont rapides. Les garons y vont et viennent
-<span class="pagenum" id="Page_156">156</span>
-sans flner, ils sont tous occups, tous ncessaires. Les mets
-sont peu varis. La pomme de terre y est ternelle, il n'y aurait
-pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu'il
-s'en trouverait chez Flicoteaux. Elle s'y produit depuis trente ans
-sous cette couleur blonde affectionne par Titien, seme de verdure
-hache, et jouit d'un privilge envi par les femmes: telle vous
-l'avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. Les ctelettes
-de mouton, le filet de b&oelig;uf sont la carte de cet tablissement ce
-que les coqs de bruyre, les filets d'esturgeon sont celle de Vry,
-des mets extraordinaires qui exigent la commande ds le matin. La femelle
-du b&oelig;uf y domine, et son fils y foisonne sous les aspects les plus
-ingnieux. Quand le merlan, les maquereaux donnent sur les ctes
-de l'Ocan, ils rebondissent chez Flicoteaux. L, tout est en rapport
-avec les vicissitudes de l'agriculture et les caprices des saisons franaises.
-On y apprend des choses dont ne se doutent pas les riches,
-les oisifs, les indiffrents aux phases de la nature. L'tudiant parqu
-dans le quartier latin y a la connaissance la plus exacte des Temps:
-il sait quand les haricots et les petits pois russissent, quand la
-Halle regorge de choux, quelle salade y abonde, et si la betterave a
-manqu. Une vieille calomnie, rpte au moment o Lucien y
-venait, consistait attribuer l'apparition des beafteaks quelque
-mortalit sur les chevaux. Peu de restaurants parisiens offrent un si
-beau spectacle. L vous ne trouvez que jeunesse et foi, que misre
-gaiement supporte, quoique cependant les visages ardents et graves,
-sombres et inquiets n'y manquent pas. Les costumes sont gnralement
-ngligs. Aussi remarque-t-on les habitus qui viennent bien
-mis. Chacun sait que cette tenue extraordinaire signifie: matresse
-attendue, partie de spectacle ou visite dans les sphres suprieures.
-Il s'y est, dit-on, form quelques amitis entre plusieurs tudiants
-devenus plus tard clbres, comme on le verra dans cette histoire.
-Nanmoins, except les jeunes gens du mme pays runis au mme
-bout de table, gnralement les dneurs ont une gravit qui se dride
-difficilement, peut-tre cause de la catholicit du vin qui
-s'oppose toute expansion. Ceux qui ont cultiv Flicoteaux peuvent
-se rappeler plusieurs personnages sombres et mystrieux, envelopps
-dans les brumes de la plus froide misre, qui ont pu dner
-l pendant deux ans, et disparatre sans qu'aucune lumire ait
-clair ces farfadets parisiens aux yeux des plus curieux habitus.
-Les amitis bauches chez Flicoteaux se scellaient dans les cafs
-<span class="pagenum" id="Page_157">157</span>
-voisins aux flammes d'un punch liquoreux, ou la chaleur d'une
-demi-tasse de caf bnie par un <i>gloria</i> quelconque.</p>
-
-<p>Pendant les premiers jours de son installation l'htel de Cluny,
-Lucien, comme tout nophyte, eut des allures timides et rgulires.
-Aprs la triste preuve de la vie lgante qui venait d'absorber
-ses capitaux, il se jeta dans le travail avec cette premire
-ardeur que dissipent si vite les difficults et les amusements que
-Paris offre toutes les existences, aux plus luxueuses comme
-aux plus pauvres, et qui, pour tre dompts, exigent la sauvage
-nergie du vrai talent ou le sombre vouloir de l'ambition. Lucien
-tombait chez Flicoteaux vers quatre heures et demie, aprs
-avoir remarqu l'avantage d'y arriver des premiers; les mets taient
-alors plus varis, celui qu'on prfrait s'y trouvait encore. Comme
-tous les esprits potiques, il avait affectionn une place, et son
-choix annonait assez de discernement. Ds le premier jour de son
-entre chez Flicoteaux, il avait distingu, prs du comptoir, une
-table o les physionomies des dneurs, autant que leurs discours
-saisis la vole, lui dnoncrent des compagnons littraires. D'ailleurs,
-une sorte d'instinct lui fit deviner qu'en se plaant prs du
-comptoir il pourrait parlementer avec les matres du restaurant. A
-la longue la connaissance s'tablirait, et au jour des dtresses financires
-il obtiendrait sans doute un crdit ncessaire. Il s'tait donc
-assis une petite table carre ct du comptoir, o il ne vit que
-deux couverts orns de deux serviettes blanches sans coulant, et
-destines probablement aux allants et venants. Le vis--vis de Lucien
-tait un maigre et ple jeune homme, vraisemblablement aussi
-pauvre que lui, dont le beau visage dj fltri annonait que des
-esprances envoles avaient fatigu son front et laiss dans son me
-des sillons o les graines ensemences ne germaient point. Lucien
-se sentit pouss vers l'inconnu par ces <ins id="cor_42" title="vestige">vestiges</ins> de posie et par un
-irrsistible lan de sympathie.</p>
-
-<p>Ce jeune homme, le premier avec lequel le pote d'Angoulme
-put changer quelques paroles, au bout d'une semaine de petits
-soins, de paroles et d'observations changes, se nommait tienne
-Lousteau. Comme Lucien, tienne avait quitt sa province, une
-ville du Berry, depuis deux ans. Son geste anim, son regard brillant,
-sa parole brve par moments, trahissaient une amre connaissance
-de la vie littraire. tienne tait venu de Sancerre, sa tragdie en
-poche, attir par ce qui poignait Lucien: la gloire, le pouvoir et
-<span class="pagenum" id="Page_158">158</span>
-l'argent. Ce jeune homme, qui dna d'abord quelques jours de
-suite, ne se montra bientt plus que de loin en loin. Aprs cinq
-ou six jours d'absence, en retrouvant une fois son pote, Lucien
-esprait le revoir le lendemain; mais le lendemain la place tait
-prise par un inconnu. Quand, entre jeunes gens, on s'est vu la
-veille, le feu de la conversation d'hier se reflte sur celle d'aujourd'hui;
-mais ces intervalles obligeaient Lucien rompre chaque fois
-la glace, et retardaient d'autant une intimit qui, durant les premires
-semaines, fit peu de progrs. Aprs avoir interrog la dame
-du comptoir, Lucien apprit que son ami futur tait rdacteur d'un
-petit journal, o il faisait des articles sur les livres nouveaux, et rendait
-compte des pices joues l'Ambigu-Comique, la Gaiet, au
-Panorama-Dramatique. Ce jeune homme devint tout coup un
-personnage aux yeux de Lucien, qui compta bien engager la conversation
-avec lui d'une manire un peu plus intime, et faire quelques
-sacrifices pour obtenir une amiti si ncessaire un dbutant.
-Le journaliste resta quinze jours absent. Lucien ne savait pas encore
-qu'tienne ne dnait chez Flicoteaux que quand il tait sans
-argent, ce qui lui donnait cet air sombre et dsenchant, cette
-froideur laquelle Lucien opposait de flatteurs sourires et de douces
-paroles. Nanmoins cette liaison exigeait de mres rflexions, car
-ce journaliste obscur paraissait mener une vie coteuse, mlange
-de petits-verres, de tasses de caf, de bols de punch, de spectacles
-et de soupers. Or, pendant les premiers jours de son installation
-dans le quartier, la conduite de Lucien fut celle d'un pauvre
-enfant tourdi par sa premire exprience de la vie parisienne.
-Aussi, aprs avoir tudi le prix des consommations et soupes sa
-bourse, Lucien n'osa-t-il pas prendre les allures d'tienne, en
-craignant de recommencer les bvues dont il se repentait encore.
-Toujours sous le joug des religions de la province, ses deux anges
-gardiens, ve et David, se dressaient la moindre pense mauvaise,
-et lui rappelaient les esprances mises en lui, le bonheur
-dont il tait comptable sa vieille mre, et toutes les promesses de
-son gnie. Il passait ses matines la bibliothque Sainte-Genevive
- tudier l'histoire. Ses premires recherches lui avaient fait apercevoir
-d'effroyables erreurs dans son roman de l'Archer de Charles
-IX. La bibliothque ferme, il venait dans sa chambre humide et
-froide corriger son ouvrage, y recoudre, y supprimer des chapitres
-entiers. Aprs avoir dn chez Flicoteaux, il descendait au passage
-<span class="pagenum" id="Page_159">159</span>
-du Commerce, lisait au cabinet littraire de Blosse les &oelig;uvres de la
-littrature contemporaine, les journaux, les recueils priodiques, les
-livres de posie pour se mettre au courant du mouvement de l'intelligence,
-et regagnait son misrable htel vers minuit sans avoir
-us de bois ni de lumire. Ces lectures changeaient si normment
-ses ides, qu'il revit son recueil de sonnets sur les fleurs, ses chres
-Marguerites, et les retravailla si bien qu'il n'y eut pas cent vers de
-conservs. Ainsi, d'abord, Lucien mena la vie innocente et pure des
-pauvres enfants de la province qui trouvent du luxe chez Flicoteaux
-en le comparant l'ordinaire de la maison paternelle, qui se rcrent
-par de lentes promenades sous les alles du Luxembourg en
-y regardant les jolies femmes d'un &oelig;il oblique et le c&oelig;ur gros de
-sang, qui ne sortent pas du quartier, et s'adonnent saintement au
-travail en songeant leur avenir. Mais Lucien, n pote, soumis
-bientt d'immenses dsirs, se trouva sans force contre les sductions
-des affiches de spectacle. Le Thtre-Franais, le Vaudeville,
-les Varits, l'Opra-Comique, o il allait au parterre, lui enlevrent
-une soixantaine de francs. Quel tudiant pouvait rsister au bonheur
-de voir Talma dans les rles qu'il a illustrs? Le thtre, ce premier
-amour de tous les esprits potiques, fascina Lucien. Les acteurs
-et les actrices lui semblaient des personnages imposants; il ne
-croyait pas la possibilit de franchir la rampe et de les voir familirement.
-Ces auteurs de ses plaisirs taient pour lui des tres merveilleux
-que les journaux traitaient comme les grands intrts de
-l'tat. tre auteur dramatique, se faire jouer, quel rve caress!
-Ce rve, quelques audacieux, comme Casimir Delavigne, le ralisaient!
-Ces fcondes penses, ces moments de croyance en soi suivis
-de dsespoir agitrent Lucien et le maintinrent dans la sainte
-voie du travail et de l'conomie, malgr les grondements sourds de
-plus d'un fanatique dsir. Par excs de sagesse, il se dfendit de
-pntrer dans le Palais-Royal, ce lieu de perdition o, pendant
-une seule journe, il avait dpens cinquante francs chez Vry, et
-prs de cinq cents francs en habits. Aussi quand il cdait la tentation
-de voir Fleury, Talma, les deux Baptiste, ou Michot, n'allait-il
-pas plus loin que l'obscure galerie o l'on faisait queue ds cinq
-heures et demie, et o les retardataires taient obligs d'acheter
-pour dix sous une place auprs du bureau. Souvent, aprs tre
-rest l pendant deux heures, ces mots: <i>il n'y a plus de billets!</i>
-retentissaient l'oreille de plus d'un tudiant dsappoint. Aprs le
-<span class="pagenum" id="Page_160">160</span>
-spectacle, Lucien revenait les yeux baisss, ne regardant point dans
-les rues alors meubles de sductions vivantes. Peut-tre lui arriva-t-il
-quelques-unes de ces aventures d'une excessive simplicit, mais
-qui prennent une place immense dans les jeunes imaginations timores.
-Effray de la baisse de ses capitaux, un jour o il compta ses
-cus, Lucien eut des sueurs froides en songeant la ncessit de
-s'enqurir d'un libraire et de chercher quelques travaux pays.
-Le jeune journaliste dont il s'tait fait, lui seul, un ami, ne venait
-plus chez Flicoteaux. Lucien attendait un hasard qui ne se
-prsentait pas. A Paris, il n'y a de hasard que pour les gens extrmement
-rpandus; le nombre des relations y augmente les chances
-du succs en tout genre, et le hasard aussi est du ct des gros
-bataillons. En homme chez qui la prvoyance des gens de la province
-subsistait encore, Lucien ne voulut pas arriver au moment o
-il n'aurait plus que quelques cus: il rsolut d'affronter les libraires.</p>
-
-<p>Par une assez froide matine du mois de septembre, il descendit
-la rue de la Harpe, ses deux manuscrits sous le bras. Il chemina
-jusqu'au quai des Augustins, se promena le long du trottoir en regardant
-alternativement l'eau de la Seine et les boutiques des libraires,
-comme si un bon gnie lui conseillait de se jeter l'eau
-plutt que de se jeter dans la littrature. Aprs des hsitations poignantes,
-aprs un examen approfondi des figures plus ou moins
-tendres, rcratives, refrognes, joyeuses ou tristes qu'il observait
- travers les vitres ou sur le seuil des portes, il avisa une maison
-devant laquelle des commis empresss emballaient des livres. Il s'y
-faisait des expditions, les murs taient couverts d'affiches. <i>En
-vente</i>: <span class="smcap">le Solitaire</span>, <i>par M. le vicomte d'Arlincourt. Troisime
-dition.</i> <span class="smcap">Lonide</span>, <i>par Victor Ducange; cinq volumes
-in 12 imprims sur papier fin. Prix, 12 francs.</i> <span class="smcap">Inductions
-morales</span>, <i>par Kratry</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont heureux ceux-l! se disait Lucien.</p>
-
-<p>L'affiche, cration neuve et originale du fameux Ladvocat, florissait
-alors pour la premire fois sur les murs. Paris fut bientt bariol
-par les imitateurs de ce procd d'annonce, la source d'un
-des revenus publics. Enfin le c&oelig;ur gonfl de sang et d'inquitude,
-Lucien, si grand nagure Angoulme et Paris si petit, se coula
-le long des maisons et rassembla son courage pour entrer dans cette
-boutique encombre de commis, de chalands, de libraires!&mdash;Et
-peut-tre d'auteurs, pensa Lucien.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_161">161</span>
-&mdash;Je voudrais parler monsieur Vidal ou monsieur Porchon,
-dit-il un commis.</p>
-
-<p>Il avait lu sur l'enseigne en grosses lettres: <span class="smcap">Vidal et Porchon</span>,
-<i>libraires-commissionnaires pour la France et l'tranger</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ces messieurs sont tous deux en affaires, lui rpondit un
-commis affair.</p>
-
-<p>&mdash;J'attendrai.</p>
-
-<p>On le laissa dans la boutique o il examina les ballots; il resta
-deux heures occup regarder les titres, ouvrir les livres, lire
-des pages et l. Lucien finit par s'appuyer l'paule un vitrage
-garni de petits rideaux verts, derrire lequel il souponna que se
-tenait ou Vidal ou Porchon, et il entendit la conversation suivante.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous m'en prendre cinq cents exemplaires? je vous
-les passe alors cinq francs et vous donne double treizime.</p>
-
-<p>&mdash;A quel prix a les mettrait-il?</p>
-
-<p>&mdash;A seize sous de moins.</p>
-
-<p>&mdash;Quatre francs quatre sous, dit Vidal ou Porchon celui qui
-offrait ses livres.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, rpondit le vendeur.</p>
-
-<p>&mdash;En compte? demanda l'acheteur.</p>
-
-<p>&mdash;Vieux farceur! et vous me rgleriez dans dix-huit mois, en
-billets un an?</p>
-
-<p>&mdash;Non, rgls immdiatement, rpondit Vidal ou Porchon.</p>
-
-<p>&mdash;A quel terme, neuf mois? demanda le libraire ou l'auteur qui
-offrait sans doute un livre.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon cher, un an, rpondit l'un des deux <ins id="cor_43" title="libaires">libraires</ins>-commissionnaires.</p>
-
-<p>Il y eut un moment de silence.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'gorgez, s'cria l'inconnu.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, aurons-nous plac dans un an cinq cents exemplaires
-de <i>Lonide</i>? rpondit le libraire-commissionnaire l'diteur de
-Victor Ducange. Si les livres allaient au gr des diteurs, nous serions
-millionnaires, mon cher matre; mais ils vont au gr du public.
-On donne les romans de Walter Scott dix-huit sous le volume,
-trois livres douze sous l'exemplaire, et vous voulez que je
-vende vos bouquins plus cher? Si vous voulez que je vous pousse
-ce roman-l, faites moi des avantages.&mdash;Vidal!</p>
-
-<p>Un gros homme quitta la caisse et vint, une plume passe entre
-son oreille et sa tte.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span>
-&mdash;Dans ton dernier voyage, combien as-tu plac de Ducange?
-lui demanda Porchon.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai <i>fait deux cents Petit Vieillard de Calais</i>; mais il a
-fallu, pour les placer, dprcier deux autres ouvrages sur lesquels
-on ne nous faisait pas de si fortes remises, et qui sont devenus de
-fort jolis <i>rossignols</i>.</p>
-
-<p>Plus tard Lucien apprit que ce sobriquet de rossignol tait donn
-par les libraires aux ouvrages qui restent perchs sur les casiers
-dans les profondes solitudes de leurs magasins.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais d'ailleurs, reprit Vidal, que Picard prpare des romans.
-On nous promet vingt pour cent de remise sur le prix ordinaire
-de librairie, afin d'organiser un succs.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, un an, rpondit piteusement l'diteur foudroy
-par la dernire observation confidentielle de Vidal Porchon.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce dit? demanda nettement Porchon l'inconnu.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Le libraire sortit. Lucien entendit Porchon disant Vidal:&mdash;Nous
-en avons trois cents exemplaires de demands, nous lui allongerons
-son rglement, nous vendrons les Lonide cent sous l'unit,
-nous nous les ferons rgler six mois, et...</p>
-
-<p>&mdash;Et, dit Vidal, voil quinze cents francs de gagns.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j'ai bien vu qu'il tait gn.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'enfonce! il paye quatre mille francs Ducange pour deux
-mille exemplaires.</p>
-
-<p>Lucien arrta Vidal en bouchant la petite porte de cette cage.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit-il aux deux associs, j'ai l'honneur de vous
-saluer.</p>
-
-<p>Les libraires le salurent peine.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis auteur d'un roman sur l'histoire de France, la manire
-de Walter Scott et qui a pour titre l'Archer de Charles IX;
-je vous propose d'en faire l'acquisition.</p>
-
-<p>Porchon jeta sur Lucien un regard sans chaleur en posant sa
-plume sur son pupitre.</p>
-
-<p>Vidal, lui, regarda l'auteur d'un air brutal, et lui rpondit:&mdash;Monsieur,
-nous ne sommes pas libraires-diteurs, nous sommes libraires-commissionnaires.
-Quand nous faisons des livres pour notre
-compte, ils constituent des oprations que nous entreprenons alors
-avec des <i>noms faits</i>, nous n'achetons d'ailleurs que des livres srieux,
-des histoires, des rsums.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_163">163</span>
-&mdash;Mais mon livre est trs-srieux, il s'agit de peindre sous son
-vrai jour la lutte des catholiques qui tenaient pour le gouvernement
-absolu, et des protestants qui voulaient tablir la rpublique.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Vidal! cria un commis.</p>
-
-<p>Vidal s'esquiva.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous dis pas, monsieur, que votre livre ne soit pas un
-chef-d'&oelig;uvre, reprit Porchon en faisant un geste assez impoli, mais
-nous ne nous occupons que des livres fabriqus. Allez voir ceux qui
-achtent des manuscrits, le pre Doguereau, rue du Coq, auprs
-du Louvre, il est un de ceux qui font le roman. Si vous aviez parl
-plus tt, vous venez de voir Pollet, le concurrent de Doguereau, et
-des libraires des Galeries-de-Bois.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, j'ai un recueil de posie...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Porchon! cria-t-on.</p>
-
-<p>&mdash;De la posie, s'cria Porchon en colre. Et pour qui me prenez-vous?
-ajouta-t-il en lui riant au nez et disparaissant dans son
-arrire-boutique.</p>
-
-<p>Lucien traversa le Pont-Neuf en proie mille rflexions. Ce qu'il
-avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces
-libraires, les livres taient comme des bonnets de coton pour des
-bonnetiers, une marchandise vendre cher, acheter bon march.</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis tromp, se dit-il frapp nanmoins du brutal et
-matriel aspect que prenait la littrature.</p>
-
-<p>Il avisa rue du Coq une boutique modeste devant laquelle il avait
-dj pass, sur laquelle taient peints en lettres jaunes, sur un fond
-vert, ces mots: <span class="cs8">DOGUEREAU, LIBRAIRE</span>. Il se souvint d'avoir vu ces
-mots rpts au bas du frontispice de plusieurs des romans qu'il
-avait lus au cabinet littraire de Blosse. Il entra non sans cette trpidation
-intrieure que cause tous les hommes d'imagination la
-certitude d'une lutte. Il trouva dans la boutique un singulier vieillard,
-l'une des figures originales de la librairie sous l'Empire. Doguereau
-portait un habit noir grandes basques carres, et la mode
-taillait alors les fracs en queue de morue. Il avait un gilet d'toffe
-commune carreaux de diverses couleurs d'o pendaient, l'endroit
-du gousset, une chane d'acier et une clef de cuivre qui
-jouaient sur une vaste culotte noire. La montre devait avoir la grosseur
-d'un oignon. Ce costume tait complt par des bas draps,
-couleur gris de fer, et par des souliers orns de boucles en argent.
-Le vieillard avait la tte nue, dcore de cheveux grisonnants, et
-<span class="pagenum" id="Page_164">164</span>
-assez potiquement pars. Le pre Doguereau, comme l'avait surnomm
-Porchon, tenait par l'habit, par la culotte et par les souliers
-au professeur de belles-lettres, et au marchand par le gilet, la montre
-et les bas. Sa physionomie ne dmentait point cette singulire
-alliance: il avait l'air magistral, dogmatique, la figure creuse du
-matre de rhtorique, et les yeux vifs, la bouche souponneuse,
-l'inquitude vague du libraire.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Doguereau? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, monsieur...</p>
-
-<p>&mdash;Je suis auteur d'un roman, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes bien jeune, dit le libraire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, mon ge ne fait rien l'affaire.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, dit le vieux libraire en prenant le manuscrit. Ah,
-diantre! L'Archer de Charles IX, un bon titre. Voyons, jeune
-homme, dites-moi votre sujet en deux mots.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, c'est une &oelig;uvre historique dans le genre de Walter
-Scott, o le caractre de la lutte entre les protestants et les catholiques
-est prsent comme un combat entre deux systmes de gouvernement,
-et o le trne tait srieusement menac. J'ai pris parti
-pour les catholiques.</p>
-
-<p>&mdash;H! mais, jeune homme, voil des ides. Eh! bien, je lirai
-votre ouvrage, je vous le promets. J'aurais mieux aim un roman
-dans le genre de madame Radcliffe; mais si vous tes travailleur, si
-vous avez un peu de style, de la conception, des ides, l'art de la mise
-en scne, je ne demande pas mieux que de vous tre utile. Que
-nous faut-il?.... de bons manuscrits.</p>
-
-<p>&mdash;Quand pourrai-je venir?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais ce soir la campagne, je serai de retour aprs-demain,
-j'aurai lu votre ouvrage, et s'il me va, nous pourrons traiter le jour
-mme.</p>
-
-<p>Lucien, le voyant si bonhomme, eut la fatale ide de sortir le
-manuscrit des Marguerites.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, j'ai fait aussi un recueil de vers...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous tes pote, je ne veux plus de votre roman, dit le
-vieillard en lui tendant le manuscrit. Les rimailleurs chouent quand
-ils veulent faire de la prose. En prose, il n'y a pas de chevilles, il
-faut absolument dire quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, Walter Scott a fait des vers aussi.....</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, dit Doguereau qui se radoucit, devina la pnurie
-<span class="pagenum" id="Page_165">165</span>
-du jeune homme, et garda le manuscrit. O demeurez-vous? j'irai
-vous voir.</p>
-
-<p>Lucien donna son adresse, sans souponner chez ce vieillard la
-moindre arrire-pense, il ne reconnaissait pas en lui le libraire de
-la vieille cole, un homme du temps o les libraires souhaitaient
-tenir dans un grenier et sous clef Voltaire et Montesquieu mourant
-de faim.</p>
-
-<p>&mdash;Je reviens prcisment par le quartier latin, lui dit le vieux
-libraire aprs avoir lu l'adresse.</p>
-
-<p>&mdash;Le brave homme! pensa Lucien en saluant le libraire. J'ai
-donc rencontr un ami de la jeunesse, un connaisseur qui sait quelque
-chose. Parlez-moi de celui-l? Je le disais bien David: le talent
-parvient facilement Paris.</p>
-
-<p>Lucien revint heureux et lger, il rvait la gloire. Sans plus songer
-aux sinistres paroles qui venaient de frapper son oreille dans le
-comptoir de Vidal et Porchon, il se voyait riche d'au moins douze
-cents francs. Douze cents francs reprsentaient une anne de sjour
- Paris, une anne pendant laquelle il prparerait de nouveaux ouvrages.
-Combien de projets btis sur cette esprance? Combien de
-douces rveries en voyant sa vie assise sur le travail? Il se casa,
-s'arrangea, peu s'en fallut qu'il ne ft quelques acquisitions. Il ne
-trompa son impatience que par des lectures constantes au cabinet
-de Blosse. Deux jours aprs, le vieux Doguereau, surpris du
-style que Lucien avait dpens dans sa premire &oelig;uvre, enchant
-de l'exagration des caractres qu'admettait l'poque o
-se dveloppait le drame, frapp de la fougue d'imagination avec laquelle
-un jeune auteur dessine toujours son premier plan, il n'tait
-pas gt, le pre Doguereau! vint l'htel o demeurait son Walter
-Scott en herbe. Il tait dcid payer mille francs la proprit entire
-de l'Archer de Charles IX, et lier Lucien par un trait pour
-plusieurs ouvrages. En voyant l'htel, le vieux renard se ravisa.&mdash;Un
-jeune homme log l n'a que des gots modestes, il aime
-l'tude, le travail; je peux ne lui donner que huit cents francs.
-L'htesse, laquelle il demanda monsieur Lucien de Rubempr,
-lui rpondit:&mdash;Au quatrime! Le libraire leva le nez, et n'aperut
-que le ciel au-dessus du quatrime.&mdash;Ce jeune homme, pensa-t-il,
-est joli garon, il est mme trs-beau; s'il gagnait trop
-d'argent, il se dissiperait, il ne travaillerait plus. Dans notre intrt
-commun, je lui offrirai six cents francs; mais en argent, pas de
-<span class="pagenum" id="Page_166">166</span>
-billets. Il monta l'escalier, frappa trois coups la porte de Lucien,
-qui vint ouvrir. La chambre tait d'une nudit dsesprante. Il y
-avait sur la table un bol de lait et une flte de deux sous. Ce dnment
-du gnie frappa le bonhomme Doguereau.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il conserve, pensa-t-il, ces m&oelig;urs simples, cette frugalit,
-ces modestes besoins. J'prouve du plaisir vous voir, dit-il
-Lucien. Voil, monsieur, comment vivait Jean-Jacques, avec lequel
-vous aurez plus d'un rapport. Dans ces logements-ci brille le feu du
-gnie et se composent les bons ouvrages. Voil comment devraient
-vivre les gens de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafs, dans
-les restaurants, d'y perdre leur temps, leur talent et notre argent.
-Il s'assit. Jeune homme, votre roman n'est pas mal. J'ai t professeur
-de rhtorique, je connais l'histoire de France; il y a d'excellentes
-choses. Enfin vous avez de l'avenir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vous le dis, nous pouvons faire des affaires ensemble.
-Je vous achte votre roman...</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur de Lucien s'panouit, il palpitait d'aise, il allait entrer
-dans le monde littraire, il serait enfin imprim.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l'achte quatre cents francs, dit Doguereau d'un ton
-mielleux et en regardant Lucien d'un air qui semblait annoncer un
-effort de gnrosit.</p>
-
-<p>&mdash;Le volume? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Le roman, dit Doguereau sans s'tonner de la surprise de Lucien.
-Mais, ajouta-t-il, ce sera comptant. Vous vous engagerez
-m'en faire deux par an pendant six ans. Si le premier s'puise en six
-mois, je vous payerai les suivants six cents francs. Ainsi, deux par
-an, vous aurez cent francs par mois, vous aurez votre vie assure,
-vous serez heureux. J'ai des auteurs que je ne paye que trois cents
-francs par roman. Je donne deux cents francs pour une traduction
-de l'anglais. Autrefois, ce prix et t exorbitant.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, nous ne pourrons pas nous entendre, je vous prie
-de me rendre mon manuscrit, dit Lucien glac.</p>
-
-<p>&mdash;Le voil, dit le vieux libraire. Vous ne connaissez pas les affaires,
-monsieur. En publiant le premier roman d'un auteur, un
-diteur doit risquer seize cents francs d'impression et de papier. Il
-est plus facile de faire un roman que de trouver une pareille somme.
-J'ai cent manuscrits de romans chez moi, et n'ai pas cent soixante
-mille francs dans ma caisse. Hlas! je n'ai pas gagn cette somme
-<span class="pagenum" id="Page_167">167</span>
-depuis vingt ans que je suis libraire. On ne fait donc pas fortune
-au mtier d'imprimer des romans. Vidal et Porchon ne nous les
-prennent qu' des conditions qui deviennent de jour en jour plus
-onreuses pour nous. L o vous risquez votre temps, je dois, moi,
-dbourser deux mille francs. Si nous sommes tromps, car <i lang="la" xml:lang="la">habent
-sua fata libelli</i>, je perds deux mille francs; quant vous,
-vous n'avez qu' lancer une ode contre la stupidit publique. Aprs
-avoir mdit sur ce que j'ai l'honneur de vous dire, vous viendrez
-me revoir.&mdash;Vous reviendrez moi, rpta le libraire avec autorit
-pour rpondre un geste plein de superbe que Lucien laissa
-chapper. Loin de trouver un libraire qui veuille risquer deux
-mille francs pour un jeune inconnu, vous ne trouverez pas un
-commis qui se donne la peine de lire votre griffonnage. Moi, qui
-l'ai lu, je puis vous y signaler plusieurs fautes de franais. Vous
-avez mis <i>observer</i> pour <i>faire observer</i>, et <i>malgr que</i>. Malgr
-veut un rgime direct. Lucien parut humili.&mdash;Quand je vous reverrai,
-vous aurez perdu cent francs, ajouta-t-il, je ne vous donnerai
-plus alors que cent cus. Il se leva, salua, mais sur le pas de
-la porte il dit:&mdash;Si vous n'aviez pas du talent, de l'avenir, si je
-ne m'intressais pas aux jeunes gens studieux, je ne vous aurais pas
-propos de si belles conditions. Cent francs par mois! Songez-y.
-Aprs tout, un roman dans un tiroir, ce n'est pas comme un cheval
- l'curie, a ne mange pas de pain. A la vrit, a n'en donne
-pas non plus!</p>
-
-<p>Lucien prit son manuscrit, le jeta par terre en s'criant:&mdash;J'aime
-mieux le brler, monsieur!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez une tte de pote, dit le vieillard.</p>
-
-<p>Lucien dvora sa flte, lappa son lait et descendit. Sa chambre
-n'tait pas assez vaste, il y aurait tourn sur lui-mme comme un
-lion dans sa cage au Jardin-des-Plantes.</p>
-
-<p>A la bibliothque Sainte-Genevive, o Lucien comptait aller, il
-avait toujours aperu dans le mme coin un jeune homme d'environ
-vingt-cinq ans qui travaillait avec cette application soutenue
-que rien ne distrait ni drange, et laquelle se reconnaissent les
-vritables ouvriers littraires. Ce jeune homme y venait sans doute
-depuis long-temps, les employs et le bibliothcaire lui-mme
-avaient pour lui des complaisances; le bibliothcaire lui laissait
-emporter des livres que Lucien voyait rapporter le lendemain par
-le studieux inconnu, dans lequel le pote reconnaissait un frre de
-<span class="pagenum" id="Page_168">168</span>
-misre et d'esprance. Petit, maigre et ple, ce travailleur cachait
-un beau front sous une paisse chevelure noire assez mal tenue, il
-avait de belles mains, il attirait le regard des indiffrents par une
-vague ressemblance avec le portrait de Bonaparte grav d'aprs
-Robert Lefebvre. Cette gravure est tout un pome de mlancolie
-ardente, d'ambition contenue, d'activit cache. Examinez-la bien?
-Vous y trouverez du gnie et de la discrtion, de la finesse et de la
-grandeur. Les yeux ont de l'esprit comme des yeux de femme. Le
-coup d'&oelig;il est avide de l'espace et dsireux de difficults vaincre.
-Le nom de Bonaparte ne serait pas crit au-dessous, vous le contempleriez
-tout aussi longtemps. Le jeune homme qui ralisait
-cette gravure avait ordinairement un pantalon pied dans des souliers
- grosses semelles, une redingote de drap commun, une cravate
-noire, un gilet de drap gris, mlang de blanc, boutonn jusqu'en
-haut, et un chapeau bon march. Son ddain pour toute
-toilette inutile tait visible. Ce mystrieux inconnu, marqu du
-sceau que le gnie imprime au front de ses esclaves, Lucien le retrouvait
-chez Flicoteaux le plus rgulier de tous les habitus; il y
-mangeait pour vivre, sans faire attention des aliments avec lesquels
-il paraissait familiaris, il buvait de l'eau. Soit la bibliothque,
-soit chez Flicoteaux, il dployait en tout une sorte de dignit
-qui venait sans doute de la conscience d'une vie occupe par quelque
-chose de grand, et qui le rendait inabordable. Son regard tait
-penseur. La mditation habitait sur son beau front noblement
-coup. Ses yeux noirs et vifs, qui voyaient bien et promptement,
-annonaient une habitude d'aller au fond des choses. Simple en ses
-gestes, il avait une contenance grave. Lucien prouvait un respect
-involontaire pour lui. Dj plusieurs fois, l'un et l'autre ils s'taient
-mutuellement regards comme pour se parler l'entre ou la
-sortie de la bibliothque ou du restaurant, mais ni l'un ni l'autre
-ils n'avaient os. Ce silencieux jeune homme allait au fond de la
-salle, dans la partie situe en retour sur la place de la Sorbonne,
-Lucien n'avait donc pu se lier avec lui, quoiqu'il se sentt port
-vers ce jeune travailleur en qui se trahissaient les indicibles symptmes
-de la supriorit. L'un et l'autre, ainsi qu'ils le reconnurent
-plus tard, ils taient deux natures vierges et timides, adonnes
-toutes les peurs dont les motions plaisent aux hommes solitaires.
-Sans leur subite rencontre au moment du dsastre qui venait d'arriver
- Lucien, peut-tre ne se seraient-ils jamais mis en communication.
-<span class="pagenum" id="Page_169">169</span>
-Mais en entrant dans la rue des Grs, Lucien aperut le
-jeune inconnu qui revenait de Sainte-Genevive.</p>
-
-<p>&mdash;La bibliothque est ferme, je ne sais pourquoi, monsieur,
-lui dit-il.</p>
-
-<p>En ce moment Lucien avait des larmes dans les yeux, il remercia
-l'inconnu par un de ces gestes qui sont plus loquents que
-le discours, et qui, de jeune homme jeune homme, ouvrent aussitt
-les c&oelig;urs. Tous deux descendirent la rue des Grs en se dirigeant
-vers la rue de La Harpe.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais alors me promener au Luxembourg, dit Lucien. Quand
-on est sorti, il est difficile de revenir travailler.</p>
-
-<p>&mdash;On n'est plus dans le courant d'ides ncessaires, reprit l'inconnu.
-Vous paraissez chagrin, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Il vient de m'arriver une singulire aventure, dit Lucien.</p>
-
-<p>Il raconta sa visite sur le quai, puis celle au vieux libraire et les
-propositions qu'il venait de recevoir; il se nomma, et dit quelques
-mots de sa situation. Depuis un mois environ, il avait dpens
-soixante francs pour vivre, trente francs l'htel, vingt francs au
-spectacle, dix francs au cabinet littraire, en tout cent vingt francs;
-il ne lui restait plus que cent vingt francs.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, lui dit l'inconnu, votre histoire est la mienne et
-celle de mille douze cents jeunes gens qui, tous les ans, viennent
-de la province Paris. Nous ne sommes pas encore les plus malheureux.
-Voyez-vous ce thtre? dit-il en lui montrant les cimes
-de l'Odon. Un jour vint se loger, dans une des maisons qui sont
-sur la place, un homme de talent qui avait roul dans des abmes
-de misre; mari, surcrot de malheur qui ne nous afflige encore
-ni l'un ni l'autre, une femme qu'il aimait; pauvre ou riche,
-comme vous voudrez, de deux enfants; cribl de dettes, mais confiant
-dans sa plume. Il prsente l'Odon une comdie en cinq
-actes, elle est reue, elle obtient un tour de faveur, les comdiens
-la rptent, et le directeur active les rptitions. Ces cinq bonheurs
-constituent cinq drames encore plus difficiles raliser que
-cinq actes crire. Le pauvre auteur, log dans un grenier que
-vous pouvez voir d'ici, puise ses dernires ressources pour vivre
-pendant la mise en scne de sa pice, sa femme met ses vtements
-au Mont-de-Pit, la famille ne mange que du pain. Le
-jour de la dernire rptition, la veille de la reprsentation, le
-mnage devait cinquante francs dans le quartier, au boulanger, la
-<span class="pagenum" id="Page_170">170</span>
-laitire, au portier. Le pote avait conserv le strict <ins id="cor_44" title="ncessaires">ncessaire</ins>:
-un habit, une chemise, un pantalon, un gilet et des bottes. Sr
-du succs, il vient embrasser sa femme, il lui annonce la fin de
-leurs infortunes.&mdash;Enfin il n'y a plus rien contre nous! s'crie-t-il.&mdash;Il
-y a le feu, dit la femme, regarde, l'Odon brle. Monsieur,
-l'Odon brlait. Ne vous plaignez donc pas. Vous avez des
-vtements, vous n'avez ni femme ni enfants, vous avez pour cent
-vingt francs de hasard dans votre poche, et vous ne devez rien
-personne. La pice a eu cent cinquante reprsentations au thtre
-Louvois. Le roi a fait une pension l'auteur. Buffon l'a dit, le gnie,
-c'est la patience. La patience est en effet ce qui, chez l'homme,
-ressemble le plus au procd que la nature emploie dans ses crations.
-Qu'est-ce que l'Art, monsieur? c'est la nature concentre.</p>
-
- <div><!--vite une coupure gnante dans les epub-->
-<p>Les deux jeunes gens arpentaient alors le Luxembourg, Lucien
-apprit bientt le nom, devenu depuis clbre, de l'inconnu qui
-s'efforait de le consoler. Ce jeune homme tait Daniel d'Arthez,
-aujourd'hui l'un des plus illustres crivains de notre poque, et
-l'un des gens rares qui, selon la belle pense d'un pote, offrent</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="verse">L'accord d'un beau talent et d'un beau caractre.</div>
-</div>
- </div>
-
-<p>&mdash;On ne peut pas tre grand homme bon march, lui dit Daniel
-de sa voix douce. Le gnie arrose ses &oelig;uvres de ses larmes. Le
-talent est une crature morale qui a, comme tous les tres, une
-enfance sujette des maladies. La Socit repousse les talents incomplets
-comme la Nature emporte les cratures faibles ou mal
-conformes. Qui veut s'lever au-dessus des hommes doit se prparer
- une lutte, ne reculer devant aucune difficult. Un grand
-crivain est un martyr qui ne mourra pas, voil tout. Vous avez
-au front le sceau du gnie, dit d'Arthez Lucien en lui jetant un
-regard qui l'enveloppa; si vous n'en avez pas au c&oelig;ur la volont,
-si vous n'en avez pas la patience anglique, si quelque distance
-du but que vous mettent les bizarreries de la destine vous ne reprenez
-pas, comme les tortues en quelque pays qu'elles soient, le
-chemin de votre infini, comme elles prennent celui de leur cher
-ocan, renoncez ds aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous attendez donc, vous, des supplices? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;A des preuves en tout genre, la calomnie, la trahison,
- l'injustice de mes rivaux; aux effronteries, aux ruses, l'pret
-<span class="pagenum" id="Page_171">171</span>
-du commerce, rpondit le jeune homme d'une voix rsigne. Si
-votre &oelig;uvre est belle, qu'importe une premire perte...</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous lire et juger la mienne? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, dit d'Arthez. Je demeure rue des Quatre-Vents, dans
-une maison o l'un des hommes les plus illustres, un des plus beaux
-gnies de notre temps, un phnomne dans la science, Desplein, le
-plus grand chirurgien connu, souffrit son premier martyre en se
-dbattant avec les premires difficults de la vie et de la gloire
-Paris. Ce souvenir me donne tous les soirs la dose de courage dont
-j'ai besoin tous les matins. Je suis dans cette chambre o il a souvent
-mang, comme Rousseau, du pain et des cerises, mais sans
-Thrse. Venez dans une heure, j'y serai.</p>
-
-<p>Les deux potes se quittrent en se serrant la main avec une indicible
-effusion de tendresse mlancolique. Lucien alla chercher son
-manuscrit. Daniel d'Arthez alla mettre au Mont-de-Pit sa montre
-pour pouvoir acheter deux falourdes, afin que son nouvel ami
-trouvt du feu chez lui, car il faisait froid. Lucien fut exact et vit
-d'abord une maison moins dcente que son htel et qui avait une
-alle sombre, au bout de laquelle se dveloppait un escalier obscur.
-La chambre de Daniel d'Arthez, situe au cinquime tage, avait
-deux mchantes croises entre lesquelles tait une bibliothque en
-bois noirci, pleine de cartons tiquets. Une maigre couchette en
-bois peint, semblable aux couchettes de collge, une table de nuit
-achete d'occasion, et deux fauteuils couverts en crin occupaient
-le fond de cette pice tendue d'un papier cossais verni par la fume
-et par le temps. Une longue table charge de papiers tait place
-entre la chemine et l'une des croises. En face de cette chemine,
-il y avait une mauvaise commode en bois d'acajou. Un tapis de hasard
-couvrait entirement le carreau. Ce luxe ncessaire vitait du
-chauffage. Devant la table, un vulgaire fauteuil de bureau en basane
-rouge blanchie par l'usage, puis six mauvaises chaises compltaient
-l'ameublement. Sur la chemine, Lucien aperut un vieux flambeau
-de bouillotte garde-vue, muni de quatre bougies. Quand Lucien
-demanda la raison des bougies, en reconnaissant en toutes choses
-les symptmes d'une pre misre, d'Arthez lui rpondit qu'il lui
-tait impossible de supporter l'odeur de la chandelle. Cette circonstance
-indiquait une grande dlicatesse de sens, l'indice d'une exquise
-sensibilit.</p>
-
-<p>La lecture dura sept heures. Daniel couta religieusement, sans
-<span class="pagenum" id="Page_172">172</span>
-dire un mot ni faire une observation, une des plus rares preuves
-de bon got que puissent donner les auteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit Lucien Daniel en mettant le manuscrit sur
-la chemine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes dans une belle et bonne voie, rpondit gravement
-le jeune homme; mais votre &oelig;uvre est remanier. Si vous voulez
-ne pas tre le singe de Walter Scott, il faut vous crer une manire
-diffrente, et vous l'avez imit. Vous commencez, comme lui, par
-de longues conversations pour poser vos personnages; quand ils ont
-caus, vous faites arriver la description et l'action. Cet antagonisme
-ncessaire toute &oelig;uvre dramatique vient en dernier. Renversez-moi
-les termes du problme. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiques
-chez Scott, mais sans couleur chez vous, par des descriptions
-auxquelles se prte si bien notre langue. Que chez vous
-le dialogue soit la consquence attendue qui couronne vos prparatifs.
-Entrez tout d'abord dans l'action. Prenez-moi votre sujet
-tantt en travers, tantt par la queue; enfin variez vos plans, pour
-n'tre jamais le mme. Vous serez neuf tout en adaptant l'histoire
-de France la forme du drame dialogu de l'cossais. Walter
-Scott est sans passion, il l'ignore, ou peut-tre lui tait-elle interdite
-par les m&oelig;urs hypocrites de son pays. Pour lui, la femme est
-le devoir incarn. A de rares exceptions prs, ses hrones sont
-absolument les mmes, il n'a eu pour elles qu'un seul <ins id="cor_45" title="ponsif">poncif</ins>, selon
-l'expression des peintres. Elles procdent toutes de Clarisse Harlowe;
-en les ramenant toutes une ide, il ne pouvait que tirer
-des exemplaires d'un mme type varis par un coloriage plus ou
-moins vif. La femme porte le dsordre dans la socit par la passion.
-La passion a des accidents infinis. Peignez donc les passions,
-vous aurez les ressources immenses dont s'est priv ce grand gnie
-pour tre lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. En
-France, vous trouverez les fautes charmantes et les m&oelig;urs brillantes
-du catholicisme opposer aux sombres figures du calvinisme pendant
-la priode la plus passionne de notre histoire. Chaque rgne
-authentique, partir de Charlemagne, demandera tout au moins
-un ouvrage, et quelquefois quatre ou cinq, comme pour Louis XIV,
-Henri IV, Franois I<sup>er</sup>. Vous ferez ainsi une histoire de France pittoresque
-o vous peindrez les costumes, les meubles, les maisons,
-les intrieurs, la vie prive, tout en donnant l'esprit du temps, au
-lieu de narrer pniblement des faits connus. Vous avez un moyen
-<span class="pagenum" id="Page_173">173</span>
-d'tre original en relevant les erreurs populaires qui dfigurent la
-plupart de nos rois. Osez, dans votre premire &oelig;uvre, rtablir la
-grande et magnifique figure de Catherine que vous avez sacrifie
-aux prjugs qui planent encore sur elle. Enfin peignez Charles IX
-comme il tait, et non comme l'ont fait les crivains protestants.
-Au bout de dix ans de persistance, vous aurez gloire et fortune.</p>
-
-<p>Il tait alors neuf heures. Lucien imita l'action secrte de son
-futur ami en lui offrant dner chez don, o il dpensa douze
-francs. Pendant ce dner Daniel livra le secret de ses esprances et
-de ses tudes Lucien. D'Arthez n'admettait pas de talent hors ligne
-sans de profondes connaissances mtaphysiques. Il procdait
-en ce moment au dpouillement de toutes les richesses philosophiques
-des temps anciens et modernes pour se les assimiler. Il voulait,
-comme Molire, tre un profond philosophe avant de faire des
-comdies. Il tudiait le monde crit et le monde vivant, la pense
-et le fait. Il avait pour amis de savants naturalistes, de jeunes mdecins,
-des crivains politiques et des artistes, socit de gens studieux,
-srieux, pleins d'avenir. Il vivait d'articles consciencieux et
-peu pays mis dans des dictionnaires biographiques, encyclopdiques
-ou de sciences naturelles; il n'en crivait ni plus ni moins que
-ce qu'il en fallait pour vivre et pouvoir suivre sa pense. D'Arthez
-avait une &oelig;uvre d'imagination, entreprise uniquement pour tudier
-les ressources de la langue. Ce livre, encore inachev, pris et repris
-par caprice, il le gardait pour les jours de grande dtresse.
-C'tait une &oelig;uvre psychologique et de haute porte sous la forme du
-roman. Quoique Daniel se dcouvrt modestement, il parut gigantesque
- Lucien. En sortant du restaurant, onze heures, Lucien
-s'tait pris d'une vive amiti pour cette vertu sans emphase, pour
-cette nature, sublime sans le savoir. Le pote ne discuta pas les conseils
-de Daniel, il les suivit la lettre. Ce beau talent dj mri par
-la pense et par une critique solitaire, indite, faite pour lui non
-pour autrui, lui avait tout coup pouss la porte des plus magnifiques
-palais de la fantaisie. Les lvres du provincial avaient t touches
-d'un charbon ardent, et la parole du travailleur parisien
-trouva dans le cerveau du pote d'Angoulme une terre prpare.
-Lucien se mit refondre son &oelig;uvre.</p>
-
-<p>Heureux d'avoir rencontr dans le dsert de Paris un c&oelig;ur o
-abondaient des sentiments gnreux en harmonie avec les siens, le
-grand homme de province fit ce que font tous les jeunes gens affams
-<span class="pagenum" id="Page_174">174</span>
-d'affection: il s'attacha comme une maladie chronique
-d'Arthez, il alla le chercher pour se rendre la bibliothque, il se
-promena prs de lui au Luxembourg par les belles journes, il
-l'accompagna tous les soirs jusque dans sa pauvre chambre, aprs
-avoir dn prs de lui chez Flicoteaux, enfin il se serra contre lui
-comme un soldat se pressait sur son voisin dans les plaines glaces
-de la Russie. Pendant les premiers jours de sa connaissance avec
-Daniel, Lucien ne remarqua pas sans chagrin une certaine gne
-cause par sa prsence ds que les intimes taient runis. Les discours
-de ces tres suprieurs, dont lui parlait d'Arthez avec un
-enthousiasme concentr, se tenaient dans les bornes d'une rserve
-en dsaccord avec les tmoignages visibles de leur vive amiti.
-Lucien sortait alors discrtement en ressentant une sorte de peine
-cause par l'ostracisme dont il tait l'objet et par la curiosit qu'excitaient
-en lui ces personnages inconnus; car tous s'appelaient par
-leurs noms de baptme. Tous portaient au front, comme d'Arthez,
-le sceau d'un gnie spcial. Aprs de secrtes oppositions combattues
- son insu par Daniel, Lucien fut enfin jug digne d'entrer
-dans ce Cnacle de grands esprits. Lucien put ds lors connatre
-ces personnes unies par les plus vives sympathies, par le srieux
-de leur existence intellectuelle, et qui se runissaient presque tous
-les soirs chez d'Arthez. Tous pressentaient en lui le grand crivain:
-ils le regardaient comme leur chef depuis qu'ils avaient perdu l'un
-des esprits les plus extraordinaires de ce temps, un gnie mystique,
-leur premier chef, qui, pour des raisons inutiles rapporter,
-tait retourn dans sa province, et dont Lucien entendait souvent
-parler sous le nom de Louis. On comprendra facilement combien
-ces personnages avaient d rveiller l'intrt et la curiosit d'un
-pote, l'indication de ceux qui depuis ont conquis, comme d'Arthez,
-toute leur gloire; car plusieurs succombrent.</p>
-
-<p>Parmi ceux qui vivent encore tait Horace Bianchon, alors interne
- l'Htel-Dieu, devenu depuis l'un des flambeaux de l'cole
-de Paris, et trop connu maintenant pour qu'il soit ncessaire de
-peindre sa personne ou d'expliquer son caractre et la nature de
-son esprit. Puis venait Lon Giraud, ce profond philosophe, ce
-hardi thoricien qui remue tous les systmes, les juge, les exprime,
-les formule et les trane aux pieds de son idole, l'<span class="smcap">Humanit</span>; toujours
-grand, mme dans ses erreurs, ennoblies par sa bonne foi.
-Ce travailleur intrpide, ce savant <ins id="cor_46" title="ces mots manquent dans l'dition papier">consciencieux, est devenu chef</ins>
-<span class="pagenum" id="Page_175">175</span>
-d'une cole morale et politique sur le mrite de laquelle le temps
-seul pourra prononcer. Si ses convictions lui ont fait une destine
-en des rgions trangres celles o ses camarades se sont lancs,
-il n'en est pas moins rest leur fidle ami. L'Art tait reprsent
-par Joseph Bridau, l'un des meilleurs peintres de la jeune cole.
-Sans les malheurs secrets auxquels le condamne une nature trop
-impressionnable, Joseph, dont le dernier mot n'est d'ailleurs pas
-dit, aurait pu continuer les grands matres de l'cole italienne: il a
-le dessin de Rome et la couleur de Venise; mais l'amour le tue et
-ne traverse pas que son c&oelig;ur: l'amour lui lance ses flches dans
-le cerveau, lui drange sa vie et lui fait faire les plus tranges zigzags.
-Si sa matresse phmre le rend ou trop heureux ou trop
-misrable, Joseph enverra pour l'exposition tantt des esquisses o
-la couleur empte le dessin, tantt des tableaux qu'il a voulu finir
-sous le poids de chagrins imaginaires, et o le dessin l'a si bien
-proccup que la couleur, dont il dispose son gr, ne s'y retrouve
-pas. Il trompe incessamment et le public et ses amis. Hoffmann
-l'et ador pour ses pointes pousses avec hardiesse dans le
-champ des Arts, pour ses caprices, pour sa fantaisie. Quand il est
-complet, il excite l'admiration, il la savoure, et s'effarouche alors
-de ne plus recevoir d'loges pour les &oelig;uvres manques o les yeux
-de son me voient tout ce qui est absent pour l'&oelig;il du public. Fantasque
-au suprme degr, ses amis lui ont vu dtruire un tableau
-achev auquel il trouvait l'air trop peign.&mdash;C'est trop fait, disait-il,
-c'est trop colier. Original et sublime parfois, il a tous les
-malheurs et toutes les flicits des organisations nerveuses, chez
-lesquelles la perfection tourne en maladie. Son esprit est frre de
-celui de Sterne, mais sans le travail littraire. Ses mots, ses jets
-de pense ont une saveur inoue. Il est loquent et sait aimer,
-mais avec ses caprices, qu'il porte dans les sentiments comme dans
-son <i>faire</i>. Il tait cher au Cnacle prcisment cause de ce que
-le monde bourgeois et appel ses dfauts. Enfin Fulgence Ridal,
-l'un des auteurs de notre temps qui ont le plus de verve comique,
-un pote insouciant de gloire, ne jetant sur le thtre que ses productions
-les plus vulgaires, et gardant dans le srail de son cerveau,
-pour lui, pour ses amis, les plus jolies scnes; ne demandant
-au public que l'argent ncessaire son indpendance, et ne voulant
-plus rien faire ds qu'il l'aura obtenu. Paresseux et fcond
-comme Rossini, oblig, comme les grands potes comiques, comme
-<span class="pagenum" id="Page_176">176</span>
-Molire et Rabelais, de considrer toute chose, l'endroit du pour
-et l'envers du contre, il tait sceptique, il pouvait rire et riait
-de tout. Fulgence Ridal est un grand philosophe pratique. Sa
-science du monde, son gnie d'observation, son ddain de la gloire,
-qu'il appelle la parade, ne lui ont point dessch le c&oelig;ur. Aussi
-actif pour autrui qu'il est indiffrent ses intrts, s'il marche,
-c'est pour un ami. Pour ne pas mentir son masque vraiment rabelaisien,
-il ne hait pas la bonne chre et ne la recherche point,
-il est la fois mlancolique et gai. Ses amis le nomment le <i>chien
-du rgiment</i>, rien ne le peint mieux que ce sobriquet. Trois autres,
-au moins aussi suprieurs que ces quatre amis peints de profil,
-devaient succomber par intervalles: Meyraux d'abord, qui
-mourut aprs avoir mu la clbre dispute entre Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire,
-grande question qui devait partager le monde scientifique
-entre ces deux gnies gaux, quelques mois avant la mort de
-celui qui tenait pour une science troite et analyste contre le panthiste
-qui vit encore et que l'Allemagne rvre. Meyraux tait
-l'ami de ce Louis qu'une mort anticipe allait bientt ravir au
-monde intellectuel. A ces deux hommes, tous deux marqus par
-la mort, tous deux obscurs aujourd'hui malgr l'immense porte
-de leur savoir et de leur gnie, il faut joindre Michel Chrestien,
-rpublicain d'une haute porte qui rvait la fdration de l'Europe
-et qui fut en 1830 pour beaucoup dans le mouvement moral des
-Saint-Simoniens. Homme politique de la force de Saint-Just et de
-Danton, mais simple et doux comme une jeune fille, plein d'illusions
-et d'amour, dou d'une voix mlodieuse qui aurait ravi Mozart,
-Weber ou Rossini, et chantant certaines chansons de Branger
- enivrer le c&oelig;ur de posie, d'amour ou d'esprance, Michel
-Chrestien, pauvre comme Lucien, comme Daniel, comme tous ses
-amis, gagnait sa vie avec une insouciance diognique. Il faisait des
-tables de matires pour de grands ouvrages, des prospectus pour
-les libraires, muet d'ailleurs sur ses doctrines comme est muette
-une tombe sur les secrets de la mort. Ce gai bohmien de l'intelligence,
-ce grand homme d'tat, qui peut-tre et chang la face du
-monde, mourut au clotre Saint-Mry comme un simple soldat. La
-balle de quelque ngociant tua l l'une des plus nobles cratures
-qui foulassent le sol franais. Michel Chrestien prit pour d'autres
-doctrines que les siennes. Sa fdration menaait beaucoup plus
-que la propagande rpublicaine l'aristocratie europenne; elle tait
-<span class="pagenum" id="Page_177">177</span>
-plus rationnelle et moins folle que les affreuses ides de libert indfinie
-proclames par les jeunes insenss qui se portent hritiers
-de la Convention. Ce noble plbien fut pleur de tous ceux qui le
-connaissaient; il n'est aucun d'eux qui ne songe, et souvent, ce
-grand homme politique inconnu.</p>
-
-<p>Ces neuf personnes composaient un Cnacle o l'estime et l'amiti
-faisaient rgner la paix entre les ides et les doctrines les plus opposes.
-Daniel d'Arthez, gentilhomme picard, tenait pour la Monarchie
-avec une conviction gale celle qui faisait tenir Michel
-Chrestien son fdralisme europen. Fulgence Ridal se moquait
-des doctrines philosophiques de Lon Giraud, qui lui-mme prdisait
- d'Arthez la fin du christianisme et de la Famille. Michel
-Chrestien, qui croyait la religion du Christ, le divin lgislateur
-de l'galit, dfendait l'immortalit de l'me contre le scalpel de
-Bianchon, l'analyste par excellence. Tous discutaient sans disputer.
-Ils n'avaient point de vanit, tant eux-mmes leur auditoire. Ils
-se communiquaient leurs travaux, et se consultaient avec l'adorable
-bonne foi de la jeunesse. S'agissait-il d'une affaire srieuse? l'opposant
-quittait son opinion pour entrer dans les ides de son ami,
-d'autant plus apte l'aider, qu'il tait impartial dans une cause ou
-dans une &oelig;uvre en dehors de ses ides. Presque tous avaient l'esprit
-doux et tolrant, deux qualits qui prouvaient leur supriorit.
-L'Envie, cet horrible trsor de nos esprances trompes, de nos
-talents avorts, de nos succs manqus, de nos prtentions blesses,
-leur tait inconnue. Tous marchaient d'ailleurs dans des voies
-diffrentes. Aussi, ceux qui furent admis, comme Lucien, dans leur
-socit, se sentaient-ils l'aise. Le vrai talent est toujours bon enfant
-et candide, ouvert, point gourm; chez lui, l'pigramme caresse
-l'esprit, et ne vise jamais l'amour-propre. Une fois la premire
-motion que cause le respect dissipe, on prouvait des douceurs
-infinies auprs de ces jeunes gens d'lite. La familiarit n'excluait pas
-la conscience que chacun avait de sa valeur, chacun sentait une profonde
-estime pour son voisin; enfin, chacun se sentant de force tre
- son tour le bienfaiteur ou l'oblig, tout le monde acceptait sans faon.
-Les conversations pleines de charmes et sans fatigue, embrassaient
-les sujets les plus varis. Lgers la manire des flches, les
-mots allaient fond tout en allant vite. La grande misre extrieure
-et la splendeur des richesses intellectuelles produisaient un singulier
-contraste. L, personne ne pensait aux ralits de la vie que pour en
-<span class="pagenum" id="Page_178">178</span>
-tirer d'amicales plaisanteries. Par une journe o le froid se fit
-prmaturment sentir, cinq des amis de d'Arthez arrivrent ayant
-eu chacun la mme pense, tous apportaient du bois sous leur
-manteau, comme dans ces repas champtres o, chaque invit devant
-fournir son plat, tout le monde donne un pt. Tous dous de
-cette beaut morale qui ragit sur la forme, et qui, non moins que
-les travaux et les veilles, dore les jeunes visages d'une teinte divine,
-ils offraient ces traits un peu tourments que la puret de la vie et le
-feu de la pense rgularisent et purifient. Leurs fronts se recommandaient
-par une ampleur potique. Leurs yeux vifs et brillants dposaient
-d'une vie sans souillures. Les souffrances de la misre,
-quand elles se faisaient sentir, taient si gaiement supportes, pouses
-avec une telle ardeur par tous, qu'elles n'altraient point la
-srnit particulire aux visages des jeunes gens encore exempts de
-fautes graves, qui ne se sont amoindris dans aucune des lches
-transactions qu'arrachent la misre mal supporte, l'envie de parvenir
-sans aucun choix de moyens, et la facile complaisance avec
-laquelle les gens de lettres accueillent ou pardonnent les trahisons.
-Ce qui rend les amitis indissolubles et double leur charme, est
-un sentiment qui manque l'amour, la certitude. Ces jeunes gens
-taient srs d'eux-mmes: l'ennemi de l'un devenait l'ennemi de
-tous, ils eussent bris leurs intrts les plus urgents pour obir
-la sainte solidarit de leurs c&oelig;urs. Incapables tous d'une lchet,
-ils pouvaient opposer un <i>non</i> formidable toute accusation, et se
-dfendre les uns les autres avec scurit. galement nobles par le
-c&oelig;ur et d'gale force dans les choses de sentiment, ils pouvaient
-tout penser et se tout dire sur le terrain de la science et de l'intelligence;
-de l, l'innocence de leur commerce, la gaiet de leur
-parole. Certains de se comprendre, leur esprit divaguait l'aise;
-aussi ne faisaient-ils point de faon entre eux, ils se confiaient leurs
-peines et leurs joies, ils pensaient et souffraient plein c&oelig;ur. Les
-charmantes dlicatesses qui font de la fable <span class="cs8">DES DEUX AMIS</span> un trsor
-pour les grandes mes taient habituelles chez eux. Leur svrit
-pour admettre dans leur sphre un nouvel habitant se conoit. Ils
-avaient trop la conscience de leur grandeur et de leur bonheur pour
-le troubler en y laissant entrer des lments nouveaux et inconnus.</p>
-
-<p>Cette fdration de sentiments et d'intrts dura sans choc ni
-mcomptes pendant vingt annes. La mort, qui leur enleva Louis
-Lambert, Meyraux et Michel Chrestien, put seule diminuer cette
-<span class="pagenum" id="Page_179">179</span>
-noble Pliade. Quand, en 1832, ce dernier succomba, Horace
-Bianchon, Daniel d'Arthez, Lon Giraud, Joseph Bridau, Fulgence
-Ridal allrent, malgr le pril de la dmarche, retirer son
-corps Saint-Merry, pour lui rendre les derniers devoirs la face
-brlante de la Politique. Ils accompagnrent ces restes chris jusqu'au
-cimetire du Pre-Lachaise pendant la nuit, Horace Bianchon
-leva toutes les difficults ce sujet, et ne recula devant aucune;
-sollicita les ministres en leur confessant sa vieille amiti pour le
-fdraliste expir. Ce fut une scne touchante grave dans la mmoire
-des amis peu nombreux qui assistrent les cinq hommes
-clbres. En vous promenant dans cet lgant cimetire, vous verrez
-un terrain achet perptuit, o s'lve une tombe de gazon
-surmonte d'une croix en bois noir sur laquelle sont gravs en
-lettres rouges ces deux noms: <span class="smcap">Michel Chrestien</span>. C'est le seul monument
-qui soit dans ce style. Les cinq amis ont pens qu'il fallait
-rendre hommage cet homme simple par cette simplicit.</p>
-
-<p>Dans cette froide mansarde se ralisaient donc les plus beaux
-rves du sentiment. L, des frres tous galement forts en diffrentes
-rgions de la science, s'clairaient mutuellement avec bonne
-foi, se disant tout, mme leurs penses mauvaises, tous d'une instruction
-immense et tous prouvs au creuset de la misre. Une
-fois admis parmi ces tres d'lite et pris pour un gal, Lucien y
-reprsenta la Posie et la beaut. Il y lut des sonnets qui furent admirs.
-On lui demandait un sonnet, comme il priait Michel Chrestien
-de lui chanter une chanson. Dans le dsert de Paris, Lucien trouva
-donc une oasis rue des Quatre-Vents.</p>
-
-<p>Au commencement du mois d'octobre, Lucien, aprs avoir employ
-le reste de son argent pour se procurer un peu de bois, resta sans
-ressources au milieu du plus ardent travail, celui du remaniement
-de son &oelig;uvre. Daniel d'Arthez, lui, brlait des mottes, et supportait
-hroquement la misre: il ne se plaignait point, il tait
-rang comme une vieille fille, et ressemblait un avare, tant il
-avait de mthode. Ce courage excitait celui de Lucien qui, nouveau
-venu dans le Cnacle, prouvait une invincible rpugnance parler
-de sa dtresse. Un matin, il alla jusqu' la rue du Coq pour vendre
-l'Archer de Charles IX Doguereau, qu'il ne rencontra pas. Lucien
-ignorait combien les grands esprits ont d'indulgence. Chacun de
-ses amis concevait les faiblesses particulires aux hommes de posie,
-les abattements qui suivent les efforts de l'me surexcite par les
-<span class="pagenum" id="Page_180">180</span>
-contemplations de la nature qu'ils ont mission de reproduire. Ces
-hommes si forts contre leurs propres maux taient tendres pour les
-douleurs de Lucien. Ils avaient compris son manque d'argent. Le
-Cnacle couronna donc les douces soires de causeries, de profondes
-mditations, de posies, de confidences, de courses pleines ailes
-dans les champs de l'intelligence, dans l'avenir des nations, dans
-les domaines de l'histoire, par un trait qui prouve combien Lucien
-avait peu compris ses nouveaux amis.</p>
-
-<p>&mdash;Lucien mon ami, lui dit Daniel, tu n'es pas venu dner hier
-chez Flicoteaux, et nous savons pourquoi.</p>
-
-<p>Lucien ne put retenir des larmes qui coulrent sur ses joues.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as manqu de confiance en nous, lui dit Michel Chrestien,
-nous ferons une croix la chemine et quand nous serons dix...</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons tous, dit Bianchon, trouv quelque travail extraordinaire:
-moi j'ai gard pour le compte de Desplein un riche
-malade; d'Arthez a fait un article pour la Revue encyclopdique;
-Chrestien a voulu aller chanter un soir dans les Champs-lyses
-avec un mouchoir et quatre chandelles; mais il a trouv une brochure
- faire pour un homme qui veut devenir un homme politique,
-et il lui a donn pour six cents francs de Machiavel; Lon
-Giraud a emprunt cinquante francs son libraire, Joseph a vendu
-des croquis, et Fulgence a fait donner sa pice dimanche, il a eu
-salle pleine.</p>
-
-<p>&mdash;Voil deux cents francs, dit Daniel, accepte-les et qu'on ne
-t'y reprenne plus.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, ne va-t-il pas nous embrasser, comme si nous avions
-fait quelque chose d'extraordinaire? dit Chrestien.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/im-05.jpg" alt="" title="" width="500" height="701" />
- <span class="link"><a href="images/imx-05.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p>
- <p class="caption2">LUCIEN CHARDON.</p>
- <p class="caption3">Ils avaient compris son manque d'argent.</p>
- <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)</p>
-</div>
-
-<div class="fighand">
- <img class="bord" src="images/im-05.jpg" alt="" title="" />
- <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p>
- <p class="caption2">LUCIEN CHARDON.</p>
- <p class="caption3">Ils avaient compris son manque d'argent.</p>
- <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)</p>
-</div>
-
-<p>Pour faire comprendre quelles dlices ressentait Lucien dans cette
-<ins id="cor_47" title="&#596;ivante">vivante</ins> encyclopdie d'esprits angliques, de jeunes gens empreints
-des originalits diverses que chacun d'eux tirait de la science
-qu'il cultivait, il suffira de rapporter les rponses que Lucien reut,
-le lendemain, une lettre crite sa famille, chef-d'&oelig;uvre de
-sensibilit, de bon vouloir, un horrible cri que lui avait arrach sa
-dtresse.</p>
-
-
-<p class="sep2 center cs8">LETTRE DE DAVID SCHARD A LUCIEN.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Mon cher Lucien, tu trouveras ci-joint un effet quatre-vingt-dix
-jours et ton ordre de deux cents francs. Tu pourras le ngocier
-chez monsieur Mtivier, marchand de papier, notre correspondant
-<span class="pagenum" id="Page_181">181</span>
- Paris, rue Serpente. Mon bon Lucien, nous n'avons
-absolument rien. Ma femme s'est mise diriger l'imprimerie, et
-s'acquitte de sa tche avec un dvouement, une patience, une
-activit qui me font bnir le ciel de m'avoir donn pour femme
-un pareil ange. Elle-mme a constat l'impossibilit o nous
-sommes de t'envoyer le plus lger secours. Mais, mon ami, je
-te crois dans un si beau chemin, accompagn de c&oelig;urs si grands
-et si nobles, que tu ne saurais faillir ta belle destine en te
-trouvant aid par les intelligences <ins id="cor_48" title="presques">presque</ins> divines de messieurs
-Daniel d'Arthez, Michel Chrestien et Lon Giraud, conseill par
-messieurs Meyraux, Bianchon et Ridal que ta chre lettre nous a
-fait connatre. A l'insu d've, je t'ai donc souscrit cet effet, que je
-trouverai moyen d'acquitter l'chance. Ne sors pas de ta voie:
-elle est rude; mais elle sera glorieuse. Je prfrerais souffrir mille
-maux l'ide de te savoir tomb dans quelques bourbiers de Paris
-o j'en ai tant vu. Aie le courage d'viter, comme tu le fais, les
-mauvais endroits, les mchantes gens, les tourdis et certains gens
-de lettres que j'ai appris estimer leur juste valeur pendant
-mon sjour Paris. Enfin, sois le digne mule de ces esprits clestes
-que tu m'a rendus chers. Ta conduite sera bientt rcompense.
-Adieu, mon frre bien aim, tu m'as ravi le c&oelig;ur, je n'avais pas
-attendu de toi tant de courage.</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">David.</span></p>
-
-</div>
-
-<p class="sep2 center cs8">LETTRE D'VE SCHARD A LUCIEN CHARDON.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Mon ami, ta lettre nous a fait pleurer tous. Que ces nobles
-c&oelig;urs vers lesquels ton bon ange te guide le sachent: une mre,
-une pauvre jeune femme prieront Dieu soir et matin pour eux;
-et si les prires les plus ferventes montent jusqu' son trne, elles
-obtiendront quelques faveurs pour vous tous. Oui, mon frre, leurs
-noms sont gravs dans mon c&oelig;ur. Ah! je les verrai quelque jour.
-J'irai, duss-je faire la route pied, les remercier de leur amiti
-pour toi, car elle a rpandu comme un baume sur mes plaies
-vives. Ici, mon ami, nous travaillons comme de pauvres ouvriers.
-Mon mari, ce grand homme inconnu que j'aime chaque jour davantage
-en dcouvrant de moments en moments de nouvelles richesses
-dans son c&oelig;ur, dlaisse son imprimerie, et je devine
-pourquoi: ta misre, la ntre, celle de notre mre l'assassinent.
-<span class="pagenum" id="Page_182">182</span>
-Notre ador David est comme Promthe dvor par un vautour,
-un chagrin jaune bec aigu. Quant lui, le noble homme, il n'y
-pense gure, il a l'espoir d'une fortune. Il passe toutes ses journes
- faire des expriences sur la fabrication du papier; il m'a
-prie de m'occuper sa place des affaires, dans lesquelles il m'aide
-autant que lui permet sa proccupation. Hlas! je suis grosse.
-Cet vnement, qui m'et comble de joie, m'attriste dans la situation
-o nous sommes tous. Ma pauvre mre est redevenue
-jeune, elle a retrouv des forces pour son fatigant mtier de garde-malade.
-Aux soucis de fortune prs, nous serions heureux. Le
-vieux pre Schard ne veut pas donner un liard son fils; David
-est all le voir pour lui emprunter quelques deniers afin de te secourir,
-car ta lettre l'avait mis au dsespoir. Je connais Lucien,
-il perdra la tte, et fera des sottises, disait-il. Je l'ai bien
-grond. Mon frre, manquer quoi que ce soit?... lui ai-je rpondu,
-Lucien sait que j'en mourrais de douleur. Ma mre et
-moi, sans que David s'en doute, nous avons engag quelques
-objets; ma mre les retirera ds qu'elle rentrera dans quelque
-argent. Nous avons pu faire ainsi cent francs que je t'envoie par
-les messageries. Si je n'ai pas rpondu ta premire lettre, ne
-m'en veux pas, mon ami. Nous tions dans une situation passer
-les nuits, je travaillais comme un homme. Ah! je ne me savais
-pas autant de force. Madame de Bargeton est une femme sans
-me ni c&oelig;ur; elle se devait, mme en ne t'aimant plus, de te
-protger et de t'aider aprs t'avoir arrach de nos bras pour te
-jeter dans cette affreuse mer parisienne o il faut une bndiction
-de Dieu pour rencontrer des amitis vraies parmi ces flots
-d'hommes et d'intrts. Elle n'est pas regretter. Je te voulais
-auprs de toi quelque femme dvoue, une seconde moi-mme;
-mais maintenant que je te sais des amis qui continuent nos sentiments,
-me voil tranquille. Dploie tes ailes, mon beau gnie
-aim! Tu seras notre gloire, comme tu es dj notre amour.</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">ve.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Mon enfant chri, je ne puis que te bnir aprs ce que te dit
-ta s&oelig;ur, et t'assurer que mes prires et mes penses ne sont, hlas!
-pleines que de toi, au dtriment de ceux que je vois; car il
-est des c&oelig;urs o les absents ont raison, et il en est ainsi dans le
-c&oelig;ur de</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">Ta mre.</span></p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_183">183</span>
-Ainsi, deux jours aprs, Lucien put rendre ses amis leur prt
-si gracieusement offert. Jamais peut-tre la vie ne lui sembla plus
-belle, mais le mouvement de son amour-propre n'chappa point
-aux regards profonds de ses amis et leur dlicate sensibilit.</p>
-
-<p>&mdash;On dirait que tu as peur de nous devoir quelque chose, s'cria
-Fulgence.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! le plaisir qu'il manifeste est bien grave mes yeux, dit
-Michel Chrestien, il confirme les observations que j'ai faites: Lucien
-a de la vanit.</p>
-
-<p>&mdash;Il est pote, dit d'Arthez.</p>
-
-<p>&mdash;M'en voulez-vous d'un sentiment aussi naturel que le mien?</p>
-
-<p>&mdash;Il faut lui tenir compte de ce qu'il ne nous l'a pas cach, dit
-Lon Giraud, il est encore franc; mais j'ai peur que plus tard il ne
-nous redoute.</p>
-
-<p>&mdash;Eh pourquoi? demanda Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Nous lisons dans ton c&oelig;ur, rpondit Joseph Bridau.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a chez toi, lui dit Michel Chrestien, un esprit diabolique
-avec lequel tu justifieras tes propres yeux les choses les plus contraires
- nos principes: au lieu d'tre un sophiste d'ides, tu seras
-un sophiste d'action.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! j'en ai peur, dit d'Arthez. Lucien, tu feras en toi-mme
-des discussions admirables o tu seras grand, et qui aboutiront
-des faits blmables... Tu ne seras jamais d'accord avec toi-mme.</p>
-
-<p>&mdash;Sur quoi donc appuyez-vous votre rquisitoire? demanda
-Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Ta vanit, mon cher pote, est si grande, que tu en mets jusque
-dans ton amiti! s'cria Fulgence. Toute vanit de ce genre
-accuse un effroyable gosme, et l'gosme est le poison de l'amiti.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu, s'cria Lucien, vous ne savez donc pas combien
-je vous aime.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu nous aimais comme nous nous aimons, aurais-tu mis
-tant d'empressement et tant d'emphase nous rendre ce que nous
-avions tant de plaisir te donner?</p>
-
-<p>&mdash;On ne se prte rien ici, on se donne, lui dit brutalement Joseph
-Bridau.</p>
-
-<p>&mdash;Ne nous crois pas rudes, mon cher enfant, lui dit Michel
-Chrestien, nous sommes prvoyants. Nous avons peur de te voir
-un jour prfrant les joies d'une petite vengeance aux joies de notre
-pure amiti. Lis le Tasse de G&oelig;the, la plus grande &oelig;uvre de ce
-<span class="pagenum" id="Page_184">184</span>
-beau gnie, et tu y verras que le pote aime les brillantes toffes,
-les festins, les triomphes, l'clat: eh! bien, sois le Tasse sans sa
-folie. Le monde et ses plaisirs t'appelleront? reste ici... Transporte
-dans la rgion des ides tout ce que tu demandes tes vanits.
-Folie pour folie, mets la vertu dans tes actions et le vice dans tes
-ides; au lieu, comme te le disait d'Arthez, de bien penser et de te
-mal conduire.</p>
-
-<p>Lucien baissa la tte: ses amis avaient raison.</p>
-
-<p>&mdash;J'avoue que je ne suis pas aussi fort que vous l'tes, dit-il en
-leur jetant un adorable regard. Je n'ai pas des reins et des paules
- soutenir Paris, lutter avec courage. La nature nous a donn
-des tempraments et des facults diffrents, et vous connaissez
-mieux que personne l'envers des vices et des vertus. Je suis dj
-fatigu, je vous le confie.</p>
-
-<p>&mdash;Nous te soutiendrons, dit d'Arthez, voil prcisment quoi
-servent les amitis fidles.</p>
-
-<p>&mdash;Le secours que je viens de recevoir est prcaire, et nous
-sommes tous aussi pauvres les uns que les autres; le besoin me
-poursuivra bientt. Chrestien, aux gages du premier venu, ne peut
-rien en librairie. Bianchon est en dehors de ce cercle d'affaires.
-D'Arthez ne connat que les libraires de science ou de spcialits,
-qui n'ont aucune prise sur les diteurs de nouveauts. Horace, Fulgence
-Ridal et Bridau travaillent dans un ordre d'ides qui les met
- cent lieues des libraires. Je dois prendre un parti.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens-toi donc au ntre, souffrir! dit Bianchon, souffrir courageusement
-et se fier au Travail!</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce qui n'est que souffrance pour vous est la mort pour
-moi, dit vivement Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Avant que le coq ait chant trois fois, dit Lon Giraud en
-souriant, cet homme aura trahi la cause du Travail pour celle de la
-Paresse et des vices de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;O le travail vous a-t-il mens? dit Lucien en riant.</p>
-
-<p>&mdash;Quand on part de Paris pour l'Italie, on ne trouve pas Rome
- moiti chemin, dit Joseph Bridau. Pour toi, les petits pois devraient
-pousser tout accommods au beurre.</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne poussent ainsi que pour les fils ans des pairs de France,
-dit Michel Chrestien. Mais, nous autres, nous les semons, les arrosons
-et les trouvons meilleurs.</p>
-
-<p>La conversation devint plaisante, et changea de sujet. Ces esprits
-<span class="pagenum" id="Page_185">185</span>
-perspicaces, ces c&oelig;urs dlicats cherchrent faire oublier cette
-petite querelle Lucien, qui comprit ds lors combien il tait difficile
-de les tromper. Il arriva bientt un dsespoir intrieur
-qu'il cacha soigneusement ses amis, en les croyant des mentors
-implacables. Son esprit mridional, qui parcourait si facilement le
-clavier des sentiments, lui faisait prendre les rsolutions les plus
-contraires.</p>
-
-<p>A plusieurs reprises il parla de se jeter dans les journaux, et
-toujours ses amis lui dirent:&mdash;Gardez-vous-en bien.</p>
-
-<p>&mdash;L serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons
-et connaissons, dit d'Arthez.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne rsisterais pas la constante opposition de plaisir et
-de travail qui se trouve dans la vie des journalistes; et, rsister,
-c'est le fond de la vertu. Tu serais si enchant d'exercer le pouvoir,
-d'avoir droit de vie et de mort sur les &oelig;uvres de la pense,
-que tu serais journaliste en deux mois. tre journaliste, c'est
-passer proconsul dans la rpublique des lettres. Qui peut tout dire,
-arrive tout faire! Cette maxime est de Napolon et se comprend.</p>
-
-<p>&mdash;Ne serez-vous pas prs de moi? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'y serons plus, s'cria Fulgence. Journaliste, tu ne
-penserais pas plus nous que la fille d'Opra brillante, adore, ne
-pense, dans sa voiture double de soie, son village, ses vaches,
- ses sabots. Tu n'as que trop les qualits du journaliste: le brillant
-et la soudainet de la pense. Tu ne te refuserais jamais un trait
-d'esprit, dt-il faire pleurer ton ami. Je vois les journalistes aux
-foyers de thtre, ils me font horreur. Le journalisme est un enfer,
-un abme d'iniquits, de mensonges, de trahisons, que l'on ne
-peut traverser et d'o l'on ne peut sortir pur, que protg comme
-Dante par le divin laurier de Virgile.</p>
-
-<p>Plus le Cnacle dfendait cette voie Lucien, plus son dsir de
-connatre le pril l'invitait s'y risquer, et il commenait discuter
-en lui-mme: n'tait-il pas ridicule de se laisser encore une fois surprendre
-par la dtresse sans avoir rien fait contre elle? En voyant
-l'insuccs de ses dmarches propos de son premier roman, Lucien
-tait peu tent d'en composer un second. D'ailleurs, de quoi vivrait-il
-pendant le temps de l'crire? Il avait puis sa dose de patience
-durant un mois de privations. Ne pourrait-il faire noblement
-ce que les journalistes faisaient sans conscience ni dignit? Ses
-amis l'insultaient avec leurs dfiances, il voulait leur prouver sa
-<span class="pagenum" id="Page_186">186</span>
-force d'esprit. Il les aiderait peut-tre un jour, il serait le hraut
-de leurs gloires!</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, qu'est donc une amiti qui recule devant la complicit?
-demanda-t-il un soir Michel Chrestien qu'il avait reconduit
-jusque chez lui, en compagnie de Lon Giraud.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne reculons devant rien, rpondit Michel Chrestien. Si
-tu avais le malheur de tuer ta matresse, je t'aiderais cacher ton
-crime et pourrais t'estimer encore; mais, si tu devenais espion, je
-te fuirais avec horreur, car tu serais lche et infme par systme.
-Voil le journalisme en deux mots. L'amiti pardonne l'erreur, le
-mouvement irrflchi de la passion; elle doit tre implacable pour le
-parti pris de trafiquer de son me, de son esprit et de sa pense.</p>
-
-<p>&mdash;Ne puis-je me faire journaliste pour vendre mon recueil de
-posies et mon roman, puis abandonner aussitt le journal?</p>
-
-<p>&mdash;Machiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien de Rubempr,
-dit Lon Giraud.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, s'cria Lucien, je vous prouverai que je vaux Machiavel.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'cria Michel en serrant la main de Lon, tu viens de le
-perdre. Lucien, dit-il, tu as trois cents francs, c'est de quoi vivre
-pendant trois mois ton aise; eh! bien, travaille, fais un second roman,
-d'Arthez et Fulgence t'aideront pour le plan, tu grandiras, tu
-seras un romancier. Moi, je pntrerai dans un de ces <i>lupanar</i> de
-la pense, je serai journaliste pendant trois mois, je te vendrai tes
-livres quelque libraire de qui j'attaquerai les publications, j'crirai
-les articles, j'en obtiendrai pour toi; nous organiserons un succs,
-tu seras un grand homme, et tu resteras notre Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me mprises donc bien en croyant que je prirais l o
-tu te sauveras! dit le pote.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-lui, mon Dieu, c'est un enfant! s'cria Michel
-Chrestien.</p>
-
-<p>Aprs s'tre dgourdi l'esprit pendant les soires passes chez
-d'Arthez, Lucien avait tudi les plaisanteries et les articles des
-petits journaux. Sr d'tre au moins l'gal des plus spirituels rdacteurs,
-il s'essaya secrtement cette gymnastique de la pense,
-et sortit un matin avec la triomphante ide d'aller demander du
-service quelque colonel de ces troupes lgres de la Presse. Il se
-mit dans sa tenue la plus distingue et passa les ponts en pensant
-que des auteurs, des journalistes, des crivains, enfin ses frres futurs
-<span class="pagenum" id="Page_187">187</span>
-auraient un peu plus de tendresse et de dsintressement que
-les deux genres de libraires contre lesquels s'taient heurtes ses
-esprances. Il rencontrerait des sympathies, quelque bonne et douce
-affection comme celle qu'il trouvait au Cnacle de la rue des Quatre-Vents.
-En proie aux motions du pressentiment cout, combattu,
-qu'aiment tant les hommes d'imagination, il arriva rue Saint-Fiacre
-auprs du boulevard Montmartre, devant la maison o se
-trouvaient les bureaux du petit journal et dont l'aspect lui fit prouver
-les palpitations du jeune homme entrant dans un mauvais lieu.
-Nanmoins il monta dans les bureaux situs l'entresol. Dans la
-premire pice, que divisait en deux parties gales une cloison moiti
-en planches et moiti grillage jusqu'au plafond, il trouva un
-invalide manchot qui de son unique main tenait plusieurs rames
-de papier sur la tte et avait entre ses dents le livret voulu par
-l'administration du Timbre. Ce pauvre homme, dont la figure tait
-d'un ton jaune et seme de bulbes rouges, ce qui lui valait le
-surnom de <i>Coloquinte</i>, lui montra derrire le grillage le Cerbre
-du journal. Ce personnage tait un vieil officier dcor, le nez
-envelopp de moustaches grises, un bonnet de soie noire sur la
-tte, et enseveli dans une ample redingote bleue comme une tortue
-sous sa carapace.</p>
-
-<p>&mdash;De quel jour monsieur veut-il que parte son abonnement? lui
-demanda l'officier de l'Empire.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne viens pas pour un abonnement, rpondit Lucien. Le
-pote regarda sur la porte qui correspondait celle par laquelle il
-tait entr, la pancarte o se lisaient ces mots: <span class="smcap">Bureau de Rdaction</span>,
-et au-dessous: <i>Le public n'entre pas ici</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Une rclamation sans doute, reprit le soldat de Napolon. Ah!
-oui: nous avons t durs pour Mariette. Que voulez-vous, je ne
-sais pas encore pourquoi. Mais si vous demandez raison, je suis
-prt, ajouta-t-il en regardant des fleurets et des pistolets, la panoplie
-moderne groupe en faisceau dans un coin.</p>
-
-<p>&mdash;Encore moins, monsieur. Je viens pour parler au rdacteur
-en chef.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a jamais personne ici avant quatre heures.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, mon vieux Giroudeau, je trouve onze colonnes,
-lesquelles cent sous pice font cinquante-cinq francs; j'en ai reu
-quarante, donc vous me devez encore quinze francs, comme je
-vous le disais...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span>
-Ces paroles partaient d'une petite figure chafouine, claire comme
-un blanc d'&oelig;uf mal cuit, perce de deux yeux d'un bleu tendre, mais
-effrayants de malice, et qui appartenait un jeune homme mince,
-cach derrire le corps opaque de l'ancien militaire. Cette voix
-glaa Lucien, elle tenait du miaulement des chats et de l'touffement
-asthmatique de l'hyne.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon petit milicien, rpondit l'officier en retraite: mais
-vous comptez les titres et les blancs, j'ai ordre de Finot d'additionner
-le total des lignes et de les diviser par le nombre voulu
-pour chaque colonne. Aprs avoir pratiqu cette opration strangulatoire
-sur votre rdaction, il s'y trouve trois colonnes de moins.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne paye pas les blancs, l'arabe! et il les compte son associ
-dans le prix de sa rdaction en masse. Je vais aller voir tienne
-Lousteau, Vernou...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis enfreindre la consigne, mon petit, dit l'officier.
-Comment, pour quinze francs, vous criez contre votre nourrice,
-vous qui faites des articles aussi facilement que je fume un cigare!
-Eh! vous payerez un bol de punch de moins vos amis, ou vous
-gagnerez une partie de billard de plus, et tout sera dit!</p>
-
-<p>&mdash;Finot ralise des conomies qui lui coteront bien cher, rpondit
-le rdacteur qui se leva et partit.</p>
-
-<p>&mdash;Ne dirait-on pas qu'il est Voltaire et Rousseau? se dit lui-mme
-le caissier en regardant le pote de province.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, reprit Lucien, je reviendrai vers quatre heures.</p>
-
-<p>Pendant la discussion, Lucien avait vu sur les murs les portraits
-de Benjamin Constant, du gnral Foy, des dix-sept orateurs illustres
-du parti libral, mls des caricatures contre le gouvernement.
-Il avait surtout regard la porte du sanctuaire o devait
-s'laborer la feuille spirituelle qui l'amusait tous les jours et qui
-jouissait du droit de ridiculiser les rois, les vnements les plus
-graves, enfin de mettre tout en question par un bon mot. Il alla flner
-sur les boulevards, plaisir tout nouveau pour lui, mais si attrayant
-qu'il vit les aiguilles des pendules chez les horlogers sur quatre
-heures sans s'apercevoir qu'il n'avait pas djeun. Le pote rabattit
-promptement vers la rue Saint-Fiacre, il monta l'escalier,
-ouvrit la porte, ne trouva plus le vieux militaire et vit l'invalide
-assis sur son papier timbr mangeant une crote de pain et gardant
-le poste d'un air rsign, fait au journal comme jadis la corve,
-et ne le comprenant pas plus qu'il ne connaissait le pourquoi des
-<span class="pagenum" id="Page_189">189</span>
-marches rapides ordonnes par l'Empereur. Lucien conut la pense
-hardie de tromper ce redoutable fonctionnaire; il passa le chapeau
-sur la tte, et ouvrit, comme s'il tait de la maison, la porte du
-sanctuaire. Le bureau de rdaction offrit ses regards avides une table
-ronde couverte d'un tapis vert, et six chaises en merisier garnies
-de paille encore neuve. Le petit carreau de cette pice, mis en couleur,
-n'avait pas encore t frott; mais il tait propre, ce qui annonait
-une frquentation publique assez rare. Sur la chemine
-une glace, une pendule d'picier couverte de poussire, deux flambeaux
-o deux chandelles avaient t brutalement fiches, enfin des
-cartes de visite parses. Sur la table grimaaient de vieux journaux
-autour d'un encrier o l'encre sche ressemblait de la laque et dcor
-de plumes tortilles en soleils. Il lut sur de mchants bouts de
-papier quelques articles d'une criture illisible et presque hiroglyphique,
-dchirs en haut par les compositeurs de l'imprimerie,
-qui cette marque sert reconnatre les articles faits. Puis, et l,
-sur des papiers gris, il admira des caricatures dessines assez spirituellement
-par des gens qui sans doute avaient tch de tuer le
-temps en tuant quelque chose pour s'entretenir la main. Sur le petit
-papier de tenture couleur vert d'eau, il vit colls avec des pingles
-neuf dessins diffrents faits en charge et la plume sur le <span class="smcap">Solitaire</span>,
-livre qu'un succs inou recommandait alors l'Europe et qui devait
-fatiguer les journalistes.</p>
-
-<p>Le Solitaire en province, paraissant, les femmes tonne.&mdash;Dans
-un chteau, le Solitaire, lu.&mdash;Effet du Solitaire sur les domestiques
-animaux.&mdash;Chez les sauvages, le Solitaire expliqu, le plus
-succs brillant obtient.&mdash;Le Solitaire traduit en chinois et prsent,
-par l'auteur, de Pkin l'empereur.&mdash;Par le Mont-Sauvage,
-lodie viole.</p>
-
-<p>Cette caricature sembla trs-impudique Lucien, mais elle le fit
-rire.</p>
-
-<p>&mdash;Par les journaux, le Solitaire sous un dais promen processionnellement.&mdash;Le
-Solitaire, faisant clater une presse, les Ours
-blesse.&mdash;Lu l'envers, tonne le Solitaire les acadmiciens par
-des suprieures beauts.</p>
-
-<p>Lucien aperut sur une bande de journal un dessin reprsentant
-un rdacteur qui tendait son chapeau, et dessous: <i>Finot, mes cent
-francs?</i> sign d'un nom devenu fameux, mais qui ne sera jamais
-illustre. Entre la chemine et la croise se trouvaient une table
-<span class="pagenum" id="Page_190">190</span>
-secrtaire, un fauteuil d'acajou, un panier papiers et un tapis
-oblong appel <i>devant de chemine</i>; le tout couvert d'une paisse
-couche de poussire. Les fentres n'avaient que de petits rideaux.
-Sur le haut de ce secrtaire, il y avait environ vingt ouvrages dposs
-pendant la journe, des gravures, de la musique, des tabatires
- la Charte, un exemplaire de la neuvime dition du Solitaire,
-toujours la grande plaisanterie du moment, et une dizaine
-de lettres cachetes. Quand Lucien eut inventori cet trange mobilier,
-eut fait des rflexions perte de vue, que cinq heures
-eurent sonn, il revint l'invalide pour le questionner. Coloquinte
-avait fini sa crote et attendait avec la patience du factionnaire le
-militaire dcor qui peut-tre se promenait sur le boulevard. En
-ce moment, une femme parut sur le seuil de la porte aprs avoir
-fait entendre le murmure de sa robe dans l'escalier et ce lger pas
-fminin si facile reconnatre. Elle tait assez jolie.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-elle Lucien, je sais pourquoi vous vantez tant
-les chapeaux de mademoiselle Virginie, et je viens vous demander
-d'abord un abonnement d'un an; mais dites-moi ses conditions...</p>
-
-<p>&mdash;Madame, je ne suis pas du journal.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Un abonnement dater d'octobre? demanda l'invalide.</p>
-
-<p>&mdash;Que rclame madame? dit le vieux militaire qui reparut.</p>
-
-<p>Le vieil officier entra en confrence avec la belle marchande de
-modes. Quand Lucien, impatient d'attendre, rentra dans la premire
-pice, il entendit cette phrase finale:&mdash;Mais je serai trs-enchante,
-monsieur. Mademoiselle Florentine pourra venir mon
-magasin et choisira ce qu'elle voudra. Je tiens les rubans. Ainsi
-tout est bien entendu: vous ne parlerez plus de Virginie, une saveteuse
-incapable d'inventer une forme, tandis que j'invente,
-moi!</p>
-
-<p>Lucien entendit tomber un certain nombre d'cus dans la caisse.
-Puis le militaire se mit faire son compte journalier.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je suis l depuis une heure, dit le pote d'un air
-assez fch.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ils</i> ne sont pas venus, dit le vtran napolonien en manifestant
-un moi par politesse. a ne m'tonne pas. Voici quelque temps
-que je ne <i>les</i> vois plus. Nous sommes au milieu du mois, voyez-vous.
-Ces <ins id="cor_49" title="lapuis">lapins</ins>-l ne viennent que quand on paye, entre les 29 et
-les 30.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span>
-&mdash;Et monsieur Finot? dit Lucien qui avait retenu le nom du
-directeur.</p>
-
-<p>&mdash;Il est chez lui, rue Feydeau. Coloquinte, mon vieux, porte
-chez lui tout ce qui est venu aujourd'hui en portant le papier
-l'imprimerie.</p>
-
-<p>&mdash;O se fait donc le journal? dit Lucien en se parlant lui-mme.</p>
-
-<p>&mdash;Le journal? dit l'employ qui reut de Coloquinte le reste de
-l'argent du timbre, le journal?... broum! broum! Mon vieux, sois
-demain six heures l'imprimerie pour voir faire filer les porteurs.
-Le journal, monsieur, se fait dans la rue, chez les auteurs,
- l'imprimerie, entre onze heures et minuit. Du temps de l'Empereur,
-monsieur, ces boutiques de papier gt n'taient pas connues.
-Ah! il vous aurait fait secouer a par quatre hommes et un
-caporal, et ne se serait pas laiss embter comme ceux-ci par des
-phrases. Mais, assez caus. Si mon neveu y trouve son compte, et
-que l'on crive pour le fils de <i>l'autre</i>, broum! broum! aprs tout,
-ce n'est pas un mal. Ah a, les abonns ne m'ont pas l'air d'arriver
-en colonne serre: je vais quitter le poste.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, vous me paraissez tre au fait de la rdaction du
-journal.</p>
-
-<p>&mdash;Sous le rapport financier, broum! broum! dit le soldat en
-ramassant les phlegmes qu'il avait dans le gosier. Selon les talents,
-cent sous ou trois francs la colonne, cinquante lignes soixante
-lettres sans blancs, voil. Quant aux rdacteurs, c'est de singuliers
-pistolets, de petits jeunes gens dont je n'aurais pas voulu pour des
-soldats du train, et qui, parce qu'ils mettent des pattes de mouche
-sur du papier blanc, ont l'air de mpriser un vieux capitaine des
-dragons de la Garde Impriale, retrait chef de bataillon, entr dans
-toutes les capitales de l'Europe avec Napolon...</p>
-
-<p>Lucien, pouss vers la porte par le soldat de Napolon, qui brossait
-sa redingote bleue et manifestait l'intention de sortir, eut le
-courage de se mettre en travers.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens pour tre rdacteur, dit-il, et vous jure que je suis
-plein de respect pour un capitaine de la Garde Impriale, des
-hommes de bronze...</p>
-
-<p>&mdash;Bien dit, mon petit pkin, reprit l'officier en frappant sur le
-ventre de Lucien; mais dans quelle classe des rdacteurs voulez-vous
-entrer? rpliqua le soudard en passant sur le ventre de Lucien
-<span class="pagenum" id="Page_192">192</span>
-et descendant l'escalier. Il ne s'arrta que pour allumer son cigare
-chez le portier.&mdash;S'il vient des abonnements, recevez-les et prenez-en
-note, mre Chollet. Toujours l'abonnement, je ne connais
-que l'abonnement, reprit-il en se tournant vers Lucien qui l'avait
-suivi. Finot est mon neveu, le seul de ma famille qui m'ait adouci
-ma position. Aussi quiconque cherche querelle Finot trouve-t-il
-le vieux Giroudeau, capitaine aux dragons, parti simple cavalier
- l'arme de Sambre-et-Meuse, cinq ans matre d'armes au premier
-hussards, arme d'Italie! Une, deux, et le plaignant serait l'ombre!
-ajouta-t-il en faisant le geste de se fendre. Or donc, mon
-petit, nous avons diffrents corps dans les rdacteurs: il y a le rdacteur
-qui rdige et qui a sa solde, le rdacteur qui rdige et qui
-n'a rien, ce que nous appelons un volontaire; enfin le rdacteur
-qui ne rdige rien et qui n'est pas le plus bte, il ne fait pas de
-fautes celui-l, il se donne les gants d'tre un homme d'esprit, il
-appartient au journal, il nous paye dner, il flne dans les thtres,
-il entretient une actrice, il est trs-heureux. Que voulez-vous
-tre?</p>
-
-<p>&mdash;Mais rdacteur travaillant bien, et partant bien pay.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voil comme tous les conscrits qui veulent tre marchaux
-de France! Croyez-en le vieux Giroudeau, par file gauche,
-pas acclr, allez ramasser des clous dans le ruisseau comme ce
-brave homme qui a servi, a se voit sa tournure. Est-ce pas une
-horreur qu'un vieux soldat qui est all mille fois la gueule du
-brutal ramasse des clous dans Paris? Dieu de Dieu, tu n'es qu'un
-gueux, tu n'as pas soutenu l'Empereur? Enfin, mon petit, ce particulier
-que vous avez vu ce matin a gagn quarante francs dans son
-mois. Ferez-vous mieux? ils disent que c'est le plus spirituel.</p>
-
-<p>&mdash;Quand vous tes all dans Sambre-et-Meuse, on vous a dit
-qu'il y avait du danger.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, allez voir mon neveu Finot, un brave garon, le
-plus loyal garon que vous rencontrerez, si vous pouvez le rencontrer;
-car il se remue comme un poisson. Dans son mtier, il ne
-s'agit pas d'crire, voyez-vous, mais de faire que les autres crivent.
-Il parat que les paroissiens aiment mieux se rgaler avec les
-actrices que de barbouiller du papier. Oh! c'est de singuliers pistolets!
-A l'honneur de vous revoir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span>
-Le caissier fit mouvoir sa redoutable canne plombe, une des
-protectrices de Germanicus, et laissa Lucien sur le boulevard, aussi
-stupfait de ce tableau de la rdaction qu'il l'avait t des rsultats
-dfinitifs de la littrature chez Vidal et Porchon. Lucien courut dix
-fois chez Andoche Finot, directeur du journal, rue Feydeau, sans
-jamais le trouver. De grand matin, Finot n'tait pas rentr. A midi
-Finot tait en course:&mdash;il djeunait, disait-on, tel caf. Lucien
-allait au caf, demandait Finot la limonadire, en surmontant
-des rpugnances inoues: Finot venait de sortir. Enfin Lucien,
-lass, regarda Finot comme un personnage apocryphe et fabuleux,
-il trouva plus simple de guetter tienne Lousteau chez Flicoteaux.
-Le jeune journaliste expliquerait sans doute le mystre qui planait
-sur la vie du journal auquel il tait attach.</p>
-
-<p>Depuis le jour bni cent fois o Lucien fit la connaissance de
-Daniel d'Arthez, il avait chang de place chez Flicoteaux: les deux
-amis dnaient ct l'un de l'autre, et causaient voix basse
-de haute littrature, des sujets traiter, de la manire de les
-prsenter, de les entamer, de les dnouer. En ce moment, Daniel
-d'Arthez tenait le manuscrit de l'Archer de Charles IX, il y refaisait
-des chapitres, il y crivait les belles pages qui y sont, et avait encore
-pour quelques jours de corrections. Il y mettait la magnifique
-prface qui peut-tre domine le livre, et qui jeta tant de clarts
-dans la jeune littrature. Un jour, au moment o Lucien s'asseyait
- ct de Daniel, qui l'avait attendu et dont la main tait
-dans la sienne, il vit la porte tienne Lousteau qui tournait le
-bec de cane. Lucien quitta brusquement la main de Daniel, et dit
-au garon qu'il voulait dner son ancienne place auprs du comptoir.
-D'Arthez jeta sur Lucien un de ces regards angliques, o le
-pardon enveloppe le reproche, et qui tomba si vivement dans le
-c&oelig;ur tendre du pote qu'il reprit la main de Daniel pour la lui
-serrer de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'agit pour moi d'une affaire importante, je vous en parlerai,
-lui dit-il.</p>
-
-<p>Lucien tait sa place au moment o Lousteau prenait la
-sienne; le premier, il salua, la conversation s'engagea bientt,
-et fut si vivement pousse entre eux, que Lucien alla chercher
-le manuscrit des Marguerites pendant que Lousteau finissait
-de dner. Il avait obtenu de soumettre ses sonnets au journaliste,
-et comptait sur sa bienveillance de parade pour avoir un
-<span class="pagenum" id="Page_194">194</span>
-diteur ou pour entrer au journal. A son retour, Lucien vit, dans
-le coin du restaurant, Daniel tristement accoud qui le regarda
-mlancoliquement; mais, dvor par la misre et pouss par l'ambition,
-il feignit de ne pas voir son frre du Cnacle, et suivit
-Lousteau. Avant la chute du jour, le journaliste et le nophyte allrent
-s'asseoir sous les arbres dans cette partie du Luxembourg
-qui de la grande alle de l'Observatoire conduit la rue de l'Ouest.
-Cette rue tait alors un long bourbier, bord de planches et de
-marais o les maisons se trouvaient seulement vers la rue de Vaugirard,
-et le passage tait si peu frquent, qu'au moment o Paris
-dne, deux amants pouvaient s'y quereller et s'y donner les arrhes
-d'un raccommodement sans crainte d'y tre vus. Le seul trouble-fte
-possible tait le vtran en faction la petite grille de la
-rue de l'Ouest, si le vnrable soldat s'avisait d'augmenter le
-nombre de pas qui compose sa promenade monotone. Ce fut dans
-cette alle, sur un banc de bois, entre deux tilleuls, qu'tienne
-couta les sonnets choisis pour chantillons parmi les Marguerites.
-tienne Lousteau, qui, depuis deux ans d'apprentissage, avait le
-pied l'trier en qualit de rdacteur, et qui comptait quelques
-amitis parmi les clbrits de cette poque, tait un imposant personnage
-aux yeux de Lucien. Aussi, tout en dtortillant le manuscrit
-des Marguerites, le pote de province jugea-t-il ncessaire de
-faire une sorte de prface.</p>
-
-<p>&mdash;Le sonnet, monsieur, est une des &oelig;uvres les plus difficiles de
-la posie. Ce petit pome a t gnralement abandonn. Personne
-en France n'a pu rivaliser Ptrarque, dont la langue, infiniment plus
-souple que la ntre, admet des jeux de pense repousss par notre
-<i>positivisme</i> (pardonnez-moi ce mot). Il m'a donc paru original de
-dbuter par un recueil de sonnets. Victor Hugo a pris l'ode, Canalis
-le pome, Branger la chanson, Casimir Delavigne la tragdie.</p>
-
-<p>&mdash;tes-vous classique ou romantique? lui demanda Lousteau.</p>
-
-<p>L'air tonn de Lucien dnotait une si complte ignorance de
-l'tat des choses dans la Rpublique des Lettres, que Lousteau jugea
-ncessaire de l'clairer.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, vous arrivez au milieu d'une bataille acharne, il
-faut vous dcider promptement. La littrature est partage d'abord
-en plusieurs zones; mais les sommits sont divises en deux camps.
-Les crivains royalistes sont romantiques, les Libraux sont classiques.
-La divergence des opinions littraires se joint la divergence
-<span class="pagenum" id="Page_195">195</span>
-des opinions politiques, et il s'ensuit une guerre toutes
-armes, encre torrents, <ins id="cor_50" title="bon">bons</ins> mots fer aiguis, calomnies pointues,
-sobriquets outrance, entre les gloires naissantes et les gloires
-dchues. Par une singulire bizarrerie, les Royalistes romantiques
-demandent la libert littraire et la rvocation des lois qui donnent
-des formes convenues notre littrature; tandis que les Libraux
-veulent maintenir les units, l'allure de l'alexandrin et les formes
-classiques. Les opinions littraires sont donc en dsaccord, dans
-chaque camp, avec les opinions politiques. Si vous tes clectique,
-vous n'aurez personne pour vous. De quel ct vous rangez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Quels sont les plus forts?</p>
-
-<p>&mdash;Les journaux libraux ont beaucoup plus d'abonns que les
-journaux royalistes et ministriels; nanmoins Lamartine et Victor
-Hugo percent, quoique monarchiques et religieux, quoique protgs
-par la cour et par le clerg.&mdash;Bah! des sonnets, c'est de la
-littrature d'avant Boileau, dit tienne en voyant Lucien effray
-d'avoir choisir entre deux bannires. Soyez romantique. Les romantiques
-se composent de jeunes gens, et les classiques sont des
-perruques: les romantiques l'emporteront.</p>
-
-<p>Le mot perruque tait le dernier mot trouv par le journalisme
-romantique, qui en avait affubl les classiques.</p>
-
-<p>&mdash;<span class="smcap">La paquerette!</span> dit Lucien en choisissant le premier des
-deux sonnets qui justifiaient le titre et servaient d'inauguration.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Paquerettes des prs, vos couleurs assorties</div>
- <div class="verse">Ne brillent pas toujours pour gayer les yeux;</div>
- <div class="verse">Elles disent encor les plus chers de nos v&oelig;ux</div>
- <div class="verse">En un pome o l'homme apprend ses sympathies:</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Vos tamines d'or par de l'argent serties</div>
- <div class="verse">Rvlent les trsors dont il fera ses dieux;</div>
- <div class="verse">Et vos filets, o coule un sang mystrieux,</div>
- <div class="verse">Ce que cote un succs en douleurs ressenties!</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Est-ce pour tre clos le jour o du tombeau</div>
- <div class="verse">Jsus, ressuscit sur un monde plus beau,</div>
- <div class="verse">Fit pleuvoir des vertus en secouant ses ailes.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Que l'automne revoit vos courts ptales blancs</div>
- <div class="verse">Parlant nos regards de plaisirs infidles,</div>
- <div class="verse">Ou pour nous rappeler la fleur de nos vingt ans?</div>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_196">196</span>
-Lucien fut piqu de la parfaite immobilit de Lousteau pendant
-qu'il coutait ce sonnet; il ne connaissait pas encore la dconcertante
-impassibilit que donne l'habitude de la critique, et qui distingue
-les journalistes fatigus de prose, de drames et de vers. Le pote,
-habitu recevoir des applaudissements, dvora son dsappointement;
-il lut le sonnet prfr par madame de Bargeton et par quelques-uns
-de ses amis du Cnacle.</p>
-
-<p>&mdash;Celui-ci lui arrachera peut-tre un mot, pensa-t-il.</p>
-
-<p class="sep2 center cs9">DEUXIME SONNET.</p>
-
-<p class="sep2 center cs6">LA MARGUERITE.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Je suis la marguerite, et j'tais la plus belle</div>
- <div class="verse">Des fleurs dont s'toilait le gazon velout.</div>
- <div class="verse">Heureuse, on me cherchait pour ma seule beaut,</div>
- <div class="verse">Et mes jours se flattaient d'une aurore ternelle.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Hlas! malgr mes v&oelig;ux, une vertu nouvelle</div>
- <div class="verse">A vers sur mon front sa fatale clart;</div>
- <div class="verse">Le sort m'a condamne au don de vrit,</div>
- <div class="verse">Et je souffre et je meurs: la science est mortelle.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Je n'ai plus de silence et n'ai plus de repos;</div>
- <div class="verse">L'amour vient m'arracher l'avenir en deux mots,</div>
- <div class="verse">Il dchire mon c&oelig;ur pour y lire qu'on l'aime.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Je suis la seule fleur qu'on jette sans regret:</div>
- <div class="verse">On dpouille mon front de son blanc diadme,</div>
- <div class="verse">Et l'on me foule aux pieds ds qu'on a mon secret.</div>
- </div>
-</div>
-
-<p>Quand il eut fini, le pote regarda son aristarque. tienne Lousteau
-contemplait les arbres de la ppinire.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien? lui dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien? mon cher, allez! Ne vous cout-je pas? A Paris,
-couter sans mot dire est un loge.</p>
-
-<p>&mdash;En avez-vous assez? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Continuez, rpondit assez brusquement le journaliste.</p>
-
-<p>Lucien lut le sonnet suivant; mais il le lut la mort au c&oelig;ur, et le
-sang-froid impntrable de Lousteau lui glaa son dbit. Plus avanc
-dans la vie littraire, il aurait su que, chez les auteurs, le silence
-et la brusquerie en pareille circonstance trahissent la jalousie que
-<span class="pagenum" id="Page_197">197</span>
-cause une belle &oelig;uvre, de mme que leur admiration annonce le
-bonheur inspir par une &oelig;uvre mdiocre qui rassure leur amour-propre.</p>
-
-<p class="sep2 center cs9">TRENTIME SONNET.</p>
-
-<p class="sep2 center cs6">LE CAMLIA.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Chaque fleur dit un mot du livre de nature:</div>
- <div class="verse">La rose est l'amour et fte la beaut,</div>
- <div class="verse">La violette exhale une me aimante et pure,</div>
- <div class="verse">Et le lis resplendit de sa simplicit.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Mais le camlia, monstre de la culture,</div>
- <div class="verse">Rose sans ambroisie et lis sans majest,</div>
- <div class="verse">Semble s'panouir, aux saisons de froidure,</div>
- <div class="verse">Pour les ennuis coquets de la virginit.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Cependant, au rebord des loges de thtre,</div>
- <div class="verse">J'aime voir, vasant leurs ptales d'albtre,</div>
- <div class="verse">Couronne de pudeur, de blancs camlias</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Parmi les cheveux noirs des belles jeunes femmes</div>
- <div class="verse">Qui savent inspirer un amour pur aux mes,</div>
- <div class="verse">Comme les marbres grecs du sculpteur Phidias.</div>
- </div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Que pensez-vous de mes pauvres sonnets? demanda formellement
-Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous la vrit? dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis assez jeune pour l'aimer, et je veux trop russir pour
-ne pas l'entendre sans me fcher, mais non sans dsespoir, rpondit
-Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, mon cher, les entortillages du premier annoncent
-une &oelig;uvre faite Angoulme et qui vous a sans doute trop cot
-pour y renoncer; le second et le troisime sentent dj Paris;
-mais lisez-m'en un autre encore? ajouta-t-il en faisant un geste
-qui parut charmant au grand homme de province.</p>
-
-<p>Encourag par cette demande, Lucien lut avec plus de confiance
-le sonnet que prfraient d'Arthez et Bridau, peut-tre cause
-de sa couleur.</p>
-
-
-<p class="sep2 center cs9"><span class="pagenum" id="Page_198">198</span>
-CINQUANTIME SONNET.</p>
-
-<p class="sep2 center cs6">LA TULIPE.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande;</div>
- <div class="verse">Et telle est ma beaut que l'avare Flamand</div>
- <div class="verse">Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant,</div>
- <div class="verse">Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Mon air est fodal, et, comme une Yolande</div>
- <div class="verse">Dans sa jupe longs plis toffe amplement,</div>
- <div class="verse">Je porte des blasons peints sur mon vtement;</div>
- <div class="verse">Gueules fasc d'argent, or avec pourpre en bande;</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Le jardinier divin a fil de ses doigts</div>
- <div class="verse">Les rayons du soleil et la pourpre des rois</div>
- <div class="verse">Pour me faire une robe trame douce et fine.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Nulle fleur du jardin n'gale ma splendeur,</div>
- <div class="verse">Mais la nature, hlas! n'a pas vers d'odeur</div>
- <div class="verse">Dans mon calice fait comme un vase de Chine.</div>
- </div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Eh! bien? dit Lucien aprs un moment de silence qui lui
-sembla d'une longueur dmesure.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, dit gravement tienne Lousteau en voyant le bout
-des bottes que Lucien avait apportes d'Angoulme et qu'il achevait
-d'user, je vous engage noircir vos bottes avec votre encre afin
-de mnager votre cirage, faire des curedents de vos plumes pour
-vous donner l'air d'avoir dn quand vous vous promenez, en sortant
-de chez Flicoteaux, dans la belle alle de ce jardin, et chercher
-une place quelconque. Devenez petit-clerc d'huissier si vous
-avez du c&oelig;ur, commis si vous avez du plomb dans les reins, ou
-soldat si vous aimez la musique militaire. Vous avez l'toffe de trois
-potes; mais, avant d'avoir perc, vous avez six fois le temps de mourir
-de faim, si vous comptez sur les produits de votre posie pour vivre.
-Or, vos intentions sont, d'aprs vos trop jeunes discours, de battre
-monnaie avec votre encrier. Je ne juge pas votre posie, elle est
-de beaucoup suprieure toutes les posies qui encombrent les
-magasins de la librairie. Ces lgants rossignols, vendus un peu plus
-cher que les autres cause de leur papier vlin, viennent presque
-tous s'abattre sur les rives de la Seine, o vous pouvez aller tudier
-leurs chants, si vous voulez faire un jour quelque plerinage instructif
-sur les quais de Paris, depuis l'talage du pre Jrme, au
-<span class="pagenum" id="Page_199">199</span>
-pont Notre-Dame, jusqu'au Pont-Royal. Vous rencontrerez l tous
-les Essais potiques, les Inspirations, les lvations, les Hymnes,
-les Chants, les Ballades, les Odes, enfin toutes les couves closes
-depuis sept annes, des muses couvertes de poussire, clabousses
-par les fiacres, violes par tous les passants qui veulent voir la vignette
-du titre. Vous ne connaissez personne, vous n'avez d'accs dans
-aucun journal, vos Marguerites resteront chastement plies comme
-vous les tenez: elles n'cloront jamais au soleil de la publicit dans
-la prairie des grandes marges, maille des fleurons que prodigue
-l'illustre Dauriat, le libraire des clbrits, le roi des Galeries-de-Bois.
-Mon pauvre enfant, je suis venu comme vous le c&oelig;ur plein
-d'illusions, pouss par l'amour de l'Art, port par d'invincibles lans
-vers la gloire: j'ai trouv les ralits du mtier, les difficults de la
-librairie et le positif de la misre. Mon exaltation, maintenant concentre,
-mon effervescence premire me cachaient le mcanisme
-du monde; il a fallu le voir, se cogner tous les rouages, heurter
-les pivots, me graisser aux huiles, entendre le cliquetis des chanes
-et des volants. Comme moi, vous allez savoir que, sous toutes ces
-belles choses rves, s'agitent des hommes, des passions et des ncessits.
-Vous vous mlerez forcment d'horribles luttes, d'&oelig;uvre
- &oelig;uvre, d'homme homme, de parti parti, o il faut se battre
-systmatiquement pour ne pas tre abandonn par les siens. Ces
-combats ignobles dsenchantent l'me, dpravent le c&oelig;ur et fatiguent
-en pure perte; car vos efforts servent souvent faire couronner
-un homme que vous hassez, un talent secondaire prsent
-malgr vous comme un gnie. La vie littraire a ses coulisses. Les
-succs surpris ou mrits, voil ce qu'applaudit le parterre;
-les moyens, toujours hideux, les comparses enlumins, les claqueurs
-et les garons de service, voil ce que reclent les coulisses.
-Vous tes encore au parterre. Il en est temps, abdiquez avant de
-mettre un pied sur la premire marche du trne que se disputent
-tant d'ambitions, et ne vous dshonorez pas comme je le fais pour
-vivre. (Une larme mouilla les yeux d'tienne Lousteau.) Savez-vous
-comment je vis? reprit-il avec un accent de rage. Le peu d'argent
-que pouvait me donner ma famille fut bientt mang. Je
-me trouvai sans ressource aprs avoir fait recevoir une pice au
-Thtre-Franais. Au Thtre-Franais, la protection d'un prince
-ou d'un Premier Gentilhomme de la Chambre du Roi ne suffit pas
-pour faire obtenir un tour de faveur: les comdiens ne cdent qu'
-<span class="pagenum" id="Page_200">200</span>
-ceux qui menacent leur amour-propre. Si vous aviez le pouvoir de
-faire dire que le jeune premier a un asthme, la jeune premire
-une fistule o vous voudrez, que la soubrette tue les mouches au
-vol, vous seriez jou demain. Je ne sais pas si dans deux ans d'ici
-je serai, moi qui vous parle, en tat d'obtenir un semblable pouvoir:
-il faut trop d'amis. O, comment et par quoi gagner mon
-pain, fut une question que je me suis faite en sentant les atteintes
-de la faim. Aprs bien des tentatives, aprs avoir crit un roman
-anonyme pay deux cents francs par Doguereau, qui n'y a pas gagn
-grand'chose, il m'a t prouv que le journalisme seul pourrait me
-nourrir. Mais comment entrer dans ces boutiques? Je ne vous raconterai
-pas mes dmarches et mes sollicitations inutiles, ni six mois passs
- travailler comme surnumraire et m'entendre dire que j'effarouchais
-l'abonn, quand au contraire je l'apprivoisais. Passons sur
-ces avanies. Je rends compte aujourd'hui des thtres du boulevard,
-presque gratis, dans le journal qui appartient Finot, ce gros garon
-qui djeune encore deux ou trois fois par mois au caf Voltaire (mais
-vous n'y allez pas!). Finot est rdacteur en chef. Je vis en vendant les
-billets que me donnent les directeurs de ces thtres pour solder ma
-sous-bienveillance au journal, les livres que m'envoient les libraires et
-dont je dois parler. Enfin je trafique, une fois Finot satisfait, des tributs
-en nature qu'apportent les industries pour lesquels ou contre
-lesquels il me permet de lancer des articles. L'<i>Eau carminative</i>,
-la <i>Pte des Sultanes</i>, l'<i>Huile cphalique</i>, la <i>Mixture
-brsilienne</i> payent un article goguenard vingt ou trente francs.
-Je suis forc d'aboyer aprs le libraire qui donne peu d'exemplaires
-au journal: le journal en prend deux que vend Finot, il m'en faut
-deux vendre. Publit-il un chef-d'&oelig;uvre, le libraire avare d'exemplaires
-est assomm. C'est ignoble, mais je vis de ce mtier, moi
-comme cent autres! Ne croyez pas le monde politique beaucoup
-plus beau que ce monde littraire: tout dans ces deux mondes
-est corruption. Chaque homme y est ou corrupteur ou corrompu.
-Quand il s'agit d'une entreprise de librairie un peu considrable,
-le libraire me paye, de peur d'tre attaqu. Aussi mes revenus
-sont-ils en rapport avec les prospectus. Quand le Prospectus sort en
-ruptions miliaires, l'argent entre flots dans mon gousset, je rgale
-alors mes amis. Pas d'affaires en librairie, je dne chez Flicoteaux.
-Les actrices payent aussi les loges, mais les plus habiles payent les
-critiques, le silence est ce qu'elles redoutent le plus. Aussi une critique,
-<span class="pagenum" id="Page_201">201</span>
-faite pour tre rtorque ailleurs, vaut-elle mieux et se
-paye-t-elle plus cher qu'un loge tout sec, oubli le lendemain. La
-polmique, mon cher, est le pidestal des clbrits. A ce mtier
-de spadassin des ides et des rputations industrielles, littraires et
-dramatiques, je gagne cinquante cus par mois, je puis vendre un
-roman cinq cents francs, et je commence passer pour un homme
-redoutable. Quand, au lieu de vivre chez Florine aux dpens d'un
-droguiste qui se donne des airs de milord, je serai dans mes
-meubles, que je passerai dans un grand journal o j'aurai un feuilleton,
-ce jour-l, mon cher, Florine deviendra une grande actrice;
-quant moi, je ne sais pas alors ce que je puis devenir: ministre
-ou honnte homme, tout est encore possible. (Il releva sa tte humilie,
-jeta vers le feuillage un regard de dsespoir accusateur et
-terrible.) Et j'ai une belle tragdie reue! Et j'ai dans mes papiers
-un pome qui mourra! Et j'tais bon! J'avais le c&oelig;ur pur: j'ai pour
-matresse une actrice du Panorama-Dramatique, moi qui rvais de
-belles amours parmi les femmes les plus distingues du grand
-monde! Enfin, pour un exemplaire refus par le libraire mon
-journal, je dis du mal d'un livre que je trouve beau!</p>
-
-<p>Lucien, mu aux larmes, serra la main d'tienne.</p>
-
-<p>&mdash;En dehors du monde littraire, dit le journaliste en se levant
-et se dirigeant vers la grande alle de l'Observatoire o les deux
-potes se promenrent comme pour donner plus d'air leurs poumons,
-il n'existe pas une seule personne qui connaisse l'horrible
-odysse par laquelle on arrive ce qu'il faut nommer, selon les
-talents, la vogue, la mode, la rputation, la renomme, la clbrit,
-la faveur publique, ces diffrents chelons qui mnent la
-gloire, et qui ne la remplacent jamais. Ce phnomne moral, si
-brillant, se compose de mille accidents qui varient avec tant de
-rapidit, qu'il n'y a pas exemple de deux hommes parvenus par
-une mme voie. Canalis et Nathan sont deux faits dissemblables et
-qui ne se renouvelleront pas. D'Arthez, qui s'reinte travailler,
-deviendra clbre par un autre hasard. Cette rputation tant dsire
-est presque toujours une prostitue couronne. Oui, pour les
-basses &oelig;uvres de la littrature, elle reprsente la pauvre fille qui
-gle au coin des bornes; pour la littrature secondaire, c'est la
-femme entretenue qui sort des mauvais lieux du journalisme
-et qui je sers de souteneur; pour la littrature heureuse,
-c'est la brillante courtisane insolente, qui a des meubles, paye
-<span class="pagenum" id="Page_202">202</span>
-des contributions l'tat, reoit les grands seigneurs, les traite
-et les maltraite, a sa livre, sa voiture, et qui peut faire attendre ses
-cranciers altrs. Ah! ceux pour qui elle est, pour moi jadis, pour
-vous aujourd'hui, un ange aux ailes diapres, revtu de sa tunique
-blanche, montrant une palme verte dans sa main, une flamboyante
-pe dans l'autre, tenant la fois de l'abstraction mythologique qui
-vit au fond d'un puits et de la pauvre fille vertueuse exile dans un
-faubourg, ne s'enrichissant qu'aux clarts de la vertu par les efforts
-d'un noble courage, et revolant aux cieux avec un caractre immacul,
-quand elle ne dcde pas souille, fouille, viole, oublie,
-dans le char des pauvres: ces hommes cervelle cercle de bronze,
-aux c&oelig;urs encore chauds sous les tombes de neige de l'exprience,
-ils sont rares dans le pays que vous voyez nos pieds, dit-il en
-montrant la grande ville qui fumait au dclin du jour.</p>
-
-<p>Une vision du Cnacle passa rapidement aux yeux de Lucien et
-l'mut, mais il fut entran par Lousteau qui continua son effroyable
-lamentation.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont rares et clair-sems dans cette cuve en fermentation,
-rares comme les vrais amants dans le monde amoureux, rares
-comme les fortunes honntes dans le monde financier, rares
-comme un homme pur dans le journalisme. L'exprience du premier
-qui m'a dit ce que je vous dis a t perdue, comme la mienne
-sera sans doute inutile pour vous. Toujours la mme ardeur prcipite
-chaque anne, de la province ici, un nombre gal, pour ne
-pas dire croissant, d'ambitions imberbes qui s'lancent la tte haute,
-le c&oelig;ur altier, l'assaut de la Mode, cette espce de princesse Tourandocte
-des Mille et Un jours pour qui chacun veut tre le prince
-Calaf! Mais aucun ne devine l'nigme. Tous tombent dans la fosse du
-malheur, dans la boue du journal, dans les marais de la librairie.
-Ils glanent, ces mendiants, des articles biographiques, des tartines,
-des faits-Paris aux journaux, ou des livres commands par de logiques
-marchands de papier noirci qui prfrent une btise qui s'enlve
-en quinze jours un chef-d'&oelig;uvre qui veut du temps pour se
-vendre. Ces chenilles, crases avant d'tre papillons, vivent de
-honte et d'infamie, prtes mordre un talent naissant, sur l'ordre
-d'un pacha du Constitutionnel, de la Quotidienne, des Dbats, au
-signal des libraires, la prire d'un camarade jaloux, souvent pour
-un dner. Ceux qui surmontent les obstacles oublient les misres
-de leur dbut. Moi qui vous parle, j'ai fait pendant six mois des
-<span class="pagenum" id="Page_203">203</span>
-articles o j'ai mis la fleur de mon esprit pour un misrable qui les
-disait de lui, qui sur ces chantillons a pass rdacteur d'un feuilleton:
-il ne m'a pas pris pour collaborateur, il ne m'a pas mme
-donn cent sous, je suis forc de lui tendre la main et de lui <ins id="cor_51" title="serser">serrer</ins>
-la sienne.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi? dit firement Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Je puis avoir besoin de mettre dix lignes dans son feuilleton,
-rpondit froidement Lousteau. Enfin, mon cher, travailler n'est pas
-le secret de la fortune en littrature, il s'agit d'exploiter le travail
-d'autrui. Les propritaires de journaux sont des entrepreneurs,
-nous sommes des maons. Aussi plus un homme est mdiocre, plus
-promptement arrive-t-il; il peut avaler des crapauds vivants, se rsigner
- tout, flatter les petites passions basses des sultans littraires,
-comme un nouveau-venu de Limoges, Hector Merlin, qui fait dj
-de la politique dans un journal du centre droit, et qui travaille
-notre petit journal: je lui ai vu ramasser le chapeau tomb d'un rdacteur
-en chef. En n'offusquant personne, ce garon-l passera entre
-les ambitions rivales pendant qu'elles se battront. Vous me faites piti.
-Je me vois en vous comme j'tais, et je suis sr que vous serez,
-dans un ou deux ans, comme je suis. Vous croirez quelque jalousie
-secrte, quelque intrt personnel dans ces conseils amers;
-mais ils sont dicts par le dsespoir du damn qui ne peut plus
-quitter l'Enfer. Personne n'ose dire ce que je vous crie avec la
-douleur de l'homme atteint au c&oelig;ur et comme un autre Job sur le
-fumier: Voici mes ulcres!</p>
-
-<p>&mdash;Lutter sur ce champ ou ailleurs, je dois lutter, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Sachez-le donc! reprit Lousteau, cette lutte sera sans trve
-si vous avez du talent, car votre meilleure chance serait de n'en
-pas avoir. L'austrit de votre conscience aujourd'hui pure flchira
-devant ceux qui vous verrez votre succs entre les mains; qui,
-d'un mot, peuvent vous donner la vie et qui ne voudront pas le
-dire: car, croyez-moi, l'crivain la mode est plus insolent, plus
-dur envers les nouveaux-venus que ne l'est le plus brutal libraire.
-O le libraire ne voit qu'une perte, l'auteur redoute un rival: l'un
-vous conduit, l'autre vous crase. Pour faire de belles &oelig;uvres,
-mon pauvre enfant, vous puiserez pleines plumes d'encre dans
-votre c&oelig;ur la tendresse, la sve, l'nergie, et vous l'talerez en
-passions, en sentiments, en phrases! Oui, vous crirez au lieu
-d'agir, vous chanterez au lieu de combattre, vous aimerez, vous
-<span class="pagenum" id="Page_204">204</span>
-harez, vous vivrez dans vos livres; mais quand vous aurez rserv
-vos richesses pour votre style, votre or, votre pourpre pour vos
-personnages, que vous vous promnerez en guenilles dans les rues
-de Paris, heureux d'avoir lanc, en rivalisant avec l'tat Civil, un
-tre nomm Adolphe, Corinne, Clarisse, Ren, que vous aurez gt
-votre vie et votre estomac pour donner la vie cette cration, vous
-la verrez calomnie, trahie, vendue, dporte dans les lagunes de
-l'oubli par les journalistes, ensevelie par vos meilleurs amis. Pourrez-vous
-attendre le jour o votre crature s'lancera rveille par
-qui? quand? comment? Il existe un magnifique livre, le <i>pianto</i>
-de l'incrdulit, Obermann, qui se promne solitaire dans le dsert
-des magasins, et que ds lors les libraires appellent ironiquement
-un rossignol: quand Pques arrivera-t-il pour lui? personne ne le
-sait! Avant tout, essayez de trouver un libraire assez os pour imprimer
-les Marguerites? Il ne s'agit pas de vous les faire payer,
-mais de les imprimer. Vous verrez alors des scnes curieuses.</p>
-
-<p>Cette rude tirade, prononce avec les accents divers des passions
-qu'elle exprimait, tomba comme une avalanche de neige dans le
-c&oelig;ur de Lucien et y mit un froid glacial. Il demeura debout et silencieux
-pendant un moment. Enfin, son c&oelig;ur, comme stimul
-par l'horrible posie des difficults, clata. Lucien serra la main de
-Lousteau, et lui cria:&mdash;Je triompherai!</p>
-
-<p>&mdash;Bon! dit le journaliste, encore un chrtien qui descend dans
-l'arne pour se livrer aux btes. Mon cher, il y a ce soir une premire
-reprsentation au Panorama-Dramatique, elle ne commencera qu'
-huit heures, il est six heures, allez mettre votre meilleur habit, enfin
-soyez convenable. Venez me prendre. Je demeure rue de La Harpe,
-au-dessus du caf Servel, au quatrime tage. Nous passerons chez
-Dauriat d'abord. Vous persistez, n'est-ce pas? Eh! bien, je vous
-ferai connatre ce soir un des rois de la librairie et quelques journalistes.
-Aprs le spectacle, nous souperons chez ma matresse avec
-des amis, car notre dner ne peut pas compter pour un repas. Vous
-y trouverez Finot, le rdacteur en chef et le propritaire de mon
-journal. Vous savez le mot de Minette du Vaudeville: <i>Le temps
-est un grand maigre</i>? eh! bien, pour nous le hasard est aussi
-un grand maigre, il faut le tenter.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'oublierai jamais cette journe, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Munissez-vous de votre manuscrit, et soyez en tenue, moins
- cause de Florine que du libraire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_205">205</span>
-La bonhomie de camarade, qui succdait au cri violent du pote
-peignant la guerre littraire, toucha Lucien tout aussi vivement
-qu'il l'avait t nagure la mme place par la parole grave et religieuse
-de d'Arthez. Anim par la perspective d'une lutte immdiate
-entre les hommes et lui, l'inexpriment jeune homme ne
-souponna point la ralit des malheurs moraux que lui dnonait
-le journaliste. Il ne se savait pas plac entre deux voies distinctes,
-entre deux systmes reprsents par le Cnacle et par le Journalisme,
-dont l'un tait long, honorable, sr; l'autre sem d'cueils
-et prilleux, plein de ruisseaux fangeux o devait se crotter sa conscience.
-Son caractre le portait prendre le chemin le plus court,
-en apparence le plus agrable, saisir les moyens dcisifs et rapides.
-Il ne vit en ce moment aucune diffrence entre la noble amiti de
-d'Arthez et la facile camaraderie de Lousteau. Cet esprit mobile
-aperut dans le Journal une arme sa porte, il se sentait habile
-la manier, il la voulut prendre. bloui par les offres de son nouvel
-ami dont la main frappa la sienne avec un laisser-aller qui lui
-parut gracieux, pouvait-il savoir que, dans l'arme de la Presse,
-chacun a besoin d'amis, comme les gnraux ont besoin de soldats!
-Lousteau, lui voyant de la rsolution, le racolait en esprant se
-l'attacher. Le journaliste en tait son premier ami, comme Lucien
- son premier protecteur: l'un voulait passer caporal, l'autre
-voulait tre soldat.</p>
-
-<p>Lucien revint joyeusement son htel, o il fit une toilette
-aussi soigne que le jour nfaste o il avait voulu se produire dans
-la loge de la marquise d'Espard l'Opra. Mais dj ses habits lui
-allaient mieux, il se les tait appropris. Il mit son beau pantalon
-collant de couleur claire, de jolies bottes glands qui lui avaient
-cot quarante francs, et son habit de bal. Ses abondants et fins
-cheveux blonds, il les fit friser, parfumer, ruisseler en boucles
-brillantes. Son front se para d'une audace puise dans le sentiment
-de sa valeur et de son avenir. Ses mains de femme furent soignes,
-leurs ongles en amande devinrent nets et ross. Sur son col de satin
-noir, les blanches rondeurs de son menton tincelrent. Jamais
-un plus joli jeune homme ne descendit la montagne du pays latin.
-Lucien tait beau comme un dieu grec. Il prit un fiacre, et fut
-sept heures moins un quart la porte de la maison du caf Servel.
-La portire l'invita grimper quatre tages en lui donnant des notions
-topographiques assez compliques. Arm de ces renseignements,
-<span class="pagenum" id="Page_206">206</span>
-il trouva, non sans peine, une porte ouverte au bout d'un
-long corridor obscur, et reconnut la chambre classique du quartier
-latin. La misre des jeunes gens le poursuivait l comme rue de
-Cluny, chez d'Arthez, chez Chrestien, partout! Mais, partout, elle
-se recommande par l'empreinte que lui donne le caractre du patient.
-L cette misre tait sinistre. Un lit en noyer, sans rideaux,
-au bas duquel grimaait un mchant tapis d'occasion; aux fentres,
-des rideaux jaunis par la fume d'une chemine qui n'allait pas et
-par celle du cigare; sur la chemine, une lampe Carcel donne par
-Florine et encore chappe au Mont-de-Pit; puis, une commode
-d'acajou terni, une table charge de papiers, deux ou trois plumes
-bouriffes l-dessus, pas d'autres livres que ceux apports la veille
-ou pendant la journe: tel tait le mobilier de cette chambre dnue
-d'objets de valeur, mais qui offrait un ignoble assemblage de mauvaises
-bottes billant dans un coin, de vieilles chaussettes l'tat de dentelle;
-dans un autre, des cigares crass, des mouchoirs sales, des
-chemises en deux volumes, des cravates trois ditions. C'tait
-enfin un bivouac littraire meubl de choses ngatives et de la
-plus trange nudit qui se puisse imaginer. Sur la table de nuit,
-charge des livres lus pendant la matine, brillait le rouleau rouge
-de Fumade. Sur le manteau de la chemine erraient un rasoir,
-une paire de pistolets, une bote cigares. Dans un panneau, Lucien
-vit des fleurets croiss sous un masque. Trois chaises et deux
-fauteuils, peine dignes du plus mchant htel garni de cette rue,
-compltaient cet ameublement. Cette chambre, la fois sale et
-triste, annonait une vie sans repos et sans dignit: on y dormait,
-on y travaillait la hte, elle tait habite par force, on prouvait
-le besoin de la quitter. Quelle diffrence entre ce dsordre cynique
-et la propre, la dcente misre de d'Arthez?... Ce conseil envelopp
-dans un souvenir, Lucien ne l'couta pas, car tienne lui fit une
-plaisanterie pour masquer le nu du Vice.</p>
-
-<p>&mdash;Voil mon chenil, ma grande reprsentation est rue de Bondy,
-dans le nouvel appartement que notre droguiste a meubl pour Florine,
-et que nous inaugurons ce soir.</p>
-
-<p>tienne Lousteau avait un pantalon noir, des bottes bien cires,
-un habit boutonn jusqu'au cou; sa chemise, que Florine devait
-sans doute lui changer, tait cache par un col de velours, et il
-brossait son chapeau pour lui donner l'apparence du neuf.</p>
-
-<p>&mdash;Partons, dit Lucien.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_207">207</span>
-&mdash;Pas encore, j'attends un libraire pour avoir de la monnaie,
-on jouera peut-tre. Je n'ai pas un liard; et, d'ailleurs, il me faut
-des gants.</p>
-
-<p>En ce moment les deux nouveaux amis entendirent les pas d'un
-homme dans le corridor.</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui, dit Lousteau. Vous allez voir, mon cher, la tournure
-que prend la Providence quand elle se manifeste aux potes.
-Avant de contempler dans sa gloire Dauriat le libraire <ins id="cor_52" title="fashionnable">fashionable</ins>,
-vous aurez vu le libraire du quai des Augustins, le libraire escompteur,
-le marchand de ferraille littraire, le Normand ex-vendeur
-de salade. Arrivez donc, vieux Tartare? cria Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Me voil, dit une voix fle comme celle d'une cloche
-casse.</p>
-
-<p>&mdash;Avec de l'argent?</p>
-
-<p>&mdash;De l'argent? il n'y en a plus en librairie, rpondit un jeune
-homme qui entra en regardant Lucien d'un air curieux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me devez cinquante francs d'abord, reprit Lousteau.
-Puis voici deux exemplaires d'un Voyage en gypte qu'on dit une
-merveille, il y foisonne des gravures, il se vendra: Finot a t
-pay pour deux articles que je dois faire. <i>Item</i>, deux des derniers
-romans de Victor Ducange, un auteur illustre au Marais. <i>Item</i>,
-deux exemplaires du second ouvrage d'un commenant, Paul de
-Kock, qui travaille dans le mme genre. <i>Item</i>, deux d'Yseult de
-Dle, un joli ouvrage de province. En tout cent francs, au prix
-fort. Ainsi vous me devez cent francs, mon petit Barbet.</p>
-
-<p>Barbet regarda les livres en en examinant les tranches et les couvertures
-avec soin.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ils sont dans un tat parfait de conservation, s'cria
-Lousteau. Le Voyage n'est pas coup, ni le Paul de Kock, ni le
-Ducange, ni celui-l sur la chemine, <i>Considrations sur la
-symbolique</i>, je vous l'abandonne, le mythe est si ennuyeux, que
-je le donne pour ne pas en voir sortir des milliers de mites.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit Lucien, comment ferez-vous vos articles?</p>
-
-<p>Barbet jeta sur Lucien un regard de profond tonnement, et reporta
-ses yeux sur tienne en ricanant:&mdash;On voit que monsieur
-n'a pas le malheur d'tre homme de lettres.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Barbet, non. Monsieur est un pote, un grand pote
-qui enfoncera Canalis, Branger et Delavigne. Il ira loin, moins
-qu'il ne se jette l'eau, encore irait-il jusqu' Saint-Cloud.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_208">208</span>
-&mdash;Si j'avais un conseil donner monsieur, dit Barbet, ce serait
-de laisser les vers et de se mettre la prose. On ne veut plus
-de vers sur le quai.</p>
-
-<p>Barbet avait une mchante redingote boutonne par un seul
-bouton, son col tait gras, il gardait son chapeau sur la tte, il
-portait des souliers, son gilet entr'ouvert laissait voir une bonne
-grosse chemise de toile forte. Sa figure ronde, perce de deux yeux
-avides, ne manquait pas de bonhomie; mais il avait dans le regard
-l'inquitude vague des gens habitus s'entendre demander de
-l'argent et qui en ont. Il paraissait rond et facile, tant sa finesse
-tait cotonne d'embonpoint. Aprs avoir t commis, il avait
-pris depuis deux ans une misrable petite boutique sur le quai,
-d'o il s'lanait chez les journalistes, chez les auteurs, chez
-les imprimeurs, y achetant bas pris les livres qui leur taient
-donns, et gagnant ainsi quelque dix ou vingt francs par jour. Riche
-de ses conomies, il flairait les besoins de chacun, il espionnait
-quelque bonne affaire, il escomptait au taux de quinze ou vingt
-pour cent, chez les auteurs gns, les effets des libraires auxquels
-il allait le lendemain acheter, prix dbattus au comptant, quelques
-bons livres demands; puis il leur rendait leurs propres effets au
-lieu d'argent. Il avait fait ses tudes, et son instruction lui servait
- viter soigneusement la posie et les romans modernes. Il affectionnait
-les petites entreprises, les livres d'utilit dont l'entire
-proprit cotait mille francs et qu'il pouvait exploiter son gr,
-tels que l'<i>Histoire de France mise la porte des enfants</i>,
-la <i>Tenue des livres en vingt leons</i>, la <i>Botanique des jeunes
-filles</i>. Il avait laiss chapper dj deux ou trois bons livres,
-aprs avoir fait revenir vingt fois les auteurs chez lui, sans se dcider
- leur acheter leur manuscrit. Quand on lui reprochait sa
-couardise, il montrait la relation d'un fameux procs dont le manuscrit,
-pris dans les journaux, ne lui cotait rien, et lui avait
-rapport deux ou trois mille francs.</p>
-
-<p>Barbet tait le libraire trembleur, qui vit de noix et de pain,
-qui souscrit peu de billets, qui grappille sur les factures, les rduit,
-colporte lui-mme ses livres on ne sait o, mais qui les place et se
-les fait payer. Il tait la terreur des imprimeurs, qui ne savaient
-comment le prendre: il les payait sous escompte et rognait leurs
-factures en devinant des besoins urgents; puis il ne se servait plus
-de ceux qu'il avait trills, en craignant quelque pige.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_209">209</span>
-&mdash;H! bien, continuons-nous nos affaires? dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon petit, dit familirement Barbet, j'ai dans ma boutique
-six mille volumes vendre. Or, selon le mot d'un vieux libraire,
-les <i>livres</i> ne sont pas des <i>francs</i>. La librairie va mal.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous alliez dans sa boutique, mon cher Lucien, dit
-tienne, vous trouveriez sur un comptoir en bois de chne, qui
-vient de la vente aprs faillite de quelque marchand de vin, une
-chandelle non mouche, elle se consume alors moins vite. A peine
-clair par cette lueur anonyme, vous apercevriez des casiers vides.
-Pour garder ce nant, un petit garon en veste bleue souffle
-dans ses doigts, bat la semelle, ou se brasse comme un cocher de
-fiacre sur son sige. Regardez! pas plus de livres que je n'en ai
-ici. Personne ne peut deviner le commerce qui se fait l.</p>
-
-<p>&mdash;Voici un billet de cent francs trois mois, dit Barbet qui ne
-put s'empcher de sourire en sortant un papier timbr de sa poche,
-et j'emporterai vos bouquins. Voyez-vous, je ne peux plus donner
-d'argent comptant, les ventes sont trop difficiles. J'ai pens que
-vous aviez besoin de moi, j'tais sans le sou, j'ai souscrit un effet
-pour vous obliger, car je n'aime pas donner ma signature.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, vous voulez encore mon estime et des remercments?
-dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Quoiqu'on ne paye pas ses billets avec des sentiments, je les
-accepterai tout de mme, rpondit Barbet.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il me faut des gants, et les parfumeurs auront la lchet
-de refuser votre papier, dit Lousteau. Tenez, voil une superbe
-gravure, l, dans le premier tiroir de la commode, elle vaut quatre-vingts
-francs, elle est avant la lettre et aprs l'article, car j'en ai
-fait un assez bouffon. Il y avait mordre sur Hippocrate refusant
-les prsents d'Artaxerxs. Hein! cette belle planche convient tous
-les mdecins qui refusent les dons exagrs des satrapes parisiens.
-Vous trouverez encore sous la gravure une trentaine de romances.
-Allons, prenez le tout, et donnez-moi quarante francs.</p>
-
-<p>&mdash;Quarante francs! dit le libraire en jetant un cri de poule effraye,
-tout au plus vingt. Encore puis-je les perdre, ajouta
-Barbet.</p>
-
-<p>&mdash;O sont les vingt francs? dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je ne sais pas si je les ai, dit Barbet en se fouillant.
-Les voil. Vous me dpouillez, vous avez sur moi un ascendant...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_210">210</span>
-&mdash;Allons, partons, dit Lousteau qui prit le manuscrit de Lucien
-et fit un trait l'encre sous la corde.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous encore quelque chose? demanda Barbet.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, mon petit Shylock. Je te ferai faire une affaire excellente
-(o tu perdras mille cus, pour t'apprendre me voler ainsi),
-dit voix basse tienne Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Et vos articles? dit Lucien en roulant vers le Palais-Royal.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! vous ne savez pas comment cela se bcle. Quant au
-voyage en gypte, j'ai ouvert le livre et lu des endroits et l
-sans le couper, j'y ai dcouvert onze fautes de franais. Je ferai une
-colonne en disant que si l'auteur a appris le langage des canards
-gravs sur les cailloux gyptiens appels des oblisques, il ne connat
-pas sa langue, et je le lui prouverai. Je dirai qu'au lieu de
-nous parler d'histoire naturelle et d'antiquits, il aurait d ne
-s'occuper que de l'avenir de l'gypte, du progrs de la civilisation,
-des moyens de rallier l'gypte la France, qui, aprs l'avoir conquise
-et perdue, peut se l'attacher encore par l'ascendant moral.
-L-dessus une tartine patriotique, le tout entrelard de tirades sur
-Marseille, sur le Levant, sur notre commerce.</p>
-
-<p>&mdash;Mais s'il avait fait cela, que diriez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, je dirais qu'au lieu de nous ennuyer de politique,
-il aurait d s'occuper de l'Art, nous peindre le pays sous son ct
-pittoresque et territorial. Le critique se lamente alors. La politique,
-dit-il, nous dborde, elle nous ennuie, on la trouve partout. Je regretterais
-ces charmants voyages o l'on nous expliquait les difficults
-de la navigation, le charme des dbouquements, les dlices
-du passage de la Ligne, enfin ce qu'ont besoin de savoir ceux qui
-ne voyageront jamais. Tout en les approuvant, on se moque des
-voyageurs qui clbrent comme de grands vnements un oiseau
-qui passe, un poisson volant, une pche, les points gographiques
-relevs, les bas-fonds reconnus. On redemande ces choses scientifiques
-parfaitement inintelligibles, qui fascinent comme tout ce
-qui est profond, mystrieux, incomprhensible. L'abonn rit, il
-est servi. Quant aux romans, Florine est la plus grande liseuse de
-romans qu'il y ait au monde, elle m'en fait l'analyse, et je broche
-mon article d'aprs son opinion. Quand elle a t ennuye par ce
-qu'elle nomme les <i>phrases d'auteur</i>, je prends le livre en considration,
-et fais redemander un exemplaire au libraire qui l'envoie,
-enchant d'avoir un article favorable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_211">211</span>
-&mdash;Bon Dieu! mais la critique, la sainte critique! dit Lucien
-imbu des doctrines de son Cnacle.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, dit Lousteau, la critique est une brosse qui ne
-peut pas s'employer sur les toffes lgres, o elle emporterait tout.
-coutez, laissons l le mtier. Voyez-vous cette marque? lui dit-il
-en lui montrant le manuscrit des Marguerites. J'ai uni par un peu
-d'encre votre corde au papier. Si Dauriat lit votre manuscrit, il lui
-sera certes impossible de remettre la corde exactement. Ainsi votre
-manuscrit est comme scell. Ceci n'est pas inutile pour l'exprience
-que vous voulez faire. Encore, remarquez que vous n'arriverez
-pas, seul et sans parrain, dans cette boutique, comme ces
-petits jeunes gens qui se prsentent chez dix libraires avant d'en
-trouver un qui leur prsente une chaise...</p>
-
-<p>Lucien avait prouv dj la vrit de ce dtail. Lousteau paya le
-fiacre en lui donnant trois francs, au grand bahissement de Lucien
-surpris de la prodigalit qui succdait tant de misre. Puis les deux
-amis entrrent dans les Galeries-de-Bois, o trnait alors la Librairie
-dite de Nouveauts.</p>
-
-<p>A cette poque, les Galeries-de-Bois constituaient une des curiosits
-parisiennes les plus illustres. Il n'est pas inutile de peindre ce
-bazar ignoble; car, pendant trente-six ans, il a jou dans la vie parisienne
-un si grand rle, qu'il est peu d'hommes gs de quarante
-ans qui cette description incroyable pour les jeunes gens, ne
-fasse encore plaisir. En place de la froide, haute et large galerie
-d'Orlans, espce de serre sans fleurs, se trouvaient des baraques,
-ou, pour tre plus exact, des huttes en planches, assez mal couvertes,
-petites, mal claires sur la cour et sur le jardin par des
-jours de souffrance appels croises, mais qui ressemblaient aux
-plus sales ouvertures des guinguettes hors barrire. Une triple range
-de boutiques y formait deux galeries, hautes d'environ douze
-pieds. Les boutiques sises au milieu donnaient sur les deux galeries
-dont l'atmosphre leur livrait un air mphitique, et dont la toiture
-laissait passer peu de jour travers des vitres toujours sales. Ces
-alvoles avaient acquis un tel prix par suite de l'affluence du monde,
-que malgr l'troitesse de certaines, peine large de six pieds et longues
-de huit dix, leur location cotait mille cus. Les boutiques
-claires sur le jardin et sur la cour taient protges par de petits
-treillages verts, peut-tre pour empcher la foule de dmolir, par
-son contact, les murs en mauvais pltras qui formaient le derrire
-<span class="pagenum" id="Page_212">212</span>
-des magasins. L donc se trouvait un espace de deux ou trois pieds
-o vgtaient les produits les plus bizarres d'une botanique inconnue
- la science, mls ceux de diverses industries non moins florissantes.
-Une maculature coiffait un rosier, en sorte que les fleurs
-de rhtorique taient embaumes par les fleurs avortes de ce jardin
-mal soign, mais ftidement arros. Des rubans de toutes les
-couleurs ou des prospectus fleurissaient dans les feuillages. Les
-dbris de modes touffaient la vgtation: vous trouviez un n&oelig;ud
-de rubans sur une touffe de verdure, et vous tiez du dans vos
-ides sur la fleur que vous veniez admirer en apercevant une coque
-de satin qui figurait un dahlia. Du ct de la cour, comme du ct
-du jardin, l'aspect de ce palais fantasque offrait tout ce que la salet
-parisienne a produit de plus bizarre: des badigeonnages lavs, des
-pltras refaits, de vieilles peintures, des criteaux fantastiques. Enfin
-le public parisien salissait normment les treillages verts, soit sur
-le jardin, soit sur la cour. Ainsi, des deux cts, une bordure infme
-et nausabonde semblait dfendre l'approche des Galeries aux
-gens dlicats; mais les gens dlicats ne reculaient pas plus devant
-ces horribles choses que les princes des contes de fes ne reculent
-devant les dragons et les obstacles interposs par un mauvais
-gnie entre eux et les princesses. Ces Galeries taient comme aujourd'hui
-perces au milieu par un passage, et comme aujourd'hui
-l'on y pntrait encore par les deux pristyles actuels commencs
-avant la Rvolution et abandonns faute d'argent. La belle galerie de
-pierre qui mne au Thtre-Franais formait alors un passage troit
-d'une hauteur dmesure et si mal couvert qu'il y pleuvait souvent.
-On la nommait Galerie-Vitre, pour la distinguer des Galeries-de-Bois.
-Les toitures de ces bouges taient toutes d'ailleurs en si mauvais
-tat, que la Maison d'Orlans eut un procs avec un clbre
-marchand de cachemires et d'toffes qui, pendant une nuit, trouva
-des marchandises avaries pour une somme considrable. Le marchand
-eut gain de cause. Une double toile goudronne servait de
-couverture en quelques endroits. Le sol de la Galerie-Vitre, o
-Chevet commena sa fortune, et celui des Galeries-de-Bois taient
-le sol naturel de Paris, augment du sol factice amen par les bottes
-et les souliers des passants. En tout temps, les pieds heurtaient
-des montagnes et des valles de boue durcie, incessamment balayes
-par les marchands, et qui demandaient aux nouveaux-venus
-une certaine habitude pour y marcher.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span>
-Ce sinistre amas de crottes, ces vitrages encrasss par la pluie et
-par la poussire, ces huttes plates et couvertes de haillons au dehors,
-la salet des murailles commences, cet ensemble de choses qui tenait
-du camp des Bohmiens, des baraques d'une foire, des constructions
-provisoires avec lesquelles on entoure Paris les monuments
-qu'on ne btit pas, cette physionomie grimaante allait admirablement
-aux diffrents commerces qui grouillaient sous ce hangar impudique,
-effront, plein de gazouillements et d'une gaiet folle, o, depuis la
-Rvolution de 1789 jusqu' la Rvolution de 1830, il s'est fait
-d'immenses affaires. Pendant vingt annes, la Bourse s'est tenue en
-face, au rez-de-chausse du Palais. Ainsi, l'opinion publique, les
-rputations se faisaient et se dfaisaient l, aussi bien que les affaires
-politiques et financires. On se donnait rendez-vous dans ces
-galeries avant et aprs la Bourse. Le Paris des banquiers et des
-commerants encombrait souvent la cour du Palais-Royal, et refluait
-sous ces abris par les temps de pluie. La nature de ce btiment,
-surgi sur ce point on ne sait comment, le rendait d'une
-trange sonorit. Les clats de rire y foisonnaient. Il n'arrivait pas
-une querelle un bout qu'on ne st l'autre de quoi il s'agissait.
-Il n'y avait l que des libraires, de la posie, de la politique et de la
-prose, des marchandes de modes, enfin des filles de joie qui venaient
-seulement le soir. L fleurissaient les nouvelles et les livres, les jeunes
-et les vieilles gloires, les conspirations de la Tribune et les mensonges
-de la Librairie. L se vendaient les nouveauts au public, qui
-s'obstinait ne les acheter que l. L, se sont vendus dans une
-seule soire plusieurs milliers de tel ou tel pamphlet de Paul-Louis
-Courier, ou des <i>Aventures de la fille d'un roi</i>. A l'poque o
-Lucien s'y produisait, quelques boutiques avaient des devantures,
-des vitrages assez lgants; mais ces boutiques appartenaient
-aux ranges donnant sur le jardin ou sur la cour. Jusqu'au
-jour o prit cette trange colonie sous le marteau de l'architecte
-Fontaine, les boutiques sises entre les deux galeries furent entirement
-ouvertes, soutenues par des piliers comme les boutiques des
-foires de province, et l'&oelig;il plongeait sur les deux galeries travers
-les marchandises ou les portes vitres. Comme il tait impossible
-d'y avoir du feu, les marchands n'avaient que des chaufferettes et
-faisaient eux-mmes la police du feu, car une imprudence pouvait
-enflammer en un quart d'heure cette rpublique de planches dessches
-par le soleil et comme enflammes dj par la prostitution,
-<span class="pagenum" id="Page_214">214</span>
-encombres de gaze, de mousseline, de papiers, quelquefois ventiles
-par des courants d'airs. Les boutiques de modistes taient pleines
-de chapeaux inconcevables, qui semblaient tre l moins pour la vente
-que pour l'talage, tous accrochs par centaines des broches de
-fer termines en champignon, et pavoisant les galeries de leurs
-mille couleurs. Pendant vingt ans, tous les promeneurs se sont demand
-sur quelles ttes ces chapeaux poudreux achevaient leur
-carrire. Des ouvrires gnralement laides, mais grillardes, raccrochaient
-les femmes par des paroles astucieuses, suivant la coutume
-et avec le langage de la Halle. Une grisette dont la langue
-tait aussi dlie que ses yeux taient actifs, se tenait sur un tabouret
-et harcelait les passants:&mdash;Achetez-vous un joli chapeau, madame?&mdash;Laissez-moi
-donc vous vendre quelque chose, monsieur?
-Leur vocabulaire fcond et pittoresque tait vari par les inflexions
-de voix, par des regards et par des critiques sur les passants. Les
-libraires et les marchandes de modes vivaient en bonne intelligence.
-Dans le passage nomm si fastueusement la Galerie-Vitre,
-se trouvaient les commerces les plus singuliers. L s'tablissaient
-les ventriloques, les charlatans de toute espce, les spectacles o
-l'on ne voit rien et ceux o l'on vous montre le monde entier. L
-s'est tabli pour la premire fois un homme qui a gagn sept ou
-huit cent mille francs parcourir les foires. Il avait pour enseigne
-un soleil tournant dans un cadre noir, autour duquel clataient
-ces mots crits en rouge: <i>Ici l'homme voit ce que Dieu ne
-saurait voir. Prix: deux sous.</i> L'aboyeur ne vous admettait
-jamais seul, ni jamais plus de deux. Une fois entr, vous vous
-trouviez nez nez avec une grande glace. Tout coup une voix,
-qui et pouvant Hoffmann le Berlinois, partait comme une mcanique
-dont le ressort est pouss. Vous voyez l, messieurs, ce
-que dans toute l'ternit Dieu ne saurait voir, c'est--dire votre
-semblable. Dieu n'a pas son semblable! Vous vous en alliez honteux
-sans oser avouer votre stupidit. De toutes les petites portes
-partaient des voix semblables qui vous vantaient des Cosmoramas,
-des vues de Constantinople, des spectacles de marionnettes, des
-automates qui jouaient aux checs, des chiens qui distinguaient la
-plus belle femme de la socit. Le ventriloque Fitz-James a fleuri
-l dans le caf Borel avant d'aller mourir Montmartre, ml aux
-lves de l'cole Polytechnique. Il y avait des fruitires et des
-marchandes de bouquets, un fameux tailleur dont les broderies
-<span class="pagenum" id="Page_215">215</span>
-militaires reluisaient le soir comme des soleils. Le matin, jusqu'
-deux heures aprs midi, les Galeries-de-Bois taient muettes, sombres
-et dsertes. Les marchands y causaient comme chez eux. Le
-rendez-vous que s'y est donn la population parisienne ne commenait
-que vers trois heures, l'heure de la Bourse. Ds que la
-foule venait, il se pratiquait des lectures gratuites l'talage des
-libraires par les jeunes gens affams de littrature et dnus d'argent.
-Les commis chargs de veiller sur les livres exposs laissaient
-charitablement les pauvres gens tournant les pages. Quand il s'agissait
-d'un in-12 de deux cents pages comme Smarra, Pierre
-Schlmilh, Jean Sbogar, Jocko, en deux sances il tait dvor.
-En ce temps-l les cabinets de lecture n'existaient pas, il
-fallait acheter un livre pour le lire; aussi les romans se vendaient-ils
-alors des nombres qui paratraient fabuleux aujourd'hui. Il y
-avait donc je ne sais quoi de franais dans cette aumne faite l'intelligence
-jeune, avide et pauvre. La posie de ce terrible bazar clatait
- la tombe du jour. De toutes rues adjacentes allaient et venaient
-un grand nombre de filles qui pouvaient s'y promener sans
-rtribution. De tous les points de Paris, une fille de joie accourait
-<i>faire son Palais</i>. Les Galeries-de-Pierre appartenaient des
-maisons privilgies qui payaient le droit d'exposer des cratures
-habilles comme des princesses, entre telle ou telle arcade, et la
-place correspondante dans le jardin; tandis que les Galeries-de-Bois
-taient pour la prostitution un terrain public, le Palais par excellence,
-mot qui signifiait alors le temple de la prostitution.
-Une femme pouvait y venir, en sortir accompagne de sa proie,
-et l'emmener o bon lui semblait. Ces femmes attiraient donc
-le soir aux Galeries-de-Bois une foule si considrable qu'on y
-marchait au pas, comme la procession ou au bal masqu. Cette
-lenteur, qui ne gnait personne, servait l'examen. Ces femmes
-avaient une mise qui n'existe plus; la manire dont elles se tenaient
-dcolletes jusqu'au milieu du dos, et trs-bas aussi par devant;
-leurs bizarres coiffures inventes pour attirer les regards:
-celle-ci en Cauchoise, celle-l en Espagnole; l'une boucle
-comme un caniche, l'autre en bandeaux lisses; leurs jambes
-serres par des bas blancs et montres on ne sait comment
-mais toujours propos, toute cette infme posie est perdue. La
-licence des interrogations et des rponses, ce cynisme public en
-harmonie avec le lieu ne se retrouve plus, ni au bal masqu, ni dans
-<span class="pagenum" id="Page_216">216</span>
-les bals si clbres qui se donnent aujourd'hui. C'tait horrible
-et gai. La chair clatante des paules et des gorges tincelait au
-milieu des vtements d'hommes presque toujours sombres, et produisait
-les plus magnifiques oppositions. Le brouhaha des voix et le
-bruit de la promenade formait un murmure qui s'entendait ds le
-milieu du jardin, comme une basse continue brode des clats de
-rire des filles ou des cris de quelque rare dispute. Les personnes
-comme il faut, les hommes les plus marquants y taient coudoys
-par des gens figure patibulaire. Ces monstrueux assemblages
-avaient je ne sais quoi de piquant, les hommes les plus insensibles
-taient mus. Aussi tout Paris est-il venu l jusqu'au dernier moment;
-il s'y est promen sur le plancher de bois que l'architecte a
-fait au-dessus des caves pendant qu'il les btissait. Des regrets immenses
-et unanimes ont accompagn la chute de ces ignobles morceaux
-de bois.</p>
-
-<p>Le libraire Ladvocat s'tait tabli depuis quelques jours l'angle
-du passage qui partageait ces galeries par le milieu, devant Dauriat,
-jeune homme maintenant oubli, mais audacieux, et qui dfricha
-la route o brilla depuis son concurrent. La boutique de Dauriat
-se trouvait sur une des ranges donnant sur le jardin, et celle de
-Ladvocat tait sur la cour. Divise en deux parties, la boutique de
-Dauriat offrait un vaste magasin sa librairie, et l'autre portion lui
-servait de cabinet. Lucien, qui venait l pour la premire fois le
-soir, fut tourdi de cet aspect, auquel ne rsistaient pas les provinciaux
-ni les jeunes gens. Il perdit bientt son introducteur.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu tais beau comme ce garon-l, je te donnerais du retour,
-dit une crature un vieillard en lui montrant Lucien.</p>
-
-<p>Lucien devint honteux comme le chien d'un aveugle, il suivit le
-torrent dans un tat d'hbtement et d'excitation difficile dcrire.
-Harcel par les regards des femmes, sollicit par des rondeurs blanches,
-par des gorges audacieuses qui l'blouissaient, il se raccrochait
- son manuscrit qu'il serrait pour qu'on ne le lui volt point,
-l'innocent!</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, monsieur, cria-t-il en se sentant pris par un bras
-et croyant que sa posie avait allch quelque auteur.</p>
-
-<p>Il reconnut son ami Lousteau qui lui dit:&mdash;Je savais bien que
-vous finiriez par passer l!</p>
-
-<p>Le pote tait sur la porte du magasin o Lousteau le fit entrer,
-et qui tait plein de gens attendant le moment de parler au Sultan
-<span class="pagenum" id="Page_217">217</span>
-de la librairie. Les imprimeurs, les papetiers et les dessinateurs,
-groups autour des commis, les questionnaient sur des affaires en
-train ou qui se mditaient.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, voil Finot, le directeur de mon journal; il cause avec
-un jeune homme qui a du talent, Flicien Vernou, un petit drle
-mchant comme une maladie secrte.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, tu as une premire reprsentation, mon vieux,
-dit Finot en venant avec Vernou Lousteau. J'ai dispos de la
-loge.</p>
-
-<p>&mdash;Tu l'as vendue Braulard?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, aprs? tu te feras placer. Que viens-tu demander
-Dauriat? Ah! il est convenu que nous pousserons Paul de Kock,
-Dauriat en a pris deux cents exemplaires et Victor Ducange lui refuse
-un roman. Dauriat veut, dit-il, faire un nouvel auteur dans le
-mme genre. Tu mettras Paul de Kock au dessus de Ducange.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'ai une pice avec Ducange la Gaiet, dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, tu lui diras que l'article est de moi, je serai cens
-l'avoir fait atroce, tu l'auras adouci, il te devra des remercments.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pourrais-tu me faire escompter ce petit bon de cent francs
-par le caissier de Dauriat? dit tienne Finot. Tu sais! nous
-soupons ensemble pour inaugurer le nouvel appartement de Florine.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, tu nous traites, dit Finot en ayant l'air de faire un
-effort de mmoire. H! bien, Gabusson, dit Finot en prenant le
-billet de Barbet et le prsentant au caissier, donnez quatre-vingt-dix
-francs pour moi cet homme-l. Endosse le billet, mon vieux?</p>
-
-<p>Lousteau prit la plume du caissier pendant que le caissier comptait
-l'argent, et signa. Lucien, tout yeux et tout oreilles, ne perdit
-pas une syllabe de cette conversation.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas tout, mon cher ami, reprit tienne, je ne te dis
-pas merci, c'est entre nous la vie la mort. Je dois prsenter
-monsieur Dauriat, et tu devrais le disposer nous couter.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi s'agit-il? demanda Finot.</p>
-
-<p>&mdash;D'un recueil de posies, rpondit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Finot en faisant un haut-le-corps.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit Vernou en regardant Lucien, ne pratique pas
-depuis longtemps la librairie, il aurait dj serr son manuscrit
-dans les coins les plus sauvages de son domicile.</p>
-
-<p>En ce moment un beau jeune homme, mile Blondet, qui venait
-<span class="pagenum" id="Page_218">218</span>
-de dbuter au journal des Dbats par des articles de la plus
-grande porte, entra, donna la main Finot, Lousteau, et salua
-lgrement Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Viens souper avec nous, minuit, chez Florine, lui dit
-Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;J'en suis, dit le jeune homme. Mais qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il y a, dit Lousteau, Florine et Matifat le droguiste;
-Du Bruel, l'auteur qui a donn un rle Florine pour son dbut;
-un petit vieux, le pre Cardot et son gendre Camusot; puis Finot...</p>
-
-<p>&mdash;Fait-il les choses convenablement, ton droguiste?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne nous donnera pas de drogues, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur a beaucoup d'esprit, dit srieusement Blondet en
-regardant Lucien. Il est du souper, Lousteau?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Nous rirons bien.</p>
-
-<p>Lucien avait rougi jusqu'aux oreilles.</p>
-
-<p>&mdash;En as-tu pour long-temps, Dauriat? dit Blondet en frappant
- la vitre qui donnait au-dessus du bureau de Dauriat.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, je suis toi.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, dit Lousteau son protg. Ce jeune homme, presque
-aussi jeune que vous, est aux Dbats. Il est un des princes de la
-critique: il est redout, Dauriat viendra le cajoler, et nous pourrons
-alors dire notre affaire au Pacha des vignettes et de l'imprimerie.
-Autrement, onze heures notre tour ne serait pas venu.
-L'audience se grossira de moment en moment.</p>
-
-<p>Lucien et Lousteau s'approchrent alors de Blondet, de Finot,
-de Vernou, et allrent former un groupe l'extrmit de la boutique.</p>
-
-<p>&mdash;Que fait-il? dit Blondet Gabusson, le premier commis qui
-se leva pour venir le saluer.</p>
-
-<p>&mdash;Il achte un journal hebdomadaire qu'il veut restaurer afin de
-l'opposer l'influence de la Minerve qui sert trop exclusivement
-Eymery, et au Conservateur qui est trop aveuglment romantique.</p>
-
-<p>&mdash;Payera-t-il bien?</p>
-
-<p>&mdash;Mais comme toujours... trop! dit le caissier.</p>
-
-<p>En ce moment un jeune homme entra, qui venait de faire paratre
-un magnifique roman, vendu rapidement et couronn par le
-plus beau succs, un roman dont la seconde dition s'imprimait
-<span class="pagenum" id="Page_219">219</span>
-pour Dauriat. Ce jeune homme, dou de cette tournure extraordinaire
-et bizarre qui signale les natures artistes, frappa vivement
-Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Voil Nathan, dit Lousteau l'oreille du pote de province.</p>
-
-<p>Nathan, malgr la sauvage fiert de sa physionomie, alors dans
-toute sa jeunesse, aborda les journalistes chapeau bas, et se tint
-presque humble devant Blondet qu'il ne connaissait encore que
-de vue. Blondet et Finot gardrent leurs chapeaux sur la tte.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je suis heureux de l'occasion que me prsente le
-hasard...</p>
-
-<p>&mdash;Il est si troubl, qu'il fait un plonasme, dit Flicien
-Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;... de vous peindre ma reconnaissance pour le bel article que
-vous avez bien voulu me faire au journal des Dbats. Vous tes pour
-la moiti dans le succs de mon livre.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon cher, non, dit Blondet d'un air o la protection
-se cachait sous la bonhomie. Vous avez du talent, le diable m'emporte,
-et je suis enchant de faire votre connaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Comme votre article a paru, je ne paratrai plus tre le flatteur
-du pouvoir: nous sommes maintenant l'aise vis--vis l'un de
-l'autre. Voulez-vous me faire l'honneur et le plaisir de dner avec moi
-demain? Finot en sera. Lousteau, mon vieux, tu ne me refuseras
-pas? ajouta Nathan en donnant une poigne de main tienne.
-Ah! vous tes dans un beau chemin, monsieur, dit-il Blondet,
-vous continuez les Dussault, les Five, les Geoffroi! Hoffmann a
-parl de vous Claude Vignon, son lve, un de mes amis, et lui a
-dit qu'il mourrait tranquille, que le journal des Dbats vivrait
-ternellement. On doit vous payer normment?</p>
-
-<p>&mdash;Cent francs la colonne, reprit Blondet. Ce prix est peu de
-chose quand on est oblig de lire les livres, d'en lire cent pour en
-trouver un dont on peut s'occuper, comme le vtre. Votre &oelig;uvre
-m'a fait plaisir, parole d'honneur.</p>
-
-<p>&mdash;Et il lui a rapport quinze cents francs, dit Lousteau
-Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous faites de la politique? reprit Nathan.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, par-ci, par l, rpondit Blondet.</p>
-
-<p>Lucien, qui se trouvait l comme un embryon, avait admir le
-livre de Nathan, il rvrait l'auteur l'gal d'un Dieu, et il fut stupide
-de tant de lchet devant ce critique dont le nom et la porte lui
-<span class="pagenum" id="Page_220">220</span>
-taient inconnus.&mdash;Me conduirais-je jamais ainsi? faut-il donc abdiquer
-sa dignit! se dit-il. Mets donc ton chapeau, Nathan? tu as
-fait un beau livre et le critique n'a fait qu'un article. Ces penses
-lui fouettaient le sang dans les veines. Il apercevait, de moment en
-moment, des jeunes gens timides, des auteurs besogneux qui demandaient
- parler Dauriat; mais qui, voyant la boutique pleine, dsespraient
-d'avoir audience et disaient en sortant:&mdash;Je reviendrai.
-Deux ou trois hommes politiques causaient de la convocation des
-Chambres et des affaires publiques au milieu d'un groupe compos
-de clbrits politiques. Le journal hebdomadaire duquel traitait
-Dauriat avait le droit de parler politique. Dans ce temps les tribunes
-de papier timbr devenaient rares. Un journal tait un privilge
-aussi couru que celui d'un thtre. Un des actionnaires les
-plus influents du Constitutionnel se trouvait au milieu du groupe
-politique. Lousteau s'acquittait merveille de son office de cicrone.
-Aussi, de phrase en phrase, Dauriat grandissait-il dans l'esprit
-de Lucien, qui voyait la politique et la littrature convergeant
-dans cette boutique. A l'aspect d'un pote minent y prostituant la
-muse un journaliste, y humiliant l'Art, comme la Femme tait humilie,
-prostitue sous ces galeries ignobles, le grand homme de
-province recevait des enseignements terribles. L'argent! tait le mot
-de toute nigme. Lucien se sentait seul, inconnu, rattach par le fil
-d'une amiti douteuse au succs et la fortune. Il accusait ses tendres,
-ses vrais amis du Cnacle de lui avoir peint le monde sous de
-fausses couleurs, de l'avoir empch de se jeter dans cette mle, sa
-plume la main.&mdash;Je serais dj Blondet, s'cria-t-il en lui-mme.
-Lousteau, qui venait de crier sur les sommets du Luxembourg
-comme un aigle bless, qui lui avait paru si grand, n'eut plus
-alors que des proportions minimes. L, le libraire fashionable, le
-moyen de toutes ces existences, lui parut tre l'homme important.
-Le pote ressentit, son manuscrit la main, une trpidation
-qui ressemblait de la peur. Au milieu de cette boutique, sur des
-pidestaux de bois peint en marbre, il vit des bustes, celui de Byron,
-celui de G&oelig;the et celui de monsieur de Canalis, de qui Dauriat
-esprait obtenir un volume, et qui, le jour o il vint dans
-cette boutique, avait pu mesurer la hauteur laquelle le mettait
-la Librairie. Involontairement, Lucien perdait de sa propre valeur,
-son courage faiblissait, il entrevoyait quelle tait l'influence de ce
-Dauriat sur sa destine et il en attendait impatiemment l'apparition.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_221">221</span>
-&mdash;H! bien, mes enfants, dit un petit homme gros et gras
-figure assez semblable celle d'un proconsul romain, mais adoucie
-par un air de bonhomie auquel se prenaient les gens superficiels,
-me voil propritaire du seul journal hebdomadaire qui pt tre
-achet et qui a deux mille abonns.</p>
-
-<p>&mdash;Farceur! le Timbre en accuse sept cents, et c'est dj bien
-joli, dit Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;Ma parole d'honneur la plus sacre, il y en a douze cents.
-J'ai dit deux mille, ajouta-t-il voix basse, cause des papetiers et
-des imprimeurs qui sont l. Je te croyais plus de tact, mon petit,
-reprit-il haute voix.</p>
-
-<p>&mdash;Prenez-vous des associs? demanda Finot.</p>
-
-<p>&mdash;C'est selon, dit Dauriat. Veux-tu d'un tiers pour quarante
-mille francs?</p>
-
-<p>&mdash;a va, si vous acceptez pour rdacteurs mile Blondet que
-voici, Claude Vignon, Scribe, Thodore Leclercq, Flicien Vernou,
-Jay, Jouy, Lousteau...</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi pas Lucien de Rubempr? dit hardiment le pote
-de province en interrompant Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Et Nathan? dit Finot en terminant.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi pas les gens qui se promnent? dit le libraire en
-fronant le sourcil et se tournant vers l'auteur des Marguerites. A
-qui ai-je l'honneur de parler! dit-il en regardant Lucien d'un air
-impertinent.</p>
-
-<p>&mdash;Un moment, Dauriat, rpondit Lousteau. C'est moi qui vous
-amne monsieur. Pendant que Finot rflchit votre proposition,
-coutez-moi.</p>
-
-<p>Lucien eut sa chemise mouille dans le dos en voyant l'air froid
-et mcontent de ce redoutable Visir de la librairie, qui tutoyait
-Finot quoique Finot lui dt vous, qui appelait le redout Blondet
-<i>mon petit</i>, qui avait tendu royalement sa main Nathan en lui
-faisant un signe de familiarit.</p>
-
-<p>&mdash;Une nouvelle affaire, mon petit, s'cria Dauriat. Mais, tu le sais,
-j'ai onze cents manuscrits? Oui, messieurs, cria-t-il, on m'a offert
-onze cents manuscrits, demandez Gabusson? Enfin j'aurai bientt
-besoin d'une administration pour rgir le dpt des manuscrits, un
-bureau de lecture pour les examiner; il y aura des sances pour
-voter sur leur mrite, avec des jetons de prsence, et un Secrtaire
-Perptuel pour me prsenter les rapports. Ce sera la succursale de
-<span class="pagenum" id="Page_222">222</span>
-l'Acadmie franaise, et les acadmiciens seront mieux pays aux
-Galeries-de-Bois qu' l'Institut.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une ide, dit Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;Une mauvaise ide, reprit Dauriat. Mon affaire n'est pas de
-procder au dpouillement des lucubrations de ceux d'entre vous
-qui se mettent littrateurs quand ils ne peuvent tre ni capitalistes,
-ni bottiers, ni caporaux, ni domestiques, ni administrateurs, ni
-huissiers! On n'entre ici qu'avec une rputation faite! Devenez clbre,
-et vous y trouverez des flots d'or. Voil trois grands hommes
-de ma faon, j'ai fait trois ingrats! Nathan parle de six mille francs
-pour la seconde dition de son livre qui m'a cot trois mille francs
-d'articles et ne m'a pas rapport mille francs. Les deux articles de
-Blondet, je les ai pays mille francs et un dner de cinq cents
-francs...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, si tous les libraires disent ce que vous dites,
-comment peut-on publier un premier livre? demanda Lucien aux
-yeux de qui Blondet perdit normment de sa valeur quand il apprit
-le chiffre auquel Dauriat devait les articles des Dbats.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne me regarde pas, dit Dauriat en plongeant un regard
-assassin sur le beau Lucien qui le regarda d'un air agrable. Moi,
-je ne m'amuse pas publier un livre, risquer deux mille francs
-pour en gagner deux mille; je fais des spculations en littrature:
-je publie quarante volumes dix mille exemplaires, comme font
-Panckoucke et les Beaudouin. Ma puissance et les articles que j'obtiens
-poussent une affaire de cent mille cus au lieu de pousser un
-volume de deux mille francs. Il faut autant de peine pour faire
-prendre un nom nouveau, un auteur et son livre, que pour faire
-russir les Thtres trangers, Victoires et Conqutes, ou les Mmoires
-sur la Rvolution, qui sont une fortune. Je ne suis pas ici
-pour tre le marchepied des gloires venir, mais pour gagner de
-l'argent et pour en donner aux hommes clbres. Le manuscrit que
-j'achte cent mille francs est moins cher que celui dont l'auteur inconnu
-me demande six cents francs! Si je ne suis pas tout fait un
-Mcne, j'ai droit la reconnaissance de la littrature: j'ai dj fait
-hausser de plus du double le prix des manuscrits. Je vous donne ces
-raisons, parce que vous tes l'ami de Lousteau, mon petit, dit Dauriat
-au pote en le frappant sur l'paule par un geste d'une rvoltante
-familiarit. Si je causais avec tous les auteurs qui veulent que
-je sois leur diteur, il faudrait fermer ma boutique, car je passerais
-<span class="pagenum" id="Page_223">223</span>
-mon temps en conversations extrmement agrables, mais beaucoup
-trop chres. Je ne suis pas encore assez riche pour couter les monologues
-de chaque amour-propre. a ne se voit qu'au thtre, dans
-les tragdies classiques.</p>
-
-<p>Le luxe de la toilette de ce terrible Dauriat appuyait aux yeux
-du pote de province, ce discours cruellement logique.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que a? dit-il Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Un magnifique volume de vers.</p>
-
-<p>En entendant ce mot, Dauriat se tourna vers Gabusson par un
-mouvement digne de Talma:&mdash;Gabusson, mon ami, compter
-d'aujourd'hui, quiconque viendra ici pour me proposer des manuscrits....
-Entendez-vous a, vous autres? dit-il en s'adressant
-trois commis qui sortirent de dessous les piles de livres la voix
-colrique de leur patron qui regardait ses ongles et sa main qu'il
-avait belle. A quiconque m'apportera des manuscrits, vous demanderez
-si c'est des vers ou de la prose. En cas de vers, congdiez-le
-aussitt. Les vers dvoreront la librairie!</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Il a bien dit cela, Dauriat, crirent les journalistes.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, s'cria le libraire en arpentant sa boutique le manuscrit
-de Lucien la main; vous ne connaissez pas, messieurs, le
-mal que les succs de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de
-Casimir Delavigne, de Canalis et de Branger ont produit. Leur gloire
-nous vaut une invasion de Barbares. Je suis sr qu'il y a dans ce moment
-en <ins id="cor_53" title="libraire">librairie</ins> mille volumes de vers proposs qui commencent par
-des histoires interrompues, et sans queue ni tte, l'imitation du
-Corsaire et de Lara. Sous prtexte d'originalit, les jeunes gens se
-livrent des strophes incomprhensibles, des pomes descriptifs
-o la jeune cole se croit nouvelle en inventant Delille! Depuis
-deux ans, les potes ont pullul comme les hannetons. J'y ai perdu
-vingt mille francs l'anne dernire! Demandez Gabusson? Il peut
-y avoir dans le monde des potes immortels, j'en connais de roses
-et de frais qui ne se font pas encore la barbe, dit-il Lucien; mais
-en librairie, jeune homme, il n'y a que quatre potes: Branger,
-Casimir Delavigne, Lamartine et Victor Hugo; car Canalis!... c'est
-un pote fait coup d'articles.</p>
-
-<p>Lucien ne se sentit pas le courage de se redresser et de faire de
-la fiert devant ces hommes influents qui riaient de bon c&oelig;ur. Il
-comprit qu'il serait perdu de ridicule, mais il prouvait une dmangeaison
-violente de sauter la gorge du libraire, de lui dranger
-<span class="pagenum" id="Page_224">224</span>
-l'insultante harmonie de son n&oelig;ud de cravate, de briser la chane
-d'or qui brillait sur sa poitrine, de fouler sa montre et de le dchirer.
-L'amour-propre irrit ouvrit la porte la vengeance, il jura une
-haine mortelle ce libraire auquel il souriait.</p>
-
-<p>&mdash;La posie est comme le soleil qui fait pousser les forts ternelles
-et qui engendre les cousins, les moucherons, les moustiques,
-dit Blondet. Il n'y a pas une vertu qui ne soit double d'un
-vice. La littrature engendre bien les libraires.</p>
-
-<p>&mdash;Et les journalistes! dit Lousteau.</p>
-
-<p>Dauriat partit d'un clat de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que a, enfin? dit-il en montrant le manuscrit.</p>
-
-<p>&mdash;Un recueil de sonnets faire honte Ptrarque, dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Comment l'entends-tu? demanda Dauriat.</p>
-
-<p>&mdash;Comme tout le monde, dit Lousteau qui vit un sourire fin
-sur toutes les lvres.</p>
-
-<p>Lucien ne pouvait se fcher, mais il suait dans son harnais.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, je le lirai, dit Dauriat en faisant un geste royal qui
-montrait toute l'tendue de cette concession. Si tes sonnets sont
-la hauteur du dix-neuvime sicle, je ferai de toi, mon petit, un
-grand pote.</p>
-
-<p>&mdash;S'il a autant d'esprit qu'il est beau, vous ne courrez pas de
-grands risques, dit un des plus fameux orateurs de la Chambre qui
-causait avec un des rdacteurs du <i>Constitutionnel</i> et le directeur
-de la <i>Minerve</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Gnral, dit Dauriat, la gloire c'est douze mille francs d'articles
-et mille cus de dners, demandez l'auteur du Solitaire? Si
-monsieur Benjamin de Constant veut faire un article sur ce jeune
-pote, je ne serai pas longtemps conclure l'affaire.</p>
-
-<p>Au mot de gnral et en entendant nommer l'illustre Benjamin
-Constant, la boutique prit aux yeux du grand homme de province
-les proportions de l'Olympe.</p>
-
-<p>&mdash;Lousteau, j'ai te parler, dit Finot; mais je te retrouverai
-au thtre. Dauriat, je fais l'affaire, mais des conditions. Entrons
-dans votre cabinet.</p>
-
-<p>&mdash;Viens, mon petit? dit Dauriat en laissant passer Finot devant
-lui et faisant un geste d'homme occup dix personnes qui attendaient,
-il allait disparatre, quand Lucien, impatient, l'arrta.</p>
-
-<p>&mdash;Vous gardez mon manuscrit, quand la rponse?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_225">225</span>
-&mdash;Mais, mon petit pote, reviens ici dans trois ou quatre jours,
-nous verrons.</p>
-
-<p>Lucien fut entran par Lousteau qui ne lui laissa pas le temps
-de saluer Vernou, ni Blondet, ni Raoul Nathan, ni le gnral
-Foy, ni Benjamin Constant dont l'ouvrage sur les Cent-Jours venait
-de paratre. Lucien entrevit peine cette tte blonde et fine,
-ce visage oblong, ces yeux spirituels, cette bouche agrable, enfin
-l'homme qui pendant vingt ans avait t le Potemkin de madame
-de Stal, et qui faisait la guerre aux Bourbons aprs l'avoir faite
-Napolon, mais qui devait mourir atterr de sa victoire.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle boutique! s'cria Lucien quand il fut assis dans un
-cabriolet de place ct de Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Au Panorama-Dramatique, et du train! tu as trente sous
-pour ta course, dit tienne au cocher. Dauriat est un drle qui
-vend pour quinze ou seize cent mille francs de livres par an, il est
-comme le ministre de la littrature, rpondit Lousteau dont l'amour-propre
-tait agrablement chatouill et qui se posait en matre
-devant Lucien. Son avidit, tout aussi grande que celle de Barbet,
-s'exerce sur des masses. Dauriat a des formes, il est gnreux,
-mais il est vain; quant son esprit, a se compose de tout ce qu'il
-entend dire autour de lui; sa boutique est un lieu trs-excellent
-frquenter. On peut y causer avec les gens suprieurs de l'poque.
-L, mon cher, un jeune homme en apprend plus en une heure qu'
-plir sur des livres pendant dix ans. On y discute des articles, on
-y brasse des sujets, on s'y lie avec des gens clbres ou influents
-qui peuvent tre utiles. Aujourd'hui, pour russir, il est ncessaire
-d'avoir des relations. Tout est hasard, vous le voyez. Ce qu'il y a
-de plus dangereux est d'avoir de l'esprit tout seul dans son coin.</p>
-
-<p>&mdash;Mais quelle impertinence! dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! nous nous moquons tous de Dauriat, rpondit tienne.
-Vous avez besoin de lui, il vous marche sur le ventre; il a besoin
-du Journal des Dbats, mile Blondet le fait tourner comme
-une toupie. Oh! si vous entrez dans la littrature, vous en verrez
-bien d'autres! Eh! bien, que vous disais-je?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous avez raison, rpondit Lucien. J'ai souffert dans cette
-boutique encore plus cruellement que je ne m'y attendais, d'aprs
-votre programme.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi vous livrer la souffrance? Ce qui nous cote
-notre vie, le sujet qui, durant des nuits studieuses, a ravag notre
-<span class="pagenum" id="Page_226">226</span>
-cerveau; toutes ces courses travers les champs de la pense,
-notre monument construit avec notre sang devient pour les diteurs
-une affaire bonne ou mauvaise. Les libraires vendront ou ne
-vendront pas votre manuscrit. Voil pour eux tout le problme. Un
-livre, pour eux, reprsente des capitaux risquer. Plus le livre est
-beau, moins il a de chances d'tre vendu. Tout homme suprieur
-s'lve au-dessus des masses, son succs est donc en raison directe
-avec le temps ncessaire pour apprcier l'&oelig;uvre. Aucun libraire ne
-veut attendre. Le livre d'aujourd'hui doit tre vendu demain. Dans
-ce systme-l, les libraires refusent les livres substantiels auxquels il
-faut de hautes, de lentes approbations.</p>
-
-<p>&mdash;D'Arthez a raison, s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez d'Arthez? dit Lousteau. Je ne sais rien de
-plus dangereux que les esprits solitaires qui pensent, comme ce
-garon-l, pouvoir attirer le monde eux. En fanatisant les jeunes
-imaginations par une croyance qui flatte la force immense que nous
-sentons d'abord en nous-mmes, ces gens gloire posthume les
-empchent de se remuer l'ge o le mouvement est possible et
-profitable. Je suis pour le systme de Mahomet, qui, aprs avoir
-command la montagne de venir lui, s'est cri:&mdash;Si tu ne
-viens pas moi, j'irai donc vers toi!</p>
-
-<p>Cette saillie, o la raison prenait une forme incisive, tait de nature
- faire hsiter Lucien entre le systme de pauvret soumise
-que prchait le Cnacle, et la doctrine militante que Lousteau lui
-exposait. Aussi le pote d'Angoulme garda-t-il le silence jusqu'au
-boulevard du Temple.</p>
-
-<p>Le Panorama-Dramatique, aujourd'hui remplac par une maison,
-tait une charmante salle de spectacle situe vis--vis
-la rue Charlot, sur le boulevard du Temple, et o deux administrations
-succombrent sans obtenir un seul succs, quoique
-Bouff, l'un des acteurs qui se sont partag la succession de
-Potier, y ait dbut, ainsi que Florine, actrice qui, cinq ans plus
-tard, devint si clbre. Les thtres, comme les hommes, sont
-soumis des fatalits. Le Panorama-Dramatique avait rivaliser
-avec l'Ambigu, la Gat, la Porte-Saint-Martin et les thtres
-de vaudeville; il ne put rsister leurs man&oelig;uvres, aux restrictions
-de son privilge et au manque de bonnes pices. Les auteurs
-ne voulurent pas se brouiller avec les thtres existants pour
-un thtre dont la vie semblait problmatique. Cependant l'administration
-<span class="pagenum" id="Page_227">227</span>
-comptait sur la pice nouvelle, espce de mlodrame comique
-d'un jeune auteur, collaborateur de quelques clbrits,
-nomm Du Bruel qui disait l'avoir faite lui seul. Cette pice avait
-t compose pour le dbut de Florine, jusqu'alors comparse la
-Gat, o depuis un an elle jouait des petits rles dans lesquels
-elle s'tait fait remarquer, sans pouvoir obtenir d'engagement, en
-sorte que le Panorama l'avait enleve son voisin. Coralie, une autre
-actrice, devait y dbuter aussi. Quand les deux amis arrivrent,
-Lucien fut stupfait par l'exercice du pouvoir de la Presse.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur est avec moi, dit tienne au Contrle qui s'inclina
-tout entier.</p>
-
-<p>&mdash;Vous trouverez bien difficilement vous placer, dit le contrleur
-en chef. Il n'y a plus de disponible que la loge du directeur.</p>
-
-<p>tienne et Lucien perdirent un certain temps errer dans les
-corridors et parlementer avec les ouvreuses.</p>
-
-<p>&mdash;Allons dans la salle, nous parlerons au directeur qui nous
-prendra dans sa loge. D'ailleurs je vous prsenterai l'hrone de la
-soire, Florine.</p>
-
-<p>Sur un signe de Lousteau, le portier de l'orchestre prit une petite
-clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Lucien suivit
-son ami, et passa soudain du corridor illumin au trou noir qui,
-dans presque tous les thtres, sert de communication entre la salle
-et les coulisses. Puis, en montant quelques marches humides, le
-pote de province aborda la coulisse, o l'attendait le spectacle le
-plus trange. L'troitesse des <i>portants</i>, la hauteur du thtre, les
-chelles quinquets, les dcorations si horribles vues de prs, les
-acteurs pltrs, leurs costumes si bizarres et faits d'toffes si grossires,
-les garons vestes huileuses, les cordes qui pendent, le rgisseur
-qui se promne son chapeau sur la tte, les comparses assises,
-les toiles de fond suspendues, les pompiers, cet ensemble de choses
-bouffonnes, tristes, sales, affreuses, clatantes ressemblait si peu
- ce que Lucien avait vu de sa place au thtre que son tonnement
-fut sans bornes. On achevait un gros bon mlodrame intitul Bertram,
-pice imite d'une tragdie de Maturin qu'estimaient infiniment
-Nodier, lord Byron et Walter Scott, mais qui n'obtint aucun
-succs Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Ne quittez pas mon bras si vous ne voulez pas tomber dans
-une trappe, recevoir une fort sur la tte, renverser un palais ou
-accrocher une chaumire, dit tienne Lucien. Florine est-elle
-<span class="pagenum" id="Page_228">228</span>
-dans sa loge, mon bijou? dit-il une actrice qui se prparait son
-entre en scne en coutant les acteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon amour. Je te remercie de ce que tu as dit de moi.
-Tu es d'autant plus gentil que Florine entrait ici.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, ne manque pas ton effet, ma petite, lui dit Lousteau.
-Prcipite-toi, haut la patte! dis-moi bien: <i>Arrte, malheureux!</i>
-car il y a deux mille francs de recette.</p>
-
-<p>Lucien stupfait vit l'actrice se composant et s'criant: <i>Arrte,
-malheureux!</i> de manire le glacer d'effroi. Ce n'tait plus la
-mme femme.</p>
-
-<p>&mdash;Voil donc le thtre, se dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;C'est comme la boutique des Galeries-de-Bois et comme un
-journal pour la littrature, une vraie cuisine.</p>
-
-<p>Nathan parut.</p>
-
-<p>&mdash;Pour qui venez-vous donc ici? lui dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je fais les petits thtres la Gazette, en attendant mieux,
-rpondit Nathan.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! soupez donc avec nous ce soir, et traitez bien Florine,
-charge de revanche, lui dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Tout votre service, rpondit Nathan.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, elle demeure maintenant rue de Bondy.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc est ce beau jeune homme avec qui tu es, mon petit
-Lousteau? dit l'actrice en rentrant de la Scne dans la coulisse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma chre, un grand pote, un homme qui sera clbre.
-Comme vous devez souper ensemble, monsieur Nathan, je vous
-prsente monsieur Lucien de Rubempr.</p>
-
-<p>&mdash;Vous portez un beau nom, monsieur, dit Raoul Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Lucien? monsieur Raoul Nathan, fit tienne son nouvel
-ami.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, monsieur, je vous lisais il y a deux jours, et je n'ai
-pas conu, quand on a fait votre livre et votre recueil de posies,
-que vous soyez si humble devant un journaliste.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous attends votre premier livre, rpondit Nathan en
-laissant chapper un fin sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, tiens, les Ultras et les Libraux se donnent donc des
-poignes de main, s'cria Vernou en voyant ce trio.</p>
-
-<p>&mdash;Le matin je suis des opinions de mon journal, dit Nathan,
-mais le soir je pense ce que je veux, <i>la nuit tous les rdacteurs
-sont gris</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span>
-&mdash;tienne, dit Flicien en s'adressant Lousteau, Finot est
-venu avec moi, il te cherche. Et.... le voil.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! , il n'y a donc pas une place? dit Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Vous en avez toujours une dans nos c&oelig;urs, lui dit l'actrice qui
-lui adressa le plus agrable sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, ma petite Florville, te voil dj gurie de ton amour.
-On te disait enleve par un prince russe.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'on enlve les femmes aujourd'hui? dit la Florville
-qui tait l'actrice d'<i>Arrte, malheureux</i>. Nous sommes rests
-dix jours Saint-Mand, mon prince en a t quitte pour une indemnit
-paye l'Administration. Le directeur, reprit Florville en
-riant, va prier Dieu qu'il vienne beaucoup de princes russes, leurs
-indemnits lui feraient des recettes sans frais.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, ma petite, dit Finot une jolie paysanne qui les
-coutait, o donc as-tu vol les boutons de diamants que tu as aux
-oreilles? As-tu <i>fait</i> un prince indien?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais un marchand de cirage, un Anglais qui est dj
-parti! N'a pas qui veut, comme Florine et Coralie, des ngociants
-millionnaires ennuys de leur mnage: sont-elles heureuses?</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas manquer ton entre, Florville, s'cria Lousteau, le
-cirage de ton amie te monte la tte.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu veux avoir du succs, lui dit Nathan, au lieu de crier
-comme une furie: <i>Il est sauv!</i> entre tout uniment, arrive jusqu'
-la rampe et dis d'une voix de poitrine: <i>Il est sauv</i>, comme
-la Pasta dit: <i>O! patria</i> dans <i>Tancrde</i>. Va donc! ajouta-t-il en
-la poussant.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est plus temps, elle rate son effet! dit Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'a-t-elle fait? la salle applaudit tout rompre, dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Elle leur a montr sa gorge en se mettant genoux, c'est sa
-grande ressource, dit l'actrice veuve du cirage.</p>
-
-<p>&mdash;Le directeur nous donne sa loge, tu m'y retrouveras, dit Finot
- tienne.</p>
-
-<p>Lousteau conduisit alors Lucien derrire le thtre travers le
-ddale des coulisses, des corridors et des escaliers jusqu'au troisime
-tage, une petite chambre o ils arrivrent suivis de Nathan
-et de Flicien Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour ou bonsoir, messieurs, dit Florine. Monsieur, dit-elle
-en se tournant vers un homme gros et court qui se tenait dans
-<span class="pagenum" id="Page_230">230</span>
-un coin, ces messieurs sont les arbitres de mes destines, mon
-avenir est entre leurs mains; mais ils seront, je l'espre, sous
-notre table demain matin, si monsieur Lousteau n'a rien oubli...</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous aurez Blondet des <i>Dbats</i>, lui dit tienne,
-le vrai Blondet, Blondet lui-mme, enfin Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon petit Lousteau, tiens, il faut que je t'embrasse,
-dit-elle en lui sautant au cou.</p>
-
-<p>A cette dmonstration, Matifat, le gros homme, prit un air srieux.
-A seize ans, Florine tait maigre. Sa beaut, comme un bouton
-de fleur plein de promesses, ne pouvait plaire qu'aux artistes qui
-prfrent les esquisses aux tableaux. Cette charmante actrice avait
-dans les traits toute la finesse qui la caractrise, et ressemblait alors
-la Mignon de G&oelig;the. Matifat, riche droguiste de la rue des Lombards,
-avait pens qu'une petite actrice des boulevards serait peu dispendieuse;
-mais, en onze mois, Florine lui cota cent mille francs. Rien
-ne parut plus extraordinaire Lucien que cet honnte et probe ngociant
-pos l comme un dieu Terme dans un coin de ce rduit de
-dix pieds carrs, tendu d'un joli papier, dcor d'une psych, d'un
-divan, de deux chaises, d'un tapis, d'une chemine et plein d'armoires.
-Une femme de chambre achevait d'habiller l'actrice en Espagnole.
-La pice tait un imbroglio o Florine faisait le rle d'une
-comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;Cette crature sera dans cinq ans la plus belle actrice de Paris,
-dit Nathan Flicien.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! , mes amours, dit Florine en se retournant vers les
-trois journalistes, soignez-moi demain: d'abord, j'ai fait garder des
-voitures cette nuit, car je vous renverrai sols comme des mardi-gras.
-Matifat a eu des vins, oh! mais des vins dignes de Louis XVIII,
-et il a pris le cuisinier du ministre de Prusse.</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous attendons des choses normes en voyant monsieur,
-dit Nathan.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il sait qu'il traite les hommes les plus dangereux de Paris,
-rpondit Florine.</p>
-
-<p>Matifat regardait Lucien d'un air inquiet, car la grande beaut
-de ce jeune homme excitait sa jalousie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais en voil un que je ne connais pas, dit Florine en avisant
-Lucien. Qui de vous a ramen de Florence l'Apollon du Belvdre?
-Monsieur est gentil comme une figure de Girodet.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, dit Lousteau, monsieur est un pote de province
-<span class="pagenum" id="Page_231">231</span>
-que j'ai oubli de vous prsenter. Vous tes si belle ce soir
-qu'il est impossible de songer la civilit purile et honnte...</p>
-
-<p>&mdash;Est-il riche, qu'il fait de la posie? demanda Florine.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre comme Job, rpondit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien tentant pour nous autres, dit l'actrice.</p>
-
-<p>Du Bruel, l'auteur de la pice, un jeune homme en redingote,
-petit, dli, tenant la fois du bureaucrate, du propritaire et de
-l'agent de change, entra soudain.</p>
-
-<p>&mdash;Ma petite Florine, vous savez bien votre rle, hein? pas de
-dfaut de mmoire. Soignez la scne du second acte, du mordant,
-de la finesse! Dites bien: <i>Je ne vous aime pas</i>, comme nous en
-sommes convenus.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi prenez-vous des rles o il y a de pareilles phrases?
-dit Matifat Florine.</p>
-
-<p>Un rire universel accueillit l'observation du droguiste.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que cela vous fait, lui dit-elle, puisque ce n'est
-pas vous que je parle, animal-bte? Oh! il fait mon bonheur avec
-ses niaiseries, ajouta-t-elle en regardant les auteurs. Foi d'honnte
-fille, je lui payerais tant par btise, si a ne devait pas me ruiner.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais vous me regardez en disant cela comme quand
-vous rptez votre rle, et a me fait peur, rpondit le droguiste.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, je regarderai mon petit Lousteau, rpondit-elle.</p>
-
-<p>Une cloche retentit dans les corridors.</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous-en tous, dit Florine, laissez-moi relire mon rle
-et tcher de le comprendre.</p>
-
-<p>Lucien et Lousteau partirent les derniers. Lousteau baisa les
-paules de Florine, et Lucien entendit l'actrice disant:&mdash;Impossible
-pour ce soir. Cette vieille bte a dit sa femme qu'il allait
-la campagne.</p>
-
-<p>&mdash;La trouvez-vous gentille? dit tienne Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon cher, ce Matifat... s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon enfant, vous ne savez rien encore de la vie parisienne,
-rpondit Lousteau. Il est des ncessits qu'il faut subir!
-C'est comme si vous aimiez une femme marie, voil tout. On se
-fait une raison.</p>
-
-<p>tienne et Lucien entrrent dans une loge d'avant-scne, au
-rez-de-chausse, o ils trouvrent le directeur du thtre et
-Finot. En face, Matifat tait dans la loge oppose, avec un de
-ses amis nomm Camusot, un marchand de soieries qui protgeait
-<span class="pagenum" id="Page_232">232</span>
-Coralie, et accompagn d'un honnte petit vieillard, son beau-pre.
-Ces trois bourgeois nettoyaient le verre de leurs lorgnettes en regardant
-le parterre dont les agitations les inquitaient. Les loges
-offraient la socit bizarre des premires reprsentations: des journalistes
-et leurs matresses, des femmes entretenues et leurs
-amants, quelques vieux habitus des thtres friands de premires
-reprsentations, des personnes du beau monde qui aiment ces sortes
-d'motions. Dans une premire loge se trouvait le Directeur-gnral
-et sa famille qui avait cas Du Bruel dans une administration
-financire o le faiseur de vaudevilles touchait les appointements
-d'une sincure. Lucien, depuis son dner, voyageait d'tonnements
-en tonnements. La vie littraire, depuis deux mois si pauvre, si
-dnue ses yeux, si horrible dans la chambre de Lousteau, si
-humble et si insolente la fois aux Galeries-de-Bois, se droulait
-avec d'tranges magnificences et sous des aspects singuliers. Ce
-mlange de hauts et de bas, de compromis avec la conscience, de
-suprmaties et de lchets, de trahisons et de plaisirs, de grandeurs
-et de servitudes, le rendait hbt comme un homme attentif un
-spectacle inou.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous que la pice de Du Bruel vous fasse de l'argent?
-dit Finot au directeur.</p>
-
-<p>&mdash;La pice est une pice d'intrigue o Du Bruel a voulu faire
-du Beaumarchais. Le public des boulevards n'aime pas ce genre, il
-veut tre bourr d'motions. L'esprit n'est pas apprci ici. Tout,
-ce soir, dpend de Florine et de Coralie qui sont ravissantes de
-grce, de beaut. Ces deux cratures ont des jupes trs-courtes,
-elles dansent un pas espagnol, elles peuvent enlever le public. Cette
-reprsentation est un coup de cartes. Si les journaux me font quelques
-articles spirituels, en cas de russite, je puis gagner cent mille
-cus.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, je le vois, ce ne sera qu'un succs d'estime, dit Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a une cabale monte par les trois thtres voisins, on va
-siffler quand mme; mais je me suis mis en mesure de djouer
-ces mauvaises intentions. J'ai surpay les claqueurs envoys contre
-moi, ils siffleront maladroitement. Voil trois ngociants qui, pour
-procurer un triomphe Coralie et Florine, ont pris chacun cent
-billets et les ont donns des connaissances capables de faire mettre
-la cabale la porte. La cabale, deux fois paye, se laissera renvoyer,
-et cette excution dispose toujours bien le public.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span>
-&mdash;Deux cents billets! quels gens prcieux! s'cria Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! avec deux autres jolies actrices aussi richement entretenues
-que Florine et Coralie, je me tirerais d'affaire.</p>
-
-<p>Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se rsolvait par
-de l'argent. Au Thtre comme en Librairie, en Librairie comme
-au Journal, de l'art et de la gloire, il n'en tait pas question. Ces
-coups du grand balancier de la Monnaie, rpts sur sa tte et sur
-son c&oelig;ur, les lui martelaient. Pendant que l'orchestre jouait l'ouverture,
-il ne put s'empcher d'opposer aux applaudissements et
-aux sifflets du parterre en meute les scnes de posie calme et pure
-qu'il avait gotes dans l'imprimerie de David, quand tous deux ils
-voyaient les merveilles de l'Art, les nobles triomphes du gnie, la
-Gloire aux ailes blanches. En se rappelant les soires du Cnacle,
-une larme brilla dans les yeux du pote.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous? lui dit tienne Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois la posie dans un bourbier, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon cher, vous avez encore des illusions.</p>
-
-<p>&mdash;Mais faut-il donc ramper et subir ici ces gros Matifat et Camusot,
-comme les actrices subissent les journalistes, comme nous
-subissons les libraires.</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit, lui dit l'oreille tienne en lui montrant Finot,
-vous voyez ce lourd garon, sans esprit ni talent, mais avide, voulant
-la fortune tout prix et habile en affaires, qui, dans la boutique
-de Dauriat, m'a pris quarante pour cent en ayant l'air de
-m'obliger?... eh! bien, il a des lettres o plusieurs gnies en herbe
-sont genoux devant lui pour cent francs.</p>
-
-<p>Une contraction cause par le dgot serra le c&oelig;ur de Lucien
-qui se rappela: <i>Finot, mes cent francs?</i> ce dessin laiss sur le
-tapis vert de la Rdaction.</p>
-
-<p>&mdash;Plutt mourir, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Plutt vivre, lui rpondit tienne.</p>
-
-<p>Au moment o la toile se leva, le directeur sortit et alla dans les
-coulisses pour donner quelques ordres.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, dit alors Finot tienne, j'ai la parole de Dauriat,
-je suis pour un tiers dans la proprit du journal hebdomadaire.
-J'ai trait pour trente mille francs comptant condition d'tre fait
-rdacteur en chef et directeur. C'est une affaire superbe. Blondet m'a
-dit qu'il se prpare des lois restrictives contre la Presse, les journaux
-existants seront seuls conservs. Dans six mois, il faudra un
-<span class="pagenum" id="Page_234">234</span>
-million pour entreprendre un nouveau journal. J'ai donc conclu
-sans avoir moi plus de dix mille francs. coute-moi. Si tu peux
-faire acheter la moiti de ma part, un sixime, Matifat, pour trente
-mille francs, je te donnerai la rdaction en chef de mon petit journal,
-avec deux cent cinquante francs par mois. Tu seras mon prte-nom.
-Je veux pouvoir toujours diriger la rdaction, y garder tous
-mes intrts et ne pas avoir l'air d'y tre pour quelque chose. Tous
-les articles te seront pays raison de cent sous la colonne; ainsi tu
-peux te faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant
-que trois francs, et en profitant de la rdaction gratuite. C'est encore
-quatre cent cinquante francs par mois. Mais je veux rester
-matre de faire attaquer ou dfendre les hommes et les affaires
-mon gr dans le journal, tout en te laissant satisfaire les haines et
-les amitis qui ne gneront point ma politique. Peut-tre serai-je
-ministriel ou ultra, je ne sais pas encore; mais je veux conserver,
-en dessous main, mes relations librales. Je te dis tout, toi qui es
-un bon enfant. Peut-tre te ferais-je avoir les Chambres dans le
-journal o je les fais, je ne pourrai sans doute pas les garder. Ainsi,
-emploie Florine ce petit <ins id="cor_54" title="maquignonage">maquignonnage</ins>, et dis-lui de presser vivement
-le bouton au droguiste: je n'ai que quarante-huit heures
-pour me ddire, si je ne peux pas payer. Dauriat a vendu l'autre
-tiers trente mille francs son imprimeur et son marchand de
-papier. Il a, lui, son tiers <i>gratis</i>, et gagne dix mille francs, puisque
-le tout ne lui en cote que cinquante mille. Mais dans un an
-le recueil vaudra deux cent mille francs vendre la Cour, si elle
-a, comme on le prtend, le bon sens d'amortir les journaux.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as du bonheur, s'cria Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu avais pass par les jours de misre que j'ai connus, tu
-ne dirais pas ce mot-l. Mais dans ce temps-ci, vois-tu, je jouis
-d'un malheur sans remde: je suis fils d'un chapelier qui vend encore
-des chapeaux rue du Coq. Il n'y a qu'une rvolution qui
-puisse me faire arriver; et, faute d'un bouleversement social, je dois
-avoir des millions. Je ne sais pas si, de ces deux choses, la rvolution
-n'est pas la plus facile. Si je portais le nom de ton ami, je serais
-dans une belle passe. Silence, voici le directeur. Adieu, dit
-Finot en se levant. Je vais l'Opra, j'aurai peut-tre un duel demain:
-je fais et signe d'un F un article foudroyant contre deux danseuses
-qui ont des gnraux pour amis. J'attaque, et raide, l'Opra.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bah? dit le directeur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span>
-&mdash;Oui, chacun lsine avec moi, rpondit Finot. Celui-ci me retranche
-mes loges, celui-l refuse de me prendre cinquante abonnements.
-J'ai donn mon ultimatum l'Opra: je veux maintenant
-cent abonnements et quatre loges par mois. S'ils acceptent, mon
-journal aura huit cents abonns servis et mille payants. Je sais les
-moyens d'avoir encore deux cents autres abonnements: nous serons
- douze cents en janvier...</p>
-
-<p>&mdash;Vous finirez par nous ruiner, dit le directeur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes bien malade, vous, avec vos dix abonnements. Je
-vous ai fait faire deux bons articles au <i>Constitutionnel</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne me plains pas de vous, s'cria le directeur.</p>
-
-<p>&mdash;A demain soir, Lousteau, reprit Finot. Tu me donneras rponse
-aux Franais, o il y a une premire reprsentation; et comme
-je ne pourrai pas faire l'article, tu prendras ma loge au journal. Je te
-donne la prfrence: tu t'es chin pour moi, je suis reconnaissant.
-Flicien Vernou m'offre de me faire remise des appointements pendant
-un an et me propose vingt mille francs pour un tiers dans la
-proprit du journal; mais j'y veux rester matre absolu. Adieu.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne se nomme pas Finot pour rien, celui-l, dit Lucien
-Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est un pendu qui fera son chemin, lui rpondit tienne
-sans se soucier d'tre ou non entendu par l'homme habile qui
-fermait la porte de la loge.</p>
-
-<p>&mdash;Lui?... dit le directeur, il sera millionnaire, il jouira de la
-considration gnrale, et peut-tre aura-t-il des amis...</p>
-
-<p>&mdash;Bon Dieu! dit Lucien, quelle caverne! Et vous allez faire
-entamer par cette dlicieuse fille une pareille ngociation? dit-il en
-montrant Florine qui leur lanait des &oelig;illades.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle russira. Vous ne connaissez pas le dvouement et la
-finesse de ces chres cratures, rpondit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Elles rachtent tous leurs dfauts, elles effacent toutes leurs
-fautes par l'tendue, par l'infini de leur amour quand elles aiment,
-dit le directeur en continuant. La passion d'une actrice est une
-chose d'autant plus belle qu'elle produit un plus violent contraste
-avec son entourage.</p>
-
-<p>&mdash;C'est trouver dans la boue un diamant digne d'orner la couronne
-la plus orgueilleuse, rpliqua Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, reprit le directeur, Coralie est distraite. Notre ami
-<i>fait</i> Coralie sans s'en douter, et va lui faire manquer tous ses effets;
-<span class="pagenum" id="Page_236">236</span>
-elle n'est plus ses rpliques, voil deux fois qu'elle n'entend pas
-le souffleur. Monsieur, je vous en prie, mettez-vous dans ce coin,
-dit-il Lucien. Si Coralie est amoureuse de vous, je vais aller lui
-dire que vous tes parti.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! non, s'cria Lousteau, dites-lui que monsieur est du
-souper, qu'elle en fera ce qu'elle voudra, et elle jouera comme
-mademoiselle Mars.</p>
-
-<p>Le directeur partit.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, dit Lucien tienne, comment! vous n'avez aucun
-scrupule de faire demander par mademoiselle Florine trente mille
-francs ce droguiste pour la moiti d'une chose que Finot vient
-d'acheter ce prix-l?</p>
-
-<p>Lousteau ne laissa pas Lucien le temps de finir son raisonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, de quel pays tes-vous donc, mon cher enfant? ce droguiste
-n'est pas un homme, c'est un coffre-fort donn par l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;Mais votre conscience?</p>
-
-<p>&mdash;La conscience, mon cher, est un de ces btons que chacun
-prend pour battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui.
-Ah! , qui diable en avez-vous? Le hasard fait pour vous en
-un jour un miracle que j'ai attendu pendant deux ans, et vous vous
-amusez en discuter les moyens? Comment! vous qui me paraissez
-avoir de l'esprit, qui arriverez l'indpendance d'ides que doivent
-avoir les aventuriers intellectuels dans le monde o nous sommes,
-vous barbotez dans des scrupules de religieuse qui s'accuse d'avoir
-mang son &oelig;uf avec concupiscence?... Si Florine russit, je deviens
-rdacteur en chef, je gagne deux cent cinquante francs de fixe, je
-prends les grands thtres, je laisse Vernou les thtres de vaudeville,
-vous mettez le pied l'trier en me succdant dans tous
-les thtres des boulevards. Vous aurez alors trois francs par colonne,
-et vous en crirez une par jour, trente par mois qui vous
-produiront quatre-vingt-dix francs; vous aurez pour soixante francs
-de livres vendre Barbet; puis vous pouvez demander mensuellement
- vos thtres dix billets, en tout quarante billets, que vous
-vendrez quarante francs au Barbet des thtres, un homme avec qui
-je vous mettrai en relation. Ainsi je vous vois deux cents francs par
-mois. Vous pourriez, en vous rendant utile Finot, placer un article
-de cent francs dans son nouveau journal hebdomadaire, au cas o
-vous dploieriez un talent transcendant; car l on signe, et il ne
-faut plus rien <i>lcher</i> comme dans le petit journal. Vous auriez
-<span class="pagenum" id="Page_237">237</span>
-alors cent cus par mois. Mon cher, il y a des gens de talent,
-comme ce pauvre d'Arthez qui dne tous les jours chez Flicoteaux,
-ils sont dix ans avant de gagner cent cus. Vous vous ferez avec
-votre plume quatre mille francs par an, sans compter les revenus
-de la Librairie, si vous crivez pour elle. Or, un Sous-Prfet n'a
-que mille cus d'appointements, et s'amuse comme un bton de
-chaise dans son Arrondissement. Je ne vous parle pas du plaisir
-d'aller au Spectacle sans payer, car ce plaisir deviendra bientt une
-fatigue; mais vous aurez vos entres dans les coulisses de quatre
-thtres. Soyez dur et spirituel pendant un ou deux mois, vous serez
-accabl d'invitations, de parties avec les actrices; vous serez
-courtis par leurs amants; vous ne dnerez chez Flicoteaux qu'aux
-jours o vous n'aurez pas trente sous dans votre poche, ni pas un
-dner en ville. Vous ne saviez o donner de la tte cinq heures
-dans le Luxembourg, vous tes la veille de devenir une des cent
-personnes privilgies qui imposent des opinions la France. Dans
-trois jours, si nous russissons, vous pouvez, avec trente bons
-mots imprims raison de trois par jour, faire maudire la vie un
-homme; vous pouvez vous crer des rentes de plaisir chez toutes
-les actrices de vos thtres, vous pouvez faire tomber une bonne
-pice et faire courir tout Paris une mauvaise. Si Dauriat refuse
-d'imprimer les Marguerites sans vous en rien donner, vous
-pouvez le faire venir, humble et soumis, chez vous, vous les acheter
-deux mille francs. Ayez du talent, et flanquez dans trois journaux
-diffrents trois articles qui menacent de tuer quelques-unes
-des spculations de Dauriat ou un livre sur lequel il compte, vous
-le verrez grimpant votre mansarde et y sjournant comme une
-clmatite. Enfin votre roman, les libraires, qui dans ce moment
-vous mettraient tous la porte plus ou moins poliment, feront
-queue chez vous, et le manuscrit, que le pre Doguereau vous
-estimerait quatre cents francs, sera surenchri jusqu' quatre mille
-francs! Voil les bnfices du mtier de journaliste. Aussi dfendons-nous
-l'approche des journaux tous les nouveaux venus; non-seulement
-il faut un immense talent, mais encore bien du bonheur
-pour y pntrer. Et vous chicanez votre bonheur!.... Voyez?
-si nous ne nous tions pas rencontrs aujourd'hui chez Flicoteaux,
-vous pouviez faire le pied de grue encore pendant trois ans ou
-mourir de faim, comme d'Arthez, dans un grenier. Quand d'Arthez
-sera devenu aussi instruit que Bayle et aussi grand crivain
-<span class="pagenum" id="Page_238">238</span>
-que Rousseau, nous aurons fait notre fortune, nous serons matres
-de la sienne et de sa gloire. Finot sera dput, propritaire d'un
-grand journal; et nous serons, nous, ce que nous aurons voulu
-tre: pairs de France ou dtenus Sainte-Plagie pour dettes.</p>
-
-<p>&mdash;Et Finot vendra son grand journal aux ministres qui lui donneront
-le plus d'argent, comme il vend ses loges madame Bastienne
-en dnigrant mademoiselle Virginie, et prouvant que les
-chapeaux de la premire sont suprieurs ceux que le journal vantait
-d'abord! s'cria Lucien en se rappelant la scne dont il avait
-t tmoin.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes un niais, mon cher, rpondit Lousteau d'un ton
-sec. Finot, il y a trois ans, marchait sur les tiges de ses bottes,
-dnait chez Tabar dix-huit sous, brochait un prospectus pour
-dix francs, et son habit lui tenait sur le corps par un mystre aussi
-impntrable que celui de l'immacule conception: Finot a maintenant
- lui seul son journal estim cent mille francs; avec les abonnements
-pays et non servis, avec les abonnements rels et les contributions
-indirectes perues par son oncle, il gagne vingt mille francs
-par an; il a tous les jours les plus somptueux dners du monde, il a
-cabriolet depuis un mois; enfin le voil demain la tte d'un journal
-hebdomadaire, avec un sixime de la proprit pour rien, cinq
-cents francs par mois de traitement auxquels il ajoutera mille francs
-de rdaction obtenue gratis et qu'il fera payer ses associs. Vous,
-le premier, si Finot consent vous payer cinquante francs la
-feuille, serez trop heureux de lui apporter trois articles pour rien.
-Quand vous aurez gagn cent mille francs, vous pourrez juger
-Finot: on ne peut tre jug que par ses pairs. N'avez-vous pas un
-immense avenir, si vous obissez aveuglment aux haines de position,
-si vous attaquez quand Finot vous dira: Attaque! si vous louez
-quand il vous dira: Loue! Lorsque vous aurez une vengeance
-exercer contre quelqu'un, vous pourrez rouer votre ami ou votre
-ennemi par une phrase insre tous les matins notre journal en me
-disant: Lousteau, tuons cet homme-l! Vous rassassinerez votre
-victime par un grand article dans le journal hebdomadaire. Enfin,
-si l'affaire est capitale pour vous, Finot, qui vous vous serez
-rendu ncessaire, vous laissera porter un dernier coup d'assommoir
-dans un grand journal qui aura dix ou douze mille abonns.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi vous croyez que Florine pourra dcider son droguiste
-faire le march? dit Lucien bloui.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span>
-&mdash;Je le crois bien, voici l'entr'acte, je vais dj lui en aller dire
-deux mots, cela se conclura cette nuit. Une fois sa leon faite, Florine
-aura tout mon esprit et le sien.</p>
-
-<p>&mdash;Et cet honnte ngociant qui est l, bouche bante, admirant
-Florine, sans se douter qu'on va lui extirper trente mille francs!...</p>
-
-<p>&mdash;Encore une autre sottise! Ne dirait-on pas qu'on le vole?
-s'cria Lousteau. Mais, mon cher, si le Ministre achte le journal,
-dans six mois le droguiste aura peut-tre cinquante mille francs
-de ses trente mille. Puis, Matifat ne verra pas le journal, mais les
-intrts de Florine. Quand on saura que Matifat et Camusot (car ils
-se partageront l'affaire) sont propritaires d'une Revue, il y aura
-dans tous les journaux des articles bienveillants pour Florine et Coralie.
-Florine va devenir clbre, elle aura peut-tre un engagement
-de douze mille francs dans un autre thtre. Enfin, Matifat conomisera
-les mille francs par mois que lui coteraient les cadeaux et
-les dners aux journalistes. Vous ne connaissez ni les hommes, ni
-les affaires.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre homme! dit Lucien, il compte avoir une nuit agrable.</p>
-
-<p>&mdash;Et, reprit Lousteau, il sera sci en deux par mille raisonnements
-jusqu' ce qu'il ait montr Florine l'acquisition du sixime
-achet Finot. Et moi le lendemain je serai rdacteur en chef,
-et je gagnerai mille francs par mois. Voici donc la fin de mes misres!
-s'cria l'amant de Florine.</p>
-
-<p>Lousteau sortit laissant Lucien abasourdi, perdu dans un abme de
-penses, volant au-dessus du monde comme il est. Aprs avoir vu
-aux Galeries-de-Bois les ficelles de la Librairie et la cuisine de la gloire,
-aprs s'tre promen dans les coulisses du thtre, le pote apercevait
-l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie parisienne,
-le mcanisme de toute chose. Il avait envi le bonheur de Lousteau
-en admirant Florine en scne. Dj, pendant quelques instants, il
-avait oubli Matifat. Il demeura l durant un temps inapprciable,
-peut-tre cinq minutes. Ce fut une ternit. Des penses ardentes
-enflammaient son me, comme ses sens taient embrass par le
-spectacle de ces actrices aux yeux lascifs et relevs par le rouge,
-gorges tincelantes, vtues de basquines voluptueuses plis licencieux,
- jupes courtes, montrant leurs jambes en bas rouges
-coins verts, chausses de manire mettre un parterre en moi.
-Deux corruptions marchaient sur deux lignes parallles, comme
-deux nappes qui, dans une inondation, veulent se rejoindre; elles
-<span class="pagenum" id="Page_240">240</span>
-dvoraient le pote accoud dans le coin de la loge, le bras sur <ins id="cor_55" title="la">le</ins>
-velours rouge de l'appui, la main pendante, les yeux fixs sur <ins id="cor_56" title="le">la</ins>
-toile, et d'autant plus accessible aux enchantements de cette vie
-mlange d'clairs et de nuages qu'elle brillait comme un feu d'artifice
-aprs la nuit profonde de sa vie travailleuse, obscure, monotone.
-Tout coup la lumire amoureuse d'un &oelig;il ruissela sur les
-yeux inattentifs de Lucien, en trouant le rideau du thtre. Le pote,
-rveill de son engourdissement, reconnut l'&oelig;il de Coralie qui le
-brlait: il baissa la tte, et regarda Camusot qui rentrait alors dans
-la loge en face.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/im-06.jpg" alt="" title="" width="500" height="865" />
- <span class="link"><a href="images/imx-06.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p>
- <p class="caption2">CAMUSOT.</p>
- <p class="caption3">Cet amateur tait un bon, gros et gras marchand de soieries
- de la rue des Bourdonnais, etc.</p>
- <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p>
-</div>
-
-<div class="fighand">
- <img class="bord" src="images/im-06.jpg" alt="" title="" />
- <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p>
- <p class="caption2">CAMUSOT.</p>
- <p class="caption3">Cet amateur tait un bon, gros et gras marchand de soieries
- de la rue des Bourdonnais, etc.</p>
- <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p>
-</div>
-
-<p>Cet amateur tait un bon gros et gras marchand de soieries de
-la rue des Bourdonnais, Juge au Tribunal de commerce, pre de
-quatre enfants, mari pour la seconde fois une pouse lgitime,
-riche de quatre-vingt mille livres de rente, mais g de cinquante-six
-ans, ayant comme un bonnet de cheveux gris sur la tte, l'air
-papelard d'un homme qui jouissait de son reste, et qui ne voulait
-pas quitter la vie sans son compte de bonne joie, aprs avoir aval
-les mille et une couleuvres du commerce. Il y avait sur ce front
-couleur beurre frais, sur ces joues monastiques et fleuries tout
-l'panouissement d'une jubilation superlative: Camusot tait sans
-sa femme, et entendait applaudir Coralie tout rompre. Coralie
-tait toutes les vanits runies de ce riche bourgeois, il tranchait
-chez elle du grand seigneur d'autrefois; il se croyait l de moiti
-dans son succs, et il le croyait d'autant mieux qu'il l'avait sold.
-Cette conduite tait sanctionne par la prsence du beau-pre de
-Camusot, un petit vieux, cheveux poudrs, aux yeux grillards, et
-trs-digne. Les rpugnances de Lucien se rveillrent, il se souvint
-de l'amour pur, exalt, qu'il avait ressenti pendant un an pour madame
-de Bargeton. Aussitt l'amour des potes dplia ses ailes blanches:
-mille souvenirs environnrent de leurs horizons bleutres le
-grand homme d'Angoulme qui retomba dans la rverie. La toile se
-leva. Coralie et Florine taient en scne.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chre, il pense toi comme au grand Turc, dit Florine
- voix basse pendant que Coralie dbitait une rplique.</p>
-
-<p>Lucien ne put s'empcher de rire, et regarda Coralie. Cette
-femme, une des plus charmantes et des plus dlicieuses actrices de
-Paris, la rivale de madame Perrin et de mademoiselle Fleuriet,
-auxquelles elle ressemblait et dont le sort devait tre le sien, tait
-le type des filles qui exercent volont la fascination sur les hommes.
-<span class="pagenum" id="Page_241">241</span>
-Coralie montrait une sublime figure hbraque, ce long visage
-ovale d'un ton d'ivoire blond, bouche rouge comme une grenade,
- menton fin comme le bord d'une coupe. Sous des paupires
-chaudes et comme brles par une prunelle de jais, sous des cils
-recourbs, on devinait un regard languissant o scintillaient propos
-les ardeurs du dsert. Ces yeux taient entours d'un cercle
-olivtre, et surmonts de sourcils arqus et fournis. Sur un front
-brun, couronn de deux bandeaux d'bne o brillaient alors les lumires
-comme sur du vernis, sigeait une magnificence de pense
-qui aurait pu faire croire du gnie. Mais Coralie, semblable
-beaucoup d'actrices, tait sans esprit malgr son nez ironique et
-fin, sans instruction malgr son exprience; elle n'avait que l'esprit
-des sens et la bont des femmes amoureuses. Pouvait-on
-d'ailleurs s'occuper du moral, quand elle blouissait le regard
-avec ses bras ronds et polis, ses doigts tourns en fuseaux, ses
-paules dores, avec la gorge chante par le Cantique des cantiques,
-avec un col mobile et recourb, avec des jambes d'une lgance
-adorable, et chausses en soie rouge? Ces beauts d'une
-posie vraiment orientale taient encore mises en relief par le costume
-espagnol convenu dans nos thtres. Coralie faisait la joie de
-la salle o tous les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basquine,
-et flattaient sa croupe andalouse qui imprimait des torsions
-lascives la jupe. Il y eut un moment o Lucien, en voyant cette
-crature jouant pour lui seul, se souciant de Camusot autant que le
-gamin du Paradis se soucie de la pelure d'une pomme, mit l'amour
-sensuel au-dessus de l'amour pur, la jouissance au-dessus du dsir,
-et le dmon de la luxure lui souffla d'atroces penses.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/im-07.jpg" alt="" title="" width="500" height="709" />
- <span class="link"><a href="images/imx-07.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p>
- <p class="caption2"></p>
- <p class="caption3"><span class="smcap">Coralie</span> faisait la joie de la salle, o tous les yeux serraient sa taille bien prise
-dans sa basquine, et flattaient sa croupe andalouse qui imprimait des torsions
-lascives la jupe.</p>
- <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)</p>
-</div>
-
-<div class="fighand">
- <img class="bord" src="images/im-07.jpg" alt="" title="" />
- <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p>
- <p class="caption2"></p>
- <p class="caption3"><span class="smcap">Coralie</span> faisait la joie de la salle, o tous les yeux serraient sa taille bien prise
-dans sa basquine, et flattaient sa croupe andalouse qui imprimait des torsions
-lascives la jupe.</p>
- <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)</p>
-</div>
-
-<p>J'ignore tout de l'amour qui se roule dans la bonne chre, dans
-le vin, dans les joies de la matire, se dit-il. J'ai plus encore vcu par
-la Pense que par le Fait. Un homme qui veut tout peindre doit tout
-connatre. Voici mon premier souper fastueux, ma premire orgie
-avec un monde trange, pourquoi ne goterais-je pas une fois ces
-dlices si clbres o se ruaient les grands seigneurs du dernier sicle
-en vivant avec des impures? Quand ce ne serait que pour les transporter
-dans les belles rgions de l'amour vrai, ne faut-il pas apprendre
-les joies, les perfections, les transports, les ressources,
-les finesses de l'amour des courtisanes et des actrices? N'est-ce pas,
-aprs tout, la posie des sens? Il y a deux mois, ces femmes me semblaient
-des divinits gardes par des dragons inabordables; en voil
-<span class="pagenum" id="Page_242">242</span>
-une dont la beaut surpasse celle de Florine que j'enviais Lousteau;
-pourquoi ne pas profiter de sa fantaisie, quand les plus grands seigneurs
-achtent de leurs plus riches trsors une nuit ces femmes-l?
-Les ambassadeurs, quand ils mettent le pied dans ces gouffres,
-ne se soucient ni de la veille ni du lendemain. Je serais un niais
-d'avoir plus de dlicatesse que les princes, surtout quand je n'aime
-encore personne.</p>
-
-<p>Lucien ne pensait plus Camusot. Aprs avoir manifest Lousteau
-le plus profond dgot pour le plus odieux partage, il tombait
-dans cette fosse, il nageait dans un dsir, entran par le jsuitisme
-de la passion.</p>
-
-<p>&mdash;Coralie est folle de vous, lui dit Lousteau en entrant. Votre
-beaut, digne des plus illustres marbres de la Grce, fait un ravage
-inou dans les coulisses. Vous tes heureux, mon cher. A dix-huit
-ans, Coralie pourra dans quelques jours avoir trente mille
-francs par an pour sa beaut. Elle est encore trs-sage. Vendue par
-sa mre, il y a trois ans, soixante mille francs, elle n'a encore
-eu que des chagrins, et cherche le bonheur. Elle est entre au
-thtre par dsespoir, elle avait en horreur de Marsay, son premier
-acqureur; et, au sortir de la galre, car elle a t bientt
-lche par le roi de nos dandies, elle a trouv ce bon Camusot
-qu'elle n'aime gure: mais il est comme un pre pour elle, elle le
-souffre et se laisse aimer. Elle a refus dj les plus riches propositions,
-et se tient Camusot qui ne la tourmente pas. Vous tes
-donc son premier amour. Oh! elle a reu comme un coup de pistolet
-dans le c&oelig;ur en vous voyant, et Florine est alle l'arraisonner
-dans sa loge o elle pleure de votre froideur. La pice va tomber,
-Coralie ne sait plus son rle, et adieu l'engagement au Gymnase
-que Camusot lui prparait!...</p>
-
-<p>&mdash;Bah?... pauvre fille! dit Lucien dont toutes les vanits furent
-caresses par ces paroles et qui se sentit le c&oelig;ur gonfl d'amour-propre.
-Il m'arrive, mon cher, dans une soire, plus d'vnements
-que dans les dix-huit premires annes de ma vie.</p>
-
-<p>Et Lucien raconta ses amours avec madame de Bargeton, et sa
-haine contre le baron Chtelet.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, le journal manque de bte noire, nous allons l'empoigner.
-Ce baron est un beau de l'empire, il est ministriel, il nous va,
-je l'ai vu souvent l'Opra. J'aperois d'ici votre grande dame, elle
-est souvent dans la loge de la marquise d'Espard. Le baron fait la
-<span class="pagenum" id="Page_243">243</span>
-cour votre ex-matresse, un os de seiche. Attendez! Finot vient
-de m'envoyer un exprs me dire que le journal est sans copie, un
-tour que lui joue un de nos rdacteurs, un drle, le petit Hector
-Merlin, qui l'on a retranch ses blancs. Finot au dsespoir broche
-un article contre les danseuses et l'Opra. Eh! bien, mon cher, faites
-l'article sur cette pice, coutez-la, pensez-y. Moi, je vais aller
-dans le cabinet du directeur mditer trois colonnes sur votre
-homme et sur votre belle ddaigneuse qui ne seront pas la noce
-demain....</p>
-
-<p>&mdash;Voil donc o et comment se fait le journal? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours comme a, rpondit Lousteau. Depuis dix mois que
-j'y suis, le journal est toujours sans <i>copie</i> huit heures du soir.</p>
-
-<p>On nomme, en argot typographique, <i>copie</i>, le manuscrit
-composer, sans doute parce que les auteurs sont censs n'envoyer
-que la copie de leur &oelig;uvre. Peut-tre aussi est-ce une ironique
-traduction du mot latin <i>copia</i> (abondance), car la copie manque
-toujours!...</p>
-
-<p>&mdash;Le grand projet qui ne se ralisera jamais est d'avoir quelques
-numros d'avance, reprit Lousteau. Voil dix heures, et il n'y a
-pas une ligne. Je vais dire Vernou et Nathan, pour finir brillamment
-le numro, de nous prter une vingtaine d'pigrammes sur
-les dputs, sur le chancelier <i>Cruzo</i>, sur les ministres, et sur nos
-amis au besoin. Dans ce cas-l, on massacrerait son pre, on est
-comme un corsaire qui charge ses canons avec les cus de sa prise
-pour ne pas mourir. Soyez spirituel dans votre article, et vous aurez
-fait un grand pas dans l'esprit de Finot: il est reconnaissant
-par calcul. C'est la meilleure et la plus solide des reconnaissances,
-aprs toutefois celles du Mont-de-Pit!</p>
-
-<p>&mdash;Quels hommes sont donc les journalistes?... s'cria Lucien.
-Comment, il faut se mettre une table et avoir de l'esprit...</p>
-
-<p>&mdash;Absolument comme on allume un quinquet... jusqu' ce que
-l'huile manque.</p>
-
-<p>Au moment o Lousteau ouvrait la porte de la loge, le directeur
-et Du Bruel entrrent.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit l'auteur de la pice, laissez-moi dire de votre
-part Coralie que vous vous en irez avec elle aprs souper, ou ma
-pice va tomber. La pauvre fille ne sait plus ce qu'elle dit ni ce
-qu'elle fait, elle va pleurer quand il faudra rire, et rira quand il
-faudra pleurer. On a dj siffl. Vous pouvez encore sauver la
-<span class="pagenum" id="Page_244">244</span>
-pice. Ce n'est pourtant pas un malheur que le plaisir qui vous
-attend.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je n'ai pas l'habitude d'avoir des rivaux, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Ne lui dites pas cela, s'cria le directeur en regardant l'auteur,
-Coralie est fille jeter Camusot par la fentre, le mettre
-la porte, et se ruinerait trs-bien. Ce digne propritaire du Cocon-d'Or
-donne Coralie deux mille francs par mois, paye tous ses costumes
-et ses claqueurs.</p>
-
-<p>&mdash;Comme votre promesse ne m'engage rien, sauvez votre
-pice, dit sultanesquement Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Mais n'ayez pas l'air de la rebuter, cette charmante fille, dit
-le suppliant Du Bruel.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, il faut que j'crive l'article sur votre pice, et que je
-sourie votre jeune premire, soit! s'cria le pote.</p>
-
-<p>L'auteur disparut aprs avoir fait un signe Coralie qui joua ds
-lors merveilleusement et fit russir la pice. Bouff, qui remplissait
-le rle d'un vieil alcade dans lequel il rvla pour la premire
-fois son talent pour se grimer en vieillard, vint au milieu d'un tonnerre
-d'applaudissements dire: <i>Messieurs, la pice que nous
-avons eu l'honneur de reprsenter est de messieurs Raoul
-et Du Bruel</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, Nathan est de la pice, dit Lousteau, je ne m'tonne
-plus de l'intrt qu'il y prend, ni de sa prsence.</p>
-
-<p>&mdash;Coralie! Coralie! s'cria le parterre soulev.</p>
-
-<p>De la loge o taient les deux ngociants, il partit une voix de
-tonnerre qui cria:&mdash;Et Florine!</p>
-
-<p>&mdash;Florine et Coralie! rptrent alors quelques voix.</p>
-
-<p>Le rideau se releva, Bouff reparut avec les deux actrices qui
-Matifat et Camusot jetrent chacun une couronne; Coralie ramassa
-la sienne et la tendit Lucien. Pour Lucien, ces deux heures passes
-au thtre furent comme un rve. Les coulisses, malgr leurs horreurs,
-avaient commenc l'&oelig;uvre de cette fascination. Le pote, encore
-innocent, y avait respir le vent du dsordre et l'air de la volupt.
-Dans ces sales couloirs encombrs de machines et o fument
-des quinquets huileux, il rgne comme une peste qui dvore l'me.
-La vie n'y est plus ni sainte ni relle. On y rit de toutes les choses
-srieuses, et les choses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme
-<span class="pagenum" id="Page_245">245</span>
-un narcotique pour Lucien, et Coralie acheva de le plonger dans une
-ivresse joyeuse. Le lustre s'teignit. Il n'y avait plus alors dans la
-salle que des ouvreuses qui faisaient un singulier bruit en tant les
-petits bancs et fermant les loges. La rampe, souffle comme une
-seule chandelle, rpandit une odeur infecte. Le rideau se leva.
-Une lanterne descendit du cintre. Les pompiers commencrent
-leur ronde avec les garons de service. A la ferie de la scne, au
-spectacle des loges pleines de jolies femmes, aux tourdissantes lumires,
- la splendide magie des dcorations et des costumes neufs
-succdaient le froid, l'horreur, l'obscurit, le vide. Ce fut hideux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, viens-tu, mon petit? dit Lousteau sur le thtre.</p>
-
-<p>Lucien tait dans une surprise indicible.</p>
-
-<p>&mdash;Saute de la loge ici, lui cria le journaliste.</p>
-
-<p>D'un bond, Lucien se trouva sur la scne. A peine reconnut-il
-Florine et Coralie dshabilles, enveloppes dans leurs manteaux et
-dans des douillettes communes, la tte couverte de chapeaux
-voiles noirs, semblables enfin des papillons rentrs dans leurs
-larves.</p>
-
-<p>&mdash;Me ferez-vous l'honneur de me donner le bras? lui dit Coralie
-en tremblant.</p>
-
-<p>&mdash;Volontiers, dit Lucien qui sentit le c&oelig;ur de l'actrice palpitant
-sur le sien comme celui d'un oiseau quand il l'eut prise.</p>
-
-<p>L'actrice, en se serrant contre le pote, eut la volupt d'une
-chatte qui se frotte la jambe de son matre avec une moelleuse
-ardeur.</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons donc souper ensemble! lui dit-elle.</p>
-
-<p>Tous quatre sortirent et trouvrent deux fiacres la porte des
-acteurs qui donnait sur la rue des Fosss-du-Temple. Coralie fit
-monter Lucien dans la voiture o tait dj Camusot et son beau-pre,
-le bonhomme Cardot. Elle offrit la quatrime place Du
-Bruel. Le directeur partit avec Florine, Matifat et Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Ces fiacres sont infmes! dit Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi n'avez-vous pas un quipage? rpliqua Du Bruel.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? s'cria-t-elle avec humeur, je ne veux pas le dire
-devant monsieur Cardot qui sans doute a form son gendre. Croiriez-vous
-que, petit et vieux comme il est, monsieur Cardot ne
-donne que trois cents francs par mois Florentine, juste de quoi
-payer son loyer, sa pte et ses socques. Le vieux marquis de Rochegude,
-<span class="pagenum" id="Page_246">246</span>
-qui a six cent mille livres de rente, m'offre un coup
-depuis deux mois. Mais je suis une artiste, et non une fille.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aurez une voiture aprs-demain, mademoiselle, dit gravement
-Camusot; mais vous ne me l'aviez jamais demande.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que a se demande? Comment, quand on aime une
-femme la laisse-t-on patauger dans la crotte et risquer de se casser
-les jambes en allant pied. Il n'y a que ces chevaliers de l'Aune
-pour aimer la boue au bas d'une robe.</p>
-
-<p>En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le c&oelig;ur de
-Camusot, Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre
-les siennes, elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et
-parut concentre dans une de ces jouissances infinies qui rcompensent
-ces pauvres cratures de tous leurs chagrins passs, de leurs
-malheurs, et qui dveloppent dans leur me une posie inconnue
-aux autres femmes qui ces violents contrastes manquent, heureusement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars,
-dit Du Bruel Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Camusot, mademoiselle a eu quelque chose au commencement
-qui la chiffonnait; mais ds le milieu du second acte,
-elle a t dlirante. Elle est pour la moiti dans votre succs.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi pour la moiti dans le sien, dit Du Bruel.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous battez de la chape de l'vque, dit-elle d'une voix
-altre.</p>
-
-<p>L'actrice profita d'un moment d'obscurit pour porter ses
-lvres la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien
-fut alors mu jusque dans la moelle de ses os. L'humilit de la
-courtisane amoureuse comporte des magnificences morales qui en
-remontrent aux anges.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur va faire l'article, dit Du Bruel en parlant Lucien,
-il peut crire un charmant paragraphe sur notre chre Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! rendez-nous ce petit service, dit Camusot avec la voix
-d'un homme genoux devant Lucien, vous trouverez en moi un
-serviteur bien dispos pour vous, en tout temps.</p>
-
-<p>&mdash;Mais laissez donc monsieur son indpendance, cria l'actrice
-enrage, il crira ce qu'il voudra, achetez-moi des voitures et non
-pas des loges.</p>
-
-<p>&mdash;Vous les aurez trs-bon march, rpondit poliment Lucien.
-<span class="pagenum" id="Page_247">247</span>
-Je n'ai jamais rien crit dans les journaux, je ne suis pas au fait de
-leurs m&oelig;urs, vous aurez la virginit de ma plume...</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera drle, dit Du Bruel.</p>
-
-<p>&mdash;Nous voil rue de Bondy, dit le petit pre Cardot que la sortie
-de Coralie avait atterr.</p>
-
-<p>&mdash;Si j'ai les prmices de ta plume, tu auras celles de mon c&oelig;ur,
-dit Coralie pendant le rapide instant o elle resta seule avec Lucien
-dans la voiture.</p>
-
-<p>Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre coucher pour
-y prendre la toilette qu'elle y avait envoye. Lucien ne connaissait
-pas le luxe que dploient chez les actrices ou chez leurs
-matresses les ngociants enrichis qui veulent jouir de la vie.
-Quoique Matifat, qui n'avait pas une fortune aussi considrable
-que celle de son ami Camusot, et fait les choses assez mesquinement,
-Lucien fut surpris en voyant une salle manger artistement
-dcore, tapisse en drap vert garni de clous ttes
-dores, claire par de belles lampes, meuble de jardinires
-pleines de fleurs, et un salon tendu de soie jaune releve par des
-agrments bruns, o resplendissaient les meubles alors la mode,
-un lustre de Thomire, un tapis dessins perses. La pendule, les
-candlabres, le feu, tout tait de bon got. Matifat avait laiss tout
-ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui btissait une
-maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit un
-soin particulier. Aussi Matifat, toujours ngociant, prenait-il des
-prcautions pour toucher aux moindres choses, il semblait avoir
-sans cesse devant lui le chiffre des mmoires, et regardait ces magnificences
-comme des bijoux imprudemment sortis d'un crin.</p>
-
-<p>&mdash;Voil pourtant ce que je serai forc de faire pour Florentine,
-tait une pense qui se lisait dans les yeux du pre Cardot.</p>
-
-<p>Lucien comprit soudain que l'tat de la chambre o demeurait
-Lousteau n'inquitait gure le journaliste aim. Roi secret de ces
-ftes, tienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carrait-il
-en matre de maison, devant la chemine, en causant avec le directeur
-qui flicitait Du Bruel.</p>
-
-<p>&mdash;La copie! la copie! cria Finot en entrant. Rien dans la bote
-du journal. Les compositeurs tiennent mon article, et l'auront
-bientt fini.</p>
-
-<p>&mdash;Nous arrivons, dit tienne. Nous trouverons une table et du
-feu dans le boudoir de Florine. Si monsieur Matifat veut nous procurer
-<span class="pagenum" id="Page_248">248</span>
-du papier et de l'encre, nous brocherons le journal pendant
-que Florine et Coralie s'habillent.</p>
-
-<p>Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empresss de chercher
-les plumes, les canifs et tout ce qu'il fallait aux deux crivains.
-En ce moment une des plus jolies danseuses de ce temps, Tullia se
-prcipita dans le salon.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher enfant, dit-elle Finot, on t'accorde tes cent abonnements,
-ils ne coteront rien la direction, ils sont dj placs,
-imposs au Chant, l'Orchestre et au Corps de ballet. Ton journal
-est si spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges.
-Enfin voici le prix du premier trimestre, dit-elle en prsentant deux
-billets de banque. Ainsi, ne m'chine pas!</p>
-
-<p>&mdash;Je suis perdu, s'cria Finot. Je n'ai plus d'article de tte pour
-mon numro, car il faut aller supprimer ma diatribe...</p>
-
-<p>&mdash;Quel beau mouvement! ma divine Las, s'cria Blondet qui suivait
-la danseuse avec Nathan, Vernou et Claude Vignon amen par
-lui. Tu resteras souper avec nous, cher amour, ou je te fais craser
-comme un papillon que tu es. En ta qualit de danseuse, tu n'exciteras
-ici aucune rivalit de talent. Quant la beaut, vous avez
-toutes trop d'esprit pour tre jalouses en public.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! mes amis, Du Bruel, Nathan, Blondet, sauvez-moi,
-cria Finot. J'ai besoin de cinq colonnes.</p>
-
-<p>&mdash;J'en ferai deux avec la pice, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Mon sujet en donnera bien deux, dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, Nathan, Vernou, Du Bruel, faites-moi les plaisanteries
-de la fin. Ce brave Blondet pourra bien m'octroyer les deux
-petites colonnes de la premire page. Je cours l'imprimerie. Heureusement,
-Tullia, tu es venue avec ta voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais le duc y est avec un ministre allemand, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Invitons le duc et le ministre, dit Nathan.</p>
-
-<p>&mdash;Un Allemand, a boit bien, a coute, nous le fusillerons
-coups de hardiesses, il en crira sa cour, s'cria Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;Quel est, de nous tous, le personnage assez srieux pour
-descendre lui parler, dit Finot. Allons, Du Bruel, tu es un bureaucrate,
-amne le duc de Rhtor, le ministre, et donne le bras
-Tullia. Mon Dieu! Tullia est-elle belle ce soir?...</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons tre treize! dit Matifat en plissant.</p>
-
-<p>&mdash;Non, quatorze, s'cria Florentine en arrivant, je veux surveiller
-milord Cardot!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_249">249</span>
-&mdash;D'ailleurs, dit Lousteau, Blondet est accompagn de Claude
-Vignon.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai men boire, rpondit Blondet en prenant un encrier.
-Ah! , vous autres, ayez de l'esprit pour les cinquante-six bouteilles
-de vin que nous boirons, dit-il Nathan et Vernou. Surtout
-stimulez Du Bruel, c'est un vaudevilliste, il est capable de faire
-quelques mchantes pointes, levez-le jusqu'au bon mot.</p>
-
-<p>Lucien anim par le dsir de faire ses preuves devant des personnages
-si remarquables, crivit son premier article sur la table
-ronde du boudoir de Florine, la lueur des bougies roses allumes
-par Matifat.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="center cs8">PANORAMA DRAMATIQUE.</p>
-
-<p class="hang"><i>Premire reprsentation de</i> l'Alcade dans l'embarras, <i>imbroglio
-en trois actes.&mdash;Dbut de mademoiselle Florine.&mdash;Mademoiselle
-Coralie.&mdash;Bouff.</i></p>
-
-<p>On entre, on sort, on parle, on se promne, on cherche
-quelque chose et l'on ne trouve rien, tout est en rumeur. L'alcade
-a perdu sa fille et retrouve son bonnet; mais le bonnet ne
-lui va pas, ce doit tre le bonnet d'un voleur. O est le voleur?
-On entre, on sort, on parle, on se promne, on cherche
-de plus belle. L'alcade finit par trouver un homme sans
-sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui est satisfaisant pour
-le magistrat, et non pour le public. Le calme renat, l'alcade
-veut interroger l'homme. Ce vieil alcade s'assied dans un grand
-fauteuil d'alcade en arrangeant ses manches d'alcade. L'Espagne
-est le seul pays o il y ait des alcades attachs de grandes
-manches, o se voient autour du cou des alcades, des fraises qui
-sur les thtres de Paris sont la moiti de leur place et de leur
-gravit. Cet alcade qui a tant trottin d'un petit pas de vieillard
-poussif, est Bouff, Bouff le successeur de Potier, un jeune acteur
-qui fait si bien les vieillards qu'il a fait rire les plus vieux vieillards.
-Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve, dans cette
-voix chevrotante, dans ces fuseaux tremblants sous un corps de
-Gronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu'il effraie, on a peur
-que sa vieillesse ne se communique comme une maladie contagieuse.
-Et quel admirable alcade! Quel charmant sourire inquiet,
-quelle btise importante! quelle dignit stupide! quelle hsitation
-<span class="pagenum" id="Page_250">250</span>
-judiciaire! Comme cet homme sait bien que tout peut devenir alternativement
-faux et vrai! Comme il est digne d'tre le ministre
-d'un roi constitutionnel! A chacune des demandes de l'alcade,
-l'inconnu l'interroge; Bouff rpond, en sorte que questionn par
-la rponse, l'alcade claircit tout par ses demandes. Cette scne
-minemment comique o respire un parfum de Molire a mis la
-salle en joie. Tout le monde est d'accord; mais je suis hors d'tat de
-vous dire ce qui est clair et ce qui est obscur: la fille de l'alcade
-tait l, reprsente par une vritable Andalouse, une Espagnole,
-aux yeux espagnols, au teint espagnol, la taille espagnole, la dmarche
-espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard
-dans sa jarretire, son amour au c&oelig;ur, sa croix au bout d'un ruban
-sur la gorge. A la fin de l'acte, quelqu'un m'a demand comment
-allait la pice, je lui ai dit: Elle a des bas rouges coins
-verts, un pied grand comme a, dans des souliers vernis, et la plus
-belle jambe de l'Andalousie! Ah! cette fille d'alcade, elle fait venir
-l'amour la bouche, elle vous donne des dsirs horribles, on
-a envie de sauter dessus la scne et de lui offrir sa chaumire et
-son c&oelig;ur, ou trente mille livres de rente et sa plume. Cette Andalouse
-est la plus belle actrice de Paris. Coralie, puisqu'il faut
-l'appeler par son nom, est capable d'tre comtesse ou grisette, on
-ne sait sous quelle forme elle plairait davantage. Elle sera ce
-qu'elle voudra tre, elle est ne pour tout faire, n'est-ce pas ce
-qu'il y a de mieux dire d'une actrice au boulevard?</p>
-
-<p>Au second acte est arrive une Espagnole de Paris, avec sa figure
-de came et ses yeux assassins. J'ai demand mon tour
-d'o elle venait, on m'a rpondu qu'elle sortait de la coulisse et se
-nommait mademoiselle Florine; mais, ma foi, je n'en ai rien pu
-croire, tant elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans
-son amour. Cette rivale de la fille de l'Alcade est la femme d'un
-seigneur taill dans le manteau d'Almaviva, o il y a de l'toffe
-pour cent grands seigneurs du boulevard. Si Florine n'avait ni
-bas rouges coins verts, ni souliers vernis, elle avait une mantille,
-un voile dont elle se servait admirablement, la grande dame
-qu'elle est! Elle a fait voir merveille que la tigresse peut devenir
-chatte. J'ai compris qu'il y avait l quelque drame de jalousie,
-aux mots piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis,
-quand tout allait s'arranger, la btise de l'alcade a tout rebrouill.
-Tout ce monde de flambeaux, de riches, de valets, de Figaros,
-<span class="pagenum" id="Page_251">251</span>
-de seigneurs, d'alcades, de filles et de femmes, s'est remis chercher,
-aller, venir, tourner. L'intrigue s'est alors renoue et je l'ai
-laisse se renouer, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l'heureuse
-Coralie, m'ont entortill de nouveau dans les plis de leur
-basquine, de leur mantille, et m'ont fourr leurs petits pieds
-dans l'&oelig;il.</p>
-
-<p>J'ai pu gagner le troisime acte sans avoir fait de malheur, sans
-avoir ncessit l'intervention du commissaire de police, ni scandalis
-la salle, et je crois ds lors la puissance de la morale publique
-et religieuse dont on s'occupe la Chambre des Dputs.
-J'ai pu comprendre qu'il s'agit d'un homme qui aime deux femmes
-sans en tre aim, ou qui en est aim sans les aimer, qui
-n'aime pas les alcades ou que les alcades n'aiment pas; mais qui,
- coup sr, est un brave seigneur qui aime quelqu'un, lui-mme
-ou Dieu, comme pis-aller, car il se fait moine. Si vous voulez en
-savoir davantage, allez au Panorama-Dramatique. Vous voil suffisamment
-prvenu qu'il faut y aller une premire fois pour se
-faire ces triomphants bas rouges coins verts, ce petit pied
-plein de promesses, ces yeux qui filtrent le soleil, ces finesses
-de femme parisienne dguise en Andalouse, et d'Andalouse dguise
-en Parisienne; puis une seconde fois pour jouir de la pice
-qui fait mourir de rire sous forme de vieillard, pleurer sous
-forme de seigneur amoureux. La pice a russi sous les deux espces.
-L'auteur, qui, dit-on, a pour collaborateur un de nos
-grands potes, a vis le succs avec une fille amoureuse dans chaque
-main; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son parterre en moi.
-Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d'esprit que
-l'auteur. Nanmoins quand les deux rivales s'en allaient, on trouvait
-le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victorieusement
-l'excellence de la pice. L'auteur a t nomm au milieu d'applaudissements
-qui ont donn des inquitudes l'architecte de la
-salle; mais l'auteur, habitu ces mouvements du Vsuve avin
-qui bout sous le lustre, ne tremblait pas: c'est M. Du Bruel.
-Quant aux deux actrices, elles ont dans le fameux bolro de Sville
-qui a trouv grce devant les pres du concile autrefois, et
-que la censure a permis, malgr la lascivet des poses. Ce bolro
-suffit attirer tous les vieillards qui ne savent que faire de leur
-reste d'amour, et j'ai la charit de les avertir de tenir le verre de
-leur lorgnette trs-limpide.</p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span>
-Pendant que Lucien crivait cet article, qui fit rvolution dans
-le journalisme par la rvlation d'une manire neuve et originale,
-Lousteau crivait un article, dit de m&oelig;urs, intitul l'<i>ex-beau</i>, et
-qui commenait ainsi:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Le beau de l'Empire est toujours un homme long et mince,
-bien conserv, qui porte un corset et qui a la croix de la Lgion-d'Honneur.
-Il s'appelle quelque chose comme Potelet; et, pour
-se mettre bien en cour aujourd'hui, le baron de l'Empire s'est
-gratifi d'un <i>du</i>: il est du Potelet, quitte redevenir Potelet en
-cas de rvolution. Homme deux fins d'ailleurs comme son nom,
-il fait la cour au faubourg Saint-Germain aprs avoir t le glorieux,
-l'utile et l'agrable porte-queue d'une s&oelig;ur de cet homme
-que la pudeur m'empche de nommer. Si du Potelet renie son
-service auprs de l'Altesse impriale, il chante encore les romances
-de sa bienfaitrice intime...</p>
-
-</div>
-
-<p>L'article tait un tissu de personnalits comme on les faisait cette
-poque. Il s'y trouvait entre madame de Bargeton, qui le baron
-Chtelet faisait la cour, et un os de seiche un parallle bouffon qui
-plaisait sans qu'on et besoin de connatre les deux personnes desquelles
-on se moquait. Chtelet tait compar un hron. Les amours
-de ce hron, ne pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois quand
-il la laissait tomber, provoquaient irrsistiblement le rire. Cette plaisanterie,
-qui se divisa en plusieurs articles, eut, comme on sait,
-un retentissement norme dans le faubourg Saint-Germain, et fut
-une des mille et une causes des rigueurs apportes la lgislation de
-la Presse. Une heure aprs, Blondet, Lousteau, Lucien revinrent
-au salon o causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre
-femmes, les trois ngociants, le directeur du thtre, Finot et les
-trois auteurs. Un apprenti, coiff de son bonnet de papier, tait
-dj venu chercher la copie pour le journal.</p>
-
-<p>&mdash;Les ouvriers vont quitter si je ne leur rapporte rien, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, voil dix francs, et qu'ils attendent, rpondit Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la solographie,
-et adieu le journal.</p>
-
-<p>&mdash;Le bon sens de cet enfant m'pouvante, dit Finot.</p>
-
-<p>Ce fut au moment o le ministre prdisait un brillant avenir
-ce gamin que les trois auteurs entrrent. Blondet lut un article excessivement
-spirituel contre les romantiques. L'article de Lousteau
-fit rire. Le duc de Rhtor recommanda, pour ne pas trop indisposer
-<span class="pagenum" id="Page_253">253</span>
-le faubourg Saint-Germain, d'y glisser un loge indirect pour
-madame d'Espard.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, lisez-nous ce que vous avez fait, dit Finot Lucien.</p>
-
-<p>Quand Lucien, qui tremblait de peur, eut fini, le salon retentissait
-d'applaudissements, les actrices embrassaient le nophyte, les
-trois ngociants le serraient l'touffer, Du Bruel lui prenait la
-main et avait une larme l'&oelig;il, enfin, le directeur l'invitait
-dner.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a plus d'enfants, dit Blondet. Comme monsieur de Chateaubriand
-a dj fait le mot d'<i>enfant sublime</i> pour Victor Hugo,
-je suis oblig de vous dire tout simplement que vous tes un homme
-d'esprit, de c&oelig;ur et de style.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur est du journal, dit Finot en remerciant tienne et
-lui jetant le fin regard de l'exploitateur.</p>
-
-<p>&mdash;Quels mots avez-vous faits? dit Lousteau Blondet et
-Du Bruel.</p>
-
-<p>&mdash;Voil ceux de Du Bruel, dit Nathan.</p>
-
-<p>&#8258; <i>En voyant combien monsieur le vicomte d'A.......
-occupe le public, monsieur le vicomte Dmosthne a dit
-hier:&mdash;Ils vont peut-tre me laisser tranquille.</i></p>
-
-<p>&#8258; <i>Une dame dit un Ultra qui blmait le discours de
-monsieur Pasquier comme continuant le systme de Decazes:&mdash;Oui,
-mais il a des mollets bien monarchiques.</i></p>
-
-<p>&mdash;Si a commence ainsi, je ne vous en demande pas davantage;
-tout va bien, dit Finot. Cours leur porter cela, dit-il l'apprenti.
-Le journal est un peu plaqu, mais c'est notre meilleur numro,
-dit-il en se tournant vers le groupe des crivains qui dj
-regardaient Lucien avec une sorte de sournoiserie.</p>
-
-<p>&mdash;Il a de l'esprit, ce gars-l, dit Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;Son article est bien, dit Claude Vignon.</p>
-
-<p>&mdash;A table! cria Matifat.</p>
-
-<p>Le duc donna le bras Florine, Coralie prit celui de Lucien, et
-la danseuse eut d'un ct Blondet, de l'autre le ministre allemand.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de
-Bargeton et le baron Chtelet, qui est, dit-on, nomm prfet de la
-Charente et matre des requtes.</p>
-
-<p>&mdash;Madame de Bargeton a mis Lucien la porte comme un drle,
-dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Un si beau jeune homme! fit le ministre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span>
-Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine
-de Svres, sur du linge damass, respirait une magnificence cossue.
-Chevet avait fait le souper, les vins avaient t choisis par le plus
-fameux ngociant du quai Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat
-et de Cardot. Lucien, qui vit pour la premire fois le luxe parisien
-fonctionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait
-son tonnement en homme d'esprit, de c&oelig;ur et de style qu'il
-tait, selon le mot de Blondet.</p>
-
-<p>En traversant le salon, Coralie avait dit l'oreille de Florine:&mdash;Fais-moi
-si bien griser Camusot qu'il soit oblig de rester endormi
-chez toi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as donc <i>fait</i> ton journaliste? rpondit Florine.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ma chre, je l'aime! rpliqua Coralie en faisant un admirable
-petit mouvement d'paules.</p>
-
-<p>Ces paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien, apportes
-par le cinquime pch capital. Coralie tait admirablement bien
-habille, et sa toilette mettait savamment en relief ses beauts spciales;
-car toute femme a des perfections qui lui sont propres. Sa
-robe, comme celle de Florine, avait le mrite d'tre d'une dlicieuse
-toffe indite nomme <i>mousseline de soie</i>, dont la primeur
-appartenait pour quelques jours Camusot, l'une des providences
-parisiennes des fabriques de Lyon, en sa qualit de chef du Cocon-d'Or.
-Ainsi l'amour et la toilette, ce fard et ce parfum de la femme,
-rehaussaient les sductions de l'heureuse Coralie. Un plaisir attendu,
-et qui ne nous chappera pas, exerce des sductions immenses
-sur les jeunes gens. Peut-tre la certitude est-elle leurs yeux tout
-l'attrait des mauvais lieux, peut-tre est-elle le secret des longues
-fidlits? L'amour pur, sincre, le premier amour enfin, joint
-l'une de ces rages fantasques qui piquent ces pauvres cratures, et
-aussi l'admiration cause par la grande beaut de Lucien, donnrent
-l'esprit du c&oelig;ur Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'aimerais laid et malade! dit-elle l'oreille de Lucien en
-se mettant table.</p>
-
-<p>Quel mot pour un pote! Camusot disparut et Lucien ne le vit
-plus en voyant Coralie. tait-ce un homme tout jouissance et tout
-sensation, ennuy de la monotonie de la province, attir par les
-abmes de Paris, lass de misre, harcel par sa continence force,
-fatigu de sa vie monacale rue de Cluny, de ses travaux sans rsultat,
-qui pouvait se retirer de ce festin brillant? Lucien avait un
-<span class="pagenum" id="Page_255">255</span>
-pied dans le lit de Coralie, et l'autre dans la glu du Journal, au-devant
-duquel il avait tant couru sans pouvoir le joindre. Aprs tant
-de factions montes en vain rue du Sentier, il trouvait le Journal
-attabl, buvant frais, joyeux, bon garon. Il venait d'tre veng de
-toutes ses douleurs par un article qui devait le lendemain mme
-percer deux c&oelig;urs o il avait voulu mais en vain verser la rage et
-la douleur dont on l'avait abreuv. En regardant Lousteau, il
-se disait:&mdash;Voil un ami! sans se douter que dj Lousteau le
-craignait comme un dangereux rival. Lucien avait eu le tort de
-montrer tout son esprit: un article terne l'et admirablement servi.
-Blondet contre-balana l'envie qui dvorait Lousteau en disant
- Finot qu'il fallait capituler avec le talent quand il tait de cette
-force-l. Cet arrt dicta la conduite de Lousteau qui rsolut de rester
-l'ami de Lucien et de s'entendre avec Finot pour exploiter un
-nouveau-venu si dangereux en le maintenant dans le besoin. Ce fut
-un parti pris rapidement et compris dans toute son tendue entre
-ces deux hommes par deux phrases dites d'oreille oreille.</p>
-
-<p>&mdash;Il a du talent.</p>
-
-<p>&mdash;Il sera exigeant.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Bon!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne soupe jamais sans effroi avec des journalistes franais,
-dit le diplomate allemand avec une bonhomie calme et digne en
-regardant Blondet qu'il avait vu chez la comtesse de Montcornet.
-Il y a un mot de Blucher que vous tes chargs de raliser.</p>
-
-<p>&mdash;Quel mot? dit Nathan.</p>
-
-<p>&mdash;Quand Blucher arriva sur les hauteurs de Montmartre avec
-Saacken, en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter
-ce jour fatal pour vous, Saacken, qui tait un brutal, dit: Nous
-allons donc brler Paris!&mdash;Gardez-vous en bien, la France ne
-mourra que de <i>a</i>! rpondit Blucher en montrant ce grand chancre
-qu'ils voyaient tendu leurs pieds, ardent et fumeux, dans la
-valle de la Seine. Je bnis Dieu de ce qu'il n'y a pas de journaux
-dans mon pays, reprit le ministre aprs une pause. Je ne suis pas
-encore remis de l'effroi que m'a caus ce petit bonhomme coiff de
-papier, qui, dix ans, possde la raison d'un vieux diplomate.
-Aussi, ce soir, me semble-t-il que je soupe avec des lions et des
-panthres qui me font l'honneur de velouter leurs pattes.</p>
-
-<p>&mdash;Il est clair, dit Blondet, que nous pouvons dire et prouver
-<span class="pagenum" id="Page_256">256</span>
-l'Europe que votre excellence a vomi un serpent ce soir, qu'elle a
-manqu l'inoculer mademoiselle Tullia, la plus jolie de nos danseuses,
-et l-dessus faire des commentaires sur ve, la Bible, le
-premier et le dernier pch. Mais rassurez-vous, vous tes notre
-hte.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait drle, dit Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques sur tous
-les serpents trouvs dans le c&oelig;ur et dans le corps humain pour arriver
-au corps diplomatique, dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal
-de cerises l'eau-de-vie, dit Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Vous finiriez par le croire vous-mme, dit Vignon au diplomate.</p>
-
-<p>&mdash;Le serpent est assez ami de la danseuse, dit Du Bruel.</p>
-
-<p>&mdash;Dites d'un premier sujet, reprit Tullia.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, ne rveillez pas vos griffes qui dorment, s'cria
-le duc de Rhtor.</p>
-
-<p>&mdash;L'influence et le pouvoir du journal n'est qu' son aurore,
-dit Finot, le journalisme est dans l'enfance, il grandira. Tout,
-dans dix ans d'ici, sera soumis la publicit. La pense clairera
-tout.</p>
-
-<p>&mdash;Elle fltrira tout, dit Blondet en interrompant Finot.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un mot, dit Claude Vignon.</p>
-
-<p>&mdash;Elle fera des rois, dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Et dfera les monarchies, dit le diplomate.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, dit Blondet, si la Presse n'existait point, faudrait-il ne
-pas l'inventer; mais la voil, nous en vivons.</p>
-
-<p>&mdash;Vous en mourrez, dit le diplomate. Ne voyez-vous pas que
-la <ins id="cor_57" title="supriosit">supriorit</ins> des masses, en supposant que vous les clairiez, rendra
-la grandeur de l'individu plus difficile; qu'en semant le raisonnement
-au c&oelig;ur des basses classes, vous rcolterez la rvolte, et
-que vous en serez les premires victimes. Que casse-t-on Paris
-quand il y a une meute?</p>
-
-<p>&mdash;Les rverbres, dit Nathan; mais nous sommes trop modestes
-pour avoir des craintes, nous ne serons que fls.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes un peuple trop spirituel pour permettre un gouvernement
-de se dvelopper, dit le ministre. Sans cela vous recommenceriez
-avec vos plumes la conqute de l'Europe que votre pe
-n'a pas su garder.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_257">257</span>
-&mdash;Les journaux sont un mal, dit Claude Vignon. On pouvait
-utiliser ce mal, mais le gouvernement veut le combattre. Une
-lutte s'ensuivra. Qui succombera? voil la question.</p>
-
-<p>&mdash;Le gouvernement, dit Blondet, je me tue le crier. En
-France, l'esprit est plus fort que tout, et les journaux ont de plus
-que l'esprit de tous les hommes spirituels, l'hypocrisie de Tartufe.</p>
-
-<p>&mdash;Blondet! Blondet, dit Finot, tu vas trop loin: il y a des
-abonns ici.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es propritaire d'un de ces entrepts de venin, tu dois
-avoir peur; mais moi je me moque de toutes vos boutiques, quoique
-j'en vive!</p>
-
-<p>&mdash;Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu
-d'tre un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis; de
-moyen, il s'est fait commerce; et comme tous les commerces,
-il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet,
-une boutique o l'on vend au public des paroles de la couleur dont
-il les veut. S'il existait un journal des bossus, il prouverait soir et
-matin la beaut, la bont, la ncessit des bossus. Un journal n'est
-plus fait pour clairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous
-les journaux seront dans un temps donn, lches, hypocrites, infmes,
-menteurs, assassins; ils tueront les ides, les systmes, les
-hommes, et fleuriront par cela mme. Ils auront le bnfice de
-tous les tres de raison: le mal sera fait sans que personne en soit
-coupable. Je serai moi Vignon, vous serez toi Lousteau, toi Blondet,
-toi Finot, des Aristide, des Platon, des Caton, des hommes de
-Plutarque; nous serons tous innocents, nous pourrons nous laver
-les mains de toute infamie. Napolon a donn la raison de ce phnomne
-moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime
-que lui ont dict ses tudes sur la Convention: <i>Les crimes collectifs
-n'engagent personne</i>. Le journal peut se permettre la conduite
-la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais le pouvoir fera des lois rpressives, dit Du Bruel, il en
-prpare.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! que peut la loi contre l'esprit franais, dit Nathan, le
-plus subtil de tous les dissolvants.</p>
-
-<p>&mdash;Les ides ne peuvent tre neutralises que par des ides, reprit
-Vignon. La terreur, le despotisme peuvent seuls touffer le gnie
-franais dont la langue se prte admirablement l'allusion, la
-double entente. Plus la loi sera rpressive, plus l'esprit clatera,
-<span class="pagenum" id="Page_258">258</span>
-comme la vapeur dans une machine soupape. Ainsi, le roi fait du
-bien, si le journal est contre lui, ce sera le ministre qui aura tout
-fait, et rciproquement. Si le journal invente une infme calomnie,
-on la lui a dite. A l'individu qui se plaint, il sera quitte pour demander
-pardon de la libert grande. S'il est tran devant les tribunaux,
-il se plaint qu'on ne soit pas venu lui demander une rectification;
-mais demandez-la-lui? il la refuse en riant, il traite son
-crime de bagatelle. Enfin il bafoue sa victime quand elle triomphe.
-S'il est puni, s'il a trop d'amende payer, il vous signalera le plaignant
-comme un ennemi des liberts, du pays et des lumires. Il
-dira que monsieur Un Tel est un voleur en expliquant comment il
-est le plus honnte homme du royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles!
-ses agresseurs, des monstres! et il peut en un temps donn
-faire croire ce qu'il veut des gens qui le lisent tous les jours.
-Puis rien de ce qui lui dplat ne sera patriotique, et jamais il
-n'aura tort. Il se servira de la religion contre la religion, de la
-charte contre le roi; il bafouera la magistrature quand la magistrature
-le froissera; il la louera quand elle aura servi les passions populaires.
-Pour gagner des abonns, il inventera les fables les plus
-mouvantes, il fera la parade comme Bobche. Le journal servirait
-son pre tout cru la croque au sel de ses plaisanteries, plutt que
-de ne pas intresser ou amuser son public. Ce sera l'acteur mettant
-les cendres de son fils dans l'urne pour pleurer vritablement,
-la matresse sacrifiant tout son ami.</p>
-
-<p>&mdash;C'est enfin le peuple in-folio, s'cria Blondet en interrompant
-Vignon.</p>
-
-<p>&mdash;Le peuple hypocrite et sans gnrosit, reprit Vignon, il
-bannira de son sein le talent comme Athnes a banni Aristide. Nous
-verrons les journaux, dirigs d'abord par des hommes d'honneur,
-tomber plus tard sous le gouvernement des plus mdiocres qui
-auront la patience et la lchet de gomme lastique qui manquent
-aux beaux gnies, ou des piciers qui auront de l'argent pour
-acheter des plumes. Nous voyons dj ces choses-l! Mais dans dix
-ans le premier gamin sorti du collge se croira un grand homme,
-il montera sur la colonne d'un journal pour souffleter ses devanciers,
-il les tirera par les pieds pour avoir leur place. Napolon
-avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais que, sous un
-gouvernement lev par elles, les feuilles de l'Opposition battraient
-en brche par les mmes raisons et par les mmes articles qui se font
-<span class="pagenum" id="Page_259">259</span>
-aujourd'hui contre celui du roi, ce mme gouvernement au moment
-o il leur refuserait quoi que ce ft. Plus on fera de concessions
-aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les journalistes
-parvenus seront remplacs par des journalistes affams et
-pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne,
-de plus en plus insolente; et plus le mal sera grand, plus il sera
-tolr, jusqu'au jour o la confusion se mettra dans les journaux
-par leur abondance, comme Babylone. Nous savons, tous tant
-que nous sommes, que les journaux iront plus loin que les rois en
-ingratitude, plus loin que le plus sale commerce en spculations
-et en calculs, qu'ils dvoreront nos intelligences vendre tous les
-matins leur trois-six crbral; mais nous y crirons tous, comme
-ces gens qui exploitent une mine de vif-argent en sachant qu'ils y
-mourront. Voil l-bas, ct de Coralie, un jeune homme...
-comment se nomme-t-il? Lucien! il est beau, il est pote, et, ce
-qui vaut mieux pour lui, homme d'esprit; eh! bien, il entrera
-dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pense appels journaux,
-il y jettera ses plus belles ides, il y desschera son cerveau,
-il y corrompra son me, il y commettra ces lchets anonymes qui,
-dans la guerre des ides, remplacent les stratagmes, les pillages, les
-incendies, les revirements de bord dans la guerre des <i>condottieri</i>.
-Quand il aura, lui, comme mille autres, dpens quelque beau
-gnie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le laisseront
-mourir de faim s'il a soif, et de soif s'il a faim.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, dit Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon Dieu, dit Claude Vignon, je savais cela, je suis
-dans le bagne, et l'arrive d'un nouveau forat me fait plaisir.
-Blondet et moi, nous sommes plus forts que messieurs tels et tels
-qui spculent sur nos talents, et nous serons nanmoins toujours exploits
-par eux. Nous avons du c&oelig;ur sous notre intelligence, il nous
-manque les froces qualits de l'exploitant. Nous sommes paresseux,
-contemplateurs, mditatifs, jugeurs: on boira notre cervelle
-et l'on nous accusera d'inconduite!</p>
-
-<p>&mdash;J'ai cru que vous seriez plus drles, s'cria Florine.</p>
-
-<p>&mdash;Florine a raison, dit Blondet, laissons la cure des maladies publiques
- ces charlatans d'hommes d'tat. Comme dit Charlet: Cracher
-sur la vendange? jamais!</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous de quoi Vignon me fait l'effet? dit Lousteau en
-montrant Lucien, d'une de ces grosses femmes de la rue du Plican,
-<span class="pagenum" id="Page_260">260</span>
-qui dirait un collgien: Mon petit, tu es trop jeune pour
-venir ici.....</p>
-
-<p>Cette saillie fit rire, mais elle plut Coralie. Les ngociants buvaient
-et mangeaient en coutant.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle nation que celle o il se rencontre tant de bien et tant
-de mal! dit le ministre au duc de Rhtor. Messieurs, vous tes
-des prodigues qui ne pouvez pas vous ruiner.</p>
-
-<p>Ainsi, par la bndiction du hasard, aucun enseignement ne
-manquait Lucien sur la pente du prcipice o il devait tomber.
-D'Arthez avait mis le pote dans la noble voie du travail en rveillant
-le sentiment sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau
-lui-mme avait essay de l'loigner par une pense goste, en lui
-dpeignant le journalisme et la littrature sous leur vrai jour. <ins id="cor_58" title="Lusien">Lucien</ins>
-n'avait pas voulu croire tant de corruptions caches; mais il
-entendait enfin des journalistes criant de leur mal, il les voyait
-l'&oelig;uvre, ventrant leur nourrice pour prdire l'avenir. Il avait
-pendant cette soire vu les choses comme elles sont. Au lieu d'tre
-saisi d'horreur l'aspect du c&oelig;ur mme de cette corruption parisienne
-si bien qualifie par Blucher, il jouissait avec ivresse
-de cette socit spirituelle. Ces hommes extraordinaires sous
-l'armure damasquine de leurs vices et le casque brillant de leur
-froide analyse, il les trouvait suprieurs aux hommes graves et srieux
-du Cnacle. Puis il savourait les premires dlices de la richesse,
-il tait sous le charme du luxe, sous l'empire de la bonne
-chre; ses instincts capricieux se rveillaient, il buvait pour la
-premire fois des vins d'lite, il faisait connaissance avec les mets
-exquis de la haute cuisine; il voyait un ministre, un duc et sa danseuse,
-mls aux journalistes, admirant leur atroce pouvoir; il sentit
-une horrible dmangeaison de dominer ce monde de rois, il se
-trouvait la force de les vaincre. Enfin, cette Coralie qu'il venait de
-rendre heureuse par quelques phrases, il l'avait examine la lueur
-des bougies du festin, travers la fume des plats et le brouillard
-de l'ivresse, elle lui paraissait sublime, l'amour la rendait si belle!
-Cette fille tait d'ailleurs la plus jolie, la plus belle actrice de Paris.
-Le Cnacle, ce ciel de l'intelligence noble, dut succomber sous
-une tentation si complte. La vanit particulire aux auteurs venait
-d'tre caresse chez Lucien par des connaisseurs, il avait t lou
-par ses futurs rivaux. Le succs de son article et la conqute de Coralie
-taient deux triomphes tourner une tte moins jeune que la
-<span class="pagenum" id="Page_261">261</span>
-sienne. Pendant cette discussion, tout le monde avait remarquablement
-bien mang, suprieurement bu. Lousteau, le voisin de Camusot,
-lui versa deux ou trois fois du kirsch dans son vin, sans que
-personne y ft attention, et il stimula son amour-propre pour l'engager
- boire. Cette man&oelig;uvre fut si bien mene, que le ngociant
-ne s'en aperut pas, il se croyait dans son genre aussi malicieux que
-les journalistes. Les plaisanteries acerbes commencrent au moment
-o les friandises du dessert et les vins circulrent. Le diplomate,
-en homme de beaucoup d'esprit, fit un signe au duc et la danseuse
-ds qu'il entendit ronfler les btises qui annoncrent chez
-ces hommes d'esprit les scnes grotesques par lesquelles finissent
-les orgies, et tous trois ils disparurent. Ds que Camusot eut
-perdu la tte, Coralie et Lucien qui, durant tout le souper, se
-comportrent en amoureux de quinze ans, s'enfuirent par les escaliers
-et se jetrent dans un fiacre. Comme Camusot tait sous la
-table, Matifat crut qu'il avait disparu de compagnie avec l'actrice;
-il laissa ses htes fumant, buvant, riant, disputant, et suivit Florine
-quand elle alla se coucher. Le jour surprit les combattants,
-ou plutt Blondet, buveur intrpide, le seul qui pt parler et qui
-proposait aux dormeurs un toast l'Aurore aux doigts de rose.</p>
-
-<p>Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisiennes; il jouissait
-bien encore de sa raison quand il descendit les escaliers, mais le
-grand air dtermina son ivresse qui fut hideuse. Coralie et sa femme
-de chambre furent obliges de monter le pote au premier tage
-de la belle maison o logeait l'actrice, rue de Vendme. Dans l'escalier,
-Lucien faillit se trouver mal, et fut ignoblement malade.</p>
-
-<p>&mdash;Vite, Brnice, s'cria Coralie, du th. Fais du th!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien, c'est l'air, disait Lucien. Et puis, je n'ai jamais
-tant bu.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre enfant! c'est innocent comme un agneau, dit Brnice.</p>
-
-<p>Brnice tait une grosse Normande aussi laide que Coralie tait
-belle.</p>
-
-<p>Enfin Lucien fut mis son insu dans le lit de Coralie. Aide par
-Brnice, l'actrice avait dshabill avec le soin et l'amour d'une
-mre pour un petit enfant son pote qui disait toujours:&mdash;C'est
-rien! c'est l'air. Merci, maman.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il dit bien maman! s'cria Coralie en le baisant dans
-les cheveux.</p>
-
-<p>&mdash;Quel plaisir d'aimer un pareil ange, mademoiselle, et o
-<span class="pagenum" id="Page_262">262</span>
-l'avez-vous pch? Je ne croyais pas qu'il pt exister un homme aussi
-joli que vous tes belle, dit Brnice.</p>
-
-<p>Lucien voulait dormir, il ne savait o il tait et ne voyait rien,
-Coralie lui fit avaler plusieurs tasses de th, puis elle le laissa dormant.</p>
-
-<p>&mdash;La portire ni personne ne nous a vus, dit Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vous attendais.</p>
-
-<p>&mdash;Victoire ne sait rien.</p>
-
-<p>&mdash;Plus souvent, dit Brnice.</p>
-
-<p>Dix heures aprs, vers midi, Lucien se rveilla sous les yeux de
-Coralie qui l'avait regard dormant! Il comprit cela, le pote. L'actrice
-tait encore dans sa belle robe abominablement tache et de laquelle
-elle allait faire une relique. Lucien reconnut les dvouements,
-les dlicatesses de l'amour vrai qui voulait sa rcompense: il regarda
-Coralie. Coralie fut dshabille en un moment, et se coula comme
-une couleuvre auprs de Lucien. A cinq heures, le pote dormait
-berc par des volupts divines, il avait entrevu la chambre de l'actrice,
-une ravissante cration du luxe, toute blanche et rose, un
-monde de merveilles et de coquettes recherches qui surpassait ce
-que Lucien avait admir dj chez Florine. Coralie tait debout. Pour
-jouer son rle d'Andalouse, elle devait tre sept heures au thtre.
-Elle avait encore contempl son pote endormi dans le plaisir,
-elle s'tait enivre sans pouvoir se repatre de ce noble amour, qui
-runissait les sens au c&oelig;ur, et le c&oelig;ur aux sens pour les exalter
-ensemble. Cette divinisation qui permet d'tre deux ici-bas pour
-sentir, un seul dans le ciel pour aimer, tait son absolution. A qui
-d'ailleurs la beaut surhumaine de Lucien n'aurait-elle pas servi
-d'excuse? Agenouille ce lit, heureuse de l'amour en lui-mme,
-l'actrice se sentait sanctifie. Ces dlices furent troubles par Brnice.</p>
-
-<p>&mdash;Voici le Camusot, il vous sait ici, cria-t-elle.</p>
-
-<p>Lucien se dressa, pensant avec une gnrosit inne ne pas
-nuire Coralie. Brnice leva un rideau. Lucien entra dans un
-dlicieux cabinet de toilette, o Brnice et sa matresse apportrent
-avec une prestesse inoue les vtements de Lucien. Quand le
-ngociant apparut, les bottes du pote frapprent les regards de
-Coralie; Brnice les avait mises devant le feu pour les chauffer
-aprs les avoir cires en secret. La servante et la matresse avaient
-oubli ces bottes accusatrices. Brnice partit aprs avoir chang
-<span class="pagenum" id="Page_263">263</span>
-un regard d'inquitude avec sa matresse. Coralie se plongea dans
-sa causeuse, et dit Camusot de s'asseoir dans une gondole en face
-d'elle. Le brave homme, qui adorait Coralie, regardait les bottes et
-n'osait lever les yeux sur sa matresse.</p>
-
-<p>&mdash;Dois-je prendre la mouche pour cette paire de bottes et quitter
-Coralie? La quitter! ce serait se fcher pour peu de chose. Il
-y a des bottes partout. Celles-ci seraient mieux places dans l'talage
-d'un bottier, ou sur les boulevards se promener aux jambes
-d'un homme. Cependant, ici, sans jambes, elles disent bien des
-choses contraires la fidlit. J'ai cinquante ans, il est vrai: je dois
-tre aveugle comme l'amour.</p>
-
-<p>Ce lche monologue tait sans excuse. La paire de bottes n'tait
-pas de ces demi-bottes en usage aujourd'hui, et que jusqu' un
-certain point un homme distrait pourrait ne pas voir; c'tait,
-comme la mode ordonnait alors de les porter, une paire de bottes
-entires, trs-lgantes, et glands, qui reluisaient sur des pantalons
-collants presque toujours de couleur claire, et o se refltaient
-les objets comme dans un miroir. Ainsi, les bottes crevaient
-les yeux de l'honnte marchand de soierie, et, disons-le, elles lui
-crevaient le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous? lui dit Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Sonnez, dit Coralie en souriant de la lchet de Camusot.&mdash;Brnice,
-dit-elle la Normande ds qu'elle arriva, ayez-moi donc
-des crochets pour que je mette encore ces damnes bottes. Vous
-n'oublierez pas de les apporter ce soir dans ma loge.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?... vos bottes?... dit Camusot qui respira plus
-l'aise.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! que croyez-vous donc? demanda-t-elle d'un air hautain.
-Grosse bte, n'allez-vous pas croire... Oh! il le croirait! dit-elle
- Brnice. J'ai un rle d'homme dans la pice de Chose, et je ne
-me suis jamais mise en homme. Le bottier du thtre m'a apport
-ces bottes-l pour essayer marcher, en attendant la paire de laquelle
-il m'a pris mesure; il me les a mises, mais j'ai tant souffert
-que je les ai tes, et je dois cependant les remettre.</p>
-
-<p>&mdash;Ne les remettez pas si elles vous gnent, dit Camusot que les
-bottes avaient tant gn.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, dit Brnice, ferait mieux, au lieu de se martyriser,
-comme tout l'heure; elle en pleurait, monsieur! et si
-<span class="pagenum" id="Page_264">264</span>
-j'tais homme, jamais une femme que j'aimerais ne pleurerait!
-elle ferait mieux de les porter en maroquin bien mince. Mais l'administration
-est si ladre! Monsieur, vous devriez aller lui en commander.....</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, dit le ngociant. Vous vous levez, dit-il Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;A l'instant, je ne suis rentre qu' six heures, aprs vous
-avoir cherch partout, vous m'avez fait garder mon fiacre pendant
-sept heures. Voil de vos soins! m'oublier pour des bouteilles. J'ai
-d me soigner, moi qui vais jouer maintenant tous les soirs, tant
-que l'<i>Alcade</i> fera de l'argent. Je n'ai pas envie de mentir l'article
-de ce jeune homme!</p>
-
-<p>&mdash;Il est beau, cet enfant-l, dit Camusot.</p>
-
-<p>&mdash;Vous trouvez? je n'aime pas ces hommes-l, ils ressemblent
-trop une femme; et puis a ne sait pas aimer comme vous autres,
-vieilles btes du commerce. Vous vous ennuyez tant!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dne-t-il avec madame, demanda Brnice.</p>
-
-<p>&mdash;Non, j'ai la bouche empte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez t joliment paf, hier. Ah! papa Camusot, d'abord,
-moi je n'aime pas les hommes qui boivent...</p>
-
-<p>&mdash;Tu feras un cadeau ce jeune homme, dit le ngociant.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, j'aime mieux les payer ainsi, que de faire ce que
-fait Florine. Allons, mauvaise race qu'on aime, allez-vous-en, ou
-donnez-moi ma voiture pour que je file au thtre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'aurez demain pour dner avec votre directeur, au Rocher
-de Cancale; il ne donnera pas la pice nouvelle dimanche.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, je vais dner, dit Coralie en emmenant Camusot.</p>
-
-<p>Une heure aprs, Lucien fut dlivr par Brnice, la compagne
-d'enfance de Coralie, une crature aussi fine, aussi dlie d'esprit
-qu'elle tait corpulente.</p>
-
-<p>&mdash;Restez ici, Coralie reviendra seule, elle veut mme congdier
-Camusot s'il vous ennuie, dit Brnice Lucien; mais, cher enfant
-de son c&oelig;ur, vous tes trop ange pour la ruiner. Elle me l'a dit, elle
-est dcide tout planter l, sortir de ce paradis pour aller vivre
-dans votre mansarde. Oh! les jaloux, les envieux ne lui ont-ils pas
-expliqu que vous n'aviez ni sou, ni maille, que vous viviez au
-quartier latin. Je vous suivrais, voyez-vous, je vous ferais votre mnage.
-Mais je viens de consoler la pauvre enfant. Pas vrai, monsieur,
-que vous avez trop d'esprit pour donner dans de pareilles btises?
-Ah! vous verrez bien que l'autre gros n'a rien que le cadavre et que
-<span class="pagenum" id="Page_265">265</span>
-vous tes le chri, le bien-aim, la divinit laquelle on abandonne
-l'me. Si vous saviez comme ma Coralie est gentille quand je lui
-fais rpter ses rles! un amour d'enfant, quoi! Elle mritait
-bien que Dieu lui envoyt un de ses anges, elle avait le dgot de
-la vie. Elle a t si malheureuse avec sa mre, qui la battait, qui
-l'a vendue! Oui, monsieur, une mre, sa propre enfant! Si j'avais
-une fille, je la servirais comme ma petite Coralie, de qui je me
-suis fait un enfant. Voil le premier bon temps que je lui ai vu, la
-premire fois qu'elle a t bien applaudie. Il parat que, vu ce que
-vous avez crit, on a mont une fameuse claque pour la seconde
-reprsentation. Pendant que vous dormiez, Braulard est venu travailler
-avec elle.</p>
-
-<p>&mdash;Qui! Braulard? demanda Lucien qui crut avoir entendu dj
-ce nom.</p>
-
-<p>&mdash;Le chef des claqueurs, qui, de concert avec elle, est convenu
-des endroits du rle o elle serait soigne. Quoiqu'elle se dise son
-amie, Florine pourrait vouloir lui jouer un mauvais tour et prendre
-tout pour elle. Tout le boulevard est en rumeur cause de votre
-article. Quel lit arrang pour les amours d'une fe et d'un prince?...
-dit-elle en mettant sur le lit un couvre-pied en dentelle.</p>
-
-<p>Elle alluma les bougies. Aux lumires, Lucien tourdi se crut en
-effet dans un conte du Cabinet des fes. Les plus riches toffes du
-Cocon-d'Or avaient t choisies par Camusot pour servir aux tentures
-et aux draperies des fentres. Le pote marchait sur un tapis royal.
-Les meubles en palissandre sculpt arrtaient dans les tailles du
-bois des frissons de lumire qui y papillotaient. La chemine en
-marbre blanc resplendissait des plus coteuses bagatelles. La descente
-du lit tait en cygne bord de martre. Des pantoufles en velours
-noir, doubles de soie pourpre, y parlaient des plaisirs qui
-attendaient le pote des Marguerites. Une dlicieuse lampe pendait
-du plafond tendu de soie. Partout des jardinires merveilleuses
-montraient des fleurs choisies, de jolies bruyres blanches, des
-camlias sans parfum. Partout vivaient les images de l'innocence.
-Il tait impossible d'imaginer l une actrice et les m&oelig;urs du thtre.
-Brnice remarqua l'bahissement de Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce gentil? lui dit-elle d'une voix cline. Ne serez-vous
-pas mieux l pour aimer que dans un grenier? Empchez son coup
-de tte, reprit-elle en amenant devant Lucien un magnifique
-guridon charg de mets drobs au dner de sa matresse, afin
-<span class="pagenum" id="Page_266">266</span>
-que la cuisinire ne pt souponner la prsence d'un amant.</p>
-
-<p>Lucien dna trs-bien, servi par Brnice dans une argenterie
-sculpte, dans des assiettes peintes un louis la pice. Ce luxe
-agissait sur son me comme une fille des rues agit avec ses chairs
-nues et ses bas blancs bien tirs sur un lycen.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il heureux, ce Camusot! s'cria-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Heureux? reprit Brnice. Ah! il donnerait bien sa fortune
-pour tre votre place, et pour troquer ses vieux cheveux gris
-contre votre jeune chevelure blonde.</p>
-
-<p>Elle engagea Lucien, qui elle donna le plus dlicieux vin que
-Bordeaux ait soign pour le plus riche Anglais, se recoucher en
-attendant Coralie, faire un petit somme provisoire, et Lucien avait
-en effet envie de se coucher dans ce lit qu'il admirait. Brnice,
-qui avait lu ce dsir dans les yeux du pote, en tait heureuse pour
-sa matresse. A dix heures et demie, Lucien s'veilla sous un regard
-tremp d'amour. Coralie tait l dans la plus voluptueuse toilette
-de nuit. Lucien avait dormi, Lucien n'tait plus ivre que d'amour.
-Brnice se retira demandant:&mdash;A quelle heure demain?</p>
-
-<p>&mdash;Onze heures, tu nous apporteras notre djeuner au lit. Je n'y
-serai pour personne avant deux heures.</p>
-
-<p>A deux heures le lendemain, l'actrice et son amant taient habills
-et en prsence, comme si le pote ft venu faire une visite
- sa protge. Coralie avait baign, peign, coiff, habill Lucien;
-elle lui avait envoy chercher douze belles chemises, douze cravates,
-douze mouchoirs chez Colliau, une douzaine de gants dans
-une bote de cdre. Quand elle entendit le bruit d'une voiture sa
-porte, elle se prcipita vers la fentre avec Lucien. Tous deux virent
-Camusot descendant d'un coup magnifique.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne croyais pas, dit-elle, qu'on pt har tant un homme et
-le luxe...</p>
-
-<p>&mdash;Je suis trop pauvre pour consentir ce que vous vous ruiniez,
-dit Lucien en passant ainsi sous les Fourches-Caudines.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre petit chat, dit-elle en pressant Lucien sur son c&oelig;ur,
-tu m'aimes donc bien?&mdash;J'ai engag monsieur, dit-elle en montrant
-Lucien Camusot, venir me voir ce matin, en pensant que
-nous irions nous promener aux Champs-lyses pour essayer la
-voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Allez-y seuls, dit tristement Camusot, je ne dne pas avec
-vous, c'est la fte de ma femme, je l'avais oubli.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_267">267</span>
-&mdash;Pauvre Musot! comme tu t'ennuieras, dit-elle en sautant au
-cou du marchand.</p>
-
-<p>Elle tait ivre de bonheur en pensant qu'elle trennerait seule
-avec Lucien ce beau coup, qu'elle irait seule avec lui au Bois; et,
-dans son accs de joie, elle eut l'air d'aimer Camusot, qui elle fit
-mille caresses.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais pouvoir vous donner une voiture tous les jours,
-dit le pauvre homme.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, monsieur, il est deux heures, dit l'actrice Lucien
-qu'elle vit honteux et qu'elle consola par un geste adorable.</p>
-
-<p>Coralie dgringola les escaliers en entranant Lucien qui entendit
-le ngociant se tranant comme un phoque aprs eux, sans pouvoir
-les rejoindre. Le pote prouva la plus enivrante des jouissances:
-Coralie, que le bonheur rendait sublime, offrit tous les yeux ravis
-une toilette pleine de got et d'lgance. Le Paris des Champs-lyses
-admira ces deux amants. Dans une alle du bois de Boulogne,
-leur coup rencontra la calche de mesdames d'Espard et
-de Bargeton qui regardrent Lucien d'un air tonn, mais auxquelles
-il lana le coup d'&oelig;il mprisant du pote qui pressent sa
-gloire et va user de son pouvoir. Le moment o il put changer par
-un coup d'&oelig;il avec ces deux femmes quelques-unes des penses de
-vengeance qu'elles lui avaient mises au c&oelig;ur pour le ronger, fut
-un des plus doux de sa vie et dcida peut-tre de sa destine. Lucien
-fut repris par les Furies de l'orgueil: il voulut reparatre dans
-le monde, y prendre une clatante revanche, et toutes les petitesses
-sociales, nagure foules aux pieds du travailleur, de l'ami du Cnacle,
-rentrrent dans son me. Il comprit alors toute la porte de
-l'attaque faite pour lui par Lousteau: Lousteau venait de servir ses
-passions; tandis que le Cnacle, ce Mentor collectif, avait l'air de les
-mater au profit des vertus ennuyeuses et de travaux que Lucien
-commenait trouver inutiles. Travailler! n'est-ce pas la mort pour
-les mes avides de jouissances? Aussi avec quelle facilit les crivains
-ne glissent-ils pas dans le <i>far niente</i>, dans la bonne chre et
-les dlices de la vie luxueuse des actrices et des femmes faciles!
-Lucien sentit une irrsistible envie de continuer la vie de ces deux
-folles journes.</p>
-
-<p>Le dner au Rocher de Cancale fut exquis. Lucien trouva les convives
-de Florine, moins le ministre, moins le duc et la danseuse,
-moins Camusot, remplacs par deux acteurs clbres et par Hector
-<span class="pagenum" id="Page_268">268</span>
-Merlin accompagn de sa matresse, une dlicieuse femme qui se faisait
-appeler madame du Val-Noble, la plus belle et la plus lgante
-des femmes qui composaient alors Paris le monde exceptionnel, de
-ces femmes qu'aujourd'hui l'on a dcemment nommes des <i>Lorettes</i>.
-Lucien, qui vivait depuis quarante-huit heures dans un paradis,
-apprit le succs de son article. En se voyant ft, envi, le
-pote trouva son aplomb: son esprit scintilla, il fut le Lucien de
-Rubempr qui pendant plusieurs mois brilla dans la littrature et
-dans le monde artiste. Finot, cet homme d'une incontestable adresse
- deviner le talent, dont il devait faire une grande consommation et
-qui le flairait comme un ogre sent la chair frache, cajola Lucien
-en essayant de l'embaucher dans l'escouade de journalistes qu'il
-commandait, et Lucien mordit ses flatteries. Coralie observa le
-mange de ce consommateur d'esprit, et voulut mettre Lucien en
-garde contre lui.</p>
-
-<p>&mdash;Ne t'engage pas, mon petit, dit-elle son pote, attends, ils
-veulent t'exploiter, nous causerons de cela ce soir.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! lui rpondit Lucien, je me sens assez fort pour tre
-aussi mchant et aussi fin qu'ils peuvent l'tre.</p>
-
-<p>Finot, qui ne s'tait sans doute pas brouill pour les blancs avec
-Hector Merlin, prsenta Merlin Lucien et Lucien Merlin. Coralie
-et madame du Val-Noble fraternisrent, se comblrent de caresses
-et de prvenances. Madame du Val-Noble invita Lucien et Coralie
-dner.</p>
-
-<p>Hector Merlin, le plus dangereux de tous les journalistes prsents
- ce dner, tait un petit homme sec, lvres pinces, couvant une
-ambition dmesure, d'une jalousie sans bornes, heureux de tous
-les maux qui se faisaient autour de lui, profitant des divisions qu'il
-fomentait, ayant beaucoup d'esprit, peu de vouloir, mais remplaant
-la volont par l'instinct qui mne les parvenus vers les endroits
-clairs par l'or et par le pouvoir. Lucien et lui se dplurent mutuellement.
-Il n'est pas difficile d'expliquer pourquoi. Merlin eut le
-malheur de parler Lucien haute voix comme Lucien pensait tout
-bas. Au dessert, les liens de la plus touchante amiti semblaient
-unir ces hommes, qui tous se croyaient suprieurs l'un l'autre.
-Lucien, le nouveau venu, tait l'objet de leurs coquetteries. On
-causait c&oelig;ur ouvert. Hector Merlin seul ne riait pas. Lucien lui
-demanda la raison de sa raison.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je vous vois entrant dans le monde littraire et journaliste
-<span class="pagenum" id="Page_269">269</span>
-avec des illusions. Vous croyez aux amis. Nous sommes tous
-amis ou ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les
-premiers avec l'arme qui devrait ne nous servir qu' frapper les
-autres. Vous vous apercevrez avant peu que vous n'obtiendrez rien
-par les beaux sentiments. Si vous tes bon, faites-vous mchant.
-Soyez hargneux par calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprme,
-je vous la confie et je ne vous aurai pas fait une mdiocre
-confidence. Pour tre aim, ne quittez jamais votre matresse sans
-l'avoir fait pleurer un peu; pour faire fortune en littrature, blessez
-toujours tout le monde, mme vos amis, faites pleurer les amours-propres:
-tout le monde vous caressera.</p>
-
-<p>Hector Merlin fut heureux en voyant l'air de Lucien que sa
-parole entrait chez le nophyte comme la lame d'un poignard dans
-un c&oelig;ur. On joua. Lucien perdit tout son argent. Il fut emmen
-par Coralie, et les dlices de l'amour lui firent oublier les terribles
-motions du Jeu qui, plus tard, devait trouver en lui une de ses
-victimes. Le lendemain, en sortant de chez elle et revenant au
-quartier latin, il trouva dans sa bourse l'argent qu'il avait perdu.
-Cette attention l'attrista d'abord, il voulut revenir chez l'actrice et
-lui rendre un don qui l'humiliait; mais il tait dj rue de La
-Harpe, il continua son chemin vers l'htel Cluny. Tout en marchant,
-il s'occupa de ce soin de Coralie, il y vit une preuve de cet
-amour maternel que ces sortes de femmes mlent leurs passions.
-Chez elles, la passion comporte tous les sentiments. De pense en
-pense, Lucien finit par trouver une raison d'accepter en se disant:&mdash;Je
-l'aime, nous vivrons ensemble comme mari et femme, et je
-ne la quitterai jamais! A moins d'tre Diogne, qui ne comprendrait
-alors les sensations de Lucien en montant l'escalier boueux et
-puant de son htel, en faisant grincer la serrure de sa porte, en
-revoyant le carreau sale et la piteuse chemine de sa chambre horrible
-de misre et de nudit? Il trouva sur sa table le manuscrit de
-son roman et ce mot de Daniel d'Arthez:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Nos amis sont presque contents de votre &oelig;uvre, cher pote.
-Vous pourrez la prsenter avec plus de confiance, disent-ils,
-vos amis et vos ennemis. Nous avons lu votre charmant article
-sur le Panorama-Dramatique, et vous devez exciter autant d'envie
-dans la littrature que de regrets chez nous.</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">Daniel.</span></p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_270">270</span>
-&mdash;Regrets! que veut-il dire? s'cria Lucien surpris du ton de
-politesse qui rgnait dans ce billet. tait-il donc un tranger pour
-le Cnacle? Aprs avoir dvor les fruits dlicieux que lui avait
-tendus l've des coulisses, il tenait encore plus l'estime et l'amiti
-de ses amis de la rue des Quatre-Vents. Il resta pendant quelques
-instants plong dans une mditation par laquelle il embrassait son
-prsent dans cette chambre et son avenir dans celle de Coralie. En
-proie des hsitations alternativement honorables et dpravantes, il
-s'assit et se mit examiner l'tat dans lequel ses amis lui rendaient
-son &oelig;uvre. Quel tonnement fut le sien! De chapitre en chapitre,
-la plume habile et dvoue de ces grands hommes encore inconnus
-avait chang ses pauvrets en richesses. Un dialogue plein, serr,
-concis, nerveux remplaait ses conversations qu'il comprit alors
-n'tre que des bavardages en les comparant des discours o respirait
-l'esprit du temps. Ses portraits, un peu mous de dessin,
-avaient t vigoureusement accuss et colors; tous se rattachaient
-aux phnomnes curieux de la vie humaine par des observations
-physiologiques dues sans doute Bianchon, exprimes avec finesse,
-et qui les faisaient vivre. Ses descriptions verbeuses taient devenues
-substantielles et vives. Il avait donn une enfant mal faite et
-mal vtue, et il retrouvait une dlicieuse fille en robe blanche, ceinture,
- charpe roses, une cration ravissante. La nuit le surprit,
-les yeux en pleurs, atterr de cette grandeur, sentant le prix d'une
-pareille leon, admirant ces corrections qui lui en apprenaient
-plus sur la littrature et sur l'art que ses quatre annes de travaux,
-de lectures, de comparaisons et d'tudes. Le redressement d'un carton
-mal conu, un trait magistral sur le vif en disent toujours plus
-que les thories et les observations.</p>
-
-<p>&mdash;Quels amis! quels c&oelig;urs! suis-je heureux! s'cria-t-il en serrant
-le manuscrit.</p>
-
-<p>Entran par l'emportement naturel aux natures potiques et
-mobiles, il courut chez Daniel. En montant l'escalier, il se crut
-cependant moins digne de ces c&oelig;urs que rien ne pouvait faire dvier
-du sentier de l'honneur. Une voix lui disait que, si Daniel
-avait aim Coralie, il ne l'aurait pas accepte avec Camusot. Il connaissait
-aussi la profonde horreur du Cnacle pour les journalistes,
-et il se savait dj quelque peu journaliste. Il trouva ses amis,
-moins Meyraux, qui venait de sortir, en proie un dsespoir peint
-sur toutes les figures.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_271">271</span>
-&mdash;Qu'avez-vous, mes amis? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Nous venons d'apprendre une horrible catastrophe: le plus
-grand esprit de notre poque, notre ami le plus aim, celui qui
-pendant deux ans a t notre lumire...</p>
-
-<p>&mdash;Louis Lambert, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Il est dans un tat de catalepsie qui ne laisse aucun espoir,
-dit Bianchon.</p>
-
-<p>&mdash;Il mourra le corps insensible et la tte dans les cieux, ajouta
-solennellement Michel Chrestien.</p>
-
-<p>&mdash;Il mourra comme il a vcu, dit d'Arthez.</p>
-
-<p>&mdash;L'amour, jet comme un feu dans le vaste empire de son cerveau,
-l'a incendi, dit Lon Giraud.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Joseph Bridau, l'a exalt un point o nous le perdons
-de vue.</p>
-
-<p>&mdash;C'est nous qui sommes plaindre, dit Fulgence Ridal.</p>
-
-<p>&mdash;Il se gurira peut-tre, s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;D'aprs ce que nous a dit Meyraux, la cure est impossible,
-rpondit Bianchon. Sa tte est le thtre de phnomnes sur lesquels
-la mdecine n'a nul pouvoir.</p>
-
-<p>&mdash;Il existe cependant des agents, dit d'Arthez...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Bianchon, il n'est que cataleptique, nous pouvons le
-rendre imbcile.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pouvoir offrir au gnie du mal une tte en remplacement
-de celle-l! Moi, je donnerais la mienne! s'cria Michel Chrestien.</p>
-
-<p>&mdash;Et que deviendrait la fdration europenne? dit d'Arthez.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai, reprit Michel Chrestien, avant d'tre un
-homme on appartient l'Humanit.</p>
-
-<p>&mdash;Je venais ici le c&oelig;ur plein de remercments pour vous tous,
-dit Lucien. Vous avez chang mon billon en louis d'or.</p>
-
-<p>&mdash;Des remercments! Pour qui nous prends-tu? dit Bianchon.</p>
-
-<p>&mdash;Le plaisir a t pour nous, reprit Fulgence.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, vous voil journaliste? lui dit Lon Giraud. Le
-bruit de votre dbut est arriv jusque dans le quartier latin.</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore, rpondit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tant mieux! dit Michel Chrestien.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le disais bien, reprit d'Arthez. Lucien est un de ces
-c&oelig;urs qui connaissent le prix d'une conscience pure. N'est-ce pas un
-viatique fortifiant que de poser le soir sa tte sur l'oreiller en pouvant
-se dire:&mdash;Je n'ai pas jug les &oelig;uvres d'autrui, je n'ai caus d'affliction
-<span class="pagenum" id="Page_272">272</span>
- personne: mon esprit, comme un poignard, n'a fouill l'me
-d'aucun innocent; ma plaisanterie n'a immol aucun bonheur,
-elle n'a mme pas troubl la sottise heureuse, elle n'a pas injustement
-fatigu le gnie; j'ai ddaign les faciles triomphes de l'pigramme;
-enfin je n'ai jamais menti mes convictions?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit Lucien, on peut, je crois, tre ainsi tout en travaillant
- un journal. Si je n'avais dcidment que ce moyen d'exister, il
-faudrait bien y venir.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! oh! fit Fulgence en montant d'un ton chaque exclamation,
-nous capitulons.</p>
-
-<p>&mdash;Il sera journaliste, dit gravement Lon Giraud. Ah! Lucien,
-si tu voulais l'tre avec nous, qui allons publier un journal o jamais
-ni la vrit ni la justice ne seront outrages, o nous rpandrons
-les doctrines utiles l'humanit, peut-tre...</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'aurez pas un abonn, rpliqua machiavliquement
-Lucien en interrompant Lon.</p>
-
-<p>&mdash;Ils en auront cinq cents qui en vaudront cinq cent mille, rpondit
-Michel Chrestien.</p>
-
-<p>&mdash;Il vous faudra bien des capitaux, reprit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit d'Arthez, mais du dvouement.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sens comme une vraie boutique de parfumeur, dit Michel
-Chrestien en flairant par un geste comique la tte de Lucien. On t'a
-vu dans une voiture suprieurement astique, trane par des chevaux
-de dandy, avec une matresse de prince, Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit Lucien, y a-t-il du mal cela?</p>
-
-<p>&mdash;Tu dis cela comme s'il y en avait, lui cria Bianchon.</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais voulu Lucien, dit d'Arthez, une Batrix, une noble
-femme qui l'aurait soutenu dans la vie...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Daniel, est-ce que l'amour n'est pas partout semblable
- lui-mme? dit le pote.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit le rpublicain, ici je suis aristocrate. Je ne pourrais
-pas aimer une femme qu'un acteur baise sur la joue en face du
-public, une femme tutoye dans les coulisses, qui s'abaisse devant
-un parterre et lui sourit, qui danse des pas en relevant ses jupes et
-qui se met en homme pour montrer ce que je veux tre seul voir.
-Ou, si j'aimais une pareille femme, elle quitterait le thtre, et je
-la purifierais par mon amour.</p>
-
-<p>&mdash;Et si elle ne pouvait pas quitter le thtre?</p>
-
-<p>&mdash;Je mourrais de chagrin, de jalousie, de mille maux. <ins id="cor_59" title="ces mots manquent dans l'dition imprime">On ne</ins>
-<span class="pagenum" id="Page_273">273</span>
-peut pas arracher son amour de son c&oelig;ur comme on arrache une
-dent.</p>
-
-<p>Lucien devint sombre et pensif.&mdash;Quand ils apprendront que
-je subis Camusot, ils me mpriseront, se disait-il.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, lui dit le sauvage rpublicain avec une affreuse bonhomie,
-tu pourras tre un grand crivain, mais tu ne seras jamais
-qu'un petit farceur.</p>
-
-<p>Il prit son chapeau et sortit.</p>
-
-<p>&mdash;Il est dur, Michel Chrestien, dit le pote.</p>
-
-<p>&mdash;Dur et salutaire comme le davier du dentiste, dit Bianchon.
-Michel voit ton avenir, et peut-tre en ce moment pleure-t-il sur
-toi dans la rue.</p>
-
-<p>D'Arthez fut doux et consolant, il essaya de relever Lucien. Au
-bout d'une heure le pote quitta le Cnacle, maltrait par sa conscience
-qui lui criait:&mdash;Tu seras journaliste! comme la sorcire
-crie Macbeth: Tu seras roi.</p>
-
-<p>Dans la rue, il regarda les croises du patient d'Arthez, claires
-par une faible lumire, et revint chez lui le c&oelig;ur attrist, l'me inquite.
-Une sorte de pressentiment lui disait qu'il avait t serr sur
-le c&oelig;ur de ses vrais amis pour la dernire fois. En entrant dans la rue
-de Cluny par la place de la Sorbonne, il reconnut l'quipage de Coralie.
-Pour venir voir son pote un moment, pour lui dire un simple
-bonsoir, l'actrice avait franchi l'espace du boulevard du Temple la
-Sorbonne. Lucien trouva sa matresse tout en larmes l'aspect de sa
-mansarde, elle voulait tre misrable comme son amant, elle pleurait
-en rangeant les chemises, les gants, les cravates et les mouchoirs
-dans l'affreuse commode de l'htel. Ce dsespoir tait si vrai, si grand,
-il exprimait tant d'amour, que Lucien, qui l'on avait reproch
-d'avoir une actrice, vit dans Coralie une sainte bien prs d'endosser
-le cilice de la misre. Pour venir, cette adorable crature avait pris
-le prtexte d'avertir son ami que la socit Camusot, Coralie et
-Lucien rendrait la socit Matifat, Florine et Lousteau leur souper,
-et de demander Lucien s'il avait quelque invitation faire qui
-lui ft utile; Lucien lui rpondit qu'il en causerait avec Lousteau.
-L'actrice, aprs quelques moments, se sauva en cachant Lucien
-que Camusot l'attendait en bas.</p>
-
-<p>Le lendemain, ds huit heures, Lucien alla chez tienne, ne le
-trouva pas, et courut chez Florine. Le journaliste et l'actrice reurent
-leur ami dans la jolie chambre coucher o ils taient
-<span class="pagenum" id="Page_274">274</span>
-maritalement tablis, et tous trois ils y djeunrent splendidement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais mon petit, lui dit Lousteau quand ils furent attabls
-et que Lucien lui eut parl du souper que donnerait Coralie, je
-te conseille de venir avec moi voir Flicien Vernou, de l'inviter, et
-de te lier avec lui autant qu'on peut se lier avec un pareil drle.
-Flicien te donnera peut-tre accs dans le journal politique o il
-cuisine le feuilleton, et o tu pourras fleurir ton aise en grands
-articles dans le haut de ce journal. Cette feuille, comme la ntre,
-appartient au parti libral, tu seras libral, c'est le parti populaire;
-d'ailleurs, si tu voulais passer du ct ministriel, tu y entrerais avec
-d'autant plus d'avantages que tu te serais fait redouter. Hector Merlin
-et sa madame du Val-Noble, chez qui vont quelques grands seigneurs,
-les jeunes dandies et les millionnaires, ne t'ont-ils pas pri,
-toi et Coralie, dner?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, rpondit Lucien, et tu en es avec Florine.</p>
-
-<p>Lucien et Lousteau, dans leur griserie de vendredi et pendant
-leur dner du dimanche, en taient arrivs se tutoyer.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, nous rencontrerons Merlin au journal, c'est un gars
-qui suivra Finot de prs; tu feras bien de le soigner, de le mettre
-de ton souper avec sa matresse: il te sera peut-tre utile avant
-peu, car les gens haineux ont besoin de tout le monde, et il te
-rendra service pour avoir ta plume au besoin.</p>
-
-<p>&mdash;Votre dbut a fait assez de sensation pour que vous n'prouviez
-aucun obstacle, dit Florine Lucien, htez-vous d'en profiter,
-autrement vous seriez promptement oubli.</p>
-
-<p>&mdash;L'affaire, reprit Lousteau, la grande affaire est consomme! Ce
-Finot, un homme sans aucun talent, est directeur et rdacteur en chef
-du journal hebdomadaire de Dauriat, propritaire d'un sixime qui
-ne lui cote rien, et il a six cents francs d'appointements par mois.
-Je suis, de ce matin, mon cher, rdacteur en chef de notre petit
-journal. Tout s'est pass comme je le prsumais l'autre soir: Florine
-a t superbe, elle rendrait des points au prince de Talleyrand.</p>
-
-<p>&mdash;Nous tenons les hommes par leur plaisir, dit Florine, les diplomates
-ne les prennent que par l'amour-propre; les diplomates
-leur voient faire des faons et nous leur voyons faire des btises,
-nous sommes donc les plus fortes.</p>
-
-<p>&mdash;En concluant, dit Lousteau, Matifat a commis le seul bon
-mot qu'il prononcera dans sa vie de droguiste: L'affaire, a-t-il dit,
-ne sort pas de mon commerce!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_275">275</span>
-&mdash;Je souponne Florine de le lui avoir souffl, s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, mon cher amour, reprit Lousteau, tu as le pied l'trier.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes n coiff, dit Florine. Combien voyons-nous de
-petits jeunes gens qui <i>droguent</i> dans Paris pendant des annes sans
-arriver pouvoir insrer un article dans un journal! Il en aura t
-de vous comme d'mile Blondet. Dans six mois d'ici, je vous vois
-<i>faisant votre tte</i>, ajouta-t-elle en se servant d'un mot de son
-argot et en lui jetant un sourire moqueur.</p>
-
-<p>&mdash;Ne suis-je pas Paris depuis trois ans, dit Lousteau, et depuis
-hier seulement Finot me donne trois cents francs de fixe par mois
-pour la rdaction en chef, me paye cent sous la colonne, et cent
-francs la feuille son journal hebdomadaire.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, vous ne dites rien?... s'cria Florine en regardant
-Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, rpondit Lousteau d'un air piqu, j'ai tout arrang
-pour toi comme si tu tais mon frre; mais je ne te rponds
-pas de Finot. Finot sera sollicit par soixante drles qui, d'ici
-deux jours, vont venir lui faire des propositions aux rabais. J'ai
-promis pour toi, tu lui diras non, si tu veux. Tu ne te doutes pas de
-ton bonheur, reprit le journaliste aprs une pause. Tu feras partie
-d'une coterie dont les camarades attaquent leurs ennemis dans plusieurs
-journaux, et s'y servent mutuellement.</p>
-
-<p>&mdash;Allons d'abord voir Flicien Vernou, dit Lucien qui avait
-hte de se lier avec ces redoutables oiseaux de proie.</p>
-
-<p>Lousteau envoya chercher un cabriolet, et les deux amis allrent
-rue Mandar, o demeurait Vernou, dans une maison alle, il y
-occupait un appartement au deuxime tage. Lucien fut trs-tonn
-de trouver ce critique acerbe, ddaigneux et gourm, dans une
-salle manger de la dernire vulgarit, tendue d'un mauvais petit
-papier briquet, charg de mousses par intervalles gaux, orne de
-gravures l'aqua-tinta dans des cadres dors, attabl avec une femme
-trop laide pour ne pas tre lgitime, et deux enfants en bas ge
-perchs sur ces chaises pieds trs-levs et barrire, destines
- maintenir ces petits drles. Surpris dans une robe de chambre
-confectionne avec les restes d'une robe d'indienne sa femme,
-Flicien eut un air assez mcontent.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu djeun, Lousteau? dit-il en offrant une chaise Lucien</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span>
-&mdash;Nous sortons de chez Florine, dit tienne, et nous y avons
-djeun.</p>
-
-<p>Lucien ne cessait d'examiner madame Vernou, qui ressemblait
-une bonne, grasse cuisinire, assez blanche, mais superlativement
-commune. Madame Vernou portait un foulard par-dessus un bonnet
-de nuit brides que ses joues presses dbordaient. Sa robe de
-chambre, sans ceinture, attache au col par un bouton, descendait
- grands plis et l'enveloppait si mal, qu'il tait impossible de ne
-pas la comparer une borne. D'une sant dsesprante, elle avait
-les joues presque violettes, et des mains doigts en forme de boudins.
-Cette femme expliqua soudain Lucien l'attitude gne de
-Vernou dans le monde. Malade de son mariage, sans force pour
-abandonner femme et enfants, mais assez pote pour en toujours
-souffrir, cet auteur ne devait pardonner personne un succs, il
-devait tre mcontent de tout, en se sentant toujours mcontent
-de lui-mme. Lucien comprit l'air aigre qui glaait cette figure envieuse,
-l'cret des reparties que ce journaliste semait dans sa conversation,
-l'acerbit de sa phrase, toujours pointue et travaille
-comme un stylet.</p>
-
-<p>&mdash;Passons dans mon cabinet, dit Flicien en se levant, il s'agit
-sans doute d'affaires littraires.</p>
-
-<p>&mdash;Oui et non, lui rpondit Lousteau. Mon vieux, il s'agit d'un
-souper.</p>
-
-<p>&mdash;Je venais, dit Lucien, vous prier de la part de Coralie....</p>
-
-<p>A ce nom, madame Vernou leva la tte.</p>
-
-<p>&mdash;... A souper d'aujourd'hui en huit, dit Lucien en continuant.
-Vous trouverez chez elle la socit que vous avez eue chez Florine,
-et augmente de madame du Val-Noble, de Merlin et de quelques
-autres. Nous jouerons.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon ami, ce jour-l nous devons aller chez madame
-Mahoudeau, dit la femme.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! qu'est-ce que cela fait? dit Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous n'y allions pas, elle se choquerait, et tu es bien aise
-de la trouver pour escompter tes effets de librairie.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, voil une femme qui ne comprend pas qu'un souper
-qui commence minuit n'empche pas d'aller une soire qui finit
- onze heures. Je travaille ct d'elle, ajouta-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez tant d'imagination! rpondit Lucien qui se fit un
-ennemi mortel de Vernou par ce seul mot.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span>
-&mdash;Eh! bien, reprit Lousteau, tu viens, mais ce n'est pas tout.
-Monsieur de Rubempr devient un des ntres, ainsi pousse-le ton
-journal; prsente-le comme un gars capable de faire la haute littrature,
-afin qu'il puisse mettre au moins deux articles par mois.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, s'il veut tre des ntres, attaquer nos ennemis comme
-nous attaquerons les siens, et dfendre nos amis, je parlerai de lui
-ce soir l'Opra, rpondit Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, demain, mon petit, dit Lousteau en serrant la
-main de Vernou avec les signes de la plus vive amiti. Quand parat
-ton livre?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit le pre de famille, cela dpend de Dauriat, j'ai fini.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu content!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui et non...</p>
-
-<p>&mdash;Nous chaufferons le succs, dit Lousteau en se levant et saluant
-la femme de son confrre.</p>
-
-<p>Cette brusque sortie fut ncessite par les criailleries des deux
-enfants qui se disputaient et se donnaient des coups de cuiller en
-s'envoyant de la panade par la figure.</p>
-
-<p>&mdash;Tu viens de voir, mon enfant, dit tienne Lucien, une
-femme qui, sans le savoir, fera bien des ravages en littrature. Ce
-pauvre Vernou ne nous pardonne pas sa femme. On devrait l'en dbarrasser,
-dans l'intrt public bien entendu. Nous viterions un
-dluge d'articles atroces, d'pigrammes contre tous les succs et
-contre toutes les fortunes. Que devenir avec une pareille femme
-accompagne de ces deux horribles moutards? Vous avez vu le Rigaudin
-de la Maison en loterie, la pice de Picard... eh! bien, comme
-Rigaudin, Vernou ne se battra pas, mais il fera battre les autres; il
-est capable de se crever un &oelig;il pour en crever deux son meilleur
-ami; vous le verrez posant le pied sur tous les cadavres, souriant
- tous les malheurs, attaquant les princes, les ducs, les marquis,
-les nobles, parce qu'il est roturier; attaquant les renommes clibataires
- cause de sa femme, et parlant toujours morale, plaidant pour
-les joies domestiques et pour les devoirs de citoyen. Enfin ce critique
-si moral ne sera doux pour personne, pas mme pour les enfants.
-Il vit dans la rue Mandar entre une femme qui pourrait faire le
-mamamouchi du Bourgeois gentilhomme et deux petits Vernou laids
-comme des teignes; il veut se moquer du faubourg Saint-Germain,
-o il ne mettra jamais le pied, et fera parler les duchesses comme
-parle sa femme. Voil l'homme qui va hurler aprs les jsuites, insulter
-<span class="pagenum" id="Page_278">278</span>
-la cour, lui prter l'intention de rtablir les droits fodaux,
-le droit d'anesse, et qui prchera quelque croisade en faveur de
-l'galit, lui qui ne se croit l'gal de personne. S'il tait garon, s'il
-allait dans le monde, s'il avait les allures des potes royalistes pensionns,
-orns de croix de la Lgion-d'Honneur, ce serait un optimiste.
-Le journalisme a mille points de dpart semblables. C'est une
-grande catapulte mise en mouvement par de petites haines. As-tu
-maintenant envie de te marier? Vernou n'a plus de c&oelig;ur, le fiel a
-tout envahi. Aussi est-ce le journaliste par excellence, un tigre
-deux mains qui dchire tout, comme si ses plumes avaient la rage.</p>
-
-<p>&mdash;Il est gunophobe, dit Lucien. A-t-il du talent?</p>
-
-<p>&mdash;Il a de l'esprit, c'est un <i>Articlier</i>. Vernou porte des articles,
-fera toujours des articles, et rien que des articles. Le travail le plus
-obstin ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose. Flicien est
-incapable de concevoir une &oelig;uvre, d'en disposer les masses, d'en
-runir harmonieusement les personnages dans un plan qui commence,
-se noue et marche vers un fait capital; il a des ides, mais
-il ne connat pas les faits; ses hros seront des utopies philosophiques
-ou librales; enfin, son style est d'une originalit cherche, sa
-phrase ballonne tomberait si la critique lui donnait un coup d'pingle.
-Aussi craint-il normment les journaux, comme tous ceux
-qui ont besoin des gourdes et des bourdes de l'loge pour se soutenir
-au-dessus de l'eau.</p>
-
-<p>&mdash;Quel article tu fais, s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Ceux-l, mon enfant, il faut se les dire et jamais les crire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu deviens rdacteur en chef, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;O veux-tu que je te jette? lui demanda Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Chez Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! nous sommes amoureux, dit Lousteau. Quelle faute!
-Fais de Coralie ce que je fais de Florine, une mnagre, mais la
-libert sur la montagne!</p>
-
-<p>&mdash;Tu ferais damner les saints! lui dit Lucien en riant.</p>
-
-<p>&mdash;On ne damne pas les dmons, rpondit Lousteau.</p>
-
-<p>Le ton lger, brillant de son nouvel ami, la manire dont il traitait
-la vie, ses paradoxes mls aux maximes vraies du machiavlisme
-parisien agissaient sur Lucien son insu. En thorie, le pote
-reconnaissait le danger de ces penses, et les trouvait utiles
-l'application. En arrivant sur le boulevard du Temple, les deux
-amis convinrent de se retrouver, entre quatre et cinq heures,
-<span class="pagenum" id="Page_279">279</span>
-au bureau du journal, o sans doute Hector Merlin viendrait.
-Lucien tait, en effet, saisi par les volupts de l'amour vrai des
-courtisanes qui attachent leurs grappins aux endroits les plus tendres
-de l'me en se pliant avec une incroyable souplesse tous les
-dsirs, en favorisant les molles habitudes d'o elles tirent leur force.
-Il avait dj soif des plaisirs parisiens, il aimait la vie facile, abondante
-et magnifique que lui faisait l'actrice chez elle. Il trouva Coralie
-et Camusot ivres de joie. Le Gymnase proposait pour Pques
-prochain un engagement dont les conditions nettement formules,
-surpassaient les esprances de Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Nous vous devons ce triomphe, dit Camusot.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! certes, sans lui l'Alcade tombait, s'cria Coralie, il n'y
-avait pas d'article, et j'tais encore au boulevard pour six ans.</p>
-
-<p>Elle lui sauta au cou devant Camusot. L'effusion de l'actrice avait
-je ne sais quoi de moelleux dans sa rapidit, de suave dans son entranement:
-elle aimait! Comme tous les hommes dans leurs grandes
-douleurs, Camusot abaissa ses yeux terre, et reconnut, le long
-de la couture des bottes de Lucien, le fil de couleur employ par
-les bottiers clbres et qui se dessinait en jaune fonc sur le noir
-luisant de la tige. La couleur originale de ce fil l'avait proccup
-pendant son monologue sur la prsence inexplicable d'une paire
-de bottes devant la chemine de Coralie. Il avait lu en lettres noires
-imprimes sur le cuir blanc et doux de la doublure l'adresse d'un
-bottier fameux cette poque: Gay, rue de La Michodire.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-il Lucien, vous avez de bien belles bottes.</p>
-
-<p>&mdash;Il a tout beau, rpondit Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais bien me fournir chez votre bottier.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit Coralie, comme c'est rue des Bourdonnais de demander
-les adresses des fournisseurs! Allez-vous porter des bottes de
-jeune homme? vous seriez joli garon. Gardez donc vos bottes
-revers, qui conviennent un homme tabli, qui a femme, enfants
-et matresse.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, si monsieur voulait tirer une de ses bottes, il me rendrait
-un service signal, dit l'obstin Camusot.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pourrais la remettre sans crochets, dit Lucien en rougissant.</p>
-
-<p>&mdash;Brnice en ira chercher, ils ne seront pas de trop ici, dit le
-marchand d'un air horriblement goguenard.</p>
-
-<p>&mdash;Papa Camusot, dit Coralie en lui jetant un regard empreint
-<span class="pagenum" id="Page_280">280</span>
-d'un atroce mpris, ayez le courage de votre lchet! Allons, dites
-toute votre pense. Vous trouvez que les bottes de monsieur ressemblent
-aux miennes? Je vous dfends d'ter vos bottes, dit-elle Lucien.
-Oui, monsieur Camusot, oui, ces bottes sont absolument les mmes
-que celles qui se croisaient les bras devant mon foyer l'autre jour,
-et monsieur cach dans mon cabinet de toilette les attendait, il
-avait pass la nuit ici. Voil ce que vous pensez, hein? Pensez-le,
-je le veux. C'est la vrit pure. Je vous trompe. Aprs? Cela me
-plat, moi!</p>
-
-<p>Elle s'assit sans colre et de l'air le plus dgag du monde en regardant
-Camusot et Lucien, qui n'osaient se regarder.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne croirai que ce que vous voudrez que je croie, dit Camusot.
-Ne plaisantez pas, j'ai tort.</p>
-
-<p>&mdash;Ou je suis une infme dvergonde qui dans un moment s'est
-amourache de monsieur, ou je suis une pauvre misrable crature
-qui a senti pour la premire fois le vritable amour aprs lequel
-courent toutes les femmes. Dans les deux cas, il faut me quitter ou
-me prendre comme je suis, dit-elle en faisant un geste de souveraine
-par lequel elle crasa le ngociant.</p>
-
-<p>&mdash;Serait-ce vrai? dit Camusot qui vit la contenance de Lucien
-que Coralie ne riait pas et qui mendiait une tromperie.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime mademoiselle, dit Lucien.</p>
-
-<p>En entendant ce mot dit d'une voix mue, Coralie sauta au cou
-de son pote, le pressa dans ses bras et tourna la tte vers le <ins id="cor_60" title="marchant">marchand</ins>
-de soieries en lui montrant l'admirable groupe d'amour
-qu'elle faisait avec Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Musot, reprends tout ce que tu m'as donn, je ne
-veux rien de toi, j'aime comme une folle cet enfant-l, non pour
-son esprit, mais pour sa beaut. Je prfre la misre avec lui, des
-millions avec toi.</p>
-
-<p>Camusot tomba sur un fauteuil, se mit la tte dans les mains, et
-demeura silencieux.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que nous nous en allions? lui dit-elle avec une
-incroyable frocit.</p>
-
-<p>Lucien eut froid dans le dos en se voyant charg d'une femme,
-d'une actrice et d'un mnage.</p>
-
-<p>&mdash;Reste ici, garde tout, Coralie, dit le marchand d'une voix
-faible et douloureuse qui partait de l'me, je ne veux rien reprendre.
-Il y a pourtant l soixante mille francs de mobilier, mais je ne
-<span class="pagenum" id="Page_281">281</span>
-saurais me faire l'ide de ma Coralie dans la misre. Et tu seras cependant
-avant peu dans la misre. Quelque grands que soient les
-talents de monsieur, ils ne peuvent pas te donner une existence.
-Voil ce qui nous attend tous, nous autres vieillards! Laisse-moi,
-Coralie, le droit de venir te voir quelquefois: je puis t'tre utile.
-D'ailleurs, je l'avoue, il me serait impossible de vivre sans toi.</p>
-
-<p>La douceur de ce pauvre homme, dpossd de tout son bonheur
-au moment o il se croyait le plus heureux, toucha vivement
-Lucien, mais non Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Viens, mon pauvre Musot, viens tant que tu voudras, dit-elle.
-Je t'aimerai mieux en ne te trompant point.</p>
-
-<p>Camusot parut content de n'tre pas chass de son paradis terrestre
-o sans doute il devait souffrir, mais o il espra rentrer plus
-tard dans tous ses droits en se fiant sur les hasards de la vie
-parisienne et sur les sductions qui allaient entourer Lucien. Le
-vieux marchand matois pensa que tt ou tard ce beau jeune homme
-se permettrait des infidlits, et pour l'espionner, pour le perdre
-dans l'esprit de Coralie, il voulait rester leur ami. Cette lchet de
-la passion vraie effraya Lucien. Camusot offrit dner au Palais-Royal,
-chez Vry, ce qui fut accept.</p>
-
-<p>&mdash;Quel bonheur, cria Coralie quand Camusot fut parti, plus de
-mansarde au quartier latin, tu demeureras ici, nous ne nous
-quitterons pas, tu prendras pour conserver les apparences un petit
-appartement, rue Charlot, et vogue la galre!</p>
-
-<p>Elle se mit danser son pas espagnol avec un entrain qui peignit
-une indomptable passion.</p>
-
-<p>&mdash;Je puis gagner cinq cents francs par mois en travaillant beaucoup,
-dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;J'en ai tout autant au thtre, sans compter les feux. Camusot
-m'habillera toujours, il m'aime! Avec quinze cents francs par mois,
-nous vivrons comme des Crsus.</p>
-
-<p>&mdash;Et les chevaux, et le cocher, et le domestique? dit Brnice.</p>
-
-<p>&mdash;Je ferai des dettes, s'cria Coralie.</p>
-
-<p>Elle se remit danser une gigue avec Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut ds lors accepter les propositions de Finot, s'cria
-Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit Coralie, je m'habille et te mne ton journal, je
-t'attendrai en voiture, sur le boulevard.</p>
-
-<p>Lucien s'assit sur un sofa, regarda l'actrice faisant sa toilette
-<span class="pagenum" id="Page_282">282</span>
-et se livra aux plus graves rflexions. Il et mieux aim laisser Coralie
-libre que d'tre jet dans les obligations d'un pareil mariage;
-mais il la vit si belle, si bien faite, si attrayante, qu'il fut saisi par
-les pittoresques aspects de cette vie de Bohme, et jeta le gant
- la face de la Fortune. Brnice eut ordre de veiller au dmnagement
-et l'installation de Lucien. Puis, la triomphante, la belle,
-l'heureuse Coralie entrana son amant aim, son pote, et traversa
-tout Paris pour aller rue Saint-Fiacre. Lucien grimpa lestement
-l'escalier, et se produisit en matre dans les bureaux du
-journal. Coloquinte ayant toujours son papier timbr sur la tte et
-le vieux Giroudeau lui dirent encore assez hypocritement que personne
-n'tait venu.</p>
-
-<p>&mdash;Mais les rdacteurs doivent se voir quelque part pour convenir
-du journal, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Probablement, mais la rdaction ne me regarde pas, dit le
-capitaine de la Garde Impriale qui se remit vrifier ses bandes
-en faisant son ternel broum! broum!</p>
-
-<p>En ce moment, par un hasard, doit-on dire heureux ou malheureux?
-Finot vint pour annoncer Giroudeau sa fausse abdication,
-et lui recommander de veiller ses intrts.</p>
-
-<p>&mdash;Pas de diplomatie avec monsieur, il est du journal, dit Finot
- son oncle en prenant la main de Lucien et la lui serrant.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur est du journal, s'cria Giroudeau surpris du
-geste de son neveu. Eh! bien, monsieur, vous n'avez pas eu de
-peine y entrer.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux y faire votre lit pour que vous ne soyez pas <i>jobard</i>
-par tienne, dit Finot en regardant Lucien d'un air fin. Monsieur
-aura trois francs par colonne pour toute sa rdaction, y compris les
-comptes-rendus de thtre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as jamais fait ces conditions personne, dit Giroudeau
-en regardant Lucien avec tonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Il aura les quatre thtres du boulevard, tu auras soin que ses
-loges ne lui soient pas <i>chippes</i>, et que ses billets de spectacle lui
-soient remis. Je vous conseille nanmoins de vous les faire adresser
-chez vous, dit-il en se tournant vers Lucien. Monsieur s'engage
-faire, en outre de sa critique, dix articles Varits d'environ deux
-colonnes pour cinquante francs par mois pendant un an. Cela vous
-va-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Lucien qui avait la main force par les circonstances.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_283">283</span>
-&mdash;Mon oncle, dit Finot au caissier, tu rdigeras le trait que
-nous signerons en descendant.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est monsieur? demanda Giroudeau en se levant et tant
-son bonnet de soie noire.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Lucien de Rubempr, l'auteur de l'article sur l'Alcade,
-dit Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Jeune homme, s'cria le vieux militaire en frappant sur le front
-de Lucien, vous avez l des mines d'or. Je ne suis pas littraire, mais
-votre article, je l'ai lu, il m'a fait plaisir. Parlez-moi de cela! Voil
-de la gaiet. Aussi ai-je dit:&mdash;a nous amnera des abonns! Et
-il en est venu. Nous avons vendu cinquante numros.</p>
-
-<p>&mdash;Mon trait avec tienne Lousteau est-il copi double et prt
- signer, dit Finot son oncle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Giroudeau.</p>
-
-<p>&mdash;Mets celui que je signe avec monsieur la date d'hier, afin
-que Lousteau soit sous l'empire de ces conventions. Finot prit le
-bras de son nouveau rdacteur avec un semblant de camaraderie qui
-sduisit le pote, et l'entrana dans l'escalier en lui disant:&mdash;Vous
-avez ainsi une position faite. Je vous prsenterai moi-mme <i>mes</i>
-rdacteurs. Puis, ce soir, Lousteau vous fera reconnatre aux thtres.
-Vous pouvez gagner cent cinquante francs par mois notre petit
-journal que va diriger Lousteau; aussi tchez de bien vivre avec lui.
-Dj le drle m'en voudra de lui avoir li les mains en votre endroit,
-mais vous avez du talent, et je ne veux pas que vous soyez en butte
-aux caprices d'un rdacteur en chef. Entre nous, vous pouvez m'apporter
-jusqu' deux feuilles par mois pour ma Revue hebdomadaire,
-je vous les payerai deux cents francs. Ne parlez de cet arrangement
- personne, je serais en proie la vengeance de tous ces
-amours-propres blesss de la fortune d'un nouveau venu. Faites
-quatre articles de vos deux feuilles, signez-en deux de votre nom et
-deux d'un pseudonyme, afin de ne pas avoir l'air de manger le pain
-des autres. Vous devez votre position Blondet et Vignon qui
-vous trouvent de l'avenir. Ainsi, ne vous galvaudez pas. Surtout,
-dfiez-vous de vos amis. Quant nous deux, entendons-nous bien toujours.
-Servez-moi, je vous servirai. Vous avez pour quarante francs
-de loges et de billets vendre, et pour soixante francs de livres
-<i>laver</i>. a et votre rdaction vous donneront quatre cent cinquante
-francs par mois. Avec de l'esprit, vous saurez trouver au moins
-deux cents francs en sus chez les libraires qui vous payeront des
-<span class="pagenum" id="Page_284">284</span>
-articles et des prospectus. Mais vous tes moi, n'est-ce pas? Je
-puis compter sur vous.</p>
-
-<p>Lucien serra la main de Finot avec un transport de joie inou.</p>
-
-<p>&mdash;N'ayons pas l'air de nous tre entendus, lui dit Finot l'oreille
-en poussant la porte d'une mansarde au cinquime tage de
-la maison, et situe au fond d'un long corridor.</p>
-
-<p>Lucien aperut alors Lousteau, Flicien Vernou, Hector Merlin
-et deux autres rdacteurs qu'il ne connaissait pas, tous runis une
-table couverte d'un tapis vert, devant un bon feu, sur des chaises
-ou des fauteuils, fumant ou riant. La table tait charge de papiers,
-il s'y trouvait un vritable encrier plein d'encre, des plumes assez
-mauvaises, mais qui servaient aux rdacteurs. Il fut dmontr au
-nouveau journaliste que l s'laborait le grand &oelig;uvre.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit Finot, l'objet de la runion est l'installation en
-mon lieu et place de notre cher Lousteau comme rdacteur en chef
-du journal que je suis oblig de quitter. Mais, quoique mes opinions
-subissent une transformation ncessaire pour que je puisse
-passer rdacteur en chef de la Revue dont les destines vous sont
-connues, mes convictions sont les mmes et nous restons amis. Je
-suis tout vous, comme vous serez moi. Les circonstances sont
-variables, les principes sont fixes. Les principes sont le pivot sur lequel
-marchent les aiguilles du baromtre politique.</p>
-
-<p>Tous les rdacteurs partirent d'un clat de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Qui t'a donn ces phrases-l? demanda Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Blondet, rpondit Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Vent, pluies, tempte, beau fixe, dit Merlin, nous parcourrons
-tout ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, reprit Finot, ne nous embarbouillons pas dans les mtaphores:
-tous ceux qui auront quelques articles m'apporter retrouveront
-Finot. Monsieur, dit-il en prsentant Lucien, est des
-vtres. J'ai trait avec lui, Lousteau.</p>
-
-<p>Chacun complimenta Finot sur son lvation et sur ses nouvelles
-destines.</p>
-
-<p>&mdash;Te voil cheval sur nous et sur les autres, lui dit l'un des
-rdacteurs inconnus Lucien, tu deviens Janus...</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu qu'il ne soit pas Janot, dit Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Tu nous laisses attaquer nos btes noires?</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez! dit Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mais, dit Lousteau, le journal ne peut pas reculer. Monsieur
-<span class="pagenum" id="Page_285">285</span>
-Chtelet s'est fch, nous n'allons pas le lcher pendant une
-semaine.</p>
-
-<p>&mdash;Que s'est-il pass? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Il est venu demander raison, dit Vernou. L'ex-beau de l'Empire
-a trouv le pre Giroudeau, qui, du plus beau sang-froid du
-monde, a montr dans Philippe Bridau l'auteur de l'article, et Philippe
-a demand au baron son heure et ses armes. L'affaire en est
-reste l. Nous sommes occups prsenter des excuses au baron
-dans le numro de demain. Chaque phrase est un coup de poignard.</p>
-
-<p>&mdash;Mordez-le ferme, il viendra me trouver, dit Finot. J'aurai
-l'air de lui rendre service en vous apaisant, il tient au Ministre,
-et nous accrocherons l quelque chose, une place de professeur supplant
-ou quelque bureau de tabac. Nous sommes heureux qu'il se
-soit piqu au jeu. Qui de vous veut faire dans mon nouveau journal
-un article de fond sur Nathan?</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-le Lucien, dit Lousteau. Hector et Vernou feront
-des articles dans leurs journaux respectifs.....</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, messieurs, nous nous reverrons seul seul chez Barbin,
-dit Finot en riant.</p>
-
-<p>Lucien reut quelques compliments sur son admission dans le
-corps redoutable des journalistes, et Lousteau le prsenta comme un
-homme sur qui l'on pouvait compter.</p>
-
-<p>&mdash;Lucien vous invite en masse, messieurs, souper chez sa
-matresse, la belle Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Coralie va au Gymnase, dit Lucien tienne.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, messieurs, il est entendu que nous pousserons Coralie,
-hein? Dans tous vos journaux, mettez quelques lignes sur
-son engagement et parlez de son talent. Vous donnerez du tact, de
-l'habilet l'administration du Gymnase, pouvons-nous lui donner
-de l'esprit?</p>
-
-<p>&mdash;Nous lui donnerons de l'esprit, rpondit Merlin, Frdric a
-une pice avec Scribe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! le directeur du Gymnase est alors le plus prvoyant et le
-plus perspicace des spculateurs, dit Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! , ne faites pas vos articles sur le livre de Nathan que
-nous ne nous soyons concerts, vous saurez pourquoi, dit Lousteau.
-Nous devons tre utiles notre nouveau camarade. Lucien a deux
-livres placer, un recueil de sonnets et un roman. Par la vertu de
-l'entre-filet! il doit tre un grand pote trois mois d'chance.
-<span class="pagenum" id="Page_286">286</span>
-Nous nous servirons de ses Marguerites pour rabaisser les Odes, les
-Ballades, les Mditations, toute la posie romantique.</p>
-
-<p>&mdash;a serait drle si les sonnets ne valaient rien, dit Vernou. Que
-pensez-vous de vos sonnets, Lucien?</p>
-
-<p>&mdash;L, comment les trouvez-vous? dit un des rdacteurs inconnus.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, ils sont bien, dit Lousteau, parole d'honneur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, j'en suis content, dit Vernou, je les jetterai dans
-les jambes de ces potes de sacristie qui me fatiguent.</p>
-
-<p>&mdash;Si Dauriat, ce soir, ne prend pas les Marguerites, nous lui
-flanquerons article sur article contre Nathan.</p>
-
-<p>&mdash;Et Nathan, que dira-t-il? s'cria Lucien.</p>
-
-<p>Les cinq rdacteurs clatrent de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Il sera enchant, dit Vernou. Vous verrez comment nous arrangerons
-les choses.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, monsieur est des ntres? dit un des deux rdacteurs
-que Lucien ne connaissait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, Frdric, pas de farces. Tu vois, Lucien, dit tienne
-au nophyte, comment nous agissons avec toi, tu ne reculeras pas
-dans l'occasion. Nous aimons tous Nathan, et nous allons l'attaquer.
-Maintenant partageons-nous l'empire d'Alexandre. Frdric, veux-tu
-les Franais et l'Odon?</p>
-
-<p>&mdash;Si ces messieurs y consentent, dit Frdric.</p>
-
-<p>Tous inclinrent la tte, mais Lucien vit briller des regards
-d'envie.</p>
-
-<p>&mdash;Je garde l'Opra, les Italiens et l'Opra-Comique, dit Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, Hector prendra les thtres de Vaudeville, dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, je n'ai donc pas de thtres? s'cria l'autre rdacteur
-que ne connaissait pas Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, Hector te laissera les Varits, et Lucien la Porte-Saint-Martin,
-dit tienne. Abandonne-lui la Porte-Saint-Martin,
-il est fou de Fanny Beaupr, dit-il Lucien, tu prendras le Cirque-Olympique
-en change. Moi, j'aurai Bobino, les Funambules et
-Madame Saqui. Qu'avons-nous pour le journal de demain?</p>
-
-<p>&mdash;Rien.</p>
-
-<p>&mdash;Rien.</p>
-
-<p>&mdash;Rien!</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, soyez brillants pour mon premier numro. Le
-<span class="pagenum" id="Page_287">287</span>
-baron Chtelet et sa seiche ne dureront pas huit jours. L'auteur du
-Solitaire est bien us.</p>
-
-<p>&mdash;Sosthne-Dmosthne n'est plus drle, dit Vernou, tout le
-monde nous l'a pris.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il nous faut de nouveaux morts, dit Frdric.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, si nous prtions des ridicules aux hommes vertueux
-de la Droite? Si nous disions que monsieur de Bonald pue des
-pieds? s'cria Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Commenons une srie de portraits des orateurs ministriels,
-dit Hector Merlin.</p>
-
-<p>&mdash;Fais cela, mon petit, dit Lousteau, tu les connais, ils sont
-de ton parti, tu pourras satisfaire quelques haines intestines. Empoigne
-Beugnot, Syrieys de Mayrinhac et autres. Les articles peuvent
-tre prts l'avance, nous ne serons pas embarrasss pour le
-journal.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous inventions quelques refus de spulture avec des circonstances
-plus ou moins aggravantes? dit Hector.</p>
-
-<p>&mdash;N'allons pas sur les brises des grands journaux constitutionnels
-qui ont leurs <i>cartons aux curs</i> pleins de <i>Canards</i>, rpondit
-Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;De Canards? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Nous appelons un canard, lui rpondit Hector, un fait qui a
-l'air d'tre vrai, mais qu'on invente pour relever les Faits-Paris
-quand ils sont ples. Le canard est une trouvaille de Franklin, qui
-a invent le paratonnerre, le canard et la rpublique. Ce journaliste
-trompa si bien les encyclopdistes par ses canards d'outre-mer que,
-dans l'Histoire Philosophique des Indes, Raynal a donn deux de
-ces canards pour des faits authentiques.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne savais pas cela, dit Vernou. Quels sont les deux canards?</p>
-
-<p>&mdash;L'histoire relative l'Anglais qui vend sa libratrice, une ngresse,
-aprs l'avoir rendue mre afin d'en tirer plus d'argent. Puis
-le plaidoyer sublime de la jeune fille grosse gagnant sa cause. Quand
-Franklin vint Paris, il avoua ses canards chez Necker, la grande
-confusion des philosophes franais. Et voil comment le Nouveau-Monde
-a deux fois corrompu l'ancien.</p>
-
-<p>&mdash;Le journal dit Lousteau, tient pour vrai tout ce qui est probable.
-Nous partons de l.</p>
-
-<p>&mdash;La justice criminelle ne procde pas autrement, dit Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, ce soir, neuf heures, ici, dit Merlin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_288">288</span>
-Chacun se leva, se serra les mains, et la sance fut leve au milieu
-des tmoignages de la plus touchante familiarit.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu donc fait Finot, dit tienne Lucien en descendant,
-pour qu'il ait pass un march avec toi? Tu es le seul avec lequel
-il se soit li.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, rien, il me l'a propos, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, tu aurais avec lui des arrangements, j'en serais enchant,
-nous n'en serions que plus forts tous deux.</p>
-
-<p>Au rez-de-chausse, tienne et Lucien trouvrent Finot qui prit
- part Lousteau dans le cabinet ostensible de la Rdaction.</p>
-
-<p>&mdash;Signez votre trait pour que le nouveau directeur croie la
-chose faite d'hier, dit Giroudeau qui prsentait Lucien deux papiers
-timbrs.</p>
-
-<p>En lisant ce trait, Lucien entendit <ins id="cor_61" title="eutre">entre</ins> tienne et Finot une
-discussion assez vive qui roulait sur les produits en nature du journal.
-tienne voulait sa part de ces impts perus par Giroudeau. Il
-y eut sans doute une transaction entre Finot et Lousteau, car les
-deux amis sortirent entirement d'accord.</p>
-
-<p>&mdash;A huit heures, aux Galeries-de-Bois, chez Dauriat, dit tienne
- Lucien.</p>
-
-<p>Un jeune homme se prsenta pour tre rdacteur de l'air timide
-et inquiet qu'avait Lucien nagure. Lucien vit avec un plaisir secret
-Giroudeau pratiquant sur le nophyte les plaisanteries par
-lesquelles le vieux militaire l'avait abus; son intrt lui fit parfaitement
-comprendre la ncessit de ce mange, qui mettait des barrires
-presque infranchissables entre les dbutants et la mansarde
-o pntraient les lus.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas dj tant d'argent pour les rdacteurs, dit-il
-Giroudeau.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous tiez plus de monde, chacun de vous en aurait moins,
-rpondit le capitaine. Et donc!</p>
-
-<p>L'ancien militaire fit tourner sa canne plombe, sortit en <i>broum-broumant</i>,
-et parut stupfait de voir Lucien montant dans le bel
-quipage qui stationnait sur les boulevards.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes maintenant les militaires, et nous sommes les pkins,
-lui dit le soldat.</p>
-
-<p>&mdash;Ma parole d'honneur, ces jeunes gens me paraissent tre les
-meilleurs enfants du monde, dit Lucien Coralie. Me voil journaliste
-avec la certitude de pouvoir gagner six cents francs par mois,
-<span class="pagenum" id="Page_289">289</span>
-en travaillant comme un cheval; mais je placerai mes deux ouvrages
-et j'en ferai d'autres, car mes amis vont m'organiser un
-succs! Ainsi, je dis comme toi, Coralie: Vogue la galre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu russiras, mon petit; mais ne sois pas aussi bon que tu
-es beau, tu te perdrais. Sois mchant avec les hommes, c'est bon
-genre.</p>
-
-<p>Coralie et Lucien allrent se promener au bois de Boulogne, ils y
-rencontrrent encore la marquise d'Espard, madame de Bargeton
-et le baron Chtelet. Madame de Bargeton regarda Lucien d'un air
-sduisant qui pouvait passer pour un salut. Camusot avait command
-le meilleur dner du monde. Coralie, en se sachant dbarrasse de
-lui, fut si charmante pour le pauvre marchand de soieries qu'il ne
-se souvint pas, durant les quatorze mois de leur liaison, de l'avoir
-vue si gracieuse ni si attrayante.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, se dit-il, restons avec elle, <i>quand mme</i>!</p>
-
-<p>Camusot proposa secrtement Coralie une inscription de six
-mille livres de rente sur le Grand-Livre, que ne connaissait pas sa
-femme, si elle voulait rester sa matresse, en consentant fermer
-les yeux sur ses amours avec Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Trahir un pareil ange?... mais regarde-le donc, pauvre magot,
-et regarde-toi! dit-elle en lui montrant le pote que Camusot avait
-lgrement tourdi en le faisant boire.</p>
-
-<p>Camusot rsolut d'attendre que la misre lui rendt la femme
-que la misre lui avait dj livre.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne serai donc que ton ami, dit-il en la baisant au front.</p>
-
-<p>Lucien laissa Coralie et Camusot pour aller aux Galeries-de-Bois.
-Quel changement son initiation aux mystres du journal avait produit
-dans son esprit! Il se mla sans peur la foule qui ondoyait
-dans les Galeries, il eut l'air impertinent parce qu'il avait une matresse,
-il entra chez Dauriat d'un air dgag parce qu'il tait journaliste.
-Il y trouva grande socit, il y donna la main Blondet,
-Nathan, Finot, toute la littrature avec laquelle il avait fraternis
-depuis une semaine; il se crut un personnage, et se flatta de
-surpasser ses camarades; la petite pointe de vin qui l'animait le servit
- merveille, il fut spirituel, et montra qu'il savait hurler avec
-les loups. Nanmoins, Lucien ne recueillit pas les approbations tacites,
-muettes ou parles sur lesquelles il comptait, il aperut un
-premier mouvement de jalousie parmi ce monde, moins inquiet
-que curieux peut-tre de savoir quelle place prendrait une
-<span class="pagenum" id="Page_290">290</span>
-supriorit nouvelle, et ce qu'elle avalerait dans le partage gnral des
-produits de la Presse. Finot, qui trouvait en Lucien une mine exploiter;
-Lousteau, qui croyait avoir des droits sur lui, furent les
-seuls que le pote vit souriant. Lousteau, qui avait dj pris les
-allures d'un rdacteur en chef, frappa vivement aux carreaux du
-cabinet de Dauriat.</p>
-
-<p>&mdash;Dans un moment, mon ami, lui rpondit le libraire en levant
-la tte au-dessus des rideaux verts et en le reconnaissant.</p>
-
-<p>Le moment dura une heure, aprs laquelle Lucien et son ami entrrent
-dans le sanctuaire.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, avez-vous pens l'affaire de notre ami? dit le
-nouveau rdacteur en chef.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, dit Dauriat en se penchant sultanesquement dans son
-fauteuil. J'ai parcouru le recueil, je l'ai fait lire un homme de
-got, un bon juge, car je n'ai pas la prtention de m'y connatre.
-Moi, mon ami, j'achte la gloire toute faite comme cet Anglais
-achetait l'amour. Vous tes aussi grand pote que vous tes joli
-garon, mon petit, dit Dauriat. Foi d'honnte homme, je ne dis pas
-de libraire, remarquez? vos sonnets sont magnifiques, on n'y sent
-pas le travail, ce qui est rare quand on a l'inspiration et de la verve.
-Enfin, vous savez rimer, une des qualits de la nouvelle cole. Vos
-Marguerites sont un beau livre, mais ce n'est pas une affaire, et je
-ne peux m'occuper que de vastes entreprises. Par conscience, je
-ne veux pas prendre vos sonnets, il me serait impossible de les
-pousser, il n'y a pas assez gagner pour faire les dpenses d'un succs.
-D'ailleurs vous ne continuerez pas la posie, votre livre est un
-livre isol. Vous tes jeune, jeune homme! vous m'apportez l'ternel
-recueil des premiers vers que font au sortir du collge tous les
-gens de lettres, auquel ils tiennent tout d'abord, et dont ils se moquent
-plus tard. Lousteau, votre ami, doit avoir un pome cach
-dans ses vieilles chaussettes. N'as-tu pas un pome, Lousteau? dit
-Dauriat en jetant sur tienne un fin regard de compre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! comment pourrais-je crire en prose? dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, vous le voyez, il ne m'en a jamais parl; mais
-notre ami connat la librairie et les affaires, reprit Dauriat. Pour
-moi, la question, dit-il en clinant Lucien, n'est pas de savoir si
-vous tes un grand pote; vous avez beaucoup, mais beaucoup de
-mrite; si je commenais la librairie, je commettrais la faute de
-vous diter. Mais d'abord, aujourd'hui, mes commanditaires et
-<span class="pagenum" id="Page_291">291</span>
-mes bailleurs de fonds me couperaient les vivres; il suffit que j'y
-aie perdu vingt mille francs l'anne dernire pour qu'ils ne veuillent
-entendre aucune posie, et ils sont mes matres. Nanmoins la
-question n'est pas l. J'admets que vous soyez un grand pote, serez-vous
-fcond? Pondrez-vous rgulirement des sonnets? Deviendrez-vous
-dix volumes? Serez-vous une affaire? Eh! bien, non,
-vous serez un dlicieux prosateur; vous avez trop d'esprit pour le
-gter par des chevilles, vous avez gagner trente mille francs par
-an dans les journaux, et vous ne les troquerez pas contre trois mille
-francs que vous donneront trs-difficilement vos hmistiches, vos
-strophes et autres ficharades!</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, Dauriat, que monsieur est du journal, dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, rpondit Dauriat, j'ai lu son article; et, dans son intrt
-bien entendu, je lui refuse les Marguerites! Oui, monsieur, je vous
-aurai donn plus d'argent dans six mois d'ici pour les articles que
-j'irai vous demander que pour votre posie invendable!</p>
-
-<p>&mdash;Et la gloire? s'cria Lucien.</p>
-
-<p>Dauriat et Lousteau se mirent rire.</p>
-
-<p>&mdash;<ins id="cor_62" title="Dam">Dame</ins>! dit Lousteau, a conserve des illusions.</p>
-
-<p>&mdash;La gloire, rpondit Dauriat, c'est dix ans de persistance et
-une alternative de cent mille francs de perte ou de gain pour le libraire.
-Si vous trouvez des fous qui impriment vos posies, dans
-un an d'ici vous aurez de l'estime pour moi en apprenant le rsultat
-de leur opration.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez l le manuscrit? dit Lucien froidement.</p>
-
-<p>&mdash;Le voici, mon ami, rpondit Dauriat dont les faons avec Lucien
-s'taient dj singulirement dulcores.</p>
-
-<p>Lucien prit le rouleau sans regarder l'tat dans lequel tait la ficelle,
-tant Dauriat avait l'air d'avoir lu les Marguerites. Il sortit
-avec Lousteau sans paratre ni constern ni mcontent. Dauriat accompagna
-les deux amis dans la boutique en parlant de son journal
-et de celui de Lousteau. Lucien jouait ngligemment avec le manuscrit
-des Marguerites.</p>
-
-<p>&mdash;Tu crois que Dauriat a lu ou fait lire tes sonnets? lui dit
-tienne l'oreille.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Lucien,</p>
-
-<p>&mdash;Regarde les scells.</p>
-
-<p>Lucien aperut l'encre et la ficelle dans un tat de conjonction
-parfaite.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_292">292</span>
-&mdash;Quel sonnet avez-vous le plus particulirement remarqu?
-dit Lucien au libraire en plissant de colre et de rage.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont tous remarquables, mon ami, rpondit Dauriat, mais
-celui sur la marguerite est dlicieux, il se termine par une pense fine
-et trs-dlicate. L, j'ai devin le succs que votre prose doit obtenir.
-Aussi vous ai-je recommand sur-le-champ Finot. Faites-nous des
-articles, nous les payerons bien. Voyez-vous, penser la gloire,
-c'est fort beau, mais n'oubliez pas le solide, et prenez tout ce qui
-se prsentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers.</p>
-
-<p>Le pote sortit brusquement dans les Galeries pour ne pas clater,
-il tait furieux.&mdash;Eh! bien, enfant, dit Lousteau qui le suivit,
-sois donc calme, accepte les hommes pour ce qu'ils sont, des
-moyens. Veux-tu prendre ta revanche?</p>
-
-<p>&mdash;A tout prix, dit le pote.</p>
-
-<p>&mdash;Voici un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de
-me donner, et dont la seconde dition parat demain; relis cet ouvrage
-et fais un article qui le dmolisse. Flicien Vernou ne peut souffrir
-Nathan dont le succs nuit, ce qu'il croit, au futur succs de
-son ouvrage. Une des manies de ces petits esprits est d'imaginer
-que, sous le soleil, il n'y a pas de place pour deux succs. Aussi
-fera-t-il mettre ton article dans le grand journal auquel il travaille.</p>
-
-<p>&mdash;Mais que peut-on dire contre ce livre? Il est beau, s'cria
-Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Ha! , mon cher, apprends ton mtier, dit en riant Lousteau.
-Le livre, ft-il un chef-d'&oelig;uvre, doit devenir sous ta plume
-une stupide niaiserie, une &oelig;uvre dangereuse et malsaine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment?</p>
-
-<p>&mdash;Tu changeras les beauts en dfauts.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis incapable d'oprer une pareille mtamorphose.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, voici la manire de procder en semblable occurrence.
-Attention, mon petit! Tu commenceras par trouver l'&oelig;uvre
-belle, et tu peux t'amuser crire alors ce que tu en penses. Le
-public se dira: Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial.
-Ds lors le public tiendra ta critique pour consciencieuse.
-Aprs avoir conquis l'estime de ton lecteur, tu regretteras d'avoir
- blmer le systme dans lequel de semblables livres vont faire entrer
-la littrature franaise. La France, diras-tu, ne gouverne-t-elle
-pas l'intelligence du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de sicle en
-sicle, les crivains franais maintenaient l'Europe dans la voie de
-<span class="pagenum" id="Page_293">293</span>
-l'analyse, de l'examen philosophique, par la puissance du style et
-par la forme originale qu'ils donnaient aux ides. Ici, tu places,
-pour le bourgeois, un loge de Voltaire, de Rousseau, de Diderot,
-de Montesquieu, de Buffon. Tu expliqueras combien en France la
-langue est impitoyable, tu prouveras qu'elle est un vernis tendu sur
-la pense. Tu lcheras des axiomes, comme: Un grand crivain en
-France est toujours un grand homme, il est tenu par la langue toujours
-penser; il n'en est pas ainsi dans les autres pays, etc. Tu dmontreras
-ta proposition en comparant Rabener, un moraliste satirique
-allemand, La Bruyre. Il n'y a rien qui pose un critique comme
-de parler d'un auteur tranger inconnu. Kant est le pidestal de Cousin.
-Une fois sur ce terrain, tu lances un mot qui rsume et explique
-aux niais le systme de nos hommes de gnie du dernier sicle, en
-appelant leur littrature une <i>littrature ide</i>. Arm de ce mot, tu
-jettes tous les morts illustres la tte des auteurs vivants. Tu expliqueras
-alors que de nos jours il se produit une nouvelle littrature o
-l'on abuse du dialogue (la plus facile des formes littraires), et des
-descriptions qui dispensent de penser. Tu opposeras les romans de
-Voltaire, de Diderot, de Sterne, de Lesage, si substantiels, si incisifs,
-au roman moderne o tout se traduit par des images, et que Walter
-Scott a beaucoup trop <i>dramatis</i>. Dans un pareil genre, il n'y
-a place que pour l'inventeur. Le roman la Walter Scott est un
-genre et non un systme, diras-tu. Tu foudroieras ce genre funeste
-o l'on dlaye les ides, o elles sont passes au laminoir, genre accessible
- tous les esprits, genre o chacun peut devenir auteur bon
-march, genre que tu nommeras enfin la <i>littrature image</i>. Tu
-feras tomber cette argumentation sur Nathan, en dmontrant qu'il
-est un imitateur et n'a que l'apparence du talent. Le grand style
-serr du dix-huitime sicle manque son livre, tu prouveras que
-l'auteur y a substitu les vnements aux sentiments. Le mouvement
-n'est pas la vie, le tableau n'est pas l'ide! Lche de ces sentences-l,
-le public les rpte. Malgr le mrite de cette &oelig;uvre, elle te parat
-alors fatale et dangereuse, elle ouvre les portes du Temple de
-la Gloire la foule, et tu feras apercevoir dans le lointain une arme
-de petits auteurs empresss d'imiter cette forme. Ici tu pourras
-te livrer ds-lors de tonnantes lamentations sur la dcadence
-du got, et tu glisseras l'loge de MM. tienne, Jouy, Tissot, Gosse,
-Duval, Jay, Benjamin Constant, Aignan, Baour-Lormian, Villemain,
-les coryphes du parti libral napolonien, sous la protection
-<span class="pagenum" id="Page_294">294</span>
-desquels se trouve le journal de Vernou. Tu montreras cette glorieuse
-phalange rsistant l'invasion des romantiques, tenant pour
-l'ide et le style contre l'image et le bavardage, continuant l'cole
-voltairienne et s'opposant l'cole anglaise et allemande, de mme
-que les dix-sept orateurs de la Gauche combattent pour la nation
-contre les Ultras de la Droite. Protg par ces noms rvrs de l'immense
-majorit des Franais qui sera toujours pour l'Opposition
-de la Gauche, tu peux craser Nathan dont l'ouvrage, quoique
-renfermant des beauts suprieures, donne en France droit de
-bourgeoisie une littrature sans ides. Ds-lors, il ne s'agit
-plus de Nathan ni de son livre, comprends-tu? mais de la gloire
-de la France. Le devoir des plumes honntes et courageuses est
-de s'opposer vivement ces importations trangres. L, tu
-flattes l'abonn. Selon toi, la France est une fine commre, il n'est
-pas facile de la surprendre. Si le libraire a, par des raisons dans
-lesquelles tu ne veux pas entrer, escamot un succs, le vrai public
-a bientt fait justice des erreurs causes par les cinq cents niais qui
-composent son avant-garde. Tu diras qu'aprs avoir eu le bonheur
-de vendre une dition de ce livre, le libraire est bien audacieux
-d'en faire une seconde, et tu regretteras qu'un si habile diteur connaisse
-si peu les instincts du pays. Voil tes masses. Saupoudre-moi
-d'esprit ces raisonnements, relve-les par un petit filet de vinaigre,
-et Dauriat est frit dans la pole aux articles. Mais n'oublie pas de
-terminer en ayant l'air de plaindre dans Nathan l'erreur d'un homme
- qui, s'il quitte cette voie, la littrature contemporaine devra de
-belles &oelig;uvres.</p>
-
-<p>Lucien fut stupfait en entendant parler Lousteau: la parole du
-journaliste, il lui tombait des cailles des yeux, il dcouvrait des
-vrits littraires qu'il n'avait mme pas souponnes.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce que tu me dis, s'cria-t-il, est plein de raison et de
-justesse.</p>
-
-<p>&mdash;Sans cela, pourrais-tu battre en brche le livre de Nathan?
-dit Lousteau. Voil, mon petit, une premire forme d'article qu'on
-emploie pour dmolir un ouvrage. C'est le pic du critique. Mais il y
-a bien d'autres formules! ton ducation se fera. Quand tu seras
-oblig de parler absolument d'un homme que tu n'aimeras pas,
-quelquefois les propritaires, les rdacteurs en chef d'un journal
-ont la main force, tu dploieras les ngations de ce que nous appelons
-l'article de fonds. On met en tte de l'article, le titre du livre
-<span class="pagenum" id="Page_295">295</span>
-dont on veut que vous vous occupiez; on commence par des
-considrations gnrales dans lesquelles on peut parler des Grecs et
-des Romains, puis on dit la fin: Ces considrations nous ramnent
-au livre de monsieur un tel, qui sera la matire d'un second
-article. Et le second article ne parat jamais. On touffe ainsi le livre
-entre deux promesses. Ici, tu ne fais pas un article contre Nathan,
-mais contre Dauriat; il faut un coup de pic. Sur un bel ouvrage,
-le pic n'entame rien, et il entre dans un mauvais livre jusqu'au
-c&oelig;ur: au premier cas, il ne blesse que le libraire; et dans
-le second, il rend service au public. Ces formes de critique littraire
-s'emploient galement dans la critique politique.</p>
-
-<p>La cruelle leon d'tienne ouvrait des cases dans l'imagination
-de Lucien qui comprit admirablement ce mtier.</p>
-
-<p>&mdash;Allons au journal, dit Lousteau, nous y trouverons nos amis,
-et nous conviendrons d'une charge fond de train contre Nathan,
-et a les fera rire, tu verras.</p>
-
-<p>Arrivs rue Saint-Fiacre, ils montrent ensemble la mansarde
-o se faisait le journal, et Lucien fut aussi surpris que ravi de voir
-l'espce de joie avec laquelle ses camarades convinrent de dmolir
-le livre de Nathan. Hector Merlin prit un carr de papier, et il
-crivit ces lignes qu'il alla porter son journal.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p><i>On annonce une seconde dition du livre de monsieur
-Nathan. Nous comptions garder le silence sur cet ouvrage,
-mais cette apparence du succs nous oblige publier un
-article, moins sur l'&oelig;uvre que sur la tendance de la
-jeune littrature.</i></p>
-
-</div>
-
-<p>En tte des plaisanteries pour le numro du lendemain, Lousteau
-mit cette phrase.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>&#8258; <i>Le libraire Dauriat publie une seconde dition du
-livre de monsieur Nathan? Il ne connat donc pas le
-proverbe du Palais</i>: <span class="smcap" lang="la" xml:lang="la">Non bis in idem</span>. <i>Honneur au courage
-malheureux!</i></p>
-
-</div>
-
-<p>Les paroles d'tienne avaient t comme un flambeau pour Lucien,
- qui le dsir de se venger de Dauriat tint lieu de conscience
-et d'inspiration. Trois jours aprs, pendant lesquels il ne sortit pas
-de la chambre de Coralie o il travaillait au coin du feu, servi par
-Brnice, et caress dans ses moments de lassitude par l'attentive
-et silencieuse Coralie, Lucien mit au net un article critique, d'environ
-<span class="pagenum" id="Page_296">296</span>
-trois colonnes, o il s'tait lev une hauteur surprenante. Il
-courut au journal, il tait neuf heures du soir, il y trouva les rdacteurs
-et leur lut son travail. Il fut cout srieusement. Flicien
-ne dit pas un mot, il prit le manuscrit et dgringola les escaliers.</p>
-
-<p>&mdash;Que lui prend-il? s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Il porte ton article l'imprimerie! dit Hector Merlin, c'est
-un chef-d'&oelig;uvre o il n'y a ni un mot retrancher, ni une ligne
- ajouter.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut que te montrer le chemin! dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais voir la mine que fera Nathan demain en lisant
-cela, dit un autre rdacteur sur la figure duquel clatait une douce
-satisfaction.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut tre votre ami, dit Hector Merlin.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc bien? demanda vivement Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Blondet et Vignon s'en trouveront mal, dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, reprit Lucien, un petit article que j'ai broch pour
-vous, et qui peut, en cas de succs, fournir une srie de compositions
-semblables.</p>
-
-<p>&mdash;Lisez-nous cela, dit Lousteau.</p>
-
-<p>Lucien leur lut alors un de ces dlicieux articles qui firent la fortune
-de ce petit journal, et o en deux colonnes il peignait un des
-menus dtails de la vie parisienne, une figure, un type, un vnement
-normal, ou quelques singularits. Cet chantillon, intitul:
-<i>Les passants de Paris</i>, tait crit dans cette manire neuve et
-originale o la pense rsultait du choc des mots, o le cliquetis
-des adverbes et des adjectifs rveillait l'attention. Cet article tait
-aussi diffrent de l'article grave et profond sur Nathan, que les
-Lettres Persanes diffrent de l'Esprit des Lois.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es n journaliste, lui dit Lousteau. Cela passera demain,
-fais-en tant que tu voudras.</p>
-
-<p>&mdash;Ah , dit Merlin, Dauriat est furieux des deux obus que
-nous avons lancs dans son magasin. Je viens de chez lui; il fulminait
-des imprcations, il s'emportait contre Finot qui lui disait
-t'avoir vendu son journal. Moi, je l'ai pris part, et je lui ai coul
-ces mots dans l'oreille: Les Marguerites vous coteront cher! Il
-vous arrive un homme de talent, et vous l'envoyez promener quand
-nous l'accueillons bras ouverts.</p>
-
-<p>&mdash;Dauriat sera foudroy par l'article que nous venons d'entendre,
-dit Lousteau Lucien. Tu vois, mon enfant, ce qu'est le journal?
-<span class="pagenum" id="Page_297">297</span>
-Mais ta vengeance marche! Le baron Chtelet est venu demander
-ce matin ton adresse, il y a eu ce matin un article
-sanglant contre lui, l'ex-beau a une tte faible, il est au dsespoir.
-Tu n'as pas lu le journal? l'article est drle. Vois? <i>Convoi du
-Hron pleur par la Seiche.</i> Madame de Bargeton est dcidment
-appele l'<i>os de Seiche</i> dans le monde et Chtelet n'est plus
-nomm que le <i>baron Hron</i>.</p>
-
-<p>Lucien prit le journal et ne put s'empcher de rire en lisant ce
-petit chef-d'&oelig;uvre de plaisanterie d Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Ils vont capituler, dit Hector Merlin.</p>
-
-<p>Lucien participa joyeusement quelques-uns des bons mots et
-des traits avec lesquels on terminait le journal, en causant et fumant,
-en racontant les aventures de la journe, les ridicules des
-camarades ou quelques nouveaux dtails sur leur caractre. Cette
-conversation minemment moqueuse, spirituelle, mchante mit
-Lucien au courant des m&oelig;urs et du personnel de la littrature.</p>
-
-<p>&mdash;Pendant que l'on compose le journal, dit Lousteau, je vais
-aller faire un tour avec toi, te prsenter tous les contrles et
-toutes les coulisses des thtres o tu as tes entres; puis nous
-irons retrouver Florine et Coralie au Panorama-Dramatique o nous
-<i>folichonnerons</i> avec elles dans leurs loges.</p>
-
-<p>Tous deux donc, bras dessus, bras dessous, <ins id="cor_63" title="il">ils</ins> allrent de thtre
-en thtre, o Lucien fut intronis comme rdacteur, compliment
-par les directeurs, lorgn par les actrices qui tous avaient su l'importance
-qu'un seul article de lui venait de donner Coralie et
-Florine, engages, l'une au Gymnase douze mille francs par an,
-et l'autre huit mille francs au Panorama. Ce fut autant de petites
-ovations qui grandirent Lucien ses propres yeux, et lui donnrent
-la mesure de sa puissance. A onze heures, les deux amis arrivrent
-au Panorama-Dramatique o Lucien eut un air dgag qui fit
-merveille. Nathan y tait, Nathan tendit la main Lucien qui la
-prit et la serra.</p>
-
-<p>&mdash;Ah , mes matres, dit-il en regardant Lucien et Lousteau,
-vous voulez donc m'enterrer?</p>
-
-<p>&mdash;Attends donc demain, mon cher, tu verras comment Lucien
-t'a empoign! Parole d'honneur, tu seras content. Quand la critique
-est aussi srieuse que celle-l, un livre y gagne.</p>
-
-<p>Lucien tait rouge de honte.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce dur? demanda Nathan.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_298">298</span>
-&mdash;C'est grave, dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y aura donc pas de mal? reprit Nathan. Hector Merlin
-disait au foyer du Vaudeville que j'tais chin.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-le dire, et attendez, s'cria Lucien qui se sauva dans
-la loge de Coralie en suivant l'actrice au moment o elle quittait la
-scne dans son attrayant costume.</p>
-
-<p>Le lendemain, au moment o Lucien djeunait avec Coralie, il
-entendit un cabriolet dont le bruit net dans sa rue assez solitaire
-annonait une lgante voiture, et dont le cheval avait cette allure
-dlie et cette manire d'arrter qui trahit la race pure. De sa fentre,
-Lucien aperut en effet le magnifique cheval anglais de Dauriat,
-et Dauriat qui tendait les guides son groom avant de descendre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le libraire, cria Lucien sa matresse.</p>
-
-<p>&mdash;Faites attendre, dit aussitt Coralie Brnice.</p>
-
-<p>Lucien sourit de l'aplomb de cette jeune fille qui s'identifiait si
-admirablement ses intrts, et revint l'embrasser avec une effusion
-vraie: elle avait eu de l'esprit. La promptitude de l'impertinent libraire,
-l'abaissement subit de ce prince des charlatans tenait des
-circonstances presque entirement oublies, tant le commerce de
-la librairie s'est violemment transform depuis quinze ans. De
-1816 1827, poque laquelle les cabinets littraires, d'abord
-tablis pour la lecture des journaux, entreprirent de donner lire
-les livres nouveaux moyennant une rtribution, et o l'aggravation
-des lois fiscales sur la presse priodique fit crer l'Annonce, la
-librairie n'avait pas d'autres moyens de publication que les articles
-insrs ou dans les feuilletons ou dans le corps des journaux. Jusqu'en
-1822, les journaux franais paraissaient en feuilles d'une si
-mdiocre tendue, que les grands journaux dpassaient peine les
-dimensions des petits journaux d'aujourd'hui. Pour rsister la tyrannie
-des journalistes, Dauriat et Ladvocat, les premiers, inventrent
-ces affiches par lesquelles il captrent l'attention de Paris,
-en y dployant des caractres de fantaisie, des coloriages bizarres,
-des vignettes, et plus tard des lithographies qui firent de l'affiche
-un pome pour les yeux et souvent une dception pour la bourse
-des amateurs. Les affiches devinrent si originales qu'un de ces maniaques
-appels <i>collectionneurs</i> possde un recueil complet des
-affiches parisiennes. Ce moyen d'annonce, d'abord restreint aux vitres
-des boutiques et aux talages des boulevards, mais plus tard
-tendu la France entire, fut abandonn pour l'Annonce. Nanmoins
-<span class="pagenum" id="Page_299">299</span>
-l'affiche, qui frappe encore les yeux quand l'annonce et souvent
-l'&oelig;uvre sont oublies, subsistera toujours, surtout depuis
-qu'on a trouv le moyen de la peindre sur les murs. L'annonce,
-accessible tous moyennant finance, et qui a converti la quatrime
-page des journaux en un champ aussi fertile pour le fisc que pour
-les spculateurs, naquit sous les rigueurs du timbre, de la poste et
-des cautionnements. Ces restrictions inventes du temps de monsieur
-de Villle, qui aurait pu tuer alors les journaux en les vulgarisant,
-crrent au contraire des espces de privilges en rendant
-la fondation d'un journal presque impossible. En 1821, les
-journaux avaient donc droit de vie et de mort sur les conceptions
-de la pense et sur les entreprises de la librairie. Une annonce
-de quelques lignes insre aux Faits-Paris se payait horriblement
-cher. Les intrigues taient si multiplies au sein des bureaux de
-rdaction, et le soir sur le champ de bataille des imprimeries,
-l'heure o la <i>mise en page</i> dcidait de l'admission ou du rejet de
-tel ou tel article, que les fortes maisons de librairie avaient leur
-solde un homme de lettres pour rdiger ces petits articles o il fallait
-faire entrer beaucoup d'ides en peu de mots. Ces journalistes
-obscurs, pays seulement aprs l'insertion, restaient souvent pendant
-la nuit aux imprimeries pour voir mettre sous presse, soit les
-grands articles obtenus, Dieu sait comme! soit ces quelques lignes
-qui prirent depuis le nom de <i>rclames</i>. Aujourd'hui, les m&oelig;urs
-de la littrature et de la librairie ont si fort chang, que beaucoup
-de gens traiteraient de fables les immenses efforts, les sductions,
-les lchets, les intrigues que la ncessit d'obtenir ces rclames
-inspirait aux libraires, aux auteurs, aux martyrs de la gloire,
-tous les forats condamns au succs perptuit. Dners, cajoleries,
-prsents, tout tait mis en usage auprs des journalistes.
-L'anecdote suivante expliquera mieux que toutes les assertions l'troite
-alliance de la critique et de la librairie.</p>
-
-<p>Un homme de haut style et visant devenir homme d'tat, dans
-ces temps-l jeune, galant et rdacteur d'un grand journal, devint
-le bien-aim d'une fameuse maison de librairie. Un jour, un dimanche,
- la campagne o l'opulent libraire ftait les principaux
-rdacteurs des journaux, la matresse de la maison, alors jeune et
-jolie, emmena dans son parc l'illustre crivain. Le premier commis,
-Allemand froid, grave et mthodique, ne pensant qu'aux affaires,
-se promenait un feuilletoniste sous le bras, en causant d'une
-<span class="pagenum" id="Page_300">300</span>
-entreprise sur laquelle il le consultait; la causerie les mne hors du
-parc, ils atteignent les bois. Au fond d'un fourr, l'Allemand voit
-quelque chose qui ressemble sa patronne; il prend son lorgnon,
-fait signe au jeune rdacteur de se taire, de s'en aller, et retourne
-lui-mme avec prcaution sur ses pas.&mdash;Qu'avez-vous vu? lui demanda
-l'crivain.&mdash;Presque rien, rpondit-il. Notre grand article
-passe. Demain nous aurons au moins trois colonnes aux Dbats.</p>
-
-<p>Un autre fait expliquera cette puissance des articles. Un livre de
-monsieur de Chateaubriand sur le dernier des Stuarts tait dans
-un magasin l'tat de rossignol. Un seul article crit par un jeune
-homme dans le Journal des Dbats fit vendre ce livre en une semaine.
-Par un temps o, pour lire un livre, il fallait l'acheter et
-non le louer, on dbitait dix mille exemplaires de certains ouvrages
-libraux, vants par toutes les feuilles de l'Opposition; mais aussi la
-contre-faon belge n'existait pas encore. Les attaques prparatoires
-des amis de Lucien et son article avaient la vertu d'arrter la vente
-du livre de Nathan. Nathan ne souffrait que dans son amour-propre,
-il n'avait rien perdre, il tait pay; mais Dauriat pouvait perdre
-trente mille francs. En effet le commerce de la librairie dite de
-<i>nouveauts</i> se rsume dans ce thorme commercial: une rame
-de papier blanc vaut quinze francs, imprime elle vaut, selon le
-succs, ou cent sous ou cent cus. Un article pour ou contre, dans
-ce temps-l, dcidait souvent cette question financire. Dauriat,
-qui avait cinq cents rames vendre, accourait donc pour capituler
-avec Lucien. De Sultan, le libraire devenait esclave. Aprs avoir
-attendu pendant quelque temps en murmurant, en faisant le plus
-de bruit possible et parlementant avec Brnice, il obtint de parler
- Lucien. Ce fier libraire prit l'air riant des courtisans quand
-ils entrent la cour, mais ml de suffisance et de bonhomie.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous drangez pas, mes chers amours! dit-il. Sont-ils gentils,
-ces deux tourtereaux! vous me faites l'effet de deux colombes!
-Qui dirait, mademoiselle, que cet homme, qui a l'air d'une jeune
-fille, est un tigre griffes d'acier qui vous dchire une rputation
-comme il doit dchirer vos peignoirs quand vous tardez les ter.
-Et il se mit rire sans achever sa plaisanterie. Mon petit, dit-il en
-continuant et s'asseyant auprs de Lucien... Mademoiselle, je suis
-Dauriat, dit-il en s'interrompant.</p>
-
-<p>Le libraire jugea ncessaire de lcher le coup de pistolet de son
-nom, en ne se trouvant pas assez bien reu par Coralie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_301">301</span>
-&mdash;Monsieur, avez-vous djeun, voulez-vous nous tenir compagnie?
-dit l'actrice.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, nous causerons mieux table, rpondit Dauriat.
-D'ailleurs, en acceptant votre djeuner, j'aurai le droit de vous
-avoir dner avec mon ami Lucien, car nous devons maintenant
-tre amis comme le gant et la main.</p>
-
-<p>&mdash;Brnice! des hutres, des citrons, du beurre frais, et du
-vin de Champagne, dit Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes homme de trop d'esprit pour ne pas savoir ce qui
-m'amne, dit Dauriat en regardant Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous venez acheter mon recueil de sonnets?</p>
-
-<p>&mdash;Prcisment, rpondit Dauriat. Avant tout, dposons les armes
-de part et d'autre.</p>
-
-<p>Il tira de sa poche un lgant portefeuille, prit trois billets de
-mille francs, les mit sur une assiette, et les offrit Lucien d'un
-air courtisanesque en lui disant:&mdash;Monsieur est-il content?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le pote qui se sentit inond par une batitude inconnue
- l'aspect de cette somme inespre.</p>
-
-<p>Lucien se contint, mais il avait envie de chanter, de sauter, il
-croyait la Lampe Merveilleuse, aux Enchanteurs; il croyait enfin
- son gnie.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, les Marguerites sont moi? dit le libraire. Mais vous
-n'attaquerez jamais aucune de mes publications.</p>
-
-<p>&mdash;Les Marguerites sont vous, mais je ne puis engager ma plume,
-elle est mes amis, comme la leur est moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, enfin, vous devenez un de mes auteurs. Tous mes
-auteurs sont mes amis. Ainsi vous ne nuirez pas mes affaires
-sans que je sois averti des attaques afin que je puisse les prvenir.</p>
-
-<p>&mdash;D'accord.</p>
-
-<p>&mdash;A votre gloire! dit Dauriat en haussant son verre.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois bien que vous avez lu les Marguerites, dit Lucien.
-Dauriat ne se dconcerta pas.</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit, acheter les Marguerites sans les connatre est la
-plus belle flatterie que puisse se permettre un libraire. Dans six
-mois, vous serez un grand pote; vous aurez des articles, on vous
-craint, je n'aurai rien faire pour vendre votre livre. Je suis aujourd'hui
-le mme ngociant d'il y a quatre jours. Ce n'est pas
-moi qui ai chang, mais vous: la semaine dernire, vos sonnets
-<span class="pagenum" id="Page_302">302</span>
-taient pour moi comme des feuilles de choux, aujourd'hui votre
-position en a fait des Messniennes.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit Lucien que le plaisir sultanesque d'avoir une
-belle matresse et que la certitude de son succs rendait railleur
-et adorablement impertinent, si vous n'avez pas lu mes sonnets,
-vous avez lu mon article.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon ami, sans cela serais-je venu si promptement? Il
-est malheureusement trs-beau, ce terrible article. Ah! vous avez
-un immense talent, mon petit. Croyez-moi, profitez de la vogue,
-dit-il avec une bonhomie qui cachait la profonde impertinence du
-mot. Mais avez-vous reu le journal, l'avez-vous lu?</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore, dit Lucien, et cependant voil la premire fois
-que je publie un grand morceau de prose; mais Hector l'aura fait
-adresser chez moi, rue Charlot.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, lis, dit Dauriat en imitant Talma dans Manlius.</p>
-
-<p>Lucien prit la feuille que Coralie lui arracha.</p>
-
-<p>&mdash;A moi les prmices de votre plume, vous savez bien, dit-elle
-en riant.</p>
-
-<p>Dauriat fut trangement flatteur et courtisan, il craignait Lucien,
-il l'invita donc avec Coralie un grand dner qu'il donnait aux
-journalistes vers la fin de la semaine. Il emporta le manuscrit des
-Marguerites en disant <i>son</i> pote de passer quand il lui plairait aux
-Galeries-de-Bois pour signer le trait qu'il tiendrait prt. Toujours
-fidle aux faons royales par lesquelles il essayait d'en imposer aux
-gens superficiels, et de passer plutt pour un Mcne que pour un
-libraire, il laissa les trois mille francs sans en prendre de reu, refusa
-la quittance offerte par Lucien en faisant un geste de nonchalance,
-et partit en baisant la main Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, mon amour, aurais-tu vu beaucoup de ces chiffons-l,
-si tu tais rest dans ton trou de la rue de Cluny marauder
-dans tes bouquins de la bibliothque Sainte-Genevive? dit Coralie
- Lucien qui lui avait racont toute son existence. Tiens, tes petits
-amis de la rue des Quatre-Vents me font l'effet d'tre de grands
-<i>Jobards</i>!</p>
-
-<p>Ses frres du Cnacle taient des Jobards! et Lucien entendit
-cet arrt en riant. Il avait lu son article imprim, il venait de goter
-cette ineffable joie des auteurs, ce premier plaisir d'amour-propre
-qui ne caresse l'esprit qu'une seule fois. En lisant et relisant
-son article, il en sentait mieux la porte et l'tendue. L'impression
-<span class="pagenum" id="Page_303">303</span>
-est aux manuscrits ce que le thtre est aux femmes, elle met en lumire
-les beauts et les dfauts; elle tue aussi bien qu'elle fait vivre;
-une faute saute alors aux yeux aussi vivement que les belles penses.
-Lucien enivr ne songeait plus Nathan, Nathan tait son marche-pied,
-il nageait dans la joie, il se voyait riche. Pour un enfant
-qui nagure descendait modestement les rampes de Beaulieu
-Angoulme, revenait l'Houmeau dans le grenier de Postel o
-toute la famille vivait avec douze cents francs par an, la somme apporte
-par Dauriat tait le Potose. Un souvenir, bien vif encore,
-mais que les continuelles jouissances de la vie parisienne devaient
-teindre, le ramena sur la place du Mrier. Il se rappela sa belle,
-sa noble s&oelig;ur ve, son David et sa pauvre mre; aussitt il envoya
-Brnice changer un billet, et pendant ce temps il crivit une
-petite lettre sa famille; puis il dpcha Brnice aux Messageries
-en craignant de ne pouvoir, s'il tardait, donner les cinq cents francs
-qu'il adressait sa mre. Pour lui, pour Coralie, cette restitution paraissait
-tre une bonne action. L'actrice embrassa Lucien, elle le
-trouva le modle des fils et des frres, elle le combla de caresses,
-car ces sortes de traits enchantent ces bonnes filles qui toutes ont
-le c&oelig;ur sur la main.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons maintenant, lui dit-elle, un dner tous les jours
-pendant une semaine, nous allons faire un petit carnaval, tu as bien
-assez travaill.</p>
-
-<p>Coralie, en femme qui voulait jouir de la beaut d'un homme
-que toutes les femmes allaient lui envier, le ramena chez Staub,
-elle ne trouvait pas Lucien assez bien habill. De l, les deux amants
-allrent au bois de Boulogne, et revinrent dner chez madame du
-Val-Noble o Lucien trouva Rastignac, Bixiou, des Lupeaulx,
-Finot, Blondet, Vignon, le baron de Nucingen, Beaudenord, Philippe
-Bridau, Conti le grand musicien, tout le monde des artistes,
-des spculateurs, des gens qui veulent opposer de grandes motions
- de grands travaux, et qui tous accueillirent Lucien merveille.
-Lucien, sr de lui, dploya son esprit comme s'il n'en faisait
-pas commerce, et fut proclam <i>homme fort</i>, loge alors la mode
-entre ces demi-camarades.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il faudra voir ce qu'il a dans le ventre, dit Thodore
-Gaillard l'un des potes protgs par la cour qui songeait fonder
-un petit journal royaliste appel plus tard le <span class="smcap">Rveil</span>.</p>
-
-<p>Aprs le dner, les deux journalistes accompagnrent leurs matresses
-<span class="pagenum" id="Page_304">304</span>
- l'Opra, o Merlin avait une loge, et o toute la compagnie
-se rendit. Ainsi Lucien reparut triomphant l o, quelques mois auparavant,
-il tait lourdement tomb. Il se produisit au foyer donnant
-le bras Merlin et Blondet, regardant en face les dandies qui nagure
-l'avaient mystifi. Il tenait Chtelet sous ses pieds! De Marsay,
-Vandenesse, Manerville, les lions de cette poque, changrent
-alors quelques airs insolents avec lui. Certes, il avait t question du
-beau, de l'lgant Lucien dans la loge de madame d'Espard, o
-Rastignac fit une longue visite, car la marquise et madame de Bargeton
-lorgnrent Coralie. Lucien excitait-il un regret dans le c&oelig;ur
-de madame de Bargeton? Cette pense proccupa le pote: en
-voyant la Corinne d'Angoulme, un dsir de vengeance agitait son
-c&oelig;ur comme au jour o il avait essuy le mpris de cette femme
-et de sa cousine aux Champs-lyses.</p>
-
-<p>&mdash;tes-vous venu de votre province avec une amulette? dit
-Blondet Lucien en entrant quelques jours aprs vers onze heures
-chez Lucien qui n'tait pas encore lev. Sa beaut, dit-il en montrant
-Lucien Coralie qu'il baisa au front, fait des ravages depuis
-la cave jusqu'au grenier, en haut, en bas. Je viens vous mettre en
-rquisition, mon cher, dit-il en serrant la main au pote, hier,
-aux Italiens, madame la comtesse de Montcornet a voulu que je
-vous prsentasse chez elle. Vous ne refuserez pas une femme charmante,
-jeune, et chez qui vous trouverez l'lite du beau monde?</p>
-
-<p>&mdash;Si Lucien est gentil, dit Coralie, il n'ira pas chez votre comtesse.
-Qu'a-t-il besoin de traner sa cravate dans le monde? il s'y
-ennuierait.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous le tenir en charte-prive? dit Blondet. tes-vous
-jalouse des femmes comme il faut?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, s'cria Coralie, elles sont pires que nous.</p>
-
-<p>&mdash;Comment le sais-tu, ma petite chatte? dit Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;Par leurs maris, rpondit-elle. Vous oubliez que j'ai eu de
-Marsay pendant six mois.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous, mon enfant, dit Blondet, que je tienne beaucoup
- introduire chez madame de Montcornet un homme aussi beau que
-le vtre? Si vous vous y opposez, prenons que je n'ai rien dit. Mais
-il s'agit moins, je crois, de femme, que d'obtenir paix et misricorde
-de Lucien propos d'un pauvre diable, le plastron de son
-journal. Le baron Chtelet a la sottise de prendre des articles au
-srieux. La marquise d'Espard, madame de Bargeton et le salon de
-<span class="pagenum" id="Page_305">305</span>
-la comtesse de Montcornet s'intressent au Hron, et j'ai promis
-de rconcilier Laure et Ptrarque.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'cria Lucien dont toutes les veines reurent un sang
-plus frais et qui sentit l'enivrante jouissance de la vengeance satisfaite,
-j'ai donc le pied sur leur ventre! Vous me faites adorer ma
-plume, adorer mes amis, adorer le journal et la fatale puissance de la
-pense. Je n'ai pas encore fait d'article sur la Seiche et le Hron.
-J'irai, mon petit, dit-il en prenant Blondet par la taille, oui, j'irai,
-mais quand ce couple aura senti le poids de cette chose si lgre!
-Il prit la plume avec laquelle il avait crit l'article sur Nathan et la
-brandit. Demain je leur lance deux petites colonnes la tte. Aprs,
-nous verrons. Ne t'inquite de rien, Coralie: il ne s'agit pas d'amour,
-mais de vengeance, et je la veux complte.</p>
-
-<p>&mdash;Voil un homme! dit Blondet. Si tu savais, Lucien, combien
-il est rare de trouver une explosion semblable dans le monde blas
-de Paris, tu pourrais t'apprcier. Tu seras un fier drle, dit-il en
-se servant d'une expression un peu plus nergique, tu es dans la
-voie qui mne au pouvoir.</p>
-
-<p>&mdash;Il arrivera, dit Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il a dj fait bien du chemin en six semaines.</p>
-
-<p>&mdash;Et quand il ne sera spar de quelque sceptre que par l'paisseur
-d'un cadavre, il pourra se faire un marchepied du corps de
-Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous aimez comme au temps de l'ge d'or, dit Blondet.
-Je te fais mon compliment sur ton grand article, reprit-il en regardant
-Lucien, il est plein de choses neuves. Te voil pass matre.</p>
-
-<p>Lousteau vint avec Hector Merlin et Vernou voir Lucien, qui fut
-prodigieusement flatt d'tre l'objet de leurs attentions. Flicien
-apportait cent francs Lucien pour le prix de son article. Le journal
-avait senti la ncessit de rtribuer un travail si bien fait, afin
-de s'attacher l'auteur. Coralie, en voyant ce Chapitre de journalistes,
-avait envoy commander un djeuner au Cadran-Bleu, le restaurant
-le plus voisin; elle les invita tous passer dans sa belle salle manger
-quand Brnice vint lui dire que tout tait prt. Au milieu du repas,
-quand le vin de Champagne eut mont toutes les ttes, la
-raison de la visite que faisaient Lucien ses camarades se dvoila.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne veux pas, lui dit Lousteau, te faire un ennemi de Nathan?
-Nathan est journaliste, il a des amis, il te jouerait un mauvais
-tour ta premire publication. N'as-tu pas l'Archer de
-<span class="pagenum" id="Page_306">306</span>
-Charles IX vendre? Nous avons vu Nathan ce matin, il est au dsespoir;
-mais tu vas lui faire un article o tu lui seringueras des loges par
-la figure.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! aprs mon article contre son livre, vous voulez...
-demanda Lucien.</p>
-
-<p>mile Blondet, Hector Merlin, tienne Lousteau, Flicien Vernou,
-tous interrompirent Lucien par un clat de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu l'as invit souper ici pour aprs-demain? lui dit Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;Ton article, lui dit Lousteau, n'est pas sign. Flicien, qui
-n'est pas si neuf que toi, n'a pas manqu d'y mettre au bas un C,
-avec lequel tu pourras dsormais signer tes articles dans son journal,
-qui est Gauche pure. Nous sommes tous de l'Opposition. Flicien
-a eu la dlicatesse de ne pas engager tes futures opinions.
-Dans la boutique d'Hector, dont le journal est Centre droit, tu
-pourras signer par un L. On est anonyme pour l'attaque, mais on
-signe trs-bien l'loge.</p>
-
-<p>&mdash;Les signatures ne m'inquitent pas, dit Lucien; mais je ne
-vois rien dire en faveur du livre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu pensais donc ce que tu as crit? dit Hector Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon petit, dit Blondet, je te croyais plus fort! Non, ma
-parole d'honneur, en regardant ton front, je te douais d'une omnipotence
-semblable celle des grands esprits, tous assez puissamment
-constitus pour pouvoir considrer toute chose dans sa double
-forme. Mon petit, en littrature, chaque ide a son envers et son
-endroit; et personne ne peut prendre sur lui d'affirmer quel est
-l'envers. Tout est bilatral dans le domaine de la pense. Les ides
-son binaires. Janus est le mythe de la critique et le symbole du
-gnie. Il n'y a que Dieu de triangulaire! Ce qui met Molire
-et Corneille hors ligne, n'est-ce pas la facult de faire dire <i>oui</i>
-Alceste et <i>non</i> Philinte, Octave et Cinna. Rousseau, dans la
-Nouvelle-Hlose, a crit une lettre pour et une lettre contre le
-duel, oserais-tu prendre sur toi de dterminer sa vritable opinion?
-Qui de nous pourrait prononcer entre Clarisse et Lovelace, entre
-Hector et Achille? Quel est le hros d'Homre? quelle fut l'intention
-de Richardson? La critique doit contempler les &oelig;uvres sous
-tous leurs aspects. Enfin nous sommes de grands rapporteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tenez donc ce que vous crivez? lui dit Vernou d'un
-air railleur. Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous
-<span class="pagenum" id="Page_307">307</span>
-vivons de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et
-belle &oelig;uvre, un livre enfin, vous pourrez y jeter vos penses, votre
-me, vous y attacher, le dfendre; mais des articles lus aujourd'hui,
-oublis demain, a ne vaut mes yeux que ce qu'on les paye. Si
-vous mettez de l'importance de pareilles stupidits, vous ferez donc
-le signe de la croix et vous invoquerez l'Esprit saint pour crire un
-prospectus!</p>
-
-<p>Tous parurent tonns de trouver Lucien des scrupules et achevrent
-de mettre en lambeaux sa robe prtexte pour lui passer la
-robe virile des journalistes.</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu par quel mot s'est consol Nathan aprs avoir lu ton
-article? dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Comment le saurais-je?</p>
-
-<p>&mdash;Nathan s'est cri:&mdash;Les petits articles passent, les grands
-ouvrages restent! Cet homme viendra souper ici dans deux jours,
-il doit se prosterner tes pieds, baiser ton ergot, et te dire que tu
-es un grand homme.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait drle, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Drle! reprit Blondet, c'est ncessaire.</p>
-
-<p>&mdash;Mes amis, je veux bien, dit Lucien un peu gris; mais comment
-faire?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit Lousteau, cris pour le journal de Merlin trois
-belles colonnes o tu te rfuteras toi-mme. Aprs avoir joui de la
-fureur de Nathan, nous venons de lui dire qu'il nous devrait bientt
-des remercments pour la polmique serre l'aide de laquelle nous
-allions faire enlever son livre en huit jours. Dans ce moment-ci, tu
-es, ses yeux, un espion, une canaille, un drle; aprs-demain tu
-seras un grand homme, une tte forte, un homme de Plutarque!
-Nathan t'embrassera comme son meilleur ami. Dauriat est venu, tu
-as trois billets de mille francs: le tour est fait. Maintenant il te faut
-l'estime et l'amiti de Nathan. Il ne doit y avoir d'attrap que le
-libraire. Nous ne devons immoler et poursuivre que nos ennemis.
-S'il s'agissait d'un homme qui et conquis un nom sans nous,
-d'un talent incommode et qu'il fallt annuler, nous ne ferions pas de
-rplique semblable; mais Nathan est un de nos amis, Blondet l'avait
-fait attaquer dans le Mercure pour se donner le plaisir de rpondre
-dans les Dbats. Aussi la premire dition du livre s'est-elle enleve!</p>
-
-<p>&mdash;Mes amis, foi d'honnte homme, je suis incapable d'crire
-deux mots d'loge sur ce livre...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_308">308</span>
-&mdash;Tu auras encore cent francs, dit Merlin, Nathan t'aura dj
-rapport dix louis, sans compter un article que tu peux faire dans
-la Revue de Finot, et qui te sera pay cent francs par Dauriat et
-cent francs par la Revue: total, vingt louis!</p>
-
-<p>&mdash;Mais que dire? demanda Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Voici comment tu peux t'en tirer, mon enfant, rpondit Blondet
-en se recueillant. L'envie, qui s'attache toutes les belles &oelig;uvres,
-comme le ver aux beaux et bons fruits, a essay de mordre sur ce
-livre, diras-tu. Pour y trouver des dfauts, la critique a t force
-d'inventer des thories propos de ce livre, de distinguer deux littratures:
-celle qui se livre aux ides et celle qui s'adonne aux images.
-L, mon petit, tu diras que le dernier degr de l'art littraire
-est d'empreindre l'ide dans l'image. En essayant de prouver que
-l'image est toute la posie, tu te plaindras du peu de posie que
-comporte notre langue, tu parleras des reproches que nous font les
-trangers sur le <i>positivisme</i> de notre style, et tu loueras monsieur
-de Canalis et Nathan des services qu'ils rendent la France en dprosasant
-son langage. Accable ta prcdente argumentation en faisant
-voir que nous sommes en progrs sur le dix-huitime sicle. Invente
-le <i>Progrs</i> (une adorable mystification faire aux bourgeois)!
-Notre jeune littrature procde par tableaux o se concentrent tous
-les genres, la comdie et le drame, les descriptions, les caractres, le
-dialogue, sortis par les n&oelig;uds brillants d'une intrigue intressante.
-Le roman, qui veut le sentiment, le style et l'image, est la cration
-moderne la plus immense. Il succde la comdie qui, dans les
-m&oelig;urs modernes, n'est plus possible avec ses vieilles lois; il embrasse
-le fait et l'ide dans ses inventions qui exigent et l'esprit de
-La Bruyre et sa morale incisive, les caractres traits comme l'entendait
-Molire, les grandes machines de Shakspeare et la peinture
-des nuances les plus dlicates de la passion, unique trsor que
-nous aient laiss nos devanciers. Aussi le roman est-il bien suprieur
- la discussion froide et mathmatique, la sche analyse du
-dix-huitime sicle. Le roman, diras-tu sentencieusement, est une
-pope amusante. Cite Corinne, appuie-toi sur madame de Stal.
-Le dix-huitime sicle a tout mis en question, le dix-neuvime est
-charg de conclure: aussi conclut-il par des ralits; mais par
-des ralits qui vivent et qui marchent; enfin il met en jeu la
-passion, lment inconnu Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quant
- Rousseau, il n'a fait qu'habiller des raisonnements et des systmes.
-<span class="pagenum" id="Page_309">309</span>
-Julie et Claire sont des entlchies, elles n'ont ni chair ni
-os. Tu peux dmancher sur ce thme et dire que nous devons
-la paix, aux Bourbons, une littrature jeune et originale, car
-tu cris dans un journal Centre droit. Moque-toi des faiseurs de
-systmes. Enfin tu peux t'crier par un beau mouvement: Voil
-bien des erreurs, bien des mensonges chez notre confrre! et pourquoi?
-pour dprcier une belle &oelig;uvre, tromper le public et arriver
- cette conclusion: Un livre qui se vend ne se vend pas. <i>Proh pudor!</i>
-lche <i>Proh pudor!</i> ce juron honnte anime le lecteur. Enfin
-annonce la dcadence de la critique! Conclusion: Il n'y a qu'une
-seule littrature, celle des livres amusants. Nathan est entr dans
-une voie nouvelle, il a compris son poque et rpond ses besoins.
-Le besoin de l'poque est le drame. Le drame est le v&oelig;u du sicle
-o la politique est un mimodrame perptuel. N'avons-nous pas vu en
-vingt ans, diras-tu, les quatre drames de la Rvolution, du Directoire,
-de l'Empire et de la Restauration? De l, tu roules dans le dithyrambe
-de l'loge, et la seconde dition s'enlve; car, samedi prochain,
-tu feras une feuille dans notre Revue, et tu la signeras <span class="smcap">de
-Rubempr</span> en toutes lettres. Dans ce dernier article, tu diras: Le
-propre des belles &oelig;uvres est de soulever d'amples discussions. Cette
-semaine tel journal a dit telle chose du livre de Nathan, tel autre
-lui a vigoureusement rpondu. Tu critiques les deux critiques <i>C.</i> et
-<i>L.</i>, tu me dis en passant une politesse propos de mon article des
-Dbats, et tu finis en affirmant que l'&oelig;uvre de Nathan est le plus
-beau livre de l'poque. C'est comme si tu ne disais rien, on dit cela
-de tous les livres. Tu auras gagn quatre cents francs dans ta semaine,
-outre le plaisir d'crire la vrit quelque part. Les gens senss
-donneront raison ou C. ou L. ou Rubempr, peut-tre
-tous trois! La mythologie, qui certes est une des plus grandes inventions
-humaines, a mis la Vrit dans le fond d'un puits, ne faut-il
-pas des seaux pour l'en tirer? tu en auras donn trois pour <ins id="cor_64" title="nu">un</ins>
-au public? Voil, mon enfant. Marche! Lucien fut tourdi, Blondet
-l'embrassa sur les deux joues en lui disant:&mdash;Je vais ma boutique.</p>
-
-<p>Chacun s'en alla sa boutique; car, pour ces hommes forts, le
-journal tait une boutique. Tous devaient se revoir le soir aux Galeries-de-Bois,
-o Lucien irait signer son trait chez Dauriat. Florine
-et Lousteau, Lucien et Coralie, Blondet et Finot dnaient au Palais-Royal,
-o Du Bruel traitait le directeur du Panorama-Dramatique.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_310">310</span>
-&mdash;Ils ont raison! s'cria Lucien quand il fut seul avec Coralie,
-les hommes doivent tre des moyens entre les mains des gens forts.
-Quatre cents francs pour trois articles! Doguereau me les donnait
- peine pour un livre qui m'a cot deux ans de travail.</p>
-
-<p>&mdash;Fais de la critique, dit Coralie, amuse-toi! Est-ce que je ne
-suis pas ce soir en Andalouse, demain ne me mettrai-je pas en bohmienne,
-un autre jour en homme? Fais comme moi, donne-leur
-des grimaces pour leur argent, et vivons heureux.</p>
-
-<p>Lucien, pris du paradoxe, fit monter son esprit sur ce mulet
-capricieux, fils de Pgase et de l'nesse de Balaam. Il se mit
- galoper dans les champs de la pense pendant sa promenade au
-Bois, et dcouvrit des beauts originales dans la thse de Blondet.
-Il dna comme dnent les gens heureux, il signa chez Dauriat un
-trait par lequel il lui cdait en toute proprit le manuscrit des Marguerites
-sans y apercevoir aucun inconvnient; puis il alla faire un
-tour au journal, o il brocha deux colonnes, et revint rue de Vendme.
-Le lendemain matin, il se trouva que les ides de la veille
-avaient germ dans sa tte, comme il arrive chez tous les esprits
-pleins de sve dont les facults ont encore peu servi. Lucien prouva
-du plaisir mditer ce nouvel article, il s'y mit avec ardeur. Sous sa
-plume se rencontrrent les beauts que fait natre la contradiction.
-Il fut spirituel et moqueur, il s'leva mme des considrations
-neuves sur le sentiment et l'image en littrature. Ingnieux et fin,
-il retrouva, pour louer Nathan, ses premires impressions la lecture
-du livre au cabinet littraire de la cour du Commerce. De sanglant
-et pre critique, de moqueur comique, il devint pote en
-quelques phrases finales qui se balancrent majestueusement comme
-un encensoir charg de parfums vers l'autel.</p>
-
-<p>&mdash;Cent francs, Coralie! dit-il en montrant les huit feuillets de
-papier crits pendant qu'elle s'habillait.</p>
-
-<p>Dans la verve o il tait, il fit petites plumes l'article terrible
-promis Blondet contre Chtelet et madame de Bargeton. Il gota
-pendant cette matine l'un des plaisirs secrets les plus vifs des journalistes,
-celui d'aiguiser l'pigramme, d'en polir la lame froide qui
-trouve sa gane dans le c&oelig;ur de la victime, et de sculpter le manche
-pour les lecteurs. Le public admire le travail spirituel de cette
-poigne, il n'y entend pas malice, il ignore que l'acier du bon mot
-altr de vengeance barbote dans un amour-propre fouill savamment,
-bless de mille coups. Cet horrible plaisir, sombre et solitaire,
-<span class="pagenum" id="Page_311">311</span>
-dgust sans tmoins, est comme un duel avec un absent, tu
- distance avec le tuyau d'une plume, comme si le journaliste avait
-la puissance fantastique accorde aux dsirs de ceux qui possdent
-des talismans dans les contes arabes. L'pigramme est l'esprit de
-la haine, de la haine qui hrite de toutes les mauvaises passions de
-l'homme, de mme que l'amour concentre toutes ses bonnes qualits.
-Aussi n'est-il pas d'homme qui ne soit spirituel en se vengeant,
-par la raison qu'il n'en est pas un qui l'amour ne donne des jouissances.
-Malgr la facilit, la vulgarit de cet esprit en France, il est
-toujours bien <ins id="cor_65" title="accuelli">accueilli</ins>. L'article de Lucien devait mettre et mit le
-comble la rputation de malice et de mchancet du journal; il
-entra jusqu'au fond de deux c&oelig;urs, il blessa grivement madame
-de Bargeton, son ex-Laure, et le baron Chtelet, son rival.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, allons faire une promenade au Bois, les chevaux
-sont mis, et ils piaffent, lui dit Coralie; il ne faut pas se tuer.</p>
-
-<p>&mdash;Portons l'article sur Nathan chez Hector. Dcidment le journal
-est comme la lance d'Achille qui gurissait les blessures qu'elle
-avait faites, dit Lucien en corrigeant quelques expressions.</p>
-
-<p>Les deux amants partirent et se montrrent dans leur splendeur
- ce Paris qui, nagure, avait reni Lucien, et qui maintenant
-commenait s'en occuper. Occuper Paris de soi quand on a compris
-l'immensit de cette ville et la difficult d'y tre quelque chose,
-causa d'enivrantes jouissances qui grisrent Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit, dit l'actrice, passons chez ton tailleur presser tes
-habits ou les essayer s'ils sont prts. Si tu vas chez tes belles madames,
-je veux que tu effaces ce monstre de De Marsay, le petit
-Rastignac, les Ajuda-Pinto, les Maxime de Trailles, les Vandenesse,
-enfin tous les lgants. Songe que ta matresse est Coralie! Mais ne
-me fais pas de traits, hein?</p>
-
-<p>Deux jours aprs, la veille du souper offert par Lucien et Coralie
- leurs amis, l'Ambigu donnait une pice nouvelle dont le compte
-devait tre rendu par Lucien. Aprs leur dner, Lucien et Coralie allrent
- pied de la rue de Vendme au Panorama-Dramatique, par le
-boulevard du Temple du ct du caf Turc, qui, dans ce temps-l,
-tait un lieu de promenade en faveur. Lucien entendit vanter son
-bonheur et la beaut de sa matresse. Les uns disaient que Coralie
-tait la plus belle femme de Paris, les autres trouvaient Lucien digne
-d'elle. Le pote se sentit dans son milieu. Cette vie tait sa vie. Le
-Cnacle, peine l'apercevait-il. Ces grands esprits qu'il admirait
-<span class="pagenum" id="Page_312">312</span>
-tant deux mois auparavant, il se demandait s'ils n'taient pas un
-peu niais avec leurs ides et leur puritanisme. Le mot de jobards,
-dit insouciamment par Coralie, avait germ dans l'esprit de Lucien,
-et portait dj ses fruits. Il mit Coralie dans sa loge, flna
-dans les coulisses du thtre o il se promenait en sultan, o toutes
-les actrices le caressaient par des regards brlants et par des
-mots flatteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que j'aille l'Ambigu faire mon mtier, dit-il.</p>
-
-<p>A l'Ambigu, la salle tait pleine. Il ne s'y trouva pas de place
-pour Lucien. Lucien alla dans les coulisses et se plaignit amrement
-de ne pas tre plac. Le rgisseur, qui ne le connaissait pas encore,
-lui dit qu'on avait envoy deux loges son journal, et l'envoya
-promener.</p>
-
-<p>&mdash;Je parlerai de la pice selon ce que j'en aurai entendu, dit
-Lucien d'un air piqu.</p>
-
-<p>&mdash;tes-vous bte? dit la jeune premire au rgisseur, c'est l'amant
-de Coralie!</p>
-
-<p>Aussitt le rgisseur se retourna vers Lucien et lui dit:&mdash;Monsieur,
-je vais aller parler au directeur.</p>
-
-<p>Ainsi les moindres dtails prouvaient Lucien l'immensit du
-pouvoir du journal et caressaient sa vanit. Le directeur vint et obtint
-du duc de Rhtor et de Tullia, le premier sujet, qui se trouvaient
-dans une loge d'avant-scne, de prendre Lucien avec eux.
-Le duc y consentit en reconnaissant Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez rduit deux personnes au dsespoir, lui dit le jeune
-homme en lui parlant du baron Chtelet et de madame de Bargeton.</p>
-
-<p>&mdash;Que sera-ce donc demain? dit Lucien. Jusqu' prsent mes
-amis se sont ports contre eux en voltigeurs, mais je tire boulet
-rouge cette nuit. Demain, vous verrez pourquoi nous nous moquons
-de Potelet. L'article est intitul: <i>Potelet de 1811 Potelet
-de 1821</i>. Chtelet sera le type des gens qui ont reni leur bienfaiteur
-en se ralliant aux Bourbons. Aprs avoir fait sentir tout ce que
-je puis, j'irai chez madame de Montcornet.</p>
-
-<p>Lucien eut avec le jeune duc une conversation tincelante d'esprit;
-il tait jaloux de prouver ce grand seigneur combien
-mesdames d'Espard et de Bargeton s'taient grossirement trompes
-en le mprisant; mais il montra le bout de l'oreille en essayant
-d'tablir ses droits porter le nom de Rubempr, quand, par malice,
-le duc de Rhtor l'appela Chardon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_313">313</span>
-&mdash;Vous devriez, lui dit le duc, vous faire royaliste. Vous
-vous tes montr homme d'esprit, soyez maintenant homme de
-bon sens. La seule manire d'obtenir une ordonnance du roi qui
-vous rende le titre et le nom de vos anctres maternels, est de la
-demander en rcompense des services que vous rendrez au Chteau.
-Les Libraux ne vous feront jamais comte! Voyez-vous, la
-Restauration finira par avoir raison de la Presse, la seule puissance
- craindre. On a dj trop attendu, elle devrait tre musele. Profitez
-de ses derniers moments de libert pour vous rendre redoutable.
-Dans quelques annes, un nom et un titre seront en France
-des richesses plus sres que le talent. Vous pouvez ainsi tout avoir:
-esprit, noblesse et beaut, vous arriverez tout. Ne soyez donc en
-ce moment libral que pour vendre avec avantage votre royalisme.</p>
-
-<p>Le duc pria Lucien d'accepter l'invitation dner que devait lui
-envoyer le ministre avec lequel il avait soup chez Florine. Lucien
-fut en un moment sduit par les rflexions du gentilhomme, et charm
-de voir s'ouvrir devant lui les portes des salons d'o il se croyait jamais
-banni quelques mois auparavant. Il admira le pouvoir de la pense.
-La Presse et l'esprit taient donc le moyen de la socit prsente.
-Lucien comprit que peut-tre Lousteau se repentait de lui avoir ouvert
-les portes du temple, il sentait dj pour son propre compte la
-ncessit d'opposer des barrires difficiles franchir aux ambitions
-de ceux qui s'lanaient de la province vers Paris. Un pote serait
-venu vers lui comme il s'tait jet dans les bras d'tienne, il n'osait
-se demander quel accueil il lui ferait. Le jeune duc aperut chez
-Lucien les traces d'une mditation profonde et ne se trompa point
-en en cherchant la cause: il avait dcouvert cet ambitieux, sans
-volont fixe, mais non sans dsir, tout l'horizon politique comme
-les journalistes lui avaient montr en haut du Temple, ainsi que le
-dmon Jsus, le monde littraire et ses richesses. Lucien ignorait
-la petite conspiration ourdie contre lui par les gens que blessait en
-ce moment le journal, et dans laquelle monsieur de Rhtor trempait.
-Le jeune duc avait effray la socit de madame d'Espard en
-leur parlant de l'esprit de Lucien. Charg par madame de Bargeton
-de sonder le journaliste, il avait espr le rencontrer l'Ambigu-Comique.
-Ni le monde, ni les journalistes n'taient profonds, ne
-croyez pas des trahisons ourdies. Ni l'un ni les autres ils n'arrtent
-de plan; leur machiavlisme va pour ainsi dire au jour le jour,
-et consiste toujours tre l, prts tout, prts profiter du mal
-<span class="pagenum" id="Page_314">314</span>
-comme du bien, pier les moments o la passion leur livre un
-homme. Pendant le souper de Florine, le jeune duc avait reconnu
-le caractre de Lucien, il venait de le prendre par ses vanits, et
-s'essayait sur lui devenir diplomate.</p>
-
-<p>Lucien, la pice joue, courut la rue Saint-Fiacre y faire
-son article sur la pice. Sa critique fut, par calcul, pre et
-mordante; il se plut essayer son pouvoir. Le mlodrame valait
-mieux que celui du Panorama-Dramatique; mais il voulait savoir
-s'il pouvait, comme on le lui avait dit, tuer une bonne et
-faire russir une mauvaise pice. Le lendemain, en djeunant
-avec Coralie, il dplia le journal, aprs lui avoir dit qu'il y reintait
-l'Ambigu-Comique. Lucien ne fut pas mdiocrement tonn de
-lire, aprs son article sur madame de Bargeton et sur Chtelet, un
-compte-rendu de l'Ambigu si bien dulcor durant la nuit, que,
-tout en conservant sa spirituelle analyse, il en sortait une conclusion
-favorable. La pice devait remplir la caisse du thtre. Sa fureur
-ne saurait se dcrire; il se proposa de dire deux mots Lousteau.
-Il se croyait dj ncessaire, et se promettait de ne pas se
-laisser dominer, exploiter comme un niais. Pour tablir dfinitivement
-sa puissance, il crivit l'article o il rsumait et balanait
-toutes les opinions mises propos du livre de Nathan pour la Revue
-de Dauriat et de Finot. Puis, une fois mont, il brocha l'un de
-ses articles <i>Varits</i> dus au petit journal. Dans leur premire effervescence,
-les jeunes journalistes pondent des articles avec amour
-et livrent ainsi trs-imprudemment toutes leurs fleurs. Le directeur
-du Panorama-Dramatique donnait la premire reprsentation d'un
-vaudeville, afin de laisser Florine et Coralie leur soire. On devait
-jouer avant le souper. Lousteau vint chercher l'article de Lucien,
-fait d'avance sur cette petite pice, dont il avait vu la rptition
-gnrale, afin de n'avoir aucune inquitude relativement la
-composition du numro. Quand Lucien lui eut lu l'un de ces petits
-charmants articles sur les particularits parisiennes, qui firent la
-fortune du journal, tienne l'embrassa sur les deux yeux et le
-nomma la providence des journaux.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc t'amuses-tu changer l'esprit de mes articles?
-dit Lucien, qui n'avait fait ce brillant article que pour donner plus
-de force ses griefs.</p>
-
-<p>&mdash;Moi! s'cria Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, qui donc a chang mon article?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_315">315</span>
-&mdash;Mon cher, rpondit tienne en riant, tu n'es pas encore au
-courant des affaires. L'Ambigu nous prend vingt abonnements,
-dont neuf seulement sont servis au directeur, au chef d'orchestre,
-au rgisseur, leurs matresses et trois copropritaires du thtre.
-Chacun des thtres du boulevard paye ainsi huit cents francs
-au journal. Il y a pour tout autant d'argent en loges donnes Finot,
-sans compter les abonnements des acteurs et des auteurs. Le
-drle se fait donc huit mille francs aux boulevards. Par les petits
-thtres, juge des grands! Comprends-tu? Nous sommes tenus
-beaucoup d'indulgence.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends que je ne suis pas libre d'crire ce que je
-pense....</p>
-
-<p>&mdash;Eh! que t'importe, si tu y fais tes orges, s'cria Lousteau.
-D'ailleurs, mon cher, quel grief as-tu contre le thtre? il te faut
-une raison pour chiner la pice d'hier. chiner pour chiner, nous
-compromettrions le journal. Quand le journal frapperait avec justice,
-il ne produirait plus aucun effet. Le directeur t'a-t-il manqu?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne m'avait pas rserv de place.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, fit Lousteau. Je montrerai ton article au directeur, je
-lui dirai que je t'ai adouci, tu t'en trouveras mieux que de l'avoir
-fait paratre. Demande-lui demain des billets, il t'en signera quarante
-en blanc tous les mois, et je te mnerai chez un homme avec
-qui tu t'entendras pour les placer; il te les achtera tous cinquante
-pour cent de remise sur le prix des places. On fait sur les
-billets de spectacle le mme trafic que sur les livres. Tu verras un
-autre Barbet, un chef de claque, il ne demeure pas loin d'ici, nous
-avons le temps, viens?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon cher, Finot fait un infme mtier lever ainsi
-sur les champs de la pense des contributions indirectes. Tt ou
-tard...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! , d'o viens-tu? s'cria Lousteau. Pour qui prends-tu
-Finot? Sous sa fausse bonhomie, sous cet air Turcaret, sous son
-ignorance et sa btise, il y a toute la finesse du marchand de chapeaux
-dont il est issu. N'as-tu pas vu dans sa cage, au Bureau
-du journal, un vieux soldat de l'Empire, l'oncle de Finot? Cet
-oncle est non-seulement un honnte homme, mais il a le bonheur
-de passer pour un niais. Il est l'homme compromis dans toutes les
-transactions pcuniaires. A Paris, un ambitieux est bien riche quand
-il a prs de lui une crature qui consent tre compromise. Il est
-<span class="pagenum" id="Page_316">316</span>
-en politique comme en journalisme une foule de cas o les chefs
-ne doivent jamais tre mis en cause. Si Finot devenait un personnage
-politique, son oncle deviendrait son secrtaire et recevrait pour
-son compte les contributions qui se lvent dans les bureaux sur les
-grandes affaires. Giroudeau, qu'au premier abord on prendrait pour
-un niais, a prcisment assez de finesse pour tre un compre indchiffrable.
-Il est en vedette pour empcher que nous ne soyons
-assomms par les criailleries, par les dbutants, par les rclamations,
-et je ne crois pas qu'il y ait son pareil dans un autre journal.</p>
-
-<p>&mdash;Il joue bien son rle, dit Lucien, je l'ai vu l'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>tienne et Lucien allrent dans la rue du Faubourg-du-Temple,
-o le rdacteur en chef s'arrta devant une maison de belle apparence.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Braulard y est-il? demanda-t-il au portier.</p>
-
-<p>&mdash;Comment monsieur? dit Lucien. Le chef des claqueurs est
-donc <i>monsieur</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, Braulard a vingt mille livres de rente, il a la griffe
-des auteurs dramatiques du boulevard qui tous ont un compte courant
-chez lui, comme chez un banquier. Les billets d'auteur et de
-faveur se vendent. Cette marchandise, Braulard la place. Fais un
-peu de statistique, science assez utile quand on n'en abuse pas. A
-cinquante billets de faveur par soire chaque spectacle, tu trouveras
-deux cent cinquante billets par jour; si, l'un dans l'autre, ils
-valent quarante sous, Braulard paye cent vingt-cinq francs par jour
-aux auteurs et court la chance d'en gagner autant. Ainsi, les seuls
-billets des auteurs lui procurent prs de quatre mille francs par
-mois, au total quarante-huit mille francs par an. Suppose vingt
-mille francs de perte, car il ne peut pas toujours placer ses billets.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! les gens qui viennent payer leurs places au bureau passent
-concurremment avec les billets de faveur qui n'ont pas de places rserves.
-Enfin le thtre garde ses droits de location. Il y a les jours
-de beau temps, et de mauvais spectacles. Ainsi, Braulard gagne
-peut-tre trente mille francs par an sur cet article. Puis il a ses claqueurs,
-autre industrie. Florine et Coralie sont ses tributaires; si
-elles ne le subventionnaient pas, elles ne seraient point applaudies
-toutes les entres et leurs sorties.</p>
-
-<p>Lousteau donnait cette explication voix basse en montant l'escalier.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img class="bord" src="images/im-08.jpg" alt="" title="" width="500" height="684" />
- <span class="link"><a href="images/imx-08.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span>
- <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
- <p class="caption2"></p>
- <p class="caption3"><span class="smcap">Braulard</span> a vingt mille livres de rentes,
- puis il a ses claqueurs.</p>
- <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p>
-</div>
-
-<div class="fighand">
- <img class="bord" src="images/im-08.jpg" alt="" title="" />
- <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
- <p class="caption2"></p>
- <p class="caption3"><span class="smcap">Braulard</span> a vingt mille livres de rentes,
- puis il a ses claqueurs.</p>
- <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span>
-&mdash;Paris est un singulier pays, dit Lucien en trouvant l'intrt
-accroupi dans tous les coins.</p>
-
-<p>Une servante proprette introduisit les deux journalistes chez
-monsieur Braulard. Le marchand de billets, qui sigeait sur un fauteuil
-de cabinet, devant un grand secrtaire cylindre, se leva en
-voyant Lousteau. Braulard, envelopp d'une redingote de molleton
-gris, portait un pantalon pied et des pantoufles rouges
-absolument comme un mdecin ou comme un avou. Lucien vit en
-lui l'homme du peuple enrichi: un visage commun, des yeux gris
-pleins de finesse, des mains de claqueur, un teint sur lequel les
-orgies avaient pass comme la pluie sur les toits, des cheveux grisonnants,
-et une voix assez touffe.</p>
-
-<p>&mdash;Vous venez, sans doute, pour mademoiselle Florine, et monsieur
-pour mademoiselle Coralie, dit-il, je vous connais bien. Soyez
-tranquille, monsieur, dit-il Lucien, j'achte la clientle du Gymnase,
-je soignerai votre matresse et je l'avertirai des farces qu'on
-voudrait lui faire.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas de refus, mon cher Braulard, dit Lousteau; mais
-nous venons pour les billets du journal tous les thtres des boulevards:
-moi comme rdacteur en chef, monsieur comme rdacteur
-de chaque thtre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah, oui, Finot a vendu son journal. J'ai su l'affaire. Il va
-bien, Finot. Je lui donne dner la fin de la semaine. Si vous
-voulez me faire l'honneur et le plaisir de venir, vous pouvez amener
-vos pouses, il y aura noces et festins, nous avons Adle Dupuis,
-Ducange, Frdric Du Petit-Mr, mademoiselle Millot ma
-matresse, nous rirons bien! nous boirons mieux!</p>
-
-<p>&mdash;Il doit tre gn, Ducange, il a perdu son procs.</p>
-
-<p>&mdash;Je lui ai prt dix mille francs, le succs de Calas va me les
-rendre; aussi l'ai-je chauff! Ducange est un homme d'esprit, il a
-des moyens... Lucien croyait rver en entendant cet homme apprcier
-les talents des auteurs.&mdash;Coralie a gagn, lui dit Braulard
-de l'air d'un juge comptent. Si elle est bonne enfant, je la soutiendrai
-secrtement contre la cabale son dbut au Gymnase.
-coutez? Pour elle, j'aurai des hommes bien mis aux galeries qui
-souriront et qui feront de petits murmures afin d'entraner l'applaudissement.
-Voil un mange qui pose une femme. Elle me plat,
-Coralie, et vous devez tre content d'elle, elle a des sentiments.
-Ah! je puis faire chuter qui je veux...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_318">318</span>
-&mdash;Mais pour les billets? dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, j'irai les prendre chez monsieur, vers les premiers
-jours de chaque mois. Monsieur est votre ami, je le traiterai comme
-vous. Vous avez cinq thtres, on vous donnera trente billets; ce
-sera quelque chose comme soixante-quinze francs par mois. Peut-tre
-dsirez-vous une avance? dit le marchand de billets en revenant
- son secrtaire et tirant sa caisse pleine d'cus.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, dit Lousteau, nous garderons cette ressource pour
-les mauvais jours...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, reprit Braulard en s'adressant Lucien, j'irai travailler
-avec Coralie ces jours-ci, nous nous entendrons bien.</p>
-
-<p>Lucien ne regardait pas sans un tonnement profond le cabinet
-de Braulard o il voyait une bibliothque, des gravures, un meuble
-convenable. En passant par le salon, il en remarqua l'ameublement
-galement loign de la mesquinerie et du trop grand luxe.
-La salle manger lui parut tre la pice la mieux tenue, il en plaisanta.</p>
-
-<p>&mdash;Mais Braulard est gastronome, dit Lousteau. Ses dners, cits
-dans la littrature dramatique, sont en harmonie avec sa caisse.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai de bons vins, rpondit modestement Braulard. Allons,
-voil mes allumeurs, s'cria-t-il en entendant des voix enroues et
-le bruit de pas singuliers dans l'escalier.</p>
-
-<p>En sortant, Lucien vit dfiler devant lui la puante escouade des
-claqueurs et des vendeurs de billets, tous gens casquettes, pantalons
-mrs, redingotes rpes, figures patibulaires, bleutres,
-verdtres, boueuses, rabougries, barbes longues, aux yeux froces
-et patelins tout la fois, horrible population qui vit et foisonne
-sur les boulevards de Paris, qui, le matin, vend des chanes
-de sret, des bijoux en or pour vingt-cinq sous, et qui claque sous
-les lustres le soir, qui se plie enfin toutes les fangeuses ncessits
-de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Voil les Romains! dit Lousteau en riant, voil la gloire des
-actrices et des auteurs dramatiques. Vu de prs, a n'est pas plus
-beau que la ntre.</p>
-
-<p>&mdash;Il est difficile, rpondit Lucien en revenant chez lui, d'avoir
-des illusions sur quelque chose Paris. Il y a des impts sur tout,
-on y vend tout, on y fabrique tout, mme le succs.</p>
-
-<p>Les convives de Lucien taient Dauriat, le directeur du Panorama,
-Matifat et Florine, Camusot, Lousteau, Finot, Nathan, Hector
-<span class="pagenum" id="Page_319">319</span>
-Merlin et madame du Val-Noble, Flicien Vernou, Blondet, Vignon,
-Philippe Bridau, Mariette, Giroudeau, Cardot et Florentine,
-Bixiou. Il avait invit ses amis du Cnacle. Tullia la danseuse, qui,
-disait-on, tait peu cruelle pour du Bruel, fut aussi de la partie,
-mais sans son duc, ainsi que les propritaires des journaux o travaillaient
-Nathan, Merlin, Vignon et Vernou. Les convives formaient
-une assemble de trente personnes, la salle manger de Coralie ne
-pouvait en contenir davantage.</p>
-
-<p>Vers huit heures, au feu des lustres allums, les meubles, les tentures,
-les fleurs de ce logis prirent cet air de fte qui prte au luxe
-parisien l'apparence d'un rve. Lucien prouva le plus indfinissable
-mouvement de bonheur, de vanit satisfaite et d'esprance en se
-voyant le matre de ces lieux, il ne s'expliquait plus ni comment ni
-par qui ce coup de baguette avait t frapp. Florine et Coralie,
-mises avec la folle recherche et la magnificence artiste des actrices,
-souriaient au pote de province comme deux anges chargs de lui ouvrir
-les portes du palais des Songes. Lucien songeait presque. En
-quelques mois sa vie avait si brusquement chang d'aspect, il tait
-si promptement pass de l'extrme misre l'extrme opulence,
-que par moments il lui prenait des inquitudes comme aux gens
-qui, tout en rvant, se savent endormis. Son &oelig;il exprimait nanmoins
- la vue de cette belle ralit une confiance laquelle des envieux
-eussent donn le nom de fatuit. Lui-mme, il avait chang.
-Heureux tous les jours, ses couleurs avaient pli, son regard tait
-tremp des moites expressions de la langueur; enfin, selon le mot
-de madame d'Espard, il avait l'<i>air aim</i>. Sa beaut y gagnait.
-La conscience de son pouvoir et de sa force perait dans sa physionomie
-claire par l'amour et par l'exprience. Il contemplait enfin
-le monde littraire et la socit face face, en croyant pouvoir s'y
-promener en dominateur. A ce pote, qui ne devait rflchir que
-sous le poids du malheur, le prsent parut tre sans soucis. Le succs
-enflait les voiles de son esquif, il avait ses ordres les instruments
-ncessaires ses projets: une maison monte, une matresse que tout
-Paris lui enviait, un quipage, enfin des sommes incalculables dans
-son critoire. Son me, son c&oelig;ur et son esprit s'taient galement
-mtamorphoss: il ne songeait plus discuter les moyens en prsence
-de si beaux rsultats. Ce train de maison semblera si justement
-suspect aux conomistes qui ont pratiqu la vie parisienne,
-qu'il n'est pas inutile de montrer la base, quelque frle qu'elle
-<span class="pagenum" id="Page_320">320</span>
-ft, sur laquelle reposait le bonheur matriel de l'actrice et de
-son pote. Sans se compromettre, Camusot avait engag les fournisseurs
-de Coralie lui faire crdit pendant au moins trois mois.
-Les chevaux, les gens, tout devait donc aller comme par enchantement
-pour ces deux enfants empresss de jouir, et qui jouissaient
-de tout avec dlices. Coralie vint prendre Lucien par la main et
-l'initia par avance au coup de thtre de la salle manger, pare
-de son couvert splendide, de ses candlabres chargs de quarante
-bougies, aux recherches royales du dessert, et au menu, l'&oelig;uvre de
-Chevet. Lucien baisa Coralie au front en la pressant sur son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;J'arriverai, mon enfant, lui dit-il, et je te rcompenserai de
-tant d'amour et de tant de dvouement.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit-elle, es-tu content?</p>
-
-<p>&mdash;Je serais bien difficile.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, ce sourire paye tout, rpondit-elle en apportant par
-un mouvement de serpent ses lvres aux lvres de Lucien.</p>
-
-<p>Ils trouvrent Florine, Lousteau, Matifat et Camusot en train
-d'arranger les tables de jeu. Les amis de Lucien arrivaient. Tous
-ces gens s'intitulaient dj les amis de Lucien. On joua de neuf
-heures minuit. Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun
-jeu; mais Lousteau perdit mille francs et les emprunta Lucien
-qui ne crut pas pouvoir se dispenser de les prter, car son ami les
-lui demanda. A dix heures environ, Michel, Fulgence et Joseph se
-prsentrent. Lucien, qui alla causer avec eux dans un coin, trouva
-leurs visages assez froids et srieux, pour ne pas dire contraints.
-D'Arthez n'avait pu venir, il achevait son livre. Lon Giraud tait
-occup par la publication du premier numro de sa Revue. Le
-Cnacle avait envoy ses trois artistes qui devaient se trouver moins
-dpayss que les autres au milieu d'une orgie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, mes enfants, dit Lucien en affichant un petit ton
-de supriorit, vous verrez que le <i>petit farceur</i> peut devenir un
-<i>grand politique</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux que de m'tre tromp, dit Michel.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vis avec Coralie en attendant mieux? lui demanda Fulgence.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit Lucien d'un air qu'il voulait rendre naf. Coralie
-avait un pauvre vieux ngociant qui l'adorait, elle l'a mis la porte.
-Je suis plus heureux que ton frre Philippe qui ne sait comment
-gouverner Mariette, ajouta-t-il en regardant Joseph Bridau.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_321">321</span>
-&mdash;Enfin, dit Fulgence, tu es maintenant un homme comme un
-autre, tu feras ton chemin.</p>
-
-<p>&mdash;Un homme qui pour vous restera le mme en quelque situation
-qu'il se trouve, rpondit Lucien.</p>
-
-<p>Michel et Fulgence se regardrent en changeant un sourire
-moqueur que vit Lucien, et qui lui fit comprendre le ridicule de
-sa phrase.</p>
-
-<p>&mdash;Coralie est bien admirablement belle, s'cria Joseph Bridau.
-Quel magnifique portrait faire!</p>
-
-<p>&mdash;Et bonne, rpondit Lucien. Foi d'homme, elle est anglique;
-mais tu feras son portrait; prends-la, si tu veux, pour modle
-de ta Vnitienne amene au vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes les femmes qui aiment sont angliques, dit Michel
-Chrestien.</p>
-
-<p>En ce moment Raoul Nathan se prcipita sur Lucien avec une
-furie d'amiti, lui prit les mains et les lui serra.</p>
-
-<p>&mdash;Mon bon ami, non-seulement vous tes un grand homme,
-mais encore vous avez du c&oelig;ur, ce qui est aujourd'hui plus rare
-que le gnie, dit-il. Vous tes dvou vos amis. Enfin, je suis
-vous la vie, la mort, et n'oublierai jamais ce que vous avez fait
-cette semaine pour moi.</p>
-
-<p>Lucien, au comble de la joie en se voyant patelin par un homme
-dont s'occupait la Renomme, regarda ses trois amis du Cnacle
-avec une sorte de supriorit. Cette entre de Nathan tait due la
-communication que Merlin lui avait faite de l'preuve de l'article
-en faveur de son livre, et qui paraissait dans le journal du lendemain.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai consenti crire l'attaque, rpondit Lucien l'oreille
-de Nathan, qu' la condition d'y rpondre moi-mme. Je suis des
-vtres.</p>
-
-<p>Il revint ses trois amis du Cnacle, enchant d'une circonstance
-qui justifiait la phrase de laquelle avait ri Fulgence.</p>
-
-<p>&mdash;Vienne le livre de d'Arthez, et je suis en position de lui tre
-utile. Cette chance seule m'engagerait rester dans les journaux.</p>
-
-<p>&mdash;Y es-tu libre? dit Michel.</p>
-
-<p>&mdash;Autant qu'on peut l'tre quand on est indispensable, rpondit
-Lucien avec une fausse modestie.</p>
-
-<p>Vers minuit, les convives furent attabls, et l'orgie commena.
-Les discours furent plus libres chez Lucien que chez Matifat, car personne
-<span class="pagenum" id="Page_322">322</span>
-ne souponna la divergence de sentiments qui existait entre les
-trois dputs du Cnacle et les reprsentants des journaux. Ces jeunes
-esprits, si dpravs par l'habitude du Pour et du Contre, en
-vinrent aux prises, et se renvoyrent les plus terribles axiomes de
-la jurisprudence qu'enfantait alors le journalisme. Claude Vignon,
-qui voulait conserver la critique un caractre auguste, s'leva
-contre la tendance des petits journaux vers la personnalit, disant
-que plus tard les crivains arriveraient se dconsidrer eux-mmes.
-Lousteau, Merlin et Finot prirent alors ouvertement la
-dfense de ce systme, appel dans l'argot du journalisme la <i>blague</i>,
-en soutenant que ce serait comme un poinon l'aide duquel
-on marquerait le talent.</p>
-
-<p>&mdash;Tous ceux qui rsisteront cette preuve seront des hommes
-rellement forts, dit Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, s'cria Merlin, pendant les ovations des grands
-hommes, il faut autour d'eux, comme autour des triomphateurs
-romains, un concert d'injures.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! dit Lucien, tous ceux de qui l'on se moquera croiront
-leur triomphe!</p>
-
-<p>&mdash;Ne dirait-on pas que cela te regarde? s'cria Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Et nos sonnets! dit Michel Chrestien, ne nous vaudraient-ils
-pas le triomphe de Ptrarque?</p>
-
-<p>&mdash;L'or (Laure) y est dj pour quelque chose, dit Dauriat dont
-le calembour excita des acclamations gnrales.</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Faciamus experimentum in anima vili</i>, rpondit
-Lucien en souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! malheur ceux que le Journal ne discutera pas, et
-auxquels il jettera des couronnes leur dbut! Ceux-l seront relgus
-comme des saints dans leur niche, et personne n'y fera plus
-la moindre attention, dit Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;On leur dira comme Champcenetz au marquis de Genlis, qui
-regardait trop amoureusement sa femme:&mdash;Passez, bonhomme,
-on vous a dj donn, dit Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;En France, le succs tue, dit Finot. Nous y sommes trop jaloux
-les uns des autres pour ne pas vouloir oublier et faire oublier
-les triomphes d'autrui.</p>
-
-<p>&mdash;C'est en effet la contradiction qui donne la vie en littrature,
-dit Claude Vignon.</p>
-
-<p>&mdash;Comme dans la nature, o elle rsulte de deux principes qui
-<span class="pagenum" id="Page_323">323</span>
-se combattent, s'cria Fulgence. Le triomphe de l'un sur l'autre
-est la mort.</p>
-
-<p>&mdash;Comme en politique, ajouta Michel Chrestien.</p>
-
-<p>&mdash;Nous venons de le prouver, dit Lousteau. Dauriat vendra
-cette semaine deux mille exemplaires du livre de Nathan. Pourquoi?
-Le livre attaqu sera bien dfendu.</p>
-
-<p>&mdash;Comment un article semblable, dit Merlin en prenant l'preuve
-de son journal du lendemain, n'enlverait-il pas une dition?</p>
-
-<p>&mdash;Lisez-moi l'article? dit Dauriat. Je suis libraire partout, mme
-en soupant.</p>
-
-<p>Merlin lut le triomphant article de Lucien, qui fut applaudi par
-toute l'assemble.</p>
-
-<p>&mdash;Cet article aurait-il pu se faire sans le premier? demanda
-Lousteau.</p>
-
-<p>Dauriat tira de sa poche l'preuve du troisime article et le lut.
-Finot suivit avec attention la lecture de cet article destin au second
-numro de sa Revue; et, en sa qualit de rdacteur en chef,
-il exagra son enthousiasme.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit-il, si Bossuet vivait dans notre sicle, il n'et
-pas crit autrement.</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois bien, dit Merlin. Bossuet aujourd'hui serait journaliste.</p>
-
-<p>&mdash;A Bossuet II! dit Claude Vignon en levant son verre et saluant
-ironiquement Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;A mon Christophe Colomb! rpondit Lucien en portant un
-toast Dauriat.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! cria Nathan.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce un surnom? demanda mchamment Merlin en regardant
- la fois Finot et Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous continuez ainsi, dit Dauriat, nous ne pourrons pas
-vous suivre, et ces messieurs, ajouta-t-il en montrant Matifat et
-Camusot, ne vous comprendront plus. La plaisanterie est comme
-le coton qui fil trop fin, casse, a dit Bonaparte.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit Lousteau, nous sommes tmoins d'un fait
-grave, inconcevable, inou, vraiment surprenant. N'admirez-vous
-pas la rapidit avec laquelle notre ami s'est chang de provincial
-en journaliste?</p>
-
-<p>&mdash;Il tait n journaliste, dit Dauriat.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_324">324</span>
-&mdash;Mes enfants, dit alors Finot en se levant, et tenant une bouteille
-de vin de Champagne la main, nous avons protg tous et tous encourag
-les dbuts de notre amphitryon dans la carrire o il a surpass
-nos esprances. En deux mois il a fait ses preuves par les
-beaux articles que nous connaissons: je propose de le baptiser journaliste
-authentiquement.</p>
-
-<p>&mdash;Une couronne de roses afin de constater sa double victoire,
-cria Bixiou en regardant Coralie.</p>
-
-<p>Coralie fit un signe Brnice qui alla chercher de vieilles
-fleurs artificielles dans les cartons de l'actrice. Une couronne de
-roses fut bientt tresse ds que la grosse femme de chambre eut
-apport des fleurs avec lesquelles se parrent grotesquement ceux qui
-se trouvaient les plus ivres. Finot, le grand-prtre, versa quelques
-gouttes de vin de Champagne sur la belle tte blonde de Lucien en
-prononant avec une dlicieuse gravit ces paroles sacramentales:&mdash;Au
-nom du Timbre, du Cautionnement et de l'Amende, je le
-baptise journaliste. Que tes articles te soient lgers!</p>
-
-<p>&mdash;Et pays sans dduction des blancs! dit Merlin.</p>
-
-<p>En ce moment Lucien aperut les visages attrists de Michel
-Chrestien, de Joseph Bridau et de Fulgence Ridal qui prirent leurs
-chapeaux et sortirent au milieu d'un hurrah d'imprcations.</p>
-
-<p>&mdash;Voil de singuliers chrtiens? dit Merlin.</p>
-
-<p>&mdash;Fulgence tait un bon garon, reprit Lousteau; mais <i>ils</i> l'ont
-perverti de morale.</p>
-
-<p>&mdash;Qui? demanda Claude Vignon.</p>
-
-<p>&mdash;Des jeunes hommes graves qui s'assemblent dans un <i>musico</i>
-philosophique et religieux de la rue des Quatre-Vents, o l'on s'inquite
-du sens gnral de l'Humanit... rpondit Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! oh!</p>
-
-<p>&mdash;... On y cherche savoir si elle tourne sur elle-mme, dit
-Blondet en continuant, ou si elle est en progrs. Ils taient trs-embarrasss
-entre la ligne droite et la ligne courbe, ils trouvaient
-un non-sens au triangle biblique, et il leur est alors apparu je ne
-sais quel prophte qui s'est prononc pour la spirale.</p>
-
-<p>&mdash;Des hommes runis peuvent inventer des btises plus dangereuses,
-s'cria Lucien qui voulut dfendre le Cnacle.</p>
-
-<p>&mdash;Tu prends ces thories-l pour des paroles oiseuses, dit Flicien
-Vernou, mais il vient un moment o elles se transforment en
-coups de fusil ou en guillotine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_325">325</span>
-&mdash;Ils n'en sont encore, dit Bixiou, qu' chercher la pense
-providentielle du vin de Champagne, le sens humanitaire des pantalons
-et la petite bte qui fait aller le monde. Ils ramassent des
-grands hommes tombs, comme Vico, Saint-Simon, Fourier. J'ai
-bien peur qu'ils ne tournent la tte mon pauvre Joseph Bridau.</p>
-
-<p>&mdash;Y enseigne-t-on la gymnastique et l'orthopdie des esprits?
-demanda Merlin.</p>
-
-<p>&mdash;a se pourrait, rpondit Finot. Rastignac m'a dit que Bianchon
-donnait dans ces rveries.</p>
-
-<p>&mdash;Leur chef visible n'est-il pas d'Arthez, dit Nathan, un petit
-jeune homme qui doit nous avaler tous?</p>
-
-<p>&mdash;C'est un homme de gnie! s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime mieux un verre de vin de Xrs, dit Claude Vignon en
-souriant.</p>
-
-<p>En ce moment, chacun expliquait son caractre son voisin.
-Quand les gens d'esprit en arrivent vouloir s'expliquer eux-mmes,
- donner la clef de leurs c&oelig;urs, il est sr que l'ivresse les a
-pris en croupe. Une heure aprs, tous les convives, devenus les
-meilleurs amis du monde, se traitaient de grands hommes, d'hommes
-forts, de gens qui l'avenir appartenait. Lucien, en qualit
-de matre de maison, avait conserv quelque lucidit dans l'esprit:
-il couta des sophismes qui le frapprent et achevrent l'&oelig;uvre de
-sa dmoralisation.</p>
-
-<p>&mdash;Mes enfants, dit Finot, le parti libral est oblig de raviver
-sa polmique, car il n'a rien dire en ce moment contre le gouvernement,
-et vous comprenez dans quel embarras se trouve alors
-l'Opposition. Qui de vous veut crire une brochure pour demander
-le rtablissement du droit d'anesse, afin de faire crier contre
-les desseins secrets de la Cour? La brochure sera bien paye.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit Hector Merlin, c'est dans mes opinions.</p>
-
-<p>&mdash;Ton parti dirait que tu le compromets, rpliqua Finot. Flicien,
-charge-toi de cette brochure, Dauriat l'ditera, nous garderons
-le secret.</p>
-
-<p>&mdash;Combien donne-t-on? dit Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Six cents francs! Tu signeras: le comte C...</p>
-
-<p>&mdash;a va! dit Vernou.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez donc lever le canard jusqu' la politique, reprit
-Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;C'est l'affaire de Chabot transporte dans la sphre des ides,
-<span class="pagenum" id="Page_326">326</span>
-reprit Finot. On attribue des intentions au Gouvernement, et l'on
-dchane contre lui l'opinion publique.</p>
-
-<p>&mdash;Je serai toujours dans le plus profond tonnement de voir un
-gouvernement abandonnant la direction des ides des drles comme
-nous autres, dit Claude Vignon.</p>
-
-<p>&mdash;Si le Ministre commet la sottise de descendre dans l'arne, reprit
-Finot, on le mne tambour battant; s'il se pique, on envenime
-la question, on dsaffectionne les masses. Le Journal ne risque jamais
-rien, l o le pouvoir a toujours tout perdre.</p>
-
-<p>&mdash;La France est annule jusqu'au jour o le Journal sera mis
-hors la loi, reprit Claude Vignon. Vous faites d'heure en heure des
-progrs, dit-il Finot. Vous serez les Jsuites, moins la foi, la
-pense fixe, la discipline et l'union.</p>
-
-<p>Chacun regagna les tables de jeu. Les lueurs de l'aurore firent
-bientt plir les bougies.</p>
-
-<p>&mdash;Tes amis de la rue des Quatre-Vents taient tristes comme
-des condamns mort, dit Coralie son amant.</p>
-
-<p>&mdash;Ils taient les juges, rpondit le pote.</p>
-
-<p>&mdash;Les juges sont plus amusants que a, dit Coralie.</p>
-
-<p>Lucien vit pendant un mois son temps pris par des soupers,
-des dners, des djeuners, des soires, et fut entran par un
-courant invincible dans un tourbillon de plaisirs et de travaux
-faciles. Il ne calcula plus. La puissance du calcul au milieu des
-complications de la vie est le sceau des grandes volonts que
-les potes, les gens faibles ou purement spirituels ne contrefont jamais.
-Comme la plupart des journalistes, Lucien vcut au jour le
-jour, dpensant son argent mesure qu'il le gagnait, ne songeant
-point aux charges priodiques de la vie parisienne, si crasantes
-pour ces bohmiens. Sa mise et sa tournure rivalisaient avec celles
-des dandies les plus clbres. Coralie aimait, comme tous les fanatiques,
- parer son idole; elle se ruina pour donner son cher
-pote cet lgant mobilier des lgants qu'il avait tant dsir pendant
-sa premire promenade aux Tuileries. Lucien eut alors des
-cannes merveilleuses, une charmante lorgnette, des boutons de
-diamants, des anneaux pour ses cravates du matin, des bagues
-la chevalire, enfin des gilets mirifiques en assez grand nombre
-pour pouvoir assortir les couleurs de sa mise. Il passa bientt dandy.
-Le jour o il se rendit l'invitation du diplomate allemand, sa mtamorphose
-excita une sorte d'envie contenue chez les jeunes gens
-<span class="pagenum" id="Page_327">327</span>
-qui s'y trouvrent, et qui tenaient le haut du pav dans le royaume
-de la fashion, tels que de Marsay, Vandenesse, Ajuda-Pinto,
-Maxime de Treilles, Rastignac, le duc de Maufrigneuse, Beaudenord,
-Manerville, etc. Les hommes du monde sont jaloux entre
-eux la manire des femmes. La comtesse de Montcornet et la
-marquise d'Espard, pour qui le dner se donnait, eurent Lucien
-entre elles, et le comblrent de coquetteries.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc avez-vous quitt le monde! lui demanda la
-marquise, il tait si dispos vous bien accueillir, vous fter. J'ai
-une querelle vous faire! vous me deviez une visite, et je l'attends
-encore. Je vous ai aperu l'autre jour l'Opra, vous n'avez pas
-daign venir me voir ni me saluer.</p>
-
-<p>&mdash;Votre cousine, madame, m'a si positivement signifi mon
-cong...</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne connaissez pas les femmes, rpondit madame d'Espard
-en interrompant Lucien. Vous avez bless le c&oelig;ur le plus
-anglique et l'me la plus noble que je connaisse. Vous ignorez
-tout ce que Louise voulait faire pour vous, et combien elle mettait
-de finesse dans son plan. Oh! elle et russi, fit-elle une
-muette dngation de Lucien. Son mari qui maintenant est
-mort, comme il devait mourir, d'une indigestion, n'allait-il pas
-lui rendre, tt ou tard, sa libert? Croyez-vous qu'elle voult tre
-madame Chardon? Le titre de comtesse de Rubempr valait bien la
-peine d'tre conquis. Voyez-vous? l'amour est une grande vanit
-qui doit s'accorder, surtout en mariage, avec toutes les autres vanits.
-Je vous aimerais la folie, c'est--dire assez pour vous
-pouser, il me serait trs-dur de m'appeler madame Chardon. Convenez-en?
-Maintenant, vous avez vu les difficults de la vie
-Paris, vous savez combien de dtours il faut faire pour arriver
-au but; eh! bien, avouez que pour un inconnu sans fortune,
-Louise aspirait une faveur presque impossible, elle devait donc
-ne rien ngliger. Vous avez beaucoup d'esprit, mais quand nous
-aimons, nous en avons encore plus que l'homme le plus spirituel.
-Ma cousine voulait employer ce ridicule Chtelet... Je vous
-dois des plaisirs, vos articles contre lui m'ont fait bien rire! dit-elle
-en s'interrompant.</p>
-
-<p>Lucien ne savait plus que penser. Initi aux trahisons et aux
-perfidies du journalisme, il ignorait celles du monde; aussi, malgr
-sa perspicacit, devait-il recevoir de rudes leons.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_328">328</span>
-&mdash;Comment, madame, dit le pote dont la curiosit fut vivement
-veille, ne protgez-vous pas le Hron?</p>
-
-<p>&mdash;Mais dans le monde on est forc de faire des politesses ses
-plus cruels ennemis, de paratre s'amuser avec les ennuyeux, et
-souvent on sacrifie en apparence ses amis pour les mieux servir.
-Vous tes donc encore bien neuf? Comment, vous qui voulez crire,
-vous ignorez les tromperies courantes du monde. Si ma cousine a
-sembl vous sacrifier au Hron, ne le fallait-il pas pour mettre cette
-influence profit pour vous, car notre homme est trs-bien vu par
-le Ministre actuel; aussi, lui avons-nous dmontr que jusqu' un
-certain point vos attaques le servaient, afin de pouvoir vous raccommoder
-tous deux, un jour. On a ddommag Chtelet de vos
-perscutions. Comme le disait des Lupeaulx aux ministres: Pendant
-que les journaux tournent Chtelet en ridicule, ils laissent en
-repos le Ministre.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Blondet m'a fait esprer que j'aurais le plaisir de
-vous voir <ins id="cor_66" title="il faut sans doute lire chez moi">chez vous</ins>, dit la comtesse de Montcornet pendant le temps
-que la marquise abandonna Lucien ses rflexions. Vous y trouverez
-quelques artistes, des crivains et une femme qui a le plus vif
-dsir de vous connatre, mademoiselle des Touches, un de ces talents
-rares parmi notre sexe, et chez qui sans doute vous irez. Mademoiselle
-des Touches, Camille Maupin, si vous voulez, a l'un des
-salons les plus remarquables de Paris, elle est prodigieusement riche;
-on lui a dit que vous tes aussi beau que spirituel, elle se
-meurt d'envie de vous voir.</p>
-
-<p>Lucien ne put que se confondre en remercments, et jeta sur
-Blondet un regard d'envie. Il y avait autant de diffrence entre une
-femme du genre et de la qualit de la comtesse de Montcornet et
-Coralie qu'entre Coralie et une fille des rues. Cette comtesse, jeune,
-belle et spirituelle, avait, pour beaut spciale, la blancheur excessive
-des femmes du Nord; sa mre tait ne princesse Scherbellof,
-aussi le ministre, avant de dner, lui avait-il prodigu ses plus respectueuses
-attentions. La marquise avait alors achev de sucer ddaigneusement
-une aile de poulet.</p>
-
-<p>&mdash;Ma pauvre Louise, dit-elle Lucien, avait tant d'affection pour
-vous! j'tais dans la confidence du bel avenir qu'elle rvait pour
-vous: elle aurait support bien des choses, mais quel mpris vous
-lui avez marqu en lui renvoyant ses lettres! Nous pardonnons les
-cruauts, il faut encore croire en nous pour nous blesser; mais
-<span class="pagenum" id="Page_329">329</span>
-l'indiffrence!... l'indiffrence est comme la glace des ples, elle
-touffe tout. Allons, convenez-en, vous avez perdu des trsors par
-votre faute. Pourquoi rompre? Quand mme vous eussiez t ddaign,
-n'avez-vous pas votre fortune faire, votre nom reconqurir?
-Louise pensait tout cela.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne m'avoir rien dit? rpondit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon Dieu, c'est moi qui lui ai donn le conseil de ne pas
-vous mettre dans sa confidence. Tenez, entre nous, en vous voyant
-si peu fait au monde, je vous craignais: j'avais peur que votre inexprience,
-votre ardeur tourdie ne dtruisissent ou ne drangeassent
-ses calculs et nos plans. Pouvez-vous maintenant vous souvenir
-de vous-mme? Avouez-le? vous seriez de mon opinion en
-voyant aujourd'hui votre Sosie. Vous ne vous ressemblez plus. L
-est le seul tort que nous ayons eu. Mais, en mille, se rencontre-t-il
-un homme qui runisse tant d'esprit une si merveilleuse aptitude
- prendre l'unisson? Je n'ai pas cru que vous fussiez une si surprenante
-exception. Vous vous tes mtamorphos si promptement,
-vous vous tes si facilement initi aux faons parisiennes, que je ne
-vous ai pas reconnu au Bois de Boulogne, il y a un mois.</p>
-
-<p>Lucien coutait cette grande dame avec un plaisir inexprimable:
-elle joignait ses paroles flatteuses un air si confiant, si mutin, si
-naf; elle paraissait s'intresser lui si profondment, qu'il crut
-quelque prodige semblable celui de sa premire soire au Panorama-Dramatique.
-Depuis cet heureux soir, tout le monde lui souriait,
-il attribuait sa jeunesse une puissance talismanique, il
-voulut alors prouver la marquise en se promettant de ne pas se
-laisser surprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Quels taient donc, madame, ces plans devenus aujourd'hui
-des chimres?</p>
-
-<p>&mdash;Louise voulait obtenir du roi une ordonnance qui vous permt
-de porter le nom et le titre de Rubempr. Elle voulait enterrer
-le Chardon. Ce premier succs, si facile obtenir alors, et que
-maintenant vos opinions rendent presque impossible, tait pour vous
-une fortune. Vous traiterez ces ides de visions et de bagatelles;
-mais nous savons un peu la vie, et nous connaissons tout ce qu'il
-y a de solide dans un titre de comte port par un lgant, par un
-ravissant jeune homme. Annoncez ici devant quelques jeunes Anglaises
-millionnaires ou devant des hritires: <i>Monsieur Chardon</i>
-ou <i>Monsieur le comte de Rubempr</i>? il se ferait deux
-<span class="pagenum" id="Page_330">330</span>
-mouvements bien diffrents. Ft-il endett, le comte trouverait les
-c&oelig;urs ouverts, sa beaut mise en lumire serait comme un diamant
-dans une riche monture. Monsieur Chardon ne serait pas seulement
-remarqu. Nous n'avons pas cr ces ides, nous les trouvons
-rgnant partout, mme parmi les bourgeois. Vous tournez en
-ce moment le dos la fortune. Regardez ce joli jeune homme, le
-vicomte Flix de Vandenesse, il est un des deux secrtaires particuliers
-du roi. Le roi aime assez les jeunes gens de talent, et celui-l
-quand il est arriv de sa province, n'avait pas un bagage plus
-lourd que le vtre, vous avez mille fois plus d'esprit que lui; mais
-appartenez-vous une grande famille? avez-vous un nom? Vous
-connaissez des Lupeaulx, son nom ressemble au vtre, il se nomme
-Chardin; mais il ne vendrait pas pour un million sa mtairie des
-Lupeaulx, il sera quelque jour comte des Lupeaulx, et son petit-fils
-deviendra peut-tre un grand seigneur. Si vous continuez marcher
-dans la fausse voie o vous vous tes engag, vous tes perdu.
-Voyez combien monsieur mile Blondet est plus sage que vous? il est
-dans un journal qui soutient le pouvoir, il est bien vu par toutes les
-puissances du jour, il peut sans danger se mler avec les Libraux,
-il pense bien; aussi parviendra-t-il tt ou tard; mais il a su choisir
-et son opinion et ses protections. Cette jolie personne, votre voisine,
-est une demoiselle de Troisville qui a deux pairs de France
-et deux dputs dans sa famille, elle a fait un riche mariage cause
-de son nom; elle reoit beaucoup, elle aura de l'influence et remuera
-le monde politique pour ce petit monsieur mile Blondet.
-A quoi vous mne une Coralie? vous trouver perdu de dettes et
-fatigu de plaisirs dans quelques annes d'ici. Vous placez mal votre
-amour, et vous arrangez mal votre vie. Voil ce que me disait l'autre
-jour l'Opra la femme que vous prenez plaisir blesser. En
-dplorant l'abus que vous faites de votre talent et de votre belle
-jeunesse, elle ne s'occupait pas d'elle, mais de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si vous disiez vrai, madame! s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Quel intrt verriez-vous des mensonges? fit la marquise
-en jetant sur Lucien un regard hautain et froid qui le replongea dans
-le nant.</p>
-
-<p>Lucien interdit ne reprit pas la conversation, la marquise offense
-ne lui parla plus. Il fut piqu, mais il reconnut qu'il y avait eu
-de sa part maladresse et se promit de la rparer. Il se tourna vers
-madame de Montcornet et lui parla de Blondet en exaltant le mrite
-<span class="pagenum" id="Page_331">331</span>
-de ce jeune crivain. Il fut bien reu par la comtesse qui l'invita,
-sur un signe de madame d'Espard, sa prochaine soire, en lui demandant
-s'il n'y verrait pas avec plaisir madame de Bargeton, qui,
-malgr son deuil, y viendrait: il ne s'agissait pas d'une grande soire,
-c'tait sa runion des petits jours, on serait entre amis.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la marquise, dit Lucien, prtend que tous les torts
-sont de mon ct, n'est-ce pas sa cousine tre bonne pour
-moi?</p>
-
-<p>&mdash;Faites cesser les attaques ridicules dont elle est l'objet, qui
-d'ailleurs la compromettent fortement avec un homme de qui elle se
-moque, et vous aurez bientt sign la paix. Vous vous tes cru jou
-par elle, m'a-t-on dit, moi je l'ai vue bien triste de votre abandon.
-Est-il vrai qu'elle ait quitt sa province avec vous et pour vous?</p>
-
-<p>Lucien regarda la comtesse en souriant, sans oser rpondre.</p>
-
-<p>&mdash;Comment pouviez-vous vous dfier d'une femme qui vous faisait
-de tels sacrifices! Et d'ailleurs belle et spirituelle comme elle
-l'est, elle devait tre aime <i>quand mme</i>. Madame de Bargeton vous
-aimait moins pour vous que pour vos talents. Croyez-moi, les femmes
-aiment l'esprit avant d'aimer la beaut, dit-elle en regardant
-mile Blondet la drobe.</p>
-
-<p>Lucien reconnut dans l'htel du ministre les diffrences qui existent
-entre le grand monde et le monde exceptionnel o il vivait
-depuis quelque temps. Ces deux magnificences n'avaient aucune
-similitude, aucun point de contact. La hauteur et la disposition des
-pices dans cet appartement, l'un des plus riches du faubourg
-Saint-Germain; les vieilles dorures des salons, l'ampleur des dcorations,
-la richesse srieuse des accessoires, tout lui tait tranger,
-nouveau; mais l'habitude si promptement prise des choses de luxe
-empcha Lucien de paratre tonn. Sa contenance fut aussi loigne
-de l'assurance et de la fatuit que de la complaisance et de la
-servilit. Le pote eut bonne faon et plut ceux qui n'avaient aucune
-raison de lui tre hostiles, comme les jeunes gens qui sa
-soudaine introduction dans le grand monde, ses succs et sa beaut
-donnrent de la jalousie. En sortant de table, il offrit le bras madame
-d'Espard qui l'accepta. En voyant Lucien courtis par la marquise
-d'Espard, Rastignac vint se recommander de leur compatriotisme,
-et lui rappeler leur premire entrevue chez madame du
-Val-Noble. Le jeune noble parut vouloir se lier avec le grand
-homme de sa province en l'invitant venir djeuner chez lui quelque
-<span class="pagenum" id="Page_332">332</span>
-matin, et s'offrant lui faire connatre les jeunes gens la
-mode. Lucien accepta cette proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Le cher Blondet en sera, dit Rastignac.</p>
-
-<p>Le ministre vint se joindre au groupe form par le marquis de
-Ronquerolles, le duc de Rhtor, de Marsay, le gnral Montriveau,
-Rastignac et Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Trs-bien, dit-il Lucien avec la bonhomie allemande sous
-laquelle il cachait sa redoutable finesse, vous avez fait la paix avec
-madame d'Espard, elle est enchante de vous, et nous savons tous,
-dit-il en regardant les hommes la ronde, combien il est difficile
-de lui plaire.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais elle adore l'esprit, dit Rastignac, et mon illustre
-compatriote en vend.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne tardera pas reconnatre le mauvais commerce qu'il
-fait, dit vivement Blondet, il nous viendra, ce sera bientt un des
-ntres.</p>
-
-<p>Il y eut autour de Lucien un chorus sur ce thme. Les hommes
-srieux lancrent quelques phrases profondes d'un ton despotique,
-les jeunes gens plaisantrent du parti libral.</p>
-
-<p>&mdash;Il a, je suis sr, dit Blondet, tir pile ou face pour la Gauche
-ou la Droite; mais il va maintenant choisir.</p>
-
-<p>Lucien se mit rire en se souvenant de sa scne au Luxembourg
-avec Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Il a pris pour cornac, dit Blondet en continuant, un tienne
-Lousteau, un bretteur de petit journal qui voit une pice de cent
-sous dans une colonne, dont la politique consiste croire au retour
-de Napolon, et, ce qui me semble encore plus niais, la reconnaissance,
-au patriotisme de messieurs du Ct Gauche. Comme
-Rubempr, les penchants de Lucien doivent tre aristocrates;
-comme journaliste, il doit tre pour le pouvoir, ou il ne sera jamais
-ni Rubempr ni secrtaire gnral.</p>
-
-<p>Lucien, qui le diplomate proposa une carte pour jouer le whist,
-excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas savoir le jeu.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, lui dit l'oreille Rastignac, arrivez de bonne heure
-chez moi le jour o vous y viendrez faire un mchant djeuner, je
-vous apprendrai le whist, vous dshonorez notre royale ville d'Angoulme,
-et je rpterai un mot de monsieur de Talleyrand en vous
-disant que, si vous ne savez pas ce jeu-l, vous vous prparez une
-vieillesse trs-malheureuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_333">333</span>
-On annona des Lupeaulx, un matre des requtes en faveur
-et qui rendait des services secrets au Ministre, homme fin et
-ambitieux qui se coulait partout. Il salua Lucien avec lequel il
-s'tait dj rencontr chez madame du Val-Noble, et il y eut dans
-son salut un semblant d'amiti qui devait tromper Lucien. En trouvant
-l le jeune journaliste, cet homme qui se faisait en politique
-ami de tout le monde, afin de n'tre pris au dpourvu par personne,
-comprit que Lucien allait obtenir dans le monde autant de
-succs que dans la littrature. Il vit un ambitieux en ce pote, et il
-l'enveloppa de protestations, de tmoignages d'amiti, d'intrt, de
-manire vieillir leur connaissance et tromper Lucien sur la valeur
-de ses promesses et de ses paroles. Des Lupeaulx avait pour principe
-de bien connatre ceux dont il voulait se dfaire, quand il
-trouvait en eux des rivaux. Ainsi Lucien fut bien accueilli par le
-monde. Il comprit tout ce qu'il devait au duc de Rhtor, au ministre,
- madame d'Espard, madame de Montcornet. Il alla causer
-avec chacune de ces femmes pendant quelques moments avant de
-partir, et dploya pour elles toute la grce de son esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle fatuit! dit des Lupeaulx la marquise quand Lucien
-la quitta.</p>
-
-<p>&mdash;Il se gtera avant d'tre mr, dit la marquise de Marsay en
-souriant. Vous devez avoir des raisons caches pour lui tourner
-ainsi la tte.</p>
-
-<p>Lucien trouva Coralie au fond de sa voiture dans la cour, elle
-tait venue l'attendre; il fut touch de cette attention, et lui raconta
-sa soire. A son grand tonnement, l'actrice approuva les nouvelles
-ides qui trottaient dj dans la tte de Lucien, et l'engagea fortement
- s'enrler sous la bannire ministrielle.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as que des coups gagner avec les Libraux, ils conspirent,
-ils ont tu le duc de Berry. Renverseront-ils le gouvernement?
-Jamais! Par eux, tu n'arriveras rien; tandis que, de l'autre
-ct, tu deviendras comte de Rubempr. Tu peux rendre des
-services, tre nomm pair de France, pouser une femme riche.
-Sois ultra. D'ailleurs, c'est bon genre, ajouta-t-elle en lanant le
-mot qui pour elle tait la raison suprme. La Val-Noble, chez qui
-je suis alle dner, m'a dit que Thodore Gaillard fondait dcidment
-son petit journal royaliste appel le Rveil, afin de riposter
-aux plaisanteries du vtre et du Miroir. A l'entendre, monsieur de
-Villle et son parti seront au Ministre avant un an. Tche de profiter
-<span class="pagenum" id="Page_334">334</span>
-de ce changement en te mettant avec eux pendant qu'ils ne
-sont rien encore; mais ne dis rien tienne ni tes amis qui seraient
-capables de te jouer quelque mauvais tour.</p>
-
-<p>Huit jours aprs, Lucien se prsenta chez madame de Montcornet,
-o il prouva la plus violente agitation en revoyant la femme
-qu'il avait tant aime, et laquelle sa plaisanterie avait perc le
-c&oelig;ur. Louise aussi s'tait mtamorphose! Elle tait redevenue ce
-qu'elle et t sans son sjour en province, grande dame. Il y avait
-dans son deuil une grce et une recherche qui annonaient une
-veuve heureuse. Lucien crut tre pour quelque chose dans cette
-coquetterie, et il ne se trompait pas; mais il avait, comme un ogre,
-got la chair frache, il resta pendant toute cette soire indcis
-entre la belle, l'amoureuse, la voluptueuse Coralie, et la sche, la
-hautaine, la cruelle Louise. Il ne sut pas prendre un parti, sacrifier
-l'actrice la grande dame. Ce sacrifice, madame de Bargeton, qui
-ressentait alors de l'amour pour Lucien en le voyant si spirituel et si
-beau, l'attendit pendant toute la soire; elle en fut pour ses frais,
-pour ses paroles insidieuses, pour ses mines coquettes, et sortit du
-salon avec un irrvocable dsir de vengeance.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, cher Lucien, dit-elle avec une bont pleine de
-grce <ins id="cor_67" title="parisenne">parisienne</ins> et de noblesse, vous deviez tre mon orgueil, et
-vous m'avez prise pour votre premire victime. Je vous ai pardonn,
-mon enfant, en songeant qu'il y avait un reste d'amour dans
-une pareille vengeance.</p>
-
-<p>Madame de Bargeton reprenait sa position par cette phrase accompagne
-d'un air royal. Lucien, qui croyait avoir mille fois raison,
-se trouvait avoir tort. Il ne fut question ni de la terrible lettre
-d'adieu par laquelle il avait rompu, ni des motifs de la rupture. Les
-femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir
-leurs torts en en plaisantant. Elles peuvent et savent tout effacer
-par un sourire, par une question qui joue la surprise. Elles ne se
-souviennent de rien, elles expliquent tout, elles s'tonnent, elles interrogent,
-elles commentent, elles amplifient, elles querellent, et
-finissent par enlever leurs torts comme on enlve une tache par un
-petit savonnage: vous les saviez noires, elles deviennent en un moment
-blanches et innocentes. Quant vous, vous tes bienheureux
-de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrmissible. En
-un moment, Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sur eux-mmes,
-parlaient le langage de l'amiti; mais Lucien, ivre de vanit
-<span class="pagenum" id="Page_335">335</span>
-satisfaite, ivre de Coralie, qui, disons-le, lui rendait la vie facile,
-ne sut pas rpondre nettement ce mot que Louise accompagna d'un
-soupir d'hsitation: tes-vous heureux? Un non mlancolique et
-fait sa fortune. Il crut tre spirituel en expliquant Coralie; il se dit
-aim pour lui-mme, <ins id="cor_68" title="eufin">enfin</ins> toutes les btises de l'homme pris.
-Madame de Bargeton se mordit les lvres. Tout fut dit. Madame
-d'Espard vint auprs de sa cousine avec madame de Montcornet.
-Lucien se vit, pour ainsi dire, le hros de la soire: il fut caress,
-clin, ft par ces trois femmes qui l'entortillrent avec un art
-infini. Son succs dans ce beau et brillant monde ne fut donc pas
-moindre qu'au sein du journalisme. La belle mademoiselle des Touches,
-si clbre sous le nom de Camille Maupin, et qui mesdames
-d'Espard et de Bargeton prsentrent Lucien, l'invita pour
-l'un de ses mercredis dner, et parut mue de cette beaut si
-justement fameuse. Lucien essaya de prouver qu'il tait encore
-plus spirituel que beau. Mademoiselle des Touches exprima son admiration
-avec cette navet d'enjouement et cette jolie fureur d'amiti
-superficielle laquelle se prennent tous ceux qui ne connaissent
-pas fond la vie parisienne, o l'habitude et la continuit des
-jouissances rendent si avide de la nouveaut.</p>
-
-<p>&mdash;Si je lui plaisais autant qu'elle me plat, dit Lucien Rastignac
-et de Marsay, nous abrgerions le roman.....</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez l'un et l'autre trop bien les crire pour vouloir en
-faire, rpondit Rastignac. Entre auteurs, peut-on jamais s'aimer?
-Il arrive toujours un certain moment o l'on se dit de petits mots
-piquants.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne feriez pas un mauvais rve, lui dit en riant de Marsay.
-Cette charmante fille a trente ans, il est vrai; mais elle a prs
-de quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adorablement capricieuse,
-et le caractre de sa beaut doit se soutenir fort long-temps.
-Coralie est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser; car
-il ne faut pas qu'un joli garon reste sans matresse; mais si vous
-ne faites pas quelque belle conqute dans le monde, l'actrice vous
-nuirait la longue. Allons, mon cher, supplantez Conti qui va
-chanter avec Camille Maupin. De tout temps la posie a eu le pas
-sur la musique.</p>
-
-<p>Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches et Conti, ses
-esprances s'envolrent.</p>
-
-<p>&mdash;Conti chante trop bien, dit-il des Lupeaulx.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_336">336</span>
-Lucien revint madame de Bargeton, qui l'emmena dans le salon
-o tait la marquise d'Espard.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, ne voulez-vous pas vous intresser lui? dit madame
-de Bargeton sa cousine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais monsieur Chardon, dit la marquise d'un air la fois
-impertinent et doux, doit se mettre en position d'tre <ins id="cor_69" title="patron">patronn</ins> sans
-inconvnient. Pour obtenir l'ordonnance qui lui permettra de quitter
-le misrable nom de son pre pour celui de sa mre, ne doit-il
-pas tre au moins des ntres?</p>
-
-<p>&mdash;Avant deux mois j'aurai tout arrang, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit la marquise, je verrai mon pre et mon oncle
-qui sont de service auprs du roi, ils en parleront au chancelier.</p>
-
-<p>Le diplomate et ces deux femmes avaient bien devin l'endroit
-sensible chez Lucien. Ce pote, ravi des splendeurs aristocratiques,
-ressentait des mortifications indicibles s'entendre appeler Chardon,
-quand il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant
-des noms sonores enchsss dans des titres. Cette douleur se
-rpta partout o il se produisit pendant quelques jours. Il prouvait
-d'ailleurs une sensation tout aussi dsagrable en redescendant
-aux affaires de son mtier, aprs tre all la veille dans le grand
-monde, o il se montrait convenablement avec l'quipage et les
-gens de Coralie. Il apprit monter cheval pour pouvoir galoper
- la portire des voitures de madame d'Espard, de mademoiselle
-des Touches et de la comtesse de Montcornet, privilge qu'il avait
-tant envi son arrive Paris. Finot fut enchant de procurer
-son rdacteur essentiel une entre de faveur l'Opra. Lucien appartint
-ds lors au monde spcial des lgants de cette poque. Il
-rendit Rastignac et ses amis du monde un splendide djeuner;
-mais il commit la faute de le donner chez Coralie. Lucien tait trop
-jeune, trop pote et trop confiant pour connatre certaines nuances.
-Une actrice, excellente fille, mais sans ducation, pouvait-elle lui
-apprendre la vie? Le provincial prouva de la manire la plus vidente
- ces jeunes gens, pleins de mauvaises dispositions pour
-lui, cette collusion d'intrts entre l'actrice et lui que tout jeune
-homme jalouse secrtement et que chacun fltrit. Celui qui le
-soir mme en plaisanta le plus cruellement fut Rastignac, quoiqu'il
-se soutnt dans le monde par des moyens pareils, mais en gardant
-si bien les apparences, qu'il pouvait traiter la mdisance de
-calomnie. Lucien avait promptement appris le whist. Le jeu devint
-<span class="pagenum" id="Page_337">337</span>
-une passion chez lui. Coralie, pour viter toute rivalit, loin de
-dsapprouver Lucien, favorisait ses dissipations avec l'aveuglement
-particulier aux sentiments entiers, qui ne voient jamais
-que le prsent, et qui sacrifient tout, mme l'avenir, la jouissance
-du moment. Le caractre de l'amour vritable offre de constantes
-similitudes avec l'enfance: il en a l'irrflexion, l'imprudence, la
-dissipation, le rire et les pleurs.</p>
-
-<p>A cette poque florissait une socit de jeunes gens riches et ds&oelig;uvrs
-appels <i>viveurs</i>, et qui vivaient en effet avec une incroyable
-insouciance, intrpides mangeurs, buveurs plus intrpides encore.
-Tous bourreaux d'argent et mlant les plus rudes plaisanteries
-cette existence, non pas folle, mais enrage, ils ne reculaient devant
-aucune impossibilit, se faisaient gloire de leurs mfaits, contenus
-nanmoins dans de certaines bornes. L'esprit le plus original couvrait
-leurs escapades, il tait impossible de ne pas les leur pardonner.
-Aucun fait n'accuse si hautement l'ilotisme auquel la Restauration
-avait condamn la jeunesse. Les jeunes gens, qui ne savaient quoi
-employer leurs forces, ne les jetaient pas seulement dans le journalisme,
-dans les conspirations, dans la littrature et dans l'art, ils les
-dissipaient dans les plus tranges excs, tant il y avait de sve et de
-luxuriantes puissances dans la jeune France. Travailleuse, cette belle
-jeunesse voulait le pouvoir et le plaisir; artiste, elle voulait des trsors;
-oisive, elle voulait animer ses passions; de toute manire elle voulait
-une place, et la politique ne lui en faisait nulle part. Les viveurs
-taient des gens presque tous dous de facults minentes; quelques-uns
-les ont perdues dans cette vie nervante, quelques autres
-y ont rsist. Le plus clbre de ces viveurs, le plus spirituel, Rastignac
-a fini par entrer, conduit par de Marsay, dans une carrire
-srieuse o il s'est distingu. Les plaisanteries auxquelles ces jeunes
-gens se sont livrs sont devenues si fameuses qu'elles ont fourni
-le sujet de plusieurs vaudevilles. Lucien lanc par Blondet dans
-cette socit de dissipateurs, y brilla prs de Bixiou, l'un des esprits
-les plus mchants et le plus infatigable railleur de ce temps. Pendant
-tout l'hiver, la vie de Lucien fut donc une longue ivresse coupe
-par les faciles travaux du journalisme; il continua la srie de
-ses petits articles, et fit des efforts normes pour produire de temps
-en temps quelques belles pages de critique fortement pense. Mais
-l'tude tait une exception, le pote ne s'y adonnait que contraint
-par la ncessit: les djeuners, les dners, les parties de plaisir,
-<span class="pagenum" id="Page_338">338</span>
-les soires du monde, le jeu prenaient tout son temps, et Coralie dvorait
-le reste. Lucien se dfendait de songer au lendemain. Il voyait
-d'ailleurs ses prtendus amis se conduisant tous comme lui, dfrays
-par des prospectus de librairie chrement pays, par des
-primes donnes certains articles ncessaires aux spculations hasardes,
-mangeant mme et peu soucieux de l'avenir. Une fois
-admis dans le journalisme et dans la littrature sur un pied d'galit,
-Lucien aperut des difficults normes vaincre au cas o il
-voudrait s'lever: chacun consentait l'avoir pour gal, nul ne le
-voulait pour suprieur. Insensiblement il renona donc la gloire
-littraire en croyant la fortune politique plus facile obtenir.</p>
-
-<p>&mdash;L'intrigue soulve moins de passions contraires que le talent,
-ses menes sourdes n'veillent l'attention de personne, lui dit un
-jour Chtelet avec qui Lucien s'tait raccommod. L'intrigue est
-d'ailleurs suprieure au talent. De rien, elle fait quelque chose;
-tandis que la plupart du temps les immenses ressources du talent
-ne servent rien.</p>
-
-<p>A travers cette vie abondante, pleine de luxe, o toujours le
-Lendemain marchait sur les talons de la Veille au milieu d'une orgie
-et ne trouvait point le travail promis, Lucien poursuivit donc
-sa pense principale: il tait assidu dans le monde, il courtisait
-madame de Bargeton, la marquise d'Espard, la comtesse de Montcornet,
-et ne manquait jamais une seule des soires de mademoiselle
-des Touches. Il arrivait dans le monde avant une partie de plaisir,
-aprs quelque dner donn par les auteurs ou par les libraires; il
-quittait les salons pour un souper, fruit de quelque pari. Les frais
-de la conversation parisienne et le jeu absorbaient le peu d'ides et
-de forces que lui laissaient ses excs. Lucien n'eut plus alors cette
-lucidit d'esprit, cette froideur de tte ncessaires pour observer
-autour de lui, pour dployer le tact exquis que les parvenus doivent
-employer tout instant; il lui fut impossible de reconnatre les
-moments o madame de Bargeton revenait lui, s'loignait blesse,
-lui faisait grce ou le condamnait de nouveau. Chtelet aperut
-les chances qui restaient son rival, et devint l'ami de Lucien
-pour le maintenir dans la dissipation o se perdaient ses forces.
-Rastignac, jaloux de son compatriote et qui trouvait d'ailleurs dans
-le baron un alli plus sr et plus utile que Lucien, en pousa la
-cause. Aussi, quelques jours aprs l'entrevue du Ptrarque et
-de la Laure d'Angoulme, Rastignac avait-il rconcili le pote
-<span class="pagenum" id="Page_339">339</span>
-et le vieux beau de l'Empire au milieu d'un magnifique souper au
-Rocher de Cancale. Lucien, qui rentrait toujours le matin et se levait
-au milieu de la journe, ne savait pas rsister un amour
-domicile et toujours prt. Ainsi le ressort de sa volont, sans cesse
-assoupli par une paresse qui le rendait indiffrent aux belles rsolutions
-prises dans les moments o il entrevoyait sa position sous son
-vrai jour, devint nul, et ne rpondit bientt plus aux plus fortes
-pressions de la misre. Aprs avoir t trs-heureuse de voir Lucien
-s'amusant, aprs l'avoir encourag en voyant dans cette dissipation
-des gages pour la dure de son attachement et des liens dans les ncessits
-qu'elle crait, la douce et tendre Coralie eut le courage de recommander
- son amant de ne pas oublier le travail, et fut plusieurs
-fois oblige de lui <ins id="cor_70" title="reppeler">rappeler</ins> qu'il avait gagn peu de chose dans son
-mois. L'amant et la matresse s'endettrent avec une effrayante rapidit.
-Les quinze cents francs restant sur le prix des Marguerites, les
-premiers cinq cents francs gagns par Lucien avaient t promptement
-dvors. En trois mois, ses articles ne produisirent pas au pote
-plus de mille francs, et il crut avoir normment travaill. Mais Lucien
-avait adopt dj la jurisprudence plaisante des viveurs sur les
-dettes. Les dettes sont jolies chez les jeunes gens de vingt-cinq ans;
-plus tard, personne ne les pardonne. Il est remarquer que certaines
-mes, vraiment potiques, mais o la volont faiblit, <ins id="cor_71" title="occups">occupes</ins> sentir
-pour rendre leurs sensations par des images, manquent essentiellement
-du sens moral qui doit accompagner toute observation. Les
-potes aiment plutt recevoir en eux des impressions que d'entrer
-chez les autres y tudier le mcanisme des sentiments. Ainsi Lucien
-ne demanda pas compte aux viveurs de ceux d'entre eux qui disparaissaient,
-il ne vit pas l'avenir de ces prtendus amis qui les uns
-avaient des hritages, les autres des esprances certaines, ceux-ci
-des talents reconnus, ceux-l la foi la plus intrpide en leur destine
-et le dessein prmdit de tourner les lois. Lucien crut son
-avenir en se fiant ces axiomes profonds de Blondet:</p>
-
-<p>Tout finit par s'arranger.&mdash;Rien ne se drange chez les gens
-qui n'ont rien.&mdash;Nous ne pouvons perdre que la fortune que
-nous cherchons!&mdash;En allant avec le courant, on finit par arriver
-quelque part.&mdash;Un homme d'esprit qui a pied dans le
-monde fait fortune quand il le veut!</p>
-
-<p>Cet hiver, rempli par tant de plaisirs, fut ncessaire Thodore
-Gaillard et Hector Merlin pour trouver les capitaux qu'exigeait
-<span class="pagenum" id="Page_340">340</span>
-la fondation du Rveil, dont le premier numro ne parut
-qu'en mars 1822. Cette affaire se traitait chez madame du Val-Noble.
-Cette lgante et spirituelle courtisane qui disait, en
-montrant ses magnifiques appartements:&mdash;Voil les comptes des
-mille et une nuits! exerait une certaine influence sur les banquiers,
-les grands seigneurs et les crivains du parti royaliste
-tous habitus se runir dans son salon pour traiter des affaires
-qui ne pouvaient tre traites que l. Hector Merlin, qui
-la rdaction en chef du Rveil tait promise, devait avoir pour
-bras droit Lucien, devenu son ami intime, et qui le feuilleton
-d'un des journaux ministriels fut galement promis. Ce changement
-de front dans la position de Lucien se prparait sourdement
-travers les plaisirs de sa vie. Il se croyait un grand politique en dissimulant
-ce coup de thtre, et comptait beaucoup sur les largesses
-ministrielles pour arranger ses comptes, pour dissiper les ennuis
-secrets de Coralie. L'actrice, toujours souriant, lui cachait sa
-dtresse; mais Brnice, plus hardie, instruisait Lucien. Lucien,
-comme tous les potes, s'apitoyait un moment sur les dsastres, il
-promettait de travailler, il oubliait sa promesse et noyait ce souci
-passager dans ses dbauches. Le jour o Coralie apercevait des nuages
-sur le front de Lucien, elle grondait Brnice et disait son
-pote que tout se pacifiait. Madame d'Espard et madame de Bargeton
-attendaient la conversation de Lucien pour faire demander au
-ministre par <ins id="cor_72" title="Chlelet">Chtelet</ins> l'ordonnance tant dsire par le pote. Lucien
-avait promis de ddier ses Marguerites la marquise d'Espard,
-qui paraissait trs-flatte d'une distinction que les auteurs ont
-rendue rare depuis qu'ils sont devenus un pouvoir. Quand Lucien
-allait le soir chez Dauriat et demandait o en tait son livre,
-le libraire lui opposait d'excellentes raisons pour retarder la mise
-sous presse. Dauriat avait telle ou telle opration en train qui lui
-prenait tout son temps, Ladvocat allait publier un nouveau volume
-de monsieur Hugo contre lequel il ne fallait pas se heurter, les secondes
-Mditations de monsieur de Lamartine taient sous presse,
-et deux importants recueils de posie ne devaient pas se rencontrer,
-Lucien devait d'ailleurs se fier l'habilet de son libraire. Cependant
-les besoins de Lucien devenaient pressants, et il eut recours
-Finot qui lui fit quelques avances sur des articles. Quand le soir,
- souper, Lucien, un peu triste, expliquait sa situation ses amis
-les viveurs, ils noyaient ses scrupules dans des flots de vin de
-<span class="pagenum" id="Page_341">341</span>
-Champagne glac de plaisanterie. Les dettes! il n'y a pas d'homme
-fort sans dettes! Les dettes reprsentent des besoins satisfaits, des
-vices exigeants. Un homme ne parvient que press par la main de
-fer de la ncessit.</p>
-
-<p>&mdash;Aux grands hommes, le Mont-de-Pit reconnaissant! lui
-criait Blondet.</p>
-
-<p>&mdash;Tout vouloir, c'est devoir tout, criait Bixiou.</p>
-
-<p>&mdash;Non, tout devoir, c'est avoir eu tout! rpondait des Lupeaulx.</p>
-
-<p>Les viveurs savaient prouver cet enfant que ses dettes seraient l'aiguillon
-d'or avec lequel il piquerait les chevaux attels au char de sa
-fortune. Puis toujours Csar avec ses quarante millions de dettes, et
-Frdric II recevant de son pre un ducat par mois, et toujours les
-fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrs dans
-leurs vices et non dans la toute-puissance de leur courage et de leurs
-conceptions! Enfin la voiture, les chevaux et le mobilier de Coralie
-furent saisis par plusieurs cranciers pour des sommes dont le total
-montait quatre mille francs. Quand Lucien recourut Lousteau
-pour lui redemander le billet de mille francs qu'il lui avait prt,
-Lousteau lui montra des papiers timbrs qui tablissaient chez Florine
-une position analogue celle de Coralie; mais Lousteau reconnaissant
-lui proposa de faire des dmarches ncessaires pour placer
-l'Archer de Charles IX.</p>
-
-<p>&mdash;Comment Florine en est-elle arrive l? demanda Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Le Matifat s'est effray, rpondit Lousteau, nous l'avons
-perdu; mais si Florine le veut, il payera cher sa trahison! Je te
-conterai l'affaire!</p>
-
-<p>Trois jours aprs la dmarche inutile faite par Lucien chez Lousteau,
-les deux amants djeunaient tristement au coin du feu dans
-la belle chambre coucher; Brnice leur avait cuisin des &oelig;ufs
-sur le plat dans la chemine, car la cuisinire, le cocher, les gens
-taient partis. Il tait impossible de disposer du mobilier saisi. Il n'y
-avait plus dans le mnage aucun objet d'or ou d'argent, ni aucune
-valeur intrinsque, mais tout tait d'ailleurs reprsent par des reconnaissances
-du Mont-de-Pit formant un petit volume in-octavo
-trs-instructif. Brnice avait conserv deux couverts. Le petit
-journal rendait des services inapprciables Lucien et Coralie en
-maintenant le tailleur, la marchande de modes et la couturire, qui
-tous tremblaient de mcontenter un journaliste capable de tympaniser
-leurs tablissements. Lousteau vint pendant le djeuner en
-<span class="pagenum" id="Page_342">342</span>
-criant:&mdash;Hourrah! Vive l'Archer de Charles IX! J'ai <i>lav</i> pour
-cent francs de livres, mes enfants, dit-il, partageons!</p>
-
-<p>Il remit cinquante francs Coralie, et envoya Brnice chercher
-un djeuner substantiel.</p>
-
-<p>&mdash;Hier, Hector Merlin et moi nous avons dn avec des libraires,
-et nous avons prpar la vente de ton roman par de savantes insinuations.
-Tu es en march avec Dauriat; mais Dauriat lsine, il ne
-veut pas donner plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires,
-et tu veux six mille francs. Nous t'avons fait deux fois plus
-grand que Walter Scott. Oh! tu as dans le ventre des romans incomparables!
-tu n'offres pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas
-l'auteur d'un roman plus ou moins ingnieux, tu seras une collection!
-Ce mot collection a port coup. Ainsi n'oublie pas ton rle, tu as en
-portefeuille: <i>la Grande mademoiselle</i>, ou <i>la France sous
-Louis XIV</i>.&mdash;<i>Cotillon I<sup>er</sup></i>, ou <i>les Premiers jours de Louis XV</i>.&mdash;<i>la
-Reine et le Cardinal</i>, ou <i>Tableau de Paris sous la
-Fronde</i>.&mdash;<i>Le fils de Concini</i>, ou <i>Une intrigue de Richelieu</i>!...
-Ces romans seront annoncs sur la couverture. Nous appelons
-cette man&oelig;uvre berner les succs. On fait sauter ses livres sur la
-couverture jusqu' ce qu'ils deviennent clbres, et l'on est alors bien
-plus grand par les &oelig;uvres qu'on ne fait pas que par celles qu'on a
-faites. Le <i>Sous presse</i> est l'hypothque littraire! Allons, rions un
-peu? Voici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos
-hommes ont ouvert des yeux grands comme tes soucoupes.... Tu
-as donc encore des soucoupes?</p>
-
-<p>&mdash;Elles sont saisies, dit Coralie.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends et je reprends, reprit Lousteau. Les libraires
-croiront tous tes manuscrits, s'ils en voient un seul. En librairie,
-on demande voir le manuscrit, on a la prtention de le lire. Laissons
-aux libraires leur fatuit: jamais ils ne lisent de livres, autrement
-ils n'en publieraient pas tant! Hector et moi, nous avons
-laiss pressentir qu' cinq mille francs tu concderais trois mille
-exemplaires en deux ditions. Donne-moi le manuscrit de l'Archer,
-aprs demain nous djeunons chez les libraires et nous les enfonons!</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Deux associs, deux bons garons, assez ronds en affaires, nomms
-Fendant et Cavalier. L'un est un ancien premier commis de la
-maison Vidal et Porchon, l'autre est le plus habile voyageur du quai
-<span class="pagenum" id="Page_343">343</span>
-des Augustins, tous deux tablis depuis un an. Aprs avoir perdu
-quelques lgers capitaux publier des romans traduits de l'anglais,
-mes gaillards veulent maintenant exploiter les romans indignes. Le
-bruit court que ces deux marchands de papier noirci risquent uniquement
-les capitaux des autres, mais il t'est, je pense, assez indiffrent
-de savoir qui appartient l'argent qu'on te donnera.</p>
-
-<p>Le surlendemain, les deux journalistes taient invits djeuner
-rue Serpente, dans l'ancien quartier de Lucien, o Lousteau conservait
-toujours sa chambre rue de la Harpe; et Lucien, qui vint y
-prendre son ami, la vit dans le mme tat o elle tait le soir de
-son introduction dans le monde littraire, mais il ne s'en tonna
-plus: son ducation l'avait initi aux vicissitudes de la vie des journalistes,
-il en concevait tout. Le grand homme de province avait
-reu, jou, perdu le prix de plus d'un article en perdant aussi
-l'envie de le faire; il avait crit plus d'une colonne d'aprs les procds
-ingnieux que lui avait dcrits Lousteau quand ils avaient
-descendu de la rue de la Harpe au Palais-Royal. Tomb sous la dpendance
-de Barbet et de Braulard, il trafiquait des livres et des billets
-de thtres; enfin il ne reculait devant aucun loge, ni devant
-aucune attaque; il prouvait mme en ce moment une espce de
-joie tirer de Lousteau tout le parti possible avant de tourner le dos
-aux Libraux, qu'il se proposait d'attaquer d'autant mieux qu'il les
-avait plus tudis. De son ct, Lousteau recevait, au prjudice de
-Lucien, une somme de cinq cents francs en argent de Fendant et
-Cavalier, sous le nom de commission, pour avoir procur ce futur
-Walter Scott aux deux libraires en qute d'un Scott franais.</p>
-
-<p>La maison Fendant et Cavalier tait une de ces maisons de librairie
-tablies sans aucune espce de capital, comme il s'en tablissait
-beaucoup alors, et comme il s'en tablira toujours, tant
-que la papeterie et l'imprimerie continueront faire crdit la librairie,
-pendant le temps de jouer sept huit de ces coups de cartes
-appels publications. Alors comme aujourd'hui, les ouvrages s'achetaient
-aux auteurs en billets souscrits des chances de six, neuf
-et douze mois, payement fond sur la nature de la vente qui se
-solde entre libraires par des valeurs encore plus longues. Ces libraires
-payaient en mme monnaie les papetiers et les imprimeurs, qui
-avaient ainsi pendant un an entre les mains, <i>gratis</i>, toute une librairie
-compose d'une douzaine ou d'une vingtaine d'ouvrages. En
-supposant deux ou trois succs, le produit des bonnes affaires soldait
-<span class="pagenum" id="Page_344">344</span>
-les mauvaises, et ils se soutenaient en entant livre sur livre.
-Si les oprations taient toutes douteuses, ou si, pour leur malheur,
-ils rencontraient de bons livres qui ne pouvaient se vendre qu'aprs
-avoir t gots, apprcis par le vrai public; si les escomptes de
-leurs valeurs taient onreux, s'ils subissaient eux-mmes des faillites,
-ils dposaient tranquillement leur bilan, sans nul souci, prpars
-par avance ce rsultat. Ainsi toutes les chances taient en
-leur faveur, ils jouaient sur le grand tapis vert de la spculation les
-fonds d'autrui, non les leurs. Fendant et Cavalier se trouvaient dans
-cette situation, Cavalier avait apport son savoir-faire, Fendant y
-avait joint son industrie. Le fonds social mritait minemment ce titre,
-car il consistait en quelques milliers de francs, pargnes pniblement
-amasses par leurs matresses, sur lesquels ils s'taient attribu
-l'un et l'autre des appointements assez considrables, trs-scrupuleusement
-dpenss en dners offerts aux journalistes et aux auteurs,
-au spectacle o se faisaient, disaient-ils, les affaires. Ces demi-fripons
-passaient tous deux pour habiles; mais Fendant tait plus rus que
-Cavalier. Digne de son nom, Cavalier voyageait, Fendant dirigeait les
-affaires Paris. Cette association fut ce qu'elle sera toujours entre deux
-libraires, un duel.</p>
-
-<p>Les associs occupaient le rez-de-chausse d'un de ces vieux htels
-de la rue Serpente, o le cabinet de la maison se trouvait au bout
-de vastes salons convertis en magasins. Ils avaient dj publi beaucoup
-de romans, tels que la <i>Tour du Nord</i>, <i>le Marchand de
-Bnars</i>, <i>la Fontaine du Spulcre</i>, <i>Tekeli</i>, les romans de
-Galt, auteur anglais qui n'a pas russi en France. Le succs de Walter
-Scott veillait tant l'attention de la librairie sur les produits de
-l'Angleterre, que les libraires taient tous proccups, en vrais Normands,
-de la conqute de l'Angleterre; ils y cherchaient du Walter
-Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les
-terrains caillouteux, du bitume dans les marais, et raliser des
-bnfices sur les chemins de fer en projet. Une des plus grandes
-niaiseries du commerce parisien est de vouloir trouver le succs
-dans les analogues, quand il est dans les contraires. A Paris surtout,
-le succs tue le succs. Aussi sous le titre de <i>Les Strelitz</i>, ou <i>la
-Russie il y a cent ans</i>, Fendant et Cavalier insraient-ils bravement
-en grosses lettres, <i>dans le genre de Walter Scott</i>. Fendant
-et Cavalier avaient soif d'un succs: un bon livre pouvait leur
-servir couler leurs ballots de pile, et ils avaient t affriols par la
-<span class="pagenum" id="Page_345">345</span>
-perspective d'avoir des articles dans les journaux, la grande condition
-de la vente d'alors, car il est extrmement rare qu'un livre soit
-achet pour sa propre valeur, il est presque toujours publi par des
-raisons trangres son mrite. Fendant et Cavalier voyaient en
-Lucien le journaliste, et dans son livre une fabrication dont la premire
-vente leur faciliterait une fin de mois. Les journalistes trouvrent
-les associs dans leur cabinet, le trait tout prt, les billets
-signs. Cette promptitude merveilla Lucien. Fendant tait un petit
-homme maigre, porteur d'une sinistre physionomie: l'air d'un Kalmouk,
-petit front bas, nez rentr, bouche serre, deux petits yeux
-noir veills, les contours du visage tourments, un teint aigre,
-une voix qui ressemblait au son que rend une cloche fle, enfin
-tous les dehors d'un fripon consomm; mais il compensait ces dsavantages
-par le mielleux de ses discours, il arrivait ses fins par
-la conversation. Cavalier, garon tout rond et que l'on aurait pris
-pour un conducteur de diligence plutt que pour un libraire, avait
-des cheveux d'un blond hasard, le visage allum, l'encolure paisse
-et le verbe ternel du commis-voyageur.</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'aurons pas de discussions, dit Fendant en s'adressant
- Lucien et Lousteau. J'ai lu l'ouvrage, il est trs-littraire et
-nous convient si bien que j'ai dj remis le manuscrit l'imprimerie.
-Le trait est rdig d'aprs les bases convenues; d'ailleurs, nous ne
-sortons jamais des conditions que nous y avons stipules. Nos effets
-sont six, neuf et douze mois, vous les escompterez facilement, et
-nous vous rembourserons l'escompte. Nous nous sommes rserv
-le droit de donner un autre titre l'ouvrage, nous n'aimons pas
-l'Archer de Charles IX, il ne pique pas assez la curiosit des lecteurs,
-il y a plusieurs rois du nom de Charles, et dans le Moyen-Age
-il se trouvait tant d'Archers! Ah! si vous disiez le Soldat de
-Napolon! mais l'Archer de Charles IX?... Cavalier serait oblig
-de faire un cours d'histoire de France pour placer chaque exemplaire
-en province.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous connaissiez les gens qui nous avons affaire, s'cria
-Cavalier.</p>
-
-<p>&mdash;<i>La Saint-Barthlemy</i> vaudrait mieux, reprit Fendant.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Catherine de Mdicis</i>, ou <i>la France sous Charles IX</i>,
-dit Cavalier, ressemblerait plus un titre de Walter Scott.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin nous le dterminerons quand l'ouvrage sera imprim,
-reprit Fendant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_346">346</span>
-&mdash;Comme vous voudrez, dit Lucien, pourvu que le titre me
-convienne.</p>
-
-<p>Le trait lu, sign, les doubles changs, Lucien mit les billets
-dans sa poche avec une satisfaction sans gale. Puis tous quatre, ils
-montrent chez Fendant o ils firent le plus vulgaire des djeuners:
-des hutres, des beefteaks, des rognons au vin de Champagne
-et du fromage de Brie; mais ces mets furent accompagns par des
-vins exquis, dus Cavalier qui connaissait un voyageur du commerce
-des vins. Au moment de se mettre table apparut l'imprimeur
- qui tait confie l'impression du roman, et qui vint surprendre
-Lucien en lui apportant les deux premires feuilles de son
-livre en preuves.</p>
-
-<p>&mdash;Nous voulons marcher rapidement, dit Fendant Lucien,
-nous comptons sur votre livre, et nous avons diantrement besoin
-d'un succs.</p>
-
-<p>Le djeuner, commenc vers midi, ne fut fini qu' cinq heures.</p>
-
-<p>&mdash;O trouver de l'argent? dit Lucien Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Allons voir Barbet, rpondit tienne.</p>
-
-<p>Les deux amis descendirent, un peu chauffs et avins, vers le
-quai des Augustins.</p>
-
-<p>&mdash;Coralie est surprise au dernier point de la perte que Florine
-a faite, Florine ne la lui a dite qu'hier en t'attribuant ce malheur,
-elle paraissait aigrie au point de te quitter, dit Lucien Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, dit Lousteau qui ne conserva pas sa prudence et
-s'ouvrit Lucien. Mon ami, car tu es mon ami, toi, Lucien, tu
-m'as prt mille francs et tu ne me les as encore demands qu'une
-fois. Dfie-toi du jeu. Si je ne jouais pas, je serais heureux. Je dois
- Dieu et au diable. J'ai dans ce moment-ci les Gardes du Commerce
- mes trousses. Enfin je suis forc, quand je vais au Palais-Royal,
-de doubler des caps dangereux.</p>
-
-<p>Dans la langue des viveurs, doubler un cap dans Paris, c'est faire
-un dtour, soit pour ne pas passer devant un crancier, soit pour
-viter l'endroit o il peut tre rencontr. Lucien qui n'allait pas
-indiffremment par toutes les rues, connaissait la man&oelig;uvre sans en
-connatre le nom.</p>
-
-<p>&mdash;Tu dois donc beaucoup?</p>
-
-<p>&mdash;Une misre! reprit Lousteau. Mille cus me sauveraient. J'ai
-voulu me ranger, ne plus jouer, et, pour me liquider, j'ai fait un
-peu de <i>chantage</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_347">347</span>
-&mdash;Qu'est-ce que le Chantage? dit Lucien qui ce mot tait inconnu.</p>
-
-<p>&mdash;Le Chantage est une invention de la presse anglaise, importe
-rcemment en France. Les <i>Chanteurs</i> sont des gens placs de manire
- disposer des journaux. Jamais un directeur de journal, ni
-un rdacteur en chef, n'est cens tremper dans le chantage. On a
-des Giroudeau, des Philippe Bridau. Ces <i>bravi</i> viennent trouver un
-homme qui, pour certaines raisons, ne veut pas qu'on s'occupe de
-lui. Beaucoup de gens ont sur la conscience des peccadilles plus ou
-moins originales. Il y a beaucoup de fortunes suspectes Paris, obtenues
-par des voies plus ou moins lgales, souvent par des man&oelig;uvres
-criminelles, et qui fourniraient de dlicieuses anecdotes,
-comme la gendarmerie de Fouch cernant les espions du prfet de
-police qui, n'tant pas dans le secret de la fabrication des faux billets
-de la banque anglaise, allaient saisir les imprimeurs clandestins
-protgs par le ministre; puis l'histoire des diamants du prince
-Galathione, l'affaire Maubreuil, la succession Pombreton, etc. Le
-Chanteur s'est procur quelque pice, un document important,
-il demande un rendez-vous l'homme enrichi. Si l'homme
-compromis ne donne pas une somme quelconque, le Chanteur
-lui montre la presse prte l'entamer, dvoiler ses secrets.
-L'homme riche a peur, il finance. Le tour est fait. Vous vous livrez
- quelque opration prilleuse, elle peut succomber une suite
-d'articles: on vous dtache un Chanteur qui vous propose le rachat
-des articles. Il y a des ministres qui l'on envoie des Chanteurs,
-et qui stipulent avec eux que le journal attaquera leurs actes politiques
-et non leur personne, ou qui livrent leur personne et demandent
-grce pour leur matresse. Des Lupeaulx, ce joli matre des
-requtes que tu connais, est perptuellement occup de ces sortes
-de ngociations avec les journalistes. Le drle s'est fait une position
-merveilleuse au centre du pouvoir par ses relations: il est la fois
-le mandataire de la presse et l'ambassadeur des ministres, il maquignonne
-les amours-propres, il tend mme ce commerce aux affaires
-politiques, il obtient des journaux leur silence sur tel emprunt, sur
-telle concession accords sans concurrence ni publicit dans laquelle
-on donne une part aux loups-cerviers de la banque librale. Tu as
-fait un peu de chantage avec Dauriat, il t'a donn mille cus pour
-t'empcher de dcrier Nathan. Dans le dix-huitime sicle o le
-journalisme tait au maillot, le chantage se faisait au moyen de
-<span class="pagenum" id="Page_348">348</span>
-pamphlets dont la destruction tait achete par les favorites et les
-grands seigneurs. L'inventeur du Chantage est l'Artin, un trs-grand
-homme d'Italie qui imposait les rois comme de nos jours tel
-journal impose les acteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu pratiqu contre le Matifat pour avoir tes mille cus?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait attaquer Florine dans six journaux, et Florine s'est
-plainte Matifat. Matifat a pri Braulard de dcouvrir la raison de
-ces attaques. Braulard a t jou par Finot. Finot, au profit de qui
-je <i>chantais</i>, a dit au droguiste que tu dmolissais Florine dans l'intrt
-de Coralie. Giroudeau est venu dire confidentiellement Matifat
-que tout s'arrangerait s'il voulait vendre son sixime de proprit
-dans la Revue de Finot moyennant dix mille francs. Finot
-me donnait mille cus en cas de succs. Matifat allait conclure l'affaire,
-heureux de retrouver dix mille francs sur ses trente mille
-qui lui paraissaient aventurs, car depuis quelques jours Florine
-lui disait que la Revue de Finot ne prenait pas. Au lieu d'un dividende
- recevoir, il tait question d'un nouvel appel de fonds.
-Avant de dposer son bilan, le directeur du Panorama-Dramatique
-a eu besoin de ngocier quelques effets de complaisance; et, pour
-les faire placer par Matifat, il l'a prvenu du tour que lui jouait
-Finot. Matifat, en fin commerant, a quitt Florine, a gard son
-sixime, et nous voit maintenant venir. Finot et moi, nous hurlons
-de dsespoir. Nous avons eu le malheur d'attaquer un homme qui
-ne tient pas sa matresse, un misrable sans c&oelig;ur ni me. Malheureusement
-le commerce que fait Matifat n'est pas justiciable de
-la presse, il est inattaquable dans ses intrts. On ne critique pas
-un droguiste comme on critique des chapeaux, des choses de mode,
-des thtres ou des affaires d'art. Le cacao, le poivre, les couleurs,
-les bois de teinture, l'opium ne peuvent pas se dprcier. Florine
-est aux abois, le Panorama ferme demain, elle ne sait que devenir.</p>
-
-<p>&mdash;Par suite de la fermeture du thtre, Coralie dbute dans
-quelques jours au Gymnase, dit Lucien, elle pourra servir Florine.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais! dit Lousteau. Coralie n'a pas d'esprit, mais elle n'est
-pas encore assez bte pour se donner une rivale! Nos affaires sont
-furieusement gtes! Mais Finot est tellement press de rattraper
-son sixime...</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;L'affaire est excellente, mon cher. Il y a chance de vendre
-le journal trois cent mille francs. Finot aurait alors un tiers, plus
-<span class="pagenum" id="Page_349">349</span>
-une commission alloue par ses associs et qu'il partage avec des
-Lupeaulx. Aussi vais-je lui proposer un coup de chantage.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, le chantage, c'est la bourse ou la vie?</p>
-
-<p>&mdash;Bien mieux, dit Lousteau. C'est la bourse ou l'honneur.
-Avant-hier, un petit journal au propritaire duquel on avait refus
-un crdit, a dit que la montre rptition entoure de diamants
-appartenant l'une des notabilits de la capitale se trouvait d'une
-faon bizarre entre les mains d'un soldat de la garde royale, et il
-promettait le rcit de cette aventure digne des Mille et une Nuits. La
-notabilit s'est empresse d'inviter le rdacteur en chef dner. Le
-rdacteur en chef a certes gagn quelque chose, mais l'histoire
-contemporaine a perdu l'anecdote de la montre. Toutes les fois que
-tu verras la presse acharne aprs quelques gens puissants, sache
-qu'il y a l-dessous des escomptes refuss, des services qu'on n'a
-pas voulu rendre. Ce chantage relatif la vie prive est ce que
-craignent le plus les riches Anglais, il entre pour beaucoup dans
-les revenus secrets de la presse britannique, infiniment plus dprave
-que ne l'est la ntre. Nous sommes des enfants! En Angleterre,
-on achte une lettre compromettante cinq six mille francs pour la
-revendre.</p>
-
-<p>&mdash;Quel moyen as-tu trouv d'empoigner Matifat? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, reprit Lousteau, ce vil picier a crit les lettres les
-plus curieuses Florine: orthographe, style, penses, tout est d'un
-comique achev. Matifat craint beaucoup sa femme; nous pouvons,
-sans le nommer, sans qu'il puisse se plaindre, l'atteindre au sein
-de ses lares et de ses pnates o il se croit en sret. Juge de sa
-fureur en voyant le premier article d'un petit roman de m&oelig;urs,
-intitul les Amours d'un Droguiste, quand il aura t loyalement
-prvenu du hasard qui met entre les mains des rdacteurs de tel
-journal des lettres o il parle du petit Cupidon, o il crit <i>gamet</i>
-pour jamais, o il dit de Florine qu'elle l'aide traverser le dsert
-de la vie, ce qui peut faire croire qu'il la prend pour un chameau.
-Enfin, il y a de quoi dsopiler la rate des abonns pendant quinze
-jours dans cette correspondance minemment drlatique. On lui
-donnera la peur d'une lettre anonyme par laquelle on mettrait sa
-femme au fait de la plaisanterie. Florine voudra-t-elle prendre sur
-elle de paratre poursuivre Matifat? Elle a encore des principes, c'est--dire
-des esprances. Peut-tre garde-t-elle les lettres pour elle, et
-veut-elle une part. Elle est ruse, elle est mon lve. Mais quand
-<span class="pagenum" id="Page_350">350</span>
-elle saura que le Garde du Commerce n'est pas une plaisanterie,
-quand Finot lui aura fait un prsent convenable, ou donn l'espoir
-d'un engagement, elle me livrera les lettres, que je remettrai contre
-cus Finot. Finot donnera la correspondance son oncle, et Giroudeau
-fera capituler le droguiste.</p>
-
-<p>Cette confidence dgrisa Lucien, il pensa d'abord qu'il avait des
-amis extrmement dangereux; puis il songea qu'il ne fallait pas se
-brouiller avec eux, car il pouvait avoir besoin de leur terrible influence
-au cas o madame d'Espard, madame de Bargeton et Chtelet
-lui manqueraient de parole. tienne et Lucien taient alors arrivs
-sur le quai devant la misrable boutique de Barbet.</p>
-
-<p>&mdash;Barbet, dit tienne au libraire, nous avons cinq mille francs
-de Fendant et Cavalier six, neuf et douze mois; voulez-vous nous
-escompter leurs billets?</p>
-
-<p>&mdash;Je les prends pour mille cus, dit Barbet avec un calme imperturbable.</p>
-
-<p>&mdash;Mille cus! s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne les trouverez chez personne, reprit le libraire. Ces
-messieurs feront faillite avant trois mois; mais je connais chez eux
-deux bons ouvrages dont la vente est <i>dure</i>, ils ne peuvent pas attendre,
-je les leur achterai comptant et leur rendrai leurs valeurs:
-par ce moyen, j'aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu perdre deux mille francs? dit tienne Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Non! s'cria Lucien pouvant de cette premire affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as tort, rpondit tienne.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne ngocierez leur papier nulle part, dit Barbet. Le
-livre de monsieur est le dernier coup de cartes de Fendant et Cavalier,
-ils ne peuvent l'imprimer qu'en laissant les exemplaires en dpt
-chez leur imprimeur, un succs ne les sauvera que pour six mois,
-car, tt ou tard, ils sauteront! Ces gens-l boivent plus de petits
-verres qu'ils ne vendent de livres! Pour moi leurs effets reprsentent
-une affaire, et vous pouvez alors en trouver une valeur suprieure
- celle que donneront les escompteurs qui se demanderont ce
-que vaut chaque signature. Le commerce de l'escompteur consiste
- savoir si trois signatures donneront chacune trente pour cent en
-cas de faillite. D'abord, vous n'offrez que deux signatures et chacune
-ne vaut pas dix pour cent.</p>
-
-<p>Les deux amis se regardrent, surpris d'entendre sortir de la
-<span class="pagenum" id="Page_351">351</span>
-bouche de ce cuistre une analyse o se trouvait en peu de mots tout
-l'esprit de l'escompte.</p>
-
-<p>&mdash;Pas de phrases, Barbet, dit Lousteau. Chez quel escompteur
-pouvons-nous aller?</p>
-
-<p>&mdash;Le pre Chaboisseau, quai Saint-Michel, vous savez, a fait
-la dernire fin de mois de Fendant. Si vous refusez ma proposition,
-voyez chez lui; mais vous me reviendrez, et je ne vous donnerai
-plus alors que deux mille cinq cents francs.</p>
-
-<p>tienne et Lucien allrent sur le quai Saint-Michel dans une petite
-maison alle, o demeurait ce Chaboisseau, l'un des escompteurs
-de la librairie; ils le trouvrent au second tage dans un appartement
-meubl de la faon la plus originale. Ce banquier subalterne,
-et nanmoins millionnaire, aimait le style grec. La corniche de la
-chambre tait une grecque. Drap par une toffe teinte en pourpre et
-dispose la grecque le long de la muraille comme le fond d'un tableau
-de David, le lit, d'une forme trs-pure, datait du temps de l'Empire
-o tout se fabriquait dans ce got. Les fauteuils, les tables, les
-lampes, les flambeaux, les moindres accessoires sans doute choisis
-avec patience chez les marchands de meubles, respiraient la grce
-fine et grle mais lgante de l'Antiquit. Ce systme mythologique
-et lger formait une opposition bizarre avec les m&oelig;urs de l'escompteur.
-Il est remarquer que les hommes les plus fantasques se
-trouvent parmi les gens adonns au commerce de l'argent. Ces gens
-sont, en quelque sorte, les <ins id="cor_73" title="libretins">libertins</ins> de la pense. Pouvant tout possder,
-et consquemment blass, ils se livrent des efforts normes
-pour se sortir de leur indiffrence. Qui sait les tudier trouve toujours
-une manie, un coin du c&oelig;ur par o ils sont accessibles. Chaboisseau
-paraissait retranch dans l'Antiquit comme dans un camp
-imprenable.</p>
-
-<p>&mdash;Il est sans doute digne de son enseigne, dit en souriant tienne
- Lucien.</p>
-
-<p>Chaboisseau, petit homme cheveux poudrs, redingote verdtre,
-gilet couleur noisette, dcor d'une culotte noire et termin
-par des bas chins et des souliers qui craquaient sous le pied, prit
-les billets, les examina; puis il les rendit Lucien gravement.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs Fendant et Cavalier sont de charmants garons, des
-jeunes gens pleins d'intelligence, mais je me trouve sans argent,
-dit-il d'une voix douce.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami sera coulant sur l'escompte, rpondit tienne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_352">352</span>
-&mdash;Je ne prendrais ces valeurs pour aucun avantage, dit le petit
-homme dont les mots glissrent sur la proposition de Lousteau
-comme le couteau de la guillotine sur la tte d'un homme.</p>
-
-<p>Les deux amis se retirrent; en traversant l'antichambre, jusqu'o
-les reconduisit prudemment Chaboisseau, Lucien aperut un
-tas de bouquins que l'escompteur, ancien libraire, avait achets et
-parmi lesquels brilla tout coup aux yeux du romancier l'ouvrage
-de l'architecte Ducerceau sur les maisons royales et les clbres
-chteaux de France dont les plans sont dessins dans ce livre avec
-une grande exactitude.</p>
-
-<p>&mdash;Me cderiez-vous cet ouvrage? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Chaboisseau qui d'escompteur redevint libraire.</p>
-
-<p>&mdash;Quel prix?</p>
-
-<p>&mdash;Cinquante francs.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cher, mais il me le faut; et je n'aurais pour vous payer
-que les valeurs dont vous ne voulez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez un effet de cinq cents francs six mois, je vous le
-prendrai, dit Chaboisseau qui sans doute devait Fendant et Cavalier
-un reliquat de bordereau pour une somme quivalente.</p>
-
-<p>Les deux amis rentrrent dans la chambre grecque, o Chaboisseau
-fit un petit bordereau six pour cent d'intrt et six pour cent
-de commission, ce qui produisit une dduction de trente francs;
-il porta sur le compte les cinquante francs, prix du Ducerceau, et
-tira de sa caisse, pleine de beaux cus, quatre cent vingt francs.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ! monsieur Chaboisseau, les effets sont tous bons ou
-tous mauvais, pourquoi ne nous escomptez-vous pas les autres?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'escompte pas, je me paye d'une vente, dit le bonhomme.</p>
-
-<p>tienne et Lucien riaient encore de Chaboisseau sans l'avoir
-compris, quand ils arrivrent chez Dauriat, o Lousteau pria Gabusson
-de leur indiquer un escompteur. Les deux amis prirent un
-cabriolet l'heure et allrent au boulevard Poissonnire, munis
-d'une lettre de recommandation que leur avait donne Gabusson,
-en leur annonant le plus bizarre et le plus trange <i>particulier</i>,
-selon son expression.</p>
-
-<p>&mdash;Si Samanon ne prend pas vos valeurs, avait dit Gabusson,
-personne ne vous les escomptera.</p>
-
-<p>Bouquiniste au rez-de-chausse, marchand d'habits au premier
-tage, vendeur de gravures prohibes au second, Samanon tait encore
-prteur sur gages. Aucun des personnages introduits dans les
-<span class="pagenum" id="Page_353">353</span>
-romans d'Hoffmann, aucun des sinistres avares de Walter Scott ne
-peut tre compar ce que la nature sociale et parisienne s'tait
-permis de crer en cet homme, si toutefois Samanon est un
-homme. Lucien ne put rprimer un geste d'effroi l'aspect de ce
-petit vieillard sec, dont les os voulaient percer le cuir parfaitement
-tann, tach de nombreuses plaques vertes ou jaunes, comme une
-peinture de Titien ou de Paul Vronse vue de prs. Samanon
-avait un &oelig;il immobile et glac, l'autre vif et luisant. L'avare, qui
-semblait se servir de cet &oelig;il mort en escomptant, et employer l'autre
- vendre ses gravures obscnes, portait une petite perruque
-plate dont le noir poussait au rouge, et sous laquelle se redressaient
-des cheveux blancs; son front jaune avait une attitude menaante,
-ses joues taient creuses carrment par la saillie des mchoires,
-ses dents encore blanches paraissaient tires sur ses lvres comme
-celles d'un cheval qui bille. Le contraste de ses yeux et la grimace
-de cette bouche, tout lui donnait un air passablement froce. Les
-poils de sa barbe, durs et pointus, devaient piquer comme autant
-d'pingles. Une petite redingote rpe arrive l'tat d'amadou,
-une cravate noire dteinte, use par sa barbe, et qui laissait voir un
-cou rid comme celui d'un dindon, annonaient peu l'envie de racheter
-par la toilette une physionomie sinistre. Les deux journalistes
-trouvrent cet homme assis dans un comptoir horriblement
-sale, et occup coller des tiquettes au dos de quelques
-vieux livres achets une vente. Aprs avoir chang un coup
-d'&oelig;il par lequel ils se communiqurent les mille questions que soulevait
-l'existence d'un pareil personnage, Lucien et Lousteau le
-salurent en lui prsentant la lettre de Gabusson et les valeurs de
-Fendant et Cavalier. Pendant que Samanon lisait, il entra dans
-cette obscure boutique un homme d'une haute intelligence, vtu
-d'une petite redingote qui paraissait avoir t taille dans une couverture
-de zinc, tant elle tait solidifie par l'alliage de mille substances
-trangres.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai besoin de mon habit, de mon pantalon noir et de mon
-gilet de satin, dit-il Samanon en lui prsentant une carte numrote.</p>
-
-<p>Ds que Samanon eut tir le bouton en cuivre d'une sonnette, il
-descendit une femme qui paraissait tre Normande la fracheur
-de sa riche carnation.</p>
-
-<p>&mdash;Prte monsieur ses habits, dit-il en tendant la main l'auteur.
-<span class="pagenum" id="Page_354">354</span>
-Il y a plaisir travailler avec vous; mais un de vos amis m'a
-amen un petit jeune homme qui m'a rudement attrap!</p>
-
-<p>&mdash;On l'attrape! dit l'artiste aux deux journalistes en leur montrant
-Samanon par un geste profondment comique.</p>
-
-<p>Ce grand homme donna, comme donnent les lazzaroni pour ravoir
-un jour leurs habits de fte au <i lang="it" xml:lang="it">Monte-di-Pieta</i>, trente sous
-que la main jaune et crevasse de l'escompteur prit et fit tomber
-dans la caisse de son comptoir.</p>
-
-<p>&mdash;Quel singulier commerce fais-tu? dit Lousteau ce grand
-artiste livr l'opium et qui retenu par la contemplation en des
-palais enchants ne voulait ou ne pouvait rien crer.</p>
-
-<p>&mdash;Cet homme prte beaucoup plus que le Mont-de-Pit sur les
-objets engageables, et il a de plus l'pouvantable charit de vous les
-laisser reprendre dans les occasions o il faut que l'on soit vtu, rpondit-il.
-Je vais ce soir dner chez les Keller avec ma matresse.
-Il m'est plus facile d'avoir trente sous que deux cents francs, et je
-viens chercher ma garde-robe, qui, depuis six mois, a rapport cent
-francs; Samanon a dj dvor ma bibliothque livre livre.</p>
-
-<p>&mdash;Et sou sou, dit en riant Lousteau.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous donnerai quinze cents francs, dit Samanon Lucien.</p>
-
-<p>Lucien fit un bond comme si l'escompteur lui avait plong dans
-le c&oelig;ur une broche de fer rougi. Samanon regardait les billets avec
-attention, en examinant les dates.</p>
-
-<p>&mdash;Encore, dit le marchand, ai-je besoin de voir Fendant qui
-devrait me dposer des livres. Vous ne valez pas grand'chose, dit-il
- Lucien, vous vivez avec Coralie, et ses meubles sont saisis.</p>
-
-<p>Lousteau regarda Lucien qui reprit ses billets et sauta de la
-boutique sur le boulevard en disant:&mdash;Est-ce le diable? Le pote
-contempla pendant quelques instants cette petite boutique, devant
-laquelle tous les passants devaient sourire, tant elle tait piteuse,
-tant les petites caisses livres tiquets taient mesquines et
-sales, en se demandant:&mdash;Quel commerce fait-on l?</p>
-
-<p>Quelques moments aprs, le grand inconnu, qui devait assister,
-dix ans de l, l'entreprise immense mais sans base, des Saint-simoniens,
-sortit trs-bien vtu, sourit aux deux journalistes, et se dirigea
-vers le passage des Panoramas avec eux, pour y complter sa
-toilette en se faisant cirer ses bottes.</p>
-
-<p>&mdash;Quand on voit entrer Samanon chez un libraire, chez un marchand
-de papier ou chez un imprimeur, ils sont perdus, dit l'artiste
-<span class="pagenum" id="Page_355">355</span>
-aux deux crivains. Samanon est alors comme un croque-mort
-qui vient prendre mesure d'une bire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'escompteras plus tes billets, dit alors tienne Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;L o Samanon refuse, dit l'inconnu, personne n'accepte, car
-il est l'<i>ultima ratio</i>! C'est un des <i>moutons</i> de Gigonnet, de Palma,
-Werbrust, Gobseck et autres crocodiles qui nagent sur la place de
-Paris, et avec lesquels tout homme dont la fortune est faire doit
-tt ou tard se rencontrer.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu ne peux pas escompter tes billets cinquante pour cent,
-reprit tienne, il faut les changer contre des cus.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Donne-les Coralie, elle les prsentera chez Camusot.&mdash;Tu
-te rvoltes, reprit Lousteau que Lucien arrta en faisant un bond.
-Quel enfantillage! Peux-tu mettre en balance ton avenir et une
-semblable niaiserie?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais toujours porter cet argent Coralie, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Autre sottise! s'cria Lousteau. Tu n'apaiseras rien avec
-quatre cents francs l o il en faut quatre mille. Gardons de quoi
-nous griser en cas de perte, et joue!</p>
-
-<p>&mdash;Le conseil est bon, dit le grand inconnu.</p>
-
-<p>A quatre pas de Frascati, ces paroles eurent une vertu magntique.
-Les deux amis renvoyrent leur cabriolet et montrent au
-jeu. D'abord ils gagnrent trois mille francs, revinrent cinq cents,
-regagnrent trois mille sept cents francs; puis ils retombrent
-cent sous, se retrouvrent deux mille francs, et les risqurent sur
-Pair, pour les doubler d'un seul coup; Pair n'avait pas pass depuis
-cinq coups, ils y pontrent la somme; Impair sortit encore.
-Lucien et Lousteau dgringolrent alors par l'escalier de ce pavillon
-clbre, aprs avoir consum deux heures en motions dvorantes.
-Ils avaient gard cent francs. Sur les marches du petit pristyle
-deux colonnes qui soutenaient extrieurement une petite marquise
-en tle que plus d'un &oelig;il a contemple avec amour ou dsespoir,
-Lousteau dit en voyant le regard enflamm de Lucien:&mdash;Ne
-mangeons que cinquante francs.</p>
-
-<p>Les deux journalistes remontrent. En une heure, ils arrivrent
- mille cus; ils mirent les mille cus sur Rouge, qui avait pass
-cinq fois, en se fiant au hasard auquel ils devaient leur perte prcdente.
-Noir sortit. Il tait six heures.</p>
-
-<p>&mdash;Ne mangeons que vingt-cinq francs, dit Lucien.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_356">356</span>
-Cette nouvelle tentative dura peu, les vingt-cinq francs furent
-perdus en dix coups. Lucien jeta rageusement ses derniers vingt-cinq
-francs sur le chiffre de son ge, et gagna: rien ne peut dpeindre
-le tremblement de sa main quand il prit le rteau pour
-retirer les cus que le banquier jeta. Il donna dix louis Lousteau
-et lui dit:&mdash;Sauve-toi chez Vry!</p>
-
-<p>Lousteau comprit Lucien et alla commander le dner.</p>
-
-<p>Lucien, rest seul au jeu, porta ses trente louis sur Rouge et
-gagna. Enhardi par la voix secrte qu'entendent parfois les joueurs,
-il laissa le tout sur Rouge et gagna; son ventre devint alors un brasier!
-Malgr la voix, il reporta les cent vingt louis sur Noir et perdit.
-Il sentit alors en lui la sensation dlicieuse qui succde, chez les
-joueurs, leurs horribles agitations, quand, n'ayant plus rien
-risquer, ils rentrent dans la vie relle et quittent le palais ardent o
-se passent leurs rves fugaces. Il rejoignit Lousteau chez Vry o il
-se rua, selon l'expression de La Fontaine, en cuisine, et noya ses
-soucis dans le vin. A neuf heures, il tait si compltement gris, qu'il
-ne comprit pas pourquoi sa portire de la rue de Vendme le renvoyait
-rue de la Lune.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Coralie a quitt son appartement et s'est installe
-dans la maison dont l'adresse est crite sur ce papier.</p>
-
-<p>Lucien, trop ivre pour s'tonner de quelque chose, remonta dans
-le fiacre qui l'avait amen, se fit conduire rue de la Lune, et se
-dit lui-mme des calembours sur le nom de la rue. Pendant cette
-matine, la faillite du Panorama-Dramatique avait clat. L'actrice
-effraye s'tait empresse de vendre tout son mobilier du consentement
-de ses cranciers au petit pre Cardot qui, pour ne pas changer
-la destination de cet appartement, y mit Florentine. Coralie
-avait tout pay, tout liquid et satisfait le propritaire. Pendant le
-temps que prit cette opration, qu'elle appelait <i>une lessive</i>, Brnice
-garnissait, des meubles indispensables achets d'occasion,
-un petit appartement de trois pices, au quatrime tage d'une maison
-rue de la Lune, deux pas du Gymnase. Coralie y attendait
-Lucien, ayant sauv de toutes ses splendeurs son amour sans souillure
-et un sac de douze cents francs. Lucien, dans son ivresse, raconta
-ses malheurs Coralie et Brnice.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as bien fait, mon ange, lui dit l'actrice en le serrant dans
-ses bras. Brnice saura bien ngocier tes billets Braulard.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, Lucien s'veilla dans les joies enchanteresses
-<span class="pagenum" id="Page_357">357</span>
-que lui prodigua Coralie. L'actrice redoubla d'amour et de tendresse,
-comme pour compenser par les plus riches trsors du c&oelig;ur l'indigence
-de son nouveau mnage. Elle tait ravissante de beaut, ses
-cheveux chapps de dessous un foulard tordu, blanche et frache,
-les yeux rieurs, la parole gaie comme le rayon de soleil levant qui
-entra par les fentres pour dorer cette charmante misre. La
-chambre, encore dcente, tait tendue d'un papier vert d'eau
-bordure rouge, orne de deux glaces, l'une la chemine, l'autre
-au-dessus de la commode. Un tapis d'occasion, achet par Brnice
-de ses deniers, malgr les ordres de Coralie, dguisait le carreau
-nu et froid du plancher. La garde-robe des deux amants tenait
-dans une armoire glace et dans la commode. Les meubles d'acajou
-taient garnis en toffe de coton bleu. Brnice avait sauv du
-dsastre une pendule et deux vases de porcelaine, quatre couverts
-en argent et six petites cuillers. La salle manger, qui se trouvait
-avant la chambre coucher, ressemblait celle du mnage d'un
-employ douze cents francs. La cuisine faisait face au palier.
-Au-dessus Brnice couchait dans une mansarde. Le loyer ne s'levait
-pas plus de cent cus. Cette horrible maison avait une
-fausse porte cochre. Le portier logeait dans un des vantaux condamn,
-perc d'un croisillon par o il surveillait dix-sept locataires.
-Cette ruche s'appelle une maison de produit en style de
-notaire. Lucien aperut un bureau, un fauteuil, de l'encre, des plumes
-et du papier. La gaiet de Brnice qui comptait sur le dbut
-de Coralie au Gymnase, celle de l'actrice qui regardait son rle,
-un cahier de papier nou avec un bout de faveur bleue, chassrent
-les inquitudes et la tristesse du pote dgris.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que dans le monde on ne sache rien de cette dgringolade,
-nous nous en tirerons, dit-il. Aprs tout, nous avons quatre
-mille cinq cents francs devant nous! Je vais exploiter ma nouvelle
-position dans les journaux royalistes. Demain, nous inaugurons le
-Rveil, je me connais maintenant en journalisme, j'en ferai!</p>
-
-<p>Coralie, qui ne vit que de l'amour dans ces paroles, baisa les
-lvres qui les avaient prononces. En ce moment, Brnice avait
-mis la table auprs du feu, et venait de servir un modeste djeuner
-compos d'&oelig;ufs brouills, de deux ctelettes et de caf la crme.
-On frappa. Trois amis sincres, d'Arthez, Lon Giraud et Michel
-Chrestien apparurent aux yeux tonns de Lucien qui vivement touch
-leur offrit de partager son djeuner.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_358">358</span>
-&mdash;Non, dit d'Arthez. Nous venons pour des affaires plus srieuses
-que de simples consolations, car nous savons tout, nous revenons
-de la rue de Vendme. Vous connaissez mes opinions, Lucien.
-Dans toute autre circonstance, je me rjouirais de vous voir adoptant
-mes convictions politiques; mais, dans la situation o vous vous
-tes mis en crivant aux journaux libraux, vous ne sauriez passer
-dans les rangs des Ultras sans fltrir jamais votre caractre et
-souiller votre existence. Nous venons vous conjurer au nom de notre
-amiti, quelque affaiblie qu'elle soit, de ne pas vous entacher ainsi.
-Vous avez attaqu les Romantiques, la Droite et le Gouvernement;
-vous ne pouvez pas maintenant dfendre le Gouvernement, la Droite
-et les Romantiques.</p>
-
-<p>&mdash;Les raisons qui me font agir sont tires d'un ordre de penses
-suprieur, la fin justifiera tout, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne comprenez peut-tre pas la situation dans laquelle
-nous sommes, lui dit Lon Giraud. Le Gouvernement, la Cour, les
-Bourbons, le parti absolutiste, ou, si vous voulez tout comprendre
-dans une expression gnrale, le systme oppos au systme constitutionnel,
-et qui se divise en plusieurs fractions toutes divergentes
-ds qu'il s'agit des moyens prendre pour touffer la Rvolution,
-est au moins d'accord sur la ncessit de supprimer la Presse. La
-fondation du Rveil, de la Foudre, du Drapeau blanc, tous journaux
-destins rpondre aux calomnies, aux injures, aux railleries
-de la presse librale, que je n'approuve pas en ceci, car cette mconnaissance
-de la grandeur de notre sacerdoce est prcisment ce qui
-nous a conduits publier un journal digne et grave dont l'influence
-sera dans peu de temps respectable et sentie, imposante et digne,
-dit-il en faisant une parenthse; eh! bien, cette artillerie royaliste
-et ministrielle est un premier essai de reprsailles, entrepris pour
-rendre aux Libraux trait pour trait, blessure pour blessure. Que
-croyez-vous qu'il arrivera, Lucien? Les abonns sont en majorit
-du Ct Gauche. Dans la Presse, comme la guerre, la victoire se trouvera
-du ct des gros bataillons! Vous serez des infmes, des menteurs,
-des ennemis du peuple; les autres seront des dfenseurs de la
-patrie, des gens honorables, des martyrs, quoique plus hypocrites et
-plus perfides que vous, peut-tre. Ce moyen augmentera l'influence
-pernicieuse de la Presse, en lgitimant et consacrant ses plus odieuses
-entreprises. L'injure et la personnalit deviendront un de ses
-droits publics, adopt pour le profit des abonns et pass en force
-<span class="pagenum" id="Page_359">359</span>
-de chose juge par un usage rciproque. Quand le mal se sera rvl
-dans toute son tendue, les lois restrictives et prohibitives, la
-Censure, mise propos de l'assassinat du duc de Berry et leve
-depuis l'ouverture des Chambres, reviendra. Savez-vous ce que le
-peuple franais conclura de ce dbat? il admettra les insinuations
-de la presse librale, il croira que les Bourbons veulent attaquer
-les rsultats matriels et acquis de la Rvolution, il se lvera quelque
-beau jour et chassera les Bourbons. Non-seulement vous salissez
-votre vie, mais vous serez un jour dans le parti vaincu. Vous
-tes trop jeune, trop nouveau venu dans la Presse; vous en connaissez
-trop peu les ressorts secrets, les rubriques; vous y avez
-excit trop de jalousie, pour rsister au <i lang="it" xml:lang="it">tolle</i> gnral qui s'lvera
-contre vous dans les journaux libraux. Vous serez entran par la
-fureur des partis, qui sont encore dans le paroxysme de la fivre;
-seulement leur fivre a pass, des actions brutales de 1815 et 1816,
-dans les ides, dans les luttes orales de la Chambre et dans les dbats
-de la Presse.</p>
-
-<p>&mdash;Mes amis, dit Lucien, je ne suis pas l'tourdi, le pote que
-vous voulez voir en moi. Quelque chose qui puisse arriver, j'aurai
-conquis un avantage que jamais le triomphe du parti libral ne peut
-me donner. Quand vous aurez la victoire, mon affaire sera faite.</p>
-
-<p>&mdash;Nous te couperons... les cheveux, dit en riant Michel Chrestien.</p>
-
-<p>&mdash;J'aurai des enfants alors, rpondit Lucien, et me couper la
-tte, ce sera ne rien couper.</p>
-
-<p>Les trois amis ne comprirent pas Lucien, chez qui ses relations
-avec le grand monde avaient dvelopp au plus haut degr l'orgueil
-nobiliaire et les vanits aristocratiques. Le pote voyait, avec raison
-d'ailleurs, une immense fortune dans sa beaut, dans son esprit appuys
-du nom et du titre de comte de Rubempr. Madame d'Espard,
-madame de Bargeton et madame de Montcornet le tenaient par ce fil
-comme un enfant tient un hanneton. Lucien ne volait plus que
-dans un cercle dtermin. Ces mots: Il est des ntres, il pense
-bien! dits trois jours auparavant dans les salons de mademoiselle
-des Touches, l'avaient enivr, ainsi que les flicitations qu'il avait
-reues des ducs de Lenoncourt, de Navarreins et de Grandlieu, de
-Rastignac, de Blondet, de la belle duchesse de Maufrigneuse, du
-comte d'Esgrignon, de des Lupeaulx, des gens les plus influents et
-les mieux en cour du parti royaliste.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! tout est dit, rpliqua d'Arthez. Il te sera plus difficile
-<span class="pagenum" id="Page_360">360</span>
-qu' tout autre de te conserver pur et d'avoir ta propre estime. Tu
-souffriras beaucoup, je te connais, quand tu te verras mpris par
-ceux-l mme qui tu te seras dvou.</p>
-
-<p>Les trois amis dirent adieu Lucien sans lui tendre amicalement
-la main. Lucien resta pendant quelques instants pensif et triste.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! laisse donc ces niais-l, dit Coralie en sautant sur les genoux
-de Lucien et lui jetant ses beaux bras frais autour du cou, ils
-prennent la vie au srieux, et la vie est une plaisanterie. D'ailleurs
-tu seras comte Lucien de Rubempr. Je ferai, s'il le faut, des agaceries
- la chancellerie. Je sais par o prendre ce libertin de des Lupeaulx,
-qui fera signer ton ordonnance. Ne t'ai-je pas dit que,
-quand il te faudrait une marche de plus pour saisir ta proie, tu aurais
-le cadavre de Coralie!</p>
-
-<p>Le lendemain, Lucien laissa mettre son nom parmi ceux des collaborateurs
-du Rveil. Ce nom fut annonc comme une conqute
-dans le prospectus, distribu par les soins du ministre cent mille
-exemplaires. Lucien vint au repas triomphal, qui dura neuf heures,
-chez Robert, deux pas de Frascati, et auquel assistaient les coryphes
-de la presse royaliste: Martinville, Auger, Destains et une
-foule d'auteurs encore vivants qui, dans ce temps-l, <i>faisaient
-de la monarchie et de la religion</i>, selon une expression consacre.</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons leur en donner, aux libraux! dit Hector Merlin.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs! rpondit Nathan qui s'enrla sous cette bannire en
-jugeant bien qu'il valait mieux avoir pour soi que contre soi l'autorit
-dans l'exploitation du thtre laquelle il songeait, si nous
-leur faisons la guerre, faisons-la srieusement; ne nous tirons pas
-des balles de lige! Attaquons tous les crivains classiques et libraux
-sans distinction d'ge ni de sexe, passons-les au fil de la plaisanterie,
-et ne faisons pas de quartier.</p>
-
-<p>&mdash;Soyons honorables, ne nous laissons pas gagner par les exemplaires,
-les prsents, l'argent des libraires. Faisons la restauration
-du journalisme.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! dit Martinville. <i lang="la" xml:lang="la">Justum et tenacem propositi virum!</i>
-Soyons implacables et mordants. Je ferai de Lafayette ce
-qu'il est: Gilles Premier!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit Lucien, je me charge des hros du <i>Constitutionnel</i>,
-du sergent Mercier, des &OElig;uvres compltes de monsieur Jouy,
-des illustres orateurs de la Gauche!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_361">361</span>
-Une guerre mort fut rsolue et vote l'unanimit, une
-heure du matin, par les rdacteurs qui noyrent toutes leurs
-nuances et toutes leurs ides dans un punch flamboyant.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Nous nous sommes donn une fameuse culotte monarchique
-et religieuse</i>, dit sur le seuil de la porte un des crivains
-les plus clbres de la littrature romantique.</p>
-
-<p>Ce mot historique, rvl par un libraire qui assistait au dner,
-parut le lendemain dans le Miroir; mais la rvlation fut attribue
- Lucien. Cette dfection fut le signal d'un effroyable tapage dans
-les journaux libraux, Lucien devint leur bte noire, et fut tympanis
-de la plus cruelle faon: on raconta les infortunes de ses
-sonnets, on apprit au public que Dauriat aimait mieux perdre
-mille cus que de les imprimer, on l'appela le pote sans sonnets!</p>
-
-<p>Un matin, dans ce mme journal o Lucien avait dbut si brillamment,
-il lut les lignes suivantes crites uniquement pour lui,
-car le public ne pouvait gure comprendre cette plaisanterie:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>&#8258; <i>Si le libraire Dauriat persiste ne pas publier les
-sonnets du futur Ptrarque franais, nous agirons en ennemis
-gnreux, nous ouvrirons nos colonnes ces pomes
-qui doivent tre piquants, en juger par celui-ci
-que nous communique un ami de l'auteur.</i></p>
-
-</div>
-
-<p>Et, sous cette terrible annonce, le pote lut ce sonnet qui le fit
-pleurer chaudes larmes.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Une plante chtive et de louche apparence</div>
- <div class="verse">Surgit un beau matin dans un parterre en fleurs;</div>
- <div class="verse">A l'en croire, pourtant, de splendides couleurs</div>
- <div class="verse">Tmoigneraient un jour de sa noble semence:</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">On la tolra donc! Mais, par reconnaissance,</div>
- <div class="verse">Elle insulta bientt ses plus brillantes s&oelig;urs,</div>
- <div class="verse">Qui, s'indignant enfin de ses grands airs casseurs,</div>
- <div class="verse">La mirent au dfi de prouver sa naissance.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Elle fleurit alors. Mais un vil baladin</div>
- <div class="verse">Ne fut jamais siffl comme tout le jardin</div>
- <div class="verse">Honnit, siffla, railla ce calice vulgaire.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse">Puis, le matre, en passant, la brisa sans pardon;</div>
- <div class="verse">Et le soir sur sa tombe un ne seul vint braire,</div>
- <div class="verse">Car ce n'tait vraiment qu'un ignoble <span class="cs8">CHARDON</span>!</div>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_362">362</span>
-Vernou parla de la passion de Lucien pour le jeu, et signala d'avance
-l'Archer comme une &oelig;uvre anti-nationale o l'auteur prenait
-le parti des gorgeurs catholiques contre les victimes calvinistes. En
-huit jours, cette querelle s'envenima. Lucien comptait sur son ami
-Lousteau qui lui devait mille francs, et avec lequel il avait eu des
-conventions secrtes; mais Lousteau devint l'ennemi jur de Lucien.
-Voici comment. Depuis trois mois Nathan aimait Florine et ne savait
-comment l'enlever Lousteau, pour qui d'ailleurs elle tait une
-providence. Dans la dtresse et le dsespoir o se trouvait cette actrice
-en se voyant sans engagement, Nathan, le collaborateur de Lucien,
-vint voir Coralie, et la pria d'offrir Florine un rle dans une pice
-de lui, se faisant fort de procurer un engagement conditionnel au
-Gymnase l'actrice sans thtre. Florine, enivre d'ambition, n'hsita
-pas. Elle avait eu le temps d'observer Lousteau. Nathan tait un
-ambitieux littraire et politique, un homme qui avait autant d'nergie
-que de besoins, tandis que chez Lousteau les vices tuaient le vouloir.
-L'actrice, qui voulut reparatre environne d'un nouvel clat,
-livra les lettres du droguiste Nathan, et Nathan les fit racheter
-par Matifat contre le sixime du journal convoit par Finot. Florine
-eut alors un magnifique appartement rue Hauteville, et
-prit Nathan pour protecteur la face de tout le journalisme et
-du monde thtral. Lousteau fut si cruellement atteint par cet vnement
-qu'il pleura vers la fin d'un dner que ses amis lui donnrent
-pour le consoler. Dans cette orgie, les convives trouvrent que
-Nathan avait jou son jeu. Quelques crivains comme Finot et Vernou
-savaient la passion du dramaturge pour Florine; mais, au dire
-de tous, Lucien, en maquignonnant cette affaire, avait manqu aux
-plus saintes lois de l'amiti. L'esprit de parti, le dsir de servir ses
-nouveaux amis rendaient le nouveau royaliste inexcusable.</p>
-
-<p>&mdash;Nathan est emport par la logique des passions; tandis que le
-grand homme de province, comme dit Blondet, cde des calculs!
-s'cria Bixiou.</p>
-
-<p>Aussi la perte de Lucien, de cet intrus, de ce petit drle qui
-voulait avaler tout le monde, fut-elle unanimement rsolue et
-profondment mdite. Vernou qui hassait Lucien se chargea de
-ne pas le lcher. Pour se dispenser de payer mille cus Lousteau,
-Finot accusa Lucien de l'avoir empch de gagner cinquante mille
-francs en donnant Nathan le secret de l'opration contre Matifat.
-Nathan, conseill par Florine, s'tait mnag l'appui de
-<span class="pagenum" id="Page_363">363</span>
-Finot en lui vendant son <i>petit sixime</i> pour quinze mille francs.
-Lousteau, qui perdait ses mille cus, ne pardonna pas Lucien
-cette lsion norme de ses intrts. Les blessures d'amour-propre
-deviennent incurables quand l'oxyde d'argent y pntre.
-Aucune expression, aucune peinture ne peut rendre la rage qui
-saisit les crivains quand leur amour-propre souffre, ni l'nergie
-qu'ils trouvent au moment o ils se sentent piqus par les flches
-empoisonnes de la raillerie. Ceux dont l'nergie et la rsistance
-sont stimules par l'attaque, succombent promptement. Les gens
-calmes et dont le thme est fait d'aprs le profond oubli dans lequel
-tombe un article injurieux, ceux-l dploient le vrai courage littraire.
-Ainsi les faibles, au premier coup d'&oelig;il, paraissent tre les
-forts; mais leur rsistance n'a qu'un temps. Pendant les premiers
-quinze jours, Lucien enrag fit pleuvoir une grle d'articles dans
-les journaux royalistes o il partagea le poids de la critique avec
-Hector Merlin. Tous les jours sur la brche du <i>Rveil</i>, il fit feu de
-tout son esprit, appuy d'ailleurs par Martinville, le seul qui le
-servt sans arrire-pense, et qu'on ne mit pas dans le secret des
-conventions signes par des plaisanteries aprs boire, ou aux Galeries-de-Bois
-chez Dauriat, et dans les coulisses de thtre, entre les
-journalistes des deux partis que la camaraderie unissait secrtement.
-Quand Lucien allait au foyer du Vaudeville, il n'tait plus
-trait en ami, les gens de son parti lui donnaient seuls la main;
-tandis que Nathan, Hector Merlin, Thodore Gaillard fraternisaient
-sans honte avec Finot, Lousteau, Vernou et quelques-uns de ces
-journalistes dcors du surnom de <i>bons enfants</i>. A cette poque,
-le foyer du Vaudeville tait le chef-lieu des mdisances littraires,
-une espce de boudoir o venaient des gens de tous les partis, des
-hommes politiques et des magistrats. Aprs une rprimande faite
-en certaine Chambre du Conseil, le prsident, qui avait reproch
-l'un de ses collgues de balayer les coulisses de sa simarre, se trouva
-simarre simarre avec le rprimand dans le foyer du Vaudeville.
-Lousteau finit par y donner la main Nathan. Finot y venait presque
-tous les soirs. Quand Lucien avait le temps, il y tudiait les dispositions
-de ses ennemis, et ce malheureux enfant voyait toujours en
-eux une implacable froideur.</p>
-
-<p>En ce temps, l'esprit de parti engendrait des haines bien plus
-srieuses qu'elles ne le sont aujourd'hui. Aujourd'hui, la longue,
-tout s'est amoindri par une trop grande tension des ressorts. Aujourd'hui,
-<span class="pagenum" id="Page_364">364</span>
-la critique, aprs avoir immol le livre d'un homme,
-lui tend la main. La victime doit embrasser le sacrificateur sous
-peine d'tre pass par les verges de la plaisanterie. En cas de refus,
-un crivain passe pour tre insociable, mauvais coucheur, ptri
-d'amour-propre, inabordable, haineux, rancuneux. Aujourd'hui,
-quand un auteur a reu dans le dos les coups de poignard de la
-trahison, quand il a vit les piges tendus avec une infme hypocrisie,
-essuy les plus mauvais procds, il entend ses assassins lui
-souhaitant le bonjour, et manifestant des prtentions son estime,
-voire mme son amiti. Tout s'excuse et se justifie une poque
-o l'on a transform la vertu en vice, comme on a rig certains
-vices en vertus. La camaraderie est devenue la plus sainte des
-liberts. Les chefs des opinions les plus contraires se parlent mots
-mousss, pointes courtoises. Dans ce temps, si tant est qu'on s'en
-souvienne, il y avait du courage pour certains crivains royalistes et
-pour quelques crivains libraux, se trouver dans le mme thtre.
-On entendait les provocations les plus haineuses. Les regards taient
-chargs comme des pistolets, la moindre tincelle pouvait faire partir
-le coup d'une querelle. Qui n'a pas surpris des imprcations
-chez son voisin, l'entre de quelques hommes plus spcialement
-en butte aux attaques respectives des deux partis? Il n'y avait alors
-que deux partis, les Royalistes et les Libraux, les Romantiques et
-les Classiques, la mme haine sous deux formes, une haine qui faisait
-comprendre les chafauds de la Convention. Lucien, devenu
-royaliste et romantique forcen, de libral et de voltairien enrag
-qu'il avait t ds son dbut, se trouva donc sous le poids des inimitis
-qui planaient sur la tte de l'homme le plus abhorr des Libraux
- cette poque, de Martinville, le seul qui le dfendt et
-l'aimt. Cette solidarit nuisit Lucien. Les partis sont ingrats envers
-leurs vedettes, ils abandonnent volontiers leurs enfants perdus.
-Surtout en politique, il est ncessaire ceux qui veulent parvenir
-d'aller avec le gros de l'arme. La principale mchancet des petits
-journaux fut d'accoupler Lucien et Martinville. Le Libralisme les
-jeta dans les bras l'un de l'autre. Cette amiti, fausse ou vraie, leur
-valut tous deux des articles crits avec du fiel par Flicien au
-dsespoir des succs de Lucien dans le grand monde, et qui croyait,
-comme tous les anciens camarades du pote, sa prochaine lvation.
-La prtendue trahison du pote fut alors envenime et embellie des
-circonstances les plus aggravantes. Lucien fut nomm le petit Judas,
-<span class="pagenum" id="Page_365">365</span>
-et Martinville le grand Judas, car Martinville tait, tort ou
- raison, accus d'avoir livr le pont du Pecq aux armes trangres.
-Lucien rpondit en riant des Lupeaulx que, quant lui, srement
-il avait livr le pont aux nes. Le luxe de Lucien, quoique creux et
-fond sur des esprances, rvoltait ses amis qui ne lui pardonnaient
-ni son quipage bas, car pour eux il roulait toujours, ni ses splendeurs
-de la rue de Vendme. Tous sentaient instinctivement qu'un
-homme jeune et beau, spirituel et corrompu par eux, allait arriver
- tout; aussi pour le renverser employrent-ils tous les moyens.</p>
-
-<p>Quelques jours avant le dbut de Coralie au Gymnase, Lucien
-vint bras dessus, bras dessous, avec Hector Merlin, au foyer du
-Vaudeville. Merlin grondait son ami d'avoir servi Nathan dans l'affaire
-de Florine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous tes fait, de Lousteau et de Nathan, deux ennemis
-mortels. Je vous avais donn de bons conseils et vous n'en avez
-point profit. Vous avez distribu l'loge et rpandu le bienfait,
-vous serez cruellement puni de vos bonnes actions. Florine et Coralie
-ne vivront jamais en bonne intelligence en se trouvant sur la
-mme scne: l'une voudra l'emporter sur l'autre. Vous n'avez que
-nos journaux pour dfendre Coralie. Nathan, outre l'avantage que
-lui donne son mtier de faiseur de pices, dispose des journaux
-libraux dans la question des thtres, et il est dans le journalisme
-depuis un peu plus de temps que vous.</p>
-
-<p>Cette phrase rpondait des craintes secrtes de Lucien, qui ne
-trouvait ni chez Nathan, ni chez Gaillard, la franchise laquelle il
-avait droit; mais il ne pouvait pas se plaindre, il tait si frachement
-converti! Gaillard accablait Lucien en lui disant que les nouveaux-venus
-devaient donner pendant long-temps des gages avant que leur
-parti pt se fier eux. Le pote rencontrait dans l'intrieur des
-journaux royalistes et ministriels une jalousie laquelle il n'avait
-pas song, la jalousie qui se dclare entre tous les hommes en prsence
-d'un gteau quelconque partager, et qui les rend comparables
- des chiens se disputant une proie: ils offrent alors les
-mmes grondements, les mmes attitudes, les mmes caractres. Ces
-crivains se jouaient mille mauvais tours secrets pour se nuire les
-uns aux autres auprs du pouvoir, ils s'accusaient de tideur; et,
-pour se dbarrasser d'un concurrent, ils inventaient les machines les
-plus perfides. Les libraux n'avaient aucun sujet de dbats intestins
-en se trouvant loin du pouvoir et de ses grces. En entrevoyant cet
-<span class="pagenum" id="Page_366">366</span>
-inextricable lacis d'ambitions, Lucien n'eut pas assez de courage
-pour tirer l'pe afin d'en couper les n&oelig;uds, et ne se sentit pas la
-patience de les dmler, il ne pouvait tre ni l'Artin, ni le Beaumarchais,
-ni le Frron de son poque, il s'en tint son unique
-dsir: avoir son ordonnance, en comprenant que cette restauration
-lui vaudrait un beau mariage. Sa fortune ne dpendrait plus alors
-que d'un hasard auquel aiderait sa beaut. Lousteau, qui lui avait
-marqu tant de confiance, avait son secret, le journaliste savait o
-blesser mort le pote d'Angoulme; aussi le jour o Merlin l'amenait
-au Vaudeville, tienne avait-il prpar pour Lucien un
-pige horrible o cet enfant devait se prendre et succomber.</p>
-
-<p>&mdash;Voil notre beau Lucien, dit Finot en tranant des Lupeaulx
-avec lequel il causait devant Lucien dont il prit la main avec les
-dcevantes chatteries de l'amiti. Je ne connais pas d'exemples
-d'une fortune aussi rapide que la sienne, dit Finot en regardant
-tour tour Lucien et le matre des requtes. A Paris, la fortune est
-de deux espces: il y a la fortune matrielle, l'argent que tout le
-monde peut ramasser, et la fortune morale, les relations, la position,
-l'accs dans un certain monde inabordable pour certaines
-personnes, quelle que soit leur fortune matrielle, et mon ami.....</p>
-
-<p>&mdash;Notre ami, dit des Lupeaulx en jetant Lucien un caressant
-regard.</p>
-
-<p>&mdash;Notre ami, reprit Finot en tapotant la main de Lucien entre
-les siennes, a fait sous ce rapport une brillante fortune. A la vrit,
-Lucien a plus de moyens, plus de talent, plus d'esprit que tous ses
-envieux, puis il est d'une beaut ravissante; ses anciens amis ne
-lui pardonnent pas ses succs, ils disent qu'il a eu du bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Ces bonheurs-l, dit des Lupeaulx, n'arrivent jamais aux sots
-ni aux incapables. H! peut-on appeler du bonheur, le sort de Bonaparte?
-il y avait eu vingt gnraux en chef avant lui pour commander
-les armes d'Italie, comme il y a cent jeunes gens en ce
-moment qui voudraient pntrer chez mademoiselle des Touches,
-que dj dans le monde on vous donne pour femme, mon cher!
-dit des Lupeaulx en frappant sur l'paule de Lucien. Ah! vous
-tes en grande faveur. Madame d'Espard, madame de Bargeton
-et madame de Montcornet sont folles de vous. N'tes-vous pas ce
-soir de la soire de madame Firmiani, et demain du raout de la duchesse
-de Grandlieu?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Lucien.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_367">367</span>
-&mdash;Permettez-moi de vous prsenter un jeune banquier, monsieur
-du Tillet, un homme digne de vous, il a su faire une belle
-fortune et en peu de temps.</p>
-
-<p>Lucien et du Tillet se salurent, entrrent en conversation, et le
-banquier invita Lucien dner. Finot et des Lupeaulx, deux hommes
-d'une gale profondeur et qui se connaissaient assez pour demeurer
-toujours amis, parurent continuer une conversation commence,
-ils laissrent Lucien, Merlin, du Tillet et Nathan causant
-ensemble, et se dirigrent vers un des divans qui meublaient le
-foyer du Vaudeville.</p>
-
-<p>&mdash;Ah , mon cher ami, dit Finot des Lupeaulx, dites-moi la
-vrit? Lucien est-il srieusement protg, car il est devenu la bte
-noire de tous mes rdacteurs; et, avant de favoriser leur conspiration,
-j'ai voulu vous consulter pour savoir s'il ne vaut pas mieux la
-djouer et le servir.</p>
-
-<p>Ici le matre des requtes et Finot se regardrent pendant une
-lgre pause avec une profonde attention.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, mon cher, dit des Lupeaulx, pouvez-vous imaginer
-que la marquise d'Espard, Chtelet et madame de Bargeton
-qui a fait nommer le baron prfet de la Charente et comte afin de
-rentrer triomphalement Angoulme, pardonnent Lucien ses attaques?
-elles l'ont jet dans le parti royaliste afin de l'annuler.
-Aujourd'hui, tous cherchent des motifs pour refuser ce qu'on a
-promis cet enfant; trouvez-en? vous aurez rendu le plus immense
-service ces deux femmes: un jour ou l'autre, elles s'en souviendront.
-J'ai le secret de ces deux dames, elles hassent ce petit bonhomme
- un tel point qu'elles m'ont surpris. Ce Lucien pouvait se
-dbarrasser de sa plus cruelle ennemie, madame de Bargeton, en ne
-cessant ses attaques qu' des conditions que toutes les femmes aiment
- excuter, vous comprenez? il est beau, il est jeune, il
-aurait noy cette haine dans des torrents d'amour, il devenait alors
-comte de Rubempr, la seiche lui aurait obtenu quelque place dans
-la maison du roi, des sincures! Lucien tait un trs-joli lecteur
-pour Louis XVIII, il et t bibliothcaire je ne sais o, matre
-des requtes pour rire, directeur de quelque chose aux Menus-Plaisirs.
-Ce petit sot a manqu son coup. Peut-tre est-ce l ce qu'on
-ne lui a point pardonn. Au lieu d'imposer des conditions, il en a
-reu. Le jour o Lucien s'est laiss prendre la promesse de l'ordonnance,
-le baron Chtelet a fait un grand pas. Coralie a perdu
-<span class="pagenum" id="Page_368">368</span>
-cet enfant-l. S'il n'avait pas eu l'actrice pour matresse, il aurait
-revoulu la seiche, et il l'aurait eue.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi nous pouvons l'abattre, dit Finot.</p>
-
-<p>&mdash;Par quel moyen, demanda ngligemment des Lupeaulx qui
-voulait se prvaloir de ce service auprs de la marquise d'Espard.</p>
-
-<p>&mdash;Il a un march qui l'oblige travailler au petit journal de
-Lousteau, nous lui ferons d'autant mieux faire des articles qu'il
-est sans le sou. Si le Garde-des-Sceaux se sent chatouill par
-un article plaisant et qu'on lui prouve que Lucien en est l'auteur,
-il le regardera comme un homme indigne des bonts du roi. Pour
-faire perdre un peu la tte ce grand homme de province, nous
-avons prpar la chute de Coralie: il verra sa matresse siffle et
-sans rles. Une fois l'ordonnance indfiniment suspendue, nous
-plaisanterons alors notre victime sur ses prtentions aristocratiques,
-nous parlerons de sa mre accoucheuse, de son pre apothicaire.
-Lucien n'a qu'un courage d'piderme, il succombera, nous le renverrons
-d'o il vient. Nathan m'a fait vendre par Florine le sixime
-de la Revue que possdait Matifat, j'ai pu acheter la part du papetier,
-je suis seul avec Dauriat; nous pouvons nous entendre, vous
-et moi, pour absorber ce journal au profit de la Cour. Je n'ai protg
-Florine et Nathan qu' la condition de la restitution de <i>mon</i>
-sixime, ils me l'ont vendu, je dois les servir; mais, auparavant,
-je voulais connatre les chances de Lucien...</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes digne de votre nom, dit des Lupeaulx en riant. Allez!
-j'aime les gens de votre sorte...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, vous pouvez faire avoir Florine un engagement
-dfinitif? dit Finot au matre des requtes.</p>
-
-<p>&mdash;Oui; mais dbarrassez-nous de Lucien, car Rastignac et de
-Marsay ne veulent plus entendre parler de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Dormez en paix, dit Finot. Nathan et Merlin auront toujours
-des articles que Gaillard aura promis de faire passer, Lucien ne
-pourra pas donner une ligne, nous lui couperons ainsi les vivres.
-Il n'aura que le journal de Martinville pour se dfendre et dfendre
-Coralie: un journal contre tous, il est impossible de rsister.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dirai les endroits sensibles du ministre; mais livrez-moi
-le manuscrit de l'article que vous aurez fait faire Lucien,
-rpondit <ins id="cor_74" title="des Lupeaux">des Lupeaulx</ins> qui se garda bien de dire Finot que l'ordonnance
-promise Lucien tait une plaisanterie.</p>
-
-<p>Des Lupeaulx quitta le foyer. Finot vint Lucien; et, de ce ton
-<span class="pagenum" id="Page_369">369</span>
-de bonhomie auquel se sont pris tant de gens, il expliqua comment
-il ne pouvait renoncer la rdaction qui lui tait due. Finot reculait
- l'ide d'un procs qui ruinerait les esprances que son ami
-voyait dans le parti royaliste. Finot aimait les hommes assez
-forts pour changer hardiment d'opinion. Lucien et lui, ne devaient-ils
-pas se rencontrer dans la vie, n'auraient-ils pas l'un et l'autre
-mille petits services se rendre? Lucien avait besoin d'un homme
-sr dans le parti libral pour faire attaquer les ministriels ou les
-ultras qui se refuseraient le servir.</p>
-
-<p>&mdash;Si l'on se joue de vous, comment ferez-vous? dit Finot en terminant.
-Si quelque ministre, croyant vous avoir attach par le licou
-de votre apostasie, ne vous redoute plus et vous envoie promener,
-ne vous faudra-t-il pas lui lancer quelques chiens pour le mordre
-aux mollets? Eh! bien, vous tes brouill mort avec Lousteau
-qui demande votre tte. Flicien et vous, vous ne vous parlez plus.
-Moi seul, je vous reste! Une des lois de mon mtier est de vivre en
-bonne intelligence avec les hommes vraiment forts. Vous pourrez
-me rendre, dans le monde o vous allez, l'quivalent des services
-que je vous rendrai dans la Presse. Mais les affaires avant tout!
-envoyez-moi des articles purement littraires, ils ne vous compromettront
-pas, et vous aurez excut nos conventions.</p>
-
-<p>Lucien ne vit que de l'amiti mle de savants calculs dans les
-propositions de Finot dont la flatterie et celle de des Lupeaulx
-l'avaient mis en belle humeur: il remercia Finot!</p>
-
-<p>Dans la vie des ambitieux et de tous ceux qui ne peuvent parvenir
-qu' l'aide des hommes et des choses, par un plan de conduite
-plus ou moins bien combin, suivi, maintenu, il se rencontre un
-cruel moment o je ne sais quelle puissance les soumet de rudes
-preuves: tout manque la fois, de tous cts les fils rompent ou
-s'embrouillent, le malheur apparat sur tous les points. Quand un
-homme perd la tte au milieu de ce dsordre moral, il est perdu.
-Les gens qui savent rsister cette premire rvolte des circonstances,
-qui se roidissent en laissant passer la tourmente, qui se
-sauvent en gravissant par un pouvantable effort la sphre suprieure,
-sont les hommes <ins id="cor_75" title="rellements">rellement</ins> forts. Tout homme, moins
-d'tre n riche, a donc ce qu'il faut appeler sa fatale semaine. Pour
-Napolon, cette semaine fut la retraite de Moscou. Ce cruel moment
-tait venu pour Lucien. Tout s'tait trop heureusement succd pour
-lui dans le monde et dans la littrature; il avait t trop heureux, il
-<span class="pagenum" id="Page_370">370</span>
-devait voir les hommes et les choses se tourner contre lui. La premire
-douleur fut la plus vive et la plus cruelle de toutes, elle l'atteignit l
-o il se croyait invulnrable, dans son c&oelig;ur et dans son amour. Coralie
-pouvait n'tre pas spirituelle; mais doue d'une belle me, elle
-avait la facult de la mettre en dehors par ces mouvements soudains
-qui font les grandes actrices. Ce phnomne trange, tant qu'il n'est
-pas devenu comme une habitude par un long usage, est soumis aux
-caprices du caractre, et souvent une admirable pudeur qui domine
-les actrices encore jeunes. Intrieurement nave et timide, en
-apparence hardie et leste comme doit tre une comdienne, Coralie
-encore aimante prouvait une raction de son c&oelig;ur de femme sur
-son masque de comdienne. L'art de rendre les sentiments, cette
-sublime fausset, n'avait pas encore triomph chez elle de la nature.
-Elle tait honteuse de donner au public ce qui n'appartenait qu'
-l'amour. Puis elle avait une faiblesse particulire aux femmes vraies.
-Tout en se sachant appele rgner en souveraine sur la scne, elle
-avait besoin du succs. Incapable d'affronter une salle avec laquelle
-elle ne sympathisait pas, elle tremblait toujours en arrivant en scne:
-et, alors, la froideur du public pouvait la glacer. Cette terrible motion
-lui faisait trouver dans chaque nouveau rle un nouveau dbut.
-Les applaudissements lui causaient une espce d'ivresse, inutile son
-amour-propre, mais indispensable son courage: un murmure de
-dsapprobation ou le silence d'un public distrait lui taient ses
-moyens; une salle pleine, attentive, des regards admirateurs et
-bienveillants l'lectrisaient; elle se mettait alors en communication
-avec les qualits nobles de toutes ces mes, et se sentait la puissance
-de les lever, de les mouvoir. Ce double effet accusait bien
-et la nature nerveuse et la constitution du gnie, en trahissant aussi
-les dlicatesses et la tendresse de cette pauvre enfant. Lucien avait
-fini par apprcier les trsors que renfermait ce c&oelig;ur, il avait reconnu
-combien sa matresse tait jeune fille. Inhabile aux faussets
-de l'actrice, Coralie tait incapable de se dfendre contre les rivalits
-et les man&oelig;uvres des coulisses auxquelles s'adonnait Florine, fille
-aussi dangereuse, aussi dprave dj que son amie tait simple et
-gnreuse. Les rles devaient venir trouver Coralie; elle tait trop
-fire pour implorer les auteurs et subir leurs dshonorantes conditions,
-pour se donner au premier journaliste qui la menacerait de son
-amour et de sa plume. Le talent, dj si rare dans l'art extraordinaire
-du comdien, n'est qu'une condition du succs, le talent est
-<span class="pagenum" id="Page_371">371</span>
-mme long-temps nuisible s'il n'est accompagn d'un certain gnie
-d'intrigue qui manquait absolument Coralie. Prvoyant les souffrances
-qui attendaient son amie son dbut au Gymnase, Lucien
-voulut tout prix lui procurer un triomphe. L'argent qui restait
-sur le prix du mobilier vendu, celui que Lucien gagnait, tout
-avait pass aux costumes, l'arrangement de la loge, tous les
-frais d'un dbut. Quelques jours auparavant, Lucien fit une dmarche
-humiliante laquelle il se rsolut par amour: il prit les billets
-de Fendant et Cavalier, se rendit rue des Bourdonnais au Cocon
-d'or pour en proposer l'escompte Camusot. Le pote n'tait pas
-encore tellement corrompu qu'il pt aller froidement cet assaut.
-Il laissa bien des douleurs sur le chemin, il le pava des plus
-terribles penses en se disant alternativement: oui!&mdash;non! Mais il
-arriva nanmoins au petit cabinet froid, noir, clair par une cour
-intrieure, o sigeait gravement non plus l'amoureux de Coralie,
-le dbonnaire, le fainant, le libertin, l'incrdule Camusot qu'il
-connaissait; mais le srieux pre de famille, le ngociant poudr de
-ruses et de vertus, masqu de la pruderie judiciaire d'un magistrat
-du Tribunal de commerce, et dfendu par la froideur patronale d'un
-chef de maison, entour de commis, de caissiers, de cartons verts,
-de factures et d'chantillons, bard de sa femme, accompagn d'une
-fille simplement mise. Lucien frmit de la tte aux pieds en l'abordant,
-car le digne ngociant lui jeta le regard insolemment indiffrent
-qu'il avait dj vu dans les yeux des escompteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Voici des valeurs, je vous aurais mille obligations si vous
-vouliez me les prendre, monsieur? dit-il en se tenant debout auprs
-du ngociant assis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez pris quelque chose, monsieur, dit Camusot, je
-m'en souviens.</p>
-
-<p>L, Lucien expliqua la situation de Coralie, voix basse et en
-parlant l'oreille du marchand de soieries, qui put entendre les
-palpitations du pote humili. Il n'tait pas dans les intentions de
-Camusot que Coralie prouvt une chute. En coutant, le ngociant
-regardait les signatures et sourit, il tait Juge au Tribunal de commerce,
-il connaissait la situation des libraires. Il donna quatre mille
-cinq cents francs Lucien, la condition de mettre dans son endos
-<i>valeur reue en soieries</i>. Lucien alla sur-le-champ voir Braulard
-et fit trs-bien les choses avec lui pour assurer Coralie un beau succs.
-Braulard promit de venir et vint la rptition gnrale afin de
-<span class="pagenum" id="Page_372">372</span>
-convenir des endroits o ses romains dploieraient leurs battoirs
-de chair, et enlveraient le succs. Lucien remit le reste de son
-argent Coralie en lui cachant sa dmarche auprs de Camusot;
-il calma les inquitudes de l'actrice et de Brnice, qui dj
-ne savaient comment faire aller le mnage. Martinville, un des
-hommes de ce temps qui connaissaient le mieux le thtre, tait
-venu plusieurs fois faire rpter le rle de Coralie. Lucien avait
-obtenu de plusieurs rdacteurs royalistes la promesse d'articles favorables,
-il ne souponnait donc pas le malheur. La veille du dbut
-de Coralie, il arriva quelque chose de funeste Lucien. Le livre
-de d'Arthez avait paru. Le rdacteur en chef du journal d'Hector
-Merlin donna l'ouvrage Lucien comme l'homme le plus capable
-d'en rendre compte: il devait sa fatale rputation en ce genre aux
-articles qu'il avait faits sur Nathan. Il y avait du monde au bureau,
-tous les rdacteurs s'y trouvaient. Martinville y tait venu
-s'entendre sur un point de la polmique gnrale adopte par les
-journaux royalistes contre les journaux libraux. Nathan, Merlin,
-tous les collaborateurs du <i>Rveil</i> s'y entretenaient de l'influence
-du journal semi-hebdomadaire de Lon Giraud, influence d'autant
-plus pernicieuse que le langage en tait prudent, sage et modr.
-On commenait parler du Cnacle de la rue des Quatre-Vents, on
-l'appelait une Convention. Il avait t dcid que les journaux royalistes
-feraient une guerre mort et systmatique ces dangereux
-adversaires, qui devinrent en effet les metteurs en &oelig;uvre de la Doctrine,
-cette fatale secte qui renversa les Bourbons, ds le jour o la
-plus mesquine des vengeances amena le plus brillant crivain royaliste
- s'allier avec elle. D'Arthez, dont les opinions absolutistes taient
-inconnues, envelopp dans l'anathme prononc sur le Cnacle,
-allait tre la premire victime. Son livre devait tre <i>chin</i>, selon
-le mot classique. Lucien refusa de faire l'article. Ce refus excita
-le plus violent scandale parmi les hommes considrables du parti
-royaliste venus ce rendez-vous. On dclara nettement Lucien
-qu'un nouveau converti n'avait pas de volont; s'il ne lui convenait
-pas d'appartenir la monarchie et la religion, il pouvait retourner
- son premier camp: Merlin et Martinville le prirent part et lui
-firent amicalement observer qu'il livrait Coralie la haine que les
-journaux libraux lui avaient voue, et qu'elle n'aurait plus les
-journaux royalistes et ministriels pour se dfendre. L'actrice allait
-donner lieu sans doute une polmique ardente qui lui vaudrait
-<span class="pagenum" id="Page_373">373</span>
-cette renomme aprs laquelle soupirent toutes les femmes de
-thtre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'y connaissez rien, lui dit <ins id="cor_76" title="Martainville">Martinville</ins>, elle jouera
-pendant trois mois au milieu des feux croiss de nos articles, et
-trouvera trente mille francs en province dans ses trois mois de
-cong. Pour un de ces scrupules qui vous empcheront d'tre un
-homme politique, et qu'on doit fouler aux pieds, vous allez tuer
-Coralie et votre avenir, vous jetez votre gagne-pain.</p>
-
-<p>Lucien se vit forc d'opter entre d'Arthez et Coralie: sa matresse
-tait perdue s'il n'gorgeait pas d'Arthez dans le grand journal
-et dans le <i>Rveil</i>. Le pauvre pote revint chez lui, la mort dans
-l'me; il s'assit au coin du feu dans sa chambre et lut ce livre, l'un
-des plus beaux de la littrature moderne. Il laissa des larmes de
-page en page, il hsita long-temps, mais enfin il crivit un article
-moqueur, comme il savait si bien en faire, il prit ce livre comme les
-enfants prennent un bel oiseau pour le dplumer et le martyriser.
-Sa terrible plaisanterie tait de nature nuire au livre. En relisant
-cette belle &oelig;uvre, tous les bons sentiments de Lucien se rveillrent:
-il traversa Paris minuit, arriva chez d'Arthez, vit travers les vitres
-trembler la chaste et timide lueur qu'il avait si souvent regarde
-avec les sentiments d'admiration que mritait la noble constance
-de ce vrai grand homme; il ne se sentit pas la force de monter, il
-demeura sur une borne pendant quelques <ins id="cor_77" title="intants">instants</ins>. Enfin pouss
-par son bon ange, il frappa, trouva d'Arthez lisant et sans feu.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous arrive-t-il? dit le jeune crivain en apercevant Lucien
-et devinant qu'un horrible malheur pouvait seul le lui amener.</p>
-
-<p>&mdash;Ton livre est sublime, s'cria Lucien les yeux pleins de larmes,
-et ils m'ont command de l'attaquer.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre enfant, tu manges un pain bien dur, dit d'Arthez.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous demande qu'une grce, gardez-moi le secret sur
-ma visite, et laissez-moi dans mon enfer mes occupations de
-damn. Peut-tre ne parvient-on rien sans s'tre fait des calus aux
-endroits les plus sensibles du c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours le mme! dit d'Arthez.</p>
-
-<p>&mdash;Me croyez-vous un lche? Non, d'Arthez, non, je suis un
-enfant ivre d'amour.</p>
-
-<p>Et il lui expliqua sa position.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons l'article, dit d'Arthez mu par tout ce que Lucien
-venait de lui dire de Coralie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_374">374</span>
-Lucien lui tendit le manuscrit, d'Arthez le lut, et ne put s'empcher
-de sourire:&mdash;Quel fatal emploi de l'esprit! s'cria-t-il;
-mais il se tut en voyant Lucien dans un fauteuil, accabl d'une
-douleur vraie.&mdash;Voulez-vous me le laisser corriger? je vous le
-renverrai demain, reprit-il. La plaisanterie dshonore une &oelig;uvre,
-une critique grave et srieuse est parfois un loge, je saurai rendre
-votre article plus honorable et pour vous et pour moi. D'ailleurs
-moi seul, je connais bien mes fautes!</p>
-
-<p>&mdash;En montant une cte aride, on trouve quelquefois un fruit
-pour apaiser les ardeurs d'une soif horrible; ce fruit, le voil! dit
-Lucien qui se jeta dans les bras de d'Arthez, y pleura et lui baisa
-le front en disant:&mdash;Il me semble que je vous confie ma conscience
-pour me la rendre un jour!</p>
-
-<p>&mdash;Je regarde le repentir priodique comme une grande hypocrisie,
-dit solennellement d'Arthez, le repentir est alors une prime
-donne aux mauvaises actions. Le repentir est une virginit que
-notre me doit Dieu: un homme qui se repent deux fois est donc
-un horrible sycophante. J'ai peur que tu ne voies que des absolutions
-dans tes repentirs!</p>
-
-<p>Ces paroles foudroyrent Lucien qui revint pas lents rue de la
-Lune. Le lendemain le pote porta au journal son article, renvoy
-et remani par d'Arthez; mais, depuis ce jour, il fut dvor par une
-mlancolie qu'il ne sut pas toujours dguiser. Quand le soir il vit
-la salle du Gymnase pleine, il prouva les terribles motions que
-donne un dbut au thtre, et qui s'agrandirent chez lui de toute
-la puissance de son amour. Toutes ses vanits taient en jeu, son
-regard embrassait toutes les physionomies comme celui d'un accus
-embrasse les figures des jurs et des juges: un murmure allait le
-faire tressaillir; un petit incident sur la scne, les entres et les
-sorties de Coralie, les moindres inflexions de voix devaient l'agiter
-dmesurment. La pice o dbutait Coralie tait une de celles qui
-tombent, mais qui rebondissent, et la pice tomba. En entrant en
-scne, Coralie ne fut pas applaudie, et fut frappe par la froideur
-du Parterre. Dans les loges, <ins id="cor_78" title="elles">elle</ins> n'eut pas d'autres applaudissements
-que celui de Camusot. Des personnes places au Balcon et aux Galeries
-firent taire le ngociant par des chuts rpts. Les Galeries
-imposrent silence aux claqueurs, quand les claqueurs se livrrent
- des salves videmment exagres. Martinville applaudissait courageusement,
-et l'hypocrite Florine, Nathan, Merlin l'imitaient.
-<span class="pagenum" id="Page_375">375</span>
-Une fois la pice tombe, il y eut foule dans la loge de Coralie
-mais cette foule aggrava le mal par les consolations qu'on lui donnait.
-L'actrice revint au dsespoir moins pour elle que pour Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons t trahis par Braulard, dit-il.</p>
-
-<p>Coralie eut une fivre horrible, elle tait atteinte au c&oelig;ur. Le
-lendemain, il lui fut impossible de jouer: elle se vit arrte dans sa
-carrire, Lucien lui cacha les journaux, il les dcacheta dans la salle
-manger. Tous les feuilletonistes attribuaient la chute de la pice Coralie:
-elle avait trop prsum de ses forces; elle, qui faisait les dlices
-des boulevards, tait dplace au Gymnase; elle avait t pousse l
-par une louable ambition, mais elle n'avait pas consult ses moyens,
-elle avait mal pris son rle. Lucien lut alors sur Coralie des tartines
-composes dans le systme hypocrite de ses articles sur Nathan.
-Une rage digne de Milon de Crotone quand il se sentit les mains
-prises dans le chne qu'il avait ouvert lui-mme clata chez Lucien,
-il devint blme; ses amis donnaient Coralie, dans une phrasologie
-admirable de bont, de complaisance et d'intrt, les conseils
-les plus perfides. Elle devait jouer, y disait-on, des rles que
-les perfides auteurs de ces feuilletons infmes savaient tre entirement
-contraires son talent. Tels taient les journaux royalistes
-serins sans doute par Nathan. Quant aux journaux libraux et aux
-petits journaux, ils dployaient les perfidies, les moqueries que
-Lucien avait pratiques. Coralie entendit un ou deux sanglots, elle
-sauta de son lit vers Lucien, aperut les journaux, voulut les voir
-et les lut. Aprs cette lecture, elle alla se recoucher, et garda le
-silence. Florine tait de la conspiration, elle en avait prvu l'issue,
-elle savait le rle de Coralie, elle avait eu Nathan pour rptiteur.
-L'Administration, qui tenait la pice, voulut donner le
-rle de Coralie Florine. Le directeur vint trouver la pauvre actrice,
-elle tait en larmes et abattue; mais quand il lui dit devant
-Lucien que Florine savait le rle et qu'il tait impossible de ne pas
-donner la pice le soir, elle se dressa, sauta hors du lit.</p>
-
-<p>&mdash;Je jouerai, cria-t-elle.</p>
-
-<p>Elle tomba vanouie. Florine eut donc le rle et s'y fit une rputation,
-car elle releva la pice; elle eut dans tous les journaux
-une ovation partir de laquelle elle fut cette grande actrice que
-vous savez. Le triomphe de Florine exaspra Lucien au plus haut
-degr.</p>
-
-<p>&mdash;Une misrable laquelle tu as mis le pain la main! Si le
-<span class="pagenum" id="Page_376">376</span>
-Gymnase le veut, il peut racheter ton engagement. Je serai comte
-de Rubempr, je ferai fortune et t'pouserai.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle sottise! dit Coralie en lui jetant un regard ple.</p>
-
-<p>&mdash;Une sottise! cria Lucien. Eh! bien, dans quelques jours tu habiteras
-une belle maison, tu auras un quipage, et je te ferai un rle!</p>
-
-<p>Il prit deux mille francs et courut Frascati. Le malheureux y
-resta sept heures dvor par des furies, le visage calme et froid en
-apparence. Pendant cette journe et une partie de la nuit, il eut
-les chances les plus diverses: il possda jusqu' trente mille francs,
-et sortit sans un sou. Quand il revint, il trouva Finot qui l'attendait
-pour avoir <i>ses petits articles</i>. Lucien commit la faute de se plaindre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tout n'est pas roses, rpondit Finot; vous avez fait si
-brutalement votre demi-tour gauche que vous deviez perdre l'appui
-de la presse librale, bien plus forte que la presse ministrielle
-et royaliste. Il ne faut jamais passer d'un camp dans un autre sans
-s'tre fait un bon lit o l'on se console des pertes auxquelles on
-doit s'attendre; mais, dans tous les cas, un homme sage va voir ses
-amis, leur expose ses raisons, et se fait conseiller par eux son abjuration,
-ils en deviennent les complices, ils vous plaignent, et l'on
-convient alors, comme Nathan et Merlin avec leurs camarades, de
-se rendre des services mutuels. Les loups ne se mangent point.
-Vous avez eu, vous, en cette affaire, l'innocence d'un agneau. Vous
-serez forc de montrer les dents votre nouveau parti pour en tirer
-cuisse ou aile. Ainsi, l'on vous a sacrifi ncessairement Nathan.
-Je ne vous cacherai pas le bruit, le scandale et les criailleries
-que soulve votre article contre d'Arthez. Marat est un saint compar
- vous. Il se prpare des attaques contre vous, votre livre y
-succombera. O en est-il votre roman?</p>
-
-<p>&mdash;Voici les dernires feuilles, dit Lucien en montrant un paquet
-d'preuves.</p>
-
-<p>&mdash;On vous attribue les articles non signs des journaux ministriels
-et ultras contre ce petit d'Arthez. Maintenant, tous les jours,
-les coups d'pingles du Rveil sont dirigs contre les gens de la rue
-des Quatre-Vents, et les plaisanteries sont d'autant plus sanglantes
-qu'elles sont drles. Il y a toute une coterie politique, grave et srieuse
-derrire le journal de Lon Giraud, une coterie qui le
-pouvoir appartiendra tt ou tard.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas mis le pied au Rveil depuis huit jours.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, pensez mes petits articles. Faites-en cinquante
-<span class="pagenum" id="Page_377">377</span>
-sur-le-champ, je vous les payerai en masse; mais faites-les dans la
-couleur du journal.</p>
-
-<p>Et Finot donna ngligemment Lucien le sujet d'un article
-plaisant contre le Garde-des-Sceaux en lui racontant une prtendue
-anecdote qui, lui dit-il, courait les salons.</p>
-
-<p>Pour rparer sa perte au jeu, Lucien retrouva, malgr son affaissement,
-de la verve, de la jeunesse d'esprit, et composa trente
-articles de chacun deux colonnes. Les articles finis, Lucien alla
-chez Dauriat, sr d'y rencontrer Finot auquel il voulait les remettre
-secrtement; il avait d'ailleurs besoin de faire expliquer le
-libraire sur la non-publication des Marguerites. Il trouva la boutique
-pleine de ses ennemis. A son entre, il y eut un silence complet,
-les conversations cessrent. En se voyant mis au ban du journalisme,
-Lucien se sentit un redoublement de courage, et se dit
-en lui-mme comme dans l'alle du Luxembourg:&mdash;Je triompherai!
-Dauriat ne fut ni protecteur ni doux, il se montra goguenard,
-retranch dans son droit: il ferait paratre les Marguerites
-sa guise, il attendrait que la position de Lucien en assurt le succs,
-il avait achet l'entire proprit. Quand Lucien objecta que Dauriat
-tait tenu de publier ses Marguerites par la nature mme du contrat
-et de la qualit des contractants, le libraire soutint le contraire
-et dit que judiciairement il ne pourrait tre contraint une opration
-qu'il jugeait mauvaise, il tait seul juge de l'opportunit. Il y
-avait d'ailleurs une solution que tous les tribunaux admettraient:
-Lucien tait matre de rendre les mille cus, de reprendre son &oelig;uvre
-et de la faire publier par un libraire royaliste.</p>
-
-<p>Lucien se retira plus piqu du ton modr que Dauriat avait
-pris, qu'il ne l'avait t de sa pompe autocratique leur premire
-entrevue. Ainsi, les Marguerites ne seraient sans doute publies
-qu'au moment o Lucien aurait pour lui les forces auxiliaires
-d'une camaraderie puissante, ou deviendrait formidable par lui-mme.
-Le pote revint chez lui lentement, en proie un dcouragement
-qui le menait au suicide, si l'action et suivi la pense. Il
-mit Coralie au lit, ple et souffrante.</p>
-
-<p>&mdash;Un rle, ou elle meurt, lui dit Brnice pendant que Lucien
-s'habillait pour aller rue du Mont-Blanc chez mademoiselle des
-Touches qui donnait une grande soire o il devait trouver des Lupeaulx,
-Vignon, Blondet, madame d'Espard et madame de Bargeton.</p>
-
-<p>La soire tait donne pour Conti, le grand compositeur qui possdait
-<span class="pagenum" id="Page_378">378</span>
-l'une des voix les plus clbres en dehors de la scne, pour
-la Cinti, la Pasta, Garcia, Levasseur, et deux ou trois voix illustres
-du beau monde. Lucien se glissa jusqu' l'endroit o la marquise,
-sa cousine et madame de Montcornet taient assises. Le malheureux
-jeune homme prit un air lger, content, heureux; il plaisanta,
-se montra comme il tait dans ses jours de splendeur, il ne
-voulait point paratre avoir besoin du monde. Il s'tendit sur les
-services qu'il rendait au parti royaliste, il en donna pour preuve les
-cris de haine que poussaient les Libraux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous en serez bien largement rcompens, mon ami, lui dit
-madame de Bargeton en lui adressant un gracieux sourire. Allez
-aprs-demain la chancellerie avec le Hron et des Lupeaulx, et
-vous y trouverez votre ordonnance signe par le roi. Le Garde-des-Sceaux
-la porte demain au chteau; mais il y a conseil, il reviendra
-tard: nanmoins, si je savais le rsultat, dans la soire, j'enverrai
-chez vous. O demeurez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je viendrai, rpondit Lucien honteux d'avoir dire qu'il
-demeurait rue de la Lune.</p>
-
-<p>&mdash;Les ducs de Lenoncourt et de Navarreins ont parl de vous
-au roi, reprit la marquise, ils ont vant en vous un de ces dvouements
-absolus et entiers qui voulaient une rcompense clatante
-afin de vous venger des perscutions du parti libral. D'ailleurs, le
-nom et le titre des Rubempr, auxquels vous avez droit par votre
-mre, vont devenir illustres en vous. Le roi a dit Sa Grandeur
-le soir, de lui apporter une ordonnance pour autoriser le sieur Lucien
-Chardon porter le nom et les titres des comtes de <ins id="cor_79" title="Rubembr">Rubempr</ins>,
-en sa qualit de petit-fils du dernier comte par sa mre.&mdash;Favorisons
-les chardonnerets du Pinde, a-t-il dit aprs avoir lu votre
-sonnet sur le lis dont s'est heureusement souvenu ma cousine et
-qu'elle avait donn au duc.&mdash;Surtout quand le roi peut faire le
-miracle de les changer en aigles, a rpondu monsieur de Navarreins.</p>
-
-<p>Lucien eut une effusion de c&oelig;ur qui aurait pu attendrir une
-femme moins profondment blesse que l'tait Louise d'Espard de
-Ngrepelisse. Plus Lucien tait beau, plus elle avait soif de vengeance.
-Des Lupeaulx avait raison, Lucien manquait de tact: il ne
-sut pas deviner que l'ordonnance dont on lui parlait n'tait qu'une
-plaisanterie comme savait en faire madame d'Espard. Enhardi par
-ce succs et par la distinction flatteuse que lui tmoignait mademoiselle
-des Touches, il resta chez elle jusqu' deux heures du matin
-<span class="pagenum" id="Page_379">379</span>
-pour pouvoir lui parler en particulier. Lucien avait appris dans
-les bureaux des journaux royalistes que mademoiselle des Touches
-tait la collaboratrice secrte d'une pice o devait jouer la grande
-merveille du moment, la petite Fay. Quand les salons furent dserts,
-il emmena mademoiselle des Touches sur un sofa, dans le
-boudoir, et lui raconta d'une faon si touchante le malheur de
-Coralie et le sien, que cette illustre hermaphrodite lui promit de
-faire donner le rle principal Coralie.</p>
-
-<p>Le lendemain de cette soire, au moment o Coralie, heureuse
-de la promesse de mademoiselle des Touches Lucien, revenait
-la vie et djeunait avec son pote, Lucien lisait le journal de Lousteau,
-o se trouvait le rcit pigrammatique de l'anecdote invente
-sur le Garde-des-Sceaux et sur sa femme. La mchancet la plus
-noire s'y cachait sous l'esprit le plus incisif. Le roi Louis XVIII y
-tait admirablement mis en scne, et ridiculis sans que le Parquet
-pt intervenir. Voici le fait auquel le parti libral essayait de donner
-l'apparence de la vrit, mais qui n'a fait que grossir le nombre de
-ses spirituelles calomnies.</p>
-
-<p>La passion de Louis XVIII pour une correspondance galante et
-musque, pleine de madrigaux et d'tincelles, y tait interprte
-comme la dernire expression de son amour qui devenait doctrinaire:
-il passait, y disait-on, du fait l'ide. L'illustre matresse,
-si cruellement attaque par Branger sous le nom d'Octavie, avait
-conu les craintes les plus srieuses. La correspondance languissait.
-Plus Octavie dployait d'esprit, plus son amant se montrait froid et
-terne. Octavie avait fini par dcouvrir la cause de sa dfaveur, son
-pouvoir tait menac par les prmices et les pices d'une nouvelle correspondance
-du royal crivain avec la femme du Garde-des-Sceaux.
-Cette excellente femme tait suppose incapable d'crire un billet,
-elle devait tre purement et simplement l'diteur responsable d'une
-audacieuse ambition. Qui pouvait tre cach sous cette jupe? Aprs
-quelques observations, Octavie dcouvrit que le roi correspondait
-avec son Ministre. Son plan est fait. Aide par un ami fidle, elle
-retient un jour le Ministre la chambre par une discussion orageuse,
-et se mnage un tte--tte o elle rvolte l'amour-propre
-du roi par la rvlation de cette tromperie. Louis XVIII entre dans
-un accs de colre bourbonnienne et royale, il clate contre Octavie,
-il doute; Octavie offre une preuve immdiate en le priant d'crire
-un mot qui voult absolument une rponse. La malheureuse femme
-<span class="pagenum" id="Page_380">380</span>
-surprise envoie requrir son mari la Chambre; mais tout tait
-prvu, dans ce moment il occupait la tribune. La femme sue sang
-et eau, cherche tout son esprit, et rpond avec l'esprit qu'elle
-trouve.&mdash;Votre chancelier vous dira le reste, s'cria Octavie en
-riant du dsappointement du Roi.</p>
-
-<p>Quoique mensonger, l'article piquait au vif le Garde-des-Sceaux,
-sa femme et le Roi. Des Lupeaulx, qui Finot a toujours gard le
-secret, avait, dit-on, invent l'anecdote. Ce spirituel et mordant
-article fit la joie des Libraux et celle du parti de Monsieur; Lucien
-s'en amusa sans y voir autre chose qu'un trs-agrable <i>canard</i>. Il
-alla le lendemain prendre des Lupeaulx et le baron du Chtelet. Le
-baron venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Chtelet, nomm
-Conseiller d'tat en service extraordinaire, tait fait comte avec la
-promesse de la prfecture de la Charente, ds que le prfet actuel
-aurait fini les quelques mois ncessaires pour complter le temps
-voulu pour lui faire obtenir le maximum de la retraite. Le comte
-du Chtelet, car le <i>du</i> fut insr dans l'ordonnance, prit Lucien
-dans sa voiture et le traita sur un pied d'galit. Sans les articles
-de Lucien, il ne serait peut-tre pas parvenu si promptement; la
-perscution des Libraux avait t comme un pidestal pour lui. Des
-Lupeaulx tait au Ministre, dans le cabinet du Secrtaire-Gnral.
-A l'aspect de Lucien, ce fonctionnaire fit un bond d'tonnement et
-regarda des Lupeaulx.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous osez venir ici, monsieur? dit le Secrtaire-Gnral
- Lucien, stupfait. Sa Grandeur a dchir votre ordonnance
-prpare, la voici! Il montra le premier papier venu
-dchir en quatre. Le ministre a voulu connatre l'auteur de
-l'pouvantable article d'hier, et voici la copie du numro, dit
-le Secrtaire-Gnral en tendant Lucien les feuillets de son
-article. Vous vous dites royaliste, monsieur, et vous tes collaborateur
-de cet infme journal qui fait blanchir les cheveux
-aux ministres, qui chagrine les Centres et nous entrane dans un
-abme. Vous djeunez du Corsaire, du Miroir, du Constitutionnel,
-du Courrier; vous dnez de la Quotidienne, du Rveil, et vous
-soupez avec Martinville, le plus terrible antagoniste du Ministre,
-et qui pousse le roi vers l'absolutisme, ce qui l'amnerait une rvolution
-tout aussi promptement que s'il se livrait l'extrme Gauche?
-Vous tes un trs-spirituel journaliste, mais vous ne serez
-jamais un homme politique. Le ministre vous a dnonc comme
-<span class="pagenum" id="Page_381">381</span>
-l'auteur de l'article au roi, qui, dans sa colre, a grond monsieur
-le duc de Navarreins, son premier gentilhomme de service. Vous
-vous tes fait des ennemis d'autant plus puissants qu'ils vous taient
-plus favorables! Ce qui chez un ennemi semble naturel, est pouvantable
-chez un ami.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous tes donc un enfant, mon cher? dit des Lupeaulx.
-Vous m'avez compromis. Mesdames d'Espard et de Bargeton, madame
-de Montcornet, qui avaient rpondu de vous, doivent tre
-furieuses. Le duc a d faire retomber sa colre sur la marquise, et
-la marquise a d gronder sa cousine. N'y allez pas! Attendez.</p>
-
-<p>&mdash;Voici Sa Grandeur, sortez! dit le Secrtaire-Gnral.</p>
-
-<p>Lucien se trouva sur la place Vendme, hbt comme un homme
- qui l'on vient de donner sur la tte un coup d'assommoir. Il revint
- pied par les boulevards en essayant de se juger. Il se vit le
-jouet d'hommes envieux, avides et perfides. Qu'tait-il dans ce
-monde d'ambitions? Un enfant qui courait aprs les plaisirs et les
-jouissances de vanit, leur sacrifiant tout; un pote, sans rflexion
-profonde, allant de lumire en lumire comme un papillon, sans
-plan fixe, l'esclave des circonstances, pensant bien et agissant mal.
-Sa conscience fut un impitoyable bourreau. Enfin, il n'avait plus
-d'argent et se sentait puis de travail et de douleur. Ses articles ne
-passaient qu'aprs ceux de Merlin et de Nathan. Il allait l'aventure,
-perdu dans ses rflexions; il vit en marchant, chez quelques
-cabinets littraires qui commenaient donner des livres en lecture
-avec les journaux, une affiche o, sous un titre bizarre, lui tout
- fait inconnu, brillait son nom: <i>Par monsieur Lucien Chardon
-de Rubempr</i>. Son ouvrage paraissait, il n'en avait rien su,
-les journaux se taisaient. Il demeura les bras pendants, immobile,
-sans apercevoir un groupe de jeunes gens les plus lgants, parmi
-lesquels taient Rastignac, de Marsay et quelques autres de sa connaissance.
-Il ne fit pas attention Michel Chrestien et Lon Giraud,
-qui venaient lui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes monsieur Chardon? lui dit Michel d'un ton qui fit
-rsonner les entrailles de Lucien comme des cordes.</p>
-
-<p>&mdash;Ne me connaissez-vous pas? rpondit-il en <ins id="cor_80" title="plisant">plissant</ins>.</p>
-
-<p>Michel lui cracha au visage.</p>
-
-<p>&mdash;Voil les honoraires de vos articles contre d'Arthez. Si chacun
-dans sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la Presse
-resterait ce qu'elle doit tre: un sacerdoce respectable et respect!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_382">382</span>
-Lucien avait chancel; il s'appuya sur Rastignac en lui disant,
-ainsi qu' de Marsay:&mdash;Messieurs, vous ne sauriez refuser d'tre
-mes tmoins. Mais je veux d'abord rendre la partie gale, et l'affaire
-sans remde.</p>
-
-<p>Lucien donna vivement un soufflet Michel, qui ne s'y attendait
-pas. Les dandies et les amis de Michel se jetrent entre le rpublicain
-et le royaliste, afin que cette lutte ne prt pas un caractre
-populacier. Rastignac saisit Lucien et l'emmena chez lui, rue Taitbout,
- deux pas de cette scne, qui avait lieu sur le boulevard de
-Gand, l'heure du dner. Cette circonstance vita les rassemblements
-d'usage en pareil cas. De Marsay vint chercher Lucien, que
-les deux dandies forcrent dner joyeusement avec eux au caf
-Anglais, o ils se grisrent.</p>
-
-<p>&mdash;tes-vous fort l'pe? lui dit de Marsay.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en ai jamais mani.</p>
-
-<p>&mdash;Au pistolet? dit Rastignac.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas dans ma vie tir un seul coup de pistolet.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez pour vous le hasard, vous tes un terrible adversaire,
-vous pouvez tuer votre homme, dit de Marsay.</p>
-
-<p>Lucien trouva fort heureusement Coralie au lit et endormie.
-L'actrice avait jou dans une petite pice l'improviste, elle avait
-repris sa revanche en obtenant des applaudissements lgitimes et
-non stipendis. Cette soire, laquelle ne s'attendaient pas ses ennemis,
-dtermina le directeur lui donner le principal rle dans la
-pice de Camille Maupin; car il avait fini par dcouvrir la cause
-de l'insuccs de Coralie son dbut. Courrouc par les intrigues de
-Florine et de Nathan pour faire tomber une actrice laquelle il
-tenait, le Directeur avait promis Coralie la protection de l'Administration.</p>
-
-<p>A cinq heures du matin Rastignac vint chercher Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, vous tes log dans le systme de votre rue, lui dit-il
-pour tout compliment. Soyons les premiers au rendez-vous, sur le
-chemin de Clignancourt, c'est le bon got, et nous devons de bons
-exemples.&mdash;Voici le programme, lui dit de Marsay ds que le fiacre
-roula dans le faubourg Saint-Denis. Vous vous battez au pistolet,
-vingt-cinq pas, marchant volont l'un sur l'autre, jusqu' une
-distance de quinze pas. Vous avez chacun cinq pas faire et trois
-coups tirer, pas davantage. Quoi qu'il arrive, vous vous engagez
- en rester l l'un et l'autre. Nous chargeons les pistolets de votre
-<span class="pagenum" id="Page_383">383</span>
-adversaire et ses tmoins chargent les vtres. Les armes ont t
-choisies par les quatre tmoins runis chez un armurier. Je vous
-promets que nous avons aid le hasard: vous avez des pistolets de
-cavalerie.</p>
-
-<p>Pour Lucien, la vie tait devenue un mauvais rve; il lui tait
-indiffrent de vivre ou de mourir. Le courage particulier au suicide
-lui servit donc paratre en grand costume de bravoure aux yeux
-des spectateurs de son duel. Il resta, sans marcher, sa place. Cette
-insouciance passa pour un froid calcul: on trouva ce pote trs-fort.
-Michel Chrestien vint jusqu' sa limite. Les deux adversaires firent feu
-en mme temps, car les insultes avaient t regardes comme gales.
-Au premier coup, la balle de Chrestien effleura le menton de Lucien
-dont la balle passa dix pieds au-dessus de la tte de son adversaire.
-Au second coup, la balle de Michel se logea dans le col de la redingote
-du pote, lequel tait heureusement piqu et garni de bougran. Au
-troisime coup, Lucien reut la balle dans le sein et tomba.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il mort? demanda Michel.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit le chirurgien, il s'en tirera.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis, rpondit Michel.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, tant pis, rpta Lucien en versant des larmes.</p>
-
-<p>A midi, ce malheureux enfant se trouva dans sa chambre et sur
-son lit; il avait fallu cinq heures et de grands mnagements pour
-l'y transporter. Quoique son tat ft sans danger, il exigeait des
-prcautions: la fivre pouvait amener de fcheuses complications.
-Coralie touffa son dsespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps
-que son ami fut en danger, elle passa les nuits avec Brnice en apprenant
-ses rles. Le danger de Lucien dura deux mois. Cette pauvre
-crature jouait quelquefois un rle qui voulait de la gaiet,
-tandis qu'intrieurement elle se disait:&mdash;Mon cher Lucien meurt
-peut-tre en ce moment!</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Lucien fut soign par Bianchon: il dut la vie
-au dvouement de cet ami si vivement bless, mais qui d'Arthez
-avait confi le secret de la dmarche de Lucien en justifiant le malheureux
-pote. Dans un moment lucide, car Lucien eut une fivre
-nerveuse d'une haute gravit, Bianchon, qui souponnait d'Arthez de
-quelque gnrosit, questionna son malade; Lucien lui dit n'avoir
-pas fait d'autre article sur le livre de d'Arthez que l'article srieux
-et grave insr dans le journal d'Hector Merlin.</p>
-
-<p>A la fin du premier mois, la maison Fendant et Cavalier dposa
-<span class="pagenum" id="Page_384">384</span>
-son bilan. Bianchon dit l'actrice de cacher ce coup affreux Lucien.
-Le fameux roman de l'Archer de Charles IX, publi sous un
-titre bizarre, n'avait pas eu le moindre succs. Pour se faire de l'argent
-avant de dposer le bilan, Fendant, l'insu de Cavalier, avait
-vendu cet ouvrage en bloc des piciers qui le revendaient bas prix
-au moyen du colportage. En ce moment le livre de Lucien garnissait
-les parapets des ponts et les quais de Paris. La librairie du quai des
-Augustins, qui avait pris une certaine quantit d'exemplaires de ce
-roman, se trouvait donc perdre une somme considrable par suite de
-l'avilissement subit du prix: les quatre volumes in-12 qu'elle avait
-achets quatre francs cinquante centimes taient donns pour cinquante
-sous. Le commerce jetait les hauts cris, et les journaux continuaient
- garder le plus profond silence. Barbet n'avait pas prvu
-ce <i>lavage</i>, il croyait au talent de Lucien; contrairement ses habitudes,
-il s'tait jet sur deux cents exemplaires; et la perspective
-d'une perte le rendait fou, il disait des horreurs de Lucien. Barbet
-prit un parti hroque: il mit ses exemplaires dans un coin de son
-magasin par un enttement particulier aux avares, et laissa ses confrres
-se dbarrasser des leurs vil prix. Plus tard, en 1824, quand
-la belle prface de d'Arthez, le mrite du livre et deux articles faits
-par Lon Giraud eurent rendu cette &oelig;uvre sa valeur, Barbet
-vendit ses exemplaires un par un au prix de dix francs. Malgr les
-prcautions de Brnice et de Coralie, il fut impossible d'empcher
-<ins id="cor_81" title="Hertor">Hector</ins> Merlin de venir voir son ami mourant; et il lui fit boire
-goutte goutte le calice amer de ce <i>bouillon</i>, mot en usage dans
-la librairie pour peindre l'opration funeste laquelle s'taient livrs
-Fendant et Cavalier en publiant le livre d'un dbutant. Martinville,
-seul fidle Lucien, fit un magnifique article en faveur de
-l'&oelig;uvre; mais l'exaspration tait telle, et chez les Libraux, et chez
-les Ministriels, contre le rdacteur en chef de l'Aristarque, de l'Oriflamme
-et du Drapeau Blanc, que les efforts de ce courageux athlte,
-qui rendit toujours dix insultes pour une au libralisme, nuisirent
-Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polmique, quelque
-vives que fussent les attaques du Bravo royaliste. Coralie, Brnice
-et Bianchon fermrent la porte tous les soi-disant amis de Lucien
-qui jetrent les hauts cris; mais il fut impossible de la fermer aux
-huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait leurs billets
-exigibles en vertu d'une des dispositions du Code de commerce,
-la plus attentatoire aux droits des tiers qui se voient ainsi privs
-<span class="pagenum" id="Page_385">385</span>
-des bnfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement poursuivi
-par Camusot. En voyant ce nom, l'actrice comprit la terrible et
-humiliante dmarche qu'avait d faire son pote, pour elle si anglique;
-elle l'en aima dix fois plus, et ne voulut pas implorer Camusot.
-En venant chercher leur prisonnier, les Gardes du Commerce
-le trouvrent au lit, et reculrent l'ide de l'emmener; ils allrent
-chez Camusot avant de prier le Prsident du Tribunal d'indiquer
-la maison de sant dans laquelle ils dposeraient le dbiteur.
-Camusot accourut aussitt rue de la Lune. Coralie descendit et remonta
-tenant les pices de la procdure qui d'aprs l'endos avait
-dclar Lucien commerant. Comment avait-elle obtenu ces papiers
-de Camusot? quelle promesse avait-elle faite? elle garda le
-plus morne silence; mais elle tait remonte quasi-morte. Coralie
-joua dans la pice de Camille Maupin, et contribua beaucoup
- ce succs de l'illustre hermaphrodite littraire. La cration
-de ce rle fut la dernire tincelle de cette belle lampe. A la vingtime
-reprsentation, au moment o Lucien rtabli commenait
-se promener, manger, et parlait de reprendre ses travaux, Coralie
-tomba malade: un chagrin secret la dvorait. Brnice a toujours
-cru que, pour sauver Lucien, elle avait promis de revenir
-Camusot. L'actrice eut la mortification de voir donner son rle
-Florine. Nathan dclarait la guerre au Gymnase dans le cas o Florine
-ne succderait pas Coralie. En jouant le rle jusqu'au dernier
-moment pour ne pas le laisser prendre par sa rivale, Coralie
-outrepassa ses forces; le Gymnase lui avait fait quelques avances pendant
-la maladie de Lucien, elle ne pouvait plus rien demander la
-caisse du thtre; malgr son bon vouloir, Lucien tait encore incapable
-de travailler, il soignait d'ailleurs Coralie afin de soulager Brnice;
-ce pauvre mnage arriva donc une dtresse absolue, il eut
-cependant le bonheur de trouver dans Bianchon un mdecin habile
-et dvou, qui lui donna crdit chez un pharmacien. La situation de
-Coralie et de Lucien fut bientt connue des fournisseurs et du propritaire.
-Les meubles furent saisis. La couturire et le tailleur, ne
-craignant plus le journaliste, poursuivirent ces deux bohmiens
-outrance. Enfin il n'y eut plus que le pharmacien et le charcutier
-qui fissent crdit ces malheureux enfants. Lucien, Brnice et la
-malade furent obligs pendant une semaine environ de ne manger
-que du porc sous toutes les formes ingnieuses et varies que lui
-donnent les charcutiers. La charcuterie, assez inflammatoire de sa
-<span class="pagenum" id="Page_386">386</span>
-nature, aggrava la maladie de l'actrice. Lucien fut contraint par la
-misre d'aller chez Lousteau rclamer les mille francs que cet ancien
-ami, ce tratre, lui devait. Ce fut, au milieu de ses malheurs,
-la dmarche qui lui cota le plus. Lousteau ne pouvait plus rentrer
-chez lui rue de la Harpe, il couchait chez ses amis, il tait poursuivi,
-traqu comme un livre. Lucien ne put trouver son fatal introducteur
-dans le monde littraire que chez Flicoteaux. Lousteau
-dnait la mme table o Lucien l'avait rencontr, pour son malheur,
-le jour o il s'tait loign de d'Arthez. Lousteau lui offrit
-dner, et Lucien accepta!</p>
-
-<p>Quand, en sortant de chez Flicoteaux, Claude Vignon, qui y
-mangeait ce jour-l, Lousteau, Lucien et le grand inconnu qui
-remisait sa garderobe chez Samanon voulurent aller au caf Voltaire
-prendre du caf, jamais ils ne purent faire trente sous
-en runissant le billon qui retentissait dans leurs poches. Ils flnrent
-au Luxembourg, esprant y rencontrer un libraire, et ils
-virent en effet un des plus fameux imprimeurs de ce temps auquel
-Lousteau demanda quarante francs, et qui les donna. Lousteau partagea
-la somme en quatre portions gales, et chacun des crivains
-en prit une. La misre avait teint toute fiert, tout sentiment chez
-Lucien; il pleura devant ces trois artistes en leur racontant sa situation;
-mais chacun de ses camarades avait un drame tout aussi
-cruellement horrible lui dire: quand chacun eut paraphras le
-sien, le pote se trouva le moins malheureux des quatre. Aussi tous
-avaient-ils besoin d'oublier et leur malheur et leur pense qui doublait
-le malheur. Lousteau courut au Palais-Royal, y jouer les neuf
-francs qui lui restrent sur ses dix francs. Le grand inconnu, quoiqu'il
-et une divine matresse, alla dans une vile maison suspecte
-se plonger dans le bourbier des volupts dangereuses. Vignon se
-rendit au Petit Rocher de Cancale dans l'intention d'y boire deux
-bouteilles de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mmoire.
-Lucien quitta Claude Vignon sur le seuil du restaurant, en
-refusant sa part de ce souper. La poigne de main que le grand
-homme de province donna au seul journaliste qui ne lui avait pas
-t hostile fut accompagne d'un horrible serrement de c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Que faire? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;A la guerre, comme la guerre, lui dit le grand critique.
-Votre livre est beau, mais il vous a fait des envieux, votre lutte
-sera longue et difficile. Le gnie est une horrible maladie. Tout
-<span class="pagenum" id="Page_387">387</span>
-crivain porte en son c&oelig;ur un monstre qui, semblable au tnia
-dans l'estomac, y dvore les sentiments mesure qu'ils y closent.
-Qui triomphera? la maladie de l'homme, ou l'homme de la maladie?
-Certes, il faut tre un grand homme pour tenir la balance entre
-son gnie et son caractre. Le talent grandit, le c&oelig;ur se dessche. A
-moins d'tre un colosse, moins d'avoir des paules d'Hercule, on
-reste ou sans c&oelig;ur ou sans talent. Vous tes mince et fluet, vous
-succomberez, ajouta-t-il en entrant chez le restaurateur.</p>
-
-<p>Lucien revint chez lui en mditant sur cet horrible arrt dont la
-profonde vrit lui clairait la vie littraire.</p>
-
-<p>&mdash;De l'argent! lui criait une voix.</p>
-
-<p>Il fit lui-mme, son ordre, trois billets de mille francs chacun
- un, deux et trois mois d'chance, en y imitant avec une admirable
-perfection la signature de David Schard, et il les endossa;
-puis, le lendemain, il les porta chez Mtivier, le marchand de papier
-de la rue Serpente, qui les lui escompta sans aucune difficult.
-Lucien crivit aussitt son beau-frre en le prvenant de la ncessit
-o il avait t de commettre ce faux, en se trouvant dans
-l'impossibilit de subir les dlais de la poste; mais il lui promettait
-de faire les fonds l'chance. Les dettes de Coralie et celles de
-Lucien payes, il resta trois cents francs que le pote remit entre
-les mains de Brnice, en lui disant de ne lui rien donner s'il demandait
-de l'argent: il craignait d'tre saisi par l'envie d'aller au
-jeu. Lucien, anim d'une rage sombre, froide et taciturne, se mit
-crire ses plus spirituels articles la lueur d'une lampe en veillant
-Coralie. Quand il cherchait ses ides, il voyait cette crature adore,
-blanche comme une porcelaine, belle de la beaut des mourantes,
-lui souriant de deux lvres ples, lui montrant des yeux
-brillants comme le sont ceux de toutes les femmes qui succombent
-autant la maladie qu'au chagrin. Lucien envoyait ses articles aux
-journaux; mais comme il ne pouvait pas aller dans les bureaux
-pour tourmenter les rdacteurs en chef, les articles ne paraissaient
-pas. Quand il se dcidait venir au journal, Thodore Gaillard qui
-lui avait fait des avances et qui, plus tard, profita de ces diamants
-littraires, le recevait froidement.</p>
-
-<p>&mdash;Prenez garde vous, mon cher, vous n'avez plus d'esprit, ne
-vous laissez pas abattre, ayez de la verve! lui disait-il.</p>
-
-<p>&mdash;Ce petit Lucien n'avait que son roman et ses premiers articles
-dans le ventre, s'criaient Flicien Vernou, Merlin et tous
-<span class="pagenum" id="Page_388">388</span>
-ceux qui le hassaient quand il tait question de lui chez Dauriat
-ou au Vaudeville. Il nous envoie des choses pitoyables.</p>
-
-<p><i>Ne rien avoir dans le ventre</i>, mot consacr dans l'argot du
-journalisme, constitue un arrt souverain dont il est difficile d'appeler,
-une fois qu'il a t prononc. Ce mot, colport partout, tuait
-Lucien, l'insu de Lucien.</p>
-
-<p>Au commencement du mois de juin, Bianchon dit au pote que
-Coralie tait perdue, elle n'avait pas plus de trois ou quatre
-jours vivre. Brnice et Lucien passrent ces fatales journes
-pleurer, sans pouvoir cacher leurs larmes cette pauvre fille au
-dsespoir de mourir cause de Lucien. Par un retour trange, Coralie
-exigea que Lucien lui ament un prtre. L'actrice voulut se
-rconcilier avec l'glise, et mourir en paix. Elle fit une fin chrtienne,
-son repentir fut sincre. Cette agonie et cette mort achevrent
-d'ter Lucien sa force et son courage. Le pote demeura
-dans un complet abattement, assis dans un fauteuil, au pied du lit
-de Coralie, en ne cessant de la regarder, jusqu'au moment o il
-vit les yeux de l'actrice tourns par la main de la mort. Il tait
-alors cinq heures du matin. Un oiseau vint s'abattre sur les pots de
-fleurs qui se trouvaient en dehors de la croise, et gazouilla quelques
-chants. Brnice agenouille <ins id="cor_82" title="baissait">baisait</ins> la main de Coralie qui se
-refroidissait sous ses larmes. Il y avait alors onze sous sur la chemine.
-Lucien sortit pouss par un dsespoir qui lui conseillait de
-demander l'aumne pour enterrer sa matresse, ou d'aller se jeter
-aux pieds de la marquise d'Espard, du comte de Chtelet, de madame
-de Bargeton, de mademoiselle des Touches, ou du terrible
-dandy de Marsay: il ne se sentait plus alors ni fiert, ni force.
-Pour avoir quelque argent, il se serait engag soldat! Il marcha de
-cette allure affaisse et dcompose que connaissent les malheureux,
-jusqu' l'htel de Camille Maupin, il y entra sans faire attention
-au dsordre de ses vtements, et la fit prier de le recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle s'est couche trois heures du matin, et personne
-n'oserait entrer chez elle avant qu'elle n'ait sonn, rpondit
-le valet de chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Quand vous sonne-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais avant dix heures.</p>
-
-<p>Lucien crivit alors une de ces lettres pouvantables o les malheureux
-ne mnagent plus rien. Un soir, il avait mis en doute la
-possibilit de ces abaissements, quand Lousteau lui parlait des demandes
-<span class="pagenum" id="Page_389">389</span>
-faites par de jeunes talents Finot, et sa plume l'emportait
-peut-tre alors au del des limites o l'infortune avait jet ses prdcesseurs.
-Il revint las, imbcile et fivreux par les boulevards,
-sans se douter de l'horrible chef-d'&oelig;uvre que venait de lui dicter
-le dsespoir. Il rencontra Barbet.</p>
-
-<p>&mdash;Barbet, cinq cents francs? lui dit-il en lui tendant la main.</p>
-
-<p>&mdash;Non, deux cents, rpondit le libraire.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous avez donc un c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais j'ai aussi des affaires. Vous me faites perdre bien
-de l'argent, ajouta-t-il aprs lui avoir racont la faillite de Fendant
-et de Cavalier, faites-m'en donc gagner?</p>
-
-<p>Lucien frissonna.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes pote, vous devez savoir faire toutes sortes de vers,
-dit le libraire en continuant. En ce moment, j'ai besoin de chansons
-grivoises pour les mler quelques chansons prises diffrents
-auteurs, afin de ne pas tre poursuivi comme contrefacteur
-et pouvoir vendre dans les rues un joli recueil de chansons dix
-sous. Si vous voulez m'envoyer demain dix bonnes chansons boire
-ou croustilleuses... l... vous savez! je vous donnerai deux cents
-francs.</p>
-
-<p>Lucien revint chez lui: il y trouva Coralie tendue droit et roide
-sur un lit de sangle, enveloppe dans un mchant drap de lit que
-cousait Brnice en pleurant. La grosse Normande avait allum quatre
-chandelles aux quatre coins de ce lit. Sur le visage de Coralie
-tincelait cette fleur de beaut qui parle si haut aux vivants en leur
-exprimant un calme absolu, elle ressemblait ces jeunes filles qui
-ont la maladie des ples couleurs: il semblait par moments que ces
-deux lvres violettes allaient s'ouvrir et murmurer le nom de Lucien,
-ce mot qui, ml celui de Dieu, avait prcd son dernier
-soupir. Lucien dit Brnice d'aller commander aux pompes funbres
-un convoi qui ne cott pas plus de deux cents francs, en y
-comprenant le service la chtive glise de Bonne-Nouvelle.</p>
-
-<p>Ds que Brnice fut sortie, le pote se mit sa table, auprs du
-corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient
-des ides gaies et des airs populaires. Il prouva des peines
-inoues avant de pouvoir travailler; mais il finit par trouver son intelligence
-au service de la ncessit, comme s'il n'et pas souffert.
-Il excutait dj le terrible arrt de Claude Vignon sur la sparation
-qui s'accomplit entre le c&oelig;ur et le cerveau. Quelle nuit que
-<span class="pagenum" id="Page_390">390</span>
-celle o ce pauvre enfant se livrait la recherche de posies offrir
-aux Goguettes en crivant la lueur des cierges, ct du
-prtre qui priait pour Coralie?...</p>
-
-<p>Le lendemain matin, Lucien, qui avait achev sa dernire chanson,
-essayait de la mettre sur un air alors la mode. Brnice et
-le prtre eurent alors peur que ce pauvre garon ne ft devenu
-fou en lui entendant chanter les couplets suivants:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <div class="vers8">Amis, la morale en chanson</div>
- <div class="vers8">Me fatigue et m'ennuie;</div>
- <div class="vers8">Doit-on invoquer la raison</div>
- <div class="vers8">Quand on sert la Folie?</div>
- <div class="vers8">D'ailleurs tous les refrains sont bons</div>
- <div class="vers8">Lorsqu'on trinque avec des lurons:</div>
- <div class="vers6">picure l'atteste.</div>
- <div class="vers8">N'allons pas chercher Apollon</div>
- <div class="vers8">Quand Bacchus est notre chanson;</div>
- <div class="vers4">Rions! buvons!</div>
- <div class="vers6">Et moquons-nous du reste.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="vers8">Hippocrate tout bon buveur</div>
- <div class="vers8">Promettait la centaine.</div>
- <div class="vers8">Qu'importe, aprs tout, par malheur,</div>
- <div class="vers8">Si la jambe incertaine</div>
- <div class="vers8">Ne peut plus poursuivre un tendron,</div>
- <div class="vers8">Pourvu qu' vider un flacon</div>
- <div class="vers6">La main soit toujours leste?</div>
- <div class="vers8">Si toujours, en vrais biberons,</div>
- <div class="vers8">Jusqu' soixante ans nous trinquons,</div>
- <div class="vers4">Rions! buvons!</div>
- <div class="vers6">Et moquons-nous du reste.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="vers8">Veut-on savoir d'o nous venons,</div>
- <div class="vers8">La chose est trs-facile;</div>
- <div class="vers8">Mais, pour savoir o nous irons,</div>
- <div class="vers8">Il faudrait tre habile.</div>
- <div class="vers8">Sans nous inquiter, enfin,</div>
- <div class="vers8">Usons, ma foi, jusqu' la fin</div>
- <div class="vers6">De la bont cleste!</div>
- <div class="vers8">Il est certain que nous mourrons;</div>
- <div class="vers8">Mais il est sr que nous vivons:</div>
- <div class="vers4">Rions! buvons!</div>
- <div class="vers6">Et moquons-nous du reste.</div>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_391">391</span>
-Au moment o le pote chantait cet pouvantable dernier couplet,
-Bianchon et d'Arthez entrrent et le trouvrent dans le <ins id="cor_83" title="paroxisme">paroxysme</ins>
-de l'abattement, il versait un torrent de larmes, et n'avait
-plus la force de remettre ses chansons au net. Quand, travers ses
-sanglots, il eut expliqu sa situation, il vit des larmes dans les yeux
-de ceux qui l'coutaient.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci, dit d'Arthez, efface bien des fautes!</p>
-
-<p>&mdash;Heureux ceux qui trouvent l'Enfer ici-bas, dit gravement le
-prtre.</p>
-
-<p>Le spectacle de cette belle morte souriant l'ternit, la vue de
-son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant
-un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la
-basquine et les bas rouges coins verts faisaient nagure palpiter
-toute une salle, puis sur la porte le prtre qui l'avait rconcilie
-avec Dieu retournant l'glise pour y dire une messe en faveur de
-celle qui avait tant aim! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs
-crases sous la ncessit glacrent le grand crivain et le
-grand mdecin qui s'assirent sans pouvoir profrer une parole. Un
-valet apparut et annona mademoiselle des Touches. Cette belle et
-sublime fille comprit tout, elle alla vivement Lucien, lui serra
-la main, et y glissa deux billets de mille francs.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est plus temps, dit-il en lui jetant un regard de mourant.</p>
-
-<p>D'Arthez, Bianchon et mademoiselle des Touches ne quittrent
-Lucien qu'aprs avoir berc son dsespoir des plus douces paroles,
-mais tous les ressorts taient briss chez lui. A midi, le Cnacle, moins
-Michel Chrestien qui cependant avait t dtromp sur la culpabilit
-de Lucien, se trouva dans la petite glise de Bonne-Nouvelle,
-ainsi que Brnice et mademoiselle des Touches, deux comparses
-du Gymnase, l'habilleuse de Coralie et Camusot. Tous les hommes
-accompagnrent l'actrice au cimetire du Pre-Lachaise. Camusot,
-qui pleurait chaudes larmes, jura solennellement Lucien d'acheter
-un terrain perptuit et d'y faire construire une colonnette
-sur laquelle on graverait: <span class="smcap">Coralie</span>, et dessous: <i>Morte dix-neuf
-ans</i>.</p>
-
-<p>Lucien demeura seul jusqu'au coucher du soleil, sur cette colline
-d'o ses yeux embrassaient Paris.&mdash;Par qui serais-je aim?
-se demanda-t-il. Mes vrais amis me mprisent. Quoi que j'eusse
-fait, tout de moi semblait noble et bien celle qui est l! Je n'ai plus
-que ma s&oelig;ur, David et ma mre! Que pensent-ils de moi, l-bas?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_392">392</span>
-Le pauvre grand homme de province revint rue de la Lune;
-et ses impressions furent si vives en revoyant l'appartement vide,
-qu'il alla se loger dans un mchant htel de la mme rue. Les
-deux mille francs de mademoiselle des Touches payrent toutes les
-dettes, mais en y ajoutant le produit du mobilier. Brnice et
-Lucien eurent dix francs eux qui les firent vivre pendant dix
-jours que Lucien passa dans un accablement maladif: il ne pouvait
-ni crire, ni penser, il se laissait aller la douleur, et Brnice
-eut piti de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous retournez dans votre pays, comment irez-vous? rpondit-elle
-un soir une exclamation de Lucien qui pensait sa
-s&oelig;ur, sa mre et David Schard.</p>
-
-<p>&mdash;A pied, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Encore faut-il pouvoir vivre et se coucher en route. Si vous
-faites douze lieues par jour, vous avez besoin d'au moins vingt
-francs.</p>
-
-<p>&mdash;Je les aurai, dit-il.</p>
-
-<p>Il prit ses habits et son beau linge, ne garda sur lui que le strict
-ncessaire, et alla chez Samanon qui lui offrit cinquante francs de
-toute sa dfroque. Il supplia l'usurier de lui donner assez pour prendre
-la diligence, il ne put le flchir. Dans sa rage, Lucien monta
-d'un pied chaud Frascati, tenta la fortune et revint sans un liard.</p>
-
-<p>Quand il se trouva dans sa misrable chambre, rue de la Lune,
-il demanda le chle de Coralie Brnice. A quelques regards, la
-bonne fille comprit, d'aprs l'aveu que Lucien lui fit de la perte au
-jeu, quel tait le dessein de ce pauvre pote au dsespoir: il voulait
-se pendre.</p>
-
-<p>&mdash;tes-vous fou, monsieur? dit-elle. Allez vous promener et
-revenez minuit, j'aurai gagn votre argent; mais restez sur les
-boulevards, n'allez pas vers les quais.</p>
-
-<p>Lucien se promena sur les boulevards, hbt de douleur, regardant
-les quipages, les passants, se trouvant diminu, seul, dans
-cette foule qui tourbillonnait fouette par les mille intrts <ins id="cor_84" title="paririens">parisiens</ins>.
-En revoyant par la pense les bords de sa Charente, il eut
-soif des joies de la famille, il eut alors un de ces clairs de force qui
-trompent toutes ces natures demi fminines, il ne voulut pas abandonner
-la partie avant d'avoir dcharg son c&oelig;ur dans le c&oelig;ur de
-David Schard, et pris conseil des trois anges qui lui restaient. En
-flnant, il vit Brnice endimanche causant avec un homme, sur
-<span class="pagenum" id="Page_393">393</span>
-le boueux boulevard Bonne-Nouvelle, o elle stationnait au coin de
-la rue de la Lune.</p>
-
-<p>&mdash;Que fais-tu? dit Lucien pouvant par les soupons qu'il
-conut l'aspect de la Normande.</p>
-
-<p>&mdash;Voil vingt francs qui peuvent coter cher, mais vous partirez,
-rpondit-elle en coulant quatre pices de cent sous dans la main du
-pote.</p>
-
-<p>Brnice se sauva sans que Lucien pt savoir par o elle avait
-pass; car, il faut le dire sa louange, cet argent lui brlait la
-main et il voulait le rendre; mais il fut forc de le garder comme
-un dernier stigmate de la vie parisienne.</p>
-
-<hr class="small2 sep2 sepb2" />
-
-<h2 id="chap_3"><span class="gesp">TROISIME PARTIE.</span><br />
-VE ET DAVID.</h2>
-
-<p>Le lendemain, Lucien fit viser son passe-port, acheta une canne
-de houx, prit la place de la rue d'Enfer, un coucou qui, moyennant
-dix sous, le mit Longjumeau. Pour premire tape, il coucha
-dans l'curie d'une ferme deux lieues d'Arpajon. Quand il eut atteint
-Orlans, il se trouva dj bien las et bien fatigu; mais, pour trois
-francs, un batelier le descendit Tours, et pendant le trajet il ne
-dpensa que deux francs pour sa nourriture. De Tours Poitiers,
-Lucien marcha pendant cinq jours. Bien au del de Poitiers, il ne possdait
-plus que cent sous, mais il rassembla pour continuer sa route un
-reste de force. Un jour, Lucien fut surpris par la nuit dans une plaine
-o il rsolut de bivouaquer, quand, au fond d'un ravin, il aperut
-une calche montant une cte. A l'insu du postillon, des voyageurs et
-d'un valet de chambre plac sur le sige, il put se blottir derrire entre
-deux paquets, et s'endormit en se plaant de manire pouvoir
-rsister aux cahots. Au matin, rveill par le soleil qui lui frappait
-les yeux et par un bruit de voix, il reconnut Mansle, cette petite
-ville o, dix-huit mois auparavant, il tait all attendre madame
-de Bargeton, le c&oelig;ur plein d'amour, d'esprance et de joie. Se
-voyant couvert de poussire, au milieu d'un cercle de curieux et
-de postillons, il comprit qu'il devait tre l'objet d'une accusation;
-<span class="pagenum" id="Page_394">394</span>
-il sauta sur ses pieds, et allait parler, quand deux voyageurs sortis
-de la calche lui couprent la parole: il vit le nouveau prfet
-de la Charente, le comte Sixte du Chtelet et sa femme, Louise de
-Ngrepelisse.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous avions su quel compagnon le hasard nous avait donn!
-dit la comtesse. Montez avec nous, monsieur.</p>
-
-<p>Lucien salua froidement ce couple en lui jetant un regard
-la fois humble et menaant, il se perdit dans un chemin de traverse
-en avant de Mansle, afin de gagner une ferme o il pt djeuner
-avec du pain et du lait, se reposer et dlibrer en silence sur son
-avenir. Il avait encore trois francs. L'auteur des Marguerites, pouss
-par la fivre, courut pendant long-temps; il descendit le cours de
-la rivire en examinant la disposition des lieux qui devenaient de
-plus en plus pittoresques. Vers le milieu du jour, il atteignit un endroit
-o la nappe d'eau, environne de saules, formait une espce de
-lac. Il s'arrta pour contempler ce frais et touffu bocage dont la
-grce champtre agit sur son me. Une maison attenant un moulin
-assis sur un bras de la rivire, montrait entre les ttes d'arbres
-son toit de chaume orn de joubarbe. Cette nave faade avait pour
-seuls ornements quelques buissons de jasmin, de chvrefeuille et de
-houblon, et tout alentour brillaient les fleurs du flox et des plus
-splendides plantes grasses. Sur l'empierrement retenu par un pilotis
-grossier, qui maintenait la chausse au-dessus des plus grandes
-crues, il aperut des filets tendus au soleil. Des canards nageaient
-dans le bassin clair qui se trouvait au del du moulin, entre les
-deux courants d'eau mugissant dans les vannes. Le moulin faisait
-entendre son bruit agaant. Sur un banc rustique, le pote aperut
-une bonne grosse mnagre tricotant et surveillant un enfant qui
-tourmentait des poules.</p>
-
-<p>&mdash;Ma bonne femme, dit Lucien en s'avanant, je suis bien fatigu,
-j'ai la fivre, et n'ai que trois francs; voulez-vous me nourrir
-de pain bis et de lait, me coucher sur la paille pendant une semaine?
-j'aurai eu le temps d'crire mes parents qui m'enverront
-de l'argent ou qui viendront me chercher ici.</p>
-
-<p>&mdash;Volontiers, dit-elle, si toutefois mon mari le veut. H! petit
-homme?</p>
-
-<p>Le meunier sortit, regarda Lucien et s'ta sa pipe de la bouche
-pour dire:&mdash;Trois francs, une semaine? autant ne vous rien
-prendre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_395">395</span>
-&mdash;Peut-tre finirai-je garon meunier, se dit le pote en contemplant
-ce dlicieux paysage avant de se coucher dans le lit que
-lui fit la meunire, et o il dormit de manire effrayer ses
-htes.</p>
-
-<p>&mdash;Courtois, va donc voir si ce jeune homme est mort ou vivant,
-voici quatorze heures qu'il est couch, je n'ose pas y aller,
-dit la meunire le lendemain vers midi.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, rpondit le meunier sa femme en achevant d'taler
-ses filets et ses engins prendre le poisson, que ce joli garon-l
-pourrait bien tre quelque gringalet de comdien, sans sou ni
-maille.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi vois-tu donc cela, petit homme? dit la meunire.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! ce n'est ni un prince, ni un ministre, ni un dput,
-ni un vque; d'o vient que ses mains sont blanches comme celles
-d'un homme qui ne fait rien?</p>
-
-<p>&mdash;Il est alors bien tonnant que la faim ne l'veille pas, dit la
-meunire qui venait d'apprter un djeuner pour l'hte que le hasard
-leur avait envoy la veille. Un comdien? reprit-elle. O irait-il?
-Ce n'est pas encore le moment de la foire Angoulme.</p>
-
-<p>Ni le meunier ni la meunire ne pouvaient se douter qu' part
-le comdien, le prince et l'vque, il est un homme la fois prince
-et comdien, un homme revtu d'un magnifique sacerdoce, le
-Pote qui semble ne rien faire et qui nanmoins rgne sur l'Humanit
-quand il a su la peindre.</p>
-
-<p>&mdash;Qui serait-ce donc? dit Courtois sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Y aurait-il du danger le recevoir? demanda la meunire.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! les voleurs sont plus dgourdis que a, nous serions
-dj dvaliss, reprit le meunier.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis ni prince, ni voleur, ni vque, ni comdien, dit
-tristement Lucien qui se montra soudain et qui sans doute avait
-entendu par la croise le colloque de la femme et du mari. Je suis
-un pauvre jeune homme fatigu, venu pied de Paris ici. Je me
-nomme Lucien de Rubempr, et suis le fils de monsieur Chardon,
-le prdcesseur de Postel, le pharmacien de l'Houmeau. Ma s&oelig;ur
-a pous David Schard, l'imprimeur de la place du Mrier Angoulme.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez donc! dit le meunier. C't imprimeur-l n'est-il pas
-le fils du vieux malin qui fait valoir son domaine de Marsac?</p>
-
-<p>&mdash;Prcisment, rpondit Lucien.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_396">396</span>
-&mdash;Un drle de pre, allez! reprit Courtois. Il fait, dit-on,
-tout vendre chez son fils, et il a pour plus de deux cent mille
-francs de bien, sans compter son <i>esquipot</i>!</p>
-
-<p>Lorsque l'me et le corps ont t briss dans une longue et douloureuse
-lutte, l'heure o les forces sont dpasses est suivie ou
-de la mort ou d'un anantissement pareil la mort, mais o les
-natures capables de rsister reprennent alors des forces. Lucien,
-en proie une crise de ce genre, parut prs de succomber au moment
-o il apprit, quoique vaguement, la nouvelle d'une catastrophe
-arrive David Schard, son <ins id="cor_85" title="beau-frrre">beau-frre</ins>.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ma s&oelig;ur! s'cria-t-il, qu'ai-je fait, mon Dieu! Je suis
-un infme!</p>
-
-<p>Puis il se laissa tomber sur un banc de bois, dans la pleur et
-l'affaissement d'un mourant. La meunire s'empressa de lui apporter
-une jatte de lait qu'elle le fora de boire; mais il pria le meunier
-de l'aider se mettre sur son lit, en lui demandant pardon de
-lui donner l'embarras de sa mort, car il crut sa dernire heure arrive.
-En apercevant le fantme de la mort, ce gracieux pote fut
-pris d'ides religieuses: il voulut voir le cur, se confesser et recevoir
-les sacrements. De telles plaintes exhales d'une voix faible
-par un garon dou d'une charmante figure et aussi bien fait que
-Lucien touchrent vivement madame Courtois.</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, petit homme, monte cheval, et va donc qurir
-monsieur Marron, le mdecin de Marsac; il verra ce qu'a ce jeune
-homme, qui ne me parat point en bon tat, et tu ramneras aussi
-le cur. Peut-tre sauront-ils mieux que toi ce qui en est de cet
-imprimeur de la place du Mrier, puisque Postel est le gendre de
-monsieur Marron.</p>
-
-<p>Courtois parti, la meunire, imbue comme tous les gens de la
-campagne de cette ide que la maladie exige de la nourriture,
-restaura Lucien qui se laissa faire, en s'abandonnant alors moins
-sa prostration qu' de violents remords.</p>
-
-<p>Le moulin de Courtois se trouvait une lieue de Marsac, chef-lieu
-de canton, situ mi-chemin de Mansle et d'Angoulme; mais
-le brave meunier ramena d'autant plus promptement le mdecin et
-le cur de Marsac, que l'un et l'autre avaient entendu parler de la
-liaison de Lucien avec madame de Bargeton, et que tout le dpartement
-de la Charente causait en ce moment du mariage de cette
-dame et de sa rentre Angoulme avec le nouveau prfet, le
-<span class="pagenum" id="Page_397">397</span>
-comte Sixte du Chtelet. Aussi en apprenant que Lucien tait chez
-le meunier, le mdecin comme le cur brlrent-ils du dsir de
-connatre les raisons qui avaient empch la veuve de monsieur de
-Bargeton d'pouser le jeune pote avec lequel elle s'tait enfuie,
-et de savoir s'il revenait au pays pour secourir son beau-frre,
-David Schard. La curiosit, l'humanit, tout se runissait si bien
-pour amener <ins id="cor_86" title="pomptement">promptement</ins> des secours au pote mourant, que,
-deux heures aprs le dpart de Courtois, Lucien entendit sur la
-chausse pierreuse du moulin le bruit de ferraille que rendait le
-mchant cabriolet du mdecin de campagne. Messieurs Marron se
-montrrent aussitt, car le mdecin tait le neveu du cur. Ainsi
-Lucien voyait en ce moment des gens aussi lis avec le pre de
-David Schard que peuvent l'tre des voisins dans un petit bourg
-vignoble. Quand le mdecin eut observ le mourant, lui eut tt le
-pouls, examin la langue, il regarda la meunire en souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Madame Courtois, dit-il, si, comme je n'en doute pas, vous
-avez la cave quelque bonne bouteille de vin, et dans votre sentineau
-quelque bonne anguille, servez-les votre malade qui n'a
-pas autre chose qu'une courbature; et, cela fait, il sera promptement
-sur pied!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, dit Lucien, mon mal n'est pas au corps, mais
- l'me, et ces braves gens m'ont dit une parole qui m'a tu en
-m'annonant des dsastres chez ma s&oelig;ur, madame Schard! Au
-nom de Dieu, vous qui, si j'en crois madame Courtois, avez mari
-votre fille Postel, vous devez savoir quelque chose des affaires de
-David Schard!</p>
-
-<p>&mdash;Mais il doit tre en prison, rpondit le mdecin, son pre a
-refus de le secourir...</p>
-
-<p>&mdash;En prison! reprit Lucien, et pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Mais pour des traites venues de Paris et qu'il avait sans doute
-oublies, car il ne passe pas pour savoir trop ce qu'il fait, rpondit
-monsieur Marron.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi, je vous prie, avec monsieur le cur, dit le pote
-dont la physionomie s'altra gravement.</p>
-
-<p>Le mdecin, le meunier et sa femme sortirent. Quand Lucien
-se vit seul avec le vieux prtre, il s'cria:&mdash;Je mrite la mort
-que je sens venir, monsieur, et je suis un bien grand misrable
-qui n'a plus qu' se jeter dans les bras de la religion. C'est moi,
-monsieur, qui suis le bourreau de ma s&oelig;ur et de mon frre, car
-<span class="pagenum" id="Page_398">398</span>
-David Schard est un frre pour moi! J'ai fait les billets que David
-n'a pas pu payer... Je l'ai ruin. Dans l'horrible misre o je
-me suis trouv, j'oubliais ce crime...</p>
-
-<p>Et Lucien raconta ses malheurs. Quand il eut achev ce pome
-digne d'un pote, il supplia le cur d'aller Angoulme et de
-s'enqurir auprs d've, sa s&oelig;ur, et de sa mre, madame Chardon,
-du vritable tat des choses, afin qu'il st s'il pouvait encore
-y remdier.</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu' votre retour, monsieur, dit-il en pleurant chaudes
-larmes, je pourrai vivre. Si ma mre, si ma s&oelig;ur, si David ne me
-repoussent pas, je ne mourrai point!</p>
-
-<p>La fivreuse loquence du Parisien, les larmes de ce repentir effrayant,
-ce beau jeune homme ple et quasi-mourant de son dsespoir,
-le rcit d'infortunes qui dpassaient les forces humaines, tout
-excita la piti, l'intrt du cur.</p>
-
-<p>&mdash;En province comme Paris, monsieur, lui rpondit-il, il ne
-faut croire que la moiti de ce qu'on dit; ne vous pouvantez pas
-d'une rumeur qui, trois lieues d'Angoulme doit tre trs-errone.
-Le vieux Schard, notre voisin, a quitt Marsac depuis quelques
-jours; ainsi probablement il s'occupe pacifier les affaires de son
-fils. Je vais Angoulme et reviendrai vous dire si vous pouvez
-rentrer dans votre famille auprs de laquelle vos aveux, votre repentir
-m'aideront plaider votre cause.</p>
-
-<p>Le cur ne savait pas que, depuis dix-huit mois, Lucien s'tait
-tant de fois repenti, que son repentir, quelque violent qu'il ft,
-n'avait d'autre valeur que celle d'une scne parfaitement joue et
-joue encore de bonne foi!</p>
-
-<p>Au cur succda le mdecin. En reconnaissant chez le malade
-une crise nerveuse qui pouvait devenir funeste, le neveu fut aussi
-consolant que l'avait t l'oncle, et finit par dterminer son malade
- se restaurer.</p>
-
-<p>Le cur, qui connaissait le pays et ses habitudes, avait gagn
-Mansle, o la voiture de Ruffec Angoulme ne devait pas tarder
-passer et dans laquelle il eut une place. Le vieux prtre comptait
-demander des renseignements sur David Schard son petit-neveu
-Postel, le pharmacien de l'Houmeau, l'ancien rival de l'imprimeur
-auprs de la belle ve. A voir les prcautions que prit le petit
-pharmacien pour aider le vieillard descendre de l'affreuse patache
-qui faisait alors le service de Ruffec Angoulme, le spectateur
-<span class="pagenum" id="Page_399">399</span>
-le plus obtus et devin que monsieur et madame Postel
-hypothquaient leur bien-tre sur sa succession.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous djeun, voulez-vous quelque chose? Nous ne
-vous attendions point, et nous sommes agrablement surpris...</p>
-
-<p>Ce fut mille questions la fois. Madame Postel tait bien prdestine
- devenir la femme d'un pharmacien de l'Houmeau. De
-la taille du petit Postel, elle avait la figure rouge d'une fille leve
- la campagne; sa tournure tait commune, et toute sa beaut
-consistait dans une grande fracheur. Sa chevelure rousse, plante
-trs-bas sur le front, ses manires et son langage appropri la
-simplicit grave dans les traits d'un visage rond, des yeux presque
-jaunes, tout en elle disait qu'elle avait t marie pour ses esprances
-de fortune. Aussi dj commandait-elle aprs un an de
-mnage, et paraissait-elle s'tre entirement rendue matresse de
-Postel, trop heureux d'avoir trouv cette hritire. Madame
-Lonie Postel, ne Marron, nourrissait un fils, l'amour du vieux
-cur, du mdecin et de Postel, un horrible enfant qui ressemblait
- son pre et sa mre.</p>
-
-<p>&mdash;H! bien, mon oncle, que venez-vous donc faire Angoulme,
-dit Lonie, puisque vous ne voulez rien prendre et que vous
-parlez de nous quitter aussitt entr?</p>
-
-<p>Ds que le digne ecclsiastique eut prononc le nom d've et de
-David Schard, Postel rougit, et Lonie jeta sur le petit homme ce
-regard de jalousie oblige qu'une femme entirement matresse de
-son mari ne manque jamais exprimer pour le pass, dans l'intrt
-de son avenir.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces gens-l, mon oncle,
-pour que vous vous mliez de leurs affaires? dit Lonie avec une
-visible aigreur.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont malheureux, ma fille, rpondit le cur qui peignit
-Postel l'tat dans lequel se trouvait Lucien chez les Courtois.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voil dans quel quipage il revient de Paris, s'cria Postel.
-Pauvre garon! il avait de l'esprit, cependant, et il tait ambitieux!
-il allait chercher du grain, et il revient sans paille. Mais que
-vient-il faire ici? sa s&oelig;ur est dans la plus affreuse misre, car tous
-ces gnies-l, ce David tout comme Lucien, a ne se connat gure
-en commerce. Nous avons parl de lui au Tribunal, et, comme
-juge, j'ai d signer son jugement!... a m'a fait un mal! Je ne
-sais pas si Lucien pourra, dans les circonstances actuelles, aller
-<span class="pagenum" id="Page_400">400</span>
-chez sa s&oelig;ur; mais, en tout cas, la petite chambre qu'il occupait
-ici est libre, et je la lui offre volontiers.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, Postel, dit le prtre en mettant son tricorne et se disposant
- quitter la boutique aprs avoir embrass l'enfant qui dormait
-dans les bras de Lonie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous dnerez sans doute avec nous, mon oncle, dit madame
-Postel, car vous n'aurez pas promptement fini, si vous voulez dbrouiller
-les affaires de ces gens-l. Mon mari vous reconduira dans
-sa carriole avec son petit cheval.</p>
-
-<p>Les deux poux regardrent leur prcieux grand-oncle s'en allant
-vers Angoulme.</p>
-
-<p>&mdash;Il va bien tout de mme pour son ge, dit le pharmacien.</p>
-
-<p>Pendant que le vnrable septuagnaire monte les rampes d'Angoulme,
-il n'est pas inutile d'expliquer dans quel lacis d'intrts
-il allait mettre le pied.</p>
-
-<p>Aprs le dpart de son beau-frre pour Paris, David Schard, ce
-b&oelig;uf, courageux et intelligent comme celui que les peintres donnent
-pour compagnon l'vangliste, n'eut qu'une ide, celle de
-faire une grande et rapide fortune, moins pour lui que pour ve
-et pour Lucien, ces deux charmants tres auxquels il s'tait consacr.
-Mettre sa femme dans la sphre d'lgance et de richesse o
-elle devait vivre, soutenir de son bras puissant l'ambition de son
-frre, tel fut le programme crit en lettres de feu devant ses
-yeux. Ce patient gnie mis par Lucien sur la trace d'une invention
-dont s'tait occup Chardon le pre, et dont la ncessit devait se
-faire sentir de jour en jour, se livra sans en rien dire personne,
-pas mme sa femme, cette recherche pleine de difficults. Aprs
-avoir embrass par un coup d'&oelig;il l'esprit de son temps, le possesseur
-de la pauvre imprimerie de la rue du Mrier, cras par les frres
-Cointet, devina le rle que l'imprimerie allait jouer. Les journaux, la
-politique, l'immense dveloppement de la librairie et de la littrature,
-celui des sciences, la pente une discussion publique de tous les intrts
-du pays, tout le mouvement social qui se dclara lorsque la
-Restauration parut assise, exigeait une production de papier presque
-dcuple compare la quantit sur laquelle spcula le clbre Ouvrard
-au commencement de la Rvolution, guid par de semblables
-motifs. En 1822, les papeteries taient trop nombreuses en France
-pour qu'on pt esprer de s'en rendre le possesseur exclusif,
-comme fit Ouvrard qui s'empara des principales usines aprs avoir
-<span class="pagenum" id="Page_401">401</span>
-accapar leurs produits. David n'avait d'ailleurs ni l'audace, ni
-les capitaux ncessaires de pareilles spculations. Or, tant que
-pour ses fabrications la papeterie s'en tiendrait au chiffon, le prix
-du papier ne pouvait que hausser. On ne force pas la production
-du chiffon. Le chiffon est le rsultat de l'usage du linge, et la population
-d'un pays n'en donne qu'une quantit dtermine. Cette
-quantit ne peut s'accrotre que par une augmentation dans le
-chiffre des naissances. Pour oprer un changement sensible dans
-sa population, un pays veut un quart de sicle et de grandes rvolutions
-dans les m&oelig;urs, dans le commerce ou dans l'agriculture.
-Si donc, les besoins de la papeterie devenaient suprieurs ce que
-la France produisait de chiffon, soit du double soit du triple, il
-fallait, pour maintenir le papier bas prix, introduire dans la
-fabrication du papier un lment autre que le chiffon. Ce raisonnement
-reposait d'ailleurs sur les faits. Les papeteries d'Angoulme,
-les dernires o se fabriqurent des papiers avec du chiffon
-de fil, voyaient le coton envahissant la pte dans une progression
-effrayante. En mme temps que lord Stanhope inventait la presse
-en fer et qu'on parlait des presses mcaniques de l'Amrique, la
-mcanique faire le papier de toute longueur commenait fonctionner
-en Angleterre. Ainsi les moyens s'adaptaient aux besoins
-de la civilisation franaise actuelle, qui repose sur la discussion
-tendue tout et sur une perptuelle manifestation de la pense individuelle,
-un vrai malheur, car les peuples qui dlibrent agissent
-trs-peu. Chose trange! pendant que Lucien entrait dans les rouages
-de l'immense machine du Journalisme, au risque d'y laisser
-son honneur et son intelligence en lambeaux, David Schard, du
-fond de son imprimerie, embrassait le mouvement de la Presse priodique
-dans ses consquences matrielles. Arm par Lucien <ins id="cor_87" title="du">de</ins>
-l'ide premire que monsieur Chardon pre avait eue sur la solution
-de ce problme d'industrie, il voulait mettre les moyens en
-harmonie avec le rsultat vers lequel tendait l'esprit du Sicle.
-Enfin, il voyait juste en cherchant une fortune dans la fabrication
-du papier bas prix, car l'vnement a justifi la prvoyance <ins id="cor_88" title="de">du</ins>
-sagace imprimeur d'Angoulme. Pendant ces quinze dernires annes,
-le bureau charg des demandes de brevets d'invention a reu
-plus de cent requtes de prtendues dcouvertes de substances
-introduire dans la fabrication du papier.</p>
-
-<p>Ce dvou jeune homme, certain de l'utilit de cette dcouverte,
-<span class="pagenum" id="Page_402">402</span>
-sans clat, mais d'un immense profit, tomba donc, aprs le dpart
-de son beau-frre pour Paris, dans la constante proccupation que
-devait causer la recherche d'une pareille solution. Comme il avait
-puis toutes ses ressources pour se marier et pour subvenir aux
-dpenses du voyage de Lucien Paris, il se vit au dbut de son
-mariage dans la plus profonde misre. Il avait gard mille francs
-pour les besoins de son imprimerie, et devait un billet de pareille
-somme Postel, le pharmacien. Ainsi, pour ce profond penseur,
-le problme fut double: il fallait inventer, et inventer promptement;
-il fallait enfin adapter les profits de la dcouverte aux besoins
-de son mnage et de son commerce. Or, quelle pithte donner
- la cervelle capable de secouer les cruelles proccupations que
-causent et une indigence cacher, et le spectacle d'une famille
-sans pain, et les exigences journalires d'une profession aussi mticuleuse
-que celle de l'imprimeur, tout en parcourant les domaines
-de l'inconnu, avec l'ardeur et les enivrements du savant la
-poursuite d'un secret qui de jour en jour chappe aux plus subtiles
-recherches? Hlas! comme on va le voir, les inventeurs ont bien
-encore d'autres maux supporter, sans compter l'ingratitude des
-masses qui les oisifs et les incapables disent d'un homme de gnie:&mdash;Il
-tait n pour devenir inventeur, il ne pouvait pas faire
-autre chose. Il ne faut pas plus lui savoir gr de sa dcouverte,
-qu'on ne sait gr un homme d'tre n prince! il exerce des facults
-naturelles! et il a d'ailleurs trouv sa rcompense dans le
-travail mme.</p>
-
-<p>Le mariage cause une jeune fille de profondes perturbations
-morales et physiques; mais, en se mariant dans les conditions bourgeoises
-de la classe moyenne, elle doit de plus tudier des intrts
-tout nouveaux, et s'initier des affaires; de l, pour elle, une
-phase o ncessairement elle reste en observation sans agir. L'amour
-de David pour sa femme en retarda malheureusement l'ducation,
-il n'osa pas lui dire l'tat des choses, ni le lendemain des
-noces, ni les jours suivants. Malgr la dtresse profonde laquelle
-le condamnait l'avarice de son pre, le pauvre imprimeur ne put
-se rsoudre gter sa lune de miel par le triste apprentissage de sa
-profession laborieuse et par les enseignements ncessaires la
-femme d'un commerant. Aussi, les mille francs, le seul avoir, furent-ils
-dvors plus par le mnage que par l'atelier. L'insouciance
-de David et l'ignorance de sa femme dura trois mois! Le rveil fut
-<span class="pagenum" id="Page_403">403</span>
-terrible. A l'chance du billet souscrit par David Pastel, le mnage
-se trouva sans argent, et la cause de cette dette tait assez connue
- ve pour qu'elle sacrifit son acquittement et ses bijoux
-de marie et son argenterie. Le soir mme du payement de cet effet,
-ve voulut faire causer David sur ses affaires, car elle avait remarqu
-qu'il s'occupait de tout autre chose que de son imprimerie.
-En effet, ds le second mois de son mariage, David passa la majeure
-partie de son temps sous l'appentis situ au fond de la cour, dans
-une petite pice qui lui servait fondre ses rouleaux. Trois mois
-aprs son arrive Angoulme, il avait substitu, aux pelotes
-tamponner les caractres, l'encrier table et cylindre o l'encre
-se faonne et se distribue au moyen de rouleaux composs de colle
-forte et de mlasse. Ce premier perfectionnement de la typographie
-fut tellement incontestable, qu'aussitt aprs en avoir vu l'effet, les
-frres Cointet l'adoptrent. David avait adoss au mur mitoyen de
-cette espce de cuisine un fourneau bassine en cuivre, sous prtexte
-de dpenser moins de charbon pour refondre ses rouleaux,
-dont les moules rouills taient rangs le long de la muraille, et
-qu'il ne refondit pas deux fois. Non-seulement il mit cette pice
-une solide porte en chne, intrieurement garnie en tle, mais encore
-il remplaa les sales carreaux du chssis d'o venait la lumire
-par des vitres en verre cannel, pour empcher de voir du dehors
-l'objet de ses occupations. Au premier mot que dit ve David au
-sujet de leur avenir, il la regarda d'un air inquiet et l'arrta par
-ces paroles:&mdash;Mon enfant, je sais tout ce que doit t'inspirer la
-vue d'un atelier dsert et l'espce d'anantissement commercial o
-je reste; mais, vois-tu, reprit-il en l'amenant la fentre de leur
-chambre et lui montrant le rduit mystrieux, notre fortune est
-l.... Nous aurons souffrir encore pendant quelques mois; mais
-souffrons avec patience, et laisse-moi rsoudre un problme d'industrie
-qui fera cesser toutes nos misres.</p>
-
-<p>David tait si bon, son dvouement devait tre si bien cru
-sur parole, que la pauvre femme, proccupe comme toutes les
-femmes de la dpense journalire, se donna pour tche de sauver
- son mari les ennuis du mnage. Elle quitta donc la jolie chambre
-bleue et blanche o elle se contentait de travailler des ouvrages
-de femme en devisant avec sa mre, et descendit dans une des deux
-cages de bois situes au fond de l'atelier pour tudier le mcanisme
-commercial de la typographie. Durant ces trois mois, l'inerte imprimerie
-<span class="pagenum" id="Page_404">404</span>
-de David avait t dserte par les ouvriers jusqu'alors
-ncessaires ses travaux, et qui s'en allrent un un. Accabls de
-besogne, les frres Cointet employaient non-seulement les ouvriers
-du dpartement allchs par la perspective de faire chez eux de
-fortes journes, mais encore quelques-uns de Bordeaux, d'o venaient
-surtout les apprentis qui se croyaient assez habiles pour se
-soustraire aux conditions de l'apprentissage. En examinant les ressources
-que pouvait prsenter l'imprimerie Schard, ve n'y
-trouva plus que trois personnes. D'abord l'apprenti que David se
-plaisait former chez les Didot, comme font presque tous les protes
-qui, dans le grand nombre d'ouvriers auquel ils commandent, s'attachent
-plus particulirement quelques-uns d'entre eux; David avait
-emmen cet apprenti, nomm Crizet, Angoulme, o il s'tait
-perfectionn; puis Marion, attache la maison comme un chien
-de garde; enfin Kolb, un Alsacien, jadis homme de peine chez messieurs
-Didot. Pris par le service militaire, Kolb se trouva par hasard
- Angoulme, o David le reconnut une revue, au moment o son
-temps de service expirait. Kolb alla voir David et s'amouracha de
-la grosse Marion en dcouvrant chez elle toutes les qualits qu'un
-homme de sa classe demande une femme: cette sant vigoureuse
-qui brunit les joues, cette force masculine qui permettait Marion
-de soulever une <i>forme de caractres</i> avec aisance, cette probit
-religieuse laquelle tiennent les Alsaciens, ce dvouement ses
-matres qui rvle un bon caractre, et enfin cette conomie laquelle
-elle devait une petite somme de mille francs, du linge, des
-robes et des effets d'une propret provinciale. Marion, grosse et
-grasse, ge de trente-six ans, assez flatte de se voir l'objet des
-attentions d'un cuirassier haut de cinq pieds sept pouces, bien bti,
-fort comme un bastion, lui suggra naturellement l'ide de devenir
-imprimeur. Au moment o l'Alsacien reut son cong dfinitif,
-Marion et David en avaient fait un <i>ours</i> assez distingu, qui ne savait
-nanmoins ni lire ni crire.</p>
-
-<p>La composition des ouvrages dits <i>de ville</i> ne fut pas tellement
-abondante pendant ce trimestre que Crizet n'et pu y suffire. A la
-fois compositeur, metteur en pages, et prote de l'imprimerie, Crizet
-ralisait ce que Kant appelle une triplicit phnomnale: il
-composait, il corrigeait sa composition, il inscrivait les commandes,
-et dressait les factures; mais, le plus souvent sans ouvrage, il lisait
-des romans, dans sa cage au fond de l'atelier, attendant la commande
-<span class="pagenum" id="Page_405">405</span>
-d'une affiche ou d'un billet de <i>faire part</i>. Marion, forme par Schard
-pre, faonnait le papier, le trempait, aidait Kolb l'imprimer,
-retendait, le rognait, et n'en faisait pas moins la cuisine, en
-allant au march de grand matin.</p>
-
-<p>Quand ve se fit rendre compte de ce premier trimestre par
-Crizet, elle trouva que la recette tait de quatre cents francs. La
-dpense, raison de trois francs par jour pour Crizet et Kolb,
-qui avaient pour leur journe, l'un deux et l'autre un franc, s'levait
- trois cents francs. Or, comme le prix des fournitures exiges
-par les ouvrages fabriqus et livrs se montait cent et quelques
-francs, il fut clair pour ve que pendant les trois premiers mois de
-son mariage David avait perdu ses loyers, l'intrt des capitaux
-reprsents par la valeur de son matriel et de son brevet, les gages
-de Marion, l'encre, et enfin les bnfices que doit faire un imprimeur,
-ce monde de choses exprimes en langage d'imprimerie par
-le mot <i>toffes</i>, expression due aux draps, aux soieries employes
-rendre la pression de la vis moins dure aux caractres par l'interposition
-d'un carr d'toffe (le blanchet) entre la platine de la presse
-et le papier qui reoit l'impression. Aprs avoir compris en gros
-les moyens de l'imprimerie et ses rsultats, ve devina combien
-peu de ressources offrait cet atelier dessch par l'activit dvorante
-des frres Cointet, la fois fabricants de papier, journalistes, imprimeurs,
-brevets de l'vch, fournisseurs de la Ville et de la
-Prfecture. Le journal que, deux ans auparavant, les Schard pre
-et fils avaient vendu vingt-deux mille francs, rapportait alors dix-huit
-mille francs par an. ve reconnut les calculs cachs sous l'apparente
-gnrosit des frres Cointet qui laissaient l'imprimerie
-Schard assez d'ouvrage pour subsister, et pas assez pour qu'elle
-leur ft concurrence. En prenant la conduite des affaires, elle commena
-par dresser un inventaire exact de toutes les valeurs. Elle
-employa Kolb, Marion et Crizet ranger l'atelier, le nettoyer et y
-mettre de l'ordre. Puis, par une soire o David revenait d'une excursion
-dans les champs, suivi d'une vieille femme qui lui portait
-un norme paquet envelopp de linges, ve lui demanda des conseils
-pour tirer parti des dbris que leur avait laisss le pre Schard,
-en lui promettant de diriger elle seule les affaires. D'aprs
-l'avis de son mari, madame Schard employa tous les restants de
-papiers qu'elle avait trouvs et mis par espces, imprimer sur
-deux colonnes et sur une seule feuille ces lgendes populaires colories
-<span class="pagenum" id="Page_406">406</span>
-que les paysans collent sur les murs de leurs chaumires,
-l'histoire du Juif-Errant, Robert-le-Diable, la Belle-Maguelonne,
-le rcit de quelques miracles. ve fit de Kolb un colporteur. Crizet
-ne perdit pas un instant, il composa ces pages naves et leurs
-grossiers ornements depuis le matin jusqu'au soir. Marion suffisait
-au tirage. Madame Chardon se chargea de tous les soins domestiques,
-car ve coloria les gravures. En deux mois, grce l'activit
-de Kolb et sa probit, madame Schard vendit, douze lieues
- la ronde d'Angoulme, trois mille feuilles qui lui cotrent
-trente francs fabriquer et qui lui rapportrent, raison de
-deux sous pice, trois cents francs. Mais quand toutes les chaumires
-et les cabarets furent tapisss de ces lgendes, il fallut
-songer quelque autre spculation, car l'Alsacien ne pouvait pas
-voyager au del du dpartement. ve, qui remuait tout dans
-l'imprimerie, y trouva la collection des figures ncessaires l'impression
-d'un almanach dit des Bergers, o les choses sont reprsentes
-par des signes, par des images, des gravures en rouge, en
-noir ou en bleu. Le vieux Schard, qui ne savait ni lire ni crire,
-avait jadis gagn beaucoup d'argent imprimer ce livre destin
-ceux qui ne savent pas lire. Cet almanach, qui se vend un sou,
-consiste en une feuille plie soixante-quatre fois, ce qui constitue
-un in-64 de cent vingt-huit pages. Tout heureuse du succs de ses
-feuilles volantes, industrie laquelle s'adonnent surtout les petites
-imprimeries de province, madame Schard entreprit l'Almanach
-des Bergers sur une grande chelle en y consacrant ses bnfices.
-Le papier de l'Almanach des Bergers, dont plusieurs millions d'exemplaires
-se vendent annuellement en France, est plus grossier que
-celui de l'Almanach Ligeois, et cote environ quatre francs la
-rame. Imprime, cette rame, qui contient cinq cents feuilles, se
-vend donc, raison d'un sou la feuille, vingt-cinq francs. Madame
-Schard rsolut d'employer cent rames un premier tirage, ce qui
-faisait cinquante mille almanachs placer et deux mille francs de
-bnfice recueillir.</p>
-
-<p>Quoique distrait comme devait l'tre un homme si profondment
-occup, David fut surpris, en donnant un coup d'&oelig;il
-son atelier, d'entendre grogner une presse, et de voir Crizet toujours
-debout composant sous la direction de madame Schard. Le
-jour o il y entra pour surveiller les oprations entreprises par ve,
-ce fut un beau triomphe pour elle que l'approbation de son mari
-<span class="pagenum" id="Page_407">407</span>
-qui trouva l'affaire de l'almanach excellente. Aussi David promit-il
-ses conseils pour l'emploi des encres des diverses couleurs que ncessitent
-les configurations de cet almanach o tout parle aux yeux.
-Enfin, il voulut refondre lui-mme les rouleaux dans son atelier
-mystrieux pour aider, autant qu'il le pouvait, sa femme dans cette
-grande petite entreprise.</p>
-
-<p>Au milieu de cette activit furieuse, vinrent les dsolantes lettres
-par lesquelles Lucien apprit sa mre, sa s&oelig;ur et son beau-frre
-son insuccs et sa dtresse Paris. On doit comprendre alors
-qu'en envoyant cet enfant gt trois cents francs, ve, madame
-Chardon et David avaient offert au pote, chacun de leur ct, le
-plus pur de leur sang. Accable par ces nouvelles et dsespre de
-gagner si peu en travaillant avec tant de courage, ve n'accueillit
-pas sans effroi l'vnement qui met le comble la joie des jeunes
-mnages. En se voyant sur le point de devenir mre, elle se dit:&mdash;Si
-mon cher David n'a pas atteint le but de ses recherches au
-moment de mes couches, que deviendrions-nous?... Et qui conduira
-les affaires naissantes de notre pauvre imprimerie?</p>
-
-<p>L'Almanach des Bergers devait tre bien fini avant le premier
-janvier; or, Crizet, sur qui roulait toute la composition, y mettait
-une lenteur d'autant plus dsesprante que madame Schard
-ne connaissait pas assez l'imprimerie pour le rprimander. Elle se
-contenta d'observer ce jeune Parisien. Orphelin du grand hospice
-des Enfants-Trouvs de Paris, Crizet avait t plac chez messieurs
-Didot comme apprenti. De quatorze dix-sept ans, il fut le
-Side de Schard, qui le mit sous la direction d'un des plus habiles
-ouvriers, et qui en fit son gamin, son page typographique; car
-David s'intressa naturellement Crizet en lui trouvant de l'intelligence
-et il conquit son affection en lui procurant quelques
-plaisirs et des douceurs que lui interdisait son indigence. Dou
-d'une assez jolie petite figure chafouine, chevelure rousse, les
-yeux d'un bleu trouble, Crizet importa les m&oelig;urs du gamin de
-Paris dans la capitale de l'Angoumois. Son esprit vif et railleur, sa
-malignit l'y rendirent redoutable. Moins surveill par David
-Angoulme, soit que plus g il inspirt plus de confiance son
-mentor, soit que l'imprimeur comptt sur l'influence de la province,
-Crizet devint, l'insu de son tuteur, le don Juan en
-casquette de trois ou quatre petites ouvrires, et se dprava compltement.
-Sa moralit, fille des cabarets parisiens, prit l'intrt personnel
-<span class="pagenum" id="Page_408">408</span>
-pour unique loi. D'ailleurs, Crizet, qui, selon l'expression
-populaire, devait <i>tirer la conscription</i> l'anne suivante,
-se voyait sans carrire; aussi fit-il des dettes en pensant que dans
-six mois il deviendrait soldat, et qu'alors aucun de ses cranciers
-ne pourrait courir aprs lui. David conservait quelque autorit sur
-ce garon, non pas cause de son titre de matre, non pas pour
-s'tre intress lui, mais parce que l'ex-gamin de Paris reconnaissait
-en David une haute intelligence. Crizet fraternisa bientt
-avec les ouvriers des Cointet, attir vers eux par la puissance de la
-veste, de la blouse, enfin par l'esprit de corps, plus influent peut-tre
-dans les classes infrieures que dans les classes suprieures.
-Dans cette frquentation, Crizet perdit le peu de bonnes doctrines
-que David lui avait inculques; nanmoins, quand on le plaisantait
-sur les <i>sabots</i> de son atelier, terme de mpris donn par les ours
-aux vieilles presses des Schard, en lui montrant les magnifiques
-presses en fer, au nombre de douze, qui fonctionnaient dans l'immense
-atelier des Cointet, o la seule presse en bois existant servait
- faire les preuves, il prenait encore le parti de David et
-jetait avec orgueil ces paroles au nez des <i>blagueurs</i>:&mdash;Avec
-ses sabots mon Naf ira plus loin que les vtres avec leurs bilboquets
-en fer d'o il ne sort que des livres de messe! Il cherche un
-secret qui fera la queue toutes les imprimeries de France et de
-Navarre!...</p>
-
-<p>&mdash;En attendant, mchant prote quarante sous, tu as pour
-bourgeois une repasseuse! lui rpondait-on.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, elle est jolie, rpliquait Crizet, et c'est plus agrable
- voir que les <i>mufles</i> de vos bourgeois.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que la vue de sa femme te nourrit?</p>
-
-<p>De la sphre du cabaret ou de la porte de l'imprimerie o ces
-disputes amicales avaient lieu, quelques lueurs parvinrent aux
-frres Cointet sur la situation de l'imprimerie Schard; ils apprirent
-la spculation tente par ve, et jugrent ncessaire d'arrter dans
-son essor une entreprise qui pouvait mettre cette pauvre femme
-dans une voie de prosprit.</p>
-
-<p>&mdash;Donnons-lui sur les doigts, afin de la dgoter du commerce,
-se dirent les deux frres.</p>
-
-<p>Celui des deux Cointet qui dirigeait l'imprimerie rencontra Crizet,
-et lui proposa de lire des preuves pour eux, tant par
-preuve, pour soulager leur correcteur qui ne pouvait suffire la
-<span class="pagenum" id="Page_409">409</span>
-lecture de leurs ouvrages. En travaillant quelques heures de nuit,
-Crizet gagna plus avec les frres Cointet qu'avec David Schard
-pendant sa journe. Il s'ensuivit quelques relations entre les Cointet
-et Crizet, qui l'on reconnut de grandes facults, et qu'on
-plaignit d'tre plac dans une situation si dfavorable ses intrts.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pourriez, lui dit un jour l'un des Cointet, devenir prote
-d'une imprimerie considrable o vous gagneriez six francs par
-jour, et avec votre intelligence vous arriveriez vous faire intresser
-un jour dans les affaires.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi cela peut-il me servir d'tre un bon prote? rpondit
-Crizet, je suis orphelin, je fais partie du contingent de l'anne
-prochaine, et, si je tombe au sort, qui est-ce qui me payera un
-homme?...</p>
-
-<p>&mdash;Si vous vous rendez utile, rpondit le riche imprimeur,
-pourquoi ne vous avancerait-on pas la somme ncessaire votre
-libration?</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne sera pas toujours mon naf? dit Crizet.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! peut-tre aura-t-il trouv le secret qu'il cherche...</p>
-
-<p>Cette phrase fut dite de manire rveiller les plus mauvaises
-penses chez celui qui l'coutait; aussi Crizet lana-t-il au fabricant
-de papier un regard qui valait la plus pntrante interrogation.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas de quoi il s'occupe, rpondit-il prudemment
-en trouvant <i>le bourgeois</i> muet, mais ce n'est pas un homme
-chercher des capitales dans son bas de casse!</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, mon ami, dit l'imprimeur en prenant six feuilles du
-Paroissien du Diocse et les tendant Crizet, si vous pouvez nous
-avoir corrig cela pour demain, vous aurez demain dix-huit francs.
-Nous ne sommes pas mchants, nous faisons gagner de l'argent au
-prote de notre concurrent! Enfin, nous pourrions laisser madame
-Schard s'engager dans l'affaire de l'Almanach des Bergers, et la
-ruiner: eh! bien, nous vous permettons de lui dire que nous avons
-entrepris un Almanach des Bergers, et de lui faire observer qu'elle
-n'arrivera pas la premire sur la place.....</p>
-
-<p>On doit comprendre maintenant pourquoi Crizet allait si lentement
-sur la composition de l'Almanach. En apprenant que les
-Cointet troublaient sa pauvre petite spculation, ve fut saisie de
-terreur, et voulut voir une preuve d'attachement dans la communication
-<span class="pagenum" id="Page_410">410</span>
-assez hypocritement faite par Crizet de la concurrence
-qui l'attendait; mais elle surprit bientt chez son unique compositeur
-quelques indices d'une curiosit trop vive qu'elle voulut attribuer
- son ge.</p>
-
-<p>&mdash;Crizet, lui dit-elle un matin, vous vous posez sur le pas de la
-porte et vous attendez monsieur Schard au passage afin d'examiner
-ce qu'il cache, vous regardez dans la cour quand il sort de
-l'atelier fondre les rouleaux, au lieu d'achever la composition de
-notre almanach. Tout cela n'est pas bien, surtout quand vous me
-voyez, moi sa femme, respectant ses secrets et me donnant tant de
-mal pour lui laisser la libert de se livrer ses travaux. Si vous
-n'aviez pas perdu de temps, l'almanach serait fini, Kolb en
-vendrait dj, les Cointet ne pourraient nous faire aucun tort.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! madame, rpondit Crizet, pour quarante sous par jour
-que je gagne ici, croyez-vous que ce ne soit pas assez de vous faire
-pour cent sous de composition! Mais si je n'avais pas des preuves
- lire le soir pour les frres Cointet, je pourrais bien me nourrir
-de son.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes ingrat de bonne heure, vous ferez votre chemin, rpondit
-ve atteinte au c&oelig;ur moins par les reproches de Crizet
-que par la grossiret de son accent, par sa menaante attitude et
-par l'agression de ses regards.</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne sera toujours pas avec une femme pour bourgeois, car
-alors le mois n'a pas souvent trente jours.</p>
-
-<p>En se sentant blesse dans sa dignit de femme, ve jeta sur
-Crizet un regard foudroyant et remonta chez elle. Quand David
-vint dner, elle lui dit:&mdash;Es-tu sr, mon ami, de ce petit drle
-de Crizet?</p>
-
-<p>&mdash;Crizet? rpondit-il. Eh! c'est mon gamin, je l'ai form, je
-l'ai eu pour teneur de copie, je l'ai mis la casse, enfin il me doit
-d'tre tout ce qu'il est! Autant demander un pre s'il est sr de
-son enfant...</p>
-
-<p>ve apprit son mari que Crizet lisait des preuves pour le
-compte des Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre garon! il faut bien qu'il vive, rpondit David avec
-l'humilit d'un matre qui se sentait en faute.</p>
-
-<p>&mdash;Oui; mais, mon ami, voici la diffrence qui existe entre Kolb
-et Crizet; Kolb fait vingt lieues tous les jours, dpense quinze ou
-vingt sous, nous rapporte sept, huit, quelquefois neuf francs de
-<span class="pagenum" id="Page_411">411</span>
-feuilles vendues, et ne me demande que ses vingt sous, sa dpense
-paye. Kolb se couperait la main plutt que de tirer le barreau
-d'une presse chez les Cointet, et il ne regarderait pas les choses
-que tu jettes dans la cour, quand on lui offrirait mille cus; tandis
-que Crizet les ramasse et les examine.</p>
-
-<p>Les belles mes arrivent difficilement croire au mal, l'ingratitude,
-il leur faut de rudes leons avant de reconnatre l'tendue
-de la corruption humaine; puis, quand leur ducation en ce genre
-est faite, elles s'lvent une indulgence qui est le dernier degr
-du mpris.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! pure curiosit de gamin de Paris, s'cria donc David.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, mon ami, fais-moi le plaisir de descendre l'atelier,
-d'examiner ce que ton gamin a compos depuis un mois, et de
-me dire si, pendant ce mois, il n'aurait pas d finir notre almanach...</p>
-
-<p>Aprs le dner, David reconnut que l'Almanach aurait d tre
-compos en huit jours; puis, en apprenant que les Cointet en prparaient
-un semblable, il vint au secours de sa femme: il fit interrompre
- Kolb la vente des feuilles d'images et dirigea tout dans
-son atelier; il mit en train lui-mme une forme que Kolb dut tirer
-avec Marion, tandis que lui-mme tira l'autre avec Crizet, en
-surveillant les impressions en encres de diverses couleurs. Chaque
-couleur exige une impression spare. Quatre encres diffrentes
-veulent donc quatre coups de presse. Imprim quatre fois pour
-une, l'Almanach des Bergers cote alors tant tablir, qu'il se fabrique
-exclusivement dans les ateliers de province o la main d'&oelig;uvre
-et les intrts du capital engag dans l'imprimerie sont presque
-nuls. Ce produit, quelque grossier qu'il soit, est donc interdit aux
-imprimeries d'o sortent de beaux ouvrages. Pour la premire fois
-depuis la retraite du vieux Schard, on vit alors deux presses roulant
-dans ce vieil atelier. Quoique l'almanach ft, dans son genre,
-un chef-d'&oelig;uvre, nanmoins ve fut oblige de le donner deux
-liards, car les frres Cointet donnrent le leur trois centimes aux
-colporteurs; elle fit ses frais avec le colportage, elle gagna sur les
-ventes directement faites par Kolb; mais sa spculation fut manque.
-En se voyant devenu l'objet de la dfiance de sa belle patronne,
-Crizet se posa dans son for intrieur en adversaire, et il
-se dit: Tu me souponnes, je me vengerai! Le gamin de Paris
-est ainsi fait. Crizet accepta donc de messieurs Cointet frres des
-<span class="pagenum" id="Page_412">412</span>
-moluments videmment trop forts pour la lecture des preuves
-qu'il allait chercher leur bureau tous les soirs et qu'il leur rendait
-tous les matins. En causant tous les jours davantage avec eux,
-il se familiarisa, finit par apercevoir la possibilit de se librer du
-service militaire qu'on lui prsentait comme appt; et, loin d'avoir
- le corrompre, les Cointet entendirent de lui les premiers mots relativement
- l'espionnage et l'exploitation du secret que cherchait
-David. Inquite en voyant combien elle devait peu compter sur Crizet
-et dans l'impossibilit de trouver un autre Kolb, ve rsolut
-de renvoyer l'unique compositeur en qui sa seconde vue de femme
-aimante lui fit voir un tratre; mais comme c'tait la mort de son
-imprimerie, elle prit une rsolution virile: elle pria par une lettre
-monsieur Mtivier, le correspondant de David Schard, des Cointet
-et de presque tous les fabricants de papier du dpartement, de faire
-mettre dans le Journal de la Librairie, Paris, l'annonce suivante:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>A cder, une imprimerie en pleine activit, matriel et brevet,
-situe Angoulme. S'adresser, pour les conditions, monsieur
-Mtivier, rue Serpente.</p>
-
-</div>
-
-<p>Aprs avoir lu le numro du journal o se trouvait cette annonce,
-les Cointet se dirent:&mdash;Cette petite femme ne manque pas de
-tte, il est temps de nous rendre matres de son imprimerie en lui
-donnant de quoi vivre; autrement, nous pourrions rencontrer un
-adversaire dans le successeur de David, et notre intrt est de toujours
-avoir un &oelig;il dans cet atelier.</p>
-
-<p>Mus par cette pense, les frres Cointet vinrent parler David Schard.
-ve, qui les deux frres s'adressrent, prouva la plus vive
-joie en voyant le rapide effet de sa ruse, car ils ne lui cachrent pas
-leur dessein de proposer monsieur Schard de faire des impressions
- leur compte: ils taient encombrs, leurs presses ne pouvaient
-suffire leurs travaux, ils avaient demand des ouvriers
-Bordeaux, et se faisaient fort d'occuper les trois presses de
-David.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit-elle aux deux frres Cointet pendant que Crizet
-allait avertir David de la visite de ses confrres, mon mari a
-connu chez messieurs Didot d'excellents ouvriers probes et actifs,
-il se choisira sans doute un successeur parmi les meilleurs... Ne
-vaut-il pas mieux vendre son tablissement une vingtaine de mille
-francs, qui nous donneront mille francs de rente, que de perdre
-<span class="pagenum" id="Page_413">413</span>
-mille francs par an au mtier que vous nous faites faire? Pourquoi
-nous avoir envi la pauvre petite spculation de notre Almanach,
-qui d'ailleurs appartenait cette imprimerie?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! pourquoi, madame, ne pas nous en avoir prvenus?
-nous ne serions pas alls sur vos brises, dit gracieusement celui
-des deux frres qu'on appelait le grand Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc, messieurs, vous n'avez commenc votre almanach
-qu'aprs avoir appris par Crizet que je faisais le mien.</p>
-
-<p>En disant ces paroles vivement, elle regarda celui qu'on appelait
-le grand Cointet, et lui fit baisser les yeux. Elle acquit ainsi la
-preuve de la trahison de Crizet.</p>
-
-<p>Ce Cointet, le directeur de la papeterie et des affaires, tait
-beaucoup plus habile commerant que son frre Jean, qui conduisait
-d'ailleurs l'imprimerie avec une grande intelligence, mais dont
-la capacit pouvait se comparer celle d'un colonel; tandis que
-Boniface tait un gnral auquel Jean laissait le commandement en
-chef. Boniface, homme sec et maigre, figure jaune comme un
-cierge et marbre de plaques rouges, bouche serre, et dont les
-yeux avaient de la ressemblance avec ceux des chats, ne s'emportait
-jamais; il coutait avec le calme d'un dvot les plus grosses injures,
-et rpondait d'une voix douce. Il allait la messe, confesse
-et communiait. Il cachait sous ses manires patelines, sous un extrieur
-presque mou, la tnacit, l'ambition du prtre et l'avidit
-du ngociant dvor par la soif des richesses et des honneurs. Ds
-1820, le grand Cointet voulait tout ce que la bourgeoisie a fini par
-obtenir la rvolution de 1830. Plein de haine contre l'aristocratie,
-indiffrent en matire de religion, il tait dvot comme Bonaparte
-fut montagnard. Son pine dorsale flchissait avec une merveilleuse
-flexibilit devant la Noblesse et l'Administration pour
-lesquelles il se faisait petit, humble et complaisant. Enfin, pour peindre
-cet homme par un trait dont la valeur sera bien apprcie par
-des gens habitus traiter les affaires, il portait des conserves
-verres bleus l'aide desquelles il cachait son regard, sous prtexte
-de prserver sa vue de l'clatante rverbration de la lumire dans
-une ville o la terre, o les constructions sont blanches, et o l'intensit
-du jour est augmente par la grande lvation du sol. Quoique
-sa taille ne ft qu'un peu au-dessus de la moyenne, il paraissait
-grand cause de sa maigreur, qui annonait une nature accable
-de travail, une pense en continuelle fermentation. Sa physionomie
-<span class="pagenum" id="Page_414">414</span>
-jsuitique tait complte par une chevelure plate, grise, longue,
-taille la faon de celle des ecclsiastiques, et par son vtement qui,
-depuis sept ans, se composait d'un pantalon noir, de bas noirs, d'un
-gilet noir et d'une <i>lvite</i> (le nom mridional d'une redingote) en
-drap couleur marron. On l'appelait le grand Cointet pour le distinguer
-de son frre, qu'on nommait le gros Cointet, en exprimant
-ainsi le contraste qui existait autant entre la taille qu'entre les capacits
-des deux frres, galement redoutables d'ailleurs. En effet,
-Jean Cointet, bon gros garon face flamande, brunie par le soleil de
-l'Angoumois, petit et court, pansu comme Sancho, le sourire sur les
-lvres, les paules paisses, produisait une opposition frappante avec
-son an. Jean ne diffrait pas seulement de physionomie et d'intelligence
-avec son frre, il professait des opinions presque librales,
-il tait <i>Centre Gauche</i>, n'allait la messe que les dimanches, et
-s'entendait merveille avec les commerants libraux. Quelques
-ngociants de l'Houmeau prtendaient que cette divergence d'opinions
-tait un jeu jou par les deux frres. Le grand Cointet exploitait
-avec habilet l'apparente bonhomie de son frre, il se servait
-de Jean comme d'une massue. Jean se chargeait des paroles dures,
-des excutions qui rpugnaient la mansutude de son frre. Jean
-avait le dpartement des colres, il s'emportait, il laissait chapper
-des propositions inacceptables, qui rendaient celles de son frre
-plus douces; et ils arrivaient ainsi, tt ou tard, leurs fins.</p>
-
-<p>ve, avec le tact particulier aux femmes, eut bientt devin le
-caractre des deux frres; aussi resta-t-elle sur ses gardes en prsence
-d'adversaires si dangereux. David, dj mis au fait par sa
-femme, couta d'un air profondment distrait les propositions de
-ses ennemis.</p>
-
-<p>&mdash;Entendez-vous avec ma femme, dit-il aux deux Cointet en
-sortant du cabinet vitr pour retourner dans son petit laboratoire,
-elle est plus au fait de mon imprimerie que je ne le suis moi-mme.
-Je m'occupe d'une affaire qui sera plus lucrative que ce pauvre
-tablissement, et au moyen de laquelle je rparerai les pertes que
-j'ai faites avec vous...</p>
-
-<p>&mdash;Et comment? dit le gros Cointet en riant.</p>
-
-<p>ve regarda son mari pour lui recommander la prudence.</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez mes tributaires, vous et tous ceux qui consomment
-du papier, rpondit David.</p>
-
-<p>&mdash;Et que cherchez-vous donc? demanda Benot-Boniface Cointet.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_415">415</span>
-Quand Boniface eut lch sa demande d'un ton doux et d'une
-faon insinuante, ve regarda de nouveau son mari pour l'engager
- ne rien rpondre ou rpondre quelque chose qui ne ft rien.</p>
-
-<p>&mdash;Je cherche fabriquer le papier cinquante pour cent au-dessous
-du prix actuel de revient...</p>
-
-<p>Et il s'en alla sans voir le regard que les deux frres changrent,
-et par lequel ils se disaient:&mdash;Cet homme devait tre un inventeur;
-on ne pouvait pas avoir son encolure et rester oisif!&mdash;Exploitons-le!
-disait Boniface.&mdash;Et comment? disait Jean.</p>
-
-<p>&mdash;David agit avec vous comme avec moi, dit madame Schard.
-Quand je fais la curieuse, il se dfie sans doute de mon nom, et
-me jette cette phrase qui n'est aprs tout qu'un programme.</p>
-
-<p>&mdash;Si votre mari peut raliser ce programme, il fera certainement
-fortune plus rapidement que par l'imprimerie, et je ne m'tonne
-plus de lui voir ngliger cet tablissement, reprit Boniface en se
-tournant vers l'atelier dsert o Kolb assis sur un ais frottait son
-pain avec une gousse d'ail; mais il nous conviendrait peu de voir
-cette imprimerie aux mains d'un concurrent actif, remuant, ambitieux,
-et peut-tre pourrions-nous arriver nous entendre. Si,
-par exemple, vous consentiez louer pour une certaine somme
-votre matriel l'un de nos ouvriers qui travaillerait pour nous,
-sous votre nom, comme cela se fait Paris, nous occuperions assez
-ce gars-l pour lui permettre de vous payer un trs-bon loyer
-et de raliser de petits profits...</p>
-
-<p>&mdash;Cela dpend de la somme, rpondit ve Schard. Que voulez-vous
-donner? ajouta-t-elle en regardant Boniface de manire lui
-faire voir qu'elle comprenait parfaitement son plan.</p>
-
-<p>&mdash;Mais quelles seraient vos prtentions? rpliqua vivement
-Jean Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Trois mille francs pour six mois, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! ma chre petite dame, vous parliez de vendre votre imprimerie
-vingt mille francs, rpliqua tout doucettement Boniface.
-L'intrt de vingt mille francs n'est que de douze cents francs,
-six pour cent.</p>
-
-<p>ve resta pendant un moment tout interdite, et reconnut alors
-tout le prix de la discrtion en affaires.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous servirez de nos presses, de nos caractres avec
-lesquels je vous ai prouv que je savais faire encore de petites
-<span class="pagenum" id="Page_416">416</span>
-affaires, reprit-elle, et nous avons des loyers payer monsieur Schard
-le pre qui ne nous comble pas de cadeaux.</p>
-
-<p>Aprs une lutte de deux heures, ve obtint deux mille francs
-pour six mois, dont mille seraient pays d'avance. Quand tout fut
-convenu, les deux frres lui apprirent que leur intention tait de
-faire Crizet le bail des ustensiles de l'imprimerie. ve ne put
-retenir un mouvement de surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vaut-il pas mieux prendre quelqu'un qui soit au fait de
-l'atelier? dit le gros Cointet.</p>
-
-<p>ve salua les deux frres sans rpondre, et se promit de surveiller
-elle-mme Crizet.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, voil nos ennemis dans la place! dit en riant David
- sa femme quand au moment du dner elle lui montra les actes
-signer.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit-elle, je rponds de l'attachement de Kolb et de Marion;
- eux deux, ils surveilleront tout. D'ailleurs, nous nous faisons
-quatre mille francs de rente d'un mobilier industriel qui nous
-cotait de l'argent, et je te vois un an devant toi pour raliser tes
-esprances!</p>
-
-<p>&mdash;Tu devais tre la femme d'un chercheur d'inventions! dit
-Schard en serrant la main de sa femme avec tendresse.</p>
-
-<p>Si le mnage de David eut une somme suffisante pour passer
-l'hiver, il se trouva sous la surveillance de Crizet, et, sans le savoir,
-dans la dpendance du grand Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont nous! dit en sortant le directeur de la papeterie
-son frre l'imprimeur. Ces pauvres gens vont s'habituer recevoir
-le loyer de leur imprimerie; ils compteront l-dessus, et ils s'endetteront.
-Dans six mois nous ne renouvellerons pas le bail, et nous
-verrons alors ce que cet homme de gnie aura dans son sac, car
-nous lui proposerons de le tirer de peine en nous associant pour
-exploiter sa dcouverte.</p>
-
-<p>Si quelque rus commerant avait pu voir le grand Cointet prononant
-ces mots: <i>en nous associant</i>, il aurait compris que le
-danger du mariage est encore moins grand la Mairie qu'au Tribunal
-de commerce. N'tait-ce pas trop dj que ces froces chasseurs
-fussent sur les traces de leur gibier? David et sa femme, aids par
-Kolb et par Marion, taient-ils en tat de rsister aux ruses d'un
-Boniface Cointet?</p>
-
-<p>Quand l'poque des couches de madame Schard arriva, le billet
-<span class="pagenum" id="Page_417">417</span>
-de cinq cents francs envoy par Lucien, joint au second payement
-de Crizet, permit de suffire toutes les dpenses. ve, sa mre
-et David, qui se croyaient oublis par Lucien, prouvrent alors
-une joie gale celle que leur donnaient les premiers succs du
-pote, dont les dbuts dans le journalisme firent encore plus de
-tapage Angoulme qu' Paris.</p>
-
-<p>Endormi dans une scurit trompeuse, David chancela sur ses
-jambes en recevant de son beau-frre ce mot cruel.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Mon cher David, j'ai ngoci, chez Mtivier, trois billets signs
-de toi, faits mon ordre, un, deux et trois mois d'chance.
-Entre cette ngociation et mon suicide, j'ai choisi cette horrible
-ressource qui, sans doute, te gnera beaucoup. Je t'expliquerai
-dans quelle ncessit je me trouve, et je tcherai d'ailleurs de
-t'envoyer les fonds l'chance.</p>
-
-<p>Brle ma lettre, ne dis rien ni ma s&oelig;ur ni ma mre, car
-je t'avoue avoir compt sur ton hrosme bien connu de</p>
-
-<p class="rsign"><span class="rind">Ton frre au dsespoir,</span><br />
-<span class="smcap">Lucien de Rubempr</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>&mdash;Ton pauvre frre, dit David sa femme qui relevait alors de
-couches, est dans d'affreux embarras, je lui ai envoy trois billets
-de mille francs, un, deux et trois mois; prends-en note.</p>
-
-<p>Puis il s'en alla dans les champs afin d'viter les explications
-que sa femme allait lui demander. Mais, en commentant avec
-sa mre cette phrase pleine de malheurs, ve dj trs-inquite
-du silence gard par son frre depuis six mois, eut de si mauvais
-pressentiments que, pour les dissiper, elle se rsolut faire une
-de ces dmarches conseilles par le dsespoir. Monsieur de Rastignac
-fils tait venu passer quelques jours dans sa famille, et il avait parl
-de Lucien en assez mauvais termes pour que ces nouvelles de Paris,
-commentes par toutes les bouches qui les avaient colportes, fussent
-arrives jusqu' la s&oelig;ur et la mre du journaliste. ve alla chez
-madame de Rastignac, y sollicita la faveur d'une entrevue avec le
-fils, qui elle fit part de toutes ses craintes, en lui demandant la
-vrit sur la situation de Lucien Paris. En un moment, ve apprit
-la liaison de son frre avec Coralie, son duel avec Michel Chrestien,
-caus par sa trahison envers d'Arthez, enfin toutes les circonstances
-de la vie de Lucien envenimes par un dandy spirituel qui sut donner
-<span class="pagenum" id="Page_418">418</span>
- sa haine et son envie les livres de la piti, la forme amicale
-du patriotisme alarm sur l'avenir d'un grand homme et les
-couleurs d'une admiration sincre pour le talent d'un enfant d'Angoulme,
-si cruellement compromis. Il parla des fautes que Lucien
-avait commises et qui venaient de lui coter la protection des plus
-hauts personnages, de faire dchirer une ordonnance qui lui confrait
-les armes et le nom de Rubempr.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, si votre frre et t bien conseill, il serait aujourd'hui
-dans la voie des honneurs et le mari de madame de Bargeton;
-mais que voulez-vous?... il l'a quitte, insulte! Elle est,
- son grand regret, devenue madame la comtesse Sixte du Chtelet,
-car elle aimait Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il possible?... s'cria madame Schard.</p>
-
-<p>&mdash;Votre frre est un aiglon que les premiers rayons du luxe et
-de la gloire ont aveugl. Quand un aigle tombe, qui peut savoir au
-fond de quel prcipice il s'arrtera: la chute d'un grand homme est
-toujours en raison de la hauteur laquelle il est parvenu.</p>
-
-<p>ve revint pouvante avec cette dernire phrase qui lui traversa
-le c&oelig;ur comme une flche. Blesse dans les endroits les plus sensibles
-de son me, elle garda chez elle le plus profond silence; mais
-plus d'une larme roula sur les joues et sur le front de l'enfant
-qu'elle nourrissait. Il est si difficile de renoncer aux illusions que
-l'esprit de famille autorise et qui naissent avec la vie, qu've se
-dfia d'Eugne de Rastignac, elle voulut entendre la voix d'un vritable
-ami. Elle crivit donc une lettre touchante d'Arthez, dont
-l'adresse lui avait t donne par Lucien, au temps o Lucien tait
-enthousiaste du Cnacle, et voici la rponse qu'elle reut:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">Madame,</p>
-
-<p>Vous me demandez la vrit sur la vie que mne Paris monsieur
-votre frre, vous voulez tre claire sur son avenir; et,
-pour m'engager vous rpondre franchement, vous me rptez
-ce que vous en a dit monsieur de Rastignac, en me demandant
-si de tels faits sont vrais. En ce qui me concerne, madame,
-il faut rectifier, l'avantage de Lucien, les confidences de monsieur
-de Rastignac. Votre frre a prouv des remords, il est venu
-me montrer la critique de mon livre, en me disant qu'il ne pouvait
-se rsoudre la publier, malgr le danger que sa dsobissance
-aux ordres de son parti faisait courir une personne bien
-<span class="pagenum" id="Page_419">419</span>
-chre. Hlas, madame, la tche d'un crivain est de concevoir
-les passions, puisqu'il met sa gloire les exprimer: j'ai donc
-compris qu'entre une matresse et un ami, l'ami devait tre sacrifi.
-J'ai facilit son crime votre frre, j'ai corrig moi-mme
-cet article <i>libellicide</i> et l'ai compltement approuv. Vous me
-demandez si Lucien a conserv mon estime et mon amiti. Ici,
-la rponse est difficile faire. Votre frre est dans une voie o il
-se perdra. En ce moment, je le plains encore; bientt, je l'aurai
-volontairement oubli, non pas tant cause de ce qu'il a dj fait
-que de ce qu'il doit faire. Votre Lucien est un homme de posie
-et non un pote, il rve et ne pense pas, il s'agite et ne cre
-pas. Enfin c'est, permettez-moi de le dire, une femmelette qui
-aime paratre, le vice principal du Franais. Ainsi Lucien sacrifiera
-toujours le meilleur de ses amis au plaisir de montrer son
-esprit. Il signerait volontiers demain un pacte avec le dmon, si
-ce pacte lui donnait pour quelques annes une vie brillante et
-luxueuse. N'a-t-il pas dj fait pis en troquant son avenir contre
-les passagres dlices de sa vie publique avec une actrice? En ce
-moment, la jeunesse, la beaut, le dvouement de cette femme,
-car il en est ador, lui cachent les dangers d'une situation que ni
-la gloire, ni le succs, ni la fortune ne font accepter par le monde.
-Eh! bien, chaque nouvelle sduction, votre frre ne verra,
-comme aujourd'hui, que les plaisirs du moment. Rassurez-vous,
-Lucien n'ira jamais jusqu'au crime, il n'en aurait pas la force;
-mais il accepterait un crime tout fait, il en partagerait les profits
-sans en avoir partag les dangers: ce qui semble horrible tout
-le monde, mme aux sclrats. Il se mprisera lui-mme, il se repentira;
-mais la ncessit revenant, il recommencerait, car la
-volont lui manque: il est sans force contre les amorces de la
-volupt, contre la satisfaction de ses moindres ambitions. Paresseux
-comme tous les hommes posie, il se croit habile en escamotant
-les difficults au lieu de les vaincre. Il aura du courage
-telle heure, mais telle autre il sera lche. Et il ne faut pas plus
-lui savoir gr de son courage que lui reprocher sa lchet: Lucien
-est une harpe dont les cordes se tendent ou s'amollissent au gr
-des variations de l'atmosphre. Il pourra faire un beau livre dans
-une phase de colre ou de bonheur, et ne pas tre sensible au
-succs, aprs l'avoir cependant dsir. Ds les premiers jours de
-son arrive Paris, il est tomb dans la dpendance d'un jeune
-<span class="pagenum" id="Page_420">420</span>
-homme sans moralit, mais dont l'adresse et l'exprience au milieu
-des difficults de la vie littraire l'ont bloui. Ce prestidigitateur
-a compltement sduit Lucien, il l'a entran dans une existence
-sans dignit sur laquelle, malheureusement pour lui, l'amour
-a jet ses prestiges. Trop facilement accorde, l'admiration
-est un signe de faiblesse: on ne doit pas payer en mme monnaie
-un danseur de corde et un pote. Nous avons t tous blesss
-de la prfrence accorde l'intrigue et la friponnerie littraire
-sur le courage et sur l'honneur de ceux qui conseillaient
- Lucien d'accepter le combat au lieu de drober le succs, de
-se jeter dans l'arne au lieu de se faire un des trompettes de
-l'orchestre. La Socit, madame, est, par une bizarrerie singulire,
-pleine d'indulgence pour les jeunes gens de cette nature;
-elle les aime, elle se laisse prendre aux beaux semblants de leurs
-dons extrieurs; d'eux, elle n'exige rien, elle excuse toutes leurs
-fautes, elle leur accorde les bnfices des natures compltes en ne
-voulant voir que leurs avantages, elle en fait enfin ses enfants gts.
-Au contraire, elle est d'une svrit sans bornes pour les natures
-fortes et compltes. Dans cette conduite, la Socit, si violemment
-injuste en apparence, est peut-tre sublime: elle s'amuse
-des bouffons sans leur demander autre chose que du plaisir,
-et les oublie promptement; tandis que pour plier le genou devant
-la grandeur, elle lui demande toutes ses divines magnificences.
-A chaque chose, sa loi: l'ternel diamant doit tre sans tache, la
-cration momentane de la Mode a le droit d'tre lgre, bizarre
-et sans consistance. Aussi, malgr ses erreurs, peut-tre Lucien
-russira-t-il merveille, il lui suffira de profiter de quelque veine
-heureuse, ou de se trouver en bonne compagnie; mais s'il rencontre
-un mauvais ange, il ira jusqu'au fond de l'enfer. C'est un
-brillant assemblage de belles qualits brodes sur un fond trop
-lger; l'ge emporte les fleurs, il ne reste un jour que le tissu;
-et, s'il est mauvais, on y voit un haillon. Tant que Lucien sera
-jeune, il plaira; mais trente ans, dans quelle position sera-t-il?
-telle est la question que doivent se faire ceux qui l'aiment sincrement.
-Si j'eusse t seul penser ainsi de Lucien, peut-tre
-aurai-je vit de vous donner tant de chagrin par ma sincrit;
-mais outre qu'luder par des banalits les questions poses par
-votre sollicitude me semblait indigne de vous dont la lettre est
-un cri d'angoisse, et de moi dont vous faites trop d'estime, ceux
-<span class="pagenum" id="Page_421">421</span>
-de mes amis qui ont connu Lucien sont unanimes en ce jugement:
-j'ai donc vu l'accomplissement d'un devoir dans la manifestation
-de la vrit, quelque terrible qu'elle soit. On peut tout
-attendre de Lucien en bien comme en mal. Telle est notre pense,
-en un seul mot, o se rsume cette lettre. Si les hasards de
-sa vie, maintenant bien misrable, bien chanceuse, ramenaient
-ce pote vers vous, usez de toute votre influence pour le garder
-au sein de sa famille; car, jusqu' ce que son caractre ait pris
-de la fermet, Paris sera toujours dangereux pour lui. Il vous
-appelait, vous et votre mari, ses anges gardiens, et il vous a sans
-doute oublis; mais il se souviendra de vous au moment o,
-battu par la tempte, il n'aura plus que sa famille pour asile, gardez-lui
-donc votre c&oelig;ur, madame: il en aura besoin.</p>
-
-<p>Agrez, madame, les sincres hommages d'un homme qui
-vos prcieuses qualits sont connues, et qui respecte trop vos maternelles
-inquitudes pour ne pas vous offrir ici ses obissances en
-se disant:</p>
-
-<p class="rsign"><span class="rind">Votre dvou serviteur,</span><br />
-<span class="smcap"><ins id="cor_89" title="D'ARTHS">D'Arthez</ins></span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Deux jours aprs avoir lu cette rponse, ve fut oblige de
-prendre une nourrice: son lait tarissait. Aprs avoir fait un dieu de
-son frre, elle le voyait dprav par l'exercice des plus belles facults;
-enfin, pour elle, il roulait dans la boue. Cette noble crature
-ne savait pas transiger avec la probit, avec la dlicatesse, avec toutes
-les religions domestiques cultives au foyer de la famille, encore
-si pur, si rayonnant au fond de la province. David avait donc eu raison
-dans ses prvisions. Quand le chagrin, qui mettait sur son front
-si blanc des teintes de plomb, fut confi par ve son mari dans
-une de ces limpides conversations o le mnage de deux amants
-peut tout se dire, David fit entendre de consolantes paroles. Quoiqu'il
-et les larmes aux yeux en voyant le beau sein de sa femme
-tari par la douleur, et cette mre au dsespoir de ne pouvoir accomplir
-son &oelig;uvre maternelle, il rassura sa femme en lui donnant
-quelques esprances.</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu, mon enfant, ton frre a pch par l'imagination. Il
-est si naturel un pote de vouloir sa robe de pourpre et d'azur, il
-court avec tant d'empressement aux ftes! Cet oiseau se prend
-<span class="pagenum" id="Page_422">422</span>
-l'clat, au luxe, avec tant de bonne foi que Dieu l'excuse l o la
-Socit le <ins id="cor_90" title="condamme">condamne</ins>!</p>
-
-<p>&mdash;Mais il nous tue!... s'cria la pauvre femme.</p>
-
-<p>&mdash;Il nous tue aujourd'hui comme il nous sauvait il y a quelques
-mois en nous envoyant les prmices de son gain! rpondit
-le bon David, qui eut l'esprit de comprendre que le dsespoir menait
-sa femme au del des bornes et qu'elle reviendrait bientt
-son amour pour Lucien. Mercier disait dans son Tableau de Paris,
-il y a environ cinquante ans, que la littrature, la posie, les lettres
-et les sciences, que les crations du cerveau ne pouvaient jamais
-nourrir un homme; et Lucien, en sa qualit de pote, n'a
-pas cru l'exprience de cinq sicles. Les moissons arroses d'encre
-ne se font (quand elles se font) que dix ou douze ans aprs les semailles,
-et Lucien a pris l'herbe pour la gerbe. Il aura du moins
-appris la vie. Aprs avoir t la dupe d'une femme, il devait tre
-la dupe du monde et des fausses amitis. L'exprience qu'il a gagne
-est chrement paye, voil tout. Nos anctres disaient: Pourvu
-qu'un fils de famille revienne avec ses deux oreilles et l'honneur
-sauf, tout est bien...</p>
-
-<p>&mdash;L'honneur!... s'cria la pauvre ve. Hlas! combien de
-vertus Lucien a-t-il manqu!... crire contre sa conscience! Attaquer
-son meilleur ami!... Accepter l'argent d'une actrice!... Se
-montrer avec elle! Nous mettre sur la paille!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cela, ce n'est rien!... s'cria David qui s'arrta.</p>
-
-<p>Le secret du faux commis par son beau-frre allait lui chapper,
-et malheureusement ve, en s'apercevant de ce mouvement, conserva
-de vagues inquitudes.</p>
-
-<p>&mdash;Comment rien, rpondit-elle. Et o prendrons-nous de quoi
-payer trois mille francs?</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, reprit David, nous allons avoir renouveler le bail
-de l'exploitation de notre imprimerie avec Crizet. Depuis six mois
-les quinze pour cent que les Cointet lui allouent sur les travaux
-faits pour eux lui ont donn six cents francs, et il a su gagner cinq
-cents francs avec des ouvrages de ville.</p>
-
-<p>&mdash;Si les Cointet savent cela, peut-tre ne recommenceront-ils
-pas le bail; ils auront peur de lui, dit ve; car Crizet est un
-homme dangereux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! que m'importe! s'cria Schard, dans quelques jours
-<span class="pagenum" id="Page_423">423</span>
-nous serons riches! Une fois Lucien riche, mon ange, il n'aura
-que des vertus...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! David, mon ami, mon ami, quel mot viens-tu de laisser
-chapper! En proie la misre, Lucien serait donc sans force
-contre le mal! Tu penses de lui tout ce qu'en pense monsieur
-<ins id="cor_91" title="d'Arths">d'Arthez</ins>! Il n'y a pas de supriorit sans force, et Lucien est faible...
-Un ange qu'il ne faut pas tenter, qu'est-ce?...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! c'est une nature qui n'est belle que dans son milieu,
-dans sa sphre, dans son ciel. Lucien n'est pas fait pour lutter, je
-lui pargnerai la lutte. Tiens, vois! je suis trop prs du rsultat
-pour ne pas t'initier aux moyens. Il sortit de sa poche plusieurs
-feuillets de papier blanc de la grandeur d'un in-octavo, les brandit
-victorieusement et les apporta sur les genoux de sa femme.&mdash;Une
-rame de ce papier, format grand-raisin, ne cotera pas plus de
-cinq francs, dit-il en faisant manier les chantillons ve, qui
-laissait voir une surprise enfantine l'aspect d'une si petite chose
-apporte comme preuve de rsultats si grands.</p>
-
-<p>A une question de sa femme, qui ne savait pas ce que voulait
-dire ce mot grand-raisin, Schard lui donna sur la papeterie des
-renseignements qui ne seront point dplacs dans une &oelig;uvre dont
-l'existence matrielle est due autant au papier qu' la presse.</p>
-
-<p>Le papier, produit non moins merveilleux que l'impression laquelle
-il sert de base, existait depuis long-temps en Chine quand, par les
-filires souterraines du commerce, il parvint dans l'Asie-Mineure,
-o, vers l'an 750, selon quelques traditions, on faisait usage d'un
-papier de coton broy et rduit en bouillie. La ncessit de remplacer
-le parchemin, dont le prix tait excessif, fit trouver, par
-une imitation du <i>papier bombycien</i> (tel fut le nom du papier de
-coton en Orient), le papier de chiffon, les uns disent Ble, en
-1170, par des Grecs rfugis; les autres disent Padoue, en 1301,
-par un Italien nomm Pax. Ainsi le papier se perfectionna lentement
-et obscurment; mais il est certain que dj sous Charles VI
-on fabriquait Paris la pte des cartes jouer. Lorsque les immortels
-Faust, Coster et Guttemberg eurent invent <span class="smcap">le Livre</span>,
-des artisans, inconnus comme tant de grands artistes de cette poque,
-approprirent la papeterie aux besoins de la typographie.
-Dans ce quinzime sicle, si vigoureux et si naf, les noms des diffrents
-formats de papier, de mme que les noms donns aux caractres,
-portrent l'empreinte de la navet du temps. Ainsi le
-<span class="pagenum" id="Page_424">424</span>
-Raisin, le Jsus, le Colombier, le papier Pot, l'cu, le Coquille,
-le Couronne, furent ainsi nomms de la grappe, de l'image de Notre-Seigneur,
-de la couronne, de l'cu, du pot, enfin du filigrane
-marqu au milieu de la feuille, comme plus tard, sous Napolon,
-on y mit un aigle: d'o le papier dit grand-aigle. De mme, on
-appela les caractres Cicro, Saint-Augustin, Gros-Canon, des
-livres de liturgie, des &oelig;uvres thologiques et des traits de Cicron
-auxquels ces caractres furent d'abord employs. L'<i>italique</i> fut
-invent par les Alde, Venise: de l son nom. Avant l'invention
-du papier mcanique, dont la longueur est sans limites, les plus
-grands formats taient le Grand-Jsus ou le Grand-Colombier; encore
-ce dernier ne servait-il gure que pour les atlas ou pour les
-gravures. En effet, les dimensions du papier d'impression taient
-soumises celles des marbres de la presse. A l'poque o Schard
-cherchait rsoudre le problme de la fabrication du papier bon
-march, l'existence du papier continu paraissait une chimre en
-France, quoique dj Denis Robert d'Essone et, vers 1799, invent
-pour le fabriquer une machine que depuis Didot-Saint-Lger
-essaya de perfectionner. Le papier vlin, invent par Ambroise
-Didot, ne date que de 1780. Ce rapide aperu dmontre invinciblement
-que toutes les grandes acquisitions de l'industrie et de
-l'intelligence se sont faites avec une excessive lenteur et par des
-agrgations inaperues, absolument comme procde la Nature. Pour
-arriver leur perfection, l'criture, le langage peut-tre!... ont
-eu les mmes ttonnements que la typographie et la papeterie.</p>
-
-<p>&mdash;Des chiffonniers ramassent dans l'Europe entire les chiffons,
-les vieux linges, et achtent les dbris de toute espce de tissus,
-dit Schard sa femme en terminant. Ces dbris, tris par sortes,
-s'emmagasinent chez les marchands de chiffons en gros, qui fournissent
-les papeteries. Pour te donner une ide de ce commerce,
-apprends, mon enfant, qu'en 1814 le banquier Cardon, propritaire
-des cuves de Buges et de Langle, o Lorier de l'Isle essaya
-ds 1776 la solution du problme dont s'occupa ton pre, avait
-un procs avec un sieur Proust propos d'une erreur de deux
-millions pesant de chiffons dans un compte de dix millions de livres,
-environ quatre millions de francs. Le fabricant lave ses chiffons et
-les rduit en une bouillie claire qui se passe, absolument comme
-une cuisinire passe une sauce son tamis, sur un chssis en fer
-appel <i>forme</i>, et dont l'intrieur est rempli par une toffe mtallique
-<span class="pagenum" id="Page_425">425</span>
-au milieu de laquelle se trouve le filigrane qui donne son
-nom au papier. De la grandeur de la <i>forme</i> dpend alors la grandeur
-du papier.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, comment as-tu fait ces essais? dit ve David.</p>
-
-<p>&mdash;Avec un vieux tamis en crin que j'ai pris Marion, rpondit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'es donc pas encore content? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;La question n'est pas dans la fabrication, elle est dans le prix
-de revient de la pte; car je ne suis qu'un des derniers entrs dans
-cette voie difficile. Madame Masson, ds 1794, essayait de convertir
-les papiers imprims en papier blanc; elle a russi, mais quel
-prix! En Angleterre, vers 1800, le marquis de Salisbury tentait, en
-mme temps que Sguin en 1801, en France, d'employer la paille
- la fabrication du papier. Une foule de grands esprits a tourn autour
-de l'ide que je veux raliser. Dans le temps o j'tais chez
-messieurs Didot, on s'en occupait dj comme on s'en occupe encore;
-car aujourd'hui le perfectionnement cherch par ton pre
-est devenu l'une des ncessits les plus imprieuses de ce temps-ci.
-Voici pourquoi. Le linge de fil est, cause de sa chert, remplac
-par le linge de coton. Quoique la dure du fil, compare celle du
-coton, rende, en dfinitive, le fil moins cher que le coton, comme
-il s'agit toujours pour les pauvres de sortir une somme quelconque
-de leurs poches, ils prfrent donner moins que plus, et subissent,
-en vertu du <i>v victis!</i> des pertes normes. La classe bourgeoise
-agit comme le pauvre. Ainsi le linge de fil va manquer, et l'on sera
-forc de se servir de chiffons de coton. Aussi l'Angleterre, o le
-coton a remplac le fil chez les quatre cinquimes de la population,
-a-t-elle commenc fabriquer le papier de coton. Ce papier, qui
-d'abord a l'inconvnient de se couper et de se casser, se dissout
-dans l'eau si facilement qu'un livre en papier de coton s'y mettrait
-en bouillie en y restant un quart d'heure, tandis qu'un vieux livre
-ne serait pas perdu en y restant deux heures. On ferait scher le
-vieux livre; et, quoique jauni, pass, le texte en serait encore lisible,
-l'&oelig;uvre ne serait pas dtruite. Nous arrivons un temps o,
-les fortunes diminuant par leur galisation, tout s'appauvrira: nous
-voudrons du linge et des livres bon march, comme on commence
- vouloir de petits tableaux, faute d'espace pour en placer
-de grands. Les chemises et les livres ne dureront pas, voil tout.
-La solidit des produits s'en va de toutes parts. Aussi le problme
-<span class="pagenum" id="Page_426">426</span>
- rsoudre est-il de la plus haute importance pour la littrature,
-pour les sciences et pour la politique. Il y eut donc un jour dans
-mon cabinet une vive discussion sur les ingrdients dont on se sert
-en Chine pour fabriquer le papier. L, grce aux matires premires,
-la papeterie a, ds son origine, atteint une perfection qui
-manque la ntre. On s'occupait alors beaucoup du papier de
-Chine, que sa lgret, sa finesse rendent bien suprieur au ntre,
-car ces prcieuses qualits ne l'empchent pas d'tre consistant; et,
-quelque mince qu'il soit, il n'offre aucune transparence. Un correcteur
-trs-instruit ( Paris il se rencontre des savants parmi les
-correcteurs: Fourier et Pierre Leroux sont en ce moment correcteurs
-chez Lachevardire!.....); donc le comte de Saint-Simon,
-correcteur pour le moment, vint nous voir au milieu de la discussion.
-Il nous dit alors que, selon Kempfer et Du Halde, le <i>broussonatia</i>
-fournissait aux Chinois la matire de leur papier tout vgtal,
-comme le ntre d'ailleurs. Un autre correcteur soutint que
-le papier de Chine se fabriquait principalement avec une matire
-animale, avec la soie, si abondante en Chine. Un pari se fit devant
-moi. Comme messieurs Didot sont les imprimeurs de l'Institut,
-naturellement le dbat fut soumis des membres de cette assemble
-de savants. M. Marcel, ancien directeur de l'imprimerie
-impriale, dsign comme arbitre, renvoya les deux correcteurs
-par-devant monsieur l'abb Grozier, bibliothcaire l'Arsenal. Au
-jugement de l'abb Grozier, les correcteurs perdirent tous deux
-leur pari. Le papier de Chine ne se fabrique ni avec de la soie ni
-avec le <i>broussonatia</i>; sa pte provient des fibres du bambou tritures.
-L'abb Grozier possdait un livre chinois, ouvrage la fois
-iconographique et technologique, o se trouvaient de nombreuses
-figures reprsentant la fabrication du papier dans toutes ses phases,
-et il nous montra les tiges de bambou peintes en tas dans le coin
-d'un atelier papier suprieurement dessin. Quand Lucien m'a
-dit que ton pre, par une sorte d'intuition particulire aux hommes
-de talent, avait entrevu le moyen de remplacer les dbris du linge
-par une matire vgtale excessivement commune, immdiatement
-prise la production territoriale, comme font les Chinois en se servant
-de tiges fibreuses, j'ai class tous les essais tents par mes
-prdcesseurs en les rptant, et je me suis mis enfin tudier la
-question. Le bambou est un roseau: j'ai naturellement pens aux
-roseaux de notre pays. Notre roseau commun, l'<i>arundo phragmitis</i>,
-<span class="pagenum" id="Page_427">427</span>
-a fourni les feuilles de papier que tu tiens. Mais je vais
-employer les orties, les chardons; car pour maintenir le bon march
-de la matire premire, il faut s'adresser des substances vgtales
-qui puissent venir dans les marcages et dans les mauvais
-terrains: elles seront vil prix. Le secret gt tout entier dans une
-prparation donner ces tiges. En ce moment mon procd n'est
-pas encore assez simple. La main-d'&oelig;uvre n'est rien en Chine; une
-journe y vaut trois sous; aussi les Chinois peuvent-ils, au sortir
-de la forme, appliquer leur papier feuille feuille entre des tables
-de porcelaine blanche chauffes, au moyen desquelles ils le pressent
-et lui donnent ce lustre, cette consistance, cette lgret,
-cette douceur de satin, qui en font le premier papier du monde.
-Eh! bien, il faut remplacer les procds du Chinois par quelque
-machine. On arrive par des machines rsoudre le problme du
-bon march que procure la Chine le bas prix de sa main-d'&oelig;uvre.
-Si nous parvenions fabriquer bas prix du papier d'une
-qualit semblable celui de la Chine, nous diminuerions de plus
-de moiti le poids et l'paisseur des livres. Un Voltaire reli, qui,
-sur nos papiers vlins, pse deux cent cinquante livres, n'en pserait
-pas cinquante sur papier de Chine. Et voil, certes, une
-conqute. L'emplacement ncessaire aux bibliothques sera une
-question de plus en plus difficile rsoudre une poque o le rapetissement
-gnral des choses et des hommes atteint tout, jusqu'
-leurs habitations. A Paris, les grands htels, les grands appartements
-seront tt ou tard dmolis; il n'y aura bientt plus de fortunes
-en harmonie avec les constructions de nos pres. Quelle
-honte pour notre poque de fabriquer des livres sans dure! Encore
-dix ans, et le papier de Hollande, c'est--dire le papier fait
-en chiffon de fil, sera compltement impossible. Je veux y aviser
-et donner la fabrication du papier en France le privilge dont
-jouit notre littrature, en faire un monopole pour notre pays,
-comme les Anglais ont celui du fer, de la houille ou des poteries
-communes. Je veux tre le Jacquart de la papeterie.</p>
-
-<p>ve se leva, mue par un enthousiasme et par une admiration
-que la simplicit de David excitait; elle ouvrit ses bras et le serra
-sur son c&oelig;ur en penchant sa tte sur son paule.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me rcompenses comme si j'avais dj trouv, lui dit-il.</p>
-
-<p>Pour toute rponse, ve montra sa belle figure tout inonde de
-larmes, et resta pendant un moment sans pouvoir parler.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_428">428</span>
-&mdash;Je n'embrasse pas l'homme de gnie, dit-elle, mais le consolateur!
-A une gloire tombe, tu m'opposes une gloire qui s'lve.
-Aux chagrins que me cause l'abaissement d'un frre, tu opposes
-la grandeur du mari... Oui, tu seras grand comme les
-Graindorge, les Rouvet, les Van Robais, comme le Persan qui
-nous a donn la garance, comme tous ces hommes dont tu m'as
-parl, dont les noms restent obscurs parce qu'en perfectionnant
-une industrie ils ont fait le bien sans clat.</p>
-
-<p>&mdash;Que font-ils cette heure?... disait Boniface.</p>
-
-<p>Le grand Cointet se promenait sur la place du Mrier avec Crizet
-en examinant les ombres de la femme et du mari qui se dessinaient
-sur les rideaux de mousseline; car il venait causer tous les
-jours minuit avec Crizet, charg de surveiller les moindres dmarches
-de son ancien patron.</p>
-
-<p>&mdash;Il lui montre, sans <ins id="cor_92" title="donte">doute</ins>, les papiers qu'il a fabriqus ce
-matin, rpondit Crizet.</p>
-
-<p>&mdash;De quelles substances s'est-il servi? demanda le fabricant de
-papier.</p>
-
-<p>&mdash;Impossible de le deviner, rpondit Crizet, j'ai trou le toit,
-j'ai grimp dessus, et j'ai vu mon naf, pendant la nuit dernire,
-faisant bouillir sa pte dans la bassine en cuivre; j'ai eu beau examiner
-ses approvisionnements amoncels dans un coin, tout ce que
-j'ai pu remarquer, c'est que les matires premires ressemblent
-des tas de filasse...</p>
-
-<p>&mdash;N'allez pas plus loin, dit Boniface Cointet d'une voix pateline
- son espion, ce serait improbe!... Madame Schard vous proposera
-de renouveler votre bail de l'exploitation de l'imprimerie, dites
-que vous voulez vous faire imprimeur, offrez la moiti de ce
-que valent le brevet et le matriel, et si l'on y consentait, venez
-me trouver. En tout cas, tranez en longueur... Ils sont sans
-argent.</p>
-
-<p>&mdash;Sans un sou! dit Crizet.</p>
-
-<p>&mdash;Sans un sou, rpta le grand Cointet.&mdash;Ils sont moi, se
-dit-il.</p>
-
-<p>La maison Mtivier et la maison Cointet frres joignaient la qualit
-de Banquiers leur mtier de commissionnaires en papeterie,
-et de papetiers-imprimeurs; titre pour lequel ils se gardaient bien
-d'ailleurs de payer patente. Le Fisc n'a pas encore trouv le moyen
-de contrler les affaires commerciales au point de forcer tous ceux
-<span class="pagenum" id="Page_429">429</span>
-qui font subrepticement la banque prendre patente de banquier,
-laquelle Paris, par exemple, cote cinq cents francs. Mais les
-frres Cointet et Mtivier, pour tre ce qu'on appelle la Bourse
-des <i>marrons</i>, n'en remuaient pas moins entre eux quelques centaines
-de mille francs par trimestre sur les places de Paris, de
-Bordeaux et d'Angoulme. Or, dans la soire mme, la maison
-Cointet frres avait reu de Paris les trois mille francs d'effets faux
-fabriqus par Lucien. Le grand Cointet avait aussitt bti sur cette
-dette une formidable machine dirige, comme on va le voir, contre
-le patient et pauvre inventeur.</p>
-
-<p>Le lendemain, sept heures du matin, Boniface Cointet se promenait
-le long de la prise d'eau qui alimentait sa vaste papeterie,
-et dont le bruit couvrait celui des paroles. Il y attendait un jeune
-homme, g de vingt-neuf ans, depuis six semaines avou prs le
-Tribunal de premire instance d'Angoulme, et nomm Pierre
-Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tiez au collge d'Angoulme en mme temps que David
-Schard? dit le grand Cointet en saluant le jeune avou qui se
-gardait bien de manquer l'appel du riche fabricant.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, rpondit Petit-Claud en se mettant au pas
-du grand Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous renouvel connaissance?</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous sommes rencontrs deux fois tout au plus depuis
-son retour. Il ne pouvait pas en tre autrement: j'tais enfoui
-dans l'tude ou au Palais les jours ordinaires; et, le dimanche ou
-les jours de fte, je travaillais complter mon instruction, car
-j'attendais tout de moi-mme...</p>
-
-<p>Le grand Cointet hocha la tte en signe d'approbation.</p>
-
-<p>&mdash;Quand David et moi nous nous sommes revus, il m'a demand
-ce que je devenais. Je lui ai dit qu'aprs avoir fait mon
-Droit Poitiers, j'tais devenu premier clerc de matre Olivet, et
-que j'esprais un jour ou l'autre traiter de cette charge... Je connaissais
-beaucoup plus Lucien Chardon, qui se fait maintenant appeler
-de Rubempr, l'amant de madame de Bargeton, notre grand
-pote, enfin le beau-frre de David Schard.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez alors aller annoncer David votre nomination
-et lui offrir vos services, dit le grand Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne se fait pas, rpondit le jeune avou.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a jamais eu de procs, il n'a pas d'avou, cela peut se
-<span class="pagenum" id="Page_430">430</span>
-faire, rpondit Cointet qui toisait l'abri de ses lunettes le petit
-avou.</p>
-
-<p>Fils d'un tailleur de l'Houmeau, ddaign par ses camarades de
-collge, Pierre Petit-Claud paraissait avoir une certaine portion de
-fiel extravase dans le sang. Son visage offrait une de ces colorations
- teintes sales et brouilles qui accusent d'anciennes maladies, les
-veilles de la misre, et presque toujours des sentiments mauvais.
-Le style familier de la conversation fournit une expression qui peut
-peindre ce garon en deux mots: il tait cassant et pointu. Sa voix
-fle s'harmoniait l'aigreur de sa face, son air grle, et la
-couleur indcise de son &oelig;il de pie. L'&oelig;il de pie est, suivant une
-observation de Napolon, un indice d'improbit.&mdash;Regardez un
-tel, disait-il Las-Cazes Sainte-Hlne en lui parlant d'un de ses
-confidents qu'il fut forc de renvoyer pour cause de malversations,
-je ne sais pas comment j'ai pu m'y tromper si long-temps, il a
-l'&oelig;il d'une pie. Aussi, quand le grand Cointet eut bien examin ce
-petit avou maigrelet, piqu de petite vrole, cheveux rares,
-dont le front et le crne se confondaient dj, quant il le vit faisant
-dj poser sa dlicatesse le poing sur la hanche, se dit-il:&mdash;Voil
-mon homme. En effet, Petit-Claud, abreuv de ddains,
-dvor par une corrosive envie de parvenir, avait eu l'audace,
-quoique sans fortune, d'acheter la charge de son patron trente
-mille francs, en comptant sur un mariage pour se librer; et, suivant
-l'usage, il comptait sur son patron pour lui trouver une
-femme, car le prdcesseur a toujours intrt marier son successeur,
-pour se faire payer sa charge. Petit-Claud comptait encore
-plus sur lui-mme, car il ne manquait pas d'une certaine supriorit,
-rare en province, mais dont le principe tait dans sa haine.
-Grande haine, grands efforts.</p>
-
-<p>Il se trouve une grande diffrence entre les avous de Paris et
-les avous de province, et le grand Cointet tait trop habile pour
-ne pas mettre profit les petites passions auxquelles obissent ces
-petits avous. A Paris, un avou remarquable, et il y en a beaucoup,
-comporte un peu des qualits qui distinguent le diplomate:
-le nombre des affaires, la grandeur des intrts, l'tendue des
-questions qui lui sont confies, le dispensent de voir dans la Procdure
-un moyen de fortune. Arme offensive ou dfensive, la Procdure
-n'est plus pour lui, comme autrefois, un objet de lucre. En
-province, au contraire, les avous cultivent ce qu'on appelle dans
-<span class="pagenum" id="Page_431">431</span>
-les tudes de Paris la <i>Broutille</i>, cette foule de petits actes qui surchargent
-les mmoires de frais et consomment du papier timbr. Ces
-bagatelles occupent l'avou de province, il voit des frais faire l
-o l'avou de Paris ne se proccupe que des honoraires. L'honoraire
-est ce que le client doit, en sus des frais, son avou pour
-la conduite plus ou moins habile de son affaire. Le Fisc est pour
-moiti dans les frais, tandis que les honoraires sont tout entiers
-pour l'avou. Disons-le hardiment! Les honoraires pays sont rarement
-en harmonie avec les honoraires demands et ds pour les
-services que rend un bon avou. Les avous, les mdecins et les
-avocats de Paris sont, comme les courtisanes avec leurs amants
-d'occasion, excessivement en garde contre la reconnaissance de
-leurs clients. Le client, avant et aprs l'affaire, pourrait faire deux
-admirables tableaux de genre, dignes de Meissonnier, et qui seraient
-sans doute enchris par des Avous-Honoraires. Il existe
-entre l'avou de Paris et l'avou de province une autre diffrence.
-L'avou de Paris plaide rarement, il parle quelquefois au Tribunal
-dans les Rfrs; mais, en 1822, dans la plupart des dpartements
-(depuis, l'avocat a pullul), les avous taient avocats et plaidaient
-eux-mmes leurs causes. De cette double vie, il rsulte un double travail
-qui donne l'avou de province les vices intellectuels de l'avocat,
-sans lui ter les pesantes obligations de l'avou. L'avou de province
-devient bavard, et perd cette lucidit de jugement, si ncessaire
-la conduite des affaires. En se ddoublant ainsi, un homme suprieur
-trouve souvent en lui-mme deux hommes mdiocres. A Paris,
-l'avou ne se dpensant point en paroles au Tribunal, ne plaidant
-pas souvent le Pour et le Contre, peut conserver de la
-rectitude dans les ides. S'il dispose la balistique du Droit, s'il
-fouille dans l'arsenal des moyens que prsentent les contradictions
-de la Jurisprudence, il garde sa conviction sur l'affaire, laquelle
-il s'efforce de prparer un triomphe. En un mot, la pense grise
-beaucoup moins que la parole. A force de parler, un homme finit
-par croire ce qu'il dit; tandis qu'on peut agir contre sa pense
-sans la vicier, et faire gagner un mauvais procs sans soutenir qu'il
-est bon, comme le fait l'avocat plaidant. Aussi le vieil avou de
-Paris peut-il faire, beaucoup mieux qu'un vieil avocat, un bon juge.
-Un avou de province a donc bien des raisons d'tre un homme
-mdiocre: il pouse de petites passions, il mne de petites affaires,
-il vit en faisant des frais, il abuse du Code de Procdure, et il
-<span class="pagenum" id="Page_432">432</span>
-plaide! En un mot, il a beaucoup d'infirmits. Aussi, quand il se
-rencontre parmi les avous de province un homme remarquable,
-est-il vraiment suprieur!</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais, monsieur, que vous m'aviez mand pour vos affaires,
-rpondit Petit-Claud en faisant de cette observation une pigramme
-par le regard qu'il lana sur les impntrables lunettes du
-grand Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Pas d'ambages, rpliqua Boniface Cointet. coutez-moi...</p>
-
-<p>Aprs ce mot, gros de confidences, Cointet alla s'asseoir sur un
-banc en invitant Petit-Claud l'imiter.</p>
-
-<p>&mdash;Quand monsieur du Hautoy passa par Angoulme en 1804
-pour aller Valence en qualit de consul, il y connut madame de
-Snonches, alors mademoiselle Zphirine, et il en eut une fille, dit
-Cointet tout bas l'oreille de son interlocuteur... Oui, reprit-il en
-voyant faire un haut-le-corps Petit-Claud, le mariage de mademoiselle
-Zphirine avec monsieur de Snonches a suivi promptement
-cet accouchement clandestin. Cette fille, leve la campagne
-chez ma mre, est mademoiselle Franoise de La Haye, dont
-prend soin madame de Snonches qui, selon l'usage, est sa marraine.
-Comme ma mre, fermire de la vieille madame de Cardanet,
-la grand'mre de mademoiselle Zphirine, avait le secret de
-l'unique hritire des Cardanet et des Snonches de la branche
-ane, on m'a charg de faire valoir la petite somme que monsieur
-Francis du Hautoy destina dans le temps sa fille. Ma fortune s'est
-faite avec ces dix mille francs, qui se montent trente mille francs
-aujourd'hui. Madame de Snonches donnera bien le trousseau,
-l'argenterie et quelque mobilier sa pupille; moi, je puis vous
-faire avoir la fille, mon garon, dit Cointet en frappant sur le genou
-de Petit-Claud. En pousant Franoise de La Haye, vous augmenterez
-votre clientle de celle d'une grande partie de l'aristocratie
-d'Angoulme. Cette alliance, par la main gauche, vous
-ouvre un avenir magnifique... La position d'un avocat-avou paratra
-suffisante: on ne veut pas mieux, je le sais.</p>
-
-<p>&mdash;Que faut-il faire?... dit avidement Petit-Claud, car vous avez
-matre Cachan pour avou...</p>
-
-<p>&mdash;Aussi ne quitterai-je pas brusquement Cachan pour vous,
-vous n'aurez ma clientle que plus tard, dit finement le grand
-Cointet. Ce qu'il faut faire, mon ami? eh! mais les affaires de David
-Schard. Ce pauvre diable a mille cus de billets nous payer,
-<span class="pagenum" id="Page_433">433</span>
-il ne les payera pas, vous le dfendrez contre les poursuites de manire
- faire normment de frais... Soyez sans inquitude, marchez,
-entassez les incidents. Doublon, mon huissier, qui sera
-charg de l'actionner, sous la direction de Cachan, n'ira pas de
-main morte... A bon couteur, un mot suffit. Maintenant, jeune
-homme?...</p>
-
-<p>Il se fit une pause loquente pendant laquelle ces deux hommes
-se regardrent.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne nous sommes jamais vus, reprit Cointet, je ne vous
-ai rien dit, vous ne savez rien de monsieur du Hautoy, ni de madame
-de Snonches, ni de mademoiselle de La Haye; seulement,
-quand il en sera temps, dans deux mois, vous demanderez cette
-jeune personne en mariage. Quand nous aurons nous voir, vous
-viendrez ici, le soir. N'crivons point.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez donc ruiner Schard? demanda Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Pas tout fait; mais il faut le tenir pendant quelque temps
-en prison...</p>
-
-<p>&mdash;Et dans quel but?...</p>
-
-<p>&mdash;Me croyez-vous assez niais pour vous le dire? si vous avez
-l'esprit de le deviner, vous aurez celui de vous taire.</p>
-
-<p>&mdash;Le pre Schard est riche, dit le Petit-Claud en entrant dj
-dans les ides de Boniface et apercevant une cause d'insuccs.</p>
-
-<p>&mdash;Tant que le pre vivra, il ne donnera pas un liard son fils,
-et cet ex-typographe n'a pas encore envie de faire tirer son billet
-de mort...</p>
-
-<p>&mdash;C'est entendu! dit Petit-Claud qui se dcida promptement.
-Je ne vous demande pas de garanties, je suis avou; si j'tais jou,
-nous aurions compter ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Le drle ira loin, pensa <ins id="cor_93" title="Ciontet">Cointet</ins> en saluant Petit-Claud.</p>
-
-<p>Le lendemain de cette confrence, le 30 avril, les frres Cointet
-firent prsenter le premier des trois billets fabriqus par Lucien.
-Par malheur, l'effet fut remis la pauvre madame Schard, qui,
-en reconnaissant l'imitation de la signature de son mari par Lucien,
-appela David et lui dit brle-pourpoint:&mdash;Tu n'as pas sign ce
-billet?...</p>
-
-<p>&mdash;Non! lui dit-il. Ton frre tait si press, qu'il a sign pour
-moi.....</p>
-
-<p>ve rendit le billet au garon de caisse de la maison Cointet frres
-en lui disant:&mdash;Nous ne sommes pas en mesure.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_434">434</span>
-Puis, en se sentant dfaillir, elle monta dans sa chambre, o David
-la suivit.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, dit ve Schard d'une voix mourante, cours chez
-messieurs Cointet, ils auront des gards pour toi; prie-les d'attendre;
-et d'ailleurs fais-leur observer qu'au renouvellement du bail de Crizet
-ils te devront mille francs.</p>
-
-<p>David alla sur-le-champ chez ses ennemis.</p>
-
-<p>Un prote peut toujours devenir imprimeur, mais il n'y a pas
-toujours un ngociant chez un habile typographe; aussi David, qui
-connaissait peu les affaires, resta-t-il court devant le grand Cointet
-lorsque, aprs lui avoir, la gorge serre et le c&oelig;ur palpitant, assez
-mal dbit ses excuses et formul sa requte, il en reut cette
-rponse:&mdash;Ceci ne nous regarde en rien, nous tenons le billet
-de Mtivier, Mtivier nous payera. Adressez-vous monsieur Mtivier.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit ve en apprenant cette rponse, du moment o le
-billet retourne monsieur Mtivier, nous pouvons tre tranquilles.</p>
-
-<p>Le lendemain, Victor-Ange-Hermngilde Doublon, huissier de
-messieurs Cointet, fit le prott deux heures, heure o la Place du
-Mrier est pleine de monde; et, malgr le soin qu'il eut de causer
-sur la porte de l'alle avec Marion et Kolb, le prott n'en fut pas
-moins connu de tout le Commerce d'Angoulme dans la soire.
-D'ailleurs, les formes hypocrites de matre Doublon, qui le grand
-Cointet avait recommand les plus grands gards, pouvaient-elles
-sauver ve et David de l'ignominie commerciale qui rsulte d'une
-suspension de payement? qu'on en juge! Ici, les longueurs vont
-paratre trop courtes. Quatre-vingt-dix lecteurs sur cent seront affriols
-par les dtails suivants comme par la nouveaut la plus piquante.
-Ainsi sera prouve encore une fois la vrit de cet axiome:</p>
-
-<p>Il n'y a rien de moins connu que ce que tout le monde doit savoir,
-<span class="cs8">LA LOI</span>!</p>
-
-<p>Certes, l'immense majorit des Franais, le mcanisme d'un
-des rouages de la Banque, bien dcrit, offrira l'intrt d'un chapitre
-de voyage dans un pays tranger. Lorsqu'un ngociant envoie
-de la ville o il a son tablissement un de ses billets une personne
-demeurant dans une autre ville, comme David tait cens
-l'avoir fait pour obliger Lucien, il change l'opration si simple, d'un
-effet souscrit entre ngociants de la mme ville pour affaires de
-commerce, en quelque chose qui ressemble la lettre de change
-<span class="pagenum" id="Page_435">435</span>
-tire d'une place sur une autre. Ainsi, en prenant les trois effets
-Lucien, Mtivier tait oblig, pour en toucher le montant, de les
-envoyer messieurs Cointet frres; ses correspondants. De l une
-premire perte pour Lucien, dsigne sous le nom de <i>commission
-pour change de place</i>, et qui s'tait traduite par un tant pour
-cent rabattu sur chaque effet, outre l'escompte. Les effets Schard
-avaient donc pass dans la catgorie des affaires de Banque. Vous
-ne sauriez croire quel point la qualit de banquier, jointe au titre
-auguste de crancier, change la condition du dbiteur. Ainsi,
-<i>en Banque</i> (saisissez bien cette expression?), ds qu'un effet transmis
-de la place de Paris la place d'Angoulme est impay, les banquiers
-se doivent eux-mmes de s'adresser ce que la loi nomme
-un <i>Compte de retour</i>. Calembour part, jamais les romanciers
-n'ont invent de conte plus invraisemblable que celui-l; car voici
-les ingnieuses plaisanteries la Mascarille qu'un certain article du
-Code de Commerce autorise, et dont l'explication vous dmontrera
-combien d'atrocits se cachent sous ce mot terrible: <i>la Lgalit</i>!</p>
-
-<p>Ds que matre Doublon eut fait enregistrer son prott, il l'apporta
-lui-mme messieurs Cointet frres. L'huissier tait en
-compte avec ces Loups-Cerviers d'Angoulme, et leur faisait un
-crdit de six mois que le grand Cointet menait un an par la manire
-dont il le soldait, tout en disant de mois en mois, ce sous-Loup-Cervier:&mdash;Doublon,
-vous faut-il de l'argent? Ce n'est pas
-tout encore! Doublon favorisait d'une remise cette puissante maison
-qui gagnait ainsi quelque chose sur chaque acte, un rien, une
-misre, un franc cinquante centimes sur un prott!..... Le grand
-Cointet se mit son bureau tranquillement, y prit un petit carr de
-papier timbr de trente-cinq centimes tout en causant avec Doublon
-de manire savoir de lui des renseignements sur l'tat vrai
-des commerants.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, tes-vous content du petit Gannerac?...</p>
-
-<p>&mdash;Il ne va pas mal. <ins id="cor_94" title="Dam">Dame</ins>! un roulage...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le fait est qu'il a du tirage! On m'a dit que sa femme
-lui causait beaucoup de dpenses...</p>
-
-<p>&mdash;A lui?... s'cria Doublon d'un air narquois.</p>
-
-<p>Et le Loup-Cervier, qui venait d'achever de rgler son papier,
-crivit en ronde le sinistre intitul sous lequel il dressa le compte
-suivant. (<i>Sic!</i>)</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="center cs8"><span class="pagenum" id="Page_436">436</span>
-COMPTE DE RETOUR ET FRAIS,</p>
-
-<p><i>A un effet de</i> <span class="cs8">MILLE FRANCS</span>, <i>dat d'Angoulme le dix fvrier
-mil huit cent vingt-deux, souscrit par</i> <span class="cs8">SCHARD FILS</span>,
-<i> l'ordre de</i> <span class="cs8">LUCIEN CHARDON</span> dit <span class="cs8">DE RUBEMPR</span>, <i>pass l'ordre
-de</i> <span class="cs8">MTIVIER</span>, <i>et notre ordre, chu le trente avril dernier,
-protest par</i> <span class="cs8">DOUBLON</span>, <i>huissier, le premier mai mil huit
-cent vingt-deux</i>.</p>
-
-<table summary="Sommes rclames" cellspacing="0">
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Principal</i></td>
- <td class="tdrfr">1,000</td>
- <td class="tdrcent">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Prott</i></td>
- <td class="tdrfr">12</td>
- <td class="tdrcent">35</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Commission un demi pour cent</i></td>
- <td class="tdrfr">5</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Commission de courtage d'un quart p. cent</i></td>
- <td class="tdrfr">2</td>
- <td class="tdrcent">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Timbre de notre retraite et du prsent</i></td>
- <td class="tdrfr">1</td>
- <td class="tdrcent">35</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Intrts et ports de lettres</i></td>
- <td class="tdrfr gb">3</td>
- <td class="tdrcent gb"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">&nbsp;</td>
- <td class="tdrfr">1,024</td>
- <td class="tdrcent">20</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Change de place un et un quart pour 0/0
- sur 1,024&nbsp;20.</i></td>
- <td class="tdrfr gb">13</td>
- <td class="tdrcent gb">25</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">&nbsp;</td>
- <td class="tdrfr">1,037</td>
- <td class="tdrcent">45</td>
- </tr>
-</table>
-
-<p><i>Mille trente-sept francs quarante-cinq centimes, de laquelle
-somme nous nous remboursons en notre traite vue
-sur monsieur Mtivier, rue Serpente, Paris, l'ordre
-de monsieur Gannerac de l'Houmeau.</i></p>
-
-<p class="rsign"><i>Angoulme, le deux mai mil huit cent vingt-deux</i>,<br />
-<span class="smcap">Cointet</span> frres.</p>
-
-</div>
-
-<p>Au bas de ce petit mmoire, fait avec toute l'habitude d'un praticien,
-car il causait toujours avec Doublon, le grand Cointet crivit
-la dclaration suivante:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p><i>Nous soussigns, Postel, matre pharmacien l'Houmeau,
-et Gannerac, commissionnaire en roulage, ngociants
-en cette ville, certifions que le change de notre place
-sur Paris est de un et un quart pour cent.</i></p>
-
-<p class="rsign"><i>Angoulme, le trois mai mil huit cent vingt-deux.</i></p>
-
-</div>
-
-<p>&mdash;Tenez, Doublon, faites-moi le plaisir d'aller chez Postel et chez
-Gannerac, les prier de faire signer cette dclaration, et rapportez-la-moi
-demain matin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_437">437</span>
-Et Doublon, au fait de ces instruments de torture, s'en alla,
-comme s'il se ft agi de la chose la plus simple. videmment le prott
-aurait t remis, comme Paris, sous enveloppe, tout Angoulme
-devait tre instruit de l'tat malheureux dans lequel taient
-les affaires de ce pauvre Schard. Et de combien d'accusations son
-apathie ne fut-elle pas l'objet! les uns le disaient perdu par l'amour
-excessif qu'il portait sa femme; les autres l'accusaient de trop
-d'affection pour son beau-frre. Et quelles atroces conclusions chacun
-ne tirait-il pas de ces prmisses! on ne devait jamais pouser
-les intrts de ses proches! On approuvait la duret du pre Schard
-envers son fils, on l'admirait!</p>
-
-<p>Maintenant, vous tous qui, par des raisons quelconques, oubliez de
-<i>faire honneur vos engagements</i>, examinez bien les procds
-parfaitement lgaux, par lesquels, en dix minutes, on fait, en Banque,
-rapporter vingt-huit francs d'intrt un capital de mille
-francs?</p>
-
-<p>Le premier article de ce <i>Compte de Retour</i> en est la seule chose
-incontestable.</p>
-
-<p>Le deuxime article contient la part du Fisc et de l'huissier. Les
-six francs que peroit le Domaine en enregistrant le chagrin du dbiteur
-et fournissant le papier timbr, feront vivre l'abus encore pendant
-long-temps! Vous savez, d'ailleurs, que cet article donne un
-bnfice d'un franc cinquante centimes au Banquier cause de la
-remise faite par Doublon.</p>
-
-<p>La commission d'un demi pour cent, objet du troisime article,
-est prise sous ce prtexte ingnieux, que ne pas recevoir son payement
-quivaut, en banque, escompter un effet. Quoique ce soit
-absolument le contraire, rien de plus semblable que de donner
-mille francs ou de ne pas les encaisser. Quiconque a prsent des
-effets l'escompte, sait, qu'outre les six pour cent dus lgalement,
-l'escompteur prlve, sous l'humble nom de commission, un tant
-pour cent qui reprsente les intrts que lui donne, au-dessus du
-taux lgal, le gnie avec lequel il fait valoir ses fonds. Plus il peut
-gagner d'argent, plus il vous en demande. Aussi faut-il escompter
-chez les sots, c'est moins cher. Mais en Banque y a-t-il des
-sots?.....</p>
-
-<p>La loi oblige le banquier faire certifier par un Agent de change
-le taux du change. Dans les Places assez malheureuses pour ne pas
-avoir de Bourse, l'Agent de change est suppl par deux ngociants.
-<span class="pagenum" id="Page_438">438</span>
-La commission dite de courtage due l'Agent est fixe un quart
-pour cent de la somme exprime dans l'effet protest. L'usage s'est
-introduit de compter cette commission comme donne aux ngociants
-qui remplacent l'Agent, et le banquier la met tout simplement
-dans sa caisse. De l le troisime article de ce charmant
-compte.</p>
-
-<p>Le quatrime article comprend le cot du carr de papier timbr
-sur lequel est rdig le <i>Compte de Retour</i> et celui du timbre
-de ce qu'on appelle si ingnieusement la retraite, c'est--dire la
-nouvelle traite tire par le banquier sur son confrre, pour se rembourser.</p>
-
-<p>Le cinquime article comprend le prix des ports de lettres et les
-intrts lgaux de la somme pendant tout le temps qu'elle peut
-manquer dans la caisse du banquier.</p>
-
-<p>Enfin le change de place, l'objet mme de la Banque, est ce
-qu'il en cote pour se faire payer d'une place l'autre.</p>
-
-<p>Maintenant pluchez ce compte, o, selon la manire de supputer
-du Polichinelle de la chanson napolitaine si bien joue par Lablache,
-quinze et cinq font vingt-deux! videmment la signature
-de messieurs Postel et Gannerac tait une affaire de complaisance:
-les Cointet certifiaient au besoin pour Gannerac ce que Gannerac
-certifiait pour les Cointet. C'est la mise en pratique de ce proverbe
-connu, <i>Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le sn</i>.
-Messieurs Cointet frres, se trouvant en compte courant avec Mtivier,
-n'avaient pas besoin de faire traite. Entre eux, un effet retourn
-ne produisait qu'une ligne de plus au <i>crdit</i> ou au <i>dbit</i>.</p>
-
-<p>Ce compte fantastique se rduisait donc en ralit mille francs
-dus, au prott de treize francs, et un demi pour cent d'intrt
-pour un mois de retard, en tout peut-tre mille dix-huit francs.</p>
-
-<p>Si une grande maison de banque a tous les jours, en moyenne,
-un <i>Compte de retour</i> sur une valeur de mille francs, elle touche
-tous les jours vingt-huit francs par la Grce de Dieu et les constitutions
-de la Banque, royaut formidable invente par les juifs au douzime
-sicle, et qui domine aujourd'hui les trnes et les peuples. En d'autres
-termes, mille francs rapportent alors cette maison vingt-huit
-francs par jour ou dix mille deux cent vingt francs par an. Triplez
-la moyenne des <i>Comptes de Retour</i>, et vous apercevrez un revenu
-de trente mille francs, donn par ces capitaux fictifs. Aussi rien de
-plus amoureusement cultiv que les <i>Comptes de Retour</i>. David
-<span class="pagenum" id="Page_439">439</span>
-Schard serait venu payer son effet, le trois mai, ou le lendemain
-mme du prott, messieurs Cointet frres lui eussent dit: Nous
-avons retourn votre effet monsieur Mtivier! quand mme
-l'effet se ft encore trouv sur leur bureau. Le <i>Compte de Retour</i>
-est acquis le soir mme du prott. Ceci, dans le langage de la banque
-de province, s'appelle: <i>faire suer les cus</i>. Les seuls ports
-de lettres produisent quelque vingt mille francs la maison Keller
-qui correspond avec le monde entier, et les <i>Comptes de Retour</i>
-payent la loge aux Italiens, la voiture et la toilette de madame la
-Baronne de Nucingen. Le <i>port de lettre</i> est un abus d'autant plus
-effroyable que les banquiers s'occupent de dix affaires semblables
-en dix lignes d'une lettre. Chose trange! le Fisc a sa part
-dans cette prime arrache au malheur, et le Trsor Public s'enfle
-ainsi des infortunes commerciales. Quant la Banque, elle jette au
-dbiteur, du haut de ses comptoirs, cette parole pleine de raison:&mdash;Pourquoi
-n'tes-vous pas en mesure? laquelle malheureusement
-on ne peut rien rpondre. Ainsi le <i>Compte de Retour</i> est
-un conte plein de fictions terribles pour lequel les dbiteurs, qui
-rflchiront sur cette page instructive, prouveront dsormais un
-effroi salutaire.</p>
-
-<p>Le quatre mai, Mtivier reut de messieurs Cointet frres le
-<i>Compte de Retour</i> avec un ordre de poursuivre outrance Paris
-monsieur Lucien Chardon dit de Rubempr.</p>
-
-<p>Quelques jours aprs, ve reut, en rponse la lettre qu'elle
-crivit monsieur Mtivier, le petit mot suivant, qui la rassura
-compltement.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr2">A MONSIEUR SCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULME.</p>
-
-<p class="sep2">J'ai reu en son temps votre estime du 5 courant. J'ai compris,
-d'aprs vos explications relativement l'effet impay du 30
-avril dernier, que vous aviez oblig votre beau-frre, monsieur
-de Rubempr, qui fait assez de dpenses pour que ce soit vous
-rendre service que de le contraindre payer: il est dans une
-situation ne pas se laisser long-temps poursuivre. Si votre honor
-beau-frre ne payait point, je ferais fond sur la loyaut de votre
-vieille maison, et me dis, comme toujours,</p>
-
-<p class="rsign">Votre dvou serviteur,<br />
-<span class="smcap rind">Mtivier.</span></p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_440">440</span>
-&mdash;Eh! bien, dit ve David, mon frre saura par cette poursuite
-que nous n'avons pas pu payer.</p>
-
-<p>Quel changement cette parole n'annonait-elle pas chez ve?
-L'amour grandissant que lui inspirait le caractre de David, de
-mieux en mieux connu, prenait dans son c&oelig;ur la place de l'affection
-fraternelle. Mais combien d'illusions ne disait-elle pas
-adieu?...</p>
-
-<p>Voyons maintenant tout le chemin que fit le <i>Compte de Retour</i>
-sur la place de Paris? Un tiers porteur, nom commercial de celui
-qui possde un effet par transmission, est libre, aux termes de la
-loi, de poursuivre uniquement celui des divers dbiteurs de cet
-effet qui lui prsente la chance d'tre pay le plus promptement.
-En vertu de cette facult, Lucien fut poursuivi par l'huissier de
-monsieur Mtivier. Voici quelles furent les phases de cette action,
-d'ailleurs entirement inutile. Mtivier, derrire lequel se cachaient
-les Cointet, connaissait l'insolvabilit de Lucien; mais toujours
-dans l'esprit de la loi, l'insolvabilit <i>de fait</i> n'existe <i>en droit</i>
-qu'aprs avoir t constate. On constata donc l'impossibilit d'obtenir
-de Lucien le payement de l'effet, de la manire suivante.
-L'huissier de Mtivier dnona, le 5 mai, le <i>Compte de Retour</i>
-et le prott d'Angoulme Lucien, en l'assignant au Tribunal de
-commerce de Paris pour entendre dire une foule de choses, entre
-autres qu'il serait condamn par corps comme ngociant. Quand,
-au milieu de sa vie de cerf aux abois, Lucien lut ce grimoire, il
-recevait la signification d'un jugement obtenu contre lui par dfaut
-au Tribunal de commerce. Coralie, sa matresse, ignorant ce dont
-il s'agissait, imagina que Lucien avait oblig son beau-frre; elle
-lui donna tous les actes ensemble, trop tard. Une actrice voit trop
-d'acteurs en huissiers dans les vaudevilles pour croire au papier
-timbr. Lucien eut des larmes aux yeux, il s'apitoya sur Schard,
-il eut honte de son faux, et il voulut payer. Naturellement, il consulta
-ses amis sur ce qu'il devait faire pour gagner du temps. Mais
-quand Lousteau, Blondet, Bixiou, Nathan eurent instruit Lucien
-du peu de cas qu'un pote devait faire du Tribunal de commerce,
-juridiction tablie pour les boutiquiers, le pote se trouvait dj
-sous le coup d'une saisie. Il voyait sa porte cette petite affiche
-jaune dont la couleur dteint sur les portires, qui a la vertu la
-plus astringente sur le crdit, qui porte l'effroi dans le c&oelig;ur des
-moindres fournisseurs, et qui surtout glace le sang dans les veines
-<span class="pagenum" id="Page_441">441</span>
-des potes assez sensibles pour s'attacher ces morceaux de bois,
- ces guenilles de soie, ces tas de laine colorie, ces brimborions
-appels mobilier. Quand on vint pour enlever les meubles de
-Coralie, l'auteur des <i>Marguerites</i> alla trouver un ami de Bixiou,
-Desroches, un premier clerc qui venait de traiter d'une tude, et
-qui se mit rire en voyant tant d'effroi chez Lucien pour si peu de
-chose.&mdash;Ce n'est rien, mon cher, vous voulez gagner du temps?&mdash;Le
-plus possible.&mdash;Eh! bien, opposez-vous l'excution du jugement.
-Allez trouver un de mes amis, Signol, un agr, portez-lui
-vos pices, il renouvellera l'opposition, se prsentera pour vous,
-et dclinera la comptence du Tribunal de commerce. Ceci ne fera
-pas la moindre difficult, vous tes un journaliste assez connu. Si
-vous tes assign devant le Tribunal civil, vous viendrez me voir,
-a me regardera: je me charge de faire promener ceux qui veulent
-chagriner la belle Coralie. Le vingt-huit mai, Lucien, assign devant
-le Tribunal civil, y fut condamn plus promptement que ne le
-pensait Desroches, car on poursuivait Lucien outrance. Quand
-une nouvelle saisie fut pratique, lorsque l'affiche jaune vint encore
-dorer les pilastres de la porte de Coralie et qu'on voulut enlever le
-mobilier, Desroches, un peu sot de s'tre <i>laiss pincer par</i>
-son <i>confrre</i> (telle fut son expression), s'y opposa, prtendant,
-avec raison d'ailleurs, que le mobilier appartenait mademoiselle
-Coralie: il introduisit un rfr. Sur le rfr, le Prsident du
-Tribunal renvoya les parties l'audience, o la proprit des meubles
-fut adjuge l'actrice par un jugement. Mtivier, qui appela
-de ce jugement, fut dbout de son appel par un arrt, le trente
-juillet.</p>
-
-<p>Le sept aot, matre Cachan reut par la diligence un norme
-dossier intitul:</p>
-
-<p class="sep2 center esp1"><span class="cs12">MTIVIER</span><br />
-<span class="cs8">CONTRE</span><br />
-SCHARD ET LUCIEN CHARDON.</p>
-
-<p class="sep2">La premire pice tait la jolie petite note suivante, dont l'exactitude
-est garantie; elle a t copie.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p><i>Billet du 30 avril dernier, souscrit par Schard fils,
-ordre Lucien de Rubempr (2&nbsp;mai). Compte de retour:</i></p>
-
-<p class="ralign">1,037 fr. 45 c.</p>
-
-<table summary="Nouvelles sommes rclames" cellspacing="0">
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_442">442</span>
- (<i>5 Mai.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Dnonciation du compte de retour et du prott
- avec assignation devant le Tribunal de commerce
- de Paris, pour le 7 mai</i></td>
- <td class="tdrfr">8</td>
- <td class="tdrcent">75</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>7 Mai.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Jugement, condamnation par dfaut, avec contrainte
- par corps</i></td>
- <td class="tdrfr">35</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>10 Mai.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Signification du jugement</i></td>
- <td class="tdrfr">8</td>
- <td class="tdrcent">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>12 Mai.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Commandement</i></td>
- <td class="tdrfr">5</td>
- <td class="tdrcent">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>14 Mai.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Procs-verbal de saisie</i></td>
- <td class="tdrfr">16</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>18 Mai.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Procs-verbal d'apposition d'affiches</i></td>
- <td class="tdrfr">15</td>
- <td class="tdrcent">25</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>19 Mai.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Insertion au journal</i></td>
- <td class="tdrfr">4</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>24 Mai.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Procs-verbal de rcolement prcdant l'enlvement,
- et contenant opposition l'excution
- du jugement par le sieur Lucien de Rubempr</i></td>
- <td class="tdrfr">12</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>27 Mai.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Jugement du Tribunal qui, faisant droit, renvoie,
- sur l'opposition dment ritre, les
- parties devant le Tribunal civil</i></td>
- <td class="tdrfr">35</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>28 Mai.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Assignation bref dlai par Mtivier, devant
- le Tribunal civil avec constitution d'avou</i></td>
- <td class="tdrfr">6</td>
- <td class="tdrcent">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>2 Juin.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Jugement contradictoire qui condamne Lucien
- Chardon payer les causes du compte de retour
- et laisse la charge du poursuivant les frais
- faits devant le Tribunal de commerce</i></td>
- <td class="tdrfr">150</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_443">443</span>
- (<i>6 Juin.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Signification dudit</i></td>
- <td class="tdrfr">10</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>15 Juin.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Commandement</i></td>
- <td class="tdrfr">5</td>
- <td class="tdrcent">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>19 Juin.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Procs-verbal tendant saisie, et contenant opposition
- cette saisie par la demoiselle Coralie,
- qui prtend que le mobilier lui appartient
- et demande d'aller en rfr sur l'heure,
- dans le cas o l'on voudrait passer outre</i></td>
- <td class="tdrfr">20</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Ordonnance du Prsident, qui renvoie les parties
- l'audience en tat de rfr</i></td>
- <td class="tdrfr">40</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>19 Juin.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Jugement qui adjuge la proprit des meubles
- ladite demoiselle Coralie</i></td>
- <td class="tdrfr">250</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>20 Juin.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Appel par Mtivier</i></td>
- <td class="tdrfr">17</td>
- <td class="tdrcent"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3">(<i>30 Juin.</i>)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Arrt confirmatif du jugement</i></td>
- <td class="tdrfr gb">250</td>
- <td class="tdrcent gb"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop" style="text-align: right;"><span class="rind"><i>Total</i></span></td>
- <td class="tdrfr gd">889</td>
- <td class="tdrcent gd"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Billet du 31 mai</i></td>
- <td class="tdrfr">1,037</td>
- <td class="tdrcent">45</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Dnonciation Lucien</i></td>
- <td class="tdrfr gb">8</td>
- <td class="tdrcent gb">75</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">&nbsp;</td>
- <td class="tdrfr gd">1,046</td>
- <td class="tdrcent gd">20</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Billet du 30 juin, compte de retour</i></td>
- <td class="tdrfr">1,037</td>
- <td class="tdrcent">45</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><i>Dnonciation Lucien</i></td>
- <td class="tdrfr gb">8</td>
- <td class="tdrcent gb">75</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrfr" colspan="2">1,046</td>
- <td class="tdrcent">20</td>
- </tr>
-</table>
-
-</div>
-
-<p>Ces pices taient accompagnes d'une lettre par laquelle Mtivier
-donnait l'ordre matre Cachan, avou d'Angoulme, de
-poursuivre David Schard par tous les moyens de droit. Matre
-Victor-Ange-Hermngilde Doublon assigna donc David Schard,
-le 3 juillet, au Tribunal de commerce d'Angoulme pour le payement
-de la somme totale de quatre mille dix-huit francs quatre-vingt-cinq
-centimes, montant des trois effets et des frais dj faits.
-<span class="pagenum" id="Page_444">444</span>
-Le jour o Doublon devait lui apporter elle-mme le commandement
-de payer cette somme norme pour elle, ve reut dans la
-matine cette lettre foudroyante crite par Mtivier:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr2">A MONSIEUR SCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULME.</p>
-
-<p class="sep2">Votre beau-frre, monsieur Chardon, est un homme d'une insigne
-mauvaise foi qui a mis son mobilier sous le nom d'une actrice
-avec laquelle il vit, et vous auriez d, Monsieur, me prvenir
-loyalement de ces circonstances afin de ne pas me laisser faire
-des poursuites inutiles, car vous n'avez pas rpondu ma lettre du
-10 mai dernier. Ne trouvez donc pas mauvais que je vous demande
-immdiatement le remboursement des trois effets et de tous
-mes dbours.</p>
-
-<p class="rsign">Agrez mes salutations.<br />
-<span class="smcap rind">Mtivier.</span></p>
-
-</div>
-
-<p>En n'entendant plus parler de rien, ve, peu savante en droit
-commercial, pensait que son frre avait rpar son crime en payant
-les billets fabriqus.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, dit-elle son mari, cours avant tout chez Petit-Claud,
-explique-lui notre position, et consulte-le.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, dit le pauvre imprimeur en entrant dans le cabinet
-de son camarade chez lequel il avait couru prcipitamment, je ne
-savais pas, quand tu es venu m'annoncer ta nomination en m'offrant
-tes services, que je pourrais en avoir sitt besoin.</p>
-
-<p>Petit-Claud tudia la belle figure de penseur que lui prsenta
-cet homme assis dans un fauteuil en face de lui, car il n'couta pas
-le dtail d'affaires qu'il connaissait mieux que ne les savait celui
-qui les lui expliquait. En voyant entrer Schard inquiet, il s'tait
-dit:&mdash;Le tour est fait! Cette scne se joue assez souvent au fond
-du cabinet des avous.&mdash;Pourquoi les Cointet le perscutent-ils?...
-se demandait Petit-Claud. Il est dans l'esprit des avous de pntrer
-tout aussi bien dans l'me de leurs clients que dans celle des adversaires:
-ils doivent connatre l'envers aussi bien que l'endroit de la
-trame judiciaire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux gagner du temps, rpondit enfin Petit-Claud Schard
-quand Schard eut fini. Que te faut-il, quelque chose
-comme trois ou quatre mois?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_445">445</span>
-&mdash;Oh! quatre mois! je suis sauv, s'cria David qui Petit-Claud
-parut tre un ange.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, l'on ne touchera aucun de tes meubles, et l'on ne
-pourra pas t'arrter avant trois ou quatre mois... Mais cela te cotera
-bien cher, dit Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! qu'est-ce que cela me fait! s'cria Schard.</p>
-
-<p>&mdash;Tu attends des rentres, en es-tu sr?... demanda l'avou
-presque surpris de la facilit avec laquelle son client entrait dans la
-machination.</p>
-
-<p>&mdash;Dans trois mois je serai riche, rpondit l'inventeur avec une
-assurance d'inventeur.</p>
-
-<p>&mdash;Ton pre n'est pas encore en pr, rpondit Petit-Claud, il
-tient rester dans les vignes.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je compte sur la mort de mon pre?... rpondit
-David. Je suis sur la trace d'un secret industriel qui me permettra
-de fabriquer sans un brin de coton un papier aussi solide que le papier
-de Hollande, et cinquante pour cent au-dessous du prix de
-revient actuel de la pte de coton...</p>
-
-<p>&mdash;C'est une fortune, s'cria Petit-Claud qui comprit alors le
-projet du grand Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Une grande fortune, mon ami, car il faudra, dans dix ans
-d'ici, dix fois plus de papier qu'il ne s'en consomme aujourd'hui.
-Le journalisme sera la folie de notre temps!</p>
-
-<p>&mdash;Personne n'a ton secret?...</p>
-
-<p>&mdash;Personne, except ma femme.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas dit ton projet, ton programme quelqu'un....
-aux Cointet, par exemple?</p>
-
-<p>&mdash;Je leur en ai parl, mais vaguement, je crois!</p>
-
-<p>Un clair de gnrosit passa dans l'me enfielle de Petit-Claud
-qui essaya de tout concilier, l'intrt des Cointet, le sien et celui
-de Schard.</p>
-
-<p>&mdash;coute, David, nous sommes camarades de collge, je te
-dfendrai; mais, sache-le bien, cette dfense l'encontre des lois
-te cotera cinq six mille francs!... Ne compromets pas ta fortune.
-Je crois que tu seras oblig de partager avec un de nos fabricants.
-Voyons? tu y regarderas deux fois avant d'acheter ou de faire
-construire une papeterie... Il te faudra d'ailleurs prendre un brevet
-d'invention... Tout cela prendra du temps et voudra de l'argent,
-<span class="pagenum" id="Page_446">446</span>
-les huissiers fondront sur toi peut-tre trop tt, malgr les dtours
-que nous allons faire devant eux...</p>
-
-<p>&mdash;Je tiens mon secret! rpondit David avec la navet du savant.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, ton secret sera ta planche de salut, reprit Petit-Claud
-repouss dans sa premire et loyale intention d'viter un
-procs par une transaction, je ne veux pas le savoir; mais coute
-moi bien: tche de travailler dans les entrailles de la terre, que
-personne ne te voie et ne puisse souponner tes moyens d'excution,
-car ta planche te serait vole sous tes pieds... Un inventeur
-cache souvent sous sa peau un jobard! Vous pensez trop vos secrets
-pour pouvoir penser tout. On finira par se douter de l'objet
-de tes recherches, tu es environn de fabricants! Autant de fabricants,
-autant d'ennemis! Je te vois comme le castor au milieu des
-chasseurs, ne leur donne pas ta peau...</p>
-
-<p>&mdash;Merci, mon cher camarade, je me suis dit tout cela, s'cria
-Schard; mais je te suis oblig de me montrer tant de prudence et
-de sollicitude!... Il ne s'agit pas de moi dans cette entreprise. A
-moi, douze cents francs de rente me suffiraient, et mon pre doit
-m'en laisser au moins trois fois autant quelque jour... Je vis par
-l'amour et par ma pense!... une vie cleste... Il s'agit de Lucien
-et de ma femme; c'est pour eux que je travaille...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, signe-moi ce pouvoir, et ne t'occupe plus que de ta
-dcouverte. Le jour o il faudra te cacher cause de la contrainte
-par corps, je te prviendrai la veille; car il faut tout prvoir. Et
-laisse-moi te dire de ne laisser pntrer chez toi personne de qui
-tu ne sois sr comme de toi-mme.</p>
-
-<p>&mdash;Crizet n'a pas voulu continuer le bail de l'exploitation de
-mon imprimerie, et de l sont venus nos petits chagrins d'argent.
-Il ne reste donc plus chez moi que Marion, Kolb, un Alsacien
-qui est comme un caniche pour moi, ma femme et ma belle-mre...</p>
-
-<p>&mdash;coute, dit Petit-Claud, dfie-toi du caniche...</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne le connais pas, s'cria David. Kolb, c'est comme moi-mme.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu me le laisser prouver?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Schard.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, adieu; mais envoie-moi la belle madame Schard,
-un pouvoir de ta femme est indispensable. Et, mon ami, songe
-bien que le feu est dans tes affaires, dit Petit-Claud son camarade
-<span class="pagenum" id="Page_447">447</span>
-en le prvenant ainsi de tous les malheurs judiciaires qui allaient
-fondre sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;Me voil donc un pied en Bourgogne et un pied en Champagne,
-se dit Petit-Claud aprs avoir reconduit son ami David Schard
-jusqu' la porte de l'tude.</p>
-
-<p>En proie aux chagrins que cause le manque d'argent, aux peines
-que lui donnait l'tat de sa femme, assassine par l'infamie de Lucien,
-David cherchait toujours son problme!... Or, tout en allant
-de chez lui chez Petit-Claud, il avait mch par distraction une
-tige d'ortie qu'il avait mise dans de l'eau pour arriver un rouissage
-quelconque des tiges employes comme matire de sa pte. Il
-voulait remplacer les divers brisements oprs par la macration
-par le tissage, enfin par l'usage de tout ce qui devient fil, linge,
-chiffon. Quand il alla par les rues, assez content de sa confrence
-avec son ami Petit-Claud, il se trouva dans les dents une boule de
-pte: il la prit sur sa main, l'tendit et vit une <ins id="cor_95" title="boullie">bouillie</ins> suprieure
- toutes les compositions qu'il avait obtenues; car le principal inconvnient
-des ptes obtenues des vgtaux est un dfaut de liant.
-Ainsi la paille donne un papier cassant, quasi mtallique et sonore.
-Ces hasards-l ne sont rencontrs que par les audacieux chercheurs
-des causes naturelles!</p>
-
-<p>&mdash;Je vais, se disait-il, remplacer par l'effet d'une machine et
-d'un agent chimique l'opration que je viens de faire machinalement.</p>
-
-<p>Et il apparut sa femme dans la joie de sa croyance
-un triomphe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon ange, sois sans inquitude! dit David en voyant
-que sa femme avait pleur. Petit-Claud nous garantit pour quelques
-mois de tranquillit. L'on me fera des frais; mais, comme il
-me l'a dit en me reconduisant:&mdash;Tous les Franais ont le droit
-de faire attendre leurs cranciers, pourvu qu'ils finissent par leur
-payer capital, intrts et frais!... Eh! bien, nous payerons...</p>
-
-<p>&mdash;Et vivre!... dit la pauvre ve qui pensait tout.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai, rpondit David en portant la main son
-oreille par un geste inexplicable et familier presque tous les gens
-embarrasss.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mre gardera notre petit Lucien et je puis me remettre
-travailler, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;ve! mon ve! s'cria David, les larmes aux yeux, en
-<span class="pagenum" id="Page_448">448</span>
-prenant sa femme et la serrant sur son c&oelig;ur, ve! deux <ins id="cor_96" title="par">pas</ins>
-d'ici, Saintes, au seizime sicle, un des plus grands hommes de
-la France, car il ne fut pas seulement l'inventeur des maux, il fut
-aussi le glorieux prcurseur de Buffon, de Cuvier, il trouva la
-gologie avant eux, ce naf bonhomme! Bernard de Palissy souffrait
-la passion des chercheurs de secrets, mais il voyait sa femme
-et ses enfants, tout un faubourg contre lui. Sa femme lui vendait
-ses outils.... Il errait dans la campagne, incompris!... pourchass,
-montr au doigt!... Mais, moi, je suis aim...</p>
-
-<p>&mdash;Bien aim, rpondit ve avec une sainte et placide expression.</p>
-
-<p>&mdash;On peut souffrir alors tout ce qu'a souffert ce pauvre Bernard
-de Palissy, l'auteur des faences d'couen, et que Charles IX excepta
-de la Saint-Barthlemy, qui fit enfin la face de l'Europe,
-vieux, riche et honor, des cours publics sur sa <i>science des
-terres</i>, comme il l'appelait.</p>
-
-<p>&mdash;Tant que mes doigts auront la force de tenir un fer repasser,
-tu ne manqueras de rien! s'cria la pauvre femme avec
-l'accent du dvouement le plus profond. Dans le temps que j'tais
-premire demoiselle chez madame Prieur, j'avais pour amie une
-petite fille bien sage, la cousine Postel, Basine Clerget; eh!
-bien, Basine vient de m'annoncer, en m'apportant mon linge fin,
-qu'elle succde madame Prieur: j'irai travailler chez elle!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu n'y travailleras pas long-temps! rpondit Schard.
-J'ai trouv...</p>
-
-<p>Pour la premire fois la sublime croyance au succs, qui soutient
-les inventeurs et leur donne le courage d'aller en avant dans les forts
-vierges du pays des dcouvertes, fut accueillie par ve avec
-un sourire presque triste, et David baissa la tte par un mouvement
-funbre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon ami, je ne me moque pas, je ne ris pas, je ne
-doute pas! s'cria la belle ve en se mettant genoux devant son
-mari. Mais je vois combien tu avais raison de garder le plus profond
-silence sur tes essais, sur tes esprances. Oui, mon ami, les
-inventeurs doivent cacher le pnible enfantement de leur gloire
-tout le monde, mme leurs femmes!... Une femme est toujours
-femme. Ton ve n'a pu s'empcher de sourire en t'entendant dire:
-J'ai trouv!... pour la dix-septime fois depuis un mois.</p>
-
-<p>David se mit rire si franchement de lui-mme qu've lui prit
-<span class="pagenum" id="Page_449">449</span>
-la main et la baisa saintement. Ce fut un moment dlicieux, une
-de ces roses d'amour et de tendresse qui fleurissent au bord des
-plus arides chemins de la misre et quelquefois au fond des prcipices.</p>
-
-<p>ve redoubla de courage en voyant le malheur redoubler de
-furie. La grandeur de son mari, sa navet d'inventeur, les larmes
-qu'elle surprit parfois dans les yeux de cet homme de c&oelig;ur et de
-posie, tout dveloppa chez elle une force de rsistance inoue. Elle
-eut encore une fois recours au moyen qui lui avait dj si bien
-russi. Elle crivit monsieur Mtivier d'annoncer la vente de l'imprimerie
-en lui offrant de le payer sur le prix qu'on en obtiendrait
-et en le suppliant de ne pas ruiner David en frais inutiles. Devant
-cette lettre sublime Mtivier fit le mort: son premier commis rpondit
-qu'en l'absence de monsieur Mtivier il ne pouvait pas prendre
-sur lui d'arrter les poursuites. Telle n'tait pas la coutume de son
-patron en affaires. ve proposa de renouveler les effets en payant
-tous les frais, et le commis y consentit, pourvu que le pre de
-David Schard donnt sa garantie par un aval. ve se rendit alors
- pied Marsac, accompagne de sa mre et de Kolb. Elle affronta
-le vieux vigneron, elle fut charmante, elle russit drider cette
-vieille figure; mais, quand, le c&oelig;ur tremblant, elle parla de l'aval,
-elle vit un changement complet et soudain sur cette face solographique.</p>
-
-<p>&mdash;Si je laissais mon fils la libert de mettre la main mes lvres,
-au bord de ma caisse, il la plongerait jusqu'au fond de mes
-entrailles!... s'cria-t-il. Les enfants mangent tous mme dans la
-bourse paternelle. Et comment ai-je fait, moi? Je n'ai jamais
-cot un liard mes parents. Votre imprimerie est vide. Les souris
-et les rats sont seuls y faire des impressions... Vous tes belle,
-vous, je vous aime; vous tes une femme travailleuse et soigneuse.
-Mais mon fils!... Savez-vous ce qu'est David?... Eh! bien, c'est
-un fainant de savant. Si je l'avais <i>lairr</i> comme on m'a <i>lairr</i>,
-sans se connatre aux lettres, et que j'en eusse fait un <i>ours</i>,
-comme son pre, il aurait des rentes... Oh! c'est ma croix, ce
-garon-l, voyez-vous! Et, par malheur, il est bien unique, car
-sa <i>retiration</i> n'existera jamais! Enfin il vous rend malheureuse...
-(ve protesta par un geste de dngation absolue.)&mdash;Oui, reprit-il
-en rpondant ce geste, vous avez t oblige de prendre une
-nourrice, le chagrin vous a tari votre lait. Je sais tout, allez!
-vous tes au tribunal et tambourins par la ville. Je n'tais qu'un
-<span class="pagenum" id="Page_450">450</span>
-<i>ours</i>, je ne suis pas savant, je n'ai pas t prote chez messieurs
-Didot, la gloire de la typographie; mais jamais je n'ai reu de papier
-timbr! Savez-vous ce que je me dis en allant dans mes vignes,
-les soignant et rcoltant, et faisant mes petites affaires?...
-Je me dis:&mdash;Mon pauvre vieux, tu te donnes bien du mal, tu
-mets cu sur cu, tu lairreras de beaux biens, ce sera pour les
-huissiers, pour les avous..... ou pour les chimres..... pour les
-ides... Tenez, mon enfant, vous tes mre de ce petit garon,
-qui m'a eu l'air d'avoir la truffe de son grand-pre au milieu du visage
-quand je l'ai tenu sur les fonts avec madame Chardon, eh!
-bien, pensez moins Schard qu' ce petit drle-l... Je n'ai confiance
-qu'en vous... Vous pourriez empcher la dissipation de mes
-biens... de mes pauvres biens...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon cher papa Schard, votre fils sera votre gloire, et
-vous le verrez un jour riche par lui-mme et avec la croix de la
-Lgion-d'Honneur la boutonnire...</p>
-
-<p>&mdash;Qu qui fera donc pour cela? demanda le vigneron.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le verrez! Mais, en attendant, mille cus vous ruineraient-ils?...
-Avec mille cus vous feriez cesser les poursuites...
-Eh! bien, si vous n'avez pas confiance en lui, prtez-les-moi, je
-vous les rendrai, vous les hypothquerez sur ma dot, sur mon
-travail...</p>
-
-<p>&mdash;David Schard est donc poursuivi? s'cria le vigneron tonn
-d'apprendre que ce qu'il croyait une calomnie tait vrai. Voil ce
-que c'est que de savoir signer son nom!... Eh mes loyers!... Oh!
-il faut, ma petite fille, que j'aille Angoulme me mettre en rgle
-et consulter Cachan, mon avou... Vous avez joliment bien fait de
-venir... Un homme averti en vaut deux!</p>
-
-<p>Aprs une lutte de deux heures, ve fut oblige de s'en aller,
-battue par cet argument invincible:&mdash;Les femmes n'entendent
-rien aux affaires. Venue avec un vague espoir de russir, ve refit
-le chemin de Marsac Angoulme presque brise. En rentrant,
-elle arriva prcisment temps pour recevoir la signification du
-jugement qui condamnait Schard tout payer Mtivier. En province,
-la prsence d'un huissier la porte d'une maison est un
-vnement; mais Doublon venait beaucoup trop souvent depuis
-quelque temps pour que le voisinage n'en caust pas. Aussi ve
-n'osait-elle plus sortir de chez elle, elle avait peur d'entendre des
-chuchotements son passage.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_451">451</span>
-&mdash;Oh! mon frre, mon frre! s'cria la pauvre ve en se prcipitant
-dans son alle et montant les escaliers, je ne puis te pardonner
-que s'il s'agissait de ta...</p>
-
-<p>&mdash;Hlas, lui dit Schard, qui venait au-devant d'elle, il s'agissait
-d'viter son suicide.</p>
-
-<p>&mdash;N'en parlons donc plus jamais, rpondit-elle doucement. La
-femme qui l'a emmen dans ce gouffre de Paris est bien criminelle!...
-et ton pre, mon David, est bien impitoyable!... Souffrons
-en silence.</p>
-
-<p>Un coup frapp discrtement arrta quelque tendre parole sur
-les lvres de David, et Marion se prsenta remorquant travers
-la premire pice le grand et gros Kolb.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit-elle, Kolb et moi nous avons su que monsieur
-et madame taient bien tourments; et, comme nous avons nous
-deux seize cents francs d'conomies, nous avons pens qu'ils ne
-pouvaient pas tre mieux placs qu'entre les mains de madame...</p>
-
-<p>&mdash;<i>Te matame</i>, rpta Kolb avec enthousiasme.</p>
-
-<p>&mdash;Kolb, s'cria David Schard, nous ne nous quitterons jamais,
-porte mille francs compte chez Cachan, l'avou, mais en
-demandant une quittance; nous garderons le reste. Kolb, qu'aucune
-puissance humaine ne t'arrache un mot sur ce que je fais,
-sur mes heures d'absence, sur ce que tu pourras me voir rapporter,
-et quand je t'enverrai chercher des herbes, tu sais, qu'aucun
-&oelig;il humain ne te voie... On cherchera, mon bon Kolb, te sduire,
-on t'offrira peut-tre des mille, des dix mille francs pour
-parler...</p>
-
-<p>&mdash;<i>On m'ovrirait pien tes millions, queu cheu ne tirais
-bas une motte! Est-ce que che nei gonnais boind
-la gonzigne milidaire?</i></p>
-
-<p>&mdash;Tu es averti, marche, et va prier monsieur Petit-Claud d'assister
- la remise de ces fonds chez monsieur Cachan.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ui</i>, fit l'Alsacien, <i>chesbre edre assez riche ein chour
-pire lui domper sire le gazaquin, ced me te chistice!
-Ch'aime bas sa visache!</i></p>
-
-<p>&mdash;C'est un bon homme, madame, dit la grosse Marion, il est
-fort comme un Turc et doux comme un mouton. En voil un qui
-ferait le bonheur d'une femme. C'est lui pourtant qui a eu l'ide
-de placer ainsi nos gages, qu'il appelle des <i>caches</i>! Pauvre homme!
-s'il parle mal, il pense bien, et je l'entends tout de mme. Il a
-<span class="pagenum" id="Page_452">452</span>
-l'ide d'aller travailler chez les autres pour ne nous rien coter....</p>
-
-<p>&mdash;On deviendrait riche uniquement pour pouvoir rcompenser
-ces braves gens-l, dit Schard en regardant sa femme.</p>
-
-<p>ve trouvait cela tout simple, elle n'tait pas tonne de rencontrer
-des mes la hauteur de la sienne. Son attitude et expliqu
-toute la beaut de son caractre aux tres les plus stupides, et mme
- un indiffrent.</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez riche, mon cher monsieur, vous avez du pain de
-cuit, s'cria Marion, votre pre vient d'acheter une ferme, il vous
-en fait, allez! des rentes...</p>
-
-<p>Dans la circonstance, ces paroles dites par Marion pour diminuer
-en quelque sorte le mrite de son action, ne trahissaient-elles pas
-une exquise dlicatesse?</p>
-
-<p>Comme toutes les choses humaines, la procdure franaise a des
-vices. Nanmoins, de mme qu'une arme deux tranchants, elle
-sert aussi bien la dfense qu' l'attaque. En outre, elle a cela de
-plaisant, que si deux avous s'entendent (et ils peuvent s'entendre
-sans avoir besoin d'changer deux mots, ils se comprennent par la
-seule marche de leur procdure!) un procs ressemble alors la
-guerre comme la faisait le premier marchal de Biron qui son
-fils proposait au sige de Rouen un moyen de prendre la ville en
-deux jours.&mdash;Tu es donc bien press, lui dit-il, d'aller planter
-nos choux. Deux gnraux peuvent terniser la guerre en n'arrivant
- rien de dcisif et mnageant leurs troupes, selon la mthode des
-gnraux autrichiens que le Conseil Aulique ne rprimande jamais
-d'avoir fait manquer une combinaison pour laisser manger la soupe
- leurs soldats. Matre Cachan, Petit-Claud et Doublon se comportrent
-encore mieux que des gnraux autrichiens, ils se modelrent
-sur un Autrichien de l'Antiquit, sur Fabius <i>Cunctator</i>!</p>
-
-<p>Petit-Claud, malicieux comme un mulet, eut bientt reconnu
-tous les avantages de sa position. Ds que le payement des frais
-faire tait garanti par le grand Cointet, il se promit de ruser avec
-Cachan, et de faire briller son gnie aux yeux du papetier, en crant
-des incidents qui retombassent la charge de Mtivier. Mais, malheureusement
-pour la gloire de ce jeune Figaro de la Basoche,
-l'historien doit passer sur le terrain de ses exploits comme s'il marchait
-sur des charbons ardents. Un seul mmoire de frais, comme
-celui fait Paris, suffit sans doute l'histoire des m&oelig;urs contemporaines.
-Imitons donc le style des bulletins de la Grande-Arme;
-<span class="pagenum" id="Page_453">453</span>
-car, pour l'intelligence du rcit, plus rapide sera l'nonc des faits
-et gestes de Petit-Claud, meilleure sera cette page exclusivement
-judiciaire.</p>
-
-<p>Assign, le 3 juillet, au Tribunal de commerce d'Angoulme,
-David fit dfaut; le jugement lui fut signifi le 8.</p>
-
-<p>Le 10, Doublon lana un commandement et tenta, le 12, une
-saisie laquelle s'opposa Petit-Claud en rassignant Mtivier
-quinze jours. De son ct, Mtivier trouva ce temps trop long, rassigna
-le lendemain bref dlai, et obtint, le 19, un jugement
-qui dbouta Schard de son opposition. Ce jugement, signifi roide
-le 21, autorisa un commandement le 22, une signification de contrainte
-par corps le 23, et un procs-verbal de saisie le 24. Cette
-fureur de saisie fut bride par Petit-Claud qui s'y opposa en interjetant
-appel en Cour royale. Cet appel, ritr le 15 juillet, tranait
-Mtivier Poitiers.</p>
-
-<p>&mdash;Allez! se dit Petit-Claud, nous resterons l pendant quelque
-temps.</p>
-
-<p>Une fois l'orage dirig sur Poitiers, chez un avou de Cour
-royale qui Petit-Claud donna ses instructions, ce dfenseur
-double face fit assigner bref dlai David Schard, par madame
-Schard, en sparation de biens. Selon l'expression du Palais, il
-<i>diligenta</i> de manire obtenir son jugement de sparation le 28
-juillet, il l'insra dans le <i>Courrier de la Charente</i>, le signifia
-dment, et, le 1<sup>er</sup> aot, il se faisait par-devant notaire une liquidation
-des reprises de madame Schard qui la constituait crancire
-de son mari pour la faible somme de dix mille francs que
-l'amoureux David lui avait reconnue en dot par le contrat de mariage,
-et pour le payement de laquelle il lui abandonna le mobilier
-de son imprimerie et celui du domicile conjugal.</p>
-
-<p>Pendant que Petit-Claud mettait ainsi couvert l'avoir du mnage,
-il faisait triompher Poitiers la prtention sur laquelle il avait
-bas son appel. Selon lui, David devait d'autant moins tre passible
-des frais faits Paris sur Lucien de Rubempr, que le Tribunal
-civil de la Seine, les avait, par son jugement, mis la charge
-de Mtivier. Ce systme, adopt par la Cour, fut consacr dans un
-arrt qui confirma les condamnations portes au jugement du Tribunal
-de commerce d'Angoulme contre Schard fils, en faisant
-distraction d'une somme de six cents francs sur les frais de Paris,
-mis la charge de Mtivier, en compensant quelques frais entre
-<span class="pagenum" id="Page_454">454</span>
-les parties, eu gard l'incident qui motivait l'appel de Schard.
-Cet arrt signifi, le 17 aot, Schard fils, se traduisit, le 18,
-en un commandement de payer le capital, les intrts, les frais
-dus, suivis d'un procs-verbal de saisie le 20. L, Petit-Claud intervint
-au nom de madame Schard et revendiqua le mobilier
-comme appartenant l'pouse, dment spare. De plus, Petit-Claud
-fit apparatre Schard pre devenu son client. Voici pourquoi.</p>
-
-<p>Le lendemain de la visite que lui fit sa belle-fille, le vigneron
-tait venu voir son avou d'Angoulme, matre Cachan, auquel il
-demanda la manire de recouvrer ses loyers compromis dans la bagarre
-o son fils tait engag.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis pas <i>occuper</i> pour le pre lorsque je poursuis le
-fils, lui dit Cachan, mais allez voir Petit-Claud, il est trs-habile,
-et il vous servira peut-tre encore mieux que je ne le ferais...</p>
-
-<p>Au Palais, Cachan dit Petit-Claud:&mdash;Je t'ai envoy le pre
-Schard, <i>occupe</i> pour moi charge de revanche.</p>
-
-<p>Entre avous, ces sortes de services se rendent en province
-comme Paris.</p>
-
-<p>Le lendemain du jour o le pre Schard eut donn sa confiance
- Petit-Claud, le grand Cointet vint voir son complice et lui dit:&mdash;Tchez
-de donner une leon au pre Schard! Il est homme
-ne jamais pardonner son fils de lui coter mille francs; et ce dbours
-schera dans son c&oelig;ur toute pense gnreuse, s'il en poussait!</p>
-
-<p>&mdash;Allez vos vignes, dit Petit-Claud son nouveau client, votre
-fils n'est pas heureux, ne le grugez pas en mangeant chez lui. Je
-vous appellerai quand il en sera temps.</p>
-
-<p>Donc, au nom de Schard, Petit-Claud prtendit que les presses
-tant scelles devenaient d'autant plus immeubles par destination
-que, depuis le rgne de Louis XIV, la maison servait une imprimerie.
-Cachan, indign pour le compte de Mtivier, qui, aprs
-avoir trouv Paris les meubles de Lucien appartenant Coralie,
-trouvait encore Angoulme les meubles de David appartenant
-la femme et au pre (il y eut l de jolies choses dites l'audience),
-assigna le pre et le fils pour faire tomber de telles prtentions.
-Nous voulons, s'cria-t-il, dmasquer les fraudes de ces hommes
-qui dploient les plus redoutables fortifications de la mauvaise foi;
-qui, des articles les plus innocents et les plus clairs du Code,
-<span class="pagenum" id="Page_455">455</span>
-font des chevaux de frise pour se dfendre! et de quoi, de payer
-trois mille francs! pris o... dans la caisse du pauvre Mtivier.
-Et l'on ose accuser les escompteurs!... Dans quel temps vivons-nous!...
-Enfin, je le demande, n'est-ce pas qui prendra l'argent
-de notre voisin?... Vous ne sanctionnerez pas une prtention
-qui ferait passer l'immoralit au c&oelig;ur de la justice!... Le tribunal
-d'Angoulme, mu par la belle plaidoierie de Cachan, rendit
-un jugement contradictoire entre toutes les parties, qui donna la
-proprit des meubles meublants seulement madame Schard, repoussa
-les prtentions de Schard pre et le condamna net payer
-quatre cent trente-quatre francs soixante-cinq centimes de frais.</p>
-
-<p>&mdash;Le pre Schard est bon, se dirent en riant les avous, il a
-voulu mettre la main dans le plat, qu'il paye!...</p>
-
-<p>Le 26 aot, ce jugement fut signifi de manire pouvoir
-saisir les presses et les accessoires de l'imprimerie le 28 aot. On
-apposa les affiches!... On obtint, sur requte, un jugement pour
-pouvoir vendre dans les lieux mmes. On insra l'annonce de la
-vente dans les journaux, et Doublon se flatta de pouvoir procder
-au rcolement et la vente le 2 septembre.</p>
-
-<p>En ce moment, David Schard devait, par jugement en rgle et
-par excutoires levs, bien lgalement, Mtivier la somme totale
-de cinq mille deux cent soixante-quinze francs vingt-cinq centimes
-non compris les intrts. Il devait Petit-Claud douze cents
-francs et les honoraires, dont le chiffre tait laiss, suivant la noble
-confiance des cochers qui vous ont conduit rondement, sa gnrosit.
-Madame Schard devait Petit-Claud environ trois cent
-cinquante francs, et des honoraires. Le pre Schard devait ses
-quatre cent trente-quatre francs soixante-cinq centimes et Petit-Claud
-lui demandait cent cus d'honoraires. Ainsi, le tout pouvait
-aller dix mille francs.</p>
-
-<p>A part l'utilit de ces documents pour les nations trangres qui
-pourront y voir le jeu de l'artillerie judiciaire en France, il est ncessaire
-que le lgislateur, si toutefois le lgislateur a le temps de
-lire, connaisse jusqu'o peut aller l'abus de la procdure. Ne devrait-on
-pas bcler une petite loi qui, dans certain cas, interdirait
-aux avous de surpasser <i>en frais</i> la somme qui fait l'objet du procs?
-N'y a-t-il pas quelque chose de ridicule soumettre une proprit
-d'un centiare aux formalits qui rgissent une terre d'un
-million! On comprendra par cet expos trs-sec de toutes les phases
-<span class="pagenum" id="Page_456">456</span>
-par lesquelles passait le dbat, la valeur de ces mots: <i>la
-forme, la justice, les frais!</i> dont ne se doute pas l'immense
-majorit des Franais. Voil ce qui s'appelle en argot de Palais mettre
-le feu dans les affaires d'un homme. Les caractres de l'imprimerie
-pesant cinq milliers valaient, au prix de la fonte, deux mille
-francs. Les trois presses valaient six cents francs. Le reste du matriel
-et t vendu comme du vieux fer et du vieux bois. Le mobilier
-du mnage aurait produit tout au plus mille francs. Ainsi, de valeurs
-appartenant Schard fils et reprsentant une somme d'environ
-quatre mille francs, Cachan et Petit-Claud en avaient fait le prtexte
-de sept mille francs de frais sans compter l'avenir dont la fleur promettait
-d'assez beaux fruits, comme on va le voir. Certes les praticiens
-de France et de Navarre, ceux de Normandie mme, accorderont
-leur estime et leur admiration Petit-Claud; mais les
-gens de c&oelig;ur n'accorderont-ils pas une larme de sympathie Kolb
-et Marion?</p>
-
-<p>Pendant cette guerre, Kolb, assis la porte de l'alle sur une
-chaise tant que David n'avait pas besoin de lui, remplissait les devoirs
-d'un chien de garde. Il recevait les actes judiciaires, toujours
-surveills d'ailleurs par un clerc de Petit-Claud. Quand des affiches
-annonaient la vente du matriel composant une imprimerie, Kolb
-les arrachait aussitt que l'afficheur les avait apposes, et il courait
-par la ville les ter en s'criant:&mdash;<i>Les goquins!... dourman
-der ein si prafe me! Ed ilz abellent a de la chistice!</i>
-Marion gagnait pendant la matine une pice de dix sous dans une
-papeterie et l'employait la dpense journalire. Madame Chardon
-avait recommenc sans murmurer les fatigantes veilles de son tat
-de garde-malade, et apportait sa fille son salaire la fin de chaque
-semaine. Elle avait dj fait deux neuvaines, en s'tonnant de
-trouver Dieu sourd ses prires, et aveugle aux clarts des cierges
-qu'elle lui allumait.</p>
-
-<p>Le 2 septembre, ve reut la seule lettre que Lucien crivit aprs
-celle par laquelle il avait annonc la mise en circulation des trois
-billets son beau-frre et que David avait cache sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Voil la troisime lettre que j'aurai eue de lui depuis son
-dpart, se dit la pauvre s&oelig;ur en hsitant dcacheter le fatal
-papier.</p>
-
-<p>En ce moment, elle donnait boire son enfant, elle le nourrissait
-au biberon, car elle avait t force de renvoyer la nourrice
-<span class="pagenum" id="Page_457">457</span>
-par conomie. On peut juger dans quel tat la mit la lecture de la
-lettre suivante ainsi que David, qu'elle fit lever. Aprs avoir pass
-la nuit faire du papier, l'inventeur s'tait couch vers le jour.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="rdate">Paris, 29 aot.</p>
-
-<p class="addr">Ma chre s&oelig;ur,</p>
-
-<p>Il y a deux jours, cinq heures du matin, j'ai reu le dernier
-soupir d'une des plus belles cratures de Dieu, la seule femme
-qui pouvait m'aimer comme tu m'aimes, comme m'aiment David
-et ma mre, en joignant ces sentiments si dsintresss ce
-qu'une mre et une s&oelig;ur ne sauraient donner: toutes les flicits
-de l'amour! Aprs m'avoir tout sacrifi, peut-tre la pauvre
-Coralie est-elle morte pour moi! pour moi qui n'ai pas en ce moment
-de quoi la faire enterrer... Elle m'et consol de la vie;
-vous seuls, mes chers anges, pourrez me consoler de sa mort.
-Cette innocente fille a, je le crois, t absoute par Dieu, car elle
-est morte chrtiennement. Oh! Paris!... Mon ve, Paris est la
-fois toute la gloire et toute l'infamie de la France, j'y ai dj perdu
-bien des illusions, et je vais en perdre encore d'autres en y mendiant
-le peu d'argent dont j'ai besoin pour mettre en terre sainte
-le corps d'un ange!</p>
-
-<p class="rsign">Ton malheureux frre,<br />
-<span class="smcap rind">Lucien.</span></p>
-
-<p><i>P. S.</i> J'ai d te causer bien des chagrins par ma lgret, tu
-sauras tout un jour, et tu m'excuseras. D'ailleurs, tu dois tre
-tranquille: en nous voyant si tourments, Coralie et moi, un
-brave ngociant qui j'ai fait de cruels soucis, monsieur Camusot,
-s'est charg d'arranger, a-t-il dit, cette affaire.</p>
-
-</div>
-
-<p>&mdash;La lettre est encore humide de ses larmes! dit-elle David en
-le regardant avec tant de piti qu'il clatait dans ses yeux quelque
-chose de son ancienne affection pour Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre garon, il a d bien souffrir, s'il tait aim comme il
-le dit!... s'cria l'heureux poux d've.</p>
-
-<p>Et le mari comme la femme oublirent toutes leurs douleurs,
-devant le cri de cette douleur suprme. En ce moment, Marion se
-prcipita disant:&mdash;Madame, les voil!... les voil!...</p>
-
-<p>&mdash;Qui?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_458">458</span>
-&mdash;Doublon et ses hommes, le diable, Kolb se bat avec eux, on
-va vendre.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, l'on ne vendra pas, rassurez-vous! s'cria Petit-Claud
-dont la voix retentit dans la pice qui prcdait la chambre
- coucher, je viens de signifier un appel. Vous ne devez pas rester
-sous le poids d'un jugement qui taxe de mauvaise foi. Je ne me
-suis pas avis de me dfendre ici. Pour vous gagner du temps, j'ai
-laiss bavarder Cachan, je suis certain de triompher encore une fois
- Poitiers...</p>
-
-<p>&mdash;Mais combien ce triomphe cotera-t-il? demanda madame
-Schard.</p>
-
-<p>&mdash;Des honoraires si vous triomphez, et mille francs si nous
-perdons.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, s'cria la pauvre ve, mais le remde n'est-il pas
-pire que le mal?...</p>
-
-<p>En entendant ce cri de l'innocence claire au feu judiciaire, Petit-Claud
-resta tout interdit, tant ve tait belle.</p>
-
-<p>Le pre Schard, mand par Petit-Claud, arriva sur ces entrefaites.
-La prsence du vieillard dans la chambre coucher de ses
-enfants, o son petit-fils au berceau souriait au malheur, rendit
-cette scne complte.</p>
-
-<p>&mdash;Papa Schard, dit le jeune avou, vous me devez sept cents
-francs pour votre intervention; mais vous les rpterez contre votre
-fils, en les ajoutant la masse des loyers qui vous sont dus.</p>
-
-<p>Le vieux vigneron saisit la piquante ironie que Petit-Claud mit
-dans son accent et dans son air en lui adressant cette phrase.</p>
-
-<p>&mdash;Il vous en aurait moins cot pour cautionner votre fils! lui
-dit ve en quittant le berceau pour venir embrasser le vieillard...</p>
-
-<p>David, accabl par la vue de l'attroupement qui s'tait fait devant
-sa maison, o la lutte de Kolb et des gens de Doublon avait
-attir du monde, tendit la main son pre sans lui dire bonjour.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment puis-je vous devoir sept cents francs? demanda
-le vieillard Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Mais parce que j'ai, d'abord, <i>occup</i> pour vous. Comme il
-s'agit de vos loyers, vous tes vis--vis de moi solidaire avec votre
-dbiteur. Si votre fils ne me paye pas ces frais-l vous me les payerez,
-vous... Mais, ceci n'est rien, dans quelques heures on voudra
-mettre David en prison, l'y laisserez-vous aller?</p>
-
-<p>&mdash;Que doit-il?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_459">459</span>
-&mdash;Mais quelque chose comme cinq six mille francs, sans
-compter ce qu'il vous doit et ce qu'il doit sa femme.</p>
-
-<p>Le vieillard, devenu tout dfiance, regarda le tableau touchant
-qui se prsentait ses regards dans cette chambre bleue et blanche:
-une belle femme en pleurs auprs d'un berceau, David flchissant
-enfin sous le poids de ses chagrins, l'avou qui peut-tre l'avait attir
-l comme dans un pige; l'ours crut alors sa paternit mise en
-jeu par eux, il eut peur d'tre exploit. Il alla voir et caresser l'enfant,
-qui lui tendit ses petites mains. Au milieu de tant de soins,
-l'enfant, soign comme celui d'un pair d'Angleterre, avait sur la
-tte un petit bonnet brod doubl de rose.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! que David s'en tire comme il pourra, moi je ne pense
-qu' cet enfant-l, s'cria le vieux grand-pre, et sa mre m'approuvera.
-David est si savant, qu'il doit savoir comment payer ses
-dettes.</p>
-
-<p>&mdash;Voil, dit l'avou d'un air moqueur, la vritable expression
-de vos sentiments. Tenez, papa Schard, vous tes jaloux de votre
-fils. coutez la vrit: vous avez mis David dans la position o il
-est, en lui vendant votre imprimerie trois fois ce qu'elle valait, et
-en le ruinant pour vous faire payer ce prix usuraire. Oui, ne branlez
-pas la tte: le journal vendu aux Cointet et dont le prix a t
-empoch par vous en entier, tait toute la valeur de votre imprimerie.....
-Vous hassez votre fils parce que vous l'avez dpouill,
-parce que vous en avez fait un homme au-dessus de vous. Vous
-vous donnez le genre d'aimer prodigieusement votre petit-fils pour
-masquer la banqueroute de sentiments que vous faites votre fils
-et votre bru qui vous coteraient de l'argent <i>hic et nunc</i>, tandis
-que votre petit-fils n'a besoin de votre affection que <i>in extremis</i>.
-Vous aimez ce petit gars-l pour avoir l'air d'aimer quelqu'un
-de votre famille, et ne pas tre tax d'insensibilit. Voil le fond de
-votre sac, pre Schard...</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce pour entendre a que vous m'avez fait venir? dit le
-vieillard d'un ton menaant en regardant tour tour son avou, sa
-belle-fille et son fils.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, s'cria la pauvre ve en s'adressant Petit-Claud,
-avez-vous donc jur notre ruine? Jamais mon mari ne s'est
-plaint de son pre... Le vigneron regarda sa belle-fille d'un air
-sournois.&mdash;Il m'a dit cent fois que vous l'aimiez votre manire,
-dit-elle au vieillard en en comprenant la dfiance.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_460">460</span>
-D'aprs les instructions du grand Cointet, Petit-Claud achevait
-de brouiller le pre et le fils afin que le pre ne ft pas sortir David
-de la cruelle position o il se trouvait.&mdash;Le jour o nous tiendrons
-David en prison, avait dit la veille le grand Cointet Petit-Claud,
-vous serez prsent chez madame de Snonches. L'intelligence que
-donne l'affection avait clair madame Schard, qui devinait cette
-inimiti de commande, comme elle avait dj senti la trahison de
-Crizet. Chacun imaginera facilement l'air surpris de David, qui ne
-pouvait pas comprendre que Petit-Claud connt si bien et son pre
-et ses affaires. Le loyal imprimeur ne savait pas les liaisons de son
-dfenseur avec les Cointet, et d'ailleurs il ignorait que les Cointet
-fussent dans la peau de Mtivier. Le silence de David tait une injure
-pour le vieux vigneron; aussi l'avou profita-t-il de l'tonnement
-de son client pour quitter la place.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, mon cher David, vous tes averti, la contrainte par
-corps n'est pas susceptible d'tre infirme par l'appel, il ne reste
-plus que cette voie vos cranciers, ils vont la prendre. Ainsi,
-sauvez-vous!... Ou plutt, si vous m'en croyez, tenez, allez voir
-les frres Cointet, ils ont des capitaux, et, si votre dcouverte est
-faite, si elle tient ses promesses, associez-vous avec eux; ils sont,
-aprs tout, trs-bons enfants...</p>
-
-<p>&mdash;Quel secret? demanda le pre Schard.</p>
-
-<p>&mdash;Mais croyez-vous votre fils assez niais pour avoir abandonn
-son imprimerie sans penser autre chose? s'cria l'avou. Il est
-en train, m'a-t-il dit, de trouver le moyen de fabriquer pour trois
-francs la rame de papier qui revient en ce moment dix francs.....</p>
-
-<p>&mdash;Encore une manire de m'attraper! s'cria le pre Schard.
-Vous vous entendez tous ici comme des larrons en foire. Si David
-a trouv cela, il n'a pas besoin de moi, le voil millionnaire! Adieu,
-mes petits amis, bonsoir.</p>
-
-<p>Et le vieillard de s'en aller par les escaliers.</p>
-
-<p>&mdash;Songez vous cacher, dit David Petit-Claud qui courut
-aprs le vieux Schard pour l'exasprer encore.</p>
-
-<p>Le petit avou retrouva le vigneron grommelant sur la place du
-Mrier, le reconduisit jusqu' l'Houmeau, et le quitta en le menaant
-de prendre un excutoire pour les frais qui lui taient dus,
-s'il n'tait pas pay dans la semaine.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous paye, si vous me donnez les moyens de dshriter
-<span class="pagenum" id="Page_461">461</span>
-mon fils sans nuire mon petits-fils et ma bru!... dit le vieux
-Schard en quittant brusquement Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Comme le grand Cointet connat bien son monde!... Ah! il
-me le disait bien: ces sept cents francs donner empcheront le
-pre de payer les sept mille francs de son fils, s'criait le petit
-avou en remontant Angoulme. Nanmoins ne nous laissons pas
-<i>enfoncer</i> par ce vieux finaud de papetier, il est temps de lui demander
-autre chose que des paroles.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, David, mon ami, que comptes-tu faire?... dit ve
- son mari quand le pre Schard et l'avou les eurent laisss.</p>
-
-<p>&mdash;Mets ta plus grande marmite au feu, mon enfant, s'cria
-David en regardant Marion, je tiens mon affaire!</p>
-
-<p>En entendant cette parole, ve prit son chapeau, son chle, ses
-souliers avec une vivacit fbrile.</p>
-
-<p>&mdash;Habillez-vous, mon ami, dit-elle Kolb, vous allez m'accompagner,
-car il faut que je sache s'il existe un moyen de sortir de
-cet enfer...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, s'cria Marion quand ve fut sortie, soyez donc
-raisonnable, ou madame mourra de chagrin. Gagnez de l'argent
-pour payer ce que vous devez, et, aprs, vous chercherez vos trsors
- votre aise...</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, Marion, rpondit David, la dernire difficult sera
-vaincue. J'aurai tout la fois un brevet d'invention et un brevet de
-perfectionnement.</p>
-
-<p>La plaie des inventeurs, en France, est le brevet de perfectionnement.
-Un homme passe dix ans de sa vie chercher un secret
-d'industrie, une machine, une dcouverte quelconque, il prend un
-brevet, il se croit matre de sa chose; il est suivi par un concurrent
-qui, s'il n'a pas tout prvu, lui perfectionne son invention par
-une vis, et la lui te ainsi des mains. Or, en inventant, pour fabriquer
-le papier, une pte bon march, tout n'tait pas dit! D'autres
-pouvaient perfectionner le procd. David Schard voulait tout
-prvoir, afin de ne pas se voir arracher une fortune cherche au
-milieu de tant de contrarits. Le papier de Hollande (ce nom reste
-au papier fabriqu tout en chiffon de fil de lin, quoique la Hollande
-n'en fabrique plus) est lgrement coll; mais il se colle feuille
-feuille par une main-d'&oelig;uvre qui renchrit le papier. S'il devenait
-possible de coller la pte dans la cuve, et par une colle peu dispendieuse
-(ce qui se fait d'ailleurs aujourd'hui, mais imparfaitement
-<span class="pagenum" id="Page_462">462</span>
-encore), il ne resterait aucun perfectionnement trouver. Depuis
-un mois, David cherchait donc coller en cuve la pte de son papier.
-Il visait la fois deux secrets.</p>
-
-<p>ve alla voir sa mre. Par un hasard favorable, madame Chardon
-gardait la femme du premier Substitut, laquelle venait de donner
-un hritier prsomptif l'illustre famille des Milaud de Nevers.
-ve, en dfiance de tous les officiers ministriels, avait invent de
-consulter, sur sa position, le dfenseur lgal des veuves et des orphelins,
-de lui demander si elle pouvait librer David en s'obligeant,
-en vendant ses droits; mais elle esprait aussi savoir la vrit sur
-la conduite ambigu de Petit-Claud.</p>
-
-<p>Le magistrat, surpris de la beaut de madame Schard, la reut,
-non-seulement avec les gards dus une femme, mais encore avec
-une espce de courtoisie laquelle ve n'tait pas habitue. Elle
-vit enfin dans les yeux du magistrat cette expression que, depuis
-son mariage, elle n'avait plus trouve que chez Kolb, et qui, pour
-les femmes belles comme ve, est le <i>criterium</i> avec lequel elles
-jugent les hommes. Quand une passion, quand l'intrt ou l'ge
-glacent dans les yeux d'un homme le ptillement de l'obissance
-absolue qui y flambe au jeune ge, une femme entre alors en dfiance
-de cet homme et se met l'observer. Les Cointet, Petit-Claud,
-Crizet, tous les gens en qui elle avait devin des ennemis,
-l'avaient regarde d'un &oelig;il sec et froid. Elle se sentit donc l'aise
-avec le Substitut, qui, tout en l'accueillant avec grce, dtruisit en
-peu de mots toutes ses esprances.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas certain, madame, lui dit-il, que la Cour Royale
-rforme le jugement qui restreint aux meubles meublants l'abandon
-que vous a fait votre mari de tout ce qu'il possdait pour vous remplir
-de vos reprises. Votre privilge ne doit pas servir couvrir
-une fraude. Mais, comme vous serez admise en qualit de crancire
-au partage du prix des objets saisis, que votre beau-pre doit
-exercer galement son privilge pour la somme des loyers dus, il
-y aura, l'arrt de la cour une fois rendu, matire d'autres contestations,
- propos de ce que nous appelons, en termes de droit,
-une <i>contribution</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Mais monsieur Petit-Claud nous ruine donc? s'cria-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;La conduite de Petit-Claud, reprit le magistrat, est conforme
-au mandat donn par votre mari, qui veut, dit son avou, gagner
-<span class="pagenum" id="Page_463">463</span>
-du temps. Selon moi, peut-tre vaudrait-il mieux se dsister de
-l'appel, et vous rendre acqureurs la vente, vous et votre beau-pre,
-des ustensiles les plus ncessaires votre exploitation, vous
-dans la limite de ce qui doit vous revenir, lui pour la somme de
-ses loyers... Mais ce serait aller trop promptement au but. Les
-avous vous grugent!.....</p>
-
-<p>&mdash;Je serais alors dans les mains de monsieur Schard pre,
-qui je devrais le loyer des ustensiles et celui de la maison; mon
-mari n'en resterait pas moins sous le coup des poursuites de monsieur
-Mtivier, qui n'aurait presque rien eu...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, notre position serait pire que celle o nous
-sommes...</p>
-
-<p>&mdash;La force de la loi, madame, appartient en dfinitive au crancier.
-Vous avez reu trois mille francs, il faut ncessairement les
-rendre...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! monsieur, nous croyez-vous donc capables de...</p>
-
-<p>ve s'arrta en s'apercevant du danger que sa justification pouvait
-faire courir son frre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je sais bien, reprit le magistrat, que cette affaire est
-obscure et du ct des dbiteurs, qui sont probes, dlicats, grands
-mme!... et du ct du crancier qui n'est qu'un prte-nom....</p>
-
-<p>ve pouvante regardait le magistrat d'un air hbt.</p>
-
-<p>&mdash;Vous comprenez, dit-il, en lui jetant un regard plein de grosse
-finesse, que nous avons, pour rflchir ce qui se passe sous nos
-yeux, tout le temps pendant lequel nous sommes assis couter les
-plaidoieries de messieurs les avocats.</p>
-
-<p>ve revint au dsespoir de son inutilit.</p>
-
-<p>Le soir sept heures, Doublon apporta le commandement par
-lequel il dnonait la contrainte par corps. A cette heure, la poursuite
-arriva donc son apoge.</p>
-
-<p>&mdash;A compter de demain, dit David, je ne pourrai plus sortir
-que pendant la nuit.</p>
-
-<p>ve et madame Chardon fondirent en larmes. Pour elles, se cacher
-tait un dshonneur.</p>
-
-<p>En apprenant que la libert de leur matre tait menace, Kolb
-et Marion s'alarmrent d'autant plus que, depuis long-temps, ils
-l'avaient jug dnu de toute malice; et ils tremblrent tellement
-pour lui, qu'ils vinrent trouver madame Chardon, ve et David,
-<span class="pagenum" id="Page_464">464</span>
-sous prtexte de savoir quoi leur dvouement pouvait tre utile.
-Ils arrivrent au moment o ces trois tres, pour qui la vie avait
-t jusqu'alors si simple, pleuraient en apercevant la ncessit de
-cacher David. Mais comment chapper aux espions invisibles qui,
-ds prsent, devaient observer les moindres dmarches de cet
-homme, malheureusement si distrait?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Si matame feut addentre ein betit quard'hire, che
-fais bousser eine regonnaissanze dans le gampe ennemi</i>,
-dit Kolb, <i>et vis ferrez que che m'y gonnais, quoique chaie
-l'air d'ein Hallemante; gomme che suis ein frai Vranais,
-chai engor te la malice</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! madame, dit Marion, laissez-le aller, il ne pense qu'
-garder monsieur, il n'a pas d'autres ides. Kolb n'est pas un Alsacien.
-C'est... quoi?... un vrai terre-neuvien!</p>
-
-<p>&mdash;Allez, mon bon Kolb, lui dit David, nous avons encore le
-temps de prendre un parti.</p>
-
-<p>Kolb courut chez l'huissier, o les ennemis de David, runis en
-conseil, avisaient aux moyens de s'emparer de lui.</p>
-
-<p>L'arrestation des dbiteurs est, en province, un fait exorbitant,
-anormal, s'il en ft jamais. D'abord, chacun s'y connat trop bien
-pour que personne emploie jamais un moyen si odieux. On doit se
-trouver, cranciers et dbiteurs, face face pendant toute la vie.
-Puis, quand un commerant, un banqueroutier, pour se servir
-des expressions de la province, qui ne transige gure sur cette
-espce de vol lgal, mdite une vaste faillite, Paris lui sert de refuge.
-Paris est en quelque sorte la Belgique de la province: on y
-trouve des retraites presque impntrables, et le mandat de l'huissier
-poursuivant expire aux limites de sa juridiction. Il est d'autres
-empchements quasi dirimants. Ainsi, la loi qui consacre l'inviolabilit
-du domicile rgne sans exception en province; l'huissier
-n'y a pas le droit, comme Paris, de pntrer dans une maison
-tierce pour y venir saisir le dbiteur. Le Lgislateur a cru devoir
-excepter Paris, cause de la runion constante de plusieurs familles
-dans la mme maison. Mais, en province, pour violer le domicile
-du dbiteur lui-mme, l'huissier doit se faire assister du juge
-de paix. Or, le juge de paix, qui tient sous sa puissance les huissiers,
-est peu prs le matre d'accorder ou de refuser son concours.
-A la louange des juges de paix, on doit dire que cette obligation
-leur pse, ils ne veulent pas servir des passions aveugles, ou
-<span class="pagenum" id="Page_465">465</span>
-des vengeances. Il est encore d'autres difficults non moins graves
-et qui tendent modifier la cruaut tout fait inutile de la loi sur
-la contrainte par corps, par l'action des m&oelig;urs qui change souvent
-les lois au point de les annuler. Dans les grandes villes, il existe
-assez de misrables, de gens dpravs, sans foi ni loi, pour servir
-d'espions; mais dans les petites villes chacun se connat trop pour
-pouvoir se mettre aux gages d'un huissier. Quiconque, dans la
-classe infime, se prterait ce genre de dgradation, serait oblig
-de quitter la ville. Ainsi, l'arrestation d'un dbiteur n'tant pas,
-comme Paris ou comme dans les grands centres de population,
-l'objet de l'industrie privilgie des Gardes du Commerce, devient
-une &oelig;uvre de procdure excessivement difficile, un combat de ruse
-entre le dbiteur et l'huissier dont les inventions ont quelquefois
-fourni de trs-agrables rcits aux Faits-Paris des journaux.</p>
-
-<p>Cointet l'an n'avait pas voulu se montrer; mais le gros Cointet,
-qui se disait charg de cette affaire par Mtivier, tait venu
-chez Doublon avec Crizet, devenu son prote, et dont la coopration
-avait t acquise par la promesse d'un billet de mille francs.
-Doublon devait compter sur deux de ses praticiens. Ainsi les Cointet
-avaient dj trois limiers pour surveiller leur proie. Au moment
-de l'arrestation, Doublon pouvait d'ailleurs employer la gendarmerie,
-qui, aux termes des jugements, doit son concours l'huissier
-qui la requiert. Ces cinq personnes taient donc en ce moment
-mme runies dans le cabinet de matre Doublon, situ au rez-de-chausse
-de la maison, en suite de l'tude.</p>
-
-<p>On entrait l'tude par un assez large corridor dall, qui formait
-comme une alle. La maison avait une simple porte btarde,
-de chaque ct de laquelle se voyaient les panonceaux ministriels
-dors, au centre desquels on lit en lettres noires: <span class="cs8">HUISSIER</span>. Les
-deux fentres de l'tude donnant sur la rue taient dfendues par
-de forts barreaux de fer. Le cabinet avait vue sur un jardin, o
-l'huissier, amant de Pomone, cultivait lui-mme avec un grand
-succs les espaliers. La cuisine faisait face l'tude, et derrire la
-cuisine se dveloppait l'escalier par lequel on montait l'tage suprieur.
-Cette maison se trouvait dans une petite rue, derrire le
-nouveau Palais de Justice, alors en construction, et qui ne fut fini
-qu'aprs 1830. Ces dtails ne sont pas inutiles l'intelligence de ce
-qui advint Kolb. L'Alsacien avait invent de se prsenter l'huissier
-sous prtexte de lui vendre son matre, afin d'apprendre ainsi
-<span class="pagenum" id="Page_466">466</span>
-quels seraient les piges qu'on lui tendrait, et de l'en prserver. La
-cuisinire vint ouvrir, Kolb lui manifesta le dsir de parler monsieur
-Doublon pour affaires. Contrarie d'tre drange pendant
-qu'elle lavait sa vaisselle, cette femme ouvrit la porte de l'tude
-en disant Kolb, qui lui tait inconnu, d'y attendre monsieur, pour
-le moment en confrence dans son cabinet; puis, elle alla prvenir
-son matre qu'un homme voulait lui parler. Cette expression, <i>un
-homme</i>, signifiait si bien un paysan, que Doublon dit:&mdash;Qu'il
-attende! Kolb s'assit auprs de la porte du cabinet.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ! comment comptez-vous procder? car si nous pouvions
-l'empoigner demain matin, ce serait du temps de gagn, disait
-le gros Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a pas vol son nom de Naf, rien ne sera plus facile, s'cria
-Crizet.</p>
-
-<p>En reconnaissant la voix du gros Cointet, mais surtout en entendant
-ces deux phrases, Kolb devina sur-le-champ qu'il s'agissait
-de son matre, et son tonnement alla croissant quand il distingua
-la voix de Crizet.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Eine karson qui a manch son bain</i>, s'cria-t-il frapp
-d'pouvante.</p>
-
-<p>&mdash;Mes enfants, dit Doublon, voici ce qu'il faut faire. Nous
-chelonnerons notre monde de grandes distances, depuis la rue
-de Beaulieu et la place du Mrier, dans tous les sens, de manire
- suivre le Naf, ce surnom me plat, sans qu'il puisse s'en apercevoir,
-nous ne le quitterons pas qu'il ne soit entr dans la maison o
-il se croira cach; nous lui laisserons quelques jours de scurit,
-puis nous l'y rencontrerons quelque jour avant le lever ou le coucher
-du soleil.</p>
-
-<p>&mdash;Mais en ce moment que fait-il? il peut nous chapper, dit le
-gros Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Il est chez lui, dit matre Doublon; s'il sortait, je le saurais.
-J'ai l'un de mes praticiens sur la place du Mrier en observation,
-un autre au coin du Palais, et un autre trente pas de ma maison.
-Si notre homme sortait, ils siffleraient; et il n'aurait pas fait trois
-pas, que je le saurais dj par cette communication tlgraphique.</p>
-
-<p>Les huissiers donnent leurs recors le nom honnte de praticiens.</p>
-
-<p>Kolb n'avait pas compt sur un si favorable hasard, il sortit
-doucement de l'tude et dit la servante:&mdash;Monsieur Doublon
-<span class="pagenum" id="Page_467">467</span>
-est occup pour long-temps, je reviendrai demain matin de bonne
-heure.</p>
-
-<p>L'Alsacien, en sa qualit de cavalier, avait t saisi par une ide
-qu'il alla sur-le-champ mettre excution. Il courut chez un
-loueur de chevaux de sa connaissance, y choisit un cheval, le fit
-seller, et revint en toute hte chez son matre, o il trouva madame
-ve dans la plus profonde dsolation.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il, Kolb? demanda l'imprimeur en trouvant l'Alsacien
-un air la fois joyeux et effray.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Vus des endours de goquins. Le plis sire ede te gager
-mon madre. Montame a-d-elle bens meddre monzire
-quelque bard?</i></p>
-
-<p>Quand l'honnte Kolb eut expliqu la trahison de Crizet, les
-circonvallations traces autour de la maison, la part que le gros
-Cointet prenait cette affaire, et fait pressentir les ruses que mditeraient
-de tels hommes contre son matre, les plus fatales lueurs
-clairrent la position de David.</p>
-
-<p>&mdash;C'est les Cointet qui te poursuivent, s'cria la pauvre ve
-anantie, et voil pourquoi Mtivier se montrait si dur.... Ils sont
-papetiers, ils veulent ton secret.</p>
-
-<p>&mdash;Mais que faire pour leur chapper? s'cria madame Chardon.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Si montame beud affoir ein bedide entroid meddre
-monzire</i>, demanda Kolb, <i>che bromets de l'y gontuire sans
-qu'on le zache chamais</i>.</p>
-
-<p>&mdash;N'entrez que de nuit chez Basine Clerget, rpondit ve,
-j'irai convenir de tout avec elle. Dans cette circonstance, Basine est
-une autre moi-mme.</p>
-
-<p>&mdash;Les espions te suivront, dit enfin David qui recouvra quelque
-prsence d'esprit. Il s'agit de trouver un moyen de prvenir Basine
-sans qu'aucun de nous y aille.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Montame beud y hler</i>, dit Kolb. <i>Foissi ma gompinazion:
-che fais sordir affec monsire, nus emmnerons sir
-nos draces les sivleurs. Bentant ce demps, matame ira
-chez matemoiselle Clerchet, le ne sera pas zuifie. Chai
-ein gefal, che prents monsire en groube; ed, ti tiaple, si
-l'on nus addrabe!</i></p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, adieu, mon ami, s'cria la pauvre femme en se jetant
-dans les bras de son mari; aucun de nous n'ira te voir, car
-nous pourrions te faire prendre. Il faut nous dire adieu pour tout
-<span class="pagenum" id="Page_468">468</span>
-le temps que durera cette prison volontaire. Nous correspondrons
-par la poste, Basine y jettera tes lettres, et je t'crirai sous son
-nom.</p>
-
-<p>A leur sortie David et Kolb entendirent les sifflements, et menrent
-les espions jusqu'au bas de la porte Palet o demeurait le
-loueur de chevaux. L, Kolb prit son matre en croupe, en lui recommandant
-de se bien tenir lui.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Zifflez, zifflez, mes pons hmis! Che me mogue de
-vus dous!</i> s'cria Kolb. <i>Vus n'addraberez bas ein fieux gafalier.</i></p>
-
-<p>Et le vieux cavalier piqua des deux dans la campagne avec une
-rapidit qui devait mettre et qui mit les espions dans l'impossibilit
-de les suivre, ni de savoir o ils allaient.</p>
-
-<p>ve alla chez Postel sous le prtexte assez ingnieux de le consulter.
-Aprs avoir subi les insultes de cette piti qui ne prodigue
-que des paroles, elle quitta le mnage Postel, et put gagner, sans
-tre vue, la maison de Basine, qui elle confia ses chagrins en lui
-demandant secours et protection. Basine, qui pour plus de discrtion
-avait fait entrer ve dans sa chambre, ouvrit la porte d'un cabinet
-contigu dont le jour venait d'un chssis tabatire et sur
-lequel aucun &oelig;il ne pouvait avoir de vue. Les deux amies dbouchrent
-une petite chemine dont le tuyau longeait celui de la
-chemine de l'atelier o les ouvrires entretenaient du feu pour
-leurs fers. ve et Basine tendirent de mauvaises couvertures sur
-le carreau pour assourdir le bruit, si David en faisait par mgarde;
-elles lui mirent un lit de sangle pour dormir, un fourneau pour ses
-expriences, une table et une chaise pour s'asseoir et pour crire.
-Basine promit de lui donner manger la nuit; et, comme personne
-ne pntrait jamais dans sa chambre, David pouvait dfier tous ses
-ennemis, et mme la police.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, dit ve en embrassant son amie, il est en sret.</p>
-
-<p>ve retourna chez Postel pour claircir quelque doute qui, dit-elle,
-la ramenait chez un si savant juge du Tribunal de commerce,
-et elle se fit reconduire par lui chez elle en coutant ses dolances.&mdash;Si
-vous m'aviez pouse, en seriez-vous l?... Ce sentiment
-tait au fond de toutes les phrases du petit pharmacien. Au retour,
-Postel trouva sa femme jalouse de l'admirable beaut de madame
-Schard, et, furieuse de la politesse de son mari, Lonie fut apaise
-par l'opinion que le pharmacien prtendit avoir de la supriorit
-<span class="pagenum" id="Page_469">469</span>
-des petites femmes rousses sur les grandes femmes brunes, qui selon
-lui, taient, comme de beaux chevaux, toujours l'curie. Il
-donna sans doute quelques preuves de sincrit, car le lendemain
-madame Postel le mignardait.</p>
-
-<p>&mdash;Nous pouvons tre tranquilles, dit ve sa mre et Marion,
-qu'elle trouva, selon l'expression de Marion, encore <i>saisies</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! <ins id="cor_97" title="il">ils</ins> sont partis, dit Marion quand ve regarda machinalement
-dans sa chambre.</p>
-
-<p>&mdash;<i>U vaud-il nus diriger?...</i> demanda Kolb quand il fut
-une lieue sur la grande route de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;A Marsac, rpondit David; puisque tu m'as mis sur ce chemin-l,
-je vais faire une dernire tentative sur le c&oelig;ur de mon
-pre.</p>
-
-<p>&mdash;<i>C'haimerais mi monder l'assaut t'une padderie
-te ganons, barce qu'il n'a boind de cuer, mennesier fdre
-bre.</i></p>
-
-<p>Le vieux pressier ne croyait pas en son fils; il le jugeait, comme
-juge le peuple, d'aprs les rsultats. D'abord, il ne croyait pas
-avoir dpouill David; puis, sans s'arrter la diffrence des
-temps, il se disait:&mdash;Je l'ai mis cheval sur une imprimerie,
-comme je m'y suis trouv moi-mme; et lui, qui en savait mille
-fois plus que moi, n'a pas su marcher! Incapable de comprendre
-son fils, il le condamnait, et se donnait sur cette haute intelligence
-une sorte de supriorit en se disant:&mdash;Je lui conserve du
-pain. Jamais les moralistes ne parviendront faire comprendre
-toute l'influence que les sentiments exercent sur les intrts. Cette
-influence est aussi puissante que celle des intrts sur les sentiments.
-Toutes les lois de la nature ont un double effet, en sens inverse
-l'une de l'autre. David, lui, comprenait son pre et il avait la
-sublime charit de l'excuser. Arrivs huit heures Marsac, Kolb
-et David surprirent le bonhomme vers la fin de son dner qui se
-rapprochait forcment de son coucher.</p>
-
-<p>&mdash;Je te vois par autorit de justice, dit le pre son fils avec
-un sourire amer.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Gommand, mon madre et fus, bouffez-vus vus rengondrer...
-il foyache tans les cieux et vus des tuchurs
-tans les fignes...</i> s'cria Kolb indign. <i>Bayez, bayez! c'edde
-fdre dat te bre...</i></p>
-
-<p>&mdash;Allons, Kolb va-t'en, mets le cheval chez madame Courtois
-<span class="pagenum" id="Page_470">470</span>
-afin de ne pas en embarrasser mon pre, et sache que les pres ont
-toujours raison.</p>
-
-<p>Kolb s'en alla grommelant comme un chien qui, grond par son
-matre pour sa prudence, proteste encore en obissant. David,
-sans dire ses secrets, offrit alors son pre de lui donner la preuve
-la plus vidente de sa dcouverte, en lui proposant un intrt
-dans cette affaire pour prix des sommes qui lui devenaient ncessaires,
-soit pour se librer immdiatement, soit pour se livrer
-l'exploitation de son secret.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! comment me prouveras-tu que tu peux faire avec rien
-du beau papier qui ne cote rien? demanda l'ancien typographe en
-lanant son fils un regard avin, mais fin, curieux, avide. Vous
-eussiez dit un clair sortant d'un nuage pluvieux, car le vieil ours,
-fidle ses traditions, ne se couchait jamais sans tre coiff de
-nuit. Son bonnet de nuit consistait en deux bouteilles d'excellent
-vin vieux que, selon son expression, il <i>sirotait</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Rien de plus simple, rpondit David. Je n'ai pas de papier
-sur moi, je suis venu par ici pour fuir Doublon; et, me voyant
-sur la route de Marsac, j'ai pens que je pourrais bien trouver chez
-vous les facilits que j'aurais chez un usurier. Je n'ai rien sur moi
-que mes habits. Enfermez-moi dans un local bien clos, o personne
-ne puisse pntrer, o personne ne puisse me voir, et...</p>
-
-<p>&mdash;Comment, dit le vieillard en jetant son fils un effroyable
-regard, tu ne me laisseras pas te voir faisant tes oprations...</p>
-
-<p>&mdash;Mon pre, rpondit David, vous m'avez prouv qu'il n'y avait
-pas de pre dans les affaires...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu te dfies de celui qui t'a donn la vie.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais de celui qui m'a t les moyens de vivre.</p>
-
-<p>&mdash;Chacun pour soi, tu as raison! dit le vieillard. Eh! bien, je te
-mettrai dans mon cellier.</p>
-
-<p>&mdash;J'y entre avec Kolb, vous me donnerez un chaudron pour
-faire ma pte, reprit David sans avoir aperu le coup d'&oelig;il que lui
-lana son pre, puis vous irez me chercher des tiges d'artichaut,
-des tiges d'asperges, des orties dard, des roseaux que vous couperez
-aux bords de votre petite rivire. Demain matin, je sortirai
-de votre cellier avec du magnifique papier.</p>
-
-<p>&mdash;Si c'est possible... s'cria l'Ours en laissant chapper un hoquet,
-je te donnerai peut-tre... je verrai si je puis te donner.....
-<span class="pagenum" id="Page_471">471</span>
-bah!... vingt-cinq mille francs, la condition de m'en faire gagner
-autant tous les ans...</p>
-
-<p>&mdash;Mettez-moi l'preuve, j'y consens! s'cria David. Kolb,
-monte cheval, pousse jusqu' Mansle, achtes-y un grand tamis
-de crin chez un boisselier, de la colle chez un picier, et reviens
-en toute hte.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, bois... dit le pre en mettant devant son fils une bouteille
-de vin, du pain, et des restes de viandes froides. Prends des
-forces, je vais t'aller faire tes provisions de chiffons verts; car ils
-sont verts, tes chiffons! j'ai mme peur qu'ils ne soient un peu trop
-verts.</p>
-
-<p>Deux heures aprs, sur les onze heures du soir, le vieillard enfermait
-son fils et Kolb dans une petite pice adosse son cellier,
-couverte en tuiles creuses, et o se trouvaient les ustensiles ncessaires
- brler les vins de l'Angoumois qui fournissent, comme on
-sait, toutes les eaux-de-vie dites de Cognac.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mais je suis l comme dans une fabrique... voil du bois
-et des bassines, s'cria David.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, demain, dit le pre Schard, je vais vous enfermer,
-et je lcherai mes deux chiens, je suis sr qu'on ne vous apportera
-pas de papier. Montre-moi des feuilles demain, je te dclare
-que je serai ton associ, les affaires seront alors claires et bien menes...</p>
-
-<p>Kolb et David se laissrent enfermer et passrent deux heures
-environ briser, prparer les tiges, en se servant de deux madriers.
-Le feu brillait, l'eau bouillait. Vers deux heures du matin,
-Kolb, moins occup que David, entendit un soupir tourn comme
-un hoquet d'ivrogne; il prit une des deux chandelles et se mit
-regarder partout; il aperut alors la figure violace du pre Schard
-qui remplissait une petite ouverture carre, pratique au-dessus
-de la porte par laquelle on communiquait du cellier au brloir
-et cache par des futailles vides. Le malicieux vieillard avait
-introduit son fils et Kolb dans son brloir par la porte extrieure
-qui servait passer les pices pour les livrer. Cette autre porte intrieure
-permettait de rouler les poinons du cellier dans le brloir
-sans faire le tour par la cour.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ah! baba! ceci n'ed bas de cheu, fus foulez vilouder
-fdre vils... Safez-vus ce que vus vaides, quand fus
-pufez eine poudeille te bon fin? Vus appreufez ein goquin.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_472">472</span>
-&mdash;Oh! mon pre, dit David.</p>
-
-<p>&mdash;Je venais savoir si vous aviez besoin de quelque chose, dit le
-vigneron quasi dgris.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Et c'edde bar indrd pir nus que affez bris eine bedide
-egelle?...</i> dit Kolb qui ouvrit la porte aprs en avoir dbarrass
-l'entre et qui trouva le vieillard mont sur une chelle courte,
-en chemise.</p>
-
-<p>&mdash;Risquer votre sant! s'cria David.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que je suis somnambule, dit le vieillard honteux en
-descendant. Ton dfaut de confiance en ton pre m'a fait rver, je
-songeais que tu t'entendais avec le diable pour raliser l'impossible.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Le tiaple, c'ed fdre bassion pire les bedits chaunets!</i>
-s'cria Kolb.</p>
-
-<p>&mdash;Allez vous recoucher, mon pre, dit David; enfermez-nous
-si vous voulez, mais pargnez-vous la peine de revenir: Kolb va
-faire sentinelle.</p>
-
-<p>Le lendemain, quatre heures, David sortit du brloir, ayant
-fait disparatre toutes les traces de ses oprations, et vint apporter
- son pre une trentaine de feuilles de papier dont la finesse, la
-blancheur, la consistance, la force ne laissaient rien dsirer et
-qui portait pour filigranes les marques des fils plus forts les uns que
-les autres du tamis de crin. Le vieillard prit ces chantillons, il y
-appliqua la langue en ours habitu, depuis son jeune ge, faire
-de son palais une prouvette papiers; il les mania, les chiffonna,
-les plia, les soumit toutes les preuves que les typographes font
-subir aux papiers pour en reconnatre les qualits, et quoiqu'il n'y
-et rien redire, il ne voulut pas s'avouer vaincu.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut savoir ce que a deviendra sous presse!... dit-il pour
-se dispenser de louer son fils.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Trle t'ome!</i> s'cria Kolb.</p>
-
-<p>Le vieillard, devenu froid, couvrit, sous sa dignit paternelle,
-une irrsolution joue.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas vous tromper, mon pre, ce papier-l me
-semble encore devoir encore coter trop cher, et je veux rsoudre
-le problme du collage en cuve... il ne me reste plus que cet avantage
- conqurir...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu voudrais m'attraper!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, vous le dirai-je? je colle bien en cuve, mais jusqu'
-<span class="pagenum" id="Page_473">473</span>
-prsent la colle ne pntre pas galement ma pte, et donne au papier
-le rche d'une brosse.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, perfectionne ton collage en cuve, et tu auras mon
-argent.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Mon madre ne ferra chamais la gouleur te fodre
-archant!</i></p>
-
-<p>videmment le vieillard voulait faire payer David la honte qu'il
-avait bue la nuit; aussi le traita-t-il plus que froidement.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pre, dit David qui renvoya Kolb, je ne vous en ai jamais
-voulu d'avoir estim votre imprimerie un prix exorbitant,
-et de me l'avoir vendue votre seule estimation; j'ai toujours vu
-le pre en vous. Je me suis dit: Laissons un vieillard, qui s'est
-donn bien du mal, qui m'a certainement lev mieux que je ne devais
-l'tre, jouir en paix et sa manire du fruit de ses travaux.
-Je vous ai mme abandonn le bien de ma mre, et j'ai pris sans
-murmurer la vie obre que vous m'aviez faite. Je me suis promis
-de gagner une belle fortune sans vous importuner. Eh! bien, ce
-secret, je l'ai trouv, les pieds dans le feu, sans pain chez moi,
-tourment pour des dettes qui ne sont pas les miennes... Oui, j'ai
-lutt patiemment jusqu' ce que mes forces se soient puises. Peut-tre
-me devez-vous des secours!... mais ne pensez pas moi, voyez
-une femme et un petit enfant!...&mdash;l, David ne put retenir ses larmes&mdash;et
-prtez-leur aide et protection. Serez-vous au-dessous
-de Marion et de Kolb qui m'ont donn leurs conomies? s'cria le
-fils en voyant son pre froid comme un marbre de presse.</p>
-
-<p>&mdash;Et a ne t'a pas suffi... s'cria le vieillard sans prouver la
-moindre vergogne, mais tu dvorerais la France... Bonsoir! moi,
-je suis trop ignorant pour me fourrer dans des exploitations o il
-n'y aurait que moi d'exploit. Le Singe ne mangera pas l'Ours, dit-il
-en faisant allusion leur surnom d'atelier. Je suis vigneron, je ne
-suis pas banquier... Et puis, vois-tu, des affaires entre pre et fils,
-a va mal. Dnons, tiens, tu ne diras pas que je ne te donne rien!...</p>
-
-<p>David tait un de ces tres c&oelig;ur profond qui peuvent y repousser
-leurs souffrances de manire en faire un secret pour ceux
-qui leur sont chers; aussi chez eux, quand la douleur dborde
-ainsi, est-ce leur effort suprme. ve avait bien compris ce beau
-caractre d'homme. Mais le pre vit, dans ce flot de douleur ramen
-du fond la surface, la plainte vulgaire des enfants qui veulent
-<i>attraper leurs pres</i>, et il prit l'excessif abattement de son fils
-<span class="pagenum" id="Page_474">474</span>
-pour la honte de l'insuccs. Le pre et le fils se quittrent brouills.
-David et Kolb revinrent minuit environ Angoulme, o ils
-entrrent pied avec autant de prcautions qu'en eussent pris des
-voleurs pour un vol. Vers une heure du matin, David fut introduit,
-sans tmoin, chez mademoiselle Basine Clerget, dans l'asile impntrable
-prpar pour lui par sa femme. En entrant l, David allait y
-tre gard par la plus ingnieuse de toutes les pitis, celle d'une
-grisette. Le lendemain matin, Kolb se vanta d'avoir fait sauver son
-matre cheval, et de ne l'avoir quitt qu'aprs l'avoir mis dans
-une patache qui devait l'emmener aux environs de Limoges. Une
-assez grande provision de matires premires fut emmagasine dans
-la cave de Basine, en sorte que Kolb, Marion, madame Schard et
-sa mre purent n'avoir aucune relation avec mademoiselle Clerget.</p>
-
-<p>Deux jours aprs cette scne avec son fils, le vieux Schard, qui
-se vit encore lui vingt jours avant de se livrer aux occupations
-de la vendange, accourut chez sa belle-fille, amen par son avarice.
-Il ne dormait plus, il voulait savoir si la dcouverte offrait
-quelques chances de fortune, et pensait veiller au grain, selon
-son expression. Il vint habiter, au-dessus de l'appartement de sa
-belle-fille, une des deux chambres en mansarde qu'il s'tait rserves,
-et vcut en fermant les yeux sur le dnment pcuniaire qui
-affligeait le mnage de son fils. On lui devait des loyers, on pouvait
-bien le nourrir! Il ne trouvait rien d'trange ce qu'on se servt
-de couverts en fer tam.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai commenc comme a, rpondit-il sa belle-fille quand
-elle s'excusa de ne pas le servir en argenterie.</p>
-
-<p>Marion fut oblige de s'engager envers les marchands pour tout
-ce qui se consommerait au logis. Kolb servait les maons vingt
-sous par jour. Enfin, bientt il ne resta plus que dix francs la
-pauvre ve qui, dans l'intrt de son enfant et de David, sacrifiait
-ses dernires ressources bien recevoir le vigneron. Elle esprait
-toujours que ses chatteries, que sa respectueuse affection, que sa
-rsignation attendriraient l'avare; mais elle le trouvait toujours insensible.
-Enfin, en lui voyant l'&oelig;il froid des Cointet, de Petit-Claud
-et de Crizet, elle voulut observer son caractre et deviner ses intentions;
-mais ce fut peine perdue! Le pre Schard se rendait
-impntrable en restant toujours entre deux vins. L'ivresse est un
-double voile. A la faveur de sa griserie, aussi souvent joue que
-relle, le bonhomme essayait d'arracher ve les secrets de David.
-<span class="pagenum" id="Page_475">475</span>
-Tantt il caressait, tantt il effrayait sa belle-fille. Quand ve lui
-rpondait qu'elle ignorait tout, il lui disait:&mdash;Je boirai tout mon
-bien, <i>je le mettrai en viager</i>... Ces luttes dshonorantes fatiguaient
-la pauvre victime qui, pour ne pas manquer de respect
-son beau-pre, avait fini par garder le silence. Un jour, pousse
-bout, elle lui dit:&mdash;Mais, mon pre, il y a une manire bien simple
-de tout avoir; payez les dettes de David, il reviendra ici, vous
-vous entendrez ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voil tout ce que vous voulez avoir de moi, s'cria-t-il,
-c'est bon savoir.</p>
-
-<p>Le pre Schard, qui ne croyait pas en son fils, croyait aux Cointet.
-Les Cointet, qu'il alla consulter, l'blouirent dessein, en lui
-disant qu'il s'agissait de millions dans les recherches entreprises par
-son fils.</p>
-
-<p>&mdash;Si David peut prouver qu'il a russi, je n'hsiterai pas mettre
-en socit ma papeterie en comptant votre fils sa dcouverte
-pour une valeur gale, lui dit le grand Cointet.</p>
-
-<p>Le dfiant vieillard prit tant d'informations en prenant des petits
-verres avec les ouvriers, il questionna si bien Petit-Claud en faisant
-l'imbcile, qu'il finit par souponner les Cointet de se cacher derrire
-Mtivier; il leur attribua le plan de ruiner l'imprimerie Schard
-et de se faire payer par lui en l'amorant avec la dcouverte,
-car le vieil homme du peuple ne pouvait pas deviner la complicit
-de Petit-Claud, ni les trames ourdies pour s'emparer tt ou tard de
-ce beau secret industriel. Enfin, un jour, le vieillard, exaspr de ne
-pouvoir vaincre le silence de sa belle-fille et de ne pas mme obtenir
-d'elle de savoir o David s'tait cach, rsolut de forcer la porte
-de l'atelier fondre les rouleaux, aprs avoir fini par apprendre que
-son fils y faisait ses expriences. Il descendit de grand matin et se
-mit travailler la serrure.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, que faites-vous donc l, papa Schard?... lui cria
-Marion qui se levait au jour pour aller sa fabrique et qui bondit
-jusqu' la tremperie.</p>
-
-<p>&mdash;Ne suis-je pas chez moi, Marion? fit le bonhomme honteux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! , devenez-vous voleur sur vos vieux jours... vous tes
- jeun, cependant... Je vas conter cela tout chaud madame.</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, Marion, dit le vieillard en tirant de sa poche deux
-cus de six francs. Tiens...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_476">476</span>
-&mdash;Je me tairai, mais n'y revenez pas! lui dit Marion en le menaant
-du doigt, ou je le dirais tout Angoulme.</p>
-
-<p>Ds que le vieillard fut sorti, Marion monta chez sa matresse.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, madame, j'ai soutir douze francs votre beau-pre,
-les voil...</p>
-
-<p>&mdash;Et comment as-tu fait?...</p>
-
-<p>&mdash;Ne voulait-il pas voir les bassines et les provisions de monsieur,
-histoire de dcouvrir le secret. Je savais bien qu'il n'y avait
-plus rien dans la petite cuisine; mais je lui ai fait peur comme s'il
-allait voler son fils, et il m'a donn deux cus pour me taire...</p>
-
-<p>En ce moment, Basine apporta joyeusement son amie une lettre
-de David, crite sur du magnifique papier, et qu'elle lui remit en
-secret.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Mon ve adore, je t'cris toi la premire sur la premire
-feuille de papier obtenue par mes procds. J'ai russi rsoudre
-le problme du collage en cuve! La livre de pte revient, mme
-en supposant la mise en culture spciale de bons terrains pour les
-produits que j'emploie, cinq sous. Ainsi la rame de douze livres
-emploiera pour trois francs de pte colle. Je suis sr de supprimer
-la moiti du poids des livres. L'enveloppe, la lettre, les chantillons,
-sont de diverses fabrications. Je t'embrasse, nous serons
-heureux par la fortune, la seule chose qui nous manquait.</p>
-
-</div>
-
-<p>&mdash;Tenez, dit ve son beau-pre en lui tendant les chantillons,
-donnez votre fils le prix de votre rcolte, et laissez-lui faire sa
-fortune, il vous rendra dix fois ce que vous lui aurez donn, car il
-a russi!...</p>
-
-<p>Le pre Schard courut aussitt chez les Cointet. L, chaque
-chantillon fut essay, minutieusement examin: les uns taient
-colls, les autres sans colle; ils taient tiquets depuis trois francs
-jusqu' dix francs par rame; les uns taient d'une puret mtallique,
-les autres doux comme du papier de Chine, il y en avait de toutes
-les nuances possibles du blanc. Des juifs examinant des diamants
-n'auraient pas eu les yeux plus anims que ne l'taient ceux des
-Cointet et du vieux Schard.</p>
-
-<p>&mdash;Votre fils est en bon chemin, dit le gros Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, payez ses dettes, dit le vieux pressier.</p>
-
-<p>&mdash;Bien volontiers, s'il veut nous prendre pour associs, rpondit
-le grand Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes des <i>chauffeurs</i>! s'cria l'ours retir, vous poursuivez
-<span class="pagenum" id="Page_477">477</span>
-mon fils sous le nom de Mtivier, et vous voulez que je vous
-paye, voil tout. Pas si bte, bourgeois!...</p>
-
-<p>Les deux frres se regardrent, mais ils se continrent.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne sommes pas encore assez millionnaires pour nous
-amuser faire l'escompte, rpliqua le gros Cointet; nous nous
-croirions assez heureux de pouvoir payer notre chiffon comptant,
-et nous faisons encore des billets notre marchand.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut tenter une exprience en grand, rpondit froidement
-le grand Cointet, car ce qui russit dans une marmite choue dans
-une fabrication entreprise sur une grande chelle. Dlivrez votre fils.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais mon fils en libert m'admettra-t-il comme son associ?
-demanda le vieux Schard.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci ne nous regarde pas, dit le gros Cointet. Est-ce que vous
-croyez, mon bonhomme, que quand vous aurez donn dix mille
-francs votre fils, tout sera dit? Un brevet d'invention cote deux
-mille francs, il faudra faire des voyages Paris; puis, avant de se
-lancer dans des avances, il est prudent de fabriquer, comme dit
-mon frre, mille rames, risquer des cuves entires afin de se rendre
-compte. Voyez-vous, il n'y a rien dont il faille plus se dfier
-que des inventeurs.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit le grand Cointet, j'aime le pain tout cuit.</p>
-
-<p>Le vieillard passa la nuit ruminer ce dilemme: Si je paye les
-dettes de David, il est libre, et une fois libre il n'a pas besoin de
-m'associer sa fortune. Il sait bien que je l'ai roul dans l'affaire
-de notre premire association; il n'en voudra pas faire une seconde.
-Mon intrt serait donc de le tenir en prison, malheureux.</p>
-
-<p>Les Cointet connaissaient assez le pre Schard pour savoir qu'ils
-chasseraient de compagnie.</p>
-
-<p>Donc ces trois hommes disaient:&mdash;Pour faire une socit base
-sur le secret, il faut des expriences; et, pour faire ces expriences,
-il faut librer David Schard. David libr nous chappe. Chacun
-avait de plus une petite arrire-pense. Petit-Claud se disait:&mdash;Aprs
-mon mariage, je serai franc du collier avec les Cointet; mais
-jusque-l je les tiens. Le grand Cointet se disait:&mdash;J'aimerais
-mieux avoir David sous clef, je serais le matre. Le vieux Schard
-se disait:&mdash;Si je paye ses dettes, mon fils me salue avec un remercment.
-ve, attaque, menace par le vigneron d'tre chasse de
-la maison, ne voulait ni rvler l'asile de son mari, ni mme lui
-proposer d'accepter un sauf-conduit. Elle n'tait pas certaine de
-<span class="pagenum" id="Page_478">478</span>
-russir cacher David une seconde fois aussi bien que la premire,
-elle rpondait donc son beau-pre:&mdash;Librez votre fils, vous
-saurez tout. Aucun des quatre intresss, qui se trouvaient tous
-comme devant une table bien servie, n'osait toucher au festin, tant
-il craignait de se voir devanc; et tous s'observaient en se dfiant
-les uns des autres.</p>
-
-<p>Quelques jours aprs la rclusion de Schard, Petit-Claud tait
-venu trouver le grand Cointet sa papeterie.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait de mon mieux, lui dit-il, David s'est mis volontairement
-dans une prison qui nous est inconnue, et il y cherche en
-paix quelque perfectionnement. Si vous n'avez pas atteint votre
-but, il n'y a pas de ma faute, tiendrez-vous votre promesse?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, si nous russissons, rpondit le grand Cointet. Le pre
-Schard est ici depuis quelques jours, il est venu nous faire des
-questions sur la fabrication du papier, le vieil avare a flair l'invention
-de son fils, il en veut profiter, il y a donc quelque esprance
-d'arriver une association. Vous tes l'avou du pre et du fils...</p>
-
-<p>&mdash;Ayez le Saint-Esprit de les livrer, reprit Petit-Claud en souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, rpondit Cointet. Si vous russissez ou mettre David
-en prison ou le mettre dans nos mains par un acte de socit,
-vous serez le mari de mademoiselle de La Haye.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce bien l votre <i>ultimatum</i>? dit Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ys!</i> fit Cointet, puisque nous parlons des langues trangres.</p>
-
-<p>&mdash;Voici le mien en bon franais, reprit Petit-Claud d'un ton sec.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voyons, rpliqua Cointet d'un air curieux.</p>
-
-<p>&mdash;Prsentez-moi demain madame de Snonches, faites qu'il y
-ait pour moi quelque chose de positif, enfin accomplissez votre
-promesse, ou je paye la dette de Schard et je m'associe avec lui
-en revendant ma charge. Je ne veux pas tre jou. Vous m'avez
-parl net, je me sers du mme langage. J'ai fait mes preuves, faites
-les vtres. Vous avez tout, je n'ai rien. Si je n'ai pas de gages de
-votre sincrit, je prends votre jeu.</p>
-
-<p>Le grand Cointet prit son chapeau, son parapluie, son air jsuite,
-et sortit en disant Petit-Claud de le suivre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous verrez, mon cher ami, si je ne vous ai pas prpar les
-voies?... dit le ngociant l'avou.</p>
-
-<p>En un moment, le fin et rus papetier avait reconnu le danger
-de sa position, et vu dans Petit-Claud un de ces hommes avec lesquels
-<span class="pagenum" id="Page_479">479</span>
-il faut jouer franc jeu. Dj, pour tre en mesure et par acquit
-de conscience, il avait, sous prtexte de donner un tat de la
-situation financire de mademoiselle de La Haye, jet quelques paroles
-dans l'oreille de l'ancien Consul-gnral.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai l'affaire de Franoise, car avec trente mille francs de dot,
-aujourd'hui, dit-il en souriant, une fille ne doit pas tre exigeante.</p>
-
-<p>&mdash;Nous en parlerons, avait rpondu Francis du Hautoy. Depuis
-le dpart de madame de Bargeton, la position de madame de Snonches
-est bien change: nous pourrons marier Franoise quelque
-bon vieux gentilhomme campagnard.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle se conduira mal, dit le papetier en prenant son air
-froid. Eh! mariez-la donc un jeune homme capable, ambitieux,
-que vous protgerez, et qui mettra sa femme dans une belle position.</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons, avait rpt Francis; la marraine doit tre
-avant tout consulte.</p>
-
-<p>A la mort de monsieur de Bargeton, Louise de Ngrepelisse
-avait fait vendre l'htel de la rue du Minage. Madame de Snonches,
-qui se trouvait petitement loge, dcida monsieur de Snonches
- acheter cette maison, le berceau des ambitions de Lucien
-et o cette scne a commenc. Zphirine de Snonches avait form
-le plan de succder madame de Bargeton dans l'espce de royaut
-qu'elle avait exerce, d'avoir un salon, de faire enfin la grande
-dame. Une scission avait eu lieu dans la haute socit d'Angoulme
-entre ceux qui, lors du duel de monsieur Bargeton et de monsieur
-de Chandour, tinrent qui pour l'innocence de Louise de Ngrepelisse,
-qui pour les calomnies de Stanislas de Chandour. Madame
-de Snonches se dclara pour les Bargeton, et conquit d'abord
-tous ceux de ce parti. Puis, quand elle fut installe dans son htel,
-elle profita des accoutumances de bien des gens qui venaient y
-jouer depuis tant d'annes. Elle reut tous les soirs et l'emporta dcidment
-sur Amlie de Chandour, qui se posa comme son antagoniste.
-Les esprances de Francis du Hautoy, qui se vit au c&oelig;ur
-de l'aristocratie d'Angoulme, allaient jusqu' vouloir marier
-Franoise avec le vieux monsieur de Sverac, que madame du
-Brossard n'avait pu capturer pour sa fille. Le retour de madame
-de Bargeton, devenue prfte d'Angoulme, augmenta les prtentions
-de Zphirine pour sa bien-aime filleule. Elle se disait que la
-comtesse Sixte du Chtelet userait de son crdit pour celle qui s'tait
-<span class="pagenum" id="Page_480">480</span>
-constitue son champion. Le papetier, qui savait son Angoulme
-sur le bout du doigt, apprcia d'un coup d'&oelig;il toutes ces difficults;
-mais il rsolut de se tirer de ce pas difficile par une de
-ces audaces que Tartufe seul se serait permise. Le petit avou,
-trs-surpris de la loyaut de son commanditaire en chicane, le
-laissait ses proccupations en cheminant de la papeterie l'htel de
-la rue du Minage, o, sur le palier, les deux importuns furent
-arrts par ces mots:&mdash;Monsieur et madame djeunent.</p>
-
-<p>&mdash;Annoncez-nous tout de mme, rpondit le grand Cointet.</p>
-
-<p>Et, sur son nom, le dvot commerant, aussitt introduit, prsenta
-l'avocat la prcieuse Zphirine, qui djeunait en tte tte
-avec monsieur Francis du Hautoy et mademoiselle de La Haye. Monsieur
-de Snonches tait all, comme toujours, ouvrir la chasse
-chez monsieur de Pimentel.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, madame, le jeune avocat-avou de qui je vous ai
-parl, et qui se chargera de l'mancipation de votre belle pupille.</p>
-
-<p>L'ancien diplomate examina Petit-Claud, qui, de son ct, regardait
- la drobe la <i>belle pupille</i>. Quant la surprise de Zphirine,
- qui jamais Cointet ni Francis n'avaient dit un mot, elle
-fut telle que sa fourchette lui tomba des mains. Mademoiselle de La
-Haye, espce de pie-griche figure rechigne, de taille peu gracieuse,
-maigre, cheveux d'un blond fade, tait, malgr son
-petit air aristocratique, excessivement difficile marier. Ces mots:
-<i>pre et mre inconnus</i> de son acte de naissance, lui interdisaient
-en ralit la sphre o l'amiti de sa marraine et de Francis la voulait
-placer. Mademoiselle de La Haye, ignorant sa position, faisait
-la difficile: elle et rejet le plus riche commerant de l'Houmeau.
-La grimace assez significative inspire mademoiselle de La
-Haye par l'aspect du maigre avou, Cointet la retrouva sur les lvres
-de Petit-Claud. Madame de Snonches et Francis paraissaient
-se consulter pour savoir de quelle manire congdier Cointet et
-son protg. Cointet, qui vit tout, pria monsieur du Hautoy de
-lui accorder un moment d'audience, et passa dans le salon avec le
-diplomate.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il nettement, la paternit vous aveugle.
-Vous marierez difficilement votre fille; et, dans votre intrt
-tous, je vous ai mis dans l'impossibilit de reculer; car j'aime
-Franoise comme on aime une pupille. Petit-Claud sait tout!.....
-Son excessive ambition vous garantit le bonheur de votre chre
-<span class="pagenum" id="Page_481">481</span>
-petite. D'abord Franoise fera de son mari tout ce qu'elle voudra;
-mais vous, aid par la prfte qui nous arrive, vous en ferez un
-procureur du roi. Monsieur Milaud est nomm dcidment Nevers.
-Petit-Claud vendra sa charge, vous obtiendrez facilement
-pour lui la place de second substitut, et il deviendra bientt procureur
-du roi, puis prsident du tribunal, dput...</p>
-
-<p>Revenu dans la salle manger, Francis fut charmant pour le
-prtendu de sa fille. Il regarda madame de Snonches d'une certaine
-manire, et finit cette scne de prsentation en invitant Petit-Claud
- dner pour le lendemain afin de causer affaires. Puis il reconduisit
-le ngociant et l'avou jusque dans la cour en disant
-Petit-Claud que, sur la recommandation de Cointet, il tait dispos,
-ainsi que madame de Snonches, confirmer tout ce que le
-gardien de la fortune de mademoiselle de La Haye aurait dispos
-pour le bonheur de ce petit ange.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! qu'elle est laide! s'cria Petit-Claud. Je suis pris!...</p>
-
-<p>&mdash;Elle a l'air distingu, rpondit Cointet; mais, si elle tait
-belle, vous la donnerait-on?... H! mon cher, il y a plus d'un
-petit propritaire qui trente mille francs, la protection de madame
-de Snonches et celle de la comtesse du Chtelet iraient merveille;
-d'autant plus que monsieur Francis du Hautoy ne se mariera jamais,
-et que cette fille est son hritire..... Votre mariage est
-fait!...</p>
-
-<p>&mdash;Et comment?</p>
-
-<p>&mdash;Voil ce que je viens de dire, repartit le grand Cointet en
-racontant l'avou son trait d'audace. Mon cher, monsieur Milaud
-va, dit-on, tre nomm procureur du roi Nevers: vous vendrez
-votre charge, et dans dix ans vous serez garde des sceaux. Vous
-tes assez audacieux pour ne reculer devant aucun des services que
-demandera la cour.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, trouvez-vous demain, quatre heures et demie,
-sur la place du Mrier, rpondit l'avou, fanatis par les probabilits
-de cet avenir; j'aurai vu le pre Schard, et nous arriverons
- un acte de socit o le pre et le fils appartiendront au Saint-Esprit.</p>
-
-<p>Au moment o le vieux cur de Marsac montait les rampes d'Angoulme
-pour aller instruire ve de l'tat o se trouvait son frre,
-David tait cach depuis onze jours deux portes de celle du pharmacien
-Postel, que le digne prtre venait de quitter.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_482">482</span>
-Quand l'abb Marron dboucha sur la place du Mrier, il y
-trouva les trois hommes, remarquables chacun dans leur genre,
-qui pesaient de tout leur poids sur l'avenir et sur le prsent du
-pauvre prisonnier volontaire: le pre Schard, le grand Cointet,
-le petit avou maigrelet. Trois hommes, trois cupidits! mais trois
-cupidits aussi diffrentes que les hommes. L'un avait invent de
-trafiquer de son fils, l'autre de son client, et le grand Cointet
-achetait toutes ces infamies en se flattant de ne rien payer. Il tait
-environ cinq heures, et la plupart de ceux qui revenaient dner
-chez eux s'arrtaient pour regarder pendant un moment ces trois
-hommes.</p>
-
-<p>&mdash;Que diable le vieux pre Schard et le grand Cointet ont-ils
-donc se dire?... pensaient les plus curieux.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'agit sans doute entre eux de ce pauvre malheureux qui
-laisse sa femme, sa belle-mre et son enfant sans pain, rpondait-on.</p>
-
-<p>&mdash;Envoyez donc vos enfants apprendre un tat Paris! disait
-un esprit-fort de province.</p>
-
-<p>&mdash;H! que venez-vous faire par ici, monsieur le cur? s'cria
-le vigneron en apercevant l'abb Marron aussitt qu'il dboucha sur
-la place.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens pour les vtres, rpondit le vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Encore une ide de mon fils!... dit le vieux Schard.</p>
-
-<p>&mdash;Il vous en coterait bien peu de rendre tout le monde heureux,
-dit le prtre en indiquant les fentres o madame Schard
-montrait entre les rideaux sa belle tte; car elle apaisait les cris
-de son enfant en le faisant sauter et lui chantant une chanson.</p>
-
-<p>&mdash;Apportez-vous des nouvelles de mon fils, dit le pre, ou, ce
-qui vaudrait mieux, de l'argent?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit monsieur Marron; j'apporte la s&oelig;ur des nouvelles
-du frre.</p>
-
-<p>&mdash;De Lucien?... s'cria Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Le pauvre jeune homme est venu de Paris pied. Je
-l'ai trouv chez Courtois mourant de fatigue et de misre, rpondit
-le prtre... Oh! il est bien malheureux!</p>
-
-<p>Petit-Claud salua le prtre et prit le grand Cointet par le bras
-en disant haute voix:&mdash;Nous dnons chez madame de Snonches,
-il est temps de nous habiller!... Et deux pas il lui dit l'oreille:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_483">483</span>
-&mdash;Quand on a le petit, on a bientt la mre. Nous tenons
-David...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai mari, mariez-moi, dit le grand Cointet en laissant
-chapper un sourire faux.</p>
-
-<p>&mdash;Lucien est mon camarade de collge, nous tions <i>copins</i>!...
-En huit jours je saurai bien quelque chose de lui. Faites en sorte
-que les bans se publient, et je vous rponds de mettre David en
-prison. Ma mission finit avec son crou.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'cria tout doucement le grand Cointet, la belle affaire
-serait de prendre le brevet notre nom!</p>
-
-<p>En entendant cette dernire phrase, le petit avou maigrelet
-frissonna.</p>
-
-<p>En ce moment ve voyait entrer son beau-pre et l'abb Marron,
-qui, par un seul mot, venait de dnouer le drame judiciaire.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, madame Schard, dit le vieil ours sa belle-fille,
-voici notre cur qui vient sans doute nous en raconter de belles
-sur votre frre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! s'cria la pauvre ve atteinte au c&oelig;ur, que peut-il
-donc lui tre encore arriv!</p>
-
-<p>Cette exclamation annonait tant de douleurs ressenties, tant
-d'apprhensions, et de tant de sortes, que l'abb Marron se hta
-de dire:&mdash;Rassurez-vous, madame, il vit!</p>
-
-<p>&mdash;Seriez-vous assez bon, mon pre, dit ve au vieux vigneron,
-pour aller chercher ma mre: elle entendra ce que monsieur doit
-avoir nous dire de Lucien.</p>
-
-<p>Le vieillard alla chercher madame Chardon, laquelle il dit:&mdash;Vous
-aurez en dcoudre avec l'abb Marron, qui est bon
-homme <i>quoique prtre</i>. Le dner sera sans doute retard, je
-reviens dans une heure.</p>
-
-<p>Et le vieillard, insensible tout ce qui ne sonnait ou ne reluisait
-pas or, laissa la vieille femme sans voir l'effet du coup qu'il venait
-de lui porter.</p>
-
-<p>Le malheur qui pesait sur ses deux enfants, l'avortement des
-esprances assises sur la tte de Lucien, le changement si peu prvu
-d'un caractre qu'on crut pendant si long-temps nergique et probe;
-enfin, tous les vnements arrivs depuis dix-huit mois avaient
-dj rendu madame Chardon mconnaissable. Elle n'tait pas seulement
-noble de race, elle tait encore noble de c&oelig;ur, et adorait
-ses enfants. Aussi avait-elle souffert plus de maux en ces derniers
-<span class="pagenum" id="Page_484">484</span>
-six mois que depuis son veuvage. Lucien avait eu la chance d'tre
-Rubempr par ordonnance du roi, de recommencer cette famille,
-d'en faire revivre le titre et les armes, de devenir grand! Et il tait
-tomb dans la fange! Car, plus svre pour lui que la s&oelig;ur, elle
-avait regard Lucien comme perdu, le jour o elle apprit l'affaire
-des billets. Les mres veulent quelquefois se tromper; mais elles
-connaissent toujours bien les enfants qu'elles ont nourris, qu'elles
-n'ont pas quitts, et, dans les discussions que soulevaient entre
-David et sa femme les chances de Lucien Paris, madame Chardon,
-tout en paraissant partager les illusions d've sur son frre,
-tremblait que David n'et raison, car il parlait comme elle entendait
-parler sa conscience de mre. Elle connaissait trop la dlicatesse
-de sensation de sa fille pour pouvoir lui exprimer ses douleurs,
-elle tait donc force de les dvorer dans ce silence dont sont capables
-seulement les mres qui savent aimer leurs enfants.</p>
-
-<p>ve, de son ct, suivait avec terreur les ravages que faisaient
-les chagrins chez sa mre, elle la voyait passant de la vieillesse la
-dcrpitude, et allant toujours! La mre et la fille se faisaient donc
-l'une l'autre de ces nobles mensonges qui ne trompent point.
-Dans la vie de cette mre, la phrase du froce vigneron fut la
-goutte d'eau qui devait remplir la coupe des afflictions, madame
-Chardon se sentit atteinte au c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Aussi, quand ve dit au <ins id="cor_99" title="prte">prtre</ins>:&mdash;Monsieur, voici ma mre!
-quand l'abb regarda ce visage macr comme celui d'une vieille
-religieuse, encadr de cheveux entirement blanchis, mais embelli
-par l'air doux et calme des femmes pieusement rsignes, et qui
-marchent, comme on dit, la volont de Dieu, comprit-il toute la
-vie de ces deux cratures. Le prtre n'eut plus de piti pour le bourreau,
-pour Lucien, il frmit en devinant tous les supplices subis par
-les victimes.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mre, dit ve en s'essuyant les yeux, mon pauvre frre
-est bien prs de nous, il est Marsac.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi pas ici? demanda madame Chardon.</p>
-
-<p>L'abb Marron raconta tout ce que Lucien lui avait dit des misres
-de son voyage, et les malheurs de ses derniers jours Paris.
-Il peignit les angoisses qui venaient d'agiter le pote quand il avait
-appris quels taient au sein de sa famille les effets de ses imprudences
-et quelles taient ses apprhensions sur l'accueil qui pouvait
-l'attendre Angoulme.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_485">485</span>
-&mdash;En <ins id="cor_100" title="est-ii">est-il</ins> arriv douter de nous? dit madame Chardon.</p>
-
-<p>&mdash;Le malheureux est venu vers vous pied, en subissant les
-plus horribles privations, et il revient dispos entrer dans les chemins
-les plus humbles de la vie... rparer ses fautes.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit la s&oelig;ur, malgr le mal qu'il nous a fait, j'aime
-mon frre, comme on aime le corps d'un tre qui n'est plus; et
-l'aimer ainsi, c'est encore l'aimer plus que beaucoup de s&oelig;urs n'aiment
-leurs frres. Il nous a rendus bien pauvres; mais qu'il vienne,
-il partagera le chtif morceau de pain qui nous reste, enfin ce qu'il
-nous a laiss. Ah! s'il ne nous avait pas quitts, monsieur, nous
-n'aurions pas perdu nos plus chers trsors.</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est la femme qui nous l'a enlev dont la voiture l'a ramen,
-s'cria madame Chardon. Parti dans la calche de madame
-de Bargeton, ct d'elle, il est revenu derrire!</p>
-
-<p>&mdash;A quoi puis-je vous tre utile dans la situation o vous tes?
-dit le brave cur qui cherchait une phrase de sortie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! monsieur, rpondit madame Chardon, plaie d'argent
-n'est pas mortelle, dit-on; mais ces plaies-l ne peuvent pas avoir
-d'autre mdecin que le malade.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous aviez assez d'influence pour dterminer mon beau-pre
- aider son fils, vous sauveriez toute une famille, dit madame
-Schard.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne croit pas en vous, et il m'a paru trs-exaspr contre
-votre mari, dit le vieillard qui les paraphrases du vigneron avaient
-fait considrer les affaires de Schard comme un gupier o il ne
-fallait pas mettre le pied.</p>
-
-<p>Sa mission termine, le prtre alla dner chez son petit-neveu
-Postel, qui dissipa le peu de bonne volont de son vieil oncle en
-donnant, comme tout Angoulme, raison au pre contre le fils.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a de la ressource avec des dissipateurs, dit en finissant le
-petit Postel; mais avec ceux qui font des expriences, on se ruinerait.</p>
-
-<p>La curiosit du cur de Marsac tait entirement satisfaite, ce
-qui, dans toutes les provinces de France, est le principal but de
-l'excessif intrt qu'on s'y tmoigne. Dans la soire, il mit le pote
-au courant de tout ce qui se passait chez les Schard, en lui donnant
-son voyage comme une mission dicte par la charit la plus
-pure.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez endett votre s&oelig;ur et votre beau-frre de dix
-<span class="pagenum" id="Page_486">486</span>
- douze mille francs, dit-il en terminant; et personne, mon cher
-monsieur, n'a cette bagatelle prter au voisin. En Angoumois,
-nous ne sommes pas riches. Je croyais qu'il s'agissait de beaucoup
-moins quand vous me parliez de billets.</p>
-
-<p>Aprs avoir remerci le vieillard de ses bonts, le pote lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;La parole de pardon, que vous m'apportez, est pour moi le vrai
-trsor.</p>
-
-<p>Le lendemain, Lucien partit de trs-grand matin de Marsac pour
-Angoulme, o il entra vers neuf heures, une canne la main, vtu
-d'une petite redingote assez endommage par le voyage et d'un pantalon
-noir teintes blanches. Ses bottes uses disaient d'ailleurs
-assez qu'il appartenait la classe infortune des pitons. Aussi ne
-se dissimulait-il pas l'effet que devait produire sur ses compatriotes
-le contraste de son retour et de son dpart. Mais, le c&oelig;ur encore
-pantelant sous l'treinte des remords que lui causait le rcit du
-vieux prtre, il acceptait pour le moment cette punition, dcid
-d'affronter les regards des personnes de sa connaissance. Il se
-disait en lui-mme:&mdash;Je suis hroque! Toutes ces natures de
-pote commencent par se duper elles-mmes. A mesure qu'il marcha
-dans l'Houmeau, son me lutta entre la honte de ce retour et
-la posie de ces souvenirs. Son c&oelig;ur battit en passant devant la
-porte de Postel, o, fort heureusement pour lui, Lonie Marron
-se trouva seule dans la boutique avec son enfant. Il vit avec plaisir
-(tant sa vanit conservait de force) le nom de son pre effac. Depuis
-son mariage, Postel avait fait repeindre sa boutique, et mis au-dessus,
-comme Paris: <span class="smcap">Pharmacie</span>. En gravissant la rampe de la
-Porte-Palet, Lucien prouva l'influence de l'air natal, il ne sentit
-plus le poids de ses infortunes, et se dit avec dlices:&mdash;Je vais
-donc les revoir! Il atteignit la place du Mrier sans avoir rencontr
-personne: un bonheur qu'il esprait peine, lui qui jadis se promenait
-en triomphateur dans sa ville! Marion et Kolb, en sentinelle
-sur la porte, se prcipitrent dans l'escalier en criant:&mdash;Le voil!
-Lucien revit le vieil atelier et la vieille cour, il trouva dans l'escalier
-sa s&oelig;ur et sa mre, et ils s'embrassrent en oubliant pour un
-instant tous leurs malheurs dans cette treinte. En famille, on compose
-presque toujours avec le malheur; on s'y fait un lit, et l'esprance
-en fait accepter la duret. Si Lucien offrait l'image du dsespoir,
-il en offrait aussi la posie: le soleil des grands chemins lui
-avait bruni le teint; une profonde mlancolie, empreinte dans ses
-<span class="pagenum" id="Page_487">487</span>
-traits, jetait ses ombres sur son front de pote. Ce changement
-annonait tant de souffrances, qu' l'aspect des traces laisses par
-la misre sur sa physionomie, le seul sentiment possible tait la piti.
-L'imagination partie du sein de la famille y trouvait au retour de
-tristes ralits. ve eut au milieu de sa joie le sourire des saintes
-au milieu de leur martyre. Le chagrin rend sublime le visage d'une
-jeune femme trs-belle. La gravit qui remplaait dans la figure de
-sa s&oelig;ur la complte innocence qu'il y avait vue son dpart pour
-Paris, parlait trop loquemment Lucien pour qu'il n'en ret pas
-une impression douloureuse. Aussi la premire effusion des sentiments,
-si vive, si naturelle, fut-elle suivie de part et d'autre d'une
-raction: chacun craignait de parler. Lucien ne put cependant
-s'empcher de chercher par un regard celui qui manquait cette
-runion. Ce regard bien compris fit fondre en larmes ve, et par
-contre-coup Lucien. Quant madame Chardon, elle resta blme,
-et en apparence impassible. ve se leva, descendit pour pargner
- son frre un mot dur, et alla dire Marion:&mdash;Mon enfant, Lucien
-aime les fraises, il faut en trouver!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j'ai bien pens que vous vouliez fter monsieur Lucien.
-Soyez tranquille, vous aurez un joli petit djeuner et un bon dner
-aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Lucien, dit madame Chardon son fils, tu as beaucoup rparer
-ici. Parti pour tre un sujet d'orgueil pour ta famille, tu nous
-as plongs dans la misre. Tu as presque bris dans les mains de
-ton frre l'instrument de la fortune laquelle il n'a song que pour
-sa nouvelle famille. Tu n'as pas bris que cela... dit la mre. Il se
-fit une pause effrayante et le silence de Lucien impliqua l'acceptation
-de ces reproches maternels.&mdash;Entre dans une voie de travail,
-reprit doucement madame Chardon. Je ne te blme pas d'avoir
-tent de faire revivre la noble famille d'o je suis sortie; mais,
-de telles entreprises il faut avant tout une fortune, et des sentiments
-fiers: tu n'as rien eu de tout cela. A la croyance, tu as fait succder
-en nous la dfiance. Tu as dtruit la paix de cette famille travailleuse
-et rsigne, qui cheminait ici dans une voie difficile...
-Aux premires fautes, un premier pardon est d. Ne recommence
-pas. Nous nous trouvons ici dans des circonstances difficiles, sois
-prudent, coute ta s&oelig;ur: le malheur est un matre dont les leons,
-bien durement donnes, ont port leur fruit chez elle: elle est devenue
-srieuse, elle est mre, elle porte tout le fardeau du mnage
-<span class="pagenum" id="Page_488">488</span>
-par dvouement pour notre cher David; enfin, elle est devenue,
-par ta faute, mon unique consolation.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouviez tre plus svre, dit Lucien en embrassant sa
-mre. J'accepte votre pardon, parce que ce sera le seul que j'aurai
-jamais recevoir.</p>
-
-<p>ve revint: la pose humilie de son frre, elle comprit que
-madame Chardon avait parl. Sa bont lui mit un sourire sur les
-lvres, auquel Lucien rpondit par des larmes rprimes. La prsence
-a comme un charme, elle change les dispositions les plus
-hostiles entre amants comme au sein des familles, quelque forts
-que soient les motifs de mcontentement. Est-ce que l'affection
-trace dans le c&oelig;ur des chemins o l'on aime retomber? Ce phnomne
-appartient-il la science du magntisme? La raison dit-elle
-qu'il faut ou ne jamais se revoir, ou se pardonner? Que ce soit
-au raisonnement, une cause physique ou l'me que cet effet
-appartienne, chacun doit avoir prouv que les regards, le geste,
-l'action d'un tre aim retrouvent chez ceux qu'il a le plus offenss,
-chagrins ou maltraits, des vestiges de tendresse. Si l'esprit oublie
-difficilement, si l'intrt souffre encore; le c&oelig;ur, malgr tout, reprend
-sa servitude. Aussi, la pauvre s&oelig;ur, en coutant jusqu'
-l'heure du djeuner les confidences du frre, ne fut-elle pas matresse
-de ses yeux quand elle le regarda, ni de son accent quand
-elle laissa parler son c&oelig;ur. En comprenant les lments de la vie
-littraire Paris, elle comprit comment Lucien avait pu succomber
-dans la lutte. La joie du pote en caressant l'enfant de sa s&oelig;ur, ses
-enfantillages, le bonheur de revoir son pays et les siens, ml au
-profond chagrin de savoir David cach, les mots de mlancolie qui
-chapprent Lucien, son attendrissement en voyant qu'au milieu
-de sa dtresse sa s&oelig;ur s'tait souvenue de son got quand Marion
-servit les fraises; tout, jusqu' l'obligation de loger le frre prodigue
-et de s'occuper de lui, fit de cette journe une fte. Ce fut
-comme une halte dans la misre. Le pre Schard lui-mme fit
-rebrousser aux deux femmes le cours de leurs sentiments, en disant:&mdash;Vous
-le ftez, comme s'il vous apportait des mille et des
-cents!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'a donc fait mon frre pour ne pas tre ft?... s'cria
-madame Schard jalouse de cacher la honte de Lucien.</p>
-
-<p>Nanmoins, les premires tendresses passes, les nuances du vrai
-percrent. Lucien aperut bientt chez ve la diffrence de l'affection
-<span class="pagenum" id="Page_489">489</span>
-actuelle et de celle qu'elle lui portait jadis. David tait profondment
-honor, tandis que Lucien tait aim <i>quand mme</i>, et
-comme on aime une matresse malgr les dsastres qu'elle cause.
-L'estime, fonds ncessaire nos sentiments, est la solide toffe qui
-leur donne je ne sais quelle certitude, quelle scurit dont on vit,
-et qui manquait entre madame Chardon et son fils, entre le frre
-et la s&oelig;ur; Lucien se sentit priv de cette entire confiance qu'on
-aurait eue en lui s'il n'avait pas failli l'honneur. L'opinion crite
-par d'Arthez sur lui, devenue celle de sa s&oelig;ur, se laissa deviner
-dans les gestes, dans les regards, dans l'accent. Lucien tait plaint!
-mais, quant tre la gloire, la noblesse de la famille, le hros du
-foyer domestique, toutes ces belles esprances avaient fui sans
-retour. On craignit assez sa lgret pour lui cacher l'asile o vivait
-David. ve, insensible aux caresses dont fut accompagne la curiosit
-de Lucien qui voulait voir son frre, n'tait plus l've de l'Houmeau
-pour qui, jadis, un seul regard de Lucien tait un ordre
-irrsistible. Lucien parla de rparer ses torts, en se vantant de pouvoir
-sauver David. ve lui rpondit:&mdash;Ne t'en mle pas, nous
-avons pour adversaires les gens les plus perfides et les plus habiles.
-Lucien hocha la tte, comme s'il et dit:&mdash;J'ai combattu des Parisiens...
-Sa s&oelig;ur lui rpliqua par un regard qui signifiait:&mdash;Tu
-as t vaincu.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis plus aim, pensa Lucien. Pour la famille comme
-pour le monde, il faut donc russir.</p>
-
-<p>Ds le second jour, en essayant de s'expliquer le peu de confiance
-de sa mre et de sa s&oelig;ur, le pote fut pris d'une pense non
-pas haineuse mais chagrine. Il appliqua la mesure de la vie parisienne
- cette chaste vie de province en oubliant que la mdiocrit
-patiente de cet intrieur sublime de rsignation tait son ouvrage:</p>
-
-<p>&mdash;Elles sont bourgeoises, elles ne peuvent pas me comprendre,
-se dit-il en se sparant ainsi de sa s&oelig;ur, de sa mre et de Schard
-qu'il ne pouvait plus tromper ni sur son caractre, ni sur son
-avenir.</p>
-
-<p>ve et madame Chardon, chez qui le sens divinatoire tait veill
-par tant de chocs et tant de malheurs, piaient les plus secrtes
-penses de Lucien, elles se sentirent mal juges et le virent s'isolant
-d'elles.&mdash;Paris nous l'a bien chang! se dirent-elles. Elles recueillaient
-enfin le fruit de l'gosme qu'elles avaient elles-mmes
-cultiv. De part et d'autre, ce lger levain devait fermenter, et il
-<span class="pagenum" id="Page_490">490</span>
-fermenta; mais principalement chez Lucien qui se trouvait si reprochable.
-Quant ve, elle tait bien de ces s&oelig;urs qui savent
-dire un frre en faute:&mdash;Pardonne-moi <i>tes</i> torts... Lorsque
-l'union des mes a t parfaite comme elle le fut au dbut de la vie
-entre ve et Lucien, toute atteinte ce beau idal du sentiment
-est mortelle. L o des sclrats se raccommodent aprs des coups
-de poignard, les amoureux se brouillent irrvocablement pour un
-regard, pour un mot. Dans ce souvenir de la quasi-perfection de
-la vie du c&oelig;ur se trouve le secret de sparations souvent inexplicables.
-On peut vivre avec une dfiance au c&oelig;ur, quand le pass
-n'offre pas le tableau d'une affection pure et sans nuages; mais,
-pour deux tres autrefois parfaitement unis, une vie o le regard,
-la parole exigent des prcautions, devient insupportable. Aussi les
-grands potes font-ils mourir leurs Paul et Virginie au sortir de
-l'adolescence. Comprendriez-vous Paul et Virginie brouills?.....
-Remarquons, la gloire d've et de Lucien, que les intrts, si
-fortement blesss, n'avivaient point ces blessures: chez la s&oelig;ur
-irrprochable, comme chez le pote de qui venaient les coups,
-tout tait sentiment; aussi le moindre malentendu, la plus petite
-querelle, un nouveau mcompte d Lucien pouvait-il les dsunir
-ou inspirer une de ces querelles qui brouillent irrvocablement.
-En fait d'argent tout s'arrange; mais les sentiments sont impitoyables.</p>
-
-<p>Le lendemain Lucien reut un numro du journal d'Angoulme
-et plit de plaisir en se voyant le sujet d'un des premiers <i>Premiers-Angoulme</i>
-que se permit cette estimable feuille qui, semblable
-aux Acadmies de province, en fille bien leve, selon le mot de
-Voltaire, ne faisait jamais parler d'elle.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Que la Franche-Comt s'enorgueillisse d'avoir donn le jour
-Victor Hugo, Charles Nodier et Cuvier; la Bretagne, Chateaubriand
-et Lamennais; la Normandie, Casimir Delavigne;
-la Touraine, l'auteur d'<i>Eloa</i>; aujourd'hui, l'Angoumois, o
-dj sous Louis XIII l'illustre Guez, plus connu sous le nom de
-Balzac, s'est fait notre compatriote, n'a plus rien envier ni ces
-provinces ni au Limousin, qui a produit Dupuytren, ni l'Auvergne,
-patrie de Montlosier, ni Bordeaux, qui a eu le bonheur
-de voir natre tant de grands hommes; nous aussi, nous avons un
-pote! l'auteur des beaux sonnets intituls <i>les Marguerites</i>
-joint la gloire du pote celle du prosateur, car on lui doit galement
-<span class="pagenum" id="Page_491">491</span>
-le magnifique roman de <i>l'Archer de Charles IX</i>. Un
-jour nos neveux seront fiers d'avoir pour compatriote Lucien
-Chardon, un rival de Ptrarque!!!... <span style="font-size: 105%;">Dans les journaux de
-province de ce temps, les points d'admiration ressemblaient aux
-<i>hurra</i> par lesquels on accueille les <i lang="en" xml:lang="en">speech</i> des <i lang="en" xml:lang="en">meeting</i> en Angleterre.</span>
-Malgr ses clatants succs Paris, notre jeune pote
-s'est souvenu que l'htel de Bargeton avait t le berceau de ses
-triomphes, que l'aristocratie <ins id="cor_101" title="augoumoisine">angoumoisine</ins> avait applaudi, la premire,
- ses posies; que l'pouse de monsieur le comte du
-Chtelet, prfet de notre dpartement, avait encourag ses premiers
-pas dans la carrire des Muses, et il est revenu parmi
-nous!... L'Houmeau tout entier s'est mu quand, hier, notre
-Lucien de Rubempr s'est prsent. La nouvelle de son retour
-a produit partout la plus vive sensation. Il est certain que la ville
-d'Angoulme ne se laissera pas devancer par l'Houmeau dans les
-honneurs qu'on parle de dcerner celui qui, soit dans la
-Presse, soit dans la Littrature, a reprsent si glorieusement
-notre ville Paris. Lucien, la fois pote religieux et royaliste,
-a brav la fureur des partis; il est venu, dit-on, se reposer des
-fatigues d'une lutte qui fatiguerait des athltes plus forts encore
-que des hommes de posie et de rverie.</p>
-
-<p>Par une pense minemment politique, laquelle nous applaudissons,
-et que madame la comtesse du Chtelet a eue, dit-on,
-la premire, il est question de rendre notre grand pote le
-titre et le nom de l'illustre famille des Rubempr, dont l'unique
-hritire est madame Chardon, sa mre. Rajeunir ainsi, par des
-talents et par des gloires nouvelles, les vieilles familles prs de
-s'teindre est, chez l'immortel auteur de la Charte, une nouvelle
-preuve de son constant dsir exprim par ces mots: <i>union
-et oubli</i>.</p>
-
-<p>Notre pote est descendu chez sa s&oelig;ur, madame Schard.</p>
-
-</div>
-
-<p>A la rubrique d'Angoulme se trouvaient les nouvelles suivantes:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Notre prfet, monsieur le comte du Chtelet, dj nomm
-gentilhomme ordinaire de la Chambre de S. M., vient d'tre fait
-Conseiller d'tat en service extraordinaire.</p>
-
-<p>Hier toutes les autorits se sont prsentes chez monsieur le
-prfet.</p>
-
-<p>Madame la comtesse Sixte du Chtelet recevra tous les jeudis.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_492">492</span>
-Le maire de l'Escarbas, monsieur de Ngrepelisse, reprsentant
-de la branche cadette des d'Espard, pre de madame du
-Chtelet, rcemment nomm comte, Pair de France, et Commandeur
-de l'ordre royal de Saint-Louis, est, dit-on, dsign
-pour prsider le grand collge lectoral d'Angoulme aux prochaines
-lections.</p>
-
-</div>
-
-<p>&mdash;Tiens, dit Lucien sa s&oelig;ur en lui apportant le journal.</p>
-
-<p>Aprs avoir lu l'article attentivement, ve rendit la feuille
-Lucien d'un air pensif.</p>
-
-<p>&mdash;Que dis-tu de cela?... lui demanda Lucien tonn d'une prudence
-qui ressemblait de la froideur.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, rpondit-elle, ce journal appartient aux Cointet,
-ils sont absolument les matres d'y insrer des articles, et ne peuvent
-avoir la main force que par la Prfecture ou par l'vch. Supposes-tu
-ton ancien rival, aujourd'hui prfet, assez gnreux pour
-chanter ainsi tes louanges? Oublies-tu que les Cointet nous poursuivent
-sous le nom de Mtivier et veulent sans doute amener David
-les faire profiter de ses dcouvertes?... De quelque part que vienne
-cet article, je le trouve inquitant. Tu n'excitais ici que des haines,
-des jalousies; on t'y calomniait en vertu du proverbe: <i>Nul n'est
-prophte en son pays</i>, et voil que tout change en un clin
-d'&oelig;il!...</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne connais pas l'amour-propre des villes de province, rpondit
-Lucien. On est all dans une petite ville du Midi recevoir en
-triomphe, aux portes de la ville, un jeune homme qui avait remport
-le prix d'honneur au grand concours, en voyant en lui un
-grand homme en herbe!</p>
-
-<p>&mdash;coute-moi, mon cher Lucien, je ne veux pas te sermonner,
-je te dirai tout dans un seul mot: ici dfie-toi des plus petites
-choses.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, rpondit Lucien surpris de trouver sa s&oelig;ur si
-peu enthousiaste.</p>
-
-<p>Le pote tait au comble de la joie de voir changer en un
-triomphe sa mesquine et honteuse rentre Angoulme.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne croyez pas au peu de gloire qui nous cote si cher!
-s'cria Lucien aprs une heure de silence pendant laquelle il s'amassa
-comme un orage dans son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Pour toute rponse, ve regarda Lucien, et ce regard le rendit
-honteux de son accusation.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_493">493</span>
-Quelques instants avant le dner, un garon de bureau de la prfecture
-apporta une lettre adresse M. Lucien Chardon et qui
-parut donner gain de cause la vanit du pote que le monde disputait
- la famille.</p>
-
-<p>Cette lettre tait l'invitation suivante.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p><i>Monsieur le comte Sixte du Chtelet et madame la comtesse
-du Chtelet prient M. Lucien Chardon de leur faire
-l'honneur de dner avec eux le quinze septembre prochain.</i></p>
-
-<p class="rsign">R. S. V. P.</p>
-
-</div>
-
-<p>A cette lettre tait jointe cette carte de visite:</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/carte.jpg" alt="" title="" width="500" height="199" />
- <p class="caption3"><b>LE COMTE SIXTE DU CHATELET</b><br />
- <i>Gentilhomme ordinaire de la Chambre&nbsp;du&nbsp;Roi,
- Prfet&nbsp;de&nbsp;la&nbsp;Charente, Conseiller&nbsp;d'Etat.</i></p>
-</div>
-
-<div class="fighand">
- <img src="images/carte.jpg" alt="" title="" width="500" height="199" />
- <p class="caption3"><b>LE COMTE SIXTE DU CHATELET</b><br />
- <i>Gentilhomme ordinaire de la Chambre&nbsp;du&nbsp;Roi,
- Prfet&nbsp;de&nbsp;la&nbsp;Charente, Conseiller&nbsp;d'Etat.</i></p>
-</div>
-
-<p>&mdash;Vous tes en faveur, dit le pre Schard, on parle de vous
-en ville comme d'un grand personnage... On se dispute entre Angoulme
-et l'Houmeau qui vous tortillera des couronnes...</p>
-
-<p>&mdash;Ma chre ve, dit Lucien l'oreille de sa s&oelig;ur, je me retrouve
-absolument comme j'tais l'Houmeau le jour o je devais
-aller chez madame de Bargeton: je suis sans habit pour le
-dner du prfet.</p>
-
-<p>&mdash;Tu comptes donc accepter cette invitation? s'cria madame
-Schard effraye.</p>
-
-<p>Il s'engagea, sur la question d'aller ou de ne pas aller la Prfecture,
-une polmique entre le frre et la s&oelig;ur. Le bon sens de la
-femme de province disait ve qu'on ne doit se montrer au monde
-qu'avec un visage riant, en costume complet, et en tenue irrprochable;
-mais elle cachait sa vraie pense:&mdash;O le dner du prfet
-mnera-t-il Lucien? Que peut pour lui le grand monde d'Angoulme?
-Ne machine-t-on pas quelque chose contre lui?</p>
-
-<p>Lucien finit par dire sa s&oelig;ur avant d'aller se coucher:&mdash;Tu
-ne sais pas quelle est mon influence; la femme du prfet a
-peur du journaliste; et d'ailleurs dans la comtesse du Chtelet
-il y a toujours Louise de Ngrepelisse! Une femme qui vient
-d'obtenir tant de faveurs peut sauver David! Je lui dirai la dcouverte
-que mon frre vient de faire, et ce ne sera rien pour elle
-que d'obtenir un secours de dix mille francs au ministre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_494">494</span>
-A onze heures du soir, Lucien, sa s&oelig;ur, sa mre et le pre Schard,
-Marion et Kolb furent rveills par la musique de la ville
-laquelle s'tait runie celle de la garnison et trouvrent la place du
-Mrier pleine de monde. Une srnade fut donne Lucien Chardon
-de Rubempr par les jeunes gens d'Angoulme. Lucien se mit
- la fentre de sa s&oelig;ur, et dit au milieu du plus profond silence,
-aprs le dernier morceau:&mdash;Je remercie mes compatriotes de
-l'honneur qu'ils me font, je tcherai de m'en rendre digne; ils me
-pardonneront de ne pas en dire davantage: mon motion est si vive
-que je ne saurais continuer.</p>
-
-<p>&mdash;Vive l'auteur de <i>l'Archer de Charles IX</i>!...</p>
-
-<p>&mdash;Vive l'auteur des <i>Marguerites</i>!</p>
-
-<p>&mdash;Vive Lucien de Rubempr!</p>
-
-<p>Aprs ces trois salves, cries par quelques voix, trois couronnes
-et des bouquets furent adroitement jets par la croise dans l'appartement.
-Dix minutes aprs, la place du Mrier tait vide, le silence
-y rgnait.</p>
-
-<p>&mdash;J'aimerais mieux dix mille francs, dit le vieux Schard qui
-tourna, retourna les couronnes et les bouquets d'un air profondment
-narquois. Mais vous leur avez donn des marguerites, ils vous
-rendent des bouquets, vous faites dans les fleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Voil l'estime que vous faites des honneurs que me dcernent
-mes concitoyens! s'cria Lucien, dont la physionomie offrit une
-expression entirement dnue de mlancolie et qui vritablement
-rayonna de satisfaction. Si vous connaissiez les hommes, papa Schard,
-vous verriez qu'il ne se rencontre pas deux moments semblables
-dans la vie. Il n'y a qu'un enthousiasme vritable qui
-l'on puisse devoir de semblables triomphes!... Ceci, ma chre mre
-et ma bonne s&oelig;ur, efface bien des chagrins. Lucien embrassa sa
-s&oelig;ur et sa mre comme l'on s'embrasse dans ces moments o la
-joie dborde flots si larges qu'il faut la jeter dans le c&oelig;ur d'un
-ami. (Faute d'un ami, disait un jour Bixiou, un auteur ivre de son
-succs embrasse son portier.)</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! ma chre enfant, dit-il ve, pourquoi pleures-tu?...
-Ah! c'est de joie...</p>
-
-<p>&mdash;Hlas! dit ve sa mre avant de se recoucher et quand elles
-furent seules, dans un pote il y a, je crois, une jolie femme de
-la pire espce...</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, rpondit la mre en hochant la tte. Lucien a
-<span class="pagenum" id="Page_495">495</span>
-dj tout oubli non-seulement de ses malheurs, mais des ntres.</p>
-
-<p>La mre et la fille se sparrent sans oser se dire toutes leurs
-penses.</p>
-
-<p>Dans les pays dvors par le sentiment d'insubordination sociale
-cach sous le mot <i>galit</i>, tout triomphe est un de ces miracles
-qui ne va pas, comme certains miracles d'ailleurs, sans la coopration
-d'adroits machinistes. Sur dix ovations obtenues par des
-hommes vivants et dcernes au sein de la patrie, il y en a neuf
-dont les causes sont trangres l'homme. Le triomphe de Voltaire
-sur les planches du Thtre-Franais n'tait-il pas celui de la philosophie
-de son sicle? En France on ne peut triompher que quand
-tout le monde se couronne sur la tte du triomphateur. Aussi les
-deux femmes avaient-elles raison dans leurs pressentiments. Le succs
-du grand homme de province tait trop antipathique aux m&oelig;urs
-immobiles d'Angoulme pour ne pas avoir t mis en scne par des
-intrts ou par un machiniste passionn, collaborations galement
-perfides. ve, comme la plupart des femmes d'ailleurs, se dfiait
-par sentiment et sans pouvoir se justifier elle-mme sa dfiance.
-Elle se dit en s'endormant:&mdash;Qui donc aime assez ici mon frre
-pour avoir excit le pays?... Les <i>Marguerites</i> ne sont d'ailleurs
-pas encore publies, comment peut-on le fliciter d'un succs
-venir?... Ce triomphe tait en effet l'&oelig;uvre de Petit-Claud. Le
-jour o le cur de Marsac lui annona le retour de Lucien, l'avou
-dnait pour la premire fois chez madame de Snonches, qui devait
-recevoir officiellement la demande de la main de sa pupille. Ce fut
-un de ces dners de famille dont la solennit se trahit plus par les
-toilettes que par le nombre des convives. Quoiqu'en famille, on se
-sait en reprsentation, et les intentions percent dans toutes les contenances.
-Franoise tait mise comme en talage. Madame de Snonches
-avait arbor les pavillons de ses toilettes les plus recherches.
-Monsieur du Hautoy tait en habit noir. Monsieur de
-Snonches, qui sa femme avait crit l'arrive de madame du
-Chtelet qui devait se montrer pour la premire fois chez elle et
-la prsentation officielle d'un prtendu pour Franoise, tait revenu
-de chez monsieur de Pimentel. Cointet, vtu de son plus
-bel habit marron coupe ecclsiastique, offrit aux regards un
-diamant de six mille francs sur son jabot, la vengeance du riche
-commerant sur l'aristocrate pauvre. Petit-Claud, pil, peign,
-savonn, n'avait pu se dfaire de son petit air sec. Il tait impossible
-<span class="pagenum" id="Page_496">496</span>
-de ne pas comparer cet avou maigrelet, serr dans ses habits,
- une vipre gele; mais l'espoir augmentait si bien la vivacit de
-ses yeux de pie, il mit tant de glace sur sa figure, il se gourma si
-bien, qu'il arriva juste la dignit d'un petit procureur du roi
-ambitieux. Madame de Snonches avait pri ses intimes de ne pas
-dire un mot sur la premire entrevue de sa pupille avec un prtendu,
-ni de l'apparition de la prfte, en sorte qu'elle s'attendit
-voir ses salons pleins. En effet, monsieur le prfet et sa femme
-avaient fait leurs visites officielles par cartes, en rservant l'honneur
-des visites personnelles comme un moyen d'action. Aussi
-l'aristocratie d'Angoulme tait-elle travaille d'une si norme curiosit,
-que plusieurs personnes du camp de Chandour se proposrent
-de venir l'htel Bargeton, car on s'obstinait ne pas appeler
-cette maison l'htel de Snonches. Les preuves du crdit de la
-comtesse du Chtelet avaient rveill bien des ambitions; et d'ailleurs
-on la disait tellement change son avantage que chacun voulait
-en juger par soi-mme. En apprenant de Cointet, pendant le
-chemin, la grande nouvelle de la faveur que Zphirine avait obtenue
-de la prfte pour pouvoir lui prsenter le futur de la chre
-Franoise, Petit-Claud se flatta de tirer parti de la fausse position
-o le retour de Lucien mettait Louise de Ngrepelisse.</p>
-
-<p>Monsieur et madame de Snonches avaient pris des engagements
-si lourds en achetant leur maison, qu'en gens de province ils ne
-s'avisrent pas d'y faire le moindre changement. Aussi, le premier
-mot de Zphirine Louise fut-il, en allant sa rencontre, quand
-on l'annona:&mdash;Ma chre Louise, voyez.... vous tes encore ici
-chez vous!... en lui montrant le petit lustre pendeloques, les
-boiseries et le mobilier qui jadis avaient fascin Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est, ma chre, ce que je veux le moins me rappeler, dit
-gracieusement madame la prfte en jetant un regard autour d'elle
-pour examiner l'assemble.</p>
-
-<p>Chacun s'avoua que Louise de Ngrepelisse ne se ressemblait pas
-elle-mme. Le monde parisien o elle tait reste pendant dix-huit
-mois, les premiers bonheurs de son mariage qui transformaient aussi
-bien la femme que Paris avait transform la provinciale, l'espce de
-dignit que donne le pouvoir, tout faisait de la comtesse du Chtelet
-une femme qui ressemblait madame de Bargeton comme une fille
-de vingt ans ressemble sa mre. Elle portait un charmant bonnet
-de dentelles et de fleurs ngligemment attach par une pingle
-<span class="pagenum" id="Page_497">497</span>
-tte de diamant. Ses cheveux l'anglaise lui accompagnaient bien
-la figure et la rajeunissaient en en cachant les contours. Elle avait
-une robe en foulard, corsage en pointe, dlicieusement frange
-et dont la faon due la clbre Victorine faisait bien valoir sa
-taille. Ses paules, couvertes d'un fichu de blonde, taient peine
-visibles sous une charpe de gaze adroitement mise autour de son
-cou trop long. Enfin elle jouait avec ces jolies bagatelles dont le
-maniement est l'cueil des femmes de province: une jolie cassolette
-pendait son bracelet par une chane; elle tenait dans une
-main son ventail et son mouchoir roul sans en tre embarrasse.
-Le got exquis des moindres dtails, la pose et les manires copies
-de madame d'Espard rvlaient en Louise une savante tude
-du faubourg Saint-Germain. Quant au vieux Beau de l'Empire, le
-mariage l'avait avanc comme ces melons qui, de verts encore la
-veille, deviennent jaunes dans une seule nuit. En retrouvant sur
-le visage panoui de sa femme la verdeur que Sixte avait perdue,
-on se fit, d'oreille oreille, des plaisanteries de province, et d'autant
-plus volontiers que toutes les femmes enrageaient de la nouvelle
-supriorit de l'ancienne reine d'Angoulme; et le tenace intrus
-dut payer pour sa femme. Except monsieur de Chandour et
-sa femme, feu Bargeton, monsieur de Pimentel et les Rastignac,
-le salon se trouvait peu prs aussi nombreux que le jour o Lucien
-y fit sa lecture, car monseigneur l'vque arriva suivi de ses
-grands-vicaires. Petit-Claud, saisi par le spectacle de l'aristocratie
-angoumoisine, au c&oelig;ur de laquelle il dsesprait de se voir jamais
-quatre mois auparavant, sentit sa haine contre les classes suprieures
-se calmer. Il trouva la comtesse Chtelet ravissante en se disant:&mdash;Voil
-pourtant la femme qui peut me faire nommer substitut!
-Vers le milieu de la soire, aprs avoir caus pendant le mme
-temps avec chacune des femmes en variant le ton de son entretien
-selon l'importance de la personne et la conduite qu'elle avait tenue
- propos de sa fuite avec Lucien, Louise se retira dans le boudoir
-avec monseigneur. Zphirine prit alors le bras de Petit-Claud,
-qui le c&oelig;ur battit, et l'amena vers ce boudoir o les malheurs de
-Lucien avaient commenc, et o ils allaient se consommer.</p>
-
-<p>&mdash;Voici monsieur Petit-Claud, ma chre, je te le recommande
-d'autant plus vivement que tout ce que tu feras pour lui profitera
-sans doute ma pupille.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_498">498</span>
-&mdash;Vous tes avou, monsieur? dit l'auguste fille des Ngrepelisse
-en toisant Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Hlas! oui, <i>madame la comtesse</i>. (Jamais le fils du tailleur
-de l'Houmeau n'avait eu, dans toute sa vie, une seule fois,
-l'occasion de se servir de ces trois mots; aussi sa bouche en fut-elle
-comme pleine.) Mais, reprit-il, il dpend de madame la comtesse
-de me faire tenir debout au parquet. Monsieur Milaud va, dit-on,
- Nevers...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, reprit la comtesse, n'est-on pas second, puis premier
-substitut? Je voudrais vous voir sur-le-champ premier substitut...
-Pour m'occuper de vous et vous obtenir cette faveur, je veux quelque
-certitude de votre dvouement la Lgitimit, la Religion, et
-surtout monsieur de Villle.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! madame, dit Petit-Claud en s'approchant de son oreille,
-je suis homme obir absolument au pouvoir.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce qu'il <i>nous</i> faut aujourd'hui, rpliqua-t-elle en se
-reculant pour lui faire comprendre qu'elle ne voulait plus rien
-s'entendre dire l'oreille. Si vous convenez toujours madame de
-Snonches, comptez sur moi, ajouta-t-elle en faisant un geste royal
-avec son ventail.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit Petit-Claud qui Cointet se montra en arrivant
- la porte du boudoir, Lucien est ici.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, monsieur?... rpondit la comtesse d'un ton qui
-et arrt toute espce de parole dans le gosier d'un homme ordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la comtesse ne me comprend pas, reprit Petit-Claud
-en se servant de la formule la plus respectueuse, je veux lui donner
-une preuve de mon dvouement sa personne. Comment madame
-la comtesse veut-elle que le grand homme qu'elle a fait soit reu
-dans Angoulme? Il n'y a pas de milieu: il doit y tre un objet ou
-de mpris ou de gloire.</p>
-
-<p>Louise de Ngrepelisse n'avait pas pens ce dilemme, auquel
-elle tait videmment intresse plus cause du pass que du prsent.
-Or, des sentiments que la comtesse portait actuellement Lucien
-dpendait la russite du plan conu par l'avou pour mener
-bien l'arrestation de Schard.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Petit-Claud, dit-elle en prenant une attitude de
-hauteur et de dignit, vous voulez appartenir au Gouvernement,
-<span class="pagenum" id="Page_499">499</span>
-sachez que son premier principe doit tre de ne jamais avoir eu
-tort, et que les femmes ont encore mieux que les gouvernements
-l'instinct du pouvoir et le sentiment de leur dignit.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien l ce que je pensais, madame, rpondit-il vivement
-en observant la comtesse avec une attention aussi profonde que
-peu visible. Lucien arrive ici dans la plus grande misre. Mais, s'il
-doit y recevoir une ovation, je puis aussi le contraindre, cause de
-l'ovation mme, quitter Angoulme o sa s&oelig;ur et son beau-frre
-David Schard sont sous le coup de poursuites ardentes.....</p>
-
-<p>Louise de Ngrepelisse laissa voir sur son visage altier un lger
-mouvement produit par la rpression mme de son plaisir. Surprise
-d'tre si bien devine, elle regarda Petit-Claud en dpliant son
-ventail, car Franoise de La Haye entrait, ce qui lui donna le
-temps de trouver une rponse.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-elle avec un sourire significatif, vous serez
-promptement procureur du Roi...</p>
-
-<p>N'tait-ce pas tout dire sans se compromettre?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! madame, s'cria Franoise en venant remercier la prfte,
-je vous devrai donc le bonheur de ma vie. Elle lui dit l'oreille
-en se penchant vers sa protectrice par un petit geste de jeune
-fille:&mdash;Je serais morte petit feu d'tre la femme d'un avou de
-province....</p>
-
-<p>Si Zphirine s'tait ainsi jete sur Louise, elle y avait t pousse
-par Francis, qui ne manquait pas d'une certaine connaissance
-du monde bureaucratique.</p>
-
-<p>&mdash;Dans les premiers jours de tout avnement, que ce soit celui
-d'un prfet, d'une dynastie ou d'une exploitation, dit l'ancien
-consul-gnral son amie, on trouve les gens tout feu pour rendre
-service; mais ils ont bientt reconnu les inconvnients de la protection
-et deviennent de glace. Aujourd'hui Louise fera pour
-Petit-Claud des dmarches que, dans trois mois, elle ne voudrait
-plus faire pour votre mari.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la comtesse pense-t-elle, dit Petit-Claud, toutes
-les obligations du triomphe de notre pote? Elle devra recevoir
-Lucien pendant les dix jours que durera notre engouement.</p>
-
-<p>La prfte fit un signe de tte afin de congdier Petit-Claud, et
-se leva pour aller causer avec madame de Pimentel qui montra sa
-tte la porte du boudoir. Saisie par la nouvelle de l'lvation du
-bonhomme de Ngrepelisse la Pairie, la marquise avait jug ncessaire
-<span class="pagenum" id="Page_500">500</span>
-de venir caresser une femme assez habile pour avoir augment
-son influence en faisant une faute.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi donc, ma chre, pourquoi vous vous tes donn
-la peine de mettre votre pre la Chambre haute, dit la marquise
-au milieu d'une conversation confidentielle o elle pliait le genou
-devant la supriorit de sa <i>chre</i> Louise.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chre, on m'a d'autant mieux accord cette faveur que
-mon pre n'a pas d'enfants, et votera toujours pour la couronne;
-mais, si j'ai des garons, je compte bien que mon an sera substitu
-au titre, aux armes et la pairie de son grand-pre...</p>
-
-<p>Madame de Pimentel vit avec chagrin qu'elle ne pourrait pas
-employer raliser son dsir de faire lever monsieur de Pimentel
- la pairie, une mre dont l'ambition s'tendait sur les enfants
-venir.</p>
-
-<p>&mdash;Je tiens la prfte, disait Petit-Claud Cointet en sortant, et
-je vous promets votre acte de socit... Je serai dans un mois premier
-substitut, et vous, vous serez matre de Schard. Tchez
-maintenant de me trouver un successeur pour mon tude, j'en ai
-fait en cinq mois la premire d'Angoulme....</p>
-
-<p>&mdash;Il ne fallait que vous mettre cheval, dit Cointet presque
-jaloux de son &oelig;uvre.</p>
-
-<p>Chacun peut maintenant comprendre la cause du triomphe de
-Lucien dans son pays. A la manire de ce roi de France qui ne
-vengeait pas le duc d'Orlans, Louise ne voulait pas se souvenir des
-injures reues Paris par madame Bargeton. Elle voulait patronner
-Lucien, l'craser de sa protection et s'en dbarrasser <i>honntement</i>.
-Mis au fait de toute l'intrigue de Paris par les commrages,
-Petit-Claud avait bien devin la haine vivace que les femmes portent
- l'homme qui n'a pas su les aimer l'heure o elles ont eu
-l'envie d'tre aimes.</p>
-
-<p>Le lendemain de l'ovation qui justifiait <ins id="cor_102" title="la">le</ins> pass de Louise de
-Ngrepelisse, Petit-Claud, pour achever de griser Lucien et s'en
-rendre matre, se prsenta chez madame Schard la tte de six
-jeunes gens de la ville, tous anciens camarades de Lucien au collge
-d'Angoulme.</p>
-
-<p>Cette dputation tait envoye l'auteur des <i>Marguerites</i> et
-de <i>l'Archer de Charles IX</i> par ses condisciples, pour le prier
-d'assister au banquet qu'ils voulaient donner au grand homme
-sorti de leurs rangs.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_501">501</span>
-&mdash;Tiens, c'est toi, Petit-Claud! s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Ta rentre ici, lui dit Petit-Claud, a stimul notre amour-propre,
-nous nous sommes piqus d'honneur, nous nous sommes
-<ins id="cor_103" title="coitss">cotiss</ins>, et nous te prparons un magnifique repas. Notre proviseur
-et nos professeurs y assisteront; et, la manire dont vont les
-choses, nous aurons sans doute les autorits.</p>
-
-<p>&mdash;Et pour quel jour? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Dimanche prochain.</p>
-
-<p>&mdash;Cela me serait impossible, rpondit le pote, je ne puis accepter
-que pour dans dix jours d'ici... Mais alors ce sera volontiers...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, nous sommes tes ordres, dit Petit-Claud; soit,
-dans dix jours.</p>
-
-<p>Lucien fut charmant avec ses anciens camarades qui lui tmoignrent
-une admiration presque respectueuse. Il causa pendant environ
-une demi-heure avec beaucoup d'esprit, car il se trouvait
-sur un pidestal et voulait justifier l'opinion du pays: il se mit les
-mains dans les goussets, il parla tout fait en homme qui voit les
-choses de la hauteur o ses concitoyens l'ont mis. Il fut modeste,
-et bon enfant, comme un gnie en dshabill. Ce fut les plaintes
-d'un athlte fatigu des luttes Paris, dsenchant surtout, il flicita
-ses camarades de ne pas avoir quitt leur bonne province, etc.
-Il les laissa tout enchants de lui.</p>
-
-<p>Puis, il prit Petit-Claud part et lui demanda la vrit sur les
-affaires de David, en lui reprochant l'tat de squestration o se
-trouvait son beau-frre. Lucien voulait ruser avec Petit-Claud.
-Petit-Claud s'effora de donner son ancien camarade cette opinion
-que lui, Petit-Claud, tait un pauvre petit avou de province, sans
-aucune espce de finesse. La constitution actuelle des socits, infiniment
-plus complique dans ses rouages que celle des socits
-antiques, a eu pour effet de subdiviser les facults chez l'homme.
-Autrefois, les gens minents, forcs d'tre universels, apparaissaient
-en petit nombre et comme des flambeaux au milieu des nations antiques.
-Plus tard, si les facults se spcialisrent, la qualit s'adressait
-encore l'ensemble des choses. Ainsi un homme <i>riche
-en cautle</i>, comme on l'a dit de Louis XI, pouvait appliquer sa
-ruse tout; mais aujourd'hui, la qualit s'est elle-mme subdivise.
-Par exemple, autant de professions, autant de ruses diffrentes.
-Un rus diplomate sera trs-bien jou, dans une affaire, au fond
-<span class="pagenum" id="Page_502">502</span>
-d'une province, par un avou mdiocre ou par un paysan. Le plus
-rus journaliste peut se trouver fort niais en matire d'intrts
-commerciaux, et Lucien devait tre et fut le jouet de Petit-Claud.
-Le malicieux avocat avait naturellement crit lui-mme l'article o
-la ville d'Angoulme, compromise avec son faubourg de l'Houmeau,
-se trouvait oblige de fter Lucien. Les concitoyens de Lucien,
-venus sur la place du Mrier, taient les ouvriers de l'imprimerie
-et de la papeterie des Cointet, accompagns des clercs de
-Petit-Claud, de Cachan, et de quelques camarades de collge. Redevenu
-pour le pote le <i>copin</i> du collge, l'avou pensait avec
-raison que son camarade laisserait chapper, dans un temps donn,
-le secret de la retraite de David. Et si David prissait par la faute
-de Lucien, Angoulme n'tait pas tenable pour le pote. Aussi,
-pour mieux assurer son influence, se posa-t-il comme l'infrieur
-de Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Comment n'aurais-je pas fait pour le mieux? dit Petit-Claud
- Lucien. Il s'agissait de la s&oelig;ur de mon <i>copin</i>; mais, au Palais,
-il y a des positions o l'on doit prir. David m'a demand, le premier
-juin, de lui garantir sa tranquillit pendant trois mois; il
-n'est en danger qu'en septembre, et encore ai-je su soustraire
-tout son avoir ses cranciers; car je gagnerai le procs en Cour
-royale; j'y ferai juger que le privilge de la femme est absolu, que,
-dans l'espce, il ne couvre aucune fraude... Quant toi, tu reviens
-malheureux, mais tu es un homme de gnie... (Lucien fit un geste
-comme d'un homme qui l'encensoir arrive trop prs du nez.)&mdash;Oui,
-mon cher, reprit Petit-Claud, j'ai lu <i>l'Archer de Charles
-IX</i>, et c'est plus qu'un ouvrage, c'est un livre! La prface n'a
-pu tre crite que par deux hommes: Chateaubriand ou toi!</p>
-
-<p>Lucien accepta cet loge, sans dire que cette prface tait de
-d'Arthez. Sur cent auteurs franais, quatre-vingt-dix-neuf eussent
-agi comme lui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, ici l'on n'avait pas l'air de te connatre, reprit
-Petit-Claud en jouant l'indignation. Quand j'ai vu l'indiffrence
-gnrale, je me suis mis en tte de rvolutionner tout ce monde.
-J'ai fait l'article que tu as lu...</p>
-
-<p>&mdash;Comment, c'est toi qui!... s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Moi-mme!... Angoulme et l'Houmeau se sont trouvs en
-rivalits, j'ai rassembl des jeunes gens, tes anciens camarades de
-collge, et j'ai organis la srnade d'hier; puis, une fois lancs
-<span class="pagenum" id="Page_503">503</span>
-dans l'enthousiasme, nous avons lch la souscription pour le dner.&mdash;Si
-David se cache, au moins Lucien sera couronn! me suis-je
-dit. J'ai fait mieux, reprit Petit-Claud, j'ai vu la comtesse Chtelet,
-et je lui ai fait comprendre qu'elle se devait elle-mme de
-tirer David de sa position, elle le peut, elle le doit. Si David a
-bien rellement trouv le secret dont il m'a parl, le gouvernement
-ne se ruinera pas en le soutenant, et quel genre pour un
-prfet d'avoir l'air d'tre pour moiti dans une si grande dcouverte
-par l'heureuse protection qu'il accorde l'inventeur! On
-fait parler de soi comme d'un administrateur clair..... Ta s&oelig;ur
-s'est effraye du jeu de notre mousqueterie judiciaire! elle a eu
-peur de la fume.... La guerre au Palais cote aussi cher que sur
-les champs de bataille; mais David a maintenu sa position, il est
-matre de son secret: on ne peut pas l'arrter, on ne l'arrtera
-pas!</p>
-
-<p>&mdash;Je te remercie, mon cher, et je vois que je puis te confier
-mon plan, tu m'aideras le raliser.</p>
-
-<p>Petit-Claud regarda Lucien en donnant son nez en vrille l'air
-d'un point d'interrogation.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux sauver Schard, dit Lucien avec une sorte d'importance,
-je suis la cause de son malheur, je rparerai tout... J'ai plus
-d'empire sur Louise...</p>
-
-<p>&mdash;Qui, Louise?...</p>
-
-<p>&mdash;La comtesse Chtelet!...</p>
-
-<p>Petit-Claud fit un mouvement.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai sur elle plus d'empire qu'elle ne le croit elle-mme, reprit
-Lucien; seulement, mon cher, si j'ai du pouvoir sur votre
-gouvernement, je n'ai pas d'habits...</p>
-
-<p>Petit-Claud fit un autre mouvement comme pour offrir sa
-bourse.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, dit Lucien en serrant la main de Petit-Claud. Dans
-dix jours d'ici, j'irai faire une visite madame la prfte, et je te
-rendrai la tienne.</p>
-
-<p>Et ils se sparrent en se donnant des poignes de main de camarades.</p>
-
-<p>&mdash;Il doit tre pote, se dit en lui-mme Petit-Claud, car il
-est fou.</p>
-
-<p>&mdash;On a beau dire, pensait Lucien en revenant chez sa s&oelig;ur; en
-fait d'amis, il n'y a que les amis de collge.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_504">504</span>
-&mdash;Mon Lucien, dit ve, que t'a donc promis Petit-Claud pour
-lui tmoigner tant d'amiti? Prends garde lui!</p>
-
-<p>&mdash;A lui? s'cria Lucien. coute, ve, reprit-il en paraissant
-obir une rflexion, tu ne crois plus en moi, tu te dfies de
-moi, tu peux bien te dfier de Petit-Claud; mais, dans douze ou
-quinze jours, tu changeras d'opinion, ajouta-t-il d'un petit air
-fat...</p>
-
-<p>Lucien remonta dans sa chambre, et y crivit la lettre suivante
-Lousteau.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Mon ami, de nous deux, moi seul puis me souvenir du billet
-de mille francs que je t'ai prt: mais je connais trop bien, hlas!
-la situation o tu seras en ouvrant ma lettre, pour ne pas
-ajouter aussitt que je ne te les redemande pas en espces d'or
-ou d'argent; non, je te les demande en crdit, comme on les demanderait
- Florine en plaisir. Nous avons le mme tailleur, tu
-peux donc me faire confectionner sous le plus bref dlai un habillement
-complet. Sans tre prcisment dans le costume d'Adam,
-je ne puis me montrer. Ici, les honneurs dpartementaux
-dus aux illustrations parisiennes m'attendaient, mon grand tonnement.
-Je suis le hros d'un banquet, ni plus ni moins qu'un
-dput de la Gauche; comprends-tu maintenant la ncessit d'un
-habit noir? Promets le payement; charge-t'en, fais jouer la rclame;
-enfin trouve une scne indite de Don Juan avec monsieur
-Dimanche, car il faut m'endimancher tout prix. Je n'ai rien
-que des haillons: pars de l! Nous sommes en septembre, il fait
-un temps magnifique; <i>erg&ograve;</i>, veille ce que je reoive, la fin
-de cette semaine, un charmant habillement du matin: petite redingote
-vert-bronze fonc, trois gilets, l'un couleur soufre, l'autre
-de fantaisie, genre cossais, le troisime d'une entire blancheur;
-plus, trois pantalons <i> faire des femmes</i>, l'un blanc
-toffe anglaise, l'autre nankin, le troisime en lger casimir noir;
-enfin un habit noir et un gilet de satin noir pour soire. Si tu
-as retrouv une Florine quelconque, je me recommande elle
-pour deux cravates de fantaisie. Ceci n'est rien, je compte sur
-toi, sur ton adresse: le tailleur m'inquite peu. Mon cher ami,
-nous l'avons maintes fois dplor: l'intelligence de la misre qui,
-certes, est le plus actif poison dont soit travaill l'homme par excellence,
-le Parisien! cette intelligence dont l'activit surprendrait
-<span class="pagenum" id="Page_505">505</span>
-Satan, n'a pas encore trouv le moyen d'avoir crdit un
-chapeau! Quand nous aurons mis la mode des chapeaux qui
-vaudront mille francs, les chapeaux seront possibles; mais jusque-l,
-nous devrons toujours avoir assez d'or dans nos poches
-pour payer un chapeau. Ah! quel mal la Comdie-Franaise nous
-a fait avec ce:&mdash;<i>Lafleur, tu mettras de l'or dans mes poches!</i>
-Je sens donc profondment toutes les difficults de l'excution
-de cette demande: joins une paire de bottes, une paire
-d'escarpins, un chapeau, six paires de gants, l'envoi du tailleur!
-C'est demander l'impossible, je le sais. Mais la vie littraire n'est-elle
-pas l'impossible mis en coupe rgle?... Je ne te dis qu'une
-seule chose: opre ce prodige en faisant un grand article ou quelque
-petite infamie, je te quitte et dcharge de ta dette. Et c'est
-une dette d'honneur, mon cher, elle a douze mois de carnet: tu
-en rougirais, si tu pouvais rougir. Mon cher Lousteau, plaisanterie
- part, je suis dans des circonstances graves. Juges-en par ce
-seul mot: la Seiche est engraisse, elle est devenue la femme du
-Hron, et le Hron est prfet d'Angoulme. Cet affreux couple
-peut beaucoup pour mon beau-frre que j'ai mis dans une situation
-affreuse, il est poursuivi, cach, sous le poids de la lettre de
-change!... Il s'agit de reparatre aux yeux de madame la prfte
-et de reprendre sur elle quelque empire tout prix. N'est-ce pas
-effrayant penser que la fortune de David Schard dpende d'une
-jolie paire de bottes, de bas de soie gris jour (ne va pas les oublier),
-et d'un chapeau neuf!... Je vais me dire malade et souffrant,
-me mettre au lit comme fit Duvicquet, pour me dispenser
-de rpondre l'empressement de mes concitoyens. Mes concitoyens
-m'ont donn, mon cher, une trs-belle srnade. Je commence
- me demander combien il faut de sots pour composer ce
-mot: <i>mes concitoyens</i>, depuis que j'ai su que l'enthousiasme
-de la capitale de l'Angoumois avait eu quelques-uns de mes camarades
-de collge pour boute-en-train.</p>
-
-<p>Si tu pouvais mettre aux <i>Faits-Paris</i> quelques lignes sur ma
-rception, tu me grandirais ici de plusieurs talons de botte. Je
-ferais d'ailleurs sentir la Seiche que j'ai, sinon des amis, du
-moins quelque crdit dans la Presse parisienne. Comme je ne renonce
- rien de mes esprances, je te revaudrai cela. S'il te fallait
-un bel article de fond pour un recueil quelconque, j'ai le temps
-d'en mditer un loisir. Je ne te dis plus qu'un mot, mon cher
-<span class="pagenum" id="Page_506">506</span>
-ami: je compte sur toi, comme tu peux compter sur celui qui
-se dit:</p>
-
-<p class="rsign"><span class="rind">Tout toi,</span><br />
-<span class="smcap">Lucien de R.</span></p>
-
-<p><i>P. S.</i> Adresse-moi le tout par les diligences, bureau restant.</p>
-
-</div>
-
-<p>Cette lettre, o Lucien reprenait le ton de supriorit que son
-succs lui donnait intrieurement, lui rappela Paris. Pris depuis six
-jours par le calme absolu de la province, sa pense se reporta vers
-ses bonnes misres, il eut des regrets vagues, il resta pendant toute
-une semaine proccup de la comtesse Chtelet; enfin, il attacha
-tant d'importance sa rapparition que, quand il descendit, la
-nuit tombante, l'Houmeau chercher au bureau des diligences les
-paquets qu'il attendait de Paris, il prouvait toutes les angoisses de
-l'incertitude, comme une femme qui a mis ses dernires esprances
-sur une toilette et qui dsespre de l'avoir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Lousteau! je te pardonne tes trahisons, se dit-il en remarquant
-par la forme des paquets que l'envoi devait contenir tout
-ce qu'il avait demand.</p>
-
-<p>Il trouva la lettre suivante dans le carton chapeau.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="rdate">Du salon de Florine.</p>
-
-<p class="addr">Mon cher enfant,</p>
-
-<p>Le tailleur s'est trs-bien conduit; mais, comme ton profond
-coup d'&oelig;il rtrospectif te le faisait pressentir, les cravates, le
-chapeau, les bas de soie trouver ont port le trouble dans nos
-c&oelig;urs, car il n'y avait rien troubler dans notre bourse. Nous
-le disions avec Blondet: il y aurait une fortune faire en tablissant
-une maison o les jeunes gens trouveraient ce qui cote peu
-de chose. Car nous finissons par payer trs-cher ce que nous
-ne payons pas. D'ailleurs, le grand Napolon, arrt dans sa
-course vers les Indes, faute d'une paire de bottes, l'a dit: <i>Les
-affaires faciles ne se font jamais!</i> Donc tout allait, except
-ta chaussure... Je te voyais habill sans chapeau! gilet sans souliers,
-et je pensais t'envoyer une paire de mocassins qu'un
-Amricain a donns par curiosit Florine. Florine a offert une
-masse de quarante francs jouer pour toi. Nathan, Blondet et
-<span class="pagenum" id="Page_507">507</span>
-moi, nous avons t si heureux en ne jouant plus pour notre
-compte que nous avons t assez riches pour emmener la Torpille,
-l'ancien rat de des Lupeaulx, souper. Frascati nous devait
-bien cela. Florine s'est charge des acquisitions; elle y a
-joint trois belles chemises. Nathan t'offre une canne. Blondet,
-qui a gagn trois cents francs, t'envoie une chane d'or. Le rat y
-a joint une montre en or, grande comme une pice de quarante
-francs qu'un imbcile lui a donne et qui ne va pas:&mdash;<i>C'est
-de la pacotille, comme ce qu'il a eu!</i> nous a-t-elle dit.
-Bixiou, qui nous est venu trouver au Rocher de Cancale, a
-voulu mettre un flacon d'eau de Portugal dans l'envoi que te fait
-Paris. Notre premier comique a dit: <i>Si cela peut faire son
-bonheur, qu'il le soit!...</i> avec cet accent de basse-taille et
-cette importance bourgeoise qu'il peint si bien. Tout cela, mon
-cher enfant, te prouve combien l'on aime ses amis dans le malheur.
-Florine, qui j'ai eu la faiblesse de pardonner, te prie de
-nous envoyer un article sur le dernier ouvrage de Nathan. Adieu,
-mon fils? Je ne puis que te plaindre d'tre retourn dans le
-bocal d'o tu sortais quand tu t'es fait un vieux camarade de</p>
-
-<p class="rsign"><span class="rind">Ton ami</span><br />
-<span class="smcap">tienne L.</span></p>
-
-</div>
-
-<p>&mdash;Pauvres garons! ils ont jou pour moi! se dit-il tout mu.</p>
-
-<p>Il vient des pays malsains ou de ceux o l'on a le plus souffert
-des bouffes qui ressemblent aux senteurs du paradis. Dans une
-vie tide le souvenir des souffrances est comme une jouissance indfinissable.
-ve fut stupfaite quand son frre descendit dans ses
-vtements neufs; elle ne le reconnaissait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je puis maintenant m'aller promener Beaulieu, s'cria-t-il;
-on ne dira pas de moi: Il est revenu en haillons! Tiens, voil une
-montre que je te rendrai, car elle est bien moi; puis, elle me
-ressemble, elle est dtraque.</p>
-
-<p>&mdash;Quel enfant tu es!..... dit ve. On ne peut t'en vouloir de
-rien.</p>
-
-<p>&mdash;Croirais-tu donc, ma chre fille, que j'aie demand tout cela
-dans la pense assez niaise de briller aux yeux d'Angoulme, dont
-je me soucie comme de cela! dit-il en fouettant l'air avec sa canne
- pomme d'or cisele. Je veux rparer le mal que j'ai fait, et je me
-suis mis sous les armes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_508">508</span>
-Le succs de Lucien comme lgant fut le seul triomphe rel
-qu'il obtint, mais il fut immense. L'envie dlie autant de langues
-que l'admiration en glace. Les femmes raffolrent de lui, les hommes
-en mdirent, et il put s'crier comme le chansonnier: <i>O
-mon habit, que je te remercie!</i> Il alla mettre deux cartes
- la Prfecture et fit galement une visite Petit-Claud, qu'il ne
-trouva pas. Le lendemain, jour du banquet, les journaux de Paris
-contenaient tous, la rubrique d'Angoulme, les lignes suivantes:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p><span class="smcap">Angoulme.</span> Le retour d'un jeune pote dont les dbuts ont
-t si brillants, de l'auteur de <i>l'Archer de Charles IX</i>, l'unique
-roman historique fait en France sans imitation du genre de
-Walter Scott, et dont la prface est un vnement littraire, a
-t signal par une ovation aussi flatteuse pour la ville que pour
-monsieur Lucien de Rubempr. La ville s'est empresse de lui
-offrir un banquet patriotique. Le nouveau prfet, peine install,
-s'est associ la manifestation publique en ftant l'auteur
-des <i>Marguerites</i>, dont le talent fut si vivement encourag ses
-dbuts par la comtesse Chtelet.</p>
-
-</div>
-
-<p>Une fois l'lan donn, personne ne peut plus l'arrter. Le colonel
-du rgiment en garnison offrit sa musique. Le matre-d'htel
-de la Cloche, dont les expditions de dindes truffes vont jusqu'en
-Chine et s'envoient dans les plus magnifiques porcelaines, le fameux
-aubergiste de l'Houmeau, charg du repas, avait dcor sa
-grande salle avec des draps sur lesquels des couronnes de laurier
-entremles de bouquets faisaient un effet superbe. A cinq heures
-quarante personnes taient runies l, toutes en habit de crmonie.
-Une foule de cent et quelques habitants, attirs principalement
-par la prsence des musiciens dans la cour, reprsentait les
-concitoyens.</p>
-
-<p>&mdash;Tout Angoulme est l! dit Petit-Claud en se mettant la fentre.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'y comprends rien, disait Postel sa femme, qui vint
-pour couter la musique. Comment! le prfet, le Receveur-Gnral,
-le Colonel, le directeur de la Poudrerie, notre Dput, le
-Maire, le proviseur, le directeur de la fonderie de Ruelle, le Prsident,
-le Procureur du Roi, monsieur Milaud, toutes les autorits
-viennent d'arriver!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_509">509</span>
-Quand on se mit table, l'orchestre militaire commena par
-des variations sur l'air de <i>Vive le Roi, vive la France!</i>
-qui n'a pu devenir populaire. Il tait cinq heures du soir. A huit
-heures un dessert de soixante-cinq plats, remarquable par un
-Olympe en sucreries surmont de la France en chocolat, donna le
-signal des toasts.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit le prfet en se levant, au Roi!... la Lgitimit!
-N'est-ce pas la paix que les Bourbons nous ont ramene
-que nous devons la gnration de potes et de penseurs qui maintient
-dans les mains de la France le sceptre de la littrature!...</p>
-
-<p>&mdash;Vive le Roi! crirent les convives, parmi lesquels les ministriels
-taient en force.</p>
-
-<p>Le vnrable proviseur se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Au jeune pote, dit-il, au hros du jour, qui a su allier la
-grce et la posie de Ptrarque, dans un genre que Boileau dclarait
-si difficile, le talent du prosateur!</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! bravo!</p>
-
-<p>Le colonel se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, au Royaliste! car le hros de cette fte a eu le
-courage de dfendre les bons principes!</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! dit le prfet, qui donna le ton aux applaudissements.</p>
-
-<p>Petit-Claud se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Tous les camarades de Lucien la gloire du collge d'Angoulme,
-au vnrable proviseur qui nous est si cher, et qui nous
-devons reporter tout ce qui lui appartient dans nos succs!...</p>
-
-<p>Le vieux proviseur, qui ne s'attendait pas ce toast, s'essuya les
-yeux. Lucien se leva: le plus profond silence s'tablit, et le pote
-devint blanc. En ce moment le vieux proviseur, qui se trouvait
-sa gauche, lui posa sur la tte une couronne de laurier. On battit
-des mains. Lucien eut des larmes dans les yeux et dans la voix.</p>
-
-<p>&mdash;Il est gris, dit Petit-Claud le futur procureur du Roi de
-Nevers.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas le vin qui l'a gris, rpondit l'avou.</p>
-
-<p>&mdash;Mes chers compatriotes, mes chers camarades, dit enfin Lucien,
-je voudrais avoir la France entire pour tmoin de cette
-scne. C'est ainsi qu'on lve les hommes, et qu'on obtient dans
-notre pays les grandes &oelig;uvres et les grandes actions. Mais, voyant
-le peu que j'ai fait et le grand honneur que j'en reois, je ne puis
-que me trouver confus et m'en remettre l'avenir du soin de justifier
-<span class="pagenum" id="Page_510">510</span>
-l'accueil d'aujourd'hui. Le souvenir de ce moment me rendra
-des forces au milieu de luttes nouvelles. Permettez-moi de signaler
- vos hommages celle qui fut et ma premire muse et ma protectrice
-et de boire aussi ma ville natale: donc la belle comtesse
-Sixte du Chtelet et la noble ville d'Angoulme.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'en est pas mal tir, dit le Procureur du Roi, qui hocha
-la tte en signe d'approbation; car nos toasts taient prpars, et
-le sien est improvis.</p>
-
-<p>A dix heures les convives s'en allrent par groupes. David Schard,
-entendant cette musique extraordinaire, dit Basine:&mdash;Que
-se passe-t-il donc a l'Houmeau?</p>
-
-<p>&mdash;L'on donne, rpondit-elle, une fte votre beau-frre Lucien...</p>
-
-<p>&mdash;Je suis sr, dit-il, qu'il aura d regretter de ne pas m'y
-voir!</p>
-
-<p>A minuit Petit-Claud reconduisit Lucien jusque sur la place du
-Mrier. L Lucien dit l'avou:&mdash;Mon cher, entre nous c'est
-la vie, la mort.</p>
-
-<p>&mdash;Demain, dit l'avou, l'on signe mon contrat de mariage,
-chez madame de Snonches, avec mademoiselle Franoise de La
-Haye, sa pupille; fais-moi le plaisir d'y venir; madame de Snonches
-m'a pri de t'y amener, et tu y verras la prfte, qui sera
-trs-flatte de ton toast, dont on va sans doute lui parler.</p>
-
-<p>&mdash;J'avais bien mes ides, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu sauveras David!</p>
-
-<p>&mdash;J'en suis sr, rpondit le pote.</p>
-
-<p>En ce moment David se montra comme par enchantement. Voici
-pourquoi. Il se trouvait dans une position assez difficile: sa femme
-lui dfendait absolument et de recevoir Lucien et de lui faire savoir
-le lieu de sa retraite, tandis que Lucien lui crivait les lettres
-les plus affectueuses en lui disant que sous peu de jours il aurait
-rpar le mal. Or mademoiselle Clerget avait remis David les
-deux lettres suivantes en lui disant le motif de la fte dont la musique
-arrivait son oreille.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Mon ami, fais comme si Lucien n'tait pas ici; ne t'inquite
-de rien, et grave dans ta chre tte cette proposition: notre scurit
-vient tout entire de l'impossibilit o sont tes ennemis de
-savoir o tu es. Tel est mon malheur que j'ai plus de confiance
-en Kolb, en Marion, en Basine, qu'en mon frre. Hlas! mon
-<span class="pagenum" id="Page_511">511</span>
-pauvre Lucien n'est plus le candide et tendre pote que nous
-avons connu. C'est prcisment parce qu'il veut se mler de tes
-affaires et qu'il a la prsomption de faire payer nos dettes (par
-orgueil, mon David!...) que je le crains. Il a reu de Paris de
-beaux habits et cinq pices d'or dans une belle bourse. Il les a
-mises ma disposition, et nous vivons de cet argent. Nous avons
-enfin un ennemi de moins: ton pre nous a quitts, et nous devons
-son dpart Petit-Claud, qui a dml les intentions du
-pre Schard et qui les a sur-le-champ annihiles en lui disant
-que tu ne ferais plus rien sans lui; que lui, Petit-Claud, ne te
-laisserait rien cder de ta dcouverte sans une indemnit pralable
-de trente mille francs: d'abord quinze mille pour te liquider,
-quinze mille que tu toucherais dans tous les cas, succs ou insuccs.
-Petit-Claud est inexplicable pour moi. Je t'embrasse
-comme une femme embrasse son mari malheureux. Notre petit
-Lucien va bien. Quel spectacle que celui de cette fleur qui se colore
-et grandit au milieu de nos temptes domestiques! Ma mre,
-comme toujours, prie Dieu et t'embrasse presque aussi tendrement
-que</p>
-
-<p class="rsign">Ton <span class="cs8">VE</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Petit-Claud et les Cointet, effrays de la ruse paysanne du vieux
-Schard, s'en taient, comme on voit, d'autant mieux dbarrasss
-que ses vendanges le rappelaient ses vignes de Marsac.</p>
-
-<p>La lettre de Lucien, incluse dans celle d've, tait ainsi
-conue:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Mon cher David, tout va bien. Je suis arm de pied en cap;
-j'entre en campagne aujourd'hui, dans deux jours j'aurai fait
-bien du chemin. Avec quel plaisir je t'embrasserai quand tu seras
-libre et quitte de mes dettes! Mais je suis bless, pour la vie et
-au c&oelig;ur, de la dfiance que ma s&oelig;ur et ma mre continuent
-me tmoigner. Ne sais-je pas dj que tu te caches chez Basine?
-Toutes les fois que Basine vient la maison, j'ai de tes nouvelles
-et la rponse mes lettres. Il est d'ailleurs vident que ma
-s&oelig;ur ne pouvait compter que sur son amie d'atelier. Aujourd'hui
-je serai bien prs de toi et cruellement marri de ne pas te
-faire assister la fte que l'on me donne. L'amour-propre d'Angoulme
-m'a valu un petit triomphe qui, dans quelques jours,
-sera entirement oubli, mais o ta joie aurait t la seule de
-<span class="pagenum" id="Page_512">512</span>
-sincre. Enfin, encore quelques jours, et tu pardonneras tout
- celui qui compte pour plus que toutes les gloires du monde
-d'tre</p>
-
-<p class="rsign"><span class="rind">Ton frre,</span><br />
-<span class="smcap">Lucien</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>David eut le c&oelig;ur vivement tiraill par ces deux forces, quoiqu'elles
-fussent ingales; car il adorait sa femme, et son amiti
-pour Lucien s'tait diminue d'un peu d'estime. Mais dans la solitude
-la force des sentiments change entirement. L'homme seul,
-et en proie des proccupations comme celles qui dvoraient David,
-cde des penses contre lesquelles il trouverait des points
-d'appui dans le milieu ordinaire de la vie. Ainsi, en lisant la lettre
-de Lucien au milieu des fanfares de ce triomphe inattendu, il fut
-profondment mu d'y voir exprim le regret sur lequel il comptait.
-Les mes tendres ne rsistent pas ces petits effets de sentiment,
-qu'ils estiment aussi puissants chez les autres que chez eux.
-N'est-ce pas la goutte d'eau qui tombe de la coupe pleine?...
-Aussi, vers minuit, toutes les supplications de Basine ne purent-elles
-empcher David d'aller voir Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Personne, lui dit-il, ne se promne cette heure dans les
-rues d'Angoulme, on ne me verra pas, l'on ne peut pas m'arrter
-la nuit; et, dans le cas o je serais rencontr, je puis me servir
-du moyen invent par Kolb pour revenir dans ma cachette. Il y a
-d'ailleurs trop long-temps que je n'ai embrass ma femme et mon
-enfant.</p>
-
-<p>Basine cda devant toutes ces raisons assez plausibles, et laissa
-sortir David, qui criait:&mdash;Lucien! au moment o Lucien et Petit-Claud
-se disaient bonsoir. Et les deux frres se jetrent dans les
-bras l'un de l'autre en pleurant. Il n'y a pas beaucoup de moments
-semblables dans la vie. Lucien sentait l'effusion d'une de ces amitis
-<i>quand mme</i>, avec lesquelles on ne compte jamais et qu'on se
-reproche d'avoir trompes. David prouvait le besoin de pardonner.
-Ce gnreux et noble inventeur voulait surtout sermonner Lucien
-et dissiper les nuages qui voilaient l'affection de la s&oelig;ur et du
-frre. Devant ces considrations de sentiment, tous les dangers engendrs
-par le dfaut d'argent avaient disparu.</p>
-
-<p>Petit-Claud dit son client:&mdash;Allez chez vous, profitez au
-<span class="pagenum" id="Page_513">513</span>
-moins de votre imprudence, embrassez votre femme et votre enfant!
-et qu'on ne vous voie pas!</p>
-
-<p>&mdash;Quel malheur! se dit Petit-Claud, qui resta seul sur la place
-du Mrier. Ah! si j'avais l Crizet...</p>
-
-<p>Au moment o l'avou se parlait lui-mme le long de l'enceinte
-en planches faite autour de la place o s'lve orgueilleusement
-aujourd'hui le Palais-de-Justice, il entendit cogner derrire lui
-sur une planche, comme quand quelqu'un cogne du doigt une
-porte.</p>
-
-<p>&mdash;J'y suis, dit Crizet, dont la voix passait entre la fente de
-deux planches mal jointes. J'ai vu David sortant de l'Houmeau. Je
-commenais souponner le lieu de sa retraite, maintenant j'en
-suis sr, et sais o le pincer; mais, pour lui tendre un pige, il
-est ncessaire que je sache quelque chose des projets de Lucien,
-et voil que vous les faites rentrer. Au moins restez l sous un prtexte
-quelconque. Quand David et Lucien sortiront, amenez-les
-prs de moi; ils se croiront seuls, et j'entendrai les derniers mots
-de leur adieu.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es un matre diable! dit tout bas Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Nom d'un petit bonhomme, s'cria Crizet, que ne ferait-on
-pas pour avoir ce que vous m'avez promis!</p>
-
-<p>Petit-Claud quitta les planches et se promena sur la place du
-Mrier en regardant les fentres de la chambre o la famille tait
-runie et pensant son avenir comme pour se donner du courage;
-car l'adresse de Crizet lui permettait de frapper le dernier coup.
-Petit-Claud tait un de ces hommes profondment retors et tratreusement
-doubles, qui ne se laissent jamais prendre aux amorces
-du prsent ni aux leurres d'aucun attachement aprs avoir observ
-les changements du c&oelig;ur humain et la stratgie des intrts. Aussi
-avait-il d'abord peu compt sur Cointet. Dans le cas o l'&oelig;uvre de
-son mariage aurait manqu sans qu'il et le droit d'accuser le grand
-Cointet de tratrise, il s'tait mis en mesure de le chagriner; mais,
-depuis son succs l'htel de Bargeton, Petit-Claud jouait franc
-jeu. Son arrire-trame, devenue inutile, tait dangereuse pour la
-situation politique laquelle il aspirait. Voici les bases sur lesquelles
-il voulait asseoir son importance future. Gannerac et quelques gros
-ngociants commenaient former dans l'Houmeau un comit libral
-qui se rattachait par les relations du commerce aux chefs de l'Opposition.
-L'avnement du ministre Villle, accept par Louis XVIII
-<span class="pagenum" id="Page_514">514</span>
-mourant, tait le signal d'un changement de conduite dans l'Opposition,
-qui, depuis la mort de Napolon, renonait au moyen
-dangereux des conspirations. Le parti libral organisait au fond des
-provinces son systme de rsistance lgale: il tendit se rendre
-matre de la matire lectorale, afin d'arriver son but par la conviction
-des masses. Enrag libral et fils de l'Houmeau, Petit-Claud
-fut le promoteur, l'me et le conseil secret de l'Opposition de la
-basse-ville, opprime par l'aristocratie de la ville haute. Le premier
-il fit apercevoir le danger de laisser les Cointet disposer eux
-seuls de la presse dans le dpartement de la Charente, o l'Opposition
-devait avoir un organe, afin de ne pas rester en arrire des
-autres villes.</p>
-
-<p>&mdash;Que chacun de nous donne un billet de cinq cents francs
-Gannerac, il aura vingt et quelques mille francs pour acheter l'imprimerie
-Schard, dont nous serons alors les matres en en tenant
-le propritaire par un prt, dit Petit-Claud.</p>
-
-<p>L'avou fit adopter cette ide, en vue de corroborer ainsi sa
-double position vis--vis de Cointet et de Schard, et il jeta naturellement
-les yeux sur un drle de l'encolure de Crizet pour en
-faire l'homme dvou du parti.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu peux dcouvrir ton ancien bourgeois et le mettre entre
-mes mains, dit-il l'ancien prote de Schard, on te prtera vingt
-mille francs pour acheter son imprimerie, et probablement tu seras
- la tte d'un journal. Ainsi, marche.</p>
-
-<p>Plus sr de l'activit d'un homme comme Crizet que de celle
-de tous les Doublon du monde, Petit-Claud avait alors promis au
-grand Cointet l'arrestation de Schard. Mais depuis que Petit-Claud
-caressait l'esprance d'entrer dans la magistrature, il prvoyait
-la ncessit de tourner le dos aux libraux, et il avait si bien
-mont les esprits l'Houmeau que les fonds ncessaires l'acquisition
-de l'imprimerie taient raliss. Petit-Claud rsolut de laisser
-aller les choses leur cours naturel.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! se dit-il, Crizet commettra quelque dlit de presse, et
-j'en profiterai pour montrer mes talents...</p>
-
-<p>Il alla vers la porte de l'imprimerie et dit Kolb qui faisait sentinelle:&mdash;Monte
-avertir David de profiter de l'heure pour s'en
-aller, et prenez bien vos prcautions; je m'en vais, il est une
-heure...</p>
-
-<p>Lorsque Kolb quitta le pas de la porte, Marion vint prendre sa
-<span class="pagenum" id="Page_515">515</span>
-place. Lucien et David descendirent, Kolb les prcda de cent pas
-en avant et Marion les suivit de cent pas en arrire. Quand les deux
-frres passrent le long des planches, Lucien parlait avec chaleur
-David.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, lui dit-il, mon plan est d'une excessive simplicit;
-mais comment en parler devant ve, qui n'en comprendrait jamais
-les moyens? Je suis sr que Louise a dans le fond du c&oelig;ur
-un dsir que je saurai rveiller, je la veux uniquement pour me
-venger de cet imbcile de prfet. Si nous nous aimons, ne ft-ce
-qu'une semaine, je lui ferai demander au ministre un encouragement
-de vingt mille francs pour toi. Demain je reverrai cette crature
-dans ce petit boudoir o nos amours ont commenc, et o,
-selon Petit-Claud, il n'y a rien de chang: j'y jouerai la comdie.
-Aussi, aprs demain matin, te ferai-je remettre par Basine un
-petit mot pour te dire si j'ai t siffl... Qui sait, peut-tre seras-tu
-libre... Comprends-tu maintenant pourquoi j'ai voulu des habits
-de Paris? Ce n'est pas en haillons qu'on peut jouer l'amour.</p>
-
-<p>A six heures du matin, Crizet vint voir Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Demain, midi, Doublon peut prparer son coup; il prendra
-notre homme, j'en rponds, lui dit le Parisien: je dispose de l'une
-des ouvrires de mademoiselle Clerget, comprenez-vous?...</p>
-
-<p>Aprs avoir cout le plan de Crizet, Petit-Claud courut chez
-Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Faites en sorte que ce soir monsieur du Hautoy se soit dcid
- donner Franoise la nue proprit de ses biens, vous signerez
-dans deux jours un acte de Socit avec Schard. Je ne me marierai
-que huit jours aprs le contrat; ainsi nous serons bien dans les
-termes de nos petites conventions: <i>donnant donnant</i>. Mais
-pions bien ce soir ce qui se passera chez madame de Snonches
-entre Lucien et madame la comtesse du Chtelet, car tout est l...
-Si Lucien espre russir par la prfte, je tiens David.</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez, je crois, garde des sceaux, dit Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi pas? monsieur de Peyronnet l'est bien! dit Petit-Claud
-qui n'avait pas encore tout fait dpouill la peau du libral.</p>
-
-<p>L'tat douteux de mademoiselle de La Haye lui valut la prsence
-de la plupart des nobles d'Angoulme la signature de son contrat.
-La pauvret de ce futur mnage mari sans corbeille avivait l'intrt
-que le monde aime tmoigner; car il en est de la bienfaisance
-<span class="pagenum" id="Page_516">516</span>
-comme des triomphes: on aime une charit qui satisfait
-l'amour-propre. Aussi la marquise de Pimentel, la comtesse du
-Chtelet, monsieur de Snonches et deux ou trois habitus de la
-maison firent-ils Franoise quelques cadeaux dont on parlait
-beaucoup en ville. Ces jolies bagatelles runies au trousseau prpar
-depuis un an par Zphirine, aux bijoux du parrain et aux
-prsents d'usage du mari, consolrent Franoise et piqurent la
-curiosit de plusieurs mres qui amenrent leurs filles. Petit-Claud
-et Cointet avaient dj remarqu que les nobles d'Angoulme
-les tolraient l'un et l'autre dans leur Olympe comme une ncessit:
-l'un tait le rgisseur de la fortune, le subrog-tuteur de
-Franoise; l'autre tait indispensable la signature du contrat
-comme le pendu une excution; mais le lendemain de son mariage,
-si madame Petit-Claud conservait le droit de venir chez sa
-marraine, le mari s'y voyait difficilement admis, et il se promettait
-bien de s'imposer ce monde orgueilleux. Rougissant de ses obscurs
-parents, l'avou fit rester sa mre Mansle o elle s'tait
-retire, il la pria de se dire malade et de lui donner son consentement
-par crit. Assez humili de se voir sans parents, sans protecteurs,
-sans signature de son ct, Petit-Claud se trouvait donc trs-heureux
-de prsenter dans l'homme clbre un ami acceptable, et
-que la comtesse dsirait revoir. Aussi vint-il prendre Lucien en
-voiture. Pour cette mmorable soire, le pote avait fait une toilette
-qui devait lui donner, sans contestation, une supriorit sur
-tous les hommes. Madame de Snonches avait d'ailleurs annonc le
-hros du moment, et l'entrevue de deux amants brouills tait une
-de ces scnes dont on est particulirement friand en province. Lucien
-tait pass l'tat de <i>Lion</i>: on le disait si beau, si chang, si
-merveilleux, que les femmes de l'Angoulme noble avaient toutes
-une vellit de le revoir. Suivant la mode de cette poque laquelle
-on doit la transition de l'ancienne culotte de bal aux ignobles pantalons
-actuels, il avait mis un pantalon noir collant. Les hommes
-dessinaient encore leurs formes au grand dsespoir des gens maigres
-ou mal faits; et celles de Lucien taient <i>apolloniennes</i>. Ses
-bas de soie gris jour, ses petits souliers, son gilet de satin noir,
-sa cravate, tout fut scrupuleusement tir, coll pour ainsi dire sur
-lui. Sa blonde et abondante chevelure frise faisait valoir son front
-blanc, autour duquel les boucles se relevaient avec une grce cherche.
-Ses yeux, pleins d'orgueil, tincelaient. Ses petites mains de
-<span class="pagenum" id="Page_517">517</span>
-femme, belles sous le gant, ne devaient pas se laisser voir dgantes.
-Il copia son maintien sur celui de de Marsay, le fameux dandy
-parisien, en tenant d'une main sa canne et son chapeau qu'il ne
-quitta pas, et il se servit de l'autre pour faire des gestes rares
-l'aide desquels il commenta ses phrases.</p>
-
-<p>Lucien aurait bien voulu se glisser dans le salon, la manire de
-ces gens clbres qui, par une fausse modestie, se baisseraient sous
-la porte Saint-Denis. Mais Petit-Claud, qui n'avait qu'un ami, en
-abusa. Ce fut presque pompeusement qu'il amena Lucien jusqu'
-madame de Snonches au milieu de la soire. A son passage, le
-pote entendit des murmures qui jadis lui eussent fait perdre la tte,
-et qui le trouvrent froid; il tait sr de valoir, lui seul, tout
-l'Olympe d'Angoulme.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit-il madame de Snonches, j'ai dj flicit mon
-ami Petit-Claud, qui est de l'toffe dont on fait les gardes des
-sceaux, d'avoir le bonheur de vous appartenir, quelque faibles que
-soient les liens entre une marraine et sa filleule (ce fut dit d'un
-air pigrammatique trs-bien senti par toutes les femmes qui coutaient
-sans en avoir l'air). Mais, pour mon compte, je bnis une
-circonstance qui me permet de vous offrir mes hommages.</p>
-
-<p>Ce fut dit sans embarras et dans une pose de grand seigneur en
-visite chez de petites gens. Lucien couta la rponse entortille que
-lui fit Zphirine, en jetant un regard de circumnavigation dans
-le salon, afin d'y prparer ses effets. Aussi put-il saluer avec grce
-et en nuanant ses sourires Francis du Hautoy et le prfet qui le
-salurent; puis il vint enfin madame du Chtelet en feignant de
-l'apercevoir. Cette rencontre tait si bien l'vnement de la soire,
-que le contrat de mariage o les gens marquants allaient mettre
-leur signature, conduits dans la chambre coucher, soit par le
-notaire, soit par Franoise, fut oubli. Lucien fit quelques pas
-vers Louise de Ngrepelisse; et, avec cette grce parisienne, pour
-elle l'tat de souvenir depuis son arrive, il lui dit assez haut:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce vous, madame, que je dois l'invitation qui me procure
-le plaisir de dner aprs-demain la prfecture?...</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne la devez, monsieur, qu' votre gloire, rpliqua schement
-Louise un peu choque de la tournure agressive de la
-phrase mdite par Lucien pour blesser l'orgueil de son ancienne
-protectrice.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! madame la comtesse, dit Lucien d'un air la fois fin et
-<span class="pagenum" id="Page_518">518</span>
-fat, il m'est impossible de vous amener l'homme s'il est dans votre
-disgrce.</p>
-
-<p>Et, sans attendre de rponse, il tourna sur lui-mme en apercevant
-l'vque, qu'il salua trs-noblement.</p>
-
-<p>&mdash;Votre Grandeur a t presque prophte, dit-il d'une voix
-charmante, et je tcherai qu'elle le soit tout fait. Je m'estime
-heureux d'tre venu ce soir ici, puisque je puis vous prsenter
-mes respects.</p>
-
-<p>Lucien entrana Monseigneur dans une conversation qui dura
-dix minutes. Toutes les femmes regardaient Lucien comme un
-phnomne. Son impertinence inattendue avait laiss madame du
-Chtelet sans voix ni rponse. En voyant Lucien l'objet de l'admiration
-de toutes les femmes; en suivant, de groupe en groupe,
-le rcit que chacune se faisait l'oreille des phrases changes o
-Lucien l'avait comme aplatie en ayant l'air de la ddaigner, elle
-fut pince au c&oelig;ur par une contraction d'amour-propre.</p>
-
-<p>&mdash;S'il ne venait pas demain, aprs cette phrase, quel scandale?
-pensa-t-elle. D'o lui vient cette fiert? Mademoiselle des Touches
-serait-elle prise de lui?...</p>
-
-<p>&mdash;Il est si beau!&mdash;On dit qu'elle a couru chez lui, Paris, le
-lendemain de la mort de l'actrice!... Peut-tre est-il venu sauver
-son beau-frre, et s'est-il trouv derrire notre calche Mansle,
-par un accident de voyage. Ce matin-l, Lucien nous a singulirement
-toiss, Sixte et moi. Ce fut une myriade de penses, et, malheureusement
-pour Louise, elle s'y laissait aller en regardant Lucien
-qui causait avec l'vque comme s'il et t le roi du salon:
-il ne saluait personne et attendait qu'on vnt lui, promenant son
-regard avec une varit d'expression, avec une aisance digne de
-de Marsay, son modle. Il ne quitta pas le prlat pour aller saluer
-monsieur de Snonches, qui se fit voir peu de distance.</p>
-
-<p>Au bout de dix minutes, Louise n'y tint plus. Elle se leva, marcha
-jusqu' l'vque et lui dit:&mdash;Que vous dit-on donc, Monseigneur,
-pour vous faire si souvent sourire?</p>
-
-<p>Lucien se recula de quelques pas pour laisser discrtement madame
-de Chtelet avec le prlat.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! madame la comtesse, ce jeune homme a bien de l'esprit!...
-il m'expliquait comment il vous devait toute sa force...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas ingrat, moi, madame!... dit Lucien en lanant
-un regard de reproche qui charma la comtesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_519">519</span>
-&mdash;Entendons-nous, dit-elle en ramenant elle Lucien par un
-geste d'ventail, venez avec Monseigneur, par ici!... Sa Grandeur
-sera notre juge.</p>
-
-<p>Et elle montra le boudoir en y entranant l'vque.</p>
-
-<p>&mdash;Elle fait faire un drle de mtier Monseigneur, dit une
-femme du camp Chandour assez haut pour tre entendue.</p>
-
-<p>&mdash;Notre juge!... dit Lucien en regardant tour tour le prlat
-et la prfte, il y aura donc un coupable?</p>
-
-<p>Louise de Ngrepelisse s'assit sur le canap de son ancien boudoir.
-Aprs y avoir fait asseoir Lucien ct d'elle et Monseigneur
-de l'autre ct, elle se mit parler.</p>
-
-<p>Lucien fit son ancienne amie l'honneur, la surprise et le bonheur
-de ne pas couter. Il eut l'attitude, les gestes de la Pasta dans
-<i>Tancredi</i> quand elle va dire: <i lang="it" xml:lang="it">O patria!</i>... Il chanta sur sa physionomie
-le fameuse cavatine <i lang="it" xml:lang="it">del Rizzo</i>. Enfin, l'lve de Coralie
-trouva moyen de se faire venir un peu de larmes dans les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Louise, comme je t'aimais! lui dit-il l'oreille sans se
-soucier du prlat ni de la conversation au moment o il vit que ses
-larmes avaient t vues par la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;Essuyez vos yeux, ou vous me perdriez, ici, encore une
-fois, dit-elle en se retournant vers lui par un apart qui choqua
-l'vque.</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est assez d'une, reprit vivement Lucien. Ce mot de la
-cousine de madame d'Espard scherait toutes les larmes d'une Madeleine.
-Mon Dieu!... j'ai retrouv pour un moment mes souvenirs,
-mes illusions, mes vingt ans, et vous me les...</p>
-
-<p>Monseigneur rentra brusquement au salon, en comprenant que
-sa dignit pouvait tre compromise entre ces deux anciens amants.
-Chacun affecta de laisser la prfte et Lucien seuls dans le boudoir.
-Mais un quart d'heure aprs, Sixte, qui les discours, les rires et
-les promenades au seuil du boudoir dplurent, y vint d'un air plus
-que soucieux et trouva Lucien et Louise trs-anims.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit Sixte l'oreille de sa femme, vous qui connaissez
-mieux que moi Angoulme, ne devriez-vous pas songer madame
-la prfte et au gouvernement.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, dit Louise en toisant son diteur responsable d'un
-air de hauteur qui le fit trembler, je cause avec monsieur de Rubembr
-de choses importantes pour vous. Il s'agit de sauver un
-inventeur sur le point d'tre victime des man&oelig;uvres les plus basses,
-<span class="pagenum" id="Page_520">520</span>
-et vous nous y aiderez... Quant ce que ces dames peuvent penser
-de moi, vous allez voir comment je vais me conduire pour glacer le
-venin sur leurs langues.</p>
-
-<p>Elle sortit du boudoir appuye sur le bras de Lucien, et le mena
-signer le contrat en s'affichant avec une audace de grande dame.</p>
-
-<p>&mdash;Signons ensemble?... dit-elle en tendant la plume Lucien.</p>
-
-<p>Lucien se laissa montrer par elle la place o elle venait de signer,
-afin que leurs signatures fussent l'une auprs de l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur de Snonches, auriez-vous reconnu monsieur de
-Rubempr? dit la comtesse en forant l'impertinent chasseur
-saluer Lucien.</p>
-
-<p>Elle ramena Lucien au salon, elle le mit entre elle et Zphirine
-sur le redoutable canap du milieu. Puis, comme une reine sur
-son trne, elle commena, d'abord voix basse, une conversation
-videmment pigrammatique laquelle se joignirent quelques-uns
-de ses anciens amis et plusieurs femmes qui lui faisaient la cour.
-Bientt Lucien, devenu le hros d'un cercle, fut mis par la comtesse
-sur la vie de Paris dont la satire fut improvise avec une verve
-incroyable et seme d'anecdotes sur les gens clbres, vritables
-friandises de conversation dont sont excessivement avides les provinciaux.
-On admira l'esprit comme on avait admir l'homme.
-Madame la comtesse Sixte triomphait si patiemment de Lucien, elle
-en jouait si bien en femme enchante de son choix, elle lui fournissait
-la rplique avec tant d'-propos, elle qutait pour lui des
-approbations par des regards si compromettants, que plusieurs
-femmes commencrent voir dans la concidence du retour de
-Louise et de Lucien un profond amour victime de quelque double
-mprise. Un dpit avait peut-tre amen le malencontreux mariage
-de Chtelet, contre lequel il se faisait alors une raction.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit Louise une heure du matin et voix basse
- Lucien avant de se lever: aprs-demain, faites-moi le plaisir
-d'tre exact...</p>
-
-<p>La prfte laissa Lucien en lui mimant une petite inclination de
-tte excessivement amicale, et alla dire quelques mots au comte
-Sixte, qui chercha son chapeau.</p>
-
-<p>&mdash;Si ce que madame du Chtelet vient de me dire est vrai, mon
-cher Lucien, comptez sur moi, dit le prfet en se mettant la
-poursuite de sa femme qui partait sans lui, comme Paris. Ds
-ce soir, votre beau-frre peut se regarder comme hors d'affaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_521">521</span>
-&mdash;Monsieur le comte me doit bien cela, rpondit Lucien en
-souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, nous sommes <i>fums</i>... dit Cointet l'oreille de
-Petit-Claud, tmoin de cet adieu.</p>
-
-<p>Petit-Claud, foudroy par le succs de Lucien, stupfait par les
-clats de son esprit et par le jeu de sa grce, regardait Franoise
-de La Haye dont la physionomie, pleine d'admiration pour Lucien,
-semblait dire son prtendu: Soyez comme votre ami.</p>
-
-<p>Un clair de joie passa sur la figure de Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Le dner du prfet n'est que pour aprs-demain, nous avons
-encore une journe nous, dit-il, je rponds de tout.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, mon cher, dit Lucien Petit-Claud deux heures
-du matin en revenant pied: je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu!
-Dans quelques heures, Schard sera bien heureux.</p>
-
-<p>&mdash;Voil tout ce que je voulais savoir, pensa Petit-Claud.&mdash;Je
-ne te croyais que pote et tu es aussi Lauzun, c'est tre deux fois
-pote, rpondit-il en lui donnant une poigne de main qui devait
-tre la dernire.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chre ve, dit Lucien en rveillant sa s&oelig;ur, une bonne
-nouvelle! Dans un mois, David n'aura plus de dettes!...</p>
-
-<p>&mdash;Et comment?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, madame du Chtelet cachait sous sa jupe mon ancienne
-Louise; et elle m'aime plus que jamais, et va faire faire un
-rapport au ministre de l'Intrieur par son mari, en faveur de
-notre dcouverte!... Ainsi, nous n'avons pas plus d'un mois souffrir,
-le temps de me venger du prfet et de le rendre le plus heureux
-des poux.</p>
-
-<p>ve crut continuer un rve en coutant son frre.</p>
-
-<p>&mdash;En revoyant le petit salon gris o je tremblais comme un enfant,
-il y a deux ans; en examinant ces meubles, les peintures et
-les figures, il me tombait une taie des yeux! Comme Paris vous
-change les ides!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce un bonheur?... dit ve en comprenant enfin son frre.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, tu dors, demain, nous causerons aprs djeuner,
-dit Lucien.</p>
-
-<p>Le plan de Crizet tait d'une excessive simplicit. Quoi qu'il appartienne
-aux ruses dont se servent les huissiers de province pour
-arrter leurs dbiteurs, et dont le succs est hypothtique, il devait
-russir; car il reposait autant sur la connaissance des caractres de
-<span class="pagenum" id="Page_522">522</span>
-Lucien et de David que sur leurs esprances. Parmi les petites ouvrires
-dont il tait le Don Juan et qu'il gouvernait en les opposant
-les unes aux autres, le prote des Cointet, pour le moment en service
-extraordinaire, avait distingu l'une des repasseuses de Basine
-Clerget, une fille presque aussi belle que madame Schard, appele
-Henriette Mignon, et dont les parents taient de petits vignerons
-vivant dans leur bien deux lieues d'Angoulme, sur la route de
-Saintes. Les Mignon, comme tous les gens de la campagne, ne se
-trouvaient pas assez riches pour garder leur unique enfant avec
-eux, et ils l'avaient destine entrer en maison, c'est--dire devenir
-femme de chambre. En province, une femme de chambre
-doit savoir blanchir et repasser le linge fin. La rputation de madame
-Prieur, qui Basine succdait, tait telle, que les Mignon y
-mirent leur fille en apprentissage en y payant pension pour la nourriture
-et le logement. Madame Prieur appartenait cette race de
-vieilles matresses qui, dans les provinces, se croient substitues
-aux parents. Elle vivait en famille avec ses apprenties, elle les menait
- l'glise et les surveillait consciencieusement. Henriette Mignon,
-belle brune bien dcouple, l'&oelig;il hardi, la chevelure forte
-et longue, tait blanche comme sont blanches les filles du Midi,
-de la blancheur d'une fleur de magnolia. Aussi Henriette fut-elle
-une des premires grisettes que visa Crizet; mais comme elle appartenait
- d'<i>honntes cultivateurs</i>, elle ne cda que vaincue par
-la jalousie, par le mauvais exemple et par cette phrase sduisante:&mdash;Je
-t'pouserai! que lui dit Crizet, une fois qu'il se vit second
-prote chez messieurs Cointet. En apprenant que les Mignon possdaient
-pour quelque dix ou douze mille francs de vignes et une
-petite maison assez logeable, le Parisien se hta de mettre Henriette
-dans l'impossibilit d'tre la femme d'un autre. Les amours de la
-belle Henriette et du petit Crizet en taient l quand Petit-Claud
-lui parla de le rendre propritaire de l'imprimerie Schard, en lui
-montrant une espce de commandite de vingt mille francs qui devait
-tre un licou. Cet avenir blouit le prote, la tte lui tourna,
-mademoiselle Mignon lui parut un obstacle ses ambitions, et il
-ngligea la pauvre fille. Henriette, au dsespoir, s'attacha d'autant
-plus au petit prote des Cointet qu'il semblait la vouloir quitter. En
-dcouvrant que David se cachait chez mademoiselle Clerget, le
-Parisien changea d'ides l'gard d'Henriette, mais sans changer
-de conduite; car il se proposait de faire servir sa fortune l'espce
-<span class="pagenum" id="Page_523">523</span>
-de folie qui travaille une fille quand, pour cacher son dshonneur,
-elle doit pouser son sducteur. Pendant la matine du jour o
-Lucien devait reconqurir sa Louise, Crizet apprit Henriette le
-secret de Basine, et lui dit que leur fortune et leur mariage dpendaient
-de la dcouverte de l'endroit o se cachait David. Une fois
-instruite, Henriette n'eut pas de peine reconnatre que l'imprimeur
-ne pouvait tre que dans le cabinet de toilette de mademoiselle
-Clerget, elle ne crut pas avoir fait le moindre mal en se livrant
- cet espionnage; mais Crizet l'avait engage dj dans sa trahison
-par ce commencement de participation.</p>
-
-<p>Lucien dormait encore lorsque Crizet, qui vint savoir le rsultat
-de la soire, coutait dans le cabinet de Petit-Claud le rcit des
-grands petits vnements qui devaient soulever Angoulme.</p>
-
-<p>&mdash;Lucien vous a bien crit un petit mot depuis son retour? demanda
-le Parisien aprs avoir hoch la tte en signe de satisfaction
-quand Petit-Claud eut fini.</p>
-
-<p>&mdash;Voil le seul que j'aie, dit l'avou, qui tendit une lettre o
-Lucien avait crit quelques lignes sur le papier lettre dont se servait
-sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit Crizet, dix minutes avant le coucher du soleil,
-que Doublon s'embusque la Porte-Palet, qu'il cache ses gendarmes
-et dispose son monde, vous aurez notre homme.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu sr de <i>ton</i> affaire? dit Petit-Claud en examinant Crizet.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'adresse au hasard, dit l'ex-gamin de Paris, mais c'est
-un fier drle, il n'aime pas les honntes gens.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut russir, dit l'avou d'un ton sec.</p>
-
-<p>&mdash;Je russirai, dit Crizet. C'est vous qui m'avez pouss dans
-ce tas de boue, vous pouvez bien me donner quelques billets de
-banque pour m'essuyer... Mais, monsieur, dit le Parisien en surprenant
-une expression qui lui dplut sur la figure de l'avou, si
-vous m'aviez tromp, si vous ne m'achetez pas l'imprimerie sous
-huit jours... Eh! bien, vous laisserez une jeune veuve, dit tout
-bas le gamin de Paris en lanant la mort dans son regard.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous crouons David six heures, sois neuf heures chez
-monsieur Gannerac, et nous y ferons ton affaire, rpondit premptoirement
-l'avou.</p>
-
-<p>&mdash;C'est entendu: vous serez servi, <i>bourgeois</i>! dit Crizet.</p>
-
-<p>Crizet connaissait dj l'industrie qui consiste laver le papier
-et qui met aujourd'hui les intrts du fisc en pril. Il lava les
-<span class="pagenum" id="Page_524">524</span>
-quatre lignes crites par Lucien, et les remplaa par celles-ci, en
-imitant l'criture avec une perfection dsolante pour l'avenir social
-du prote.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Mon cher David, tu peux venir sans crainte chez le Prfet,
-ton affaire est faite; et d'ailleurs, cette heure-ci, tu peux sortir,
-je viens au-devant de toi, pour t'expliquer comment tu dois te
-conduire avec le Prfet.</p>
-
-<p class="rsign"><span class="rind">Ton frre,</span><br />
-<span class="smcap">Lucien</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>A midi, Lucien crivit une lettre David, o il lui apprenait le
-succs de la soire, il lui donnait l'assurance de la protection du
-prfet qui, dit-il, faisait aujourd'hui mme un rapport au ministre
-sur la dcouverte dont il tait enthousiaste.</p>
-
-<p>Au moment o Marion apporta cette lettre mademoiselle Basine,
-sous prtexte de lui donner blanchir les chemises de Lucien, Crizet,
-instruit par Petit-Claud de la probabilit de cette lettre, emmena
-mademoiselle Mignon et alla se promener avec elle sur le bord de
-la Charente. Il y eut sans doute un combat o l'honntet d'Henriette
-se dfendit pendant longtemps, car la promenade dura deux
-heures. Non-seulement l'intrt d'un enfant tait en jeu, mais encore
-tout un avenir de bonheur, une fortune; et ce que demandait
-Crizet tait une bagatelle, il se garda bien d'ailleurs d'en dire les
-consquences. Seulement le prix exorbitant de ces bagatelles effrayait
-Henriette. Nanmoins, Crizet finit par obtenir de sa matresse de
-se prter son stratagme. A cinq heures, Henriette dut sortir et
-rentrer en disant mademoiselle Clerget que madame Schard la
-demandait sur-le-champ. Puis, un quart d'heure aprs la sortie
-de Basine, elle monterait, cognerait au cabinet et remettrait
-David la fausse lettre de Lucien. Aprs, Crizet attendait tout du
-hasard.</p>
-
-<p>Pour la premire fois depuis plus d'un an, ve sentit se desserrer
-l'treinte de fer par laquelle la Ncessit la tenait. Elle eut de
-l'espoir enfin. Elle aussi! elle voulut jouir de son frre, se montrer
-au bras de l'homme ft dans sa patrie, ador des femmes, aim
-de la fire comtesse du Chtelet. Elle se fit belle et se proposa de se
-promener Beaulieu, aprs le dner, au bras de son frre. A
-cette heure, tout Angoulme, au mois de septembre, se trouve
-prendre le frais.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_525">525</span>
-&mdash;Oh! c'est la belle madame Schard, dirent quelques voix en
-voyant ve.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aurais jamais cru cela d'elle, dit une femme.</p>
-
-<p>&mdash;Le mari se cache, la femme se montre, dit madame Postel
-assez haut pour que la pauvre femme l'entendt.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! rentrons, j'ai eu tort, dit ve son frre.</p>
-
-<p>Quelques minutes avant le coucher du soleil, la rumeur que
-cause un rassemblement s'leva de la rampe qui descend l'Houmeau.
-Lucien et sa s&oelig;ur, pris de curiosit, se dirigrent de ce
-ct, car ils entendirent quelques personnes qui venaient de l'Houmeau
-parlant entre elles, comme si quelque crime venait d'tre
-commis.</p>
-
-<p>&mdash;C'est probablement un voleur qu'on vient d'arrter... Il est
-ple comme un mort, dit un passant au frre et la s&oelig;ur en les
-voyant courir au-devant de ce monde grossissant.</p>
-
-<p>Ni Lucien ni sa s&oelig;ur n'eurent la moindre apprhension. Ils
-regardrent les trente et quelques enfants ou vieilles femmes, les
-ouvriers revenant de leur ouvrage qui prcdaient les gendarmes
-dont les chapeaux bords brillaient au milieu du principal groupe.
-Ce groupe, suivi d'une foule d'environ cent personnes, marchait
-comme un nuage d'orage.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit ve, c'est mon mari!</p>
-
-<p>&mdash;David! cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est sa femme! dit la foule en s'cartant.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc t'a pu faire sortir? demanda Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ta lettre, rpondit David ple et blme.</p>
-
-<p>&mdash;J'en tais sre, dit ve qui tomba roide vanouie.</p>
-
-<p>Lucien releva sa s&oelig;ur, que deux personnes l'aidrent transporter
-chez elle, o Marion la coucha. Kolb s'lana pour aller
-chercher un mdecin. A l'arrive du docteur, ve n'avait pas encore
-repris connaissance. Lucien fut alors forc d'avouer sa mre
-qu'il tait la cause de l'arrestation de David, car il ne pouvait pas
-s'expliquer le quiproquo produit par la lettre fausse. Lucien, foudroy
-par un regard de sa mre qui y mit sa maldiction, monta
-dans sa chambre et s'y enferma. En lisant cette lettre crite au
-milieu de la nuit et interrompue de moments en moments, chacun
-devinera par les phrases, jetes comme une une, toutes les
-agitations de Lucien.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Ma s&oelig;ur bien-aime, nous nous sommes vus tout l'heure
-<span class="pagenum" id="Page_526">526</span>
-pour la dernire fois. Ma rsolution est sans appel. Voici pourquoi:
-Dans beaucoup de familles, il se rencontre un tre fatal
-qui, pour la famille, est une sorte de maladie. Je suis cet tre-l
-pour vous. Cette observation n'est pas de moi, mais d'un homme
-qui a beaucoup vu le monde. Nous soupions un soir entre <i>amis</i>,
-au Rocher de Cancale. Entre les mille plaisanteries qui s'changent
-alors, ce diplomate nous dit que telle jeune personne qu'on
-voyait avec tonnement rester fille <i>tait malade de son pre</i>.
-Et alors, il nous dveloppa sa thorie sur les maladies de famille.
-Il nous expliqua comment, sans telle mre, telle maison et
-prospr, comment tel fils avait ruin son pre, comment tel
-pre avait <ins id="cor_104" title="ptruit">dtruit</ins> l'avenir et la considration de ses enfants. Quoique
-soutenue en riant, cette thse sociale fut en dix minutes
-appuye de tant d'exemples que j'en restai frapp. Cette vrit
-payait tous les paradoxes insenss, mais spirituellement dmontrs,
-par lesquels les journalistes s'amusent entre eux, quand il
-ne se trouve l personne mystifier. Eh! bien, je suis l'tre fatal
-de notre famille. Le c&oelig;ur plein de tendresse, j'agis comme un
-ennemi. A tous vos dvouements, j'ai rpondu par des maux.
-Quoique involontairement port, le dernier coup est de tous le
-plus cruel. Pendant que je menais Paris une vie sans dignit,
-pleine de plaisirs et de misres, prenant la camaraderie pour l'amiti,
-laissant de vritables amis pour des gens qui voulaient et
-devaient m'exploiter, vous oubliant et ne me souvenant de vous
-que pour vous causer du mal, vous suiviez l'humble sentier du
-travail, allant pniblement mais srement cette fortune que je
-tentais si follement de surprendre. Pendant que vous deveniez
-meilleurs, moi je mettais dans ma vie un lment funeste. Oui,
-j'ai <ins id="cor_105" title="de sambitions">des ambitions</ins> dmesures, qui m'empchent d'accepter une
-vie humble. J'ai des gots, des plaisirs dont la souvenance empoisonne
-les jouissances qui sont ma porte et qui m'eussent jadis
-satisfait. O ma chre ve, je me juge plus svrement que qui
-que ce soit, car je me condamne absolument et sans piti pour
-moi-mme. La lutte Paris exige une force constante, et mon
-vouloir ne va que par excs: ma cervelle est intermittente. L'avenir
-m'effraye tant, que je ne veux pas de l'avenir, et le prsent
-m'est insupportable. J'ai voulu vous revoir, j'aurai mieux fait de
-m'expatrier jamais. Mais l'expatriation, sans moyens d'existence,
-serait une folie, et je ne l'ajouterai pas toutes les autres.
-<span class="pagenum" id="Page_527">527</span>
-La mort me semble prfrable une vie incomplte; et,
-dans quelque position que je me suppose, mon excessive vanit
-me ferait commettre des sottises. Certains tres sont comme des
-zros, il leur faut un chiffre qui les prcde, et leur nant acquiert
-alors une valeur dcuple. Je ne puis acqurir de valeur
-que par un mariage avec une volont forte, impitoyable. Madame
-de Bargeton tait bien ma femme, j'ai manqu ma vie en n'<ins id="cor_106" title="abondonnant">abandonnant</ins>
-pas Coralie pour elle. David et toi vous pourriez tre
-d'excellents pilotes pour moi; mais vous n'tes pas assez forts
-pour dompter ma faiblesse qui se drobe en quelque sorte la
-domination. J'aime une vie facile, sans ennuis; et, pour me dbarrasser
-d'une contrarit, je suis d'une lchet qui peut me
-mener trs-loin. Je suis n prince. J'ai plus de dextrit d'esprit
-qu'il n'en faut pour parvenir, mais je n'en ai que pendant un moment,
-et le prix dans une carrire parcourue par tant d'ambitieux
-est celui qui n'en dploie que le ncessaire et qui s'en
-trouve encore assez au bout de la journe. Je ferais le mal comme
-je viens de le faire ici, avec les meilleures intentions du monde.
-Il y a des hommes-chnes, je ne suis peut-tre qu'un arbuste lgant,
-et j'ai la prtention d'tre un cdre. Voil mon bilan crit.
-Ce dsaccord entre mes moyens et mes dsirs, ce dfaut d'quilibre
-annulera toujours mes efforts. Il y a beaucoup de ces caractres
-dans la classe lettre cause des disproportions continuelles
-entre l'intelligence et le caractre, entre le vouloir et le dsir.
-Quel serait mon destin? je puis le voir par avance en me souvenant
-de quelques vieilles gloires parisiennes que j'ai vues oublies.
-Au seuil de la vieillesse, je serai plus vieux que mon ge, sans
-fortune et sans considration. Tout mon tre actuel repousse une
-pareille vieillesse: je ne veux pas tre un haillon social. Chre
-s&oelig;ur, adore autant pour tes dernires rigueurs que pour tes
-premires tendresses, si nous avons pay cher le plaisir que j'ai
-eu te revoir, toi et David, plus tard vous penserez peut-tre
-que nul prix n'tait trop lev pour les dernires flicits d'un
-pauvre tre qui vous aimait!... Ne faites aucune recherche ni
-de moi, ni de ma destine: au moins mon esprit m'aura-t-il
-servi dans l'excution de mes volonts. La rsignation, mon ange,
-est un suicide quotidien, moi je n'ai de rsignation que pour un
-jour, je vais en profiter aujourd'hui...</p>
-
-<p class="rdate"><span class="pagenum" id="Page_528">528</span>
-Deux heures.</p>
-
-<p>Oui, je l'ai bien rsolu. Adieu donc pour toujours, ma chre
-ve. J'prouve quelque douceur penser que je ne vivrai plus
-que dans vos c&oelig;urs. L sera ma tombe.... je n'en veux pas d'autre.
-Encore adieu!... C'est le dernier de ton frre</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">Lucien</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Aprs avoir crit cette lettre, Lucien descendit sans faire aucun
-bruit, il la posa sur le berceau de son neveu, dposa sur le front
-de sa s&oelig;ur endormie un dernier baiser tremp de larmes, et sortit.
-Il teignit son bougeoir au crpuscule, et, aprs avoir regard cette
-vieille maison une dernire fois, il ouvrit tout doucement la porte
-de l'alle; mais, malgr ses prcautions, il veilla Kolb qui couchait
-sur un matelas terre dans l'atelier.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Qui fa l?</i>... s'cria Kolb.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, dit Lucien, je m'en vais, Kolb.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Vus auriez mieux vait te ne chamais fenir</i>, se dit
-Kolb lui-mme, mais assez haut pour que Lucien l'entendt.</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais bien fait de ne jamais venir au monde, rpondit Lucien.
-Adieu, Kolb, je ne t'en veux pas d'une pense que j'ai moi-mme.
-Tu diras David que ma dernire aspiration aura t un
-regret de n'avoir pu l'embrasser.</p>
-
-<p>Lorsque l'Alsacien fut debout et habill, Lucien avait ferm la
-porte de la maison, et il descendait vers la Charente, par la promenade
-de Beaulieu, mis comme s'il allait une fte, car il s'tait
-fait un linceul de ses habits parisiens et de son joli harnais de
-dandy. Frapp de l'accent et des dernires paroles de Lucien, Kolb
-voulut aller savoir si sa matresse tait instruite du dpart de son
-frre et si elle en avait reu les adieux; mais, en trouvant la maison
-plonge en un profond silence, il pensa que ce dpart tait
-sans doute convenu, et il se recoucha.</p>
-
-<p>On a, relativement la gravit du sujet, crit trs-peu sur le
-suicide, on ne l'a pas observ. Peut-tre cette maladie est-elle inobservable.
-Le suicide est l'effet d'un sentiment que nous nommerons,
-si vous le voulez, l'<i>estime de soi-mme</i>, pour ne pas le confondre
-avec le mot <i>honneur</i>. Le jour o l'homme se mprise, le
-jour o il se voit mpris, le moment o la ralit de la vie est en
-<span class="pagenum" id="Page_529">529</span>
-dsaccord avec ses esprances, il se tue et rend ainsi hommage
-la socit devant laquelle il ne veut pas rester dshabill de ses vertus
-ou de sa splendeur. Quoi qu'on en dise, parmi les athes (il
-faut excepter le chrtien du suicide), les lches seuls acceptent une
-vie dshonore. Le suicide est de trois natures: il y a d'abord le
-suicide qui n'est que le dernier accs d'une longue maladie et qui
-certes appartient la pathologie; puis le suicide par dsespoir, enfin
-le suicide par raisonnement. Lucien voulait se tuer par dsespoir
-et par raisonnement, les deux suicides dont on peut revenir; car
-il n'y a d'irrvocable que le suicide pathologique: mais souvent
-les trois causes se runissent, comme chez Jean-Jacques Rousseau.</p>
-
-<p>Lucien, une fois sa rsolution prise, tomba dans la dlibration
-des moyens, et le pote voulut finir potiquement. Il avait d'abord
-pens tout bonnement s'aller jeter dans la Charente; mais, en
-descendant les rampes de Beaulieu pour la dernire fois, il entendit
-par avance le tapage que ferait son suicide, il vit l'affreux spectacle
-de son corps revenu sur l'eau, dform, l'objet d'une enqute judiciaire:
-il eut, comme quelques suicides, un amour-propre posthume.
-Pendant la journe passe au moulin de Courtois il s'tait
-promen le long de la rivire et avait remarqu, non loin du moulin,
-une de ces nappes rondes, comme il s'en trouve dans les petits
-cours d'eau, dont l'excessive profondeur est accuse par la tranquillit
-de la surface. L'eau n'est plus ni verte, ni bleue, ni claire,
-ni jaune; elle est comme un miroir d'acier poli. Les bords de cette
-coupe n'offraient plus ni glaeuls, ni fleurs bleues, ni les larges
-feuilles du nnuphar, l'herbe de la berge tait courte et presse,
-les saules pleuraient autour, assez pittoresquement placs tous. On
-devinait facilement un prcipice plein d'eau. Celui qui pouvait avoir
-le courage d'emplir ses poches de cailloux devait y trouver une
-mort invitable, et ne jamais tre retrouv.&mdash;Voil, s'tait dit le
-pote en admirant ce joli petit paysage, un endroit qui vous met
-l'eau la bouche d'une noyade. Ce souvenir lui revint la mmoire,
-au moment o il atteignait l'Houmeau. Il chemina donc vers Marsac,
-en proie ses dernires et funbres penses, et dans la ferme intention
-de drober ainsi le secret de sa mort, de ne pas tre l'objet
-d'une enqute, de ne pas tre enterr, de ne pas tre vu dans
-l'horrible tat o sont les noys quand ils reviennent fleur d'eau.
-Il parvint bientt au pied d'une de ces ctes qui se rencontrent si
-<span class="pagenum" id="Page_530">530</span>
-frquemment sur les routes de France, et surtout entre Angoulme
-et Poitiers. La diligence de Bordeaux Paris venait avec rapidit,
-les voyageurs allaient sans doute en descendre pour monter cette
-longue cte pied. Lucien, qui ne voulut pas se laisser voir, se
-jeta dans un petit chemin creux et se mit cueillir des fleurs dans
-une vigne. Quand il reprit la grande route il tenait la main un gros
-bouquet de <i>sedum</i>, une fleur jaune qui vient dans le caillou des
-vignobles, et il dboucha prcisment derrire un voyageur vtu
-tout en noir, les cheveux poudrs, chauss de souliers en veau
-d'Orlans boucles d'argent, brun de visage, et coutur comme
-si, dans son enfance, il ft tomb dans le feu. Ce voyageur,
-tournure si patemment ecclsiastique, allait lentement et fumait un
-cigare. En entendant Lucien qui sauta de la vigne sur la route,
-l'inconnu se retourna, parut comme saisi de la beaut profondment
-mlancolique du pote, de son bouquet symbolique et de sa
-mise lgante. Ce voyageur ressemblait un chasseur qui trouve
-une proie long-temps et inutilement cherche. Il laissa, en style
-de marine, Lucien arriver, et retarda sa marche en ayant l'air de
-regarder le bas de la cte. Lucien, qui fit le mme mouvement, y
-aperut une petite calche attele de deux chevaux et un postillon
-pied.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez laiss courir la diligence, monsieur, vous perdrez
-votre place, moins que vous ne vouliez monter dans ma calche
-pour la rattraper, car la poste va plus vite que la voiture publique,
-dit le voyageur Lucien en prononant ces mots avec un accent
-trs-marqu d'espagnol et en mettant son offre une exquise politesse.</p>
-
-<p>Sans attendre la rponse de Lucien, l'Espagnol tira de sa poche
-un tui cigares, et le prsenta tout ouvert Lucien pour qu'il en
-prt un.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas un voyageur, rpondit Lucien, et je suis trop
-prs du terme de ma course pour me donner le plaisir de fumer...</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes bien svre envers vous-mme, repartit l'Espagnol.
-Quoique chanoine honoraire de la cathdrale de Tolde, je me passe
-de temps en temps un petit cigare. Dieu nous a donn le tabac pour
-endormir nos passions et nos douleurs... Vous me semblez avoir du
-chagrin, vous en avez du moins l'enseigne la main, comme le
-triste dieu de l'hymen. Tenez?... tous vos chagrins s'en iront avec
-la fume...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_531">531</span>
-Et le prtre retendit sa bote en paille avec une sorte de sduction,
-en jetant Lucien des regards anims de charit.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, mon pre, rpliqua schement Lucien, il n'y a pas
-de cigares qui puissent dissiper mes chagrins...</p>
-
-<p>En disant cela, les yeux de Lucien se mouillrent de larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! jeune homme, est-ce donc la providence divine qui m'a
-fait dsirer de secouer par un peu d'exercice pied le sommeil dont
-sont saisis au matin tous les voyageurs, afin que je pusse, en vous
-consolant, obir ma mission ici-bas?... Et quels grands chagrins
-pouvez-vous avoir votre ge?</p>
-
-<p>&mdash;Vos consolations, mon pre, seraient bien inutiles: vous tes
-Espagnol, je suis Franais; vous croyez aux commandements de
-l'glise, moi je suis athe...</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="es" xml:lang="es">Santa Virgen del Pilar!...</i> vous tes athe, s'cria le
-prtre en passant son bras sous celui de Lucien avec un empressement
-maternel. Eh! voil l'une des curiosits que je m'tais promis
-d'observer Paris. En Espagne, nous ne croyons pas aux athes...
-Il n'y a qu'en France, o, dix-neuf ans, on puisse avoir de pareilles
-opinions.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je suis un athe au complet; je ne crois ni en Dieu, ni
-la socit, ni au bonheur. Regardez-moi donc bien, mon pre;
-car, dans quelques heures, je ne serai plus... Voil mon dernier
-soleil!... dit Lucien avec une sorte d'emphase en montrant le ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! , qu'avez-vous fait pour mourir? qui vous a condamn
- mort?</p>
-
-<p>&mdash;Un tribunal souverain; moi-mme!</p>
-
-<p>&mdash;Enfant! s'cria le prtre. Avez-vous tu un homme? l'chafaud
-vous attend-il? Raisonnons un peu? Si vous voulez rentrer,
-selon vous, dans le nant, tout vous est indiffrent ici-bas.</p>
-
-<p>Lucien inclina la tte en signe d'assentiment.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, vous pouvez alors me conter vos peines?... Il s'agit
-sans doute de quelques amourettes qui vont mal?...</p>
-
-<p>Lucien fit un geste d'paules trs-significatif.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez vous tuer pour viter le dshonneur, ou parce
-que vous dsesprez de la vie? eh! bien, vous vous tuerez aussi
-bien Poitiers qu' Angoulme, Tours aussi bien qu' Poitiers.
-Les sables mouvants de la Loire ne rendent pas leur proie...</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon pre, rpondit Lucien, j'ai mon affaire. Il y a
-<span class="pagenum" id="Page_532">532</span>
-vingt jours, j'ai vu la plus charmante rade o puisse aborder dans
-l'autre monde un homme dgot de celui-ci...</p>
-
-<p>&mdash;Un autre monde!... vous n'tes plus athe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce que j'entends par l'autre monde, c'est ma future
-transformation en animal ou en plante...</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous une maladie incurable?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon pre...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! nous y voil, dit le prtre, et laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;La pauvret.</p>
-
-<p>Le prtre regarda Lucien en souriant et lui dit avec une grce
-infinie et un sourire presque ironique:&mdash;Le diamant ignore sa
-valeur.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a qu'un prtre qui puisse flatter un homme pauvre qui
-s'en va mourir!... s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne mourrez pas, dit l'Espagnol avec autorit.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien entendu dire, reprit Lucien, qu'on dvalisait les
-gens sur la route, je ne savais pas qu'on les y enricht.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez le savoir, dit le prtre aprs avoir examin si la
-distance laquelle se trouvait la voiture leur permettait de faire
-seuls encore quelques pas. coutez-moi, dit le prtre en mchonnant
-son cigare, votre pauvret ne serait pas une raison pour mourir.
-J'ai besoin d'un secrtaire, le mien vient de mourir Irun. Je
-me trouve dans la situation o fut le baron de Gortz, le fameux
-ministre de Charles XII, qui arriva sans secrtaire dans une petite
-ville en allant en Sude, comme moi je vais Paris. Le baron rencontra
-le fils d'un orfvre, remarquable par une beaut qui ne
-pouvait certes pas valoir la vtre... Le baron de Gortz trouve ce
-jeune homme de l'intelligence, comme moi je vous trouve de la
-posie au front; il le prend dans sa voiture, comme moi je vais
-vous prendre dans la mienne; et, de cet enfant condamn brunir
-des couverts et fabriquer des bijoux dans une petite ville de province
-comme Angoulme, il en fait son favori, comme vous serez le
-mien. Arriv Stockholm, il installe son secrtaire et l'accable de
-travaux. Le jeune secrtaire passe les nuits crire; et, comme
-tous les grands travailleurs, il contracte une habitude, il se met
-mcher du papier. Feu monsieur de Malesherbes faisait, lui, des
-camouflets et il en donna, par parenthse, un je ne sais quel personnage
-dont le procs dpendait de son rapport. Notre beau jeune
-homme commence par du papier blanc, mais il s'y accoutume et
-<span class="pagenum" id="Page_533">533</span>
-passe aux papiers crits qu'il trouve plus savoureux. On ne fumait
-pas encore comme aujourd'hui. Enfin le petit secrtaire en arrive,
-de saveur en saveur, mchonner des parchemins et les manger.
-On s'occupait alors, entre la Russie et la Sude, d'un trait de paix
-que les tats imposaient Charles XII, comme en 1814 on voulait
-forcer Napolon traiter de la paix. La base des ngociations tait
-le trait fait entre les deux puissances propos de la Finlande;
-Gortz en confie l'original son secrtaire; mais, quand il s'agit de
-soumettre le projet aux tats, il se rencontrait cette petite difficult,
-que le trait ne se trouvait plus. Les tats imaginent que le ministre,
-pour servir les passions du Roi, s'est avis de faire disparatre
-cette pice, le baron de Gortz est accus: son secrtaire avoue
-alors avoir mang le trait.... On instruit un procs, le fait est
-prouv, le secrtaire est condamn mort. Mais, comme vous n'en
-tes pas l, prenez un cigare, et fumez-le en attendant notre calche.</p>
-
-<p>Lucien prit un cigare et l'alluma, comme cela se fait en Espagne,
-au cigare du prtre en se disant:&mdash;Il a raison, j'ai toujours le
-temps de me tuer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est souvent, reprit l'Espagnol, au moment o les jeunes
-gens dsesprent le plus de leur avenir, que leur fortune commence.
-Voil ce que je voulais vous dire, j'ai prfr vous le prouver par un
-exemple. Ce beau secrtaire, condamn mort, tait dans une position
-d'autant plus dsespre que le roi de Sude ne pouvait pas lui
-faire grce, sa sentence ayant t rendue par les tats de Sude;
-mais il ferma les yeux sur une vasion. Le joli petit secrtaire se
-sauve sur une barque avec quelques cus dans sa poche, et arrive
-la cour de Courlande, muni d'une lettre de recommandation de
-Gortz pour le duc, qui le ministre sudois expliquait l'aventure
-et la manie de son protg. Le duc place le bel enfant comme secrtaire
-chez son intendant. Le duc tait un dissipateur, il avait une
-jolie femme et un intendant, trois causes de ruine. Si vous croyiez
-que ce joli homme, condamn mort pour avoir mang le trait
-relatif la Finlande, se corrige de son got dprav, vous ne connatriez
-pas l'empire du vice sur l'homme; la peine de mort ne
-l'arrte pas quand il s'agit d'une jouissance qu'il s'est cre! D'o
-vient cette puissance du vice? est-ce une force qui lui soit propre,
-ou vient-elle de la faiblesse humaine? Y a-t-il des gots qui soient
-placs sur les limites de la folie? Je ne puis m'empcher de rire des
-<span class="pagenum" id="Page_534">534</span>
-moralistes qui veulent combattre de pareilles maladies avec de belles
-phrases!... Il y eut un moment o le duc, effray du refus que lui
-fit son intendant propos d'une demande d'argent, voulut des
-comptes, une sottise! Il n'y a rien de plus facile que d'crire un
-compte, la difficult n'est jamais l. L'intendant confia toutes les
-pices son secrtaire pour tablir le bilan de la liste civile de
-Courlande. Au milieu de son travail et de la nuit o il le finissait,
-notre petit mangeur de papier s'aperoit qu'il mche une quittance
-du duc pour une somme considrable: la peur le saisit, il s'arrte
- moiti de la signature, il court se jeter aux pieds de la duchesse
-en lui expliquant sa manie, en implorant la protection de sa souveraine,
-et l'implorant au milieu de la nuit. La beaut du jeune commis
-fit une telle impression sur cette femme qu'elle l'pousa
-lorsqu'elle fut veuve. Ainsi, en plein dix-huitime sicle, dans un
-pays o rgnait le blason, le fils d'un orfvre devint prince souverain...
-Il est devenu quelque chose de mieux!... Il a t rgent
-la mort de la premire Catherine, il a gouvern l'impratrice Anne
-et voulut tre le Richelieu de la Russie. Eh! bien, jeune homme,
-sachez une chose: c'est que si vous tes plus beau que Biron, moi
-je vaux bien, quoique simple chanoine, le baron de Gortz. Ainsi,
-montez! nous vous trouverons un duch de Courlande Paris, et,
- dfaut de duch, nous aurons toujours bien la duchesse.</p>
-
-<p>L'Espagnol passa la main sous le bras de Lucien, le fora littralement
- monter dans sa voiture, et le postillon referma la portire.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant parlez, je vous coute, dit le chanoine de Tolde
- Lucien stupfait. Je suis un vieux prtre qui vous pouvez tout
-dire sans danger. Vous n'avez sans doute encore mang que votre
-patrimoine ou l'argent de votre maman. Vous aurez fait votre petit
-trou la lune, et nous avons de l'honneur jusqu'au bout de nos jolies
-petites bottes fines... Allez, confessez-vous hardiment, ce sera
-absolument comme si vous vous parliez vous-mme.</p>
-
-<p>Lucien se trouvait dans la situation de ce pcheur de je ne sais
-quel conte arabe, qui, voulant se noyer en plein Ocan, tombe au
-milieu de contres sous-marines et y devient roi. Le prtre espagnol
-paraissait si vritablement affectueux que le pote n'hsita pas
- lui ouvrir son c&oelig;ur; il lui raconta donc, d'Angoulme Ruffec,
-toute sa vie, en n'omettant aucune de ses fautes, et finissant par
-le dernier dsastre qu'il venait de causer. Au moment o il terminait
-<span class="pagenum" id="Page_535">535</span>
-ce rcit, d'autant plus potiquement dbit que Lucien le rptait
-pour la troisime fois depuis quinze jours, il arrivait au point
-o, sur la route, prs de Ruffec, se trouve le domaine de la famille
-de Rastignac, dont le nom, la premire fois qu'il le pronona, fit
-faire un mouvement l'Espagnol.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, dit-il, d'o est parti le jeune Rastignac qui ne me vaut
-certes pas, et qui a eu plus de bonheur que moi.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cette drle de gentilhommire est la maison de son pre.
-Il est devenu, comme je vous le disais, l'amant de madame de Nucingen,
-la femme du fameux banquier. Moi, je me suis laiss aller
- la posie; lui, plus habile, a donn dans le solide...</p>
-
-<p>Le prtre fit arrter sa calche, il voulut, par curiosit, parcourir
-la petite avenue qui de la route conduisait la maison et regarda
-tout avec plus d'intrt que Lucien n'en attendait d'un prtre
-espagnol.</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez donc les Rastignac?... lui demanda Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Je connais tout Paris, dit l'Espagnol en remontant dans sa
-voiture. Ainsi, faute de dix ou douze mille francs, vous alliez vous
-tuer. Vous tes un enfant, vous ne connaissez ni les hommes, ni
-les choses. Une destine vaut tout ce que l'homme l'estime, et vous
-n'valuez votre avenir que douze mille francs; eh! bien, je vous
-achterai tout--l'heure davantage. Quant l'emprisonnement de
-votre beau-frre, c'est une vtille: si ce cher monsieur de Schard
-a fait une dcouverte, il sera riche. Les riches n'ont jamais t
-mis en prison pour dettes. Vous ne me paraissez pas fort en Histoire.
-Il y a deux Histoires: l'Histoire officielle, menteuse, qu'on
-enseigne, l'Histoire <i lang="la" xml:lang="la">ad usum delphini</i>; puis l'Histoire secrte,
-o sont les vritables causes des vnements, une histoire honteuse.
-Laissez-moi vous raconter, en trois mots, une autre historiette que
-vous ne connaissez pas. Un ambitieux, prtre et jeune, veut entrer
-aux affaires publiques, il se fait le chien couchant du favori, le favori
-d'une reine; le favori devient son bienfaiteur, et lui donne le
-rang de ministre en lui donnant place au Conseil. Un soir, un de
-ces hommes qui croient rendre service (ne rendez jamais un service
-qu'on ne vous demande pas!) crit au jeune ambitieux que
-la vie de son bienfaiteur est menace. Le roi s'est courrouc d'avoir
-un matre, demain le favori doit tre tu s'il se rend au palais.
-<span class="pagenum" id="Page_536">536</span>
-Eh! bien, jeune homme, qu'auriez-vous fait en recevant cette
-lettre?...</p>
-
-<p>&mdash;Je serais all sur-le-champ avertir mon bienfaiteur, s'cria
-vivement Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes bien encore l'enfant que rvle le rcit de votre
-existence, dit le prtre. Notre homme s'est dit: Si le roi va jusqu'au
-crime, mon bienfaiteur est perdu. Je dois avoir reu cette
-lettre trop tard, et il a dormi jusqu' l'heure o l'on tuait le favori...</p>
-
-<p>&mdash;C'est un monstre! dit Lucien, qui souponna chez le prtre
-l'intention de l'prouver.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'appelle le cardinal de Richelieu, rpondit le chanoine,
-et son bienfaiteur a nom le marchal d'Ancre. Vous voyez bien que
-vous ne connaissez pas votre histoire de France. N'avais-je pas raison
-de vous dire que l'<span class="cs8">HISTOIRE</span> enseigne dans les collges est une
-collection de dates et de faits, excessivement douteuse d'abord,
-mais sans la moindre porte. A quoi vous sert-il de savoir que
-Jeanne d'Arc a exist? En avez-vous jamais tir cette conclusion
-que, si la France avait alors accept la dynastie angevine des Plantagenets,
-les deux peuples runis auraient aujourd'hui l'empire du
-monde, et que les deux les o se forgent les troubles politiques
-du continent seraient deux provinces franaises?... Mais avez-vous
-tudi les moyens par lesquels les Mdicis, de simples marchands,
-sont arrivs tre Grands-Ducs de Toscane?</p>
-
-<p>&mdash;Un pote, en France, n'est pas tenu d'tre un bndictin,
-dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, jeune homme, ils sont devenus Grands-Ducs,
-comme Richelieu devint Ministre. Si vous aviez cherch dans l'histoire
-les causes humaines des vnements, au lieu d'en apprendre
-par c&oelig;ur les tiquettes, vous en auriez tir des prceptes pour
-votre conduite. De ce que je viens de prendre au hasard dans la
-collection des faits vrais rsulte cette loi: Ne voyez dans les hommes,
-et surtout dans les femmes, que des instruments; mais ne
-le leur laissez pas voir. Adorez comme Dieu mme celui qui, plac
-plus haut que vous, peut vous tre utile, et ne le quittez pas qu'il
-n'ait pay trs-cher votre servilit. Dans le commerce du monde,
-soyez enfin pre comme le juif et bas comme lui: faites pour la
-puissance tout ce qu'il fait pour l'argent. Mais aussi n'ayez pas plus
-de souci de l'homme tomb que s'il n'avait jamais exist. Savez-vous
-<span class="pagenum" id="Page_537">537</span>
-pourquoi vous devez vous conduire ainsi?... Vous voulez dominer
-le monde, n'est-ce pas? il faut commencer par lui obir et
-le bien tudier. Les savants tudient les livres, les politiques tudient
-les hommes, leurs intrts, les causes gnratrices de leurs
-actions. Or le monde, la socit, les hommes pris dans leur ensemble, sont fatalistes;
-ils adorent l'vnement. Savez-vous pourquoi
-je vous fais ce petit cours d'histoire? c'est que je vous crois
-une ambition dmesure...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon pre!</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai bien vu, reprit le chanoine. Mais en ce moment vous
-vous dites: Ce chanoine espagnol invente des anecdotes et pressure
-l'histoire pour me prouver que j'ai eu trop de vertu...</p>
-
-<p>Lucien se prit sourire en voyant ses penses si bien devines.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, jeune homme, prenons des faits passs l'tat de
-banalit, dit le prtre. Un jour la France est peu prs conquise par
-les Anglais, le roi n'a plus qu'une province. Du sein du peuple deux
-tres se dressent: une pauvre jeune fille, cette mme Jeanne d'Arc
-dont nous parlions; puis un <ins id="cor_107" title="bourgois">bourgeois</ins> nomm Jacques C&oelig;ur. L'une
-donne son bras et le prestige de sa virginit, l'autre donne son or:
-le royaume est sauv. Mais la fille est prise!... Le roi, qui peut
-racheter la fille, la laisse brler vive. Quant l'hroque bourgeois,
-le roi le laisse accuser de crimes capitaux par ses courtisans, qui
-en font cure. Les dpouilles de l'innocent, traqu, cern, abattu
-par la justice, enrichissent cinq maisons nobles... Et le pre de
-l'archevque de Bourges sort du royaume, pour n'y jamais revenir,
-sans un sou de ses biens en France, n'ayant d'autre argent lui que
-celui qu'il avait confi aux Arabes, aux Sarrasins en gypte. Vous
-pouvez dire encore: Ces exemples sont bien vieux, toutes ces ingratitudes
-ont trois cents ans d'Instruction Publique, et les squelettes
-de cet ge-l sont fabuleux. Eh! bien, jeune homme, croyez-vous
-au dernier demi-dieu de la France, Napolon? Il a tenu l'un de
-ses gnraux dans sa disgrce, il ne l'a fait marchal qu' contrec&oelig;ur,
-jamais il ne s'en est servi volontiers. Ce marchal se nomme
-Kellermann. Savez-vous pourquoi!..... Kellermann a sauv la
-France et le premier consul Marengo par une charge audacieuse
-qui fut applaudie au milieu du sang et du feu. Il ne fut mme pas
-question de cette charge hroque dans le bulletin. La cause de la
-froideur de Napolon pour Kellermann est aussi la cause de la disgrce
-<span class="pagenum" id="Page_538">538</span>
-de Fouch, du Prince de Talleyrand: c'est l'ingratitude du
-roi Charles VII, de Richelieu, l'ingratitude...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon pre, supposer que vous me sauviez la vie et
-que vous fassiez ma fortune, dit Lucien, vous me rendez ainsi la
-reconnaissance assez lgre.</p>
-
-<p>&mdash;Petit drle, dit l'abb souriant et prenant l'oreille de Lucien
-pour la lui tortiller avec une familiarit quasi royale, si vous tiez
-ingrat avec moi, vous seriez alors un homme fort, et je ne vous en
-voudrais pas; mais vous n'en tes pas encore l, car, simple colier,
-vous avez voulu passer trop tt matre. C'est le dfaut des
-Franais dans votre poque. Ils ont t gts tous par l'exemple de
-Napolon. Vous donnez votre dmission parce que vous ne pouvez
-pas obtenir l'paulette que vous souhaitez... Mais avez-vous rapport
-tous vos vouloirs, toutes vos actions une ide?...</p>
-
-<p>&mdash;Hlas! non, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez t ce que les Anglais appellent <i lang="en" xml:lang="en">inconsistent</i>, reprit
-le chanoine en souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'importe ce que j'ai t, si je ne puis plus rien tre! rpondit
-Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il se trouve derrire toutes vos belles qualits une force
-<i lang="la" xml:lang="la">semper virens</i>, dit le prtre en tenant montrer qu'il savait un
-peu de latin, et rien ne vous rsistera dans le monde. Je vous aime
-assez dj...</p>
-
-<p>Lucien sourit d'un air d'incrdulit.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit l'inconnu en rpondant au sourire de Lucien,
-vous m'intressez comme si vous tiez mon fils, et je suis assez
-puissant pour vous parler c&oelig;ur ouvert, comme vous venez de me
-parler. Savez-vous ce qui me plat de vous?... Vous avez fait en
-vous-mme table rase, et vous pouvez alors entendre un cours de
-morale qui ne se fait nulle part; car les hommes, rassembls en
-troupe, sont encore plus hypocrites qu'ils ne le sont quand leur
-intrt les oblige jouer la comdie. Aussi passe-t-on une bonne
-partie de sa vie sarcler ce que l'on a laiss pousser dans son c&oelig;ur
-pendant son adolescence. Cette opration s'appelle acqurir de l'exprience.</p>
-
-<p>Lucien, en coutant le prtre, se disait:&mdash;Voil quelque vieux
-politique enchant de s'amuser en chemin. Il se plat faire changer
-d'opinion un pauvre garon qu'il rencontre sur le bord d'un suicide,
-et il va me lcher au bout de sa plaisanterie... Mais il entend
-<span class="pagenum" id="Page_539">539</span>
-bien le paradoxe, et il me parat tout aussi fort que Blondet
-ou que Lousteau.</p>
-
-<p>Malgr cette sage rflexion, la corruption tente par ce diplomate
-sur Lucien entrait profondment dans cette me assez dispose
- la recevoir, et y faisait d'autant plus de ravages qu'elle s'appuyait
-sur de clbres exemples. Pris par le charme de cette conversation
-cynique, Lucien se raccrochait d'autant plus volontiers
-la vie qu'il se sentait ramen du fond de son suicide la surface
-par un bras puissant.</p>
-
-<p>En ceci, le prtre triomphait videmment. Aussi, de temps en
-temps, avait-il accompagn ses sarcasmes historiques d'un malicieux
-sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Si votre faon de traiter la morale ressemble votre manire
-d'envisager l'histoire, dit Lucien, je voudrais bien savoir quel est
-en ce moment le mobile de votre apparente charit?</p>
-
-<p>&mdash;Ceci, jeune homme, est le dernier point de mon prne, et
-vous me permettrez de le rserver, car alors nous ne nous quitterons
-pas aujourd'hui, rpondit-il avec la finesse d'un prtre qui
-voit sa malice russie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, parlez-moi morale? dit Lucien qui se dit en lui-mme:
-Je vais le faire poser.</p>
-
-<p>&mdash;La morale, jeune homme, commence la loi, dit le prtre.
-S'il ne s'agissait que de religion, les lois seraient inutiles: les peuples
-religieux ont peu de lois. Au-dessus de la loi civile, est la loi
-politique. Eh! bien, voulez-vous savoir ce qui, pour un homme
-politique, est crit sur le front de votre dix-neuvime sicle? Les
-Franais ont invent, en 1793, une souverainet populaire qui
-s'est termine par un empereur absolu. Voil pour votre histoire
-nationale. Quant aux m&oelig;urs: madame Tallien et madame de Beauharnais
-ont tenu la mme conduite, Napolon pouse l'une, en
-fait votre impratrice, et n'a jamais voulu recevoir l'autre, quoiqu'elle
-ft princesse. Sans-culotte en 1793, Napolon chausse la
-couronne de fer en 1804. Les froces amants de <i>l'galit ou la
-Mort</i> de 1792, deviennent, ds 1806, complices d'une aristocratie
-lgitime par Louis XVIII. A l'tranger, l'aristocratie, qui trne
-aujourd'hui dans son faubourg Saint-Germain, a fait pis: elle a t
-usurire, elle a t marchande, elle a fait des petits pts, elle a
-t cuisinire, fermire, gardeuse de moutons. En France donc, la
-loi politique aussi bien que la loi morale, tous et chacun ont dmenti
-<span class="pagenum" id="Page_540">540</span>
-le dbut au point d'arrive, leurs opinions par la conduite,
-ou la conduite par les opinions. Il n'y a pas eu de logique, ni dans
-le gouvernement, ni chez les particuliers. Aussi n'avez-vous plus
-de morale. Aujourd'hui, chez vous, le succs est la raison suprme
-de toutes les actions, quelles qu'elles soient. Le fait n'est donc plus
-rien en lui-mme, il est tout entier dans l'ide que les autres s'en
-forment. De l, jeune homme, un second prcepte: ayez de beaux
-dehors! cachez l'envers de votre vie, et prsentez un endroit trs-brillant.
-La discrtion, cette devise des ambitieux, est celle de notre
-Ordre: faites-en la vtre. Les grands commettent presque autant
-de lchets que les misrables; mais ils les commettent dans
-l'ombre et font parade de leurs vertus: ils restent grands. Les petits
-dploient leurs vertus dans l'ombre, ils exposent leurs misres
-au grand jour: ils sont mpriss. Vous avez cach vos grandeurs
-et vous avez laiss voir vos plaies. Vous avez eu publiquement pour
-matresse une actrice, vous avez vcu chez elle, avec elle: vous
-n'tiez nullement rprhensible, chacun vous trouvait l'un et l'autre
-parfaitement libres; mais vous rompiez en visire aux ides du
-monde et vous n'avez pas eu la considration que le monde accorde
- ceux qui lui obissent. Si vous aviez laiss Coralie ce monsieur
-Camusot, si vous aviez cach vos relations avec elle, vous auriez
-pous madame de Bargeton, vous seriez prfet d'Angoulme et
-marquis de Rubempr. Changez de conduite: mettez en dehors
-votre beaut, vos grces, votre esprit, votre posie. Si vous vous
-permettez de petites infamies, que ce soit entre quatre murs: ds
-lors vous ne serez plus coupable de faire tache sur les dcorations
-de ce grand thtre appel le monde. Napolon, appelle cela: <i>laver
-son linge sale en famille</i>. Du second prcepte dcoule ce corollaire:
-tout est dans la forme. Saisissez bien ce que j'appelle la
-Forme. Il y a des gens sans instruction qui, presss par le besoin,
-prennent une somme quelconque, par violence, autrui: on les
-nomme criminels et ils sont forcs de compter avec la justice. Un
-pauvre homme de gnie trouve un secret dont l'exploitation quivaut
- un trsor, vous lui prtez trois mille francs ( l'instar de ces
-Cointet qui se sont trouv vos trois mille francs entre les mains et
-qui vont dpouiller votre beau-frre), vous le tourmentez de manire
- vous faire cder tout ou partie du secret, vous ne comptez
-qu'avec votre conscience, et votre conscience ne vous mne pas en
-Cour d'Assises. Les ennemis de l'ordre social profitent de ce contraste
-<span class="pagenum" id="Page_541">541</span>
-pour japper aprs la justice et se courroucer au nom du peuple
-de ce qu'on envoie aux galres un voleur de nuit et de poules
-dans une enceinte habite, tandis qu'on met en prison, peine
-pour quelques mois, <ins id="cor_108" title="nu">un</ins> homme qui ruine des familles: mais ces
-hypocrites savent bien qu'en condamnant le voleur les juges maintiennent
-la barrire entre les pauvres et les riches, qui, renverse,
-amnerait la fin de l'ordre social; tandis que le banqueroutier, l'adroit
-capteur de successions, le banquier qui tue une affaire son
-profit, ne produisent que des dplacements de fortune. Ainsi, la
-socit, mon fils, est force de distinguer, pour son compte, ce que
-je vous fais distinguer pour le vtre. Le grand point est de s'galer
- toute la Socit. Napolon, Richelieu, les Mdicis s'galrent
-leur sicle. Vous, vous vous estimez douze mille francs!... Votre
-Socit n'adore plus le vrai Dieu, mais le Veau-d'Or! Telle est la
-religion de votre Charte, qui ne tient plus compte, en politique,
-que de la proprit. N'est-ce pas dire tous les sujets: Tchez d'tre
-riches!... Quand, aprs avoir su trouver lgalement une fortune,
-vous serez riche et marquis de Rubempr, vous vous permettrez
-le luxe de l'honneur. Vous ferez alors profession de tant de
-dlicatesse, que personne n'osera vous accuser d'en avoir jamais
-manqu, si vous en manquiez toutefois en faisant fortune, ce que
-je ne vous conseillerais jamais, dit le prtre en prenant la main de
-Lucien et la lui tapotant. Que devez-vous donc mettre dans cette
-belle tte?... Uniquement le thme que voici: Se donner un but
-clatant et cacher ses moyens d'arriver, tout en cachant sa marche.
-Vous avez agi en enfant, soyez homme, soyez chasseur, mettez-vous
- l'afft, embusquez-vous dans le monde parisien, attendez
-une proie et un hasard, ne mnagez ni votre personne, ni ce
-qu'on appelle la dignit; car nous obissons tous quelque chose,
- un vice, une ncessit, mais observez la loi suprme! le secret.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'effrayez, mon pre! s'cria Lucien, ceci me semble
-une thorie de grande route.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, dit le chanoine, mais elle ne vient pas de
-moi. Voil comment ont raisonn les parvenus, la maison d'Autriche,
-comme la maison de France. Vous n'avez rien, vous tes dans
-la situation des Mdicis, de Richelieu, de Napolon au dbut de
-leur ambition; ces gens-l, mon petit, ont estim leur avenir au
-prix de l'ingratitude, de la trahison, et des contradictions les plus
-<span class="pagenum" id="Page_542">542</span>
-violentes. Il faut tout oser pour tout avoir. Raisonnons. Quand
-vous vous asseyez une table de bouillotte, en discutez-vous les
-conditions? Les rgles sont l, vous les acceptez.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, pensa Lucien, il connat la bouillotte.</p>
-
-<p>&mdash;Comment vous conduisez-vous la bouillotte?... dit le prtre,
-y pratiquez-vous la plus belle des vertus, la franchise? Non seulement
-vous cachez votre jeu, mais encore vous tchez de faire
-croire, quand vous tes sr de triompher, que vous allez tout perdre.
-Enfin, vous dissimulez, n'est-ce pas?... Vous mentez pour
-gagner cinq louis!... Que diriez-vous d'un joueur assez gnreux
-pour prvenir les autres qu'il a brelan carr! Eh! bien, l'ambitieux
-qui veut lutter avec les prceptes de la vertu, dans une carrire
-o ses antagonistes s'en privent, est un enfant qui les vieux
-politiques diraient ce que les joueurs disent celui qui ne profite
-pas de ses brelans:&mdash;Monsieur, ne jouez jamais la bouillotte...
-Est-ce vous qui faites les rgles dans le jeu de l'ambition? Pourquoi
-vous ai-je dit de vous galer la Socit?... C'est qu'aujourd'hui,
-jeune homme, la Socit s'est insensiblement arrog tant de droits
-sur les individus, que l'individu se trouve oblig de combattre la
-Socit. Il n'y a plus de lois, il n'y a que des m&oelig;urs, c'est--dire
-des simagres, toujours la forme.</p>
-
-<p>Lucien fit un geste d'tonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon enfant, dit le prtre en craignant d'avoir rvolt la
-candeur de Lucien, vous attendiez-vous trouver l'ange Gabriel
-dans un abb charg de toutes les iniquits de la contre-diplomatie
-de deux rois (je suis l'intermdiaire entre Ferdinand VII et
-Louis XVIII, deux grands... rois qui doivent tous deux la couronne
- de profondes... combinaisons)?... Je crois en Dieu, mais
-je crois bien plus en notre Ordre, et notre Ordre ne croit qu'au
-pouvoir temporel. Pour rendre le pouvoir temporel trs-fort, notre
-Ordre maintient l'glise apostolique, catholique et romaine,
-c'est--dire l'ensemble des sentiments qui tiennent le peuple dans
-l'obissance. Nous sommes les Templiers modernes, nous avons
-une doctrine. Comme le Temple, notre Ordre fut bris par les
-mmes raisons: il s'tait gal au monde. Voulez-vous tre soldat,
-je serai votre capitaine. Obissez-moi comme une femme obit
-son mari, comme un enfant obit sa mre, je vous garantis
-qu'en moins de trois ans vous serez marquis de Rubempr, vous
-pouserez une des plus nobles filles du faubourg Saint-Germain, et
-<span class="pagenum" id="Page_543">543</span>
-vous vous assirez un jour sur les bancs de la Pairie. En ce moment,
-si je ne vous avais pas amus par ma conversation, que seriez-vous?
-un cadavre introuvable dans un profond lit de vase; eh!
-bien, faites un effort de posie?... (L Lucien regarda son protecteur
-avec curiosit.)&mdash;Le jeune homme qui se trouve assis l,
-dans cette calche, ct de l'abb Carlos Herrera, chanoine honoraire
-du chapitre de Tolde, envoy secret de Sa Majest Ferdinand
-VII Sa Majest le roi de France, pour lui apporter une dpche
-o il lui dit peut-tre: <i>Quand vous m'aurez dlivr,
-faites pendre tous ceux que je caresse en ce moment!</i> ce
-jeune homme, dit l'inconnu, n'a plus rien de commun avec le
-pote qui vient de mourir. Je vous ai pch, je vous ai rendu la
-vie, et vous m'appartenez comme la crature est au crateur,
-comme, dans les contes de fes, l'Afrite est au gnie, comme l'icoglan
-est au Sultan, comme le corps est l'me! Je vous maintiendrai,
-moi, d'une main puissante dans la voie du pouvoir, et je vous
-promets nanmoins une vie de plaisirs, d'honneurs, de ftes continuelles...
-Jamais l'argent ne vous manquera... Vous brillerez,
-vous paraderez, pendant que, courb dans la boue des fondations,
-j'assurerai le brillant difice de votre fortune. J'aime le pouvoir
-pour le pouvoir, moi! Je serai toujours heureux de vos jouissances
-qui me sont interdites. Enfin, je me ferai vous!... Eh! bien, le
-jour o ce pacte d'homme dmon, d'enfant diplomate, ne vous
-conviendra plus, vous pourrez toujours aller chercher un petit endroit,
-comme celui dont vous parliez, pour vous noyer: vous serez
-un peu plus ou un peu moins ce que vous tes aujourd'hui,
-malheureux ou dshonor.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci n'est pas une homlie de l'archevque de Grenade! s'cria
-Lucien en voyant la calche arrte une poste.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas quel nom vous donnez cette instruction sommaire,
-mon fils, car je vous adopte et ferai de vous mon hritier;
-mais c'est le code de l'ambition. Les lus de Dieu sont en petit
-nombre. Il n'y a pas de choix: ou il faut aller au fond du clotre
-(et vous y retrouvez souvent le monde en petit!), ou il faut accepter
-ce code.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-tre vaut-il mieux ne pas tre si savant, dit Lucien en
-essayant de sonder l'me de ce terrible prtre.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! reprit le chanoine, aprs avoir jou sans connatre
-les rgles du jeu vous abandonnez la partie au moment o vous
-<span class="pagenum" id="Page_544">544</span>
-y devenez fort, o vous vous y prsentez avec un parrain solide... et
-sans mme avoir le dsir de prendre une revanche! Comment,
-vous n'prouvez pas l'envie de monter sur le dos de ceux qui vous
-ont chass de Paris!</p>
-
-<p>Lucien frissonna comme si quelque instrument de bronze, un
-gong chinois, et fait entendre ces terribles sons qui frappent sur
-les nerfs.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis qu'un humble prtre, reprit cet homme en laissant
-paratre une horrible expression sur son visage cuivr par le
-soleil de l'Espagne; mais si des hommes m'avaient humili, vex,
-tortur, trahi, vendu, comme vous l'avez t par les drles dont
-vous m'avez parl, je serais comme l'Arabe du dsert!... Oui, je
-dvouerais mon corps et mon me la vengeance. Je me moquerais
-de finir ma vie accroch un gibet, assis la <i>garrot</i>, empal,
-guillotin, comme chez vous; mais je ne laisserais prendre ma tte
-qu'aprs avoir cras mes ennemis sous mes talons.</p>
-
-<p>Lucien gardait le silence, il ne se sentait plus l'envie de faire
-poser ce prtre.</p>
-
-<p>&mdash;Les uns descendent d'Abel, les autres de Can, dit le chanoine
-en terminant; moi je suis un sang ml: Can pour mes ennemis,
-Abel pour mes amis, et malheur qui rveille Can!...
-Aprs tout, vous tes Franais, je suis Espagnol et, de plus, chanoine!...</p>
-
-<p>&mdash;Quelle nature d'Arabe! se dit Lucien en examinant le protecteur
-que le ciel venait de lui envoyer.</p>
-
-<p>L'abb Carlos Herrera n'offrait rien en lui-mme qui rvlt le
-Jsuite. Gros et court, de larges mains, un large buste, une force
-herculenne, un regard terrible, mais adouci par une mansutude
-de commande; un teint de bronze qui ne laissait rien passer du
-dedans au dehors, inspiraient beaucoup plus la rpulsion que l'attachement.
-De longs et beaux cheveux poudrs la faon de ceux
-du prince de Talleyrand donnaient ce singulier diplomate l'air
-d'un vque, et le ruban bleu liser de blanc auquel pendait une
-croix d'or indiquait d'ailleurs un dignitaire ecclsiastique. Ses bas
-de soie noire moulaient des jambes d'athlte. Son vtement d'une
-exquise propret rvlait ce soin minutieux de la personne que les
-simples prtres ne prennent pas toujours d'eux, surtout en Espagne.
-Un tricorne tait pos sur le devant de la voiture armorie aux
-armes d'Espagne. Malgr tant de causes de rpulsion, des manires
-<span class="pagenum" id="Page_545">545</span>
- la fois violentes et patelines attnuaient l'effet de la physionomie;
-et, pour Lucien, le prtre s'tait videmment fait coquet, caressant,
-presque chat. Lucien examina les moindres choses d'un air
-soucieux. Il sentit qu'il s'agissait en ce moment de vivre ou de
-mourir, car il se trouvait au second relais aprs Ruffec. Les dernires
-phrases du prtre espagnol avaient remu beaucoup de cordes
-dans son c&oelig;ur: et, disons-le la honte de Lucien et du prtre
-qui, d'un &oelig;il perspicace, tudiait la belle figure du pote, ces
-cordes taient les plus mauvaises, celles qui vibrent sous l'attaque
-des sentiments dpravs. Lucien revoyait Paris, il ressaisissait les
-rnes de la domination que ses mains inhabiles avaient lches, il
-se vengeait! La comparaison de la vie de province et de la vie de
-Paris qu'il venait de faire, la plus agissante des causes de son suicide,
-disparaissait: il allait se retrouver dans son milieu, mais protg
-par un politique profond jusqu' la sclratesse de <ins id="cor_109" title="Cromwel">Cromwell</ins>.</p>
-
-<p>&mdash;J'tais seul, nous serons deux, se disait-il.</p>
-
-<p>Plus il avait dcouvert de fautes dans sa conduite antrieure,
-plus l'ecclsiastique avait montr d'intrt. La charit de cet
-homme s'tait accrue en raison du malheur, et il ne s'tonnait de
-rien. Nanmoins Lucien se demanda quel tait le mobile de ce meneur
-d'intrigues royales. Il se paya d'abord d'une raison vulgaire:
-les Espagnols sont gnreux! L'Espagnol est gnreux, comme
-l'Italien est empoisonneur et jaloux, comme le Franais est lger,
-comme l'Allemand est franc, comme le Juif est ignoble, comme
-l'Anglais est noble. Renversez ces propositions? vous arriverez au
-vrai. Les Juifs ont accapar l'or, ils crivent <i>Robert le Diable</i>, ils
-jouent <i>Phdre</i>, ils chantent <i>Guillaume Tell</i>, ils commandent
-des tableaux, ils lvent des palais, ils crivent <i><ins id="cor_110" title="Reisibilder">Reisebilder</ins></i> et
-d'admirables posies, ils sont plus puissants que jamais, leur religion
-est accepte, enfin ils font crdit au Pape! En Allemagne,
-pour les moindres choses, on demande un tranger:&mdash;Avez-vous
-un contrat? tant on y fait de chicanes. En France, on applaudit
-depuis cinquante ans la Scne des stupidits nationales, on
-continue porter d'inexplicables chapeaux, et le gouvernement ne
-change qu' la condition d'tre toujours le mme!... L'Angleterre
-dploie la face du monde des perfidies dont l'horreur ne peut se
-comparer qu' son avidit. L'Espagnol, aprs avoir eu l'or des
-deux Indes, n'a plus rien. Il n'y a pas de pays du monde o il y
-ait moins d'empoisonnements qu'en Italie, et o les m&oelig;urs soient
-<span class="pagenum" id="Page_546">546</span>
-plus faciles et plus courtoises. Les Espagnols ont beaucoup vcu
-sur la rputation des Maures.</p>
-
-<p>Lorsque l'Espagnol remonta dans la calche, il dit au postillon
-ces paroles l'oreille:&mdash;Le train de la malle, il y a trois francs
-de guides.</p>
-
-<p>Lucien hsitait monter, le prtre lui dit:&mdash;Allons donc, et
-Lucien monta sous prtexte de lui dcocher un argument <i>ad hominem</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pre, lui dit-il, un homme qui vient de drouler du
-plus beau sang-froid du monde les maximes que beaucoup de bourgeois
-taxeront de profondment immorales...</p>
-
-<p>&mdash;Et qui le sont, dit le prtre, voil pourquoi Jsus-Christ
-voulait que le scandale et lieu, mon fils. Et voil pourquoi le
-monde manifeste une si grande horreur du scandale.</p>
-
-<p>&mdash;Un homme de votre trempe ne s'tonnera pas de la question
-que je vais lui faire!</p>
-
-<p>&mdash;Allez, mon fils!... dit Carlos Herrera, vous ne me connaissez
-pas. Croyez-vous que je prendrais un secrtaire avant de savoir s'il
-a des principes assez srs pour ne me rien prendre? Je suis content
-de vous. Vous avez encore toutes les innocences de l'homme qui
-se tue vingt ans. Votre question?...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi vous intressez-vous moi? quel prix voulez-vous
-de mon obissance?... Pourquoi me donnez-vous tout? quelle est
-votre part?</p>
-
-<p>L'Espagnol regarda Lucien et se mit sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Attendons une cte, nous la monterons pied, et nous parlerons
-en plein vent. Le vent est discret.</p>
-
-<p>Le silence rgna pendant quelque temps entre les deux compagnons,
-et la rapidit de la course aida, pour ainsi dire, la griserie
-morale de Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pre, voici la cte, dit Lucien en se rveillant comme
-d'un rve.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, marchons, dit le prtre en criant d'une voix forte
-au postillon d'arrter.</p>
-
-<p>Et tous deux ils s'lancrent sur la route.</p>
-
-<p>&mdash;Enfant, dit l'Espagnol en prenant Lucien par le bras, as-tu
-mdit la <i>Venise sauve</i> d'Otway? As-tu compris cette amiti
-profonde, d'homme homme, qui lie Pierre Jaffier, qui fait
-<span class="pagenum" id="Page_547">547</span>
-pour eux d'une femme une bagatelle, et qui change entre eux tous
-les termes sociaux?... Eh! bien, voil pour le pote.</p>
-
-<p>&mdash;Le chanoine connat aussi le thtre, se dit Lucien en lui-mme.&mdash;Avez-vous
-lu Voltaire?... lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait mieux, rpondit le chanoine, je le mets en pratique.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne croyez pas en Dieu?...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, c'est moi qui suis l'athe, dit le prtre en souriant.
-Venons au positif, mon petit?... J'ai quarante-six ans, je suis l'enfant
-naturel d'un grand seigneur, par ainsi sans famille, et j'ai un
-c&oelig;ur... Mais, apprends ceci, grave-le dans ta cervelle encore si
-molle: l'homme a horreur de la solitude. Et de toutes les solitudes,
-la solitude morale est celle qui l'pouvante le plus. Les premiers
-anachortes vivaient avec Dieu, ils habitaient le monde le plus
-peupl, le monde spirituel. Les avares habitent le monde de la
-fantaisie et des jouissances. L'avare a tout, jusqu' son sexe, dans
-le cerveau. La premire pense de l'homme, qu'il soit lpreux ou
-forat, infme ou malade, est d'avoir un complice de sa destine.
-A satisfaire ce sentiment, qui est la vie mme, il emploie toutes
-ses forces, toute sa puissance, la verve de sa vie. Sans ce dsir
-souverain, Satan aurait-il pu trouver des compagnons?... Il y a l
-tout un pome faire qui serait l'avant-scne du <i>Paradis perdu</i>,
-qui n'est que l'apologie de la Rvolte.</p>
-
-<p>&mdash;Celui-l serait l'Iliade de la corruption, dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, je suis seul, je vis seul. Si j'ai l'habit, je n'ai pas le
-c&oelig;ur du prtre. J'aime me dvouer, j'ai ce vice-l. Je vis par le
-dvouement, voil pourquoi je suis prtre. Je ne crains pas l'ingratitude,
-et je suis reconnaissant. L'glise n'est rien pour moi,
-c'est une ide. Je me suis dvou au roi d'Espagne; mais on ne
-peut pas aimer le roi d'Espagne, il me protge, il plane au-dessus
-de moi. Je veux aimer ma crature, la faonner, la ptrir mon
-usage, afin de l'aimer comme un pre aime son enfant. Je roulerai
-dans ton tilbury, mon garon, je me rjouirai de tes succs auprs
-des femmes, je dirai:&mdash;Ce beau jeune homme, c'est moi!
-ce marquis de Rubempr, je l'ai cr et mis au monde aristocratique;
-sa grandeur est mon &oelig;uvre, il se tait ou parle ma voix, il
-me consulte en tout. L'abb de Vermont tait cela pour Marie-Antoinette.</p>
-
-<p>&mdash;Il l'a mene l'chafaud!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'aimait pas la reine!... rpondit le prtre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_548">548</span>
-&mdash;Dois-je laisser derrire moi la dsolation? dit Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai des trsors, tu y puiseras.</p>
-
-<p>&mdash;En ce moment, je ferais bien des choses pour dlivrer Schard,
-rpliqua Lucien d'une voix qui ne voulait plus du suicide.</p>
-
-<p>&mdash;Dis un mot, mon fils, et il recevra demain matin la somme
-ncessaire sa libration.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous me donneriez douze mille francs!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! enfant, ne vois-tu pas que nous faisons quatre lieues
-l'heure? Nous allons dner Poitiers. L, si tu veux signer le
-pacte, me donner une seule preuve d'obissance, la diligence de
-Bordeaux portera quinze mille francs ta s&oelig;ur...</p>
-
-<p>&mdash;O sont-ils?</p>
-
-<p>Le prtre espagnol ne rpondit rien, et Lucien se dit:&mdash;Le
-voil pris, il se moquait de moi.</p>
-
-<p>Un instant aprs, l'Espagnol et le pote taient remonts en voiture
-silencieusement; et, silencieusement, le prtre mit la main
-la poche de sa voiture, il en tira ce sac de peau fait en gibecire
-divis en trois compartiments, si connu des voyageurs; il ramena
-cent portugaises, en y plongeant trois fois de sa large main qu'il
-ramena chaque fois pleine d'or.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pre, je suis vous, dit Lucien bloui de ce flot d'or.</p>
-
-<p>&mdash;Voici le tiers de l'or qui se trouve dans ce sac, trente mille
-francs, sans compter l'argent du voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous voyagez seul?... s'cria Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que cela! fit l'Espagnol. J'ai pour plus de cent
-mille cus de traites sur Paris. Un diplomate sans argent, c'est ce
-que tu tais tout l'heure: un pote sans volont.</p>
-
-<p>Au moment o Lucien montait en voiture avec le prtendu diplomate
-espagnol, ve se levait pour donner boire son fils,
-elle trouva la fatale lettre, et la lut. Une sueur froide glaa la moiteur
-que cause le sommeil du matin, elle eut un blouissement,
-elle appela Marion et Kolb.</p>
-
-<p>A ce mot:&mdash;Mon frre est-il sorti? Kolb rpondit: <i>Oui,
-montame, afant le chour!</i></p>
-
-<p>&mdash;Gardez-moi le plus profond secret sur ce que je vous confie,
-dit ve aux deux domestiques, mon frre est sans doute sorti pour
-mettre fin ses jours. Courez tous les deux, prenez des informations
-avec prudence, et surveillez le cours de la rivire.</p>
-
-<p>ve resta seule, dans un tat de stupeur horrible voir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_549">549</span>
-Ce fut au milieu du trouble o elle se trouvait que, sur les sept
-heures du matin, Petit-Claud se prsenta pour lui parler d'affaires.
-Dans ces moments-l, l'on coute tout le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit l'avou, notre pauvre cher David est en prison,
-et il arrive la situation que j'ai prvue au dbut de cette affaire.
-Je lui conseillais alors de s'associer pour l'exploitation de sa dcouverte
-avec ses concurrents, les Cointet, qui tiennent entre leurs
-mains les moyens d'excuter ce qui, chez votre mari, n'est qu'
-l'tat de conception. Aussi, dans la soire d'hier, aussitt que la
-nouvelle de son arrestation m'est parvenue, qu'ai-je fait? je suis
-all trouver messieurs Cointet avec l'intention de tirer d'eux des
-concessions qui pussent vous satisfaire. En voulant dfendre cette
-dcouverte votre vie va continuer d'tre ce qu'elle est: une vie de
-chicanes o vous succomberez, o vous finirez, puiss et mourants,
-par faire, votre dtriment peut-tre, avec un homme d'argent,
-ce que je veux vous voir faire, votre avantage, ds aujourd'hui,
-avec messieurs Cointet frres. Vous conomiserez ainsi les privations,
-les angoisses du combat de l'inventeur contre l'avidit du
-capitaliste et l'indiffrence de la socit. Voyons! si messieurs
-Cointet payent vos dettes... si, vos dettes payes, ils vous donnent
-encore une somme qui vous soit acquise, quel que soit le mrite,
-l'avenir ou la possibilit de la dcouverte, en vous accordant, bien
-entendu toujours, une certaine part dans les bnfices de l'exploitation,
-ne serez-vous pas heureux?... Vous devenez, vous, madame,
-propritaire du matriel de l'imprimerie, et vous la vendrez sans
-doute, cela vaudra bien vingt mille francs, je vous garantis un acqureur
- ce prix. Si vous ralisez quinze mille francs, par un acte
-de socit avec messieurs Cointet, vous auriez une fortune de trente-cinq
-mille francs, et au taux actuel des rentes, vous vous feriez
-deux mille francs de rente... On vit avec deux mille francs de
-rente en province. Et, remarquez bien que, madame, vous auriez
-encore les ventualits de votre association avec messieurs Cointet.
-Je dis ventualits, car il faut supposer l'insuccs. Eh! bien, voici
-ce que je suis en mesure de pouvoir obtenir: d'abord, libration
-complte de David, puis quinze mille francs remis titre d'indemnit
-de ses recherches, acquis sans que messieurs Cointet puissent
-en faire l'objet d'une revendication quelque titre que ce soit,
-quand mme la dcouverte serait improductive; enfin une socit
-forme entre David et messieurs Cointet pour l'exploitation d'un
-<span class="pagenum" id="Page_550">550</span>
-brevet d'invention prendre, aprs une exprience faite en commun
-et secrtement, de son procd de fabrication sur les bases
-suivantes: messieurs Cointet feront tous les frais. La mise de fonds
-de David sera l'apport du brevet, et il aura le quart des bnfices.
-Vous tes une femme pleine de jugement et trs-raisonnable, ce
-qui n'arrive pas souvent aux trs-belles femmes; rflchissez ces
-propositions et vous les trouverez trs-acceptables...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, s'cria la pauvre ve au dsespoir et en fondant
-en larmes, pourquoi n'tes-vous pas venu hier au soir me proposer
-cette transaction? Nous eussions vit le dshonneur, et... bien pis...</p>
-
-<p>&mdash;Ma discussion avec les Cointet, qui, vous avez d vous en
-douter, se cachent derrire Mtivier, n'a fini qu' minuit. Mais
-qu'est-il donc arriv depuis hier soir qui soit pire que l'arrestation
-de notre pauvre David? demanda Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Voici l'affreuse nouvelle que j'ai trouve mon rveil, rpondit-elle
-en tendant Petit-Claud la lettre de Lucien. Vous me prouvez
-en ce moment que vous vous intressez nous, vous tes l'ami
-de David et de Lucien, je n'ai pas besoin de vous demander le secret...</p>
-
-<p>&mdash;Soyez sans aucune inquitude, dit Petit-Claud en rendant la
-lettre aprs l'avoir lue. Lucien ne se tuera pas. Aprs avoir t la
-cause de l'arrestation de son beau-frre, il lui fallait une raison pour
-vous quitter, et je vois l comme une tirade de sortie, en style de
-coulisses.</p>
-
-<p>Les Cointet taient arrivs leurs fins. Aprs avoir tortur l'inventeur
-et sa famille, ils saisissaient le moment de cette torture o la lassitude
-fait dsirer quelque repos. Tous les chercheurs de secrets ne
-tiennent pas du boule-dogue, qui meurt sa proie entre les dents, et les
-Cointet avaient savamment tudi le caractre de leurs victimes.
-Pour le grand Cointet, l'arrestation de David tait la dernire scne
-du premier acte de ce drame. Le second acte commenait par la
-proposition que Petit-Claud venait faire. En grand matre, l'avou
-regarda le coup de tte de Lucien comme une de ces chances inespres
-qui, dans une partie, achvent de la dcider. Il vit ve
-si compltement mate par cet vnement qu'il rsolut d'en profiter
-pour gagner sa confiance, car il avait fini par deviner l'influence
-de la femme sur le mari. Donc, au lieu de plonger madame Schard
-plus avant dans le dsespoir, il essaya de la rassurer, et il
-la dirigea trs-habilement vers la prison dans la situation d'esprit
-<span class="pagenum" id="Page_551">551</span>
-o elle se trouvait, en pensant qu'elle dterminerait alors David
-s'associer aux Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;David, madame, m'a dit qu'il ne souhaitait de fortune que
-pour vous et pour votre frre; mais il doit vous tre prouv que ce
-serait une folie que de vouloir enrichir Lucien. Ce garon-l mangerait
-trois fortunes.</p>
-
-<p>L'attitude d've disait assez que la dernire de ses illusions sur
-son frre s'tait envole, aussi l'avou fit-il une pause pour convertir
-le silence de sa cliente en une sorte d'assentiment.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, dans cette question, reprit-il, il ne s'agit plus que de
-vous et de votre enfant. C'est vous de savoir si deux mille francs
-de rente suffisent votre bonheur, sans compter la succession du
-vieux Schard. Votre beau-pre se fait, depuis long-temps, un revenu
-de sept huit mille francs, sans compter les intrts qu'il
-sait tirer de ses capitaux; ainsi vous avez, aprs tout, un bel avenir.
-Pourquoi vous tourmenter?</p>
-
-<p>L'avou quitta madame Schard en la laissant rflchir sur cette
-perspective, assez habilement prpare la veille par le grand
-Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Allez leur faire entrevoir la possibilit de toucher une somme
-quelconque, avait dit le Loup-Cervier d'Angoulme l'avou quand
-il vint lui annoncer l'arrestation; et lorsqu'ils se seront accoutums
- l'ide de palper une somme, ils seront nous: nous marchanderons,
-et, petit petit, nous les ferons arriver au prix que nous voulons
-donner de ce secret.</p>
-
-<p>Cette phrase contenait en quelque sorte l'argument du second
-acte de ce drame financier.</p>
-
-<p>Quand madame Schard, le c&oelig;ur bris par les apprhensions
-sur le sort de son frre, se fut habille, et descendit pour aller la
-prison, elle prouva l'angoisse que lui donna l'ide de traverser
-seule les rues d'Angoulme. Sans s'occuper de l'anxit de sa
-cliente, Petit-Claud revint lui offrir le bras, ramen par une pense
-assez machiavlique, et il eut le mrite d'une dlicatesse laquelle
-ve fut extrmement sensible; car il s'en laissa remercier,
-sans la tirer de son erreur. Cette petite attention, chez un homme
-si dur, si cassant, et dans un pareil moment, modifia les jugements
-que madame Schard avait jusqu' prsent ports sur Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous mne, lui dit-il, par le chemin le plus long, mais
-nous n'y rencontrerons personne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_552">552</span>
-&mdash;Voici la premire fois, monsieur, que je n'ai pas le droit d'aller
-la tte haute! on me l'a bien durement appris hier...</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera la premire et la dernire.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne resterai certes pas dans cette ville...</p>
-
-<p>&mdash;Si votre mari consentait aux propositions qui sont peu prs
-poses entre les Cointet et moi, dit Petit-Claud ve en arrivant
-au seuil de la prison, faites-le-moi savoir, je viendrais aussitt avec
-une autorisation de Cachan qui permettrait David de sortir; et,
-vraisemblablement, il ne rentrerait pas en prison....</p>
-
-<p>Ceci dit en face de la gele tait ce que les Italiens appellent
-une <i>combinaison</i>. Chez eux, ce mot exprime l'acte indfinissable
-o se rencontre un peu de perfidie mle au droit, l'-propos
-d'une fraude permise, une fourberie quasi lgitime et bien dresse;
-selon eux, la <ins id="cor_111" title="Saint-Barthlemi">Saint-Barthlemy</ins> est une combinaison politique.</p>
-
-<p>Par les causes exposes ci-dessus, la dtention pour dettes est
-un fait judiciaire si rare en province que, dans la plupart des villes
-de France, il n'existe pas de maison d'arrt. Dans ce cas, le dbiteur
-est crou la prison o l'on incarcre les Inculps, les Prvenus,
-les Accuss et les Condamns. Tels sont les noms divers que
-prennent lgalement et successivement ceux que le peuple appelle
-gnriquement des <i>criminels</i>. Ainsi David fut mis provisoirement
-dans une des chambres basses de la prison d'Angoulme, d'o,
-peut-tre, quelque condamn venait de sortir, aprs avoir fait son
-temps. Une fois crou avec la somme dcrte par la loi pour les
-aliments du prisonnier pendant un mois, David se trouva devant un
-gros homme qui, pour les captifs, devient un pouvoir plus grand
-que celui du Roi: le gelier! En province, on ne connat pas de
-gelier maigre. D'abord, cette place est presque une sincure;
-puis, un gelier est comme un aubergiste qui n'aurait pas de maison
- payer, il se nourrit trs-bien en nourrissant trs-mal ses prisonniers
-qu'il loge, d'ailleurs, comme fait l'aubergiste, selon leurs
-moyens. Il connaissait David de nom, cause de son pre surtout,
-et il eut la confiance de le bien coucher pour une nuit, quoique
-David ft sans un sou. La prison d'Angoulme date du Moyen-Age,
-et n'a pas subi plus de changements que la Cathdrale. Encore appele
-Maison de Justice, elle est adosse l'ancien Prsidial. Le
-guichet est classique, c'est la porte cloute, solide en apparence,
-use, basse, et de construction d'autant plus cyclopenne qu'elle a,
-comme un &oelig;il unique au front, dans le judas par o le gelier
-<span class="pagenum" id="Page_553">553</span>
-vient reconnatre les gens avant d'ouvrir. Un corridor rgne le long
-de la faade au rez-de-chausse, et sur ce corridor ouvrent plusieurs
-chambres dont les fentres hautes et garnies de hottes tirent
-leur jour du prau. Le gelier occupe un logement spar de ces
-chambres par une vote qui spare le rez-de-chausse en deux
-parties, et au bout de laquelle on voit, ds le guichet, une grille
-fermant le prau. David fut conduit par le gelier dans celle des
-chambres qui se trouvait auprs de la vote, et dont la porte donnait
-en face de son logement. Le gelier voulait voisiner avec un
-homme qui, vu sa position particulire, pouvait lui tenir compagnie.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la meilleure chambre, dit-il en voyant David stupfait
- l'aspect du local.</p>
-
-<p>Les murs de cette chambre taient en pierre et assez humides.
-Les fentres trs-leves avaient des barreaux de fer. Les dalles de
-pierre jetaient un froid glacial. On entendait le pas rgulier de la
-sentinelle en faction qui se promenait dans le corridor. Ce bruit
-monotone, comme celui de la mare, vous jette tout instant cette
-pense: On te garde! tu n'es plus libre! Tous ces dtails, cet
-ensemble de choses agit prodigieusement sur le moral des honntes
-gens. David aperut un lit excrable; mais les gens incarcrs sont
-si violemment agits pendant la premire nuit, qu'ils ne s'aperoivent
-de la duret de leur couche qu' la seconde nuit. Le gelier
-fut gracieux, il proposa naturellement son dtenu de se promener
-dans le prau jusqu' la nuit. Le supplice de David ne commena
-qu'au moment de son coucher. Il tait interdit de donner de la
-lumire aux prisonniers, il fallait donc un permis du Procureur du
-Roi pour exempter le dtenu pour dettes du rglement qui ne concernait
-videmment que les gens mis sous la main de justice. Le
-gelier admit bien David son foyer, mais il fallut enfin le renfermer,
- l'heure du coucher. Le pauvre mari d've connut alors les
-horreurs de la prison et la grossiret de ses usages qui le rvolta.
-Mais, par une de ces ractions assez familires aux penseurs, il s'isola
-dans cette solitude, il s'en sauva par un de ces rves que les
-potes ont le pouvoir de faire tout veills. Le malheureux finit par
-porter sa rflexion sur ses affaires. La prison pousse normment
-l'examen de conscience. David se demanda s'il avait rempli ses devoirs
-de chef de famille? quelle devait tre la dsolation de sa
-femme? pourquoi, comme le lui disait Marion, ne pas gagner assez
-d'argent pour pouvoir faire plus tard sa dcouverte loisir?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_554">554</span>
-&mdash;Comment, se dit-il, rester Angoulme aprs un pareil clat?
-Si je sors de prison, qu'allons-nous devenir? o irons-nous? Quelques
-doutes lui vinrent sur ses procds. Ce fut une de ces angoisses
-qui ne peut tre comprise que par les inventeurs eux-mmes!
-De doute en doute, David en vint voir clair sa situation, et il se
-dit lui-mme, ce que les Cointet avaient dit au pre Schard, ce
-que Petit-Claud venait de dire ve: En supposant que tout
-aille bien, que sera-ce l'application? Il me faut un brevet d'invention,
-c'est de l'argent!... Il me faut une fabrique o faire mes
-essais en grand, ce sera livrer ma dcouverte! Oh! comme Petit-Claud
-avait raison!</p>
-
-<p>Les prisons les plus obscures dgagent de trs-vives lueurs.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit David en s'endormant sur l'espce de lit de camp o
-se trouvait un horrible matelas en drap brun trs-grossier, je verrai
-sans doute Petit-Claud, demain matin.</p>
-
-<p>David s'tait donc bien prpar lui-mme couter les propositions
-que sa femme lui apportait de la part de ses ennemis. Aprs
-qu'elle eut embrass son mari et se fut assise sur le pied du lit,
-car il n'y avait qu'une chaise en bois de la plus vile espce, le regard
-de la femme tomba sur l'affreux baquet mis dans un coin et
-sur les murailles parsemes de noms et d'apophthegmes crits par
-les prdcesseurs de David. Alors, de ses yeux rougis, les pleurs
-recommencrent couler. Elle eut encore des larmes aprs toutes
-celles qu'elle avait verses, en voyant son mari dans la situation
-d'un criminel.</p>
-
-<p>&mdash;Voil donc o peut mener le dsir de la gloire!... s'cria-t-elle.
-O! mon ange, abandonne cette carrire... Allons ensemble
-le long de la route battue, et ne cherchons pas une fortune rapide...
-Il me faut peu de chose pour tre heureuse, surtout aprs avoir
-tant souffert!... Et si tu savais!... cette dshonorante arrestation
-n'est pas notre grand malheur!... tiens?</p>
-
-<p>Elle tendit la lettre de Lucien que David eut bientt lue; et,
-pour le consoler, elle lui dit l'affreux mot de Petit-Claud sur
-Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Si Lucien s'est tu, c'est fait en ce moment, dit David; et
-si ce n'est pas fait en ce moment, il ne se tuera pas: il ne peut
-pas, comme il le dit, avoir du courage plus d'une matine...</p>
-
-<p>&mdash;Mais rester dans cette anxit?... s'cria la s&oelig;ur qui pardonnait
-presque tout l'ide de la mort.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_555">555</span>
-Elle redit son mari les propositions que Petit-Claud avait soi-disant
-obtenues des Cointet, et qui furent aussitt acceptes par
-David avec un visible plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Nous aurons de quoi vivre dans un village auprs de l'Houmeau
-o la fabrique des Cointet est situe, et je ne veux plus que
-la tranquillit! s'cria l'inventeur. Si Lucien s'est puni par la mort,
-nous aurons assez de fortune pour attendre celle de mon pre; et,
-s'il existe, le pauvre garon saura se conformer notre mdiocrit...
-Les Cointet profiteront certainement de ma dcouverte; mais, aprs
-tout, que suis-je relativement mon pays?... Un homme. Si mon
-secret profite tous, eh! bien, je suis content! Tiens, ma chre
-ve, nous ne sommes faits ni l'un ni l'autre pour tre des commerants.
-Nous n'avons ni l'amour du gain, ni cette difficult de lcher
-toute espce d'argent, mme le plus lgitimement d, qui sont
-peut-tre les vertus du ngociant, car on nomme ces deux avarices:
-Prudence et Gnie commercial!</p>
-
-<p>Enchante de cette conformit de vues, l'une des plus douces
-fleurs de l'amour, car les intrts et l'esprit peuvent ne pas s'accorder
-chez deux tres qui s'aiment, ve pria le gelier d'envoyer
-chez Petit-Claud un mot par lequel elle lui disait de dlivrer David,
-en lui annonant leur mutuel consentement aux bases de l'arrangement
-projet. Dix minutes aprs, Petit-Claud entrait dans l'horrible
-chambre de David, et disait ve:&mdash;Retournez chez vous,
-madame, nous vous y suivrons...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, mon cher ami, dit Petit-Claud, tu t'es donc laiss
-prendre! Et comment as-tu pu commettre la faute de sortir?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! comment ne serais-je pas sorti? voici ce que Lucien
-m'crivait.</p>
-
-<p>David remit Petit-Claud la lettre de Crizet; Petit-Claud la
-prit, la lut, la regarda, tta le papier, et causa d'affaires en pliant
-la lettre comme par distraction, et il la mit dans sa poche. Puis
-l'avou prit David par le bras, et sortit avec lui, car la dcharge
-de l'huissier avait t apporte au gelier pendant cette conversation.
-En rentrant chez lui, David se crut dans le ciel, il pleura
-comme un enfant en embrassant son petit Lucien, et se retrouvant
-dans sa chambre coucher aprs vingt jours de dtention dont les
-dernires heures taient, selon les m&oelig;urs de la province, dshonorantes.
-Kolb et Marion taient revenus. Marion apprit l'Houmeau
-que Lucien avait t vu marchant sur la route de Paris, au
-<span class="pagenum" id="Page_556">556</span>
-del de Marsac. La mise du dandy fut remarque par les gens de
-la campagne qui apportaient des denres la ville. Aprs s'tre
-lanc cheval sur le grand chemin, Kolb avait fini par savoir
-Mansle que Lucien, reconnu par monsieur Marron, voyageait dans
-une calche en poste.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous disais-je? s'cria Petit-Claud. Ce n'est pas un pote,
-ce garon-l, c'est un roman continuel.</p>
-
-<p>&mdash;En poste, disait ve, et o va-t-il encore, cette fois?</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, dit Petit-Claud David, venez chez messieurs
-Cointet, ils vous attendent.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, s'cria la belle madame Schard, je vous en
-prie, dfendez bien nos intrts, vous avez tout notre avenir entre
-les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous, madame, dit Petit-Claud, que la confrence ait
-lieu chez vous? je vous laisse David. Ces messieurs viendront ici ce
-soir, et vous verrez si je sais dfendre vos intrts.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, vous me feriez bien plaisir, dit ve.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit Petit-Claud, ce soir, ici, sur les sept heures.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, rpondit ve avec un regard et un accent
-qui prouvrent Petit-Claud combien de progrs il avait fait dans
-la confiance de sa cliente.</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez rien, vous le voyez? j'avais raison, ajouta-t-il.
-Votre frre est trente lieues de son suicide. Enfin, peut-tre ce
-soir vous aurez une petite fortune. Il se prsente un acqureur
-srieux pour votre imprimerie.</p>
-
-<p>&mdash;Si cela tait, dit ve, pourquoi ne pas attendre avant de nous
-lier avec les Cointet?</p>
-
-<p>&mdash;Vous oubliez, madame, rpondit Petit-Claud, qui vit le danger
-de sa confidence, que vous ne serez libre de vendre votre imprimerie
-qu'aprs avoir pay monsieur Mtivier, car tous vos ustensiles
-sont toujours saisis.</p>
-
-<p>Rentr chez lui, Petit-Claud fit venir Crizet. Quand le prote fut
-dans son cabinet, il l'emmena dans une embrasure de la croise.</p>
-
-<p>&mdash;Tu seras demain soir propritaire de l'imprimerie Schard, et
-assez puissamment protg pour obtenir la transmission du brevet,
-lui dit-il dans l'oreille; mais tu ne veux pas finir aux galres?</p>
-
-<p>&mdash;De quoi!... de quoi, les galres? fit Crizet.</p>
-
-<p>&mdash;Ta lettre David est un faux, et je la tiens... Si l'on interrogeait
-<span class="pagenum" id="Page_557">557</span>
-Henriette, que dirait-elle?... Je ne veux pas te perdre, dit
-aussitt Petit-Claud en voyant plir Crizet.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez encore quelque chose de moi? s'cria le Parisien.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, voici ce que j'attends de toi, reprit Petit-Claud.
-coute bien! tu seras imprimeur Angoulme dans deux mois....
-mais tu devras ton imprimerie, et tu ne l'auras pas paye en dix
-ans!... Tu travailleras longtemps pour tes capitalistes! et de plus
-tu seras oblig d'tre le prte-nom du parti libral... C'est moi qui
-rdigerai ton acte de commandite avec Gannerac; je le ferai de
-manire que tu puisses un jour avoir l'imprimerie toi... Mais,
-s'ils crent un journal, si tu en es le grant, si je suis ici premier
-substitut, tu t'entendras avec le grand Cointet pour mettre dans
-ton journal des articles de nature le faire saisir et supprimer... Les
-Cointet te payeront largement pour leur rendre ce service-l... Je
-sais bien que tu seras condamn, que tu mangeras de la prison,
-mais tu passeras pour un homme important et perscut. Tu deviendras
-un personnage du parti libral, un sergent Mercier, un
-Paul-Louis Courier, un Manuel au petit pied. Je ne te laisserai jamais
-retirer ton brevet. Enfin, le jour o le journal sera supprim,
-je brlerai cette lettre devant toi... Ta fortune ne te cotera pas
-cher...</p>
-
-<p>Les gens du peuple ont <ins id="cor_112" title="desuides">des ides</ins> trs-errones sur les distinctions
-lgales du faux, et Crizet, qui se voyait dj sur les bancs de
-la cour d'assises, respira.</p>
-
-<p>&mdash;Je serai, dans trois ans d'ici, procureur du roi Angoulme,
-reprit Petit-Claud, tu pourras avoir besoin de moi, songes-y!</p>
-
-<p>&mdash;C'est entendu, dit Crizet. Mais vous ne me connaissez pas:
-brlez cette lettre devant moi, reprit-il, fiez-vous ma reconnaissance.</p>
-
-<p>Petit-Claud regarda Crizet. Ce fut un de ces duels d'&oelig;il &oelig;il
-o le regard de celui qui observe est comme un scalpel avec lequel
-il essaye de fouiller l'me, et o les yeux de l'homme qui met alors
-ses vertus en talage sont comme un spectacle.</p>
-
-<p>Petit-Claud ne rpondit rien; il alluma une bougie et brla la
-lettre en se disant:&mdash;Il a sa fortune faire!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez vous une me damne, dit le prote.</p>
-
-<p>David attendait avec une vague inquitude la confrence avec
-les Cointet: ce n'tait ni la discussion de ses intrts ni celle de
-l'acte faire qui l'occupait; mais l'opinion que les fabricants allaient
-<span class="pagenum" id="Page_558">558</span>
-avoir de ses travaux. Il se trouvait dans la situation de l'auteur
-dramatique devant ses juges. L'amour-propre de l'inventeur et
-ses anxits au moment d'atteindre au but faisaient plir tout autre
-sentiment. Enfin, sur les sept heures du soir, l'instant o madame
-la comtesse Chtelet se mettait au lit sous prtexte de migraine et
-laissait faire son mari les honneurs du dner, tant elle tait afflige
-des nouvelles contradictoires qui couraient sur Lucien! les
-Cointet, le gros et le grand, entrrent avec Petit-Claud chez leur
-concurrent, qui se livrait eux, pieds et poings lis. On se trouva
-d'abord arrt par une difficult prliminaire: comment faire un
-acte de socit sans connatre les procds de David? Et les procds
-de David divulgus, David se trouvait la merci des Cointet.
-Petit-Claud obtint que l'acte serait fait auparavant. Le grand Cointet
-dit alors David de lui montrer quelques-uns de ses produits, et
-l'inventeur lui prsenta les dernires feuilles fabriques, en en garantissant
-le prix de revient.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, voil, dit Petit-Claud, la base de l'acte toute trouve;
-vous pouvez vous associer sur ces donnes-l, en introduisant
-une clause de dissolution dans le cas o les conditions du brevet ne
-seraient pas remplies l'excution en fabrique.</p>
-
-<p>&mdash;Autre chose, monsieur, dit le grand Cointet David, autre
-chose est de fabriquer, en petit, dans sa chambre, avec une petite
-forme, des chantillons de papier, ou de se livrer des fabrications
-sur une grande chelle. Jugez-en par un seul fait? Nous faisons
-des papiers de couleur, nous achetons, pour les colorer, des parties
-de couleur bien identiques. Ainsi, l'indigo pour <i>bleuter</i> nos Coquilles
-est pris dans une caisse dont tous les pains proviennent
-d'une mme fabrication. Eh! bien, nous n'avons jamais pu obtenir
-deux cuves de teintes pareilles... Il s'opre dans la prparation de
-nos matires des phnomnes qui nous chappent. La quantit, la
-qualit de pte changent sur-le-champ toute espce de question.
-Quand vous teniez dans une bassine une portion d'ingrdients que
-je ne demande pas connatre, vous en tiez le matre, vous pouviez
-agir sur toutes les parties uniformment, les lier, les <i>malaxer</i>,
-les ptrir, votre gr, leur donner une faon homogne.... Mais
-qui vous a garanti que sur une cuve de cinq cents rames il en sera
-de mme, et que vos procds russiront?...</p>
-
-<p>David, ve et Petit-Claud se regardrent en se disant bien des
-choses par les yeux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_559">559</span>
-&mdash;Prenez un exemple qui vous offre une analogie quelconque,
-dit le grand Cointet aprs une pause. Vous coupez environ deux
-bottes de foin dans une prairie, et vous les mettez bien serres
-dans votre chambre sans avoir laiss les herbes jeter leur feu,
-comme disent les paysans; la fermentation a lieu, mais elle ne
-cause pas d'accident. Vous appuieriez-vous de cette exprience
-pour entasser deux mille bottes dans une grange btie en bois?...
-vous savez bien que le feu prendrait dans ce foin et que votre
-grange brlerait comme une allumette. Vous tes un homme instruit,
-dit Cointet David, concluez?... Vous avez, en ce moment,
-coup deux bottes de foin, et nous craignons de mettre feu notre
-papeterie en en serrant deux mille. Nous pouvons, en d'autres termes,
-perdre plus d'une cuve, faire des pertes, et nous trouver
-avec rien dans les mains aprs avoir dpens beaucoup d'argent.</p>
-
-<p>David tait atterr. La Pratique parlait son langage positif la
-Thorie, dont la parole est toujours au Futur.</p>
-
-<p>&mdash;Du diable si je signe un pareil acte de socit! s'cria brutalement
-le gros Cointet. Tu perdras ton argent si tu veux, Boniface,
-moi je garde le mien... J'offre de payer les dettes de monsieur
-Schard, et six mille francs... Encore trois mille francs en billets,
-dit-il en se reprenant, et douze et quinze mois... Ce sera bien
-assez des risques courir... Nous avons douze mille francs prendre
-sur notre compte avec Mtivier. Cela fera quinze mille francs!...
-Mais c'est tout ce que je payerais le secret pour l'exploiter moi
-tout seul. Ah! voil cette trouvaille dont tu me parlais, Boniface...
-Eh! bien, merci, je te croyais plus d'esprit. Non, ce n'est pas l ce
-qu'on appelle une affaire...</p>
-
-<p>&mdash;La question, pour vous, dit alors Petit-Claud sans s'effrayer
-de cette sortie, se rduit ceci: Voulez-vous risquer vingt mille
-francs pour acheter un secret qui peut vous enrichir? Mais, messieurs,
-les risques sont toujours en raison des bnfices... C'est un
-enjeu de vingt mille francs contre la fortune. Le joueur met un
-louis pour en avoir trente-six la roulette, mais il sait que son louis
-est perdu. Faites de mme.</p>
-
-<p>&mdash;Je demande rflchir, dit le gros Cointet; moi, je ne suis
-pas aussi fort que mon frre. Je suis un pauvre garon tout rond
-qui ne connais qu'une seule chose: fabriquer vingt sous le Paroissien
-que je vends quarante sous. J'aperois dans une invention
-qui n'en est qu' sa premire exprience, une cause de ruine. On
-<span class="pagenum" id="Page_560">560</span>
-russira une premire cuve, on manquera la seconde, on continuera,
-on se laisse alors entraner, et quand on a pass le bras dans
-ces engrenages-l, le corps suit.... Il raconta l'histoire d'un ngociant
-de Bordeaux ruin pour avoir voulu cultiver les Landes sur
-la foi d'un savant; il trouva six exemples pareils autour de lui, dans
-le dpartement de la Charente et de la Dordogne, en industrie et
-en agriculture; il s'emporta, ne voulut plus rien couter, les objections
-de Petit-Claud accroissaient son irritation au lieu de le calmer.&mdash;J'aime
-mieux acheter plus cher une chose plus certaine
-que cette dcouverte, et n'avoir qu'un petit bnfice, dit-il en regardant
-son frre. Selon moi, rien ne parat assez avanc pour tablir
-une affaire, s'cria-t-il en terminant.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin vous tes venus ici pour quelque chose? dit Petit-Claud.
-Qu'offrez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;De librer monsieur Schard, et de lui assurer, en cas de
-succs, trente pour cent de bnfices, rpondit vivement le gros
-Cointet.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! monsieur, dit ve, avec quoi vivrons-nous pendant tout
-le temps des expriences? mon mari a eu la honte de l'arrestation,
-il peut retourner en prison, il n'en sera ni plus ni moins, et nous
-payerons nos dettes...</p>
-
-<p>Petit-Claud mit un doigt sur ses lvres en regardant ve.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'tes pas raisonnables, dit-il aux deux frres. Vous
-avez vu le papier, le pre Schard vous a dit que son fils, enferm
-par lui, avait, dans une seule nuit, avec des ingrdients qui devaient
-coter peu de chose, fabriqu d'excellent papier... Vous tes
-ici pour aboutir l'acquisition. Voulez-vous acqurir, oui ou non?</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, dit le grand Cointet, que mon frre veuille ou ne
-veuille pas, je risque, moi, le payement des dettes de monsieur
-Schard; je donne six mille francs, argent comptant, et monsieur
-Schard aura trente pour cent dans les bnfices; mais coutez
-bien ceci: si dans l'espace d'un an il n'a pas ralis les conditions
-qu'il posera lui-mme dans l'acte, il nous rendra les six mille
-francs, le brevet nous restera, nous nous en tirerons comme nous
-pourrons.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu sr de toi? dit Petit-Claud en prenant David part.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit David qui fut pris cette tactique des deux frres
-et qui tremblait de voir rompre au gros Cointet cette confrence
-d'o son avenir dpendait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_561">561</span>
-&mdash;Eh! bien, je vais aller rdiger l'acte, dit Petit-Claud aux
-Cointet et ve; vous en aurez chacun un double pour ce soir,
-vous le mditerez pendant toute la matine; puis, demain soir,
-quatre heures, au sortir de l'audience, vous le signerez. Vous,
-messieurs, retirez les pices de Mtivier. Moi, j'crirai d'arrter le
-procs en Cour Royale, et nous nous signifierons les dsistements
-rciproques.</p>
-
-<p>Voici quel fut l'nonc des obligations de Schard.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr"><span class="smcap">Entre les soussigns</span>, etc.</p>
-
-<p>Monsieur David Schard fils, imprimeur Angoulme, affirmant
-avoir trouv le moyen de coller galement le papier en
-cuve, et le moyen de rduire le prix de fabrication de toute espce
-de papier de plus de cinquante pour cent par l'introduction
-de matires vgtales dans la pte, soit en les mlant aux chiffons
-employs jusqu' prsent, soit en les employant sans adjonction
-de chiffon, une Socit pour l'exploitation du brevet d'invention
- prendre en raison de ces procds, est forme entre monsieur
-David Schard fils et messieurs Cointet frres, aux clauses et
-conditions suivantes...</p>
-
-</div>
-
-<p>Un des articles de l'acte dpouillait compltement David Schard
-de ses droits dans le cas o il n'accomplirait pas les promesses
-nonces dans ce libell soigneusement fait par le grand Cointet et
-consenti par David.</p>
-
-<p>En apportant cet acte le lendemain matin sept heures et demie,
-Petit-Claud apprit David et sa femme que Crizet offrait vingt-deux
-mille francs comptant de l'imprimerie. L'acte de vente pouvait
-se signer dans la soire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit-il, si les Cointet apprenaient cette acquisition, ils
-seraient capables de ne pas signer votre acte, de vous tourmenter,
-de faire vendre ici...</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes sr du payement? dit ve tonne de voir se terminer
-une affaire de laquelle elle dsesprait et qui, trois mois
-plus tt, et tout sauv.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai les fonds chez moi, rpondit-il nettement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est de la magie, dit David en demandant Petit-Claud
-l'explication de ce bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est bien simple, les ngociants de l'Houmeau veulent
-fonder un journal, dit Petit-Claud.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_562">562</span>
-&mdash;Mais je me le suis interdit, s'cria David.</p>
-
-<p>&mdash;Vous!... mais votre successeur..... D'ailleurs, reprit-il, ne
-vous inquitez de rien, vendez, empochez le prix, et laissez Crizet
-se dptrer des clauses de la vente, il saura se tirer d'affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, dit ve.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous vous tes interdit de faire un journal Angoulme,
-reprit Petit-Claud, les bailleurs de fonds de Crizet le feront l'Houmeau.</p>
-
-<p>ve, blouie par la perspective de possder trente mille francs,
-d'tre au-dessus du besoin, ne regarda plus l'acte d'association que
-comme une esprance secondaire. Aussi monsieur et madame Schard
-cdrent-ils sur un point de l'acte social qui donna matire
-une dernire discussion. Le grand Cointet exigea la facult de mettre
-en son nom le brevet d'invention. Il russit tablir que, du
-moment o les droits utiles de David taient parfaitement dfinis
-dans l'acte, le brevet pouvait tre indiffremment au nom d'un des
-associs. Son frre finit par dire:&mdash;C'est lui qui donne l'argent du
-brevet, qui fait les frais du voyage, et c'est encore deux mille francs!
-qu'il le prenne en son nom ou il n'y a rien de fait.</p>
-
-<p>Le Loup-Cervier triompha donc sur tous les points. L'acte de
-socit fut sign vers quatre heures et demie. Le grand Cointet offrit
-galamment madame Schard six douzaines de couverts filets
-et un beau chle Ternaux, en manire d'pingles, pour lui
-faire oublier les clats de la discussion! dit-il. A peine les doubles
-taient-ils changs, peine Cachan avait-il fini de remettre Petit-Claud
-les dcharges et les pices ainsi que les trois terribles effets
-fabriqus par Lucien, que la voix de Kolb retentit dans l'escalier,
-aprs le bruit assourdissant d'un camion du bureau des Messageries
-qui s'arrta devant la porte.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Montame! montame! quince mile vrancs!</i>... cria-t-il,
-<i>enfoys te Boidiers</i> (Poitiers) <i>en frai archant, bar mennessier
-Licien</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Quinze mille francs! s'cria ve en levant les bras.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame, dit le facteur en se prsentant, quinze mille
-francs apports par la diligence de Bordeaux, qui en avait sa charge,
-allez! J'ai l deux hommes en bas qui montent les sacs. a vous
-est expdi par monsieur Lucien Chardon de Rubempr... Je vous
-monte un petit sac de peau dans lequel il y a, pour vous, cinq cents
-francs en or, et vraisemblablement <ins id="cor_113" title="ces mots manquent dans l'dition imprime">une lettre</ins>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_563">563</span>
-ve crut rver en lisant la lettre suivante:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>Ma chre s&oelig;ur, voici quinze mille francs.</p>
-
-<p>Au lieu de me tuer, j'ai vendu ma vie. Je ne m'appartiens plus:
-je suis le secrtaire d'un diplomate espagnol.</p>
-
-<p>Je recommence une existence affreuse. Peut-tre aurait-il
-mieux valu me noyer.</p>
-
-<p>Adieu. David sera libre, et, avec quatre mille francs, il pourra
-sans doute acheter une petite papeterie et faire fortune.</p>
-
-<p>Ne pensez plus, je le veux, </p>
-
-<p class="rsign">Votre pauvre frre,<br />
-<span class="smcap rind">Lucien.</span></p>
-
-</div>
-
-<p>&mdash;Il est dit, s'cria madame Chardon qui vint voir entasser les
-sacs, que mon pauvre fils sera toujours fatal, comme il l'crivait,
-mme en faisant le bien.</p>
-
-<p>&mdash;Nous l'avons chapp belle! s'cria le grand Cointet quand il
-fut sur la place du Mrier. Une heure plus tard, les reflets de cet
-argent auraient clair l'acte, et notre homme se serait effray.
-Dans trois mois, comme il nous l'a promis, nous saurons quoi
-nous en tenir.</p>
-
-<p>Le soir, sept heures, Crizet acheta l'imprimerie et la paya, en
-gardant sa charge le loyer du dernier trimestre. Le lendemain
-ve avait remis quarante mille francs au Receveur-Gnral, pour
-faire acheter, au nom de son mari, deux mille cinq cents francs de
-rente. Puis elle crivit son beau-pre de lui trouver Marsac
-une petite proprit de dix mille francs pour y asseoir sa fortune
-personnelle.</p>
-
-<p>Le plan du grand Cointet tait d'une simplicit formidable. Du
-premier abord, il jugea le collage en cuve impossible. L'adjonction
-de matires vgtales peu coteuses la pte de chiffon lui parut
-le vrai, le seul moyen de fortune. Il se proposa donc de regarder
-comme rien le bon march de la pte, et de tenir normment au
-collage en cuve. Voici pourquoi. La fabrication d'Angoulme s'occupait
-alors presque uniquement des papiers crire dits cu, Poulet,
-colier, Coquille, qui, naturellement, sont tous colls. Ce fut
-long-temps la gloire de la papeterie d'Angoulme. Ainsi, la spcialit,
-monopolise par les fabricants d'Angoulme depuis longues
-annes, donnait gain de cause l'exigence des Cointet; et le papier
-coll, comme on va le voir, n'entrait pour rien dans sa spculation.
-<span class="pagenum" id="Page_564">564</span>
-La fourniture des papiers crire est excessivement borne,
-tandis que celle des papiers d'impression non colls est presque
-sans limites. Dans le voyage qu'il fit Paris pour y prendre le brevet
- son nom, le grand Cointet pensait conclure des affaires qui
-dtermineraient de grands changements dans son mode de fabrication.
-Log chez Mtivier, Cointet lui donna des instructions pour
-enlever, dans l'espace d'un an, la fourniture des journaux aux papetiers
-qui l'exploitaient, en baissant le prix de la rame un taux auquel
-nulle fabrique ne pouvait arriver, et promettant chaque journal
-un blanc et des qualits suprieures aux plus belles <i>Sortes</i> employes
-jusqu'alors. Comme les marchs des journaux sont terme,
-il fallait une certaine priode de travaux souterrains avec les administrations
-pour arriver raliser ce monopole; mais Cointet calcula
-qu'il aurait le temps de se dfaire de Schard pendant que
-Mtivier obtiendrait des traits avec les principaux journaux de Paris,
-dont la consommation s'levait alors deux cents rames par jour.
-Cointet intressa naturellement Mtivier, dans une proportion dtermine,
- ces fournitures, afin d'avoir un reprsentant habile sur
-la place de Paris, et ne pas y perdre du temps en voyages. La fortune
-de Mtivier, l'une des plus considrables du commerce de la
-papeterie, a eu cette affaire pour origine. Pendant dix ans, il eut,
-sans concurrence possible, la fourniture des journaux de Paris.
-Tranquille sur ses dbouchs futurs, le grand Cointet revint Angoulme
-assez temps pour assister au mariage de Petit-Claud
-dont l'tude tait vendue, et qui attendait la nomination de son
-successeur pour prendre la place de monsieur Milaud, promise au
-protg de la comtesse Chtelet. Le second Substitut du Procureur
-du Roi d'Angoulme fut nomm premier Substitut Limoges, et
-le Garde des Sceaux envoya un de ses protgs au parquet d'Angoulme,
-o le poste de premier Substitut vaqua pendant deux
-mois. Cet intervalle fut la lune de miel de Petit-Claud.</p>
-
-<p>En l'absence du grand Cointet, David fit d'abord une premire
-cuve sans colle qui donna du papier journal bien suprieur celui
-que les journaux employaient, puis une seconde cuve de papier
-vlin magnifique, destin aux belles impressions, et dont se
-servit l'imprimerie Cointet pour une dition du Paroissien du Diocse.
-Les matires avaient t prpares par David lui-mme, en
-secret, car il ne voulut pas d'autres ouvriers avec lui que Kolb et
-Marion.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_565">565</span>
-Au retour du grand Cointet, tout changea de face, il regarda
-les chantillons des papiers fabriqus, il en fut mdiocrement satisfait.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher ami, dit-il David, le commerce d'Angoulme,
-c'est le papier Coquille. Il s'agit, avant tout, de faire de la plus
-belle Coquille possible cinquante pour cent au-dessous du prix de
-revient actuel.</p>
-
-<p>David essaya de fabriquer une cuve de pte colle pour Coquille,
-et il obtint un papier rche comme une brosse, et o la colle
-se mit en grumeleaux. Le jour o l'exprience fut termine et o
-David tint une des feuilles, il alla dans un coin, il voulait tre seul
- dvorer son chagrin; mais le grand Cointet vint le relancer, et
-fut avec lui d'une amabilit charmante, il consola son associ.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous dcouragez pas, dit Cointet, allez toujours! je suis
-bon enfant, et je vous comprends, j'irai jusqu'au bout!...</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment, dit David sa femme en revenant dner avec elle,
-nous sommes avec de braves gens, et je n'aurais jamais cru le grand
-Cointet si gnreux!</p>
-
-<p>Et il raconta sa conversation avec son perfide associ.</p>
-
-<p>Trois mois se passrent en expriences. David couchait la papeterie,
-il observait les effets des diverses compositions de sa pte.
-Tantt il attribuait son insuccs au mlange du chiffon et de ses
-matires, et il faisait une cuve entirement compose de ses ingrdients.
-Tantt il essayait de coller une cuve entirement compose
-de chiffons. Et poursuivant son &oelig;uvre avec une persvrance
-admirable, et sous les yeux du grand Cointet de qui le pauvre homme
-ne se dfiait plus, il alla, de matire homogne en matire homogne,
-jusqu' ce qu'il et puis la srie de ses ingrdients combins
-avec toutes les diffrentes colles. Pendant les six premiers mois
-de l'anne 1823, David Schard vcut dans la papeterie avec Kolb,
-si ce fut vivre que de ngliger sa nourriture, son vtement et sa
-personne. Il se battit si dsesprment avec les difficults, que c'et
-t pour d'autres hommes que les Cointet un spectacle sublime, car
-aucune pense d'intrt ne proccupait ce hardi lutteur. Il y eut
-un moment o il ne dsira rien que la victoire. Il piait avec une
-sagacit merveilleuse les effets si bizarres des substances transformes
-par l'homme en produits sa convenance, o la nature est en
-quelque sorte dompte dans ses rsistances secrtes, et il en dduisit
-de belles lois d'industrie, en observant qu'on ne pouvait obtenir
-<span class="pagenum" id="Page_566">566</span>
-ces sortes de crations, qu'en obissant aux rapports ultrieurs des
-choses, ce qu'il appela la seconde nature des substances. Enfin,
-il arriva, vers le mois d'aot, obtenir un papier coll en cuve, absolument
-semblable celui que l'industrie fabrique en ce moment,
-et qui s'emploie comme papier d'preuve dans les imprimeries;
-mais dont les <i>sortes</i> n'ont aucune uniformit, dont le collage n'est
-mme pas toujours certain. Ce rsultat, si beau en 1823, eu gard
- l'tat de la papeterie, avait cot dix mille francs, et David esprait
-rsoudre les dernires difficults du problme. Mais il se rpandit
-alors dans Angoulme et dans l'Houmeau de singuliers
-bruits: David Schard ruinait les frres Cointet. Aprs avoir dvor
-trente mille francs en expriences, il obtenait enfin, disait-on,
-de trs-mauvais papier. Les autres fabricants effrays s'en tenaient
- leurs anciens procds; et, jaloux des Cointet, ils rpandaient le
-bruit de la ruine prochaine de cette ambitieuse maison. Le grand
-Cointet, lui, faisait venir des machines fabriquer le papier continu,
-tout en laissant croire que ces machines taient ncessaires
-aux expriences de David Schard. Mais le jsuite mlait sa pte
-les ingrdients indiqus par Schard, en le poussant toujours ne
-s'occuper que du collage en cuve, et il expdiait Mtivier des
-milliers de rames de papier journal.</p>
-
-<p>Au mois de septembre, le grand Cointet prit David Schard
-part; et, en apprenant de lui qu'il mditait une triomphante exprience,
-il le dissuada de continuer cette lutte.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher David, allez Marsac voir votre femme et vous reposer
-de vos fatigues, nous ne voulons pas nous ruiner, dit-il amicalement.
-Ce que vous regardez comme un grand triomphe n'est
-encore qu'un point de dpart. Nous attendrons maintenant avant de
-nous livrer de nouvelles expriences. Soyez juste? voyez les rsultats.
-Nous ne sommes pas seulement papetiers, nous sommes
-imprimeurs, banquiers, et l'on dit que vous nous ruinez...</p>
-
-<p>David Schard fit un geste d'une navet sublime pour protester
-de sa bonne foi.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas cinquante mille francs de jets dans la Charente
-qui nous ruineront, dit le grand Cointet en rpondant au geste de
-David, mais nous ne voulons pas tre obligs, cause des calomnies
-qui courent sur notre compte, de payer tout comptant,
-nous serions forcs d'arrter nos oprations. Nous voil dans les
-termes de notre acte, il faut y rflchir de part et d'autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_567">567</span>
-&mdash;Il a raison! se dit David, qui, plong dans ses expriences
-en grand, n'avait pas pris garde au mouvement de la fabrique.</p>
-
-<p>Et il revint Marsac, o, depuis six mois, il allait voir ve tous
-les samedis soir et la quittait le mardi matin. Bien conseille par le
-vieux Schard, ve avait achet, prcisment en avant des vignes
-de son beau-pre, une maison appele la Verberie, accompagne
-de trois arpents de jardin et d'un clos de vignes enclav dans
-le vignoble du vieillard. Elle vivait avec sa mre et Marion trs-conomiquement,
-car elle devait cinq mille francs restant payer
-sur le prix de cette charmante proprit, la plus jolie de Marsac.
-La maison, entre cour et jardin, tait btie en tuffeau blanc,
-couverte en ardoise et orne de sculptures que la facilit de tailler le
-tuffeau permet de prodiguer sans trop de frais. Le joli mobilier venu
-d'Angoulme paraissait encore plus joli la campagne, o personne
-ne dployait alors dans ces pays le moindre luxe. Devant la faade
-du ct du jardin, il y avait une range de grenadiers, d'orangers
-et de plantes rares que le prcdent propritaire, un vieux
-gnral, mort de la main de monsieur Marron, cultivait lui-mme.</p>
-
-<p>Ce fut sous un oranger, au moment o David jouait avec sa
-femme et son petit Lucien, devant son pre, que l'huissier de
-Mansle apporta lui-mme une assignation des frres Cointet leur
-associ pour constituer le tribunal arbitral, devant lequel, aux termes
-de leur acte de socit, devaient se porter leurs contestations.
-Les frres Cointet demandaient la restitution des six mille francs et
-la proprit du brevet ainsi que les futurs contingents de son exploitation,
-comme indemnit des exorbitantes dpenses faites par
-eux sans aucun rsultat.</p>
-
-<p>&mdash;On dit que tu les ruines! dit le vigneron son fils. Eh!
-bien, voil la seule chose que tu aies faite qui me soit agrable.</p>
-
-<p>Le lendemain, ve et David taient neuf heures dans l'antichambre
-de monsieur Petit-Claud, devenu le dfenseur de la veuve,
-le tuteur de l'orphelin, et dont les conseils leur parurent les seuls
- suivre.</p>
-
-<p>Le magistrat reut merveille ses anciens clients, et voulut absolument
-que monsieur et madame Schard lui fissent le plaisir de
-djeuner avec lui.</p>
-
-<p>&mdash;Les Cointet vous rclament six mille francs! dit-il en souriant.
-Que devez-vous encore sur le prix de la Verberie?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_568">568</span>
-&mdash;Cinq mille francs, monsieur, mais j'en ai deux mille... rpondit
-ve.</p>
-
-<p>&mdash;Gardez vos deux mille francs, rpondit Petit-Claud. Voyons,
-cinq mille!... il vous faut encore dix mille francs pour vous bien
-installer l-bas. Eh! bien, dans deux heures, les Cointet vous apporteront
-quinze mille francs.</p>
-
-<p>ve fit un geste de surprise.</p>
-
-<p>...&mdash;Contre votre renonciation tous les bnfices de l'acte de
-socit que vous dissoudrez l'amiable, dit le magistrat. Cela vous
-va-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Et ce sera bien lgalement nous? dit ve.</p>
-
-<p>&mdash;Bien lgalement, dit le magistrat en souriant. Les Cointet
-vous ont fait assez de chagrins, je veux mettre un terme leurs
-prtentions. coutez, aujourd'hui je suis magistrat, je vous dois la
-vrit. Eh! bien, les Cointet vous jouent en ce moment; mais
-vous tes entre leurs mains. Vous pourriez gagner le procs qu'ils
-vous intentent, en acceptant la guerre. Voulez-vous tre encore au
-bout de dix ans plaider? On multipliera les expertises et les arbitrages,
-et vous serez soumis aux chances des avis les plus contradictoires...
-Et, dit-il en souriant, et je ne vous vois point d'avou
-pour vous dfendre ici... Tenez, un mauvais arrangement vaut
-mieux qu'un bon procs...</p>
-
-<p>Tout arrangement qui nous donnera la tranquillit me sera
-bon, dit David.</p>
-
-<p>&mdash;Paul! cria Petit-Claud son domestique, allez chercher monsieur
-Sgaud, mon successeur!... Pendant que nous djeunerons,
-il ira voir les Cointet, dit-il ses anciens clients, et dans quelques
-heures vous partirez pour Marsac, ruins, mais tranquilles. Avec
-dix mille francs, vous vous ferez encore cinq cents francs de rente,
-et, dans votre jolie petite proprit, vous vivrez heureux!</p>
-
-<p>Au bout de deux heures, comme Petit-Claud l'avait dit, matre
-Sgaud revint avec des actes en bonne forme signs des Cointet, et
-avec quinze billets de mille francs.</p>
-
-<p>&mdash;Nous te devons beaucoup, dit Schard Petit-Claud.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je viens de vous ruiner, rpondit Petit-Claud ses anciens
-clients tonns. Je vous ai ruins, je vous le rpte, vous le
-verrez avec le temps; mais je vous connais, vous prfrez votre
-ruine une fortune que vous auriez peut-tre trop tard.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne sommes pas intresss, monsieur, nous vous remercions
-<span class="pagenum" id="Page_569">569</span>
-de nous avoir donn les moyens du bonheur, dit madame
-ve, et vous nous en trouverez toujours reconnaissants.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! ne me bnissez pas!... dit Petit-Claud, vous me
-donnez des remords; mais je crois avoir aujourd'hui tout rpar.
-Si je suis devenu magistrat, c'est grce vous; et si quelqu'un
-doit tre reconnaissant, c'est moi... Adieu.</p>
-
-<p>En 1829, au mois de mars, le vieux Schard mourut, laissant
-environ deux cent mille francs de biens au soleil, qui, runis la
-Verberie, en firent une magnifique proprit trs-bien rgie par
-Kolb depuis deux ans.</p>
-
-<p>Avec le temps, l'Alsacien changea d'opinion sur le compte du
-pre Schard, qui, de son ct, prit l'Alsacien en affection en le
-trouvant comme lui sans aucune notion des lettres ni de l'criture,
-et facile griser. L'ancien ours apprit l'ancien cuirassier grer
-le vignoble et en vendre les produits, il le forma dans la pense
-de laisser un homme de tte ses enfants; car, dans ses derniers
-jours, ses craintes furent grandes et puriles sur le sort de ses
-biens. Il avait pris Courtois le meunier pour son confident.</p>
-
-<p>&mdash;Vous verrez, lui disait-il, comme tout ira chez mes enfants,
-quand je serai dans le trou. Ah! mon Dieu, leur avenir me fait
-trembler.</p>
-
-<p>David et sa femme trouvrent prs de cent mille cus en or chez
-leur pre. La voix publique, comme toujours, grossit tellement le
-trsor du vieux Schard, qu'on l'valuait un million dans tout le
-dpartement de la Charente. ve et David eurent peu prs trente
-mille francs de rente, en joignant cette succession leur petite
-fortune; car ils attendirent quelque temps pour faire l'emploi de
-leurs fonds, et purent les placer sur l'tat la rvolution de
-juillet.</p>
-
-<p>Aprs 1830 seulement, le dpartement de la Charente et David
-Schard surent quoi s'en tenir sur la fortune du grand Cointet.
-Riche de plusieurs millions, nomm dput, le grand Cointet est
-pair de France, et sera, dit-on, ministre du commerce dans la
-prochaine combinaison. En 1837, il a pous la fille d'un des hommes
-d'tat les plus influents de la dynastie, mademoiselle Popinot,
-fille de monsieur Anselme Popinot, dput de Paris, maire d'un
-arrondissement.</p>
-
-<p>La dcouverte de David Schard a pass dans la fabrication franaise
-comme la nourriture dans un grand corps. Grce l'introduction
-<span class="pagenum" id="Page_570">570</span>
-de matires autres que le chiffon, la France peut fabriquer
-le papier meilleur march qu'en aucun pays de l'Europe. Mais le
-papier de Hollande, selon la prvision de David Schard, n'existe
-plus. Tt ou tard il faudra sans doute riger une Manufacture
-royale de papier, comme on a cr les Gobelins, Svres, la Savonnerie
-et l'Imprimerie royale, qui jusqu' prsent ont surmont les
-coups que leur ont ports de Vandales bourgeois.</p>
-
-<p>David Schard, aim par sa femme, est pre de deux enfants,
-il a eu le bon got de ne jamais parler de ses tentatives, ve a eu
-l'esprit de le faire renoncer l'tat d'inventeur. Il cultive les lettres
-par dlassement, mais il mne la vie heureuse et paresseuse du
-propritaire faisant valoir. Aprs avoir dit adieu sans retour la
-gloire, il ne saurait avoir d'ambition, il s'est rang dans la classe
-des rveurs et des collectionneurs: il s'adonne l'entomologie, et
-recherche les transformations jusqu' prsent si secrtes des insectes
-que la science ne connat que dans leur dernier tat.</p>
-
-<p>Tout le monde a entendu parler des succs de Petit-Claud
-comme Procureur Gnral, il est le rival du fameux Vinet de Provins,
-et son ambition est de devenir premier prsident de la Cour
-royale de Poitiers.</p>
-
-<p>Crizet, condamn trois ans de prison pour dlits politiques en
-1827, fut oblig par le successeur de Petit-Claud de vendre son imprimerie
-d'Angoulme. Il a fait beaucoup parler de lui, car il fut
-un des enfants perdus du parti libral. A la rvolution de juillet, il
-fut nomm sous-prfet, et ne put rester plus de deux mois dans sa
-Sous-prfecture. Aprs avoir t grant d'un journal dynastique, il
-contracta dans la Presse des habitudes de luxe. Ses besoins renaissants
-l'ont conduit devenir prte-nom dans une affaire de mines
-en commandite, dont les faits et gestes, le prospectus et les dividendes
-anticips lui ont mrit une condamnation deux ans de
-prison en police correctionnelle. Il a fait paratre une justification
-dans laquelle il attribue ce rsultat des animosits politiques. Il se
-dit perscut par les rpublicains.</p>
-
-<p class="rdate">1835-1843.</p>
-
-<p class="sep3 center cs8 sepb4">FIN DU HUITIME VOLUME.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_571">571</span></p>
-
-<h2 id="toc">TABLE DES MATIRES.</h2>
-
-<hr class="small4" />
-
-<p class="center">SCNES DE LA VIE DE PROVINCE.</p>
-
-<hr class="small4" />
-
-<p class="center cs8">ILLUSIONS PERDUES.</p>
-
-<div class="center">
- <table class="tabmat" summary="table_des_chapitres" cellspacing="0">
- <colgroup span="2">
- <col width="400" />
- <col width="50" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdltop">Premire partie: Les deux potes</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#Page_1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Deuxime partie: Un grand homme de province Paris</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#chap_2">119</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Troisime partie: ve et David</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#chap_3">393</a></td>
- </tr>
- </tbody>
- </table>
-</div>
-
-<p class="sep3 center cs8">FIN DE LA TABLE.</p>
-
-<hr class="small2 sep6" />
-
-<p class="center cs8">PARIS, IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.</p>
-
-<div class="npage">
-
- <div class="tnote" id="note">
-
-<h3>Au lecteur.</h3>
-
-<p>Cette version numrise reproduit, dans son intgralit,
-la version originale. Seules les corrections indiques
-ci-dessous ont t effectues.</p>
-
-<p>Les dfauts d'impression en dbut ou en fin de ligne ont t
-tacitement corrigs, et la ponctuation a t tacitement corrige par
-endroits.</p>
-
-<p><span class="handonly">De plus, les corrections suivantes ont
-t apportes.</span> <span class="screenonly">De plus, les corrections
-indiques dans le texte ont t apportes. Elles sont soulignes par
-des <ins title="orthographe initiale">pointills</ins>. Positionnez la
-souris sur le mot soulign pour voir l'orthographe initiale.</span></p>
-
- <div class="handonly">
-
-<p class="hang"><a href="#cor_1">Page 19</a>: manires remplac par matires (certaines matires vgtales analogues).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_2">Page 22</a>: soumis remplac par soumises (L'un des malheurs auxquels sont soumises les grandes intelligences).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_3">Page 24</a>: doit remplac par doigt (ce coin d'horizon bleutre indiqu du doigt).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_4">Page 24</a>: impriner remplac par imprimer (un mmoire que je dsirerais faire imprimer).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_5">Page 25</a>: perduement remplac par perdument (&mdash;perdument!).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_6">Page 28</a>: La Rochefaucauld remplac par La Rochefoucauld (dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_7">Page 30</a>: exaltion remplac par exaltation (l'exaltation naturelle aux jeunes personnes).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_8">Page 30</a>: commre remplac par commerce (le commerce de la socit).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_9">Page 32</a>: Qoique remplac par Quoique (Quoique leur fortune n'excdt pas douze mille livres).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_10">Page 33</a>: Barcelonne remplac par Barcelone (mourir de la fivre jaune Barcelone).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_11">Page 36</a>: imaun remplac par imam (l'imam de Mascate).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_12">Page 37</a>: le remplac par la (la carrire politique).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_13">Page 38</a>: plupar remplac par plupart (la plupart sottes et sans grce).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_14">Page 39</a>: lesquels remplac par lesquelles (les grilles entre lesquelles chaque monde s'anathmatise).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_15">Page 43</a>: alternaltivement remplac par alternativement (les coups que frappent alternativement la douleur et le plaisir).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_16">Page 45</a>: wisth remplac par whist (o l'on jouait au whist).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_17">Page 50</a>: discrtion remplac par discrtions (de ces sublimes discrtions)</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_18">Page 56</a>: chre remplac par cher (mon cher pote).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_19">Page 57</a>: est remplac par es (tu n'es ni chiffr ni cas).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_20">Page 59</a>: charteronnant remplac par chanteronnant (sortit en chanteronnant).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_21">Page 60</a>: costumes remplac par coutumes (les naves coutumes de son enfance).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_22">Page 66</a>: ocuper remplac par occuper (avait fini par s'en occuper exclusivement).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_23">Page 68</a>: le remplac par de (accompagns de la tante).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_24">Page 84</a>: conqurent remplac par conquirent (ne se conquirent que dans la solitude).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_25">Page 86</a>: inqutude remplac par inquitude (cette inquitude si gracieuse).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_26">Page 88</a>: clair remplac par claire (claire par l'amour).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_27">Page 88</a>: trouvez remplac par trouv (si vous avez trouv cette soire belle).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_28">Page 104</a>: veux remplac par vieux (son vieux valet de Chambre).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_29">Page 106</a>: wisth remplac par whist (une seule table de whist).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_30">Page 106</a>: nu remplac par un (comme un fidle serviteur).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_31">Page 110</a>: Stanisles remplac par Stanislas (dit Chtelet l'oreille de Stanislas).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_32">Page 113</a>: recheter remplac par racheter (il aurait racheter cette faute).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_33">Page 121</a>: lais remplac par laiss (aprs avoir peine laiss le temps).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_34">Page 123</a>: Belvder remplac par Belvdre (Habillez l'Apollon du Belvdre).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_35">Page 124</a>: pousez remplac par pouser (vous deviez pouser mon infortune).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_36">Page 135</a>: tait remplac par taient (Les gens du Contrle taient redevenus srieux).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_37">Page 138</a>: suscep-ible remplac par susceptible (il ne paraissait pas susceptible d'avoir cette force).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_38">Page 139</a>: quatres remplac par quatre (En voyant ces quatre figures).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_39">Page 149</a>: Brageton remplac par Bargeton (madame de Bargeton l'avait ramen).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_40">Page 150</a>: Sorbanne remplac par Sorbonne (rue de Cluny, prs de la Sorbonne).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_41">Page 150</a>: Gaillard-Blois remplac par Gaillard-Bois (il paya son htesse du Gaillard-Bois).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_42">Page 157</a>: vestige remplac par vestiges (ces vestiges de posie).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_43">Page 161</a>: libaires remplac par libraires (un des deux libraires-commissionnaires).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_44">Page 170</a>: ncessaires remplac par ncessaire: (le strict ncessaire: un habit, une chemise).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_45">Page 172</a>: ponsif remplac par poncif (il n'a eu pour elles qu'un seul poncif)</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_46">Page 174</a>: l'aide d'autres ditions, insr les mots manquants consciencieux, est devenu chef (ce savant consciencieux, est devenu chef d'une cole morale et politique).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_47">Page 180</a>: &#596;ivante remplac par vivante (dans cette vivante encyclopdie d'esprits angliques).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_48">Page 181</a>: presques remplac par presque (les intelligences presque divines).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_49">Page 190</a>: lapuis remplac par lapins (Ces lapins-l ne viennent que quand on paye).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_50">Page 195</a>: bon remplac par bons (bons mots fer aiguis).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_51">Page 203</a>: serser remplac par serrer (de lui tendre la main et de lui serrer la sienne).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_52">Page 207</a>: fashionnable remplac par fashionable (Dauriat le libraire fashionable).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_53">Page 223</a>: libraire remplac par librairie (il y a dans ce moment en librairie mille volumes).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_54">Page 234</a>: maquignonage remplac par maquignonnage (emploie Florine ce petit maquignonnage).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_55">Page 240</a>: la remplac par le (sur le velours rouge de l'appui).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_56">Page 240</a>: le remplac par la (les yeux fixs sur la toile).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_57">Page 256</a>: supriosit remplac par supriorit (la supriorit des masses).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_58">Page 260</a>: Lusien remplac par Lucien (Lucien n'avait pas voulu croire).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_59">Page 272</a>: insr l'aide d'autres ditions: On ne (On ne peut pas arracher son amour de son c&oelig;ur).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_60">Page 280</a>: marchant remplac par marchand (et tourna la tte vers le marchand de soieries).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_61">Page 288</a>: eutre remplac par entre (Lucien entendit entre tienne et Finot une discussion assez vive).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_62">Page 291</a>: Dam! remplac par Dame! (Dame! dit Lousteau, a conserve des illusions).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_63">Page 297</a>: il remplac par ils (ils allrent de thtre en thtre).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_64">Page 309</a>: nu remplac par un (tu en auras donn trois pour un au public).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_65">Page 311</a>: accuelli remplac par accueilli (il est toujours bien accueilli).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_66">Page 328</a>: au lieu de le plaisir de
- vous voir <i>chez vous</i> il faut sans doute lire chez moi.</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_67">Page 334</a>: parisenne remplac par parisienne (une bont pleine de grce parisienne).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_68">Page 335</a>: eufin remplac par enfin (enfin toutes les btises de l'homme pris).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_69">Page 336</a>: patron remplac par patronn (en position d'tre patronn sans inconvnient).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_70">Page 339</a>: reppeler remplac par rappeler (lui rappeler qu'il avait gagn peu de chose).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_71">Page 339</a>: occups remplac par occupes (occupes sentir).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_72">Page 340</a>: Chlelet remplac par Chtelet (pour faire demander au ministre par Chtelet l'ordonnance).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_73">Page 351</a>: libretins remplac par libertins (les libertins de la pense).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_74">Page 368</a>: des Lupeaux remplac par des Lupeaulx (des Lupeaulx qui se garda bien de dire).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_75">Page 369</a>: rellements remplac par rellement (sont les hommes rellement forts).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_76">Page 373</a>: Martainville remplac par Martinville (Vous n'y connaissez rien, lui dit Martinville).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_77">Page 373</a>: intants remplac par instants (pendant quelques instants).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_78">Page 374</a>: elles remplac par elle (elle n'eut pas d'autres applaudissements).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_79">Page 378</a>: Rubembr remplac par Rubempr (les titres des comtes de Rubempr).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_80">Page 381</a>: plisant remplac par plissant (Ne me connaissez-vous pas? rpondit-il en plissant).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_81">Page 384</a>: Hertor remplac par Hector (il fut impossible d'empcher Hector Merlin de venir).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_82">Page 388</a>: baissait remplac par baisait (baisait la main de Coralie).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_83">Page 391</a>: paroxisme remplac par paroxysme (dans le paroxysme de l'abattement).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_84">Page 392</a>: paririens remplac par parisiens (les mille intrts parisiens).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_85">Page 396</a>: beau-frrre remplac par beau-frre (David Schard, son beau-frre).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_86">Page 397</a>: pomptement remplac par promptement (pour amener promptement des secours).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_87">Page 401</a>: du remplac par de (Arm par Lucien de l'ide premire).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_88">Page 401</a>: de remplac par du (la prvoyance du sagace imprimeur).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_89">Page 421</a>: D'Arths remplac par D'Arthez (Votre dvou serviteur, <span class="smcap">D'Arthez</span>.).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_90">Page 422</a>: condamme remplac par condamne (l o la Socit le condamne).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_91">Page 423</a>: d'Arths remplac par d'Arthez (tout ce qu'en pense monsieur d'Arthez).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_92">Page 428</a>: donte remplac par doute (Il lui montre, sans doute, les papiers).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_93">Page 433</a>: Ciontet remplac par Cointet (Le drle ira loin, pensa Cointet).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_94">Page 435</a>: Dam remplac par Dame (Dame! un roulage).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_95">Page 447</a>: boullie remplac par bouillie (et vit une bouillie suprieure).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_96">Page 448</a>: par remplac par pas ( deux pas d'ici).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_97">Page 469</a>: il remplac par ils (Oh! ils sont partis, dit Marion).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_99">Page 484</a>: prte remplac par prtre (quand ve dit au prtre).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_100">Page 485</a>: est-ii remplac par est-il (En est-il arriv douter de nous).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_101">Page 491</a>: augoumoisine remplac par angoumoisine (l'aristocratie angoumoisine avait applaudi).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_102">Page 500</a>: la remplac par le (qui justifiait le pass de Louise).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_103">Page 501</a>: coitss remplac par cotiss (nous nous sommes cotiss).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_104">Page 526</a>: ptruit remplac par dtruit (comment tel pre avait dtruit l'avenir).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_105">Page 526</a>: de sambitions remplac par des ambitions (j'ai des ambitions dmesures).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_106">Page 527</a>: abondonnant remplac par abandonnant (en n'abandonnant pas Coralie).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_107">Page 537</a>: bourgois remplac par bourgeois (puis un bourgeois nomm Jacques C&oelig;ur).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_108">Page 541</a>: nu remplac par un (un homme qui ruine des familles).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_109">Page 545</a>: Cromwel remplac par Cromwell (la sclratesse de Cromwell).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_110">Page 545</a>: Reisibilder remplac par Reisebilder (ils crivent <i>Reisebilder</i>).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_111">Page 552</a>: Saint-Barthlemi remplac par Saint-Barthlemy (la Saint-Barthlemy est une combinaison politique).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_112">Page 557</a>: desuides remplac par des ides (Les gens du peuple ont des ides trs-errones).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_113">Page 562</a>: insr l'aide d'autres ditions: une lettre (et vraisemblablement une lettre).</p>
-
- </div>
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- </div>
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-<hr class="full" />
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-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Comdie humaine - Volume VIII, by
-Honor de Balzac
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMDIE HUMAINE - VOLUME VIII ***
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deleted file mode 100644
index 184652b..0000000
--- a/old/54723-h/images/im-03.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/im-04.jpg b/old/54723-h/images/im-04.jpg
deleted file mode 100644
index 9aee2dd..0000000
--- a/old/54723-h/images/im-04.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/im-05.jpg b/old/54723-h/images/im-05.jpg
deleted file mode 100644
index 548b0aa..0000000
--- a/old/54723-h/images/im-05.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/im-06.jpg b/old/54723-h/images/im-06.jpg
deleted file mode 100644
index 5b8a331..0000000
--- a/old/54723-h/images/im-06.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/im-07.jpg b/old/54723-h/images/im-07.jpg
deleted file mode 100644
index 7a4d237..0000000
--- a/old/54723-h/images/im-07.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/im-08.jpg b/old/54723-h/images/im-08.jpg
deleted file mode 100644
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/imx-01.jpg b/old/54723-h/images/imx-01.jpg
deleted file mode 100644
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/imx-02.jpg b/old/54723-h/images/imx-02.jpg
deleted file mode 100644
index 51b6f67..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/imx-03.jpg b/old/54723-h/images/imx-03.jpg
deleted file mode 100644
index e69f069..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/imx-04.jpg b/old/54723-h/images/imx-04.jpg
deleted file mode 100644
index bdd675c..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/imx-05.jpg b/old/54723-h/images/imx-05.jpg
deleted file mode 100644
index eee628f..0000000
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Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/imx-06.jpg b/old/54723-h/images/imx-06.jpg
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index 982782d..0000000
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Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/imx-07.jpg b/old/54723-h/images/imx-07.jpg
deleted file mode 100644
index 7db58ef..0000000
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Binary files differ
diff --git a/old/54723-h/images/imx-08.jpg b/old/54723-h/images/imx-08.jpg
deleted file mode 100644
index 863bc60..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ