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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: La Comédie humaine - Volume VIII - Scènes de la vie de Province - Tome IV - -Author: Honoré de Balzac - -Release Date: May 14, 2017 [EBook #54723] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VIII *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, - la version originale. Seules les corrections indiquées - à la fin du texte ont été effectuées. - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE - H. DE BALZAC - - - LA - COMÉDIE HUMAINE - - HUITIÈME VOLUME - - - PREMIÈRE PARTIE - ÉTUDES DE MŒURS - - - DEUXIÈME LIVRE - - - PARIS.—IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2. - - - - - SCÈNES - DE LA - VIE DE PROVINCE - - TOME IV - - - ILLUSIONS PERDUES: (1re PARTIE) LES DEUX POÈTES - (2e PARTIE) UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS - (3e PARTIE) ÈVE ET DAVID - - - PARIS - V{E} A{DRE} HOUSSIAUX, ÉDITEUR - HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS - 7, RUE PERRONET, 7. - - 1874 - - - - - [Illustration: IMP. E. MARTINET. - - SÉCHARD. - - Vous eussiez dit une truffe monstrueuse enveloppée par les pampres - de l'automne. - - (ILLUSIONS PERDUES.)] - - - - -DEUXIÈME LIVRE - -SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE - - - - -ILLUSIONS PERDUES - - - A MONSIEUR VICTOR HUGO. - - _Vous qui, par le privilége des Raphaël et des Pitt, étiez déjà grand - poète à l'âge où les hommes sont encore si petits, vous avez, comme - Chateaubriand, comme tous les vrais talents, lutté contre les envieux - embusqués derrière les colonnes, ou tapis dans les souterrains du - Journal. Aussi désiré-je que votre nom victorieux aide à la victoire - de cette œuvre que je vous dédie, et qui, selon certaines personnes, - serait un acte de courage autant qu'une histoire pleine de vérité. - Les journalistes n'eussent-ils donc pas appartenu, comme les marquis, - les financiers, les médecins et les procureurs, à Molière et à son - Théâtre? Pourquoi donc la Comédie humaine, qui_ castigat ridendo - mores, _excepterait-elle une puissance, quand la Presse parisienne - n'en excepte aucune_? - - _Je suis heureux, monsieur, de pouvoir me dire ainsi_ - - _Votre sincère admirateur et ami_, - - DE BALZAC. - - - - -PREMIÈRE PARTIE. - -LES DEUX POÈTES. - - -A l'époque où commence cette histoire, la presse de Stanhope et les -rouleaux à distribuer l'encre ne fonctionnaient pas encore dans les -petites imprimeries de provinces. Malgré la spécialité qui la met en -rapport avec la typographie parisienne, Angoulême se servait toujours -des presses en bois, auxquelles la langue est redevable du mot faire -gémir la presse, maintenant sans application. L'imprimerie arriérée y -employait encore des balles en cuir frottées d'encre, avec lesquelles -l'un des pressiers tamponnait les caractères. Le plateau mobile où se -place la _forme_ pleine de lettres sur laquelle s'applique la feuille -de papier était encore en pierre et justifiait son nom de _marbre_. -Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd'hui si bien fait oublier -ce mécanisme, auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux -livres des Elzevier, des Plantin, des Alde et des Didot, qu'il est -nécessaire de mentionner les vieux outils auxquels Jérôme-Nicolas -Séchard portait une superstitieuse affection; car ils jouent leur rôle -dans cette grande petite histoire. - -Ce Séchard était un ancien compagnon pressier, que dans leur argot -typographique les ouvriers chargés d'assembler les lettres appellent -un Ours. Le mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez à celui -d'un ours en cage, par lequel les pressiers se portent de l'encrier -à la presse et de la presse à l'encrier, leur a sans doute valu ce -sobriquet. En revanche, les Ours ont nommé les compositeurs des Singes, -à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper les lettres -dans les cent cinquante-deux petites cases où elles sont contenues. -A la désastreuse époque de 1793, Séchard, âgé d'environ cinquante -ans, se trouva marié. Son âge et son mariage le firent échapper à la -grande réquisition qui emmena presque tous les ouvriers aux armées. -Le vieux pressier resta seul dans l'imprimerie dont le maître, -autrement dit le Naïf, venait de mourir en laissant une veuve sans -enfants. L'établissement parut menacé d'une destruction immédiate: -l'Ours solitaire était incapable de se transformer en Singe; car, -en sa qualité d'imprimeur, il ne sut jamais ni lire ni écrire. Sans -avoir égard à ses incapacités, un Représentant du Peuple, pressé de -répandre les beaux décrets de la Convention, investit le pressier du -brevet de maître imprimeur, et mit sa typographie en réquisition. -Après avoir accepté ce périlleux brevet, le citoyen Séchard indemnisa -la veuve de son maître en lui apportant les économies de sa femme, -avec lesquelles il paya le matériel de l'imprimerie à moitié de la -valeur. Ce n'était rien. Il fallait imprimer sans faute ni retard les -décrets républicains. En cette conjoncture difficile, Jérôme-Nicolas -Séchard eut le bonheur de rencontrer un noble Marseillais qui ne -voulait ni émigrer pour ne pas perdre ses terres, ni se montrer pour -ne pas perdre sa tête, et qui ne pouvait trouver de pain que par un -travail quelconque. Monsieur le comte de Maucombe endossa donc l'humble -veste d'un prote de province: il composa, lut et corrigea lui-même -les décrets qui portaient la peine de mort contre les citoyens qui -cachaient des nobles; l'Ours devenu Naïf les tira, les fit afficher; -et tous deux ils restèrent sains et saufs. En 1795, le grain de la -Terreur étant passé, Nicolas Séchard fut obligé de chercher un autre -maître Jacques qui pût être compositeur, correcteur et prote. Un -abbé, depuis évêque sous la Restauration et qui refusait alors de -prêter le serment, remplaça le comte de Maucombe jusqu'au jour où le -Premier Consul rétablit la religion catholique. Le comte et l'évêque -se rencontrèrent plus tard sur le même banc de la Chambre des Pairs. -Si en 1802 Jérôme-Nicolas Séchard ne savait pas mieux lire et écrire -qu'en 1793, il s'était ménagé d'assez belles _étoffes_ pour pouvoir -payer un prote. Le compagnon si insoucieux de son avenir était devenu -très-redoutable à ses Singes et à ses Ours. L'avarice commence où la -pauvreté cesse. Le jour où l'imprimeur entrevit la possibilité de -se faire une fortune, l'intérêt développa chez lui une intelligence -matérielle de son état, mais avide, soupçonneuse et pénétrante. Sa -pratique narguait la théorie. Il avait fini par toiser d'un coup d'œil -le prix d'une page et d'une feuille selon chaque espèce de caractère. -Il prouvait à ses ignares chalands que les grosses lettres coûtaient -plus cher à remuer que les fines; s'agissait-il des petites, il disait -qu'elles étaient plus difficiles à manier. La _composition_ étant la -partie typographique à laquelle il ne comprenait rien, il avait si -peur de se tromper qu'il ne faisait jamais que des marchés léonins. -Si ses compositeurs travaillaient à l'heure, son œil ne les quittait -jamais. S'il savait un fabricant dans la gêne, il achetait ses papiers -à vil prix et les emmagasinait. Aussi dès ce temps possédait-il déjà la -maison où l'imprimerie était logée depuis un temps immémorial. Il eut -toute espèce de bonheur: il devint veuf et n'eut qu'un fils; il le mit -au lycée de la ville, moins pour lui donner de l'éducation que pour se -préparer un successeur; il le traitait sévèrement afin de prolonger la -durée de son pouvoir paternel; aussi les jours de congé, le faisait-il -travailler à la casse en lui disant d'apprendre à gagner sa vie pour -pouvoir un jour récompenser son pauvre père, qui se saignait pour -l'élever. Au départ de l'abbé, Séchard choisit pour prote celui de ses -quatre compositeurs que le futur évêque lui signala comme ayant autant -de probité que d'intelligence. Par ainsi, le bonhomme fut en mesure -d'atteindre le moment où son fils pourrait diriger l'établissement, qui -s'agrandirait alors sous des mains jeunes et habiles. David Séchard -fit au lycée d'Angoulême les plus brillantes études. Quoiqu'un Ours, -parvenu sans connaissances ni éducation, méprisât considérablement -la science, le père Séchard envoya son fils à Paris pour y étudier -la haute typographie; mais il lui fit une si violente recommandation -d'amasser une bonne somme dans un pays qu'il appelait le _paradis des -ouvriers_, en lui disant de ne pas compter sur la bourse paternelle, -qu'il voyait sans doute un moyen d'arriver à ses fins dans ce séjour -_au pays de Sapience_. Tout en apprenant son métier, David acheva son -éducation à Paris. Le prote des Didot devint un savant. Vers la fin de -l'année 1819 David Séchard quitta Paris sans y avoir coûté un rouge -liard à son père, qui le rappelait pour mettre entre ses mains le timon -des affaires. L'imprimerie de Nicolas Séchard possédait alors le seul -journal d'annonces judiciaires qui existât dans le Département, la -pratique de la Préfecture et celle de l'Évêché, trois clientèles qui -devaient procurer une grande fortune à un jeune homme actif. - -Précisément à cette époque, les frères Cointet, fabricants de papiers, -achetèrent le second brevet d'imprimeur à la résidence d'Angoulême, -que jusqu'alors le vieux Séchard avait su réduire à la plus complète -inaction, à la faveur des crises militaires qui, sous l'Empire, -comprimèrent tout mouvement industriel; par cette raison, il n'en -avait point fait l'acquisition, et sa parcimonie fut une cause de -ruine pour la vieille imprimerie. En apprenant cette nouvelle, le -vieux Séchard pensa joyeusement que la lutte qui s'établirait entre -son établissement et les Cointet serait soutenue par son fils, et non -par lui.—J'y aurais succombé, se dit-il; mais un jeune homme élevé -chez MM. Didot s'en tirera. Le septuagénaire soupirait après le moment -où il pourrait vivre à sa guise. S'il avait peu de connaissances en -haute typographie, en revanche il passait pour être extrêmement fort -dans un art que les ouvriers ont plaisamment nommé la soûlographie, -art bien estimé par le divin auteur du _Pantagruel_, mais dont la -culture, persécutée par les sociétés dites de _tempérance_, est -de jour en jour plus abandonnée. Jérôme-Nicolas Séchard, fidèle -à la destinée que son nom lui avait faite, était doué d'une soif -inextinguible. Sa femme avait pendant long-temps contenu dans de justes -bornes cette passion pour le raisin pilé, goût si naturel aux Ours -que monsieur de Chateaubriand l'a remarqué chez les véritables ours -de l'Amérique; mais les philosophes ont remarqué que les habitudes -du jeune âge reviennent avec force dans la vieillesse de l'homme. -Séchard confirmait cette observation: plus il vieillissait, plus il -aimait à boire. Sa passion laissait sur sa physionomie oursine des -marques qui la rendaient originale. Son nez avait pris le développement -et la forme d'un A majuscule corps de triple canon. Ses deux joues -veinées ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines de gibbosités -violettes, purpurines et souvent panachées. Vous eussiez dit d'une -truffe monstrueuse enveloppée par les pampres de l'automne. Cachés -sous deux gros sourcils pareils à deux buissons chargés de neige, ses -petits yeux gris, où pétillait la ruse d'une avarice qui tuait tout en -lui, même la paternité, conservaient leur esprit jusque dans l'ivresse. -Sa tête chauve et découronnée, mais ceinte de cheveux grisonnants -qui frisotaient encore, rappelait à l'imagination les Cordeliers des -_Contes de la Fontaine_. Il était court et ventru comme beaucoup de -ces vieux lampions qui consomment plus d'huile que de mèche; car les -excès en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui est propre. -L'ivrognerie, comme l'étude, engraisse encore l'homme gras et maigrit -l'homme maigre. Jérôme-Nicolas Séchard portait depuis trente ans le -fameux tricorne municipal, qui dans quelques provinces se retrouve -encore sur la tête du tambour de la ville. Son gilet et son pantalon -étaient en velours verdâtre. Enfin, il avait une vieille redingote -brune, des bas de coton chinés et des souliers à boucles d'argent. Ce -costume où l'ouvrier se retrouvait encore dans le bourgeois convenait -si bien à ses vices et à ses habitudes, il exprimait si bien sa vie, -que ce bonhomme semblait avoir été créé tout habillé: vous ne l'auriez -pas plus imaginé sans ses vêtements qu'un oignon sans sa pelure. Si -le vieil imprimeur n'eût pas depuis long-temps donné la mesure de son -aveugle avidité, son abdication suffirait à peindre son caractère. -Malgré les connaissances que son fils devait rapporter de la grande -École des Didot, il se proposa de faire avec lui la bonne affaire qu'il -ruminait depuis long-temps. Si le père en faisait une bonne, le fils -devait en faire une mauvaise. Mais, pour le bonhomme, il n'y avait ni -fils ni père en affaire. S'il avait d'abord vu dans David son unique -enfant, plus tard il y vit un acquéreur naturel de qui les intérêts -étaient opposés aux siens: il voulait vendre cher, David devait -acheter à bon marché; son fils devenait donc un ennemi à vaincre. -Cette transformation du sentiment en intérêt personnel, ordinairement -lente, tortueuse et hypocrite chez les gens bien élevés, fut rapide et -directe chez le vieil Ours, qui montra combien la soûlographie rusée -l'emportait sur la typographie instruite. Quand son fils arriva, le -bonhomme lui témoigna la tendresse commerciale que les gens habiles -ont pour leurs dupes: il s'occupa de lui comme un amant se serait -occupé de sa maîtresse; il lui donna le bras, il lui dit où il fallait -mettre les pieds pour ne pas se crotter; il lui avait fait bassiner -son lit, allumer du feu, préparer un souper. Le lendemain, après avoir -essayé de griser son fils durant un plantureux dîner, Jérôme-Nicolas -Séchard, fortement aviné, lui dit un:—_Causons d'affaires?_ qui passa -si singulièrement entre deux hoquets, que David le pria de remettre les -affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parti de -son ivresse pour abandonner une bataille préparée depuis si long-temps. -D'ailleurs, après avoir porté son boulet pendant cinquante ans, il -ne voulait pas, dit-il, le garder une heure de plus. Demain son fils -serait le Naïf. - -Ici peut-être est-il nécessaire de dire un mot de l'établissement. -L'imprimerie, située dans l'endroit où la rue de Beaulieu débouche -sur la place du Mûrier, s'était établie dans cette maison vers -la fin du règne de Louis XIV. Aussi depuis long-temps les lieux -avaient-ils été disposés pour l'exploitation de cette industrie. Le -rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un -vieux vitrage, et par un grand châssis sur une cour intérieure. On -pouvait d'ailleurs arriver au bureau du maître par une allée. Mais en -province les procédés de la typographie sont toujours l'objet d'une -curiosité si vive, que les chalands aimaient mieux entrer par une -porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu'il -fallût descendre quelques marches, le sol de l'atelier se trouvant au -dessous du niveau de la chaussée. Les curieux, ébahis, ne prenaient -jamais garde aux inconvénients du passage à travers les défilés de -l'atelier. S'ils regardaient les berceaux formés par les feuilles -étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le -long des rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par les barres de -fer qui maintenaient les presses. S'ils suivaient les agiles mouvements -d'un compositeur grapillant ses lettres dans les cent cinquante-deux -cassetins de sa casse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans son -composteur en y glissant une interligne, ils donnaient dans une rame -de papier trempé chargée de ses pavés, ou s'attrapaient la hanche dans -l'angle d'un banc; le tout au grand amusement des Singes et des Ours. -Jamais personne n'était arrivé sans accident jusqu'à deux grandes -cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables -pavillons sur la cour, et où trônaient d'un côté le prote, de l'autre -le maître imprimeur. Dans la cour, les murs étaient agréablement -décorés par des treilles qui, vu la réputation du maître, avaient une -appétissante couleur locale. Au fond, et adossé au noir mur mitoyen, -s'élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le -papier. Là, étaient l'évier sur lequel se lavaient avant et après le -tirage les Formes, ou, pour employer le langage vulgaire, les planches -de caractères; il s'en échappait une décoction d'encre mêlée aux eaux -ménagères de la maison, qui faisait croire aux paysans venus les -jours de marché que le diable se débarbouillait dans cette maison. -Cet appentis était flanqué d'un côté par la cuisine, de l'autre par -un bûcher. Le premier étage de cette maison, au-dessus duquel il n'y -avait que deux chambres en mansardes, contenait trois pièces. La -première, aussi longue que l'allée, moins la cage du vieil escalier de -bois, éclairée sur la rue par une petite croisée oblongue, et sur la -cour par un œil-de-bœuf, servait à la fois d'antichambre et de salle -à manger. Purement et simplement blanchie à la chaux, elle se faisait -remarquer par la cynique simplicité de l'avarice commerciale; le -carreau sale n'avait jamais été lavé; le mobilier consistait en trois -mauvaises chaises, une table ronde et un buffet situé entre deux portes -qui donnaient entrée dans une chambre à coucher et dans un salon; les -fenêtres et la porte étaient brunes de crasse; des papiers blancs ou -imprimés l'encombraient la plupart du temps; souvent le dessert, les -bouteilles, les plats du dîner de Jérôme-Nicolas Séchard se voyaient -sur les ballots. La chambre à coucher, dont la croisée avait un vitrage -en plomb qui tirait son jour de la cour, était tendue de ces vieilles -tapisseries que l'on voit en province le long des maisons au jour -de la Fête-Dieu. Il s'y trouvait un grand lit à colonnes garni de -rideaux, de bonnes-grâces et d'un couvre-pieds en serge rouge, deux -fauteuils vermoulus, deux chaises en bois de noyer et en tapisserie, -un vieux secrétaire, et sur la cheminée un cartel. Cette chambre, où -se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes, -avait été arrangée par le sieur Rouzeau, prédécesseur et maître de -Jérôme-Nicolas Séchard. Le salon, modernisé par feu madame Séchard, -offrait d'épouvantables boiseries peintes en bleu de perruquier; les -panneaux étaient décorés d'un papier à scènes orientales, coloriées en -bistre sur un fond blanc; le meuble consistait en six chaises garnies -de basane bleue dont les dossiers représentaient des lyres. Les deux -fenêtres grossièrement cintrées, et par où l'œil embrassait la place -du Mûrier, était sans rideaux; la cheminée n'avait ni flambeau, ni -pendule, ni glace. Madame Séchard était morte au milieu de ses projets -d'embellissement, et l'Ours ne devinant pas l'utilité d'améliorations -qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là que, _pede -titubante_, Jérôme-Nicolas Séchard amena son fils et lui montra sur -la table ronde un état du matériel de son imprimerie dressé sous sa -direction par le prote. - -—Lis cela, mon garçon, dit Jérôme-Nicolas Séchard en roulant ses yeux -ivres du papier à son fils et de son fils au papier. Tu verras quel -bijou d'imprimerie je te donne. - -—Trois presses en bois maintenues par des barres en fer, à marbre en -fonte.... - -—Une amélioration que j'ai faite, dit le vieux Séchard en interrompant -son fils. - -—Avec tous leurs ustensiles; encriers, balles et bancs, etc., seize -cents francs! Mais, mon père, dit David Séchard en laissant tomber -l'inventaire, vos presses sont des sabots qui ne valent pas cent écus, -et dont il faut faire du feu. - -—Des sabots?... s'écria le vieux Séchard, des sabots?... Prends -l'inventaire et descendons! Tu vas voir si vos inventions de méchante -serrurerie manœuvrent comme ces bons vieux outils éprouvés. Après, tu -n'auras pas le cœur d'injurier d'honnêtes presses qui roulent comme -des voitures en poste, et qui iront encore pendant toute ta vie sans -nécessiter la moindre réparation. Des sabots! Oui c'est des sabots où -tu trouveras du sel pour cuire des œufs! des sabots que ton père a -manœuvrés pendant vingt ans, qui lui ont servi à te faire ce que tu es. - -Le père dégringola l'escalier raboteux, usé, tremblant, sans y -chavirer; il ouvrit la porte de l'allée qui donnait dans l'atelier, -se précipita sur la première de ses presses sournoisement huilées et -nettoyées, il montra les fortes jumelles en bois de chêne frotté par -son apprenti. - -—Est-ce là un amour de presse? dit-il. - -Il s'y trouvait le _billet de faire part_ d'un mariage. Le vieil -Ours abaissa la frisquette sur le tympan, et le tympan sur le marbre -qu'il fit rouler sous la presse; il tira le barreau, déroula la corde -pour ramener le marbre, releva tympan et frisquette avec l'agilité -qu'aurait mise un jeune Ours. La presse ainsi manœuvrée jeta un si -joli cri que vous eussiez dit d'un oiseau qui serait venu heurter à une -vitre et se serait enfui. - -—Y a-t-il une seule presse anglaise capable d'aller ce train-là? dit le -père à son fils étonné. - -Le vieux Séchard courut successivement à la seconde, à la troisième -presse, sur chacune desquelles il fit la même manœuvre avec une égale -habileté. La dernière offrit à son œil troublé de vin un endroit -négligé par l'apprenti; l'ivrogne, après avoir notablement juré, prit -le pan de sa redingote pour la frotter, comme un maquignon qui lustre -le poil d'un cheval à vendre. - -—Avec ces trois presses-là, sans prote, tu peux gagner tes neuf mille -francs par an, David. Comme ton futur associé, je m'oppose à ce que -tu les remplaces par ces maudites presses en fonte qui usent les -caractères. Vous avez crié miracle à Paris en voyant l'invention de ce -maudit Anglais, un ennemi de la France, qui a voulu faire la fortune -des fondeurs. Ah! vous avez voulu des Stanhope! merci de vos Stanhope -qui coûtent chacune deux mille cinq cents francs, presque deux fois -plus que valent mes trois bijoux ensemble, et qui vous échinent la -lettre par leur défaut d'élasticité. Je ne suis pas instruit comme toi, -mais retiens bien ceci: la vie des Stanhope est la mort du caractère. -Ces trois presses te feront un bon user, l'ouvrage sera proprement -_tirée_, et les Angoumoisins ne t'en demanderont pas davantage. Imprime -avec du fer ou avec du bois, avec de l'or ou de l'argent, ils ne t'en -paieront pas un liard de plus. - -—_Item_, dit David, cinq milliers de livres de caractères, provenant de -la fonderie de monsieur Vaflard... A ce nom, l'élève des Didot ne put -s'empêcher de sourire. - -—Ris, ris! Après douze ans, les caractères sont encore neufs. Voilà ce -que j'appelle un fondeur! Monsieur Vaflard est un honnête homme qui -fournit de la matière dure; et, pour moi, le meilleur fondeur est celui -chez lequel on va le moins souvent. - -—Estimés dix mille francs, reprit David en continuant. Dix mille -francs, mon père! mais c'est à quarante sous la livre, et messieurs -Didot ne vendent leur cicéro neuf que trente-six sous la livre. Vos -têtes de clous ne valent que le prix de la fonte, dix sous la livre. - -—Tu donnes le nom de têtes de clous aux Bâtardes, aux Coulées, aux -Rondes de monsieur Gillé, anciennement imprimeur de l'Empereur, des -caractères qui valent six francs la livre, des chefs-d'œuvre de gravure -achetés il y a cinq ans, et dont plusieurs ont encore le blanc de la -fonte, tiens! Le vieux Séchard attrapa quelques cornets pleins de -_sortes_ qui n'avaient jamais servi et les montra. - -—Je ne suis pas savant, je ne sais ni lire ni écrire, mais j'en sais -encore assez pour deviner que les caractères d'écriture de la maison -Gillé ont été les pères des anglaises de tes messieurs Didot. Voici une -_ronde_, dit-il en désignant une casse et y prenant un M, une _ronde_ -de cicéro qui n'a pas encore été dégommée. - -David s'aperçut qu'il n'y avait pas moyen de discuter avec son père. Il -fallait tout admettre ou tout refuser, il se trouvait entre un non et -un oui. Le vieil Ours avait compris dans l'inventaire jusqu'aux cordes -de l'étendage. La plus petite ramette, les ais, les jattes, la pierre -et les brosses à laver, tout était chiffré avec le scrupule d'un avare. -Le total allait à trente mille francs, y compris le brevet de maître -imprimeur et l'achalandage. David se demandait en lui-même si l'affaire -était ou non faisable. En voyant son fils muet sur le chiffre, le -vieux Séchard devint inquiet; car il préférait un débat violent à une -acceptation silencieuse. En ces sortes de marchés, le débat annonce un -négociant capable qui défend ses intérêts. _Qui tope à tout_, disait -le vieux Séchard, _ne paye rien_. Tout en épiant la pensée de son -fils, il fit le dénombrement des méchants ustensiles nécessaires à -l'exploitation d'une imprimerie en province; il amena successivement -David devant une presse à satiner, une presse à rogner pour faire les -ouvrages de ville, et il lui en vanta l'usage et la solidité. - -—Les vieux outils sont toujours les meilleurs, dit-il. On devrait en -imprimerie les payer plus cher que les neufs, comme cela se fait chez -les batteurs d'or. - -D'épouvantables vignettes représentant des Hymens, des Amours, des -morts qui soulevaient la pierre de leurs sépulcres en décrivant un V -ou un M, d'énormes cadres à masques pour les affiches de spectacles, -devinrent, par l'effet de l'éloquence avinée de Jérôme-Nicolas, des -objets de la plus immense valeur. Il dit à son fils que les habitudes -des gens de province étaient si fortement enracinées, qu'il essaierait -en vain de leur donner de plus belles choses. Lui, Jérôme-Nicolas -Séchard, avait tenté de leur vendre des almanachs meilleurs que le -_Double Liégeois_ imprimé sur du papier à sucre! eh! bien, le vrai -_Double Liégeois_ avait été préféré aux plus magnifiques almanachs. -David reconnaîtrait bientôt l'importance de ces vieilleries, en les -vendant plus cher que les plus coûteuses nouveautés. - -—Ha! ha! mon garçon, la province est la province, et Paris est Paris. -Si un homme de l'Houmeau t'arrive pour faire faire son billet de -mariage, et que tu le lui imprimes sans un Amour avec des guirlandes, -il ne se croira point marié, et te le rapportera s'il n'y voit -qu'un _M_, comme chez tes messieurs Didot, qui sont la gloire de la -typographie, mais dont les inventions ne seront pas adoptées avant cent -ans dans les provinces. Et voilà. - -Les gens généreux font de mauvais commerçants. David était une de ces -natures pudiques et tendres qui s'effraient d'une discussion, et qui -cèdent au moment où l'adversaire leur pique un peu trop le cœur. Ses -sentiments élevés et l'empire que le vieil ivrogne avait conservé sur -lui le rendaient encore plus impropre à soutenir un débat d'argent -avec son père, surtout quand il lui croyait les meilleures intentions; -car il attribua d'abord la voracité de l'intérêt à l'attachement que -le pressier avait pour ses outils. Cependant, comme Jérôme-Nicolas -Séchard avait eu le tout de la veuve Rouzeau pour dix mille francs -en assignats, et qu'en l'état actuel des choses trente mille francs -étaient un prix exorbitant, le fils s'écria:—Mon père, vous m'égorgez! - -—Moi qui t'ai donné la vie?... dit le vieil ivrogne en levant la main -vers l'étendage. Mais, David, à quoi donc évalues-tu le brevet? Sais-tu -ce que vaut le Journal d'Annonces à dix sous la ligne, privilége qui, à -lui seul, a rapporté cinq cents francs le mois dernier? Mon gars, ouvre -les livres, vois ce que produisent les affiches et les registres de la -Préfecture, la pratique de la Mairie et celle de l'Évêché! Tu es un -fainéant qui ne veut pas faire sa fortune. Tu marchandes le cheval qui -doit te conduire à quelque beau domaine comme celui de Marsac. - -A cet inventaire était joint un acte de société entre le père et le -fils. Le bon père louait à la société sa maison pour une somme de douze -cents francs, quoiqu'il ne l'eût achetée que six mille livres, et il -s'y réservait une des deux chambres pratiquées dans les mansardes. Tant -que David Séchard n'aurait pas remboursé les trente mille francs, les -bénéfices se partageraient par moitié; le jour où il aurait remboursé -cette somme à son père, il deviendrait seul et unique propriétaire de -l'imprimerie. David estima le brevet, la clientèle et le journal, -sans s'occuper des outils; il crut pouvoir se libérer et accepta ces -conditions. Habitué aux finasseries de paysan, et ne connaissant rien -aux larges calculs des Parisiens, le père fut étonné d'une si prompte -conclusion. - -—Mon fils se serait-il enrichi? se dit-il, ou invente-t-il en ce moment -de ne pas me payer? Dans cette pensée, il le questionna pour savoir -s'il apportait de l'argent, afin de le lui prendre en à-compte. La -curiosité du père éveilla la défiance du fils. David resta boutonné -jusqu'au menton. Le lendemain, le vieux Séchard fit transporter par son -apprenti dans la chambre au deuxième étage ses meubles qu'il comptait -faire apporter à sa campagne par les charrettes qui y reviendraient -à vide. Il livra les trois chambres du premier étage tout nues à -son fils, de même qu'il le mit en possession de l'imprimerie sans -lui donner un centime pour payer les ouvriers. Quand David pria son -père, en sa qualité d'associé, de contribuer à la mise nécessaire à -l'exploitation commune, le vieux pressier fit l'ignorant. Il ne s'était -pas obligé, dit-il, à donner de l'argent en donnant son imprimerie; sa -mise de fonds était faite. Pressé par la logique de son fils, il lui -répondit que, quand il avait acheté l'imprimerie à la veuve Rouzeau, -il s'était tiré d'affaire sans un sou. Si lui, pauvre ouvrier dénué de -connaissances, avait réussi, un élève de Didot ferait encore mieux. -D'ailleurs David avait gagné de l'argent qui provenait de l'éducation -payée à la sueur du front de son vieux père, il pouvait bien l'employer -aujourd'hui. - -—Qu'as-tu fait de tes _banques_? lui dit-il en revenant à la charge -afin d'éclaircir le problème que le silence de son fils avait laissé la -veille indécis. - -—Mais n'ai-je pas eu à vivre, n'ai-je pas acheté des livres? répondit -David indigné. - -—Ah! tu achetais des livres? tu feras de mauvaises affaires. Les gens -qui achètent des livres ne sont guère propres à en imprimer, répondit -l'Ours. - -David éprouva la plus horrible des humiliations, celle que cause -l'abaissement d'un père: il lui fallut subir le flux de raisons viles, -pleureuses, lâches, commerciales par lesquelles le vieil avare formula -son refus. Il refoula ses douleurs dans son âme, en se voyant seul, -sans appui, en trouvant un spéculateur dans son père que, par curiosité -philosophique, il voulut connaître à fond. Il lui fit observer qu'il -ne lui avait jamais demandé compte de la fortune de sa mère. Si cette -fortune ne pouvait entrer en compensation du prix de l'imprimerie, elle -devait au moins servir à l'exploitation en commun. - -—La fortune de ta mère, dit le vieux Séchard, mais c'était son -intelligence et sa beauté! - -A cette réponse, David devina son père tout entier, et comprit -que, pour en obtenir un compte, il faudrait lui intenter un procès -interminable, coûteux et déshonorant. Ce noble cœur accepta le fardeau -qui allait peser sur lui, car il savait avec combien de peines il -acquitterait les engagements pris envers son père. - -—Je travaillerai, se dit-il. Après tout, si j'ai du mal, le bonhomme en -a eu. Ne sera-ce pas d'ailleurs travailler pour moi-même? - -—Je te laisse un trésor, dit le père inquiet du silence de son fils. - -David demanda quel était ce trésor. - -—Marion, dit le père. - -Marion était une grosse fille de campagne indispensable à -l'exploitation de l'imprimerie: elle trempait le papier et le -rognait, faisait les commissions et la cuisine, blanchissait le -linge, déchargeait les voitures de papier, allait toucher l'argent et -nettoyait les tampons. Si Marion eût su lire, le vieux Séchard l'aurait -mise à la composition. - -Le père partit à pied pour la campagne. Quoique très-heureux de -sa vente, déguisée sous le nom d'association, il était inquiet de -la manière dont il serait payé. Après les angoisses de la vente, -viennent toujours celles de sa réalisation. Toutes les passions sont -essentiellement jésuitiques. Cet homme, qui regardait l'instruction -comme inutile, s'efforça de croire à l'influence de l'instruction. -Il hypothéquait ses trente mille francs sur les idées d'honneur que -l'éducation devait avoir développées chez son fils. En jeune homme -bien élevé, David suerait sang et eau pour payer ses engagements, ses -connaissances lui feraient trouver des ressources, il s'était montré -plein de beaux sentiments, il payerait! Beaucoup de pères, qui agissent -ainsi, croient avoir agi paternellement, comme le vieux Séchard avait -fini par se le persuader en atteignant son vignoble situé à Marsac, -petit village à quatre lieues d'Angoulême. Ce domaine, où le précédent -propriétaire avait bâti une jolie habitation, s'était augmenté d'année -en année depuis 1809, époque où le vieil Ours l'avait acquis. Il y -échangea les soins du pressoir contre ceux de la presse, et il était, -comme il le disait, depuis trop long-temps dans les vignes pour ne pas -s'y bien connaître. - -Pendant la première année de sa retraite à la campagne, le père Séchard -montra une figure soucieuse au-dessus de ses échalas; car il était -toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait au milieu de son -atelier. Ces trente mille francs inespérés le grisaient encore plus -que la purée septembrale, il les maniait idéalement entre ses pouces. -Moins la somme était due, plus il désirait l'encaisser. Aussi, souvent -accourait-il de Marsac à Angoulême, attiré par ses inquiétudes. Il -gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est assise la ville, -il entrait dans l'atelier pour voir si son fils se tirait d'affaire. -Or les presses étaient à leurs places; l'unique apprenti, coiffé d'un -bonnet de papier, décrassait les tampons; le vieil Ours entendait crier -une presse sur quelque billet de faire part, il reconnaissait ses vieux -caractères, il apercevait son fils et le prote, chacun lisant dans sa -cage un livre que l'Ours prenait pour des épreuves. Après avoir dîné -avec David, il retournait alors à son domaine de Marsac en ruminant -ses craintes. L'avarice a comme l'amour un don de seconde vue sur les -futurs contingents, elle les flaire, elle les presse. Loin de l'atelier -où l'aspect de ses outils le fascinait en le reportant aux jours où -il faisait fortune, le vigneron trouvait chez son fils d'inquiétants -symptômes d'inactivité. Le nom de _Cointet frères_ l'effarouchait, -il le voyait dominant celui de _Séchard et fils_. Enfin il sentait -le vent du malheur. Ce pressentiment était juste, le malheur planait -sur la maison Séchard. Mais les avares ont un dieu. Par un concours -de circonstances imprévues, ce dieu devait faire trébucher dans -l'escarcelle de l'ivrogne le prix de sa vente usuraire. Voici pourquoi -l'imprimerie Séchard tombait, malgré ses éléments de prospérité. - -Indifférent à la réaction religieuse que produisait la Restauration -dans le gouvernement, mais également insouciant du Libéralisme, -David gardait la plus nuisible des neutralités en matière politique -et religieuse. Il se trouvait dans un temps où les commerçants de -province devaient professer une opinion afin d'avoir des chalands, -car il fallait opter entre la pratique des Libéraux et celle des -Royalistes. Un amour qui vint au cœur de David et ses préoccupations -scientifiques, son beau naturel l'empêchèrent d'avoir cette âpreté -au gain qui constitue le vrai commerçant, et qui lui eût fait -étudier les différences qui distinguent l'industrie provinciale de -l'industrie parisienne. Les nuances si tranchées dans les Départements -disparaissent dans le grand mouvement de Paris. Ses concurrents, les -frères Cointet se mirent à l'unisson des opinions monarchiques, ils -firent ostensiblement maigre, hantèrent la cathédrale, cultivèrent les -prêtres, et réimprimèrent les premiers livres religieux dont le besoin -se fit sentir. Les Cointet prirent ainsi l'avance dans cette branche -lucrative, et calomnièrent David Séchard en l'accusant de libéralisme -et d'athéisme. Comment, disaient-ils, employer un homme qui avait -pour père un septembriseur, un ivrogne, un bonapartiste, un vieil -avare qui devait lui laisser des monceaux d'or? Ils étaient pauvres, -chargés de famille, tandis que David était garçon et serait puissamment -riche; aussi n'en prenait-il qu'à son aise, etc. Influencés par ces -accusations portées contre David, la Préfecture et l'Évêché finirent -par donner le privilége de leurs impressions aux frères Cointet. -Bientôt ces avides antagonistes, enhardis par l'incurie de leur -rival, créèrent un second journal d'annonces. La vieille imprimerie -fut réduite aux impressions de la ville, et le produit de sa feuille -d'annonces diminua de moitié. Riche de gains considérables réalisés -sur les livres d'église et de piété, la maison Cointet proposa bientôt -aux Séchard de leur acheter leur journal, afin d'avoir les annonces -du département et les insertions judiciaires sans partage. Aussitôt -que David eut transmis cette nouvelle à son père, le vieux vigneron, -épouvanté déjà par les progrès de la maison Cointet, fondit de Marsac -sur la place du Mûrier avec la rapidité du corbeau qui a flairé les -cadavres d'un champ de bataille. - -—Laisse-moi manœuvrer les Cointet, ne te mêle pas de cette affaire, -dit-il à son fils. - -Le vieillard eut bientôt deviné l'intérêt des Cointet, il les effraya -par la sagacité de ses aperçus. Son fils commettait une sottise qu'il -venait empêcher, disait-il.—Sur quoi reposera notre clientèle, s'il -cède notre journal? Les avoués, les notaires, tous les négociants de -l'Houmeau seront libéraux; les Cointet ont voulu nuire aux Séchard en -les accusant de Libéralisme, ils leur ont ainsi préparé une planche -de salut, les annonces des Libéraux resteront aux Séchard! Vendre le -journal! mais autant vendre matériel et brevet. Il demandait alors -aux Cointet soixante mille francs de l'imprimerie pour ne pas ruiner -son fils: il aimait son fils, il défendait son fils. Le vigneron se -servit de son fils comme les paysans se servent de leurs femmes: son -fils voulait ou ne voulait pas, selon les propositions qu'il arrachait -une à une aux Cointet, et il les amena, non sans efforts, à donner une -somme de vingt-deux mille francs pour le _Journal de la Charente_. -Mais David dut s'engager à ne jamais imprimer quelque journal que ce -fût, sous peine de trente mille francs de dommages-intérêts. Cette -vente était le suicide de l'imprimerie Séchard; mais le vigneron ne -s'en inquiétait guère. Après le vol vient toujours l'assassinat. Le -bonhomme comptait appliquer cette somme au payement de son fonds; et, -pour la palper, il aurait donné David par-dessus le marché, d'autant -plus que ce gênant fils avait droit à la moitié de ce trésor inespéré. -En dédommagement, le généreux père lui abandonna l'imprimerie, mais en -maintenant le loyer de la maison aux fameux douze cents francs. - -Depuis la vente du journal aux Cointet, le vieillard vint rarement en -ville, il allégua son grand âge; mais la raison véritable était le peu -d'intérêt qu'il portait à une imprimerie qui ne lui appartenait plus. -Néanmoins il ne put entièrement répudier la vieille affection qu'il -portait à ses outils. Quand ses affaires l'amenaient à Angoulême, -il eût été très-difficile de décider qui l'attirait le plus dans sa -maison, ou de ses presses en bois ou de son fils, auquel il venait -par forme demander ses loyers. Son ancien prote, devenu celui des -Cointet, savait à quoi s'en tenir sur cette générosité paternelle; -il disait que ce fin renard se ménageait ainsi le droit d'intervenir -dans les affaires de son fils, en devenant créancier privilégié par -l'accumulation des loyers. - -La nonchalante incurie de David Séchard avait des causes qui -peindront le caractère de ce jeune homme. Quelques jours après son -installation dans l'imprimerie paternelle, il avait rencontré l'un -de ses amis de collége, alors en proie à la plus profonde misère. -L'ami de David Séchard était un jeune homme, alors âgé d'environ -vingt et un ans, nommé Lucien Chardon, et fils d'un ancien chirurgien -des armées républicaines mis hors de service par une blessure. La -nature avait fait un chimiste de monsieur Chardon le père, et le -hasard l'avait établi pharmacien à Angoulême. La mort le surprit au -milieu des préparatifs nécessités par une lucrative découverte à la -recherche de laquelle il avait consumé plusieurs années d'études -scientifiques. Il voulait guérir toute espèce de goutte. La goutte -est la maladie des riches; et comme les riches payent cher la santé -quand ils en sont privés, il avait choisi ce problème à résoudre parmi -tous ceux qui s'étaient offerts à ses méditations. Placé entre la -science et l'empirisme, feu Chardon comprit que la science pouvait -seule assurer sa fortune: il avait donc étudié les causes de la -maladie, et basé son remède sur un certain régime qui l'appropriait -à chaque tempérament. Il était mort pendant un séjour à Paris, où -il sollicitait l'approbation de l'Académie des sciences, et perdit -ainsi le fruit de ses travaux. Pressentant sa fortune, le pharmacien -ne négligeait rien pour l'éducation de son fils et de sa fille, en -sorte que l'entretien de sa famille avait constamment dévoré les -produits de sa pharmacie. Ainsi, non-seulement il laissa ses enfants -dans la misère, mais encore, pour leur malheur, il les avait élevés -dans l'espérance de destinées brillantes qui s'éteignirent avec lui. -L'illustre Desplein, qui lui donna des soins, le vit mourir dans des -convulsions de rage. Cette ambition eut pour principe le violent amour -que l'ancien chirurgien portait à sa femme, dernier rejeton de la -famille de Rubempré, miraculeusement sauvé par lui de l'échafaud en -1793. Sans que la jeune fille eût voulu consentir à ce mensonge, il -avait gagné du temps en la disant enceinte. Après s'être en quelque -sorte créé le droit de l'épouser, il l'épousa malgré leur commune -pauvreté. Ses enfants, comme tous les enfants de l'amour, eurent pour -tout héritage la merveilleuse beauté de leur mère, présent si souvent -fatal quand la misère l'accompagne. Ces espérances, ces travaux, ces -désespoirs si vivement épousés avaient profondément altéré la beauté -de madame Chardon, de même que les lentes dégradations de l'indigence -avaient changé ses mœurs; mais son courage et celui de ses enfants -égala leur infortune. La pauvre veuve vendit la pharmacie, située -dans la Grand'rue de l'Houmeau, le principal faubourg d'Angoulême. Le -prix de la pharmacie lui permit de se constituer trois cents francs -de rente, somme insuffisante pour sa propre existence; mais elle et -sa fille acceptèrent leur position sans en rougir, et se vouèrent à -des travaux mercenaires. La mère gardait les femmes en couche, et ses -bonnes façons la faisaient préférer à toute autre dans les maisons -riches, où elle vivait sans rien coûter à ses enfants, tout en gagnant -vingt sous par jour. Pour éviter à son fils le désagrément de voir -sa mère dans un pareil abaissement de condition, elle avait pris le -nom de madame Charlotte. Les personnes qui réclamaient ses soins -s'adressaient à monsieur Postel, le successeur de monsieur Chardon. -La sœur de Lucien travaillait chez une blanchisseuse de fin, sa -voisine, et gagnait environ quinze sous par jour; elle conduisait les -ouvrières et jouissait, dans l'atelier, d'une espèce de suprématie -qui la sortait un peu de la classe des grisettes. Les faibles produits -de leur travail, joints aux trois cents livres de rente de madame -Chardon, arrivaient environ à huit cents francs par an, avec lesquels -ces trois personnes devaient vivre, s'habiller et se loger. La -stricte économie de ce ménage rendait à peine suffisante cette somme, -presque entièrement absorbée par Lucien. Madame Chardon et sa fille -Ève croyaient en Lucien comme la femme de Mahomet crut en son mari; -leur dévouement à son avenir était sans bornes. Cette pauvre famille -demeurait à l'Houmeau dans un logement loué pour une très-modique somme -par le successeur de monsieur Chardon, et situé au fond d'une cour -intérieure, au-dessus du laboratoire. Lucien y occupait une misérable -chambre en mansarde. Stimulé par un père qui, passionné pour les -sciences naturelles, l'avait d'abord poussé dans cette voie, Lucien fut -un des plus brillants élèves du collége d'Angoulême, où il se trouvait -en Troisième lorsque Séchard y finissait ses études. - -Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collége, Lucien, -fatigué de boire à la grossière coupe de la misère, était sur le point -de prendre un de ces partis extrêmes auxquels on se décide à vingt -ans. Quarante francs par mois que David donna généreusement à Lucien -en s'offrant à lui apprendre le métier de prote, quoiqu'un prote lui -fût parfaitement inutile, sauva Lucien de son désespoir. Les liens -de leur amitié de collége ainsi renouvelés se resserrèrent bientôt -par les similitudes de leurs destinées et par les différences de -leurs caractères. Tous deux, l'esprit gros de plusieurs fortunes, ils -possédaient cette haute intelligence qui met l'homme de plain-pied -avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond de la société. -Cette injustice du sort fut un lien puissant. Puis tous deux étaient -arrivés à la poésie par une pente différente. Quoique destiné aux -spéculations les plus élevées des sciences naturelles, Lucien se -portait avec ardeur vers la gloire littéraire; tandis que David, que -son génie méditatif prédisposait à la poésie, inclinait par goût vers -les sciences exactes. Cette interposition des rôles engendra comme une -fraternité spirituelle. Lucien communiqua bientôt à David les hautes -vues qu'il tenait de son père sur les applications de la Science à -l'Industrie, et David fit apercevoir à Lucien les routes nouvelles -où il devait s'engager dans la littérature pour s'y faire un nom et -une fortune. L'amitié de ces deux jeunes gens devint en peu de jours -une de ces passions qui ne naissent qu'au sortir de l'adolescence. -David entrevit bientôt la belle Ève, et s'en éprit, comme se prennent -les esprits mélancoliques et méditatifs. L'_Et nunc et semper et in -secula seculorum_ de la liturgie est la devise de ces sublimes poètes -inconnus dont les œuvres consistent en de magnifiques épopées enfantées -et perdues entre deux cœurs! Quand l'amant eut pénétré le secret des -espérances que la mère et la sœur de Lucien mettaient en ce beau front -de poète, quand leur dévouement aveugle lui fut connu, il trouva -doux de se rapprocher de sa maîtresse en partageant ses immolations -et ses espérances. Lucien fut donc pour David un frère choisi. Comme -les Ultras qui voulaient être plus royalistes que le Roi, David outra -la foi que la mère et la sœur de Lucien avaient en son génie, il le -gâta comme une mère gâte son enfant. Durant une de ces conversations -où, pressés par le défaut d'argent qui leur liait les mains, ils -ruminaient, comme tous les jeunes gens, les moyens de réaliser une -prompte fortune en secouant tous les arbres déjà dépouillés par les -premiers venus sans en obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux -idées émises par son père. Monsieur Chardon avait parlé de réduire de -moitié le prix du sucre par l'emploi d'un nouvel agent chimique, et de -diminuer d'autant le prix du papier, en tirant de l'Amérique certaines -matières végétales analogues à celles dont se servent les Chinois -et qui coûtaient peu. David s'empara de cette idée en y voyant une -fortune, et considéra Lucien comme un bienfaiteur envers lequel il ne -pourrait jamais s'acquitter. - -Chacun devine combien les pensées dominantes et la vie intérieure des -deux amis les rendaient impropres à gérer une imprimerie. Loin de -rapporter quinze à vingt mille francs, comme celle des frères Cointet, -imprimeurs-libraires de l'Évêché, propriétaires du _Courrier de la -Charente_, désormais le seul journal du département, l'imprimerie -de Séchard fils produisait à peine trois cents francs par mois, -sur lesquels il fallait prélever le traitement du prote, les gages -de Marion, les impositions, le loyer; ce qui réduisait David à une -centaine de francs par mois. Des hommes actifs et industrieux auraient -renouvelé les caractères, acheté des presses en fer, se seraient -procuré dans la librairie parisienne des ouvrages qu'ils eussent -imprimés à bas prix; mais le maître et le prote, perdus dans les -absorbants travaux de l'intelligence, se contentaient des ouvrages -que leur donnaient leurs derniers clients. Les frères Cointet avaient -fini par connaître le caractère et les mœurs de David, ils ne le -calomniaient plus; au contraire, une sage politique leur conseillait de -laisser vivoter cette imprimerie, et de l'entretenir dans une honnête -médiocrité, pour qu'elle ne tombât point entre les mains de quelque -redoutable antagoniste; ils y envoyaient eux-mêmes les ouvrages dits de -ville. Ainsi, sans le savoir, David Séchard n'existait, commercialement -parlant, que par un habile calcul de ses concurrents. Heureux de ce -qu'ils nommaient sa manie, les Cointet avaient pour lui des procédés -en apparence pleins de droiture et de loyauté; mais ils agissaient, en -réalité, comme l'administration des Messageries, lorsqu'elle simule une -concurrence pour en éviter une véritable. - -L'extérieur de la maison Séchard était en harmonie avec la crasse -avarice qui régnait à l'intérieur, où le vieil Ours n'avait jamais -rien réparé. La pluie, le soleil, les intempéries de chaque saison -avaient donné l'aspect d'un vieux tronc d'arbre à la porte de l'allée, -tant elle était sillonnée de fentes inégales. La façade, mal bâtie en -pierres et en briques mêlées sans symétrie, semblait plier sous le -poids d'un toit vermoulu surchargé de ces tuiles creuses qui composent -toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage vermoulu -était garni de ces énormes volets maintenus par les épaisses traverses -qu'exige la chaleur du climat. Il eût été difficile de trouver dans -tout Angoulême une maison aussi lézardée que celle-là, qui ne tenait -plus que par la force du ciment. Imaginez cet atelier clair aux deux -extrémités, sombre au milieu, ses murs couverts d'affiches, bruni, en -bas par le contact des ouvriers qui y avaient roulé depuis trente ans, -son attirail de cordes au plancher, ses piles de papier, ses vieilles -presses, ses tas de pavés à charger les papiers trempés, ses rangs de -casses, et au bout les deux cages où, chacun de leur côté, se tenaient -le maître et le prote; vous comprendrez alors l'existence des deux amis. - -En 1821, dans les premiers jours du moi de mai, David et Lucien étaient -près du vitrage de la cour au moment où, vers deux heures, leurs quatre -ou cinq ouvriers quittèrent l'atelier pour aller dîner. Quand le maître -vit son apprenti fermant la porte à sonnette qui donnait sur la rue, -il emmena Lucien dans la cour, comme si la senteur des papiers, des -encriers, des presses et des vieux bois lui eût été insupportable. -Tous deux s'assirent sous un berceau d'où leurs yeux pouvaient voir -quiconque entrerait dans l'atelier. Les rayons du soleil qui se -jouaient dans les pampres de la treille caressèrent les deux poètes -en les enveloppant de sa lumière comme d'une auréole. Le contraste -produit par l'opposition de ces deux caractères et de ces deux figures -fut alors si vigoureusement accusé, qu'il aurait séduit la brosse d'un -grand peintre. David avait les formes que donne la nature aux êtres -destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste -était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de -toutes ses formes. Son visage, brun de ton, coloré, gras, supporté -par un gros cou, enveloppé d'une abondante forêt de cheveux noirs, -ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau; -mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres -épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure d'un nez carré, -fendu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout! le feu continu -d'un unique amour, la sagacité du penseur, l'ardente mélancolie d'un -esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon, en en -pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des -jouissances tout idéales en y portant les clartés de l'analyse. Si l'on -devinait dans cette face les éclairs du génie qui s'élance, on voyait -aussi les cendres auprès du volcan; l'espérance s'y éteignait dans un -profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut -de fortune maintiennent tant d'esprits supérieurs. Auprès du pauvre -imprimeur, à qui son état, quoique si voisin de l'intelligence, donnait -des nausées, auprès de ce Silène lourdement appuyé sur lui-même qui -buvait à longs traits dans la coupe de la science et de la poésie, en -s'enivrant afin d'oublier les malheurs de la vie de province, Lucien -se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le -Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté -antique: c'était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des -femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d'amour, -et dont le blanc le disputait en fraîcheur à celui d'un enfant. Ces -beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un pinceau -chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait -un duvet soyeux dont la couleur s'harmoniait à celle d'une blonde -chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans -ses tempes d'un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte -dans son menton court, relevé sans brusquerie. Le sourire des anges -tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents. -Il avait les mains de l'homme bien né, des mains élégantes, à un -signe desquelles les hommes devaient obéir et que les femmes aiment -à baiser. Lucien était mince et de taille moyenne. A voir ses pieds, -un homme aurait été d'autant plus tenté de le prendre pour une jeune -fille déguisée, que, semblable à la plupart des hommes fins, pour ne -pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d'une -femme. Cet indice, rarement trompeur, était vrai chez Lucien, que la -pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il analysait l'état -actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière -aux diplomates qui croient que le succès est la justification de tous -les moyens, quelque honteux qu'ils soient. L'un des malheurs auxquels -sont soumises les grandes intelligences, c'est de comprendre forcément -toutes choses, les vices aussi bien que les vertus. - -Ces deux jeunes gens jugeaient la société d'autant plus souverainement -qu'ils s'y trouvaient placés plus bas, car les hommes méconnus se -vengent de l'humilité de leur position par la hauteur de leur coup -d'œil. Mais aussi leur désespoir était d'autant plus amer qu'ils -allaient ainsi plus rapidement là où les portait leur véritable -destinée. Lucien avait beaucoup lu, beaucoup comparé; David avait -beaucoup pensé, beaucoup médité. Malgré les apparences d'une santé -vigoureuse et rustique, l'imprimeur était un génie mélancolique et -maladif, il doutait de lui-même; tandis que Lucien, doué d'un esprit -entreprenant, mais mobile, avait une audace en désaccord avec sa -tournure molle, presque débile, mais pleine de grâces féminines. Lucien -avait au plus haut degré le caractère gascon, hardi, brave, aventureux, -qui s'exagère le bien et amoindrit le mal, qui ne recule point devant -une faute s'il y a profit, et qui se moque du vice s'il s'en fait un -marchepied. Ces dispositions d'ambitieux étaient alors comprimées par -les belles illusions de la jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers -les nobles moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant -tous les autres. Il n'était encore aux prises qu'avec ses désirs et -non avec les difficultés de la vie, avec sa propre puissance et non -avec la lâcheté des hommes, qui est d'un fatal exemple pour les esprits -mobiles. Vivement séduit par le brillant de l'esprit de Lucien, David -l'admirait tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la -furie française. Cet homme juste avait un caractère timide en désaccord -avec sa forte constitution, mais il ne manquait point de la persistance -des hommes du Nord. S'il entrevoyait toutes les difficultés, il se -promettait de les vaincre sans se rebuter; et, s'il avait la fermeté -d'une vertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d'une -inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l'un des deux -aimait avec idolâtrie, et c'était David. Aussi Lucien commandait-il -en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté -physique de son ami comportait une supériorité qu'il acceptait en se -trouvant lourd et commun. - -—Au bœuf l'agriculture patiente, à l'oiseau la vie insouciante, se -disait l'imprimeur. Je serai le bœuf, Lucien sera l'aigle. - -Depuis environ trois ans, les deux amis avaient donc confondu leurs -destinées si brillantes dans l'avenir. Il lisaient les grandes œuvres -qui apparurent depuis la paix sur l'horizon littéraire et scientifique, -les ouvrages de Schiller, de Gœthe, de lord Byron, de Walter Scott, -de Jean Paul, de Berzélius, de Davy, de Cuvier, de Lamartine, etc. Il -s'échauffaient à ces grands foyers, ils s'essayaient en des œuvres -avortées ou prises, quittées et reprises avec ardeur. Ils travaillaient -continuellement sans lasser les inépuisables forces de la jeunesse. -Également pauvres, mais dévorés par l'amour de l'art et de la science, -ils oubliaient la misère présente en s'occupant à jeter les fondements -de leur renommée. - -—Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris? dit l'imprimeur -en tirant de sa poche un petit volume in-18. Écoute! - -David lut, comme savent lire les poètes, l'idylle d'André de Chénier -intitulée Néère, puis celle du Jeune Malade, puis l'élégie sur le -suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes. - -—Voilà donc ce qu'est André de Chénier! s'écria Lucien à plusieurs -reprises. Il est désespérant, répétait-il pour la troisième fois quand -David trop ému pour continuer lui laissa prendre le volume.—Un poète -retrouvé par un poète! dit-il en voyant la signature de la préface. - -—Après avoir produit ce volume, reprit David, Chénier croyait n'avoir -rien fait qui fût digne d'être publié. - -Lucien lut à son tour l'épique morceau de l'Aveugle et plusieurs -élégies. Quand il tomba sur le fragment: - - S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre? - -il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient -avec idolâtrie. Les pampres s'étaient colorés, les vieux murs de la -maison, fendillés, bossues, inégalement traversés par d'ignobles -lézardes, avaient été revêtus de cannelures, de bossages, de -bas-reliefs et des innombrables chefs-d'œuvre de je ne sais quelle -architecture par les doigts d'une fée. La fantaisie avait secoué ses -fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d'André -Chénier était devenue pour David son Ève adorée, et pour Lucien -une grande dame qu'il courtisait. La poésie avait secoué les pans -majestueux de sa robe étoilée sur l'atelier où grimaçaient les Singes -et les Ours de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux -amis n'avaient ni faim ni soif; la vie leur était un rêve d'or, ils -avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds. Ils apercevaient -ce coin d'horizon bleuâtre indiqué du doigt par l'Espérance à ceux dont -la vie est orageuse, et auxquels sa voix de sirène dit: «Allez, volez, -vous échapperez au malheur par cet espace d'or, d'argent ou d'azur.» -En ce moment l'apprenti de l'imprimerie ouvrit la petite porte vitrée -qui donnait de l'atelier dans la cour, et désigna les deux amis à un -inconnu qui s'avança vers eux en les saluant. - -—Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici -un mémoire que je désirerais faire imprimer, voudriez-vous évaluer ce -qu'il coûtera? - -—Monsieur, nous n'imprimons pas des manuscrits si considérables, -répondit David sans regarder le cahier, voyez messieurs Cointet. - -—Mais nous avons cependant un très-joli caractère qui pourrait -convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit. Il faudrait que vous -eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser votre -ouvrage pour estimer les frais d'impression. - -—N'est-ce pas à monsieur Lucien Chardon que j'ai l'honneur?..... - -—Oui, monsieur, répondit le prote. - -—Je suis heureux, monsieur, dit l'auteur, d'avoir pu rencontrer un -jeune poète promis à de si belles destinées. Je suis envoyé par madame -de Bargeton. - -En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots pour -exprimer sa reconnaissance de l'intérêt que lui portait madame de -Bargeton. David remarqua la rougeur et l'embarras de son ami, qu'il -laissa soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard, auteur -d'un mémoire sur la culture des vers à soie, et que la vanité poussait -à se faire imprimer pour pouvoir être lu par ses collègues de la -Société d'agriculture. - -—Hé! bien, Lucien, dit David quand le gentilhomme s'en alla, -aimerais-tu madame de Bargeton? - -—Éperdument! - -—Mais vous êtes plus séparés l'un de l'autre par les préjugés que si -vous étiez, elle à Pékin, toi dans le Groenland. - -—La volonté de deux amants triomphe de tout, dit Lucien en baissant les -yeux. - -—Tu nous oublieras, répondit le craintif amant de la belle Ève. - -—Peut-être t'ai-je, au contraire, sacrifié ma maîtresse, s'écria Lucien. - -—Que veux-tu dire? - -—Malgré mon amour, malgré les divers intérêts qui me portent à -m'impatroniser chez elle, je lui ai dit que je n'y retournerais jamais -si un homme de qui les talents étaient supérieurs aux miens, dont -l'avenir devait être glorieux, si David Séchard, mon frère, mon ami, -n'y était reçu. Je dois trouver une réponse à la maison. Mais quoique -tous les aristocrates soient invités ce soir pour m'entendre lire des -vers, si la réponse est négative, je ne remettrai jamais les pieds chez -madame de Bargeton. - -David serra violemment la main de Lucien, après s'être essuyé les yeux. -Six heures sonnèrent. - -—Ève doit être inquiète, adieu, dit brusquement Lucien. - -Il s'échappa, laissant David en proie à l'une de ces émotions que l'on -ne sent aussi complètement qu'à cet âge, surtout dans la situation -où se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de province -n'avait pas encore coupé les ailes. - -—Cœur d'or! s'écria David en accompagnant de l'œil Lucien qui -traversait l'atelier. - -Lucien descendit à l'Houmeau par la belle promenade de Beaulieu, par la -rue du Minage et la Porte-Saint-Pierre. S'il prenait ainsi le chemin -le plus long, dites-vous que la maison de madame de Bargeton était -située sur cette route. Il éprouvait tant de plaisir à passer sous les -fenêtres de cette femme, même à son insu, que depuis deux mois il ne -revenait plus à l'Houmeau par la Porte-Palet. - -En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance qui -séparait Angoulême de l'Houmeau. Les mœurs du pays avaient élevé des -barrières morales bien autrement difficiles à franchir que les rampes -par où descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait de s'introduire -dans l'hôtel de Bargeton en jetant la gloire comme un pont volant -entre la ville et le faubourg, était inquiet de la décision de sa -maîtresse comme un favori qui craint une disgrâce après avoir essayé -d'étendre son pouvoir. Ces paroles doivent paraître obscures à ceux qui -n'ont pas encore observé les mœurs particulières aux cités divisées -en ville haute et ville basse; mais il est d'autant plus nécessaire -d'entrer ici dans quelques explications sur Angoulême, qu'elles feront -comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importants -de cette histoire. - -Angoulême est une vieille ville, bâtie au sommet d'une roche en pain -de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. Ce rocher -tient vers le Périgord à une longue colline qu'il termine brusquement -sur la route de Paris à Bordeaux, en formant une sorte de promontoire -dessiné par trois pittoresques vallées. L'importance qu'avait cette -ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts, -par ses portes et par les restes d'une forteresse assise sur le -piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique -également précieux aux catholiques et aux calvinistes; mais sa force -d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui; en l'empêchant de -s'étaler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du -rocher l'ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où -cette histoire s'y passa, le Gouvernement essayait de pousser la ville -vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la -préfecture, une école de marine, des établissements militaires, en -préparant des routes. Mais le Commerce avait pris les devants ailleurs. -Depuis longtemps le bourg de l'Houmeau s'était agrandi comme une couche -de champignons au pied du rocher et sur les bords de la rivière, le -long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux. Personne -n'ignore la célébrité des papeteries d'Angoulême, qui, depuis trois -siècles, s'étaient forcément établies sur la Charente et sur ses -affluents où elles trouvèrent des chutes d'eau. L'État avait fondé -à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le -roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les entreprises de -voitures publiques, toutes les industries qui vivent par la route -et par la rivière, se groupèrent au bas d'Angoulême pour éviter les -difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les -blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée -de la Charente; puis les magasins d'eaux-de-vie, les dépôts de toutes -les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit -borda la Charente de ses établissements. Le faubourg de l'Houmeau -devint donc une ville industrieuse et riche, une seconde Angoulême -que jalousa la ville haute où restèrent le Gouvernement, l'Évêché, -la justice, l'aristocratie. Ainsi, l'Houmeau, malgré son active et -croissante puissance, ne fut qu'une annexe d'Angoulême. En haut la -Noblesse et le Pouvoir, en bas le Commerce et l'Argent; deux zones -sociales constamment ennemies en tous lieux; aussi est-il difficile de -deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La restauration -avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous -l'Empire. La plupart des maisons du Haut-Angoulême sont habitées ou par -des familles nobles ou par d'antiques familles bourgeoises qui vivent -de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochthone dans -laquelle les étrangers ne sont jamais reçus. A peine si, après deux -cents ans d'habitation, si après une alliance avec l'une des familles -primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit -adoptée; aux yeux des indigènes elle semble être arrivée d'hier dans -le pays. Les Préfets, Les Receveurs-Généraux, les Administrations -qui se sont succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces -vieilles familles perchées sur leur roche comme des corbeaux défiants: -les familles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners; mais quant à les -admettre chez elles, elles s'y sont refusées constamment. Moqueuses, -dénigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se forment -en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne; les -créations du luxe moderne, elles les ignorent. Pour elles, envoyer -un enfant à Paris, c'est vouloir le perdre. Cette prudence peint -les mœurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d'un -royalisme inintelligent, entichées de dévotion plutôt que religieuses, -qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulême -jouit cependant d'une grande réputation dans les provinces adjacentes -pour l'éducation qu'on y reçoit. Les villes voisines y envoient -leurs filles dans les pensions et dans les couvents. Il est facile -de concevoir combien l'esprit de caste influe sur les sentiments qui -divisent Angoulême et l'Houmeau. Le Commerce est riche, la Noblesse -est généralement pauvre; l'une se venge de l'autre par un mépris égal -des deux côtés. La bourgeoisie d'Angoulême épouse cette querelle. Le -marchand de la haute ville dit d'un négociant du faubourg, avec un -accent indéfinissable:—C'est un homme de l'Houmeau! En dessinant la -position de la noblesse en France et lui donnant des espérances qui ne -pouvaient se réaliser sans un bouleversement général, la Restauration -étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la -distance locale, Angoulême de l'Houmeau. La société noble, unie alors -au gouvernement, devint là plus exclusive qu'en tout autre endroit -de la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait assez à un paria. -De là procédaient ces haines sourdes et profondes qui donnèrent une -effroyable unanimité à l'insurrection de 1830, et détruisirent les -éléments d'un durable État Social en France. La morgue de la noblesse -de cour désaffectionna du trône la noblesse de province, autant que -celle-ci désaffectionnait la bourgeoisie, en en froissant toutes -les vanités. Un homme de l'Houmeau, fils d'un pharmacien, introduit -chez Madame de Bargeton, était donc une petite révolution. Quels en -étaient les auteurs? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et -Jouy, Béranger et Chateaubriand, Villemain et M. Aignan, Soumet et -Tissot, Étienne et Davrigny, Benjamin Constant et La Mennais, Cousin -et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations -littéraires, les Libéraux comme les Royalistes. Madame de Bargeton -aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement -déplorée dans Angoulême, mais qu'il est nécessaire de justifier en -esquissant la vie de cette femme née pour être célèbre, maintenue dans -l'obscurité par de fatales circonstances, et dont l'influence détermina -la destinée de Lucien. - -Monsieur de Bargeton était l'arrière-petit-fils d'un Jurat de -Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d'un long -exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de -Bargeton, fut officier dans les Gardes de la Porte, et fit un si grand -mariage d'argent, que, sous Louis XV, son fils fut appelé purement et -simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de Bargeton, petit-fils -de monsieur Mirault-le-Jurat, tint si fort à se conduire en parfait -gentilhomme, qu'il mangea tous les biens de la famille, et en arrêta -la fortune. Deux de ses frères, grands-oncles du Bargeton actuel, -redevinrent négociants, en sorte qu'il se trouve des Mirault dans le -commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois -dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld, était substituée, ainsi -qu'une maison d'Angoulême, appelée l'hôtel de Bargeton, le petit-fils -de monsieur de Bargeton-le-mangeur hérita de ces deux biens. En 1789 il -perdit ses droits utiles, et n'eut plus que le revenu de la terre, qui -valait environ six mille livres de rente. Si son grand-père eût suivi -les glorieux exemples de Bargeton Ier et de Bargeton II, Bargeton -V, qui peut se surnommer le Muet, aurait été marquis de Bargeton; il -se fût allié à quelque grande famille, se serait trouvé duc et pair -comme tant d'autres; tandis qu'en 1805, il fut très-flatté d'épouser -mademoiselle Marie-Louise-Anaïs de Nègrepelisse, fille d'un gentilhomme -oublié depuis longtemps dans sa gentilhommière, quoiqu'il appartînt -à la branche cadette d'une des plus antiques familles du midi de la -France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de saint Louis; mais -le chef de la branche aînée porte l'illustre nom d'Espard, acquis -sous Henri IV par un mariage avec l'héritière de cette famille. Ce -gentilhomme, cadet d'un cadet, vivait sur le bien de sa femme, petite -terre située près de Barbezieux, qu'il exploitait à merveille en allant -vendre son blé au marché, brûlant lui-même son vin, et se moquant des -railleries pourvu qu'il entassât des écus, et que de temps en temps il -pût amplifier son domaine. - -Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspiré -à madame de Bargeton le goût de la musique et de la littérature. -Pendant la Révolution, un abbé Niollant, le meilleur élève de l'abbé -Roze, se cacha dans le petit castel d'Escarbas, en y apportant son -bagage de compositeur. Il avait largement payé l'hospitalité du -vieux gentilhomme en faisant l'éducation de sa fille, Anaïs, nommée -Naïs par abréviation, et qui sans cette aventure eût été abandonnée -à elle-même ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise femme -de chambre. Non-seulement l'abbé était musicien, mais il possédait -des connaissances étendues en littérature, il savait l'italien et -l'allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint à -mademoiselle de Nègrepelisse; il lui expliqua les grandes œuvres -littéraires de la France, de l'Italie et de l'Allemagne, en déchiffrant -avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin, pour combattre le -désœuvrement de la profonde solitude à laquelle les condamnaient les -événements politiques, il lui apprit le grec et le latin, et lui donna -quelque teinture des sciences naturelles. La présence d'une mère ne -modifia point cette mâle éducation chez une jeune personne déjà trop -portée à l'indépendance par la vie champêtre. L'abbé Niollant, âme -enthousiaste et poétique, était surtout remarquable par l'esprit -particulier aux artistes qui comporte plusieurs prisables qualités, -mais qui s'élève au-dessus des idées bourgeoises par la liberté des -jugements et par l'étendue des aperçus. Si, dans le monde, cet esprit -se fait pardonner ses témérités par son originale profondeur, il peut -sembler nuisible dans la vie privée par les écarts qu'il inspire. -L'abbé ne manquait point de cœur, ses idées furent donc contagieuses -pour une jeune fille chez qui l'exaltation naturelle aux jeunes -personnes se trouvait corroborée par la solitude de la campagne. L'abbé -Niollant communiqua sa hardiesse d'examen et sa facilité de jugement -à son élève, sans songer que ces qualités si nécessaires à un homme -deviennent des défauts chez une femme destinée aux humbles occupations -d'une mère de famille. Quoique l'abbé recommandât continuellement à -son élève d'être d'autant plus gracieuse et modeste, que son savoir -était plus étendu, mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellente -opinion d'elle-même, et conçut un robuste mépris pour l'humanité. Ne -voyant autour d'elle que des inférieurs et des gens empressés de lui -obéir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces -fourberies de leur politesse. Flattée dans toutes ses vanités par un -pauvre abbé qui s'admirait en elle comme un auteur dans son œuvre, -elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison qui -l'aidât à se juger. Le manque de compagnie est un des plus grands -inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres -les petits sacrifices exigés par le maintien et la toilette, on perd -l'habitude de se gêner pour autrui. Tout en nous se vicie alors, la -forme et l'esprit. N'étant pas réprimée par le commerce de la société, -la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègrepelisse passa dans -ses manières, dans son regard; elle eut cet air cavalier qui paraît -au premier abord original, mais qui ne sied qu'aux femmes de vie -aventureuse. Ainsi cette éducation, dont les aspérités se seraient -polies dans les hautes régions sociales, devait la rendre ridicule -à Angoulême, alors que ses adorateurs cesseraient de diviniser des -erreurs, gracieuses pendant la jeunesse seulement. Quant à Monsieur de -Nègrepelisse, il aurait donné tous les livres de sa fille pour sauver -un bœuf malade; car il était si avare qu'il ne lui aurait pas accordé -deux liards au delà du revenu auquel elle avait droit, quand même il -eût été question de lui acheter la bagatelle la plus nécessaire à son -éducation. L'abbé mourut en 1802, avant le mariage de sa chère enfant, -mariage qu'il aurait sans doute déconseillé. Le vieux gentilhomme se -trouva bien empêché de sa fille quand l'abbé fut mort. Il se sentit -trop faible pour soutenir la lutte qui allait éclater entre son avarice -et l'esprit indépendant de sa fille inoccupée. Comme toutes les jeunes -personnes sorties de la route tracée où doivent cheminer les femmes, -Naïs avait jugé le mariage et s'en souciait peu. Elle répugnait à -soumettre son intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et -sans grandeur personnelle qu'elle avait pu rencontrer. Elle voulait -commander, et devait obéir. Entre obéir à des caprices grossiers, à -des esprits sans indulgence pour ses goûts, et s'enfuir avec un amant -qui lui plairait, elle n'aurait pas hésité. Monsieur de Nègrepelisse -était encore assez gentilhomme pour craindre une mésalliance. Comme -beaucoup de pères, il se résolut à marier sa fille, moins pour elle que -pour sa propre tranquillité. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme -peu spirituel, incapable de chicaner sur le compte de tutelle qu'il -voulait rendre à sa fille, assez nul d'esprit et de volonté pour que -Naïs pût se conduire à sa fantaisie, assez désintéressé pour l'épouser -sans dot. Mais comment trouver un gendre qui convînt également au -père et à la fille? Un pareil homme était le phénix des gendres. Dans -ce double intérêt, monsieur de Nègrepelisse étudia les hommes de la -province, et monsieur de Bargeton lui parut être le seul qui répondît -à son programme. Monsieur de Bargeton, quadragénaire fort endommagé -par les dissipations de sa jeunesse, était accusé d'une remarquable -impuissance d'esprit; mais il lui restait précisément assez de bons -sens pour gérer sa fortune, et assez de manières pour demeurer dans le -monde d'Angoulême sans y commettre ni gaucheries ni sottises. Monsieur -de Nègrepelisse expliqua tout crûment à sa fille la valeur négative du -mari-modèle qu'il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu'elle -en pouvait tirer pour son propre bonheur: elle épousait un nom, elle -achetait un chaperon, elle conduirait à son gré sa fortune à l'abri -d'une raison sociale, et à l'aide des liaisons que son esprit et sa -beauté lui procureraient à Paris. Naïs fut séduite par la perspective -d'une semblable liberté. Monsieur de Bargeton crut faire un brillant -mariage, en estimant que son beau-père ne tarderait pas à lui laisser -la terre qu'il arrondissait avec amour; mais en ce moment monsieur de -Nègrepelisse paraissait devoir écrire l'épitaphe de son gendre. - -Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans, et son -mari en avait cinquante-huit. Cette disparité choquait d'autant plus -que monsieur de Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis que -sa femme pouvait impunément jouer à la jeune fille, se mettre en -rose, ou se coiffer à l'enfant. Quoique leur fortune n'excédât pas -douze mille livres de rente, elle était classée parmi les six fortunes -les plus considérables de la vieille ville, les négociants et les -administrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur père, dont -madame de Bargeton attendait l'héritage pour aller à Paris, et qui le -fit si bien attendre que son fils mourut avant lui, força monsieur et -madame de Bargeton d'habiter Angoulême, où les brillantes qualités -d'esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de Naïs devaient -se perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules. -En effet, nos ridicules sont en grande partie causés par un beau -sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l'extrême. La -fierté que ne modifie pas l'usage du grand monde devient de la roideur -en se déployant sur de petites choses au lieu de s'agrandir dans un -cercle de sentiments élevés. L'exaltation, cette vertu dans la vertu, -qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les -éclatantes poésies, devient de l'exagération en se prenant aux riens de -la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l'air -est chargé de pensées, où tout se renouvelle, l'instruction vieillit, -le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d'exercice, les -passions se rapetissent en grandissant des choses minimes. Là est la -raison de l'avarice et du commérage qui empestent la vie de province. -Bientôt, l'imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne -la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, -des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées -par des esprits supérieurs, eussent été charmantes. Madame de Bargeton -prenait la lyre à propos d'une bagatelle, sans distinguer les poésies -personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations -incomprises qu'il faut garder pour soi-même. Certes un coucher de -soleil est un grand poème, mais une femme n'est-elle pas ridicule en le -dépeignant à grands mots devant des gens matériels? Il s'y rencontre -de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu'à deux, poète à poète, -cœur à cœur. Elle avait le défaut d'employer de ces immenses phrases -bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des _tartines_ -dans l'argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses -abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle -prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation -où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès -cette époque elle commençait à tout _typiser_, _individualiser_, -_synthétiser_, _dramatiser_, _supérioriser_, _analyser_, _poétiser_, -_prosaïser_, _colossifier_, _angéliser_, _néologiser_, et _tragiquer_; -car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des -travers nouveaux que partagent quelques femmes. Son esprit s'enflammait -d'ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur -ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle s'enthousiasmait pour -tout événement: pour le dévouement d'une sœur grise et l'exécution -des frères Faucher, pour l'Ipsiboé de monsieur d'Arlincourt comme -pour l'Anaconda de Lewis, pour l'évasion de Lavalette comme pour -une de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la -grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, -divin, merveilleux. Elle s'animait, se courrouçait, s'abattait sur -elle-même, s'élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre; ses -yeux se remplissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles -admirations et se consumait en d'étranges dédains. Elle concevait le -pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, -et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée -à l'eau. Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du désert. -Il lui prenait envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d'aller -mourir de la fièvre jaune à Barcelone en soignant les malades: c'était -là une grande, une noble destinée! Enfin, elle avait soif de tout -ce qui n'était pas l'eau claire de sa vie, cachée entre les herbes. -Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences -poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs -et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec -Napoléon vaincu, elle sympathisait avec Méhémet-Ali massacrant les -tyrans de l'Égypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d'une -auréole, et croyait qu'ils vivaient de parfums et de lumière. A -beaucoup de personnes, elle paraissait une folle dont la folie était -sans danger; mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses -eussent semblé les débris d'un magnifique amour écroulé aussitôt que -bâti, les restes d'une Jérusalem céleste, enfin l'amour sans l'amant. -Et c'était vrai. L'histoire des dix-huit premières années du mariage -de madame de Bargeton peut s'écrire en peu de mots. Elle vécut pendant -quelque temps de sa propre substance et d'espérances lointaines. Puis, -après avoir reconnu que la vie de Paris, à laquelle elle aspirait, -lui était interdite par la médiocrité de sa fortune, elle se prit à -examiner les personnes qui l'entouraient, et frémit de sa solitude. Il -ne se trouvait autour d'elle aucun homme qui pût lui inspirer une de -ces folies auxquelles les femmes se livrent, poussées par le désespoir -que leur cause une vie sans issue, sans événement, sans intérêt. Elle -ne pouvait compter sur rien, pas même sur le hasard, car il y a des -vies sans hasard. Au temps où l'Empire brillait de toute sa gloire, -lors du passage de Napoléon en Espagne, où il envoyait la fleur de -ses troupes, les espérances de cette femme, trompées jusqu'alors, se -réveillèrent. La curiosité la poussa naturellement à contempler ces -héros qui conquéraient l'Europe sur un mot mis à l'Ordre du Jour, et -qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. Les villes -les plus avaricieuses et les plus réfractaires étaient obligées de -fêter la Garde Impériale, au-devant de laquelle allaient les Maires -et les Préfets, une harangue en bouche, comme pour la Royauté. Madame -de Bargeton, venue à une redoute offerte par un régiment à la ville, -s'éprit d'un gentilhomme, simple sous-lieutenant à qui le rusé Napoléon -avait montré le bâton de maréchal de France. Cette passion contenue, -noble, grande, et qui contrastait avec les passions alors si facilement -nouées et dénouées, fut chastement consacrée par la main de la mort. A -Wagram, un boulet de canon écrasa sur le cœur du marquis de Cante-Croix -le seul portrait qui attestât la beauté de madame de Bargeton. Elle -pleura long-temps ce beau jeune homme, qui en deux campagnes était -devenu colonel, échauffé par la gloire, par l'amour, et qui mettait -une lettre de Naïs au-dessus des distinctions impériales. La douleur -jeta sur la figure de cette femme un voile de tristesse. Ce nuage ne -se dissipa qu'à l'âge terrible où la femme commence à regretter ses -belles années passées sans qu'elle en ait joui, où elle voit ses roses -se faner, où les désirs d'amour renaissent avec l'envie de prolonger -les derniers sourires de la jeunesse. Toutes ses supériorités firent -plaie dans son âme au moment où le froid de la province la saisit. -Comme l'hermine, elle serait morte de chagrin si, par hasard, elle se -fût souillée au contact d'hommes qui ne pensaient qu'à jouer quelques -sous, le soir, après avoir bien dîné. Sa fierté la préserva des tristes -amours de la province. Entre la nullité des hommes qui l'entouraient -et le néant, une femme si supérieure dut préférer le néant. Le mariage -et le monde furent donc pour elle un monastère. Elle vécut par la -poésie, comme la carmélite vit par la religion. Les ouvrages des -illustres étrangers jusqu'alors inconnus qui se publièrent de 1815 à -1821, les grands traités de monsieur de Bonald et ceux de monsieur de -Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les œuvres moins grandioses -de la littérature française qui poussa si vigoureusement ses premiers -rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n'assouplirent ni son esprit -ni sa personne. Elle resta droite et forte comme un arbre qui a soutenu -un coup de foudre sans en être abattu. Sa dignité se guinda, sa royauté -la rendit précieuse et quintessenciée. Comme tous ceux qui se laissent -adorer par des courtisans quelconques, elle trônait avec ses défauts. -Tel était le passé de madame de Bargeton, froide histoire, nécessaire -à dire pour faire comprendre sa liaison avec Lucien, qui fut assez -singulièrement introduit chez elle. Pendant ce dernier hiver, il était -survenu dans la ville une personne qui avait animé la vie monotone que -menait madame de Bargeton. La place de directeur des contributions -indirectes étant venue à vaquer, monsieur de Barante envoya pour -l'occuper un homme de qui la destinée aventureuse plaidait assez en sa -faveur pour que la curiosité féminine lui servît de passe-port chez la -reine du pays. - -Monsieur du Châtelet, venu au monde Sixte Châtelet tout court, mais -qui dès 1804 avait eu le bon esprit de se qualifier, était un de -ces agréables jeunes gens qui, sous Napoléon, échappèrent à toutes -les conscriptions en demeurant auprès du soleil impérial. Il avait -commencé sa carrière par la place de secrétaire des commandements -d'une princesse impériale. Monsieur du Châtelet possédait toutes les -incapacités exigées par sa place. Bien fait, joli homme, bon danseur, -savant joueur de billard, adroit à tous les exercices, médiocre -acteur de société, chanteur de romances, applaudisseur de bons mots, -prêt à tout, souple, envieux, il savait et ignorait tout. Ignorant -en musique, il accompagnait au piano tant bien que mal une femme -qui voulait chanter par complaisance une romance apprise avec mille -peines pendant un mois. Incapable de sentir la poésie, il demandait -hardiment la permission de se promener pendant dix minutes pour faire -un impromptu, quelque quatrain plat comme un soufflet, et où la rime -remplaçait l'idée. Monsieur du Châtelet était encore doué du talent -de remplir la tapisserie dont les fleurs avaient été commencées par -la princesse; il tenait avec une grâce infinie les écheveaux de soie -qu'elle dévidait, en lui disant des riens où la gravelure se cachait -sous une gaze plus ou moins trouée. Ignorant en peinture, il savait -copier un paysage, crayonner un profil, croquer un costume et le -colorier. Enfin il avait tous ces petits talents qui étaient de si -grands véhicules de fortune dans un temps où les femmes ont eu plus -d'influence qu'on ne le croit sur les affaires. Il se prétendait fort -en diplomatie, la science de ceux qui n'en ont aucune et qui sont -profonds par leur vide; science d'ailleurs fort commode, en ce sens -qu'elle se démontre par l'exercice même de ses hauts emplois; que -voulant des hommes discrets, elle permet aux ignorants de ne rien dire, -de se retrancher dans des hochements de tête mystérieux; et qu'enfin -l'homme le plus fort en cette science est celui qui nage en tenant sa -tête au-dessus du fleuve des événements qu'il semble alors conduire, -ce qui devient une question de légèreté spécifique. Là, comme dans les -arts, il se rencontre mille médiocrités pour un homme de génie. Malgré -son service ordinaire et extraordinaire auprès de l'Altesse Impériale, -le crédit de sa protectrice n'avait pu le placer au Conseil d'État: non -qu'il n'eût fait un délicieux Maître des Requêtes comme tant d'autres, -mais la princesse le trouvait mieux placé près d'elle que partout -ailleurs. Cependant il fut nommé baron, vint à Cassel comme Envoyé -Extraordinaire, et y parut en effet très-extraordinaire. En d'autres -termes, Napoléon s'en servit au milieu d'une crise comme d'un courrier -diplomatique. Au moment où l'Empire tomba, le baron du Châtelet avait -la promesse d'être nommé Ministre en Westphalie, près de Jérôme. Après -avoir manqué ce qu'il nommait une ambassade de famille, le désespoir le -prit; il fit un voyage en Égypte avec le général Armand de Montriveau. -Séparé de son compagnon par des événements bizarres, il avait erré -pendant deux ans de désert en désert, de tribu en tribu, captif des -Arabes qui se le revendaient les uns aux autres sans pouvoir tirer le -moindre parti de ses talents. Enfin, il atteignit les possessions de -l'imam de Mascate, pendant que Montriveau se dirigeait sur Tanger; -mais il eut le bonheur de trouver à Mascate un bâtiment anglais qui -mettait à la voile, et put revenir à Paris un an avant son compagnon de -voyage. Ses malheurs récents, quelques liaisons d'ancienne date, des -services rendus à des personnages alors en faveur, le recommandèrent -au Président du Conseil, qui le plaça près de Monsieur de Barante, en -attendant la première Direction libre. Le rôle rempli par monsieur du -Châtelet auprès de l'Altesse Impériale, sa réputation d'homme à bonnes -fortunes, les événements singuliers de son voyage, ses souffrances, -tout excita la curiosité des femmes d'Angoulême. Ayant appris les mœurs -de la haute ville, monsieur le baron Sixte du Châtelet se conduisit en -conséquence. Il fit le malade, joua l'homme dégoûté, blasé. A tout -propos, il se prit la tête comme si ses souffrances ne lui laissaient -pas un moment de relâche, petite manœuvre qui rappelait son voyage et -le rendait intéressant. Il alla chez les autorités supérieures, le -Général, le Préfet, le Receveur-Général et l'Évêque; mais il se montra -partout poli, froid, légèrement dédaigneux comme les hommes qui ne sont -pas à leur place et qui attendent les faveurs du pouvoir. Il laissa -deviner ses talents de société, qui gagnèrent à ne pas être connus; -puis, après s'être fait désirer, sans avoir lassé la curiosité, après -avoir reconnu la nullité des hommes et savamment examiné les femmes -pendant plusieurs dimanches à la cathédrale, il reconnut en madame -de Bargeton la personne dont l'intimité lui convenait. Il compta sur -la musique pour s'ouvrir les portes de cet hôtel impénétrable aux -étrangers. Il se procura secrètement une messe de Miroir, l'étudia au -piano; puis, un beau dimanche où toute la société d'Angoulême était à -la messe, il extasia les ignorants en touchant l'orgue, et réveilla -l'intérêt qui s'était attaché à sa personne en faisant indiscrètement -circuler son nom par les gens du bas clergé. Au sortir de l'église, -madame de Bargeton le complimenta, regretta de ne pas avoir l'occasion -de faire de la musique avec lui; pendant cette rencontre cherchée, -il se fit naturellement offrir le passe-port qu'il n'eût pas obtenu -s'il l'eût demandé. L'adroit baron vint chez la reine d'Angoulême, -à laquelle il rendit des soins compromettants. Ce vieux beau, car -il avait quarante-cinq ans, reconnut dans cette femme toute une -jeunesse à ranimer, des trésors à faire valoir, peut-être une veuve -riche en espérances à épouser, enfin une alliance avec la famille -des Nègrepelisse, qui lui permettrait d'aborder à Paris la marquise -d'Espard, dont le crédit pouvait lui rouvrir la carrière politique. -Malgré le gui sombre et luxuriant qui gâtait ce bel arbre, il résolut -de s'y attacher, de l'émonder, de le cultiver, d'en obtenir de beaux -fruits. L'Angoulême noble cria contre l'introduction d'un giaour dans -la Casba, car le salon de madame de Bargeton était le Cénacle d'une -société pure de tout alliage. L'Évêque seul y venait habituellement, le -Préfet y était reçu deux ou trois fois dans l'an; le Receveur-Général -n'y pénétrait point; madame de Bargeton allait à ses soirées, à ses -concerts, et ne dînait jamais chez lui. Ne pas voir le Receveur-Général -et agréer un simple Directeur des Contributions, ce renversement de la -hiérarchie parut inconcevable aux autorités dédaignées. - -Ceux qui peuvent s'initier par la pensée à des petitesses qui se -retrouvent d'ailleurs dans chaque sphère sociale, doivent comprendre -combien l'hôtel de Bargeton était imposant dans la bourgeoisie -d'Angoulême. Quant à l'Houmeau, les grandeurs de ce Louvre au petit -pied, la gloire de cet hôtel de Rambouillet angoumoisin brillait à -une distance solaire. Tous ceux qui s'y rassemblaient étaient les -plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences, les plus -pauvres sires à vingt lieues à la ronde. La politique se répandait -en banalités verbeuses et passionnées; la Quotidienne y paraissait -tiède, Louis XVIII y était traité de Jacobin. Quant aux femmes, -la plupart sottes et sans grâce se mettaient mal, toutes avaient -quelque imperfection qui les faussait, rien n'y était complet, ni -la conversation ni la toilette, ni l'esprit ni la chair. Sans ses -projets sur madame de Bargeton, Châtelet n'y eût pas tenu. Néanmoins, -les manières et l'esprit de caste, l'air gentilhomme, la fierté du -noble au petit castel, la connaissance des lois de la politesse y -couvraient tout ce vide. La noblesse des sentiments y était beaucoup -plus réelle que dans la sphère des grandeurs parisiennes; il y éclatait -un respectable attachement _quand même_ aux Bourbons. Cette société -pouvait se comparer, si cette image est admissible, à une argenterie -de vieille forme, noircie, mais pesante. L'immobilité de ses opinions -politiques ressemblait à de la fidélité. L'espace mis entre elle -et la bourgeoisie, la difficulté d'y parvenir simulaient une sorte -d'élévation et lui donnaient une valeur de convention. Chacun de ces -nobles avait son prix pour les habitants, comme le cauris représente -l'argent chez les nègres de Bambarra. Plusieurs femmes, flattées -par monsieur du Châtelet et reconnaissant en lui des supériorités -qui manquaient aux hommes de leur société, calmèrent l'insurrection -des amours-propres: toutes espéraient s'approprier la succession de -l'Altesse Impériale. Les puristes pensèrent qu'on verrait l'intrus -chez madame de Bargeton, mais qu'il ne serait reçu dans aucune autre -maison. Du Châtelet essuya plusieurs impertinences, mais il se maintint -dans sa position en cultivant le clergé. Puis il caressa les défauts -que le terroir avait donnés à la reine d'Angoulême, il lui apporta -tous les livres nouveaux, il lui lisait les poésies qui paraissaient. -Ils s'extasiaient ensemble sur les œuvres des jeunes poètes, elle -de bonne foi, lui s'ennuyant, mais prenant en patience les poètes -romantiques, qu'en homme de l'école impériale il comprenait peu. -Madame de Bargeton, enthousiasmée de la renaissance due à l'influence -des lis, aimait monsieur de Chateaubriand de ce qu'il avait nommé -Victor Hugo un enfant sublime. Triste de ne connaître le génie que -de loin, elle soupirait après Paris, où vivaient les grands hommes. -Monsieur du Châtelet crut alors faire merveille en lui apprenant qu'il -existait à Angoulême _un autre enfant sublime_, un jeune poète qui, -sans le savoir, surpassait en éclat le lever sidéral des constellations -parisiennes. Un grand homme futur était né dans l'Houmeau! Le Proviseur -du collége avait montré d'admirables pièces de vers au baron. Pauvre et -modeste, l'enfant était un Chatterton sans lâcheté politique, sans la -haine féroce contre les grandeurs sociales qui poussa le poète anglais -à écrire des pamphlets contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou -six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les lettres, -celui-ci parce qu'il raclait un violon, celui-là parce qu'il tachait -plus ou moins le papier blanc de quelque sépia, l'un en sa qualité de -président de la Société d'agriculture, l'autre en vertu d'une voix de -basse qui lui permettait de chanter en manière d'hallali le _Se fiato -in corpo avete_; parmi ces figures fantasques, madame de Bargeton se -trouvait comme un affamé devant un dîner de théâtre où les mets sont -en carton. Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment où -elle apprit cette nouvelle. Elle voulut voir ce poète, cet ange! elle -en raffola, elle s'enthousiasma, elle en parla pendant des heures -entières. Le surlendemain l'ancien courrier diplomatique avait négocié -par le Proviseur la présentation de Lucien chez madame de Bargeton. - -Vous seuls, pauvres ilotes de province pour qui les distances sociales -sont plus longues à parcourir que pour les Parisiens aux yeux desquels -elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent si -durement les grilles entre lesquelles chaque monde s'anathématise et -se dit _Raca_, vous seuls comprendrez le bouleversement qui laboura la -cervelle et le cœur de Lucien Chardon, quand son imposant Proviseur -lui dit que les portes de l'hôtel de Bargeton allaient s'ouvrir devant -lui! La gloire les avait fait tourner sur leurs gonds! Il serait bien -accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient son -regard quand il se promenait le soir à Beaulieu avec David, en se -disant que leurs noms ne parviendraient peut-être jamais à ces oreilles -dures à la science lorsqu'elle partait de trop bas. Sa sœur fut -seule initiée à ce secret. En bonne ménagère, en divine devineresse, -Ève sortit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lucien des -souliers fins chez le meilleur bottier d'Angoulême, un habillement -neuf chez le plus célèbre tailleur. Elle lui garnit sa meilleure -chemise d'un jabot qu'elle blanchit et plissa elle-même. Quelle joie, -quand elle le vit ainsi vêtu! combien elle fut fière de son frère! -combien de recommandations! Elle devina mille petites niaiseries. -L'entraînement de la méditation avait donné à Lucien l'habitude de -s'accouder aussitôt qu'il était assis, il allait jusqu'à attirer une -table pour s'y appuyer; Ève lui défendit de se laisser aller dans le -sanctuaire aristocratique à des mouvements sans gêne. Elle l'accompagna -jusqu'à la porte Saint-Pierre, arriva presque en face de la cathédrale, -le regarda prenant par la rue de Beaulieu, pour aller sur la Promenade -où l'attendait monsieur du Châtelet. Puis la pauvre fille demeura -tout émue comme si quelque grand événement se fût accompli. Lucien -chez madame de Bargeton, c'était pour Ève l'aurore de la fortune. La -sainte créature, elle ignorait que là où l'ambition commence, les -naïfs sentiments cessent. En arrivant dans la rue du Minage, les -choses extérieures n'étonnèrent point Lucien. Ce Louvre tant agrandi -par ses idées était une maison bâtie en pierre tendre particulière au -pays, et dorée par le temps. L'aspect, assez triste sur la rue, était -intérieurement fort simple: c'était la cour de province, froide et -proprette; une architecture sobre, quasi monastique, bien conservée. -Lucien monta par un vieil escalier à balustres de châtaignier dont les -marches cessaient d'être en pierre à partir du premier étage. Après -avoir traversé une antichambre mesquine, un grand salon peu éclairé, -il trouva la souveraine dans un petit salon lambrissé de boiseries -sculptées dans le goût du dernier siècle et peintes en gris. Le -dessus des portes était en camaïeu. Un vieux damas rouge, maigrement -accompagné, décorait les panneaux. Les meubles de vieille forme se -cachaient piteusement sous des housses à carreaux rouges et blancs. Le -poète aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas -piqué, devant une table ronde couverte d'un tapis vert, éclairée par -un flambeau de vieille forme, à deux bougies et à garde-vue. La reine -ne se leva point, elle se tortilla fort agréablement sur son siége, en -souriant au poète, que ce trémoussement serpentin émut beaucoup, il le -trouva distingué. - -L'excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, sa voix, -tout en lui saisit madame de Bargeton. Le poète était déjà la poésie. -Le jeune homme examina, par de discrètes œillades, cette femme qui -lui parut en harmonie avec son renom; elle ne trompait aucune de ses -idées sur la grande dame. Madame de Bargeton portait, suivant une mode -nouvelle, un béret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte -un souvenir du Moyen-Age, qui en impose à un jeune homme en amplifiant -pour ainsi dire la femme; il s'en échappait une folle chevelure d'un -blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles. -La noble dame avait le teint éclatant par lequel une femme rachète -les prétendus inconvénients de cette fauve couleur. Ses yeux gris -étincelaient, son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse -blanche hardiment taillée; ils étaient cernés par une marge nacrée -où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir -la blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure -bourbonnienne, qui ajoutait au feu d'un visage long en présentant comme -un point brillant où se peignait le royal entraînement des Condé. Les -cheveux ne cachaient pas entièrement le cou. La robe, négligemment -croisée, laissait voir une poitrine de neige, où l'œil devinait une -gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un -peu secs, madame de Bargeton fit au jeune poète un geste amical, pour -lui indiquer la chaise qui était près d'elle. Monsieur du Châtelet prit -un fauteuil. Lucien s'aperçut alors qu'ils étaient seuls. - -La conversation de madame de Bargeton enivra le poète de l'Houmeau. -Les trois heures passées près d'elle furent pour Lucien un de ces -rêves que l'on voudrait rendre éternels. Il trouva cette femme plutôt -maigrie que maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force; ses -défauts, que ses manières exagéraient, lui plurent, car les jeunes gens -commencent par aimer l'exagération, ce mensonge des belles âmes. Il ne -remarqua point la flétrissure des joues couperosées sur les pommettes, -et auxquelles les ennuis et quelques souffrances avaient donné des -tons de brique. Son imagination s'empara d'abord de ces yeux de feu, -de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, de cette éclatante -blancheur, points lumineux auxquels il se prit comme un papillon aux -bougies. Puis cette âme parla trop à la sienne pour qu'il pût juger la -femme. L'entrain de cette exaltation féminine, la verve des phrases -un peu vieilles que répétait depuis long-temps madame de Bargeton, -mais qui lui parurent neuves, le fascinèrent d'autant mieux qu'il -voulait trouver tout bien. Il n'avait point apporté de poésie à lire; -mais il n'en fut pas question: il avait oublié ses vers pour avoir -le droit de revenir; madame de Bargeton n'en avait point parlé pour -l'engager à lui faire quelque lecture un autre jour. N'était-ce pas -une première entente? Monsieur Sixte du Châtelet fut mécontent de cette -réception. Il aperçut tardivement un rival dans ce beau jeune homme, -qu'il reconduisit jusqu'au détour de la première rampe au-dessous de -Beaulieu, dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. Lucien ne -fut pas médiocrement étonné d'entendre le Directeur des Contributions -indirectes se vantant de l'avoir introduit, et lui donnant à ce titre -des conseils. - -«Plût à Dieu qu'il fût mieux traité que lui, disait monsieur du -Châtelet. La cour était moins impertinente que cette société de -ganaches. On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait -d'affreux dédains. La révolution de 1789 recommencerait si ces gens-là -ne se réformaient pas. Quant à lui, s'il continuait d'aller dans cette -maison, c'était par goût pour madame de Bargeton, la seule femme un peu -propre qu'il y eût à Angoulême, à laquelle il avait fait la cour par -désœuvrement, et de laquelle il était devenu follement amoureux. Il -allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait. La -soumission de cette reine orgueilleuse serait la seule vengeance qu'il -tirerait de cette sotte maisonnée de hobereaux.» - -Châtelet exprima sa passion en homme capable de tuer un rival s'il en -rencontrait un. Le vieux papillon impérial tomba de tout son poids sur -le pauvre poète, en essayant de l'écraser sous son importance et de -lui faire peur. Il se grandit en racontant les périls de son voyage -grossis; mais, s'il imposa à l'imagination du poète, il n'effraya point -l'amant. - -Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat, malgré ses menaces et -sa contenance de spadassin bourgeois, Lucien était revenu chez madame -de Bargeton, d'abord avec la discrétion d'un homme de l'Houmeau; puis -il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d'abord une -énorme faveur, et vint la voir de plus en plus souvent. Le fils d'un -pharmacien fut pris, par les gens de cette société, pour un être sans -conséquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme ou quelques -femmes venus en visite chez Naïs rencontraient Lucien, tous avaient -pour lui l'accablante politesse dont usent les gens comme il faut avec -leurs inférieurs. Lucien trouva d'abord ce monde fort gracieux; mais, -plus tard, il reconnut le sentiment d'où procédaient ces fallacieux -égards. Bientôt il surprit quelques airs protecteurs qui remuèrent son -fiel et le confirmèrent dans les haineuses idées républicaines par -lesquelles beaucoup de ces futurs Patriciens préludent avec la haute -société. Mais combien de souffrances n'aurait-il pas endurées pour Naïs -qu'il entendait nommer ainsi, car entre eux les intimes de ce clan, -de même que les Grands d'Espagne et les personnages de la _crème_ à -Vienne, s'appelaient, hommes et femmes, par leurs petits noms, dernière -nuance inventée pour mettre une distinction au cœur de l'aristocratie -angoumoisine. - -Naïs fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le -flatte, car Naïs pronostiquait un grand avenir, une gloire immense à -Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez -elle son poète: non-seulement elle l'exaltait outre mesure, mais elle -le représentait comme un enfant sans fortune qu'elle voulait placer; -elle le rapetissait pour le regarder; elle en faisait son lecteur, -son secrétaire; mais elle l'aimait plus qu'elle ne croyait pouvoir -aimer après l'affreux malheur qui lui était advenu. Elle se traitait -fort mal intérieurement, elle se disait que ce serait une folie -d'aimer un jeune homme de vingt ans, qui par sa position était déjà -si loin d'elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties -par les fiertés que lui inspiraient ses scrupules. Elle se montrait -tour à tour altière et protectrice, tendre et flatteuse. D'abord -intimidé par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les -terreurs, les espoirs et les désespérances qui martellent le premier -amour et le mettent si avant dans le cœur par les coups que frappent -alternativement la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il vit en -elle une bienfaitrice qui allait s'occuper de lui maternellement. Mais -les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poète cher -Lucien; puis cher, tout court. Le poète enhardi nomma cette grande dame -Naïs. En l'entendant lui donner ce nom, elle eut une de ces colères qui -séduisent tant un enfant; elle lui reprocha de prendre le nom dont se -servait tout le monde. La fière et noble Nègrepelisse offrit à ce bel -ange un de ses noms, elle voulut être Louise pour lui. Lucien atteignit -au troisième ciel de l'amour. Un soir, Lucien étant entré pendant que -Louise contemplait un portrait qu'elle serra promptement, il voulut le -voir. Pour calmer le désespoir d'un premier accès de jalousie, Louise -montra le portrait du jeune Cante-Croix et raconta, non sans larmes, la -douloureuse histoire de ses amours, si purs et si cruellement étouffés. -S'essayait-elle à quelque infidélité envers son mort, ou avait-elle -inventé de faire à Lucien un rival de ce portrait? Lucien était trop -jeune pour analyser sa maîtresse, il se désespéra naïvement, car elle -ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche -des scrupules plus ou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions -sur les devoirs, sur les convenances, sur la religion, sont comme des -places fortes qu'elles aiment à voir prendre d'assaut. L'innocent -Lucien n'avait pas besoin de ses coquetteries, il eût guerroyé tout -naturellement. - -—Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement un -soir Lucien qui voulut en finir avec monsieur de Cante-Croix et qui -jeta sur Louise un regard où se peignait une passion arrivée à terme. - -Effrayée des progrès que ce nouvel amour faisait chez elle et chez son -poète, elle lui demanda les vers promis pour la première page de son -album, en cherchant un sujet de querelle dans le retard qu'il mettait -à les faire. Que devint-elle en lisant les deux stances suivantes, -qu'elle trouva naturellement plus belles que les meilleures de monsieur -de Lamartine? - - Le magique pinceau, les muses mensongères - N'orneront pas toujours de mes feuilles légères - Le fidèle vélin; - Et le crayon furtif de ma belle maîtresse - Me confîra souvent sa secrète allégresse - Ou son muet chagrin. - - Ah! quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées - Demanderont raison des riches destinées - Que lui tient l'avenir; - Alors veuille l'Amour que de ce beau voyage - Le fécond souvenir - Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage! - -—Est-ce bien moi qui vous les ai dictés? dit-elle. - -Ce soupçon, inspiré par la coquetterie d'une femme qui se plaisait -à jouer avec le feu, fit venir une larme aux yeux de Lucien; elle -le calma en le baisant au front pour la première fois. Lucien fut -décidément un grand homme qu'elle voulut former; elle imagina de lui -apprendre l'italien et l'allemand, de perfectionner ses manières; elle -trouva là des prétextes pour l'avoir toujours chez elle, à la barbe -de ses ennuyeux courtisans. Quel intérêt dans sa vie! Elle se remit -à la musique pour son poète à qui elle révéla le monde musical, elle -lui joua quelques beaux morceaux de Beethoven et le ravit; heureuse -de sa joie, elle lui disait hypocritement en le voyant à demi pâmé:—Ne -peut-on pas se contenter de ce bonheur? Le pauvre poète avait la bêtise -de répondre:—Oui. - -Enfin, les choses arrivèrent à un tel point que Louise avait fait -dîner Lucien avec elle dans la semaine précédente, en tiers avec -monsieur de Bargeton. Malgré cette précaution, toute la ville sut le -fait et le tint pour si exorbitant que chacun se demanda s'il était -vrai. Ce fut une rumeur affreuse. A plusieurs, la Société parut à la -veille d'un bouleversement. D'autres s'écrièrent: Voilà le fruit des -doctrines libérales. Le jaloux du Châtelet apprit alors que madame -Charlotte, qui gardait les femmes en couches, était madame Chardon, -mère du Chateaubriand de l'Houmeau, disait-il. Cette expression passa -pour un bon mot. Madame de Chandour accourut la première chez madame de -Bargeton. - -—Savez-vous, chère Naïs, ce dont tout Angoulême parle! lui dit-elle, -ce petit poëtriau a pour mère madame Charlotte qui gardait il y a deux -mois ma belle-sœur en couches. - -—Ma chère, dit madame Bargeton en prenant un air tout à fait royal, -qu'y a-t-il d'extraordinaire à ceci? n'est-elle pas la veuve d'un -apothicaire? une pauvre destinée pour une demoiselle de Rubempré. -Supposons-nous sans un sou vaillant?... que ferions-nous pour vivre, -nous! comment nourririez-vous vos enfants? - -Le sang-froid de madame de Bargeton tua les lamentations de la -noblesse. Les âmes grandes sont toujours disposées à faire une -vertu d'un malheur. Puis, dans la persistance à faire un bien qu'on -incrimine, il se trouve d'invincibles attraits: l'innocence a le -piquant du vice. Dans la soirée, le salon de madame de Bargeton fut -plein de ses amis, venus pour lui faire des remontrances. Elle déploya -toute la causticité de son esprit: elle dit que si les gentilshommes -ne pouvaient être ni Molière, ni Racine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni -Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les -tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient -des grands hommes. Elle dit que le génie était toujours gentilhomme. -Elle gourmanda les hobereaux sur le peu d'entente de leurs vrais -intérêts. Enfin elle dit beaucoup de bêtises qui auraient éclairé -des gens moins niais, mais ils en firent honneur à son originalité. -Elle conjura donc l'orage à coups de canon. Quand Lucien, mandé par -elle, entra pour la première fois dans le vieux salon fané où l'on -jouait au whist à quatre tables, elle lui fit un gracieux accueil, -et le présenta en reine qui voulait être obéie. Elle appela le -Directeur des Contributions, monsieur Châtelet, et le pétrifia en lui -faisant comprendre qu'elle connaissait l'illégale superfétation de sa -particule. Lucien fut dès ce soir violemment introduit dans la société -de madame de Bargeton; mais il y fut accepté comme une substance -vénéneuse que chacun se promit d'expulser en la soumettant aux réactifs -de l'impertinence. Malgré ce triomphe, Naïs perdit de son empire: il y -eut des dissidents qui tentèrent d'émigrer. Par le conseil de monsieur -Châtelet, Amélie, qui était madame de Chandour, résolut d'élever autel -contre autel en recevant chez elle les mercredis. Madame de Bargeton -ouvrait son salon tous les soirs, et les gens qui venaient chez elle -étaient si routiniers, si bien habitués à se retrouver devant les mêmes -tapis, à jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens, les flambeaux, à -mettre leurs manteaux, leurs doubles souliers, leurs chapeaux dans le -même couloir, qu'ils aimaient les marches de l'escalier autant que la -maîtresse de la maison. Tous se résignèrent à subir le chardonneret -du sacré bocage, dit Alexandre de Brébian, autre bon mot. Enfin le -président de la Société d'agriculture apaisa la sédition par une -observation magistrale. - -—Avant la révolution, dit-il, les plus grands seigneurs recevaient -Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de -l'Houmeau, étaient sans conséquence; mais ils n'admettaient point les -Receveurs des Tailles, ce qu'est, après tout, Châtelet. - -Du Châtelet paya pour Chardon, chacun lui marqua de la froideur. En se -sentant attaqué, le Directeur des Contributions, qui, depuis le moment -où elle l'avait appelé Châtelet, s'était juré à lui-même de posséder -madame de Bargeton, entra dans les vues de la maîtresse du logis; il -soutint le jeune poète en se déclarant son ami. Ce grand diplomate dont -s'était si maladroitement privé l'Empereur caressa Lucien, il se dit -son ami. Pour lancer le poète, il donna un dîner où se trouvèrent le -Préfet, le Receveur-Général, le colonel du régiment en garnison, le -Directeur de l'École de Marine, le Président du Tribunal, enfin toutes -les sommités administratives. Le pauvre poète fut fêté si grandement -que tout autre qu'un jeune homme de vingt-deux ans aurait véhémentement -soupçonné de mystification les louanges au moyen desquelles on abusa -de lui. Au dessert, Châtelet fit réciter à son rival une ode de -Sardanapale mourant, le chef-d'œuvre du moment. En l'entendant, le -Proviseur du collége, homme flegmatique, battit des mains en disant -que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas mieux fait. Le baron Sixte -Châtelet pensa que le petit rimeur crèverait tôt ou tard dans la serre -chaude des louanges, ou que, dans l'ivresse de sa gloire anticipée, -il se permettrait quelques impertinences qui le feraient rentrer dans -son obscurité primitive. En attendant le décès de ce génie, il parut -immoler ses prétentions aux pieds de madame de Bargeton; mais, avec -l'habileté des roués, il avait arrêté son plan, et suivit avec une -attention stratégique la marche des deux amants en épiant l'occasion -d'exterminer Lucien. Il s'éleva dès lors dans Angoulême et dans les -environs un bruit sourd qui proclamait l'existence d'un grand homme en -Angoumois. Madame de Bargeton était généralement louée pour les soins -qu'elle prodiguait à ce jeune aigle. Une fois sa conduite approuvée, -elle voulut obtenir une sanction générale. Elle tambourina dans le -Département une soirée à glaces, à gâteaux et à thé, grande innovation -dans une ville où le thé se vendait encore chez les apothicaires, comme -une drogue employée contre les indigestions. La fleur de l'aristocratie -fut conviée pour entendre une grande œuvre que devait lire Lucien. - -Louise avait caché les difficultés vaincues à son ami, mais elle lui -toucha quelques mots de la conjuration formée contre lui par le monde; -car elle ne voulait pas lui laisser ignorer les dangers de la carrière -que doivent parcourir les hommes de génie, et où se rencontrent des -obstacles infranchissables aux courages médiocres. Elle fit de cette -victoire un enseignement. De ses blanches mains, elle lui montra la -gloire achetée par de continuels supplices, elle lui parla du bûcher -des martyrs à traverser, elle lui beurra ses plus belles tartines et -les panacha de ses plus pompeuses expressions. Ce fut une contrefaçon -des improvisations qui déparent le roman de Corinne. Louise se trouva -si grande par son éloquence, qu'elle aima davantage le Benjamin qui la -lui inspirait; elle lui conseilla de répudier audacieusement son père -en prenant le noble nom de Rubempré, sans se soucier des criailleries -soulevées par un échange que d'ailleurs le Roi légitimerait. Apparentée -à la marquise d'Espard, une demoiselle de Blamont-Chauvry, fort en -crédit à la cour, elle se chargeait d'obtenir cette faveur. A ces -mots, le roi, la marquise d'Espard, la cour, Lucien vit comme un feu -d'artifice, et la nécessité de ce baptême lui fut prouvée. - -—Cher petit, lui dit Louise d'une voix tendrement moqueuse, plus tôt il -se fera plus vite il sera sanctionné. - -Elle souleva l'une après l'autre les couches successives de l'État -Social, et fit compter au poète les échelons qu'il franchissait soudain -par cette habile détermination. En un instant, elle fit abjurer à -Lucien ses idées populacières sur la chimérique égalité de 1793, elle -réveilla chez lui la soif des distinctions que la froide raison de -David avait calmée, elle lui montra la haute société comme le seul -théâtre sur lequel il devait se tenir. Le haineux libéral devint -monarchique _in petto_. Lucien mordit à la pomme du luxe aristocratique -et de la gloire. Il jura d'apporter aux pieds de sa dame une couronne, -fût-elle ensanglantée; il la conquerrait à tout prix, _quibuscumque -viis_. Pour prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles -qu'il avait cachées à Louise, conseillé par cette indéfinissable -pudeur attachée aux premiers sentiments, et qui défend au jeune homme -d'étaler ses grandeurs, tant il aime à voir apprécier son âme dans -son _incognito_. Il peignit les étreintes d'une misère supportée avec -orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employées à l'étude. Cette -jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans à madame de Bargeton, -dont le regard s'amollit. En voyant la faiblesse gagner son imposante -maîtresse, Lucien prit une main qu'on lui laissa prendre, et la baisa -avec la furie du poète, du jeune homme, de l'amant. Louise alla jusqu'à -permettre au fils de l'apothicaire d'atteindre à son front et d'y -imprimer ses lèvres palpitantes. - -—Enfant! enfant! si l'on nous voyait, je serais bien ridicule, dit-elle -en se réveillant d'une torpeur extatique. - -Pendant cette soirée, l'esprit de madame de Bargeton fit de grands -ravages dans ce qu'elle nommait les préjugés de Lucien. A l'entendre, -les hommes de génie n'avaient ni frères ni sœurs, ni pères ni mères; -les grandes œuvres qu'ils devaient édifier leur imposaient un apparent -égoïsme, en les obligeant de tout sacrifier à leur grandeur. Si la -famille souffrait d'abord des dévorantes exactions perçues par un -cerveau gigantesque, plus tard elle recevrait au centuple le prix -des sacrifices de tout genre exigés par les premières luttes d'une -royauté contrariée, en partageant les fruits de la victoire. Le génie -ne relevait que de lui-même; il était seul juge de ses moyens, car lui -seul connaissait la fin: il devait donc se mettre au-dessus des lois, -appelé qu'il était à les refaire; d'ailleurs, qui s'empare de son -siècle peut tout prendre, tout risquer, car tout est à lui. Elle citait -les commencements de la vie de Bernard de Palissy, de Louis XI, de -Fox, de Napoléon, de Christophe Colomb, de César, de tous les illustres -joueurs, d'abord criblés de dettes ou misérables, incompris, tenus pour -fous, pour mauvais fils, mauvais pères, mauvais frères, mais qui plus -tard devenaient l'orgueil de la famille, du pays, du monde. - -Ces raisonnements abondaient dans les vices secrets de Lucien et -avançaient la corruption de son cœur; car, dans l'ardeur de ses désirs, -il admettait les moyens _a priori_. Mais ne pas réussir est un crime -de lèse-majesté sociale. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassiné toutes -les vertus bourgeoises sur lesquelles repose la société qui chasse avec -horreur les Marius assis devant leurs ruines? Lucien ne se savait pas -entre l'infamie des bagnes et les palmes du génie; il planait sur le -Sinaï des prophètes sans comprendre qu'au bas s'étend une mer Morte, -l'horrible suaire de Gomorrhe. - -Louise débrida si bien le cœur et l'esprit de son poète des langes dont -les avait enveloppés la vie de province, que Lucien voulut éprouver -madame de Bargeton afin de savoir s'il pouvait, sans éprouver la honte -d'un refus, conquérir cette haute proie. La soirée annoncée lui donna -l'occasion de tenter cette épreuve. L'ambition se mêlait à son amour. -Il aimait et voulait s'élever, double désir bien naturel chez les -jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l'indigence à combattre. -En conviant aujourd'hui tous ses enfants à un même festin, la Société -réveille leurs ambitions dès le matin de la vie. Elle destitue la -jeunesse de ses grâces et vicie la plupart de ses sentiments généreux -en y mêlant des calculs. La poésie voudrait qu'il en fût autrement; -mais le fait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on -voudrait croire, pour qu'on puisse se permettre de représenter le jeune -homme autrement qu'il est au Dix-neuvième Siècle. Le calcul de Lucien -lui parut fait au profit d'un beau sentiment, de son amitié pour David. - -Lucien écrivit une longue lettre à sa Louise, car il se trouva plus -hardi la plume à la main que la parole à la bouche. En douze feuillets -trois fois recopiés, il raconta le génie de son père, ses espérances -perdues, et la misère horrible à laquelle il était en proie. Il peignit -sa chère sœur comme un ange, David comme un Cuvier futur, qui, avant -d'être un grand homme, était un père, un frère, un ami pour lui; il se -croirait indigne d'être aimé de Louise, sa première gloire, s'il ne lui -demandait pas de faire pour David ce qu'elle faisait pour lui-même. Il -renoncerait à tout plutôt que de trahir David Séchard, il voulait que -David assistât à son succès. Il écrivit une de ces lettres folles où -les jeunes gens opposent le pistolet à un refus, où tourne le casuisme -de l'enfance, où parle la logique insensée des belles âmes; délicieux -verbiage brodé de ces déclarations naïves échappées du cœur à l'insu -de l'écrivain, et que les femmes aiment tant. Après avoir remis cette -lettre à la femme de chambre, Lucien était venu passer la journée à -corriger des épreuves, à diriger quelques travaux, à mettre en ordre -les petites affaires de l'imprimerie, sans rien dire à David. Dans les -jours où le cœur est encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes -discrétions. D'ailleurs peut-être Lucien commençait-il à redouter la -hache de Phocion, que savait manier David; peut-être craignait-il la -clarté d'un regard qui allait au fond de l'âme. Après la lecture de -Chénier, son secret avait passé de son cœur sur ses lèvres, atteint par -un reproche qu'il sentit comme le doigt que pose un médecin sur une -plaie. - -Maintenant embrassez les pensées qui durent assaillir Lucien -pendant qu'il descendait d'Angoulême à l'Houmeau. Cette grande dame -s'était-elle fâchée? allait-elle recevoir David chez elle? l'ambitieux -ne serait-il pas précipité dans son trou à l'Houmeau? Quoique avant -de baiser Louise au front, Lucien eût pu mesurer la distance qui -sépare une reine de son favori, il ne se disait pas que David ne -pouvait franchir en un clin d'œil l'espace qu'il avait mis cinq mois à -parcourir. Ignorant combien était absolu l'ostracisme prononcé sur les -petites gens, il ne savait pas qu'une seconde tentative de ce genre -serait la perte de madame de Bargeton. Atteinte et convaincue de s'être -encanaillée, Louise serait obligée de quitter la ville, où sa caste -la fuirait comme au Moyen-Age on fuyait un lépreux. Le clan de fine -aristocratie et le clergé lui-même défendraient Naïs envers et contre -tous, au cas où elle se permettrait une faute; mais le crime de voir -mauvaise compagnie ne lui serait jamais remis; car si l'on excuse les -fautes du pouvoir, on le condamne après son abdication. Or, recevoir -David, n'était-ce pas abdiquer? Si Lucien n'embrassait pas ce côté de -la question, son instinct aristocratique lui faisait pressentir bien -d'autres difficultés qui l'épouvantaient. La noblesse des sentiments -ne donne pas inévitablement la noblesse des manières. Si Racine avait -l'air du plus noble courtisan, Corneille ressemblait fort à un marchand -de bœufs. Descartes avait la tournure d'un bon négociant hollandais. -Souvent, en rencontrant Montesquieu son râteau sur l'épaule, son -bonnet de nuit sur la tête, les visiteurs de La Brède le prirent pour -un vulgaire jardinier. L'usage du monde, quand il n'est pas un don -de haute naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par -le sang, constitue une éducation que le hasard doit seconder par une -certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par -un timbre de voix. Toutes ces grandes petites choses manquaient à -David, tandis que la nature en avait doué son ami. Gentilhomme par sa -mère, Lucien avait jusqu'au pied haut courbé du Franc; tandis que David -Séchard avait les pieds plats du Welche et l'encolure de son père le -pressier. Lucien entendait les railleries qui pleuvraient sur David, il -lui semblait voir le sourire que réprimerait madame de Bargeton. Enfin, -sans avoir précisément honte de son frère, il se promettait de ne plus -écouter ainsi son premier mouvement, et de le discuter à l'avenir. - -Donc, après l'heure de la poésie et du dévouement, après une lecture -qui venait de montrer aux deux amis les campagnes littéraires éclairées -par un nouveau soleil, l'heure de la politique et des calculs sonnait -pour Lucien. En rentrant dans l'Houmeau il se repentait de sa lettre, -il aurait voulu la reprendre; car il apercevait par une échappée les -impitoyables lois du monde. En devinant combien la fortune acquise -favorisait l'ambition, il lui coûtait de retirer son pied du premier -bâton de l'échelle par laquelle il devait monter à l'assaut des -grandeurs. Puis les images de sa vie simple et tranquille, parée des -plus vives fleurs du sentiment; ce David plein de génie qui l'avait -si noblement aidé, qui lui donnerait au besoin sa vie; sa mère, si -grande dame dans son abaissement, et qui le croyait aussi bon qu'il -était spirituel; sa sœur, cette fille si gracieuse dans sa résignation, -son enfance si pure et sa conscience encore blanche; ses espérances, -qu'aucune bise n'avait effeuillées, tout refleurissait dans son -souvenir. Il se disait alors qu'il était plus beau de percer les -épais bataillons de la tourbe aristocratique ou bourgeoise à coups de -succès que de parvenir par les faveurs d'une femme. Son génie luirait -tôt ou tard comme celui de tant d'hommes, ses prédécesseurs, qui -avaient dompté la société; les femmes l'aimeraient alors! L'exemple de -Napoléon, si fatal au Dix-neuvième Siècle par les prétentions qu'il -inspire à tant de gens médiocres, apparut à Lucien qui jeta ses calculs -au vent en se les reprochant. Ainsi était fait Lucien, il allait du mal -au bien, du bien au mal avec une égale facilité. Au lieu de l'amour -que le savant porte à sa retraite, Lucien éprouvait depuis un mois une -sorte de honte en apercevant la boutique où se lisait en lettres jaunes -sur un fond vert: - - _Pharmacie de_ POSTEL, _successeur de_ CHARDON. - -Le nom de son père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes -les voitures, lui blessait la vue. Le soir où il franchit sa porte -ornée d'une petite grille à barreaux de mauvais goût, pour se produire -à Beaulieu, parmi les jeunes gens les plus élégants de la haute ville -en donnant le bras à madame de Bargeton, il avait étrangement déploré -le désaccord qu'il reconnaissait entre cette habitation et sa bonne -fortune. - -—Aimer madame de Bargeton, la posséder bientôt peut-être, et loger dans -ce nid à rats! se disait-il en débouchant par l'allée dans la petite -cour où plusieurs paquets d'herbes bouillies étaient étalés le long des -murs, où l'apprenti récurait les chaudrons du laboratoire, où monsieur -Postel, ceint d'un tablier de préparateur, une cornue à la main, -examinait un produit chimique tout en jetant l'œil sur sa boutique; -et s'il regardait trop attentivement sa drogue, il avait l'oreille -à la sonnette. L'odeur des camomilles, des menthes, de plusieurs -plantes distillées, remplissait la cour et le modeste appartement où -l'on montait par un de ces escaliers droits appelés des escaliers de -meunier, sans autre rampe que deux cordes. Au-dessus était l'unique -chambre en mansarde où demeurait Lucien. - -—Bonjour, mon fiston, lui dit monsieur Postel, le véritable type du -boutiquier de province. Comment va notre petite santé? Moi, je viens de -faire une expérience sur la mélasse, mais il aurait fallu votre père -pour trouver ce que je cherche. C'était un fameux homme, celui-là! Si -j'avais connu son secret contre la goutte, nous roulerions tous deux -carrosse aujourd'hui! - -Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien, aussi bête qu'il -était bon homme, ne donnât un coup de poignard à Lucien, en lui parlant -de la fatale discrétion que son père avait gardée sur sa découverte. - -—C'est un grand malheur, répondit brièvement Lucien qui commençait -à trouver l'élève de son père prodigieusement commun après l'avoir -souvent béni; car plus d'une fois l'honnête Postel avait secouru la -veuve et les enfants de son maître. - -—Qu'avez-vous donc? demanda monsieur Postel en posant son éprouvette -sur la table du laboratoire. - -—Est-il venu quelque lettre pour moi? - -—Oui, une qui flaire comme baume! elle est auprès de mon pupitre sur le -comptoir. - -La lettre de madame de Bargeton mêlée aux bocaux de la pharmacie! -Lucien s'élança dans la boutique. - -—Dépêche-toi, Lucien! ton dîner t'attend depuis une heure, il sera -froid, cria doucement une jolie voix à travers une fenêtre entr'ouverte -et que Lucien n'entendit pas. - -—Il est toqué, votre frère, mademoiselle, dit Postel en levant le nez. - -Ce célibataire, assez semblable à une petite tonne d'eau-de-vie sur -laquelle la fantaisie d'un peintre aurait mis une grosse figure -grêlée de petite vérole et rougeaude, prit en regardant Ève un air -cérémonieux et agréable qui prouvait qu'il pensait à épouser la fille -de son prédécesseur, sans pouvoir mettre fin au combat que l'amour et -l'intérêt se livraient dans son cœur. Aussi disait-il souvent à Lucien -en souriant la phrase qu'il lui redit quand le jeune homme repassa près -de lui:—Elle est fameusement jolie, votre sœur! Vous n'êtes pas mal non -plus! Votre père faisait tout bien. - -Ève était une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus. -Quoiqu'elle offrît les symptômes d'un caractère viril, elle était -douce, tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté, sa tranquille -résignation à une vie laborieuse, sa sagesse que nulle médisance -n'attaquait, avaient dû séduire David Séchard. Aussi, depuis leur -première entrevue, une sourde et simple passion s'était-elle émue entre -eux, à l'allemande, sans manifestations bruyantes ni déclarations -empressées. Chacun d'eux avait pensé secrètement à l'autre, comme -s'ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment -aurait offensé. Tous deux se cachaient de Lucien, à qui peut-être ils -croyaient porter quelque dommage. David avait peur de ne pas plaire à -Ève, qui, de son côté, se laissait aller aux timidités de l'indigence. -Une véritable ouvrière aurait eu de la hardiesse, mais une enfant -bien élevée et déchue se conformait à sa triste fortune. Modeste en -apparence, fière en réalité, Ève ne voulait pas courir sus au fils -d'un homme qui passait pour riche. En ce moment, les gens au fait de -la valeur croissante des propriétés, estimaient à plus de quatre-vingt -mille francs le domaine de Marsac, sans compter les terres que le -vieux Séchard, riche d'économies, heureux à la récolte, habile à -la vente, devait y joindre en guettant les occasions. David était -peut-être la seule personne qui ne sût rien de la fortune de son père. -Pour lui, Marsac était une bicoque achetée en 1810 quinze ou seize -mille francs, où il allait une fois par an au temps des vendanges, -et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des -récoltes que l'imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait -fort peu. L'amour d'un savant habitué à la solitude et qui grandit -encore les sentiments en s'en exagérant les difficultés, voulait -être encouragé; car, pour David, Ève était une femme plus imposante -que ne l'est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet -près de son idole, aussi pressé de partir que d'arriver, l'imprimeur -contenait sa passion au lieu de l'exprimer. Souvent, le soir, après -avoir forgé quelque prétexte pour consulter Lucien, il descendait de -la place du Mûrier jusqu'à l'Houmeau, par la porte Palet; mais en -atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s'enfuyait, craignant -de venir trop tard ou de paraître importun à Ève qui sans doute était -couchée. Quoique ce grand amour ne se révélât que par de petites -choses, Ève l'avait bien compris; elle était flattée sans orgueil de -se voir l'objet du profond respect empreint dans les regards, dans les -paroles, dans les manières de David; mais la plus grande séduction -de l'imprimeur était son fanatisme pour Lucien: il avait deviné le -meilleur moyen de plaire à Ève. Pour dire en quoi les muettes délices -de cet amour différaient des passions tumultueuses, il faudrait le -comparer aux fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleurs des -parterres. C'était des regards doux et délicats comme les lotos bleus -qui nagent sur les eaux, des expressions fugitives comme les faibles -parfums de l'églantine, des mélancolies tendres comme le velours des -mousses; fleurs de deux belles âmes qui naissent d'une terre riche, -féconde, immuable. Ève avait plusieurs fois déjà deviné la force cachée -sous cette faiblesse; elle tenait si bien compte à David de tout ce -qu'il n'osait pas, que le plus léger incident pouvait amener une plus -intime union de leurs âmes. - -Lucien trouva la porte ouverte par Ève, et s'assit, sans lui rien dire, -à une petite table posée sur un X, sans linge, où son couvert était -mis. Le pauvre petit ménage ne possédait que trois couverts d'argent, -Ève les employait tous pour le frère chéri. - -—Que lis-tu donc là? dit-elle après avoir mis sur la table un plat -qu'elle retira du feu, et après avoir éteint son fourneau mobile en le -couvrant de l'étouffoir. - -Lucien ne répondit pas. Ève prit une petite assiette coquettement -arrangée avec des feuilles de vigne, et la mit sur la table avec une -jatte pleine de crème. - -—Tiens, Lucien, je t'ai eu des fraises. - -Lucien prêtait tant d'attention à sa lecture qu'il n'entendit point. -Ève vint alors s'asseoir près de lui, sans laisser échapper un murmure; -car il entre dans le sentiment d'une sœur pour son frère un plaisir -immense à être traitée sans façon. - -—Mais qu'as-tu donc? s'écria-t-elle en voyant briller des larmes dans -les yeux de son frère. - -—Rien, rien, Ève, dit-il en la prenant par la taille, l'attirant à -lui, la baisant au front et sur les cheveux, puis sur le cou, avec une -effervescence surprenante. - -—Tu te caches de moi. - -—Eh! bien, elle m'aime. - -—Je savais bien que ce n'était pas moi que tu embrassais, dit d'un ton -boudeur la pauvre sœur en rougissant. - -—Nous serons tous heureux, s'écria Lucien en avalant son potage à -grandes cuillerées. - -—Nous? répéta Ève. Inspiré par le même pressentiment qui s'était emparé -de David, elle ajouta:—Tu vas nous aimer moins! - -—Comment peux-tu croire cela, si tu me connais? - -Ève lui tendit la main pour presser la sienne; puis elle ôta l'assiette -vide, la soupière en terre brune, et avança le plat qu'elle avait fait. -Au lieu de manger, Lucien relut la lettre de madame de Bargeton, que -la discrète Ève ne demanda point à voir, tant elle avait de respect -pour son frère: s'il voulait la lui communiquer, elle devait attendre; -et s'il ne le voulait pas, pouvait-elle l'exiger? Elle attendit. Voici -cette lettre. - - «Mon ami, pourquoi refuserais-je à votre frère en science l'appui que - je vous ai prêté? A mes yeux, les talents ont des droits égaux; mais - vous ignorez les préjugés des personnes qui composent ma société. - Nous ne ferons pas reconnaître l'anoblissement de l'esprit à ceux qui - sont l'aristocratie de l'ignorance. Si je ne suis pas assez puissante - pour leur imposer monsieur David Séchard, je vous ferai volontiers le - sacrifice de ces pauvres gens. Ce sera comme une hécatombe antique. - Mais, cher ami, vous ne voulez sans doute pas me faire accepter la - compagnie d'une personne dont l'esprit ou les manières pourraient ne - pas me plaire. Vos flatteries m'ont appris combien l'amitié s'aveugle - facilement! m'en voudrez-vous, si je mets à mon consentement une - restriction? Je veux voir votre ami, le juger, savoir par moi-même, - dans l'intérêt de votre avenir, si vous ne vous abusez point. - N'est-ce pas un de ces soins maternels que doit avoir pour vous, mon - cher poète, - - LOUISE DE NÈGREPELISSE?» - -Lucien ignorait avec quel art le oui s'emploie dans le beau monde pour -arriver au non, et le non pour amener un oui. Cette lettre fut un -triomphe pour lui. David irait chez madame de Bargeton, il y brillerait -de la majesté de génie. Dans l'ivresse que lui causait une victoire qui -lui fit croire à la puissance de son ascendant sur les hommes, il prit -une attitude si fière, tant d'espérances se reflétèrent sur son visage -en y produisant un éclat radieux, que sa sœur ne put s'empêcher de lui -dire qu'il était beau. - -—Si elle a de l'esprit, elle doit bien t'aimer, cette femme! Et alors -ce soir elle sera chagrine, car toutes les femmes vont te faire mille -coquetteries. Tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans Pathmos! -Je voudrais être souris pour me glisser là! Viens, j'ai apprêté ta -toilette dans la chambre de notre mère. - -Cette chambre était celle d'une misère décente. Il s'y trouvait un -lit en noyer, garni de rideaux blancs, et au bas duquel s'étendait -un maigre tapis vert. Puis une commode à dessus de bois, ornée d'un -miroir, et des chaises en noyer complétaient le mobilier. Sur la -cheminée, une pendule rappelait les jours de l'ancienne aisance -disparue. La fenêtre avait des rideaux blancs. Les murs étaient tendus -d'un papier gris à fleurs grises. Le carreau, mis en couleur et frotté -par Ève, brillait de propreté. Au milieu de cette chambre était un -guéridon où, sur un plateau rouge à rosaces dorées, se voyaient trois -tasses et un sucrier en porcelaine de Limoges. Ève couchait dans un -cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille bergère et -une table à ouvrage près de la fenêtre. L'exiguïté de cette cabine de -marin exigeait que la porte vitrée restât toujours ouverte, afin d'y -donner de l'air. Malgré la détresse qui se révélait dans les choses, la -modestie d'une vie studieuse respirait là. Pour ceux qui connaissaient -la mère et ses deux enfants, ce spectacle offrait d'attendrissantes -harmonies. - -Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre dans -la petite cour, et l'imprimeur parut aussitôt avec la démarche et les -façons d'un homme pressé d'arriver. - -—Eh! bien, David, s'écria l'ambitieux, nous triomphons! elle m'aime! tu -iras. - -—Non, dit l'imprimeur d'un air confus, je viens te remercier de -cette preuve d'amitié qui m'a fait faire de sérieuses réflexions. Ma -vie, à moi, Lucien, est arrêtée. Je suis David Séchard, imprimeur du -roi à Angoulême, et dont le nom se lit sur tous les murs au bas des -affiches. Pour les personnes de cette caste, je suis un artisan, un -négociant, si tu veux, mais un industriel établi en boutique, rue de -Beaulieu, au coin de la place du Mûrier. Je n'ai encore ni la fortune -d'un Keller, ni le renom d'un Desplein, deux sortes de puissances que -les nobles essaient encore de nier, mais qui, je suis d'accord avec -eux en ceci, ne sont rien sans le savoir-vivre et les manières du -gentilhomme. Par quoi puis-je légitimer cette subite élévation? Je me -ferais moquer de moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi, -tu te trouves dans une situation différente. Un prote n'est engagé à -rien. Tu travailles à acquérir des connaissances indispensables pour -réussir, tu peux expliquer tes occupations actuelles par ton avenir. -D'ailleurs tu peux demain entreprendre autre chose, étudier le Droit, -la diplomatie, entrer dans l'Administration. Enfin tu n'es ni chiffré -ni casé. Profite de ta virginité sociale, marche seul et mets la main -sur les honneurs! Savoure joyeusement tous les plaisirs, même ceux que -procure la vanité. Sois heureux, je jouirai de tes succès, tu seras un -second moi-même. Oui, ma pensée me permettra de vivre de ta vie. A toi -les fêtes, l'éclat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues. A -moi la vie sobre, laborieuse du commerçant, et les lentes occupations -de la science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en regardant Ève. -Quand tu chancelleras, tu trouveras mon bras pour te soutenir. Si tu -as à te plaindre de quelque trahison, tu pourras te réfugier dans nos -cœurs, tu y trouveras un amour inaltérable. La protection, la faveur, -le bon vouloir des gens, divisés sur deux têtes, pourraient se lasser, -nous nous nuirions à deux; marche devant, tu me remorqueras s'il le -faut. Loin de t'envier, je me consacre à toi. Ce que tu viens de -faire pour moi, en risquant de perdre ta bienfaitrice, ta maîtresse -peut-être, plutôt que de m'abandonner, que de me renier, cette simple -chose, si grande, eh! bien, Lucien, elle me lierait à jamais à toi, si -nous n'étions pas déjà comme deux frères. N'aie ni remords ni soucis de -paraître prendre la plus forte part. Ce partage à la Montgommery est -dans mes goûts. Enfin, quand tu me causerais quelques tourments, qui -sait si je ne serais pas toujours ton obligé? En disant ces mots, il -coula le plus timide des regards vers Ève, qui avait les yeux pleins -de larmes, car elle devinait tout.—Enfin, dit-il à Lucien étonné, tu -es bien fait, tu as une jolie taille, tu portes bien tes habits, tu as -l'air d'un gentilhomme dans ton habit bleu à boutons jaunes, avec un -simple pantalon de nankin; moi, j'aurais l'air d'un ouvrier au milieu -de ce monde, je serais gauche, gêné, je dirai des sottises ou je ne -dirais rien du tout: toi, tu peux, pour obéir au préjugé des noms, -prendre celui de ta mère, te faire appeler Lucien de Rubempré; moi, je -suis et serai toujours David Séchard. Tout te sert et tout me nuit dans -le monde où tu vas. Tu es fait pour y réussir. Les femmes adoreront ta -figure d'ange. N'est-ce pas, Ève? - -Lucien sauta au cou de David et l'embrassa. Cette modestie coupait -court à bien des doutes, à bien des difficultés. Comment n'eût-il pas -redoublé de tendresse pour un homme qui arrivait à faire par amitié -les mêmes réflexions qu'il venait de faire par ambition? L'ambitieux -et l'amoureux sentaient la route aplanie, le cœur du jeune homme et de -l'ami s'épanouissait. Ce fut un de ces moments rares dans la vie où -toutes les forces sont doucement tendues, où toutes les cordes vibrent -en rendant des sons pleins. Mais cette sagesse d'une belle âme excitait -encore en Lucien la tendance qui porte l'homme à tout rapporter à -lui. Nous disons tous, plus ou moins, comme Louis XIV: L'État, c'est -moi! L'exclusive tendresse de sa mère et de sa sœur, le dévouement de -David, l'habitude qu'il avait de se voir l'objet des efforts secrets -de ces trois êtres, lui donnaient les vices de l'enfant de famille, -engendraient en lui cet égoïsme qui dévore le noble, et que madame de -Bargeton caressait en l'incitant à oublier ses obligations envers sa -sœur, sa mère et David. Il n'en était rien encore; mais n'y avait-il -pas à craindre, qu'en étendant autour de lui le cercle de son ambition, -il fût contraint de ne penser qu'à lui pour s'y maintenir? - - -[Illustration: IMP. S. RAÇON. - - ÈVE ET DAVID SÉCHARD. - - Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé - qu'il n'avait été dans aucun moment de sa vie.] - - -Cette émotion passée, David fit observer à Lucien que son poème de -Saint Jean dans Pathmos était peut-être trop biblique pour être -lu devant un monde à qui la poésie apocalyptique devait être peu -familière. Lucien, qui se produisait devant le public le plus difficile -de la Charente, parut inquiet. David lui conseilla d'emporter -André de Chénier, et de remplacer un plaisir douteux pour un plaisir -certain. Lucien lisait en perfection, il plairait nécessairement et -montrerait une modestie qui le servirait sans doute. Comme la plupart -des jeunes gens, ils donnaient aux gens du monde leur intelligence -et leurs vertus. Si la jeunesse, qui n'a pas encore failli, est sans -indulgence pour les fautes des autres, elle leur prête aussi ses -magnifiques croyances. Il faut en effet avoir bien expérimenté la vie -avant de reconnaître que, suivant un beau mot de Raphaël, comprendre -c'est égaler. En général, le sens nécessaire à l'intelligence de la -poésie est rare en France, où l'esprit dessèche promptement la source -des saintes larmes de l'extase, où personne ne veut prendre la peine de -défricher le sublime, de le sonder pour en percevoir l'infini. Lucien -allait faire sa première expérience des ignorances et des froideurs -mondaines! Il passa chez David pour y prendre le volume de poésie. - -Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé -qu'en aucun moment de sa vie. En proie à mille terreurs, il voulait -et redoutait un éloge, il désirait s'enfuir, car la pudeur a sa -coquetterie aussi! Le pauvre amant n'osait dire un mot qui aurait -eu l'air de quêter un remercîment; il trouvait toutes les paroles -compromettantes, et se taisait en gardant une attitude de criminel. -Ève, qui devinait les tortures de cette modestie, se plut à jouir de ce -silence; mais quand David tortilla son chapeau pour s'en aller, elle -sourit. - -—Monsieur David, lui dit-elle, si vous ne passez pas la soirée chez -madame de Bargeton, nous pouvons la passer ensemble. Il fait beau, -voulez-vous aller nous promener le long de la Charente? nous causerons -de Lucien. - -David eut envie de se prosterner devant cette délicieuse jeune fille. -Ève avait mis dans le son de sa voix des récompenses inespérées; elle -avait, par la tendresse de l'accent, résolu les difficultés de cette -situation; sa proposition était plus qu'un éloge, c'était la première -faveur de l'amour. - -—Seulement, dit-elle à un geste que fit David, laissez-moi quelques -instants pour m'habiller. - -David, qui de sa vie n'avait su ce qu'était un air, sortit en -chanteronnant, ce qui surprit l'honnête Postel, et lui donna de -violents soupçons sur les relations d'Ève et de l'imprimeur. - -Les plus petites circonstances de cette soirée agirent beaucoup sur -Lucien que son caractère portait à écouter les premières impressions. -Comme tous les amants inexpérimentés, il arriva de si bonne heure que -Louise n'était pas encore au salon. Monsieur de Bargeton s'y trouvait -seul. Lucien avait déjà commencé son apprentissage des petites lâchetés -par lesquelles l'amant d'une femme mariée achète son bonheur, et qui -donnent aux femmes la mesure de ce qu'elles peuvent exiger; mais il ne -s'était pas encore trouvé face à face avec monsieur de Bargeton. - -Ce gentilhomme était un de ces petits esprits doucement établis entre -l'inoffensive nullité qui comprend encore, et la fière stupidité qui ne -veut ni rien accepter ni rien rendre. Pénétré de ses devoirs envers le -monde, et s'efforçant de lui être agréable, il avait adopté le sourire -du danseur pour unique langage. Content ou mécontent, il souriait. Il -souriait à une nouvelle désastreuse aussi bien qu'à l'annonce d'un -heureux événement. Ce sourire répondait à tout par les expressions -que lui donnait monsieur de Bargeton. S'il fallait absolument une -approbation directe, il renforçait son sourire par un rire complaisant, -en ne lâchant une parole qu'à la dernière extrémité. Un tête-à-tête lui -faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie végétative, il -était alors obligé de chercher quelque chose dans l'immensité de son -vide intérieur. La plupart du temps il se tirait de peine en reprenant -les naïves coutumes de son enfance: il pensait tout haut, il vous -initiait aux moindres détails de sa vie; il vous exprimait ses besoins, -ses petites sensations qui, pour lui, ressemblaient à des idées. Il -ne parlait ni de la pluie ni du beau temps; il ne donnait pas dans -les lieux communs de la conversation par où se sauvent les imbéciles, -il s'adressait aux plus intimes intérêts de la vie.—Par complaisance -pour madame de Bargeton, j'ai mangé ce matin du veau qu'elle aime -beaucoup, et mon estomac me fait bien souffrir, disait-il. Je sais -cela, j'y suis toujours pris! expliquez-moi cela? ou bien:—Je vais -sonner pour demander un verre d'eau sucrée, en voulez-vous un par la -même occasion? Ou bien:—Je monterai demain à cheval, et j'irai voir mon -beau-père. Ces petites phrases, qui ne supportaient pas la discussion, -arrachaient un non ou un oui à l'interlocuteur, et la conversation -tombait à plat. Monsieur de Bargeton implorait alors l'assistance de -son visiteur en mettant à l'ouest son nez de vieux carlin poussif; il -vous regardait de ses gros yeux vairons d'une façon qui signifiait: -_Vous dites?_ Les ennuyeux empressés de parler d'eux-mêmes, il les -chérissait, il les écoutait avec une probe et délicate attention qui le -leur rendait si précieux que les bavards d'Angoulême lui accordaient -une sournoise intelligence, et le prétendaient mal jugé. Aussi quand -ils n'avaient plus d'auditeurs ces gens venaient-ils achever leurs -récits ou leurs raisonnements auprès du gentilhomme, sûrs de trouver -son sourire élogieux. Le salon de sa femme étant toujours plein, il s'y -trouvait généralement à l'aise. Il s'occupait des plus petits détails: -il regardait qui entrait, saluait en souriant et conduisait à sa femme -le nouvel arrivé; il guettait ceux qui partaient, et leur faisait la -conduite en accueillant leurs adieux par son éternel sourire. Quand la -soirée était animée et qu'il voyait chacun à son affaire, l'heureux -muet restait planté sur ses deux hautes jambes comme une cigogne sur -ses pattes, ayant l'air d'écouter une conversation politique; ou il -venait étudier les cartes d'un joueur sans y rien comprendre, car il ne -savait aucun jeu; ou il se promenait en humant son tabac et soufflant -sa digestion. Anaïs était le beau côté de sa vie, elle lui donnait -des jouissances infinies. Lorsqu'elle jouait son rôle de maîtresse de -maison, il s'étendait dans une bergère en l'admirant; car elle parlait -pour lui: puis il s'était fait un plaisir de chercher l'esprit de ses -phrases; et comme souvent il ne les comprenait que longtemps après -qu'elles étaient dites, il se permettait des sourires qui partaient -comme des boulets enterrés qui se réveillent. Son respect pour elle -allait d'ailleurs jusqu'à l'adoration. Une adoration quelconque ne -suffit-elle pas au bonheur de la vie? En personne spirituelle et -généreuse, Anaïs n'avait pas abusé de ses avantages en reconnaissant -chez son mari la nature facile d'un enfant qui ne demandait pas mieux -que d'être gouverné. Elle avait pris soin de lui comme on prend soin -d'un manteau; elle le tenait propre, le brossait, le serrait, le -ménageait; et se sentant ménagé, brossé, soigné, monsieur de Bargeton -avait contracté pour sa femme une affection canine. Il est si facile de -donner un bonheur qui ne coûte rien! Madame de Bargeton ne connaissant -à son mari aucun autre plaisir que celui de la bonne chère, lui faisait -faire d'excellents dîners; elle avait pitié de lui; jamais elle ne s'en -était plainte; et quelques personnes ne comprenant pas le silence de -sa fierté, prêtaient à monsieur de Bargeton des vertus cachées. Elle -l'avait d'ailleurs discipliné militairement, et l'obéissance de cet -homme aux volontés de sa femme était passive. Elle lui disait:—Faites -une visite à monsieur ou à madame une telle, il y allait comme un -soldat à sa faction. Aussi devant elle se tenait-il au port d'armes -et immobile. Il était en ce moment question de nommer ce muet député. -Lucien ne pratiquait pas depuis assez long-temps la maison pour avoir -soulevé le voile sous lequel se cachait ce caractère inimaginable. -Monsieur de Bargeton enseveli dans sa bergère, paraissant tout voir et -tout comprendre, se faisant une dignité de son silence, lui semblait -prodigieusement imposant. Au lieu de le prendre pour une borne de -granit, Lucien fit de ce gentilhomme un sphinx redoutable, par suite du -penchant qui porte les hommes d'imagination à tout grandir ou à prêter -une âme à toutes les formes, et il crut nécessaire de le flatter. - -—J'arrive le premier, dit-il en le saluant avec un peu plus de respect -que l'on n'en accordait à ce bonhomme. - -—C'est assez naturel, répondit monsieur de Bargeton. - -Lucien prit ce mot pour l'épigramme d'un mari jaloux, il devint rouge, -et se regarda dans la glace en cherchant une contenance. - -—Vous habitez l'Houmeau, dit monsieur de Bargeton, les personnes qui -demeurent loin arrivent toujours plus tôt que celles qui demeurent près. - -—A quoi cela tient-il? dit Lucien en prenant un air agréable. - -—Je ne sais pas, répondit monsieur de Bargeton qui rentra dans son -immobilité. - -—Vous n'avez pas voulu le chercher, reprit Lucien. Un homme capable de -faire l'observation peut trouver la cause. - -—Ah! fit monsieur de Bargeton, les causes finales! Hé! hé!... - -Lucien se creusa la cervelle pour ranimer la conversation qui tomba là. - -—Madame de Bargeton s'habille sans doute? dit-il en frémissant de la -niaiserie de cette demande. - -—Oui, elle s'habille, répondit naturellement le mari. - -Lucien leva les yeux pour regarder les deux solives saillantes, peintes -en gris, et dont les entre-deux étaient plafonnés, sans trouver une -phrase de rentrée; mais il ne vit pas alors sans terreur le petit -lustre à vieilles pendeloques de cristal, dépouillé de sa gaze et garni -de bougies. Les housses du meuble avaient été ôtées, et le lampasse -rouge montrait ses fleurs fanées. Ces apprêts annonçaient une réunion -extraordinaire. Le poète conçut des doutes sur la convenance de son -costume, car il était en bottes. Il alla regarder avec la stupeur de -la crainte un vase du Japon qui ornait une console à guirlandes du -temps de Louis XV; puis il eut peur de déplaire à ce mari en ne le -courtisant pas, et il résolut de chercher si le bonhomme avait un dada -que l'on pût caresser. - -—Vous quittez rarement la ville, monsieur? dit-il à monsieur de -Bargeton vers lequel il revint. - -—Rarement. - -Le silence recommença. Monsieur de Bargeton épia comme une chatte -soupçonneuse les moindres mouvements de Lucien qui troublait son repos. -Chacun d'eux avait peur de l'autre. - -—Aurait-il conçu des soupçons sur mes assiduités? pensa Lucien, car il -paraît m'être bien hostile! - -En ce moment, heureusement pour Lucien fort embarrassé de soutenir les -regards inquiets avec lesquels monsieur de Bargeton l'examinait allant -et venant, le vieux domestique, qui avait mis une livrée, annonça -du Châtelet. Le baron entra fort aisément, salua son ami Bargeton, -et fit à Lucien une petite inclination de tête qui était alors à la -mode, mais que le poète trouva financièrement impertinente. Sixte du -Châtelet portait un pantalon d'une blancheur éblouissante, à sous-pieds -intérieurs qui le maintenaient dans ses plis. Il avait des souliers -fins et des bas de fil écossais. Sur son gilet blanc flottait le ruban -noir de son lorgnon. Enfin son habit noir se recommandait par une coupe -et une forme parisiennes. C'était bien le bellâtre que ses antécédents -annonçaient; mais l'âge l'avait déjà doté d'un petit ventre rond assez -difficile à contenir dans les bornes de l'élégance. Il teignait ses -cheveux et ses favoris blanchis par les souffrances de son voyage, ce -qui lui donnait un air dur. Son teint autrefois très-délicat avait pris -la couleur cuivrée des gens qui reviennent des Indes; mais sa tournure, -quoique ridicule par les prétentions qu'il conservait, révélait -néanmoins l'agréable Secrétaire des Commandements d'une Altesse -Impériale. Il prit son lorgnon, regarda le pantalon de nankin, les -bottes, le gilet, l'habit bleu fait à Angoulême de Lucien, enfin tout -son rival. Puis il remit froidement le lorgnon dans la poche de son -gilet comme s'il eût dit:—Je suis content. Écrasé déjà par l'élégance -du financier, Lucien pensa qu'il aurait sa revanche quand il montrerait -à l'assemblée son visage animé par la poésie; mais il n'en éprouva pas -moins une vive souffrance qui continua le malaise intérieur que la -prétendue hostilité de monsieur de Bargeton lui avait donné. Le baron -semblait faire peser sur Lucien tout le poids de sa fortune pour mieux -humilier cette misère. Monsieur de Bargeton, qui comptait n'avoir plus -rien à dire, fut consterné du silence que gardèrent les deux rivaux -en s'examinant; mais, quand il se trouvait au bout de ses efforts, il -avait une question qu'il se réservait comme une poire pour la soif, et -il jugea nécessaire de la lâcher en prenant un air affairé. - -—Hé! bien, monsieur, dit-il à du Châtelet, qu'y a-t-il de nouveau? -dit-on quelque chose? - -—Mais, répondit méchamment le Directeur des Contributions, le nouveau, -c'est monsieur Chardon. Adressez-vous à lui. Nous apportez-vous quelque -joli poème? demanda le sémillant baron en redressant la boucle majeure -d'une de ses faces qui lui parut dérangée. - -—Pour savoir si j'ai réussi, j'aurais dû vous consulter, répondit -Lucien. Vous avez pratiqué la poésie avant moi. - -—Bah! quelques vaudevilles assez agréables faits par complaisance, des -chansons de circonstance, des romances que la musique a fait valoir, -ma grande épître à une sœur de Buonaparte (l'ingrat!) ne sont pas des -titres à la postérité! - -En ce moment madame de Bargeton se montra dans tout l'éclat d'une -toilette étudiée. Elle portait un turban juif enrichi d'une agrafe -orientale. Une écharpe de gaze sous laquelle brillaient les camées d'un -collier était gracieusement tournée à son cou. Sa robe de mousseline -peinte, à manches courtes, lui permettait de montrer plusieurs -bracelets étagés sur ses beaux bras blancs. Cette mise théâtrale charma -Lucien. Monsieur du Châtelet adressa galamment à cette reine des -compliments nauséabonds qui la firent sourire de plaisir, tant elle -fut heureuse d'être louée devant Lucien. Elle n'échangea qu'un regard -avec son cher poète, et répondit au Directeur des Contributions en le -mortifiant par une politesse qui l'exceptait de son intimité. - -En ce moment, les personnes invitées commencèrent à venir. En premier -lieu se produisirent l'Évêque et son Grand-Vicaire, deux figures dignes -et solennelles, mais qui formaient un violent contraste: monseigneur -était grand et maigre, son acolyte était court et gras. Tous deux, -ils avaient des yeux brillants, mais l'Évêque était pâle et son -Grand-Vicaire offrait un visage empourpré par la plus riche santé. Chez -l'un et chez l'autre les gestes et les mouvements étaient rares. Tous -deux paraissaient prudents, leur réserve et leur silence intimidaient, -ils passaient pour avoir beaucoup d'esprit. - -Les deux prêtres furent suivis par madame de Chandour et son mari, -personnages extraordinaires que les gens auxquels la province est -inconnue seraient tentés de croire une fantaisie. Le mari d'Amélie, -la femme qui se posait comme l'antagoniste de madame de Bargeton, -monsieur de Chandour, qu'on nommait Stanislas, était un ci-devant -jeune homme, encore mince à quarante-cinq ans, et dont la figure -ressemblait à un crible. Sa cravate était toujours nouée de manière -à présenter deux pointes menaçantes, l'une à la hauteur de l'oreille -droite, l'autre abaissée vers le ruban rouge de sa croix. Les basques -de son habit étaient violemment renversées. Son gilet très-ouvert -laissait voir une chemise gonflée, empesée, fermée par des épingles -surchargées d'orfévrerie. Enfin tout son vêtement avait un caractère -exagéré qui lui donnait une si grande ressemblance avec les caricatures -qu'en le voyant les étrangers ne pouvaient s'empêcher de sourire. -Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction -de haut en bas, en vérifiant le nombre des boutons de son gilet, en -suivant les lignes onduleuses que dessinait son pantalon collant, en -caressant ses jambes par un regard qui s'arrêtait amoureusement sur -les pointes de ses bottes. Quand il cessait de se contempler ainsi, -ses yeux cherchaient une glace, il examinait si ses cheveux tenaient -la frisure; il interrogeait les femmes d'un œil heureux en mettant un -de ses doigts dans la poche de son gilet, se penchant en arrière et se -posant de trois-quarts, agaceries de coq qui lui réussissaient dans -la société aristocratique de laquelle il était le beau. La plupart du -temps, ses discours comportaient des gravelures comme il s'en disait au -dix-huitième siècle. Ce détestable genre de conversation lui procurait -quelques succès auprès des femmes, il les faisait rire. Monsieur du -Châtelet commençait à lui donner des inquiétudes. En effet, intriguées -par le dédain du fat des contributions indirectes, stimulées par son -affectation à prétendre qu'il était impossible de le faire sortir de -son marasme, et piquées par son ton de sultan blasé, les femmes le -recherchaient encore plus vivement qu'à son arrivée depuis que madame -de Bargeton s'était éprise du Byron d'Angoulême. Amélie était une -petite femme maladroitement comédienne, grasse, blanche, à cheveux -noirs, outrant tout, parlant haut, faisant la roue avec sa tête chargée -de plumes en été, de fleurs en hiver; belle parleuse, mais ne pouvant -achever sa période sans lui donner pour accompagnement les sifflements -d'un asthme inavoué. - -Monsieur de Saintot, nommé Astolphe, le Président de la Société -d'Agriculture, homme haut en couleur, grand et gros, apparut remorqué -par sa femme, espèce de figure assez semblable à une fougère desséchée, -qu'on appelait Lili, abréviation d'Élisa. Ce nom, qui supposait -dans la personne quelque chose d'enfantin jurait avec le caractère -et les manières de madame de Saintot, femme solennelle, extrêmement -pieuse, joueuse difficile et tracassière. Astolphe passait pour être -un savant du premier ordre. Ignorant comme une carpe, il n'en avait -pas moins écrit les articles Sucre et Eau-de-Vie dans un Dictionnaire -d'agriculture, deux œuvres pillées en détail dans tous les articles -des journaux et dans les anciens ouvrages où il était question de ces -deux produits. Tout le Département le croyait occupé d'un Traité sur -la culture moderne. Quoiqu'il restât enfermé pendant toute la matinée -dans son cabinet, il n'avait pas encore écrit deux pages depuis douze -ans. Si quelqu'un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant -des papiers, cherchant une note égarée ou taillant sa plume; mais il -employait en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet: -il y lisait longuement le journal, il sculptait des bouchons avec -son canif, il traçait des dessins fantastiques sur son garde-main, -il feuilletait Cicéron pour y prendre à la volée une phrase ou des -passages dont le sens pouvait s'appliquer aux événements du jour; puis -le soir il s'efforçait d'amener la conversation sur un sujet qui lui -permît de dire:—Il se trouve dans Cicéron une page qui semble avoir -été écrite pour ce qui se passe de nos jours. Il récitait alors son -passage au grand étonnement des auditeurs, qui se redisaient entre -eux!—Vraiment Astolphe est un puits de science. Ce fait curieux se -contait par toute la ville, et l'entretenait dans ses flatteuses -croyances sur monsieur de Saintot. - -Après ce couple, vint monsieur de Bartas, nommé Adrien, l'homme qui -chantait les airs de basse-taille et qui avait d'énormes prétentions en -musique. L'amour-propre l'avait assis sur le solfége: il avait commencé -par s'admirer lui-même en chantant, puis il s'était mis à parler -musique, et avait fini par s'en occuper exclusivement. L'art musical -était devenu chez lui comme une monomanie; il ne s'animait qu'en -parlant de musique, il souffrait pendant une soirée jusqu'à ce qu'on -le priât de chanter. Une fois qu'il avait beuglé un de ses airs, sa -vie commençait: il paradait, il se haussait sur ses talons en recevant -des compliments, il faisait le modeste: mais il allait néanmoins de -groupe en groupe pour y recueillir des éloges; puis, quand tout était -dit, il revenait à la musique en entamant une discussion à propos des -difficultés de son air ou en vantant le compositeur. - -Monsieur Alexandre de Brebian, le héros de la sépia, le dessinateur -qui infestait les chambres de ses amis par des productions saugrenues -et gâtait tous les albums du Département, accompagnait monsieur de -Bartas. Chacun d'eux donnait le bras à la femme de l'autre. Au dire -de la chronique scandaleuse, cette transposition était complète. -Les deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de Brebian) et Fifine -(madame Joséphine de Barcas), également préoccupées d'un fichu, -d'une garniture, de l'assortiment de quelques couleurs hétérogènes, -étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes, et négligeaient -leur maison où tout allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme -des poupées dans des robes économiquement établies, offraient sur -elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres, les maris se -permettaient, en leur qualité d'artistes, un laissez-aller de province -qui les rendait curieux à voir. Leurs habits fripés leur donnaient -l'air des comparses qui dans les petits théâtres figurent la haute -société invitée aux noces. - -Parmi les figures qui débarquèrent dans le salon, l'une des -plus originales fut celle de monsieur le comte de Senonches, -aristocratiquement nommé Jacques, grand chasseur, hautain, sec, à -figure hâlée, aimable comme un sanglier, défiant comme un Vénitien, -jaloux comme un More, et vivant en très-bonne intelligence avec -monsieur du Hautoy, autrement dit Francis, l'ami de la maison. - -Madame de Senonches (Zéphirine) était grande et belle, mais couperosée -déjà par une certaine ardeur de foie qui la faisait passer pour -une femme exigeante. Sa taille fine, ses délicates proportions -lui permettaient d'avoir des manières langoureuses qui sentaient -l'affectation, mais qui peignaient la passion et les caprices toujours -satisfaits d'une personne aimée. - -Francis était un homme assez distingué, qui avait quitté le consulat -de Valence et ses espérances dans la diplomatie, pour venir vivre à -Angoulême auprès de Zéphirine, dite aussi Zizine. L'ancien consul -prenait soin du ménage, faisait l'éducation des enfants, leur apprenait -les langues étrangères, et dirigeait la fortune de monsieur et de -madame de Senonches avec un entier dévouement. L'Angoulême noble, -l'Angoulême administratif, l'Angoulême bourgeois avaient longtemps -glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois personnes; mais, à -la longue, ce mystère de trinité conjugale parut si rare et si joli, -que monsieur du Hautoy eût semblé prodigieusement immoral s'il avait -fait mine de se marier. Quand Jacques chassait aux environs, chacun -lui demandait des nouvelles de Francis, et il racontait les petites -indispositions de son intendant volontaire en lui donnant le pas sur -sa femme. Cet aveuglement paraissait si curieux chez un homme jaloux, -que ses meilleurs amis s'amusaient à le faire poser, et l'annonçaient à -ceux qui ne connaissaient pas le mystère afin de les amuser. Monsieur -du Hautoy était un précieux dandy dont les petits soins personnels -avaient tourné à la mignardise et à l'enfantillage. Il s'occupait de -sa toux, de son sommeil, de sa digestion et de son manger. Zéphirine -avait amené son factotum à faire l'homme de petite santé: elle le -ouatait, l'embéguinait, le médicinait; elle l'empâtait de mets choisis -comme un bichon de marquise; elle lui ordonnait ou lui défendait tel -ou tel aliment; elle lui brodait des gilets, des bouts de cravates et -des mouchoirs; elle avait fini par l'habituer à porter de si jolies -choses qu'elle le métamorphosait en une sorte d'idole japonaise. Leur -entente était d'ailleurs sans mécompte: Zizine regardait à tout propos -Francis, et Francis semblait prendre ses idées dans les yeux de Zizine. -Ils blâmaient, ils souriaient ensemble, et semblaient se consulter pour -dire le plus simple bonjour. - -Le plus riche propriétaire des environs, l'homme envié de tous, -monsieur le marquis de Pimentel et sa femme, qui réunissaient à eux -deux quarante mille livres de rente, et passaient l'hiver à Paris, -vinrent de la campagne en calèche avec leurs voisins, monsieur le -baron et madame la baronne de Rastignac, accompagnés de la tante de la -baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, bien -élevées, pauvres, mais mises avec cette simplicité qui fait tant valoir -les beautés naturelles. Ces personnes, qui certes étaient l'élite de -la compagnie, furent reçues par un froid silence et par un respect -plein de jalousie, surtout quand chacun vit la distraction de l'accueil -que leur fit madame de Bargeton. Ces deux familles appartenaient à ce -petit nombre de gens qui, dans les provinces, se tiennent au-dessus -des commérages, ne se mêlent à aucune société, vivent dans une -retraite silencieuse et gardent une imposante dignité. Monsieur de -Pimentel et monsieur de Rastignac étaient appelés par leurs titres; -aucune familiarité ne mêlait leurs femmes ni leurs filles à la haute -coterie d'Angoulême, ils approchaient trop la noblesse de cour pour se -commettre avec les niaiseries de la province. - -Le Préfet et le Général arrivèrent les derniers, accompagnés du -gentilhomme campagnard qui, le matin, avait apporté son mémoire sur -les vers à soie chez David. C'était sans doute quelque maire de canton -recommandable par de belles propriétés; mais sa tournure et sa mise -trahissaient une désuétude complète de la société: il était gêné dans -ses habits, il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour de son -interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre -quand on lui parlait, il semblait prêt à rendre un service domestique; -il se montrait tour à tour, obséquieux, inquiet, grave, il s'empressait -de rire d'une plaisanterie, il écoutait d'une façon servile, et -parfois il prenait un air sournois en croyant qu'on se moquait de lui. -Plusieurs fois dans la soirée, oppressé par son mémoire, il essaya de -parler vers à soie; mais l'infortuné monsieur de Séverac tomba sur -monsieur de Bartas qui lui répondit musique et sur monsieur de Saintot -qui lui cita Cicéron. Vers le milieu de la soirée, le pauvre maire -finit par s'entendre avec une veuve et sa fille, madame et mademoiselle -du Brossard qui n'étaient pas les deux figures les moins intéressantes -de cette société. Un seul mot dira tout: elles étaient aussi pauvres -que nobles. Elles avaient dans leur mise, cette prétention à la -parure qui révèle une secrète misère. Madame du Brossard vantait fort -maladroitement et à tout propos sa grande et grosse fille, âgée de -vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano; elle lui -faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et, -dans son désir d'établir sa chère Camille, elle avait dans une même -soirée prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons, et -la ville tranquille des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes -deux, elles avaient la dignité pincée, aigre-douce des personnes que -chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s'intéresse par égoïsme, -et qui ont sondé le vide des phrases consolatrices par lesquelles le -monde se fait un plaisir d'accueillir les malheureux. Monsieur de -Séverac avait cinquante-neuf ans, il était veuf et sans enfants; la -mère et la fille écoutèrent donc avec une dévotieuse admiration les -détails qu'il leur donna sur ses magnaneries. - -—Ma fille a toujours aimé les animaux, dit la mère. Aussi, comme -la soie que font ces petites bêtes intéresse les femmes, je vous -demanderai la permission d'aller à Séverac montrer à ma Camille -comment ça se récolte. Camille a tant d'intelligence qu'elle saisira -sur-le-champ tout ce que vous lui direz. N'a-t-elle pas compris un jour -la raison inverse du carré des distances? - -Cette phrase termina glorieusement la conversation entre monsieur de -Séverac et madame du Brossard, après la lecture de Lucien. - -Quelques habitués se coulèrent familièrement dans l'assemblée, ainsi -que deux ou trois fils de famille, timides, silencieux, parés comme -des châsses, heureux d'avoir été conviés à cette solennité littéraire. -Toutes les femmes se rangèrent sérieusement en un cercle derrière -lequel les hommes se tinrent debout. Cette assemblée de personnages -bizarres, aux costumes hétéroclites, aux visages grimés, devint -très-imposante pour Lucien, dont le cœur palpita quand il se vit -l'objet de tous les regards. Quelque hardi qu'il fût, il ne soutint -pas facilement cette première épreuve, malgré les encouragements de -sa maîtresse, qui déploya le faste de ses révérences et ses plus -précieuses grâces en recevant les illustres sommités de l'Angoumois. -Le malaise auquel il était en proie fut continué par une circonstance -facile à prévoir, mais qui devait effaroucher un jeune homme encore -peu familiarisé avec la tactique du monde. Lucien, tout yeux et tout -oreilles, s'entendait appeler monsieur de Rubempré par Louise, par -monsieur de Bargeton, par l'Évêque, par quelques complaisants de la -maîtresse du logis, et monsieur Chardon par la majorité de ce redouté -public. Intimidé par les œillades interrogatives des curieux, il -pressentait son nom bourgeois au seul mouvement des lèvres; il devinait -les jugements anticipés que l'on portait sur lui avec cette franchise -provinciale, souvent un peu trop près de l'impolitesse. Ces continuels -coups d'épingle inattendus le mirent encore plus mal avec lui-même. -Il attendit avec impatience le moment de commencer sa lecture, afin -de prendre une attitude qui fît cesser son supplice intérieur; mais -Jacques racontait sa dernière chasse à madame de Pimentel; Adrien -s'entretenait du nouvel astre musical, de Rossini, avec mademoiselle -Laure de Rastignac; Astolphe qui avait appris par cœur dans un journal -la description d'une nouvelle charrue en parlait au baron. Lucien ne -savait pas, le pauvre poète, qu'aucune de ces intelligences, excepté -celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la poésie. Toutes -ces personnes, privées d'émotions, étaient accourues en se trompant -elles-mêmes sur la nature du spectacle qui les attendait. Il est des -mots qui, semblables aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse -des saltimbanques, attirent toujours le public. Les mots beauté, -gloire, poésie, ont des sortiléges qui séduisent les esprits les plus -grossiers. - -Quand tout le monde fut arrivé, que les causeries eurent cessé, non -sans mille avertissements donnés aux interrupteurs par monsieur de -Bargeton, que sa femme envoya comme un suisse d'église qui fait -retentir sa canne sur les dalles, Lucien se mit à la table ronde, près -de madame de Bargeton, en éprouvant une violente secousse d'âme. Il -annonça d'une voix troublée que, pour ne tromper l'attente de personne, -il allait lire les chefs-d'œuvre récemment retrouvés d'un grand poète -inconnu. Quoique les poésies d'André de Chénier eussent été publiées -dès 1819, personne, à Angoulême, n'avait encore entendu parler d'André -de Chénier. Chacun voulut voir, dans cette annonce, un biais trouvé -par madame de Bargeton pour ménager l'amour-propre du poète et mettre -les auditeurs à l'aise. Lucien lut d'abord le Jeune Malade, qui fut -accueilli par des murmures flatteurs; puis l'Aveugle, poème que ces -esprits médiocres trouvèrent long. Pendant sa lecture, Lucien fut -en proie à l'une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être -parfaitement comprises que par d'éminents artistes, ou par ceux que -l'enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau. Pour -être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une -sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l'auditoire -une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des -sentiments n'ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle, -le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne -céleste au milieu des ricanements de l'enfer. Or, dans la sphère où -se développent leurs facultés, les hommes d'intelligence possèdent -la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l'oreille -de la taupe; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour -d'eux. Le musicien et le poète se savent aussi promptement admirés ou -incompris, qu'une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie -ou ennemie. Les murmures des hommes qui n'étaient venus là que pour -leurs femmes, et qui se parlaient de leurs affaires, retentissaient -à l'oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière; -de même qu'il voyait les hiatus sympathiques de quelques mâchoires -violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient. Lorsque, -semblable à la colombe du déluge, il cherchait un coin favorable où -son regard pût s'arrêter, il rencontrait les yeux impatientés de gens -qui pensaient évidemment à profiter de cette réunion pour s'interroger -sur quelques intérêts positifs. A l'exception de Laure de Rastignac, -de deux ou trois jeunes gens et de l'Évêque, tous les assistants -s'ennuyaient. En effet, ceux qui comprennent la poésie cherchent à -développer dans leur âme ce que l'auteur a mis en germe dans ses vers; -mais ces auditeurs glacés, loin d'aspirer l'âme du poète, n'écoutaient -même pas ses accents. Lucien éprouva donc un si profond découragement, -qu'une sueur froide mouilla sa chemise. Un regard de feu lancé par -Louise, vers laquelle il se tourna, lui donna le courage d'achever; -mais son cœur de poète saignait de mille blessures. - -—Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine? dit à sa voisine la sèche Lili -qui s'attendait peut-être à des tours de force. - -—Ne me demandez pas mon avis, ma chère, mes yeux se ferment aussitôt -que j'entends lire. - -—J'espère que Naïs ne nous donnera pas souvent des vers le soir, dit -Francis. Quand j'écoute lire après mon dîner, l'attention que je suis -forcé d'avoir trouble ma digestion. - -—Pauvre chat, dit Zéphirine à voix basse, buvez un verre d'eau sucrée. - -—C'est fort bien déclamé, dit Alexandre; mais j'aime mieux le whist. - -En entendant cette réponse qui passa pour spirituelle à cause de la -signification anglaise du mot, quelques joueuses prétendirent que le -lecteur avait besoin de repos. Sous ce prétexte, un ou deux couples -s'esquivèrent dans le boudoir. Lucien, supplié par Louise, par la -charmante Laure de Rastignac et par l'Évêque, réveilla l'attention, -grâce à la verve contre-révolutionnaire des Iambes, que plusieurs -personnes, entraînées par la chaleur du débit, applaudirent sans les -comprendre. Ces sortes de gens sont influençables par la vocifération -comme les palais grossiers sont excités par les liqueurs fortes. -Pendant un moment où l'on prit des glaces, Zéphirine envoya Francis -voir le volume, et dit à sa voisine Amélie que les vers lus par Lucien -étaient imprimés. - -—Mais, répondit Amélie avec un visible bonheur, c'est bien simple, -monsieur de Rubempré travaille chez un imprimeur. C'est, dit-elle en -regardant Lolotte, comme si une jolie femme faisait elle-même ses -robes. - -—Il a imprimé ses poésies lui-même, se dirent les femmes. - -—Pourquoi s'appelle-t-il donc alors monsieur de Rubempré? demanda -Jacques. Quand il travaille de ses mains, un noble doit quitter son nom. - -—Il a effectivement quitté le sien, qui était roturier, dit Zizine, -mais pour prendre celui de sa mère qui est noble. - -—Puisque ses vers (en province on nomme _verse_) sont imprimés, nous -pouvons les lire nous-mêmes, dit Astolphe. - -Cette stupidité compliqua la question jusqu'à ce que Sixte du Châtelet -eût daigné dire à cette ignorante assemblée que l'annonce n'était -pas une précaution oratoire, et que ces belles poésies appartenaient -à un frère royaliste du révolutionnaire Marie-Joseph Chénier. La -société d'Angoulême, à l'exception de l'Évêque, de madame de Rastignac -et de ses deux filles, que cette grande poésie avait saisis, se -crut mystifiée et s'offensa de cette supercherie. Un sourd murmure -s'éleva; mais Lucien ne l'entendit pas. Isolé de ce monde odieux par -l'enivrement que produisait une mélodie intérieure, il s'efforçait de -la répéter, et voyait les figures comme à travers un nuage. Il lut la -sombre élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien où respire une -mélancolie sublime; puis celle où est ce vers: - - Tes vers sont doux, j'aime à les répéter. - -Enfin, il termina par la suave idylle intitulée _Néère_. - -Plongée dans une délicieuse rêverie, une main dans ses boucles, -qu'elle avait défrisées sans s'en apercevoir, l'autre pendant, les -yeux distraits, seule au milieu de son salon, madame de Bargeton se -sentait pour la première fois de sa vie transportée dans la sphère qui -lui était propre. Jugez combien elle fut désagréablement distraite par -Amélie, qui s'était chargée de lui exprimer les vœux publics. - -—Naïs, nous étions venues pour entendre les poésies de monsieur -Chardon, et vous nous donnez des vers (_verse_) imprimés. Quoique ces -morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames aimeraient mieux -le vin du cru. - -—Ne trouvez-vous pas que la langue française se prête peu à la poésie? -dit Astolphe au Directeur des Contributions. Je trouve la prose de -Cicéron mille fois plus poétique. - -—La vraie poésie française est la poésie légère, la chanson, répondit -du Châtelet. - -—La chanson prouve que notre langue est très-musicale, dit Adrien. - -—Je voudrais bien connaître les vers (_verse_) qui ont causé la perte -de Naïs, dit Zéphirine; mais d'après la manière dont elle accueille -la demande d'Amélie, elle n'est pas disposée à nous en donner un -échantillon. - -—Elle se doit à elle-même de les lui faire dire, répondit Francis, car -le génie de ce petit bonhomme est sa justification. - -—Vous qui avez été dans la diplomatie, obtenez-nous cela, dit Amélie à -monsieur du Châtelet. - -—Rien de plus aisé, dit le baron. - -L'ancien Secrétaire des Commandements, habitué à ces petits manéges, -alla trouver l'Évêque et sut le mettre en avant. Priée par monseigneur, -Naïs fut obligée de demander à Lucien quelque morceau qu'il sût par -cœur. Le prompt succès du baron dans cette négociation lui valut un -langoureux sourire d'Amélie. - -—Décidément ce baron est bien spirituel, dit-elle à Lolotte. - -Lolotte se souvenait du propos aigre-doux d'Amélie sur les femmes qui -faisaient elles-mêmes leurs robes. - -—Depuis quand reconnaissez-vous les barons de l'empire? lui -répondit-elle en souriant. - -Lucien avait essayé de déifier sa maîtresse dans une ode qui lui était -adressée sous un titre inventé par tous les jeunes gens au sortir -du collége. Cette ode, si complaisamment caressée, embellie de tout -l'amour qu'il se sentait au cœur, lui parut la seule œuvre capable de -lutter avec la poésie de Chénier. Il regarda d'un air passablement -fat madame de Bargeton, en disant: A ELLE! Puis il se posa fièrement -pour dérouler cette pièce ambitieuse, car son amour-propre d'auteur se -sentit à l'aise derrière la jupe de madame de Bargeton. - -En ce moment, Naïs laissa échapper son secret aux yeux des femmes. -Malgré l'habitude qu'elle avait de dominer ce monde de toute la hauteur -de son intelligence, elle ne put s'empêcher de trembler pour Lucien. -Sa contenance fut gênée, ses regards demandèrent en quelque sorte -l'indulgence; puis elle fut obligée de rester les yeux baissés, et -de cacher son contentement à mesure que se déployèrent les strophes -suivantes. - - -A ELLE. - - Du sein de ces torrents de gloire et de lumière, - Où, sur des sistres d'or, les anges attentifs, - Aux pieds de Jéhova redisent la prière - De nos astres plaintifs; - - Souvent un chérubin à chevelure blonde - Voilant l'éclat de Dieu sur son front arrêté, - Laisse aux parvis des cieux son plumage argenté, - Et descend sur le monde. - - Il a compris de Dieu le bienfaisant regard: - Du génie aux abois il endort la souffrance; - Jeune fille adorée, il berce le vieillard - Dans les fleurs de l'enfance; - - Il inscrit des méchants les tardifs repentirs; - A la mère inquiète, il dit en rêve: Espère! - Et, le cœur plein de joie, il compte les soupirs - Qu'on donne à la misère. - - De ces beaux messagers un seul est parmi nous, - Que la terre amoureuse arrête dans sa route; - Mais il pleure, et poursuit d'un regard triste et doux - La paternelle voûte. - - Ce n'est point de son front l'éclatante blancheur - Qui m'a dit le secret de sa noble origine, - Ni l'éclair de ses yeux, ni la féconde ardeur - De sa vertu divine. - - Mais par tant de lueur mon amour ébloui - A tenté de s'unir à sa sainte nature, - Et du terrible archange il a heurté sur lui - L'impénétrable armure. - - Ah! gardez, gardez bien de lui laisser revoir - Le brillant séraphin qui vers les cieux revole; - Trop tôt il en saurait la magique parole - Qui se chante le soir! - - Vous les verriez alors, des nuits perçant les voiles, - Comme un point de l'aurore, atteindre les étoiles - Par un vol fraternel; - Et le marin qui veille, attendant un présage, - De leurs pieds lumineux montrerait le passage, - Comme un phare éternel. - -—Comprenez-vous ce calembour? dit Amélie à monsieur du Châtelet en lui -adressant un regard de coquetterie. - -—C'est des vers comme nous en avons tous plus ou moins fait au sortir -du collége, répondit le baron d'un air ennuyé pour obéir à son rôle -de jugeur que rien n'étonnait. Autrefois nous donnions dans les -brumes ossianiques. C'était des Malvina, des Fingal, des apparitions -nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs tombes avec des étoiles -au-dessus de leurs têtes. Aujourd'hui, cette friperie poétique est -remplacée par Jéhova, par les sistres, par les anges, par les plumes -des séraphins, par toute la garde-robe du paradis remise à neuf avec -les mots immense, infini, solitude, intelligence. C'est des lacs, des -paroles de Dieu, une espèce de panthéisme christianisé, enrichi de -rimes rares, péniblement cherchées, comme émeraude et fraude, aïeul et -glaïeul, etc. Enfin, nous avons changé de latitude: au lieu d'être au -nord, nous sommes dans l'orient: mais les ténèbres y sont tout aussi -épaisses. - -—Si l'ode est obscure, dit Zéphirine, la déclaration me semble -très-claire. - -—Et l'armure de l'archange est une robe de mousseline assez légère, dit -Francis. - -Quoique la politesse voulût que l'on trouvât ostensiblement l'ode -ravissante à cause de madame de Bargeton, les femmes, furieuses de ne -pas avoir de poète à leur service pour les traiter d'anges, se levèrent -comme ennuyées, en murmurant d'un air glacial: _très-bien, joli, -parfait_. - -—Si vous m'aimez, vous ne complimenterez ni l'auteur ni son ange, dit -Lolotte à son cher Adrien d'un air despotique auquel il dut obéir. - -—Après tout, c'est des phrases, dit Zéphirine à Francis, et l'amour est -une poésie en action. - -—Vous avez dit là, Zizine, une chose que je pensais, mais que je -n'aurais pas aussi finement exprimée, repartit Stanislas en s'épluchant -de la tête aux pieds par un regard caressant. - -—Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amélie à du Châtelet, pour -voir rabaisser la fièreté de Naïs qui se fait traiter d'archange, comme -si elle était plus que nous, et qui nous encanaille avec le fils d'un -apothicaire et d'une garde-malade, dont la sœur est une grisette, et -qui travaille chez un imprimeur. - -—Puisque le père vendait des biscuits contre les vers, dit Jacques, il -aurait dû en faire manger à son fils. - -—Il continue le métier de son père, car ce qu'il vient de nous donner me -semble de la drogue, dit Stanislas en prenant une de ses poses les plus -agaçantes. Drogue pour drogue, j'aime mieux autre chose. - -En un moment chacun s'entendit pour humilier Lucien par quelque mot -d'ironie aristocratique. Lili, la femme pieuse, y vit une action -charitable en disant qu'il était temps d'éclairer Naïs, bien près -de faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener à -bien cette sotte conspiration à laquelle tous ces petits esprits -s'intéressèrent comme au dénouement d'un drame, et dans laquelle ils -virent une aventure à raconter le lendemain. - -L'ancien consul, peu soucieux d'avoir à se battre avec un jeune poète -qui, sous les yeux de sa maîtresse, enragerait d'un mot insultant, -comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec un fer sacré contre lequel -la vengeance fût impossible. Il imita l'exemple que lui avait donné -l'adroit du Châtelet quand il avait été question de faire dire des -vers à Lucien. Il vint causer avec l'Évêque en feignant de partager -l'enthousiasme que l'ode de Lucien avait inspiré à Sa Grandeur; puis -il le mystifia en lui faisant croire que la mère de Lucien était une -femme supérieure et d'une excessive modestie, qui fournissait à son -fils les sujets de toutes ses compositions. Le plus grand plaisir de -Lucien était de voir rendre justice à sa mère, qu'il adorait. Une fois -cette idée inculquée à l'Évêque, Francis s'en remit sur les hasards de -la conversation pour amener le mot blessant qu'il avait médité de faire -dire par monseigneur. - -Quand Francis et l'Évêque revinrent dans le cercle au centre duquel -était Lucien, l'attention redoubla parmi les personnes qui déjà lui -faisaient boire la ciguë à petits coups. Tout à fait étranger au manége -des salons, le pauvre poète ne savait que regarder madame de Bargeton, -et répondre gauchement aux gauches questions qui lui étaient adressées. -Il ignorait les noms et les qualités de la plupart des personnes -présentes, et ne savait quelle conversation tenir avec des femmes -qui lui disaient des niaiseries dont il avait honte. Il se sentait -d'ailleurs à mille lieues de ces divinités angoumoisines en s'entendant -nommer tantôt monsieur Chardon, tantôt monsieur de Rubempré, tandis -qu'elles s'appelaient Lolotte, Adrien, Astolphe, Lili, Fifine. Sa -confusion fut extrême quand, ayant pris Lili pour un nom d'homme, -il appela monsieur Lili le brutal monsieur de Senonches. Le Nembrod -interrompit Lucien par un:—Monsieur Lulu? qui fit rougir madame de -Bargeton jusqu'aux oreilles. - -—Il faut être bien aveuglée pour admettre ici et nous présenter ce -petit bonhomme, dit-il à demi-voix. - -—Madame la marquise, dit Zéphirine à madame de Pimentel à voix basse, -mais de manière à se faire entendre, ne trouvez-vous pas une grande -ressemblance entre monsieur Chardon et monsieur de Cante-Croix? - -—La ressemblance est idéale, répondit en souriant madame de Pimentel. - -—La gloire a des séductions que l'on peut avouer, dit madame de -Bargeton à la marquise. Il est des femmes qui s'éprennent de la -grandeur comme d'autres de la petitesse, ajouta-t-elle en regardant -Francis. - -Zéphirine ne comprit pas, car elle trouvait son consul très-grand; mais -la marquise se rangea du côté de Naïs en se mettant à rire. - -—Vous êtes bien heureux, monsieur, dit à Lucien monsieur de Pimentel -qui se reprit pour le nommer monsieur de Rubempré après l'avoir appelé -Chardon, vous ne devez jamais vous ennuyer? - -—Travaillez-vous promptement? lui demanda Lolotte de l'air dont elle -eût dit à un menuisier: Êtes-vous longtemps à faire une boîte? - -Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d'assommoir; mais il releva la -tête en entendant madame de Bargeton répondre en souriant:—Ma chère, la -poésie ne pousse pas dans la tête de monsieur de Rubempré comme l'herbe -dans nos cours. - -—Madame, dit l'Évêque à Lolotte, nous ne saurions avoir trop de -respect pour les nobles esprits en qui Dieu met un de ses rayons. -Oui, la poésie est chose sainte. Qui dit poésie, dit souffrance. -Combien de nuits silencieuses n'ont pas values les strophes que vous -admirez! Saluez avec amour le poète qui mène presque toujours une vie -malheureuse, et à qui Dieu réserve sans doute une place dans le ciel -parmi ses prophètes. Ce jeune homme est un poète, ajouta-t-il en posant -la main sur la tête de Lucien, ne voyez-vous pas quelque fatalité -imprimée sur ce beau front? - -Heureux d'être si noblement défendu, Lucien salua l'Évêque par un -regard suave, sans savoir que le digne prélat allait être son bourreau. -Madame de Bargeton lança sur le cercle ennemi des regards pleins de -triomphe qui s'enfoncèrent, comme autant de dards, dans le cœur de ses -rivales, dont la rage redoubla. - -—Ah! monseigneur, répondit le poète en espérant frapper ces têtes -imbéciles de son sceptre d'or, le vulgaire n'a ni votre esprit, ni -votre charité. Nos douleurs sont ignorées, personne ne sait nos -travaux. Le mineur a moins de peine à extraire l'or de la mine, que -nous n'en avons à arracher nos images aux entrailles de la plus ingrate -des langues. Si le but de la poésie est de mettre les idées au point -précis où tout le monde peut les voir et les sentir, le poète doit -incessamment parcourir l'échelle des intelligences humaines afin de -les satisfaire toutes; il doit cacher sous les plus vives couleurs la -logique et le sentiment, deux puissances ennemies; il lui faut enfermer -tout un monde de pensées dans un mot, résumer des philosophies entières -par une peinture; enfin ses vers sont des graines dont les fleurs -doivent éclore dans les cœurs, en y cherchant les sillons creusés par -les sentiments personnels. Ne faut-il pas avoir tout senti pour tout -rendre? Et sentir vivement, n'est-ce pas souffrir? Aussi les poésies -ne s'enfantent-elles qu'après de pénibles voyages entrepris dans les -vastes régions de la pensée et de la société. N'est-ce pas des travaux -immortels que ceux auxquels nous devons des créatures dont la vie -devient plus authentique que celle des êtres qui ont véritablement -vécu, comme la _Clarisse_ de Richardson, la _Camille_ de Chénier, -la _Délie_ de Tibulle, l'_Angélique_ de l'Arioste, la _Francesca_ -du Dante, l'_Alceste_ de Molière, le _Figaro_ de Beaumarchais, la -_Rebecca_ de Walter Scott, le _Don Quichotte_ de Cervantès! - -—Et que nous créerez-vous? demanda du Châtelet. - -—Annoncer de telles conceptions, répondit Lucien, n'est-ce pas se -donner un brevet d'homme de génie? D'ailleurs ces enfantements sublimes -veulent une longue expérience du monde, une étude des passions et des -intérêts humains que je ne saurais avoir faite; mais je commence, -dit-il avec amertume en jetant un regard vengeur sur ce cercle. Le -cerveau porte longtemps... - -—Votre accouchement sera laborieux, dit monsieur du Hautoy en -l'interrompant. - -—Votre excellente mère pourra vous aider, dit l'Évêque. - -Ce mot si habilement préparé, cette vengeance attendue alluma dans tous -les yeux un éclair de joie. Sur toutes les bouches il courut un sourire -de satisfaction aristocratique, augmentée par l'imbécillité de monsieur -de Bargeton qui se mit à rire après coup. - -—Monseigneur, vous êtes un peu trop spirituel pour nous en ce moment, -ces dames ne vous comprennent pas, dit madame de Bargeton qui par ce -seul mot paralysa les rires et attira sur elle les regards étonnés. Un -poète qui prend toutes ses inspirations dans la Bible, a dans l'Église -une véritable mère. Monsieur de Rubempré, dites-nous _Saint Jean dans -Pathmos_, ou le _Festin de Balthasar_, pour montrer à Monseigneur que -Rome est toujours la _Magna parens_ de Virgile. - -Les femmes échangèrent un sourire en entendant Naïs disant les deux -mots latins. - -Au début de la vie, les plus fiers courages ne sont pas exempts -d'abattement. Ce coup avait envoyé tout d'abord Lucien au fond de -l'eau; mais il frappa du pied et revint à la surface, en se jurant de -dominer ce monde. Comme le taureau piqué de mille flèches, il se releva -furieux, et allait obéir à la voix de Louise en déclamant _Saint Jean -dans Pathmos_; mais la plupart des tables de jeu avaient attiré leurs -joueurs qui retombaient dans l'ornière de leurs habitudes en y trouvant -un plaisir que la poésie ne leur avait pas donné. Puis la vengeance de -tant d'amours-propres irrités n'eût pas été complète sans le dédain -négatif que l'on témoigna pour la poésie indigène, en désertant Lucien -et madame de Bargeton. Chacun parut préoccupé: celui-ci alla causer -d'un chemin cantonal avec le Préfet, celle-là parla de varier les -plaisirs de la soirée en faisant un peu de musique. La haute société -d'Angoulême, se sentant mauvais juge en fait de poésie, était surtout -curieuse de connaître l'opinion des Rastignac, des Pimentel sur Lucien, -et plusieurs personnes allèrent autour d'eux. La haute influence -que ces deux familles exerçaient dans le Département était toujours -reconnue dans les grandes circonstances; chacun les jalousait et les -courtisait, car tout le monde prévoyait avoir besoin de leur protection. - -—Comment trouvez-vous notre poète et sa poésie? dit Jacques à la -marquise chez laquelle il chassait. - -—Mais pour des vers de province, dit-elle en souriant, ils ne sont pas -mal; d'ailleurs un si beau poète ne peut rien faire mal. - -Chacun trouva l'arrêt adorable, et l'alla répéter en y mettant plus de -méchanceté que la marquise n'y en voulait mettre. - -Du Châtelet fut alors requis d'accompagner monsieur de Bartas qui -massacra le grand air de Figaro. Une fois la porte ouverte à la musique -il fallut écouter la romance chevaleresque faite sous l'Empire par -Chateaubriand, chantée par Châtelet. Puis vinrent les morceaux à quatre -mains exécutés par des petites filles, et réclamés par madame du -Brossard qui voulait faire briller le talent de sa chère Camille aux -yeux de monsieur de Séverac. - -Madame de Bargeton, blessée du mépris que chacun marquait à son poète, -rendit dédain pour dédain en s'en allant dans son boudoir pendant le -temps que l'on fit de la musique. Elle fut suivie de l'Évêque à qui son -Grand-Vicaire avait expliqué la profonde ironie de son involontaire -épigramme, et qui voulait la racheter. Mademoiselle de Rastignac, que -la poésie avait séduite, se coula dans le boudoir à l'insu de sa mère. -En s'asseyant sur son canapé à matelas piqué où elle entraîna Lucien, -Louise put, sans être entendue ni vue, lui dire à l'oreille:—Cher ange, -ils ne t'ont pas compris! mais... - - Tes vers sont doux, j'aime à les répéter. - -Lucien, consolé par cette flatterie, oublia pour un moment ses douleurs. - -—Il n'y a pas de gloire à bon marché, lui dit madame de Bargeton en -lui prenant la main et la lui serrant. Souffrez, souffrez, mon ami, -vous serez grand, vos douleurs sont le prix de votre immortalité. Je -voudrais bien avoir à supporter les travaux d'une lutte. Dieu vous -garde d'une vie atone et sans combats, où les ailes de l'aigle ne -trouvent pas assez d'espace. J'envie vos souffrances, car vous vivez au -moins, vous! Vous déploierez vos forces, vous espérerez une victoire! -Votre lutte sera glorieuse. Quand vous serez arrivé dans la sphère -impériale où trônent les grandes intelligences, souvenez-vous des -pauvres gens déshérités par le sort, dont l'intelligence s'annihile -sous l'oppression d'un azote moral et qui périssent après avoir -constamment su ce qu'était la vie sans pouvoir vivre, qui ont eu des -yeux perçants et n'ont rien vu, de qui l'odorat était délicat et qui -n'ont senti que des fleurs empestées. Chantez alors la plante qui -se dessèche au fond d'une forêt, étouffée par des lianes, par des -végétations gourmandes, touffues, sans avoir été aimée par le soleil, -et qui meurt sans avoir fleuri! Ne serait-ce pas un poème d'horrible -mélancolie, un sujet tout fantastique? Quelle composition sublime que -la peinture d'une jeune fille née sous les cieux de l'Asie, ou de -quelque fille du désert transportée dans quelque froid pays d'Occident, -appelant son soleil bien-aimé, mourant de douleurs incomprises, -également accablée de froid et d'amour! Ce serait le type de beaucoup -d'existences. - -—Vous peindriez ainsi l'âme qui se souvient du ciel, dit l'Évêque, -un poème qui doit avoir été fait jadis, je me suis plu à en voir un -fragment dans le Cantique des cantiques. - -—Entreprenez cela, dit Laure de Rastignac en exprimant une naïve -croyance au génie de Lucien. - -—Il manque à la France un grand poème sacré, dit l'Évêque. Croyez-moi? -la gloire et la fortune appartiendront à l'homme de talent qui -travaillera pour la Religion. - -—Il l'entreprendra, monseigneur, dit madame de Bargeton avec emphase. -Ne voyez-vous pas l'idée du poème poindant déjà comme une flamme de -l'aurore, dans ses yeux? - -—Naïs nous traite bien mal, disait Fifine. Que fait-elle donc? - -—Ne l'entendez-vous pas? répondit Stanislas. Elle est à cheval sur ses -grands mots qui n'ont ni queue ni tête. - -Amélie, Fifine, Adrien et Francis apparurent à la porte du boudoir, -en accompagnant madame de Rastignac qui venait chercher sa fille pour -partir. - -—Naïs, dirent les deux femmes enchantées de troubler l'à parte du -boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau. - -—Ma chère enfant, répondit madame de Bargeton, monsieur de Rubempré va -nous dire son Saint Jean dans Pathmos, un magnifique poème biblique. - -—Biblique! répéta Fifine étonnée. - -Amélie et Fifine rentrèrent dans le salon en y apportant ce mot comme -une pâture à moquerie. Lucien s'excusa de dire le poème en objectant -son défaut de mémoire. Quand il reparut, il n'excita plus le moindre -intérêt. Chacun causait ou jouait. Le poète avait été dépouillé de tous -ses rayons, les propriétaires ne voyaient en lui rien de bien utile, -les gens à prétentions le craignaient comme un pouvoir hostile à leur -ignorance; les femmes jalouses de madame de Bargeton, la Béatrix de -ce nouveau Dante, selon le Vicaire-Général, lui jetaient des regards -froidement dédaigneux. - -—Voilà donc le monde! se dit Lucien en descendant à l'Houmeau par les -rampes de Beaulieu, car il est des instants dans la vie où l'on aime -à prendre le plus long, afin d'entretenir par la marche le mouvement -d'idées où l'on se trouve, et au courant desquelles on veut se livrer. -Loin de le décourager, la rage de l'ambitieux repoussé donnait à Lucien -de nouvelles forces. Comme tous les gens emmenés par leur instinct dans -une sphère élevée où ils arrivent avant de pouvoir s'y soutenir, il -se promettait de tout sacrifier pour demeurer dans la haute société. -Chemin faisant, il ôtait un à un les traits envenimés qu'il avait -reçus, il se parlait tout haut à lui-même, il gourmandait les niais -auxquels il avait eu affaire; il trouvait des réponses fines aux sottes -demandes qu'on lui avait faites, et se désespérait d'avoir ainsi de -l'esprit après coup. En arrivant sur la route de Bordeaux qui serpente -au bas de la montagne et côtoie les rives de la Charente, il crut voir, -au clair de lune, Ève et David assis sur une solive au bord de la -rivière, près d'une fabrique, et descendit vers eux par un sentier. - -Pendant que Lucien courait à sa torture chez madame de Bargeton, sa -sœur avait pris une robe de percaline rose à mille raies, son chapeau -de paille cousue, un petit châle de soie; mise simple qui faisait -croire qu'elle était parée, comme il arrive à toutes les personnes chez -lesquelles une grandeur naturelle rehausse les moindres accessoires. -Aussi, quand elle quittait son costume d'ouvrière intimidait-elle -prodigieusement David. Quoique l'imprimeur se fût résolu à parler -de lui-même, il ne trouva plus rien à dire quand il donna le bras -à la belle Ève pour traverser l'Houmeau. L'amour se plaît dans ces -respectueuses terreurs, semblables à celles que la gloire de Dieu -cause aux Fidèles. Les deux amants marchèrent silencieusement vers le -pont Sainte-Anne afin de gagner la rive gauche de la Charente. Ève, -qui trouva ce silence gênant s'arrêta vers le milieu du pont pour -contempler la rivière qui, de là jusqu'à l'endroit où se construisait -la poudrerie, forme une longue nappe où le soleil couchant jetait alors -une joyeuse traînée de lumière. - -—La belle soirée! dit-elle en cherchant un sujet de conversation, -l'air est à la fois tiède et frais, les fleurs embaument, le ciel est -magnifique. - -—Tout parle au cœur, répondit David en essayant d'arriver à son amour -par analogie. Il y a pour les gens aimants un plaisir infini à trouver -dans les accidents d'un paysage, dans la transparence de l'air, dans -les parfums de la terre, la poésie qu'ils ont dans l'âme. La nature -parle pour eux. - -—Et elle leur délie aussi la langue, dit Ève en riant. Vous étiez -bien silencieux en traversant l'Houmeau. Savez-vous que j'étais -embarrassée... - -—Je vous trouvais si belle que j'étais saisi, répondit naïvement David. - -—Je suis donc moins belle en ce moment? lui demanda-t-elle. - -—Non; mais je suis si heureux de me promener seul avec vous, que...... - -Il s'arrêta tout interdit et regarda les collines par où descend la -route de Saintes. - -—Si vous trouvez quelque plaisir à cette promenade, j'en suis ravie, -car je me crois obligée à vous donner une soirée en échange de celle -que vous m'avez sacrifiée. En refusant d'aller chez madame de Bargeton, -vous avez été tout aussi généreux que l'était Lucien en risquant de la -fâcher par sa demande. - -—Non pas généreux, mais sage, répondit David. Puisque nous sommes -seuls sous le ciel, sans autres témoins que les roseaux et les -buissons qui bordent la Charente, permettez-moi, chère Ève, de vous -exprimer quelques-unes des inquiétudes que me cause la marche actuelle -de Lucien. Après ce que je viens de lui dire, mes craintes vous -paraîtront, je l'espère, un raffinement d'amitié. Vous et votre mère, -vous avez tout fait pour le mettre au-dessus de sa position; mais -en excitant son ambition, ne l'avez-vous pas imprudemment voué à de -grandes souffrances? Comment se soutiendra-t-il dans le monde où le -portent ses goûts? Je le connais! il est de nature à aimer les récoltes -sans le travail. Les devoirs de société lui dévoreront son temps, et -le temps est le seul capital des gens qui n'ont que leur intelligence -pour fortune; il aime à briller, le monde irritera ses désirs qu'aucune -somme ne pourra satisfaire, il dépensera de l'argent et n'en gagnera -pas; enfin, vous l'avez habitué à se croire grand; mais avant de -reconnaître une supériorité quelconque, le monde demande d'éclatants -succès. Or, les succès littéraires ne se conquièrent que dans la -solitude et par d'obstinés travaux. Que donnera madame de Bargeton à -votre frère en retour de tant de journées passées à ses pieds? Lucien -est trop fier pour accepter ses secours, et nous le savons encore trop -pauvre pour continuer à voir sa société, qui est doublement ruineuse. -Tôt ou tard cette femme abandonnera notre cher frère après lui avoir -fait perdre le goût du travail, après avoir développé chez lui le goût -du luxe, le mépris de notre vie sobre, l'amour des jouissances, son -penchant à l'oisiveté, cette débauche des âmes poétiques. Oui, je -tremble que cette grande dame ne s'amuse de Lucien comme d'un jouet: ou -elle l'aime sincèrement et lui fera tout oublier, ou elle ne l'aime pas -et le rendra malheureux, car il en est fou. - -—Vous me glacez le cœur, dit Ève en s'arrêtant au barrage de la -Charente. Mais, tant que ma mère aura la force de faire son pénible -métier et tant que je vivrai, les produits de notre travail suffiront -peut-être aux dépenses de Lucien, et lui permettront d'attendre le -moment où sa fortune commencera. Je ne manquerai jamais de courage, car -l'idée de travailler pour une personne aimée, dit Ève en s'animant, -ôte au travail toute son amertume et ses ennuis. Je suis heureuse en -songeant pour qui je me donne tant de peine, si toutefois c'est de la -peine. Oui, ne craignez rien, nous gagnerons assez d'argent pour que -Lucien puisse aller dans le beau monde. Là est sa fortune. - -—Là est aussi sa perte, reprit David. Écoutez-moi, chère Ève. La lente -exécution des œuvres du génie exige une fortune considérable toute -venue ou le sublime cynisme d'une vie pauvre. Croyez-moi! Lucien a une -si grande horreur des privations de la misère, il a si complaisamment -savouré l'arome des festins, la fumée des succès, son amour-propre a -si bien grandi dans le boudoir de madame de Bargeton, qu'il tentera -tout plutôt que de déchoir; et les produits de votre travail ne seront -jamais en rapport avec ses besoins. - -—Vous n'êtes donc qu'un faux ami! s'écria Ève désespérée. Autrement -vous ne nous décourageriez pas ainsi. - -—Ève! Ève! répondit David, je voudrais être le frère de Lucien. -Vous seule pouvez me donner ce titre, qui lui permettrait de tout -accepter de moi, qui me donnerait le droit de me dévouer à lui avec -le saint amour que vous mettez à vos sacrifices, mais en y portant le -discernement du calculateur. Ève, cher enfant aimée, faites que Lucien -ait un trésor où il puisse puiser sans honte? La bourse d'un frère ne -sera-t-elle pas comme la sienne? si vous saviez toutes les réflexions -que m'a suggérées la position nouvelle de Lucien! S'il veut aller chez -madame de Bargeton, il ne doit plus être mon prote, il ne doit plus -loger à l'Houmeau, vous ne devez plus rester ouvrière, votre mère ne -doit plus faire son métier. Si vous consentiez à devenir ma femme, -tout s'aplanirait: Lucien pourrait demeurer au second chez moi pendant -que je lui bâtirais un appartement au-dessus de l'appentis au fond de -la cour, à moins que mon père ne veuille élever un second étage. Nous -lui arrangerions ainsi une vie sans soucis, une vie indépendante. Mon -désir de soutenir Lucien me donnera pour faire fortune un courage que -je n'aurais pas s'il ne s'agissait que de moi; mais il dépend de vous -d'autoriser mon dévouement. Peut-être un jour ira-t-il à Paris, le seul -théâtre où il puisse se produire, et où ses talents seront appréciés -et rétribués. La vie de Paris est chère, et nous ne serons pas trop -de trois pour l'y entretenir. D'ailleurs, à vous comme à votre mère, -ne faudra-t-il pas un appui? Chère Ève, épousez-moi par amour pour -Lucien. Plus tard vous m'aimerez peut-être en voyant les efforts que -je ferai pour le servir et pour vous rendre heureuse. Nous sommes tous -deux également modestes dans nos goûts, il nous faudra peu de chose; le -bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son cœur sera le trésor -où nous mettrons fortune, sentiments, sensations, tout! - -—Les convenances nous séparent, dit Ève émue en voyant combien ce grand -amour se faisait petit. Vous êtes riche et je suis pauvre. Il faut -aimer beaucoup pour passer par-dessus une semblable difficulté. - -—Vous ne m'aimez donc pas assez encore? s'écria David atterré. - -—Mais votre père s'opposerait peut-être... - -—Bien, bien, répondit David, s'il n'y a que mon père à consulter, vous -serez ma femme. Ève, ma chère Ève! vous venez de me rendre la vie bien -facile à porter en ce moment. J'avais, hélas! le cœur bien lourd de -sentiments que je ne pouvais ni ne savais exprimer. Dites-moi seulement -que vous m'aimez un peu, je prendrai le courage nécessaire pour vous -parler de tout le reste. - -—En vérité, dit-elle, vous me rendez tout honteuse; mais puisque nous -nous confions nos sentiments, je vous dirai que je n'ai jamais de -ma vie pensé à un autre qu'à vous. J'ai vu en vous un de ces hommes -auxquels une femme peut se trouver fière d'appartenir, et je n'osais -espérer pour moi, pauvre ouvrière sans avenir, une si grande destinée. - -—Assez, assez, dit-il en s'asseyant sur la traverse du barrage auprès -duquel ils étaient revenus, car ils allaient et venaient comme des fous -en parcourant le même espace. - -—Qu'avez-vous? lui dit-elle en exprimant pour la première fois cette -inquiétude si gracieuse que les femmes éprouvent pour un être qui leur -appartient. - -—Rien que de bon, dit-il. En apercevant toute une vie heureuse, -l'esprit est comme ébloui, l'âme est accablée. Pourquoi suis-je le plus -heureux? dit-il avec une expression de mélancolie. Mais je le sais. - -Ève regarda David d'un air coquet et douteux qui voulait une -explication. - -—Chère Ève, je reçois plus que je ne donne. Aussi vous aimerai-je -toujours mieux que vous ne m'aimerez, parce que j'ai plus de raison de -vous aimer: vous êtes un ange et je suis un homme. - -—Je ne suis pas si savante, répondit Ève en souriant. Je vous aime -bien... - -—Autant que vous aimez Lucien? dit-il en l'interrompant. - -—Assez pour être votre femme, pour me consacrer à vous et tâcher de ne -vous donner aucune peine dans la vie, d'abord un peu pénible, que nous -mènerons. - -—Vous êtes-vous aperçue, chère Ève, que je vous ai aimée depuis le -premier jour où je vous ai vue? - -—Quelle est la femme qui ne se sent pas aimée? demanda-t-elle. - -—Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma prétendue -fortune. Je suis pauvre, ma chère Ève. Oui, mon père a pris plaisir -à me ruiner, il a spéculé sur mon travail, il a fait comme beaucoup -de prétendus bienfaiteurs avec leurs obligés. Si je deviens riche -ce sera par vous. Ceci n'est pas une parole de l'amant, mais une -réflexion du penseur. Je dois vous faire connaître mes défauts, et ils -sont énormes chez un homme obligé de faire sa fortune. Mon caractère, -mes habitudes, les occupations qui me plaisent me rendent impropre à -tout ce qui est commerce et spéculation, et cependant nous ne pouvons -devenir riches que par l'exercice de quelque industrie. Si je suis -capable de découvrir une mine d'or, je suis singulièrement inhabile à -l'exploiter. Mais vous, qui, par amour pour votre frère, êtes descendue -aux plus petits détails, qui avez le génie de l'économie, la patiente -attention du vrai commerçant, vous récolterez la moisson que j'aurai -semée. Notre situation, car depuis long-temps je me suis mis au sein de -votre famille, m'oppresse si fort le cœur que j'ai consumé mes jours -et mes nuits à chercher une occasion de fortune. Mes connaissances en -chimie et l'observation des besoins du commerce m'ont mis sur la voie -d'une découverte lucrative. Je ne puis vous en rien dire encore, je -prévois trop de lenteurs. Nous souffrirons pendant quelques années -peut-être: mais je finirai par trouver les procédés industriels à la -piste desquels je suis depuis quelques jours, et qui nous procureront -une grande fortune. Je n'ai rien dit à Lucien, car son caractère ardent -gâterait tout, il convertirait mes espérances en réalités, il vivrait -en grand seigneur et s'endetterait peut-être. Ainsi gardez-moi le -secret. Votre douce et chère compagnie pourra seule me consoler pendant -ces longues épreuves, comme le désir de vous enrichir vous et Lucien me -donnera de la constance et de la ténacité... - -—J'avais deviné aussi, lui dit Ève en l'interrompant, que vous étiez un -de ces inventeurs auxquels il faut, comme à mon pauvre père, une femme -qui prenne soin d'eux. - -—Vous m'aimez donc! Ah! dites-le-moi sans crainte, à moi qui ai vu dans -votre nom un symbole de mon amour. Ève était la seule femme qu'il y -eût dans le monde, et ce qui était matériellement vrai pour Adam l'est -moralement pour moi. Mon Dieu! m'aimez-vous? - -—Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe par la manière dont -elle la prononça comme pour peindre l'étendue de ses sentiments. - -—Hé! bien, asseyons-nous là, dit-il en conduisant Ève par la main vers -une longue poutre qui se trouvait au bas des roues d'une papeterie. -Laissez-moi respirer l'air du soir, entendre les cris des ranettes, -admirer les rayons de la lune qui tremblent sur les eaux; laissez-moi -m'emparer de cette nature où je crois voir mon bonheur écrit en toute -chose, et qui m'apparaît pour la première fois dans sa splendeur, -éclairée par l'amour, embellie par vous. Ève, chère aimée! voici le -premier moment de joie sans mélange que le sort m'ait donné! Je doute -que Lucien soit aussi heureux que moi! - -En sentant la main d'Ève humide et tremblante dans la sienne, David y -laissa tomber une larme. Ce fut en ce moment que Lucien aborda sa sœur. - -—Je ne sais pas, dit-il, si vous avez trouvé cette soirée belle, mais -elle a été cruelle pour moi. - -—Mon pauvre Lucien, que t'est-il donc arrivé? dit Ève en remarquant -l'animation du visage de son frère. - -Le poète irrité raconta ses angoisses, en versant dans ces cœurs amis -les flots de pensées qui l'assaillaient. Ève et David écoutèrent -Lucien en silence, affligés de voir passer ce torrent de douleurs qui -révélait autant de grandeur que de petitesse. - -—Monsieur de Bargeton, dit Lucien en terminant, est un vieillard qui -sera sans doute bientôt emporté par quelque indigestion, eh! bien, je -dominerai ce monde orgueilleux, j'épouserai madame de Bargeton! J'ai lu -dans ses yeux ce soir un amour égal au mien. Oui, mes blessures, elle -les a ressenties; mes souffrances, elle les a calmées; elle est aussi -grande et noble qu'elle est belle et gracieuse! Non, elle ne me trahira -jamais! - -—N'est-il pas temps de lui faire une existence tranquille? dit à voix -basse David à Ève. - -Ève pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses -pensées, s'empressa de raconter à Lucien les projets qu'il avait -médités. Les deux amants étaient aussi pleins d'eux-mêmes que Lucien -était plein de lui; en sorte qu'Ève et David, empressés de faire -approuver leur bonheur, n'aperçurent point le mouvement de surprise que -laissa échapper l'amant de madame de Bargeton en apprenant le mariage -de sa sœur et de David. Lucien, qui rêvait de faire faire à sa sœur -une belle alliance quand il aurait saisi quelque haute position, afin -d'étayer son ambition de l'intérêt que lui porterait une puissante -famille, fut désolé de voir dans cette union un obstacle de plus à ses -succès dans le monde. - -—Si madame de Bargeton consent à devenir madame de Rubempré, jamais -elle ne voudra se trouver être la belle-sœur de David Séchard! Cette -phrase est la formule nette et précise des idées qui tenaillèrent le -cœur de Lucien.—Louise a raison! les gens d'avenir ne sont jamais -compris par leurs familles, pensa-t-il avec amertume. - -Si cette union lui eût été présentée en un moment où il n'eût pas -fantastiquement tué monsieur de Bargeton, il aurait sans doute fait -éclater la joie la plus vive. En réfléchissant à sa situation actuelle, -en interrogeant la destinée d'une fille belle et sans fortune, d'Ève -Chardon, il eût regardé ce mariage comme un bonheur inespéré. Mais -il habitait un de ces rêves d'or où les jeunes gens, montés sur des -si, franchissent toutes les barrières. Il venait de se voir dominant -la Société, le poète souffrait de tomber si vite dans la réalité. -Ève et David pensèrent que leur frère accablé de tant de générosité -se taisait. Pour ces deux belles âmes, une acceptation silencieuse -prouvait une amitié vraie. L'imprimeur se mit à peindre avec une -éloquence douce et cordiale le bonheur qui les attendait tous quatre. -Malgré les interjections d'Ève, il meubla son premier étage avec le -luxe d'un amoureux; il bâtit avec une ingénue bonne foi le second pour -Lucien et le dessus de l'appentis pour madame Chardon, envers laquelle -il voulait déployer tous les soins d'une filiale sollicitude. Enfin -il fit la famille si heureuse et son frère si indépendant que Lucien, -charmé par la voix de David et par les caresses d'Ève, oublia sous les -ombrages de la route, le long de la Charente calme et brillante, sous -la voûte étoilée et dans la tiède atmosphère de la nuit, la blessante -couronne d'épines que la Société lui avait enfoncée sur la tête. -Monsieur de Rubempré reconnut enfin David. La mobilité de son caractère -le rejeta bientôt dans la vie pure, travailleuse et bourgeoise qu'il -avait menée; il la vit embellie et sans soucis. Le bruit du monde -aristocratique s'éloigna de plus en plus. Enfin, quand il atteignit le -pavé de l'Houmeau, l'ambitieux serra la main de son frère et se mit à -l'unisson des heureux amants. - -—Pourvu que ton père ne contrarie pas ce mariage? dit-il à David. - -—Tu sais s'il s'inquiète de moi! le bonhomme vit pour lui; mais j'irai -demain le voir à Marsac, quand ce ne serait que pour obtenir de lui -qu'il fasse les constructions dont nous avons besoin. - -David accompagna le frère et la sœur jusque chez madame Chardon à -laquelle il demanda la main d'Ève, avec l'empressement d'un homme qui -ne voulait aucun retard. La mère prit la main de sa fille, la mit dans -celle de David avec joie, et l'amant enhardi baisa au front sa belle -promise, qui lui sourit en rougissant. - -—Voilà les accordailles des gens pauvres, dit la mère en levant les -yeux comme pour implorer la bénédiction de Dieu. Vous avez du courage, -mon enfant, dit-elle à David, car nous sommes dans le malheur, et je -tremble qu'il ne soit contagieux. - -—Nous serons riches et heureux, dit gravement David. Pour commencer, -vous ne ferez plus votre métier de garde-malade, et vous viendrez -demeurer avec votre fille et Lucien à Angoulême. - -Les trois enfants s'empressèrent alors de raconter à leur mère étonnée -leur charmant projet, en se livrant à l'une de ces folles causeries -de famille où l'on se plaît à engranger toutes les semailles, à jouir -par avance de toutes les joies. Il fallut mettre David à la porte; il -aurait voulu que cette soirée fût éternelle. Une heure du matin sonna -quand Lucien reconduisit son futur beau-frère jusqu'à la Porte-Palet. -L'honnête Postel, inquiet de ces mouvements extraordinaires, était -debout derrière sa persienne; il avait ouvert la croisée et se disait, -en voyant de la lumière à cette heure chez Ève:—Que se passe-t-il donc -chez les Chardon? - -—Mon fiston, dit-il en voyant revenir Lucien, que vous arrive-t-il -donc? Auriez-vous besoin de moi? - -—Non, monsieur, répondit le poète; mais comme vous êtes notre ami, je -puis vous dire l'affaire: ma mère vient d'accorder la main de ma sœur à -David Séchard. - -Pour toute réponse, Postel ferma brusquement sa fenêtre, au désespoir -de n'avoir pas demandé mademoiselle Chardon. - -Au lieu de rentrer à Angoulême, David prit la route de Marsac. Il alla -tout en se promenant chez son père, et arriva le long du clos attenant -à la maison, au moment où le soleil se levait. L'amoureux aperçut sous -un amandier la tête du vieil Ours qui s'élevait au-dessus d'une haie. - -—Bonjour, mon père, lui dit David. - -—Tiens, c'est toi, mon garçon? par quel hasard te trouves-tu sur la -route à cette heure? Entre par là, dit le vigneron en indiquant à son -fils une petite porte à claire-voie. Mes vignes ont toutes passé fleur, -pas un cep de gelé! Il y aura plus de vingt poinçons à l'arpent cette -année; mais aussi comme c'est fumé! - -—Mon père, je viens vous parler d'une affaire importante. - -—Eh! bien, comment vont nos presses? tu dois gagner de l'argent gros -comme toi? - -—J'en gagnerai, mon père, mais pour le moment je ne suis pas riche. - -—Ils me blâment tous ici de fumer à mort, répondit le père. Les -bourgeois, c'est-à-dire monsieur le marquis, monsieur le comte, -messieurs ci et ça prétendent que j'ôte de la qualité au vin. A quoi -sert l'éducation? à vous brouiller l'entendement. Écoute! ces messieurs -récoltent sept, quelquefois huit pièces à l'arpent, et les vendent -soixante francs la pièce, ce qui fait au plus quatre cents francs -par arpent dans les bonnes années. Moi, j'en récolte vingt pièces et -les vends trente francs, total six cents francs! Où sont les niais! -La qualité! la qualité! Qu'est-ce que ça me fait, la qualité? qu'ils -la gardent pour eux, la qualité, messieurs les marquis! pour moi, la -qualité, c'est les écus. Tu dis?... - -—Mon père, je me marie, je viens vous demander... - -—Me demander? Quoi! rien du tout, mon garçon. Marie-toi, j'y consens; -mais pour te donner quelque chose, je me trouve sans un sou. Les façons -m'ont ruiné! Depuis deux ans, j'avance des façons, des impositions, des -frais de toute nature; le gouvernement prend tout, le plus clair va au -gouvernement! Voilà deux ans que les pauvres vignerons ne font rien. -Cette année ne se présente pas mal, eh! bien, mes gredins de poinçons -valent déjà onze francs! On récoltera pour le tonnelier. Pourquoi te -marier avant les vendanges... - -—Mon père, je ne viens vous demander que votre consentement. - -—Ah! c'est une autre affaire. A l'encontre de qui te maries-tu, sans -curiosité? - -—J'épouse mademoiselle Ève Chardon. - -—Qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce qu'elle mange? - -—Elle est fille de feu monsieur Chardon, le pharmacien de l'Houmeau. - -—Tu épouses une fille de l'Houmeau, toi, un bourgeois! toi, l'imprimeur -du roi à Angoulême! Voilà les fruits de l'éducation! Mettez donc vos -enfants au collége! Ah! çà, elle est donc bien riche, mon garçon? dit -le vieux vigneron en se rapprochant de son fils d'un air câlin; car si -tu épouses une fille de l'Houmeau, elle doit en avoir des mille et des -cent! Bon! tu me payeras mes loyers. Sais-tu, mon garçon, que voilà -deux ans trois mois de loyers dus, ce qui fait deux mille sept cents -francs, qui me viendraient bien à point pour payer le tonnelier. A tout -autre qu'à mon fils, je serais en droit de demander des intérêts; car, -après tout, les affaires sont les affaires; mais je te les remets. Hé! -bien, qu'a-t-elle? - -—Mais elle a ce qu'avait ma mère. - -Le vieux vigneron allait dire:—Elle n'a que dix mille francs! Mais il -se souvint d'avoir refusé des comptes à son fils, et s'écria:—Elle n'a -rien! - -—La fortune de ma mère était son intelligence et sa beauté. - -—Va donc au marché avec ça, et tu verras ce qu'on te donnera dessus! -Nom d'une pipe, les pères sont-ils malheureux dans leurs enfants! -David, quand je me suis marié, j'avais sur la tête un bonnet de papier -pour toute fortune et mes deux bras, j'étais un pauvre Ours; mais avec -la belle imprimerie que je t'ai _donnée_, avec ton industrie et tes -connaissances, tu dois épouser une bourgeoise de la ville, une femme -riche de trente à quarante mille francs. Laisse ta passion, et je te -marierai, moi! Nous avons à une lieue d'ici une veuve de trente-deux -ans, meunière, qui a cent mille francs de bien au soleil; voilà ton -affaire. Tu peux réunir ses biens à ceux de Marsac, ils se touchent! -Ah! le beau domaine que nous aurions, et comme je le gouvernerais! On -dit qu'elle va se marier avec Courtois, son premier garçon, tu vaux -encore mieux que lui! Je mènerais le moulin, tandis qu'elle ferait les -beaux bras à Angoulême. - -—Mon père, je suis engagé... - -—David, tu n'entends rien au commerce, je te vois ruiné. Oui, si tu te -maries avec cette fille de l'Houmeau, je me mettrai en règle vis-à-vis -de toi, je t'assignerai pour me payer mes loyers, car je ne prévois -rien de bon. Ah! mes pauvres presses! mes presses! il vous fallait de -l'argent pour vous huiler, vous entretenir et vous faire rouler. Il n'y -a qu'une bonne année qui puisse me consoler de cela. - -—Mon père, il me semble que jusqu'à présent je vous ai causé peu de -chagrin... - -—Et très-peu payé de loyers, répondit le vigneron. - -—Je venais vous demander, outre votre consentement à mon mariage, de -me faire élever le second étage de votre maison et de construire un -logement au-dessus de l'appentis. - -—Bernique, je n'ai pas le sou, tu le sais bien. D'ailleurs, ce serait -de l'argent jeté dans l'eau, car qu'est-ce que ça me rapporterait? Ah! -tu te lèves dès le matin pour venir me demander des constructions à -ruiner un roi. Quoiqu'on t'ait nommé David, je n'ai pas les trésors -de Salomon. Mais tu es fou? On m'a changé mon enfant en nourrice. En -voilà-t-il un qui aura du raisin! dit-il en s'interrompant pour montrer -un cep à David. Voilà des enfants qui ne trompent pas l'espoir de leurs -parents: vous les fumez, ils vous rapportent. Moi, je t'ai mis au -lycée, j'ai payé des sommes énormes pour faire de toi un savant, tu vas -étudier chez les Didot: et toutes ces frimes aboutissent à me donner -pour bru une fille de l'Houmeau, sans un sou de dot! Si tu n'avais pas -étudié, que tu fusses resté sous mes yeux, tu te serais conduit à ma -fantaisie, et tu te marierais aujourd'hui avec une meunière de cent -mille francs, sans compter le moulin. Ah! ton esprit te sert à croire -que je te récompenserai de ce beau sentiment, en te faisant construire -des palais?... Mais ne dirait-on pas en vérité que, depuis deux cents -ans, la maison où tu es n'a logé que des cochons, et que ta fille de -l'Houmeau ne peut pas y coucher. Ah ça! c'est donc la reine de France? - -—Eh! bien, mon père, je construirai le second étage à mes frais; ce -sera le fils qui enrichira le père. Quoique ce soit le monde renversé, -cela se voit quelquefois. - -—Comment, mon gars, tu as de l'argent pour bâtir, et tu n'en as pas -pour payer tes loyers? Finaud, tu ruses avec ton père! - -La question ainsi posée devint difficile à résoudre, car le bonhomme -était enchanté de mettre son fils dans une position qui lui permît de -ne lui rien donner tout en paraissant paternel. Aussi David ne put-il -obtenir de son père qu'un consentement pur et simple au mariage et la -permission de faire à ses frais, dans la maison paternelle, toutes les -constructions dont il pouvait avoir besoin. Le vieil Ours, ce modèle -des pères conservateurs, fit à son fils la grâce de ne pas exiger -ses loyers et de ne pas lui prendre les économies qu'il avait eu -l'imprudence de laisser voir. David revint triste: il comprit que dans -le malheur il ne pourrait pas compter sur le secours de son père. - -Il ne fut question dans tout Angoulême que du mot de l'Évêque et de la -réponse de madame de Bargeton. Les moindres événements furent si bien -dénaturés, augmentés, embellis, que le poète devint le héros du moment. -De la sphère supérieure où gronda cet orage de cancans, il en tomba -quelques gouttes dans la bourgeoisie. Quand Lucien passa par Beaulieu -pour aller chez madame de Bargeton, il s'aperçut de l'attention -envieuse avec laquelle plusieurs jeunes gens le regardèrent, et saisit -quelques phrases qui l'enorgueillirent. - -—Voilà un jeune homme heureux, disait un fils de famille qui avait -assisté à la lecture, il est joli garçon, il a du talent, et madame de -Bargeton en est folle! - -—La plus belle femme d'Angoulême est à lui, fut une autre phrase qui -remua toutes les vanités de son cœur. - -Il avait impatiemment attendu l'heure où il savait trouver Louise -seule, il avait besoin de faire accepter le mariage de sa sœur à cette -femme, devenue l'arbitre de ses destinées. Après la soirée de la -veille, Louise serait peut-être plus tendre, et cette tendresse pouvait -amener un moment de bonheur. Il ne s'était pas trompé: madame de -Bargeton le reçut avec une emphase de sentiment qui parut à ce novice -en amour un touchant progrès de passion. Elle abandonna ses beaux -cheveux d'or, ses mains, sa tête aux baisers enflammés du poète qui, la -veille, avait tant souffert! - -—Si tu avais vu ton visage pendant que tu lisais, dit-elle, car ils -étaient arrivés la veille au tutoiement, à cette caresse du langage, -alors que sur le canapé Louise avait de sa blanche main essuyé les -gouttes de sueur qui par avance mettaient des perles sur le front où -elle posait une couronne. Il s'échappait des étincelles de tes beaux -yeux! je voyais sortir de tes lèvres les chaînes d'or qui suspendent -les cœurs à la bouche des poètes. Tu me liras tout Chénier, c'est -le poète des amants. Tu ne souffriras plus, je ne le veux pas! Oui, -cher ange, je te ferai une oasis où tu vivras toute ta vie de poète, -active, molle, indolente, laborieuse, pensive tour à tour; mais -n'oubliez jamais que vos lauriers me sont dus, que ce sera pour moi -la noble indemnité des souffrances qui m'adviendront. Pauvre cher, ce -monde ne m'épargnera pas plus qu'il ne t'épargne, il se venge de tous -les bonheurs qu'il ne partage pas. Oui, je serai toujours jalousée, -ne l'avez-vous pas vu hier? Ces mouches buveuses de sang sont-elles -accourues assez vite pour s'abreuver dans les piqûres qu'elles ont -faites? Mais j'étais heureuse! je vivais! Il y a si long-temps que -toutes les cordes de mon cœur n'ont résonné! - -Des larmes coulèrent sur les joues de Louise, Lucien lui prit une main, -et pour toute réponse la baisa long-temps. Les vanités de ce poète -furent donc caressées par cette femme comme elles l'avaient été par -sa mère, par sa sœur et par David. Chacun autour de lui continuait à -exhausser le piédestal imaginaire sur lequel il se mettait. Entretenu -par tout le monde, par ses amis comme par la rage de ses ennemis dans -ses croyances ambitieuses, il marchait dans une atmosphère pleine de -mirages. Les jeunes imaginations sont si naturellement complices de ces -louanges et de ces idées, tout s'empresse tant à servir un jeune homme -beau, plein d'avenir, qu'il faut plus d'une leçon amère et froide pour -dissiper de tels prestiges. - -—Tu veux donc bien, ma belle Louise, être ma Béatrix, mais une Béatrix -qui se laisse aimer? - -Elle releva ses beaux yeux qu'elle avait tenus baissés, et dit en -démentant sa parole par un angélique sourire:—Si vous le méritez... -plus tard! N'êtes-vous pas heureux? avoir un cœur à soi! pouvoir tout -dire avec la certitude d'être compris, n'est-ce pas le bonheur? - -—Oui, répondit il en faisant une moue d'amoureux contrarié. - -—Enfant! dit-elle en se moquant. Allons, n'avez-vous pas quelque chose -à me dire? Tu es entré tout préoccupé, mon Lucien. - -Lucien confia timidement à sa bien-aimée l'amour de David pour sa sœur, -celui de sa sœur pour David, et le mariage projeté. - -—Pauvre Lucien, dit-elle, il a peur d'être battu, grondé, comme si -c'était lui qui se mariât! Mais où est le mal? reprit-elle en passant -ses mains dans les cheveux de Lucien. Que me fait ta famille, où tu es -une exception? Si mon père épousait sa servante, t'en inquiéterais-tu -beaucoup? Cher enfant, les amants sont à eux seuls toute leur famille. -Ai-je dans le monde un autre intérêt que mon Lucien? Sois grand, sache -conquérir de la gloire, voilà nos affaires! - -Lucien fut l'homme du monde le plus heureux de cette égoïste réponse. -Au moment où il écoutait les folles raisons par lesquelles Louise lui -prouva qu'ils étaient seuls dans le monde, monsieur de Bargeton entra. -Lucien fronça le sourcil, et parut interdit; Louise lui fit un signe et -le pria de rester à dîner avec eux en lui demandant de lui lire André -Chénier, jusqu'à ce que les joueurs et les habitués vinssent. - -—Vous ne ferez pas seulement plaisir à elle, dit monsieur de Bargeton, -mais à moi aussi. Rien ne m'arrange mieux que d'entendre lire après mon -dîner. - -Câliné par monsieur de Bargeton, câliné par Louise, servi par les -domestiques avec le respect qu'ils ont pour les favoris de leurs -maîtres, Lucien resta dans l'hôtel de Bargeton en s'identifiant à -toutes les jouissances d'une fortune dont l'usufruit lui était livré. -Quand le salon fut plein de monde, il se sentit si fort de la bêtise -de monsieur de Bargeton et de l'amour de Louise, qu'il prit un air -dominateur que sa belle maîtresse encouragea. Il savoura les plaisirs -du despotisme conquis par Naïs et qu'elle aimait à lui faire partager. -Enfin il s'essaya pendant cette soirée à jouer le rôle d'un héros -de petite ville. En voyant la nouvelle attitude de Lucien, quelques -personnes pensèrent qu'il était, suivant une expression de l'ancien -temps, du dernier bien avec madame de Bargeton. Amélie, venue avec -monsieur du Châtelet, affirmait ce grand malheur dans un coin du salon -où s'étaient réunis les jaloux et les envieux. - -—Ne rendez pas Naïs comptable de la vanité d'un petit jeune homme -tout fier de se trouver dans un monde où il ne croyait jamais pouvoir -aller, dit Châtelet. Ne voyez-vous pas que ce Chardon prend les phrases -gracieuses d'une femme du monde pour des avances, il ne sait pas -encore distinguer le silence que garde la passion vraie du langage -protecteur que lui méritent sa beauté, sa jeunesse et son talent! Les -femmes seraient trop à plaindre si elles étaient coupables de tous les -désirs qu'elles nous inspirent. Il est certainement amoureux, mais -quant à Naïs... - -—Oh! Naïs, répéta la perfide Amélie, Naïs est très-heureuse de cette -passion. A son âge, l'amour d'un jeune homme offre tant de séductions! -On redevient jeune auprès de lui, l'on se fait jeune fille, on en prend -les scrupules, les manières, et l'on ne songe pas au ridicule... Voyez -donc? le fils d'un pharmacien se donne des airs de maître chez madame -de Bargeton. - -—L'amour ne connaît pas ces distances-là, chanteronna Adrien. - -Le lendemain, il n'y eut pas une seule maison dans Angoulême où l'on -ne discutât le degré d'intimité dans lequel se trouvaient monsieur -Chardon, _alias_ de Rubempré, et madame de Bargeton: à peine coupables -de quelques baisers, le monde les accusait déjà du plus criminel -bonheur. Madame de Bargeton portait la peine de sa royauté. Parmi -les bizarreries de la société, n'avez-vous pas remarqué les caprices -de ses jugements et la folie de ses exigences? Il est des personnes -auxquelles tout est permis: elles peuvent faire les choses les plus -déraisonnables; d'elles, tout est bienséant; c'est à qui justifiera -leurs actions. Mais il en est d'autres pour lesquelles le monde est -d'une incroyable sévérité: celles-là doivent faire tout bien, ne jamais -ni se tromper, ni faillir, ni même laisser échapper une sottise; -vous diriez des statues admirées que l'on ôte de leur piédestal dès -que l'hiver leur a fait tomber un doigt ou cassé le nez; on ne leur -permet rien d'humain, elles sont tenues d'être toujours divines et -parfaites. Un seul regard de madame de Bargeton à Lucien équivalait aux -douze années de bonheur de Zizine et de Francis. Un serrement de main -entre les deux amants allait attirer sur eux toutes les foudres de la -Charente. - -David avait rapporté de Paris un pécule secret qu'il destinait aux -vrais nécessités par son mariage et par la construction du second -étage de la maison paternelle. Agrandir cette maison, n'était-ce pas -travailler pour lui? tôt ou tard elle lui reviendrait, son père avait -soixante-dix-huit ans. L'imprimeur fit donc construire en colombage -l'appartement de Lucien, afin de ne pas surcharger les vieux murs -de cette maison lézardée. Il se plut à décorer, à meubler galamment -l'appartement du premier, où la belle Ève devait passer sa vie. Ce -fut un temps d'allégresse et de bonheur sans mélange pour les deux -amis. Quoique las des chétives proportions de l'existence en province, -et fatigué de cette sordide économie qui faisait d'une pièce de cent -sous une somme énorme, Lucien supporta sans se plaindre les calculs -de la misère et ses privations. Sa sombre mélancolie avait fait place -à la radieuse expression de l'espérance. Il voyait briller une étoile -au-dessus de sa tête; il rêvait une belle existence en asseyant son -bonheur sur la tombe de monsieur de Bargeton, lequel avait de temps -en temps des digestions difficiles, et l'heureuse manie de regarder -l'indigestion de son dîner comme une maladie qui devait se guérir par -celle du souper. - -Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n'était plus prote, -il était monsieur de Rubempré, logé magnifiquement en comparaison de la -misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à l'Houmeau; -il n'était plus un homme de l'Houmeau, il habitait le haut Angoulême, -et dînait près de quatre fois par semaine chez madame de Bargeton. Pris -en amitié par monseigneur, il était admis à l'Évêché. Ses occupations -le classaient parmi les personnes les plus élevées. Enfin il devait -prendre place un jour parmi les illustrations de la France. Certes, -en parcourant un joli salon, une charmante chambre à coucher et un -cabinet plein de goût, il pouvait se consoler de prélever trente francs -par mois sur les salaires si péniblement gagnés par sa sœur et par -sa mère; car il apercevait le jour où le roman historique auquel il -travaillait depuis deux ans, L'ARCHER DE CHARLES IX, et un volume de -poésies intitulées LES MARGUERITES, répandraient son nom dans le monde -littéraire, en lui donnant assez d'argent pour s'acquitter envers sa -mère, sa sœur et David. Aussi, se trouvant grandi, prêtant l'oreille au -retentissement de son nom dans l'avenir, acceptait-il maintenant ces -sacrifices avec une noble assurance: il souriait de sa détresse, il -jouissait de ses dernières misères. Ève et David avaient fait passer -le bonheur de leur frère avant le leur. Le mariage était retardé par -le temps que demandaient encore les ouvriers pour achever les meubles, -les peintures, les papiers destinés au premier étage: car les affaires -de Lucien avaient eu la primauté. Quiconque connaissait Lucien ne se -serait pas étonné de ce dévouement: il était si séduisant! ses manières -étaient si câlines! son impatience et ses désirs, il les exprimait si -gracieusement! il avait toujours gagné sa cause avant d'avoir parlé. Ce -fatal privilége perd plus de jeunes gens qu'il n'en sauve. Habitués -aux prévenances qu'inspire une jolie jeunesse, heureux de cette égoïste -protection que le Monde accorde à un être qui lui plaît, comme il -fait l'aumône au mendiant qui réveille un sentiment et lui donne une -émotion, beaucoup de ces grands enfants jouissent de cette faveur au -lieu de l'exploiter. Trompés sur le sens et le mobile des relations -sociales, ils croient toujours rencontrer de décevants sourires; mais -ils arrivent nus, chauves, dépouillés, sans valeur ni fortune, au -moment où, comme de vieilles coquettes et de vieux haillons, le Monde -les laisse à la porte d'un salon et au coin d'une borne. Ève avait -d'ailleurs désiré ce retard, elle voulait établir économiquement les -choses nécessaires à un jeune ménage. Que pouvaient refuser deux amants -à un frère qui, voyant travailler sa sœur, disait avec un accent parti -du cœur:—Je voudrais savoir coudre! Puis le grave et observateur David -avait été complice de ce dévouement. Néanmoins, depuis le triomphe -de Lucien chez madame de Bargeton, il eut peur de la transformation -qui s'opérait chez Lucien; il craignit de lui voir mépriser les -mœurs bourgeoises. Dans le désir d'éprouver son frère, David le mit -quelquefois entre les joies patriarcales de la famille et les plaisirs -du grand monde, et, voyant Lucien leur sacrifier ses vaniteuses -jouissances, il s'était écrié:—On ne nous le corrompra point! Plusieurs -fois les trois amis et madame Chardon firent des parties de plaisir, -comme elles se font en province: ils allaient se promener dans les -bois qui avoisinent Angoulême et longent la Charente; ils dînaient sur -l'herbe avec des provisions que l'apprenti de David apportait à un -certain endroit et à une heure convenue; puis ils revenaient le soir, -un peu fatigués, n'ayant pas dépensé trois francs. Dans les grandes -circonstances, quand ils dînaient à ce qui se nomme un _restaurat_, -espèce de restaurant champêtre qui tient le milieu entre le _bouchon_ -des provinces et la _guinguette_ de Paris, ils allaient jusqu'à cent -sous partagés entre David et les Chardon. David savait un gré infini à -Lucien d'oublier, dans ces champêtres journées, les satisfactions qu'il -trouvait chez madame de Bargeton et les somptueux dîners du monde. -Chacun voulait alors fêter le grand homme d'Angoulême. - -Dans ces conjonctures, au moment où il ne manquait presque plus -rien au futur ménage, pendant un voyage que David fit à Marsac pour -obtenir de son père qu'il vînt assister à son mariage, en espérant que -le bonhomme, séduit par sa belle-fille, contribuerait aux énormes -dépenses nécessitées par l'arrangement de la maison, il arriva l'un de -ces événements qui, dans une petite ville, changent entièrement la face -des choses. - -Lucien et Louise avaient dans du Châtelet un espion intime qui -guettait avec la persistance d'une haine mêlée de passion et d'avarice -l'occasion d'amener un éclat. Sixte voulait forcer madame de Bargeton à -si bien se prononcer pour Lucien, qu'elle fût ce qu'on nomme _perdue_. -Il s'était posé comme un humble confident de madame de Bargeton; mais -s'il admirait Lucien rue du Minage, il le démolissait partout ailleurs. -Il avait insensiblement conquis les petites entrées chez Naïs, qui ne -se défiait plus de son vieil adorateur; mais il avait trop présumé des -deux amants dont l'amour restait platonique, au grand désespoir de -Louise et de Lucien. Il y a en effet des passions qui s'embarquent mal -ou bien, comme on voudra. Deux personnes se jettent dans la tactique -du sentiment, parlent au lieu d'agir, et se battent en plein champ au -lieu de faire un siége. Elles se blasent ainsi souvent d'elles-mêmes -en fatiguant leurs désirs dans le vide. Deux amants se donnent alors -le temps de réfléchir, de se juger. Souvent des passions qui étaient -entrées en campagne, enseignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à -tout renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans victoire, -honteuses, désarmées, sottes de leur vain bruit. Ces fatalités sont -parfois explicables par les timidités de la jeunesse et par les -temporisations auxquelles se plaisent les femmes qui débutent, car ces -sortes de tromperies mutuelles n'arrivent ni aux fats qui connaissent -la pratique, ni aux coquettes habituées aux manéges de la passion. - -La vie de province est d'ailleurs singulièrement contraire aux -contentements de l'amour, et favorise les débats intellectuels de la -passion; comme aussi les obstacles qu'elle oppose au doux commerce -qui lie tant les amants, précipite les âmes ardentes en des partis -extrêmes. Cette vie est basée sur un espionnage si méticuleux, sur une -si grande transparence des intérieurs, elle admet si peu l'intimité -qui console sans offenser la vertu, les relations les plus pures y -sont si déraisonnablement incriminées, que beaucoup de femmes sont -flétries malgré leur innocence. Certaines d'entre elles s'en veulent -alors de ne pas goûter toutes les félicités d'une faute dont tous les -malheurs les accablent. La société qui blâme ou critique sans aucun -examen sérieux les faits patents par lesquels se terminent de longues -luttes secrètes, est ainsi primitivement complice de ces éclats; mais -la plupart des gens qui déblatèrent contre les prétendus scandales -offerts par quelques femmes calomniées sans raison n'ont jamais pensé -aux causes qui déterminent chez elles une résolution publique. Madame -de Bargeton allait se trouver dans cette bizarre situation où se sont -trouvées beaucoup de femmes qui ne se sont perdues qu'après avoir été -injustement accusées. - -Au début de la passion, les obstacles effraient les gens -inexpérimentés; et ceux que rencontraient les deux amants, -ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient -garrotté Gulliver. C'était des riens multipliés qui rendaient tout -mouvement impossible et annulaient les plus violents désirs. Ainsi, -madame de Bargeton devait rester toujours visible. Si elle avait fait -fermer sa porte aux heures où venait Lucien, tout eût été dit, autant -aurait valu s'enfuir avec lui. Elle le recevait à la vérité dans ce -boudoir auquel il s'était si bien accoutumé, qu'il s'en croyait le -maître; mais les portes demeuraient consciencieusement ouvertes. Tout -se passait le plus vertueusement du monde. Monsieur de Bargeton se -promenait chez lui comme un hanneton sans croire que sa femme voulût -être seule avec Lucien. S'il n'y avait eu d'autre obstacle que lui, -Naïs aurait très-bien pu le renvoyer ou l'occuper; mais elle était -accablée de visites, et il y avait d'autant plus de visiteurs que la -curiosité était plus éveillée. Les gens de province sont naturellement -taquins, ils aiment à contrarier les passions naissantes. Les -domestiques allaient et venaient dans la maison sans être appelés ni -sans prévenir de leur arrivée, par suite de vieilles habitudes prises, -et qu'une femme qui n'avait rien à cacher leur avait laissé prendre. -Changer les mœurs intérieures de sa maison, n'était-ce pas avouer -l'amour dont doutait encore tout Angoulême? Madame de Bargeton ne -pouvait pas mettre le pied hors de chez elle sans que la ville sût où -elle allait. Se promener seul avec Lucien hors de la ville était une -démarche décisive: il aurait été moins dangereux de s'enfermer avec lui -chez elle. Si Lucien était resté après minuit chez madame de Bargeton, -sans y être en compagnie, on en aurait glosé le lendemain. Ainsi au -dedans comme au dehors, madame de Bargeton vivait toujours en public. -Ces détails peignent toute la province: les fautes y sont ou avouées ou -impossibles. - -Louise, comme toutes les femmes entraînées par une passion sans en -avoir l'expérience, reconnaissait une à une les difficultés de sa -position; elle s'en effrayait. Sa frayeur réagissait alors sur ces -amoureuses discussions qui prennent les plus belles heures où deux -amants se trouvent seuls. Madame de Bargeton n'avait pas de terre -où elle pût emmener son cher poète, comme font quelques femmes qui, -sous un prétexte habilement forgé, vont s'enterrer à la campagne. -Fatiguée de vivre en public, poussée à bout par cette tyrannie dont -le joug était plus dur que ses plaisirs n'étaient doux, elle pensait -à l'Escarbas, et méditait d'y aller voir son vieux père, tant elle -s'irritait de ces misérables obstacles. - -Châtelet ne croyait pas à tant d'innocence. Il guettait les heures -auxquelles Lucien venait chez madame de Bargeton, et s'y rendait -quelques instants après, en se faisant toujours accompagner de monsieur -de Chandour, l'homme le plus indiscret de la coterie, et auquel il -cédait le pas pour entrer, espérant toujours une surprise en cherchant -si opiniâtrement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan étaient -d'autant plus difficiles, qu'il devait rester neutre, afin de diriger -tous les acteurs du drame qu'il voulait faire jouer. Aussi, pour -endormir Lucien qu'il caressait et madame de Bargeton qui ne manquait -pas de perspicacité, s'était-il attaché par contenance à la jalouse -Amélie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait réussi -depuis quelques jours à établir entre monsieur de Chandour et lui une -controverse au sujet des deux amoureux. Du Châtelet prétendait que -madame de Bargeton se moquait de Lucien, qu'elle était trop fière, -trop bien née pour descendre jusqu'au fils d'un pharmacien. Ce rôle -d'incrédule allait au plan qu'il s'était tracé, car il désirait passer -pour le défenseur de madame de Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien -n'était pas un amant malheureux. Amélie aiguillonnait la discussion -en souhaitant savoir la vérité. Chacun donnait ses raisons. Comme -il arrive dans les petites villes, souvent quelques intimes de la -maison Chandour arrivaient au milieu d'une conversation où du Châtelet -et Stanislas justifiaient à l'envi leur opinion par d'excellentes -observations. Il était bien difficile que chaque adversaire ne cherchât -pas des partisans en demandant à son voisin:—Et vous, quel est votre -avis? Cette controverse tenait madame de Bargeton et Lucien constamment -en vue. Enfin, un jour du Châtelet fit observer que toutes les fois que -monsieur de Chandour et lui se présentaient chez madame de Bargeton -et que Lucien s'y trouvait, aucun indice ne trahissait de relations -suspectes: la porte du boudoir était ouverte, les gens allaient et -venaient, rien de mystérieux n'annonçait les jolis crimes de l'amour, -etc. Stanislas, qui ne manquait pas d'une certaine dose de bêtise, -se promit d'arriver le lendemain sur la pointe du pied, ce à quoi la -perfide Amélie l'engagea fort. - -Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journées où les jeunes -gens s'arrachent quelques cheveux en se jurant à eux-mêmes de ne -pas continuer le sot métier de soupirant. Il s'était accoutumé à -sa position. Le poète qui avait si timidement pris une chaise dans -le boudoir sacré de la reine d'Angoulême, s'était métamorphosé en -amoureux exigeant. Six mois avaient suffi pour qu'il se crût l'égal -de Louise, et il voulait alors en être le maître. Il partit de chez -lui se promettant d'être très-déraisonnable, de mettre sa vie en jeu, -d'employer toutes les ressources d'une éloquence enflammée, de dire -qu'il avait la tête perdue, qu'il était incapable d'avoir une pensée -ni d'écrire une ligne. Il existe chez certaines femmes une horreur des -partis pris qui fait honneur à leur délicatesse, elles aiment à céder -à l'entraînement, et non à des conventions. Généralement, personne ne -veut d'un plaisir imposé. Madame de Bargeton remarqua sur le front de -Lucien, dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses manières, cet -_air agité_ qui trahit une résolution arrêtée: elle se proposa de la -déjouer, un peu par esprit de contradiction, mais aussi par une noble -entente de l'amour. En femme exagérée, elle s'exagérait la valeur de -sa personne. A ses yeux, madame de Bargeton était une souveraine; une -Béatrix, une Laure. Elle s'asseyait, comme au Moyen-Age, sous le dais -du tournoi littéraire, et Lucien devait la mériter après plusieurs -victoires, il avait à effacer _l'enfant sublime_, Lamartine, Walter -Scott, Byron. La noble créature considérait son amour comme un principe -généreux: les désirs qu'elle inspirait à Lucien devaient être une cause -de gloire pour lui. Ce _donquichottisme_ féminin est un sentiment qui -donne à l'amour une consécration respectable, elle l'utilise, elle -l'agrandit, elle l'honore. Obstinée à jouer le rôle de Dulcinée dans -la vie de Lucien pendant sept à huit ans, madame de Bargeton voulait, -comme beaucoup de femmes de province, faire acheter sa personne par une -espèce de servage, par un temps de constance qui lui permît de juger -son ami. - -Quand Lucien eut engagé la lutte par une de ces fortes bouderies dont -se rient les femmes encore libres d'elles-mêmes, et qui n'attristent -que les femmes aimées, Louise prit un air digne, et commença l'un de -ses longs discours bardés de mots pompeux. - -—Est-ce là ce que vous m'aviez promis, Lucien? dit-elle en finissant. -Ne mettez pas dans un présent si doux des remords qui plus tard -empoisonneraient ma vie. Ne gâtez pas l'avenir! Et je le dis avec -orgueil, ne gâtez pas le présent! N'avez-vous pas tout mon cœur? Que -vous faut-il donc? votre amour se laisserait-il influencer par les -sens, tandis que le plus beau privilége d'une femme aimée est de leur -imposer silence? Pour qui me prenez-vous donc? ne suis-je donc plus -votre Béatrix? Si je ne suis pas pour vous quelque chose de plus qu'une -femme, je suis moins qu'une femme. - -—Vous ne diriez pas autre chose à un homme que vous n'aimeriez pas, -s'écria Lucien furieux. - -—Si vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de véritable amour dans mes -idées, vous ne serez jamais digne de moi. - -—Vous mettez mon amour en doute pour vous dispenser d'y répondre, dit -Lucien en se jetant à ses pieds et pleurant. - -Le pauvre garçon pleura sérieusement en se voyant pour si longtemps à -la porte du paradis. Ce fut des larmes de poète qui se croyait humilié -dans sa puissance, des larmes d'enfant au désespoir de se voir refuser -le jouet qu'il demande. - -—Vous ne m'avez jamais aimé, s'écria-t-il. - -—Vous ne croyez pas ce que vous dites, répondit-elle flattée de cette -violence. - -—Prouvez-moi donc que vous êtes à moi, dit Lucien échevelé. - -En ce moment, Stanislas arriva sans être entendu, vit Lucien à demi -renversé, les larmes aux yeux et la tête appuyée sur les genoux de -Louise. Satisfait de ce tableau suffisamment suspect, Stanislas se -replia brusquement sur du Châtelet, qui se tenait à la porte du salon. -Madame de Bargeton s'élança vivement, mais elle n'atteignit pas les -deux espions, qui s'étaient précipitamment retirés comme des gens -importuns. - -—Qui donc est venu? demanda-t-elle à ses gens. - -—Messieurs de Chandour et du Châtelet, répondit Gentil, son vieux valet -de Chambre. - -Elle rentra dans son boudoir pâle et tremblant. - -—S'ils vous ont vu ainsi, je suis perdue, dit-elle à Lucien. - -—Tant mieux! s'écria le poète. - -Elle sourit à ce cri d'égoïsme plein d'amour. En province, une -semblable aventure s'aggrave par la manière dont elle se raconte. -En un moment, chacun sut que Lucien avait été surpris aux genoux de -Naïs. Monsieur de Chandour, heureux de l'importance que lui donnait -cette affaire, alla d'abord raconter le grand événement au Cercle, -puis de maison en maison. Du Châtelet s'empressa de dire partout -qu'il n'avait rien vu; mais en se mettant ainsi en dehors du fait, il -excitait Stanislas à parler, il lui faisait enchérir sur les détails; -et Stanislas, se trouvant spirituel, en ajoutait de nouveaux à chaque -récit. Le soir, la société afflua chez Amélie; car le soir les versions -les plus exagérées circulaient dans l'Angoulême noble, où chaque -narrateur avait imité Stanislas. Femmes et hommes étaient impatients -de connaître la vérité. Les femmes qui se voilaient la face en criant -le plus au scandale, à la perversité, étaient précisément Amélie, -Zéphirine, Fifine, Lolotte, qui toutes étaient plus ou moins grevées de -bonheurs illicites. Le cruel thème se variait sur tous les tons. - -—Eh! bien, disait l'une, cette pauvre Naïs, vous savez? Moi, je ne -le crois pas, elle a devant elle toute une vie irréprochable; elle -est beaucoup trop fière pour être autre chose que la protectrice de -monsieur Chardon. Mais si cela est, je la plains de tout mon cœur. - -—Elle est d'autant plus à plaindre, qu'elle se donne un ridicule -affreux; car elle pourrait être la mère de monsieur Lulu, comme -l'appelait Jacques. Ce poétriau a tout au plus vingt-deux ans, et Naïs, -entre nous soit dit, a bien quarante ans. - -—Moi, disait Châtelet, je trouve que la situation même dans laquelle -était monsieur de Rubempré prouve l'innocence de Naïs. On ne se met pas -à genoux pour redemander ce qu'on a déjà eu. - -—C'est selon! dit Francis d'un air égrillard qui lui valut de Zéphirine -une œillade improbative. - -—Mais dites-nous donc bien ce qui en est? demandait-on à Stanislas en -se formant en comité secret dans un coin du salon. - -Stanislas avait fini par composer un petit conte plein de gravelures, -et l'accompagnait de gestes et de poses qui incriminaient -prodigieusement la chose. - -—C'est incroyable, répétait-on. - -—A midi, disait l'une. - -—Naïs aurait été la dernière que j'eusse soupçonnée. - -—Que va-t-elle faire? - -Puis des commentaires, des suppositions infinies!... Du Châtelet -défendait madame de Bargeton; mais il la défendait si maladroitement -qu'il attisait le feu du commérage au lieu de l'éteindre. Lili, désolée -de la chute du plus bel ange de l'olympe angoumoisin, alla tout en -pleurs colporter la nouvelle à l'Évêché. Quand la ville entière fut -bien certainement en rumeur, l'heureux du Châtelet alla chez madame -de Bargeton, où il n'y avait, hélas! qu'une seule table de whist; il -demanda diplomatiquement à Naïs d'aller causer avec elle dans son -boudoir. Tous deux s'assirent sur le petit canapé. - -—Vous savez sans doute, dit du Châtelet à voix basse, ce dont tout -Angoulême s'occupe?... - -—Non, dit-elle. - -—Eh! bien, reprit-il, je suis trop votre ami pour vous le laisser -ignorer. Je dois vous mettre à même de faire cesser des calomnies sans -doute inventées par Amélie, qui a l'outrecuidance de se croire votre -rivale. Je venais ce matin vous voir avec ce singe de Stanislas, qui me -précédait de quelques pas, lorsqu'en arrivant là, dit-il en montrant la -porte du boudoir, il prétend vous avoir vue avec monsieur de Rubempré -dans une situation qui ne lui permettait pas d'entrer; il est revenu -sur moi tout effaré en m'entraînant, sans me laisser le temps de me -reconnaître; et nous étions à Beaulieu, quand il me dit la raison de -sa retraite. Si je l'avais connue, je n'aurais pas bougé de chez vous, -afin d'éclaircir cette affaire à votre avantage; mais revenir chez vous -après en être sorti ne prouvait plus rien. Maintenant, que Stanislas -ait vu de travers, ou qu'il ait raison, _il doit avoir tort_. Chère -Naïs, ne laissez pas jouer votre vie, votre honneur, votre avenir par -un sot; imposez-lui silence à l'instant. Vous connaissez ma situation -ici? Quoique j'y aie besoin de tout le monde, je vous suis entièrement -dévoué. Disposez d'une vie qui vous appartient. Quoique vous ayez -repoussé mes vœux, mon cœur sera toujours à vous, et en toute occasion -je vous prouverai combien je vous aime. Oui, je veillerai sur vous -comme un fidèle serviteur, sans espoir de récompense, uniquement pour -le plaisir que je trouve à vous servir, même à votre insu. Ce matin, -j'ai partout dit que j'étais à la porte du salon, et que je n'avais -rien vu. Si l'on vous demande qui vous a instruite des propos tenus -sur vous, servez-vous de moi. Je serais bien glorieux d'être votre -défenseur avoué; mais, entre nous, monsieur de Bargeton est le seul qui -puisse demander raison à Stanislas... Quand ce petit Rubempré aurait -fait quelque folie, l'honneur d'une femme ne saurait être à la merci -du premier étourdi qui se met à ses pieds. Voilà ce que j'ai dit. - -Naïs remercia du Châtelet par une inclination de tête, et demeura -pensive. Elle était fatiguée, jusqu'au dégoût, de la vie de province. -Au premier mot de du Châtelet, elle avait jeté les yeux sur Paris. Le -silence de madame de Bargeton mettait son savant adorateur dans une -situation gênante. - -—Disposez de moi, dit-il, je vous le répète. - -—Merci, répondit-elle. - -—Que comptez-vous faire? - -—Je verrai. - -Long silence. - -—Aimez-vous donc tant ce petit Rubempré? - -Elle laissa échapper un superbe sourire, et se croisa les bras en -regardant les rideaux de son boudoir. Du Châtelet sortit sans avoir pu -déchiffrer ce cœur de femme altière. Quand Lucien et les quatre fidèles -vieillards qui étaient venus faire leur partie sans s'émouvoir de ces -cancans problématiques furent partis, madame de Bargeton arrêta son -mari, qui se disposait à s'aller coucher, en ouvrant la bouche pour -souhaiter une bonne nuit à sa femme. - -—Venez par ici, mon cher, j'ai à vous parler, dit-elle avec une sorte -de solennité. - -Monsieur de Bargeton suivit sa femme dans le boudoir. - -—Monsieur, lui dit-elle, j'ai peut-être eu tort de mettre dans mes -soins protecteurs envers monsieur de Rubempré une chaleur aussi mal -comprise par les sottes gens de cette ville que par lui-même. Ce matin, -Lucien s'est jeté à mes pieds, là, en me faisant une déclaration -d'amour. Stanislas est entré dans le moment où je relevais cet enfant. -Au mépris des devoirs que la courtoisie impose à un gentilhomme -envers une femme en toute espèce de circonstance, il a prétendu -m'avoir surprise dans une situation équivoque avec ce garçon, que je -traitais alors comme il le mérite. Si ce jeune écervelé savait les -calomnies auxquelles sa folie donne lieu, je le connais, il irait -insulter Stanislas et le forcerait à se battre. Cette action serait -comme un aveu public de son amour. Je n'ai pas besoin de vous dire que -votre femme est pure; mais vous penserez qu'il y a quelque chose de -déshonorant pour vous et pour moi à ce que ce soit monsieur de Rubempré -qui la défende. Allez à l'instant chez Stanislas, et demandez-lui -sérieusement raison des insultants propos qu'il a tenus sur moi; songez -que vous ne devez pas souffrir que l'affaire s'arrange, à moins -qu'il ne se rétracte en présence de témoins nombreux et importants. -Vous conquerrez ainsi l'estime de tous les honnêtes gens; vous vous -conduirez en homme d'esprit, en galant homme, et vous aurez des droits -à mon estime. Je vais faire partir Gentil à cheval pour l'Escarbas, mon -père doit être votre témoin; malgré son âge, je le sais homme à fouler -aux pieds cette poupée qui noircit la réputation d'une Nègrepelisse. -Vous avez le choix des armes, battez-vous au pistolet, vous tirez à -merveille. - -—J'y vais, reprit monsieur de Bargeton qui prit sa canne et son chapeau. - -—Bien, mon ami, dit sa femme émue; voilà comme j'aime les hommes. Vous -êtes un gentilhomme. - -Elle lui présenta son front à baiser, que le vieillard baisa tout -heureux et fier. Cette femme, qui portait une espèce de sentiment -maternel à ce grand enfant, ne put réprimer une larme en entendant -retentir la porte cochère quand elle se referma sur lui. - -—Comme il m'aime! se dit-elle. Le pauvre homme tient à la vie, et -cependant il la perdrait sans regret pour moi. - -Monsieur de Bargeton ne s'inquiétait pas d'avoir à s'aligner le -lendemain devant un homme, à regarder froidement la bouche d'un -pistolet dirigé sur lui; non, il n'était embarrassé que d'une -seule chose, et il en frémissait tout en allant chez monsieur de -Chandour.—Que vais-je dire? pensait-il. Naïs aurait bien dû me faire un -thème! Et il se creusait la cervelle afin de formuler quelques phrases -qui ne fussent point ridicules. - -Mais les gens qui vivent, comme vivait monsieur de Bargeton, dans un -silence imposé par l'étroitesse de leur esprit et leur peu de portée, -ont, dans les grandes circonstances de la vie, une solennité toute -faite. Parlant peu, il leur échappe naturellement peu de sottises; -puis, réfléchissant beaucoup à ce qu'ils doivent dire, leur extrême -défiance d'eux-mêmes les porte à si bien étudier leurs discours -qu'ils s'expriment à merveille par un phénomène pareil à celui qui -délia la langue à l'ânesse de Balaam. Aussi monsieur de Bargeton se -comporta-t-il comme un homme supérieur. Il justifia l'opinion de ceux -qui le regardaient comme un philosophe de l'école de Pythagore. Il -entra chez Stanislas à onze heures du soir, et y trouva nombreuse -compagnie. Il alla saluer silencieusement Amélie, et offrit à chacun -son niais sourire, qui, dans les circonstances présentes, parut -profondément ironique. Il se fit alors un grand silence, comme dans -la nature à l'approche d'un orage. Châtelet, qui était revenu, regarda -tour à tour d'une façon très-significative monsieur de Bargeton et -Stanislas, que le mari offensé aborda poliment. - -Du Châtelet comprit le sens d'une visite faite à une heure où ce -vieillard était toujours couché: Naïs agitait évidemment ce bras -débile; et comme sa position auprès d'Amélie lui donnait le droit de se -mêler des affaires du ménage, il se leva, prit monsieur de Bargeton à -part et lui dit:—Vous voulez parler à Stanislas? - -—Oui, dit le bonhomme heureux d'avoir un entremetteur qui peut-être -prendrait la parole pour lui. - -—Eh! bien, allez dans la chambre à coucher d'Amélie, lui répondit le -Directeur des Contributions, heureux de ce duel qui pouvait rendre -madame de Bargeton veuve en lui interdisant d'épouser Lucien, la cause -du duel. - -—Stanislas, dit du Châtelet à monsieur de Chandour, Bargeton vient sans -doute vous demander raison des propos que vous teniez sur Naïs. Venez -chez votre femme, et conduisez-vous tous deux en gentilshommes. Ne -faites point de bruit, affectez beaucoup de politesse, ayez enfin toute -la froideur d'une dignité britannique. - -En un moment Stanislas et du Châtelet vinrent trouver Bargeton. - -—Monsieur, dit le mari offensé, vous prétendez avoir trouvé madame de -Bargeton dans une situation équivoque avec monsieur de Rubempré? - -—Avec monsieur Chardon, reprit ironiquement Stanislas qui ne croyait -pas Bargeton un homme fort. - -—Soit, reprit le mari. Si vous ne démentez pas ce propos en présence -de la société qui est chez vous en ce moment, je vous prie de prendre -un témoin. Mon beau-père, monsieur de Nègrepelisse, viendra vous -chercher à quatre heures du matin. Faisons chacun nos dispositions, car -l'affaire ne peut s'arranger que de la manière que je viens d'indiquer. -Je choisis le pistolet, je suis l'offensé. - -Durant le chemin, monsieur de Bargeton avait ruminé ce discours, -le plus long qu'il eût fait en sa vie, il le dit sans passion et -de l'air le plus simple du monde. Stanislas pâlit et se dit en -lui-même:—Qu'ai-je vu, après tout? Mais, entre la honte de démentir ses -propos devant toute la ville, en présence de ce muet qui paraissait -ne pas vouloir entendre raillerie, et la peur, la hideuse peur qui -lui serrait le cou de ses mains brûlantes, il choisit le péril le plus -éloigné. - -—C'est bien. A demain, dit-il à monsieur de Bargeton en pensant que -l'affaire pourrait s'arranger. - -Les trois hommes rentrèrent, et chacun étudia leur physionomie: du -Châtelet souriait, monsieur de Bargeton était absolument comme s'il -se trouvait chez lui; mais Stanislas se montra blême. A cet aspect -quelques femmes devinèrent l'objet de la conférence. Ces mots:—Ils se -battent! circulèrent d'oreille en oreille. La moitié de l'assemblée -pensa que Stanislas avait tort, sa pâleur et sa contenance accusaient -un mensonge; l'autre moitié admira la tenue de monsieur de Bargeton. -Du Châtelet fit le grave et le mystérieux. Après être resté quelques -instants à examiner les visages, monsieur de Bargeton se retira. - -—Avez-vous des pistolets? dit Châtelet à l'oreille de Stanislas qui -frissonna de la tête aux pieds. - -Amélie comprit tout et se trouva mal, les femmes s'empressèrent de la -porter dans sa chambre à coucher. Il y eut une rumeur affreuse, tout -le monde parlait à la fois. Les hommes restèrent dans le salon et -déclarèrent d'une voix unanime que monsieur de Bargeton était dans son -droit. - -—Auriez-vous cru le bonhomme capable de se conduire ainsi? dit monsieur -de Saintot. - -—Mais, dit l'impitoyable Jacques, dans sa jeunesse, il était un des -plus forts sous les armes. Mon père m'a souvent parlé des exploits de -Bargeton. - -—Bah! vous les mettrez à vingt pas, et ils se manqueront si vous prenez -des pistolets de cavalerie, dit Francis à Châtelet. - -Quand tout le monde fut parti, Châtelet rassura Stanislas et sa femme -en leur expliquant que tout irait bien, et que dans un duel entre un -homme de soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci avait tout -l'avantage. - -Le lendemain matin, au moment où Lucien déjeunait avec David, qui était -revenu de Marsac sans son père, madame Chardon entra tout effarée. - -—Hé! bien, Lucien, sais-tu la nouvelle dont on parle jusque dans le -marché? Monsieur de Bargeton a presque tué monsieur de Chandour, ce -matin à cinq heures, dans le pré de monsieur Tulloye, un nom qui donne -lieu à des calembours. Il paraît que monsieur de Chandour a dit hier -qu'il t'avait surpris avec madame de Bargeton. - -—C'est faux! madame de Bargeton est innocente, s'écria Lucien. - -—Un homme de la campagne à qui j'ai entendu raconter les détails avait -tout vu de dessus sa charrette. Monsieur de Nègrepelisse était venu -dès trois heures du matin pour assister monsieur de Bargeton; il a -dit à monsieur de Chandour que s'il arrivait malheur à son gendre, -il se chargeait de le venger. Un officier du régiment de cavalerie -a prêté ses pistolets, ils ont été essayés à plusieurs reprises par -monsieur de Nègrepelisse. Monsieur du Châtelet voulait s'opposer à ce -qu'on exerçât les pistolets, mais l'officier que l'on avait pris pour -arbitre a dit qu'à moins de se conduire comme des enfants, on devait -se servir d'armes en état. Les témoins ont placé les deux adversaires -à vingt-cinq pas l'un de l'autre. Monsieur de Bargeton, qui était là -comme s'il se promenait, a tiré le premier, et logé une balle dans -le cou de monsieur de Chandour, qui est tombé sans pouvoir riposter. -Le chirurgien de l'hôpital a déclaré tout à l'heure que monsieur de -Chandour aura le cou de travers pour le reste de ses jours. Je suis -venue te dire l'issue de ce duel pour que tu n'ailles pas chez madame -de Bargeton, ou que tu ne te montres pas dans Angoulême, car quelques -amis de monsieur de Chandour pourraient te provoquer. - -En ce moment, Gentil, le valet de chambre de monsieur de Bargeton, -entra conduit par l'apprenti de l'imprimerie, et remit à Lucien une -lettre de Louise. - -«Vous avez sans doute appris, mon ami, l'issue du duel entre Chandour -et mon mari. Nous ne recevrons personne aujourd'hui; soyez prudent, ne -vous montrez pas, je vous le demande au nom de l'affection que vous -avez pour moi. Ne trouvez-vous pas que le meilleur emploi de cette -triste journée est de venir écouter votre Béatrix, dont la vie est -toute changée par cet événement et qui a mille choses à vous dire? - -—Heureusement, dit David, mon mariage est arrêté pour après-demain; tu -auras une occasion d'aller moins souvent chez madame de Bargeton. - -—Cher David, répondit Lucien, elle me demande de venir la voir -aujourd'hui; je crois qu'il faut lui obéir, elle saura mieux que nous -comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles. - -—Tout est donc prêt ici? demanda madame Chardon. - -—Venez voir, s'écria David heureux de montrer la transformation -qu'avait subie l'appartement du premier étage où tout était frais et -neuf. - -Là respirait ce doux esprit qui règne dans les jeunes ménages où les -fleurs d'oranger, le voile de la mariée couronnent encore la vie -intérieure, où le printemps de l'amour se reflète dans les choses, où -tout est blanc, propre et fleuri. - -—Ève sera comme une princesse, dit la mère; mais vous avez dépensé trop -d'argent, vous avez fait des folies! - -David sourit sans rien répondre, car madame Chardon avait mis le doigt -dans le vif d'une plaie secrète qui faisait cruellement souffrir le -pauvre amant: ses prévisions avaient été si grandement dépassées -par l'exécution qu'il lui était impossible de bâtir au-dessus de -l'appentis. Sa belle-mère ne pouvait avoir de long-temps l'appartement -qu'il voulait lui donner. Les esprits généreux éprouvent les plus vives -douleurs de manquer à ces sortes de promesses qui sont en quelque -sorte les petites vanités de la tendresse. David cachait soigneusement -sa gêne, afin de ménager le cœur de Lucien qui aurait pu se trouver -accablé des sacrifices faits pour lui. - -Ève et ses amis ont bien travaillé de leur côté, disait madame Chardon. -Le trousseau, le linge de ménage, tout est prêt. Ces demoiselles -l'aiment tant qu'elles lui ont, sans qu'elle en sût rien, couvert les -matelas en futaine blanche, bordée de liserés roses. C'est joli! ça -donne envie de se marier. - -La mère et la fille avaient employé toutes leurs économies à fournir -la maison de David des choses auxquelles ne pensent jamais les jeunes -gens. En sachant combien il déployait de luxe, car il était question -d'un service de porcelaine demandé à Limoges, elles avaient tâché de -mettre de l'harmonie entre les choses qu'elles apportaient et celles -que s'achetait David. Cette petite lutte d'amour et de générosité -devait amener les deux époux à se trouver gênés dès le commencement de -leur mariage, au milieu de tous les symptômes d'une aisance bourgeoise -qui pouvait passer pour du luxe dans une ville arriérée comme l'était -alors Angoulême. - -Au moment où Lucien vit sa mère et David passant dans la chambre -à coucher dont la tenture bleue et blanche, dont le joli mobilier -lui était connu, il s'esquiva chez madame de Bargeton. Il trouva -Naïs déjeunant avec son mari, qui, mis en appétit par sa promenade -matinale, mangeait sans aucun souci de ce qui s'était passé. Le vieux -gentilhomme campagnard, monsieur de Nègrepelisse, cette imposante -figure, reste de la vieille noblesse française, était auprès de sa -fille. Quand Gentil eut annoncé monsieur de Rubempré, le vieillard -à tête blanche lui jeta le regard inquisitif d'un père empressé de -juger l'homme que sa fille a distingué. L'excessive beauté de Lucien -le frappa si vivement, qu'il ne put retenir un regard d'approbation; -mais il semblait voir dans la liaison de sa fille une amourette plutôt -qu'une passion, un caprice plutôt qu'une passion durable. Le déjeuner -finissait, Louise put se lever, laisser son père et monsieur de -Bargeton, en faisant signe à Lucien de la suivre. - -—Mon ami, dit-elle d'un son de voix triste et joyeux en même temps, -je vais à Paris, et mon père emmène Bargeton à l'Escarbas, où il -restera pendant mon absence. Madame d'Espard, une demoiselle de -Blamont-Chauvry, à qui nous sommes alliés par les d'Espard, les aînés -de la famille des Nègrepelisse, est en ce moment très-influente par -elle-même et par ses parents. Si elle daigne nous reconnaître, je -veux la cultiver beaucoup: elle peut nous obtenir par son crédit une -place pour Bargeton. Mes sollicitations pourront le faire désirer par -la Cour pour député de la Charente, ce qui aidera sa nomination ici. -La députation pourra plus tard favoriser mes démarches à Paris. C'est -toi, mon enfant chéri, qui m'as inspiré ce changement d'existence. -Le duel de ce matin me force à fermer ma maison pour quelque temps, -car il y aura des gens qui prendront parti pour les Chandour contre -nous. Dans la situation où nous sommes, et dans une petite ville, une -absence est toujours nécessaire pour laisser aux haines le temps de -s'assoupir. Mais ou je réussirai et ne reverrai plus Angoulême, ou -je ne réussirai pas et veux attendre à Paris le moment où je pourrai -passer tous les étés à l'Escarbas et les hivers à Paris. C'est la seule -vie d'une femme comme il faut, j'ai trop tardé à la prendre. La journée -suffira pour tous nos préparatifs, je partirai demain dans la nuit et -vous m'accompagnerez, n'est-ce pas? Vous irez en avant. Entre Mansle -et Ruffec, je vous prendrai dans ma voiture, et nous serons bientôt -à Paris. Là, cher, est la vie de gens supérieurs. On ne se trouve à -l'aise qu'avec ses pairs, partout ailleurs on souffre. D'ailleurs -Paris, capitale du monde intellectuel, est le théâtre de vos succès! -franchissez promptement l'espace qui vous en sépare! Ne laissez pas vos -idées se rancir en province, communiquez promptement avec les grands -hommes qui représenteront le dix-neuvième siècle. Rapprochez-vous de la -cour et du pouvoir. Ni les distinctions ni les dignités ne viennent -trouver le talent qui s'étiole dans une petite ville. Nommez-moi -d'ailleurs les belles œuvres exécutées en province! Voyez au contraire -le sublime et pauvre Jean-Jacques invinciblement attiré par ce soleil -moral, qui crée les gloires en échauffant les esprits par le frottement -des rivalités. Ne devez-vous pas vous hâter de prendre votre place -dans la pléiade qui se produit à chaque époque? Vous ne sauriez croire -combien il est utile à un jeune talent d'être mis en lumière par la -haute société. Je vous ferai recevoir chez madame d'Espard; personne -n'a facilement l'entrée de son salon, où vous trouverez tous les grands -personnages, les ministres, les ambassadeurs, les orateurs de la -chambre, les pairs les plus influents, des gens riches ou célèbres. Il -faudrait être bien maladroit pour ne pas exciter leur intérêt, quand -on est beau, jeune et plein de génie. Les grands talents n'ont pas de -petitesse, ils vous prêteront leur appui. Quand on vous saura haut -placé, vos œuvres acquerront une immense valeur. Pour les artistes, le -grand problème à résoudre est de se mettre en vue. Il se rencontrera -donc là pour vous mille occasions de fortune, des sinécures, une -pension sur la cassette. Les Bourbons aiment tant à favoriser les -lettres et les arts! aussi soyez à la fois poète religieux et poète -royaliste. Non seulement ce sera bien, mais vous ferez fortune. -Est-ce l'Opposition, est-ce le libéralisme qui donne les places, les -récompenses, et qui fait la fortune des écrivains? Ainsi prenez la -bonne route et venez là où vont tous les hommes de génie. Vous avez mon -secret, gardez le plus profond silence, et disposez-vous à me suivre. -Ne le voulez-vous pas? ajouta-t-elle étonnée de la silencieuse attitude -de son amant. - -Lucien, hébété par le rapide coup d'œil qu'il jeta sur Paris, en -entendant ces séduisantes paroles, crut n'avoir jusqu'alors joui que -de la moitié de son cerveau; il lui sembla que l'autre moitié se -découvrait, tant ses idées s'agrandirent: il se vit, dans Angoulême, -comme une grenouille sous sa pierre au fond d'un marécage. Paris et -ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations de -province comme un Eldorado, lui apparut avec sa robe d'or, la tête -ceinte de pierreries royales, les bras ouverts aux talents. Les gens -illustres allaient lui donner l'accolade fraternelle. Là tout souriait -au génie. Là ni gentillâtres jaloux qui lançassent des mots piquants -pour humilier l'écrivain, ni sotte indifférence pour la poésie. De -là jaillissaient les œuvres des poètes, là elles étaient payées et -mises en lumière. Après avoir lu les premières pages de _l'Archer de -Charles IX_, les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraient: -Combien voulez-vous? Il comprenait d'ailleurs qu'après un voyage où ils -seraient mariés par les circonstances, madame de Bargeton serait à lui -tout entière, qu'ils vivraient ensemble. - -A ces mots:—Ne le voulez-vous pas? il répondit par une larme, saisit -Louise par la taille, la serra sur son cœur et lui marbra le cou par -de violents baisers. Puis il s'arrêta tout à coup comme frappé par un -souvenir, et s'écria:—Mon Dieu, ma sœur se marie après-demain! - -Ce cri fut le dernier soupir de l'enfant noble et pur. Les liens si -puissants qui attachent les jeunes cœurs à leur famille, à leur premier -ami, à tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un terrible -coup de hache. - -—Hé! bien, s'écria l'altière Nègrepelisse, qu'a de commun le mariage -de votre sœur et la marche de notre amour? tenez-vous tant à être le -coryphée de cette noce de bourgeois et d'ouvriers que vous ne puissiez -m'en sacrifier les nobles joies? Le beau sacrifice! dit-elle avec -mépris. J'ai envoyé ce matin mon mari se battre à cause de vous! Allez, -monsieur, quittez-moi! je me suis trompée. - -Elle tomba pâmée sur son canapé. Lucien l'y suivit en demandant pardon, -en maudissant sa famille, David et sa sœur. - -—Je croyais tant en vous! dit-elle. Monsieur de Cante-Croix avait une -mère qu'il idolâtrait, mais pour obtenir une lettre où je lui disais: -_Je suis contente!_ il est mort au milieu du feu. Et vous, quand il -s'agit de voyager avec moi, vous ne savez point renoncer à un repas de -noces! - -Lucien voulut se tuer, et son désespoir fut si vrai, si profond, -que Louise pardonna, mais en faisant sentir à Lucien qu'il aurait à -racheter cette faute. - -—Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret, et trouvez-vous demain soir -à minuit à une centaine de pas après Mansle. - -Lucien sentit la terre petite sous ses pieds, il revint chez David -suivi de ses espérances comme Oreste l'était par ses furies, car il -entrevoyait mille difficultés qui se comprenaient toutes dans ce mot -terrible:—Et de l'argent? La perspicacité de David l'épouvantait -si fort, qu'il s'enferma dans son joli cabinet pour se remettre de -l'étourdissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait -donc quitter cet appartement si chèrement établi, rendre inutiles -tant de sacrifices. Lucien pensa que sa mère pourrait loger là, David -économiserait ainsi la coûteuse bâtisse qu'il avait projeté de faire -au fond de la cour. Ce départ devait arranger sa famille, il trouva -mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n'y a rien de jésuite -comme un désir. Aussitôt il courut à l'Houmeau chez sa sœur, pour lui -apprendre sa nouvelle destinée et se concerter avec elle. En arrivant -devant la boutique de Postel, il pensa que, s'il n'y avait pas d'autres -moyens, il emprunterait au successeur de son père la somme nécessaire à -son séjour durant un an. - -—Si je vis avec Louise, un écu par jour sera pour moi comme une -fortune, et cela ne fait que mille francs pour un an, se dit-il. Or, -dans six mois, je serai riche! - -Ève et sa mère entendirent, sous la promesse d'un profond secret, les -confidences de Lucien. Toutes deux pleurèrent en écoutant l'ambitieux; -et, quand il voulut savoir la cause de ce chagrin, elles lui apprirent -que tout ce qu'elles possédaient avait été absorbé par le linge -de table et de maison, par le trousseau d'Ève, par une multitude -d'acquisitions auxquelles n'avait pas pensé David, et qu'elles étaient -heureuses d'avoir faites, car l'imprimeur reconnaissait à Ève une dot -de dix mille francs. Lucien leur fit part alors de son idée d'emprunt, -et madame Chardon se chargea d'aller demander à monsieur Postel mille -francs pour un an. - -—Mais, Lucien, dit Ève avec un serrement de cœur, tu n'assisteras donc -pas à mon mariage? Oh! reviens, j'attendrai quelques jours! Elle te -laissera bien revenir ici dans une quinzaine, une fois que tu l'auras -accompagnée! Elle nous accordera bien huit jours, à nous qui t'avons -élevé pour elle! Notre union tournera mal si tu n'y es pas... Mais -auras-tu assez de mille francs? dit-elle en s'interrompant tout à coup. -Quoique ton habit t'aille divinement, tu n'en as qu'un! Tu n'as que -deux chemises fines, et les six autres sont en grosse toile. Tu n'as -que trois cravates de batiste, les trois autres sont en jaconas commun; -et puis tes mouchoirs ne sont pas beaux. Trouveras-tu dans Paris une -sœur pour te blanchir ton linge dans la journée où tu en auras besoin? -il t'en faut bien davantage. Tu n'as qu'un pantalon de nankin fait -cette année, ceux de l'année dernière te sont justes, il faudra donc te -faire habiller à Paris, les prix de Paris ne sont pas ceux d'Angoulême. -Tu n'as que deux gilets blancs de mettables, j'ai déjà raccommodé les -autres. Tiens, je te conseille d'emporter deux mille francs. - -En ce moment David, qui entrait, parut avoir entendu ces deux derniers -mots, car il examina le frère et la sœur en gardant le silence. - -—Ne me cachez rien, dit-il. - -—Eh! bien, s'écria Ève, il part avec elle. - -—Postel, dit madame Chardon en entrant sans voir David, consent à -prêter les mille francs, mais pour six mois seulement, et il veut une -lettre de change de toi acceptée par ton beau-frère, car il dit que tu -n'offres aucune garantie. - -La mère se retourna, vit son gendre, et ces quatre personnes gardèrent -un profond silence. La famille Chardon sentait combien elle avait -abusé de David. Tous étaient honteux. Une larme roula dans les yeux de -l'imprimeur. - -—Tu ne seras donc pas à mon mariage? dit-il, tu ne resteras donc pas -avec nous? Et moi qui ai dissipé tout ce que j'avais! Ah, Lucien, moi -qui apportais à Ève ses pauvres petits bijoux de mariée, je ne savais -pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des écrins de sa poche, -avoir à regretter de les avoir achetés. - -Il posa plusieurs boîtes couvertes en maroquin sur la table, devant sa -belle-mère. - -—Pourquoi pensez-vous tant à moi? dit Ève avec un sourire d'ange qui -corrigeait sa parole. - -—Chère maman, dit l'imprimeur, allez dire à monsieur Postel que je -consens à donner ma signature, car je vois sur ta figure, Lucien, que -tu es bien décidé à partir. - -Lucien inclina mollement et tristement la tête en ajoutant un moment -après:—Ne me jugez pas mal, mes anges aimés. Il prit Ève et David, -les embrassa, les rapprocha de lui, les serra en disant:—Attendez -les résultats, et vous saurez combien je vous aime. David, à quoi -servirait notre hauteur de pensée, si elle ne nous permettait pas de -faire abstraction des petites cérémonies dans lesquelles les lois -entortillent les sentiments? Malgré la distance, mon âme ne sera-t-elle -pas ici? la pensée ne nous réunira-t-elle pas? N'ai-je pas une destinée -à accomplir? Les libraires viendront-ils chercher ici mon Archer de -Charles IX, et les Marguerites? Un peu plus tôt, un peu plus tard, ne -faut-il pas toujours faire ce que je fais aujourd'hui, puis-je jamais -rencontrer des circonstances plus favorables? N'est-ce pas toute -ma fortune que d'entrer pour mon début à Paris dans le salon de la -marquise d'Espard? - -—Il a raison, dit Ève. Vous-même ne me disiez-vous pas qu'il devait -aller promptement à Paris? - -David prit Ève par la main, l'emmena dans cet étroit cabinet où elle -dormait depuis sept années, et lui dit à l'oreille:—Il a besoin de deux -mille francs, disais-tu, mon amour? Postel n'en prête que mille. - -Ève regarda son prétendu par un regard affreux qui disait toutes ses -souffrances. - -—Écoute, mon Ève adorée, nous allons mal commencer la vie. Oui, mes -dépenses ont absorbé tout ce que je possédais. Il ne me reste que -deux mille francs, et la moitié est indispensable pour faire aller -l'imprimerie. Donner mille francs à ton frère, c'est donner notre pain, -compromettre notre tranquillité. Si j'étais seul, je sais ce que je -ferais; mais nous sommes deux. Décide. - -Ève éperdue se jeta dans les bras de son amant, le baisa tendrement et -lui dit à l'oreille, tout en pleurs:—Fais comme si tu étais seul, je -travaillerai pour regagner cette somme! - -Malgré le plus ardent baiser que deux fiancés aient jamais échangé, -David laissa Ève abattue, et revint trouver Lucien. - -—Ne te chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille francs. - -—Allez voir Postel, dit madame Chardon, car vous devez signer tous deux -le papier. - -Quand les deux amis remontèrent, ils surprirent Ève et sa mère à -genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient combien d'espérances le -retour devait réaliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu'elles -perdaient dans cet adieu; car elles trouvaient le bonheur à venir payé -trop cher par une absence qui allait briser leur vie, et les jeter dans -mille craintes sur les destinées de Lucien. - -—Si jamais tu oubliais cette scène, dit David à l'oreille de Lucien, tu -serais le dernier des hommes. - -L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles nécessaires, -l'influence de madame de Bargeton ne l'épouvantait pas moins que la -funeste mobilité de caractère qui pouvait tout aussi bien jeter Lucien -dans une mauvaise comme dans une bonne voie. Ève eut bientôt fait le -paquet de Lucien. Ce Fernand Cortès littéraire emportait peu de chose. -Il garda sur lui sa meilleure redingote, son meilleur gilet et l'une -de ses deux chemises fines. Tout son linge, son fameux habit, ses -effets et ses manuscrits formèrent un si mince paquet, que, pour le -cacher aux regards de madame de Bargeton, David proposa de l'envoyer -par la diligence à son correspondant, un marchand de papier, auquel il -écrirait de le tenir à la disposition de Lucien. - -Malgré les précautions prises par Madame de Bargeton pour cacher -son départ, monsieur du Châtelet l'apprit et voulut savoir si elle -ferait le voyage seule ou accompagné de Lucien; il envoya son valet de -chambre à Ruffec, avec la mission d'examiner toutes les voitures qui -relaieraient à la poste. - -—Si elle enlève son poète, pensa-t-il, elle est à moi. - -Lucien partit le lendemain au petit jour, accompagné de David qui -s'était procuré un cabriolet et un cheval en annonçant qu'il allait -traiter d'affaires avec son père, petit mensonge qui dans les -circonstances actuelles était probable. Les deux amis se rendirent -à Marsac, où ils passèrent une partie de la journée chez le vieil -Ours; puis le soir ils allèrent au delà de Mansle attendre madame -de Bargeton, qui arriva vers le matin. En voyant la vieille calèche -sexagénaire qu'il avait tant de fois regardée sous la remise, Lucien -éprouva l'une des plus vives émotions de sa vie, il se jeta dans les -bras de David, qui lui dit:—Dieu veuille que ce soit pour ton bien! - -L'imprimeur remonta dans son méchant cabriolet, et disparut le cœur -serré: il avait d'horribles pressentiments sur les destinées de Lucien -à Paris. - - - - -DEUXIÈME PARTIE. - -UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS. - - -Ni Lucien, ni madame de Bargeton, ni Gentil, ni Albertine, la femme de -chambre, ne parlèrent jamais des événements de ce voyage; mais il est -à croire que la présence continuelle des gens le rendit fort maussade -pour un amoureux qui s'attendait à tous les plaisirs d'un enlèvement. -Lucien, qui allait en poste pour la première fois de sa vie, fut -très-ébahi de voir semer sur la route d'Angoulême à Paris presque toute -la somme qu'il destinait à sa vie d'une année. Comme les hommes qui -unissent les grâces de l'enfance à la force du talent, il eut le tort -d'exprimer ses naïfs étonnements à l'aspect des choses nouvelles pour -lui. Un homme doit bien étudier une femme avant de lui laisser voir -ses émotions et ses pensées comme elles se produisent. Une maîtresse -aussi tendre que grande sourit aux enfantillages et les comprend; mais -pour peu qu'elle ait de la vanité, elle ne pardonne pas à son amant de -s'être montré enfant, vain ou petit. Beaucoup de femmes portent une si -grande exagération dans leur culte, qu'elles veulent toujours trouver -un dieu dans leur idole; tandis que celles qui aiment un homme pour -lui-même avant de l'aimer pour elles, adorent ses petitesses autant -que ses grandeurs. Lucien n'avait pas encore deviné que chez madame -de Bargeton l'amour était greffé sur l'orgueil. Il eut le tort de ne -pas s'expliquer certains sourires qui échappèrent à Louise durant ce -voyage, quand, au lieu de les contenir, il se laissait aller à ses -gentillesses de jeune rat sorti de son trou. - -Les voyageurs débarquèrent à l'hôtel du Gaillard-Bois, rue de -l'Échelle, avant le jour. Les deux amants étaient si fatigués l'un -et l'autre, qu'avant tout Louise voulut se coucher et se coucha, non -sans avoir ordonné à Lucien de demander une chambre au-dessus de -l'appartement qu'elle prit. Lucien dormit jusqu'à quatre heures du -soir. Madame de Bargeton le fit éveiller pour dîner, il s'habilla -précipitamment en apprenant l'heure, et trouva Louise dans une de -ces ignobles chambres qui sont la honte de Paris, où, malgré tant de -prétentions à l'élégance, il n'existe pas encore un seul hôtel où tout -voyageur riche puisse retrouver son chez soi. Quoiqu'il eût sur les -yeux ces nuages que laisse un brusque réveil, Lucien ne reconnut pas -sa Louise dans cette chambre froide, sans soleil, à rideaux passés, -dont le carreau frotté semblait misérable, où le meuble était usé, de -mauvais goût, vieux ou d'occasion. Il est en effet certaines personnes -qui n'ont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées -des figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre. Les -physionomies vivantes ont une sorte d'atmosphère qui leur est propre, -comme le clair-obscur des tableaux flamands est nécessaire à la vie -des figures qu'y a placées le génie des peintres. Les gens de province -sont presque tous ainsi. Puis madame de Bargeton parut plus digne, -plus pensive qu'elle ne devait l'être en un moment où commençait -un bonheur sans entraves. Lucien ne pouvait se plaindre: Gentil et -Albertine les servaient. Le dîner n'avait plus ce caractère d'abondance -et d'essentielle bonté qui distingue la vie en province. Les plats -coupés par la spéculation sortaient d'un restaurant voisin, ils étaient -maigrement servis, ils sentaient la portion congrue. Paris n'est -pas beau dans ces petites choses auxquelles sont condamnés les gens -à fortune médiocre. Lucien attendit la fin du repas pour interroger -Louise dont le changement lui semblait inexplicable. Il ne se trompait -point. Un événement grave, car les réflexions sont les événements de la -vie morale, était survenu pendant son sommeil. - -Sur les deux heures après midi, Sixte du Châtelet s'était présenté à -l'hôtel, avait fait éveiller Albertine, avait manifesté le désir de -parler à sa maîtresse, et il était revenu après avoir à peine laissé -le temps à madame de Bargeton de faire sa toilette. Anaïs dont la -curiosité fut excitée par cette singulière apparition de monsieur du -Châtelet, elle qui se croyait si bien cachée, l'avait reçu vers trois -heures. - -—Je vous ai suivie en risquant d'avoir une réprimande à -l'Administration, dit-il en la saluant, car je prévoyais ce qui vous -arrive. Mais dussé-je perdre ma place, au moins vous ne serez pas -perdue, vous! - -—Que voulez-vous dire? s'écria madame de Bargeton. - -—Je vois bien que vous aimez Lucien, reprit-il d'un air tendrement -résigné, car il faut bien aimer un homme pour ne réfléchir à rien, -pour oublier toutes les convenances, vous qui les connaissez si -bien! Croyez-vous donc, chère Naïs adorée, que vous serez reçue chez -madame d'Espard ou dans quelque salon de Paris que ce soit, du moment -où l'on saura que vous vous êtes comme enfuie d'Angoulême avec un -jeune homme, et surtout après le duel de monsieur de Bargeton et de -monsieur Chandour? Le séjour de votre mari à l'Escarbas a l'air d'une -séparation. En un cas semblable, les gens comme il faut commencent -par se battre pour leurs femmes, et les laissent libres après. Aimez -monsieur de Rubempré, protégez-le, faites-en tout ce que vous voudrez, -mais ne demeurez pas ensemble! Si quelqu'un ici savait que vous avez -fait le voyage dans la même voiture, vous seriez mise à l'index par -le monde que vous voulez voir. D'ailleurs, Naïs, ne faites pas encore -de ces sacrifices à un jeune homme que vous n'avez encore comparé à -personne, qui n'a été soumis à aucune épreuve, et qui peut vous oublier -ici pour une Parisienne en la croyant plus nécessaire que vous à ses -ambitions. Je ne veux pas nuire à celui que vous aimez, mais vous -me permettrez de faire passer vos intérêts avant les siens, et de -vous dire: «Étudiez-le! Connaissez bien toute l'importance de votre -démarche.» Si vous trouvez les portes fermées, si les femmes refusent -de vous recevoir, au moins n'ayez aucun regret de tant de sacrifices, -en songeant que celui auquel vous les faites en sera toujours digne, -et les comprendra. Madame d'Espard est d'autant plus prude et sévère -qu'elle-même est séparée de son mari, sans que le monde ait pu pénétrer -la cause de leur désunion; mais les Navarreins, les Blamont-Chauvry, -les Lenoncourt, tous ses parents l'ont entourée, les femmes les plus -collet-monté vont chez elle et l'accueillent avec respect, en sorte -que le marquis d'Espard a tort. Dès la première visite que vous lui -ferez, vous reconnaîtrez la justesse de mes avis. Certes, je puis -vous le prédire, moi qui connais Paris: en entrant chez la marquise -vous seriez au désespoir qu'elle sût que vous êtes à l'hôtel du -Gaillard-Bois avec le fils d'un apothicaire, tout monsieur de Rubempré -qu'il veut être. Vous aurez ici des rivales bien autrement astucieuses -et rusées qu'Amélie, elles ne manqueront pas de savoir qui vous êtes, -où vous êtes, d'où vous venez, et ce que vous faites. Vous avez -compté sur l'incognito, je le vois; mais vous êtes de ces personnes -pour lesquelles l'incognito n'existe point. Ne rencontrerez-vous pas -Angoulême partout? c'est les Députés de la Charente qui viennent pour -l'ouverture des Chambres; c'est le Général qui est à Paris en congé; -mais il suffira d'un seul habitant d'Angoulême qui vous aperçoive pour -que votre vie soit arrêtée d'une étrange manière: vous ne seriez plus -que la maîtresse de Lucien. Si vous avez besoin de moi pour quoi que ce -soit, je suis chez le Receveur-Général, rue du Faubourg-Saint-Honoré, -à deux pas de chez madame d'Espard. Je connais assez la maréchale de -Carigliano, madame de Sérizy et le Président du Conseil pour vous y -présenter; mais vous verrez tant de monde chez madame d'Espard, que -vous n'aurez pas besoin de moi. Loin d'avoir à désirer d'aller dans tel -ou tel salon, vous serez désirée dans tous les salons. - -Du Châtelet put parler sans que madame de Bargeton l'interrompît: elle -était saisie par la justesse de ces observations. La reine d'Angoulême -avait en effet compté sur l'incognito. - -—Vous avez raison, cher ami, dit-elle; mais comment faire? - -—Laissez-moi, répondit Châtelet, vous chercher un appartement tout -meublé, convenable; vous mènerez ainsi une vie moins chère que la vie -des hôtels, et vous serez chez vous; et, si vous m'en croyez, vous y -coucherez ce soir. - -—Mais comment avez-vous connu mon adresse? dit-elle. - -—Votre voiture était facile à reconnaître, et d'ailleurs je vous -suivais. A Sèvres, le postillon qui vous a menée a dit votre adresse -au mien. Me permettrez-vous d'être votre maréchal-des-logis? je vous -écrirai bientôt pour vous dire où je vous aurai casée. - -—Hé! bien, faites, dit-elle. - -Ce mot ne semblait rien, et c'était tout. Le baron du Châtelet avait -parlé la langue du monde à une femme du monde. Il s'était montré dans -toute l'élégance d'une mise parisienne; un joli cabriolet bien attelé -l'avait amené. Par hasard, madame de Bargeton se mit à la croisée -pour réfléchir à sa position, et vit partir le vieux dandy. Quelques -instants après, Lucien, brusquement éveillé, brusquement habillé, se -produisit à ses regards dans son pantalon de nankin de l'an dernier, -avec sa méchante petite redingote. Il était beau, mais ridiculement -mis. Habillez l'Apollon du Belvédère ou l'Antinoüs en porteur d'eau, -reconnaîtrez-vous alors la divine création du ciseau grec ou romain? -Les yeux comparent avant que le cœur n'ait rectifié ce rapide jugement -machinal. Le contraste entre Lucien et Châtelet fut trop brusque pour -ne pas frapper les yeux de Louise. Lorsque vers six heures le dîner fut -terminé, madame de Bargeton fit signe à Lucien de venir près d'elle sur -un méchant canapé de calicot rouge à fleurs jaunes, où elle s'était -assise. - -—Mon Lucien, dit-elle, n'es-tu pas d'avis que si nous avons fait une -folie qui nous tue également, il y a de la raison à la réparer? Nous -ne devons, cher enfant, ni demeurer ensemble à Paris, ni laisser -soupçonner que nous y soyons venus de compagnie. Ton avenir dépend -beaucoup de ma position, et je ne dois la gâter d'aucune manière. -Ainsi, dès ce soir, je vais aller me loger à quelques pas d'ici; mais -tu demeureras dans cet hôtel, et nous pourrons nous voir tous les jours -sans que personne y trouve à redire. - -Louise expliqua les lois du monde à Lucien, qui ouvrit de grands yeux. -Sans savoir que les femmes qui reviennent sur leurs folies reviennent -sur leur amour, il comprit qu'il n'était plus le Lucien d'Angoulême. -Louise ne lui parlait que d'elle, de ses intérêts, de sa réputation, du -monde; et pour excuser son égoïsme, elle essayait de lui faire croire -qu'il s'agissait de lui-même. Il n'avait aucun droit sur Louise, si -promptement redevenue madame de Bargeton, et, chose plus grave! il -n'avait aucun pouvoir. Aussi ne put-il retenir de grosses larmes qui -roulèrent dans ses yeux. - -—Si je suis votre gloire, vous êtes encore plus pour moi, vous êtes ma -seule espérance et tout mon avenir. J'ai compris que si vous épousiez -mes succès, vous deviez épouser mon infortune, et voilà que déjà nous -nous séparons. - -—Vous jugez ma conduite, dit-elle, vous ne m'aimez pas. Lucien la -regarda avec une expression si douloureuse qu'elle ne put s'empêcher -de lui dire:—Cher petit, je resterai si tu veux, nous nous perdrons et -resterons sans appui. Mais quand nous serons également misérables et -tous deux repoussés; quand l'insuccès, car il faut tout prévoir, nous -aura rejetés à l'Escarbas, souviens-toi, mon amour, que j'aurai prévu -cette fin, et que je t'aurai proposé d'abord de parvenir selon les lois -du monde en leur obéissant. - -—Louise, répondit-il en l'embrassant, je suis effrayé de te voir si -sage. Songe que je suis un enfant, que je me suis abandonné tout entier -à ta chère volonté. Moi, je voulais triompher des hommes et des choses -de vive force; mais si je puis arriver plus promptement par ton aide -que seul, je serai bien heureux de te devoir toutes mes fortunes. -Pardonne! j'ai trop mis en toi pour ne pas tout craindre. Pour moi, une -séparation est l'avant-coureur de l'abandon; et l'abandon, c'est la -mort. - -—Mais, cher enfant, le monde te demande peu de chose, répondit-elle. Il -s'agit seulement de coucher ici, et tu demeureras tout le jour chez moi -sans qu'on y trouve à redire. - -Quelques caresses achevèrent de calmer Lucien. Une heure après, Gentil -apporta un mot par lequel Châtelet apprenait à madame de Bargeton qu'il -lui avait trouvé un appartement rue Neuve-du-Luxembourg. Elle se fit -expliquer la situation de cette rue, qui n'était pas très-éloignée de -la rue de l'Échelle, et dit à Lucien:—Nous sommes voisins. Deux heures -après, Louise monta dans une voiture que lui envoyait du Châtelet -pour se rendre chez elle. L'appartement, un de ceux où les tapissiers -mettent des meubles et qu'ils louent à de riches députés ou à de -grands personnages venus pour peu de temps à Paris, était somptueux, -mais incommode. Lucien retourna sur les onze heures à son petit hôtel -du Gaillard-Bois, n'ayant encore vu de Paris que la partie de la rue -Saint-Honoré qui se trouve entre la rue Neuve-du-Luxembourg et la rue -de l'Échelle. Il se coucha dans sa misérable petite chambre, qu'il ne -put s'empêcher de comparer au magnifique appartement de Louise. Au -moment où il sortit de chez madame de Bargeton, le baron Châtelet y -arriva, revenant de chez le Ministre des Affaires Étrangères, dans la -splendeur d'une mise de bal. Il venait rendre compte de toutes les -conventions qu'il avait faites pour madame de Bargeton. Louise était -inquiète, ce luxe l'épouvantait. Les mœurs de la province avaient -fini par réagir sur elle, elle était devenue méticuleuse dans ses -comptes; elle avait tant d'ordre, qu'à Paris, elle allait passer pour -avare. Elle avait emporté près de vingt mille francs en un bon du -Receveur-Général, en destinant cette somme à couvrir l'excédant de ses -dépenses pendant quatre années; elle craignait déjà de ne pas avoir -assez et de faire des dettes. Châtelet lui apprit que son appartement -ne lui coûtait que six cents francs par mois. - -—Une misère, dit-il en voyant le haut-le-corps que fit Naïs.—Vous -avez à vos ordres une voiture pour cinq cents francs par mois, ce -qui fait en tout cinquante louis. Vous n'aurez plus qu'à penser -à votre toilette. Une femme qui voit le grand monde ne saurait -s'arranger autrement. Si vous voulez faire de monsieur de Bargeton -un Receveur-Général, ou lui obtenir une place dans la maison du Roi, -vous ne devez pas avoir un air misérable. Ici l'on ne donne qu'aux -riches. Il est fort heureux, dit-il, que vous ayez Gentil pour vous -accompagner, et Albertine pour vous habiller, car les domestiques sont -une ruine à Paris. Vous mangerez rarement chez vous, lancée comme vous -allez l'être. - -Madame de Bargeton et le baron causèrent de Paris. Du Châtelet raconta -les nouvelles du jour, les mille riens qu'on doit savoir sous peine -de ne pas être de Paris. Il donna bientôt à Naïs des conseils sur -les magasins où elle devait se fournir: il lui indiqua Herbault pour -les toques, Juliette pour les chapeaux et les bonnets; il lui donna -l'adresse de la couturière qui pouvait remplacer Victorine; enfin il -lui fit sentir la nécessité de se _désangoulêmer_. Puis il partit sur -le dernier trait d'esprit qu'il eut le bonheur de trouver. - -—Demain, dit-il négligemment, j'aurai sans doute une loge à quelque -spectacle, je viendrai vous prendre vous et monsieur de Rubempré, car -vous me permettrez de vous faire à vous deux les honneurs de Paris. - -—Il a dans le caractère plus de générosité que je ne le pensais, se dit -madame de Bargeton en lui voyant inviter Lucien. - -Au mois de juin, les Ministres ne savent que faire de leurs loges aux -théâtres: les Députés ministériels et leurs commettants font leurs -vendanges ou veillent à leurs moissons, leurs connaissances les plus -exigeantes sont à la campagne ou en voyage; aussi, vers cette époque, -les plus belles loges des théâtres de Paris reçoivent-elles des hôtes -hétéroclites que les habitués ne revoient plus et qui donnent au public -l'air d'une tapisserie usée. Du Châtelet avait déjà pensé que, grâce -à cette circonstance, il pourrait, sans dépenser beaucoup d'argent, -procurer à Naïs les amusements qui affriandent le plus les provinciaux. -Le lendemain, pour la première fois qu'il venait, Lucien ne trouva -pas Louise. Madame de Bargeton était sortie pour quelques emplettes -indispensables. Elle était allée tenir conseil avec les graves et -illustres autorités en matière de toilette féminine que Châtelet lui -avait citées, car elle avait écrit son arrivée à la marquise d'Espard. -Quoique madame de Bargeton eût en elle-même cette confiance que donne -une longue domination, elle avait singulièrement peur de paraître -provinciale. Elle avait assez de tact pour savoir combien les relations -entre femmes dépendent des premières impressions; et, quoiqu'elle se -sût de force à se mettre promptement au niveau des femmes supérieures -comme madame d'Espard, elle sentait avoir besoin de bienveillance à son -début, et voulait surtout ne manquer d'aucun élément de succès. Aussi -sut-elle à Châtelet un gré infini de lui avoir indiqué les moyens de -se mettre à l'unisson du beau monde parisien. Par un singulier hasard, -la marquise se trouvait dans une situation à être enchantée de rendre -service à une personne de la famille de son mari. Sans cause apparente, -le marquis d'Espard s'était retiré du monde; il ne s'occupait ni de ses -affaires, ni des affaires politiques, ni de sa famille, ni de sa femme. -Devenue ainsi maîtresse d'elle-même, la marquise sentait le besoin -d'être approuvée par le monde; elle était donc heureuse de remplacer -le marquis en cette circonstance en se faisant la protectrice de sa -famille. Elle allait mettre de l'ostentation à son patronage afin de -rendre les torts de son mari plus évidents. Dans la journée même, elle -écrivit à _madame de Bargeton, née Nègrepelisse_, un de ces charmants -billets où la forme est si jolie, qu'il faut bien du temps avant d'y -reconnaître le manque de fond: - - «Elle était heureuse d'une circonstance qui rapprochait de la famille - une personne de qui elle avait entendu parler, et qu'elle souhaitait - connaître, car les amitiés de Paris n'étaient pas si solides qu'elle - ne désirât avoir quelqu'un de plus à aimer sur la terre; et si cela - ne devait pas avoir lieu, ce ne serait qu'une illusion à ensevelir - avec les autres. Elle se mettait tout entière à la disposition de - sa cousine, qu'elle serait allée voir sans une indisposition qui la - retenait chez elle; mais elle se regardait déjà comme son obligée de - ce qu'elle eût songé à elle.» - -Pendant sa première promenade vagabonde à travers les Boulevards et -la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveaux venus, s'occupa -beaucoup plus des choses que des personnes. A Paris, les masses -s'emparent tout d'abord de l'attention: le luxe des boutiques, -la hauteur des maisons, l'affluence des voitures, les constantes -oppositions que présentent un extrême luxe et une extrême misère -saisissent avant tout. Surpris de cette foule à laquelle il était -étranger, cet homme d'imagination éprouva comme une immense -diminution de lui-même. Les personnes qui jouissent en province -d'une considération quelconque, et qui y rencontrent à chaque pas -une preuve de leur importance, ne s'accoutument point à cette perte -totale et subite de leur valeur. Être quelque chose dans son pays et -n'être rien à Paris, sont deux états qui veulent des transitions; et -ceux qui passent trop brusquement de l'un à l'autre, tombent dans une -espèce d'anéantissement. Pour un jeune poète qui trouvait un écho à -tous ses sentiments, un confident pour toutes ses idées, une âme pour -partager ses moindres sensations, Paris allait être un affreux désert. -Lucien n'était pas allé chercher son bel habit bleu, en sorte qu'il -fut gêné par la mesquinerie, pour ne pas dire le délabrement de son -costume en se rendant chez madame de Bargeton à l'heure où elle devait -être rentrée; il y trouva le baron du Châtelet, qui les emmena tous -deux dîner au Rocher de Cancale. Lucien, étourdi de la rapidité du -tournoiement parisien, ne pouvait rien dire à Louise, ils étaient tous -les trois dans la voiture; mais il lui pressa la main, elle répondit -amicalement à toutes les pensées qu'il exprimait ainsi. Après le dîner, -Châtelet conduisit ses deux convives au Vaudeville. Lucien éprouvait -un secret mécontentement à l'aspect de du Châtelet, il maudissait le -hasard qui l'avait conduit à Paris. Le Directeur des Contributions -mit le sujet de son voyage sur le compte de son ambition: il espérait -être nommé Secrétaire-Général d'une Administration, et entrer au -Conseil-d'État comme Maître des Requêtes; il venait demander raison des -promesses qui lui avaient été faites, car un homme comme lui ne pouvait -pas rester Directeur des Contributions; il aimait mieux ne rien être, -devenir Député, rentrer dans la diplomatie. Il se grandissait; Lucien -reconnaissait vaguement dans ce vieux beau la supériorité de l'homme -du monde au fait de la vie parisienne; il était surtout honteux de lui -devoir ses jouissances. Là où le poète était inquiet et gêné, l'ancien -Secrétaire des Commandements se trouvait comme un poisson dans l'eau. -Du Châtelet souriait aux hésitations, aux étonnements, aux questions, -aux petites fautes que le manque d'usage arrachait à son rival, comme -les vieux loups de mer se moquent des novices qui n'ont pas le pied -marin. Le plaisir qu'éprouvait Lucien, en voyant pour la première fois -le spectacle à Paris, compensa le déplaisir que lui causaient ses -confusions. Cette soirée fut remarquable par la répudiation secrète -d'une grande quantité de ses idées sur la vie de province. Le cercle -s'élargissait, la société prenait d'autres proportions. Le voisinage -de plusieurs jolies Parisiennes si élégamment, si fraîchement mises, -lui fit remarquer la vieillerie de la toilette de madame de Bargeton, -quoiqu'elle fût passablement ambitieuse: ni les étoffes, ni les façons, -ni les couleurs n'étaient de mode. La coiffure qui le séduisait tant à -Angoulême lui parut d'un goût affreux comparée aux délicates inventions -par lesquelles se recommandait chaque femme.—Va-t-elle rester comme ça? -se dit-il, sans savoir que la journée avait été employée à préparer -une transformation. En province il n'y a ni choix ni comparaison à -faire: l'habitude de voir les physionomies leur donne une beauté -conventionnelle. Transportée à Paris, une femme qui passe pour jolie -en province n'obtient pas la moindre attention, car elle n'est belle -que par l'application du proverbe: _Dans le royaume des aveugles, les -borgnes sont rois._ Les yeux de Lucien faisaient la comparaison que -madame de Bargeton avait faite la veille entre lui et Châtelet. De -son côté, madame de Bargeton se permettait d'étranges réflexions sur -son amant. Malgré son étrange beauté, le pauvre poète n'avait point -de tournure. Sa redingote dont les manches étaient trop courtes, -ses méchants gants de province, son gilet étriqué, le rendaient -prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon: madame de -Bargeton lui trouvait un air piteux. Châtelet, occupé d'elle sans -prétention, veillant sur elle avec un soin qui trahissait une passion -profonde; Châtelet, élégant et à son aise comme un acteur qui retrouve -les planches de son théâtre, regagnait en deux jours tout le terrain -qu'il avait perdu en six mois. Quoique le vulgaire n'admette pas que -les sentiments changent brusquement, il est certain que deux amants se -séparent souvent plus vite qu'ils ne se sont liés. Il se préparait chez -madame de Bargeton et chez Lucien un désenchantement sur eux-mêmes -dont la cause était Paris. La vie s'y agrandissait aux yeux du poète, -comme la société prenait une face nouvelle aux yeux de Louise. A l'un -et à l'autre, il ne fallait plus qu'un accident pour trancher les -liens qui les unissaient. Ce coup de hache, terrible pour Lucien, ne -se fit pas long-temps attendre. Madame de Bargeton mit le poète à son -hôtel, et retourna chez elle accompagnée de du Châtelet, ce qui déplut -horriblement au pauvre amoureux. - -—Que vont-ils dire de moi? pensait-il en montant dans sa triste chambre. - -—Ce pauvre garçon est singulièrement ennuyeux, dit du Châtelet en -souriant quand la portière fut refermée. - -—Il en est ainsi de tous ceux qui ont un monde de pensées dans le cœur -et dans le cerveau. Les hommes qui ont tant de choses à exprimer en de -belles œuvres long-temps rêvées professent un certain mépris pour la -conversation, commerce où l'esprit s'amoindrit en se monnayant, dit la -fière Nègrepelisse qui eut encore le courage de défendre Lucien, moins -pour Lucien que pour elle-même. - -—Je vous accorde volontiers ceci, reprit le baron, mais nous vivons -avec les personnes et non avec les livres. Tenez, chère Naïs, je -le vois, il n'y a encore rien entre vous et lui, j'en suis ravi. -Si vous vous décidez à mettre dans votre vie un intérêt qui vous a -manqué jusqu'à présent, je vous en supplie, que ce ne soit pas pour -ce prétendu homme de génie. Si vous vous trompiez! si dans quelques -jours, en le comparant aux véritables talents, aux hommes sérieusement -remarquables que vous allez voir, vous reconnaissiez, chère belle -sirène, avoir pris sur votre dos éblouissant et conduit au port, au -lieu d'un homme armé de la lyre, un petit singe, sans manières, sans -portée, sot et avantageux, qui peut avoir de l'esprit à l'Houmeau, mais -qui devient à Paris un garçon extrêmement ordinaire? Après tout, il se -publie ici par semaine des volumes de vers dont le moindre vaut encore -mieux que toute la poésie de monsieur Chardon. De grâce, attendez et -comparez! Demain, vendredi, il y a opéra, dit-il en voyant la voiture -entrant dans la rue Neuve-du-Luxembourg, madame d'Espard dispose de la -loge des Premiers Gentilshommes de la Chambre, et vous y mènera sans -doute. Pour vous voir dans votre gloire, j'irai dans la loge de madame -de Sérizy. On donne les Danaïdes. - -—Adieu, dit-elle. - -Le lendemain, madame de Bargeton tâcha de se composer une mise du matin -convenable pour aller voir sa cousine, madame d'Espard. Il faisait -légèrement froid, elle ne trouva rien de mieux dans ses vieilleries -d'Angoulême qu'une certaine robe de velours vert, garnie d'une manière -assez extravagante. De son côté, Lucien sentit la nécessité d'aller -chercher son fameux habit bleu, car il avait pris en horreur sa maigre -redingote, et il voulait se montrer toujours bien mis en songeant -qu'il pourrait rencontrer la marquise d'Espard, ou aller chez elle à -l'improviste. Il monta dans un fiacre afin de rapporter immédiatement -son paquet. En deux heures de temps, il dépensa trois ou quatre francs, -ce qui lui donna beaucoup à penser sur les proportions financières de -la vie parisienne. Après être arrivé au superlatif de sa toilette, il -vint rue Neuve-du-Luxembourg, où, sur le pas de la porte, il rencontra -Gentil en compagnie d'un chasseur magnifiquement emplumé. - -—J'allais chez vous, monsieur; madame m'envoie ce petit mot pour vous, -dit Gentil qui ne connaissait pas les formules du respect parisien, -habitué qu'il était à la bonhomie des mœurs provinciales. - -Le chasseur prit le poète pour un domestique. Lucien décacheta le -billet, par lequel il apprit que madame de Bargeton passait la journée -chez la marquise d'Espard et allait le soir à l'Opéra; mais elle disait -à Lucien de s'y trouver, sa cousine lui permettait de donner une place -dans sa loge au jeune poète, à qui la marquise était enchantée de -procurer ce plaisir. - -—Elle m'aime donc! mes craintes sont folles, se dit Lucien, elle me -présente à sa cousine dès ce soir. - -Il bondit de joie, et voulut passer joyeusement le temps qui le -séparait de cette heureuse soirée. Il s'élança vers les Tuileries en -rêvant de s'y promener jusqu'à l'heure où il irait dîner chez Véry. -Voilà Lucien gabant, sautillant, léger de bonheur qui débouche sur la -terrasse des Feuillants et la parcourt en examinant les promeneurs, -les jolies femmes avec leurs adorateurs, les élégants, deux par deux, -bras dessus bras dessous, se saluant les uns les autres par un coup -d'œil en passant. Quelle différence de cette terrasse avec Beaulieu! -Les oiseaux de ce magnifique perchoir étaient autrement jolis que -ceux d'Angoulême! C'était tout le luxe de couleurs qui brille sur -les familles ornithologiques des Indes ou de l'Amérique, comparé aux -couleurs grises des oiseaux de l'Europe. Lucien passa deux cruelles -heures dans les Tuileries: il y fit un violent retour sur lui-même et -se jugea. D'abord il ne vit pas un seul habit à ces jeunes élégants. -S'il apercevait un homme en habit, c'était un vieillard hors la loi, -quelque pauvre diable, un rentier venu du Marais, ou quelque garçon -de bureau. Après avoir reconnu qu'il y avait une mise du matin et -une mise du soir, le poète aux émotions vives, au regard pénétrant, -reconnut la laideur de sa défroque, les défectuosités qui frappaient -de ridicule son habit dont la coupe était passée de mode, dont le -bleu était faux, dont le collet était outrageusement disgracieux, -dont les basques de devant, trop long-temps portées, penchaient -l'une vers l'autre; les boutons avaient rougi, les plis dessinaient -de fatales lignes blanches. Puis son gilet était trop court et la -façon si grotesquement provinciale que, pour le cacher, il boutonna -brusquement son habit. Enfin il ne voyait de pantalon de nankin qu'aux -gens communs. Les gens comme il faut portaient de délicieuses étoffes -de fantaisie ou le blanc toujours irréprochable! D'ailleurs tous -les pantalons étaient à sous-pieds, et le sien se mariait très-mal -avec les talons de ses bottes, pour lesquels les bords de l'étoffe -recroquevillée manifestaient une violente antipathie. Il avait une -cravate blanche à bouts brodés par sa sœur, qui, après en avoir vu -de semblables à monsieur de Hautoy, à monsieur de Chandour, s'était -empressée d'en faire de pareilles à son frère. Non-seulement personne, -excepté les gens graves, quelques vieux financiers, quelques sévères -administrateurs, ne portaient de cravate blanche le matin; mais encore -le pauvre Lucien vit passer de l'autre côté de la grille, sur le -trottoir de la rue de Rivoli, un garçon épicier tenant un panier sur -sa tête, et sur qui l'homme d'Angoulême surprit deux bouts de cravate -brodés par la main de quelque grisette adorée. A cet aspect, Lucien -reçut un coup à la poitrine, à cet organe encore mal défini où se -réfugie notre sensibilité, où, depuis qu'il existe des sentiments, -les hommes portent la main, dans les joies comme dans les douleurs -excessives. Ne taxez pas ce récit de puérilité? Certes, pour les -riches qui n'ont jamais connu ces sortes de souffrances, il se trouve -ici quelque chose de mesquin et d'incroyable; mais les angoisses -des malheureux ne méritent pas moins d'attention que les crises qui -révolutionnent la vie des puissants et des privilégiés de la terre. -Puis ne se rencontre-t-il pas autant de douleur de part et d'autre? -La souffrance agrandit tout. Enfin, changez les termes: au lieu d'un -costume plus ou moins beau, mettez un ruban, une distinction, un titre? -Ces apparentes petites choses n'ont-elles pas tourmenté de brillantes -existences? La question du costume est d'ailleurs énorme chez ceux -qui veulent paraître avoir ce qu'ils n'ont pas; car c'est souvent le -meilleur moyen de le posséder plus tard. Lucien eut une sueur froide en -pensant que le soir il allait comparaître ainsi vêtu devant la marquise -d'Espard, la parente d'un Premier Gentilhomme de la chambre du roi, -devant une femme chez laquelle allaient les illustrations de tous les -genres, des illustrations choisies. - -—J'ai l'air du fils d'un apothicaire, d'un vrai courtaud de boutique! -se dit-il à lui-même avec rage en voyant passer les gracieux, -les coquets, les élégants jeunes gens des familles du faubourg -Saint-Germain, qui tous avaient une manière à eux qui les rendait tous -semblables par la finesse des contours, par la noblesse de la tenue, -par l'air du visage; et tous différents par le cadre que chacun s'était -choisi pour se faire valoir. Tous faisaient ressortir leurs avantages -par une espèce de mise en scène que les jeunes gens entendent à Paris -aussi bien que les femmes. Lucien tenait de sa mère les précieuses -distinctions physiques dont les priviléges éclataient à ses yeux; -mais cet or était dans sa gangue, et non mis en œuvre. Ses cheveux -étaient mal coupés. Au lieu de maintenir sa figure haute par une -souple baleine, il se sentait enseveli dans un vilain col de chemise; -et sa cravate, n'offrant pas de résistance, lui laissait pencher sa -tête attristée. Quelle femme eût deviné ses jolis pieds dans la botte -ignoble qu'il avait apportée d'Angoulême? Quel jeune homme eût envié sa -jolie taille déguisée par le sac bleu qu'il avait cru jusqu'alors être -un habit? Il voyait de ravissants boutons sur des chemises étincelantes -de blancheur, la sienne était rousse! Tous ces élégants gentilshommes -étaient merveilleusement gantés, et il avait des gants de gendarme! -Celui-ci badinait avec une canne délicieusement montée. Celui-là -portait une chemise à poignets retenus par de mignons boutons d'or. En -parlant à une femme, l'un tordait une charmante cravache, et les plis -abondants de son pantalon tacheté de quelques petites éclaboussures, -ses éperons retentissants, sa petite redingote serrée montraient qu'il -allait remonter sur un des deux chevaux tenus par un tigre gros comme -le poing. Un autre tirait de la poche de son gilet une montre plate -comme une pièce de cent sous, et regardait l'heure en homme qui avait -avancé ou manqué l'heure d'un rendez-vous. En regardant ces jolies -bagatelles que Lucien ne soupçonnait pas, le monde des superfluités -nécessaires lui apparut, et il frissonna en pensant qu'il fallait un -capital énorme pour exercer l'état de joli garçon! Plus il admirait -ces jeunes gens à l'air heureux et dégagé, plus il avait conscience -de son air étrange, l'air d'un homme qui ignore où aboutit le chemin -qu'il suit, qui ne sait où se trouve le Palais-Royal quand il y touche, -et qui demande où est le Louvre à un passant qui répond:—Vous y êtes. -Lucien se voyait séparé de ce monde par un abîme, il se demandait par -quels moyens il pouvait le franchir, car il voulait être semblable -à cette svelte et délicate jeunesse parisienne. Tous ces patriciens -saluaient des femmes divinement mises et divinement belles, des femmes -pour lesquelles Lucien se serait fait hacher pour prix d'un seul -baiser, comme le page de la comtesse de Konismarck. Dans les ténèbres -de sa mémoire, Louise, comparée à ces souveraines, se dessina comme une -vieille femme. Il rencontra plusieurs de ces femmes dont on parlera -dans l'histoire du dix-neuvième siècle, de qui l'esprit, la beauté, -les amours ne seront pas moins célèbres que celles des reines du temps -passé. Il vit passer une fille sublime, mademoiselle des Touches, si -connue sous le nom de Camille Maupin, écrivain éminent, aussi grande -par sa beauté que par un esprit supérieur, et dont le nom fut répété -tout bas par les promeneurs et par les femmes. - -—Ha! se dit-il, voilà la poésie. - -Qu'était madame de Bargeton auprès de cet ange brillant de jeunesse, -d'espoir, d'avenir, au doux sourire, et dont l'œil noir était vaste -comme le ciel, ardent comme le soleil! Elle riait en causant avec -madame Firmiani, l'une des plus charmantes femmes de Paris. Une -voix lui cria bien: «L'intelligence est le levier avec lequel on -remue le monde.» Mais une autre voix lui cria que le point d'appui -de l'intelligence était l'argent. Il ne voulut pas rester au milieu -de ses ruines et sur le théâtre de sa défaite, il prit la route du -Palais-Royal, après l'avoir demandée, car il ne connaissait pas encore -la topographie de son quartier. Il entra chez Véry, commanda, pour -s'initier aux plaisirs de Paris, un dîner qui le consolât de son -désespoir. Une bouteille de vin de Bordeaux, des huîtres d'Ostende, -un poisson, une perdrix, un macaroni, des fruits furent le _nec plus -ultra_ de ses désirs. Il savoura cette petite débauche en pensant à -faire preuve d'esprit ce soir auprès de la marquise d'Espard, et à -racheter la mesquinerie de son bizarre accoutrement par le déploiement -de ses richesses intellectuelles. Il fut tiré de ses rêves par le -total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec lesquels il -croyait aller fort loin dans Paris. Ce dîner coûtait un mois de son -existence d'Angoulême. Aussi ferma-t-il respectueusement la porte de ce -palais, en pensant qu'il n'y remettrait jamais les pieds. - -—Ève avait raison, se dit-il en s'en allant par la galerie de Pierre -chez lui pour y reprendre de l'argent, les prix de Paris ne sont pas -ceux de l'Houmeau. - -Chemin faisant, il admira les boutiques des tailleurs, et songeant aux -toilettes qu'il avait vues le matin:—Non, s'écria-t-il, je ne paraîtrai -pas fagoté comme je le suis devant madame d'Espard. Il courut avec -une vélocité de cerf jusqu'à l'hôtel du Gaillard-Bois, monta dans sa -chambre, y prit cent écus, et redescendit au Palais-Royal pour s'y -habiller de pieds en cap. Il avait vu des bottiers, des lingers, des -giletiers, des coiffeurs au Palais-Royal où sa future élégance était -éparse dans dix boutiques. Le premier tailleur chez lequel il entra lui -fit essayer autant d'habits qu'il voulut en mettre, et lui persuada -qu'ils étaient tous de la dernière mode. Lucien sortit possédant un -habit vert, un pantalon blanc et un gilet de fantaisie pour la somme -de deux cents francs. Il eut bientôt trouvé une paire de bottes fort -élégante et à son pied. Enfin après avoir fait emplette de tout ce -qui lui était nécessaire, il demanda le coiffeur chez lui où chaque -fournisseur apporta sa marchandise. A sept heures du soir, il monta -dans un fiacre et se fit conduire à l'Opéra, frisé comme un saint Jean -de procession, bien gileté, bien cravaté, mais un peu gêné dans cette -espèce d'étui où il se trouvait pour la première fois. Suivant la -recommandation de madame de Bargeton, il demanda la loge des Premiers -Gentilshommes de la Chambre. A l'aspect d'un homme dont l'élégance -empruntée le faisait ressembler à un premier garçon de noces, le -Contrôleur le pria de montrer son coupon. - -—Je n'en ai pas. - -—Vous ne pouvez pas entrer, lui répondit-on sèchement. - -—Mais je suis de la société de madame d'Espard, dit-il. - -—Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit l'employé qui ne put -s'empêcher d'échanger un imperceptible sourire avec ses collègues du -Contrôle. - - -[Illustration: IMP. E. MARTINET. - - MADAME DE BARGETON. LA MARQUISE D'ESPARD. - - La loge des _Premiers Gentilshommes_ est celle qui se trouve dans - l'un des deux pans coupés au fond de la salle; on y est vu comme on y - voit de tous côtés. - - (UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)] - - -En ce moment une voiture s'arrêta sous le péristyle. Un chasseur, que -Lucien ne reconnut pas, déplia le marchepied d'un coupé d'où sortirent -deux femmes parées. Lucien, qui ne voulut pas recevoir du Contrôleur -quelque impertinent avis pour se ranger, fit place aux deux femmes. - -—Mais cette dame est la marquise d'Espard que vous prétendez connaître, -monsieur, dit ironiquement le Contrôleur à Lucien. - -Lucien fut d'autant plus abasourdi que madame de Bargeton n'avait -pas l'air de le reconnaître dans son nouveau plumage; mais quand il -l'aborda, elle lui sourit et lui dit:—Cela se trouve à merveille, venez! - -Les gens du Contrôle étaient redevenus sérieux. Lucien suivit madame de -Bargeton, qui, tout en montant le vaste escalier de l'Opéra, présenta -son Rubempré à sa cousine. La loge des Premiers Gentilshommes est celle -qui se trouve dans l'un des deux pans coupés au fond de la salle: on -y est vu comme on y voit de tous côtés. Lucien se mit derrière sa -cousine, sur une chaise, heureux d'être dans l'ombre. - -—Monsieur de Rubempré, dit la marquise d'un ton de voix flatteur, vous -venez pour la première fois à l'Opéra, ayez-en tout le coup d'œil, -prenez ce siége, mettez-vous sur le devant, nous vous le permettons. - -Lucien obéit, le premier acte de l'opéra finissait. - -—Vous avez bien employé votre temps, lui dit Louise à l'oreille dans le -premier moment de surprise que lui causa le changement de Lucien. - -Louise était restée la même. Le voisinage d'une femme à la mode, de la -marquise d'Espard, cette madame de Bargeton de Paris, lui nuisait tant; -la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections de -la femme de province, que Lucien, doublement éclairé par le beau monde -de cette pompeuse salle et par cette femme éminente, vit enfin dans la -pauvre Anaïs de Nègrepelisse la femme réelle, la femme que les gens de -Paris voyaient: une femme grande, sèche, couperosée, fanée, plus que -rousse, anguleuse, guindée, précieuse, prétentieuse, provinciale dans -son parler, mal arrangée surtout! En effet, les plis d'une vieille -robe de Paris attestent encore du goût, on se l'explique, on devine ce -qu'elle fut, mais une vieille robe de province est inexplicable, elle -est risible. La robe et la femme étaient sans grâce ni fraîcheur, le -velours était miroité comme le teint. Lucien, honteux d'avoir aimé cet -os de seiche, se promit de profiter du premier accès de vertu de sa -Louise pour la quitter. Son excellente vue lui permettait de voir les -lorgnettes braquées sur la loge aristocratique par excellence. Les -femmes les plus élégantes examinaient certainement madame de Bargeton, -car elles souriaient toutes en se parlant. Si madame d'Espard reconnut, -aux gestes et aux sourires féminins, la cause des sarcasmes, elle y -fut tout à fait insensible. D'abord chacun devait reconnaître dans sa -compagne la pauvre parente venue de province, de laquelle peut être -affligée toute famille parisienne. Puis sa cousine lui avait parlé -toilette en lui manifestant quelque crainte; elle l'avait rassurée -en s'apercevant qu'Anaïs, une fois habillée, aurait bientôt pris les -manières parisiennes. Si madame de Bargeton manquait d'usage, elle -avait la hauteur native d'une femme noble et ce _je ne sais quoi_ que -l'on peut nommer la _race_. Le lundi suivant elle prendrait donc sa -revanche. D'ailleurs, une fois que le public aurait appris que cette -femme était sa cousine, la marquise savait qu'il suspendrait le cours -de ses railleries et attendrait un nouvel examen avant de la juger. -Lucien ne devinait pas le changement que feraient dans la personne de -Louise une écharpe roulée autour du cou, une jolie robe, une élégante -coiffure et les conseils de madame d'Espard. En montant l'escalier, -la marquise avait déjà dit à sa cousine de ne pas tenir son mouchoir -déplié à la main. Le bon ou le mauvais goût tiennent à mille petites -nuances de ce genre, qu'une femme d'esprit saisit promptement, et que -certaines femmes ne comprendront jamais. Madame de Bargeton, déjà -pleine de bon vouloir, était plus spirituelle qu'il ne le fallait -pour reconnaître en quoi elle péchait. Madame d'Espard, sûre que son -élève lui ferait honneur, ne s'était pas refusée à la former. Enfin -il s'était fait entre ces deux femmes un pacte cimenté par leur -mutuel intérêt. Madame de Bargeton avait soudain voué un culte à -l'idole du jour, dont les manières, l'esprit et l'entourage l'avaient -séduite, éblouie, fascinée. Elle avait reconnu chez madame d'Espard -l'occulte pouvoir de la grande dame ambitieuse, et s'était dit qu'elle -parviendrait en se faisant le satellite de cet astre: elle l'avait -donc franchement admirée. La marquise avait été sensible à cette naïve -conquête, elle s'était intéressée à sa cousine en la trouvant faible -et pauvre; puis elle s'était assez bien arrangée d'avoir une élève -pour faire école, et ne demandait pas mieux que d'acquérir en madame -de Bargeton une espèce de dame d'atour, une esclave qui chanterait -ses louanges, trésor encore plus rare parmi les femmes de Paris qu'un -critique dévoué dans la gent littéraire. Cependant le mouvement de -curiosité devenait trop visible pour que la nouvelle débarquée ne s'en -aperçût pas, et madame d'Espard voulut poliment lui faire prendre le -change sur cet émoi. - -—S'il nous vient des visites, lui dit-elle, nous saurons peut-être à -quoi nous devons l'honneur d'occuper ces dames... - -—Je soupçonne fort ma vieille robe de velours et ma figure angoumoisine -d'amuser les Parisiennes, dit en riant madame de Bargeton. - -—Non, ce n'est pas vous, il y a quelque chose que je ne m'explique pas, -ajouta-t-elle en regardant le poète qu'elle regarda pour la première -fois et qu'elle parut trouver singulièrement mis. - -—Voici monsieur du Châtelet, dit en ce moment Lucien en levant le doigt -pour montrer la loge de madame de Sérizy où le vieux beau remis à neuf -venait d'entrer. - -A ce signe madame de Bargeton se mordit les lèvres de dépit, car la -marquise ne put retenir un regard et un sourire d'étonnement, qui -disait si dédaigneusement:—D'où sort ce jeune homme? que Louise se -sentit humiliée dans son amour, la sensation la plus piquante pour une -Française, et qu'elle ne pardonne pas à son amant de lui causer. Dans -ce monde où les petites choses deviennent grandes, un geste, un mot -perdent un débutant. Le principal mérite des belles manières et du ton -de la haute compagnie est d'offrir un ensemble harmonieux où tout est -si bien fondu que rien ne choque. Ceux mêmes qui, soit par ignorance, -soit par un emportement quelconque de la pensée, n'observent pas les -lois de cette science, comprendront tous qu'en cette matière une seule -dissonance est, comme en musique, une négation complète de l'Art -lui-même, dont toutes les conditions doivent être exécutées dans la -moindre chose sous peine de ne pas être. - -—Qui est ce monsieur? demanda la marquise en montrant Châtelet. -Connaissez-vous donc déjà madame de Sérizy? - -—Ah! cette personne est la fameuse madame de Sérizy qui a eu tant -d'aventures, et qui néanmoins est reçue partout! - -—Une chose inouïe, ma chère, répondit la marquise, une chose -explicable, mais inexpliquée! Les hommes les plus redoutables sont ses -amis, et pourquoi? Personne n'ose sonder ce mystère. Ce monsieur est-il -donc le lion d'Angoulême? - -—Mais monsieur le baron du Châtelet, dit Anaïs qui par vanité rendit -à Paris le titre qu'elle contestait à son adorateur, est un homme -qui a fait beaucoup parler de lui. C'est le compagnon de monsieur de -Montriveau. - -—Ah! fit la marquise, je n'entends jamais ce nom sans penser à la -pauvre duchesse de Langeais, qui a disparu comme une étoile filante. -Voici, reprit-elle en montrant une loge, monsieur de Rastignac et -madame de Nucingen, la femme d'un fournisseur, banquier, homme -d'affaires, brocanteur en grand, un homme qui s'impose au monde de -Paris par sa fortune, et qu'on dit peu scrupuleux sur les moyens -de l'augmenter; il se donne mille peines pour faire croire à son -dévouement pour les Bourbons, il a déjà tenté de venir chez moi. En -prenant la loge de madame de Langeais, sa femme a cru qu'elle en aurait -les grâces, l'esprit et le succès! Toujours la fable du geai qui prend -les plumes du paon! - -—Comment font monsieur et madame de Rastignac, à qui nous ne -connaissons pas mille écus de rente, pour soutenir leur fils à Paris? -dit Lucien à madame de Bargeton en s'étonnant de l'élégance et du luxe -que révélait la mise de ce jeune homme. - -—Il est facile de voir que vous venez d'Angoulême, répondit la marquise -assez ironiquement sans quitter sa lorgnette. - -Lucien ne comprit pas, il était tout entier à l'aspect des loges où -il devinait les jugements qui s'y portaient sur madame de Bargeton -et la curiosité dont il était l'objet. De son côté, Louise était -singulièrement mortifiée du peu d'estime que la marquise faisait de -la beauté de Lucien.—Il n'est donc pas si beau que je le croyais! se -disait-elle. De là à le trouver moins spirituel, il n'y avait qu'un -pas. La toile était baissée. Châtelet, qui était venu faire une visite -à la duchesse de Carigliano, dont la loge avoisinait celle de madame -d'Espard, y salua madame de Bargeton qui répondit par une inclination -de tête. Une femme du monde voit tout, et la marquise remarqua la -tenue supérieure de du Châtelet. En ce moment quatre personnes -entrèrent successivement dans la loge de la marquise, quatre célébrités -parisiennes. - -Le premier était monsieur de Marsay, homme fameux par les passions -qu'il inspirait, remarquable surtout par une beauté de jeune fille, -beauté molle, efféminée, mais corrigée par un regard fixe, calme, fauve -et rigide comme celui d'un tigre: on l'aimait, et il effrayait. Lucien -était aussi beau; mais chez lui le regard était si doux, son œil bleu -était si limpide, qu'il ne paraissait pas susceptible d'avoir cette -force et cette puissance à laquelle s'attachent tant les femmes. -D'ailleurs rien ne faisait encore valoir le poète, tandis que de Marsay -avait un entrain d'esprit, une certitude de plaire, une toilette -appropriée à sa nature qui écrasait autour de lui tous ses rivaux. -Jugez de ce que pouvait être dans son voisinage Lucien, gourmé, gommé, -roide et neuf comme ses habits. De Marsay avait conquis le droit de -dire des impertinences par l'esprit qu'il leur donnait et par la grâce -de manière dont il les accompagnait. L'accueil de la marquise indiqua -soudain à madame de Bargeton la puissance de ce personnage. Le second -était l'un des deux Vandenesse, celui qui avait causé l'éclat de lady -Dudley, un jeune homme doux et spirituel, modeste, et qui réussissait -par des qualités tout opposées à celles qui faisaient la gloire de de -Marsay. Le troisième était le général Montriveau, l'auteur de la perte -de la duchesse de Langeais. Le quatrième était monsieur de Canalis, -un des plus illustres poètes de cette époque, un jeune homme qui n'en -était encore qu'à l'aube de sa gloire, et qui se contentait d'être un -gentilhomme aimable et spirituel: il essayait de se faire pardonner son -génie. Mais on devinait dans ses formes un peu sèches, dans sa réserve, -une immense ambition qui devait plus tard faire tort à la poésie et le -lancer au milieu des orages politiques. Sa beauté froide et compassée, -mais pleine de dignité, rappelait Canning. - -En voyant ces quatre figures si remarquables, madame de Bargeton -s'expliqua le peu d'attention de la marquise pour Lucien. Puis quand -la conversation commença, quand chacun de ces esprits si fins, si -délicats, se révéla par des traits qui avaient plus de sens, plus -de profondeur que ce qu'Anaïs entendait durant un mois en province; -quand surtout le grand poète fit entendre une parole vibrante où se -retrouvait le positif de cette époque, mais doré de poésie, Louise -comprit ce que du Châtelet lui avait dit la veille: Lucien ne fut -plus rien. Chacun regardait le pauvre inconnu avec une si cruelle -indifférence, il était si bien là comme un étranger qui ne savait pas -la langue, que la marquise en eut pitié. - -—Permettez-moi, monsieur, dit-elle à Canalis, de vous présenter -monsieur de Rubempré. Vous occupez une position trop haute dans le -monde littéraire pour ne pas accueillir un débutant. Monsieur de -Rubempré arrive d'Angoulême, il aura sans doute besoin de votre -protection auprès de ceux qui mettent ici le génie en lumière. Il n'a -pas encore d'ennemis qui puissent faire sa fortune en l'attaquant. -N'est-ce pas une entreprise assez originale pour la tenter, que de lui -faire obtenir par l'amitié ce que vous tenez de la haine? - -Les quatre personnages regardèrent alors Lucien pendant le temps que la -marquise parla. Quoiqu'à deux pas du nouveau venu, de Marsay prit son -lorgnon pour le voir; son regard allait de Lucien à madame de Bargeton, -et de madame de Bargeton à Lucien, en les appareillant par une pensée -moqueuse qui les mortifia cruellement l'un et l'autre; il les examinait -comme deux bêtes curieuses, et il souriait. Ce sourire fut un coup de -poignard pour le grand homme de province. Félix de Vandenesse eut un -air charitable. Montriveau jeta sur Lucien un regard pour le sonder -jusqu'au tuf. - -—Madame, dit monsieur de Canalis en s'inclinant, je vous obéirai, -malgré l'intérêt personnel qui nous porte à ne pas favoriser nos -rivaux; mais vous nous avez habitués aux miracles. - -—Hé! bien, faites-moi le plaisir de venir dîner lundi chez moi avec -monsieur de Rubempré, vous causerez plus à l'aise qu'ici des affaires -littéraires; je tâcherai de racoler quelques-uns des tyrans de la -littérature et les célébrités qui la protègent, l'auteur d'_Ourika_ et -quelques jeunes poètes bien pensants. - -—Madame la marquise, dit de Marsay, si vous patronez monsieur pour -son esprit, moi je le protégerai pour sa beauté; je lui donnerai des -conseils qui en feront le plus heureux dandy de Paris. Après cela, il -sera poète s'il veut. - -Madame de Bargeton remercia sa cousine par un regard plein de -reconnaissance. - -—Je ne vous savais pas jaloux des gens d'esprit, dit Montriveau à de -Marsay. Le bonheur tue les poètes. - -—Est-ce pour cela que monsieur cherche à se marier? reprit le dandy en -s'adressant à Canalis. - -Lucien, qui se sentait dans ses habits comme une statue égyptienne dans -sa gaîne, était honteux de ne rien répondre. Enfin il dit de sa voix -tendre à la marquise:—Vos bontés, madame, me condamnent à n'avoir que -des succès. - -Du Châtelet entra dans ce moment, en saisissant aux cheveux l'occasion -de se faire appuyer auprès de la marquise par Montriveau, un des rois -de Paris. Il salua madame de Bargeton, et pria madame d'Espard de lui -pardonner la liberté qu'il prenait d'envahir sa loge: il était séparé -depuis si long-temps de son compagnon de voyage! Montriveau et lui se -revoyaient pour la première fois après s'être quittés au milieu du -désert. - -—Se quitter dans le désert et se retrouver à l'Opéra! dit Lucien. - -—C'est une véritable reconnaissance de théâtre, dit Vandenesse. - -Montriveau présenta le baron du Châtelet à la marquise, et la marquise -fit à l'ancien Secrétaire des Commandements de l'Altesse impériale un -accueil d'autant plus flatteur, qu'elle l'avait déjà vu bien reçu dans -trois loges, que madame de Sérizy n'admettait que des gens bien posés, -et qu'enfin il était le compagnon de Montriveau. Ce dernier titre -avait une si grande valeur, que madame de Bargeton put remarquer dans -le ton, dans les regards et dans les manières des quatre personnages, -qu'ils reconnaissaient du Châtelet pour un des leurs sans discussion. -La conduite sultanesque tenue par Châtelet en province fut tout à coup -expliquée à Naïs. Enfin du Châtelet vit Lucien, et lui fit un de ces -petits saluts secs et froids par lesquels un homme en déconsidère un -autre, en indiquant aux gens du monde la place infime qu'il occupe dans -la société. Il accompagna son salut d'un air sardonique par lequel -il semblait dire: Par quel hasard se trouve-t-il là? Du Châtelet fut -bien compris, car de Marsay se pencha vers Montriveau pour lui dire à -l'oreille, de manière à se faire entendre du baron:—Demandez-lui donc -quel est ce singulier jeune homme qui a l'air d'un mannequin habillé à -la porte d'un tailleur. - -Du Châtelet parla pendant un moment à l'oreille de son compagnon, en -ayant l'air de renouveler connaissance, et sans doute il coupa son -rival en quatre. Surpris par l'esprit d'à-propos, par la finesse avec -laquelle ces hommes formulaient leurs réponses, Lucien était étourdi -par ce qu'on nomme le trait, le mot, surtout par la désinvolture de -la parole et l'aisance des manières. Le luxe qui l'avait épouvanté le -matin dans les choses, il le retrouvait dans les idées. Il se demandait -par quel mystère ces gens trouvaient à brûle-pourpoint des réflexions -piquantes, des reparties qu'il n'aurait imaginées qu'après de longues -méditations. Puis, non-seulement ces cinq hommes du monde étaient -à l'aise par la parole, mais ils l'étaient dans leurs habits: ils -n'avaient rien de neuf ni rien de vieux. En eux, rien ne brillait, et -tout attirait le regard. Leur luxe d'aujourd'hui était celui d'hier, il -devait être celui du lendemain. Lucien devina qu'il avait l'air d'un -homme qui s'était habillé pour la première fois de sa vie. - -—Mon cher, disait de Marsay à Félix de Vandenesse, ce petit Rastignac -se lance comme un cerf-volant! le voilà chez la marquise de Listomère, -il fait des progrès, il nous lorgne! Il connaît sans doute monsieur, -reprit le dandy en s'adressant à Lucien mais sans le regarder. - -—Il est difficile, répondit madame de Bargeton, que le nom du grand -homme dont nous sommes fiers ne soit pas venu jusqu'à lui, sa sœur a -entendu dernièrement monsieur de Rubempré nous lire de très-beaux vers. - -Félix de Vandenesse et de Marsay saluèrent la marquise et se rendirent -chez madame de Listomère. Le second acte commença, et chacun laissa -madame d'Espard, sa cousine et Lucien seuls: les uns pour aller -expliquer madame de Bargeton aux femmes intriguées de sa présence, les -autres pour raconter l'arrivée du poète et se moquer de sa toilette. -Lucien fut heureux de la diversion que produisait le spectacle. Toutes -les craintes de madame de Bargeton relativement à Lucien furent -augmentées par l'attention que sa cousine avait accordée au baron -du Châtelet, et qui avait un tout autre caractère que sa politesse -protectrice envers Lucien. Pendant le second acte, la loge de madame de -Listomère resta pleine de monde, et parut agitée par une conversation -où il s'agissait de madame de Bargeton et de Lucien. Le jeune Rastignac -était évidemment l'_amuseur_ de cette loge, il donnait le branle à ce -rire parisien qui, se portant chaque jour sur une nouvelle pâture, -s'empresse d'épuiser le sujet présent en en faisant quelque chose de -vieux et d'usé dans un seul moment. Madame d'Espard devint inquiète; -mais elle devinait les mœurs parisiennes, et savait qu'on ne laisse -ignorer aucune médisance à ceux qu'elle blesse: elle attendit la fin -de l'acte. Quand les sentiments se sont retournés sur eux-mêmes comme -chez Lucien et chez madame de Bargeton, il se passe d'étranges choses -en peu de temps: les révolutions morales s'opèrent par des lois d'un -effet rapide. Louise avait présentes à la mémoire les paroles sages -et politiques que du Châtelet lui avait dites sur Lucien en revenant -du Vaudeville; chaque phrase était une prophétie, et Lucien prit à -tâche de les accomplir toutes. En perdant ses illusions sur madame de -Bargeton, comme madame de Bargeton perdait les siennes sur lui, le -pauvre enfant, de qui la destinée ressemblait un peu à celle de J.-J. -Rousseau, l'imita en ce point qu'il fut fasciné par madame d'Espard; -et il s'amouracha d'elle aussitôt. Les jeunes gens ou les hommes qui -se souviennent de leurs émotions de jeunesse comprendront que cette -passion était extrêmement probable et naturelle. Les jolies petites -manières, ce parler délicat, ce son de voix fin, cette femme fluette, -si noble, si haut placée, si enviée, cette reine apparaissait au poète -comme madame de Bargeton lui était apparue à Angoulême. La mobilité de -son caractère le poussa promptement à désirer cette haute protection; -le plus sûr moyen était de posséder la femme, il aurait tout alors! -Il avait réussi à Angoulême, pourquoi ne réussirait-il pas à Paris? -Involontairement et malgré les magies de l'Opéra toutes nouvelles pour -lui, son regard, attiré par cette magnifique Célimène, se coulait à -tout moment vers elle; et plus il la voyait, plus il avait envie de la -voir! Madame de Bargeton surprit un des regards pétillants de Lucien; -elle l'observa et le vit plus occupé de la marquise que du spectacle. -Elle se serait de bonne grâce résignée à être délaissée pour les -cinquante filles de Danaüs; mais quand un regard plus ambitieux, plus -ardent, plus significatif que les autres lui expliqua ce qui se passait -dans le cœur de Lucien, elle devint jalouse, mais moins pour l'avenir -que pour le passé.—Il ne m'a jamais regardée ainsi, pensa-t-elle. Mon -Dieu, Châtelet avait raison! Elle reconnut alors l'erreur de son amour. -Quand une femme arrive à se repentir de ses faiblesses, elle passe -comme une éponge sur sa vie, afin d'en effacer tout. Quoique chaque -regard de Lucien la courrouçât, elle demeura calme. - -De Marsay revint à l'entr'acte en amenant monsieur de Listomère. -L'homme grave et le jeune fat apprirent bientôt à l'altière marquise -que le garçon de noces endimanché qu'elle avait eu le malheur -d'admettre dans sa loge ne se nommait pas plus monsieur de Rubempré -qu'un juif n'a de nom de baptême. Lucien était le fils d'un apothicaire -nommé Chardon. Monsieur de Rastignac, très au fait des affaires -d'Angoulême, avait fait rire déjà deux loges aux dépens de cette espèce -de momie que la marquise nommait sa cousine, et de la précaution que -cette dame prenait d'avoir près d'elle un pharmacien pour pouvoir sans -doute entretenir par des drogues sa vie artificielle. Enfin de Marsay -rapporta quelques-unes des mille plaisanteries auxquelles se livrent -en un instant les Parisiens, et qui sont aussi promptement oubliées -que dites, mais derrière lesquelles était Châtelet, l'artisan de cette -trahison carthaginoise. - -—Ma chère, dit sous l'éventail madame d'Espard à madame de Bargeton, -de grâce, dites-moi si votre protégé se nomme réellement monsieur de -Rubempré? - -—Il a pris le nom de sa mère, dit Anaïs embarrassée. - -—Mais quel est le nom de son père? - -—Chardon. - -—Et que faisait ce Chardon! - -—Il était pharmacien. - -—J'étais bien sûre, ma chère amie, que tout Paris ne pouvait se moquer -d'une femme que j'adopte. Je ne me soucie pas de voir venir ici des -plaisants enchantés de me trouver avec le fils d'un apothicaire; si -vous m'en croyez, nous nous en irons ensemble, et à l'instant. - -Madame d'Espard prit un air assez impertinent, sans que Lucien pût -deviner en quoi il avait donné lieu à ce changement de visage. Il pensa -que son gilet était de mauvais goût, ce qui était vrai; que la façon -de son habit était d'une mode exagérée, ce qui était encore vrai. Il -reconnut avec une secrète amertume qu'il fallait se faire habiller -par un habile tailleur, et il se promit bien le lendemain d'aller -chez le plus célèbre, afin de pouvoir, lundi prochain, rivaliser avec -les hommes qu'il trouverait chez la marquise. Quoique perdu dans ses -réflexions, ses yeux, attentifs au troisième acte, ne quittaient pas -la scène. Tout en regardant les pompes de ce spectacle unique, il se -livrait à son rêve sur madame d'Espard. Il fut au désespoir de cette -subite froideur qui contrariait étrangement l'ardeur intellectuelle -avec laquelle il attaquait ce nouvel amour, insouciant des difficultés -immenses qu'il apercevait, et qu'il se promettait de vaincre. Il sortit -de sa profonde contemplation pour revoir sa nouvelle idole; mais en -tournant la tête, il se vit seul; il avait entendu quelque léger bruit, -la porte se fermait, madame d'Espard entraînait sa cousine. Lucien fut -surpris au dernier point de ce brusque abandon, mais il n'y pensa pas -long-temps, précisément parce qu'il le trouvait inexplicable. - -Quand les deux femmes furent montées dans leur voiture et qu'elle roula -par la rue de Richelieu vers le faubourg Saint-Honoré, la marquise dit -avec un ton de colère déguisée:—Ma chère enfant, à quoi pensez-vous? -mais attendez donc que le fils d'un apothicaire soit réellement célèbre -avant de vous y intéresser. Ce n'est ni votre fils ni votre amant, -n'est-ce pas? dit cette femme hautaine en jetant à sa cousine un regard -inquisitif et clair. - -—Quel bonheur pour moi d'avoir tenu ce petit à distance et de ne lui -avoir rien accordé! pensa madame de Bargeton. - -—Eh! bien, reprit la marquise qui prit l'expression des yeux de sa -cousine pour une réponse, laissez-le là, je vous en conjure. S'arroger -un nom illustre?... mais c'est une audace que la société punit. -J'admets que ce soit celui de sa mère; mais songez donc, ma chère, -qu'au roi seul appartient le droit de conférer, par une ordonnance, -le nom des Rubempré au fils d'une demoiselle de cette maison; et, si -elle s'est mésalliée, la faveur est énorme. Pour l'obtenir, il faut -une immense fortune, des services rendus, de très-hautes protections. -Cette mise de boutiquier endimanché prouve que ce garçon n'est ni riche -ni gentilhomme; sa figure est belle, mais il me paraît fort sot, il ne -sait ni se tenir ni parler; enfin il n'est pas _élevé_. Par quel hasard -le protégez-vous? - -Madame de Bargeton renia Lucien, comme Lucien l'avait reniée en -lui-même; elle eut une effroyable peur que sa cousine n'apprît la -vérité sur son voyage. - -—Mais, chère cousine, je suis au désespoir de vous avoir compromise. - -—On ne me compromet pas, dit en souriant madame d'Espard. Je ne songe -qu'à vous. - -—Mais vous l'avez invité à venir dîner lundi. - -—Je serai malade, répondit vivement la marquise, vous l'en préviendrez, -et je le consignerai sous son double nom à ma porte. - -Lucien imagina de se promener pendant l'entracte dans le foyer en -voyant que tout le monde y allait. D'abord aucune des personnes qui -étaient venues dans la loge de madame d'Espard ne le salua ni ne -parut faire attention à lui, ce qui sembla fort extraordinaire au -poète de province. Puis du Châtelet, auquel il essaya de s'accrocher, -le guettait du coin de l'œil, et l'évita constamment. Après s'être -convaincu, en voyant les hommes qui vaguaient dans le foyer, que sa -mise était assez ridicule, Lucien vint se replacer au coin de sa loge -et demeura, pendant le reste de la représentation, absorbé tour à tour -par le pompeux spectacle du ballet du cinquième acte, si célèbre par -son _Enfer_, par l'aspect de la salle dans laquelle son regard alla de -loge en loge, et par ses propres réflexions qui furent profondes en -présence de la société parisienne, - -—Voilà donc mon royaume! se dit-il, voilà le monde que je dois dompter. - -Il retourna chez lui à pied en pensant à tout ce qu'avaient dit les -personnages qui étaient venus faire leur cour à madame d'Espard; leurs -manières, leurs gestes, la façon d'entrer et de sortir, tout revint à -sa mémoire avec une étonnante fidélité. Le lendemain, vers midi, sa -première occupation fut de se rendre chez Staub, le tailleur le plus -célèbre de cette époque. Il obtint, à force de prières et par la vertu -de l'argent comptant, que ses habits fussent faits pour le fameux -lundi. Staub alla jusqu'à lui promettre une délicieuse redingote, un -gilet et un pantalon pour le jour décisif. Lucien se commanda des -chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau, chez une -lingère, et se fit prendre mesure de souliers et de bottes par un -cordonnier célèbre. Il acheta une jolie canne chez Verdier, des gants -et des boutons de chemise chez madame Irlande; enfin il tâcha de se -mettre à la hauteur des dandies. Quand il eut satisfait ses fantaisies, -il alla rue Neuve-du-Luxembourg, et trouva Louise sortie. - -—Elle dîne chez madame la marquise d'Espard, et reviendra tard, lui dit -Albertine. - -Lucien alla dîner dans un restaurant à quarante sous au Palais-Royal, -et se coucha de bonne heure. Le dimanche, il alla dès onze heures chez -Louise; elle n'était pas levée. A deux heures il revint. - -—Madame ne reçoit pas encore, lui dit Albertine, mais elle m'a donné un -petit mot pour vous. - -—Elle ne reçoit pas encore, répéta Lucien; mais je ne suis pas -quelqu'un... - -—Je ne sais pas, dit Albertine d'un air fort impertinent. - -Lucien, moins surpris de la réponse d'Albertine que de recevoir une -lettre de madame de Bargeton, prit le billet et lut dans la rue ces -lignes désespérantes: - - «Madame d'Espard est indisposée, elle ne pourra pas vous recevoir - lundi; moi-même je ne suis pas bien, et cependant je vais m'habiller - pour aller lui tenir compagnie. Je suis désespérée de cette petite - contrariété; mais vos talents me rassurent, et vous percerez sans - charlatanisme.» - -—Et pas de signature! se dit Lucien, qui se trouva dans les Tuileries, -sans croire avoir marché. Le don de seconde vue que possèdent les gens -de talent lui fit soupçonner la catastrophe annoncée par ce froid -billet. Il allait, perdu dans ses pensées, il allait devant lui, -regardant les monuments de la place Louis XV. Il faisait beau. De -belles voitures passaient incessamment sous ses yeux en se dirigeant -vers la grande avenue des Champs-Élysées. Il suivit la foule des -promeneurs et vit alors les trois ou quatre mille voitures qui, par -une belle journée, affluent en cet endroit le dimanche, et improvisent -un Longchamp. Étourdi par le luxe des chevaux, des toilettes et des -livrées, il allait toujours, et arriva devant l'Arc-de-Triomphe -commencé. Que devint-il quand, en revenant, il vit venir à lui madame -d'Espard et madame de Bargeton dans une calèche admirablement attelée, -et derrière laquelle ondulaient les plumes du chasseur dont l'habit -vert brodé d'or les lui fit reconnaître. La file s'arrêta par suite -d'un encombrement, Lucien put voir Louise dans sa transformation, -elle n'était pas reconnaissable: les couleurs de sa toilette étaient -choisies de manière à faire valoir son teint; sa robe était délicieuse; -ses cheveux arrangés gracieusement lui seyaient bien, et son chapeau -d'un goût exquis était remarquable à côté de celui de madame d'Espard, -qui commandait à la mode. Il y a une indéfinissable façon de porter -un chapeau: mettez le chapeau un peu trop en arrière, vous avez l'air -effronté; mettez-le trop en avant, vous avez l'air sournois; de côté, -l'air devient cavalier; les femmes comme il faut posent leurs chapeaux -comme elles veulent et ont toujours bon air. Madame de Bargeton avait -sur-le-champ résolu cet étrange problème. Une jolie ceinture dessinait -sa taille svelte. Elle avait pris les gestes et les façons de sa -cousine; assise comme elle, elle jouait avec une élégante cassolette -attachée à l'un des doigts de sa main droite par une petite chaîne, et -montrait ainsi sa main fine et bien gantée sans avoir l'air de vouloir -la montrer. Enfin elle s'était faite semblable à madame d'Espard sans -la singer; elle était la digne cousine de la marquise, qui paraissait -être fière de son élève. Les femmes et les hommes qui se promenaient -sur la chaussée regardaient la brillante voiture aux armes des d'Espard -et des Blamont-Chauvry, dont les deux écussons étaient adossés. -Lucien fut étonné du grand nombre de personnes qui saluaient les deux -cousines; il ignorait que tout ce Paris, qui consiste en vingt salons, -savait déjà la parenté de madame de Bargeton et de madame d'Espard. -Des jeunes gens à cheval, parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et -Rastignac, se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousines -au bois. Il fut facile à Lucien de voir, au geste des deux fats, -qu'ils complimentaient madame de Bargeton sur sa métamorphose. Madame -d'Espard petillait de grâce et de santé: ainsi son indisposition était -un prétexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait -pas son dîner à un autre jour. Le poète furieux s'approcha de la -calèche, alla lentement, et, quand il fut en vue des deux femmes, il -les salua: madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le -lorgna et ne répondit pas à son salut. La réprobation de l'aristocratie -parisienne n'était pas comme celle des souverains d'Angoulême: en -s'efforçant de blesser Lucien, les hobereaux admettaient son pouvoir -et le tenaient pour un homme; tandis que, pour madame d'Espard, il -n'existait même pas. Ce n'était pas un arrêt, mais un déni de justice. -Un froid mortel saisit le pauvre poète quand de Marsay le lorgna; le -lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulièrement qu'il -semblait à Lucien que ce fût le couteau de la guillotine. La calèche -passa. La rage, le désir de la vengeance s'emparèrent de cet homme -dédaigné: s'il avait tenu madame de Bargeton, il l'aurait égorgée; il -se fit Fouquier-Tinville pour se donner la jouissance d'envoyer madame -d'Espard à l'échafaud; il aurait voulu pouvoir faire subir à de Marsay -un de ces supplices raffinés qu'ont inventés les sauvages. Il vit -passer Canalis à cheval, élégant comme s'il n'était pas sublime, et qui -saluait les femmes les plus jolies. - -—Mon Dieu! de l'or à tout prix! se disait Lucien, l'or est la seule -puissance devant laquelle ce monde s'agenouille. Non! lui cria -sa conscience, mais la gloire, et la gloire c'est le travail! Du -travail! c'est le mot de David. Mon Dieu! pourquoi suis-je ici? mais -je triompherai! Je passerai dans cette avenue en calèche à chasseur! -j'aurai des marquises d'Espard! - -Au moment où il se disait ces paroles enragées, il était chez Hurbain -et y dînait à quarante sous. Le lendemain, à neuf heures, il alla chez -Louise dans l'intention de lui reprocher sa barbarie: non-seulement -madame de Bargeton n'y était pas pour lui, mais encore le portier ne le -laissa pas monter, il resta dans la rue, faisant le guet, jusqu'à midi. -A midi, du Châtelet sortit de chez madame de Bargeton, vit le poète du -coin de l'œil et l'évita. Lucien, piqué au vif, poursuivit son rival; -du Châtelet se sentant serré, se retourna et le salua dans l'intention -évidente d'aller au large après cette politesse. - -—De grâce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde, j'ai deux -mots à vous dire. Vous m'avez témoigné de l'amitié, je l'invoque pour -vous demander le plus léger des services. Vous sortez de chez madame -de Bargeton, expliquez-moi la cause de ma disgrâce auprès d'elle et de -madame d'Espard? - -—Monsieur Chardon, répondit du Châtelet avec une fausse bonhomie, -savez-vous pourquoi ces dames vous ont quitté à l'Opéra? - -—Non, dit le pauvre poète. - -—Hé! bien, vous avez été desservi dès votre début par monsieur -de Rastignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a purement et -simplement dit que vous vous nommiez monsieur Chardon et non monsieur -de Rubempré; que votre mère gardait les femmes en couches, que votre -père était en son vivant apothicaire à l'Houmeau, faubourg d'Angoulême; -que votre sœur était une charmante jeune fille qui repassait -admirablement les chemises, et qu'elle allait épouser un imprimeur -d'Angoulême nommé Séchard. Voilà le monde. Mettez-vous en vue? il -vous discute. Monsieur de Marsay est venu rire de vous avec madame -d'Espard, et aussitôt ces deux dames se sont enfuies en se croyant -compromises auprès de vous. N'essayez pas d'aller chez l'une ou chez -l'autre. Madame de Bargeton ne serait pas reçue par sa cousine si elle -continuait à vous voir. Vous avez du génie, tâchez de prendre votre -revanche. Le monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous -dans une mansarde, faites-y des chefs-d'œuvre, saisissez un pouvoir -quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds; vous lui rendrez -alors les meurtrissures qu'il vous aura faites là où il vous les aura -faites. Plus madame de Bargeton vous a marqué d'amitié, plus elle aura -d'éloignement pour vous. Ainsi vont les sentiments féminins. Mais il ne -s'agit pas en ce moment de reconquérir l'amitié d'Anaïs, il s'agit de -ne pas l'avoir pour ennemie, et je vais vous en donner le moyen. Elle -vous a écrit, renvoyez-lui toutes ses lettres, elle sera sensible à ce -procédé de gentilhomme; plus tard, si vous avez besoin d'elle, elle ne -vous sera pas hostile. Quant à moi, j'ai une si haute opinion de votre -avenir, que je vous ai partout défendu, et que dès à présent, si je -puis ici faire quelque chose pour vous, vous me trouverez toujours prêt -à vous rendre service. - -Lucien était si morne, si pâle, si défait, qu'il ne rendit pas au -vieux beau rajeuni par l'atmosphère parisienne le salut sèchement -poli qu'il reçut de lui. Il revint à son hôtel, où il trouva Staub -lui-même, venu moins pour lui essayer ses habits, qu'il lui essaya, que -pour savoir de l'hôtesse du Gaillard-Bois ce qu'était sous le rapport -financier sa pratique inconnue. Lucien était arrivé en poste, madame -de Bargeton l'avait ramené du Vaudeville jeudi dernier en voiture. Ces -renseignements étaient bons. Staub nomma Lucien monsieur le comte, et -lui fit voir avec quel talent il avait mis ses charmantes formes en -lumière. - -—Un jeune homme mis ainsi, lui dit-il, peut s'aller promener aux -Tuileries; il épousera une riche Anglaise au bout de quinze jours. - -Cette plaisanterie de tailleur allemand et la perfection de ses -habits, la finesse du drap, la grâce qu'il se trouvait à lui-même en -se regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Lucien moins -triste. Il se dit vaguement que Paris était la capitale du hasard, et -il crut au hasard pour un moment. N'avait-il pas un volume de poésies -et un magnifique roman, l'Archer de Charles IX, en manuscrit? il -espéra dans sa destinée. Staub promit la redingote et le reste des -habillements pour le lendemain. - -Le lendemain, le bottier, la lingère et le tailleur revinrent tous -munis de leurs factures. Lucien ignorant la manière de les congédier, -Lucien encore sous le charme des coutumes de province, les solda; mais -après les avoir payés, il ne lui resta plus que trois cent soixante -francs sur les deux mille francs qu'il avait apportés à Paris: il y -était depuis une semaine! Néanmoins il s'habilla et alla faire un tour -sur la terrasse des Feuillants. Il y prit une revanche. Il était si -bien mis, si gracieux, si beau, que plusieurs femmes le regardèrent, -et deux ou trois furent assez saisies par sa beauté pour se retourner. -Lucien étudia la démarche et les manières des jeunes gens, et fit son -cours de belles manières tout en pensant à ses trois cent soixante -francs. - - -[Illustration: LUCIEN CHARDON. - - Il se courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre - suivante dans le paroxysme de la colère. - - (UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)] - - -Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint à l'idée d'éclaircir le -problème de sa vie à l'hôtel du Gaillard-Bois, où il déjeunait des -mets les plus simples, en croyant économiser. Il demanda son mémoire -en homme qui voulait déménager, il se vit débiteur d'une centaine de -francs. Le lendemain, il courut au pays latin, que David lui avait -recommandé pour le bon marché. Après avoir cherché pendant longtemps, -il finit par rencontrer rue de Cluny, près de la Sorbonne, un misérable -hôtel garni, où il eut une chambre pour le prix qu'il voulait y mettre. -Aussitôt il paya son hôtesse du Gaillard-Bois et vint s'installer -rue de Cluny dans la journée. Son déménagement ne lui coûta qu'une -course de fiacre. Après avoir pris possession de sa pauvre chambre, il -rassembla toutes les lettres de madame de Bargeton, en fit un paquet, -le posa sur sa table, et avant de lui écrire, il se mit à penser à -cette fatale semaine. Il ne se dit pas qu'il avait, lui le premier, -étourdiment renié son amour, sans savoir ce que deviendrait sa Louise à -Paris; il ne vit pas ses torts, il vit sa situation actuelle; il accusa -madame de Bargeton: au lieu de l'éclairer, elle l'avait perdu. Il se -courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre suivante dans -le paroxysme de sa colère. - - MADAME, - - «Que diriez-vous d'une femme à qui aurait plu quelque pauvre enfant - timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l'homme appelle - des illusions, et qui aurait employé les grâces de la coquetterie, - les finesses de son esprit, et les plus beaux semblants de l'amour - maternel pour détourner cet enfant? Ni les promesses les plus - caressantes, ni les châteaux de cartes dont il s'émerveille ne lui - coûtent; elle l'emmène, elle s'en empare, elle le gronde de son peu - de confiance, elle le flatte tour à tour; quand l'enfant abandonne - sa famille, et la suit aveuglément, elle le conduit au bord d'une - mer immense, le fait entrer par un sourire dans un frêle esquif, et - le lance seul, sans secours, à travers les orages; puis, du rocher - où elle reste, elle se met à rire et lui souhaite bonne chance. - Cette femme c'est vous, cet enfant c'est moi. Aux mains de cet - enfant se trouve un souvenir qui pourrait trahir les crimes de votre - bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Vous pourriez avoir - à rougir en rencontrant l'enfant aux prises avec les vagues, si - vous songiez que vous l'avez tenu sur votre sein. Quand vous lirez - cette lettre, vous aurez le souvenir en votre pouvoir. Libre à vous - de tout oublier. Après les belles espérances que votre doigt m'a - montrées dans le ciel, j'aperçois les réalités de la misère dans la - boue de Paris. Pendant que vous irez, brillante et adorée, à travers - les grandeurs de ce monde, sur le seuil duquel vous m'avez amené, - je grelotterai dans le misérable grenier où vous m'avez jeté. Mais - peut-être un remords viendra-t-il vous saisir au sein des fêtes et - des plaisirs, peut-être penserez-vous à l'enfant que vous avez plongé - dans un abîme. Eh! bien, madame, pensez-y sans remords! Du fond de - sa misère, cet enfant vous offre la seule chose qui lui reste, son - pardon dans un dernier regard. Oui, madame, grâce à vous, il ne me - reste rien. Rien? n'est-ce pas ce qui a servi à faire le monde? le - génie doit imiter Dieu: je commence par avoir sa clémence sans - savoir si j'aurai sa force. Vous n'aurez à trembler que si j'allais - à mal; vous seriez complice de mes fautes. Hélas! je vous plains de - ne pouvoir plus rien être à la gloire vers laquelle je vais tendre - conduit par le travail. - - «LUCIEN.» - -Après avoir écrit cette lettre emphatique, mais pleine de cette sombre -dignité que l'artiste de vingt et un ans exagère souvent, Lucien -se reporta par la pensée au milieu de sa famille: il revit le joli -appartement que David lui avait décoré en y sacrifiant une partie de sa -fortune, il eut une vision des joies tranquilles, modestes, bourgeoises -qu'il avait goûtées; les ombres de sa mère, de sa sœur, de David -vinrent autour de lui, il entendit de nouveau les larmes qu'ils avaient -versées au moment de son départ, et il pleura lui-même, car il était -seul dans Paris, sans amis, sans protecteurs. - -Quelques jours après, voici ce que Lucien écrivit à sa sœur: - - «Ma chère Ève, les sœurs ont le triste privilége d'épouser plus de - chagrins que de joies en partageant l'existence de frères voués à - l'Art, et je commence à craindre de te devenir bien à charge. N'ai-je - pas abusé déjà de vous tous, qui vous êtes sacrifiés pour moi? Ce - souvenir de mon passé, si rempli par les joies de la famille, m'a - soutenu contre la solitude de mon présent. Avec quelle rapidité - d'aigle, revenant à son nid, n'ai-je pas traversé la distance qui - nous sépare pour me trouver dans une sphère d'affections vraies, - après avoir éprouvé les premières misères et les premières déceptions - du monde parisien! Vos lumières ont-elles pétillé? Les tisons de - votre foyer ont-ils roulé? Avez-vous entendu des bruissements dans - vos oreilles! Ma mère a-t-elle dit: «Lucien pense à nous?» David - a-t-il répondu: «Il se débat avec les hommes et les choses?» Mon Ève, - je n'écris cette lettre qu'à toi seule. A toi seule j'oserai confier - le bien et le mal qui m'adviendront, en rougissant de l'un et de - l'autre, car ici le bien est aussi rare que devrait l'être le mal. Tu - vas apprendre beaucoup de choses en peu de mots: madame de Bargeton - a eu honte de moi, m'a renié, congédié, répudié le neuvième jour de - mon arrivée. En me voyant, elle a détourné la tête, et moi, pour - la suivre dans le monde où elle voulait me lancer, j'avais dépensé - dix-sept cent soixante francs sur les deux mille emportés d'Angoulême - et si péniblement trouvés. A quoi? diras-tu. Ma pauvre sœur, Paris - est un étrange gouffre: on y trouve à dîner pour dix-huit sous, et - le plus simple dîner d'un _restaurat_ élégant coûte cinquante francs; - il y a des gilets et des pantalons à quatre francs et quarante sous, - les tailleurs à la mode ne vous les font pas à moins de cent francs. - On donne un sou pour passer les ruisseaux des rues quand il pleut. - Enfin la moindre course en voiture vaut trente-deux sous. Après avoir - habité le beau quartier, je suis aujourd'hui hôtel de Cluny, rue - de Cluny, dans l'une des plus pauvres et des plus sombres petites - rues de Paris, serrée entre trois églises et les vieux bâtiments - de la Sorbonne. J'occupe une chambre garnie au quatrième étage - de cet hôtel, et, quoique bien sale et dénuée, je la paye encore - quinze francs par mois. Je déjeune d'un petit pain de deux sous et - d'un sou de lait, mais je dîne très-bien pour vingt-deux sous au - restaurat d'un nommé Flicoteaux, lequel est situé sur la place même - de la Sorbonne. Jusqu'à l'hiver ma dépense n'excédera pas soixante - francs par mois, tout compris, du moins je l'espère. Ainsi mes deux - cent quarante francs suffiront aux quatre premiers mois. D'ici là, - j'aurai sans doute vendu l'Archer de Charles IX et les Marguerites. - N'ayez donc aucune inquiétude à mon sujet. Si le présent est froid, - nu, mesquin, l'avenir est bleu, riche et splendide. La plupart des - grands hommes ont éprouvé les vicissitudes qui m'affectent sans - m'accabler. Plaute, un grand poète comique, a été garçon de moulin. - Machiavel écrivait _le Prince_ le soir, après avoir été confondu - parmi des ouvriers pendant la journée. Enfin le grand Cervantès, - qui avait perdu le bras à la bataille de Lépante en contribuant au - gain de cette fameuse journée, appelé _vieux et ignoble manchot_ - par les écrivailleurs de son temps, mit, faute de libraire, dix ans - d'intervalle entre la première et la seconde partie de son sublime - Don Quichotte. Nous n'en sommes pas là aujourd'hui. Les chagrins - et la misère ne peuvent atteindre que les talents inconnus; mais - quand ils se sont fait jour, les écrivains deviennent riches, et je - serai riche. Je vis d'ailleurs par la pensée, je passe la moitié - de la journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, où j'acquiers - l'instruction qui me manque, et sans laquelle je n'irai pas loin. - Aujourd'hui je me trouve donc presque heureux. En quelques jours - je me suis conformé joyeusement à ma position. Je me livre dès le - jour à un travail que j'aime; la vie matérielle est assurée; je - médite beaucoup, j'étudie, je ne vois pas où je puis être maintenant - blessé, après avoir renoncé au monde où ma vanité pouvait souffrir - à tout moment. Les hommes illustres d'une époque sont tenus de vivre - à l'écart. Ne sont-ils pas les oiseaux de la forêt? ils chantent, - ils charment la nature, et nul ne doit les apercevoir. Ainsi - ferai-je, si tant est que je puisse réaliser les plans ambitieux - de mon esprit. Je ne regrette pas madame de Bargeton. Une femme - qui se conduit ainsi ne mérite pas un souvenir. Je ne regrette pas - non plus d'avoir quitté Angoulême. Cette femme avait raison de me - jeter dans Paris en m'y abandonnant à mes propres forces. Ce pays - est celui des écrivains, des penseurs, des poètes. Là seulement se - cultive la gloire, et je connais les belles récoltes qu'elle produit - aujourd'hui. Là seulement les écrivains peuvent trouver, dans les - musées et dans les collections, les vivantes œuvres des génies du - temps passé qui réchauffent les imaginations et les stimulent. Là - seulement d'immenses bibliothèques sans cesse ouvertes offrent à - l'esprit des renseignements et une pâture. Enfin, à Paris, il y a - dans l'air et dans les moindres détails un esprit qui se respire - et s'empreint dans les créations littéraires. On apprend plus de - choses en conversant au café, au théâtre pendant une demi-heure qu'en - province en dix ans. Ici, vraiment, tout est spectacle, comparaison - et instruction. Un excessif bon marché, une cherté excessive, voilà - Paris, où toute abeille rencontre son alvéole, où tout âme s'assimile - ce qui lui est propre. Si donc je souffre en ce moment, je ne me - repens de rien. Au contraire, un bel avenir se déploie et réjouit mon - cœur un moment endolori. Adieu, ma chère sœur, ne t'attends pas à - recevoir régulièrement mes lettres: une des particularités de Paris - est qu'on ne sait réellement pas comment le temps passe. La vie y est - d'une effrayante rapidité. J'embrasse ma mère, David, et toi plus - tendrement que jamais. Adieu donc, ton frère qui t'aime. - - LUCIEN.» - -Flicoteaux est un nom inscrit dans bien des mémoires. Il est peu -d'étudiants logés au quartier latin pendant les douze premières -années de la Restauration qui n'aient fréquenté ce temple de la faim -et de la misère. Le dîner, composé de trois plats, coûtait dix-huit -sous, avec un carafon de vin ou une bouteille de bière, et vingt-deux -sous avec une bouteille de vin. Ce qui, sans doute, a empêché cet -ami de la jeunesse de faire une fortune colossale, est un article -de son programme imprimé en grosses lettres dans les affiches de -ses concurrents et ainsi conçu: PAIN A DISCRÉTION, c'est-à-dire -jusqu'à l'indiscrétion. Bien des gloires ont eu Flicoteaux pour -père-nourricier. Certes le cœur de plus d'un homme célèbre doit -éprouver les jouissances de mille souvenirs indicibles à l'aspect de -la devanture à petits carreaux donnant sur la place de la Sorbonne et -sur la rue Neuve-de-Richelieu, que Flicoteaux II ou III avait encore -respectée, avant les journées de Juillet, en leur laissant ces teintes -brunes, cet air ancien et respectable qui annonçait un profond dédain -pour le charlatanisme des dehors, espèce d'annonce faite pour les yeux -aux dépens du ventre par presque tous les restaurateurs d'aujourd'hui. -Au lieu de ces tas de gibier empaillé destinés à ne pas cuire, au lieu -de ces poissons fantastiques qui justifient le mot du saltimbanque: -«J'ai vu une belle carpe, je compte l'acheter dans huit jours;» au -lieu de ces primeurs, qu'il faudrait appeler postmeurs, exposées -en de fallacieux étalages pour le plaisir des caporaux et de leurs -_payses_, l'honnête Flicoteaux exposait des saladiers ornés de maint -raccommodage, où des tas de pruneaux cuits réjouissaient le regard du -consommateur, sûr que ce mot, trop prodigué sur d'autres affiches, -_dessert_, n'était pas une charte. Les pains de six livres, coupés en -quatre tronçons, rassuraient sur la promesse du pain à discrétion. -Tel était le luxe d'un établissement que, de son temps, Molière eût -célébré, tant était drôlatique l'épigramme du nom. Flicoteaux subsiste, -il vivra tant que les étudiants voudront vivre. On y mange, rien de -moins, rien de plus; mais on y mange comme on travaille, avec une -activité sombre ou joyeuse, selon les caractères ou les circonstances. -Cet établissement célèbre consistait alors en deux salles disposées -en équerre, longues, étroites et basses, éclairées l'une sur la -place de la Sorbonne, l'autre sur la rue Neuve-de-Richelieu; toutes -deux meublées de tables venues de quelque réfectoire abbatial, car -leur longueur a quelque chose de monastique, et les couverts y sont -préparés avec les serviettes des abonnés passées dans des coulants de -moiré métallique numérotés. Flicoteaux Ier ne changeait ses nappes -que tous les dimanches; mais Flicoteaux II les a changées, dit-on, -deux fois par semaine dès que la concurrence a menacé sa dynastie. -Ce restaurant est un atelier avec ses ustensiles, et non la salle de -festin avec son élégance et ses plaisirs: chacun en sort promptement. -Au dedans, les mouvements intérieurs sont rapides. Les garçons y vont -et viennent sans flâner, ils sont tous occupés, tous nécessaires. Les -mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle, il n'y aurait -pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu'il -s'en trouverait chez Flicoteaux. Elle s'y produit depuis trente ans -sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de verdure -hachée, et jouit d'un privilége envié par les femmes: telle vous -l'avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. Les côtelettes de -mouton, le filet de bœuf sont à la carte de cet établissement ce que -les coqs de bruyère, les filets d'esturgeon sont à celle de Véry, des -mets extraordinaires qui exigent la commande dès le matin. La femelle -du bœuf y domine, et son fils y foisonne sous les aspects les plus -ingénieux. Quand le merlan, les maquereaux donnent sur les côtes de -l'Océan, ils rebondissent chez Flicoteaux. Là, tout est en rapport -avec les vicissitudes de l'agriculture et les caprices des saisons -françaises. On y apprend des choses dont ne se doutent pas les riches, -les oisifs, les indifférents aux phases de la nature. L'étudiant parqué -dans le quartier latin y a la connaissance la plus exacte des Temps: -il sait quand les haricots et les petits pois réussissent, quand la -Halle regorge de choux, quelle salade y abonde, et si la betterave a -manqué. Une vieille calomnie, répétée au moment où Lucien y venait, -consistait à attribuer l'apparition des beafteaks à quelque mortalité -sur les chevaux. Peu de restaurants parisiens offrent un si beau -spectacle. Là vous ne trouvez que jeunesse et foi, que misère gaiement -supportée, quoique cependant les visages ardents et graves, sombres et -inquiets n'y manquent pas. Les costumes sont généralement négligés. -Aussi remarque-t-on les habitués qui viennent bien mis. Chacun sait -que cette tenue extraordinaire signifie: maîtresse attendue, partie de -spectacle ou visite dans les sphères supérieures. Il s'y est, dit-on, -formé quelques amitiés entre plusieurs étudiants devenus plus tard -célèbres, comme on le verra dans cette histoire. Néanmoins, excepté les -jeunes gens du même pays réunis au même bout de table, généralement les -dîneurs ont une gravité qui se déride difficilement, peut-être à cause -de la catholicité du vin qui s'oppose à toute expansion. Ceux qui ont -cultivé Flicoteaux peuvent se rappeler plusieurs personnages sombres -et mystérieux, enveloppés dans les brumes de la plus froide misère, -qui ont pu dîner là pendant deux ans, et disparaître sans qu'aucune -lumière ait éclairé ces farfadets parisiens aux yeux des plus curieux -habitués. Les amitiés ébauchées chez Flicoteaux se scellaient dans les -cafés voisins aux flammes d'un punch liquoreux, ou à la chaleur d'une -demi-tasse de café bénie par un _gloria_ quelconque. - -Pendant les premiers jours de son installation à l'hôtel de Cluny, -Lucien, comme tout néophyte, eut des allures timides et régulières. -Après la triste épreuve de la vie élégante qui venait d'absorber ses -capitaux, il se jeta dans le travail avec cette première ardeur que -dissipent si vite les difficultés et les amusements que Paris offre à -toutes les existences, aux plus luxueuses comme aux plus pauvres, et -qui, pour être domptés, exigent la sauvage énergie du vrai talent ou -le sombre vouloir de l'ambition. Lucien tombait chez Flicoteaux vers -quatre heures et demie, après avoir remarqué l'avantage d'y arriver des -premiers; les mets étaient alors plus variés, celui qu'on préférait s'y -trouvait encore. Comme tous les esprits poétiques, il avait affectionné -une place, et son choix annonçait assez de discernement. Dès le premier -jour de son entrée chez Flicoteaux, il avait distingué, près du -comptoir, une table où les physionomies des dîneurs, autant que leurs -discours saisis à la volée, lui dénoncèrent des compagnons littéraires. -D'ailleurs, une sorte d'instinct lui fit deviner qu'en se plaçant près -du comptoir il pourrait parlementer avec les maîtres du restaurant. -A la longue la connaissance s'établirait, et au jour des détresses -financières il obtiendrait sans doute un crédit nécessaire. Il s'était -donc assis à une petite table carrée à côté du comptoir, où il ne vit -que deux couverts ornés de deux serviettes blanches sans coulant, et -destinées probablement aux allants et venants. Le vis-à-vis de Lucien -était un maigre et pâle jeune homme, vraisemblablement aussi pauvre -que lui, dont le beau visage déjà flétri annonçait que des espérances -envolées avaient fatigué son front et laissé dans son âme des sillons -où les graines ensemencées ne germaient point. Lucien se sentit poussé -vers l'inconnu par ces vestiges de poésie et par un irrésistible élan -de sympathie. - -Ce jeune homme, le premier avec lequel le poète d'Angoulême put -échanger quelques paroles, au bout d'une semaine de petits soins, de -paroles et d'observations échangées, se nommait Étienne Lousteau. Comme -Lucien, Étienne avait quitté sa province, une ville du Berry, depuis -deux ans. Son geste animé, son regard brillant, sa parole brève par -moments, trahissaient une amère connaissance de la vie littéraire. -Étienne était venu de Sancerre, sa tragédie en poche, attiré par ce qui -poignait Lucien: la gloire, le pouvoir et l'argent. Ce jeune homme, -qui dîna d'abord quelques jours de suite, ne se montra bientôt plus -que de loin en loin. Après cinq ou six jours d'absence, en retrouvant -une fois son poète, Lucien espérait le revoir le lendemain; mais le -lendemain la place était prise par un inconnu. Quand, entre jeunes -gens, on s'est vu la veille, le feu de la conversation d'hier se -reflète sur celle d'aujourd'hui; mais ces intervalles obligeaient -Lucien à rompre chaque fois la glace, et retardaient d'autant une -intimité qui, durant les premières semaines, fit peu de progrès. -Après avoir interrogé la dame du comptoir, Lucien apprit que son ami -futur était rédacteur d'un petit journal, où il faisait des articles -sur les livres nouveaux, et rendait compte des pièces jouées à -l'Ambigu-Comique, à la Gaieté, au Panorama-Dramatique. Ce jeune homme -devint tout à coup un personnage aux yeux de Lucien, qui compta bien -engager la conversation avec lui d'une manière un peu plus intime, -et faire quelques sacrifices pour obtenir une amitié si nécessaire -à un débutant. Le journaliste resta quinze jours absent. Lucien ne -savait pas encore qu'Étienne ne dînait chez Flicoteaux que quand il -était sans argent, ce qui lui donnait cet air sombre et désenchanté, -cette froideur à laquelle Lucien opposait de flatteurs sourires et de -douces paroles. Néanmoins cette liaison exigeait de mûres réflexions, -car ce journaliste obscur paraissait mener une vie coûteuse, mélangée -de petits-verres, de tasses de café, de bols de punch, de spectacles -et de soupers. Or, pendant les premiers jours de son installation -dans le quartier, la conduite de Lucien fut celle d'un pauvre enfant -étourdi par sa première expérience de la vie parisienne. Aussi, -après avoir étudié le prix des consommations et soupesé sa bourse, -Lucien n'osa-t-il pas prendre les allures d'Étienne, en craignant de -recommencer les bévues dont il se repentait encore. Toujours sous le -joug des religions de la province, ses deux anges gardiens, Ève et -David, se dressaient à la moindre pensée mauvaise, et lui rappelaient -les espérances mises en lui, le bonheur dont il était comptable à sa -vieille mère, et toutes les promesses de son génie. Il passait ses -matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier l'histoire. Ses -premières recherches lui avaient fait apercevoir d'effroyables erreurs -dans son roman de l'Archer de Charles IX. La bibliothèque fermée, -il venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y -recoudre, y supprimer des chapitres entiers. Après avoir dîné chez -Flicoteaux, il descendait au passage du Commerce, lisait au cabinet -littéraire de Blosse les œuvres de la littérature contemporaine, les -journaux, les recueils périodiques, les livres de poésie pour se mettre -au courant du mouvement de l'intelligence, et regagnait son misérable -hôtel vers minuit sans avoir usé de bois ni de lumière. Ces lectures -changeaient si énormément ses idées, qu'il revit son recueil de -sonnets sur les fleurs, ses chères Marguerites, et les retravailla si -bien qu'il n'y eut pas cent vers de conservés. Ainsi, d'abord, Lucien -mena la vie innocente et pure des pauvres enfants de la province qui -trouvent du luxe chez Flicoteaux en le comparant à l'ordinaire de la -maison paternelle, qui se récréent par de lentes promenades sous les -allées du Luxembourg en y regardant les jolies femmes d'un œil oblique -et le cœur gros de sang, qui ne sortent pas du quartier, et s'adonnent -saintement au travail en songeant à leur avenir. Mais Lucien, né -poète, soumis bientôt à d'immenses désirs, se trouva sans force contre -les séductions des affiches de spectacle. Le Théâtre-Français, le -Vaudeville, les Variétés, l'Opéra-Comique, où il allait au parterre, -lui enlevèrent une soixantaine de francs. Quel étudiant pouvait -résister au bonheur de voir Talma dans les rôles qu'il a illustrés? -Le théâtre, ce premier amour de tous les esprits poétiques, fascina -Lucien. Les acteurs et les actrices lui semblaient des personnages -imposants; il ne croyait pas à la possibilité de franchir la rampe et -de les voir familièrement. Ces auteurs de ses plaisirs étaient pour -lui des êtres merveilleux que les journaux traitaient comme les grands -intérêts de l'État. Être auteur dramatique, se faire jouer, quel -rêve caressé! Ce rêve, quelques audacieux, comme Casimir Delavigne, -le réalisaient! Ces fécondes pensées, ces moments de croyance en soi -suivis de désespoir agitèrent Lucien et le maintinrent dans la sainte -voie du travail et de l'économie, malgré les grondements sourds de -plus d'un fanatique désir. Par excès de sagesse, il se défendit de -pénétrer dans le Palais-Royal, ce lieu de perdition où, pendant une -seule journée, il avait dépensé cinquante francs chez Véry, et près -de cinq cents francs en habits. Aussi quand il cédait à la tentation -de voir Fleury, Talma, les deux Baptiste, ou Michot, n'allait-il pas -plus loin que l'obscure galerie où l'on faisait queue dès cinq heures -et demie, et où les retardataires étaient obligés d'acheter pour dix -sous une place auprès du bureau. Souvent, après être resté là pendant -deux heures, ces mots: _il n'y a plus de billets!_ retentissaient à -l'oreille de plus d'un étudiant désappointé. Après le spectacle, -Lucien revenait les yeux baissés, ne regardant point dans les rues -alors meublées de séductions vivantes. Peut-être lui arriva-t-il -quelques-unes de ces aventures d'une excessive simplicité, mais qui -prennent une place immense dans les jeunes imaginations timorées. -Effrayé de la baisse de ses capitaux, un jour où il compta ses écus, -Lucien eut des sueurs froides en songeant à la nécessité de s'enquérir -d'un libraire et de chercher quelques travaux payés. Le jeune -journaliste dont il s'était fait, à lui seul, un ami, ne venait plus -chez Flicoteaux. Lucien attendait un hasard qui ne se présentait pas. -A Paris, il n'y a de hasard que pour les gens extrêmement répandus; le -nombre des relations y augmente les chances du succès en tout genre, et -le hasard aussi est du côté des gros bataillons. En homme chez qui la -prévoyance des gens de la province subsistait encore, Lucien ne voulut -pas arriver au moment où il n'aurait plus que quelques écus: il résolut -d'affronter les libraires. - -Par une assez froide matinée du mois de septembre, il descendit la rue -de la Harpe, ses deux manuscrits sous le bras. Il chemina jusqu'au -quai des Augustins, se promena le long du trottoir en regardant -alternativement l'eau de la Seine et les boutiques des libraires, comme -si un bon génie lui conseillait de se jeter à l'eau plutôt que de se -jeter dans la littérature. Après des hésitations poignantes, après -un examen approfondi des figures plus ou moins tendres, récréatives, -refrognées, joyeuses ou tristes qu'il observait à travers les vitres ou -sur le seuil des portes, il avisa une maison devant laquelle des commis -empressés emballaient des livres. Il s'y faisait des expéditions, -les murs étaient couverts d'affiches. _En vente_: LE SOLITAIRE, _par -M. le vicomte d'Arlincourt. Troisième édition._ LÉONIDE, _par Victor -Ducange; cinq volumes in 12 imprimés sur papier fin. Prix, 12 francs._ -INDUCTIONS MORALES, _par Kératry_. - -—Ils sont heureux ceux-là! se disait Lucien. - -L'affiche, création neuve et originale du fameux Ladvocat, florissait -alors pour la première fois sur les murs. Paris fut bientôt bariolé -par les imitateurs de ce procédé d'annonce, la source d'un des revenus -publics. Enfin le cœur gonflé de sang et d'inquiétude, Lucien, si grand -naguère à Angoulême et à Paris si petit, se coula le long des maisons -et rassembla son courage pour entrer dans cette boutique encombrée -de commis, de chalands, de libraires!—Et peut-être d'auteurs, pensa -Lucien. - -—Je voudrais parler à monsieur Vidal ou à monsieur Porchon, dit-il à un -commis. - -Il avait lu sur l'enseigne en grosses lettres: VIDAL ET PORCHON, -_libraires-commissionnaires pour la France et l'étranger_. - -—Ces messieurs sont tous deux en affaires, lui répondit un commis -affairé. - -—J'attendrai. - -On le laissa dans la boutique où il examina les ballots; il resta deux -heures occupé à regarder les titres, à ouvrir les livres, à lire des -pages çà et là. Lucien finit par s'appuyer l'épaule à un vitrage garni -de petits rideaux verts, derrière lequel il soupçonna que se tenait ou -Vidal ou Porchon, et il entendit la conversation suivante. - -—Voulez-vous m'en prendre cinq cents exemplaires? je vous les passe -alors à cinq francs et vous donne double treizième. - -—A quel prix ça les mettrait-il? - -—A seize sous de moins. - -—Quatre francs quatre sous, dit Vidal ou Porchon à celui qui offrait -ses livres. - -—Oui, répondit le vendeur. - -—En compte? demanda l'acheteur. - -—Vieux farceur! et vous me régleriez dans dix-huit mois, en billets à -un an? - -—Non, réglés immédiatement, répondit Vidal ou Porchon. - -—A quel terme, neuf mois? demanda le libraire ou l'auteur qui offrait -sans doute un livre. - -—Non, mon cher, à un an, répondit l'un des deux -libraires-commissionnaires. - -Il y eut un moment de silence. - -—Vous m'égorgez, s'écria l'inconnu. - -—Mais, aurons-nous placé dans un an cinq cents exemplaires de -_Léonide_? répondit le libraire-commissionnaire à l'éditeur de Victor -Ducange. Si les livres allaient au gré des éditeurs, nous serions -millionnaires, mon cher maître; mais ils vont au gré du public. On -donne les romans de Walter Scott à dix-huit sous le volume, trois -livres douze sous l'exemplaire, et vous voulez que je vende vos -bouquins plus cher? Si vous voulez que je vous pousse ce roman-là, -faites moi des avantages.—Vidal! - -Un gros homme quitta la caisse et vint, une plume passée entre son -oreille et sa tête. - -—Dans ton dernier voyage, combien as-tu placé de Ducange? lui demanda -Porchon. - -—J'ai _fait deux cents Petit Vieillard de Calais_; mais il a fallu, -pour les placer, déprécier deux autres ouvrages sur lesquels on ne nous -faisait pas de si fortes remises, et qui sont devenus de fort jolis -_rossignols_. - -Plus tard Lucien apprit que ce sobriquet de rossignol était donné par -les libraires aux ouvrages qui restent perchés sur les casiers dans les -profondes solitudes de leurs magasins. - -—Tu sais d'ailleurs, reprit Vidal, que Picard prépare des romans. -On nous promet vingt pour cent de remise sur le prix ordinaire de -librairie, afin d'organiser un succès. - -—Hé! bien, à un an, répondit piteusement l'éditeur foudroyé par la -dernière observation confidentielle de Vidal à Porchon. - -—Est-ce dit? demanda nettement Porchon à l'inconnu. - -—Oui. - -Le libraire sortit. Lucien entendit Porchon disant à Vidal:—Nous en -avons trois cents exemplaires de demandés, nous lui allongerons son -règlement, nous vendrons les Léonide cent sous à l'unité, nous nous les -ferons régler à six mois, et... - -—Et, dit Vidal, voilà quinze cents francs de gagnés. - -—Oh! j'ai bien vu qu'il était gêné. - -—Il s'enfonce! il paye quatre mille francs à Ducange pour deux mille -exemplaires. - -Lucien arrêta Vidal en bouchant la petite porte de cette cage. - -—Messieurs, dit-il aux deux associés, j'ai l'honneur de vous saluer. - -Les libraires le saluèrent à peine. - -—Je suis auteur d'un roman sur l'histoire de France, à la manière -de Walter Scott et qui a pour titre l'Archer de Charles IX; je vous -propose d'en faire l'acquisition. - -Porchon jeta sur Lucien un regard sans chaleur en posant sa plume sur -son pupitre. - -Vidal, lui, regarda l'auteur d'un air brutal, et lui -répondit:—Monsieur, nous ne sommes pas libraires-éditeurs, nous sommes -libraires-commissionnaires. Quand nous faisons des livres pour notre -compte, ils constituent des opérations que nous entreprenons alors avec -des _noms faits_, nous n'achetons d'ailleurs que des livres sérieux, -des histoires, des résumés. - -—Mais mon livre est très-sérieux, il s'agit de peindre sous son vrai -jour la lutte des catholiques qui tenaient pour le gouvernement absolu, -et des protestants qui voulaient établir la république. - -—Monsieur Vidal! cria un commis. - -Vidal s'esquiva. - -—Je ne vous dis pas, monsieur, que votre livre ne soit pas un -chef-d'œuvre, reprit Porchon en faisant un geste assez impoli, mais -nous ne nous occupons que des livres fabriqués. Allez voir ceux qui -achètent des manuscrits, le père Doguereau, rue du Coq, auprès du -Louvre, il est un de ceux qui font le roman. Si vous aviez parlé plus -tôt, vous venez de voir Pollet, le concurrent de Doguereau, et des -libraires des Galeries-de-Bois. - -—Monsieur, j'ai un recueil de poésie... - -—Monsieur Porchon! cria-t-on. - -—De la poésie, s'écria Porchon en colère. Et pour qui me prenez-vous? -ajouta-t-il en lui riant au nez et disparaissant dans son -arrière-boutique. - -Lucien traversa le Pont-Neuf en proie à mille réflexions. Ce qu'il -avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces -libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour des -bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché. - -—Je me suis trompé, se dit-il frappé néanmoins du brutal et matériel -aspect que prenait la littérature. - -Il avisa rue du Coq une boutique modeste devant laquelle il avait déjà -passé, sur laquelle étaient peints en lettres jaunes, sur un fond -vert, ces mots: DOGUEREAU, LIBRAIRE. Il se souvint d'avoir vu ces mots -répétés au bas du frontispice de plusieurs des romans qu'il avait lus -au cabinet littéraire de Blosse. Il entra non sans cette trépidation -intérieure que cause à tous les hommes d'imagination la certitude d'une -lutte. Il trouva dans la boutique un singulier vieillard, l'une des -figures originales de la librairie sous l'Empire. Doguereau portait un -habit noir à grandes basques carrées, et la mode taillait alors les -fracs en queue de morue. Il avait un gilet d'étoffe commune à carreaux -de diverses couleurs d'où pendaient, à l'endroit du gousset, une chaîne -d'acier et une clef de cuivre qui jouaient sur une vaste culotte noire. -La montre devait avoir la grosseur d'un oignon. Ce costume était -complété par des bas drapés, couleur gris de fer, et par des souliers -ornés de boucles en argent. Le vieillard avait la tête nue, décorée de -cheveux grisonnants, et assez poétiquement épars. Le père Doguereau, -comme l'avait surnommé Porchon, tenait par l'habit, par la culotte -et par les souliers au professeur de belles-lettres, et au marchand -par le gilet, la montre et les bas. Sa physionomie ne démentait point -cette singulière alliance: il avait l'air magistral, dogmatique, la -figure creusée du maître de rhétorique, et les yeux vifs, la bouche -soupçonneuse, l'inquiétude vague du libraire. - -—Monsieur Doguereau? dit Lucien. - -—C'est moi, monsieur... - -—Je suis auteur d'un roman, dit Lucien. - -—Vous êtes bien jeune, dit le libraire. - -—Mais, monsieur, mon âge ne fait rien à l'affaire. - -—C'est juste, dit le vieux libraire en prenant le manuscrit. Ah, -diantre! L'Archer de Charles IX, un bon titre. Voyons, jeune homme, -dites-moi votre sujet en deux mots. - -—Monsieur, c'est une œuvre historique dans le genre de Walter Scott, où -le caractère de la lutte entre les protestants et les catholiques est -présenté comme un combat entre deux systèmes de gouvernement, et où le -trône était sérieusement menacé. J'ai pris parti pour les catholiques. - -—Hé! mais, jeune homme, voilà des idées. Eh! bien, je lirai votre -ouvrage, je vous le promets. J'aurais mieux aimé un roman dans le genre -de madame Radcliffe; mais si vous êtes travailleur, si vous avez un peu -de style, de la conception, des idées, l'art de la mise en scène, je ne -demande pas mieux que de vous être utile. Que nous faut-il?.... de bons -manuscrits. - -—Quand pourrai-je venir? - -—Je vais ce soir à la campagne, je serai de retour après-demain, -j'aurai lu votre ouvrage, et s'il me va, nous pourrons traiter le jour -même. - -Lucien, le voyant si bonhomme, eut la fatale idée de sortir le -manuscrit des Marguerites. - -—Monsieur, j'ai fait aussi un recueil de vers... - -—Ah! vous êtes poète, je ne veux plus de votre roman, dit le vieillard -en lui tendant le manuscrit. Les rimailleurs échouent quand ils veulent -faire de la prose. En prose, il n'y a pas de chevilles, il faut -absolument dire quelque chose. - -—Mais, monsieur, Walter Scott a fait des vers aussi..... - -—C'est vrai, dit Doguereau qui se radoucit, devina la pénurie du jeune -homme, et garda le manuscrit. Où demeurez-vous? j'irai vous voir. - -Lucien donna son adresse, sans soupçonner chez ce vieillard la moindre -arrière-pensée, il ne reconnaissait pas en lui le libraire de la -vieille école, un homme du temps où les libraires souhaitaient tenir -dans un grenier et sous clef Voltaire et Montesquieu mourant de faim. - -—Je reviens précisément par le quartier latin, lui dit le vieux -libraire après avoir lu l'adresse. - -—Le brave homme! pensa Lucien en saluant le libraire. J'ai donc -rencontré un ami de la jeunesse, un connaisseur qui sait quelque chose. -Parlez-moi de celui-là? Je le disais bien à David: le talent parvient -facilement à Paris. - -Lucien revint heureux et léger, il rêvait la gloire. Sans plus songer -aux sinistres paroles qui venaient de frapper son oreille dans le -comptoir de Vidal et Porchon, il se voyait riche d'au moins douze cents -francs. Douze cents francs représentaient une année de séjour à Paris, -une année pendant laquelle il préparerait de nouveaux ouvrages. Combien -de projets bâtis sur cette espérance? Combien de douces rêveries en -voyant sa vie assise sur le travail? Il se casa, s'arrangea, peu s'en -fallut qu'il ne fît quelques acquisitions. Il ne trompa son impatience -que par des lectures constantes au cabinet de Blosse. Deux jours après, -le vieux Doguereau, surpris du style que Lucien avait dépensé dans sa -première œuvre, enchanté de l'exagération des caractères qu'admettait -l'époque où se développait le drame, frappé de la fougue d'imagination -avec laquelle un jeune auteur dessine toujours son premier plan, il -n'était pas gâté, le père Doguereau! vint à l'hôtel où demeurait -son Walter Scott en herbe. Il était décidé à payer mille francs la -propriété entière de l'Archer de Charles IX, et à lier Lucien par un -traité pour plusieurs ouvrages. En voyant l'hôtel, le vieux renard se -ravisa.—Un jeune homme logé là n'a que des goûts modestes, il aime -l'étude, le travail; je peux ne lui donner que huit cents francs. -L'hôtesse, à laquelle il demanda monsieur Lucien de Rubempré, lui -répondit:—Au quatrième! Le libraire leva le nez, et n'aperçut que le -ciel au-dessus du quatrième.—Ce jeune homme, pensa-t-il, est joli -garçon, il est même très-beau; s'il gagnait trop d'argent, il se -dissiperait, il ne travaillerait plus. Dans notre intérêt commun, je -lui offrirai six cents francs; mais en argent, pas de billets. Il -monta l'escalier, frappa trois coups à la porte de Lucien, qui vint -ouvrir. La chambre était d'une nudité désespérante. Il y avait sur la -table un bol de lait et une flûte de deux sous. Ce dénûment du génie -frappa le bonhomme Doguereau. - -—Qu'il conserve, pensa-t-il, ces mœurs simples, cette frugalité, ces -modestes besoins. J'éprouve du plaisir à vous voir, dit-il à Lucien. -Voilà, monsieur, comment vivait Jean-Jacques, avec lequel vous aurez -plus d'un rapport. Dans ces logements-ci brille le feu du génie et -se composent les bons ouvrages. Voilà comment devraient vivre les -gens de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafés, dans les -restaurants, d'y perdre leur temps, leur talent et notre argent. Il -s'assit. Jeune homme, votre roman n'est pas mal. J'ai été professeur -de rhétorique, je connais l'histoire de France; il y a d'excellentes -choses. Enfin vous avez de l'avenir. - -—Ah! monsieur. - -—Non, je vous le dis, nous pouvons faire des affaires ensemble. Je vous -achète votre roman... - -Le cœur de Lucien s'épanouit, il palpitait d'aise, il allait entrer -dans le monde littéraire, il serait enfin imprimé. - -—Je vous l'achète quatre cents francs, dit Doguereau d'un ton mielleux -et en regardant Lucien d'un air qui semblait annoncer un effort de -générosité. - -—Le volume? dit Lucien. - -—Le roman, dit Doguereau sans s'étonner de la surprise de Lucien. Mais, -ajouta-t-il, ce sera comptant. Vous vous engagerez à m'en faire deux -par an pendant six ans. Si le premier s'épuise en six mois, je vous -payerai les suivants six cents francs. Ainsi, à deux par an, vous aurez -cent francs par mois, vous aurez votre vie assurée, vous serez heureux. -J'ai des auteurs que je ne paye que trois cents francs par roman. Je -donne deux cents francs pour une traduction de l'anglais. Autrefois, ce -prix eût été exorbitant. - -—Monsieur, nous ne pourrons pas nous entendre, je vous prie de me -rendre mon manuscrit, dit Lucien glacé. - -—Le voilà, dit le vieux libraire. Vous ne connaissez pas les affaires, -monsieur. En publiant le premier roman d'un auteur, un éditeur doit -risquer seize cents francs d'impression et de papier. Il est plus -facile de faire un roman que de trouver une pareille somme. J'ai cent -manuscrits de romans chez moi, et n'ai pas cent soixante mille francs -dans ma caisse. Hélas! je n'ai pas gagné cette somme depuis vingt ans -que je suis libraire. On ne fait donc pas fortune au métier d'imprimer -des romans. Vidal et Porchon ne nous les prennent qu'à des conditions -qui deviennent de jour en jour plus onéreuses pour nous. Là où vous -risquez votre temps, je dois, moi, débourser deux mille francs. Si -nous sommes trompés, car _habent sua fata libelli_, je perds deux -mille francs; quant à vous, vous n'avez qu'à lancer une ode contre la -stupidité publique. Après avoir médité sur ce que j'ai l'honneur de -vous dire, vous viendrez me revoir.—Vous reviendrez à moi, répéta le -libraire avec autorité pour répondre à un geste plein de superbe que -Lucien laissa échapper. Loin de trouver un libraire qui veuille risquer -deux mille francs pour un jeune inconnu, vous ne trouverez pas un -commis qui se donne la peine de lire votre griffonnage. Moi, qui l'ai -lu, je puis vous y signaler plusieurs fautes de français. Vous avez -mis _observer_ pour _faire observer_, et _malgré que_. Malgré veut un -régime direct. Lucien parut humilié.—Quand je vous reverrai, vous aurez -perdu cent francs, ajouta-t-il, je ne vous donnerai plus alors que -cent écus. Il se leva, salua, mais sur le pas de la porte il dit:—Si -vous n'aviez pas du talent, de l'avenir, si je ne m'intéressais pas -aux jeunes gens studieux, je ne vous aurais pas proposé de si belles -conditions. Cent francs par mois! Songez-y. Après tout, un roman dans -un tiroir, ce n'est pas comme un cheval à l'écurie, ça ne mange pas de -pain. A la vérité, ça n'en donne pas non plus! - -Lucien prit son manuscrit, le jeta par terre en s'écriant:—J'aime mieux -le brûler, monsieur! - -—Vous avez une tête de poète, dit le vieillard. - -Lucien dévora sa flûte, lappa son lait et descendit. Sa chambre n'était -pas assez vaste, il y aurait tourné sur lui-même comme un lion dans sa -cage au Jardin-des-Plantes. - -A la bibliothèque Sainte-Geneviève, où Lucien comptait aller, il avait -toujours aperçu dans le même coin un jeune homme d'environ vingt-cinq -ans qui travaillait avec cette application soutenue que rien ne -distrait ni dérange, et à laquelle se reconnaissent les véritables -ouvriers littéraires. Ce jeune homme y venait sans doute depuis -long-temps, les employés et le bibliothécaire lui-même avaient pour lui -des complaisances; le bibliothécaire lui laissait emporter des livres -que Lucien voyait rapporter le lendemain par le studieux inconnu, dans -lequel le poète reconnaissait un frère de misère et d'espérance. -Petit, maigre et pâle, ce travailleur cachait un beau front sous une -épaisse chevelure noire assez mal tenue, il avait de belles mains, -il attirait le regard des indifférents par une vague ressemblance -avec le portrait de Bonaparte gravé d'après Robert Lefebvre. Cette -gravure est tout un poème de mélancolie ardente, d'ambition contenue, -d'activité cachée. Examinez-la bien? Vous y trouverez du génie et -de la discrétion, de la finesse et de la grandeur. Les yeux ont de -l'esprit comme des yeux de femme. Le coup d'œil est avide de l'espace -et désireux de difficultés à vaincre. Le nom de Bonaparte ne serait -pas écrit au-dessous, vous le contempleriez tout aussi longtemps. -Le jeune homme qui réalisait cette gravure avait ordinairement un -pantalon à pied dans des souliers à grosses semelles, une redingote -de drap commun, une cravate noire, un gilet de drap gris, mélangé de -blanc, boutonné jusqu'en haut, et un chapeau à bon marché. Son dédain -pour toute toilette inutile était visible. Ce mystérieux inconnu, -marqué du sceau que le génie imprime au front de ses esclaves, Lucien -le retrouvait chez Flicoteaux le plus régulier de tous les habitués; -il y mangeait pour vivre, sans faire attention à des aliments avec -lesquels il paraissait familiarisé, il buvait de l'eau. Soit à la -bibliothèque, soit chez Flicoteaux, il déployait en tout une sorte -de dignité qui venait sans doute de la conscience d'une vie occupée -par quelque chose de grand, et qui le rendait inabordable. Son regard -était penseur. La méditation habitait sur son beau front noblement -coupé. Ses yeux noirs et vifs, qui voyaient bien et promptement, -annonçaient une habitude d'aller au fond des choses. Simple en ses -gestes, il avait une contenance grave. Lucien éprouvait un respect -involontaire pour lui. Déjà plusieurs fois, l'un et l'autre ils -s'étaient mutuellement regardés comme pour se parler à l'entrée ou à -la sortie de la bibliothèque ou du restaurant, mais ni l'un ni l'autre -ils n'avaient osé. Ce silencieux jeune homme allait au fond de la -salle, dans la partie située en retour sur la place de la Sorbonne, -Lucien n'avait donc pu se lier avec lui, quoiqu'il se sentît porté vers -ce jeune travailleur en qui se trahissaient les indicibles symptômes -de la supériorité. L'un et l'autre, ainsi qu'ils le reconnurent plus -tard, ils étaient deux natures vierges et timides, adonnées à toutes -les peurs dont les émotions plaisent aux hommes solitaires. Sans leur -subite rencontre au moment du désastre qui venait d'arriver à Lucien, -peut-être ne se seraient-ils jamais mis en communication. Mais en -entrant dans la rue des Grès, Lucien aperçut le jeune inconnu qui -revenait de Sainte-Geneviève. - -—La bibliothèque est fermée, je ne sais pourquoi, monsieur, lui dit-il. - -En ce moment Lucien avait des larmes dans les yeux, il remercia -l'inconnu par un de ces gestes qui sont plus éloquents que le discours, -et qui, de jeune homme à jeune homme, ouvrent aussitôt les cœurs. Tous -deux descendirent la rue des Grès en se dirigeant vers la rue de La -Harpe. - -—Je vais alors me promener au Luxembourg, dit Lucien. Quand on est -sorti, il est difficile de revenir travailler. - -—On n'est plus dans le courant d'idées nécessaires, reprit l'inconnu. -Vous paraissez chagrin, monsieur? - -—Il vient de m'arriver une singulière aventure, dit Lucien. - -Il raconta sa visite sur le quai, puis celle au vieux libraire et les -propositions qu'il venait de recevoir; il se nomma, et dit quelques -mots de sa situation. Depuis un mois environ, il avait dépensé soixante -francs pour vivre, trente francs à l'hôtel, vingt francs au spectacle, -dix francs au cabinet littéraire, en tout cent vingt francs; il ne lui -restait plus que cent vingt francs. - -—Monsieur, lui dit l'inconnu, votre histoire est la mienne et celle -de mille à douze cents jeunes gens qui, tous les ans, viennent de -la province à Paris. Nous ne sommes pas encore les plus malheureux. -Voyez-vous ce théâtre? dit-il en lui montrant les cimes de l'Odéon. -Un jour vint se loger, dans une des maisons qui sont sur la place, -un homme de talent qui avait roulé dans des abîmes de misère; marié, -surcroît de malheur qui ne nous afflige encore ni l'un ni l'autre, à -une femme qu'il aimait; pauvre ou riche, comme vous voudrez, de deux -enfants; criblé de dettes, mais confiant dans sa plume. Il présente -à l'Odéon une comédie en cinq actes, elle est reçue, elle obtient un -tour de faveur, les comédiens la répètent, et le directeur active -les répétitions. Ces cinq bonheurs constituent cinq drames encore -plus difficiles à réaliser que cinq actes à écrire. Le pauvre auteur, -logé dans un grenier que vous pouvez voir d'ici, épuise ses dernières -ressources pour vivre pendant la mise en scène de sa pièce, sa femme -met ses vêtements au Mont-de-Piété, la famille ne mange que du pain. -Le jour de la dernière répétition, la veille de la représentation, le -ménage devait cinquante francs dans le quartier, au boulanger, à la -laitière, au portier. Le poète avait conservé le strict nécessaire: -un habit, une chemise, un pantalon, un gilet et des bottes. Sûr du -succès, il vient embrasser sa femme, il lui annonce la fin de leurs -infortunes.—Enfin il n'y a plus rien contre nous! s'écrie-t-il.—Il -y a le feu, dit la femme, regarde, l'Odéon brûle. Monsieur, l'Odéon -brûlait. Ne vous plaignez donc pas. Vous avez des vêtements, vous -n'avez ni femme ni enfants, vous avez pour cent vingt francs de hasard -dans votre poche, et vous ne devez rien à personne. La pièce a eu cent -cinquante représentations au théâtre Louvois. Le roi a fait une pension -à l'auteur. Buffon l'a dit, le génie, c'est la patience. La patience -est en effet ce qui, chez l'homme, ressemble le plus au procédé que la -nature emploie dans ses créations. Qu'est-ce que l'Art, monsieur? c'est -la nature concentrée. - -Les deux jeunes gens arpentaient alors le Luxembourg, Lucien apprit -bientôt le nom, devenu depuis célèbre, de l'inconnu qui s'efforçait de -le consoler. Ce jeune homme était Daniel d'Arthez, aujourd'hui l'un des -plus illustres écrivains de notre époque, et l'un des gens rares qui, -selon la belle pensée d'un poète, offrent - - L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère. - -—On ne peut pas être grand homme à bon marché, lui dit Daniel de sa -voix douce. Le génie arrose ses œuvres de ses larmes. Le talent est une -créature morale qui a, comme tous les êtres, une enfance sujette à des -maladies. La Société repousse les talents incomplets comme la Nature -emporte les créatures faibles ou mal conformées. Qui veut s'élever -au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, ne reculer devant -aucune difficulté. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas, -voilà tout. Vous avez au front le sceau du génie, dit d'Arthez à Lucien -en lui jetant un regard qui l'enveloppa; si vous n'en avez pas au cœur -la volonté, si vous n'en avez pas la patience angélique, si à quelque -distance du but que vous mettent les bizarreries de la destinée vous -ne reprenez pas, comme les tortues en quelque pays qu'elles soient, le -chemin de votre infini, comme elles prennent celui de leur cher océan, -renoncez dès aujourd'hui. - -—Vous vous attendez donc, vous, à des supplices? dit Lucien. - -—A des épreuves en tout genre, à la calomnie, à la trahison, à -l'injustice de mes rivaux; aux effronteries, aux ruses, à l'âpreté du -commerce, répondit le jeune homme d'une voix résignée. Si votre œuvre -est belle, qu'importe une première perte... - -—Voulez-vous lire et juger la mienne? dit Lucien. - -—Soit, dit d'Arthez. Je demeure rue des Quatre-Vents, dans une maison -où l'un des hommes les plus illustres, un des plus beaux génies de -notre temps, un phénomène dans la science, Desplein, le plus grand -chirurgien connu, souffrit son premier martyre en se débattant avec les -premières difficultés de la vie et de la gloire à Paris. Ce souvenir -me donne tous les soirs la dose de courage dont j'ai besoin tous -les matins. Je suis dans cette chambre où il a souvent mangé, comme -Rousseau, du pain et des cerises, mais sans Thérèse. Venez dans une -heure, j'y serai. - -Les deux poètes se quittèrent en se serrant la main avec une indicible -effusion de tendresse mélancolique. Lucien alla chercher son manuscrit. -Daniel d'Arthez alla mettre au Mont-de-Piété sa montre pour pouvoir -acheter deux falourdes, afin que son nouvel ami trouvât du feu chez -lui, car il faisait froid. Lucien fut exact et vit d'abord une maison -moins décente que son hôtel et qui avait une allée sombre, au bout -de laquelle se développait un escalier obscur. La chambre de Daniel -d'Arthez, située au cinquième étage, avait deux méchantes croisées -entre lesquelles était une bibliothèque en bois noirci, pleine de -cartons étiquetés. Une maigre couchette en bois peint, semblable aux -couchettes de collége, une table de nuit achetée d'occasion, et deux -fauteuils couverts en crin occupaient le fond de cette pièce tendue -d'un papier écossais verni par la fumée et par le temps. Une longue -table chargée de papiers était placée entre la cheminée et l'une des -croisées. En face de cette cheminée, il y avait une mauvaise commode -en bois d'acajou. Un tapis de hasard couvrait entièrement le carreau. -Ce luxe nécessaire évitait du chauffage. Devant la table, un vulgaire -fauteuil de bureau en basane rouge blanchie par l'usage, puis six -mauvaises chaises complétaient l'ameublement. Sur la cheminée, Lucien -aperçut un vieux flambeau de bouillotte à garde-vue, muni de quatre -bougies. Quand Lucien demanda la raison des bougies, en reconnaissant -en toutes choses les symptômes d'une âpre misère, d'Arthez lui répondit -qu'il lui était impossible de supporter l'odeur de la chandelle. Cette -circonstance indiquait une grande délicatesse de sens, l'indice d'une -exquise sensibilité. - -La lecture dura sept heures. Daniel écouta religieusement, sans dire -un mot ni faire une observation, une des plus rares preuves de bon goût -que puissent donner les auteurs. - -—Eh! bien, dit Lucien à Daniel en mettant le manuscrit sur la cheminée. - -—Vous êtes dans une belle et bonne voie, répondit gravement le jeune -homme; mais votre œuvre est à remanier. Si vous voulez ne pas être -le singe de Walter Scott, il faut vous créer une manière différente, -et vous l'avez imité. Vous commencez, comme lui, par de longues -conversations pour poser vos personnages; quand ils ont causé, vous -faites arriver la description et l'action. Cet antagonisme nécessaire -à toute œuvre dramatique vient en dernier. Renversez-moi les termes du -problème. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiques chez Scott, -mais sans couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se prête -si bien notre langue. Que chez vous le dialogue soit la conséquence -attendue qui couronne vos préparatifs. Entrez tout d'abord dans -l'action. Prenez-moi votre sujet tantôt en travers, tantôt par la -queue; enfin variez vos plans, pour n'être jamais le même. Vous serez -neuf tout en adaptant à l'histoire de France la forme du drame dialogué -de l'Écossais. Walter Scott est sans passion, il l'ignore, ou peut-être -lui était-elle interdite par les mœurs hypocrites de son pays. Pour -lui, la femme est le devoir incarné. A de rares exceptions près, ses -héroïnes sont absolument les mêmes, il n'a eu pour elles qu'un seul -poncif, selon l'expression des peintres. Elles procèdent toutes de -Clarisse Harlowe; en les ramenant toutes à une idée, il ne pouvait que -tirer des exemplaires d'un même type variés par un coloriage plus ou -moins vif. La femme porte le désordre dans la société par la passion. -La passion a des accidents infinis. Peignez donc les passions, vous -aurez les ressources immenses dont s'est privé ce grand génie pour être -lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. En France, vous -trouverez les fautes charmantes et les mœurs brillantes du catholicisme -à opposer aux sombres figures du calvinisme pendant la période la plus -passionnée de notre histoire. Chaque règne authentique, à partir de -Charlemagne, demandera tout au moins un ouvrage, et quelquefois quatre -ou cinq, comme pour Louis XIV, Henri IV, François Ier. Vous ferez ainsi -une histoire de France pittoresque où vous peindrez les costumes, les -meubles, les maisons, les intérieurs, la vie privée, tout en donnant -l'esprit du temps, au lieu de narrer péniblement des faits connus. Vous -avez un moyen d'être original en relevant les erreurs populaires qui -défigurent la plupart de nos rois. Osez, dans votre première œuvre, -rétablir la grande et magnifique figure de Catherine que vous avez -sacrifiée aux préjugés qui planent encore sur elle. Enfin peignez -Charles IX comme il était, et non comme l'ont fait les écrivains -protestants. Au bout de dix ans de persistance, vous aurez gloire et -fortune. - -Il était alors neuf heures. Lucien imita l'action secrète de son futur -ami en lui offrant à dîner chez Édon, où il dépensa douze francs. -Pendant ce dîner Daniel livra le secret de ses espérances et de ses -études à Lucien. D'Arthez n'admettait pas de talent hors ligne sans de -profondes connaissances métaphysiques. Il procédait en ce moment au -dépouillement de toutes les richesses philosophiques des temps anciens -et modernes pour se les assimiler. Il voulait, comme Molière, être un -profond philosophe avant de faire des comédies. Il étudiait le monde -écrit et le monde vivant, la pensée et le fait. Il avait pour amis de -savants naturalistes, de jeunes médecins, des écrivains politiques et -des artistes, société de gens studieux, sérieux, pleins d'avenir. Il -vivait d'articles consciencieux et peu payés mis dans des dictionnaires -biographiques, encyclopédiques ou de sciences naturelles; il n'en -écrivait ni plus ni moins que ce qu'il en fallait pour vivre et pouvoir -suivre sa pensée. D'Arthez avait une œuvre d'imagination, entreprise -uniquement pour étudier les ressources de la langue. Ce livre, encore -inachevé, pris et repris par caprice, il le gardait pour les jours de -grande détresse. C'était une œuvre psychologique et de haute portée -sous la forme du roman. Quoique Daniel se découvrît modestement, il -parut gigantesque à Lucien. En sortant du restaurant, à onze heures, -Lucien s'était pris d'une vive amitié pour cette vertu sans emphase, -pour cette nature, sublime sans le savoir. Le poète ne discuta pas les -conseils de Daniel, il les suivit à la lettre. Ce beau talent déjà -mûri par la pensée et par une critique solitaire, inédite, faite pour -lui non pour autrui, lui avait tout à coup poussé la porte des plus -magnifiques palais de la fantaisie. Les lèvres du provincial avaient -été touchées d'un charbon ardent, et la parole du travailleur parisien -trouva dans le cerveau du poète d'Angoulême une terre préparée. Lucien -se mit à refondre son œuvre. - -Heureux d'avoir rencontré dans le désert de Paris un cœur où abondaient -des sentiments généreux en harmonie avec les siens, le grand homme de -province fit ce que font tous les jeunes gens affamés d'affection: -il s'attacha comme une maladie chronique à d'Arthez, il alla le -chercher pour se rendre à la bibliothèque, il se promena près de lui -au Luxembourg par les belles journées, il l'accompagna tous les soirs -jusque dans sa pauvre chambre, après avoir dîné près de lui chez -Flicoteaux, enfin il se serra contre lui comme un soldat se pressait -sur son voisin dans les plaines glacées de la Russie. Pendant les -premiers jours de sa connaissance avec Daniel, Lucien ne remarqua pas -sans chagrin une certaine gêne causée par sa présence dès que les -intimes étaient réunis. Les discours de ces êtres supérieurs, dont lui -parlait d'Arthez avec un enthousiasme concentré, se tenaient dans les -bornes d'une réserve en désaccord avec les témoignages visibles de -leur vive amitié. Lucien sortait alors discrètement en ressentant une -sorte de peine causée par l'ostracisme dont il était l'objet et par -la curiosité qu'excitaient en lui ces personnages inconnus; car tous -s'appelaient par leurs noms de baptême. Tous portaient au front, comme -d'Arthez, le sceau d'un génie spécial. Après de secrètes oppositions -combattues à son insu par Daniel, Lucien fut enfin jugé digne d'entrer -dans ce Cénacle de grands esprits. Lucien put dès lors connaître ces -personnes unies par les plus vives sympathies, par le sérieux de leur -existence intellectuelle, et qui se réunissaient presque tous les -soirs chez d'Arthez. Tous pressentaient en lui le grand écrivain: -ils le regardaient comme leur chef depuis qu'ils avaient perdu l'un -des esprits les plus extraordinaires de ce temps, un génie mystique, -leur premier chef, qui, pour des raisons inutiles à rapporter, était -retourné dans sa province, et dont Lucien entendait souvent parler -sous le nom de Louis. On comprendra facilement combien ces personnages -avaient dû réveiller l'intérêt et la curiosité d'un poète, à -l'indication de ceux qui depuis ont conquis, comme d'Arthez, toute leur -gloire; car plusieurs succombèrent. - -Parmi ceux qui vivent encore était Horace Bianchon, alors interne à -l'Hôtel-Dieu, devenu depuis l'un des flambeaux de l'École de Paris, -et trop connu maintenant pour qu'il soit nécessaire de peindre sa -personne ou d'expliquer son caractère et la nature de son esprit. Puis -venait Léon Giraud, ce profond philosophe, ce hardi théoricien qui -remue tous les systèmes, les juge, les exprime, les formule et les -traîne aux pieds de son idole, l'HUMANITÉ; toujours grand, même dans -ses erreurs, ennoblies par sa bonne foi. Ce travailleur intrépide, -ce savant consciencieux, est devenu chef d'une école morale et -politique sur le mérite de laquelle le temps seul pourra prononcer. Si -ses convictions lui ont fait une destinée en des régions étrangères -à celles où ses camarades se sont élancés, il n'en est pas moins -resté leur fidèle ami. L'Art était représenté par Joseph Bridau, l'un -des meilleurs peintres de la jeune École. Sans les malheurs secrets -auxquels le condamne une nature trop impressionnable, Joseph, dont le -dernier mot n'est d'ailleurs pas dit, aurait pu continuer les grands -maîtres de l'école italienne: il a le dessin de Rome et la couleur de -Venise; mais l'amour le tue et ne traverse pas que son cœur: l'amour -lui lance ses flèches dans le cerveau, lui dérange sa vie et lui fait -faire les plus étranges zigzags. Si sa maîtresse éphémère le rend ou -trop heureux ou trop misérable, Joseph enverra pour l'exposition tantôt -des esquisses où la couleur empâte le dessin, tantôt des tableaux qu'il -a voulu finir sous le poids de chagrins imaginaires, et où le dessin -l'a si bien préoccupé que la couleur, dont il dispose à son gré, ne -s'y retrouve pas. Il trompe incessamment et le public et ses amis. -Hoffmann l'eût adoré pour ses pointes poussées avec hardiesse dans le -champ des Arts, pour ses caprices, pour sa fantaisie. Quand il est -complet, il excite l'admiration, il la savoure, et s'effarouche alors -de ne plus recevoir d'éloges pour les œuvres manquées où les yeux de -son âme voient tout ce qui est absent pour l'œil du public. Fantasque -au suprême degré, ses amis lui ont vu détruire un tableau achevé auquel -il trouvait l'air trop peigné.—C'est trop fait, disait-il, c'est -trop écolier. Original et sublime parfois, il a tous les malheurs et -toutes les félicités des organisations nerveuses, chez lesquelles la -perfection tourne en maladie. Son esprit est frère de celui de Sterne, -mais sans le travail littéraire. Ses mots, ses jets de pensée ont une -saveur inouïe. Il est éloquent et sait aimer, mais avec ses caprices, -qu'il porte dans les sentiments comme dans son _faire_. Il était -cher au Cénacle précisément à cause de ce que le monde bourgeois eût -appelé ses défauts. Enfin Fulgence Ridal, l'un des auteurs de notre -temps qui ont le plus de verve comique, un poète insouciant de gloire, -ne jetant sur le théâtre que ses productions les plus vulgaires, et -gardant dans le sérail de son cerveau, pour lui, pour ses amis, les -plus jolies scènes; ne demandant au public que l'argent nécessaire -à son indépendance, et ne voulant plus rien faire dès qu'il l'aura -obtenu. Paresseux et fécond comme Rossini, obligé, comme les grands -poètes comiques, comme Molière et Rabelais, de considérer toute chose, -à l'endroit du pour et à l'envers du contre, il était sceptique, il -pouvait rire et riait de tout. Fulgence Ridal est un grand philosophe -pratique. Sa science du monde, son génie d'observation, son dédain de -la gloire, qu'il appelle la parade, ne lui ont point desséché le cœur. -Aussi actif pour autrui qu'il est indifférent à ses intérêts, s'il -marche, c'est pour un ami. Pour ne pas mentir à son masque vraiment -rabelaisien, il ne hait pas la bonne chère et ne la recherche point, -il est à la fois mélancolique et gai. Ses amis le nomment le _chien du -régiment_, rien ne le peint mieux que ce sobriquet. Trois autres, au -moins aussi supérieurs que ces quatre amis peints de profil, devaient -succomber par intervalles: Meyraux d'abord, qui mourut après avoir -ému la célèbre dispute entre Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire, grande -question qui devait partager le monde scientifique entre ces deux -génies égaux, quelques mois avant la mort de celui qui tenait pour -une science étroite et analyste contre le panthéiste qui vit encore -et que l'Allemagne révère. Meyraux était l'ami de ce Louis qu'une -mort anticipée allait bientôt ravir au monde intellectuel. A ces deux -hommes, tous deux marqués par la mort, tous deux obscurs aujourd'hui -malgré l'immense portée de leur savoir et de leur génie, il faut -joindre Michel Chrestien, républicain d'une haute portée qui rêvait -la fédération de l'Europe et qui fut en 1830 pour beaucoup dans le -mouvement moral des Saint-Simoniens. Homme politique de la force de -Saint-Just et de Danton, mais simple et doux comme une jeune fille, -plein d'illusions et d'amour, doué d'une voix mélodieuse qui aurait -ravi Mozart, Weber ou Rossini, et chantant certaines chansons de -Béranger à enivrer le cœur de poésie, d'amour ou d'espérance, Michel -Chrestien, pauvre comme Lucien, comme Daniel, comme tous ses amis, -gagnait sa vie avec une insouciance diogénique. Il faisait des tables -de matières pour de grands ouvrages, des prospectus pour les libraires, -muet d'ailleurs sur ses doctrines comme est muette une tombe sur les -secrets de la mort. Ce gai bohémien de l'intelligence, ce grand homme -d'État, qui peut-être eût changé la face du monde, mourut au cloître -Saint-Méry comme un simple soldat. La balle de quelque négociant tua là -l'une des plus nobles créatures qui foulassent le sol français. Michel -Chrestien périt pour d'autres doctrines que les siennes. Sa fédération -menaçait beaucoup plus que la propagande républicaine l'aristocratie -européenne; elle était plus rationnelle et moins folle que les -affreuses idées de liberté indéfinie proclamées par les jeunes insensés -qui se portent héritiers de la Convention. Ce noble plébéien fut pleuré -de tous ceux qui le connaissaient; il n'est aucun d'eux qui ne songe, -et souvent, à ce grand homme politique inconnu. - -Ces neuf personnes composaient un Cénacle où l'estime et l'amitié -faisaient régner la paix entre les idées et les doctrines les plus -opposées. Daniel d'Arthez, gentilhomme picard, tenait pour la Monarchie -avec une conviction égale à celle qui faisait tenir Michel Chrestien -à son fédéralisme européen. Fulgence Ridal se moquait des doctrines -philosophiques de Léon Giraud, qui lui-même prédisait à d'Arthez la -fin du christianisme et de la Famille. Michel Chrestien, qui croyait -à la religion du Christ, le divin législateur de l'Égalité, défendait -l'immortalité de l'âme contre le scalpel de Bianchon, l'analyste par -excellence. Tous discutaient sans disputer. Ils n'avaient point de -vanité, étant eux-mêmes leur auditoire. Ils se communiquaient leurs -travaux, et se consultaient avec l'adorable bonne foi de la jeunesse. -S'agissait-il d'une affaire sérieuse? l'opposant quittait son opinion -pour entrer dans les idées de son ami, d'autant plus apte à l'aider, -qu'il était impartial dans une cause ou dans une œuvre en dehors de ses -idées. Presque tous avaient l'esprit doux et tolérant, deux qualités -qui prouvaient leur supériorité. L'Envie, cet horrible trésor de nos -espérances trompées, de nos talents avortés, de nos succès manqués, -de nos prétentions blessées, leur était inconnue. Tous marchaient -d'ailleurs dans des voies différentes. Aussi, ceux qui furent admis, -comme Lucien, dans leur société, se sentaient-ils à l'aise. Le vrai -talent est toujours bon enfant et candide, ouvert, point gourmé; chez -lui, l'épigramme caresse l'esprit, et ne vise jamais l'amour-propre. -Une fois la première émotion que cause le respect dissipée, on -éprouvait des douceurs infinies auprès de ces jeunes gens d'élite. La -familiarité n'excluait pas la conscience que chacun avait de sa valeur, -chacun sentait une profonde estime pour son voisin; enfin, chacun se -sentant de force à être à son tour le bienfaiteur ou l'obligé, tout -le monde acceptait sans façon. Les conversations pleines de charmes -et sans fatigue, embrassaient les sujets les plus variés. Légers à la -manière des flèches, les mots allaient à fond tout en allant vite. La -grande misère extérieure et la splendeur des richesses intellectuelles -produisaient un singulier contraste. Là, personne ne pensait aux -réalités de la vie que pour en tirer d'amicales plaisanteries. Par -une journée où le froid se fit prématurément sentir, cinq des amis de -d'Arthez arrivèrent ayant eu chacun la même pensée, tous apportaient -du bois sous leur manteau, comme dans ces repas champêtres où, chaque -invité devant fournir son plat, tout le monde donne un pâté. Tous doués -de cette beauté morale qui réagit sur la forme, et qui, non moins -que les travaux et les veilles, dore les jeunes visages d'une teinte -divine, ils offraient ces traits un peu tourmentés que la pureté de la -vie et le feu de la pensée régularisent et purifient. Leurs fronts se -recommandaient par une ampleur poétique. Leurs yeux vifs et brillants -déposaient d'une vie sans souillures. Les souffrances de la misère, -quand elles se faisaient sentir, étaient si gaiement supportées, -épousées avec une telle ardeur par tous, qu'elles n'altéraient point -la sérénité particulière aux visages des jeunes gens encore exempts -de fautes graves, qui ne se sont amoindris dans aucune des lâches -transactions qu'arrachent la misère mal supportée, l'envie de parvenir -sans aucun choix de moyens, et la facile complaisance avec laquelle -les gens de lettres accueillent ou pardonnent les trahisons. Ce qui -rend les amitiés indissolubles et double leur charme, est un sentiment -qui manque à l'amour, la certitude. Ces jeunes gens étaient sûrs -d'eux-mêmes: l'ennemi de l'un devenait l'ennemi de tous, ils eussent -brisé leurs intérêts les plus urgents pour obéir à la sainte solidarité -de leurs cœurs. Incapables tous d'une lâcheté, ils pouvaient opposer un -_non_ formidable à toute accusation, et se défendre les uns les autres -avec sécurité. Également nobles par le cœur et d'égale force dans les -choses de sentiment, ils pouvaient tout penser et se tout dire sur le -terrain de la science et de l'intelligence; de là, l'innocence de leur -commerce, la gaieté de leur parole. Certains de se comprendre, leur -esprit divaguait à l'aise; aussi ne faisaient-ils point de façon entre -eux, ils se confiaient leurs peines et leurs joies, ils pensaient et -souffraient à plein cœur. Les charmantes délicatesses qui font de la -fable DES DEUX AMIS un trésor pour les grandes âmes étaient habituelles -chez eux. Leur sévérité pour admettre dans leur sphère un nouvel -habitant se conçoit. Ils avaient trop la conscience de leur grandeur -et de leur bonheur pour le troubler en y laissant entrer des éléments -nouveaux et inconnus. - -Cette fédération de sentiments et d'intérêts dura sans choc ni -mécomptes pendant vingt années. La mort, qui leur enleva Louis Lambert, -Meyraux et Michel Chrestien, put seule diminuer cette noble Pléiade. -Quand, en 1832, ce dernier succomba, Horace Bianchon, Daniel d'Arthez, -Léon Giraud, Joseph Bridau, Fulgence Ridal allèrent, malgré le péril -de la démarche, retirer son corps à Saint-Merry, pour lui rendre les -derniers devoirs à la face brûlante de la Politique. Ils accompagnèrent -ces restes chéris jusqu'au cimetière du Père-Lachaise pendant la nuit, -Horace Bianchon leva toutes les difficultés à ce sujet, et ne recula -devant aucune; sollicita les ministres en leur confessant sa vieille -amitié pour le fédéraliste expiré. Ce fut une scène touchante gravée -dans la mémoire des amis peu nombreux qui assistèrent les cinq hommes -célèbres. En vous promenant dans cet élégant cimetière, vous verrez un -terrain acheté à perpétuité, où s'élève une tombe de gazon surmontée -d'une croix en bois noir sur laquelle sont gravés en lettres rouges ces -deux noms: MICHEL CHRESTIEN. C'est le seul monument qui soit dans ce -style. Les cinq amis ont pensé qu'il fallait rendre hommage à cet homme -simple par cette simplicité. - -Dans cette froide mansarde se réalisaient donc les plus beaux rêves du -sentiment. Là, des frères tous également forts en différentes régions -de la science, s'éclairaient mutuellement avec bonne foi, se disant -tout, même leurs pensées mauvaises, tous d'une instruction immense -et tous éprouvés au creuset de la misère. Une fois admis parmi ces -êtres d'élite et pris pour un égal, Lucien y représenta la Poésie et -la beauté. Il y lut des sonnets qui furent admirés. On lui demandait -un sonnet, comme il priait Michel Chrestien de lui chanter une -chanson. Dans le désert de Paris, Lucien trouva donc une oasis rue des -Quatre-Vents. - -Au commencement du mois d'octobre, Lucien, après avoir employé le reste -de son argent pour se procurer un peu de bois, resta sans ressources -au milieu du plus ardent travail, celui du remaniement de son œuvre. -Daniel d'Arthez, lui, brûlait des mottes, et supportait héroïquement -la misère: il ne se plaignait point, il était rangé comme une vieille -fille, et ressemblait à un avare, tant il avait de méthode. Ce courage -excitait celui de Lucien qui, nouveau venu dans le Cénacle, éprouvait -une invincible répugnance à parler de sa détresse. Un matin, il alla -jusqu'à la rue du Coq pour vendre l'Archer de Charles IX à Doguereau, -qu'il ne rencontra pas. Lucien ignorait combien les grands esprits ont -d'indulgence. Chacun de ses amis concevait les faiblesses particulières -aux hommes de poésie, les abattements qui suivent les efforts de l'âme -surexcitée par les contemplations de la nature qu'ils ont mission -de reproduire. Ces hommes si forts contre leurs propres maux étaient -tendres pour les douleurs de Lucien. Ils avaient compris son manque -d'argent. Le Cénacle couronna donc les douces soirées de causeries, de -profondes méditations, de poésies, de confidences, de courses à pleines -ailes dans les champs de l'intelligence, dans l'avenir des nations, -dans les domaines de l'histoire, par un trait qui prouve combien Lucien -avait peu compris ses nouveaux amis. - -—Lucien mon ami, lui dit Daniel, tu n'es pas venu dîner hier chez -Flicoteaux, et nous savons pourquoi. - -Lucien ne put retenir des larmes qui coulèrent sur ses joues. - -—Tu as manqué de confiance en nous, lui dit Michel Chrestien, nous -ferons une croix à la cheminée et quand nous serons à dix... - -—Nous avons tous, dit Bianchon, trouvé quelque travail extraordinaire: -moi j'ai gardé pour le compte de Desplein un riche malade; d'Arthez a -fait un article pour la Revue encyclopédique; Chrestien a voulu aller -chanter un soir dans les Champs-Élysées avec un mouchoir et quatre -chandelles; mais il a trouvé une brochure à faire pour un homme qui -veut devenir un homme politique, et il lui a donné pour six cents -francs de Machiavel; Léon Giraud a emprunté cinquante francs à son -libraire, Joseph a vendu des croquis, et Fulgence a fait donner sa -pièce dimanche, il a eu salle pleine. - -—Voilà deux cents francs, dit Daniel, accepte-les et qu'on ne t'y -reprenne plus. - -—Allons, ne va-t-il pas nous embrasser, comme si nous avions fait -quelque chose d'extraordinaire? dit Chrestien. - - -[Illustration: IMP. S. RAÇON. - - LUCIEN CHARDON. - - Ils avaient compris son manque d'argent. - - (UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)] - - -Pour faire comprendre quelles délices ressentait Lucien dans cette -vivante encyclopédie d'esprits angéliques, de jeunes gens empreints -des originalités diverses que chacun d'eux tirait de la science qu'il -cultivait, il suffira de rapporter les réponses que Lucien reçut, -le lendemain, à une lettre écrite à sa famille, chef-d'œuvre de -sensibilité, de bon vouloir, un horrible cri que lui avait arraché sa -détresse. - - - LETTRE DE DAVID SÉCHARD A LUCIEN. - - «Mon cher Lucien, tu trouveras ci-joint un effet à quatre-vingt-dix - jours et à ton ordre de deux cents francs. Tu pourras le négocier - chez monsieur Métivier, marchand de papier, notre correspondant à - Paris, rue Serpente. Mon bon Lucien, nous n'avons absolument rien. Ma - femme s'est mise à diriger l'imprimerie, et s'acquitte de sa tâche - avec un dévouement, une patience, une activité qui me font bénir le - ciel de m'avoir donné pour femme un pareil ange. Elle-même a constaté - l'impossibilité où nous sommes de t'envoyer le plus léger secours. - Mais, mon ami, je te crois dans un si beau chemin, accompagné de - cœurs si grands et si nobles, que tu ne saurais faillir à ta belle - destinée en te trouvant aidé par les intelligences presque divines de - messieurs Daniel d'Arthez, Michel Chrestien et Léon Giraud, conseillé - par messieurs Meyraux, Bianchon et Ridal que ta chère lettre nous a - fait connaître. A l'insu d'Ève, je t'ai donc souscrit cet effet, que - je trouverai moyen d'acquitter à l'échéance. Ne sors pas de ta voie: - elle est rude; mais elle sera glorieuse. Je préférerais souffrir - mille maux à l'idée de te savoir tombé dans quelques bourbiers de - Paris où j'en ai tant vu. Aie le courage d'éviter, comme tu le - fais, les mauvais endroits, les méchantes gens, les étourdis et - certains gens de lettres que j'ai appris à estimer à leur juste - valeur pendant mon séjour à Paris. Enfin, sois le digne émule de ces - esprits célestes que tu m'a rendus chers. Ta conduite sera bientôt - récompensée. Adieu, mon frère bien aimé, tu m'as ravi le cœur, je - n'avais pas attendu de toi tant de courage. - - »DAVID.» - - - LETTRE D'ÈVE SÉCHARD A LUCIEN CHARDON. - - «Mon ami, ta lettre nous a fait pleurer tous. Que ces nobles cœurs - vers lesquels ton bon ange te guide le sachent: une mère, une pauvre - jeune femme prieront Dieu soir et matin pour eux; et si les prières - les plus ferventes montent jusqu'à son trône, elles obtiendront - quelques faveurs pour vous tous. Oui, mon frère, leurs noms sont - gravés dans mon cœur. Ah! je les verrai quelque jour. J'irai, - dussé-je faire la route à pied, les remercier de leur amitié pour - toi, car elle a répandu comme un baume sur mes plaies vives. Ici, - mon ami, nous travaillons comme de pauvres ouvriers. Mon mari, ce - grand homme inconnu que j'aime chaque jour davantage en découvrant - de moments en moments de nouvelles richesses dans son cœur, délaisse - son imprimerie, et je devine pourquoi: ta misère, la nôtre, celle - de notre mère l'assassinent. Notre adoré David est comme Prométhée - dévoré par un vautour, un chagrin jaune à bec aigu. Quant à lui, le - noble homme, il n'y pense guère, il a l'espoir d'une fortune. Il - passe toutes ses journées à faire des expériences sur la fabrication - du papier; il m'a priée de m'occuper à sa place des affaires, dans - lesquelles il m'aide autant que lui permet sa préoccupation. Hélas! - je suis grosse. Cet événement, qui m'eût comblée de joie, m'attriste - dans la situation où nous sommes tous. Ma pauvre mère est redevenue - jeune, elle a retrouvé des forces pour son fatigant métier de - garde-malade. Aux soucis de fortune près, nous serions heureux. Le - vieux père Séchard ne veut pas donner un liard à son fils; David est - allé le voir pour lui emprunter quelques deniers afin de te secourir, - car ta lettre l'avait mis au désespoir. «Je connais Lucien, il perdra - la tête, et fera des sottises,» disait-il. Je l'ai bien grondé. Mon - frère, manquer à quoi que ce soit?... lui ai-je répondu, Lucien sait - que j'en mourrais de douleur. Ma mère et moi, sans que David s'en - doute, nous avons engagé quelques objets; ma mère les retirera dès - qu'elle rentrera dans quelque argent. Nous avons pu faire ainsi cent - francs que je t'envoie par les messageries. Si je n'ai pas répondu à - ta première lettre, ne m'en veux pas, mon ami. Nous étions dans une - situation à passer les nuits, je travaillais comme un homme. Ah! je - ne me savais pas autant de force. Madame de Bargeton est une femme - sans âme ni cœur; elle se devait, même en ne t'aimant plus, de te - protéger et de t'aider après t'avoir arraché de nos bras pour te - jeter dans cette affreuse mer parisienne où il faut une bénédiction - de Dieu pour rencontrer des amitiés vraies parmi ces flots d'hommes - et d'intérêts. Elle n'est pas à regretter. Je te voulais auprès de - toi quelque femme dévouée, une seconde moi-même; mais maintenant - que je te sais des amis qui continuent nos sentiments, me voilà - tranquille. Déploie tes ailes, mon beau génie aimé! Tu seras notre - gloire, comme tu es déjà notre amour. - - »ÈVE.» - - - «Mon enfant chéri, je ne puis que te bénir après ce que te dit ta - sœur, et t'assurer que mes prières et mes pensées ne sont, hélas! - pleines que de toi, au détriment de ceux que je vois; car il est des - cœurs où les absents ont raison, et il en est ainsi dans le cœur de - - »TA MÈRE.» - -Ainsi, deux jours après, Lucien put rendre à ses amis leur prêt si -gracieusement offert. Jamais peut-être la vie ne lui sembla plus belle, -mais le mouvement de son amour-propre n'échappa point aux regards -profonds de ses amis et à leur délicate sensibilité. - -—On dirait que tu as peur de nous devoir quelque chose, s'écria -Fulgence. - -—Oh! le plaisir qu'il manifeste est bien grave à mes yeux, dit Michel -Chrestien, il confirme les observations que j'ai faites: Lucien a de la -vanité. - -—Il est poète, dit d'Arthez. - -—M'en voulez-vous d'un sentiment aussi naturel que le mien? - -—Il faut lui tenir compte de ce qu'il ne nous l'a pas caché, dit Léon -Giraud, il est encore franc; mais j'ai peur que plus tard il ne nous -redoute. - -—Eh pourquoi? demanda Lucien. - -—Nous lisons dans ton cœur, répondit Joseph Bridau. - -—Il y a chez toi, lui dit Michel Chrestien, un esprit diabolique avec -lequel tu justifieras à tes propres yeux les choses les plus contraires -à nos principes: au lieu d'être un sophiste d'idées, tu seras un -sophiste d'action. - -—Ah! j'en ai peur, dit d'Arthez. Lucien, tu feras en toi-même des -discussions admirables où tu seras grand, et qui aboutiront à des faits -blâmables... Tu ne seras jamais d'accord avec toi-même. - -—Sur quoi donc appuyez-vous votre réquisitoire? demanda Lucien. - -—Ta vanité, mon cher poète, est si grande, que tu en mets jusque dans -ton amitié! s'écria Fulgence. Toute vanité de ce genre accuse un -effroyable égoïsme, et l'égoïsme est le poison de l'amitié. - -—Oh! mon Dieu, s'écria Lucien, vous ne savez donc pas combien je vous -aime. - -—Si tu nous aimais comme nous nous aimons, aurais-tu mis tant -d'empressement et tant d'emphase à nous rendre ce que nous avions tant -de plaisir à te donner? - -—On ne se prête rien ici, on se donne, lui dit brutalement Joseph -Bridau. - -—Ne nous crois pas rudes, mon cher enfant, lui dit Michel Chrestien, -nous sommes prévoyants. Nous avons peur de te voir un jour préférant -les joies d'une petite vengeance aux joies de notre pure amitié. Lis -le Tasse de Gœthe, la plus grande œuvre de ce beau génie, et tu y -verras que le poète aime les brillantes étoffes, les festins, les -triomphes, l'éclat: eh! bien, sois le Tasse sans sa folie. Le monde et -ses plaisirs t'appelleront? reste ici... Transporte dans la région des -idées tout ce que tu demandes à tes vanités. Folie pour folie, mets la -vertu dans tes actions et le vice dans tes idées; au lieu, comme te le -disait d'Arthez, de bien penser et de te mal conduire. - -Lucien baissa la tête: ses amis avaient raison. - -—J'avoue que je ne suis pas aussi fort que vous l'êtes, dit-il en -leur jetant un adorable regard. Je n'ai pas des reins et des épaules -à soutenir Paris, à lutter avec courage. La nature nous a donné des -tempéraments et des facultés différents, et vous connaissez mieux que -personne l'envers des vices et des vertus. Je suis déjà fatigué, je -vous le confie. - -—Nous te soutiendrons, dit d'Arthez, voilà précisément à quoi servent -les amitiés fidèles. - -—Le secours que je viens de recevoir est précaire, et nous sommes -tous aussi pauvres les uns que les autres; le besoin me poursuivra -bientôt. Chrestien, aux gages du premier venu, ne peut rien en -librairie. Bianchon est en dehors de ce cercle d'affaires. D'Arthez -ne connaît que les libraires de science ou de spécialités, qui n'ont -aucune prise sur les éditeurs de nouveautés. Horace, Fulgence Ridal et -Bridau travaillent dans un ordre d'idées qui les met à cent lieues des -libraires. Je dois prendre un parti. - -—Tiens-toi donc au nôtre, souffrir! dit Bianchon, souffrir -courageusement et se fier au Travail! - -—Mais ce qui n'est que souffrance pour vous est la mort pour moi, dit -vivement Lucien. - -—Avant que le coq ait chanté trois fois, dit Léon Giraud en souriant, -cet homme aura trahi la cause du Travail pour celle de la Paresse et -des vices de Paris. - -—Où le travail vous a-t-il menés? dit Lucien en riant. - -—Quand on part de Paris pour l'Italie, on ne trouve pas Rome à moitié -chemin, dit Joseph Bridau. Pour toi, les petits pois devraient pousser -tout accommodés au beurre. - -—Ils ne poussent ainsi que pour les fils aînés des pairs de France, dit -Michel Chrestien. Mais, nous autres, nous les semons, les arrosons et -les trouvons meilleurs. - -La conversation devint plaisante, et changea de sujet. Ces esprits -perspicaces, ces cœurs délicats cherchèrent à faire oublier cette -petite querelle à Lucien, qui comprit dès lors combien il était -difficile de les tromper. Il arriva bientôt à un désespoir intérieur -qu'il cacha soigneusement à ses amis, en les croyant des mentors -implacables. Son esprit méridional, qui parcourait si facilement le -clavier des sentiments, lui faisait prendre les résolutions les plus -contraires. - -A plusieurs reprises il parla de se jeter dans les journaux, et -toujours ses amis lui dirent:—Gardez-vous-en bien. - -—Là serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons et -connaissons, dit d'Arthez. - -—Tu ne résisterais pas à la constante opposition de plaisir et de -travail qui se trouve dans la vie des journalistes; et, résister, -c'est le fond de la vertu. Tu serais si enchanté d'exercer le pouvoir, -d'avoir droit de vie et de mort sur les œuvres de la pensée, que -tu serais journaliste en deux mois. Être journaliste, c'est passer -proconsul dans la république des lettres. Qui peut tout dire, arrive à -tout faire! Cette maxime est de Napoléon et se comprend. - -—Ne serez-vous pas près de moi? dit Lucien. - -—Nous n'y serons plus, s'écria Fulgence. Journaliste, tu ne penserais -pas plus à nous que la fille d'Opéra brillante, adorée, ne pense, -dans sa voiture doublée de soie, à son village, à ses vaches, à ses -sabots. Tu n'as que trop les qualités du journaliste: le brillant et -la soudaineté de la pensée. Tu ne te refuserais jamais à un trait -d'esprit, dût-il faire pleurer ton ami. Je vois les journalistes aux -foyers de théâtre, ils me font horreur. Le journalisme est un enfer, -un abîme d'iniquités, de mensonges, de trahisons, que l'on ne peut -traverser et d'où l'on ne peut sortir pur, que protégé comme Dante par -le divin laurier de Virgile. - -Plus le Cénacle défendait cette voie à Lucien, plus son désir de -connaître le péril l'invitait à s'y risquer, et il commençait à -discuter en lui-même: n'était-il pas ridicule de se laisser encore -une fois surprendre par la détresse sans avoir rien fait contre elle? -En voyant l'insuccès de ses démarches à propos de son premier roman, -Lucien était peu tenté d'en composer un second. D'ailleurs, de quoi -vivrait-il pendant le temps de l'écrire? Il avait épuisé sa dose de -patience durant un mois de privations. Ne pourrait-il faire noblement -ce que les journalistes faisaient sans conscience ni dignité? Ses amis -l'insultaient avec leurs défiances, il voulait leur prouver sa force -d'esprit. Il les aiderait peut-être un jour, il serait le héraut de -leurs gloires! - -—D'ailleurs, qu'est donc une amitié qui recule devant la complicité? -demanda-t-il un soir à Michel Chrestien qu'il avait reconduit jusque -chez lui, en compagnie de Léon Giraud. - -—Nous ne reculons devant rien, répondit Michel Chrestien. Si tu avais -le malheur de tuer ta maîtresse, je t'aiderais à cacher ton crime et -pourrais t'estimer encore; mais, si tu devenais espion, je te fuirais -avec horreur, car tu serais lâche et infâme par système. Voilà le -journalisme en deux mots. L'amitié pardonne l'erreur, le mouvement -irréfléchi de la passion; elle doit être implacable pour le parti pris -de trafiquer de son âme, de son esprit et de sa pensée. - -—Ne puis-je me faire journaliste pour vendre mon recueil de poésies et -mon roman, puis abandonner aussitôt le journal? - -—Machiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien de Rubempré, dit Léon -Giraud. - -—Eh! bien, s'écria Lucien, je vous prouverai que je vaux Machiavel. - -—Ah! s'écria Michel en serrant la main de Léon, tu viens de le perdre. -Lucien, dit-il, tu as trois cents francs, c'est de quoi vivre pendant -trois mois à ton aise; eh! bien, travaille, fais un second roman, -d'Arthez et Fulgence t'aideront pour le plan, tu grandiras, tu seras un -romancier. Moi, je pénétrerai dans un de ces _lupanar_ de la pensée, -je serai journaliste pendant trois mois, je te vendrai tes livres à -quelque libraire de qui j'attaquerai les publications, j'écrirai les -articles, j'en obtiendrai pour toi; nous organiserons un succès, tu -seras un grand homme, et tu resteras notre Lucien. - -—Tu me méprises donc bien en croyant que je périrais là où tu te -sauveras! dit le poète. - -—Pardonnez-lui, mon Dieu, c'est un enfant! s'écria Michel Chrestien. - -Après s'être dégourdi l'esprit pendant les soirées passées chez -d'Arthez, Lucien avait étudié les plaisanteries et les articles des -petits journaux. Sûr d'être au moins l'égal des plus spirituels -rédacteurs, il s'essaya secrètement à cette gymnastique de la pensée, -et sortit un matin avec la triomphante idée d'aller demander du service -à quelque colonel de ces troupes légères de la Presse. Il se mit dans -sa tenue la plus distinguée et passa les ponts en pensant que des -auteurs, des journalistes, des écrivains, enfin ses frères futurs -auraient un peu plus de tendresse et de désintéressement que les deux -genres de libraires contre lesquels s'étaient heurtées ses espérances. -Il rencontrerait des sympathies, quelque bonne et douce affection -comme celle qu'il trouvait au Cénacle de la rue des Quatre-Vents. -En proie aux émotions du pressentiment écouté, combattu, qu'aiment -tant les hommes d'imagination, il arriva rue Saint-Fiacre auprès du -boulevard Montmartre, devant la maison où se trouvaient les bureaux du -petit journal et dont l'aspect lui fit éprouver les palpitations du -jeune homme entrant dans un mauvais lieu. Néanmoins il monta dans les -bureaux situés à l'entresol. Dans la première pièce, que divisait en -deux parties égales une cloison moitié en planches et moitié grillagée -jusqu'au plafond, il trouva un invalide manchot qui de son unique main -tenait plusieurs rames de papier sur la tête et avait entre ses dents -le livret voulu par l'administration du Timbre. Ce pauvre homme, dont -la figure était d'un ton jaune et semée de bulbes rouges, ce qui lui -valait le surnom de _Coloquinte_, lui montra derrière le grillage le -Cerbère du journal. Ce personnage était un vieil officier décoré, le -nez enveloppé de moustaches grises, un bonnet de soie noire sur la -tête, et enseveli dans une ample redingote bleue comme une tortue sous -sa carapace. - -—De quel jour monsieur veut-il que parte son abonnement? lui demanda -l'officier de l'Empire. - -—Je ne viens pas pour un abonnement, répondit Lucien. Le poète regarda -sur la porte qui correspondait à celle par laquelle il était entré, la -pancarte où se lisaient ces mots: BUREAU DE RÉDACTION, et au-dessous: -_Le public n'entre pas ici_. - -—Une réclamation sans doute, reprit le soldat de Napoléon. Ah! oui: -nous avons été durs pour Mariette. Que voulez-vous, je ne sais -pas encore pourquoi. Mais si vous demandez raison, je suis prêt, -ajouta-t-il en regardant des fleurets et des pistolets, la panoplie -moderne groupée en faisceau dans un coin. - -—Encore moins, monsieur. Je viens pour parler au rédacteur en chef. - -—Il n'y a jamais personne ici avant quatre heures. - -—Voyez-vous, mon vieux Giroudeau, je trouve onze colonnes, lesquelles à -cent sous pièce font cinquante-cinq francs; j'en ai reçu quarante, donc -vous me devez encore quinze francs, comme je vous le disais... - -Ces paroles partaient d'une petite figure chafouine, claire comme -un blanc d'œuf mal cuit, percée de deux yeux d'un bleu tendre, mais -effrayants de malice, et qui appartenait à un jeune homme mince, -caché derrière le corps opaque de l'ancien militaire. Cette voix -glaça Lucien, elle tenait du miaulement des chats et de l'étouffement -asthmatique de l'hyène. - -—Oui, mon petit milicien, répondit l'officier en retraite: mais vous -comptez les titres et les blancs, j'ai ordre de Finot d'additionner -le total des lignes et de les diviser par le nombre voulu pour chaque -colonne. Après avoir pratiqué cette opération strangulatoire sur votre -rédaction, il s'y trouve trois colonnes de moins. - -—Il ne paye pas les blancs, l'arabe! et il les compte à son associé -dans le prix de sa rédaction en masse. Je vais aller voir Étienne -Lousteau, Vernou... - -—Je ne puis enfreindre la consigne, mon petit, dit l'officier. Comment, -pour quinze francs, vous criez contre votre nourrice, vous qui faites -des articles aussi facilement que je fume un cigare! Eh! vous payerez -un bol de punch de moins à vos amis, ou vous gagnerez une partie de -billard de plus, et tout sera dit! - -—Finot réalise des économies qui lui coûteront bien cher, répondit le -rédacteur qui se leva et partit. - -—Ne dirait-on pas qu'il est Voltaire et Rousseau? se dit à lui-même le -caissier en regardant le poète de province. - -—Monsieur, reprit Lucien, je reviendrai vers quatre heures. - -Pendant la discussion, Lucien avait vu sur les murs les portraits de -Benjamin Constant, du général Foy, des dix-sept orateurs illustres -du parti libéral, mêlés à des caricatures contre le gouvernement. Il -avait surtout regardé la porte du sanctuaire où devait s'élaborer la -feuille spirituelle qui l'amusait tous les jours et qui jouissait du -droit de ridiculiser les rois, les événements les plus graves, enfin -de mettre tout en question par un bon mot. Il alla flâner sur les -boulevards, plaisir tout nouveau pour lui, mais si attrayant qu'il vit -les aiguilles des pendules chez les horlogers sur quatre heures sans -s'apercevoir qu'il n'avait pas déjeuné. Le poète rabattit promptement -vers la rue Saint-Fiacre, il monta l'escalier, ouvrit la porte, ne -trouva plus le vieux militaire et vit l'invalide assis sur son papier -timbré mangeant une croûte de pain et gardant le poste d'un air -résigné, fait au journal comme jadis à la corvée, et ne le comprenant -pas plus qu'il ne connaissait le pourquoi des marches rapides -ordonnées par l'Empereur. Lucien conçut la pensée hardie de tromper ce -redoutable fonctionnaire; il passa le chapeau sur la tête, et ouvrit, -comme s'il était de la maison, la porte du sanctuaire. Le bureau de -rédaction offrit à ses regards avides une table ronde couverte d'un -tapis vert, et six chaises en merisier garnies de paille encore neuve. -Le petit carreau de cette pièce, mis en couleur, n'avait pas encore -été frotté; mais il était propre, ce qui annonçait une fréquentation -publique assez rare. Sur la cheminée une glace, une pendule d'épicier -couverte de poussière, deux flambeaux où deux chandelles avaient -été brutalement fichées, enfin des cartes de visite éparses. Sur la -table grimaçaient de vieux journaux autour d'un encrier où l'encre -séchée ressemblait à de la laque et décoré de plumes tortillées en -soleils. Il lut sur de méchants bouts de papier quelques articles d'une -écriture illisible et presque hiéroglyphique, déchirés en haut par les -compositeurs de l'imprimerie, à qui cette marque sert à reconnaître les -articles faits. Puis, çà et là, sur des papiers gris, il admira des -caricatures dessinées assez spirituellement par des gens qui sans doute -avaient tâché de tuer le temps en tuant quelque chose pour s'entretenir -la main. Sur le petit papier de tenture couleur vert d'eau, il vit -collés avec des épingles neuf dessins différents faits en charge et à -la plume sur le SOLITAIRE, livre qu'un succès inouï recommandait alors -à l'Europe et qui devait fatiguer les journalistes. - -Le Solitaire en province, paraissant, les femmes étonne.—Dans un -château, le Solitaire, lu.—Effet du Solitaire sur les domestiques -animaux.—Chez les sauvages, le Solitaire expliqué, le plus succès -brillant obtient.—Le Solitaire traduit en chinois et présenté, par -l'auteur, de Pékin à l'empereur.—Par le Mont-Sauvage, Élodie violée. - -Cette caricature sembla très-impudique à Lucien, mais elle le fit rire. - -—Par les journaux, le Solitaire sous un dais promené -processionnellement.—Le Solitaire, faisant éclater une presse, les Ours -blesse.—Lu à l'envers, étonne le Solitaire les académiciens par des -supérieures beautés. - -Lucien aperçut sur une bande de journal un dessin représentant un -rédacteur qui tendait son chapeau, et dessous: _Finot, mes cent -francs?_ signé d'un nom devenu fameux, mais qui ne sera jamais -illustre. Entre la cheminée et la croisée se trouvaient une table à -secrétaire, un fauteuil d'acajou, un panier à papiers et un tapis -oblong appelé _devant de cheminée_; le tout couvert d'une épaisse -couche de poussière. Les fenêtres n'avaient que de petits rideaux. Sur -le haut de ce secrétaire, il y avait environ vingt ouvrages déposés -pendant la journée, des gravures, de la musique, des tabatières à la -Charte, un exemplaire de la neuvième édition du Solitaire, toujours la -grande plaisanterie du moment, et une dizaine de lettres cachetées. -Quand Lucien eut inventorié cet étrange mobilier, eut fait des -réflexions à perte de vue, que cinq heures eurent sonné, il revint à -l'invalide pour le questionner. Coloquinte avait fini sa croûte et -attendait avec la patience du factionnaire le militaire décoré qui -peut-être se promenait sur le boulevard. En ce moment, une femme parut -sur le seuil de la porte après avoir fait entendre le murmure de sa -robe dans l'escalier et ce léger pas féminin si facile à reconnaître. -Elle était assez jolie. - -—Monsieur, dit-elle à Lucien, je sais pourquoi vous vantez tant les -chapeaux de mademoiselle Virginie, et je viens vous demander d'abord un -abonnement d'un an; mais dites-moi ses conditions... - -—Madame, je ne suis pas du journal. - -—Ah! - -—Un abonnement à dater d'octobre? demanda l'invalide. - -—Que réclame madame? dit le vieux militaire qui reparut. - -Le vieil officier entra en conférence avec la belle marchande de modes. -Quand Lucien, impatienté d'attendre, rentra dans la première pièce, il -entendit cette phrase finale:—Mais je serai très-enchantée, monsieur. -Mademoiselle Florentine pourra venir à mon magasin et choisira ce -qu'elle voudra. Je tiens les rubans. Ainsi tout est bien entendu: vous -ne parlerez plus de Virginie, une saveteuse incapable d'inventer une -forme, tandis que j'invente, moi! - -Lucien entendit tomber un certain nombre d'écus dans la caisse. Puis le -militaire se mit à faire son compte journalier. - -—Monsieur, je suis là depuis une heure, dit le poète d'un air assez -fâché. - -—_Ils_ ne sont pas venus, dit le vétéran napoléonien en manifestant -un émoi par politesse. Ça ne m'étonne pas. Voici quelque temps que je -ne _les_ vois plus. Nous sommes au milieu du mois, voyez-vous. Ces -lapins-là ne viennent que quand on paye, entre les 29 et les 30. - -—Et monsieur Finot? dit Lucien qui avait retenu le nom du directeur. - -—Il est chez lui, rue Feydeau. Coloquinte, mon vieux, porte chez lui -tout ce qui est venu aujourd'hui en portant le papier à l'imprimerie. - -—Où se fait donc le journal? dit Lucien en se parlant à lui-même. - -—Le journal? dit l'employé qui reçut de Coloquinte le reste de l'argent -du timbre, le journal?... broum! broum! Mon vieux, sois demain à six -heures à l'imprimerie pour voir à faire filer les porteurs. Le journal, -monsieur, se fait dans la rue, chez les auteurs, à l'imprimerie, entre -onze heures et minuit. Du temps de l'Empereur, monsieur, ces boutiques -de papier gâté n'étaient pas connues. Ah! il vous aurait fait secouer -ça par quatre hommes et un caporal, et ne se serait pas laissé embêter -comme ceux-ci par des phrases. Mais, assez causé. Si mon neveu y trouve -son compte, et que l'on écrive pour le fils de _l'autre_, broum! broum! -après tout, ce n'est pas un mal. Ah ça, les abonnés ne m'ont pas l'air -d'arriver en colonne serrée: je vais quitter le poste. - -—Monsieur, vous me paraissez être au fait de la rédaction du journal. - -—Sous le rapport financier, broum! broum! dit le soldat en ramassant -les phlegmes qu'il avait dans le gosier. Selon les talents, cent sous -ou trois francs la colonne, cinquante lignes à soixante lettres sans -blancs, voilà. Quant aux rédacteurs, c'est de singuliers pistolets, -de petits jeunes gens dont je n'aurais pas voulu pour des soldats du -train, et qui, parce qu'ils mettent des pattes de mouche sur du papier -blanc, ont l'air de mépriser un vieux capitaine des dragons de la Garde -Impériale, retraité chef de bataillon, entré dans toutes les capitales -de l'Europe avec Napoléon... - -Lucien, poussé vers la porte par le soldat de Napoléon, qui brossait sa -redingote bleue et manifestait l'intention de sortir, eut le courage de -se mettre en travers. - -—Je viens pour être rédacteur, dit-il, et vous jure que je suis plein -de respect pour un capitaine de la Garde Impériale, des hommes de -bronze... - -—Bien dit, mon petit pékin, reprit l'officier en frappant sur le -ventre de Lucien; mais dans quelle classe des rédacteurs voulez-vous -entrer? répliqua le soudard en passant sur le ventre de Lucien -et descendant l'escalier. Il ne s'arrêta que pour allumer son -cigare chez le portier.—S'il vient des abonnements, recevez-les et -prenez-en note, mère Chollet. Toujours l'abonnement, je ne connais -que l'abonnement, reprit-il en se tournant vers Lucien qui l'avait -suivi. Finot est mon neveu, le seul de ma famille qui m'ait adouci ma -position. Aussi quiconque cherche querelle à Finot trouve-t-il le vieux -Giroudeau, capitaine aux dragons, parti simple cavalier à l'armée de -Sambre-et-Meuse, cinq ans maître d'armes au premier hussards, armée -d'Italie! Une, deux, et le plaignant serait à l'ombre! ajouta-t-il -en faisant le geste de se fendre. Or donc, mon petit, nous avons -différents corps dans les rédacteurs: il y a le rédacteur qui rédige et -qui a sa solde, le rédacteur qui rédige et qui n'a rien, ce que nous -appelons un volontaire; enfin le rédacteur qui ne rédige rien et qui -n'est pas le plus bête, il ne fait pas de fautes celui-là, il se donne -les gants d'être un homme d'esprit, il appartient au journal, il nous -paye à dîner, il flâne dans les théâtres, il entretient une actrice, il -est très-heureux. Que voulez-vous être? - -—Mais rédacteur travaillant bien, et partant bien payé. - -—Vous voilà comme tous les conscrits qui veulent être maréchaux de -France! Croyez-en le vieux Giroudeau, par file à gauche, pas accéléré, -allez ramasser des clous dans le ruisseau comme ce brave homme qui a -servi, ça se voit à sa tournure. Est-ce pas une horreur qu'un vieux -soldat qui est allé mille fois à la gueule du brutal ramasse des clous -dans Paris? Dieu de Dieu, tu n'es qu'un gueux, tu n'as pas soutenu -l'Empereur? Enfin, mon petit, ce particulier que vous avez vu ce matin -a gagné quarante francs dans son mois. Ferez-vous mieux? ils disent que -c'est le plus spirituel. - -—Quand vous êtes allé dans Sambre-et-Meuse, on vous a dit qu'il y avait -du danger. - -—Parbleu! - -—Eh! bien? - -—Eh! bien, allez voir mon neveu Finot, un brave garçon, le plus loyal -garçon que vous rencontrerez, si vous pouvez le rencontrer; car il se -remue comme un poisson. Dans son métier, il ne s'agit pas d'écrire, -voyez-vous, mais de faire que les autres écrivent. Il paraît que -les paroissiens aiment mieux se régaler avec les actrices que de -barbouiller du papier. Oh! c'est de singuliers pistolets! A l'honneur -de vous revoir. - -Le caissier fit mouvoir sa redoutable canne plombée, une des -protectrices de Germanicus, et laissa Lucien sur le boulevard, aussi -stupéfait de ce tableau de la rédaction qu'il l'avait été des résultats -définitifs de la littérature chez Vidal et Porchon. Lucien courut dix -fois chez Andoche Finot, directeur du journal, rue Feydeau, sans jamais -le trouver. De grand matin, Finot n'était pas rentré. A midi Finot -était en course:—il déjeunait, disait-on, à tel café. Lucien allait au -café, demandait Finot à la limonadière, en surmontant des répugnances -inouïes: Finot venait de sortir. Enfin Lucien, lassé, regarda Finot -comme un personnage apocryphe et fabuleux, il trouva plus simple -de guetter Étienne Lousteau chez Flicoteaux. Le jeune journaliste -expliquerait sans doute le mystère qui planait sur la vie du journal -auquel il était attaché. - -Depuis le jour béni cent fois où Lucien fit la connaissance de Daniel -d'Arthez, il avait changé de place chez Flicoteaux: les deux amis -dînaient à côté l'un de l'autre, et causaient à voix basse de haute -littérature, des sujets à traiter, de la manière de les présenter, de -les entamer, de les dénouer. En ce moment, Daniel d'Arthez tenait le -manuscrit de l'Archer de Charles IX, il y refaisait des chapitres, il -y écrivait les belles pages qui y sont, et avait encore pour quelques -jours de corrections. Il y mettait la magnifique préface qui peut-être -domine le livre, et qui jeta tant de clartés dans la jeune littérature. -Un jour, au moment où Lucien s'asseyait à côté de Daniel, qui l'avait -attendu et dont la main était dans la sienne, il vit à la porte Étienne -Lousteau qui tournait le bec de cane. Lucien quitta brusquement la -main de Daniel, et dit au garçon qu'il voulait dîner à son ancienne -place auprès du comptoir. D'Arthez jeta sur Lucien un de ces regards -angéliques, où le pardon enveloppe le reproche, et qui tomba si -vivement dans le cœur tendre du poète qu'il reprit la main de Daniel -pour la lui serrer de nouveau. - -—Il s'agit pour moi d'une affaire importante, je vous en parlerai, lui -dit-il. - -Lucien était à sa place au moment où Lousteau prenait la sienne; -le premier, il salua, la conversation s'engagea bientôt, et fut si -vivement poussée entre eux, que Lucien alla chercher le manuscrit des -Marguerites pendant que Lousteau finissait de dîner. Il avait obtenu de -soumettre ses sonnets au journaliste, et comptait sur sa bienveillance -de parade pour avoir un éditeur ou pour entrer au journal. A son -retour, Lucien vit, dans le coin du restaurant, Daniel tristement -accoudé qui le regarda mélancoliquement; mais, dévoré par la misère -et poussé par l'ambition, il feignit de ne pas voir son frère du -Cénacle, et suivit Lousteau. Avant la chute du jour, le journaliste et -le néophyte allèrent s'asseoir sous les arbres dans cette partie du -Luxembourg qui de la grande allée de l'Observatoire conduit à la rue -de l'Ouest. Cette rue était alors un long bourbier, bordé de planches -et de marais où les maisons se trouvaient seulement vers la rue de -Vaugirard, et le passage était si peu fréquenté, qu'au moment où Paris -dîne, deux amants pouvaient s'y quereller et s'y donner les arrhes -d'un raccommodement sans crainte d'y être vus. Le seul trouble-fête -possible était le vétéran en faction à la petite grille de la rue de -l'Ouest, si le vénérable soldat s'avisait d'augmenter le nombre de -pas qui compose sa promenade monotone. Ce fut dans cette allée, sur -un banc de bois, entre deux tilleuls, qu'Étienne écouta les sonnets -choisis pour échantillons parmi les Marguerites. Étienne Lousteau, qui, -depuis deux ans d'apprentissage, avait le pied à l'étrier en qualité -de rédacteur, et qui comptait quelques amitiés parmi les célébrités de -cette époque, était un imposant personnage aux yeux de Lucien. Aussi, -tout en détortillant le manuscrit des Marguerites, le poète de province -jugea-t-il nécessaire de faire une sorte de préface. - -—Le sonnet, monsieur, est une des œuvres les plus difficiles de la -poésie. Ce petit poème a été généralement abandonné. Personne en France -n'a pu rivaliser Pétrarque, dont la langue, infiniment plus souple que -la nôtre, admet des jeux de pensée repoussés par notre _positivisme_ -(pardonnez-moi ce mot). Il m'a donc paru original de débuter par -un recueil de sonnets. Victor Hugo a pris l'ode, Canalis le poème, -Béranger la chanson, Casimir Delavigne la tragédie. - -—Êtes-vous classique ou romantique? lui demanda Lousteau. - -L'air étonné de Lucien dénotait une si complète ignorance de l'état des -choses dans la République des Lettres, que Lousteau jugea nécessaire de -l'éclairer. - -—Mon cher, vous arrivez au milieu d'une bataille acharnée, il faut -vous décider promptement. La littérature est partagée d'abord en -plusieurs zones; mais les sommités sont divisées en deux camps. Les -écrivains royalistes sont romantiques, les Libéraux sont classiques. -La divergence des opinions littéraires se joint à la divergence des -opinions politiques, et il s'ensuit une guerre à toutes armes, encre -à torrents, bons mots à fer aiguisé, calomnies pointues, sobriquets à -outrance, entre les gloires naissantes et les gloires déchues. Par une -singulière bizarrerie, les Royalistes romantiques demandent la liberté -littéraire et la révocation des lois qui donnent des formes convenues -à notre littérature; tandis que les Libéraux veulent maintenir les -unités, l'allure de l'alexandrin et les formes classiques. Les opinions -littéraires sont donc en désaccord, dans chaque camp, avec les opinions -politiques. Si vous êtes éclectique, vous n'aurez personne pour vous. -De quel côté vous rangez-vous? - -—Quels sont les plus forts? - -—Les journaux libéraux ont beaucoup plus d'abonnés que les journaux -royalistes et ministériels; néanmoins Lamartine et Victor Hugo percent, -quoique monarchiques et religieux, quoique protégés par la cour et -par le clergé.—Bah! des sonnets, c'est de la littérature d'avant -Boileau, dit Étienne en voyant Lucien effrayé d'avoir à choisir entre -deux bannières. Soyez romantique. Les romantiques se composent de -jeunes gens, et les classiques sont des perruques: les romantiques -l'emporteront. - -Le mot perruque était le dernier mot trouvé par le journalisme -romantique, qui en avait affublé les classiques. - -—LA PAQUERETTE! dit Lucien en choisissant le premier des deux sonnets -qui justifiaient le titre et servaient d'inauguration. - - Paquerettes des prés, vos couleurs assorties - Ne brillent pas toujours pour égayer les yeux; - Elles disent encor les plus chers de nos vœux - En un poème où l'homme apprend ses sympathies: - - Vos étamines d'or par de l'argent serties - Révèlent les trésors dont il fera ses dieux; - Et vos filets, où coule un sang mystérieux, - Ce que coûte un succès en douleurs ressenties! - - Est-ce pour être éclos le jour où du tombeau - Jésus, ressuscité sur un monde plus beau, - Fit pleuvoir des vertus en secouant ses ailes. - - Que l'automne revoit vos courts pétales blancs - Parlant à nos regards de plaisirs infidèles, - Ou pour nous rappeler la fleur de nos vingt ans? - -Lucien fut piqué de la parfaite immobilité de Lousteau pendant qu'il -écoutait ce sonnet; il ne connaissait pas encore la déconcertante -impassibilité que donne l'habitude de la critique, et qui distingue les -journalistes fatigués de prose, de drames et de vers. Le poète, habitué -à recevoir des applaudissements, dévora son désappointement; il lut le -sonnet préféré par madame de Bargeton et par quelques-uns de ses amis -du Cénacle. - -—Celui-ci lui arrachera peut-être un mot, pensa-t-il. - - -DEUXIÈME SONNET. - -LA MARGUERITE. - - Je suis la marguerite, et j'étais la plus belle - Des fleurs dont s'étoilait le gazon velouté. - Heureuse, on me cherchait pour ma seule beauté, - Et mes jours se flattaient d'une aurore éternelle. - - Hélas! malgré mes vœux, une vertu nouvelle - A versé sur mon front sa fatale clarté; - Le sort m'a condamnée au don de vérité, - Et je souffre et je meurs: la science est mortelle. - - Je n'ai plus de silence et n'ai plus de repos; - L'amour vient m'arracher l'avenir en deux mots, - Il déchire mon cœur pour y lire qu'on l'aime. - - Je suis la seule fleur qu'on jette sans regret: - On dépouille mon front de son blanc diadème, - Et l'on me foule aux pieds dès qu'on a mon secret. - -Quand il eut fini, le poète regarda son aristarque. Étienne Lousteau -contemplait les arbres de la pépinière. - -—Eh! bien? lui dit Lucien. - -—Eh! bien? mon cher, allez! Ne vous écouté-je pas? A Paris, écouter -sans mot dire est un éloge. - -—En avez-vous assez? dit Lucien. - -—Continuez, répondit assez brusquement le journaliste. - -Lucien lut le sonnet suivant; mais il le lut la mort au cœur, et le -sang-froid impénétrable de Lousteau lui glaça son débit. Plus avancé -dans la vie littéraire, il aurait su que, chez les auteurs, le silence -et la brusquerie en pareille circonstance trahissent la jalousie que -cause une belle œuvre, de même que leur admiration annonce le bonheur -inspiré par une œuvre médiocre qui rassure leur amour-propre. - - -TRENTIÈME SONNET. - -LE CAMÉLIA. - - Chaque fleur dit un mot du livre de nature: - La rose est à l'amour et fête la beauté, - La violette exhale une âme aimante et pure, - Et le lis resplendit de sa simplicité. - - Mais le camélia, monstre de la culture, - Rose sans ambroisie et lis sans majesté, - Semble s'épanouir, aux saisons de froidure, - Pour les ennuis coquets de la virginité. - - Cependant, au rebord des loges de théâtre, - J'aime à voir, évasant leurs pétales d'albâtre, - Couronne de pudeur, de blancs camélias - - Parmi les cheveux noirs des belles jeunes femmes - Qui savent inspirer un amour pur aux âmes, - Comme les marbres grecs du sculpteur Phidias. - -—Que pensez-vous de mes pauvres sonnets? demanda formellement Lucien. - -—Voulez-vous la vérité? dit Lousteau. - -—Je suis assez jeune pour l'aimer, et je veux trop réussir pour ne pas -l'entendre sans me fâcher, mais non sans désespoir, répondit Lucien. - -—Hé! bien, mon cher, les entortillages du premier annoncent une œuvre -faite à Angoulême et qui vous a sans doute trop coûté pour y renoncer; -le second et le troisième sentent déjà Paris; mais lisez-m'en un autre -encore? ajouta-t-il en faisant un geste qui parut charmant au grand -homme de province. - -Encouragé par cette demande, Lucien lut avec plus de confiance le -sonnet que préféraient d'Arthez et Bridau, peut-être à cause de sa -couleur. - - -CINQUANTIÈME SONNET. - -LA TULIPE. - - Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande; - Et telle est ma beauté que l'avare Flamand - Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant, - Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande. - - Mon air est féodal, et, comme une Yolande - Dans sa jupe à longs plis étoffée amplement, - Je porte des blasons peints sur mon vêtement; - Gueules fascé d'argent, or avec pourpre en bande; - - Le jardinier divin a filé de ses doigts - Les rayons du soleil et la pourpre des rois - Pour me faire une robe à trame douce et fine. - - Nulle fleur du jardin n'égale ma splendeur, - Mais la nature, hélas! n'a pas versé d'odeur - Dans mon calice fait comme un vase de Chine. - -—Eh! bien? dit Lucien après un moment de silence qui lui sembla d'une -longueur démesurée. - -—Mon cher, dit gravement Étienne Lousteau en voyant le bout des bottes -que Lucien avait apportées d'Angoulême et qu'il achevait d'user, je -vous engage à noircir vos bottes avec votre encre afin de ménager votre -cirage, à faire des curedents de vos plumes pour vous donner l'air -d'avoir dîné quand vous vous promenez, en sortant de chez Flicoteaux, -dans la belle allée de ce jardin, et à chercher une place quelconque. -Devenez petit-clerc d'huissier si vous avez du cœur, commis si vous -avez du plomb dans les reins, ou soldat si vous aimez la musique -militaire. Vous avez l'étoffe de trois poètes; mais, avant d'avoir -percé, vous avez six fois le temps de mourir de faim, si vous comptez -sur les produits de votre poésie pour vivre. Or, vos intentions sont, -d'après vos trop jeunes discours, de battre monnaie avec votre encrier. -Je ne juge pas votre poésie, elle est de beaucoup supérieure à toutes -les poésies qui encombrent les magasins de la librairie. Ces élégants -rossignols, vendus un peu plus cher que les autres à cause de leur -papier vélin, viennent presque tous s'abattre sur les rives de la -Seine, où vous pouvez aller étudier leurs chants, si vous voulez faire -un jour quelque pèlerinage instructif sur les quais de Paris, depuis -l'étalage du père Jérôme, au pont Notre-Dame, jusqu'au Pont-Royal. -Vous rencontrerez là tous les Essais poétiques, les Inspirations, les -Élévations, les Hymnes, les Chants, les Ballades, les Odes, enfin -toutes les couvées écloses depuis sept années, des muses couvertes de -poussière, éclaboussées par les fiacres, violées par tous les passants -qui veulent voir la vignette du titre. Vous ne connaissez personne, -vous n'avez d'accès dans aucun journal, vos Marguerites resteront -chastement pliées comme vous les tenez: elles n'écloront jamais au -soleil de la publicité dans la prairie des grandes marges, émaillée des -fleurons que prodigue l'illustre Dauriat, le libraire des célébrités, -le roi des Galeries-de-Bois. Mon pauvre enfant, je suis venu comme -vous le cœur plein d'illusions, poussé par l'amour de l'Art, porté -par d'invincibles élans vers la gloire: j'ai trouvé les réalités du -métier, les difficultés de la librairie et le positif de la misère. -Mon exaltation, maintenant concentrée, mon effervescence première me -cachaient le mécanisme du monde; il a fallu le voir, se cogner à tous -les rouages, heurter les pivots, me graisser aux huiles, entendre le -cliquetis des chaînes et des volants. Comme moi, vous allez savoir -que, sous toutes ces belles choses rêvées, s'agitent des hommes, des -passions et des nécessités. Vous vous mêlerez forcément à d'horribles -luttes, d'œuvre à œuvre, d'homme à homme, de parti à parti, où il -faut se battre systématiquement pour ne pas être abandonné par les -siens. Ces combats ignobles désenchantent l'âme, dépravent le cœur -et fatiguent en pure perte; car vos efforts servent souvent à faire -couronner un homme que vous haïssez, un talent secondaire présenté -malgré vous comme un génie. La vie littéraire a ses coulisses. Les -succès surpris ou mérités, voilà ce qu'applaudit le parterre; les -moyens, toujours hideux, les comparses enluminés, les claqueurs et les -garçons de service, voilà ce que recèlent les coulisses. Vous êtes -encore au parterre. Il en est temps, abdiquez avant de mettre un pied -sur la première marche du trône que se disputent tant d'ambitions, et -ne vous déshonorez pas comme je le fais pour vivre. (Une larme mouilla -les yeux d'Étienne Lousteau.) Savez-vous comment je vis? reprit-il -avec un accent de rage. Le peu d'argent que pouvait me donner ma -famille fut bientôt mangé. Je me trouvai sans ressource après avoir -fait recevoir une pièce au Théâtre-Français. Au Théâtre-Français, la -protection d'un prince ou d'un Premier Gentilhomme de la Chambre du -Roi ne suffit pas pour faire obtenir un tour de faveur: les comédiens -ne cèdent qu'à ceux qui menacent leur amour-propre. Si vous aviez -le pouvoir de faire dire que le jeune premier a un asthme, la jeune -première une fistule où vous voudrez, que la soubrette tue les mouches -au vol, vous seriez joué demain. Je ne sais pas si dans deux ans d'ici -je serai, moi qui vous parle, en état d'obtenir un semblable pouvoir: -il faut trop d'amis. Où, comment et par quoi gagner mon pain, fut une -question que je me suis faite en sentant les atteintes de la faim. -Après bien des tentatives, après avoir écrit un roman anonyme payé deux -cents francs par Doguereau, qui n'y a pas gagné grand'chose, il m'a -été prouvé que le journalisme seul pourrait me nourrir. Mais comment -entrer dans ces boutiques? Je ne vous raconterai pas mes démarches et -mes sollicitations inutiles, ni six mois passés à travailler comme -surnuméraire et à m'entendre dire que j'effarouchais l'abonné, quand au -contraire je l'apprivoisais. Passons sur ces avanies. Je rends compte -aujourd'hui des théâtres du boulevard, presque gratis, dans le journal -qui appartient à Finot, ce gros garçon qui déjeune encore deux ou -trois fois par mois au café Voltaire (mais vous n'y allez pas!). Finot -est rédacteur en chef. Je vis en vendant les billets que me donnent -les directeurs de ces théâtres pour solder ma sous-bienveillance au -journal, les livres que m'envoient les libraires et dont je dois -parler. Enfin je trafique, une fois Finot satisfait, des tributs en -nature qu'apportent les industries pour lesquels ou contre lesquels -il me permet de lancer des articles. L'_Eau carminative_, la _Pâte -des Sultanes_, l'_Huile céphalique_, la _Mixture brésilienne_ payent -un article goguenard vingt ou trente francs. Je suis forcé d'aboyer -après le libraire qui donne peu d'exemplaires au journal: le journal -en prend deux que vend Finot, il m'en faut deux à vendre. Publiât-il -un chef-d'œuvre, le libraire avare d'exemplaires est assommé. C'est -ignoble, mais je vis de ce métier, moi comme cent autres! Ne croyez pas -le monde politique beaucoup plus beau que ce monde littéraire: tout -dans ces deux mondes est corruption. Chaque homme y est ou corrupteur -ou corrompu. Quand il s'agit d'une entreprise de librairie un peu -considérable, le libraire me paye, de peur d'être attaqué. Aussi mes -revenus sont-ils en rapport avec les prospectus. Quand le Prospectus -sort en éruptions miliaires, l'argent entre à flots dans mon gousset, -je régale alors mes amis. Pas d'affaires en librairie, je dîne chez -Flicoteaux. Les actrices payent aussi les éloges, mais les plus habiles -payent les critiques, le silence est ce qu'elles redoutent le plus. -Aussi une critique, faite pour être rétorquée ailleurs, vaut-elle -mieux et se paye-t-elle plus cher qu'un éloge tout sec, oublié le -lendemain. La polémique, mon cher, est le piédestal des célébrités. -A ce métier de spadassin des idées et des réputations industrielles, -littéraires et dramatiques, je gagne cinquante écus par mois, je puis -vendre un roman cinq cents francs, et je commence à passer pour un -homme redoutable. Quand, au lieu de vivre chez Florine aux dépens d'un -droguiste qui se donne des airs de milord, je serai dans mes meubles, -que je passerai dans un grand journal où j'aurai un feuilleton, ce -jour-là, mon cher, Florine deviendra une grande actrice; quant à moi, -je ne sais pas alors ce que je puis devenir: ministre ou honnête homme, -tout est encore possible. (Il releva sa tête humiliée, jeta vers le -feuillage un regard de désespoir accusateur et terrible.) Et j'ai une -belle tragédie reçue! Et j'ai dans mes papiers un poème qui mourra! Et -j'étais bon! J'avais le cœur pur: j'ai pour maîtresse une actrice du -Panorama-Dramatique, moi qui rêvais de belles amours parmi les femmes -les plus distinguées du grand monde! Enfin, pour un exemplaire refusé -par le libraire à mon journal, je dis du mal d'un livre que je trouve -beau! - -Lucien, ému aux larmes, serra la main d'Étienne. - -—En dehors du monde littéraire, dit le journaliste en se levant et se -dirigeant vers la grande allée de l'Observatoire où les deux poètes se -promenèrent comme pour donner plus d'air à leurs poumons, il n'existe -pas une seule personne qui connaisse l'horrible odyssée par laquelle on -arrive à ce qu'il faut nommer, selon les talents, la vogue, la mode, -la réputation, la renommée, la célébrité, la faveur publique, ces -différents échelons qui mènent à la gloire, et qui ne la remplacent -jamais. Ce phénomène moral, si brillant, se compose de mille accidents -qui varient avec tant de rapidité, qu'il n'y a pas exemple de deux -hommes parvenus par une même voie. Canalis et Nathan sont deux faits -dissemblables et qui ne se renouvelleront pas. D'Arthez, qui s'éreinte -à travailler, deviendra célèbre par un autre hasard. Cette réputation -tant désirée est presque toujours une prostituée couronnée. Oui, pour -les basses œuvres de la littérature, elle représente la pauvre fille -qui gèle au coin des bornes; pour la littérature secondaire, c'est la -femme entretenue qui sort des mauvais lieux du journalisme et à qui je -sers de souteneur; pour la littérature heureuse, c'est la brillante -courtisane insolente, qui a des meubles, paye des contributions à -l'État, reçoit les grands seigneurs, les traite et les maltraite, a sa -livrée, sa voiture, et qui peut faire attendre ses créanciers altérés. -Ah! ceux pour qui elle est, pour moi jadis, pour vous aujourd'hui, un -ange aux ailes diaprées, revêtu de sa tunique blanche, montrant une -palme verte dans sa main, une flamboyante épée dans l'autre, tenant à -la fois de l'abstraction mythologique qui vit au fond d'un puits et de -la pauvre fille vertueuse exilée dans un faubourg, ne s'enrichissant -qu'aux clartés de la vertu par les efforts d'un noble courage, et -revolant aux cieux avec un caractère immaculé, quand elle ne décède -pas souillée, fouillée, violée, oubliée, dans le char des pauvres: ces -hommes à cervelle cerclée de bronze, aux cœurs encore chauds sous les -tombées de neige de l'expérience, ils sont rares dans le pays que vous -voyez à nos pieds, dit-il en montrant la grande ville qui fumait au -déclin du jour. - -Une vision du Cénacle passa rapidement aux yeux de Lucien et l'émut, -mais il fut entraîné par Lousteau qui continua son effroyable -lamentation. - -—Ils sont rares et clair-semés dans cette cuve en fermentation, rares -comme les vrais amants dans le monde amoureux, rares comme les fortunes -honnêtes dans le monde financier, rares comme un homme pur dans le -journalisme. L'expérience du premier qui m'a dit ce que je vous dis a -été perdue, comme la mienne sera sans doute inutile pour vous. Toujours -la même ardeur précipite chaque année, de la province ici, un nombre -égal, pour ne pas dire croissant, d'ambitions imberbes qui s'élancent -la tête haute, le cœur altier, à l'assaut de la Mode, cette espèce -de princesse Tourandocte des Mille et Un jours pour qui chacun veut -être le prince Calaf! Mais aucun ne devine l'énigme. Tous tombent dans -la fosse du malheur, dans la boue du journal, dans les marais de la -librairie. Ils glanent, ces mendiants, des articles biographiques, des -tartines, des faits-Paris aux journaux, ou des livres commandés par -de logiques marchands de papier noirci qui préfèrent une bêtise qui -s'enlève en quinze jours à un chef-d'œuvre qui veut du temps pour se -vendre. Ces chenilles, écrasées avant d'être papillons, vivent de honte -et d'infamie, prêtes à mordre un talent naissant, sur l'ordre d'un -pacha du Constitutionnel, de la Quotidienne, des Débats, au signal des -libraires, à la prière d'un camarade jaloux, souvent pour un dîner. -Ceux qui surmontent les obstacles oublient les misères de leur début. -Moi qui vous parle, j'ai fait pendant six mois des articles où j'ai -mis la fleur de mon esprit pour un misérable qui les disait de lui, qui -sur ces échantillons a passé rédacteur d'un feuilleton: il ne m'a pas -pris pour collaborateur, il ne m'a pas même donné cent sous, je suis -forcé de lui tendre la main et de lui serrer la sienne. - -—Et pourquoi? dit fièrement Lucien. - -—Je puis avoir besoin de mettre dix lignes dans son feuilleton, -répondit froidement Lousteau. Enfin, mon cher, travailler n'est pas le -secret de la fortune en littérature, il s'agit d'exploiter le travail -d'autrui. Les propriétaires de journaux sont des entrepreneurs, nous -sommes des maçons. Aussi plus un homme est médiocre, plus promptement -arrive-t-il; il peut avaler des crapauds vivants, se résigner à tout, -flatter les petites passions basses des sultans littéraires, comme un -nouveau-venu de Limoges, Hector Merlin, qui fait déjà de la politique -dans un journal du centre droit, et qui travaille à notre petit -journal: je lui ai vu ramasser le chapeau tombé d'un rédacteur en chef. -En n'offusquant personne, ce garçon-là passera entre les ambitions -rivales pendant qu'elles se battront. Vous me faites pitié. Je me vois -en vous comme j'étais, et je suis sûr que vous serez, dans un ou deux -ans, comme je suis. Vous croirez à quelque jalousie secrète, à quelque -intérêt personnel dans ces conseils amers; mais ils sont dictés par le -désespoir du damné qui ne peut plus quitter l'Enfer. Personne n'ose -dire ce que je vous crie avec la douleur de l'homme atteint au cœur et -comme un autre Job sur le fumier: Voici mes ulcères! - -—Lutter sur ce champ ou ailleurs, je dois lutter, dit Lucien. - -—Sachez-le donc! reprit Lousteau, cette lutte sera sans trêve si -vous avez du talent, car votre meilleure chance serait de n'en pas -avoir. L'austérité de votre conscience aujourd'hui pure fléchira -devant ceux à qui vous verrez votre succès entre les mains; qui, d'un -mot, peuvent vous donner la vie et qui ne voudront pas le dire: car, -croyez-moi, l'écrivain à la mode est plus insolent, plus dur envers les -nouveaux-venus que ne l'est le plus brutal libraire. Où le libraire -ne voit qu'une perte, l'auteur redoute un rival: l'un vous éconduit, -l'autre vous écrase. Pour faire de belles œuvres, mon pauvre enfant, -vous puiserez à pleines plumées d'encre dans votre cœur la tendresse, -la séve, l'énergie, et vous l'étalerez en passions, en sentiments, en -phrases! Oui, vous écrirez au lieu d'agir, vous chanterez au lieu de -combattre, vous aimerez, vous haïrez, vous vivrez dans vos livres; -mais quand vous aurez réservé vos richesses pour votre style, votre -or, votre pourpre pour vos personnages, que vous vous promènerez en -guenilles dans les rues de Paris, heureux d'avoir lancé, en rivalisant -avec l'État Civil, un être nommé Adolphe, Corinne, Clarisse, René, -que vous aurez gâté votre vie et votre estomac pour donner la vie à -cette création, vous la verrez calomniée, trahie, vendue, déportée -dans les lagunes de l'oubli par les journalistes, ensevelie par vos -meilleurs amis. Pourrez-vous attendre le jour où votre créature -s'élancera réveillée par qui? quand? comment? Il existe un magnifique -livre, le _pianto_ de l'incrédulité, Obermann, qui se promène solitaire -dans le désert des magasins, et que dès lors les libraires appellent -ironiquement un rossignol: quand Pâques arrivera-t-il pour lui? -personne ne le sait! Avant tout, essayez de trouver un libraire assez -osé pour imprimer les Marguerites? Il ne s'agit pas de vous les faire -payer, mais de les imprimer. Vous verrez alors des scènes curieuses. - -Cette rude tirade, prononcée avec les accents divers des passions -qu'elle exprimait, tomba comme une avalanche de neige dans le cœur -de Lucien et y mit un froid glacial. Il demeura debout et silencieux -pendant un moment. Enfin, son cœur, comme stimulé par l'horrible poésie -des difficultés, éclata. Lucien serra la main de Lousteau, et lui -cria:—Je triompherai! - -—Bon! dit le journaliste, encore un chrétien qui descend dans l'arène -pour se livrer aux bêtes. Mon cher, il y a ce soir une première -représentation au Panorama-Dramatique, elle ne commencera qu'à huit -heures, il est six heures, allez mettre votre meilleur habit, enfin -soyez convenable. Venez me prendre. Je demeure rue de La Harpe, -au-dessus du café Servel, au quatrième étage. Nous passerons chez -Dauriat d'abord. Vous persistez, n'est-ce pas? Eh! bien, je vous ferai -connaître ce soir un des rois de la librairie et quelques journalistes. -Après le spectacle, nous souperons chez ma maîtresse avec des amis, car -notre dîner ne peut pas compter pour un repas. Vous y trouverez Finot, -le rédacteur en chef et le propriétaire de mon journal. Vous savez le -mot de Minette du Vaudeville: _Le temps est un grand maigre_? eh! bien, -pour nous le hasard est aussi un grand maigre, il faut le tenter. - -—Je n'oublierai jamais cette journée, dit Lucien. - -—Munissez-vous de votre manuscrit, et soyez en tenue, moins à cause de -Florine que du libraire. - -La bonhomie de camarade, qui succédait au cri violent du poète peignant -la guerre littéraire, toucha Lucien tout aussi vivement qu'il l'avait -été naguère à la même place par la parole grave et religieuse de -d'Arthez. Animé par la perspective d'une lutte immédiate entre les -hommes et lui, l'inexpérimenté jeune homme ne soupçonna point la -réalité des malheurs moraux que lui dénonçait le journaliste. Il ne -se savait pas placé entre deux voies distinctes, entre deux systèmes -représentés par le Cénacle et par le Journalisme, dont l'un était long, -honorable, sûr; l'autre semé d'écueils et périlleux, plein de ruisseaux -fangeux où devait se crotter sa conscience. Son caractère le portait -à prendre le chemin le plus court, en apparence le plus agréable, à -saisir les moyens décisifs et rapides. Il ne vit en ce moment aucune -différence entre la noble amitié de d'Arthez et la facile camaraderie -de Lousteau. Cet esprit mobile aperçut dans le Journal une arme à sa -portée, il se sentait habile à la manier, il la voulut prendre. Ébloui -par les offres de son nouvel ami dont la main frappa la sienne avec -un laisser-aller qui lui parut gracieux, pouvait-il savoir que, dans -l'armée de la Presse, chacun a besoin d'amis, comme les généraux ont -besoin de soldats! Lousteau, lui voyant de la résolution, le racolait -en espérant se l'attacher. Le journaliste en était à son premier ami, -comme Lucien à son premier protecteur: l'un voulait passer caporal, -l'autre voulait être soldat. - -Lucien revint joyeusement à son hôtel, où il fit une toilette aussi -soignée que le jour néfaste où il avait voulu se produire dans la loge -de la marquise d'Espard à l'Opéra. Mais déjà ses habits lui allaient -mieux, il se les était appropriés. Il mit son beau pantalon collant -de couleur claire, de jolies bottes à glands qui lui avaient coûté -quarante francs, et son habit de bal. Ses abondants et fins cheveux -blonds, il les fit friser, parfumer, ruisseler en boucles brillantes. -Son front se para d'une audace puisée dans le sentiment de sa valeur -et de son avenir. Ses mains de femme furent soignées, leurs ongles en -amande devinrent nets et rosés. Sur son col de satin noir, les blanches -rondeurs de son menton étincelèrent. Jamais un plus joli jeune homme ne -descendit la montagne du pays latin. Lucien était beau comme un dieu -grec. Il prit un fiacre, et fut à sept heures moins un quart à la porte -de la maison du café Servel. La portière l'invita à grimper quatre -étages en lui donnant des notions topographiques assez compliquées. -Armé de ces renseignements, il trouva, non sans peine, une porte -ouverte au bout d'un long corridor obscur, et reconnut la chambre -classique du quartier latin. La misère des jeunes gens le poursuivait -là comme rue de Cluny, chez d'Arthez, chez Chrestien, partout! Mais, -partout, elle se recommande par l'empreinte que lui donne le caractère -du patient. Là cette misère était sinistre. Un lit en noyer, sans -rideaux, au bas duquel grimaçait un méchant tapis d'occasion; aux -fenêtres, des rideaux jaunis par la fumée d'une cheminée qui n'allait -pas et par celle du cigare; sur la cheminée, une lampe Carcel donnée -par Florine et encore échappée au Mont-de-Piété; puis, une commode -d'acajou terni, une table chargée de papiers, deux ou trois plumes -ébouriffées là-dessus, pas d'autres livres que ceux apportés la veille -ou pendant la journée: tel était le mobilier de cette chambre dénuée -d'objets de valeur, mais qui offrait un ignoble assemblage de mauvaises -bottes bâillant dans un coin, de vieilles chaussettes à l'état de -dentelle; dans un autre, des cigares écrasés, des mouchoirs sales, des -chemises en deux volumes, des cravates à trois éditions. C'était enfin -un bivouac littéraire meublé de choses négatives et de la plus étrange -nudité qui se puisse imaginer. Sur la table de nuit, chargée des livres -lus pendant la matinée, brillait le rouleau rouge de Fumade. Sur le -manteau de la cheminée erraient un rasoir, une paire de pistolets, -une boîte à cigares. Dans un panneau, Lucien vit des fleurets croisés -sous un masque. Trois chaises et deux fauteuils, à peine dignes du -plus méchant hôtel garni de cette rue, complétaient cet ameublement. -Cette chambre, à la fois sale et triste, annonçait une vie sans repos -et sans dignité: on y dormait, on y travaillait à la hâte, elle était -habitée par force, on éprouvait le besoin de la quitter. Quelle -différence entre ce désordre cynique et la propre, la décente misère de -d'Arthez?... Ce conseil enveloppé dans un souvenir, Lucien ne l'écouta -pas, car Étienne lui fit une plaisanterie pour masquer le nu du Vice. - -—Voilà mon chenil, ma grande représentation est rue de Bondy, dans le -nouvel appartement que notre droguiste a meublé pour Florine, et que -nous inaugurons ce soir. - -Étienne Lousteau avait un pantalon noir, des bottes bien cirées, un -habit boutonné jusqu'au cou; sa chemise, que Florine devait sans doute -lui changer, était cachée par un col de velours, et il brossait son -chapeau pour lui donner l'apparence du neuf. - -—Partons, dit Lucien. - -—Pas encore, j'attends un libraire pour avoir de la monnaie, on jouera -peut-être. Je n'ai pas un liard; et, d'ailleurs, il me faut des gants. - -En ce moment les deux nouveaux amis entendirent les pas d'un homme dans -le corridor. - -—C'est lui, dit Lousteau. Vous allez voir, mon cher, la tournure -que prend la Providence quand elle se manifeste aux poètes. Avant -de contempler dans sa gloire Dauriat le libraire fashionable, vous -aurez vu le libraire du quai des Augustins, le libraire escompteur, -le marchand de ferraille littéraire, le Normand ex-vendeur de salade. -Arrivez donc, vieux Tartare? cria Lousteau. - -—Me voilà, dit une voix fêlée comme celle d'une cloche cassée. - -—Avec de l'argent? - -—De l'argent? il n'y en a plus en librairie, répondit un jeune homme -qui entra en regardant Lucien d'un air curieux. - -—Vous me devez cinquante francs d'abord, reprit Lousteau. Puis voici -deux exemplaires d'un Voyage en Égypte qu'on dit une merveille, il -y foisonne des gravures, il se vendra: Finot a été payé pour deux -articles que je dois faire. _Item_, deux des derniers romans de Victor -Ducange, un auteur illustre au Marais. _Item_, deux exemplaires du -second ouvrage d'un commençant, Paul de Kock, qui travaille dans le -même genre. _Item_, deux d'Yseult de Dôle, un joli ouvrage de province. -En tout cent francs, au prix fort. Ainsi vous me devez cent francs, mon -petit Barbet. - -Barbet regarda les livres en en examinant les tranches et les -couvertures avec soin. - -—Oh! ils sont dans un état parfait de conservation, s'écria Lousteau. -Le Voyage n'est pas coupé, ni le Paul de Kock, ni le Ducange, ni -celui-là sur la cheminée, _Considérations sur la symbolique_, je vous -l'abandonne, le mythe est si ennuyeux, que je le donne pour ne pas en -voir sortir des milliers de mites. - -—Eh! bien, dit Lucien, comment ferez-vous vos articles? - -Barbet jeta sur Lucien un regard de profond étonnement, et reporta ses -yeux sur Étienne en ricanant:—On voit que monsieur n'a pas le malheur -d'être homme de lettres. - -—Non, Barbet, non. Monsieur est un poète, un grand poète qui enfoncera -Canalis, Béranger et Delavigne. Il ira loin, à moins qu'il ne se jette -à l'eau, encore irait-il jusqu'à Saint-Cloud. - -—Si j'avais un conseil à donner à monsieur, dit Barbet, ce serait de -laisser les vers et de se mettre à la prose. On ne veut plus de vers -sur le quai. - -Barbet avait une méchante redingote boutonnée par un seul bouton, -son col était gras, il gardait son chapeau sur la tête, il portait -des souliers, son gilet entr'ouvert laissait voir une bonne grosse -chemise de toile forte. Sa figure ronde, percée de deux yeux avides, -ne manquait pas de bonhomie; mais il avait dans le regard l'inquiétude -vague des gens habitués à s'entendre demander de l'argent et qui en -ont. Il paraissait rond et facile, tant sa finesse était cotonnée -d'embonpoint. Après avoir été commis, il avait pris depuis deux ans -une misérable petite boutique sur le quai, d'où il s'élançait chez -les journalistes, chez les auteurs, chez les imprimeurs, y achetant à -bas pris les livres qui leur étaient donnés, et gagnant ainsi quelque -dix ou vingt francs par jour. Riche de ses économies, il flairait les -besoins de chacun, il espionnait quelque bonne affaire, il escomptait -au taux de quinze ou vingt pour cent, chez les auteurs gênés, les -effets des libraires auxquels il allait le lendemain acheter, à prix -débattus au comptant, quelques bons livres demandés; puis il leur -rendait leurs propres effets au lieu d'argent. Il avait fait ses -études, et son instruction lui servait à éviter soigneusement la poésie -et les romans modernes. Il affectionnait les petites entreprises, -les livres d'utilité dont l'entière propriété coûtait mille francs -et qu'il pouvait exploiter à son gré, tels que l'_Histoire de France -mise à la portée des enfants_, la _Tenue des livres en vingt leçons_, -la _Botanique des jeunes filles_. Il avait laissé échapper déjà deux -ou trois bons livres, après avoir fait revenir vingt fois les auteurs -chez lui, sans se décider à leur acheter leur manuscrit. Quand on lui -reprochait sa couardise, il montrait la relation d'un fameux procès -dont le manuscrit, pris dans les journaux, ne lui coûtait rien, et lui -avait rapporté deux ou trois mille francs. - -Barbet était le libraire trembleur, qui vit de noix et de pain, qui -souscrit peu de billets, qui grappille sur les factures, les réduit, -colporte lui-même ses livres on ne sait où, mais qui les place et se -les fait payer. Il était la terreur des imprimeurs, qui ne savaient -comment le prendre: il les payait sous escompte et rognait leurs -factures en devinant des besoins urgents; puis il ne se servait plus de -ceux qu'il avait étrillés, en craignant quelque piége. - -—Hé! bien, continuons-nous nos affaires? dit Lousteau. - -—Eh! mon petit, dit familièrement Barbet, j'ai dans ma boutique six -mille volumes à vendre. Or, selon le mot d'un vieux libraire, les -_livres_ ne sont pas des _francs_. La librairie va mal. - -—Si vous alliez dans sa boutique, mon cher Lucien, dit Étienne, vous -trouveriez sur un comptoir en bois de chêne, qui vient de la vente -après faillite de quelque marchand de vin, une chandelle non mouchée, -elle se consume alors moins vite. A peine éclairé par cette lueur -anonyme, vous apercevriez des casiers vides. Pour garder ce néant, un -petit garçon en veste bleue souffle dans ses doigts, bat la semelle, ou -se brasse comme un cocher de fiacre sur son siége. Regardez! pas plus -de livres que je n'en ai ici. Personne ne peut deviner le commerce qui -se fait là. - -—Voici un billet de cent francs à trois mois, dit Barbet qui ne put -s'empêcher de sourire en sortant un papier timbré de sa poche, et -j'emporterai vos bouquins. Voyez-vous, je ne peux plus donner d'argent -comptant, les ventes sont trop difficiles. J'ai pensé que vous aviez -besoin de moi, j'étais sans le sou, j'ai souscrit un effet pour vous -obliger, car je n'aime pas à donner ma signature. - -—Ainsi, vous voulez encore mon estime et des remercîments? dit Lousteau. - -—Quoiqu'on ne paye pas ses billets avec des sentiments, je les -accepterai tout de même, répondit Barbet. - -—Mais il me faut des gants, et les parfumeurs auront la lâcheté de -refuser votre papier, dit Lousteau. Tenez, voilà une superbe gravure, -là, dans le premier tiroir de la commode, elle vaut quatre-vingts -francs, elle est avant la lettre et après l'article, car j'en ai fait -un assez bouffon. Il y avait à mordre sur Hippocrate refusant les -présents d'Artaxerxès. Hein! cette belle planche convient à tous les -médecins qui refusent les dons exagérés des satrapes parisiens. Vous -trouverez encore sous la gravure une trentaine de romances. Allons, -prenez le tout, et donnez-moi quarante francs. - -—Quarante francs! dit le libraire en jetant un cri de poule effrayée, -tout au plus vingt. Encore puis-je les perdre, ajouta Barbet. - -—Où sont les vingt francs? dit Lousteau. - -—Ma foi, je ne sais pas si je les ai, dit Barbet en se fouillant. Les -voilà. Vous me dépouillez, vous avez sur moi un ascendant... - -—Allons, partons, dit Lousteau qui prit le manuscrit de Lucien et fit -un trait à l'encre sous la corde. - -—Avez-vous encore quelque chose? demanda Barbet. - -—Rien, mon petit Shylock. Je te ferai faire une affaire excellente (où -tu perdras mille écus, pour t'apprendre à me voler ainsi), dit à voix -basse Étienne à Lucien. - -—Et vos articles? dit Lucien en roulant vers le Palais-Royal. - -—Bah! vous ne savez pas comment cela se bâcle. Quant au voyage en -Égypte, j'ai ouvert le livre et lu des endroits çà et là sans le -couper, j'y ai découvert onze fautes de français. Je ferai une colonne -en disant que si l'auteur a appris le langage des canards gravés sur -les cailloux égyptiens appelés des obélisques, il ne connaît pas sa -langue, et je le lui prouverai. Je dirai qu'au lieu de nous parler -d'histoire naturelle et d'antiquités, il aurait dû ne s'occuper que -de l'avenir de l'Égypte, du progrès de la civilisation, des moyens de -rallier l'Égypte à la France, qui, après l'avoir conquise et perdue, -peut se l'attacher encore par l'ascendant moral. Là-dessus une tartine -patriotique, le tout entrelardé de tirades sur Marseille, sur le -Levant, sur notre commerce. - -—Mais s'il avait fait cela, que diriez-vous? - -—Hé! bien, je dirais qu'au lieu de nous ennuyer de politique, il aurait -dû s'occuper de l'Art, nous peindre le pays sous son côté pittoresque -et territorial. Le critique se lamente alors. La politique, dit-il, -nous déborde, elle nous ennuie, on la trouve partout. Je regretterais -ces charmants voyages où l'on nous expliquait les difficultés de la -navigation, le charme des débouquements, les délices du passage de la -Ligne, enfin ce qu'ont besoin de savoir ceux qui ne voyageront jamais. -Tout en les approuvant, on se moque des voyageurs qui célèbrent comme -de grands événements un oiseau qui passe, un poisson volant, une pêche, -les points géographiques relevés, les bas-fonds reconnus. On redemande -ces choses scientifiques parfaitement inintelligibles, qui fascinent -comme tout ce qui est profond, mystérieux, incompréhensible. L'abonné -rit, il est servi. Quant aux romans, Florine est la plus grande -liseuse de romans qu'il y ait au monde, elle m'en fait l'analyse, et -je broche mon article d'après son opinion. Quand elle a été ennuyée -par ce qu'elle nomme les _phrases d'auteur_, je prends le livre en -considération, et fais redemander un exemplaire au libraire qui -l'envoie, enchanté d'avoir un article favorable. - -—Bon Dieu! mais la critique, la sainte critique! dit Lucien imbu des -doctrines de son Cénacle. - -—Mon cher, dit Lousteau, la critique est une brosse qui ne peut -pas s'employer sur les étoffes légères, où elle emporterait tout. -Écoutez, laissons là le métier. Voyez-vous cette marque? lui dit-il -en lui montrant le manuscrit des Marguerites. J'ai uni par un peu -d'encre votre corde au papier. Si Dauriat lit votre manuscrit, il lui -sera certes impossible de remettre la corde exactement. Ainsi votre -manuscrit est comme scellé. Ceci n'est pas inutile pour l'expérience -que vous voulez faire. Encore, remarquez que vous n'arriverez pas, seul -et sans parrain, dans cette boutique, comme ces petits jeunes gens -qui se présentent chez dix libraires avant d'en trouver un qui leur -présente une chaise... - -Lucien avait éprouvé déjà la vérité de ce détail. Lousteau paya le -fiacre en lui donnant trois francs, au grand ébahissement de Lucien -surpris de la prodigalité qui succédait à tant de misère. Puis les deux -amis entrèrent dans les Galeries-de-Bois, où trônait alors la Librairie -dite de Nouveautés. - -A cette époque, les Galeries-de-Bois constituaient une des curiosités -parisiennes les plus illustres. Il n'est pas inutile de peindre -ce bazar ignoble; car, pendant trente-six ans, il a joué dans la -vie parisienne un si grand rôle, qu'il est peu d'hommes âgés de -quarante ans à qui cette description incroyable pour les jeunes -gens, ne fasse encore plaisir. En place de la froide, haute et large -galerie d'Orléans, espèce de serre sans fleurs, se trouvaient des -baraques, ou, pour être plus exact, des huttes en planches, assez -mal couvertes, petites, mal éclairées sur la cour et sur le jardin -par des jours de souffrance appelés croisées, mais qui ressemblaient -aux plus sales ouvertures des guinguettes hors barrière. Une triple -rangée de boutiques y formait deux galeries, hautes d'environ douze -pieds. Les boutiques sises au milieu donnaient sur les deux galeries -dont l'atmosphère leur livrait un air méphitique, et dont la toiture -laissait passer peu de jour à travers des vitres toujours sales. Ces -alvéoles avaient acquis un tel prix par suite de l'affluence du monde, -que malgré l'étroitesse de certaines, à peine large de six pieds et -longues de huit à dix, leur location coûtait mille écus. Les boutiques -éclairées sur le jardin et sur la cour étaient protégées par de petits -treillages verts, peut-être pour empêcher la foule de démolir, par -son contact, les murs en mauvais plâtras qui formaient le derrière -des magasins. Là donc se trouvait un espace de deux ou trois pieds où -végétaient les produits les plus bizarres d'une botanique inconnue à la -science, mêlés à ceux de diverses industries non moins florissantes. -Une maculature coiffait un rosier, en sorte que les fleurs de -rhétorique étaient embaumées par les fleurs avortées de ce jardin mal -soigné, mais fétidement arrosé. Des rubans de toutes les couleurs ou -des prospectus fleurissaient dans les feuillages. Les débris de modes -étouffaient la végétation: vous trouviez un nœud de rubans sur une -touffe de verdure, et vous étiez déçu dans vos idées sur la fleur que -vous veniez admirer en apercevant une coque de satin qui figurait un -dahlia. Du côté de la cour, comme du côté du jardin, l'aspect de ce -palais fantasque offrait tout ce que la saleté parisienne a produit de -plus bizarre: des badigeonnages lavés, des plâtras refaits, de vieilles -peintures, des écriteaux fantastiques. Enfin le public parisien -salissait énormément les treillages verts, soit sur le jardin, soit -sur la cour. Ainsi, des deux côtés, une bordure infâme et nauséabonde -semblait défendre l'approche des Galeries aux gens délicats; mais -les gens délicats ne reculaient pas plus devant ces horribles choses -que les princes des contes de fées ne reculent devant les dragons -et les obstacles interposés par un mauvais génie entre eux et les -princesses. Ces Galeries étaient comme aujourd'hui percées au milieu -par un passage, et comme aujourd'hui l'on y pénétrait encore par les -deux péristyles actuels commencés avant la Révolution et abandonnés -faute d'argent. La belle galerie de pierre qui mène au Théâtre-Français -formait alors un passage étroit d'une hauteur démesurée et si mal -couvert qu'il y pleuvait souvent. On la nommait Galerie-Vitrée, pour -la distinguer des Galeries-de-Bois. Les toitures de ces bouges étaient -toutes d'ailleurs en si mauvais état, que la Maison d'Orléans eut un -procès avec un célèbre marchand de cachemires et d'étoffes qui, pendant -une nuit, trouva des marchandises avariées pour une somme considérable. -Le marchand eut gain de cause. Une double toile goudronnée servait -de couverture en quelques endroits. Le sol de la Galerie-Vitrée, où -Chevet commença sa fortune, et celui des Galeries-de-Bois étaient le -sol naturel de Paris, augmenté du sol factice amené par les bottes et -les souliers des passants. En tout temps, les pieds heurtaient des -montagnes et des vallées de boue durcie, incessamment balayées par les -marchands, et qui demandaient aux nouveaux-venus une certaine habitude -pour y marcher. - -Ce sinistre amas de crottes, ces vitrages encrassés par la pluie et par -la poussière, ces huttes plates et couvertes de haillons au dehors, -la saleté des murailles commencées, cet ensemble de choses qui tenait -du camp des Bohémiens, des baraques d'une foire, des constructions -provisoires avec lesquelles on entoure à Paris les monuments qu'on -ne bâtit pas, cette physionomie grimaçante allait admirablement aux -différents commerces qui grouillaient sous ce hangar impudique, -effronté, plein de gazouillements et d'une gaieté folle, où, depuis -la Révolution de 1789 jusqu'à la Révolution de 1830, il s'est fait -d'immenses affaires. Pendant vingt années, la Bourse s'est tenue en -face, au rez-de-chaussée du Palais. Ainsi, l'opinion publique, les -réputations se faisaient et se défaisaient là, aussi bien que les -affaires politiques et financières. On se donnait rendez-vous dans -ces galeries avant et après la Bourse. Le Paris des banquiers et des -commerçants encombrait souvent la cour du Palais-Royal, et refluait -sous ces abris par les temps de pluie. La nature de ce bâtiment, surgi -sur ce point on ne sait comment, le rendait d'une étrange sonorité. -Les éclats de rire y foisonnaient. Il n'arrivait pas une querelle à -un bout qu'on ne sût à l'autre de quoi il s'agissait. Il n'y avait là -que des libraires, de la poésie, de la politique et de la prose, des -marchandes de modes, enfin des filles de joie qui venaient seulement -le soir. Là fleurissaient les nouvelles et les livres, les jeunes -et les vieilles gloires, les conspirations de la Tribune et les -mensonges de la Librairie. Là se vendaient les nouveautés au public, -qui s'obstinait à ne les acheter que là. Là, se sont vendus dans une -seule soirée plusieurs milliers de tel ou tel pamphlet de Paul-Louis -Courier, ou des _Aventures de la fille d'un roi_. A l'époque où -Lucien s'y produisait, quelques boutiques avaient des devantures, -des vitrages assez élégants; mais ces boutiques appartenaient aux -rangées donnant sur le jardin ou sur la cour. Jusqu'au jour où périt -cette étrange colonie sous le marteau de l'architecte Fontaine, les -boutiques sises entre les deux galeries furent entièrement ouvertes, -soutenues par des piliers comme les boutiques des foires de province, -et l'œil plongeait sur les deux galeries à travers les marchandises -ou les portes vitrées. Comme il était impossible d'y avoir du feu, -les marchands n'avaient que des chaufferettes et faisaient eux-mêmes -la police du feu, car une imprudence pouvait enflammer en un quart -d'heure cette république de planches desséchées par le soleil et -comme enflammées déjà par la prostitution, encombrées de gaze, de -mousseline, de papiers, quelquefois ventilées par des courants d'airs. -Les boutiques de modistes étaient pleines de chapeaux inconcevables, -qui semblaient être là moins pour la vente que pour l'étalage, tous -accrochés par centaines à des broches de fer terminées en champignon, -et pavoisant les galeries de leurs mille couleurs. Pendant vingt ans, -tous les promeneurs se sont demandé sur quelles têtes ces chapeaux -poudreux achevaient leur carrière. Des ouvrières généralement laides, -mais égrillardes, raccrochaient les femmes par des paroles astucieuses, -suivant la coutume et avec le langage de la Halle. Une grisette dont la -langue était aussi déliée que ses yeux étaient actifs, se tenait sur -un tabouret et harcelait les passants:—Achetez-vous un joli chapeau, -madame?—Laissez-moi donc vous vendre quelque chose, monsieur? Leur -vocabulaire fécond et pittoresque était varié par les inflexions de -voix, par des regards et par des critiques sur les passants. Les -libraires et les marchandes de modes vivaient en bonne intelligence. -Dans le passage nommé si fastueusement la Galerie-Vitrée, se trouvaient -les commerces les plus singuliers. Là s'établissaient les ventriloques, -les charlatans de toute espèce, les spectacles où l'on ne voit rien -et ceux où l'on vous montre le monde entier. Là s'est établi pour la -première fois un homme qui a gagné sept ou huit cent mille francs à -parcourir les foires. Il avait pour enseigne un soleil tournant dans -un cadre noir, autour duquel éclataient ces mots écrits en rouge: _Ici -l'homme voit ce que Dieu ne saurait voir. Prix: deux sous._ L'aboyeur -ne vous admettait jamais seul, ni jamais plus de deux. Une fois entré, -vous vous trouviez nez à nez avec une grande glace. Tout à coup une -voix, qui eût épouvanté Hoffmann le Berlinois, partait comme une -mécanique dont le ressort est poussé. «Vous voyez là, messieurs, ce -que dans toute l'éternité Dieu ne saurait voir, c'est-à-dire votre -semblable. Dieu n'a pas son semblable!» Vous vous en alliez honteux -sans oser avouer votre stupidité. De toutes les petites portes -partaient des voix semblables qui vous vantaient des Cosmoramas, des -vues de Constantinople, des spectacles de marionnettes, des automates -qui jouaient aux échecs, des chiens qui distinguaient la plus belle -femme de la société. Le ventriloque Fitz-James a fleuri là dans le café -Borel avant d'aller mourir à Montmartre, mêlé aux élèves de l'École -Polytechnique. Il y avait des fruitières et des marchandes de bouquets, -un fameux tailleur dont les broderies militaires reluisaient le soir -comme des soleils. Le matin, jusqu'à deux heures après midi, les -Galeries-de-Bois étaient muettes, sombres et désertes. Les marchands -y causaient comme chez eux. Le rendez-vous que s'y est donné la -population parisienne ne commençait que vers trois heures, à l'heure -de la Bourse. Dès que la foule venait, il se pratiquait des lectures -gratuites à l'étalage des libraires par les jeunes gens affamés de -littérature et dénués d'argent. Les commis chargés de veiller sur les -livres exposés laissaient charitablement les pauvres gens tournant les -pages. Quand il s'agissait d'un in-12 de deux cents pages comme Smarra, -Pierre Schlémilh, Jean Sbogar, Jocko, en deux séances il était dévoré. -En ce temps-là les cabinets de lecture n'existaient pas, il fallait -acheter un livre pour le lire; aussi les romans se vendaient-ils alors -à des nombres qui paraîtraient fabuleux aujourd'hui. Il y avait donc -je ne sais quoi de français dans cette aumône faite à l'intelligence -jeune, avide et pauvre. La poésie de ce terrible bazar éclatait à la -tombée du jour. De toutes rues adjacentes allaient et venaient un -grand nombre de filles qui pouvaient s'y promener sans rétribution. -De tous les points de Paris, une fille de joie accourait _faire -son Palais_. Les Galeries-de-Pierre appartenaient à des maisons -privilégiées qui payaient le droit d'exposer des créatures habillées -comme des princesses, entre telle ou telle arcade, et à la place -correspondante dans le jardin; tandis que les Galeries-de-Bois étaient -pour la prostitution un terrain public, le Palais par excellence, mot -qui signifiait alors le temple de la prostitution. Une femme pouvait -y venir, en sortir accompagnée de sa proie, et l'emmener où bon lui -semblait. Ces femmes attiraient donc le soir aux Galeries-de-Bois une -foule si considérable qu'on y marchait au pas, comme à la procession -ou au bal masqué. Cette lenteur, qui ne gênait personne, servait à -l'examen. Ces femmes avaient une mise qui n'existe plus; la manière -dont elles se tenaient décolletées jusqu'au milieu du dos, et très-bas -aussi par devant; leurs bizarres coiffures inventées pour attirer les -regards: celle-ci en Cauchoise, celle-là en Espagnole; l'une bouclée -comme un caniche, l'autre en bandeaux lisses; leurs jambes serrées par -des bas blancs et montrées on ne sait comment mais toujours à propos, -toute cette infâme poésie est perdue. La licence des interrogations et -des réponses, ce cynisme public en harmonie avec le lieu ne se retrouve -plus, ni au bal masqué, ni dans les bals si célèbres qui se donnent -aujourd'hui. C'était horrible et gai. La chair éclatante des épaules et -des gorges étincelait au milieu des vêtements d'hommes presque toujours -sombres, et produisait les plus magnifiques oppositions. Le brouhaha -des voix et le bruit de la promenade formait un murmure qui s'entendait -dès le milieu du jardin, comme une basse continue brodée des éclats -de rire des filles ou des cris de quelque rare dispute. Les personnes -comme il faut, les hommes les plus marquants y étaient coudoyés par -des gens à figure patibulaire. Ces monstrueux assemblages avaient je -ne sais quoi de piquant, les hommes les plus insensibles étaient émus. -Aussi tout Paris est-il venu là jusqu'au dernier moment; il s'y est -promené sur le plancher de bois que l'architecte a fait au-dessus des -caves pendant qu'il les bâtissait. Des regrets immenses et unanimes ont -accompagné la chute de ces ignobles morceaux de bois. - -Le libraire Ladvocat s'était établi depuis quelques jours à l'angle -du passage qui partageait ces galeries par le milieu, devant Dauriat, -jeune homme maintenant oublié, mais audacieux, et qui défricha la route -où brilla depuis son concurrent. La boutique de Dauriat se trouvait -sur une des rangées donnant sur le jardin, et celle de Ladvocat était -sur la cour. Divisée en deux parties, la boutique de Dauriat offrait -un vaste magasin à sa librairie, et l'autre portion lui servait de -cabinet. Lucien, qui venait là pour la première fois le soir, fut -étourdi de cet aspect, auquel ne résistaient pas les provinciaux ni les -jeunes gens. Il perdit bientôt son introducteur. - -—Si tu étais beau comme ce garçon-là, je te donnerais du retour, dit -une créature à un vieillard en lui montrant Lucien. - -Lucien devint honteux comme le chien d'un aveugle, il suivit le torrent -dans un état d'hébétement et d'excitation difficile à décrire. Harcelé -par les regards des femmes, sollicité par des rondeurs blanches, par -des gorges audacieuses qui l'éblouissaient, il se raccrochait à son -manuscrit qu'il serrait pour qu'on ne le lui volât point, l'innocent! - -—Hé! bien, monsieur, cria-t-il en se sentant pris par un bras et -croyant que sa poésie avait alléché quelque auteur. - -Il reconnut son ami Lousteau qui lui dit:—Je savais bien que vous -finiriez par passer là! - -Le poète était sur la porte du magasin où Lousteau le fit entrer, et -qui était plein de gens attendant le moment de parler au Sultan de la -librairie. Les imprimeurs, les papetiers et les dessinateurs, groupés -autour des commis, les questionnaient sur des affaires en train ou qui -se méditaient. - -—Tenez, voilà Finot, le directeur de mon journal; il cause avec un -jeune homme qui a du talent, Félicien Vernou, un petit drôle méchant -comme une maladie secrète. - -—Hé! bien, tu as une première représentation, mon vieux, dit Finot en -venant avec Vernou à Lousteau. J'ai disposé de la loge. - -—Tu l'as vendue à Braulard? - -—Eh! bien, après? tu te feras placer. Que viens-tu demander à Dauriat? -Ah! il est convenu que nous pousserons Paul de Kock, Dauriat en a pris -deux cents exemplaires et Victor Ducange lui refuse un roman. Dauriat -veut, dit-il, faire un nouvel auteur dans le même genre. Tu mettras -Paul de Kock au dessus de Ducange. - -—Mais j'ai une pièce avec Ducange à la Gaieté, dit Lousteau. - -—Hé! bien, tu lui diras que l'article est de moi, je serai censé -l'avoir fait atroce, tu l'auras adouci, il te devra des remercîments. - -—Ne pourrais-tu me faire escompter ce petit bon de cent francs par -le caissier de Dauriat? dit Étienne à Finot. Tu sais! nous soupons -ensemble pour inaugurer le nouvel appartement de Florine. - -—Ah! oui, tu nous traites, dit Finot en ayant l'air de faire un effort -de mémoire. Hé! bien, Gabusson, dit Finot en prenant le billet de -Barbet et le présentant au caissier, donnez quatre-vingt-dix francs -pour moi à cet homme-là. Endosse le billet, mon vieux? - -Lousteau prit la plume du caissier pendant que le caissier comptait -l'argent, et signa. Lucien, tout yeux et tout oreilles, ne perdit pas -une syllabe de cette conversation. - -—Ce n'est pas tout, mon cher ami, reprit Étienne, je ne te dis pas -merci, c'est entre nous à la vie à la mort. Je dois présenter monsieur -à Dauriat, et tu devrais le disposer à nous écouter. - -—De quoi s'agit-il? demanda Finot. - -—D'un recueil de poésies, répondit Lucien. - -—Ah! dit Finot en faisant un haut-le-corps. - -—Monsieur, dit Vernou en regardant Lucien, ne pratique pas depuis -longtemps la librairie, il aurait déjà serré son manuscrit dans les -coins les plus sauvages de son domicile. - -En ce moment un beau jeune homme, Émile Blondet, qui venait de débuter -au journal des Débats par des articles de la plus grande portée, entra, -donna la main à Finot, à Lousteau, et salua légèrement Vernou. - -—Viens souper avec nous, à minuit, chez Florine, lui dit Lousteau. - -—J'en suis, dit le jeune homme. Mais qu'y a-t-il? - -—Ah! il y a, dit Lousteau, Florine et Matifat le droguiste; Du Bruel, -l'auteur qui a donné un rôle à Florine pour son début; un petit vieux, -le père Cardot et son gendre Camusot; puis Finot... - -—Fait-il les choses convenablement, ton droguiste? - -—Il ne nous donnera pas de drogues, dit Lucien. - -—Monsieur a beaucoup d'esprit, dit sérieusement Blondet en regardant -Lucien. Il est du souper, Lousteau? - -—Oui. - -—Nous rirons bien. - -Lucien avait rougi jusqu'aux oreilles. - -—En as-tu pour long-temps, Dauriat? dit Blondet en frappant à la vitre -qui donnait au-dessus du bureau de Dauriat. - -—Mon ami, je suis à toi. - -—Bon, dit Lousteau à son protégé. Ce jeune homme, presque aussi jeune -que vous, est aux Débats. Il est un des princes de la critique: il est -redouté, Dauriat viendra le cajoler, et nous pourrons alors dire notre -affaire au Pacha des vignettes et de l'imprimerie. Autrement, à onze -heures notre tour ne serait pas venu. L'audience se grossira de moment -en moment. - -Lucien et Lousteau s'approchèrent alors de Blondet, de Finot, de -Vernou, et allèrent former un groupe à l'extrémité de la boutique. - -—Que fait-il? dit Blondet à Gabusson, le premier commis qui se leva -pour venir le saluer. - -—Il achète un journal hebdomadaire qu'il veut restaurer afin de -l'opposer à l'influence de la Minerve qui sert trop exclusivement -Eymery, et au Conservateur qui est trop aveuglément romantique. - -—Payera-t-il bien? - -—Mais comme toujours... trop! dit le caissier. - -En ce moment un jeune homme entra, qui venait de faire paraître un -magnifique roman, vendu rapidement et couronné par le plus beau succès, -un roman dont la seconde édition s'imprimait pour Dauriat. Ce jeune -homme, doué de cette tournure extraordinaire et bizarre qui signale les -natures artistes, frappa vivement Lucien. - -—Voilà Nathan, dit Lousteau à l'oreille du poète de province. - -Nathan, malgré la sauvage fierté de sa physionomie, alors dans toute -sa jeunesse, aborda les journalistes chapeau bas, et se tint presque -humble devant Blondet qu'il ne connaissait encore que de vue. Blondet -et Finot gardèrent leurs chapeaux sur la tête. - -—Monsieur, je suis heureux de l'occasion que me présente le hasard... - -—Il est si troublé, qu'il fait un pléonasme, dit Félicien à Lousteau. - -—... de vous peindre ma reconnaissance pour le bel article que vous -avez bien voulu me faire au journal des Débats. Vous êtes pour la -moitié dans le succès de mon livre. - -—Non, mon cher, non, dit Blondet d'un air où la protection se cachait -sous la bonhomie. Vous avez du talent, le diable m'emporte, et je suis -enchanté de faire votre connaissance. - -—Comme votre article a paru, je ne paraîtrai plus être le flatteur du -pouvoir: nous sommes maintenant à l'aise vis-à-vis l'un de l'autre. -Voulez-vous me faire l'honneur et le plaisir de dîner avec moi demain? -Finot en sera. Lousteau, mon vieux, tu ne me refuseras pas? ajouta -Nathan en donnant une poignée de main à Étienne. Ah! vous êtes dans un -beau chemin, monsieur, dit-il à Blondet, vous continuez les Dussault, -les Fiévée, les Geoffroi! Hoffmann a parlé de vous à Claude Vignon, son -élève, un de mes amis, et lui a dit qu'il mourrait tranquille, que le -journal des Débats vivrait éternellement. On doit vous payer énormément? - -—Cent francs la colonne, reprit Blondet. Ce prix est peu de chose quand -on est obligé de lire les livres, d'en lire cent pour en trouver un -dont on peut s'occuper, comme le vôtre. Votre œuvre m'a fait plaisir, -parole d'honneur. - -—Et il lui a rapporté quinze cents francs, dit Lousteau à Lucien. - -—Mais vous faites de la politique? reprit Nathan. - -—Oui, par-ci, par là, répondit Blondet. - -Lucien, qui se trouvait là comme un embryon, avait admiré le livre de -Nathan, il révérait l'auteur à l'égal d'un Dieu, et il fut stupide -de tant de lâcheté devant ce critique dont le nom et la portée lui -étaient inconnus.—Me conduirais-je jamais ainsi? faut-il donc abdiquer -sa dignité! se dit-il. Mets donc ton chapeau, Nathan? tu as fait un -beau livre et le critique n'a fait qu'un article. Ces pensées lui -fouettaient le sang dans les veines. Il apercevait, de moment en -moment, des jeunes gens timides, des auteurs besogneux qui demandaient -à parler à Dauriat; mais qui, voyant la boutique pleine, désespéraient -d'avoir audience et disaient en sortant:—Je reviendrai. Deux ou -trois hommes politiques causaient de la convocation des Chambres et -des affaires publiques au milieu d'un groupe composé de célébrités -politiques. Le journal hebdomadaire duquel traitait Dauriat avait -le droit de parler politique. Dans ce temps les tribunes de papier -timbré devenaient rares. Un journal était un privilége aussi couru -que celui d'un théâtre. Un des actionnaires les plus influents du -Constitutionnel se trouvait au milieu du groupe politique. Lousteau -s'acquittait à merveille de son office de cicérone. Aussi, de phrase en -phrase, Dauriat grandissait-il dans l'esprit de Lucien, qui voyait la -politique et la littérature convergeant dans cette boutique. A l'aspect -d'un poète éminent y prostituant la muse à un journaliste, y humiliant -l'Art, comme la Femme était humiliée, prostituée sous ces galeries -ignobles, le grand homme de province recevait des enseignements -terribles. L'argent! était le mot de toute énigme. Lucien se sentait -seul, inconnu, rattaché par le fil d'une amitié douteuse au succès et -à la fortune. Il accusait ses tendres, ses vrais amis du Cénacle de -lui avoir peint le monde sous de fausses couleurs, de l'avoir empêché -de se jeter dans cette mêlée, sa plume à la main.—Je serais déjà -Blondet, s'écria-t-il en lui-même. Lousteau, qui venait de crier sur -les sommets du Luxembourg comme un aigle blessé, qui lui avait paru si -grand, n'eut plus alors que des proportions minimes. Là, le libraire -fashionable, le moyen de toutes ces existences, lui parut être l'homme -important. Le poète ressentit, son manuscrit à la main, une trépidation -qui ressemblait à de la peur. Au milieu de cette boutique, sur des -piédestaux de bois peint en marbre, il vit des bustes, celui de Byron, -celui de Gœthe et celui de monsieur de Canalis, de qui Dauriat espérait -obtenir un volume, et qui, le jour où il vint dans cette boutique, -avait pu mesurer la hauteur à laquelle le mettait la Librairie. -Involontairement, Lucien perdait de sa propre valeur, son courage -faiblissait, il entrevoyait quelle était l'influence de ce Dauriat sur -sa destinée et il en attendait impatiemment l'apparition. - -—Hé! bien, mes enfants, dit un petit homme gros et gras à figure -assez semblable à celle d'un proconsul romain, mais adoucie par un -air de bonhomie auquel se prenaient les gens superficiels, me voilà -propriétaire du seul journal hebdomadaire qui pût être acheté et qui a -deux mille abonnés. - -—Farceur! le Timbre en accuse sept cents, et c'est déjà bien joli, dit -Blondet. - -—Ma parole d'honneur la plus sacrée, il y en a douze cents. J'ai -dit deux mille, ajouta-t-il à voix basse, à cause des papetiers et -des imprimeurs qui sont là. Je te croyais plus de tact, mon petit, -reprit-il à haute voix. - -—Prenez-vous des associés? demanda Finot. - -—C'est selon, dit Dauriat. Veux-tu d'un tiers pour quarante mille -francs? - -—Ça va, si vous acceptez pour rédacteurs Émile Blondet que voici, -Claude Vignon, Scribe, Théodore Leclercq, Félicien Vernou, Jay, Jouy, -Lousteau... - -—Et pourquoi pas Lucien de Rubempré? dit hardiment le poète de province -en interrompant Finot. - -—Et Nathan? dit Finot en terminant. - -—Et pourquoi pas les gens qui se promènent? dit le libraire en fronçant -le sourcil et se tournant vers l'auteur des Marguerites. A qui ai-je -l'honneur de parler! dit-il en regardant Lucien d'un air impertinent. - -—Un moment, Dauriat, répondit Lousteau. C'est moi qui vous amène -monsieur. Pendant que Finot réfléchit à votre proposition, écoutez-moi. - -Lucien eut sa chemise mouillée dans le dos en voyant l'air froid et -mécontent de ce redoutable Visir de la librairie, qui tutoyait Finot -quoique Finot lui dît vous, qui appelait le redouté Blondet _mon -petit_, qui avait tendu royalement sa main à Nathan en lui faisant un -signe de familiarité. - -—Une nouvelle affaire, mon petit, s'écria Dauriat. Mais, tu le sais, -j'ai onze cents manuscrits? Oui, messieurs, cria-t-il, on m'a offert -onze cents manuscrits, demandez à Gabusson? Enfin j'aurai bientôt -besoin d'une administration pour régir le dépôt des manuscrits, un -bureau de lecture pour les examiner; il y aura des séances pour -voter sur leur mérite, avec des jetons de présence, et un Secrétaire -Perpétuel pour me présenter les rapports. Ce sera la succursale de -l'Académie française, et les académiciens seront mieux payés aux -Galeries-de-Bois qu'à l'Institut. - -—C'est une idée, dit Blondet. - -—Une mauvaise idée, reprit Dauriat. Mon affaire n'est pas de procéder -au dépouillement des élucubrations de ceux d'entre vous qui se mettent -littérateurs quand ils ne peuvent être ni capitalistes, ni bottiers, ni -caporaux, ni domestiques, ni administrateurs, ni huissiers! On n'entre -ici qu'avec une réputation faite! Devenez célèbre, et vous y trouverez -des flots d'or. Voilà trois grands hommes de ma façon, j'ai fait trois -ingrats! Nathan parle de six mille francs pour la seconde édition de -son livre qui m'a coûté trois mille francs d'articles et ne m'a pas -rapporté mille francs. Les deux articles de Blondet, je les ai payés -mille francs et un dîner de cinq cents francs... - -—Mais, monsieur, si tous les libraires disent ce que vous dites, -comment peut-on publier un premier livre? demanda Lucien aux yeux de -qui Blondet perdit énormément de sa valeur quand il apprit le chiffre -auquel Dauriat devait les articles des Débats. - -—Cela ne me regarde pas, dit Dauriat en plongeant un regard assassin -sur le beau Lucien qui le regarda d'un air agréable. Moi, je ne -m'amuse pas à publier un livre, à risquer deux mille francs pour en -gagner deux mille; je fais des spéculations en littérature: je publie -quarante volumes à dix mille exemplaires, comme font Panckoucke et les -Beaudouin. Ma puissance et les articles que j'obtiens poussent une -affaire de cent mille écus au lieu de pousser un volume de deux mille -francs. Il faut autant de peine pour faire prendre un nom nouveau, un -auteur et son livre, que pour faire réussir les Théâtres Étrangers, -Victoires et Conquêtes, ou les Mémoires sur la Révolution, qui sont -une fortune. Je ne suis pas ici pour être le marchepied des gloires -à venir, mais pour gagner de l'argent et pour en donner aux hommes -célèbres. Le manuscrit que j'achète cent mille francs est moins cher -que celui dont l'auteur inconnu me demande six cents francs! Si je -ne suis pas tout à fait un Mécène, j'ai droit à la reconnaissance de -la littérature: j'ai déjà fait hausser de plus du double le prix des -manuscrits. Je vous donne ces raisons, parce que vous êtes l'ami de -Lousteau, mon petit, dit Dauriat au poète en le frappant sur l'épaule -par un geste d'une révoltante familiarité. Si je causais avec tous -les auteurs qui veulent que je sois leur éditeur, il faudrait fermer -ma boutique, car je passerais mon temps en conversations extrêmement -agréables, mais beaucoup trop chères. Je ne suis pas encore assez riche -pour écouter les monologues de chaque amour-propre. Ça ne se voit qu'au -théâtre, dans les tragédies classiques. - -Le luxe de la toilette de ce terrible Dauriat appuyait aux yeux du -poète de province, ce discours cruellement logique. - -—Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il à Lousteau. - -—Un magnifique volume de vers. - -En entendant ce mot, Dauriat se tourna vers Gabusson par un mouvement -digne de Talma:—Gabusson, mon ami, à compter d'aujourd'hui, quiconque -viendra ici pour me proposer des manuscrits.... Entendez-vous ça, vous -autres? dit-il en s'adressant à trois commis qui sortirent de dessous -les piles de livres à la voix colérique de leur patron qui regardait -ses ongles et sa main qu'il avait belle. A quiconque m'apportera des -manuscrits, vous demanderez si c'est des vers ou de la prose. En cas de -vers, congédiez-le aussitôt. Les vers dévoreront la librairie! - -—Bravo! Il a bien dit cela, Dauriat, crièrent les journalistes. - -—C'est vrai, s'écria le libraire en arpentant sa boutique le manuscrit -de Lucien à la main; vous ne connaissez pas, messieurs, le mal que -les succès de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de Casimir -Delavigne, de Canalis et de Béranger ont produit. Leur gloire nous -vaut une invasion de Barbares. Je suis sûr qu'il y a dans ce moment -en librairie mille volumes de vers proposés qui commencent par des -histoires interrompues, et sans queue ni tête, à l'imitation du -Corsaire et de Lara. Sous prétexte d'originalité, les jeunes gens se -livrent à des strophes incompréhensibles, à des poèmes descriptifs où -la jeune École se croit nouvelle en inventant Delille! Depuis deux ans, -les poètes ont pullulé comme les hannetons. J'y ai perdu vingt mille -francs l'année dernière! Demandez à Gabusson? Il peut y avoir dans -le monde des poètes immortels, j'en connais de roses et de frais qui -ne se font pas encore la barbe, dit-il à Lucien; mais en librairie, -jeune homme, il n'y a que quatre poètes: Béranger, Casimir Delavigne, -Lamartine et Victor Hugo; car Canalis!... c'est un poète fait à coup -d'articles. - -Lucien ne se sentit pas le courage de se redresser et de faire de -la fierté devant ces hommes influents qui riaient de bon cœur. -Il comprit qu'il serait perdu de ridicule, mais il éprouvait une -démangeaison violente de sauter à la gorge du libraire, de lui déranger -l'insultante harmonie de son nœud de cravate, de briser la chaîne d'or -qui brillait sur sa poitrine, de fouler sa montre et de le déchirer. -L'amour-propre irrité ouvrit la porte à la vengeance, il jura une haine -mortelle à ce libraire auquel il souriait. - -—La poésie est comme le soleil qui fait pousser les forêts éternelles -et qui engendre les cousins, les moucherons, les moustiques, dit -Blondet. Il n'y a pas une vertu qui ne soit doublée d'un vice. La -littérature engendre bien les libraires. - -—Et les journalistes! dit Lousteau. - -Dauriat partit d'un éclat de rire. - -—Qu'est-ce que ça, enfin? dit-il en montrant le manuscrit. - -—Un recueil de sonnets à faire honte à Pétrarque, dit Lousteau. - -—Comment l'entends-tu? demanda Dauriat. - -—Comme tout le monde, dit Lousteau qui vit un sourire fin sur toutes -les lèvres. - -Lucien ne pouvait se fâcher, mais il suait dans son harnais. - -—Eh! bien, je le lirai, dit Dauriat en faisant un geste royal qui -montrait toute l'étendue de cette concession. Si tes sonnets sont à la -hauteur du dix-neuvième siècle, je ferai de toi, mon petit, un grand -poète. - -—S'il a autant d'esprit qu'il est beau, vous ne courrez pas de grands -risques, dit un des plus fameux orateurs de la Chambre qui causait avec -un des rédacteurs du _Constitutionnel_ et le directeur de la _Minerve_. - -—Général, dit Dauriat, la gloire c'est douze mille francs d'articles -et mille écus de dîners, demandez à l'auteur du Solitaire? Si monsieur -Benjamin de Constant veut faire un article sur ce jeune poète, je ne -serai pas longtemps à conclure l'affaire. - -Au mot de général et en entendant nommer l'illustre Benjamin Constant, -la boutique prit aux yeux du grand homme de province les proportions de -l'Olympe. - -—Lousteau, j'ai à te parler, dit Finot; mais je te retrouverai au -théâtre. Dauriat, je fais l'affaire, mais à des conditions. Entrons -dans votre cabinet. - -—Viens, mon petit? dit Dauriat en laissant passer Finot devant lui et -faisant un geste d'homme occupé à dix personnes qui attendaient, il -allait disparaître, quand Lucien, impatient, l'arrêta. - -—Vous gardez mon manuscrit, à quand la réponse? - -—Mais, mon petit poète, reviens ici dans trois ou quatre jours, nous -verrons. - -Lucien fut entraîné par Lousteau qui ne lui laissa pas le temps de -saluer Vernou, ni Blondet, ni Raoul Nathan, ni le général Foy, ni -Benjamin Constant dont l'ouvrage sur les Cent-Jours venait de paraître. -Lucien entrevit à peine cette tête blonde et fine, ce visage oblong, -ces yeux spirituels, cette bouche agréable, enfin l'homme qui pendant -vingt ans avait été le Potemkin de madame de Staël, et qui faisait la -guerre aux Bourbons après l'avoir faite à Napoléon, mais qui devait -mourir atterré de sa victoire. - -—Quelle boutique! s'écria Lucien quand il fut assis dans un cabriolet -de place à côté de Lousteau. - -—Au Panorama-Dramatique, et du train! tu as trente sous pour ta -course, dit Étienne au cocher. Dauriat est un drôle qui vend pour -quinze ou seize cent mille francs de livres par an, il est comme le -ministre de la littérature, répondit Lousteau dont l'amour-propre était -agréablement chatouillé et qui se posait en maître devant Lucien. -Son avidité, tout aussi grande que celle de Barbet, s'exerce sur des -masses. Dauriat a des formes, il est généreux, mais il est vain; quant -à son esprit, ça se compose de tout ce qu'il entend dire autour de lui; -sa boutique est un lieu très-excellent à fréquenter. On peut y causer -avec les gens supérieurs de l'époque. Là, mon cher, un jeune homme en -apprend plus en une heure qu'à pâlir sur des livres pendant dix ans. -On y discute des articles, on y brasse des sujets, on s'y lie avec des -gens célèbres ou influents qui peuvent être utiles. Aujourd'hui, pour -réussir, il est nécessaire d'avoir des relations. Tout est hasard, vous -le voyez. Ce qu'il y a de plus dangereux est d'avoir de l'esprit tout -seul dans son coin. - -—Mais quelle impertinence! dit Lucien. - -—Bah! nous nous moquons tous de Dauriat, répondit Étienne. Vous avez -besoin de lui, il vous marche sur le ventre; il a besoin du Journal des -Débats, Émile Blondet le fait tourner comme une toupie. Oh! si vous -entrez dans la littérature, vous en verrez bien d'autres! Eh! bien, que -vous disais-je? - -—Oui, vous avez raison, répondit Lucien. J'ai souffert dans cette -boutique encore plus cruellement que je ne m'y attendais, d'après votre -programme. - -—Et pourquoi vous livrer à la souffrance? Ce qui nous coûte notre -vie, le sujet qui, durant des nuits studieuses, a ravagé notre -cerveau; toutes ces courses à travers les champs de la pensée, notre -monument construit avec notre sang devient pour les éditeurs une -affaire bonne ou mauvaise. Les libraires vendront ou ne vendront pas -votre manuscrit. Voilà pour eux tout le problème. Un livre, pour eux, -représente des capitaux à risquer. Plus le livre est beau, moins il a -de chances d'être vendu. Tout homme supérieur s'élève au-dessus des -masses, son succès est donc en raison directe avec le temps nécessaire -pour apprécier l'œuvre. Aucun libraire ne veut attendre. Le livre -d'aujourd'hui doit être vendu demain. Dans ce système-là, les libraires -refusent les livres substantiels auxquels il faut de hautes, de lentes -approbations. - -—D'Arthez a raison, s'écria Lucien. - -—Vous connaissez d'Arthez? dit Lousteau. Je ne sais rien de plus -dangereux que les esprits solitaires qui pensent, comme ce garçon-là, -pouvoir attirer le monde à eux. En fanatisant les jeunes imaginations -par une croyance qui flatte la force immense que nous sentons d'abord -en nous-mêmes, ces gens à gloire posthume les empêchent de se remuer -à l'âge où le mouvement est possible et profitable. Je suis pour le -système de Mahomet, qui, après avoir commandé à la montagne de venir à -lui, s'est écrié:—Si tu ne viens pas à moi, j'irai donc vers toi! - -Cette saillie, où la raison prenait une forme incisive, était de -nature à faire hésiter Lucien entre le système de pauvreté soumise -que prêchait le Cénacle, et la doctrine militante que Lousteau lui -exposait. Aussi le poète d'Angoulême garda-t-il le silence jusqu'au -boulevard du Temple. - -Le Panorama-Dramatique, aujourd'hui remplacé par une maison, était -une charmante salle de spectacle située vis-à-vis la rue Charlot, sur -le boulevard du Temple, et où deux administrations succombèrent sans -obtenir un seul succès, quoique Bouffé, l'un des acteurs qui se sont -partagé la succession de Potier, y ait débuté, ainsi que Florine, -actrice qui, cinq ans plus tard, devint si célèbre. Les théâtres, -comme les hommes, sont soumis à des fatalités. Le Panorama-Dramatique -avait à rivaliser avec l'Ambigu, la Gaîté, la Porte-Saint-Martin et -les théâtres de vaudeville; il ne put résister à leurs manœuvres, -aux restrictions de son privilége et au manque de bonnes pièces. Les -auteurs ne voulurent pas se brouiller avec les théâtres existants -pour un théâtre dont la vie semblait problématique. Cependant -l'administration comptait sur la pièce nouvelle, espèce de mélodrame -comique d'un jeune auteur, collaborateur de quelques célébrités, nommé -Du Bruel qui disait l'avoir faite à lui seul. Cette pièce avait été -composée pour le début de Florine, jusqu'alors comparse à la Gaîté, où -depuis un an elle jouait des petits rôles dans lesquels elle s'était -fait remarquer, sans pouvoir obtenir d'engagement, en sorte que le -Panorama l'avait enlevée à son voisin. Coralie, une autre actrice, -devait y débuter aussi. Quand les deux amis arrivèrent, Lucien fut -stupéfait par l'exercice du pouvoir de la Presse. - -—Monsieur est avec moi, dit Étienne au Contrôle qui s'inclina tout -entier. - -—Vous trouverez bien difficilement à vous placer, dit le contrôleur en -chef. Il n'y a plus de disponible que la loge du directeur. - -Étienne et Lucien perdirent un certain temps à errer dans les corridors -et à parlementer avec les ouvreuses. - -—Allons dans la salle, nous parlerons au directeur qui nous prendra -dans sa loge. D'ailleurs je vous présenterai à l'héroïne de la soirée, -à Florine. - -Sur un signe de Lousteau, le portier de l'orchestre prit une petite -clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Lucien suivit son -ami, et passa soudain du corridor illuminé au trou noir qui, dans -presque tous les théâtres, sert de communication entre la salle et -les coulisses. Puis, en montant quelques marches humides, le poète -de province aborda la coulisse, où l'attendait le spectacle le plus -étrange. L'étroitesse des _portants_, la hauteur du théâtre, les -échelles à quinquets, les décorations si horribles vues de près, les -acteurs plâtrés, leurs costumes si bizarres et faits d'étoffes si -grossières, les garçons à vestes huileuses, les cordes qui pendent, -le régisseur qui se promène son chapeau sur la tête, les comparses -assises, les toiles de fond suspendues, les pompiers, cet ensemble de -choses bouffonnes, tristes, sales, affreuses, éclatantes ressemblait si -peu à ce que Lucien avait vu de sa place au théâtre que son étonnement -fut sans bornes. On achevait un gros bon mélodrame intitulé Bertram, -pièce imitée d'une tragédie de Maturin qu'estimaient infiniment Nodier, -lord Byron et Walter Scott, mais qui n'obtint aucun succès à Paris. - -—Ne quittez pas mon bras si vous ne voulez pas tomber dans une trappe, -recevoir une forêt sur la tête, renverser un palais ou accrocher une -chaumière, dit Étienne à Lucien. Florine est-elle dans sa loge, mon -bijou? dit-il à une actrice qui se préparait à son entrée en scène en -écoutant les acteurs. - -—Oui, mon amour. Je te remercie de ce que tu as dit de moi. Tu es -d'autant plus gentil que Florine entrait ici. - -—Allons, ne manque pas ton effet, ma petite, lui dit Lousteau. -Précipite-toi, haut la patte! dis-moi bien: _Arrête, malheureux!_ car -il y a deux mille francs de recette. - -Lucien stupéfait vit l'actrice se composant et s'écriant: _Arrête, -malheureux!_ de manière à le glacer d'effroi. Ce n'était plus la même -femme. - -—Voilà donc le théâtre, se dit-il. - -—C'est comme la boutique des Galeries-de-Bois et comme un journal pour -la littérature, une vraie cuisine. - -Nathan parut. - -—Pour qui venez-vous donc ici? lui dit Lousteau. - -—Mais je fais les petits théâtres à la Gazette, en attendant mieux, -répondit Nathan. - -—Eh! soupez donc avec nous ce soir, et traitez bien Florine, à charge -de revanche, lui dit Lousteau. - -—Tout à votre service, répondit Nathan. - -—Vous savez, elle demeure maintenant rue de Bondy. - -—Qui donc est ce beau jeune homme avec qui tu es, mon petit Lousteau? -dit l'actrice en rentrant de la Scène dans la coulisse. - -—Ah! ma chère, un grand poète, un homme qui sera célèbre. Comme vous -devez souper ensemble, monsieur Nathan, je vous présente monsieur -Lucien de Rubempré. - -—Vous portez un beau nom, monsieur, dit Raoul à Lucien. - -—Lucien? monsieur Raoul Nathan, fit Étienne à son nouvel ami. - -—Ma foi, monsieur, je vous lisais il y a deux jours, et je n'ai pas -conçu, quand on a fait votre livre et votre recueil de poésies, que -vous soyez si humble devant un journaliste. - -—Je vous attends à votre premier livre, répondit Nathan en laissant -échapper un fin sourire. - -—Tiens, tiens, les Ultras et les Libéraux se donnent donc des poignées -de main, s'écria Vernou en voyant ce trio. - -—Le matin je suis des opinions de mon journal, dit Nathan, mais le soir -je pense ce que je veux, _la nuit tous les rédacteurs sont gris_. - -—Étienne, dit Félicien en s'adressant à Lousteau, Finot est venu avec -moi, il te cherche. Et.... le voilà. - -—Ah! çà, il n'y a donc pas une place? dit Finot. - -—Vous en avez toujours une dans nos cœurs, lui dit l'actrice qui lui -adressa le plus agréable sourire. - -—Tiens, ma petite Florville, te voilà déjà guérie de ton amour. On te -disait enlevée par un prince russe. - -—Est-ce qu'on enlève les femmes aujourd'hui? dit la Florville qui -était l'actrice d'_Arrête, malheureux_. Nous sommes restés dix jours -à Saint-Mandé, mon prince en a été quitte pour une indemnité payée à -l'Administration. Le directeur, reprit Florville en riant, va prier -Dieu qu'il vienne beaucoup de princes russes, leurs indemnités lui -feraient des recettes sans frais. - -—Et toi, ma petite, dit Finot à une jolie paysanne qui les écoutait, où -donc as-tu volé les boutons de diamants que tu as aux oreilles? As-tu -_fait_ un prince indien? - -—Non, mais un marchand de cirage, un Anglais qui est déjà parti! N'a -pas qui veut, comme Florine et Coralie, des négociants millionnaires -ennuyés de leur ménage: sont-elles heureuses? - -—Tu vas manquer ton entrée, Florville, s'écria Lousteau, le cirage de -ton amie te monte à la tête. - -—Si tu veux avoir du succès, lui dit Nathan, au lieu de crier comme -une furie: _Il est sauvé!_ entre tout uniment, arrive jusqu'à la rampe -et dis d'une voix de poitrine: _Il est sauvé_, comme la Pasta dit: _O! -patria_ dans _Tancrède_. Va donc! ajouta-t-il en la poussant. - -—Il n'est plus temps, elle rate son effet! dit Vernou. - -—Qu'a-t-elle fait? la salle applaudit à tout rompre, dit Lousteau. - -—Elle leur a montré sa gorge en se mettant à genoux, c'est sa grande -ressource, dit l'actrice veuve du cirage. - -—Le directeur nous donne sa loge, tu m'y retrouveras, dit Finot à -Étienne. - -Lousteau conduisit alors Lucien derrière le théâtre à travers le dédale -des coulisses, des corridors et des escaliers jusqu'au troisième étage, -à une petite chambre où ils arrivèrent suivis de Nathan et de Félicien -Vernou. - -—Bonjour ou bonsoir, messieurs, dit Florine. Monsieur, dit-elle en se -tournant vers un homme gros et court qui se tenait dans un coin, ces -messieurs sont les arbitres de mes destinées, mon avenir est entre -leurs mains; mais ils seront, je l'espère, sous notre table demain -matin, si monsieur Lousteau n'a rien oublié... - -—Comment! vous aurez Blondet des _Débats_, lui dit Étienne, le vrai -Blondet, Blondet lui-même, enfin Blondet. - -—Oh! mon petit Lousteau, tiens, il faut que je t'embrasse, dit-elle en -lui sautant au cou. - -A cette démonstration, Matifat, le gros homme, prit un air sérieux. A -seize ans, Florine était maigre. Sa beauté, comme un bouton de fleur -plein de promesses, ne pouvait plaire qu'aux artistes qui préfèrent -les esquisses aux tableaux. Cette charmante actrice avait dans les -traits toute la finesse qui la caractérise, et ressemblait alors à la -Mignon de Gœthe. Matifat, riche droguiste de la rue des Lombards, avait -pensé qu'une petite actrice des boulevards serait peu dispendieuse; -mais, en onze mois, Florine lui coûta cent mille francs. Rien ne parut -plus extraordinaire à Lucien que cet honnête et probe négociant posé -là comme un dieu Terme dans un coin de ce réduit de dix pieds carrés, -tendu d'un joli papier, décoré d'une psyché, d'un divan, de deux -chaises, d'un tapis, d'une cheminée et plein d'armoires. Une femme de -chambre achevait d'habiller l'actrice en Espagnole. La pièce était un -imbroglio où Florine faisait le rôle d'une comtesse. - -—Cette créature sera dans cinq ans la plus belle actrice de Paris, dit -Nathan à Félicien. - -—Ah! çà, mes amours, dit Florine en se retournant vers les trois -journalistes, soignez-moi demain: d'abord, j'ai fait garder des -voitures cette nuit, car je vous renverrai soûls comme des mardi-gras. -Matifat a eu des vins, oh! mais des vins dignes de Louis XVIII, et il a -pris le cuisinier du ministre de Prusse. - -—Nous nous attendons à des choses énormes en voyant monsieur, dit -Nathan. - -—Mais il sait qu'il traite les hommes les plus dangereux de Paris, -répondit Florine. - -Matifat regardait Lucien d'un air inquiet, car la grande beauté de ce -jeune homme excitait sa jalousie. - -—Mais en voilà un que je ne connais pas, dit Florine en avisant Lucien. -Qui de vous a ramené de Florence l'Apollon du Belvédère? Monsieur est -gentil comme une figure de Girodet. - -—Mademoiselle, dit Lousteau, monsieur est un poète de province que -j'ai oublié de vous présenter. Vous êtes si belle ce soir qu'il est -impossible de songer à la civilité puérile et honnête... - -—Est-il riche, qu'il fait de la poésie? demanda Florine. - -—Pauvre comme Job, répondit Lucien. - -—C'est bien tentant pour nous autres, dit l'actrice. - -Du Bruel, l'auteur de la pièce, un jeune homme en redingote, petit, -délié, tenant à la fois du bureaucrate, du propriétaire et de l'agent -de change, entra soudain. - -—Ma petite Florine, vous savez bien votre rôle, hein? pas de défaut de -mémoire. Soignez la scène du second acte, du mordant, de la finesse! -Dites bien: _Je ne vous aime pas_, comme nous en sommes convenus. - -—Pourquoi prenez-vous des rôles où il y a de pareilles phrases? dit -Matifat à Florine. - -Un rire universel accueillit l'observation du droguiste. - -—Qu'est-ce que cela vous fait, lui dit-elle, puisque ce n'est pas -à vous que je parle, animal-bête? Oh! il fait mon bonheur avec ses -niaiseries, ajouta-t-elle en regardant les auteurs. Foi d'honnête -fille, je lui payerais tant par bêtise, si ça ne devait pas me ruiner. - -—Oui, mais vous me regardez en disant cela comme quand vous répétez -votre rôle, et ça me fait peur, répondit le droguiste. - -—Hé! bien, je regarderai mon petit Lousteau, répondit-elle. - -Une cloche retentit dans les corridors. - -—Allez-vous-en tous, dit Florine, laissez-moi relire mon rôle et tâcher -de le comprendre. - -Lucien et Lousteau partirent les derniers. Lousteau baisa les épaules -de Florine, et Lucien entendit l'actrice disant:—Impossible pour ce -soir. Cette vieille bête a dit à sa femme qu'il allait à la campagne. - -—La trouvez-vous gentille? dit Étienne à Lucien. - -—Mais, mon cher, ce Matifat... s'écria Lucien. - -—Eh! mon enfant, vous ne savez rien encore de la vie parisienne, -répondit Lousteau. Il est des nécessités qu'il faut subir! C'est comme -si vous aimiez une femme mariée, voilà tout. On se fait une raison. - -Étienne et Lucien entrèrent dans une loge d'avant-scène, au -rez-de-chaussée, où ils trouvèrent le directeur du théâtre et Finot. -En face, Matifat était dans la loge opposée, avec un de ses amis nommé -Camusot, un marchand de soieries qui protégeait Coralie, et accompagné -d'un honnête petit vieillard, son beau-père. Ces trois bourgeois -nettoyaient le verre de leurs lorgnettes en regardant le parterre dont -les agitations les inquiétaient. Les loges offraient la société bizarre -des premières représentations: des journalistes et leurs maîtresses, -des femmes entretenues et leurs amants, quelques vieux habitués des -théâtres friands de premières représentations, des personnes du beau -monde qui aiment ces sortes d'émotions. Dans une première loge se -trouvait le Directeur-général et sa famille qui avait casé Du Bruel -dans une administration financière où le faiseur de vaudevilles -touchait les appointements d'une sinécure. Lucien, depuis son dîner, -voyageait d'étonnements en étonnements. La vie littéraire, depuis deux -mois si pauvre, si dénuée à ses yeux, si horrible dans la chambre de -Lousteau, si humble et si insolente à la fois aux Galeries-de-Bois, se -déroulait avec d'étranges magnificences et sous des aspects singuliers. -Ce mélange de hauts et de bas, de compromis avec la conscience, de -suprématies et de lâchetés, de trahisons et de plaisirs, de grandeurs -et de servitudes, le rendait hébété comme un homme attentif à un -spectacle inouï. - -—Croyez-vous que la pièce de Du Bruel vous fasse de l'argent? dit Finot -au directeur. - -—La pièce est une pièce d'intrigue où Du Bruel a voulu faire du -Beaumarchais. Le public des boulevards n'aime pas ce genre, il veut -être bourré d'émotions. L'esprit n'est pas apprécié ici. Tout, ce soir, -dépend de Florine et de Coralie qui sont ravissantes de grâce, de -beauté. Ces deux créatures ont des jupes très-courtes, elles dansent -un pas espagnol, elles peuvent enlever le public. Cette représentation -est un coup de cartes. Si les journaux me font quelques articles -spirituels, en cas de réussite, je puis gagner cent mille écus. - -—Allons, je le vois, ce ne sera qu'un succès d'estime, dit Finot. - -—Il y a une cabale montée par les trois théâtres voisins, on va siffler -quand même; mais je me suis mis en mesure de déjouer ces mauvaises -intentions. J'ai surpayé les claqueurs envoyés contre moi, ils -siffleront maladroitement. Voilà trois négociants qui, pour procurer -un triomphe à Coralie et à Florine, ont pris chacun cent billets et -les ont donnés à des connaissances capables de faire mettre la cabale -à la porte. La cabale, deux fois payée, se laissera renvoyer, et cette -exécution dispose toujours bien le public. - -—Deux cents billets! quels gens précieux! s'écria Finot. - -—Oui! avec deux autres jolies actrices aussi richement entretenues que -Florine et Coralie, je me tirerais d'affaire. - -Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se résolvait par de -l'argent. Au Théâtre comme en Librairie, en Librairie comme au Journal, -de l'art et de la gloire, il n'en était pas question. Ces coups du -grand balancier de la Monnaie, répétés sur sa tête et sur son cœur, les -lui martelaient. Pendant que l'orchestre jouait l'ouverture, il ne put -s'empêcher d'opposer aux applaudissements et aux sifflets du parterre -en émeute les scènes de poésie calme et pure qu'il avait goûtées dans -l'imprimerie de David, quand tous deux ils voyaient les merveilles de -l'Art, les nobles triomphes du génie, la Gloire aux ailes blanches. En -se rappelant les soirées du Cénacle, une larme brilla dans les yeux du -poète. - -—Qu'avez-vous? lui dit Étienne Lousteau. - -—Je vois la poésie dans un bourbier, dit-il. - -—Eh! mon cher, vous avez encore des illusions. - -—Mais faut-il donc ramper et subir ici ces gros Matifat et Camusot, -comme les actrices subissent les journalistes, comme nous subissons les -libraires. - -—Mon petit, lui dit à l'oreille Étienne en lui montrant Finot, vous -voyez ce lourd garçon, sans esprit ni talent, mais avide, voulant la -fortune à tout prix et habile en affaires, qui, dans la boutique de -Dauriat, m'a pris quarante pour cent en ayant l'air de m'obliger?... -eh! bien, il a des lettres où plusieurs génies en herbe sont à genoux -devant lui pour cent francs. - -Une contraction causée par le dégoût serra le cœur de Lucien qui se -rappela: _Finot, mes cent francs?_ ce dessin laissé sur le tapis vert -de la Rédaction. - -—Plutôt mourir, dit-il. - -—Plutôt vivre, lui répondit Étienne. - -Au moment où la toile se leva, le directeur sortit et alla dans les -coulisses pour donner quelques ordres. - -—Mon cher, dit alors Finot à Étienne, j'ai la parole de Dauriat, je -suis pour un tiers dans la propriété du journal hebdomadaire. J'ai -traité pour trente mille francs comptant à condition d'être fait -rédacteur en chef et directeur. C'est une affaire superbe. Blondet -m'a dit qu'il se prépare des lois restrictives contre la Presse, les -journaux existants seront seuls conservés. Dans six mois, il faudra un -million pour entreprendre un nouveau journal. J'ai donc conclu sans -avoir à moi plus de dix mille francs. Écoute-moi. Si tu peux faire -acheter la moitié de ma part, un sixième, à Matifat, pour trente mille -francs, je te donnerai la rédaction en chef de mon petit journal, -avec deux cent cinquante francs par mois. Tu seras mon prête-nom. -Je veux pouvoir toujours diriger la rédaction, y garder tous mes -intérêts et ne pas avoir l'air d'y être pour quelque chose. Tous les -articles te seront payés à raison de cent sous la colonne; ainsi tu -peux te faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant que -trois francs, et en profitant de la rédaction gratuite. C'est encore -quatre cent cinquante francs par mois. Mais je veux rester maître de -faire attaquer ou défendre les hommes et les affaires à mon gré dans -le journal, tout en te laissant satisfaire les haines et les amitiés -qui ne gêneront point ma politique. Peut-être serai-je ministériel ou -ultra, je ne sais pas encore; mais je veux conserver, en dessous main, -mes relations libérales. Je te dis tout, à toi qui es un bon enfant. -Peut-être te ferais-je avoir les Chambres dans le journal où je les -fais, je ne pourrai sans doute pas les garder. Ainsi, emploie Florine -à ce petit maquignonnage, et dis-lui de presser vivement le bouton -au droguiste: je n'ai que quarante-huit heures pour me dédire, si je -ne peux pas payer. Dauriat a vendu l'autre tiers trente mille francs -à son imprimeur et à son marchand de papier. Il a, lui, son tiers -_gratis_, et gagne dix mille francs, puisque le tout ne lui en coûte -que cinquante mille. Mais dans un an le recueil vaudra deux cent mille -francs à vendre à la Cour, si elle a, comme on le prétend, le bon sens -d'amortir les journaux. - -—Tu as du bonheur, s'écria Lousteau. - -—Si tu avais passé par les jours de misère que j'ai connus, tu ne -dirais pas ce mot-là. Mais dans ce temps-ci, vois-tu, je jouis d'un -malheur sans remède: je suis fils d'un chapelier qui vend encore des -chapeaux rue du Coq. Il n'y a qu'une révolution qui puisse me faire -arriver; et, faute d'un bouleversement social, je dois avoir des -millions. Je ne sais pas si, de ces deux choses, la révolution n'est -pas la plus facile. Si je portais le nom de ton ami, je serais dans -une belle passe. Silence, voici le directeur. Adieu, dit Finot en se -levant. Je vais à l'Opéra, j'aurai peut-être un duel demain: je fais et -signe d'un F un article foudroyant contre deux danseuses qui ont des -généraux pour amis. J'attaque, et raide, l'Opéra. - -—Ah! bah? dit le directeur. - -—Oui, chacun lésine avec moi, répondit Finot. Celui-ci me retranche mes -loges, celui-là refuse de me prendre cinquante abonnements. J'ai donné -mon ultimatum à l'Opéra: je veux maintenant cent abonnements et quatre -loges par mois. S'ils acceptent, mon journal aura huit cents abonnés -servis et mille payants. Je sais les moyens d'avoir encore deux cents -autres abonnements: nous serons à douze cents en janvier... - -—Vous finirez par nous ruiner, dit le directeur. - -—Vous êtes bien malade, vous, avec vos dix abonnements. Je vous ai fait -faire deux bons articles au _Constitutionnel_. - -—Oh! je ne me plains pas de vous, s'écria le directeur. - -—A demain soir, Lousteau, reprit Finot. Tu me donneras réponse aux -Français, où il y a une première représentation; et comme je ne pourrai -pas faire l'article, tu prendras ma loge au journal. Je te donne la -préférence: tu t'es échiné pour moi, je suis reconnaissant. Félicien -Vernou m'offre de me faire remise des appointements pendant un an et me -propose vingt mille francs pour un tiers dans la propriété du journal; -mais j'y veux rester maître absolu. Adieu. - -—Il ne se nomme pas Finot pour rien, celui-là, dit Lucien à Lousteau. - -—Oh! c'est un pendu qui fera son chemin, lui répondit Étienne sans se -soucier d'être ou non entendu par l'homme habile qui fermait la porte -de la loge. - -—Lui?... dit le directeur, il sera millionnaire, il jouira de la -considération générale, et peut-être aura-t-il des amis... - -—Bon Dieu! dit Lucien, quelle caverne! Et vous allez faire entamer par -cette délicieuse fille une pareille négociation? dit-il en montrant -Florine qui leur lançait des œillades. - -—Et elle réussira. Vous ne connaissez pas le dévouement et la finesse -de ces chères créatures, répondit Lousteau. - -—Elles rachètent tous leurs défauts, elles effacent toutes leurs -fautes par l'étendue, par l'infini de leur amour quand elles aiment, -dit le directeur en continuant. La passion d'une actrice est une chose -d'autant plus belle qu'elle produit un plus violent contraste avec son -entourage. - -—C'est trouver dans la boue un diamant digne d'orner la couronne la -plus orgueilleuse, répliqua Lousteau. - -—Mais, reprit le directeur, Coralie est distraite. Notre ami _fait_ -Coralie sans s'en douter, et va lui faire manquer tous ses effets; -elle n'est plus à ses répliques, voilà deux fois qu'elle n'entend pas -le souffleur. Monsieur, je vous en prie, mettez-vous dans ce coin, -dit-il à Lucien. Si Coralie est amoureuse de vous, je vais aller lui -dire que vous êtes parti. - -—Eh! non, s'écria Lousteau, dites-lui que monsieur est du souper, -qu'elle en fera ce qu'elle voudra, et elle jouera comme mademoiselle -Mars. - -Le directeur partit. - -—Mon ami, dit Lucien à Étienne, comment! vous n'avez aucun scrupule -de faire demander par mademoiselle Florine trente mille francs à ce -droguiste pour la moitié d'une chose que Finot vient d'acheter à ce -prix-là? - -Lousteau ne laissa pas à Lucien le temps de finir son raisonnement. - -—Mais, de quel pays êtes-vous donc, mon cher enfant? ce droguiste n'est -pas un homme, c'est un coffre-fort donné par l'amour. - -—Mais votre conscience? - -—La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour -battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui. Ah! çà, à qui -diable en avez-vous? Le hasard fait pour vous en un jour un miracle -que j'ai attendu pendant deux ans, et vous vous amusez à en discuter -les moyens? Comment! vous qui me paraissez avoir de l'esprit, qui -arriverez à l'indépendance d'idées que doivent avoir les aventuriers -intellectuels dans le monde où nous sommes, vous barbotez dans des -scrupules de religieuse qui s'accuse d'avoir mangé son œuf avec -concupiscence?... Si Florine réussit, je deviens rédacteur en chef, -je gagne deux cent cinquante francs de fixe, je prends les grands -théâtres, je laisse à Vernou les théâtres de vaudeville, vous mettez le -pied à l'étrier en me succédant dans tous les théâtres des boulevards. -Vous aurez alors trois francs par colonne, et vous en écrirez une par -jour, trente par mois qui vous produiront quatre-vingt-dix francs; -vous aurez pour soixante francs de livres à vendre à Barbet; puis -vous pouvez demander mensuellement à vos théâtres dix billets, en -tout quarante billets, que vous vendrez quarante francs au Barbet des -théâtres, un homme avec qui je vous mettrai en relation. Ainsi je vous -vois deux cents francs par mois. Vous pourriez, en vous rendant utile -à Finot, placer un article de cent francs dans son nouveau journal -hebdomadaire, au cas où vous déploieriez un talent transcendant; car -là on signe, et il ne faut plus rien _lâcher_ comme dans le petit -journal. Vous auriez alors cent écus par mois. Mon cher, il y a des -gens de talent, comme ce pauvre d'Arthez qui dîne tous les jours chez -Flicoteaux, ils sont dix ans avant de gagner cent écus. Vous vous ferez -avec votre plume quatre mille francs par an, sans compter les revenus -de la Librairie, si vous écrivez pour elle. Or, un Sous-Préfet n'a -que mille écus d'appointements, et s'amuse comme un bâton de chaise -dans son Arrondissement. Je ne vous parle pas du plaisir d'aller au -Spectacle sans payer, car ce plaisir deviendra bientôt une fatigue; -mais vous aurez vos entrées dans les coulisses de quatre théâtres. -Soyez dur et spirituel pendant un ou deux mois, vous serez accablé -d'invitations, de parties avec les actrices; vous serez courtisé par -leurs amants; vous ne dînerez chez Flicoteaux qu'aux jours où vous -n'aurez pas trente sous dans votre poche, ni pas un dîner en ville. -Vous ne saviez où donner de la tête à cinq heures dans le Luxembourg, -vous êtes à la veille de devenir une des cent personnes privilégiées -qui imposent des opinions à la France. Dans trois jours, si nous -réussissons, vous pouvez, avec trente bons mots imprimés à raison de -trois par jour, faire maudire la vie à un homme; vous pouvez vous -créer des rentes de plaisir chez toutes les actrices de vos théâtres, -vous pouvez faire tomber une bonne pièce et faire courir tout Paris à -une mauvaise. Si Dauriat refuse d'imprimer les Marguerites sans vous -en rien donner, vous pouvez le faire venir, humble et soumis, chez -vous, vous les acheter deux mille francs. Ayez du talent, et flanquez -dans trois journaux différents trois articles qui menacent de tuer -quelques-unes des spéculations de Dauriat ou un livre sur lequel il -compte, vous le verrez grimpant à votre mansarde et y séjournant comme -une clématite. Enfin votre roman, les libraires, qui dans ce moment -vous mettraient tous à la porte plus ou moins poliment, feront queue -chez vous, et le manuscrit, que le père Doguereau vous estimerait -quatre cents francs, sera surenchéri jusqu'à quatre mille francs! -Voilà les bénéfices du métier de journaliste. Aussi défendons-nous -l'approche des journaux à tous les nouveaux venus; non-seulement il -faut un immense talent, mais encore bien du bonheur pour y pénétrer. -Et vous chicanez votre bonheur!.... Voyez? si nous ne nous étions pas -rencontrés aujourd'hui chez Flicoteaux, vous pouviez faire le pied de -grue encore pendant trois ans ou mourir de faim, comme d'Arthez, dans -un grenier. Quand d'Arthez sera devenu aussi instruit que Bayle et -aussi grand écrivain que Rousseau, nous aurons fait notre fortune, -nous serons maîtres de la sienne et de sa gloire. Finot sera député, -propriétaire d'un grand journal; et nous serons, nous, ce que nous -aurons voulu être: pairs de France ou détenus à Sainte-Pélagie pour -dettes. - -—Et Finot vendra son grand journal aux ministres qui lui donneront le -plus d'argent, comme il vend ses éloges à madame Bastienne en dénigrant -mademoiselle Virginie, et prouvant que les chapeaux de la première sont -supérieurs à ceux que le journal vantait d'abord! s'écria Lucien en se -rappelant la scène dont il avait été témoin. - -—Vous êtes un niais, mon cher, répondit Lousteau d'un ton sec. Finot, -il y a trois ans, marchait sur les tiges de ses bottes, dînait chez -Tabar à dix-huit sous, brochait un prospectus pour dix francs, et son -habit lui tenait sur le corps par un mystère aussi impénétrable que -celui de l'immaculée conception: Finot a maintenant à lui seul son -journal estimé cent mille francs; avec les abonnements payés et non -servis, avec les abonnements réels et les contributions indirectes -perçues par son oncle, il gagne vingt mille francs par an; il a tous -les jours les plus somptueux dîners du monde, il a cabriolet depuis -un mois; enfin le voilà demain à la tête d'un journal hebdomadaire, -avec un sixième de la propriété pour rien, cinq cents francs par -mois de traitement auxquels il ajoutera mille francs de rédaction -obtenue gratis et qu'il fera payer à ses associés. Vous, le premier, -si Finot consent à vous payer cinquante francs la feuille, serez trop -heureux de lui apporter trois articles pour rien. Quand vous aurez -gagné cent mille francs, vous pourrez juger Finot: on ne peut être -jugé que par ses pairs. N'avez-vous pas un immense avenir, si vous -obéissez aveuglément aux haines de position, si vous attaquez quand -Finot vous dira: Attaque! si vous louez quand il vous dira: Loue! -Lorsque vous aurez une vengeance à exercer contre quelqu'un, vous -pourrez rouer votre ami ou votre ennemi par une phrase insérée tous -les matins à notre journal en me disant: Lousteau, tuons cet homme-là! -Vous réassassinerez votre victime par un grand article dans le journal -hebdomadaire. Enfin, si l'affaire est capitale pour vous, Finot, à qui -vous vous serez rendu nécessaire, vous laissera porter un dernier coup -d'assommoir dans un grand journal qui aura dix ou douze mille abonnés. - -—Ainsi vous croyez que Florine pourra décider son droguiste à faire le -marché? dit Lucien ébloui. - -—Je le crois bien, voici l'entr'acte, je vais déjà lui en aller dire -deux mots, cela se conclura cette nuit. Une fois sa leçon faite, -Florine aura tout mon esprit et le sien. - -—Et cet honnête négociant qui est là, bouche béante, admirant Florine, -sans se douter qu'on va lui extirper trente mille francs!... - -—Encore une autre sottise! Ne dirait-on pas qu'on le vole? s'écria -Lousteau. Mais, mon cher, si le Ministère achète le journal, dans six -mois le droguiste aura peut-être cinquante mille francs de ses trente -mille. Puis, Matifat ne verra pas le journal, mais les intérêts de -Florine. Quand on saura que Matifat et Camusot (car ils se partageront -l'affaire) sont propriétaires d'une Revue, il y aura dans tous les -journaux des articles bienveillants pour Florine et Coralie. Florine -va devenir célèbre, elle aura peut-être un engagement de douze mille -francs dans un autre théâtre. Enfin, Matifat économisera les mille -francs par mois que lui coûteraient les cadeaux et les dîners aux -journalistes. Vous ne connaissez ni les hommes, ni les affaires. - -—Pauvre homme! dit Lucien, il compte avoir une nuit agréable. - -—Et, reprit Lousteau, il sera scié en deux par mille raisonnements -jusqu'à ce qu'il ait montré à Florine l'acquisition du sixième acheté à -Finot. Et moi le lendemain je serai rédacteur en chef, et je gagnerai -mille francs par mois. Voici donc la fin de mes misères! s'écria -l'amant de Florine. - -Lousteau sortit laissant Lucien abasourdi, perdu dans un abîme de -pensées, volant au-dessus du monde comme il est. Après avoir vu aux -Galeries-de-Bois les ficelles de la Librairie et la cuisine de la -gloire, après s'être promené dans les coulisses du théâtre, le poète -apercevait l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie -parisienne, le mécanisme de toute chose. Il avait envié le bonheur de -Lousteau en admirant Florine en scène. Déjà, pendant quelques instants, -il avait oublié Matifat. Il demeura là durant un temps inappréciable, -peut-être cinq minutes. Ce fut une éternité. Des pensées ardentes -enflammaient son âme, comme ses sens étaient embrasés par le spectacle -de ces actrices aux yeux lascifs et relevés par le rouge, à gorges -étincelantes, vêtues de basquines voluptueuses à plis licencieux, à -jupes courtes, montrant leurs jambes en bas rouges à coins verts, -chaussées de manière à mettre un parterre en émoi. Deux corruptions -marchaient sur deux lignes parallèles, comme deux nappes qui, dans une -inondation, veulent se rejoindre; elles dévoraient le poète accoudé -dans le coin de la loge, le bras sur le velours rouge de l'appui, la -main pendante, les yeux fixés sur la toile, et d'autant plus accessible -aux enchantements de cette vie mélangée d'éclairs et de nuages qu'elle -brillait comme un feu d'artifice après la nuit profonde de sa vie -travailleuse, obscure, monotone. Tout à coup la lumière amoureuse d'un -œil ruissela sur les yeux inattentifs de Lucien, en trouant le rideau -du théâtre. Le poète, réveillé de son engourdissement, reconnut l'œil -de Coralie qui le brûlait: il baissa la tête, et regarda Camusot qui -rentrait alors dans la loge en face. - - -[Illustration: IMP. S. RAÇON. - - CAMUSOT. - - Cet amateur était un bon, gros et gras marchand de soieries de la rue - des Bourdonnais, etc. - - (ILLUSIONS PERDUES.)] - - -Cet amateur était un bon gros et gras marchand de soieries de la rue -des Bourdonnais, Juge au Tribunal de commerce, père de quatre enfants, -marié pour la seconde fois à une épouse légitime, riche de quatre-vingt -mille livres de rente, mais âgé de cinquante-six ans, ayant comme un -bonnet de cheveux gris sur la tête, l'air papelard d'un homme qui -jouissait de son reste, et qui ne voulait pas quitter la vie sans son -compte de bonne joie, après avoir avalé les mille et une couleuvres -du commerce. Il y avait sur ce front couleur beurre frais, sur ces -joues monastiques et fleuries tout l'épanouissement d'une jubilation -superlative: Camusot était sans sa femme, et entendait applaudir -Coralie à tout rompre. Coralie était toutes les vanités réunies de ce -riche bourgeois, il tranchait chez elle du grand seigneur d'autrefois; -il se croyait là de moitié dans son succès, et il le croyait d'autant -mieux qu'il l'avait soldé. Cette conduite était sanctionnée par la -présence du beau-père de Camusot, un petit vieux, à cheveux poudrés, -aux yeux égrillards, et très-digne. Les répugnances de Lucien se -réveillèrent, il se souvint de l'amour pur, exalté, qu'il avait -ressenti pendant un an pour madame de Bargeton. Aussitôt l'amour des -poètes déplia ses ailes blanches: mille souvenirs environnèrent de -leurs horizons bleuâtres le grand homme d'Angoulême qui retomba dans la -rêverie. La toile se leva. Coralie et Florine étaient en scène. - -—Ma chère, il pense à toi comme au grand Turc, dit Florine à voix basse -pendant que Coralie débitait une réplique. - -Lucien ne put s'empêcher de rire, et regarda Coralie. Cette femme, -une des plus charmantes et des plus délicieuses actrices de Paris, -la rivale de madame Perrin et de mademoiselle Fleuriet, auxquelles -elle ressemblait et dont le sort devait être le sien, était le type -des filles qui exercent à volonté la fascination sur les hommes. -Coralie montrait une sublime figure hébraïque, ce long visage -ovale d'un ton d'ivoire blond, à bouche rouge comme une grenade, à -menton fin comme le bord d'une coupe. Sous des paupières chaudes et -comme brûlées par une prunelle de jais, sous des cils recourbés, on -devinait un regard languissant où scintillaient à propos les ardeurs du -désert. Ces yeux étaient entourés d'un cercle olivâtre, et surmontés -de sourcils arqués et fournis. Sur un front brun, couronné de deux -bandeaux d'ébène où brillaient alors les lumières comme sur du vernis, -siégeait une magnificence de pensée qui aurait pu faire croire à du -génie. Mais Coralie, semblable à beaucoup d'actrices, était sans esprit -malgré son nez ironique et fin, sans instruction malgré son expérience; -elle n'avait que l'esprit des sens et la bonté des femmes amoureuses. -Pouvait-on d'ailleurs s'occuper du moral, quand elle éblouissait le -regard avec ses bras ronds et polis, ses doigts tournés en fuseaux, ses -épaules dorées, avec la gorge chantée par le Cantique des cantiques, -avec un col mobile et recourbé, avec des jambes d'une élégance -adorable, et chaussées en soie rouge? Ces beautés d'une poésie vraiment -orientale étaient encore mises en relief par le costume espagnol -convenu dans nos théâtres. Coralie faisait la joie de la salle où tous -les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basquine, et flattaient -sa croupe andalouse qui imprimait des torsions lascives à la jupe. Il -y eut un moment où Lucien, en voyant cette créature jouant pour lui -seul, se souciant de Camusot autant que le gamin du Paradis se soucie -de la pelure d'une pomme, mit l'amour sensuel au-dessus de l'amour pur, -la jouissance au-dessus du désir, et le démon de la luxure lui souffla -d'atroces pensées. - - -[Illustration: IMP. S. RAÇON. - - CORALIE faisait la joie de la salle, où tous les yeux serraient sa - taille bien prise dans sa basquine, et flattaient sa croupe andalouse - qui imprimait des torsions lascives à la jupe. - - (UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)] - - -«J'ignore tout de l'amour qui se roule dans la bonne chère, dans le -vin, dans les joies de la matière, se dit-il. J'ai plus encore vécu par -la Pensée que par le Fait. Un homme qui veut tout peindre doit tout -connaître. Voici mon premier souper fastueux, ma première orgie avec -un monde étrange, pourquoi ne goûterais-je pas une fois ces délices si -célèbres où se ruaient les grands seigneurs du dernier siècle en vivant -avec des impures? Quand ce ne serait que pour les transporter dans les -belles régions de l'amour vrai, ne faut-il pas apprendre les joies, les -perfections, les transports, les ressources, les finesses de l'amour -des courtisanes et des actrices? N'est-ce pas, après tout, la poésie -des sens? Il y a deux mois, ces femmes me semblaient des divinités -gardées par des dragons inabordables; en voilà une dont la beauté -surpasse celle de Florine que j'enviais à Lousteau; pourquoi ne pas -profiter de sa fantaisie, quand les plus grands seigneurs achètent de -leurs plus riches trésors une nuit à ces femmes-là? Les ambassadeurs, -quand ils mettent le pied dans ces gouffres, ne se soucient ni de la -veille ni du lendemain. Je serais un niais d'avoir plus de délicatesse -que les princes, surtout quand je n'aime encore personne. - -Lucien ne pensait plus à Camusot. Après avoir manifesté à Lousteau le -plus profond dégoût pour le plus odieux partage, il tombait dans cette -fosse, il nageait dans un désir, entraîné par le jésuitisme de la -passion. - -—Coralie est folle de vous, lui dit Lousteau en entrant. Votre beauté, -digne des plus illustres marbres de la Grèce, fait un ravage inouï dans -les coulisses. Vous êtes heureux, mon cher. A dix-huit ans, Coralie -pourra dans quelques jours avoir trente mille francs par an pour sa -beauté. Elle est encore très-sage. Vendue par sa mère, il y a trois -ans, soixante mille francs, elle n'a encore eu que des chagrins, et -cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre par désespoir, elle -avait en horreur de Marsay, son premier acquéreur; et, au sortir de -la galère, car elle a été bientôt lâchée par le roi de nos dandies, -elle a trouvé ce bon Camusot qu'elle n'aime guère: mais il est comme -un père pour elle, elle le souffre et se laisse aimer. Elle a refusé -déjà les plus riches propositions, et se tient à Camusot qui ne la -tourmente pas. Vous êtes donc son premier amour. Oh! elle a reçu comme -un coup de pistolet dans le cœur en vous voyant, et Florine est allée -l'arraisonner dans sa loge où elle pleure de votre froideur. La pièce -va tomber, Coralie ne sait plus son rôle, et adieu l'engagement au -Gymnase que Camusot lui préparait!... - -—Bah?... pauvre fille! dit Lucien dont toutes les vanités furent -caressées par ces paroles et qui se sentit le cœur gonflé -d'amour-propre. Il m'arrive, mon cher, dans une soirée, plus -d'événements que dans les dix-huit premières années de ma vie. - -Et Lucien raconta ses amours avec madame de Bargeton, et sa haine -contre le baron Châtelet. - -—Tiens, le journal manque de bête noire, nous allons l'empoigner. Ce -baron est un beau de l'empire, il est ministériel, il nous va, je l'ai -vu souvent à l'Opéra. J'aperçois d'ici votre grande dame, elle est -souvent dans la loge de la marquise d'Espard. Le baron fait la cour à -votre ex-maîtresse, un os de seiche. Attendez! Finot vient de m'envoyer -un exprès me dire que le journal est sans copie, un tour que lui joue -un de nos rédacteurs, un drôle, le petit Hector Merlin, à qui l'on a -retranché ses blancs. Finot au désespoir broche un article contre les -danseuses et l'Opéra. Eh! bien, mon cher, faites l'article sur cette -pièce, écoutez-la, pensez-y. Moi, je vais aller dans le cabinet du -directeur méditer trois colonnes sur votre homme et sur votre belle -dédaigneuse qui ne seront pas à la noce demain.... - -—Voilà donc où et comment se fait le journal? dit Lucien. - -—Toujours comme ça, répondit Lousteau. Depuis dix mois que j'y suis, le -journal est toujours sans _copie_ à huit heures du soir. - -On nomme, en argot typographique, _copie_, le manuscrit à composer, -sans doute parce que les auteurs sont censés n'envoyer que la copie de -leur œuvre. Peut-être aussi est-ce une ironique traduction du mot latin -_copia_ (abondance), car la copie manque toujours!... - -—Le grand projet qui ne se réalisera jamais est d'avoir quelques -numéros d'avance, reprit Lousteau. Voilà dix heures, et il n'y a pas -une ligne. Je vais dire à Vernou et à Nathan, pour finir brillamment le -numéro, de nous prêter une vingtaine d'épigrammes sur les députés, sur -le chancelier _Cruzoé_, sur les ministres, et sur nos amis au besoin. -Dans ce cas-là, on massacrerait son père, on est comme un corsaire qui -charge ses canons avec les écus de sa prise pour ne pas mourir. Soyez -spirituel dans votre article, et vous aurez fait un grand pas dans -l'esprit de Finot: il est reconnaissant par calcul. C'est la meilleure -et la plus solide des reconnaissances, après toutefois celles du -Mont-de-Piété! - -—Quels hommes sont donc les journalistes?... s'écria Lucien. Comment, -il faut se mettre à une table et avoir de l'esprit... - -—Absolument comme on allume un quinquet... jusqu'à ce que l'huile -manque. - -Au moment où Lousteau ouvrait la porte de la loge, le directeur et Du -Bruel entrèrent. - -—Monsieur, dit l'auteur de la pièce, laissez-moi dire de votre part à -Coralie que vous vous en irez avec elle après souper, ou ma pièce va -tomber. La pauvre fille ne sait plus ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait, -elle va pleurer quand il faudra rire, et rira quand il faudra pleurer. -On a déjà sifflé. Vous pouvez encore sauver la pièce. Ce n'est -pourtant pas un malheur que le plaisir qui vous attend. - -—Monsieur, je n'ai pas l'habitude d'avoir des rivaux, dit Lucien. - -—Ne lui dites pas cela, s'écria le directeur en regardant l'auteur, -Coralie est fille à jeter Camusot par la fenêtre, à le mettre à la -porte, et se ruinerait très-bien. Ce digne propriétaire du Cocon-d'Or -donne à Coralie deux mille francs par mois, paye tous ses costumes et -ses claqueurs. - -—Comme votre promesse ne m'engage à rien, sauvez votre pièce, dit -sultanesquement Lucien. - -—Mais n'ayez pas l'air de la rebuter, cette charmante fille, dit le -suppliant Du Bruel. - -—Allons, il faut que j'écrive l'article sur votre pièce, et que je -sourie à votre jeune première, soit! s'écria le poète. - -L'auteur disparut après avoir fait un signe à Coralie qui joua dès -lors merveilleusement et fit réussir la pièce. Bouffé, qui remplissait -le rôle d'un vieil alcade dans lequel il révéla pour la première fois -son talent pour se grimer en vieillard, vint au milieu d'un tonnerre -d'applaudissements dire: _Messieurs, la pièce que nous avons eu -l'honneur de représenter est de messieurs Raoul et Du Bruel_. - -—Tiens, Nathan est de la pièce, dit Lousteau, je ne m'étonne plus de -l'intérêt qu'il y prend, ni de sa présence. - -—Coralie! Coralie! s'écria le parterre soulevé. - -De la loge où étaient les deux négociants, il partit une voix de -tonnerre qui cria:—Et Florine! - -—Florine et Coralie! répétèrent alors quelques voix. - -Le rideau se releva, Bouffé reparut avec les deux actrices à qui -Matifat et Camusot jetèrent chacun une couronne; Coralie ramassa -la sienne et la tendit à Lucien. Pour Lucien, ces deux heures -passées au théâtre furent comme un rêve. Les coulisses, malgré leurs -horreurs, avaient commencé l'œuvre de cette fascination. Le poète, -encore innocent, y avait respiré le vent du désordre et l'air de la -volupté. Dans ces sales couloirs encombrés de machines et où fument -des quinquets huileux, il règne comme une peste qui dévore l'âme. La -vie n'y est plus ni sainte ni réelle. On y rit de toutes les choses -sérieuses, et les choses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme -un narcotique pour Lucien, et Coralie acheva de le plonger dans une -ivresse joyeuse. Le lustre s'éteignit. Il n'y avait plus alors dans la -salle que des ouvreuses qui faisaient un singulier bruit en ôtant les -petits bancs et fermant les loges. La rampe, soufflée comme une seule -chandelle, répandit une odeur infecte. Le rideau se leva. Une lanterne -descendit du cintre. Les pompiers commencèrent leur ronde avec les -garçons de service. A la féerie de la scène, au spectacle des loges -pleines de jolies femmes, aux étourdissantes lumières, à la splendide -magie des décorations et des costumes neufs succédaient le froid, -l'horreur, l'obscurité, le vide. Ce fut hideux. - -—Eh! bien, viens-tu, mon petit? dit Lousteau sur le théâtre. - -Lucien était dans une surprise indicible. - -—Saute de la loge ici, lui cria le journaliste. - -D'un bond, Lucien se trouva sur la scène. A peine reconnut-il Florine -et Coralie déshabillées, enveloppées dans leurs manteaux et dans des -douillettes communes, la tête couverte de chapeaux à voiles noirs, -semblables enfin à des papillons rentrés dans leurs larves. - -—Me ferez-vous l'honneur de me donner le bras? lui dit Coralie en -tremblant. - -—Volontiers, dit Lucien qui sentit le cœur de l'actrice palpitant sur -le sien comme celui d'un oiseau quand il l'eut prise. - -L'actrice, en se serrant contre le poète, eut la volupté d'une chatte -qui se frotte à la jambe de son maître avec une moelleuse ardeur. - -—Nous allons donc souper ensemble! lui dit-elle. - -Tous quatre sortirent et trouvèrent deux fiacres à la porte des acteurs -qui donnait sur la rue des Fossés-du-Temple. Coralie fit monter Lucien -dans la voiture où était déjà Camusot et son beau-père, le bonhomme -Cardot. Elle offrit la quatrième place à Du Bruel. Le directeur partit -avec Florine, Matifat et Lousteau. - -—Ces fiacres sont infâmes! dit Coralie. - -—Pourquoi n'avez-vous pas un équipage? répliqua Du Bruel. - -—Pourquoi? s'écria-t-elle avec humeur, je ne veux pas le dire devant -monsieur Cardot qui sans doute a formé son gendre. Croiriez-vous que, -petit et vieux comme il est, monsieur Cardot ne donne que trois cents -francs par mois à Florentine, juste de quoi payer son loyer, sa pâtée -et ses socques. Le vieux marquis de Rochegude, qui a six cent mille -livres de rente, m'offre un coupé depuis deux mois. Mais je suis une -artiste, et non une fille. - -—Vous aurez une voiture après-demain, mademoiselle, dit gravement -Camusot; mais vous ne me l'aviez jamais demandée. - -—Est-ce que ça se demande? Comment, quand on aime une femme la -laisse-t-on patauger dans la crotte et risquer de se casser les jambes -en allant à pied. Il n'y a que ces chevaliers de l'Aune pour aimer la -boue au bas d'une robe. - -En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le cœur de Camusot, -Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes, -elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut -concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces -pauvres créatures de tous leurs chagrins passés, de leurs malheurs, et -qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes à -qui ces violents contrastes manquent, heureusement. - -—Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars, dit Du -Bruel à Coralie. - -—Oui, dit Camusot, mademoiselle a eu quelque chose au commencement -qui la chiffonnait; mais dès le milieu du second acte, elle a été -délirante. Elle est pour la moitié dans votre succès. - -—Et moi pour la moitié dans le sien, dit Du Bruel. - -—Vous vous battez de la chape de l'évêque, dit-elle d'une voix altérée. - -L'actrice profita d'un moment d'obscurité pour porter à ses lèvres -la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut -alors ému jusque dans la moelle de ses os. L'humilité de la courtisane -amoureuse comporte des magnificences morales qui en remontrent aux -anges. - -—Monsieur va faire l'article, dit Du Bruel en parlant à Lucien, il peut -écrire un charmant paragraphe sur notre chère Coralie. - -—Oh! rendez-nous ce petit service, dit Camusot avec la voix d'un homme -à genoux devant Lucien, vous trouverez en moi un serviteur bien disposé -pour vous, en tout temps. - -—Mais laissez donc à monsieur son indépendance, cria l'actrice enragée, -il écrira ce qu'il voudra, achetez-moi des voitures et non pas des -éloges. - -—Vous les aurez à très-bon marché, répondit poliment Lucien. Je n'ai -jamais rien écrit dans les journaux, je ne suis pas au fait de leurs -mœurs, vous aurez la virginité de ma plume... - -—Ce sera drôle, dit Du Bruel. - -—Nous voilà rue de Bondy, dit le petit père Cardot que la sortie de -Coralie avait atterré. - -—Si j'ai les prémices de ta plume, tu auras celles de mon cœur, dit -Coralie pendant le rapide instant où elle resta seule avec Lucien dans -la voiture. - -Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre à coucher pour y -prendre la toilette qu'elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait -pas le luxe que déploient chez les actrices ou chez leurs maîtresses -les négociants enrichis qui veulent jouir de la vie. Quoique Matifat, -qui n'avait pas une fortune aussi considérable que celle de son ami -Camusot, eût fait les choses assez mesquinement, Lucien fut surpris -en voyant une salle à manger artistement décorée, tapissée en drap -vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de belles lampes, -meublée de jardinières pleines de fleurs, et un salon tendu de soie -jaune relevée par des agréments bruns, où resplendissaient les meubles -alors à la mode, un lustre de Thomire, un tapis à dessins perses. La -pendule, les candélabres, le feu, tout était de bon goût. Matifat avait -laissé tout ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui bâtissait -une maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit -un soin particulier. Aussi Matifat, toujours négociant, prenait-il -des précautions pour toucher aux moindres choses, il semblait avoir -sans cesse devant lui le chiffre des mémoires, et regardait ces -magnificences comme des bijoux imprudemment sortis d'un écrin. - -—Voilà pourtant ce que je serai forcé de faire pour Florentine, était -une pensée qui se lisait dans les yeux du père Cardot. - -Lucien comprit soudain que l'état de la chambre où demeurait Lousteau -n'inquiétait guère le journaliste aimé. Roi secret de ces fêtes, -Étienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carrait-il en -maître de maison, devant la cheminée, en causant avec le directeur qui -félicitait Du Bruel. - -—La copie! la copie! cria Finot en entrant. Rien dans la boîte du -journal. Les compositeurs tiennent mon article, et l'auront bientôt -fini. - -—Nous arrivons, dit Étienne. Nous trouverons une table et du feu dans -le boudoir de Florine. Si monsieur Matifat veut nous procurer du -papier et de l'encre, nous brocherons le journal pendant que Florine et -Coralie s'habillent. - -Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empressés de chercher les -plumes, les canifs et tout ce qu'il fallait aux deux écrivains. En ce -moment une des plus jolies danseuses de ce temps, Tullia se précipita -dans le salon. - -—Mon cher enfant, dit-elle à Finot, on t'accorde tes cent abonnements, -ils ne coûteront rien à la direction, ils sont déjà placés, imposés -au Chant, à l'Orchestre et au Corps de ballet. Ton journal est si -spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges. Enfin voici -le prix du premier trimestre, dit-elle en présentant deux billets de -banque. Ainsi, ne m'échine pas! - -—Je suis perdu, s'écria Finot. Je n'ai plus d'article de tête pour mon -numéro, car il faut aller supprimer ma diatribe... - -—Quel beau mouvement! ma divine Laïs, s'écria Blondet qui suivait -la danseuse avec Nathan, Vernou et Claude Vignon amené par lui. Tu -resteras à souper avec nous, cher amour, ou je te fais écraser comme -un papillon que tu es. En ta qualité de danseuse, tu n'exciteras ici -aucune rivalité de talent. Quant à la beauté, vous avez toutes trop -d'esprit pour être jalouses en public. - -—Mon Dieu! mes amis, Du Bruel, Nathan, Blondet, sauvez-moi, cria Finot. -J'ai besoin de cinq colonnes. - -—J'en ferai deux avec la pièce, dit Lucien. - -—Mon sujet en donnera bien deux, dit Lousteau. - -—Eh! bien, Nathan, Vernou, Du Bruel, faites-moi les plaisanteries de la -fin. Ce brave Blondet pourra bien m'octroyer les deux petites colonnes -de la première page. Je cours à l'imprimerie. Heureusement, Tullia, tu -es venue avec ta voiture. - -—Oui, mais le duc y est avec un ministre allemand, dit-elle. - -—Invitons le duc et le ministre, dit Nathan. - -—Un Allemand, ça boit bien, ça écoute, nous le fusillerons à coups de -hardiesses, il en écrira à sa cour, s'écria Blondet. - -—Quel est, de nous tous, le personnage assez sérieux pour descendre lui -parler, dit Finot. Allons, Du Bruel, tu es un bureaucrate, amène le duc -de Rhétoré, le ministre, et donne le bras à Tullia. Mon Dieu! Tullia -est-elle belle ce soir?... - -—Nous allons être treize! dit Matifat en pâlissant. - -—Non, quatorze, s'écria Florentine en arrivant, je veux surveiller -milord Cardot! - -—D'ailleurs, dit Lousteau, Blondet est accompagné de Claude Vignon. - -—Je l'ai mené boire, répondit Blondet en prenant un encrier. Ah! çà, -vous autres, ayez de l'esprit pour les cinquante-six bouteilles de -vin que nous boirons, dit-il à Nathan et à Vernou. Surtout stimulez -Du Bruel, c'est un vaudevilliste, il est capable de faire quelques -méchantes pointes, élevez-le jusqu'au bon mot. - -Lucien animé par le désir de faire ses preuves devant des personnages -si remarquables, écrivit son premier article sur la table ronde du -boudoir de Florine, à la lueur des bougies roses allumées par Matifat. - - PANORAMA DRAMATIQUE. - - _Première représentation de_ l'Alcade dans l'embarras, _imbroglio - en trois actes.—Début de mademoiselle Florine.—Mademoiselle - Coralie.—Bouffé._ - - «On entre, on sort, on parle, on se promène, on cherche quelque chose - et l'on ne trouve rien, tout est en rumeur. L'alcade a perdu sa - fille et retrouve son bonnet; mais le bonnet ne lui va pas, ce doit - être le bonnet d'un voleur. Où est le voleur? On entre, on sort, on - parle, on se promène, on cherche de plus belle. L'alcade finit par - trouver un homme sans sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui - est satisfaisant pour le magistrat, et non pour le public. Le calme - renaît, l'alcade veut interroger l'homme. Ce vieil alcade s'assied - dans un grand fauteuil d'alcade en arrangeant ses manches d'alcade. - L'Espagne est le seul pays où il y ait des alcades attachés à de - grandes manches, où se voient autour du cou des alcades, des fraises - qui sur les théâtres de Paris sont la moitié de leur place et de leur - gravité. Cet alcade qui a tant trottiné d'un petit pas de vieillard - poussif, est Bouffé, Bouffé le successeur de Potier, un jeune acteur - qui fait si bien les vieillards qu'il a fait rire les plus vieux - vieillards. Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve, - dans cette voix chevrotante, dans ces fuseaux tremblants sous un - corps de Géronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu'il effraie, - on a peur que sa vieillesse ne se communique comme une maladie - contagieuse. Et quel admirable alcade! Quel charmant sourire inquiet, - quelle bêtise importante! quelle dignité stupide! quelle hésitation - judiciaire! Comme cet homme sait bien que tout peut devenir - alternativement faux et vrai! Comme il est digne d'être le ministre - d'un roi constitutionnel! A chacune des demandes de l'alcade, - l'inconnu l'interroge; Bouffé répond, en sorte que questionné par - la réponse, l'alcade éclaircit tout par ses demandes. Cette scène - éminemment comique où respire un parfum de Molière a mis la salle en - joie. Tout le monde est d'accord; mais je suis hors d'état de vous - dire ce qui est clair et ce qui est obscur: la fille de l'alcade - était là, représentée par une véritable Andalouse, une Espagnole, - aux yeux espagnols, au teint espagnol, à la taille espagnole, à la - démarche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard - dans sa jarretière, son amour au cœur, sa croix au bout d'un ruban - sur la gorge. A la fin de l'acte, quelqu'un m'a demandé comment - allait la pièce, je lui ai dit: Elle a des bas rouges à coins verts, - un pied grand comme ça, dans des souliers vernis, et la plus belle - jambe de l'Andalousie! Ah! cette fille d'alcade, elle fait venir - l'amour à la bouche, elle vous donne des désirs horribles, on a envie - de sauter dessus la scène et de lui offrir sa chaumière et son cœur, - ou trente mille livres de rente et sa plume. Cette Andalouse est la - plus belle actrice de Paris. Coralie, puisqu'il faut l'appeler par - son nom, est capable d'être comtesse ou grisette, on ne sait sous - quelle forme elle plairait davantage. Elle sera ce qu'elle voudra - être, elle est née pour tout faire, n'est-ce pas ce qu'il y a de - mieux à dire d'une actrice au boulevard? - - »Au second acte est arrivée une Espagnole de Paris, avec sa figure - de camée et ses yeux assassins. J'ai demandé à mon tour d'où elle - venait, on m'a répondu qu'elle sortait de la coulisse et se nommait - mademoiselle Florine; mais, ma foi, je n'en ai rien pu croire, tant - elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans son amour. - Cette rivale de la fille de l'Alcade est la femme d'un seigneur - taillé dans le manteau d'Almaviva, où il y a de l'étoffe pour cent - grands seigneurs du boulevard. Si Florine n'avait ni bas rouges à - coins verts, ni souliers vernis, elle avait une mantille, un voile - dont elle se servait admirablement, la grande dame qu'elle est! - Elle a fait voir à merveille que la tigresse peut devenir chatte. - J'ai compris qu'il y avait là quelque drame de jalousie, aux mots - piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis, quand tout - allait s'arranger, la bêtise de l'alcade a tout rebrouillé. Tout ce - monde de flambeaux, de riches, de valets, de Figaros, de seigneurs, - d'alcades, de filles et de femmes, s'est remis à chercher, aller, - venir, tourner. L'intrigue s'est alors renouée et je l'ai laissée - se renouer, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l'heureuse - Coralie, m'ont entortillé de nouveau dans les plis de leur basquine, - de leur mantille, et m'ont fourré leurs petits pieds dans l'œil. - - »J'ai pu gagner le troisième acte sans avoir fait de malheur, - sans avoir nécessité l'intervention du commissaire de police, ni - scandalisé la salle, et je crois dès lors à la puissance de la morale - publique et religieuse dont on s'occupe à la Chambre des Députés. - J'ai pu comprendre qu'il s'agit d'un homme qui aime deux femmes sans - en être aimé, ou qui en est aimé sans les aimer, qui n'aime pas les - alcades ou que les alcades n'aiment pas; mais qui, à coup sûr, est un - brave seigneur qui aime quelqu'un, lui-même ou Dieu, comme pis-aller, - car il se fait moine. Si vous voulez en savoir davantage, allez au - Panorama-Dramatique. Vous voilà suffisamment prévenu qu'il faut y - aller une première fois pour se faire à ces triomphants bas rouges - à coins verts, à ce petit pied plein de promesses, à ces yeux qui - filtrent le soleil, à ces finesses de femme parisienne déguisée en - Andalouse, et d'Andalouse déguisée en Parisienne; puis une seconde - fois pour jouir de la pièce qui fait mourir de rire sous forme de - vieillard, pleurer sous forme de seigneur amoureux. La pièce a réussi - sous les deux espèces. L'auteur, qui, dit-on, a pour collaborateur - un de nos grands poètes, a visé le succès avec une fille amoureuse - dans chaque main; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son parterre en - émoi. Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d'esprit - que l'auteur. Néanmoins quand les deux rivales s'en allaient, on - trouvait le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victorieusement - l'excellence de la pièce. L'auteur a été nommé au milieu - d'applaudissements qui ont donné des inquiétudes à l'architecte de - la salle; mais l'auteur, habitué à ces mouvements du Vésuve aviné - qui bout sous le lustre, ne tremblait pas: c'est M. Du Bruel. Quant - aux deux actrices, elles ont dansé le fameux boléro de Séville qui a - trouvé grâce devant les pères du concile autrefois, et que la censure - a permis, malgré la lasciveté des poses. Ce boléro suffit à attirer - tous les vieillards qui ne savent que faire de leur reste d'amour, et - j'ai la charité de les avertir de tenir le verre de leur lorgnette - très-limpide.» - -Pendant que Lucien écrivait cet article, qui fit révolution dans -le journalisme par la révélation d'une manière neuve et originale, -Lousteau écrivait un article, dit de mœurs, intitulé l'_ex-beau_, et -qui commençait ainsi: - - «Le beau de l'Empire est toujours un homme long et mince, - bien conservé, qui porte un corset et qui a la croix de la - Légion-d'Honneur. Il s'appelle quelque chose comme Potelet; et, - pour se mettre bien en cour aujourd'hui, le baron de l'Empire s'est - gratifié d'un _du_: il est du Potelet, quitte à redevenir Potelet en - cas de révolution. Homme à deux fins d'ailleurs comme son nom, il - fait la cour au faubourg Saint-Germain après avoir été le glorieux, - l'utile et l'agréable porte-queue d'une sœur de cet homme que la - pudeur m'empêche de nommer. Si du Potelet renie son service auprès de - l'Altesse impériale, il chante encore les romances de sa bienfaitrice - intime...» - -L'article était un tissu de personnalités comme on les faisait à cette -époque. Il s'y trouvait entre madame de Bargeton, à qui le baron -Châtelet faisait la cour, et un os de seiche un parallèle bouffon -qui plaisait sans qu'on eût besoin de connaître les deux personnes -desquelles on se moquait. Châtelet était comparé à un héron. Les amours -de ce héron, ne pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois quand -il la laissait tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette -plaisanterie, qui se divisa en plusieurs articles, eut, comme on sait, -un retentissement énorme dans le faubourg Saint-Germain, et fut une -des mille et une causes des rigueurs apportées à la législation de la -Presse. Une heure après, Blondet, Lousteau, Lucien revinrent au salon -où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre femmes, -les trois négociants, le directeur du théâtre, Finot et les trois -auteurs. Un apprenti, coiffé de son bonnet de papier, était déjà venu -chercher la copie pour le journal. - -—Les ouvriers vont quitter si je ne leur rapporte rien, dit-il. - -—Tiens, voilà dix francs, et qu'ils attendent, répondit Finot. - -—Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la soûlographie, et -adieu le journal. - -—Le bon sens de cet enfant m'épouvante, dit Finot. - -Ce fut au moment où le ministre prédisait un brillant avenir à ce gamin -que les trois auteurs entrèrent. Blondet lut un article excessivement -spirituel contre les romantiques. L'article de Lousteau fit rire. Le -duc de Rhétoré recommanda, pour ne pas trop indisposer le faubourg -Saint-Germain, d'y glisser un éloge indirect pour madame d'Espard. - -—Et vous, lisez-nous ce que vous avez fait, dit Finot à Lucien. - -Quand Lucien, qui tremblait de peur, eut fini, le salon retentissait -d'applaudissements, les actrices embrassaient le néophyte, les trois -négociants le serraient à l'étouffer, Du Bruel lui prenait la main et -avait une larme à l'œil, enfin, le directeur l'invitait à dîner. - -—Il n'y a plus d'enfants, dit Blondet. Comme monsieur de Chateaubriand -a déjà fait le mot d'_enfant sublime_ pour Victor Hugo, je suis obligé -de vous dire tout simplement que vous êtes un homme d'esprit, de cœur -et de style. - -—Monsieur est du journal, dit Finot en remerciant Étienne et lui jetant -le fin regard de l'exploitateur. - -—Quels mots avez-vous faits? dit Lousteau à Blondet et à Du Bruel. - -—Voilà ceux de Du Bruel, dit Nathan. - -⁂ _En voyant combien monsieur le vicomte d'A....... occupe le public, -monsieur le vicomte Démosthène a dit hier:—Ils vont peut-être me -laisser tranquille._ - -⁂ _Une dame dit à un Ultra qui blâmait le discours de monsieur Pasquier -comme continuant le système de Decazes:—Oui, mais il a des mollets bien -monarchiques._ - -—Si ça commence ainsi, je ne vous en demande pas davantage; tout va -bien, dit Finot. Cours leur porter cela, dit-il à l'apprenti. Le -journal est un peu plaqué, mais c'est notre meilleur numéro, dit-il en -se tournant vers le groupe des écrivains qui déjà regardaient Lucien -avec une sorte de sournoiserie. - -—Il a de l'esprit, ce gars-là, dit Blondet. - -—Son article est bien, dit Claude Vignon. - -—A table! cria Matifat. - -Le duc donna le bras à Florine, Coralie prit celui de Lucien, et la -danseuse eut d'un côté Blondet, de l'autre le ministre allemand. - -—Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de Bargeton et le -baron Châtelet, qui est, dit-on, nommé préfet de la Charente et maître -des requêtes. - -—Madame de Bargeton a mis Lucien à la porte comme un drôle, dit -Lousteau. - -—Un si beau jeune homme! fit le ministre. - -Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine de -Sèvres, sur du linge damassé, respirait une magnificence cossue. -Chevet avait fait le souper, les vins avaient été choisis par le plus -fameux négociant du quai Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat -et de Cardot. Lucien, qui vit pour la première fois le luxe parisien -fonctionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait son -étonnement en homme d'esprit, de cœur et de style qu'il était, selon le -mot de Blondet. - -En traversant le salon, Coralie avait dit à l'oreille de -Florine:—Fais-moi si bien griser Camusot qu'il soit obligé de rester -endormi chez toi. - -—Tu as donc _fait_ ton journaliste? répondit Florine. - -—Non, ma chère, je l'aime! répliqua Coralie en faisant un admirable -petit mouvement d'épaules. - -Ces paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien, apportées par le -cinquième péché capital. Coralie était admirablement bien habillée, -et sa toilette mettait savamment en relief ses beautés spéciales; car -toute femme a des perfections qui lui sont propres. Sa robe, comme -celle de Florine, avait le mérite d'être d'une délicieuse étoffe -inédite nommée _mousseline de soie_, dont la primeur appartenait -pour quelques jours à Camusot, l'une des providences parisiennes des -fabriques de Lyon, en sa qualité de chef du Cocon-d'Or. Ainsi l'amour -et la toilette, ce fard et ce parfum de la femme, rehaussaient les -séductions de l'heureuse Coralie. Un plaisir attendu, et qui ne nous -échappera pas, exerce des séductions immenses sur les jeunes gens. -Peut-être la certitude est-elle à leurs yeux tout l'attrait des mauvais -lieux, peut-être est-elle le secret des longues fidélités? L'amour pur, -sincère, le premier amour enfin, joint à l'une de ces rages fantasques -qui piquent ces pauvres créatures, et aussi l'admiration causée par la -grande beauté de Lucien, donnèrent l'esprit du cœur à Coralie. - -—Je t'aimerais laid et malade! dit-elle à l'oreille de Lucien en se -mettant à table. - -Quel mot pour un poète! Camusot disparut et Lucien ne le vit plus en -voyant Coralie. Était-ce un homme tout jouissance et tout sensation, -ennuyé de la monotonie de la province, attiré par les abîmes de Paris, -lassé de misère, harcelé par sa continence forcée, fatigué de sa vie -monacale rue de Cluny, de ses travaux sans résultat, qui pouvait se -retirer de ce festin brillant? Lucien avait un pied dans le lit de -Coralie, et l'autre dans la glu du Journal, au-devant duquel il avait -tant couru sans pouvoir le joindre. Après tant de factions montées en -vain rue du Sentier, il trouvait le Journal attablé, buvant frais, -joyeux, bon garçon. Il venait d'être vengé de toutes ses douleurs -par un article qui devait le lendemain même percer deux cœurs où il -avait voulu mais en vain verser la rage et la douleur dont on l'avait -abreuvé. En regardant Lousteau, il se disait:—Voilà un ami! sans se -douter que déjà Lousteau le craignait comme un dangereux rival. Lucien -avait eu le tort de montrer tout son esprit: un article terne l'eût -admirablement servi. Blondet contre-balança l'envie qui dévorait -Lousteau en disant à Finot qu'il fallait capituler avec le talent quand -il était de cette force-là. Cet arrêt dicta la conduite de Lousteau -qui résolut de rester l'ami de Lucien et de s'entendre avec Finot pour -exploiter un nouveau-venu si dangereux en le maintenant dans le besoin. -Ce fut un parti pris rapidement et compris dans toute son étendue entre -ces deux hommes par deux phrases dites d'oreille à oreille. - -—Il a du talent. - -—Il sera exigeant. - -—Oh! - -—Bon! - -—Je ne soupe jamais sans effroi avec des journalistes français, dit -le diplomate allemand avec une bonhomie calme et digne en regardant -Blondet qu'il avait vu chez la comtesse de Montcornet. Il y a un mot de -Blucher que vous êtes chargés de réaliser. - -—Quel mot? dit Nathan. - -—Quand Blucher arriva sur les hauteurs de Montmartre avec Saacken, -en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter à ce jour fatal -pour vous, Saacken, qui était un brutal, dit: Nous allons donc brûler -Paris!—Gardez-vous en bien, la France ne mourra que de _ça_! répondit -Blucher en montrant ce grand chancre qu'ils voyaient étendu à leurs -pieds, ardent et fumeux, dans la vallée de la Seine. Je bénis Dieu de -ce qu'il n'y a pas de journaux dans mon pays, reprit le ministre après -une pause. Je ne suis pas encore remis de l'effroi que m'a causé ce -petit bonhomme coiffé de papier, qui, à dix ans, possède la raison d'un -vieux diplomate. Aussi, ce soir, me semble-t-il que je soupe avec des -lions et des panthères qui me font l'honneur de velouter leurs pattes. - -—Il est clair, dit Blondet, que nous pouvons dire et prouver à -l'Europe que votre excellence a vomi un serpent ce soir, qu'elle -a manqué l'inoculer à mademoiselle Tullia, la plus jolie de nos -danseuses, et là-dessus faire des commentaires sur Ève, la Bible, le -premier et le dernier péché. Mais rassurez-vous, vous êtes notre hôte. - -—Ce serait drôle, dit Finot. - -—Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques sur tous les -serpents trouvés dans le cœur et dans le corps humain pour arriver au -corps diplomatique, dit Lousteau. - -—Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal de cerises -à l'eau-de-vie, dit Vernou. - -—Vous finiriez par le croire vous-même, dit Vignon au diplomate. - -—Le serpent est assez ami de la danseuse, dit Du Bruel. - -—Dites d'un premier sujet, reprit Tullia. - -—Messieurs, ne réveillez pas vos griffes qui dorment, s'écria le duc de -Rhétoré. - -—L'influence et le pouvoir du journal n'est qu'à son aurore, dit Finot, -le journalisme est dans l'enfance, il grandira. Tout, dans dix ans -d'ici, sera soumis à la publicité. La pensée éclairera tout. - -—Elle flétrira tout, dit Blondet en interrompant Finot. - -—C'est un mot, dit Claude Vignon. - -—Elle fera des rois, dit Lousteau. - -—Et défera les monarchies, dit le diplomate. - -—Aussi, dit Blondet, si la Presse n'existait point, faudrait-il ne pas -l'inventer; mais la voilà, nous en vivons. - -—Vous en mourrez, dit le diplomate. Ne voyez-vous pas que la -supériorité des masses, en supposant que vous les éclairiez, rendra la -grandeur de l'individu plus difficile; qu'en semant le raisonnement au -cœur des basses classes, vous récolterez la révolte, et que vous en -serez les premières victimes. Que casse-t-on à Paris quand il y a une -émeute? - -—Les réverbères, dit Nathan; mais nous sommes trop modestes pour avoir -des craintes, nous ne serons que fêlés. - -—Vous êtes un peuple trop spirituel pour permettre à un gouvernement de -se développer, dit le ministre. Sans cela vous recommenceriez avec vos -plumes la conquête de l'Europe que votre épée n'a pas su garder. - -—Les journaux sont un mal, dit Claude Vignon. On pouvait utiliser ce -mal, mais le gouvernement veut le combattre. Une lutte s'ensuivra. Qui -succombera? voilà la question. - -—Le gouvernement, dit Blondet, je me tue à le crier. En France, -l'esprit est plus fort que tout, et les journaux ont de plus que -l'esprit de tous les hommes spirituels, l'hypocrisie de Tartufe. - -—Blondet! Blondet, dit Finot, tu vas trop loin: il y a des abonnés ici. - -—Tu es propriétaire d'un de ces entrepôts de venin, tu dois avoir peur; -mais moi je me moque de toutes vos boutiques, quoique j'en vive! - -—Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu d'être un -sacerdoce est devenu un moyen pour les partis; de moyen, il s'est -fait commerce; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. -Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l'on vend au -public des paroles de la couleur dont il les veut. S'il existait un -journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, -la nécessité des bossus. Un journal n'est plus fait pour éclairer, -mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans -un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins; ils -tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela -même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison: le mal sera -fait sans que personne en soit coupable. Je serai moi Vignon, vous -serez toi Lousteau, toi Blondet, toi Finot, des Aristide, des Platon, -des Caton, des hommes de Plutarque; nous serons tous innocents, nous -pourrons nous laver les mains de toute infamie. Napoléon a donné la -raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans -un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention: _Les -crimes collectifs n'engagent personne_. Le journal peut se permettre la -conduite la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement. - -—Mais le pouvoir fera des lois répressives, dit Du Bruel, il en prépare. - -—Bah! que peut la loi contre l'esprit français, dit Nathan, le plus -subtil de tous les dissolvants. - -—Les idées ne peuvent être neutralisées que par des idées, reprit -Vignon. La terreur, le despotisme peuvent seuls étouffer le génie -français dont la langue se prête admirablement à l'allusion, à la -double entente. Plus la loi sera répressive, plus l'esprit éclatera, -comme la vapeur dans une machine à soupape. Ainsi, le roi fait du -bien, si le journal est contre lui, ce sera le ministre qui aura tout -fait, et réciproquement. Si le journal invente une infâme calomnie, -on la lui a dite. A l'individu qui se plaint, il sera quitte pour -demander pardon de la liberté grande. S'il est traîné devant les -tribunaux, il se plaint qu'on ne soit pas venu lui demander une -rectification; mais demandez-la-lui? il la refuse en riant, il traite -son crime de bagatelle. Enfin il bafoue sa victime quand elle triomphe. -S'il est puni, s'il a trop d'amende à payer, il vous signalera le -plaignant comme un ennemi des libertés, du pays et des lumières. Il -dira que monsieur Un Tel est un voleur en expliquant comment il est -le plus honnête homme du royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles! ses -agresseurs, des monstres! et il peut en un temps donné faire croire ce -qu'il veut à des gens qui le lisent tous les jours. Puis rien de ce -qui lui déplaît ne sera patriotique, et jamais il n'aura tort. Il se -servira de la religion contre la religion, de la charte contre le roi; -il bafouera la magistrature quand la magistrature le froissera; il la -louera quand elle aura servi les passions populaires. Pour gagner des -abonnés, il inventera les fables les plus émouvantes, il fera la parade -comme Bobèche. Le journal servirait son père tout cru à la croque au -sel de ses plaisanteries, plutôt que de ne pas intéresser ou amuser son -public. Ce sera l'acteur mettant les cendres de son fils dans l'urne -pour pleurer véritablement, la maîtresse sacrifiant tout à son ami. - -—C'est enfin le peuple in-folio, s'écria Blondet en interrompant Vignon. - -—Le peuple hypocrite et sans générosité, reprit Vignon, il bannira de -son sein le talent comme Athènes a banni Aristide. Nous verrons les -journaux, dirigés d'abord par des hommes d'honneur, tomber plus tard -sous le gouvernement des plus médiocres qui auront la patience et la -lâcheté de gomme élastique qui manquent aux beaux génies, ou à des -épiciers qui auront de l'argent pour acheter des plumes. Nous voyons -déjà ces choses-là! Mais dans dix ans le premier gamin sorti du collége -se croira un grand homme, il montera sur la colonne d'un journal pour -souffleter ses devanciers, il les tirera par les pieds pour avoir leur -place. Napoléon avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais -que, sous un gouvernement élevé par elles, les feuilles de l'Opposition -battraient en brèche par les mêmes raisons et par les mêmes articles -qui se font aujourd'hui contre celui du roi, ce même gouvernement -au moment où il leur refuserait quoi que ce fût. Plus on fera de -concessions aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les -journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes affamés et -pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, de -plus en plus insolente; et plus le mal sera grand, plus il sera toléré, -jusqu'au jour où la confusion se mettra dans les journaux par leur -abondance, comme à Babylone. Nous savons, tous tant que nous sommes, -que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus -loin que le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu'ils -dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six -cérébral; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une -mine de vif-argent en sachant qu'ils y mourront. Voilà là-bas, à côté -de Coralie, un jeune homme... comment se nomme-t-il? Lucien! il est -beau, il est poète, et, ce qui vaut mieux pour lui, homme d'esprit; eh! -bien, il entrera dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pensée -appelés journaux, il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera -son cerveau, il y corrompra son âme, il y commettra ces lâchetés -anonymes qui, dans la guerre des idées, remplacent les stratagèmes, les -pillages, les incendies, les revirements de bord dans la guerre des -_condottieri_. Quand il aura, lui, comme mille autres, dépensé quelque -beau génie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le -laisseront mourir de faim s'il a soif, et de soif s'il a faim. - -—Merci, dit Finot. - -—Mais, mon Dieu, dit Claude Vignon, je savais cela, je suis dans le -bagne, et l'arrivée d'un nouveau forçat me fait plaisir. Blondet et -moi, nous sommes plus forts que messieurs tels et tels qui spéculent -sur nos talents, et nous serons néanmoins toujours exploités par eux. -Nous avons du cœur sous notre intelligence, il nous manque les féroces -qualités de l'exploitant. Nous sommes paresseux, contemplateurs, -méditatifs, jugeurs: on boira notre cervelle et l'on nous accusera -d'inconduite! - -—J'ai cru que vous seriez plus drôles, s'écria Florine. - -—Florine a raison, dit Blondet, laissons la cure des maladies publiques -à ces charlatans d'hommes d'État. Comme dit Charlet: Cracher sur la -vendange? jamais! - -—Savez-vous de quoi Vignon me fait l'effet? dit Lousteau en montrant -Lucien, d'une de ces grosses femmes de la rue du Pélican, qui dirait à -un collégien: Mon petit, tu es trop jeune pour venir ici..... - -Cette saillie fit rire, mais elle plut à Coralie. Les négociants -buvaient et mangeaient en écoutant. - -—Quelle nation que celle où il se rencontre tant de bien et tant de -mal! dit le ministre au duc de Rhétoré. Messieurs, vous êtes des -prodigues qui ne pouvez pas vous ruiner. - -Ainsi, par la bénédiction du hasard, aucun enseignement ne manquait à -Lucien sur la pente du précipice où il devait tomber. D'Arthez avait -mis le poète dans la noble voie du travail en réveillant le sentiment -sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau lui-même avait essayé -de l'éloigner par une pensée égoïste, en lui dépeignant le journalisme -et la littérature sous leur vrai jour. Lucien n'avait pas voulu croire -à tant de corruptions cachées; mais il entendait enfin des journalistes -criant de leur mal, il les voyait à l'œuvre, éventrant leur nourrice -pour prédire l'avenir. Il avait pendant cette soirée vu les choses -comme elles sont. Au lieu d'être saisi d'horreur à l'aspect du cœur -même de cette corruption parisienne si bien qualifiée par Blucher, -il jouissait avec ivresse de cette société spirituelle. Ces hommes -extraordinaires sous l'armure damasquinée de leurs vices et le casque -brillant de leur froide analyse, il les trouvait supérieurs aux hommes -graves et sérieux du Cénacle. Puis il savourait les premières délices -de la richesse, il était sous le charme du luxe, sous l'empire de la -bonne chère; ses instincts capricieux se réveillaient, il buvait pour -la première fois des vins d'élite, il faisait connaissance avec les -mets exquis de la haute cuisine; il voyait un ministre, un duc et sa -danseuse, mêlés aux journalistes, admirant leur atroce pouvoir; il -sentit une horrible démangeaison de dominer ce monde de rois, il se -trouvait la force de les vaincre. Enfin, cette Coralie qu'il venait de -rendre heureuse par quelques phrases, il l'avait examinée à la lueur -des bougies du festin, à travers la fumée des plats et le brouillard de -l'ivresse, elle lui paraissait sublime, l'amour la rendait si belle! -Cette fille était d'ailleurs la plus jolie, la plus belle actrice de -Paris. Le Cénacle, ce ciel de l'intelligence noble, dut succomber sous -une tentation si complète. La vanité particulière aux auteurs venait -d'être caressée chez Lucien par des connaisseurs, il avait été loué -par ses futurs rivaux. Le succès de son article et la conquête de -Coralie étaient deux triomphes à tourner une tête moins jeune que la -sienne. Pendant cette discussion, tout le monde avait remarquablement -bien mangé, supérieurement bu. Lousteau, le voisin de Camusot, lui -versa deux ou trois fois du kirsch dans son vin, sans que personne y -fît attention, et il stimula son amour-propre pour l'engager à boire. -Cette manœuvre fut si bien menée, que le négociant ne s'en aperçut pas, -il se croyait dans son genre aussi malicieux que les journalistes. -Les plaisanteries acerbes commencèrent au moment où les friandises du -dessert et les vins circulèrent. Le diplomate, en homme de beaucoup -d'esprit, fit un signe au duc et à la danseuse dès qu'il entendit -ronfler les bêtises qui annoncèrent chez ces hommes d'esprit les -scènes grotesques par lesquelles finissent les orgies, et tous trois -ils disparurent. Dès que Camusot eut perdu la tête, Coralie et Lucien -qui, durant tout le souper, se comportèrent en amoureux de quinze -ans, s'enfuirent par les escaliers et se jetèrent dans un fiacre. -Comme Camusot était sous la table, Matifat crut qu'il avait disparu de -compagnie avec l'actrice; il laissa ses hôtes fumant, buvant, riant, -disputant, et suivit Florine quand elle alla se coucher. Le jour -surprit les combattants, ou plutôt Blondet, buveur intrépide, le seul -qui pût parler et qui proposait aux dormeurs un toast à l'Aurore aux -doigts de rose. - -Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisiennes; il jouissait bien -encore de sa raison quand il descendit les escaliers, mais le grand air -détermina son ivresse qui fut hideuse. Coralie et sa femme de chambre -furent obligées de monter le poète au premier étage de la belle maison -où logeait l'actrice, rue de Vendôme. Dans l'escalier, Lucien faillit -se trouver mal, et fut ignoblement malade. - -—Vite, Bérénice, s'écria Coralie, du thé. Fais du thé! - -—Ce n'est rien, c'est l'air, disait Lucien. Et puis, je n'ai jamais -tant bu. - -—Pauvre enfant! c'est innocent comme un agneau, dit Bérénice. - -Bérénice était une grosse Normande aussi laide que Coralie était belle. - -Enfin Lucien fut mis à son insu dans le lit de Coralie. Aidée par -Bérénice, l'actrice avait déshabillé avec le soin et l'amour d'une mère -pour un petit enfant son poète qui disait toujours:—C'est rien! c'est -l'air. Merci, maman. - -—Comme il dit bien maman! s'écria Coralie en le baisant dans les -cheveux. - -—Quel plaisir d'aimer un pareil ange, mademoiselle, et où l'avez-vous -pêché? Je ne croyais pas qu'il pût exister un homme aussi joli que vous -êtes belle, dit Bérénice. - -Lucien voulait dormir, il ne savait où il était et ne voyait rien, -Coralie lui fit avaler plusieurs tasses de thé, puis elle le laissa -dormant. - -—La portière ni personne ne nous a vus, dit Coralie. - -—Non, je vous attendais. - -—Victoire ne sait rien. - -—Plus souvent, dit Bérénice. - -Dix heures après, vers midi, Lucien se réveilla sous les yeux de -Coralie qui l'avait regardé dormant! Il comprit cela, le poète. -L'actrice était encore dans sa belle robe abominablement tachée -et de laquelle elle allait faire une relique. Lucien reconnut -les dévouements, les délicatesses de l'amour vrai qui voulait sa -récompense: il regarda Coralie. Coralie fut déshabillée en un moment, -et se coula comme une couleuvre auprès de Lucien. A cinq heures, -le poète dormait bercé par des voluptés divines, il avait entrevu -la chambre de l'actrice, une ravissante création du luxe, toute -blanche et rose, un monde de merveilles et de coquettes recherches -qui surpassait ce que Lucien avait admiré déjà chez Florine. Coralie -était debout. Pour jouer son rôle d'Andalouse, elle devait être à sept -heures au théâtre. Elle avait encore contemplé son poète endormi dans -le plaisir, elle s'était enivrée sans pouvoir se repaître de ce noble -amour, qui réunissait les sens au cœur, et le cœur aux sens pour les -exalter ensemble. Cette divinisation qui permet d'être deux ici-bas -pour sentir, un seul dans le ciel pour aimer, était son absolution. -A qui d'ailleurs la beauté surhumaine de Lucien n'aurait-elle pas -servi d'excuse? Agenouillée à ce lit, heureuse de l'amour en lui-même, -l'actrice se sentait sanctifiée. Ces délices furent troublées par -Bérénice. - -—Voici le Camusot, il vous sait ici, cria-t-elle. - -Lucien se dressa, pensant avec une générosité innée à ne pas nuire -à Coralie. Bérénice leva un rideau. Lucien entra dans un délicieux -cabinet de toilette, où Bérénice et sa maîtresse apportèrent avec -une prestesse inouïe les vêtements de Lucien. Quand le négociant -apparut, les bottes du poète frappèrent les regards de Coralie; -Bérénice les avait mises devant le feu pour les chauffer après les -avoir cirées en secret. La servante et la maîtresse avaient oublié ces -bottes accusatrices. Bérénice partit après avoir échangé un regard -d'inquiétude avec sa maîtresse. Coralie se plongea dans sa causeuse, et -dit à Camusot de s'asseoir dans une gondole en face d'elle. Le brave -homme, qui adorait Coralie, regardait les bottes et n'osait lever les -yeux sur sa maîtresse. - -—Dois-je prendre la mouche pour cette paire de bottes et quitter -Coralie? La quitter! ce serait se fâcher pour peu de chose. Il y a des -bottes partout. Celles-ci seraient mieux placées dans l'étalage d'un -bottier, ou sur les boulevards à se promener aux jambes d'un homme. -Cependant, ici, sans jambes, elles disent bien des choses contraires -à la fidélité. J'ai cinquante ans, il est vrai: je dois être aveugle -comme l'amour. - -Ce lâche monologue était sans excuse. La paire de bottes n'était pas -de ces demi-bottes en usage aujourd'hui, et que jusqu'à un certain -point un homme distrait pourrait ne pas voir; c'était, comme la -mode ordonnait alors de les porter, une paire de bottes entières, -très-élégantes, et à glands, qui reluisaient sur des pantalons collants -presque toujours de couleur claire, et où se reflétaient les objets -comme dans un miroir. Ainsi, les bottes crevaient les yeux de l'honnête -marchand de soierie, et, disons-le, elles lui crevaient le cœur. - -—Qu'avez-vous? lui dit Coralie. - -—Rien, dit-il. - -—Sonnez, dit Coralie en souriant de la lâcheté de Camusot.—Bérénice, -dit-elle à la Normande dès qu'elle arriva, ayez-moi donc des crochets -pour que je mette encore ces damnées bottes. Vous n'oublierez pas de -les apporter ce soir dans ma loge. - -—Comment?... vos bottes?... dit Camusot qui respira plus à l'aise. - -—Eh! que croyez-vous donc? demanda-t-elle d'un air hautain. Grosse -bête, n'allez-vous pas croire... Oh! il le croirait! dit-elle à -Bérénice. J'ai un rôle d'homme dans la pièce de Chose, et je ne me suis -jamais mise en homme. Le bottier du théâtre m'a apporté ces bottes-là -pour essayer à marcher, en attendant la paire de laquelle il m'a pris -mesure; il me les a mises, mais j'ai tant souffert que je les ai ôtées, -et je dois cependant les remettre. - -—Ne les remettez pas si elles vous gênent, dit Camusot que les bottes -avaient tant gêné. - -—Mademoiselle, dit Bérénice, ferait mieux, au lieu de se martyriser, -comme tout à l'heure; elle en pleurait, monsieur! et si j'étais homme, -jamais une femme que j'aimerais ne pleurerait! elle ferait mieux de -les porter en maroquin bien mince. Mais l'administration est si ladre! -Monsieur, vous devriez aller lui en commander..... - -—Oui, oui, dit le négociant. Vous vous levez, dit-il à Coralie. - -—A l'instant, je ne suis rentrée qu'à six heures, après vous avoir -cherché partout, vous m'avez fait garder mon fiacre pendant sept -heures. Voilà de vos soins! m'oublier pour des bouteilles. J'ai dû -me soigner, moi qui vais jouer maintenant tous les soirs, tant que -l'_Alcade_ fera de l'argent. Je n'ai pas envie de mentir à l'article de -ce jeune homme! - -—Il est beau, cet enfant-là, dit Camusot. - -—Vous trouvez? je n'aime pas ces hommes-là, ils ressemblent trop à une -femme; et puis ça ne sait pas aimer comme vous autres, vieilles bêtes -du commerce. Vous vous ennuyez tant! - -—Monsieur, dîne-t-il avec madame, demanda Bérénice. - -—Non, j'ai la bouche empâtée. - -—Vous avez été joliment paf, hier. Ah! papa Camusot, d'abord, moi je -n'aime pas les hommes qui boivent... - -—Tu feras un cadeau à ce jeune homme, dit le négociant. - -—Ah! oui, j'aime mieux les payer ainsi, que de faire ce que fait -Florine. Allons, mauvaise race qu'on aime, allez-vous-en, ou donnez-moi -ma voiture pour que je file au théâtre. - -—Vous l'aurez demain pour dîner avec votre directeur, au Rocher de -Cancale; il ne donnera pas la pièce nouvelle dimanche. - -—Venez, je vais dîner, dit Coralie en emmenant Camusot. - -Une heure après, Lucien fut délivré par Bérénice, la compagne d'enfance -de Coralie, une créature aussi fine, aussi déliée d'esprit qu'elle -était corpulente. - -—Restez ici, Coralie reviendra seule, elle veut même congédier Camusot -s'il vous ennuie, dit Bérénice à Lucien; mais, cher enfant de son cœur, -vous êtes trop ange pour la ruiner. Elle me l'a dit, elle est décidée -à tout planter là, à sortir de ce paradis pour aller vivre dans votre -mansarde. Oh! les jaloux, les envieux ne lui ont-ils pas expliqué que -vous n'aviez ni sou, ni maille, que vous viviez au quartier latin. Je -vous suivrais, voyez-vous, je vous ferais votre ménage. Mais je viens -de consoler la pauvre enfant. Pas vrai, monsieur, que vous avez trop -d'esprit pour donner dans de pareilles bêtises? Ah! vous verrez bien -que l'autre gros n'a rien que le cadavre et que vous êtes le chéri, le -bien-aimé, la divinité à laquelle on abandonne l'âme. Si vous saviez -comme ma Coralie est gentille quand je lui fais répéter ses rôles! un -amour d'enfant, quoi! Elle méritait bien que Dieu lui envoyât un de ses -anges, elle avait le dégoût de la vie. Elle a été si malheureuse avec -sa mère, qui la battait, qui l'a vendue! Oui, monsieur, une mère, sa -propre enfant! Si j'avais une fille, je la servirais comme ma petite -Coralie, de qui je me suis fait un enfant. Voilà le premier bon temps -que je lui ai vu, la première fois qu'elle a été bien applaudie. Il -paraît que, vu ce que vous avez écrit, on a monté une fameuse claque -pour la seconde représentation. Pendant que vous dormiez, Braulard est -venu travailler avec elle. - -—Qui! Braulard? demanda Lucien qui crut avoir entendu déjà ce nom. - -—Le chef des claqueurs, qui, de concert avec elle, est convenu des -endroits du rôle où elle serait soignée. Quoiqu'elle se dise son amie, -Florine pourrait vouloir lui jouer un mauvais tour et prendre tout pour -elle. Tout le boulevard est en rumeur à cause de votre article. Quel -lit arrangé pour les amours d'une fée et d'un prince?... dit-elle en -mettant sur le lit un couvre-pied en dentelle. - -Elle alluma les bougies. Aux lumières, Lucien étourdi se crut en -effet dans un conte du Cabinet des fées. Les plus riches étoffes du -Cocon-d'Or avaient été choisies par Camusot pour servir aux tentures et -aux draperies des fenêtres. Le poète marchait sur un tapis royal. Les -meubles en palissandre sculpté arrêtaient dans les tailles du bois des -frissons de lumière qui y papillotaient. La cheminée en marbre blanc -resplendissait des plus coûteuses bagatelles. La descente du lit était -en cygne bordé de martre. Des pantoufles en velours noir, doublées de -soie pourpre, y parlaient des plaisirs qui attendaient le poète des -Marguerites. Une délicieuse lampe pendait du plafond tendu de soie. -Partout des jardinières merveilleuses montraient des fleurs choisies, -de jolies bruyères blanches, des camélias sans parfum. Partout vivaient -les images de l'innocence. Il était impossible d'imaginer là une -actrice et les mœurs du théâtre. Bérénice remarqua l'ébahissement de -Lucien. - -—Est-ce gentil? lui dit-elle d'une voix câline. Ne serez-vous pas -mieux là pour aimer que dans un grenier? Empêchez son coup de tête, -reprit-elle en amenant devant Lucien un magnifique guéridon chargé de -mets dérobés au dîner de sa maîtresse, afin que la cuisinière ne pût -soupçonner la présence d'un amant. - -Lucien dîna très-bien, servi par Bérénice dans une argenterie sculptée, -dans des assiettes peintes à un louis la pièce. Ce luxe agissait sur -son âme comme une fille des rues agit avec ses chairs nues et ses bas -blancs bien tirés sur un lycéen. - -—Est-il heureux, ce Camusot! s'écria-t-il. - -—Heureux? reprit Bérénice. Ah! il donnerait bien sa fortune pour être à -votre place, et pour troquer ses vieux cheveux gris contre votre jeune -chevelure blonde. - -Elle engagea Lucien, à qui elle donna le plus délicieux vin que -Bordeaux ait soigné pour le plus riche Anglais, à se recoucher en -attendant Coralie, à faire un petit somme provisoire, et Lucien avait -en effet envie de se coucher dans ce lit qu'il admirait. Bérénice, -qui avait lu ce désir dans les yeux du poète, en était heureuse pour -sa maîtresse. A dix heures et demie, Lucien s'éveilla sous un regard -trempé d'amour. Coralie était là dans la plus voluptueuse toilette -de nuit. Lucien avait dormi, Lucien n'était plus ivre que d'amour. -Bérénice se retira demandant:—A quelle heure demain? - -—Onze heures, tu nous apporteras notre déjeuner au lit. Je n'y serai -pour personne avant deux heures. - -A deux heures le lendemain, l'actrice et son amant étaient habillés et -en présence, comme si le poète fût venu faire une visite à sa protégée. -Coralie avait baigné, peigné, coiffé, habillé Lucien; elle lui avait -envoyé chercher douze belles chemises, douze cravates, douze mouchoirs -chez Colliau, une douzaine de gants dans une boîte de cèdre. Quand elle -entendit le bruit d'une voiture à sa porte, elle se précipita vers la -fenêtre avec Lucien. Tous deux virent Camusot descendant d'un coupé -magnifique. - -—Je ne croyais pas, dit-elle, qu'on pût haïr tant un homme et le luxe... - -—Je suis trop pauvre pour consentir à ce que vous vous ruiniez, dit -Lucien en passant ainsi sous les Fourches-Caudines. - -—Pauvre petit chat, dit-elle en pressant Lucien sur son cœur, tu -m'aimes donc bien?—J'ai engagé monsieur, dit-elle en montrant Lucien -à Camusot, à venir me voir ce matin, en pensant que nous irions nous -promener aux Champs-Élysées pour essayer la voiture. - -—Allez-y seuls, dit tristement Camusot, je ne dîne pas avec vous, c'est -la fête de ma femme, je l'avais oublié. - -—Pauvre Musot! comme tu t'ennuieras, dit-elle en sautant au cou du -marchand. - -Elle était ivre de bonheur en pensant qu'elle étrennerait seule avec -Lucien ce beau coupé, qu'elle irait seule avec lui au Bois; et, dans -son accès de joie, elle eut l'air d'aimer Camusot, à qui elle fit mille -caresses. - -—Je voudrais pouvoir vous donner une voiture tous les jours, dit le -pauvre homme. - -—Allons, monsieur, il est deux heures, dit l'actrice à Lucien qu'elle -vit honteux et qu'elle consola par un geste adorable. - -Coralie dégringola les escaliers en entraînant Lucien qui entendit -le négociant se traînant comme un phoque après eux, sans pouvoir -les rejoindre. Le poète éprouva la plus enivrante des jouissances: -Coralie, que le bonheur rendait sublime, offrit à tous les yeux ravis -une toilette pleine de goût et d'élégance. Le Paris des Champs-Élysées -admira ces deux amants. Dans une allée du bois de Boulogne, leur -coupé rencontra la calèche de mesdames d'Espard et de Bargeton qui -regardèrent Lucien d'un air étonné, mais auxquelles il lança le coup -d'œil méprisant du poète qui pressent sa gloire et va user de son -pouvoir. Le moment où il put échanger par un coup d'œil avec ces deux -femmes quelques-unes des pensées de vengeance qu'elles lui avaient -mises au cœur pour le ronger, fut un des plus doux de sa vie et -décida peut-être de sa destinée. Lucien fut repris par les Furies de -l'orgueil: il voulut reparaître dans le monde, y prendre une éclatante -revanche, et toutes les petitesses sociales, naguère foulées aux pieds -du travailleur, de l'ami du Cénacle, rentrèrent dans son âme. Il -comprit alors toute la portée de l'attaque faite pour lui par Lousteau: -Lousteau venait de servir ses passions; tandis que le Cénacle, ce -Mentor collectif, avait l'air de les mater au profit des vertus -ennuyeuses et de travaux que Lucien commençait à trouver inutiles. -Travailler! n'est-ce pas la mort pour les âmes avides de jouissances? -Aussi avec quelle facilité les écrivains ne glissent-ils pas dans le -_far niente_, dans la bonne chère et les délices de la vie luxueuse des -actrices et des femmes faciles! Lucien sentit une irrésistible envie de -continuer la vie de ces deux folles journées. - -Le dîner au Rocher de Cancale fut exquis. Lucien trouva les convives -de Florine, moins le ministre, moins le duc et la danseuse, moins -Camusot, remplacés par deux acteurs célèbres et par Hector Merlin -accompagné de sa maîtresse, une délicieuse femme qui se faisait appeler -madame du Val-Noble, la plus belle et la plus élégante des femmes -qui composaient alors à Paris le monde exceptionnel, de ces femmes -qu'aujourd'hui l'on a décemment nommées des _Lorettes_. Lucien, qui -vivait depuis quarante-huit heures dans un paradis, apprit le succès de -son article. En se voyant fêté, envié, le poète trouva son aplomb: son -esprit scintilla, il fut le Lucien de Rubempré qui pendant plusieurs -mois brilla dans la littérature et dans le monde artiste. Finot, cet -homme d'une incontestable adresse à deviner le talent, dont il devait -faire une grande consommation et qui le flairait comme un ogre sent la -chair fraîche, cajola Lucien en essayant de l'embaucher dans l'escouade -de journalistes qu'il commandait, et Lucien mordit à ses flatteries. -Coralie observa le manége de ce consommateur d'esprit, et voulut mettre -Lucien en garde contre lui. - -—Ne t'engage pas, mon petit, dit-elle à son poète, attends, ils veulent -t'exploiter, nous causerons de cela ce soir. - -—Bah! lui répondit Lucien, je me sens assez fort pour être aussi -méchant et aussi fin qu'ils peuvent l'être. - -Finot, qui ne s'était sans doute pas brouillé pour les blancs avec -Hector Merlin, présenta Merlin à Lucien et Lucien à Merlin. Coralie et -madame du Val-Noble fraternisèrent, se comblèrent de caresses et de -prévenances. Madame du Val-Noble invita Lucien et Coralie à dîner. - -Hector Merlin, le plus dangereux de tous les journalistes présents à ce -dîner, était un petit homme sec, à lèvres pincées, couvant une ambition -démesurée, d'une jalousie sans bornes, heureux de tous les maux qui -se faisaient autour de lui, profitant des divisions qu'il fomentait, -ayant beaucoup d'esprit, peu de vouloir, mais remplaçant la volonté par -l'instinct qui mène les parvenus vers les endroits éclairés par l'or -et par le pouvoir. Lucien et lui se déplurent mutuellement. Il n'est -pas difficile d'expliquer pourquoi. Merlin eut le malheur de parler -à Lucien à haute voix comme Lucien pensait tout bas. Au dessert, les -liens de la plus touchante amitié semblaient unir ces hommes, qui tous -se croyaient supérieurs l'un à l'autre. Lucien, le nouveau venu, était -l'objet de leurs coquetteries. On causait à cœur ouvert. Hector Merlin -seul ne riait pas. Lucien lui demanda la raison de sa raison. - -—Mais je vous vois entrant dans le monde littéraire et journaliste -avec des illusions. Vous croyez aux amis. Nous sommes tous amis ou -ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les premiers -avec l'arme qui devrait ne nous servir qu'à frapper les autres. Vous -vous apercevrez avant peu que vous n'obtiendrez rien par les beaux -sentiments. Si vous êtes bon, faites-vous méchant. Soyez hargneux par -calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprême, je vous la confie -et je ne vous aurai pas fait une médiocre confidence. Pour être aimé, -ne quittez jamais votre maîtresse sans l'avoir fait pleurer un peu; -pour faire fortune en littérature, blessez toujours tout le monde, -même vos amis, faites pleurer les amours-propres: tout le monde vous -caressera. - -Hector Merlin fut heureux en voyant à l'air de Lucien que sa parole -entrait chez le néophyte comme la lame d'un poignard dans un cœur. -On joua. Lucien perdit tout son argent. Il fut emmené par Coralie, -et les délices de l'amour lui firent oublier les terribles émotions -du Jeu qui, plus tard, devait trouver en lui une de ses victimes. Le -lendemain, en sortant de chez elle et revenant au quartier latin, il -trouva dans sa bourse l'argent qu'il avait perdu. Cette attention -l'attrista d'abord, il voulut revenir chez l'actrice et lui rendre un -don qui l'humiliait; mais il était déjà rue de La Harpe, il continua -son chemin vers l'hôtel Cluny. Tout en marchant, il s'occupa de ce soin -de Coralie, il y vit une preuve de cet amour maternel que ces sortes -de femmes mêlent à leurs passions. Chez elles, la passion comporte -tous les sentiments. De pensée en pensée, Lucien finit par trouver -une raison d'accepter en se disant:—Je l'aime, nous vivrons ensemble -comme mari et femme, et je ne la quitterai jamais! A moins d'être -Diogène, qui ne comprendrait alors les sensations de Lucien en montant -l'escalier boueux et puant de son hôtel, en faisant grincer la serrure -de sa porte, en revoyant le carreau sale et la piteuse cheminée de sa -chambre horrible de misère et de nudité? Il trouva sur sa table le -manuscrit de son roman et ce mot de Daniel d'Arthez: - - «Nos amis sont presque contents de votre œuvre, cher poète. Vous - pourrez la présenter avec plus de confiance, disent-ils, à vos - amis et à vos ennemis. Nous avons lu votre charmant article sur le - Panorama-Dramatique, et vous devez exciter autant d'envie dans la - littérature que de regrets chez nous. - - »DANIEL.» - -—Regrets! que veut-il dire? s'écria Lucien surpris du ton de politesse -qui régnait dans ce billet. Était-il donc un étranger pour le Cénacle? -Après avoir dévoré les fruits délicieux que lui avait tendus l'Ève des -coulisses, il tenait encore plus à l'estime et à l'amitié de ses amis -de la rue des Quatre-Vents. Il resta pendant quelques instants plongé -dans une méditation par laquelle il embrassait son présent dans cette -chambre et son avenir dans celle de Coralie. En proie à des hésitations -alternativement honorables et dépravantes, il s'assit et se mit à -examiner l'état dans lequel ses amis lui rendaient son œuvre. Quel -étonnement fut le sien! De chapitre en chapitre, la plume habile et -dévouée de ces grands hommes encore inconnus avait changé ses pauvretés -en richesses. Un dialogue plein, serré, concis, nerveux remplaçait ses -conversations qu'il comprit alors n'être que des bavardages en les -comparant à des discours où respirait l'esprit du temps. Ses portraits, -un peu mous de dessin, avaient été vigoureusement accusés et colorés; -tous se rattachaient aux phénomènes curieux de la vie humaine par des -observations physiologiques dues sans doute à Bianchon, exprimées avec -finesse, et qui les faisaient vivre. Ses descriptions verbeuses étaient -devenues substantielles et vives. Il avait donné une enfant mal faite -et mal vêtue, et il retrouvait une délicieuse fille en robe blanche, à -ceinture, à écharpe roses, une création ravissante. La nuit le surprit, -les yeux en pleurs, atterré de cette grandeur, sentant le prix d'une -pareille leçon, admirant ces corrections qui lui en apprenaient plus -sur la littérature et sur l'art que ses quatre années de travaux, de -lectures, de comparaisons et d'études. Le redressement d'un carton mal -conçu, un trait magistral sur le vif en disent toujours plus que les -théories et les observations. - -—Quels amis! quels cœurs! suis-je heureux! s'écria-t-il en serrant le -manuscrit. - -Entraîné par l'emportement naturel aux natures poétiques et mobiles, -il courut chez Daniel. En montant l'escalier, il se crut cependant -moins digne de ces cœurs que rien ne pouvait faire dévier du sentier de -l'honneur. Une voix lui disait que, si Daniel avait aimé Coralie, il ne -l'aurait pas acceptée avec Camusot. Il connaissait aussi la profonde -horreur du Cénacle pour les journalistes, et il se savait déjà quelque -peu journaliste. Il trouva ses amis, moins Meyraux, qui venait de -sortir, en proie à un désespoir peint sur toutes les figures. - -—Qu'avez-vous, mes amis? dit Lucien. - -—Nous venons d'apprendre une horrible catastrophe: le plus grand esprit -de notre époque, notre ami le plus aimé, celui qui pendant deux ans a -été notre lumière... - -—Louis Lambert, dit Lucien. - -—Il est dans un état de catalepsie qui ne laisse aucun espoir, dit -Bianchon. - -—Il mourra le corps insensible et la tête dans les cieux, ajouta -solennellement Michel Chrestien. - -—Il mourra comme il a vécu, dit d'Arthez. - -—L'amour, jeté comme un feu dans le vaste empire de son cerveau, l'a -incendié, dit Léon Giraud. - -—Oui, dit Joseph Bridau, l'a exalté à un point où nous le perdons de -vue. - -—C'est nous qui sommes à plaindre, dit Fulgence Ridal. - -—Il se guérira peut-être, s'écria Lucien. - -—D'après ce que nous a dit Meyraux, la cure est impossible, répondit -Bianchon. Sa tête est le théâtre de phénomènes sur lesquels la médecine -n'a nul pouvoir. - -—Il existe cependant des agents, dit d'Arthez... - -—Oui, dit Bianchon, il n'est que cataleptique, nous pouvons le rendre -imbécile. - -—Ne pouvoir offrir au génie du mal une tête en remplacement de -celle-là! Moi, je donnerais la mienne! s'écria Michel Chrestien. - -—Et que deviendrait la fédération européenne? dit d'Arthez. - -—Ah! c'est vrai, reprit Michel Chrestien, avant d'être à un homme on -appartient à l'Humanité. - -—Je venais ici le cœur plein de remercîments pour vous tous, dit -Lucien. Vous avez changé mon billon en louis d'or. - -—Des remercîments! Pour qui nous prends-tu? dit Bianchon. - -—Le plaisir a été pour nous, reprit Fulgence. - -—Eh! bien, vous voilà journaliste? lui dit Léon Giraud. Le bruit de -votre début est arrivé jusque dans le quartier latin. - -—Pas encore, répondit Lucien. - -—Ah! tant mieux! dit Michel Chrestien. - -—Je vous le disais bien, reprit d'Arthez. Lucien est un de ces cœurs -qui connaissent le prix d'une conscience pure. N'est-ce pas un viatique -fortifiant que de poser le soir sa tête sur l'oreiller en pouvant se -dire:—Je n'ai pas jugé les œuvres d'autrui, je n'ai causé d'affliction -à personne: mon esprit, comme un poignard, n'a fouillé l'âme d'aucun -innocent; ma plaisanterie n'a immolé aucun bonheur, elle n'a même pas -troublé la sottise heureuse, elle n'a pas injustement fatigué le génie; -j'ai dédaigné les faciles triomphes de l'épigramme; enfin je n'ai -jamais menti à mes convictions? - -—Mais, dit Lucien, on peut, je crois, être ainsi tout en travaillant -à un journal. Si je n'avais décidément que ce moyen d'exister, il -faudrait bien y venir. - -—Oh! oh! oh! fit Fulgence en montant d'un ton à chaque exclamation, -nous capitulons. - -—Il sera journaliste, dit gravement Léon Giraud. Ah! Lucien, si tu -voulais l'être avec nous, qui allons publier un journal où jamais ni -la vérité ni la justice ne seront outragées, où nous répandrons les -doctrines utiles à l'humanité, peut-être... - -—Vous n'aurez pas un abonné, répliqua machiavéliquement Lucien en -interrompant Léon. - -—Ils en auront cinq cents qui en vaudront cinq cent mille, répondit -Michel Chrestien. - -—Il vous faudra bien des capitaux, reprit Lucien. - -—Non, dit d'Arthez, mais du dévouement. - -—Tu sens comme une vraie boutique de parfumeur, dit Michel Chrestien -en flairant par un geste comique la tête de Lucien. On t'a vu dans une -voiture supérieurement astiquée, traînée par des chevaux de dandy, avec -une maîtresse de prince, Coralie. - -—Eh! bien, dit Lucien, y a-t-il du mal à cela? - -—Tu dis cela comme s'il y en avait, lui cria Bianchon. - -—J'aurais voulu à Lucien, dit d'Arthez, une Béatrix, une noble femme -qui l'aurait soutenu dans la vie... - -—Mais, Daniel, est-ce que l'amour n'est pas partout semblable à -lui-même? dit le poète. - -—Ah! dit le républicain, ici je suis aristocrate. Je ne pourrais pas -aimer une femme qu'un acteur baise sur la joue en face du public, une -femme tutoyée dans les coulisses, qui s'abaisse devant un parterre et -lui sourit, qui danse des pas en relevant ses jupes et qui se met en -homme pour montrer ce que je veux être seul à voir. Ou, si j'aimais une -pareille femme, elle quitterait le théâtre, et je la purifierais par -mon amour. - -—Et si elle ne pouvait pas quitter le théâtre? - -—Je mourrais de chagrin, de jalousie, de mille maux. On ne peut pas -arracher son amour de son cœur comme on arrache une dent. - -Lucien devint sombre et pensif.—Quand ils apprendront que je subis -Camusot, ils me mépriseront, se disait-il. - -—Tiens, lui dit le sauvage républicain avec une affreuse bonhomie, tu -pourras être un grand écrivain, mais tu ne seras jamais qu'un petit -farceur. - -Il prit son chapeau et sortit. - -—Il est dur, Michel Chrestien, dit le poète. - -—Dur et salutaire comme le davier du dentiste, dit Bianchon. Michel -voit ton avenir, et peut-être en ce moment pleure-t-il sur toi dans la -rue. - -D'Arthez fut doux et consolant, il essaya de relever Lucien. Au bout -d'une heure le poète quitta le Cénacle, maltraité par sa conscience qui -lui criait:—Tu seras journaliste! comme la sorcière crie à Macbeth: Tu -seras roi. - -Dans la rue, il regarda les croisées du patient d'Arthez, éclairées -par une faible lumière, et revint chez lui le cœur attristé, l'âme -inquiète. Une sorte de pressentiment lui disait qu'il avait été serré -sur le cœur de ses vrais amis pour la dernière fois. En entrant dans -la rue de Cluny par la place de la Sorbonne, il reconnut l'équipage de -Coralie. Pour venir voir son poète un moment, pour lui dire un simple -bonsoir, l'actrice avait franchi l'espace du boulevard du Temple à la -Sorbonne. Lucien trouva sa maîtresse tout en larmes à l'aspect de sa -mansarde, elle voulait être misérable comme son amant, elle pleurait -en rangeant les chemises, les gants, les cravates et les mouchoirs -dans l'affreuse commode de l'hôtel. Ce désespoir était si vrai, si -grand, il exprimait tant d'amour, que Lucien, à qui l'on avait reproché -d'avoir une actrice, vit dans Coralie une sainte bien près d'endosser -le cilice de la misère. Pour venir, cette adorable créature avait pris -le prétexte d'avertir son ami que la société Camusot, Coralie et Lucien -rendrait à la société Matifat, Florine et Lousteau leur souper, et de -demander à Lucien s'il avait quelque invitation à faire qui lui fût -utile; Lucien lui répondit qu'il en causerait avec Lousteau. L'actrice, -après quelques moments, se sauva en cachant à Lucien que Camusot -l'attendait en bas. - -Le lendemain, dès huit heures, Lucien alla chez Étienne, ne le trouva -pas, et courut chez Florine. Le journaliste et l'actrice reçurent -leur ami dans la jolie chambre à coucher où ils étaient maritalement -établis, et tous trois ils y déjeunèrent splendidement. - -—Mais mon petit, lui dit Lousteau quand ils furent attablés et que -Lucien lui eut parlé du souper que donnerait Coralie, je te conseille -de venir avec moi voir Félicien Vernou, de l'inviter, et de te lier -avec lui autant qu'on peut se lier avec un pareil drôle. Félicien te -donnera peut-être accès dans le journal politique où il cuisine le -feuilleton, et où tu pourras fleurir à ton aise en grands articles dans -le haut de ce journal. Cette feuille, comme la nôtre, appartient au -parti libéral, tu seras libéral, c'est le parti populaire; d'ailleurs, -si tu voulais passer du côté ministériel, tu y entrerais avec d'autant -plus d'avantages que tu te serais fait redouter. Hector Merlin et sa -madame du Val-Noble, chez qui vont quelques grands seigneurs, les -jeunes dandies et les millionnaires, ne t'ont-ils pas prié, toi et -Coralie, à dîner? - -—Oui, répondit Lucien, et tu en es avec Florine. - -Lucien et Lousteau, dans leur griserie de vendredi et pendant leur -dîner du dimanche, en étaient arrivés à se tutoyer. - -—Eh! bien, nous rencontrerons Merlin au journal, c'est un gars qui -suivra Finot de près; tu feras bien de le soigner, de le mettre de ton -souper avec sa maîtresse: il te sera peut-être utile avant peu, car les -gens haineux ont besoin de tout le monde, et il te rendra service pour -avoir ta plume au besoin. - -—Votre début a fait assez de sensation pour que vous n'éprouviez aucun -obstacle, dit Florine à Lucien, hâtez-vous d'en profiter, autrement -vous seriez promptement oublié. - -—L'affaire, reprit Lousteau, la grande affaire est consommée! Ce Finot, -un homme sans aucun talent, est directeur et rédacteur en chef du -journal hebdomadaire de Dauriat, propriétaire d'un sixième qui ne lui -coûte rien, et il a six cents francs d'appointements par mois. Je suis, -de ce matin, mon cher, rédacteur en chef de notre petit journal. Tout -s'est passé comme je le présumais l'autre soir: Florine a été superbe, -elle rendrait des points au prince de Talleyrand. - -—Nous tenons les hommes par leur plaisir, dit Florine, les diplomates -ne les prennent que par l'amour-propre; les diplomates leur voient -faire des façons et nous leur voyons faire des bêtises, nous sommes -donc les plus fortes. - -—En concluant, dit Lousteau, Matifat a commis le seul bon mot qu'il -prononcera dans sa vie de droguiste: L'affaire, a-t-il dit, ne sort pas -de mon commerce! - -—Je soupçonne Florine de le lui avoir soufflé, s'écria Lucien. - -—Ainsi, mon cher amour, reprit Lousteau, tu as le pied à l'étrier. - -—Vous êtes né coiffé, dit Florine. Combien voyons-nous de petits -jeunes gens qui _droguent_ dans Paris pendant des années sans arriver -à pouvoir insérer un article dans un journal! Il en aura été de vous -comme d'Émile Blondet. Dans six mois d'ici, je vous vois _faisant votre -tête_, ajouta-t-elle en se servant d'un mot de son argot et en lui -jetant un sourire moqueur. - -—Ne suis-je pas à Paris depuis trois ans, dit Lousteau, et depuis hier -seulement Finot me donne trois cents francs de fixe par mois pour la -rédaction en chef, me paye cent sous la colonne, et cent francs la -feuille à son journal hebdomadaire. - -—Hé! bien, vous ne dites rien?... s'écria Florine en regardant Lucien. - -—Nous verrons, dit Lucien. - -—Mon cher, répondit Lousteau d'un air piqué, j'ai tout arrangé pour -toi comme si tu étais mon frère; mais je ne te réponds pas de Finot. -Finot sera sollicité par soixante drôles qui, d'ici à deux jours, vont -venir lui faire des propositions aux rabais. J'ai promis pour toi, tu -lui diras non, si tu veux. Tu ne te doutes pas de ton bonheur, reprit -le journaliste après une pause. Tu feras partie d'une coterie dont -les camarades attaquent leurs ennemis dans plusieurs journaux, et s'y -servent mutuellement. - -—Allons d'abord voir Félicien Vernou, dit Lucien qui avait hâte de se -lier avec ces redoutables oiseaux de proie. - -Lousteau envoya chercher un cabriolet, et les deux amis allèrent rue -Mandar, où demeurait Vernou, dans une maison à allée, il y occupait un -appartement au deuxième étage. Lucien fut très-étonné de trouver ce -critique acerbe, dédaigneux et gourmé, dans une salle à manger de la -dernière vulgarité, tendue d'un mauvais petit papier briqueté, chargé -de mousses par intervalles égaux, ornée de gravures à l'aqua-tinta dans -des cadres dorés, attablé avec une femme trop laide pour ne pas être -légitime, et deux enfants en bas âge perchés sur ces chaises à pieds -très-élevés et à barrière, destinées à maintenir ces petits drôles. -Surpris dans une robe de chambre confectionnée avec les restes d'une -robe d'indienne à sa femme, Félicien eut un air assez mécontent. - -—As-tu déjeuné, Lousteau? dit-il en offrant une chaise à Lucien - -—Nous sortons de chez Florine, dit Étienne, et nous y avons déjeuné. - -Lucien ne cessait d'examiner madame Vernou, qui ressemblait à une -bonne, grasse cuisinière, assez blanche, mais superlativement commune. -Madame Vernou portait un foulard par-dessus un bonnet de nuit à -brides que ses joues pressées débordaient. Sa robe de chambre, sans -ceinture, attachée au col par un bouton, descendait à grands plis et -l'enveloppait si mal, qu'il était impossible de ne pas la comparer -à une borne. D'une santé désespérante, elle avait les joues presque -violettes, et des mains à doigts en forme de boudins. Cette femme -expliqua soudain à Lucien l'attitude gênée de Vernou dans le monde. -Malade de son mariage, sans force pour abandonner femme et enfants, -mais assez poète pour en toujours souffrir, cet auteur ne devait -pardonner à personne un succès, il devait être mécontent de tout, -en se sentant toujours mécontent de lui-même. Lucien comprit l'air -aigre qui glaçait cette figure envieuse, l'âcreté des reparties que -ce journaliste semait dans sa conversation, l'acerbité de sa phrase, -toujours pointue et travaillée comme un stylet. - -—Passons dans mon cabinet, dit Félicien en se levant, il s'agit sans -doute d'affaires littéraires. - -—Oui et non, lui répondit Lousteau. Mon vieux, il s'agit d'un souper. - -—Je venais, dit Lucien, vous prier de la part de Coralie.... - -A ce nom, madame Vernou leva la tête. - -—... A souper d'aujourd'hui en huit, dit Lucien en continuant. Vous -trouverez chez elle la société que vous avez eue chez Florine, et -augmentée de madame du Val-Noble, de Merlin et de quelques autres. Nous -jouerons. - -—Mais, mon ami, ce jour-là nous devons aller chez madame Mahoudeau, dit -la femme. - -—Eh! qu'est-ce que cela fait? dit Vernou. - -—Si nous n'y allions pas, elle se choquerait, et tu es bien aise de la -trouver pour escompter tes effets de librairie. - -—Mon cher, voilà une femme qui ne comprend pas qu'un souper qui -commence à minuit n'empêche pas d'aller à une soirée qui finit à onze -heures. Je travaille à côté d'elle, ajouta-t-il. - -—Vous avez tant d'imagination! répondit Lucien qui se fit un ennemi -mortel de Vernou par ce seul mot. - -—Eh! bien, reprit Lousteau, tu viens, mais ce n'est pas tout. Monsieur -de Rubempré devient un des nôtres, ainsi pousse-le à ton journal; -présente-le comme un gars capable de faire la haute littérature, afin -qu'il puisse mettre au moins deux articles par mois. - -—Oui, s'il veut être des nôtres, attaquer nos ennemis comme nous -attaquerons les siens, et défendre nos amis, je parlerai de lui ce soir -à l'Opéra, répondit Vernou. - -—Eh! bien, à demain, mon petit, dit Lousteau en serrant la main de -Vernou avec les signes de la plus vive amitié. Quand paraît ton livre? - -—Mais, dit le père de famille, cela dépend de Dauriat, j'ai fini. - -—Es-tu content!... - -—Mais oui et non... - -—Nous chaufferons le succès, dit Lousteau en se levant et saluant la -femme de son confrère. - -Cette brusque sortie fut nécessitée par les criailleries des deux -enfants qui se disputaient et se donnaient des coups de cuiller en -s'envoyant de la panade par la figure. - -—Tu viens de voir, mon enfant, dit Étienne à Lucien, une femme qui, -sans le savoir, fera bien des ravages en littérature. Ce pauvre Vernou -ne nous pardonne pas sa femme. On devrait l'en débarrasser, dans -l'intérêt public bien entendu. Nous éviterions un déluge d'articles -atroces, d'épigrammes contre tous les succès et contre toutes les -fortunes. Que devenir avec une pareille femme accompagnée de ces deux -horribles moutards? Vous avez vu le Rigaudin de la Maison en loterie, -la pièce de Picard... eh! bien, comme Rigaudin, Vernou ne se battra -pas, mais il fera battre les autres; il est capable de se crever un -œil pour en crever deux à son meilleur ami; vous le verrez posant le -pied sur tous les cadavres, souriant à tous les malheurs, attaquant -les princes, les ducs, les marquis, les nobles, parce qu'il est -roturier; attaquant les renommées célibataires à cause de sa femme, et -parlant toujours morale, plaidant pour les joies domestiques et pour -les devoirs de citoyen. Enfin ce critique si moral ne sera doux pour -personne, pas même pour les enfants. Il vit dans la rue Mandar entre -une femme qui pourrait faire le mamamouchi du Bourgeois gentilhomme -et deux petits Vernou laids comme des teignes; il veut se moquer du -faubourg Saint-Germain, où il ne mettra jamais le pied, et fera parler -les duchesses comme parle sa femme. Voilà l'homme qui va hurler après -les jésuites, insulter la cour, lui prêter l'intention de rétablir les -droits féodaux, le droit d'aînesse, et qui prêchera quelque croisade en -faveur de l'égalité, lui qui ne se croit l'égal de personne. S'il était -garçon, s'il allait dans le monde, s'il avait les allures des poètes -royalistes pensionnés, ornés de croix de la Légion-d'Honneur, ce serait -un optimiste. Le journalisme a mille points de départ semblables. C'est -une grande catapulte mise en mouvement par de petites haines. As-tu -maintenant envie de te marier? Vernou n'a plus de cœur, le fiel a tout -envahi. Aussi est-ce le journaliste par excellence, un tigre à deux -mains qui déchire tout, comme si ses plumes avaient la rage. - -—Il est gunophobe, dit Lucien. A-t-il du talent? - -—Il a de l'esprit, c'est un _Articlier_. Vernou porte des articles, -fera toujours des articles, et rien que des articles. Le travail le -plus obstiné ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose. Félicien -est incapable de concevoir une œuvre, d'en disposer les masses, d'en -réunir harmonieusement les personnages dans un plan qui commence, -se noue et marche vers un fait capital; il a des idées, mais il ne -connaît pas les faits; ses héros seront des utopies philosophiques ou -libérales; enfin, son style est d'une originalité cherchée, sa phrase -ballonnée tomberait si la critique lui donnait un coup d'épingle. Aussi -craint-il énormément les journaux, comme tous ceux qui ont besoin des -gourdes et des bourdes de l'éloge pour se soutenir au-dessus de l'eau. - -—Quel article tu fais, s'écria Lucien. - -—Ceux-là, mon enfant, il faut se les dire et jamais les écrire. - -—Tu deviens rédacteur en chef, dit Lucien. - -—Où veux-tu que je te jette? lui demanda Lousteau. - -—Chez Coralie. - -—Ah! nous sommes amoureux, dit Lousteau. Quelle faute! Fais de Coralie -ce que je fais de Florine, une ménagère, mais la liberté sur la -montagne! - -—Tu ferais damner les saints! lui dit Lucien en riant. - -—On ne damne pas les démons, répondit Lousteau. - -Le ton léger, brillant de son nouvel ami, la manière dont il traitait -la vie, ses paradoxes mêlés aux maximes vraies du machiavélisme -parisien agissaient sur Lucien à son insu. En théorie, le poète -reconnaissait le danger de ces pensées, et les trouvait utiles à -l'application. En arrivant sur le boulevard du Temple, les deux amis -convinrent de se retrouver, entre quatre et cinq heures, au bureau du -journal, où sans doute Hector Merlin viendrait. Lucien était, en effet, -saisi par les voluptés de l'amour vrai des courtisanes qui attachent -leurs grappins aux endroits les plus tendres de l'âme en se pliant avec -une incroyable souplesse à tous les désirs, en favorisant les molles -habitudes d'où elles tirent leur force. Il avait déjà soif des plaisirs -parisiens, il aimait la vie facile, abondante et magnifique que lui -faisait l'actrice chez elle. Il trouva Coralie et Camusot ivres de -joie. Le Gymnase proposait pour Pâques prochain un engagement dont les -conditions nettement formulées, surpassaient les espérances de Coralie. - -—Nous vous devons ce triomphe, dit Camusot. - -—Oh! certes, sans lui l'Alcade tombait, s'écria Coralie, il n'y avait -pas d'article, et j'étais encore au boulevard pour six ans. - -Elle lui sauta au cou devant Camusot. L'effusion de l'actrice avait -je ne sais quoi de moelleux dans sa rapidité, de suave dans son -entraînement: elle aimait! Comme tous les hommes dans leurs grandes -douleurs, Camusot abaissa ses yeux à terre, et reconnut, le long de -la couture des bottes de Lucien, le fil de couleur employé par les -bottiers célèbres et qui se dessinait en jaune foncé sur le noir -luisant de la tige. La couleur originale de ce fil l'avait préoccupé -pendant son monologue sur la présence inexplicable d'une paire de -bottes devant la cheminée de Coralie. Il avait lu en lettres noires -imprimées sur le cuir blanc et doux de la doublure l'adresse d'un -bottier fameux à cette époque: Gay, rue de La Michodière. - -—Monsieur, dit-il à Lucien, vous avez de bien belles bottes. - -—Il a tout beau, répondit Coralie. - -—Je voudrais bien me fournir chez votre bottier. - -—Oh! dit Coralie, comme c'est rue des Bourdonnais de demander les -adresses des fournisseurs! Allez-vous porter des bottes de jeune -homme? vous seriez joli garçon. Gardez donc vos bottes à revers, qui -conviennent à un homme établi, qui a femme, enfants et maîtresse. - -—Enfin, si monsieur voulait tirer une de ses bottes, il me rendrait un -service signalé, dit l'obstiné Camusot. - -—Je ne pourrais la remettre sans crochets, dit Lucien en rougissant. - -—Bérénice en ira chercher, ils ne seront pas de trop ici, dit le -marchand d'un air horriblement goguenard. - -—Papa Camusot, dit Coralie en lui jetant un regard empreint d'un -atroce mépris, ayez le courage de votre lâcheté! Allons, dites toute -votre pensée. Vous trouvez que les bottes de monsieur ressemblent aux -miennes? Je vous défends d'ôter vos bottes, dit-elle à Lucien. Oui, -monsieur Camusot, oui, ces bottes sont absolument les mêmes que celles -qui se croisaient les bras devant mon foyer l'autre jour, et monsieur -caché dans mon cabinet de toilette les attendait, il avait passé la -nuit ici. Voilà ce que vous pensez, hein? Pensez-le, je le veux. C'est -la vérité pure. Je vous trompe. Après? Cela me plaît, à moi! - -Elle s'assit sans colère et de l'air le plus dégagé du monde en -regardant Camusot et Lucien, qui n'osaient se regarder. - -—Je ne croirai que ce que vous voudrez que je croie, dit Camusot. Ne -plaisantez pas, j'ai tort. - -—Ou je suis une infâme dévergondée qui dans un moment s'est amourachée -de monsieur, ou je suis une pauvre misérable créature qui a senti pour -la première fois le véritable amour après lequel courent toutes les -femmes. Dans les deux cas, il faut me quitter ou me prendre comme je -suis, dit-elle en faisant un geste de souveraine par lequel elle écrasa -le négociant. - -—Serait-ce vrai? dit Camusot qui vit à la contenance de Lucien que -Coralie ne riait pas et qui mendiait une tromperie. - -—J'aime mademoiselle, dit Lucien. - -En entendant ce mot dit d'une voix émue, Coralie sauta au cou de son -poète, le pressa dans ses bras et tourna la tête vers le marchand de -soieries en lui montrant l'admirable groupe d'amour qu'elle faisait -avec Lucien. - -—Pauvre Musot, reprends tout ce que tu m'as donné, je ne veux rien de -toi, j'aime comme une folle cet enfant-là, non pour son esprit, mais -pour sa beauté. Je préfère la misère avec lui, à des millions avec toi. - -Camusot tomba sur un fauteuil, se mit la tête dans les mains, et -demeura silencieux. - -—Voulez-vous que nous nous en allions? lui dit-elle avec une incroyable -férocité. - -Lucien eut froid dans le dos en se voyant chargé d'une femme, d'une -actrice et d'un ménage. - -—Reste ici, garde tout, Coralie, dit le marchand d'une voix faible -et douloureuse qui partait de l'âme, je ne veux rien reprendre. Il y -a pourtant là soixante mille francs de mobilier, mais je ne saurais -me faire à l'idée de ma Coralie dans la misère. Et tu seras cependant -avant peu dans la misère. Quelque grands que soient les talents de -monsieur, ils ne peuvent pas te donner une existence. Voilà ce qui nous -attend tous, nous autres vieillards! Laisse-moi, Coralie, le droit -de venir te voir quelquefois: je puis t'être utile. D'ailleurs, je -l'avoue, il me serait impossible de vivre sans toi. - -La douceur de ce pauvre homme, dépossédé de tout son bonheur au moment -où il se croyait le plus heureux, toucha vivement Lucien, mais non -Coralie. - -—Viens, mon pauvre Musot, viens tant que tu voudras, dit-elle. Je -t'aimerai mieux en ne te trompant point. - -Camusot parut content de n'être pas chassé de son paradis terrestre -où sans doute il devait souffrir, mais où il espéra rentrer plus tard -dans tous ses droits en se fiant sur les hasards de la vie parisienne -et sur les séductions qui allaient entourer Lucien. Le vieux marchand -matois pensa que tôt ou tard ce beau jeune homme se permettrait des -infidélités, et pour l'espionner, pour le perdre dans l'esprit de -Coralie, il voulait rester leur ami. Cette lâcheté de la passion vraie -effraya Lucien. Camusot offrit à dîner au Palais-Royal, chez Véry, ce -qui fut accepté. - -—Quel bonheur, cria Coralie quand Camusot fut parti, plus de mansarde -au quartier latin, tu demeureras ici, nous ne nous quitterons pas, -tu prendras pour conserver les apparences un petit appartement, rue -Charlot, et vogue la galère! - -Elle se mit à danser son pas espagnol avec un entrain qui peignit une -indomptable passion. - -—Je puis gagner cinq cents francs par mois en travaillant beaucoup, dit -Lucien. - -—J'en ai tout autant au théâtre, sans compter les feux. Camusot -m'habillera toujours, il m'aime! Avec quinze cents francs par mois, -nous vivrons comme des Crésus. - -—Et les chevaux, et le cocher, et le domestique? dit Bérénice. - -—Je ferai des dettes, s'écria Coralie. - -Elle se remit à danser une gigue avec Lucien. - -—Il faut dès lors accepter les propositions de Finot, s'écria Lucien. - -—Allons, dit Coralie, je m'habille et te mène à ton journal, je -t'attendrai en voiture, sur le boulevard. - -Lucien s'assit sur un sofa, regarda l'actrice faisant sa toilette et -se livra aux plus graves réflexions. Il eût mieux aimé laisser Coralie -libre que d'être jeté dans les obligations d'un pareil mariage; mais -il la vit si belle, si bien faite, si attrayante, qu'il fut saisi par -les pittoresques aspects de cette vie de Bohême, et jeta le gant à la -face de la Fortune. Bérénice eut ordre de veiller au déménagement et à -l'installation de Lucien. Puis, la triomphante, la belle, l'heureuse -Coralie entraîna son amant aimé, son poète, et traversa tout Paris -pour aller rue Saint-Fiacre. Lucien grimpa lestement l'escalier, et -se produisit en maître dans les bureaux du journal. Coloquinte ayant -toujours son papier timbré sur la tête et le vieux Giroudeau lui dirent -encore assez hypocritement que personne n'était venu. - -—Mais les rédacteurs doivent se voir quelque part pour convenir du -journal, dit-il. - -—Probablement, mais la rédaction ne me regarde pas, dit le capitaine de -la Garde Impériale qui se remit à vérifier ses bandes en faisant son -éternel broum! broum! - -En ce moment, par un hasard, doit-on dire heureux ou malheureux? Finot -vint pour annoncer à Giroudeau sa fausse abdication, et lui recommander -de veiller à ses intérêts. - -—Pas de diplomatie avec monsieur, il est du journal, dit Finot à son -oncle en prenant la main de Lucien et la lui serrant. - -—Ah! monsieur est du journal, s'écria Giroudeau surpris du geste de son -neveu. Eh! bien, monsieur, vous n'avez pas eu de peine à y entrer. - -—Je veux y faire votre lit pour que vous ne soyez pas _jobardé_ par -Étienne, dit Finot en regardant Lucien d'un air fin. Monsieur aura -trois francs par colonne pour toute sa rédaction, y compris les -comptes-rendus de théâtre. - -—Tu n'as jamais fait ces conditions à personne, dit Giroudeau en -regardant Lucien avec étonnement. - -—Il aura les quatre théâtres du boulevard, tu auras soin que ses loges -ne lui soient pas _chippées_, et que ses billets de spectacle lui -soient remis. Je vous conseille néanmoins de vous les faire adresser -chez vous, dit-il en se tournant vers Lucien. Monsieur s'engage à -faire, en outre de sa critique, dix articles Variétés d'environ deux -colonnes pour cinquante francs par mois pendant un an. Cela vous -va-t-il? - -—Oui, dit Lucien qui avait la main forcée par les circonstances. - -—Mon oncle, dit Finot au caissier, tu rédigeras le traité que nous -signerons en descendant. - -—Qui est monsieur? demanda Giroudeau en se levant et ôtant son bonnet -de soie noire. - -—Monsieur Lucien de Rubempré, l'auteur de l'article sur l'Alcade, dit -Finot. - -—Jeune homme, s'écria le vieux militaire en frappant sur le front de -Lucien, vous avez là des mines d'or. Je ne suis pas littéraire, mais -votre article, je l'ai lu, il m'a fait plaisir. Parlez-moi de cela! -Voilà de la gaieté. Aussi ai-je dit:—Ça nous amènera des abonnés! Et il -en est venu. Nous avons vendu cinquante numéros. - -—Mon traité avec Étienne Lousteau est-il copié double et prêt à signer, -dit Finot à son oncle. - -—Oui, dit Giroudeau. - -—Mets à celui que je signe avec monsieur la date d'hier, afin que -Lousteau soit sous l'empire de ces conventions. Finot prit le bras de -son nouveau rédacteur avec un semblant de camaraderie qui séduisit le -poète, et l'entraîna dans l'escalier en lui disant:—Vous avez ainsi -une position faite. Je vous présenterai moi-même à _mes_ rédacteurs. -Puis, ce soir, Lousteau vous fera reconnaître aux théâtres. Vous -pouvez gagner cent cinquante francs par mois à notre petit journal -que va diriger Lousteau; aussi tâchez de bien vivre avec lui. Déjà le -drôle m'en voudra de lui avoir lié les mains en votre endroit, mais -vous avez du talent, et je ne veux pas que vous soyez en butte aux -caprices d'un rédacteur en chef. Entre nous, vous pouvez m'apporter -jusqu'à deux feuilles par mois pour ma Revue hebdomadaire, je vous les -payerai deux cents francs. Ne parlez de cet arrangement à personne, je -serais en proie à la vengeance de tous ces amours-propres blessés de la -fortune d'un nouveau venu. Faites quatre articles de vos deux feuilles, -signez-en deux de votre nom et deux d'un pseudonyme, afin de ne pas -avoir l'air de manger le pain des autres. Vous devez votre position -à Blondet et à Vignon qui vous trouvent de l'avenir. Ainsi, ne vous -galvaudez pas. Surtout, défiez-vous de vos amis. Quant à nous deux, -entendons-nous bien toujours. Servez-moi, je vous servirai. Vous avez -pour quarante francs de loges et de billets à vendre, et pour soixante -francs de livres à _laver_. Ça et votre rédaction vous donneront quatre -cent cinquante francs par mois. Avec de l'esprit, vous saurez trouver -au moins deux cents francs en sus chez les libraires qui vous payeront -des articles et des prospectus. Mais vous êtes à moi, n'est-ce pas? Je -puis compter sur vous. - -Lucien serra la main de Finot avec un transport de joie inouï. - -—N'ayons pas l'air de nous être entendus, lui dit Finot à l'oreille en -poussant la porte d'une mansarde au cinquième étage de la maison, et -située au fond d'un long corridor. - -Lucien aperçut alors Lousteau, Félicien Vernou, Hector Merlin et deux -autres rédacteurs qu'il ne connaissait pas, tous réunis à une table -couverte d'un tapis vert, devant un bon feu, sur des chaises ou des -fauteuils, fumant ou riant. La table était chargée de papiers, il -s'y trouvait un véritable encrier plein d'encre, des plumes assez -mauvaises, mais qui servaient aux rédacteurs. Il fut démontré au -nouveau journaliste que là s'élaborait le grand œuvre. - -—Messieurs, dit Finot, l'objet de la réunion est l'installation en mon -lieu et place de notre cher Lousteau comme rédacteur en chef du journal -que je suis obligé de quitter. Mais, quoique mes opinions subissent une -transformation nécessaire pour que je puisse passer rédacteur en chef -de la Revue dont les destinées vous sont connues, mes convictions sont -les mêmes et nous restons amis. Je suis tout à vous, comme vous serez -à moi. Les circonstances sont variables, les principes sont fixes. Les -principes sont le pivot sur lequel marchent les aiguilles du baromètre -politique. - -Tous les rédacteurs partirent d'un éclat de rire. - -—Qui t'a donné ces phrases-là? demanda Lousteau. - -—Blondet, répondit Finot. - -—Vent, pluies, tempête, beau fixe, dit Merlin, nous parcourrons tout -ensemble. - -—Enfin, reprit Finot, ne nous embarbouillons pas dans les métaphores: -tous ceux qui auront quelques articles à m'apporter retrouveront Finot. -Monsieur, dit-il en présentant Lucien, est des vôtres. J'ai traité avec -lui, Lousteau. - -Chacun complimenta Finot sur son élévation et sur ses nouvelles -destinées. - -—Te voilà à cheval sur nous et sur les autres, lui dit l'un des -rédacteurs inconnus à Lucien, tu deviens Janus... - -—Pourvu qu'il ne soit pas Janot, dit Vernou. - -—Tu nous laisses attaquer nos bêtes noires? - -—Tout ce que vous voudrez! dit Finot. - -—Ah! mais, dit Lousteau, le journal ne peut pas reculer. Monsieur -Châtelet s'est fâché, nous n'allons pas le lâcher pendant une semaine. - -—Que s'est-il passé? dit Lucien. - -—Il est venu demander raison, dit Vernou. L'ex-beau de l'Empire a -trouvé le père Giroudeau, qui, du plus beau sang-froid du monde, a -montré dans Philippe Bridau l'auteur de l'article, et Philippe a -demandé au baron son heure et ses armes. L'affaire en est restée là. -Nous sommes occupés à présenter des excuses au baron dans le numéro de -demain. Chaque phrase est un coup de poignard. - -—Mordez-le ferme, il viendra me trouver, dit Finot. J'aurai l'air de -lui rendre service en vous apaisant, il tient au Ministère, et nous -accrocherons là quelque chose, une place de professeur suppléant ou -quelque bureau de tabac. Nous sommes heureux qu'il se soit piqué au -jeu. Qui de vous veut faire dans mon nouveau journal un article de fond -sur Nathan? - -—Donnez-le à Lucien, dit Lousteau. Hector et Vernou feront des articles -dans leurs journaux respectifs..... - -—Adieu, messieurs, nous nous reverrons seul à seul chez Barbin, dit -Finot en riant. - -Lucien reçut quelques compliments sur son admission dans le corps -redoutable des journalistes, et Lousteau le présenta comme un homme sur -qui l'on pouvait compter. - -—Lucien vous invite en masse, messieurs, à souper chez sa maîtresse, la -belle Coralie. - -—Coralie va au Gymnase, dit Lucien à Étienne. - -—Eh! bien, messieurs, il est entendu que nous pousserons Coralie, hein? -Dans tous vos journaux, mettez quelques lignes sur son engagement -et parlez de son talent. Vous donnerez du tact, de l'habileté à -l'administration du Gymnase, pouvons-nous lui donner de l'esprit? - -—Nous lui donnerons de l'esprit, répondit Merlin, Frédéric a une pièce -avec Scribe. - -—Oh! le directeur du Gymnase est alors le plus prévoyant et le plus -perspicace des spéculateurs, dit Vernou. - -—Ah! çà, ne faites pas vos articles sur le livre de Nathan que nous ne -nous soyons concertés, vous saurez pourquoi, dit Lousteau. Nous devons -être utiles à notre nouveau camarade. Lucien a deux livres à placer, un -recueil de sonnets et un roman. Par la vertu de l'entre-filet! il doit -être un grand poète à trois mois d'échéance. Nous nous servirons de -ses Marguerites pour rabaisser les Odes, les Ballades, les Méditations, -toute la poésie romantique. - -—Ça serait drôle si les sonnets ne valaient rien, dit Vernou. Que -pensez-vous de vos sonnets, Lucien? - -—Là, comment les trouvez-vous? dit un des rédacteurs inconnus. - -—Messieurs, ils sont bien, dit Lousteau, parole d'honneur. - -—Eh! bien, j'en suis content, dit Vernou, je les jetterai dans les -jambes de ces poètes de sacristie qui me fatiguent. - -—Si Dauriat, ce soir, ne prend pas les Marguerites, nous lui -flanquerons article sur article contre Nathan. - -—Et Nathan, que dira-t-il? s'écria Lucien. - -Les cinq rédacteurs éclatèrent de rire. - -—Il sera enchanté, dit Vernou. Vous verrez comment nous arrangerons les -choses. - -—Ainsi, monsieur est des nôtres? dit un des deux rédacteurs que Lucien -ne connaissait pas. - -—Oui, oui, Frédéric, pas de farces. Tu vois, Lucien, dit Étienne au -néophyte, comment nous agissons avec toi, tu ne reculeras pas dans -l'occasion. Nous aimons tous Nathan, et nous allons l'attaquer. -Maintenant partageons-nous l'empire d'Alexandre. Frédéric, veux-tu les -Français et l'Odéon? - -—Si ces messieurs y consentent, dit Frédéric. - -Tous inclinèrent la tête, mais Lucien vit briller des regards d'envie. - -—Je garde l'Opéra, les Italiens et l'Opéra-Comique, dit Vernou. - -—Eh! bien, Hector prendra les théâtres de Vaudeville, dit Lousteau. - -—Et moi, je n'ai donc pas de théâtres? s'écria l'autre rédacteur que ne -connaissait pas Lucien. - -—Eh! bien, Hector te laissera les Variétés, et Lucien la -Porte-Saint-Martin, dit Étienne. Abandonne-lui la Porte-Saint-Martin, -il est fou de Fanny Beaupré, dit-il à Lucien, tu prendras le -Cirque-Olympique en échange. Moi, j'aurai Bobino, les Funambules et -Madame Saqui. Qu'avons-nous pour le journal de demain? - -—Rien. - -—Rien. - -—Rien! - -—Messieurs, soyez brillants pour mon premier numéro. Le baron Châtelet -et sa seiche ne dureront pas huit jours. L'auteur du Solitaire est bien -usé. - -—Sosthène-Démosthène n'est plus drôle, dit Vernou, tout le monde nous -l'a pris. - -—Oh! il nous faut de nouveaux morts, dit Frédéric. - -—Messieurs, si nous prêtions des ridicules aux hommes vertueux de la -Droite? Si nous disions que monsieur de Bonald pue des pieds? s'écria -Lousteau. - -—Commençons une série de portraits des orateurs ministériels, dit -Hector Merlin. - -—Fais cela, mon petit, dit Lousteau, tu les connais, ils sont de ton -parti, tu pourras satisfaire quelques haines intestines. Empoigne -Beugnot, Syrieys de Mayrinhac et autres. Les articles peuvent être -prêts à l'avance, nous ne serons pas embarrassés pour le journal. - -—Si nous inventions quelques refus de sépulture avec des circonstances -plus ou moins aggravantes? dit Hector. - -—N'allons pas sur les brisées des grands journaux constitutionnels qui -ont leurs _cartons aux curés_ pleins de _Canards_, répondit Vernou. - -—De Canards? dit Lucien. - -—Nous appelons un canard, lui répondit Hector, un fait qui a l'air -d'être vrai, mais qu'on invente pour relever les Faits-Paris quand ils -sont pâles. Le canard est une trouvaille de Franklin, qui a inventé le -paratonnerre, le canard et la république. Ce journaliste trompa si bien -les encyclopédistes par ses canards d'outre-mer que, dans l'Histoire -Philosophique des Indes, Raynal a donné deux de ces canards pour des -faits authentiques. - -—Je ne savais pas cela, dit Vernou. Quels sont les deux canards? - -—L'histoire relative à l'Anglais qui vend sa libératrice, une négresse, -après l'avoir rendue mère afin d'en tirer plus d'argent. Puis le -plaidoyer sublime de la jeune fille grosse gagnant sa cause. Quand -Franklin vint à Paris, il avoua ses canards chez Necker, à la grande -confusion des philosophes français. Et voilà comment le Nouveau-Monde a -deux fois corrompu l'ancien. - -—Le journal dit Lousteau, tient pour vrai tout ce qui est probable. -Nous partons de là. - -—La justice criminelle ne procède pas autrement, dit Vernou. - -—Eh! bien, à ce soir, neuf heures, ici, dit Merlin. - -Chacun se leva, se serra les mains, et la séance fut levée au milieu -des témoignages de la plus touchante familiarité. - -—Qu'as-tu donc fait à Finot, dit Étienne à Lucien en descendant, pour -qu'il ait passé un marché avec toi? Tu es le seul avec lequel il se -soit lié. - -—Moi, rien, il me l'a proposé, dit Lucien. - -—Enfin, tu aurais avec lui des arrangements, j'en serais enchanté, nous -n'en serions que plus forts tous deux. - -Au rez-de-chaussée, Étienne et Lucien trouvèrent Finot qui prit à part -Lousteau dans le cabinet ostensible de la Rédaction. - -—Signez votre traité pour que le nouveau directeur croie la chose faite -d'hier, dit Giroudeau qui présentait à Lucien deux papiers timbrés. - -En lisant ce traité, Lucien entendit entre Étienne et Finot une -discussion assez vive qui roulait sur les produits en nature du -journal. Étienne voulait sa part de ces impôts perçus par Giroudeau. Il -y eut sans doute une transaction entre Finot et Lousteau, car les deux -amis sortirent entièrement d'accord. - -—A huit heures, aux Galeries-de-Bois, chez Dauriat, dit Étienne à -Lucien. - -Un jeune homme se présenta pour être rédacteur de l'air timide et -inquiet qu'avait Lucien naguère. Lucien vit avec un plaisir secret -Giroudeau pratiquant sur le néophyte les plaisanteries par lesquelles -le vieux militaire l'avait abusé; son intérêt lui fit parfaitement -comprendre la nécessité de ce manége, qui mettait des barrières presque -infranchissables entre les débutants et la mansarde où pénétraient les -élus. - -—Il n'y a pas déjà tant d'argent pour les rédacteurs, dit-il à -Giroudeau. - -—Si vous étiez plus de monde, chacun de vous en aurait moins, répondit -le capitaine. Et donc! - -L'ancien militaire fit tourner sa canne plombée, sortit en -_broum-broumant_, et parut stupéfait de voir Lucien montant dans le bel -équipage qui stationnait sur les boulevards. - -—Vous êtes maintenant les militaires, et nous sommes les pékins, lui -dit le soldat. - -—Ma parole d'honneur, ces jeunes gens me paraissent être les meilleurs -enfants du monde, dit Lucien à Coralie. Me voilà journaliste avec la -certitude de pouvoir gagner six cents francs par mois, en travaillant -comme un cheval; mais je placerai mes deux ouvrages et j'en ferai -d'autres, car mes amis vont m'organiser un succès! Ainsi, je dis comme -toi, Coralie: Vogue la galère. - -—Tu réussiras, mon petit; mais ne sois pas aussi bon que tu es beau, tu -te perdrais. Sois méchant avec les hommes, c'est bon genre. - -Coralie et Lucien allèrent se promener au bois de Boulogne, ils y -rencontrèrent encore la marquise d'Espard, madame de Bargeton et le -baron Châtelet. Madame de Bargeton regarda Lucien d'un air séduisant -qui pouvait passer pour un salut. Camusot avait commandé le meilleur -dîner du monde. Coralie, en se sachant débarrassée de lui, fut si -charmante pour le pauvre marchand de soieries qu'il ne se souvint pas, -durant les quatorze mois de leur liaison, de l'avoir vue si gracieuse -ni si attrayante. - -—Allons, se dit-il, restons avec elle, _quand même_! - -Camusot proposa secrètement à Coralie une inscription de six mille -livres de rente sur le Grand-Livre, que ne connaissait pas sa femme, si -elle voulait rester sa maîtresse, en consentant à fermer les yeux sur -ses amours avec Lucien. - -—Trahir un pareil ange?... mais regarde-le donc, pauvre magot, et -regarde-toi! dit-elle en lui montrant le poète que Camusot avait -légèrement étourdi en le faisant boire. - -Camusot résolut d'attendre que la misère lui rendît la femme que la -misère lui avait déjà livrée. - -—Je ne serai donc que ton ami, dit-il en la baisant au front. - -Lucien laissa Coralie et Camusot pour aller aux Galeries-de-Bois. Quel -changement son initiation aux mystères du journal avait produit dans -son esprit! Il se mêla sans peur à la foule qui ondoyait dans les -Galeries, il eut l'air impertinent parce qu'il avait une maîtresse, -il entra chez Dauriat d'un air dégagé parce qu'il était journaliste. -Il y trouva grande société, il y donna la main à Blondet, à Nathan, à -Finot, à toute la littérature avec laquelle il avait fraternisé depuis -une semaine; il se crut un personnage, et se flatta de surpasser ses -camarades; la petite pointe de vin qui l'animait le servit à merveille, -il fut spirituel, et montra qu'il savait hurler avec les loups. -Néanmoins, Lucien ne recueillit pas les approbations tacites, muettes -ou parlées sur lesquelles il comptait, il aperçut un premier mouvement -de jalousie parmi ce monde, moins inquiet que curieux peut-être de -savoir quelle place prendrait une supériorité nouvelle, et ce qu'elle -avalerait dans le partage général des produits de la Presse. Finot, -qui trouvait en Lucien une mine à exploiter; Lousteau, qui croyait -avoir des droits sur lui, furent les seuls que le poète vit souriant. -Lousteau, qui avait déjà pris les allures d'un rédacteur en chef, -frappa vivement aux carreaux du cabinet de Dauriat. - -—Dans un moment, mon ami, lui répondit le libraire en levant la tête -au-dessus des rideaux verts et en le reconnaissant. - -Le moment dura une heure, après laquelle Lucien et son ami entrèrent -dans le sanctuaire. - -—Eh! bien, avez-vous pensé à l'affaire de notre ami? dit le nouveau -rédacteur en chef. - -—Certes, dit Dauriat en se penchant sultanesquement dans son fauteuil. -J'ai parcouru le recueil, je l'ai fait lire à un homme de goût, à un -bon juge, car je n'ai pas la prétention de m'y connaître. Moi, mon ami, -j'achète la gloire toute faite comme cet Anglais achetait l'amour. -Vous êtes aussi grand poète que vous êtes joli garçon, mon petit, dit -Dauriat. Foi d'honnête homme, je ne dis pas de libraire, remarquez? vos -sonnets sont magnifiques, on n'y sent pas le travail, ce qui est rare -quand on a l'inspiration et de la verve. Enfin, vous savez rimer, une -des qualités de la nouvelle école. Vos Marguerites sont un beau livre, -mais ce n'est pas une affaire, et je ne peux m'occuper que de vastes -entreprises. Par conscience, je ne veux pas prendre vos sonnets, il -me serait impossible de les pousser, il n'y a pas assez à gagner pour -faire les dépenses d'un succès. D'ailleurs vous ne continuerez pas la -poésie, votre livre est un livre isolé. Vous êtes jeune, jeune homme! -vous m'apportez l'éternel recueil des premiers vers que font au sortir -du collége tous les gens de lettres, auquel ils tiennent tout d'abord, -et dont ils se moquent plus tard. Lousteau, votre ami, doit avoir -un poème caché dans ses vieilles chaussettes. N'as-tu pas un poème, -Lousteau? dit Dauriat en jetant sur Étienne un fin regard de compère. - -—Eh! comment pourrais-je écrire en prose? dit Lousteau. - -—Eh! bien, vous le voyez, il ne m'en a jamais parlé; mais notre ami -connaît la librairie et les affaires, reprit Dauriat. Pour moi, la -question, dit-il en câlinant Lucien, n'est pas de savoir si vous êtes -un grand poète; vous avez beaucoup, mais beaucoup de mérite; si je -commençais la librairie, je commettrais la faute de vous éditer. Mais -d'abord, aujourd'hui, mes commanditaires et mes bailleurs de fonds -me couperaient les vivres; il suffit que j'y aie perdu vingt mille -francs l'année dernière pour qu'ils ne veuillent entendre à aucune -poésie, et ils sont mes maîtres. Néanmoins la question n'est pas là. -J'admets que vous soyez un grand poète, serez-vous fécond? Pondrez-vous -régulièrement des sonnets? Deviendrez-vous dix volumes? Serez-vous -une affaire? Eh! bien, non, vous serez un délicieux prosateur; vous -avez trop d'esprit pour le gâter par des chevilles, vous avez à gagner -trente mille francs par an dans les journaux, et vous ne les troquerez -pas contre trois mille francs que vous donneront très-difficilement vos -hémistiches, vos strophes et autres ficharades! - -—Vous savez, Dauriat, que monsieur est du journal, dit Lousteau. - -—Oui, répondit Dauriat, j'ai lu son article; et, dans son intérêt bien -entendu, je lui refuse les Marguerites! Oui, monsieur, je vous aurai -donné plus d'argent dans six mois d'ici pour les articles que j'irai -vous demander que pour votre poésie invendable! - -—Et la gloire? s'écria Lucien. - -Dauriat et Lousteau se mirent à rire. - -—Dame! dit Lousteau, ça conserve des illusions. - -—La gloire, répondit Dauriat, c'est dix ans de persistance et une -alternative de cent mille francs de perte ou de gain pour le libraire. -Si vous trouvez des fous qui impriment vos poésies, dans un an d'ici -vous aurez de l'estime pour moi en apprenant le résultat de leur -opération. - -—Vous avez là le manuscrit? dit Lucien froidement. - -—Le voici, mon ami, répondit Dauriat dont les façons avec Lucien -s'étaient déjà singulièrement édulcorées. - -Lucien prit le rouleau sans regarder l'état dans lequel était la -ficelle, tant Dauriat avait l'air d'avoir lu les Marguerites. Il -sortit avec Lousteau sans paraître ni consterné ni mécontent. Dauriat -accompagna les deux amis dans la boutique en parlant de son journal et -de celui de Lousteau. Lucien jouait négligemment avec le manuscrit des -Marguerites. - -—Tu crois que Dauriat a lu ou fait lire tes sonnets? lui dit Étienne à -l'oreille. - -—Oui, dit Lucien, - -—Regarde les scellés. - -Lucien aperçut l'encre et la ficelle dans un état de conjonction -parfaite. - -—Quel sonnet avez-vous le plus particulièrement remarqué? dit Lucien au -libraire en pâlissant de colère et de rage. - -—Ils sont tous remarquables, mon ami, répondit Dauriat, mais celui -sur la marguerite est délicieux, il se termine par une pensée fine et -très-délicate. Là, j'ai deviné le succès que votre prose doit obtenir. -Aussi vous ai-je recommandé sur-le-champ à Finot. Faites-nous des -articles, nous les payerons bien. Voyez-vous, penser à la gloire, c'est -fort beau, mais n'oubliez pas le solide, et prenez tout ce qui se -présentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers. - -Le poète sortit brusquement dans les Galeries pour ne pas éclater, il -était furieux.—Eh! bien, enfant, dit Lousteau qui le suivit, sois donc -calme, accepte les hommes pour ce qu'ils sont, des moyens. Veux-tu -prendre ta revanche? - -—A tout prix, dit le poète. - -—Voici un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de me donner, -et dont la seconde édition paraît demain; relis cet ouvrage et fais un -article qui le démolisse. Félicien Vernou ne peut souffrir Nathan dont -le succès nuit, à ce qu'il croit, au futur succès de son ouvrage. Une -des manies de ces petits esprits est d'imaginer que, sous le soleil, il -n'y a pas de place pour deux succès. Aussi fera-t-il mettre ton article -dans le grand journal auquel il travaille. - -—Mais que peut-on dire contre ce livre? Il est beau, s'écria Lucien. - -—Ha! çà, mon cher, apprends ton métier, dit en riant Lousteau. Le -livre, fût-il un chef-d'œuvre, doit devenir sous ta plume une stupide -niaiserie, une œuvre dangereuse et malsaine. - -—Mais comment? - -—Tu changeras les beautés en défauts. - -—Je suis incapable d'opérer une pareille métamorphose. - -—Mon cher, voici la manière de procéder en semblable occurrence. -Attention, mon petit! Tu commenceras par trouver l'œuvre belle, et tu -peux t'amuser à écrire alors ce que tu en penses. Le public se dira: -Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial. Dès lors -le public tiendra ta critique pour consciencieuse. Après avoir conquis -l'estime de ton lecteur, tu regretteras d'avoir à blâmer le système -dans lequel de semblables livres vont faire entrer la littérature -française. La France, diras-tu, ne gouverne-t-elle pas l'intelligence -du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de siècle en siècle, les écrivains -français maintenaient l'Europe dans la voie de l'analyse, de l'examen -philosophique, par la puissance du style et par la forme originale -qu'ils donnaient aux idées. Ici, tu places, pour le bourgeois, un éloge -de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu, de Buffon. Tu -expliqueras combien en France la langue est impitoyable, tu prouveras -qu'elle est un vernis étendu sur la pensée. Tu lâcheras des axiomes, -comme: Un grand écrivain en France est toujours un grand homme, il est -tenu par la langue à toujours penser; il n'en est pas ainsi dans les -autres pays, etc. Tu démontreras ta proposition en comparant Rabener, -un moraliste satirique allemand, à La Bruyère. Il n'y a rien qui pose -un critique comme de parler d'un auteur étranger inconnu. Kant est le -piédestal de Cousin. Une fois sur ce terrain, tu lances un mot qui -résume et explique aux niais le système de nos hommes de génie du -dernier siècle, en appelant leur littérature une _littérature idéée_. -Armé de ce mot, tu jettes tous les morts illustres à la tête des -auteurs vivants. Tu expliqueras alors que de nos jours il se produit -une nouvelle littérature où l'on abuse du dialogue (la plus facile des -formes littéraires), et des descriptions qui dispensent de penser. Tu -opposeras les romans de Voltaire, de Diderot, de Sterne, de Lesage, -si substantiels, si incisifs, au roman moderne où tout se traduit par -des images, et que Walter Scott a beaucoup trop _dramatisé_. Dans -un pareil genre, il n'y a place que pour l'inventeur. Le roman à la -Walter Scott est un genre et non un système, diras-tu. Tu foudroieras -ce genre funeste où l'on délaye les idées, où elles sont passées -au laminoir, genre accessible à tous les esprits, genre où chacun -peut devenir auteur à bon marché, genre que tu nommeras enfin la -_littérature imagée_. Tu feras tomber cette argumentation sur Nathan, -en démontrant qu'il est un imitateur et n'a que l'apparence du talent. -Le grand style serré du dix-huitième siècle manque à son livre, tu -prouveras que l'auteur y a substitué les événements aux sentiments. Le -mouvement n'est pas la vie, le tableau n'est pas l'idée! Lâche de ces -sentences-là, le public les répète. Malgré le mérite de cette œuvre, -elle te paraît alors fatale et dangereuse, elle ouvre les portes du -Temple de la Gloire à la foule, et tu feras apercevoir dans le lointain -une armée de petits auteurs empressés d'imiter cette forme. Ici tu -pourras te livrer dès-lors à de tonnantes lamentations sur la décadence -du goût, et tu glisseras l'éloge de MM. Étienne, Jouy, Tissot, Gosse, -Duval, Jay, Benjamin Constant, Aignan, Baour-Lormian, Villemain, les -coryphées du parti libéral napoléonien, sous la protection desquels -se trouve le journal de Vernou. Tu montreras cette glorieuse phalange -résistant à l'invasion des romantiques, tenant pour l'idée et le style -contre l'image et le bavardage, continuant l'école voltairienne et -s'opposant à l'école anglaise et allemande, de même que les dix-sept -orateurs de la Gauche combattent pour la nation contre les Ultras -de la Droite. Protégé par ces noms révérés de l'immense majorité -des Français qui sera toujours pour l'Opposition de la Gauche, tu -peux écraser Nathan dont l'ouvrage, quoique renfermant des beautés -supérieures, donne en France droit de bourgeoisie à une littérature -sans idées. Dès-lors, il ne s'agit plus de Nathan ni de son livre, -comprends-tu? mais de la gloire de la France. Le devoir des plumes -honnêtes et courageuses est de s'opposer vivement à ces importations -étrangères. Là, tu flattes l'abonné. Selon toi, la France est une fine -commère, il n'est pas facile de la surprendre. Si le libraire a, par -des raisons dans lesquelles tu ne veux pas entrer, escamoté un succès, -le vrai public a bientôt fait justice des erreurs causées par les cinq -cents niais qui composent son avant-garde. Tu diras qu'après avoir eu -le bonheur de vendre une édition de ce livre, le libraire est bien -audacieux d'en faire une seconde, et tu regretteras qu'un si habile -éditeur connaisse si peu les instincts du pays. Voilà tes masses. -Saupoudre-moi d'esprit ces raisonnements, relève-les par un petit -filet de vinaigre, et Dauriat est frit dans la poêle aux articles. -Mais n'oublie pas de terminer en ayant l'air de plaindre dans Nathan -l'erreur d'un homme à qui, s'il quitte cette voie, la littérature -contemporaine devra de belles œuvres. - -Lucien fut stupéfait en entendant parler Lousteau: à la parole du -journaliste, il lui tombait des écailles des yeux, il découvrait des -vérités littéraires qu'il n'avait même pas soupçonnées. - -—Mais ce que tu me dis, s'écria-t-il, est plein de raison et de -justesse. - -—Sans cela, pourrais-tu battre en brèche le livre de Nathan? dit -Lousteau. Voilà, mon petit, une première forme d'article qu'on emploie -pour démolir un ouvrage. C'est le pic du critique. Mais il y a bien -d'autres formules! ton éducation se fera. Quand tu seras obligé de -parler absolument d'un homme que tu n'aimeras pas, quelquefois les -propriétaires, les rédacteurs en chef d'un journal ont la main forcée, -tu déploieras les négations de ce que nous appelons l'article de -fonds. On met en tête de l'article, le titre du livre dont on veut -que vous vous occupiez; on commence par des considérations générales -dans lesquelles on peut parler des Grecs et des Romains, puis on dit -à la fin: Ces considérations nous ramènent au livre de monsieur un -tel, qui sera la matière d'un second article. Et le second article ne -paraît jamais. On étouffe ainsi le livre entre deux promesses. Ici, tu -ne fais pas un article contre Nathan, mais contre Dauriat; il faut un -coup de pic. Sur un bel ouvrage, le pic n'entame rien, et il entre dans -un mauvais livre jusqu'au cœur: au premier cas, il ne blesse que le -libraire; et dans le second, il rend service au public. Ces formes de -critique littéraire s'emploient également dans la critique politique. - -La cruelle leçon d'Étienne ouvrait des cases dans l'imagination de -Lucien qui comprit admirablement ce métier. - -—Allons au journal, dit Lousteau, nous y trouverons nos amis, et nous -conviendrons d'une charge à fond de train contre Nathan, et ça les fera -rire, tu verras. - -Arrivés rue Saint-Fiacre, ils montèrent ensemble à la mansarde où -se faisait le journal, et Lucien fut aussi surpris que ravi de voir -l'espèce de joie avec laquelle ses camarades convinrent de démolir le -livre de Nathan. Hector Merlin prit un carré de papier, et il écrivit -ces lignes qu'il alla porter à son journal. - - _On annonce une seconde édition du livre de monsieur Nathan. Nous - comptions garder le silence sur cet ouvrage, mais cette apparence du - succès nous oblige à publier un article, moins sur l'œuvre que sur la - tendance de la jeune littérature._ - -En tête des plaisanteries pour le numéro du lendemain, Lousteau mit -cette phrase. - - ⁂ _Le libraire Dauriat publie une seconde édition du livre de - monsieur Nathan? Il ne connaît donc pas le proverbe du Palais_: NON - BIS IN IDEM. _Honneur au courage malheureux!_ - -Les paroles d'Étienne avaient été comme un flambeau pour Lucien, -à qui le désir de se venger de Dauriat tint lieu de conscience et -d'inspiration. Trois jours après, pendant lesquels il ne sortit pas -de la chambre de Coralie où il travaillait au coin du feu, servi par -Bérénice, et caressé dans ses moments de lassitude par l'attentive et -silencieuse Coralie, Lucien mit au net un article critique, d'environ -trois colonnes, où il s'était élevé à une hauteur surprenante. Il -courut au journal, il était neuf heures du soir, il y trouva les -rédacteurs et leur lut son travail. Il fut écouté sérieusement. -Félicien ne dit pas un mot, il prit le manuscrit et dégringola les -escaliers. - -—Que lui prend-il? s'écria Lucien. - -—Il porte ton article à l'imprimerie! dit Hector Merlin, c'est un -chef-d'œuvre où il n'y a ni un mot à retrancher, ni une ligne à ajouter. - -—Il ne faut que te montrer le chemin! dit Lousteau. - -—Je voudrais voir la mine que fera Nathan demain en lisant cela, dit un -autre rédacteur sur la figure duquel éclatait une douce satisfaction. - -—Il faut être votre ami, dit Hector Merlin. - -—C'est donc bien? demanda vivement Lucien. - -—Blondet et Vignon s'en trouveront mal, dit Lousteau. - -—Voici, reprit Lucien, un petit article que j'ai broché pour vous, -et qui peut, en cas de succès, fournir une série de compositions -semblables. - -—Lisez-nous cela, dit Lousteau. - -Lucien leur lut alors un de ces délicieux articles qui firent la -fortune de ce petit journal, et où en deux colonnes il peignait un des -menus détails de la vie parisienne, une figure, un type, un événement -normal, ou quelques singularités. Cet échantillon, intitulé: _Les -passants de Paris_, était écrit dans cette manière neuve et originale -où la pensée résultait du choc des mots, où le cliquetis des adverbes -et des adjectifs réveillait l'attention. Cet article était aussi -différent de l'article grave et profond sur Nathan, que les Lettres -Persanes diffèrent de l'Esprit des Lois. - -—Tu es né journaliste, lui dit Lousteau. Cela passera demain, fais-en -tant que tu voudras. - -—Ah çà, dit Merlin, Dauriat est furieux des deux obus que nous avons -lancés dans son magasin. Je viens de chez lui; il fulminait des -imprécations, il s'emportait contre Finot qui lui disait t'avoir vendu -son journal. Moi, je l'ai pris à part, et je lui ai coulé ces mots dans -l'oreille: Les Marguerites vous coûteront cher! Il vous arrive un homme -de talent, et vous l'envoyez promener quand nous l'accueillons à bras -ouverts. - -—Dauriat sera foudroyé par l'article que nous venons d'entendre, dit -Lousteau à Lucien. Tu vois, mon enfant, ce qu'est le journal? Mais -ta vengeance marche! Le baron Châtelet est venu demander ce matin ton -adresse, il y a eu ce matin un article sanglant contre lui, l'ex-beau -a une tête faible, il est au désespoir. Tu n'as pas lu le journal? -l'article est drôle. Vois? _Convoi du Héron pleuré par la Seiche._ -Madame de Bargeton est décidément appelée l'_os de Seiche_ dans le -monde et Châtelet n'est plus nommé que le _baron Héron_. - -Lucien prit le journal et ne put s'empêcher de rire en lisant ce petit -chef-d'œuvre de plaisanterie dû à Vernou. - -—Ils vont capituler, dit Hector Merlin. - -Lucien participa joyeusement à quelques-uns des bons mots et des -traits avec lesquels on terminait le journal, en causant et fumant, -en racontant les aventures de la journée, les ridicules des camarades -ou quelques nouveaux détails sur leur caractère. Cette conversation -éminemment moqueuse, spirituelle, méchante mit Lucien au courant des -mœurs et du personnel de la littérature. - -—Pendant que l'on compose le journal, dit Lousteau, je vais aller faire -un tour avec toi, te présenter à tous les contrôles et à toutes les -coulisses des théâtres où tu as tes entrées; puis nous irons retrouver -Florine et Coralie au Panorama-Dramatique où nous _folichonnerons_ avec -elles dans leurs loges. - -Tous deux donc, bras dessus, bras dessous, ils allèrent de théâtre -en théâtre, où Lucien fut intronisé comme rédacteur, complimenté -par les directeurs, lorgné par les actrices qui tous avaient su -l'importance qu'un seul article de lui venait de donner à Coralie et -à Florine, engagées, l'une au Gymnase à douze mille francs par an, -et l'autre à huit mille francs au Panorama. Ce fut autant de petites -ovations qui grandirent Lucien à ses propres yeux, et lui donnèrent -la mesure de sa puissance. A onze heures, les deux amis arrivèrent au -Panorama-Dramatique où Lucien eut un air dégagé qui fit merveille. -Nathan y était, Nathan tendit la main à Lucien qui la prit et la serra. - -—Ah çà, mes maîtres, dit-il en regardant Lucien et Lousteau, vous -voulez donc m'enterrer? - -—Attends donc à demain, mon cher, tu verras comment Lucien t'a -empoigné! Parole d'honneur, tu seras content. Quand la critique est -aussi sérieuse que celle-là, un livre y gagne. - -Lucien était rouge de honte. - -—Est-ce dur? demanda Nathan. - -—C'est grave, dit Lousteau. - -—Il n'y aura donc pas de mal? reprit Nathan. Hector Merlin disait au -foyer du Vaudeville que j'étais échiné. - -—Laissez-le dire, et attendez, s'écria Lucien qui se sauva dans la loge -de Coralie en suivant l'actrice au moment où elle quittait la scène -dans son attrayant costume. - -Le lendemain, au moment où Lucien déjeunait avec Coralie, il entendit -un cabriolet dont le bruit net dans sa rue assez solitaire annonçait -une élégante voiture, et dont le cheval avait cette allure déliée et -cette manière d'arrêter qui trahit la race pure. De sa fenêtre, Lucien -aperçut en effet le magnifique cheval anglais de Dauriat, et Dauriat -qui tendait les guides à son groom avant de descendre. - -—C'est le libraire, cria Lucien à sa maîtresse. - -—Faites attendre, dit aussitôt Coralie à Bérénice. - -Lucien sourit de l'aplomb de cette jeune fille qui s'identifiait si -admirablement à ses intérêts, et revint l'embrasser avec une effusion -vraie: elle avait eu de l'esprit. La promptitude de l'impertinent -libraire, l'abaissement subit de ce prince des charlatans tenait à -des circonstances presque entièrement oubliées, tant le commerce de -la librairie s'est violemment transformé depuis quinze ans. De 1816 -à 1827, époque à laquelle les cabinets littéraires, d'abord établis -pour la lecture des journaux, entreprirent de donner à lire les livres -nouveaux moyennant une rétribution, et où l'aggravation des lois -fiscales sur la presse périodique fit créer l'Annonce, la librairie -n'avait pas d'autres moyens de publication que les articles insérés ou -dans les feuilletons ou dans le corps des journaux. Jusqu'en 1822, les -journaux français paraissaient en feuilles d'une si médiocre étendue, -que les grands journaux dépassaient à peine les dimensions des petits -journaux d'aujourd'hui. Pour résister à la tyrannie des journalistes, -Dauriat et Ladvocat, les premiers, inventèrent ces affiches par -lesquelles il captèrent l'attention de Paris, en y déployant des -caractères de fantaisie, des coloriages bizarres, des vignettes, et -plus tard des lithographies qui firent de l'affiche un poème pour -les yeux et souvent une déception pour la bourse des amateurs. Les -affiches devinrent si originales qu'un de ces maniaques appelés -_collectionneurs_ possède un recueil complet des affiches parisiennes. -Ce moyen d'annonce, d'abord restreint aux vitres des boutiques et aux -étalages des boulevards, mais plus tard étendu à la France entière, -fut abandonné pour l'Annonce. Néanmoins l'affiche, qui frappe encore -les yeux quand l'annonce et souvent l'œuvre sont oubliées, subsistera -toujours, surtout depuis qu'on a trouvé le moyen de la peindre sur -les murs. L'annonce, accessible à tous moyennant finance, et qui a -converti la quatrième page des journaux en un champ aussi fertile pour -le fisc que pour les spéculateurs, naquit sous les rigueurs du timbre, -de la poste et des cautionnements. Ces restrictions inventées du temps -de monsieur de Villèle, qui aurait pu tuer alors les journaux en les -vulgarisant, créèrent au contraire des espèces de priviléges en rendant -la fondation d'un journal presque impossible. En 1821, les journaux -avaient donc droit de vie et de mort sur les conceptions de la pensée -et sur les entreprises de la librairie. Une annonce de quelques lignes -insérée aux Faits-Paris se payait horriblement cher. Les intrigues -étaient si multipliées au sein des bureaux de rédaction, et le soir sur -le champ de bataille des imprimeries, à l'heure où la _mise en page_ -décidait de l'admission ou du rejet de tel ou tel article, que les -fortes maisons de librairie avaient à leur solde un homme de lettres -pour rédiger ces petits articles où il fallait faire entrer beaucoup -d'idées en peu de mots. Ces journalistes obscurs, payés seulement -après l'insertion, restaient souvent pendant la nuit aux imprimeries -pour voir mettre sous presse, soit les grands articles obtenus, Dieu -sait comme! soit ces quelques lignes qui prirent depuis le nom de -_réclames_. Aujourd'hui, les mœurs de la littérature et de la librairie -ont si fort changé, que beaucoup de gens traiteraient de fables les -immenses efforts, les séductions, les lâchetés, les intrigues que -la nécessité d'obtenir ces réclames inspirait aux libraires, aux -auteurs, aux martyrs de la gloire, à tous les forçats condamnés au -succès à perpétuité. Dîners, cajoleries, présents, tout était mis en -usage auprès des journalistes. L'anecdote suivante expliquera mieux -que toutes les assertions l'étroite alliance de la critique et de la -librairie. - -Un homme de haut style et visant à devenir homme d'État, dans ces -temps-là jeune, galant et rédacteur d'un grand journal, devint le -bien-aimé d'une fameuse maison de librairie. Un jour, un dimanche, à -la campagne où l'opulent libraire fêtait les principaux rédacteurs -des journaux, la maîtresse de la maison, alors jeune et jolie, emmena -dans son parc l'illustre écrivain. Le premier commis, Allemand froid, -grave et méthodique, ne pensant qu'aux affaires, se promenait un -feuilletoniste sous le bras, en causant d'une entreprise sur laquelle -il le consultait; la causerie les mène hors du parc, ils atteignent les -bois. Au fond d'un fourré, l'Allemand voit quelque chose qui ressemble -à sa patronne; il prend son lorgnon, fait signe au jeune rédacteur -de se taire, de s'en aller, et retourne lui-même avec précaution -sur ses pas.—Qu'avez-vous vu? lui demanda l'écrivain.—Presque rien, -répondit-il. Notre grand article passe. Demain nous aurons au moins -trois colonnes aux Débats. - -Un autre fait expliquera cette puissance des articles. Un livre de -monsieur de Chateaubriand sur le dernier des Stuarts était dans un -magasin à l'état de rossignol. Un seul article écrit par un jeune homme -dans le Journal des Débats fit vendre ce livre en une semaine. Par un -temps où, pour lire un livre, il fallait l'acheter et non le louer, on -débitait dix mille exemplaires de certains ouvrages libéraux, vantés -par toutes les feuilles de l'Opposition; mais aussi la contre-façon -belge n'existait pas encore. Les attaques préparatoires des amis de -Lucien et son article avaient la vertu d'arrêter la vente du livre -de Nathan. Nathan ne souffrait que dans son amour-propre, il n'avait -rien à perdre, il était payé; mais Dauriat pouvait perdre trente mille -francs. En effet le commerce de la librairie dite de _nouveautés_ se -résume dans ce théorème commercial: une rame de papier blanc vaut -quinze francs, imprimée elle vaut, selon le succès, ou cent sous ou -cent écus. Un article pour ou contre, dans ce temps-là, décidait -souvent cette question financière. Dauriat, qui avait cinq cents rames -à vendre, accourait donc pour capituler avec Lucien. De Sultan, le -libraire devenait esclave. Après avoir attendu pendant quelque temps -en murmurant, en faisant le plus de bruit possible et parlementant -avec Bérénice, il obtint de parler à Lucien. Ce fier libraire prit -l'air riant des courtisans quand ils entrent à la cour, mais mêlé de -suffisance et de bonhomie. - -—Ne vous dérangez pas, mes chers amours! dit-il. Sont-ils gentils, ces -deux tourtereaux! vous me faites l'effet de deux colombes! Qui dirait, -mademoiselle, que cet homme, qui a l'air d'une jeune fille, est un -tigre à griffes d'acier qui vous déchire une réputation comme il doit -déchirer vos peignoirs quand vous tardez à les ôter. Et il se mit à -rire sans achever sa plaisanterie. Mon petit, dit-il en continuant et -s'asseyant auprès de Lucien... Mademoiselle, je suis Dauriat, dit-il en -s'interrompant. - -Le libraire jugea nécessaire de lâcher le coup de pistolet de son nom, -en ne se trouvant pas assez bien reçu par Coralie. - -—Monsieur, avez-vous déjeuné, voulez-vous nous tenir compagnie? dit -l'actrice. - -—Mais oui, nous causerons mieux à table, répondit Dauriat. D'ailleurs, -en acceptant votre déjeuner, j'aurai le droit de vous avoir à dîner -avec mon ami Lucien, car nous devons maintenant être amis comme le gant -et la main. - -—Bérénice! des huîtres, des citrons, du beurre frais, et du vin de -Champagne, dit Coralie. - -—Vous êtes homme de trop d'esprit pour ne pas savoir ce qui m'amène, -dit Dauriat en regardant Lucien. - -—Vous venez acheter mon recueil de sonnets? - -—Précisément, répondit Dauriat. Avant tout, déposons les armes de part -et d'autre. - -Il tira de sa poche un élégant portefeuille, prit trois billets de -mille francs, les mit sur une assiette, et les offrit à Lucien d'un air -courtisanesque en lui disant:—Monsieur est-il content? - -—Oui, dit le poète qui se sentit inondé par une béatitude inconnue à -l'aspect de cette somme inespérée. - -Lucien se contint, mais il avait envie de chanter, de sauter, il -croyait à la Lampe Merveilleuse, aux Enchanteurs; il croyait enfin à -son génie. - -—Ainsi, les Marguerites sont à moi? dit le libraire. Mais vous -n'attaquerez jamais aucune de mes publications. - -—Les Marguerites sont à vous, mais je ne puis engager ma plume, elle -est à mes amis, comme la leur est à moi. - -—Mais, enfin, vous devenez un de mes auteurs. Tous mes auteurs sont mes -amis. Ainsi vous ne nuirez pas à mes affaires sans que je sois averti -des attaques afin que je puisse les prévenir. - -—D'accord. - -—A votre gloire! dit Dauriat en haussant son verre. - -—Je vois bien que vous avez lu les Marguerites, dit Lucien. Dauriat ne -se déconcerta pas. - -—Mon petit, acheter les Marguerites sans les connaître est la plus -belle flatterie que puisse se permettre un libraire. Dans six mois, -vous serez un grand poète; vous aurez des articles, on vous craint, -je n'aurai rien à faire pour vendre votre livre. Je suis aujourd'hui -le même négociant d'il y a quatre jours. Ce n'est pas moi qui ai -changé, mais vous: la semaine dernière, vos sonnets étaient pour moi -comme des feuilles de choux, aujourd'hui votre position en a fait des -Messéniennes. - -—Eh! bien, dit Lucien que le plaisir sultanesque d'avoir une belle -maîtresse et que la certitude de son succès rendait railleur et -adorablement impertinent, si vous n'avez pas lu mes sonnets, vous avez -lu mon article. - -—Oui, mon ami, sans cela serais-je venu si promptement? Il est -malheureusement très-beau, ce terrible article. Ah! vous avez un -immense talent, mon petit. Croyez-moi, profitez de la vogue, dit-il -avec une bonhomie qui cachait la profonde impertinence du mot. Mais -avez-vous reçu le journal, l'avez-vous lu? - -—Pas encore, dit Lucien, et cependant voilà la première fois que je -publie un grand morceau de prose; mais Hector l'aura fait adresser chez -moi, rue Charlot. - -—Tiens, lis, dit Dauriat en imitant Talma dans Manlius. - -Lucien prit la feuille que Coralie lui arracha. - -—A moi les prémices de votre plume, vous savez bien, dit-elle en riant. - -Dauriat fut étrangement flatteur et courtisan, il craignait Lucien, -il l'invita donc avec Coralie à un grand dîner qu'il donnait aux -journalistes vers la fin de la semaine. Il emporta le manuscrit des -Marguerites en disant à _son_ poète de passer quand il lui plairait -aux Galeries-de-Bois pour signer le traité qu'il tiendrait prêt. -Toujours fidèle aux façons royales par lesquelles il essayait d'en -imposer aux gens superficiels, et de passer plutôt pour un Mécène que -pour un libraire, il laissa les trois mille francs sans en prendre de -reçu, refusa la quittance offerte par Lucien en faisant un geste de -nonchalance, et partit en baisant la main à Coralie. - -—Eh! bien, mon amour, aurais-tu vu beaucoup de ces chiffons-là, si -tu étais resté dans ton trou de la rue de Cluny à marauder dans tes -bouquins de la bibliothèque Sainte-Geneviève? dit Coralie à Lucien qui -lui avait raconté toute son existence. Tiens, tes petits amis de la rue -des Quatre-Vents me font l'effet d'être de grands _Jobards_! - -Ses frères du Cénacle étaient des Jobards! et Lucien entendit cet -arrêt en riant. Il avait lu son article imprimé, il venait de goûter -cette ineffable joie des auteurs, ce premier plaisir d'amour-propre -qui ne caresse l'esprit qu'une seule fois. En lisant et relisant son -article, il en sentait mieux la portée et l'étendue. L'impression est -aux manuscrits ce que le théâtre est aux femmes, elle met en lumière -les beautés et les défauts; elle tue aussi bien qu'elle fait vivre; -une faute saute alors aux yeux aussi vivement que les belles pensées. -Lucien enivré ne songeait plus à Nathan, Nathan était son marche-pied, -il nageait dans la joie, il se voyait riche. Pour un enfant qui naguère -descendait modestement les rampes de Beaulieu à Angoulême, revenait -à l'Houmeau dans le grenier de Postel où toute la famille vivait -avec douze cents francs par an, la somme apportée par Dauriat était -le Potose. Un souvenir, bien vif encore, mais que les continuelles -jouissances de la vie parisienne devaient éteindre, le ramena sur la -place du Mûrier. Il se rappela sa belle, sa noble sœur Ève, son David -et sa pauvre mère; aussitôt il envoya Bérénice changer un billet, et -pendant ce temps il écrivit une petite lettre à sa famille; puis il -dépêcha Bérénice aux Messageries en craignant de ne pouvoir, s'il -tardait, donner les cinq cents francs qu'il adressait à sa mère. Pour -lui, pour Coralie, cette restitution paraissait être une bonne action. -L'actrice embrassa Lucien, elle le trouva le modèle des fils et des -frères, elle le combla de caresses, car ces sortes de traits enchantent -ces bonnes filles qui toutes ont le cœur sur la main. - -—Nous avons maintenant, lui dit-elle, un dîner tous les jours pendant -une semaine, nous allons faire un petit carnaval, tu as bien assez -travaillé. - -Coralie, en femme qui voulait jouir de la beauté d'un homme que toutes -les femmes allaient lui envier, le ramena chez Staub, elle ne trouvait -pas Lucien assez bien habillé. De là, les deux amants allèrent au -bois de Boulogne, et revinrent dîner chez madame du Val-Noble où -Lucien trouva Rastignac, Bixiou, des Lupeaulx, Finot, Blondet, Vignon, -le baron de Nucingen, Beaudenord, Philippe Bridau, Conti le grand -musicien, tout le monde des artistes, des spéculateurs, des gens qui -veulent opposer de grandes émotions à de grands travaux, et qui tous -accueillirent Lucien à merveille. Lucien, sûr de lui, déploya son -esprit comme s'il n'en faisait pas commerce, et fut proclamé _homme -fort_, éloge alors à la mode entre ces demi-camarades. - -—Oh! il faudra voir ce qu'il a dans le ventre, dit Théodore Gaillard -à l'un des poètes protégés par la cour qui songeait à fonder un petit -journal royaliste appelé plus tard le RÉVEIL. - -Après le dîner, les deux journalistes accompagnèrent leurs maîtresses -à l'Opéra, où Merlin avait une loge, et où toute la compagnie -se rendit. Ainsi Lucien reparut triomphant là où, quelques mois -auparavant, il était lourdement tombé. Il se produisit au foyer -donnant le bras à Merlin et à Blondet, regardant en face les dandies -qui naguère l'avaient mystifié. Il tenait Châtelet sous ses pieds! De -Marsay, Vandenesse, Manerville, les lions de cette époque, échangèrent -alors quelques airs insolents avec lui. Certes, il avait été question -du beau, de l'élégant Lucien dans la loge de madame d'Espard, où -Rastignac fit une longue visite, car la marquise et madame de Bargeton -lorgnèrent Coralie. Lucien excitait-il un regret dans le cœur de -madame de Bargeton? Cette pensée préoccupa le poète: en voyant la -Corinne d'Angoulême, un désir de vengeance agitait son cœur comme au -jour où il avait essuyé le mépris de cette femme et de sa cousine aux -Champs-Élysées. - -—Êtes-vous venu de votre province avec une amulette? dit Blondet à -Lucien en entrant quelques jours après vers onze heures chez Lucien qui -n'était pas encore levé. Sa beauté, dit-il en montrant Lucien à Coralie -qu'il baisa au front, fait des ravages depuis la cave jusqu'au grenier, -en haut, en bas. Je viens vous mettre en réquisition, mon cher, dit-il -en serrant la main au poète, hier, aux Italiens, madame la comtesse de -Montcornet a voulu que je vous présentasse chez elle. Vous ne refuserez -pas une femme charmante, jeune, et chez qui vous trouverez l'élite du -beau monde? - -—Si Lucien est gentil, dit Coralie, il n'ira pas chez votre comtesse. -Qu'a-t-il besoin de traîner sa cravate dans le monde? il s'y ennuierait. - -—Voulez-vous le tenir en charte-privée? dit Blondet. Êtes-vous jalouse -des femmes comme il faut? - -—Oui, s'écria Coralie, elles sont pires que nous. - -—Comment le sais-tu, ma petite chatte? dit Blondet. - -—Par leurs maris, répondit-elle. Vous oubliez que j'ai eu de Marsay -pendant six mois. - -—Croyez-vous, mon enfant, dit Blondet, que je tienne beaucoup à -introduire chez madame de Montcornet un homme aussi beau que le -vôtre? Si vous vous y opposez, prenons que je n'ai rien dit. Mais il -s'agit moins, je crois, de femme, que d'obtenir paix et miséricorde -de Lucien à propos d'un pauvre diable, le plastron de son journal. Le -baron Châtelet a la sottise de prendre des articles au sérieux. La -marquise d'Espard, madame de Bargeton et le salon de la comtesse de -Montcornet s'intéressent au Héron, et j'ai promis de réconcilier Laure -et Pétrarque. - -—Ah! s'écria Lucien dont toutes les veines reçurent un sang plus frais -et qui sentit l'enivrante jouissance de la vengeance satisfaite, j'ai -donc le pied sur leur ventre! Vous me faites adorer ma plume, adorer -mes amis, adorer le journal et la fatale puissance de la pensée. Je -n'ai pas encore fait d'article sur la Seiche et le Héron. J'irai, mon -petit, dit-il en prenant Blondet par la taille, oui, j'irai, mais quand -ce couple aura senti le poids de cette chose si légère! Il prit la -plume avec laquelle il avait écrit l'article sur Nathan et la brandit. -Demain je leur lance deux petites colonnes à la tête. Après, nous -verrons. Ne t'inquiète de rien, Coralie: il ne s'agit pas d'amour, mais -de vengeance, et je la veux complète. - -—Voilà un homme! dit Blondet. Si tu savais, Lucien, combien il est -rare de trouver une explosion semblable dans le monde blasé de Paris, -tu pourrais t'apprécier. Tu seras un fier drôle, dit-il en se servant -d'une expression un peu plus énergique, tu es dans la voie qui mène au -pouvoir. - -—Il arrivera, dit Coralie. - -—Mais il a déjà fait bien du chemin en six semaines. - -—Et quand il ne sera séparé de quelque sceptre que par l'épaisseur d'un -cadavre, il pourra se faire un marchepied du corps de Coralie. - -—Vous vous aimez comme au temps de l'âge d'or, dit Blondet. Je te fais -mon compliment sur ton grand article, reprit-il en regardant Lucien, il -est plein de choses neuves. Te voilà passé maître. - -Lousteau vint avec Hector Merlin et Vernou voir Lucien, qui fut -prodigieusement flatté d'être l'objet de leurs attentions. Félicien -apportait cent francs à Lucien pour le prix de son article. Le journal -avait senti la nécessité de rétribuer un travail si bien fait, afin de -s'attacher l'auteur. Coralie, en voyant ce Chapitre de journalistes, -avait envoyé commander un déjeuner au Cadran-Bleu, le restaurant le -plus voisin; elle les invita tous à passer dans sa belle salle à manger -quand Bérénice vint lui dire que tout était prêt. Au milieu du repas, -quand le vin de Champagne eut monté toutes les têtes, la raison de la -visite que faisaient à Lucien ses camarades se dévoila. - -—Tu ne veux pas, lui dit Lousteau, te faire un ennemi de Nathan? Nathan -est journaliste, il a des amis, il te jouerait un mauvais tour à ta -première publication. N'as-tu pas l'Archer de Charles IX à vendre? -Nous avons vu Nathan ce matin, il est au désespoir; mais tu vas lui -faire un article où tu lui seringueras des éloges par la figure. - -—Comment! après mon article contre son livre, vous voulez... demanda -Lucien. - -Émile Blondet, Hector Merlin, Étienne Lousteau, Félicien Vernou, tous -interrompirent Lucien par un éclat de rire. - -—Tu l'as invité à souper ici pour après-demain? lui dit Blondet. - -—Ton article, lui dit Lousteau, n'est pas signé. Félicien, qui n'est -pas si neuf que toi, n'a pas manqué d'y mettre au bas un C, avec -lequel tu pourras désormais signer tes articles dans son journal, qui -est Gauche pure. Nous sommes tous de l'Opposition. Félicien a eu la -délicatesse de ne pas engager tes futures opinions. Dans la boutique -d'Hector, dont le journal est Centre droit, tu pourras signer par un L. -On est anonyme pour l'attaque, mais on signe très-bien l'éloge. - -—Les signatures ne m'inquiètent pas, dit Lucien; mais je ne vois rien à -dire en faveur du livre. - -—Tu pensais donc ce que tu as écrit? dit Hector à Lucien. - -—Oui. - -—Ah! mon petit, dit Blondet, je te croyais plus fort! Non, ma parole -d'honneur, en regardant ton front, je te douais d'une omnipotence -semblable à celle des grands esprits, tous assez puissamment constitués -pour pouvoir considérer toute chose dans sa double forme. Mon petit, en -littérature, chaque idée a son envers et son endroit; et personne ne -peut prendre sur lui d'affirmer quel est l'envers. Tout est bilatéral -dans le domaine de la pensée. Les idées son binaires. Janus est le -mythe de la critique et le symbole du génie. Il n'y a que Dieu de -triangulaire! Ce qui met Molière et Corneille hors ligne, n'est-ce pas -la faculté de faire dire _oui_ à Alceste et _non_ à Philinte, à Octave -et à Cinna. Rousseau, dans la Nouvelle-Héloïse, a écrit une lettre pour -et une lettre contre le duel, oserais-tu prendre sur toi de déterminer -sa véritable opinion? Qui de nous pourrait prononcer entre Clarisse et -Lovelace, entre Hector et Achille? Quel est le héros d'Homère? quelle -fut l'intention de Richardson? La critique doit contempler les œuvres -sous tous leurs aspects. Enfin nous sommes de grands rapporteurs. - -—Vous tenez donc à ce que vous écrivez? lui dit Vernou d'un air -railleur. Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous vivons -de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et belle œuvre, -un livre enfin, vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, vous y -attacher, le défendre; mais des articles lus aujourd'hui, oubliés -demain, ça ne vaut à mes yeux que ce qu'on les paye. Si vous mettez de -l'importance à de pareilles stupidités, vous ferez donc le signe de la -croix et vous invoquerez l'Esprit saint pour écrire un prospectus! - -Tous parurent étonnés de trouver à Lucien des scrupules et achevèrent -de mettre en lambeaux sa robe prétexte pour lui passer la robe virile -des journalistes. - -—Sais-tu par quel mot s'est consolé Nathan après avoir lu ton article? -dit Lousteau. - -—Comment le saurais-je? - -—Nathan s'est écrié:—Les petits articles passent, les grands ouvrages -restent! Cet homme viendra souper ici dans deux jours, il doit se -prosterner à tes pieds, baiser ton ergot, et te dire que tu es un grand -homme. - -—Ce serait drôle, dit Lucien. - -—Drôle! reprit Blondet, c'est nécessaire. - -—Mes amis, je veux bien, dit Lucien un peu gris; mais comment faire? - -—Eh! bien, dit Lousteau, écris pour le journal de Merlin trois belles -colonnes où tu te réfuteras toi-même. Après avoir joui de la fureur -de Nathan, nous venons de lui dire qu'il nous devrait bientôt des -remercîments pour la polémique serrée à l'aide de laquelle nous allions -faire enlever son livre en huit jours. Dans ce moment-ci, tu es, à -ses yeux, un espion, une canaille, un drôle; après-demain tu seras un -grand homme, une tête forte, un homme de Plutarque! Nathan t'embrassera -comme son meilleur ami. Dauriat est venu, tu as trois billets de mille -francs: le tour est fait. Maintenant il te faut l'estime et l'amitié de -Nathan. Il ne doit y avoir d'attrapé que le libraire. Nous ne devons -immoler et poursuivre que nos ennemis. S'il s'agissait d'un homme qui -eût conquis un nom sans nous, d'un talent incommode et qu'il fallût -annuler, nous ne ferions pas de réplique semblable; mais Nathan est -un de nos amis, Blondet l'avait fait attaquer dans le Mercure pour -se donner le plaisir de répondre dans les Débats. Aussi la première -édition du livre s'est-elle enlevée! - -—Mes amis, foi d'honnête homme, je suis incapable d'écrire deux mots -d'éloge sur ce livre... - -—Tu auras encore cent francs, dit Merlin, Nathan t'aura déjà rapporté -dix louis, sans compter un article que tu peux faire dans la Revue de -Finot, et qui te sera payé cent francs par Dauriat et cent francs par -la Revue: total, vingt louis! - -—Mais que dire? demanda Lucien. - -—Voici comment tu peux t'en tirer, mon enfant, répondit Blondet en -se recueillant. L'envie, qui s'attache à toutes les belles œuvres, -comme le ver aux beaux et bons fruits, a essayé de mordre sur ce -livre, diras-tu. Pour y trouver des défauts, la critique a été forcée -d'inventer des théories à propos de ce livre, de distinguer deux -littératures: celle qui se livre aux idées et celle qui s'adonne -aux images. Là, mon petit, tu diras que le dernier degré de l'art -littéraire est d'empreindre l'idée dans l'image. En essayant de -prouver que l'image est toute la poésie, tu te plaindras du peu de -poésie que comporte notre langue, tu parleras des reproches que nous -font les étrangers sur le _positivisme_ de notre style, et tu loueras -monsieur de Canalis et Nathan des services qu'ils rendent à la France -en déprosaïsant son langage. Accable ta précédente argumentation -en faisant voir que nous sommes en progrès sur le dix-huitième -siècle. Invente le _Progrès_ (une adorable mystification à faire -aux bourgeois)! Notre jeune littérature procède par tableaux où se -concentrent tous les genres, la comédie et le drame, les descriptions, -les caractères, le dialogue, sortis par les nœuds brillants d'une -intrigue intéressante. Le roman, qui veut le sentiment, le style et -l'image, est la création moderne la plus immense. Il succède à la -comédie qui, dans les mœurs modernes, n'est plus possible avec ses -vieilles lois; il embrasse le fait et l'idée dans ses inventions qui -exigent et l'esprit de La Bruyère et sa morale incisive, les caractères -traités comme l'entendait Molière, les grandes machines de Shakspeare -et la peinture des nuances les plus délicates de la passion, unique -trésor que nous aient laissé nos devanciers. Aussi le roman est-il bien -supérieur à la discussion froide et mathématique, à la sèche analyse -du dix-huitième siècle. Le roman, diras-tu sentencieusement, est une -épopée amusante. Cite Corinne, appuie-toi sur madame de Staël. Le -dix-huitième siècle a tout mis en question, le dix-neuvième est chargé -de conclure: aussi conclut-il par des réalités; mais par des réalités -qui vivent et qui marchent; enfin il met en jeu la passion, élément -inconnu à Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quant à Rousseau, il n'a -fait qu'habiller des raisonnements et des systèmes. Julie et Claire -sont des entéléchies, elles n'ont ni chair ni os. Tu peux démancher -sur ce thème et dire que nous devons à la paix, aux Bourbons, une -littérature jeune et originale, car tu écris dans un journal Centre -droit. Moque-toi des faiseurs de systèmes. Enfin tu peux t'écrier par -un beau mouvement: Voilà bien des erreurs, bien des mensonges chez -notre confrère! et pourquoi? pour déprécier une belle œuvre, tromper -le public et arriver à cette conclusion: Un livre qui se vend ne se -vend pas. _Proh pudor!_ lâche _Proh pudor!_ ce juron honnête anime -le lecteur. Enfin annonce la décadence de la critique! Conclusion: -Il n'y a qu'une seule littérature, celle des livres amusants. Nathan -est entré dans une voie nouvelle, il a compris son époque et répond à -ses besoins. Le besoin de l'époque est le drame. Le drame est le vœu -du siècle où la politique est un mimodrame perpétuel. N'avons-nous -pas vu en vingt ans, diras-tu, les quatre drames de la Révolution, du -Directoire, de l'Empire et de la Restauration? De là, tu roules dans -le dithyrambe de l'éloge, et la seconde édition s'enlève; car, samedi -prochain, tu feras une feuille dans notre Revue, et tu la signeras -DE RUBEMPRÉ en toutes lettres. Dans ce dernier article, tu diras: Le -propre des belles œuvres est de soulever d'amples discussions. Cette -semaine tel journal a dit telle chose du livre de Nathan, tel autre -lui a vigoureusement répondu. Tu critiques les deux critiques _C._ et -_L._, tu me dis en passant une politesse à propos de mon article des -Débats, et tu finis en affirmant que l'œuvre de Nathan est le plus beau -livre de l'époque. C'est comme si tu ne disais rien, on dit cela de -tous les livres. Tu auras gagné quatre cents francs dans ta semaine, -outre le plaisir d'écrire la vérité quelque part. Les gens sensés -donneront raison ou à C. ou à L. ou à Rubempré, peut-être à tous trois! -La mythologie, qui certes est une des plus grandes inventions humaines, -a mis la Vérité dans le fond d'un puits, ne faut-il pas des seaux pour -l'en tirer? tu en auras donné trois pour un au public? Voilà, mon -enfant. Marche! Lucien fut étourdi, Blondet l'embrassa sur les deux -joues en lui disant:—Je vais à ma boutique. - -Chacun s'en alla à sa boutique; car, pour ces hommes forts, le -journal était une boutique. Tous devaient se revoir le soir aux -Galeries-de-Bois, où Lucien irait signer son traité chez Dauriat. -Florine et Lousteau, Lucien et Coralie, Blondet et Finot dînaient au -Palais-Royal, où Du Bruel traitait le directeur du Panorama-Dramatique. - -—Ils ont raison! s'écria Lucien quand il fut seul avec Coralie, les -hommes doivent être des moyens entre les mains des gens forts. Quatre -cents francs pour trois articles! Doguereau me les donnait à peine pour -un livre qui m'a coûté deux ans de travail. - -—Fais de la critique, dit Coralie, amuse-toi! Est-ce que je ne suis pas -ce soir en Andalouse, demain ne me mettrai-je pas en bohémienne, un -autre jour en homme? Fais comme moi, donne-leur des grimaces pour leur -argent, et vivons heureux. - -Lucien, épris du paradoxe, fit monter son esprit sur ce mulet -capricieux, fils de Pégase et de l'ânesse de Balaam. Il se mit à -galoper dans les champs de la pensée pendant sa promenade au Bois, et -découvrit des beautés originales dans la thèse de Blondet. Il dîna -comme dînent les gens heureux, il signa chez Dauriat un traité par -lequel il lui cédait en toute propriété le manuscrit des Marguerites -sans y apercevoir aucun inconvénient; puis il alla faire un tour au -journal, où il brocha deux colonnes, et revint rue de Vendôme. Le -lendemain matin, il se trouva que les idées de la veille avaient germé -dans sa tête, comme il arrive chez tous les esprits pleins de séve -dont les facultés ont encore peu servi. Lucien éprouva du plaisir à -méditer ce nouvel article, il s'y mit avec ardeur. Sous sa plume se -rencontrèrent les beautés que fait naître la contradiction. Il fut -spirituel et moqueur, il s'éleva même à des considérations neuves sur -le sentiment et l'image en littérature. Ingénieux et fin, il retrouva, -pour louer Nathan, ses premières impressions à la lecture du livre -au cabinet littéraire de la cour du Commerce. De sanglant et âpre -critique, de moqueur comique, il devint poète en quelques phrases -finales qui se balancèrent majestueusement comme un encensoir chargé de -parfums vers l'autel. - -—Cent francs, Coralie! dit-il en montrant les huit feuillets de papier -écrits pendant qu'elle s'habillait. - -Dans la verve où il était, il fit à petites plumées l'article terrible -promis à Blondet contre Châtelet et madame de Bargeton. Il goûta -pendant cette matinée l'un des plaisirs secrets les plus vifs des -journalistes, celui d'aiguiser l'épigramme, d'en polir la lame froide -qui trouve sa gaîne dans le cœur de la victime, et de sculpter le -manche pour les lecteurs. Le public admire le travail spirituel de -cette poignée, il n'y entend pas malice, il ignore que l'acier du bon -mot altéré de vengeance barbote dans un amour-propre fouillé savamment, -blessé de mille coups. Cet horrible plaisir, sombre et solitaire, -dégusté sans témoins, est comme un duel avec un absent, tué à distance -avec le tuyau d'une plume, comme si le journaliste avait la puissance -fantastique accordée aux désirs de ceux qui possèdent des talismans -dans les contes arabes. L'épigramme est l'esprit de la haine, de la -haine qui hérite de toutes les mauvaises passions de l'homme, de même -que l'amour concentre toutes ses bonnes qualités. Aussi n'est-il pas -d'homme qui ne soit spirituel en se vengeant, par la raison qu'il n'en -est pas un à qui l'amour ne donne des jouissances. Malgré la facilité, -la vulgarité de cet esprit en France, il est toujours bien accueilli. -L'article de Lucien devait mettre et mit le comble à la réputation de -malice et de méchanceté du journal; il entra jusqu'au fond de deux -cœurs, il blessa grièvement madame de Bargeton, son ex-Laure, et le -baron Châtelet, son rival. - -—Eh! bien, allons faire une promenade au Bois, les chevaux sont mis, et -ils piaffent, lui dit Coralie; il ne faut pas se tuer. - -—Portons l'article sur Nathan chez Hector. Décidément le journal est -comme la lance d'Achille qui guérissait les blessures qu'elle avait -faites, dit Lucien en corrigeant quelques expressions. - -Les deux amants partirent et se montrèrent dans leur splendeur à ce -Paris qui, naguère, avait renié Lucien, et qui maintenant commençait à -s'en occuper. Occuper Paris de soi quand on a compris l'immensité de -cette ville et la difficulté d'y être quelque chose, causa d'enivrantes -jouissances qui grisèrent Lucien. - -—Mon petit, dit l'actrice, passons chez ton tailleur presser tes habits -ou les essayer s'ils sont prêts. Si tu vas chez tes belles madames, je -veux que tu effaces ce monstre de De Marsay, le petit Rastignac, les -Ajuda-Pinto, les Maxime de Trailles, les Vandenesse, enfin tous les -élégants. Songe que ta maîtresse est Coralie! Mais ne me fais pas de -traits, hein? - -Deux jours après, la veille du souper offert par Lucien et Coralie à -leurs amis, l'Ambigu donnait une pièce nouvelle dont le compte devait -être rendu par Lucien. Après leur dîner, Lucien et Coralie allèrent -à pied de la rue de Vendôme au Panorama-Dramatique, par le boulevard -du Temple du côté du café Turc, qui, dans ce temps-là, était un lieu -de promenade en faveur. Lucien entendit vanter son bonheur et la -beauté de sa maîtresse. Les uns disaient que Coralie était la plus -belle femme de Paris, les autres trouvaient Lucien digne d'elle. Le -poète se sentit dans son milieu. Cette vie était sa vie. Le Cénacle, -à peine l'apercevait-il. Ces grands esprits qu'il admirait tant deux -mois auparavant, il se demandait s'ils n'étaient pas un peu niais avec -leurs idées et leur puritanisme. Le mot de jobards, dit insouciamment -par Coralie, avait germé dans l'esprit de Lucien, et portait déjà -ses fruits. Il mit Coralie dans sa loge, flâna dans les coulisses -du théâtre où il se promenait en sultan, où toutes les actrices le -caressaient par des regards brûlants et par des mots flatteurs. - -—Il faut que j'aille à l'Ambigu faire mon métier, dit-il. - -A l'Ambigu, la salle était pleine. Il ne s'y trouva pas de place pour -Lucien. Lucien alla dans les coulisses et se plaignit amèrement de ne -pas être placé. Le régisseur, qui ne le connaissait pas encore, lui dit -qu'on avait envoyé deux loges à son journal, et l'envoya promener. - -—Je parlerai de la pièce selon ce que j'en aurai entendu, dit Lucien -d'un air piqué. - -—Êtes-vous bête? dit la jeune première au régisseur, c'est l'amant de -Coralie! - -Aussitôt le régisseur se retourna vers Lucien et lui dit:—Monsieur, je -vais aller parler au directeur. - -Ainsi les moindres détails prouvaient à Lucien l'immensité du pouvoir -du journal et caressaient sa vanité. Le directeur vint et obtint du duc -de Rhétoré et de Tullia, le premier sujet, qui se trouvaient dans une -loge d'avant-scène, de prendre Lucien avec eux. Le duc y consentit en -reconnaissant Lucien. - -—Vous avez réduit deux personnes au désespoir, lui dit le jeune homme -en lui parlant du baron Châtelet et de madame de Bargeton. - -—Que sera-ce donc demain? dit Lucien. Jusqu'à présent mes amis se -sont portés contre eux en voltigeurs, mais je tire à boulet rouge -cette nuit. Demain, vous verrez pourquoi nous nous moquons de Potelet. -L'article est intitulé: _Potelet de 1811 à Potelet de 1821_. Châtelet -sera le type des gens qui ont renié leur bienfaiteur en se ralliant -aux Bourbons. Après avoir fait sentir tout ce que je puis, j'irai chez -madame de Montcornet. - -Lucien eut avec le jeune duc une conversation étincelante d'esprit; il -était jaloux de prouver à ce grand seigneur combien mesdames d'Espard -et de Bargeton s'étaient grossièrement trompées en le méprisant; -mais il montra le bout de l'oreille en essayant d'établir ses droits -à porter le nom de Rubempré, quand, par malice, le duc de Rhétoré -l'appela Chardon. - -—Vous devriez, lui dit le duc, vous faire royaliste. Vous vous êtes -montré homme d'esprit, soyez maintenant homme de bon sens. La seule -manière d'obtenir une ordonnance du roi qui vous rende le titre et -le nom de vos ancêtres maternels, est de la demander en récompense -des services que vous rendrez au Château. Les Libéraux ne vous feront -jamais comte! Voyez-vous, la Restauration finira par avoir raison de -la Presse, la seule puissance à craindre. On a déjà trop attendu, elle -devrait être muselée. Profitez de ses derniers moments de liberté pour -vous rendre redoutable. Dans quelques années, un nom et un titre seront -en France des richesses plus sûres que le talent. Vous pouvez ainsi -tout avoir: esprit, noblesse et beauté, vous arriverez à tout. Ne soyez -donc en ce moment libéral que pour vendre avec avantage votre royalisme. - -Le duc pria Lucien d'accepter l'invitation à dîner que devait lui -envoyer le ministre avec lequel il avait soupé chez Florine. Lucien -fut en un moment séduit par les réflexions du gentilhomme, et charmé -de voir s'ouvrir devant lui les portes des salons d'où il se croyait -à jamais banni quelques mois auparavant. Il admira le pouvoir de la -pensée. La Presse et l'esprit étaient donc le moyen de la société -présente. Lucien comprit que peut-être Lousteau se repentait de lui -avoir ouvert les portes du temple, il sentait déjà pour son propre -compte la nécessité d'opposer des barrières difficiles à franchir aux -ambitions de ceux qui s'élançaient de la province vers Paris. Un poète -serait venu vers lui comme il s'était jeté dans les bras d'Étienne, il -n'osait se demander quel accueil il lui ferait. Le jeune duc aperçut -chez Lucien les traces d'une méditation profonde et ne se trompa point -en en cherchant la cause: il avait découvert à cet ambitieux, sans -volonté fixe, mais non sans désir, tout l'horizon politique comme les -journalistes lui avaient montré en haut du Temple, ainsi que le démon à -Jésus, le monde littéraire et ses richesses. Lucien ignorait la petite -conspiration ourdie contre lui par les gens que blessait en ce moment -le journal, et dans laquelle monsieur de Rhétoré trempait. Le jeune duc -avait effrayé la société de madame d'Espard en leur parlant de l'esprit -de Lucien. Chargé par madame de Bargeton de sonder le journaliste, il -avait espéré le rencontrer à l'Ambigu-Comique. Ni le monde, ni les -journalistes n'étaient profonds, ne croyez pas à des trahisons ourdies. -Ni l'un ni les autres ils n'arrêtent de plan; leur machiavélisme va -pour ainsi dire au jour le jour, et consiste à toujours être là, prêts -à tout, prêts à profiter du mal comme du bien, à épier les moments où -la passion leur livre un homme. Pendant le souper de Florine, le jeune -duc avait reconnu le caractère de Lucien, il venait de le prendre par -ses vanités, et s'essayait sur lui à devenir diplomate. - -Lucien, la pièce jouée, courut à la rue Saint-Fiacre y faire son -article sur la pièce. Sa critique fut, par calcul, âpre et mordante; -il se plut à essayer son pouvoir. Le mélodrame valait mieux que celui -du Panorama-Dramatique; mais il voulait savoir s'il pouvait, comme -on le lui avait dit, tuer une bonne et faire réussir une mauvaise -pièce. Le lendemain, en déjeunant avec Coralie, il déplia le journal, -après lui avoir dit qu'il y éreintait l'Ambigu-Comique. Lucien ne -fut pas médiocrement étonné de lire, après son article sur madame de -Bargeton et sur Châtelet, un compte-rendu de l'Ambigu si bien édulcoré -durant la nuit, que, tout en conservant sa spirituelle analyse, il en -sortait une conclusion favorable. La pièce devait remplir la caisse -du théâtre. Sa fureur ne saurait se décrire; il se proposa de dire -deux mots à Lousteau. Il se croyait déjà nécessaire, et se promettait -de ne pas se laisser dominer, exploiter comme un niais. Pour établir -définitivement sa puissance, il écrivit l'article où il résumait et -balançait toutes les opinions émises à propos du livre de Nathan pour -la Revue de Dauriat et de Finot. Puis, une fois monté, il brocha l'un -de ses articles _Variétés_ dus au petit journal. Dans leur première -effervescence, les jeunes journalistes pondent des articles avec -amour et livrent ainsi très-imprudemment toutes leurs fleurs. Le -directeur du Panorama-Dramatique donnait la première représentation -d'un vaudeville, afin de laisser à Florine et à Coralie leur soirée. -On devait jouer avant le souper. Lousteau vint chercher l'article de -Lucien, fait d'avance sur cette petite pièce, dont il avait vu la -répétition générale, afin de n'avoir aucune inquiétude relativement à -la composition du numéro. Quand Lucien lui eut lu l'un de ces petits -charmants articles sur les particularités parisiennes, qui firent la -fortune du journal, Étienne l'embrassa sur les deux yeux et le nomma la -providence des journaux. - -—Pourquoi donc t'amuses-tu à changer l'esprit de mes articles? dit -Lucien, qui n'avait fait ce brillant article que pour donner plus de -force à ses griefs. - -—Moi! s'écria Lousteau. - -—Eh! bien, qui donc a changé mon article? - -—Mon cher, répondit Étienne en riant, tu n'es pas encore au courant des -affaires. L'Ambigu nous prend vingt abonnements, dont neuf seulement -sont servis au directeur, au chef d'orchestre, au régisseur, à leurs -maîtresses et à trois copropriétaires du théâtre. Chacun des théâtres -du boulevard paye ainsi huit cents francs au journal. Il y a pour tout -autant d'argent en loges données à Finot, sans compter les abonnements -des acteurs et des auteurs. Le drôle se fait donc huit mille francs aux -boulevards. Par les petits théâtres, juge des grands! Comprends-tu? -Nous sommes tenus à beaucoup d'indulgence. - -—Je comprends que je ne suis pas libre d'écrire ce que je pense.... - -—Eh! que t'importe, si tu y fais tes orges, s'écria Lousteau. -D'ailleurs, mon cher, quel grief as-tu contre le théâtre? il te faut -une raison pour échiner la pièce d'hier. Échiner pour échiner, nous -compromettrions le journal. Quand le journal frapperait avec justice, -il ne produirait plus aucun effet. Le directeur t'a-t-il manqué? - -—Il ne m'avait pas réservé de place. - -—Bon, fit Lousteau. Je montrerai ton article au directeur, je lui -dirai que je t'ai adouci, tu t'en trouveras mieux que de l'avoir fait -paraître. Demande-lui demain des billets, il t'en signera quarante -en blanc tous les mois, et je te mènerai chez un homme avec qui tu -t'entendras pour les placer; il te les achètera tous à cinquante pour -cent de remise sur le prix des places. On fait sur les billets de -spectacle le même trafic que sur les livres. Tu verras un autre Barbet, -un chef de claque, il ne demeure pas loin d'ici, nous avons le temps, -viens? - -—Mais, mon cher, Finot fait un infâme métier à lever ainsi sur les -champs de la pensée des contributions indirectes. Tôt ou tard... - -—Ah! çà, d'où viens-tu? s'écria Lousteau. Pour qui prends-tu Finot? -Sous sa fausse bonhomie, sous cet air Turcaret, sous son ignorance et -sa bêtise, il y a toute la finesse du marchand de chapeaux dont il -est issu. N'as-tu pas vu dans sa cage, au Bureau du journal, un vieux -soldat de l'Empire, l'oncle de Finot? Cet oncle est non-seulement un -honnête homme, mais il a le bonheur de passer pour un niais. Il est -l'homme compromis dans toutes les transactions pécuniaires. A Paris, -un ambitieux est bien riche quand il a près de lui une créature qui -consent à être compromise. Il est en politique comme en journalisme -une foule de cas où les chefs ne doivent jamais être mis en cause. -Si Finot devenait un personnage politique, son oncle deviendrait son -secrétaire et recevrait pour son compte les contributions qui se lèvent -dans les bureaux sur les grandes affaires. Giroudeau, qu'au premier -abord on prendrait pour un niais, a précisément assez de finesse pour -être un compère indéchiffrable. Il est en vedette pour empêcher que -nous ne soyons assommés par les criailleries, par les débutants, par -les réclamations, et je ne crois pas qu'il y ait son pareil dans un -autre journal. - -—Il joue bien son rôle, dit Lucien, je l'ai vu à l'œuvre. - -Étienne et Lucien allèrent dans la rue du Faubourg-du-Temple, où le -rédacteur en chef s'arrêta devant une maison de belle apparence. - -—Monsieur Braulard y est-il? demanda-t-il au portier. - -—Comment monsieur? dit Lucien. Le chef des claqueurs est donc -_monsieur_? - -—Mon cher, Braulard a vingt mille livres de rente, il a la griffe -des auteurs dramatiques du boulevard qui tous ont un compte courant -chez lui, comme chez un banquier. Les billets d'auteur et de faveur -se vendent. Cette marchandise, Braulard la place. Fais un peu de -statistique, science assez utile quand on n'en abuse pas. A cinquante -billets de faveur par soirée à chaque spectacle, tu trouveras deux cent -cinquante billets par jour; si, l'un dans l'autre, ils valent quarante -sous, Braulard paye cent vingt-cinq francs par jour aux auteurs et -court la chance d'en gagner autant. Ainsi, les seuls billets des -auteurs lui procurent près de quatre mille francs par mois, au total -quarante-huit mille francs par an. Suppose vingt mille francs de perte, -car il ne peut pas toujours placer ses billets. - -—Pourquoi? - -—Ah! les gens qui viennent payer leurs places au bureau passent -concurremment avec les billets de faveur qui n'ont pas de places -réservées. Enfin le théâtre garde ses droits de location. Il y a les -jours de beau temps, et de mauvais spectacles. Ainsi, Braulard gagne -peut-être trente mille francs par an sur cet article. Puis il a ses -claqueurs, autre industrie. Florine et Coralie sont ses tributaires; si -elles ne le subventionnaient pas, elles ne seraient point applaudies à -toutes les entrées et leurs sorties. - -Lousteau donnait cette explication à voix basse en montant l'escalier. - - -[Illustration: IMP. E. MARTINET. - - BRAULARD a vingt mille livres de rentes, puis il a ses claqueurs. - - (ILLUSIONS PERDUES.)] - - -—Paris est un singulier pays, dit Lucien en trouvant l'intérêt accroupi -dans tous les coins. - -Une servante proprette introduisit les deux journalistes chez monsieur -Braulard. Le marchand de billets, qui siégeait sur un fauteuil de -cabinet, devant un grand secrétaire à cylindre, se leva en voyant -Lousteau. Braulard, enveloppé d'une redingote de molleton gris, portait -un pantalon à pied et des pantoufles rouges absolument comme un médecin -ou comme un avoué. Lucien vit en lui l'homme du peuple enrichi: un -visage commun, des yeux gris pleins de finesse, des mains de claqueur, -un teint sur lequel les orgies avaient passé comme la pluie sur les -toits, des cheveux grisonnants, et une voix assez étouffée. - -—Vous venez, sans doute, pour mademoiselle Florine, et monsieur pour -mademoiselle Coralie, dit-il, je vous connais bien. Soyez tranquille, -monsieur, dit-il à Lucien, j'achète la clientèle du Gymnase, je -soignerai votre maîtresse et je l'avertirai des farces qu'on voudrait -lui faire. - -—Ce n'est pas de refus, mon cher Braulard, dit Lousteau; mais nous -venons pour les billets du journal à tous les théâtres des boulevards: -moi comme rédacteur en chef, monsieur comme rédacteur de chaque théâtre. - -—Ah, oui, Finot a vendu son journal. J'ai su l'affaire. Il va bien, -Finot. Je lui donne à dîner à la fin de la semaine. Si vous voulez me -faire l'honneur et le plaisir de venir, vous pouvez amener vos épouses, -il y aura noces et festins, nous avons Adèle Dupuis, Ducange, Frédéric -Du Petit-Méré, mademoiselle Millot ma maîtresse, nous rirons bien! nous -boirons mieux! - -—Il doit être gêné, Ducange, il a perdu son procès. - -—Je lui ai prêté dix mille francs, le succès de Calas va me les -rendre; aussi l'ai-je chauffé! Ducange est un homme d'esprit, il a des -moyens... Lucien croyait rêver en entendant cet homme apprécier les -talents des auteurs.—Coralie a gagné, lui dit Braulard de l'air d'un -juge compétent. Si elle est bonne enfant, je la soutiendrai secrètement -contre la cabale à son début au Gymnase. Écoutez? Pour elle, j'aurai -des hommes bien mis aux galeries qui souriront et qui feront de petits -murmures afin d'entraîner l'applaudissement. Voilà un manége qui pose -une femme. Elle me plaît, Coralie, et vous devez être content d'elle, -elle a des sentiments. Ah! je puis faire chuter qui je veux... - -—Mais pour les billets? dit Lousteau. - -—Hé! bien, j'irai les prendre chez monsieur, vers les premiers jours de -chaque mois. Monsieur est votre ami, je le traiterai comme vous. Vous -avez cinq théâtres, on vous donnera trente billets; ce sera quelque -chose comme soixante-quinze francs par mois. Peut-être désirez-vous -une avance? dit le marchand de billets en revenant à son secrétaire et -tirant sa caisse pleine d'écus. - -—Non, non, dit Lousteau, nous garderons cette ressource pour les -mauvais jours... - -—Monsieur, reprit Braulard en s'adressant à Lucien, j'irai travailler -avec Coralie ces jours-ci, nous nous entendrons bien. - -Lucien ne regardait pas sans un étonnement profond le cabinet de -Braulard où il voyait une bibliothèque, des gravures, un meuble -convenable. En passant par le salon, il en remarqua l'ameublement -également éloigné de la mesquinerie et du trop grand luxe. La salle à -manger lui parut être la pièce la mieux tenue, il en plaisanta. - -—Mais Braulard est gastronome, dit Lousteau. Ses dîners, cités dans la -littérature dramatique, sont en harmonie avec sa caisse. - -—J'ai de bons vins, répondit modestement Braulard. Allons, voilà mes -allumeurs, s'écria-t-il en entendant des voix enrouées et le bruit de -pas singuliers dans l'escalier. - -En sortant, Lucien vit défiler devant lui la puante escouade des -claqueurs et des vendeurs de billets, tous gens à casquettes, à -pantalons mûrs, à redingotes râpées, à figures patibulaires, bleuâtres, -verdâtres, boueuses, rabougries, à barbes longues, aux yeux féroces et -patelins tout à la fois, horrible population qui vit et foisonne sur -les boulevards de Paris, qui, le matin, vend des chaînes de sûreté, des -bijoux en or pour vingt-cinq sous, et qui claque sous les lustres le -soir, qui se plie enfin à toutes les fangeuses nécessités de Paris. - -—Voilà les Romains! dit Lousteau en riant, voilà la gloire des actrices -et des auteurs dramatiques. Vu de près, ça n'est pas plus beau que la -nôtre. - -—Il est difficile, répondit Lucien en revenant chez lui, d'avoir des -illusions sur quelque chose à Paris. Il y a des impôts sur tout, on y -vend tout, on y fabrique tout, même le succès. - -Les convives de Lucien étaient Dauriat, le directeur du Panorama, -Matifat et Florine, Camusot, Lousteau, Finot, Nathan, Hector Merlin et -madame du Val-Noble, Félicien Vernou, Blondet, Vignon, Philippe Bridau, -Mariette, Giroudeau, Cardot et Florentine, Bixiou. Il avait invité ses -amis du Cénacle. Tullia la danseuse, qui, disait-on, était peu cruelle -pour du Bruel, fut aussi de la partie, mais sans son duc, ainsi que les -propriétaires des journaux où travaillaient Nathan, Merlin, Vignon et -Vernou. Les convives formaient une assemblée de trente personnes, la -salle à manger de Coralie ne pouvait en contenir davantage. - -Vers huit heures, au feu des lustres allumés, les meubles, les -tentures, les fleurs de ce logis prirent cet air de fête qui -prête au luxe parisien l'apparence d'un rêve. Lucien éprouva le -plus indéfinissable mouvement de bonheur, de vanité satisfaite et -d'espérance en se voyant le maître de ces lieux, il ne s'expliquait -plus ni comment ni par qui ce coup de baguette avait été frappé. -Florine et Coralie, mises avec la folle recherche et la magnificence -artiste des actrices, souriaient au poète de province comme deux anges -chargés de lui ouvrir les portes du palais des Songes. Lucien songeait -presque. En quelques mois sa vie avait si brusquement changé d'aspect, -il était si promptement passé de l'extrême misère à l'extrême opulence, -que par moments il lui prenait des inquiétudes comme aux gens qui, tout -en rêvant, se savent endormis. Son œil exprimait néanmoins à la vue -de cette belle réalité une confiance à laquelle des envieux eussent -donné le nom de fatuité. Lui-même, il avait changé. Heureux tous les -jours, ses couleurs avaient pâli, son regard était trempé des moites -expressions de la langueur; enfin, selon le mot de madame d'Espard, il -avait l'_air aimé_. Sa beauté y gagnait. La conscience de son pouvoir -et de sa force perçait dans sa physionomie éclairée par l'amour et -par l'expérience. Il contemplait enfin le monde littéraire et la -société face à face, en croyant pouvoir s'y promener en dominateur. -A ce poète, qui ne devait réfléchir que sous le poids du malheur, -le présent parut être sans soucis. Le succès enflait les voiles de -son esquif, il avait à ses ordres les instruments nécessaires à ses -projets: une maison montée, une maîtresse que tout Paris lui enviait, -un équipage, enfin des sommes incalculables dans son écritoire. Son -âme, son cœur et son esprit s'étaient également métamorphosés: il ne -songeait plus à discuter les moyens en présence de si beaux résultats. -Ce train de maison semblera si justement suspect aux économistes qui -ont pratiqué la vie parisienne, qu'il n'est pas inutile de montrer la -base, quelque frêle qu'elle fût, sur laquelle reposait le bonheur -matériel de l'actrice et de son poète. Sans se compromettre, Camusot -avait engagé les fournisseurs de Coralie à lui faire crédit pendant au -moins trois mois. Les chevaux, les gens, tout devait donc aller comme -par enchantement pour ces deux enfants empressés de jouir, et qui -jouissaient de tout avec délices. Coralie vint prendre Lucien par la -main et l'initia par avance au coup de théâtre de la salle à manger, -parée de son couvert splendide, de ses candélabres chargés de quarante -bougies, aux recherches royales du dessert, et au menu, l'œuvre de -Chevet. Lucien baisa Coralie au front en la pressant sur son cœur. - -—J'arriverai, mon enfant, lui dit-il, et je te récompenserai de tant -d'amour et de tant de dévouement. - -—Bah! dit-elle, es-tu content? - -—Je serais bien difficile. - -—Eh! bien, ce sourire paye tout, répondit-elle en apportant par un -mouvement de serpent ses lèvres aux lèvres de Lucien. - -Ils trouvèrent Florine, Lousteau, Matifat et Camusot en train -d'arranger les tables de jeu. Les amis de Lucien arrivaient. Tous ces -gens s'intitulaient déjà les amis de Lucien. On joua de neuf heures -à minuit. Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun jeu; mais -Lousteau perdit mille francs et les emprunta à Lucien qui ne crut pas -pouvoir se dispenser de les prêter, car son ami les lui demanda. A dix -heures environ, Michel, Fulgence et Joseph se présentèrent. Lucien, qui -alla causer avec eux dans un coin, trouva leurs visages assez froids -et sérieux, pour ne pas dire contraints. D'Arthez n'avait pu venir, -il achevait son livre. Léon Giraud était occupé par la publication du -premier numéro de sa Revue. Le Cénacle avait envoyé ses trois artistes -qui devaient se trouver moins dépaysés que les autres au milieu d'une -orgie. - -—Eh! bien, mes enfants, dit Lucien en affichant un petit ton de -supériorité, vous verrez que le _petit farceur_ peut devenir un _grand -politique_. - -—Je ne demande pas mieux que de m'être trompé, dit Michel. - -—Tu vis avec Coralie en attendant mieux? lui demanda Fulgence. - -—Oui, reprit Lucien d'un air qu'il voulait rendre naïf. Coralie avait -un pauvre vieux négociant qui l'adorait, elle l'a mis à la porte. Je -suis plus heureux que ton frère Philippe qui ne sait comment gouverner -Mariette, ajouta-t-il en regardant Joseph Bridau. - -—Enfin, dit Fulgence, tu es maintenant un homme comme un autre, tu -feras ton chemin. - -—Un homme qui pour vous restera le même en quelque situation qu'il se -trouve, répondit Lucien. - -Michel et Fulgence se regardèrent en échangeant un sourire moqueur que -vit Lucien, et qui lui fit comprendre le ridicule de sa phrase. - -—Coralie est bien admirablement belle, s'écria Joseph Bridau. Quel -magnifique portrait à faire! - -—Et bonne, répondit Lucien. Foi d'homme, elle est angélique; mais tu -feras son portrait; prends-la, si tu veux, pour modèle de ta Vénitienne -amenée au vieillard. - -—Toutes les femmes qui aiment sont angéliques, dit Michel Chrestien. - -En ce moment Raoul Nathan se précipita sur Lucien avec une furie -d'amitié, lui prit les mains et les lui serra. - -—Mon bon ami, non-seulement vous êtes un grand homme, mais encore vous -avez du cœur, ce qui est aujourd'hui plus rare que le génie, dit-il. -Vous êtes dévoué à vos amis. Enfin, je suis à vous à la vie, à la mort, -et n'oublierai jamais ce que vous avez fait cette semaine pour moi. - -Lucien, au comble de la joie en se voyant pateliné par un homme -dont s'occupait la Renommée, regarda ses trois amis du Cénacle avec -une sorte de supériorité. Cette entrée de Nathan était due à la -communication que Merlin lui avait faite de l'épreuve de l'article en -faveur de son livre, et qui paraissait dans le journal du lendemain. - -—Je n'ai consenti à écrire l'attaque, répondit Lucien à l'oreille de -Nathan, qu'à la condition d'y répondre moi-même. Je suis des vôtres. - -Il revint à ses trois amis du Cénacle, enchanté d'une circonstance qui -justifiait la phrase de laquelle avait ri Fulgence. - -—Vienne le livre de d'Arthez, et je suis en position de lui être utile. -Cette chance seule m'engagerait à rester dans les journaux. - -—Y es-tu libre? dit Michel. - -—Autant qu'on peut l'être quand on est indispensable, répondit Lucien -avec une fausse modestie. - -Vers minuit, les convives furent attablés, et l'orgie commença. -Les discours furent plus libres chez Lucien que chez Matifat, car -personne ne soupçonna la divergence de sentiments qui existait entre -les trois députés du Cénacle et les représentants des journaux. Ces -jeunes esprits, si dépravés par l'habitude du Pour et du Contre, en -vinrent aux prises, et se renvoyèrent les plus terribles axiomes de la -jurisprudence qu'enfantait alors le journalisme. Claude Vignon, qui -voulait conserver à la critique un caractère auguste, s'éleva contre -la tendance des petits journaux vers la personnalité, disant que plus -tard les écrivains arriveraient à se déconsidérer eux-mêmes. Lousteau, -Merlin et Finot prirent alors ouvertement la défense de ce système, -appelé dans l'argot du journalisme la _blague_, en soutenant que ce -serait comme un poinçon à l'aide duquel on marquerait le talent. - -—Tous ceux qui résisteront à cette épreuve seront des hommes réellement -forts, dit Lousteau. - -—D'ailleurs, s'écria Merlin, pendant les ovations des grands hommes, il -faut autour d'eux, comme autour des triomphateurs romains, un concert -d'injures. - -—Eh! dit Lucien, tous ceux de qui l'on se moquera croiront à leur -triomphe! - -—Ne dirait-on pas que cela te regarde? s'écria Finot. - -—Et nos sonnets! dit Michel Chrestien, ne nous vaudraient-ils pas le -triomphe de Pétrarque? - -—L'or (Laure) y est déjà pour quelque chose, dit Dauriat dont le -calembour excita des acclamations générales. - -—_Faciamus experimentum in anima vili_, répondit Lucien en souriant. - -—Eh! malheur à ceux que le Journal ne discutera pas, et auxquels il -jettera des couronnes à leur début! Ceux-là seront relégués comme des -saints dans leur niche, et personne n'y fera plus la moindre attention, -dit Vernou. - -—On leur dira comme Champcenetz au marquis de Genlis, qui regardait -trop amoureusement sa femme:—Passez, bonhomme, on vous a déjà donné, -dit Blondet. - -—En France, le succès tue, dit Finot. Nous y sommes trop jaloux les uns -des autres pour ne pas vouloir oublier et faire oublier les triomphes -d'autrui. - -—C'est en effet la contradiction qui donne la vie en littérature, dit -Claude Vignon. - -—Comme dans la nature, où elle résulte de deux principes qui se -combattent, s'écria Fulgence. Le triomphe de l'un sur l'autre est la -mort. - -—Comme en politique, ajouta Michel Chrestien. - -—Nous venons de le prouver, dit Lousteau. Dauriat vendra cette semaine -deux mille exemplaires du livre de Nathan. Pourquoi? Le livre attaqué -sera bien défendu. - -—Comment un article semblable, dit Merlin en prenant l'épreuve de son -journal du lendemain, n'enlèverait-il pas une édition? - -—Lisez-moi l'article? dit Dauriat. Je suis libraire partout, même en -soupant. - -Merlin lut le triomphant article de Lucien, qui fut applaudi par toute -l'assemblée. - -—Cet article aurait-il pu se faire sans le premier? demanda Lousteau. - -Dauriat tira de sa poche l'épreuve du troisième article et le lut. -Finot suivit avec attention la lecture de cet article destiné au second -numéro de sa Revue; et, en sa qualité de rédacteur en chef, il exagéra -son enthousiasme. - -—Messieurs, dit-il, si Bossuet vivait dans notre siècle, il n'eût pas -écrit autrement. - -—Je le crois bien, dit Merlin. Bossuet aujourd'hui serait journaliste. - -—A Bossuet II! dit Claude Vignon en élevant son verre et saluant -ironiquement Lucien. - -—A mon Christophe Colomb! répondit Lucien en portant un toast à Dauriat. - -—Bravo! cria Nathan. - -—Est-ce un surnom? demanda méchamment Merlin en regardant à la fois -Finot et Lucien. - -—Si vous continuez ainsi, dit Dauriat, nous ne pourrons pas vous -suivre, et ces messieurs, ajouta-t-il en montrant Matifat et Camusot, -ne vous comprendront plus. La plaisanterie est comme le coton qui filé -trop fin, casse, a dit Bonaparte. - -—Messieurs, dit Lousteau, nous sommes témoins d'un fait grave, -inconcevable, inouï, vraiment surprenant. N'admirez-vous pas la -rapidité avec laquelle notre ami s'est changé de provincial en -journaliste? - -—Il était né journaliste, dit Dauriat. - -—Mes enfants, dit alors Finot en se levant, et tenant une bouteille de -vin de Champagne à la main, nous avons protégé tous et tous encouragé -les débuts de notre amphitryon dans la carrière où il a surpassé -nos espérances. En deux mois il a fait ses preuves par les beaux -articles que nous connaissons: je propose de le baptiser journaliste -authentiquement. - -—Une couronne de roses afin de constater sa double victoire, cria -Bixiou en regardant Coralie. - -Coralie fit un signe à Bérénice qui alla chercher de vieilles fleurs -artificielles dans les cartons de l'actrice. Une couronne de roses fut -bientôt tressée dès que la grosse femme de chambre eut apporté des -fleurs avec lesquelles se parèrent grotesquement ceux qui se trouvaient -les plus ivres. Finot, le grand-prêtre, versa quelques gouttes de vin -de Champagne sur la belle tête blonde de Lucien en prononçant avec -une délicieuse gravité ces paroles sacramentales:—Au nom du Timbre, -du Cautionnement et de l'Amende, je le baptise journaliste. Que tes -articles te soient légers! - -—Et payés sans déduction des blancs! dit Merlin. - -En ce moment Lucien aperçut les visages attristés de Michel Chrestien, -de Joseph Bridau et de Fulgence Ridal qui prirent leurs chapeaux et -sortirent au milieu d'un hurrah d'imprécations. - -—Voilà de singuliers chrétiens? dit Merlin. - -—Fulgence était un bon garçon, reprit Lousteau; mais _ils_ l'ont -perverti de morale. - -—Qui? demanda Claude Vignon. - -—Des jeunes hommes graves qui s'assemblent dans un _musico_ -philosophique et religieux de la rue des Quatre-Vents, où l'on -s'inquiète du sens général de l'Humanité... répondit Blondet. - -—Oh! oh! oh! - -—... On y cherche à savoir si elle tourne sur elle-même, dit Blondet -en continuant, ou si elle est en progrès. Ils étaient très-embarrassés -entre la ligne droite et la ligne courbe, ils trouvaient un non-sens au -triangle biblique, et il leur est alors apparu je ne sais quel prophète -qui s'est prononcé pour la spirale. - -—Des hommes réunis peuvent inventer des bêtises plus dangereuses, -s'écria Lucien qui voulut défendre le Cénacle. - -—Tu prends ces théories-là pour des paroles oiseuses, dit Félicien -Vernou, mais il vient un moment où elles se transforment en coups de -fusil ou en guillotine. - -—Ils n'en sont encore, dit Bixiou, qu'à chercher la pensée -providentielle du vin de Champagne, le sens humanitaire des pantalons -et la petite bête qui fait aller le monde. Ils ramassent des grands -hommes tombés, comme Vico, Saint-Simon, Fourier. J'ai bien peur qu'ils -ne tournent la tête à mon pauvre Joseph Bridau. - -—Y enseigne-t-on la gymnastique et l'orthopédie des esprits? demanda -Merlin. - -—Ça se pourrait, répondit Finot. Rastignac m'a dit que Bianchon donnait -dans ces rêveries. - -—Leur chef visible n'est-il pas d'Arthez, dit Nathan, un petit jeune -homme qui doit nous avaler tous? - -—C'est un homme de génie! s'écria Lucien. - -—J'aime mieux un verre de vin de Xérès, dit Claude Vignon en souriant. - -En ce moment, chacun expliquait son caractère à son voisin. Quand les -gens d'esprit en arrivent à vouloir s'expliquer eux-mêmes, à donner la -clef de leurs cœurs, il est sûr que l'ivresse les a pris en croupe. -Une heure après, tous les convives, devenus les meilleurs amis du -monde, se traitaient de grands hommes, d'hommes forts, de gens à qui -l'avenir appartenait. Lucien, en qualité de maître de maison, avait -conservé quelque lucidité dans l'esprit: il écouta des sophismes qui le -frappèrent et achevèrent l'œuvre de sa démoralisation. - -—Mes enfants, dit Finot, le parti libéral est obligé de raviver sa -polémique, car il n'a rien à dire en ce moment contre le gouvernement, -et vous comprenez dans quel embarras se trouve alors l'Opposition. Qui -de vous veut écrire une brochure pour demander le rétablissement du -droit d'aînesse, afin de faire crier contre les desseins secrets de la -Cour? La brochure sera bien payée. - -—Moi, dit Hector Merlin, c'est dans mes opinions. - -—Ton parti dirait que tu le compromets, répliqua Finot. Félicien, -charge-toi de cette brochure, Dauriat l'éditera, nous garderons le -secret. - -—Combien donne-t-on? dit Vernou. - -—Six cents francs! Tu signeras: le comte C... - -—Ça va! dit Vernou. - -—Vous allez donc élever le canard jusqu'à la politique, reprit Lousteau. - -—C'est l'affaire de Chabot transportée dans la sphère des idées, -reprit Finot. On attribue des intentions au Gouvernement, et l'on -déchaîne contre lui l'opinion publique. - -—Je serai toujours dans le plus profond étonnement de voir un -gouvernement abandonnant la direction des idées à des drôles comme nous -autres, dit Claude Vignon. - -—Si le Ministère commet la sottise de descendre dans l'arène, reprit -Finot, on le mène tambour battant; s'il se pique, on envenime la -question, on désaffectionne les masses. Le Journal ne risque jamais -rien, là où le pouvoir a toujours tout à perdre. - -—La France est annulée jusqu'au jour où le Journal sera mis hors la -loi, reprit Claude Vignon. Vous faites d'heure en heure des progrès, -dit-il à Finot. Vous serez les Jésuites, moins la foi, la pensée fixe, -la discipline et l'union. - -Chacun regagna les tables de jeu. Les lueurs de l'aurore firent bientôt -pâlir les bougies. - -—Tes amis de la rue des Quatre-Vents étaient tristes comme des -condamnés à mort, dit Coralie à son amant. - -—Ils étaient les juges, répondit le poète. - -—Les juges sont plus amusants que ça, dit Coralie. - -Lucien vit pendant un mois son temps pris par des soupers, des dîners, -des déjeuners, des soirées, et fut entraîné par un courant invincible -dans un tourbillon de plaisirs et de travaux faciles. Il ne calcula -plus. La puissance du calcul au milieu des complications de la vie -est le sceau des grandes volontés que les poètes, les gens faibles -ou purement spirituels ne contrefont jamais. Comme la plupart des -journalistes, Lucien vécut au jour le jour, dépensant son argent à -mesure qu'il le gagnait, ne songeant point aux charges périodiques -de la vie parisienne, si écrasantes pour ces bohémiens. Sa mise et -sa tournure rivalisaient avec celles des dandies les plus célèbres. -Coralie aimait, comme tous les fanatiques, à parer son idole; elle se -ruina pour donner à son cher poète cet élégant mobilier des élégants -qu'il avait tant désiré pendant sa première promenade aux Tuileries. -Lucien eut alors des cannes merveilleuses, une charmante lorgnette, -des boutons de diamants, des anneaux pour ses cravates du matin, des -bagues à la chevalière, enfin des gilets mirifiques en assez grand -nombre pour pouvoir assortir les couleurs de sa mise. Il passa bientôt -dandy. Le jour où il se rendit à l'invitation du diplomate allemand, -sa métamorphose excita une sorte d'envie contenue chez les jeunes gens -qui s'y trouvèrent, et qui tenaient le haut du pavé dans le royaume -de la fashion, tels que de Marsay, Vandenesse, Ajuda-Pinto, Maxime de -Treilles, Rastignac, le duc de Maufrigneuse, Beaudenord, Manerville, -etc. Les hommes du monde sont jaloux entre eux à la manière des femmes. -La comtesse de Montcornet et la marquise d'Espard, pour qui le dîner se -donnait, eurent Lucien entre elles, et le comblèrent de coquetteries. - -—Pourquoi donc avez-vous quitté le monde! lui demanda la marquise, -il était si disposé à vous bien accueillir, à vous fêter. J'ai une -querelle à vous faire! vous me deviez une visite, et je l'attends -encore. Je vous ai aperçu l'autre jour à l'Opéra, vous n'avez pas -daigné venir me voir ni me saluer. - -—Votre cousine, madame, m'a si positivement signifié mon congé... - -—Vous ne connaissez pas les femmes, répondit madame d'Espard en -interrompant Lucien. Vous avez blessé le cœur le plus angélique et -l'âme la plus noble que je connaisse. Vous ignorez tout ce que Louise -voulait faire pour vous, et combien elle mettait de finesse dans son -plan. Oh! elle eût réussi, fit-elle à une muette dénégation de Lucien. -Son mari qui maintenant est mort, comme il devait mourir, d'une -indigestion, n'allait-il pas lui rendre, tôt ou tard, sa liberté? -Croyez-vous qu'elle voulût être madame Chardon? Le titre de comtesse de -Rubempré valait bien la peine d'être conquis. Voyez-vous? l'amour est -une grande vanité qui doit s'accorder, surtout en mariage, avec toutes -les autres vanités. Je vous aimerais à la folie, c'est-à-dire assez -pour vous épouser, il me serait très-dur de m'appeler madame Chardon. -Convenez-en? Maintenant, vous avez vu les difficultés de la vie à -Paris, vous savez combien de détours il faut faire pour arriver au but; -eh! bien, avouez que pour un inconnu sans fortune, Louise aspirait à -une faveur presque impossible, elle devait donc ne rien négliger. Vous -avez beaucoup d'esprit, mais quand nous aimons, nous en avons encore -plus que l'homme le plus spirituel. Ma cousine voulait employer ce -ridicule Châtelet... Je vous dois des plaisirs, vos articles contre lui -m'ont fait bien rire! dit-elle en s'interrompant. - -Lucien ne savait plus que penser. Initié aux trahisons et aux perfidies -du journalisme, il ignorait celles du monde; aussi, malgré sa -perspicacité, devait-il recevoir de rudes leçons. - -—Comment, madame, dit le poète dont la curiosité fut vivement éveillée, -ne protégez-vous pas le Héron? - -—Mais dans le monde on est forcé de faire des politesses à ses plus -cruels ennemis, de paraître s'amuser avec les ennuyeux, et souvent on -sacrifie en apparence ses amis pour les mieux servir. Vous êtes donc -encore bien neuf? Comment, vous qui voulez écrire, vous ignorez les -tromperies courantes du monde. Si ma cousine a semblé vous sacrifier au -Héron, ne le fallait-il pas pour mettre cette influence à profit pour -vous, car notre homme est très-bien vu par le Ministère actuel; aussi, -lui avons-nous démontré que jusqu'à un certain point vos attaques le -servaient, afin de pouvoir vous raccommoder tous deux, un jour. On a -dédommagé Châtelet de vos persécutions. Comme le disait des Lupeaulx -aux ministres: Pendant que les journaux tournent Châtelet en ridicule, -ils laissent en repos le Ministère. - -—Monsieur Blondet m'a fait espérer que j'aurais le plaisir de vous -voir chez vous, dit la comtesse de Montcornet pendant le temps que la -marquise abandonna Lucien à ses réflexions. Vous y trouverez quelques -artistes, des écrivains et une femme qui a le plus vif désir de vous -connaître, mademoiselle des Touches, un de ces talents rares parmi -notre sexe, et chez qui sans doute vous irez. Mademoiselle des Touches, -Camille Maupin, si vous voulez, a l'un des salons les plus remarquables -de Paris, elle est prodigieusement riche; on lui a dit que vous êtes -aussi beau que spirituel, elle se meurt d'envie de vous voir. - -Lucien ne put que se confondre en remercîments, et jeta sur Blondet -un regard d'envie. Il y avait autant de différence entre une femme -du genre et de la qualité de la comtesse de Montcornet et Coralie -qu'entre Coralie et une fille des rues. Cette comtesse, jeune, belle -et spirituelle, avait, pour beauté spéciale, la blancheur excessive -des femmes du Nord; sa mère était née princesse Scherbellof, aussi le -ministre, avant de dîner, lui avait-il prodigué ses plus respectueuses -attentions. La marquise avait alors achevé de sucer dédaigneusement une -aile de poulet. - -—Ma pauvre Louise, dit-elle à Lucien, avait tant d'affection pour vous! -j'étais dans la confidence du bel avenir qu'elle rêvait pour vous: -elle aurait supporté bien des choses, mais quel mépris vous lui avez -marqué en lui renvoyant ses lettres! Nous pardonnons les cruautés, il -faut encore croire en nous pour nous blesser; mais l'indifférence!... -l'indifférence est comme la glace des pôles, elle étouffe tout. Allons, -convenez-en, vous avez perdu des trésors par votre faute. Pourquoi -rompre? Quand même vous eussiez été dédaigné, n'avez-vous pas votre -fortune à faire, votre nom à reconquérir? Louise pensait à tout cela. - -—Pourquoi ne m'avoir rien dit? répondit Lucien. - -—Eh! mon Dieu, c'est moi qui lui ai donné le conseil de ne pas vous -mettre dans sa confidence. Tenez, entre nous, en vous voyant si peu -fait au monde, je vous craignais: j'avais peur que votre inexpérience, -votre ardeur étourdie ne détruisissent ou ne dérangeassent ses calculs -et nos plans. Pouvez-vous maintenant vous souvenir de vous-même? -Avouez-le? vous seriez de mon opinion en voyant aujourd'hui votre -Sosie. Vous ne vous ressemblez plus. Là est le seul tort que nous ayons -eu. Mais, en mille, se rencontre-t-il un homme qui réunisse à tant -d'esprit une si merveilleuse aptitude à prendre l'unisson? Je n'ai -pas cru que vous fussiez une si surprenante exception. Vous vous êtes -métamorphosé si promptement, vous vous êtes si facilement initié aux -façons parisiennes, que je ne vous ai pas reconnu au Bois de Boulogne, -il y a un mois. - -Lucien écoutait cette grande dame avec un plaisir inexprimable: elle -joignait à ses paroles flatteuses un air si confiant, si mutin, si -naïf; elle paraissait s'intéresser à lui si profondément, qu'il -crut à quelque prodige semblable à celui de sa première soirée au -Panorama-Dramatique. Depuis cet heureux soir, tout le monde lui -souriait, il attribuait à sa jeunesse une puissance talismanique, il -voulut alors éprouver la marquise en se promettant de ne pas se laisser -surprendre. - -—Quels étaient donc, madame, ces plans devenus aujourd'hui des chimères? - -—Louise voulait obtenir du roi une ordonnance qui vous permît de porter -le nom et le titre de Rubempré. Elle voulait enterrer le Chardon. -Ce premier succès, si facile à obtenir alors, et que maintenant vos -opinions rendent presque impossible, était pour vous une fortune. Vous -traiterez ces idées de visions et de bagatelles; mais nous savons un -peu la vie, et nous connaissons tout ce qu'il y a de solide dans un -titre de comte porté par un élégant, par un ravissant jeune homme. -Annoncez ici devant quelques jeunes Anglaises millionnaires ou devant -des héritières: _Monsieur Chardon_ ou _Monsieur le comte de Rubempré_? -il se ferait deux mouvements bien différents. Fût-il endetté, le comte -trouverait les cœurs ouverts, sa beauté mise en lumière serait comme -un diamant dans une riche monture. Monsieur Chardon ne serait pas -seulement remarqué. Nous n'avons pas créé ces idées, nous les trouvons -régnant partout, même parmi les bourgeois. Vous tournez en ce moment -le dos à la fortune. Regardez ce joli jeune homme, le vicomte Félix -de Vandenesse, il est un des deux secrétaires particuliers du roi. Le -roi aime assez les jeunes gens de talent, et celui-là quand il est -arrivé de sa province, n'avait pas un bagage plus lourd que le vôtre, -vous avez mille fois plus d'esprit que lui; mais appartenez-vous à une -grande famille? avez-vous un nom? Vous connaissez des Lupeaulx, son nom -ressemble au vôtre, il se nomme Chardin; mais il ne vendrait pas pour -un million sa métairie des Lupeaulx, il sera quelque jour comte des -Lupeaulx, et son petit-fils deviendra peut-être un grand seigneur. Si -vous continuez à marcher dans la fausse voie où vous vous êtes engagé, -vous êtes perdu. Voyez combien monsieur Émile Blondet est plus sage que -vous? il est dans un journal qui soutient le pouvoir, il est bien vu -par toutes les puissances du jour, il peut sans danger se mêler avec -les Libéraux, il pense bien; aussi parviendra-t-il tôt ou tard; mais il -a su choisir et son opinion et ses protections. Cette jolie personne, -votre voisine, est une demoiselle de Troisville qui a deux pairs de -France et deux députés dans sa famille, elle a fait un riche mariage -à cause de son nom; elle reçoit beaucoup, elle aura de l'influence et -remuera le monde politique pour ce petit monsieur Émile Blondet. A -quoi vous mène une Coralie? à vous trouver perdu de dettes et fatigué -de plaisirs dans quelques années d'ici. Vous placez mal votre amour, -et vous arrangez mal votre vie. Voilà ce que me disait l'autre jour à -l'Opéra la femme que vous prenez plaisir à blesser. En déplorant l'abus -que vous faites de votre talent et de votre belle jeunesse, elle ne -s'occupait pas d'elle, mais de vous. - -—Ah! si vous disiez vrai, madame! s'écria Lucien. - -—Quel intérêt verriez-vous à des mensonges? fit la marquise en jetant -sur Lucien un regard hautain et froid qui le replongea dans le néant. - -Lucien interdit ne reprit pas la conversation, la marquise offensée ne -lui parla plus. Il fut piqué, mais il reconnut qu'il y avait eu de sa -part maladresse et se promit de la réparer. Il se tourna vers madame de -Montcornet et lui parla de Blondet en exaltant le mérite de ce jeune -écrivain. Il fut bien reçu par la comtesse qui l'invita, sur un signe -de madame d'Espard, à sa prochaine soirée, en lui demandant s'il n'y -verrait pas avec plaisir madame de Bargeton, qui, malgré son deuil, y -viendrait: il ne s'agissait pas d'une grande soirée, c'était sa réunion -des petits jours, on serait entre amis. - -—Madame la marquise, dit Lucien, prétend que tous les torts sont de mon -côté, n'est-ce pas à sa cousine à être bonne pour moi? - -—Faites cesser les attaques ridicules dont elle est l'objet, qui -d'ailleurs la compromettent fortement avec un homme de qui elle se -moque, et vous aurez bientôt signé la paix. Vous vous êtes cru joué -par elle, m'a-t-on dit, moi je l'ai vue bien triste de votre abandon. -Est-il vrai qu'elle ait quitté sa province avec vous et pour vous? - -Lucien regarda la comtesse en souriant, sans oser répondre. - -—Comment pouviez-vous vous défier d'une femme qui vous faisait de tels -sacrifices! Et d'ailleurs belle et spirituelle comme elle l'est, elle -devait être aimée _quand même_. Madame de Bargeton vous aimait moins -pour vous que pour vos talents. Croyez-moi, les femmes aiment l'esprit -avant d'aimer la beauté, dit-elle en regardant Émile Blondet à la -dérobée. - -Lucien reconnut dans l'hôtel du ministre les différences qui existent -entre le grand monde et le monde exceptionnel où il vivait depuis -quelque temps. Ces deux magnificences n'avaient aucune similitude, -aucun point de contact. La hauteur et la disposition des pièces dans -cet appartement, l'un des plus riches du faubourg Saint-Germain; les -vieilles dorures des salons, l'ampleur des décorations, la richesse -sérieuse des accessoires, tout lui était étranger, nouveau; mais -l'habitude si promptement prise des choses de luxe empêcha Lucien de -paraître étonné. Sa contenance fut aussi éloignée de l'assurance et -de la fatuité que de la complaisance et de la servilité. Le poète eut -bonne façon et plut à ceux qui n'avaient aucune raison de lui être -hostiles, comme les jeunes gens à qui sa soudaine introduction dans -le grand monde, ses succès et sa beauté donnèrent de la jalousie. En -sortant de table, il offrit le bras à madame d'Espard qui l'accepta. -En voyant Lucien courtisé par la marquise d'Espard, Rastignac vint -se recommander de leur compatriotisme, et lui rappeler leur première -entrevue chez madame du Val-Noble. Le jeune noble parut vouloir se lier -avec le grand homme de sa province en l'invitant à venir déjeuner chez -lui quelque matin, et s'offrant à lui faire connaître les jeunes gens -à la mode. Lucien accepta cette proposition. - -—Le cher Blondet en sera, dit Rastignac. - -Le ministre vint se joindre au groupe formé par le marquis de -Ronquerolles, le duc de Rhétoré, de Marsay, le général Montriveau, -Rastignac et Lucien. - -—Très-bien, dit-il à Lucien avec la bonhomie allemande sous laquelle -il cachait sa redoutable finesse, vous avez fait la paix avec madame -d'Espard, elle est enchantée de vous, et nous savons tous, dit-il en -regardant les hommes à la ronde, combien il est difficile de lui plaire. - -—Oui, mais elle adore l'esprit, dit Rastignac, et mon illustre -compatriote en vend. - -—Il ne tardera pas à reconnaître le mauvais commerce qu'il fait, dit -vivement Blondet, il nous viendra, ce sera bientôt un des nôtres. - -Il y eut autour de Lucien un chorus sur ce thème. Les hommes sérieux -lancèrent quelques phrases profondes d'un ton despotique, les jeunes -gens plaisantèrent du parti libéral. - -—Il a, je suis sûr, dit Blondet, tiré à pile ou face pour la Gauche ou -la Droite; mais il va maintenant choisir. - -Lucien se mit à rire en se souvenant de sa scène au Luxembourg avec -Lousteau. - -—Il a pris pour cornac, dit Blondet en continuant, un Étienne Lousteau, -un bretteur de petit journal qui voit une pièce de cent sous dans une -colonne, dont la politique consiste à croire au retour de Napoléon, et, -ce qui me semble encore plus niais, à la reconnaissance, au patriotisme -de messieurs du Côté Gauche. Comme Rubempré, les penchants de Lucien -doivent être aristocrates; comme journaliste, il doit être pour le -pouvoir, ou il ne sera jamais ni Rubempré ni secrétaire général. - -Lucien, à qui le diplomate proposa une carte pour jouer le whist, -excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas savoir le jeu. - -—Mon ami, lui dit à l'oreille Rastignac, arrivez de bonne heure chez -moi le jour où vous y viendrez faire un méchant déjeuner, je vous -apprendrai le whist, vous déshonorez notre royale ville d'Angoulême, -et je répéterai un mot de monsieur de Talleyrand en vous disant que, -si vous ne savez pas ce jeu-là, vous vous préparez une vieillesse -très-malheureuse. - -On annonça des Lupeaulx, un maître des requêtes en faveur et qui -rendait des services secrets au Ministère, homme fin et ambitieux -qui se coulait partout. Il salua Lucien avec lequel il s'était déjà -rencontré chez madame du Val-Noble, et il y eut dans son salut un -semblant d'amitié qui devait tromper Lucien. En trouvant là le jeune -journaliste, cet homme qui se faisait en politique ami de tout le -monde, afin de n'être pris au dépourvu par personne, comprit que Lucien -allait obtenir dans le monde autant de succès que dans la littérature. -Il vit un ambitieux en ce poète, et il l'enveloppa de protestations, -de témoignages d'amitié, d'intérêt, de manière à vieillir leur -connaissance et tromper Lucien sur la valeur de ses promesses et de -ses paroles. Des Lupeaulx avait pour principe de bien connaître ceux -dont il voulait se défaire, quand il trouvait en eux des rivaux. Ainsi -Lucien fut bien accueilli par le monde. Il comprit tout ce qu'il -devait au duc de Rhétoré, au ministre, à madame d'Espard, à madame de -Montcornet. Il alla causer avec chacune de ces femmes pendant quelques -moments avant de partir, et déploya pour elles toute la grâce de son -esprit. - -—Quelle fatuité! dit des Lupeaulx à la marquise quand Lucien la quitta. - -—Il se gâtera avant d'être mûr, dit à la marquise de Marsay en -souriant. Vous devez avoir des raisons cachées pour lui tourner ainsi -la tête. - -Lucien trouva Coralie au fond de sa voiture dans la cour, elle était -venue l'attendre; il fut touché de cette attention, et lui raconta sa -soirée. A son grand étonnement, l'actrice approuva les nouvelles idées -qui trottaient déjà dans la tête de Lucien, et l'engagea fortement à -s'enrôler sous la bannière ministérielle. - -—Tu n'as que des coups à gagner avec les Libéraux, ils conspirent, ils -ont tué le duc de Berry. Renverseront-ils le gouvernement? Jamais! Par -eux, tu n'arriveras à rien; tandis que, de l'autre côté, tu deviendras -comte de Rubempré. Tu peux rendre des services, être nommé pair de -France, épouser une femme riche. Sois ultra. D'ailleurs, c'est bon -genre, ajouta-t-elle en lançant le mot qui pour elle était la raison -suprême. La Val-Noble, chez qui je suis allée dîner, m'a dit que -Théodore Gaillard fondait décidément son petit journal royaliste appelé -le Réveil, afin de riposter aux plaisanteries du vôtre et du Miroir. -A l'entendre, monsieur de Villèle et son parti seront au Ministère -avant un an. Tâche de profiter de ce changement en te mettant avec eux -pendant qu'ils ne sont rien encore; mais ne dis rien à Étienne ni à tes -amis qui seraient capables de te jouer quelque mauvais tour. - -Huit jours après, Lucien se présenta chez madame de Montcornet, où il -éprouva la plus violente agitation en revoyant la femme qu'il avait -tant aimée, et à laquelle sa plaisanterie avait percé le cœur. Louise -aussi s'était métamorphosée! Elle était redevenue ce qu'elle eût été -sans son séjour en province, grande dame. Il y avait dans son deuil une -grâce et une recherche qui annonçaient une veuve heureuse. Lucien crut -être pour quelque chose dans cette coquetterie, et il ne se trompait -pas; mais il avait, comme un ogre, goûté la chair fraîche, il resta -pendant toute cette soirée indécis entre la belle, l'amoureuse, la -voluptueuse Coralie, et la sèche, la hautaine, la cruelle Louise. Il -ne sut pas prendre un parti, sacrifier l'actrice à la grande dame. Ce -sacrifice, madame de Bargeton, qui ressentait alors de l'amour pour -Lucien en le voyant si spirituel et si beau, l'attendit pendant toute -la soirée; elle en fut pour ses frais, pour ses paroles insidieuses, -pour ses mines coquettes, et sortit du salon avec un irrévocable désir -de vengeance. - -—Eh! bien, cher Lucien, dit-elle avec une bonté pleine de grâce -parisienne et de noblesse, vous deviez être mon orgueil, et vous m'avez -prise pour votre première victime. Je vous ai pardonné, mon enfant, en -songeant qu'il y avait un reste d'amour dans une pareille vengeance. - -Madame de Bargeton reprenait sa position par cette phrase accompagnée -d'un air royal. Lucien, qui croyait avoir mille fois raison, se -trouvait avoir tort. Il ne fut question ni de la terrible lettre -d'adieu par laquelle il avait rompu, ni des motifs de la rupture. -Les femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir -leurs torts en en plaisantant. Elles peuvent et savent tout effacer -par un sourire, par une question qui joue la surprise. Elles ne se -souviennent de rien, elles expliquent tout, elles s'étonnent, elles -interrogent, elles commentent, elles amplifient, elles querellent, -et finissent par enlever leurs torts comme on enlève une tache par -un petit savonnage: vous les saviez noires, elles deviennent en un -moment blanches et innocentes. Quant à vous, vous êtes bienheureux -de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissible. En -un moment, Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sur -eux-mêmes, parlaient le langage de l'amitié; mais Lucien, ivre de -vanité satisfaite, ivre de Coralie, qui, disons-le, lui rendait la vie -facile, ne sut pas répondre nettement à ce mot que Louise accompagna -d'un soupir d'hésitation: Êtes-vous heureux? Un non mélancolique eût -fait sa fortune. Il crut être spirituel en expliquant Coralie; il se -dit aimé pour lui-même, enfin toutes les bêtises de l'homme épris. -Madame de Bargeton se mordit les lèvres. Tout fut dit. Madame d'Espard -vint auprès de sa cousine avec madame de Montcornet. Lucien se vit, -pour ainsi dire, le héros de la soirée: il fut caressé, câliné, fêté -par ces trois femmes qui l'entortillèrent avec un art infini. Son -succès dans ce beau et brillant monde ne fut donc pas moindre qu'au -sein du journalisme. La belle mademoiselle des Touches, si célèbre sous -le nom de Camille Maupin, et à qui mesdames d'Espard et de Bargeton -présentèrent Lucien, l'invita pour l'un de ses mercredis à dîner, et -parut émue de cette beauté si justement fameuse. Lucien essaya de -prouver qu'il était encore plus spirituel que beau. Mademoiselle des -Touches exprima son admiration avec cette naïveté d'enjouement et cette -jolie fureur d'amitié superficielle à laquelle se prennent tous ceux -qui ne connaissent pas à fond la vie parisienne, où l'habitude et la -continuité des jouissances rendent si avide de la nouveauté. - -—Si je lui plaisais autant qu'elle me plaît, dit Lucien à Rastignac et -à de Marsay, nous abrégerions le roman..... - -—Vous savez l'un et l'autre trop bien les écrire pour vouloir en faire, -répondit Rastignac. Entre auteurs, peut-on jamais s'aimer? Il arrive -toujours un certain moment où l'on se dit de petits mots piquants. - -—Vous ne feriez pas un mauvais rêve, lui dit en riant de Marsay. -Cette charmante fille a trente ans, il est vrai; mais elle a près de -quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adorablement capricieuse, -et le caractère de sa beauté doit se soutenir fort long-temps. Coralie -est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser; car il ne faut -pas qu'un joli garçon reste sans maîtresse; mais si vous ne faites -pas quelque belle conquête dans le monde, l'actrice vous nuirait à la -longue. Allons, mon cher, supplantez Conti qui va chanter avec Camille -Maupin. De tout temps la poésie a eu le pas sur la musique. - -Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches et Conti, ses espérances -s'envolèrent. - -—Conti chante trop bien, dit-il à des Lupeaulx. - -Lucien revint à madame de Bargeton, qui l'emmena dans le salon où était -la marquise d'Espard. - -—Eh! bien, ne voulez-vous pas vous intéresser à lui? dit madame de -Bargeton à sa cousine. - -—Mais monsieur Chardon, dit la marquise d'un air à la fois impertinent -et doux, doit se mettre en position d'être patronné sans inconvénient. -Pour obtenir l'ordonnance qui lui permettra de quitter le misérable nom -de son père pour celui de sa mère, ne doit-il pas être au moins des -nôtres? - -—Avant deux mois j'aurai tout arrangé, dit Lucien. - -—Eh! bien, dit la marquise, je verrai mon père et mon oncle qui sont de -service auprès du roi, ils en parleront au chancelier. - -Le diplomate et ces deux femmes avaient bien deviné l'endroit sensible -chez Lucien. Ce poète, ravi des splendeurs aristocratiques, ressentait -des mortifications indicibles à s'entendre appeler Chardon, quand -il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant des noms -sonores enchâssés dans des titres. Cette douleur se répéta partout -où il se produisit pendant quelques jours. Il éprouvait d'ailleurs -une sensation tout aussi désagréable en redescendant aux affaires -de son métier, après être allé la veille dans le grand monde, où il -se montrait convenablement avec l'équipage et les gens de Coralie. -Il apprit à monter à cheval pour pouvoir galoper à la portière des -voitures de madame d'Espard, de mademoiselle des Touches et de la -comtesse de Montcornet, privilége qu'il avait tant envié à son arrivée -à Paris. Finot fut enchanté de procurer à son rédacteur essentiel une -entrée de faveur à l'Opéra. Lucien appartint dès lors au monde spécial -des élégants de cette époque. Il rendit à Rastignac et à ses amis du -monde un splendide déjeuner; mais il commit la faute de le donner chez -Coralie. Lucien était trop jeune, trop poète et trop confiant pour -connaître certaines nuances. Une actrice, excellente fille, mais sans -éducation, pouvait-elle lui apprendre la vie? Le provincial prouva de -la manière la plus évidente à ces jeunes gens, pleins de mauvaises -dispositions pour lui, cette collusion d'intérêts entre l'actrice et -lui que tout jeune homme jalouse secrètement et que chacun flétrit. -Celui qui le soir même en plaisanta le plus cruellement fut Rastignac, -quoiqu'il se soutînt dans le monde par des moyens pareils, mais en -gardant si bien les apparences, qu'il pouvait traiter la médisance -de calomnie. Lucien avait promptement appris le whist. Le jeu devint -une passion chez lui. Coralie, pour éviter toute rivalité, loin de -désapprouver Lucien, favorisait ses dissipations avec l'aveuglement -particulier aux sentiments entiers, qui ne voient jamais que le -présent, et qui sacrifient tout, même l'avenir, à la jouissance -du moment. Le caractère de l'amour véritable offre de constantes -similitudes avec l'enfance: il en a l'irréflexion, l'imprudence, la -dissipation, le rire et les pleurs. - -A cette époque florissait une société de jeunes gens riches et -désœuvrés appelés _viveurs_, et qui vivaient en effet avec une -incroyable insouciance, intrépides mangeurs, buveurs plus intrépides -encore. Tous bourreaux d'argent et mêlant les plus rudes plaisanteries -à cette existence, non pas folle, mais enragée, ils ne reculaient -devant aucune impossibilité, se faisaient gloire de leurs méfaits, -contenus néanmoins dans de certaines bornes. L'esprit le plus original -couvrait leurs escapades, il était impossible de ne pas les leur -pardonner. Aucun fait n'accuse si hautement l'ilotisme auquel la -Restauration avait condamné la jeunesse. Les jeunes gens, qui ne -savaient à quoi employer leurs forces, ne les jetaient pas seulement -dans le journalisme, dans les conspirations, dans la littérature et -dans l'art, ils les dissipaient dans les plus étranges excès, tant il -y avait de séve et de luxuriantes puissances dans la jeune France. -Travailleuse, cette belle jeunesse voulait le pouvoir et le plaisir; -artiste, elle voulait des trésors; oisive, elle voulait animer ses -passions; de toute manière elle voulait une place, et la politique -ne lui en faisait nulle part. Les viveurs étaient des gens presque -tous doués de facultés éminentes; quelques-uns les ont perdues dans -cette vie énervante, quelques autres y ont résisté. Le plus célèbre de -ces viveurs, le plus spirituel, Rastignac a fini par entrer, conduit -par de Marsay, dans une carrière sérieuse où il s'est distingué. Les -plaisanteries auxquelles ces jeunes gens se sont livrés sont devenues -si fameuses qu'elles ont fourni le sujet de plusieurs vaudevilles. -Lucien lancé par Blondet dans cette société de dissipateurs, y -brilla près de Bixiou, l'un des esprits les plus méchants et le plus -infatigable railleur de ce temps. Pendant tout l'hiver, la vie de -Lucien fut donc une longue ivresse coupée par les faciles travaux du -journalisme; il continua la série de ses petits articles, et fit des -efforts énormes pour produire de temps en temps quelques belles pages -de critique fortement pensée. Mais l'étude était une exception, le -poète ne s'y adonnait que contraint par la nécessité: les déjeuners, -les dîners, les parties de plaisir, les soirées du monde, le jeu -prenaient tout son temps, et Coralie dévorait le reste. Lucien se -défendait de songer au lendemain. Il voyait d'ailleurs ses prétendus -amis se conduisant tous comme lui, défrayés par des prospectus de -librairie chèrement payés, par des primes données à certains articles -nécessaires aux spéculations hasardées, mangeant à même et peu soucieux -de l'avenir. Une fois admis dans le journalisme et dans la littérature -sur un pied d'égalité, Lucien aperçut des difficultés énormes à vaincre -au cas où il voudrait s'élever: chacun consentait à l'avoir pour égal, -nul ne le voulait pour supérieur. Insensiblement il renonça donc à la -gloire littéraire en croyant la fortune politique plus facile à obtenir. - -—L'intrigue soulève moins de passions contraires que le talent, ses -menées sourdes n'éveillent l'attention de personne, lui dit un jour -Châtelet avec qui Lucien s'était raccommodé. L'intrigue est d'ailleurs -supérieure au talent. De rien, elle fait quelque chose; tandis que la -plupart du temps les immenses ressources du talent ne servent à rien. - -A travers cette vie abondante, pleine de luxe, où toujours le Lendemain -marchait sur les talons de la Veille au milieu d'une orgie et ne -trouvait point le travail promis, Lucien poursuivit donc sa pensée -principale: il était assidu dans le monde, il courtisait madame de -Bargeton, la marquise d'Espard, la comtesse de Montcornet, et ne -manquait jamais une seule des soirées de mademoiselle des Touches. Il -arrivait dans le monde avant une partie de plaisir, après quelque dîner -donné par les auteurs ou par les libraires; il quittait les salons -pour un souper, fruit de quelque pari. Les frais de la conversation -parisienne et le jeu absorbaient le peu d'idées et de forces que lui -laissaient ses excès. Lucien n'eut plus alors cette lucidité d'esprit, -cette froideur de tête nécessaires pour observer autour de lui, pour -déployer le tact exquis que les parvenus doivent employer à tout -instant; il lui fut impossible de reconnaître les moments où madame de -Bargeton revenait à lui, s'éloignait blessée, lui faisait grâce ou le -condamnait de nouveau. Châtelet aperçut les chances qui restaient à son -rival, et devint l'ami de Lucien pour le maintenir dans la dissipation -où se perdaient ses forces. Rastignac, jaloux de son compatriote et qui -trouvait d'ailleurs dans le baron un allié plus sûr et plus utile que -Lucien, en épousa la cause. Aussi, quelques jours après l'entrevue du -Pétrarque et de la Laure d'Angoulême, Rastignac avait-il réconcilié le -poète et le vieux beau de l'Empire au milieu d'un magnifique souper au -Rocher de Cancale. Lucien, qui rentrait toujours le matin et se levait -au milieu de la journée, ne savait pas résister à un amour à domicile -et toujours prêt. Ainsi le ressort de sa volonté, sans cesse assoupli -par une paresse qui le rendait indifférent aux belles résolutions -prises dans les moments où il entrevoyait sa position sous son vrai -jour, devint nul, et ne répondit bientôt plus aux plus fortes pressions -de la misère. Après avoir été très-heureuse de voir Lucien s'amusant, -après l'avoir encouragé en voyant dans cette dissipation des gages pour -la durée de son attachement et des liens dans les nécessités qu'elle -créait, la douce et tendre Coralie eut le courage de recommander à son -amant de ne pas oublier le travail, et fut plusieurs fois obligée de -lui rappeler qu'il avait gagné peu de chose dans son mois. L'amant et -la maîtresse s'endettèrent avec une effrayante rapidité. Les quinze -cents francs restant sur le prix des Marguerites, les premiers cinq -cents francs gagnés par Lucien avaient été promptement dévorés. En -trois mois, ses articles ne produisirent pas au poète plus de mille -francs, et il crut avoir énormément travaillé. Mais Lucien avait adopté -déjà la jurisprudence plaisante des viveurs sur les dettes. Les dettes -sont jolies chez les jeunes gens de vingt-cinq ans; plus tard, personne -ne les pardonne. Il est à remarquer que certaines âmes, vraiment -poétiques, mais où la volonté faiblit, occupées à sentir pour rendre -leurs sensations par des images, manquent essentiellement du sens moral -qui doit accompagner toute observation. Les poètes aiment plutôt à -recevoir en eux des impressions que d'entrer chez les autres y étudier -le mécanisme des sentiments. Ainsi Lucien ne demanda pas compte aux -viveurs de ceux d'entre eux qui disparaissaient, il ne vit pas l'avenir -de ces prétendus amis qui les uns avaient des héritages, les autres des -espérances certaines, ceux-ci des talents reconnus, ceux-là la foi la -plus intrépide en leur destinée et le dessein prémédité de tourner les -lois. Lucien crut à son avenir en se fiant à ces axiomes profonds de -Blondet: - -«Tout finit par s'arranger.—Rien ne se dérange chez les gens qui n'ont -rien.—Nous ne pouvons perdre que la fortune que nous cherchons!—En -allant avec le courant, on finit par arriver quelque part.—Un homme -d'esprit qui a pied dans le monde fait fortune quand il le veut!» - -Cet hiver, rempli par tant de plaisirs, fut nécessaire à Théodore -Gaillard et à Hector Merlin pour trouver les capitaux qu'exigeait la -fondation du Réveil, dont le premier numéro ne parut qu'en mars 1822. -Cette affaire se traitait chez madame du Val-Noble. Cette élégante -et spirituelle courtisane qui disait, en montrant ses magnifiques -appartements:—Voilà les comptes des mille et une nuits! exerçait une -certaine influence sur les banquiers, les grands seigneurs et les -écrivains du parti royaliste tous habitués à se réunir dans son salon -pour traiter des affaires qui ne pouvaient être traitées que là. -Hector Merlin, à qui la rédaction en chef du Réveil était promise, -devait avoir pour bras droit Lucien, devenu son ami intime, et à qui -le feuilleton d'un des journaux ministériels fut également promis. Ce -changement de front dans la position de Lucien se préparait sourdement -à travers les plaisirs de sa vie. Il se croyait un grand politique en -dissimulant ce coup de théâtre, et comptait beaucoup sur les largesses -ministérielles pour arranger ses comptes, pour dissiper les ennuis -secrets de Coralie. L'actrice, toujours souriant, lui cachait sa -détresse; mais Bérénice, plus hardie, instruisait Lucien. Lucien, comme -tous les poètes, s'apitoyait un moment sur les désastres, il promettait -de travailler, il oubliait sa promesse et noyait ce souci passager -dans ses débauches. Le jour où Coralie apercevait des nuages sur le -front de Lucien, elle grondait Bérénice et disait à son poète que tout -se pacifiait. Madame d'Espard et madame de Bargeton attendaient la -conversation de Lucien pour faire demander au ministre par Châtelet -l'ordonnance tant désirée par le poète. Lucien avait promis de dédier -ses Marguerites à la marquise d'Espard, qui paraissait très-flattée -d'une distinction que les auteurs ont rendue rare depuis qu'ils sont -devenus un pouvoir. Quand Lucien allait le soir chez Dauriat et -demandait où en était son livre, le libraire lui opposait d'excellentes -raisons pour retarder la mise sous presse. Dauriat avait telle ou telle -opération en train qui lui prenait tout son temps, Ladvocat allait -publier un nouveau volume de monsieur Hugo contre lequel il ne fallait -pas se heurter, les secondes Méditations de monsieur de Lamartine -étaient sous presse, et deux importants recueils de poésie ne devaient -pas se rencontrer, Lucien devait d'ailleurs se fier à l'habileté de -son libraire. Cependant les besoins de Lucien devenaient pressants, -et il eut recours à Finot qui lui fit quelques avances sur des -articles. Quand le soir, à souper, Lucien, un peu triste, expliquait -sa situation à ses amis les viveurs, ils noyaient ses scrupules dans -des flots de vin de Champagne glacé de plaisanterie. Les dettes! il -n'y a pas d'homme fort sans dettes! Les dettes représentent des besoins -satisfaits, des vices exigeants. Un homme ne parvient que pressé par la -main de fer de la nécessité. - -—Aux grands hommes, le Mont-de-Piété reconnaissant! lui criait Blondet. - -—Tout vouloir, c'est devoir tout, criait Bixiou. - -—Non, tout devoir, c'est avoir eu tout! répondait des Lupeaulx. - -Les viveurs savaient prouver à cet enfant que ses dettes seraient -l'aiguillon d'or avec lequel il piquerait les chevaux attelés au -char de sa fortune. Puis toujours César avec ses quarante millions -de dettes, et Frédéric II recevant de son père un ducat par mois, et -toujours les fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrés -dans leurs vices et non dans la toute-puissance de leur courage et de -leurs conceptions! Enfin la voiture, les chevaux et le mobilier de -Coralie furent saisis par plusieurs créanciers pour des sommes dont le -total montait à quatre mille francs. Quand Lucien recourut à Lousteau -pour lui redemander le billet de mille francs qu'il lui avait prêté, -Lousteau lui montra des papiers timbrés qui établissaient chez Florine -une position analogue à celle de Coralie; mais Lousteau reconnaissant -lui proposa de faire des démarches nécessaires pour placer l'Archer de -Charles IX. - -—Comment Florine en est-elle arrivée là? demanda Lucien. - -—Le Matifat s'est effrayé, répondit Lousteau, nous l'avons perdu; -mais si Florine le veut, il payera cher sa trahison! Je te conterai -l'affaire! - -Trois jours après la démarche inutile faite par Lucien chez Lousteau, -les deux amants déjeunaient tristement au coin du feu dans la belle -chambre à coucher; Bérénice leur avait cuisiné des œufs sur le plat -dans la cheminée, car la cuisinière, le cocher, les gens étaient -partis. Il était impossible de disposer du mobilier saisi. Il n'y -avait plus dans le ménage aucun objet d'or ou d'argent, ni aucune -valeur intrinsèque, mais tout était d'ailleurs représenté par des -reconnaissances du Mont-de-Piété formant un petit volume in-octavo -très-instructif. Bérénice avait conservé deux couverts. Le petit -journal rendait des services inappréciables à Lucien et à Coralie -en maintenant le tailleur, la marchande de modes et la couturière, -qui tous tremblaient de mécontenter un journaliste capable de -tympaniser leurs établissements. Lousteau vint pendant le déjeuner en -criant:—Hourrah! Vive l'Archer de Charles IX! J'ai _lavé_ pour cent -francs de livres, mes enfants, dit-il, partageons! - -Il remit cinquante francs à Coralie, et envoya Bérénice chercher un -déjeuner substantiel. - -—Hier, Hector Merlin et moi nous avons dîné avec des libraires, et nous -avons préparé la vente de ton roman par de savantes insinuations. Tu -es en marché avec Dauriat; mais Dauriat lésine, il ne veut pas donner -plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires, et tu veux -six mille francs. Nous t'avons fait deux fois plus grand que Walter -Scott. Oh! tu as dans le ventre des romans incomparables! tu n'offres -pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas l'auteur d'un roman plus -ou moins ingénieux, tu seras une collection! Ce mot collection a porté -coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en portefeuille: _la Grande -mademoiselle_, ou _la France sous Louis XIV_.—_Cotillon Ier_, ou _les -Premiers jours de Louis XV_.—_la Reine et le Cardinal_, ou _Tableau -de Paris sous la Fronde_.—_Le fils de Concini_, ou _Une intrigue de -Richelieu_!... Ces romans seront annoncés sur la couverture. Nous -appelons cette manœuvre berner les succès. On fait sauter ses livres -sur la couverture jusqu'à ce qu'ils deviennent célèbres, et l'on est -alors bien plus grand par les œuvres qu'on ne fait pas que par celles -qu'on a faites. Le _Sous presse_ est l'hypothèque littéraire! Allons, -rions un peu? Voici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos -hommes ont ouvert des yeux grands comme tes soucoupes.... Tu as donc -encore des soucoupes? - -—Elles sont saisies, dit Coralie. - -—Je comprends et je reprends, reprit Lousteau. Les libraires croiront à -tous tes manuscrits, s'ils en voient un seul. En librairie, on demande -à voir le manuscrit, on a la prétention de le lire. Laissons aux -libraires leur fatuité: jamais ils ne lisent de livres, autrement ils -n'en publieraient pas tant! Hector et moi, nous avons laissé pressentir -qu'à cinq mille francs tu concéderais trois mille exemplaires en -deux éditions. Donne-moi le manuscrit de l'Archer, après demain nous -déjeunons chez les libraires et nous les enfonçons! - -—Qui est-ce? dit Lucien. - -—Deux associés, deux bons garçons, assez ronds en affaires, nommés -Fendant et Cavalier. L'un est un ancien premier commis de la maison -Vidal et Porchon, l'autre est le plus habile voyageur du quai des -Augustins, tous deux établis depuis un an. Après avoir perdu quelques -légers capitaux à publier des romans traduits de l'anglais, mes -gaillards veulent maintenant exploiter les romans indigènes. Le bruit -court que ces deux marchands de papier noirci risquent uniquement les -capitaux des autres, mais il t'est, je pense, assez indifférent de -savoir à qui appartient l'argent qu'on te donnera. - -Le surlendemain, les deux journalistes étaient invités à déjeuner rue -Serpente, dans l'ancien quartier de Lucien, où Lousteau conservait -toujours sa chambre rue de la Harpe; et Lucien, qui vint y prendre son -ami, la vit dans le même état où elle était le soir de son introduction -dans le monde littéraire, mais il ne s'en étonna plus: son éducation -l'avait initié aux vicissitudes de la vie des journalistes, il en -concevait tout. Le grand homme de province avait reçu, joué, perdu le -prix de plus d'un article en perdant aussi l'envie de le faire; il -avait écrit plus d'une colonne d'après les procédés ingénieux que lui -avait décrits Lousteau quand ils avaient descendu de la rue de la Harpe -au Palais-Royal. Tombé sous la dépendance de Barbet et de Braulard, il -trafiquait des livres et des billets de théâtres; enfin il ne reculait -devant aucun éloge, ni devant aucune attaque; il éprouvait même en ce -moment une espèce de joie à tirer de Lousteau tout le parti possible -avant de tourner le dos aux Libéraux, qu'il se proposait d'attaquer -d'autant mieux qu'il les avait plus étudiés. De son côté, Lousteau -recevait, au préjudice de Lucien, une somme de cinq cents francs en -argent de Fendant et Cavalier, sous le nom de commission, pour avoir -procuré ce futur Walter Scott aux deux libraires en quête d'un Scott -français. - -La maison Fendant et Cavalier était une de ces maisons de librairie -établies sans aucune espèce de capital, comme il s'en établissait -beaucoup alors, et comme il s'en établira toujours, tant que la -papeterie et l'imprimerie continueront à faire crédit à la librairie, -pendant le temps de jouer sept à huit de ces coups de cartes appelés -publications. Alors comme aujourd'hui, les ouvrages s'achetaient aux -auteurs en billets souscrits à des échéances de six, neuf et douze -mois, payement fondé sur la nature de la vente qui se solde entre -libraires par des valeurs encore plus longues. Ces libraires payaient -en même monnaie les papetiers et les imprimeurs, qui avaient ainsi -pendant un an entre les mains, _gratis_, toute une librairie composée -d'une douzaine ou d'une vingtaine d'ouvrages. En supposant deux ou -trois succès, le produit des bonnes affaires soldait les mauvaises, -et ils se soutenaient en entant livre sur livre. Si les opérations -étaient toutes douteuses, ou si, pour leur malheur, ils rencontraient -de bons livres qui ne pouvaient se vendre qu'après avoir été goûtés, -appréciés par le vrai public; si les escomptes de leurs valeurs étaient -onéreux, s'ils subissaient eux-mêmes des faillites, ils déposaient -tranquillement leur bilan, sans nul souci, préparés par avance à ce -résultat. Ainsi toutes les chances étaient en leur faveur, ils jouaient -sur le grand tapis vert de la spéculation les fonds d'autrui, non les -leurs. Fendant et Cavalier se trouvaient dans cette situation, Cavalier -avait apporté son savoir-faire, Fendant y avait joint son industrie. -Le fonds social méritait éminemment ce titre, car il consistait en -quelques milliers de francs, épargnes péniblement amassées par leurs -maîtresses, sur lesquels ils s'étaient attribué l'un et l'autre des -appointements assez considérables, très-scrupuleusement dépensés en -dîners offerts aux journalistes et aux auteurs, au spectacle où se -faisaient, disaient-ils, les affaires. Ces demi-fripons passaient tous -deux pour habiles; mais Fendant était plus rusé que Cavalier. Digne de -son nom, Cavalier voyageait, Fendant dirigeait les affaires à Paris. -Cette association fut ce qu'elle sera toujours entre deux libraires, un -duel. - -Les associés occupaient le rez-de-chaussée d'un de ces vieux hôtels -de la rue Serpente, où le cabinet de la maison se trouvait au bout de -vastes salons convertis en magasins. Ils avaient déjà publié beaucoup -de romans, tels que la _Tour du Nord_, _le Marchand de Bénarès_, _la -Fontaine du Sépulcre_, _Tekeli_, les romans de Galt, auteur anglais -qui n'a pas réussi en France. Le succès de Walter Scott éveillait tant -l'attention de la librairie sur les produits de l'Angleterre, que les -libraires étaient tous préoccupés, en vrais Normands, de la conquête -de l'Angleterre; ils y cherchaient du Walter Scott, comme plus tard on -devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume -dans les marais, et réaliser des bénéfices sur les chemins de fer en -projet. Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est de -vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les -contraires. A Paris surtout, le succès tue le succès. Aussi sous le -titre de _Les Strelitz_, ou _la Russie il y a cent ans_, Fendant et -Cavalier inséraient-ils bravement en grosses lettres, _dans le genre -de Walter Scott_. Fendant et Cavalier avaient soif d'un succès: un -bon livre pouvait leur servir à écouler leurs ballots de pile, et ils -avaient été affriolés par la perspective d'avoir des articles dans -les journaux, la grande condition de la vente d'alors, car il est -extrêmement rare qu'un livre soit acheté pour sa propre valeur, il -est presque toujours publié par des raisons étrangères à son mérite. -Fendant et Cavalier voyaient en Lucien le journaliste, et dans son -livre une fabrication dont la première vente leur faciliterait une -fin de mois. Les journalistes trouvèrent les associés dans leur -cabinet, le traité tout prêt, les billets signés. Cette promptitude -émerveilla Lucien. Fendant était un petit homme maigre, porteur d'une -sinistre physionomie: l'air d'un Kalmouk, petit front bas, nez rentré, -bouche serrée, deux petits yeux noir éveillés, les contours du visage -tourmentés, un teint aigre, une voix qui ressemblait au son que rend -une cloche fêlée, enfin tous les dehors d'un fripon consommé; mais -il compensait ces désavantages par le mielleux de ses discours, il -arrivait à ses fins par la conversation. Cavalier, garçon tout rond et -que l'on aurait pris pour un conducteur de diligence plutôt que pour -un libraire, avait des cheveux d'un blond hasardé, le visage allumé, -l'encolure épaisse et le verbe éternel du commis-voyageur. - -—Nous n'aurons pas de discussions, dit Fendant en s'adressant à Lucien -et à Lousteau. J'ai lu l'ouvrage, il est très-littéraire et nous -convient si bien que j'ai déjà remis le manuscrit à l'imprimerie. Le -traité est rédigé d'après les bases convenues; d'ailleurs, nous ne -sortons jamais des conditions que nous y avons stipulées. Nos effets -sont à six, neuf et douze mois, vous les escompterez facilement, et -nous vous rembourserons l'escompte. Nous nous sommes réservé le droit -de donner un autre titre à l'ouvrage, nous n'aimons pas l'Archer de -Charles IX, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs, il y a -plusieurs rois du nom de Charles, et dans le Moyen-Age il se trouvait -tant d'Archers! Ah! si vous disiez le Soldat de Napoléon! mais l'Archer -de Charles IX?... Cavalier serait obligé de faire un cours d'histoire -de France pour placer chaque exemplaire en province. - -—Si vous connaissiez les gens à qui nous avons affaire, s'écria -Cavalier. - -—_La Saint-Barthélemy_ vaudrait mieux, reprit Fendant. - -—_Catherine de Médicis_, ou _la France sous Charles IX_, dit Cavalier, -ressemblerait plus à un titre de Walter Scott. - -—Enfin nous le déterminerons quand l'ouvrage sera imprimé, reprit -Fendant. - -—Comme vous voudrez, dit Lucien, pourvu que le titre me convienne. - -Le traité lu, signé, les doubles échangés, Lucien mit les billets -dans sa poche avec une satisfaction sans égale. Puis tous quatre, ils -montèrent chez Fendant où ils firent le plus vulgaire des déjeuners: -des huîtres, des beefteaks, des rognons au vin de Champagne et du -fromage de Brie; mais ces mets furent accompagnés par des vins exquis, -dus à Cavalier qui connaissait un voyageur du commerce des vins. Au -moment de se mettre à table apparut l'imprimeur à qui était confiée -l'impression du roman, et qui vint surprendre Lucien en lui apportant -les deux premières feuilles de son livre en épreuves. - -—Nous voulons marcher rapidement, dit Fendant à Lucien, nous comptons -sur votre livre, et nous avons diantrement besoin d'un succès. - -Le déjeuner, commencé vers midi, ne fut fini qu'à cinq heures. - -—Où trouver de l'argent? dit Lucien à Lousteau. - -—Allons voir Barbet, répondit Étienne. - -Les deux amis descendirent, un peu échauffés et avinés, vers le quai -des Augustins. - -—Coralie est surprise au dernier point de la perte que Florine a faite, -Florine ne la lui a dite qu'hier en t'attribuant ce malheur, elle -paraissait aigrie au point de te quitter, dit Lucien à Lousteau. - -—C'est vrai, dit Lousteau qui ne conserva pas sa prudence et s'ouvrit -à Lucien. Mon ami, car tu es mon ami, toi, Lucien, tu m'as prêté mille -francs et tu ne me les as encore demandés qu'une fois. Défie-toi du -jeu. Si je ne jouais pas, je serais heureux. Je dois à Dieu et au -diable. J'ai dans ce moment-ci les Gardes du Commerce à mes trousses. -Enfin je suis forcé, quand je vais au Palais-Royal, de doubler des caps -dangereux. - -Dans la langue des viveurs, doubler un cap dans Paris, c'est faire -un détour, soit pour ne pas passer devant un créancier, soit pour -éviter l'endroit où il peut être rencontré. Lucien qui n'allait pas -indifféremment par toutes les rues, connaissait la manœuvre sans en -connaître le nom. - -—Tu dois donc beaucoup? - -—Une misère! reprit Lousteau. Mille écus me sauveraient. J'ai voulu -me ranger, ne plus jouer, et, pour me liquider, j'ai fait un peu de -_chantage_. - -—Qu'est-ce que le Chantage? dit Lucien à qui ce mot était inconnu. - -—Le Chantage est une invention de la presse anglaise, importée -récemment en France. Les _Chanteurs_ sont des gens placés de manière à -disposer des journaux. Jamais un directeur de journal, ni un rédacteur -en chef, n'est censé tremper dans le chantage. On a des Giroudeau, -des Philippe Bridau. Ces _bravi_ viennent trouver un homme qui, pour -certaines raisons, ne veut pas qu'on s'occupe de lui. Beaucoup de -gens ont sur la conscience des peccadilles plus ou moins originales. -Il y a beaucoup de fortunes suspectes à Paris, obtenues par des voies -plus ou moins légales, souvent par des manœuvres criminelles, et qui -fourniraient de délicieuses anecdotes, comme la gendarmerie de Fouché -cernant les espions du préfet de police qui, n'étant pas dans le secret -de la fabrication des faux billets de la banque anglaise, allaient -saisir les imprimeurs clandestins protégés par le ministre; puis -l'histoire des diamants du prince Galathione, l'affaire Maubreuil, la -succession Pombreton, etc. Le Chanteur s'est procuré quelque pièce, un -document important, il demande un rendez-vous à l'homme enrichi. Si -l'homme compromis ne donne pas une somme quelconque, le Chanteur lui -montre la presse prête à l'entamer, à dévoiler ses secrets. L'homme -riche a peur, il finance. Le tour est fait. Vous vous livrez à quelque -opération périlleuse, elle peut succomber à une suite d'articles: on -vous détache un Chanteur qui vous propose le rachat des articles. Il -y a des ministres à qui l'on envoie des Chanteurs, et qui stipulent -avec eux que le journal attaquera leurs actes politiques et non leur -personne, ou qui livrent leur personne et demandent grâce pour leur -maîtresse. Des Lupeaulx, ce joli maître des requêtes que tu connais, -est perpétuellement occupé de ces sortes de négociations avec les -journalistes. Le drôle s'est fait une position merveilleuse au -centre du pouvoir par ses relations: il est à la fois le mandataire -de la presse et l'ambassadeur des ministres, il maquignonne les -amours-propres, il étend même ce commerce aux affaires politiques, il -obtient des journaux leur silence sur tel emprunt, sur telle concession -accordés sans concurrence ni publicité dans laquelle on donne une part -aux loups-cerviers de la banque libérale. Tu as fait un peu de chantage -avec Dauriat, il t'a donné mille écus pour t'empêcher de décrier -Nathan. Dans le dix-huitième siècle où le journalisme était au maillot, -le chantage se faisait au moyen de pamphlets dont la destruction était -achetée par les favorites et les grands seigneurs. L'inventeur du -Chantage est l'Arétin, un très-grand homme d'Italie qui imposait les -rois comme de nos jours tel journal impose les acteurs. - -—Qu'as-tu pratiqué contre le Matifat pour avoir tes mille écus? - -—J'ai fait attaquer Florine dans six journaux, et Florine s'est -plainte à Matifat. Matifat a prié Braulard de découvrir la raison de -ces attaques. Braulard a été joué par Finot. Finot, au profit de qui -je _chantais_, a dit au droguiste que tu démolissais Florine dans -l'intérêt de Coralie. Giroudeau est venu dire confidentiellement à -Matifat que tout s'arrangerait s'il voulait vendre son sixième de -propriété dans la Revue de Finot moyennant dix mille francs. Finot -me donnait mille écus en cas de succès. Matifat allait conclure -l'affaire, heureux de retrouver dix mille francs sur ses trente mille -qui lui paraissaient aventurés, car depuis quelques jours Florine lui -disait que la Revue de Finot ne prenait pas. Au lieu d'un dividende -à recevoir, il était question d'un nouvel appel de fonds. Avant de -déposer son bilan, le directeur du Panorama-Dramatique a eu besoin de -négocier quelques effets de complaisance; et, pour les faire placer -par Matifat, il l'a prévenu du tour que lui jouait Finot. Matifat, en -fin commerçant, a quitté Florine, a gardé son sixième, et nous voit -maintenant venir. Finot et moi, nous hurlons de désespoir. Nous avons -eu le malheur d'attaquer un homme qui ne tient pas à sa maîtresse, -un misérable sans cœur ni âme. Malheureusement le commerce que fait -Matifat n'est pas justiciable de la presse, il est inattaquable dans -ses intérêts. On ne critique pas un droguiste comme on critique des -chapeaux, des choses de mode, des théâtres ou des affaires d'art. -Le cacao, le poivre, les couleurs, les bois de teinture, l'opium ne -peuvent pas se déprécier. Florine est aux abois, le Panorama ferme -demain, elle ne sait que devenir. - -—Par suite de la fermeture du théâtre, Coralie débute dans quelques -jours au Gymnase, dit Lucien, elle pourra servir Florine. - -—Jamais! dit Lousteau. Coralie n'a pas d'esprit, mais elle n'est -pas encore assez bête pour se donner une rivale! Nos affaires sont -furieusement gâtées! Mais Finot est tellement pressé de rattraper son -sixième... - -—Et pourquoi? - -—L'affaire est excellente, mon cher. Il y a chance de vendre le journal -trois cent mille francs. Finot aurait alors un tiers, plus une -commission allouée par ses associés et qu'il partage avec des Lupeaulx. -Aussi vais-je lui proposer un coup de chantage. - -—Mais, le chantage, c'est la bourse ou la vie? - -—Bien mieux, dit Lousteau. C'est la bourse ou l'honneur. Avant-hier, -un petit journal au propriétaire duquel on avait refusé un crédit, -a dit que la montre à répétition entourée de diamants appartenant à -l'une des notabilités de la capitale se trouvait d'une façon bizarre -entre les mains d'un soldat de la garde royale, et il promettait le -récit de cette aventure digne des Mille et une Nuits. La notabilité -s'est empressée d'inviter le rédacteur en chef à dîner. Le rédacteur -en chef a certes gagné quelque chose, mais l'histoire contemporaine a -perdu l'anecdote de la montre. Toutes les fois que tu verras la presse -acharnée après quelques gens puissants, sache qu'il y a là-dessous des -escomptes refusés, des services qu'on n'a pas voulu rendre. Ce chantage -relatif à la vie privée est ce que craignent le plus les riches -Anglais, il entre pour beaucoup dans les revenus secrets de la presse -britannique, infiniment plus dépravée que ne l'est la nôtre. Nous -sommes des enfants! En Angleterre, on achète une lettre compromettante -cinq à six mille francs pour la revendre. - -—Quel moyen as-tu trouvé d'empoigner Matifat? dit Lucien. - -—Mon cher, reprit Lousteau, ce vil épicier a écrit les lettres les plus -curieuses à Florine: orthographe, style, pensées, tout est d'un comique -achevé. Matifat craint beaucoup sa femme; nous pouvons, sans le nommer, -sans qu'il puisse se plaindre, l'atteindre au sein de ses lares et de -ses pénates où il se croit en sûreté. Juge de sa fureur en voyant le -premier article d'un petit roman de mœurs, intitulé les Amours d'un -Droguiste, quand il aura été loyalement prévenu du hasard qui met entre -les mains des rédacteurs de tel journal des lettres où il parle du -petit Cupidon, où il écrit _gamet_ pour jamais, où il dit de Florine -qu'elle l'aide à traverser le désert de la vie, ce qui peut faire -croire qu'il la prend pour un chameau. Enfin, il y a de quoi désopiler -la rate des abonnés pendant quinze jours dans cette correspondance -éminemment drôlatique. On lui donnera la peur d'une lettre anonyme -par laquelle on mettrait sa femme au fait de la plaisanterie. Florine -voudra-t-elle prendre sur elle de paraître poursuivre Matifat? Elle -a encore des principes, c'est-à-dire des espérances. Peut-être -garde-t-elle les lettres pour elle, et veut-elle une part. Elle est -rusée, elle est mon élève. Mais quand elle saura que le Garde du -Commerce n'est pas une plaisanterie, quand Finot lui aura fait un -présent convenable, ou donné l'espoir d'un engagement, elle me livrera -les lettres, que je remettrai contre écus à Finot. Finot donnera la -correspondance à son oncle, et Giroudeau fera capituler le droguiste. - -Cette confidence dégrisa Lucien, il pensa d'abord qu'il avait des amis -extrêmement dangereux; puis il songea qu'il ne fallait pas se brouiller -avec eux, car il pouvait avoir besoin de leur terrible influence au cas -où madame d'Espard, madame de Bargeton et Châtelet lui manqueraient de -parole. Étienne et Lucien étaient alors arrivés sur le quai devant la -misérable boutique de Barbet. - -—Barbet, dit Étienne au libraire, nous avons cinq mille francs de -Fendant et Cavalier à six, neuf et douze mois; voulez-vous nous -escompter leurs billets? - -—Je les prends pour mille écus, dit Barbet avec un calme imperturbable. - -—Mille écus! s'écria Lucien. - -—Vous ne les trouverez chez personne, reprit le libraire. Ces messieurs -feront faillite avant trois mois; mais je connais chez eux deux bons -ouvrages dont la vente est _dure_, ils ne peuvent pas attendre, je les -leur achèterai comptant et leur rendrai leurs valeurs: par ce moyen, -j'aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises. - -—Veux-tu perdre deux mille francs? dit Étienne à Lucien. - -—Non! s'écria Lucien épouvanté de cette première affaire. - -—Tu as tort, répondit Étienne. - -—Vous ne négocierez leur papier nulle part, dit Barbet. Le livre de -monsieur est le dernier coup de cartes de Fendant et Cavalier, ils -ne peuvent l'imprimer qu'en laissant les exemplaires en dépôt chez -leur imprimeur, un succès ne les sauvera que pour six mois, car, tôt -ou tard, ils sauteront! Ces gens-là boivent plus de petits verres -qu'ils ne vendent de livres! Pour moi leurs effets représentent une -affaire, et vous pouvez alors en trouver une valeur supérieure à celle -que donneront les escompteurs qui se demanderont ce que vaut chaque -signature. Le commerce de l'escompteur consiste à savoir si trois -signatures donneront chacune trente pour cent en cas de faillite. -D'abord, vous n'offrez que deux signatures et chacune ne vaut pas dix -pour cent. - -Les deux amis se regardèrent, surpris d'entendre sortir de la bouche -de ce cuistre une analyse où se trouvait en peu de mots tout l'esprit -de l'escompte. - -—Pas de phrases, Barbet, dit Lousteau. Chez quel escompteur -pouvons-nous aller? - -—Le père Chaboisseau, quai Saint-Michel, vous savez, a fait la dernière -fin de mois de Fendant. Si vous refusez ma proposition, voyez chez lui; -mais vous me reviendrez, et je ne vous donnerai plus alors que deux -mille cinq cents francs. - -Étienne et Lucien allèrent sur le quai Saint-Michel dans une petite -maison à allée, où demeurait ce Chaboisseau, l'un des escompteurs de la -librairie; ils le trouvèrent au second étage dans un appartement meublé -de la façon la plus originale. Ce banquier subalterne, et néanmoins -millionnaire, aimait le style grec. La corniche de la chambre était -une grecque. Drapé par une étoffe teinte en pourpre et disposée à la -grecque le long de la muraille comme le fond d'un tableau de David, -le lit, d'une forme très-pure, datait du temps de l'Empire où tout se -fabriquait dans ce goût. Les fauteuils, les tables, les lampes, les -flambeaux, les moindres accessoires sans doute choisis avec patience -chez les marchands de meubles, respiraient la grâce fine et grêle mais -élégante de l'Antiquité. Ce système mythologique et léger formait une -opposition bizarre avec les mœurs de l'escompteur. Il est à remarquer -que les hommes les plus fantasques se trouvent parmi les gens adonnés -au commerce de l'argent. Ces gens sont, en quelque sorte, les libertins -de la pensée. Pouvant tout posséder, et conséquemment blasés, ils se -livrent à des efforts énormes pour se sortir de leur indifférence. Qui -sait les étudier trouve toujours une manie, un coin du cœur par où ils -sont accessibles. Chaboisseau paraissait retranché dans l'Antiquité -comme dans un camp imprenable. - -—Il est sans doute digne de son enseigne, dit en souriant Étienne à -Lucien. - -Chaboisseau, petit homme à cheveux poudrés, à redingote verdâtre, gilet -couleur noisette, décoré d'une culotte noire et terminé par des bas -chinés et des souliers qui craquaient sous le pied, prit les billets, -les examina; puis il les rendit à Lucien gravement. - -—Messieurs Fendant et Cavalier sont de charmants garçons, des jeunes -gens pleins d'intelligence, mais je me trouve sans argent, dit-il d'une -voix douce. - -—Mon ami sera coulant sur l'escompte, répondit Étienne. - -—Je ne prendrais ces valeurs pour aucun avantage, dit le petit homme -dont les mots glissèrent sur la proposition de Lousteau comme le -couteau de la guillotine sur la tête d'un homme. - -Les deux amis se retirèrent; en traversant l'antichambre, jusqu'où les -reconduisit prudemment Chaboisseau, Lucien aperçut un tas de bouquins -que l'escompteur, ancien libraire, avait achetés et parmi lesquels -brilla tout à coup aux yeux du romancier l'ouvrage de l'architecte -Ducerceau sur les maisons royales et les célèbres châteaux de France -dont les plans sont dessinés dans ce livre avec une grande exactitude. - -—Me céderiez-vous cet ouvrage? dit Lucien. - -—Oui, dit Chaboisseau qui d'escompteur redevint libraire. - -—Quel prix? - -—Cinquante francs. - -—C'est cher, mais il me le faut; et je n'aurais pour vous payer que les -valeurs dont vous ne voulez pas. - -—Vous avez un effet de cinq cents francs à six mois, je vous le -prendrai, dit Chaboisseau qui sans doute devait à Fendant et Cavalier -un reliquat de bordereau pour une somme équivalente. - -Les deux amis rentrèrent dans la chambre grecque, où Chaboisseau fit -un petit bordereau à six pour cent d'intérêt et six pour cent de -commission, ce qui produisit une déduction de trente francs; il porta -sur le compte les cinquante francs, prix du Ducerceau, et tira de sa -caisse, pleine de beaux écus, quatre cent vingt francs. - -—Ah çà! monsieur Chaboisseau, les effets sont tous bons ou tous -mauvais, pourquoi ne nous escomptez-vous pas les autres? - -—Je n'escompte pas, je me paye d'une vente, dit le bonhomme. - -Étienne et Lucien riaient encore de Chaboisseau sans l'avoir compris, -quand ils arrivèrent chez Dauriat, où Lousteau pria Gabusson de -leur indiquer un escompteur. Les deux amis prirent un cabriolet à -l'heure et allèrent au boulevard Poissonnière, munis d'une lettre de -recommandation que leur avait donnée Gabusson, en leur annonçant le -plus bizarre et le plus étrange _particulier_, selon son expression. - -—Si Samanon ne prend pas vos valeurs, avait dit Gabusson, personne ne -vous les escomptera. - -Bouquiniste au rez-de-chaussée, marchand d'habits au premier étage, -vendeur de gravures prohibées au second, Samanon était encore -prêteur sur gages. Aucun des personnages introduits dans les romans -d'Hoffmann, aucun des sinistres avares de Walter Scott ne peut être -comparé à ce que la nature sociale et parisienne s'était permis de -créer en cet homme, si toutefois Samanon est un homme. Lucien ne put -réprimer un geste d'effroi à l'aspect de ce petit vieillard sec, -dont les os voulaient percer le cuir parfaitement tanné, taché de -nombreuses plaques vertes ou jaunes, comme une peinture de Titien ou -de Paul Véronèse vue de près. Samanon avait un œil immobile et glacé, -l'autre vif et luisant. L'avare, qui semblait se servir de cet œil mort -en escomptant, et employer l'autre à vendre ses gravures obscènes, -portait une petite perruque plate dont le noir poussait au rouge, et -sous laquelle se redressaient des cheveux blancs; son front jaune -avait une attitude menaçante, ses joues étaient creusées carrément -par la saillie des mâchoires, ses dents encore blanches paraissaient -tirées sur ses lèvres comme celles d'un cheval qui bâille. Le contraste -de ses yeux et la grimace de cette bouche, tout lui donnait un air -passablement féroce. Les poils de sa barbe, durs et pointus, devaient -piquer comme autant d'épingles. Une petite redingote râpée arrivée à -l'état d'amadou, une cravate noire déteinte, usée par sa barbe, et qui -laissait voir un cou ridé comme celui d'un dindon, annonçaient peu -l'envie de racheter par la toilette une physionomie sinistre. Les deux -journalistes trouvèrent cet homme assis dans un comptoir horriblement -sale, et occupé à coller des étiquettes au dos de quelques vieux livres -achetés à une vente. Après avoir échangé un coup d'œil par lequel ils -se communiquèrent les mille questions que soulevait l'existence d'un -pareil personnage, Lucien et Lousteau le saluèrent en lui présentant -la lettre de Gabusson et les valeurs de Fendant et Cavalier. Pendant -que Samanon lisait, il entra dans cette obscure boutique un homme d'une -haute intelligence, vêtu d'une petite redingote qui paraissait avoir -été taillée dans une couverture de zinc, tant elle était solidifiée par -l'alliage de mille substances étrangères. - -—J'ai besoin de mon habit, de mon pantalon noir et de mon gilet de -satin, dit-il à Samanon en lui présentant une carte numérotée. - -Dès que Samanon eut tiré le bouton en cuivre d'une sonnette, il -descendit une femme qui paraissait être Normande à la fraîcheur de sa -riche carnation. - -—Prête à monsieur ses habits, dit-il en tendant la main à l'auteur. Il -y a plaisir à travailler avec vous; mais un de vos amis m'a amené un -petit jeune homme qui m'a rudement attrapé! - -—On l'attrape! dit l'artiste aux deux journalistes en leur montrant -Samanon par un geste profondément comique. - -Ce grand homme donna, comme donnent les lazzaroni pour ravoir un jour -leurs habits de fête au _Monte-di-Pieta_, trente sous que la main jaune -et crevassée de l'escompteur prit et fit tomber dans la caisse de son -comptoir. - -—Quel singulier commerce fais-tu? dit Lousteau à ce grand artiste livré -à l'opium et qui retenu par la contemplation en des palais enchantés ne -voulait ou ne pouvait rien créer. - -—Cet homme prête beaucoup plus que le Mont-de-Piété sur les objets -engageables, et il a de plus l'épouvantable charité de vous les -laisser reprendre dans les occasions où il faut que l'on soit vêtu, -répondit-il. Je vais ce soir dîner chez les Keller avec ma maîtresse. -Il m'est plus facile d'avoir trente sous que deux cents francs, et je -viens chercher ma garde-robe, qui, depuis six mois, a rapporté cent -francs; Samanon a déjà dévoré ma bibliothèque livre à livre. - -—Et sou à sou, dit en riant Lousteau. - -—Je vous donnerai quinze cents francs, dit Samanon à Lucien. - -Lucien fit un bond comme si l'escompteur lui avait plongé dans le cœur -une broche de fer rougi. Samanon regardait les billets avec attention, -en examinant les dates. - -—Encore, dit le marchand, ai-je besoin de voir Fendant qui devrait me -déposer des livres. Vous ne valez pas grand'chose, dit-il à Lucien, -vous vivez avec Coralie, et ses meubles sont saisis. - -Lousteau regarda Lucien qui reprit ses billets et sauta de la boutique -sur le boulevard en disant:—Est-ce le diable? Le poète contempla -pendant quelques instants cette petite boutique, devant laquelle tous -les passants devaient sourire, tant elle était piteuse, tant les -petites caisses à livres étiquetés étaient mesquines et sales, en se -demandant:—Quel commerce fait-on là? - -Quelques moments après, le grand inconnu, qui devait assister, à dix -ans de là, l'entreprise immense mais sans base, des Saint-simoniens, -sortit très-bien vêtu, sourit aux deux journalistes, et se dirigea vers -le passage des Panoramas avec eux, pour y compléter sa toilette en se -faisant cirer ses bottes. - -—Quand on voit entrer Samanon chez un libraire, chez un marchand de -papier ou chez un imprimeur, ils sont perdus, dit l'artiste aux deux -écrivains. Samanon est alors comme un croque-mort qui vient prendre -mesure d'une bière. - -—Tu n'escompteras plus tes billets, dit alors Étienne à Lucien. - -—Là où Samanon refuse, dit l'inconnu, personne n'accepte, car il -est l'_ultima ratio_! C'est un des _moutons_ de Gigonnet, de Palma, -Werbrust, Gobseck et autres crocodiles qui nagent sur la place de -Paris, et avec lesquels tout homme dont la fortune est à faire doit tôt -ou tard se rencontrer. - -—Si tu ne peux pas escompter tes billets à cinquante pour cent, reprit -Étienne, il faut les échanger contre des écus. - -—Comment? - -—Donne-les à Coralie, elle les présentera chez Camusot.—Tu te -révoltes, reprit Lousteau que Lucien arrêta en faisant un bond. Quel -enfantillage! Peux-tu mettre en balance ton avenir et une semblable -niaiserie? - -—Je vais toujours porter cet argent à Coralie, dit Lucien. - -—Autre sottise! s'écria Lousteau. Tu n'apaiseras rien avec quatre cents -francs là où il en faut quatre mille. Gardons de quoi nous griser en -cas de perte, et joue! - -—Le conseil est bon, dit le grand inconnu. - -A quatre pas de Frascati, ces paroles eurent une vertu magnétique. -Les deux amis renvoyèrent leur cabriolet et montèrent au jeu. D'abord -ils gagnèrent trois mille francs, revinrent à cinq cents, regagnèrent -trois mille sept cents francs; puis ils retombèrent à cent sous, se -retrouvèrent à deux mille francs, et les risquèrent sur Pair, pour -les doubler d'un seul coup; Pair n'avait pas passé depuis cinq coups, -ils y pontèrent la somme; Impair sortit encore. Lucien et Lousteau -dégringolèrent alors par l'escalier de ce pavillon célèbre, après -avoir consumé deux heures en émotions dévorantes. Ils avaient gardé -cent francs. Sur les marches du petit péristyle à deux colonnes qui -soutenaient extérieurement une petite marquise en tôle que plus d'un -œil a contemplée avec amour ou désespoir, Lousteau dit en voyant le -regard enflammé de Lucien:—Ne mangeons que cinquante francs. - -Les deux journalistes remontèrent. En une heure, ils arrivèrent à mille -écus; ils mirent les mille écus sur Rouge, qui avait passé cinq fois, -en se fiant au hasard auquel ils devaient leur perte précédente. Noir -sortit. Il était six heures. - -—Ne mangeons que vingt-cinq francs, dit Lucien. - -Cette nouvelle tentative dura peu, les vingt-cinq francs furent -perdus en dix coups. Lucien jeta rageusement ses derniers vingt-cinq -francs sur le chiffre de son âge, et gagna: rien ne peut dépeindre -le tremblement de sa main quand il prit le râteau pour retirer les -écus que le banquier jeta. Il donna dix louis à Lousteau et lui -dit:—Sauve-toi chez Véry! - -Lousteau comprit Lucien et alla commander le dîner. - -Lucien, resté seul au jeu, porta ses trente louis sur Rouge et gagna. -Enhardi par la voix secrète qu'entendent parfois les joueurs, il laissa -le tout sur Rouge et gagna; son ventre devint alors un brasier! Malgré -la voix, il reporta les cent vingt louis sur Noir et perdit. Il sentit -alors en lui la sensation délicieuse qui succède, chez les joueurs, à -leurs horribles agitations, quand, n'ayant plus rien à risquer, ils -rentrent dans la vie réelle et quittent le palais ardent où se passent -leurs rêves fugaces. Il rejoignit Lousteau chez Véry où il se rua, -selon l'expression de La Fontaine, en cuisine, et noya ses soucis dans -le vin. A neuf heures, il était si complétement gris, qu'il ne comprit -pas pourquoi sa portière de la rue de Vendôme le renvoyait rue de la -Lune. - -—Mademoiselle Coralie a quitté son appartement et s'est installée dans -la maison dont l'adresse est écrite sur ce papier. - -Lucien, trop ivre pour s'étonner de quelque chose, remonta dans le -fiacre qui l'avait amené, se fit conduire rue de la Lune, et se dit à -lui-même des calembours sur le nom de la rue. Pendant cette matinée, -la faillite du Panorama-Dramatique avait éclaté. L'actrice effrayée -s'était empressée de vendre tout son mobilier du consentement de ses -créanciers au petit père Cardot qui, pour ne pas changer la destination -de cet appartement, y mit Florentine. Coralie avait tout payé, tout -liquidé et satisfait le propriétaire. Pendant le temps que prit cette -opération, qu'elle appelait _une lessive_, Bérénice garnissait, des -meubles indispensables achetés d'occasion, un petit appartement de -trois pièces, au quatrième étage d'une maison rue de la Lune, à deux -pas du Gymnase. Coralie y attendait Lucien, ayant sauvé de toutes ses -splendeurs son amour sans souillure et un sac de douze cents francs. -Lucien, dans son ivresse, raconta ses malheurs à Coralie et à Bérénice. - -—Tu as bien fait, mon ange, lui dit l'actrice en le serrant dans ses -bras. Bérénice saura bien négocier tes billets à Braulard. - -Le lendemain matin, Lucien s'éveilla dans les joies enchanteresses -que lui prodigua Coralie. L'actrice redoubla d'amour et de tendresse, -comme pour compenser par les plus riches trésors du cœur l'indigence -de son nouveau ménage. Elle était ravissante de beauté, ses cheveux -échappés de dessous un foulard tordu, blanche et fraîche, les yeux -rieurs, la parole gaie comme le rayon de soleil levant qui entra par -les fenêtres pour dorer cette charmante misère. La chambre, encore -décente, était tendue d'un papier vert d'eau à bordure rouge, ornée de -deux glaces, l'une à la cheminée, l'autre au-dessus de la commode. Un -tapis d'occasion, acheté par Bérénice de ses deniers, malgré les ordres -de Coralie, déguisait le carreau nu et froid du plancher. La garde-robe -des deux amants tenait dans une armoire à glace et dans la commode. -Les meubles d'acajou étaient garnis en étoffe de coton bleu. Bérénice -avait sauvé du désastre une pendule et deux vases de porcelaine, quatre -couverts en argent et six petites cuillers. La salle à manger, qui se -trouvait avant la chambre à coucher, ressemblait à celle du ménage -d'un employé à douze cents francs. La cuisine faisait face au palier. -Au-dessus Bérénice couchait dans une mansarde. Le loyer ne s'élevait -pas à plus de cent écus. Cette horrible maison avait une fausse porte -cochère. Le portier logeait dans un des vantaux condamné, percé d'un -croisillon par où il surveillait dix-sept locataires. Cette ruche -s'appelle une maison de produit en style de notaire. Lucien aperçut un -bureau, un fauteuil, de l'encre, des plumes et du papier. La gaieté -de Bérénice qui comptait sur le début de Coralie au Gymnase, celle de -l'actrice qui regardait son rôle, un cahier de papier noué avec un bout -de faveur bleue, chassèrent les inquiétudes et la tristesse du poète -dégrisé. - -—Pourvu que dans le monde on ne sache rien de cette dégringolade, nous -nous en tirerons, dit-il. Après tout, nous avons quatre mille cinq -cents francs devant nous! Je vais exploiter ma nouvelle position dans -les journaux royalistes. Demain, nous inaugurons le Réveil, je me -connais maintenant en journalisme, j'en ferai! - -Coralie, qui ne vit que de l'amour dans ces paroles, baisa les lèvres -qui les avaient prononcées. En ce moment, Bérénice avait mis la table -auprès du feu, et venait de servir un modeste déjeuner composé d'œufs -brouillés, de deux côtelettes et de café à la crème. On frappa. Trois -amis sincères, d'Arthez, Léon Giraud et Michel Chrestien apparurent aux -yeux étonnés de Lucien qui vivement touché leur offrit de partager son -déjeuner. - -—Non, dit d'Arthez. Nous venons pour des affaires plus sérieuses que -de simples consolations, car nous savons tout, nous revenons de la rue -de Vendôme. Vous connaissez mes opinions, Lucien. Dans toute autre -circonstance, je me réjouirais de vous voir adoptant mes convictions -politiques; mais, dans la situation où vous vous êtes mis en écrivant -aux journaux libéraux, vous ne sauriez passer dans les rangs des Ultras -sans flétrir à jamais votre caractère et souiller votre existence. Nous -venons vous conjurer au nom de notre amitié, quelque affaiblie qu'elle -soit, de ne pas vous entacher ainsi. Vous avez attaqué les Romantiques, -la Droite et le Gouvernement; vous ne pouvez pas maintenant défendre le -Gouvernement, la Droite et les Romantiques. - -—Les raisons qui me font agir sont tirées d'un ordre de pensées -supérieur, la fin justifiera tout, dit Lucien. - -—Vous ne comprenez peut-être pas la situation dans laquelle nous -sommes, lui dit Léon Giraud. Le Gouvernement, la Cour, les Bourbons, -le parti absolutiste, ou, si vous voulez tout comprendre dans une -expression générale, le système opposé au système constitutionnel, -et qui se divise en plusieurs fractions toutes divergentes dès qu'il -s'agit des moyens à prendre pour étouffer la Révolution, est au -moins d'accord sur la nécessité de supprimer la Presse. La fondation -du Réveil, de la Foudre, du Drapeau blanc, tous journaux destinés -à répondre aux calomnies, aux injures, aux railleries de la presse -libérale, que je n'approuve pas en ceci, car cette méconnaissance de -la grandeur de notre sacerdoce est précisément ce qui nous a conduits -à publier un journal digne et grave dont l'influence sera dans peu de -temps respectable et sentie, imposante et digne, dit-il en faisant -une parenthèse; eh! bien, cette artillerie royaliste et ministérielle -est un premier essai de représailles, entrepris pour rendre aux -Libéraux trait pour trait, blessure pour blessure. Que croyez-vous -qu'il arrivera, Lucien? Les abonnés sont en majorité du Côté Gauche. -Dans la Presse, comme à la guerre, la victoire se trouvera du côté des -gros bataillons! Vous serez des infâmes, des menteurs, des ennemis -du peuple; les autres seront des défenseurs de la patrie, des gens -honorables, des martyrs, quoique plus hypocrites et plus perfides que -vous, peut-être. Ce moyen augmentera l'influence pernicieuse de la -Presse, en légitimant et consacrant ses plus odieuses entreprises. -L'injure et la personnalité deviendront un de ses droits publics, -adopté pour le profit des abonnés et passé en force de chose jugée -par un usage réciproque. Quand le mal se sera révélé dans toute son -étendue, les lois restrictives et prohibitives, la Censure, mise à -propos de l'assassinat du duc de Berry et levée depuis l'ouverture des -Chambres, reviendra. Savez-vous ce que le peuple français conclura de -ce débat? il admettra les insinuations de la presse libérale, il croira -que les Bourbons veulent attaquer les résultats matériels et acquis de -la Révolution, il se lèvera quelque beau jour et chassera les Bourbons. -Non-seulement vous salissez votre vie, mais vous serez un jour dans le -parti vaincu. Vous êtes trop jeune, trop nouveau venu dans la Presse; -vous en connaissez trop peu les ressorts secrets, les rubriques; vous -y avez excité trop de jalousie, pour résister au _tolle_ général qui -s'élèvera contre vous dans les journaux libéraux. Vous serez entraîné -par la fureur des partis, qui sont encore dans le paroxysme de la -fièvre; seulement leur fièvre a passé, des actions brutales de 1815 et -1816, dans les idées, dans les luttes orales de la Chambre et dans les -débats de la Presse. - -—Mes amis, dit Lucien, je ne suis pas l'étourdi, le poète que vous -voulez voir en moi. Quelque chose qui puisse arriver, j'aurai conquis -un avantage que jamais le triomphe du parti libéral ne peut me donner. -Quand vous aurez la victoire, mon affaire sera faite. - -—Nous te couperons... les cheveux, dit en riant Michel Chrestien. - -—J'aurai des enfants alors, répondit Lucien, et me couper la tête, ce -sera ne rien couper. - -Les trois amis ne comprirent pas Lucien, chez qui ses relations -avec le grand monde avaient développé au plus haut degré l'orgueil -nobiliaire et les vanités aristocratiques. Le poète voyait, avec raison -d'ailleurs, une immense fortune dans sa beauté, dans son esprit appuyés -du nom et du titre de comte de Rubempré. Madame d'Espard, madame de -Bargeton et madame de Montcornet le tenaient par ce fil comme un -enfant tient un hanneton. Lucien ne volait plus que dans un cercle -déterminé. Ces mots: «Il est des nôtres, il pense bien!» dits trois -jours auparavant dans les salons de mademoiselle des Touches, l'avaient -enivré, ainsi que les félicitations qu'il avait reçues des ducs de -Lenoncourt, de Navarreins et de Grandlieu, de Rastignac, de Blondet, -de la belle duchesse de Maufrigneuse, du comte d'Esgrignon, de des -Lupeaulx, des gens les plus influents et les mieux en cour du parti -royaliste. - -—Allons! tout est dit, répliqua d'Arthez. Il te sera plus difficile -qu'à tout autre de te conserver pur et d'avoir ta propre estime. Tu -souffriras beaucoup, je te connais, quand tu te verras méprisé par -ceux-là même à qui tu te seras dévoué. - -Les trois amis dirent adieu à Lucien sans lui tendre amicalement la -main. Lucien resta pendant quelques instants pensif et triste. - -—Eh! laisse donc ces niais-là, dit Coralie en sautant sur les genoux de -Lucien et lui jetant ses beaux bras frais autour du cou, ils prennent -la vie au sérieux, et la vie est une plaisanterie. D'ailleurs tu seras -comte Lucien de Rubempré. Je ferai, s'il le faut, des agaceries à la -chancellerie. Je sais par où prendre ce libertin de des Lupeaulx, -qui fera signer ton ordonnance. Ne t'ai-je pas dit que, quand il te -faudrait une marche de plus pour saisir ta proie, tu aurais le cadavre -de Coralie! - -Le lendemain, Lucien laissa mettre son nom parmi ceux des -collaborateurs du Réveil. Ce nom fut annoncé comme une conquête dans -le prospectus, distribué par les soins du ministère à cent mille -exemplaires. Lucien vint au repas triomphal, qui dura neuf heures, chez -Robert, à deux pas de Frascati, et auquel assistaient les coryphées -de la presse royaliste: Martinville, Auger, Destains et une foule -d'auteurs encore vivants qui, dans ce temps-là, _faisaient de la -monarchie et de la religion_, selon une expression consacrée. - -—Nous allons leur en donner, aux libéraux! dit Hector Merlin. - -—Messieurs! répondit Nathan qui s'enrôla sous cette bannière en jugeant -bien qu'il valait mieux avoir pour soi que contre soi l'autorité dans -l'exploitation du théâtre à laquelle il songeait, si nous leur faisons -la guerre, faisons-la sérieusement; ne nous tirons pas des balles -de liége! Attaquons tous les écrivains classiques et libéraux sans -distinction d'âge ni de sexe, passons-les au fil de la plaisanterie, et -ne faisons pas de quartier. - -—Soyons honorables, ne nous laissons pas gagner par les exemplaires, -les présents, l'argent des libraires. Faisons la restauration du -journalisme. - -—Bien! dit Martinville. _Justum et tenacem propositi virum!_ Soyons -implacables et mordants. Je ferai de Lafayette ce qu'il est: Gilles -Premier! - -—Moi, dit Lucien, je me charge des héros du _Constitutionnel_, du -sergent Mercier, des Œuvres complètes de monsieur Jouy, des illustres -orateurs de la Gauche! - -Une guerre à mort fut résolue et votée à l'unanimité, à une heure du -matin, par les rédacteurs qui noyèrent toutes leurs nuances et toutes -leurs idées dans un punch flamboyant. - -—_Nous nous sommes donné une fameuse culotte monarchique et -religieuse_, dit sur le seuil de la porte un des écrivains les plus -célèbres de la littérature romantique. - -Ce mot historique, révélé par un libraire qui assistait au dîner, parut -le lendemain dans le Miroir; mais la révélation fut attribuée à Lucien. -Cette défection fut le signal d'un effroyable tapage dans les journaux -libéraux, Lucien devint leur bête noire, et fut tympanisé de la plus -cruelle façon: on raconta les infortunes de ses sonnets, on apprit au -public que Dauriat aimait mieux perdre mille écus que de les imprimer, -on l'appela le poète sans sonnets! - -Un matin, dans ce même journal où Lucien avait débuté si brillamment, -il lut les lignes suivantes écrites uniquement pour lui, car le public -ne pouvait guère comprendre cette plaisanterie: - - ⁂ _Si le libraire Dauriat persiste à ne pas publier les sonnets du - futur Pétrarque français, nous agirons en ennemis généreux, nous - ouvrirons nos colonnes à ces poèmes qui doivent être piquants, à en - juger par celui-ci que nous communique un ami de l'auteur._ - -Et, sous cette terrible annonce, le poète lut ce sonnet qui le fit -pleurer à chaudes larmes. - - Une plante chétive et de louche apparence - Surgit un beau matin dans un parterre en fleurs; - A l'en croire, pourtant, de splendides couleurs - Témoigneraient un jour de sa noble semence: - - On la toléra donc! Mais, par reconnaissance, - Elle insulta bientôt ses plus brillantes sœurs, - Qui, s'indignant enfin de ses grands airs casseurs, - La mirent au défi de prouver sa naissance. - - Elle fleurit alors. Mais un vil baladin - Ne fut jamais sifflé comme tout le jardin - Honnit, siffla, railla ce calice vulgaire. - - Puis, le maître, en passant, la brisa sans pardon; - Et le soir sur sa tombe un âne seul vint braire, - Car ce n'était vraiment qu'un ignoble CHARDON! - -Vernou parla de la passion de Lucien pour le jeu, et signala d'avance -l'Archer comme une œuvre anti-nationale où l'auteur prenait le parti -des égorgeurs catholiques contre les victimes calvinistes. En huit -jours, cette querelle s'envenima. Lucien comptait sur son ami Lousteau -qui lui devait mille francs, et avec lequel il avait eu des conventions -secrètes; mais Lousteau devint l'ennemi juré de Lucien. Voici comment. -Depuis trois mois Nathan aimait Florine et ne savait comment l'enlever -à Lousteau, pour qui d'ailleurs elle était une providence. Dans la -détresse et le désespoir où se trouvait cette actrice en se voyant sans -engagement, Nathan, le collaborateur de Lucien, vint voir Coralie, et -la pria d'offrir à Florine un rôle dans une pièce de lui, se faisant -fort de procurer un engagement conditionnel au Gymnase à l'actrice -sans théâtre. Florine, enivrée d'ambition, n'hésita pas. Elle avait eu -le temps d'observer Lousteau. Nathan était un ambitieux littéraire et -politique, un homme qui avait autant d'énergie que de besoins, tandis -que chez Lousteau les vices tuaient le vouloir. L'actrice, qui voulut -reparaître environnée d'un nouvel éclat, livra les lettres du droguiste -à Nathan, et Nathan les fit racheter par Matifat contre le sixième du -journal convoité par Finot. Florine eut alors un magnifique appartement -rue Hauteville, et prit Nathan pour protecteur à la face de tout le -journalisme et du monde théâtral. Lousteau fut si cruellement atteint -par cet événement qu'il pleura vers la fin d'un dîner que ses amis lui -donnèrent pour le consoler. Dans cette orgie, les convives trouvèrent -que Nathan avait joué son jeu. Quelques écrivains comme Finot et Vernou -savaient la passion du dramaturge pour Florine; mais, au dire de tous, -Lucien, en maquignonnant cette affaire, avait manqué aux plus saintes -lois de l'amitié. L'esprit de parti, le désir de servir ses nouveaux -amis rendaient le nouveau royaliste inexcusable. - -—Nathan est emporté par la logique des passions; tandis que le grand -homme de province, comme dit Blondet, cède à des calculs! s'écria -Bixiou. - -Aussi la perte de Lucien, de cet intrus, de ce petit drôle qui voulait -avaler tout le monde, fut-elle unanimement résolue et profondément -méditée. Vernou qui haïssait Lucien se chargea de ne pas le lâcher. -Pour se dispenser de payer mille écus à Lousteau, Finot accusa Lucien -de l'avoir empêché de gagner cinquante mille francs en donnant à -Nathan le secret de l'opération contre Matifat. Nathan, conseillé par -Florine, s'était ménagé l'appui de Finot en lui vendant son _petit -sixième_ pour quinze mille francs. Lousteau, qui perdait ses mille -écus, ne pardonna pas à Lucien cette lésion énorme de ses intérêts. -Les blessures d'amour-propre deviennent incurables quand l'oxyde -d'argent y pénètre. Aucune expression, aucune peinture ne peut rendre -la rage qui saisit les écrivains quand leur amour-propre souffre, -ni l'énergie qu'ils trouvent au moment où ils se sentent piqués par -les flèches empoisonnées de la raillerie. Ceux dont l'énergie et la -résistance sont stimulées par l'attaque, succombent promptement. Les -gens calmes et dont le thème est fait d'après le profond oubli dans -lequel tombe un article injurieux, ceux-là déploient le vrai courage -littéraire. Ainsi les faibles, au premier coup d'œil, paraissent être -les forts; mais leur résistance n'a qu'un temps. Pendant les premiers -quinze jours, Lucien enragé fit pleuvoir une grêle d'articles dans les -journaux royalistes où il partagea le poids de la critique avec Hector -Merlin. Tous les jours sur la brèche du _Réveil_, il fit feu de tout -son esprit, appuyé d'ailleurs par Martinville, le seul qui le servît -sans arrière-pensée, et qu'on ne mit pas dans le secret des conventions -signées par des plaisanteries après boire, ou aux Galeries-de-Bois -chez Dauriat, et dans les coulisses de théâtre, entre les journalistes -des deux partis que la camaraderie unissait secrètement. Quand Lucien -allait au foyer du Vaudeville, il n'était plus traité en ami, les -gens de son parti lui donnaient seuls la main; tandis que Nathan, -Hector Merlin, Théodore Gaillard fraternisaient sans honte avec -Finot, Lousteau, Vernou et quelques-uns de ces journalistes décorés -du surnom de _bons enfants_. A cette époque, le foyer du Vaudeville -était le chef-lieu des médisances littéraires, une espèce de boudoir -où venaient des gens de tous les partis, des hommes politiques et des -magistrats. Après une réprimande faite en certaine Chambre du Conseil, -le président, qui avait reproché à l'un de ses collègues de balayer les -coulisses de sa simarre, se trouva simarre à simarre avec le réprimandé -dans le foyer du Vaudeville. Lousteau finit par y donner la main à -Nathan. Finot y venait presque tous les soirs. Quand Lucien avait le -temps, il y étudiait les dispositions de ses ennemis, et ce malheureux -enfant voyait toujours en eux une implacable froideur. - -En ce temps, l'esprit de parti engendrait des haines bien plus -sérieuses qu'elles ne le sont aujourd'hui. Aujourd'hui, à la longue, -tout s'est amoindri par une trop grande tension des ressorts. -Aujourd'hui, la critique, après avoir immolé le livre d'un homme, -lui tend la main. La victime doit embrasser le sacrificateur sous -peine d'être passé par les verges de la plaisanterie. En cas de refus, -un écrivain passe pour être insociable, mauvais coucheur, pétri -d'amour-propre, inabordable, haineux, rancuneux. Aujourd'hui, quand -un auteur a reçu dans le dos les coups de poignard de la trahison, -quand il a évité les piéges tendus avec une infâme hypocrisie, essuyé -les plus mauvais procédés, il entend ses assassins lui souhaitant -le bonjour, et manifestant des prétentions à son estime, voire même -à son amitié. Tout s'excuse et se justifie à une époque où l'on a -transformé la vertu en vice, comme on a érigé certains vices en vertus. -La camaraderie est devenue la plus sainte des libertés. Les chefs des -opinions les plus contraires se parlent à mots émoussés, à pointes -courtoises. Dans ce temps, si tant est qu'on s'en souvienne, il y -avait du courage pour certains écrivains royalistes et pour quelques -écrivains libéraux, à se trouver dans le même théâtre. On entendait -les provocations les plus haineuses. Les regards étaient chargés comme -des pistolets, la moindre étincelle pouvait faire partir le coup d'une -querelle. Qui n'a pas surpris des imprécations chez son voisin, à -l'entrée de quelques hommes plus spécialement en butte aux attaques -respectives des deux partis? Il n'y avait alors que deux partis, les -Royalistes et les Libéraux, les Romantiques et les Classiques, la même -haine sous deux formes, une haine qui faisait comprendre les échafauds -de la Convention. Lucien, devenu royaliste et romantique forcené, de -libéral et de voltairien enragé qu'il avait été dès son début, se -trouva donc sous le poids des inimitiés qui planaient sur la tête de -l'homme le plus abhorré des Libéraux à cette époque, de Martinville, le -seul qui le défendît et l'aimât. Cette solidarité nuisit à Lucien. Les -partis sont ingrats envers leurs vedettes, ils abandonnent volontiers -leurs enfants perdus. Surtout en politique, il est nécessaire à ceux -qui veulent parvenir d'aller avec le gros de l'armée. La principale -méchanceté des petits journaux fut d'accoupler Lucien et Martinville. -Le Libéralisme les jeta dans les bras l'un de l'autre. Cette amitié, -fausse ou vraie, leur valut à tous deux des articles écrits avec du -fiel par Félicien au désespoir des succès de Lucien dans le grand -monde, et qui croyait, comme tous les anciens camarades du poète, à sa -prochaine élévation. La prétendue trahison du poète fut alors envenimée -et embellie des circonstances les plus aggravantes. Lucien fut nommé -le petit Judas, et Martinville le grand Judas, car Martinville était, -à tort ou à raison, accusé d'avoir livré le pont du Pecq aux armées -étrangères. Lucien répondit en riant à des Lupeaulx que, quant à lui, -sûrement il avait livré le pont aux ânes. Le luxe de Lucien, quoique -creux et fondé sur des espérances, révoltait ses amis qui ne lui -pardonnaient ni son équipage à bas, car pour eux il roulait toujours, -ni ses splendeurs de la rue de Vendôme. Tous sentaient instinctivement -qu'un homme jeune et beau, spirituel et corrompu par eux, allait -arriver à tout; aussi pour le renverser employèrent-ils tous les moyens. - -Quelques jours avant le début de Coralie au Gymnase, Lucien vint bras -dessus, bras dessous, avec Hector Merlin, au foyer du Vaudeville. -Merlin grondait son ami d'avoir servi Nathan dans l'affaire de Florine. - -—Vous vous êtes fait, de Lousteau et de Nathan, deux ennemis mortels. -Je vous avais donné de bons conseils et vous n'en avez point profité. -Vous avez distribué l'éloge et répandu le bienfait, vous serez -cruellement puni de vos bonnes actions. Florine et Coralie ne vivront -jamais en bonne intelligence en se trouvant sur la même scène: l'une -voudra l'emporter sur l'autre. Vous n'avez que nos journaux pour -défendre Coralie. Nathan, outre l'avantage que lui donne son métier de -faiseur de pièces, dispose des journaux libéraux dans la question des -théâtres, et il est dans le journalisme depuis un peu plus de temps que -vous. - -Cette phrase répondait à des craintes secrètes de Lucien, qui ne -trouvait ni chez Nathan, ni chez Gaillard, la franchise à laquelle -il avait droit; mais il ne pouvait pas se plaindre, il était si -fraîchement converti! Gaillard accablait Lucien en lui disant que les -nouveaux-venus devaient donner pendant long-temps des gages avant que -leur parti pût se fier à eux. Le poète rencontrait dans l'intérieur des -journaux royalistes et ministériels une jalousie à laquelle il n'avait -pas songé, la jalousie qui se déclare entre tous les hommes en présence -d'un gâteau quelconque à partager, et qui les rend comparables à des -chiens se disputant une proie: ils offrent alors les mêmes grondements, -les mêmes attitudes, les mêmes caractères. Ces écrivains se jouaient -mille mauvais tours secrets pour se nuire les uns aux autres auprès -du pouvoir, ils s'accusaient de tiédeur; et, pour se débarrasser -d'un concurrent, ils inventaient les machines les plus perfides. Les -libéraux n'avaient aucun sujet de débats intestins en se trouvant loin -du pouvoir et de ses grâces. En entrevoyant cet inextricable lacis -d'ambitions, Lucien n'eut pas assez de courage pour tirer l'épée afin -d'en couper les nœuds, et ne se sentit pas la patience de les démêler, -il ne pouvait être ni l'Arétin, ni le Beaumarchais, ni le Fréron de -son époque, il s'en tint à son unique désir: avoir son ordonnance, en -comprenant que cette restauration lui vaudrait un beau mariage. Sa -fortune ne dépendrait plus alors que d'un hasard auquel aiderait sa -beauté. Lousteau, qui lui avait marqué tant de confiance, avait son -secret, le journaliste savait où blesser à mort le poète d'Angoulême; -aussi le jour où Merlin l'amenait au Vaudeville, Étienne avait-il -préparé pour Lucien un piége horrible où cet enfant devait se prendre -et succomber. - -—Voilà notre beau Lucien, dit Finot en traînant des Lupeaulx avec -lequel il causait devant Lucien dont il prit la main avec les -décevantes chatteries de l'amitié. Je ne connais pas d'exemples d'une -fortune aussi rapide que la sienne, dit Finot en regardant tour à tour -Lucien et le maître des requêtes. A Paris, la fortune est de deux -espèces: il y a la fortune matérielle, l'argent que tout le monde peut -ramasser, et la fortune morale, les relations, la position, l'accès -dans un certain monde inabordable pour certaines personnes, quelle que -soit leur fortune matérielle, et mon ami..... - -—Notre ami, dit des Lupeaulx en jetant à Lucien un caressant regard. - -—Notre ami, reprit Finot en tapotant la main de Lucien entre les -siennes, a fait sous ce rapport une brillante fortune. A la vérité, -Lucien a plus de moyens, plus de talent, plus d'esprit que tous ses -envieux, puis il est d'une beauté ravissante; ses anciens amis ne lui -pardonnent pas ses succès, ils disent qu'il a eu du bonheur. - -—Ces bonheurs-là, dit des Lupeaulx, n'arrivent jamais aux sots ni aux -incapables. Hé! peut-on appeler du bonheur, le sort de Bonaparte? il -y avait eu vingt généraux en chef avant lui pour commander les armées -d'Italie, comme il y a cent jeunes gens en ce moment qui voudraient -pénétrer chez mademoiselle des Touches, que déjà dans le monde on vous -donne pour femme, mon cher! dit des Lupeaulx en frappant sur l'épaule -de Lucien. Ah! vous êtes en grande faveur. Madame d'Espard, madame -de Bargeton et madame de Montcornet sont folles de vous. N'êtes-vous -pas ce soir de la soirée de madame Firmiani, et demain du raout de la -duchesse de Grandlieu? - -—Oui, dit Lucien. - -—Permettez-moi de vous présenter un jeune banquier, monsieur du Tillet, -un homme digne de vous, il a su faire une belle fortune et en peu de -temps. - -Lucien et du Tillet se saluèrent, entrèrent en conversation, et le -banquier invita Lucien à dîner. Finot et des Lupeaulx, deux hommes -d'une égale profondeur et qui se connaissaient assez pour demeurer -toujours amis, parurent continuer une conversation commencée, ils -laissèrent Lucien, Merlin, du Tillet et Nathan causant ensemble, et se -dirigèrent vers un des divans qui meublaient le foyer du Vaudeville. - -—Ah çà, mon cher ami, dit Finot à des Lupeaulx, dites-moi la vérité? -Lucien est-il sérieusement protégé, car il est devenu la bête noire de -tous mes rédacteurs; et, avant de favoriser leur conspiration, j'ai -voulu vous consulter pour savoir s'il ne vaut pas mieux la déjouer et -le servir. - -Ici le maître des requêtes et Finot se regardèrent pendant une légère -pause avec une profonde attention. - -—Comment, mon cher, dit des Lupeaulx, pouvez-vous imaginer que la -marquise d'Espard, Châtelet et madame de Bargeton qui a fait nommer le -baron préfet de la Charente et comte afin de rentrer triomphalement -à Angoulême, pardonnent à Lucien ses attaques? elles l'ont jeté dans -le parti royaliste afin de l'annuler. Aujourd'hui, tous cherchent des -motifs pour refuser ce qu'on a promis à cet enfant; trouvez-en? vous -aurez rendu le plus immense service à ces deux femmes: un jour ou -l'autre, elles s'en souviendront. J'ai le secret de ces deux dames, -elles haïssent ce petit bonhomme à un tel point qu'elles m'ont surpris. -Ce Lucien pouvait se débarrasser de sa plus cruelle ennemie, madame de -Bargeton, en ne cessant ses attaques qu'à des conditions que toutes les -femmes aiment à exécuter, vous comprenez? il est beau, il est jeune, il -aurait noyé cette haine dans des torrents d'amour, il devenait alors -comte de Rubempré, la seiche lui aurait obtenu quelque place dans -la maison du roi, des sinécures! Lucien était un très-joli lecteur -pour Louis XVIII, il eût été bibliothécaire je ne sais où, maître des -requêtes pour rire, directeur de quelque chose aux Menus-Plaisirs. Ce -petit sot a manqué son coup. Peut-être est-ce là ce qu'on ne lui a -point pardonné. Au lieu d'imposer des conditions, il en a reçu. Le jour -où Lucien s'est laissé prendre à la promesse de l'ordonnance, le baron -Châtelet a fait un grand pas. Coralie a perdu cet enfant-là. S'il -n'avait pas eu l'actrice pour maîtresse, il aurait revoulu la seiche, -et il l'aurait eue. - -—Ainsi nous pouvons l'abattre, dit Finot. - -—Par quel moyen, demanda négligemment des Lupeaulx qui voulait se -prévaloir de ce service auprès de la marquise d'Espard. - -—Il a un marché qui l'oblige à travailler au petit journal de Lousteau, -nous lui ferons d'autant mieux faire des articles qu'il est sans le -sou. Si le Garde-des-Sceaux se sent chatouillé par un article plaisant -et qu'on lui prouve que Lucien en est l'auteur, il le regardera comme -un homme indigne des bontés du roi. Pour faire perdre un peu la tête -à ce grand homme de province, nous avons préparé la chute de Coralie: -il verra sa maîtresse sifflée et sans rôles. Une fois l'ordonnance -indéfiniment suspendue, nous plaisanterons alors notre victime sur ses -prétentions aristocratiques, nous parlerons de sa mère accoucheuse, -de son père apothicaire. Lucien n'a qu'un courage d'épiderme, il -succombera, nous le renverrons d'où il vient. Nathan m'a fait vendre -par Florine le sixième de la Revue que possédait Matifat, j'ai pu -acheter la part du papetier, je suis seul avec Dauriat; nous pouvons -nous entendre, vous et moi, pour absorber ce journal au profit de -la Cour. Je n'ai protégé Florine et Nathan qu'à la condition de la -restitution de _mon_ sixième, ils me l'ont vendu, je dois les servir; -mais, auparavant, je voulais connaître les chances de Lucien... - -—Vous êtes digne de votre nom, dit des Lupeaulx en riant. Allez! j'aime -les gens de votre sorte... - -—Eh! bien, vous pouvez faire avoir à Florine un engagement définitif? -dit Finot au maître des requêtes. - -—Oui; mais débarrassez-nous de Lucien, car Rastignac et de Marsay ne -veulent plus entendre parler de lui. - -—Dormez en paix, dit Finot. Nathan et Merlin auront toujours des -articles que Gaillard aura promis de faire passer, Lucien ne pourra pas -donner une ligne, nous lui couperons ainsi les vivres. Il n'aura que le -journal de Martinville pour se défendre et défendre Coralie: un journal -contre tous, il est impossible de résister. - -—Je vous dirai les endroits sensibles du ministre; mais livrez-moi le -manuscrit de l'article que vous aurez fait faire à Lucien, répondit des -Lupeaulx qui se garda bien de dire à Finot que l'ordonnance promise à -Lucien était une plaisanterie. - -Des Lupeaulx quitta le foyer. Finot vint à Lucien; et, de ce ton de -bonhomie auquel se sont pris tant de gens, il expliqua comment il ne -pouvait renoncer à la rédaction qui lui était due. Finot reculait à -l'idée d'un procès qui ruinerait les espérances que son ami voyait dans -le parti royaliste. Finot aimait les hommes assez forts pour changer -hardiment d'opinion. Lucien et lui, ne devaient-ils pas se rencontrer -dans la vie, n'auraient-ils pas l'un et l'autre mille petits services -à se rendre? Lucien avait besoin d'un homme sûr dans le parti libéral -pour faire attaquer les ministériels ou les ultras qui se refuseraient -à le servir. - -—Si l'on se joue de vous, comment ferez-vous? dit Finot en terminant. -Si quelque ministre, croyant vous avoir attaché par le licou de votre -apostasie, ne vous redoute plus et vous envoie promener, ne vous -faudra-t-il pas lui lancer quelques chiens pour le mordre aux mollets? -Eh! bien, vous êtes brouillé à mort avec Lousteau qui demande votre -tête. Félicien et vous, vous ne vous parlez plus. Moi seul, je vous -reste! Une des lois de mon métier est de vivre en bonne intelligence -avec les hommes vraiment forts. Vous pourrez me rendre, dans le monde -où vous allez, l'équivalent des services que je vous rendrai dans la -Presse. Mais les affaires avant tout! envoyez-moi des articles purement -littéraires, ils ne vous compromettront pas, et vous aurez exécuté nos -conventions. - -Lucien ne vit que de l'amitié mêlée à de savants calculs dans les -propositions de Finot dont la flatterie et celle de des Lupeaulx -l'avaient mis en belle humeur: il remercia Finot! - -Dans la vie des ambitieux et de tous ceux qui ne peuvent parvenir qu'à -l'aide des hommes et des choses, par un plan de conduite plus ou moins -bien combiné, suivi, maintenu, il se rencontre un cruel moment où je -ne sais quelle puissance les soumet à de rudes épreuves: tout manque à -la fois, de tous côtés les fils rompent ou s'embrouillent, le malheur -apparaît sur tous les points. Quand un homme perd la tête au milieu de -ce désordre moral, il est perdu. Les gens qui savent résister à cette -première révolte des circonstances, qui se roidissent en laissant -passer la tourmente, qui se sauvent en gravissant par un épouvantable -effort la sphère supérieure, sont les hommes réellement forts. Tout -homme, à moins d'être né riche, a donc ce qu'il faut appeler sa fatale -semaine. Pour Napoléon, cette semaine fut la retraite de Moscou. Ce -cruel moment était venu pour Lucien. Tout s'était trop heureusement -succédé pour lui dans le monde et dans la littérature; il avait été -trop heureux, il devait voir les hommes et les choses se tourner -contre lui. La première douleur fut la plus vive et la plus cruelle -de toutes, elle l'atteignit là où il se croyait invulnérable, dans -son cœur et dans son amour. Coralie pouvait n'être pas spirituelle; -mais douée d'une belle âme, elle avait la faculté de la mettre en -dehors par ces mouvements soudains qui font les grandes actrices. Ce -phénomène étrange, tant qu'il n'est pas devenu comme une habitude par -un long usage, est soumis aux caprices du caractère, et souvent à une -admirable pudeur qui domine les actrices encore jeunes. Intérieurement -naïve et timide, en apparence hardie et leste comme doit être une -comédienne, Coralie encore aimante éprouvait une réaction de son cœur -de femme sur son masque de comédienne. L'art de rendre les sentiments, -cette sublime fausseté, n'avait pas encore triomphé chez elle de la -nature. Elle était honteuse de donner au public ce qui n'appartenait -qu'à l'amour. Puis elle avait une faiblesse particulière aux femmes -vraies. Tout en se sachant appelée à régner en souveraine sur la -scène, elle avait besoin du succès. Incapable d'affronter une salle -avec laquelle elle ne sympathisait pas, elle tremblait toujours -en arrivant en scène: et, alors, la froideur du public pouvait la -glacer. Cette terrible émotion lui faisait trouver dans chaque -nouveau rôle un nouveau début. Les applaudissements lui causaient une -espèce d'ivresse, inutile à son amour-propre, mais indispensable à -son courage: un murmure de désapprobation ou le silence d'un public -distrait lui ôtaient ses moyens; une salle pleine, attentive, des -regards admirateurs et bienveillants l'électrisaient; elle se mettait -alors en communication avec les qualités nobles de toutes ces âmes, -et se sentait la puissance de les élever, de les émouvoir. Ce double -effet accusait bien et la nature nerveuse et la constitution du génie, -en trahissant aussi les délicatesses et la tendresse de cette pauvre -enfant. Lucien avait fini par apprécier les trésors que renfermait -ce cœur, il avait reconnu combien sa maîtresse était jeune fille. -Inhabile aux faussetés de l'actrice, Coralie était incapable de se -défendre contre les rivalités et les manœuvres des coulisses auxquelles -s'adonnait Florine, fille aussi dangereuse, aussi dépravée déjà que -son amie était simple et généreuse. Les rôles devaient venir trouver -Coralie; elle était trop fière pour implorer les auteurs et subir leurs -déshonorantes conditions, pour se donner au premier journaliste qui la -menacerait de son amour et de sa plume. Le talent, déjà si rare dans -l'art extraordinaire du comédien, n'est qu'une condition du succès, -le talent est même long-temps nuisible s'il n'est accompagné d'un -certain génie d'intrigue qui manquait absolument à Coralie. Prévoyant -les souffrances qui attendaient son amie à son début au Gymnase, Lucien -voulut à tout prix lui procurer un triomphe. L'argent qui restait -sur le prix du mobilier vendu, celui que Lucien gagnait, tout avait -passé aux costumes, à l'arrangement de la loge, à tous les frais d'un -début. Quelques jours auparavant, Lucien fit une démarche humiliante -à laquelle il se résolut par amour: il prit les billets de Fendant et -Cavalier, se rendit rue des Bourdonnais au Cocon d'or pour en proposer -l'escompte à Camusot. Le poète n'était pas encore tellement corrompu -qu'il pût aller froidement à cet assaut. Il laissa bien des douleurs -sur le chemin, il le pava des plus terribles pensées en se disant -alternativement: oui!—non! Mais il arriva néanmoins au petit cabinet -froid, noir, éclairé par une cour intérieure, où siégeait gravement -non plus l'amoureux de Coralie, le débonnaire, le fainéant, le -libertin, l'incrédule Camusot qu'il connaissait; mais le sérieux père -de famille, le négociant poudré de ruses et de vertus, masqué de la -pruderie judiciaire d'un magistrat du Tribunal de commerce, et défendu -par la froideur patronale d'un chef de maison, entouré de commis, de -caissiers, de cartons verts, de factures et d'échantillons, bardé de -sa femme, accompagné d'une fille simplement mise. Lucien frémit de -la tête aux pieds en l'abordant, car le digne négociant lui jeta le -regard insolemment indifférent qu'il avait déjà vu dans les yeux des -escompteurs. - -—Voici des valeurs, je vous aurais mille obligations si vous vouliez me -les prendre, monsieur? dit-il en se tenant debout auprès du négociant -assis. - -—Vous m'avez pris quelque chose, monsieur, dit Camusot, je m'en -souviens. - -Là, Lucien expliqua la situation de Coralie, à voix basse et en -parlant à l'oreille du marchand de soieries, qui put entendre les -palpitations du poète humilié. Il n'était pas dans les intentions de -Camusot que Coralie éprouvât une chute. En écoutant, le négociant -regardait les signatures et sourit, il était Juge au Tribunal de -commerce, il connaissait la situation des libraires. Il donna quatre -mille cinq cents francs à Lucien, à la condition de mettre dans son -endos _valeur reçue en soieries_. Lucien alla sur-le-champ voir -Braulard et fit très-bien les choses avec lui pour assurer à Coralie -un beau succès. Braulard promit de venir et vint à la répétition -générale afin de convenir des endroits où ses romains déploieraient -leurs battoirs de chair, et enlèveraient le succès. Lucien remit le -reste de son argent à Coralie en lui cachant sa démarche auprès de -Camusot; il calma les inquiétudes de l'actrice et de Bérénice, qui -déjà ne savaient comment faire aller le ménage. Martinville, un des -hommes de ce temps qui connaissaient le mieux le théâtre, était venu -plusieurs fois faire répéter le rôle de Coralie. Lucien avait obtenu -de plusieurs rédacteurs royalistes la promesse d'articles favorables, -il ne soupçonnait donc pas le malheur. La veille du début de Coralie, -il arriva quelque chose de funeste à Lucien. Le livre de d'Arthez -avait paru. Le rédacteur en chef du journal d'Hector Merlin donna -l'ouvrage à Lucien comme à l'homme le plus capable d'en rendre compte: -il devait sa fatale réputation en ce genre aux articles qu'il avait -faits sur Nathan. Il y avait du monde au bureau, tous les rédacteurs -s'y trouvaient. Martinville y était venu s'entendre sur un point de -la polémique générale adoptée par les journaux royalistes contre les -journaux libéraux. Nathan, Merlin, tous les collaborateurs du _Réveil_ -s'y entretenaient de l'influence du journal semi-hebdomadaire de Léon -Giraud, influence d'autant plus pernicieuse que le langage en était -prudent, sage et modéré. On commençait à parler du Cénacle de la rue -des Quatre-Vents, on l'appelait une Convention. Il avait été décidé -que les journaux royalistes feraient une guerre à mort et systématique -à ces dangereux adversaires, qui devinrent en effet les metteurs en -œuvre de la Doctrine, cette fatale secte qui renversa les Bourbons, -dès le jour où la plus mesquine des vengeances amena le plus brillant -écrivain royaliste à s'allier avec elle. D'Arthez, dont les opinions -absolutistes étaient inconnues, enveloppé dans l'anathème prononcé sur -le Cénacle, allait être la première victime. Son livre devait être -_échiné_, selon le mot classique. Lucien refusa de faire l'article. Ce -refus excita le plus violent scandale parmi les hommes considérables du -parti royaliste venus à ce rendez-vous. On déclara nettement à Lucien -qu'un nouveau converti n'avait pas de volonté; s'il ne lui convenait -pas d'appartenir à la monarchie et à la religion, il pouvait retourner -à son premier camp: Merlin et Martinville le prirent à part et lui -firent amicalement observer qu'il livrait Coralie à la haine que les -journaux libéraux lui avaient vouée, et qu'elle n'aurait plus les -journaux royalistes et ministériels pour se défendre. L'actrice allait -donner lieu sans doute à une polémique ardente qui lui vaudrait cette -renommée après laquelle soupirent toutes les femmes de théâtre. - -—Vous n'y connaissez rien, lui dit Martinville, elle jouera pendant -trois mois au milieu des feux croisés de nos articles, et trouvera -trente mille francs en province dans ses trois mois de congé. Pour un -de ces scrupules qui vous empêcheront d'être un homme politique, et -qu'on doit fouler aux pieds, vous allez tuer Coralie et votre avenir, -vous jetez votre gagne-pain. - -Lucien se vit forcé d'opter entre d'Arthez et Coralie: sa maîtresse -était perdue s'il n'égorgeait pas d'Arthez dans le grand journal et -dans le _Réveil_. Le pauvre poète revint chez lui, la mort dans l'âme; -il s'assit au coin du feu dans sa chambre et lut ce livre, l'un des -plus beaux de la littérature moderne. Il laissa des larmes de page en -page, il hésita long-temps, mais enfin il écrivit un article moqueur, -comme il savait si bien en faire, il prit ce livre comme les enfants -prennent un bel oiseau pour le déplumer et le martyriser. Sa terrible -plaisanterie était de nature à nuire au livre. En relisant cette belle -œuvre, tous les bons sentiments de Lucien se réveillèrent: il traversa -Paris à minuit, arriva chez d'Arthez, vit à travers les vitres trembler -la chaste et timide lueur qu'il avait si souvent regardée avec les -sentiments d'admiration que méritait la noble constance de ce vrai -grand homme; il ne se sentit pas la force de monter, il demeura sur -une borne pendant quelques instants. Enfin poussé par son bon ange, il -frappa, trouva d'Arthez lisant et sans feu. - -—Que vous arrive-t-il? dit le jeune écrivain en apercevant Lucien et -devinant qu'un horrible malheur pouvait seul le lui amener. - -—Ton livre est sublime, s'écria Lucien les yeux pleins de larmes, et -ils m'ont commandé de l'attaquer. - -—Pauvre enfant, tu manges un pain bien dur, dit d'Arthez. - -—Je ne vous demande qu'une grâce, gardez-moi le secret sur ma visite, -et laissez-moi dans mon enfer à mes occupations de damné. Peut-être ne -parvient-on à rien sans s'être fait des calus aux endroits les plus -sensibles du cœur. - -—Toujours le même! dit d'Arthez. - -—Me croyez-vous un lâche? Non, d'Arthez, non, je suis un enfant ivre -d'amour. - -Et il lui expliqua sa position. - -—Voyons l'article, dit d'Arthez ému par tout ce que Lucien venait de -lui dire de Coralie. - -Lucien lui tendit le manuscrit, d'Arthez le lut, et ne put s'empêcher -de sourire:—Quel fatal emploi de l'esprit! s'écria-t-il; mais il -se tut en voyant Lucien dans un fauteuil, accablé d'une douleur -vraie.—Voulez-vous me le laisser corriger? je vous le renverrai demain, -reprit-il. La plaisanterie déshonore une œuvre, une critique grave et -sérieuse est parfois un éloge, je saurai rendre votre article plus -honorable et pour vous et pour moi. D'ailleurs moi seul, je connais -bien mes fautes! - -—En montant une côte aride, on trouve quelquefois un fruit pour apaiser -les ardeurs d'une soif horrible; ce fruit, le voilà! dit Lucien qui -se jeta dans les bras de d'Arthez, y pleura et lui baisa le front en -disant:—Il me semble que je vous confie ma conscience pour me la rendre -un jour! - -—Je regarde le repentir périodique comme une grande hypocrisie, dit -solennellement d'Arthez, le repentir est alors une prime donnée aux -mauvaises actions. Le repentir est une virginité que notre âme doit à -Dieu: un homme qui se repent deux fois est donc un horrible sycophante. -J'ai peur que tu ne voies que des absolutions dans tes repentirs! - -Ces paroles foudroyèrent Lucien qui revint à pas lents rue de la Lune. -Le lendemain le poète porta au journal son article, renvoyé et remanié -par d'Arthez; mais, depuis ce jour, il fut dévoré par une mélancolie -qu'il ne sut pas toujours déguiser. Quand le soir il vit la salle du -Gymnase pleine, il éprouva les terribles émotions que donne un début -au théâtre, et qui s'agrandirent chez lui de toute la puissance de son -amour. Toutes ses vanités étaient en jeu, son regard embrassait toutes -les physionomies comme celui d'un accusé embrasse les figures des jurés -et des juges: un murmure allait le faire tressaillir; un petit incident -sur la scène, les entrées et les sorties de Coralie, les moindres -inflexions de voix devaient l'agiter démesurément. La pièce où débutait -Coralie était une de celles qui tombent, mais qui rebondissent, et la -pièce tomba. En entrant en scène, Coralie ne fut pas applaudie, et fut -frappée par la froideur du Parterre. Dans les loges, elle n'eut pas -d'autres applaudissements que celui de Camusot. Des personnes placées -au Balcon et aux Galeries firent taire le négociant par des chuts -répétés. Les Galeries imposèrent silence aux claqueurs, quand les -claqueurs se livrèrent à des salves évidemment exagérées. Martinville -applaudissait courageusement, et l'hypocrite Florine, Nathan, Merlin -l'imitaient. Une fois la pièce tombée, il y eut foule dans la loge de -Coralie mais cette foule aggrava le mal par les consolations qu'on lui -donnait. L'actrice revint au désespoir moins pour elle que pour Lucien. - -—Nous avons été trahis par Braulard, dit-il. - -Coralie eut une fièvre horrible, elle était atteinte au cœur. Le -lendemain, il lui fut impossible de jouer: elle se vit arrêtée dans sa -carrière, Lucien lui cacha les journaux, il les décacheta dans la salle -à manger. Tous les feuilletonistes attribuaient la chute de la pièce -à Coralie: elle avait trop présumé de ses forces; elle, qui faisait -les délices des boulevards, était déplacée au Gymnase; elle avait été -poussée là par une louable ambition, mais elle n'avait pas consulté -ses moyens, elle avait mal pris son rôle. Lucien lut alors sur Coralie -des tartines composées dans le système hypocrite de ses articles sur -Nathan. Une rage digne de Milon de Crotone quand il se sentit les mains -prises dans le chêne qu'il avait ouvert lui-même éclata chez Lucien, -il devint blême; ses amis donnaient à Coralie, dans une phraséologie -admirable de bonté, de complaisance et d'intérêt, les conseils les plus -perfides. Elle devait jouer, y disait-on, des rôles que les perfides -auteurs de ces feuilletons infâmes savaient être entièrement contraires -à son talent. Tels étaient les journaux royalistes serinés sans doute -par Nathan. Quant aux journaux libéraux et aux petits journaux, ils -déployaient les perfidies, les moqueries que Lucien avait pratiquées. -Coralie entendit un ou deux sanglots, elle sauta de son lit vers -Lucien, aperçut les journaux, voulut les voir et les lut. Après cette -lecture, elle alla se recoucher, et garda le silence. Florine était -de la conspiration, elle en avait prévu l'issue, elle savait le rôle -de Coralie, elle avait eu Nathan pour répétiteur. L'Administration, -qui tenait à la pièce, voulut donner le rôle de Coralie à Florine. -Le directeur vint trouver la pauvre actrice, elle était en larmes et -abattue; mais quand il lui dit devant Lucien que Florine savait le rôle -et qu'il était impossible de ne pas donner la pièce le soir, elle se -dressa, sauta hors du lit. - -—Je jouerai, cria-t-elle. - -Elle tomba évanouie. Florine eut donc le rôle et s'y fit une -réputation, car elle releva la pièce; elle eut dans tous les journaux -une ovation à partir de laquelle elle fut cette grande actrice que vous -savez. Le triomphe de Florine exaspéra Lucien au plus haut degré. - -—Une misérable à laquelle tu as mis le pain à la main! Si le Gymnase -le veut, il peut racheter ton engagement. Je serai comte de Rubempré, -je ferai fortune et t'épouserai. - -—Quelle sottise! dit Coralie en lui jetant un regard pâle. - -—Une sottise! cria Lucien. Eh! bien, dans quelques jours tu habiteras -une belle maison, tu auras un équipage, et je te ferai un rôle! - -Il prit deux mille francs et courut à Frascati. Le malheureux y -resta sept heures dévoré par des furies, le visage calme et froid en -apparence. Pendant cette journée et une partie de la nuit, il eut les -chances les plus diverses: il posséda jusqu'à trente mille francs, et -sortit sans un sou. Quand il revint, il trouva Finot qui l'attendait -pour avoir _ses petits articles_. Lucien commit la faute de se plaindre. - -—Ah! tout n'est pas roses, répondit Finot; vous avez fait si -brutalement votre demi-tour à gauche que vous deviez perdre l'appui -de la presse libérale, bien plus forte que la presse ministérielle -et royaliste. Il ne faut jamais passer d'un camp dans un autre sans -s'être fait un bon lit où l'on se console des pertes auxquelles on doit -s'attendre; mais, dans tous les cas, un homme sage va voir ses amis, -leur expose ses raisons, et se fait conseiller par eux son abjuration, -ils en deviennent les complices, ils vous plaignent, et l'on convient -alors, comme Nathan et Merlin avec leurs camarades, de se rendre des -services mutuels. Les loups ne se mangent point. Vous avez eu, vous, en -cette affaire, l'innocence d'un agneau. Vous serez forcé de montrer les -dents à votre nouveau parti pour en tirer cuisse ou aile. Ainsi, l'on -vous a sacrifié nécessairement à Nathan. Je ne vous cacherai pas le -bruit, le scandale et les criailleries que soulève votre article contre -d'Arthez. Marat est un saint comparé à vous. Il se prépare des attaques -contre vous, votre livre y succombera. Où en est-il votre roman? - -—Voici les dernières feuilles, dit Lucien en montrant un paquet -d'épreuves. - -—On vous attribue les articles non signés des journaux ministériels -et ultras contre ce petit d'Arthez. Maintenant, tous les jours, les -coups d'épingles du Réveil sont dirigés contre les gens de la rue -des Quatre-Vents, et les plaisanteries sont d'autant plus sanglantes -qu'elles sont drôles. Il y a toute une coterie politique, grave et -sérieuse derrière le journal de Léon Giraud, une coterie à qui le -pouvoir appartiendra tôt ou tard. - -—Je n'ai pas mis le pied au Réveil depuis huit jours. - -—Eh! bien, pensez à mes petits articles. Faites-en cinquante -sur-le-champ, je vous les payerai en masse; mais faites-les dans la -couleur du journal. - -Et Finot donna négligemment à Lucien le sujet d'un article plaisant -contre le Garde-des-Sceaux en lui racontant une prétendue anecdote qui, -lui dit-il, courait les salons. - -Pour réparer sa perte au jeu, Lucien retrouva, malgré son affaissement, -de la verve, de la jeunesse d'esprit, et composa trente articles de -chacun deux colonnes. Les articles finis, Lucien alla chez Dauriat, -sûr d'y rencontrer Finot auquel il voulait les remettre secrètement; -il avait d'ailleurs besoin de faire expliquer le libraire sur la -non-publication des Marguerites. Il trouva la boutique pleine de ses -ennemis. A son entrée, il y eut un silence complet, les conversations -cessèrent. En se voyant mis au ban du journalisme, Lucien se sentit -un redoublement de courage, et se dit en lui-même comme dans l'allée -du Luxembourg:—Je triompherai! Dauriat ne fut ni protecteur ni doux, -il se montra goguenard, retranché dans son droit: il ferait paraître -les Marguerites à sa guise, il attendrait que la position de Lucien en -assurât le succès, il avait acheté l'entière propriété. Quand Lucien -objecta que Dauriat était tenu de publier ses Marguerites par la -nature même du contrat et de la qualité des contractants, le libraire -soutint le contraire et dit que judiciairement il ne pourrait être -contraint à une opération qu'il jugeait mauvaise, il était seul juge -de l'opportunité. Il y avait d'ailleurs une solution que tous les -tribunaux admettraient: Lucien était maître de rendre les mille écus, -de reprendre son œuvre et de la faire publier par un libraire royaliste. - -Lucien se retira plus piqué du ton modéré que Dauriat avait pris, qu'il -ne l'avait été de sa pompe autocratique à leur première entrevue. -Ainsi, les Marguerites ne seraient sans doute publiées qu'au moment -où Lucien aurait pour lui les forces auxiliaires d'une camaraderie -puissante, ou deviendrait formidable par lui-même. Le poète revint chez -lui lentement, en proie à un découragement qui le menait au suicide, si -l'action eût suivi la pensée. Il mit Coralie au lit, pâle et souffrante. - -—Un rôle, ou elle meurt, lui dit Bérénice pendant que Lucien -s'habillait pour aller rue du Mont-Blanc chez mademoiselle des Touches -qui donnait une grande soirée où il devait trouver des Lupeaulx, -Vignon, Blondet, madame d'Espard et madame de Bargeton. - -La soirée était donnée pour Conti, le grand compositeur qui possédait -l'une des voix les plus célèbres en dehors de la scène, pour la Cinti, -la Pasta, Garcia, Levasseur, et deux ou trois voix illustres du beau -monde. Lucien se glissa jusqu'à l'endroit où la marquise, sa cousine -et madame de Montcornet étaient assises. Le malheureux jeune homme -prit un air léger, content, heureux; il plaisanta, se montra comme il -était dans ses jours de splendeur, il ne voulait point paraître avoir -besoin du monde. Il s'étendit sur les services qu'il rendait au parti -royaliste, il en donna pour preuve les cris de haine que poussaient les -Libéraux. - -—Vous en serez bien largement récompensé, mon ami, lui dit madame de -Bargeton en lui adressant un gracieux sourire. Allez après-demain à -la chancellerie avec le Héron et des Lupeaulx, et vous y trouverez -votre ordonnance signée par le roi. Le Garde-des-Sceaux la porte -demain au château; mais il y a conseil, il reviendra tard: néanmoins, -si je savais le résultat, dans la soirée, j'enverrai chez vous. Où -demeurez-vous? - -—Je viendrai, répondit Lucien honteux d'avoir à dire qu'il demeurait -rue de la Lune. - -—Les ducs de Lenoncourt et de Navarreins ont parlé de vous au roi, -reprit la marquise, ils ont vanté en vous un de ces dévouements -absolus et entiers qui voulaient une récompense éclatante afin de -vous venger des persécutions du parti libéral. D'ailleurs, le nom et -le titre des Rubempré, auxquels vous avez droit par votre mère, vont -devenir illustres en vous. Le roi a dit à Sa Grandeur le soir, de -lui apporter une ordonnance pour autoriser le sieur Lucien Chardon à -porter le nom et les titres des comtes de Rubempré, en sa qualité de -petit-fils du dernier comte par sa mère.—Favorisons les chardonnerets -du Pinde, a-t-il dit après avoir lu votre sonnet sur le lis dont s'est -heureusement souvenu ma cousine et qu'elle avait donné au duc.—Surtout -quand le roi peut faire le miracle de les changer en aigles, a répondu -monsieur de Navarreins. - -Lucien eut une effusion de cœur qui aurait pu attendrir une femme moins -profondément blessée que l'était Louise d'Espard de Nègrepelisse. Plus -Lucien était beau, plus elle avait soif de vengeance. Des Lupeaulx -avait raison, Lucien manquait de tact: il ne sut pas deviner que -l'ordonnance dont on lui parlait n'était qu'une plaisanterie comme -savait en faire madame d'Espard. Enhardi par ce succès et par la -distinction flatteuse que lui témoignait mademoiselle des Touches, il -resta chez elle jusqu'à deux heures du matin pour pouvoir lui parler -en particulier. Lucien avait appris dans les bureaux des journaux -royalistes que mademoiselle des Touches était la collaboratrice -secrète d'une pièce où devait jouer la grande merveille du moment, la -petite Fay. Quand les salons furent déserts, il emmena mademoiselle -des Touches sur un sofa, dans le boudoir, et lui raconta d'une façon -si touchante le malheur de Coralie et le sien, que cette illustre -hermaphrodite lui promit de faire donner le rôle principal à Coralie. - -Le lendemain de cette soirée, au moment où Coralie, heureuse de la -promesse de mademoiselle des Touches à Lucien, revenait à la vie et -déjeunait avec son poète, Lucien lisait le journal de Lousteau, où -se trouvait le récit épigrammatique de l'anecdote inventée sur le -Garde-des-Sceaux et sur sa femme. La méchanceté la plus noire s'y -cachait sous l'esprit le plus incisif. Le roi Louis XVIII y était -admirablement mis en scène, et ridiculisé sans que le Parquet pût -intervenir. Voici le fait auquel le parti libéral essayait de donner -l'apparence de la vérité, mais qui n'a fait que grossir le nombre de -ses spirituelles calomnies. - -La passion de Louis XVIII pour une correspondance galante et musquée, -pleine de madrigaux et d'étincelles, y était interprétée comme la -dernière expression de son amour qui devenait doctrinaire: il passait, -y disait-on, du fait à l'idée. L'illustre maîtresse, si cruellement -attaquée par Béranger sous le nom d'Octavie, avait conçu les craintes -les plus sérieuses. La correspondance languissait. Plus Octavie -déployait d'esprit, plus son amant se montrait froid et terne. Octavie -avait fini par découvrir la cause de sa défaveur, son pouvoir était -menacé par les prémices et les épices d'une nouvelle correspondance -du royal écrivain avec la femme du Garde-des-Sceaux. Cette excellente -femme était supposée incapable d'écrire un billet, elle devait être -purement et simplement l'éditeur responsable d'une audacieuse ambition. -Qui pouvait être caché sous cette jupe? Après quelques observations, -Octavie découvrit que le roi correspondait avec son Ministre. Son plan -est fait. Aidée par un ami fidèle, elle retient un jour le Ministre à -la chambre par une discussion orageuse, et se ménage un tête-à-tête -où elle révolte l'amour-propre du roi par la révélation de cette -tromperie. Louis XVIII entre dans un accès de colère bourbonnienne et -royale, il éclate contre Octavie, il doute; Octavie offre une preuve -immédiate en le priant d'écrire un mot qui voulût absolument une -réponse. La malheureuse femme surprise envoie requérir son mari à la -Chambre; mais tout était prévu, dans ce moment il occupait la tribune. -La femme sue sang et eau, cherche tout son esprit, et répond avec -l'esprit qu'elle trouve.—Votre chancelier vous dira le reste, s'écria -Octavie en riant du désappointement du Roi. - -Quoique mensonger, l'article piquait au vif le Garde-des-Sceaux, sa -femme et le Roi. Des Lupeaulx, à qui Finot a toujours gardé le secret, -avait, dit-on, inventé l'anecdote. Ce spirituel et mordant article -fit la joie des Libéraux et celle du parti de Monsieur; Lucien s'en -amusa sans y voir autre chose qu'un très-agréable _canard_. Il alla -le lendemain prendre des Lupeaulx et le baron du Châtelet. Le baron -venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Châtelet, nommé Conseiller -d'État en service extraordinaire, était fait comte avec la promesse -de la préfecture de la Charente, dès que le préfet actuel aurait fini -les quelques mois nécessaires pour compléter le temps voulu pour lui -faire obtenir le maximum de la retraite. Le comte du Châtelet, car -le _du_ fut inséré dans l'ordonnance, prit Lucien dans sa voiture -et le traita sur un pied d'égalité. Sans les articles de Lucien, il -ne serait peut-être pas parvenu si promptement; la persécution des -Libéraux avait été comme un piédestal pour lui. Des Lupeaulx était au -Ministère, dans le cabinet du Secrétaire-Général. A l'aspect de Lucien, -ce fonctionnaire fit un bond d'étonnement et regarda des Lupeaulx. - -—Comment! vous osez venir ici, monsieur? dit le Secrétaire-Général à -Lucien, stupéfait. Sa Grandeur a déchiré votre ordonnance préparée, la -voici! Il montra le premier papier venu déchiré en quatre. Le ministre -a voulu connaître l'auteur de l'épouvantable article d'hier, et voici -la copie du numéro, dit le Secrétaire-Général en tendant à Lucien les -feuillets de son article. Vous vous dites royaliste, monsieur, et -vous êtes collaborateur de cet infâme journal qui fait blanchir les -cheveux aux ministres, qui chagrine les Centres et nous entraîne dans -un abîme. Vous déjeunez du Corsaire, du Miroir, du Constitutionnel, -du Courrier; vous dînez de la Quotidienne, du Réveil, et vous soupez -avec Martinville, le plus terrible antagoniste du Ministère, et qui -pousse le roi vers l'absolutisme, ce qui l'amènerait à une révolution -tout aussi promptement que s'il se livrait à l'extrême Gauche? Vous -êtes un très-spirituel journaliste, mais vous ne serez jamais un homme -politique. Le ministre vous a dénoncé comme l'auteur de l'article -au roi, qui, dans sa colère, a grondé monsieur le duc de Navarreins, -son premier gentilhomme de service. Vous vous êtes fait des ennemis -d'autant plus puissants qu'ils vous étaient plus favorables! Ce qui -chez un ennemi semble naturel, est épouvantable chez un ami. - -—Mais vous êtes donc un enfant, mon cher? dit des Lupeaulx. Vous m'avez -compromis. Mesdames d'Espard et de Bargeton, madame de Montcornet, qui -avaient répondu de vous, doivent être furieuses. Le duc a dû faire -retomber sa colère sur la marquise, et la marquise a dû gronder sa -cousine. N'y allez pas! Attendez. - -—Voici Sa Grandeur, sortez! dit le Secrétaire-Général. - -Lucien se trouva sur la place Vendôme, hébété comme un homme à qui l'on -vient de donner sur la tête un coup d'assommoir. Il revint à pied par -les boulevards en essayant de se juger. Il se vit le jouet d'hommes -envieux, avides et perfides. Qu'était-il dans ce monde d'ambitions? Un -enfant qui courait après les plaisirs et les jouissances de vanité, -leur sacrifiant tout; un poète, sans réflexion profonde, allant de -lumière en lumière comme un papillon, sans plan fixe, l'esclave des -circonstances, pensant bien et agissant mal. Sa conscience fut un -impitoyable bourreau. Enfin, il n'avait plus d'argent et se sentait -épuisé de travail et de douleur. Ses articles ne passaient qu'après -ceux de Merlin et de Nathan. Il allait à l'aventure, perdu dans ses -réflexions; il vit en marchant, chez quelques cabinets littéraires -qui commençaient à donner des livres en lecture avec les journaux, -une affiche où, sous un titre bizarre, à lui tout à fait inconnu, -brillait son nom: _Par monsieur Lucien Chardon de Rubempré_. Son -ouvrage paraissait, il n'en avait rien su, les journaux se taisaient. -Il demeura les bras pendants, immobile, sans apercevoir un groupe de -jeunes gens les plus élégants, parmi lesquels étaient Rastignac, de -Marsay et quelques autres de sa connaissance. Il ne fit pas attention à -Michel Chrestien et à Léon Giraud, qui venaient à lui. - -—Vous êtes monsieur Chardon? lui dit Michel d'un ton qui fit résonner -les entrailles de Lucien comme des cordes. - -—Ne me connaissez-vous pas? répondit-il en pâlissant. - -Michel lui cracha au visage. - -—Voilà les honoraires de vos articles contre d'Arthez. Si chacun dans -sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la Presse -resterait ce qu'elle doit être: un sacerdoce respectable et respecté! - -Lucien avait chancelé; il s'appuya sur Rastignac en lui disant, ainsi -qu'à de Marsay:—Messieurs, vous ne sauriez refuser d'être mes témoins. -Mais je veux d'abord rendre la partie égale, et l'affaire sans remède. - -Lucien donna vivement un soufflet à Michel, qui ne s'y attendait pas. -Les dandies et les amis de Michel se jetèrent entre le républicain et -le royaliste, afin que cette lutte ne prît pas un caractère populacier. -Rastignac saisit Lucien et l'emmena chez lui, rue Taitbout, à deux pas -de cette scène, qui avait lieu sur le boulevard de Gand, à l'heure du -dîner. Cette circonstance évita les rassemblements d'usage en pareil -cas. De Marsay vint chercher Lucien, que les deux dandies forcèrent à -dîner joyeusement avec eux au café Anglais, où ils se grisèrent. - -—Êtes-vous fort à l'épée? lui dit de Marsay. - -—Je n'en ai jamais manié. - -—Au pistolet? dit Rastignac. - -—Je n'ai pas dans ma vie tiré un seul coup de pistolet. - -—Vous avez pour vous le hasard, vous êtes un terrible adversaire, vous -pouvez tuer votre homme, dit de Marsay. - -Lucien trouva fort heureusement Coralie au lit et endormie. L'actrice -avait joué dans une petite pièce à l'improviste, elle avait repris sa -revanche en obtenant des applaudissements légitimes et non stipendiés. -Cette soirée, à laquelle ne s'attendaient pas ses ennemis, détermina -le directeur à lui donner le principal rôle dans la pièce de Camille -Maupin; car il avait fini par découvrir la cause de l'insuccès de -Coralie à son début. Courroucé par les intrigues de Florine et de -Nathan pour faire tomber une actrice à laquelle il tenait, le Directeur -avait promis à Coralie la protection de l'Administration. - -A cinq heures du matin Rastignac vint chercher Lucien. - -—Mon cher, vous êtes logé dans le système de votre rue, lui dit-il pour -tout compliment. Soyons les premiers au rendez-vous, sur le chemin de -Clignancourt, c'est le bon goût, et nous devons de bons exemples.—Voici -le programme, lui dit de Marsay dès que le fiacre roula dans le -faubourg Saint-Denis. Vous vous battez au pistolet, à vingt-cinq pas, -marchant à volonté l'un sur l'autre, jusqu'à une distance de quinze -pas. Vous avez chacun cinq pas à faire et trois coups à tirer, pas -davantage. Quoi qu'il arrive, vous vous engagez à en rester là l'un -et l'autre. Nous chargeons les pistolets de votre adversaire et ses -témoins chargent les vôtres. Les armes ont été choisies par les quatre -témoins réunis chez un armurier. Je vous promets que nous avons aidé le -hasard: vous avez des pistolets de cavalerie. - -Pour Lucien, la vie était devenue un mauvais rêve; il lui était -indifférent de vivre ou de mourir. Le courage particulier au suicide -lui servit donc à paraître en grand costume de bravoure aux yeux des -spectateurs de son duel. Il resta, sans marcher, à sa place. Cette -insouciance passa pour un froid calcul: on trouva ce poète très-fort. -Michel Chrestien vint jusqu'à sa limite. Les deux adversaires firent -feu en même temps, car les insultes avaient été regardées comme égales. -Au premier coup, la balle de Chrestien effleura le menton de Lucien -dont la balle passa à dix pieds au-dessus de la tête de son adversaire. -Au second coup, la balle de Michel se logea dans le col de la redingote -du poète, lequel était heureusement piqué et garni de bougran. Au -troisième coup, Lucien reçut la balle dans le sein et tomba. - -—Est-il mort? demanda Michel. - -—Non, dit le chirurgien, il s'en tirera. - -—Tant pis, répondit Michel. - -—Oh! oui, tant pis, répéta Lucien en versant des larmes. - -A midi, ce malheureux enfant se trouva dans sa chambre et sur son -lit; il avait fallu cinq heures et de grands ménagements pour l'y -transporter. Quoique son état fût sans danger, il exigeait des -précautions: la fièvre pouvait amener de fâcheuses complications. -Coralie étouffa son désespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps -que son ami fut en danger, elle passa les nuits avec Bérénice en -apprenant ses rôles. Le danger de Lucien dura deux mois. Cette pauvre -créature jouait quelquefois un rôle qui voulait de la gaieté, tandis -qu'intérieurement elle se disait:—Mon cher Lucien meurt peut-être en ce -moment! - -Pendant ce temps, Lucien fut soigné par Bianchon: il dut la vie au -dévouement de cet ami si vivement blessé, mais à qui d'Arthez avait -confié le secret de la démarche de Lucien en justifiant le malheureux -poète. Dans un moment lucide, car Lucien eut une fièvre nerveuse -d'une haute gravité, Bianchon, qui soupçonnait d'Arthez de quelque -générosité, questionna son malade; Lucien lui dit n'avoir pas fait -d'autre article sur le livre de d'Arthez que l'article sérieux et grave -inséré dans le journal d'Hector Merlin. - -A la fin du premier mois, la maison Fendant et Cavalier déposa son -bilan. Bianchon dit à l'actrice de cacher ce coup affreux à Lucien. -Le fameux roman de l'Archer de Charles IX, publié sous un titre -bizarre, n'avait pas eu le moindre succès. Pour se faire de l'argent -avant de déposer le bilan, Fendant, à l'insu de Cavalier, avait vendu -cet ouvrage en bloc à des épiciers qui le revendaient à bas prix au -moyen du colportage. En ce moment le livre de Lucien garnissait les -parapets des ponts et les quais de Paris. La librairie du quai des -Augustins, qui avait pris une certaine quantité d'exemplaires de -ce roman, se trouvait donc perdre une somme considérable par suite -de l'avilissement subit du prix: les quatre volumes in-12 qu'elle -avait achetés quatre francs cinquante centimes étaient donnés pour -cinquante sous. Le commerce jetait les hauts cris, et les journaux -continuaient à garder le plus profond silence. Barbet n'avait pas -prévu ce _lavage_, il croyait au talent de Lucien; contrairement à -ses habitudes, il s'était jeté sur deux cents exemplaires; et la -perspective d'une perte le rendait fou, il disait des horreurs de -Lucien. Barbet prit un parti héroïque: il mit ses exemplaires dans -un coin de son magasin par un entêtement particulier aux avares, et -laissa ses confrères se débarrasser des leurs à vil prix. Plus tard, -en 1824, quand la belle préface de d'Arthez, le mérite du livre et -deux articles faits par Léon Giraud eurent rendu à cette œuvre sa -valeur, Barbet vendit ses exemplaires un par un au prix de dix francs. -Malgré les précautions de Bérénice et de Coralie, il fut impossible -d'empêcher Hector Merlin de venir voir son ami mourant; et il lui fit -boire goutte à goutte le calice amer de ce _bouillon_, mot en usage -dans la librairie pour peindre l'opération funeste à laquelle s'étaient -livrés Fendant et Cavalier en publiant le livre d'un débutant. -Martinville, seul fidèle à Lucien, fit un magnifique article en faveur -de l'œuvre; mais l'exaspération était telle, et chez les Libéraux, et -chez les Ministériels, contre le rédacteur en chef de l'Aristarque, -de l'Oriflamme et du Drapeau Blanc, que les efforts de ce courageux -athlète, qui rendit toujours dix insultes pour une au libéralisme, -nuisirent à Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polémique, -quelque vives que fussent les attaques du Bravo royaliste. Coralie, -Bérénice et Bianchon fermèrent la porte à tous les soi-disant amis -de Lucien qui jetèrent les hauts cris; mais il fut impossible de la -fermer aux huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait -leurs billets exigibles en vertu d'une des dispositions du Code de -commerce, la plus attentatoire aux droits des tiers qui se voient -ainsi privés des bénéfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement -poursuivi par Camusot. En voyant ce nom, l'actrice comprit la terrible -et humiliante démarche qu'avait dû faire son poète, pour elle si -angélique; elle l'en aima dix fois plus, et ne voulut pas implorer -Camusot. En venant chercher leur prisonnier, les Gardes du Commerce le -trouvèrent au lit, et reculèrent à l'idée de l'emmener; ils allèrent -chez Camusot avant de prier le Président du Tribunal d'indiquer la -maison de santé dans laquelle ils déposeraient le débiteur. Camusot -accourut aussitôt rue de la Lune. Coralie descendit et remonta tenant -les pièces de la procédure qui d'après l'endos avait déclaré Lucien -commerçant. Comment avait-elle obtenu ces papiers de Camusot? quelle -promesse avait-elle faite? elle garda le plus morne silence; mais elle -était remontée quasi-morte. Coralie joua dans la pièce de Camille -Maupin, et contribua beaucoup à ce succès de l'illustre hermaphrodite -littéraire. La création de ce rôle fut la dernière étincelle de cette -belle lampe. A la vingtième représentation, au moment où Lucien rétabli -commençait à se promener, à manger, et parlait de reprendre ses -travaux, Coralie tomba malade: un chagrin secret la dévorait. Bérénice -a toujours cru que, pour sauver Lucien, elle avait promis de revenir -à Camusot. L'actrice eut la mortification de voir donner son rôle à -Florine. Nathan déclarait la guerre au Gymnase dans le cas où Florine -ne succéderait pas à Coralie. En jouant le rôle jusqu'au dernier moment -pour ne pas le laisser prendre par sa rivale, Coralie outrepassa ses -forces; le Gymnase lui avait fait quelques avances pendant la maladie -de Lucien, elle ne pouvait plus rien demander à la caisse du théâtre; -malgré son bon vouloir, Lucien était encore incapable de travailler, -il soignait d'ailleurs Coralie afin de soulager Bérénice; ce pauvre -ménage arriva donc à une détresse absolue, il eut cependant le bonheur -de trouver dans Bianchon un médecin habile et dévoué, qui lui donna -crédit chez un pharmacien. La situation de Coralie et de Lucien fut -bientôt connue des fournisseurs et du propriétaire. Les meubles furent -saisis. La couturière et le tailleur, ne craignant plus le journaliste, -poursuivirent ces deux bohémiens à outrance. Enfin il n'y eut plus que -le pharmacien et le charcutier qui fissent crédit à ces malheureux -enfants. Lucien, Bérénice et la malade furent obligés pendant une -semaine environ de ne manger que du porc sous toutes les formes -ingénieuses et variées que lui donnent les charcutiers. La charcuterie, -assez inflammatoire de sa nature, aggrava la maladie de l'actrice. -Lucien fut contraint par la misère d'aller chez Lousteau réclamer les -mille francs que cet ancien ami, ce traître, lui devait. Ce fut, au -milieu de ses malheurs, la démarche qui lui coûta le plus. Lousteau ne -pouvait plus rentrer chez lui rue de la Harpe, il couchait chez ses -amis, il était poursuivi, traqué comme un lièvre. Lucien ne put trouver -son fatal introducteur dans le monde littéraire que chez Flicoteaux. -Lousteau dînait à la même table où Lucien l'avait rencontré, pour son -malheur, le jour où il s'était éloigné de d'Arthez. Lousteau lui offrit -à dîner, et Lucien accepta! - -Quand, en sortant de chez Flicoteaux, Claude Vignon, qui y mangeait -ce jour-là, Lousteau, Lucien et le grand inconnu qui remisait sa -garderobe chez Samanon voulurent aller au café Voltaire prendre du -café, jamais ils ne purent faire trente sous en réunissant le billon -qui retentissait dans leurs poches. Ils flânèrent au Luxembourg, -espérant y rencontrer un libraire, et ils virent en effet un des plus -fameux imprimeurs de ce temps auquel Lousteau demanda quarante francs, -et qui les donna. Lousteau partagea la somme en quatre portions égales, -et chacun des écrivains en prit une. La misère avait éteint toute -fierté, tout sentiment chez Lucien; il pleura devant ces trois artistes -en leur racontant sa situation; mais chacun de ses camarades avait un -drame tout aussi cruellement horrible à lui dire: quand chacun eut -paraphrasé le sien, le poète se trouva le moins malheureux des quatre. -Aussi tous avaient-ils besoin d'oublier et leur malheur et leur pensée -qui doublait le malheur. Lousteau courut au Palais-Royal, y jouer les -neuf francs qui lui restèrent sur ses dix francs. Le grand inconnu, -quoiqu'il eût une divine maîtresse, alla dans une vile maison suspecte -se plonger dans le bourbier des voluptés dangereuses. Vignon se rendit -au Petit Rocher de Cancale dans l'intention d'y boire deux bouteilles -de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mémoire. Lucien quitta -Claude Vignon sur le seuil du restaurant, en refusant sa part de ce -souper. La poignée de main que le grand homme de province donna au -seul journaliste qui ne lui avait pas été hostile fut accompagnée d'un -horrible serrement de cœur. - -—Que faire? lui demanda-t-il. - -—A la guerre, comme à la guerre, lui dit le grand critique. Votre livre -est beau, mais il vous a fait des envieux, votre lutte sera longue et -difficile. Le génie est une horrible maladie. Tout écrivain porte en -son cœur un monstre qui, semblable au tænia dans l'estomac, y dévore -les sentiments à mesure qu'ils y éclosent. Qui triomphera? la maladie -de l'homme, ou l'homme de la maladie? Certes, il faut être un grand -homme pour tenir la balance entre son génie et son caractère. Le talent -grandit, le cœur se dessèche. A moins d'être un colosse, à moins -d'avoir des épaules d'Hercule, on reste ou sans cœur ou sans talent. -Vous êtes mince et fluet, vous succomberez, ajouta-t-il en entrant chez -le restaurateur. - -Lucien revint chez lui en méditant sur cet horrible arrêt dont la -profonde vérité lui éclairait la vie littéraire. - -—De l'argent! lui criait une voix. - -Il fit lui-même, à son ordre, trois billets de mille francs chacun à -un, deux et trois mois d'échéance, en y imitant avec une admirable -perfection la signature de David Séchard, et il les endossa; puis, le -lendemain, il les porta chez Métivier, le marchand de papier de la rue -Serpente, qui les lui escompta sans aucune difficulté. Lucien écrivit -aussitôt à son beau-frère en le prévenant de la nécessité où il avait -été de commettre ce faux, en se trouvant dans l'impossibilité de subir -les délais de la poste; mais il lui promettait de faire les fonds à -l'échéance. Les dettes de Coralie et celles de Lucien payées, il resta -trois cents francs que le poète remit entre les mains de Bérénice, -en lui disant de ne lui rien donner s'il demandait de l'argent: il -craignait d'être saisi par l'envie d'aller au jeu. Lucien, animé -d'une rage sombre, froide et taciturne, se mit à écrire ses plus -spirituels articles à la lueur d'une lampe en veillant Coralie. Quand -il cherchait ses idées, il voyait cette créature adorée, blanche comme -une porcelaine, belle de la beauté des mourantes, lui souriant de deux -lèvres pâles, lui montrant des yeux brillants comme le sont ceux de -toutes les femmes qui succombent autant à la maladie qu'au chagrin. -Lucien envoyait ses articles aux journaux; mais comme il ne pouvait -pas aller dans les bureaux pour tourmenter les rédacteurs en chef, les -articles ne paraissaient pas. Quand il se décidait à venir au journal, -Théodore Gaillard qui lui avait fait des avances et qui, plus tard, -profita de ces diamants littéraires, le recevait froidement. - -—Prenez garde à vous, mon cher, vous n'avez plus d'esprit, ne vous -laissez pas abattre, ayez de la verve! lui disait-il. - -—Ce petit Lucien n'avait que son roman et ses premiers articles -dans le ventre, s'écriaient Félicien Vernou, Merlin et tous ceux -qui le haïssaient quand il était question de lui chez Dauriat ou au -Vaudeville. Il nous envoie des choses pitoyables. - -_Ne rien avoir dans le ventre_, mot consacré dans l'argot du -journalisme, constitue un arrêt souverain dont il est difficile -d'appeler, une fois qu'il a été prononcé. Ce mot, colporté partout, -tuait Lucien, à l'insu de Lucien. - -Au commencement du mois de juin, Bianchon dit au poète que Coralie -était perdue, elle n'avait pas plus de trois ou quatre jours à vivre. -Bérénice et Lucien passèrent ces fatales journées à pleurer, sans -pouvoir cacher leurs larmes à cette pauvre fille au désespoir de mourir -à cause de Lucien. Par un retour étrange, Coralie exigea que Lucien lui -amenât un prêtre. L'actrice voulut se réconcilier avec l'Église, et -mourir en paix. Elle fit une fin chrétienne, son repentir fut sincère. -Cette agonie et cette mort achevèrent d'ôter à Lucien sa force et son -courage. Le poète demeura dans un complet abattement, assis dans un -fauteuil, au pied du lit de Coralie, en ne cessant de la regarder, -jusqu'au moment où il vit les yeux de l'actrice tournés par la main de -la mort. Il était alors cinq heures du matin. Un oiseau vint s'abattre -sur les pots de fleurs qui se trouvaient en dehors de la croisée, et -gazouilla quelques chants. Bérénice agenouillée baisait la main de -Coralie qui se refroidissait sous ses larmes. Il y avait alors onze -sous sur la cheminée. Lucien sortit poussé par un désespoir qui lui -conseillait de demander l'aumône pour enterrer sa maîtresse, ou d'aller -se jeter aux pieds de la marquise d'Espard, du comte de Châtelet, de -madame de Bargeton, de mademoiselle des Touches, ou du terrible dandy -de Marsay: il ne se sentait plus alors ni fierté, ni force. Pour avoir -quelque argent, il se serait engagé soldat! Il marcha de cette allure -affaissée et décomposée que connaissent les malheureux, jusqu'à l'hôtel -de Camille Maupin, il y entra sans faire attention au désordre de ses -vêtements, et la fit prier de le recevoir. - -—Mademoiselle s'est couchée à trois heures du matin, et personne -n'oserait entrer chez elle avant qu'elle n'ait sonné, répondit le valet -de chambre. - -—Quand vous sonne-t-elle? - -—Jamais avant dix heures. - -Lucien écrivit alors une de ces lettres épouvantables où les malheureux -ne ménagent plus rien. Un soir, il avait mis en doute la possibilité -de ces abaissements, quand Lousteau lui parlait des demandes faites -par de jeunes talents à Finot, et sa plume l'emportait peut-être alors -au delà des limites où l'infortune avait jeté ses prédécesseurs. Il -revint las, imbécile et fiévreux par les boulevards, sans se douter -de l'horrible chef-d'œuvre que venait de lui dicter le désespoir. Il -rencontra Barbet. - -—Barbet, cinq cents francs? lui dit-il en lui tendant la main. - -—Non, deux cents, répondit le libraire. - -—Ah! vous avez donc un cœur. - -—Oui, mais j'ai aussi des affaires. Vous me faites perdre bien de -l'argent, ajouta-t-il après lui avoir raconté la faillite de Fendant et -de Cavalier, faites-m'en donc gagner? - -Lucien frissonna. - -—Vous êtes poète, vous devez savoir faire toutes sortes de vers, dit le -libraire en continuant. En ce moment, j'ai besoin de chansons grivoises -pour les mêler à quelques chansons prises à différents auteurs, afin de -ne pas être poursuivi comme contrefacteur et pouvoir vendre dans les -rues un joli recueil de chansons à dix sous. Si vous voulez m'envoyer -demain dix bonnes chansons à boire ou croustilleuses... là... vous -savez! je vous donnerai deux cents francs. - -Lucien revint chez lui: il y trouva Coralie étendue droit et roide sur -un lit de sangle, enveloppée dans un méchant drap de lit que cousait -Bérénice en pleurant. La grosse Normande avait allumé quatre chandelles -aux quatre coins de ce lit. Sur le visage de Coralie étincelait cette -fleur de beauté qui parle si haut aux vivants en leur exprimant un -calme absolu, elle ressemblait à ces jeunes filles qui ont la maladie -des pâles couleurs: il semblait par moments que ces deux lèvres -violettes allaient s'ouvrir et murmurer le nom de Lucien, ce mot qui, -mêlé à celui de Dieu, avait précédé son dernier soupir. Lucien dit à -Bérénice d'aller commander aux pompes funèbres un convoi qui ne coûtât -pas plus de deux cents francs, en y comprenant le service à la chétive -église de Bonne-Nouvelle. - -Dès que Bérénice fut sortie, le poète se mit à sa table, auprès du -corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient -des idées gaies et des airs populaires. Il éprouva des peines inouïes -avant de pouvoir travailler; mais il finit par trouver son intelligence -au service de la nécessité, comme s'il n'eût pas souffert. Il -exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Vignon sur la séparation -qui s'accomplit entre le cœur et le cerveau. Quelle nuit que celle -où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux -Goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté du prêtre qui -priait pour Coralie?... - -Le lendemain matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson, -essayait de la mettre sur un air alors à la mode. Bérénice et le -prêtre eurent alors peur que ce pauvre garçon ne fût devenu fou en lui -entendant chanter les couplets suivants: - - Amis, la morale en chanson - Me fatigue et m'ennuie; - Doit-on invoquer la raison - Quand on sert la Folie? - D'ailleurs tous les refrains sont bons - Lorsqu'on trinque avec des lurons: - Épicure l'atteste. - N'allons pas chercher Apollon - Quand Bacchus est notre échanson; - Rions! buvons! - Et moquons-nous du reste. - - Hippocrate à tout bon buveur - Promettait la centaine. - Qu'importe, après tout, par malheur, - Si la jambe incertaine - Ne peut plus poursuivre un tendron, - Pourvu qu'à vider un flacon - La main soit toujours leste? - Si toujours, en vrais biberons, - Jusqu'à soixante ans nous trinquons, - Rions! buvons! - Et moquons-nous du reste. - - Veut-on savoir d'où nous venons, - La chose est très-facile; - Mais, pour savoir où nous irons, - Il faudrait être habile. - Sans nous inquiéter, enfin, - Usons, ma foi, jusqu'à la fin - De la bonté céleste! - Il est certain que nous mourrons; - Mais il est sûr que nous vivons: - Rions! buvons! - Et moquons-nous du reste. - -Au moment où le poète chantait cet épouvantable dernier couplet, -Bianchon et d'Arthez entrèrent et le trouvèrent dans le paroxysme de -l'abattement, il versait un torrent de larmes, et n'avait plus la force -de remettre ses chansons au net. Quand, à travers ses sanglots, il eut -expliqué sa situation, il vit des larmes dans les yeux de ceux qui -l'écoutaient. - -—Ceci, dit d'Arthez, efface bien des fautes! - -—Heureux ceux qui trouvent l'Enfer ici-bas, dit gravement le prêtre. - -Le spectacle de cette belle morte souriant à l'éternité, la vue de -son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant -un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la -basquine et les bas rouges à coins verts faisaient naguère palpiter -toute une salle, puis sur la porte le prêtre qui l'avait réconciliée -avec Dieu retournant à l'église pour y dire une messe en faveur de -celle qui avait tant aimé! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs -écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand -médecin qui s'assirent sans pouvoir proférer une parole. Un valet -apparut et annonça mademoiselle des Touches. Cette belle et sublime -fille comprit tout, elle alla vivement à Lucien, lui serra la main, et -y glissa deux billets de mille francs. - -—Il n'est plus temps, dit-il en lui jetant un regard de mourant. - -D'Arthez, Bianchon et mademoiselle des Touches ne quittèrent Lucien -qu'après avoir bercé son désespoir des plus douces paroles, mais -tous les ressorts étaient brisés chez lui. A midi, le Cénacle, moins -Michel Chrestien qui cependant avait été détrompé sur la culpabilité -de Lucien, se trouva dans la petite église de Bonne-Nouvelle, ainsi -que Bérénice et mademoiselle des Touches, deux comparses du Gymnase, -l'habilleuse de Coralie et Camusot. Tous les hommes accompagnèrent -l'actrice au cimetière du Père-Lachaise. Camusot, qui pleurait à -chaudes larmes, jura solennellement à Lucien d'acheter un terrain à -perpétuité et d'y faire construire une colonnette sur laquelle on -graverait: CORALIE, et dessous: _Morte à dix-neuf ans_. - -Lucien demeura seul jusqu'au coucher du soleil, sur cette colline d'où -ses yeux embrassaient Paris.—Par qui serais-je aimé? se demanda-t-il. -Mes vrais amis me méprisent. Quoi que j'eusse fait, tout de moi -semblait noble et bien à celle qui est là! Je n'ai plus que ma sœur, -David et ma mère! Que pensent-ils de moi, là-bas? - -Le pauvre grand homme de province revint rue de la Lune; et ses -impressions furent si vives en revoyant l'appartement vide, qu'il alla -se loger dans un méchant hôtel de la même rue. Les deux mille francs de -mademoiselle des Touches payèrent toutes les dettes, mais en y ajoutant -le produit du mobilier. Bérénice et Lucien eurent dix francs à eux qui -les firent vivre pendant dix jours que Lucien passa dans un accablement -maladif: il ne pouvait ni écrire, ni penser, il se laissait aller à la -douleur, et Bérénice eut pitié de lui. - -—Si vous retournez dans votre pays, comment irez-vous? répondit-elle un -soir à une exclamation de Lucien qui pensait à sa sœur, à sa mère et à -David Séchard. - -—A pied, dit-il. - -—Encore faut-il pouvoir vivre et se coucher en route. Si vous faites -douze lieues par jour, vous avez besoin d'au moins vingt francs. - -—Je les aurai, dit-il. - -Il prit ses habits et son beau linge, ne garda sur lui que le strict -nécessaire, et alla chez Samanon qui lui offrit cinquante francs de -toute sa défroque. Il supplia l'usurier de lui donner assez pour -prendre la diligence, il ne put le fléchir. Dans sa rage, Lucien monta -d'un pied chaud à Frascati, tenta la fortune et revint sans un liard. - -Quand il se trouva dans sa misérable chambre, rue de la Lune, il -demanda le châle de Coralie à Bérénice. A quelques regards, la bonne -fille comprit, d'après l'aveu que Lucien lui fit de la perte au jeu, -quel était le dessein de ce pauvre poète au désespoir: il voulait se -pendre. - -—Êtes-vous fou, monsieur? dit-elle. Allez vous promener et revenez à -minuit, j'aurai gagné votre argent; mais restez sur les boulevards, -n'allez pas vers les quais. - -Lucien se promena sur les boulevards, hébété de douleur, regardant -les équipages, les passants, se trouvant diminué, seul, dans cette -foule qui tourbillonnait fouettée par les mille intérêts parisiens. En -revoyant par la pensée les bords de sa Charente, il eut soif des joies -de la famille, il eut alors un de ces éclairs de force qui trompent -toutes ces natures à demi féminines, il ne voulut pas abandonner la -partie avant d'avoir déchargé son cœur dans le cœur de David Séchard, -et pris conseil des trois anges qui lui restaient. En flânant, il vit -Bérénice endimanchée causant avec un homme, sur le boueux boulevard -Bonne-Nouvelle, où elle stationnait au coin de la rue de la Lune. - -—Que fais-tu? dit Lucien épouvanté par les soupçons qu'il conçut à -l'aspect de la Normande. - -—Voilà vingt francs qui peuvent coûter cher, mais vous partirez, -répondit-elle en coulant quatre pièces de cent sous dans la main du -poète. - -Bérénice se sauva sans que Lucien pût savoir par où elle avait passé; -car, il faut le dire à sa louange, cet argent lui brûlait la main et -il voulait le rendre; mais il fut forcé de le garder comme un dernier -stigmate de la vie parisienne. - - - - -TROISIÈME PARTIE. - -ÈVE ET DAVID. - - -Le lendemain, Lucien fit viser son passe-port, acheta une canne de -houx, prit à la place de la rue d'Enfer, un coucou qui, moyennant dix -sous, le mit à Longjumeau. Pour première étape, il coucha dans l'écurie -d'une ferme à deux lieues d'Arpajon. Quand il eut atteint Orléans, il -se trouva déjà bien las et bien fatigué; mais, pour trois francs, un -batelier le descendit à Tours, et pendant le trajet il ne dépensa que -deux francs pour sa nourriture. De Tours à Poitiers, Lucien marcha -pendant cinq jours. Bien au delà de Poitiers, il ne possédait plus -que cent sous, mais il rassembla pour continuer sa route un reste de -force. Un jour, Lucien fut surpris par la nuit dans une plaine où -il résolut de bivouaquer, quand, au fond d'un ravin, il aperçut une -calèche montant une côte. A l'insu du postillon, des voyageurs et d'un -valet de chambre placé sur le siége, il put se blottir derrière entre -deux paquets, et s'endormit en se plaçant de manière à pouvoir résister -aux cahots. Au matin, réveillé par le soleil qui lui frappait les yeux -et par un bruit de voix, il reconnut Mansle, cette petite ville où, -dix-huit mois auparavant, il était allé attendre madame de Bargeton, -le cœur plein d'amour, d'espérance et de joie. Se voyant couvert de -poussière, au milieu d'un cercle de curieux et de postillons, il -comprit qu'il devait être l'objet d'une accusation; il sauta sur ses -pieds, et allait parler, quand deux voyageurs sortis de la calèche lui -coupèrent la parole: il vit le nouveau préfet de la Charente, le comte -Sixte du Châtelet et sa femme, Louise de Nègrepelisse. - -—Si nous avions su quel compagnon le hasard nous avait donné! dit la -comtesse. Montez avec nous, monsieur. - -Lucien salua froidement ce couple en lui jetant un regard à la fois -humble et menaçant, il se perdit dans un chemin de traverse en avant -de Mansle, afin de gagner une ferme où il pût déjeuner avec du pain -et du lait, se reposer et délibérer en silence sur son avenir. Il -avait encore trois francs. L'auteur des Marguerites, poussé par la -fièvre, courut pendant long-temps; il descendit le cours de la rivière -en examinant la disposition des lieux qui devenaient de plus en plus -pittoresques. Vers le milieu du jour, il atteignit à un endroit où -la nappe d'eau, environnée de saules, formait une espèce de lac. Il -s'arrêta pour contempler ce frais et touffu bocage dont la grâce -champêtre agit sur son âme. Une maison attenant à un moulin assis sur -un bras de la rivière, montrait entre les têtes d'arbres son toit de -chaume orné de joubarbe. Cette naïve façade avait pour seuls ornements -quelques buissons de jasmin, de chèvrefeuille et de houblon, et tout -alentour brillaient les fleurs du flox et des plus splendides plantes -grasses. Sur l'empierrement retenu par un pilotis grossier, qui -maintenait la chaussée au-dessus des plus grandes crues, il aperçut -des filets étendus au soleil. Des canards nageaient dans le bassin -clair qui se trouvait au delà du moulin, entre les deux courants -d'eau mugissant dans les vannes. Le moulin faisait entendre son bruit -agaçant. Sur un banc rustique, le poète aperçut une bonne grosse -ménagère tricotant et surveillant un enfant qui tourmentait des poules. - -—Ma bonne femme, dit Lucien en s'avançant, je suis bien fatigué, j'ai -la fièvre, et n'ai que trois francs; voulez-vous me nourrir de pain -bis et de lait, me coucher sur la paille pendant une semaine? j'aurai -eu le temps d'écrire à mes parents qui m'enverront de l'argent ou qui -viendront me chercher ici. - -—Volontiers, dit-elle, si toutefois mon mari le veut. Hé! petit homme? - -Le meunier sortit, regarda Lucien et s'ôta sa pipe de la bouche pour -dire:—Trois francs, une semaine? autant ne vous rien prendre. - -—Peut-être finirai-je garçon meunier, se dit le poète en contemplant -ce délicieux paysage avant de se coucher dans le lit que lui fit la -meunière, et où il dormit de manière à effrayer ses hôtes. - -—Courtois, va donc voir si ce jeune homme est mort ou vivant, voici -quatorze heures qu'il est couché, je n'ose pas y aller, dit la meunière -le lendemain vers midi. - -—Je crois, répondit le meunier à sa femme en achevant d'étaler ses -filets et ses engins à prendre le poisson, que ce joli garçon-là -pourrait bien être quelque gringalet de comédien, sans sou ni maille. - -—A quoi vois-tu donc cela, petit homme? dit la meunière. - -—Dame! ce n'est ni un prince, ni un ministre, ni un député, ni un -évêque; d'où vient que ses mains sont blanches comme celles d'un homme -qui ne fait rien? - -—Il est alors bien étonnant que la faim ne l'éveille pas, dit la -meunière qui venait d'apprêter un déjeuner pour l'hôte que le hasard -leur avait envoyé la veille. Un comédien? reprit-elle. Où irait-il? Ce -n'est pas encore le moment de la foire à Angoulême. - -Ni le meunier ni la meunière ne pouvaient se douter qu'à part le -comédien, le prince et l'évêque, il est un homme à la fois prince et -comédien, un homme revêtu d'un magnifique sacerdoce, le Poète qui -semble ne rien faire et qui néanmoins règne sur l'Humanité quand il a -su la peindre. - -—Qui serait-ce donc? dit Courtois à sa femme. - -—Y aurait-il du danger à le recevoir? demanda la meunière. - -—Bah! les voleurs sont plus dégourdis que ça, nous serions déjà -dévalisés, reprit le meunier. - -—Je ne suis ni prince, ni voleur, ni évêque, ni comédien, dit -tristement Lucien qui se montra soudain et qui sans doute avait entendu -par la croisée le colloque de la femme et du mari. Je suis un pauvre -jeune homme fatigué, venu à pied de Paris ici. Je me nomme Lucien de -Rubempré, et suis le fils de monsieur Chardon, le prédécesseur de -Postel, le pharmacien de l'Houmeau. Ma sœur a épousé David Séchard, -l'imprimeur de la place du Mûrier à Angoulême. - -—Attendez donc! dit le meunier. C't imprimeur-là n'est-il pas le fils -du vieux malin qui fait valoir son domaine de Marsac? - -—Précisément, répondit Lucien. - -—Un drôle de père, allez! reprit Courtois. Il fait, dit-on, tout vendre -chez son fils, et il a pour plus de deux cent mille francs de bien, -sans compter son _esquipot_! - -Lorsque l'âme et le corps ont été brisés dans une longue et douloureuse -lutte, l'heure où les forces sont dépassées est suivie ou de la mort -ou d'un anéantissement pareil à la mort, mais où les natures capables -de résister reprennent alors des forces. Lucien, en proie à une crise -de ce genre, parut près de succomber au moment où il apprit, quoique -vaguement, la nouvelle d'une catastrophe arrivée à David Séchard, son -beau-frère. - -—Oh! ma sœur! s'écria-t-il, qu'ai-je fait, mon Dieu! Je suis un infâme! - -Puis il se laissa tomber sur un banc de bois, dans la pâleur et -l'affaissement d'un mourant. La meunière s'empressa de lui apporter -une jatte de lait qu'elle le força de boire; mais il pria le meunier -de l'aider à se mettre sur son lit, en lui demandant pardon de lui -donner l'embarras de sa mort, car il crut sa dernière heure arrivée. En -apercevant le fantôme de la mort, ce gracieux poète fut pris d'idées -religieuses: il voulut voir le curé, se confesser et recevoir les -sacrements. De telles plaintes exhalées d'une voix faible par un garçon -doué d'une charmante figure et aussi bien fait que Lucien touchèrent -vivement madame Courtois. - -—Dis donc, petit homme, monte à cheval, et va donc quérir monsieur -Marron, le médecin de Marsac; il verra ce qu'a ce jeune homme, qui ne -me paraît point en bon état, et tu ramèneras aussi le curé. Peut-être -sauront-ils mieux que toi ce qui en est de cet imprimeur de la place du -Mûrier, puisque Postel est le gendre de monsieur Marron. - -Courtois parti, la meunière, imbue comme tous les gens de la campagne -de cette idée que la maladie exige de la nourriture, restaura Lucien -qui se laissa faire, en s'abandonnant alors moins à sa prostration qu'à -de violents remords. - -Le moulin de Courtois se trouvait à une lieue de Marsac, chef-lieu -de canton, situé à mi-chemin de Mansle et d'Angoulême; mais le brave -meunier ramena d'autant plus promptement le médecin et le curé de -Marsac, que l'un et l'autre avaient entendu parler de la liaison de -Lucien avec madame de Bargeton, et que tout le département de la -Charente causait en ce moment du mariage de cette dame et de sa rentrée -à Angoulême avec le nouveau préfet, le comte Sixte du Châtelet. Aussi -en apprenant que Lucien était chez le meunier, le médecin comme le curé -brûlèrent-ils du désir de connaître les raisons qui avaient empêché la -veuve de monsieur de Bargeton d'épouser le jeune poète avec lequel elle -s'était enfuie, et de savoir s'il revenait au pays pour secourir son -beau-frère, David Séchard. La curiosité, l'humanité, tout se réunissait -si bien pour amener promptement des secours au poète mourant, que, deux -heures après le départ de Courtois, Lucien entendit sur la chaussée -pierreuse du moulin le bruit de ferraille que rendait le méchant -cabriolet du médecin de campagne. Messieurs Marron se montrèrent -aussitôt, car le médecin était le neveu du curé. Ainsi Lucien voyait en -ce moment des gens aussi liés avec le père de David Séchard que peuvent -l'être des voisins dans un petit bourg vignoble. Quand le médecin -eut observé le mourant, lui eut tâté le pouls, examiné la langue, il -regarda la meunière en souriant. - -—Madame Courtois, dit-il, si, comme je n'en doute pas, vous avez à la -cave quelque bonne bouteille de vin, et dans votre sentineau quelque -bonne anguille, servez-les à votre malade qui n'a pas autre chose -qu'une courbature; et, cela fait, il sera promptement sur pied! - -—Ah! monsieur, dit Lucien, mon mal n'est pas au corps, mais à l'âme, -et ces braves gens m'ont dit une parole qui m'a tué en m'annonçant des -désastres chez ma sœur, madame Séchard! Au nom de Dieu, vous qui, si -j'en crois madame Courtois, avez marié votre fille à Postel, vous devez -savoir quelque chose des affaires de David Séchard! - -—Mais il doit être en prison, répondit le médecin, son père a refusé de -le secourir... - -—En prison! reprit Lucien, et pourquoi? - -—Mais pour des traites venues de Paris et qu'il avait sans doute -oubliées, car il ne passe pas pour savoir trop ce qu'il fait, répondit -monsieur Marron. - -—Laissez-moi, je vous prie, avec monsieur le curé, dit le poète dont la -physionomie s'altéra gravement. - -Le médecin, le meunier et sa femme sortirent. Quand Lucien se vit seul -avec le vieux prêtre, il s'écria:—Je mérite la mort que je sens venir, -monsieur, et je suis un bien grand misérable qui n'a plus qu'à se jeter -dans les bras de la religion. C'est moi, monsieur, qui suis le bourreau -de ma sœur et de mon frère, car David Séchard est un frère pour moi! -J'ai fait les billets que David n'a pas pu payer... Je l'ai ruiné. Dans -l'horrible misère où je me suis trouvé, j'oubliais ce crime... - -Et Lucien raconta ses malheurs. Quand il eut achevé ce poème digne d'un -poète, il supplia le curé d'aller à Angoulême et de s'enquérir auprès -d'Ève, sa sœur, et de sa mère, madame Chardon, du véritable état des -choses, afin qu'il sût s'il pouvait encore y remédier. - -—Jusqu'à votre retour, monsieur, dit-il en pleurant à chaudes larmes, -je pourrai vivre. Si ma mère, si ma sœur, si David ne me repoussent -pas, je ne mourrai point! - -La fiévreuse éloquence du Parisien, les larmes de ce repentir -effrayant, ce beau jeune homme pâle et quasi-mourant de son désespoir, -le récit d'infortunes qui dépassaient les forces humaines, tout excita -la pitié, l'intérêt du curé. - -—En province comme à Paris, monsieur, lui répondit-il, il ne faut -croire que la moitié de ce qu'on dit; ne vous épouvantez pas d'une -rumeur qui, à trois lieues d'Angoulême doit être très-erronée. Le vieux -Séchard, notre voisin, a quitté Marsac depuis quelques jours; ainsi -probablement il s'occupe à pacifier les affaires de son fils. Je vais -à Angoulême et reviendrai vous dire si vous pouvez rentrer dans votre -famille auprès de laquelle vos aveux, votre repentir m'aideront à -plaider votre cause. - -Le curé ne savait pas que, depuis dix-huit mois, Lucien s'était tant -de fois repenti, que son repentir, quelque violent qu'il fût, n'avait -d'autre valeur que celle d'une scène parfaitement jouée et jouée encore -de bonne foi! - -Au curé succéda le médecin. En reconnaissant chez le malade une crise -nerveuse qui pouvait devenir funeste, le neveu fut aussi consolant que -l'avait été l'oncle, et finit par déterminer son malade à se restaurer. - -Le curé, qui connaissait le pays et ses habitudes, avait gagné Mansle, -où la voiture de Ruffec à Angoulême ne devait pas tarder à passer et -dans laquelle il eut une place. Le vieux prêtre comptait demander -des renseignements sur David Séchard à son petit-neveu Postel, le -pharmacien de l'Houmeau, l'ancien rival de l'imprimeur auprès de la -belle Ève. A voir les précautions que prit le petit pharmacien pour -aider le vieillard à descendre de l'affreuse patache qui faisait alors -le service de Ruffec à Angoulême, le spectateur le plus obtus eût -deviné que monsieur et madame Postel hypothéquaient leur bien-être sur -sa succession. - -—Avez-vous déjeuné, voulez-vous quelque chose? Nous ne vous attendions -point, et nous sommes agréablement surpris... - -Ce fut mille questions à la fois. Madame Postel était bien prédestinée -à devenir la femme d'un pharmacien de l'Houmeau. De la taille du petit -Postel, elle avait la figure rouge d'une fille élevée à la campagne; -sa tournure était commune, et toute sa beauté consistait dans une -grande fraîcheur. Sa chevelure rousse, plantée très-bas sur le front, -ses manières et son langage approprié à la simplicité gravée dans -les traits d'un visage rond, des yeux presque jaunes, tout en elle -disait qu'elle avait été mariée pour ses espérances de fortune. Aussi -déjà commandait-elle après un an de ménage, et paraissait-elle s'être -entièrement rendue maîtresse de Postel, trop heureux d'avoir trouvé -cette héritière. Madame Léonie Postel, née Marron, nourrissait un fils, -l'amour du vieux curé, du médecin et de Postel, un horrible enfant qui -ressemblait à son père et à sa mère. - -—Hé! bien, mon oncle, que venez-vous donc faire à Angoulême, dit -Léonie, puisque vous ne voulez rien prendre et que vous parlez de nous -quitter aussitôt entré? - -Dès que le digne ecclésiastique eut prononcé le nom d'Ève et de David -Séchard, Postel rougit, et Léonie jeta sur le petit homme ce regard -de jalousie obligée qu'une femme entièrement maîtresse de son mari ne -manque jamais à exprimer pour le passé, dans l'intérêt de son avenir. - -—Qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces gens-là, mon oncle, pour que -vous vous mêliez de leurs affaires? dit Léonie avec une visible aigreur. - -—Ils sont malheureux, ma fille, répondit le curé qui peignit à Postel -l'état dans lequel se trouvait Lucien chez les Courtois. - -—Ah! voilà dans quel équipage il revient de Paris, s'écria Postel. -Pauvre garçon! il avait de l'esprit, cependant, et il était ambitieux! -il allait chercher du grain, et il revient sans paille. Mais que -vient-il faire ici? sa sœur est dans la plus affreuse misère, car tous -ces génies-là, ce David tout comme Lucien, ça ne se connaît guère en -commerce. Nous avons parlé de lui au Tribunal, et, comme juge, j'ai dû -signer son jugement!... Ça m'a fait un mal! Je ne sais pas si Lucien -pourra, dans les circonstances actuelles, aller chez sa sœur; mais, en -tout cas, la petite chambre qu'il occupait ici est libre, et je la lui -offre volontiers. - -—Bien, Postel, dit le prêtre en mettant son tricorne et se disposant à -quitter la boutique après avoir embrassé l'enfant qui dormait dans les -bras de Léonie. - -—Vous dînerez sans doute avec nous, mon oncle, dit madame Postel, car -vous n'aurez pas promptement fini, si vous voulez débrouiller les -affaires de ces gens-là. Mon mari vous reconduira dans sa carriole avec -son petit cheval. - -Les deux époux regardèrent leur précieux grand-oncle s'en allant vers -Angoulême. - -—Il va bien tout de même pour son âge, dit le pharmacien. - -Pendant que le vénérable septuagénaire monte les rampes d'Angoulême, -il n'est pas inutile d'expliquer dans quel lacis d'intérêts il allait -mettre le pied. - -Après le départ de son beau-frère pour Paris, David Séchard, ce bœuf, -courageux et intelligent comme celui que les peintres donnent pour -compagnon à l'évangéliste, n'eut qu'une idée, celle de faire une grande -et rapide fortune, moins pour lui que pour Ève et pour Lucien, ces deux -charmants êtres auxquels il s'était consacré. Mettre sa femme dans la -sphère d'élégance et de richesse où elle devait vivre, soutenir de son -bras puissant l'ambition de son frère, tel fut le programme écrit en -lettres de feu devant ses yeux. Ce patient génie mis par Lucien sur -la trace d'une invention dont s'était occupé Chardon le père, et dont -la nécessité devait se faire sentir de jour en jour, se livra sans en -rien dire à personne, pas même à sa femme, à cette recherche pleine -de difficultés. Après avoir embrassé par un coup d'œil l'esprit de -son temps, le possesseur de la pauvre imprimerie de la rue du Mûrier, -écrasé par les frères Cointet, devina le rôle que l'imprimerie allait -jouer. Les journaux, la politique, l'immense développement de la -librairie et de la littérature, celui des sciences, la pente à une -discussion publique de tous les intérêts du pays, tout le mouvement -social qui se déclara lorsque la Restauration parut assise, exigeait -une production de papier presque décuple comparée à la quantité sur -laquelle spécula le célèbre Ouvrard au commencement de la Révolution, -guidé par de semblables motifs. En 1822, les papeteries étaient -trop nombreuses en France pour qu'on pût espérer de s'en rendre le -possesseur exclusif, comme fit Ouvrard qui s'empara des principales -usines après avoir accaparé leurs produits. David n'avait d'ailleurs -ni l'audace, ni les capitaux nécessaires à de pareilles spéculations. -Or, tant que pour ses fabrications la papeterie s'en tiendrait au -chiffon, le prix du papier ne pouvait que hausser. On ne force pas la -production du chiffon. Le chiffon est le résultat de l'usage du linge, -et la population d'un pays n'en donne qu'une quantité déterminée. Cette -quantité ne peut s'accroître que par une augmentation dans le chiffre -des naissances. Pour opérer un changement sensible dans sa population, -un pays veut un quart de siècle et de grandes révolutions dans les -mœurs, dans le commerce ou dans l'agriculture. Si donc, les besoins de -la papeterie devenaient supérieurs à ce que la France produisait de -chiffon, soit du double soit du triple, il fallait, pour maintenir le -papier à bas prix, introduire dans la fabrication du papier un élément -autre que le chiffon. Ce raisonnement reposait d'ailleurs sur les -faits. Les papeteries d'Angoulême, les dernières où se fabriquèrent -des papiers avec du chiffon de fil, voyaient le coton envahissant la -pâte dans une progression effrayante. En même temps que lord Stanhope -inventait la presse en fer et qu'on parlait des presses mécaniques de -l'Amérique, la mécanique à faire le papier de toute longueur commençait -à fonctionner en Angleterre. Ainsi les moyens s'adaptaient aux besoins -de la civilisation française actuelle, qui repose sur la discussion -étendue à tout et sur une perpétuelle manifestation de la pensée -individuelle, un vrai malheur, car les peuples qui délibèrent agissent -très-peu. Chose étrange! pendant que Lucien entrait dans les rouages de -l'immense machine du Journalisme, au risque d'y laisser son honneur et -son intelligence en lambeaux, David Séchard, du fond de son imprimerie, -embrassait le mouvement de la Presse périodique dans ses conséquences -matérielles. Armé par Lucien de l'idée première que monsieur Chardon -père avait eue sur la solution de ce problème d'industrie, il voulait -mettre les moyens en harmonie avec le résultat vers lequel tendait -l'esprit du Siècle. Enfin, il voyait juste en cherchant une fortune -dans la fabrication du papier à bas prix, car l'événement a justifié -la prévoyance du sagace imprimeur d'Angoulême. Pendant ces quinze -dernières années, le bureau chargé des demandes de brevets d'invention -a reçu plus de cent requêtes de prétendues découvertes de substances à -introduire dans la fabrication du papier. - -Ce dévoué jeune homme, certain de l'utilité de cette découverte, sans -éclat, mais d'un immense profit, tomba donc, après le départ de son -beau-frère pour Paris, dans la constante préoccupation que devait -causer la recherche d'une pareille solution. Comme il avait épuisé -toutes ses ressources pour se marier et pour subvenir aux dépenses du -voyage de Lucien à Paris, il se vit au début de son mariage dans la -plus profonde misère. Il avait gardé mille francs pour les besoins de -son imprimerie, et devait un billet de pareille somme à Postel, le -pharmacien. Ainsi, pour ce profond penseur, le problème fut double: il -fallait inventer, et inventer promptement; il fallait enfin adapter -les profits de la découverte aux besoins de son ménage et de son -commerce. Or, quelle épithète donner à la cervelle capable de secouer -les cruelles préoccupations que causent et une indigence à cacher, et -le spectacle d'une famille sans pain, et les exigences journalières -d'une profession aussi méticuleuse que celle de l'imprimeur, tout en -parcourant les domaines de l'inconnu, avec l'ardeur et les enivrements -du savant à la poursuite d'un secret qui de jour en jour échappe aux -plus subtiles recherches? Hélas! comme on va le voir, les inventeurs -ont bien encore d'autres maux à supporter, sans compter l'ingratitude -des masses à qui les oisifs et les incapables disent d'un homme de -génie:—Il était né pour devenir inventeur, il ne pouvait pas faire -autre chose. Il ne faut pas plus lui savoir gré de sa découverte, -qu'on ne sait gré à un homme d'être né prince! il exerce des facultés -naturelles! et il a d'ailleurs trouvé sa récompense dans le travail -même. - -Le mariage cause à une jeune fille de profondes perturbations morales -et physiques; mais, en se mariant dans les conditions bourgeoises -de la classe moyenne, elle doit de plus étudier des intérêts tout -nouveaux, et s'initier à des affaires; de là, pour elle, une phase -où nécessairement elle reste en observation sans agir. L'amour de -David pour sa femme en retarda malheureusement l'éducation, il n'osa -pas lui dire l'état des choses, ni le lendemain des noces, ni les -jours suivants. Malgré la détresse profonde à laquelle le condamnait -l'avarice de son père, le pauvre imprimeur ne put se résoudre à gâter -sa lune de miel par le triste apprentissage de sa profession laborieuse -et par les enseignements nécessaires à la femme d'un commerçant. -Aussi, les mille francs, le seul avoir, furent-ils dévorés plus par le -ménage que par l'atelier. L'insouciance de David et l'ignorance de sa -femme dura trois mois! Le réveil fut terrible. A l'échéance du billet -souscrit par David à Pastel, le ménage se trouva sans argent, et la -cause de cette dette était assez connue à Ève pour qu'elle sacrifiât -à son acquittement et ses bijoux de mariée et son argenterie. Le soir -même du payement de cet effet, Ève voulut faire causer David sur ses -affaires, car elle avait remarqué qu'il s'occupait de tout autre chose -que de son imprimerie. En effet, dès le second mois de son mariage, -David passa la majeure partie de son temps sous l'appentis situé au -fond de la cour, dans une petite pièce qui lui servait à fondre ses -rouleaux. Trois mois après son arrivée à Angoulême, il avait substitué, -aux pelotes à tamponner les caractères, l'encrier à table et à cylindre -où l'encre se façonne et se distribue au moyen de rouleaux composés -de colle forte et de mélasse. Ce premier perfectionnement de la -typographie fut tellement incontestable, qu'aussitôt après en avoir vu -l'effet, les frères Cointet l'adoptèrent. David avait adossé au mur -mitoyen de cette espèce de cuisine un fourneau à bassine en cuivre, -sous prétexte de dépenser moins de charbon pour refondre ses rouleaux, -dont les moules rouillés étaient rangés le long de la muraille, et -qu'il ne refondit pas deux fois. Non-seulement il mit à cette pièce une -solide porte en chêne, intérieurement garnie en tôle, mais encore il -remplaça les sales carreaux du châssis d'où venait la lumière par des -vitres en verre cannelé, pour empêcher de voir du dehors l'objet de -ses occupations. Au premier mot que dit Ève à David au sujet de leur -avenir, il la regarda d'un air inquiet et l'arrêta par ces paroles:—Mon -enfant, je sais tout ce que doit t'inspirer la vue d'un atelier désert -et l'espèce d'anéantissement commercial où je reste; mais, vois-tu, -reprit-il en l'amenant à la fenêtre de leur chambre et lui montrant -le réduit mystérieux, notre fortune est là.... Nous aurons à souffrir -encore pendant quelques mois; mais souffrons avec patience, et -laisse-moi résoudre un problème d'industrie qui fera cesser toutes nos -misères. - -David était si bon, son dévouement devait être si bien cru sur parole, -que la pauvre femme, préoccupée comme toutes les femmes de la dépense -journalière, se donna pour tâche de sauver à son mari les ennuis du -ménage. Elle quitta donc la jolie chambre bleue et blanche où elle se -contentait de travailler à des ouvrages de femme en devisant avec sa -mère, et descendit dans une des deux cages de bois situées au fond -de l'atelier pour étudier le mécanisme commercial de la typographie. -Durant ces trois mois, l'inerte imprimerie de David avait été désertée -par les ouvriers jusqu'alors nécessaires à ses travaux, et qui s'en -allèrent un à un. Accablés de besogne, les frères Cointet employaient -non-seulement les ouvriers du département alléchés par la perspective -de faire chez eux de fortes journées, mais encore quelques-uns de -Bordeaux, d'où venaient surtout les apprentis qui se croyaient assez -habiles pour se soustraire aux conditions de l'apprentissage. En -examinant les ressources que pouvait présenter l'imprimerie Séchard, -Ève n'y trouva plus que trois personnes. D'abord l'apprenti que David -se plaisait à former chez les Didot, comme font presque tous les protes -qui, dans le grand nombre d'ouvriers auquel ils commandent, s'attachent -plus particulièrement à quelques-uns d'entre eux; David avait emmené -cet apprenti, nommé Cérizet, à Angoulême, où il s'était perfectionné; -puis Marion, attachée à la maison comme un chien de garde; enfin Kolb, -un Alsacien, jadis homme de peine chez messieurs Didot. Pris par le -service militaire, Kolb se trouva par hasard à Angoulême, où David le -reconnut à une revue, au moment où son temps de service expirait. Kolb -alla voir David et s'amouracha de la grosse Marion en découvrant chez -elle toutes les qualités qu'un homme de sa classe demande à une femme: -cette santé vigoureuse qui brunit les joues, cette force masculine -qui permettait à Marion de soulever une _forme de caractères_ avec -aisance, cette probité religieuse à laquelle tiennent les Alsaciens, ce -dévouement à ses maîtres qui révèle un bon caractère, et enfin cette -économie à laquelle elle devait une petite somme de mille francs, du -linge, des robes et des effets d'une propreté provinciale. Marion, -grosse et grasse, âgée de trente-six ans, assez flattée de se voir -l'objet des attentions d'un cuirassier haut de cinq pieds sept pouces, -bien bâti, fort comme un bastion, lui suggéra naturellement l'idée de -devenir imprimeur. Au moment où l'Alsacien reçut son congé définitif, -Marion et David en avaient fait un _ours_ assez distingué, qui ne -savait néanmoins ni lire ni écrire. - -La composition des ouvrages dits _de ville_ ne fut pas tellement -abondante pendant ce trimestre que Cérizet n'eût pu y suffire. A la -fois compositeur, metteur en pages, et prote de l'imprimerie, Cérizet -réalisait ce que Kant appelle une triplicité phénoménale: il composait, -il corrigeait sa composition, il inscrivait les commandes, et dressait -les factures; mais, le plus souvent sans ouvrage, il lisait des romans, -dans sa cage au fond de l'atelier, attendant la commande d'une affiche -ou d'un billet de _faire part_. Marion, formée par Séchard père, -façonnait le papier, le trempait, aidait Kolb à l'imprimer, retendait, -le rognait, et n'en faisait pas moins la cuisine, en allant au marché -de grand matin. - -Quand Ève se fit rendre compte de ce premier trimestre par Cérizet, -elle trouva que la recette était de quatre cents francs. La dépense, à -raison de trois francs par jour pour Cérizet et Kolb, qui avaient pour -leur journée, l'un deux et l'autre un franc, s'élevait à trois cents -francs. Or, comme le prix des fournitures exigées par les ouvrages -fabriqués et livrés se montait à cent et quelques francs, il fut clair -pour Ève que pendant les trois premiers mois de son mariage David avait -perdu ses loyers, l'intérêt des capitaux représentés par la valeur -de son matériel et de son brevet, les gages de Marion, l'encre, et -enfin les bénéfices que doit faire un imprimeur, ce monde de choses -exprimées en langage d'imprimerie par le mot _étoffes_, expression -due aux draps, aux soieries employées à rendre la pression de la vis -moins dure aux caractères par l'interposition d'un carré d'étoffe -(le blanchet) entre la platine de la presse et le papier qui reçoit -l'impression. Après avoir compris en gros les moyens de l'imprimerie -et ses résultats, Ève devina combien peu de ressources offrait cet -atelier desséché par l'activité dévorante des frères Cointet, à la -fois fabricants de papier, journalistes, imprimeurs, brevetés de -l'Évêché, fournisseurs de la Ville et de la Préfecture. Le journal -que, deux ans auparavant, les Séchard père et fils avaient vendu -vingt-deux mille francs, rapportait alors dix-huit mille francs par -an. Ève reconnut les calculs cachés sous l'apparente générosité des -frères Cointet qui laissaient à l'imprimerie Séchard assez d'ouvrage -pour subsister, et pas assez pour qu'elle leur fît concurrence. -En prenant la conduite des affaires, elle commença par dresser un -inventaire exact de toutes les valeurs. Elle employa Kolb, Marion et -Cérizet à ranger l'atelier, le nettoyer et y mettre de l'ordre. Puis, -par une soirée où David revenait d'une excursion dans les champs, -suivi d'une vieille femme qui lui portait un énorme paquet enveloppé -de linges, Ève lui demanda des conseils pour tirer parti des débris -que leur avait laissés le père Séchard, en lui promettant de diriger -à elle seule les affaires. D'après l'avis de son mari, madame Séchard -employa tous les restants de papiers qu'elle avait trouvés et mis par -espèces, à imprimer sur deux colonnes et sur une seule feuille ces -légendes populaires coloriées que les paysans collent sur les murs -de leurs chaumières, l'histoire du Juif-Errant, Robert-le-Diable, la -Belle-Maguelonne, le récit de quelques miracles. Ève fit de Kolb un -colporteur. Cérizet ne perdit pas un instant, il composa ces pages -naïves et leurs grossiers ornements depuis le matin jusqu'au soir. -Marion suffisait au tirage. Madame Chardon se chargea de tous les -soins domestiques, car Ève coloria les gravures. En deux mois, grâce -à l'activité de Kolb et à sa probité, madame Séchard vendit, à douze -lieues à la ronde d'Angoulême, trois mille feuilles qui lui coûtèrent -trente francs à fabriquer et qui lui rapportèrent, à raison de deux -sous pièce, trois cents francs. Mais quand toutes les chaumières et les -cabarets furent tapissés de ces légendes, il fallut songer à quelque -autre spéculation, car l'Alsacien ne pouvait pas voyager au delà du -département. Ève, qui remuait tout dans l'imprimerie, y trouva la -collection des figures nécessaires à l'impression d'un almanach dit -des Bergers, où les choses sont représentées par des signes, par des -images, des gravures en rouge, en noir ou en bleu. Le vieux Séchard, -qui ne savait ni lire ni écrire, avait jadis gagné beaucoup d'argent à -imprimer ce livre destiné à ceux qui ne savent pas lire. Cet almanach, -qui se vend un sou, consiste en une feuille pliée soixante-quatre fois, -ce qui constitue un in-64 de cent vingt-huit pages. Tout heureuse -du succès de ses feuilles volantes, industrie à laquelle s'adonnent -surtout les petites imprimeries de province, madame Séchard entreprit -l'Almanach des Bergers sur une grande échelle en y consacrant ses -bénéfices. Le papier de l'Almanach des Bergers, dont plusieurs millions -d'exemplaires se vendent annuellement en France, est plus grossier que -celui de l'Almanach Liégeois, et coûte environ quatre francs la rame. -Imprimée, cette rame, qui contient cinq cents feuilles, se vend donc, à -raison d'un sou la feuille, vingt-cinq francs. Madame Séchard résolut -d'employer cent rames à un premier tirage, ce qui faisait cinquante -mille almanachs à placer et deux mille francs de bénéfice à recueillir. - -Quoique distrait comme devait l'être un homme si profondément occupé, -David fut surpris, en donnant un coup d'œil à son atelier, d'entendre -grogner une presse, et de voir Cérizet toujours debout composant sous -la direction de madame Séchard. Le jour où il y entra pour surveiller -les opérations entreprises par Ève, ce fut un beau triomphe pour elle -que l'approbation de son mari qui trouva l'affaire de l'almanach -excellente. Aussi David promit-il ses conseils pour l'emploi des -encres des diverses couleurs que nécessitent les configurations de cet -almanach où tout parle aux yeux. Enfin, il voulut refondre lui-même -les rouleaux dans son atelier mystérieux pour aider, autant qu'il le -pouvait, sa femme dans cette grande petite entreprise. - -Au milieu de cette activité furieuse, vinrent les désolantes lettres -par lesquelles Lucien apprit à sa mère, à sa sœur et à son beau-frère -son insuccès et sa détresse à Paris. On doit comprendre alors qu'en -envoyant à cet enfant gâté trois cents francs, Ève, madame Chardon et -David avaient offert au poète, chacun de leur côté, le plus pur de -leur sang. Accablée par ces nouvelles et désespérée de gagner si peu -en travaillant avec tant de courage, Ève n'accueillit pas sans effroi -l'événement qui met le comble à la joie des jeunes ménages. En se -voyant sur le point de devenir mère, elle se dit:—Si mon cher David -n'a pas atteint le but de ses recherches au moment de mes couches, que -deviendrions-nous?... Et qui conduira les affaires naissantes de notre -pauvre imprimerie? - -L'Almanach des Bergers devait être bien fini avant le premier janvier; -or, Cérizet, sur qui roulait toute la composition, y mettait une -lenteur d'autant plus désespérante que madame Séchard ne connaissait -pas assez l'imprimerie pour le réprimander. Elle se contenta d'observer -ce jeune Parisien. Orphelin du grand hospice des Enfants-Trouvés de -Paris, Cérizet avait été placé chez messieurs Didot comme apprenti. De -quatorze à dix-sept ans, il fut le Séide de Séchard, qui le mit sous -la direction d'un des plus habiles ouvriers, et qui en fit son gamin, -son page typographique; car David s'intéressa naturellement à Cérizet -en lui trouvant de l'intelligence et il conquit son affection en lui -procurant quelques plaisirs et des douceurs que lui interdisait son -indigence. Doué d'une assez jolie petite figure chafouine, à chevelure -rousse, les yeux d'un bleu trouble, Cérizet importa les mœurs du gamin -de Paris dans la capitale de l'Angoumois. Son esprit vif et railleur, -sa malignité l'y rendirent redoutable. Moins surveillé par David à -Angoulême, soit que plus âgé il inspirât plus de confiance à son -mentor, soit que l'imprimeur comptât sur l'influence de la province, -Cérizet devint, à l'insu de son tuteur, le don Juan en casquette de -trois ou quatre petites ouvrières, et se déprava complétement. Sa -moralité, fille des cabarets parisiens, prit l'intérêt personnel pour -unique loi. D'ailleurs, Cérizet, qui, selon l'expression populaire, -devait _tirer à la conscription_ l'année suivante, se voyait sans -carrière; aussi fit-il des dettes en pensant que dans six mois il -deviendrait soldat, et qu'alors aucun de ses créanciers ne pourrait -courir après lui. David conservait quelque autorité sur ce garçon, -non pas à cause de son titre de maître, non pas pour s'être intéressé -à lui, mais parce que l'ex-gamin de Paris reconnaissait en David une -haute intelligence. Cérizet fraternisa bientôt avec les ouvriers -des Cointet, attiré vers eux par la puissance de la veste, de la -blouse, enfin par l'esprit de corps, plus influent peut-être dans -les classes inférieures que dans les classes supérieures. Dans cette -fréquentation, Cérizet perdit le peu de bonnes doctrines que David lui -avait inculquées; néanmoins, quand on le plaisantait sur les _sabots_ -de son atelier, terme de mépris donné par les ours aux vieilles presses -des Séchard, en lui montrant les magnifiques presses en fer, au nombre -de douze, qui fonctionnaient dans l'immense atelier des Cointet, où la -seule presse en bois existant servait à faire les épreuves, il prenait -encore le parti de David et jetait avec orgueil ces paroles au nez des -_blagueurs_:—Avec ses sabots mon Naïf ira plus loin que les vôtres avec -leurs bilboquets en fer d'où il ne sort que des livres de messe! Il -cherche un secret qui fera la queue à toutes les imprimeries de France -et de Navarre!... - -—En attendant, méchant prote à quarante sous, tu as pour bourgeois une -repasseuse! lui répondait-on. - -—Tiens, elle est jolie, répliquait Cérizet, et c'est plus agréable à -voir que les _mufles_ de vos bourgeois. - -—Est-ce que la vue de sa femme te nourrit? - -De la sphère du cabaret ou de la porte de l'imprimerie où ces disputes -amicales avaient lieu, quelques lueurs parvinrent aux frères Cointet -sur la situation de l'imprimerie Séchard; ils apprirent la spéculation -tentée par Ève, et jugèrent nécessaire d'arrêter dans son essor une -entreprise qui pouvait mettre cette pauvre femme dans une voie de -prospérité. - -—Donnons-lui sur les doigts, afin de la dégoûter du commerce, se dirent -les deux frères. - -Celui des deux Cointet qui dirigeait l'imprimerie rencontra Cérizet, -et lui proposa de lire des épreuves pour eux, à tant par épreuve, pour -soulager leur correcteur qui ne pouvait suffire à la lecture de leurs -ouvrages. En travaillant quelques heures de nuit, Cérizet gagna plus -avec les frères Cointet qu'avec David Séchard pendant sa journée. Il -s'ensuivit quelques relations entre les Cointet et Cérizet, à qui l'on -reconnut de grandes facultés, et qu'on plaignit d'être placé dans une -situation si défavorable à ses intérêts. - -—Vous pourriez, lui dit un jour l'un des Cointet, devenir prote d'une -imprimerie considérable où vous gagneriez six francs par jour, et avec -votre intelligence vous arriveriez à vous faire intéresser un jour dans -les affaires. - -—A quoi cela peut-il me servir d'être un bon prote? répondit Cérizet, -je suis orphelin, je fais partie du contingent de l'année prochaine, -et, si je tombe au sort, qui est-ce qui me payera un homme?... - -—Si vous vous rendez utile, répondit le riche imprimeur, pourquoi ne -vous avancerait-on pas la somme nécessaire à votre libération? - -—Ce ne sera pas toujours mon naïf? dit Cérizet. - -—Bah! peut-être aura-t-il trouvé le secret qu'il cherche... - -Cette phrase fut dite de manière à réveiller les plus mauvaises pensées -chez celui qui l'écoutait; aussi Cérizet lança-t-il au fabricant de -papier un regard qui valait la plus pénétrante interrogation. - -—Je ne sais pas de quoi il s'occupe, répondit-il prudemment en trouvant -_le bourgeois_ muet, mais ce n'est pas un homme à chercher des -capitales dans son bas de casse! - -—Tenez, mon ami, dit l'imprimeur en prenant six feuilles du Paroissien -du Diocèse et les tendant à Cérizet, si vous pouvez nous avoir corrigé -cela pour demain, vous aurez demain dix-huit francs. Nous ne sommes pas -méchants, nous faisons gagner de l'argent au prote de notre concurrent! -Enfin, nous pourrions laisser madame Séchard s'engager dans l'affaire -de l'Almanach des Bergers, et la ruiner: eh! bien, nous vous permettons -de lui dire que nous avons entrepris un Almanach des Bergers, et de lui -faire observer qu'elle n'arrivera pas la première sur la place..... - -On doit comprendre maintenant pourquoi Cérizet allait si lentement sur -la composition de l'Almanach. En apprenant que les Cointet troublaient -sa pauvre petite spéculation, Ève fut saisie de terreur, et voulut voir -une preuve d'attachement dans la communication assez hypocritement -faite par Cérizet de la concurrence qui l'attendait; mais elle surprit -bientôt chez son unique compositeur quelques indices d'une curiosité -trop vive qu'elle voulut attribuer à son âge. - -—Cérizet, lui dit-elle un matin, vous vous posez sur le pas de la porte -et vous attendez monsieur Séchard au passage afin d'examiner ce qu'il -cache, vous regardez dans la cour quand il sort de l'atelier à fondre -les rouleaux, au lieu d'achever la composition de notre almanach. -Tout cela n'est pas bien, surtout quand vous me voyez, moi sa femme, -respectant ses secrets et me donnant tant de mal pour lui laisser -la liberté de se livrer à ses travaux. Si vous n'aviez pas perdu de -temps, l'almanach serait fini, Kolb en vendrait déjà, les Cointet ne -pourraient nous faire aucun tort. - -—Eh! madame, répondit Cérizet, pour quarante sous par jour que je gagne -ici, croyez-vous que ce ne soit pas assez de vous faire pour cent sous -de composition! Mais si je n'avais pas des épreuves à lire le soir pour -les frères Cointet, je pourrais bien me nourrir de son. - -—Vous êtes ingrat de bonne heure, vous ferez votre chemin, répondit -Ève atteinte au cœur moins par les reproches de Cérizet que par la -grossièreté de son accent, par sa menaçante attitude et par l'agression -de ses regards. - -—Ce ne sera toujours pas avec une femme pour bourgeois, car alors le -mois n'a pas souvent trente jours. - -En se sentant blessée dans sa dignité de femme, Ève jeta sur Cérizet un -regard foudroyant et remonta chez elle. Quand David vint dîner, elle -lui dit:—Es-tu sûr, mon ami, de ce petit drôle de Cérizet? - -—Cérizet? répondit-il. Eh! c'est mon gamin, je l'ai formé, je l'ai eu -pour teneur de copie, je l'ai mis à la casse, enfin il me doit d'être -tout ce qu'il est! Autant demander à un père s'il est sûr de son -enfant... - -Ève apprit à son mari que Cérizet lisait des épreuves pour le compte -des Cointet. - -—Pauvre garçon! il faut bien qu'il vive, répondit David avec l'humilité -d'un maître qui se sentait en faute. - -—Oui; mais, mon ami, voici la différence qui existe entre Kolb et -Cérizet; Kolb fait vingt lieues tous les jours, dépense quinze ou vingt -sous, nous rapporte sept, huit, quelquefois neuf francs de feuilles -vendues, et ne me demande que ses vingt sous, sa dépense payée. Kolb -se couperait la main plutôt que de tirer le barreau d'une presse chez -les Cointet, et il ne regarderait pas les choses que tu jettes dans la -cour, quand on lui offrirait mille écus; tandis que Cérizet les ramasse -et les examine. - -Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à -l'ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître -l'étendue de la corruption humaine; puis, quand leur éducation en ce -genre est faite, elles s'élèvent à une indulgence qui est le dernier -degré du mépris. - -—Bah! pure curiosité de gamin de Paris, s'écria donc David. - -—Eh! bien, mon ami, fais-moi le plaisir de descendre à l'atelier, -d'examiner ce que ton gamin a composé depuis un mois, et de me dire si, -pendant ce mois, il n'aurait pas dû finir notre almanach... - -Après le dîner, David reconnut que l'Almanach aurait dû être composé -en huit jours; puis, en apprenant que les Cointet en préparaient un -semblable, il vint au secours de sa femme: il fit interrompre à Kolb -la vente des feuilles d'images et dirigea tout dans son atelier; il -mit en train lui-même une forme que Kolb dut tirer avec Marion, tandis -que lui-même tira l'autre avec Cérizet, en surveillant les impressions -en encres de diverses couleurs. Chaque couleur exige une impression -séparée. Quatre encres différentes veulent donc quatre coups de presse. -Imprimé quatre fois pour une, l'Almanach des Bergers coûte alors tant à -établir, qu'il se fabrique exclusivement dans les ateliers de province -où la main d'œuvre et les intérêts du capital engagé dans l'imprimerie -sont presque nuls. Ce produit, quelque grossier qu'il soit, est donc -interdit aux imprimeries d'où sortent de beaux ouvrages. Pour la -première fois depuis la retraite du vieux Séchard, on vit alors deux -presses roulant dans ce vieil atelier. Quoique l'almanach fût, dans son -genre, un chef-d'œuvre, néanmoins Ève fut obligée de le donner à deux -liards, car les frères Cointet donnèrent le leur à trois centimes aux -colporteurs; elle fit ses frais avec le colportage, elle gagna sur les -ventes directement faites par Kolb; mais sa spéculation fut manquée. En -se voyant devenu l'objet de la défiance de sa belle patronne, Cérizet -se posa dans son for intérieur en adversaire, et il se dit: «Tu me -soupçonnes, je me vengerai!» Le gamin de Paris est ainsi fait. Cérizet -accepta donc de messieurs Cointet frères des émoluments évidemment -trop forts pour la lecture des épreuves qu'il allait chercher à leur -bureau tous les soirs et qu'il leur rendait tous les matins. En causant -tous les jours davantage avec eux, il se familiarisa, finit par -apercevoir la possibilité de se libérer du service militaire qu'on lui -présentait comme appât; et, loin d'avoir à le corrompre, les Cointet -entendirent de lui les premiers mots relativement à l'espionnage et -à l'exploitation du secret que cherchait David. Inquiète en voyant -combien elle devait peu compter sur Cérizet et dans l'impossibilité de -trouver un autre Kolb, Ève résolut de renvoyer l'unique compositeur en -qui sa seconde vue de femme aimante lui fit voir un traître; mais comme -c'était la mort de son imprimerie, elle prit une résolution virile: -elle pria par une lettre monsieur Métivier, le correspondant de David -Séchard, des Cointet et de presque tous les fabricants de papier du -département, de faire mettre dans le Journal de la Librairie, à Paris, -l'annonce suivante: - -«A céder, une imprimerie en pleine activité, matériel et brevet, située -à Angoulême. S'adresser, pour les conditions, à monsieur Métivier, rue -Serpente.» - -Après avoir lu le numéro du journal où se trouvait cette annonce, les -Cointet se dirent:—Cette petite femme ne manque pas de tête, il est -temps de nous rendre maîtres de son imprimerie en lui donnant de quoi -vivre; autrement, nous pourrions rencontrer un adversaire dans le -successeur de David, et notre intérêt est de toujours avoir un œil dans -cet atelier. - -Mus par cette pensée, les frères Cointet vinrent parler à David -Séchard. Ève, à qui les deux frères s'adressèrent, éprouva la plus vive -joie en voyant le rapide effet de sa ruse, car ils ne lui cachèrent pas -leur dessein de proposer à monsieur Séchard de faire des impressions à -leur compte: ils étaient encombrés, leurs presses ne pouvaient suffire -à leurs travaux, ils avaient demandé des ouvriers à Bordeaux, et se -faisaient fort d'occuper les trois presses de David. - -—Messieurs, dit-elle aux deux frères Cointet pendant que Cérizet -allait avertir David de la visite de ses confrères, mon mari a connu -chez messieurs Didot d'excellents ouvriers probes et actifs, il se -choisira sans doute un successeur parmi les meilleurs... Ne vaut-il -pas mieux vendre son établissement une vingtaine de mille francs, qui -nous donneront mille francs de rente, que de perdre mille francs par -an au métier que vous nous faites faire? Pourquoi nous avoir envié la -pauvre petite spéculation de notre Almanach, qui d'ailleurs appartenait -à cette imprimerie? - -—Eh! pourquoi, madame, ne pas nous en avoir prévenus? nous ne serions -pas allés sur vos brisées, dit gracieusement celui des deux frères -qu'on appelait le grand Cointet. - -—Allons donc, messieurs, vous n'avez commencé votre almanach qu'après -avoir appris par Cérizet que je faisais le mien. - -En disant ces paroles vivement, elle regarda celui qu'on appelait le -grand Cointet, et lui fit baisser les yeux. Elle acquit ainsi la preuve -de la trahison de Cérizet. - -Ce Cointet, le directeur de la papeterie et des affaires, était -beaucoup plus habile commerçant que son frère Jean, qui conduisait -d'ailleurs l'imprimerie avec une grande intelligence, mais dont -la capacité pouvait se comparer à celle d'un colonel; tandis que -Boniface était un général auquel Jean laissait le commandement en -chef. Boniface, homme sec et maigre, à figure jaune comme un cierge et -marbrée de plaques rouges, à bouche serrée, et dont les yeux avaient de -la ressemblance avec ceux des chats, ne s'emportait jamais; il écoutait -avec le calme d'un dévot les plus grosses injures, et répondait -d'une voix douce. Il allait à la messe, à confesse et communiait. Il -cachait sous ses manières patelines, sous un extérieur presque mou, -la ténacité, l'ambition du prêtre et l'avidité du négociant dévoré -par la soif des richesses et des honneurs. Dès 1820, le grand Cointet -voulait tout ce que la bourgeoisie a fini par obtenir à la révolution -de 1830. Plein de haine contre l'aristocratie, indifférent en matière -de religion, il était dévot comme Bonaparte fut montagnard. Son -épine dorsale fléchissait avec une merveilleuse flexibilité devant -la Noblesse et l'Administration pour lesquelles il se faisait petit, -humble et complaisant. Enfin, pour peindre cet homme par un trait -dont la valeur sera bien appréciée par des gens habitués à traiter -les affaires, il portait des conserves à verres bleus à l'aide -desquelles il cachait son regard, sous prétexte de préserver sa vue de -l'éclatante réverbération de la lumière dans une ville où la terre, -où les constructions sont blanches, et où l'intensité du jour est -augmentée par la grande élévation du sol. Quoique sa taille ne fût -qu'un peu au-dessus de la moyenne, il paraissait grand à cause de sa -maigreur, qui annonçait une nature accablée de travail, une pensée en -continuelle fermentation. Sa physionomie jésuitique était complétée -par une chevelure plate, grise, longue, taillée à la façon de celle des -ecclésiastiques, et par son vêtement qui, depuis sept ans, se composait -d'un pantalon noir, de bas noirs, d'un gilet noir et d'une _lévite_ (le -nom méridional d'une redingote) en drap couleur marron. On l'appelait -le grand Cointet pour le distinguer de son frère, qu'on nommait le -gros Cointet, en exprimant ainsi le contraste qui existait autant -entre la taille qu'entre les capacités des deux frères, également -redoutables d'ailleurs. En effet, Jean Cointet, bon gros garçon à -face flamande, brunie par le soleil de l'Angoumois, petit et court, -pansu comme Sancho, le sourire sur les lèvres, les épaules épaisses, -produisait une opposition frappante avec son aîné. Jean ne différait -pas seulement de physionomie et d'intelligence avec son frère, il -professait des opinions presque libérales, il était _Centre Gauche_, -n'allait à la messe que les dimanches, et s'entendait à merveille avec -les commerçants libéraux. Quelques négociants de l'Houmeau prétendaient -que cette divergence d'opinions était un jeu joué par les deux frères. -Le grand Cointet exploitait avec habileté l'apparente bonhomie de son -frère, il se servait de Jean comme d'une massue. Jean se chargeait -des paroles dures, des exécutions qui répugnaient à la mansuétude de -son frère. Jean avait le département des colères, il s'emportait, il -laissait échapper des propositions inacceptables, qui rendaient celles -de son frère plus douces; et ils arrivaient ainsi, tôt ou tard, à leurs -fins. - -Ève, avec le tact particulier aux femmes, eut bientôt deviné le -caractère des deux frères; aussi resta-t-elle sur ses gardes en -présence d'adversaires si dangereux. David, déjà mis au fait par sa -femme, écouta d'un air profondément distrait les propositions de ses -ennemis. - -—Entendez-vous avec ma femme, dit-il aux deux Cointet en sortant du -cabinet vitré pour retourner dans son petit laboratoire, elle est plus -au fait de mon imprimerie que je ne le suis moi-même. Je m'occupe d'une -affaire qui sera plus lucrative que ce pauvre établissement, et au -moyen de laquelle je réparerai les pertes que j'ai faites avec vous... - -—Et comment? dit le gros Cointet en riant. - -Ève regarda son mari pour lui recommander la prudence. - -—Vous serez mes tributaires, vous et tous ceux qui consomment du -papier, répondit David. - -—Et que cherchez-vous donc? demanda Benoît-Boniface Cointet. - -Quand Boniface eut lâché sa demande d'un ton doux et d'une façon -insinuante, Ève regarda de nouveau son mari pour l'engager à ne rien -répondre ou à répondre quelque chose qui ne fût rien. - -—Je cherche à fabriquer le papier à cinquante pour cent au-dessous du -prix actuel de revient... - -Et il s'en alla sans voir le regard que les deux frères échangèrent, et -par lequel ils se disaient:—Cet homme devait être un inventeur; on ne -pouvait pas avoir son encolure et rester oisif!—Exploitons-le! disait -Boniface.—Et comment? disait Jean. - -—David agit avec vous comme avec moi, dit madame Séchard. Quand je -fais la curieuse, il se défie sans doute de mon nom, et me jette cette -phrase qui n'est après tout qu'un programme. - -—Si votre mari peut réaliser ce programme, il fera certainement -fortune plus rapidement que par l'imprimerie, et je ne m'étonne plus -de lui voir négliger cet établissement, reprit Boniface en se tournant -vers l'atelier désert où Kolb assis sur un ais frottait son pain -avec une gousse d'ail; mais il nous conviendrait peu de voir cette -imprimerie aux mains d'un concurrent actif, remuant, ambitieux, et -peut-être pourrions-nous arriver à nous entendre. Si, par exemple, vous -consentiez à louer pour une certaine somme votre matériel à l'un de nos -ouvriers qui travaillerait pour nous, sous votre nom, comme cela se -fait à Paris, nous occuperions assez ce gars-là pour lui permettre de -vous payer un très-bon loyer et de réaliser de petits profits... - -—Cela dépend de la somme, répondit Ève Séchard. Que voulez-vous donner? -ajouta-t-elle en regardant Boniface de manière à lui faire voir qu'elle -comprenait parfaitement son plan. - -—Mais quelles seraient vos prétentions? répliqua vivement Jean Cointet. - -—Trois mille francs pour six mois, dit-elle. - -—Eh! ma chère petite dame, vous parliez de vendre votre imprimerie -vingt mille francs, répliqua tout doucettement Boniface. L'intérêt de -vingt mille francs n'est que de douze cents francs, à six pour cent. - -Ève resta pendant un moment tout interdite, et reconnut alors tout le -prix de la discrétion en affaires. - -—Vous vous servirez de nos presses, de nos caractères avec lesquels -je vous ai prouvé que je savais faire encore de petites affaires, -reprit-elle, et nous avons des loyers à payer à monsieur Séchard le -père qui ne nous comble pas de cadeaux. - -Après une lutte de deux heures, Ève obtint deux mille francs pour six -mois, dont mille seraient payés d'avance. Quand tout fut convenu, les -deux frères lui apprirent que leur intention était de faire à Cérizet -le bail des ustensiles de l'imprimerie. Ève ne put retenir un mouvement -de surprise. - -—Ne vaut-il pas mieux prendre quelqu'un qui soit au fait de l'atelier? -dit le gros Cointet. - -Ève salua les deux frères sans répondre, et se promit de surveiller -elle-même Cérizet. - -—Eh! bien, voilà nos ennemis dans la place! dit en riant David à sa -femme quand au moment du dîner elle lui montra les actes à signer. - -—Bah! dit-elle, je réponds de l'attachement de Kolb et de Marion; à -eux deux, ils surveilleront tout. D'ailleurs, nous nous faisons quatre -mille francs de rente d'un mobilier industriel qui nous coûtait de -l'argent, et je te vois un an devant toi pour réaliser tes espérances! - -—Tu devais être la femme d'un chercheur d'inventions! dit Séchard en -serrant la main de sa femme avec tendresse. - -Si le ménage de David eut une somme suffisante pour passer l'hiver, il -se trouva sous la surveillance de Cérizet, et, sans le savoir, dans la -dépendance du grand Cointet. - -—Ils sont à nous! dit en sortant le directeur de la papeterie à son -frère l'imprimeur. Ces pauvres gens vont s'habituer à recevoir le loyer -de leur imprimerie; ils compteront là-dessus, et ils s'endetteront. -Dans six mois nous ne renouvellerons pas le bail, et nous verrons alors -ce que cet homme de génie aura dans son sac, car nous lui proposerons -de le tirer de peine en nous associant pour exploiter sa découverte. - -Si quelque rusé commerçant avait pu voir le grand Cointet prononçant -ces mots: _en nous associant_, il aurait compris que le danger du -mariage est encore moins grand à la Mairie qu'au Tribunal de commerce. -N'était-ce pas trop déjà que ces féroces chasseurs fussent sur les -traces de leur gibier? David et sa femme, aidés par Kolb et par Marion, -étaient-ils en état de résister aux ruses d'un Boniface Cointet? - -Quand l'époque des couches de madame Séchard arriva, le billet de cinq -cents francs envoyé par Lucien, joint au second payement de Cérizet, -permit de suffire à toutes les dépenses. Ève, sa mère et David, qui se -croyaient oubliés par Lucien, éprouvèrent alors une joie égale à celle -que leur donnaient les premiers succès du poète, dont les débuts dans -le journalisme firent encore plus de tapage à Angoulême qu'à Paris. - -Endormi dans une sécurité trompeuse, David chancela sur ses jambes en -recevant de son beau-frère ce mot cruel. - - «Mon cher David, j'ai négocié, chez Métivier, trois billets signés - de toi, faits à mon ordre, à un, deux et trois mois d'échéance. - Entre cette négociation et mon suicide, j'ai choisi cette horrible - ressource qui, sans doute, te gênera beaucoup. Je t'expliquerai dans - quelle nécessité je me trouve, et je tâcherai d'ailleurs de t'envoyer - les fonds à l'échéance. - - »Brûle ma lettre, ne dis rien ni à ma sœur ni à ma mère, car je - t'avoue avoir compté sur ton héroïsme bien connu de - - »Ton frère au désespoir, - »LUCIEN DE RUBEMPRÉ.» - -—Ton pauvre frère, dit David à sa femme qui relevait alors de couches, -est dans d'affreux embarras, je lui ai envoyé trois billets de mille -francs, à un, deux et trois mois; prends-en note. - -Puis il s'en alla dans les champs afin d'éviter les explications que -sa femme allait lui demander. Mais, en commentant avec sa mère cette -phrase pleine de malheurs, Ève déjà très-inquiète du silence gardé par -son frère depuis six mois, eut de si mauvais pressentiments que, pour -les dissiper, elle se résolut à faire une de ces démarches conseillées -par le désespoir. Monsieur de Rastignac fils était venu passer quelques -jours dans sa famille, et il avait parlé de Lucien en assez mauvais -termes pour que ces nouvelles de Paris, commentées par toutes les -bouches qui les avaient colportées, fussent arrivées jusqu'à la sœur -et à la mère du journaliste. Ève alla chez madame de Rastignac, y -sollicita la faveur d'une entrevue avec le fils, à qui elle fit part -de toutes ses craintes, en lui demandant la vérité sur la situation de -Lucien à Paris. En un moment, Ève apprit la liaison de son frère avec -Coralie, son duel avec Michel Chrestien, causé par sa trahison envers -d'Arthez, enfin toutes les circonstances de la vie de Lucien envenimées -par un dandy spirituel qui sut donner à sa haine et à son envie -les livrées de la pitié, la forme amicale du patriotisme alarmé sur -l'avenir d'un grand homme et les couleurs d'une admiration sincère pour -le talent d'un enfant d'Angoulême, si cruellement compromis. Il parla -des fautes que Lucien avait commises et qui venaient de lui coûter la -protection des plus hauts personnages, de faire déchirer une ordonnance -qui lui conférait les armes et le nom de Rubempré. - -—Madame, si votre frère eût été bien conseillé, il serait aujourd'hui -dans la voie des honneurs et le mari de madame de Bargeton; mais que -voulez-vous?... il l'a quittée, insultée! Elle est, à son grand regret, -devenue madame la comtesse Sixte du Châtelet, car elle aimait Lucien. - -—Est-il possible?... s'écria madame Séchard. - -—Votre frère est un aiglon que les premiers rayons du luxe et de la -gloire ont aveuglé. Quand un aigle tombe, qui peut savoir au fond de -quel précipice il s'arrêtera: la chute d'un grand homme est toujours en -raison de la hauteur à laquelle il est parvenu. - -Ève revint épouvantée avec cette dernière phrase qui lui traversa le -cœur comme une flèche. Blessée dans les endroits les plus sensibles -de son âme, elle garda chez elle le plus profond silence; mais plus -d'une larme roula sur les joues et sur le front de l'enfant qu'elle -nourrissait. Il est si difficile de renoncer aux illusions que l'esprit -de famille autorise et qui naissent avec la vie, qu'Ève se défia -d'Eugène de Rastignac, elle voulut entendre la voix d'un véritable ami. -Elle écrivit donc une lettre touchante à d'Arthez, dont l'adresse lui -avait été donnée par Lucien, au temps où Lucien était enthousiaste du -Cénacle, et voici la réponse qu'elle reçut: - - «Madame, - - «Vous me demandez la vérité sur la vie que mène à Paris monsieur - votre frère, vous voulez être éclairée sur son avenir; et, pour - m'engager à vous répondre franchement, vous me répétez ce que vous en - a dit monsieur de Rastignac, en me demandant si de tels faits sont - vrais. En ce qui me concerne, madame, il faut rectifier, à l'avantage - de Lucien, les confidences de monsieur de Rastignac. Votre frère a - éprouvé des remords, il est venu me montrer la critique de mon livre, - en me disant qu'il ne pouvait se résoudre à la publier, malgré le - danger que sa désobéissance aux ordres de son parti faisait courir à - une personne bien chère. Hélas, madame, la tâche d'un écrivain est - de concevoir les passions, puisqu'il met sa gloire à les exprimer: - j'ai donc compris qu'entre une maîtresse et un ami, l'ami devait - être sacrifié. J'ai facilité son crime à votre frère, j'ai corrigé - moi-même cet article _libellicide_ et l'ai complétement approuvé. - Vous me demandez si Lucien a conservé mon estime et mon amitié. - Ici, la réponse est difficile à faire. Votre frère est dans une - voie où il se perdra. En ce moment, je le plains encore; bientôt, - je l'aurai volontairement oublié, non pas tant à cause de ce qu'il - a déjà fait que de ce qu'il doit faire. Votre Lucien est un homme - de poésie et non un poète, il rêve et ne pense pas, il s'agite et - ne crée pas. Enfin c'est, permettez-moi de le dire, une femmelette - qui aime à paraître, le vice principal du Français. Ainsi Lucien - sacrifiera toujours le meilleur de ses amis au plaisir de montrer - son esprit. Il signerait volontiers demain un pacte avec le démon, - si ce pacte lui donnait pour quelques années une vie brillante et - luxueuse. N'a-t-il pas déjà fait pis en troquant son avenir contre - les passagères délices de sa vie publique avec une actrice? En ce - moment, la jeunesse, la beauté, le dévouement de cette femme, car - il en est adoré, lui cachent les dangers d'une situation que ni la - gloire, ni le succès, ni la fortune ne font accepter par le monde. - Eh! bien, à chaque nouvelle séduction, votre frère ne verra, comme - aujourd'hui, que les plaisirs du moment. Rassurez-vous, Lucien - n'ira jamais jusqu'au crime, il n'en aurait pas la force; mais il - accepterait un crime tout fait, il en partagerait les profits sans en - avoir partagé les dangers: ce qui semble horrible à tout le monde, - même aux scélérats. Il se méprisera lui-même, il se repentira; - mais la nécessité revenant, il recommencerait, car la volonté lui - manque: il est sans force contre les amorces de la volupté, contre - la satisfaction de ses moindres ambitions. Paresseux comme tous les - hommes à poésie, il se croit habile en escamotant les difficultés - au lieu de les vaincre. Il aura du courage à telle heure, mais à - telle autre il sera lâche. Et il ne faut pas plus lui savoir gré - de son courage que lui reprocher sa lâcheté: Lucien est une harpe - dont les cordes se tendent ou s'amollissent au gré des variations de - l'atmosphère. Il pourra faire un beau livre dans une phase de colère - ou de bonheur, et ne pas être sensible au succès, après l'avoir - cependant désiré. Dès les premiers jours de son arrivée à Paris, - il est tombé dans la dépendance d'un jeune homme sans moralité, - mais dont l'adresse et l'expérience au milieu des difficultés de - la vie littéraire l'ont ébloui. Ce prestidigitateur a complétement - séduit Lucien, il l'a entraîné dans une existence sans dignité sur - laquelle, malheureusement pour lui, l'amour a jeté ses prestiges. - Trop facilement accordée, l'admiration est un signe de faiblesse: - on ne doit pas payer en même monnaie un danseur de corde et un - poète. Nous avons été tous blessés de la préférence accordée à - l'intrigue et à la friponnerie littéraire sur le courage et sur - l'honneur de ceux qui conseillaient à Lucien d'accepter le combat - au lieu de dérober le succès, de se jeter dans l'arène au lieu de - se faire un des trompettes de l'orchestre. La Société, madame, est, - par une bizarrerie singulière, pleine d'indulgence pour les jeunes - gens de cette nature; elle les aime, elle se laisse prendre aux - beaux semblants de leurs dons extérieurs; d'eux, elle n'exige rien, - elle excuse toutes leurs fautes, elle leur accorde les bénéfices - des natures complètes en ne voulant voir que leurs avantages, elle - en fait enfin ses enfants gâtés. Au contraire, elle est d'une - sévérité sans bornes pour les natures fortes et complètes. Dans - cette conduite, la Société, si violemment injuste en apparence, est - peut-être sublime: elle s'amuse des bouffons sans leur demander - autre chose que du plaisir, et les oublie promptement; tandis que - pour plier le genou devant la grandeur, elle lui demande toutes ses - divines magnificences. A chaque chose, sa loi: l'éternel diamant - doit être sans tache, la création momentanée de la Mode a le droit - d'être légère, bizarre et sans consistance. Aussi, malgré ses - erreurs, peut-être Lucien réussira-t-il à merveille, il lui suffira - de profiter de quelque veine heureuse, ou de se trouver en bonne - compagnie; mais s'il rencontre un mauvais ange, il ira jusqu'au - fond de l'enfer. C'est un brillant assemblage de belles qualités - brodées sur un fond trop léger; l'âge emporte les fleurs, il ne - reste un jour que le tissu; et, s'il est mauvais, on y voit un - haillon. Tant que Lucien sera jeune, il plaira; mais à trente ans, - dans quelle position sera-t-il? telle est la question que doivent se - faire ceux qui l'aiment sincèrement. Si j'eusse été seul à penser - ainsi de Lucien, peut-être aurai-je évité de vous donner tant de - chagrin par ma sincérité; mais outre qu'éluder par des banalités les - questions posées par votre sollicitude me semblait indigne de vous - dont la lettre est un cri d'angoisse, et de moi dont vous faites - trop d'estime, ceux de mes amis qui ont connu Lucien sont unanimes - en ce jugement: j'ai donc vu l'accomplissement d'un devoir dans la - manifestation de la vérité, quelque terrible qu'elle soit. On peut - tout attendre de Lucien en bien comme en mal. Telle est notre pensée, - en un seul mot, où se résume cette lettre. Si les hasards de sa vie, - maintenant bien misérable, bien chanceuse, ramenaient ce poète vers - vous, usez de toute votre influence pour le garder au sein de sa - famille; car, jusqu'à ce que son caractère ait pris de la fermeté, - Paris sera toujours dangereux pour lui. Il vous appelait, vous et - votre mari, ses anges gardiens, et il vous a sans doute oubliés; - mais il se souviendra de vous au moment où, battu par la tempête, il - n'aura plus que sa famille pour asile, gardez-lui donc votre cœur, - madame: il en aura besoin. - - »Agréez, madame, les sincères hommages d'un homme à qui vos - précieuses qualités sont connues, et qui respecte trop vos - maternelles inquiétudes pour ne pas vous offrir ici ses obéissances - en se disant: - - »Votre dévoué serviteur, - »D'ARTHEZ.» - -Deux jours après avoir lu cette réponse, Ève fut obligée de prendre une -nourrice: son lait tarissait. Après avoir fait un dieu de son frère, -elle le voyait dépravé par l'exercice des plus belles facultés; enfin, -pour elle, il roulait dans la boue. Cette noble créature ne savait -pas transiger avec la probité, avec la délicatesse, avec toutes les -religions domestiques cultivées au foyer de la famille, encore si pur, -si rayonnant au fond de la province. David avait donc eu raison dans -ses prévisions. Quand le chagrin, qui mettait sur son front si blanc -des teintes de plomb, fut confié par Ève à son mari dans une de ces -limpides conversations où le ménage de deux amants peut tout se dire, -David fit entendre de consolantes paroles. Quoiqu'il eût les larmes aux -yeux en voyant le beau sein de sa femme tari par la douleur, et cette -mère au désespoir de ne pouvoir accomplir son œuvre maternelle, il -rassura sa femme en lui donnant quelques espérances. - -—Vois-tu, mon enfant, ton frère a péché par l'imagination. Il est si -naturel à un poète de vouloir sa robe de pourpre et d'azur, il court -avec tant d'empressement aux fêtes! Cet oiseau se prend à l'éclat, -au luxe, avec tant de bonne foi que Dieu l'excuse là où la Société le -condamne! - -—Mais il nous tue!... s'écria la pauvre femme. - -—Il nous tue aujourd'hui comme il nous sauvait il y a quelques mois -en nous envoyant les prémices de son gain! répondit le bon David, qui -eut l'esprit de comprendre que le désespoir menait sa femme au delà -des bornes et qu'elle reviendrait bientôt à son amour pour Lucien. -Mercier disait dans son Tableau de Paris, il y a environ cinquante ans, -que la littérature, la poésie, les lettres et les sciences, que les -créations du cerveau ne pouvaient jamais nourrir un homme; et Lucien, -en sa qualité de poète, n'a pas cru à l'expérience de cinq siècles. Les -moissons arrosées d'encre ne se font (quand elles se font) que dix ou -douze ans après les semailles, et Lucien a pris l'herbe pour la gerbe. -Il aura du moins appris la vie. Après avoir été la dupe d'une femme, il -devait être la dupe du monde et des fausses amitiés. L'expérience qu'il -a gagnée est chèrement payée, voilà tout. Nos ancêtres disaient: Pourvu -qu'un fils de famille revienne avec ses deux oreilles et l'honneur -sauf, tout est bien... - -—L'honneur!... s'écria la pauvre Ève. Hélas! à combien de vertus Lucien -a-t-il manqué!... Écrire contre sa conscience! Attaquer son meilleur -ami!... Accepter l'argent d'une actrice!... Se montrer avec elle! Nous -mettre sur la paille!... - -—Oh! cela, ce n'est rien!... s'écria David qui s'arrêta. - -Le secret du faux commis par son beau-frère allait lui échapper, et -malheureusement Ève, en s'apercevant de ce mouvement, conserva de -vagues inquiétudes. - -—Comment rien, répondit-elle. Et où prendrons-nous de quoi payer trois -mille francs? - -—D'abord, reprit David, nous allons avoir à renouveler le bail de -l'exploitation de notre imprimerie avec Cérizet. Depuis six mois les -quinze pour cent que les Cointet lui allouent sur les travaux faits -pour eux lui ont donné six cents francs, et il a su gagner cinq cents -francs avec des ouvrages de ville. - -—Si les Cointet savent cela, peut-être ne recommenceront-ils pas -le bail; ils auront peur de lui, dit Ève; car Cérizet est un homme -dangereux. - -—Eh! que m'importe! s'écria Séchard, dans quelques jours nous serons -riches! Une fois Lucien riche, mon ange, il n'aura que des vertus... - -—Ah! David, mon ami, mon ami, quel mot viens-tu de laisser échapper! -En proie à la misère, Lucien serait donc sans force contre le mal! Tu -penses de lui tout ce qu'en pense monsieur d'Arthez! Il n'y a pas de -supériorité sans force, et Lucien est faible... Un ange qu'il ne faut -pas tenter, qu'est-ce?... - -—Eh! c'est une nature qui n'est belle que dans son milieu, dans sa -sphère, dans son ciel. Lucien n'est pas fait pour lutter, je lui -épargnerai la lutte. Tiens, vois! je suis trop près du résultat pour ne -pas t'initier aux moyens. Il sortit de sa poche plusieurs feuillets de -papier blanc de la grandeur d'un in-octavo, les brandit victorieusement -et les apporta sur les genoux de sa femme.—Une rame de ce papier, -format grand-raisin, ne coûtera pas plus de cinq francs, dit-il en -faisant manier les échantillons à Ève, qui laissait voir une surprise -enfantine à l'aspect d'une si petite chose apportée comme preuve de -résultats si grands. - -A une question de sa femme, qui ne savait pas ce que voulait dire ce -mot grand-raisin, Séchard lui donna sur la papeterie des renseignements -qui ne seront point déplacés dans une œuvre dont l'existence matérielle -est due autant au papier qu'à la presse. - -Le papier, produit non moins merveilleux que l'impression à laquelle -il sert de base, existait depuis long-temps en Chine quand, par les -filières souterraines du commerce, il parvint dans l'Asie-Mineure, où, -vers l'an 750, selon quelques traditions, on faisait usage d'un papier -de coton broyé et réduit en bouillie. La nécessité de remplacer le -parchemin, dont le prix était excessif, fit trouver, par une imitation -du _papier bombycien_ (tel fut le nom du papier de coton en Orient), -le papier de chiffon, les uns disent à Bâle, en 1170, par des Grecs -réfugiés; les autres disent à Padoue, en 1301, par un Italien nommé -Pax. Ainsi le papier se perfectionna lentement et obscurément; mais -il est certain que déjà sous Charles VI on fabriquait à Paris la pâte -des cartes à jouer. Lorsque les immortels Faust, Coster et Guttemberg -eurent inventé LE LIVRE, des artisans, inconnus comme tant de grands -artistes de cette époque, approprièrent la papeterie aux besoins de -la typographie. Dans ce quinzième siècle, si vigoureux et si naïf, -les noms des différents formats de papier, de même que les noms -donnés aux caractères, portèrent l'empreinte de la naïveté du temps. -Ainsi le Raisin, le Jésus, le Colombier, le papier Pot, l'Écu, le -Coquille, le Couronne, furent ainsi nommés de la grappe, de l'image de -Notre-Seigneur, de la couronne, de l'écu, du pot, enfin du filigrane -marqué au milieu de la feuille, comme plus tard, sous Napoléon, on y -mit un aigle: d'où le papier dit grand-aigle. De même, on appela les -caractères Cicéro, Saint-Augustin, Gros-Canon, des livres de liturgie, -des œuvres théologiques et des traités de Cicéron auxquels ces -caractères furent d'abord employés. L'_italique_ fut inventé par les -Alde, à Venise: de là son nom. Avant l'invention du papier mécanique, -dont la longueur est sans limites, les plus grands formats étaient le -Grand-Jésus ou le Grand-Colombier; encore ce dernier ne servait-il -guère que pour les atlas ou pour les gravures. En effet, les dimensions -du papier d'impression étaient soumises à celles des marbres de la -presse. A l'époque où Séchard cherchait à résoudre le problème de la -fabrication du papier à bon marché, l'existence du papier continu -paraissait une chimère en France, quoique déjà Denis Robert d'Essone -eût, vers 1799, inventé pour le fabriquer une machine que depuis -Didot-Saint-Léger essaya de perfectionner. Le papier vélin, inventé -par Ambroise Didot, ne date que de 1780. Ce rapide aperçu démontre -invinciblement que toutes les grandes acquisitions de l'industrie et -de l'intelligence se sont faites avec une excessive lenteur et par -des agrégations inaperçues, absolument comme procède la Nature. Pour -arriver à leur perfection, l'écriture, le langage peut-être!... ont eu -les mêmes tâtonnements que la typographie et la papeterie. - -—Des chiffonniers ramassent dans l'Europe entière les chiffons, les -vieux linges, et achètent les débris de toute espèce de tissus, -dit Séchard à sa femme en terminant. Ces débris, triés par sortes, -s'emmagasinent chez les marchands de chiffons en gros, qui fournissent -les papeteries. Pour te donner une idée de ce commerce, apprends, mon -enfant, qu'en 1814 le banquier Cardon, propriétaire des cuves de Buges -et de Langlée, où Léorier de l'Isle essaya dès 1776 la solution du -problème dont s'occupa ton père, avait un procès avec un sieur Proust -à propos d'une erreur de deux millions pesant de chiffons dans un -compte de dix millions de livres, environ quatre millions de francs. Le -fabricant lave ses chiffons et les réduit en une bouillie claire qui se -passe, absolument comme une cuisinière passe une sauce à son tamis, sur -un châssis en fer appelé _forme_, et dont l'intérieur est rempli par -une étoffe métallique au milieu de laquelle se trouve le filigrane qui -donne son nom au papier. De la grandeur de la _forme_ dépend alors la -grandeur du papier. - -—Eh! bien, comment as-tu fait ces essais? dit Ève à David. - -—Avec un vieux tamis en crin que j'ai pris à Marion, répondit-il. - -—Tu n'es donc pas encore content? demanda-t-elle. - -—La question n'est pas dans la fabrication, elle est dans le prix de -revient de la pâte; car je ne suis qu'un des derniers entrés dans cette -voie difficile. Madame Masson, dès 1794, essayait de convertir les -papiers imprimés en papier blanc; elle a réussi, mais à quel prix! En -Angleterre, vers 1800, le marquis de Salisbury tentait, en même temps -que Séguin en 1801, en France, d'employer la paille à la fabrication -du papier. Une foule de grands esprits a tourné autour de l'idée que -je veux réaliser. Dans le temps où j'étais chez messieurs Didot, on -s'en occupait déjà comme on s'en occupe encore; car aujourd'hui le -perfectionnement cherché par ton père est devenu l'une des nécessités -les plus impérieuses de ce temps-ci. Voici pourquoi. Le linge de fil -est, à cause de sa cherté, remplacé par le linge de coton. Quoique la -durée du fil, comparée à celle du coton, rende, en définitive, le fil -moins cher que le coton, comme il s'agit toujours pour les pauvres de -sortir une somme quelconque de leurs poches, ils préfèrent donner moins -que plus, et subissent, en vertu du _væ victis!_ des pertes énormes. -La classe bourgeoise agit comme le pauvre. Ainsi le linge de fil va -manquer, et l'on sera forcé de se servir de chiffons de coton. Aussi -l'Angleterre, où le coton a remplacé le fil chez les quatre cinquièmes -de la population, a-t-elle commencé à fabriquer le papier de coton. Ce -papier, qui d'abord a l'inconvénient de se couper et de se casser, se -dissout dans l'eau si facilement qu'un livre en papier de coton s'y -mettrait en bouillie en y restant un quart d'heure, tandis qu'un vieux -livre ne serait pas perdu en y restant deux heures. On ferait sécher -le vieux livre; et, quoique jauni, passé, le texte en serait encore -lisible, l'œuvre ne serait pas détruite. Nous arrivons à un temps où, -les fortunes diminuant par leur égalisation, tout s'appauvrira: nous -voudrons du linge et des livres à bon marché, comme on commence à -vouloir de petits tableaux, faute d'espace pour en placer de grands. -Les chemises et les livres ne dureront pas, voilà tout. La solidité -des produits s'en va de toutes parts. Aussi le problème à résoudre -est-il de la plus haute importance pour la littérature, pour les -sciences et pour la politique. Il y eut donc un jour dans mon cabinet -une vive discussion sur les ingrédients dont on se sert en Chine pour -fabriquer le papier. Là, grâce aux matières premières, la papeterie -a, dès son origine, atteint une perfection qui manque à la nôtre. On -s'occupait alors beaucoup du papier de Chine, que sa légèreté, sa -finesse rendent bien supérieur au nôtre, car ces précieuses qualités -ne l'empêchent pas d'être consistant; et, quelque mince qu'il soit, -il n'offre aucune transparence. Un correcteur très-instruit (à Paris -il se rencontre des savants parmi les correcteurs: Fourier et Pierre -Leroux sont en ce moment correcteurs chez Lachevardière!.....); donc -le comte de Saint-Simon, correcteur pour le moment, vint nous voir au -milieu de la discussion. Il nous dit alors que, selon Kempfer et Du -Halde, le _broussonatia_ fournissait aux Chinois la matière de leur -papier tout végétal, comme le nôtre d'ailleurs. Un autre correcteur -soutint que le papier de Chine se fabriquait principalement avec une -matière animale, avec la soie, si abondante en Chine. Un pari se fit -devant moi. Comme messieurs Didot sont les imprimeurs de l'Institut, -naturellement le débat fut soumis à des membres de cette assemblée de -savants. M. Marcel, ancien directeur de l'imprimerie impériale, désigné -comme arbitre, renvoya les deux correcteurs par-devant monsieur l'abbé -Grozier, bibliothécaire à l'Arsenal. Au jugement de l'abbé Grozier, -les correcteurs perdirent tous deux leur pari. Le papier de Chine ne -se fabrique ni avec de la soie ni avec le _broussonatia_; sa pâte -provient des fibres du bambou triturées. L'abbé Grozier possédait un -livre chinois, ouvrage à la fois iconographique et technologique, où se -trouvaient de nombreuses figures représentant la fabrication du papier -dans toutes ses phases, et il nous montra les tiges de bambou peintes -en tas dans le coin d'un atelier à papier supérieurement dessiné. Quand -Lucien m'a dit que ton père, par une sorte d'intuition particulière -aux hommes de talent, avait entrevu le moyen de remplacer les débris -du linge par une matière végétale excessivement commune, immédiatement -prise à la production territoriale, comme font les Chinois en se -servant de tiges fibreuses, j'ai classé tous les essais tentés par -mes prédécesseurs en les répétant, et je me suis mis enfin à étudier -la question. Le bambou est un roseau: j'ai naturellement pensé aux -roseaux de notre pays. Notre roseau commun, l'_arundo phragmitis_, a -fourni les feuilles de papier que tu tiens. Mais je vais employer les -orties, les chardons; car pour maintenir le bon marché de la matière -première, il faut s'adresser à des substances végétales qui puissent -venir dans les marécages et dans les mauvais terrains: elles seront à -vil prix. Le secret gît tout entier dans une préparation à donner à -ces tiges. En ce moment mon procédé n'est pas encore assez simple. La -main-d'œuvre n'est rien en Chine; une journée y vaut trois sous; aussi -les Chinois peuvent-ils, au sortir de la forme, appliquer leur papier -feuille à feuille entre des tables de porcelaine blanche chauffées, -au moyen desquelles ils le pressent et lui donnent ce lustre, cette -consistance, cette légèreté, cette douceur de satin, qui en font le -premier papier du monde. Eh! bien, il faut remplacer les procédés du -Chinois par quelque machine. On arrive par des machines à résoudre -le problème du bon marché que procure à la Chine le bas prix de sa -main-d'œuvre. Si nous parvenions à fabriquer à bas prix du papier d'une -qualité semblable à celui de la Chine, nous diminuerions de plus de -moitié le poids et l'épaisseur des livres. Un Voltaire relié, qui, sur -nos papiers vélins, pèse deux cent cinquante livres, n'en pèserait -pas cinquante sur papier de Chine. Et voilà, certes, une conquête. -L'emplacement nécessaire aux bibliothèques sera une question de plus en -plus difficile à résoudre à une époque où le rapetissement général des -choses et des hommes atteint tout, jusqu'à leurs habitations. A Paris, -les grands hôtels, les grands appartements seront tôt ou tard démolis; -il n'y aura bientôt plus de fortunes en harmonie avec les constructions -de nos pères. Quelle honte pour notre époque de fabriquer des livres -sans durée! Encore dix ans, et le papier de Hollande, c'est-à-dire le -papier fait en chiffon de fil, sera complétement impossible. Je veux y -aviser et donner à la fabrication du papier en France le privilége dont -jouit notre littérature, en faire un monopole pour notre pays, comme -les Anglais ont celui du fer, de la houille ou des poteries communes. -Je veux être le Jacquart de la papeterie. - -Ève se leva, mue par un enthousiasme et par une admiration que la -simplicité de David excitait; elle ouvrit ses bras et le serra sur son -cœur en penchant sa tête sur son épaule. - -—Tu me récompenses comme si j'avais déjà trouvé, lui dit-il. - -Pour toute réponse, Ève montra sa belle figure tout inondée de larmes, -et resta pendant un moment sans pouvoir parler. - -—Je n'embrasse pas l'homme de génie, dit-elle, mais le consolateur! A -une gloire tombée, tu m'opposes une gloire qui s'élève. Aux chagrins -que me cause l'abaissement d'un frère, tu opposes la grandeur du -mari... Oui, tu seras grand comme les Graindorge, les Rouvet, les Van -Robais, comme le Persan qui nous a donné la garance, comme tous ces -hommes dont tu m'as parlé, dont les noms restent obscurs parce qu'en -perfectionnant une industrie ils ont fait le bien sans éclat. - -—Que font-ils à cette heure?... disait Boniface. - -Le grand Cointet se promenait sur la place du Mûrier avec Cérizet en -examinant les ombres de la femme et du mari qui se dessinaient sur les -rideaux de mousseline; car il venait causer tous les jours à minuit -avec Cérizet, chargé de surveiller les moindres démarches de son ancien -patron. - -—Il lui montre, sans doute, les papiers qu'il a fabriqués ce matin, -répondit Cérizet. - -—De quelles substances s'est-il servi? demanda le fabricant de papier. - -—Impossible de le deviner, répondit Cérizet, j'ai troué le toit, j'ai -grimpé dessus, et j'ai vu mon naïf, pendant la nuit dernière, faisant -bouillir sa pâte dans la bassine en cuivre; j'ai eu beau examiner -ses approvisionnements amoncelés dans un coin, tout ce que j'ai pu -remarquer, c'est que les matières premières ressemblent à des tas de -filasse... - -—N'allez pas plus loin, dit Boniface Cointet d'une voix pateline à -son espion, ce serait improbe!... Madame Séchard vous proposera de -renouveler votre bail de l'exploitation de l'imprimerie, dites que -vous voulez vous faire imprimeur, offrez la moitié de ce que valent le -brevet et le matériel, et si l'on y consentait, venez me trouver. En -tout cas, traînez en longueur... Ils sont sans argent. - -—Sans un sou! dit Cérizet. - -—Sans un sou, répéta le grand Cointet.—Ils sont à moi, se dit-il. - -La maison Métivier et la maison Cointet frères joignaient la qualité -de Banquiers à leur métier de commissionnaires en papeterie, et -de papetiers-imprimeurs; titre pour lequel ils se gardaient bien -d'ailleurs de payer patente. Le Fisc n'a pas encore trouvé le moyen de -contrôler les affaires commerciales au point de forcer tous ceux qui -font subrepticement la banque à prendre patente de banquier, laquelle -à Paris, par exemple, coûte cinq cents francs. Mais les frères Cointet -et Métivier, pour être ce qu'on appelle à la Bourse des _marrons_, n'en -remuaient pas moins entre eux quelques centaines de mille francs par -trimestre sur les places de Paris, de Bordeaux et d'Angoulême. Or, dans -la soirée même, la maison Cointet frères avait reçu de Paris les trois -mille francs d'effets faux fabriqués par Lucien. Le grand Cointet avait -aussitôt bâti sur cette dette une formidable machine dirigée, comme on -va le voir, contre le patient et pauvre inventeur. - -Le lendemain, à sept heures du matin, Boniface Cointet se promenait le -long de la prise d'eau qui alimentait sa vaste papeterie, et dont le -bruit couvrait celui des paroles. Il y attendait un jeune homme, âgé de -vingt-neuf ans, depuis six semaines avoué près le Tribunal de première -instance d'Angoulême, et nommé Pierre Petit-Claud. - -—Vous étiez au collége d'Angoulême en même temps que David Séchard? -dit le grand Cointet en saluant le jeune avoué qui se gardait bien de -manquer à l'appel du riche fabricant. - -—Oui, monsieur, répondit Petit-Claud en se mettant au pas du grand -Cointet. - -—Avez-vous renouvelé connaissance? - -—Nous nous sommes rencontrés deux fois tout au plus depuis son retour. -Il ne pouvait pas en être autrement: j'étais enfoui dans l'Étude ou -au Palais les jours ordinaires; et, le dimanche ou les jours de fête, -je travaillais à compléter mon instruction, car j'attendais tout de -moi-même... - -Le grand Cointet hocha la tête en signe d'approbation. - -—Quand David et moi nous nous sommes revus, il m'a demandé ce que je -devenais. Je lui ai dit qu'après avoir fait mon Droit à Poitiers, -j'étais devenu premier clerc de maître Olivet, et que j'espérais un -jour ou l'autre traiter de cette charge... Je connaissais beaucoup plus -Lucien Chardon, qui se fait maintenant appeler de Rubempré, l'amant de -madame de Bargeton, notre grand poète, enfin le beau-frère de David -Séchard. - -—Vous pouvez alors aller annoncer à David votre nomination et lui -offrir vos services, dit le grand Cointet. - -—Cela ne se fait pas, répondit le jeune avoué. - -—Il n'a jamais eu de procès, il n'a pas d'avoué, cela peut se faire, -répondit Cointet qui toisait à l'abri de ses lunettes le petit avoué. - -Fils d'un tailleur de l'Houmeau, dédaigné par ses camarades de collége, -Pierre Petit-Claud paraissait avoir une certaine portion de fiel -extravasée dans le sang. Son visage offrait une de ces colorations à -teintes sales et brouillées qui accusent d'anciennes maladies, les -veilles de la misère, et presque toujours des sentiments mauvais. Le -style familier de la conversation fournit une expression qui peut -peindre ce garçon en deux mots: il était cassant et pointu. Sa voix -fêlée s'harmoniait à l'aigreur de sa face, à son air grêle, et à la -couleur indécise de son œil de pie. L'œil de pie est, suivant une -observation de Napoléon, un indice d'improbité.—Regardez un tel, -disait-il à Las-Cazes à Sainte-Hélène en lui parlant d'un de ses -confidents qu'il fut forcé de renvoyer pour cause de malversations, -je ne sais pas comment j'ai pu m'y tromper si long-temps, il a l'œil -d'une pie. Aussi, quand le grand Cointet eut bien examiné ce petit -avoué maigrelet, piqué de petite vérole, à cheveux rares, dont le front -et le crâne se confondaient déjà, quant il le vit faisant déjà poser -à sa délicatesse le poing sur la hanche, se dit-il:—Voilà mon homme. -En effet, Petit-Claud, abreuvé de dédains, dévoré par une corrosive -envie de parvenir, avait eu l'audace, quoique sans fortune, d'acheter -la charge de son patron trente mille francs, en comptant sur un mariage -pour se libérer; et, suivant l'usage, il comptait sur son patron pour -lui trouver une femme, car le prédécesseur a toujours intérêt à marier -son successeur, pour se faire payer sa charge. Petit-Claud comptait -encore plus sur lui-même, car il ne manquait pas d'une certaine -supériorité, rare en province, mais dont le principe était dans sa -haine. Grande haine, grands efforts. - -Il se trouve une grande différence entre les avoués de Paris et les -avoués de province, et le grand Cointet était trop habile pour ne -pas mettre à profit les petites passions auxquelles obéissent ces -petits avoués. A Paris, un avoué remarquable, et il y en a beaucoup, -comporte un peu des qualités qui distinguent le diplomate: le nombre -des affaires, la grandeur des intérêts, l'étendue des questions -qui lui sont confiées, le dispensent de voir dans la Procédure un -moyen de fortune. Arme offensive ou défensive, la Procédure n'est -plus pour lui, comme autrefois, un objet de lucre. En province, au -contraire, les avoués cultivent ce qu'on appelle dans les Études de -Paris la _Broutille_, cette foule de petits actes qui surchargent -les mémoires de frais et consomment du papier timbré. Ces bagatelles -occupent l'avoué de province, il voit des frais à faire là où l'avoué -de Paris ne se préoccupe que des honoraires. L'honoraire est ce que -le client doit, en sus des frais, à son avoué pour la conduite plus -ou moins habile de son affaire. Le Fisc est pour moitié dans les -frais, tandis que les honoraires sont tout entiers pour l'avoué. -Disons-le hardiment! Les honoraires payés sont rarement en harmonie -avec les honoraires demandés et dûs pour les services que rend un -bon avoué. Les avoués, les médecins et les avocats de Paris sont, -comme les courtisanes avec leurs amants d'occasion, excessivement en -garde contre la reconnaissance de leurs clients. Le client, avant et -après l'affaire, pourrait faire deux admirables tableaux de genre, -dignes de Meissonnier, et qui seraient sans doute enchéris par des -Avoués-Honoraires. Il existe entre l'avoué de Paris et l'avoué de -province une autre différence. L'avoué de Paris plaide rarement, il -parle quelquefois au Tribunal dans les Référés; mais, en 1822, dans -la plupart des départements (depuis, l'avocat a pullulé), les avoués -étaient avocats et plaidaient eux-mêmes leurs causes. De cette double -vie, il résulte un double travail qui donne à l'avoué de province -les vices intellectuels de l'avocat, sans lui ôter les pesantes -obligations de l'avoué. L'avoué de province devient bavard, et perd -cette lucidité de jugement, si nécessaire à la conduite des affaires. -En se dédoublant ainsi, un homme supérieur trouve souvent en lui-même -deux hommes médiocres. A Paris, l'avoué ne se dépensant point en -paroles au Tribunal, ne plaidant pas souvent le Pour et le Contre, peut -conserver de la rectitude dans les idées. S'il dispose la balistique -du Droit, s'il fouille dans l'arsenal des moyens que présentent -les contradictions de la Jurisprudence, il garde sa conviction sur -l'affaire, à laquelle il s'efforce de préparer un triomphe. En un mot, -la pensée grise beaucoup moins que la parole. A force de parler, un -homme finit par croire à ce qu'il dit; tandis qu'on peut agir contre sa -pensée sans la vicier, et faire gagner un mauvais procès sans soutenir -qu'il est bon, comme le fait l'avocat plaidant. Aussi le vieil avoué de -Paris peut-il faire, beaucoup mieux qu'un vieil avocat, un bon juge. -Un avoué de province a donc bien des raisons d'être un homme médiocre: -il épouse de petites passions, il mène de petites affaires, il vit en -faisant des frais, il abuse du Code de Procédure, et il plaide! En un -mot, il a beaucoup d'infirmités. Aussi, quand il se rencontre parmi les -avoués de province un homme remarquable, est-il vraiment supérieur! - -—Je croyais, monsieur, que vous m'aviez mandé pour vos affaires, -répondit Petit-Claud en faisant de cette observation une épigramme par -le regard qu'il lança sur les impénétrables lunettes du grand Cointet. - -—Pas d'ambages, répliqua Boniface Cointet. Écoutez-moi... - -Après ce mot, gros de confidences, Cointet alla s'asseoir sur un banc -en invitant Petit-Claud à l'imiter. - -—Quand monsieur du Hautoy passa par Angoulême en 1804 pour aller à -Valence en qualité de consul, il y connut madame de Sénonches, alors -mademoiselle Zéphirine, et il en eut une fille, dit Cointet tout bas -à l'oreille de son interlocuteur... Oui, reprit-il en voyant faire -un haut-le-corps à Petit-Claud, le mariage de mademoiselle Zéphirine -avec monsieur de Sénonches a suivi promptement cet accouchement -clandestin. Cette fille, élevée à la campagne chez ma mère, est -mademoiselle Françoise de La Haye, dont prend soin madame de Sénonches -qui, selon l'usage, est sa marraine. Comme ma mère, fermière de la -vieille madame de Cardanet, la grand'mère de mademoiselle Zéphirine, -avait le secret de l'unique héritière des Cardanet et des Sénonches de -la branche aînée, on m'a chargé de faire valoir la petite somme que -monsieur Francis du Hautoy destina dans le temps à sa fille. Ma fortune -s'est faite avec ces dix mille francs, qui se montent à trente mille -francs aujourd'hui. Madame de Sénonches donnera bien le trousseau, -l'argenterie et quelque mobilier à sa pupille; moi, je puis vous faire -avoir la fille, mon garçon, dit Cointet en frappant sur le genou de -Petit-Claud. En épousant Françoise de La Haye, vous augmenterez votre -clientèle de celle d'une grande partie de l'aristocratie d'Angoulême. -Cette alliance, par la main gauche, vous ouvre un avenir magnifique... -La position d'un avocat-avoué paraîtra suffisante: on ne veut pas -mieux, je le sais. - -—Que faut-il faire?... dit avidement Petit-Claud, car vous avez maître -Cachan pour avoué... - -—Aussi ne quitterai-je pas brusquement Cachan pour vous, vous n'aurez -ma clientèle que plus tard, dit finement le grand Cointet. Ce qu'il -faut faire, mon ami? eh! mais les affaires de David Séchard. Ce pauvre -diable a mille écus de billets à nous payer, il ne les payera pas, -vous le défendrez contre les poursuites de manière à faire énormément -de frais... Soyez sans inquiétude, marchez, entassez les incidents. -Doublon, mon huissier, qui sera chargé de l'actionner, sous la -direction de Cachan, n'ira pas de main morte... A bon écouteur, un mot -suffit. Maintenant, jeune homme?... - -Il se fit une pause éloquente pendant laquelle ces deux hommes se -regardèrent. - -—Nous ne nous sommes jamais vus, reprit Cointet, je ne vous ai rien -dit, vous ne savez rien de monsieur du Hautoy, ni de madame de -Sénonches, ni de mademoiselle de La Haye; seulement, quand il en sera -temps, dans deux mois, vous demanderez cette jeune personne en mariage. -Quand nous aurons à nous voir, vous viendrez ici, le soir. N'écrivons -point. - -—Vous voulez donc ruiner Séchard? demanda Petit-Claud. - -—Pas tout à fait; mais il faut le tenir pendant quelque temps en -prison... - -—Et dans quel but?... - -—Me croyez-vous assez niais pour vous le dire? si vous avez l'esprit de -le deviner, vous aurez celui de vous taire. - -—Le père Séchard est riche, dit le Petit-Claud en entrant déjà dans les -idées de Boniface et apercevant une cause d'insuccès. - -—Tant que le père vivra, il ne donnera pas un liard à son fils, et cet -ex-typographe n'a pas encore envie de faire tirer son billet de mort... - -—C'est entendu! dit Petit-Claud qui se décida promptement. Je ne vous -demande pas de garanties, je suis avoué; si j'étais joué, nous aurions -à compter ensemble. - -—Le drôle ira loin, pensa Cointet en saluant Petit-Claud. - -Le lendemain de cette conférence, le 30 avril, les frères Cointet -firent présenter le premier des trois billets fabriqués par Lucien. -Par malheur, l'effet fut remis à la pauvre madame Séchard, qui, en -reconnaissant l'imitation de la signature de son mari par Lucien, -appela David et lui dit à brûle-pourpoint:—Tu n'as pas signé ce -billet?... - -—Non! lui dit-il. Ton frère était si pressé, qu'il a signé pour moi..... - -Ève rendit le billet au garçon de caisse de la maison Cointet frères en -lui disant:—Nous ne sommes pas en mesure. - -Puis, en se sentant défaillir, elle monta dans sa chambre, où David la -suivit. - -—Mon ami, dit Ève à Séchard d'une voix mourante, cours chez messieurs -Cointet, ils auront des égards pour toi; prie-les d'attendre; et -d'ailleurs fais-leur observer qu'au renouvellement du bail de Cérizet -ils te devront mille francs. - -David alla sur-le-champ chez ses ennemis. - -Un prote peut toujours devenir imprimeur, mais il n'y a pas toujours -un négociant chez un habile typographe; aussi David, qui connaissait -peu les affaires, resta-t-il court devant le grand Cointet lorsque, -après lui avoir, la gorge serrée et le cœur palpitant, assez mal débité -ses excuses et formulé sa requête, il en reçut cette réponse:—Ceci ne -nous regarde en rien, nous tenons le billet de Métivier, Métivier nous -payera. Adressez-vous à monsieur Métivier. - -—Oh! dit Ève en apprenant cette réponse, du moment où le billet -retourne à monsieur Métivier, nous pouvons être tranquilles. - -Le lendemain, Victor-Ange-Herménégilde Doublon, huissier de messieurs -Cointet, fit le protêt à deux heures, heure où la Place du Mûrier -est pleine de monde; et, malgré le soin qu'il eut de causer sur la -porte de l'allée avec Marion et Kolb, le protêt n'en fut pas moins -connu de tout le Commerce d'Angoulême dans la soirée. D'ailleurs, -les formes hypocrites de maître Doublon, à qui le grand Cointet -avait recommandé les plus grands égards, pouvaient-elles sauver Ève -et David de l'ignominie commerciale qui résulte d'une suspension de -payement? qu'on en juge! Ici, les longueurs vont paraître trop courtes. -Quatre-vingt-dix lecteurs sur cent seront affriolés par les détails -suivants comme par la nouveauté la plus piquante. Ainsi sera prouvée -encore une fois la vérité de cet axiome: - -Il n'y a rien de moins connu que ce que tout le monde doit savoir, LA -LOI! - -Certes, à l'immense majorité des Français, le mécanisme d'un des -rouages de la Banque, bien décrit, offrira l'intérêt d'un chapitre de -voyage dans un pays étranger. Lorsqu'un négociant envoie de la ville -où il a son établissement un de ses billets à une personne demeurant -dans une autre ville, comme David était censé l'avoir fait pour obliger -Lucien, il change l'opération si simple, d'un effet souscrit entre -négociants de la même ville pour affaires de commerce, en quelque chose -qui ressemble à la lettre de change tirée d'une place sur une autre. -Ainsi, en prenant les trois effets à Lucien, Métivier était obligé, -pour en toucher le montant, de les envoyer à messieurs Cointet frères; -ses correspondants. De là une première perte pour Lucien, désignée sous -le nom de _commission pour change de place_, et qui s'était traduite -par un tant pour cent rabattu sur chaque effet, outre l'escompte. Les -effets Séchard avaient donc passé dans la catégorie des affaires de -Banque. Vous ne sauriez croire à quel point la qualité de banquier, -jointe au titre auguste de créancier, change la condition du débiteur. -Ainsi, _en Banque_ (saisissez bien cette expression?), dès qu'un effet -transmis de la place de Paris à la place d'Angoulême est impayé, les -banquiers se doivent à eux-mêmes de s'adresser ce que la loi nomme -un _Compte de retour_. Calembour à part, jamais les romanciers n'ont -inventé de conte plus invraisemblable que celui-là; car voici les -ingénieuses plaisanteries à la Mascarille qu'un certain article du Code -de Commerce autorise, et dont l'explication vous démontrera combien -d'atrocités se cachent sous ce mot terrible: _la Légalité_! - -Dès que maître Doublon eut fait enregistrer son protêt, il l'apporta -lui-même à messieurs Cointet frères. L'huissier était en compte avec -ces Loups-Cerviers d'Angoulême, et leur faisait un crédit de six mois -que le grand Cointet menait à un an par la manière dont il le soldait, -tout en disant de mois en mois, à ce sous-Loup-Cervier:—Doublon, vous -faut-il de l'argent? Ce n'est pas tout encore! Doublon favorisait -d'une remise cette puissante maison qui gagnait ainsi quelque chose -sur chaque acte, un rien, une misère, un franc cinquante centimes sur -un protêt!..... Le grand Cointet se mit à son bureau tranquillement, y -prit un petit carré de papier timbré de trente-cinq centimes tout en -causant avec Doublon de manière à savoir de lui des renseignements sur -l'état vrai des commerçants. - -—Eh! bien, êtes-vous content du petit Gannerac?... - -—Il ne va pas mal. Dame! un roulage... - -—Ah! le fait est qu'il a du tirage! On m'a dit que sa femme lui causait -beaucoup de dépenses... - -—A lui?... s'écria Doublon d'un air narquois. - -Et le Loup-Cervier, qui venait d'achever de régler son papier, écrivit -en ronde le sinistre intitulé sous lequel il dressa le compte suivant. -(_Sic!_) - - COMPTE DE RETOUR ET FRAIS, - - _A un effet de_ MILLE FRANCS, _daté d'Angoulême le dix février mil - huit cent vingt-deux, souscrit par_ SÉCHARD FILS, _à l'ordre de_ - LUCIEN CHARDON dit DE RUBEMPRÉ, _passé à l'ordre de_ MÉTIVIER, _et - à notre ordre, échu le trente avril dernier, protesté par_ DOUBLON, - _huissier, le premier mai mil huit cent vingt-deux_. - - _Principal_ 1,000 - _Protêt_ 12 35 - _Commission à un demi pour cent_ 5 » - _Commission de courtage d'un quart p. cent_ 2 50 - _Timbre de notre retraite et du présent_ 1 35 - _Intérêts et ports de lettres_ 3 » - ----———- - 1,024 20 - _Change de place à un et un quart pour 0/0 - sur 1,024 20._ 13 25 - —---———- - 1,037 45 - - _Mille trente-sept francs quarante-cinq centimes, de laquelle somme - nous nous remboursons en notre traite à vue sur monsieur Métivier, - rue Serpente, à Paris, à l'ordre de monsieur Gannerac de l'Houmeau._ - - _Angoulême, le deux mai mil huit cent vingt-deux_, - - COINTET frères. - -Au bas de ce petit mémoire, fait avec toute l'habitude d'un praticien, -car il causait toujours avec Doublon, le grand Cointet écrivit la -déclaration suivante: - - «_Nous soussignés, Postel, maître pharmacien à l'Houmeau, et - Gannerac, commissionnaire en roulage, négociants en cette ville, - certifions que le change de notre place sur Paris est de un et un - quart pour cent._ - - «_Angoulême, le trois mai mil huit cent vingt-deux._» - -—Tenez, Doublon, faites-moi le plaisir d'aller chez Postel et -chez Gannerac, les prier de faire signer cette déclaration, et -rapportez-la-moi demain matin. - -Et Doublon, au fait de ces instruments de torture, s'en alla, comme -s'il se fût agi de la chose la plus simple. Évidemment le protêt aurait -été remis, comme à Paris, sous enveloppe, tout Angoulême devait être -instruit de l'état malheureux dans lequel étaient les affaires de ce -pauvre Séchard. Et de combien d'accusations son apathie ne fut-elle pas -l'objet! les uns le disaient perdu par l'amour excessif qu'il portait -à sa femme; les autres l'accusaient de trop d'affection pour son -beau-frère. Et quelles atroces conclusions chacun ne tirait-il pas de -ces prémisses! on ne devait jamais épouser les intérêts de ses proches! -On approuvait la dureté du père Séchard envers son fils, on l'admirait! - -Maintenant, vous tous qui, par des raisons quelconques, oubliez -de _faire honneur à vos engagements_, examinez bien les procédés -parfaitement légaux, par lesquels, en dix minutes, on fait, en Banque, -rapporter vingt-huit francs d'intérêt à un capital de mille francs? - -Le premier article de ce _Compte de Retour_ en est la seule chose -incontestable. - -Le deuxième article contient la part du Fisc et de l'huissier. Les six -francs que perçoit le Domaine en enregistrant le chagrin du débiteur -et fournissant le papier timbré, feront vivre l'abus encore pendant -long-temps! Vous savez, d'ailleurs, que cet article donne un bénéfice -d'un franc cinquante centimes au Banquier à cause de la remise faite -par Doublon. - -La commission d'un demi pour cent, objet du troisième article, est -prise sous ce prétexte ingénieux, que ne pas recevoir son payement -équivaut, en banque, à escompter un effet. Quoique ce soit absolument -le contraire, rien de plus semblable que de donner mille francs ou de -ne pas les encaisser. Quiconque a présenté des effets à l'escompte, -sait, qu'outre les six pour cent dus légalement, l'escompteur prélève, -sous l'humble nom de commission, un tant pour cent qui représente les -intérêts que lui donne, au-dessus du taux légal, le génie avec lequel -il fait valoir ses fonds. Plus il peut gagner d'argent, plus il vous en -demande. Aussi faut-il escompter chez les sots, c'est moins cher. Mais -en Banque y a-t-il des sots?..... - -La loi oblige le banquier à faire certifier par un Agent de change -le taux du change. Dans les Places assez malheureuses pour ne pas -avoir de Bourse, l'Agent de change est suppléé par deux négociants. -La commission dite de courtage due à l'Agent est fixée à un quart -pour cent de la somme exprimée dans l'effet protesté. L'usage s'est -introduit de compter cette commission comme donnée aux négociants qui -remplacent l'Agent, et le banquier la met tout simplement dans sa -caisse. De là le troisième article de ce charmant compte. - -Le quatrième article comprend le coût du carré de papier timbré sur -lequel est rédigé le _Compte de Retour_ et celui du timbre de ce qu'on -appelle si ingénieusement la retraite, c'est-à-dire la nouvelle traite -tirée par le banquier sur son confrère, pour se rembourser. - -Le cinquième article comprend le prix des ports de lettres et les -intérêts légaux de la somme pendant tout le temps qu'elle peut manquer -dans la caisse du banquier. - -Enfin le change de place, l'objet même de la Banque, est ce qu'il en -coûte pour se faire payer d'une place à l'autre. - -Maintenant épluchez ce compte, où, selon la manière de supputer du -Polichinelle de la chanson napolitaine si bien jouée par Lablache, -quinze et cinq font vingt-deux! Évidemment la signature de messieurs -Postel et Gannerac était une affaire de complaisance: les Cointet -certifiaient au besoin pour Gannerac ce que Gannerac certifiait -pour les Cointet. C'est la mise en pratique de ce proverbe connu, -_Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné_. Messieurs Cointet -frères, se trouvant en compte courant avec Métivier, n'avaient pas -besoin de faire traite. Entre eux, un effet retourné ne produisait -qu'une ligne de plus au _crédit_ ou au _débit_. - -Ce compte fantastique se réduisait donc en réalité à mille francs dus, -au protêt de treize francs, et à un demi pour cent d'intérêt pour un -mois de retard, en tout peut-être mille dix-huit francs. - -Si une grande maison de banque a tous les jours, en moyenne, un _Compte -de retour_ sur une valeur de mille francs, elle touche tous les jours -vingt-huit francs par la Grâce de Dieu et les constitutions de la -Banque, royauté formidable inventée par les juifs au douzième siècle, -et qui domine aujourd'hui les trônes et les peuples. En d'autres -termes, mille francs rapportent alors à cette maison vingt-huit -francs par jour ou dix mille deux cent vingt francs par an. Triplez -la moyenne des _Comptes de Retour_, et vous apercevrez un revenu de -trente mille francs, donné par ces capitaux fictifs. Aussi rien de -plus amoureusement cultivé que les _Comptes de Retour_. David Séchard -serait venu payer son effet, le trois mai, ou le lendemain même du -protêt, messieurs Cointet frères lui eussent dit: «Nous avons retourné -votre effet à monsieur Métivier!» quand même l'effet se fût encore -trouvé sur leur bureau. Le _Compte de Retour_ est acquis le soir même -du protêt. Ceci, dans le langage de la banque de province, s'appelle: -_faire suer les écus_. Les seuls ports de lettres produisent quelque -vingt mille francs à la maison Keller qui correspond avec le monde -entier, et les _Comptes de Retour_ payent la loge aux Italiens, la -voiture et la toilette de madame la Baronne de Nucingen. Le _port -de lettre_ est un abus d'autant plus effroyable que les banquiers -s'occupent de dix affaires semblables en dix lignes d'une lettre. -Chose étrange! le Fisc a sa part dans cette prime arrachée au malheur, -et le Trésor Public s'enfle ainsi des infortunes commerciales. Quant -à la Banque, elle jette au débiteur, du haut de ses comptoirs, cette -parole pleine de raison:—Pourquoi n'êtes-vous pas en mesure? à laquelle -malheureusement on ne peut rien répondre. Ainsi le _Compte de Retour_ -est un conte plein de fictions terribles pour lequel les débiteurs, -qui réfléchiront sur cette page instructive, éprouveront désormais un -effroi salutaire. - -Le quatre mai, Métivier reçut de messieurs Cointet frères le _Compte de -Retour_ avec un ordre de poursuivre à outrance à Paris monsieur Lucien -Chardon dit de Rubempré. - -Quelques jours après, Ève reçut, en réponse à la lettre qu'elle écrivit -à monsieur Métivier, le petit mot suivant, qui la rassura complétement. - - «A MONSIEUR SÉCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULÊME. - - »J'ai reçu en son temps votre estimée du 5 courant. J'ai compris, - d'après vos explications relativement à l'effet impayé du 30 avril - dernier, que vous aviez obligé votre beau-frère, monsieur de - Rubempré, qui fait assez de dépenses pour que ce soit vous rendre - service que de le contraindre à payer: il est dans une situation à ne - pas se laisser long-temps poursuivre. Si votre honoré beau-frère ne - payait point, je ferais fond sur la loyauté de votre vieille maison, - et me dis, comme toujours, - - »Votre dévoué serviteur, - »MÉTIVIER.» - -—Eh! bien, dit Ève à David, mon frère saura par cette poursuite que nous -n'avons pas pu payer. - -Quel changement cette parole n'annonçait-elle pas chez Ève? L'amour -grandissant que lui inspirait le caractère de David, de mieux en mieux -connu, prenait dans son cœur la place de l'affection fraternelle. Mais -à combien d'illusions ne disait-elle pas adieu?... - -Voyons maintenant tout le chemin que fit le _Compte de Retour_ sur -la place de Paris? Un tiers porteur, nom commercial de celui qui -possède un effet par transmission, est libre, aux termes de la loi, de -poursuivre uniquement celui des divers débiteurs de cet effet qui lui -présente la chance d'être payé le plus promptement. En vertu de cette -faculté, Lucien fut poursuivi par l'huissier de monsieur Métivier. -Voici quelles furent les phases de cette action, d'ailleurs entièrement -inutile. Métivier, derrière lequel se cachaient les Cointet, -connaissait l'insolvabilité de Lucien; mais toujours dans l'esprit de -la loi, l'insolvabilité _de fait_ n'existe _en droit_ qu'après avoir -été constatée. On constata donc l'impossibilité d'obtenir de Lucien le -payement de l'effet, de la manière suivante. L'huissier de Métivier -dénonça, le 5 mai, le _Compte de Retour_ et le protêt d'Angoulême à -Lucien, en l'assignant au Tribunal de commerce de Paris pour entendre -dire une foule de choses, entre autres qu'il serait condamné par -corps comme négociant. Quand, au milieu de sa vie de cerf aux abois, -Lucien lut ce grimoire, il recevait la signification d'un jugement -obtenu contre lui par défaut au Tribunal de commerce. Coralie, sa -maîtresse, ignorant ce dont il s'agissait, imagina que Lucien avait -obligé son beau-frère; elle lui donna tous les actes ensemble, trop -tard. Une actrice voit trop d'acteurs en huissiers dans les vaudevilles -pour croire au papier timbré. Lucien eut des larmes aux yeux, il -s'apitoya sur Séchard, il eut honte de son faux, et il voulut payer. -Naturellement, il consulta ses amis sur ce qu'il devait faire pour -gagner du temps. Mais quand Lousteau, Blondet, Bixiou, Nathan eurent -instruit Lucien du peu de cas qu'un poète devait faire du Tribunal -de commerce, juridiction établie pour les boutiquiers, le poète se -trouvait déjà sous le coup d'une saisie. Il voyait à sa porte cette -petite affiche jaune dont la couleur déteint sur les portières, qui a -la vertu la plus astringente sur le crédit, qui porte l'effroi dans -le cœur des moindres fournisseurs, et qui surtout glace le sang dans -les veines des poètes assez sensibles pour s'attacher à ces morceaux -de bois, à ces guenilles de soie, à ces tas de laine coloriée, à ces -brimborions appelés mobilier. Quand on vint pour enlever les meubles -de Coralie, l'auteur des _Marguerites_ alla trouver un ami de Bixiou, -Desroches, un premier clerc qui venait de traiter d'une Étude, et -qui se mit à rire en voyant tant d'effroi chez Lucien pour si peu de -chose.—Ce n'est rien, mon cher, vous voulez gagner du temps?—Le plus -possible.—Eh! bien, opposez-vous à l'exécution du jugement. Allez -trouver un de mes amis, Signol, un agréé, portez-lui vos pièces, il -renouvellera l'opposition, se présentera pour vous, et déclinera -la compétence du Tribunal de commerce. Ceci ne fera pas la moindre -difficulté, vous êtes un journaliste assez connu. Si vous êtes assigné -devant le Tribunal civil, vous viendrez me voir, ça me regardera: -je me charge de faire promener ceux qui veulent chagriner la belle -Coralie. Le vingt-huit mai, Lucien, assigné devant le Tribunal civil, -y fut condamné plus promptement que ne le pensait Desroches, car on -poursuivait Lucien à outrance. Quand une nouvelle saisie fut pratiquée, -lorsque l'affiche jaune vint encore dorer les pilastres de la porte de -Coralie et qu'on voulut enlever le mobilier, Desroches, un peu sot de -s'être _laissé pincer par_ son _confrère_ (telle fut son expression), -s'y opposa, prétendant, avec raison d'ailleurs, que le mobilier -appartenait à mademoiselle Coralie: il introduisit un référé. Sur le -référé, le Président du Tribunal renvoya les parties à l'audience, -où la propriété des meubles fut adjugée à l'actrice par un jugement. -Métivier, qui appela de ce jugement, fut débouté de son appel par un -arrêt, le trente juillet. - -Le sept août, maître Cachan reçut par la diligence un énorme dossier -intitulé: - - MÉTIVIER - CONTRE - SÉCHARD ET LUCIEN CHARDON. - -La première pièce était la jolie petite note suivante, dont -l'exactitude est garantie; elle a été copiée. - - - _Billet du 30 avril dernier, souscrit par Séchard - fils, ordre Lucien de Rubempré (2 mai). Compte de - retour:_ 1,037 fr. 45 c. - - (_5 Mai._) - - _Dénonciation du compte de retour et du protêt avec - assignation devant le Tribunal de commerce de - Paris, pour le 7 mai_ 8 75 - - (_7 Mai._) - - _Jugement, condamnation par défaut, avec contrainte - par corps_ 35 » - - (_10 Mai._) - - _Signification du jugement_ 8 50 - - (_12 Mai._) - - _Commandement_ 5 50 - - (_14 Mai._) - - _Procès-verbal de saisie_ 16 » - - (_18 Mai._) - - _Procès-verbal d'apposition d'affiches_ 15 25 - - (_19 Mai._) - - _Insertion au journal_ 4 » - - (_24 Mai._) - - _Procès-verbal de récolement précédant l'enlèvement, - et contenant opposition à l'exécution du jugement - par le sieur Lucien de Rubempré_ 12 » - - (_27 Mai._) - - _Jugement du Tribunal qui, faisant droit, renvoie, - sur l'opposition dûment réitérée, les parties - devant le Tribunal civil_ 35 » - - (_28 Mai._) - - _Assignation à bref délai par Métivier, devant - le Tribunal civil avec constitution d'avoué_ 6 50 - - (_2 Juin._) - - _Jugement contradictoire qui condamne Lucien Chardon - à payer les causes du compte de retour et laisse à - la charge du poursuivant les frais faits devant le - Tribunal de commerce_ 150 » - - (_6 Juin._) - - _Signification dudit_ 10 » - - (_15 Juin._) - - _Commandement_ 5 50 - - (_19 Juin._) - - _Procès-verbal tendant à saisie, et contenant opposition - à cette saisie par la demoiselle Coralie, qui prétend - que le mobilier lui appartient et demande d'aller en - référé sur l'heure, dans le cas où l'on voudrait - passer outre_ 20 » - - _Ordonnance du Président, qui renvoie les parties - à l'audience en état de référé_ 40 » - - (_19 Juin._) - - _Jugement qui adjuge la propriété des meubles à ladite - demoiselle Coralie_ 250 » - - (_20 Juin._) - - _Appel par Métivier_ 17 » - - (_30 Juin._) - - _Arrêt confirmatif du jugement_ 250 » - ——------ - _Total_ 889 » - ======== - _Billet du 31 mai_ 1,037 45 - - _Dénonciation à Lucien_ 8 75 - ————---- - 1,046 20 - ======== - _Billet du 30 juin, compte de retour_ 1,037 45 - - _Dénonciation à Lucien_ 8 75 - ————---- - 1,046 20 - -Ces pièces étaient accompagnées d'une lettre par laquelle Métivier -donnait l'ordre à maître Cachan, avoué d'Angoulême, de poursuivre David -Séchard par tous les moyens de droit. Maître Victor-Ange-Herménégilde -Doublon assigna donc David Séchard, le 3 juillet, au Tribunal de -commerce d'Angoulême pour le payement de la somme totale de quatre -mille dix-huit francs quatre-vingt-cinq centimes, montant des trois -effets et des frais déjà faits. Le jour où Doublon devait lui apporter -à elle-même le commandement de payer cette somme énorme pour elle, Ève -reçut dans la matinée cette lettre foudroyante écrite par Métivier: - - «A MONSIEUR SÉCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULÊME. - - »Votre beau-frère, monsieur Chardon, est un homme d'une insigne - mauvaise foi qui a mis son mobilier sous le nom d'une actrice avec - laquelle il vit, et vous auriez dû, Monsieur, me prévenir loyalement - de ces circonstances afin de ne pas me laisser faire des poursuites - inutiles, car vous n'avez pas répondu à ma lettre du 10 mai dernier. - Ne trouvez donc pas mauvais que je vous demande immédiatement le - remboursement des trois effets et de tous mes débours. - - »Agréez mes salutations. - - »MÉTIVIER.» - -En n'entendant plus parler de rien, Ève, peu savante en droit -commercial, pensait que son frère avait réparé son crime en payant les -billets fabriqués. - -—Mon ami, dit-elle à son mari, cours avant tout chez Petit-Claud, -explique-lui notre position, et consulte-le. - -—Mon ami, dit le pauvre imprimeur en entrant dans le cabinet de son -camarade chez lequel il avait couru précipitamment, je ne savais pas, -quand tu es venu m'annoncer ta nomination en m'offrant tes services, -que je pourrais en avoir sitôt besoin. - -Petit-Claud étudia la belle figure de penseur que lui présenta cet -homme assis dans un fauteuil en face de lui, car il n'écouta pas le -détail d'affaires qu'il connaissait mieux que ne les savait celui -qui les lui expliquait. En voyant entrer Séchard inquiet, il s'était -dit:—Le tour est fait! Cette scène se joue assez souvent au fond du -cabinet des avoués.—Pourquoi les Cointet le persécutent-ils?... se -demandait Petit-Claud. Il est dans l'esprit des avoués de pénétrer tout -aussi bien dans l'âme de leurs clients que dans celle des adversaires: -ils doivent connaître l'envers aussi bien que l'endroit de la trame -judiciaire. - -—Tu veux gagner du temps, répondit enfin Petit-Claud à Séchard quand -Séchard eut fini. Que te faut-il, quelque chose comme trois ou quatre -mois? - -—Oh! quatre mois! je suis sauvé, s'écria David à qui Petit-Claud parut -être un ange. - -—Eh! bien, l'on ne touchera à aucun de tes meubles, et l'on ne pourra -pas t'arrêter avant trois ou quatre mois... Mais cela te coûtera bien -cher, dit Petit-Claud. - -—Eh! qu'est-ce que cela me fait! s'écria Séchard. - -—Tu attends des rentrées, en es-tu sûr?... demanda l'avoué presque -surpris de la facilité avec laquelle son client entrait dans la -machination. - -—Dans trois mois je serai riche, répondit l'inventeur avec une -assurance d'inventeur. - -—Ton père n'est pas encore en pré, répondit Petit-Claud, il tient à -rester dans les vignes. - -—Est-ce que je compte sur la mort de mon père?... répondit David. Je -suis sur la trace d'un secret industriel qui me permettra de fabriquer -sans un brin de coton un papier aussi solide que le papier de Hollande, -et à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel de la -pâte de coton... - -—C'est une fortune, s'écria Petit-Claud qui comprit alors le projet du -grand Cointet. - -—Une grande fortune, mon ami, car il faudra, dans dix ans d'ici, dix -fois plus de papier qu'il ne s'en consomme aujourd'hui. Le journalisme -sera la folie de notre temps! - -—Personne n'a ton secret?... - -—Personne, excepté ma femme. - -—Tu n'as pas dit ton projet, ton programme à quelqu'un.... aux Cointet, -par exemple? - -—Je leur en ai parlé, mais vaguement, je crois! - -Un éclair de générosité passa dans l'âme enfiellée de Petit-Claud qui -essaya de tout concilier, l'intérêt des Cointet, le sien et celui de -Séchard. - -—Écoute, David, nous sommes camarades de collége, je te défendrai; -mais, sache-le bien, cette défense à l'encontre des lois te coûtera -cinq à six mille francs!... Ne compromets pas ta fortune. Je crois -que tu seras obligé de partager avec un de nos fabricants. Voyons? tu -y regarderas à deux fois avant d'acheter ou de faire construire une -papeterie... Il te faudra d'ailleurs prendre un brevet d'invention... -Tout cela prendra du temps et voudra de l'argent, les huissiers -fondront sur toi peut-être trop tôt, malgré les détours que nous allons -faire devant eux... - -—Je tiens mon secret! répondit David avec la naïveté du savant. - -—Eh! bien, ton secret sera ta planche de salut, reprit Petit-Claud -repoussé dans sa première et loyale intention d'éviter un procès par -une transaction, je ne veux pas le savoir; mais écoute moi bien: tâche -de travailler dans les entrailles de la terre, que personne ne te voie -et ne puisse soupçonner tes moyens d'exécution, car ta planche te -serait volée sous tes pieds... Un inventeur cache souvent sous sa peau -un jobard! Vous pensez trop à vos secrets pour pouvoir penser à tout. -On finira par se douter de l'objet de tes recherches, tu es environné -de fabricants! Autant de fabricants, autant d'ennemis! Je te vois comme -le castor au milieu des chasseurs, ne leur donne pas ta peau... - -—Merci, mon cher camarade, je me suis dit tout cela, s'écria -Séchard; mais je te suis obligé de me montrer tant de prudence et de -sollicitude!... Il ne s'agit pas de moi dans cette entreprise. A moi, -douze cents francs de rente me suffiraient, et mon père doit m'en -laisser au moins trois fois autant quelque jour... Je vis par l'amour -et par ma pensée!... une vie céleste... Il s'agit de Lucien et de ma -femme; c'est pour eux que je travaille... - -—Allons, signe-moi ce pouvoir, et ne t'occupe plus que de ta -découverte. Le jour où il faudra te cacher à cause de la contrainte -par corps, je te préviendrai la veille; car il faut tout prévoir. Et -laisse-moi te dire de ne laisser pénétrer chez toi personne de qui tu -ne sois sûr comme de toi-même. - -—Cérizet n'a pas voulu continuer le bail de l'exploitation de mon -imprimerie, et de là sont venus nos petits chagrins d'argent. Il ne -reste donc plus chez moi que Marion, Kolb, un Alsacien qui est comme un -caniche pour moi, ma femme et ma belle-mère... - -—Écoute, dit Petit-Claud, défie-toi du caniche... - -—Tu ne le connais pas, s'écria David. Kolb, c'est comme moi-même. - -—Veux-tu me le laisser éprouver?... - -—Oui, dit Séchard. - -—Allons, adieu; mais envoie-moi la belle madame Séchard, un pouvoir de -ta femme est indispensable. Et, mon ami, songe bien que le feu est dans -tes affaires, dit Petit-Claud à son camarade en le prévenant ainsi de -tous les malheurs judiciaires qui allaient fondre sur lui. - -—Me voilà donc un pied en Bourgogne et un pied en Champagne, se dit -Petit-Claud après avoir reconduit son ami David Séchard jusqu'à la -porte de l'Étude. - -En proie aux chagrins que cause le manque d'argent, aux peines que -lui donnait l'état de sa femme, assassinée par l'infamie de Lucien, -David cherchait toujours son problème!... Or, tout en allant de chez -lui chez Petit-Claud, il avait mâché par distraction une tige d'ortie -qu'il avait mise dans de l'eau pour arriver à un rouissage quelconque -des tiges employées comme matière de sa pâte. Il voulait remplacer les -divers brisements opérés par la macération par le tissage, enfin par -l'usage de tout ce qui devient fil, linge, chiffon. Quand il alla par -les rues, assez content de sa conférence avec son ami Petit-Claud, il -se trouva dans les dents une boule de pâte: il la prit sur sa main, -l'étendit et vit une bouillie supérieure à toutes les compositions -qu'il avait obtenues; car le principal inconvénient des pâtes obtenues -des végétaux est un défaut de liant. Ainsi la paille donne un papier -cassant, quasi métallique et sonore. Ces hasards-là ne sont rencontrés -que par les audacieux chercheurs des causes naturelles! - -—Je vais, se disait-il, remplacer par l'effet d'une machine et d'un -agent chimique l'opération que je viens de faire machinalement. - -Et il apparut à sa femme dans la joie de sa croyance à un triomphe. - -—Oh! mon ange, sois sans inquiétude! dit David en voyant que sa -femme avait pleuré. Petit-Claud nous garantit pour quelques mois de -tranquillité. L'on me fera des frais; mais, comme il me l'a dit en me -reconduisant:—Tous les Français ont le droit de faire attendre leurs -créanciers, pourvu qu'ils finissent par leur payer capital, intérêts et -frais!... Eh! bien, nous payerons... - -—Et vivre!... dit la pauvre Ève qui pensait à tout. - -—Ah! c'est vrai, répondit David en portant la main à son oreille par un -geste inexplicable et familier à presque tous les gens embarrassés. - -—Ma mère gardera notre petit Lucien et je puis me remettre à -travailler, dit-elle. - -—Ève! ô mon Ève! s'écria David, les larmes aux yeux, en prenant sa -femme et la serrant sur son cœur, Ève! à deux pas d'ici, à Saintes, -au seizième siècle, un des plus grands hommes de la France, car il -ne fut pas seulement l'inventeur des émaux, il fut aussi le glorieux -précurseur de Buffon, de Cuvier, il trouva la géologie avant eux, ce -naïf bonhomme! Bernard de Palissy souffrait la passion des chercheurs -de secrets, mais il voyait sa femme et ses enfants, tout un faubourg -contre lui. Sa femme lui vendait ses outils.... Il errait dans la -campagne, incompris!... pourchassé, montré au doigt!... Mais, moi, je -suis aimé... - -—Bien aimé, répondit Ève avec une sainte et placide expression. - -—On peut souffrir alors tout ce qu'a souffert ce pauvre Bernard de -Palissy, l'auteur des faïences d'Écouen, et que Charles IX excepta de -la Saint-Barthélemy, qui fit enfin à la face de l'Europe, vieux, riche -et honoré, des cours publics sur sa _science des terres_, comme il -l'appelait. - -—Tant que mes doigts auront la force de tenir un fer à repasser, tu ne -manqueras de rien! s'écria la pauvre femme avec l'accent du dévouement -le plus profond. Dans le temps que j'étais première demoiselle chez -madame Prieur, j'avais pour amie une petite fille bien sage, la cousine -à Postel, Basine Clerget; eh! bien, Basine vient de m'annoncer, en -m'apportant mon linge fin, qu'elle succède à madame Prieur: j'irai -travailler chez elle!... - -—Ah! tu n'y travailleras pas long-temps! répondit Séchard. J'ai -trouvé... - -Pour la première fois la sublime croyance au succès, qui soutient les -inventeurs et leur donne le courage d'aller en avant dans les forêts -vierges du pays des découvertes, fut accueillie par Ève avec un sourire -presque triste, et David baissa la tête par un mouvement funèbre. - -—Oh! mon ami, je ne me moque pas, je ne ris pas, je ne doute pas! -s'écria la belle Ève en se mettant à genoux devant son mari. Mais je -vois combien tu avais raison de garder le plus profond silence sur tes -essais, sur tes espérances. Oui, mon ami, les inventeurs doivent cacher -le pénible enfantement de leur gloire à tout le monde, même à leurs -femmes!... Une femme est toujours femme. Ton Ève n'a pu s'empêcher de -sourire en t'entendant dire: J'ai trouvé!... pour la dix-septième fois -depuis un mois. - -David se mit à rire si franchement de lui-même qu'Ève lui prit la main -et la baisa saintement. Ce fut un moment délicieux, une de ces roses -d'amour et de tendresse qui fleurissent au bord des plus arides chemins -de la misère et quelquefois au fond des précipices. - -Ève redoubla de courage en voyant le malheur redoubler de furie. La -grandeur de son mari, sa naïveté d'inventeur, les larmes qu'elle -surprit parfois dans les yeux de cet homme de cœur et de poésie, tout -développa chez elle une force de résistance inouïe. Elle eut encore une -fois recours au moyen qui lui avait déjà si bien réussi. Elle écrivit à -monsieur Métivier d'annoncer la vente de l'imprimerie en lui offrant de -le payer sur le prix qu'on en obtiendrait et en le suppliant de ne pas -ruiner David en frais inutiles. Devant cette lettre sublime Métivier -fit le mort: son premier commis répondit qu'en l'absence de monsieur -Métivier il ne pouvait pas prendre sur lui d'arrêter les poursuites. -Telle n'était pas la coutume de son patron en affaires. Ève proposa -de renouveler les effets en payant tous les frais, et le commis y -consentit, pourvu que le père de David Séchard donnât sa garantie par -un aval. Ève se rendit alors à pied à Marsac, accompagnée de sa mère -et de Kolb. Elle affronta le vieux vigneron, elle fut charmante, elle -réussit à dérider cette vieille figure; mais, quand, le cœur tremblant, -elle parla de l'aval, elle vit un changement complet et soudain sur -cette face soûlographique. - -—Si je laissais à mon fils la liberté de mettre la main à mes -lèvres, au bord de ma caisse, il la plongerait jusqu'au fond de mes -entrailles!... s'écria-t-il. Les enfants mangent tous à même dans la -bourse paternelle. Et comment ai-je fait, moi? Je n'ai jamais coûté -un liard à mes parents. Votre imprimerie est vide. Les souris et les -rats sont seuls à y faire des impressions... Vous êtes belle, vous, -je vous aime; vous êtes une femme travailleuse et soigneuse. Mais mon -fils!... Savez-vous ce qu'est David?... Eh! bien, c'est un fainéant de -savant. Si je l'avais _lairré_ comme on m'a _lairré_, sans se connaître -aux lettres, et que j'en eusse fait un _ours_, comme son père, il -aurait des rentes... Oh! c'est ma croix, ce garçon-là, voyez-vous! -Et, par malheur, il est bien unique, car sa _retiration_ n'existera -jamais! Enfin il vous rend malheureuse... (Ève protesta par un geste de -dénégation absolue.)—Oui, reprit-il en répondant à ce geste, vous avez -été obligée de prendre une nourrice, le chagrin vous a tari votre lait. -Je sais tout, allez! vous êtes au tribunal et tambourinés par la ville. -Je n'étais qu'un _ours_, je ne suis pas savant, je n'ai pas été prote -chez messieurs Didot, la gloire de la typographie; mais jamais je n'ai -reçu de papier timbré! Savez-vous ce que je me dis en allant dans mes -vignes, les soignant et récoltant, et faisant mes petites affaires?... -Je me dis:—Mon pauvre vieux, tu te donnes bien du mal, tu mets écu sur -écu, tu lairreras de beaux biens, ce sera pour les huissiers, pour les -avoués..... ou pour les chimères..... pour les idées... Tenez, mon -enfant, vous êtes mère de ce petit garçon, qui m'a eu l'air d'avoir la -truffe de son grand-père au milieu du visage quand je l'ai tenu sur -les fonts avec madame Chardon, eh! bien, pensez moins à Séchard qu'à -ce petit drôle-là... Je n'ai confiance qu'en vous... Vous pourriez -empêcher la dissipation de mes biens... de mes pauvres biens... - -—Mais, mon cher papa Séchard, votre fils sera votre gloire, et -vous le verrez un jour riche par lui-même et avec la croix de la -Légion-d'Honneur à la boutonnière... - -—Qué qui fera donc pour cela? demanda le vigneron. - -—Vous le verrez! Mais, en attendant, mille écus vous -ruineraient-ils?... Avec mille écus vous feriez cesser les -poursuites... Eh! bien, si vous n'avez pas confiance en lui, -prêtez-les-moi, je vous les rendrai, vous les hypothéquerez sur ma dot, -sur mon travail... - -—David Séchard est donc poursuivi? s'écria le vigneron étonné -d'apprendre que ce qu'il croyait une calomnie était vrai. Voilà ce -que c'est que de savoir signer son nom!... Eh mes loyers!... Oh! il -faut, ma petite fille, que j'aille à Angoulême me mettre en règle et -consulter Cachan, mon avoué... Vous avez joliment bien fait de venir... -Un homme averti en vaut deux! - -Après une lutte de deux heures, Ève fut obligée de s'en aller, battue -par cet argument invincible:—Les femmes n'entendent rien aux affaires. -Venue avec un vague espoir de réussir, Ève refit le chemin de Marsac à -Angoulême presque brisée. En rentrant, elle arriva précisément à temps -pour recevoir la signification du jugement qui condamnait Séchard à -tout payer à Métivier. En province, la présence d'un huissier à la -porte d'une maison est un événement; mais Doublon venait beaucoup -trop souvent depuis quelque temps pour que le voisinage n'en causât -pas. Aussi Ève n'osait-elle plus sortir de chez elle, elle avait peur -d'entendre des chuchotements à son passage. - -—Oh! mon frère, mon frère! s'écria la pauvre Ève en se précipitant dans -son allée et montant les escaliers, je ne puis te pardonner que s'il -s'agissait de ta... - -—Hélas, lui dit Séchard, qui venait au-devant d'elle, il s'agissait -d'éviter son suicide. - -—N'en parlons donc plus jamais, répondit-elle doucement. La femme qui -l'a emmené dans ce gouffre de Paris est bien criminelle!... et ton -père, mon David, est bien impitoyable!... Souffrons en silence. - -Un coup frappé discrètement arrêta quelque tendre parole sur les lèvres -de David, et Marion se présenta remorquant à travers la première pièce -le grand et gros Kolb. - -—Madame, dit-elle, Kolb et moi nous avons su que monsieur et madame -étaient bien tourmentés; et, comme nous avons à nous deux seize cents -francs d'économies, nous avons pensé qu'ils ne pouvaient pas être mieux -placés qu'entre les mains de madame... - -—_Te matame_, répéta Kolb avec enthousiasme. - -—Kolb, s'écria David Séchard, nous ne nous quitterons jamais, porte -mille francs à compte chez Cachan, l'avoué, mais en demandant une -quittance; nous garderons le reste. Kolb, qu'aucune puissance humaine -ne t'arrache un mot sur ce que je fais, sur mes heures d'absence, sur -ce que tu pourras me voir rapporter, et quand je t'enverrai chercher -des herbes, tu sais, qu'aucun œil humain ne te voie... On cherchera, -mon bon Kolb, à te séduire, on t'offrira peut-être des mille, des dix -mille francs pour parler... - -—_On m'ovrirait pien tes millions, queu cheu ne tirais bas une motte! -Est-ce que che nei gonnais boind la gonzigne milidaire?_ - -—Tu es averti, marche, et va prier monsieur Petit-Claud d'assister à la -remise de ces fonds chez monsieur Cachan. - -—_Ui_, fit l'Alsacien, _chesbère edre assez riche ein chour pire lui -domper sire le gazaquin, à ced ôme te chistice! Ch'aime bas sa visache!_ - -—C'est un bon homme, madame, dit la grosse Marion, il est fort comme un -Turc et doux comme un mouton. En voilà un qui ferait le bonheur d'une -femme. C'est lui pourtant qui a eu l'idée de placer ainsi nos gages, -qu'il appelle des _caches_! Pauvre homme! s'il parle mal, il pense -bien, et je l'entends tout de même. Il a l'idée d'aller travailler -chez les autres pour ne nous rien coûter.... - -—On deviendrait riche uniquement pour pouvoir récompenser ces braves -gens-là, dit Séchard en regardant sa femme. - -Ève trouvait cela tout simple, elle n'était pas étonnée de rencontrer -des âmes à la hauteur de la sienne. Son attitude eût expliqué toute -la beauté de son caractère aux êtres les plus stupides, et même à un -indifférent. - -—Vous serez riche, mon cher monsieur, vous avez du pain de cuit, -s'écria Marion, votre père vient d'acheter une ferme, il vous en fait, -allez! des rentes... - -Dans la circonstance, ces paroles dites par Marion pour diminuer en -quelque sorte le mérite de son action, ne trahissaient-elles pas une -exquise délicatesse? - -Comme toutes les choses humaines, la procédure française a des vices. -Néanmoins, de même qu'une arme à deux tranchants, elle sert aussi bien -à la défense qu'à l'attaque. En outre, elle a cela de plaisant, que si -deux avoués s'entendent (et ils peuvent s'entendre sans avoir besoin -d'échanger deux mots, ils se comprennent par la seule marche de leur -procédure!) un procès ressemble alors à la guerre comme la faisait le -premier maréchal de Biron à qui son fils proposait au siége de Rouen -un moyen de prendre la ville en deux jours.—Tu es donc bien pressé, -lui dit-il, d'aller planter nos choux. Deux généraux peuvent éterniser -la guerre en n'arrivant à rien de décisif et ménageant leurs troupes, -selon la méthode des généraux autrichiens que le Conseil Aulique ne -réprimande jamais d'avoir fait manquer une combinaison pour laisser -manger la soupe à leurs soldats. Maître Cachan, Petit-Claud et Doublon -se comportèrent encore mieux que des généraux autrichiens, ils se -modelèrent sur un Autrichien de l'Antiquité, sur Fabius _Cunctator_! - -Petit-Claud, malicieux comme un mulet, eut bientôt reconnu tous les -avantages de sa position. Dès que le payement des frais à faire était -garanti par le grand Cointet, il se promit de ruser avec Cachan, et de -faire briller son génie aux yeux du papetier, en créant des incidents -qui retombassent à la charge de Métivier. Mais, malheureusement pour la -gloire de ce jeune Figaro de la Basoche, l'historien doit passer sur le -terrain de ses exploits comme s'il marchait sur des charbons ardents. -Un seul mémoire de frais, comme celui fait à Paris, suffit sans doute -à l'histoire des mœurs contemporaines. Imitons donc le style des -bulletins de la Grande-Armée; car, pour l'intelligence du récit, plus -rapide sera l'énoncé des faits et gestes de Petit-Claud, meilleure sera -cette page exclusivement judiciaire. - -Assigné, le 3 juillet, au Tribunal de commerce d'Angoulême, David fit -défaut; le jugement lui fut signifié le 8. - -Le 10, Doublon lança un commandement et tenta, le 12, une saisie à -laquelle s'opposa Petit-Claud en réassignant Métivier à quinze jours. -De son côté, Métivier trouva ce temps trop long, réassigna le lendemain -à bref délai, et obtint, le 19, un jugement qui débouta Séchard -de son opposition. Ce jugement, signifié roide le 21, autorisa un -commandement le 22, une signification de contrainte par corps le 23, -et un procès-verbal de saisie le 24. Cette fureur de saisie fut bridée -par Petit-Claud qui s'y opposa en interjetant appel en Cour royale. Cet -appel, réitéré le 15 juillet, traînait Métivier à Poitiers. - -—Allez! se dit Petit-Claud, nous resterons là pendant quelque temps. - -Une fois l'orage dirigé sur Poitiers, chez un avoué de Cour royale à -qui Petit-Claud donna ses instructions, ce défenseur à double face fit -assigner à bref délai David Séchard, par madame Séchard, en séparation -de biens. Selon l'expression du Palais, il _diligenta_ de manière à -obtenir son jugement de séparation le 28 juillet, il l'inséra dans le -_Courrier de la Charente_, le signifia dûment, et, le 1er août, il -se faisait par-devant notaire une liquidation des reprises de madame -Séchard qui la constituait créancière de son mari pour la faible somme -de dix mille francs que l'amoureux David lui avait reconnue en dot par -le contrat de mariage, et pour le payement de laquelle il lui abandonna -le mobilier de son imprimerie et celui du domicile conjugal. - -Pendant que Petit-Claud mettait ainsi à couvert l'avoir du ménage, -il faisait triompher à Poitiers la prétention sur laquelle il avait -basé son appel. Selon lui, David devait d'autant moins être passible -des frais faits à Paris sur Lucien de Rubempré, que le Tribunal -civil de la Seine, les avait, par son jugement, mis à la charge de -Métivier. Ce système, adopté par la Cour, fut consacré dans un arrêt -qui confirma les condamnations portées au jugement du Tribunal de -commerce d'Angoulême contre Séchard fils, en faisant distraction d'une -somme de six cents francs sur les frais de Paris, mis à la charge de -Métivier, en compensant quelques frais entre les parties, eu égard à -l'incident qui motivait l'appel de Séchard. Cet arrêt signifié, le 17 -août, à Séchard fils, se traduisit, le 18, en un commandement de payer -le capital, les intérêts, les frais dus, suivis d'un procès-verbal de -saisie le 20. Là, Petit-Claud intervint au nom de madame Séchard et -revendiqua le mobilier comme appartenant à l'épouse, dûment séparée. De -plus, Petit-Claud fit apparaître Séchard père devenu son client. Voici -pourquoi. - -Le lendemain de la visite que lui fit sa belle-fille, le vigneron était -venu voir son avoué d'Angoulême, maître Cachan, auquel il demanda la -manière de recouvrer ses loyers compromis dans la bagarre où son fils -était engagé. - -—Je ne puis pas _occuper_ pour le père lorsque je poursuis le fils, lui -dit Cachan, mais allez voir Petit-Claud, il est très-habile, et il vous -servira peut-être encore mieux que je ne le ferais... - -Au Palais, Cachan dit à Petit-Claud:—Je t'ai envoyé le père Séchard, -_occupe_ pour moi à charge de revanche. - -Entre avoués, ces sortes de services se rendent en province comme à -Paris. - -Le lendemain du jour où le père Séchard eut donné sa confiance à -Petit-Claud, le grand Cointet vint voir son complice et lui dit:—Tâchez -de donner une leçon au père Séchard! Il est homme à ne jamais pardonner -à son fils de lui coûter mille francs; et ce débours séchera dans son -cœur toute pensée généreuse, s'il en poussait! - -—Allez à vos vignes, dit Petit-Claud à son nouveau client, votre fils -n'est pas heureux, ne le grugez pas en mangeant chez lui. Je vous -appellerai quand il en sera temps. - -Donc, au nom de Séchard, Petit-Claud prétendit que les presses étant -scellées devenaient d'autant plus immeubles par destination que, depuis -le règne de Louis XIV, la maison servait à une imprimerie. Cachan, -indigné pour le compte de Métivier, qui, après avoir trouvé à Paris les -meubles de Lucien appartenant à Coralie, trouvait encore à Angoulême -les meubles de David appartenant à la femme et au père (il y eut là -de jolies choses dites à l'audience), assigna le père et le fils pour -faire tomber de telles prétentions. «Nous voulons, s'écria-t-il, -démasquer les fraudes de ces hommes qui déploient les plus redoutables -fortifications de la mauvaise foi; qui, des articles les plus innocents -et les plus clairs du Code, font des chevaux de frise pour se -défendre! et de quoi, de payer trois mille francs! pris où... dans la -caisse du pauvre Métivier. Et l'on ose accuser les escompteurs!... -Dans quel temps vivons-nous!... Enfin, je le demande, n'est-ce pas à -qui prendra l'argent de notre voisin?... Vous ne sanctionnerez pas une -prétention qui ferait passer l'immoralité au cœur de la justice!...» Le -tribunal d'Angoulême, ému par la belle plaidoierie de Cachan, rendit -un jugement contradictoire entre toutes les parties, qui donna la -propriété des meubles meublants seulement à madame Séchard, repoussa -les prétentions de Séchard père et le condamna net à payer quatre cent -trente-quatre francs soixante-cinq centimes de frais. - -—Le père Séchard est bon, se dirent en riant les avoués, il a voulu -mettre la main dans le plat, qu'il paye!... - -Le 26 août, ce jugement fut signifié de manière à pouvoir saisir les -presses et les accessoires de l'imprimerie le 28 août. On apposa -les affiches!... On obtint, sur requête, un jugement pour pouvoir -vendre dans les lieux mêmes. On inséra l'annonce de la vente dans les -journaux, et Doublon se flatta de pouvoir procéder au récolement et à -la vente le 2 septembre. - -En ce moment, David Séchard devait, par jugement en règle et par -exécutoires levés, bien légalement, à Métivier la somme totale de -cinq mille deux cent soixante-quinze francs vingt-cinq centimes non -compris les intérêts. Il devait à Petit-Claud douze cents francs et les -honoraires, dont le chiffre était laissé, suivant la noble confiance -des cochers qui vous ont conduit rondement, à sa générosité. Madame -Séchard devait à Petit-Claud environ trois cent cinquante francs, et -des honoraires. Le père Séchard devait ses quatre cent trente-quatre -francs soixante-cinq centimes et Petit-Claud lui demandait cent écus -d'honoraires. Ainsi, le tout pouvait aller à dix mille francs. - -A part l'utilité de ces documents pour les nations étrangères qui -pourront y voir le jeu de l'artillerie judiciaire en France, il est -nécessaire que le législateur, si toutefois le législateur a le temps -de lire, connaisse jusqu'où peut aller l'abus de la procédure. Ne -devrait-on pas bâcler une petite loi qui, dans certain cas, interdirait -aux avoués de surpasser _en frais_ la somme qui fait l'objet du procès? -N'y a-t-il pas quelque chose de ridicule à soumettre une propriété -d'un centiare aux formalités qui régissent une terre d'un million! On -comprendra par cet exposé très-sec de toutes les phases par lesquelles -passait le débat, la valeur de ces mots: _la forme, la justice, les -frais!_ dont ne se doute pas l'immense majorité des Français. Voilà ce -qui s'appelle en argot de Palais mettre le feu dans les affaires d'un -homme. Les caractères de l'imprimerie pesant cinq milliers valaient, -au prix de la fonte, deux mille francs. Les trois presses valaient six -cents francs. Le reste du matériel eût été vendu comme du vieux fer et -du vieux bois. Le mobilier du ménage aurait produit tout au plus mille -francs. Ainsi, de valeurs appartenant à Séchard fils et représentant -une somme d'environ quatre mille francs, Cachan et Petit-Claud en -avaient fait le prétexte de sept mille francs de frais sans compter -l'avenir dont la fleur promettait d'assez beaux fruits, comme on va le -voir. Certes les praticiens de France et de Navarre, ceux de Normandie -même, accorderont leur estime et leur admiration à Petit-Claud; mais -les gens de cœur n'accorderont-ils pas une larme de sympathie à Kolb et -à Marion? - -Pendant cette guerre, Kolb, assis à la porte de l'allée sur une chaise -tant que David n'avait pas besoin de lui, remplissait les devoirs -d'un chien de garde. Il recevait les actes judiciaires, toujours -surveillés d'ailleurs par un clerc de Petit-Claud. Quand des affiches -annonçaient la vente du matériel composant une imprimerie, Kolb les -arrachait aussitôt que l'afficheur les avait apposées, et il courait -par la ville les ôter en s'écriant:—_Les goquins!... dourman der ein si -prafe ôme! Ed ilz abellent ça de la chistice!_ Marion gagnait pendant -la matinée une pièce de dix sous dans une papeterie et l'employait à -la dépense journalière. Madame Chardon avait recommencé sans murmurer -les fatigantes veilles de son état de garde-malade, et apportait à sa -fille son salaire à la fin de chaque semaine. Elle avait déjà fait -deux neuvaines, en s'étonnant de trouver Dieu sourd à ses prières, et -aveugle aux clartés des cierges qu'elle lui allumait. - -Le 2 septembre, Ève reçut la seule lettre que Lucien écrivit après -celle par laquelle il avait annoncé la mise en circulation des trois -billets à son beau-frère et que David avait cachée à sa femme. - -—Voilà la troisième lettre que j'aurai eue de lui depuis son départ, se -dit la pauvre sœur en hésitant à décacheter le fatal papier. - -En ce moment, elle donnait à boire à son enfant, elle le nourrissait -au biberon, car elle avait été forcée de renvoyer la nourrice par -économie. On peut juger dans quel état la mit la lecture de la lettre -suivante ainsi que David, qu'elle fit lever. Après avoir passé la nuit -à faire du papier, l'inventeur s'était couché vers le jour. - - «Paris, 29 août. - - »Ma chère sœur, - - »Il y a deux jours, à cinq heures du matin, j'ai reçu le dernier - soupir d'une des plus belles créatures de Dieu, la seule femme qui - pouvait m'aimer comme tu m'aimes, comme m'aiment David et ma mère, en - joignant à ces sentiments si désintéressés ce qu'une mère et une sœur - ne sauraient donner: toutes les félicités de l'amour! Après m'avoir - tout sacrifié, peut-être la pauvre Coralie est-elle morte pour moi! - pour moi qui n'ai pas en ce moment de quoi la faire enterrer... - Elle m'eût consolé de la vie; vous seuls, mes chers anges, pourrez - me consoler de sa mort. Cette innocente fille a, je le crois, été - absoute par Dieu, car elle est morte chrétiennement. Oh! Paris!... - Mon Ève, Paris est à la fois toute la gloire et toute l'infamie de la - France, j'y ai déjà perdu bien des illusions, et je vais en perdre - encore d'autres en y mendiant le peu d'argent dont j'ai besoin pour - mettre en terre sainte le corps d'un ange! - - »Ton malheureux frère, - - »LUCIEN.» - - «_P. S._ J'ai dû te causer bien des chagrins par ma légèreté, tu - sauras tout un jour, et tu m'excuseras. D'ailleurs, tu dois être - tranquille: en nous voyant si tourmentés, Coralie et moi, un brave - négociant à qui j'ai fait de cruels soucis, monsieur Camusot, s'est - chargé d'arranger, a-t-il dit, cette affaire.» - -—La lettre est encore humide de ses larmes! dit-elle à David en le -regardant avec tant de pitié qu'il éclatait dans ses yeux quelque chose -de son ancienne affection pour Lucien. - -—Pauvre garçon, il a dû bien souffrir, s'il était aimé comme il le -dit!... s'écria l'heureux époux d'Ève. - -Et le mari comme la femme oublièrent toutes leurs douleurs, devant -le cri de cette douleur suprême. En ce moment, Marion se précipita -disant:—Madame, les voilà!... les voilà!... - -—Qui? - -—Doublon et ses hommes, le diable, Kolb se bat avec eux, on va vendre. - -—Non, non, l'on ne vendra pas, rassurez-vous! s'écria Petit-Claud dont -la voix retentit dans la pièce qui précédait la chambre à coucher, je -viens de signifier un appel. Vous ne devez pas rester sous le poids -d'un jugement qui taxe de mauvaise foi. Je ne me suis pas avisé de me -défendre ici. Pour vous gagner du temps, j'ai laissé bavarder Cachan, -je suis certain de triompher encore une fois à Poitiers... - -—Mais combien ce triomphe coûtera-t-il? demanda madame Séchard. - -—Des honoraires si vous triomphez, et mille francs si nous perdons. - -—Mon Dieu, s'écria la pauvre Ève, mais le remède n'est-il pas pire que -le mal?... - -En entendant ce cri de l'innocence éclairée au feu judiciaire, -Petit-Claud resta tout interdit, tant Ève était belle. - -Le père Séchard, mandé par Petit-Claud, arriva sur ces entrefaites. La -présence du vieillard dans la chambre à coucher de ses enfants, où son -petit-fils au berceau souriait au malheur, rendit cette scène complète. - -—Papa Séchard, dit le jeune avoué, vous me devez sept cents francs pour -votre intervention; mais vous les répéterez contre votre fils, en les -ajoutant à la masse des loyers qui vous sont dus. - -Le vieux vigneron saisit la piquante ironie que Petit-Claud mit dans -son accent et dans son air en lui adressant cette phrase. - -—Il vous en aurait moins coûté pour cautionner votre fils! lui dit Ève -en quittant le berceau pour venir embrasser le vieillard... - -David, accablé par la vue de l'attroupement qui s'était fait devant -sa maison, où la lutte de Kolb et des gens de Doublon avait attiré du -monde, tendit la main à son père sans lui dire bonjour. - -—Et comment puis-je vous devoir sept cents francs? demanda le vieillard -à Petit-Claud. - -—Mais parce que j'ai, d'abord, _occupé_ pour vous. Comme il s'agit de -vos loyers, vous êtes vis-à-vis de moi solidaire avec votre débiteur. -Si votre fils ne me paye pas ces frais-là vous me les payerez, vous... -Mais, ceci n'est rien, dans quelques heures on voudra mettre David en -prison, l'y laisserez-vous aller? - -—Que doit-il? - -—Mais quelque chose comme cinq à six mille francs, sans compter ce -qu'il vous doit et ce qu'il doit à sa femme. - -Le vieillard, devenu tout défiance, regarda le tableau touchant qui se -présentait à ses regards dans cette chambre bleue et blanche: une belle -femme en pleurs auprès d'un berceau, David fléchissant enfin sous le -poids de ses chagrins, l'avoué qui peut-être l'avait attiré là comme -dans un piége; l'ours crut alors sa paternité mise en jeu par eux, il -eut peur d'être exploité. Il alla voir et caresser l'enfant, qui lui -tendit ses petites mains. Au milieu de tant de soins, l'enfant, soigné -comme celui d'un pair d'Angleterre, avait sur la tête un petit bonnet -brodé doublé de rose. - -—Eh! que David s'en tire comme il pourra, moi je ne pense qu'à cet -enfant-là, s'écria le vieux grand-père, et sa mère m'approuvera. David -est si savant, qu'il doit savoir comment payer ses dettes. - -—Voilà, dit l'avoué d'un air moqueur, la véritable expression de vos -sentiments. Tenez, papa Séchard, vous êtes jaloux de votre fils. -Écoutez la vérité: vous avez mis David dans la position où il est, en -lui vendant votre imprimerie trois fois ce qu'elle valait, et en le -ruinant pour vous faire payer ce prix usuraire. Oui, ne branlez pas la -tête: le journal vendu aux Cointet et dont le prix a été empoché par -vous en entier, était toute la valeur de votre imprimerie..... Vous -haïssez votre fils parce que vous l'avez dépouillé, parce que vous -en avez fait un homme au-dessus de vous. Vous vous donnez le genre -d'aimer prodigieusement votre petit-fils pour masquer la banqueroute -de sentiments que vous faites à votre fils et à votre bru qui vous -coûteraient de l'argent _hic et nunc_, tandis que votre petit-fils -n'a besoin de votre affection que _in extremis_. Vous aimez ce petit -gars-là pour avoir l'air d'aimer quelqu'un de votre famille, et ne pas -être taxé d'insensibilité. Voilà le fond de votre sac, père Séchard... - -—Est-ce pour entendre ça que vous m'avez fait venir? dit le vieillard -d'un ton menaçant en regardant tour à tour son avoué, sa belle-fille et -son fils. - -—Mais, monsieur, s'écria la pauvre Ève en s'adressant à Petit-Claud, -avez-vous donc juré notre ruine? Jamais mon mari ne s'est plaint de son -père... Le vigneron regarda sa belle-fille d'un air sournois.—Il m'a -dit cent fois que vous l'aimiez à votre manière, dit-elle au vieillard -en en comprenant la défiance. - -D'après les instructions du grand Cointet, Petit-Claud achevait de -brouiller le père et le fils afin que le père ne fît pas sortir David -de la cruelle position où il se trouvait.—Le jour où nous tiendrons -David en prison, avait dit la veille le grand Cointet à Petit-Claud, -vous serez présenté chez madame de Sénonches. L'intelligence que donne -l'affection avait éclairé madame Séchard, qui devinait cette inimitié -de commande, comme elle avait déjà senti la trahison de Cérizet. -Chacun imaginera facilement l'air surpris de David, qui ne pouvait pas -comprendre que Petit-Claud connût si bien et son père et ses affaires. -Le loyal imprimeur ne savait pas les liaisons de son défenseur avec -les Cointet, et d'ailleurs il ignorait que les Cointet fussent dans la -peau de Métivier. Le silence de David était une injure pour le vieux -vigneron; aussi l'avoué profita-t-il de l'étonnement de son client pour -quitter la place. - -—Adieu, mon cher David, vous êtes averti, la contrainte par corps n'est -pas susceptible d'être infirmée par l'appel, il ne reste plus que cette -voie à vos créanciers, ils vont la prendre. Ainsi, sauvez-vous!... Ou -plutôt, si vous m'en croyez, tenez, allez voir les frères Cointet, ils -ont des capitaux, et, si votre découverte est faite, si elle tient ses -promesses, associez-vous avec eux; ils sont, après tout, très-bons -enfants... - -—Quel secret? demanda le père Séchard. - -—Mais croyez-vous votre fils assez niais pour avoir abandonné son -imprimerie sans penser à autre chose? s'écria l'avoué. Il est en train, -m'a-t-il dit, de trouver le moyen de fabriquer pour trois francs la -rame de papier qui revient en ce moment à dix francs..... - -—Encore une manière de m'attraper! s'écria le père Séchard. Vous vous -entendez tous ici comme des larrons en foire. Si David a trouvé cela, -il n'a pas besoin de moi, le voilà millionnaire! Adieu, mes petits -amis, bonsoir. - -Et le vieillard de s'en aller par les escaliers. - -—Songez à vous cacher, dit à David Petit-Claud qui courut après le -vieux Séchard pour l'exaspérer encore. - -Le petit avoué retrouva le vigneron grommelant sur la place du Mûrier, -le reconduisit jusqu'à l'Houmeau, et le quitta en le menaçant de -prendre un exécutoire pour les frais qui lui étaient dus, s'il n'était -pas payé dans la semaine. - -—Je vous paye, si vous me donnez les moyens de déshériter mon fils -sans nuire à mon petits-fils et à ma bru!... dit le vieux Séchard en -quittant brusquement Petit-Claud. - -—Comme le grand Cointet connaît bien son monde!... Ah! il me le disait -bien: ces sept cents francs à donner empêcheront le père de payer les -sept mille francs de son fils, s'écriait le petit avoué en remontant -à Angoulême. Néanmoins ne nous laissons pas _enfoncer_ par ce vieux -finaud de papetier, il est temps de lui demander autre chose que des -paroles. - -—Eh! bien, David, mon ami, que comptes-tu faire?... dit Ève à son mari -quand le père Séchard et l'avoué les eurent laissés. - -—Mets ta plus grande marmite au feu, mon enfant, s'écria David en -regardant Marion, je tiens mon affaire! - -En entendant cette parole, Ève prit son chapeau, son châle, ses -souliers avec une vivacité fébrile. - -—Habillez-vous, mon ami, dit-elle à Kolb, vous allez m'accompagner, car -il faut que je sache s'il existe un moyen de sortir de cet enfer... - -—Monsieur, s'écria Marion quand Ève fut sortie, soyez donc raisonnable, -ou madame mourra de chagrin. Gagnez de l'argent pour payer ce que vous -devez, et, après, vous chercherez vos trésors à votre aise... - -—Tais-toi, Marion, répondit David, la dernière difficulté sera -vaincue. J'aurai tout à la fois un brevet d'invention et un brevet de -perfectionnement. - -La plaie des inventeurs, en France, est le brevet de perfectionnement. -Un homme passe dix ans de sa vie à chercher un secret d'industrie, une -machine, une découverte quelconque, il prend un brevet, il se croit -maître de sa chose; il est suivi par un concurrent qui, s'il n'a pas -tout prévu, lui perfectionne son invention par une vis, et la lui ôte -ainsi des mains. Or, en inventant, pour fabriquer le papier, une pâte -à bon marché, tout n'était pas dit! D'autres pouvaient perfectionner -le procédé. David Séchard voulait tout prévoir, afin de ne pas se voir -arracher une fortune cherchée au milieu de tant de contrariétés. Le -papier de Hollande (ce nom reste au papier fabriqué tout en chiffon -de fil de lin, quoique la Hollande n'en fabrique plus) est légèrement -collé; mais il se colle feuille à feuille par une main-d'œuvre qui -renchérit le papier. S'il devenait possible de coller la pâte dans la -cuve, et par une colle peu dispendieuse (ce qui se fait d'ailleurs -aujourd'hui, mais imparfaitement encore), il ne resterait aucun -perfectionnement à trouver. Depuis un mois, David cherchait donc à -coller en cuve la pâte de son papier. Il visait à la fois deux secrets. - -Ève alla voir sa mère. Par un hasard favorable, madame Chardon gardait -la femme du premier Substitut, laquelle venait de donner un héritier -présomptif à l'illustre famille des Milaud de Nevers. Ève, en défiance -de tous les officiers ministériels, avait inventé de consulter, sur -sa position, le défenseur légal des veuves et des orphelins, de lui -demander si elle pouvait libérer David en s'obligeant, en vendant ses -droits; mais elle espérait aussi savoir la vérité sur la conduite -ambiguë de Petit-Claud. - -Le magistrat, surpris de la beauté de madame Séchard, la reçut, -non-seulement avec les égards dus à une femme, mais encore avec une -espèce de courtoisie à laquelle Ève n'était pas habituée. Elle vit -enfin dans les yeux du magistrat cette expression que, depuis son -mariage, elle n'avait plus trouvée que chez Kolb, et qui, pour les -femmes belles comme Ève, est le _criterium_ avec lequel elles jugent -les hommes. Quand une passion, quand l'intérêt ou l'âge glacent dans -les yeux d'un homme le pétillement de l'obéissance absolue qui y -flambe au jeune âge, une femme entre alors en défiance de cet homme -et se met à l'observer. Les Cointet, Petit-Claud, Cérizet, tous les -gens en qui elle avait deviné des ennemis, l'avaient regardée d'un œil -sec et froid. Elle se sentit donc à l'aise avec le Substitut, qui, -tout en l'accueillant avec grâce, détruisit en peu de mots toutes ses -espérances. - -—Il n'est pas certain, madame, lui dit-il, que la Cour Royale réforme -le jugement qui restreint aux meubles meublants l'abandon que vous a -fait votre mari de tout ce qu'il possédait pour vous remplir de vos -reprises. Votre privilége ne doit pas servir à couvrir une fraude. -Mais, comme vous serez admise en qualité de créancière au partage du -prix des objets saisis, que votre beau-père doit exercer également son -privilége pour la somme des loyers dus, il y aura, l'arrêt de la cour -une fois rendu, matière à d'autres contestations, à propos de ce que -nous appelons, en termes de droit, une _contribution_. - -—Mais monsieur Petit-Claud nous ruine donc? s'écria-t-elle. - -—La conduite de Petit-Claud, reprit le magistrat, est conforme au -mandat donné par votre mari, qui veut, dit son avoué, gagner du temps. -Selon moi, peut-être vaudrait-il mieux se désister de l'appel, et vous -rendre acquéreurs à la vente, vous et votre beau-père, des ustensiles -les plus nécessaires à votre exploitation, vous dans la limite de ce -qui doit vous revenir, lui pour la somme de ses loyers... Mais ce -serait aller trop promptement au but. Les avoués vous grugent!..... - -—Je serais alors dans les mains de monsieur Séchard père, à qui je -devrais le loyer des ustensiles et celui de la maison; mon mari n'en -resterait pas moins sous le coup des poursuites de monsieur Métivier, -qui n'aurait presque rien eu... - -—Oui, madame. - -—Eh! bien, notre position serait pire que celle où nous sommes... - -—La force de la loi, madame, appartient en définitive au créancier. -Vous avez reçu trois mille francs, il faut nécessairement les rendre... - -—Oh! monsieur, nous croyez-vous donc capables de... - -Ève s'arrêta en s'apercevant du danger que sa justification pouvait -faire courir à son frère. - -—Oh! je sais bien, reprit le magistrat, que cette affaire est obscure -et du côté des débiteurs, qui sont probes, délicats, grands même!... et -du côté du créancier qui n'est qu'un prête-nom.... - -Ève épouvantée regardait le magistrat d'un air hébété. - -—Vous comprenez, dit-il, en lui jetant un regard plein de grosse -finesse, que nous avons, pour réfléchir à ce qui se passe sous nos -yeux, tout le temps pendant lequel nous sommes assis à écouter les -plaidoieries de messieurs les avocats. - -Ève revint au désespoir de son inutilité. - -Le soir à sept heures, Doublon apporta le commandement par lequel il -dénonçait la contrainte par corps. A cette heure, la poursuite arriva -donc à son apogée. - -—A compter de demain, dit David, je ne pourrai plus sortir que pendant -la nuit. - -Ève et madame Chardon fondirent en larmes. Pour elles, se cacher était -un déshonneur. - -En apprenant que la liberté de leur maître était menacée, Kolb et -Marion s'alarmèrent d'autant plus que, depuis long-temps, ils l'avaient -jugé dénué de toute malice; et ils tremblèrent tellement pour lui, -qu'ils vinrent trouver madame Chardon, Ève et David, sous prétexte de -savoir à quoi leur dévouement pouvait être utile. Ils arrivèrent au -moment où ces trois êtres, pour qui la vie avait été jusqu'alors si -simple, pleuraient en apercevant la nécessité de cacher David. Mais -comment échapper aux espions invisibles qui, dès à présent, devaient -observer les moindres démarches de cet homme, malheureusement si -distrait? - -—_Si matame feut addentre ein betit quard'hire, che fais bousser eine -regonnaissanze dans le gampe ennemi_, dit Kolb, _et vis ferrez que che -m'y gonnais, quoique chaie l'air d'ein Hallemante; gomme che suis ein -frai Vrançais, chai engor te la malice_. - -—Oh! madame, dit Marion, laissez-le aller, il ne pense qu'à garder -monsieur, il n'a pas d'autres idées. Kolb n'est pas un Alsacien. -C'est... quoi?... un vrai terre-neuvien! - -—Allez, mon bon Kolb, lui dit David, nous avons encore le temps de -prendre un parti. - -Kolb courut chez l'huissier, où les ennemis de David, réunis en -conseil, avisaient aux moyens de s'emparer de lui. - -L'arrestation des débiteurs est, en province, un fait exorbitant, -anormal, s'il en fût jamais. D'abord, chacun s'y connaît trop bien pour -que personne emploie jamais un moyen si odieux. On doit se trouver, -créanciers et débiteurs, face à face pendant toute la vie. Puis, quand -un commerçant, un banqueroutier, pour se servir des expressions de -la province, qui ne transige guère sur cette espèce de vol légal, -médite une vaste faillite, Paris lui sert de refuge. Paris est en -quelque sorte la Belgique de la province: on y trouve des retraites -presque impénétrables, et le mandat de l'huissier poursuivant expire -aux limites de sa juridiction. Il est d'autres empêchements quasi -dirimants. Ainsi, la loi qui consacre l'inviolabilité du domicile -règne sans exception en province; l'huissier n'y a pas le droit, comme -à Paris, de pénétrer dans une maison tierce pour y venir saisir le -débiteur. Le Législateur a cru devoir excepter Paris, à cause de la -réunion constante de plusieurs familles dans la même maison. Mais, en -province, pour violer le domicile du débiteur lui-même, l'huissier doit -se faire assister du juge de paix. Or, le juge de paix, qui tient sous -sa puissance les huissiers, est à peu près le maître d'accorder ou de -refuser son concours. A la louange des juges de paix, on doit dire que -cette obligation leur pèse, ils ne veulent pas servir des passions -aveugles, ou des vengeances. Il est encore d'autres difficultés non -moins graves et qui tendent à modifier la cruauté tout à fait inutile -de la loi sur la contrainte par corps, par l'action des mœurs qui -change souvent les lois au point de les annuler. Dans les grandes -villes, il existe assez de misérables, de gens dépravés, sans foi ni -loi, pour servir d'espions; mais dans les petites villes chacun se -connaît trop pour pouvoir se mettre aux gages d'un huissier. Quiconque, -dans la classe infime, se prêterait à ce genre de dégradation, serait -obligé de quitter la ville. Ainsi, l'arrestation d'un débiteur n'étant -pas, comme à Paris ou comme dans les grands centres de population, -l'objet de l'industrie privilégiée des Gardes du Commerce, devient une -œuvre de procédure excessivement difficile, un combat de ruse entre le -débiteur et l'huissier dont les inventions ont quelquefois fourni de -très-agréables récits aux Faits-Paris des journaux. - -Cointet l'aîné n'avait pas voulu se montrer; mais le gros Cointet, -qui se disait chargé de cette affaire par Métivier, était venu chez -Doublon avec Cérizet, devenu son prote, et dont la coopération avait -été acquise par la promesse d'un billet de mille francs. Doublon devait -compter sur deux de ses praticiens. Ainsi les Cointet avaient déjà -trois limiers pour surveiller leur proie. Au moment de l'arrestation, -Doublon pouvait d'ailleurs employer la gendarmerie, qui, aux termes -des jugements, doit son concours à l'huissier qui la requiert. Ces -cinq personnes étaient donc en ce moment même réunies dans le cabinet -de maître Doublon, situé au rez-de-chaussée de la maison, en suite de -l'Étude. - -On entrait à l'Étude par un assez large corridor dallé, qui formait -comme une allée. La maison avait une simple porte bâtarde, de chaque -côté de laquelle se voyaient les panonceaux ministériels dorés, au -centre desquels on lit en lettres noires: HUISSIER. Les deux fenêtres -de l'Étude donnant sur la rue étaient défendues par de forts barreaux -de fer. Le cabinet avait vue sur un jardin, où l'huissier, amant de -Pomone, cultivait lui-même avec un grand succès les espaliers. La -cuisine faisait face à l'Étude, et derrière la cuisine se développait -l'escalier par lequel on montait à l'étage supérieur. Cette maison se -trouvait dans une petite rue, derrière le nouveau Palais de Justice, -alors en construction, et qui ne fut fini qu'après 1830. Ces détails ne -sont pas inutiles à l'intelligence de ce qui advint à Kolb. L'Alsacien -avait inventé de se présenter à l'huissier sous prétexte de lui vendre -son maître, afin d'apprendre ainsi quels seraient les piéges qu'on -lui tendrait, et de l'en préserver. La cuisinière vint ouvrir, Kolb -lui manifesta le désir de parler à monsieur Doublon pour affaires. -Contrariée d'être dérangée pendant qu'elle lavait sa vaisselle, cette -femme ouvrit la porte de l'Étude en disant à Kolb, qui lui était -inconnu, d'y attendre monsieur, pour le moment en conférence dans son -cabinet; puis, elle alla prévenir son maître qu'un homme voulait lui -parler. Cette expression, _un homme_, signifiait si bien un paysan, que -Doublon dit:—Qu'il attende! Kolb s'assit auprès de la porte du cabinet. - -—Ah çà! comment comptez-vous procéder? car si nous pouvions l'empoigner -demain matin, ce serait du temps de gagné, disait le gros Cointet. - -—Il n'a pas volé son nom de Naïf, rien ne sera plus facile, s'écria -Cérizet. - -En reconnaissant la voix du gros Cointet, mais surtout en entendant ces -deux phrases, Kolb devina sur-le-champ qu'il s'agissait de son maître, -et son étonnement alla croissant quand il distingua la voix de Cérizet. - -—_Eine karson qui a manché son bain_, s'écria-t-il frappé d'épouvante. - -—Mes enfants, dit Doublon, voici ce qu'il faut faire. Nous -échelonnerons notre monde à de grandes distances, depuis la rue de -Beaulieu et la place du Mûrier, dans tous les sens, de manière à suivre -le Naïf, ce surnom me plaît, sans qu'il puisse s'en apercevoir, nous ne -le quitterons pas qu'il ne soit entré dans la maison où il se croira -caché; nous lui laisserons quelques jours de sécurité, puis nous l'y -rencontrerons quelque jour avant le lever ou le coucher du soleil. - -—Mais en ce moment que fait-il? il peut nous échapper, dit le gros -Cointet. - -—Il est chez lui, dit maître Doublon; s'il sortait, je le saurais. J'ai -l'un de mes praticiens sur la place du Mûrier en observation, un autre -au coin du Palais, et un autre à trente pas de ma maison. Si notre -homme sortait, ils siffleraient; et il n'aurait pas fait trois pas, que -je le saurais déjà par cette communication télégraphique. - -Les huissiers donnent à leurs recors le nom honnête de praticiens. - -Kolb n'avait pas compté sur un si favorable hasard, il sortit doucement -de l'Étude et dit à la servante:—Monsieur Doublon est occupé pour -long-temps, je reviendrai demain matin de bonne heure. - -L'Alsacien, en sa qualité de cavalier, avait été saisi par une idée -qu'il alla sur-le-champ mettre à exécution. Il courut chez un loueur -de chevaux de sa connaissance, y choisit un cheval, le fit seller, et -revint en toute hâte chez son maître, où il trouva madame Ève dans la -plus profonde désolation. - -—Qu'y a-t-il, Kolb? demanda l'imprimeur en trouvant à l'Alsacien un air -à la fois joyeux et effrayé. - -—_Vus êdes endourés de goquins. Le plis sire ede te gager mon maîdre. -Montame a-d-elle bensé à meddre monzière quelque bard?_ - -Quand l'honnête Kolb eut expliqué la trahison de Cérizet, les -circonvallations tracées autour de la maison, la part que le gros -Cointet prenait à cette affaire, et fait pressentir les ruses que -méditeraient de tels hommes contre son maître, les plus fatales lueurs -éclairèrent la position de David. - -—C'est les Cointet qui te poursuivent, s'écria la pauvre Ève anéantie, -et voilà pourquoi Métivier se montrait si dur.... Ils sont papetiers, -ils veulent ton secret. - -—Mais que faire pour leur échapper? s'écria madame Chardon. - -—_Si montame beud affoir ein bedide entroid à meddre monzière_, demanda -Kolb, _che bromets de l'y gontuire sans qu'on le zache chamais_. - -—N'entrez que de nuit chez Basine Clerget, répondit Ève, j'irai -convenir de tout avec elle. Dans cette circonstance, Basine est une -autre moi-même. - -—Les espions te suivront, dit enfin David qui recouvra quelque présence -d'esprit. Il s'agit de trouver un moyen de prévenir Basine sans -qu'aucun de nous y aille. - -—_Montame beud y hâler_, dit Kolb. _Foissi ma gompinazion: che fais -sordir affec monsière, nus emmènerons sir nos draces les sivleurs. -Bentant ce demps, matame ira chez matemoiselle Clerchet, èle ne sera -pas zuifie. Chai ein gefal, che prents monsière en groube; ed, ti -tiaple, si l'on nus addrabe!_ - -—Eh! bien, adieu, mon ami, s'écria la pauvre femme en se jetant dans -les bras de son mari; aucun de nous n'ira te voir, car nous pourrions -te faire prendre. Il faut nous dire adieu pour tout le temps que -durera cette prison volontaire. Nous correspondrons par la poste, -Basine y jettera tes lettres, et je t'écrirai sous son nom. - -A leur sortie David et Kolb entendirent les sifflements, et menèrent -les espions jusqu'au bas de la porte Palet où demeurait le loueur de -chevaux. Là, Kolb prit son maître en croupe, en lui recommandant de se -bien tenir à lui. - -—_Zifflez, zifflez, mes pons hâmis! Che me mogue de vus dous!_ s'écria -Kolb. _Vus n'addraberez bas ein fieux gafalier._ - -Et le vieux cavalier piqua des deux dans la campagne avec une rapidité -qui devait mettre et qui mit les espions dans l'impossibilité de les -suivre, ni de savoir où ils allaient. - -Ève alla chez Postel sous le prétexte assez ingénieux de le consulter. -Après avoir subi les insultes de cette pitié qui ne prodigue que des -paroles, elle quitta le ménage Postel, et put gagner, sans être vue, -la maison de Basine, à qui elle confia ses chagrins en lui demandant -secours et protection. Basine, qui pour plus de discrétion avait fait -entrer Ève dans sa chambre, ouvrit la porte d'un cabinet contigu -dont le jour venait d'un châssis à tabatière et sur lequel aucun -œil ne pouvait avoir de vue. Les deux amies débouchèrent une petite -cheminée dont le tuyau longeait celui de la cheminée de l'atelier où -les ouvrières entretenaient du feu pour leurs fers. Ève et Basine -étendirent de mauvaises couvertures sur le carreau pour assourdir le -bruit, si David en faisait par mégarde; elles lui mirent un lit de -sangle pour dormir, un fourneau pour ses expériences, une table et une -chaise pour s'asseoir et pour écrire. Basine promit de lui donner à -manger la nuit; et, comme personne ne pénétrait jamais dans sa chambre, -David pouvait défier tous ses ennemis, et même la police. - -—Enfin, dit Ève en embrassant son amie, il est en sûreté. - -Ève retourna chez Postel pour éclaircir quelque doute qui, dit-elle, -la ramenait chez un si savant juge du Tribunal de commerce, et elle se -fit reconduire par lui chez elle en écoutant ses doléances.—Si vous -m'aviez épousée, en seriez-vous là?... Ce sentiment était au fond de -toutes les phrases du petit pharmacien. Au retour, Postel trouva sa -femme jalouse de l'admirable beauté de madame Séchard, et, furieuse -de la politesse de son mari, Léonie fut apaisée par l'opinion que -le pharmacien prétendit avoir de la supériorité des petites femmes -rousses sur les grandes femmes brunes, qui selon lui, étaient, comme -de beaux chevaux, toujours à l'écurie. Il donna sans doute quelques -preuves de sincérité, car le lendemain madame Postel le mignardait. - -—Nous pouvons être tranquilles, dit Ève à sa mère et à Marion, qu'elle -trouva, selon l'expression de Marion, encore _saisies_. - -—Oh! ils sont partis, dit Marion quand Ève regarda machinalement dans -sa chambre. - -—_U vaud-il nus diriger?..._ demanda Kolb quand il fut à une lieue sur -la grande route de Paris. - -—A Marsac, répondit David; puisque tu m'as mis sur ce chemin-là, je -vais faire une dernière tentative sur le cœur de mon père. - -—_C'haimerais mié monder à l'assaut t'une padderie te ganons, barce -qu'il n'a boind de cuer, mennesier fôdre bère._ - -Le vieux pressier ne croyait pas en son fils; il le jugeait, comme juge -le peuple, d'après les résultats. D'abord, il ne croyait pas avoir -dépouillé David; puis, sans s'arrêter à la différence des temps, il -se disait:—Je l'ai mis à cheval sur une imprimerie, comme je m'y suis -trouvé moi-même; et lui, qui en savait mille fois plus que moi, n'a -pas su marcher! Incapable de comprendre son fils, il le condamnait, et -se donnait sur cette haute intelligence une sorte de supériorité en se -disant:—Je lui conserve du pain. Jamais les moralistes ne parviendront -à faire comprendre toute l'influence que les sentiments exercent -sur les intérêts. Cette influence est aussi puissante que celle des -intérêts sur les sentiments. Toutes les lois de la nature ont un double -effet, en sens inverse l'une de l'autre. David, lui, comprenait son -père et il avait la sublime charité de l'excuser. Arrivés à huit heures -à Marsac, Kolb et David surprirent le bonhomme vers la fin de son dîner -qui se rapprochait forcément de son coucher. - -—Je te vois par autorité de justice, dit le père à son fils avec un -sourire amer. - -—_Gommand, mon maîdre et fus, bouffez-vus vus rengondrer... il foyache -tans les cieux et vus êdes tuchurs tans les fignes..._ s'écria Kolb -indigné. _Bayez, bayez! c'edde fôdre édat te bère..._ - -—Allons, Kolb va-t'en, mets le cheval chez madame Courtois afin de ne -pas en embarrasser mon père, et sache que les pères ont toujours raison. - -Kolb s'en alla grommelant comme un chien qui, grondé par son maître -pour sa prudence, proteste encore en obéissant. David, sans dire ses -secrets, offrit alors à son père de lui donner la preuve la plus -évidente de sa découverte, en lui proposant un intérêt dans cette -affaire pour prix des sommes qui lui devenaient nécessaires, soit pour -se libérer immédiatement, soit pour se livrer à l'exploitation de son -secret. - -—Eh! comment me prouveras-tu que tu peux faire avec rien du beau -papier qui ne coûte rien? demanda l'ancien typographe en lançant à son -fils un regard aviné, mais fin, curieux, avide. Vous eussiez dit un -éclair sortant d'un nuage pluvieux, car le vieil ours, fidèle à ses -traditions, ne se couchait jamais sans être coiffé de nuit. Son bonnet -de nuit consistait en deux bouteilles d'excellent vin vieux que, selon -son expression, il _sirotait_. - -—Rien de plus simple, répondit David. Je n'ai pas de papier sur moi, -je suis venu par ici pour fuir Doublon; et, me voyant sur la route de -Marsac, j'ai pensé que je pourrais bien trouver chez vous les facilités -que j'aurais chez un usurier. Je n'ai rien sur moi que mes habits. -Enfermez-moi dans un local bien clos, où personne ne puisse pénétrer, -où personne ne puisse me voir, et... - -—Comment, dit le vieillard en jetant à son fils un effroyable regard, -tu ne me laisseras pas te voir faisant tes opérations... - -—Mon père, répondit David, vous m'avez prouvé qu'il n'y avait pas de -père dans les affaires... - -—Ah! tu te défies de celui qui t'a donné la vie. - -—Non, mais de celui qui m'a ôté les moyens de vivre. - -—Chacun pour soi, tu as raison! dit le vieillard. Eh! bien, je te -mettrai dans mon cellier. - -—J'y entre avec Kolb, vous me donnerez un chaudron pour faire ma pâte, -reprit David sans avoir aperçu le coup d'œil que lui lança son père, -puis vous irez me chercher des tiges d'artichaut, des tiges d'asperges, -des orties à dard, des roseaux que vous couperez aux bords de votre -petite rivière. Demain matin, je sortirai de votre cellier avec du -magnifique papier. - -—Si c'est possible... s'écria l'Ours en laissant échapper un hoquet, je -te donnerai peut-être... je verrai si je puis te donner..... bah!... -vingt-cinq mille francs, à la condition de m'en faire gagner autant -tous les ans... - -—Mettez-moi à l'épreuve, j'y consens! s'écria David. Kolb, monte à -cheval, pousse jusqu'à Mansle, achètes-y un grand tamis de crin chez un -boisselier, de la colle chez un épicier, et reviens en toute hâte. - -—Tiens, bois... dit le père en mettant devant son fils une bouteille -de vin, du pain, et des restes de viandes froides. Prends des forces, -je vais t'aller faire tes provisions de chiffons verts; car ils sont -verts, tes chiffons! j'ai même peur qu'ils ne soient un peu trop verts. - -Deux heures après, sur les onze heures du soir, le vieillard enfermait -son fils et Kolb dans une petite pièce adossée à son cellier, couverte -en tuiles creuses, et où se trouvaient les ustensiles nécessaires à -brûler les vins de l'Angoumois qui fournissent, comme on sait, toutes -les eaux-de-vie dites de Cognac. - -—Oh! mais je suis là comme dans une fabrique... voilà du bois et des -bassines, s'écria David. - -—Eh! bien, à demain, dit le père Séchard, je vais vous enfermer, et je -lâcherai mes deux chiens, je suis sûr qu'on ne vous apportera pas de -papier. Montre-moi des feuilles demain, je te déclare que je serai ton -associé, les affaires seront alors claires et bien menées... - -Kolb et David se laissèrent enfermer et passèrent deux heures environ -à briser, à préparer les tiges, en se servant de deux madriers. Le -feu brillait, l'eau bouillait. Vers deux heures du matin, Kolb, moins -occupé que David, entendit un soupir tourné comme un hoquet d'ivrogne; -il prit une des deux chandelles et se mit à regarder partout; il -aperçut alors la figure violacée du père Séchard qui remplissait une -petite ouverture carrée, pratiquée au-dessus de la porte par laquelle -on communiquait du cellier au brûloir et cachée par des futailles -vides. Le malicieux vieillard avait introduit son fils et Kolb dans -son brûloir par la porte extérieure qui servait à passer les pièces -pour les livrer. Cette autre porte intérieure permettait de rouler les -poinçons du cellier dans le brûloir sans faire le tour par la cour. - -—_Ah! baba! ceci n'ed bas de cheu, fus foulez vilouder fôdre vils... -Safez-vus ce que vus vaides, quand fus pufez eine poudeille te bon fin? -Vus appreufez ein goquin._ - -—Oh! mon père, dit David. - -—Je venais savoir si vous aviez besoin de quelque chose, dit le -vigneron quasi dégrisé. - -—_Et c'edde bar indérêd pir nus que affez bris eine bedide egelle?..._ -dit Kolb qui ouvrit la porte après en avoir débarrassé l'entrée et qui -trouva le vieillard monté sur une échelle courte, en chemise. - -—Risquer votre santé! s'écria David. - -—Je crois que je suis somnambule, dit le vieillard honteux en -descendant. Ton défaut de confiance en ton père m'a fait rêver, je -songeais que tu t'entendais avec le diable pour réaliser l'impossible. - -—_Le tiaple, c'ed fôdre bassion pire les bedits chaunets!_ s'écria Kolb. - -—Allez vous recoucher, mon père, dit David; enfermez-nous si vous -voulez, mais épargnez-vous la peine de revenir: Kolb va faire -sentinelle. - -Le lendemain, à quatre heures, David sortit du brûloir, ayant fait -disparaître toutes les traces de ses opérations, et vint apporter à son -père une trentaine de feuilles de papier dont la finesse, la blancheur, -la consistance, la force ne laissaient rien à désirer et qui portait -pour filigranes les marques des fils plus forts les uns que les autres -du tamis de crin. Le vieillard prit ces échantillons, il y appliqua la -langue en ours habitué, depuis son jeune âge, à faire de son palais une -éprouvette à papiers; il les mania, les chiffonna, les plia, les soumit -à toutes les épreuves que les typographes font subir aux papiers pour -en reconnaître les qualités, et quoiqu'il n'y eût rien à redire, il ne -voulut pas s'avouer vaincu. - -—Il faut savoir ce que ça deviendra sous presse!... dit-il pour se -dispenser de louer son fils. - -—_Trôle t'ome!_ s'écria Kolb. - -Le vieillard, devenu froid, couvrit, sous sa dignité paternelle, une -irrésolution jouée. - -—Je ne veux pas vous tromper, mon père, ce papier-là me semble encore -devoir encore coûter trop cher, et je veux résoudre le problème du -collage en cuve... il ne me reste plus que cet avantage à conquérir... - -—Ah! tu voudrais m'attraper! - -—Mais, vous le dirai-je? je colle bien en cuve, mais jusqu'à présent -la colle ne pénètre pas également ma pâte, et donne au papier le rêche -d'une brosse. - -—Eh! bien, perfectionne ton collage en cuve, et tu auras mon argent. - -—_Mon maîdre ne ferra chamais la gouleur te fodre archant!_ - -Évidemment le vieillard voulait faire payer à David la honte qu'il -avait bue la nuit; aussi le traita-t-il plus que froidement. - -—Mon père, dit David qui renvoya Kolb, je ne vous en ai jamais voulu -d'avoir estimé votre imprimerie à un prix exorbitant, et de me l'avoir -vendue à votre seule estimation; j'ai toujours vu le père en vous. Je -me suis dit: Laissons un vieillard, qui s'est donné bien du mal, qui -m'a certainement élevé mieux que je ne devais l'être, jouir en paix -et à sa manière du fruit de ses travaux. Je vous ai même abandonné le -bien de ma mère, et j'ai pris sans murmurer la vie obérée que vous -m'aviez faite. Je me suis promis de gagner une belle fortune sans -vous importuner. Eh! bien, ce secret, je l'ai trouvé, les pieds dans -le feu, sans pain chez moi, tourmenté pour des dettes qui ne sont pas -les miennes... Oui, j'ai lutté patiemment jusqu'à ce que mes forces -se soient épuisées. Peut-être me devez-vous des secours!... mais ne -pensez pas à moi, voyez une femme et un petit enfant!...—là, David ne -put retenir ses larmes—et prêtez-leur aide et protection. Serez-vous -au-dessous de Marion et de Kolb qui m'ont donné leurs économies? -s'écria le fils en voyant son père froid comme un marbre de presse. - -—Et ça ne t'a pas suffi... s'écria le vieillard sans éprouver la -moindre vergogne, mais tu dévorerais la France... Bonsoir! moi, je suis -trop ignorant pour me fourrer dans des exploitations où il n'y aurait -que moi d'exploité. Le Singe ne mangera pas l'Ours, dit-il en faisant -allusion à leur surnom d'atelier. Je suis vigneron, je ne suis pas -banquier... Et puis, vois-tu, des affaires entre père et fils, ça va -mal. Dînons, tiens, tu ne diras pas que je ne te donne rien!... - -David était un de ces êtres à cœur profond qui peuvent y repousser -leurs souffrances de manière à en faire un secret pour ceux qui leur -sont chers; aussi chez eux, quand la douleur déborde ainsi, est-ce leur -effort suprême. Ève avait bien compris ce beau caractère d'homme. Mais -le père vit, dans ce flot de douleur ramené du fond à la surface, la -plainte vulgaire des enfants qui veulent _attraper leurs pères_, et il -prit l'excessif abattement de son fils pour la honte de l'insuccès. -Le père et le fils se quittèrent brouillés. David et Kolb revinrent -à minuit environ à Angoulême, où ils entrèrent à pied avec autant de -précautions qu'en eussent pris des voleurs pour un vol. Vers une heure -du matin, David fut introduit, sans témoin, chez mademoiselle Basine -Clerget, dans l'asile impénétrable préparé pour lui par sa femme. -En entrant là, David allait y être gardé par la plus ingénieuse de -toutes les pitiés, celle d'une grisette. Le lendemain matin, Kolb se -vanta d'avoir fait sauver son maître à cheval, et de ne l'avoir quitté -qu'après l'avoir mis dans une patache qui devait l'emmener aux environs -de Limoges. Une assez grande provision de matières premières fut -emmagasinée dans la cave de Basine, en sorte que Kolb, Marion, madame -Séchard et sa mère purent n'avoir aucune relation avec mademoiselle -Clerget. - -Deux jours après cette scène avec son fils, le vieux Séchard, qui se -vit encore à lui vingt jours avant de se livrer aux occupations de -la vendange, accourut chez sa belle-fille, amené par son avarice. -Il ne dormait plus, il voulait savoir si la découverte offrait -quelques chances de fortune, et pensait à veiller au grain, selon -son expression. Il vint habiter, au-dessus de l'appartement de sa -belle-fille, une des deux chambres en mansarde qu'il s'était réservées, -et vécut en fermant les yeux sur le dénûment pécuniaire qui affligeait -le ménage de son fils. On lui devait des loyers, on pouvait bien le -nourrir! Il ne trouvait rien d'étrange à ce qu'on se servît de couverts -en fer étamé. - -—J'ai commencé comme ça, répondit-il à sa belle-fille quand elle -s'excusa de ne pas le servir en argenterie. - -Marion fut obligée de s'engager envers les marchands pour tout ce qui -se consommerait au logis. Kolb servait les maçons à vingt sous par -jour. Enfin, bientôt il ne resta plus que dix francs à la pauvre Ève -qui, dans l'intérêt de son enfant et de David, sacrifiait ses dernières -ressources à bien recevoir le vigneron. Elle espérait toujours que -ses chatteries, que sa respectueuse affection, que sa résignation -attendriraient l'avare; mais elle le trouvait toujours insensible. -Enfin, en lui voyant l'œil froid des Cointet, de Petit-Claud et de -Cérizet, elle voulut observer son caractère et deviner ses intentions; -mais ce fut peine perdue! Le père Séchard se rendait impénétrable en -restant toujours entre deux vins. L'ivresse est un double voile. A la -faveur de sa griserie, aussi souvent jouée que réelle, le bonhomme -essayait d'arracher à Ève les secrets de David. Tantôt il caressait, -tantôt il effrayait sa belle-fille. Quand Ève lui répondait qu'elle -ignorait tout, il lui disait:—Je boirai tout mon bien, _je le mettrai -en viager_... Ces luttes déshonorantes fatiguaient la pauvre victime -qui, pour ne pas manquer de respect à son beau-père, avait fini par -garder le silence. Un jour, poussée à bout, elle lui dit:—Mais, mon -père, il y a une manière bien simple de tout avoir; payez les dettes de -David, il reviendra ici, vous vous entendrez ensemble. - -—Ah! voilà tout ce que vous voulez avoir de moi, s'écria-t-il, c'est -bon à savoir. - -Le père Séchard, qui ne croyait pas en son fils, croyait aux Cointet. -Les Cointet, qu'il alla consulter, l'éblouirent à dessein, en lui -disant qu'il s'agissait de millions dans les recherches entreprises par -son fils. - -—Si David peut prouver qu'il a réussi, je n'hésiterai pas à mettre en -société ma papeterie en comptant à votre fils sa découverte pour une -valeur égale, lui dit le grand Cointet. - -Le défiant vieillard prit tant d'informations en prenant des petits -verres avec les ouvriers, il questionna si bien Petit-Claud en faisant -l'imbécile, qu'il finit par soupçonner les Cointet de se cacher -derrière Métivier; il leur attribua le plan de ruiner l'imprimerie -Séchard et de se faire payer par lui en l'amorçant avec la découverte, -car le vieil homme du peuple ne pouvait pas deviner la complicité de -Petit-Claud, ni les trames ourdies pour s'emparer tôt ou tard de ce -beau secret industriel. Enfin, un jour, le vieillard, exaspéré de ne -pouvoir vaincre le silence de sa belle-fille et de ne pas même obtenir -d'elle de savoir où David s'était caché, résolut de forcer la porte de -l'atelier à fondre les rouleaux, après avoir fini par apprendre que son -fils y faisait ses expériences. Il descendit de grand matin et se mit à -travailler la serrure. - -—Eh! bien, que faites-vous donc là, papa Séchard?... lui cria Marion -qui se levait au jour pour aller à sa fabrique et qui bondit jusqu'à la -tremperie. - -—Ne suis-je pas chez moi, Marion? fit le bonhomme honteux. - -—Ah! çà, devenez-vous voleur sur vos vieux jours... vous êtes à jeun, -cependant... Je vas conter cela tout chaud à madame. - -—Tais-toi, Marion, dit le vieillard en tirant de sa poche deux écus de -six francs. Tiens... - -—Je me tairai, mais n'y revenez pas! lui dit Marion en le menaçant du -doigt, ou je le dirais à tout Angoulême. - -Dès que le vieillard fut sorti, Marion monta chez sa maîtresse. - -—Tenez, madame, j'ai soutiré douze francs à votre beau-père, les -voilà... - -—Et comment as-tu fait?... - -—Ne voulait-il pas voir les bassines et les provisions de monsieur, -histoire de découvrir le secret. Je savais bien qu'il n'y avait plus -rien dans la petite cuisine; mais je lui ai fait peur comme s'il allait -voler son fils, et il m'a donné deux écus pour me taire... - -En ce moment, Basine apporta joyeusement à son amie une lettre de -David, écrite sur du magnifique papier, et qu'elle lui remit en secret. - -«Mon Ève adorée, je t'écris à toi la première sur la première feuille -de papier obtenue par mes procédés. J'ai réussi à résoudre le problème -du collage en cuve! La livre de pâte revient, même en supposant la mise -en culture spéciale de bons terrains pour les produits que j'emploie, -à cinq sous. Ainsi la rame de douze livres emploiera pour trois francs -de pâte collée. Je suis sûr de supprimer la moitié du poids des -livres. L'enveloppe, la lettre, les échantillons, sont de diverses -fabrications. Je t'embrasse, nous serons heureux par la fortune, la -seule chose qui nous manquait.» - -—Tenez, dit Ève à son beau-père en lui tendant les échantillons, donnez -à votre fils le prix de votre récolte, et laissez-lui faire sa fortune, -il vous rendra dix fois ce que vous lui aurez donné, car il a réussi!... - -Le père Séchard courut aussitôt chez les Cointet. Là, chaque -échantillon fut essayé, minutieusement examiné: les uns étaient collés, -les autres sans colle; ils étaient étiquetés depuis trois francs -jusqu'à dix francs par rame; les uns étaient d'une pureté métallique, -les autres doux comme du papier de Chine, il y en avait de toutes les -nuances possibles du blanc. Des juifs examinant des diamants n'auraient -pas eu les yeux plus animés que ne l'étaient ceux des Cointet et du -vieux Séchard. - -—Votre fils est en bon chemin, dit le gros Cointet. - -—Eh! bien, payez ses dettes, dit le vieux pressier. - -—Bien volontiers, s'il veut nous prendre pour associés, répondit le -grand Cointet. - -—Vous êtes des _chauffeurs_! s'écria l'ours retiré, vous poursuivez -mon fils sous le nom de Métivier, et vous voulez que je vous paye, -voilà tout. Pas si bête, bourgeois!... - -Les deux frères se regardèrent, mais ils se continrent. - -—Nous ne sommes pas encore assez millionnaires pour nous amuser à faire -l'escompte, répliqua le gros Cointet; nous nous croirions assez heureux -de pouvoir payer notre chiffon comptant, et nous faisons encore des -billets à notre marchand. - -—Il faut tenter une expérience en grand, répondit froidement le -grand Cointet, car ce qui réussit dans une marmite échoue dans une -fabrication entreprise sur une grande échelle. Délivrez votre fils. - -—Oui, mais mon fils en liberté m'admettra-t-il comme son associé? -demanda le vieux Séchard. - -—Ceci ne nous regarde pas, dit le gros Cointet. Est-ce que vous croyez, -mon bonhomme, que quand vous aurez donné dix mille francs à votre fils, -tout sera dit? Un brevet d'invention coûte deux mille francs, il faudra -faire des voyages à Paris; puis, avant de se lancer dans des avances, -il est prudent de fabriquer, comme dit mon frère, mille rames, risquer -des cuvées entières afin de se rendre compte. Voyez-vous, il n'y a rien -dont il faille plus se défier que des inventeurs. - -—Moi, dit le grand Cointet, j'aime le pain tout cuit. - -Le vieillard passa la nuit à ruminer ce dilemme: Si je paye les -dettes de David, il est libre, et une fois libre il n'a pas besoin de -m'associer à sa fortune. Il sait bien que je l'ai roulé dans l'affaire -de notre première association; il n'en voudra pas faire une seconde. -Mon intérêt serait donc de le tenir en prison, malheureux. - -Les Cointet connaissaient assez le père Séchard pour savoir qu'ils -chasseraient de compagnie. - -Donc ces trois hommes disaient:—Pour faire une société basée sur le -secret, il faut des expériences; et, pour faire ces expériences, il -faut libérer David Séchard. David libéré nous échappe. Chacun avait -de plus une petite arrière-pensée. Petit-Claud se disait:—Après mon -mariage, je serai franc du collier avec les Cointet; mais jusque-là je -les tiens. Le grand Cointet se disait:—J'aimerais mieux avoir David -sous clef, je serais le maître. Le vieux Séchard se disait:—Si je paye -ses dettes, mon fils me salue avec un remercîment. Ève, attaquée, -menacée par le vigneron d'être chassée de la maison, ne voulait ni -révéler l'asile de son mari, ni même lui proposer d'accepter un -sauf-conduit. Elle n'était pas certaine de réussir à cacher David -une seconde fois aussi bien que la première, elle répondait donc à -son beau-père:—Libérez votre fils, vous saurez tout. Aucun des quatre -intéressés, qui se trouvaient tous comme devant une table bien servie, -n'osait toucher au festin, tant il craignait de se voir devancé; et -tous s'observaient en se défiant les uns des autres. - -Quelques jours après la réclusion de Séchard, Petit-Claud était venu -trouver le grand Cointet à sa papeterie. - -—J'ai fait de mon mieux, lui dit-il, David s'est mis volontairement -dans une prison qui nous est inconnue, et il y cherche en paix quelque -perfectionnement. Si vous n'avez pas atteint à votre but, il n'y a pas -de ma faute, tiendrez-vous votre promesse? - -—Oui, si nous réussissons, répondit le grand Cointet. Le père Séchard -est ici depuis quelques jours, il est venu nous faire des questions sur -la fabrication du papier, le vieil avare a flairé l'invention de son -fils, il en veut profiter, il y a donc quelque espérance d'arriver à -une association. Vous êtes l'avoué du père et du fils... - -—Ayez le Saint-Esprit de les livrer, reprit Petit-Claud en souriant. - -—Oui, répondit Cointet. Si vous réussissez ou à mettre David en prison -ou à le mettre dans nos mains par un acte de société, vous serez le -mari de mademoiselle de La Haye. - -—Est-ce bien là votre _ultimatum_? dit Petit-Claud. - -—_Yès!_ fit Cointet, puisque nous parlons des langues étrangères. - -—Voici le mien en bon français, reprit Petit-Claud d'un ton sec. - -—Ah! voyons, répliqua Cointet d'un air curieux. - -—Présentez-moi demain à madame de Sénonches, faites qu'il y ait pour -moi quelque chose de positif, enfin accomplissez votre promesse, ou -je paye la dette de Séchard et je m'associe avec lui en revendant ma -charge. Je ne veux pas être joué. Vous m'avez parlé net, je me sers du -même langage. J'ai fait mes preuves, faites les vôtres. Vous avez tout, -je n'ai rien. Si je n'ai pas de gages de votre sincérité, je prends -votre jeu. - -Le grand Cointet prit son chapeau, son parapluie, son air jésuite, et -sortit en disant à Petit-Claud de le suivre. - -—Vous verrez, mon cher ami, si je ne vous ai pas préparé les voies?... -dit le négociant à l'avoué. - -En un moment, le fin et rusé papetier avait reconnu le danger de sa -position, et vu dans Petit-Claud un de ces hommes avec lesquels il -faut jouer franc jeu. Déjà, pour être en mesure et par acquit de -conscience, il avait, sous prétexte de donner un état de la situation -financière de mademoiselle de La Haye, jeté quelques paroles dans -l'oreille de l'ancien Consul-général. - -—J'ai l'affaire de Françoise, car avec trente mille francs de dot, -aujourd'hui, dit-il en souriant, une fille ne doit pas être exigeante. - -—Nous en parlerons, avait répondu Francis du Hautoy. Depuis le départ -de madame de Bargeton, la position de madame de Sénonches est bien -changée: nous pourrons marier Françoise à quelque bon vieux gentilhomme -campagnard. - -—Et elle se conduira mal, dit le papetier en prenant son air froid. -Eh! mariez-la donc à un jeune homme capable, ambitieux, que vous -protégerez, et qui mettra sa femme dans une belle position. - -—Nous verrons, avait répété Francis; la marraine doit être avant tout -consultée. - -A la mort de monsieur de Bargeton, Louise de Nègrepelisse avait fait -vendre l'hôtel de la rue du Minage. Madame de Sénonches, qui se -trouvait petitement logée, décida monsieur de Sénonches à acheter -cette maison, le berceau des ambitions de Lucien et où cette scène a -commencé. Zéphirine de Sénonches avait formé le plan de succéder à -madame de Bargeton dans l'espèce de royauté qu'elle avait exercée, -d'avoir un salon, de faire enfin la grande dame. Une scission avait -eu lieu dans la haute société d'Angoulême entre ceux qui, lors du -duel de monsieur Bargeton et de monsieur de Chandour, tinrent qui -pour l'innocence de Louise de Nègrepelisse, qui pour les calomnies -de Stanislas de Chandour. Madame de Sénonches se déclara pour les -Bargeton, et conquit d'abord tous ceux de ce parti. Puis, quand elle -fut installée dans son hôtel, elle profita des accoutumances de bien -des gens qui venaient y jouer depuis tant d'années. Elle reçut tous -les soirs et l'emporta décidément sur Amélie de Chandour, qui se posa -comme son antagoniste. Les espérances de Francis du Hautoy, qui se vit -au cœur de l'aristocratie d'Angoulême, allaient jusqu'à vouloir marier -Françoise avec le vieux monsieur de Séverac, que madame du Brossard -n'avait pu capturer pour sa fille. Le retour de madame de Bargeton, -devenue préfète d'Angoulême, augmenta les prétentions de Zéphirine -pour sa bien-aimée filleule. Elle se disait que la comtesse Sixte du -Châtelet userait de son crédit pour celle qui s'était constituée son -champion. Le papetier, qui savait son Angoulême sur le bout du doigt, -apprécia d'un coup d'œil toutes ces difficultés; mais il résolut de -se tirer de ce pas difficile par une de ces audaces que Tartufe seul -se serait permise. Le petit avoué, très-surpris de la loyauté de son -commanditaire en chicane, le laissait à ses préoccupations en cheminant -de la papeterie à l'hôtel de la rue du Minage, où, sur le palier, -les deux importuns furent arrêtés par ces mots:—Monsieur et madame -déjeunent. - -—Annoncez-nous tout de même, répondit le grand Cointet. - -Et, sur son nom, le dévot commerçant, aussitôt introduit, présenta -l'avocat à la précieuse Zéphirine, qui déjeunait en tête à tête avec -monsieur Francis du Hautoy et mademoiselle de La Haye. Monsieur de -Sénonches était allé, comme toujours, ouvrir la chasse chez monsieur de -Pimentel. - -—Voici, madame, le jeune avocat-avoué de qui je vous ai parlé, et qui -se chargera de l'émancipation de votre belle pupille. - -L'ancien diplomate examina Petit-Claud, qui, de son côté, regardait -à la dérobée la _belle pupille_. Quant à la surprise de Zéphirine, à -qui jamais Cointet ni Francis n'avaient dit un mot, elle fut telle que -sa fourchette lui tomba des mains. Mademoiselle de La Haye, espèce de -pie-grièche à figure rechignée, de taille peu gracieuse, maigre, à -cheveux d'un blond fade, était, malgré son petit air aristocratique, -excessivement difficile à marier. Ces mots: _père et mère inconnus_ -de son acte de naissance, lui interdisaient en réalité la sphère où -l'amitié de sa marraine et de Francis la voulait placer. Mademoiselle -de La Haye, ignorant sa position, faisait la difficile: elle eût rejeté -le plus riche commerçant de l'Houmeau. La grimace assez significative -inspirée à mademoiselle de La Haye par l'aspect du maigre avoué, -Cointet la retrouva sur les lèvres de Petit-Claud. Madame de Sénonches -et Francis paraissaient se consulter pour savoir de quelle manière -congédier Cointet et son protégé. Cointet, qui vit tout, pria monsieur -du Hautoy de lui accorder un moment d'audience, et passa dans le salon -avec le diplomate. - -—Monsieur, lui dit-il nettement, la paternité vous aveugle. Vous -marierez difficilement votre fille; et, dans votre intérêt à tous, -je vous ai mis dans l'impossibilité de reculer; car j'aime Françoise -comme on aime une pupille. Petit-Claud sait tout!..... Son excessive -ambition vous garantit le bonheur de votre chère petite. D'abord -Françoise fera de son mari tout ce qu'elle voudra; mais vous, aidé par -la préfète qui nous arrive, vous en ferez un procureur du roi. Monsieur -Milaud est nommé décidément à Nevers. Petit-Claud vendra sa charge, -vous obtiendrez facilement pour lui la place de second substitut, et -il deviendra bientôt procureur du roi, puis président du tribunal, -député... - -Revenu dans la salle à manger, Francis fut charmant pour le prétendu -de sa fille. Il regarda madame de Sénonches d'une certaine manière, -et finit cette scène de présentation en invitant Petit-Claud à dîner -pour le lendemain afin de causer affaires. Puis il reconduisit le -négociant et l'avoué jusque dans la cour en disant à Petit-Claud que, -sur la recommandation de Cointet, il était disposé, ainsi que madame -de Sénonches, à confirmer tout ce que le gardien de la fortune de -mademoiselle de La Haye aurait disposé pour le bonheur de ce petit ange. - -—Ah! qu'elle est laide! s'écria Petit-Claud. Je suis pris!... - -—Elle a l'air distingué, répondit Cointet; mais, si elle était -belle, vous la donnerait-on?... Hé! mon cher, il y a plus d'un petit -propriétaire à qui trente mille francs, la protection de madame de -Sénonches et celle de la comtesse du Châtelet iraient à merveille; -d'autant plus que monsieur Francis du Hautoy ne se mariera jamais, et -que cette fille est son héritière..... Votre mariage est fait!... - -—Et comment? - -—Voilà ce que je viens de dire, repartit le grand Cointet en racontant -à l'avoué son trait d'audace. Mon cher, monsieur Milaud va, dit-on, -être nommé procureur du roi à Nevers: vous vendrez votre charge, et -dans dix ans vous serez garde des sceaux. Vous êtes assez audacieux -pour ne reculer devant aucun des services que demandera la cour. - -—Eh! bien, trouvez-vous demain, à quatre heures et demie, sur la place -du Mûrier, répondit l'avoué, fanatisé par les probabilités de cet -avenir; j'aurai vu le père Séchard, et nous arriverons à un acte de -société où le père et le fils appartiendront au Saint-Esprit. - -Au moment où le vieux curé de Marsac montait les rampes d'Angoulême -pour aller instruire Ève de l'état où se trouvait son frère, David -était caché depuis onze jours à deux portes de celle du pharmacien -Postel, que le digne prêtre venait de quitter. - -Quand l'abbé Marron déboucha sur la place du Mûrier, il y trouva les -trois hommes, remarquables chacun dans leur genre, qui pesaient de -tout leur poids sur l'avenir et sur le présent du pauvre prisonnier -volontaire: le père Séchard, le grand Cointet, le petit avoué -maigrelet. Trois hommes, trois cupidités! mais trois cupidités aussi -différentes que les hommes. L'un avait inventé de trafiquer de son -fils, l'autre de son client, et le grand Cointet achetait toutes ces -infamies en se flattant de ne rien payer. Il était environ cinq heures, -et la plupart de ceux qui revenaient dîner chez eux s'arrêtaient pour -regarder pendant un moment ces trois hommes. - -—Que diable le vieux père Séchard et le grand Cointet ont-ils donc à se -dire?... pensaient les plus curieux. - -—Il s'agit sans doute entre eux de ce pauvre malheureux qui laisse sa -femme, sa belle-mère et son enfant sans pain, répondait-on. - -—Envoyez donc vos enfants apprendre un état à Paris! disait un -esprit-fort de province. - -—Hé! que venez-vous faire par ici, monsieur le curé? s'écria le -vigneron en apercevant l'abbé Marron aussitôt qu'il déboucha sur la -place. - -—Je viens pour les vôtres, répondit le vieillard. - -—Encore une idée de mon fils!... dit le vieux Séchard. - -—Il vous en coûterait bien peu de rendre tout le monde heureux, dit le -prêtre en indiquant les fenêtres où madame Séchard montrait entre les -rideaux sa belle tête; car elle apaisait les cris de son enfant en le -faisant sauter et lui chantant une chanson. - -—Apportez-vous des nouvelles de mon fils, dit le père, ou, ce qui -vaudrait mieux, de l'argent? - -—Non, dit monsieur Marron; j'apporte à la sœur des nouvelles du frère. - -—De Lucien?... s'écria Petit-Claud. - -—Oui. Le pauvre jeune homme est venu de Paris à pied. Je l'ai trouvé -chez Courtois mourant de fatigue et de misère, répondit le prêtre... -Oh! il est bien malheureux! - -Petit-Claud salua le prêtre et prit le grand Cointet par le bras en -disant à haute voix:—Nous dînons chez madame de Sénonches, il est temps -de nous habiller!... Et à deux pas il lui dit à l'oreille: - -—Quand on a le petit, on a bientôt la mère. Nous tenons David... - -—Je vous ai marié, mariez-moi, dit le grand Cointet en laissant -échapper un sourire faux. - -—Lucien est mon camarade de collége, nous étions _copins_!... En huit -jours je saurai bien quelque chose de lui. Faites en sorte que les bans -se publient, et je vous réponds de mettre David en prison. Ma mission -finit avec son écrou. - -—Ah! s'écria tout doucement le grand Cointet, la belle affaire serait -de prendre le brevet à notre nom! - -En entendant cette dernière phrase, le petit avoué maigrelet frissonna. - -En ce moment Ève voyait entrer son beau-père et l'abbé Marron, qui, par -un seul mot, venait de dénouer le drame judiciaire. - -—Tenez, madame Séchard, dit le vieil ours à sa belle-fille, voici notre -curé qui vient sans doute nous en raconter de belles sur votre frère. - -—Oh! s'écria la pauvre Ève atteinte au cœur, que peut-il donc lui être -encore arrivé! - -Cette exclamation annonçait tant de douleurs ressenties, tant -d'appréhensions, et de tant de sortes, que l'abbé Marron se hâta de -dire:—Rassurez-vous, madame, il vit! - -—Seriez-vous assez bon, mon père, dit Ève au vieux vigneron, pour aller -chercher ma mère: elle entendra ce que monsieur doit avoir à nous dire -de Lucien. - -Le vieillard alla chercher madame Chardon, à laquelle il dit:—Vous -aurez à en découdre avec l'abbé Marron, qui est bon homme _quoique -prêtre_. Le dîner sera sans doute retardé, je reviens dans une heure. - -Et le vieillard, insensible à tout ce qui ne sonnait ou ne reluisait -pas or, laissa la vieille femme sans voir l'effet du coup qu'il venait -de lui porter. - -Le malheur qui pesait sur ses deux enfants, l'avortement des espérances -assises sur la tête de Lucien, le changement si peu prévu d'un -caractère qu'on crut pendant si long-temps énergique et probe; enfin, -tous les événements arrivés depuis dix-huit mois avaient déjà rendu -madame Chardon méconnaissable. Elle n'était pas seulement noble de -race, elle était encore noble de cœur, et adorait ses enfants. Aussi -avait-elle souffert plus de maux en ces derniers six mois que depuis -son veuvage. Lucien avait eu la chance d'être Rubempré par ordonnance -du roi, de recommencer cette famille, d'en faire revivre le titre et -les armes, de devenir grand! Et il était tombé dans la fange! Car, -plus sévère pour lui que la sœur, elle avait regardé Lucien comme -perdu, le jour où elle apprit l'affaire des billets. Les mères veulent -quelquefois se tromper; mais elles connaissent toujours bien les -enfants qu'elles ont nourris, qu'elles n'ont pas quittés, et, dans -les discussions que soulevaient entre David et sa femme les chances -de Lucien à Paris, madame Chardon, tout en paraissant partager les -illusions d'Ève sur son frère, tremblait que David n'eût raison, car -il parlait comme elle entendait parler sa conscience de mère. Elle -connaissait trop la délicatesse de sensation de sa fille pour pouvoir -lui exprimer ses douleurs, elle était donc forcée de les dévorer dans -ce silence dont sont capables seulement les mères qui savent aimer -leurs enfants. - -Ève, de son côté, suivait avec terreur les ravages que faisaient les -chagrins chez sa mère, elle la voyait passant de la vieillesse à la -décrépitude, et allant toujours! La mère et la fille se faisaient donc -l'une à l'autre de ces nobles mensonges qui ne trompent point. Dans la -vie de cette mère, la phrase du féroce vigneron fut la goutte d'eau -qui devait remplir la coupe des afflictions, madame Chardon se sentit -atteinte au cœur. - -Aussi, quand Ève dit au prêtre:—Monsieur, voici ma mère! quand l'abbé -regarda ce visage macéré comme celui d'une vieille religieuse, encadré -de cheveux entièrement blanchis, mais embelli par l'air doux et calme -des femmes pieusement résignées, et qui marchent, comme on dit, à la -volonté de Dieu, comprit-il toute la vie de ces deux créatures. Le -prêtre n'eut plus de pitié pour le bourreau, pour Lucien, il frémit en -devinant tous les supplices subis par les victimes. - -—Ma mère, dit Ève en s'essuyant les yeux, mon pauvre frère est bien -près de nous, il est à Marsac. - -—Et pourquoi pas ici? demanda madame Chardon. - -L'abbé Marron raconta tout ce que Lucien lui avait dit des misères de -son voyage, et les malheurs de ses derniers jours à Paris. Il peignit -les angoisses qui venaient d'agiter le poète quand il avait appris -quels étaient au sein de sa famille les effets de ses imprudences et -quelles étaient ses appréhensions sur l'accueil qui pouvait l'attendre -à Angoulême. - -—En est-il arrivé à douter de nous? dit madame Chardon. - -—Le malheureux est venu vers vous à pied, en subissant les plus -horribles privations, et il revient disposé à entrer dans les chemins -les plus humbles de la vie... à réparer ses fautes. - -—Monsieur, dit la sœur, malgré le mal qu'il nous a fait, j'aime mon -frère, comme on aime le corps d'un être qui n'est plus; et l'aimer -ainsi, c'est encore l'aimer plus que beaucoup de sœurs n'aiment leurs -frères. Il nous a rendus bien pauvres; mais qu'il vienne, il partagera -le chétif morceau de pain qui nous reste, enfin ce qu'il nous a laissé. -Ah! s'il ne nous avait pas quittés, monsieur, nous n'aurions pas perdu -nos plus chers trésors. - -—Et c'est la femme qui nous l'a enlevé dont la voiture l'a ramené, -s'écria madame Chardon. Parti dans la calèche de madame de Bargeton, à -côté d'elle, il est revenu derrière! - -—A quoi puis-je vous être utile dans la situation où vous êtes? dit le -brave curé qui cherchait une phrase de sortie. - -—Eh! monsieur, répondit madame Chardon, plaie d'argent n'est pas -mortelle, dit-on; mais ces plaies-là ne peuvent pas avoir d'autre -médecin que le malade. - -—Si vous aviez assez d'influence pour déterminer mon beau-père à aider -son fils, vous sauveriez toute une famille, dit madame Séchard. - -—Il ne croit pas en vous, et il m'a paru très-exaspéré contre votre -mari, dit le vieillard à qui les paraphrases du vigneron avaient fait -considérer les affaires de Séchard comme un guêpier où il ne fallait -pas mettre le pied. - -Sa mission terminée, le prêtre alla dîner chez son petit-neveu Postel, -qui dissipa le peu de bonne volonté de son vieil oncle en donnant, -comme tout Angoulême, raison au père contre le fils. - -—Il y a de la ressource avec des dissipateurs, dit en finissant le -petit Postel; mais avec ceux qui font des expériences, on se ruinerait. - -La curiosité du curé de Marsac était entièrement satisfaite, ce qui, -dans toutes les provinces de France, est le principal but de l'excessif -intérêt qu'on s'y témoigne. Dans la soirée, il mit le poète au courant -de tout ce qui se passait chez les Séchard, en lui donnant son voyage -comme une mission dictée par la charité la plus pure. - -—Vous avez endetté votre sœur et votre beau-frère de dix à douze mille -francs, dit-il en terminant; et personne, mon cher monsieur, n'a cette -bagatelle à prêter au voisin. En Angoumois, nous ne sommes pas riches. -Je croyais qu'il s'agissait de beaucoup moins quand vous me parliez de -billets. - -Après avoir remercié le vieillard de ses bontés, le poète lui dit: - -—La parole de pardon, que vous m'apportez, est pour moi le vrai trésor. - -Le lendemain, Lucien partit de très-grand matin de Marsac pour -Angoulême, où il entra vers neuf heures, une canne à la main, vêtu -d'une petite redingote assez endommagée par le voyage et d'un pantalon -noir à teintes blanches. Ses bottes usées disaient d'ailleurs assez -qu'il appartenait à la classe infortunée des piétons. Aussi ne se -dissimulait-il pas l'effet que devait produire sur ses compatriotes -le contraste de son retour et de son départ. Mais, le cœur encore -pantelant sous l'étreinte des remords que lui causait le récit du -vieux prêtre, il acceptait pour le moment cette punition, décidé -d'affronter les regards des personnes de sa connaissance. Il se disait -en lui-même:—Je suis héroïque! Toutes ces natures de poète commencent -par se duper elles-mêmes. A mesure qu'il marcha dans l'Houmeau, son âme -lutta entre la honte de ce retour et la poésie de ces souvenirs. Son -cœur battit en passant devant la porte de Postel, où, fort heureusement -pour lui, Léonie Marron se trouva seule dans la boutique avec son -enfant. Il vit avec plaisir (tant sa vanité conservait de force) le nom -de son père effacé. Depuis son mariage, Postel avait fait repeindre sa -boutique, et mis au-dessus, comme à Paris: PHARMACIE. En gravissant -la rampe de la Porte-Palet, Lucien éprouva l'influence de l'air -natal, il ne sentit plus le poids de ses infortunes, et se dit avec -délices:—Je vais donc les revoir! Il atteignit la place du Mûrier sans -avoir rencontré personne: un bonheur qu'il espérait à peine, lui qui -jadis se promenait en triomphateur dans sa ville! Marion et Kolb, en -sentinelle sur la porte, se précipitèrent dans l'escalier en criant:—Le -voilà! Lucien revit le vieil atelier et la vieille cour, il trouva -dans l'escalier sa sœur et sa mère, et ils s'embrassèrent en oubliant -pour un instant tous leurs malheurs dans cette étreinte. En famille, -on compose presque toujours avec le malheur; on s'y fait un lit, et -l'espérance en fait accepter la dureté. Si Lucien offrait l'image du -désespoir, il en offrait aussi la poésie: le soleil des grands chemins -lui avait bruni le teint; une profonde mélancolie, empreinte dans -ses traits, jetait ses ombres sur son front de poète. Ce changement -annonçait tant de souffrances, qu'à l'aspect des traces laissées par la -misère sur sa physionomie, le seul sentiment possible était la pitié. -L'imagination partie du sein de la famille y trouvait au retour de -tristes réalités. Ève eut au milieu de sa joie le sourire des saintes -au milieu de leur martyre. Le chagrin rend sublime le visage d'une -jeune femme très-belle. La gravité qui remplaçait dans la figure de -sa sœur la complète innocence qu'il y avait vue à son départ pour -Paris, parlait trop éloquemment à Lucien pour qu'il n'en reçût pas une -impression douloureuse. Aussi la première effusion des sentiments, si -vive, si naturelle, fut-elle suivie de part et d'autre d'une réaction: -chacun craignait de parler. Lucien ne put cependant s'empêcher de -chercher par un regard celui qui manquait à cette réunion. Ce regard -bien compris fit fondre en larmes Ève, et par contre-coup Lucien. Quant -à madame Chardon, elle resta blême, et en apparence impassible. Ève se -leva, descendit pour épargner à son frère un mot dur, et alla dire à -Marion:—Mon enfant, Lucien aime les fraises, il faut en trouver!... - -—Oh! j'ai bien pensé que vous vouliez fêter monsieur Lucien. Soyez -tranquille, vous aurez un joli petit déjeuner et un bon dîner aussi. - -—Lucien, dit madame Chardon à son fils, tu as beaucoup à réparer -ici. Parti pour être un sujet d'orgueil pour ta famille, tu nous as -plongés dans la misère. Tu as presque brisé dans les mains de ton frère -l'instrument de la fortune à laquelle il n'a songé que pour sa nouvelle -famille. Tu n'as pas brisé que cela... dit la mère. Il se fit une -pause effrayante et le silence de Lucien impliqua l'acceptation de ces -reproches maternels.—Entre dans une voie de travail, reprit doucement -madame Chardon. Je ne te blâme pas d'avoir tenté de faire revivre la -noble famille d'où je suis sortie; mais, à de telles entreprises il -faut avant tout une fortune, et des sentiments fiers: tu n'as rien eu -de tout cela. A la croyance, tu as fait succéder en nous la défiance. -Tu as détruit la paix de cette famille travailleuse et résignée, qui -cheminait ici dans une voie difficile... Aux premières fautes, un -premier pardon est dû. Ne recommence pas. Nous nous trouvons ici dans -des circonstances difficiles, sois prudent, écoute ta sœur: le malheur -est un maître dont les leçons, bien durement données, ont porté leur -fruit chez elle: elle est devenue sérieuse, elle est mère, elle porte -tout le fardeau du ménage par dévouement pour notre cher David; enfin, -elle est devenue, par ta faute, mon unique consolation. - -—Vous pouviez être plus sévère, dit Lucien en embrassant sa mère. -J'accepte votre pardon, parce que ce sera le seul que j'aurai jamais à -recevoir. - -Ève revint: à la pose humiliée de son frère, elle comprit que madame -Chardon avait parlé. Sa bonté lui mit un sourire sur les lèvres, -auquel Lucien répondit par des larmes réprimées. La présence a comme -un charme, elle change les dispositions les plus hostiles entre amants -comme au sein des familles, quelque forts que soient les motifs de -mécontentement. Est-ce que l'affection trace dans le cœur des chemins -où l'on aime à retomber? Ce phénomène appartient-il à la science du -magnétisme? La raison dit-elle qu'il faut ou ne jamais se revoir, ou -se pardonner? Que ce soit au raisonnement, à une cause physique ou à -l'âme que cet effet appartienne, chacun doit avoir éprouvé que les -regards, le geste, l'action d'un être aimé retrouvent chez ceux qu'il a -le plus offensés, chagrinés ou maltraités, des vestiges de tendresse. -Si l'esprit oublie difficilement, si l'intérêt souffre encore; le cœur, -malgré tout, reprend sa servitude. Aussi, la pauvre sœur, en écoutant -jusqu'à l'heure du déjeuner les confidences du frère, ne fut-elle pas -maîtresse de ses yeux quand elle le regarda, ni de son accent quand -elle laissa parler son cœur. En comprenant les éléments de la vie -littéraire à Paris, elle comprit comment Lucien avait pu succomber -dans la lutte. La joie du poète en caressant l'enfant de sa sœur, -ses enfantillages, le bonheur de revoir son pays et les siens, mêlé -au profond chagrin de savoir David caché, les mots de mélancolie qui -échappèrent à Lucien, son attendrissement en voyant qu'au milieu de sa -détresse sa sœur s'était souvenue de son goût quand Marion servit les -fraises; tout, jusqu'à l'obligation de loger le frère prodigue et de -s'occuper de lui, fit de cette journée une fête. Ce fut comme une halte -dans la misère. Le père Séchard lui-même fit rebrousser aux deux femmes -le cours de leurs sentiments, en disant:—Vous le fêtez, comme s'il vous -apportait des mille et des cents!... - -—Mais qu'a donc fait mon frère pour ne pas être fêté?... s'écria madame -Séchard jalouse de cacher la honte de Lucien. - -Néanmoins, les premières tendresses passées, les nuances du vrai -percèrent. Lucien aperçut bientôt chez Ève la différence de -l'affection actuelle et de celle qu'elle lui portait jadis. David -était profondément honoré, tandis que Lucien était aimé _quand même_, -et comme on aime une maîtresse malgré les désastres qu'elle cause. -L'estime, fonds nécessaire à nos sentiments, est la solide étoffe qui -leur donne je ne sais quelle certitude, quelle sécurité dont on vit, -et qui manquait entre madame Chardon et son fils, entre le frère et la -sœur; Lucien se sentit privé de cette entière confiance qu'on aurait -eue en lui s'il n'avait pas failli à l'honneur. L'opinion écrite par -d'Arthez sur lui, devenue celle de sa sœur, se laissa deviner dans les -gestes, dans les regards, dans l'accent. Lucien était plaint! mais, -quant à être la gloire, la noblesse de la famille, le héros du foyer -domestique, toutes ces belles espérances avaient fui sans retour. On -craignit assez sa légèreté pour lui cacher l'asile où vivait David. -Ève, insensible aux caresses dont fut accompagnée la curiosité de -Lucien qui voulait voir son frère, n'était plus l'Ève de l'Houmeau -pour qui, jadis, un seul regard de Lucien était un ordre irrésistible. -Lucien parla de réparer ses torts, en se vantant de pouvoir sauver -David. Ève lui répondit:—Ne t'en mêle pas, nous avons pour adversaires -les gens les plus perfides et les plus habiles. Lucien hocha la tête, -comme s'il eût dit:—J'ai combattu des Parisiens... Sa sœur lui répliqua -par un regard qui signifiait:—Tu as été vaincu. - -—Je ne suis plus aimé, pensa Lucien. Pour la famille comme pour le -monde, il faut donc réussir. - -Dès le second jour, en essayant de s'expliquer le peu de confiance de -sa mère et de sa sœur, le poète fut pris d'une pensée non pas haineuse -mais chagrine. Il appliqua la mesure de la vie parisienne à cette -chaste vie de province en oubliant que la médiocrité patiente de cet -intérieur sublime de résignation était son ouvrage: - -—Elles sont bourgeoises, elles ne peuvent pas me comprendre, se dit-il -en se séparant ainsi de sa sœur, de sa mère et de Séchard qu'il ne -pouvait plus tromper ni sur son caractère, ni sur son avenir. - -Ève et madame Chardon, chez qui le sens divinatoire était éveillé -par tant de chocs et tant de malheurs, épiaient les plus secrètes -pensées de Lucien, elles se sentirent mal jugées et le virent -s'isolant d'elles.—Paris nous l'a bien changé! se dirent-elles. Elles -recueillaient enfin le fruit de l'égoïsme qu'elles avaient elles-mêmes -cultivé. De part et d'autre, ce léger levain devait fermenter, et -il fermenta; mais principalement chez Lucien qui se trouvait si -reprochable. Quant à Ève, elle était bien de ces sœurs qui savent dire -à un frère en faute:—Pardonne-moi _tes_ torts... Lorsque l'union des -âmes a été parfaite comme elle le fut au début de la vie entre Ève -et Lucien, toute atteinte à ce beau idéal du sentiment est mortelle. -Là où des scélérats se raccommodent après des coups de poignard, les -amoureux se brouillent irrévocablement pour un regard, pour un mot. -Dans ce souvenir de la quasi-perfection de la vie du cœur se trouve le -secret de séparations souvent inexplicables. On peut vivre avec une -défiance au cœur, quand le passé n'offre pas le tableau d'une affection -pure et sans nuages; mais, pour deux êtres autrefois parfaitement -unis, une vie où le regard, la parole exigent des précautions, devient -insupportable. Aussi les grands poètes font-ils mourir leurs Paul et -Virginie au sortir de l'adolescence. Comprendriez-vous Paul et Virginie -brouillés?..... Remarquons, à la gloire d'Ève et de Lucien, que les -intérêts, si fortement blessés, n'avivaient point ces blessures: chez -la sœur irréprochable, comme chez le poète de qui venaient les coups, -tout était sentiment; aussi le moindre malentendu, la plus petite -querelle, un nouveau mécompte dû à Lucien pouvait-il les désunir ou -inspirer une de ces querelles qui brouillent irrévocablement. En fait -d'argent tout s'arrange; mais les sentiments sont impitoyables. - -Le lendemain Lucien reçut un numéro du journal d'Angoulême et pâlit de -plaisir en se voyant le sujet d'un des premiers _Premiers-Angoulême_ -que se permit cette estimable feuille qui, semblable aux Académies de -province, en fille bien élevée, selon le mot de Voltaire, ne faisait -jamais parler d'elle. - - «Que la Franche-Comté s'enorgueillisse d'avoir donné le jour à Victor - Hugo, à Charles Nodier et à Cuvier; la Bretagne, à Chateaubriand - et à Lamennais; la Normandie, à Casimir Delavigne; la Touraine, à - l'auteur d'_Eloa_; aujourd'hui, l'Angoumois, où déjà sous Louis - XIII l'illustre Guez, plus connu sous le nom de Balzac, s'est fait - notre compatriote, n'a plus rien à envier ni à ces provinces ni - au Limousin, qui a produit Dupuytren, ni à l'Auvergne, patrie de - Montlosier, ni à Bordeaux, qui a eu le bonheur de voir naître tant - de grands hommes; nous aussi, nous avons un poète! l'auteur des - beaux sonnets intitulés _les Marguerites_ joint à la gloire du - poète celle du prosateur, car on lui doit également le magnifique - roman de _l'Archer de Charles IX_. Un jour nos neveux seront fiers - d'avoir pour compatriote Lucien Chardon, un rival de Pétrarque!!!...» - Dans les journaux de province de ce temps, les points d'admiration - ressemblaient aux _hurra_ par lesquels on accueille les _speech_ - des _meeting_ en Angleterre. «Malgré ses éclatants succès à Paris, - notre jeune poète s'est souvenu que l'hôtel de Bargeton avait été - le berceau de ses triomphes, que l'aristocratie angoumoisine avait - applaudi, la première, à ses poésies; que l'épouse de monsieur le - comte du Châtelet, préfet de notre département, avait encouragé ses - premiers pas dans la carrière des Muses, et il est revenu parmi - nous!... L'Houmeau tout entier s'est ému quand, hier, notre Lucien de - Rubempré s'est présenté. La nouvelle de son retour a produit partout - la plus vive sensation. Il est certain que la ville d'Angoulême ne se - laissera pas devancer par l'Houmeau dans les honneurs qu'on parle de - décerner à celui qui, soit dans la Presse, soit dans la Littérature, - a représenté si glorieusement notre ville à Paris. Lucien, à la fois - poète religieux et royaliste, a bravé la fureur des partis; il est - venu, dit-on, se reposer des fatigues d'une lutte qui fatiguerait des - athlètes plus forts encore que des hommes de poésie et de rêverie. - - »Par une pensée éminemment politique, à laquelle nous applaudissons, - et que madame la comtesse du Châtelet a eue, dit-on, la première, - il est question de rendre à notre grand poète le titre et le nom - de l'illustre famille des Rubempré, dont l'unique héritière est - madame Chardon, sa mère. Rajeunir ainsi, par des talents et par des - gloires nouvelles, les vieilles familles près de s'éteindre est, chez - l'immortel auteur de la Charte, une nouvelle preuve de son constant - désir exprimé par ces mots: _union et oubli_. - - «Notre poète est descendu chez sa sœur, madame Séchard.» - -A la rubrique d'Angoulême se trouvaient les nouvelles suivantes: - - «Notre préfet, monsieur le comte du Châtelet, déjà nommé gentilhomme - ordinaire de la Chambre de S. M., vient d'être fait Conseiller d'État - en service extraordinaire. - - »Hier toutes les autorités se sont présentées chez monsieur le préfet. - - »Madame la comtesse Sixte du Châtelet recevra tous les jeudis. - - «Le maire de l'Escarbas, monsieur de Nègrepelisse, représentant - de la branche cadette des d'Espard, père de madame du Châtelet, - récemment nommé comte, Pair de France, et Commandeur de l'ordre royal - de Saint-Louis, est, dit-on, désigné pour présider le grand collége - électoral d'Angoulême aux prochaines élections.» - -—Tiens, dit Lucien à sa sœur en lui apportant le journal. - -Après avoir lu l'article attentivement, Ève rendit la feuille à Lucien -d'un air pensif. - -—Que dis-tu de cela?... lui demanda Lucien étonné d'une prudence qui -ressemblait à de la froideur. - -—Mon ami, répondit-elle, ce journal appartient aux Cointet, ils sont -absolument les maîtres d'y insérer des articles, et ne peuvent avoir -la main forcée que par la Préfecture ou par l'Évêché. Supposes-tu ton -ancien rival, aujourd'hui préfet, assez généreux pour chanter ainsi tes -louanges? Oublies-tu que les Cointet nous poursuivent sous le nom de -Métivier et veulent sans doute amener David à les faire profiter de ses -découvertes?... De quelque part que vienne cet article, je le trouve -inquiétant. Tu n'excitais ici que des haines, des jalousies; on t'y -calomniait en vertu du proverbe: _Nul n'est prophète en son pays_, et -voilà que tout change en un clin d'œil!... - -—Tu ne connais pas l'amour-propre des villes de province, répondit -Lucien. On est allé dans une petite ville du Midi recevoir en triomphe, -aux portes de la ville, un jeune homme qui avait remporté le prix -d'honneur au grand concours, en voyant en lui un grand homme en herbe! - -—Écoute-moi, mon cher Lucien, je ne veux pas te sermonner, je te dirai -tout dans un seul mot: ici défie-toi des plus petites choses. - -—Tu as raison, répondit Lucien surpris de trouver sa sœur si peu -enthousiaste. - -Le poète était au comble de la joie de voir changer en un triomphe sa -mesquine et honteuse rentrée à Angoulême. - -—Vous ne croyez pas au peu de gloire qui nous coûte si cher! s'écria -Lucien après une heure de silence pendant laquelle il s'amassa comme un -orage dans son cœur. - -Pour toute réponse, Ève regarda Lucien, et ce regard le rendit honteux -de son accusation. - -Quelques instants avant le dîner, un garçon de bureau de la préfecture -apporta une lettre adressée à M. Lucien Chardon et qui parut donner -gain de cause à la vanité du poète que le monde disputait à la famille. - -Cette lettre était l'invitation suivante. - - _Monsieur le comte Sixte du Châtelet et madame la comtesse du - Châtelet prient M. Lucien Chardon de leur faire l'honneur de dîner - avec eux le quinze septembre prochain._ - - R. S. V. P. - -A cette lettre était jointe cette carte de visite: - - =LE COMTE SIXTE DU CHATELET= - - _Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, - Préfet de la Charente, Conseiller d'Etat._ - -—Vous êtes en faveur, dit le père Séchard, on parle de vous en ville -comme d'un grand personnage... On se dispute entre Angoulême et -l'Houmeau à qui vous tortillera des couronnes... - -—Ma chère Ève, dit Lucien à l'oreille de sa sœur, je me retrouve -absolument comme j'étais à l'Houmeau le jour où je devais aller chez -madame de Bargeton: je suis sans habit pour le dîner du préfet. - -—Tu comptes donc accepter cette invitation? s'écria madame Séchard -effrayée. - -Il s'engagea, sur la question d'aller ou de ne pas aller à la -Préfecture, une polémique entre le frère et la sœur. Le bon sens de -la femme de province disait à Ève qu'on ne doit se montrer au monde -qu'avec un visage riant, en costume complet, et en tenue irréprochable; -mais elle cachait sa vraie pensée:—Où le dîner du préfet mènera-t-il -Lucien? Que peut pour lui le grand monde d'Angoulême? Ne machine-t-on -pas quelque chose contre lui? - -Lucien finit par dire à sa sœur avant d'aller se coucher:—Tu ne sais -pas quelle est mon influence; la femme du préfet a peur du journaliste; -et d'ailleurs dans la comtesse du Châtelet il y a toujours Louise de -Nègrepelisse! Une femme qui vient d'obtenir tant de faveurs peut sauver -David! Je lui dirai la découverte que mon frère vient de faire, et ce -ne sera rien pour elle que d'obtenir un secours de dix mille francs au -ministère. - -A onze heures du soir, Lucien, sa sœur, sa mère et le père Séchard, -Marion et Kolb furent réveillés par la musique de la ville à laquelle -s'était réunie celle de la garnison et trouvèrent la place du Mûrier -pleine de monde. Une sérénade fut donnée à Lucien Chardon de Rubempré -par les jeunes gens d'Angoulême. Lucien se mit à la fenêtre de sa sœur, -et dit au milieu du plus profond silence, après le dernier morceau:—Je -remercie mes compatriotes de l'honneur qu'ils me font, je tâcherai de -m'en rendre digne; ils me pardonneront de ne pas en dire davantage: mon -émotion est si vive que je ne saurais continuer. - -—Vive l'auteur de _l'Archer de Charles IX_!... - -—Vive l'auteur des _Marguerites_! - -—Vive Lucien de Rubempré! - -Après ces trois salves, criées par quelques voix, trois couronnes -et des bouquets furent adroitement jetés par la croisée dans -l'appartement. Dix minutes après, la place du Mûrier était vide, le -silence y régnait. - -—J'aimerais mieux dix mille francs, dit le vieux Séchard qui tourna, -retourna les couronnes et les bouquets d'un air profondément narquois. -Mais vous leur avez donné des marguerites, ils vous rendent des -bouquets, vous faites dans les fleurs. - -—Voilà l'estime que vous faites des honneurs que me décernent mes -concitoyens! s'écria Lucien, dont la physionomie offrit une expression -entièrement dénuée de mélancolie et qui véritablement rayonna de -satisfaction. Si vous connaissiez les hommes, papa Séchard, vous -verriez qu'il ne se rencontre pas deux moments semblables dans la -vie. Il n'y a qu'un enthousiasme véritable à qui l'on puisse devoir -de semblables triomphes!... Ceci, ma chère mère et ma bonne sœur, -efface bien des chagrins. Lucien embrassa sa sœur et sa mère comme l'on -s'embrasse dans ces moments où la joie déborde à flots si larges qu'il -faut la jeter dans le cœur d'un ami. (Faute d'un ami, disait un jour -Bixiou, un auteur ivre de son succès embrasse son portier.) - -—Eh bien! ma chère enfant, dit-il à Ève, pourquoi pleures-tu?... Ah! -c'est de joie... - -—Hélas! dit Ève à sa mère avant de se recoucher et quand elles furent -seules, dans un poète il y a, je crois, une jolie femme de la pire -espèce... - -—Tu as raison, répondit la mère en hochant la tête. Lucien a déjà tout -oublié non-seulement de ses malheurs, mais des nôtres. - -La mère et la fille se séparèrent sans oser se dire toutes leurs -pensées. - -Dans les pays dévorés par le sentiment d'insubordination sociale caché -sous le mot _égalité_, tout triomphe est un de ces miracles qui ne va -pas, comme certains miracles d'ailleurs, sans la coopération d'adroits -machinistes. Sur dix ovations obtenues par des hommes vivants et -décernées au sein de la patrie, il y en a neuf dont les causes sont -étrangères à l'homme. Le triomphe de Voltaire sur les planches du -Théâtre-Français n'était-il pas celui de la philosophie de son siècle? -En France on ne peut triompher que quand tout le monde se couronne sur -la tête du triomphateur. Aussi les deux femmes avaient-elles raison -dans leurs pressentiments. Le succès du grand homme de province était -trop antipathique aux mœurs immobiles d'Angoulême pour ne pas avoir -été mis en scène par des intérêts ou par un machiniste passionné, -collaborations également perfides. Ève, comme la plupart des femmes -d'ailleurs, se défiait par sentiment et sans pouvoir se justifier à -elle-même sa défiance. Elle se dit en s'endormant:—«Qui donc aime -assez ici mon frère pour avoir excité le pays?... Les _Marguerites_ ne -sont d'ailleurs pas encore publiées, comment peut-on le féliciter d'un -succès à venir?...» Ce triomphe était en effet l'œuvre de Petit-Claud. -Le jour où le curé de Marsac lui annonça le retour de Lucien, l'avoué -dînait pour la première fois chez madame de Sénonches, qui devait -recevoir officiellement la demande de la main de sa pupille. Ce fut -un de ces dîners de famille dont la solennité se trahit plus par les -toilettes que par le nombre des convives. Quoiqu'en famille, on se -sait en représentation, et les intentions percent dans toutes les -contenances. Françoise était mise comme en étalage. Madame de Sénonches -avait arboré les pavillons de ses toilettes les plus recherchées. -Monsieur du Hautoy était en habit noir. Monsieur de Sénonches, à qui sa -femme avait écrit l'arrivée de madame du Châtelet qui devait se montrer -pour la première fois chez elle et la présentation officielle d'un -prétendu pour Françoise, était revenu de chez monsieur de Pimentel. -Cointet, vêtu de son plus bel habit marron à coupe ecclésiastique, -offrit aux regards un diamant de six mille francs sur son jabot, la -vengeance du riche commerçant sur l'aristocrate pauvre. Petit-Claud, -épilé, peigné, savonné, n'avait pu se défaire de son petit air sec. -Il était impossible de ne pas comparer cet avoué maigrelet, serré -dans ses habits, à une vipère gelée; mais l'espoir augmentait si -bien la vivacité de ses yeux de pie, il mit tant de glace sur sa -figure, il se gourma si bien, qu'il arriva juste à la dignité d'un -petit procureur du roi ambitieux. Madame de Sénonches avait prié ses -intimes de ne pas dire un mot sur la première entrevue de sa pupille -avec un prétendu, ni de l'apparition de la préfète, en sorte qu'elle -s'attendit à voir ses salons pleins. En effet, monsieur le préfet -et sa femme avaient fait leurs visites officielles par cartes, en -réservant l'honneur des visites personnelles comme un moyen d'action. -Aussi l'aristocratie d'Angoulême était-elle travaillée d'une si énorme -curiosité, que plusieurs personnes du camp de Chandour se proposèrent -de venir à l'hôtel Bargeton, car on s'obstinait à ne pas appeler cette -maison l'hôtel de Sénonches. Les preuves du crédit de la comtesse du -Châtelet avaient réveillé bien des ambitions; et d'ailleurs on la -disait tellement changée à son avantage que chacun voulait en juger -par soi-même. En apprenant de Cointet, pendant le chemin, la grande -nouvelle de la faveur que Zéphirine avait obtenue de la préfète pour -pouvoir lui présenter le futur de la chère Françoise, Petit-Claud se -flatta de tirer parti de la fausse position où le retour de Lucien -mettait Louise de Nègrepelisse. - -Monsieur et madame de Sénonches avaient pris des engagements si lourds -en achetant leur maison, qu'en gens de province ils ne s'avisèrent pas -d'y faire le moindre changement. Aussi, le premier mot de Zéphirine à -Louise fut-il, en allant à sa rencontre, quand on l'annonça:—Ma chère -Louise, voyez.... vous êtes encore ici chez vous!... en lui montrant -le petit lustre à pendeloques, les boiseries et le mobilier qui jadis -avaient fasciné Lucien. - -—C'est, ma chère, ce que je veux le moins me rappeler, dit -gracieusement madame la préfète en jetant un regard autour d'elle pour -examiner l'assemblée. - -Chacun s'avoua que Louise de Nègrepelisse ne se ressemblait pas à -elle-même. Le monde parisien où elle était restée pendant dix-huit -mois, les premiers bonheurs de son mariage qui transformaient aussi -bien la femme que Paris avait transformé la provinciale, l'espèce de -dignité que donne le pouvoir, tout faisait de la comtesse du Châtelet -une femme qui ressemblait à madame de Bargeton comme une fille de -vingt ans ressemble à sa mère. Elle portait un charmant bonnet de -dentelles et de fleurs négligemment attaché par une épingle à tête de -diamant. Ses cheveux à l'anglaise lui accompagnaient bien la figure et -la rajeunissaient en en cachant les contours. Elle avait une robe en -foulard, à corsage en pointe, délicieusement frangée et dont la façon -due à la célèbre Victorine faisait bien valoir sa taille. Ses épaules, -couvertes d'un fichu de blonde, étaient à peine visibles sous une -écharpe de gaze adroitement mise autour de son cou trop long. Enfin -elle jouait avec ces jolies bagatelles dont le maniement est l'écueil -des femmes de province: une jolie cassolette pendait à son bracelet -par une chaîne; elle tenait dans une main son éventail et son mouchoir -roulé sans en être embarrassée. Le goût exquis des moindres détails, la -pose et les manières copiées de madame d'Espard révélaient en Louise -une savante étude du faubourg Saint-Germain. Quant au vieux Beau de -l'Empire, le mariage l'avait avancé comme ces melons qui, de verts -encore la veille, deviennent jaunes dans une seule nuit. En retrouvant -sur le visage épanoui de sa femme la verdeur que Sixte avait perdue, on -se fit, d'oreille à oreille, des plaisanteries de province, et d'autant -plus volontiers que toutes les femmes enrageaient de la nouvelle -supériorité de l'ancienne reine d'Angoulême; et le tenace intrus dut -payer pour sa femme. Excepté monsieur de Chandour et sa femme, feu -Bargeton, monsieur de Pimentel et les Rastignac, le salon se trouvait -à peu près aussi nombreux que le jour où Lucien y fit sa lecture, car -monseigneur l'évêque arriva suivi de ses grands-vicaires. Petit-Claud, -saisi par le spectacle de l'aristocratie angoumoisine, au cœur de -laquelle il désespérait de se voir jamais quatre mois auparavant, -sentit sa haine contre les classes supérieures se calmer. Il trouva -la comtesse Châtelet ravissante en se disant:—Voilà pourtant la femme -qui peut me faire nommer substitut! Vers le milieu de la soirée, après -avoir causé pendant le même temps avec chacune des femmes en variant le -ton de son entretien selon l'importance de la personne et la conduite -qu'elle avait tenue à propos de sa fuite avec Lucien, Louise se retira -dans le boudoir avec monseigneur. Zéphirine prit alors le bras de -Petit-Claud, à qui le cœur battit, et l'amena vers ce boudoir où les -malheurs de Lucien avaient commencé, et où ils allaient se consommer. - -—Voici monsieur Petit-Claud, ma chère, je te le recommande d'autant -plus vivement que tout ce que tu feras pour lui profitera sans doute à -ma pupille. - -—Vous êtes avoué, monsieur? dit l'auguste fille des Nègrepelisse en -toisant Petit-Claud. - -—Hélas! oui, _madame la comtesse_. (Jamais le fils du tailleur de -l'Houmeau n'avait eu, dans toute sa vie, une seule fois, l'occasion de -se servir de ces trois mots; aussi sa bouche en fut-elle comme pleine.) -Mais, reprit-il, il dépend de madame la comtesse de me faire tenir -debout au parquet. Monsieur Milaud va, dit-on, à Nevers... - -—Mais, reprit la comtesse, n'est-on pas second, puis premier substitut? -Je voudrais vous voir sur-le-champ premier substitut... Pour m'occuper -de vous et vous obtenir cette faveur, je veux quelque certitude de -votre dévouement à la Légitimité, à la Religion, et surtout à monsieur -de Villèle. - -—Ah! madame, dit Petit-Claud en s'approchant de son oreille, je suis -homme à obéir absolument au pouvoir. - -—C'est ce qu'il _nous_ faut aujourd'hui, répliqua-t-elle en se reculant -pour lui faire comprendre qu'elle ne voulait plus rien s'entendre dire -à l'oreille. Si vous convenez toujours à madame de Sénonches, comptez -sur moi, ajouta-t-elle en faisant un geste royal avec son éventail. - -—Madame, dit Petit-Claud à qui Cointet se montra en arrivant à la porte -du boudoir, Lucien est ici. - -—Eh! bien, monsieur?... répondit la comtesse d'un ton qui eût arrêté -toute espèce de parole dans le gosier d'un homme ordinaire. - -—Madame la comtesse ne me comprend pas, reprit Petit-Claud en se -servant de la formule la plus respectueuse, je veux lui donner une -preuve de mon dévouement à sa personne. Comment madame la comtesse -veut-elle que le grand homme qu'elle a fait soit reçu dans Angoulême? -Il n'y a pas de milieu: il doit y être un objet ou de mépris ou de -gloire. - -Louise de Nègrepelisse n'avait pas pensé à ce dilemme, auquel elle -était évidemment intéressée plus à cause du passé que du présent. Or, -des sentiments que la comtesse portait actuellement à Lucien dépendait -la réussite du plan conçu par l'avoué pour mener à bien l'arrestation -de Séchard. - -—Monsieur Petit-Claud, dit-elle en prenant une attitude de hauteur -et de dignité, vous voulez appartenir au Gouvernement, sachez que -son premier principe doit être de ne jamais avoir eu tort, et que les -femmes ont encore mieux que les gouvernements l'instinct du pouvoir et -le sentiment de leur dignité. - -—C'est bien là ce que je pensais, madame, répondit-il vivement en -observant la comtesse avec une attention aussi profonde que peu -visible. Lucien arrive ici dans la plus grande misère. Mais, s'il -doit y recevoir une ovation, je puis aussi le contraindre, à cause de -l'ovation même, à quitter Angoulême où sa sœur et son beau-frère David -Séchard sont sous le coup de poursuites ardentes..... - -Louise de Nègrepelisse laissa voir sur son visage altier un léger -mouvement produit par la répression même de son plaisir. Surprise -d'être si bien devinée, elle regarda Petit-Claud en dépliant son -éventail, car Françoise de La Haye entrait, ce qui lui donna le temps -de trouver une réponse. - -—Monsieur, dit-elle avec un sourire significatif, vous serez -promptement procureur du Roi... - -N'était-ce pas tout dire sans se compromettre? - -—Oh! madame, s'écria Françoise en venant remercier la préfète, je -vous devrai donc le bonheur de ma vie. Elle lui dit à l'oreille en se -penchant vers sa protectrice par un petit geste de jeune fille:—Je -serais morte à petit feu d'être la femme d'un avoué de province.... - -Si Zéphirine s'était ainsi jetée sur Louise, elle y avait été poussée -par Francis, qui ne manquait pas d'une certaine connaissance du monde -bureaucratique. - -—Dans les premiers jours de tout avénement, que ce soit celui -d'un préfet, d'une dynastie ou d'une exploitation, dit l'ancien -consul-général à son amie, on trouve les gens tout feu pour rendre -service; mais ils ont bientôt reconnu les inconvénients de la -protection et deviennent de glace. Aujourd'hui Louise fera pour -Petit-Claud des démarches que, dans trois mois, elle ne voudrait plus -faire pour votre mari. - -—Madame la comtesse pense-t-elle, dit Petit-Claud, à toutes les -obligations du triomphe de notre poète? Elle devra recevoir Lucien -pendant les dix jours que durera notre engouement. - -La préfète fit un signe de tête afin de congédier Petit-Claud, et se -leva pour aller causer avec madame de Pimentel qui montra sa tête à la -porte du boudoir. Saisie par la nouvelle de l'élévation du bonhomme de -Nègrepelisse à la Pairie, la marquise avait jugé nécessaire de venir -caresser une femme assez habile pour avoir augmenté son influence en -faisant une faute. - -—Dites-moi donc, ma chère, pourquoi vous vous êtes donné la peine -de mettre votre père à la Chambre haute, dit la marquise au milieu -d'une conversation confidentielle où elle pliait le genou devant la -supériorité de sa _chère_ Louise. - -—Ma chère, on m'a d'autant mieux accordé cette faveur que mon père n'a -pas d'enfants, et votera toujours pour la couronne; mais, si j'ai des -garçons, je compte bien que mon aîné sera substitué au titre, aux armes -et à la pairie de son grand-père... - -Madame de Pimentel vit avec chagrin qu'elle ne pourrait pas employer à -réaliser son désir de faire élever monsieur de Pimentel à la pairie, -une mère dont l'ambition s'étendait sur les enfants à venir. - -—Je tiens la préfète, disait Petit-Claud à Cointet en sortant, et je -vous promets votre acte de société... Je serai dans un mois premier -substitut, et vous, vous serez maître de Séchard. Tâchez maintenant de -me trouver un successeur pour mon Étude, j'en ai fait en cinq mois la -première d'Angoulême.... - -—Il ne fallait que vous mettre à cheval, dit Cointet presque jaloux de -son œuvre. - -Chacun peut maintenant comprendre la cause du triomphe de Lucien dans -son pays. A la manière de ce roi de France qui ne vengeait pas le duc -d'Orléans, Louise ne voulait pas se souvenir des injures reçues à Paris -par madame Bargeton. Elle voulait patronner Lucien, l'écraser de sa -protection et s'en débarrasser _honnêtement_. Mis au fait de toute -l'intrigue de Paris par les commérages, Petit-Claud avait bien deviné -la haine vivace que les femmes portent à l'homme qui n'a pas su les -aimer à l'heure où elles ont eu l'envie d'être aimées. - -Le lendemain de l'ovation qui justifiait le passé de Louise de -Nègrepelisse, Petit-Claud, pour achever de griser Lucien et s'en rendre -maître, se présenta chez madame Séchard à la tête de six jeunes gens de -la ville, tous anciens camarades de Lucien au collége d'Angoulême. - -Cette députation était envoyée à l'auteur des _Marguerites_ et de -_l'Archer de Charles IX_ par ses condisciples, pour le prier d'assister -au banquet qu'ils voulaient donner au grand homme sorti de leurs rangs. - -—Tiens, c'est toi, Petit-Claud! s'écria Lucien. - -—Ta rentrée ici, lui dit Petit-Claud, a stimulé notre amour-propre, -nous nous sommes piqués d'honneur, nous nous sommes cotisés, et nous -te préparons un magnifique repas. Notre proviseur et nos professeurs y -assisteront; et, à la manière dont vont les choses, nous aurons sans -doute les autorités. - -—Et pour quel jour? dit Lucien. - -—Dimanche prochain. - -—Cela me serait impossible, répondit le poète, je ne puis accepter que -pour dans dix jours d'ici... Mais alors ce sera volontiers... - -—Eh! bien, nous sommes à tes ordres, dit Petit-Claud; soit, dans dix -jours. - -Lucien fut charmant avec ses anciens camarades qui lui témoignèrent -une admiration presque respectueuse. Il causa pendant environ une -demi-heure avec beaucoup d'esprit, car il se trouvait sur un piédestal -et voulait justifier l'opinion du pays: il se mit les mains dans les -goussets, il parla tout à fait en homme qui voit les choses de la -hauteur où ses concitoyens l'ont mis. Il fut modeste, et bon enfant, -comme un génie en déshabillé. Ce fut les plaintes d'un athlète fatigué -des luttes à Paris, désenchanté surtout, il félicita ses camarades -de ne pas avoir quitté leur bonne province, etc. Il les laissa tout -enchantés de lui. - -Puis, il prit Petit-Claud à part et lui demanda la vérité sur les -affaires de David, en lui reprochant l'état de séquestration où se -trouvait son beau-frère. Lucien voulait ruser avec Petit-Claud. -Petit-Claud s'efforça de donner à son ancien camarade cette opinion que -lui, Petit-Claud, était un pauvre petit avoué de province, sans aucune -espèce de finesse. La constitution actuelle des sociétés, infiniment -plus compliquée dans ses rouages que celle des sociétés antiques, a -eu pour effet de subdiviser les facultés chez l'homme. Autrefois, les -gens éminents, forcés d'être universels, apparaissaient en petit nombre -et comme des flambeaux au milieu des nations antiques. Plus tard, -si les facultés se spécialisèrent, la qualité s'adressait encore à -l'ensemble des choses. Ainsi un homme _riche en cautèle_, comme on l'a -dit de Louis XI, pouvait appliquer sa ruse à tout; mais aujourd'hui, la -qualité s'est elle-même subdivisée. Par exemple, autant de professions, -autant de ruses différentes. Un rusé diplomate sera très-bien joué, -dans une affaire, au fond d'une province, par un avoué médiocre ou -par un paysan. Le plus rusé journaliste peut se trouver fort niais en -matière d'intérêts commerciaux, et Lucien devait être et fut le jouet -de Petit-Claud. Le malicieux avocat avait naturellement écrit lui-même -l'article où la ville d'Angoulême, compromise avec son faubourg de -l'Houmeau, se trouvait obligée de fêter Lucien. Les concitoyens -de Lucien, venus sur la place du Mûrier, étaient les ouvriers de -l'imprimerie et de la papeterie des Cointet, accompagnés des clercs de -Petit-Claud, de Cachan, et de quelques camarades de collége. Redevenu -pour le poète le _copin_ du collége, l'avoué pensait avec raison que -son camarade laisserait échapper, dans un temps donné, le secret de -la retraite de David. Et si David périssait par la faute de Lucien, -Angoulême n'était pas tenable pour le poète. Aussi, pour mieux assurer -son influence, se posa-t-il comme l'inférieur de Lucien. - -—Comment n'aurais-je pas fait pour le mieux? dit Petit-Claud à Lucien. -Il s'agissait de la sœur de mon _copin_; mais, au Palais, il y a des -positions où l'on doit périr. David m'a demandé, le premier juin, de -lui garantir sa tranquillité pendant trois mois; il n'est en danger -qu'en septembre, et encore ai-je su soustraire tout son avoir à ses -créanciers; car je gagnerai le procès en Cour royale; j'y ferai juger -que le privilége de la femme est absolu, que, dans l'espèce, il ne -couvre aucune fraude... Quant à toi, tu reviens malheureux, mais -tu es un homme de génie... (Lucien fit un geste comme d'un homme -à qui l'encensoir arrive trop près du nez.)—Oui, mon cher, reprit -Petit-Claud, j'ai lu _l'Archer de Charles IX_, et c'est plus qu'un -ouvrage, c'est un livre! La préface n'a pu être écrite que par deux -hommes: Chateaubriand ou toi! - -Lucien accepta cet éloge, sans dire que cette préface était de -d'Arthez. Sur cent auteurs français, quatre-vingt-dix-neuf eussent agi -comme lui. - -—Eh! bien, ici l'on n'avait pas l'air de te connaître, reprit -Petit-Claud en jouant l'indignation. Quand j'ai vu l'indifférence -générale, je me suis mis en tête de révolutionner tout ce monde. J'ai -fait l'article que tu as lu... - -—Comment, c'est toi qui!... s'écria Lucien. - -—Moi-même!... Angoulême et l'Houmeau se sont trouvés en rivalités, -j'ai rassemblé des jeunes gens, tes anciens camarades de collége, -et j'ai organisé la sérénade d'hier; puis, une fois lancés dans -l'enthousiasme, nous avons lâché la souscription pour le dîner.—«Si -David se cache, au moins Lucien sera couronné!» me suis-je dit. J'ai -fait mieux, reprit Petit-Claud, j'ai vu la comtesse Châtelet, et je -lui ai fait comprendre qu'elle se devait à elle-même de tirer David de -sa position, elle le peut, elle le doit. Si David a bien réellement -trouvé le secret dont il m'a parlé, le gouvernement ne se ruinera pas -en le soutenant, et quel genre pour un préfet d'avoir l'air d'être pour -moitié dans une si grande découverte par l'heureuse protection qu'il -accorde à l'inventeur! On fait parler de soi comme d'un administrateur -éclairé..... Ta sœur s'est effrayée du jeu de notre mousqueterie -judiciaire! elle a eu peur de la fumée.... La guerre au Palais coûte -aussi cher que sur les champs de bataille; mais David a maintenu sa -position, il est maître de son secret: on ne peut pas l'arrêter, on ne -l'arrêtera pas! - -—Je te remercie, mon cher, et je vois que je puis te confier mon plan, -tu m'aideras à le réaliser. - -Petit-Claud regarda Lucien en donnant à son nez en vrille l'air d'un -point d'interrogation. - -—Je veux sauver Séchard, dit Lucien avec une sorte d'importance, je -suis la cause de son malheur, je réparerai tout... J'ai plus d'empire -sur Louise... - -—Qui, Louise?... - -—La comtesse Châtelet!... - -Petit-Claud fit un mouvement. - -—J'ai sur elle plus d'empire qu'elle ne le croit elle-même, reprit -Lucien; seulement, mon cher, si j'ai du pouvoir sur votre gouvernement, -je n'ai pas d'habits... - -Petit-Claud fit un autre mouvement comme pour offrir sa bourse. - -—Merci, dit Lucien en serrant la main de Petit-Claud. Dans dix jours -d'ici, j'irai faire une visite à madame la préfète, et je te rendrai la -tienne. - -Et ils se séparèrent en se donnant des poignées de main de camarades. - -—Il doit être poète, se dit en lui-même Petit-Claud, car il est fou. - -—On a beau dire, pensait Lucien en revenant chez sa sœur; en fait -d'amis, il n'y a que les amis de collége. - -—Mon Lucien, dit Ève, que t'a donc promis Petit-Claud pour lui -témoigner tant d'amitié? Prends garde à lui! - -—A lui? s'écria Lucien. Écoute, Ève, reprit-il en paraissant obéir à -une réflexion, tu ne crois plus en moi, tu te défies de moi, tu peux -bien te défier de Petit-Claud; mais, dans douze ou quinze jours, tu -changeras d'opinion, ajouta-t-il d'un petit air fat... - -Lucien remonta dans sa chambre, et y écrivit la lettre suivante à -Lousteau. - - «Mon ami, de nous deux, moi seul puis me souvenir du billet de - mille francs que je t'ai prêté: mais je connais trop bien, hélas! - la situation où tu seras en ouvrant ma lettre, pour ne pas ajouter - aussitôt que je ne te les redemande pas en espèces d'or ou d'argent; - non, je te les demande en crédit, comme on les demanderait à Florine - en plaisir. Nous avons le même tailleur, tu peux donc me faire - confectionner sous le plus bref délai un habillement complet. Sans - être précisément dans le costume d'Adam, je ne puis me montrer. - Ici, les honneurs départementaux dus aux illustrations parisiennes - m'attendaient, à mon grand étonnement. Je suis le héros d'un banquet, - ni plus ni moins qu'un député de la Gauche; comprends-tu maintenant - la nécessité d'un habit noir? Promets le payement; charge-t'en, - fais jouer la réclame; enfin trouve une scène inédite de Don Juan - avec monsieur Dimanche, car il faut m'endimancher à tout prix. Je - n'ai rien que des haillons: pars de là! Nous sommes en septembre, - il fait un temps magnifique; _ergò_, veille à ce que je reçoive, à - la fin de cette semaine, un charmant habillement du matin: petite - redingote vert-bronze foncé, trois gilets, l'un couleur soufre, - l'autre de fantaisie, genre écossais, le troisième d'une entière - blancheur; plus, trois pantalons _à faire des femmes_, l'un blanc - étoffe anglaise, l'autre nankin, le troisième en léger casimir noir; - enfin un habit noir et un gilet de satin noir pour soirée. Si tu as - retrouvé une Florine quelconque, je me recommande à elle pour deux - cravates de fantaisie. Ceci n'est rien, je compte sur toi, sur ton - adresse: le tailleur m'inquiète peu. Mon cher ami, nous l'avons - maintes fois déploré: l'intelligence de la misère qui, certes, est - le plus actif poison dont soit travaillé l'homme par excellence, le - Parisien! cette intelligence dont l'activité surprendrait Satan, - n'a pas encore trouvé le moyen d'avoir à crédit un chapeau! Quand - nous aurons mis à la mode des chapeaux qui vaudront mille francs, - les chapeaux seront possibles; mais jusque-là, nous devrons toujours - avoir assez d'or dans nos poches pour payer un chapeau. Ah! quel - mal la Comédie-Française nous a fait avec ce:—_Lafleur, tu mettras - de l'or dans mes poches!_ Je sens donc profondément toutes les - difficultés de l'exécution de cette demande: joins une paire de - bottes, une paire d'escarpins, un chapeau, six paires de gants, - à l'envoi du tailleur! C'est demander l'impossible, je le sais. - Mais la vie littéraire n'est-elle pas l'impossible mis en coupe - réglée?... Je ne te dis qu'une seule chose: opère ce prodige en - faisant un grand article ou quelque petite infamie, je te quitte et - décharge de ta dette. Et c'est une dette d'honneur, mon cher, elle - a douze mois de carnet: tu en rougirais, si tu pouvais rougir. Mon - cher Lousteau, plaisanterie à part, je suis dans des circonstances - graves. Juges-en par ce seul mot: la Seiche est engraissée, elle est - devenue la femme du Héron, et le Héron est préfet d'Angoulême. Cet - affreux couple peut beaucoup pour mon beau-frère que j'ai mis dans - une situation affreuse, il est poursuivi, caché, sous le poids de la - lettre de change!... Il s'agit de reparaître aux yeux de madame la - préfète et de reprendre sur elle quelque empire à tout prix. N'est-ce - pas effrayant à penser que la fortune de David Séchard dépende - d'une jolie paire de bottes, de bas de soie gris à jour (ne va pas - les oublier), et d'un chapeau neuf!... Je vais me dire malade et - souffrant, me mettre au lit comme fit Duvicquet, pour me dispenser de - répondre à l'empressement de mes concitoyens. Mes concitoyens m'ont - donné, mon cher, une très-belle sérénade. Je commence à me demander - combien il faut de sots pour composer ce mot: _mes concitoyens_, - depuis que j'ai su que l'enthousiasme de la capitale de l'Angoumois - avait eu quelques-uns de mes camarades de collége pour boute-en-train. - - »Si tu pouvais mettre aux _Faits-Paris_ quelques lignes sur ma - réception, tu me grandirais ici de plusieurs talons de botte. Je - ferais d'ailleurs sentir à la Seiche que j'ai, sinon des amis, du - moins quelque crédit dans la Presse parisienne. Comme je ne renonce - à rien de mes espérances, je te revaudrai cela. S'il te fallait un - bel article de fond pour un recueil quelconque, j'ai le temps d'en - méditer un à loisir. Je ne te dis plus qu'un mot, mon cher ami: je - compte sur toi, comme tu peux compter sur celui qui se dit: - - »Tout à toi, - - »LUCIEN DE R.» - - _P. S._ «Adresse-moi le tout par les diligences, bureau restant.» - -Cette lettre, où Lucien reprenait le ton de supériorité que son succès -lui donnait intérieurement, lui rappela Paris. Pris depuis six jours -par le calme absolu de la province, sa pensée se reporta vers ses -bonnes misères, il eut des regrets vagues, il resta pendant toute -une semaine préoccupé de la comtesse Châtelet; enfin, il attacha -tant d'importance à sa réapparition que, quand il descendit, à la -nuit tombante, à l'Houmeau chercher au bureau des diligences les -paquets qu'il attendait de Paris, il éprouvait toutes les angoisses de -l'incertitude, comme une femme qui a mis ses dernières espérances sur -une toilette et qui désespère de l'avoir. - -—Ah! Lousteau! je te pardonne tes trahisons, se dit-il en remarquant -par la forme des paquets que l'envoi devait contenir tout ce qu'il -avait demandé. - -Il trouva la lettre suivante dans le carton à chapeau. - - «Du salon de Florine. - - »Mon cher enfant, - - »Le tailleur s'est très-bien conduit; mais, comme ton profond coup - d'œil rétrospectif te le faisait pressentir, les cravates, le - chapeau, les bas de soie à trouver ont porté le trouble dans nos - cœurs, car il n'y avait rien à troubler dans notre bourse. Nous le - disions avec Blondet: il y aurait une fortune à faire en établissant - une maison où les jeunes gens trouveraient ce qui coûte peu de chose. - Car nous finissons par payer très-cher ce que nous ne payons pas. - D'ailleurs, le grand Napoléon, arrêté dans sa course vers les Indes, - faute d'une paire de bottes, l'a dit: _Les affaires faciles ne se - font jamais!_ Donc tout allait, excepté ta chaussure... Je te voyais - habillé sans chapeau! gileté sans souliers, et je pensais à t'envoyer - une paire de mocassins qu'un Américain a donnés par curiosité à - Florine. Florine a offert une masse de quarante francs à jouer pour - toi. Nathan, Blondet et moi, nous avons été si heureux en ne jouant - plus pour notre compte que nous avons été assez riches pour emmener - la Torpille, l'ancien rat de des Lupeaulx, à souper. Frascati nous - devait bien cela. Florine s'est chargée des acquisitions; elle y a - joint trois belles chemises. Nathan t'offre une canne. Blondet, qui a - gagné trois cents francs, t'envoie une chaîne d'or. Le rat y a joint - une montre en or, grande comme une pièce de quarante francs qu'un - imbécile lui a donnée et qui ne va pas:—«_C'est de la pacotille, - comme ce qu'il a eu!_» nous a-t-elle dit. Bixiou, qui nous est venu - trouver au Rocher de Cancale, a voulu mettre un flacon d'eau de - Portugal dans l'envoi que te fait Paris. Notre premier comique a dit: - _Si cela peut faire son bonheur, qu'il le soit!..._ avec cet accent - de basse-taille et cette importance bourgeoise qu'il peint si bien. - Tout cela, mon cher enfant, te prouve combien l'on aime ses amis dans - le malheur. Florine, à qui j'ai eu la faiblesse de pardonner, te prie - de nous envoyer un article sur le dernier ouvrage de Nathan. Adieu, - mon fils? Je ne puis que te plaindre d'être retourné dans le bocal - d'où tu sortais quand tu t'es fait un vieux camarade de - - »Ton ami - - »ÉTIENNE L.» - -—Pauvres garçons! ils ont joué pour moi! se dit-il tout ému. - -Il vient des pays malsains ou de ceux où l'on a le plus souffert des -bouffées qui ressemblent aux senteurs du paradis. Dans une vie tiède le -souvenir des souffrances est comme une jouissance indéfinissable. Ève -fut stupéfaite quand son frère descendit dans ses vêtements neufs; elle -ne le reconnaissait pas. - -—Je puis maintenant m'aller promener à Beaulieu, s'écria-t-il; on ne -dira pas de moi: Il est revenu en haillons! Tiens, voilà une montre que -je te rendrai, car elle est bien à moi; puis, elle me ressemble, elle -est détraquée. - -—Quel enfant tu es!..... dit Ève. On ne peut t'en vouloir de rien. - -—Croirais-tu donc, ma chère fille, que j'aie demandé tout cela dans la -pensée assez niaise de briller aux yeux d'Angoulême, dont je me soucie -comme de cela! dit-il en fouettant l'air avec sa canne à pomme d'or -ciselée. Je veux réparer le mal que j'ai fait, et je me suis mis sous -les armes. - -Le succès de Lucien comme élégant fut le seul triomphe réel qu'il -obtint, mais il fut immense. L'envie délie autant de langues que -l'admiration en glace. Les femmes raffolèrent de lui, les hommes en -médirent, et il put s'écrier comme le chansonnier: _O mon habit, que -je te remercie!_ Il alla mettre deux cartes à la Préfecture et fit -également une visite à Petit-Claud, qu'il ne trouva pas. Le lendemain, -jour du banquet, les journaux de Paris contenaient tous, à la rubrique -d'Angoulême, les lignes suivantes: - - «ANGOULÊME. Le retour d'un jeune poète dont les débuts ont été si - brillants, de l'auteur de _l'Archer de Charles IX_, l'unique roman - historique fait en France sans imitation du genre de Walter Scott, - et dont la préface est un événement littéraire, a été signalé par - une ovation aussi flatteuse pour la ville que pour monsieur Lucien - de Rubempré. La ville s'est empressée de lui offrir un banquet - patriotique. Le nouveau préfet, à peine installé, s'est associé à la - manifestation publique en fêtant l'auteur des _Marguerites_, dont - le talent fut si vivement encouragé à ses débuts par la comtesse - Châtelet.» - -Une fois l'élan donné, personne ne peut plus l'arrêter. Le colonel -du régiment en garnison offrit sa musique. Le maître-d'hôtel de la -Cloche, dont les expéditions de dindes truffées vont jusqu'en Chine et -s'envoient dans les plus magnifiques porcelaines, le fameux aubergiste -de l'Houmeau, chargé du repas, avait décoré sa grande salle avec des -draps sur lesquels des couronnes de laurier entremêlées de bouquets -faisaient un effet superbe. A cinq heures quarante personnes étaient -réunies là, toutes en habit de cérémonie. Une foule de cent et quelques -habitants, attirés principalement par la présence des musiciens dans la -cour, représentait les concitoyens. - -—Tout Angoulême est là! dit Petit-Claud en se mettant à la fenêtre. - -—Je n'y comprends rien, disait Postel à sa femme, qui vint pour écouter -la musique. Comment! le préfet, le Receveur-Général, le Colonel, le -directeur de la Poudrerie, notre Député, le Maire, le proviseur, le -directeur de la fonderie de Ruelle, le Président, le Procureur du Roi, -monsieur Milaud, toutes les autorités viennent d'arriver!... - -Quand on se mit à table, l'orchestre militaire commença par des -variations sur l'air de _Vive le Roi, vive la France!_ qui n'a pu -devenir populaire. Il était cinq heures du soir. A huit heures un -dessert de soixante-cinq plats, remarquable par un Olympe en sucreries -surmonté de la France en chocolat, donna le signal des toasts. - -—Messieurs, dit le préfet en se levant, au Roi!... à la Légitimité! -N'est-ce pas à la paix que les Bourbons nous ont ramenée que nous -devons la génération de poètes et de penseurs qui maintient dans les -mains de la France le sceptre de la littérature!... - -—Vive le Roi! crièrent les convives, parmi lesquels les ministériels -étaient en force. - -Le vénérable proviseur se leva. - -—Au jeune poète, dit-il, au héros du jour, qui a su allier à la grâce -et à la poésie de Pétrarque, dans un genre que Boileau déclarait si -difficile, le talent du prosateur! - -—Bravo! bravo! - -Le colonel se leva. - -—Messieurs, au Royaliste! car le héros de cette fête a eu le courage de -défendre les bons principes! - -—Bravo! dit le préfet, qui donna le ton aux applaudissements. - -Petit-Claud se leva. - -—Tous les camarades de Lucien à la gloire du collége d'Angoulême, au -vénérable proviseur qui nous est si cher, et à qui nous devons reporter -tout ce qui lui appartient dans nos succès!... - -Le vieux proviseur, qui ne s'attendait pas à ce toast, s'essuya les -yeux. Lucien se leva: le plus profond silence s'établit, et le poète -devint blanc. En ce moment le vieux proviseur, qui se trouvait à sa -gauche, lui posa sur la tête une couronne de laurier. On battit des -mains. Lucien eut des larmes dans les yeux et dans la voix. - -—Il est gris, dit à Petit-Claud le futur procureur du Roi de Nevers. - -—Ce n'est pas le vin qui l'a grisé, répondit l'avoué. - -—Mes chers compatriotes, mes chers camarades, dit enfin Lucien, je -voudrais avoir la France entière pour témoin de cette scène. C'est -ainsi qu'on élève les hommes, et qu'on obtient dans notre pays les -grandes œuvres et les grandes actions. Mais, voyant le peu que j'ai -fait et le grand honneur que j'en reçois, je ne puis que me trouver -confus et m'en remettre à l'avenir du soin de justifier l'accueil -d'aujourd'hui. Le souvenir de ce moment me rendra des forces au milieu -de luttes nouvelles. Permettez-moi de signaler à vos hommages celle qui -fut et ma première muse et ma protectrice et de boire aussi à ma ville -natale: donc à la belle comtesse Sixte du Châtelet et à la noble ville -d'Angoulême. - -—Il ne s'en est pas mal tiré, dit le Procureur du Roi, qui hocha la -tête en signe d'approbation; car nos toasts étaient préparés, et le -sien est improvisé. - -A dix heures les convives s'en allèrent par groupes. David Séchard, -entendant cette musique extraordinaire, dit à Basine:—Que se passe-t-il -donc a l'Houmeau? - -—L'on donne, répondit-elle, une fête à votre beau-frère Lucien... - -—Je suis sûr, dit-il, qu'il aura dû regretter de ne pas m'y voir! - -A minuit Petit-Claud reconduisit Lucien jusque sur la place du Mûrier. -Là Lucien dit à l'avoué:—Mon cher, entre nous c'est à la vie, à la mort. - -—Demain, dit l'avoué, l'on signe mon contrat de mariage, chez madame de -Sénonches, avec mademoiselle Françoise de La Haye, sa pupille; fais-moi -le plaisir d'y venir; madame de Sénonches m'a prié de t'y amener, et -tu y verras la préfète, qui sera très-flattée de ton toast, dont on va -sans doute lui parler. - -—J'avais bien mes idées, dit Lucien. - -—Oh! tu sauveras David! - -—J'en suis sûr, répondit le poète. - -En ce moment David se montra comme par enchantement. Voici pourquoi. Il -se trouvait dans une position assez difficile: sa femme lui défendait -absolument et de recevoir Lucien et de lui faire savoir le lieu de -sa retraite, tandis que Lucien lui écrivait les lettres les plus -affectueuses en lui disant que sous peu de jours il aurait réparé le -mal. Or mademoiselle Clerget avait remis à David les deux lettres -suivantes en lui disant le motif de la fête dont la musique arrivait à -son oreille. - - «Mon ami, fais comme si Lucien n'était pas ici; ne t'inquiète de - rien, et grave dans ta chère tête cette proposition: notre sécurité - vient tout entière de l'impossibilité où sont tes ennemis de savoir - où tu es. Tel est mon malheur que j'ai plus de confiance en Kolb, - en Marion, en Basine, qu'en mon frère. Hélas! mon pauvre Lucien - n'est plus le candide et tendre poète que nous avons connu. C'est - précisément parce qu'il veut se mêler de tes affaires et qu'il a la - présomption de faire payer nos dettes (par orgueil, mon David!...) - que je le crains. Il a reçu de Paris de beaux habits et cinq pièces - d'or dans une belle bourse. Il les a mises à ma disposition, et - nous vivons de cet argent. Nous avons enfin un ennemi de moins: ton - père nous a quittés, et nous devons son départ à Petit-Claud, qui - a démêlé les intentions du père Séchard et qui les a sur-le-champ - annihilées en lui disant que tu ne ferais plus rien sans lui; que - lui, Petit-Claud, ne te laisserait rien céder de ta découverte sans - une indemnité préalable de trente mille francs: d'abord quinze mille - pour te liquider, quinze mille que tu toucherais dans tous les - cas, succès ou insuccès. Petit-Claud est inexplicable pour moi. Je - t'embrasse comme une femme embrasse son mari malheureux. Notre petit - Lucien va bien. Quel spectacle que celui de cette fleur qui se colore - et grandit au milieu de nos tempêtes domestiques! Ma mère, comme - toujours, prie Dieu et t'embrasse presque aussi tendrement que - - «Ton ÈVE.» - -Petit-Claud et les Cointet, effrayés de la ruse paysanne du vieux -Séchard, s'en étaient, comme on voit, d'autant mieux débarrassés que -ses vendanges le rappelaient à ses vignes de Marsac. - -La lettre de Lucien, incluse dans celle d'Ève, était ainsi conçue: - - «Mon cher David, tout va bien. Je suis armé de pied en cap; j'entre - en campagne aujourd'hui, dans deux jours j'aurai fait bien du chemin. - Avec quel plaisir je t'embrasserai quand tu seras libre et quitte - de mes dettes! Mais je suis blessé, pour la vie et au cœur, de la - défiance que ma sœur et ma mère continuent à me témoigner. Ne sais-je - pas déjà que tu te caches chez Basine? Toutes les fois que Basine - vient à la maison, j'ai de tes nouvelles et la réponse à mes lettres. - Il est d'ailleurs évident que ma sœur ne pouvait compter que sur son - amie d'atelier. Aujourd'hui je serai bien près de toi et cruellement - marri de ne pas te faire assister à la fête que l'on me donne. - L'amour-propre d'Angoulême m'a valu un petit triomphe qui, dans - quelques jours, sera entièrement oublié, mais où ta joie aurait été - la seule de sincère. Enfin, encore quelques jours, et tu pardonneras - tout à celui qui compte pour plus que toutes les gloires du monde - d'être - - »Ton frère, - - »LUCIEN.» - -David eut le cœur vivement tiraillé par ces deux forces, quoiqu'elles -fussent inégales; car il adorait sa femme, et son amitié pour Lucien -s'était diminuée d'un peu d'estime. Mais dans la solitude la force -des sentiments change entièrement. L'homme seul, et en proie à des -préoccupations comme celles qui dévoraient David, cède à des pensées -contre lesquelles il trouverait des points d'appui dans le milieu -ordinaire de la vie. Ainsi, en lisant la lettre de Lucien au milieu des -fanfares de ce triomphe inattendu, il fut profondément ému d'y voir -exprimé le regret sur lequel il comptait. Les âmes tendres ne résistent -pas à ces petits effets de sentiment, qu'ils estiment aussi puissants -chez les autres que chez eux. N'est-ce pas la goutte d'eau qui tombe -de la coupe pleine?... Aussi, vers minuit, toutes les supplications de -Basine ne purent-elles empêcher David d'aller voir Lucien. - -—Personne, lui dit-il, ne se promène à cette heure dans les rues -d'Angoulême, on ne me verra pas, l'on ne peut pas m'arrêter la nuit; -et, dans le cas où je serais rencontré, je puis me servir du moyen -inventé par Kolb pour revenir dans ma cachette. Il y a d'ailleurs trop -long-temps que je n'ai embrassé ma femme et mon enfant. - -Basine céda devant toutes ces raisons assez plausibles, et laissa -sortir David, qui criait:—Lucien! au moment où Lucien et Petit-Claud -se disaient bonsoir. Et les deux frères se jetèrent dans les bras l'un -de l'autre en pleurant. Il n'y a pas beaucoup de moments semblables -dans la vie. Lucien sentait l'effusion d'une de ces amitiés _quand -même_, avec lesquelles on ne compte jamais et qu'on se reproche d'avoir -trompées. David éprouvait le besoin de pardonner. Ce généreux et noble -inventeur voulait surtout sermonner Lucien et dissiper les nuages qui -voilaient l'affection de la sœur et du frère. Devant ces considérations -de sentiment, tous les dangers engendrés par le défaut d'argent avaient -disparu. - -Petit-Claud dit à son client:—Allez chez vous, profitez au moins de -votre imprudence, embrassez votre femme et votre enfant! et qu'on ne -vous voie pas! - -—Quel malheur! se dit Petit-Claud, qui resta seul sur la place du -Mûrier. Ah! si j'avais là Cérizet... - -Au moment où l'avoué se parlait à lui-même le long de l'enceinte -en planches faite autour de la place où s'élève orgueilleusement -aujourd'hui le Palais-de-Justice, il entendit cogner derrière lui sur -une planche, comme quand quelqu'un cogne du doigt à une porte. - -—J'y suis, dit Cérizet, dont la voix passait entre la fente de deux -planches mal jointes. J'ai vu David sortant de l'Houmeau. Je commençais -à soupçonner le lieu de sa retraite, maintenant j'en suis sûr, et sais -où le pincer; mais, pour lui tendre un piége, il est nécessaire que je -sache quelque chose des projets de Lucien, et voilà que vous les faites -rentrer. Au moins restez là sous un prétexte quelconque. Quand David -et Lucien sortiront, amenez-les près de moi; ils se croiront seuls, et -j'entendrai les derniers mots de leur adieu. - -—Tu es un maître diable! dit tout bas Petit-Claud. - -—Nom d'un petit bonhomme, s'écria Cérizet, que ne ferait-on pas pour -avoir ce que vous m'avez promis! - -Petit-Claud quitta les planches et se promena sur la place du Mûrier -en regardant les fenêtres de la chambre où la famille était réunie et -pensant à son avenir comme pour se donner du courage; car l'adresse de -Cérizet lui permettait de frapper le dernier coup. Petit-Claud était un -de ces hommes profondément retors et traîtreusement doubles, qui ne se -laissent jamais prendre aux amorces du présent ni aux leurres d'aucun -attachement après avoir observé les changements du cœur humain et la -stratégie des intérêts. Aussi avait-il d'abord peu compté sur Cointet. -Dans le cas où l'œuvre de son mariage aurait manqué sans qu'il eût -le droit d'accuser le grand Cointet de traîtrise, il s'était mis en -mesure de le chagriner; mais, depuis son succès à l'hôtel de Bargeton, -Petit-Claud jouait franc jeu. Son arrière-trame, devenue inutile, -était dangereuse pour la situation politique à laquelle il aspirait. -Voici les bases sur lesquelles il voulait asseoir son importance -future. Gannerac et quelques gros négociants commençaient à former dans -l'Houmeau un comité libéral qui se rattachait par les relations du -commerce aux chefs de l'Opposition. L'avénement du ministère Villèle, -accepté par Louis XVIII mourant, était le signal d'un changement de -conduite dans l'Opposition, qui, depuis la mort de Napoléon, renonçait -au moyen dangereux des conspirations. Le parti libéral organisait au -fond des provinces son système de résistance légale: il tendit à se -rendre maître de la matière électorale, afin d'arriver à son but par la -conviction des masses. Enragé libéral et fils de l'Houmeau, Petit-Claud -fut le promoteur, l'âme et le conseil secret de l'Opposition de la -basse-ville, opprimée par l'aristocratie de la ville haute. Le premier -il fit apercevoir le danger de laisser les Cointet disposer à eux seuls -de la presse dans le département de la Charente, où l'Opposition devait -avoir un organe, afin de ne pas rester en arrière des autres villes. - -—Que chacun de nous donne un billet de cinq cents francs à Gannerac, il -aura vingt et quelques mille francs pour acheter l'imprimerie Séchard, -dont nous serons alors les maîtres en en tenant le propriétaire par un -prêt, dit Petit-Claud. - -L'avoué fit adopter cette idée, en vue de corroborer ainsi sa double -position vis-à-vis de Cointet et de Séchard, et il jeta naturellement -les yeux sur un drôle de l'encolure de Cérizet pour en faire l'homme -dévoué du parti. - -—Si tu peux découvrir ton ancien bourgeois et le mettre entre mes -mains, dit-il à l'ancien prote de Séchard, on te prêtera vingt mille -francs pour acheter son imprimerie, et probablement tu seras à la tête -d'un journal. Ainsi, marche. - -Plus sûr de l'activité d'un homme comme Cérizet que de celle de tous -les Doublon du monde, Petit-Claud avait alors promis au grand Cointet -l'arrestation de Séchard. Mais depuis que Petit-Claud caressait -l'espérance d'entrer dans la magistrature, il prévoyait la nécessité -de tourner le dos aux libéraux, et il avait si bien monté les esprits -à l'Houmeau que les fonds nécessaires à l'acquisition de l'imprimerie -étaient réalisés. Petit-Claud résolut de laisser aller les choses à -leur cours naturel. - -—Bah! se dit-il, Cérizet commettra quelque délit de presse, et j'en -profiterai pour montrer mes talents... - -Il alla vers la porte de l'imprimerie et dit à Kolb qui faisait -sentinelle:—Monte avertir David de profiter de l'heure pour s'en aller, -et prenez bien vos précautions; je m'en vais, il est une heure... - -Lorsque Kolb quitta le pas de la porte, Marion vint prendre sa place. -Lucien et David descendirent, Kolb les précéda de cent pas en avant -et Marion les suivit de cent pas en arrière. Quand les deux frères -passèrent le long des planches, Lucien parlait avec chaleur à David. - -—Mon ami, lui dit-il, mon plan est d'une excessive simplicité; mais -comment en parler devant Ève, qui n'en comprendrait jamais les moyens? -Je suis sûr que Louise a dans le fond du cœur un désir que je saurai -réveiller, je la veux uniquement pour me venger de cet imbécile de -préfet. Si nous nous aimons, ne fût-ce qu'une semaine, je lui ferai -demander au ministère un encouragement de vingt mille francs pour toi. -Demain je reverrai cette créature dans ce petit boudoir où nos amours -ont commencé, et où, selon Petit-Claud, il n'y a rien de changé: j'y -jouerai la comédie. Aussi, après demain matin, te ferai-je remettre -par Basine un petit mot pour te dire si j'ai été sifflé... Qui sait, -peut-être seras-tu libre... Comprends-tu maintenant pourquoi j'ai voulu -des habits de Paris? Ce n'est pas en haillons qu'on peut jouer l'amour. - -A six heures du matin, Cérizet vint voir Petit-Claud. - -—Demain, à midi, Doublon peut préparer son coup; il prendra notre -homme, j'en réponds, lui dit le Parisien: je dispose de l'une des -ouvrières de mademoiselle Clerget, comprenez-vous?... - -Après avoir écouté le plan de Cérizet, Petit-Claud courut chez Cointet. - -—Faites en sorte que ce soir monsieur du Hautoy se soit décidé à donner -à Françoise la nue propriété de ses biens, vous signerez dans deux -jours un acte de Société avec Séchard. Je ne me marierai que huit jours -après le contrat; ainsi nous serons bien dans les termes de nos petites -conventions: _donnant donnant_. Mais épions bien ce soir ce qui se -passera chez madame de Sénonches entre Lucien et madame la comtesse du -Châtelet, car tout est là... Si Lucien espère réussir par la préfète, -je tiens David. - -—Vous serez, je crois, garde des sceaux, dit Cointet. - -—Et pourquoi pas? monsieur de Peyronnet l'est bien! dit Petit-Claud qui -n'avait pas encore tout à fait dépouillé la peau du libéral. - -L'état douteux de mademoiselle de La Haye lui valut la présence de -la plupart des nobles d'Angoulême à la signature de son contrat. La -pauvreté de ce futur ménage marié sans corbeille avivait l'intérêt que -le monde aime à témoigner; car il en est de la bienfaisance comme des -triomphes: on aime une charité qui satisfait l'amour-propre. Aussi la -marquise de Pimentel, la comtesse du Châtelet, monsieur de Sénonches -et deux ou trois habitués de la maison firent-ils à Françoise quelques -cadeaux dont on parlait beaucoup en ville. Ces jolies bagatelles -réunies au trousseau préparé depuis un an par Zéphirine, aux bijoux -du parrain et aux présents d'usage du marié, consolèrent Françoise et -piquèrent la curiosité de plusieurs mères qui amenèrent leurs filles. -Petit-Claud et Cointet avaient déjà remarqué que les nobles d'Angoulême -les toléraient l'un et l'autre dans leur Olympe comme une nécessité: -l'un était le régisseur de la fortune, le subrogé-tuteur de Françoise; -l'autre était indispensable à la signature du contrat comme le pendu à -une exécution; mais le lendemain de son mariage, si madame Petit-Claud -conservait le droit de venir chez sa marraine, le mari s'y voyait -difficilement admis, et il se promettait bien de s'imposer à ce monde -orgueilleux. Rougissant de ses obscurs parents, l'avoué fit rester sa -mère à Mansle où elle s'était retirée, il la pria de se dire malade et -de lui donner son consentement par écrit. Assez humilié de se voir sans -parents, sans protecteurs, sans signature de son côté, Petit-Claud se -trouvait donc très-heureux de présenter dans l'homme célèbre un ami -acceptable, et que la comtesse désirait revoir. Aussi vint-il prendre -Lucien en voiture. Pour cette mémorable soirée, le poète avait fait -une toilette qui devait lui donner, sans contestation, une supériorité -sur tous les hommes. Madame de Sénonches avait d'ailleurs annoncé le -héros du moment, et l'entrevue de deux amants brouillés était une de -ces scènes dont on est particulièrement friand en province. Lucien -était passé à l'état de _Lion_: on le disait si beau, si changé, si -merveilleux, que les femmes de l'Angoulême noble avaient toutes une -velléité de le revoir. Suivant la mode de cette époque à laquelle on -doit la transition de l'ancienne culotte de bal aux ignobles pantalons -actuels, il avait mis un pantalon noir collant. Les hommes dessinaient -encore leurs formes au grand désespoir des gens maigres ou mal faits; -et celles de Lucien étaient _apolloniennes_. Ses bas de soie gris à -jour, ses petits souliers, son gilet de satin noir, sa cravate, tout -fut scrupuleusement tiré, collé pour ainsi dire sur lui. Sa blonde -et abondante chevelure frisée faisait valoir son front blanc, autour -duquel les boucles se relevaient avec une grâce cherchée. Ses yeux, -pleins d'orgueil, étincelaient. Ses petites mains de femme, belles -sous le gant, ne devaient pas se laisser voir dégantées. Il copia son -maintien sur celui de de Marsay, le fameux dandy parisien, en tenant -d'une main sa canne et son chapeau qu'il ne quitta pas, et il se servit -de l'autre pour faire des gestes rares à l'aide desquels il commenta -ses phrases. - -Lucien aurait bien voulu se glisser dans le salon, à la manière de -ces gens célèbres qui, par une fausse modestie, se baisseraient sous -la porte Saint-Denis. Mais Petit-Claud, qui n'avait qu'un ami, en -abusa. Ce fut presque pompeusement qu'il amena Lucien jusqu'à madame -de Sénonches au milieu de la soirée. A son passage, le poète entendit -des murmures qui jadis lui eussent fait perdre la tête, et qui le -trouvèrent froid; il était sûr de valoir, à lui seul, tout l'Olympe -d'Angoulême. - -—Madame, dit-il à madame de Sénonches, j'ai déjà félicité mon ami -Petit-Claud, qui est de l'étoffe dont on fait les gardes des sceaux, -d'avoir le bonheur de vous appartenir, quelque faibles que soient -les liens entre une marraine et sa filleule (ce fut dit d'un air -épigrammatique très-bien senti par toutes les femmes qui écoutaient -sans en avoir l'air). Mais, pour mon compte, je bénis une circonstance -qui me permet de vous offrir mes hommages. - -Ce fut dit sans embarras et dans une pose de grand seigneur en visite -chez de petites gens. Lucien écouta la réponse entortillée que lui fit -Zéphirine, en jetant un regard de circumnavigation dans le salon, afin -d'y préparer ses effets. Aussi put-il saluer avec grâce et en nuançant -ses sourires Francis du Hautoy et le préfet qui le saluèrent; puis il -vint enfin à madame du Châtelet en feignant de l'apercevoir. Cette -rencontre était si bien l'événement de la soirée, que le contrat de -mariage où les gens marquants allaient mettre leur signature, conduits -dans la chambre à coucher, soit par le notaire, soit par Françoise, -fut oublié. Lucien fit quelques pas vers Louise de Nègrepelisse; et, -avec cette grâce parisienne, pour elle à l'état de souvenir depuis son -arrivée, il lui dit assez haut: - -—Est-ce à vous, madame, que je dois l'invitation qui me procure le -plaisir de dîner après-demain à la préfecture?... - -—Vous ne la devez, monsieur, qu'à votre gloire, répliqua sèchement -Louise un peu choquée de la tournure agressive de la phrase méditée par -Lucien pour blesser l'orgueil de son ancienne protectrice. - -—Ah! madame la comtesse, dit Lucien d'un air à la fois fin et fat, il -m'est impossible de vous amener l'homme s'il est dans votre disgrâce. - -Et, sans attendre de réponse, il tourna sur lui-même en apercevant -l'évêque, qu'il salua très-noblement. - -—Votre Grandeur a été presque prophète, dit-il d'une voix charmante, -et je tâcherai qu'elle le soit tout à fait. Je m'estime heureux d'être -venu ce soir ici, puisque je puis vous présenter mes respects. - -Lucien entraîna Monseigneur dans une conversation qui dura dix -minutes. Toutes les femmes regardaient Lucien comme un phénomène. -Son impertinence inattendue avait laissé madame du Châtelet sans -voix ni réponse. En voyant Lucien l'objet de l'admiration de toutes -les femmes; en suivant, de groupe en groupe, le récit que chacune se -faisait à l'oreille des phrases échangées où Lucien l'avait comme -aplatie en ayant l'air de la dédaigner, elle fut pincée au cœur par une -contraction d'amour-propre. - -—S'il ne venait pas demain, après cette phrase, quel scandale? -pensa-t-elle. D'où lui vient cette fierté? Mademoiselle des Touches -serait-elle éprise de lui?... - -—Il est si beau!—On dit qu'elle a couru chez lui, à Paris, le -lendemain de la mort de l'actrice!... Peut-être est-il venu sauver son -beau-frère, et s'est-il trouvé derrière notre calèche à Mansle, par un -accident de voyage. Ce matin-là, Lucien nous a singulièrement toisés, -Sixte et moi. Ce fut une myriade de pensées, et, malheureusement pour -Louise, elle s'y laissait aller en regardant Lucien qui causait avec -l'évêque comme s'il eût été le roi du salon: il ne saluait personne -et attendait qu'on vînt à lui, promenant son regard avec une variété -d'expression, avec une aisance digne de de Marsay, son modèle. Il ne -quitta pas le prélat pour aller saluer monsieur de Sénonches, qui se -fit voir à peu de distance. - -Au bout de dix minutes, Louise n'y tint plus. Elle se leva, marcha -jusqu'à l'évêque et lui dit:—Que vous dit-on donc, Monseigneur, pour -vous faire si souvent sourire? - -Lucien se recula de quelques pas pour laisser discrètement madame de -Châtelet avec le prélat. - -—Ah! madame la comtesse, ce jeune homme a bien de l'esprit!... il -m'expliquait comment il vous devait toute sa force... - -—Je ne suis pas ingrat, moi, madame!... dit Lucien en lançant un regard -de reproche qui charma la comtesse. - -—Entendons-nous, dit-elle en ramenant à elle Lucien par un geste -d'éventail, venez avec Monseigneur, par ici!... Sa Grandeur sera notre -juge. - -Et elle montra le boudoir en y entraînant l'évêque. - -—Elle fait faire un drôle de métier à Monseigneur, dit une femme du -camp Chandour assez haut pour être entendue. - -—Notre juge!... dit Lucien en regardant tour à tour le prélat et la -préfète, il y aura donc un coupable? - -Louise de Nègrepelisse s'assit sur le canapé de son ancien boudoir. -Après y avoir fait asseoir Lucien à côté d'elle et Monseigneur de -l'autre côté, elle se mit à parler. - -Lucien fit à son ancienne amie l'honneur, la surprise et le bonheur -de ne pas écouter. Il eut l'attitude, les gestes de la Pasta dans -_Tancredi_ quand elle va dire: _O patria!_... Il chanta sur sa -physionomie le fameuse cavatine _del Rizzo_. Enfin, l'élève de Coralie -trouva moyen de se faire venir un peu de larmes dans les yeux. - -—Ah! Louise, comme je t'aimais! lui dit-il à l'oreille sans se soucier -du prélat ni de la conversation au moment où il vit que ses larmes -avaient été vues par la comtesse. - -—Essuyez vos yeux, ou vous me perdriez, ici, encore une fois, dit-elle -en se retournant vers lui par un aparté qui choqua l'évêque. - -—Et c'est assez d'une, reprit vivement Lucien. Ce mot de la cousine -de madame d'Espard sécherait toutes les larmes d'une Madeleine. Mon -Dieu!... j'ai retrouvé pour un moment mes souvenirs, mes illusions, mes -vingt ans, et vous me les... - -Monseigneur rentra brusquement au salon, en comprenant que sa dignité -pouvait être compromise entre ces deux anciens amants. Chacun affecta -de laisser la préfète et Lucien seuls dans le boudoir. Mais un quart -d'heure après, Sixte, à qui les discours, les rires et les promenades -au seuil du boudoir déplurent, y vint d'un air plus que soucieux et -trouva Lucien et Louise très-animés. - -—Madame, dit Sixte à l'oreille de sa femme, vous qui connaissez mieux -que moi Angoulême, ne devriez-vous pas songer à madame la préfète et au -gouvernement. - -—Mon cher, dit Louise en toisant son éditeur responsable d'un air de -hauteur qui le fit trembler, je cause avec monsieur de Rubembré de -choses importantes pour vous. Il s'agit de sauver un inventeur sur le -point d'être victime des manœuvres les plus basses, et vous nous y -aiderez... Quant à ce que ces dames peuvent penser de moi, vous allez -voir comment je vais me conduire pour glacer le venin sur leurs langues. - -Elle sortit du boudoir appuyée sur le bras de Lucien, et le mena signer -le contrat en s'affichant avec une audace de grande dame. - -—Signons ensemble?... dit-elle en tendant la plume à Lucien. - -Lucien se laissa montrer par elle la place où elle venait de signer, -afin que leurs signatures fussent l'une auprès de l'autre. - -—Monsieur de Sénonches, auriez-vous reconnu monsieur de Rubempré? dit -la comtesse en forçant l'impertinent chasseur à saluer Lucien. - -Elle ramena Lucien au salon, elle le mit entre elle et Zéphirine sur -le redoutable canapé du milieu. Puis, comme une reine sur son trône, -elle commença, d'abord à voix basse, une conversation évidemment -épigrammatique à laquelle se joignirent quelques-uns de ses anciens -amis et plusieurs femmes qui lui faisaient la cour. Bientôt Lucien, -devenu le héros d'un cercle, fut mis par la comtesse sur la vie de -Paris dont la satire fut improvisée avec une verve incroyable et -semée d'anecdotes sur les gens célèbres, véritables friandises de -conversation dont sont excessivement avides les provinciaux. On admira -l'esprit comme on avait admiré l'homme. Madame la comtesse Sixte -triomphait si patiemment de Lucien, elle en jouait si bien en femme -enchantée de son choix, elle lui fournissait la réplique avec tant -d'à-propos, elle quêtait pour lui des approbations par des regards -si compromettants, que plusieurs femmes commencèrent à voir dans -la coïncidence du retour de Louise et de Lucien un profond amour -victime de quelque double méprise. Un dépit avait peut-être amené le -malencontreux mariage de Châtelet, contre lequel il se faisait alors -une réaction. - -—Eh! bien, dit Louise à une heure du matin et à voix basse à Lucien -avant de se lever: après-demain, faites-moi le plaisir d'être exact... - -La préfète laissa Lucien en lui mimant une petite inclination de tête -excessivement amicale, et alla dire quelques mots au comte Sixte, qui -chercha son chapeau. - -—Si ce que madame du Châtelet vient de me dire est vrai, mon cher -Lucien, comptez sur moi, dit le préfet en se mettant à la poursuite -de sa femme qui partait sans lui, comme à Paris. Dès ce soir, votre -beau-frère peut se regarder comme hors d'affaire. - -—Monsieur le comte me doit bien cela, répondit Lucien en souriant. - -—Eh! bien, nous sommes _fumés_... dit Cointet à l'oreille de -Petit-Claud, témoin de cet adieu. - -Petit-Claud, foudroyé par le succès de Lucien, stupéfait par les éclats -de son esprit et par le jeu de sa grâce, regardait Françoise de La Haye -dont la physionomie, pleine d'admiration pour Lucien, semblait dire à -son prétendu: Soyez comme votre ami. - -Un éclair de joie passa sur la figure de Petit-Claud. - -—Le dîner du préfet n'est que pour après-demain, nous avons encore une -journée à nous, dit-il, je réponds de tout. - -—Eh! bien, mon cher, dit Lucien à Petit-Claud à deux heures du matin -en revenant à pied: je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu! Dans quelques -heures, Séchard sera bien heureux. - -—Voilà tout ce que je voulais savoir, pensa Petit-Claud.—Je ne te -croyais que poète et tu es aussi Lauzun, c'est être deux fois poète, -répondit-il en lui donnant une poignée de main qui devait être la -dernière. - -—Ma chère Ève, dit Lucien en réveillant sa sœur, une bonne nouvelle! -Dans un mois, David n'aura plus de dettes!... - -—Et comment? - -—Eh! bien, madame du Châtelet cachait sous sa jupe mon ancienne -Louise; et elle m'aime plus que jamais, et va faire faire un rapport -au ministère de l'Intérieur par son mari, en faveur de notre -découverte!... Ainsi, nous n'avons pas plus d'un mois à souffrir, le -temps de me venger du préfet et de le rendre le plus heureux des époux. - -Ève crut continuer un rêve en écoutant son frère. - -—En revoyant le petit salon gris où je tremblais comme un enfant, il y -a deux ans; en examinant ces meubles, les peintures et les figures, il -me tombait une taie des yeux! Comme Paris vous change les idées! - -—Est-ce un bonheur?... dit Ève en comprenant enfin son frère. - -—Allons, tu dors, à demain, nous causerons après déjeuner, dit Lucien. - -Le plan de Cérizet était d'une excessive simplicité. Quoi qu'il -appartienne aux ruses dont se servent les huissiers de province pour -arrêter leurs débiteurs, et dont le succès est hypothétique, il devait -réussir; car il reposait autant sur la connaissance des caractères -de Lucien et de David que sur leurs espérances. Parmi les petites -ouvrières dont il était le Don Juan et qu'il gouvernait en les -opposant les unes aux autres, le prote des Cointet, pour le moment -en service extraordinaire, avait distingué l'une des repasseuses de -Basine Clerget, une fille presque aussi belle que madame Séchard, -appelée Henriette Mignon, et dont les parents étaient de petits -vignerons vivant dans leur bien à deux lieues d'Angoulême, sur la -route de Saintes. Les Mignon, comme tous les gens de la campagne, ne -se trouvaient pas assez riches pour garder leur unique enfant avec -eux, et ils l'avaient destinée à entrer en maison, c'est-à-dire à -devenir femme de chambre. En province, une femme de chambre doit savoir -blanchir et repasser le linge fin. La réputation de madame Prieur, à -qui Basine succédait, était telle, que les Mignon y mirent leur fille -en apprentissage en y payant pension pour la nourriture et le logement. -Madame Prieur appartenait à cette race de vieilles maîtresses qui, -dans les provinces, se croient substituées aux parents. Elle vivait -en famille avec ses apprenties, elle les menait à l'église et les -surveillait consciencieusement. Henriette Mignon, belle brune bien -découplée, à l'œil hardi, à la chevelure forte et longue, était blanche -comme sont blanches les filles du Midi, de la blancheur d'une fleur -de magnolia. Aussi Henriette fut-elle une des premières grisettes que -visa Cérizet; mais comme elle appartenait à d'_honnêtes cultivateurs_, -elle ne céda que vaincue par la jalousie, par le mauvais exemple et -par cette phrase séduisante:—Je t'épouserai! que lui dit Cérizet, une -fois qu'il se vit second prote chez messieurs Cointet. En apprenant -que les Mignon possédaient pour quelque dix ou douze mille francs de -vignes et une petite maison assez logeable, le Parisien se hâta de -mettre Henriette dans l'impossibilité d'être la femme d'un autre. -Les amours de la belle Henriette et du petit Cérizet en étaient là -quand Petit-Claud lui parla de le rendre propriétaire de l'imprimerie -Séchard, en lui montrant une espèce de commandite de vingt mille francs -qui devait être un licou. Cet avenir éblouit le prote, la tête lui -tourna, mademoiselle Mignon lui parut un obstacle à ses ambitions, -et il négligea la pauvre fille. Henriette, au désespoir, s'attacha -d'autant plus au petit prote des Cointet qu'il semblait la vouloir -quitter. En découvrant que David se cachait chez mademoiselle Clerget, -le Parisien changea d'idées à l'égard d'Henriette, mais sans changer -de conduite; car il se proposait de faire servir à sa fortune l'espèce -de folie qui travaille une fille quand, pour cacher son déshonneur, -elle doit épouser son séducteur. Pendant la matinée du jour où Lucien -devait reconquérir sa Louise, Cérizet apprit à Henriette le secret de -Basine, et lui dit que leur fortune et leur mariage dépendaient de -la découverte de l'endroit où se cachait David. Une fois instruite, -Henriette n'eut pas de peine à reconnaître que l'imprimeur ne pouvait -être que dans le cabinet de toilette de mademoiselle Clerget, elle ne -crut pas avoir fait le moindre mal en se livrant à cet espionnage; mais -Cérizet l'avait engagée déjà dans sa trahison par ce commencement de -participation. - -Lucien dormait encore lorsque Cérizet, qui vint savoir le résultat de -la soirée, écoutait dans le cabinet de Petit-Claud le récit des grands -petits événements qui devaient soulever Angoulême. - -—Lucien vous a bien écrit un petit mot depuis son retour? demanda le -Parisien après avoir hoché la tête en signe de satisfaction quand -Petit-Claud eut fini. - -—Voilà le seul que j'aie, dit l'avoué, qui tendit une lettre où Lucien -avait écrit quelques lignes sur le papier à lettre dont se servait sa -sœur. - -—Eh! bien, dit Cérizet, dix minutes avant le coucher du soleil, que -Doublon s'embusque à la Porte-Palet, qu'il cache ses gendarmes et -dispose son monde, vous aurez notre homme. - -—Es-tu sûr de _ton_ affaire? dit Petit-Claud en examinant Cérizet. - -—Je m'adresse au hasard, dit l'ex-gamin de Paris, mais c'est un fier -drôle, il n'aime pas les honnêtes gens. - -—Il faut réussir, dit l'avoué d'un ton sec. - -—Je réussirai, dit Cérizet. C'est vous qui m'avez poussé dans ce -tas de boue, vous pouvez bien me donner quelques billets de banque -pour m'essuyer... Mais, monsieur, dit le Parisien en surprenant une -expression qui lui déplut sur la figure de l'avoué, si vous m'aviez -trompé, si vous ne m'achetez pas l'imprimerie sous huit jours... Eh! -bien, vous laisserez une jeune veuve, dit tout bas le gamin de Paris en -lançant la mort dans son regard. - -—Si nous écrouons David à six heures, sois à neuf heures chez monsieur -Gannerac, et nous y ferons ton affaire, répondit péremptoirement -l'avoué. - -—C'est entendu: vous serez servi, _bourgeois_! dit Cérizet. - -Cérizet connaissait déjà l'industrie qui consiste à laver le papier et -qui met aujourd'hui les intérêts du fisc en péril. Il lava les quatre -lignes écrites par Lucien, et les remplaça par celles-ci, en imitant -l'écriture avec une perfection désolante pour l'avenir social du prote. - - «Mon cher David, tu peux venir sans crainte chez le Préfet, ton - affaire est faite; et d'ailleurs, à cette heure-ci, tu peux sortir, - je viens au-devant de toi, pour t'expliquer comment tu dois te - conduire avec le Préfet. - - «Ton frère, - - «LUCIEN.» - -A midi, Lucien écrivit une lettre à David, où il lui apprenait le -succès de la soirée, il lui donnait l'assurance de la protection du -préfet qui, dit-il, faisait aujourd'hui même un rapport au ministre sur -la découverte dont il était enthousiaste. - -Au moment où Marion apporta cette lettre à mademoiselle Basine, sous -prétexte de lui donner à blanchir les chemises de Lucien, Cérizet, -instruit par Petit-Claud de la probabilité de cette lettre, emmena -mademoiselle Mignon et alla se promener avec elle sur le bord de la -Charente. Il y eut sans doute un combat où l'honnêteté d'Henriette -se défendit pendant longtemps, car la promenade dura deux heures. -Non-seulement l'intérêt d'un enfant était en jeu, mais encore tout un -avenir de bonheur, une fortune; et ce que demandait Cérizet était une -bagatelle, il se garda bien d'ailleurs d'en dire les conséquences. -Seulement le prix exorbitant de ces bagatelles effrayait Henriette. -Néanmoins, Cérizet finit par obtenir de sa maîtresse de se prêter à son -stratagème. A cinq heures, Henriette dut sortir et rentrer en disant -à mademoiselle Clerget que madame Séchard la demandait sur-le-champ. -Puis, un quart d'heure après la sortie de Basine, elle monterait, -cognerait au cabinet et remettrait à David la fausse lettre de Lucien. -Après, Cérizet attendait tout du hasard. - -Pour la première fois depuis plus d'un an, Ève sentit se desserrer -l'étreinte de fer par laquelle la Nécessité la tenait. Elle eut de -l'espoir enfin. Elle aussi! elle voulut jouir de son frère, se montrer -au bras de l'homme fêté dans sa patrie, adoré des femmes, aimé de la -fière comtesse du Châtelet. Elle se fit belle et se proposa de se -promener à Beaulieu, après le dîner, au bras de son frère. A cette -heure, tout Angoulême, au mois de septembre, se trouve à prendre le -frais. - -—Oh! c'est la belle madame Séchard, dirent quelques voix en voyant Ève. - -—Je n'aurais jamais cru cela d'elle, dit une femme. - -—Le mari se cache, la femme se montre, dit madame Postel assez haut -pour que la pauvre femme l'entendît. - -—Oh! rentrons, j'ai eu tort, dit Ève à son frère. - -Quelques minutes avant le coucher du soleil, la rumeur que cause un -rassemblement s'éleva de la rampe qui descend à l'Houmeau. Lucien et sa -sœur, pris de curiosité, se dirigèrent de ce côté, car ils entendirent -quelques personnes qui venaient de l'Houmeau parlant entre elles, comme -si quelque crime venait d'être commis. - -—C'est probablement un voleur qu'on vient d'arrêter... Il est pâle -comme un mort, dit un passant au frère et à la sœur en les voyant -courir au-devant de ce monde grossissant. - -Ni Lucien ni sa sœur n'eurent la moindre appréhension. Ils regardèrent -les trente et quelques enfants ou vieilles femmes, les ouvriers -revenant de leur ouvrage qui précédaient les gendarmes dont les -chapeaux bordés brillaient au milieu du principal groupe. Ce groupe, -suivi d'une foule d'environ cent personnes, marchait comme un nuage -d'orage. - -—Ah! dit Ève, c'est mon mari! - -—David! cria Lucien. - -—C'est sa femme! dit la foule en s'écartant. - -—Qui donc t'a pu faire sortir? demanda Lucien. - -—C'est ta lettre, répondit David pâle et blême. - -—J'en étais sûre, dit Ève qui tomba roide évanouie. - -Lucien releva sa sœur, que deux personnes l'aidèrent à transporter -chez elle, où Marion la coucha. Kolb s'élança pour aller chercher -un médecin. A l'arrivée du docteur, Ève n'avait pas encore repris -connaissance. Lucien fut alors forcé d'avouer à sa mère qu'il était -la cause de l'arrestation de David, car il ne pouvait pas s'expliquer -le quiproquo produit par la lettre fausse. Lucien, foudroyé par un -regard de sa mère qui y mit sa malédiction, monta dans sa chambre et -s'y enferma. En lisant cette lettre écrite au milieu de la nuit et -interrompue de moments en moments, chacun devinera par les phrases, -jetées comme une à une, toutes les agitations de Lucien. - - «Ma sœur bien-aimée, nous nous sommes vus tout à l'heure pour - la dernière fois. Ma résolution est sans appel. Voici pourquoi: - Dans beaucoup de familles, il se rencontre un être fatal qui, pour - la famille, est une sorte de maladie. Je suis cet être-là pour - vous. Cette observation n'est pas de moi, mais d'un homme qui a - beaucoup vu le monde. Nous soupions un soir entre _amis_, au Rocher - de Cancale. Entre les mille plaisanteries qui s'échangent alors, - ce diplomate nous dit que telle jeune personne qu'on voyait avec - étonnement rester fille _était malade de son père_. Et alors, il nous - développa sa théorie sur les maladies de famille. Il nous expliqua - comment, sans telle mère, telle maison eût prospéré, comment tel - fils avait ruiné son père, comment tel père avait détruit l'avenir - et la considération de ses enfants. Quoique soutenue en riant, cette - thèse sociale fut en dix minutes appuyée de tant d'exemples que j'en - restai frappé. Cette vérité payait tous les paradoxes insensés, mais - spirituellement démontrés, par lesquels les journalistes s'amusent - entre eux, quand il ne se trouve là personne à mystifier. Eh! bien, - je suis l'être fatal de notre famille. Le cœur plein de tendresse, - j'agis comme un ennemi. A tous vos dévouements, j'ai répondu par des - maux. Quoique involontairement porté, le dernier coup est de tous - le plus cruel. Pendant que je menais à Paris une vie sans dignité, - pleine de plaisirs et de misères, prenant la camaraderie pour - l'amitié, laissant de véritables amis pour des gens qui voulaient et - devaient m'exploiter, vous oubliant et ne me souvenant de vous que - pour vous causer du mal, vous suiviez l'humble sentier du travail, - allant péniblement mais sûrement à cette fortune que je tentais si - follement de surprendre. Pendant que vous deveniez meilleurs, moi - je mettais dans ma vie un élément funeste. Oui, j'ai des ambitions - démesurées, qui m'empêchent d'accepter une vie humble. J'ai des - goûts, des plaisirs dont la souvenance empoisonne les jouissances - qui sont à ma portée et qui m'eussent jadis satisfait. O ma chère - Ève, je me juge plus sévèrement que qui que ce soit, car je me - condamne absolument et sans pitié pour moi-même. La lutte à Paris - exige une force constante, et mon vouloir ne va que par excès: - ma cervelle est intermittente. L'avenir m'effraye tant, que je - ne veux pas de l'avenir, et le présent m'est insupportable. J'ai - voulu vous revoir, j'aurai mieux fait de m'expatrier à jamais. Mais - l'expatriation, sans moyens d'existence, serait une folie, et je ne - l'ajouterai pas à toutes les autres. La mort me semble préférable à - une vie incomplète; et, dans quelque position que je me suppose, mon - excessive vanité me ferait commettre des sottises. Certains êtres - sont comme des zéros, il leur faut un chiffre qui les précède, et - leur néant acquiert alors une valeur décuple. Je ne puis acquérir de - valeur que par un mariage avec une volonté forte, impitoyable. Madame - de Bargeton était bien ma femme, j'ai manqué ma vie en n'abandonnant - pas Coralie pour elle. David et toi vous pourriez être d'excellents - pilotes pour moi; mais vous n'êtes pas assez forts pour dompter ma - faiblesse qui se dérobe en quelque sorte à la domination. J'aime une - vie facile, sans ennuis; et, pour me débarrasser d'une contrariété, - je suis d'une lâcheté qui peut me mener très-loin. Je suis né prince. - J'ai plus de dextérité d'esprit qu'il n'en faut pour parvenir, mais - je n'en ai que pendant un moment, et le prix dans une carrière - parcourue par tant d'ambitieux est à celui qui n'en déploie que le - nécessaire et qui s'en trouve encore assez au bout de la journée. Je - ferais le mal comme je viens de le faire ici, avec les meilleures - intentions du monde. Il y a des hommes-chênes, je ne suis peut-être - qu'un arbuste élégant, et j'ai la prétention d'être un cèdre. Voilà - mon bilan écrit. Ce désaccord entre mes moyens et mes désirs, ce - défaut d'équilibre annulera toujours mes efforts. Il y a beaucoup - de ces caractères dans la classe lettrée à cause des disproportions - continuelles entre l'intelligence et le caractère, entre le vouloir - et le désir. Quel serait mon destin? je puis le voir par avance en - me souvenant de quelques vieilles gloires parisiennes que j'ai vues - oubliées. Au seuil de la vieillesse, je serai plus vieux que mon âge, - sans fortune et sans considération. Tout mon être actuel repousse - une pareille vieillesse: je ne veux pas être un haillon social. - Chère sœur, adorée autant pour tes dernières rigueurs que pour tes - premières tendresses, si nous avons payé cher le plaisir que j'ai - eu à te revoir, toi et David, plus tard vous penserez peut-être que - nul prix n'était trop élevé pour les dernières félicités d'un pauvre - être qui vous aimait!... Ne faites aucune recherche ni de moi, ni de - ma destinée: au moins mon esprit m'aura-t-il servi dans l'exécution - de mes volontés. La résignation, mon ange, est un suicide quotidien, - moi je n'ai de résignation que pour un jour, je vais en profiter - aujourd'hui...» - - «Deux heures. - - »Oui, je l'ai bien résolu. Adieu donc pour toujours, ma chère Ève. - J'éprouve quelque douceur à penser que je ne vivrai plus que dans - vos cœurs. Là sera ma tombe.... je n'en veux pas d'autre. Encore - adieu!... C'est le dernier de ton frère - - »LUCIEN.» - -Après avoir écrit cette lettre, Lucien descendit sans faire aucun -bruit, il la posa sur le berceau de son neveu, déposa sur le front de -sa sœur endormie un dernier baiser trempé de larmes, et sortit. Il -éteignit son bougeoir au crépuscule, et, après avoir regardé cette -vieille maison une dernière fois, il ouvrit tout doucement la porte de -l'allée; mais, malgré ses précautions, il éveilla Kolb qui couchait sur -un matelas à terre dans l'atelier. - -—_Qui fa là?_... s'écria Kolb. - -—C'est moi, dit Lucien, je m'en vais, Kolb. - -—_Vus auriez mieux vait te ne chamais fenir_, se dit Kolb à lui-même, -mais assez haut pour que Lucien l'entendît. - -—J'aurais bien fait de ne jamais venir au monde, répondit Lucien. -Adieu, Kolb, je ne t'en veux pas d'une pensée que j'ai moi-même. Tu -diras à David que ma dernière aspiration aura été un regret de n'avoir -pu l'embrasser. - -Lorsque l'Alsacien fut debout et habillé, Lucien avait fermé la porte -de la maison, et il descendait vers la Charente, par la promenade de -Beaulieu, mis comme s'il allait à une fête, car il s'était fait un -linceul de ses habits parisiens et de son joli harnais de dandy. Frappé -de l'accent et des dernières paroles de Lucien, Kolb voulut aller -savoir si sa maîtresse était instruite du départ de son frère et si -elle en avait reçu les adieux; mais, en trouvant la maison plongée en -un profond silence, il pensa que ce départ était sans doute convenu, et -il se recoucha. - -On a, relativement à la gravité du sujet, écrit très-peu sur le -suicide, on ne l'a pas observé. Peut-être cette maladie est-elle -inobservable. Le suicide est l'effet d'un sentiment que nous nommerons, -si vous le voulez, l'_estime de soi-même_, pour ne pas le confondre -avec le mot _honneur_. Le jour où l'homme se méprise, le jour où il -se voit méprisé, le moment où la réalité de la vie est en désaccord -avec ses espérances, il se tue et rend ainsi hommage à la société -devant laquelle il ne veut pas rester déshabillé de ses vertus ou de sa -splendeur. Quoi qu'on en dise, parmi les athées (il faut excepter le -chrétien du suicide), les lâches seuls acceptent une vie déshonorée. -Le suicide est de trois natures: il y a d'abord le suicide qui n'est -que le dernier accès d'une longue maladie et qui certes appartient à -la pathologie; puis le suicide par désespoir, enfin le suicide par -raisonnement. Lucien voulait se tuer par désespoir et par raisonnement, -les deux suicides dont on peut revenir; car il n'y a d'irrévocable que -le suicide pathologique: mais souvent les trois causes se réunissent, -comme chez Jean-Jacques Rousseau. - -Lucien, une fois sa résolution prise, tomba dans la délibération des -moyens, et le poète voulut finir poétiquement. Il avait d'abord pensé -tout bonnement à s'aller jeter dans la Charente; mais, en descendant -les rampes de Beaulieu pour la dernière fois, il entendit par avance le -tapage que ferait son suicide, il vit l'affreux spectacle de son corps -revenu sur l'eau, déformé, l'objet d'une enquête judiciaire: il eut, -comme quelques suicides, un amour-propre posthume. Pendant la journée -passée au moulin de Courtois il s'était promené le long de la rivière -et avait remarqué, non loin du moulin, une de ces nappes rondes, comme -il s'en trouve dans les petits cours d'eau, dont l'excessive profondeur -est accusée par la tranquillité de la surface. L'eau n'est plus ni -verte, ni bleue, ni claire, ni jaune; elle est comme un miroir d'acier -poli. Les bords de cette coupe n'offraient plus ni glaïeuls, ni fleurs -bleues, ni les larges feuilles du nénuphar, l'herbe de la berge était -courte et pressée, les saules pleuraient autour, assez pittoresquement -placés tous. On devinait facilement un précipice plein d'eau. Celui -qui pouvait avoir le courage d'emplir ses poches de cailloux devait -y trouver une mort inévitable, et ne jamais être retrouvé.—Voilà, -s'était dit le poète en admirant ce joli petit paysage, un endroit -qui vous met l'eau à la bouche d'une noyade. Ce souvenir lui revint -à la mémoire, au moment où il atteignait l'Houmeau. Il chemina donc -vers Marsac, en proie à ses dernières et funèbres pensées, et dans la -ferme intention de dérober ainsi le secret de sa mort, de ne pas être -l'objet d'une enquête, de ne pas être enterré, de ne pas être vu dans -l'horrible état où sont les noyés quand ils reviennent à fleur d'eau. -Il parvint bientôt au pied d'une de ces côtes qui se rencontrent si -fréquemment sur les routes de France, et surtout entre Angoulême et -Poitiers. La diligence de Bordeaux à Paris venait avec rapidité, les -voyageurs allaient sans doute en descendre pour monter cette longue -côte à pied. Lucien, qui ne voulut pas se laisser voir, se jeta dans -un petit chemin creux et se mit à cueillir des fleurs dans une vigne. -Quand il reprit la grande route il tenait à la main un gros bouquet -de _sedum_, une fleur jaune qui vient dans le caillou des vignobles, -et il déboucha précisément derrière un voyageur vêtu tout en noir, -les cheveux poudrés, chaussé de souliers en veau d'Orléans à boucles -d'argent, brun de visage, et couturé comme si, dans son enfance, il fût -tombé dans le feu. Ce voyageur, à tournure si patemment ecclésiastique, -allait lentement et fumait un cigare. En entendant Lucien qui sauta de -la vigne sur la route, l'inconnu se retourna, parut comme saisi de la -beauté profondément mélancolique du poète, de son bouquet symbolique et -de sa mise élégante. Ce voyageur ressemblait à un chasseur qui trouve -une proie long-temps et inutilement cherchée. Il laissa, en style de -marine, Lucien arriver, et retarda sa marche en ayant l'air de regarder -le bas de la côte. Lucien, qui fit le même mouvement, y aperçut une -petite calèche attelée de deux chevaux et un postillon à pied. - -—Vous avez laissé courir la diligence, monsieur, vous perdrez votre -place, à moins que vous ne vouliez monter dans ma calèche pour la -rattraper, car la poste va plus vite que la voiture publique, dit le -voyageur à Lucien en prononçant ces mots avec un accent très-marqué -d'espagnol et en mettant à son offre une exquise politesse. - -Sans attendre la réponse de Lucien, l'Espagnol tira de sa poche un étui -à cigares, et le présenta tout ouvert à Lucien pour qu'il en prît un. - -—Je ne suis pas un voyageur, répondit Lucien, et je suis trop près du -terme de ma course pour me donner le plaisir de fumer... - -—Vous êtes bien sévère envers vous-même, repartit l'Espagnol. Quoique -chanoine honoraire de la cathédrale de Tolède, je me passe de temps en -temps un petit cigare. Dieu nous a donné le tabac pour endormir nos -passions et nos douleurs... Vous me semblez avoir du chagrin, vous en -avez du moins l'enseigne à la main, comme le triste dieu de l'hymen. -Tenez?... tous vos chagrins s'en iront avec la fumée... - -Et le prêtre retendit sa boîte en paille avec une sorte de séduction, -en jetant à Lucien des regards animés de charité. - -—Pardon, mon père, répliqua sèchement Lucien, il n'y a pas de cigares -qui puissent dissiper mes chagrins... - -En disant cela, les yeux de Lucien se mouillèrent de larmes. - -—Oh! jeune homme, est-ce donc la providence divine qui m'a fait désirer -de secouer par un peu d'exercice à pied le sommeil dont sont saisis au -matin tous les voyageurs, afin que je pusse, en vous consolant, obéir -à ma mission ici-bas?... Et quels grands chagrins pouvez-vous avoir à -votre âge? - -—Vos consolations, mon père, seraient bien inutiles: vous êtes -Espagnol, je suis Français; vous croyez aux commandements de l'Église, -moi je suis athée... - -—_Santa Virgen del Pilar!..._ vous êtes athée, s'écria le prêtre en -passant son bras sous celui de Lucien avec un empressement maternel. -Eh! voilà l'une des curiosités que je m'étais promis d'observer à -Paris. En Espagne, nous ne croyons pas aux athées... Il n'y a qu'en -France, où, à dix-neuf ans, on puisse avoir de pareilles opinions. - -—Oh! je suis un athée au complet; je ne crois ni en Dieu, ni à la -société, ni au bonheur. Regardez-moi donc bien, mon père; car, dans -quelques heures, je ne serai plus... Voilà mon dernier soleil!... dit -Lucien avec une sorte d'emphase en montrant le ciel. - -—Ah! çà, qu'avez-vous fait pour mourir? qui vous a condamné à mort? - -—Un tribunal souverain; moi-même! - -—Enfant! s'écria le prêtre. Avez-vous tué un homme? l'échafaud vous -attend-il? Raisonnons un peu? Si vous voulez rentrer, selon vous, dans -le néant, tout vous est indifférent ici-bas. - -Lucien inclina la tête en signe d'assentiment. - -—Eh! bien, vous pouvez alors me conter vos peines?... Il s'agit sans -doute de quelques amourettes qui vont mal?... - -Lucien fit un geste d'épaules très-significatif. - -—Vous voulez vous tuer pour éviter le déshonneur, ou parce que vous -désespérez de la vie? eh! bien, vous vous tuerez aussi bien à Poitiers -qu'à Angoulême, à Tours aussi bien qu'à Poitiers. Les sables mouvants -de la Loire ne rendent pas leur proie... - -—Non, mon père, répondit Lucien, j'ai mon affaire. Il y a vingt jours, -j'ai vu la plus charmante rade où puisse aborder dans l'autre monde un -homme dégoûté de celui-ci... - -—Un autre monde!... vous n'êtes plus athée. - -—Oh! ce que j'entends par l'autre monde, c'est ma future transformation -en animal ou en plante... - -—Avez-vous une maladie incurable? - -—Oui, mon père... - -—Ah! nous y voilà, dit le prêtre, et laquelle? - -—La pauvreté. - -Le prêtre regarda Lucien en souriant et lui dit avec une grâce infinie -et un sourire presque ironique:—Le diamant ignore sa valeur. - -—Il n'y a qu'un prêtre qui puisse flatter un homme pauvre qui s'en va -mourir!... s'écria Lucien. - -—Vous ne mourrez pas, dit l'Espagnol avec autorité. - -—J'ai bien entendu dire, reprit Lucien, qu'on dévalisait les gens sur -la route, je ne savais pas qu'on les y enrichît. - -—Vous allez le savoir, dit le prêtre après avoir examiné si la -distance à laquelle se trouvait la voiture leur permettait de faire -seuls encore quelques pas. Écoutez-moi, dit le prêtre en mâchonnant -son cigare, votre pauvreté ne serait pas une raison pour mourir. J'ai -besoin d'un secrétaire, le mien vient de mourir à Irun. Je me trouve -dans la situation où fut le baron de Goërtz, le fameux ministre de -Charles XII, qui arriva sans secrétaire dans une petite ville en -allant en Suède, comme moi je vais à Paris. Le baron rencontra le -fils d'un orfèvre, remarquable par une beauté qui ne pouvait certes -pas valoir la vôtre... Le baron de Goërtz trouve à ce jeune homme de -l'intelligence, comme moi je vous trouve de la poésie au front; il le -prend dans sa voiture, comme moi je vais vous prendre dans la mienne; -et, de cet enfant condamné à brunir des couverts et à fabriquer des -bijoux dans une petite ville de province comme Angoulême, il en fait -son favori, comme vous serez le mien. Arrivé à Stockholm, il installe -son secrétaire et l'accable de travaux. Le jeune secrétaire passe les -nuits à écrire; et, comme tous les grands travailleurs, il contracte -une habitude, il se met à mâcher du papier. Feu monsieur de Malesherbes -faisait, lui, des camouflets et il en donna, par parenthèse, un à je -ne sais quel personnage dont le procès dépendait de son rapport. Notre -beau jeune homme commence par du papier blanc, mais il s'y accoutume -et passe aux papiers écrits qu'il trouve plus savoureux. On ne fumait -pas encore comme aujourd'hui. Enfin le petit secrétaire en arrive, -de saveur en saveur, à mâchonner des parchemins et à les manger. On -s'occupait alors, entre la Russie et la Suède, d'un traité de paix que -les États imposaient à Charles XII, comme en 1814 on voulait forcer -Napoléon à traiter de la paix. La base des négociations était le traité -fait entre les deux puissances à propos de la Finlande; Goërtz en -confie l'original à son secrétaire; mais, quand il s'agit de soumettre -le projet aux États, il se rencontrait cette petite difficulté, que -le traité ne se trouvait plus. Les États imaginent que le ministre, -pour servir les passions du Roi, s'est avisé de faire disparaître -cette pièce, le baron de Goërtz est accusé: son secrétaire avoue alors -avoir mangé le traité.... On instruit un procès, le fait est prouvé, -le secrétaire est condamné à mort. Mais, comme vous n'en êtes pas là, -prenez un cigare, et fumez-le en attendant notre calèche. - -Lucien prit un cigare et l'alluma, comme cela se fait en Espagne, au -cigare du prêtre en se disant:—Il a raison, j'ai toujours le temps de -me tuer. - -—C'est souvent, reprit l'Espagnol, au moment où les jeunes gens -désespèrent le plus de leur avenir, que leur fortune commence. Voilà ce -que je voulais vous dire, j'ai préféré vous le prouver par un exemple. -Ce beau secrétaire, condamné à mort, était dans une position d'autant -plus désespérée que le roi de Suède ne pouvait pas lui faire grâce, sa -sentence ayant été rendue par les États de Suède; mais il ferma les -yeux sur une évasion. Le joli petit secrétaire se sauve sur une barque -avec quelques écus dans sa poche, et arrive à la cour de Courlande, -muni d'une lettre de recommandation de Goërtz pour le duc, à qui le -ministre suédois expliquait l'aventure et la manie de son protégé. Le -duc place le bel enfant comme secrétaire chez son intendant. Le duc -était un dissipateur, il avait une jolie femme et un intendant, trois -causes de ruine. Si vous croyiez que ce joli homme, condamné à mort -pour avoir mangé le traité relatif à la Finlande, se corrige de son -goût dépravé, vous ne connaîtriez pas l'empire du vice sur l'homme; -la peine de mort ne l'arrête pas quand il s'agit d'une jouissance -qu'il s'est créée! D'où vient cette puissance du vice? est-ce une -force qui lui soit propre, ou vient-elle de la faiblesse humaine? Y -a-t-il des goûts qui soient placés sur les limites de la folie? Je -ne puis m'empêcher de rire des moralistes qui veulent combattre de -pareilles maladies avec de belles phrases!... Il y eut un moment où -le duc, effrayé du refus que lui fit son intendant à propos d'une -demande d'argent, voulut des comptes, une sottise! Il n'y a rien de -plus facile que d'écrire un compte, la difficulté n'est jamais là. -L'intendant confia toutes les pièces à son secrétaire pour établir le -bilan de la liste civile de Courlande. Au milieu de son travail et de -la nuit où il le finissait, notre petit mangeur de papier s'aperçoit -qu'il mâche une quittance du duc pour une somme considérable: la peur -le saisit, il s'arrête à moitié de la signature, il court se jeter -aux pieds de la duchesse en lui expliquant sa manie, en implorant la -protection de sa souveraine, et l'implorant au milieu de la nuit. La -beauté du jeune commis fit une telle impression sur cette femme qu'elle -l'épousa lorsqu'elle fut veuve. Ainsi, en plein dix-huitième siècle, -dans un pays où régnait le blason, le fils d'un orfèvre devint prince -souverain... Il est devenu quelque chose de mieux!... Il a été régent à -la mort de la première Catherine, il a gouverné l'impératrice Anne et -voulut être le Richelieu de la Russie. Eh! bien, jeune homme, sachez -une chose: c'est que si vous êtes plus beau que Biron, moi je vaux -bien, quoique simple chanoine, le baron de Goërtz. Ainsi, montez! nous -vous trouverons un duché de Courlande à Paris, et, à défaut de duché, -nous aurons toujours bien la duchesse. - -L'Espagnol passa la main sous le bras de Lucien, le força littéralement -à monter dans sa voiture, et le postillon referma la portière. - -—Maintenant parlez, je vous écoute, dit le chanoine de Tolède à Lucien -stupéfait. Je suis un vieux prêtre à qui vous pouvez tout dire sans -danger. Vous n'avez sans doute encore mangé que votre patrimoine ou -l'argent de votre maman. Vous aurez fait votre petit trou à la lune, -et nous avons de l'honneur jusqu'au bout de nos jolies petites bottes -fines... Allez, confessez-vous hardiment, ce sera absolument comme si -vous vous parliez à vous-même. - -Lucien se trouvait dans la situation de ce pêcheur de je ne sais quel -conte arabe, qui, voulant se noyer en plein Océan, tombe au milieu de -contrées sous-marines et y devient roi. Le prêtre espagnol paraissait -si véritablement affectueux que le poète n'hésita pas à lui ouvrir -son cœur; il lui raconta donc, d'Angoulême à Ruffec, toute sa vie, en -n'omettant aucune de ses fautes, et finissant par le dernier désastre -qu'il venait de causer. Au moment où il terminait ce récit, d'autant -plus poétiquement débité que Lucien le répétait pour la troisième fois -depuis quinze jours, il arrivait au point où, sur la route, près de -Ruffec, se trouve le domaine de la famille de Rastignac, dont le nom, -la première fois qu'il le prononça, fit faire un mouvement à l'Espagnol. - -—Voici, dit-il, d'où est parti le jeune Rastignac qui ne me vaut certes -pas, et qui a eu plus de bonheur que moi. - -—Ah! - -—Oui, cette drôle de gentilhommière est la maison de son père. Il est -devenu, comme je vous le disais, l'amant de madame de Nucingen, la -femme du fameux banquier. Moi, je me suis laissé aller à la poésie; -lui, plus habile, a donné dans le solide... - -Le prêtre fit arrêter sa calèche, il voulut, par curiosité, parcourir -la petite avenue qui de la route conduisait à la maison et regarda tout -avec plus d'intérêt que Lucien n'en attendait d'un prêtre espagnol. - -—Vous connaissez donc les Rastignac?... lui demanda Lucien. - -—Je connais tout Paris, dit l'Espagnol en remontant dans sa voiture. -Ainsi, faute de dix ou douze mille francs, vous alliez vous tuer. -Vous êtes un enfant, vous ne connaissez ni les hommes, ni les choses. -Une destinée vaut tout ce que l'homme l'estime, et vous n'évaluez -votre avenir que douze mille francs; eh! bien, je vous achèterai -tout-à-l'heure davantage. Quant à l'emprisonnement de votre beau-frère, -c'est une vétille: si ce cher monsieur de Séchard a fait une -découverte, il sera riche. Les riches n'ont jamais été mis en prison -pour dettes. Vous ne me paraissez pas fort en Histoire. Il y a deux -Histoires: l'Histoire officielle, menteuse, qu'on enseigne, l'Histoire -_ad usum delphini_; puis l'Histoire secrète, où sont les véritables -causes des événements, une histoire honteuse. Laissez-moi vous -raconter, en trois mots, une autre historiette que vous ne connaissez -pas. Un ambitieux, prêtre et jeune, veut entrer aux affaires publiques, -il se fait le chien couchant du favori, le favori d'une reine; le -favori devient son bienfaiteur, et lui donne le rang de ministre en -lui donnant place au Conseil. Un soir, un de ces hommes qui croient -rendre service (ne rendez jamais un service qu'on ne vous demande pas!) -écrit au jeune ambitieux que la vie de son bienfaiteur est menacée. Le -roi s'est courroucé d'avoir un maître, demain le favori doit être tué -s'il se rend au palais. Eh! bien, jeune homme, qu'auriez-vous fait en -recevant cette lettre?... - -—Je serais allé sur-le-champ avertir mon bienfaiteur, s'écria vivement -Lucien. - -—Vous êtes bien encore l'enfant que révèle le récit de votre existence, -dit le prêtre. Notre homme s'est dit: Si le roi va jusqu'au crime, mon -bienfaiteur est perdu. Je dois avoir reçu cette lettre trop tard, et il -a dormi jusqu'à l'heure où l'on tuait le favori... - -—C'est un monstre! dit Lucien, qui soupçonna chez le prêtre l'intention -de l'éprouver. - -—Il s'appelle le cardinal de Richelieu, répondit le chanoine, et son -bienfaiteur a nom le maréchal d'Ancre. Vous voyez bien que vous ne -connaissez pas votre histoire de France. N'avais-je pas raison de vous -dire que l'HISTOIRE enseignée dans les colléges est une collection -de dates et de faits, excessivement douteuse d'abord, mais sans la -moindre portée. A quoi vous sert-il de savoir que Jeanne d'Arc a -existé? En avez-vous jamais tiré cette conclusion que, si la France -avait alors accepté la dynastie angevine des Plantagenets, les deux -peuples réunis auraient aujourd'hui l'empire du monde, et que les deux -îles où se forgent les troubles politiques du continent seraient deux -provinces françaises?... Mais avez-vous étudié les moyens par lesquels -les Médicis, de simples marchands, sont arrivés à être Grands-Ducs de -Toscane? - -—Un poète, en France, n'est pas tenu d'être un bénédictin, dit Lucien. - -—Eh! bien, jeune homme, ils sont devenus Grands-Ducs, comme Richelieu -devint Ministre. Si vous aviez cherché dans l'histoire les causes -humaines des événements, au lieu d'en apprendre par cœur les -étiquettes, vous en auriez tiré des préceptes pour votre conduite. -De ce que je viens de prendre au hasard dans la collection des faits -vrais résulte cette loi: Ne voyez dans les hommes, et surtout dans les -femmes, que des instruments; mais ne le leur laissez pas voir. Adorez -comme Dieu même celui qui, placé plus haut que vous, peut vous être -utile, et ne le quittez pas qu'il n'ait payé très-cher votre servilité. -Dans le commerce du monde, soyez enfin âpre comme le juif et bas comme -lui: faites pour la puissance tout ce qu'il fait pour l'argent. Mais -aussi n'ayez pas plus de souci de l'homme tombé que s'il n'avait jamais -existé. Savez-vous pourquoi vous devez vous conduire ainsi?... Vous -voulez dominer le monde, n'est-ce pas? il faut commencer par lui obéir -et le bien étudier. Les savants étudient les livres, les politiques -étudient les hommes, leurs intérêts, les causes génératrices de leurs -actions. Or le monde, la société, les hommes pris dans leur ensemble, -sont fatalistes; ils adorent l'événement. Savez-vous pourquoi je vous -fais ce petit cours d'histoire? c'est que je vous crois une ambition -démesurée... - -—Oui, mon père! - -—Je l'ai bien vu, reprit le chanoine. Mais en ce moment vous vous -dites: Ce chanoine espagnol invente des anecdotes et pressure -l'histoire pour me prouver que j'ai eu trop de vertu... - -Lucien se prit à sourire en voyant ses pensées si bien devinées. - -—Eh! bien, jeune homme, prenons des faits passés à l'état de banalité, -dit le prêtre. Un jour la France est à peu près conquise par les -Anglais, le roi n'a plus qu'une province. Du sein du peuple deux êtres -se dressent: une pauvre jeune fille, cette même Jeanne d'Arc dont nous -parlions; puis un bourgeois nommé Jacques Cœur. L'une donne son bras -et le prestige de sa virginité, l'autre donne son or: le royaume est -sauvé. Mais la fille est prise!... Le roi, qui peut racheter la fille, -la laisse brûler vive. Quant à l'héroïque bourgeois, le roi le laisse -accuser de crimes capitaux par ses courtisans, qui en font curée. -Les dépouilles de l'innocent, traqué, cerné, abattu par la justice, -enrichissent cinq maisons nobles... Et le père de l'archevêque de -Bourges sort du royaume, pour n'y jamais revenir, sans un sou de ses -biens en France, n'ayant d'autre argent à lui que celui qu'il avait -confié aux Arabes, aux Sarrasins en Égypte. Vous pouvez dire encore: -Ces exemples sont bien vieux, toutes ces ingratitudes ont trois cents -ans d'Instruction Publique, et les squelettes de cet âge-là sont -fabuleux. Eh! bien, jeune homme, croyez-vous au dernier demi-dieu de la -France, à Napoléon? Il a tenu l'un de ses généraux dans sa disgrâce, -il ne l'a fait maréchal qu'à contrecœur, jamais il ne s'en est servi -volontiers. Ce maréchal se nomme Kellermann. Savez-vous pourquoi!..... -Kellermann a sauvé la France et le premier consul à Marengo par une -charge audacieuse qui fut applaudie au milieu du sang et du feu. Il ne -fut même pas question de cette charge héroïque dans le bulletin. La -cause de la froideur de Napoléon pour Kellermann est aussi la cause de -la disgrâce de Fouché, du Prince de Talleyrand: c'est l'ingratitude du -roi Charles VII, de Richelieu, l'ingratitude... - -—Mais, mon père, à supposer que vous me sauviez la vie et que vous -fassiez ma fortune, dit Lucien, vous me rendez ainsi la reconnaissance -assez légère. - -—Petit drôle, dit l'abbé souriant et prenant l'oreille de Lucien pour -la lui tortiller avec une familiarité quasi royale, si vous étiez -ingrat avec moi, vous seriez alors un homme fort, et je ne vous en -voudrais pas; mais vous n'en êtes pas encore là, car, simple écolier, -vous avez voulu passer trop tôt maître. C'est le défaut des Français -dans votre époque. Ils ont été gâtés tous par l'exemple de Napoléon. -Vous donnez votre démission parce que vous ne pouvez pas obtenir -l'épaulette que vous souhaitez... Mais avez-vous rapporté tous vos -vouloirs, toutes vos actions à une idée?... - -—Hélas! non, dit Lucien. - -—Vous avez été ce que les Anglais appellent _inconsistent_, reprit le -chanoine en souriant. - -—Qu'importe ce que j'ai été, si je ne puis plus rien être! répondit -Lucien. - -—Qu'il se trouve derrière toutes vos belles qualités une force _semper -virens_, dit le prêtre en tenant à montrer qu'il savait un peu de -latin, et rien ne vous résistera dans le monde. Je vous aime assez -déjà... - -Lucien sourit d'un air d'incrédulité. - -—Oui, reprit l'inconnu en répondant au sourire de Lucien, vous -m'intéressez comme si vous étiez mon fils, et je suis assez puissant -pour vous parler à cœur ouvert, comme vous venez de me parler. -Savez-vous ce qui me plaît de vous?... Vous avez fait en vous-même -table rase, et vous pouvez alors entendre un cours de morale qui ne -se fait nulle part; car les hommes, rassemblés en troupe, sont encore -plus hypocrites qu'ils ne le sont quand leur intérêt les oblige à jouer -la comédie. Aussi passe-t-on une bonne partie de sa vie à sarcler ce -que l'on a laissé pousser dans son cœur pendant son adolescence. Cette -opération s'appelle acquérir de l'expérience. - -Lucien, en écoutant le prêtre, se disait:—Voilà quelque vieux politique -enchanté de s'amuser en chemin. Il se plaît à faire changer d'opinion -un pauvre garçon qu'il rencontre sur le bord d'un suicide, et il va me -lâcher au bout de sa plaisanterie... Mais il entend bien le paradoxe, -et il me paraît tout aussi fort que Blondet ou que Lousteau. - -Malgré cette sage réflexion, la corruption tentée par ce diplomate -sur Lucien entrait profondément dans cette âme assez disposée à la -recevoir, et y faisait d'autant plus de ravages qu'elle s'appuyait sur -de célèbres exemples. Pris par le charme de cette conversation cynique, -Lucien se raccrochait d'autant plus volontiers à la vie qu'il se -sentait ramené du fond de son suicide à la surface par un bras puissant. - -En ceci, le prêtre triomphait évidemment. Aussi, de temps en temps, -avait-il accompagné ses sarcasmes historiques d'un malicieux sourire. - -—Si votre façon de traiter la morale ressemble à votre manière -d'envisager l'histoire, dit Lucien, je voudrais bien savoir quel est en -ce moment le mobile de votre apparente charité? - -—Ceci, jeune homme, est le dernier point de mon prône, et vous me -permettrez de le réserver, car alors nous ne nous quitterons pas -aujourd'hui, répondit-il avec la finesse d'un prêtre qui voit sa malice -réussie. - -—Eh! bien, parlez-moi morale? dit Lucien qui se dit en lui-même: Je -vais le faire poser. - -—La morale, jeune homme, commence à la loi, dit le prêtre. S'il ne -s'agissait que de religion, les lois seraient inutiles: les peuples -religieux ont peu de lois. Au-dessus de la loi civile, est la loi -politique. Eh! bien, voulez-vous savoir ce qui, pour un homme -politique, est écrit sur le front de votre dix-neuvième siècle? Les -Français ont inventé, en 1793, une souveraineté populaire qui s'est -terminée par un empereur absolu. Voilà pour votre histoire nationale. -Quant aux mœurs: madame Tallien et madame de Beauharnais ont tenu -la même conduite, Napoléon épouse l'une, en fait votre impératrice, -et n'a jamais voulu recevoir l'autre, quoiqu'elle fût princesse. -Sans-culotte en 1793, Napoléon chausse la couronne de fer en 1804. Les -féroces amants de _l'Égalité ou la Mort_ de 1792, deviennent, dès 1806, -complices d'une aristocratie légitimée par Louis XVIII. A l'étranger, -l'aristocratie, qui trône aujourd'hui dans son faubourg Saint-Germain, -a fait pis: elle a été usurière, elle a été marchande, elle a fait des -petits pâtés, elle a été cuisinière, fermière, gardeuse de moutons. En -France donc, la loi politique aussi bien que la loi morale, tous et -chacun ont démenti le début au point d'arrivée, leurs opinions par la -conduite, ou la conduite par les opinions. Il n'y a pas eu de logique, -ni dans le gouvernement, ni chez les particuliers. Aussi n'avez-vous -plus de morale. Aujourd'hui, chez vous, le succès est la raison suprême -de toutes les actions, quelles qu'elles soient. Le fait n'est donc plus -rien en lui-même, il est tout entier dans l'idée que les autres s'en -forment. De là, jeune homme, un second précepte: ayez de beaux dehors! -cachez l'envers de votre vie, et présentez un endroit très-brillant. -La discrétion, cette devise des ambitieux, est celle de notre Ordre: -faites-en la vôtre. Les grands commettent presque autant de lâchetés -que les misérables; mais ils les commettent dans l'ombre et font parade -de leurs vertus: ils restent grands. Les petits déploient leurs vertus -dans l'ombre, ils exposent leurs misères au grand jour: ils sont -méprisés. Vous avez caché vos grandeurs et vous avez laissé voir vos -plaies. Vous avez eu publiquement pour maîtresse une actrice, vous avez -vécu chez elle, avec elle: vous n'étiez nullement répréhensible, chacun -vous trouvait l'un et l'autre parfaitement libres; mais vous rompiez en -visière aux idées du monde et vous n'avez pas eu la considération que -le monde accorde à ceux qui lui obéissent. Si vous aviez laissé Coralie -à ce monsieur Camusot, si vous aviez caché vos relations avec elle, -vous auriez épousé madame de Bargeton, vous seriez préfet d'Angoulême -et marquis de Rubempré. Changez de conduite: mettez en dehors votre -beauté, vos grâces, votre esprit, votre poésie. Si vous vous permettez -de petites infamies, que ce soit entre quatre murs: dès lors vous ne -serez plus coupable de faire tache sur les décorations de ce grand -théâtre appelé le monde. Napoléon, appelle cela: _laver son linge sale -en famille_. Du second précepte découle ce corollaire: tout est dans la -forme. Saisissez bien ce que j'appelle la Forme. Il y a des gens sans -instruction qui, pressés par le besoin, prennent une somme quelconque, -par violence, à autrui: on les nomme criminels et ils sont forcés de -compter avec la justice. Un pauvre homme de génie trouve un secret -dont l'exploitation équivaut à un trésor, vous lui prêtez trois mille -francs (à l'instar de ces Cointet qui se sont trouvé vos trois mille -francs entre les mains et qui vont dépouiller votre beau-frère), vous -le tourmentez de manière à vous faire céder tout ou partie du secret, -vous ne comptez qu'avec votre conscience, et votre conscience ne vous -mène pas en Cour d'Assises. Les ennemis de l'ordre social profitent de -ce contraste pour japper après la justice et se courroucer au nom du -peuple de ce qu'on envoie aux galères un voleur de nuit et de poules -dans une enceinte habitée, tandis qu'on met en prison, à peine pour -quelques mois, un homme qui ruine des familles: mais ces hypocrites -savent bien qu'en condamnant le voleur les juges maintiennent la -barrière entre les pauvres et les riches, qui, renversée, amènerait la -fin de l'ordre social; tandis que le banqueroutier, l'adroit capteur -de successions, le banquier qui tue une affaire à son profit, ne -produisent que des déplacements de fortune. Ainsi, la société, mon -fils, est forcée de distinguer, pour son compte, ce que je vous fais -distinguer pour le vôtre. Le grand point est de s'égaler à toute la -Société. Napoléon, Richelieu, les Médicis s'égalèrent à leur siècle. -Vous, vous vous estimez douze mille francs!... Votre Société n'adore -plus le vrai Dieu, mais le Veau-d'Or! Telle est la religion de votre -Charte, qui ne tient plus compte, en politique, que de la propriété. -N'est-ce pas dire à tous les sujets: Tâchez d'être riches!... Quand, -après avoir su trouver légalement une fortune, vous serez riche et -marquis de Rubempré, vous vous permettrez le luxe de l'honneur. Vous -ferez alors profession de tant de délicatesse, que personne n'osera -vous accuser d'en avoir jamais manqué, si vous en manquiez toutefois en -faisant fortune, ce que je ne vous conseillerais jamais, dit le prêtre -en prenant la main de Lucien et la lui tapotant. Que devez-vous donc -mettre dans cette belle tête?... Uniquement le thème que voici: Se -donner un but éclatant et cacher ses moyens d'arriver, tout en cachant -sa marche. Vous avez agi en enfant, soyez homme, soyez chasseur, -mettez-vous à l'affût, embusquez-vous dans le monde parisien, attendez -une proie et un hasard, ne ménagez ni votre personne, ni ce qu'on -appelle la dignité; car nous obéissons tous à quelque chose, à un vice, -à une nécessité, mais observez la loi suprême! le secret. - -—Vous m'effrayez, mon père! s'écria Lucien, ceci me semble une théorie -de grande route. - -—Vous avez raison, dit le chanoine, mais elle ne vient pas de moi. -Voilà comment ont raisonné les parvenus, la maison d'Autriche, comme -la maison de France. Vous n'avez rien, vous êtes dans la situation -des Médicis, de Richelieu, de Napoléon au début de leur ambition; ces -gens-là, mon petit, ont estimé leur avenir au prix de l'ingratitude, de -la trahison, et des contradictions les plus violentes. Il faut tout -oser pour tout avoir. Raisonnons. Quand vous vous asseyez à une table -de bouillotte, en discutez-vous les conditions? Les règles sont là, -vous les acceptez. - -—Allons, pensa Lucien, il connaît la bouillotte. - -—Comment vous conduisez-vous à la bouillotte?... dit le prêtre, y -pratiquez-vous la plus belle des vertus, la franchise? Non seulement -vous cachez votre jeu, mais encore vous tâchez de faire croire, quand -vous êtes sûr de triompher, que vous allez tout perdre. Enfin, vous -dissimulez, n'est-ce pas?... Vous mentez pour gagner cinq louis!... Que -diriez-vous d'un joueur assez généreux pour prévenir les autres qu'il a -brelan carré! Eh! bien, l'ambitieux qui veut lutter avec les préceptes -de la vertu, dans une carrière où ses antagonistes s'en privent, est un -enfant à qui les vieux politiques diraient ce que les joueurs disent -à celui qui ne profite pas de ses brelans:—Monsieur, ne jouez jamais -à la bouillotte... Est-ce vous qui faites les règles dans le jeu de -l'ambition? Pourquoi vous ai-je dit de vous égaler à la Société?... -C'est qu'aujourd'hui, jeune homme, la Société s'est insensiblement -arrogé tant de droits sur les individus, que l'individu se trouve -obligé de combattre la Société. Il n'y a plus de lois, il n'y a que des -mœurs, c'est-à-dire des simagrées, toujours la forme. - -Lucien fit un geste d'étonnement. - -—Ah! mon enfant, dit le prêtre en craignant d'avoir révolté la candeur -de Lucien, vous attendiez-vous à trouver l'ange Gabriel dans un abbé -chargé de toutes les iniquités de la contre-diplomatie de deux rois -(je suis l'intermédiaire entre Ferdinand VII et Louis XVIII, deux -grands... rois qui doivent tous deux la couronne à de profondes... -combinaisons)?... Je crois en Dieu, mais je crois bien plus en notre -Ordre, et notre Ordre ne croit qu'au pouvoir temporel. Pour rendre le -pouvoir temporel très-fort, notre Ordre maintient l'Église apostolique, -catholique et romaine, c'est-à-dire l'ensemble des sentiments qui -tiennent le peuple dans l'obéissance. Nous sommes les Templiers -modernes, nous avons une doctrine. Comme le Temple, notre Ordre fut -brisé par les mêmes raisons: il s'était égalé au monde. Voulez-vous -être soldat, je serai votre capitaine. Obéissez-moi comme une femme -obéit à son mari, comme un enfant obéit à sa mère, je vous garantis -qu'en moins de trois ans vous serez marquis de Rubempré, vous épouserez -une des plus nobles filles du faubourg Saint-Germain, et vous vous -assiérez un jour sur les bancs de la Pairie. En ce moment, si je ne -vous avais pas amusé par ma conversation, que seriez-vous? un cadavre -introuvable dans un profond lit de vase; eh! bien, faites un effort de -poésie?... (Là Lucien regarda son protecteur avec curiosité.)—Le jeune -homme qui se trouve assis là, dans cette calèche, à côté de l'abbé -Carlos Herrera, chanoine honoraire du chapitre de Tolède, envoyé secret -de Sa Majesté Ferdinand VII à Sa Majesté le roi de France, pour lui -apporter une dépêche où il lui dit peut-être: «_Quand vous m'aurez -délivré, faites pendre tous ceux que je caresse en ce moment!_» ce -jeune homme, dit l'inconnu, n'a plus rien de commun avec le poète qui -vient de mourir. Je vous ai pêché, je vous ai rendu la vie, et vous -m'appartenez comme la créature est au créateur, comme, dans les contes -de fées, l'Afrite est au génie, comme l'icoglan est au Sultan, comme -le corps est à l'âme! Je vous maintiendrai, moi, d'une main puissante -dans la voie du pouvoir, et je vous promets néanmoins une vie de -plaisirs, d'honneurs, de fêtes continuelles... Jamais l'argent ne vous -manquera... Vous brillerez, vous paraderez, pendant que, courbé dans la -boue des fondations, j'assurerai le brillant édifice de votre fortune. -J'aime le pouvoir pour le pouvoir, moi! Je serai toujours heureux de -vos jouissances qui me sont interdites. Enfin, je me ferai vous!... -Eh! bien, le jour où ce pacte d'homme à démon, d'enfant à diplomate, -ne vous conviendra plus, vous pourrez toujours aller chercher un petit -endroit, comme celui dont vous parliez, pour vous noyer: vous serez un -peu plus ou un peu moins ce que vous êtes aujourd'hui, malheureux ou -déshonoré. - -—Ceci n'est pas une homélie de l'archevêque de Grenade! s'écria Lucien -en voyant la calèche arrêtée à une poste. - -—Je ne sais pas quel nom vous donnez à cette instruction sommaire, mon -fils, car je vous adopte et ferai de vous mon héritier; mais c'est le -code de l'ambition. Les élus de Dieu sont en petit nombre. Il n'y a -pas de choix: ou il faut aller au fond du cloître (et vous y retrouvez -souvent le monde en petit!), ou il faut accepter ce code. - -—Peut-être vaut-il mieux ne pas être si savant, dit Lucien en essayant -de sonder l'âme de ce terrible prêtre. - -—Comment! reprit le chanoine, après avoir joué sans connaître les -règles du jeu vous abandonnez la partie au moment où vous y devenez -fort, où vous vous y présentez avec un parrain solide... et sans même -avoir le désir de prendre une revanche! Comment, vous n'éprouvez pas -l'envie de monter sur le dos de ceux qui vous ont chassé de Paris! - -Lucien frissonna comme si quelque instrument de bronze, un gong -chinois, eût fait entendre ces terribles sons qui frappent sur les -nerfs. - -—Je ne suis qu'un humble prêtre, reprit cet homme en laissant paraître -une horrible expression sur son visage cuivré par le soleil de -l'Espagne; mais si des hommes m'avaient humilié, vexé, torturé, trahi, -vendu, comme vous l'avez été par les drôles dont vous m'avez parlé, -je serais comme l'Arabe du désert!... Oui, je dévouerais mon corps et -mon âme à la vengeance. Je me moquerais de finir ma vie accroché à un -gibet, assis à la _garrot_, empalé, guillotiné, comme chez vous; mais -je ne laisserais prendre ma tête qu'après avoir écrasé mes ennemis sous -mes talons. - -Lucien gardait le silence, il ne se sentait plus l'envie de faire poser -ce prêtre. - -—Les uns descendent d'Abel, les autres de Caïn, dit le chanoine en -terminant; moi je suis un sang mêlé: Caïn pour mes ennemis, Abel pour -mes amis, et malheur à qui réveille Caïn!... Après tout, vous êtes -Français, je suis Espagnol et, de plus, chanoine!... - -—Quelle nature d'Arabe! se dit Lucien en examinant le protecteur que le -ciel venait de lui envoyer. - -L'abbé Carlos Herrera n'offrait rien en lui-même qui révélât le -Jésuite. Gros et court, de larges mains, un large buste, une force -herculéenne, un regard terrible, mais adouci par une mansuétude de -commande; un teint de bronze qui ne laissait rien passer du dedans -au dehors, inspiraient beaucoup plus la répulsion que l'attachement. -De longs et beaux cheveux poudrés à la façon de ceux du prince de -Talleyrand donnaient à ce singulier diplomate l'air d'un évêque, et -le ruban bleu liseré de blanc auquel pendait une croix d'or indiquait -d'ailleurs un dignitaire ecclésiastique. Ses bas de soie noire -moulaient des jambes d'athlète. Son vêtement d'une exquise propreté -révélait ce soin minutieux de la personne que les simples prêtres ne -prennent pas toujours d'eux, surtout en Espagne. Un tricorne était posé -sur le devant de la voiture armoriée aux armes d'Espagne. Malgré tant -de causes de répulsion, des manières à la fois violentes et patelines -atténuaient l'effet de la physionomie; et, pour Lucien, le prêtre -s'était évidemment fait coquet, caressant, presque chat. Lucien examina -les moindres choses d'un air soucieux. Il sentit qu'il s'agissait en ce -moment de vivre ou de mourir, car il se trouvait au second relais après -Ruffec. Les dernières phrases du prêtre espagnol avaient remué beaucoup -de cordes dans son cœur: et, disons-le à la honte de Lucien et du -prêtre qui, d'un œil perspicace, étudiait la belle figure du poète, ces -cordes étaient les plus mauvaises, celles qui vibrent sous l'attaque -des sentiments dépravés. Lucien revoyait Paris, il ressaisissait les -rênes de la domination que ses mains inhabiles avaient lâchées, il se -vengeait! La comparaison de la vie de province et de la vie de Paris -qu'il venait de faire, la plus agissante des causes de son suicide, -disparaissait: il allait se retrouver dans son milieu, mais protégé par -un politique profond jusqu'à la scélératesse de Cromwell. - -—J'étais seul, nous serons deux, se disait-il. - -Plus il avait découvert de fautes dans sa conduite antérieure, -plus l'ecclésiastique avait montré d'intérêt. La charité de cet -homme s'était accrue en raison du malheur, et il ne s'étonnait de -rien. Néanmoins Lucien se demanda quel était le mobile de ce meneur -d'intrigues royales. Il se paya d'abord d'une raison vulgaire: les -Espagnols sont généreux! L'Espagnol est généreux, comme l'Italien est -empoisonneur et jaloux, comme le Français est léger, comme l'Allemand -est franc, comme le Juif est ignoble, comme l'Anglais est noble. -Renversez ces propositions? vous arriverez au vrai. Les Juifs ont -accaparé l'or, ils écrivent _Robert le Diable_, ils jouent _Phèdre_, -ils chantent _Guillaume Tell_, ils commandent des tableaux, ils élèvent -des palais, ils écrivent _Reisebilder_ et d'admirables poésies, ils -sont plus puissants que jamais, leur religion est acceptée, enfin ils -font crédit au Pape! En Allemagne, pour les moindres choses, on demande -à un étranger:—Avez-vous un contrat? tant on y fait de chicanes. En -France, on applaudit depuis cinquante ans à la Scène des stupidités -nationales, on continue à porter d'inexplicables chapeaux, et le -gouvernement ne change qu'à la condition d'être toujours le même!... -L'Angleterre déploie à la face du monde des perfidies dont l'horreur -ne peut se comparer qu'à son avidité. L'Espagnol, après avoir eu l'or -des deux Indes, n'a plus rien. Il n'y a pas de pays du monde où il y -ait moins d'empoisonnements qu'en Italie, et où les mœurs soient plus -faciles et plus courtoises. Les Espagnols ont beaucoup vécu sur la -réputation des Maures. - -Lorsque l'Espagnol remonta dans la calèche, il dit au postillon ces -paroles à l'oreille:—Le train de la malle, il y a trois francs de -guides. - -Lucien hésitait à monter, le prêtre lui dit:—Allons donc, et Lucien -monta sous prétexte de lui décocher un argument _ad hominem_. - -—Mon père, lui dit-il, un homme qui vient de dérouler du plus beau -sang-froid du monde les maximes que beaucoup de bourgeois taxeront de -profondément immorales... - -—Et qui le sont, dit le prêtre, voilà pourquoi Jésus-Christ voulait que -le scandale eût lieu, mon fils. Et voilà pourquoi le monde manifeste -une si grande horreur du scandale. - -—Un homme de votre trempe ne s'étonnera pas de la question que je vais -lui faire! - -—Allez, mon fils!... dit Carlos Herrera, vous ne me connaissez pas. -Croyez-vous que je prendrais un secrétaire avant de savoir s'il a des -principes assez sûrs pour ne me rien prendre? Je suis content de vous. -Vous avez encore toutes les innocences de l'homme qui se tue à vingt -ans. Votre question?... - -—Pourquoi vous intéressez-vous à moi? quel prix voulez-vous de mon -obéissance?... Pourquoi me donnez-vous tout? quelle est votre part? - -L'Espagnol regarda Lucien et se mit à sourire. - -—Attendons une côte, nous la monterons à pied, et nous parlerons en -plein vent. Le vent est discret. - -Le silence régna pendant quelque temps entre les deux compagnons, et la -rapidité de la course aida, pour ainsi dire, à la griserie morale de -Lucien. - -—Mon père, voici la côte, dit Lucien en se réveillant comme d'un rêve. - -—Eh! bien, marchons, dit le prêtre en criant d'une voix forte au -postillon d'arrêter. - -Et tous deux ils s'élancèrent sur la route. - -—Enfant, dit l'Espagnol en prenant Lucien par le bras, as-tu médité la -_Venise sauvée_ d'Otway? As-tu compris cette amitié profonde, d'homme -à homme, qui lie Pierre à Jaffier, qui fait pour eux d'une femme une -bagatelle, et qui change entre eux tous les termes sociaux?... Eh! -bien, voilà pour le poète. - -—Le chanoine connaît aussi le théâtre, se dit Lucien en -lui-même.—Avez-vous lu Voltaire?... lui demanda-t-il. - -—J'ai fait mieux, répondit le chanoine, je le mets en pratique. - -—Vous ne croyez pas en Dieu?... - -—Allons, c'est moi qui suis l'athée, dit le prêtre en souriant. -Venons au positif, mon petit?... J'ai quarante-six ans, je suis -l'enfant naturel d'un grand seigneur, par ainsi sans famille, et j'ai -un cœur... Mais, apprends ceci, grave-le dans ta cervelle encore si -molle: l'homme a horreur de la solitude. Et de toutes les solitudes, -la solitude morale est celle qui l'épouvante le plus. Les premiers -anachorètes vivaient avec Dieu, ils habitaient le monde le plus peuplé, -le monde spirituel. Les avares habitent le monde de la fantaisie et -des jouissances. L'avare a tout, jusqu'à son sexe, dans le cerveau. -La première pensée de l'homme, qu'il soit lépreux ou forçat, infâme -ou malade, est d'avoir un complice de sa destinée. A satisfaire ce -sentiment, qui est la vie même, il emploie toutes ses forces, toute sa -puissance, la verve de sa vie. Sans ce désir souverain, Satan aurait-il -pu trouver des compagnons?... Il y a là tout un poème à faire qui -serait l'avant-scène du _Paradis perdu_, qui n'est que l'apologie de la -Révolte. - -—Celui-là serait l'Iliade de la corruption, dit Lucien. - -—Eh! bien, je suis seul, je vis seul. Si j'ai l'habit, je n'ai pas -le cœur du prêtre. J'aime à me dévouer, j'ai ce vice-là. Je vis -par le dévouement, voilà pourquoi je suis prêtre. Je ne crains pas -l'ingratitude, et je suis reconnaissant. L'Église n'est rien pour -moi, c'est une idée. Je me suis dévoué au roi d'Espagne; mais on ne -peut pas aimer le roi d'Espagne, il me protége, il plane au-dessus de -moi. Je veux aimer ma créature, la façonner, la pétrir à mon usage, -afin de l'aimer comme un père aime son enfant. Je roulerai dans ton -tilbury, mon garçon, je me réjouirai de tes succès auprès des femmes, -je dirai:—Ce beau jeune homme, c'est moi! ce marquis de Rubempré, je -l'ai créé et mis au monde aristocratique; sa grandeur est mon œuvre, il -se tait ou parle à ma voix, il me consulte en tout. L'abbé de Vermont -était cela pour Marie-Antoinette. - -—Il l'a menée à l'échafaud! - -—Il n'aimait pas la reine!... répondit le prêtre. - -—Dois-je laisser derrière moi la désolation? dit Lucien. - -—J'ai des trésors, tu y puiseras. - -—En ce moment, je ferais bien des choses pour délivrer Séchard, -répliqua Lucien d'une voix qui ne voulait plus du suicide. - -—Dis un mot, mon fils, et il recevra demain matin la somme nécessaire à -sa libération. - -—Comment! vous me donneriez douze mille francs!... - -—Eh! enfant, ne vois-tu pas que nous faisons quatre lieues à l'heure? -Nous allons dîner à Poitiers. Là, si tu veux signer le pacte, me donner -une seule preuve d'obéissance, la diligence de Bordeaux portera quinze -mille francs à ta sœur... - -—Où sont-ils? - -Le prêtre espagnol ne répondit rien, et Lucien se dit:—Le voilà pris, -il se moquait de moi. - -Un instant après, l'Espagnol et le poète étaient remontés en voiture -silencieusement; et, silencieusement, le prêtre mit la main à la -poche de sa voiture, il en tira ce sac de peau fait en gibecière -divisé en trois compartiments, si connu des voyageurs; il ramena cent -portugaises, en y plongeant trois fois de sa large main qu'il ramena -chaque fois pleine d'or. - -—Mon père, je suis à vous, dit Lucien ébloui de ce flot d'or. - -—Voici le tiers de l'or qui se trouve dans ce sac, trente mille francs, -sans compter l'argent du voyage. - -—Et vous voyagez seul?... s'écria Lucien. - -—Qu'est-ce que cela! fit l'Espagnol. J'ai pour plus de cent mille écus -de traites sur Paris. Un diplomate sans argent, c'est ce que tu étais -tout à l'heure: un poète sans volonté. - -Au moment où Lucien montait en voiture avec le prétendu diplomate -espagnol, Ève se levait pour donner à boire à son fils, elle trouva la -fatale lettre, et la lut. Une sueur froide glaça la moiteur que cause -le sommeil du matin, elle eut un éblouissement, elle appela Marion et -Kolb. - -A ce mot:—Mon frère est-il sorti? Kolb répondit: _Oui, montame, afant -le chour!_ - -—Gardez-moi le plus profond secret sur ce que je vous confie, dit Ève -aux deux domestiques, mon frère est sans doute sorti pour mettre fin à -ses jours. Courez tous les deux, prenez des informations avec prudence, -et surveillez le cours de la rivière. - -Ève resta seule, dans un état de stupeur horrible à voir. - -Ce fut au milieu du trouble où elle se trouvait que, sur les sept -heures du matin, Petit-Claud se présenta pour lui parler d'affaires. -Dans ces moments-là, l'on écoute tout le monde. - -—Madame, dit l'avoué, notre pauvre cher David est en prison, et il -arrive à la situation que j'ai prévue au début de cette affaire. Je lui -conseillais alors de s'associer pour l'exploitation de sa découverte -avec ses concurrents, les Cointet, qui tiennent entre leurs mains -les moyens d'exécuter ce qui, chez votre mari, n'est qu'à l'état de -conception. Aussi, dans la soirée d'hier, aussitôt que la nouvelle de -son arrestation m'est parvenue, qu'ai-je fait? je suis allé trouver -messieurs Cointet avec l'intention de tirer d'eux des concessions qui -pussent vous satisfaire. En voulant défendre cette découverte votre -vie va continuer d'être ce qu'elle est: une vie de chicanes où vous -succomberez, où vous finirez, épuisés et mourants, par faire, à votre -détriment peut-être, avec un homme d'argent, ce que je veux vous voir -faire, à votre avantage, dès aujourd'hui, avec messieurs Cointet -frères. Vous économiserez ainsi les privations, les angoisses du combat -de l'inventeur contre l'avidité du capitaliste et l'indifférence de -la société. Voyons! si messieurs Cointet payent vos dettes... si, vos -dettes payées, ils vous donnent encore une somme qui vous soit acquise, -quel que soit le mérite, l'avenir ou la possibilité de la découverte, -en vous accordant, bien entendu toujours, une certaine part dans -les bénéfices de l'exploitation, ne serez-vous pas heureux?... Vous -devenez, vous, madame, propriétaire du matériel de l'imprimerie, et -vous la vendrez sans doute, cela vaudra bien vingt mille francs, je -vous garantis un acquéreur à ce prix. Si vous réalisez quinze mille -francs, par un acte de société avec messieurs Cointet, vous auriez une -fortune de trente-cinq mille francs, et au taux actuel des rentes, -vous vous feriez deux mille francs de rente... On vit avec deux mille -francs de rente en province. Et, remarquez bien que, madame, vous -auriez encore les éventualités de votre association avec messieurs -Cointet. Je dis éventualités, car il faut supposer l'insuccès. Eh! -bien, voici ce que je suis en mesure de pouvoir obtenir: d'abord, -libération complète de David, puis quinze mille francs remis à titre -d'indemnité de ses recherches, acquis sans que messieurs Cointet -puissent en faire l'objet d'une revendication à quelque titre que ce -soit, quand même la découverte serait improductive; enfin une société -formée entre David et messieurs Cointet pour l'exploitation d'un -brevet d'invention à prendre, après une expérience faite en commun et -secrètement, de son procédé de fabrication sur les bases suivantes: -messieurs Cointet feront tous les frais. La mise de fonds de David -sera l'apport du brevet, et il aura le quart des bénéfices. Vous êtes -une femme pleine de jugement et très-raisonnable, ce qui n'arrive pas -souvent aux très-belles femmes; réfléchissez à ces propositions et vous -les trouverez très-acceptables... - -—Ah! monsieur, s'écria la pauvre Ève au désespoir et en fondant en -larmes, pourquoi n'êtes-vous pas venu hier au soir me proposer cette -transaction? Nous eussions évité le déshonneur, et... bien pis... - -—Ma discussion avec les Cointet, qui, vous avez dû vous en douter, se -cachent derrière Métivier, n'a fini qu'à minuit. Mais qu'est-il donc -arrivé depuis hier soir qui soit pire que l'arrestation de notre pauvre -David? demanda Petit-Claud. - -—Voici l'affreuse nouvelle que j'ai trouvée à mon réveil, répondit-elle -en tendant à Petit-Claud la lettre de Lucien. Vous me prouvez en ce -moment que vous vous intéressez à nous, vous êtes l'ami de David et de -Lucien, je n'ai pas besoin de vous demander le secret... - -—Soyez sans aucune inquiétude, dit Petit-Claud en rendant la lettre -après l'avoir lue. Lucien ne se tuera pas. Après avoir été la cause -de l'arrestation de son beau-frère, il lui fallait une raison pour -vous quitter, et je vois là comme une tirade de sortie, en style de -coulisses. - -Les Cointet étaient arrivés à leurs fins. Après avoir torturé -l'inventeur et sa famille, ils saisissaient le moment de cette torture -où la lassitude fait désirer quelque repos. Tous les chercheurs de -secrets ne tiennent pas du boule-dogue, qui meurt sa proie entre les -dents, et les Cointet avaient savamment étudié le caractère de leurs -victimes. Pour le grand Cointet, l'arrestation de David était la -dernière scène du premier acte de ce drame. Le second acte commençait -par la proposition que Petit-Claud venait faire. En grand maître, -l'avoué regarda le coup de tête de Lucien comme une de ces chances -inespérées qui, dans une partie, achèvent de la décider. Il vit Ève -si complétement matée par cet événement qu'il résolut d'en profiter -pour gagner sa confiance, car il avait fini par deviner l'influence -de la femme sur le mari. Donc, au lieu de plonger madame Séchard plus -avant dans le désespoir, il essaya de la rassurer, et il la dirigea -très-habilement vers la prison dans la situation d'esprit où elle se -trouvait, en pensant qu'elle déterminerait alors David à s'associer aux -Cointet. - -—David, madame, m'a dit qu'il ne souhaitait de fortune que pour vous et -pour votre frère; mais il doit vous être prouvé que ce serait une folie -que de vouloir enrichir Lucien. Ce garçon-là mangerait trois fortunes. - -L'attitude d'Ève disait assez que la dernière de ses illusions sur son -frère s'était envolée, aussi l'avoué fit-il une pause pour convertir le -silence de sa cliente en une sorte d'assentiment. - -—Ainsi, dans cette question, reprit-il, il ne s'agit plus que de vous -et de votre enfant. C'est à vous de savoir si deux mille francs de -rente suffisent à votre bonheur, sans compter la succession du vieux -Séchard. Votre beau-père se fait, depuis long-temps, un revenu de sept -à huit mille francs, sans compter les intérêts qu'il sait tirer de ses -capitaux; ainsi vous avez, après tout, un bel avenir. Pourquoi vous -tourmenter? - -L'avoué quitta madame Séchard en la laissant réfléchir sur cette -perspective, assez habilement préparée la veille par le grand Cointet. - -—Allez leur faire entrevoir la possibilité de toucher une somme -quelconque, avait dit le Loup-Cervier d'Angoulême à l'avoué quand il -vint lui annoncer l'arrestation; et lorsqu'ils se seront accoutumés à -l'idée de palper une somme, ils seront à nous: nous marchanderons, et, -petit à petit, nous les ferons arriver au prix que nous voulons donner -de ce secret. - -Cette phrase contenait en quelque sorte l'argument du second acte de ce -drame financier. - -Quand madame Séchard, le cœur brisé par les appréhensions sur le sort -de son frère, se fut habillée, et descendit pour aller à la prison, -elle éprouva l'angoisse que lui donna l'idée de traverser seule -les rues d'Angoulême. Sans s'occuper de l'anxiété de sa cliente, -Petit-Claud revint lui offrir le bras, ramené par une pensée assez -machiavélique, et il eut le mérite d'une délicatesse à laquelle Ève fut -extrêmement sensible; car il s'en laissa remercier, sans la tirer de -son erreur. Cette petite attention, chez un homme si dur, si cassant, -et dans un pareil moment, modifia les jugements que madame Séchard -avait jusqu'à présent portés sur Petit-Claud. - -—Je vous mène, lui dit-il, par le chemin le plus long, mais nous n'y -rencontrerons personne. - -—Voici la première fois, monsieur, que je n'ai pas le droit d'aller la -tête haute! on me l'a bien durement appris hier... - -—Ce sera la première et la dernière. - -—Oh! je ne resterai certes pas dans cette ville... - -—Si votre mari consentait aux propositions qui sont à peu près posées -entre les Cointet et moi, dit Petit-Claud à Ève en arrivant au seuil -de la prison, faites-le-moi savoir, je viendrais aussitôt avec -une autorisation de Cachan qui permettrait à David de sortir; et, -vraisemblablement, il ne rentrerait pas en prison.... - -Ceci dit en face de la geôle était ce que les Italiens appellent une -_combinaison_. Chez eux, ce mot exprime l'acte indéfinissable où se -rencontre un peu de perfidie mêlée au droit, l'à-propos d'une fraude -permise, une fourberie quasi légitime et bien dressée; selon eux, la -Saint-Barthélemy est une combinaison politique. - -Par les causes exposées ci-dessus, la détention pour dettes est un -fait judiciaire si rare en province que, dans la plupart des villes de -France, il n'existe pas de maison d'arrêt. Dans ce cas, le débiteur -est écroué à la prison où l'on incarcère les Inculpés, les Prévenus, -les Accusés et les Condamnés. Tels sont les noms divers que prennent -légalement et successivement ceux que le peuple appelle génériquement -des _criminels_. Ainsi David fut mis provisoirement dans une des -chambres basses de la prison d'Angoulême, d'où, peut-être, quelque -condamné venait de sortir, après avoir fait son temps. Une fois écroué -avec la somme décrétée par la loi pour les aliments du prisonnier -pendant un mois, David se trouva devant un gros homme qui, pour les -captifs, devient un pouvoir plus grand que celui du Roi: le geôlier! -En province, on ne connaît pas de geôlier maigre. D'abord, cette place -est presque une sinécure; puis, un geôlier est comme un aubergiste -qui n'aurait pas de maison à payer, il se nourrit très-bien en -nourrissant très-mal ses prisonniers qu'il loge, d'ailleurs, comme fait -l'aubergiste, selon leurs moyens. Il connaissait David de nom, à cause -de son père surtout, et il eut la confiance de le bien coucher pour -une nuit, quoique David fût sans un sou. La prison d'Angoulême date -du Moyen-Age, et n'a pas subi plus de changements que la Cathédrale. -Encore appelée Maison de Justice, elle est adossée à l'ancien -Présidial. Le guichet est classique, c'est la porte cloutée, solide en -apparence, usée, basse, et de construction d'autant plus cyclopéenne -qu'elle a, comme un œil unique au front, dans le judas par où le -geôlier vient reconnaître les gens avant d'ouvrir. Un corridor règne -le long de la façade au rez-de-chaussée, et sur ce corridor ouvrent -plusieurs chambres dont les fenêtres hautes et garnies de hottes -tirent leur jour du préau. Le geôlier occupe un logement séparé de ces -chambres par une voûte qui sépare le rez-de-chaussée en deux parties, -et au bout de laquelle on voit, dès le guichet, une grille fermant le -préau. David fut conduit par le geôlier dans celle des chambres qui se -trouvait auprès de la voûte, et dont la porte donnait en face de son -logement. Le geôlier voulait voisiner avec un homme qui, vu sa position -particulière, pouvait lui tenir compagnie. - -—C'est la meilleure chambre, dit-il en voyant David stupéfait à -l'aspect du local. - -Les murs de cette chambre étaient en pierre et assez humides. Les -fenêtres très-élevées avaient des barreaux de fer. Les dalles de -pierre jetaient un froid glacial. On entendait le pas régulier de la -sentinelle en faction qui se promenait dans le corridor. Ce bruit -monotone, comme celui de la marée, vous jette à tout instant cette -pensée: «On te garde! tu n'es plus libre!» Tous ces détails, cet -ensemble de choses agit prodigieusement sur le moral des honnêtes -gens. David aperçut un lit exécrable; mais les gens incarcérés sont si -violemment agités pendant la première nuit, qu'ils ne s'aperçoivent de -la dureté de leur couche qu'à la seconde nuit. Le geôlier fut gracieux, -il proposa naturellement à son détenu de se promener dans le préau -jusqu'à la nuit. Le supplice de David ne commença qu'au moment de son -coucher. Il était interdit de donner de la lumière aux prisonniers, -il fallait donc un permis du Procureur du Roi pour exempter le détenu -pour dettes du règlement qui ne concernait évidemment que les gens mis -sous la main de justice. Le geôlier admit bien David à son foyer, mais -il fallut enfin le renfermer, à l'heure du coucher. Le pauvre mari -d'Ève connut alors les horreurs de la prison et la grossièreté de ses -usages qui le révolta. Mais, par une de ces réactions assez familières -aux penseurs, il s'isola dans cette solitude, il s'en sauva par un de -ces rêves que les poètes ont le pouvoir de faire tout éveillés. Le -malheureux finit par porter sa réflexion sur ses affaires. La prison -pousse énormément à l'examen de conscience. David se demanda s'il avait -rempli ses devoirs de chef de famille? quelle devait être la désolation -de sa femme? pourquoi, comme le lui disait Marion, ne pas gagner assez -d'argent pour pouvoir faire plus tard sa découverte à loisir? - -—Comment, se dit-il, rester à Angoulême après un pareil éclat? Si je -sors de prison, qu'allons-nous devenir? où irons-nous? Quelques doutes -lui vinrent sur ses procédés. Ce fut une de ces angoisses qui ne peut -être comprise que par les inventeurs eux-mêmes! De doute en doute, -David en vint à voir clair à sa situation, et il se dit à lui-même, -ce que les Cointet avaient dit au père Séchard, ce que Petit-Claud -venait de dire à Ève: «En supposant que tout aille bien, que sera-ce à -l'application? Il me faut un brevet d'invention, c'est de l'argent!... -Il me faut une fabrique où faire mes essais en grand, ce sera livrer ma -découverte!» Oh! comme Petit-Claud avait raison! - -Les prisons les plus obscures dégagent de très-vives lueurs. - -—Bah! dit David en s'endormant sur l'espèce de lit de camp où se -trouvait un horrible matelas en drap brun très-grossier, je verrai sans -doute Petit-Claud, demain matin. - -David s'était donc bien préparé lui-même à écouter les propositions -que sa femme lui apportait de la part de ses ennemis. Après qu'elle -eut embrassé son mari et se fut assise sur le pied du lit, car il n'y -avait qu'une chaise en bois de la plus vile espèce, le regard de la -femme tomba sur l'affreux baquet mis dans un coin et sur les murailles -parsemées de noms et d'apophthegmes écrits par les prédécesseurs de -David. Alors, de ses yeux rougis, les pleurs recommencèrent à couler. -Elle eut encore des larmes après toutes celles qu'elle avait versées, -en voyant son mari dans la situation d'un criminel. - -—Voilà donc où peut mener le désir de la gloire!... s'écria-t-elle. O! -mon ange, abandonne cette carrière... Allons ensemble le long de la -route battue, et ne cherchons pas une fortune rapide... Il me faut peu -de chose pour être heureuse, surtout après avoir tant souffert!... Et -si tu savais!... cette déshonorante arrestation n'est pas notre grand -malheur!... tiens? - -Elle tendit la lettre de Lucien que David eut bientôt lue; et, pour le -consoler, elle lui dit l'affreux mot de Petit-Claud sur Lucien. - -—Si Lucien s'est tué, c'est fait en ce moment, dit David; et si ce -n'est pas fait en ce moment, il ne se tuera pas: il ne peut pas, comme -il le dit, avoir du courage plus d'une matinée... - -—Mais rester dans cette anxiété?... s'écria la sœur qui pardonnait -presque tout à l'idée de la mort. - -Elle redit à son mari les propositions que Petit-Claud avait soi-disant -obtenues des Cointet, et qui furent aussitôt acceptées par David avec -un visible plaisir. - -—Nous aurons de quoi vivre dans un village auprès de l'Houmeau -où la fabrique des Cointet est située, et je ne veux plus que la -tranquillité! s'écria l'inventeur. Si Lucien s'est puni par la mort, -nous aurons assez de fortune pour attendre celle de mon père; et, s'il -existe, le pauvre garçon saura se conformer à notre médiocrité... Les -Cointet profiteront certainement de ma découverte; mais, après tout, -que suis-je relativement à mon pays?... Un homme. Si mon secret profite -à tous, eh! bien, je suis content! Tiens, ma chère Ève, nous ne sommes -faits ni l'un ni l'autre pour être des commerçants. Nous n'avons ni -l'amour du gain, ni cette difficulté de lâcher toute espèce d'argent, -même le plus légitimement dû, qui sont peut-être les vertus du -négociant, car on nomme ces deux avarices: Prudence et Génie commercial! - -Enchantée de cette conformité de vues, l'une des plus douces fleurs de -l'amour, car les intérêts et l'esprit peuvent ne pas s'accorder chez -deux êtres qui s'aiment, Ève pria le geôlier d'envoyer chez Petit-Claud -un mot par lequel elle lui disait de délivrer David, en lui annonçant -leur mutuel consentement aux bases de l'arrangement projeté. Dix -minutes après, Petit-Claud entrait dans l'horrible chambre de David, et -disait à Ève:—Retournez chez vous, madame, nous vous y suivrons... - -—Eh! bien, mon cher ami, dit Petit-Claud, tu t'es donc laissé prendre! -Et comment as-tu pu commettre la faute de sortir? - -—Eh! comment ne serais-je pas sorti? voici ce que Lucien m'écrivait. - -David remit à Petit-Claud la lettre de Cérizet; Petit-Claud la prit, -la lut, la regarda, tâta le papier, et causa d'affaires en pliant -la lettre comme par distraction, et il la mit dans sa poche. Puis -l'avoué prit David par le bras, et sortit avec lui, car la décharge de -l'huissier avait été apportée au geôlier pendant cette conversation. -En rentrant chez lui, David se crut dans le ciel, il pleura comme un -enfant en embrassant son petit Lucien, et se retrouvant dans sa chambre -à coucher après vingt jours de détention dont les dernières heures -étaient, selon les mœurs de la province, déshonorantes. Kolb et Marion -étaient revenus. Marion apprit à l'Houmeau que Lucien avait été vu -marchant sur la route de Paris, au delà de Marsac. La mise du dandy -fut remarquée par les gens de la campagne qui apportaient des denrées à -la ville. Après s'être lancé à cheval sur le grand chemin, Kolb avait -fini par savoir à Mansle que Lucien, reconnu par monsieur Marron, -voyageait dans une calèche en poste. - -—Que vous disais-je? s'écria Petit-Claud. Ce n'est pas un poète, ce -garçon-là, c'est un roman continuel. - -—En poste, disait Ève, et où va-t-il encore, cette fois? - -—Maintenant, dit Petit-Claud à David, venez chez messieurs Cointet, ils -vous attendent. - -—Ah! monsieur, s'écria la belle madame Séchard, je vous en prie, -défendez bien nos intérêts, vous avez tout notre avenir entre les mains. - -—Voulez-vous, madame, dit Petit-Claud, que la conférence ait lieu chez -vous? je vous laisse David. Ces messieurs viendront ici ce soir, et -vous verrez si je sais défendre vos intérêts. - -—Ah! monsieur, vous me feriez bien plaisir, dit Ève. - -—Eh! bien, dit Petit-Claud, à ce soir, ici, sur les sept heures. - -—Je vous remercie, répondit Ève avec un regard et un accent qui -prouvèrent à Petit-Claud combien de progrès il avait fait dans la -confiance de sa cliente. - -—Ne craignez rien, vous le voyez? j'avais raison, ajouta-t-il. Votre -frère est à trente lieues de son suicide. Enfin, peut-être ce soir vous -aurez une petite fortune. Il se présente un acquéreur sérieux pour -votre imprimerie. - -—Si cela était, dit Ève, pourquoi ne pas attendre avant de nous lier -avec les Cointet? - -—Vous oubliez, madame, répondit Petit-Claud, qui vit le danger de sa -confidence, que vous ne serez libre de vendre votre imprimerie qu'après -avoir payé monsieur Métivier, car tous vos ustensiles sont toujours -saisis. - -Rentré chez lui, Petit-Claud fit venir Cérizet. Quand le prote fut dans -son cabinet, il l'emmena dans une embrasure de la croisée. - -—Tu seras demain soir propriétaire de l'imprimerie Séchard, et assez -puissamment protégé pour obtenir la transmission du brevet, lui dit-il -dans l'oreille; mais tu ne veux pas finir aux galères? - -—De quoi!... de quoi, les galères? fit Cérizet. - -—Ta lettre à David est un faux, et je la tiens... Si l'on interrogeait -Henriette, que dirait-elle?... Je ne veux pas te perdre, dit aussitôt -Petit-Claud en voyant pâlir Cérizet. - -—Vous voulez encore quelque chose de moi? s'écria le Parisien. - -—Eh! bien, voici ce que j'attends de toi, reprit Petit-Claud. Écoute -bien! tu seras imprimeur à Angoulême dans deux mois.... mais tu -devras ton imprimerie, et tu ne l'auras pas payée en dix ans!... Tu -travailleras longtemps pour tes capitalistes! et de plus tu seras -obligé d'être le prête-nom du parti libéral... C'est moi qui rédigerai -ton acte de commandite avec Gannerac; je le ferai de manière que tu -puisses un jour avoir l'imprimerie à toi... Mais, s'ils créent un -journal, si tu en es le gérant, si je suis ici premier substitut, tu -t'entendras avec le grand Cointet pour mettre dans ton journal des -articles de nature à le faire saisir et supprimer... Les Cointet te -payeront largement pour leur rendre ce service-là... Je sais bien que -tu seras condamné, que tu mangeras de la prison, mais tu passeras pour -un homme important et persécuté. Tu deviendras un personnage du parti -libéral, un sergent Mercier, un Paul-Louis Courier, un Manuel au petit -pied. Je ne te laisserai jamais retirer ton brevet. Enfin, le jour où -le journal sera supprimé, je brûlerai cette lettre devant toi... Ta -fortune ne te coûtera pas cher... - -Les gens du peuple ont des idées très-erronées sur les distinctions -légales du faux, et Cérizet, qui se voyait déjà sur les bancs de la -cour d'assises, respira. - -—Je serai, dans trois ans d'ici, procureur du roi à Angoulême, reprit -Petit-Claud, tu pourras avoir besoin de moi, songes-y! - -—C'est entendu, dit Cérizet. Mais vous ne me connaissez pas: brûlez -cette lettre devant moi, reprit-il, fiez-vous à ma reconnaissance. - -Petit-Claud regarda Cérizet. Ce fut un de ces duels d'œil à œil où le -regard de celui qui observe est comme un scalpel avec lequel il essaye -de fouiller l'âme, et où les yeux de l'homme qui met alors ses vertus -en étalage sont comme un spectacle. - -Petit-Claud ne répondit rien; il alluma une bougie et brûla la lettre -en se disant:—Il a sa fortune à faire! - -—Vous avez à vous une âme damnée, dit le prote. - -David attendait avec une vague inquiétude la conférence avec les -Cointet: ce n'était ni la discussion de ses intérêts ni celle de -l'acte à faire qui l'occupait; mais l'opinion que les fabricants -allaient avoir de ses travaux. Il se trouvait dans la situation de -l'auteur dramatique devant ses juges. L'amour-propre de l'inventeur et -ses anxiétés au moment d'atteindre au but faisaient pâlir tout autre -sentiment. Enfin, sur les sept heures du soir, à l'instant où madame -la comtesse Châtelet se mettait au lit sous prétexte de migraine et -laissait faire à son mari les honneurs du dîner, tant elle était -affligée des nouvelles contradictoires qui couraient sur Lucien! les -Cointet, le gros et le grand, entrèrent avec Petit-Claud chez leur -concurrent, qui se livrait à eux, pieds et poings liés. On se trouva -d'abord arrêté par une difficulté préliminaire: comment faire un acte -de société sans connaître les procédés de David? Et les procédés de -David divulgués, David se trouvait à la merci des Cointet. Petit-Claud -obtint que l'acte serait fait auparavant. Le grand Cointet dit alors à -David de lui montrer quelques-uns de ses produits, et l'inventeur lui -présenta les dernières feuilles fabriquées, en en garantissant le prix -de revient. - -—Eh! bien, voilà, dit Petit-Claud, la base de l'acte toute trouvée; -vous pouvez vous associer sur ces données-là, en introduisant une -clause de dissolution dans le cas où les conditions du brevet ne -seraient pas remplies à l'exécution en fabrique. - -—Autre chose, monsieur, dit le grand Cointet à David, autre chose est -de fabriquer, en petit, dans sa chambre, avec une petite forme, des -échantillons de papier, ou de se livrer à des fabrications sur une -grande échelle. Jugez-en par un seul fait? Nous faisons des papiers -de couleur, nous achetons, pour les colorer, des parties de couleur -bien identiques. Ainsi, l'indigo pour _bleuter_ nos Coquilles est -pris dans une caisse dont tous les pains proviennent d'une même -fabrication. Eh! bien, nous n'avons jamais pu obtenir deux cuvées de -teintes pareilles... Il s'opère dans la préparation de nos matières -des phénomènes qui nous échappent. La quantité, la qualité de pâte -changent sur-le-champ toute espèce de question. Quand vous teniez -dans une bassine une portion d'ingrédients que je ne demande pas à -connaître, vous en étiez le maître, vous pouviez agir sur toutes les -parties uniformément, les lier, les _malaxer_, les pétrir, à votre gré, -leur donner une façon homogène.... Mais qui vous a garanti que sur -une cuvée de cinq cents rames il en sera de même, et que vos procédés -réussiront?... - -David, Ève et Petit-Claud se regardèrent en se disant bien des choses -par les yeux. - -—Prenez un exemple qui vous offre une analogie quelconque, dit le -grand Cointet après une pause. Vous coupez environ deux bottes de foin -dans une prairie, et vous les mettez bien serrées dans votre chambre -sans avoir laissé les herbes jeter leur feu, comme disent les paysans; -la fermentation a lieu, mais elle ne cause pas d'accident. Vous -appuieriez-vous de cette expérience pour entasser deux mille bottes -dans une grange bâtie en bois?... vous savez bien que le feu prendrait -dans ce foin et que votre grange brûlerait comme une allumette. Vous -êtes un homme instruit, dit Cointet à David, concluez?... Vous avez, en -ce moment, coupé deux bottes de foin, et nous craignons de mettre feu -à notre papeterie en en serrant deux mille. Nous pouvons, en d'autres -termes, perdre plus d'une cuvée, faire des pertes, et nous trouver avec -rien dans les mains après avoir dépensé beaucoup d'argent. - -David était atterré. La Pratique parlait son langage positif à la -Théorie, dont la parole est toujours au Futur. - -—Du diable si je signe un pareil acte de société! s'écria brutalement -le gros Cointet. Tu perdras ton argent si tu veux, Boniface, moi je -garde le mien... J'offre de payer les dettes de monsieur Séchard, et -six mille francs... Encore trois mille francs en billets, dit-il en se -reprenant, et à douze et quinze mois... Ce sera bien assez des risques -à courir... Nous avons douze mille francs à prendre sur notre compte -avec Métivier. Cela fera quinze mille francs!... Mais c'est tout ce -que je payerais le secret pour l'exploiter à moi tout seul. Ah! voilà -cette trouvaille dont tu me parlais, Boniface... Eh! bien, merci, je -te croyais plus d'esprit. Non, ce n'est pas là ce qu'on appelle une -affaire... - -—La question, pour vous, dit alors Petit-Claud sans s'effrayer de cette -sortie, se réduit à ceci: Voulez-vous risquer vingt mille francs pour -acheter un secret qui peut vous enrichir? Mais, messieurs, les risques -sont toujours en raison des bénéfices... C'est un enjeu de vingt -mille francs contre la fortune. Le joueur met un louis pour en avoir -trente-six à la roulette, mais il sait que son louis est perdu. Faites -de même. - -—Je demande à réfléchir, dit le gros Cointet; moi, je ne suis pas -aussi fort que mon frère. Je suis un pauvre garçon tout rond qui ne -connais qu'une seule chose: fabriquer à vingt sous le Paroissien que -je vends quarante sous. J'aperçois dans une invention qui n'en est -qu'à sa première expérience, une cause de ruine. On réussira une -première cuvée, on manquera la seconde, on continuera, on se laisse -alors entraîner, et quand on a passé le bras dans ces engrenages-là, le -corps suit.... Il raconta l'histoire d'un négociant de Bordeaux ruiné -pour avoir voulu cultiver les Landes sur la foi d'un savant; il trouva -six exemples pareils autour de lui, dans le département de la Charente -et de la Dordogne, en industrie et en agriculture; il s'emporta, ne -voulut plus rien écouter, les objections de Petit-Claud accroissaient -son irritation au lieu de le calmer.—J'aime mieux acheter plus cher -une chose plus certaine que cette découverte, et n'avoir qu'un petit -bénéfice, dit-il en regardant son frère. Selon moi, rien ne paraît -assez avancé pour établir une affaire, s'écria-t-il en terminant. - -—Enfin vous êtes venus ici pour quelque chose? dit Petit-Claud. -Qu'offrez-vous? - -—De libérer monsieur Séchard, et de lui assurer, en cas de succès, -trente pour cent de bénéfices, répondit vivement le gros Cointet. - -—Eh! monsieur, dit Ève, avec quoi vivrons-nous pendant tout le temps -des expériences? mon mari a eu la honte de l'arrestation, il peut -retourner en prison, il n'en sera ni plus ni moins, et nous payerons -nos dettes... - -Petit-Claud mit un doigt sur ses lèvres en regardant Ève. - -—Vous n'êtes pas raisonnables, dit-il aux deux frères. Vous avez vu -le papier, le père Séchard vous a dit que son fils, enfermé par lui, -avait, dans une seule nuit, avec des ingrédients qui devaient coûter -peu de chose, fabriqué d'excellent papier... Vous êtes ici pour aboutir -à l'acquisition. Voulez-vous acquérir, oui ou non? - -—Tenez, dit le grand Cointet, que mon frère veuille ou ne veuille pas, -je risque, moi, le payement des dettes de monsieur Séchard; je donne -six mille francs, argent comptant, et monsieur Séchard aura trente pour -cent dans les bénéfices; mais écoutez bien ceci: si dans l'espace d'un -an il n'a pas réalisé les conditions qu'il posera lui-même dans l'acte, -il nous rendra les six mille francs, le brevet nous restera, nous nous -en tirerons comme nous pourrons. - -—Es-tu sûr de toi? dit Petit-Claud en prenant David à part. - -—Oui, dit David qui fut pris à cette tactique des deux frères et qui -tremblait de voir rompre au gros Cointet cette conférence d'où son -avenir dépendait. - -—Eh! bien, je vais aller rédiger l'acte, dit Petit-Claud aux Cointet et -à Ève; vous en aurez chacun un double pour ce soir, vous le méditerez -pendant toute la matinée; puis, demain soir, à quatre heures, au sortir -de l'audience, vous le signerez. Vous, messieurs, retirez les pièces de -Métivier. Moi, j'écrirai d'arrêter le procès en Cour Royale, et nous -nous signifierons les désistements réciproques. - -Voici quel fut l'énoncé des obligations de Séchard. - - «ENTRE LES SOUSSIGNÉS, etc. - - »Monsieur David Séchard fils, imprimeur à Angoulême, affirmant avoir - trouvé le moyen de coller également le papier en cuve, et le moyen - de réduire le prix de fabrication de toute espèce de papier de plus - de cinquante pour cent par l'introduction de matières végétales dans - la pâte, soit en les mêlant aux chiffons employés jusqu'à présent, - soit en les employant sans adjonction de chiffon, une Société pour - l'exploitation du brevet d'invention à prendre en raison de ces - procédés, est formée entre monsieur David Séchard fils et messieurs - Cointet frères, aux clauses et conditions suivantes...» - -Un des articles de l'acte dépouillait complétement David Séchard de -ses droits dans le cas où il n'accomplirait pas les promesses énoncées -dans ce libellé soigneusement fait par le grand Cointet et consenti par -David. - -En apportant cet acte le lendemain matin à sept heures et demie, -Petit-Claud apprit à David et à sa femme que Cérizet offrait vingt-deux -mille francs comptant de l'imprimerie. L'acte de vente pouvait se -signer dans la soirée. - -—Mais, dit-il, si les Cointet apprenaient cette acquisition, ils -seraient capables de ne pas signer votre acte, de vous tourmenter, de -faire vendre ici... - -—Vous êtes sûr du payement? dit Ève étonnée de voir se terminer une -affaire de laquelle elle désespérait et qui, trois mois plus tôt, eût -tout sauvé. - -—J'ai les fonds chez moi, répondit-il nettement. - -—Mais c'est de la magie, dit David en demandant à Petit-Claud -l'explication de ce bonheur. - -—Non, c'est bien simple, les négociants de l'Houmeau veulent fonder un -journal, dit Petit-Claud. - -—Mais je me le suis interdit, s'écria David. - -—Vous!... mais votre successeur..... D'ailleurs, reprit-il, ne vous -inquiétez de rien, vendez, empochez le prix, et laissez Cérizet se -dépêtrer des clauses de la vente, il saura se tirer d'affaire. - -—Oh! oui, dit Ève. - -—Si vous vous êtes interdit de faire un journal à Angoulême, reprit -Petit-Claud, les bailleurs de fonds de Cérizet le feront à l'Houmeau. - -Ève, éblouie par la perspective de posséder trente mille francs, d'être -au-dessus du besoin, ne regarda plus l'acte d'association que comme une -espérance secondaire. Aussi monsieur et madame Séchard cédèrent-ils sur -un point de l'acte social qui donna matière à une dernière discussion. -Le grand Cointet exigea la faculté de mettre en son nom le brevet -d'invention. Il réussit à établir que, du moment où les droits utiles -de David étaient parfaitement définis dans l'acte, le brevet pouvait -être indifféremment au nom d'un des associés. Son frère finit par -dire:—C'est lui qui donne l'argent du brevet, qui fait les frais du -voyage, et c'est encore deux mille francs! qu'il le prenne en son nom -ou il n'y a rien de fait. - -Le Loup-Cervier triompha donc sur tous les points. L'acte de société -fut signé vers quatre heures et demie. Le grand Cointet offrit -galamment à madame Séchard six douzaines de couverts à filets et un -beau châle Ternaux, en manière d'épingles, pour lui faire oublier -les éclats de la discussion! dit-il. A peine les doubles étaient-ils -échangés, à peine Cachan avait-il fini de remettre à Petit-Claud les -décharges et les pièces ainsi que les trois terribles effets fabriqués -par Lucien, que la voix de Kolb retentit dans l'escalier, après le -bruit assourdissant d'un camion du bureau des Messageries qui s'arrêta -devant la porte. - -—_Montame! montame! quince mile vrancs!_... cria-t-il, _enfoyés te -Boidiers_ (Poitiers) _en frai archant, bar mennessier Licien_. - -—Quinze mille francs! s'écria Ève en levant les bras. - -—Oui, madame, dit le facteur en se présentant, quinze mille francs -apportés par la diligence de Bordeaux, qui en avait sa charge, allez! -J'ai là deux hommes en bas qui montent les sacs. Ça vous est expédié -par monsieur Lucien Chardon de Rubempré... Je vous monte un petit sac -de peau dans lequel il y a, pour vous, cinq cents francs en or, et -vraisemblablement une lettre. - -Ève crut rêver en lisant la lettre suivante: - - «Ma chère sœur, voici quinze mille francs. - - »Au lieu de me tuer, j'ai vendu ma vie. Je ne m'appartiens plus: je - suis le secrétaire d'un diplomate espagnol. - - »Je recommence une existence affreuse. Peut-être aurait-il mieux valu - me noyer. - - »Adieu. David sera libre, et, avec quatre mille francs, il pourra - sans doute acheter une petite papeterie et faire fortune. - - »Ne pensez plus, je le veux, à - - »Votre pauvre frère, - - »LUCIEN.» - -—Il est dit, s'écria madame Chardon qui vint voir entasser les sacs, -que mon pauvre fils sera toujours fatal, comme il l'écrivait, même en -faisant le bien. - -—Nous l'avons échappé belle! s'écria le grand Cointet quand il fut sur -la place du Mûrier. Une heure plus tard, les reflets de cet argent -auraient éclairé l'acte, et notre homme se serait effrayé. Dans trois -mois, comme il nous l'a promis, nous saurons à quoi nous en tenir. - -Le soir, à sept heures, Cérizet acheta l'imprimerie et la paya, en -gardant à sa charge le loyer du dernier trimestre. Le lendemain Ève -avait remis quarante mille francs au Receveur-Général, pour faire -acheter, au nom de son mari, deux mille cinq cents francs de rente. -Puis elle écrivit à son beau-père de lui trouver à Marsac une petite -propriété de dix mille francs pour y asseoir sa fortune personnelle. - -Le plan du grand Cointet était d'une simplicité formidable. Du -premier abord, il jugea le collage en cuve impossible. L'adjonction -de matières végétales peu coûteuses à la pâte de chiffon lui parut le -vrai, le seul moyen de fortune. Il se proposa donc de regarder comme -rien le bon marché de la pâte, et de tenir énormément au collage en -cuve. Voici pourquoi. La fabrication d'Angoulême s'occupait alors -presque uniquement des papiers à écrire dits Écu, Poulet, Écolier, -Coquille, qui, naturellement, sont tous collés. Ce fut long-temps la -gloire de la papeterie d'Angoulême. Ainsi, la spécialité, monopolisée -par les fabricants d'Angoulême depuis longues années, donnait gain -de cause à l'exigence des Cointet; et le papier collé, comme on va -le voir, n'entrait pour rien dans sa spéculation. La fourniture -des papiers à écrire est excessivement bornée, tandis que celle -des papiers d'impression non collés est presque sans limites. Dans -le voyage qu'il fit à Paris pour y prendre le brevet à son nom, le -grand Cointet pensait à conclure des affaires qui détermineraient de -grands changements dans son mode de fabrication. Logé chez Métivier, -Cointet lui donna des instructions pour enlever, dans l'espace d'un -an, la fourniture des journaux aux papetiers qui l'exploitaient, en -baissant le prix de la rame à un taux auquel nulle fabrique ne pouvait -arriver, et promettant à chaque journal un blanc et des qualités -supérieures aux plus belles _Sortes_ employées jusqu'alors. Comme les -marchés des journaux sont à terme, il fallait une certaine période de -travaux souterrains avec les administrations pour arriver à réaliser -ce monopole; mais Cointet calcula qu'il aurait le temps de se défaire -de Séchard pendant que Métivier obtiendrait des traités avec les -principaux journaux de Paris, dont la consommation s'élevait alors à -deux cents rames par jour. Cointet intéressa naturellement Métivier, -dans une proportion déterminée, à ces fournitures, afin d'avoir un -représentant habile sur la place de Paris, et ne pas y perdre du temps -en voyages. La fortune de Métivier, l'une des plus considérables du -commerce de la papeterie, a eu cette affaire pour origine. Pendant dix -ans, il eut, sans concurrence possible, la fourniture des journaux de -Paris. Tranquille sur ses débouchés futurs, le grand Cointet revint à -Angoulême assez à temps pour assister au mariage de Petit-Claud dont -l'Étude était vendue, et qui attendait la nomination de son successeur -pour prendre la place de monsieur Milaud, promise au protégé de la -comtesse Châtelet. Le second Substitut du Procureur du Roi d'Angoulême -fut nommé premier Substitut à Limoges, et le Garde des Sceaux envoya -un de ses protégés au parquet d'Angoulême, où le poste de premier -Substitut vaqua pendant deux mois. Cet intervalle fut la lune de miel -de Petit-Claud. - -En l'absence du grand Cointet, David fit d'abord une première cuvée -sans colle qui donna du papier à journal bien supérieur à celui -que les journaux employaient, puis une seconde cuvée de papier -vélin magnifique, destiné aux belles impressions, et dont se servit -l'imprimerie Cointet pour une édition du Paroissien du Diocèse. Les -matières avaient été préparées par David lui-même, en secret, car il ne -voulut pas d'autres ouvriers avec lui que Kolb et Marion. - -Au retour du grand Cointet, tout changea de face, il regarda les -échantillons des papiers fabriqués, il en fut médiocrement satisfait. - -—Mon cher ami, dit-il à David, le commerce d'Angoulême, c'est le papier -Coquille. Il s'agit, avant tout, de faire de la plus belle Coquille -possible à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel. - -David essaya de fabriquer une cuvée de pâte collée pour Coquille, et -il obtint un papier rêche comme une brosse, et où la colle se mit en -grumeleaux. Le jour où l'expérience fut terminée et où David tint une -des feuilles, il alla dans un coin, il voulait être seul à dévorer son -chagrin; mais le grand Cointet vint le relancer, et fut avec lui d'une -amabilité charmante, il consola son associé. - -—Ne vous découragez pas, dit Cointet, allez toujours! je suis bon -enfant, et je vous comprends, j'irai jusqu'au bout!... - -—Vraiment, dit David à sa femme en revenant dîner avec elle, nous -sommes avec de braves gens, et je n'aurais jamais cru le grand Cointet -si généreux! - -Et il raconta sa conversation avec son perfide associé. - -Trois mois se passèrent en expériences. David couchait à la papeterie, -il observait les effets des diverses compositions de sa pâte. Tantôt il -attribuait son insuccès au mélange du chiffon et de ses matières, et -il faisait une cuvée entièrement composée de ses ingrédients. Tantôt -il essayait de coller une cuvée entièrement composée de chiffons. Et -poursuivant son œuvre avec une persévérance admirable, et sous les yeux -du grand Cointet de qui le pauvre homme ne se défiait plus, il alla, de -matière homogène en matière homogène, jusqu'à ce qu'il eût épuisé la -série de ses ingrédients combinés avec toutes les différentes colles. -Pendant les six premiers mois de l'année 1823, David Séchard vécut dans -la papeterie avec Kolb, si ce fut vivre que de négliger sa nourriture, -son vêtement et sa personne. Il se battit si désespérément avec les -difficultés, que c'eût été pour d'autres hommes que les Cointet un -spectacle sublime, car aucune pensée d'intérêt ne préoccupait ce hardi -lutteur. Il y eut un moment où il ne désira rien que la victoire. -Il épiait avec une sagacité merveilleuse les effets si bizarres des -substances transformées par l'homme en produits à sa convenance, où -la nature est en quelque sorte domptée dans ses résistances secrètes, -et il en déduisit de belles lois d'industrie, en observant qu'on -ne pouvait obtenir ces sortes de créations, qu'en obéissant aux -rapports ultérieurs des choses, à ce qu'il appela la seconde nature -des substances. Enfin, il arriva, vers le mois d'août, à obtenir un -papier collé en cuve, absolument semblable à celui que l'industrie -fabrique en ce moment, et qui s'emploie comme papier d'épreuve dans -les imprimeries; mais dont les _sortes_ n'ont aucune uniformité, dont -le collage n'est même pas toujours certain. Ce résultat, si beau en -1823, eu égard à l'état de la papeterie, avait coûté dix mille francs, -et David espérait résoudre les dernières difficultés du problème. Mais -il se répandit alors dans Angoulême et dans l'Houmeau de singuliers -bruits: David Séchard ruinait les frères Cointet. Après avoir dévoré -trente mille francs en expériences, il obtenait enfin, disait-on, de -très-mauvais papier. Les autres fabricants effrayés s'en tenaient -à leurs anciens procédés; et, jaloux des Cointet, ils répandaient -le bruit de la ruine prochaine de cette ambitieuse maison. Le grand -Cointet, lui, faisait venir des machines à fabriquer le papier -continu, tout en laissant croire que ces machines étaient nécessaires -aux expériences de David Séchard. Mais le jésuite mêlait à sa pâte -les ingrédients indiqués par Séchard, en le poussant toujours à ne -s'occuper que du collage en cuve, et il expédiait à Métivier des -milliers de rames de papier à journal. - -Au mois de septembre, le grand Cointet prit David Séchard à part; et, -en apprenant de lui qu'il méditait une triomphante expérience, il le -dissuada de continuer cette lutte. - -—Mon cher David, allez à Marsac voir votre femme et vous reposer de -vos fatigues, nous ne voulons pas nous ruiner, dit-il amicalement. Ce -que vous regardez comme un grand triomphe n'est encore qu'un point de -départ. Nous attendrons maintenant avant de nous livrer à de nouvelles -expériences. Soyez juste? voyez les résultats. Nous ne sommes pas -seulement papetiers, nous sommes imprimeurs, banquiers, et l'on dit que -vous nous ruinez... - -David Séchard fit un geste d'une naïveté sublime pour protester de sa -bonne foi. - -—Ce n'est pas cinquante mille francs de jetés dans la Charente qui nous -ruineront, dit le grand Cointet en répondant au geste de David, mais -nous ne voulons pas être obligés, à cause des calomnies qui courent sur -notre compte, de payer tout comptant, nous serions forcés d'arrêter -nos opérations. Nous voilà dans les termes de notre acte, il faut y -réfléchir de part et d'autre. - -—Il a raison! se dit David, qui, plongé dans ses expériences en grand, -n'avait pas pris garde au mouvement de la fabrique. - -Et il revint à Marsac, où, depuis six mois, il allait voir Ève tous -les samedis soir et la quittait le mardi matin. Bien conseillée par le -vieux Séchard, Ève avait acheté, précisément en avant des vignes de -son beau-père, une maison appelée la Verberie, accompagnée de trois -arpents de jardin et d'un clos de vignes enclavé dans le vignoble du -vieillard. Elle vivait avec sa mère et Marion très-économiquement, car -elle devait cinq mille francs restant à payer sur le prix de cette -charmante propriété, la plus jolie de Marsac. La maison, entre cour et -jardin, était bâtie en tuffeau blanc, couverte en ardoise et ornée de -sculptures que la facilité de tailler le tuffeau permet de prodiguer -sans trop de frais. Le joli mobilier venu d'Angoulême paraissait encore -plus joli à la campagne, où personne ne déployait alors dans ces pays -le moindre luxe. Devant la façade du côté du jardin, il y avait une -rangée de grenadiers, d'orangers et de plantes rares que le précédent -propriétaire, un vieux général, mort de la main de monsieur Marron, -cultivait lui-même. - -Ce fut sous un oranger, au moment où David jouait avec sa femme et -son petit Lucien, devant son père, que l'huissier de Mansle apporta -lui-même une assignation des frères Cointet à leur associé pour -constituer le tribunal arbitral, devant lequel, aux termes de leur -acte de société, devaient se porter leurs contestations. Les frères -Cointet demandaient la restitution des six mille francs et la propriété -du brevet ainsi que les futurs contingents de son exploitation, comme -indemnité des exorbitantes dépenses faites par eux sans aucun résultat. - -—On dit que tu les ruines! dit le vigneron à son fils. Eh! bien, voilà -la seule chose que tu aies faite qui me soit agréable. - -Le lendemain, Ève et David étaient à neuf heures dans l'antichambre de -monsieur Petit-Claud, devenu le défenseur de la veuve, le tuteur de -l'orphelin, et dont les conseils leur parurent les seuls à suivre. - -Le magistrat reçut à merveille ses anciens clients, et voulut -absolument que monsieur et madame Séchard lui fissent le plaisir de -déjeuner avec lui. - -—Les Cointet vous réclament six mille francs! dit-il en souriant. Que -devez-vous encore sur le prix de la Verberie? - -—Cinq mille francs, monsieur, mais j'en ai deux mille... répondit Ève. - -—Gardez vos deux mille francs, répondit Petit-Claud. Voyons, cinq -mille!... il vous faut encore dix mille francs pour vous bien installer -là-bas. Eh! bien, dans deux heures, les Cointet vous apporteront quinze -mille francs. - -Ève fit un geste de surprise. - -...—Contre votre renonciation à tous les bénéfices de l'acte de société -que vous dissoudrez à l'amiable, dit le magistrat. Cela vous va-t-il? - -—Et ce sera bien légalement à nous? dit Ève. - -—Bien légalement, dit le magistrat en souriant. Les Cointet vous ont -fait assez de chagrins, je veux mettre un terme à leurs prétentions. -Écoutez, aujourd'hui je suis magistrat, je vous dois la vérité. Eh! -bien, les Cointet vous jouent en ce moment; mais vous êtes entre -leurs mains. Vous pourriez gagner le procès qu'ils vous intentent, -en acceptant la guerre. Voulez-vous être encore au bout de dix ans à -plaider? On multipliera les expertises et les arbitrages, et vous serez -soumis aux chances des avis les plus contradictoires... Et, dit-il en -souriant, et je ne vous vois point d'avoué pour vous défendre ici... -Tenez, un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès... - -Tout arrangement qui nous donnera la tranquillité me sera bon, dit -David. - -—Paul! cria Petit-Claud à son domestique, allez chercher monsieur -Ségaud, mon successeur!... Pendant que nous déjeunerons, il ira voir -les Cointet, dit-il à ses anciens clients, et dans quelques heures vous -partirez pour Marsac, ruinés, mais tranquilles. Avec dix mille francs, -vous vous ferez encore cinq cents francs de rente, et, dans votre jolie -petite propriété, vous vivrez heureux! - -Au bout de deux heures, comme Petit-Claud l'avait dit, maître Ségaud -revint avec des actes en bonne forme signés des Cointet, et avec quinze -billets de mille francs. - -—Nous te devons beaucoup, dit Séchard à Petit-Claud. - -—Mais je viens de vous ruiner, répondit Petit-Claud à ses anciens -clients étonnés. Je vous ai ruinés, je vous le répète, vous le verrez -avec le temps; mais je vous connais, vous préférez votre ruine à une -fortune que vous auriez peut-être trop tard. - -—Nous ne sommes pas intéressés, monsieur, nous vous remercions de nous -avoir donné les moyens du bonheur, dit madame Ève, et vous nous en -trouverez toujours reconnaissants. - -—Mon Dieu! ne me bénissez pas!... dit Petit-Claud, vous me donnez des -remords; mais je crois avoir aujourd'hui tout réparé. Si je suis devenu -magistrat, c'est grâce à vous; et si quelqu'un doit être reconnaissant, -c'est moi... Adieu. - -En 1829, au mois de mars, le vieux Séchard mourut, laissant environ -deux cent mille francs de biens au soleil, qui, réunis à la Verberie, -en firent une magnifique propriété très-bien régie par Kolb depuis deux -ans. - -Avec le temps, l'Alsacien changea d'opinion sur le compte du père -Séchard, qui, de son côté, prit l'Alsacien en affection en le trouvant -comme lui sans aucune notion des lettres ni de l'écriture, et facile à -griser. L'ancien ours apprit à l'ancien cuirassier à gérer le vignoble -et à en vendre les produits, il le forma dans la pensée de laisser un -homme de tête à ses enfants; car, dans ses derniers jours, ses craintes -furent grandes et puériles sur le sort de ses biens. Il avait pris -Courtois le meunier pour son confident. - -—Vous verrez, lui disait-il, comme tout ira chez mes enfants, quand je -serai dans le trou. Ah! mon Dieu, leur avenir me fait trembler. - -David et sa femme trouvèrent près de cent mille écus en or chez leur -père. La voix publique, comme toujours, grossit tellement le trésor du -vieux Séchard, qu'on l'évaluait à un million dans tout le département -de la Charente. Ève et David eurent à peu près trente mille francs de -rente, en joignant à cette succession leur petite fortune; car ils -attendirent quelque temps pour faire l'emploi de leurs fonds, et purent -les placer sur l'État à la révolution de juillet. - -Après 1830 seulement, le département de la Charente et David Séchard -surent à quoi s'en tenir sur la fortune du grand Cointet. Riche de -plusieurs millions, nommé député, le grand Cointet est pair de France, -et sera, dit-on, ministre du commerce dans la prochaine combinaison. En -1837, il a épousé la fille d'un des hommes d'État les plus influents de -la dynastie, mademoiselle Popinot, fille de monsieur Anselme Popinot, -député de Paris, maire d'un arrondissement. - -La découverte de David Séchard a passé dans la fabrication française -comme la nourriture dans un grand corps. Grâce à l'introduction de -matières autres que le chiffon, la France peut fabriquer le papier -à meilleur marché qu'en aucun pays de l'Europe. Mais le papier de -Hollande, selon la prévision de David Séchard, n'existe plus. Tôt ou -tard il faudra sans doute ériger une Manufacture royale de papier, -comme on a créé les Gobelins, Sèvres, la Savonnerie et l'Imprimerie -royale, qui jusqu'à présent ont surmonté les coups que leur ont portés -de Vandales bourgeois. - -David Séchard, aimé par sa femme, est père de deux enfants, il a eu -le bon goût de ne jamais parler de ses tentatives, Ève a eu l'esprit -de le faire renoncer à l'état d'inventeur. Il cultive les lettres par -délassement, mais il mène la vie heureuse et paresseuse du propriétaire -faisant valoir. Après avoir dit adieu sans retour à la gloire, il ne -saurait avoir d'ambition, il s'est rangé dans la classe des rêveurs -et des collectionneurs: il s'adonne à l'entomologie, et recherche les -transformations jusqu'à présent si secrètes des insectes que la science -ne connaît que dans leur dernier état. - -Tout le monde a entendu parler des succès de Petit-Claud comme -Procureur Général, il est le rival du fameux Vinet de Provins, et son -ambition est de devenir premier président de la Cour royale de Poitiers. - -Cérizet, condamné à trois ans de prison pour délits politiques en -1827, fut obligé par le successeur de Petit-Claud de vendre son -imprimerie d'Angoulême. Il a fait beaucoup parler de lui, car il fut -un des enfants perdus du parti libéral. A la révolution de juillet, -il fut nommé sous-préfet, et ne put rester plus de deux mois dans sa -Sous-préfecture. Après avoir été gérant d'un journal dynastique, il -contracta dans la Presse des habitudes de luxe. Ses besoins renaissants -l'ont conduit à devenir prête-nom dans une affaire de mines en -commandite, dont les faits et gestes, le prospectus et les dividendes -anticipés lui ont mérité une condamnation à deux ans de prison en -police correctionnelle. Il a fait paraître une justification dans -laquelle il attribue ce résultat à des animosités politiques. Il se dit -persécuté par les républicains. - - - 1835-1843. - - -FIN DU HUITIÈME VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - -SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. - - - ILLUSIONS PERDUES. - - Première partie: Les deux poètes 1 - - Deuxième partie: Un grand homme de province à Paris 119 - - Troisième partie: Ève et David 393 - - -FIN DE LA TABLE. - - -PARIS, IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2. - - - * * * * * - - - Corrections. - - Les défauts d'impression en début ou en fin de ligne ont été - tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée - par endroits. - - De plus, les corrections suivantes ont été apportées. - - Page 19: «manières» remplacé par «matières» (certaines matières - végétales analogues). - Page 22: «soumis» remplacé par «soumises» (L'un des malheurs - auxquels sont soumises les grandes intelligences). - Page 24: «doit» remplacé par «doigt» (ce coin d'horizon bleuâtre - indiqué du doigt); «impriner» remplacé par «imprimer» - (un mémoire que je désirerais faire imprimer). - Page 25: «Éperduement» remplacé par «Éperdument» (—Éperdument!). - Page 28: «La Rochefaucauld» remplacé par «La Rochefoucauld» - (dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld). - Page 30: «exaltion» remplacé par «exaltation» (l'exaltation - naturelle aux jeunes personnes); «commère» remplacé par - «commerce» (le commerce de la société). - Page 32: «Qoique» remplacé par «Quoique» (Quoique leur fortune - n'excédât pas douze mille livres). - Page 33: «Barcelonne» remplacé par «Barcelone» (mourir de la - fièvre jaune à Barcelone). - Page 36: «imaun» remplacé par «imam» (l'imam de Mascate). - Page 37: «le» remplacé par «la» (la carrière politique). - Page 38: «plupar» remplacé par «plupart» (la plupart sottes et - sans grâce). - Page 39: «lesquels» remplacé par «lesquelles» (les grilles entre - lesquelles chaque monde s'anathématise). - Page 43: «alternaltivement» remplacé par «alternativement» (les - coups que frappent alternativement la douleur et le - plaisir). - Page 45: «wisth» remplacé par «whist» (où l'on jouait au whist). - Page 50: «discrétion» remplacé par «discrétions» (de ces - sublimes discrétions) - Page 56: «chère» remplacé par «cher» (mon cher poète). - Page 57: «est» remplacé par «es» (tu n'es ni chiffré ni casé). - Page 59: «charteronnant» remplacé par «chanteronnant» (sortit en - chanteronnant). - Page 60: «costumes» remplacé par «coutumes» (les naïves coutumes - de son enfance). - Page 66: «ocuper» remplacé par «occuper» (avait fini par s'en - occuper exclusivement). - Page 68: «le» remplacé par «de» (accompagnés de la tante). - Page 84: «conquèrent» remplacé par «conquièrent» (ne se - conquièrent que dans la solitude). - Page 86: «inquétude» remplacé par «inquiétude» (cette inquiétude - si gracieuse). - Page 88: «éclairé» remplacé par «éclairée» (éclairée par - l'amour); «trouvez» remplacé par «trouvé» (si vous avez - trouvé cette soirée belle). - Page 104: «veux» remplacé par «vieux» (son vieux valet de - Chambre). - Page 106: «wisth» remplacé par «whist» (une seule table de - whist); «nu» remplacé par «un» (comme un fidèle - serviteur). - Page 110: «Stanisles» remplacé par «Stanislas» (dit Châtelet à - l'oreille de Stanislas). - Page 113: «recheter» remplacé par «racheter» (il aurait à - racheter cette faute). - Page 121: «laisé» remplacé par «laissé» (après avoir à peine - laissé le temps). - Page 123: «Belvéder» remplacé par «Belvédère» (Habillez l'Apollon - du Belvédère). - Page 124: «épousez» remplacé par «épouser» (vous deviez épouser - mon infortune). - Page 135: «était» remplacé par «étaient» (Les gens du Contrôle - étaient redevenus sérieux). - Page 138: «suscep-ible» remplacé par «susceptible» (il ne - paraissait pas susceptible d'avoir cette force). - Page 139: «quatres» remplacé par «quatre» (En voyant ces quatre - figures). - Page 149: «Brageton» remplacé par «Bargeton» (madame de Bargeton - l'avait ramené). - Page 150: «Sorbanne» remplacé par «Sorbonne» (rue de Cluny, près - de la Sorbonne); «Gaillard-Blois» remplacé par - «Gaillard-Bois» (il paya son hôtesse du Gaillard-Bois). - Page 157: «vestige» remplacé par «vestiges» (ces vestiges de - poésie). - Page 161: «libaires» remplacé par «libraires» (un des deux - libraires-commissionnaires). - Page 170: «nécessaires» remplacé par «nécessaire:» (le strict - nécessaire: un habit, une chemise). - Page 172: «ponsif» remplacé par «poncif» (il n'a eu pour elles - qu'un seul poncif). - Page 174: à l'aide d'autres éditions, inséré les mots manquants - «consciencieux, est devenu chef» (ce savant - consciencieux, est devenu chef d'une école morale et - politique). - Page 180: «ɔivante» remplacé par «vivante» (dans cette vivante - encyclopédie d'esprits angéliques). - Page 181: «presques» remplacé par «presque» (les intelligences - presque divines). - Page 190: «lapuis» remplacé par «lapins» (Ces lapins-là ne - viennent que quand on paye). - Page 195: «bon» remplacé par «bons» (bons mots à fer aiguisé). - Page 203: «serser» remplacé par «serrer» (de lui tendre la main - et de lui serrer la sienne). - Page 207: «fashionnable» remplacé par «fashionable» (Dauriat le - libraire fashionable). - Page 223: «libraire» remplacé par «librairie» (il y a dans ce - moment en librairie mille volumes). - Page 234: «maquignonage» remplacé par «maquignonnage» (emploie - Florine à ce petit maquignonnage). - Page 240: «la» remplacé par «le» (sur le velours rouge de - l'appui); «le» remplacé par «la» (les yeux fixés sur - la toile). - Page 256: «supériosité» remplacé par «supériorité» (la - supériorité des masses). - Page 260: «Lusien» remplacé par «Lucien» (Lucien n'avait pas - voulu croire). - Page 272: inséré à l'aide d'autres éditions: «On ne» (On ne peut - pas arracher son amour de son cœur). - Page 280: «marchant» remplacé par «marchand» (et tourna la tête - vers le marchand de soieries). - Page 288: «eutre» remplacé par «entre» (Lucien entendit entre - Étienne et Finot une discussion assez vive). - Page 291: «Dam!» remplacé par «Dame!» (Dame! dit Lousteau, ça - conserve des illusions). - Page 297: «il» remplacé par «ils» (ils allèrent de théâtre en - théâtre). - Page 309: «nu» remplacé par «un» (tu en auras donné trois pour un - au public). - Page 311: «accuelli» remplacé par «accueilli» (il est toujours - bien accueilli). - Page 328: au lieu de «le plaisir de vous voir _chez vous_» il faut - sans doute lire «chez moi». - Page 334: «parisenne» remplacé par «parisienne» (une bonté pleine - de grâce parisienne). - Page 335: «eufin» remplacé par «enfin» (enfin toutes les bêtises - de l'homme épris). - Page 336: «patroné» remplacé par «patronné» (en position d'être - patronné sans inconvénient). - Page 339: «reppeler» remplacé par «rappeler» (lui rappeler qu'il - avait gagné peu de chose); «occupés» remplacé par - «occupées» (occupées à sentir). - Page 340: «Châlelet» remplacé par «Châtelet» (pour faire demander - au ministre par Châtelet l'ordonnance). - Page 351: «libretins» remplacé par «libertins» (les libertins de - la pensée). - Page 368: «des Lupeaux» remplacé par «des Lupeaulx» (des Lupeaulx - qui se garda bien de dire). - Page 369: «réellements» remplacé par «réellement» (sont les - hommes réellement forts). - Page 373: «Martainville» remplacé par «Martinville» (Vous n'y - connaissez rien, lui dit Martinville); «intants» - remplacé par «instants» (pendant quelques instants). - Page 374: «elles» remplacé par «elle» (elle n'eut pas d'autres - applaudissements). - Page 378: «Rubembré» remplacé par «Rubempré» (les titres des - comtes de Rubempré). - Page 381: «pâlisant» remplacé par «pâlissant» (Ne me - connaissez-vous pas? répondit-il en pâlissant). - Page 384: «Hertor» remplacé par «Hector» (il fut impossible - d'empêcher Hector Merlin de venir). - Page 388: «baissait» remplacé par «baisait» (baisait la main de - Coralie). - Page 391: «paroxisme» remplacé par «paroxysme» (dans le paroxysme - de l'abattement). - Page 392: «paririens» remplacé par «parisiens» (les mille - intérêts parisiens). - Page 396: «beau-frèrre» remplacé par «beau-frère» (David Séchard, - son beau-frère). - Page 397: «pomptement» remplacé par «promptement» (pour amener - promptement des secours). - Page 401: «du» remplacé par «de» (Armé par Lucien de l'idée - première); «de» remplacé par «du» (la prévoyance du - sagace imprimeur). - Page 421: «D'Arthès» remplacé par «D'Arthez» («Votre dévoué - serviteur, «D'ARTHEZ.»). - Page 422: «condamme» remplacé par «condamne» (là où la Société le - condamne). - Page 423: «d'Arthès» remplacé par «d'Arthez» (tout ce qu'en pense - monsieur d'Arthez). - Page 428: «donte» remplacé par «doute» (Il lui montre, sans - doute, les papiers). - Page 433: «Ciontet» remplacé par «Cointet» (Le drôle ira loin, - pensa Cointet). - Page 435: «Dam» remplacé par «Dame» (Dame! un roulage). - Page 447: «boullie» remplacé par «bouillie» (et vit une bouillie - supérieure). - Page 448: «par» remplacé par «pas» (à deux pas d'ici). - Page 469: «il» remplacé par «ils» (Oh! ils sont partis, dit - Marion). - Page 484: «prête» remplacé par «prêtre» (quand Ève dit au prêtre). - Page 485: «est-ii» remplacé par «est-il» (En est-il arrivé à - douter de nous). - Page 491: «augoumoisine» remplacé par «angoumoisine» - (l'aristocratie angoumoisine avait applaudi). - Page 500: «la» remplacé par «le» (qui justifiait le passé de - Louise). - Page 501: «coitsés» remplacé par «cotisés» (nous nous sommes - cotisés). - Page 526: «éptruit» remplacé par «détruit» (comment tel père - avait détruit l'avenir); «de sambitions» remplacé par - «des ambitions» (j'ai des ambitions démesurées). - Page 527: «abondonnant» remplacé par «abandonnant» (en - n'abandonnant pas Coralie). - Page 537: «bourgois» remplacé par «bourgeois» (puis un bourgeois - nommé Jacques Cœur). - Page 541: «nu» remplacé par «un» (un homme qui ruine des familles). - Page 545: «Cromwel» remplacé par «Cromwell» (la scélératesse de - Cromwell); «Reisibilder» remplacé par «Reisebilder» - (ils écrivent _Reisebilder_). - Page 552: «Saint-Barthélemi» remplacé par «Saint-Barthélemy» (la - Saint-Barthélemy est une combinaison politique). - Page 557: «desuidées» remplacé par «des idées» (Les gens du - peuple ont des idées très-erronées). - Page 562: inséré à l'aide d'autres éditions: «une lettre» (et - vraisemblablement une lettre). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Comédie humaine - Volume VIII, by -Honoré de Balzac - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME VIII *** - -***** This file should be named 54723-0.txt or 54723-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/7/2/54723/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: La Comdie humaine - Volume VIII - Scnes de la vie de Province - Tome IV - -Author: Honor de Balzac - -Release Date: May 14, 2017 [EBook #54723] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMDIE HUMAINE - VOLUME VIII *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="left" style="font-family: sans-serif;"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="left" style="font-family: sans-serif;"><a href="#toc">Table</a></p> - -<div class="npage"> - - <div class="titre"> - - -<p class="center esp2"><span class="cs8">ŒUVRES COMPLTES</span><br /> -<span class="cs6">DE</span><br /> -<span class="cs16 gesp">H. DE BALZAC</span></p> - -<hr class="small4" /> - -<p class="sep2 center esp2">LA<br /> -<span class="cs20">COMDIE HUMAINE</span></p> - -<p class="center">HUITIME VOLUME</p> - -<hr class="small4" /> - -<p class="sep2 center esp2">PREMIRE PARTIE<br /> -<span class="cs12">TUDES DE MŒURS</span></p> - -<hr class="small4" /> - -<p class="center">DEUXIME LIVRE</p> - - </div> - -<hr class="small3" style="margin-top: 6em;" /> - -<p class="center esp1"><span class="cs8">PARIS.—IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.</span></p> - -<hr class="small3" /> - -</div> - -<h1><span class="cs6">SCNES</span><br /> -<span class="cs3">DE LA</span><br /> -VIE DE PROVINCE</h1> - -<p class="center cs12">TOME IV</p> - -<hr class="small3 sep2" /> - -<p class="center sepb2"><span class="cs8">ILLUSIONS PERDUES: (1<sup>re</sup> PARTIE) LES DEUX POTES<br /> -(2<sup>e</sup> PARTIE) UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS<br /> -(3<sup>e</sup> PARTIE) VE ET DAVID</span></p> - -<hr class="small2 sep4 sepb4" /> - -<p class="center wesp esp1"><span class="cs12">PARIS</span><br /> -V<sup>E</sup> A<sup>DRE</sup> <span class="gesp">HOUSSIAUX, DITEUR</span><br /> -<span class="cs8">HBERT ET C<sup>IE</sup>, SUCCESSEURS</span><br /> -<span class="cs7">7, RUE PERRONET, 7.</span></p> - -<hr class="small5" /> - -<p class="center sepb4">1874</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/im-01.jpg" alt="" title="" width="500" height="783" /> - <span class="link"><a href="images/imx-01.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> - <p class="caption2">SCHARD.</p> - <p class="caption3">Vous eussiez dit une truffe monstrueuse enveloppe - par les pampres de l'automne.</p> - <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p> -</div> - -<div class="fighand"> - <img class="bord" src="images/im-01.jpg" alt="" title="" /> - <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> - <p class="caption2">SCHARD.</p> - <p class="caption3">Vous eussiez dit une truffe monstrueuse enveloppe - par les pampres de l'automne.</p> - <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p> -</div> - -<p class="sep6 center esp2" id="Page_1"><span class="cs20"><b>DEUXIME LIVRE</b></span><br /> -SCNES DE LA VIE DE PROVINCE</p> - -<hr class="small2 sep2" /> - -<p class="sep2 center cs16">ILLUSIONS PERDUES</p> - -<hr class="small2 sep2" /> - -<div class="dedication"> - -<p class="top1">A MONSIEUR VICTOR HUGO.</p> - -<p><i>Vous qui, par le privilge des Raphal et des Pitt, tiez dj grand -pote l'ge o les hommes sont encore si petits, vous avez, comme Chateaubriand, -comme tous les vrais talents, lutt contre les envieux embusqus -derrire les colonnes, ou tapis dans les souterrains du Journal. Aussi -dsir-je que votre nom victorieux aide la victoire de cette œuvre que je -vous ddie, et qui, selon certaines personnes, serait un acte de courage -autant qu'une histoire pleine de vrit. Les journalistes n'eussent-ils donc -pas appartenu, comme les marquis, les financiers, les mdecins et les procureurs, - Molire et son Thtre? Pourquoi donc la Comdie humaine, -qui</i> <span lang="la" xml:lang="la">castigat ridendo mores</span>, <i>excepterait-elle une puissance, quand la -Presse parisienne n'en excepte aucune</i>?</p> - -<p><i>Je suis heureux, monsieur, de pouvoir me dire ainsi</i></p> - -<p class="rsign"><span class="rind"><i>Votre sincre admirateur et ami</i>,</span><br /> -<span class="smcap">de Balzac.</span></p> - -</div> - -<hr class="small2 sep2 sepb2" /> - -<h2><span class="gesp">PREMIRE PARTIE.</span><br /> -LES DEUX POTES.</h2> - -<p>A l'poque o commence cette histoire, la presse de Stanhope et -les rouleaux distribuer l'encre ne fonctionnaient pas encore dans -les petites imprimeries de provinces. Malgr la spcialit qui la met -en rapport avec la typographie parisienne, Angoulme se servait -toujours des presses en bois, auxquelles la langue est redevable du -mot faire gmir la presse, maintenant sans application. L'imprimerie -<span class="pagenum" id="Page_2">2</span> -arrire y employait encore des balles en cuir frottes d'encre, -avec lesquelles l'un des pressiers tamponnait les caractres. Le -plateau mobile o se place la <i>forme</i> pleine de lettres sur laquelle -s'applique la feuille de papier tait encore en pierre et justifiait son -nom de <i>marbre</i>. Les dvorantes presses mcaniques ont aujourd'hui -si bien fait oublier ce mcanisme, auquel nous devons, malgr ses -imperfections, les beaux livres des Elzevier, des Plantin, des Alde et -des Didot, qu'il est ncessaire de mentionner les vieux outils auxquels -Jrme-Nicolas Schard portait une superstitieuse affection; -car ils jouent leur rle dans cette grande petite histoire.</p> - -<p>Ce Schard tait un ancien compagnon pressier, que dans leur -argot typographique les ouvriers chargs d'assembler les lettres appellent -un Ours. Le mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez - celui d'un ours en cage, par lequel les pressiers se portent de -l'encrier la presse et de la presse l'encrier, leur a sans doute -valu ce sobriquet. En revanche, les Ours ont nomm les compositeurs -des Singes, cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper -les lettres dans les cent cinquante-deux petites cases o elles -sont contenues. A la dsastreuse poque de 1793, Schard, g -d'environ cinquante ans, se trouva mari. Son ge et son mariage -le firent chapper la grande rquisition qui emmena presque tous -les ouvriers aux armes. Le vieux pressier resta seul dans l'imprimerie -dont le matre, autrement dit le Naf, venait de mourir en -laissant une veuve sans enfants. L'tablissement parut menac d'une -destruction immdiate: l'Ours solitaire tait incapable de se transformer -en Singe; car, en sa qualit d'imprimeur, il ne sut jamais ni lire ni -crire. Sans avoir gard ses incapacits, un Reprsentant du Peuple, -press de rpandre les beaux dcrets de la Convention, investit le -pressier du brevet de matre imprimeur, et mit sa typographie en rquisition. -Aprs avoir accept ce prilleux brevet, le citoyen Schard -indemnisa la veuve de son matre en lui apportant les conomies -de sa femme, avec lesquelles il paya le matriel de l'imprimerie -moiti de la valeur. Ce n'tait rien. Il fallait imprimer sans faute -ni retard les dcrets rpublicains. En cette conjoncture difficile, -Jrme-Nicolas Schard eut le bonheur de rencontrer un noble -Marseillais qui ne voulait ni migrer pour ne pas perdre ses terres, -ni se montrer pour ne pas perdre sa tte, et qui ne pouvait trouver -de pain que par un travail quelconque. Monsieur le comte de -Maucombe endossa donc l'humble veste d'un prote de province: il -<span class="pagenum" id="Page_3">3</span> -composa, lut et corrigea lui-mme les dcrets qui portaient la peine -de mort contre les citoyens qui cachaient des nobles; l'Ours devenu -Naf les tira, les fit afficher; et tous deux ils restrent sains et -saufs. En 1795, le grain de la Terreur tant pass, Nicolas Schard -fut oblig de chercher un autre matre Jacques qui pt tre -compositeur, correcteur et prote. Un abb, depuis vque sous la -Restauration et qui refusait alors de prter le serment, remplaa le -comte de Maucombe jusqu'au jour o le Premier Consul rtablit la -religion catholique. Le comte et l'vque se rencontrrent plus tard -sur le mme banc de la Chambre des Pairs. Si en 1802 Jrme-Nicolas -Schard ne savait pas mieux lire et crire qu'en 1793, il -s'tait mnag d'assez belles <i>toffes</i> pour pouvoir payer un prote. -Le compagnon si insoucieux de son avenir tait devenu trs-redoutable - ses Singes et ses Ours. L'avarice commence o la -pauvret cesse. Le jour o l'imprimeur entrevit la possibilit de se -faire une fortune, l'intrt dveloppa chez lui une intelligence matrielle -de son tat, mais avide, souponneuse et pntrante. Sa pratique -narguait la thorie. Il avait fini par toiser d'un coup d'œil le -prix d'une page et d'une feuille selon chaque espce de caractre. -Il prouvait ses ignares chalands que les grosses lettres cotaient -plus cher remuer que les fines; s'agissait-il des petites, il disait -qu'elles taient plus difficiles manier. La <i>composition</i> tant la -partie typographique laquelle il ne comprenait rien, il avait si -peur de se tromper qu'il ne faisait jamais que des marchs lonins. -Si ses compositeurs travaillaient l'heure, son œil ne les quittait -jamais. S'il savait un fabricant dans la gne, il achetait ses papiers - vil prix et les emmagasinait. Aussi ds ce temps possdait-il dj -la maison o l'imprimerie tait loge depuis un temps immmorial. -Il eut toute espce de bonheur: il devint veuf et n'eut qu'un fils; -il le mit au lyce de la ville, moins pour lui donner de l'ducation -que pour se prparer un successeur; il le traitait svrement afin de -prolonger la dure de son pouvoir paternel; aussi les jours de cong, -le faisait-il travailler la casse en lui disant d'apprendre gagner -sa vie pour pouvoir un jour rcompenser son pauvre pre, qui se -saignait pour l'lever. Au dpart de l'abb, Schard choisit pour -prote celui de ses quatre compositeurs que le futur vque lui signala -comme ayant autant de probit que d'intelligence. Par ainsi, -le bonhomme fut en mesure d'atteindre le moment o son fils -pourrait diriger l'tablissement, qui s'agrandirait alors sous des -<span class="pagenum" id="Page_4">4</span> -mains jeunes et habiles. David Schard fit au lyce d'Angoulme les -plus brillantes tudes. Quoiqu'un Ours, parvenu sans connaissances -ni ducation, mprist considrablement la science, le pre Schard -envoya son fils Paris pour y tudier la haute typographie; mais il -lui fit une si violente recommandation d'amasser une bonne somme -dans un pays qu'il appelait le <i>paradis des ouvriers</i>, en lui disant -de ne pas compter sur la bourse paternelle, qu'il voyait sans doute -un moyen d'arriver ses fins dans ce sjour <i>au pays de Sapience</i>. -Tout en apprenant son mtier, David acheva son ducation Paris. -Le prote des Didot devint un savant. Vers la fin de l'anne 1819 -David Schard quitta Paris sans y avoir cot un rouge liard son -pre, qui le rappelait pour mettre entre ses mains le timon des affaires. -L'imprimerie de Nicolas Schard possdait alors le seul journal -d'annonces judiciaires qui existt dans le Dpartement, la pratique -de la Prfecture et celle de l'vch, trois clientles qui devaient -procurer une grande fortune un jeune homme actif.</p> - -<p>Prcisment cette poque, les frres Cointet, fabricants de papiers, -achetrent le second brevet d'imprimeur la rsidence d'Angoulme, -que jusqu'alors le vieux Schard avait su rduire la -plus complte inaction, la faveur des crises militaires qui, sous -l'Empire, comprimrent tout mouvement industriel; par cette raison, -il n'en avait point fait l'acquisition, et sa parcimonie fut une -cause de ruine pour la vieille imprimerie. En apprenant cette nouvelle, -le vieux Schard pensa joyeusement que la lutte qui s'tablirait -entre son tablissement et les Cointet serait soutenue par son -fils, et non par lui.—J'y aurais succomb, se dit-il; mais un -jeune homme lev chez MM. Didot s'en tirera. Le septuagnaire -soupirait aprs le moment o il pourrait vivre sa guise. S'il avait -peu de connaissances en haute typographie, en revanche il passait -pour tre extrmement fort dans un art que les ouvriers ont plaisamment -nomm la solographie, art bien estim par le divin auteur -du <i>Pantagruel</i>, mais dont la culture, perscute par les socits -dites de <i>temprance</i>, est de jour en jour plus abandonne. -Jrme-Nicolas Schard, fidle la destine que son nom lui avait -faite, tait dou d'une soif inextinguible. Sa femme avait pendant -long-temps contenu dans de justes bornes cette passion pour le raisin -pil, got si naturel aux Ours que monsieur de Chateaubriand -l'a remarqu chez les vritables ours de l'Amrique; mais les philosophes -ont remarqu que les habitudes du jeune ge reviennent -<span class="pagenum" id="Page_5">5</span> -avec force dans la vieillesse de l'homme. Schard confirmait cette -observation: plus il vieillissait, plus il aimait boire. Sa passion -laissait sur sa physionomie oursine des marques qui la rendaient -originale. Son nez avait pris le dveloppement et la forme d'un A -majuscule corps de triple canon. Ses deux joues veines ressemblaient - ces feuilles de vigne pleines de gibbosits violettes, purpurines -et souvent panaches. Vous eussiez dit d'une truffe monstrueuse -enveloppe par les pampres de l'automne. Cachs sous deux -gros sourcils pareils deux buissons chargs de neige, ses petits -yeux gris, o ptillait la ruse d'une avarice qui tuait tout en lui, -mme la paternit, conservaient leur esprit jusque dans l'ivresse. Sa -tte chauve et dcouronne, mais ceinte de cheveux grisonnants qui -frisotaient encore, rappelait l'imagination les Cordeliers des <i>Contes -de la Fontaine</i>. Il tait court et ventru comme beaucoup -de ces vieux lampions qui consomment plus d'huile que de mche; -car les excs en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui -est propre. L'ivrognerie, comme l'tude, engraisse encore l'homme -gras et maigrit l'homme maigre. Jrme-Nicolas Schard portait -depuis trente ans le fameux tricorne municipal, qui dans quelques -provinces se retrouve encore sur la tte du tambour de la ville. Son -gilet et son pantalon taient en velours verdtre. Enfin, il avait une -vieille redingote brune, des bas de coton chins et des souliers -boucles d'argent. Ce costume o l'ouvrier se retrouvait encore dans -le bourgeois convenait si bien ses vices et ses habitudes, il exprimait -si bien sa vie, que ce bonhomme semblait avoir t cr -tout habill: vous ne l'auriez pas plus imagin sans ses vtements -qu'un oignon sans sa pelure. Si le vieil imprimeur n'et pas depuis -long-temps donn la mesure de son aveugle avidit, son abdication -suffirait peindre son caractre. Malgr les connaissances que son -fils devait rapporter de la grande cole des Didot, il se proposa de -faire avec lui la bonne affaire qu'il ruminait depuis long-temps. Si -le pre en faisait une bonne, le fils devait en faire une mauvaise. -Mais, pour le bonhomme, il n'y avait ni fils ni pre en affaire. S'il -avait d'abord vu dans David son unique enfant, plus tard il y vit un -acqureur naturel de qui les intrts taient opposs aux siens: il -voulait vendre cher, David devait acheter bon march; son fils -devenait donc un ennemi vaincre. Cette transformation du sentiment -en intrt personnel, ordinairement lente, tortueuse et hypocrite -chez les gens bien levs, fut rapide et directe chez le vieil -<span class="pagenum" id="Page_6">6</span> -Ours, qui montra combien la solographie ruse l'emportait sur la -typographie instruite. Quand son fils arriva, le bonhomme lui tmoigna -la tendresse commerciale que les gens habiles ont pour leurs -dupes: il s'occupa de lui comme un amant se serait occup de sa -matresse; il lui donna le bras, il lui dit o il fallait mettre les pieds -pour ne pas se crotter; il lui avait fait bassiner son lit, allumer du -feu, prparer un souper. Le lendemain, aprs avoir essay de griser -son fils durant un plantureux dner, Jrme-Nicolas Schard, fortement -avin, lui dit un:—<i>Causons d'affaires?</i> qui passa si -singulirement entre deux hoquets, que David le pria de remettre -les affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parti -de son ivresse pour abandonner une bataille prpare depuis si -long-temps. D'ailleurs, aprs avoir port son boulet pendant cinquante -ans, il ne voulait pas, dit-il, le garder une heure de plus. -Demain son fils serait le Naf.</p> - -<p>Ici peut-tre est-il ncessaire de dire un mot de l'tablissement. -L'imprimerie, situe dans l'endroit o la rue de Beaulieu dbouche -sur la place du Mrier, s'tait tablie dans cette maison vers la fin -du rgne de Louis XIV. Aussi depuis long-temps les lieux avaient-ils -t disposs pour l'exploitation de cette industrie. Le rez-de-chausse -formait une immense pice claire sur la rue par un vieux -vitrage, et par un grand chssis sur une cour intrieure. On pouvait -d'ailleurs arriver au bureau du matre par une alle. Mais en -province les procds de la typographie sont toujours l'objet d'une -curiosit si vive, que les chalands aimaient mieux entrer par une -porte vitre pratique dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu'il -fallt descendre quelques marches, le sol de l'atelier se trouvant -au dessous du niveau de la chausse. Les curieux, bahis, ne -prenaient jamais garde aux inconvnients du passage travers les -dfils de l'atelier. S'ils regardaient les berceaux forms par les -feuilles tendues sur des cordes attaches au plancher, ils se heurtaient -le long des rangs de casses, ou se faisaient dcoiffer par les -barres de fer qui maintenaient les presses. S'ils suivaient les agiles -mouvements d'un compositeur grapillant ses lettres dans les cent -cinquante-deux cassetins de sa casse, lisant sa copie, relisant sa ligne -dans son composteur en y glissant une interligne, ils donnaient -dans une rame de papier tremp charge de ses pavs, ou s'attrapaient -la hanche dans l'angle d'un banc; le tout au grand amusement -des Singes et des Ours. Jamais personne n'tait arriv sans accident -<span class="pagenum" id="Page_7">7</span> -jusqu' deux grandes cages situes au bout de cette caverne, -qui formaient deux misrables pavillons sur la cour, et o trnaient -d'un ct le prote, de l'autre le matre imprimeur. Dans la cour, -les murs taient agrablement dcors par des treilles qui, vu la -rputation du matre, avaient une apptissante couleur locale. Au -fond, et adoss au noir mur mitoyen, s'levait un appentis en ruine -o se trempait et se faonnait le papier. L, taient l'vier sur lequel -se lavaient avant et aprs le tirage les Formes, ou, pour employer le -langage vulgaire, les planches de caractres; il s'en chappait une -dcoction d'encre mle aux eaux mnagres de la maison, qui faisait -croire aux paysans venus les jours de march que le diable se -dbarbouillait dans cette maison. Cet appentis tait flanqu d'un -ct par la cuisine, de l'autre par un bcher. Le premier tage de -cette maison, au-dessus duquel il n'y avait que deux chambres en -mansardes, contenait trois pices. La premire, aussi longue que -l'alle, moins la cage du vieil escalier de bois, claire sur la rue -par une petite croise oblongue, et sur la cour par un œil-de-bœuf, -servait la fois d'antichambre et de salle manger. Purement et -simplement blanchie la chaux, elle se faisait remarquer par la cynique -simplicit de l'avarice commerciale; le carreau sale n'avait -jamais t lav; le mobilier consistait en trois mauvaises chaises, -une table ronde et un buffet situ entre deux portes qui donnaient -entre dans une chambre coucher et dans un salon; les fentres -et la porte taient brunes de crasse; des papiers blancs ou imprims -l'encombraient la plupart du temps; souvent le dessert, les bouteilles, -les plats du dner de Jrme-Nicolas Schard se voyaient sur -les ballots. La chambre coucher, dont la croise avait un vitrage -en plomb qui tirait son jour de la cour, tait tendue de ces vieilles -tapisseries que l'on voit en province le long des maisons au jour de -la Fte-Dieu. Il s'y trouvait un grand lit colonnes garni de rideaux, -de bonnes-grces et d'un couvre-pieds en serge rouge, deux -fauteuils vermoulus, deux chaises en bois de noyer et en tapisserie, -un vieux secrtaire, et sur la chemine un cartel. Cette chambre, -o se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes, -avait t arrange par le sieur Rouzeau, prdcesseur et matre -de Jrme-Nicolas Schard. Le salon, modernis par feu madame -Schard, offrait d'pouvantables boiseries peintes en bleu de perruquier; -les panneaux taient dcors d'un papier scnes orientales, -colories en bistre sur un fond blanc; le meuble consistait en six -<span class="pagenum" id="Page_8">8</span> -chaises garnies de basane bleue dont les dossiers reprsentaient des -lyres. Les deux fentres grossirement cintres, et par o l'œil embrassait -la place du Mrier, tait sans rideaux; la chemine n'avait -ni flambeau, ni pendule, ni glace. Madame Schard tait morte -au milieu de ses projets d'embellissement, et l'Ours ne devinant pas -l'utilit d'amliorations qui ne rapportaient rien, les avait abandonnes. -Ce fut l que, <i lang="la" xml:lang="la">pede titubante</i>, Jrme-Nicolas Schard -amena son fils et lui montra sur la table ronde un tat du matriel -de son imprimerie dress sous sa direction par le prote.</p> - -<p>—Lis cela, mon garon, dit Jrme-Nicolas Schard en roulant -ses yeux ivres du papier son fils et de son fils au papier. Tu verras -quel bijou d'imprimerie je te donne.</p> - -<p>—Trois presses en bois maintenues par des barres en fer, marbre -en fonte....</p> - -<p>—Une amlioration que j'ai faite, dit le vieux Schard en interrompant -son fils.</p> - -<p>—Avec tous leurs ustensiles; encriers, balles et bancs, etc., -seize cents francs! Mais, mon pre, dit David Schard en laissant -tomber l'inventaire, vos presses sont des sabots qui ne valent pas -cent cus, et dont il faut faire du feu.</p> - -<p>—Des sabots?... s'cria le vieux Schard, des sabots?... Prends -l'inventaire et descendons! Tu vas voir si vos inventions de mchante -serrurerie manœuvrent comme ces bons vieux outils prouvs. -Aprs, tu n'auras pas le cœur d'injurier d'honntes presses qui -roulent comme des voitures en poste, et qui iront encore pendant -toute ta vie sans ncessiter la moindre rparation. Des sabots! Oui -c'est des sabots o tu trouveras du sel pour cuire des œufs! des sabots -que ton pre a manœuvrs pendant vingt ans, qui lui ont -servi te faire ce que tu es.</p> - -<p>Le pre dgringola l'escalier raboteux, us, tremblant, sans y -chavirer; il ouvrit la porte de l'alle qui donnait dans l'atelier, se -prcipita sur la premire de ses presses sournoisement huiles et -nettoyes, il montra les fortes jumelles en bois de chne frott par -son apprenti.</p> - -<p>—Est-ce l un amour de presse? dit-il.</p> - -<p>Il s'y trouvait le <i>billet de faire part</i> d'un mariage. Le vieil -Ours abaissa la frisquette sur le tympan, et le tympan sur le marbre -qu'il fit rouler sous la presse; il tira le barreau, droula la corde -pour ramener le marbre, releva tympan et frisquette avec l'agilit -<span class="pagenum" id="Page_9">9</span> -qu'aurait mise un jeune Ours. La presse ainsi manœuvre jeta -un si joli cri que vous eussiez dit d'un oiseau qui serait venu heurter - une vitre et se serait enfui.</p> - -<p>—Y a-t-il une seule presse anglaise capable d'aller ce train-l? -dit le pre son fils tonn.</p> - -<p>Le vieux Schard courut successivement la seconde, la troisime -presse, sur chacune desquelles il fit la mme manœuvre avec -une gale habilet. La dernire offrit son œil troubl de vin un -endroit nglig par l'apprenti; l'ivrogne, aprs avoir notablement -jur, prit le pan de sa redingote pour la frotter, comme un maquignon -qui lustre le poil d'un cheval vendre.</p> - -<p>—Avec ces trois presses-l, sans prote, tu peux gagner tes neuf -mille francs par an, David. Comme ton futur associ, je m'oppose - ce que tu les remplaces par ces maudites presses en fonte qui -usent les caractres. Vous avez cri miracle Paris en voyant l'invention -de ce maudit Anglais, un ennemi de la France, qui a voulu -faire la fortune des fondeurs. Ah! vous avez voulu des Stanhope! -merci de vos Stanhope qui cotent chacune deux mille cinq cents -francs, presque deux fois plus que valent mes trois bijoux ensemble, -et qui vous chinent la lettre par leur dfaut d'lasticit. Je ne -suis pas instruit comme toi, mais retiens bien ceci: la vie des Stanhope -est la mort du caractre. Ces trois presses te feront un bon -user, l'ouvrage sera proprement <i>tire</i>, et les Angoumoisins ne t'en -demanderont pas davantage. Imprime avec du fer ou avec du bois, -avec de l'or ou de l'argent, ils ne t'en paieront pas un liard de plus.</p> - -<p>—<i>Item</i>, dit David, cinq milliers de livres de caractres, provenant -de la fonderie de monsieur Vaflard... A ce nom, l'lve des -Didot ne put s'empcher de sourire.</p> - -<p>—Ris, ris! Aprs douze ans, les caractres sont encore neufs. -Voil ce que j'appelle un fondeur! Monsieur Vaflard est un honnte -homme qui fournit de la matire dure; et, pour moi, le meilleur -fondeur est celui chez lequel on va le moins souvent.</p> - -<p>—Estims dix mille francs, reprit David en continuant. Dix mille -francs, mon pre! mais c'est quarante sous la livre, et -messieurs Didot ne vendent leur cicro neuf que trente-six sous la -livre. Vos ttes de clous ne valent que le prix de la fonte, dix sous -la livre.</p> - -<p>—Tu donnes le nom de ttes de clous aux Btardes, aux Coules, -aux Rondes de monsieur Gill, anciennement imprimeur de -<span class="pagenum" id="Page_10">10</span> -l'Empereur, des caractres qui valent six francs la livre, des chefs-d'œuvre -de gravure achets il y a cinq ans, et dont plusieurs ont -encore le blanc de la fonte, tiens! Le vieux Schard attrapa quelques -cornets pleins de <i>sortes</i> qui n'avaient jamais servi et les montra.</p> - -<p>—Je ne suis pas savant, je ne sais ni lire ni crire, mais j'en -sais encore assez pour deviner que les caractres d'criture de la -maison Gill ont t les pres des anglaises de tes messieurs Didot. -Voici une <i>ronde</i>, dit-il en dsignant une casse et y prenant un M, -une <i>ronde</i> de cicro qui n'a pas encore t dgomme.</p> - -<p>David s'aperut qu'il n'y avait pas moyen de discuter avec son -pre. Il fallait tout admettre ou tout refuser, il se trouvait entre un -non et un oui. Le vieil Ours avait compris dans l'inventaire jusqu'aux -cordes de l'tendage. La plus petite ramette, les ais, les jattes, la -pierre et les brosses laver, tout tait chiffr avec le scrupule d'un -avare. Le total allait trente mille francs, y compris le brevet de -matre imprimeur et l'achalandage. David se demandait en lui-mme -si l'affaire tait ou non faisable. En voyant son fils muet sur -le chiffre, le vieux Schard devint inquiet; car il prfrait un dbat -violent une acceptation silencieuse. En ces sortes de marchs, le -dbat annonce un ngociant capable qui dfend ses intrts. <i>Qui -tope tout</i>, disait le vieux Schard, <i>ne paye rien</i>. Tout en piant -la pense de son fils, il fit le dnombrement des mchants ustensiles -ncessaires l'exploitation d'une imprimerie en province; il amena -successivement David devant une presse satiner, une presse rogner -pour faire les ouvrages de ville, et il lui en vanta l'usage et la -solidit.</p> - -<p>—Les vieux outils sont toujours les meilleurs, dit-il. On devrait -en imprimerie les payer plus cher que les neufs, comme cela se fait -chez les batteurs d'or.</p> - -<p>D'pouvantables vignettes reprsentant des Hymens, des Amours, -des morts qui soulevaient la pierre de leurs spulcres en dcrivant -un V ou un M, d'normes cadres masques pour les affiches de -spectacles, devinrent, par l'effet de l'loquence avine de Jrme-Nicolas, -des objets de la plus immense valeur. Il dit son fils que -les habitudes des gens de province taient si fortement enracines, -qu'il essaierait en vain de leur donner de plus belles choses. Lui, -Jrme-Nicolas Schard, avait tent de leur vendre des almanachs -meilleurs que le <i>Double Ligeois</i> imprim sur du papier sucre! -eh! bien, le vrai <i>Double Ligeois</i> avait t prfr aux plus -<span class="pagenum" id="Page_11">11</span> -magnifiques almanachs. David reconnatrait bientt l'importance de ces -vieilleries, en les vendant plus cher que les plus coteuses nouveauts.</p> - -<p>—Ha! ha! mon garon, la province est la province, et Paris est -Paris. Si un homme de l'Houmeau t'arrive pour faire faire son billet -de mariage, et que tu le lui imprimes sans un Amour avec des guirlandes, -il ne se croira point mari, et te le rapportera s'il n'y voit -qu'un <i>M</i>, comme chez tes messieurs Didot, qui sont la gloire de la -typographie, mais dont les inventions ne seront pas adoptes avant -cent ans dans les provinces. Et voil.</p> - -<p>Les gens gnreux font de mauvais commerants. David tait -une de ces natures pudiques et tendres qui s'effraient d'une discussion, -et qui cdent au moment o l'adversaire leur pique un peu -trop le cœur. Ses sentiments levs et l'empire que le vieil ivrogne -avait conserv sur lui le rendaient encore plus impropre soutenir -un dbat d'argent avec son pre, surtout quand il lui croyait les -meilleures intentions; car il attribua d'abord la voracit de l'intrt - l'attachement que le pressier avait pour ses outils. Cependant, -comme Jrme-Nicolas Schard avait eu le tout de la veuve Rouzeau -pour dix mille francs en assignats, et qu'en l'tat actuel des -choses trente mille francs taient un prix exorbitant, le fils s'cria:—Mon -pre, vous m'gorgez!</p> - -<p>—Moi qui t'ai donn la vie?... dit le vieil ivrogne en levant la main -vers l'tendage. Mais, David, quoi donc values-tu le brevet? -Sais-tu ce que vaut le Journal d'Annonces dix sous la ligne, privilge -qui, lui seul, a rapport cinq cents francs le mois dernier? -Mon gars, ouvre les livres, vois ce que produisent les affiches et -les registres de la Prfecture, la pratique de la Mairie et celle de -l'vch! Tu es un fainant qui ne veut pas faire sa fortune. Tu -marchandes le cheval qui doit te conduire quelque beau domaine -comme celui de Marsac.</p> - -<p>A cet inventaire tait joint un acte de socit entre le pre et le -fils. Le bon pre louait la socit sa maison pour une somme de -douze cents francs, quoiqu'il ne l'et achete que six mille livres, -et il s'y rservait une des deux chambres pratiques dans les mansardes. -Tant que David Schard n'aurait pas rembours les trente -mille francs, les bnfices se partageraient par moiti; le jour -o il aurait rembours cette somme son pre, il deviendrait seul -et unique propritaire de l'imprimerie. David estima le brevet, la -<span class="pagenum" id="Page_12">12</span> -clientle et le journal, sans s'occuper des outils; il crut pouvoir se -librer et accepta ces conditions. Habitu aux finasseries de paysan, -et ne connaissant rien aux larges calculs des Parisiens, le pre -fut tonn d'une si prompte conclusion.</p> - -<p>—Mon fils se serait-il enrichi? se dit-il, ou invente-t-il en ce -moment de ne pas me payer? Dans cette pense, il le questionna -pour savoir s'il apportait de l'argent, afin de le lui prendre en -compte. -La curiosit du pre veilla la dfiance du fils. David resta -boutonn jusqu'au menton. Le lendemain, le vieux Schard fit -transporter par son apprenti dans la chambre au deuxime tage -ses meubles qu'il comptait faire apporter sa campagne par les -charrettes qui y reviendraient vide. Il livra les trois chambres du -premier tage tout nues son fils, de mme qu'il le mit en possession -de l'imprimerie sans lui donner un centime pour payer les -ouvriers. Quand David pria son pre, en sa qualit d'associ, de -contribuer la mise ncessaire l'exploitation commune, le vieux -pressier fit l'ignorant. Il ne s'tait pas oblig, dit-il, donner de -l'argent en donnant son imprimerie; sa mise de fonds tait faite. -Press par la logique de son fils, il lui rpondit que, quand il avait -achet l'imprimerie la veuve Rouzeau, il s'tait tir d'affaire sans -un sou. Si lui, pauvre ouvrier dnu de connaissances, avait russi, -un lve de Didot ferait encore mieux. D'ailleurs David avait gagn -de l'argent qui provenait de l'ducation paye la sueur du front -de son vieux pre, il pouvait bien l'employer aujourd'hui.</p> - -<p>—Qu'as-tu fait de tes <i>banques</i>? lui dit-il en revenant la charge -afin d'claircir le problme que le silence de son fils avait laiss la -veille indcis.</p> - -<p>—Mais n'ai-je pas eu vivre, n'ai-je pas achet des livres? rpondit -David indign.</p> - -<p>—Ah! tu achetais des livres? tu feras de mauvaises affaires. Les -gens qui achtent des livres ne sont gure propres en imprimer, -rpondit l'Ours.</p> - -<p>David prouva la plus horrible des humiliations, celle que cause -l'abaissement d'un pre: il lui fallut subir le flux de raisons -viles, pleureuses, lches, commerciales par lesquelles le vieil -avare formula son refus. Il refoula ses douleurs dans son me, -en se voyant seul, sans appui, en trouvant un spculateur dans -son pre que, par curiosit philosophique, il voulut connatre - fond. Il lui fit observer qu'il ne lui avait jamais demand compte -<span class="pagenum" id="Page_13">13</span> -de la fortune de sa mre. Si cette fortune ne pouvait entrer en compensation -du prix de l'imprimerie, elle devait au moins servir -l'exploitation en commun.</p> - -<p>—La fortune de ta mre, dit le vieux Schard, mais c'tait son -intelligence et sa beaut!</p> - -<p>A cette rponse, David devina son pre tout entier, et comprit -que, pour en obtenir un compte, il faudrait lui intenter un procs -interminable, coteux et dshonorant. Ce noble cœur accepta le -fardeau qui allait peser sur lui, car il savait avec combien de peines -il acquitterait les engagements pris envers son pre.</p> - -<p>—Je travaillerai, se dit-il. Aprs tout, si j'ai du mal, le bonhomme -en a eu. Ne sera-ce pas d'ailleurs travailler pour moi-mme?</p> - -<p>—Je te laisse un trsor, dit le pre inquiet du silence de son -fils.</p> - -<p>David demanda quel tait ce trsor.</p> - -<p>—Marion, dit le pre.</p> - -<p>Marion tait une grosse fille de campagne indispensable l'exploitation -de l'imprimerie: elle trempait le papier et le rognait, faisait -les commissions et la cuisine, blanchissait le linge, dchargeait -les voitures de papier, allait toucher l'argent et nettoyait les tampons. -Si Marion et su lire, le vieux Schard l'aurait mise la -composition.</p> - -<p>Le pre partit pied pour la campagne. Quoique trs-heureux de -sa vente, dguise sous le nom d'association, il tait inquiet de la -manire dont il serait pay. Aprs les angoisses de la vente, viennent -toujours celles de sa ralisation. Toutes les passions sont essentiellement -jsuitiques. Cet homme, qui regardait l'instruction comme -inutile, s'effora de croire l'influence de l'instruction. Il hypothquait -ses trente mille francs sur les ides d'honneur que l'ducation -devait avoir dveloppes chez son fils. En jeune homme bien lev, -David suerait sang et eau pour payer ses engagements, ses connaissances -lui feraient trouver des ressources, il s'tait montr plein de -beaux sentiments, il payerait! Beaucoup de pres, qui agissent ainsi, -croient avoir agi paternellement, comme le vieux Schard avait fini -par se le persuader en atteignant son vignoble situ Marsac, petit -village quatre lieues d'Angoulme. Ce domaine, o le prcdent -propritaire avait bti une jolie habitation, s'tait augment d'anne -en anne depuis 1809, poque o le vieil Ours l'avait acquis. Il y -changea les soins du pressoir contre ceux de la presse, et il tait, -<span class="pagenum" id="Page_14">14</span> -comme il le disait, depuis trop long-temps dans les vignes pour ne -pas s'y bien connatre.</p> - -<p>Pendant la premire anne de sa retraite la campagne, le pre -Schard montra une figure soucieuse au-dessus de ses chalas; car il -tait toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait au milieu -de son atelier. Ces trente mille francs inesprs le grisaient encore -plus que la pure septembrale, il les maniait idalement entre ses -pouces. Moins la somme tait due, plus il dsirait l'encaisser. Aussi, -souvent accourait-il de Marsac Angoulme, attir par ses inquitudes. -Il gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est assise -la ville, il entrait dans l'atelier pour voir si son fils se tirait -d'affaire. Or les presses taient leurs places; l'unique apprenti, -coiff d'un bonnet de papier, dcrassait les tampons; le vieil Ours -entendait crier une presse sur quelque billet de faire part, il reconnaissait -ses vieux caractres, il apercevait son fils et le prote, -chacun lisant dans sa cage un livre que l'Ours prenait pour des -preuves. Aprs avoir dn avec David, il retournait alors son domaine -de Marsac en ruminant ses craintes. L'avarice a comme -l'amour un don de seconde vue sur les futurs contingents, elle les -flaire, elle les presse. Loin de l'atelier o l'aspect de ses outils le -fascinait en le reportant aux jours o il faisait fortune, le vigneron -trouvait chez son fils d'inquitants symptmes d'inactivit. Le nom -de <i>Cointet frres</i> l'effarouchait, il le voyait dominant celui de -<i>Schard et fils</i>. Enfin il sentait le vent du malheur. Ce pressentiment -tait juste, le malheur planait sur la maison Schard. Mais -les avares ont un dieu. Par un concours de circonstances imprvues, -ce dieu devait faire trbucher dans l'escarcelle de l'ivrogne le prix -de sa vente usuraire. Voici pourquoi l'imprimerie Schard tombait, -malgr ses lments de prosprit.</p> - -<p>Indiffrent la raction religieuse que produisait la Restauration -dans le gouvernement, mais galement insouciant du Libralisme, -David gardait la plus nuisible des neutralits en matire politique -et religieuse. Il se trouvait dans un temps o les commerants -de province devaient professer une opinion afin d'avoir des chalands, -car il fallait opter entre la pratique des Libraux et celle -des Royalistes. Un amour qui vint au cœur de David et ses proccupations -scientifiques, son beau naturel l'empchrent d'avoir -cette pret au gain qui constitue le vrai commerant, et qui lui -et fait tudier les diffrences qui distinguent l'industrie provinciale -<span class="pagenum" id="Page_15">15</span> -de l'industrie parisienne. Les nuances si tranches dans les -Dpartements disparaissent dans le grand mouvement de Paris. Ses -concurrents, les frres Cointet se mirent l'unisson des opinions -monarchiques, ils firent ostensiblement maigre, hantrent la cathdrale, -cultivrent les prtres, et rimprimrent les premiers livres -religieux dont le besoin se fit sentir. Les Cointet prirent ainsi l'avance -dans cette branche lucrative, et calomnirent David Schard en -l'accusant de libralisme et d'athisme. Comment, disaient-ils, employer -un homme qui avait pour pre un septembriseur, un ivrogne, -un bonapartiste, un vieil avare qui devait lui laisser des monceaux -d'or? Ils taient pauvres, chargs de famille, tandis que David tait -garon et serait puissamment riche; aussi n'en prenait-il qu' son -aise, etc. Influencs par ces accusations portes contre David, la -Prfecture et l'vch finirent par donner le privilge de leurs impressions -aux frres Cointet. Bientt ces avides antagonistes, enhardis -par l'incurie de leur rival, crrent un second journal d'annonces. -La vieille imprimerie fut rduite aux impressions de la -ville, et le produit de sa feuille d'annonces diminua de moiti. Riche -de gains considrables raliss sur les livres d'glise et de pit, la -maison Cointet proposa bientt aux Schard de leur acheter leur -journal, afin d'avoir les annonces du dpartement et les insertions -judiciaires sans partage. Aussitt que David eut transmis cette nouvelle - son pre, le vieux vigneron, pouvant dj par les progrs -de la maison Cointet, fondit de Marsac sur la place du Mrier avec la -rapidit du corbeau qui a flair les cadavres d'un champ de bataille.</p> - -<p>—Laisse-moi manœuvrer les Cointet, ne te mle pas de cette -affaire, dit-il son fils.</p> - -<p>Le vieillard eut bientt devin l'intrt des Cointet, il les effraya -par la sagacit de ses aperus. Son fils commettait une sottise qu'il -venait empcher, disait-il.—Sur quoi reposera notre clientle, s'il -cde notre journal? Les avous, les notaires, tous les ngociants de -l'Houmeau seront libraux; les Cointet ont voulu nuire aux Schard -en les accusant de Libralisme, ils leur ont ainsi prpar une -planche de salut, les annonces des Libraux resteront aux Schard! -Vendre le journal! mais autant vendre matriel et brevet. Il demandait -alors aux Cointet soixante mille francs de l'imprimerie -pour ne pas ruiner son fils: il aimait son fils, il dfendait son fils. -Le vigneron se servit de son fils comme les paysans se servent de -leurs femmes: son fils voulait ou ne voulait pas, selon les propositions -<span class="pagenum" id="Page_16">16</span> -qu'il arrachait une une aux Cointet, et il les amena, non sans -efforts, donner une somme de vingt-deux mille francs pour le -<i>Journal de la Charente</i>. Mais David dut s'engager ne jamais -imprimer quelque journal que ce ft, sous peine de trente mille -francs de dommages-intrts. Cette vente tait le suicide de l'imprimerie -Schard; mais le vigneron ne s'en inquitait gure. Aprs -le vol vient toujours l'assassinat. Le bonhomme comptait appliquer -cette somme au payement de son fonds; et, pour la palper, il aurait -donn David par-dessus le march, d'autant plus que ce gnant -fils avait droit la moiti de ce trsor inespr. En ddommagement, -le gnreux pre lui abandonna l'imprimerie, mais en maintenant -le loyer de la maison aux fameux douze cents francs.</p> - -<p>Depuis la vente du journal aux Cointet, le vieillard vint rarement -en ville, il allgua son grand ge; mais la raison vritable tait le peu -d'intrt qu'il portait une imprimerie qui ne lui appartenait plus. -Nanmoins il ne put entirement rpudier la vieille affection qu'il -portait ses outils. Quand ses affaires l'amenaient Angoulme, il -et t trs-difficile de dcider qui l'attirait le plus dans sa maison, -ou de ses presses en bois ou de son fils, auquel il venait par forme -demander ses loyers. Son ancien prote, devenu celui des Cointet, -savait quoi s'en tenir sur cette gnrosit paternelle; il disait que -ce fin renard se mnageait ainsi le droit d'intervenir dans les affaires -de son fils, en devenant crancier privilgi par l'accumulation -des loyers.</p> - -<p>La nonchalante incurie de David Schard avait des causes qui -peindront le caractre de ce jeune homme. Quelques jours aprs -son installation dans l'imprimerie paternelle, il avait rencontr l'un -de ses amis de collge, alors en proie la plus profonde misre. L'ami -de David Schard tait un jeune homme, alors g d'environ vingt -et un ans, nomm Lucien Chardon, et fils d'un ancien chirurgien des -armes rpublicaines mis hors de service par une blessure. La nature -avait fait un chimiste de monsieur Chardon le pre, et le hasard -l'avait tabli pharmacien Angoulme. La mort le surprit au milieu -des prparatifs ncessits par une lucrative dcouverte la recherche -de laquelle il avait consum plusieurs annes d'tudes scientifiques. -Il voulait gurir toute espce de goutte. La goutte est la -maladie des riches; et comme les riches payent cher la sant quand -ils en sont privs, il avait choisi ce problme rsoudre parmi tous -ceux qui s'taient offerts ses mditations. Plac entre la science -<span class="pagenum" id="Page_17">17</span> -et l'empirisme, feu Chardon comprit que la science pouvait seule -assurer sa fortune: il avait donc tudi les causes de la maladie, -et bas son remde sur un certain rgime qui l'appropriait chaque -temprament. Il tait mort pendant un sjour Paris, o il sollicitait -l'approbation de l'Acadmie des sciences, et perdit ainsi le fruit -de ses travaux. Pressentant sa fortune, le pharmacien ne ngligeait -rien pour l'ducation de son fils et de sa fille, en sorte que l'entretien -de sa famille avait constamment dvor les produits de sa pharmacie. -Ainsi, non-seulement il laissa ses enfants dans la misre, mais -encore, pour leur malheur, il les avait levs dans l'esprance de -destines brillantes qui s'teignirent avec lui. L'illustre Desplein, qui -lui donna des soins, le vit mourir dans des convulsions de rage. Cette -ambition eut pour principe le violent amour que l'ancien chirurgien -portait sa femme, dernier rejeton de la famille de Rubempr, -miraculeusement sauv par lui de l'chafaud en 1793. Sans -que la jeune fille et voulu consentir ce mensonge, il avait gagn -du temps en la disant enceinte. Aprs s'tre en quelque sorte cr -le droit de l'pouser, il l'pousa malgr leur commune pauvret. Ses -enfants, comme tous les enfants de l'amour, eurent pour tout hritage -la merveilleuse beaut de leur mre, prsent si souvent fatal -quand la misre l'accompagne. Ces esprances, ces travaux, ces -dsespoirs si vivement pouss avaient profondment altr la beaut -de madame Chardon, de mme que les lentes dgradations de l'indigence -avaient chang ses mœurs; mais son courage et celui de -ses enfants gala leur infortune. La pauvre veuve vendit la pharmacie, -situe dans la Grand'rue de l'Houmeau, le principal faubourg -d'Angoulme. Le prix de la pharmacie lui permit de se constituer -trois cents francs de rente, somme insuffisante pour sa propre existence; -mais elle et sa fille acceptrent leur position sans en rougir, -et se vourent des travaux mercenaires. La mre gardait les -femmes en couche, et ses bonnes faons la faisaient prfrer toute -autre dans les maisons riches, o elle vivait sans rien coter ses -enfants, tout en gagnant vingt sous par jour. Pour viter son -fils le dsagrment de voir sa mre dans un pareil abaissement de -condition, elle avait pris le nom de madame Charlotte. Les personnes -qui rclamaient ses soins s'adressaient monsieur Postel, le -successeur de monsieur Chardon. La sœur de Lucien travaillait chez -une blanchisseuse de fin, sa voisine, et gagnait environ quinze sous -par jour; elle conduisait les ouvrires et jouissait, dans l'atelier, d'une -<span class="pagenum" id="Page_18">18</span> -espce de suprmatie qui la sortait un peu de la classe des grisettes. -Les faibles produits de leur travail, joints aux trois cents livres de -rente de madame Chardon, arrivaient environ huit cents francs par -an, avec lesquels ces trois personnes devaient vivre, s'habiller et se -loger. La stricte conomie de ce mnage rendait peine suffisante -cette somme, presque entirement absorbe par Lucien. Madame -Chardon et sa fille ve croyaient en Lucien comme la femme de -Mahomet crut en son mari; leur dvouement son avenir tait sans -bornes. Cette pauvre famille demeurait l'Houmeau dans un logement -lou pour une trs-modique somme par le successeur de monsieur -Chardon, et situ au fond d'une cour intrieure, au-dessus -du laboratoire. Lucien y occupait une misrable chambre en mansarde. -Stimul par un pre qui, passionn pour les sciences naturelles, -l'avait d'abord pouss dans cette voie, Lucien fut un des -plus brillants lves du collge d'Angoulme, o il se trouvait en -Troisime lorsque Schard y finissait ses tudes.</p> - -<p>Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collge, Lucien, -fatigu de boire la grossire coupe de la misre, tait sur le -point de prendre un de ces partis extrmes auxquels on se dcide -vingt ans. Quarante francs par mois que David donna gnreusement - Lucien en s'offrant lui apprendre le mtier de prote, quoiqu'un -prote lui ft parfaitement inutile, sauva Lucien de son dsespoir. Les -liens de leur amiti de collge ainsi renouvels se resserrrent bientt -par les similitudes de leurs destines et par les diffrences de leurs -caractres. Tous deux, l'esprit gros de plusieurs fortunes, ils possdaient -cette haute intelligence qui met l'homme de plain-pied avec -toutes les sommits, et se voyaient jets au fond de la socit. Cette -injustice du sort fut un lien puissant. Puis tous deux taient arrivs - la posie par une pente diffrente. Quoique destin aux spculations -les plus leves des sciences naturelles, Lucien se portait avec -ardeur vers la gloire littraire; tandis que David, que son gnie -mditatif prdisposait la posie, inclinait par got vers les sciences -exactes. Cette interposition des rles engendra comme une fraternit -spirituelle. Lucien communiqua bientt David les hautes -vues qu'il tenait de son pre sur les applications de la Science -l'Industrie, et David fit apercevoir Lucien les routes nouvelles o -il devait s'engager dans la littrature pour s'y faire un nom et une -fortune. L'amiti de ces deux jeunes gens devint en peu de jours -une de ces passions qui ne naissent qu'au sortir de l'adolescence. -<span class="pagenum" id="Page_19">19</span> -David entrevit bientt la belle ve, et s'en prit, comme se prennent -les esprits mlancoliques et mditatifs. L'<i lang="la" xml:lang="la">Et nunc et semper -et in secula seculorum</i> de la liturgie est la devise de ces sublimes -potes inconnus dont les œuvres consistent en de magnifiques -popes enfantes et perdues entre deux cœurs! Quand l'amant eut -pntr le secret des esprances que la mre et la sœur de Lucien -mettaient en ce beau front de pote, quand leur dvouement aveugle -lui fut connu, il trouva doux de se rapprocher de sa matresse en -partageant ses immolations et ses esprances. Lucien fut donc pour -David un frre choisi. Comme les Ultras qui voulaient tre plus -royalistes que le Roi, David outra la foi que la mre et la sœur de -Lucien avaient en son gnie, il le gta comme une mre gte son -enfant. Durant une de ces conversations o, presss par le dfaut -d'argent qui leur liait les mains, ils ruminaient, comme tous les -jeunes gens, les moyens de raliser une prompte fortune en secouant -tous les arbres dj dpouills par les premiers venus sans -en obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux ides mises par -son pre. Monsieur Chardon avait parl de rduire de moiti le -prix du sucre par l'emploi d'un nouvel agent chimique, et de diminuer -d'autant le prix du papier, en tirant de l'Amrique certaines -<ins id="cor_1" title="manires">matires</ins> vgtales analogues celles dont se servent les Chinois -et qui cotaient peu. David s'empara de cette ide en y voyant -une fortune, et considra Lucien comme un bienfaiteur envers lequel -il ne pourrait jamais s'acquitter.</p> - -<p>Chacun devine combien les penses dominantes et la vie intrieure -des deux amis les rendaient impropres grer une imprimerie. -Loin de rapporter quinze vingt mille francs, comme celle -des frres Cointet, imprimeurs-libraires de l'vch, propritaires -du <i>Courrier de la Charente</i>, dsormais le seul journal du dpartement, -l'imprimerie de Schard fils produisait peine trois cents -francs par mois, sur lesquels il fallait prlever le traitement du -prote, les gages de Marion, les impositions, le loyer; ce qui rduisait -David une centaine de francs par mois. Des hommes actifs -et industrieux auraient renouvel les caractres, achet des presses -en fer, se seraient procur dans la librairie parisienne des ouvrages -qu'ils eussent imprims bas prix; mais le matre et le prote, perdus -dans les absorbants travaux de l'intelligence, se contentaient des -ouvrages que leur donnaient leurs derniers clients. Les frres Cointet -avaient fini par connatre le caractre et les mœurs de David, ils -<span class="pagenum" id="Page_20">20</span> -ne le calomniaient plus; au contraire, une sage politique leur conseillait -de laisser vivoter cette imprimerie, et de l'entretenir dans -une honnte mdiocrit, pour qu'elle ne tombt point entre les -mains de quelque redoutable antagoniste; ils y envoyaient eux-mmes -les ouvrages dits de ville. Ainsi, sans le savoir, David Schard -n'existait, commercialement parlant, que par un habile calcul de -ses concurrents. Heureux de ce qu'ils nommaient sa manie, les -Cointet avaient pour lui des procds en apparence pleins de droiture -et de loyaut; mais ils agissaient, en ralit, comme l'administration -des Messageries, lorsqu'elle simule une concurrence -pour en viter une vritable.</p> - -<p>L'extrieur de la maison Schard tait en harmonie avec la -crasse avarice qui rgnait l'intrieur, o le vieil Ours n'avait jamais -rien rpar. La pluie, le soleil, les intempries de chaque saison -avaient donn l'aspect d'un vieux tronc d'arbre la porte de -l'alle, tant elle tait sillonne de fentes ingales. La faade, mal -btie en pierres et en briques mles sans symtrie, semblait plier -sous le poids d'un toit vermoulu surcharg de ces tuiles creuses -qui composent toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage -vermoulu tait garni de ces normes volets maintenus par les -paisses traverses qu'exige la chaleur du climat. Il et t difficile -de trouver dans tout Angoulme une maison aussi lzarde que -celle-l, qui ne tenait plus que par la force du ciment. Imaginez cet -atelier clair aux deux extrmits, sombre au milieu, ses murs -couverts d'affiches, bruni, en bas par le contact des ouvriers qui y -avaient roul depuis trente ans, son attirail de cordes au plancher, -ses piles de papier, ses vieilles presses, ses tas de pavs charger -les papiers tremps, ses rangs de casses, et au bout les deux cages -o, chacun de leur ct, se tenaient le matre et le prote; vous -comprendrez alors l'existence des deux amis.</p> - -<p>En 1821, dans les premiers jours du moi de mai, David et Lucien -taient prs du vitrage de la cour au moment o, vers deux -heures, leurs quatre ou cinq ouvriers quittrent l'atelier pour aller -dner. Quand le matre vit son apprenti fermant la porte sonnette -qui donnait sur la rue, il emmena Lucien dans la cour, comme si -la senteur des papiers, des encriers, des presses et des vieux bois -lui et t insupportable. Tous deux s'assirent sous un berceau -d'o leurs yeux pouvaient voir quiconque entrerait dans l'atelier. -Les rayons du soleil qui se jouaient dans les pampres de la treille -<span class="pagenum" id="Page_21">21</span> -caressrent les deux potes en les enveloppant de sa lumire comme -d'une aurole. Le contraste produit par l'opposition de ces deux -caractres et de ces deux figures fut alors si vigoureusement accus, -qu'il aurait sduit la brosse d'un grand peintre. David avait les formes -que donne la nature aux tres destins de grandes luttes, -clatantes ou secrtes. Son large buste tait flanqu par de fortes -paules en harmonie avec la plnitude de toutes ses formes. Son visage, -brun de ton, color, gras, support par un gros cou, envelopp -d'une abondante fort de cheveux noirs, ressemblait au premier -abord celui des chanoines chants par Boileau; mais un -second examen vous rvlait dans les sillons des lvres paisses, -dans la fossette du menton, dans la tournure d'un nez carr, fendu -par un mplat tourment, dans les yeux surtout! le feu continu -d'un unique amour, la sagacit du penseur, l'ardente mlancolie -d'un esprit qui pouvait embrasser les deux extrmits de l'horizon, -en en pntrant toutes les sinuosits, et qui se dgotait facilement -des jouissances tout idales en y portant les clarts de l'analyse. Si -l'on devinait dans cette face les clairs du gnie qui s'lance, on -voyait aussi les cendres auprs du volcan; l'esprance s'y teignait -dans un profond sentiment du nant social o la naissance obscure -et le dfaut de fortune maintiennent tant d'esprits suprieurs. Auprs -du pauvre imprimeur, qui son tat, quoique si voisin de l'intelligence, -donnait des nauses, auprs de ce Silne lourdement -appuy sur lui-mme qui buvait longs traits dans la coupe de la -science et de la posie, en s'enivrant afin d'oublier les malheurs -de la vie de province, Lucien se tenait dans la pose gracieuse -trouve par les sculpteurs pour le Bacchus indien. Son visage avait -la distinction des lignes de la beaut antique: c'tait un front et -un nez grecs, la blancheur veloute des femmes, des yeux noirs tant -ils taient bleus, des yeux pleins d'amour, et dont le blanc le disputait -en fracheur celui d'un enfant. Ces beaux yeux taient surmonts -de sourcils comme tracs par un pinceau chinois et bords -de longs cils chtains. Le long des joues brillait un duvet soyeux -dont la couleur s'harmoniait celle d'une blonde chevelure naturellement -boucle. Une suavit divine respirait dans ses tempes -d'un blanc dor. Une incomparable noblesse tait empreinte dans -son menton court, relev sans brusquerie. Le sourire des anges -tristes errait sur ses lvres de corail rehausses par de belles dents. -Il avait les mains de l'homme bien n, des mains lgantes, un -<span class="pagenum" id="Page_22">22</span> -signe desquelles les hommes devaient obir et que les femmes aiment - baiser. Lucien tait mince et de taille moyenne. A voir ses -pieds, un homme aurait t d'autant plus tent de le prendre pour -une jeune fille dguise, que, semblable la plupart des hommes -fins, pour ne pas dire astucieux, il avait les hanches conformes -comme celles d'une femme. Cet indice, rarement trompeur, tait -vrai chez Lucien, que la pente de son esprit remuant amenait souvent, -quand il analysait l'tat actuel de la socit, sur le terrain de -la dpravation particulire aux diplomates qui croient que le succs -est la justification de tous les moyens, quelque honteux qu'ils -soient. L'un des malheurs auxquels sont <ins id="cor_2" title="soumis">soumises</ins> les grandes intelligences, -c'est de comprendre forcment toutes choses, les vices -aussi bien que les vertus.</p> - -<p>Ces deux jeunes gens jugeaient la socit d'autant plus souverainement -qu'ils s'y trouvaient placs plus bas, car les hommes mconnus -se vengent de l'humilit de leur position par la hauteur de -leur coup d'œil. Mais aussi leur dsespoir tait d'autant plus amer -qu'ils allaient ainsi plus rapidement l o les portait leur vritable -destine. Lucien avait beaucoup lu, beaucoup compar; David -avait beaucoup pens, beaucoup mdit. Malgr les apparences -d'une sant vigoureuse et rustique, l'imprimeur tait un gnie mlancolique -et maladif, il doutait de lui-mme; tandis que Lucien, -dou d'un esprit entreprenant, mais mobile, avait une audace en -dsaccord avec sa tournure molle, presque dbile, mais pleine de -grces fminines. Lucien avait au plus haut degr le caractre gascon, -hardi, brave, aventureux, qui s'exagre le bien et amoindrit -le mal, qui ne recule point devant une faute s'il y a profit, et qui -se moque du vice s'il s'en fait un marchepied. Ces dispositions -d'ambitieux taient alors comprimes par les belles illusions de la -jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers les nobles moyens que les -hommes amoureux de gloire emploient avant tous les autres. Il -n'tait encore aux prises qu'avec ses dsirs et non avec les difficults -de la vie, avec sa propre puissance et non avec la lchet des -hommes, qui est d'un fatal exemple pour les esprits mobiles. Vivement -sduit par le brillant de l'esprit de Lucien, David l'admirait -tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la furie franaise. -Cet homme juste avait un caractre timide en dsaccord avec -sa forte constitution, mais il ne manquait point de la persistance -des hommes du Nord. S'il entrevoyait toutes les difficults, il se -<span class="pagenum" id="Page_23">23</span> -promettait de les vaincre sans se rebuter; et, s'il avait la fermet -d'une vertu vraiment apostolique, il la temprait par les grces d'une -inpuisable indulgence. Dans cette amiti dj vieille, l'un des deux -aimait avec idoltrie, et c'tait David. Aussi Lucien commandait-il -en femme qui se sait aime. David obissait avec plaisir. La beaut -physique de son ami comportait une supriorit qu'il acceptait en -se trouvant lourd et commun.</p> - -<p>—Au bœuf l'agriculture patiente, l'oiseau la vie insouciante, -se disait l'imprimeur. Je serai le bœuf, Lucien sera l'aigle.</p> - -<p>Depuis environ trois ans, les deux amis avaient donc confondu -leurs destines si brillantes dans l'avenir. Il lisaient les grandes -œuvres qui apparurent depuis la paix sur l'horizon littraire et -scientifique, les ouvrages de Schiller, de Gœthe, de lord Byron, -de Walter Scott, de Jean Paul, de Berzlius, de Davy, de Cuvier, -de Lamartine, etc. Il s'chauffaient ces grands foyers, ils s'essayaient -en des œuvres avortes ou prises, quittes et reprises avec -ardeur. Ils travaillaient continuellement sans lasser les inpuisables -forces de la jeunesse. galement pauvres, mais dvors par l'amour -de l'art et de la science, ils oubliaient la misre prsente en s'occupant - jeter les fondements de leur renomme.</p> - -<p>—Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris? dit l'imprimeur -en tirant de sa poche un petit volume in-18. coute!</p> - -<p>David lut, comme savent lire les potes, l'idylle d'Andr de Chnier -intitule Nre, puis celle du Jeune Malade, puis l'lgie sur -le suicide, celle dans le got ancien, et les deux derniers ambes.</p> - -<p>—Voil donc ce qu'est Andr de Chnier! s'cria Lucien plusieurs -reprises. Il est dsesprant, rptait-il pour la troisime fois -quand David trop mu pour continuer lui laissa prendre le volume.—Un -pote retrouv par un pote! dit-il en voyant la signature de -la prface.</p> - -<p>—Aprs avoir produit ce volume, reprit David, Chnier croyait -n'avoir rien fait qui ft digne d'tre publi.</p> - -<p>Lucien lut son tour l'pique morceau de l'Aveugle et plusieurs -lgies. Quand il tomba sur le fragment:</p> - -<div class="poem"> -<div class="verse">S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre?</div> -</div> - -<p class="noind">il baisa le livre, et les deux amis pleurrent, car tous deux aimaient -avec idoltrie. Les pampres s'taient colors, les vieux murs de la -maison, fendills, bossues, ingalement traverss par d'ignobles lzardes, -<span class="pagenum" id="Page_24">24</span> -avaient t revtus de cannelures, de bossages, de bas-reliefs -et des innombrables chefs-d'œuvre de je ne sais quelle architecture -par les doigts d'une fe. La fantaisie avait secou ses fleurs -et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d'Andr Chnier -tait devenue pour David son ve adore, et pour Lucien une grande -dame qu'il courtisait. La posie avait secou les pans majestueux -de sa robe toile sur l'atelier o grimaaient les Singes et les Ours -de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux amis n'avaient -ni faim ni soif; la vie leur tait un rve d'or, ils avaient tous -les trsors de la terre leurs pieds. Ils apercevaient ce coin d'horizon -bleutre indiqu du <ins id="cor_3" title="doit">doigt</ins> par l'Esprance ceux dont la vie -est orageuse, et auxquels sa voix de sirne dit: Allez, volez, -vous chapperez au malheur par cet espace d'or, d'argent ou d'azur. -En ce moment l'apprenti de l'imprimerie ouvrit la petite -porte vitre qui donnait de l'atelier dans la cour, et dsigna les -deux amis un inconnu qui s'avana vers eux en les saluant.</p> - -<p>—Monsieur, dit-il David en tirant de sa poche un norme -cahier, voici un mmoire que je dsirerais faire <ins id="cor_4" title="impriner">imprimer</ins>, voudriez-vous -valuer ce qu'il cotera?</p> - -<p>—Monsieur, nous n'imprimons pas des manuscrits si considrables, -rpondit David sans regarder le cahier, voyez messieurs -Cointet.</p> - -<p>—Mais nous avons cependant un trs-joli caractre qui pourrait -convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit. Il faudrait que -vous eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser -votre ouvrage pour estimer les frais d'impression.</p> - -<p>—N'est-ce pas monsieur Lucien Chardon que j'ai l'honneur?.....</p> - -<p>—Oui, monsieur, rpondit le prote.</p> - -<p>—Je suis heureux, monsieur, dit l'auteur, d'avoir pu rencontrer -un jeune pote promis de si belles destines. Je suis envoy -par madame de Bargeton.</p> - -<p>En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots -pour exprimer sa reconnaissance de l'intrt que lui portait madame -de Bargeton. David remarqua la rougeur et l'embarras de son ami, -qu'il laissa soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard, -auteur d'un mmoire sur la culture des vers soie, et que -la vanit poussait se faire imprimer pour pouvoir tre lu par ses -collgues de la Socit d'agriculture.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span> -—H! bien, Lucien, dit David quand le gentilhomme s'en alla, -aimerais-tu madame de Bargeton?</p> - -<p>—<ins id="cor_5" title="perduement">perdument</ins>!</p> - -<p>—Mais vous tes plus spars l'un de l'autre par les prjugs que -si vous tiez, elle Pkin, toi dans le Groenland.</p> - -<p>—La volont de deux amants triomphe de tout, dit Lucien en -baissant les yeux.</p> - -<p>—Tu nous oublieras, rpondit le craintif amant de la belle ve.</p> - -<p>—Peut-tre t'ai-je, au contraire, sacrifi ma matresse, s'cria -Lucien.</p> - -<p>—Que veux-tu dire?</p> - -<p>—Malgr mon amour, malgr les divers intrts qui me portent - m'impatroniser chez elle, je lui ai dit que je n'y retournerais jamais -si un homme de qui les talents taient suprieurs aux miens, -dont l'avenir devait tre glorieux, si David Schard, mon frre, -mon ami, n'y tait reu. Je dois trouver une rponse la maison. -Mais quoique tous les aristocrates soient invits ce soir pour m'entendre -lire des vers, si la rponse est ngative, je ne remettrai jamais -les pieds chez madame de Bargeton.</p> - -<p>David serra violemment la main de Lucien, aprs s'tre essuy -les yeux. Six heures sonnrent.</p> - -<p>—ve doit tre inquite, adieu, dit brusquement Lucien.</p> - -<p>Il s'chappa, laissant David en proie l'une de ces motions que -l'on ne sent aussi compltement qu' cet ge, surtout dans la situation -o se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de -province n'avait pas encore coup les ailes.</p> - -<p>—Cœur d'or! s'cria David en accompagnant de l'œil Lucien -qui traversait l'atelier.</p> - -<p>Lucien descendit l'Houmeau par la belle promenade de Beaulieu, -par la rue du Minage et la Porte-Saint-Pierre. S'il prenait -ainsi le chemin le plus long, dites-vous que la maison de madame -de Bargeton tait situe sur cette route. Il prouvait tant de plaisir - passer sous les fentres de cette femme, mme son insu, que -depuis deux mois il ne revenait plus l'Houmeau par la Porte-Palet.</p> - -<p>En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance -qui sparait Angoulme de l'Houmeau. Les mœurs du pays avaient -lev des barrires morales bien autrement difficiles franchir que -les rampes par o descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait -de s'introduire dans l'htel de Bargeton en jetant la gloire comme -<span class="pagenum" id="Page_26">26</span> -un pont volant entre la ville et le faubourg, tait inquiet de la dcision -de sa matresse comme un favori qui craint une disgrce aprs -avoir essay d'tendre son pouvoir. Ces paroles doivent paratre obscures - ceux qui n'ont pas encore observ les mœurs particulires -aux cits divises en ville haute et ville basse; mais il est d'autant -plus ncessaire d'entrer ici dans quelques explications sur Angoulme, -qu'elles feront comprendre madame de Bargeton, un des personnages -les plus importants de cette histoire.</p> - -<p>Angoulme est une vieille ville, btie au sommet d'une roche en -pain de sucre qui domine les prairies o se roule la Charente. Ce -rocher tient vers le Prigord une longue colline qu'il termine brusquement -sur la route de Paris Bordeaux, en formant une sorte -de promontoire dessin par trois pittoresques valles. L'importance -qu'avait cette ville au temps des guerres religieuses est atteste par -ses remparts, par ses portes et par les restes d'une forteresse assise -sur le piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratgique -galement prcieux aux catholiques et aux calvinistes; mais -sa force d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui; en l'empchant -de s'taler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide -du rocher l'ont condamne la plus funeste immobilit. Vers -le temps o cette histoire s'y passa, le Gouvernement essayait de -pousser la ville vers le Prigord en btissant le long de la colline le -palais de la prfecture, une cole de marine, des tablissements -militaires, en prparant des routes. Mais le Commerce avait pris les -devants ailleurs. Depuis longtemps le bourg de l'Houmeau s'tait -agrandi comme une couche de champignons au pied du rocher et -sur les bords de la rivire, le long de laquelle passe la grande route -de Paris Bordeaux. Personne n'ignore la clbrit des papeteries -d'Angoulme, qui, depuis trois sicles, s'taient forcment tablies -sur la Charente et sur ses affluents o elles trouvrent des chutes -d'eau. L'tat avait fond Ruelle sa plus considrable fonderie de -canons pour la marine. Le roulage, la poste, les auberges, le charronnage, -les entreprises de voitures publiques, toutes les industries -qui vivent par la route et par la rivire, se grouprent au bas -d'Angoulme pour viter les difficults que prsentent ses abords. -Naturellement les tanneries, les blanchisseries, tous les commerces -aquatiques restrent la porte de la Charente; puis les magasins -d'eaux-de-vie, les dpts de toutes les matires premires voitures -par la rivire, enfin tout le transit borda la Charente de ses tablissements. -<span class="pagenum" id="Page_27">27</span> -Le faubourg de l'Houmeau devint donc une ville industrieuse -et riche, une seconde Angoulme que jalousa la ville haute -o restrent le Gouvernement, l'vch, la justice, l'aristocratie. -Ainsi, l'Houmeau, malgr son active et croissante puissance, ne -fut qu'une annexe d'Angoulme. En haut la Noblesse et le Pouvoir, -en bas le Commerce et l'Argent; deux zones sociales constamment -ennemies en tous lieux; aussi est-il difficile de deviner qui des deux -villes hait le plus sa rivale. La restauration avait depuis neuf ans -aggrav cet tat de choses assez calme sous l'Empire. La plupart des -maisons du Haut-Angoulme sont habites ou par des familles nobles -ou par d'antiques familles bourgeoises qui vivent de leurs revenus, -et composent une sorte de nation autochthone dans laquelle -les trangers ne sont jamais reus. A peine si, aprs deux cents ans -d'habitation, si aprs une alliance avec l'une des familles primordiales, -une famille venue de quelque province voisine se voit adopte; -aux yeux des indignes elle semble tre arrive d'hier dans le -pays. Les Prfets, Les Receveurs-Gnraux, les Administrations qui -se sont succd depuis quarante ans, ont tent de civiliser ces vieilles -familles perches sur leur roche comme des corbeaux dfiants: -les familles ont accept leurs ftes et leurs dners; mais quant les -admettre chez elles, elles s'y sont refuses constamment. Moqueuses, -dnigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se -forment en bataillon serr pour ne laisser ni sortir ni entrer personne; -les crations du luxe moderne, elles les ignorent. Pour -elles, envoyer un enfant Paris, c'est vouloir le perdre. Cette prudence -peint les mœurs et les coutumes arrires de ces maisons atteintes -d'un royalisme inintelligent, entiches de dvotion plutt -que religieuses, qui toutes vivent immobiles comme leur ville et -son rocher. Angoulme jouit cependant d'une grande rputation -dans les provinces adjacentes pour l'ducation qu'on y reoit. Les -villes voisines y envoient leurs filles dans les pensions et dans les -couvents. Il est facile de concevoir combien l'esprit de caste influe -sur les sentiments qui divisent Angoulme et l'Houmeau. Le Commerce -est riche, la Noblesse est gnralement pauvre; l'une se -venge de l'autre par un mpris gal des deux cts. La bourgeoisie -d'Angoulme pouse cette querelle. Le marchand de la haute ville -dit d'un ngociant du faubourg, avec un accent indfinissable:—C'est -un homme de l'Houmeau! En dessinant la position de la noblesse -en France et lui donnant des esprances qui ne pouvaient se -<span class="pagenum" id="Page_28">28</span> -raliser sans un bouleversement gnral, la Restauration tendit la -distance morale qui sparait, encore plus fortement que la distance -locale, Angoulme de l'Houmeau. La socit noble, unie alors au -gouvernement, devint l plus exclusive qu'en tout autre endroit de -la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait assez un paria. -De l procdaient ces haines sourdes et profondes qui donnrent -une effroyable unanimit l'insurrection de 1830, et dtruisirent -les lments d'un durable tat Social en France. La morgue de la -noblesse de cour dsaffectionna du trne la noblesse de province, -autant que celle-ci dsaffectionnait la bourgeoisie, en en froissant -toutes les vanits. Un homme de l'Houmeau, fils d'un pharmacien, -introduit chez Madame de Bargeton, tait donc une petite rvolution. -Quels en taient les auteurs? Lamartine et Victor Hugo, Casimir -Delavigne et Jouy, Branger et Chateaubriand, Villemain et -M. Aignan, Soumet et Tissot, tienne et Davrigny, Benjamin Constant -et La Mennais, Cousin et Michaud, enfin les vieilles aussi -bien que les jeunes illustrations littraires, les Libraux comme les -Royalistes. Madame de Bargeton aimait les arts et les lettres, got -extravagant, manie hautement dplore dans Angoulme, mais -qu'il est ncessaire de justifier en esquissant la vie de cette femme -ne pour tre clbre, maintenue dans l'obscurit par de fatales -circonstances, et dont l'influence dtermina la destine de Lucien.</p> - -<p>Monsieur de Bargeton tait l'arrire-petit-fils d'un Jurat de Bordeaux, -nomm Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d'un long -exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de -Bargeton, fut officier dans les Gardes de la Porte, et fit un si grand -mariage d'argent, que, sous Louis XV, son fils fut appel purement -et simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de Bargeton, -petit-fils de monsieur Mirault-le-Jurat, tint si fort se conduire -en parfait gentilhomme, qu'il mangea tous les biens de la -famille, et en arrta la fortune. Deux de ses frres, grands-oncles -du Bargeton actuel, redevinrent ngociants, en sorte qu'il se -trouve des Mirault dans le commerce Bordeaux. Comme la terre -de Bargeton, situe en Angoumois dans la mouvance du fief de La -<ins id="cor_6" title="Rochefaucauld">Rochefoucauld</ins>, tait substitue, ainsi qu'une maison d'Angoulme, -appele l'htel de Bargeton, le petit-fils de monsieur de Bargeton-le-mangeur -hrita de ces deux biens. En 1789 il perdit ses -droits utiles, et n'eut plus que le revenu de la terre, qui valait environ -six mille livres de rente. Si son grand-pre et suivi les glorieux -<span class="pagenum" id="Page_29">29</span> -exemples de Bargeton I<sup>er</sup> et de Bargeton II, Bargeton V, qui -peut se surnommer le Muet, aurait t marquis de Bargeton; il se -ft alli quelque grande famille, se serait trouv duc et pair -comme tant d'autres; tandis qu'en 1805, il fut trs-flatt d'pouser -mademoiselle Marie-Louise-Anas de Ngrepelisse, fille d'un gentilhomme -oubli depuis longtemps dans sa gentilhommire, quoiqu'il -appartnt la branche cadette d'une des plus antiques familles -du midi de la France. Il y eut un Ngrepelisse parmi les otages de -saint Louis; mais le chef de la branche ane porte l'illustre nom -d'Espard, acquis sous Henri IV par un mariage avec l'hritire -de cette famille. Ce gentilhomme, cadet d'un cadet, vivait sur le -bien de sa femme, petite terre situe prs de Barbezieux, qu'il exploitait - merveille en allant vendre son bl au march, brlant -lui-mme son vin, et se moquant des railleries pourvu qu'il entasst -des cus, et que de temps en temps il pt amplifier son domaine.</p> - -<p>Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspir - madame de Bargeton le got de la musique et de la littrature. -Pendant la Rvolution, un abb Niollant, le meilleur lve de -l'abb Roze, se cacha dans le petit castel d'Escarbas, en y apportant -son bagage de compositeur. Il avait largement pay l'hospitalit -du vieux gentilhomme en faisant l'ducation de sa fille, Anas, -nomme Nas par abrviation, et qui sans cette aventure et t -abandonne elle-mme ou, par un plus grand malheur, quelque -mauvaise femme de chambre. Non-seulement l'abb tait musicien, -mais il possdait des connaissances tendues en littrature, il savait -l'italien et l'allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint - mademoiselle de Ngrepelisse; il lui expliqua les grandes -œuvres littraires de la France, de l'Italie et de l'Allemagne, en -dchiffrant avec elle la musique de tous les matres. Enfin, pour -combattre le dsœuvrement de la profonde solitude laquelle les -condamnaient les vnements politiques, il lui apprit le grec et le -latin, et lui donna quelque teinture des sciences naturelles. La -prsence d'une mre ne modifia point cette mle ducation chez -une jeune personne dj trop porte l'indpendance par la vie -champtre. L'abb Niollant, me enthousiaste et potique, tait -surtout remarquable par l'esprit particulier aux artistes qui comporte -plusieurs prisables qualits, mais qui s'lve au-dessus des -ides bourgeoises par la libert des jugements et par l'tendue des -<span class="pagenum" id="Page_30">30</span> -aperus. Si, dans le monde, cet esprit se fait pardonner ses tmrits -par son originale profondeur, il peut sembler nuisible dans la -vie prive par les carts qu'il inspire. L'abb ne manquait point de -cœur, ses ides furent donc contagieuses pour une jeune fille chez -qui l'<ins id="cor_7" title="exaltion">exaltation</ins> naturelle aux jeunes personnes se trouvait corrobore -par la solitude de la campagne. L'abb Niollant communiqua sa -hardiesse d'examen et sa facilit de jugement son lve, sans songer -que ces qualits si ncessaires un homme deviennent des dfauts -chez une femme destine aux humbles occupations d'une mre de -famille. Quoique l'abb recommandt continuellement son lve -d'tre d'autant plus gracieuse et modeste, que son savoir tait plus -tendu, mademoiselle de Ngrepelisse prit une excellente opinion -d'elle-mme, et conut un robuste mpris pour l'humanit. Ne -voyant autour d'elle que des infrieurs et des gens empresss de lui -obir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces -fourberies de leur politesse. Flatte dans toutes ses vanits par un -pauvre abb qui s'admirait en elle comme un auteur dans son œuvre, -elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison -qui l'aidt se juger. Le manque de compagnie est un des -plus grands inconvnients de la vie de campagne. Faute de rapporter -aux autres les petits sacrifices exigs par le maintien et la toilette, -on perd l'habitude de se gner pour autrui. Tout en nous se -vicie alors, la forme et l'esprit. N'tant pas rprime par le <ins id="cor_8" title="commre">commerce</ins> -de la socit, la hardiesse des ides de mademoiselle de Ngrepelisse -passa dans ses manires, dans son regard; elle eut cet air cavalier -qui parat au premier abord original, mais qui ne sied qu'aux -femmes de vie aventureuse. Ainsi cette ducation, dont les asprits -se seraient polies dans les hautes rgions sociales, devait la rendre -ridicule Angoulme, alors que ses adorateurs cesseraient de -diviniser des erreurs, gracieuses pendant la jeunesse seulement. -Quant Monsieur de Ngrepelisse, il aurait donn tous les livres -de sa fille pour sauver un bœuf malade; car il tait si avare qu'il ne -lui aurait pas accord deux liards au del du revenu auquel elle -avait droit, quand mme il et t question de lui acheter la bagatelle -la plus ncessaire son ducation. L'abb mourut en 1802, -avant le mariage de sa chre enfant, mariage qu'il aurait sans -doute dconseill. Le vieux gentilhomme se trouva bien empch -de sa fille quand l'abb fut mort. Il se sentit trop faible pour soutenir -la lutte qui allait clater entre son avarice et l'esprit indpendant -<span class="pagenum" id="Page_31">31</span> -de sa fille inoccupe. Comme toutes les jeunes personnes sorties -de la route trace o doivent cheminer les femmes, Nas avait -jug le mariage et s'en souciait peu. Elle rpugnait soumettre son -intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur -personnelle qu'elle avait pu rencontrer. Elle voulait commander, -et devait obir. Entre obir des caprices grossiers, des esprits -sans indulgence pour ses gots, et s'enfuir avec un amant qui -lui plairait, elle n'aurait pas hsit. Monsieur de Ngrepelisse tait -encore assez gentilhomme pour craindre une msalliance. Comme -beaucoup de pres, il se rsolut marier sa fille, moins pour elle -que pour sa propre tranquillit. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme -peu spirituel, incapable de chicaner sur le compte de tutelle -qu'il voulait rendre sa fille, assez nul d'esprit et de volont pour -que Nas pt se conduire sa fantaisie, assez dsintress pour l'pouser -sans dot. Mais comment trouver un gendre qui convnt -galement au pre et la fille? Un pareil homme tait le phnix -des gendres. Dans ce double intrt, monsieur de Ngrepelisse -tudia les hommes de la province, et monsieur de Bargeton lui parut -tre le seul qui rpondt son programme. Monsieur de Bargeton, -quadragnaire fort endommag par les dissipations de sa -jeunesse, tait accus d'une remarquable impuissance d'esprit; -mais il lui restait prcisment assez de bons sens pour grer sa fortune, -et assez de manires pour demeurer dans le monde d'Angoulme -sans y commettre ni gaucheries ni sottises. Monsieur de -Ngrepelisse expliqua tout crment sa fille la valeur ngative du -mari-modle qu'il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu'elle -en pouvait tirer pour son propre bonheur: elle pousait un nom, -elle achetait un chaperon, elle conduirait son gr sa fortune -l'abri d'une raison sociale, et l'aide des liaisons que son esprit et -sa beaut lui procureraient Paris. Nas fut sduite par la perspective -d'une semblable libert. Monsieur de Bargeton crut faire un -brillant mariage, en estimant que son beau-pre ne tarderait pas -lui laisser la terre qu'il arrondissait avec amour; mais en ce moment -monsieur de Ngrepelisse paraissait devoir crire l'pitaphe -de son gendre.</p> - -<p>Madame de Bargeton se trouvait alors ge de trente-six ans, et -son mari en avait cinquante-huit. Cette disparit choquait d'autant -plus que monsieur de Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis -que sa femme pouvait impunment jouer la jeune fille, se mettre -<span class="pagenum" id="Page_32">32</span> -en rose, ou se coiffer l'enfant. <ins id="cor_9" title="Qoique">Quoique</ins> leur fortune n'excdt pas -douze mille livres de rente, elle tait classe parmi les six fortunes -les plus considrables de la vieille ville, les ngociants et les administrateurs -excepts. La ncessit de cultiver leur pre, dont madame -de Bargeton attendait l'hritage pour aller Paris, et qui le -fit si bien attendre que son fils mourut avant lui, fora monsieur -et madame de Bargeton d'habiter Angoulme, o les brillantes qualits -d'esprit et les richesses brutes caches dans le cœur de Nas -devaient se perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules. -En effet, nos ridicules sont en grande partie causs par un -beau sentiment, par des vertus ou par des facults portes l'extrme. -La fiert que ne modifie pas l'usage du grand monde devient -de la roideur en se dployant sur de petites choses au lieu de s'agrandir -dans un cercle de sentiments levs. L'exaltation, cette vertu -dans la vertu, qui engendre les saintes, qui inspire les dvouements -cachs et les clatantes posies, devient de l'exagration en se prenant -aux riens de la province. Loin du centre o brillent les grands -esprits, o l'air est charg de penses, o tout se renouvelle, l'instruction -vieillit, le got se dnature comme une eau stagnante. -Faute d'exercice, les passions se rapetissent en grandissant des -choses minimes. L est la raison de l'avarice et du commrage qui -empestent la vie de province. Bientt, l'imitation des ides troites -et des manires mesquines gagne la personne la plus distingue. -Ainsi prissent des hommes ns grands, des femmes qui, redresses -par les enseignements du monde et formes par des esprits -suprieurs, eussent t charmantes. Madame de Bargeton prenait -la lyre propos d'une bagatelle, sans distinguer les posies personnelles -des posies publiques. Il est en effet des sensations incomprises -qu'il faut garder pour soi-mme. Certes un coucher de soleil -est un grand pome, mais une femme n'est-elle pas ridicule en -le dpeignant grands mots devant des gens matriels? Il s'y rencontre -de ces volupts qui ne peuvent se savourer qu' deux, -pote pote, cœur cœur. Elle avait le dfaut d'employer de ces -immenses phrases bardes de mots emphatiques, si ingnieusement -nommes des <i>tartines</i> dans l'argot du journalisme qui tous les matins -en taille ses abonns de fort peu digrables, et que nanmoins -ils avalent. Elle prodiguait dmesurment des superlatifs qui chargeaient -sa conversation o les moindres choses prenaient des proportions -gigantesques. Ds cette poque elle commenait tout -<span class="pagenum" id="Page_33">33</span> -<i>typiser</i>, <i>individualiser</i>, <i>synthtiser</i>, <i>dramatiser</i>, <i>suprioriser</i>, -<i>analyser</i>, <i>potiser</i>, <i>prosaser</i>, <i>colossifier</i>, <i>angliser</i>, -<i>nologiser</i>, et <i>tragiquer</i>; car il faut violer pour un moment -la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques -femmes. Son esprit s'enflammait d'ailleurs comme son langage. -Le dithyrambe tait dans son cœur et sur ses lvres. Elle -palpitait, elle se pmait, elle s'enthousiasmait pour tout vnement: -pour le dvouement d'une sœur grise et l'excution des frres -Faucher, pour l'Ipsibo de monsieur d'Arlincourt comme pour l'Anaconda -de Lewis, pour l'vasion de Lavalette comme pour une -de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la grosse -voix. Pour elle, tout tait sublime, extraordinaire, trange, divin, -merveilleux. Elle s'animait, se courrouait, s'abattait sur elle-mme, -s'lanait, retombait, regardait le ciel ou la terre; ses yeux se remplissaient -de larmes. Elle usait sa vie en de perptuelles admirations -et se consumait en d'tranges ddains. Elle concevait le pacha de -Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son srail, et trouvait -quelque chose de grand tre cousue dans un sac et jete l'eau. -Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du dsert. Il lui prenait -envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d'aller mourir de la -fivre jaune <ins id="cor_10" title="Barcelonne">Barcelone</ins> en soignant les malades: c'tait l une -grande, une noble destine! Enfin, elle avait soif de tout ce qui -n'tait pas l'eau claire de sa vie, cache entre les herbes. Elle adorait -lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences potiques -et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs -et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napolon -vaincu, elle sympathisait avec Mhmet-Ali massacrant les -tyrans de l'gypte. Enfin elle revtait les gens de gnie d'une -aurole, et croyait qu'ils vivaient de parfums et de lumire. A beaucoup -de personnes, elle paraissait une folle dont la folie tait sans -danger; mais, certes, quelque perspicace observateur, ces choses -eussent sembl les dbris d'un magnifique amour croul aussitt que -bti, les restes d'une Jrusalem cleste, enfin l'amour sans l'amant. Et -c'tait vrai. L'histoire des dix-huit premires annes du mariage de -madame de Bargeton peut s'crire en peu de mots. Elle vcut pendant -quelque temps de sa propre substance et d'esprances lointaines. -Puis, aprs avoir reconnu que la vie de Paris, laquelle elle -aspirait, lui tait interdite par la mdiocrit de sa fortune, elle se -prit examiner les personnes qui l'entouraient, et frmit de sa -<span class="pagenum" id="Page_34">34</span> -solitude. Il ne se trouvait autour d'elle aucun homme qui pt lui -inspirer une de ces folies auxquelles les femmes se livrent, pousses -par le dsespoir que leur cause une vie sans issue, sans vnement, -sans intrt. Elle ne pouvait compter sur rien, pas mme sur le -hasard, car il y a des vies sans hasard. Au temps o l'Empire brillait -de toute sa gloire, lors du passage de Napolon en Espagne, o il envoyait -la fleur de ses troupes, les esprances de cette femme, trompes -jusqu'alors, se rveillrent. La curiosit la poussa naturellement -contempler ces hros qui conquraient l'Europe sur un mot mis -l'Ordre du Jour, et qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. -Les villes les plus avaricieuses et les plus rfractaires taient -obliges de fter la Garde Impriale, au-devant de laquelle allaient -les Maires et les Prfets, une harangue en bouche, comme pour la -Royaut. Madame de Bargeton, venue une redoute offerte par un -rgiment la ville, s'prit d'un gentilhomme, simple sous-lieutenant - qui le rus Napolon avait montr le bton de marchal de France. -Cette passion contenue, noble, grande, et qui contrastait avec les passions -alors si facilement noues et dnoues, fut chastement consacre -par la main de la mort. A Wagram, un boulet de canon crasa sur -le cœur du marquis de Cante-Croix le seul portrait qui attestt la -beaut de madame de Bargeton. Elle pleura long-temps ce beau -jeune homme, qui en deux campagnes tait devenu colonel, chauff -par la gloire, par l'amour, et qui mettait une lettre de Nas au-dessus -des distinctions impriales. La douleur jeta sur la figure de -cette femme un voile de tristesse. Ce nuage ne se dissipa qu' l'ge -terrible o la femme commence regretter ses belles annes passes -sans qu'elle en ait joui, o elle voit ses roses se faner, o les -dsirs d'amour renaissent avec l'envie de prolonger les derniers sourires -de la jeunesse. Toutes ses supriorits firent plaie dans son -me au moment o le froid de la province la saisit. Comme l'hermine, -elle serait morte de chagrin si, par hasard, elle se ft souille -au contact d'hommes qui ne pensaient qu' jouer quelques sous, le -soir, aprs avoir bien dn. Sa fiert la prserva des tristes amours -de la province. Entre la nullit des hommes qui l'entouraient et le -nant, une femme si suprieure dut prfrer le nant. Le mariage -et le monde furent donc pour elle un monastre. Elle vcut par la -posie, comme la carmlite vit par la religion. Les ouvrages des -illustres trangers jusqu'alors inconnus qui se publirent de 1815 - 1821, les grands traits de monsieur de Bonald et ceux de monsieur -<span class="pagenum" id="Page_35">35</span> -de Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les œuvres moins -grandioses de la littrature franaise qui poussa si vigoureusement -ses premiers rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n'assouplirent -ni son esprit ni sa personne. Elle resta droite et forte comme un arbre -qui a soutenu un coup de foudre sans en tre abattu. Sa dignit se -guinda, sa royaut la rendit prcieuse et quintessencie. Comme -tous ceux qui se laissent adorer par des courtisans quelconques, elle -trnait avec ses dfauts. Tel tait le pass de madame de Bargeton, -froide histoire, ncessaire dire pour faire comprendre sa liaison -avec Lucien, qui fut assez singulirement introduit chez elle. Pendant -ce dernier hiver, il tait survenu dans la ville une personne -qui avait anim la vie monotone que menait madame de Bargeton. -La place de directeur des contributions indirectes tant venue -vaquer, monsieur de Barante envoya pour l'occuper un homme de -qui la destine aventureuse plaidait assez en sa faveur pour que la -curiosit fminine lui servt de passe-port chez la reine du pays.</p> - -<p>Monsieur du Chtelet, venu au monde Sixte Chtelet tout court, -mais qui ds 1804 avait eu le bon esprit de se qualifier, tait un de ces -agrables jeunes gens qui, sous Napolon, chapprent toutes les -conscriptions en demeurant auprs du soleil imprial. Il avait commenc -sa carrire par la place de secrtaire des commandements -d'une princesse impriale. Monsieur du Chtelet possdait toutes les -incapacits exiges par sa place. Bien fait, joli homme, bon danseur, -savant joueur de billard, adroit tous les exercices, mdiocre -acteur de socit, chanteur de romances, applaudisseur de bons -mots, prt tout, souple, envieux, il savait et ignorait tout. Ignorant -en musique, il accompagnait au piano tant bien que mal une -femme qui voulait chanter par complaisance une romance apprise -avec mille peines pendant un mois. Incapable de sentir la posie, -il demandait hardiment la permission de se promener pendant dix -minutes pour faire un impromptu, quelque quatrain plat comme -un soufflet, et o la rime remplaait l'ide. Monsieur du Chtelet -tait encore dou du talent de remplir la tapisserie dont les fleurs -avaient t commences par la princesse; il tenait avec une grce -infinie les cheveaux de soie qu'elle dvidait, en lui disant des riens -o la gravelure se cachait sous une gaze plus ou moins troue. -Ignorant en peinture, il savait copier un paysage, crayonner un -profil, croquer un costume et le colorier. Enfin il avait tous ces petits -talents qui taient de si grands vhicules de fortune dans un -<span class="pagenum" id="Page_36">36</span> -temps o les femmes ont eu plus d'influence qu'on ne le croit sur -les affaires. Il se prtendait fort en diplomatie, la science de ceux -qui n'en ont aucune et qui sont profonds par leur vide; science -d'ailleurs fort commode, en ce sens qu'elle se dmontre par l'exercice -mme de ses hauts emplois; que voulant des hommes discrets, -elle permet aux ignorants de ne rien dire, de se retrancher dans -des hochements de tte mystrieux; et qu'enfin l'homme le plus -fort en cette science est celui qui nage en tenant sa tte au-dessus -du fleuve des vnements qu'il semble alors conduire, ce qui devient -une question de lgret spcifique. L, comme dans les arts, il se -rencontre mille mdiocrits pour un homme de gnie. Malgr son -service ordinaire et extraordinaire auprs de l'Altesse Impriale, le -crdit de sa protectrice n'avait pu le placer au Conseil d'tat: non -qu'il n'et fait un dlicieux Matre des Requtes comme tant d'autres, -mais la princesse le trouvait mieux plac prs d'elle que partout -ailleurs. Cependant il fut nomm baron, vint Cassel comme -Envoy Extraordinaire, et y parut en effet trs-extraordinaire. En -d'autres termes, Napolon s'en servit au milieu d'une crise comme -d'un courrier diplomatique. Au moment o l'Empire tomba, le baron -du Chtelet avait la promesse d'tre nomm Ministre en Westphalie, -prs de Jrme. Aprs avoir manqu ce qu'il nommait une -ambassade de famille, le dsespoir le prit; il fit un voyage en gypte -avec le gnral Armand de Montriveau. Spar de son compagnon -par des vnements bizarres, il avait err pendant deux ans de dsert -en dsert, de tribu en tribu, captif des Arabes qui se le revendaient -les uns aux autres sans pouvoir tirer le moindre parti de ses talents. -Enfin, il atteignit les possessions de l'<ins id="cor_11" title="imaun">imam</ins> de Mascate, pendant -que Montriveau se dirigeait sur Tanger; mais il eut le bonheur de -trouver Mascate un btiment anglais qui mettait la voile, et put -revenir Paris un an avant son compagnon de voyage. Ses malheurs -rcents, quelques liaisons d'ancienne date, des services rendus - des personnages alors en faveur, le recommandrent au Prsident -du Conseil, qui le plaa prs de Monsieur de Barante, en attendant -la premire Direction libre. Le rle rempli par monsieur du Chtelet -auprs de l'Altesse Impriale, sa rputation d'homme bonnes -fortunes, les vnements singuliers de son voyage, ses souffrances, -tout excita la curiosit des femmes d'Angoulme. Ayant appris les -mœurs de la haute ville, monsieur le baron Sixte du Chtelet se conduisit -en consquence. Il fit le malade, joua l'homme dgot, blas. -<span class="pagenum" id="Page_37">37</span> -A tout propos, il se prit la tte comme si ses souffrances ne lui laissaient -pas un moment de relche, petite manœuvre qui rappelait -son voyage et le rendait intressant. Il alla chez les autorits suprieures, -le Gnral, le Prfet, le Receveur-Gnral et l'vque; mais -il se montra partout poli, froid, lgrement ddaigneux comme les -hommes qui ne sont pas leur place et qui attendent les faveurs du -pouvoir. Il laissa deviner ses talents de socit, qui gagnrent ne -pas tre connus; puis, aprs s'tre fait dsirer, sans avoir lass la -curiosit, aprs avoir reconnu la nullit des hommes et savamment -examin les femmes pendant plusieurs dimanches la cathdrale, -il reconnut en madame de Bargeton la personne dont l'intimit lui -convenait. Il compta sur la musique pour s'ouvrir les portes de cet -htel impntrable aux trangers. Il se procura secrtement une -messe de Miroir, l'tudia au piano; puis, un beau dimanche o toute -la socit d'Angoulme tait la messe, il extasia les ignorants en touchant -l'orgue, et rveilla l'intrt qui s'tait attach sa personne en -faisant indiscrtement circuler son nom par les gens du bas clerg. -Au sortir de l'glise, madame de Bargeton le complimenta, regretta -de ne pas avoir l'occasion de faire de la musique avec lui; pendant -cette rencontre cherche, il se fit naturellement offrir le passe-port -qu'il n'et pas obtenu s'il l'et demand. L'adroit baron vint chez -la reine d'Angoulme, laquelle il rendit des soins compromettants. -Ce vieux beau, car il avait quarante-cinq ans, reconnut dans cette -femme toute une jeunesse ranimer, des trsors faire valoir, peut-tre -une veuve riche en esprances pouser, enfin une alliance avec la -famille des Ngrepelisse, qui lui permettrait d'aborder Paris la marquise -d'Espard, dont le crdit pouvait lui rouvrir <ins id="cor_12" title="le">la</ins> carrire politique. -Malgr le gui sombre et luxuriant qui gtait ce bel arbre, il rsolut -de s'y attacher, de l'monder, de le cultiver, d'en obtenir de beaux -fruits. L'Angoulme noble cria contre l'introduction d'un giaour -dans la Casba, car le salon de madame de Bargeton tait le Cnacle -d'une socit pure de tout alliage. L'vque seul y venait habituellement, -le Prfet y tait reu deux ou trois fois dans l'an; le Receveur-Gnral -n'y pntrait point; madame de Bargeton allait ses -soires, ses concerts, et ne dnait jamais chez lui. Ne pas voir le -Receveur-Gnral et agrer un simple Directeur des Contributions, -ce renversement de la hirarchie parut inconcevable aux autorits -ddaignes.</p> - -<p>Ceux qui peuvent s'initier par la pense des petitesses qui se -<span class="pagenum" id="Page_38">38</span> -retrouvent d'ailleurs dans chaque sphre sociale, doivent comprendre -combien l'htel de Bargeton tait imposant dans la bourgeoisie -d'Angoulme. Quant l'Houmeau, les grandeurs de ce Louvre au -petit pied, la gloire de cet htel de Rambouillet angoumoisin brillait - une distance solaire. Tous ceux qui s'y rassemblaient taient les -plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences, les plus -pauvres sires vingt lieues la ronde. La politique se rpandait en -banalits verbeuses et passionnes; la Quotidienne y paraissait -tide, Louis XVIII y tait trait de Jacobin. Quant aux femmes, la -<ins id="cor_13" title="plupar">plupart</ins> sottes et sans grce se mettaient mal, toutes avaient quelque -imperfection qui les faussait, rien n'y tait complet, ni la conversation -ni la toilette, ni l'esprit ni la chair. Sans ses projets sur madame -de Bargeton, Chtelet n'y et pas tenu. Nanmoins, les -manires et l'esprit de caste, l'air gentilhomme, la fiert du noble -au petit castel, la connaissance des lois de la politesse y couvraient -tout ce vide. La noblesse des sentiments y tait beaucoup plus relle -que dans la sphre des grandeurs parisiennes; il y clatait un respectable -attachement <i>quand mme</i> aux Bourbons. Cette socit -pouvait se comparer, si cette image est admissible, une argenterie -de vieille forme, noircie, mais pesante. L'immobilit de ses opinions -politiques ressemblait de la fidlit. L'espace mis entre elle et la -bourgeoisie, la difficult d'y parvenir simulaient une sorte d'lvation -et lui donnaient une valeur de convention. Chacun de ces nobles -avait son prix pour les habitants, comme le cauris reprsente -l'argent chez les ngres de Bambarra. Plusieurs femmes, flattes -par monsieur du Chtelet et reconnaissant en lui des supriorits -qui manquaient aux hommes de leur socit, calmrent l'insurrection -des amours-propres: toutes espraient s'approprier la succession -de l'Altesse Impriale. Les puristes pensrent qu'on verrait l'intrus -chez madame de Bargeton, mais qu'il ne serait reu dans aucune -autre maison. Du Chtelet essuya plusieurs impertinences, mais il -se maintint dans sa position en cultivant le clerg. Puis il caressa -les dfauts que le terroir avait donns la reine d'Angoulme, il lui -apporta tous les livres nouveaux, il lui lisait les posies qui paraissaient. -Ils s'extasiaient ensemble sur les œuvres des jeunes potes, -elle de bonne foi, lui s'ennuyant, mais prenant en patience les potes -romantiques, qu'en homme de l'cole impriale il comprenait -peu. Madame de Bargeton, enthousiasme de la renaissance due -l'influence des lis, aimait monsieur de Chateaubriand de ce qu'il -<span class="pagenum" id="Page_39">39</span> -avait nomm Victor Hugo un enfant sublime. Triste de ne connatre -le gnie que de loin, elle soupirait aprs Paris, o vivaient les grands -hommes. Monsieur du Chtelet crut alors faire merveille en lui -apprenant qu'il existait Angoulme <i>un autre enfant sublime</i>, -un jeune pote qui, sans le savoir, surpassait en clat le lever sidral -des constellations parisiennes. Un grand homme futur tait n -dans l'Houmeau! Le Proviseur du collge avait montr d'admirables -pices de vers au baron. Pauvre et modeste, l'enfant tait un -Chatterton sans lchet politique, sans la haine froce contre les -grandeurs sociales qui poussa le pote anglais crire des pamphlets -contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou six personnes qui -partageaient son got pour les arts et les lettres, celui-ci parce qu'il -raclait un violon, celui-l parce qu'il tachait plus ou moins le papier -blanc de quelque spia, l'un en sa qualit de prsident de la Socit -d'agriculture, l'autre en vertu d'une voix de basse qui lui -permettait de chanter en manire d'hallali le <i lang="it" xml:lang="it">Se fiato in corpo -avete</i>; parmi ces figures fantasques, madame de Bargeton se -trouvait comme un affam devant un dner de thtre o les mets -sont en carton. Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment -o elle apprit cette nouvelle. Elle voulut voir ce pote, cet ange! -elle en raffola, elle s'enthousiasma, elle en parla pendant des heures -entires. Le surlendemain l'ancien courrier diplomatique avait ngoci -par le Proviseur la prsentation de Lucien chez madame de -Bargeton.</p> - -<p>Vous seuls, pauvres ilotes de province pour qui les distances sociales -sont plus longues parcourir que pour les Parisiens aux yeux -desquels elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui psent -si durement les grilles entre <ins id="cor_14" title="lesquels">lesquelles</ins> chaque monde s'anathmatise -et se dit <i>Raca</i>, vous seuls comprendrez le bouleversement qui -laboura la cervelle et le cœur de Lucien Chardon, quand son imposant -Proviseur lui dit que les portes de l'htel de Bargeton allaient -s'ouvrir devant lui! La gloire les avait fait tourner sur leurs gonds! -Il serait bien accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient -son regard quand il se promenait le soir Beaulieu avec -David, en se disant que leurs noms ne parviendraient peut-tre -jamais ces oreilles dures la science lorsqu'elle partait de trop -bas. Sa sœur fut seule initie ce secret. En bonne mnagre, en -divine devineresse, ve sortit quelques louis du trsor pour aller -acheter Lucien des souliers fins chez le meilleur bottier d'Angoulme, -<span class="pagenum" id="Page_40">40</span> -un habillement neuf chez le plus clbre tailleur. Elle lui -garnit sa meilleure chemise d'un jabot qu'elle blanchit et plissa -elle-mme. Quelle joie, quand elle le vit ainsi vtu! combien elle -fut fire de son frre! combien de recommandations! Elle devina -mille petites niaiseries. L'entranement de la mditation avait donn - Lucien l'habitude de s'accouder aussitt qu'il tait assis, il allait -jusqu' attirer une table pour s'y appuyer; ve lui dfendit de se -laisser aller dans le sanctuaire aristocratique des mouvements sans -gne. Elle l'accompagna jusqu' la porte Saint-Pierre, arriva presque -en face de la cathdrale, le regarda prenant par la rue de Beaulieu, -pour aller sur la Promenade o l'attendait monsieur du Chtelet. -Puis la pauvre fille demeura tout mue comme si quelque -grand vnement se ft accompli. Lucien chez madame de Bargeton, -c'tait pour ve l'aurore de la fortune. La sainte crature, elle -ignorait que l o l'ambition commence, les nafs sentiments cessent. -En arrivant dans la rue du Minage, les choses extrieures n'tonnrent -point Lucien. Ce Louvre tant agrandi par ses ides tait -une maison btie en pierre tendre particulire au pays, et dore -par le temps. L'aspect, assez triste sur la rue, tait intrieurement -fort simple: c'tait la cour de province, froide et proprette; une -architecture sobre, quasi monastique, bien conserve. Lucien monta -par un vieil escalier balustres de chtaignier dont les marches cessaient -d'tre en pierre partir du premier tage. Aprs avoir travers -une antichambre mesquine, un grand salon peu clair, il -trouva la souveraine dans un petit salon lambriss de boiseries sculptes -dans le got du dernier sicle et peintes en gris. Le dessus des -portes tait en camaeu. Un vieux damas rouge, maigrement accompagn, -dcorait les panneaux. Les meubles de vieille forme se cachaient -piteusement sous des housses carreaux rouges et blancs. Le -pote aperut madame de Bargeton assise sur un canap petit matelas -piqu, devant une table ronde couverte d'un tapis vert, claire par -un flambeau de vieille forme, deux bougies et garde-vue. La -reine ne se leva point, elle se tortilla fort agrablement sur son sige, -en souriant au pote, que ce trmoussement serpentin mut beaucoup, -il le trouva distingu.</p> - -<p>L'excessive beaut de Lucien, la timidit de ses manires, sa voix, -tout en lui saisit madame de Bargeton. Le pote tait dj la posie. -Le jeune homme examina, par de discrtes œillades, cette femme -qui lui parut en harmonie avec son renom; elle ne trompait aucune -<span class="pagenum" id="Page_41">41</span> -de ses ides sur la grande dame. Madame de Bargeton portait, suivant -une mode nouvelle, un bret taillad en velours noir. Cette -coiffure comporte un souvenir du Moyen-Age, qui en impose un -jeune homme en amplifiant pour ainsi dire la femme; il s'en chappait -une folle chevelure d'un blond rouge, dore la lumire, ardente -au contour des boucles. La noble dame avait le teint clatant -par lequel une femme rachte les prtendus inconvnients de cette -fauve couleur. Ses yeux gris tincelaient, son front dj rid les -couronnait bien par sa masse blanche hardiment taille; ils taient -cerns par une marge nacre o, de chaque ct du nez, deux veines -bleues faisaient ressortir la blancheur de ce dlicat encadrement. -Le nez offrait une courbure bourbonnienne, qui ajoutait au -feu d'un visage long en prsentant comme un point brillant o se -peignait le royal entranement des Cond. Les cheveux ne cachaient -pas entirement le cou. La robe, ngligemment croise, laissait voir -une poitrine de neige, o l'œil devinait une gorge intacte et bien -place. De ses doigts effils et soigns, mais un peu secs, madame -de Bargeton fit au jeune pote un geste amical, pour lui indiquer -la chaise qui tait prs d'elle. Monsieur du Chtelet prit un fauteuil. -Lucien s'aperut alors qu'ils taient seuls.</p> - -<p>La conversation de madame de Bargeton enivra le pote de -l'Houmeau. Les trois heures passes prs d'elle furent pour Lucien -un de ces rves que l'on voudrait rendre ternels. Il trouva -cette femme plutt maigrie que maigre, amoureuse sans amour, -maladive malgr sa force; ses dfauts, que ses manires exagraient, -lui plurent, car les jeunes gens commencent par aimer l'exagration, -ce mensonge des belles mes. Il ne remarqua point la fltrissure -des joues couperoses sur les pommettes, et auxquelles les ennuis -et quelques souffrances avaient donn des tons de brique. Son imagination -s'empara d'abord de ces yeux de feu, de ces boucles lgantes -o ruisselait la lumire, de cette clatante blancheur, points -lumineux auxquels il se prit comme un papillon aux bougies. Puis -cette me parla trop la sienne pour qu'il pt juger la femme. -L'entrain de cette exaltation fminine, la verve des phrases un peu -vieilles que rptait depuis long-temps madame de Bargeton, mais -qui lui parurent neuves, le fascinrent d'autant mieux qu'il voulait -trouver tout bien. Il n'avait point apport de posie lire; mais il -n'en fut pas question: il avait oubli ses vers pour avoir le droit de -revenir; madame de Bargeton n'en avait point parl pour l'engager -<span class="pagenum" id="Page_42">42</span> - lui faire quelque lecture un autre jour. N'tait-ce pas une premire -entente? Monsieur Sixte du Chtelet fut mcontent de cette rception. -Il aperut tardivement un rival dans ce beau jeune homme, -qu'il reconduisit jusqu'au dtour de la premire rampe au-dessous -de Beaulieu, dans le dessein de le soumettre sa diplomatie. Lucien -ne fut pas mdiocrement tonn d'entendre le Directeur des Contributions -indirectes se vantant de l'avoir introduit, et lui donnant - ce titre des conseils.</p> - -<p>Plt Dieu qu'il ft mieux trait que lui, disait monsieur du -Chtelet. La cour tait moins impertinente que cette socit de ganaches. -On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait d'affreux -ddains. La rvolution de 1789 recommencerait si ces gens-l -ne se rformaient pas. Quant lui, s'il continuait d'aller dans cette -maison, c'tait par got pour madame de Bargeton, la seule femme -un peu propre qu'il y et Angoulme, laquelle il avait fait la -cour par dsœuvrement, et de laquelle il tait devenu follement -amoureux. Il allait bientt la possder, il tait aim, tout le lui -prsageait. La soumission de cette reine orgueilleuse serait la seule -vengeance qu'il tirerait de cette sotte maisonne de hobereaux.</p> - -<p>Chtelet exprima sa passion en homme capable de tuer un rival -s'il en rencontrait un. Le vieux papillon imprial tomba de tout -son poids sur le pauvre pote, en essayant de l'craser sous son -importance et de lui faire peur. Il se grandit en racontant les prils -de son voyage grossis; mais, s'il imposa l'imagination du pote, -il n'effraya point l'amant.</p> - -<p>Depuis cette soire, nonobstant le vieux fat, malgr ses menaces -et sa contenance de spadassin bourgeois, Lucien tait revenu chez -madame de Bargeton, d'abord avec la discrtion d'un homme de -l'Houmeau; puis il se familiarisa bientt avec ce qui lui avait paru -d'abord une norme faveur, et vint la voir de plus en plus souvent. -Le fils d'un pharmacien fut pris, par les gens de cette socit, pour -un tre sans consquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme -ou quelques femmes venus en visite chez Nas rencontraient -Lucien, tous avaient pour lui l'accablante politesse dont usent les -gens comme il faut avec leurs infrieurs. Lucien trouva d'abord ce -monde fort gracieux; mais, plus tard, il reconnut le sentiment d'o -procdaient ces fallacieux gards. Bientt il surprit quelques airs -protecteurs qui remurent son fiel et le confirmrent dans les haineuses -ides rpublicaines par lesquelles beaucoup de ces futurs Patriciens -<span class="pagenum" id="Page_43">43</span> -prludent avec la haute socit. Mais combien de souffrances -n'aurait-il pas endures pour Nas qu'il entendait nommer ainsi, car -entre eux les intimes de ce clan, de mme que les Grands d'Espagne -et les personnages de la <i>crme</i> Vienne, s'appelaient, hommes -et femmes, par leurs petits noms, dernire nuance invente pour -mettre une distinction au cœur de l'aristocratie angoumoisine.</p> - -<p>Nas fut aime comme tout jeune homme aime la premire femme -qui le flatte, car Nas pronostiquait un grand avenir, une gloire immense - Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour -tablir chez elle son pote: non-seulement elle l'exaltait outre mesure, -mais elle le reprsentait comme un enfant sans fortune qu'elle -voulait placer; elle le rapetissait pour le regarder; elle en faisait son -lecteur, son secrtaire; mais elle l'aimait plus qu'elle ne croyait -pouvoir aimer aprs l'affreux malheur qui lui tait advenu. Elle se -traitait fort mal intrieurement, elle se disait que ce serait une folie -d'aimer un jeune homme de vingt ans, qui par sa position tait -dj si loin d'elle. Ses familiarits taient capricieusement dmenties -par les fierts que lui inspiraient ses scrupules. Elle se montrait -tour tour altire et protectrice, tendre et flatteuse. D'abord intimid -par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les -terreurs, les espoirs et les dsesprances qui martellent le premier -amour et le mettent si avant dans le cœur par les coups que frappent -<ins id="cor_15" title="alternaltivement">alternativement</ins> la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il -vit en elle une bienfaitrice qui allait s'occuper de lui maternellement. -Mais les confidences commencrent. Madame de Bargeton -appela son pote cher Lucien; puis cher, tout court. Le pote enhardi -nomma cette grande dame Nas. En l'entendant lui donner -ce nom, elle eut une de ces colres qui sduisent tant un enfant; -elle lui reprocha de prendre le nom dont se servait tout le monde. -La fire et noble Ngrepelisse offrit ce bel ange un de ses noms, -elle voulut tre Louise pour lui. Lucien atteignit au troisime ciel -de l'amour. Un soir, Lucien tant entr pendant que Louise contemplait -un portrait qu'elle serra promptement, il voulut le voir. -Pour calmer le dsespoir d'un premier accs de jalousie, Louise -montra le portrait du jeune Cante-Croix et raconta, non sans larmes, -la douloureuse histoire de ses amours, si purs et si cruellement -touffs. S'essayait-elle quelque infidlit envers son mort, -ou avait-elle invent de faire Lucien un rival de ce portrait? Lucien -tait trop jeune pour analyser sa matresse, il se dsespra navement, -<span class="pagenum" id="Page_44">44</span> -car elle ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes -font battre en brche des scrupules plus ou moins ingnieusement -fortifis. Leurs discussions sur les devoirs, sur les convenances, sur -la religion, sont comme des places fortes qu'elles aiment voir -prendre d'assaut. L'innocent Lucien n'avait pas besoin de ses coquetteries, -il et guerroy tout naturellement.</p> - -<p>—Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement -un soir Lucien qui voulut en finir avec monsieur de Cante-Croix -et qui jeta sur Louise un regard o se peignait une passion -arrive terme.</p> - -<p>Effraye des progrs que ce nouvel amour faisait chez elle et chez -son pote, elle lui demanda les vers promis pour la premire page -de son album, en cherchant un sujet de querelle dans le retard -qu'il mettait les faire. Que devint-elle en lisant les deux stances -suivantes, qu'elle trouva naturellement plus belles que les meilleures -de monsieur de Lamartine?</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Le magique pinceau, les muses mensongres</div> - <div class="verse">N'orneront pas toujours de mes feuilles lgres</div> - <div class="vers6">Le fidle vlin;</div> - <div class="verse">Et le crayon furtif de ma belle matresse</div> - <div class="verse">Me confra souvent sa secrte allgresse</div> - <div class="vers6">Ou son muet chagrin.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Ah! quand ses doigts plus lourds mes pages fanes</div> - <div class="verse">Demanderont raison des riches destines</div> - <div class="vers6">Que lui tient l'avenir;</div> - <div class="verse">Alors veuille l'Amour que de ce beau voyage</div> - <div class="vers6">Le fcond souvenir</div> - <div class="verse">Soit doux contempler comme un ciel sans nuage!</div> - </div> -</div> - -<p>—Est-ce bien moi qui vous les ai dicts? dit-elle.</p> - -<p>Ce soupon, inspir par la coquetterie d'une femme qui se plaisait - jouer avec le feu, fit venir une larme aux yeux de Lucien; -elle le calma en le baisant au front pour la premire fois. Lucien -fut dcidment un grand homme qu'elle voulut former; elle imagina -de lui apprendre l'italien et l'allemand, de perfectionner ses -manires; elle trouva l des prtextes pour l'avoir toujours chez -elle, la barbe de ses ennuyeux courtisans. Quel intrt dans sa -vie! Elle se remit la musique pour son pote qui elle rvla le -monde musical, elle lui joua quelques beaux morceaux de Beethoven -<span class="pagenum" id="Page_45">45</span> -et le ravit; heureuse de sa joie, elle lui disait hypocritement en -le voyant demi pm:—Ne peut-on pas se contenter de ce bonheur? -Le pauvre pote avait la btise de rpondre:—Oui.</p> - -<p>Enfin, les choses arrivrent un tel point que Louise avait fait -dner Lucien avec elle dans la semaine prcdente, en tiers avec -monsieur de Bargeton. Malgr cette prcaution, toute la ville sut le -fait et le tint pour si exorbitant que chacun se demanda s'il tait -vrai. Ce fut une rumeur affreuse. A plusieurs, la Socit parut la -veille d'un bouleversement. D'autres s'crirent: Voil le fruit des -doctrines librales. Le jaloux du Chtelet apprit alors que madame -Charlotte, qui gardait les femmes en couches, tait madame Chardon, -mre du Chateaubriand de l'Houmeau, disait-il. Cette expression -passa pour un bon mot. Madame de Chandour accourut la -premire chez madame de Bargeton.</p> - -<p>—Savez-vous, chre Nas, ce dont tout Angoulme parle! lui -dit-elle, ce petit potriau a pour mre madame Charlotte qui gardait -il y a deux mois ma belle-sœur en couches.</p> - -<p>—Ma chre, dit madame Bargeton en prenant un air tout -fait royal, qu'y a-t-il d'extraordinaire ceci? n'est-elle pas la veuve -d'un apothicaire? une pauvre destine pour une demoiselle de Rubempr. -Supposons-nous sans un sou vaillant?... que ferions-nous -pour vivre, nous! comment nourririez-vous vos enfants?</p> - -<p>Le sang-froid de madame de Bargeton tua les lamentations de la -noblesse. Les mes grandes sont toujours disposes faire une vertu -d'un malheur. Puis, dans la persistance faire un bien qu'on incrimine, -il se trouve d'invincibles attraits: l'innocence a le piquant du -vice. Dans la soire, le salon de madame de Bargeton fut plein de -ses amis, venus pour lui faire des remontrances. Elle dploya toute -la causticit de son esprit: elle dit que si les gentilshommes ne -pouvaient tre ni Molire, ni Racine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni -Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les -tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient -des grands hommes. Elle dit que le gnie tait toujours gentilhomme. -Elle gourmanda les hobereaux sur le peu d'entente de leurs -vrais intrts. Enfin elle dit beaucoup de btises qui auraient clair -des gens moins niais, mais ils en firent honneur son originalit. Elle -conjura donc l'orage coups de canon. Quand Lucien, mand par -elle, entra pour la premire fois dans le vieux salon fan o l'on -jouait au <ins id="cor_16" title="wisth">whist</ins> quatre tables, elle lui fit un gracieux accueil, et -<span class="pagenum" id="Page_46">46</span> -le prsenta en reine qui voulait tre obie. Elle appela le Directeur -des Contributions, monsieur Chtelet, et le ptrifia en lui faisant -comprendre qu'elle connaissait l'illgale superftation de sa particule. -Lucien fut ds ce soir violemment introduit dans la socit -de madame de Bargeton; mais il y fut accept comme une substance -vnneuse que chacun se promit d'expulser en la soumettant -aux ractifs de l'impertinence. Malgr ce triomphe, Nas perdit de -son empire: il y eut des dissidents qui tentrent d'migrer. Par le -conseil de monsieur Chtelet, Amlie, qui tait madame de Chandour, -rsolut d'lever autel contre autel en recevant chez elle les -mercredis. Madame de Bargeton ouvrait son salon tous les soirs, et -les gens qui venaient chez elle taient si routiniers, si bien habitus -se retrouver devant les mmes tapis, jouer aux mmes trictracs, - voir les gens, les flambeaux, mettre leurs manteaux, leurs doubles -souliers, leurs chapeaux dans le mme couloir, qu'ils aimaient -les marches de l'escalier autant que la matresse de la maison. Tous -se rsignrent subir le chardonneret du sacr bocage, dit Alexandre -de Brbian, autre bon mot. Enfin le prsident de la Socit -d'agriculture apaisa la sdition par une observation magistrale.</p> - -<p>—Avant la rvolution, dit-il, les plus grands seigneurs recevaient -Duclos, Grimm, Crbillon, tous gens qui, comme ce petit -pote de l'Houmeau, taient sans consquence; mais ils n'admettaient -point les Receveurs des Tailles, ce qu'est, aprs tout, Chtelet.</p> - -<p>Du Chtelet paya pour Chardon, chacun lui marqua de la froideur. -En se sentant attaqu, le Directeur des Contributions, qui, -depuis le moment o elle l'avait appel Chtelet, s'tait jur lui-mme -de possder madame de Bargeton, entra dans les vues de la -matresse du logis; il soutint le jeune pote en se dclarant son -ami. Ce grand diplomate dont s'tait si maladroitement priv l'Empereur -caressa Lucien, il se dit son ami. Pour lancer le pote, il -donna un dner o se trouvrent le Prfet, le Receveur-Gnral, le -colonel du rgiment en garnison, le Directeur de l'cole de Marine, -le Prsident du Tribunal, enfin toutes les sommits administratives. -Le pauvre pote fut ft si grandement que tout autre qu'un jeune -homme de vingt-deux ans aurait vhmentement souponn de mystification -les louanges au moyen desquelles on abusa de lui. Au dessert, -Chtelet fit rciter son rival une ode de Sardanapale mourant, -le chef-d'œuvre du moment. En l'entendant, le Proviseur du collge, -homme flegmatique, battit des mains en disant que Jean-Baptiste -<span class="pagenum" id="Page_47">47</span> -Rousseau n'avait pas mieux fait. Le baron Sixte Chtelet pensa que le -petit rimeur crverait tt ou tard dans la serre chaude des louanges, -ou que, dans l'ivresse de sa gloire anticipe, il se permettrait quelques -impertinences qui le feraient rentrer dans son obscurit primitive. -En attendant le dcs de ce gnie, il parut immoler ses -prtentions aux pieds de madame de Bargeton; mais, avec l'habilet -des rous, il avait arrt son plan, et suivit avec une attention -stratgique la marche des deux amants en piant l'occasion d'exterminer -Lucien. Il s'leva ds lors dans Angoulme et dans les environs -un bruit sourd qui proclamait l'existence d'un grand homme -en Angoumois. Madame de Bargeton tait gnralement loue pour -les soins qu'elle prodiguait ce jeune aigle. Une fois sa conduite approuve, -elle voulut obtenir une sanction gnrale. Elle tambourina -dans le Dpartement une soire glaces, gteaux et th, grande -innovation dans une ville o le th se vendait encore chez les apothicaires, -comme une drogue employe contre les indigestions. La -fleur de l'aristocratie fut convie pour entendre une grande œuvre -que devait lire Lucien.</p> - -<p>Louise avait cach les difficults vaincues son ami, mais elle lui -toucha quelques mots de la conjuration forme contre lui par le -monde; car elle ne voulait pas lui laisser ignorer les dangers de la -carrire que doivent parcourir les hommes de gnie, et o se rencontrent -des obstacles infranchissables aux courages mdiocres. Elle -fit de cette victoire un enseignement. De ses blanches mains, elle -lui montra la gloire achete par de continuels supplices, elle lui -parla du bcher des martyrs traverser, elle lui beurra ses plus belles -tartines et les panacha de ses plus pompeuses expressions. Ce fut -une contrefaon des improvisations qui dparent le roman de Corinne. -Louise se trouva si grande par son loquence, qu'elle aima -davantage le Benjamin qui la lui inspirait; elle lui conseilla de -rpudier audacieusement son pre en prenant le noble nom de Rubempr, -sans se soucier des criailleries souleves par un change -que d'ailleurs le Roi lgitimerait. Apparente la marquise d'Espard, -une demoiselle de Blamont-Chauvry, fort en crdit la cour, -elle se chargeait d'obtenir cette faveur. A ces mots, le roi, la marquise -d'Espard, la cour, Lucien vit comme un feu d'artifice, et la -ncessit de ce baptme lui fut prouve.</p> - -<p>—Cher petit, lui dit Louise d'une voix tendrement moqueuse, -plus tt il se fera plus vite il sera sanctionn.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span> -Elle souleva l'une aprs l'autre les couches successives de l'tat Social, -et fit compter au pote les chelons qu'il franchissait soudain par -cette habile dtermination. En un instant, elle fit abjurer Lucien -ses ides populacires sur la chimrique galit de 1793, elle rveilla -chez lui la soif des distinctions que la froide raison de David avait -calme, elle lui montra la haute socit comme le seul thtre sur -lequel il devait se tenir. Le haineux libral devint monarchique -<i>in petto</i>. Lucien mordit la pomme du luxe aristocratique et de -la gloire. Il jura d'apporter aux pieds de sa dame une couronne, -ft-elle ensanglante; il la conquerrait tout prix, <i lang="la" xml:lang="la">quibuscumque -viis</i>. Pour prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles -qu'il avait caches Louise, conseill par cette indfinissable -pudeur attache aux premiers sentiments, et qui dfend au -jeune homme d'taler ses grandeurs, tant il aime voir apprcier -son me dans son <i>incognito</i>. Il peignit les treintes d'une misre -supporte avec orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employes - l'tude. Cette jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans -madame de Bargeton, dont le regard s'amollit. En voyant la faiblesse -gagner son imposante matresse, Lucien prit une main qu'on -lui laissa prendre, et la baisa avec la furie du pote, du jeune -homme, de l'amant. Louise alla jusqu' permettre au fils de l'apothicaire -d'atteindre son front et d'y imprimer ses lvres palpitantes.</p> - -<p>—Enfant! enfant! si l'on nous voyait, je serais bien ridicule, -dit-elle en se rveillant d'une torpeur extatique.</p> - -<p>Pendant cette soire, l'esprit de madame de Bargeton fit de -grands ravages dans ce qu'elle nommait les prjugs de Lucien. A -l'entendre, les hommes de gnie n'avaient ni frres ni sœurs, ni -pres ni mres; les grandes œuvres qu'ils devaient difier leur imposaient -un apparent gosme, en les obligeant de tout sacrifier -leur grandeur. Si la famille souffrait d'abord des dvorantes exactions -perues par un cerveau gigantesque, plus tard elle recevrait -au centuple le prix des sacrifices de tout genre exigs par les premires -luttes d'une royaut contrarie, en partageant les fruits de -la victoire. Le gnie ne relevait que de lui-mme; il tait seul juge -de ses moyens, car lui seul connaissait la fin: il devait donc se mettre -au-dessus des lois, appel qu'il tait les refaire; d'ailleurs, -qui s'empare de son sicle peut tout prendre, tout risquer, car tout -est lui. Elle citait les commencements de la vie de Bernard de Palissy, -<span class="pagenum" id="Page_49">49</span> -de Louis XI, de Fox, de Napolon, de Christophe Colomb, -de Csar, de tous les illustres joueurs, d'abord cribls de dettes ou -misrables, incompris, tenus pour fous, pour mauvais fils, mauvais -pres, mauvais frres, mais qui plus tard devenaient l'orgueil -de la famille, du pays, du monde.</p> - -<p>Ces raisonnements abondaient dans les vices secrets de Lucien -et avanaient la corruption de son cœur; car, dans l'ardeur de ses -dsirs, il admettait les moyens <i>a priori</i>. Mais ne pas russir est -un crime de lse-majest sociale. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassin -toutes les vertus bourgeoises sur lesquelles repose la socit -qui chasse avec horreur les Marius assis devant leurs ruines? Lucien -ne se savait pas entre l'infamie des bagnes et les palmes du -gnie; il planait sur le Sina des prophtes sans comprendre qu'au -bas s'tend une mer Morte, l'horrible suaire de Gomorrhe.</p> - -<p>Louise dbrida si bien le cœur et l'esprit de son pote des -langes dont les avait envelopps la vie de province, que Lucien -voulut prouver madame de Bargeton afin de savoir s'il pouvait, -sans prouver la honte d'un refus, conqurir cette haute proie. -La soire annonce lui donna l'occasion de tenter cette preuve. -L'ambition se mlait son amour. Il aimait et voulait s'lever, -double dsir bien naturel chez les jeunes gens qui ont un cœur - satisfaire et l'indigence combattre. En conviant aujourd'hui -tous ses enfants un mme festin, la Socit rveille leurs ambitions -ds le matin de la vie. Elle destitue la jeunesse de ses grces -et vicie la plupart de ses sentiments gnreux en y mlant des calculs. -La posie voudrait qu'il en ft autrement; mais le fait vient -trop souvent dmentir la fiction laquelle on voudrait croire, pour -qu'on puisse se permettre de reprsenter le jeune homme autrement -qu'il est au Dix-neuvime Sicle. Le calcul de Lucien lui parut -fait au profit d'un beau sentiment, de son amiti pour David.</p> - -<p>Lucien crivit une longue lettre sa Louise, car il se trouva -plus hardi la plume la main que la parole la bouche. En douze -feuillets trois fois recopis, il raconta le gnie de son pre, ses -esprances perdues, et la misre horrible laquelle il tait en proie. -Il peignit sa chre sœur comme un ange, David comme un Cuvier -futur, qui, avant d'tre un grand homme, tait un pre, un frre, -un ami pour lui; il se croirait indigne d'tre aim de Louise, sa -premire gloire, s'il ne lui demandait pas de faire pour David ce -qu'elle faisait pour lui-mme. Il renoncerait tout plutt que de -<span class="pagenum" id="Page_50">50</span> -trahir David Schard, il voulait que David assistt son succs. Il -crivit une de ces lettres folles o les jeunes gens opposent le pistolet - un refus, o tourne le casuisme de l'enfance, o parle la logique -insense des belles mes; dlicieux verbiage brod de ces dclarations -naves chappes du cœur l'insu de l'crivain, et que -les femmes aiment tant. Aprs avoir remis cette lettre la femme de -chambre, Lucien tait venu passer la journe corriger des preuves, - diriger quelques travaux, mettre en ordre les petites affaires -de l'imprimerie, sans rien dire David. Dans les jours o le -cœur est encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes <ins id="cor_17" title="discrtion">discrtions</ins>. -D'ailleurs peut-tre Lucien commenait-il redouter la hache -de Phocion, que savait manier David; peut-tre craignait-il la clart -d'un regard qui allait au fond de l'me. Aprs la lecture de Chnier, -son secret avait pass de son cœur sur ses lvres, atteint par -un reproche qu'il sentit comme le doigt que pose un mdecin sur -une plaie.</p> - -<p>Maintenant embrassez les penses qui durent assaillir Lucien -pendant qu'il descendait d'Angoulme l'Houmeau. Cette -grande dame s'tait-elle fche? allait-elle recevoir David chez elle? -l'ambitieux ne serait-il pas prcipit dans son trou l'Houmeau? -Quoique avant de baiser Louise au front, Lucien et pu mesurer -la distance qui spare une reine de son favori, il ne se disait pas -que David ne pouvait franchir en un clin d'œil l'espace qu'il avait -mis cinq mois parcourir. Ignorant combien tait absolu l'ostracisme -prononc sur les petites gens, il ne savait pas qu'une seconde -tentative de ce genre serait la perte de madame de Bargeton. Atteinte -et convaincue de s'tre encanaille, Louise serait oblige de quitter la -ville, o sa caste la fuirait comme au Moyen-Age on fuyait un lpreux. -Le clan de fine aristocratie et le clerg lui-mme dfendraient -Nas envers et contre tous, au cas o elle se permettrait -une faute; mais le crime de voir mauvaise compagnie ne lui serait -jamais remis; car si l'on excuse les fautes du pouvoir, on le condamne -aprs son abdication. Or, recevoir David, n'tait-ce pas abdiquer? -Si Lucien n'embrassait pas ce ct de la question, son instinct -aristocratique lui faisait pressentir bien d'autres difficults -qui l'pouvantaient. La noblesse des sentiments ne donne pas invitablement -la noblesse des manires. Si Racine avait l'air du plus -noble courtisan, Corneille ressemblait fort un marchand de bœufs. -Descartes avait la tournure d'un bon ngociant hollandais. Souvent, -<span class="pagenum" id="Page_51">51</span> -en rencontrant Montesquieu son rteau sur l'paule, son bonnet de -nuit sur la tte, les visiteurs de La Brde le prirent pour un vulgaire -jardinier. L'usage du monde, quand il n'est pas un don de -haute naissance, une science suce avec le lait ou transmise par le -sang, constitue une ducation que le hasard doit seconder par une -certaine lgance de formes, par une distinction dans les traits, par -un timbre de voix. Toutes ces grandes petites choses manquaient -David, tandis que la nature en avait dou son ami. Gentilhomme -par sa mre, Lucien avait jusqu'au pied haut courb du Franc; -tandis que David Schard avait les pieds plats du Welche et l'encolure -de son pre le pressier. Lucien entendait les railleries qui -pleuvraient sur David, il lui semblait voir le sourire que rprimerait -madame de Bargeton. Enfin, sans avoir prcisment honte de -son frre, il se promettait de ne plus couter ainsi son premier -mouvement, et de le discuter l'avenir.</p> - -<p>Donc, aprs l'heure de la posie et du dvouement, aprs une -lecture qui venait de montrer aux deux amis les campagnes littraires -claires par un nouveau soleil, l'heure de la politique -et des calculs sonnait pour Lucien. En rentrant dans l'Houmeau -il se repentait de sa lettre, il aurait voulu la reprendre; car il -apercevait par une chappe les impitoyables lois du monde. -En devinant combien la fortune acquise favorisait l'ambition, il -lui cotait de retirer son pied du premier bton de l'chelle par -laquelle il devait monter l'assaut des grandeurs. Puis les images -de sa vie simple et tranquille, pare des plus vives fleurs du -sentiment; ce David plein de gnie qui l'avait si noblement aid, -qui lui donnerait au besoin sa vie; sa mre, si grande dame dans -son abaissement, et qui le croyait aussi bon qu'il tait spirituel; sa -sœur, cette fille si gracieuse dans sa rsignation, son enfance si pure -et sa conscience encore blanche; ses esprances, qu'aucune bise -n'avait effeuilles, tout refleurissait dans son souvenir. Il se disait -alors qu'il tait plus beau de percer les pais bataillons de la tourbe -aristocratique ou bourgeoise coups de succs que de parvenir par -les faveurs d'une femme. Son gnie luirait tt ou tard comme celui -de tant d'hommes, ses prdcesseurs, qui avaient dompt la socit; -les femmes l'aimeraient alors! L'exemple de Napolon, si fatal -au Dix-neuvime Sicle par les prtentions qu'il inspire tant de -gens mdiocres, apparut Lucien qui jeta ses calculs au vent en -se les reprochant. Ainsi tait fait Lucien, il allait du mal au bien, -<span class="pagenum" id="Page_52">52</span> -du bien au mal avec une gale facilit. Au lieu de l'amour que le -savant porte sa retraite, Lucien prouvait depuis un mois une -sorte de honte en apercevant la boutique o se lisait en lettres jaunes -sur un fond vert:</p> - -<p class="sep2 center"><i>Pharmacie de</i> <span class="smcap">Postel</span>, <i>successeur de</i> <span class="smcap">Chardon</span>.</p> - -<p class="sep2">Le nom de son pre, crit ainsi dans un lieu par o passaient -toutes les voitures, lui blessait la vue. Le soir o il franchit sa porte -orne d'une petite grille barreaux de mauvais got, pour se produire - Beaulieu, parmi les jeunes gens les plus lgants de la haute -ville en donnant le bras madame de Bargeton, il avait trangement -dplor le dsaccord qu'il reconnaissait entre cette habitation -et sa bonne fortune.</p> - -<p>—Aimer madame de Bargeton, la possder bientt peut-tre, et -loger dans ce nid rats! se disait-il en dbouchant par l'alle dans -la petite cour o plusieurs paquets d'herbes bouillies taient tals -le long des murs, o l'apprenti rcurait les chaudrons du laboratoire, -o monsieur Postel, ceint d'un tablier de prparateur, une -cornue la main, examinait un produit chimique tout en jetant -l'œil sur sa boutique; et s'il regardait trop attentivement sa drogue, -il avait l'oreille la sonnette. L'odeur des camomilles, des menthes, -de plusieurs plantes distilles, remplissait la cour et le modeste appartement -o l'on montait par un de ces escaliers droits appels -des escaliers de meunier, sans autre rampe que deux cordes. Au-dessus -tait l'unique chambre en mansarde o demeurait Lucien.</p> - -<p>—Bonjour, mon fiston, lui dit monsieur Postel, le vritable type -du boutiquier de province. Comment va notre petite sant? Moi, je -viens de faire une exprience sur la mlasse, mais il aurait fallu -votre pre pour trouver ce que je cherche. C'tait un fameux homme, -celui-l! Si j'avais connu son secret contre la goutte, nous roulerions -tous deux carrosse aujourd'hui!</p> - -<p>Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien, aussi bte -qu'il tait bon homme, ne donnt un coup de poignard Lucien, -en lui parlant de la fatale discrtion que son pre avait garde sur -sa dcouverte.</p> - -<p>—C'est un grand malheur, rpondit brivement Lucien qui -commenait trouver l'lve de son pre prodigieusement commun -aprs l'avoir souvent bni; car plus d'une fois l'honnte Postel -avait secouru la veuve et les enfants de son matre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span> -—Qu'avez-vous donc? demanda monsieur Postel en posant son -prouvette sur la table du laboratoire.</p> - -<p>—Est-il venu quelque lettre pour moi?</p> - -<p>—Oui, une qui flaire comme baume! elle est auprs de mon -pupitre sur le comptoir.</p> - -<p>La lettre de madame de Bargeton mle aux bocaux de la pharmacie! -Lucien s'lana dans la boutique.</p> - -<p>—Dpche-toi, Lucien! ton dner t'attend depuis une heure, il -sera froid, cria doucement une jolie voix travers une fentre entr'ouverte -et que Lucien n'entendit pas.</p> - -<p>—Il est toqu, votre frre, mademoiselle, dit Postel en levant -le nez.</p> - -<p>Ce clibataire, assez semblable une petite tonne d'eau-de-vie -sur laquelle la fantaisie d'un peintre aurait mis une grosse figure -grle de petite vrole et rougeaude, prit en regardant ve un air -crmonieux et agrable qui prouvait qu'il pensait pouser la fille -de son prdcesseur, sans pouvoir mettre fin au combat que l'amour -et l'intrt se livraient dans son cœur. Aussi disait-il souvent - Lucien en souriant la phrase qu'il lui redit quand le jeune -homme repassa prs de lui:—Elle est fameusement jolie, votre -sœur! Vous n'tes pas mal non plus! Votre pre faisait tout bien.</p> - -<p>ve tait une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus. -Quoiqu'elle offrt les symptmes d'un caractre viril, elle tait -douce, tendre et dvoue. Sa candeur, sa navet, sa tranquille -rsignation une vie laborieuse, sa sagesse que nulle mdisance -n'attaquait, avaient d sduire David Schard. Aussi, depuis leur -premire entrevue, une sourde et simple passion s'tait-elle mue -entre eux, l'allemande, sans manifestations bruyantes ni dclarations -empresses. Chacun d'eux avait pens secrtement l'autre, -comme s'ils eussent t spars par quelque mari jaloux que ce -sentiment aurait offens. Tous deux se cachaient de Lucien, qui -peut-tre ils croyaient porter quelque dommage. David avait peur -de ne pas plaire ve, qui, de son ct, se laissait aller aux timidits -de l'indigence. Une vritable ouvrire aurait eu de la hardiesse, -mais une enfant bien leve et dchue se conformait sa triste fortune. -Modeste en apparence, fire en ralit, ve ne voulait pas -courir sus au fils d'un homme qui passait pour riche. En ce moment, -les gens au fait de la valeur croissante des proprits, estimaient - plus de quatre-vingt mille francs le domaine de Marsac, -<span class="pagenum" id="Page_54">54</span> -sans compter les terres que le vieux Schard, riche d'conomies, -heureux la rcolte, habile la vente, devait y joindre en guettant -les occasions. David tait peut-tre la seule personne qui -ne st rien de la fortune de son pre. Pour lui, Marsac tait une -bicoque achete en 1810 quinze ou seize mille francs, o il -allait une fois par an au temps des vendanges, et o son pre le -promenait travers les vignes, en lui vantant des rcoltes que -l'imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait fort peu. -L'amour d'un savant habitu la solitude et qui grandit encore -les sentiments en s'en exagrant les difficults, voulait tre encourag; -car, pour David, ve tait une femme plus imposante que ne -l'est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet prs -de son idole, aussi press de partir que d'arriver, l'imprimeur contenait -sa passion au lieu de l'exprimer. Souvent, le soir, aprs avoir -forg quelque prtexte pour consulter Lucien, il descendait de la -place du Mrier jusqu' l'Houmeau, par la porte Palet; mais en -atteignant la porte verte barreaux de fer, il s'enfuyait, craignant -de venir trop tard ou de paratre importun ve qui sans doute -tait couche. Quoique ce grand amour ne se rvlt que par de -petites choses, ve l'avait bien compris; elle tait flatte sans orgueil -de se voir l'objet du profond respect empreint dans les regards, -dans les paroles, dans les manires de David; mais la plus -grande sduction de l'imprimeur tait son fanatisme pour Lucien: -il avait devin le meilleur moyen de plaire ve. Pour dire en quoi -les muettes dlices de cet amour diffraient des passions tumultueuses, -il faudrait le comparer aux fleurs champtres opposes aux -clatantes fleurs des parterres. C'tait des regards doux et dlicats -comme les lotos bleus qui nagent sur les eaux, des expressions fugitives -comme les faibles parfums de l'glantine, des mlancolies -tendres comme le velours des mousses; fleurs de deux belles mes -qui naissent d'une terre riche, fconde, immuable. ve avait plusieurs -fois dj devin la force cache sous cette faiblesse; elle tenait -si bien compte David de tout ce qu'il n'osait pas, que le plus -lger incident pouvait amener une plus intime union de leurs mes.</p> - -<p>Lucien trouva la porte ouverte par ve, et s'assit, sans lui rien -dire, une petite table pose sur un X, sans linge, o son couvert -tait mis. Le pauvre petit mnage ne possdait que trois couverts -d'argent, ve les employait tous pour le frre chri.</p> - -<p>—Que lis-tu donc l? dit-elle aprs avoir mis sur la table un -<span class="pagenum" id="Page_55">55</span> -plat qu'elle retira du feu, et aprs avoir teint son fourneau mobile -en le couvrant de l'touffoir.</p> - -<p>Lucien ne rpondit pas. ve prit une petite assiette coquettement -arrange avec des feuilles de vigne, et la mit sur la table avec -une jatte pleine de crme.</p> - -<p>—Tiens, Lucien, je t'ai eu des fraises.</p> - -<p>Lucien prtait tant d'attention sa lecture qu'il n'entendit point. -ve vint alors s'asseoir prs de lui, sans laisser chapper un murmure; -car il entre dans le sentiment d'une sœur pour son frre un -plaisir immense tre traite sans faon.</p> - -<p>—Mais qu'as-tu donc? s'cria-t-elle en voyant briller des larmes -dans les yeux de son frre.</p> - -<p>—Rien, rien, ve, dit-il en la prenant par la taille, l'attirant -lui, la baisant au front et sur les cheveux, puis sur le cou, avec une -effervescence surprenante.</p> - -<p>—Tu te caches de moi.</p> - -<p>—Eh! bien, elle m'aime.</p> - -<p>—Je savais bien que ce n'tait pas moi que tu embrassais, dit -d'un ton boudeur la pauvre sœur en rougissant.</p> - -<p>—Nous serons tous heureux, s'cria Lucien en avalant son potage - grandes cuilleres.</p> - -<p>—Nous? rpta ve. Inspir par le mme pressentiment qui -s'tait empar de David, elle ajouta:—Tu vas nous aimer moins!</p> - -<p>—Comment peux-tu croire cela, si tu me connais?</p> - -<p>ve lui tendit la main pour presser la sienne; puis elle ta l'assiette -vide, la soupire en terre brune, et avana le plat qu'elle avait fait. Au -lieu de manger, Lucien relut la lettre de madame de Bargeton, que la -discrte ve ne demanda point voir, tant elle avait de respect pour -son frre: s'il voulait la lui communiquer, elle devait attendre; et s'il -ne le voulait pas, pouvait-elle l'exiger? Elle attendit. Voici cette lettre.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Mon ami, pourquoi refuserais-je votre frre en science l'appui -que je vous ai prt? A mes yeux, les talents ont des droits gaux; -mais vous ignorez les prjugs des personnes qui composent ma socit. -Nous ne ferons pas reconnatre l'anoblissement de l'esprit -ceux qui sont l'aristocratie de l'ignorance. Si je ne suis pas assez -puissante pour leur imposer monsieur David Schard, je vous ferai -volontiers le sacrifice de ces pauvres gens. Ce sera comme une -hcatombe antique. Mais, cher ami, vous ne voulez sans doute pas -<span class="pagenum" id="Page_56">56</span> -me faire accepter la compagnie d'une personne dont l'esprit ou les -manires pourraient ne pas me plaire. Vos flatteries m'ont appris -combien l'amiti s'aveugle facilement! m'en voudrez-vous, si je -mets mon consentement une restriction? Je veux voir votre ami, -le juger, savoir par moi-mme, dans l'intrt de votre avenir, si -vous ne vous abusez point. N'est-ce pas un de ces soins maternels -que doit avoir pour vous, mon <ins id="cor_18" title="chre">cher</ins> pote,</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Louise de Ngrepelisse</span>?</p> - -</div> - -<p>Lucien ignorait avec quel art le oui s'emploie dans le beau monde -pour arriver au non, et le non pour amener un oui. Cette lettre fut -un triomphe pour lui. David irait chez madame de Bargeton, il y -brillerait de la majest de gnie. Dans l'ivresse que lui causait une -victoire qui lui fit croire la puissance de son ascendant sur les -hommes, il prit une attitude si fire, tant d'esprances se refltrent -sur son visage en y produisant un clat radieux, que sa sœur -ne put s'empcher de lui dire qu'il tait beau.</p> - -<p>—Si elle a de l'esprit, elle doit bien t'aimer, cette femme! Et -alors ce soir elle sera chagrine, car toutes les femmes vont te faire -mille coquetteries. Tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans -Pathmos! Je voudrais tre souris pour me glisser l! Viens, j'ai apprt -ta toilette dans la chambre de notre mre.</p> - -<p>Cette chambre tait celle d'une misre dcente. Il s'y trouvait un -lit en noyer, garni de rideaux blancs, et au bas duquel s'tendait un -maigre tapis vert. Puis une commode dessus de bois, orne d'un -miroir, et des chaises en noyer compltaient le mobilier. Sur la -chemine, une pendule rappelait les jours de l'ancienne aisance -disparue. La fentre avait des rideaux blancs. Les murs taient tendus -d'un papier gris fleurs grises. Le carreau, mis en couleur et -frott par ve, brillait de propret. Au milieu de cette chambre -tait un guridon o, sur un plateau rouge rosaces dores, se -voyaient trois tasses et un sucrier en porcelaine de Limoges. ve -couchait dans un cabinet contigu qui contenait un lit troit, une -vieille bergre et une table ouvrage prs de la fentre. L'exigut -de cette cabine de marin exigeait que la porte vitre restt toujours -ouverte, afin d'y donner de l'air. Malgr la dtresse qui se rvlait -dans les choses, la modestie d'une vie studieuse respirait l. Pour -ceux qui connaissaient la mre et ses deux enfants, ce spectacle offrait -d'attendrissantes harmonies.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_57">57</span> -Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre -dans la petite cour, et l'imprimeur parut aussitt avec la dmarche -et les faons d'un homme press d'arriver.</p> - -<p>—Eh! bien, David, s'cria l'ambitieux, nous triomphons! elle -m'aime! tu iras.</p> - -<p>—Non, dit l'imprimeur d'un air confus, je viens te remercier -de cette preuve d'amiti qui m'a fait faire de srieuses rflexions. -Ma vie, moi, Lucien, est arrte. Je suis David Schard, imprimeur -du roi Angoulme, et dont le nom se lit sur tous les murs au -bas des affiches. Pour les personnes de cette caste, je suis un artisan, -un ngociant, si tu veux, mais un industriel tabli en boutique, -rue de Beaulieu, au coin de la place du Mrier. Je n'ai encore ni -la fortune d'un Keller, ni le renom d'un Desplein, deux sortes de -puissances que les nobles essaient encore de nier, mais qui, je suis -d'accord avec eux en ceci, ne sont rien sans le savoir-vivre et les -manires du gentilhomme. Par quoi puis-je lgitimer cette subite -lvation? Je me ferais moquer de moi par les bourgeois autant que -par les nobles. Toi, tu te trouves dans une situation diffrente. Un -prote n'est engag rien. Tu travailles acqurir des connaissances -indispensables pour russir, tu peux expliquer tes occupations actuelles -par ton avenir. D'ailleurs tu peux demain entreprendre autre -chose, tudier le Droit, la diplomatie, entrer dans l'Administration. -Enfin tu n'<ins id="cor_19" title="est">es</ins> ni chiffr ni cas. Profite de ta virginit sociale, marche -seul et mets la main sur les honneurs! Savoure joyeusement -tous les plaisirs, mme ceux que procure la vanit. Sois heureux, -je jouirai de tes succs, tu seras un second moi-mme. -Oui, ma pense me permettra de vivre de ta vie. A toi les ftes, -l'clat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues. A moi la vie -sobre, laborieuse du commerant, et les lentes occupations de la -science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en regardant ve. Quand -tu chancelleras, tu trouveras mon bras pour te soutenir. Si tu as -te plaindre de quelque trahison, tu pourras te rfugier dans nos -cœurs, tu y trouveras un amour inaltrable. La protection, la faveur, -le bon vouloir des gens, diviss sur deux ttes, pourraient se -lasser, nous nous nuirions deux; marche devant, tu me remorqueras -s'il le faut. Loin de t'envier, je me consacre toi. Ce que tu -viens de faire pour moi, en risquant de perdre ta bienfaitrice, ta -matresse peut-tre, plutt que de m'abandonner, que de me renier, -cette simple chose, si grande, eh! bien, Lucien, elle me lierait -<span class="pagenum" id="Page_58">58</span> - jamais toi, si nous n'tions pas dj comme deux frres. -N'aie ni remords ni soucis de paratre prendre la plus forte part. Ce -partage la Montgommery est dans mes gots. Enfin, quand tu me -causerais quelques tourments, qui sait si je ne serais pas toujours -ton oblig? En disant ces mots, il coula le plus timide des regards -vers ve, qui avait les yeux pleins de larmes, car elle devinait tout.—Enfin, -dit-il Lucien tonn, tu es bien fait, tu as une jolie -taille, tu portes bien tes habits, tu as l'air d'un gentilhomme dans -ton habit bleu boutons jaunes, avec un simple pantalon de nankin; -moi, j'aurais l'air d'un ouvrier au milieu de ce monde, je -serais gauche, gn, je dirai des sottises ou je ne dirais rien du -tout: toi, tu peux, pour obir au prjug des noms, prendre celui -de ta mre, te faire appeler Lucien de Rubempr; moi, je suis et -serai toujours David Schard. Tout te sert et tout me nuit dans le -monde o tu vas. Tu es fait pour y russir. Les femmes adoreront -ta figure d'ange. N'est-ce pas, ve?</p> - -<p>Lucien sauta au cou de David et l'embrassa. Cette modestie coupait -court bien des doutes, bien des difficults. Comment n'et-il -pas redoubl de tendresse pour un homme qui arrivait faire -par amiti les mmes rflexions qu'il venait de faire par ambition? -L'ambitieux et l'amoureux sentaient la route aplanie, le cœur du -jeune homme et de l'ami s'panouissait. Ce fut un de ces moments -rares dans la vie o toutes les forces sont doucement tendues, o -toutes les cordes vibrent en rendant des sons pleins. Mais cette sagesse -d'une belle me excitait encore en Lucien la tendance qui -porte l'homme tout rapporter lui. Nous disons tous, plus ou -moins, comme Louis XIV: L'tat, c'est moi! L'exclusive tendresse -de sa mre et de sa sœur, le dvouement de David, -l'habitude qu'il avait de se voir l'objet des efforts secrets de ces -trois tres, lui donnaient les vices de l'enfant de famille, engendraient -en lui cet gosme qui dvore le noble, et que madame -de Bargeton caressait en l'incitant oublier ses obligations envers -sa sœur, sa mre et David. Il n'en tait rien encore; mais n'y avait-il -pas craindre, qu'en tendant autour de lui le cercle de son ambition, -il ft contraint de ne penser qu' lui pour s'y maintenir?</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/im-02.jpg" alt="" title="" width="500" height="749" /> - <span class="link"><a href="images/imx-02.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p> - <p class="caption2">VE ET DAVID SCHARD.</p> - <p class="caption3">Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrass - qu'il n'avait t dans aucun moment de sa vie.</p> -</div> - -<div class="fighand"> - <img class="bord" src="images/im-02.jpg" alt="" title="" /> - <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p> - <p class="caption2">VE ET DAVID SCHARD.</p> - <p class="caption3">Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrass - qu'il n'avait t dans aucun moment de sa vie.</p> -</div> - -<p>Cette motion passe, David fit observer Lucien que son pome -de Saint Jean dans Pathmos tait peut-tre trop biblique pour tre -lu devant un monde qui la posie apocalyptique devait tre peu -familire. Lucien, qui se produisait devant le public le plus difficile -<span class="pagenum" id="Page_59">59</span> -de la Charente, parut inquiet. David lui conseilla d'emporter Andr -de Chnier, et de remplacer un plaisir douteux pour un plaisir certain. -Lucien lisait en perfection, il plairait ncessairement et montrerait -une modestie qui le servirait sans doute. Comme la plupart -des jeunes gens, ils donnaient aux gens du monde leur intelligence -et leurs vertus. Si la jeunesse, qui n'a pas encore failli, est sans -indulgence pour les fautes des autres, elle leur prte aussi ses magnifiques -croyances. Il faut en effet avoir bien expriment la vie avant -de reconnatre que, suivant un beau mot de Raphal, comprendre -c'est galer. En gnral, le sens ncessaire l'intelligence de la -posie est rare en France, o l'esprit dessche promptement la -source des saintes larmes de l'extase, o personne ne veut prendre -la peine de dfricher le sublime, de le sonder pour en percevoir -l'infini. Lucien allait faire sa premire exprience des ignorances et -des froideurs mondaines! Il passa chez David pour y prendre le volume -de posie.</p> - -<p>Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrass -qu'en aucun moment de sa vie. En proie mille terreurs, -il voulait et redoutait un loge, il dsirait s'enfuir, car la pudeur -a sa coquetterie aussi! Le pauvre amant n'osait dire un mot qui -aurait eu l'air de quter un remercment; il trouvait toutes les paroles -compromettantes, et se taisait en gardant une attitude de criminel. -ve, qui devinait les tortures de cette modestie, se plut -jouir de ce silence; mais quand David tortilla son chapeau pour s'en -aller, elle sourit.</p> - -<p>—Monsieur David, lui dit-elle, si vous ne passez pas la soire -chez madame de Bargeton, nous pouvons la passer ensemble. Il -fait beau, voulez-vous aller nous promener le long de la Charente? -nous causerons de Lucien.</p> - -<p>David eut envie de se prosterner devant cette dlicieuse jeune -fille. ve avait mis dans le son de sa voix des rcompenses inespres; -elle avait, par la tendresse de l'accent, rsolu les difficults -de cette situation; sa proposition tait plus qu'un loge, c'tait la -premire faveur de l'amour.</p> - -<p>—Seulement, dit-elle un geste que fit David, laissez-moi quelques -instants pour m'habiller.</p> - -<p>David, qui de sa vie n'avait su ce qu'tait un air, sortit en <ins id="cor_20" title="charteronnant">chanteronnant</ins>, -ce qui surprit l'honnte Postel, et lui donna de violents -soupons sur les relations d've et de l'imprimeur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span> -Les plus petites circonstances de cette soire agirent beaucoup -sur Lucien que son caractre portait couter les premires impressions. -Comme tous les amants inexpriments, il arriva de si -bonne heure que Louise n'tait pas encore au salon. Monsieur de -Bargeton s'y trouvait seul. Lucien avait dj commenc son apprentissage -des petites lchets par lesquelles l'amant d'une femme marie -achte son bonheur, et qui donnent aux femmes la mesure de -ce qu'elles peuvent exiger; mais il ne s'tait pas encore trouv face - face avec monsieur de Bargeton.</p> - -<p>Ce gentilhomme tait un de ces petits esprits doucement tablis -entre l'inoffensive nullit qui comprend encore, et la fire stupidit -qui ne veut ni rien accepter ni rien rendre. Pntr de ses -devoirs envers le monde, et s'efforant de lui tre agrable, il -avait adopt le sourire du danseur pour unique langage. Content -ou mcontent, il souriait. Il souriait une nouvelle dsastreuse -aussi bien qu' l'annonce d'un heureux vnement. Ce sourire -rpondait tout par les expressions que lui donnait monsieur de -Bargeton. S'il fallait absolument une approbation directe, il renforait -son sourire par un rire complaisant, en ne lchant une parole -qu' la dernire extrmit. Un tte--tte lui faisait prouver le -seul embarras qui compliquait sa vie vgtative, il tait alors oblig -de chercher quelque chose dans l'immensit de son vide intrieur. -La plupart du temps il se tirait de peine en reprenant les naves -<ins id="cor_21" title="costumes">coutumes</ins> de son enfance: il pensait tout haut, il vous initiait aux -moindres dtails de sa vie; il vous exprimait ses besoins, ses petites -sensations qui, pour lui, ressemblaient des ides. Il ne parlait -ni de la pluie ni du beau temps; il ne donnait pas dans les lieux -communs de la conversation par o se sauvent les imbciles, il -s'adressait aux plus intimes intrts de la vie.—Par complaisance -pour madame de Bargeton, j'ai mang ce matin du veau qu'elle -aime beaucoup, et mon estomac me fait bien souffrir, disait-il. Je -sais cela, j'y suis toujours pris! expliquez-moi cela? ou bien:—Je -vais sonner pour demander un verre d'eau sucre, en voulez-vous -un par la mme occasion? Ou bien:—Je monterai demain cheval, -et j'irai voir mon beau-pre. Ces petites phrases, qui ne supportaient -pas la discussion, arrachaient un non ou un oui l'interlocuteur, -et la conversation tombait plat. Monsieur de Bargeton implorait -alors l'assistance de son visiteur en mettant l'ouest son nez -de vieux carlin poussif; il vous regardait de ses gros yeux vairons -<span class="pagenum" id="Page_61">61</span> -d'une faon qui signifiait: <i>Vous dites?</i> Les ennuyeux empresss -de parler d'eux-mmes, il les chrissait, il les coutait avec une -probe et dlicate attention qui le leur rendait si prcieux que les -bavards d'Angoulme lui accordaient une sournoise intelligence, et -le prtendaient mal jug. Aussi quand ils n'avaient plus d'auditeurs -ces gens venaient-ils achever leurs rcits ou leurs raisonnements -auprs du gentilhomme, srs de trouver son sourire logieux. Le -salon de sa femme tant toujours plein, il s'y trouvait gnralement - l'aise. Il s'occupait des plus petits dtails: il regardait qui entrait, -saluait en souriant et conduisait sa femme le nouvel arriv; il -guettait ceux qui partaient, et leur faisait la conduite en accueillant -leurs adieux par son ternel sourire. Quand la soire tait anime -et qu'il voyait chacun son affaire, l'heureux muet restait plant -sur ses deux hautes jambes comme une cigogne sur ses pattes, -ayant l'air d'couter une conversation politique; ou il venait tudier -les cartes d'un joueur sans y rien comprendre, car il ne savait aucun -jeu; ou il se promenait en humant son tabac et soufflant sa digestion. -Anas tait le beau ct de sa vie, elle lui donnait des jouissances -infinies. Lorsqu'elle jouait son rle de matresse de maison, -il s'tendait dans une bergre en l'admirant; car elle parlait pour -lui: puis il s'tait fait un plaisir de chercher l'esprit de ses phrases; -et comme souvent il ne les comprenait que longtemps aprs qu'elles -taient dites, il se permettait des sourires qui partaient comme des -boulets enterrs qui se rveillent. Son respect pour elle allait d'ailleurs -jusqu' l'adoration. Une adoration quelconque ne suffit-elle pas -au bonheur de la vie? En personne spirituelle et gnreuse, Anas -n'avait pas abus de ses avantages en reconnaissant chez son mari la -nature facile d'un enfant qui ne demandait pas mieux que d'tre -gouvern. Elle avait pris soin de lui comme on prend soin d'un manteau; -elle le tenait propre, le brossait, le serrait, le mnageait; et -se sentant mnag, bross, soign, monsieur de Bargeton avait contract -pour sa femme une affection canine. Il est si facile de donner -un bonheur qui ne cote rien! Madame de Bargeton ne connaissant - son mari aucun autre plaisir que celui de la bonne chre, lui faisait -faire d'excellents dners; elle avait piti de lui; jamais elle ne -s'en tait plainte; et quelques personnes ne comprenant pas le silence -de sa fiert, prtaient monsieur de Bargeton des vertus caches. -Elle l'avait d'ailleurs disciplin militairement, et l'obissance de cet -homme aux volonts de sa femme tait passive. Elle lui disait:—Faites -<span class="pagenum" id="Page_62">62</span> -une visite monsieur ou madame une telle, il y allait comme un -soldat sa faction. Aussi devant elle se tenait-il au port d'armes et -immobile. Il tait en ce moment question de nommer ce muet dput. -Lucien ne pratiquait pas depuis assez long-temps la maison pour -avoir soulev le voile sous lequel se cachait ce caractre inimaginable. -Monsieur de Bargeton enseveli dans sa bergre, paraissant -tout voir et tout comprendre, se faisant une dignit de son silence, -lui semblait prodigieusement imposant. Au lieu de le prendre pour -une borne de granit, Lucien fit de ce gentilhomme un sphinx redoutable, -par suite du penchant qui porte les hommes d'imagination - tout grandir ou prter une me toutes les formes, et il crut -ncessaire de le flatter.</p> - -<p>—J'arrive le premier, dit-il en le saluant avec un peu plus de -respect que l'on n'en accordait ce bonhomme.</p> - -<p>—C'est assez naturel, rpondit monsieur de Bargeton.</p> - -<p>Lucien prit ce mot pour l'pigramme d'un mari jaloux, il devint -rouge, et se regarda dans la glace en cherchant une contenance.</p> - -<p>—Vous habitez l'Houmeau, dit monsieur de Bargeton, les personnes -qui demeurent loin arrivent toujours plus tt que celles qui -demeurent prs.</p> - -<p>—A quoi cela tient-il? dit Lucien en prenant un air agrable.</p> - -<p>—Je ne sais pas, rpondit monsieur de Bargeton qui rentra -dans son immobilit.</p> - -<p>—Vous n'avez pas voulu le chercher, reprit Lucien. Un homme -capable de faire l'observation peut trouver la cause.</p> - -<p>—Ah! fit monsieur de Bargeton, les causes finales! H! h!...</p> - -<p>Lucien se creusa la cervelle pour ranimer la conversation qui -tomba l.</p> - -<p>—Madame de Bargeton s'habille sans doute? dit-il en frmissant -de la niaiserie de cette demande.</p> - -<p>—Oui, elle s'habille, rpondit naturellement le mari.</p> - -<p>Lucien leva les yeux pour regarder les deux solives saillantes, -peintes en gris, et dont les entre-deux taient plafonns, sans trouver -une phrase de rentre; mais il ne vit pas alors sans terreur le petit -lustre vieilles pendeloques de cristal, dpouill de sa gaze et garni -de bougies. Les housses du meuble avaient t tes, et le lampasse -rouge montrait ses fleurs fanes. Ces apprts annonaient une runion -extraordinaire. Le pote conut des doutes sur la convenance de -son costume, car il tait en bottes. Il alla regarder avec la stupeur de -<span class="pagenum" id="Page_63">63</span> -la crainte un vase du Japon qui ornait une console guirlandes du -temps de Louis XV; puis il eut peur de dplaire ce mari en ne -le courtisant pas, et il rsolut de chercher si le bonhomme avait un -dada que l'on pt caresser.</p> - -<p>—Vous quittez rarement la ville, monsieur? dit-il monsieur de -Bargeton vers lequel il revint.</p> - -<p>—Rarement.</p> - -<p>Le silence recommena. Monsieur de Bargeton pia comme une -chatte souponneuse les moindres mouvements de Lucien qui troublait -son repos. Chacun d'eux avait peur de l'autre.</p> - -<p>—Aurait-il conu des soupons sur mes assiduits? pensa Lucien, -car il parat m'tre bien hostile!</p> - -<p>En ce moment, heureusement pour Lucien fort embarrass de -soutenir les regards inquiets avec lesquels monsieur de Bargeton -l'examinait allant et venant, le vieux domestique, qui avait mis une -livre, annona du Chtelet. Le baron entra fort aisment, salua son -ami Bargeton, et fit Lucien une petite inclination de tte qui tait -alors la mode, mais que le pote trouva financirement impertinente. -Sixte du Chtelet portait un pantalon d'une blancheur blouissante, - sous-pieds intrieurs qui le maintenaient dans ses plis. Il -avait des souliers fins et des bas de fil cossais. Sur son gilet blanc -flottait le ruban noir de son lorgnon. Enfin son habit noir se recommandait -par une coupe et une forme parisiennes. C'tait bien le belltre -que ses antcdents annonaient; mais l'ge l'avait dj dot -d'un petit ventre rond assez difficile contenir dans les bornes de -l'lgance. Il teignait ses cheveux et ses favoris blanchis par les -souffrances de son voyage, ce qui lui donnait un air dur. Son teint -autrefois trs-dlicat avait pris la couleur cuivre des gens qui reviennent -des Indes; mais sa tournure, quoique ridicule par les prtentions -qu'il conservait, rvlait nanmoins l'agrable Secrtaire des -Commandements d'une Altesse Impriale. Il prit son lorgnon, regarda -le pantalon de nankin, les bottes, le gilet, l'habit bleu fait Angoulme -de Lucien, enfin tout son rival. Puis il remit froidement le -lorgnon dans la poche de son gilet comme s'il et dit:—Je suis -content. cras dj par l'lgance du financier, Lucien pensa qu'il -aurait sa revanche quand il montrerait l'assemble son visage -anim par la posie; mais il n'en prouva pas moins une vive souffrance -qui continua le malaise intrieur que la prtendue hostilit de -monsieur de Bargeton lui avait donn. Le baron semblait faire peser -<span class="pagenum" id="Page_64">64</span> -sur Lucien tout le poids de sa fortune pour mieux humilier cette -misre. Monsieur de Bargeton, qui comptait n'avoir plus rien dire, -fut constern du silence que gardrent les deux rivaux en s'examinant; -mais, quand il se trouvait au bout de ses efforts, il avait une -question qu'il se rservait comme une poire pour la soif, et il jugea -ncessaire de la lcher en prenant un air affair.</p> - -<p>—H! bien, monsieur, dit-il du Chtelet, qu'y a-t-il de nouveau? -dit-on quelque chose?</p> - -<p>—Mais, rpondit mchamment le Directeur des Contributions, -le nouveau, c'est monsieur Chardon. Adressez-vous lui. Nous apportez-vous -quelque joli pome? demanda le smillant baron en redressant -la boucle majeure d'une de ses faces qui lui parut drange.</p> - -<p>—Pour savoir si j'ai russi, j'aurais d vous consulter, rpondit -Lucien. Vous avez pratiqu la posie avant moi.</p> - -<p>—Bah! quelques vaudevilles assez agrables faits par complaisance, -des chansons de circonstance, des romances que la musique -a fait valoir, ma grande ptre une sœur de Buonaparte (l'ingrat!) -ne sont pas des titres la postrit!</p> - -<p>En ce moment madame de Bargeton se montra dans tout l'clat -d'une toilette tudie. Elle portait un turban juif enrichi d'une -agrafe orientale. Une charpe de gaze sous laquelle brillaient les -cames d'un collier tait gracieusement tourne son cou. Sa robe -de mousseline peinte, manches courtes, lui permettait de montrer -plusieurs bracelets tags sur ses beaux bras blancs. Cette mise -thtrale charma Lucien. Monsieur du Chtelet adressa galamment - cette reine des compliments nausabonds qui la firent sourire de -plaisir, tant elle fut heureuse d'tre loue devant Lucien. Elle n'changea -qu'un regard avec son cher pote, et rpondit au Directeur -des Contributions en le mortifiant par une politesse qui l'exceptait -de son intimit.</p> - -<p>En ce moment, les personnes invites commencrent venir. En -premier lieu se produisirent l'vque et son Grand-Vicaire, deux -figures dignes et solennelles, mais qui formaient un violent contraste: -monseigneur tait grand et maigre, son acolyte tait court -et gras. Tous deux, ils avaient des yeux brillants, mais l'vque -tait ple et son Grand-Vicaire offrait un visage empourpr par la -plus riche sant. Chez l'un et chez l'autre les gestes et les mouvements -taient rares. Tous deux paraissaient prudents, leur rserve et -leur silence intimidaient, ils passaient pour avoir beaucoup d'esprit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span> -Les deux prtres furent suivis par madame de Chandour et son -mari, personnages extraordinaires que les gens auxquels la province -est inconnue seraient tents de croire une fantaisie. Le mari d'Amlie, -la femme qui se posait comme l'antagoniste de madame de Bargeton, -monsieur de Chandour, qu'on nommait Stanislas, tait un ci-devant -jeune homme, encore mince quarante-cinq ans, et dont la -figure ressemblait un crible. Sa cravate tait toujours noue de manire - prsenter deux pointes menaantes, l'une la hauteur de -l'oreille droite, l'autre abaisse vers le ruban rouge de sa croix. Les -basques de son habit taient violemment renverses. Son gilet trs-ouvert -laissait voir une chemise gonfle, empese, ferme par des -pingles surcharges d'orfvrerie. Enfin tout son vtement avait un -caractre exagr qui lui donnait une si grande ressemblance avec les -caricatures qu'en le voyant les trangers ne pouvaient s'empcher de -sourire. Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction -de haut en bas, en vrifiant le nombre des boutons de son -gilet, en suivant les lignes onduleuses que dessinait son pantalon collant, -en caressant ses jambes par un regard qui s'arrtait amoureusement -sur les pointes de ses bottes. Quand il cessait de se contempler -ainsi, ses yeux cherchaient une glace, il examinait si ses cheveux -tenaient la frisure; il interrogeait les femmes d'un œil heureux -en mettant un de ses doigts dans la poche de son gilet, se penchant -en arrire et se posant de trois-quarts, agaceries de coq qui lui -russissaient dans la socit aristocratique de laquelle il tait le -beau. La plupart du temps, ses discours comportaient des gravelures -comme il s'en disait au dix-huitime sicle. Ce dtestable -genre de conversation lui procurait quelques succs auprs des -femmes, il les faisait rire. Monsieur du Chtelet commenait lui -donner des inquitudes. En effet, intrigues par le ddain du fat -des contributions indirectes, stimules par son affectation prtendre -qu'il tait impossible de le faire sortir de son marasme, et piques -par son ton de sultan blas, les femmes le recherchaient encore -plus vivement qu' son arrive depuis que madame de Bargeton -s'tait prise du Byron d'Angoulme. Amlie tait une petite femme -maladroitement comdienne, grasse, blanche, cheveux noirs, -outrant tout, parlant haut, faisant la roue avec sa tte charge de -plumes en t, de fleurs en hiver; belle parleuse, mais ne pouvant -achever sa priode sans lui donner pour accompagnement les sifflements -d'un asthme inavou.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_66">66</span> -Monsieur de Saintot, nomm Astolphe, le Prsident de la Socit -d'Agriculture, homme haut en couleur, grand et gros, -apparut remorqu par sa femme, espce de figure assez semblable - une fougre dessche, qu'on appelait Lili, abrviation d'lisa. -Ce nom, qui supposait dans la personne quelque chose d'enfantin -jurait avec le caractre et les manires de madame de Saintot, -femme solennelle, extrmement pieuse, joueuse difficile et tracassire. -Astolphe passait pour tre un savant du premier ordre. Ignorant -comme une carpe, il n'en avait pas moins crit les articles -Sucre et Eau-de-Vie dans un Dictionnaire d'agriculture, deux -œuvres pilles en dtail dans tous les articles des journaux et dans -les anciens ouvrages o il tait question de ces deux produits. Tout -le Dpartement le croyait occup d'un Trait sur la culture moderne. -Quoiqu'il restt enferm pendant toute la matine dans son -cabinet, il n'avait pas encore crit deux pages depuis douze ans. Si -quelqu'un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant des papiers, -cherchant une note gare ou taillant sa plume; mais il employait -en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet: -il y lisait longuement le journal, il sculptait des bouchons avec -son canif, il traait des dessins fantastiques sur son garde-main, il -feuilletait Cicron pour y prendre la vole une phrase ou des -passages dont le sens pouvait s'appliquer aux vnements du jour; -puis le soir il s'efforait d'amener la conversation sur un sujet qui -lui permt de dire:—Il se trouve dans Cicron une page qui -semble avoir t crite pour ce qui se passe de nos jours. Il rcitait -alors son passage au grand tonnement des auditeurs, qui se redisaient -entre eux!—Vraiment Astolphe est un puits de science. -Ce fait curieux se contait par toute la ville, et l'entretenait dans ses -flatteuses croyances sur monsieur de Saintot.</p> - -<p>Aprs ce couple, vint monsieur de Bartas, nomm Adrien, -l'homme qui chantait les airs de basse-taille et qui avait d'normes -prtentions en musique. L'amour-propre l'avait assis sur le solfge: -il avait commenc par s'admirer lui-mme en chantant, puis il s'tait -mis parler musique, et avait fini par s'en <ins id="cor_22" title="ocuper">occuper</ins> exclusivement. -L'art musical tait devenu chez lui comme une monomanie; -il ne s'animait qu'en parlant de musique, il souffrait pendant une -soire jusqu' ce qu'on le prit de chanter. Une fois qu'il avait -beugl un de ses airs, sa vie commenait: il paradait, il se haussait -sur ses talons en recevant des compliments, il faisait le modeste: -<span class="pagenum" id="Page_67">67</span> -mais il allait nanmoins de groupe en groupe pour y recueillir -des loges; puis, quand tout tait dit, il revenait la musique en -entamant une discussion propos des difficults de son air ou en -vantant le compositeur.</p> - -<p>Monsieur Alexandre de Brebian, le hros de la spia, le dessinateur -qui infestait les chambres de ses amis par des productions -saugrenues et gtait tous les albums du Dpartement, accompagnait -monsieur de Bartas. Chacun d'eux donnait le bras la femme de -l'autre. Au dire de la chronique scandaleuse, cette transposition -tait complte. Les deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de -Brebian) et Fifine (madame Josphine de Barcas), galement proccupes -d'un fichu, d'une garniture, de l'assortiment de quelques -couleurs htrognes, taient dvores du dsir de paratre Parisiennes, -et ngligeaient leur maison o tout allait mal. Si les -deux femmes, serres comme des poupes dans des robes conomiquement -tablies, offraient sur elles une exposition de couleurs -outrageusement bizarres, les maris se permettaient, en leur qualit -d'artistes, un laissez-aller de province qui les rendait curieux - voir. Leurs habits frips leur donnaient l'air des comparses qui -dans les petits thtres figurent la haute socit invite aux noces.</p> - -<p>Parmi les figures qui dbarqurent dans le salon, l'une des plus -originales fut celle de monsieur le comte de Senonches, aristocratiquement -nomm Jacques, grand chasseur, hautain, sec, figure -hle, aimable comme un sanglier, dfiant comme un Vnitien, -jaloux comme un More, et vivant en trs-bonne intelligence avec -monsieur du Hautoy, autrement dit Francis, l'ami de la maison.</p> - -<p>Madame de Senonches (Zphirine) tait grande et belle, mais -couperose dj par une certaine ardeur de foie qui la faisait passer -pour une femme exigeante. Sa taille fine, ses dlicates proportions -lui permettaient d'avoir des manires langoureuses qui sentaient -l'affectation, mais qui peignaient la passion et les caprices toujours -satisfaits d'une personne aime.</p> - -<p>Francis tait un homme assez distingu, qui avait quitt le consulat -de Valence et ses esprances dans la diplomatie, pour venir -vivre Angoulme auprs de Zphirine, dite aussi Zizine. L'ancien -consul prenait soin du mnage, faisait l'ducation des enfants, leur -apprenait les langues trangres, et dirigeait la fortune de monsieur -et de madame de Senonches avec un entier dvouement. L'Angoulme -noble, l'Angoulme administratif, l'Angoulme bourgeois -<span class="pagenum" id="Page_68">68</span> -avaient longtemps glos sur la parfaite unit de ce mnage en trois -personnes; mais, la longue, ce mystre de trinit conjugale parut -si rare et si joli, que monsieur du Hautoy et sembl prodigieusement -immoral s'il avait fait mine de se marier. Quand Jacques -chassait aux environs, chacun lui demandait des nouvelles de Francis, -et il racontait les petites indispositions de son intendant volontaire -en lui donnant le pas sur sa femme. Cet aveuglement paraissait -si curieux chez un homme jaloux, que ses meilleurs amis s'amusaient - le faire poser, et l'annonaient ceux qui ne connaissaient pas le -mystre afin de les amuser. Monsieur du Hautoy tait un prcieux -dandy dont les petits soins personnels avaient tourn la mignardise -et l'enfantillage. Il s'occupait de sa toux, de son sommeil, de sa digestion -et de son manger. Zphirine avait amen son factotum faire -l'homme de petite sant: elle le ouatait, l'embguinait, le mdicinait; -elle l'emptait de mets choisis comme un bichon de marquise; elle -lui ordonnait ou lui dfendait tel ou tel aliment; elle lui brodait des -gilets, des bouts de cravates et des mouchoirs; elle avait fini par -l'habituer porter de si jolies choses qu'elle le mtamorphosait en -une sorte d'idole japonaise. Leur entente tait d'ailleurs sans mcompte: -Zizine regardait tout propos Francis, et Francis semblait -prendre ses ides dans les yeux de Zizine. Ils blmaient, ils souriaient -ensemble, et semblaient se consulter pour dire le plus simple -bonjour.</p> - -<p>Le plus riche propritaire des environs, l'homme envi de tous, -monsieur le marquis de Pimentel et sa femme, qui runissaient -eux deux quarante mille livres de rente, et passaient l'hiver Paris, -vinrent de la campagne en calche avec leurs voisins, monsieur le -baron et madame la baronne de Rastignac, accompagns <ins id="cor_23" title="le">de</ins> la tante -de la baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, -bien leves, pauvres, mais mises avec cette simplicit qui -fait tant valoir les beauts naturelles. Ces personnes, qui certes -taient l'lite de la compagnie, furent reues par un froid silence et -par un respect plein de jalousie, surtout quand chacun vit la distraction -de l'accueil que leur fit madame de Bargeton. Ces deux -familles appartenaient ce petit nombre de gens qui, dans les provinces, -se tiennent au-dessus des commrages, ne se mlent -aucune socit, vivent dans une retraite silencieuse et gardent une -imposante dignit. Monsieur de Pimentel et monsieur de Rastignac -taient appels par leurs titres; aucune familiarit ne mlait leurs -<span class="pagenum" id="Page_69">69</span> -femmes ni leurs filles la haute coterie d'Angoulme, ils approchaient -trop la noblesse de cour pour se commettre avec les niaiseries -de la province.</p> - -<p>Le Prfet et le Gnral arrivrent les derniers, accompagns du -gentilhomme campagnard qui, le matin, avait apport son mmoire -sur les vers soie chez David. C'tait sans doute quelque maire de -canton recommandable par de belles proprits; mais sa tournure -et sa mise trahissaient une dsutude complte de la socit: il tait -gn dans ses habits, il ne savait o mettre ses mains, il tournait -autour de son interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait -pour rpondre quand on lui parlait, il semblait prt rendre un -service domestique; il se montrait tour tour, obsquieux, inquiet, -grave, il s'empressait de rire d'une plaisanterie, il coutait d'une -faon servile, et parfois il prenait un air sournois en croyant qu'on -se moquait de lui. Plusieurs fois dans la soire, oppress par son -mmoire, il essaya de parler vers soie; mais l'infortun monsieur -de Sverac tomba sur monsieur de Bartas qui lui rpondit musique -et sur monsieur de Saintot qui lui cita Cicron. Vers le milieu de -la soire, le pauvre maire finit par s'entendre avec une veuve et sa -fille, madame et mademoiselle du Brossard qui n'taient pas les -deux figures les moins intressantes de cette socit. Un seul mot -dira tout: elles taient aussi pauvres que nobles. Elles avaient dans -leur mise, cette prtention la parure qui rvle une secrte misre. -Madame du Brossard vantait fort maladroitement et tout -propos sa grande et grosse fille, ge de vingt-sept ans, qui passait -pour tre forte sur le piano; elle lui faisait officiellement partager -tous les gots des gens marier, et, dans son dsir d'tablir sa -chre Camille, elle avait dans une mme soire prtendu que Camille -aimait la vie errante des garnisons, et la ville tranquille des -propritaires qui cultivent leur bien. Toutes deux, elles avaient la dignit -pince, aigre-douce des personnes que chacun est enchant de -plaindre, auxquelles on s'intresse par gosme, et qui ont sond -le vide des phrases consolatrices par lesquelles le monde se fait un -plaisir d'accueillir les malheureux. Monsieur de Sverac avait cinquante-neuf -ans, il tait veuf et sans enfants; la mre et la fille -coutrent donc avec une dvotieuse admiration les dtails qu'il -leur donna sur ses magnaneries.</p> - -<p>—Ma fille a toujours aim les animaux, dit la mre. Aussi, -comme la soie que font ces petites btes intresse les femmes, je -<span class="pagenum" id="Page_70">70</span> -vous demanderai la permission d'aller Sverac montrer ma Camille -comment a se rcolte. Camille a tant d'intelligence qu'elle -saisira sur-le-champ tout ce que vous lui direz. N'a-t-elle pas compris -un jour la raison inverse du carr des distances?</p> - -<p>Cette phrase termina glorieusement la conversation entre monsieur -de Sverac et madame du Brossard, aprs la lecture de Lucien.</p> - -<p>Quelques habitus se coulrent familirement dans l'assemble, -ainsi que deux ou trois fils de famille, timides, silencieux, pars -comme des chsses, heureux d'avoir t convis cette solennit -littraire. Toutes les femmes se rangrent srieusement en un cercle -derrire lequel les hommes se tinrent debout. Cette assemble -de personnages bizarres, aux costumes htroclites, aux visages -grims, devint trs-imposante pour Lucien, dont le cœur palpita -quand il se vit l'objet de tous les regards. Quelque hardi qu'il ft, -il ne soutint pas facilement cette premire preuve, malgr les encouragements -de sa matresse, qui dploya le faste de ses rvrences -et ses plus prcieuses grces en recevant les illustres sommits -de l'Angoumois. Le malaise auquel il tait en proie fut continu par -une circonstance facile prvoir, mais qui devait effaroucher un -jeune homme encore peu familiaris avec la tactique du monde. -Lucien, tout yeux et tout oreilles, s'entendait appeler monsieur de -Rubempr par Louise, par monsieur de Bargeton, par l'vque, -par quelques complaisants de la matresse du logis, et monsieur -Chardon par la majorit de ce redout public. Intimid par les œillades -interrogatives des curieux, il pressentait son nom bourgeois -au seul mouvement des lvres; il devinait les jugements anticips -que l'on portait sur lui avec cette franchise provinciale, souvent -un peu trop prs de l'impolitesse. Ces continuels coups d'pingle -inattendus le mirent encore plus mal avec lui-mme. Il attendit -avec impatience le moment de commencer sa lecture, afin de prendre -une attitude qui ft cesser son supplice intrieur; mais Jacques -racontait sa dernire chasse madame de Pimentel; Adrien s'entretenait -du nouvel astre musical, de Rossini, avec mademoiselle -Laure de Rastignac; Astolphe qui avait appris par cœur dans un -journal la description d'une nouvelle charrue en parlait au baron. -Lucien ne savait pas, le pauvre pote, qu'aucune de ces intelligences, -except celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la -posie. Toutes ces personnes, prives d'motions, taient accourues -en se trompant elles-mmes sur la nature du spectacle qui les attendait. -<span class="pagenum" id="Page_71">71</span> -Il est des mots qui, semblables aux trompettes, aux -cymbales, la grosse caisse des saltimbanques, attirent toujours le -public. Les mots beaut, gloire, posie, ont des sortilges qui sduisent -les esprits les plus grossiers.</p> - -<p>Quand tout le monde fut arriv, que les causeries eurent cess, -non sans mille avertissements donns aux interrupteurs par monsieur -de Bargeton, que sa femme envoya comme un suisse d'glise -qui fait retentir sa canne sur les dalles, Lucien se mit la table -ronde, prs de madame de Bargeton, en prouvant une violente -secousse d'me. Il annona d'une voix trouble que, pour ne tromper -l'attente de personne, il allait lire les chefs-d'œuvre rcemment -retrouvs d'un grand pote inconnu. Quoique les posies d'Andr de -Chnier eussent t publies ds 1819, personne, Angoulme, -n'avait encore entendu parler d'Andr de Chnier. Chacun voulut -voir, dans cette annonce, un biais trouv par madame de Bargeton -pour mnager l'amour-propre du pote et mettre les auditeurs - l'aise. Lucien lut d'abord le Jeune Malade, qui fut accueilli -par des murmures flatteurs; puis l'Aveugle, pome que ces esprits -mdiocres trouvrent long. Pendant sa lecture, Lucien fut en proie - l'une de ces souffrances infernales qui ne peuvent tre parfaitement -comprises que par d'minents artistes, ou par ceux que l'enthousiasme -et une haute intelligence mettent leur niveau. Pour -tre traduite par la voix, comme pour tre saisie, la posie exige -une sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l'auditoire -une alliance intime, sans laquelle les lectriques communications -des sentiments n'ont plus lieu. Cette cohsion des mes manque-t-elle, -le pote se trouve alors comme un ange essayant de chanter un -hymne cleste au milieu des ricanements de l'enfer. Or, dans la -sphre o se dveloppent leurs facults, les hommes d'intelligence -possdent la vue circumspective du colimaon, le flair du chien et -l'oreille de la taupe; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour -d'eux. Le musicien et le pote se savent aussi promptement -admirs ou incompris, qu'une plante se sche ou se ravive dans une -atmosphre amie ou ennemie. Les murmures des hommes qui n'taient -venus l que pour leurs femmes, et qui se parlaient de leurs -affaires, retentissaient l'oreille de Lucien par les lois de cette -acoustique particulire; de mme qu'il voyait les hiatus sympathiques -de quelques mchoires violemment entrebilles, et dont les -dents le narguaient. Lorsque, semblable la colombe du dluge, -<span class="pagenum" id="Page_72">72</span> -il cherchait un coin favorable o son regard pt s'arrter, il rencontrait -les yeux impatients de gens qui pensaient videmment -profiter de cette runion pour s'interroger sur quelques intrts -positifs. A l'exception de Laure de Rastignac, de deux ou trois -jeunes gens et de l'vque, tous les assistants s'ennuyaient. En -effet, ceux qui comprennent la posie cherchent dvelopper dans -leur me ce que l'auteur a mis en germe dans ses vers; mais ces -auditeurs glacs, loin d'aspirer l'me du pote, n'coutaient mme -pas ses accents. Lucien prouva donc un si profond dcouragement, -qu'une sueur froide mouilla sa chemise. Un regard de feu lanc -par Louise, vers laquelle il se tourna, lui donna le courage d'achever; -mais son cœur de pote saignait de mille blessures.</p> - -<p>—Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine? dit sa voisine la -sche Lili qui s'attendait peut-tre des tours de force.</p> - -<p>—Ne me demandez pas mon avis, ma chre, mes yeux se ferment -aussitt que j'entends lire.</p> - -<p>—J'espre que Nas ne nous donnera pas souvent des vers le -soir, dit Francis. Quand j'coute lire aprs mon dner, l'attention -que je suis forc d'avoir trouble ma digestion.</p> - -<p>—Pauvre chat, dit Zphirine voix basse, buvez un verre -d'eau sucre.</p> - -<p>—C'est fort bien dclam, dit Alexandre; mais j'aime mieux le -whist.</p> - -<p>En entendant cette rponse qui passa pour spirituelle cause de -la signification anglaise du mot, quelques joueuses prtendirent -que le lecteur avait besoin de repos. Sous ce prtexte, un ou deux -couples s'esquivrent dans le boudoir. Lucien, suppli par Louise, -par la charmante Laure de Rastignac et par l'vque, rveilla l'attention, -grce la verve contre-rvolutionnaire des Iambes, que -plusieurs personnes, entranes par la chaleur du dbit, applaudirent -sans les comprendre. Ces sortes de gens sont influenables -par la vocifration comme les palais grossiers sont excits par les -liqueurs fortes. Pendant un moment o l'on prit des glaces, Zphirine -envoya Francis voir le volume, et dit sa voisine Amlie -que les vers lus par Lucien taient imprims.</p> - -<p>—Mais, rpondit Amlie avec un visible bonheur, c'est bien -simple, monsieur de Rubempr travaille chez un imprimeur. C'est, -dit-elle en regardant Lolotte, comme si une jolie femme faisait -elle-mme ses robes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_73">73</span> -—Il a imprim ses posies lui-mme, se dirent les femmes.</p> - -<p>—Pourquoi s'appelle-t-il donc alors monsieur de Rubempr? -demanda Jacques. Quand il travaille de ses mains, un noble doit -quitter son nom.</p> - -<p>—Il a effectivement quitt le sien, qui tait roturier, dit Zizine, -mais pour prendre celui de sa mre qui est noble.</p> - -<p>—Puisque ses vers (en province on nomme <i>verse</i>) sont imprims, -nous pouvons les lire nous-mmes, dit Astolphe.</p> - -<p>Cette stupidit compliqua la question jusqu' ce que Sixte du -Chtelet et daign dire cette ignorante assemble que l'annonce -n'tait pas une prcaution oratoire, et que ces belles posies -appartenaient un frre royaliste du rvolutionnaire Marie-Joseph -Chnier. La socit d'Angoulme, l'exception de l'vque, de madame -de Rastignac et de ses deux filles, que cette grande posie -avait saisis, se crut mystifie et s'offensa de cette supercherie. Un -sourd murmure s'leva; mais Lucien ne l'entendit pas. Isol de ce -monde odieux par l'enivrement que produisait une mlodie intrieure, -il s'efforait de la rpter, et voyait les figures comme travers -un nuage. Il lut la sombre lgie sur le suicide, celle dans le -got ancien o respire une mlancolie sublime; puis celle o est -ce vers:</p> - -<div class="poem"> - <div class="verse">Tes vers sont doux, j'aime les rpter.</div> -</div> - -<p>Enfin, il termina par la suave idylle intitule <i>Nre</i>.</p> - -<p>Plonge dans une dlicieuse rverie, une main dans ses boucles, -qu'elle avait dfrises sans s'en apercevoir, l'autre pendant, les -yeux distraits, seule au milieu de son salon, madame de Bargeton -se sentait pour la premire fois de sa vie transporte dans la sphre -qui lui tait propre. Jugez combien elle fut dsagrablement distraite -par Amlie, qui s'tait charge de lui exprimer les vœux -publics.</p> - -<p>—Nas, nous tions venues pour entendre les posies de monsieur -Chardon, et vous nous donnez des vers (<i>verse</i>) imprims. -Quoique ces morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames -aimeraient mieux le vin du cru.</p> - -<p>—Ne trouvez-vous pas que la langue franaise se prte peu la -posie? dit Astolphe au Directeur des Contributions. Je trouve la -prose de Cicron mille fois plus potique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span> -—La vraie posie franaise est la posie lgre, la chanson, -rpondit du Chtelet.</p> - -<p>—La chanson prouve que notre langue est trs-musicale, dit -Adrien.</p> - -<p>—Je voudrais bien connatre les vers (<i>verse</i>) qui ont caus la -perte de Nas, dit Zphirine; mais d'aprs la manire dont elle accueille -la demande d'Amlie, elle n'est pas dispose nous en donner -un chantillon.</p> - -<p>—Elle se doit elle-mme de les lui faire dire, rpondit Francis, -car le gnie de ce petit bonhomme est sa justification.</p> - -<p>—Vous qui avez t dans la diplomatie, obtenez-nous cela, dit -Amlie monsieur du Chtelet.</p> - -<p>—Rien de plus ais, dit le baron.</p> - -<p>L'ancien Secrtaire des Commandements, habitu ces petits manges, -alla trouver l'vque et sut le mettre en avant. Prie par -monseigneur, Nas fut oblige de demander Lucien quelque morceau -qu'il st par cœur. Le prompt succs du baron dans cette ngociation -lui valut un langoureux sourire d'Amlie.</p> - -<p>—Dcidment ce baron est bien spirituel, dit-elle Lolotte.</p> - -<p>Lolotte se souvenait du propos aigre-doux d'Amlie sur les femmes -qui faisaient elles-mmes leurs robes.</p> - -<p>—Depuis quand reconnaissez-vous les barons de l'empire? lui -rpondit-elle en souriant.</p> - -<p>Lucien avait essay de difier sa matresse dans une ode qui lui -tait adresse sous un titre invent par tous les jeunes gens au sortir -du collge. Cette ode, si complaisamment caresse, embellie de -tout l'amour qu'il se sentait au cœur, lui parut la seule œuvre capable -de lutter avec la posie de Chnier. Il regarda d'un air passablement -fat madame de Bargeton, en disant: A ELLE! Puis il se -posa firement pour drouler cette pice ambitieuse, car son amour-propre -d'auteur se sentit l'aise derrire la jupe de madame de -Bargeton.</p> - -<p>En ce moment, Nas laissa chapper son secret aux yeux des -femmes. Malgr l'habitude qu'elle avait de dominer ce monde de -toute la hauteur de son intelligence, elle ne put s'empcher de -trembler pour Lucien. Sa contenance fut gne, ses regards demandrent -en quelque sorte l'indulgence; puis elle fut oblige de rester -les yeux baisss, et de cacher son contentement mesure que se -dployrent les strophes suivantes.</p> - -<p class="sep2 center cs8"><span class="pagenum" id="Page_75">75</span> -A ELLE.</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Du sein de ces torrents de gloire et de lumire,</div> - <div class="verse">O, sur des sistres d'or, les anges attentifs,</div> - <div class="verse">Aux pieds de Jhova redisent la prire</div> - <div class="vers6">De nos astres plaintifs;</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Souvent un chrubin chevelure blonde</div> - <div class="verse">Voilant l'clat de Dieu sur son front arrt,</div> - <div class="verse">Laisse aux parvis des cieux son plumage argent,</div> - <div class="vers6">Et descend sur le monde.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Il a compris de Dieu le bienfaisant regard:</div> - <div class="verse">Du gnie aux abois il endort la souffrance;</div> - <div class="verse">Jeune fille adore, il berce le vieillard</div> - <div class="vers6">Dans les fleurs de l'enfance;</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Il inscrit des mchants les tardifs repentirs;</div> - <div class="verse">A la mre inquite, il dit en rve: Espre!</div> - <div class="verse">Et, le cœur plein de joie, il compte les soupirs</div> - <div class="vers6">Qu'on donne la misre.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">De ces beaux messagers un seul est parmi nous,</div> - <div class="verse">Que la terre amoureuse arrte dans sa route;</div> - <div class="verse">Mais il pleure, et poursuit d'un regard triste et doux</div> - <div class="vers6">La paternelle vote.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Ce n'est point de son front l'clatante blancheur</div> - <div class="verse">Qui m'a dit le secret de sa noble origine,</div> - <div class="verse">Ni l'clair de ses yeux, ni la fconde ardeur</div> - <div class="vers6">De sa vertu divine.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Mais par tant de lueur mon amour bloui</div> - <div class="verse">A tent de s'unir sa sainte nature,</div> - <div class="verse">Et du terrible archange il a heurt sur lui</div> - <div class="vers6">L'impntrable armure.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Ah! gardez, gardez bien de lui laisser revoir</div> - <div class="verse">Le brillant sraphin qui vers les cieux revole;</div> - <div class="verse">Trop tt il en saurait la magique parole</div> - <div class="vers6">Qui se chante le soir!</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Vous les verriez alors, des nuits perant les voiles,</div> - <div class="verse">Comme un point de l'aurore, atteindre les toiles</div> - <div class="vers6">Par un vol fraternel;</div> - <div class="verse">Et le marin qui veille, attendant un prsage,</div> - <div class="verse">De leurs pieds lumineux montrerait le passage,</div> - <div class="vers6">Comme un phare ternel.</div> - </div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_76">76</span> -—Comprenez-vous ce calembour? dit Amlie monsieur du -Chtelet en lui adressant un regard de coquetterie.</p> - -<p>—C'est des vers comme nous en avons tous plus ou moins fait -au sortir du collge, rpondit le baron d'un air ennuy pour obir - son rle de jugeur que rien n'tonnait. Autrefois nous donnions -dans les brumes ossianiques. C'tait des Malvina, des Fingal, des -apparitions nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs tombes -avec des toiles au-dessus de leurs ttes. Aujourd'hui, cette friperie -potique est remplace par Jhova, par les sistres, par les anges, -par les plumes des sraphins, par toute la garde-robe du paradis -remise neuf avec les mots immense, infini, solitude, intelligence. -C'est des lacs, des paroles de Dieu, une espce de panthisme christianis, -enrichi de rimes rares, pniblement cherches, comme meraude -et fraude, aeul et glaeul, etc. Enfin, nous avons chang de -latitude: au lieu d'tre au nord, nous sommes dans l'orient: mais -les tnbres y sont tout aussi paisses.</p> - -<p>—Si l'ode est obscure, dit Zphirine, la dclaration me semble -trs-claire.</p> - -<p>—Et l'armure de l'archange est une robe de mousseline assez -lgre, dit Francis.</p> - -<p>Quoique la politesse voult que l'on trouvt ostensiblement l'ode -ravissante cause de madame de Bargeton, les femmes, furieuses -de ne pas avoir de pote leur service pour les traiter d'anges, se -levrent comme ennuyes, en murmurant d'un air glacial: <i>trs-bien, -joli, parfait</i>.</p> - -<p>—Si vous m'aimez, vous ne complimenterez ni l'auteur ni son ange, -dit Lolotte son cher Adrien d'un air despotique auquel il dut obir.</p> - -<p>—Aprs tout, c'est des phrases, dit Zphirine Francis, et l'amour -est une posie en action.</p> - -<p>—Vous avez dit l, Zizine, une chose que je pensais, mais que -je n'aurais pas aussi finement exprime, repartit Stanislas en s'pluchant -de la tte aux pieds par un regard caressant.</p> - -<p>—Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amlie du Chtelet, -pour voir rabaisser la firet de Nas qui se fait traiter d'archange, -comme si elle tait plus que nous, et qui nous encanaille avec le fils -d'un apothicaire et d'une garde-malade, dont la sœur est une grisette, -et qui travaille chez un imprimeur.</p> - -<p>—Puisque le pre vendait des biscuits contre les vers, dit Jacques, -il aurait d en faire manger son fils.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">77</span> -—Il continue le mtier de son pre, car ce qu'il vient de nous -donner me semble de la drogue, dit Stanislas en prenant une de -ses poses les plus agaantes. Drogue pour drogue, j'aime mieux -autre chose.</p> - -<p>En un moment chacun s'entendit pour humilier Lucien par -quelque mot d'ironie aristocratique. Lili, la femme pieuse, y vit -une action charitable en disant qu'il tait temps d'clairer Nas, bien -prs de faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener - bien cette sotte conspiration laquelle tous ces petits esprits s'intressrent -comme au dnouement d'un drame, et dans laquelle -ils virent une aventure raconter le lendemain.</p> - -<p>L'ancien consul, peu soucieux d'avoir se battre avec un jeune -pote qui, sous les yeux de sa matresse, enragerait d'un mot insultant, -comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec un fer sacr -contre lequel la vengeance ft impossible. Il imita l'exemple que -lui avait donn l'adroit du Chtelet quand il avait t question de -faire dire des vers Lucien. Il vint causer avec l'vque en feignant -de partager l'enthousiasme que l'ode de Lucien avait inspir - Sa Grandeur; puis il le mystifia en lui faisant croire que la mre -de Lucien tait une femme suprieure et d'une excessive modestie, -qui fournissait son fils les sujets de toutes ses compositions. Le -plus grand plaisir de Lucien tait de voir rendre justice sa mre, -qu'il adorait. Une fois cette ide inculque l'vque, Francis s'en -remit sur les hasards de la conversation pour amener le mot blessant -qu'il avait mdit de faire dire par monseigneur.</p> - -<p>Quand Francis et l'vque revinrent dans le cercle au centre duquel -tait Lucien, l'attention redoubla parmi les personnes qui -dj lui faisaient boire la cigu petits coups. Tout fait tranger -au mange des salons, le pauvre pote ne savait que regarder madame -de Bargeton, et rpondre gauchement aux gauches questions -qui lui taient adresses. Il ignorait les noms et les qualits de la -plupart des personnes prsentes, et ne savait quelle conversation -tenir avec des femmes qui lui disaient des niaiseries dont il avait -honte. Il se sentait d'ailleurs mille lieues de ces divinits angoumoisines -en s'entendant nommer tantt monsieur Chardon, tantt -monsieur de Rubempr, tandis qu'elles s'appelaient Lolotte, Adrien, -Astolphe, Lili, Fifine. Sa confusion fut extrme quand, ayant pris -Lili pour un nom d'homme, il appela monsieur Lili le brutal monsieur -de Senonches. Le Nembrod interrompit Lucien par un:—Monsieur -<span class="pagenum" id="Page_78">78</span> -Lulu? qui fit rougir madame de Bargeton jusqu'aux -oreilles.</p> - -<p>—Il faut tre bien aveugle pour admettre ici et nous prsenter -ce petit bonhomme, dit-il demi-voix.</p> - -<p>—Madame la marquise, dit Zphirine madame de Pimentel -voix basse, mais de manire se faire entendre, ne trouvez-vous -pas une grande ressemblance entre monsieur Chardon et monsieur -de Cante-Croix?</p> - -<p>—La ressemblance est idale, rpondit en souriant madame de -Pimentel.</p> - -<p>—La gloire a des sductions que l'on peut avouer, dit madame -de Bargeton la marquise. Il est des femmes qui s'prennent de la -grandeur comme d'autres de la petitesse, ajouta-t-elle en regardant -Francis.</p> - -<p>Zphirine ne comprit pas, car elle trouvait son consul trs-grand; -mais la marquise se rangea du ct de Nas en se mettant rire.</p> - -<p>—Vous tes bien heureux, monsieur, dit Lucien monsieur de -Pimentel qui se reprit pour le nommer monsieur de Rubempr -aprs l'avoir appel Chardon, vous ne devez jamais vous ennuyer?</p> - -<p>—Travaillez-vous promptement? lui demanda Lolotte de l'air dont -elle et dit un menuisier: tes-vous longtemps faire une bote?</p> - -<p>Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d'assommoir; mais il -releva la tte en entendant madame de Bargeton rpondre en souriant:—Ma -chre, la posie ne pousse pas dans la tte de monsieur -de Rubempr comme l'herbe dans nos cours.</p> - -<p>—Madame, dit l'vque Lolotte, nous ne saurions avoir trop -de respect pour les nobles esprits en qui Dieu met un de ses rayons. -Oui, la posie est chose sainte. Qui dit posie, dit souffrance. -Combien de nuits silencieuses n'ont pas values les strophes que vous -admirez! Saluez avec amour le pote qui mne presque toujours -une vie malheureuse, et qui Dieu rserve sans doute une place -dans le ciel parmi ses prophtes. Ce jeune homme est un pote, -ajouta-t-il en posant la main sur la tte de Lucien, ne voyez-vous -pas quelque fatalit imprime sur ce beau front?</p> - -<p>Heureux d'tre si noblement dfendu, Lucien salua l'vque par -un regard suave, sans savoir que le digne prlat allait tre son -bourreau. Madame de Bargeton lana sur le cercle ennemi des regards -pleins de triomphe qui s'enfoncrent, comme autant de -dards, dans le cœur de ses rivales, dont la rage redoubla.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_79">79</span> -—Ah! monseigneur, rpondit le pote en esprant frapper ces -ttes imbciles de son sceptre d'or, le vulgaire n'a ni votre esprit, -ni votre charit. Nos douleurs sont ignores, personne ne sait nos -travaux. Le mineur a moins de peine extraire l'or de la mine, -que nous n'en avons arracher nos images aux entrailles de la plus -ingrate des langues. Si le but de la posie est de mettre les ides au -point prcis o tout le monde peut les voir et les sentir, le pote -doit incessamment parcourir l'chelle des intelligences humaines -afin de les satisfaire toutes; il doit cacher sous les plus vives couleurs -la logique et le sentiment, deux puissances ennemies; il lui -faut enfermer tout un monde de penses dans un mot, rsumer des -philosophies entires par une peinture; enfin ses vers sont des -graines dont les fleurs doivent clore dans les cœurs, en y cherchant -les sillons creuss par les sentiments personnels. Ne faut-il -pas avoir tout senti pour tout rendre? Et sentir vivement, n'est-ce -pas souffrir? Aussi les posies ne s'enfantent-elles qu'aprs de pnibles -voyages entrepris dans les vastes rgions de la pense et de la -socit. N'est-ce pas des travaux immortels que ceux auxquels -nous devons des cratures dont la vie devient plus authentique que -celle des tres qui ont vritablement vcu, comme la <i>Clarisse</i> de -Richardson, la <i>Camille</i> de Chnier, la <i>Dlie</i> de Tibulle, l'<i>Anglique</i> -de l'Arioste, la <i>Francesca</i> du Dante, l'<i>Alceste</i> de Molire, -le <i>Figaro</i> de Beaumarchais, la <i>Rebecca</i> de Walter Scott, le <i>Don -Quichotte</i> de Cervants!</p> - -<p>—Et que nous crerez-vous? demanda du Chtelet.</p> - -<p>—Annoncer de telles conceptions, rpondit Lucien, n'est-ce -pas se donner un brevet d'homme de gnie? D'ailleurs ces enfantements -sublimes veulent une longue exprience du monde, une -tude des passions et des intrts humains que je ne saurais avoir -faite; mais je commence, dit-il avec amertume en jetant un regard -vengeur sur ce cercle. Le cerveau porte longtemps...</p> - -<p>—Votre accouchement sera laborieux, dit monsieur du Hautoy -en l'interrompant.</p> - -<p>—Votre excellente mre pourra vous aider, dit l'vque.</p> - -<p>Ce mot si habilement prpar, cette vengeance attendue alluma -dans tous les yeux un clair de joie. Sur toutes les bouches il courut -un sourire de satisfaction aristocratique, augmente par l'imbcillit -de monsieur de Bargeton qui se mit rire aprs coup.</p> - -<p>—Monseigneur, vous tes un peu trop spirituel pour nous en ce -<span class="pagenum" id="Page_80">80</span> -moment, ces dames ne vous comprennent pas, dit madame de -Bargeton qui par ce seul mot paralysa les rires et attira sur elle -les regards tonns. Un pote qui prend toutes ses inspirations dans -la Bible, a dans l'glise une vritable mre. Monsieur de Rubempr, -dites-nous <i>Saint Jean dans Pathmos</i>, ou le <i>Festin de -Balthasar</i>, pour montrer Monseigneur que Rome est toujours -la <i lang="la" xml:lang="la">Magna parens</i> de Virgile.</p> - -<p>Les femmes changrent un sourire en entendant Nas disant les -deux mots latins.</p> - -<p>Au dbut de la vie, les plus fiers courages ne sont pas exempts -d'abattement. Ce coup avait envoy tout d'abord Lucien au fond de -l'eau; mais il frappa du pied et revint la surface, en se jurant -de dominer ce monde. Comme le taureau piqu de mille flches, il -se releva furieux, et allait obir la voix de Louise en dclamant -<i>Saint Jean dans Pathmos</i>; mais la plupart des tables de jeu -avaient attir leurs joueurs qui retombaient dans l'ornire de leurs -habitudes en y trouvant un plaisir que la posie ne leur avait pas -donn. Puis la vengeance de tant d'amours-propres irrits n'et -pas t complte sans le ddain ngatif que l'on tmoigna pour la -posie indigne, en dsertant Lucien et madame de Bargeton. -Chacun parut proccup: celui-ci alla causer d'un chemin cantonal -avec le Prfet, celle-l parla de varier les plaisirs de la soire -en faisant un peu de musique. La haute socit d'Angoulme, se -sentant mauvais juge en fait de posie, tait surtout curieuse de -connatre l'opinion des Rastignac, des Pimentel sur Lucien, et -plusieurs personnes allrent autour d'eux. La haute influence que -ces deux familles exeraient dans le Dpartement tait toujours reconnue -dans les grandes circonstances; chacun les jalousait et les -courtisait, car tout le monde prvoyait avoir besoin de leur protection.</p> - -<p>—Comment trouvez-vous notre pote et sa posie? dit Jacques - la marquise chez laquelle il chassait.</p> - -<p>—Mais pour des vers de province, dit-elle en souriant, ils ne -sont pas mal; d'ailleurs un si beau pote ne peut rien faire mal.</p> - -<p>Chacun trouva l'arrt adorable, et l'alla rpter en y mettant -plus de mchancet que la marquise n'y en voulait mettre.</p> - -<p>Du Chtelet fut alors requis d'accompagner monsieur de Bartas -qui massacra le grand air de Figaro. Une fois la porte ouverte la -musique il fallut couter la romance chevaleresque faite sous l'Empire -<span class="pagenum" id="Page_81">81</span> -par Chateaubriand, chante par Chtelet. Puis vinrent les morceaux - quatre mains excuts par des petites filles, et rclams -par madame du Brossard qui voulait faire briller le talent de sa chre -Camille aux yeux de monsieur de Sverac.</p> - -<p>Madame de Bargeton, blesse du mpris que chacun marquait -son pote, rendit ddain pour ddain en s'en allant dans son boudoir -pendant le temps que l'on fit de la musique. Elle fut suivie de -l'vque qui son Grand-Vicaire avait expliqu la profonde ironie -de son involontaire pigramme, et qui voulait la racheter. Mademoiselle -de Rastignac, que la posie avait sduite, se coula dans le -boudoir l'insu de sa mre. En s'asseyant sur son canap matelas -piqu o elle entrana Lucien, Louise put, sans tre entendue ni -vue, lui dire l'oreille:—Cher ange, ils ne t'ont pas compris! -mais...</p> - -<div class="poem"> - <div class="verse">Tes vers sont doux, j'aime les rpter.</div> -</div> - -<p>Lucien, consol par cette flatterie, oublia pour un moment ses -douleurs.</p> - -<p>—Il n'y a pas de gloire bon march, lui dit madame de Bargeton -en lui prenant la main et la lui serrant. Souffrez, souffrez, -mon ami, vous serez grand, vos douleurs sont le prix de votre immortalit. -Je voudrais bien avoir supporter les travaux d'une -lutte. Dieu vous garde d'une vie atone et sans combats, o les ailes -de l'aigle ne trouvent pas assez d'espace. J'envie vos souffrances, car -vous vivez au moins, vous! Vous dploierez vos forces, vous esprerez -une victoire! Votre lutte sera glorieuse. Quand vous serez arriv -dans la sphre impriale o trnent les grandes intelligences, souvenez-vous -des pauvres gens dshrits par le sort, dont l'intelligence -s'annihile sous l'oppression d'un azote moral et qui prissent -aprs avoir constamment su ce qu'tait la vie sans pouvoir vivre, -qui ont eu des yeux perants et n'ont rien vu, de qui l'odorat tait -dlicat et qui n'ont senti que des fleurs empestes. Chantez alors la -plante qui se dessche au fond d'une fort, touffe par des lianes, -par des vgtations gourmandes, touffues, sans avoir t aime par -le soleil, et qui meurt sans avoir fleuri! Ne serait-ce pas un pome -d'horrible mlancolie, un sujet tout fantastique? Quelle composition -sublime que la peinture d'une jeune fille ne sous les cieux de l'Asie, -ou de quelque fille du dsert transporte dans quelque froid pays -d'Occident, appelant son soleil bien-aim, mourant de douleurs -<span class="pagenum" id="Page_82">82</span> -incomprises, galement accable de froid et d'amour! Ce serait le -type de beaucoup d'existences.</p> - -<p>—Vous peindriez ainsi l'me qui se souvient du ciel, dit l'vque, -un pome qui doit avoir t fait jadis, je me suis plu en voir -un fragment dans le Cantique des cantiques.</p> - -<p>—Entreprenez cela, dit Laure de Rastignac en exprimant une -nave croyance au gnie de Lucien.</p> - -<p>—Il manque la France un grand pome sacr, dit l'vque. -Croyez-moi? la gloire et la fortune appartiendront l'homme de -talent qui travaillera pour la Religion.</p> - -<p>—Il l'entreprendra, monseigneur, dit madame de Bargeton avec -emphase. Ne voyez-vous pas l'ide du pome poindant dj comme -une flamme de l'aurore, dans ses yeux?</p> - -<p>—Nas nous traite bien mal, disait Fifine. Que fait-elle donc?</p> - -<p>—Ne l'entendez-vous pas? rpondit Stanislas. Elle est cheval -sur ses grands mots qui n'ont ni queue ni tte.</p> - -<p>Amlie, Fifine, Adrien et Francis apparurent la porte du boudoir, -en accompagnant madame de Rastignac qui venait chercher -sa fille pour partir.</p> - -<p>—Nas, dirent les deux femmes enchantes de troubler l' parte -du boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau.</p> - -<p>—Ma chre enfant, rpondit madame de Bargeton, monsieur de -Rubempr va nous dire son Saint Jean dans Pathmos, un magnifique -pome biblique.</p> - -<p>—Biblique! rpta Fifine tonne.</p> - -<p>Amlie et Fifine rentrrent dans le salon en y apportant ce mot -comme une pture moquerie. Lucien s'excusa de dire le pome -en objectant son dfaut de mmoire. Quand il reparut, il n'excita -plus le moindre intrt. Chacun causait ou jouait. Le pote avait -t dpouill de tous ses rayons, les propritaires ne voyaient en -lui rien de bien utile, les gens prtentions le craignaient comme -un pouvoir hostile leur ignorance; les femmes jalouses de madame -de Bargeton, la Batrix de ce nouveau Dante, selon le Vicaire-Gnral, -lui jetaient des regards froidement ddaigneux.</p> - -<p>—Voil donc le monde! se dit Lucien en descendant l'Houmeau -par les rampes de Beaulieu, car il est des instants dans la vie -o l'on aime prendre le plus long, afin d'entretenir par la marche -le mouvement d'ides o l'on se trouve, et au courant -<span class="pagenum" id="Page_83">83</span> -desquelles on veut se livrer. Loin de le dcourager, la rage de -l'ambitieux repouss donnait Lucien de nouvelles forces. Comme -tous les gens emmens par leur instinct dans une sphre leve o -ils arrivent avant de pouvoir s'y soutenir, il se promettait de tout -sacrifier pour demeurer dans la haute socit. Chemin faisant, il -tait un un les traits envenims qu'il avait reus, il se parlait -tout haut lui-mme, il gourmandait les niais auxquels il avait eu -affaire; il trouvait des rponses fines aux sottes demandes qu'on lui -avait faites, et se dsesprait d'avoir ainsi de l'esprit aprs coup. -En arrivant sur la route de Bordeaux qui serpente au bas de la -montagne et ctoie les rives de la Charente, il crut voir, au clair -de lune, ve et David assis sur une solive au bord de la rivire, -prs d'une fabrique, et descendit vers eux par un sentier.</p> - -<p>Pendant que Lucien courait sa torture chez madame de Bargeton, -sa sœur avait pris une robe de percaline rose mille raies, -son chapeau de paille cousue, un petit chle de soie; mise simple -qui faisait croire qu'elle tait pare, comme il arrive toutes les -personnes chez lesquelles une grandeur naturelle rehausse les moindres -accessoires. Aussi, quand elle quittait son costume d'ouvrire -intimidait-elle prodigieusement David. Quoique l'imprimeur se ft -rsolu parler de lui-mme, il ne trouva plus rien dire quand il -donna le bras la belle ve pour traverser l'Houmeau. L'amour -se plat dans ces respectueuses terreurs, semblables celles -que la gloire de Dieu cause aux Fidles. Les deux amants marchrent -silencieusement vers le pont Sainte-Anne afin de gagner la -rive gauche de la Charente. ve, qui trouva ce silence gnant s'arrta -vers le milieu du pont pour contempler la rivire qui, de l -jusqu' l'endroit o se construisait la poudrerie, forme une longue -nappe o le soleil couchant jetait alors une joyeuse trane de -lumire.</p> - -<p>—La belle soire! dit-elle en cherchant un sujet de conversation, -l'air est la fois tide et frais, les fleurs embaument, le ciel est -magnifique.</p> - -<p>—Tout parle au cœur, rpondit David en essayant d'arriver -son amour par analogie. Il y a pour les gens aimants un plaisir infini - trouver dans les accidents d'un paysage, dans la transparence de -l'air, dans les parfums de la terre, la posie qu'ils ont dans l'me. -La nature parle pour eux.</p> - -<p>—Et elle leur dlie aussi la langue, dit ve en riant. Vous tiez -<span class="pagenum" id="Page_84">84</span> -bien silencieux en traversant l'Houmeau. Savez-vous que j'tais -embarrasse...</p> - -<p>—Je vous trouvais si belle que j'tais saisi, rpondit navement -David.</p> - -<p>—Je suis donc moins belle en ce moment? lui demanda-t-elle.</p> - -<p>—Non; mais je suis si heureux de me promener seul avec vous, -que......</p> - -<p>Il s'arrta tout interdit et regarda les collines par o descend la -route de Saintes.</p> - -<p>—Si vous trouvez quelque plaisir cette promenade, j'en suis -ravie, car je me crois oblige vous donner une soire en change -de celle que vous m'avez sacrifie. En refusant d'aller chez madame -de Bargeton, vous avez t tout aussi gnreux que l'tait Lucien -en risquant de la fcher par sa demande.</p> - -<p>—Non pas gnreux, mais sage, rpondit David. Puisque nous -sommes seuls sous le ciel, sans autres tmoins que les roseaux et -les buissons qui bordent la Charente, permettez-moi, chre ve, -de vous exprimer quelques-unes des inquitudes que me cause la -marche actuelle de Lucien. Aprs ce que je viens de lui dire, mes -craintes vous paratront, je l'espre, un raffinement d'amiti. Vous -et votre mre, vous avez tout fait pour le mettre au-dessus de sa -position; mais en excitant son ambition, ne l'avez-vous pas imprudemment -vou de grandes souffrances? Comment se soutiendra-t-il -dans le monde o le portent ses gots? Je le connais! il est de -nature aimer les rcoltes sans le travail. Les devoirs de socit lui -dvoreront son temps, et le temps est le seul capital des gens qui -n'ont que leur intelligence pour fortune; il aime briller, le monde -irritera ses dsirs qu'aucune somme ne pourra satisfaire, il dpensera -de l'argent et n'en gagnera pas; enfin, vous l'avez habitu -se croire grand; mais avant de reconnatre une supriorit quelconque, -le monde demande d'clatants succs. Or, les succs littraires -ne se <ins id="cor_24" title="conqurent">conquirent</ins> que dans la solitude et par d'obstins travaux. -Que donnera madame de Bargeton votre frre en retour de tant -de journes passes ses pieds? Lucien est trop fier pour accepter -ses secours, et nous le savons encore trop pauvre pour continuer - voir sa socit, qui est doublement ruineuse. Tt ou tard cette -femme abandonnera notre cher frre aprs lui avoir fait perdre le -got du travail, aprs avoir dvelopp chez lui le got du luxe, le -mpris de notre vie sobre, l'amour des jouissances, son penchant -<span class="pagenum" id="Page_85">85</span> -l'oisivet, cette dbauche des mes potiques. Oui, je tremble que -cette grande dame ne s'amuse de Lucien comme d'un jouet: ou -elle l'aime sincrement et lui fera tout oublier, ou elle ne l'aime pas -et le rendra malheureux, car il en est fou.</p> - -<p>—Vous me glacez le cœur, dit ve en s'arrtant au barrage de -la Charente. Mais, tant que ma mre aura la force de faire son pnible -mtier et tant que je vivrai, les produits de notre travail suffiront -peut-tre aux dpenses de Lucien, et lui permettront d'attendre -le moment o sa fortune commencera. Je ne manquerai -jamais de courage, car l'ide de travailler pour une personne aime, -dit ve en s'animant, te au travail toute son amertume et ses ennuis. -Je suis heureuse en songeant pour qui je me donne tant de -peine, si toutefois c'est de la peine. Oui, ne craignez rien, nous gagnerons -assez d'argent pour que Lucien puisse aller dans le beau -monde. L est sa fortune.</p> - -<p>—L est aussi sa perte, reprit David. coutez-moi, chre ve. -La lente excution des œuvres du gnie exige une fortune considrable -toute venue ou le sublime cynisme d'une vie pauvre. Croyez-moi! -Lucien a une si grande horreur des privations de la misre, -il a si complaisamment savour l'arome des festins, la fume des -succs, son amour-propre a si bien grandi dans le boudoir de madame -de Bargeton, qu'il tentera tout plutt que de dchoir; et -les produits de votre travail ne seront jamais en rapport avec ses -besoins.</p> - -<p>—Vous n'tes donc qu'un faux ami! s'cria ve dsespre. Autrement -vous ne nous dcourageriez pas ainsi.</p> - -<p>—ve! ve! rpondit David, je voudrais tre le frre de Lucien. -Vous seule pouvez me donner ce titre, qui lui permettrait de tout -accepter de moi, qui me donnerait le droit de me dvouer lui -avec le saint amour que vous mettez vos sacrifices, mais en y portant -le discernement du calculateur. ve, cher enfant aime, faites -que Lucien ait un trsor o il puisse puiser sans honte? La bourse -d'un frre ne sera-t-elle pas comme la sienne? si vous saviez toutes -les rflexions que m'a suggres la position nouvelle de Lucien! -S'il veut aller chez madame de Bargeton, il ne doit plus tre mon -prote, il ne doit plus loger l'Houmeau, vous ne devez plus rester -ouvrire, votre mre ne doit plus faire son mtier. Si vous consentiez - devenir ma femme, tout s'aplanirait: Lucien pourrait demeurer -au second chez moi pendant que je lui btirais un appartement -<span class="pagenum" id="Page_86">86</span> -au-dessus de l'appentis au fond de la cour, moins que -mon pre ne veuille lever un second tage. Nous lui arrangerions -ainsi une vie sans soucis, une vie indpendante. Mon dsir de soutenir -Lucien me donnera pour faire fortune un courage que je n'aurais -pas s'il ne s'agissait que de moi; mais il dpend de vous d'autoriser -mon dvouement. Peut-tre un jour ira-t-il Paris, le seul thtre -o il puisse se produire, et o ses talents seront apprcis et rtribus. -La vie de Paris est chre, et nous ne serons pas trop de trois -pour l'y entretenir. D'ailleurs, vous comme votre mre, ne faudra-t-il -pas un appui? Chre ve, pousez-moi par amour pour Lucien. -Plus tard vous m'aimerez peut-tre en voyant les efforts que je -ferai pour le servir et pour vous rendre heureuse. Nous sommes tous -deux galement modestes dans nos gots, il nous faudra peu de chose; -le bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son cœur sera le -trsor o nous mettrons fortune, sentiments, sensations, tout!</p> - -<p>—Les convenances nous sparent, dit ve mue en voyant -combien ce grand amour se faisait petit. Vous tes riche et je suis -pauvre. Il faut aimer beaucoup pour passer par-dessus une semblable -difficult.</p> - -<p>—Vous ne m'aimez donc pas assez encore? s'cria David atterr.</p> - -<p>—Mais votre pre s'opposerait peut-tre...</p> - -<p>—Bien, bien, rpondit David, s'il n'y a que mon pre consulter, -vous serez ma femme. ve, ma chre ve! vous venez de -me rendre la vie bien facile porter en ce moment. J'avais, hlas! -le cœur bien lourd de sentiments que je ne pouvais ni ne savais exprimer. -Dites-moi seulement que vous m'aimez un peu, je prendrai -le courage ncessaire pour vous parler de tout le reste.</p> - -<p>—En vrit, dit-elle, vous me rendez tout honteuse; mais puisque -nous nous confions nos sentiments, je vous dirai que je n'ai -jamais de ma vie pens un autre qu' vous. J'ai vu en vous un -de ces hommes auxquels une femme peut se trouver fire d'appartenir, -et je n'osais esprer pour moi, pauvre ouvrire sans avenir, -une si grande destine.</p> - -<p>—Assez, assez, dit-il en s'asseyant sur la traverse du barrage -auprs duquel ils taient revenus, car ils allaient et venaient comme -des fous en parcourant le mme espace.</p> - -<p>—Qu'avez-vous? lui dit-elle en exprimant pour la premire fois -cette <ins id="cor_25" title="inqutude">inquitude</ins> si gracieuse que les femmes prouvent pour un -tre qui leur appartient.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span> -—Rien que de bon, dit-il. En apercevant toute une vie heureuse, -l'esprit est comme bloui, l'me est accable. Pourquoi suis-je -le plus heureux? dit-il avec une expression de mlancolie. Mais -je le sais.</p> - -<p>ve regarda David d'un air coquet et douteux qui voulait une explication.</p> - -<p>—Chre ve, je reois plus que je ne donne. Aussi vous aimerai-je -toujours mieux que vous ne m'aimerez, parce que j'ai plus -de raison de vous aimer: vous tes un ange et je suis un homme.</p> - -<p>—Je ne suis pas si savante, rpondit ve en souriant. Je vous -aime bien...</p> - -<p>—Autant que vous aimez Lucien? dit-il en l'interrompant.</p> - -<p>—Assez pour tre votre femme, pour me consacrer vous et -tcher de ne vous donner aucune peine dans la vie, d'abord un -peu pnible, que nous mnerons.</p> - -<p>—Vous tes-vous aperue, chre ve, que je vous ai aime depuis -le premier jour o je vous ai vue?</p> - -<p>—Quelle est la femme qui ne se sent pas aime? demanda-t-elle.</p> - -<p>—Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma -prtendue fortune. Je suis pauvre, ma chre ve. Oui, mon pre -a pris plaisir me ruiner, il a spcul sur mon travail, il a fait -comme beaucoup de prtendus bienfaiteurs avec leurs obligs. Si -je deviens riche ce sera par vous. Ceci n'est pas une parole de l'amant, -mais une rflexion du penseur. Je dois vous faire connatre -mes dfauts, et ils sont normes chez un homme oblig de faire sa -fortune. Mon caractre, mes habitudes, les occupations qui me -plaisent me rendent impropre tout ce qui est commerce et spculation, -et cependant nous ne pouvons devenir riches que par -l'exercice de quelque industrie. Si je suis capable de dcouvrir une -mine d'or, je suis singulirement inhabile l'exploiter. Mais vous, -qui, par amour pour votre frre, tes descendue aux plus petits -dtails, qui avez le gnie de l'conomie, la patiente attention du -vrai commerant, vous rcolterez la moisson que j'aurai seme. -Notre situation, car depuis long-temps je me suis mis au sein de -votre famille, m'oppresse si fort le cœur que j'ai consum mes jours -et mes nuits chercher une occasion de fortune. Mes connaissances -en chimie et l'observation des besoins du commerce m'ont mis sur -la voie d'une dcouverte lucrative. Je ne puis vous en rien dire -<span class="pagenum" id="Page_88">88</span> -encore, je prvois trop de lenteurs. Nous souffrirons pendant quelques -annes peut-tre: mais je finirai par trouver les procds industriels - la piste desquels je suis depuis quelques jours, et qui -nous procureront une grande fortune. Je n'ai rien dit Lucien, -car son caractre ardent gterait tout, il convertirait mes esprances -en ralits, il vivrait en grand seigneur et s'endetterait peut-tre. -Ainsi gardez-moi le secret. Votre douce et chre compagnie pourra -seule me consoler pendant ces longues preuves, comme le dsir -de vous enrichir vous et Lucien me donnera de la constance et de -la tnacit...</p> - -<p>—J'avais devin aussi, lui dit ve en l'interrompant, que vous -tiez un de ces inventeurs auxquels il faut, comme mon pauvre -pre, une femme qui prenne soin d'eux.</p> - -<p>—Vous m'aimez donc! Ah! dites-le-moi sans crainte, moi -qui ai vu dans votre nom un symbole de mon amour. ve tait la -seule femme qu'il y et dans le monde, et ce qui tait matriellement -vrai pour Adam l'est moralement pour moi. Mon Dieu! m'aimez-vous?</p> - -<p>—Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe par la manire -dont elle la pronona comme pour peindre l'tendue de ses sentiments.</p> - -<p>—H! bien, asseyons-nous l, dit-il en conduisant ve par la -main vers une longue poutre qui se trouvait au bas des roues d'une -papeterie. Laissez-moi respirer l'air du soir, entendre les cris des -ranettes, admirer les rayons de la lune qui tremblent sur les eaux; -laissez-moi m'emparer de cette nature o je crois voir mon bonheur -crit en toute chose, et qui m'apparat pour la premire fois dans -sa splendeur, <ins id="cor_26" title="clair">claire</ins> par l'amour, embellie par vous. ve, chre -aime! voici le premier moment de joie sans mlange que le sort -m'ait donn! Je doute que Lucien soit aussi heureux que moi!</p> - -<p>En sentant la main d've humide et tremblante dans la sienne, -David y laissa tomber une larme. Ce fut en ce moment que Lucien -aborda sa sœur.</p> - -<p>—Je ne sais pas, dit-il, si vous avez <ins id="cor_27" title="trouvez">trouv</ins> cette soire belle, -mais elle a t cruelle pour moi.</p> - -<p>—Mon pauvre Lucien, que t'est-il donc arriv? dit ve en remarquant -l'animation du visage de son frre.</p> - -<p>Le pote irrit raconta ses angoisses, en versant dans ces cœurs -amis les flots de penses qui l'assaillaient. ve et David coutrent -<span class="pagenum" id="Page_89">89</span> -Lucien en silence, affligs de voir passer ce torrent de douleurs qui -rvlait autant de grandeur que de petitesse.</p> - -<p>—Monsieur de Bargeton, dit Lucien en terminant, est un vieillard -qui sera sans doute bientt emport par quelque indigestion, -eh! bien, je dominerai ce monde orgueilleux, j'pouserai madame -de Bargeton! J'ai lu dans ses yeux ce soir un amour gal au mien. -Oui, mes blessures, elle les a ressenties; mes souffrances, elle les -a calmes; elle est aussi grande et noble qu'elle est belle et gracieuse! -Non, elle ne me trahira jamais!</p> - -<p>—N'est-il pas temps de lui faire une existence tranquille? dit -voix basse David ve.</p> - -<p>ve pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses -penses, s'empressa de raconter Lucien les projets qu'il avait mdits. -Les deux amants taient aussi pleins d'eux-mmes que Lucien -tait plein de lui; en sorte qu've et David, empresss de faire -approuver leur bonheur, n'aperurent point le mouvement de surprise -que laissa chapper l'amant de madame de Bargeton en apprenant -le mariage de sa sœur et de David. Lucien, qui rvait de faire faire - sa sœur une belle alliance quand il aurait saisi quelque haute position, -afin d'tayer son ambition de l'intrt que lui porterait une -puissante famille, fut dsol de voir dans cette union un obstacle -de plus ses succs dans le monde.</p> - -<p>—Si madame de Bargeton consent devenir madame de Rubempr, -jamais elle ne voudra se trouver tre la belle-sœur de -David Schard! Cette phrase est la formule nette et prcise des -ides qui tenaillrent le cœur de Lucien.—Louise a raison! les -gens d'avenir ne sont jamais compris par leurs familles, pensa-t-il -avec amertume.</p> - -<p>Si cette union lui et t prsente en un moment o il n'et pas -fantastiquement tu monsieur de Bargeton, il aurait sans doute fait -clater la joie la plus vive. En rflchissant sa situation actuelle, -en interrogeant la destine d'une fille belle et sans fortune, d've -Chardon, il et regard ce mariage comme un bonheur inespr. -Mais il habitait un de ces rves d'or o les jeunes gens, monts sur -des si, franchissent toutes les barrires. Il venait de se voir dominant -la Socit, le pote souffrait de tomber si vite dans la ralit. -ve et David pensrent que leur frre accabl de tant de gnrosit -se taisait. Pour ces deux belles mes, une acceptation silencieuse -prouvait une amiti vraie. L'imprimeur se mit peindre avec une -<span class="pagenum" id="Page_90">90</span> -loquence douce et cordiale le bonheur qui les attendait tous quatre. -Malgr les interjections d've, il meubla son premier tage -avec le luxe d'un amoureux; il btit avec une ingnue bonne foi le -second pour Lucien et le dessus de l'appentis pour madame Chardon, -envers laquelle il voulait dployer tous les soins d'une filiale -sollicitude. Enfin il fit la famille si heureuse et son frre si indpendant -que Lucien, charm par la voix de David et par les caresses -d've, oublia sous les ombrages de la route, le long de la Charente -calme et brillante, sous la vote toile et dans la tide atmosphre -de la nuit, la blessante couronne d'pines que la Socit lui avait -enfonce sur la tte. Monsieur de Rubempr reconnut enfin David. -La mobilit de son caractre le rejeta bientt dans la vie pure, travailleuse -et bourgeoise qu'il avait mene; il la vit embellie et sans -soucis. Le bruit du monde aristocratique s'loigna de plus en plus. -Enfin, quand il atteignit le pav de l'Houmeau, l'ambitieux serra la -main de son frre et se mit l'unisson des heureux amants.</p> - -<p>—Pourvu que ton pre ne contrarie pas ce mariage? dit-il -David.</p> - -<p>—Tu sais s'il s'inquite de moi! le bonhomme vit pour lui; -mais j'irai demain le voir Marsac, quand ce ne serait que pour -obtenir de lui qu'il fasse les constructions dont nous avons besoin.</p> - -<p>David accompagna le frre et la sœur jusque chez madame Chardon - laquelle il demanda la main d've, avec l'empressement d'un -homme qui ne voulait aucun retard. La mre prit la main de sa -fille, la mit dans celle de David avec joie, et l'amant enhardi baisa -au front sa belle promise, qui lui sourit en rougissant.</p> - -<p>—Voil les accordailles des gens pauvres, dit la mre en levant -les yeux comme pour implorer la bndiction de Dieu. Vous avez -du courage, mon enfant, dit-elle David, car nous sommes dans -le malheur, et je tremble qu'il ne soit contagieux.</p> - -<p>—Nous serons riches et heureux, dit gravement David. Pour -commencer, vous ne ferez plus votre mtier de garde-malade, et -vous viendrez demeurer avec votre fille et Lucien Angoulme.</p> - -<p>Les trois enfants s'empressrent alors de raconter leur mre tonne -leur charmant projet, en se livrant l'une de ces folles causeries -de famille o l'on se plat engranger toutes les semailles, jouir -par avance de toutes les joies. Il fallut mettre David la porte; il -aurait voulu que cette soire ft ternelle. Une heure du matin -sonna quand Lucien reconduisit son futur beau-frre jusqu' la -<span class="pagenum" id="Page_91">91</span> -Porte-Palet. L'honnte Postel, inquiet de ces mouvements extraordinaires, -tait debout derrire sa persienne; il avait ouvert la croise -et se disait, en voyant de la lumire cette heure chez ve:—Que -se passe-t-il donc chez les Chardon?</p> - -<p>—Mon fiston, dit-il en voyant revenir Lucien, que vous arrive-t-il -donc? Auriez-vous besoin de moi?</p> - -<p>—Non, monsieur, rpondit le pote; mais comme vous tes -notre ami, je puis vous dire l'affaire: ma mre vient d'accorder la -main de ma sœur David Schard.</p> - -<p>Pour toute rponse, Postel ferma brusquement sa fentre, au -dsespoir de n'avoir pas demand mademoiselle Chardon.</p> - -<p>Au lieu de rentrer Angoulme, David prit la route de Marsac. -Il alla tout en se promenant chez son pre, et arriva le long du clos -attenant la maison, au moment o le soleil se levait. L'amoureux -aperut sous un amandier la tte du vieil Ours qui s'levait au-dessus -d'une haie.</p> - -<p>—Bonjour, mon pre, lui dit David.</p> - -<p>—Tiens, c'est toi, mon garon? par quel hasard te trouves-tu -sur la route cette heure? Entre par l, dit le vigneron en indiquant - son fils une petite porte claire-voie. Mes vignes ont toutes -pass fleur, pas un cep de gel! Il y aura plus de vingt poinons -l'arpent cette anne; mais aussi comme c'est fum!</p> - -<p>—Mon pre, je viens vous parler d'une affaire importante.</p> - -<p>—Eh! bien, comment vont nos presses? tu dois gagner de l'argent -gros comme toi?</p> - -<p>—J'en gagnerai, mon pre, mais pour le moment je ne suis pas -riche.</p> - -<p>—Ils me blment tous ici de fumer mort, rpondit le pre. -Les bourgeois, c'est--dire monsieur le marquis, monsieur le comte, -messieurs ci et a prtendent que j'te de la qualit au vin. A quoi -sert l'ducation? vous brouiller l'entendement. coute! ces messieurs -rcoltent sept, quelquefois huit pices l'arpent, et les vendent -soixante francs la pice, ce qui fait au plus quatre cents francs -par arpent dans les bonnes annes. Moi, j'en rcolte vingt pices et les -vends trente francs, total six cents francs! O sont les niais! La -qualit! la qualit! Qu'est-ce que a me fait, la qualit? qu'ils la -gardent pour eux, la qualit, messieurs les marquis! pour moi, la -qualit, c'est les cus. Tu dis?...</p> - -<p>—Mon pre, je me marie, je viens vous demander...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_92">92</span> -—Me demander? Quoi! rien du tout, mon garon. Marie-toi, -j'y consens; mais pour te donner quelque chose, je me trouve sans -un sou. Les faons m'ont ruin! Depuis deux ans, j'avance des faons, -des impositions, des frais de toute nature; le gouvernement -prend tout, le plus clair va au gouvernement! Voil deux ans que -les pauvres vignerons ne font rien. Cette anne ne se prsente pas -mal, eh! bien, mes gredins de poinons valent dj onze francs! -On rcoltera pour le tonnelier. Pourquoi te marier avant les vendanges...</p> - -<p>—Mon pre, je ne viens vous demander que votre consentement.</p> - -<p>—Ah! c'est une autre affaire. A l'encontre de qui te maries-tu, -sans curiosit?</p> - -<p>—J'pouse mademoiselle ve Chardon.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que a? qu'est-ce qu'elle mange?</p> - -<p>—Elle est fille de feu monsieur Chardon, le pharmacien de -l'Houmeau.</p> - -<p>—Tu pouses une fille de l'Houmeau, toi, un bourgeois! toi, -l'imprimeur du roi Angoulme! Voil les fruits de l'ducation! -Mettez donc vos enfants au collge! Ah! , elle est donc bien -riche, mon garon? dit le vieux vigneron en se rapprochant de son -fils d'un air clin; car si tu pouses une fille de l'Houmeau, elle -doit en avoir des mille et des cent! Bon! tu me payeras mes loyers. -Sais-tu, mon garon, que voil deux ans trois mois de loyers dus, -ce qui fait deux mille sept cents francs, qui me viendraient bien -point pour payer le tonnelier. A tout autre qu' mon fils, je serais -en droit de demander des intrts; car, aprs tout, les affaires sont -les affaires; mais je te les remets. H! bien, qu'a-t-elle?</p> - -<p>—Mais elle a ce qu'avait ma mre.</p> - -<p>Le vieux vigneron allait dire:—Elle n'a que dix mille francs! -Mais il se souvint d'avoir refus des comptes son fils, et s'cria:—Elle -n'a rien!</p> - -<p>—La fortune de ma mre tait son intelligence et sa beaut.</p> - -<p>—Va donc au march avec a, et tu verras ce qu'on te donnera -dessus! Nom d'une pipe, les pres sont-ils malheureux dans leurs -enfants! David, quand je me suis mari, j'avais sur la tte un bonnet -de papier pour toute fortune et mes deux bras, j'tais un pauvre -Ours; mais avec la belle imprimerie que je t'ai <i>donne</i>, avec ton -industrie et tes connaissances, tu dois pouser une bourgeoise -<span class="pagenum" id="Page_93">93</span> -de la ville, une femme riche de trente quarante mille francs. -Laisse ta passion, et je te marierai, moi! Nous avons une lieue -d'ici une veuve de trente-deux ans, meunire, qui a cent mille francs -de bien au soleil; voil ton affaire. Tu peux runir ses biens ceux -de Marsac, ils se touchent! Ah! le beau domaine que nous aurions, -et comme je le gouvernerais! On dit qu'elle va se marier avec Courtois, -son premier garon, tu vaux encore mieux que lui! Je mnerais -le moulin, tandis qu'elle ferait les beaux bras Angoulme.</p> - -<p>—Mon pre, je suis engag...</p> - -<p>—David, tu n'entends rien au commerce, je te vois ruin. Oui, -si tu te maries avec cette fille de l'Houmeau, je me mettrai en rgle -vis--vis de toi, je t'assignerai pour me payer mes loyers, car je ne -prvois rien de bon. Ah! mes pauvres presses! mes presses! il vous -fallait de l'argent pour vous huiler, vous entretenir et vous faire -rouler. Il n'y a qu'une bonne anne qui puisse me consoler de cela.</p> - -<p>—Mon pre, il me semble que jusqu' prsent je vous ai caus -peu de chagrin...</p> - -<p>—Et trs-peu pay de loyers, rpondit le vigneron.</p> - -<p>—Je venais vous demander, outre votre consentement mon -mariage, de me faire lever le second tage de votre maison et de -construire un logement au-dessus de l'appentis.</p> - -<p>—Bernique, je n'ai pas le sou, tu le sais bien. D'ailleurs, ce serait -de l'argent jet dans l'eau, car qu'est-ce que a me rapporterait? -Ah! tu te lves ds le matin pour venir me demander des -constructions ruiner un roi. Quoiqu'on t'ait nomm David, je n'ai -pas les trsors de Salomon. Mais tu es fou? On m'a chang mon enfant -en nourrice. En voil-t-il un qui aura du raisin! dit-il en s'interrompant -pour montrer un cep David. Voil des enfants qui ne -trompent pas l'espoir de leurs parents: vous les fumez, ils vous -rapportent. Moi, je t'ai mis au lyce, j'ai pay des sommes normes -pour faire de toi un savant, tu vas tudier chez les Didot: et toutes -ces frimes aboutissent me donner pour bru une fille de l'Houmeau, -sans un sou de dot! Si tu n'avais pas tudi, que tu fusses -rest sous mes yeux, tu te serais conduit ma fantaisie, et tu te -marierais aujourd'hui avec une meunire de cent mille francs, sans -compter le moulin. Ah! ton esprit te sert croire que je te rcompenserai -de ce beau sentiment, en te faisant construire des palais?... -Mais ne dirait-on pas en vrit que, depuis deux cents ans, la -maison o tu es n'a log que des cochons, et que ta fille de -<span class="pagenum" id="Page_94">94</span> -l'Houmeau ne peut pas y coucher. Ah a! c'est donc la reine de -France?</p> - -<p>—Eh! bien, mon pre, je construirai le second tage mes frais; -ce sera le fils qui enrichira le pre. Quoique ce soit le monde renvers, -cela se voit quelquefois.</p> - -<p>—Comment, mon gars, tu as de l'argent pour btir, et tu n'en -as pas pour payer tes loyers? Finaud, tu ruses avec ton pre!</p> - -<p>La question ainsi pose devint difficile rsoudre, car le bonhomme -tait enchant de mettre son fils dans une position qui lui permt -de ne lui rien donner tout en paraissant paternel. Aussi David ne -put-il obtenir de son pre qu'un consentement pur et simple au -mariage et la permission de faire ses frais, dans la maison paternelle, -toutes les constructions dont il pouvait avoir besoin. Le vieil -Ours, ce modle des pres conservateurs, fit son fils la grce de -ne pas exiger ses loyers et de ne pas lui prendre les conomies qu'il -avait eu l'imprudence de laisser voir. David revint triste: il comprit -que dans le malheur il ne pourrait pas compter sur le secours -de son pre.</p> - -<p>Il ne fut question dans tout Angoulme que du mot de l'vque -et de la rponse de madame de Bargeton. Les moindres vnements -furent si bien dnaturs, augments, embellis, que le pote devint -le hros du moment. De la sphre suprieure o gronda cet orage -de cancans, il en tomba quelques gouttes dans la bourgeoisie. -Quand Lucien passa par Beaulieu pour aller chez madame de Bargeton, -il s'aperut de l'attention envieuse avec laquelle plusieurs -jeunes gens le regardrent, et saisit quelques phrases qui l'enorgueillirent.</p> - -<p>—Voil un jeune homme heureux, disait un fils de famille qui -avait assist la lecture, il est joli garon, il a du talent, et madame -de Bargeton en est folle!</p> - -<p>—La plus belle femme d'Angoulme est lui, fut une autre -phrase qui remua toutes les vanits de son cœur.</p> - -<p>Il avait impatiemment attendu l'heure o il savait trouver Louise -seule, il avait besoin de faire accepter le mariage de sa sœur -cette femme, devenue l'arbitre de ses destines. Aprs la soire de -la veille, Louise serait peut-tre plus tendre, et cette tendresse pouvait -amener un moment de bonheur. Il ne s'tait pas tromp: madame -de Bargeton le reut avec une emphase de sentiment qui parut - ce novice en amour un touchant progrs de passion. Elle -<span class="pagenum" id="Page_95">95</span> -abandonna ses beaux cheveux d'or, ses mains, sa tte aux baisers -enflamms du pote qui, la veille, avait tant souffert!</p> - -<p>—Si tu avais vu ton visage pendant que tu lisais, dit-elle, car ils -taient arrivs la veille au tutoiement, cette caresse du langage, -alors que sur le canap Louise avait de sa blanche main essuy les -gouttes de sueur qui par avance mettaient des perles sur le front o -elle posait une couronne. Il s'chappait des tincelles de tes beaux -yeux! je voyais sortir de tes lvres les chanes d'or qui suspendent les -cœurs la bouche des potes. Tu me liras tout Chnier, c'est le pote -des amants. Tu ne souffriras plus, je ne le veux pas! Oui, cher -ange, je te ferai une oasis o tu vivras toute ta vie de pote, active, -molle, indolente, laborieuse, pensive tour tour; mais n'oubliez -jamais que vos lauriers me sont dus, que ce sera pour moi la noble -indemnit des souffrances qui m'adviendront. Pauvre cher, ce -monde ne m'pargnera pas plus qu'il ne t'pargne, il se venge de -tous les bonheurs qu'il ne partage pas. Oui, je serai toujours jalouse, -ne l'avez-vous pas vu hier? Ces mouches buveuses de sang sont-elles -accourues assez vite pour s'abreuver dans les piqres qu'elles -ont faites? Mais j'tais heureuse! je vivais! Il y a si long-temps -que toutes les cordes de mon cœur n'ont rsonn!</p> - -<p>Des larmes coulrent sur les joues de Louise, Lucien lui prit une -main, et pour toute rponse la baisa long-temps. Les vanits de ce -pote furent donc caresses par cette femme comme elles l'avaient -t par sa mre, par sa sœur et par David. Chacun autour de lui -continuait exhausser le pidestal imaginaire sur lequel il se mettait. -Entretenu par tout le monde, par ses amis comme par la rage -de ses ennemis dans ses croyances ambitieuses, il marchait dans -une atmosphre pleine de mirages. Les jeunes imaginations sont si -naturellement complices de ces louanges et de ces ides, tout s'empresse -tant servir un jeune homme beau, plein d'avenir, qu'il faut -plus d'une leon amre et froide pour dissiper de tels prestiges.</p> - -<p>—Tu veux donc bien, ma belle Louise, tre ma Batrix, mais -une Batrix qui se laisse aimer?</p> - -<p>Elle releva ses beaux yeux qu'elle avait tenus baisss, et dit en -dmentant sa parole par un anglique sourire:—Si vous le mritez... -plus tard! N'tes-vous pas heureux? avoir un cœur soi! -pouvoir tout dire avec la certitude d'tre compris, n'est-ce pas le -bonheur?</p> - -<p>—Oui, rpondit il en faisant une moue d'amoureux contrari.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_96">96</span> -—Enfant! dit-elle en se moquant. Allons, n'avez-vous pas quelque -chose me dire? Tu es entr tout proccup, mon Lucien.</p> - -<p>Lucien confia timidement sa bien-aime l'amour de David pour -sa sœur, celui de sa sœur pour David, et le mariage projet.</p> - -<p>—Pauvre Lucien, dit-elle, il a peur d'tre battu, grond, comme -si c'tait lui qui se marit! Mais o est le mal? reprit-elle en passant -ses mains dans les cheveux de Lucien. Que me fait ta famille, -o tu es une exception? Si mon pre pousait sa servante, t'en inquiterais-tu -beaucoup? Cher enfant, les amants sont eux seuls -toute leur famille. Ai-je dans le monde un autre intrt que mon -Lucien? Sois grand, sache conqurir de la gloire, voil nos affaires!</p> - -<p>Lucien fut l'homme du monde le plus heureux de cette goste -rponse. Au moment o il coutait les folles raisons par lesquelles -Louise lui prouva qu'ils taient seuls dans le monde, monsieur de -Bargeton entra. Lucien frona le sourcil, et parut interdit; Louise lui -fit un signe et le pria de rester dner avec eux en lui demandant de -lui lire Andr Chnier, jusqu' ce que les joueurs et les habitus -vinssent.</p> - -<p>—Vous ne ferez pas seulement plaisir elle, dit monsieur de -Bargeton, mais moi aussi. Rien ne m'arrange mieux que d'entendre -lire aprs mon dner.</p> - -<p>Clin par monsieur de Bargeton, clin par Louise, servi par les -domestiques avec le respect qu'ils ont pour les favoris de leurs matres, -Lucien resta dans l'htel de Bargeton en s'identifiant toutes -les jouissances d'une fortune dont l'usufruit lui tait livr. Quand -le salon fut plein de monde, il se sentit si fort de la btise de monsieur -de Bargeton et de l'amour de Louise, qu'il prit un air dominateur -que sa belle matresse encouragea. Il savoura les plaisirs du -despotisme conquis par Nas et qu'elle aimait lui faire partager. -Enfin il s'essaya pendant cette soire jouer le rle d'un hros de -petite ville. En voyant la nouvelle attitude de Lucien, quelques -personnes pensrent qu'il tait, suivant une expression de l'ancien -temps, du dernier bien avec madame de Bargeton. Amlie, venue -avec monsieur du Chtelet, affirmait ce grand malheur dans un -coin du salon o s'taient runis les jaloux et les envieux.</p> - -<p>—Ne rendez pas Nas comptable de la vanit d'un petit jeune -homme tout fier de se trouver dans un monde o il ne croyait jamais -pouvoir aller, dit Chtelet. Ne voyez-vous pas que ce Chardon prend -les phrases gracieuses d'une femme du monde pour des avances, il -<span class="pagenum" id="Page_97">97</span> -ne sait pas encore distinguer le silence que garde la passion vraie du -langage protecteur que lui mritent sa beaut, sa jeunesse et son -talent! Les femmes seraient trop plaindre si elles taient coupables -de tous les dsirs qu'elles nous inspirent. Il est certainement -amoureux, mais quant Nas...</p> - -<p>—Oh! Nas, rpta la perfide Amlie, Nas est trs-heureuse -de cette passion. A son ge, l'amour d'un jeune homme offre tant -de sductions! On redevient jeune auprs de lui, l'on se fait jeune -fille, on en prend les scrupules, les manires, et l'on ne songe pas -au ridicule... Voyez donc? le fils d'un pharmacien se donne des -airs de matre chez madame de Bargeton.</p> - -<p>—L'amour ne connat pas ces distances-l, chanteronna Adrien.</p> - -<p>Le lendemain, il n'y eut pas une seule maison dans Angoulme -o l'on ne discutt le degr d'intimit dans lequel se trouvaient -monsieur Chardon, <i>alias</i> de Rubempr, et madame de Bargeton: - peine coupables de quelques baisers, le monde les accusait dj -du plus criminel bonheur. Madame de Bargeton portait la peine de -sa royaut. Parmi les bizarreries de la socit, n'avez-vous pas remarqu -les caprices de ses jugements et la folie de ses exigences? -Il est des personnes auxquelles tout est permis: elles peuvent faire -les choses les plus draisonnables; d'elles, tout est biensant; c'est - qui justifiera leurs actions. Mais il en est d'autres pour lesquelles -le monde est d'une incroyable svrit: celles-l doivent faire tout -bien, ne jamais ni se tromper, ni faillir, ni mme laisser chapper -une sottise; vous diriez des statues admires que l'on te de leur -pidestal ds que l'hiver leur a fait tomber un doigt ou cass le nez; -on ne leur permet rien d'humain, elles sont tenues d'tre toujours -divines et parfaites. Un seul regard de madame de Bargeton Lucien -quivalait aux douze annes de bonheur de Zizine et de Francis. -Un serrement de main entre les deux amants allait attirer -sur eux toutes les foudres de la Charente.</p> - -<p>David avait rapport de Paris un pcule secret qu'il destinait aux -vrais ncessits par son mariage et par la construction du second -tage de la maison paternelle. Agrandir cette maison, n'tait-ce pas -travailler pour lui? tt ou tard elle lui reviendrait, son pre avait -soixante-dix-huit ans. L'imprimeur fit donc construire en colombage -l'appartement de Lucien, afin de ne pas surcharger les vieux murs de -cette maison lzarde. Il se plut dcorer, meubler galamment -l'appartement du premier, o la belle ve devait passer sa vie. Ce -<span class="pagenum" id="Page_98">98</span> -fut un temps d'allgresse et de bonheur sans mlange pour les deux -amis. Quoique las des chtives proportions de l'existence en province, -et fatigu de cette sordide conomie qui faisait d'une pice -de cent sous une somme norme, Lucien supporta sans se plaindre -les calculs de la misre et ses privations. Sa sombre mlancolie avait -fait place la radieuse expression de l'esprance. Il voyait briller -une toile au-dessus de sa tte; il rvait une belle existence en asseyant -son bonheur sur la tombe de monsieur de Bargeton, lequel -avait de temps en temps des digestions difficiles, et l'heureuse manie -de regarder l'indigestion de son dner comme une maladie qui devait -se gurir par celle du souper.</p> - -<p>Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n'tait -plus prote, il tait monsieur de Rubempr, log magnifiquement -en comparaison de la misrable mansarde lucarne o le petit -Chardon demeurait l'Houmeau; il n'tait plus un homme de -l'Houmeau, il habitait le haut Angoulme, et dnait prs de quatre -fois par semaine chez madame de Bargeton. Pris en amiti par -monseigneur, il tait admis l'vch. Ses occupations le classaient -parmi les personnes les plus leves. Enfin il devait prendre place -un jour parmi les illustrations de la France. Certes, en parcourant -un joli salon, une charmante chambre coucher et un cabinet -plein de got, il pouvait se consoler de prlever trente francs par -mois sur les salaires si pniblement gagns par sa sœur et par sa -mre; car il apercevait le jour o le roman historique auquel il travaillait -depuis deux ans, <span class="smcap">l'Archer de Charles IX</span>, et un volume -de posies intitules <span class="smcap">les Marguerites</span>, rpandraient son nom dans -le monde littraire, en lui donnant assez d'argent pour s'acquitter -envers sa mre, sa sœur et David. Aussi, se trouvant grandi, prtant -l'oreille au retentissement de son nom dans l'avenir, acceptait-il -maintenant ces sacrifices avec une noble assurance: il souriait -de sa dtresse, il jouissait de ses dernires misres. ve et David -avaient fait passer le bonheur de leur frre avant le leur. Le mariage -tait retard par le temps que demandaient encore les ouvriers -pour achever les meubles, les peintures, les papiers destins au -premier tage: car les affaires de Lucien avaient eu la primaut. -Quiconque connaissait Lucien ne se serait pas tonn de ce dvouement: -il tait si sduisant! ses manires taient si clines! son impatience -et ses dsirs, il les exprimait si gracieusement! il avait -toujours gagn sa cause avant d'avoir parl. Ce fatal privilge perd -<span class="pagenum" id="Page_99">99</span> -plus de jeunes gens qu'il n'en sauve. Habitus aux prvenances -qu'inspire une jolie jeunesse, heureux de cette goste protection -que le Monde accorde un tre qui lui plat, comme il fait l'aumne -au mendiant qui rveille un sentiment et lui donne une motion, -beaucoup de ces grands enfants jouissent de cette faveur au -lieu de l'exploiter. Tromps sur le sens et le mobile des relations -sociales, ils croient toujours rencontrer de dcevants sourires; mais -ils arrivent nus, chauves, dpouills, sans valeur ni fortune, au -moment o, comme de vieilles coquettes et de vieux haillons, le -Monde les laisse la porte d'un salon et au coin d'une borne. ve -avait d'ailleurs dsir ce retard, elle voulait tablir conomiquement -les choses ncessaires un jeune mnage. Que pouvaient refuser -deux amants un frre qui, voyant travailler sa sœur, disait -avec un accent parti du cœur:—Je voudrais savoir coudre! Puis -le grave et observateur David avait t complice de ce dvouement. -Nanmoins, depuis le triomphe de Lucien chez madame de Bargeton, -il eut peur de la transformation qui s'oprait chez Lucien; il -craignit de lui voir mpriser les mœurs bourgeoises. Dans le dsir -d'prouver son frre, David le mit quelquefois entre les joies patriarcales -de la famille et les plaisirs du grand monde, et, voyant -Lucien leur sacrifier ses vaniteuses jouissances, il s'tait cri:—On -ne nous le corrompra point! Plusieurs fois les trois amis et -madame Chardon firent des parties de plaisir, comme elles se font -en province: ils allaient se promener dans les bois qui avoisinent -Angoulme et longent la Charente; ils dnaient sur l'herbe avec des -provisions que l'apprenti de David apportait un certain endroit et - une heure convenue; puis ils revenaient le soir, un peu fatigus, -n'ayant pas dpens trois francs. Dans les grandes circonstances, -quand ils dnaient ce qui se nomme un <i>restaurat</i>, espce de -restaurant champtre qui tient le milieu entre le <i>bouchon</i> des provinces -et la <i>guinguette</i> de Paris, ils allaient jusqu' cent sous partags -entre David et les Chardon. David savait un gr infini Lucien -d'oublier, dans ces champtres journes, les satisfactions qu'il -trouvait chez madame de Bargeton et les somptueux dners du -monde. Chacun voulait alors fter le grand homme d'Angoulme.</p> - -<p>Dans ces conjonctures, au moment o il ne manquait presque -plus rien au futur mnage, pendant un voyage que David fit -Marsac pour obtenir de son pre qu'il vnt assister son mariage, -en esprant que le bonhomme, sduit par sa belle-fille, contribuerait -<span class="pagenum" id="Page_100">100</span> -aux normes dpenses ncessites par l'arrangement de la maison, -il arriva l'un de ces vnements qui, dans une petite ville, -changent entirement la face des choses.</p> - -<p>Lucien et Louise avaient dans du Chtelet un espion intime qui -guettait avec la persistance d'une haine mle de passion et d'avarice -l'occasion d'amener un clat. Sixte voulait forcer madame -de Bargeton si bien se prononcer pour Lucien, qu'elle ft ce -qu'on nomme <i>perdue</i>. Il s'tait pos comme un humble confident -de madame de Bargeton; mais s'il admirait Lucien rue du Minage, -il le dmolissait partout ailleurs. Il avait insensiblement conquis -les petites entres chez Nas, qui ne se dfiait plus de son vieil -adorateur; mais il avait trop prsum des deux amants dont l'amour -restait platonique, au grand dsespoir de Louise et de Lucien. Il -y a en effet des passions qui s'embarquent mal ou bien, comme -on voudra. Deux personnes se jettent dans la tactique du sentiment, -parlent au lieu d'agir, et se battent en plein champ au lieu de faire -un sige. Elles se blasent ainsi souvent d'elles-mmes en fatiguant -leurs dsirs dans le vide. Deux amants se donnent alors le temps -de rflchir, de se juger. Souvent des passions qui taient entres en -campagne, enseignes dployes, pimpantes, avec une ardeur tout -renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans victoire, honteuses, -dsarmes, sottes de leur vain bruit. Ces fatalits sont parfois -explicables par les timidits de la jeunesse et par les temporisations -auxquelles se plaisent les femmes qui dbutent, car ces sortes -de tromperies mutuelles n'arrivent ni aux fats qui connaissent la -pratique, ni aux coquettes habitues aux manges de la passion.</p> - -<p>La vie de province est d'ailleurs singulirement contraire aux -contentements de l'amour, et favorise les dbats intellectuels de la -passion; comme aussi les obstacles qu'elle oppose au doux commerce -qui lie tant les amants, prcipite les mes ardentes en des -partis extrmes. Cette vie est base sur un espionnage si mticuleux, -sur une si grande transparence des intrieurs, elle admet si -peu l'intimit qui console sans offenser la vertu, les relations les -plus pures y sont si draisonnablement incrimines, que beaucoup -de femmes sont fltries malgr leur innocence. Certaines d'entre -elles s'en veulent alors de ne pas goter toutes les flicits d'une -faute dont tous les malheurs les accablent. La socit qui blme ou -critique sans aucun examen srieux les faits patents par lesquels -se terminent de longues luttes secrtes, est ainsi primitivement -<span class="pagenum" id="Page_101">101</span> -complice de ces clats; mais la plupart des gens qui dblatrent -contre les prtendus scandales offerts par quelques femmes calomnies -sans raison n'ont jamais pens aux causes qui dterminent -chez elles une rsolution publique. Madame de Bargeton allait se -trouver dans cette bizarre situation o se sont trouves beaucoup -de femmes qui ne se sont perdues qu'aprs avoir t injustement -accuses.</p> - -<p>Au dbut de la passion, les obstacles effraient les gens inexpriments; -et ceux que rencontraient les deux amants, ressemblaient -fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient garrott Gulliver. -C'tait des riens multiplis qui rendaient tout mouvement impossible -et annulaient les plus violents dsirs. Ainsi, madame de -Bargeton devait rester toujours visible. Si elle avait fait fermer sa -porte aux heures o venait Lucien, tout et t dit, autant aurait -valu s'enfuir avec lui. Elle le recevait la vrit dans ce boudoir -auquel il s'tait si bien accoutum, qu'il s'en croyait le matre; -mais les portes demeuraient consciencieusement ouvertes. Tout se -passait le plus vertueusement du monde. Monsieur de Bargeton se -promenait chez lui comme un hanneton sans croire que sa femme -voult tre seule avec Lucien. S'il n'y avait eu d'autre obstacle que -lui, Nas aurait trs-bien pu le renvoyer ou l'occuper; mais elle -tait accable de visites, et il y avait d'autant plus de visiteurs que -la curiosit tait plus veille. Les gens de province sont naturellement -taquins, ils aiment contrarier les passions naissantes. Les -domestiques allaient et venaient dans la maison sans tre appels ni -sans prvenir de leur arrive, par suite de vieilles habitudes prises, -et qu'une femme qui n'avait rien cacher leur avait laiss prendre. -Changer les mœurs intrieures de sa maison, n'tait-ce pas avouer -l'amour dont doutait encore tout Angoulme? Madame de Bargeton -ne pouvait pas mettre le pied hors de chez elle sans que la ville st -o elle allait. Se promener seul avec Lucien hors de la ville tait -une dmarche dcisive: il aurait t moins dangereux de s'enfermer -avec lui chez elle. Si Lucien tait rest aprs minuit chez madame -de Bargeton, sans y tre en compagnie, on en aurait glos le -lendemain. Ainsi au dedans comme au dehors, madame de Bargeton -vivait toujours en public. Ces dtails peignent toute la province: -les fautes y sont ou avoues ou impossibles.</p> - -<p>Louise, comme toutes les femmes entranes par une passion -sans en avoir l'exprience, reconnaissait une une les difficults -<span class="pagenum" id="Page_102">102</span> -de sa position; elle s'en effrayait. Sa frayeur ragissait alors sur ces -amoureuses discussions qui prennent les plus belles heures o deux -amants se trouvent seuls. Madame de Bargeton n'avait pas de terre -o elle pt emmener son cher pote, comme font quelques femmes -qui, sous un prtexte habilement forg, vont s'enterrer la campagne. -Fatigue de vivre en public, pousse bout par cette tyrannie -dont le joug tait plus dur que ses plaisirs n'taient doux, -elle pensait l'Escarbas, et mditait d'y aller voir son vieux pre, -tant elle s'irritait de ces misrables obstacles.</p> - -<p>Chtelet ne croyait pas tant d'innocence. Il guettait les heures -auxquelles Lucien venait chez madame de Bargeton, et s'y rendait -quelques instants aprs, en se faisant toujours accompagner de -monsieur de Chandour, l'homme le plus indiscret de la coterie, et -auquel il cdait le pas pour entrer, esprant toujours une surprise -en cherchant si opinitrement un hasard. Son rle et la russite de -son plan taient d'autant plus difficiles, qu'il devait rester neutre, -afin de diriger tous les acteurs du drame qu'il voulait faire jouer. -Aussi, pour endormir Lucien qu'il caressait et madame de Bargeton -qui ne manquait pas de perspicacit, s'tait-il attach par contenance - la jalouse Amlie. Pour mieux faire espionner Louise et -Lucien, il avait russi depuis quelques jours tablir entre monsieur -de Chandour et lui une controverse au sujet des deux amoureux. -Du Chtelet prtendait que madame de Bargeton se moquait -de Lucien, qu'elle tait trop fire, trop bien ne pour descendre jusqu'au -fils d'un pharmacien. Ce rle d'incrdule allait au plan qu'il -s'tait trac, car il dsirait passer pour le dfenseur de madame de -Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien n'tait pas un amant malheureux. -Amlie aiguillonnait la discussion en souhaitant savoir la -vrit. Chacun donnait ses raisons. Comme il arrive dans les petites -villes, souvent quelques intimes de la maison Chandour arrivaient -au milieu d'une conversation o du Chtelet et Stanislas justifiaient - l'envi leur opinion par d'excellentes observations. Il tait -bien difficile que chaque adversaire ne chercht pas des partisans -en demandant son voisin:—Et vous, quel est votre avis? Cette -controverse tenait madame de Bargeton et Lucien constamment en -vue. Enfin, un jour du Chtelet fit observer que toutes les fois que -monsieur de Chandour et lui se prsentaient chez madame de Bargeton -et que Lucien s'y trouvait, aucun indice ne trahissait de relations -suspectes: la porte du boudoir tait ouverte, les gens allaient -<span class="pagenum" id="Page_103">103</span> -et venaient, rien de mystrieux n'annonait les jolis crimes de l'amour, -etc. Stanislas, qui ne manquait pas d'une certaine dose de -btise, se promit d'arriver le lendemain sur la pointe du pied, ce -quoi la perfide Amlie l'engagea fort.</p> - -<p>Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journes o les jeunes -gens s'arrachent quelques cheveux en se jurant eux-mmes de ne -pas continuer le sot mtier de soupirant. Il s'tait accoutum sa -position. Le pote qui avait si timidement pris une chaise dans le -boudoir sacr de la reine d'Angoulme, s'tait mtamorphos en -amoureux exigeant. Six mois avaient suffi pour qu'il se crt l'gal -de Louise, et il voulait alors en tre le matre. Il partit de chez lui -se promettant d'tre trs-draisonnable, de mettre sa vie en jeu, -d'employer toutes les ressources d'une loquence enflamme, de -dire qu'il avait la tte perdue, qu'il tait incapable d'avoir une -pense ni d'crire une ligne. Il existe chez certaines femmes une -horreur des partis pris qui fait honneur leur dlicatesse, elles aiment - cder l'entranement, et non des conventions. Gnralement, -personne ne veut d'un plaisir impos. Madame de Bargeton -remarqua sur le front de Lucien, dans ses yeux, dans sa -physionomie et dans ses manires, cet <i>air agit</i> qui trahit une -rsolution arrte: elle se proposa de la djouer, un peu par esprit -de contradiction, mais aussi par une noble entente de l'amour. En -femme exagre, elle s'exagrait la valeur de sa personne. A ses -yeux, madame de Bargeton tait une souveraine; une Batrix, une -Laure. Elle s'asseyait, comme au Moyen-Age, sous le dais du tournoi -littraire, et Lucien devait la mriter aprs plusieurs victoires, -il avait effacer <i>l'enfant sublime</i>, Lamartine, Walter Scott, Byron. -La noble crature considrait son amour comme un principe -gnreux: les dsirs qu'elle inspirait Lucien devaient tre une -cause de gloire pour lui. Ce <i>donquichottisme</i> fminin est un -sentiment qui donne l'amour une conscration respectable, elle -l'utilise, elle l'agrandit, elle l'honore. Obstine jouer le rle de -Dulcine dans la vie de Lucien pendant sept huit ans, madame -de Bargeton voulait, comme beaucoup de femmes de province, -faire acheter sa personne par une espce de servage, par un temps -de constance qui lui permt de juger son ami.</p> - -<p>Quand Lucien eut engag la lutte par une de ces fortes bouderies -dont se rient les femmes encore libres d'elles-mmes, et qui -n'attristent que les femmes aimes, Louise prit un air digne, et -<span class="pagenum" id="Page_104">104</span> -commena l'un de ses longs discours bards de mots pompeux.</p> - -<p>—Est-ce l ce que vous m'aviez promis, Lucien? dit-elle en finissant. -Ne mettez pas dans un prsent si doux des remords qui -plus tard empoisonneraient ma vie. Ne gtez pas l'avenir! Et je le -dis avec orgueil, ne gtez pas le prsent! N'avez-vous pas tout mon -cœur? Que vous faut-il donc? votre amour se laisserait-il influencer -par les sens, tandis que le plus beau privilge d'une femme aime -est de leur imposer silence? Pour qui me prenez-vous donc? -ne suis-je donc plus votre Batrix? Si je ne suis pas pour vous quelque -chose de plus qu'une femme, je suis moins qu'une femme.</p> - -<p>—Vous ne diriez pas autre chose un homme que vous n'aimeriez -pas, s'cria Lucien furieux.</p> - -<p>—Si vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de vritable amour -dans mes ides, vous ne serez jamais digne de moi.</p> - -<p>—Vous mettez mon amour en doute pour vous dispenser d'y -rpondre, dit Lucien en se jetant ses pieds et pleurant.</p> - -<p>Le pauvre garon pleura srieusement en se voyant pour si longtemps - la porte du paradis. Ce fut des larmes de pote qui se -croyait humili dans sa puissance, des larmes d'enfant au dsespoir -de se voir refuser le jouet qu'il demande.</p> - -<p>—Vous ne m'avez jamais aim, s'cria-t-il.</p> - -<p>—Vous ne croyez pas ce que vous dites, rpondit-elle flatte de -cette violence.</p> - -<p>—Prouvez-moi donc que vous tes moi, dit Lucien chevel.</p> - -<p>En ce moment, Stanislas arriva sans tre entendu, vit Lucien -demi renvers, les larmes aux yeux et la tte appuye sur les genoux -de Louise. Satisfait de ce tableau suffisamment suspect, Stanislas se -replia brusquement sur du Chtelet, qui se tenait la porte du -salon. Madame de Bargeton s'lana vivement, mais elle n'atteignit -pas les deux espions, qui s'taient prcipitamment retirs comme -des gens importuns.</p> - -<p>—Qui donc est venu? demanda-t-elle ses gens.</p> - -<p>—Messieurs de Chandour et du Chtelet, rpondit Gentil, son -<ins id="cor_28" title="veux">vieux</ins> valet de Chambre.</p> - -<p>Elle rentra dans son boudoir ple et tremblant.</p> - -<p>—S'ils vous ont vu ainsi, je suis perdue, dit-elle Lucien.</p> - -<p>—Tant mieux! s'cria le pote.</p> - -<p>Elle sourit ce cri d'gosme plein d'amour. En province, une -semblable aventure s'aggrave par la manire dont elle se raconte. -<span class="pagenum" id="Page_105">105</span> -En un moment, chacun sut que Lucien avait t surpris aux genoux -de Nas. Monsieur de Chandour, heureux de l'importance que -lui donnait cette affaire, alla d'abord raconter le grand vnement -au Cercle, puis de maison en maison. Du Chtelet s'empressa de -dire partout qu'il n'avait rien vu; mais en se mettant ainsi en dehors -du fait, il excitait Stanislas parler, il lui faisait enchrir sur -les dtails; et Stanislas, se trouvant spirituel, en ajoutait de nouveaux - chaque rcit. Le soir, la socit afflua chez Amlie; car le -soir les versions les plus exagres circulaient dans l'Angoulme noble, -o chaque narrateur avait imit Stanislas. Femmes et hommes -taient impatients de connatre la vrit. Les femmes qui se voilaient -la face en criant le plus au scandale, la perversit, taient -prcisment Amlie, Zphirine, Fifine, Lolotte, qui toutes taient -plus ou moins greves de bonheurs illicites. Le cruel thme se variait -sur tous les tons.</p> - -<p>—Eh! bien, disait l'une, cette pauvre Nas, vous savez? Moi, -je ne le crois pas, elle a devant elle toute une vie irrprochable; -elle est beaucoup trop fire pour tre autre chose que la protectrice -de monsieur Chardon. Mais si cela est, je la plains de tout -mon cœur.</p> - -<p>—Elle est d'autant plus plaindre, qu'elle se donne un ridicule -affreux; car elle pourrait tre la mre de monsieur Lulu, comme -l'appelait Jacques. Ce potriau a tout au plus vingt-deux ans, et -Nas, entre nous soit dit, a bien quarante ans.</p> - -<p>—Moi, disait Chtelet, je trouve que la situation mme dans -laquelle tait monsieur de Rubempr prouve l'innocence de Nas. -On ne se met pas genoux pour redemander ce qu'on a dj eu.</p> - -<p>—C'est selon! dit Francis d'un air grillard qui lui valut de -Zphirine une œillade improbative.</p> - -<p>—Mais dites-nous donc bien ce qui en est? demandait-on Stanislas -en se formant en comit secret dans un coin du salon.</p> - -<p>Stanislas avait fini par composer un petit conte plein de gravelures, -et l'accompagnait de gestes et de poses qui incriminaient prodigieusement -la chose.</p> - -<p>—C'est incroyable, rptait-on.</p> - -<p>—A midi, disait l'une.</p> - -<p>—Nas aurait t la dernire que j'eusse souponne.</p> - -<p>—Que va-t-elle faire?</p> - -<p>Puis des commentaires, des suppositions infinies!... Du Chtelet -<span class="pagenum" id="Page_106">106</span> -dfendait madame de Bargeton; mais il la dfendait si maladroitement -qu'il attisait le feu du commrage au lieu de l'teindre. Lili, -dsole de la chute du plus bel ange de l'olympe angoumoisin, alla -tout en pleurs colporter la nouvelle l'vch. Quand la ville entire -fut bien certainement en rumeur, l'heureux du Chtelet alla -chez madame de Bargeton, o il n'y avait, hlas! qu'une seule table -de <ins id="cor_29" title="wisth">whist</ins>; il demanda diplomatiquement Nas d'aller causer avec -elle dans son boudoir. Tous deux s'assirent sur le petit canap.</p> - -<p>—Vous savez sans doute, dit du Chtelet voix basse, ce dont -tout Angoulme s'occupe?...</p> - -<p>—Non, dit-elle.</p> - -<p>—Eh! bien, reprit-il, je suis trop votre ami pour vous le laisser -ignorer. Je dois vous mettre mme de faire cesser des calomnies -sans doute inventes par Amlie, qui a l'outrecuidance de se croire -votre rivale. Je venais ce matin vous voir avec ce singe de Stanislas, -qui me prcdait de quelques pas, lorsqu'en arrivant l, dit-il en -montrant la porte du boudoir, il prtend vous avoir vue avec monsieur -de Rubempr dans une situation qui ne lui permettait pas -d'entrer; il est revenu sur moi tout effar en m'entranant, sans -me laisser le temps de me reconnatre; et nous tions Beaulieu, -quand il me dit la raison de sa retraite. Si je l'avais connue, je -n'aurais pas boug de chez vous, afin d'claircir cette affaire votre -avantage; mais revenir chez vous aprs en tre sorti ne prouvait -plus rien. Maintenant, que Stanislas ait vu de travers, ou qu'il ait -raison, <i>il doit avoir tort</i>. Chre Nas, ne laissez pas jouer votre -vie, votre honneur, votre avenir par un sot; imposez-lui silence -l'instant. Vous connaissez ma situation ici? Quoique j'y aie besoin -de tout le monde, je vous suis entirement dvou. Disposez d'une -vie qui vous appartient. Quoique vous ayez repouss mes vœux, -mon cœur sera toujours vous, et en toute occasion je vous prouverai -combien je vous aime. Oui, je veillerai sur vous comme <ins id="cor_30" title="nu">un</ins> -fidle serviteur, sans espoir de rcompense, uniquement pour le -plaisir que je trouve vous servir, mme votre insu. Ce matin, -j'ai partout dit que j'tais la porte du salon, et que je n'avais rien -vu. Si l'on vous demande qui vous a instruite des propos tenus sur -vous, servez-vous de moi. Je serais bien glorieux d'tre votre dfenseur -avou; mais, entre nous, monsieur de Bargeton est le seul -qui puisse demander raison Stanislas... Quand ce petit Rubempr -aurait fait quelque folie, l'honneur d'une femme ne saurait tre la -<span class="pagenum" id="Page_107">107</span> -merci du premier tourdi qui se met ses pieds. Voil ce que j'ai dit.</p> - -<p>Nas remercia du Chtelet par une inclination de tte, et demeura -pensive. Elle tait fatigue, jusqu'au dgot, de la vie de -province. Au premier mot de du Chtelet, elle avait jet les yeux -sur Paris. Le silence de madame de Bargeton mettait son savant -adorateur dans une situation gnante.</p> - -<p>—Disposez de moi, dit-il, je vous le rpte.</p> - -<p>—Merci, rpondit-elle.</p> - -<p>—Que comptez-vous faire?</p> - -<p>—Je verrai.</p> - -<p>Long silence.</p> - -<p>—Aimez-vous donc tant ce petit Rubempr?</p> - -<p>Elle laissa chapper un superbe sourire, et se croisa les bras en -regardant les rideaux de son boudoir. Du Chtelet sortit sans avoir -pu dchiffrer ce cœur de femme altire. Quand Lucien et les quatre -fidles vieillards qui taient venus faire leur partie sans s'mouvoir -de ces cancans problmatiques furent partis, madame de Bargeton -arrta son mari, qui se disposait s'aller coucher, en ouvrant la -bouche pour souhaiter une bonne nuit sa femme.</p> - -<p>—Venez par ici, mon cher, j'ai vous parler, dit-elle avec une -sorte de solennit.</p> - -<p>Monsieur de Bargeton suivit sa femme dans le boudoir.</p> - -<p>—Monsieur, lui dit-elle, j'ai peut-tre eu tort de mettre dans -mes soins protecteurs envers monsieur de Rubempr une chaleur -aussi mal comprise par les sottes gens de cette ville que par lui-mme. -Ce matin, Lucien s'est jet mes pieds, l, en me faisant une -dclaration d'amour. Stanislas est entr dans le moment o je relevais -cet enfant. Au mpris des devoirs que la courtoisie impose un -gentilhomme envers une femme en toute espce de circonstance, il -a prtendu m'avoir surprise dans une situation quivoque avec ce -garon, que je traitais alors comme il le mrite. Si ce jeune cervel -savait les calomnies auxquelles sa folie donne lieu, je le connais, -il irait insulter Stanislas et le forcerait se battre. Cette action -serait comme un aveu public de son amour. Je n'ai pas besoin -de vous dire que votre femme est pure; mais vous penserez qu'il y -a quelque chose de dshonorant pour vous et pour moi ce que ce -soit monsieur de Rubempr qui la dfende. Allez l'instant chez -Stanislas, et demandez-lui srieusement raison des insultants propos -qu'il a tenus sur moi; songez que vous ne devez pas souffrir -<span class="pagenum" id="Page_108">108</span> -que l'affaire s'arrange, moins qu'il ne se rtracte en prsence de -tmoins nombreux et importants. Vous conquerrez ainsi l'estime de -tous les honntes gens; vous vous conduirez en homme d'esprit, en -galant homme, et vous aurez des droits mon estime. Je vais faire -partir Gentil cheval pour l'Escarbas, mon pre doit tre votre tmoin; -malgr son ge, je le sais homme fouler aux pieds cette -poupe qui noircit la rputation d'une Ngrepelisse. Vous avez le -choix des armes, battez-vous au pistolet, vous tirez merveille.</p> - -<p>—J'y vais, reprit monsieur de Bargeton qui prit sa canne et -son chapeau.</p> - -<p>—Bien, mon ami, dit sa femme mue; voil comme j'aime les -hommes. Vous tes un gentilhomme.</p> - -<p>Elle lui prsenta son front baiser, que le vieillard baisa tout -heureux et fier. Cette femme, qui portait une espce de sentiment -maternel ce grand enfant, ne put rprimer une larme en entendant -retentir la porte cochre quand elle se referma sur lui.</p> - -<p>—Comme il m'aime! se dit-elle. Le pauvre homme tient la -vie, et cependant il la perdrait sans regret pour moi.</p> - -<p>Monsieur de Bargeton ne s'inquitait pas d'avoir s'aligner le -lendemain devant un homme, regarder froidement la bouche -d'un pistolet dirig sur lui; non, il n'tait embarrass que d'une -seule chose, et il en frmissait tout en allant chez monsieur de -Chandour.—Que vais-je dire? pensait-il. Nas aurait bien d me -faire un thme! Et il se creusait la cervelle afin de formuler quelques -phrases qui ne fussent point ridicules.</p> - -<p>Mais les gens qui vivent, comme vivait monsieur de Bargeton, -dans un silence impos par l'troitesse de leur esprit et leur peu de -porte, ont, dans les grandes circonstances de la vie, une solennit -toute faite. Parlant peu, il leur chappe naturellement peu de -sottises; puis, rflchissant beaucoup ce qu'ils doivent dire, leur -extrme dfiance d'eux-mmes les porte si bien tudier leurs discours -qu'ils s'expriment merveille par un phnomne pareil -celui qui dlia la langue l'nesse de Balaam. Aussi monsieur de -Bargeton se comporta-t-il comme un homme suprieur. Il justifia l'opinion -de ceux qui le regardaient comme un philosophe de l'cole -de Pythagore. Il entra chez Stanislas onze heures du soir, et y -trouva nombreuse compagnie. Il alla saluer silencieusement Amlie, -et offrit chacun son niais sourire, qui, dans les circonstances prsentes, -parut profondment ironique. Il se fit alors un grand silence, -<span class="pagenum" id="Page_109">109</span> -comme dans la nature l'approche d'un orage. Chtelet, -qui tait revenu, regarda tour tour d'une faon trs-significative -monsieur de Bargeton et Stanislas, que le mari offens aborda poliment.</p> - -<p>Du Chtelet comprit le sens d'une visite faite une heure o ce -vieillard tait toujours couch: Nas agitait videmment ce bras -dbile; et comme sa position auprs d'Amlie lui donnait le droit -de se mler des affaires du mnage, il se leva, prit monsieur de -Bargeton part et lui dit:—Vous voulez parler Stanislas?</p> - -<p>—Oui, dit le bonhomme heureux d'avoir un entremetteur qui -peut-tre prendrait la parole pour lui.</p> - -<p>—Eh! bien, allez dans la chambre coucher d'Amlie, lui rpondit -le Directeur des Contributions, heureux de ce duel qui pouvait -rendre madame de Bargeton veuve en lui interdisant d'pouser -Lucien, la cause du duel.</p> - -<p>—Stanislas, dit du Chtelet monsieur de Chandour, Bargeton -vient sans doute vous demander raison des propos que vous teniez -sur Nas. Venez chez votre femme, et conduisez-vous tous -deux en gentilshommes. Ne faites point de bruit, affectez beaucoup -de politesse, ayez enfin toute la froideur d'une dignit britannique.</p> - -<p>En un moment Stanislas et du Chtelet vinrent trouver Bargeton.</p> - -<p>—Monsieur, dit le mari offens, vous prtendez avoir trouv -madame de Bargeton dans une situation quivoque avec monsieur -de Rubempr?</p> - -<p>—Avec monsieur Chardon, reprit ironiquement Stanislas qui -ne croyait pas Bargeton un homme fort.</p> - -<p>—Soit, reprit le mari. Si vous ne dmentez pas ce propos en prsence -de la socit qui est chez vous en ce moment, je vous prie -de prendre un tmoin. Mon beau-pre, monsieur de Ngrepelisse, -viendra vous chercher quatre heures du matin. Faisons chacun -nos dispositions, car l'affaire ne peut s'arranger que de la manire -que je viens d'indiquer. Je choisis le pistolet, je suis l'offens.</p> - -<p>Durant le chemin, monsieur de Bargeton avait rumin ce discours, -le plus long qu'il et fait en sa vie, il le dit sans passion et -de l'air le plus simple du monde. Stanislas plit et se dit en lui-mme:—Qu'ai-je -vu, aprs tout? Mais, entre la honte de dmentir -ses propos devant toute la ville, en prsence de ce muet qui -paraissait ne pas vouloir entendre raillerie, et la peur, la hideuse -<span class="pagenum" id="Page_110">110</span> -peur qui lui serrait le cou de ses mains brlantes, il choisit le pril -le plus loign.</p> - -<p>—C'est bien. A demain, dit-il monsieur de Bargeton en pensant -que l'affaire pourrait s'arranger.</p> - -<p>Les trois hommes rentrrent, et chacun tudia leur physionomie: -du Chtelet souriait, monsieur de Bargeton tait absolument comme -s'il se trouvait chez lui; mais Stanislas se montra blme. A cet aspect -quelques femmes devinrent l'objet de la confrence. Ces -mots:—Ils se battent! circulrent d'oreille en oreille. La moiti -de l'assemble pensa que Stanislas avait tort, sa pleur et sa contenance -accusaient un mensonge; l'autre moiti admira la tenue -de monsieur de Bargeton. Du Chtelet fit le grave et le mystrieux. -Aprs tre rest quelques instants examiner les visages, monsieur -de Bargeton se retira.</p> - -<p>—Avez-vous des pistolets? dit Chtelet l'oreille de <ins id="cor_31" title="Stanisles">Stanislas</ins> -qui frissonna de la tte aux pieds.</p> - -<p>Amlie comprit tout et se trouva mal, les femmes s'empressrent -de la porter dans sa chambre coucher. Il y eut une rumeur -affreuse, tout le monde parlait la fois. Les hommes restrent -dans le salon et dclarrent d'une voix unanime que monsieur de -Bargeton tait dans son droit.</p> - -<p>—Auriez-vous cru le bonhomme capable de se conduire ainsi? -dit monsieur de Saintot.</p> - -<p>—Mais, dit l'impitoyable Jacques, dans sa jeunesse, il tait un -des plus forts sous les armes. Mon pre m'a souvent parl des exploits -de Bargeton.</p> - -<p>—Bah! vous les mettrez vingt pas, et ils se manqueront si -vous prenez des pistolets de cavalerie, dit Francis Chtelet.</p> - -<p>Quand tout le monde fut parti, Chtelet rassura Stanislas et sa -femme en leur expliquant que tout irait bien, et que dans un duel -entre un homme de soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci -avait tout l'avantage.</p> - -<p>Le lendemain matin, au moment o Lucien djeunait avec David, -qui tait revenu de Marsac sans son pre, madame Chardon -entra tout effare.</p> - -<p>—H! bien, Lucien, sais-tu la nouvelle dont on parle jusque -dans le march? Monsieur de Bargeton a presque tu monsieur de -Chandour, ce matin cinq heures, dans le pr de monsieur Tulloye, -un nom qui donne lieu des calembours. Il parat que monsieur -<span class="pagenum" id="Page_111">111</span> -de Chandour a dit hier qu'il t'avait surpris avec madame de -Bargeton.</p> - -<p>—C'est faux! madame de Bargeton est innocente, s'cria Lucien.</p> - -<p>—Un homme de la campagne qui j'ai entendu raconter les dtails -avait tout vu de dessus sa charrette. Monsieur de Ngrepelisse -tait venu ds trois heures du matin pour assister monsieur de Bargeton; -il a dit monsieur de Chandour que s'il arrivait malheur -son gendre, il se chargeait de le venger. Un officier du rgiment de -cavalerie a prt ses pistolets, ils ont t essays plusieurs reprises -par monsieur de Ngrepelisse. Monsieur du Chtelet voulait s'opposer - ce qu'on exert les pistolets, mais l'officier que l'on avait -pris pour arbitre a dit qu' moins de se conduire comme des enfants, -on devait se servir d'armes en tat. Les tmoins ont plac les deux -adversaires vingt-cinq pas l'un de l'autre. Monsieur de Bargeton, -qui tait l comme s'il se promenait, a tir le premier, et log une -balle dans le cou de monsieur de Chandour, qui est tomb sans pouvoir -riposter. Le chirurgien de l'hpital a dclar tout l'heure que -monsieur de Chandour aura le cou de travers pour le reste de ses -jours. Je suis venue te dire l'issue de ce duel pour que tu n'ailles -pas chez madame de Bargeton, ou que tu ne te montres pas dans -Angoulme, car quelques amis de monsieur de Chandour pourraient -te provoquer.</p> - -<p>En ce moment, Gentil, le valet de chambre de monsieur de Bargeton, -entra conduit par l'apprenti de l'imprimerie, et remit -Lucien une lettre de Louise.</p> - -<p>Vous avez sans doute appris, mon ami, l'issue du duel entre -Chandour et mon mari. Nous ne recevrons personne aujourd'hui; -soyez prudent, ne vous montrez pas, je vous le demande au nom -de l'affection que vous avez pour moi. Ne trouvez-vous pas que le -meilleur emploi de cette triste journe est de venir couter votre -Batrix, dont la vie est toute change par cet vnement et qui a -mille choses vous dire?</p> - -<p>—Heureusement, dit David, mon mariage est arrt pour aprs-demain; -tu auras une occasion d'aller moins souvent chez madame -de Bargeton.</p> - -<p>—Cher David, rpondit Lucien, elle me demande de venir la -voir aujourd'hui; je crois qu'il faut lui obir, elle saura mieux que -nous comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles.</p> - -<p>—Tout est donc prt ici? demanda madame Chardon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_112">112</span> -—Venez voir, s'cria David heureux de montrer la transformation -qu'avait subie l'appartement du premier tage o tout tait -frais et neuf.</p> - -<p>L respirait ce doux esprit qui rgne dans les jeunes mnages -o les fleurs d'oranger, le voile de la marie couronnent encore la -vie intrieure, o le printemps de l'amour se reflte dans les choses, -o tout est blanc, propre et fleuri.</p> - -<p>—ve sera comme une princesse, dit la mre; mais vous avez -dpens trop d'argent, vous avez fait des folies!</p> - -<p>David sourit sans rien rpondre, car madame Chardon avait mis -le doigt dans le vif d'une plaie secrte qui faisait cruellement souffrir -le pauvre amant: ses prvisions avaient t si grandement dpasses -par l'excution qu'il lui tait impossible de btir au-dessus -de l'appentis. Sa belle-mre ne pouvait avoir de long-temps l'appartement -qu'il voulait lui donner. Les esprits gnreux prouvent -les plus vives douleurs de manquer ces sortes de promesses qui -sont en quelque sorte les petites vanits de la tendresse. David cachait -soigneusement sa gne, afin de mnager le cœur de Lucien qui -aurait pu se trouver accabl des sacrifices faits pour lui.</p> - -<p>ve et ses amis ont bien travaill de leur ct, disait madame -Chardon. Le trousseau, le linge de mnage, tout est prt. Ces demoiselles -l'aiment tant qu'elles lui ont, sans qu'elle en st rien, -couvert les matelas en futaine blanche, borde de lisers roses. C'est -joli! a donne envie de se marier.</p> - -<p>La mre et la fille avaient employ toutes leurs conomies fournir -la maison de David des choses auxquelles ne pensent jamais les -jeunes gens. En sachant combien il dployait de luxe, car il tait -question d'un service de porcelaine demand Limoges, elles avaient -tch de mettre de l'harmonie entre les choses qu'elles apportaient -et celles que s'achetait David. Cette petite lutte d'amour et de gnrosit -devait amener les deux poux se trouver gns ds le -commencement de leur mariage, au milieu de tous les symptmes -d'une aisance bourgeoise qui pouvait passer pour du luxe dans une -ville arrire comme l'tait alors Angoulme.</p> - -<p>Au moment o Lucien vit sa mre et David passant dans la chambre - coucher dont la tenture bleue et blanche, dont le joli mobilier -lui tait connu, il s'esquiva chez madame de Bargeton. Il trouva -Nas djeunant avec son mari, qui, mis en apptit par sa promenade -matinale, mangeait sans aucun souci de ce qui s'tait pass. Le vieux -<span class="pagenum" id="Page_113">113</span> -gentilhomme campagnard, monsieur de Ngrepelisse, cette imposante -figure, reste de la vieille noblesse franaise, tait auprs de sa -fille. Quand Gentil eut annonc monsieur de Rubempr, le vieillard - tte blanche lui jeta le regard inquisitif d'un pre empress de -juger l'homme que sa fille a distingu. L'excessive beaut de Lucien -le frappa si vivement, qu'il ne put retenir un regard d'approbation; -mais il semblait voir dans la liaison de sa fille une amourette plutt -qu'une passion, un caprice plutt qu'une passion durable. Le djeuner -finissait, Louise put se lever, laisser son pre et monsieur de -Bargeton, en faisant signe Lucien de la suivre.</p> - -<p>—Mon ami, dit-elle d'un son de voix triste et joyeux en mme -temps, je vais Paris, et mon pre emmne Bargeton l'Escarbas, -o il restera pendant mon absence. Madame d'Espard, une demoiselle -de Blamont-Chauvry, qui nous sommes allis par les d'Espard, -les ans de la famille des Ngrepelisse, est en ce moment trs-influente -par elle-mme et par ses parents. Si elle daigne nous reconnatre, -je veux la cultiver beaucoup: elle peut nous obtenir par son -crdit une place pour Bargeton. Mes sollicitations pourront le faire -dsirer par la Cour pour dput de la Charente, ce qui aidera sa -nomination ici. La dputation pourra plus tard favoriser mes dmarches - Paris. C'est toi, mon enfant chri, qui m'as inspir ce -changement d'existence. Le duel de ce matin me force fermer ma -maison pour quelque temps, car il y aura des gens qui prendront -parti pour les Chandour contre nous. Dans la situation o nous sommes, -et dans une petite ville, une absence est toujours ncessaire -pour laisser aux haines le temps de s'assoupir. Mais ou je russirai -et ne reverrai plus Angoulme, ou je ne russirai pas et veux attendre - Paris le moment o je pourrai passer tous les ts l'Escarbas -et les hivers Paris. C'est la seule vie d'une femme comme -il faut, j'ai trop tard la prendre. La journe suffira pour tous nos -prparatifs, je partirai demain dans la nuit et vous m'accompagnerez, -n'est-ce pas? Vous irez en avant. Entre Mansle et Ruffec, je -vous prendrai dans ma voiture, et nous serons bientt Paris. L, -cher, est la vie de gens suprieurs. On ne se trouve l'aise qu'avec -ses pairs, partout ailleurs on souffre. D'ailleurs Paris, capitale du -monde intellectuel, est le thtre de vos succs! franchissez promptement -l'espace qui vous en spare! Ne laissez pas vos ides se rancir -en province, communiquez promptement avec les grands hommes -qui reprsenteront le dix-neuvime sicle. Rapprochez-vous de la -<span class="pagenum" id="Page_114">114</span> -cour et du pouvoir. Ni les distinctions ni les dignits ne viennent -trouver le talent qui s'tiole dans une petite ville. Nommez-moi -d'ailleurs les belles œuvres excutes en province! Voyez au contraire -le sublime et pauvre Jean-Jacques invinciblement attir par -ce soleil moral, qui cre les gloires en chauffant les esprits par le -frottement des rivalits. Ne devez-vous pas vous hter de prendre -votre place dans la pliade qui se produit chaque poque? Vous -ne sauriez croire combien il est utile un jeune talent d'tre mis -en lumire par la haute socit. Je vous ferai recevoir chez madame -d'Espard; personne n'a facilement l'entre de son salon, o vous -trouverez tous les grands personnages, les ministres, les ambassadeurs, -les orateurs de la chambre, les pairs les plus influents, des -gens riches ou clbres. Il faudrait tre bien maladroit pour ne pas -exciter leur intrt, quand on est beau, jeune et plein de gnie. -Les grands talents n'ont pas de petitesse, ils vous prteront leur -appui. Quand on vous saura haut plac, vos œuvres acquerront une -immense valeur. Pour les artistes, le grand problme rsoudre est -de se mettre en vue. Il se rencontrera donc l pour vous mille occasions -de fortune, des sincures, une pension sur la cassette. Les -Bourbons aiment tant favoriser les lettres et les arts! aussi soyez -la fois pote religieux et pote royaliste. Non seulement ce sera bien, -mais vous ferez fortune. Est-ce l'Opposition, est-ce le libralisme qui -donne les places, les rcompenses, et qui fait la fortune des crivains? -Ainsi prenez la bonne route et venez l o vont tous les -hommes de gnie. Vous avez mon secret, gardez le plus profond -silence, et disposez-vous me suivre. Ne le voulez-vous pas? ajouta-t-elle -tonne de la silencieuse attitude de son amant.</p> - -<p>Lucien, hbt par le rapide coup d'œil qu'il jeta sur Paris, en -entendant ces sduisantes paroles, crut n'avoir jusqu'alors joui que -de la moiti de son cerveau; il lui sembla que l'autre moiti se dcouvrait, -tant ses ides s'agrandirent: il se vit, dans Angoulme, -comme une grenouille sous sa pierre au fond d'un marcage. Paris -et ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations -de province comme un Eldorado, lui apparut avec sa robe d'or, la -tte ceinte de pierreries royales, les bras ouverts aux talents. Les gens -illustres allaient lui donner l'accolade fraternelle. L tout souriait au -gnie. L ni gentilltres jaloux qui lanassent des mots piquants pour -humilier l'crivain, ni sotte indiffrence pour la posie. De l jaillissaient -les œuvres des potes, l elles taient payes et mises en lumire. -<span class="pagenum" id="Page_115">115</span> -Aprs avoir lu les premires pages de <i>l'Archer de Charles -IX</i>, les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraient: -Combien voulez-vous? Il comprenait d'ailleurs qu'aprs un voyage -o ils seraient maris par les circonstances, madame de Bargeton -serait lui tout entire, qu'ils vivraient ensemble.</p> - -<p>A ces mots:—Ne le voulez-vous pas? il rpondit par une larme, -saisit Louise par la taille, la serra sur son cœur et lui marbra le cou par -de violents baisers. Puis il s'arrta tout coup comme frapp par un -souvenir, et s'cria:—Mon Dieu, ma sœur se marie aprs-demain!</p> - -<p>Ce cri fut le dernier soupir de l'enfant noble et pur. Les liens -si puissants qui attachent les jeunes cœurs leur famille, leur -premier ami, tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un -terrible coup de hache.</p> - -<p>—H! bien, s'cria l'altire Ngrepelisse, qu'a de commun le -mariage de votre sœur et la marche de notre amour? tenez-vous -tant tre le coryphe de cette noce de bourgeois et d'ouvriers que -vous ne puissiez m'en sacrifier les nobles joies? Le beau sacrifice! -dit-elle avec mpris. J'ai envoy ce matin mon mari se battre -cause de vous! Allez, monsieur, quittez-moi! je me suis trompe.</p> - -<p>Elle tomba pme sur son canap. Lucien l'y suivit en demandant -pardon, en maudissant sa famille, David et sa sœur.</p> - -<p>—Je croyais tant en vous! dit-elle. Monsieur de Cante-Croix -avait une mre qu'il idoltrait, mais pour obtenir une lettre o je -lui disais: <i>Je suis contente!</i> il est mort au milieu du feu. Et vous, -quand il s'agit de voyager avec moi, vous ne savez point renoncer - un repas de noces!</p> - -<p>Lucien voulut se tuer, et son dsespoir fut si vrai, si profond, -que Louise pardonna, mais en faisant sentir Lucien qu'il aurait -<ins id="cor_32" title="recheter">racheter</ins> cette faute.</p> - -<p>—Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret, et trouvez-vous demain -soir minuit une centaine de pas aprs Mansle.</p> - -<p>Lucien sentit la terre petite sous ses pieds, il revint chez David -suivi de ses esprances comme Oreste l'tait par ses furies, car il -entrevoyait mille difficults qui se comprenaient toutes dans ce mot -terrible:—Et de l'argent? La perspicacit de David l'pouvantait -si fort, qu'il s'enferma dans son joli cabinet pour se remettre de -l'tourdissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait donc -quitter cet appartement si chrement tabli, rendre inutiles tant de -sacrifices. Lucien pensa que sa mre pourrait loger l, David -<span class="pagenum" id="Page_116">116</span> -conomiserait ainsi la coteuse btisse qu'il avait projet de faire au -fond de la cour. Ce dpart devait arranger sa famille, il trouva -mille raisons premptoires sa fuite, car il n'y a rien de jsuite -comme un dsir. Aussitt il courut l'Houmeau chez sa sœur, pour -lui apprendre sa nouvelle destine et se concerter avec elle. En arrivant -devant la boutique de Postel, il pensa que, s'il n'y avait pas -d'autres moyens, il emprunterait au successeur de son pre la somme -ncessaire son sjour durant un an.</p> - -<p>—Si je vis avec Louise, un cu par jour sera pour moi comme -une fortune, et cela ne fait que mille francs pour un an, se dit-il. Or, -dans six mois, je serai riche!</p> - -<p>ve et sa mre entendirent, sous la promesse d'un profond secret, -les confidences de Lucien. Toutes deux pleurrent en coutant l'ambitieux; -et, quand il voulut savoir la cause de ce chagrin, elles lui -apprirent que tout ce qu'elles possdaient avait t absorb par le linge -de table et de maison, par le trousseau d've, par une multitude -d'acquisitions auxquelles n'avait pas pens David, et qu'elles taient -heureuses d'avoir faites, car l'imprimeur reconnaissait ve une -dot de dix mille francs. Lucien leur fit part alors de son ide d'emprunt, -et madame Chardon se chargea d'aller demander monsieur -Postel mille francs pour un an.</p> - -<p>—Mais, Lucien, dit ve avec un serrement de cœur, tu n'assisteras -donc pas mon mariage? Oh! reviens, j'attendrai quelques -jours! Elle te laissera bien revenir ici dans une quinzaine, une fois -que tu l'auras accompagne! Elle nous accordera bien huit jours, - nous qui t'avons lev pour elle! Notre union tournera mal si tu -n'y es pas... Mais auras-tu assez de mille francs? dit-elle en s'interrompant -tout coup. Quoique ton habit t'aille divinement, tu n'en -as qu'un! Tu n'as que deux chemises fines, et les six autres sont en -grosse toile. Tu n'as que trois cravates de batiste, les trois autres -sont en jaconas commun; et puis tes mouchoirs ne sont pas beaux. -Trouveras-tu dans Paris une sœur pour te blanchir ton linge dans -la journe o tu en auras besoin? il t'en faut bien davantage. Tu -n'as qu'un pantalon de nankin fait cette anne, ceux de l'anne -dernire te sont justes, il faudra donc te faire habiller Paris, les -prix de Paris ne sont pas ceux d'Angoulme. Tu n'as que deux gilets -blancs de mettables, j'ai dj raccommod les autres. Tiens, je -te conseille d'emporter deux mille francs.</p> - -<p>En ce moment David, qui entrait, parut avoir entendu ces deux -<span class="pagenum" id="Page_117">117</span> -derniers mots, car il examina le frre et la sœur en gardant le silence.</p> - -<p>—Ne me cachez rien, dit-il.</p> - -<p>—Eh! bien, s'cria ve, il part avec elle.</p> - -<p>—Postel, dit madame Chardon en entrant sans voir David, consent - prter les mille francs, mais pour six mois seulement, et il -veut une lettre de change de toi accepte par ton beau-frre, car il -dit que tu n'offres aucune garantie.</p> - -<p>La mre se retourna, vit son gendre, et ces quatre personnes -gardrent un profond silence. La famille Chardon sentait combien -elle avait abus de David. Tous taient honteux. Une larme roula -dans les yeux de l'imprimeur.</p> - -<p>—Tu ne seras donc pas mon mariage? dit-il, tu ne resteras -donc pas avec nous? Et moi qui ai dissip tout ce que j'avais! Ah, -Lucien, moi qui apportais ve ses pauvres petits bijoux de marie, -je ne savais pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des crins de -sa poche, avoir regretter de les avoir achets.</p> - -<p>Il posa plusieurs botes couvertes en maroquin sur la table, devant -sa belle-mre.</p> - -<p>—Pourquoi pensez-vous tant moi? dit ve avec un sourire -d'ange qui corrigeait sa parole.</p> - -<p>—Chre maman, dit l'imprimeur, allez dire monsieur Postel -que je consens donner ma signature, car je vois sur ta figure, -Lucien, que tu es bien dcid partir.</p> - -<p>Lucien inclina mollement et tristement la tte en ajoutant un -moment aprs:—Ne me jugez pas mal, mes anges aims. Il prit -ve et David, les embrassa, les rapprocha de lui, les serra en disant:—Attendez -les rsultats, et vous saurez combien je vous -aime. David, quoi servirait notre hauteur de pense, si elle ne -nous permettait pas de faire abstraction des petites crmonies dans -lesquelles les lois entortillent les sentiments? Malgr la distance, -mon me ne sera-t-elle pas ici? la pense ne nous runira-t-elle -pas? N'ai-je pas une destine accomplir? Les libraires viendront-ils -chercher ici mon Archer de Charles IX, et les Marguerites? Un -peu plus tt, un peu plus tard, ne faut-il pas toujours faire ce -que je fais aujourd'hui, puis-je jamais rencontrer des circonstances -plus favorables? N'est-ce pas toute ma fortune que d'entrer pour mon -dbut Paris dans le salon de la marquise d'Espard?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span> -—Il a raison, dit ve. Vous-mme ne me disiez-vous pas qu'il -devait aller promptement Paris?</p> - -<p>David prit ve par la main, l'emmena dans cet troit cabinet o -elle dormait depuis sept annes, et lui dit l'oreille:—Il a besoin -de deux mille francs, disais-tu, mon amour? Postel n'en prte que -mille.</p> - -<p>ve regarda son prtendu par un regard affreux qui disait toutes -ses souffrances.</p> - -<p>—coute, mon ve adore, nous allons mal commencer la vie. -Oui, mes dpenses ont absorb tout ce que je possdais. Il ne me -reste que deux mille francs, et la moiti est indispensable pour -faire aller l'imprimerie. Donner mille francs ton frre, c'est donner -notre pain, compromettre notre tranquillit. Si j'tais seul, je -sais ce que je ferais; mais nous sommes deux. Dcide.</p> - -<p>ve perdue se jeta dans les bras de son amant, le baisa tendrement -et lui dit l'oreille, tout en pleurs:—Fais comme si tu tais -seul, je travaillerai pour regagner cette somme!</p> - -<p>Malgr le plus ardent baiser que deux fiancs aient jamais -chang, David laissa ve abattue, et revint trouver Lucien.</p> - -<p>—Ne te chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille francs.</p> - -<p>—Allez voir Postel, dit madame Chardon, car vous devez signer -tous deux le papier.</p> - -<p>Quand les deux amis remontrent, ils surprirent ve et sa mre - genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient combien d'esprances -le retour devait raliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu'elles -perdaient dans cet adieu; car elles trouvaient le bonheur venir -pay trop cher par une absence qui allait briser leur vie, et les -jeter dans mille craintes sur les destines de Lucien.</p> - -<p>—Si jamais tu oubliais cette scne, dit David l'oreille de Lucien, -tu serais le dernier des hommes.</p> - -<p>L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles ncessaires, -l'influence de madame de Bargeton ne l'pouvantait pas moins que -la funeste mobilit de caractre qui pouvait tout aussi bien jeter -Lucien dans une mauvaise comme dans une bonne voie. ve eut -bientt fait le paquet de Lucien. Ce Fernand Corts littraire emportait -peu de chose. Il garda sur lui sa meilleure redingote, son -meilleur gilet et l'une de ses deux chemises fines. Tout son linge, -son fameux habit, ses effets et ses manuscrits formrent un si mince -paquet, que, pour le cacher aux regards de madame de Bargeton, -<span class="pagenum" id="Page_119">119</span> -David proposa de l'envoyer par la diligence son correspondant, -un marchand de papier, auquel il crirait de le tenir la disposition -de Lucien.</p> - -<p>Malgr les prcautions prises par Madame de Bargeton pour cacher -son dpart, monsieur du Chtelet l'apprit et voulut savoir si -elle ferait le voyage seule ou accompagn de Lucien; il envoya son -valet de chambre Ruffec, avec la mission d'examiner toutes les -voitures qui relaieraient la poste.</p> - -<p>—Si elle enlve son pote, pensa-t-il, elle est moi.</p> - -<p>Lucien partit le lendemain au petit jour, accompagn de David -qui s'tait procur un cabriolet et un cheval en annonant qu'il allait -traiter d'affaires avec son pre, petit mensonge qui dans les circonstances -actuelles tait probable. Les deux amis se rendirent -Marsac, o ils passrent une partie de la journe chez le vieil Ours; -puis le soir ils allrent au del de Mansle attendre madame de Bargeton, -qui arriva vers le matin. En voyant la vieille calche sexagnaire -qu'il avait tant de fois regarde sous la remise, Lucien prouva -l'une des plus vives motions de sa vie, il se jeta dans les bras de -David, qui lui dit:—Dieu veuille que ce soit pour ton bien!</p> - -<p>L'imprimeur remonta dans son mchant cabriolet, et disparut le -cœur serr: il avait d'horribles pressentiments sur les destines de -Lucien Paris.</p> - -<hr class="small2 sep2 sepb2" /> - -<h2 id="chap_2"><span class="gesp">DEUXIME PARTIE.</span><br /> -UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.</h2> - -<p>Ni Lucien, ni madame de Bargeton, ni Gentil, ni Albertine, la -femme de chambre, ne parlrent jamais des vnements de ce -voyage; mais il est croire que la prsence continuelle des gens le -rendit fort maussade pour un amoureux qui s'attendait tous les -plaisirs d'un enlvement. Lucien, qui allait en poste pour la premire -fois de sa vie, fut trs-bahi de voir semer sur la route -d'Angoulme Paris presque toute la somme qu'il destinait sa vie -d'une anne. Comme les hommes qui unissent les grces de l'enfance - la force du talent, il eut le tort d'exprimer ses nafs tonnements - l'aspect des choses nouvelles pour lui. Un homme doit -<span class="pagenum" id="Page_120">120</span> -bien tudier une femme avant de lui laisser voir ses motions et ses -penses comme elles se produisent. Une matresse aussi tendre que -grande sourit aux enfantillages et les comprend; mais pour peu -qu'elle ait de la vanit, elle ne pardonne pas son amant de s'tre -montr enfant, vain ou petit. Beaucoup de femmes portent une si -grande exagration dans leur culte, qu'elles veulent toujours trouver -un dieu dans leur idole; tandis que celles qui aiment un -homme pour lui-mme avant de l'aimer pour elles, adorent ses petitesses -autant que ses grandeurs. Lucien n'avait pas encore devin -que chez madame de Bargeton l'amour tait greff sur l'orgueil. Il -eut le tort de ne pas s'expliquer certains sourires qui chapprent - Louise durant ce voyage, quand, au lieu de les contenir, il se -laissait aller ses gentillesses de jeune rat sorti de son trou.</p> - -<p>Les voyageurs dbarqurent l'htel du Gaillard-Bois, rue de -l'chelle, avant le jour. Les deux amants taient si fatigus l'un et -l'autre, qu'avant tout Louise voulut se coucher et se coucha, non -sans avoir ordonn Lucien de demander une chambre au-dessus -de l'appartement qu'elle prit. Lucien dormit jusqu' quatre heures -du soir. Madame de Bargeton le fit veiller pour dner, il s'habilla -prcipitamment en apprenant l'heure, et trouva Louise dans une -de ces ignobles chambres qui sont la honte de Paris, o, malgr -tant de prtentions l'lgance, il n'existe pas encore un seul htel -o tout voyageur riche puisse retrouver son chez soi. Quoiqu'il et -sur les yeux ces nuages que laisse un brusque rveil, Lucien ne reconnut -pas sa Louise dans cette chambre froide, sans soleil, rideaux -passs, dont le carreau frott semblait misrable, o le meuble -tait us, de mauvais got, vieux ou d'occasion. Il est en effet -certaines personnes qui n'ont plus ni le mme aspect ni la mme -valeur, une fois spares des figures, des choses, des lieux qui -leur servent de cadre. Les physionomies vivantes ont une sorte -d'atmosphre qui leur est propre, comme le clair-obscur des tableaux -flamands est ncessaire la vie des figures qu'y a places le -gnie des peintres. Les gens de province sont presque tous ainsi. -Puis madame de Bargeton parut plus digne, plus pensive qu'elle -ne devait l'tre en un moment o commenait un bonheur sans entraves. -Lucien ne pouvait se plaindre: Gentil et Albertine les servaient. -Le dner n'avait plus ce caractre d'abondance et d'essentielle -bont qui distingue la vie en province. Les plats coups par -la spculation sortaient d'un restaurant voisin, ils taient maigrement -<span class="pagenum" id="Page_121">121</span> -servis, ils sentaient la portion congrue. Paris n'est pas beau -dans ces petites choses auxquelles sont condamns les gens fortune -mdiocre. Lucien attendit la fin du repas pour interroger -Louise dont le changement lui semblait inexplicable. Il ne se trompait -point. Un vnement grave, car les rflexions sont les vnements -de la vie morale, tait survenu pendant son sommeil.</p> - -<p>Sur les deux heures aprs midi, Sixte du Chtelet s'tait prsent - l'htel, avait fait veiller Albertine, avait manifest le dsir -de parler sa matresse, et il tait revenu aprs avoir peine <ins id="cor_33" title="lais">laiss</ins> -le temps madame de Bargeton de faire sa toilette. Anas dont la -curiosit fut excite par cette singulire apparition de monsieur du -Chtelet, elle qui se croyait si bien cache, l'avait reu vers trois -heures.</p> - -<p>—Je vous ai suivie en risquant d'avoir une rprimande l'Administration, -dit-il en la saluant, car je prvoyais ce qui vous arrive. -Mais duss-je perdre ma place, au moins vous ne serez pas -perdue, vous!</p> - -<p>—Que voulez-vous dire? s'cria madame de Bargeton.</p> - -<p>—Je vois bien que vous aimez Lucien, reprit-il d'un air tendrement -rsign, car il faut bien aimer un homme pour ne rflchir - rien, pour oublier toutes les convenances, vous qui les connaissez -si bien! Croyez-vous donc, chre Nas adore, que vous -serez reue chez madame d'Espard ou dans quelque salon de Paris -que ce soit, du moment o l'on saura que vous vous tes comme -enfuie d'Angoulme avec un jeune homme, et surtout aprs le duel -de monsieur de Bargeton et de monsieur Chandour? Le sjour de -votre mari l'Escarbas a l'air d'une sparation. En un cas semblable, -les gens comme il faut commencent par se battre pour leurs -femmes, et les laissent libres aprs. Aimez monsieur de Rubempr, -protgez-le, faites-en tout ce que vous voudrez, mais ne demeurez -pas ensemble! Si quelqu'un ici savait que vous avez fait le -voyage dans la mme voiture, vous seriez mise l'index par le -monde que vous voulez voir. D'ailleurs, Nas, ne faites pas encore -de ces sacrifices un jeune homme que vous n'avez encore compar - personne, qui n'a t soumis aucune preuve, et qui peut -vous oublier ici pour une Parisienne en la croyant plus ncessaire -que vous ses ambitions. Je ne veux pas nuire celui que vous -aimez, mais vous me permettrez de faire passer vos intrts avant les -siens, et de vous dire: tudiez-le! Connaissez bien toute l'importance -<span class="pagenum" id="Page_122">122</span> -de votre dmarche. Si vous trouvez les portes fermes, si -les femmes refusent de vous recevoir, au moins n'ayez aucun regret -de tant de sacrifices, en songeant que celui auquel vous les faites en -sera toujours digne, et les comprendra. Madame d'Espard est d'autant -plus prude et svre qu'elle-mme est spare de son mari, -sans que le monde ait pu pntrer la cause de leur dsunion; mais les -Navarreins, les Blamont-Chauvry, les Lenoncourt, tous ses parents -l'ont entoure, les femmes les plus collet-mont vont chez elle et -l'accueillent avec respect, en sorte que le marquis d'Espard a tort. -Ds la premire visite que vous lui ferez, vous reconnatrez la justesse -de mes avis. Certes, je puis vous le prdire, moi qui connais -Paris: en entrant chez la marquise vous seriez au dsespoir qu'elle -st que vous tes l'htel du Gaillard-Bois avec le fils d'un apothicaire, -tout monsieur de Rubempr qu'il veut tre. Vous aurez ici -des rivales bien autrement astucieuses et ruses qu'Amlie, elles ne -manqueront pas de savoir qui vous tes, o vous tes, d'o vous -venez, et ce que vous faites. Vous avez compt sur l'incognito, je -le vois; mais vous tes de ces personnes pour lesquelles l'incognito -n'existe point. Ne rencontrerez-vous pas Angoulme partout? c'est -les Dputs de la Charente qui viennent pour l'ouverture des -Chambres; c'est le Gnral qui est Paris en cong; mais il suffira -d'un seul habitant d'Angoulme qui vous aperoive pour que votre -vie soit arrte d'une trange manire: vous ne seriez plus que la -matresse de Lucien. Si vous avez besoin de moi pour quoi que ce -soit, je suis chez le Receveur-Gnral, rue du Faubourg-Saint-Honor, - deux pas de chez madame d'Espard. Je connais assez la -marchale de Carigliano, madame de Srizy et le Prsident du -Conseil pour vous y prsenter; mais vous verrez tant de monde -chez madame d'Espard, que vous n'aurez pas besoin de moi. Loin -d'avoir dsirer d'aller dans tel ou tel salon, vous serez dsire -dans tous les salons.</p> - -<p>Du Chtelet put parler sans que madame de Bargeton l'interrompt: -elle tait saisie par la justesse de ces observations. La reine -d'Angoulme avait en effet compt sur l'incognito.</p> - -<p>—Vous avez raison, cher ami, dit-elle; mais comment faire?</p> - -<p>—Laissez-moi, rpondit Chtelet, vous chercher un appartement -tout meubl, convenable; vous mnerez ainsi une vie moins -chre que la vie des htels, et vous serez chez vous; et, si vous -m'en croyez, vous y coucherez ce soir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span> -—Mais comment avez-vous connu mon adresse? dit-elle.</p> - -<p>—Votre voiture tait facile reconnatre, et d'ailleurs je vous -suivais. A Svres, le postillon qui vous a mene a dit votre adresse -au mien. Me permettrez-vous d'tre votre marchal-des-logis? je -vous crirai bientt pour vous dire o je vous aurai case.</p> - -<p>—H! bien, faites, dit-elle.</p> - -<p>Ce mot ne semblait rien, et c'tait tout. Le baron du Chtelet -avait parl la langue du monde une femme du monde. Il s'tait -montr dans toute l'lgance d'une mise parisienne; un joli cabriolet -bien attel l'avait amen. Par hasard, madame de Bargeton se -mit la croise pour rflchir sa position, et vit partir le vieux -dandy. Quelques instants aprs, Lucien, brusquement veill, brusquement -habill, se produisit ses regards dans son pantalon de -nankin de l'an dernier, avec sa mchante petite redingote. Il tait -beau, mais ridiculement mis. Habillez l'Apollon du <ins id="cor_34" title="Belvdr">Belvdre</ins> ou -l'Antinos en porteur d'eau, reconnatrez-vous alors la divine cration -du ciseau grec ou romain? Les yeux comparent avant que le -cœur n'ait rectifi ce rapide jugement machinal. Le contraste entre -Lucien et Chtelet fut trop brusque pour ne pas frapper les yeux de -Louise. Lorsque vers six heures le dner fut termin, madame de -Bargeton fit signe Lucien de venir prs d'elle sur un mchant -canap de calicot rouge fleurs jaunes, o elle s'tait assise.</p> - -<p>—Mon Lucien, dit-elle, n'es-tu pas d'avis que si nous avons fait -une folie qui nous tue galement, il y a de la raison la rparer? -Nous ne devons, cher enfant, ni demeurer ensemble Paris, ni -laisser souponner que nous y soyons venus de compagnie. Ton -avenir dpend beaucoup de ma position, et je ne dois la gter d'aucune -manire. Ainsi, ds ce soir, je vais aller me loger quelques -pas d'ici; mais tu demeureras dans cet htel, et nous pourrons nous -voir tous les jours sans que personne y trouve redire.</p> - -<p>Louise expliqua les lois du monde Lucien, qui ouvrit de grands -yeux. Sans savoir que les femmes qui reviennent sur leurs folies -reviennent sur leur amour, il comprit qu'il n'tait plus le Lucien -d'Angoulme. Louise ne lui parlait que d'elle, de ses intrts, de sa -rputation, du monde; et pour excuser son gosme, elle essayait -de lui faire croire qu'il s'agissait de lui-mme. Il n'avait aucun -droit sur Louise, si promptement redevenue madame de Bargeton, -et, chose plus grave! il n'avait aucun pouvoir. Aussi ne put-il retenir -de grosses larmes qui roulrent dans ses yeux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_124">124</span> -—Si je suis votre gloire, vous tes encore plus pour moi, vous -tes ma seule esprance et tout mon avenir. J'ai compris que si -vous pousiez mes succs, vous deviez <ins id="cor_35" title="pousez">pouser</ins> mon infortune, et -voil que dj nous nous sparons.</p> - -<p>—Vous jugez ma conduite, dit-elle, vous ne m'aimez pas. Lucien -la regarda avec une expression si douloureuse qu'elle ne put -s'empcher de lui dire:—Cher petit, je resterai si tu veux, nous -nous perdrons et resterons sans appui. Mais quand nous serons galement -misrables et tous deux repousss; quand l'insuccs, car il -faut tout prvoir, nous aura rejets l'Escarbas, souviens-toi, mon -amour, que j'aurai prvu cette fin, et que je t'aurai propos d'abord -de parvenir selon les lois du monde en leur obissant.</p> - -<p>—Louise, rpondit-il en l'embrassant, je suis effray de te voir -si sage. Songe que je suis un enfant, que je me suis abandonn -tout entier ta chre volont. Moi, je voulais triompher des hommes -et des choses de vive force; mais si je puis arriver plus promptement -par ton aide que seul, je serai bien heureux de te devoir -toutes mes fortunes. Pardonne! j'ai trop mis en toi pour ne pas -tout craindre. Pour moi, une sparation est l'avant-coureur de l'abandon; -et l'abandon, c'est la mort.</p> - -<p>—Mais, cher enfant, le monde te demande peu de chose, rpondit-elle. -Il s'agit seulement de coucher ici, et tu demeureras -tout le jour chez moi sans qu'on y trouve redire.</p> - -<p>Quelques caresses achevrent de calmer Lucien. Une heure -aprs, Gentil apporta un mot par lequel Chtelet apprenait madame -de Bargeton qu'il lui avait trouv un appartement rue Neuve-du-Luxembourg. -Elle se fit expliquer la situation de cette rue, qui -n'tait pas trs-loigne de la rue de l'chelle, et dit Lucien:—Nous -sommes voisins. Deux heures aprs, Louise monta dans une -voiture que lui envoyait du Chtelet pour se rendre chez elle. L'appartement, -un de ceux o les tapissiers mettent des meubles et qu'ils -louent de riches dputs ou de grands personnages venus pour -peu de temps Paris, tait somptueux, mais incommode. Lucien -retourna sur les onze heures son petit htel du Gaillard-Bois, -n'ayant encore vu de Paris que la partie de la rue Saint-Honor -qui se trouve entre la rue Neuve-du-Luxembourg et la rue de l'chelle. -Il se coucha dans sa misrable petite chambre, qu'il ne put -s'empcher de comparer au magnifique appartement de Louise. Au -moment o il sortit de chez madame de Bargeton, le baron Chtelet -<span class="pagenum" id="Page_125">125</span> -y arriva, revenant de chez le Ministre des Affaires trangres, dans -la splendeur d'une mise de bal. Il venait rendre compte de toutes -les conventions qu'il avait faites pour madame de Bargeton. Louise -tait inquite, ce luxe l'pouvantait. Les mœurs de la province -avaient fini par ragir sur elle, elle tait devenue mticuleuse dans -ses comptes; elle avait tant d'ordre, qu' Paris, elle allait passer pour -avare. Elle avait emport prs de vingt mille francs en un bon du -Receveur-Gnral, en destinant cette somme couvrir l'excdant de -ses dpenses pendant quatre annes; elle craignait dj de ne pas -avoir assez et de faire des dettes. Chtelet lui apprit que son appartement -ne lui cotait que six cents francs par mois.</p> - -<p>—Une misre, dit-il en voyant le haut-le-corps que fit Nas.—Vous -avez vos ordres une voiture pour cinq cents francs par mois, -ce qui fait en tout cinquante louis. Vous n'aurez plus qu' penser -votre toilette. Une femme qui voit le grand monde ne saurait s'arranger -autrement. Si vous voulez faire de monsieur de Bargeton un -Receveur-Gnral, ou lui obtenir une place dans la maison du Roi, -vous ne devez pas avoir un air misrable. Ici l'on ne donne qu'aux -riches. Il est fort heureux, dit-il, que vous ayez Gentil pour vous -accompagner, et Albertine pour vous habiller, car les domestiques -sont une ruine Paris. Vous mangerez rarement chez vous, lance -comme vous allez l'tre.</p> - -<p>Madame de Bargeton et le baron causrent de Paris. Du Chtelet -raconta les nouvelles du jour, les mille riens qu'on doit savoir -sous peine de ne pas tre de Paris. Il donna bientt Nas des conseils -sur les magasins o elle devait se fournir: il lui indiqua Herbault -pour les toques, Juliette pour les chapeaux et les bonnets; il -lui donna l'adresse de la couturire qui pouvait remplacer Victorine; -enfin il lui fit sentir la ncessit de se <i>dsangoulmer</i>. Puis -il partit sur le dernier trait d'esprit qu'il eut le bonheur de trouver.</p> - -<p>—Demain, dit-il ngligemment, j'aurai sans doute une loge -quelque spectacle, je viendrai vous prendre vous et monsieur de -Rubempr, car vous me permettrez de vous faire vous deux les -honneurs de Paris.</p> - -<p>—Il a dans le caractre plus de gnrosit que je ne le pensais, -se dit madame de Bargeton en lui voyant inviter Lucien.</p> - -<p>Au mois de juin, les Ministres ne savent que faire de leurs loges -aux thtres: les Dputs ministriels et leurs commettants font -leurs vendanges ou veillent leurs moissons, leurs connaissances -<span class="pagenum" id="Page_126">126</span> -les plus exigeantes sont la campagne ou en voyage; aussi, vers -cette poque, les plus belles loges des thtres de Paris reoivent-elles -des htes htroclites que les habitus ne revoient plus et qui -donnent au public l'air d'une tapisserie use. Du Chtelet avait dj -pens que, grce cette circonstance, il pourrait, sans dpenser -beaucoup d'argent, procurer Nas les amusements qui affriandent -le plus les provinciaux. Le lendemain, pour la premire fois qu'il -venait, Lucien ne trouva pas Louise. Madame de Bargeton tait -sortie pour quelques emplettes indispensables. Elle tait alle tenir -conseil avec les graves et illustres autorits en matire de toilette -fminine que Chtelet lui avait cites, car elle avait crit son arrive - la marquise d'Espard. Quoique madame de Bargeton et en -elle-mme cette confiance que donne une longue domination, elle -avait singulirement peur de paratre provinciale. Elle avait assez -de tact pour savoir combien les relations entre femmes dpendent -des premires impressions; et, quoiqu'elle se st de force se mettre -promptement au niveau des femmes suprieures comme madame -d'Espard, elle sentait avoir besoin de bienveillance son dbut, et -voulait surtout ne manquer d'aucun lment de succs. Aussi sut-elle - Chtelet un gr infini de lui avoir indiqu les moyens de se -mettre l'unisson du beau monde parisien. Par un singulier hasard, -la marquise se trouvait dans une situation tre enchante de rendre -service une personne de la famille de son mari. Sans cause -apparente, le marquis d'Espard s'tait retir du monde; il ne s'occupait -ni de ses affaires, ni des affaires politiques, ni de sa famille, -ni de sa femme. Devenue ainsi matresse d'elle-mme, la marquise -sentait le besoin d'tre approuve par le monde; elle tait donc -heureuse de remplacer le marquis en cette circonstance en se faisant -la protectrice de sa famille. Elle allait mettre de l'ostentation -son patronage afin de rendre les torts de son mari plus vidents. Dans -la journe mme, elle crivit <i>madame de Bargeton, ne Ngrepelisse</i>, -un de ces charmants billets o la forme est si jolie, -qu'il faut bien du temps avant d'y reconnatre le manque de fond:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Elle tait heureuse d'une circonstance qui rapprochait de la famille -une personne de qui elle avait entendu parler, et qu'elle souhaitait -connatre, car les amitis de Paris n'taient pas si solides -qu'elle ne dsirt avoir quelqu'un de plus aimer sur la terre; et si -cela ne devait pas avoir lieu, ce ne serait qu'une illusion ensevelir -avec les autres. Elle se mettait tout entire la disposition de -<span class="pagenum" id="Page_127">127</span> -sa cousine, qu'elle serait alle voir sans une indisposition qui la retenait -chez elle; mais elle se regardait dj comme son oblige de -ce qu'elle et song elle.</p> - -</div> - -<p>Pendant sa premire promenade vagabonde travers les Boulevards -et la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveaux -venus, s'occupa beaucoup plus des choses que des personnes. -A Paris, les masses s'emparent tout d'abord de l'attention: le luxe -des boutiques, la hauteur des maisons, l'affluence des voitures, les -constantes oppositions que prsentent un extrme luxe et une extrme -misre saisissent avant tout. Surpris de cette foule laquelle -il tait tranger, cet homme d'imagination prouva comme une -immense diminution de lui-mme. Les personnes qui jouissent en -province d'une considration quelconque, et qui y rencontrent -chaque pas une preuve de leur importance, ne s'accoutument point - cette perte totale et subite de leur valeur. tre quelque chose dans -son pays et n'tre rien Paris, sont deux tats qui veulent des transitions; -et ceux qui passent trop brusquement de l'un l'autre, tombent -dans une espce d'anantissement. Pour un jeune pote qui trouvait -un cho tous ses sentiments, un confident pour toutes ses -ides, une me pour partager ses moindres sensations, Paris allait tre -un affreux dsert. Lucien n'tait pas all chercher son bel habit bleu, -en sorte qu'il fut gn par la mesquinerie, pour ne pas dire le dlabrement -de son costume en se rendant chez madame de Bargeton - l'heure o elle devait tre rentre; il y trouva le baron du Chtelet, -qui les emmena tous deux dner au Rocher de Cancale. Lucien, -tourdi de la rapidit du tournoiement parisien, ne pouvait -rien dire Louise, ils taient tous les trois dans la voiture; mais il -lui pressa la main, elle rpondit amicalement toutes les penses -qu'il exprimait ainsi. Aprs le dner, Chtelet conduisit ses deux -convives au Vaudeville. Lucien prouvait un secret mcontentement - l'aspect de du Chtelet, il maudissait le hasard qui l'avait conduit - Paris. Le Directeur des Contributions mit le sujet de son voyage -sur le compte de son ambition: il esprait tre nomm Secrtaire-Gnral -d'une Administration, et entrer au Conseil-d'tat comme -Matre des Requtes; il venait demander raison des promesses qui -lui avaient t faites, car un homme comme lui ne pouvait pas -rester Directeur des Contributions; il aimait mieux ne rien tre, -devenir Dput, rentrer dans la diplomatie. Il se grandissait; Lucien -reconnaissait vaguement dans ce vieux beau la supriorit de -<span class="pagenum" id="Page_128">128</span> -l'homme du monde au fait de la vie parisienne; il tait surtout honteux -de lui devoir ses jouissances. L o le pote tait inquiet et -gn, l'ancien Secrtaire des Commandements se trouvait comme -un poisson dans l'eau. Du Chtelet souriait aux hsitations, aux -tonnements, aux questions, aux petites fautes que le manque -d'usage arrachait son rival, comme les vieux loups de mer se -moquent des novices qui n'ont pas le pied marin. Le plaisir qu'prouvait -Lucien, en voyant pour la premire fois le spectacle Paris, -compensa le dplaisir que lui causaient ses confusions. Cette soire -fut remarquable par la rpudiation secrte d'une grande quantit -de ses ides sur la vie de province. Le cercle s'largissait, la socit -prenait d'autres proportions. Le voisinage de plusieurs jolies Parisiennes -si lgamment, si frachement mises, lui fit remarquer la -vieillerie de la toilette de madame de Bargeton, quoiqu'elle ft -passablement ambitieuse: ni les toffes, ni les faons, ni les couleurs -n'taient de mode. La coiffure qui le sduisait tant Angoulme -lui parut d'un got affreux compare aux dlicates inventions -par lesquelles se recommandait chaque femme.—Va-t-elle rester -comme a? se dit-il, sans savoir que la journe avait t employe - prparer une transformation. En province il n'y a ni choix ni -comparaison faire: l'habitude de voir les physionomies leur donne -une beaut conventionnelle. Transporte Paris, une femme qui -passe pour jolie en province n'obtient pas la moindre attention, car -elle n'est belle que par l'application du proverbe: <i>Dans le royaume -des aveugles, les borgnes sont rois.</i> Les yeux de Lucien faisaient -la comparaison que madame de Bargeton avait faite la veille entre -lui et Chtelet. De son ct, madame de Bargeton se permettait -d'tranges rflexions sur son amant. Malgr son trange beaut, le -pauvre pote n'avait point de tournure. Sa redingote dont les manches -taient trop courtes, ses mchants gants de province, son -gilet triqu, le rendaient prodigieusement ridicule auprs des -jeunes gens du balcon: madame de Bargeton lui trouvait un air -piteux. Chtelet, occup d'elle sans prtention, veillant sur elle -avec un soin qui trahissait une passion profonde; Chtelet, lgant -et son aise comme un acteur qui retrouve les planches de son -thtre, regagnait en deux jours tout le terrain qu'il avait perdu -en six mois. Quoique le vulgaire n'admette pas que les sentiments -changent brusquement, il est certain que deux amants se sparent -souvent plus vite qu'ils ne se sont lis. Il se prparait chez madame -<span class="pagenum" id="Page_129">129</span> -de Bargeton et chez Lucien un dsenchantement sur eux-mmes -dont la cause tait Paris. La vie s'y agrandissait aux yeux du pote, -comme la socit prenait une face nouvelle aux yeux de Louise. -A l'un et l'autre, il ne fallait plus qu'un accident pour trancher -les liens qui les unissaient. Ce coup de hache, terrible pour Lucien, -ne se fit pas long-temps attendre. Madame de Bargeton mit le pote - son htel, et retourna chez elle accompagne de du Chtelet, ce -qui dplut horriblement au pauvre amoureux.</p> - -<p>—Que vont-ils dire de moi? pensait-il en montant dans sa -triste chambre.</p> - -<p>—Ce pauvre garon est singulirement ennuyeux, dit du Chtelet -en souriant quand la portire fut referme.</p> - -<p>—Il en est ainsi de tous ceux qui ont un monde de penses dans -le cœur et dans le cerveau. Les hommes qui ont tant de choses -exprimer en de belles œuvres long-temps rves professent un certain -mpris pour la conversation, commerce o l'esprit s'amoindrit -en se monnayant, dit la fire Ngrepelisse qui eut encore le courage -de dfendre Lucien, moins pour Lucien que pour elle-mme.</p> - -<p>—Je vous accorde volontiers ceci, reprit le baron, mais nous -vivons avec les personnes et non avec les livres. Tenez, chre Nas, -je le vois, il n'y a encore rien entre vous et lui, j'en suis ravi. Si -vous vous dcidez mettre dans votre vie un intrt qui vous a -manqu jusqu' prsent, je vous en supplie, que ce ne soit pas -pour ce prtendu homme de gnie. Si vous vous trompiez! si dans -quelques jours, en le comparant aux vritables talents, aux hommes -srieusement remarquables que vous allez voir, vous reconnaissiez, -chre belle sirne, avoir pris sur votre dos blouissant et conduit -au port, au lieu d'un homme arm de la lyre, un petit singe, sans -manires, sans porte, sot et avantageux, qui peut avoir de l'esprit - l'Houmeau, mais qui devient Paris un garon extrmement ordinaire? -Aprs tout, il se publie ici par semaine des volumes de vers -dont le moindre vaut encore mieux que toute la posie de monsieur -Chardon. De grce, attendez et comparez! Demain, vendredi, il y -a opra, dit-il en voyant la voiture entrant dans la rue Neuve-du-Luxembourg, -madame d'Espard dispose de la loge des Premiers -Gentilshommes de la Chambre, et vous y mnera sans doute. Pour -vous voir dans votre gloire, j'irai dans la loge de madame de Srizy. -On donne les Danades.</p> - -<p>—Adieu, dit-elle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span> -Le lendemain, madame de Bargeton tcha de se composer une -mise du matin convenable pour aller voir sa cousine, madame d'Espard. -Il faisait lgrement froid, elle ne trouva rien de mieux dans -ses vieilleries d'Angoulme qu'une certaine robe de velours vert, -garnie d'une manire assez extravagante. De son ct, Lucien sentit -la ncessit d'aller chercher son fameux habit bleu, car il avait pris -en horreur sa maigre redingote, et il voulait se montrer toujours -bien mis en songeant qu'il pourrait rencontrer la marquise d'Espard, -ou aller chez elle l'improviste. Il monta dans un fiacre afin de rapporter -immdiatement son paquet. En deux heures de temps, il -dpensa trois ou quatre francs, ce qui lui donna beaucoup penser -sur les proportions financires de la vie parisienne. Aprs tre arriv -au superlatif de sa toilette, il vint rue Neuve-du-Luxembourg, -o, sur le pas de la porte, il rencontra Gentil en compagnie d'un -chasseur magnifiquement emplum.</p> - -<p>—J'allais chez vous, monsieur; madame m'envoie ce petit mot -pour vous, dit Gentil qui ne connaissait pas les formules du respect -parisien, habitu qu'il tait la bonhomie des mœurs provinciales.</p> - -<p>Le chasseur prit le pote pour un domestique. Lucien dcacheta -le billet, par lequel il apprit que madame de Bargeton passait la -journe chez la marquise d'Espard et allait le soir l'Opra; mais -elle disait Lucien de s'y trouver, sa cousine lui permettait de -donner une place dans sa loge au jeune pote, qui la marquise -tait enchante de procurer ce plaisir.</p> - -<p>—Elle m'aime donc! mes craintes sont folles, se dit Lucien, -elle me prsente sa cousine ds ce soir.</p> - -<p>Il bondit de joie, et voulut passer joyeusement le temps qui le -sparait de cette heureuse soire. Il s'lana vers les Tuileries en -rvant de s'y promener jusqu' l'heure o il irait dner chez Vry. -Voil Lucien gabant, sautillant, lger de bonheur qui dbouche -sur la terrasse des Feuillants et la parcourt en examinant les promeneurs, -les jolies femmes avec leurs adorateurs, les lgants, deux -par deux, bras dessus bras dessous, se saluant les uns les autres -par un coup d'œil en passant. Quelle diffrence de cette terrasse -avec Beaulieu! Les oiseaux de ce magnifique perchoir taient autrement -jolis que ceux d'Angoulme! C'tait tout le luxe de couleurs -qui brille sur les familles ornithologiques des Indes ou de -l'Amrique, compar aux couleurs grises des oiseaux de l'Europe. -Lucien passa deux cruelles heures dans les Tuileries: il y fit un -<span class="pagenum" id="Page_131">131</span> -violent retour sur lui-mme et se jugea. D'abord il ne vit pas un -seul habit ces jeunes lgants. S'il apercevait un homme en habit, -c'tait un vieillard hors la loi, quelque pauvre diable, un rentier -venu du Marais, ou quelque garon de bureau. Aprs avoir reconnu -qu'il y avait une mise du matin et une mise du soir, le pote aux motions -vives, au regard pntrant, reconnut la laideur de sa dfroque, -les dfectuosits qui frappaient de ridicule son habit dont la coupe -tait passe de mode, dont le bleu tait faux, dont le collet tait outrageusement -disgracieux, dont les basques de devant, trop long-temps -portes, penchaient l'une vers l'autre; les boutons avaient rougi, les -plis dessinaient de fatales lignes blanches. Puis son gilet tait trop -court et la faon si grotesquement provinciale que, pour le cacher, -il boutonna brusquement son habit. Enfin il ne voyait de pantalon -de nankin qu'aux gens communs. Les gens comme il faut portaient -de dlicieuses toffes de fantaisie ou le blanc toujours irrprochable! -D'ailleurs tous les pantalons taient sous-pieds, et le sien se mariait -trs-mal avec les talons de ses bottes, pour lesquels les bords -de l'toffe recroqueville manifestaient une violente antipathie. Il -avait une cravate blanche bouts brods par sa sœur, qui, aprs en -avoir vu de semblables monsieur de Hautoy, monsieur de Chandour, -s'tait empresse d'en faire de pareilles son frre. Non-seulement -personne, except les gens graves, quelques vieux financiers, -quelques svres administrateurs, ne portaient de cravate blanche -le matin; mais encore le pauvre Lucien vit passer de l'autre ct de -la grille, sur le trottoir de la rue de Rivoli, un garon picier tenant -un panier sur sa tte, et sur qui l'homme d'Angoulme surprit -deux bouts de cravate brods par la main de quelque grisette adore. -A cet aspect, Lucien reut un coup la poitrine, cet organe encore -mal dfini o se rfugie notre sensibilit, o, depuis qu'il -existe des sentiments, les hommes portent la main, dans les joies -comme dans les douleurs excessives. Ne taxez pas ce rcit de purilit? -Certes, pour les riches qui n'ont jamais connu ces sortes de -souffrances, il se trouve ici quelque chose de mesquin et d'incroyable; -mais les angoisses des malheureux ne mritent pas moins d'attention -que les crises qui rvolutionnent la vie des puissants et des -privilgis de la terre. Puis ne se rencontre-t-il pas autant de douleur -de part et d'autre? La souffrance agrandit tout. Enfin, changez -les termes: au lieu d'un costume plus ou moins beau, mettez un -ruban, une distinction, un titre? Ces apparentes petites choses n'ont-elles -<span class="pagenum" id="Page_132">132</span> -pas tourment de brillantes existences? La question du costume -est d'ailleurs norme chez ceux qui veulent paratre avoir ce -qu'ils n'ont pas; car c'est souvent le meilleur moyen de le possder -plus tard. Lucien eut une sueur froide en pensant que le soir il -allait comparatre ainsi vtu devant la marquise d'Espard, la parente -d'un Premier Gentilhomme de la chambre du roi, devant -une femme chez laquelle allaient les illustrations de tous les genres, -des illustrations choisies.</p> - -<p>—J'ai l'air du fils d'un apothicaire, d'un vrai courtaud de boutique! -se dit-il lui-mme avec rage en voyant passer les gracieux, -les coquets, les lgants jeunes gens des familles du faubourg Saint-Germain, -qui tous avaient une manire eux qui les rendait tous -semblables par la finesse des contours, par la noblesse de la tenue, -par l'air du visage; et tous diffrents par le cadre que chacun s'tait -choisi pour se faire valoir. Tous faisaient ressortir leurs avantages -par une espce de mise en scne que les jeunes gens entendent - Paris aussi bien que les femmes. Lucien tenait de sa mre -les prcieuses distinctions physiques dont les privilges clataient - ses yeux; mais cet or tait dans sa gangue, et non mis en œuvre. -Ses cheveux taient mal coups. Au lieu de maintenir sa figure -haute par une souple baleine, il se sentait enseveli dans un vilain -col de chemise; et sa cravate, n'offrant pas de rsistance, lui -laissait pencher sa tte attriste. Quelle femme et devin ses jolis -pieds dans la botte ignoble qu'il avait apporte d'Angoulme? Quel -jeune homme et envi sa jolie taille dguise par le sac bleu qu'il -avait cru jusqu'alors tre un habit? Il voyait de ravissants boutons -sur des chemises tincelantes de blancheur, la sienne tait -rousse! Tous ces lgants gentilshommes taient merveilleusement -gants, et il avait des gants de gendarme! Celui-ci badinait avec -une canne dlicieusement monte. Celui-l portait une chemise -poignets retenus par de mignons boutons d'or. En parlant une -femme, l'un tordait une charmante cravache, et les plis abondants -de son pantalon tachet de quelques petites claboussures, ses perons -retentissants, sa petite redingote serre montraient qu'il allait -remonter sur un des deux chevaux tenus par un tigre gros comme -le poing. Un autre tirait de la poche de son gilet une montre plate -comme une pice de cent sous, et regardait l'heure en homme qui -avait avanc ou manqu l'heure d'un rendez-vous. En regardant ces -jolies bagatelles que Lucien ne souponnait pas, le monde des superfluits -<span class="pagenum" id="Page_133">133</span> -ncessaires lui apparut, et il frissonna en pensant qu'il -fallait un capital norme pour exercer l'tat de joli garon! Plus il -admirait ces jeunes gens l'air heureux et dgag, plus il avait -conscience de son air trange, l'air d'un homme qui ignore o -aboutit le chemin qu'il suit, qui ne sait o se trouve le Palais-Royal -quand il y touche, et qui demande o est le Louvre un passant qui -rpond:—Vous y tes. Lucien se voyait spar de ce monde par un -abme, il se demandait par quels moyens il pouvait le franchir, car -il voulait tre semblable cette svelte et dlicate jeunesse parisienne. -Tous ces patriciens saluaient des femmes divinement mises -et divinement belles, des femmes pour lesquelles Lucien se serait -fait hacher pour prix d'un seul baiser, comme le page de la comtesse -de Konismarck. Dans les tnbres de sa mmoire, Louise, -compare ces souveraines, se dessina comme une vieille femme. -Il rencontra plusieurs de ces femmes dont on parlera dans l'histoire -du dix-neuvime sicle, de qui l'esprit, la beaut, les amours ne -seront pas moins clbres que celles des reines du temps pass. Il -vit passer une fille sublime, mademoiselle des Touches, si connue -sous le nom de Camille Maupin, crivain minent, aussi grande par -sa beaut que par un esprit suprieur, et dont le nom fut rpt -tout bas par les promeneurs et par les femmes.</p> - -<p>—Ha! se dit-il, voil la posie.</p> - -<p>Qu'tait madame de Bargeton auprs de cet ange brillant de jeunesse, -d'espoir, d'avenir, au doux sourire, et dont l'œil noir tait -vaste comme le ciel, ardent comme le soleil! Elle riait en causant -avec madame Firmiani, l'une des plus charmantes femmes de Paris. -Une voix lui cria bien: L'intelligence est le levier avec lequel -on remue le monde. Mais une autre voix lui cria que le point -d'appui de l'intelligence tait l'argent. Il ne voulut pas rester au -milieu de ses ruines et sur le thtre de sa dfaite, il prit la route -du Palais-Royal, aprs l'avoir demande, car il ne connaissait pas -encore la topographie de son quartier. Il entra chez Vry, commanda, -pour s'initier aux plaisirs de Paris, un dner qui le consolt -de son dsespoir. Une bouteille de vin de Bordeaux, des hutres -d'Ostende, un poisson, une perdrix, un macaroni, des fruits furent -le <i>nec plus ultra</i> de ses dsirs. Il savoura cette petite dbauche -en pensant faire preuve d'esprit ce soir auprs de la marquise -d'Espard, et racheter la mesquinerie de son bizarre accoutrement -par le dploiement de ses richesses intellectuelles. Il fut tir de ses -<span class="pagenum" id="Page_134">134</span> -rves par le total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec -lesquels il croyait aller fort loin dans Paris. Ce dner cotait un mois -de son existence d'Angoulme. Aussi ferma-t-il respectueusement la -porte de ce palais, en pensant qu'il n'y remettrait jamais les pieds.</p> - -<p>—ve avait raison, se dit-il en s'en allant par la galerie de Pierre -chez lui pour y reprendre de l'argent, les prix de Paris ne sont pas -ceux de l'Houmeau.</p> - -<p>Chemin faisant, il admira les boutiques des tailleurs, et songeant -aux toilettes qu'il avait vues le matin:—Non, s'cria-t-il, je ne -paratrai pas fagot comme je le suis devant madame d'Espard. Il -courut avec une vlocit de cerf jusqu' l'htel du Gaillard-Bois, -monta dans sa chambre, y prit cent cus, et redescendit au Palais-Royal -pour s'y habiller de pieds en cap. Il avait vu des bottiers, des -lingers, des giletiers, des coiffeurs au Palais-Royal o sa future lgance -tait parse dans dix boutiques. Le premier tailleur chez lequel -il entra lui fit essayer autant d'habits qu'il voulut en mettre, et lui -persuada qu'ils taient tous de la dernire mode. Lucien sortit possdant -un habit vert, un pantalon blanc et un gilet de fantaisie pour -la somme de deux cents francs. Il eut bientt trouv une paire de -bottes fort lgante et son pied. Enfin aprs avoir fait emplette de -tout ce qui lui tait ncessaire, il demanda le coiffeur chez lui o -chaque fournisseur apporta sa marchandise. A sept heures du soir, -il monta dans un fiacre et se fit conduire l'Opra, fris comme un -saint Jean de procession, bien gilet, bien cravat, mais un peu -gn dans cette espce d'tui o il se trouvait pour la premire fois. -Suivant la recommandation de madame de Bargeton, il demanda la -loge des Premiers Gentilshommes de la Chambre. A l'aspect d'un -homme dont l'lgance emprunte le faisait ressembler un premier -garon de noces, le Contrleur le pria de montrer son coupon.</p> - -<p>—Je n'en ai pas.</p> - -<p>—Vous ne pouvez pas entrer, lui rpondit-on schement.</p> - -<p>—Mais je suis de la socit de madame d'Espard, dit-il.</p> - -<p>—Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit l'employ qui -ne put s'empcher d'changer un imperceptible sourire avec ses -collgues du Contrle.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/im-03.jpg" alt="" title="" width="500" height="676" /> - <span class="link"><a href="images/imx-03.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> - <p class="caption2" style="text-align: center">MADAME DE BARGETON. <span style="padding-left: 50px;">LA MARQUISE D'ESPARD.</span></p> - <p class="caption3">La loge des <i>Premiers Gentilshommes</i> est celle qui se trouve dans l'un des deux pans - coups au fond de la salle; on y est vu comme on y voit de tous cts.</p> - <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)</p> -</div> - -<div class="fighand"> - <img class="bord" src="images/im-03.jpg" alt="" title="" /> - <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> - <p class="caption2" style="text-align: center">MADAME DE BARGETON. <span style="padding-left: 50px;">LA MARQUISE D'ESPARD.</span></p> - <p class="caption3">La loge des <i>Premiers Gentilshommes</i> est celle qui se trouve dans l'un des deux pans - coups au fond de la salle; on y est vu comme on y voit de tous cts.</p> - <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)</p> -</div> - -<p>En ce moment une voiture s'arrta sous le pristyle. Un chasseur, -que Lucien ne reconnut pas, dplia le marchepied d'un coup -d'o sortirent deux femmes pares. Lucien, qui ne voulut pas recevoir -<span class="pagenum" id="Page_135">135</span> -du Contrleur quelque impertinent avis pour se ranger, fit -place aux deux femmes.</p> - -<p>—Mais cette dame est la marquise d'Espard que vous prtendez -connatre, monsieur, dit ironiquement le Contrleur Lucien.</p> - -<p>Lucien fut d'autant plus abasourdi que madame de Bargeton -n'avait pas l'air de le reconnatre dans son nouveau plumage; mais -quand il l'aborda, elle lui sourit et lui dit:—Cela se trouve -merveille, venez!</p> - -<p>Les gens du Contrle <ins id="cor_36" title="tait">taient</ins> redevenus srieux. Lucien suivit -madame de Bargeton, qui, tout en montant le vaste escalier de -l'Opra, prsenta son Rubempr sa cousine. La loge des Premiers -Gentilshommes est celle qui se trouve dans l'un des deux -pans coups au fond de la salle: on y est vu comme on y voit de -tous cts. Lucien se mit derrire sa cousine, sur une chaise, heureux -d'tre dans l'ombre.</p> - -<p>—Monsieur de Rubempr, dit la marquise d'un ton de voix flatteur, -vous venez pour la premire fois l'Opra, ayez-en tout le -coup d'œil, prenez ce sige, mettez-vous sur le devant, nous vous -le permettons.</p> - -<p>Lucien obit, le premier acte de l'opra finissait.</p> - -<p>—Vous avez bien employ votre temps, lui dit Louise l'oreille -dans le premier moment de surprise que lui causa le changement -de Lucien.</p> - -<p>Louise tait reste la mme. Le voisinage d'une femme la mode, -de la marquise d'Espard, cette madame de Bargeton de Paris, lui -nuisait tant; la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections -de la femme de province, que Lucien, doublement -clair par le beau monde de cette pompeuse salle et par cette -femme minente, vit enfin dans la pauvre Anas de Ngrepelisse la -femme relle, la femme que les gens de Paris voyaient: une femme -grande, sche, couperose, fane, plus que rousse, anguleuse, -guinde, prcieuse, prtentieuse, provinciale dans son parler, mal -arrange surtout! En effet, les plis d'une vieille robe de Paris attestent -encore du got, on se l'explique, on devine ce qu'elle fut, -mais une vieille robe de province est inexplicable, elle est risible. -La robe et la femme taient sans grce ni fracheur, le velours tait -miroit comme le teint. Lucien, honteux d'avoir aim cet os de -seiche, se promit de profiter du premier accs de vertu de sa -Louise pour la quitter. Son excellente vue lui permettait de voir les -<span class="pagenum" id="Page_136">136</span> -lorgnettes braques sur la loge aristocratique par excellence. Les -femmes les plus lgantes examinaient certainement madame de -Bargeton, car elles souriaient toutes en se parlant. Si madame d'Espard -reconnut, aux gestes et aux sourires fminins, la cause des -sarcasmes, elle y fut tout fait insensible. D'abord chacun devait -reconnatre dans sa compagne la pauvre parente venue de province, -de laquelle peut tre afflige toute famille parisienne. Puis sa cousine -lui avait parl toilette en lui manifestant quelque crainte; elle -l'avait rassure en s'apercevant qu'Anas, une fois habille, aurait -bientt pris les manires parisiennes. Si madame de Bargeton manquait -d'usage, elle avait la hauteur native d'une femme noble et ce -<i>je ne sais quoi</i> que l'on peut nommer la <i>race</i>. Le lundi suivant -elle prendrait donc sa revanche. D'ailleurs, une fois que le public -aurait appris que cette femme tait sa cousine, la marquise savait -qu'il suspendrait le cours de ses railleries et attendrait un nouvel -examen avant de la juger. Lucien ne devinait pas le changement que -feraient dans la personne de Louise une charpe roule autour du -cou, une jolie robe, une lgante coiffure et les conseils de madame -d'Espard. En montant l'escalier, la marquise avait dj dit sa cousine -de ne pas tenir son mouchoir dpli la main. Le bon ou le -mauvais got tiennent mille petites nuances de ce genre, qu'une -femme d'esprit saisit promptement, et que certaines femmes ne -comprendront jamais. Madame de Bargeton, dj pleine de bon vouloir, -tait plus spirituelle qu'il ne le fallait pour reconnatre en quoi -elle pchait. Madame d'Espard, sre que son lve lui ferait honneur, -ne s'tait pas refuse la former. Enfin il s'tait fait entre -ces deux femmes un pacte ciment par leur mutuel intrt. Madame -de Bargeton avait soudain vou un culte l'idole du jour, dont les -manires, l'esprit et l'entourage l'avaient sduite, blouie, fascine. -Elle avait reconnu chez madame d'Espard l'occulte pouvoir de la -grande dame ambitieuse, et s'tait dit qu'elle parviendrait en se -faisant le satellite de cet astre: elle l'avait donc franchement admire. -La marquise avait t sensible cette nave conqute, elle -s'tait intresse sa cousine en la trouvant faible et pauvre; puis -elle s'tait assez bien arrange d'avoir une lve pour faire cole, -et ne demandait pas mieux que d'acqurir en madame de Bargeton -une espce de dame d'atour, une esclave qui chanterait ses louanges, -trsor encore plus rare parmi les femmes de Paris qu'un critique -dvou dans la gent littraire. Cependant le mouvement de curiosit -<span class="pagenum" id="Page_137">137</span> -devenait trop visible pour que la nouvelle dbarque ne s'en -apert pas, et madame d'Espard voulut poliment lui faire prendre -le change sur cet moi.</p> - -<p>—S'il nous vient des visites, lui dit-elle, nous saurons peut-tre - quoi nous devons l'honneur d'occuper ces dames...</p> - -<p>—Je souponne fort ma vieille robe de velours et ma figure angoumoisine -d'amuser les Parisiennes, dit en riant madame de Bargeton.</p> - -<p>—Non, ce n'est pas vous, il y a quelque chose que je ne m'explique -pas, ajouta-t-elle en regardant le pote qu'elle regarda pour -la premire fois et qu'elle parut trouver singulirement mis.</p> - -<p>—Voici monsieur du Chtelet, dit en ce moment Lucien en levant -le doigt pour montrer la loge de madame de Srizy o le vieux -beau remis neuf venait d'entrer.</p> - -<p>A ce signe madame de Bargeton se mordit les lvres de dpit, car -la marquise ne put retenir un regard et un sourire d'tonnement, -qui disait si ddaigneusement:—D'o sort ce jeune homme? que -Louise se sentit humilie dans son amour, la sensation la plus piquante -pour une Franaise, et qu'elle ne pardonne pas son amant -de lui causer. Dans ce monde o les petites choses deviennent grandes, -un geste, un mot perdent un dbutant. Le principal mrite -des belles manires et du ton de la haute compagnie est d'offrir un -ensemble harmonieux o tout est si bien fondu que rien ne choque. -Ceux mmes qui, soit par ignorance, soit par un emportement -quelconque de la pense, n'observent pas les lois de cette science, -comprendront tous qu'en cette matire une seule dissonance est, -comme en musique, une ngation complte de l'Art lui-mme, dont -toutes les conditions doivent tre excutes dans la moindre chose -sous peine de ne pas tre.</p> - -<p>—Qui est ce monsieur? demanda la marquise en montrant Chtelet. -Connaissez-vous donc dj madame de Srizy?</p> - -<p>—Ah! cette personne est la fameuse madame de Srizy qui a -eu tant d'aventures, et qui nanmoins est reue partout!</p> - -<p>—Une chose inoue, ma chre, rpondit la marquise, une chose -explicable, mais inexplique! Les hommes les plus redoutables sont -ses amis, et pourquoi? Personne n'ose sonder ce mystre. Ce monsieur -est-il donc le lion d'Angoulme?</p> - -<p>—Mais monsieur le baron du Chtelet, dit Anas qui par vanit -rendit Paris le titre qu'elle contestait son adorateur, est un -<span class="pagenum" id="Page_138">138</span> -homme qui a fait beaucoup parler de lui. C'est le compagnon de -monsieur de Montriveau.</p> - -<p>—Ah! fit la marquise, je n'entends jamais ce nom sans penser - la pauvre duchesse de Langeais, qui a disparu comme une toile -filante. Voici, reprit-elle en montrant une loge, monsieur de Rastignac -et madame de Nucingen, la femme d'un fournisseur, banquier, -homme d'affaires, brocanteur en grand, un homme qui s'impose -au monde de Paris par sa fortune, et qu'on dit peu scrupuleux -sur les moyens de l'augmenter; il se donne mille peines pour faire -croire son dvouement pour les Bourbons, il a dj tent de venir -chez moi. En prenant la loge de madame de Langeais, sa femme a -cru qu'elle en aurait les grces, l'esprit et le succs! Toujours la -fable du geai qui prend les plumes du paon!</p> - -<p>—Comment font monsieur et madame de Rastignac, qui nous -ne connaissons pas mille cus de rente, pour soutenir leur fils -Paris? dit Lucien madame de Bargeton en s'tonnant de l'lgance -et du luxe que rvlait la mise de ce jeune homme.</p> - -<p>—Il est facile de voir que vous venez d'Angoulme, rpondit -la marquise assez ironiquement sans quitter sa lorgnette.</p> - -<p>Lucien ne comprit pas, il tait tout entier l'aspect des loges o -il devinait les jugements qui s'y portaient sur madame de Bargeton -et la curiosit dont il tait l'objet. De son ct, Louise tait singulirement -mortifie du peu d'estime que la marquise faisait de la -beaut de Lucien.—Il n'est donc pas si beau que je le croyais! se -disait-elle. De l le trouver moins spirituel, il n'y avait qu'un pas. -La toile tait baisse. Chtelet, qui tait venu faire une visite la -duchesse de Carigliano, dont la loge avoisinait celle de madame -d'Espard, y salua madame de Bargeton qui rpondit par une inclination -de tte. Une femme du monde voit tout, et la marquise -remarqua la tenue suprieure de du Chtelet. En ce moment quatre -personnes entrrent successivement dans la loge de la marquise, -quatre clbrits parisiennes.</p> - -<p>Le premier tait monsieur de Marsay, homme fameux par les -passions qu'il inspirait, remarquable surtout par une beaut de -jeune fille, beaut molle, effmine, mais corrige par un regard -fixe, calme, fauve et rigide comme celui d'un tigre: on l'aimait, et -il effrayait. Lucien tait aussi beau; mais chez lui le regard tait si -doux, son œil bleu tait si limpide, qu'il ne paraissait pas <ins id="cor_37" title="suscep-ible">susceptible</ins> -d'avoir cette force et cette puissance laquelle s'attachent tant -<span class="pagenum" id="Page_139">139</span> -les femmes. D'ailleurs rien ne faisait encore valoir le pote, tandis -que de Marsay avait un entrain d'esprit, une certitude de plaire, -une toilette approprie sa nature qui crasait autour de lui tous -ses rivaux. Jugez de ce que pouvait tre dans son voisinage Lucien, -gourm, gomm, roide et neuf comme ses habits. De Marsay avait -conquis le droit de dire des impertinences par l'esprit qu'il leur -donnait et par la grce de manire dont il les accompagnait. L'accueil -de la marquise indiqua soudain madame de Bargeton la -puissance de ce personnage. Le second tait l'un des deux Vandenesse, -celui qui avait caus l'clat de lady Dudley, un jeune homme -doux et spirituel, modeste, et qui russissait par des qualits tout -opposes celles qui faisaient la gloire de de Marsay. Le troisime -tait le gnral Montriveau, l'auteur de la perte de la duchesse de -Langeais. Le quatrime tait monsieur de Canalis, un des plus illustres -potes de cette poque, un jeune homme qui n'en tait encore -qu' l'aube de sa gloire, et qui se contentait d'tre un gentilhomme -aimable et spirituel: il essayait de se faire pardonner son gnie. -Mais on devinait dans ses formes un peu sches, dans sa rserve, -une immense ambition qui devait plus tard faire tort la posie et -le lancer au milieu des orages politiques. Sa beaut froide et compasse, -mais pleine de dignit, rappelait Canning.</p> - -<p>En voyant ces <ins id="cor_38" title="quatres">quatre</ins> figures si remarquables, madame de Bargeton -s'expliqua le peu d'attention de la marquise pour Lucien. -Puis quand la conversation commena, quand chacun de ces esprits -si fins, si dlicats, se rvla par des traits qui avaient plus de sens, -plus de profondeur que ce qu'Anas entendait durant un mois en -province; quand surtout le grand pote fit entendre une parole vibrante -o se retrouvait le positif de cette poque, mais dor de -posie, Louise comprit ce que du Chtelet lui avait dit la veille: -Lucien ne fut plus rien. Chacun regardait le pauvre inconnu avec -une si cruelle indiffrence, il tait si bien l comme un tranger -qui ne savait pas la langue, que la marquise en eut piti.</p> - -<p>—Permettez-moi, monsieur, dit-elle Canalis, de vous prsenter -monsieur de Rubempr. Vous occupez une position trop haute -dans le monde littraire pour ne pas accueillir un dbutant. Monsieur -de Rubempr arrive d'Angoulme, il aura sans doute besoin -de votre protection auprs de ceux qui mettent ici le gnie en lumire. -Il n'a pas encore d'ennemis qui puissent faire sa fortune en -l'attaquant. N'est-ce pas une entreprise assez originale pour la tenter, -<span class="pagenum" id="Page_140">140</span> -que de lui faire obtenir par l'amiti ce que vous tenez de la haine?</p> - -<p>Les quatre personnages regardrent alors Lucien pendant le temps -que la marquise parla. Quoiqu' deux pas du nouveau venu, de -Marsay prit son lorgnon pour le voir; son regard allait de Lucien -madame de Bargeton, et de madame de Bargeton Lucien, en les -appareillant par une pense moqueuse qui les mortifia cruellement -l'un et l'autre; il les examinait comme deux btes curieuses, et il -souriait. Ce sourire fut un coup de poignard pour le grand homme -de province. Flix de Vandenesse eut un air charitable. Montriveau -jeta sur Lucien un regard pour le sonder jusqu'au tuf.</p> - -<p>—Madame, dit monsieur de Canalis en s'inclinant, je vous -obirai, malgr l'intrt personnel qui nous porte ne pas favoriser -nos rivaux; mais vous nous avez habitus aux miracles.</p> - -<p>—H! bien, faites-moi le plaisir de venir dner lundi chez moi -avec monsieur de Rubempr, vous causerez plus l'aise qu'ici des -affaires littraires; je tcherai de racoler quelques-uns des tyrans de -la littrature et les clbrits qui la protgent, l'auteur d'<i>Ourika</i> -et quelques jeunes potes bien pensants.</p> - -<p>—Madame la marquise, dit de Marsay, si vous patronez monsieur -pour son esprit, moi je le protgerai pour sa beaut; je lui -donnerai des conseils qui en feront le plus heureux dandy de Paris. -Aprs cela, il sera pote s'il veut.</p> - -<p>Madame de Bargeton remercia sa cousine par un regard plein de -reconnaissance.</p> - -<p>—Je ne vous savais pas jaloux des gens d'esprit, dit Montriveau - de Marsay. Le bonheur tue les potes.</p> - -<p>—Est-ce pour cela que monsieur cherche se marier? reprit le -dandy en s'adressant Canalis.</p> - -<p>Lucien, qui se sentait dans ses habits comme une statue gyptienne -dans sa gane, tait honteux de ne rien rpondre. Enfin il dit -de sa voix tendre la marquise:—Vos bonts, madame, me condamnent - n'avoir que des succs.</p> - -<p>Du Chtelet entra dans ce moment, en saisissant aux cheveux -l'occasion de se faire appuyer auprs de la marquise par Montriveau, -un des rois de Paris. Il salua madame de Bargeton, et pria -madame d'Espard de lui pardonner la libert qu'il prenait d'envahir -sa loge: il tait spar depuis si long-temps de son compagnon -de voyage! Montriveau et lui se revoyaient pour la premire fois -aprs s'tre quitts au milieu du dsert.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_141">141</span> -—Se quitter dans le dsert et se retrouver l'Opra! dit Lucien.</p> - -<p>—C'est une vritable reconnaissance de thtre, dit Vandenesse.</p> - -<p>Montriveau prsenta le baron du Chtelet la marquise, et la -marquise fit l'ancien Secrtaire des Commandements de l'Altesse -impriale un accueil d'autant plus flatteur, qu'elle l'avait dj vu -bien reu dans trois loges, que madame de Srizy n'admettait que -des gens bien poss, et qu'enfin il tait le compagnon de Montriveau. -Ce dernier titre avait une si grande valeur, que madame de -Bargeton put remarquer dans le ton, dans les regards et dans les -manires des quatre personnages, qu'ils reconnaissaient du Chtelet -pour un des leurs sans discussion. La conduite sultanesque tenue -par Chtelet en province fut tout coup explique Nas. Enfin -du Chtelet vit Lucien, et lui fit un de ces petits saluts secs et froids -par lesquels un homme en dconsidre un autre, en indiquant aux -gens du monde la place infime qu'il occupe dans la socit. Il accompagna -son salut d'un air sardonique par lequel il semblait dire: -Par quel hasard se trouve-t-il l? Du Chtelet fut bien compris, car -de Marsay se pencha vers Montriveau pour lui dire l'oreille, de -manire se faire entendre du baron:—Demandez-lui donc quel -est ce singulier jeune homme qui a l'air d'un mannequin habill -la porte d'un tailleur.</p> - -<p>Du Chtelet parla pendant un moment l'oreille de son compagnon, -en ayant l'air de renouveler connaissance, et sans doute il -coupa son rival en quatre. Surpris par l'esprit d'-propos, par la -finesse avec laquelle ces hommes formulaient leurs rponses, Lucien -tait tourdi par ce qu'on nomme le trait, le mot, surtout par -la dsinvolture de la parole et l'aisance des manires. Le luxe qui -l'avait pouvant le matin dans les choses, il le retrouvait dans les -ides. Il se demandait par quel mystre ces gens trouvaient brle-pourpoint -des rflexions piquantes, des reparties qu'il n'aurait imagines -qu'aprs de longues mditations. Puis, non-seulement ces -cinq hommes du monde taient l'aise par la parole, mais ils l'taient -dans leurs habits: ils n'avaient rien de neuf ni rien de vieux. -En eux, rien ne brillait, et tout attirait le regard. Leur luxe d'aujourd'hui -tait celui d'hier, il devait tre celui du lendemain. Lucien -devina qu'il avait l'air d'un homme qui s'tait habill pour la -premire fois de sa vie.</p> - -<p>—Mon cher, disait de Marsay Flix de Vandenesse, ce petit -Rastignac se lance comme un cerf-volant! le voil chez la marquise -<span class="pagenum" id="Page_142">142</span> -de Listomre, il fait des progrs, il nous lorgne! Il connat sans -doute monsieur, reprit le dandy en s'adressant Lucien mais sans -le regarder.</p> - -<p>—Il est difficile, rpondit madame de Bargeton, que le nom du -grand homme dont nous sommes fiers ne soit pas venu jusqu' lui, -sa sœur a entendu dernirement monsieur de Rubempr nous lire -de trs-beaux vers.</p> - -<p>Flix de Vandenesse et de Marsay salurent la marquise et se -rendirent chez madame de Listomre. Le second acte commena, -et chacun laissa madame d'Espard, sa cousine et Lucien seuls: les -uns pour aller expliquer madame de Bargeton aux femmes intrigues -de sa prsence, les autres pour raconter l'arrive du pote et -se moquer de sa toilette. Lucien fut heureux de la diversion que -produisait le spectacle. Toutes les craintes de madame de Bargeton -relativement Lucien furent augmentes par l'attention que sa cousine -avait accorde au baron du Chtelet, et qui avait un tout autre -caractre que sa politesse protectrice envers Lucien. Pendant le second -acte, la loge de madame de Listomre resta pleine de monde, -et parut agite par une conversation o il s'agissait de madame de -Bargeton et de Lucien. Le jeune Rastignac tait videmment l'<i>amuseur</i> -de cette loge, il donnait le branle ce rire parisien qui, -se portant chaque jour sur une nouvelle pture, s'empresse d'puiser -le sujet prsent en en faisant quelque chose de vieux et d'us -dans un seul moment. Madame d'Espard devint inquite; mais elle -devinait les mœurs parisiennes, et savait qu'on ne laisse ignorer -aucune mdisance ceux qu'elle blesse: elle attendit la fin de -l'acte. Quand les sentiments se sont retourns sur eux-mmes -comme chez Lucien et chez madame de Bargeton, il se passe d'tranges -choses en peu de temps: les rvolutions morales s'oprent -par des lois d'un effet rapide. Louise avait prsentes la mmoire -les paroles sages et politiques que du Chtelet lui avait dites sur -Lucien en revenant du Vaudeville; chaque phrase tait une prophtie, -et Lucien prit tche de les accomplir toutes. En perdant -ses illusions sur madame de Bargeton, comme madame de Bargeton -perdait les siennes sur lui, le pauvre enfant, de qui la destine ressemblait -un peu celle de J.-J. Rousseau, l'imita en ce point qu'il -fut fascin par madame d'Espard; et il s'amouracha d'elle aussitt. -Les jeunes gens ou les hommes qui se souviennent de leurs motions -de jeunesse comprendront que cette passion tait extrmement -<span class="pagenum" id="Page_143">143</span> -probable et naturelle. Les jolies petites manires, ce parler dlicat, -ce son de voix fin, cette femme fluette, si noble, si haut place, si -envie, cette reine apparaissait au pote comme madame de Bargeton -lui tait apparue Angoulme. La mobilit de son caractre le -poussa promptement dsirer cette haute protection; le plus sr -moyen tait de possder la femme, il aurait tout alors! Il avait russi - Angoulme, pourquoi ne russirait-il pas Paris? Involontairement -et malgr les magies de l'Opra toutes nouvelles pour lui, son -regard, attir par cette magnifique Climne, se coulait tout moment -vers elle; et plus il la voyait, plus il avait envie de la voir! -Madame de Bargeton surprit un des regards ptillants de Lucien; -elle l'observa et le vit plus occup de la marquise que du spectacle. -Elle se serait de bonne grce rsigne tre dlaisse pour les cinquante -filles de Danas; mais quand un regard plus ambitieux, -plus ardent, plus significatif que les autres lui expliqua ce qui se -passait dans le cœur de Lucien, elle devint jalouse, mais moins pour -l'avenir que pour le pass.—Il ne m'a jamais regarde ainsi, -pensa-t-elle. Mon Dieu, Chtelet avait raison! Elle reconnut alors -l'erreur de son amour. Quand une femme arrive se repentir de ses -faiblesses, elle passe comme une ponge sur sa vie, afin d'en effacer -tout. Quoique chaque regard de Lucien la courrout, elle demeura -calme.</p> - -<p>De Marsay revint l'entr'acte en amenant monsieur de Listomre. -L'homme grave et le jeune fat apprirent bientt l'altire -marquise que le garon de noces endimanch qu'elle avait eu le -malheur d'admettre dans sa loge ne se nommait pas plus monsieur -de Rubempr qu'un juif n'a de nom de baptme. Lucien tait le -fils d'un apothicaire nomm Chardon. Monsieur de Rastignac, trs -au fait des affaires d'Angoulme, avait fait rire dj deux loges aux -dpens de cette espce de momie que la marquise nommait sa cousine, -et de la prcaution que cette dame prenait d'avoir prs d'elle -un pharmacien pour pouvoir sans doute entretenir par des drogues -sa vie artificielle. Enfin de Marsay rapporta quelques-unes des mille -plaisanteries auxquelles se livrent en un instant les Parisiens, et qui -sont aussi promptement oublies que dites, mais derrire lesquelles -tait Chtelet, l'artisan de cette trahison carthaginoise.</p> - -<p>—Ma chre, dit sous l'ventail madame d'Espard madame de -Bargeton, de grce, dites-moi si votre protg se nomme rellement -monsieur de Rubempr?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span> -—Il a pris le nom de sa mre, dit Anas embarrasse.</p> - -<p>—Mais quel est le nom de son pre?</p> - -<p>—Chardon.</p> - -<p>—Et que faisait ce Chardon!</p> - -<p>—Il tait pharmacien.</p> - -<p>—J'tais bien sre, ma chre amie, que tout Paris ne pouvait -se moquer d'une femme que j'adopte. Je ne me soucie pas de voir -venir ici des plaisants enchants de me trouver avec le fils d'un -apothicaire; si vous m'en croyez, nous nous en irons ensemble, et - l'instant.</p> - -<p>Madame d'Espard prit un air assez impertinent, sans que Lucien -pt deviner en quoi il avait donn lieu ce changement de visage. -Il pensa que son gilet tait de mauvais got, ce qui tait vrai; que -la faon de son habit tait d'une mode exagre, ce qui tait encore -vrai. Il reconnut avec une secrte amertume qu'il fallait se faire habiller -par un habile tailleur, et il se promit bien le lendemain d'aller -chez le plus clbre, afin de pouvoir, lundi prochain, rivaliser avec -les hommes qu'il trouverait chez la marquise. Quoique perdu dans -ses rflexions, ses yeux, attentifs au troisime acte, ne quittaient -pas la scne. Tout en regardant les pompes de ce spectacle unique, -il se livrait son rve sur madame d'Espard. Il fut au dsespoir -de cette subite froideur qui contrariait trangement l'ardeur intellectuelle -avec laquelle il attaquait ce nouvel amour, insouciant des -difficults immenses qu'il apercevait, et qu'il se promettait de vaincre. -Il sortit de sa profonde contemplation pour revoir sa nouvelle -idole; mais en tournant la tte, il se vit seul; il avait entendu quelque -lger bruit, la porte se fermait, madame d'Espard entranait sa -cousine. Lucien fut surpris au dernier point de ce brusque abandon, -mais il n'y pensa pas long-temps, prcisment parce qu'il le -trouvait inexplicable.</p> - -<p>Quand les deux femmes furent montes dans leur voiture et -qu'elle roula par la rue de Richelieu vers le faubourg Saint-Honor, -la marquise dit avec un ton de colre dguise:—Ma chre enfant, - quoi pensez-vous? mais attendez donc que le fils d'un apothicaire -soit rellement clbre avant de vous y intresser. Ce n'est -ni votre fils ni votre amant, n'est-ce pas? dit cette femme hautaine -en jetant sa cousine un regard inquisitif et clair.</p> - -<p>—Quel bonheur pour moi d'avoir tenu ce petit distance et de -ne lui avoir rien accord! pensa madame de Bargeton.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_145">145</span> -—Eh! bien, reprit la marquise qui prit l'expression des yeux -de sa cousine pour une rponse, laissez-le l, je vous en conjure. -S'arroger un nom illustre?... mais c'est une audace que la socit -punit. J'admets que ce soit celui de sa mre; mais songez donc, -ma chre, qu'au roi seul appartient le droit de confrer, par une -ordonnance, le nom des Rubempr au fils d'une demoiselle de -cette maison; et, si elle s'est msallie, la faveur est norme. Pour -l'obtenir, il faut une immense fortune, des services rendus, de trs-hautes -protections. Cette mise de boutiquier endimanch prouve -que ce garon n'est ni riche ni gentilhomme; sa figure est belle, -mais il me parat fort sot, il ne sait ni se tenir ni parler; enfin il -n'est pas <i>lev</i>. Par quel hasard le protgez-vous?</p> - -<p>Madame de Bargeton renia Lucien, comme Lucien l'avait renie -en lui-mme; elle eut une effroyable peur que sa cousine n'apprt -la vrit sur son voyage.</p> - -<p>—Mais, chre cousine, je suis au dsespoir de vous avoir compromise.</p> - -<p>—On ne me compromet pas, dit en souriant madame d'Espard. -Je ne songe qu' vous.</p> - -<p>—Mais vous l'avez invit venir dner lundi.</p> - -<p>—Je serai malade, rpondit vivement la marquise, vous l'en -prviendrez, et je le consignerai sous son double nom ma porte.</p> - -<p>Lucien imagina de se promener pendant l'entracte dans le foyer -en voyant que tout le monde y allait. D'abord aucune des personnes -qui taient venues dans la loge de madame d'Espard ne le salua ni -ne parut faire attention lui, ce qui sembla fort extraordinaire au -pote de province. Puis du Chtelet, auquel il essaya de s'accrocher, -le guettait du coin de l'œil, et l'vita constamment. Aprs -s'tre convaincu, en voyant les hommes qui vaguaient dans le -foyer, que sa mise tait assez ridicule, Lucien vint se replacer au -coin de sa loge et demeura, pendant le reste de la reprsentation, -absorb tour tour par le pompeux spectacle du ballet du cinquime -acte, si clbre par son <i>Enfer</i>, par l'aspect de la salle dans laquelle -son regard alla de loge en loge, et par ses propres rflexions qui -furent profondes en prsence de la socit parisienne,</p> - -<p>—Voil donc mon royaume! se dit-il, voil le monde que je -dois dompter.</p> - -<p>Il retourna chez lui pied en pensant tout ce qu'avaient dit les -personnages qui taient venus faire leur cour madame d'Espard; -<span class="pagenum" id="Page_146">146</span> -leurs manires, leurs gestes, la faon d'entrer et de sortir, tout revint - sa mmoire avec une tonnante fidlit. Le lendemain, vers -midi, sa premire occupation fut de se rendre chez Staub, le tailleur -le plus clbre de cette poque. Il obtint, force de prires et -par la vertu de l'argent comptant, que ses habits fussent faits pour -le fameux lundi. Staub alla jusqu' lui promettre une dlicieuse redingote, -un gilet et un pantalon pour le jour dcisif. Lucien se commanda -des chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau, -chez une lingre, et se fit prendre mesure de souliers et de bottes -par un cordonnier clbre. Il acheta une jolie canne chez Verdier, -des gants et des boutons de chemise chez madame Irlande; enfin -il tcha de se mettre la hauteur des dandies. Quand il eut satisfait -ses fantaisies, il alla rue Neuve-du-Luxembourg, et trouva Louise -sortie.</p> - -<p>—Elle dne chez madame la marquise d'Espard, et reviendra -tard, lui dit Albertine.</p> - -<p>Lucien alla dner dans un restaurant quarante sous au Palais-Royal, -et se coucha de bonne heure. Le dimanche, il alla ds onze -heures chez Louise; elle n'tait pas leve. A deux heures il revint.</p> - -<p>—Madame ne reoit pas encore, lui dit Albertine, mais elle m'a -donn un petit mot pour vous.</p> - -<p>—Elle ne reoit pas encore, rpta Lucien; mais je ne suis pas -quelqu'un...</p> - -<p>—Je ne sais pas, dit Albertine d'un air fort impertinent.</p> - -<p>Lucien, moins surpris de la rponse d'Albertine que de recevoir -une lettre de madame de Bargeton, prit le billet et lut dans la rue -ces lignes dsesprantes:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Madame d'Espard est indispose, elle ne pourra pas vous recevoir -lundi; moi-mme je ne suis pas bien, et cependant je vais -m'habiller pour aller lui tenir compagnie. Je suis dsespre de -cette petite contrarit; mais vos talents me rassurent, et vous -percerez sans charlatanisme.</p> - -</div> - -<p>—Et pas de signature! se dit Lucien, qui se trouva dans les -Tuileries, sans croire avoir march. Le don de seconde vue que -possdent les gens de talent lui fit souponner la catastrophe annonce -par ce froid billet. Il allait, perdu dans ses penses, il allait -devant lui, regardant les monuments de la place Louis XV. Il faisait -beau. De belles voitures passaient incessamment sous ses yeux -<span class="pagenum" id="Page_147">147</span> -en se dirigeant vers la grande avenue des Champs-lyses. Il suivit -la foule des promeneurs et vit alors les trois ou quatre mille voitures -qui, par une belle journe, affluent en cet endroit le dimanche, -et improvisent un Longchamp. tourdi par le luxe des chevaux, -des toilettes et des livres, il allait toujours, et arriva devant -l'Arc-de-Triomphe commenc. Que devint-il quand, en revenant, -il vit venir lui madame d'Espard et madame de Bargeton dans une -calche admirablement attele, et derrire laquelle ondulaient les -plumes du chasseur dont l'habit vert brod d'or les lui fit reconnatre. -La file s'arrta par suite d'un encombrement, Lucien put -voir Louise dans sa transformation, elle n'tait pas reconnaissable: -les couleurs de sa toilette taient choisies de manire faire valoir -son teint; sa robe tait dlicieuse; ses cheveux arrangs gracieusement -lui seyaient bien, et son chapeau d'un got exquis tait remarquable - ct de celui de madame d'Espard, qui commandait - la mode. Il y a une indfinissable faon de porter un chapeau: -mettez le chapeau un peu trop en arrire, vous avez l'air effront; -mettez-le trop en avant, vous avez l'air sournois; de ct, l'air -devient cavalier; les femmes comme il faut posent leurs chapeaux -comme elles veulent et ont toujours bon air. Madame de Bargeton -avait sur-le-champ rsolu cet trange problme. Une jolie ceinture -dessinait sa taille svelte. Elle avait pris les gestes et les faons de sa -cousine; assise comme elle, elle jouait avec une lgante cassolette -attache l'un des doigts de sa main droite par une petite -chane, et montrait ainsi sa main fine et bien gante sans avoir l'air -de vouloir la montrer. Enfin elle s'tait faite semblable madame -d'Espard sans la singer; elle tait la digne cousine de la marquise, -qui paraissait tre fire de son lve. Les femmes et les hommes -qui se promenaient sur la chausse regardaient la brillante voiture -aux armes des d'Espard et des Blamont-Chauvry, dont les deux -cussons taient adosss. Lucien fut tonn du grand nombre de -personnes qui saluaient les deux cousines; il ignorait que tout ce -Paris, qui consiste en vingt salons, savait dj la parent de madame -de Bargeton et de madame d'Espard. Des jeunes gens cheval, -parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et Rastignac, se -joignirent la calche pour conduire les deux cousines au bois. Il -fut facile Lucien de voir, au geste des deux fats, qu'ils complimentaient -madame de Bargeton sur sa mtamorphose. Madame -d'Espard petillait de grce et de sant: ainsi son indisposition tait -<span class="pagenum" id="Page_148">148</span> -un prtexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait -pas son dner un autre jour. Le pote furieux s'approcha de la -calche, alla lentement, et, quand il fut en vue des deux femmes, il -les salua: madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise -le lorgna et ne rpondit pas son salut. La rprobation de l'aristocratie -parisienne n'tait pas comme celle des souverains d'Angoulme: -en s'efforant de blesser Lucien, les hobereaux admettaient -son pouvoir et le tenaient pour un homme; tandis que, pour madame -d'Espard, il n'existait mme pas. Ce n'tait pas un arrt, mais -un dni de justice. Un froid mortel saisit le pauvre pote quand de -Marsay le lorgna; le lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulirement -qu'il semblait Lucien que ce ft le couteau de la guillotine. -La calche passa. La rage, le dsir de la vengeance s'emparrent -de cet homme ddaign: s'il avait tenu madame de Bargeton, -il l'aurait gorge; il se fit Fouquier-Tinville pour se donner -la jouissance d'envoyer madame d'Espard l'chafaud; il aurait -voulu pouvoir faire subir de Marsay un de ces supplices raffins -qu'ont invents les sauvages. Il vit passer Canalis cheval, lgant -comme s'il n'tait pas sublime, et qui saluait les femmes les plus jolies.</p> - -<p>—Mon Dieu! de l'or tout prix! se disait Lucien, l'or est la -seule puissance devant laquelle ce monde s'agenouille. Non! lui -cria sa conscience, mais la gloire, et la gloire c'est le travail! Du -travail! c'est le mot de David. Mon Dieu! pourquoi suis-je ici? -mais je triompherai! Je passerai dans cette avenue en calche -chasseur! j'aurai des marquises d'Espard!</p> - -<p>Au moment o il se disait ces paroles enrages, il tait chez Hurbain -et y dnait quarante sous. Le lendemain, neuf heures, il -alla chez Louise dans l'intention de lui reprocher sa barbarie: non-seulement -madame de Bargeton n'y tait pas pour lui, mais encore -le portier ne le laissa pas monter, il resta dans la rue, faisant le -guet, jusqu' midi. A midi, du Chtelet sortit de chez madame de -Bargeton, vit le pote du coin de l'œil et l'vita. Lucien, piqu au -vif, poursuivit son rival; du Chtelet se sentant serr, se retourna et -le salua dans l'intention vidente d'aller au large aprs cette politesse.</p> - -<p>—De grce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde, -j'ai deux mots vous dire. Vous m'avez tmoign de l'amiti, je -l'invoque pour vous demander le plus lger des services. Vous sortez -de chez madame de Bargeton, expliquez-moi la cause de ma disgrce -auprs d'elle et de madame d'Espard?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_149">149</span> -—Monsieur Chardon, rpondit du Chtelet avec une fausse bonhomie, -savez-vous pourquoi ces dames vous ont quitt l'Opra?</p> - -<p>—Non, dit le pauvre pote.</p> - -<p>—H! bien, vous avez t desservi ds votre dbut par monsieur -de Rastignac. Le jeune dandy, questionn sur vous, a purement -et simplement dit que vous vous nommiez monsieur Chardon -et non monsieur de Rubempr; que votre mre gardait les femmes -en couches, que votre pre tait en son vivant apothicaire l'Houmeau, -faubourg d'Angoulme; que votre sœur tait une charmante -jeune fille qui repassait admirablement les chemises, et qu'elle allait -pouser un imprimeur d'Angoulme nomm Schard. Voil le -monde. Mettez-vous en vue? il vous discute. Monsieur de Marsay -est venu rire de vous avec madame d'Espard, et aussitt ces deux -dames se sont enfuies en se croyant compromises auprs de vous. -N'essayez pas d'aller chez l'une ou chez l'autre. Madame de Bargeton -ne serait pas reue par sa cousine si elle continuait vous voir. -Vous avez du gnie, tchez de prendre votre revanche. Le monde -vous ddaigne, ddaignez le monde. Rfugiez-vous dans une mansarde, -faites-y des chefs-d'œuvre, saisissez un pouvoir quelconque, -et vous verrez le monde vos pieds; vous lui rendrez alors les -meurtrissures qu'il vous aura faites l o il vous les aura faites. Plus -madame de Bargeton vous a marqu d'amiti, plus elle aura d'loignement -pour vous. Ainsi vont les sentiments fminins. Mais il ne -s'agit pas en ce moment de reconqurir l'amiti d'Anas, il s'agit de -ne pas l'avoir pour ennemie, et je vais vous en donner le moyen. -Elle vous a crit, renvoyez-lui toutes ses lettres, elle sera sensible -ce procd de gentilhomme; plus tard, si vous avez besoin d'elle, -elle ne vous sera pas hostile. Quant moi, j'ai une si haute opinion -de votre avenir, que je vous ai partout dfendu, et que ds prsent, -si je puis ici faire quelque chose pour vous, vous me trouverez -toujours prt vous rendre service.</p> - -<p>Lucien tait si morne, si ple, si dfait, qu'il ne rendit pas au -vieux beau rajeuni par l'atmosphre parisienne le salut schement -poli qu'il reut de lui. Il revint son htel, o il trouva Staub lui-mme, -venu moins pour lui essayer ses habits, qu'il lui essaya, que -pour savoir de l'htesse du Gaillard-Bois ce qu'tait sous le rapport -financier sa pratique inconnue. Lucien tait arriv en poste, madame -de <ins id="cor_39" title="Brageton">Bargeton</ins> l'avait ramen du Vaudeville jeudi dernier en -voiture. Ces renseignements taient bons. Staub nomma Lucien -<span class="pagenum" id="Page_150">150</span> -monsieur le comte, et lui fit voir avec quel talent il avait mis ses -charmantes formes en lumire.</p> - -<p>—Un jeune homme mis ainsi, lui dit-il, peut s'aller promener -aux Tuileries; il pousera une riche Anglaise au bout de quinze -jours.</p> - -<p>Cette plaisanterie de tailleur allemand et la perfection de ses habits, -la finesse du drap, la grce qu'il se trouvait lui-mme en se -regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Lucien moins -triste. Il se dit vaguement que Paris tait la capitale du hasard, et -il crut au hasard pour un moment. N'avait-il pas un volume de -posies et un magnifique roman, l'Archer de Charles IX, en manuscrit? -il espra dans sa destine. Staub promit la redingote et le -reste des habillements pour le lendemain.</p> - -<p>Le lendemain, le bottier, la lingre et le tailleur revinrent tous -munis de leurs factures. Lucien ignorant la manire de les congdier, -Lucien encore sous le charme des coutumes de province, les -solda; mais aprs les avoir pays, il ne lui resta plus que trois cent -soixante francs sur les deux mille francs qu'il avait apports Paris: -il y tait depuis une semaine! Nanmoins il s'habilla et alla faire -un tour sur la terrasse des Feuillants. Il y prit une revanche. Il tait -si bien mis, si gracieux, si beau, que plusieurs femmes le regardrent, -et deux ou trois furent assez saisies par sa beaut pour se -retourner. Lucien tudia la dmarche et les manires des jeunes -gens, et fit son cours de belles manires tout en pensant ses trois -cent soixante francs.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/im-04.jpg" alt="" title="" width="500" height="719" /> - <span class="link"><a href="images/imx-04.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p> - <p class="caption2">LUCIEN CHARDON.</p> - <p class="caption3">Il se courroua, il devint fier, et se mit crire la lettre suivante - dans le paroxysme de la colre.</p> - <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)</p> -</div> - -<div class="fighand"> - <img class="bord" src="images/im-04.jpg" alt="" title="" /> - <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p> - <p class="caption2">LUCIEN CHARDON.</p> - <p class="caption3">Il se courroua, il devint fier, et se mit crire la lettre suivante - dans le paroxysme de la colre.</p> - <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)</p> -</div> - -<p>Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint l'ide d'claircir le -problme de sa vie l'htel du Gaillard-Bois, o il djeunait des -mets les plus simples, en croyant conomiser. Il demanda son mmoire -en homme qui voulait dmnager, il se vit dbiteur d'une -centaine de francs. Le lendemain, il courut au pays latin, que -David lui avait recommand pour le bon march. Aprs avoir cherch -pendant longtemps, il finit par rencontrer rue de Cluny, prs -de la <ins id="cor_40" title="Sorbanne">Sorbonne</ins>, un misrable htel garni, o il eut une chambre -pour le prix qu'il voulait y mettre. Aussitt il paya son htesse du -<ins id="cor_41" title="Gaillard-Blois">Gaillard-Bois</ins> et vint s'installer rue de Cluny dans la journe. Son -dmnagement ne lui cota qu'une course de fiacre. Aprs avoir -pris possession de sa pauvre chambre, il rassembla toutes les lettres -de madame de Bargeton, en fit un paquet, le posa sur sa table, et -avant de lui crire, il se mit penser cette fatale semaine. Il ne -<span class="pagenum" id="Page_151">151</span> -se dit pas qu'il avait, lui le premier, tourdiment reni son amour, -sans savoir ce que deviendrait sa Louise Paris; il ne vit pas ses -torts, il vit sa situation actuelle; il accusa madame de Bargeton: -au lieu de l'clairer, elle l'avait perdu. Il se courroua, il devint -fier, et se mit crire la lettre suivante dans le paroxysme de sa -colre.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr"><span class="smcap">Madame</span>,</p> - -<p>Que diriez-vous d'une femme qui aurait plu quelque pauvre -enfant timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l'homme -appelle des illusions, et qui aurait employ les grces de la coquetterie, -les finesses de son esprit, et les plus beaux semblants de -l'amour maternel pour dtourner cet enfant? Ni les promesses -les plus caressantes, ni les chteaux de cartes dont il s'merveille -ne lui cotent; elle l'emmne, elle s'en empare, elle le gronde de -son peu de confiance, elle le flatte tour tour; quand l'enfant -abandonne sa famille, et la suit aveuglment, elle le conduit au -bord d'une mer immense, le fait entrer par un sourire dans un -frle esquif, et le lance seul, sans secours, travers les orages; -puis, du rocher o elle reste, elle se met rire et lui souhaite -bonne chance. Cette femme c'est vous, cet enfant c'est moi. Aux -mains de cet enfant se trouve un souvenir qui pourrait trahir les -crimes de votre bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Vous -pourriez avoir rougir en rencontrant l'enfant aux prises avec les -vagues, si vous songiez que vous l'avez tenu sur votre sein. Quand -vous lirez cette lettre, vous aurez le souvenir en votre pouvoir. Libre - vous de tout oublier. Aprs les belles esprances que votre -doigt m'a montres dans le ciel, j'aperois les ralits de la misre -dans la boue de Paris. Pendant que vous irez, brillante et adore, - travers les grandeurs de ce monde, sur le seuil duquel vous m'avez -amen, je grelotterai dans le misrable grenier o vous m'avez -jet. Mais peut-tre un remords viendra-t-il vous saisir au sein des -ftes et des plaisirs, peut-tre penserez-vous l'enfant que vous -avez plong dans un abme. Eh! bien, madame, pensez-y sans remords! -Du fond de sa misre, cet enfant vous offre la seule chose -qui lui reste, son pardon dans un dernier regard. Oui, madame, -grce vous, il ne me reste rien. Rien? n'est-ce pas ce qui a servi - faire le monde? le gnie doit imiter Dieu: je commence par avoir -<span class="pagenum" id="Page_152">152</span> -sa clmence sans savoir si j'aurai sa force. Vous n'aurez trembler -que si j'allais mal; vous seriez complice de mes fautes. Hlas! -je vous plains de ne pouvoir plus rien tre la gloire vers laquelle -je vais tendre conduit par le travail.</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Lucien.</span></p> - -</div> - -<p>Aprs avoir crit cette lettre emphatique, mais pleine de cette -sombre dignit que l'artiste de vingt et un ans exagre souvent, -Lucien se reporta par la pense au milieu de sa famille: il revit le -joli appartement que David lui avait dcor en y sacrifiant une partie -de sa fortune, il eut une vision des joies tranquilles, modestes, -bourgeoises qu'il avait gotes; les ombres de sa mre, de sa sœur, -de David vinrent autour de lui, il entendit de nouveau les larmes -qu'ils avaient verses au moment de son dpart, et il pleura lui-mme, -car il tait seul dans Paris, sans amis, sans protecteurs.</p> - -<p>Quelques jours aprs, voici ce que Lucien crivit sa sœur:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Ma chre ve, les sœurs ont le triste privilge d'pouser plus -de chagrins que de joies en partageant l'existence de frres vous - l'Art, et je commence craindre de te devenir bien charge. -N'ai-je pas abus dj de vous tous, qui vous tes sacrifis pour -moi? Ce souvenir de mon pass, si rempli par les joies de la famille, -m'a soutenu contre la solitude de mon prsent. Avec quelle -rapidit d'aigle, revenant son nid, n'ai-je pas travers la distance -qui nous spare pour me trouver dans une sphre d'affections -vraies, aprs avoir prouv les premires misres et les -premires dceptions du monde parisien! Vos lumires ont-elles -ptill? Les tisons de votre foyer ont-ils roul? Avez-vous entendu -des bruissements dans vos oreilles! Ma mre a-t-elle dit: Lucien -pense nous? David a-t-il rpondu: Il se dbat avec les hommes -et les choses? Mon ve, je n'cris cette lettre qu' toi -seule. A toi seule j'oserai confier le bien et le mal qui m'adviendront, -en rougissant de l'un et de l'autre, car ici le bien est aussi -rare que devrait l'tre le mal. Tu vas apprendre beaucoup de -choses en peu de mots: madame de Bargeton a eu honte de moi, -m'a reni, congdi, rpudi le neuvime jour de mon arrive. -En me voyant, elle a dtourn la tte, et moi, pour la suivre dans -le monde o elle voulait me lancer, j'avais dpens dix-sept cent -soixante francs sur les deux mille emports d'Angoulme et si pniblement -trouvs. A quoi? diras-tu. Ma pauvre sœur, Paris est -<span class="pagenum" id="Page_153">153</span> -un trange gouffre: on y trouve dner pour dix-huit sous, et le -plus simple dner d'un <i>restaurat</i> lgant cote cinquante francs; -il y a des gilets et des pantalons quatre francs et quarante sous, -les tailleurs la mode ne vous les font pas moins de cent francs. -On donne un sou pour passer les ruisseaux des rues quand il -pleut. Enfin la moindre course en voiture vaut trente-deux sous. -Aprs avoir habit le beau quartier, je suis aujourd'hui htel de -Cluny, rue de Cluny, dans l'une des plus pauvres et des plus -sombres petites rues de Paris, serre entre trois glises et les -vieux btiments de la Sorbonne. J'occupe une chambre garnie au -quatrime tage de cet htel, et, quoique bien sale et dnue, je -la paye encore quinze francs par mois. Je djeune d'un petit pain -de deux sous et d'un sou de lait, mais je dne trs-bien pour -vingt-deux sous au restaurat d'un nomm Flicoteaux, lequel est -situ sur la place mme de la Sorbonne. Jusqu' l'hiver ma dpense -n'excdera pas soixante francs par mois, tout compris, du -moins je l'espre. Ainsi mes deux cent quarante francs suffiront -aux quatre premiers mois. D'ici l, j'aurai sans doute vendu -l'Archer de Charles IX et les Marguerites. N'ayez donc aucune -inquitude mon sujet. Si le prsent est froid, nu, mesquin, l'avenir -est bleu, riche et splendide. La plupart des grands hommes -ont prouv les vicissitudes qui m'affectent sans m'accabler. -Plaute, un grand pote comique, a t garon de moulin. Machiavel -crivait <i>le Prince</i> le soir, aprs avoir t confondu parmi -des ouvriers pendant la journe. Enfin le grand Cervants, qui -avait perdu le bras la bataille de Lpante en contribuant au gain -de cette fameuse journe, appel <i>vieux et ignoble manchot</i> -par les crivailleurs de son temps, mit, faute de libraire, dix ans -d'intervalle entre la premire et la seconde partie de son sublime -Don Quichotte. Nous n'en sommes pas l aujourd'hui. Les chagrins -et la misre ne peuvent atteindre que les talents inconnus; -mais quand ils se sont fait jour, les crivains deviennent riches, -et je serai riche. Je vis d'ailleurs par la pense, je passe la moiti -de la journe la bibliothque Sainte-Genevive, o j'acquiers -l'instruction qui me manque, et sans laquelle je n'irai pas loin. -Aujourd'hui je me trouve donc presque heureux. En quelques -jours je me suis conform joyeusement ma position. Je me livre -ds le jour un travail que j'aime; la vie matrielle est assure; -je mdite beaucoup, j'tudie, je ne vois pas o je puis tre maintenant -<span class="pagenum" id="Page_154">154</span> -bless, aprs avoir renonc au monde o ma vanit pouvait -souffrir tout moment. Les hommes illustres d'une poque sont -tenus de vivre l'cart. Ne sont-ils pas les oiseaux de la fort? ils -chantent, ils charment la nature, et nul ne doit les apercevoir. -Ainsi ferai-je, si tant est que je puisse raliser les plans ambitieux -de mon esprit. Je ne regrette pas madame de Bargeton. Une -femme qui se conduit ainsi ne mrite pas un souvenir. Je ne regrette -pas non plus d'avoir quitt Angoulme. Cette femme avait -raison de me jeter dans Paris en m'y abandonnant mes propres -forces. Ce pays est celui des crivains, des penseurs, des potes. -L seulement se cultive la gloire, et je connais les belles rcoltes -qu'elle produit aujourd'hui. L seulement les crivains peuvent -trouver, dans les muses et dans les collections, les vivantes œuvres -des gnies du temps pass qui rchauffent les imaginations et -les stimulent. L seulement d'immenses bibliothques sans cesse -ouvertes offrent l'esprit des renseignements et une pture. -Enfin, Paris, il y a dans l'air et dans les moindres dtails un esprit -qui se respire et s'empreint dans les crations littraires. On -apprend plus de choses en conversant au caf, au thtre pendant -une demi-heure qu'en province en dix ans. Ici, vraiment, tout est -spectacle, comparaison et instruction. Un excessif bon march, -une chert excessive, voil Paris, o toute abeille rencontre son -alvole, o tout me s'assimile ce qui lui est propre. Si donc je -souffre en ce moment, je ne me repens de rien. Au contraire, un -bel avenir se dploie et rjouit mon cœur un moment endolori. -Adieu, ma chre sœur, ne t'attends pas recevoir rgulirement -mes lettres: une des particularits de Paris est qu'on ne sait rellement -pas comment le temps passe. La vie y est d'une effrayante -rapidit. J'embrasse ma mre, David, et toi plus tendrement que -jamais. Adieu donc, ton frre qui t'aime.</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Lucien.</span></p> - -</div> - -<p>Flicoteaux est un nom inscrit dans bien des mmoires. Il est peu -d'tudiants logs au quartier latin pendant les douze premires annes -de la Restauration qui n'aient frquent ce temple de la faim -et de la misre. Le dner, compos de trois plats, cotait dix-huit -sous, avec un carafon de vin ou une bouteille de bire, et vingt-deux -sous avec une bouteille de vin. Ce qui, sans doute, a empch -cet ami de la jeunesse de faire une fortune colossale, est un -<span class="pagenum" id="Page_155">155</span> -article de son programme imprim en grosses lettres dans les affiches -de ses concurrents et ainsi conu: <span class="cs8">PAIN A DISCRTION</span>, c'est--dire -jusqu' l'indiscrtion. Bien des gloires ont eu Flicoteaux pour -pre-nourricier. Certes le cœur de plus d'un homme clbre doit -prouver les jouissances de mille souvenirs indicibles l'aspect de la -devanture petits carreaux donnant sur la place de la Sorbonne et -sur la rue Neuve-de-Richelieu, que Flicoteaux II ou III avait encore -respecte, avant les journes de Juillet, en leur laissant ces -teintes brunes, cet air ancien et respectable qui annonait un profond -ddain pour le charlatanisme des dehors, espce d'annonce -faite pour les yeux aux dpens du ventre par presque tous les restaurateurs -d'aujourd'hui. Au lieu de ces tas de gibier empaill destins - ne pas cuire, au lieu de ces poissons fantastiques qui justifient -le mot du saltimbanque: J'ai vu une belle carpe, je compte -l'acheter dans huit jours; au lieu de ces primeurs, qu'il faudrait -appeler postmeurs, exposes en de fallacieux talages pour le plaisir -des caporaux et de leurs <i>payses</i>, l'honnte Flicoteaux exposait des -saladiers orns de maint raccommodage, o des tas de pruneaux -cuits rjouissaient le regard du consommateur, sr que ce mot, -trop prodigu sur d'autres affiches, <i>dessert</i>, n'tait pas une charte. -Les pains de six livres, coups en quatre tronons, rassuraient sur -la promesse du pain discrtion. Tel tait le luxe d'un tablissement -que, de son temps, Molire et clbr, tant tait drlatique -l'pigramme du nom. Flicoteaux subsiste, il vivra tant que les tudiants -voudront vivre. On y mange, rien de moins, rien de plus; -mais on y mange comme on travaille, avec une activit sombre ou -joyeuse, selon les caractres ou les circonstances. Cet tablissement -clbre consistait alors en deux salles disposes en querre, longues, -troites et basses, claires l'une sur la place de la Sorbonne, l'autre -sur la rue Neuve-de-Richelieu; toutes deux meubles de tables venues -de quelque rfectoire abbatial, car leur longueur a quelque -chose de monastique, et les couverts y sont prpars avec les serviettes -des abonns passes dans des coulants de moir mtallique numrots. -Flicoteaux I<sup>er</sup> ne changeait ses nappes que tous les dimanches; -mais Flicoteaux II les a changes, dit-on, deux fois par semaine -ds que la concurrence a menac sa dynastie. Ce restaurant -est un atelier avec ses ustensiles, et non la salle de festin avec son -lgance et ses plaisirs: chacun en sort promptement. Au dedans, -les mouvements intrieurs sont rapides. Les garons y vont et viennent -<span class="pagenum" id="Page_156">156</span> -sans flner, ils sont tous occups, tous ncessaires. Les mets -sont peu varis. La pomme de terre y est ternelle, il n'y aurait -pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu'il -s'en trouverait chez Flicoteaux. Elle s'y produit depuis trente ans -sous cette couleur blonde affectionne par Titien, seme de verdure -hache, et jouit d'un privilge envi par les femmes: telle vous -l'avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. Les ctelettes -de mouton, le filet de bœuf sont la carte de cet tablissement ce -que les coqs de bruyre, les filets d'esturgeon sont celle de Vry, -des mets extraordinaires qui exigent la commande ds le matin. La femelle -du bœuf y domine, et son fils y foisonne sous les aspects les plus -ingnieux. Quand le merlan, les maquereaux donnent sur les ctes -de l'Ocan, ils rebondissent chez Flicoteaux. L, tout est en rapport -avec les vicissitudes de l'agriculture et les caprices des saisons franaises. -On y apprend des choses dont ne se doutent pas les riches, -les oisifs, les indiffrents aux phases de la nature. L'tudiant parqu -dans le quartier latin y a la connaissance la plus exacte des Temps: -il sait quand les haricots et les petits pois russissent, quand la -Halle regorge de choux, quelle salade y abonde, et si la betterave a -manqu. Une vieille calomnie, rpte au moment o Lucien y -venait, consistait attribuer l'apparition des beafteaks quelque -mortalit sur les chevaux. Peu de restaurants parisiens offrent un si -beau spectacle. L vous ne trouvez que jeunesse et foi, que misre -gaiement supporte, quoique cependant les visages ardents et graves, -sombres et inquiets n'y manquent pas. Les costumes sont gnralement -ngligs. Aussi remarque-t-on les habitus qui viennent bien -mis. Chacun sait que cette tenue extraordinaire signifie: matresse -attendue, partie de spectacle ou visite dans les sphres suprieures. -Il s'y est, dit-on, form quelques amitis entre plusieurs tudiants -devenus plus tard clbres, comme on le verra dans cette histoire. -Nanmoins, except les jeunes gens du mme pays runis au mme -bout de table, gnralement les dneurs ont une gravit qui se dride -difficilement, peut-tre cause de la catholicit du vin qui -s'oppose toute expansion. Ceux qui ont cultiv Flicoteaux peuvent -se rappeler plusieurs personnages sombres et mystrieux, envelopps -dans les brumes de la plus froide misre, qui ont pu dner -l pendant deux ans, et disparatre sans qu'aucune lumire ait -clair ces farfadets parisiens aux yeux des plus curieux habitus. -Les amitis bauches chez Flicoteaux se scellaient dans les cafs -<span class="pagenum" id="Page_157">157</span> -voisins aux flammes d'un punch liquoreux, ou la chaleur d'une -demi-tasse de caf bnie par un <i>gloria</i> quelconque.</p> - -<p>Pendant les premiers jours de son installation l'htel de Cluny, -Lucien, comme tout nophyte, eut des allures timides et rgulires. -Aprs la triste preuve de la vie lgante qui venait d'absorber -ses capitaux, il se jeta dans le travail avec cette premire -ardeur que dissipent si vite les difficults et les amusements que -Paris offre toutes les existences, aux plus luxueuses comme -aux plus pauvres, et qui, pour tre dompts, exigent la sauvage -nergie du vrai talent ou le sombre vouloir de l'ambition. Lucien -tombait chez Flicoteaux vers quatre heures et demie, aprs -avoir remarqu l'avantage d'y arriver des premiers; les mets taient -alors plus varis, celui qu'on prfrait s'y trouvait encore. Comme -tous les esprits potiques, il avait affectionn une place, et son -choix annonait assez de discernement. Ds le premier jour de son -entre chez Flicoteaux, il avait distingu, prs du comptoir, une -table o les physionomies des dneurs, autant que leurs discours -saisis la vole, lui dnoncrent des compagnons littraires. D'ailleurs, -une sorte d'instinct lui fit deviner qu'en se plaant prs du -comptoir il pourrait parlementer avec les matres du restaurant. A -la longue la connaissance s'tablirait, et au jour des dtresses financires -il obtiendrait sans doute un crdit ncessaire. Il s'tait donc -assis une petite table carre ct du comptoir, o il ne vit que -deux couverts orns de deux serviettes blanches sans coulant, et -destines probablement aux allants et venants. Le vis--vis de Lucien -tait un maigre et ple jeune homme, vraisemblablement aussi -pauvre que lui, dont le beau visage dj fltri annonait que des -esprances envoles avaient fatigu son front et laiss dans son me -des sillons o les graines ensemences ne germaient point. Lucien -se sentit pouss vers l'inconnu par ces <ins id="cor_42" title="vestige">vestiges</ins> de posie et par un -irrsistible lan de sympathie.</p> - -<p>Ce jeune homme, le premier avec lequel le pote d'Angoulme -put changer quelques paroles, au bout d'une semaine de petits -soins, de paroles et d'observations changes, se nommait tienne -Lousteau. Comme Lucien, tienne avait quitt sa province, une -ville du Berry, depuis deux ans. Son geste anim, son regard brillant, -sa parole brve par moments, trahissaient une amre connaissance -de la vie littraire. tienne tait venu de Sancerre, sa tragdie en -poche, attir par ce qui poignait Lucien: la gloire, le pouvoir et -<span class="pagenum" id="Page_158">158</span> -l'argent. Ce jeune homme, qui dna d'abord quelques jours de -suite, ne se montra bientt plus que de loin en loin. Aprs cinq -ou six jours d'absence, en retrouvant une fois son pote, Lucien -esprait le revoir le lendemain; mais le lendemain la place tait -prise par un inconnu. Quand, entre jeunes gens, on s'est vu la -veille, le feu de la conversation d'hier se reflte sur celle d'aujourd'hui; -mais ces intervalles obligeaient Lucien rompre chaque fois -la glace, et retardaient d'autant une intimit qui, durant les premires -semaines, fit peu de progrs. Aprs avoir interrog la dame -du comptoir, Lucien apprit que son ami futur tait rdacteur d'un -petit journal, o il faisait des articles sur les livres nouveaux, et rendait -compte des pices joues l'Ambigu-Comique, la Gaiet, au -Panorama-Dramatique. Ce jeune homme devint tout coup un -personnage aux yeux de Lucien, qui compta bien engager la conversation -avec lui d'une manire un peu plus intime, et faire quelques -sacrifices pour obtenir une amiti si ncessaire un dbutant. -Le journaliste resta quinze jours absent. Lucien ne savait pas encore -qu'tienne ne dnait chez Flicoteaux que quand il tait sans -argent, ce qui lui donnait cet air sombre et dsenchant, cette -froideur laquelle Lucien opposait de flatteurs sourires et de douces -paroles. Nanmoins cette liaison exigeait de mres rflexions, car -ce journaliste obscur paraissait mener une vie coteuse, mlange -de petits-verres, de tasses de caf, de bols de punch, de spectacles -et de soupers. Or, pendant les premiers jours de son installation -dans le quartier, la conduite de Lucien fut celle d'un pauvre -enfant tourdi par sa premire exprience de la vie parisienne. -Aussi, aprs avoir tudi le prix des consommations et soupes sa -bourse, Lucien n'osa-t-il pas prendre les allures d'tienne, en -craignant de recommencer les bvues dont il se repentait encore. -Toujours sous le joug des religions de la province, ses deux anges -gardiens, ve et David, se dressaient la moindre pense mauvaise, -et lui rappelaient les esprances mises en lui, le bonheur -dont il tait comptable sa vieille mre, et toutes les promesses de -son gnie. Il passait ses matines la bibliothque Sainte-Genevive - tudier l'histoire. Ses premires recherches lui avaient fait apercevoir -d'effroyables erreurs dans son roman de l'Archer de Charles -IX. La bibliothque ferme, il venait dans sa chambre humide et -froide corriger son ouvrage, y recoudre, y supprimer des chapitres -entiers. Aprs avoir dn chez Flicoteaux, il descendait au passage -<span class="pagenum" id="Page_159">159</span> -du Commerce, lisait au cabinet littraire de Blosse les œuvres de la -littrature contemporaine, les journaux, les recueils priodiques, les -livres de posie pour se mettre au courant du mouvement de l'intelligence, -et regagnait son misrable htel vers minuit sans avoir -us de bois ni de lumire. Ces lectures changeaient si normment -ses ides, qu'il revit son recueil de sonnets sur les fleurs, ses chres -Marguerites, et les retravailla si bien qu'il n'y eut pas cent vers de -conservs. Ainsi, d'abord, Lucien mena la vie innocente et pure des -pauvres enfants de la province qui trouvent du luxe chez Flicoteaux -en le comparant l'ordinaire de la maison paternelle, qui se rcrent -par de lentes promenades sous les alles du Luxembourg en -y regardant les jolies femmes d'un œil oblique et le cœur gros de -sang, qui ne sortent pas du quartier, et s'adonnent saintement au -travail en songeant leur avenir. Mais Lucien, n pote, soumis -bientt d'immenses dsirs, se trouva sans force contre les sductions -des affiches de spectacle. Le Thtre-Franais, le Vaudeville, -les Varits, l'Opra-Comique, o il allait au parterre, lui enlevrent -une soixantaine de francs. Quel tudiant pouvait rsister au bonheur -de voir Talma dans les rles qu'il a illustrs? Le thtre, ce premier -amour de tous les esprits potiques, fascina Lucien. Les acteurs -et les actrices lui semblaient des personnages imposants; il ne -croyait pas la possibilit de franchir la rampe et de les voir familirement. -Ces auteurs de ses plaisirs taient pour lui des tres merveilleux -que les journaux traitaient comme les grands intrts de -l'tat. tre auteur dramatique, se faire jouer, quel rve caress! -Ce rve, quelques audacieux, comme Casimir Delavigne, le ralisaient! -Ces fcondes penses, ces moments de croyance en soi suivis -de dsespoir agitrent Lucien et le maintinrent dans la sainte -voie du travail et de l'conomie, malgr les grondements sourds de -plus d'un fanatique dsir. Par excs de sagesse, il se dfendit de -pntrer dans le Palais-Royal, ce lieu de perdition o, pendant -une seule journe, il avait dpens cinquante francs chez Vry, et -prs de cinq cents francs en habits. Aussi quand il cdait la tentation -de voir Fleury, Talma, les deux Baptiste, ou Michot, n'allait-il -pas plus loin que l'obscure galerie o l'on faisait queue ds cinq -heures et demie, et o les retardataires taient obligs d'acheter -pour dix sous une place auprs du bureau. Souvent, aprs tre -rest l pendant deux heures, ces mots: <i>il n'y a plus de billets!</i> -retentissaient l'oreille de plus d'un tudiant dsappoint. Aprs le -<span class="pagenum" id="Page_160">160</span> -spectacle, Lucien revenait les yeux baisss, ne regardant point dans -les rues alors meubles de sductions vivantes. Peut-tre lui arriva-t-il -quelques-unes de ces aventures d'une excessive simplicit, mais -qui prennent une place immense dans les jeunes imaginations timores. -Effray de la baisse de ses capitaux, un jour o il compta ses -cus, Lucien eut des sueurs froides en songeant la ncessit de -s'enqurir d'un libraire et de chercher quelques travaux pays. -Le jeune journaliste dont il s'tait fait, lui seul, un ami, ne venait -plus chez Flicoteaux. Lucien attendait un hasard qui ne se -prsentait pas. A Paris, il n'y a de hasard que pour les gens extrmement -rpandus; le nombre des relations y augmente les chances -du succs en tout genre, et le hasard aussi est du ct des gros -bataillons. En homme chez qui la prvoyance des gens de la province -subsistait encore, Lucien ne voulut pas arriver au moment o -il n'aurait plus que quelques cus: il rsolut d'affronter les libraires.</p> - -<p>Par une assez froide matine du mois de septembre, il descendit -la rue de la Harpe, ses deux manuscrits sous le bras. Il chemina -jusqu'au quai des Augustins, se promena le long du trottoir en regardant -alternativement l'eau de la Seine et les boutiques des libraires, -comme si un bon gnie lui conseillait de se jeter l'eau -plutt que de se jeter dans la littrature. Aprs des hsitations poignantes, -aprs un examen approfondi des figures plus ou moins -tendres, rcratives, refrognes, joyeuses ou tristes qu'il observait - travers les vitres ou sur le seuil des portes, il avisa une maison -devant laquelle des commis empresss emballaient des livres. Il s'y -faisait des expditions, les murs taient couverts d'affiches. <i>En -vente</i>: <span class="smcap">le Solitaire</span>, <i>par M. le vicomte d'Arlincourt. Troisime -dition.</i> <span class="smcap">Lonide</span>, <i>par Victor Ducange; cinq volumes -in 12 imprims sur papier fin. Prix, 12 francs.</i> <span class="smcap">Inductions -morales</span>, <i>par Kratry</i>.</p> - -<p>—Ils sont heureux ceux-l! se disait Lucien.</p> - -<p>L'affiche, cration neuve et originale du fameux Ladvocat, florissait -alors pour la premire fois sur les murs. Paris fut bientt bariol -par les imitateurs de ce procd d'annonce, la source d'un -des revenus publics. Enfin le cœur gonfl de sang et d'inquitude, -Lucien, si grand nagure Angoulme et Paris si petit, se coula -le long des maisons et rassembla son courage pour entrer dans cette -boutique encombre de commis, de chalands, de libraires!—Et -peut-tre d'auteurs, pensa Lucien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_161">161</span> -—Je voudrais parler monsieur Vidal ou monsieur Porchon, -dit-il un commis.</p> - -<p>Il avait lu sur l'enseigne en grosses lettres: <span class="smcap">Vidal et Porchon</span>, -<i>libraires-commissionnaires pour la France et l'tranger</i>.</p> - -<p>—Ces messieurs sont tous deux en affaires, lui rpondit un -commis affair.</p> - -<p>—J'attendrai.</p> - -<p>On le laissa dans la boutique o il examina les ballots; il resta -deux heures occup regarder les titres, ouvrir les livres, lire -des pages et l. Lucien finit par s'appuyer l'paule un vitrage -garni de petits rideaux verts, derrire lequel il souponna que se -tenait ou Vidal ou Porchon, et il entendit la conversation suivante.</p> - -<p>—Voulez-vous m'en prendre cinq cents exemplaires? je vous -les passe alors cinq francs et vous donne double treizime.</p> - -<p>—A quel prix a les mettrait-il?</p> - -<p>—A seize sous de moins.</p> - -<p>—Quatre francs quatre sous, dit Vidal ou Porchon celui qui -offrait ses livres.</p> - -<p>—Oui, rpondit le vendeur.</p> - -<p>—En compte? demanda l'acheteur.</p> - -<p>—Vieux farceur! et vous me rgleriez dans dix-huit mois, en -billets un an?</p> - -<p>—Non, rgls immdiatement, rpondit Vidal ou Porchon.</p> - -<p>—A quel terme, neuf mois? demanda le libraire ou l'auteur qui -offrait sans doute un livre.</p> - -<p>—Non, mon cher, un an, rpondit l'un des deux <ins id="cor_43" title="libaires">libraires</ins>-commissionnaires.</p> - -<p>Il y eut un moment de silence.</p> - -<p>—Vous m'gorgez, s'cria l'inconnu.</p> - -<p>—Mais, aurons-nous plac dans un an cinq cents exemplaires -de <i>Lonide</i>? rpondit le libraire-commissionnaire l'diteur de -Victor Ducange. Si les livres allaient au gr des diteurs, nous serions -millionnaires, mon cher matre; mais ils vont au gr du public. -On donne les romans de Walter Scott dix-huit sous le volume, -trois livres douze sous l'exemplaire, et vous voulez que je -vende vos bouquins plus cher? Si vous voulez que je vous pousse -ce roman-l, faites moi des avantages.—Vidal!</p> - -<p>Un gros homme quitta la caisse et vint, une plume passe entre -son oreille et sa tte.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span> -—Dans ton dernier voyage, combien as-tu plac de Ducange? -lui demanda Porchon.</p> - -<p>—J'ai <i>fait deux cents Petit Vieillard de Calais</i>; mais il a -fallu, pour les placer, dprcier deux autres ouvrages sur lesquels -on ne nous faisait pas de si fortes remises, et qui sont devenus de -fort jolis <i>rossignols</i>.</p> - -<p>Plus tard Lucien apprit que ce sobriquet de rossignol tait donn -par les libraires aux ouvrages qui restent perchs sur les casiers -dans les profondes solitudes de leurs magasins.</p> - -<p>—Tu sais d'ailleurs, reprit Vidal, que Picard prpare des romans. -On nous promet vingt pour cent de remise sur le prix ordinaire -de librairie, afin d'organiser un succs.</p> - -<p>—H! bien, un an, rpondit piteusement l'diteur foudroy -par la dernire observation confidentielle de Vidal Porchon.</p> - -<p>—Est-ce dit? demanda nettement Porchon l'inconnu.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Le libraire sortit. Lucien entendit Porchon disant Vidal:—Nous -en avons trois cents exemplaires de demands, nous lui allongerons -son rglement, nous vendrons les Lonide cent sous l'unit, -nous nous les ferons rgler six mois, et...</p> - -<p>—Et, dit Vidal, voil quinze cents francs de gagns.</p> - -<p>—Oh! j'ai bien vu qu'il tait gn.</p> - -<p>—Il s'enfonce! il paye quatre mille francs Ducange pour deux -mille exemplaires.</p> - -<p>Lucien arrta Vidal en bouchant la petite porte de cette cage.</p> - -<p>—Messieurs, dit-il aux deux associs, j'ai l'honneur de vous -saluer.</p> - -<p>Les libraires le salurent peine.</p> - -<p>—Je suis auteur d'un roman sur l'histoire de France, la manire -de Walter Scott et qui a pour titre l'Archer de Charles IX; -je vous propose d'en faire l'acquisition.</p> - -<p>Porchon jeta sur Lucien un regard sans chaleur en posant sa -plume sur son pupitre.</p> - -<p>Vidal, lui, regarda l'auteur d'un air brutal, et lui rpondit:—Monsieur, -nous ne sommes pas libraires-diteurs, nous sommes libraires-commissionnaires. -Quand nous faisons des livres pour notre -compte, ils constituent des oprations que nous entreprenons alors -avec des <i>noms faits</i>, nous n'achetons d'ailleurs que des livres srieux, -des histoires, des rsums.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_163">163</span> -—Mais mon livre est trs-srieux, il s'agit de peindre sous son -vrai jour la lutte des catholiques qui tenaient pour le gouvernement -absolu, et des protestants qui voulaient tablir la rpublique.</p> - -<p>—Monsieur Vidal! cria un commis.</p> - -<p>Vidal s'esquiva.</p> - -<p>—Je ne vous dis pas, monsieur, que votre livre ne soit pas un -chef-d'œuvre, reprit Porchon en faisant un geste assez impoli, mais -nous ne nous occupons que des livres fabriqus. Allez voir ceux qui -achtent des manuscrits, le pre Doguereau, rue du Coq, auprs -du Louvre, il est un de ceux qui font le roman. Si vous aviez parl -plus tt, vous venez de voir Pollet, le concurrent de Doguereau, et -des libraires des Galeries-de-Bois.</p> - -<p>—Monsieur, j'ai un recueil de posie...</p> - -<p>—Monsieur Porchon! cria-t-on.</p> - -<p>—De la posie, s'cria Porchon en colre. Et pour qui me prenez-vous? -ajouta-t-il en lui riant au nez et disparaissant dans son -arrire-boutique.</p> - -<p>Lucien traversa le Pont-Neuf en proie mille rflexions. Ce qu'il -avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces -libraires, les livres taient comme des bonnets de coton pour des -bonnetiers, une marchandise vendre cher, acheter bon march.</p> - -<p>—Je me suis tromp, se dit-il frapp nanmoins du brutal et -matriel aspect que prenait la littrature.</p> - -<p>Il avisa rue du Coq une boutique modeste devant laquelle il avait -dj pass, sur laquelle taient peints en lettres jaunes, sur un fond -vert, ces mots: <span class="cs8">DOGUEREAU, LIBRAIRE</span>. Il se souvint d'avoir vu ces -mots rpts au bas du frontispice de plusieurs des romans qu'il -avait lus au cabinet littraire de Blosse. Il entra non sans cette trpidation -intrieure que cause tous les hommes d'imagination la -certitude d'une lutte. Il trouva dans la boutique un singulier vieillard, -l'une des figures originales de la librairie sous l'Empire. Doguereau -portait un habit noir grandes basques carres, et la mode -taillait alors les fracs en queue de morue. Il avait un gilet d'toffe -commune carreaux de diverses couleurs d'o pendaient, l'endroit -du gousset, une chane d'acier et une clef de cuivre qui -jouaient sur une vaste culotte noire. La montre devait avoir la grosseur -d'un oignon. Ce costume tait complt par des bas draps, -couleur gris de fer, et par des souliers orns de boucles en argent. -Le vieillard avait la tte nue, dcore de cheveux grisonnants, et -<span class="pagenum" id="Page_164">164</span> -assez potiquement pars. Le pre Doguereau, comme l'avait surnomm -Porchon, tenait par l'habit, par la culotte et par les souliers -au professeur de belles-lettres, et au marchand par le gilet, la montre -et les bas. Sa physionomie ne dmentait point cette singulire -alliance: il avait l'air magistral, dogmatique, la figure creuse du -matre de rhtorique, et les yeux vifs, la bouche souponneuse, -l'inquitude vague du libraire.</p> - -<p>—Monsieur Doguereau? dit Lucien.</p> - -<p>—C'est moi, monsieur...</p> - -<p>—Je suis auteur d'un roman, dit Lucien.</p> - -<p>—Vous tes bien jeune, dit le libraire.</p> - -<p>—Mais, monsieur, mon ge ne fait rien l'affaire.</p> - -<p>—C'est juste, dit le vieux libraire en prenant le manuscrit. Ah, -diantre! L'Archer de Charles IX, un bon titre. Voyons, jeune -homme, dites-moi votre sujet en deux mots.</p> - -<p>—Monsieur, c'est une œuvre historique dans le genre de Walter -Scott, o le caractre de la lutte entre les protestants et les catholiques -est prsent comme un combat entre deux systmes de gouvernement, -et o le trne tait srieusement menac. J'ai pris parti -pour les catholiques.</p> - -<p>—H! mais, jeune homme, voil des ides. Eh! bien, je lirai -votre ouvrage, je vous le promets. J'aurais mieux aim un roman -dans le genre de madame Radcliffe; mais si vous tes travailleur, si -vous avez un peu de style, de la conception, des ides, l'art de la mise -en scne, je ne demande pas mieux que de vous tre utile. Que -nous faut-il?.... de bons manuscrits.</p> - -<p>—Quand pourrai-je venir?</p> - -<p>—Je vais ce soir la campagne, je serai de retour aprs-demain, -j'aurai lu votre ouvrage, et s'il me va, nous pourrons traiter le jour -mme.</p> - -<p>Lucien, le voyant si bonhomme, eut la fatale ide de sortir le -manuscrit des Marguerites.</p> - -<p>—Monsieur, j'ai fait aussi un recueil de vers...</p> - -<p>—Ah! vous tes pote, je ne veux plus de votre roman, dit le -vieillard en lui tendant le manuscrit. Les rimailleurs chouent quand -ils veulent faire de la prose. En prose, il n'y a pas de chevilles, il -faut absolument dire quelque chose.</p> - -<p>—Mais, monsieur, Walter Scott a fait des vers aussi.....</p> - -<p>—C'est vrai, dit Doguereau qui se radoucit, devina la pnurie -<span class="pagenum" id="Page_165">165</span> -du jeune homme, et garda le manuscrit. O demeurez-vous? j'irai -vous voir.</p> - -<p>Lucien donna son adresse, sans souponner chez ce vieillard la -moindre arrire-pense, il ne reconnaissait pas en lui le libraire de -la vieille cole, un homme du temps o les libraires souhaitaient -tenir dans un grenier et sous clef Voltaire et Montesquieu mourant -de faim.</p> - -<p>—Je reviens prcisment par le quartier latin, lui dit le vieux -libraire aprs avoir lu l'adresse.</p> - -<p>—Le brave homme! pensa Lucien en saluant le libraire. J'ai -donc rencontr un ami de la jeunesse, un connaisseur qui sait quelque -chose. Parlez-moi de celui-l? Je le disais bien David: le talent -parvient facilement Paris.</p> - -<p>Lucien revint heureux et lger, il rvait la gloire. Sans plus songer -aux sinistres paroles qui venaient de frapper son oreille dans le -comptoir de Vidal et Porchon, il se voyait riche d'au moins douze -cents francs. Douze cents francs reprsentaient une anne de sjour - Paris, une anne pendant laquelle il prparerait de nouveaux ouvrages. -Combien de projets btis sur cette esprance? Combien de -douces rveries en voyant sa vie assise sur le travail? Il se casa, -s'arrangea, peu s'en fallut qu'il ne ft quelques acquisitions. Il ne -trompa son impatience que par des lectures constantes au cabinet -de Blosse. Deux jours aprs, le vieux Doguereau, surpris du -style que Lucien avait dpens dans sa premire œuvre, enchant -de l'exagration des caractres qu'admettait l'poque o -se dveloppait le drame, frapp de la fougue d'imagination avec laquelle -un jeune auteur dessine toujours son premier plan, il n'tait -pas gt, le pre Doguereau! vint l'htel o demeurait son Walter -Scott en herbe. Il tait dcid payer mille francs la proprit entire -de l'Archer de Charles IX, et lier Lucien par un trait pour -plusieurs ouvrages. En voyant l'htel, le vieux renard se ravisa.—Un -jeune homme log l n'a que des gots modestes, il aime -l'tude, le travail; je peux ne lui donner que huit cents francs. -L'htesse, laquelle il demanda monsieur Lucien de Rubempr, -lui rpondit:—Au quatrime! Le libraire leva le nez, et n'aperut -que le ciel au-dessus du quatrime.—Ce jeune homme, pensa-t-il, -est joli garon, il est mme trs-beau; s'il gagnait trop -d'argent, il se dissiperait, il ne travaillerait plus. Dans notre intrt -commun, je lui offrirai six cents francs; mais en argent, pas de -<span class="pagenum" id="Page_166">166</span> -billets. Il monta l'escalier, frappa trois coups la porte de Lucien, -qui vint ouvrir. La chambre tait d'une nudit dsesprante. Il y -avait sur la table un bol de lait et une flte de deux sous. Ce dnment -du gnie frappa le bonhomme Doguereau.</p> - -<p>—Qu'il conserve, pensa-t-il, ces mœurs simples, cette frugalit, -ces modestes besoins. J'prouve du plaisir vous voir, dit-il -Lucien. Voil, monsieur, comment vivait Jean-Jacques, avec lequel -vous aurez plus d'un rapport. Dans ces logements-ci brille le feu du -gnie et se composent les bons ouvrages. Voil comment devraient -vivre les gens de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafs, dans -les restaurants, d'y perdre leur temps, leur talent et notre argent. -Il s'assit. Jeune homme, votre roman n'est pas mal. J'ai t professeur -de rhtorique, je connais l'histoire de France; il y a d'excellentes -choses. Enfin vous avez de l'avenir.</p> - -<p>—Ah! monsieur.</p> - -<p>—Non, je vous le dis, nous pouvons faire des affaires ensemble. -Je vous achte votre roman...</p> - -<p>Le cœur de Lucien s'panouit, il palpitait d'aise, il allait entrer -dans le monde littraire, il serait enfin imprim.</p> - -<p>—Je vous l'achte quatre cents francs, dit Doguereau d'un ton -mielleux et en regardant Lucien d'un air qui semblait annoncer un -effort de gnrosit.</p> - -<p>—Le volume? dit Lucien.</p> - -<p>—Le roman, dit Doguereau sans s'tonner de la surprise de Lucien. -Mais, ajouta-t-il, ce sera comptant. Vous vous engagerez -m'en faire deux par an pendant six ans. Si le premier s'puise en six -mois, je vous payerai les suivants six cents francs. Ainsi, deux par -an, vous aurez cent francs par mois, vous aurez votre vie assure, -vous serez heureux. J'ai des auteurs que je ne paye que trois cents -francs par roman. Je donne deux cents francs pour une traduction -de l'anglais. Autrefois, ce prix et t exorbitant.</p> - -<p>—Monsieur, nous ne pourrons pas nous entendre, je vous prie -de me rendre mon manuscrit, dit Lucien glac.</p> - -<p>—Le voil, dit le vieux libraire. Vous ne connaissez pas les affaires, -monsieur. En publiant le premier roman d'un auteur, un -diteur doit risquer seize cents francs d'impression et de papier. Il -est plus facile de faire un roman que de trouver une pareille somme. -J'ai cent manuscrits de romans chez moi, et n'ai pas cent soixante -mille francs dans ma caisse. Hlas! je n'ai pas gagn cette somme -<span class="pagenum" id="Page_167">167</span> -depuis vingt ans que je suis libraire. On ne fait donc pas fortune -au mtier d'imprimer des romans. Vidal et Porchon ne nous les -prennent qu' des conditions qui deviennent de jour en jour plus -onreuses pour nous. L o vous risquez votre temps, je dois, moi, -dbourser deux mille francs. Si nous sommes tromps, car <i lang="la" xml:lang="la">habent -sua fata libelli</i>, je perds deux mille francs; quant vous, -vous n'avez qu' lancer une ode contre la stupidit publique. Aprs -avoir mdit sur ce que j'ai l'honneur de vous dire, vous viendrez -me revoir.—Vous reviendrez moi, rpta le libraire avec autorit -pour rpondre un geste plein de superbe que Lucien laissa -chapper. Loin de trouver un libraire qui veuille risquer deux -mille francs pour un jeune inconnu, vous ne trouverez pas un -commis qui se donne la peine de lire votre griffonnage. Moi, qui -l'ai lu, je puis vous y signaler plusieurs fautes de franais. Vous -avez mis <i>observer</i> pour <i>faire observer</i>, et <i>malgr que</i>. Malgr -veut un rgime direct. Lucien parut humili.—Quand je vous reverrai, -vous aurez perdu cent francs, ajouta-t-il, je ne vous donnerai -plus alors que cent cus. Il se leva, salua, mais sur le pas de -la porte il dit:—Si vous n'aviez pas du talent, de l'avenir, si je -ne m'intressais pas aux jeunes gens studieux, je ne vous aurais pas -propos de si belles conditions. Cent francs par mois! Songez-y. -Aprs tout, un roman dans un tiroir, ce n'est pas comme un cheval - l'curie, a ne mange pas de pain. A la vrit, a n'en donne -pas non plus!</p> - -<p>Lucien prit son manuscrit, le jeta par terre en s'criant:—J'aime -mieux le brler, monsieur!</p> - -<p>—Vous avez une tte de pote, dit le vieillard.</p> - -<p>Lucien dvora sa flte, lappa son lait et descendit. Sa chambre -n'tait pas assez vaste, il y aurait tourn sur lui-mme comme un -lion dans sa cage au Jardin-des-Plantes.</p> - -<p>A la bibliothque Sainte-Genevive, o Lucien comptait aller, il -avait toujours aperu dans le mme coin un jeune homme d'environ -vingt-cinq ans qui travaillait avec cette application soutenue -que rien ne distrait ni drange, et laquelle se reconnaissent les -vritables ouvriers littraires. Ce jeune homme y venait sans doute -depuis long-temps, les employs et le bibliothcaire lui-mme -avaient pour lui des complaisances; le bibliothcaire lui laissait -emporter des livres que Lucien voyait rapporter le lendemain par -le studieux inconnu, dans lequel le pote reconnaissait un frre de -<span class="pagenum" id="Page_168">168</span> -misre et d'esprance. Petit, maigre et ple, ce travailleur cachait -un beau front sous une paisse chevelure noire assez mal tenue, il -avait de belles mains, il attirait le regard des indiffrents par une -vague ressemblance avec le portrait de Bonaparte grav d'aprs -Robert Lefebvre. Cette gravure est tout un pome de mlancolie -ardente, d'ambition contenue, d'activit cache. Examinez-la bien? -Vous y trouverez du gnie et de la discrtion, de la finesse et de la -grandeur. Les yeux ont de l'esprit comme des yeux de femme. Le -coup d'œil est avide de l'espace et dsireux de difficults vaincre. -Le nom de Bonaparte ne serait pas crit au-dessous, vous le contempleriez -tout aussi longtemps. Le jeune homme qui ralisait -cette gravure avait ordinairement un pantalon pied dans des souliers - grosses semelles, une redingote de drap commun, une cravate -noire, un gilet de drap gris, mlang de blanc, boutonn jusqu'en -haut, et un chapeau bon march. Son ddain pour toute -toilette inutile tait visible. Ce mystrieux inconnu, marqu du -sceau que le gnie imprime au front de ses esclaves, Lucien le retrouvait -chez Flicoteaux le plus rgulier de tous les habitus; il y -mangeait pour vivre, sans faire attention des aliments avec lesquels -il paraissait familiaris, il buvait de l'eau. Soit la bibliothque, -soit chez Flicoteaux, il dployait en tout une sorte de dignit -qui venait sans doute de la conscience d'une vie occupe par quelque -chose de grand, et qui le rendait inabordable. Son regard tait -penseur. La mditation habitait sur son beau front noblement -coup. Ses yeux noirs et vifs, qui voyaient bien et promptement, -annonaient une habitude d'aller au fond des choses. Simple en ses -gestes, il avait une contenance grave. Lucien prouvait un respect -involontaire pour lui. Dj plusieurs fois, l'un et l'autre ils s'taient -mutuellement regards comme pour se parler l'entre ou la -sortie de la bibliothque ou du restaurant, mais ni l'un ni l'autre -ils n'avaient os. Ce silencieux jeune homme allait au fond de la -salle, dans la partie situe en retour sur la place de la Sorbonne, -Lucien n'avait donc pu se lier avec lui, quoiqu'il se sentt port -vers ce jeune travailleur en qui se trahissaient les indicibles symptmes -de la supriorit. L'un et l'autre, ainsi qu'ils le reconnurent -plus tard, ils taient deux natures vierges et timides, adonnes -toutes les peurs dont les motions plaisent aux hommes solitaires. -Sans leur subite rencontre au moment du dsastre qui venait d'arriver - Lucien, peut-tre ne se seraient-ils jamais mis en communication. -<span class="pagenum" id="Page_169">169</span> -Mais en entrant dans la rue des Grs, Lucien aperut le -jeune inconnu qui revenait de Sainte-Genevive.</p> - -<p>—La bibliothque est ferme, je ne sais pourquoi, monsieur, -lui dit-il.</p> - -<p>En ce moment Lucien avait des larmes dans les yeux, il remercia -l'inconnu par un de ces gestes qui sont plus loquents que -le discours, et qui, de jeune homme jeune homme, ouvrent aussitt -les cœurs. Tous deux descendirent la rue des Grs en se dirigeant -vers la rue de La Harpe.</p> - -<p>—Je vais alors me promener au Luxembourg, dit Lucien. Quand -on est sorti, il est difficile de revenir travailler.</p> - -<p>—On n'est plus dans le courant d'ides ncessaires, reprit l'inconnu. -Vous paraissez chagrin, monsieur?</p> - -<p>—Il vient de m'arriver une singulire aventure, dit Lucien.</p> - -<p>Il raconta sa visite sur le quai, puis celle au vieux libraire et les -propositions qu'il venait de recevoir; il se nomma, et dit quelques -mots de sa situation. Depuis un mois environ, il avait dpens -soixante francs pour vivre, trente francs l'htel, vingt francs au -spectacle, dix francs au cabinet littraire, en tout cent vingt francs; -il ne lui restait plus que cent vingt francs.</p> - -<p>—Monsieur, lui dit l'inconnu, votre histoire est la mienne et -celle de mille douze cents jeunes gens qui, tous les ans, viennent -de la province Paris. Nous ne sommes pas encore les plus malheureux. -Voyez-vous ce thtre? dit-il en lui montrant les cimes -de l'Odon. Un jour vint se loger, dans une des maisons qui sont -sur la place, un homme de talent qui avait roul dans des abmes -de misre; mari, surcrot de malheur qui ne nous afflige encore -ni l'un ni l'autre, une femme qu'il aimait; pauvre ou riche, -comme vous voudrez, de deux enfants; cribl de dettes, mais confiant -dans sa plume. Il prsente l'Odon une comdie en cinq -actes, elle est reue, elle obtient un tour de faveur, les comdiens -la rptent, et le directeur active les rptitions. Ces cinq bonheurs -constituent cinq drames encore plus difficiles raliser que -cinq actes crire. Le pauvre auteur, log dans un grenier que -vous pouvez voir d'ici, puise ses dernires ressources pour vivre -pendant la mise en scne de sa pice, sa femme met ses vtements -au Mont-de-Pit, la famille ne mange que du pain. Le -jour de la dernire rptition, la veille de la reprsentation, le -mnage devait cinquante francs dans le quartier, au boulanger, la -<span class="pagenum" id="Page_170">170</span> -laitire, au portier. Le pote avait conserv le strict <ins id="cor_44" title="ncessaires">ncessaire</ins>: -un habit, une chemise, un pantalon, un gilet et des bottes. Sr -du succs, il vient embrasser sa femme, il lui annonce la fin de -leurs infortunes.—Enfin il n'y a plus rien contre nous! s'crie-t-il.—Il -y a le feu, dit la femme, regarde, l'Odon brle. Monsieur, -l'Odon brlait. Ne vous plaignez donc pas. Vous avez des -vtements, vous n'avez ni femme ni enfants, vous avez pour cent -vingt francs de hasard dans votre poche, et vous ne devez rien -personne. La pice a eu cent cinquante reprsentations au thtre -Louvois. Le roi a fait une pension l'auteur. Buffon l'a dit, le gnie, -c'est la patience. La patience est en effet ce qui, chez l'homme, -ressemble le plus au procd que la nature emploie dans ses crations. -Qu'est-ce que l'Art, monsieur? c'est la nature concentre.</p> - - <div><!--vite une coupure gnante dans les epub--> -<p>Les deux jeunes gens arpentaient alors le Luxembourg, Lucien -apprit bientt le nom, devenu depuis clbre, de l'inconnu qui -s'efforait de le consoler. Ce jeune homme tait Daniel d'Arthez, -aujourd'hui l'un des plus illustres crivains de notre poque, et -l'un des gens rares qui, selon la belle pense d'un pote, offrent</p> - -<div class="poem"> - <div class="verse">L'accord d'un beau talent et d'un beau caractre.</div> -</div> - </div> - -<p>—On ne peut pas tre grand homme bon march, lui dit Daniel -de sa voix douce. Le gnie arrose ses œuvres de ses larmes. Le -talent est une crature morale qui a, comme tous les tres, une -enfance sujette des maladies. La Socit repousse les talents incomplets -comme la Nature emporte les cratures faibles ou mal -conformes. Qui veut s'lever au-dessus des hommes doit se prparer - une lutte, ne reculer devant aucune difficult. Un grand -crivain est un martyr qui ne mourra pas, voil tout. Vous avez -au front le sceau du gnie, dit d'Arthez Lucien en lui jetant un -regard qui l'enveloppa; si vous n'en avez pas au cœur la volont, -si vous n'en avez pas la patience anglique, si quelque distance -du but que vous mettent les bizarreries de la destine vous ne reprenez -pas, comme les tortues en quelque pays qu'elles soient, le -chemin de votre infini, comme elles prennent celui de leur cher -ocan, renoncez ds aujourd'hui.</p> - -<p>—Vous vous attendez donc, vous, des supplices? dit Lucien.</p> - -<p>—A des preuves en tout genre, la calomnie, la trahison, - l'injustice de mes rivaux; aux effronteries, aux ruses, l'pret -<span class="pagenum" id="Page_171">171</span> -du commerce, rpondit le jeune homme d'une voix rsigne. Si -votre œuvre est belle, qu'importe une premire perte...</p> - -<p>—Voulez-vous lire et juger la mienne? dit Lucien.</p> - -<p>—Soit, dit d'Arthez. Je demeure rue des Quatre-Vents, dans -une maison o l'un des hommes les plus illustres, un des plus beaux -gnies de notre temps, un phnomne dans la science, Desplein, le -plus grand chirurgien connu, souffrit son premier martyre en se -dbattant avec les premires difficults de la vie et de la gloire -Paris. Ce souvenir me donne tous les soirs la dose de courage dont -j'ai besoin tous les matins. Je suis dans cette chambre o il a souvent -mang, comme Rousseau, du pain et des cerises, mais sans -Thrse. Venez dans une heure, j'y serai.</p> - -<p>Les deux potes se quittrent en se serrant la main avec une indicible -effusion de tendresse mlancolique. Lucien alla chercher son -manuscrit. Daniel d'Arthez alla mettre au Mont-de-Pit sa montre -pour pouvoir acheter deux falourdes, afin que son nouvel ami -trouvt du feu chez lui, car il faisait froid. Lucien fut exact et vit -d'abord une maison moins dcente que son htel et qui avait une -alle sombre, au bout de laquelle se dveloppait un escalier obscur. -La chambre de Daniel d'Arthez, situe au cinquime tage, avait -deux mchantes croises entre lesquelles tait une bibliothque en -bois noirci, pleine de cartons tiquets. Une maigre couchette en -bois peint, semblable aux couchettes de collge, une table de nuit -achete d'occasion, et deux fauteuils couverts en crin occupaient -le fond de cette pice tendue d'un papier cossais verni par la fume -et par le temps. Une longue table charge de papiers tait place -entre la chemine et l'une des croises. En face de cette chemine, -il y avait une mauvaise commode en bois d'acajou. Un tapis de hasard -couvrait entirement le carreau. Ce luxe ncessaire vitait du -chauffage. Devant la table, un vulgaire fauteuil de bureau en basane -rouge blanchie par l'usage, puis six mauvaises chaises compltaient -l'ameublement. Sur la chemine, Lucien aperut un vieux flambeau -de bouillotte garde-vue, muni de quatre bougies. Quand Lucien -demanda la raison des bougies, en reconnaissant en toutes choses -les symptmes d'une pre misre, d'Arthez lui rpondit qu'il lui -tait impossible de supporter l'odeur de la chandelle. Cette circonstance -indiquait une grande dlicatesse de sens, l'indice d'une exquise -sensibilit.</p> - -<p>La lecture dura sept heures. Daniel couta religieusement, sans -<span class="pagenum" id="Page_172">172</span> -dire un mot ni faire une observation, une des plus rares preuves -de bon got que puissent donner les auteurs.</p> - -<p>—Eh! bien, dit Lucien Daniel en mettant le manuscrit sur -la chemine.</p> - -<p>—Vous tes dans une belle et bonne voie, rpondit gravement -le jeune homme; mais votre œuvre est remanier. Si vous voulez -ne pas tre le singe de Walter Scott, il faut vous crer une manire -diffrente, et vous l'avez imit. Vous commencez, comme lui, par -de longues conversations pour poser vos personnages; quand ils ont -caus, vous faites arriver la description et l'action. Cet antagonisme -ncessaire toute œuvre dramatique vient en dernier. Renversez-moi -les termes du problme. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiques -chez Scott, mais sans couleur chez vous, par des descriptions -auxquelles se prte si bien notre langue. Que chez vous -le dialogue soit la consquence attendue qui couronne vos prparatifs. -Entrez tout d'abord dans l'action. Prenez-moi votre sujet -tantt en travers, tantt par la queue; enfin variez vos plans, pour -n'tre jamais le mme. Vous serez neuf tout en adaptant l'histoire -de France la forme du drame dialogu de l'cossais. Walter -Scott est sans passion, il l'ignore, ou peut-tre lui tait-elle interdite -par les mœurs hypocrites de son pays. Pour lui, la femme est -le devoir incarn. A de rares exceptions prs, ses hrones sont -absolument les mmes, il n'a eu pour elles qu'un seul <ins id="cor_45" title="ponsif">poncif</ins>, selon -l'expression des peintres. Elles procdent toutes de Clarisse Harlowe; -en les ramenant toutes une ide, il ne pouvait que tirer -des exemplaires d'un mme type varis par un coloriage plus ou -moins vif. La femme porte le dsordre dans la socit par la passion. -La passion a des accidents infinis. Peignez donc les passions, -vous aurez les ressources immenses dont s'est priv ce grand gnie -pour tre lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. En -France, vous trouverez les fautes charmantes et les mœurs brillantes -du catholicisme opposer aux sombres figures du calvinisme pendant -la priode la plus passionne de notre histoire. Chaque rgne -authentique, partir de Charlemagne, demandera tout au moins -un ouvrage, et quelquefois quatre ou cinq, comme pour Louis XIV, -Henri IV, Franois I<sup>er</sup>. Vous ferez ainsi une histoire de France pittoresque -o vous peindrez les costumes, les meubles, les maisons, -les intrieurs, la vie prive, tout en donnant l'esprit du temps, au -lieu de narrer pniblement des faits connus. Vous avez un moyen -<span class="pagenum" id="Page_173">173</span> -d'tre original en relevant les erreurs populaires qui dfigurent la -plupart de nos rois. Osez, dans votre premire œuvre, rtablir la -grande et magnifique figure de Catherine que vous avez sacrifie -aux prjugs qui planent encore sur elle. Enfin peignez Charles IX -comme il tait, et non comme l'ont fait les crivains protestants. -Au bout de dix ans de persistance, vous aurez gloire et fortune.</p> - -<p>Il tait alors neuf heures. Lucien imita l'action secrte de son -futur ami en lui offrant dner chez don, o il dpensa douze -francs. Pendant ce dner Daniel livra le secret de ses esprances et -de ses tudes Lucien. D'Arthez n'admettait pas de talent hors ligne -sans de profondes connaissances mtaphysiques. Il procdait -en ce moment au dpouillement de toutes les richesses philosophiques -des temps anciens et modernes pour se les assimiler. Il voulait, -comme Molire, tre un profond philosophe avant de faire des -comdies. Il tudiait le monde crit et le monde vivant, la pense -et le fait. Il avait pour amis de savants naturalistes, de jeunes mdecins, -des crivains politiques et des artistes, socit de gens studieux, -srieux, pleins d'avenir. Il vivait d'articles consciencieux et -peu pays mis dans des dictionnaires biographiques, encyclopdiques -ou de sciences naturelles; il n'en crivait ni plus ni moins que -ce qu'il en fallait pour vivre et pouvoir suivre sa pense. D'Arthez -avait une œuvre d'imagination, entreprise uniquement pour tudier -les ressources de la langue. Ce livre, encore inachev, pris et repris -par caprice, il le gardait pour les jours de grande dtresse. -C'tait une œuvre psychologique et de haute porte sous la forme du -roman. Quoique Daniel se dcouvrt modestement, il parut gigantesque - Lucien. En sortant du restaurant, onze heures, Lucien -s'tait pris d'une vive amiti pour cette vertu sans emphase, pour -cette nature, sublime sans le savoir. Le pote ne discuta pas les conseils -de Daniel, il les suivit la lettre. Ce beau talent dj mri par -la pense et par une critique solitaire, indite, faite pour lui non -pour autrui, lui avait tout coup pouss la porte des plus magnifiques -palais de la fantaisie. Les lvres du provincial avaient t touches -d'un charbon ardent, et la parole du travailleur parisien -trouva dans le cerveau du pote d'Angoulme une terre prpare. -Lucien se mit refondre son œuvre.</p> - -<p>Heureux d'avoir rencontr dans le dsert de Paris un cœur o -abondaient des sentiments gnreux en harmonie avec les siens, le -grand homme de province fit ce que font tous les jeunes gens affams -<span class="pagenum" id="Page_174">174</span> -d'affection: il s'attacha comme une maladie chronique -d'Arthez, il alla le chercher pour se rendre la bibliothque, il se -promena prs de lui au Luxembourg par les belles journes, il -l'accompagna tous les soirs jusque dans sa pauvre chambre, aprs -avoir dn prs de lui chez Flicoteaux, enfin il se serra contre lui -comme un soldat se pressait sur son voisin dans les plaines glaces -de la Russie. Pendant les premiers jours de sa connaissance avec -Daniel, Lucien ne remarqua pas sans chagrin une certaine gne -cause par sa prsence ds que les intimes taient runis. Les discours -de ces tres suprieurs, dont lui parlait d'Arthez avec un -enthousiasme concentr, se tenaient dans les bornes d'une rserve -en dsaccord avec les tmoignages visibles de leur vive amiti. -Lucien sortait alors discrtement en ressentant une sorte de peine -cause par l'ostracisme dont il tait l'objet et par la curiosit qu'excitaient -en lui ces personnages inconnus; car tous s'appelaient par -leurs noms de baptme. Tous portaient au front, comme d'Arthez, -le sceau d'un gnie spcial. Aprs de secrtes oppositions combattues - son insu par Daniel, Lucien fut enfin jug digne d'entrer -dans ce Cnacle de grands esprits. Lucien put ds lors connatre -ces personnes unies par les plus vives sympathies, par le srieux -de leur existence intellectuelle, et qui se runissaient presque tous -les soirs chez d'Arthez. Tous pressentaient en lui le grand crivain: -ils le regardaient comme leur chef depuis qu'ils avaient perdu l'un -des esprits les plus extraordinaires de ce temps, un gnie mystique, -leur premier chef, qui, pour des raisons inutiles rapporter, -tait retourn dans sa province, et dont Lucien entendait souvent -parler sous le nom de Louis. On comprendra facilement combien -ces personnages avaient d rveiller l'intrt et la curiosit d'un -pote, l'indication de ceux qui depuis ont conquis, comme d'Arthez, -toute leur gloire; car plusieurs succombrent.</p> - -<p>Parmi ceux qui vivent encore tait Horace Bianchon, alors interne - l'Htel-Dieu, devenu depuis l'un des flambeaux de l'cole -de Paris, et trop connu maintenant pour qu'il soit ncessaire de -peindre sa personne ou d'expliquer son caractre et la nature de -son esprit. Puis venait Lon Giraud, ce profond philosophe, ce -hardi thoricien qui remue tous les systmes, les juge, les exprime, -les formule et les trane aux pieds de son idole, l'<span class="smcap">Humanit</span>; toujours -grand, mme dans ses erreurs, ennoblies par sa bonne foi. -Ce travailleur intrpide, ce savant <ins id="cor_46" title="ces mots manquent dans l'dition papier">consciencieux, est devenu chef</ins> -<span class="pagenum" id="Page_175">175</span> -d'une cole morale et politique sur le mrite de laquelle le temps -seul pourra prononcer. Si ses convictions lui ont fait une destine -en des rgions trangres celles o ses camarades se sont lancs, -il n'en est pas moins rest leur fidle ami. L'Art tait reprsent -par Joseph Bridau, l'un des meilleurs peintres de la jeune cole. -Sans les malheurs secrets auxquels le condamne une nature trop -impressionnable, Joseph, dont le dernier mot n'est d'ailleurs pas -dit, aurait pu continuer les grands matres de l'cole italienne: il a -le dessin de Rome et la couleur de Venise; mais l'amour le tue et -ne traverse pas que son cœur: l'amour lui lance ses flches dans -le cerveau, lui drange sa vie et lui fait faire les plus tranges zigzags. -Si sa matresse phmre le rend ou trop heureux ou trop -misrable, Joseph enverra pour l'exposition tantt des esquisses o -la couleur empte le dessin, tantt des tableaux qu'il a voulu finir -sous le poids de chagrins imaginaires, et o le dessin l'a si bien -proccup que la couleur, dont il dispose son gr, ne s'y retrouve -pas. Il trompe incessamment et le public et ses amis. Hoffmann -l'et ador pour ses pointes pousses avec hardiesse dans le -champ des Arts, pour ses caprices, pour sa fantaisie. Quand il est -complet, il excite l'admiration, il la savoure, et s'effarouche alors -de ne plus recevoir d'loges pour les œuvres manques o les yeux -de son me voient tout ce qui est absent pour l'œil du public. Fantasque -au suprme degr, ses amis lui ont vu dtruire un tableau -achev auquel il trouvait l'air trop peign.—C'est trop fait, disait-il, -c'est trop colier. Original et sublime parfois, il a tous les -malheurs et toutes les flicits des organisations nerveuses, chez -lesquelles la perfection tourne en maladie. Son esprit est frre de -celui de Sterne, mais sans le travail littraire. Ses mots, ses jets -de pense ont une saveur inoue. Il est loquent et sait aimer, -mais avec ses caprices, qu'il porte dans les sentiments comme dans -son <i>faire</i>. Il tait cher au Cnacle prcisment cause de ce que -le monde bourgeois et appel ses dfauts. Enfin Fulgence Ridal, -l'un des auteurs de notre temps qui ont le plus de verve comique, -un pote insouciant de gloire, ne jetant sur le thtre que ses productions -les plus vulgaires, et gardant dans le srail de son cerveau, -pour lui, pour ses amis, les plus jolies scnes; ne demandant -au public que l'argent ncessaire son indpendance, et ne voulant -plus rien faire ds qu'il l'aura obtenu. Paresseux et fcond -comme Rossini, oblig, comme les grands potes comiques, comme -<span class="pagenum" id="Page_176">176</span> -Molire et Rabelais, de considrer toute chose, l'endroit du pour -et l'envers du contre, il tait sceptique, il pouvait rire et riait -de tout. Fulgence Ridal est un grand philosophe pratique. Sa -science du monde, son gnie d'observation, son ddain de la gloire, -qu'il appelle la parade, ne lui ont point dessch le cœur. Aussi -actif pour autrui qu'il est indiffrent ses intrts, s'il marche, -c'est pour un ami. Pour ne pas mentir son masque vraiment rabelaisien, -il ne hait pas la bonne chre et ne la recherche point, -il est la fois mlancolique et gai. Ses amis le nomment le <i>chien -du rgiment</i>, rien ne le peint mieux que ce sobriquet. Trois autres, -au moins aussi suprieurs que ces quatre amis peints de profil, -devaient succomber par intervalles: Meyraux d'abord, qui -mourut aprs avoir mu la clbre dispute entre Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire, -grande question qui devait partager le monde scientifique -entre ces deux gnies gaux, quelques mois avant la mort de -celui qui tenait pour une science troite et analyste contre le panthiste -qui vit encore et que l'Allemagne rvre. Meyraux tait -l'ami de ce Louis qu'une mort anticipe allait bientt ravir au -monde intellectuel. A ces deux hommes, tous deux marqus par -la mort, tous deux obscurs aujourd'hui malgr l'immense porte -de leur savoir et de leur gnie, il faut joindre Michel Chrestien, -rpublicain d'une haute porte qui rvait la fdration de l'Europe -et qui fut en 1830 pour beaucoup dans le mouvement moral des -Saint-Simoniens. Homme politique de la force de Saint-Just et de -Danton, mais simple et doux comme une jeune fille, plein d'illusions -et d'amour, dou d'une voix mlodieuse qui aurait ravi Mozart, -Weber ou Rossini, et chantant certaines chansons de Branger - enivrer le cœur de posie, d'amour ou d'esprance, Michel -Chrestien, pauvre comme Lucien, comme Daniel, comme tous ses -amis, gagnait sa vie avec une insouciance diognique. Il faisait des -tables de matires pour de grands ouvrages, des prospectus pour -les libraires, muet d'ailleurs sur ses doctrines comme est muette -une tombe sur les secrets de la mort. Ce gai bohmien de l'intelligence, -ce grand homme d'tat, qui peut-tre et chang la face du -monde, mourut au clotre Saint-Mry comme un simple soldat. La -balle de quelque ngociant tua l l'une des plus nobles cratures -qui foulassent le sol franais. Michel Chrestien prit pour d'autres -doctrines que les siennes. Sa fdration menaait beaucoup plus -que la propagande rpublicaine l'aristocratie europenne; elle tait -<span class="pagenum" id="Page_177">177</span> -plus rationnelle et moins folle que les affreuses ides de libert indfinie -proclames par les jeunes insenss qui se portent hritiers -de la Convention. Ce noble plbien fut pleur de tous ceux qui le -connaissaient; il n'est aucun d'eux qui ne songe, et souvent, ce -grand homme politique inconnu.</p> - -<p>Ces neuf personnes composaient un Cnacle o l'estime et l'amiti -faisaient rgner la paix entre les ides et les doctrines les plus opposes. -Daniel d'Arthez, gentilhomme picard, tenait pour la Monarchie -avec une conviction gale celle qui faisait tenir Michel -Chrestien son fdralisme europen. Fulgence Ridal se moquait -des doctrines philosophiques de Lon Giraud, qui lui-mme prdisait - d'Arthez la fin du christianisme et de la Famille. Michel -Chrestien, qui croyait la religion du Christ, le divin lgislateur -de l'galit, dfendait l'immortalit de l'me contre le scalpel de -Bianchon, l'analyste par excellence. Tous discutaient sans disputer. -Ils n'avaient point de vanit, tant eux-mmes leur auditoire. Ils -se communiquaient leurs travaux, et se consultaient avec l'adorable -bonne foi de la jeunesse. S'agissait-il d'une affaire srieuse? l'opposant -quittait son opinion pour entrer dans les ides de son ami, -d'autant plus apte l'aider, qu'il tait impartial dans une cause ou -dans une œuvre en dehors de ses ides. Presque tous avaient l'esprit -doux et tolrant, deux qualits qui prouvaient leur supriorit. -L'Envie, cet horrible trsor de nos esprances trompes, de nos -talents avorts, de nos succs manqus, de nos prtentions blesses, -leur tait inconnue. Tous marchaient d'ailleurs dans des voies -diffrentes. Aussi, ceux qui furent admis, comme Lucien, dans leur -socit, se sentaient-ils l'aise. Le vrai talent est toujours bon enfant -et candide, ouvert, point gourm; chez lui, l'pigramme caresse -l'esprit, et ne vise jamais l'amour-propre. Une fois la premire -motion que cause le respect dissipe, on prouvait des douceurs -infinies auprs de ces jeunes gens d'lite. La familiarit n'excluait pas -la conscience que chacun avait de sa valeur, chacun sentait une profonde -estime pour son voisin; enfin, chacun se sentant de force tre - son tour le bienfaiteur ou l'oblig, tout le monde acceptait sans faon. -Les conversations pleines de charmes et sans fatigue, embrassaient -les sujets les plus varis. Lgers la manire des flches, les -mots allaient fond tout en allant vite. La grande misre extrieure -et la splendeur des richesses intellectuelles produisaient un singulier -contraste. L, personne ne pensait aux ralits de la vie que pour en -<span class="pagenum" id="Page_178">178</span> -tirer d'amicales plaisanteries. Par une journe o le froid se fit -prmaturment sentir, cinq des amis de d'Arthez arrivrent ayant -eu chacun la mme pense, tous apportaient du bois sous leur -manteau, comme dans ces repas champtres o, chaque invit devant -fournir son plat, tout le monde donne un pt. Tous dous de -cette beaut morale qui ragit sur la forme, et qui, non moins que -les travaux et les veilles, dore les jeunes visages d'une teinte divine, -ils offraient ces traits un peu tourments que la puret de la vie et le -feu de la pense rgularisent et purifient. Leurs fronts se recommandaient -par une ampleur potique. Leurs yeux vifs et brillants dposaient -d'une vie sans souillures. Les souffrances de la misre, -quand elles se faisaient sentir, taient si gaiement supportes, pouses -avec une telle ardeur par tous, qu'elles n'altraient point la -srnit particulire aux visages des jeunes gens encore exempts de -fautes graves, qui ne se sont amoindris dans aucune des lches -transactions qu'arrachent la misre mal supporte, l'envie de parvenir -sans aucun choix de moyens, et la facile complaisance avec -laquelle les gens de lettres accueillent ou pardonnent les trahisons. -Ce qui rend les amitis indissolubles et double leur charme, est -un sentiment qui manque l'amour, la certitude. Ces jeunes gens -taient srs d'eux-mmes: l'ennemi de l'un devenait l'ennemi de -tous, ils eussent bris leurs intrts les plus urgents pour obir -la sainte solidarit de leurs cœurs. Incapables tous d'une lchet, -ils pouvaient opposer un <i>non</i> formidable toute accusation, et se -dfendre les uns les autres avec scurit. galement nobles par le -cœur et d'gale force dans les choses de sentiment, ils pouvaient -tout penser et se tout dire sur le terrain de la science et de l'intelligence; -de l, l'innocence de leur commerce, la gaiet de leur -parole. Certains de se comprendre, leur esprit divaguait l'aise; -aussi ne faisaient-ils point de faon entre eux, ils se confiaient leurs -peines et leurs joies, ils pensaient et souffraient plein cœur. Les -charmantes dlicatesses qui font de la fable <span class="cs8">DES DEUX AMIS</span> un trsor -pour les grandes mes taient habituelles chez eux. Leur svrit -pour admettre dans leur sphre un nouvel habitant se conoit. Ils -avaient trop la conscience de leur grandeur et de leur bonheur pour -le troubler en y laissant entrer des lments nouveaux et inconnus.</p> - -<p>Cette fdration de sentiments et d'intrts dura sans choc ni -mcomptes pendant vingt annes. La mort, qui leur enleva Louis -Lambert, Meyraux et Michel Chrestien, put seule diminuer cette -<span class="pagenum" id="Page_179">179</span> -noble Pliade. Quand, en 1832, ce dernier succomba, Horace -Bianchon, Daniel d'Arthez, Lon Giraud, Joseph Bridau, Fulgence -Ridal allrent, malgr le pril de la dmarche, retirer son -corps Saint-Merry, pour lui rendre les derniers devoirs la face -brlante de la Politique. Ils accompagnrent ces restes chris jusqu'au -cimetire du Pre-Lachaise pendant la nuit, Horace Bianchon -leva toutes les difficults ce sujet, et ne recula devant aucune; -sollicita les ministres en leur confessant sa vieille amiti pour le -fdraliste expir. Ce fut une scne touchante grave dans la mmoire -des amis peu nombreux qui assistrent les cinq hommes -clbres. En vous promenant dans cet lgant cimetire, vous verrez -un terrain achet perptuit, o s'lve une tombe de gazon -surmonte d'une croix en bois noir sur laquelle sont gravs en -lettres rouges ces deux noms: <span class="smcap">Michel Chrestien</span>. C'est le seul monument -qui soit dans ce style. Les cinq amis ont pens qu'il fallait -rendre hommage cet homme simple par cette simplicit.</p> - -<p>Dans cette froide mansarde se ralisaient donc les plus beaux -rves du sentiment. L, des frres tous galement forts en diffrentes -rgions de la science, s'clairaient mutuellement avec bonne -foi, se disant tout, mme leurs penses mauvaises, tous d'une instruction -immense et tous prouvs au creuset de la misre. Une -fois admis parmi ces tres d'lite et pris pour un gal, Lucien y -reprsenta la Posie et la beaut. Il y lut des sonnets qui furent admirs. -On lui demandait un sonnet, comme il priait Michel Chrestien -de lui chanter une chanson. Dans le dsert de Paris, Lucien trouva -donc une oasis rue des Quatre-Vents.</p> - -<p>Au commencement du mois d'octobre, Lucien, aprs avoir employ -le reste de son argent pour se procurer un peu de bois, resta sans -ressources au milieu du plus ardent travail, celui du remaniement -de son œuvre. Daniel d'Arthez, lui, brlait des mottes, et supportait -hroquement la misre: il ne se plaignait point, il tait -rang comme une vieille fille, et ressemblait un avare, tant il -avait de mthode. Ce courage excitait celui de Lucien qui, nouveau -venu dans le Cnacle, prouvait une invincible rpugnance parler -de sa dtresse. Un matin, il alla jusqu' la rue du Coq pour vendre -l'Archer de Charles IX Doguereau, qu'il ne rencontra pas. Lucien -ignorait combien les grands esprits ont d'indulgence. Chacun de -ses amis concevait les faiblesses particulires aux hommes de posie, -les abattements qui suivent les efforts de l'me surexcite par les -<span class="pagenum" id="Page_180">180</span> -contemplations de la nature qu'ils ont mission de reproduire. Ces -hommes si forts contre leurs propres maux taient tendres pour les -douleurs de Lucien. Ils avaient compris son manque d'argent. Le -Cnacle couronna donc les douces soires de causeries, de profondes -mditations, de posies, de confidences, de courses pleines ailes -dans les champs de l'intelligence, dans l'avenir des nations, dans -les domaines de l'histoire, par un trait qui prouve combien Lucien -avait peu compris ses nouveaux amis.</p> - -<p>—Lucien mon ami, lui dit Daniel, tu n'es pas venu dner hier -chez Flicoteaux, et nous savons pourquoi.</p> - -<p>Lucien ne put retenir des larmes qui coulrent sur ses joues.</p> - -<p>—Tu as manqu de confiance en nous, lui dit Michel Chrestien, -nous ferons une croix la chemine et quand nous serons dix...</p> - -<p>—Nous avons tous, dit Bianchon, trouv quelque travail extraordinaire: -moi j'ai gard pour le compte de Desplein un riche -malade; d'Arthez a fait un article pour la Revue encyclopdique; -Chrestien a voulu aller chanter un soir dans les Champs-lyses -avec un mouchoir et quatre chandelles; mais il a trouv une brochure - faire pour un homme qui veut devenir un homme politique, -et il lui a donn pour six cents francs de Machiavel; Lon -Giraud a emprunt cinquante francs son libraire, Joseph a vendu -des croquis, et Fulgence a fait donner sa pice dimanche, il a eu -salle pleine.</p> - -<p>—Voil deux cents francs, dit Daniel, accepte-les et qu'on ne -t'y reprenne plus.</p> - -<p>—Allons, ne va-t-il pas nous embrasser, comme si nous avions -fait quelque chose d'extraordinaire? dit Chrestien.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/im-05.jpg" alt="" title="" width="500" height="701" /> - <span class="link"><a href="images/imx-05.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p> - <p class="caption2">LUCIEN CHARDON.</p> - <p class="caption3">Ils avaient compris son manque d'argent.</p> - <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)</p> -</div> - -<div class="fighand"> - <img class="bord" src="images/im-05.jpg" alt="" title="" /> - <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p> - <p class="caption2">LUCIEN CHARDON.</p> - <p class="caption3">Ils avaient compris son manque d'argent.</p> - <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)</p> -</div> - -<p>Pour faire comprendre quelles dlices ressentait Lucien dans cette -<ins id="cor_47" title="ɔivante">vivante</ins> encyclopdie d'esprits angliques, de jeunes gens empreints -des originalits diverses que chacun d'eux tirait de la science -qu'il cultivait, il suffira de rapporter les rponses que Lucien reut, -le lendemain, une lettre crite sa famille, chef-d'œuvre de -sensibilit, de bon vouloir, un horrible cri que lui avait arrach sa -dtresse.</p> - - -<p class="sep2 center cs8">LETTRE DE DAVID SCHARD A LUCIEN.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Mon cher Lucien, tu trouveras ci-joint un effet quatre-vingt-dix -jours et ton ordre de deux cents francs. Tu pourras le ngocier -chez monsieur Mtivier, marchand de papier, notre correspondant -<span class="pagenum" id="Page_181">181</span> - Paris, rue Serpente. Mon bon Lucien, nous n'avons -absolument rien. Ma femme s'est mise diriger l'imprimerie, et -s'acquitte de sa tche avec un dvouement, une patience, une -activit qui me font bnir le ciel de m'avoir donn pour femme -un pareil ange. Elle-mme a constat l'impossibilit o nous -sommes de t'envoyer le plus lger secours. Mais, mon ami, je -te crois dans un si beau chemin, accompagn de cœurs si grands -et si nobles, que tu ne saurais faillir ta belle destine en te -trouvant aid par les intelligences <ins id="cor_48" title="presques">presque</ins> divines de messieurs -Daniel d'Arthez, Michel Chrestien et Lon Giraud, conseill par -messieurs Meyraux, Bianchon et Ridal que ta chre lettre nous a -fait connatre. A l'insu d've, je t'ai donc souscrit cet effet, que je -trouverai moyen d'acquitter l'chance. Ne sors pas de ta voie: -elle est rude; mais elle sera glorieuse. Je prfrerais souffrir mille -maux l'ide de te savoir tomb dans quelques bourbiers de Paris -o j'en ai tant vu. Aie le courage d'viter, comme tu le fais, les -mauvais endroits, les mchantes gens, les tourdis et certains gens -de lettres que j'ai appris estimer leur juste valeur pendant -mon sjour Paris. Enfin, sois le digne mule de ces esprits clestes -que tu m'a rendus chers. Ta conduite sera bientt rcompense. -Adieu, mon frre bien aim, tu m'as ravi le cœur, je n'avais pas -attendu de toi tant de courage.</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">David.</span></p> - -</div> - -<p class="sep2 center cs8">LETTRE D'VE SCHARD A LUCIEN CHARDON.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Mon ami, ta lettre nous a fait pleurer tous. Que ces nobles -cœurs vers lesquels ton bon ange te guide le sachent: une mre, -une pauvre jeune femme prieront Dieu soir et matin pour eux; -et si les prires les plus ferventes montent jusqu' son trne, elles -obtiendront quelques faveurs pour vous tous. Oui, mon frre, leurs -noms sont gravs dans mon cœur. Ah! je les verrai quelque jour. -J'irai, duss-je faire la route pied, les remercier de leur amiti -pour toi, car elle a rpandu comme un baume sur mes plaies -vives. Ici, mon ami, nous travaillons comme de pauvres ouvriers. -Mon mari, ce grand homme inconnu que j'aime chaque jour davantage -en dcouvrant de moments en moments de nouvelles richesses -dans son cœur, dlaisse son imprimerie, et je devine -pourquoi: ta misre, la ntre, celle de notre mre l'assassinent. -<span class="pagenum" id="Page_182">182</span> -Notre ador David est comme Promthe dvor par un vautour, -un chagrin jaune bec aigu. Quant lui, le noble homme, il n'y -pense gure, il a l'espoir d'une fortune. Il passe toutes ses journes - faire des expriences sur la fabrication du papier; il m'a -prie de m'occuper sa place des affaires, dans lesquelles il m'aide -autant que lui permet sa proccupation. Hlas! je suis grosse. -Cet vnement, qui m'et comble de joie, m'attriste dans la situation -o nous sommes tous. Ma pauvre mre est redevenue -jeune, elle a retrouv des forces pour son fatigant mtier de garde-malade. -Aux soucis de fortune prs, nous serions heureux. Le -vieux pre Schard ne veut pas donner un liard son fils; David -est all le voir pour lui emprunter quelques deniers afin de te secourir, -car ta lettre l'avait mis au dsespoir. Je connais Lucien, -il perdra la tte, et fera des sottises, disait-il. Je l'ai bien -grond. Mon frre, manquer quoi que ce soit?... lui ai-je rpondu, -Lucien sait que j'en mourrais de douleur. Ma mre et -moi, sans que David s'en doute, nous avons engag quelques -objets; ma mre les retirera ds qu'elle rentrera dans quelque -argent. Nous avons pu faire ainsi cent francs que je t'envoie par -les messageries. Si je n'ai pas rpondu ta premire lettre, ne -m'en veux pas, mon ami. Nous tions dans une situation passer -les nuits, je travaillais comme un homme. Ah! je ne me savais -pas autant de force. Madame de Bargeton est une femme sans -me ni cœur; elle se devait, mme en ne t'aimant plus, de te -protger et de t'aider aprs t'avoir arrach de nos bras pour te -jeter dans cette affreuse mer parisienne o il faut une bndiction -de Dieu pour rencontrer des amitis vraies parmi ces flots -d'hommes et d'intrts. Elle n'est pas regretter. Je te voulais -auprs de toi quelque femme dvoue, une seconde moi-mme; -mais maintenant que je te sais des amis qui continuent nos sentiments, -me voil tranquille. Dploie tes ailes, mon beau gnie -aim! Tu seras notre gloire, comme tu es dj notre amour.</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">ve.</span></p> - -</div> - -<div class="manuscr"> - -<p>Mon enfant chri, je ne puis que te bnir aprs ce que te dit -ta sœur, et t'assurer que mes prires et mes penses ne sont, hlas! -pleines que de toi, au dtriment de ceux que je vois; car il -est des cœurs o les absents ont raison, et il en est ainsi dans le -cœur de</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Ta mre.</span></p> - -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_183">183</span> -Ainsi, deux jours aprs, Lucien put rendre ses amis leur prt -si gracieusement offert. Jamais peut-tre la vie ne lui sembla plus -belle, mais le mouvement de son amour-propre n'chappa point -aux regards profonds de ses amis et leur dlicate sensibilit.</p> - -<p>—On dirait que tu as peur de nous devoir quelque chose, s'cria -Fulgence.</p> - -<p>—Oh! le plaisir qu'il manifeste est bien grave mes yeux, dit -Michel Chrestien, il confirme les observations que j'ai faites: Lucien -a de la vanit.</p> - -<p>—Il est pote, dit d'Arthez.</p> - -<p>—M'en voulez-vous d'un sentiment aussi naturel que le mien?</p> - -<p>—Il faut lui tenir compte de ce qu'il ne nous l'a pas cach, dit -Lon Giraud, il est encore franc; mais j'ai peur que plus tard il ne -nous redoute.</p> - -<p>—Eh pourquoi? demanda Lucien.</p> - -<p>—Nous lisons dans ton cœur, rpondit Joseph Bridau.</p> - -<p>—Il y a chez toi, lui dit Michel Chrestien, un esprit diabolique -avec lequel tu justifieras tes propres yeux les choses les plus contraires - nos principes: au lieu d'tre un sophiste d'ides, tu seras -un sophiste d'action.</p> - -<p>—Ah! j'en ai peur, dit d'Arthez. Lucien, tu feras en toi-mme -des discussions admirables o tu seras grand, et qui aboutiront -des faits blmables... Tu ne seras jamais d'accord avec toi-mme.</p> - -<p>—Sur quoi donc appuyez-vous votre rquisitoire? demanda -Lucien.</p> - -<p>—Ta vanit, mon cher pote, est si grande, que tu en mets jusque -dans ton amiti! s'cria Fulgence. Toute vanit de ce genre -accuse un effroyable gosme, et l'gosme est le poison de l'amiti.</p> - -<p>—Oh! mon Dieu, s'cria Lucien, vous ne savez donc pas combien -je vous aime.</p> - -<p>—Si tu nous aimais comme nous nous aimons, aurais-tu mis -tant d'empressement et tant d'emphase nous rendre ce que nous -avions tant de plaisir te donner?</p> - -<p>—On ne se prte rien ici, on se donne, lui dit brutalement Joseph -Bridau.</p> - -<p>—Ne nous crois pas rudes, mon cher enfant, lui dit Michel -Chrestien, nous sommes prvoyants. Nous avons peur de te voir -un jour prfrant les joies d'une petite vengeance aux joies de notre -pure amiti. Lis le Tasse de Gœthe, la plus grande œuvre de ce -<span class="pagenum" id="Page_184">184</span> -beau gnie, et tu y verras que le pote aime les brillantes toffes, -les festins, les triomphes, l'clat: eh! bien, sois le Tasse sans sa -folie. Le monde et ses plaisirs t'appelleront? reste ici... Transporte -dans la rgion des ides tout ce que tu demandes tes vanits. -Folie pour folie, mets la vertu dans tes actions et le vice dans tes -ides; au lieu, comme te le disait d'Arthez, de bien penser et de te -mal conduire.</p> - -<p>Lucien baissa la tte: ses amis avaient raison.</p> - -<p>—J'avoue que je ne suis pas aussi fort que vous l'tes, dit-il en -leur jetant un adorable regard. Je n'ai pas des reins et des paules - soutenir Paris, lutter avec courage. La nature nous a donn -des tempraments et des facults diffrents, et vous connaissez -mieux que personne l'envers des vices et des vertus. Je suis dj -fatigu, je vous le confie.</p> - -<p>—Nous te soutiendrons, dit d'Arthez, voil prcisment quoi -servent les amitis fidles.</p> - -<p>—Le secours que je viens de recevoir est prcaire, et nous -sommes tous aussi pauvres les uns que les autres; le besoin me -poursuivra bientt. Chrestien, aux gages du premier venu, ne peut -rien en librairie. Bianchon est en dehors de ce cercle d'affaires. -D'Arthez ne connat que les libraires de science ou de spcialits, -qui n'ont aucune prise sur les diteurs de nouveauts. Horace, Fulgence -Ridal et Bridau travaillent dans un ordre d'ides qui les met - cent lieues des libraires. Je dois prendre un parti.</p> - -<p>—Tiens-toi donc au ntre, souffrir! dit Bianchon, souffrir courageusement -et se fier au Travail!</p> - -<p>—Mais ce qui n'est que souffrance pour vous est la mort pour -moi, dit vivement Lucien.</p> - -<p>—Avant que le coq ait chant trois fois, dit Lon Giraud en -souriant, cet homme aura trahi la cause du Travail pour celle de la -Paresse et des vices de Paris.</p> - -<p>—O le travail vous a-t-il mens? dit Lucien en riant.</p> - -<p>—Quand on part de Paris pour l'Italie, on ne trouve pas Rome - moiti chemin, dit Joseph Bridau. Pour toi, les petits pois devraient -pousser tout accommods au beurre.</p> - -<p>—Ils ne poussent ainsi que pour les fils ans des pairs de France, -dit Michel Chrestien. Mais, nous autres, nous les semons, les arrosons -et les trouvons meilleurs.</p> - -<p>La conversation devint plaisante, et changea de sujet. Ces esprits -<span class="pagenum" id="Page_185">185</span> -perspicaces, ces cœurs dlicats cherchrent faire oublier cette -petite querelle Lucien, qui comprit ds lors combien il tait difficile -de les tromper. Il arriva bientt un dsespoir intrieur -qu'il cacha soigneusement ses amis, en les croyant des mentors -implacables. Son esprit mridional, qui parcourait si facilement le -clavier des sentiments, lui faisait prendre les rsolutions les plus -contraires.</p> - -<p>A plusieurs reprises il parla de se jeter dans les journaux, et -toujours ses amis lui dirent:—Gardez-vous-en bien.</p> - -<p>—L serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons -et connaissons, dit d'Arthez.</p> - -<p>—Tu ne rsisterais pas la constante opposition de plaisir et -de travail qui se trouve dans la vie des journalistes; et, rsister, -c'est le fond de la vertu. Tu serais si enchant d'exercer le pouvoir, -d'avoir droit de vie et de mort sur les œuvres de la pense, -que tu serais journaliste en deux mois. tre journaliste, c'est -passer proconsul dans la rpublique des lettres. Qui peut tout dire, -arrive tout faire! Cette maxime est de Napolon et se comprend.</p> - -<p>—Ne serez-vous pas prs de moi? dit Lucien.</p> - -<p>—Nous n'y serons plus, s'cria Fulgence. Journaliste, tu ne -penserais pas plus nous que la fille d'Opra brillante, adore, ne -pense, dans sa voiture double de soie, son village, ses vaches, - ses sabots. Tu n'as que trop les qualits du journaliste: le brillant -et la soudainet de la pense. Tu ne te refuserais jamais un trait -d'esprit, dt-il faire pleurer ton ami. Je vois les journalistes aux -foyers de thtre, ils me font horreur. Le journalisme est un enfer, -un abme d'iniquits, de mensonges, de trahisons, que l'on ne -peut traverser et d'o l'on ne peut sortir pur, que protg comme -Dante par le divin laurier de Virgile.</p> - -<p>Plus le Cnacle dfendait cette voie Lucien, plus son dsir de -connatre le pril l'invitait s'y risquer, et il commenait discuter -en lui-mme: n'tait-il pas ridicule de se laisser encore une fois surprendre -par la dtresse sans avoir rien fait contre elle? En voyant -l'insuccs de ses dmarches propos de son premier roman, Lucien -tait peu tent d'en composer un second. D'ailleurs, de quoi vivrait-il -pendant le temps de l'crire? Il avait puis sa dose de patience -durant un mois de privations. Ne pourrait-il faire noblement -ce que les journalistes faisaient sans conscience ni dignit? Ses -amis l'insultaient avec leurs dfiances, il voulait leur prouver sa -<span class="pagenum" id="Page_186">186</span> -force d'esprit. Il les aiderait peut-tre un jour, il serait le hraut -de leurs gloires!</p> - -<p>—D'ailleurs, qu'est donc une amiti qui recule devant la complicit? -demanda-t-il un soir Michel Chrestien qu'il avait reconduit -jusque chez lui, en compagnie de Lon Giraud.</p> - -<p>—Nous ne reculons devant rien, rpondit Michel Chrestien. Si -tu avais le malheur de tuer ta matresse, je t'aiderais cacher ton -crime et pourrais t'estimer encore; mais, si tu devenais espion, je -te fuirais avec horreur, car tu serais lche et infme par systme. -Voil le journalisme en deux mots. L'amiti pardonne l'erreur, le -mouvement irrflchi de la passion; elle doit tre implacable pour le -parti pris de trafiquer de son me, de son esprit et de sa pense.</p> - -<p>—Ne puis-je me faire journaliste pour vendre mon recueil de -posies et mon roman, puis abandonner aussitt le journal?</p> - -<p>—Machiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien de Rubempr, -dit Lon Giraud.</p> - -<p>—Eh! bien, s'cria Lucien, je vous prouverai que je vaux Machiavel.</p> - -<p>—Ah! s'cria Michel en serrant la main de Lon, tu viens de le -perdre. Lucien, dit-il, tu as trois cents francs, c'est de quoi vivre -pendant trois mois ton aise; eh! bien, travaille, fais un second roman, -d'Arthez et Fulgence t'aideront pour le plan, tu grandiras, tu -seras un romancier. Moi, je pntrerai dans un de ces <i>lupanar</i> de -la pense, je serai journaliste pendant trois mois, je te vendrai tes -livres quelque libraire de qui j'attaquerai les publications, j'crirai -les articles, j'en obtiendrai pour toi; nous organiserons un succs, -tu seras un grand homme, et tu resteras notre Lucien.</p> - -<p>—Tu me mprises donc bien en croyant que je prirais l o -tu te sauveras! dit le pote.</p> - -<p>—Pardonnez-lui, mon Dieu, c'est un enfant! s'cria Michel -Chrestien.</p> - -<p>Aprs s'tre dgourdi l'esprit pendant les soires passes chez -d'Arthez, Lucien avait tudi les plaisanteries et les articles des -petits journaux. Sr d'tre au moins l'gal des plus spirituels rdacteurs, -il s'essaya secrtement cette gymnastique de la pense, -et sortit un matin avec la triomphante ide d'aller demander du -service quelque colonel de ces troupes lgres de la Presse. Il se -mit dans sa tenue la plus distingue et passa les ponts en pensant -que des auteurs, des journalistes, des crivains, enfin ses frres futurs -<span class="pagenum" id="Page_187">187</span> -auraient un peu plus de tendresse et de dsintressement que -les deux genres de libraires contre lesquels s'taient heurtes ses -esprances. Il rencontrerait des sympathies, quelque bonne et douce -affection comme celle qu'il trouvait au Cnacle de la rue des Quatre-Vents. -En proie aux motions du pressentiment cout, combattu, -qu'aiment tant les hommes d'imagination, il arriva rue Saint-Fiacre -auprs du boulevard Montmartre, devant la maison o se -trouvaient les bureaux du petit journal et dont l'aspect lui fit prouver -les palpitations du jeune homme entrant dans un mauvais lieu. -Nanmoins il monta dans les bureaux situs l'entresol. Dans la -premire pice, que divisait en deux parties gales une cloison moiti -en planches et moiti grillage jusqu'au plafond, il trouva un -invalide manchot qui de son unique main tenait plusieurs rames -de papier sur la tte et avait entre ses dents le livret voulu par -l'administration du Timbre. Ce pauvre homme, dont la figure tait -d'un ton jaune et seme de bulbes rouges, ce qui lui valait le -surnom de <i>Coloquinte</i>, lui montra derrire le grillage le Cerbre -du journal. Ce personnage tait un vieil officier dcor, le nez -envelopp de moustaches grises, un bonnet de soie noire sur la -tte, et enseveli dans une ample redingote bleue comme une tortue -sous sa carapace.</p> - -<p>—De quel jour monsieur veut-il que parte son abonnement? lui -demanda l'officier de l'Empire.</p> - -<p>—Je ne viens pas pour un abonnement, rpondit Lucien. Le -pote regarda sur la porte qui correspondait celle par laquelle il -tait entr, la pancarte o se lisaient ces mots: <span class="smcap">Bureau de Rdaction</span>, -et au-dessous: <i>Le public n'entre pas ici</i>.</p> - -<p>—Une rclamation sans doute, reprit le soldat de Napolon. Ah! -oui: nous avons t durs pour Mariette. Que voulez-vous, je ne -sais pas encore pourquoi. Mais si vous demandez raison, je suis -prt, ajouta-t-il en regardant des fleurets et des pistolets, la panoplie -moderne groupe en faisceau dans un coin.</p> - -<p>—Encore moins, monsieur. Je viens pour parler au rdacteur -en chef.</p> - -<p>—Il n'y a jamais personne ici avant quatre heures.</p> - -<p>—Voyez-vous, mon vieux Giroudeau, je trouve onze colonnes, -lesquelles cent sous pice font cinquante-cinq francs; j'en ai reu -quarante, donc vous me devez encore quinze francs, comme je -vous le disais...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span> -Ces paroles partaient d'une petite figure chafouine, claire comme -un blanc d'œuf mal cuit, perce de deux yeux d'un bleu tendre, mais -effrayants de malice, et qui appartenait un jeune homme mince, -cach derrire le corps opaque de l'ancien militaire. Cette voix -glaa Lucien, elle tenait du miaulement des chats et de l'touffement -asthmatique de l'hyne.</p> - -<p>—Oui, mon petit milicien, rpondit l'officier en retraite: mais -vous comptez les titres et les blancs, j'ai ordre de Finot d'additionner -le total des lignes et de les diviser par le nombre voulu -pour chaque colonne. Aprs avoir pratiqu cette opration strangulatoire -sur votre rdaction, il s'y trouve trois colonnes de moins.</p> - -<p>—Il ne paye pas les blancs, l'arabe! et il les compte son associ -dans le prix de sa rdaction en masse. Je vais aller voir tienne -Lousteau, Vernou...</p> - -<p>—Je ne puis enfreindre la consigne, mon petit, dit l'officier. -Comment, pour quinze francs, vous criez contre votre nourrice, -vous qui faites des articles aussi facilement que je fume un cigare! -Eh! vous payerez un bol de punch de moins vos amis, ou vous -gagnerez une partie de billard de plus, et tout sera dit!</p> - -<p>—Finot ralise des conomies qui lui coteront bien cher, rpondit -le rdacteur qui se leva et partit.</p> - -<p>—Ne dirait-on pas qu'il est Voltaire et Rousseau? se dit lui-mme -le caissier en regardant le pote de province.</p> - -<p>—Monsieur, reprit Lucien, je reviendrai vers quatre heures.</p> - -<p>Pendant la discussion, Lucien avait vu sur les murs les portraits -de Benjamin Constant, du gnral Foy, des dix-sept orateurs illustres -du parti libral, mls des caricatures contre le gouvernement. -Il avait surtout regard la porte du sanctuaire o devait -s'laborer la feuille spirituelle qui l'amusait tous les jours et qui -jouissait du droit de ridiculiser les rois, les vnements les plus -graves, enfin de mettre tout en question par un bon mot. Il alla flner -sur les boulevards, plaisir tout nouveau pour lui, mais si attrayant -qu'il vit les aiguilles des pendules chez les horlogers sur quatre -heures sans s'apercevoir qu'il n'avait pas djeun. Le pote rabattit -promptement vers la rue Saint-Fiacre, il monta l'escalier, -ouvrit la porte, ne trouva plus le vieux militaire et vit l'invalide -assis sur son papier timbr mangeant une crote de pain et gardant -le poste d'un air rsign, fait au journal comme jadis la corve, -et ne le comprenant pas plus qu'il ne connaissait le pourquoi des -<span class="pagenum" id="Page_189">189</span> -marches rapides ordonnes par l'Empereur. Lucien conut la pense -hardie de tromper ce redoutable fonctionnaire; il passa le chapeau -sur la tte, et ouvrit, comme s'il tait de la maison, la porte du -sanctuaire. Le bureau de rdaction offrit ses regards avides une table -ronde couverte d'un tapis vert, et six chaises en merisier garnies -de paille encore neuve. Le petit carreau de cette pice, mis en couleur, -n'avait pas encore t frott; mais il tait propre, ce qui annonait -une frquentation publique assez rare. Sur la chemine -une glace, une pendule d'picier couverte de poussire, deux flambeaux -o deux chandelles avaient t brutalement fiches, enfin des -cartes de visite parses. Sur la table grimaaient de vieux journaux -autour d'un encrier o l'encre sche ressemblait de la laque et dcor -de plumes tortilles en soleils. Il lut sur de mchants bouts de -papier quelques articles d'une criture illisible et presque hiroglyphique, -dchirs en haut par les compositeurs de l'imprimerie, -qui cette marque sert reconnatre les articles faits. Puis, et l, -sur des papiers gris, il admira des caricatures dessines assez spirituellement -par des gens qui sans doute avaient tch de tuer le -temps en tuant quelque chose pour s'entretenir la main. Sur le petit -papier de tenture couleur vert d'eau, il vit colls avec des pingles -neuf dessins diffrents faits en charge et la plume sur le <span class="smcap">Solitaire</span>, -livre qu'un succs inou recommandait alors l'Europe et qui devait -fatiguer les journalistes.</p> - -<p>Le Solitaire en province, paraissant, les femmes tonne.—Dans -un chteau, le Solitaire, lu.—Effet du Solitaire sur les domestiques -animaux.—Chez les sauvages, le Solitaire expliqu, le plus -succs brillant obtient.—Le Solitaire traduit en chinois et prsent, -par l'auteur, de Pkin l'empereur.—Par le Mont-Sauvage, -lodie viole.</p> - -<p>Cette caricature sembla trs-impudique Lucien, mais elle le fit -rire.</p> - -<p>—Par les journaux, le Solitaire sous un dais promen processionnellement.—Le -Solitaire, faisant clater une presse, les Ours -blesse.—Lu l'envers, tonne le Solitaire les acadmiciens par -des suprieures beauts.</p> - -<p>Lucien aperut sur une bande de journal un dessin reprsentant -un rdacteur qui tendait son chapeau, et dessous: <i>Finot, mes cent -francs?</i> sign d'un nom devenu fameux, mais qui ne sera jamais -illustre. Entre la chemine et la croise se trouvaient une table -<span class="pagenum" id="Page_190">190</span> -secrtaire, un fauteuil d'acajou, un panier papiers et un tapis -oblong appel <i>devant de chemine</i>; le tout couvert d'une paisse -couche de poussire. Les fentres n'avaient que de petits rideaux. -Sur le haut de ce secrtaire, il y avait environ vingt ouvrages dposs -pendant la journe, des gravures, de la musique, des tabatires - la Charte, un exemplaire de la neuvime dition du Solitaire, -toujours la grande plaisanterie du moment, et une dizaine -de lettres cachetes. Quand Lucien eut inventori cet trange mobilier, -eut fait des rflexions perte de vue, que cinq heures -eurent sonn, il revint l'invalide pour le questionner. Coloquinte -avait fini sa crote et attendait avec la patience du factionnaire le -militaire dcor qui peut-tre se promenait sur le boulevard. En -ce moment, une femme parut sur le seuil de la porte aprs avoir -fait entendre le murmure de sa robe dans l'escalier et ce lger pas -fminin si facile reconnatre. Elle tait assez jolie.</p> - -<p>—Monsieur, dit-elle Lucien, je sais pourquoi vous vantez tant -les chapeaux de mademoiselle Virginie, et je viens vous demander -d'abord un abonnement d'un an; mais dites-moi ses conditions...</p> - -<p>—Madame, je ne suis pas du journal.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Un abonnement dater d'octobre? demanda l'invalide.</p> - -<p>—Que rclame madame? dit le vieux militaire qui reparut.</p> - -<p>Le vieil officier entra en confrence avec la belle marchande de -modes. Quand Lucien, impatient d'attendre, rentra dans la premire -pice, il entendit cette phrase finale:—Mais je serai trs-enchante, -monsieur. Mademoiselle Florentine pourra venir mon -magasin et choisira ce qu'elle voudra. Je tiens les rubans. Ainsi -tout est bien entendu: vous ne parlerez plus de Virginie, une saveteuse -incapable d'inventer une forme, tandis que j'invente, -moi!</p> - -<p>Lucien entendit tomber un certain nombre d'cus dans la caisse. -Puis le militaire se mit faire son compte journalier.</p> - -<p>—Monsieur, je suis l depuis une heure, dit le pote d'un air -assez fch.</p> - -<p>—<i>Ils</i> ne sont pas venus, dit le vtran napolonien en manifestant -un moi par politesse. a ne m'tonne pas. Voici quelque temps -que je ne <i>les</i> vois plus. Nous sommes au milieu du mois, voyez-vous. -Ces <ins id="cor_49" title="lapuis">lapins</ins>-l ne viennent que quand on paye, entre les 29 et -les 30.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span> -—Et monsieur Finot? dit Lucien qui avait retenu le nom du -directeur.</p> - -<p>—Il est chez lui, rue Feydeau. Coloquinte, mon vieux, porte -chez lui tout ce qui est venu aujourd'hui en portant le papier -l'imprimerie.</p> - -<p>—O se fait donc le journal? dit Lucien en se parlant lui-mme.</p> - -<p>—Le journal? dit l'employ qui reut de Coloquinte le reste de -l'argent du timbre, le journal?... broum! broum! Mon vieux, sois -demain six heures l'imprimerie pour voir faire filer les porteurs. -Le journal, monsieur, se fait dans la rue, chez les auteurs, - l'imprimerie, entre onze heures et minuit. Du temps de l'Empereur, -monsieur, ces boutiques de papier gt n'taient pas connues. -Ah! il vous aurait fait secouer a par quatre hommes et un -caporal, et ne se serait pas laiss embter comme ceux-ci par des -phrases. Mais, assez caus. Si mon neveu y trouve son compte, et -que l'on crive pour le fils de <i>l'autre</i>, broum! broum! aprs tout, -ce n'est pas un mal. Ah a, les abonns ne m'ont pas l'air d'arriver -en colonne serre: je vais quitter le poste.</p> - -<p>—Monsieur, vous me paraissez tre au fait de la rdaction du -journal.</p> - -<p>—Sous le rapport financier, broum! broum! dit le soldat en -ramassant les phlegmes qu'il avait dans le gosier. Selon les talents, -cent sous ou trois francs la colonne, cinquante lignes soixante -lettres sans blancs, voil. Quant aux rdacteurs, c'est de singuliers -pistolets, de petits jeunes gens dont je n'aurais pas voulu pour des -soldats du train, et qui, parce qu'ils mettent des pattes de mouche -sur du papier blanc, ont l'air de mpriser un vieux capitaine des -dragons de la Garde Impriale, retrait chef de bataillon, entr dans -toutes les capitales de l'Europe avec Napolon...</p> - -<p>Lucien, pouss vers la porte par le soldat de Napolon, qui brossait -sa redingote bleue et manifestait l'intention de sortir, eut le -courage de se mettre en travers.</p> - -<p>—Je viens pour tre rdacteur, dit-il, et vous jure que je suis -plein de respect pour un capitaine de la Garde Impriale, des -hommes de bronze...</p> - -<p>—Bien dit, mon petit pkin, reprit l'officier en frappant sur le -ventre de Lucien; mais dans quelle classe des rdacteurs voulez-vous -entrer? rpliqua le soudard en passant sur le ventre de Lucien -<span class="pagenum" id="Page_192">192</span> -et descendant l'escalier. Il ne s'arrta que pour allumer son cigare -chez le portier.—S'il vient des abonnements, recevez-les et prenez-en -note, mre Chollet. Toujours l'abonnement, je ne connais -que l'abonnement, reprit-il en se tournant vers Lucien qui l'avait -suivi. Finot est mon neveu, le seul de ma famille qui m'ait adouci -ma position. Aussi quiconque cherche querelle Finot trouve-t-il -le vieux Giroudeau, capitaine aux dragons, parti simple cavalier - l'arme de Sambre-et-Meuse, cinq ans matre d'armes au premier -hussards, arme d'Italie! Une, deux, et le plaignant serait l'ombre! -ajouta-t-il en faisant le geste de se fendre. Or donc, mon -petit, nous avons diffrents corps dans les rdacteurs: il y a le rdacteur -qui rdige et qui a sa solde, le rdacteur qui rdige et qui -n'a rien, ce que nous appelons un volontaire; enfin le rdacteur -qui ne rdige rien et qui n'est pas le plus bte, il ne fait pas de -fautes celui-l, il se donne les gants d'tre un homme d'esprit, il -appartient au journal, il nous paye dner, il flne dans les thtres, -il entretient une actrice, il est trs-heureux. Que voulez-vous -tre?</p> - -<p>—Mais rdacteur travaillant bien, et partant bien pay.</p> - -<p>—Vous voil comme tous les conscrits qui veulent tre marchaux -de France! Croyez-en le vieux Giroudeau, par file gauche, -pas acclr, allez ramasser des clous dans le ruisseau comme ce -brave homme qui a servi, a se voit sa tournure. Est-ce pas une -horreur qu'un vieux soldat qui est all mille fois la gueule du -brutal ramasse des clous dans Paris? Dieu de Dieu, tu n'es qu'un -gueux, tu n'as pas soutenu l'Empereur? Enfin, mon petit, ce particulier -que vous avez vu ce matin a gagn quarante francs dans son -mois. Ferez-vous mieux? ils disent que c'est le plus spirituel.</p> - -<p>—Quand vous tes all dans Sambre-et-Meuse, on vous a dit -qu'il y avait du danger.</p> - -<p>—Parbleu!</p> - -<p>—Eh! bien?</p> - -<p>—Eh! bien, allez voir mon neveu Finot, un brave garon, le -plus loyal garon que vous rencontrerez, si vous pouvez le rencontrer; -car il se remue comme un poisson. Dans son mtier, il ne -s'agit pas d'crire, voyez-vous, mais de faire que les autres crivent. -Il parat que les paroissiens aiment mieux se rgaler avec les -actrices que de barbouiller du papier. Oh! c'est de singuliers pistolets! -A l'honneur de vous revoir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span> -Le caissier fit mouvoir sa redoutable canne plombe, une des -protectrices de Germanicus, et laissa Lucien sur le boulevard, aussi -stupfait de ce tableau de la rdaction qu'il l'avait t des rsultats -dfinitifs de la littrature chez Vidal et Porchon. Lucien courut dix -fois chez Andoche Finot, directeur du journal, rue Feydeau, sans -jamais le trouver. De grand matin, Finot n'tait pas rentr. A midi -Finot tait en course:—il djeunait, disait-on, tel caf. Lucien -allait au caf, demandait Finot la limonadire, en surmontant -des rpugnances inoues: Finot venait de sortir. Enfin Lucien, -lass, regarda Finot comme un personnage apocryphe et fabuleux, -il trouva plus simple de guetter tienne Lousteau chez Flicoteaux. -Le jeune journaliste expliquerait sans doute le mystre qui planait -sur la vie du journal auquel il tait attach.</p> - -<p>Depuis le jour bni cent fois o Lucien fit la connaissance de -Daniel d'Arthez, il avait chang de place chez Flicoteaux: les deux -amis dnaient ct l'un de l'autre, et causaient voix basse -de haute littrature, des sujets traiter, de la manire de les -prsenter, de les entamer, de les dnouer. En ce moment, Daniel -d'Arthez tenait le manuscrit de l'Archer de Charles IX, il y refaisait -des chapitres, il y crivait les belles pages qui y sont, et avait encore -pour quelques jours de corrections. Il y mettait la magnifique -prface qui peut-tre domine le livre, et qui jeta tant de clarts -dans la jeune littrature. Un jour, au moment o Lucien s'asseyait - ct de Daniel, qui l'avait attendu et dont la main tait -dans la sienne, il vit la porte tienne Lousteau qui tournait le -bec de cane. Lucien quitta brusquement la main de Daniel, et dit -au garon qu'il voulait dner son ancienne place auprs du comptoir. -D'Arthez jeta sur Lucien un de ces regards angliques, o le -pardon enveloppe le reproche, et qui tomba si vivement dans le -cœur tendre du pote qu'il reprit la main de Daniel pour la lui -serrer de nouveau.</p> - -<p>—Il s'agit pour moi d'une affaire importante, je vous en parlerai, -lui dit-il.</p> - -<p>Lucien tait sa place au moment o Lousteau prenait la -sienne; le premier, il salua, la conversation s'engagea bientt, -et fut si vivement pousse entre eux, que Lucien alla chercher -le manuscrit des Marguerites pendant que Lousteau finissait -de dner. Il avait obtenu de soumettre ses sonnets au journaliste, -et comptait sur sa bienveillance de parade pour avoir un -<span class="pagenum" id="Page_194">194</span> -diteur ou pour entrer au journal. A son retour, Lucien vit, dans -le coin du restaurant, Daniel tristement accoud qui le regarda -mlancoliquement; mais, dvor par la misre et pouss par l'ambition, -il feignit de ne pas voir son frre du Cnacle, et suivit -Lousteau. Avant la chute du jour, le journaliste et le nophyte allrent -s'asseoir sous les arbres dans cette partie du Luxembourg -qui de la grande alle de l'Observatoire conduit la rue de l'Ouest. -Cette rue tait alors un long bourbier, bord de planches et de -marais o les maisons se trouvaient seulement vers la rue de Vaugirard, -et le passage tait si peu frquent, qu'au moment o Paris -dne, deux amants pouvaient s'y quereller et s'y donner les arrhes -d'un raccommodement sans crainte d'y tre vus. Le seul trouble-fte -possible tait le vtran en faction la petite grille de la -rue de l'Ouest, si le vnrable soldat s'avisait d'augmenter le -nombre de pas qui compose sa promenade monotone. Ce fut dans -cette alle, sur un banc de bois, entre deux tilleuls, qu'tienne -couta les sonnets choisis pour chantillons parmi les Marguerites. -tienne Lousteau, qui, depuis deux ans d'apprentissage, avait le -pied l'trier en qualit de rdacteur, et qui comptait quelques -amitis parmi les clbrits de cette poque, tait un imposant personnage -aux yeux de Lucien. Aussi, tout en dtortillant le manuscrit -des Marguerites, le pote de province jugea-t-il ncessaire de -faire une sorte de prface.</p> - -<p>—Le sonnet, monsieur, est une des œuvres les plus difficiles de -la posie. Ce petit pome a t gnralement abandonn. Personne -en France n'a pu rivaliser Ptrarque, dont la langue, infiniment plus -souple que la ntre, admet des jeux de pense repousss par notre -<i>positivisme</i> (pardonnez-moi ce mot). Il m'a donc paru original de -dbuter par un recueil de sonnets. Victor Hugo a pris l'ode, Canalis -le pome, Branger la chanson, Casimir Delavigne la tragdie.</p> - -<p>—tes-vous classique ou romantique? lui demanda Lousteau.</p> - -<p>L'air tonn de Lucien dnotait une si complte ignorance de -l'tat des choses dans la Rpublique des Lettres, que Lousteau jugea -ncessaire de l'clairer.</p> - -<p>—Mon cher, vous arrivez au milieu d'une bataille acharne, il -faut vous dcider promptement. La littrature est partage d'abord -en plusieurs zones; mais les sommits sont divises en deux camps. -Les crivains royalistes sont romantiques, les Libraux sont classiques. -La divergence des opinions littraires se joint la divergence -<span class="pagenum" id="Page_195">195</span> -des opinions politiques, et il s'ensuit une guerre toutes -armes, encre torrents, <ins id="cor_50" title="bon">bons</ins> mots fer aiguis, calomnies pointues, -sobriquets outrance, entre les gloires naissantes et les gloires -dchues. Par une singulire bizarrerie, les Royalistes romantiques -demandent la libert littraire et la rvocation des lois qui donnent -des formes convenues notre littrature; tandis que les Libraux -veulent maintenir les units, l'allure de l'alexandrin et les formes -classiques. Les opinions littraires sont donc en dsaccord, dans -chaque camp, avec les opinions politiques. Si vous tes clectique, -vous n'aurez personne pour vous. De quel ct vous rangez-vous?</p> - -<p>—Quels sont les plus forts?</p> - -<p>—Les journaux libraux ont beaucoup plus d'abonns que les -journaux royalistes et ministriels; nanmoins Lamartine et Victor -Hugo percent, quoique monarchiques et religieux, quoique protgs -par la cour et par le clerg.—Bah! des sonnets, c'est de la -littrature d'avant Boileau, dit tienne en voyant Lucien effray -d'avoir choisir entre deux bannires. Soyez romantique. Les romantiques -se composent de jeunes gens, et les classiques sont des -perruques: les romantiques l'emporteront.</p> - -<p>Le mot perruque tait le dernier mot trouv par le journalisme -romantique, qui en avait affubl les classiques.</p> - -<p>—<span class="smcap">La paquerette!</span> dit Lucien en choisissant le premier des -deux sonnets qui justifiaient le titre et servaient d'inauguration.</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Paquerettes des prs, vos couleurs assorties</div> - <div class="verse">Ne brillent pas toujours pour gayer les yeux;</div> - <div class="verse">Elles disent encor les plus chers de nos vœux</div> - <div class="verse">En un pome o l'homme apprend ses sympathies:</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Vos tamines d'or par de l'argent serties</div> - <div class="verse">Rvlent les trsors dont il fera ses dieux;</div> - <div class="verse">Et vos filets, o coule un sang mystrieux,</div> - <div class="verse">Ce que cote un succs en douleurs ressenties!</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Est-ce pour tre clos le jour o du tombeau</div> - <div class="verse">Jsus, ressuscit sur un monde plus beau,</div> - <div class="verse">Fit pleuvoir des vertus en secouant ses ailes.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Que l'automne revoit vos courts ptales blancs</div> - <div class="verse">Parlant nos regards de plaisirs infidles,</div> - <div class="verse">Ou pour nous rappeler la fleur de nos vingt ans?</div> - </div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_196">196</span> -Lucien fut piqu de la parfaite immobilit de Lousteau pendant -qu'il coutait ce sonnet; il ne connaissait pas encore la dconcertante -impassibilit que donne l'habitude de la critique, et qui distingue -les journalistes fatigus de prose, de drames et de vers. Le pote, -habitu recevoir des applaudissements, dvora son dsappointement; -il lut le sonnet prfr par madame de Bargeton et par quelques-uns -de ses amis du Cnacle.</p> - -<p>—Celui-ci lui arrachera peut-tre un mot, pensa-t-il.</p> - -<p class="sep2 center cs9">DEUXIME SONNET.</p> - -<p class="sep2 center cs6">LA MARGUERITE.</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Je suis la marguerite, et j'tais la plus belle</div> - <div class="verse">Des fleurs dont s'toilait le gazon velout.</div> - <div class="verse">Heureuse, on me cherchait pour ma seule beaut,</div> - <div class="verse">Et mes jours se flattaient d'une aurore ternelle.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Hlas! malgr mes vœux, une vertu nouvelle</div> - <div class="verse">A vers sur mon front sa fatale clart;</div> - <div class="verse">Le sort m'a condamne au don de vrit,</div> - <div class="verse">Et je souffre et je meurs: la science est mortelle.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Je n'ai plus de silence et n'ai plus de repos;</div> - <div class="verse">L'amour vient m'arracher l'avenir en deux mots,</div> - <div class="verse">Il dchire mon cœur pour y lire qu'on l'aime.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Je suis la seule fleur qu'on jette sans regret:</div> - <div class="verse">On dpouille mon front de son blanc diadme,</div> - <div class="verse">Et l'on me foule aux pieds ds qu'on a mon secret.</div> - </div> -</div> - -<p>Quand il eut fini, le pote regarda son aristarque. tienne Lousteau -contemplait les arbres de la ppinire.</p> - -<p>—Eh! bien? lui dit Lucien.</p> - -<p>—Eh! bien? mon cher, allez! Ne vous cout-je pas? A Paris, -couter sans mot dire est un loge.</p> - -<p>—En avez-vous assez? dit Lucien.</p> - -<p>—Continuez, rpondit assez brusquement le journaliste.</p> - -<p>Lucien lut le sonnet suivant; mais il le lut la mort au cœur, et le -sang-froid impntrable de Lousteau lui glaa son dbit. Plus avanc -dans la vie littraire, il aurait su que, chez les auteurs, le silence -et la brusquerie en pareille circonstance trahissent la jalousie que -<span class="pagenum" id="Page_197">197</span> -cause une belle œuvre, de mme que leur admiration annonce le -bonheur inspir par une œuvre mdiocre qui rassure leur amour-propre.</p> - -<p class="sep2 center cs9">TRENTIME SONNET.</p> - -<p class="sep2 center cs6">LE CAMLIA.</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Chaque fleur dit un mot du livre de nature:</div> - <div class="verse">La rose est l'amour et fte la beaut,</div> - <div class="verse">La violette exhale une me aimante et pure,</div> - <div class="verse">Et le lis resplendit de sa simplicit.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Mais le camlia, monstre de la culture,</div> - <div class="verse">Rose sans ambroisie et lis sans majest,</div> - <div class="verse">Semble s'panouir, aux saisons de froidure,</div> - <div class="verse">Pour les ennuis coquets de la virginit.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Cependant, au rebord des loges de thtre,</div> - <div class="verse">J'aime voir, vasant leurs ptales d'albtre,</div> - <div class="verse">Couronne de pudeur, de blancs camlias</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Parmi les cheveux noirs des belles jeunes femmes</div> - <div class="verse">Qui savent inspirer un amour pur aux mes,</div> - <div class="verse">Comme les marbres grecs du sculpteur Phidias.</div> - </div> -</div> - -<p>—Que pensez-vous de mes pauvres sonnets? demanda formellement -Lucien.</p> - -<p>—Voulez-vous la vrit? dit Lousteau.</p> - -<p>—Je suis assez jeune pour l'aimer, et je veux trop russir pour -ne pas l'entendre sans me fcher, mais non sans dsespoir, rpondit -Lucien.</p> - -<p>—H! bien, mon cher, les entortillages du premier annoncent -une œuvre faite Angoulme et qui vous a sans doute trop cot -pour y renoncer; le second et le troisime sentent dj Paris; -mais lisez-m'en un autre encore? ajouta-t-il en faisant un geste -qui parut charmant au grand homme de province.</p> - -<p>Encourag par cette demande, Lucien lut avec plus de confiance -le sonnet que prfraient d'Arthez et Bridau, peut-tre cause -de sa couleur.</p> - - -<p class="sep2 center cs9"><span class="pagenum" id="Page_198">198</span> -CINQUANTIME SONNET.</p> - -<p class="sep2 center cs6">LA TULIPE.</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande;</div> - <div class="verse">Et telle est ma beaut que l'avare Flamand</div> - <div class="verse">Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant,</div> - <div class="verse">Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Mon air est fodal, et, comme une Yolande</div> - <div class="verse">Dans sa jupe longs plis toffe amplement,</div> - <div class="verse">Je porte des blasons peints sur mon vtement;</div> - <div class="verse">Gueules fasc d'argent, or avec pourpre en bande;</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Le jardinier divin a fil de ses doigts</div> - <div class="verse">Les rayons du soleil et la pourpre des rois</div> - <div class="verse">Pour me faire une robe trame douce et fine.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Nulle fleur du jardin n'gale ma splendeur,</div> - <div class="verse">Mais la nature, hlas! n'a pas vers d'odeur</div> - <div class="verse">Dans mon calice fait comme un vase de Chine.</div> - </div> -</div> - -<p>—Eh! bien? dit Lucien aprs un moment de silence qui lui -sembla d'une longueur dmesure.</p> - -<p>—Mon cher, dit gravement tienne Lousteau en voyant le bout -des bottes que Lucien avait apportes d'Angoulme et qu'il achevait -d'user, je vous engage noircir vos bottes avec votre encre afin -de mnager votre cirage, faire des curedents de vos plumes pour -vous donner l'air d'avoir dn quand vous vous promenez, en sortant -de chez Flicoteaux, dans la belle alle de ce jardin, et chercher -une place quelconque. Devenez petit-clerc d'huissier si vous -avez du cœur, commis si vous avez du plomb dans les reins, ou -soldat si vous aimez la musique militaire. Vous avez l'toffe de trois -potes; mais, avant d'avoir perc, vous avez six fois le temps de mourir -de faim, si vous comptez sur les produits de votre posie pour vivre. -Or, vos intentions sont, d'aprs vos trop jeunes discours, de battre -monnaie avec votre encrier. Je ne juge pas votre posie, elle est -de beaucoup suprieure toutes les posies qui encombrent les -magasins de la librairie. Ces lgants rossignols, vendus un peu plus -cher que les autres cause de leur papier vlin, viennent presque -tous s'abattre sur les rives de la Seine, o vous pouvez aller tudier -leurs chants, si vous voulez faire un jour quelque plerinage instructif -sur les quais de Paris, depuis l'talage du pre Jrme, au -<span class="pagenum" id="Page_199">199</span> -pont Notre-Dame, jusqu'au Pont-Royal. Vous rencontrerez l tous -les Essais potiques, les Inspirations, les lvations, les Hymnes, -les Chants, les Ballades, les Odes, enfin toutes les couves closes -depuis sept annes, des muses couvertes de poussire, clabousses -par les fiacres, violes par tous les passants qui veulent voir la vignette -du titre. Vous ne connaissez personne, vous n'avez d'accs dans -aucun journal, vos Marguerites resteront chastement plies comme -vous les tenez: elles n'cloront jamais au soleil de la publicit dans -la prairie des grandes marges, maille des fleurons que prodigue -l'illustre Dauriat, le libraire des clbrits, le roi des Galeries-de-Bois. -Mon pauvre enfant, je suis venu comme vous le cœur plein -d'illusions, pouss par l'amour de l'Art, port par d'invincibles lans -vers la gloire: j'ai trouv les ralits du mtier, les difficults de la -librairie et le positif de la misre. Mon exaltation, maintenant concentre, -mon effervescence premire me cachaient le mcanisme -du monde; il a fallu le voir, se cogner tous les rouages, heurter -les pivots, me graisser aux huiles, entendre le cliquetis des chanes -et des volants. Comme moi, vous allez savoir que, sous toutes ces -belles choses rves, s'agitent des hommes, des passions et des ncessits. -Vous vous mlerez forcment d'horribles luttes, d'œuvre - œuvre, d'homme homme, de parti parti, o il faut se battre -systmatiquement pour ne pas tre abandonn par les siens. Ces -combats ignobles dsenchantent l'me, dpravent le cœur et fatiguent -en pure perte; car vos efforts servent souvent faire couronner -un homme que vous hassez, un talent secondaire prsent -malgr vous comme un gnie. La vie littraire a ses coulisses. Les -succs surpris ou mrits, voil ce qu'applaudit le parterre; -les moyens, toujours hideux, les comparses enlumins, les claqueurs -et les garons de service, voil ce que reclent les coulisses. -Vous tes encore au parterre. Il en est temps, abdiquez avant de -mettre un pied sur la premire marche du trne que se disputent -tant d'ambitions, et ne vous dshonorez pas comme je le fais pour -vivre. (Une larme mouilla les yeux d'tienne Lousteau.) Savez-vous -comment je vis? reprit-il avec un accent de rage. Le peu d'argent -que pouvait me donner ma famille fut bientt mang. Je -me trouvai sans ressource aprs avoir fait recevoir une pice au -Thtre-Franais. Au Thtre-Franais, la protection d'un prince -ou d'un Premier Gentilhomme de la Chambre du Roi ne suffit pas -pour faire obtenir un tour de faveur: les comdiens ne cdent qu' -<span class="pagenum" id="Page_200">200</span> -ceux qui menacent leur amour-propre. Si vous aviez le pouvoir de -faire dire que le jeune premier a un asthme, la jeune premire -une fistule o vous voudrez, que la soubrette tue les mouches au -vol, vous seriez jou demain. Je ne sais pas si dans deux ans d'ici -je serai, moi qui vous parle, en tat d'obtenir un semblable pouvoir: -il faut trop d'amis. O, comment et par quoi gagner mon -pain, fut une question que je me suis faite en sentant les atteintes -de la faim. Aprs bien des tentatives, aprs avoir crit un roman -anonyme pay deux cents francs par Doguereau, qui n'y a pas gagn -grand'chose, il m'a t prouv que le journalisme seul pourrait me -nourrir. Mais comment entrer dans ces boutiques? Je ne vous raconterai -pas mes dmarches et mes sollicitations inutiles, ni six mois passs - travailler comme surnumraire et m'entendre dire que j'effarouchais -l'abonn, quand au contraire je l'apprivoisais. Passons sur -ces avanies. Je rends compte aujourd'hui des thtres du boulevard, -presque gratis, dans le journal qui appartient Finot, ce gros garon -qui djeune encore deux ou trois fois par mois au caf Voltaire (mais -vous n'y allez pas!). Finot est rdacteur en chef. Je vis en vendant les -billets que me donnent les directeurs de ces thtres pour solder ma -sous-bienveillance au journal, les livres que m'envoient les libraires et -dont je dois parler. Enfin je trafique, une fois Finot satisfait, des tributs -en nature qu'apportent les industries pour lesquels ou contre -lesquels il me permet de lancer des articles. L'<i>Eau carminative</i>, -la <i>Pte des Sultanes</i>, l'<i>Huile cphalique</i>, la <i>Mixture -brsilienne</i> payent un article goguenard vingt ou trente francs. -Je suis forc d'aboyer aprs le libraire qui donne peu d'exemplaires -au journal: le journal en prend deux que vend Finot, il m'en faut -deux vendre. Publit-il un chef-d'œuvre, le libraire avare d'exemplaires -est assomm. C'est ignoble, mais je vis de ce mtier, moi -comme cent autres! Ne croyez pas le monde politique beaucoup -plus beau que ce monde littraire: tout dans ces deux mondes -est corruption. Chaque homme y est ou corrupteur ou corrompu. -Quand il s'agit d'une entreprise de librairie un peu considrable, -le libraire me paye, de peur d'tre attaqu. Aussi mes revenus -sont-ils en rapport avec les prospectus. Quand le Prospectus sort en -ruptions miliaires, l'argent entre flots dans mon gousset, je rgale -alors mes amis. Pas d'affaires en librairie, je dne chez Flicoteaux. -Les actrices payent aussi les loges, mais les plus habiles payent les -critiques, le silence est ce qu'elles redoutent le plus. Aussi une critique, -<span class="pagenum" id="Page_201">201</span> -faite pour tre rtorque ailleurs, vaut-elle mieux et se -paye-t-elle plus cher qu'un loge tout sec, oubli le lendemain. La -polmique, mon cher, est le pidestal des clbrits. A ce mtier -de spadassin des ides et des rputations industrielles, littraires et -dramatiques, je gagne cinquante cus par mois, je puis vendre un -roman cinq cents francs, et je commence passer pour un homme -redoutable. Quand, au lieu de vivre chez Florine aux dpens d'un -droguiste qui se donne des airs de milord, je serai dans mes -meubles, que je passerai dans un grand journal o j'aurai un feuilleton, -ce jour-l, mon cher, Florine deviendra une grande actrice; -quant moi, je ne sais pas alors ce que je puis devenir: ministre -ou honnte homme, tout est encore possible. (Il releva sa tte humilie, -jeta vers le feuillage un regard de dsespoir accusateur et -terrible.) Et j'ai une belle tragdie reue! Et j'ai dans mes papiers -un pome qui mourra! Et j'tais bon! J'avais le cœur pur: j'ai pour -matresse une actrice du Panorama-Dramatique, moi qui rvais de -belles amours parmi les femmes les plus distingues du grand -monde! Enfin, pour un exemplaire refus par le libraire mon -journal, je dis du mal d'un livre que je trouve beau!</p> - -<p>Lucien, mu aux larmes, serra la main d'tienne.</p> - -<p>—En dehors du monde littraire, dit le journaliste en se levant -et se dirigeant vers la grande alle de l'Observatoire o les deux -potes se promenrent comme pour donner plus d'air leurs poumons, -il n'existe pas une seule personne qui connaisse l'horrible -odysse par laquelle on arrive ce qu'il faut nommer, selon les -talents, la vogue, la mode, la rputation, la renomme, la clbrit, -la faveur publique, ces diffrents chelons qui mnent la -gloire, et qui ne la remplacent jamais. Ce phnomne moral, si -brillant, se compose de mille accidents qui varient avec tant de -rapidit, qu'il n'y a pas exemple de deux hommes parvenus par -une mme voie. Canalis et Nathan sont deux faits dissemblables et -qui ne se renouvelleront pas. D'Arthez, qui s'reinte travailler, -deviendra clbre par un autre hasard. Cette rputation tant dsire -est presque toujours une prostitue couronne. Oui, pour les -basses œuvres de la littrature, elle reprsente la pauvre fille qui -gle au coin des bornes; pour la littrature secondaire, c'est la -femme entretenue qui sort des mauvais lieux du journalisme -et qui je sers de souteneur; pour la littrature heureuse, -c'est la brillante courtisane insolente, qui a des meubles, paye -<span class="pagenum" id="Page_202">202</span> -des contributions l'tat, reoit les grands seigneurs, les traite -et les maltraite, a sa livre, sa voiture, et qui peut faire attendre ses -cranciers altrs. Ah! ceux pour qui elle est, pour moi jadis, pour -vous aujourd'hui, un ange aux ailes diapres, revtu de sa tunique -blanche, montrant une palme verte dans sa main, une flamboyante -pe dans l'autre, tenant la fois de l'abstraction mythologique qui -vit au fond d'un puits et de la pauvre fille vertueuse exile dans un -faubourg, ne s'enrichissant qu'aux clarts de la vertu par les efforts -d'un noble courage, et revolant aux cieux avec un caractre immacul, -quand elle ne dcde pas souille, fouille, viole, oublie, -dans le char des pauvres: ces hommes cervelle cercle de bronze, -aux cœurs encore chauds sous les tombes de neige de l'exprience, -ils sont rares dans le pays que vous voyez nos pieds, dit-il en -montrant la grande ville qui fumait au dclin du jour.</p> - -<p>Une vision du Cnacle passa rapidement aux yeux de Lucien et -l'mut, mais il fut entran par Lousteau qui continua son effroyable -lamentation.</p> - -<p>—Ils sont rares et clair-sems dans cette cuve en fermentation, -rares comme les vrais amants dans le monde amoureux, rares -comme les fortunes honntes dans le monde financier, rares -comme un homme pur dans le journalisme. L'exprience du premier -qui m'a dit ce que je vous dis a t perdue, comme la mienne -sera sans doute inutile pour vous. Toujours la mme ardeur prcipite -chaque anne, de la province ici, un nombre gal, pour ne -pas dire croissant, d'ambitions imberbes qui s'lancent la tte haute, -le cœur altier, l'assaut de la Mode, cette espce de princesse Tourandocte -des Mille et Un jours pour qui chacun veut tre le prince -Calaf! Mais aucun ne devine l'nigme. Tous tombent dans la fosse du -malheur, dans la boue du journal, dans les marais de la librairie. -Ils glanent, ces mendiants, des articles biographiques, des tartines, -des faits-Paris aux journaux, ou des livres commands par de logiques -marchands de papier noirci qui prfrent une btise qui s'enlve -en quinze jours un chef-d'œuvre qui veut du temps pour se -vendre. Ces chenilles, crases avant d'tre papillons, vivent de -honte et d'infamie, prtes mordre un talent naissant, sur l'ordre -d'un pacha du Constitutionnel, de la Quotidienne, des Dbats, au -signal des libraires, la prire d'un camarade jaloux, souvent pour -un dner. Ceux qui surmontent les obstacles oublient les misres -de leur dbut. Moi qui vous parle, j'ai fait pendant six mois des -<span class="pagenum" id="Page_203">203</span> -articles o j'ai mis la fleur de mon esprit pour un misrable qui les -disait de lui, qui sur ces chantillons a pass rdacteur d'un feuilleton: -il ne m'a pas pris pour collaborateur, il ne m'a pas mme -donn cent sous, je suis forc de lui tendre la main et de lui <ins id="cor_51" title="serser">serrer</ins> -la sienne.</p> - -<p>—Et pourquoi? dit firement Lucien.</p> - -<p>—Je puis avoir besoin de mettre dix lignes dans son feuilleton, -rpondit froidement Lousteau. Enfin, mon cher, travailler n'est pas -le secret de la fortune en littrature, il s'agit d'exploiter le travail -d'autrui. Les propritaires de journaux sont des entrepreneurs, -nous sommes des maons. Aussi plus un homme est mdiocre, plus -promptement arrive-t-il; il peut avaler des crapauds vivants, se rsigner - tout, flatter les petites passions basses des sultans littraires, -comme un nouveau-venu de Limoges, Hector Merlin, qui fait dj -de la politique dans un journal du centre droit, et qui travaille -notre petit journal: je lui ai vu ramasser le chapeau tomb d'un rdacteur -en chef. En n'offusquant personne, ce garon-l passera entre -les ambitions rivales pendant qu'elles se battront. Vous me faites piti. -Je me vois en vous comme j'tais, et je suis sr que vous serez, -dans un ou deux ans, comme je suis. Vous croirez quelque jalousie -secrte, quelque intrt personnel dans ces conseils amers; -mais ils sont dicts par le dsespoir du damn qui ne peut plus -quitter l'Enfer. Personne n'ose dire ce que je vous crie avec la -douleur de l'homme atteint au cœur et comme un autre Job sur le -fumier: Voici mes ulcres!</p> - -<p>—Lutter sur ce champ ou ailleurs, je dois lutter, dit Lucien.</p> - -<p>—Sachez-le donc! reprit Lousteau, cette lutte sera sans trve -si vous avez du talent, car votre meilleure chance serait de n'en -pas avoir. L'austrit de votre conscience aujourd'hui pure flchira -devant ceux qui vous verrez votre succs entre les mains; qui, -d'un mot, peuvent vous donner la vie et qui ne voudront pas le -dire: car, croyez-moi, l'crivain la mode est plus insolent, plus -dur envers les nouveaux-venus que ne l'est le plus brutal libraire. -O le libraire ne voit qu'une perte, l'auteur redoute un rival: l'un -vous conduit, l'autre vous crase. Pour faire de belles œuvres, -mon pauvre enfant, vous puiserez pleines plumes d'encre dans -votre cœur la tendresse, la sve, l'nergie, et vous l'talerez en -passions, en sentiments, en phrases! Oui, vous crirez au lieu -d'agir, vous chanterez au lieu de combattre, vous aimerez, vous -<span class="pagenum" id="Page_204">204</span> -harez, vous vivrez dans vos livres; mais quand vous aurez rserv -vos richesses pour votre style, votre or, votre pourpre pour vos -personnages, que vous vous promnerez en guenilles dans les rues -de Paris, heureux d'avoir lanc, en rivalisant avec l'tat Civil, un -tre nomm Adolphe, Corinne, Clarisse, Ren, que vous aurez gt -votre vie et votre estomac pour donner la vie cette cration, vous -la verrez calomnie, trahie, vendue, dporte dans les lagunes de -l'oubli par les journalistes, ensevelie par vos meilleurs amis. Pourrez-vous -attendre le jour o votre crature s'lancera rveille par -qui? quand? comment? Il existe un magnifique livre, le <i>pianto</i> -de l'incrdulit, Obermann, qui se promne solitaire dans le dsert -des magasins, et que ds lors les libraires appellent ironiquement -un rossignol: quand Pques arrivera-t-il pour lui? personne ne le -sait! Avant tout, essayez de trouver un libraire assez os pour imprimer -les Marguerites? Il ne s'agit pas de vous les faire payer, -mais de les imprimer. Vous verrez alors des scnes curieuses.</p> - -<p>Cette rude tirade, prononce avec les accents divers des passions -qu'elle exprimait, tomba comme une avalanche de neige dans le -cœur de Lucien et y mit un froid glacial. Il demeura debout et silencieux -pendant un moment. Enfin, son cœur, comme stimul -par l'horrible posie des difficults, clata. Lucien serra la main de -Lousteau, et lui cria:—Je triompherai!</p> - -<p>—Bon! dit le journaliste, encore un chrtien qui descend dans -l'arne pour se livrer aux btes. Mon cher, il y a ce soir une premire -reprsentation au Panorama-Dramatique, elle ne commencera qu' -huit heures, il est six heures, allez mettre votre meilleur habit, enfin -soyez convenable. Venez me prendre. Je demeure rue de La Harpe, -au-dessus du caf Servel, au quatrime tage. Nous passerons chez -Dauriat d'abord. Vous persistez, n'est-ce pas? Eh! bien, je vous -ferai connatre ce soir un des rois de la librairie et quelques journalistes. -Aprs le spectacle, nous souperons chez ma matresse avec -des amis, car notre dner ne peut pas compter pour un repas. Vous -y trouverez Finot, le rdacteur en chef et le propritaire de mon -journal. Vous savez le mot de Minette du Vaudeville: <i>Le temps -est un grand maigre</i>? eh! bien, pour nous le hasard est aussi -un grand maigre, il faut le tenter.</p> - -<p>—Je n'oublierai jamais cette journe, dit Lucien.</p> - -<p>—Munissez-vous de votre manuscrit, et soyez en tenue, moins - cause de Florine que du libraire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_205">205</span> -La bonhomie de camarade, qui succdait au cri violent du pote -peignant la guerre littraire, toucha Lucien tout aussi vivement -qu'il l'avait t nagure la mme place par la parole grave et religieuse -de d'Arthez. Anim par la perspective d'une lutte immdiate -entre les hommes et lui, l'inexpriment jeune homme ne -souponna point la ralit des malheurs moraux que lui dnonait -le journaliste. Il ne se savait pas plac entre deux voies distinctes, -entre deux systmes reprsents par le Cnacle et par le Journalisme, -dont l'un tait long, honorable, sr; l'autre sem d'cueils -et prilleux, plein de ruisseaux fangeux o devait se crotter sa conscience. -Son caractre le portait prendre le chemin le plus court, -en apparence le plus agrable, saisir les moyens dcisifs et rapides. -Il ne vit en ce moment aucune diffrence entre la noble amiti de -d'Arthez et la facile camaraderie de Lousteau. Cet esprit mobile -aperut dans le Journal une arme sa porte, il se sentait habile -la manier, il la voulut prendre. bloui par les offres de son nouvel -ami dont la main frappa la sienne avec un laisser-aller qui lui -parut gracieux, pouvait-il savoir que, dans l'arme de la Presse, -chacun a besoin d'amis, comme les gnraux ont besoin de soldats! -Lousteau, lui voyant de la rsolution, le racolait en esprant se -l'attacher. Le journaliste en tait son premier ami, comme Lucien - son premier protecteur: l'un voulait passer caporal, l'autre -voulait tre soldat.</p> - -<p>Lucien revint joyeusement son htel, o il fit une toilette -aussi soigne que le jour nfaste o il avait voulu se produire dans -la loge de la marquise d'Espard l'Opra. Mais dj ses habits lui -allaient mieux, il se les tait appropris. Il mit son beau pantalon -collant de couleur claire, de jolies bottes glands qui lui avaient -cot quarante francs, et son habit de bal. Ses abondants et fins -cheveux blonds, il les fit friser, parfumer, ruisseler en boucles -brillantes. Son front se para d'une audace puise dans le sentiment -de sa valeur et de son avenir. Ses mains de femme furent soignes, -leurs ongles en amande devinrent nets et ross. Sur son col de satin -noir, les blanches rondeurs de son menton tincelrent. Jamais -un plus joli jeune homme ne descendit la montagne du pays latin. -Lucien tait beau comme un dieu grec. Il prit un fiacre, et fut -sept heures moins un quart la porte de la maison du caf Servel. -La portire l'invita grimper quatre tages en lui donnant des notions -topographiques assez compliques. Arm de ces renseignements, -<span class="pagenum" id="Page_206">206</span> -il trouva, non sans peine, une porte ouverte au bout d'un -long corridor obscur, et reconnut la chambre classique du quartier -latin. La misre des jeunes gens le poursuivait l comme rue de -Cluny, chez d'Arthez, chez Chrestien, partout! Mais, partout, elle -se recommande par l'empreinte que lui donne le caractre du patient. -L cette misre tait sinistre. Un lit en noyer, sans rideaux, -au bas duquel grimaait un mchant tapis d'occasion; aux fentres, -des rideaux jaunis par la fume d'une chemine qui n'allait pas et -par celle du cigare; sur la chemine, une lampe Carcel donne par -Florine et encore chappe au Mont-de-Pit; puis, une commode -d'acajou terni, une table charge de papiers, deux ou trois plumes -bouriffes l-dessus, pas d'autres livres que ceux apports la veille -ou pendant la journe: tel tait le mobilier de cette chambre dnue -d'objets de valeur, mais qui offrait un ignoble assemblage de mauvaises -bottes billant dans un coin, de vieilles chaussettes l'tat de dentelle; -dans un autre, des cigares crass, des mouchoirs sales, des -chemises en deux volumes, des cravates trois ditions. C'tait -enfin un bivouac littraire meubl de choses ngatives et de la -plus trange nudit qui se puisse imaginer. Sur la table de nuit, -charge des livres lus pendant la matine, brillait le rouleau rouge -de Fumade. Sur le manteau de la chemine erraient un rasoir, -une paire de pistolets, une bote cigares. Dans un panneau, Lucien -vit des fleurets croiss sous un masque. Trois chaises et deux -fauteuils, peine dignes du plus mchant htel garni de cette rue, -compltaient cet ameublement. Cette chambre, la fois sale et -triste, annonait une vie sans repos et sans dignit: on y dormait, -on y travaillait la hte, elle tait habite par force, on prouvait -le besoin de la quitter. Quelle diffrence entre ce dsordre cynique -et la propre, la dcente misre de d'Arthez?... Ce conseil envelopp -dans un souvenir, Lucien ne l'couta pas, car tienne lui fit une -plaisanterie pour masquer le nu du Vice.</p> - -<p>—Voil mon chenil, ma grande reprsentation est rue de Bondy, -dans le nouvel appartement que notre droguiste a meubl pour Florine, -et que nous inaugurons ce soir.</p> - -<p>tienne Lousteau avait un pantalon noir, des bottes bien cires, -un habit boutonn jusqu'au cou; sa chemise, que Florine devait -sans doute lui changer, tait cache par un col de velours, et il -brossait son chapeau pour lui donner l'apparence du neuf.</p> - -<p>—Partons, dit Lucien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_207">207</span> -—Pas encore, j'attends un libraire pour avoir de la monnaie, -on jouera peut-tre. Je n'ai pas un liard; et, d'ailleurs, il me faut -des gants.</p> - -<p>En ce moment les deux nouveaux amis entendirent les pas d'un -homme dans le corridor.</p> - -<p>—C'est lui, dit Lousteau. Vous allez voir, mon cher, la tournure -que prend la Providence quand elle se manifeste aux potes. -Avant de contempler dans sa gloire Dauriat le libraire <ins id="cor_52" title="fashionnable">fashionable</ins>, -vous aurez vu le libraire du quai des Augustins, le libraire escompteur, -le marchand de ferraille littraire, le Normand ex-vendeur -de salade. Arrivez donc, vieux Tartare? cria Lousteau.</p> - -<p>—Me voil, dit une voix fle comme celle d'une cloche -casse.</p> - -<p>—Avec de l'argent?</p> - -<p>—De l'argent? il n'y en a plus en librairie, rpondit un jeune -homme qui entra en regardant Lucien d'un air curieux.</p> - -<p>—Vous me devez cinquante francs d'abord, reprit Lousteau. -Puis voici deux exemplaires d'un Voyage en gypte qu'on dit une -merveille, il y foisonne des gravures, il se vendra: Finot a t -pay pour deux articles que je dois faire. <i>Item</i>, deux des derniers -romans de Victor Ducange, un auteur illustre au Marais. <i>Item</i>, -deux exemplaires du second ouvrage d'un commenant, Paul de -Kock, qui travaille dans le mme genre. <i>Item</i>, deux d'Yseult de -Dle, un joli ouvrage de province. En tout cent francs, au prix -fort. Ainsi vous me devez cent francs, mon petit Barbet.</p> - -<p>Barbet regarda les livres en en examinant les tranches et les couvertures -avec soin.</p> - -<p>—Oh! ils sont dans un tat parfait de conservation, s'cria -Lousteau. Le Voyage n'est pas coup, ni le Paul de Kock, ni le -Ducange, ni celui-l sur la chemine, <i>Considrations sur la -symbolique</i>, je vous l'abandonne, le mythe est si ennuyeux, que -je le donne pour ne pas en voir sortir des milliers de mites.</p> - -<p>—Eh! bien, dit Lucien, comment ferez-vous vos articles?</p> - -<p>Barbet jeta sur Lucien un regard de profond tonnement, et reporta -ses yeux sur tienne en ricanant:—On voit que monsieur -n'a pas le malheur d'tre homme de lettres.</p> - -<p>—Non, Barbet, non. Monsieur est un pote, un grand pote -qui enfoncera Canalis, Branger et Delavigne. Il ira loin, moins -qu'il ne se jette l'eau, encore irait-il jusqu' Saint-Cloud.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_208">208</span> -—Si j'avais un conseil donner monsieur, dit Barbet, ce serait -de laisser les vers et de se mettre la prose. On ne veut plus -de vers sur le quai.</p> - -<p>Barbet avait une mchante redingote boutonne par un seul -bouton, son col tait gras, il gardait son chapeau sur la tte, il -portait des souliers, son gilet entr'ouvert laissait voir une bonne -grosse chemise de toile forte. Sa figure ronde, perce de deux yeux -avides, ne manquait pas de bonhomie; mais il avait dans le regard -l'inquitude vague des gens habitus s'entendre demander de -l'argent et qui en ont. Il paraissait rond et facile, tant sa finesse -tait cotonne d'embonpoint. Aprs avoir t commis, il avait -pris depuis deux ans une misrable petite boutique sur le quai, -d'o il s'lanait chez les journalistes, chez les auteurs, chez -les imprimeurs, y achetant bas pris les livres qui leur taient -donns, et gagnant ainsi quelque dix ou vingt francs par jour. Riche -de ses conomies, il flairait les besoins de chacun, il espionnait -quelque bonne affaire, il escomptait au taux de quinze ou vingt -pour cent, chez les auteurs gns, les effets des libraires auxquels -il allait le lendemain acheter, prix dbattus au comptant, quelques -bons livres demands; puis il leur rendait leurs propres effets au -lieu d'argent. Il avait fait ses tudes, et son instruction lui servait - viter soigneusement la posie et les romans modernes. Il affectionnait -les petites entreprises, les livres d'utilit dont l'entire -proprit cotait mille francs et qu'il pouvait exploiter son gr, -tels que l'<i>Histoire de France mise la porte des enfants</i>, -la <i>Tenue des livres en vingt leons</i>, la <i>Botanique des jeunes -filles</i>. Il avait laiss chapper dj deux ou trois bons livres, -aprs avoir fait revenir vingt fois les auteurs chez lui, sans se dcider - leur acheter leur manuscrit. Quand on lui reprochait sa -couardise, il montrait la relation d'un fameux procs dont le manuscrit, -pris dans les journaux, ne lui cotait rien, et lui avait -rapport deux ou trois mille francs.</p> - -<p>Barbet tait le libraire trembleur, qui vit de noix et de pain, -qui souscrit peu de billets, qui grappille sur les factures, les rduit, -colporte lui-mme ses livres on ne sait o, mais qui les place et se -les fait payer. Il tait la terreur des imprimeurs, qui ne savaient -comment le prendre: il les payait sous escompte et rognait leurs -factures en devinant des besoins urgents; puis il ne se servait plus -de ceux qu'il avait trills, en craignant quelque pige.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_209">209</span> -—H! bien, continuons-nous nos affaires? dit Lousteau.</p> - -<p>—Eh! mon petit, dit familirement Barbet, j'ai dans ma boutique -six mille volumes vendre. Or, selon le mot d'un vieux libraire, -les <i>livres</i> ne sont pas des <i>francs</i>. La librairie va mal.</p> - -<p>—Si vous alliez dans sa boutique, mon cher Lucien, dit -tienne, vous trouveriez sur un comptoir en bois de chne, qui -vient de la vente aprs faillite de quelque marchand de vin, une -chandelle non mouche, elle se consume alors moins vite. A peine -clair par cette lueur anonyme, vous apercevriez des casiers vides. -Pour garder ce nant, un petit garon en veste bleue souffle -dans ses doigts, bat la semelle, ou se brasse comme un cocher de -fiacre sur son sige. Regardez! pas plus de livres que je n'en ai -ici. Personne ne peut deviner le commerce qui se fait l.</p> - -<p>—Voici un billet de cent francs trois mois, dit Barbet qui ne -put s'empcher de sourire en sortant un papier timbr de sa poche, -et j'emporterai vos bouquins. Voyez-vous, je ne peux plus donner -d'argent comptant, les ventes sont trop difficiles. J'ai pens que -vous aviez besoin de moi, j'tais sans le sou, j'ai souscrit un effet -pour vous obliger, car je n'aime pas donner ma signature.</p> - -<p>—Ainsi, vous voulez encore mon estime et des remercments? -dit Lousteau.</p> - -<p>—Quoiqu'on ne paye pas ses billets avec des sentiments, je les -accepterai tout de mme, rpondit Barbet.</p> - -<p>—Mais il me faut des gants, et les parfumeurs auront la lchet -de refuser votre papier, dit Lousteau. Tenez, voil une superbe -gravure, l, dans le premier tiroir de la commode, elle vaut quatre-vingts -francs, elle est avant la lettre et aprs l'article, car j'en ai -fait un assez bouffon. Il y avait mordre sur Hippocrate refusant -les prsents d'Artaxerxs. Hein! cette belle planche convient tous -les mdecins qui refusent les dons exagrs des satrapes parisiens. -Vous trouverez encore sous la gravure une trentaine de romances. -Allons, prenez le tout, et donnez-moi quarante francs.</p> - -<p>—Quarante francs! dit le libraire en jetant un cri de poule effraye, -tout au plus vingt. Encore puis-je les perdre, ajouta -Barbet.</p> - -<p>—O sont les vingt francs? dit Lousteau.</p> - -<p>—Ma foi, je ne sais pas si je les ai, dit Barbet en se fouillant. -Les voil. Vous me dpouillez, vous avez sur moi un ascendant...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_210">210</span> -—Allons, partons, dit Lousteau qui prit le manuscrit de Lucien -et fit un trait l'encre sous la corde.</p> - -<p>—Avez-vous encore quelque chose? demanda Barbet.</p> - -<p>—Rien, mon petit Shylock. Je te ferai faire une affaire excellente -(o tu perdras mille cus, pour t'apprendre me voler ainsi), -dit voix basse tienne Lucien.</p> - -<p>—Et vos articles? dit Lucien en roulant vers le Palais-Royal.</p> - -<p>—Bah! vous ne savez pas comment cela se bcle. Quant au -voyage en gypte, j'ai ouvert le livre et lu des endroits et l -sans le couper, j'y ai dcouvert onze fautes de franais. Je ferai une -colonne en disant que si l'auteur a appris le langage des canards -gravs sur les cailloux gyptiens appels des oblisques, il ne connat -pas sa langue, et je le lui prouverai. Je dirai qu'au lieu de -nous parler d'histoire naturelle et d'antiquits, il aurait d ne -s'occuper que de l'avenir de l'gypte, du progrs de la civilisation, -des moyens de rallier l'gypte la France, qui, aprs l'avoir conquise -et perdue, peut se l'attacher encore par l'ascendant moral. -L-dessus une tartine patriotique, le tout entrelard de tirades sur -Marseille, sur le Levant, sur notre commerce.</p> - -<p>—Mais s'il avait fait cela, que diriez-vous?</p> - -<p>—H! bien, je dirais qu'au lieu de nous ennuyer de politique, -il aurait d s'occuper de l'Art, nous peindre le pays sous son ct -pittoresque et territorial. Le critique se lamente alors. La politique, -dit-il, nous dborde, elle nous ennuie, on la trouve partout. Je regretterais -ces charmants voyages o l'on nous expliquait les difficults -de la navigation, le charme des dbouquements, les dlices -du passage de la Ligne, enfin ce qu'ont besoin de savoir ceux qui -ne voyageront jamais. Tout en les approuvant, on se moque des -voyageurs qui clbrent comme de grands vnements un oiseau -qui passe, un poisson volant, une pche, les points gographiques -relevs, les bas-fonds reconnus. On redemande ces choses scientifiques -parfaitement inintelligibles, qui fascinent comme tout ce -qui est profond, mystrieux, incomprhensible. L'abonn rit, il -est servi. Quant aux romans, Florine est la plus grande liseuse de -romans qu'il y ait au monde, elle m'en fait l'analyse, et je broche -mon article d'aprs son opinion. Quand elle a t ennuye par ce -qu'elle nomme les <i>phrases d'auteur</i>, je prends le livre en considration, -et fais redemander un exemplaire au libraire qui l'envoie, -enchant d'avoir un article favorable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_211">211</span> -—Bon Dieu! mais la critique, la sainte critique! dit Lucien -imbu des doctrines de son Cnacle.</p> - -<p>—Mon cher, dit Lousteau, la critique est une brosse qui ne -peut pas s'employer sur les toffes lgres, o elle emporterait tout. -coutez, laissons l le mtier. Voyez-vous cette marque? lui dit-il -en lui montrant le manuscrit des Marguerites. J'ai uni par un peu -d'encre votre corde au papier. Si Dauriat lit votre manuscrit, il lui -sera certes impossible de remettre la corde exactement. Ainsi votre -manuscrit est comme scell. Ceci n'est pas inutile pour l'exprience -que vous voulez faire. Encore, remarquez que vous n'arriverez -pas, seul et sans parrain, dans cette boutique, comme ces -petits jeunes gens qui se prsentent chez dix libraires avant d'en -trouver un qui leur prsente une chaise...</p> - -<p>Lucien avait prouv dj la vrit de ce dtail. Lousteau paya le -fiacre en lui donnant trois francs, au grand bahissement de Lucien -surpris de la prodigalit qui succdait tant de misre. Puis les deux -amis entrrent dans les Galeries-de-Bois, o trnait alors la Librairie -dite de Nouveauts.</p> - -<p>A cette poque, les Galeries-de-Bois constituaient une des curiosits -parisiennes les plus illustres. Il n'est pas inutile de peindre ce -bazar ignoble; car, pendant trente-six ans, il a jou dans la vie parisienne -un si grand rle, qu'il est peu d'hommes gs de quarante -ans qui cette description incroyable pour les jeunes gens, ne -fasse encore plaisir. En place de la froide, haute et large galerie -d'Orlans, espce de serre sans fleurs, se trouvaient des baraques, -ou, pour tre plus exact, des huttes en planches, assez mal couvertes, -petites, mal claires sur la cour et sur le jardin par des -jours de souffrance appels croises, mais qui ressemblaient aux -plus sales ouvertures des guinguettes hors barrire. Une triple range -de boutiques y formait deux galeries, hautes d'environ douze -pieds. Les boutiques sises au milieu donnaient sur les deux galeries -dont l'atmosphre leur livrait un air mphitique, et dont la toiture -laissait passer peu de jour travers des vitres toujours sales. Ces -alvoles avaient acquis un tel prix par suite de l'affluence du monde, -que malgr l'troitesse de certaines, peine large de six pieds et longues -de huit dix, leur location cotait mille cus. Les boutiques -claires sur le jardin et sur la cour taient protges par de petits -treillages verts, peut-tre pour empcher la foule de dmolir, par -son contact, les murs en mauvais pltras qui formaient le derrire -<span class="pagenum" id="Page_212">212</span> -des magasins. L donc se trouvait un espace de deux ou trois pieds -o vgtaient les produits les plus bizarres d'une botanique inconnue - la science, mls ceux de diverses industries non moins florissantes. -Une maculature coiffait un rosier, en sorte que les fleurs -de rhtorique taient embaumes par les fleurs avortes de ce jardin -mal soign, mais ftidement arros. Des rubans de toutes les -couleurs ou des prospectus fleurissaient dans les feuillages. Les -dbris de modes touffaient la vgtation: vous trouviez un nœud -de rubans sur une touffe de verdure, et vous tiez du dans vos -ides sur la fleur que vous veniez admirer en apercevant une coque -de satin qui figurait un dahlia. Du ct de la cour, comme du ct -du jardin, l'aspect de ce palais fantasque offrait tout ce que la salet -parisienne a produit de plus bizarre: des badigeonnages lavs, des -pltras refaits, de vieilles peintures, des criteaux fantastiques. Enfin -le public parisien salissait normment les treillages verts, soit sur -le jardin, soit sur la cour. Ainsi, des deux cts, une bordure infme -et nausabonde semblait dfendre l'approche des Galeries aux -gens dlicats; mais les gens dlicats ne reculaient pas plus devant -ces horribles choses que les princes des contes de fes ne reculent -devant les dragons et les obstacles interposs par un mauvais -gnie entre eux et les princesses. Ces Galeries taient comme aujourd'hui -perces au milieu par un passage, et comme aujourd'hui -l'on y pntrait encore par les deux pristyles actuels commencs -avant la Rvolution et abandonns faute d'argent. La belle galerie de -pierre qui mne au Thtre-Franais formait alors un passage troit -d'une hauteur dmesure et si mal couvert qu'il y pleuvait souvent. -On la nommait Galerie-Vitre, pour la distinguer des Galeries-de-Bois. -Les toitures de ces bouges taient toutes d'ailleurs en si mauvais -tat, que la Maison d'Orlans eut un procs avec un clbre -marchand de cachemires et d'toffes qui, pendant une nuit, trouva -des marchandises avaries pour une somme considrable. Le marchand -eut gain de cause. Une double toile goudronne servait de -couverture en quelques endroits. Le sol de la Galerie-Vitre, o -Chevet commena sa fortune, et celui des Galeries-de-Bois taient -le sol naturel de Paris, augment du sol factice amen par les bottes -et les souliers des passants. En tout temps, les pieds heurtaient -des montagnes et des valles de boue durcie, incessamment balayes -par les marchands, et qui demandaient aux nouveaux-venus -une certaine habitude pour y marcher.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span> -Ce sinistre amas de crottes, ces vitrages encrasss par la pluie et -par la poussire, ces huttes plates et couvertes de haillons au dehors, -la salet des murailles commences, cet ensemble de choses qui tenait -du camp des Bohmiens, des baraques d'une foire, des constructions -provisoires avec lesquelles on entoure Paris les monuments -qu'on ne btit pas, cette physionomie grimaante allait admirablement -aux diffrents commerces qui grouillaient sous ce hangar impudique, -effront, plein de gazouillements et d'une gaiet folle, o, depuis la -Rvolution de 1789 jusqu' la Rvolution de 1830, il s'est fait -d'immenses affaires. Pendant vingt annes, la Bourse s'est tenue en -face, au rez-de-chausse du Palais. Ainsi, l'opinion publique, les -rputations se faisaient et se dfaisaient l, aussi bien que les affaires -politiques et financires. On se donnait rendez-vous dans ces -galeries avant et aprs la Bourse. Le Paris des banquiers et des -commerants encombrait souvent la cour du Palais-Royal, et refluait -sous ces abris par les temps de pluie. La nature de ce btiment, -surgi sur ce point on ne sait comment, le rendait d'une -trange sonorit. Les clats de rire y foisonnaient. Il n'arrivait pas -une querelle un bout qu'on ne st l'autre de quoi il s'agissait. -Il n'y avait l que des libraires, de la posie, de la politique et de la -prose, des marchandes de modes, enfin des filles de joie qui venaient -seulement le soir. L fleurissaient les nouvelles et les livres, les jeunes -et les vieilles gloires, les conspirations de la Tribune et les mensonges -de la Librairie. L se vendaient les nouveauts au public, qui -s'obstinait ne les acheter que l. L, se sont vendus dans une -seule soire plusieurs milliers de tel ou tel pamphlet de Paul-Louis -Courier, ou des <i>Aventures de la fille d'un roi</i>. A l'poque o -Lucien s'y produisait, quelques boutiques avaient des devantures, -des vitrages assez lgants; mais ces boutiques appartenaient -aux ranges donnant sur le jardin ou sur la cour. Jusqu'au -jour o prit cette trange colonie sous le marteau de l'architecte -Fontaine, les boutiques sises entre les deux galeries furent entirement -ouvertes, soutenues par des piliers comme les boutiques des -foires de province, et l'œil plongeait sur les deux galeries travers -les marchandises ou les portes vitres. Comme il tait impossible -d'y avoir du feu, les marchands n'avaient que des chaufferettes et -faisaient eux-mmes la police du feu, car une imprudence pouvait -enflammer en un quart d'heure cette rpublique de planches dessches -par le soleil et comme enflammes dj par la prostitution, -<span class="pagenum" id="Page_214">214</span> -encombres de gaze, de mousseline, de papiers, quelquefois ventiles -par des courants d'airs. Les boutiques de modistes taient pleines -de chapeaux inconcevables, qui semblaient tre l moins pour la vente -que pour l'talage, tous accrochs par centaines des broches de -fer termines en champignon, et pavoisant les galeries de leurs -mille couleurs. Pendant vingt ans, tous les promeneurs se sont demand -sur quelles ttes ces chapeaux poudreux achevaient leur -carrire. Des ouvrires gnralement laides, mais grillardes, raccrochaient -les femmes par des paroles astucieuses, suivant la coutume -et avec le langage de la Halle. Une grisette dont la langue -tait aussi dlie que ses yeux taient actifs, se tenait sur un tabouret -et harcelait les passants:—Achetez-vous un joli chapeau, madame?—Laissez-moi -donc vous vendre quelque chose, monsieur? -Leur vocabulaire fcond et pittoresque tait vari par les inflexions -de voix, par des regards et par des critiques sur les passants. Les -libraires et les marchandes de modes vivaient en bonne intelligence. -Dans le passage nomm si fastueusement la Galerie-Vitre, -se trouvaient les commerces les plus singuliers. L s'tablissaient -les ventriloques, les charlatans de toute espce, les spectacles o -l'on ne voit rien et ceux o l'on vous montre le monde entier. L -s'est tabli pour la premire fois un homme qui a gagn sept ou -huit cent mille francs parcourir les foires. Il avait pour enseigne -un soleil tournant dans un cadre noir, autour duquel clataient -ces mots crits en rouge: <i>Ici l'homme voit ce que Dieu ne -saurait voir. Prix: deux sous.</i> L'aboyeur ne vous admettait -jamais seul, ni jamais plus de deux. Une fois entr, vous vous -trouviez nez nez avec une grande glace. Tout coup une voix, -qui et pouvant Hoffmann le Berlinois, partait comme une mcanique -dont le ressort est pouss. Vous voyez l, messieurs, ce -que dans toute l'ternit Dieu ne saurait voir, c'est--dire votre -semblable. Dieu n'a pas son semblable! Vous vous en alliez honteux -sans oser avouer votre stupidit. De toutes les petites portes -partaient des voix semblables qui vous vantaient des Cosmoramas, -des vues de Constantinople, des spectacles de marionnettes, des -automates qui jouaient aux checs, des chiens qui distinguaient la -plus belle femme de la socit. Le ventriloque Fitz-James a fleuri -l dans le caf Borel avant d'aller mourir Montmartre, ml aux -lves de l'cole Polytechnique. Il y avait des fruitires et des -marchandes de bouquets, un fameux tailleur dont les broderies -<span class="pagenum" id="Page_215">215</span> -militaires reluisaient le soir comme des soleils. Le matin, jusqu' -deux heures aprs midi, les Galeries-de-Bois taient muettes, sombres -et dsertes. Les marchands y causaient comme chez eux. Le -rendez-vous que s'y est donn la population parisienne ne commenait -que vers trois heures, l'heure de la Bourse. Ds que la -foule venait, il se pratiquait des lectures gratuites l'talage des -libraires par les jeunes gens affams de littrature et dnus d'argent. -Les commis chargs de veiller sur les livres exposs laissaient -charitablement les pauvres gens tournant les pages. Quand il s'agissait -d'un in-12 de deux cents pages comme Smarra, Pierre -Schlmilh, Jean Sbogar, Jocko, en deux sances il tait dvor. -En ce temps-l les cabinets de lecture n'existaient pas, il -fallait acheter un livre pour le lire; aussi les romans se vendaient-ils -alors des nombres qui paratraient fabuleux aujourd'hui. Il y -avait donc je ne sais quoi de franais dans cette aumne faite l'intelligence -jeune, avide et pauvre. La posie de ce terrible bazar clatait - la tombe du jour. De toutes rues adjacentes allaient et venaient -un grand nombre de filles qui pouvaient s'y promener sans -rtribution. De tous les points de Paris, une fille de joie accourait -<i>faire son Palais</i>. Les Galeries-de-Pierre appartenaient des -maisons privilgies qui payaient le droit d'exposer des cratures -habilles comme des princesses, entre telle ou telle arcade, et la -place correspondante dans le jardin; tandis que les Galeries-de-Bois -taient pour la prostitution un terrain public, le Palais par excellence, -mot qui signifiait alors le temple de la prostitution. -Une femme pouvait y venir, en sortir accompagne de sa proie, -et l'emmener o bon lui semblait. Ces femmes attiraient donc -le soir aux Galeries-de-Bois une foule si considrable qu'on y -marchait au pas, comme la procession ou au bal masqu. Cette -lenteur, qui ne gnait personne, servait l'examen. Ces femmes -avaient une mise qui n'existe plus; la manire dont elles se tenaient -dcolletes jusqu'au milieu du dos, et trs-bas aussi par devant; -leurs bizarres coiffures inventes pour attirer les regards: -celle-ci en Cauchoise, celle-l en Espagnole; l'une boucle -comme un caniche, l'autre en bandeaux lisses; leurs jambes -serres par des bas blancs et montres on ne sait comment -mais toujours propos, toute cette infme posie est perdue. La -licence des interrogations et des rponses, ce cynisme public en -harmonie avec le lieu ne se retrouve plus, ni au bal masqu, ni dans -<span class="pagenum" id="Page_216">216</span> -les bals si clbres qui se donnent aujourd'hui. C'tait horrible -et gai. La chair clatante des paules et des gorges tincelait au -milieu des vtements d'hommes presque toujours sombres, et produisait -les plus magnifiques oppositions. Le brouhaha des voix et le -bruit de la promenade formait un murmure qui s'entendait ds le -milieu du jardin, comme une basse continue brode des clats de -rire des filles ou des cris de quelque rare dispute. Les personnes -comme il faut, les hommes les plus marquants y taient coudoys -par des gens figure patibulaire. Ces monstrueux assemblages -avaient je ne sais quoi de piquant, les hommes les plus insensibles -taient mus. Aussi tout Paris est-il venu l jusqu'au dernier moment; -il s'y est promen sur le plancher de bois que l'architecte a -fait au-dessus des caves pendant qu'il les btissait. Des regrets immenses -et unanimes ont accompagn la chute de ces ignobles morceaux -de bois.</p> - -<p>Le libraire Ladvocat s'tait tabli depuis quelques jours l'angle -du passage qui partageait ces galeries par le milieu, devant Dauriat, -jeune homme maintenant oubli, mais audacieux, et qui dfricha -la route o brilla depuis son concurrent. La boutique de Dauriat -se trouvait sur une des ranges donnant sur le jardin, et celle de -Ladvocat tait sur la cour. Divise en deux parties, la boutique de -Dauriat offrait un vaste magasin sa librairie, et l'autre portion lui -servait de cabinet. Lucien, qui venait l pour la premire fois le -soir, fut tourdi de cet aspect, auquel ne rsistaient pas les provinciaux -ni les jeunes gens. Il perdit bientt son introducteur.</p> - -<p>—Si tu tais beau comme ce garon-l, je te donnerais du retour, -dit une crature un vieillard en lui montrant Lucien.</p> - -<p>Lucien devint honteux comme le chien d'un aveugle, il suivit le -torrent dans un tat d'hbtement et d'excitation difficile dcrire. -Harcel par les regards des femmes, sollicit par des rondeurs blanches, -par des gorges audacieuses qui l'blouissaient, il se raccrochait - son manuscrit qu'il serrait pour qu'on ne le lui volt point, -l'innocent!</p> - -<p>—H! bien, monsieur, cria-t-il en se sentant pris par un bras -et croyant que sa posie avait allch quelque auteur.</p> - -<p>Il reconnut son ami Lousteau qui lui dit:—Je savais bien que -vous finiriez par passer l!</p> - -<p>Le pote tait sur la porte du magasin o Lousteau le fit entrer, -et qui tait plein de gens attendant le moment de parler au Sultan -<span class="pagenum" id="Page_217">217</span> -de la librairie. Les imprimeurs, les papetiers et les dessinateurs, -groups autour des commis, les questionnaient sur des affaires en -train ou qui se mditaient.</p> - -<p>—Tenez, voil Finot, le directeur de mon journal; il cause avec -un jeune homme qui a du talent, Flicien Vernou, un petit drle -mchant comme une maladie secrte.</p> - -<p>—H! bien, tu as une premire reprsentation, mon vieux, -dit Finot en venant avec Vernou Lousteau. J'ai dispos de la -loge.</p> - -<p>—Tu l'as vendue Braulard?</p> - -<p>—Eh! bien, aprs? tu te feras placer. Que viens-tu demander -Dauriat? Ah! il est convenu que nous pousserons Paul de Kock, -Dauriat en a pris deux cents exemplaires et Victor Ducange lui refuse -un roman. Dauriat veut, dit-il, faire un nouvel auteur dans le -mme genre. Tu mettras Paul de Kock au dessus de Ducange.</p> - -<p>—Mais j'ai une pice avec Ducange la Gaiet, dit Lousteau.</p> - -<p>—H! bien, tu lui diras que l'article est de moi, je serai cens -l'avoir fait atroce, tu l'auras adouci, il te devra des remercments.</p> - -<p>—Ne pourrais-tu me faire escompter ce petit bon de cent francs -par le caissier de Dauriat? dit tienne Finot. Tu sais! nous -soupons ensemble pour inaugurer le nouvel appartement de Florine.</p> - -<p>—Ah! oui, tu nous traites, dit Finot en ayant l'air de faire un -effort de mmoire. H! bien, Gabusson, dit Finot en prenant le -billet de Barbet et le prsentant au caissier, donnez quatre-vingt-dix -francs pour moi cet homme-l. Endosse le billet, mon vieux?</p> - -<p>Lousteau prit la plume du caissier pendant que le caissier comptait -l'argent, et signa. Lucien, tout yeux et tout oreilles, ne perdit -pas une syllabe de cette conversation.</p> - -<p>—Ce n'est pas tout, mon cher ami, reprit tienne, je ne te dis -pas merci, c'est entre nous la vie la mort. Je dois prsenter -monsieur Dauriat, et tu devrais le disposer nous couter.</p> - -<p>—De quoi s'agit-il? demanda Finot.</p> - -<p>—D'un recueil de posies, rpondit Lucien.</p> - -<p>—Ah! dit Finot en faisant un haut-le-corps.</p> - -<p>—Monsieur, dit Vernou en regardant Lucien, ne pratique pas -depuis longtemps la librairie, il aurait dj serr son manuscrit -dans les coins les plus sauvages de son domicile.</p> - -<p>En ce moment un beau jeune homme, mile Blondet, qui venait -<span class="pagenum" id="Page_218">218</span> -de dbuter au journal des Dbats par des articles de la plus -grande porte, entra, donna la main Finot, Lousteau, et salua -lgrement Vernou.</p> - -<p>—Viens souper avec nous, minuit, chez Florine, lui dit -Lousteau.</p> - -<p>—J'en suis, dit le jeune homme. Mais qu'y a-t-il?</p> - -<p>—Ah! il y a, dit Lousteau, Florine et Matifat le droguiste; -Du Bruel, l'auteur qui a donn un rle Florine pour son dbut; -un petit vieux, le pre Cardot et son gendre Camusot; puis Finot...</p> - -<p>—Fait-il les choses convenablement, ton droguiste?</p> - -<p>—Il ne nous donnera pas de drogues, dit Lucien.</p> - -<p>—Monsieur a beaucoup d'esprit, dit srieusement Blondet en -regardant Lucien. Il est du souper, Lousteau?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Nous rirons bien.</p> - -<p>Lucien avait rougi jusqu'aux oreilles.</p> - -<p>—En as-tu pour long-temps, Dauriat? dit Blondet en frappant - la vitre qui donnait au-dessus du bureau de Dauriat.</p> - -<p>—Mon ami, je suis toi.</p> - -<p>—Bon, dit Lousteau son protg. Ce jeune homme, presque -aussi jeune que vous, est aux Dbats. Il est un des princes de la -critique: il est redout, Dauriat viendra le cajoler, et nous pourrons -alors dire notre affaire au Pacha des vignettes et de l'imprimerie. -Autrement, onze heures notre tour ne serait pas venu. -L'audience se grossira de moment en moment.</p> - -<p>Lucien et Lousteau s'approchrent alors de Blondet, de Finot, -de Vernou, et allrent former un groupe l'extrmit de la boutique.</p> - -<p>—Que fait-il? dit Blondet Gabusson, le premier commis qui -se leva pour venir le saluer.</p> - -<p>—Il achte un journal hebdomadaire qu'il veut restaurer afin de -l'opposer l'influence de la Minerve qui sert trop exclusivement -Eymery, et au Conservateur qui est trop aveuglment romantique.</p> - -<p>—Payera-t-il bien?</p> - -<p>—Mais comme toujours... trop! dit le caissier.</p> - -<p>En ce moment un jeune homme entra, qui venait de faire paratre -un magnifique roman, vendu rapidement et couronn par le -plus beau succs, un roman dont la seconde dition s'imprimait -<span class="pagenum" id="Page_219">219</span> -pour Dauriat. Ce jeune homme, dou de cette tournure extraordinaire -et bizarre qui signale les natures artistes, frappa vivement -Lucien.</p> - -<p>—Voil Nathan, dit Lousteau l'oreille du pote de province.</p> - -<p>Nathan, malgr la sauvage fiert de sa physionomie, alors dans -toute sa jeunesse, aborda les journalistes chapeau bas, et se tint -presque humble devant Blondet qu'il ne connaissait encore que -de vue. Blondet et Finot gardrent leurs chapeaux sur la tte.</p> - -<p>—Monsieur, je suis heureux de l'occasion que me prsente le -hasard...</p> - -<p>—Il est si troubl, qu'il fait un plonasme, dit Flicien -Lousteau.</p> - -<p>—... de vous peindre ma reconnaissance pour le bel article que -vous avez bien voulu me faire au journal des Dbats. Vous tes pour -la moiti dans le succs de mon livre.</p> - -<p>—Non, mon cher, non, dit Blondet d'un air o la protection -se cachait sous la bonhomie. Vous avez du talent, le diable m'emporte, -et je suis enchant de faire votre connaissance.</p> - -<p>—Comme votre article a paru, je ne paratrai plus tre le flatteur -du pouvoir: nous sommes maintenant l'aise vis--vis l'un de -l'autre. Voulez-vous me faire l'honneur et le plaisir de dner avec moi -demain? Finot en sera. Lousteau, mon vieux, tu ne me refuseras -pas? ajouta Nathan en donnant une poigne de main tienne. -Ah! vous tes dans un beau chemin, monsieur, dit-il Blondet, -vous continuez les Dussault, les Five, les Geoffroi! Hoffmann a -parl de vous Claude Vignon, son lve, un de mes amis, et lui a -dit qu'il mourrait tranquille, que le journal des Dbats vivrait -ternellement. On doit vous payer normment?</p> - -<p>—Cent francs la colonne, reprit Blondet. Ce prix est peu de -chose quand on est oblig de lire les livres, d'en lire cent pour en -trouver un dont on peut s'occuper, comme le vtre. Votre œuvre -m'a fait plaisir, parole d'honneur.</p> - -<p>—Et il lui a rapport quinze cents francs, dit Lousteau -Lucien.</p> - -<p>—Mais vous faites de la politique? reprit Nathan.</p> - -<p>—Oui, par-ci, par l, rpondit Blondet.</p> - -<p>Lucien, qui se trouvait l comme un embryon, avait admir le -livre de Nathan, il rvrait l'auteur l'gal d'un Dieu, et il fut stupide -de tant de lchet devant ce critique dont le nom et la porte lui -<span class="pagenum" id="Page_220">220</span> -taient inconnus.—Me conduirais-je jamais ainsi? faut-il donc abdiquer -sa dignit! se dit-il. Mets donc ton chapeau, Nathan? tu as -fait un beau livre et le critique n'a fait qu'un article. Ces penses -lui fouettaient le sang dans les veines. Il apercevait, de moment en -moment, des jeunes gens timides, des auteurs besogneux qui demandaient - parler Dauriat; mais qui, voyant la boutique pleine, dsespraient -d'avoir audience et disaient en sortant:—Je reviendrai. -Deux ou trois hommes politiques causaient de la convocation des -Chambres et des affaires publiques au milieu d'un groupe compos -de clbrits politiques. Le journal hebdomadaire duquel traitait -Dauriat avait le droit de parler politique. Dans ce temps les tribunes -de papier timbr devenaient rares. Un journal tait un privilge -aussi couru que celui d'un thtre. Un des actionnaires les -plus influents du Constitutionnel se trouvait au milieu du groupe -politique. Lousteau s'acquittait merveille de son office de cicrone. -Aussi, de phrase en phrase, Dauriat grandissait-il dans l'esprit -de Lucien, qui voyait la politique et la littrature convergeant -dans cette boutique. A l'aspect d'un pote minent y prostituant la -muse un journaliste, y humiliant l'Art, comme la Femme tait humilie, -prostitue sous ces galeries ignobles, le grand homme de -province recevait des enseignements terribles. L'argent! tait le mot -de toute nigme. Lucien se sentait seul, inconnu, rattach par le fil -d'une amiti douteuse au succs et la fortune. Il accusait ses tendres, -ses vrais amis du Cnacle de lui avoir peint le monde sous de -fausses couleurs, de l'avoir empch de se jeter dans cette mle, sa -plume la main.—Je serais dj Blondet, s'cria-t-il en lui-mme. -Lousteau, qui venait de crier sur les sommets du Luxembourg -comme un aigle bless, qui lui avait paru si grand, n'eut plus -alors que des proportions minimes. L, le libraire fashionable, le -moyen de toutes ces existences, lui parut tre l'homme important. -Le pote ressentit, son manuscrit la main, une trpidation -qui ressemblait de la peur. Au milieu de cette boutique, sur des -pidestaux de bois peint en marbre, il vit des bustes, celui de Byron, -celui de Gœthe et celui de monsieur de Canalis, de qui Dauriat -esprait obtenir un volume, et qui, le jour o il vint dans -cette boutique, avait pu mesurer la hauteur laquelle le mettait -la Librairie. Involontairement, Lucien perdait de sa propre valeur, -son courage faiblissait, il entrevoyait quelle tait l'influence de ce -Dauriat sur sa destine et il en attendait impatiemment l'apparition.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_221">221</span> -—H! bien, mes enfants, dit un petit homme gros et gras -figure assez semblable celle d'un proconsul romain, mais adoucie -par un air de bonhomie auquel se prenaient les gens superficiels, -me voil propritaire du seul journal hebdomadaire qui pt tre -achet et qui a deux mille abonns.</p> - -<p>—Farceur! le Timbre en accuse sept cents, et c'est dj bien -joli, dit Blondet.</p> - -<p>—Ma parole d'honneur la plus sacre, il y en a douze cents. -J'ai dit deux mille, ajouta-t-il voix basse, cause des papetiers et -des imprimeurs qui sont l. Je te croyais plus de tact, mon petit, -reprit-il haute voix.</p> - -<p>—Prenez-vous des associs? demanda Finot.</p> - -<p>—C'est selon, dit Dauriat. Veux-tu d'un tiers pour quarante -mille francs?</p> - -<p>—a va, si vous acceptez pour rdacteurs mile Blondet que -voici, Claude Vignon, Scribe, Thodore Leclercq, Flicien Vernou, -Jay, Jouy, Lousteau...</p> - -<p>—Et pourquoi pas Lucien de Rubempr? dit hardiment le pote -de province en interrompant Finot.</p> - -<p>—Et Nathan? dit Finot en terminant.</p> - -<p>—Et pourquoi pas les gens qui se promnent? dit le libraire en -fronant le sourcil et se tournant vers l'auteur des Marguerites. A -qui ai-je l'honneur de parler! dit-il en regardant Lucien d'un air -impertinent.</p> - -<p>—Un moment, Dauriat, rpondit Lousteau. C'est moi qui vous -amne monsieur. Pendant que Finot rflchit votre proposition, -coutez-moi.</p> - -<p>Lucien eut sa chemise mouille dans le dos en voyant l'air froid -et mcontent de ce redoutable Visir de la librairie, qui tutoyait -Finot quoique Finot lui dt vous, qui appelait le redout Blondet -<i>mon petit</i>, qui avait tendu royalement sa main Nathan en lui -faisant un signe de familiarit.</p> - -<p>—Une nouvelle affaire, mon petit, s'cria Dauriat. Mais, tu le sais, -j'ai onze cents manuscrits? Oui, messieurs, cria-t-il, on m'a offert -onze cents manuscrits, demandez Gabusson? Enfin j'aurai bientt -besoin d'une administration pour rgir le dpt des manuscrits, un -bureau de lecture pour les examiner; il y aura des sances pour -voter sur leur mrite, avec des jetons de prsence, et un Secrtaire -Perptuel pour me prsenter les rapports. Ce sera la succursale de -<span class="pagenum" id="Page_222">222</span> -l'Acadmie franaise, et les acadmiciens seront mieux pays aux -Galeries-de-Bois qu' l'Institut.</p> - -<p>—C'est une ide, dit Blondet.</p> - -<p>—Une mauvaise ide, reprit Dauriat. Mon affaire n'est pas de -procder au dpouillement des lucubrations de ceux d'entre vous -qui se mettent littrateurs quand ils ne peuvent tre ni capitalistes, -ni bottiers, ni caporaux, ni domestiques, ni administrateurs, ni -huissiers! On n'entre ici qu'avec une rputation faite! Devenez clbre, -et vous y trouverez des flots d'or. Voil trois grands hommes -de ma faon, j'ai fait trois ingrats! Nathan parle de six mille francs -pour la seconde dition de son livre qui m'a cot trois mille francs -d'articles et ne m'a pas rapport mille francs. Les deux articles de -Blondet, je les ai pays mille francs et un dner de cinq cents -francs...</p> - -<p>—Mais, monsieur, si tous les libraires disent ce que vous dites, -comment peut-on publier un premier livre? demanda Lucien aux -yeux de qui Blondet perdit normment de sa valeur quand il apprit -le chiffre auquel Dauriat devait les articles des Dbats.</p> - -<p>—Cela ne me regarde pas, dit Dauriat en plongeant un regard -assassin sur le beau Lucien qui le regarda d'un air agrable. Moi, -je ne m'amuse pas publier un livre, risquer deux mille francs -pour en gagner deux mille; je fais des spculations en littrature: -je publie quarante volumes dix mille exemplaires, comme font -Panckoucke et les Beaudouin. Ma puissance et les articles que j'obtiens -poussent une affaire de cent mille cus au lieu de pousser un -volume de deux mille francs. Il faut autant de peine pour faire -prendre un nom nouveau, un auteur et son livre, que pour faire -russir les Thtres trangers, Victoires et Conqutes, ou les Mmoires -sur la Rvolution, qui sont une fortune. Je ne suis pas ici -pour tre le marchepied des gloires venir, mais pour gagner de -l'argent et pour en donner aux hommes clbres. Le manuscrit que -j'achte cent mille francs est moins cher que celui dont l'auteur inconnu -me demande six cents francs! Si je ne suis pas tout fait un -Mcne, j'ai droit la reconnaissance de la littrature: j'ai dj fait -hausser de plus du double le prix des manuscrits. Je vous donne ces -raisons, parce que vous tes l'ami de Lousteau, mon petit, dit Dauriat -au pote en le frappant sur l'paule par un geste d'une rvoltante -familiarit. Si je causais avec tous les auteurs qui veulent que -je sois leur diteur, il faudrait fermer ma boutique, car je passerais -<span class="pagenum" id="Page_223">223</span> -mon temps en conversations extrmement agrables, mais beaucoup -trop chres. Je ne suis pas encore assez riche pour couter les monologues -de chaque amour-propre. a ne se voit qu'au thtre, dans -les tragdies classiques.</p> - -<p>Le luxe de la toilette de ce terrible Dauriat appuyait aux yeux -du pote de province, ce discours cruellement logique.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que a? dit-il Lousteau.</p> - -<p>—Un magnifique volume de vers.</p> - -<p>En entendant ce mot, Dauriat se tourna vers Gabusson par un -mouvement digne de Talma:—Gabusson, mon ami, compter -d'aujourd'hui, quiconque viendra ici pour me proposer des manuscrits.... -Entendez-vous a, vous autres? dit-il en s'adressant -trois commis qui sortirent de dessous les piles de livres la voix -colrique de leur patron qui regardait ses ongles et sa main qu'il -avait belle. A quiconque m'apportera des manuscrits, vous demanderez -si c'est des vers ou de la prose. En cas de vers, congdiez-le -aussitt. Les vers dvoreront la librairie!</p> - -<p>—Bravo! Il a bien dit cela, Dauriat, crirent les journalistes.</p> - -<p>—C'est vrai, s'cria le libraire en arpentant sa boutique le manuscrit -de Lucien la main; vous ne connaissez pas, messieurs, le -mal que les succs de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de -Casimir Delavigne, de Canalis et de Branger ont produit. Leur gloire -nous vaut une invasion de Barbares. Je suis sr qu'il y a dans ce moment -en <ins id="cor_53" title="libraire">librairie</ins> mille volumes de vers proposs qui commencent par -des histoires interrompues, et sans queue ni tte, l'imitation du -Corsaire et de Lara. Sous prtexte d'originalit, les jeunes gens se -livrent des strophes incomprhensibles, des pomes descriptifs -o la jeune cole se croit nouvelle en inventant Delille! Depuis -deux ans, les potes ont pullul comme les hannetons. J'y ai perdu -vingt mille francs l'anne dernire! Demandez Gabusson? Il peut -y avoir dans le monde des potes immortels, j'en connais de roses -et de frais qui ne se font pas encore la barbe, dit-il Lucien; mais -en librairie, jeune homme, il n'y a que quatre potes: Branger, -Casimir Delavigne, Lamartine et Victor Hugo; car Canalis!... c'est -un pote fait coup d'articles.</p> - -<p>Lucien ne se sentit pas le courage de se redresser et de faire de -la fiert devant ces hommes influents qui riaient de bon cœur. Il -comprit qu'il serait perdu de ridicule, mais il prouvait une dmangeaison -violente de sauter la gorge du libraire, de lui dranger -<span class="pagenum" id="Page_224">224</span> -l'insultante harmonie de son nœud de cravate, de briser la chane -d'or qui brillait sur sa poitrine, de fouler sa montre et de le dchirer. -L'amour-propre irrit ouvrit la porte la vengeance, il jura une -haine mortelle ce libraire auquel il souriait.</p> - -<p>—La posie est comme le soleil qui fait pousser les forts ternelles -et qui engendre les cousins, les moucherons, les moustiques, -dit Blondet. Il n'y a pas une vertu qui ne soit double d'un -vice. La littrature engendre bien les libraires.</p> - -<p>—Et les journalistes! dit Lousteau.</p> - -<p>Dauriat partit d'un clat de rire.</p> - -<p>—Qu'est-ce que a, enfin? dit-il en montrant le manuscrit.</p> - -<p>—Un recueil de sonnets faire honte Ptrarque, dit Lousteau.</p> - -<p>—Comment l'entends-tu? demanda Dauriat.</p> - -<p>—Comme tout le monde, dit Lousteau qui vit un sourire fin -sur toutes les lvres.</p> - -<p>Lucien ne pouvait se fcher, mais il suait dans son harnais.</p> - -<p>—Eh! bien, je le lirai, dit Dauriat en faisant un geste royal qui -montrait toute l'tendue de cette concession. Si tes sonnets sont -la hauteur du dix-neuvime sicle, je ferai de toi, mon petit, un -grand pote.</p> - -<p>—S'il a autant d'esprit qu'il est beau, vous ne courrez pas de -grands risques, dit un des plus fameux orateurs de la Chambre qui -causait avec un des rdacteurs du <i>Constitutionnel</i> et le directeur -de la <i>Minerve</i>.</p> - -<p>—Gnral, dit Dauriat, la gloire c'est douze mille francs d'articles -et mille cus de dners, demandez l'auteur du Solitaire? Si -monsieur Benjamin de Constant veut faire un article sur ce jeune -pote, je ne serai pas longtemps conclure l'affaire.</p> - -<p>Au mot de gnral et en entendant nommer l'illustre Benjamin -Constant, la boutique prit aux yeux du grand homme de province -les proportions de l'Olympe.</p> - -<p>—Lousteau, j'ai te parler, dit Finot; mais je te retrouverai -au thtre. Dauriat, je fais l'affaire, mais des conditions. Entrons -dans votre cabinet.</p> - -<p>—Viens, mon petit? dit Dauriat en laissant passer Finot devant -lui et faisant un geste d'homme occup dix personnes qui attendaient, -il allait disparatre, quand Lucien, impatient, l'arrta.</p> - -<p>—Vous gardez mon manuscrit, quand la rponse?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_225">225</span> -—Mais, mon petit pote, reviens ici dans trois ou quatre jours, -nous verrons.</p> - -<p>Lucien fut entran par Lousteau qui ne lui laissa pas le temps -de saluer Vernou, ni Blondet, ni Raoul Nathan, ni le gnral -Foy, ni Benjamin Constant dont l'ouvrage sur les Cent-Jours venait -de paratre. Lucien entrevit peine cette tte blonde et fine, -ce visage oblong, ces yeux spirituels, cette bouche agrable, enfin -l'homme qui pendant vingt ans avait t le Potemkin de madame -de Stal, et qui faisait la guerre aux Bourbons aprs l'avoir faite -Napolon, mais qui devait mourir atterr de sa victoire.</p> - -<p>—Quelle boutique! s'cria Lucien quand il fut assis dans un -cabriolet de place ct de Lousteau.</p> - -<p>—Au Panorama-Dramatique, et du train! tu as trente sous -pour ta course, dit tienne au cocher. Dauriat est un drle qui -vend pour quinze ou seize cent mille francs de livres par an, il est -comme le ministre de la littrature, rpondit Lousteau dont l'amour-propre -tait agrablement chatouill et qui se posait en matre -devant Lucien. Son avidit, tout aussi grande que celle de Barbet, -s'exerce sur des masses. Dauriat a des formes, il est gnreux, -mais il est vain; quant son esprit, a se compose de tout ce qu'il -entend dire autour de lui; sa boutique est un lieu trs-excellent -frquenter. On peut y causer avec les gens suprieurs de l'poque. -L, mon cher, un jeune homme en apprend plus en une heure qu' -plir sur des livres pendant dix ans. On y discute des articles, on -y brasse des sujets, on s'y lie avec des gens clbres ou influents -qui peuvent tre utiles. Aujourd'hui, pour russir, il est ncessaire -d'avoir des relations. Tout est hasard, vous le voyez. Ce qu'il y a -de plus dangereux est d'avoir de l'esprit tout seul dans son coin.</p> - -<p>—Mais quelle impertinence! dit Lucien.</p> - -<p>—Bah! nous nous moquons tous de Dauriat, rpondit tienne. -Vous avez besoin de lui, il vous marche sur le ventre; il a besoin -du Journal des Dbats, mile Blondet le fait tourner comme -une toupie. Oh! si vous entrez dans la littrature, vous en verrez -bien d'autres! Eh! bien, que vous disais-je?</p> - -<p>—Oui, vous avez raison, rpondit Lucien. J'ai souffert dans cette -boutique encore plus cruellement que je ne m'y attendais, d'aprs -votre programme.</p> - -<p>—Et pourquoi vous livrer la souffrance? Ce qui nous cote -notre vie, le sujet qui, durant des nuits studieuses, a ravag notre -<span class="pagenum" id="Page_226">226</span> -cerveau; toutes ces courses travers les champs de la pense, -notre monument construit avec notre sang devient pour les diteurs -une affaire bonne ou mauvaise. Les libraires vendront ou ne -vendront pas votre manuscrit. Voil pour eux tout le problme. Un -livre, pour eux, reprsente des capitaux risquer. Plus le livre est -beau, moins il a de chances d'tre vendu. Tout homme suprieur -s'lve au-dessus des masses, son succs est donc en raison directe -avec le temps ncessaire pour apprcier l'œuvre. Aucun libraire ne -veut attendre. Le livre d'aujourd'hui doit tre vendu demain. Dans -ce systme-l, les libraires refusent les livres substantiels auxquels il -faut de hautes, de lentes approbations.</p> - -<p>—D'Arthez a raison, s'cria Lucien.</p> - -<p>—Vous connaissez d'Arthez? dit Lousteau. Je ne sais rien de -plus dangereux que les esprits solitaires qui pensent, comme ce -garon-l, pouvoir attirer le monde eux. En fanatisant les jeunes -imaginations par une croyance qui flatte la force immense que nous -sentons d'abord en nous-mmes, ces gens gloire posthume les -empchent de se remuer l'ge o le mouvement est possible et -profitable. Je suis pour le systme de Mahomet, qui, aprs avoir -command la montagne de venir lui, s'est cri:—Si tu ne -viens pas moi, j'irai donc vers toi!</p> - -<p>Cette saillie, o la raison prenait une forme incisive, tait de nature - faire hsiter Lucien entre le systme de pauvret soumise -que prchait le Cnacle, et la doctrine militante que Lousteau lui -exposait. Aussi le pote d'Angoulme garda-t-il le silence jusqu'au -boulevard du Temple.</p> - -<p>Le Panorama-Dramatique, aujourd'hui remplac par une maison, -tait une charmante salle de spectacle situe vis--vis -la rue Charlot, sur le boulevard du Temple, et o deux administrations -succombrent sans obtenir un seul succs, quoique -Bouff, l'un des acteurs qui se sont partag la succession de -Potier, y ait dbut, ainsi que Florine, actrice qui, cinq ans plus -tard, devint si clbre. Les thtres, comme les hommes, sont -soumis des fatalits. Le Panorama-Dramatique avait rivaliser -avec l'Ambigu, la Gat, la Porte-Saint-Martin et les thtres -de vaudeville; il ne put rsister leurs manœuvres, aux restrictions -de son privilge et au manque de bonnes pices. Les auteurs -ne voulurent pas se brouiller avec les thtres existants pour -un thtre dont la vie semblait problmatique. Cependant l'administration -<span class="pagenum" id="Page_227">227</span> -comptait sur la pice nouvelle, espce de mlodrame comique -d'un jeune auteur, collaborateur de quelques clbrits, -nomm Du Bruel qui disait l'avoir faite lui seul. Cette pice avait -t compose pour le dbut de Florine, jusqu'alors comparse la -Gat, o depuis un an elle jouait des petits rles dans lesquels -elle s'tait fait remarquer, sans pouvoir obtenir d'engagement, en -sorte que le Panorama l'avait enleve son voisin. Coralie, une autre -actrice, devait y dbuter aussi. Quand les deux amis arrivrent, -Lucien fut stupfait par l'exercice du pouvoir de la Presse.</p> - -<p>—Monsieur est avec moi, dit tienne au Contrle qui s'inclina -tout entier.</p> - -<p>—Vous trouverez bien difficilement vous placer, dit le contrleur -en chef. Il n'y a plus de disponible que la loge du directeur.</p> - -<p>tienne et Lucien perdirent un certain temps errer dans les -corridors et parlementer avec les ouvreuses.</p> - -<p>—Allons dans la salle, nous parlerons au directeur qui nous -prendra dans sa loge. D'ailleurs je vous prsenterai l'hrone de la -soire, Florine.</p> - -<p>Sur un signe de Lousteau, le portier de l'orchestre prit une petite -clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Lucien suivit -son ami, et passa soudain du corridor illumin au trou noir qui, -dans presque tous les thtres, sert de communication entre la salle -et les coulisses. Puis, en montant quelques marches humides, le -pote de province aborda la coulisse, o l'attendait le spectacle le -plus trange. L'troitesse des <i>portants</i>, la hauteur du thtre, les -chelles quinquets, les dcorations si horribles vues de prs, les -acteurs pltrs, leurs costumes si bizarres et faits d'toffes si grossires, -les garons vestes huileuses, les cordes qui pendent, le rgisseur -qui se promne son chapeau sur la tte, les comparses assises, -les toiles de fond suspendues, les pompiers, cet ensemble de choses -bouffonnes, tristes, sales, affreuses, clatantes ressemblait si peu - ce que Lucien avait vu de sa place au thtre que son tonnement -fut sans bornes. On achevait un gros bon mlodrame intitul Bertram, -pice imite d'une tragdie de Maturin qu'estimaient infiniment -Nodier, lord Byron et Walter Scott, mais qui n'obtint aucun -succs Paris.</p> - -<p>—Ne quittez pas mon bras si vous ne voulez pas tomber dans -une trappe, recevoir une fort sur la tte, renverser un palais ou -accrocher une chaumire, dit tienne Lucien. Florine est-elle -<span class="pagenum" id="Page_228">228</span> -dans sa loge, mon bijou? dit-il une actrice qui se prparait son -entre en scne en coutant les acteurs.</p> - -<p>—Oui, mon amour. Je te remercie de ce que tu as dit de moi. -Tu es d'autant plus gentil que Florine entrait ici.</p> - -<p>—Allons, ne manque pas ton effet, ma petite, lui dit Lousteau. -Prcipite-toi, haut la patte! dis-moi bien: <i>Arrte, malheureux!</i> -car il y a deux mille francs de recette.</p> - -<p>Lucien stupfait vit l'actrice se composant et s'criant: <i>Arrte, -malheureux!</i> de manire le glacer d'effroi. Ce n'tait plus la -mme femme.</p> - -<p>—Voil donc le thtre, se dit-il.</p> - -<p>—C'est comme la boutique des Galeries-de-Bois et comme un -journal pour la littrature, une vraie cuisine.</p> - -<p>Nathan parut.</p> - -<p>—Pour qui venez-vous donc ici? lui dit Lousteau.</p> - -<p>—Mais je fais les petits thtres la Gazette, en attendant mieux, -rpondit Nathan.</p> - -<p>—Eh! soupez donc avec nous ce soir, et traitez bien Florine, -charge de revanche, lui dit Lousteau.</p> - -<p>—Tout votre service, rpondit Nathan.</p> - -<p>—Vous savez, elle demeure maintenant rue de Bondy.</p> - -<p>—Qui donc est ce beau jeune homme avec qui tu es, mon petit -Lousteau? dit l'actrice en rentrant de la Scne dans la coulisse.</p> - -<p>—Ah! ma chre, un grand pote, un homme qui sera clbre. -Comme vous devez souper ensemble, monsieur Nathan, je vous -prsente monsieur Lucien de Rubempr.</p> - -<p>—Vous portez un beau nom, monsieur, dit Raoul Lucien.</p> - -<p>—Lucien? monsieur Raoul Nathan, fit tienne son nouvel -ami.</p> - -<p>—Ma foi, monsieur, je vous lisais il y a deux jours, et je n'ai -pas conu, quand on a fait votre livre et votre recueil de posies, -que vous soyez si humble devant un journaliste.</p> - -<p>—Je vous attends votre premier livre, rpondit Nathan en -laissant chapper un fin sourire.</p> - -<p>—Tiens, tiens, les Ultras et les Libraux se donnent donc des -poignes de main, s'cria Vernou en voyant ce trio.</p> - -<p>—Le matin je suis des opinions de mon journal, dit Nathan, -mais le soir je pense ce que je veux, <i>la nuit tous les rdacteurs -sont gris</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span> -—tienne, dit Flicien en s'adressant Lousteau, Finot est -venu avec moi, il te cherche. Et.... le voil.</p> - -<p>—Ah! , il n'y a donc pas une place? dit Finot.</p> - -<p>—Vous en avez toujours une dans nos cœurs, lui dit l'actrice qui -lui adressa le plus agrable sourire.</p> - -<p>—Tiens, ma petite Florville, te voil dj gurie de ton amour. -On te disait enleve par un prince russe.</p> - -<p>—Est-ce qu'on enlve les femmes aujourd'hui? dit la Florville -qui tait l'actrice d'<i>Arrte, malheureux</i>. Nous sommes rests -dix jours Saint-Mand, mon prince en a t quitte pour une indemnit -paye l'Administration. Le directeur, reprit Florville en -riant, va prier Dieu qu'il vienne beaucoup de princes russes, leurs -indemnits lui feraient des recettes sans frais.</p> - -<p>—Et toi, ma petite, dit Finot une jolie paysanne qui les -coutait, o donc as-tu vol les boutons de diamants que tu as aux -oreilles? As-tu <i>fait</i> un prince indien?</p> - -<p>—Non, mais un marchand de cirage, un Anglais qui est dj -parti! N'a pas qui veut, comme Florine et Coralie, des ngociants -millionnaires ennuys de leur mnage: sont-elles heureuses?</p> - -<p>—Tu vas manquer ton entre, Florville, s'cria Lousteau, le -cirage de ton amie te monte la tte.</p> - -<p>—Si tu veux avoir du succs, lui dit Nathan, au lieu de crier -comme une furie: <i>Il est sauv!</i> entre tout uniment, arrive jusqu' -la rampe et dis d'une voix de poitrine: <i>Il est sauv</i>, comme -la Pasta dit: <i>O! patria</i> dans <i>Tancrde</i>. Va donc! ajouta-t-il en -la poussant.</p> - -<p>—Il n'est plus temps, elle rate son effet! dit Vernou.</p> - -<p>—Qu'a-t-elle fait? la salle applaudit tout rompre, dit Lousteau.</p> - -<p>—Elle leur a montr sa gorge en se mettant genoux, c'est sa -grande ressource, dit l'actrice veuve du cirage.</p> - -<p>—Le directeur nous donne sa loge, tu m'y retrouveras, dit Finot - tienne.</p> - -<p>Lousteau conduisit alors Lucien derrire le thtre travers le -ddale des coulisses, des corridors et des escaliers jusqu'au troisime -tage, une petite chambre o ils arrivrent suivis de Nathan -et de Flicien Vernou.</p> - -<p>—Bonjour ou bonsoir, messieurs, dit Florine. Monsieur, dit-elle -en se tournant vers un homme gros et court qui se tenait dans -<span class="pagenum" id="Page_230">230</span> -un coin, ces messieurs sont les arbitres de mes destines, mon -avenir est entre leurs mains; mais ils seront, je l'espre, sous -notre table demain matin, si monsieur Lousteau n'a rien oubli...</p> - -<p>—Comment! vous aurez Blondet des <i>Dbats</i>, lui dit tienne, -le vrai Blondet, Blondet lui-mme, enfin Blondet.</p> - -<p>—Oh! mon petit Lousteau, tiens, il faut que je t'embrasse, -dit-elle en lui sautant au cou.</p> - -<p>A cette dmonstration, Matifat, le gros homme, prit un air srieux. -A seize ans, Florine tait maigre. Sa beaut, comme un bouton -de fleur plein de promesses, ne pouvait plaire qu'aux artistes qui -prfrent les esquisses aux tableaux. Cette charmante actrice avait -dans les traits toute la finesse qui la caractrise, et ressemblait alors -la Mignon de Gœthe. Matifat, riche droguiste de la rue des Lombards, -avait pens qu'une petite actrice des boulevards serait peu dispendieuse; -mais, en onze mois, Florine lui cota cent mille francs. Rien -ne parut plus extraordinaire Lucien que cet honnte et probe ngociant -pos l comme un dieu Terme dans un coin de ce rduit de -dix pieds carrs, tendu d'un joli papier, dcor d'une psych, d'un -divan, de deux chaises, d'un tapis, d'une chemine et plein d'armoires. -Une femme de chambre achevait d'habiller l'actrice en Espagnole. -La pice tait un imbroglio o Florine faisait le rle d'une -comtesse.</p> - -<p>—Cette crature sera dans cinq ans la plus belle actrice de Paris, -dit Nathan Flicien.</p> - -<p>—Ah! , mes amours, dit Florine en se retournant vers les -trois journalistes, soignez-moi demain: d'abord, j'ai fait garder des -voitures cette nuit, car je vous renverrai sols comme des mardi-gras. -Matifat a eu des vins, oh! mais des vins dignes de Louis XVIII, -et il a pris le cuisinier du ministre de Prusse.</p> - -<p>—Nous nous attendons des choses normes en voyant monsieur, -dit Nathan.</p> - -<p>—Mais il sait qu'il traite les hommes les plus dangereux de Paris, -rpondit Florine.</p> - -<p>Matifat regardait Lucien d'un air inquiet, car la grande beaut -de ce jeune homme excitait sa jalousie.</p> - -<p>—Mais en voil un que je ne connais pas, dit Florine en avisant -Lucien. Qui de vous a ramen de Florence l'Apollon du Belvdre? -Monsieur est gentil comme une figure de Girodet.</p> - -<p>—Mademoiselle, dit Lousteau, monsieur est un pote de province -<span class="pagenum" id="Page_231">231</span> -que j'ai oubli de vous prsenter. Vous tes si belle ce soir -qu'il est impossible de songer la civilit purile et honnte...</p> - -<p>—Est-il riche, qu'il fait de la posie? demanda Florine.</p> - -<p>—Pauvre comme Job, rpondit Lucien.</p> - -<p>—C'est bien tentant pour nous autres, dit l'actrice.</p> - -<p>Du Bruel, l'auteur de la pice, un jeune homme en redingote, -petit, dli, tenant la fois du bureaucrate, du propritaire et de -l'agent de change, entra soudain.</p> - -<p>—Ma petite Florine, vous savez bien votre rle, hein? pas de -dfaut de mmoire. Soignez la scne du second acte, du mordant, -de la finesse! Dites bien: <i>Je ne vous aime pas</i>, comme nous en -sommes convenus.</p> - -<p>—Pourquoi prenez-vous des rles o il y a de pareilles phrases? -dit Matifat Florine.</p> - -<p>Un rire universel accueillit l'observation du droguiste.</p> - -<p>—Qu'est-ce que cela vous fait, lui dit-elle, puisque ce n'est -pas vous que je parle, animal-bte? Oh! il fait mon bonheur avec -ses niaiseries, ajouta-t-elle en regardant les auteurs. Foi d'honnte -fille, je lui payerais tant par btise, si a ne devait pas me ruiner.</p> - -<p>—Oui, mais vous me regardez en disant cela comme quand -vous rptez votre rle, et a me fait peur, rpondit le droguiste.</p> - -<p>—H! bien, je regarderai mon petit Lousteau, rpondit-elle.</p> - -<p>Une cloche retentit dans les corridors.</p> - -<p>—Allez-vous-en tous, dit Florine, laissez-moi relire mon rle -et tcher de le comprendre.</p> - -<p>Lucien et Lousteau partirent les derniers. Lousteau baisa les -paules de Florine, et Lucien entendit l'actrice disant:—Impossible -pour ce soir. Cette vieille bte a dit sa femme qu'il allait -la campagne.</p> - -<p>—La trouvez-vous gentille? dit tienne Lucien.</p> - -<p>—Mais, mon cher, ce Matifat... s'cria Lucien.</p> - -<p>—Eh! mon enfant, vous ne savez rien encore de la vie parisienne, -rpondit Lousteau. Il est des ncessits qu'il faut subir! -C'est comme si vous aimiez une femme marie, voil tout. On se -fait une raison.</p> - -<p>tienne et Lucien entrrent dans une loge d'avant-scne, au -rez-de-chausse, o ils trouvrent le directeur du thtre et -Finot. En face, Matifat tait dans la loge oppose, avec un de -ses amis nomm Camusot, un marchand de soieries qui protgeait -<span class="pagenum" id="Page_232">232</span> -Coralie, et accompagn d'un honnte petit vieillard, son beau-pre. -Ces trois bourgeois nettoyaient le verre de leurs lorgnettes en regardant -le parterre dont les agitations les inquitaient. Les loges -offraient la socit bizarre des premires reprsentations: des journalistes -et leurs matresses, des femmes entretenues et leurs -amants, quelques vieux habitus des thtres friands de premires -reprsentations, des personnes du beau monde qui aiment ces sortes -d'motions. Dans une premire loge se trouvait le Directeur-gnral -et sa famille qui avait cas Du Bruel dans une administration -financire o le faiseur de vaudevilles touchait les appointements -d'une sincure. Lucien, depuis son dner, voyageait d'tonnements -en tonnements. La vie littraire, depuis deux mois si pauvre, si -dnue ses yeux, si horrible dans la chambre de Lousteau, si -humble et si insolente la fois aux Galeries-de-Bois, se droulait -avec d'tranges magnificences et sous des aspects singuliers. Ce -mlange de hauts et de bas, de compromis avec la conscience, de -suprmaties et de lchets, de trahisons et de plaisirs, de grandeurs -et de servitudes, le rendait hbt comme un homme attentif un -spectacle inou.</p> - -<p>—Croyez-vous que la pice de Du Bruel vous fasse de l'argent? -dit Finot au directeur.</p> - -<p>—La pice est une pice d'intrigue o Du Bruel a voulu faire -du Beaumarchais. Le public des boulevards n'aime pas ce genre, il -veut tre bourr d'motions. L'esprit n'est pas apprci ici. Tout, -ce soir, dpend de Florine et de Coralie qui sont ravissantes de -grce, de beaut. Ces deux cratures ont des jupes trs-courtes, -elles dansent un pas espagnol, elles peuvent enlever le public. Cette -reprsentation est un coup de cartes. Si les journaux me font quelques -articles spirituels, en cas de russite, je puis gagner cent mille -cus.</p> - -<p>—Allons, je le vois, ce ne sera qu'un succs d'estime, dit Finot.</p> - -<p>—Il y a une cabale monte par les trois thtres voisins, on va -siffler quand mme; mais je me suis mis en mesure de djouer -ces mauvaises intentions. J'ai surpay les claqueurs envoys contre -moi, ils siffleront maladroitement. Voil trois ngociants qui, pour -procurer un triomphe Coralie et Florine, ont pris chacun cent -billets et les ont donns des connaissances capables de faire mettre -la cabale la porte. La cabale, deux fois paye, se laissera renvoyer, -et cette excution dispose toujours bien le public.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span> -—Deux cents billets! quels gens prcieux! s'cria Finot.</p> - -<p>—Oui! avec deux autres jolies actrices aussi richement entretenues -que Florine et Coralie, je me tirerais d'affaire.</p> - -<p>Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se rsolvait par -de l'argent. Au Thtre comme en Librairie, en Librairie comme -au Journal, de l'art et de la gloire, il n'en tait pas question. Ces -coups du grand balancier de la Monnaie, rpts sur sa tte et sur -son cœur, les lui martelaient. Pendant que l'orchestre jouait l'ouverture, -il ne put s'empcher d'opposer aux applaudissements et -aux sifflets du parterre en meute les scnes de posie calme et pure -qu'il avait gotes dans l'imprimerie de David, quand tous deux ils -voyaient les merveilles de l'Art, les nobles triomphes du gnie, la -Gloire aux ailes blanches. En se rappelant les soires du Cnacle, -une larme brilla dans les yeux du pote.</p> - -<p>—Qu'avez-vous? lui dit tienne Lousteau.</p> - -<p>—Je vois la posie dans un bourbier, dit-il.</p> - -<p>—Eh! mon cher, vous avez encore des illusions.</p> - -<p>—Mais faut-il donc ramper et subir ici ces gros Matifat et Camusot, -comme les actrices subissent les journalistes, comme nous -subissons les libraires.</p> - -<p>—Mon petit, lui dit l'oreille tienne en lui montrant Finot, -vous voyez ce lourd garon, sans esprit ni talent, mais avide, voulant -la fortune tout prix et habile en affaires, qui, dans la boutique -de Dauriat, m'a pris quarante pour cent en ayant l'air de -m'obliger?... eh! bien, il a des lettres o plusieurs gnies en herbe -sont genoux devant lui pour cent francs.</p> - -<p>Une contraction cause par le dgot serra le cœur de Lucien -qui se rappela: <i>Finot, mes cent francs?</i> ce dessin laiss sur le -tapis vert de la Rdaction.</p> - -<p>—Plutt mourir, dit-il.</p> - -<p>—Plutt vivre, lui rpondit tienne.</p> - -<p>Au moment o la toile se leva, le directeur sortit et alla dans les -coulisses pour donner quelques ordres.</p> - -<p>—Mon cher, dit alors Finot tienne, j'ai la parole de Dauriat, -je suis pour un tiers dans la proprit du journal hebdomadaire. -J'ai trait pour trente mille francs comptant condition d'tre fait -rdacteur en chef et directeur. C'est une affaire superbe. Blondet m'a -dit qu'il se prpare des lois restrictives contre la Presse, les journaux -existants seront seuls conservs. Dans six mois, il faudra un -<span class="pagenum" id="Page_234">234</span> -million pour entreprendre un nouveau journal. J'ai donc conclu -sans avoir moi plus de dix mille francs. coute-moi. Si tu peux -faire acheter la moiti de ma part, un sixime, Matifat, pour trente -mille francs, je te donnerai la rdaction en chef de mon petit journal, -avec deux cent cinquante francs par mois. Tu seras mon prte-nom. -Je veux pouvoir toujours diriger la rdaction, y garder tous -mes intrts et ne pas avoir l'air d'y tre pour quelque chose. Tous -les articles te seront pays raison de cent sous la colonne; ainsi tu -peux te faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant -que trois francs, et en profitant de la rdaction gratuite. C'est encore -quatre cent cinquante francs par mois. Mais je veux rester -matre de faire attaquer ou dfendre les hommes et les affaires -mon gr dans le journal, tout en te laissant satisfaire les haines et -les amitis qui ne gneront point ma politique. Peut-tre serai-je -ministriel ou ultra, je ne sais pas encore; mais je veux conserver, -en dessous main, mes relations librales. Je te dis tout, toi qui es -un bon enfant. Peut-tre te ferais-je avoir les Chambres dans le -journal o je les fais, je ne pourrai sans doute pas les garder. Ainsi, -emploie Florine ce petit <ins id="cor_54" title="maquignonage">maquignonnage</ins>, et dis-lui de presser vivement -le bouton au droguiste: je n'ai que quarante-huit heures -pour me ddire, si je ne peux pas payer. Dauriat a vendu l'autre -tiers trente mille francs son imprimeur et son marchand de -papier. Il a, lui, son tiers <i>gratis</i>, et gagne dix mille francs, puisque -le tout ne lui en cote que cinquante mille. Mais dans un an -le recueil vaudra deux cent mille francs vendre la Cour, si elle -a, comme on le prtend, le bon sens d'amortir les journaux.</p> - -<p>—Tu as du bonheur, s'cria Lousteau.</p> - -<p>—Si tu avais pass par les jours de misre que j'ai connus, tu -ne dirais pas ce mot-l. Mais dans ce temps-ci, vois-tu, je jouis -d'un malheur sans remde: je suis fils d'un chapelier qui vend encore -des chapeaux rue du Coq. Il n'y a qu'une rvolution qui -puisse me faire arriver; et, faute d'un bouleversement social, je dois -avoir des millions. Je ne sais pas si, de ces deux choses, la rvolution -n'est pas la plus facile. Si je portais le nom de ton ami, je serais -dans une belle passe. Silence, voici le directeur. Adieu, dit -Finot en se levant. Je vais l'Opra, j'aurai peut-tre un duel demain: -je fais et signe d'un F un article foudroyant contre deux danseuses -qui ont des gnraux pour amis. J'attaque, et raide, l'Opra.</p> - -<p>—Ah! bah? dit le directeur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span> -—Oui, chacun lsine avec moi, rpondit Finot. Celui-ci me retranche -mes loges, celui-l refuse de me prendre cinquante abonnements. -J'ai donn mon ultimatum l'Opra: je veux maintenant -cent abonnements et quatre loges par mois. S'ils acceptent, mon -journal aura huit cents abonns servis et mille payants. Je sais les -moyens d'avoir encore deux cents autres abonnements: nous serons - douze cents en janvier...</p> - -<p>—Vous finirez par nous ruiner, dit le directeur.</p> - -<p>—Vous tes bien malade, vous, avec vos dix abonnements. Je -vous ai fait faire deux bons articles au <i>Constitutionnel</i>.</p> - -<p>—Oh! je ne me plains pas de vous, s'cria le directeur.</p> - -<p>—A demain soir, Lousteau, reprit Finot. Tu me donneras rponse -aux Franais, o il y a une premire reprsentation; et comme -je ne pourrai pas faire l'article, tu prendras ma loge au journal. Je te -donne la prfrence: tu t'es chin pour moi, je suis reconnaissant. -Flicien Vernou m'offre de me faire remise des appointements pendant -un an et me propose vingt mille francs pour un tiers dans la -proprit du journal; mais j'y veux rester matre absolu. Adieu.</p> - -<p>—Il ne se nomme pas Finot pour rien, celui-l, dit Lucien -Lousteau.</p> - -<p>—Oh! c'est un pendu qui fera son chemin, lui rpondit tienne -sans se soucier d'tre ou non entendu par l'homme habile qui -fermait la porte de la loge.</p> - -<p>—Lui?... dit le directeur, il sera millionnaire, il jouira de la -considration gnrale, et peut-tre aura-t-il des amis...</p> - -<p>—Bon Dieu! dit Lucien, quelle caverne! Et vous allez faire -entamer par cette dlicieuse fille une pareille ngociation? dit-il en -montrant Florine qui leur lanait des œillades.</p> - -<p>—Et elle russira. Vous ne connaissez pas le dvouement et la -finesse de ces chres cratures, rpondit Lousteau.</p> - -<p>—Elles rachtent tous leurs dfauts, elles effacent toutes leurs -fautes par l'tendue, par l'infini de leur amour quand elles aiment, -dit le directeur en continuant. La passion d'une actrice est une -chose d'autant plus belle qu'elle produit un plus violent contraste -avec son entourage.</p> - -<p>—C'est trouver dans la boue un diamant digne d'orner la couronne -la plus orgueilleuse, rpliqua Lousteau.</p> - -<p>—Mais, reprit le directeur, Coralie est distraite. Notre ami -<i>fait</i> Coralie sans s'en douter, et va lui faire manquer tous ses effets; -<span class="pagenum" id="Page_236">236</span> -elle n'est plus ses rpliques, voil deux fois qu'elle n'entend pas -le souffleur. Monsieur, je vous en prie, mettez-vous dans ce coin, -dit-il Lucien. Si Coralie est amoureuse de vous, je vais aller lui -dire que vous tes parti.</p> - -<p>—Eh! non, s'cria Lousteau, dites-lui que monsieur est du -souper, qu'elle en fera ce qu'elle voudra, et elle jouera comme -mademoiselle Mars.</p> - -<p>Le directeur partit.</p> - -<p>—Mon ami, dit Lucien tienne, comment! vous n'avez aucun -scrupule de faire demander par mademoiselle Florine trente mille -francs ce droguiste pour la moiti d'une chose que Finot vient -d'acheter ce prix-l?</p> - -<p>Lousteau ne laissa pas Lucien le temps de finir son raisonnement.</p> - -<p>—Mais, de quel pays tes-vous donc, mon cher enfant? ce droguiste -n'est pas un homme, c'est un coffre-fort donn par l'amour.</p> - -<p>—Mais votre conscience?</p> - -<p>—La conscience, mon cher, est un de ces btons que chacun -prend pour battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui. -Ah! , qui diable en avez-vous? Le hasard fait pour vous en -un jour un miracle que j'ai attendu pendant deux ans, et vous vous -amusez en discuter les moyens? Comment! vous qui me paraissez -avoir de l'esprit, qui arriverez l'indpendance d'ides que doivent -avoir les aventuriers intellectuels dans le monde o nous sommes, -vous barbotez dans des scrupules de religieuse qui s'accuse d'avoir -mang son œuf avec concupiscence?... Si Florine russit, je deviens -rdacteur en chef, je gagne deux cent cinquante francs de fixe, je -prends les grands thtres, je laisse Vernou les thtres de vaudeville, -vous mettez le pied l'trier en me succdant dans tous -les thtres des boulevards. Vous aurez alors trois francs par colonne, -et vous en crirez une par jour, trente par mois qui vous -produiront quatre-vingt-dix francs; vous aurez pour soixante francs -de livres vendre Barbet; puis vous pouvez demander mensuellement - vos thtres dix billets, en tout quarante billets, que vous -vendrez quarante francs au Barbet des thtres, un homme avec qui -je vous mettrai en relation. Ainsi je vous vois deux cents francs par -mois. Vous pourriez, en vous rendant utile Finot, placer un article -de cent francs dans son nouveau journal hebdomadaire, au cas o -vous dploieriez un talent transcendant; car l on signe, et il ne -faut plus rien <i>lcher</i> comme dans le petit journal. Vous auriez -<span class="pagenum" id="Page_237">237</span> -alors cent cus par mois. Mon cher, il y a des gens de talent, -comme ce pauvre d'Arthez qui dne tous les jours chez Flicoteaux, -ils sont dix ans avant de gagner cent cus. Vous vous ferez avec -votre plume quatre mille francs par an, sans compter les revenus -de la Librairie, si vous crivez pour elle. Or, un Sous-Prfet n'a -que mille cus d'appointements, et s'amuse comme un bton de -chaise dans son Arrondissement. Je ne vous parle pas du plaisir -d'aller au Spectacle sans payer, car ce plaisir deviendra bientt une -fatigue; mais vous aurez vos entres dans les coulisses de quatre -thtres. Soyez dur et spirituel pendant un ou deux mois, vous serez -accabl d'invitations, de parties avec les actrices; vous serez -courtis par leurs amants; vous ne dnerez chez Flicoteaux qu'aux -jours o vous n'aurez pas trente sous dans votre poche, ni pas un -dner en ville. Vous ne saviez o donner de la tte cinq heures -dans le Luxembourg, vous tes la veille de devenir une des cent -personnes privilgies qui imposent des opinions la France. Dans -trois jours, si nous russissons, vous pouvez, avec trente bons -mots imprims raison de trois par jour, faire maudire la vie un -homme; vous pouvez vous crer des rentes de plaisir chez toutes -les actrices de vos thtres, vous pouvez faire tomber une bonne -pice et faire courir tout Paris une mauvaise. Si Dauriat refuse -d'imprimer les Marguerites sans vous en rien donner, vous -pouvez le faire venir, humble et soumis, chez vous, vous les acheter -deux mille francs. Ayez du talent, et flanquez dans trois journaux -diffrents trois articles qui menacent de tuer quelques-unes -des spculations de Dauriat ou un livre sur lequel il compte, vous -le verrez grimpant votre mansarde et y sjournant comme une -clmatite. Enfin votre roman, les libraires, qui dans ce moment -vous mettraient tous la porte plus ou moins poliment, feront -queue chez vous, et le manuscrit, que le pre Doguereau vous -estimerait quatre cents francs, sera surenchri jusqu' quatre mille -francs! Voil les bnfices du mtier de journaliste. Aussi dfendons-nous -l'approche des journaux tous les nouveaux venus; non-seulement -il faut un immense talent, mais encore bien du bonheur -pour y pntrer. Et vous chicanez votre bonheur!.... Voyez? -si nous ne nous tions pas rencontrs aujourd'hui chez Flicoteaux, -vous pouviez faire le pied de grue encore pendant trois ans ou -mourir de faim, comme d'Arthez, dans un grenier. Quand d'Arthez -sera devenu aussi instruit que Bayle et aussi grand crivain -<span class="pagenum" id="Page_238">238</span> -que Rousseau, nous aurons fait notre fortune, nous serons matres -de la sienne et de sa gloire. Finot sera dput, propritaire d'un -grand journal; et nous serons, nous, ce que nous aurons voulu -tre: pairs de France ou dtenus Sainte-Plagie pour dettes.</p> - -<p>—Et Finot vendra son grand journal aux ministres qui lui donneront -le plus d'argent, comme il vend ses loges madame Bastienne -en dnigrant mademoiselle Virginie, et prouvant que les -chapeaux de la premire sont suprieurs ceux que le journal vantait -d'abord! s'cria Lucien en se rappelant la scne dont il avait -t tmoin.</p> - -<p>—Vous tes un niais, mon cher, rpondit Lousteau d'un ton -sec. Finot, il y a trois ans, marchait sur les tiges de ses bottes, -dnait chez Tabar dix-huit sous, brochait un prospectus pour -dix francs, et son habit lui tenait sur le corps par un mystre aussi -impntrable que celui de l'immacule conception: Finot a maintenant - lui seul son journal estim cent mille francs; avec les abonnements -pays et non servis, avec les abonnements rels et les contributions -indirectes perues par son oncle, il gagne vingt mille francs -par an; il a tous les jours les plus somptueux dners du monde, il a -cabriolet depuis un mois; enfin le voil demain la tte d'un journal -hebdomadaire, avec un sixime de la proprit pour rien, cinq -cents francs par mois de traitement auxquels il ajoutera mille francs -de rdaction obtenue gratis et qu'il fera payer ses associs. Vous, -le premier, si Finot consent vous payer cinquante francs la -feuille, serez trop heureux de lui apporter trois articles pour rien. -Quand vous aurez gagn cent mille francs, vous pourrez juger -Finot: on ne peut tre jug que par ses pairs. N'avez-vous pas un -immense avenir, si vous obissez aveuglment aux haines de position, -si vous attaquez quand Finot vous dira: Attaque! si vous louez -quand il vous dira: Loue! Lorsque vous aurez une vengeance -exercer contre quelqu'un, vous pourrez rouer votre ami ou votre -ennemi par une phrase insre tous les matins notre journal en me -disant: Lousteau, tuons cet homme-l! Vous rassassinerez votre -victime par un grand article dans le journal hebdomadaire. Enfin, -si l'affaire est capitale pour vous, Finot, qui vous vous serez -rendu ncessaire, vous laissera porter un dernier coup d'assommoir -dans un grand journal qui aura dix ou douze mille abonns.</p> - -<p>—Ainsi vous croyez que Florine pourra dcider son droguiste -faire le march? dit Lucien bloui.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span> -—Je le crois bien, voici l'entr'acte, je vais dj lui en aller dire -deux mots, cela se conclura cette nuit. Une fois sa leon faite, Florine -aura tout mon esprit et le sien.</p> - -<p>—Et cet honnte ngociant qui est l, bouche bante, admirant -Florine, sans se douter qu'on va lui extirper trente mille francs!...</p> - -<p>—Encore une autre sottise! Ne dirait-on pas qu'on le vole? -s'cria Lousteau. Mais, mon cher, si le Ministre achte le journal, -dans six mois le droguiste aura peut-tre cinquante mille francs -de ses trente mille. Puis, Matifat ne verra pas le journal, mais les -intrts de Florine. Quand on saura que Matifat et Camusot (car ils -se partageront l'affaire) sont propritaires d'une Revue, il y aura -dans tous les journaux des articles bienveillants pour Florine et Coralie. -Florine va devenir clbre, elle aura peut-tre un engagement -de douze mille francs dans un autre thtre. Enfin, Matifat conomisera -les mille francs par mois que lui coteraient les cadeaux et -les dners aux journalistes. Vous ne connaissez ni les hommes, ni -les affaires.</p> - -<p>—Pauvre homme! dit Lucien, il compte avoir une nuit agrable.</p> - -<p>—Et, reprit Lousteau, il sera sci en deux par mille raisonnements -jusqu' ce qu'il ait montr Florine l'acquisition du sixime -achet Finot. Et moi le lendemain je serai rdacteur en chef, -et je gagnerai mille francs par mois. Voici donc la fin de mes misres! -s'cria l'amant de Florine.</p> - -<p>Lousteau sortit laissant Lucien abasourdi, perdu dans un abme de -penses, volant au-dessus du monde comme il est. Aprs avoir vu -aux Galeries-de-Bois les ficelles de la Librairie et la cuisine de la gloire, -aprs s'tre promen dans les coulisses du thtre, le pote apercevait -l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie parisienne, -le mcanisme de toute chose. Il avait envi le bonheur de Lousteau -en admirant Florine en scne. Dj, pendant quelques instants, il -avait oubli Matifat. Il demeura l durant un temps inapprciable, -peut-tre cinq minutes. Ce fut une ternit. Des penses ardentes -enflammaient son me, comme ses sens taient embrass par le -spectacle de ces actrices aux yeux lascifs et relevs par le rouge, -gorges tincelantes, vtues de basquines voluptueuses plis licencieux, - jupes courtes, montrant leurs jambes en bas rouges -coins verts, chausses de manire mettre un parterre en moi. -Deux corruptions marchaient sur deux lignes parallles, comme -deux nappes qui, dans une inondation, veulent se rejoindre; elles -<span class="pagenum" id="Page_240">240</span> -dvoraient le pote accoud dans le coin de la loge, le bras sur <ins id="cor_55" title="la">le</ins> -velours rouge de l'appui, la main pendante, les yeux fixs sur <ins id="cor_56" title="le">la</ins> -toile, et d'autant plus accessible aux enchantements de cette vie -mlange d'clairs et de nuages qu'elle brillait comme un feu d'artifice -aprs la nuit profonde de sa vie travailleuse, obscure, monotone. -Tout coup la lumire amoureuse d'un œil ruissela sur les -yeux inattentifs de Lucien, en trouant le rideau du thtre. Le pote, -rveill de son engourdissement, reconnut l'œil de Coralie qui le -brlait: il baissa la tte, et regarda Camusot qui rentrait alors dans -la loge en face.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/im-06.jpg" alt="" title="" width="500" height="865" /> - <span class="link"><a href="images/imx-06.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p> - <p class="caption2">CAMUSOT.</p> - <p class="caption3">Cet amateur tait un bon, gros et gras marchand de soieries - de la rue des Bourdonnais, etc.</p> - <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p> -</div> - -<div class="fighand"> - <img class="bord" src="images/im-06.jpg" alt="" title="" /> - <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p> - <p class="caption2">CAMUSOT.</p> - <p class="caption3">Cet amateur tait un bon, gros et gras marchand de soieries - de la rue des Bourdonnais, etc.</p> - <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p> -</div> - -<p>Cet amateur tait un bon gros et gras marchand de soieries de -la rue des Bourdonnais, Juge au Tribunal de commerce, pre de -quatre enfants, mari pour la seconde fois une pouse lgitime, -riche de quatre-vingt mille livres de rente, mais g de cinquante-six -ans, ayant comme un bonnet de cheveux gris sur la tte, l'air -papelard d'un homme qui jouissait de son reste, et qui ne voulait -pas quitter la vie sans son compte de bonne joie, aprs avoir aval -les mille et une couleuvres du commerce. Il y avait sur ce front -couleur beurre frais, sur ces joues monastiques et fleuries tout -l'panouissement d'une jubilation superlative: Camusot tait sans -sa femme, et entendait applaudir Coralie tout rompre. Coralie -tait toutes les vanits runies de ce riche bourgeois, il tranchait -chez elle du grand seigneur d'autrefois; il se croyait l de moiti -dans son succs, et il le croyait d'autant mieux qu'il l'avait sold. -Cette conduite tait sanctionne par la prsence du beau-pre de -Camusot, un petit vieux, cheveux poudrs, aux yeux grillards, et -trs-digne. Les rpugnances de Lucien se rveillrent, il se souvint -de l'amour pur, exalt, qu'il avait ressenti pendant un an pour madame -de Bargeton. Aussitt l'amour des potes dplia ses ailes blanches: -mille souvenirs environnrent de leurs horizons bleutres le -grand homme d'Angoulme qui retomba dans la rverie. La toile se -leva. Coralie et Florine taient en scne.</p> - -<p>—Ma chre, il pense toi comme au grand Turc, dit Florine - voix basse pendant que Coralie dbitait une rplique.</p> - -<p>Lucien ne put s'empcher de rire, et regarda Coralie. Cette -femme, une des plus charmantes et des plus dlicieuses actrices de -Paris, la rivale de madame Perrin et de mademoiselle Fleuriet, -auxquelles elle ressemblait et dont le sort devait tre le sien, tait -le type des filles qui exercent volont la fascination sur les hommes. -<span class="pagenum" id="Page_241">241</span> -Coralie montrait une sublime figure hbraque, ce long visage -ovale d'un ton d'ivoire blond, bouche rouge comme une grenade, - menton fin comme le bord d'une coupe. Sous des paupires -chaudes et comme brles par une prunelle de jais, sous des cils -recourbs, on devinait un regard languissant o scintillaient propos -les ardeurs du dsert. Ces yeux taient entours d'un cercle -olivtre, et surmonts de sourcils arqus et fournis. Sur un front -brun, couronn de deux bandeaux d'bne o brillaient alors les lumires -comme sur du vernis, sigeait une magnificence de pense -qui aurait pu faire croire du gnie. Mais Coralie, semblable -beaucoup d'actrices, tait sans esprit malgr son nez ironique et -fin, sans instruction malgr son exprience; elle n'avait que l'esprit -des sens et la bont des femmes amoureuses. Pouvait-on -d'ailleurs s'occuper du moral, quand elle blouissait le regard -avec ses bras ronds et polis, ses doigts tourns en fuseaux, ses -paules dores, avec la gorge chante par le Cantique des cantiques, -avec un col mobile et recourb, avec des jambes d'une lgance -adorable, et chausses en soie rouge? Ces beauts d'une -posie vraiment orientale taient encore mises en relief par le costume -espagnol convenu dans nos thtres. Coralie faisait la joie de -la salle o tous les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basquine, -et flattaient sa croupe andalouse qui imprimait des torsions -lascives la jupe. Il y eut un moment o Lucien, en voyant cette -crature jouant pour lui seul, se souciant de Camusot autant que le -gamin du Paradis se soucie de la pelure d'une pomme, mit l'amour -sensuel au-dessus de l'amour pur, la jouissance au-dessus du dsir, -et le dmon de la luxure lui souffla d'atroces penses.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/im-07.jpg" alt="" title="" width="500" height="709" /> - <span class="link"><a href="images/imx-07.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p> - <p class="caption2"></p> - <p class="caption3"><span class="smcap">Coralie</span> faisait la joie de la salle, o tous les yeux serraient sa taille bien prise -dans sa basquine, et flattaient sa croupe andalouse qui imprimait des torsions -lascives la jupe.</p> - <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)</p> -</div> - -<div class="fighand"> - <img class="bord" src="images/im-07.jpg" alt="" title="" /> - <p class="caption1">IMP. S. RAON.</p> - <p class="caption2"></p> - <p class="caption3"><span class="smcap">Coralie</span> faisait la joie de la salle, o tous les yeux serraient sa taille bien prise -dans sa basquine, et flattaient sa croupe andalouse qui imprimait des torsions -lascives la jupe.</p> - <p class="caption4">(UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)</p> -</div> - -<p>J'ignore tout de l'amour qui se roule dans la bonne chre, dans -le vin, dans les joies de la matire, se dit-il. J'ai plus encore vcu par -la Pense que par le Fait. Un homme qui veut tout peindre doit tout -connatre. Voici mon premier souper fastueux, ma premire orgie -avec un monde trange, pourquoi ne goterais-je pas une fois ces -dlices si clbres o se ruaient les grands seigneurs du dernier sicle -en vivant avec des impures? Quand ce ne serait que pour les transporter -dans les belles rgions de l'amour vrai, ne faut-il pas apprendre -les joies, les perfections, les transports, les ressources, -les finesses de l'amour des courtisanes et des actrices? N'est-ce pas, -aprs tout, la posie des sens? Il y a deux mois, ces femmes me semblaient -des divinits gardes par des dragons inabordables; en voil -<span class="pagenum" id="Page_242">242</span> -une dont la beaut surpasse celle de Florine que j'enviais Lousteau; -pourquoi ne pas profiter de sa fantaisie, quand les plus grands seigneurs -achtent de leurs plus riches trsors une nuit ces femmes-l? -Les ambassadeurs, quand ils mettent le pied dans ces gouffres, -ne se soucient ni de la veille ni du lendemain. Je serais un niais -d'avoir plus de dlicatesse que les princes, surtout quand je n'aime -encore personne.</p> - -<p>Lucien ne pensait plus Camusot. Aprs avoir manifest Lousteau -le plus profond dgot pour le plus odieux partage, il tombait -dans cette fosse, il nageait dans un dsir, entran par le jsuitisme -de la passion.</p> - -<p>—Coralie est folle de vous, lui dit Lousteau en entrant. Votre -beaut, digne des plus illustres marbres de la Grce, fait un ravage -inou dans les coulisses. Vous tes heureux, mon cher. A dix-huit -ans, Coralie pourra dans quelques jours avoir trente mille -francs par an pour sa beaut. Elle est encore trs-sage. Vendue par -sa mre, il y a trois ans, soixante mille francs, elle n'a encore -eu que des chagrins, et cherche le bonheur. Elle est entre au -thtre par dsespoir, elle avait en horreur de Marsay, son premier -acqureur; et, au sortir de la galre, car elle a t bientt -lche par le roi de nos dandies, elle a trouv ce bon Camusot -qu'elle n'aime gure: mais il est comme un pre pour elle, elle le -souffre et se laisse aimer. Elle a refus dj les plus riches propositions, -et se tient Camusot qui ne la tourmente pas. Vous tes -donc son premier amour. Oh! elle a reu comme un coup de pistolet -dans le cœur en vous voyant, et Florine est alle l'arraisonner -dans sa loge o elle pleure de votre froideur. La pice va tomber, -Coralie ne sait plus son rle, et adieu l'engagement au Gymnase -que Camusot lui prparait!...</p> - -<p>—Bah?... pauvre fille! dit Lucien dont toutes les vanits furent -caresses par ces paroles et qui se sentit le cœur gonfl d'amour-propre. -Il m'arrive, mon cher, dans une soire, plus d'vnements -que dans les dix-huit premires annes de ma vie.</p> - -<p>Et Lucien raconta ses amours avec madame de Bargeton, et sa -haine contre le baron Chtelet.</p> - -<p>—Tiens, le journal manque de bte noire, nous allons l'empoigner. -Ce baron est un beau de l'empire, il est ministriel, il nous va, -je l'ai vu souvent l'Opra. J'aperois d'ici votre grande dame, elle -est souvent dans la loge de la marquise d'Espard. Le baron fait la -<span class="pagenum" id="Page_243">243</span> -cour votre ex-matresse, un os de seiche. Attendez! Finot vient -de m'envoyer un exprs me dire que le journal est sans copie, un -tour que lui joue un de nos rdacteurs, un drle, le petit Hector -Merlin, qui l'on a retranch ses blancs. Finot au dsespoir broche -un article contre les danseuses et l'Opra. Eh! bien, mon cher, faites -l'article sur cette pice, coutez-la, pensez-y. Moi, je vais aller -dans le cabinet du directeur mditer trois colonnes sur votre -homme et sur votre belle ddaigneuse qui ne seront pas la noce -demain....</p> - -<p>—Voil donc o et comment se fait le journal? dit Lucien.</p> - -<p>—Toujours comme a, rpondit Lousteau. Depuis dix mois que -j'y suis, le journal est toujours sans <i>copie</i> huit heures du soir.</p> - -<p>On nomme, en argot typographique, <i>copie</i>, le manuscrit -composer, sans doute parce que les auteurs sont censs n'envoyer -que la copie de leur œuvre. Peut-tre aussi est-ce une ironique -traduction du mot latin <i>copia</i> (abondance), car la copie manque -toujours!...</p> - -<p>—Le grand projet qui ne se ralisera jamais est d'avoir quelques -numros d'avance, reprit Lousteau. Voil dix heures, et il n'y a -pas une ligne. Je vais dire Vernou et Nathan, pour finir brillamment -le numro, de nous prter une vingtaine d'pigrammes sur -les dputs, sur le chancelier <i>Cruzo</i>, sur les ministres, et sur nos -amis au besoin. Dans ce cas-l, on massacrerait son pre, on est -comme un corsaire qui charge ses canons avec les cus de sa prise -pour ne pas mourir. Soyez spirituel dans votre article, et vous aurez -fait un grand pas dans l'esprit de Finot: il est reconnaissant -par calcul. C'est la meilleure et la plus solide des reconnaissances, -aprs toutefois celles du Mont-de-Pit!</p> - -<p>—Quels hommes sont donc les journalistes?... s'cria Lucien. -Comment, il faut se mettre une table et avoir de l'esprit...</p> - -<p>—Absolument comme on allume un quinquet... jusqu' ce que -l'huile manque.</p> - -<p>Au moment o Lousteau ouvrait la porte de la loge, le directeur -et Du Bruel entrrent.</p> - -<p>—Monsieur, dit l'auteur de la pice, laissez-moi dire de votre -part Coralie que vous vous en irez avec elle aprs souper, ou ma -pice va tomber. La pauvre fille ne sait plus ce qu'elle dit ni ce -qu'elle fait, elle va pleurer quand il faudra rire, et rira quand il -faudra pleurer. On a dj siffl. Vous pouvez encore sauver la -<span class="pagenum" id="Page_244">244</span> -pice. Ce n'est pourtant pas un malheur que le plaisir qui vous -attend.</p> - -<p>—Monsieur, je n'ai pas l'habitude d'avoir des rivaux, dit Lucien.</p> - -<p>—Ne lui dites pas cela, s'cria le directeur en regardant l'auteur, -Coralie est fille jeter Camusot par la fentre, le mettre -la porte, et se ruinerait trs-bien. Ce digne propritaire du Cocon-d'Or -donne Coralie deux mille francs par mois, paye tous ses costumes -et ses claqueurs.</p> - -<p>—Comme votre promesse ne m'engage rien, sauvez votre -pice, dit sultanesquement Lucien.</p> - -<p>—Mais n'ayez pas l'air de la rebuter, cette charmante fille, dit -le suppliant Du Bruel.</p> - -<p>—Allons, il faut que j'crive l'article sur votre pice, et que je -sourie votre jeune premire, soit! s'cria le pote.</p> - -<p>L'auteur disparut aprs avoir fait un signe Coralie qui joua ds -lors merveilleusement et fit russir la pice. Bouff, qui remplissait -le rle d'un vieil alcade dans lequel il rvla pour la premire -fois son talent pour se grimer en vieillard, vint au milieu d'un tonnerre -d'applaudissements dire: <i>Messieurs, la pice que nous -avons eu l'honneur de reprsenter est de messieurs Raoul -et Du Bruel</i>.</p> - -<p>—Tiens, Nathan est de la pice, dit Lousteau, je ne m'tonne -plus de l'intrt qu'il y prend, ni de sa prsence.</p> - -<p>—Coralie! Coralie! s'cria le parterre soulev.</p> - -<p>De la loge o taient les deux ngociants, il partit une voix de -tonnerre qui cria:—Et Florine!</p> - -<p>—Florine et Coralie! rptrent alors quelques voix.</p> - -<p>Le rideau se releva, Bouff reparut avec les deux actrices qui -Matifat et Camusot jetrent chacun une couronne; Coralie ramassa -la sienne et la tendit Lucien. Pour Lucien, ces deux heures passes -au thtre furent comme un rve. Les coulisses, malgr leurs horreurs, -avaient commenc l'œuvre de cette fascination. Le pote, encore -innocent, y avait respir le vent du dsordre et l'air de la volupt. -Dans ces sales couloirs encombrs de machines et o fument -des quinquets huileux, il rgne comme une peste qui dvore l'me. -La vie n'y est plus ni sainte ni relle. On y rit de toutes les choses -srieuses, et les choses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme -<span class="pagenum" id="Page_245">245</span> -un narcotique pour Lucien, et Coralie acheva de le plonger dans une -ivresse joyeuse. Le lustre s'teignit. Il n'y avait plus alors dans la -salle que des ouvreuses qui faisaient un singulier bruit en tant les -petits bancs et fermant les loges. La rampe, souffle comme une -seule chandelle, rpandit une odeur infecte. Le rideau se leva. -Une lanterne descendit du cintre. Les pompiers commencrent -leur ronde avec les garons de service. A la ferie de la scne, au -spectacle des loges pleines de jolies femmes, aux tourdissantes lumires, - la splendide magie des dcorations et des costumes neufs -succdaient le froid, l'horreur, l'obscurit, le vide. Ce fut hideux.</p> - -<p>—Eh! bien, viens-tu, mon petit? dit Lousteau sur le thtre.</p> - -<p>Lucien tait dans une surprise indicible.</p> - -<p>—Saute de la loge ici, lui cria le journaliste.</p> - -<p>D'un bond, Lucien se trouva sur la scne. A peine reconnut-il -Florine et Coralie dshabilles, enveloppes dans leurs manteaux et -dans des douillettes communes, la tte couverte de chapeaux -voiles noirs, semblables enfin des papillons rentrs dans leurs -larves.</p> - -<p>—Me ferez-vous l'honneur de me donner le bras? lui dit Coralie -en tremblant.</p> - -<p>—Volontiers, dit Lucien qui sentit le cœur de l'actrice palpitant -sur le sien comme celui d'un oiseau quand il l'eut prise.</p> - -<p>L'actrice, en se serrant contre le pote, eut la volupt d'une -chatte qui se frotte la jambe de son matre avec une moelleuse -ardeur.</p> - -<p>—Nous allons donc souper ensemble! lui dit-elle.</p> - -<p>Tous quatre sortirent et trouvrent deux fiacres la porte des -acteurs qui donnait sur la rue des Fosss-du-Temple. Coralie fit -monter Lucien dans la voiture o tait dj Camusot et son beau-pre, -le bonhomme Cardot. Elle offrit la quatrime place Du -Bruel. Le directeur partit avec Florine, Matifat et Lousteau.</p> - -<p>—Ces fiacres sont infmes! dit Coralie.</p> - -<p>—Pourquoi n'avez-vous pas un quipage? rpliqua Du Bruel.</p> - -<p>—Pourquoi? s'cria-t-elle avec humeur, je ne veux pas le dire -devant monsieur Cardot qui sans doute a form son gendre. Croiriez-vous -que, petit et vieux comme il est, monsieur Cardot ne -donne que trois cents francs par mois Florentine, juste de quoi -payer son loyer, sa pte et ses socques. Le vieux marquis de Rochegude, -<span class="pagenum" id="Page_246">246</span> -qui a six cent mille livres de rente, m'offre un coup -depuis deux mois. Mais je suis une artiste, et non une fille.</p> - -<p>—Vous aurez une voiture aprs-demain, mademoiselle, dit gravement -Camusot; mais vous ne me l'aviez jamais demande.</p> - -<p>—Est-ce que a se demande? Comment, quand on aime une -femme la laisse-t-on patauger dans la crotte et risquer de se casser -les jambes en allant pied. Il n'y a que ces chevaliers de l'Aune -pour aimer la boue au bas d'une robe.</p> - -<p>En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le cœur de -Camusot, Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre -les siennes, elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et -parut concentre dans une de ces jouissances infinies qui rcompensent -ces pauvres cratures de tous leurs chagrins passs, de leurs -malheurs, et qui dveloppent dans leur me une posie inconnue -aux autres femmes qui ces violents contrastes manquent, heureusement.</p> - -<p>—Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars, -dit Du Bruel Coralie.</p> - -<p>—Oui, dit Camusot, mademoiselle a eu quelque chose au commencement -qui la chiffonnait; mais ds le milieu du second acte, -elle a t dlirante. Elle est pour la moiti dans votre succs.</p> - -<p>—Et moi pour la moiti dans le sien, dit Du Bruel.</p> - -<p>—Vous vous battez de la chape de l'vque, dit-elle d'une voix -altre.</p> - -<p>L'actrice profita d'un moment d'obscurit pour porter ses -lvres la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien -fut alors mu jusque dans la moelle de ses os. L'humilit de la -courtisane amoureuse comporte des magnificences morales qui en -remontrent aux anges.</p> - -<p>—Monsieur va faire l'article, dit Du Bruel en parlant Lucien, -il peut crire un charmant paragraphe sur notre chre Coralie.</p> - -<p>—Oh! rendez-nous ce petit service, dit Camusot avec la voix -d'un homme genoux devant Lucien, vous trouverez en moi un -serviteur bien dispos pour vous, en tout temps.</p> - -<p>—Mais laissez donc monsieur son indpendance, cria l'actrice -enrage, il crira ce qu'il voudra, achetez-moi des voitures et non -pas des loges.</p> - -<p>—Vous les aurez trs-bon march, rpondit poliment Lucien. -<span class="pagenum" id="Page_247">247</span> -Je n'ai jamais rien crit dans les journaux, je ne suis pas au fait de -leurs mœurs, vous aurez la virginit de ma plume...</p> - -<p>—Ce sera drle, dit Du Bruel.</p> - -<p>—Nous voil rue de Bondy, dit le petit pre Cardot que la sortie -de Coralie avait atterr.</p> - -<p>—Si j'ai les prmices de ta plume, tu auras celles de mon cœur, -dit Coralie pendant le rapide instant o elle resta seule avec Lucien -dans la voiture.</p> - -<p>Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre coucher pour -y prendre la toilette qu'elle y avait envoye. Lucien ne connaissait -pas le luxe que dploient chez les actrices ou chez leurs -matresses les ngociants enrichis qui veulent jouir de la vie. -Quoique Matifat, qui n'avait pas une fortune aussi considrable -que celle de son ami Camusot, et fait les choses assez mesquinement, -Lucien fut surpris en voyant une salle manger artistement -dcore, tapisse en drap vert garni de clous ttes -dores, claire par de belles lampes, meuble de jardinires -pleines de fleurs, et un salon tendu de soie jaune releve par des -agrments bruns, o resplendissaient les meubles alors la mode, -un lustre de Thomire, un tapis dessins perses. La pendule, les -candlabres, le feu, tout tait de bon got. Matifat avait laiss tout -ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui btissait une -maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit un -soin particulier. Aussi Matifat, toujours ngociant, prenait-il des -prcautions pour toucher aux moindres choses, il semblait avoir -sans cesse devant lui le chiffre des mmoires, et regardait ces magnificences -comme des bijoux imprudemment sortis d'un crin.</p> - -<p>—Voil pourtant ce que je serai forc de faire pour Florentine, -tait une pense qui se lisait dans les yeux du pre Cardot.</p> - -<p>Lucien comprit soudain que l'tat de la chambre o demeurait -Lousteau n'inquitait gure le journaliste aim. Roi secret de ces -ftes, tienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carrait-il -en matre de maison, devant la chemine, en causant avec le directeur -qui flicitait Du Bruel.</p> - -<p>—La copie! la copie! cria Finot en entrant. Rien dans la bote -du journal. Les compositeurs tiennent mon article, et l'auront -bientt fini.</p> - -<p>—Nous arrivons, dit tienne. Nous trouverons une table et du -feu dans le boudoir de Florine. Si monsieur Matifat veut nous procurer -<span class="pagenum" id="Page_248">248</span> -du papier et de l'encre, nous brocherons le journal pendant -que Florine et Coralie s'habillent.</p> - -<p>Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empresss de chercher -les plumes, les canifs et tout ce qu'il fallait aux deux crivains. -En ce moment une des plus jolies danseuses de ce temps, Tullia se -prcipita dans le salon.</p> - -<p>—Mon cher enfant, dit-elle Finot, on t'accorde tes cent abonnements, -ils ne coteront rien la direction, ils sont dj placs, -imposs au Chant, l'Orchestre et au Corps de ballet. Ton journal -est si spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges. -Enfin voici le prix du premier trimestre, dit-elle en prsentant deux -billets de banque. Ainsi, ne m'chine pas!</p> - -<p>—Je suis perdu, s'cria Finot. Je n'ai plus d'article de tte pour -mon numro, car il faut aller supprimer ma diatribe...</p> - -<p>—Quel beau mouvement! ma divine Las, s'cria Blondet qui suivait -la danseuse avec Nathan, Vernou et Claude Vignon amen par -lui. Tu resteras souper avec nous, cher amour, ou je te fais craser -comme un papillon que tu es. En ta qualit de danseuse, tu n'exciteras -ici aucune rivalit de talent. Quant la beaut, vous avez -toutes trop d'esprit pour tre jalouses en public.</p> - -<p>—Mon Dieu! mes amis, Du Bruel, Nathan, Blondet, sauvez-moi, -cria Finot. J'ai besoin de cinq colonnes.</p> - -<p>—J'en ferai deux avec la pice, dit Lucien.</p> - -<p>—Mon sujet en donnera bien deux, dit Lousteau.</p> - -<p>—Eh! bien, Nathan, Vernou, Du Bruel, faites-moi les plaisanteries -de la fin. Ce brave Blondet pourra bien m'octroyer les deux -petites colonnes de la premire page. Je cours l'imprimerie. Heureusement, -Tullia, tu es venue avec ta voiture.</p> - -<p>—Oui, mais le duc y est avec un ministre allemand, dit-elle.</p> - -<p>—Invitons le duc et le ministre, dit Nathan.</p> - -<p>—Un Allemand, a boit bien, a coute, nous le fusillerons -coups de hardiesses, il en crira sa cour, s'cria Blondet.</p> - -<p>—Quel est, de nous tous, le personnage assez srieux pour -descendre lui parler, dit Finot. Allons, Du Bruel, tu es un bureaucrate, -amne le duc de Rhtor, le ministre, et donne le bras -Tullia. Mon Dieu! Tullia est-elle belle ce soir?...</p> - -<p>—Nous allons tre treize! dit Matifat en plissant.</p> - -<p>—Non, quatorze, s'cria Florentine en arrivant, je veux surveiller -milord Cardot!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_249">249</span> -—D'ailleurs, dit Lousteau, Blondet est accompagn de Claude -Vignon.</p> - -<p>—Je l'ai men boire, rpondit Blondet en prenant un encrier. -Ah! , vous autres, ayez de l'esprit pour les cinquante-six bouteilles -de vin que nous boirons, dit-il Nathan et Vernou. Surtout -stimulez Du Bruel, c'est un vaudevilliste, il est capable de faire -quelques mchantes pointes, levez-le jusqu'au bon mot.</p> - -<p>Lucien anim par le dsir de faire ses preuves devant des personnages -si remarquables, crivit son premier article sur la table -ronde du boudoir de Florine, la lueur des bougies roses allumes -par Matifat.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="center cs8">PANORAMA DRAMATIQUE.</p> - -<p class="hang"><i>Premire reprsentation de</i> l'Alcade dans l'embarras, <i>imbroglio -en trois actes.—Dbut de mademoiselle Florine.—Mademoiselle -Coralie.—Bouff.</i></p> - -<p>On entre, on sort, on parle, on se promne, on cherche -quelque chose et l'on ne trouve rien, tout est en rumeur. L'alcade -a perdu sa fille et retrouve son bonnet; mais le bonnet ne -lui va pas, ce doit tre le bonnet d'un voleur. O est le voleur? -On entre, on sort, on parle, on se promne, on cherche -de plus belle. L'alcade finit par trouver un homme sans -sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui est satisfaisant pour -le magistrat, et non pour le public. Le calme renat, l'alcade -veut interroger l'homme. Ce vieil alcade s'assied dans un grand -fauteuil d'alcade en arrangeant ses manches d'alcade. L'Espagne -est le seul pays o il y ait des alcades attachs de grandes -manches, o se voient autour du cou des alcades, des fraises qui -sur les thtres de Paris sont la moiti de leur place et de leur -gravit. Cet alcade qui a tant trottin d'un petit pas de vieillard -poussif, est Bouff, Bouff le successeur de Potier, un jeune acteur -qui fait si bien les vieillards qu'il a fait rire les plus vieux vieillards. -Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve, dans cette -voix chevrotante, dans ces fuseaux tremblants sous un corps de -Gronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu'il effraie, on a peur -que sa vieillesse ne se communique comme une maladie contagieuse. -Et quel admirable alcade! Quel charmant sourire inquiet, -quelle btise importante! quelle dignit stupide! quelle hsitation -<span class="pagenum" id="Page_250">250</span> -judiciaire! Comme cet homme sait bien que tout peut devenir alternativement -faux et vrai! Comme il est digne d'tre le ministre -d'un roi constitutionnel! A chacune des demandes de l'alcade, -l'inconnu l'interroge; Bouff rpond, en sorte que questionn par -la rponse, l'alcade claircit tout par ses demandes. Cette scne -minemment comique o respire un parfum de Molire a mis la -salle en joie. Tout le monde est d'accord; mais je suis hors d'tat de -vous dire ce qui est clair et ce qui est obscur: la fille de l'alcade -tait l, reprsente par une vritable Andalouse, une Espagnole, -aux yeux espagnols, au teint espagnol, la taille espagnole, la dmarche -espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard -dans sa jarretire, son amour au cœur, sa croix au bout d'un ruban -sur la gorge. A la fin de l'acte, quelqu'un m'a demand comment -allait la pice, je lui ai dit: Elle a des bas rouges coins -verts, un pied grand comme a, dans des souliers vernis, et la plus -belle jambe de l'Andalousie! Ah! cette fille d'alcade, elle fait venir -l'amour la bouche, elle vous donne des dsirs horribles, on -a envie de sauter dessus la scne et de lui offrir sa chaumire et -son cœur, ou trente mille livres de rente et sa plume. Cette Andalouse -est la plus belle actrice de Paris. Coralie, puisqu'il faut -l'appeler par son nom, est capable d'tre comtesse ou grisette, on -ne sait sous quelle forme elle plairait davantage. Elle sera ce -qu'elle voudra tre, elle est ne pour tout faire, n'est-ce pas ce -qu'il y a de mieux dire d'une actrice au boulevard?</p> - -<p>Au second acte est arrive une Espagnole de Paris, avec sa figure -de came et ses yeux assassins. J'ai demand mon tour -d'o elle venait, on m'a rpondu qu'elle sortait de la coulisse et se -nommait mademoiselle Florine; mais, ma foi, je n'en ai rien pu -croire, tant elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans -son amour. Cette rivale de la fille de l'Alcade est la femme d'un -seigneur taill dans le manteau d'Almaviva, o il y a de l'toffe -pour cent grands seigneurs du boulevard. Si Florine n'avait ni -bas rouges coins verts, ni souliers vernis, elle avait une mantille, -un voile dont elle se servait admirablement, la grande dame -qu'elle est! Elle a fait voir merveille que la tigresse peut devenir -chatte. J'ai compris qu'il y avait l quelque drame de jalousie, -aux mots piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis, -quand tout allait s'arranger, la btise de l'alcade a tout rebrouill. -Tout ce monde de flambeaux, de riches, de valets, de Figaros, -<span class="pagenum" id="Page_251">251</span> -de seigneurs, d'alcades, de filles et de femmes, s'est remis chercher, -aller, venir, tourner. L'intrigue s'est alors renoue et je l'ai -laisse se renouer, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l'heureuse -Coralie, m'ont entortill de nouveau dans les plis de leur -basquine, de leur mantille, et m'ont fourr leurs petits pieds -dans l'œil.</p> - -<p>J'ai pu gagner le troisime acte sans avoir fait de malheur, sans -avoir ncessit l'intervention du commissaire de police, ni scandalis -la salle, et je crois ds lors la puissance de la morale publique -et religieuse dont on s'occupe la Chambre des Dputs. -J'ai pu comprendre qu'il s'agit d'un homme qui aime deux femmes -sans en tre aim, ou qui en est aim sans les aimer, qui -n'aime pas les alcades ou que les alcades n'aiment pas; mais qui, - coup sr, est un brave seigneur qui aime quelqu'un, lui-mme -ou Dieu, comme pis-aller, car il se fait moine. Si vous voulez en -savoir davantage, allez au Panorama-Dramatique. Vous voil suffisamment -prvenu qu'il faut y aller une premire fois pour se -faire ces triomphants bas rouges coins verts, ce petit pied -plein de promesses, ces yeux qui filtrent le soleil, ces finesses -de femme parisienne dguise en Andalouse, et d'Andalouse dguise -en Parisienne; puis une seconde fois pour jouir de la pice -qui fait mourir de rire sous forme de vieillard, pleurer sous -forme de seigneur amoureux. La pice a russi sous les deux espces. -L'auteur, qui, dit-on, a pour collaborateur un de nos -grands potes, a vis le succs avec une fille amoureuse dans chaque -main; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son parterre en moi. -Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d'esprit que -l'auteur. Nanmoins quand les deux rivales s'en allaient, on trouvait -le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victorieusement -l'excellence de la pice. L'auteur a t nomm au milieu d'applaudissements -qui ont donn des inquitudes l'architecte de la -salle; mais l'auteur, habitu ces mouvements du Vsuve avin -qui bout sous le lustre, ne tremblait pas: c'est M. Du Bruel. -Quant aux deux actrices, elles ont dans le fameux bolro de Sville -qui a trouv grce devant les pres du concile autrefois, et -que la censure a permis, malgr la lascivet des poses. Ce bolro -suffit attirer tous les vieillards qui ne savent que faire de leur -reste d'amour, et j'ai la charit de les avertir de tenir le verre de -leur lorgnette trs-limpide.</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span> -Pendant que Lucien crivait cet article, qui fit rvolution dans -le journalisme par la rvlation d'une manire neuve et originale, -Lousteau crivait un article, dit de mœurs, intitul l'<i>ex-beau</i>, et -qui commenait ainsi:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Le beau de l'Empire est toujours un homme long et mince, -bien conserv, qui porte un corset et qui a la croix de la Lgion-d'Honneur. -Il s'appelle quelque chose comme Potelet; et, pour -se mettre bien en cour aujourd'hui, le baron de l'Empire s'est -gratifi d'un <i>du</i>: il est du Potelet, quitte redevenir Potelet en -cas de rvolution. Homme deux fins d'ailleurs comme son nom, -il fait la cour au faubourg Saint-Germain aprs avoir t le glorieux, -l'utile et l'agrable porte-queue d'une sœur de cet homme -que la pudeur m'empche de nommer. Si du Potelet renie son -service auprs de l'Altesse impriale, il chante encore les romances -de sa bienfaitrice intime...</p> - -</div> - -<p>L'article tait un tissu de personnalits comme on les faisait cette -poque. Il s'y trouvait entre madame de Bargeton, qui le baron -Chtelet faisait la cour, et un os de seiche un parallle bouffon qui -plaisait sans qu'on et besoin de connatre les deux personnes desquelles -on se moquait. Chtelet tait compar un hron. Les amours -de ce hron, ne pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois quand -il la laissait tomber, provoquaient irrsistiblement le rire. Cette plaisanterie, -qui se divisa en plusieurs articles, eut, comme on sait, -un retentissement norme dans le faubourg Saint-Germain, et fut -une des mille et une causes des rigueurs apportes la lgislation de -la Presse. Une heure aprs, Blondet, Lousteau, Lucien revinrent -au salon o causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre -femmes, les trois ngociants, le directeur du thtre, Finot et les -trois auteurs. Un apprenti, coiff de son bonnet de papier, tait -dj venu chercher la copie pour le journal.</p> - -<p>—Les ouvriers vont quitter si je ne leur rapporte rien, dit-il.</p> - -<p>—Tiens, voil dix francs, et qu'ils attendent, rpondit Finot.</p> - -<p>—Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la solographie, -et adieu le journal.</p> - -<p>—Le bon sens de cet enfant m'pouvante, dit Finot.</p> - -<p>Ce fut au moment o le ministre prdisait un brillant avenir -ce gamin que les trois auteurs entrrent. Blondet lut un article excessivement -spirituel contre les romantiques. L'article de Lousteau -fit rire. Le duc de Rhtor recommanda, pour ne pas trop indisposer -<span class="pagenum" id="Page_253">253</span> -le faubourg Saint-Germain, d'y glisser un loge indirect pour -madame d'Espard.</p> - -<p>—Et vous, lisez-nous ce que vous avez fait, dit Finot Lucien.</p> - -<p>Quand Lucien, qui tremblait de peur, eut fini, le salon retentissait -d'applaudissements, les actrices embrassaient le nophyte, les -trois ngociants le serraient l'touffer, Du Bruel lui prenait la -main et avait une larme l'œil, enfin, le directeur l'invitait -dner.</p> - -<p>—Il n'y a plus d'enfants, dit Blondet. Comme monsieur de Chateaubriand -a dj fait le mot d'<i>enfant sublime</i> pour Victor Hugo, -je suis oblig de vous dire tout simplement que vous tes un homme -d'esprit, de cœur et de style.</p> - -<p>—Monsieur est du journal, dit Finot en remerciant tienne et -lui jetant le fin regard de l'exploitateur.</p> - -<p>—Quels mots avez-vous faits? dit Lousteau Blondet et -Du Bruel.</p> - -<p>—Voil ceux de Du Bruel, dit Nathan.</p> - -<p>⁂ <i>En voyant combien monsieur le vicomte d'A....... -occupe le public, monsieur le vicomte Dmosthne a dit -hier:—Ils vont peut-tre me laisser tranquille.</i></p> - -<p>⁂ <i>Une dame dit un Ultra qui blmait le discours de -monsieur Pasquier comme continuant le systme de Decazes:—Oui, -mais il a des mollets bien monarchiques.</i></p> - -<p>—Si a commence ainsi, je ne vous en demande pas davantage; -tout va bien, dit Finot. Cours leur porter cela, dit-il l'apprenti. -Le journal est un peu plaqu, mais c'est notre meilleur numro, -dit-il en se tournant vers le groupe des crivains qui dj -regardaient Lucien avec une sorte de sournoiserie.</p> - -<p>—Il a de l'esprit, ce gars-l, dit Blondet.</p> - -<p>—Son article est bien, dit Claude Vignon.</p> - -<p>—A table! cria Matifat.</p> - -<p>Le duc donna le bras Florine, Coralie prit celui de Lucien, et -la danseuse eut d'un ct Blondet, de l'autre le ministre allemand.</p> - -<p>—Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de -Bargeton et le baron Chtelet, qui est, dit-on, nomm prfet de la -Charente et matre des requtes.</p> - -<p>—Madame de Bargeton a mis Lucien la porte comme un drle, -dit Lousteau.</p> - -<p>—Un si beau jeune homme! fit le ministre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span> -Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine -de Svres, sur du linge damass, respirait une magnificence cossue. -Chevet avait fait le souper, les vins avaient t choisis par le plus -fameux ngociant du quai Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat -et de Cardot. Lucien, qui vit pour la premire fois le luxe parisien -fonctionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait -son tonnement en homme d'esprit, de cœur et de style qu'il -tait, selon le mot de Blondet.</p> - -<p>En traversant le salon, Coralie avait dit l'oreille de Florine:—Fais-moi -si bien griser Camusot qu'il soit oblig de rester endormi -chez toi.</p> - -<p>—Tu as donc <i>fait</i> ton journaliste? rpondit Florine.</p> - -<p>—Non, ma chre, je l'aime! rpliqua Coralie en faisant un admirable -petit mouvement d'paules.</p> - -<p>Ces paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien, apportes -par le cinquime pch capital. Coralie tait admirablement bien -habille, et sa toilette mettait savamment en relief ses beauts spciales; -car toute femme a des perfections qui lui sont propres. Sa -robe, comme celle de Florine, avait le mrite d'tre d'une dlicieuse -toffe indite nomme <i>mousseline de soie</i>, dont la primeur -appartenait pour quelques jours Camusot, l'une des providences -parisiennes des fabriques de Lyon, en sa qualit de chef du Cocon-d'Or. -Ainsi l'amour et la toilette, ce fard et ce parfum de la femme, -rehaussaient les sductions de l'heureuse Coralie. Un plaisir attendu, -et qui ne nous chappera pas, exerce des sductions immenses -sur les jeunes gens. Peut-tre la certitude est-elle leurs yeux tout -l'attrait des mauvais lieux, peut-tre est-elle le secret des longues -fidlits? L'amour pur, sincre, le premier amour enfin, joint -l'une de ces rages fantasques qui piquent ces pauvres cratures, et -aussi l'admiration cause par la grande beaut de Lucien, donnrent -l'esprit du cœur Coralie.</p> - -<p>—Je t'aimerais laid et malade! dit-elle l'oreille de Lucien en -se mettant table.</p> - -<p>Quel mot pour un pote! Camusot disparut et Lucien ne le vit -plus en voyant Coralie. tait-ce un homme tout jouissance et tout -sensation, ennuy de la monotonie de la province, attir par les -abmes de Paris, lass de misre, harcel par sa continence force, -fatigu de sa vie monacale rue de Cluny, de ses travaux sans rsultat, -qui pouvait se retirer de ce festin brillant? Lucien avait un -<span class="pagenum" id="Page_255">255</span> -pied dans le lit de Coralie, et l'autre dans la glu du Journal, au-devant -duquel il avait tant couru sans pouvoir le joindre. Aprs tant -de factions montes en vain rue du Sentier, il trouvait le Journal -attabl, buvant frais, joyeux, bon garon. Il venait d'tre veng de -toutes ses douleurs par un article qui devait le lendemain mme -percer deux cœurs o il avait voulu mais en vain verser la rage et -la douleur dont on l'avait abreuv. En regardant Lousteau, il -se disait:—Voil un ami! sans se douter que dj Lousteau le -craignait comme un dangereux rival. Lucien avait eu le tort de -montrer tout son esprit: un article terne l'et admirablement servi. -Blondet contre-balana l'envie qui dvorait Lousteau en disant - Finot qu'il fallait capituler avec le talent quand il tait de cette -force-l. Cet arrt dicta la conduite de Lousteau qui rsolut de rester -l'ami de Lucien et de s'entendre avec Finot pour exploiter un -nouveau-venu si dangereux en le maintenant dans le besoin. Ce fut -un parti pris rapidement et compris dans toute son tendue entre -ces deux hommes par deux phrases dites d'oreille oreille.</p> - -<p>—Il a du talent.</p> - -<p>—Il sera exigeant.</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Bon!</p> - -<p>—Je ne soupe jamais sans effroi avec des journalistes franais, -dit le diplomate allemand avec une bonhomie calme et digne en -regardant Blondet qu'il avait vu chez la comtesse de Montcornet. -Il y a un mot de Blucher que vous tes chargs de raliser.</p> - -<p>—Quel mot? dit Nathan.</p> - -<p>—Quand Blucher arriva sur les hauteurs de Montmartre avec -Saacken, en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter -ce jour fatal pour vous, Saacken, qui tait un brutal, dit: Nous -allons donc brler Paris!—Gardez-vous en bien, la France ne -mourra que de <i>a</i>! rpondit Blucher en montrant ce grand chancre -qu'ils voyaient tendu leurs pieds, ardent et fumeux, dans la -valle de la Seine. Je bnis Dieu de ce qu'il n'y a pas de journaux -dans mon pays, reprit le ministre aprs une pause. Je ne suis pas -encore remis de l'effroi que m'a caus ce petit bonhomme coiff de -papier, qui, dix ans, possde la raison d'un vieux diplomate. -Aussi, ce soir, me semble-t-il que je soupe avec des lions et des -panthres qui me font l'honneur de velouter leurs pattes.</p> - -<p>—Il est clair, dit Blondet, que nous pouvons dire et prouver -<span class="pagenum" id="Page_256">256</span> -l'Europe que votre excellence a vomi un serpent ce soir, qu'elle a -manqu l'inoculer mademoiselle Tullia, la plus jolie de nos danseuses, -et l-dessus faire des commentaires sur ve, la Bible, le -premier et le dernier pch. Mais rassurez-vous, vous tes notre -hte.</p> - -<p>—Ce serait drle, dit Finot.</p> - -<p>—Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques sur tous -les serpents trouvs dans le cœur et dans le corps humain pour arriver -au corps diplomatique, dit Lousteau.</p> - -<p>—Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal -de cerises l'eau-de-vie, dit Vernou.</p> - -<p>—Vous finiriez par le croire vous-mme, dit Vignon au diplomate.</p> - -<p>—Le serpent est assez ami de la danseuse, dit Du Bruel.</p> - -<p>—Dites d'un premier sujet, reprit Tullia.</p> - -<p>—Messieurs, ne rveillez pas vos griffes qui dorment, s'cria -le duc de Rhtor.</p> - -<p>—L'influence et le pouvoir du journal n'est qu' son aurore, -dit Finot, le journalisme est dans l'enfance, il grandira. Tout, -dans dix ans d'ici, sera soumis la publicit. La pense clairera -tout.</p> - -<p>—Elle fltrira tout, dit Blondet en interrompant Finot.</p> - -<p>—C'est un mot, dit Claude Vignon.</p> - -<p>—Elle fera des rois, dit Lousteau.</p> - -<p>—Et dfera les monarchies, dit le diplomate.</p> - -<p>—Aussi, dit Blondet, si la Presse n'existait point, faudrait-il ne -pas l'inventer; mais la voil, nous en vivons.</p> - -<p>—Vous en mourrez, dit le diplomate. Ne voyez-vous pas que -la <ins id="cor_57" title="supriosit">supriorit</ins> des masses, en supposant que vous les clairiez, rendra -la grandeur de l'individu plus difficile; qu'en semant le raisonnement -au cœur des basses classes, vous rcolterez la rvolte, et -que vous en serez les premires victimes. Que casse-t-on Paris -quand il y a une meute?</p> - -<p>—Les rverbres, dit Nathan; mais nous sommes trop modestes -pour avoir des craintes, nous ne serons que fls.</p> - -<p>—Vous tes un peuple trop spirituel pour permettre un gouvernement -de se dvelopper, dit le ministre. Sans cela vous recommenceriez -avec vos plumes la conqute de l'Europe que votre pe -n'a pas su garder.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_257">257</span> -—Les journaux sont un mal, dit Claude Vignon. On pouvait -utiliser ce mal, mais le gouvernement veut le combattre. Une -lutte s'ensuivra. Qui succombera? voil la question.</p> - -<p>—Le gouvernement, dit Blondet, je me tue le crier. En -France, l'esprit est plus fort que tout, et les journaux ont de plus -que l'esprit de tous les hommes spirituels, l'hypocrisie de Tartufe.</p> - -<p>—Blondet! Blondet, dit Finot, tu vas trop loin: il y a des -abonns ici.</p> - -<p>—Tu es propritaire d'un de ces entrepts de venin, tu dois -avoir peur; mais moi je me moque de toutes vos boutiques, quoique -j'en vive!</p> - -<p>—Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu -d'tre un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis; de -moyen, il s'est fait commerce; et comme tous les commerces, -il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, -une boutique o l'on vend au public des paroles de la couleur dont -il les veut. S'il existait un journal des bossus, il prouverait soir et -matin la beaut, la bont, la ncessit des bossus. Un journal n'est -plus fait pour clairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous -les journaux seront dans un temps donn, lches, hypocrites, infmes, -menteurs, assassins; ils tueront les ides, les systmes, les -hommes, et fleuriront par cela mme. Ils auront le bnfice de -tous les tres de raison: le mal sera fait sans que personne en soit -coupable. Je serai moi Vignon, vous serez toi Lousteau, toi Blondet, -toi Finot, des Aristide, des Platon, des Caton, des hommes de -Plutarque; nous serons tous innocents, nous pourrons nous laver -les mains de toute infamie. Napolon a donn la raison de ce phnomne -moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime -que lui ont dict ses tudes sur la Convention: <i>Les crimes collectifs -n'engagent personne</i>. Le journal peut se permettre la conduite -la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement.</p> - -<p>—Mais le pouvoir fera des lois rpressives, dit Du Bruel, il en -prpare.</p> - -<p>—Bah! que peut la loi contre l'esprit franais, dit Nathan, le -plus subtil de tous les dissolvants.</p> - -<p>—Les ides ne peuvent tre neutralises que par des ides, reprit -Vignon. La terreur, le despotisme peuvent seuls touffer le gnie -franais dont la langue se prte admirablement l'allusion, la -double entente. Plus la loi sera rpressive, plus l'esprit clatera, -<span class="pagenum" id="Page_258">258</span> -comme la vapeur dans une machine soupape. Ainsi, le roi fait du -bien, si le journal est contre lui, ce sera le ministre qui aura tout -fait, et rciproquement. Si le journal invente une infme calomnie, -on la lui a dite. A l'individu qui se plaint, il sera quitte pour demander -pardon de la libert grande. S'il est tran devant les tribunaux, -il se plaint qu'on ne soit pas venu lui demander une rectification; -mais demandez-la-lui? il la refuse en riant, il traite son -crime de bagatelle. Enfin il bafoue sa victime quand elle triomphe. -S'il est puni, s'il a trop d'amende payer, il vous signalera le plaignant -comme un ennemi des liberts, du pays et des lumires. Il -dira que monsieur Un Tel est un voleur en expliquant comment il -est le plus honnte homme du royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles! -ses agresseurs, des monstres! et il peut en un temps donn -faire croire ce qu'il veut des gens qui le lisent tous les jours. -Puis rien de ce qui lui dplat ne sera patriotique, et jamais il -n'aura tort. Il se servira de la religion contre la religion, de la -charte contre le roi; il bafouera la magistrature quand la magistrature -le froissera; il la louera quand elle aura servi les passions populaires. -Pour gagner des abonns, il inventera les fables les plus -mouvantes, il fera la parade comme Bobche. Le journal servirait -son pre tout cru la croque au sel de ses plaisanteries, plutt que -de ne pas intresser ou amuser son public. Ce sera l'acteur mettant -les cendres de son fils dans l'urne pour pleurer vritablement, -la matresse sacrifiant tout son ami.</p> - -<p>—C'est enfin le peuple in-folio, s'cria Blondet en interrompant -Vignon.</p> - -<p>—Le peuple hypocrite et sans gnrosit, reprit Vignon, il -bannira de son sein le talent comme Athnes a banni Aristide. Nous -verrons les journaux, dirigs d'abord par des hommes d'honneur, -tomber plus tard sous le gouvernement des plus mdiocres qui -auront la patience et la lchet de gomme lastique qui manquent -aux beaux gnies, ou des piciers qui auront de l'argent pour -acheter des plumes. Nous voyons dj ces choses-l! Mais dans dix -ans le premier gamin sorti du collge se croira un grand homme, -il montera sur la colonne d'un journal pour souffleter ses devanciers, -il les tirera par les pieds pour avoir leur place. Napolon -avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais que, sous un -gouvernement lev par elles, les feuilles de l'Opposition battraient -en brche par les mmes raisons et par les mmes articles qui se font -<span class="pagenum" id="Page_259">259</span> -aujourd'hui contre celui du roi, ce mme gouvernement au moment -o il leur refuserait quoi que ce ft. Plus on fera de concessions -aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les journalistes -parvenus seront remplacs par des journalistes affams et -pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, -de plus en plus insolente; et plus le mal sera grand, plus il sera -tolr, jusqu'au jour o la confusion se mettra dans les journaux -par leur abondance, comme Babylone. Nous savons, tous tant -que nous sommes, que les journaux iront plus loin que les rois en -ingratitude, plus loin que le plus sale commerce en spculations -et en calculs, qu'ils dvoreront nos intelligences vendre tous les -matins leur trois-six crbral; mais nous y crirons tous, comme -ces gens qui exploitent une mine de vif-argent en sachant qu'ils y -mourront. Voil l-bas, ct de Coralie, un jeune homme... -comment se nomme-t-il? Lucien! il est beau, il est pote, et, ce -qui vaut mieux pour lui, homme d'esprit; eh! bien, il entrera -dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pense appels journaux, -il y jettera ses plus belles ides, il y desschera son cerveau, -il y corrompra son me, il y commettra ces lchets anonymes qui, -dans la guerre des ides, remplacent les stratagmes, les pillages, les -incendies, les revirements de bord dans la guerre des <i>condottieri</i>. -Quand il aura, lui, comme mille autres, dpens quelque beau -gnie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le laisseront -mourir de faim s'il a soif, et de soif s'il a faim.</p> - -<p>—Merci, dit Finot.</p> - -<p>—Mais, mon Dieu, dit Claude Vignon, je savais cela, je suis -dans le bagne, et l'arrive d'un nouveau forat me fait plaisir. -Blondet et moi, nous sommes plus forts que messieurs tels et tels -qui spculent sur nos talents, et nous serons nanmoins toujours exploits -par eux. Nous avons du cœur sous notre intelligence, il nous -manque les froces qualits de l'exploitant. Nous sommes paresseux, -contemplateurs, mditatifs, jugeurs: on boira notre cervelle -et l'on nous accusera d'inconduite!</p> - -<p>—J'ai cru que vous seriez plus drles, s'cria Florine.</p> - -<p>—Florine a raison, dit Blondet, laissons la cure des maladies publiques - ces charlatans d'hommes d'tat. Comme dit Charlet: Cracher -sur la vendange? jamais!</p> - -<p>—Savez-vous de quoi Vignon me fait l'effet? dit Lousteau en -montrant Lucien, d'une de ces grosses femmes de la rue du Plican, -<span class="pagenum" id="Page_260">260</span> -qui dirait un collgien: Mon petit, tu es trop jeune pour -venir ici.....</p> - -<p>Cette saillie fit rire, mais elle plut Coralie. Les ngociants buvaient -et mangeaient en coutant.</p> - -<p>—Quelle nation que celle o il se rencontre tant de bien et tant -de mal! dit le ministre au duc de Rhtor. Messieurs, vous tes -des prodigues qui ne pouvez pas vous ruiner.</p> - -<p>Ainsi, par la bndiction du hasard, aucun enseignement ne -manquait Lucien sur la pente du prcipice o il devait tomber. -D'Arthez avait mis le pote dans la noble voie du travail en rveillant -le sentiment sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau -lui-mme avait essay de l'loigner par une pense goste, en lui -dpeignant le journalisme et la littrature sous leur vrai jour. <ins id="cor_58" title="Lusien">Lucien</ins> -n'avait pas voulu croire tant de corruptions caches; mais il -entendait enfin des journalistes criant de leur mal, il les voyait -l'œuvre, ventrant leur nourrice pour prdire l'avenir. Il avait -pendant cette soire vu les choses comme elles sont. Au lieu d'tre -saisi d'horreur l'aspect du cœur mme de cette corruption parisienne -si bien qualifie par Blucher, il jouissait avec ivresse -de cette socit spirituelle. Ces hommes extraordinaires sous -l'armure damasquine de leurs vices et le casque brillant de leur -froide analyse, il les trouvait suprieurs aux hommes graves et srieux -du Cnacle. Puis il savourait les premires dlices de la richesse, -il tait sous le charme du luxe, sous l'empire de la bonne -chre; ses instincts capricieux se rveillaient, il buvait pour la -premire fois des vins d'lite, il faisait connaissance avec les mets -exquis de la haute cuisine; il voyait un ministre, un duc et sa danseuse, -mls aux journalistes, admirant leur atroce pouvoir; il sentit -une horrible dmangeaison de dominer ce monde de rois, il se -trouvait la force de les vaincre. Enfin, cette Coralie qu'il venait de -rendre heureuse par quelques phrases, il l'avait examine la lueur -des bougies du festin, travers la fume des plats et le brouillard -de l'ivresse, elle lui paraissait sublime, l'amour la rendait si belle! -Cette fille tait d'ailleurs la plus jolie, la plus belle actrice de Paris. -Le Cnacle, ce ciel de l'intelligence noble, dut succomber sous -une tentation si complte. La vanit particulire aux auteurs venait -d'tre caresse chez Lucien par des connaisseurs, il avait t lou -par ses futurs rivaux. Le succs de son article et la conqute de Coralie -taient deux triomphes tourner une tte moins jeune que la -<span class="pagenum" id="Page_261">261</span> -sienne. Pendant cette discussion, tout le monde avait remarquablement -bien mang, suprieurement bu. Lousteau, le voisin de Camusot, -lui versa deux ou trois fois du kirsch dans son vin, sans que -personne y ft attention, et il stimula son amour-propre pour l'engager - boire. Cette manœuvre fut si bien mene, que le ngociant -ne s'en aperut pas, il se croyait dans son genre aussi malicieux que -les journalistes. Les plaisanteries acerbes commencrent au moment -o les friandises du dessert et les vins circulrent. Le diplomate, -en homme de beaucoup d'esprit, fit un signe au duc et la danseuse -ds qu'il entendit ronfler les btises qui annoncrent chez -ces hommes d'esprit les scnes grotesques par lesquelles finissent -les orgies, et tous trois ils disparurent. Ds que Camusot eut -perdu la tte, Coralie et Lucien qui, durant tout le souper, se -comportrent en amoureux de quinze ans, s'enfuirent par les escaliers -et se jetrent dans un fiacre. Comme Camusot tait sous la -table, Matifat crut qu'il avait disparu de compagnie avec l'actrice; -il laissa ses htes fumant, buvant, riant, disputant, et suivit Florine -quand elle alla se coucher. Le jour surprit les combattants, -ou plutt Blondet, buveur intrpide, le seul qui pt parler et qui -proposait aux dormeurs un toast l'Aurore aux doigts de rose.</p> - -<p>Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisiennes; il jouissait -bien encore de sa raison quand il descendit les escaliers, mais le -grand air dtermina son ivresse qui fut hideuse. Coralie et sa femme -de chambre furent obliges de monter le pote au premier tage -de la belle maison o logeait l'actrice, rue de Vendme. Dans l'escalier, -Lucien faillit se trouver mal, et fut ignoblement malade.</p> - -<p>—Vite, Brnice, s'cria Coralie, du th. Fais du th!</p> - -<p>—Ce n'est rien, c'est l'air, disait Lucien. Et puis, je n'ai jamais -tant bu.</p> - -<p>—Pauvre enfant! c'est innocent comme un agneau, dit Brnice.</p> - -<p>Brnice tait une grosse Normande aussi laide que Coralie tait -belle.</p> - -<p>Enfin Lucien fut mis son insu dans le lit de Coralie. Aide par -Brnice, l'actrice avait dshabill avec le soin et l'amour d'une -mre pour un petit enfant son pote qui disait toujours:—C'est -rien! c'est l'air. Merci, maman.</p> - -<p>—Comme il dit bien maman! s'cria Coralie en le baisant dans -les cheveux.</p> - -<p>—Quel plaisir d'aimer un pareil ange, mademoiselle, et o -<span class="pagenum" id="Page_262">262</span> -l'avez-vous pch? Je ne croyais pas qu'il pt exister un homme aussi -joli que vous tes belle, dit Brnice.</p> - -<p>Lucien voulait dormir, il ne savait o il tait et ne voyait rien, -Coralie lui fit avaler plusieurs tasses de th, puis elle le laissa dormant.</p> - -<p>—La portire ni personne ne nous a vus, dit Coralie.</p> - -<p>—Non, je vous attendais.</p> - -<p>—Victoire ne sait rien.</p> - -<p>—Plus souvent, dit Brnice.</p> - -<p>Dix heures aprs, vers midi, Lucien se rveilla sous les yeux de -Coralie qui l'avait regard dormant! Il comprit cela, le pote. L'actrice -tait encore dans sa belle robe abominablement tache et de laquelle -elle allait faire une relique. Lucien reconnut les dvouements, -les dlicatesses de l'amour vrai qui voulait sa rcompense: il regarda -Coralie. Coralie fut dshabille en un moment, et se coula comme -une couleuvre auprs de Lucien. A cinq heures, le pote dormait -berc par des volupts divines, il avait entrevu la chambre de l'actrice, -une ravissante cration du luxe, toute blanche et rose, un -monde de merveilles et de coquettes recherches qui surpassait ce -que Lucien avait admir dj chez Florine. Coralie tait debout. Pour -jouer son rle d'Andalouse, elle devait tre sept heures au thtre. -Elle avait encore contempl son pote endormi dans le plaisir, -elle s'tait enivre sans pouvoir se repatre de ce noble amour, qui -runissait les sens au cœur, et le cœur aux sens pour les exalter -ensemble. Cette divinisation qui permet d'tre deux ici-bas pour -sentir, un seul dans le ciel pour aimer, tait son absolution. A qui -d'ailleurs la beaut surhumaine de Lucien n'aurait-elle pas servi -d'excuse? Agenouille ce lit, heureuse de l'amour en lui-mme, -l'actrice se sentait sanctifie. Ces dlices furent troubles par Brnice.</p> - -<p>—Voici le Camusot, il vous sait ici, cria-t-elle.</p> - -<p>Lucien se dressa, pensant avec une gnrosit inne ne pas -nuire Coralie. Brnice leva un rideau. Lucien entra dans un -dlicieux cabinet de toilette, o Brnice et sa matresse apportrent -avec une prestesse inoue les vtements de Lucien. Quand le -ngociant apparut, les bottes du pote frapprent les regards de -Coralie; Brnice les avait mises devant le feu pour les chauffer -aprs les avoir cires en secret. La servante et la matresse avaient -oubli ces bottes accusatrices. Brnice partit aprs avoir chang -<span class="pagenum" id="Page_263">263</span> -un regard d'inquitude avec sa matresse. Coralie se plongea dans -sa causeuse, et dit Camusot de s'asseoir dans une gondole en face -d'elle. Le brave homme, qui adorait Coralie, regardait les bottes et -n'osait lever les yeux sur sa matresse.</p> - -<p>—Dois-je prendre la mouche pour cette paire de bottes et quitter -Coralie? La quitter! ce serait se fcher pour peu de chose. Il -y a des bottes partout. Celles-ci seraient mieux places dans l'talage -d'un bottier, ou sur les boulevards se promener aux jambes -d'un homme. Cependant, ici, sans jambes, elles disent bien des -choses contraires la fidlit. J'ai cinquante ans, il est vrai: je dois -tre aveugle comme l'amour.</p> - -<p>Ce lche monologue tait sans excuse. La paire de bottes n'tait -pas de ces demi-bottes en usage aujourd'hui, et que jusqu' un -certain point un homme distrait pourrait ne pas voir; c'tait, -comme la mode ordonnait alors de les porter, une paire de bottes -entires, trs-lgantes, et glands, qui reluisaient sur des pantalons -collants presque toujours de couleur claire, et o se refltaient -les objets comme dans un miroir. Ainsi, les bottes crevaient -les yeux de l'honnte marchand de soierie, et, disons-le, elles lui -crevaient le cœur.</p> - -<p>—Qu'avez-vous? lui dit Coralie.</p> - -<p>—Rien, dit-il.</p> - -<p>—Sonnez, dit Coralie en souriant de la lchet de Camusot.—Brnice, -dit-elle la Normande ds qu'elle arriva, ayez-moi donc -des crochets pour que je mette encore ces damnes bottes. Vous -n'oublierez pas de les apporter ce soir dans ma loge.</p> - -<p>—Comment?... vos bottes?... dit Camusot qui respira plus -l'aise.</p> - -<p>—Eh! que croyez-vous donc? demanda-t-elle d'un air hautain. -Grosse bte, n'allez-vous pas croire... Oh! il le croirait! dit-elle - Brnice. J'ai un rle d'homme dans la pice de Chose, et je ne -me suis jamais mise en homme. Le bottier du thtre m'a apport -ces bottes-l pour essayer marcher, en attendant la paire de laquelle -il m'a pris mesure; il me les a mises, mais j'ai tant souffert -que je les ai tes, et je dois cependant les remettre.</p> - -<p>—Ne les remettez pas si elles vous gnent, dit Camusot que les -bottes avaient tant gn.</p> - -<p>—Mademoiselle, dit Brnice, ferait mieux, au lieu de se martyriser, -comme tout l'heure; elle en pleurait, monsieur! et si -<span class="pagenum" id="Page_264">264</span> -j'tais homme, jamais une femme que j'aimerais ne pleurerait! -elle ferait mieux de les porter en maroquin bien mince. Mais l'administration -est si ladre! Monsieur, vous devriez aller lui en commander.....</p> - -<p>—Oui, oui, dit le ngociant. Vous vous levez, dit-il Coralie.</p> - -<p>—A l'instant, je ne suis rentre qu' six heures, aprs vous -avoir cherch partout, vous m'avez fait garder mon fiacre pendant -sept heures. Voil de vos soins! m'oublier pour des bouteilles. J'ai -d me soigner, moi qui vais jouer maintenant tous les soirs, tant -que l'<i>Alcade</i> fera de l'argent. Je n'ai pas envie de mentir l'article -de ce jeune homme!</p> - -<p>—Il est beau, cet enfant-l, dit Camusot.</p> - -<p>—Vous trouvez? je n'aime pas ces hommes-l, ils ressemblent -trop une femme; et puis a ne sait pas aimer comme vous autres, -vieilles btes du commerce. Vous vous ennuyez tant!</p> - -<p>—Monsieur, dne-t-il avec madame, demanda Brnice.</p> - -<p>—Non, j'ai la bouche empte.</p> - -<p>—Vous avez t joliment paf, hier. Ah! papa Camusot, d'abord, -moi je n'aime pas les hommes qui boivent...</p> - -<p>—Tu feras un cadeau ce jeune homme, dit le ngociant.</p> - -<p>—Ah! oui, j'aime mieux les payer ainsi, que de faire ce que -fait Florine. Allons, mauvaise race qu'on aime, allez-vous-en, ou -donnez-moi ma voiture pour que je file au thtre.</p> - -<p>—Vous l'aurez demain pour dner avec votre directeur, au Rocher -de Cancale; il ne donnera pas la pice nouvelle dimanche.</p> - -<p>—Venez, je vais dner, dit Coralie en emmenant Camusot.</p> - -<p>Une heure aprs, Lucien fut dlivr par Brnice, la compagne -d'enfance de Coralie, une crature aussi fine, aussi dlie d'esprit -qu'elle tait corpulente.</p> - -<p>—Restez ici, Coralie reviendra seule, elle veut mme congdier -Camusot s'il vous ennuie, dit Brnice Lucien; mais, cher enfant -de son cœur, vous tes trop ange pour la ruiner. Elle me l'a dit, elle -est dcide tout planter l, sortir de ce paradis pour aller vivre -dans votre mansarde. Oh! les jaloux, les envieux ne lui ont-ils pas -expliqu que vous n'aviez ni sou, ni maille, que vous viviez au -quartier latin. Je vous suivrais, voyez-vous, je vous ferais votre mnage. -Mais je viens de consoler la pauvre enfant. Pas vrai, monsieur, -que vous avez trop d'esprit pour donner dans de pareilles btises? -Ah! vous verrez bien que l'autre gros n'a rien que le cadavre et que -<span class="pagenum" id="Page_265">265</span> -vous tes le chri, le bien-aim, la divinit laquelle on abandonne -l'me. Si vous saviez comme ma Coralie est gentille quand je lui -fais rpter ses rles! un amour d'enfant, quoi! Elle mritait -bien que Dieu lui envoyt un de ses anges, elle avait le dgot de -la vie. Elle a t si malheureuse avec sa mre, qui la battait, qui -l'a vendue! Oui, monsieur, une mre, sa propre enfant! Si j'avais -une fille, je la servirais comme ma petite Coralie, de qui je me -suis fait un enfant. Voil le premier bon temps que je lui ai vu, la -premire fois qu'elle a t bien applaudie. Il parat que, vu ce que -vous avez crit, on a mont une fameuse claque pour la seconde -reprsentation. Pendant que vous dormiez, Braulard est venu travailler -avec elle.</p> - -<p>—Qui! Braulard? demanda Lucien qui crut avoir entendu dj -ce nom.</p> - -<p>—Le chef des claqueurs, qui, de concert avec elle, est convenu -des endroits du rle o elle serait soigne. Quoiqu'elle se dise son -amie, Florine pourrait vouloir lui jouer un mauvais tour et prendre -tout pour elle. Tout le boulevard est en rumeur cause de votre -article. Quel lit arrang pour les amours d'une fe et d'un prince?... -dit-elle en mettant sur le lit un couvre-pied en dentelle.</p> - -<p>Elle alluma les bougies. Aux lumires, Lucien tourdi se crut en -effet dans un conte du Cabinet des fes. Les plus riches toffes du -Cocon-d'Or avaient t choisies par Camusot pour servir aux tentures -et aux draperies des fentres. Le pote marchait sur un tapis royal. -Les meubles en palissandre sculpt arrtaient dans les tailles du -bois des frissons de lumire qui y papillotaient. La chemine en -marbre blanc resplendissait des plus coteuses bagatelles. La descente -du lit tait en cygne bord de martre. Des pantoufles en velours -noir, doubles de soie pourpre, y parlaient des plaisirs qui -attendaient le pote des Marguerites. Une dlicieuse lampe pendait -du plafond tendu de soie. Partout des jardinires merveilleuses -montraient des fleurs choisies, de jolies bruyres blanches, des -camlias sans parfum. Partout vivaient les images de l'innocence. -Il tait impossible d'imaginer l une actrice et les mœurs du thtre. -Brnice remarqua l'bahissement de Lucien.</p> - -<p>—Est-ce gentil? lui dit-elle d'une voix cline. Ne serez-vous -pas mieux l pour aimer que dans un grenier? Empchez son coup -de tte, reprit-elle en amenant devant Lucien un magnifique -guridon charg de mets drobs au dner de sa matresse, afin -<span class="pagenum" id="Page_266">266</span> -que la cuisinire ne pt souponner la prsence d'un amant.</p> - -<p>Lucien dna trs-bien, servi par Brnice dans une argenterie -sculpte, dans des assiettes peintes un louis la pice. Ce luxe -agissait sur son me comme une fille des rues agit avec ses chairs -nues et ses bas blancs bien tirs sur un lycen.</p> - -<p>—Est-il heureux, ce Camusot! s'cria-t-il.</p> - -<p>—Heureux? reprit Brnice. Ah! il donnerait bien sa fortune -pour tre votre place, et pour troquer ses vieux cheveux gris -contre votre jeune chevelure blonde.</p> - -<p>Elle engagea Lucien, qui elle donna le plus dlicieux vin que -Bordeaux ait soign pour le plus riche Anglais, se recoucher en -attendant Coralie, faire un petit somme provisoire, et Lucien avait -en effet envie de se coucher dans ce lit qu'il admirait. Brnice, -qui avait lu ce dsir dans les yeux du pote, en tait heureuse pour -sa matresse. A dix heures et demie, Lucien s'veilla sous un regard -tremp d'amour. Coralie tait l dans la plus voluptueuse toilette -de nuit. Lucien avait dormi, Lucien n'tait plus ivre que d'amour. -Brnice se retira demandant:—A quelle heure demain?</p> - -<p>—Onze heures, tu nous apporteras notre djeuner au lit. Je n'y -serai pour personne avant deux heures.</p> - -<p>A deux heures le lendemain, l'actrice et son amant taient habills -et en prsence, comme si le pote ft venu faire une visite - sa protge. Coralie avait baign, peign, coiff, habill Lucien; -elle lui avait envoy chercher douze belles chemises, douze cravates, -douze mouchoirs chez Colliau, une douzaine de gants dans -une bote de cdre. Quand elle entendit le bruit d'une voiture sa -porte, elle se prcipita vers la fentre avec Lucien. Tous deux virent -Camusot descendant d'un coup magnifique.</p> - -<p>—Je ne croyais pas, dit-elle, qu'on pt har tant un homme et -le luxe...</p> - -<p>—Je suis trop pauvre pour consentir ce que vous vous ruiniez, -dit Lucien en passant ainsi sous les Fourches-Caudines.</p> - -<p>—Pauvre petit chat, dit-elle en pressant Lucien sur son cœur, -tu m'aimes donc bien?—J'ai engag monsieur, dit-elle en montrant -Lucien Camusot, venir me voir ce matin, en pensant que -nous irions nous promener aux Champs-lyses pour essayer la -voiture.</p> - -<p>—Allez-y seuls, dit tristement Camusot, je ne dne pas avec -vous, c'est la fte de ma femme, je l'avais oubli.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_267">267</span> -—Pauvre Musot! comme tu t'ennuieras, dit-elle en sautant au -cou du marchand.</p> - -<p>Elle tait ivre de bonheur en pensant qu'elle trennerait seule -avec Lucien ce beau coup, qu'elle irait seule avec lui au Bois; et, -dans son accs de joie, elle eut l'air d'aimer Camusot, qui elle fit -mille caresses.</p> - -<p>—Je voudrais pouvoir vous donner une voiture tous les jours, -dit le pauvre homme.</p> - -<p>—Allons, monsieur, il est deux heures, dit l'actrice Lucien -qu'elle vit honteux et qu'elle consola par un geste adorable.</p> - -<p>Coralie dgringola les escaliers en entranant Lucien qui entendit -le ngociant se tranant comme un phoque aprs eux, sans pouvoir -les rejoindre. Le pote prouva la plus enivrante des jouissances: -Coralie, que le bonheur rendait sublime, offrit tous les yeux ravis -une toilette pleine de got et d'lgance. Le Paris des Champs-lyses -admira ces deux amants. Dans une alle du bois de Boulogne, -leur coup rencontra la calche de mesdames d'Espard et -de Bargeton qui regardrent Lucien d'un air tonn, mais auxquelles -il lana le coup d'œil mprisant du pote qui pressent sa -gloire et va user de son pouvoir. Le moment o il put changer par -un coup d'œil avec ces deux femmes quelques-unes des penses de -vengeance qu'elles lui avaient mises au cœur pour le ronger, fut -un des plus doux de sa vie et dcida peut-tre de sa destine. Lucien -fut repris par les Furies de l'orgueil: il voulut reparatre dans -le monde, y prendre une clatante revanche, et toutes les petitesses -sociales, nagure foules aux pieds du travailleur, de l'ami du Cnacle, -rentrrent dans son me. Il comprit alors toute la porte de -l'attaque faite pour lui par Lousteau: Lousteau venait de servir ses -passions; tandis que le Cnacle, ce Mentor collectif, avait l'air de les -mater au profit des vertus ennuyeuses et de travaux que Lucien -commenait trouver inutiles. Travailler! n'est-ce pas la mort pour -les mes avides de jouissances? Aussi avec quelle facilit les crivains -ne glissent-ils pas dans le <i>far niente</i>, dans la bonne chre et -les dlices de la vie luxueuse des actrices et des femmes faciles! -Lucien sentit une irrsistible envie de continuer la vie de ces deux -folles journes.</p> - -<p>Le dner au Rocher de Cancale fut exquis. Lucien trouva les convives -de Florine, moins le ministre, moins le duc et la danseuse, -moins Camusot, remplacs par deux acteurs clbres et par Hector -<span class="pagenum" id="Page_268">268</span> -Merlin accompagn de sa matresse, une dlicieuse femme qui se faisait -appeler madame du Val-Noble, la plus belle et la plus lgante -des femmes qui composaient alors Paris le monde exceptionnel, de -ces femmes qu'aujourd'hui l'on a dcemment nommes des <i>Lorettes</i>. -Lucien, qui vivait depuis quarante-huit heures dans un paradis, -apprit le succs de son article. En se voyant ft, envi, le -pote trouva son aplomb: son esprit scintilla, il fut le Lucien de -Rubempr qui pendant plusieurs mois brilla dans la littrature et -dans le monde artiste. Finot, cet homme d'une incontestable adresse - deviner le talent, dont il devait faire une grande consommation et -qui le flairait comme un ogre sent la chair frache, cajola Lucien -en essayant de l'embaucher dans l'escouade de journalistes qu'il -commandait, et Lucien mordit ses flatteries. Coralie observa le -mange de ce consommateur d'esprit, et voulut mettre Lucien en -garde contre lui.</p> - -<p>—Ne t'engage pas, mon petit, dit-elle son pote, attends, ils -veulent t'exploiter, nous causerons de cela ce soir.</p> - -<p>—Bah! lui rpondit Lucien, je me sens assez fort pour tre -aussi mchant et aussi fin qu'ils peuvent l'tre.</p> - -<p>Finot, qui ne s'tait sans doute pas brouill pour les blancs avec -Hector Merlin, prsenta Merlin Lucien et Lucien Merlin. Coralie -et madame du Val-Noble fraternisrent, se comblrent de caresses -et de prvenances. Madame du Val-Noble invita Lucien et Coralie -dner.</p> - -<p>Hector Merlin, le plus dangereux de tous les journalistes prsents - ce dner, tait un petit homme sec, lvres pinces, couvant une -ambition dmesure, d'une jalousie sans bornes, heureux de tous -les maux qui se faisaient autour de lui, profitant des divisions qu'il -fomentait, ayant beaucoup d'esprit, peu de vouloir, mais remplaant -la volont par l'instinct qui mne les parvenus vers les endroits -clairs par l'or et par le pouvoir. Lucien et lui se dplurent mutuellement. -Il n'est pas difficile d'expliquer pourquoi. Merlin eut le -malheur de parler Lucien haute voix comme Lucien pensait tout -bas. Au dessert, les liens de la plus touchante amiti semblaient -unir ces hommes, qui tous se croyaient suprieurs l'un l'autre. -Lucien, le nouveau venu, tait l'objet de leurs coquetteries. On -causait cœur ouvert. Hector Merlin seul ne riait pas. Lucien lui -demanda la raison de sa raison.</p> - -<p>—Mais je vous vois entrant dans le monde littraire et journaliste -<span class="pagenum" id="Page_269">269</span> -avec des illusions. Vous croyez aux amis. Nous sommes tous -amis ou ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les -premiers avec l'arme qui devrait ne nous servir qu' frapper les -autres. Vous vous apercevrez avant peu que vous n'obtiendrez rien -par les beaux sentiments. Si vous tes bon, faites-vous mchant. -Soyez hargneux par calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprme, -je vous la confie et je ne vous aurai pas fait une mdiocre -confidence. Pour tre aim, ne quittez jamais votre matresse sans -l'avoir fait pleurer un peu; pour faire fortune en littrature, blessez -toujours tout le monde, mme vos amis, faites pleurer les amours-propres: -tout le monde vous caressera.</p> - -<p>Hector Merlin fut heureux en voyant l'air de Lucien que sa -parole entrait chez le nophyte comme la lame d'un poignard dans -un cœur. On joua. Lucien perdit tout son argent. Il fut emmen -par Coralie, et les dlices de l'amour lui firent oublier les terribles -motions du Jeu qui, plus tard, devait trouver en lui une de ses -victimes. Le lendemain, en sortant de chez elle et revenant au -quartier latin, il trouva dans sa bourse l'argent qu'il avait perdu. -Cette attention l'attrista d'abord, il voulut revenir chez l'actrice et -lui rendre un don qui l'humiliait; mais il tait dj rue de La -Harpe, il continua son chemin vers l'htel Cluny. Tout en marchant, -il s'occupa de ce soin de Coralie, il y vit une preuve de cet -amour maternel que ces sortes de femmes mlent leurs passions. -Chez elles, la passion comporte tous les sentiments. De pense en -pense, Lucien finit par trouver une raison d'accepter en se disant:—Je -l'aime, nous vivrons ensemble comme mari et femme, et je -ne la quitterai jamais! A moins d'tre Diogne, qui ne comprendrait -alors les sensations de Lucien en montant l'escalier boueux et -puant de son htel, en faisant grincer la serrure de sa porte, en -revoyant le carreau sale et la piteuse chemine de sa chambre horrible -de misre et de nudit? Il trouva sur sa table le manuscrit de -son roman et ce mot de Daniel d'Arthez:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Nos amis sont presque contents de votre œuvre, cher pote. -Vous pourrez la prsenter avec plus de confiance, disent-ils, -vos amis et vos ennemis. Nous avons lu votre charmant article -sur le Panorama-Dramatique, et vous devez exciter autant d'envie -dans la littrature que de regrets chez nous.</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Daniel.</span></p> - -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_270">270</span> -—Regrets! que veut-il dire? s'cria Lucien surpris du ton de -politesse qui rgnait dans ce billet. tait-il donc un tranger pour -le Cnacle? Aprs avoir dvor les fruits dlicieux que lui avait -tendus l've des coulisses, il tenait encore plus l'estime et l'amiti -de ses amis de la rue des Quatre-Vents. Il resta pendant quelques -instants plong dans une mditation par laquelle il embrassait son -prsent dans cette chambre et son avenir dans celle de Coralie. En -proie des hsitations alternativement honorables et dpravantes, il -s'assit et se mit examiner l'tat dans lequel ses amis lui rendaient -son œuvre. Quel tonnement fut le sien! De chapitre en chapitre, -la plume habile et dvoue de ces grands hommes encore inconnus -avait chang ses pauvrets en richesses. Un dialogue plein, serr, -concis, nerveux remplaait ses conversations qu'il comprit alors -n'tre que des bavardages en les comparant des discours o respirait -l'esprit du temps. Ses portraits, un peu mous de dessin, -avaient t vigoureusement accuss et colors; tous se rattachaient -aux phnomnes curieux de la vie humaine par des observations -physiologiques dues sans doute Bianchon, exprimes avec finesse, -et qui les faisaient vivre. Ses descriptions verbeuses taient devenues -substantielles et vives. Il avait donn une enfant mal faite et -mal vtue, et il retrouvait une dlicieuse fille en robe blanche, ceinture, - charpe roses, une cration ravissante. La nuit le surprit, -les yeux en pleurs, atterr de cette grandeur, sentant le prix d'une -pareille leon, admirant ces corrections qui lui en apprenaient -plus sur la littrature et sur l'art que ses quatre annes de travaux, -de lectures, de comparaisons et d'tudes. Le redressement d'un carton -mal conu, un trait magistral sur le vif en disent toujours plus -que les thories et les observations.</p> - -<p>—Quels amis! quels cœurs! suis-je heureux! s'cria-t-il en serrant -le manuscrit.</p> - -<p>Entran par l'emportement naturel aux natures potiques et -mobiles, il courut chez Daniel. En montant l'escalier, il se crut -cependant moins digne de ces cœurs que rien ne pouvait faire dvier -du sentier de l'honneur. Une voix lui disait que, si Daniel -avait aim Coralie, il ne l'aurait pas accepte avec Camusot. Il connaissait -aussi la profonde horreur du Cnacle pour les journalistes, -et il se savait dj quelque peu journaliste. Il trouva ses amis, -moins Meyraux, qui venait de sortir, en proie un dsespoir peint -sur toutes les figures.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_271">271</span> -—Qu'avez-vous, mes amis? dit Lucien.</p> - -<p>—Nous venons d'apprendre une horrible catastrophe: le plus -grand esprit de notre poque, notre ami le plus aim, celui qui -pendant deux ans a t notre lumire...</p> - -<p>—Louis Lambert, dit Lucien.</p> - -<p>—Il est dans un tat de catalepsie qui ne laisse aucun espoir, -dit Bianchon.</p> - -<p>—Il mourra le corps insensible et la tte dans les cieux, ajouta -solennellement Michel Chrestien.</p> - -<p>—Il mourra comme il a vcu, dit d'Arthez.</p> - -<p>—L'amour, jet comme un feu dans le vaste empire de son cerveau, -l'a incendi, dit Lon Giraud.</p> - -<p>—Oui, dit Joseph Bridau, l'a exalt un point o nous le perdons -de vue.</p> - -<p>—C'est nous qui sommes plaindre, dit Fulgence Ridal.</p> - -<p>—Il se gurira peut-tre, s'cria Lucien.</p> - -<p>—D'aprs ce que nous a dit Meyraux, la cure est impossible, -rpondit Bianchon. Sa tte est le thtre de phnomnes sur lesquels -la mdecine n'a nul pouvoir.</p> - -<p>—Il existe cependant des agents, dit d'Arthez...</p> - -<p>—Oui, dit Bianchon, il n'est que cataleptique, nous pouvons le -rendre imbcile.</p> - -<p>—Ne pouvoir offrir au gnie du mal une tte en remplacement -de celle-l! Moi, je donnerais la mienne! s'cria Michel Chrestien.</p> - -<p>—Et que deviendrait la fdration europenne? dit d'Arthez.</p> - -<p>—Ah! c'est vrai, reprit Michel Chrestien, avant d'tre un -homme on appartient l'Humanit.</p> - -<p>—Je venais ici le cœur plein de remercments pour vous tous, -dit Lucien. Vous avez chang mon billon en louis d'or.</p> - -<p>—Des remercments! Pour qui nous prends-tu? dit Bianchon.</p> - -<p>—Le plaisir a t pour nous, reprit Fulgence.</p> - -<p>—Eh! bien, vous voil journaliste? lui dit Lon Giraud. Le -bruit de votre dbut est arriv jusque dans le quartier latin.</p> - -<p>—Pas encore, rpondit Lucien.</p> - -<p>—Ah! tant mieux! dit Michel Chrestien.</p> - -<p>—Je vous le disais bien, reprit d'Arthez. Lucien est un de ces -cœurs qui connaissent le prix d'une conscience pure. N'est-ce pas un -viatique fortifiant que de poser le soir sa tte sur l'oreiller en pouvant -se dire:—Je n'ai pas jug les œuvres d'autrui, je n'ai caus d'affliction -<span class="pagenum" id="Page_272">272</span> - personne: mon esprit, comme un poignard, n'a fouill l'me -d'aucun innocent; ma plaisanterie n'a immol aucun bonheur, -elle n'a mme pas troubl la sottise heureuse, elle n'a pas injustement -fatigu le gnie; j'ai ddaign les faciles triomphes de l'pigramme; -enfin je n'ai jamais menti mes convictions?</p> - -<p>—Mais, dit Lucien, on peut, je crois, tre ainsi tout en travaillant - un journal. Si je n'avais dcidment que ce moyen d'exister, il -faudrait bien y venir.</p> - -<p>—Oh! oh! oh! fit Fulgence en montant d'un ton chaque exclamation, -nous capitulons.</p> - -<p>—Il sera journaliste, dit gravement Lon Giraud. Ah! Lucien, -si tu voulais l'tre avec nous, qui allons publier un journal o jamais -ni la vrit ni la justice ne seront outrages, o nous rpandrons -les doctrines utiles l'humanit, peut-tre...</p> - -<p>—Vous n'aurez pas un abonn, rpliqua machiavliquement -Lucien en interrompant Lon.</p> - -<p>—Ils en auront cinq cents qui en vaudront cinq cent mille, rpondit -Michel Chrestien.</p> - -<p>—Il vous faudra bien des capitaux, reprit Lucien.</p> - -<p>—Non, dit d'Arthez, mais du dvouement.</p> - -<p>—Tu sens comme une vraie boutique de parfumeur, dit Michel -Chrestien en flairant par un geste comique la tte de Lucien. On t'a -vu dans une voiture suprieurement astique, trane par des chevaux -de dandy, avec une matresse de prince, Coralie.</p> - -<p>—Eh! bien, dit Lucien, y a-t-il du mal cela?</p> - -<p>—Tu dis cela comme s'il y en avait, lui cria Bianchon.</p> - -<p>—J'aurais voulu Lucien, dit d'Arthez, une Batrix, une noble -femme qui l'aurait soutenu dans la vie...</p> - -<p>—Mais, Daniel, est-ce que l'amour n'est pas partout semblable - lui-mme? dit le pote.</p> - -<p>—Ah! dit le rpublicain, ici je suis aristocrate. Je ne pourrais -pas aimer une femme qu'un acteur baise sur la joue en face du -public, une femme tutoye dans les coulisses, qui s'abaisse devant -un parterre et lui sourit, qui danse des pas en relevant ses jupes et -qui se met en homme pour montrer ce que je veux tre seul voir. -Ou, si j'aimais une pareille femme, elle quitterait le thtre, et je -la purifierais par mon amour.</p> - -<p>—Et si elle ne pouvait pas quitter le thtre?</p> - -<p>—Je mourrais de chagrin, de jalousie, de mille maux. <ins id="cor_59" title="ces mots manquent dans l'dition imprime">On ne</ins> -<span class="pagenum" id="Page_273">273</span> -peut pas arracher son amour de son cœur comme on arrache une -dent.</p> - -<p>Lucien devint sombre et pensif.—Quand ils apprendront que -je subis Camusot, ils me mpriseront, se disait-il.</p> - -<p>—Tiens, lui dit le sauvage rpublicain avec une affreuse bonhomie, -tu pourras tre un grand crivain, mais tu ne seras jamais -qu'un petit farceur.</p> - -<p>Il prit son chapeau et sortit.</p> - -<p>—Il est dur, Michel Chrestien, dit le pote.</p> - -<p>—Dur et salutaire comme le davier du dentiste, dit Bianchon. -Michel voit ton avenir, et peut-tre en ce moment pleure-t-il sur -toi dans la rue.</p> - -<p>D'Arthez fut doux et consolant, il essaya de relever Lucien. Au -bout d'une heure le pote quitta le Cnacle, maltrait par sa conscience -qui lui criait:—Tu seras journaliste! comme la sorcire -crie Macbeth: Tu seras roi.</p> - -<p>Dans la rue, il regarda les croises du patient d'Arthez, claires -par une faible lumire, et revint chez lui le cœur attrist, l'me inquite. -Une sorte de pressentiment lui disait qu'il avait t serr sur -le cœur de ses vrais amis pour la dernire fois. En entrant dans la rue -de Cluny par la place de la Sorbonne, il reconnut l'quipage de Coralie. -Pour venir voir son pote un moment, pour lui dire un simple -bonsoir, l'actrice avait franchi l'espace du boulevard du Temple la -Sorbonne. Lucien trouva sa matresse tout en larmes l'aspect de sa -mansarde, elle voulait tre misrable comme son amant, elle pleurait -en rangeant les chemises, les gants, les cravates et les mouchoirs -dans l'affreuse commode de l'htel. Ce dsespoir tait si vrai, si grand, -il exprimait tant d'amour, que Lucien, qui l'on avait reproch -d'avoir une actrice, vit dans Coralie une sainte bien prs d'endosser -le cilice de la misre. Pour venir, cette adorable crature avait pris -le prtexte d'avertir son ami que la socit Camusot, Coralie et -Lucien rendrait la socit Matifat, Florine et Lousteau leur souper, -et de demander Lucien s'il avait quelque invitation faire qui -lui ft utile; Lucien lui rpondit qu'il en causerait avec Lousteau. -L'actrice, aprs quelques moments, se sauva en cachant Lucien -que Camusot l'attendait en bas.</p> - -<p>Le lendemain, ds huit heures, Lucien alla chez tienne, ne le -trouva pas, et courut chez Florine. Le journaliste et l'actrice reurent -leur ami dans la jolie chambre coucher o ils taient -<span class="pagenum" id="Page_274">274</span> -maritalement tablis, et tous trois ils y djeunrent splendidement.</p> - -<p>—Mais mon petit, lui dit Lousteau quand ils furent attabls -et que Lucien lui eut parl du souper que donnerait Coralie, je -te conseille de venir avec moi voir Flicien Vernou, de l'inviter, et -de te lier avec lui autant qu'on peut se lier avec un pareil drle. -Flicien te donnera peut-tre accs dans le journal politique o il -cuisine le feuilleton, et o tu pourras fleurir ton aise en grands -articles dans le haut de ce journal. Cette feuille, comme la ntre, -appartient au parti libral, tu seras libral, c'est le parti populaire; -d'ailleurs, si tu voulais passer du ct ministriel, tu y entrerais avec -d'autant plus d'avantages que tu te serais fait redouter. Hector Merlin -et sa madame du Val-Noble, chez qui vont quelques grands seigneurs, -les jeunes dandies et les millionnaires, ne t'ont-ils pas pri, -toi et Coralie, dner?</p> - -<p>—Oui, rpondit Lucien, et tu en es avec Florine.</p> - -<p>Lucien et Lousteau, dans leur griserie de vendredi et pendant -leur dner du dimanche, en taient arrivs se tutoyer.</p> - -<p>—Eh! bien, nous rencontrerons Merlin au journal, c'est un gars -qui suivra Finot de prs; tu feras bien de le soigner, de le mettre -de ton souper avec sa matresse: il te sera peut-tre utile avant -peu, car les gens haineux ont besoin de tout le monde, et il te -rendra service pour avoir ta plume au besoin.</p> - -<p>—Votre dbut a fait assez de sensation pour que vous n'prouviez -aucun obstacle, dit Florine Lucien, htez-vous d'en profiter, -autrement vous seriez promptement oubli.</p> - -<p>—L'affaire, reprit Lousteau, la grande affaire est consomme! Ce -Finot, un homme sans aucun talent, est directeur et rdacteur en chef -du journal hebdomadaire de Dauriat, propritaire d'un sixime qui -ne lui cote rien, et il a six cents francs d'appointements par mois. -Je suis, de ce matin, mon cher, rdacteur en chef de notre petit -journal. Tout s'est pass comme je le prsumais l'autre soir: Florine -a t superbe, elle rendrait des points au prince de Talleyrand.</p> - -<p>—Nous tenons les hommes par leur plaisir, dit Florine, les diplomates -ne les prennent que par l'amour-propre; les diplomates -leur voient faire des faons et nous leur voyons faire des btises, -nous sommes donc les plus fortes.</p> - -<p>—En concluant, dit Lousteau, Matifat a commis le seul bon -mot qu'il prononcera dans sa vie de droguiste: L'affaire, a-t-il dit, -ne sort pas de mon commerce!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_275">275</span> -—Je souponne Florine de le lui avoir souffl, s'cria Lucien.</p> - -<p>—Ainsi, mon cher amour, reprit Lousteau, tu as le pied l'trier.</p> - -<p>—Vous tes n coiff, dit Florine. Combien voyons-nous de -petits jeunes gens qui <i>droguent</i> dans Paris pendant des annes sans -arriver pouvoir insrer un article dans un journal! Il en aura t -de vous comme d'mile Blondet. Dans six mois d'ici, je vous vois -<i>faisant votre tte</i>, ajouta-t-elle en se servant d'un mot de son -argot et en lui jetant un sourire moqueur.</p> - -<p>—Ne suis-je pas Paris depuis trois ans, dit Lousteau, et depuis -hier seulement Finot me donne trois cents francs de fixe par mois -pour la rdaction en chef, me paye cent sous la colonne, et cent -francs la feuille son journal hebdomadaire.</p> - -<p>—H! bien, vous ne dites rien?... s'cria Florine en regardant -Lucien.</p> - -<p>—Nous verrons, dit Lucien.</p> - -<p>—Mon cher, rpondit Lousteau d'un air piqu, j'ai tout arrang -pour toi comme si tu tais mon frre; mais je ne te rponds -pas de Finot. Finot sera sollicit par soixante drles qui, d'ici -deux jours, vont venir lui faire des propositions aux rabais. J'ai -promis pour toi, tu lui diras non, si tu veux. Tu ne te doutes pas de -ton bonheur, reprit le journaliste aprs une pause. Tu feras partie -d'une coterie dont les camarades attaquent leurs ennemis dans plusieurs -journaux, et s'y servent mutuellement.</p> - -<p>—Allons d'abord voir Flicien Vernou, dit Lucien qui avait -hte de se lier avec ces redoutables oiseaux de proie.</p> - -<p>Lousteau envoya chercher un cabriolet, et les deux amis allrent -rue Mandar, o demeurait Vernou, dans une maison alle, il y -occupait un appartement au deuxime tage. Lucien fut trs-tonn -de trouver ce critique acerbe, ddaigneux et gourm, dans une -salle manger de la dernire vulgarit, tendue d'un mauvais petit -papier briquet, charg de mousses par intervalles gaux, orne de -gravures l'aqua-tinta dans des cadres dors, attabl avec une femme -trop laide pour ne pas tre lgitime, et deux enfants en bas ge -perchs sur ces chaises pieds trs-levs et barrire, destines - maintenir ces petits drles. Surpris dans une robe de chambre -confectionne avec les restes d'une robe d'indienne sa femme, -Flicien eut un air assez mcontent.</p> - -<p>—As-tu djeun, Lousteau? dit-il en offrant une chaise Lucien</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span> -—Nous sortons de chez Florine, dit tienne, et nous y avons -djeun.</p> - -<p>Lucien ne cessait d'examiner madame Vernou, qui ressemblait -une bonne, grasse cuisinire, assez blanche, mais superlativement -commune. Madame Vernou portait un foulard par-dessus un bonnet -de nuit brides que ses joues presses dbordaient. Sa robe de -chambre, sans ceinture, attache au col par un bouton, descendait - grands plis et l'enveloppait si mal, qu'il tait impossible de ne -pas la comparer une borne. D'une sant dsesprante, elle avait -les joues presque violettes, et des mains doigts en forme de boudins. -Cette femme expliqua soudain Lucien l'attitude gne de -Vernou dans le monde. Malade de son mariage, sans force pour -abandonner femme et enfants, mais assez pote pour en toujours -souffrir, cet auteur ne devait pardonner personne un succs, il -devait tre mcontent de tout, en se sentant toujours mcontent -de lui-mme. Lucien comprit l'air aigre qui glaait cette figure envieuse, -l'cret des reparties que ce journaliste semait dans sa conversation, -l'acerbit de sa phrase, toujours pointue et travaille -comme un stylet.</p> - -<p>—Passons dans mon cabinet, dit Flicien en se levant, il s'agit -sans doute d'affaires littraires.</p> - -<p>—Oui et non, lui rpondit Lousteau. Mon vieux, il s'agit d'un -souper.</p> - -<p>—Je venais, dit Lucien, vous prier de la part de Coralie....</p> - -<p>A ce nom, madame Vernou leva la tte.</p> - -<p>—... A souper d'aujourd'hui en huit, dit Lucien en continuant. -Vous trouverez chez elle la socit que vous avez eue chez Florine, -et augmente de madame du Val-Noble, de Merlin et de quelques -autres. Nous jouerons.</p> - -<p>—Mais, mon ami, ce jour-l nous devons aller chez madame -Mahoudeau, dit la femme.</p> - -<p>—Eh! qu'est-ce que cela fait? dit Vernou.</p> - -<p>—Si nous n'y allions pas, elle se choquerait, et tu es bien aise -de la trouver pour escompter tes effets de librairie.</p> - -<p>—Mon cher, voil une femme qui ne comprend pas qu'un souper -qui commence minuit n'empche pas d'aller une soire qui finit - onze heures. Je travaille ct d'elle, ajouta-t-il.</p> - -<p>—Vous avez tant d'imagination! rpondit Lucien qui se fit un -ennemi mortel de Vernou par ce seul mot.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span> -—Eh! bien, reprit Lousteau, tu viens, mais ce n'est pas tout. -Monsieur de Rubempr devient un des ntres, ainsi pousse-le ton -journal; prsente-le comme un gars capable de faire la haute littrature, -afin qu'il puisse mettre au moins deux articles par mois.</p> - -<p>—Oui, s'il veut tre des ntres, attaquer nos ennemis comme -nous attaquerons les siens, et dfendre nos amis, je parlerai de lui -ce soir l'Opra, rpondit Vernou.</p> - -<p>—Eh! bien, demain, mon petit, dit Lousteau en serrant la -main de Vernou avec les signes de la plus vive amiti. Quand parat -ton livre?</p> - -<p>—Mais, dit le pre de famille, cela dpend de Dauriat, j'ai fini.</p> - -<p>—Es-tu content!...</p> - -<p>—Mais oui et non...</p> - -<p>—Nous chaufferons le succs, dit Lousteau en se levant et saluant -la femme de son confrre.</p> - -<p>Cette brusque sortie fut ncessite par les criailleries des deux -enfants qui se disputaient et se donnaient des coups de cuiller en -s'envoyant de la panade par la figure.</p> - -<p>—Tu viens de voir, mon enfant, dit tienne Lucien, une -femme qui, sans le savoir, fera bien des ravages en littrature. Ce -pauvre Vernou ne nous pardonne pas sa femme. On devrait l'en dbarrasser, -dans l'intrt public bien entendu. Nous viterions un -dluge d'articles atroces, d'pigrammes contre tous les succs et -contre toutes les fortunes. Que devenir avec une pareille femme -accompagne de ces deux horribles moutards? Vous avez vu le Rigaudin -de la Maison en loterie, la pice de Picard... eh! bien, comme -Rigaudin, Vernou ne se battra pas, mais il fera battre les autres; il -est capable de se crever un œil pour en crever deux son meilleur -ami; vous le verrez posant le pied sur tous les cadavres, souriant - tous les malheurs, attaquant les princes, les ducs, les marquis, -les nobles, parce qu'il est roturier; attaquant les renommes clibataires - cause de sa femme, et parlant toujours morale, plaidant pour -les joies domestiques et pour les devoirs de citoyen. Enfin ce critique -si moral ne sera doux pour personne, pas mme pour les enfants. -Il vit dans la rue Mandar entre une femme qui pourrait faire le -mamamouchi du Bourgeois gentilhomme et deux petits Vernou laids -comme des teignes; il veut se moquer du faubourg Saint-Germain, -o il ne mettra jamais le pied, et fera parler les duchesses comme -parle sa femme. Voil l'homme qui va hurler aprs les jsuites, insulter -<span class="pagenum" id="Page_278">278</span> -la cour, lui prter l'intention de rtablir les droits fodaux, -le droit d'anesse, et qui prchera quelque croisade en faveur de -l'galit, lui qui ne se croit l'gal de personne. S'il tait garon, s'il -allait dans le monde, s'il avait les allures des potes royalistes pensionns, -orns de croix de la Lgion-d'Honneur, ce serait un optimiste. -Le journalisme a mille points de dpart semblables. C'est une -grande catapulte mise en mouvement par de petites haines. As-tu -maintenant envie de te marier? Vernou n'a plus de cœur, le fiel a -tout envahi. Aussi est-ce le journaliste par excellence, un tigre -deux mains qui dchire tout, comme si ses plumes avaient la rage.</p> - -<p>—Il est gunophobe, dit Lucien. A-t-il du talent?</p> - -<p>—Il a de l'esprit, c'est un <i>Articlier</i>. Vernou porte des articles, -fera toujours des articles, et rien que des articles. Le travail le plus -obstin ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose. Flicien est -incapable de concevoir une œuvre, d'en disposer les masses, d'en -runir harmonieusement les personnages dans un plan qui commence, -se noue et marche vers un fait capital; il a des ides, mais -il ne connat pas les faits; ses hros seront des utopies philosophiques -ou librales; enfin, son style est d'une originalit cherche, sa -phrase ballonne tomberait si la critique lui donnait un coup d'pingle. -Aussi craint-il normment les journaux, comme tous ceux -qui ont besoin des gourdes et des bourdes de l'loge pour se soutenir -au-dessus de l'eau.</p> - -<p>—Quel article tu fais, s'cria Lucien.</p> - -<p>—Ceux-l, mon enfant, il faut se les dire et jamais les crire.</p> - -<p>—Tu deviens rdacteur en chef, dit Lucien.</p> - -<p>—O veux-tu que je te jette? lui demanda Lousteau.</p> - -<p>—Chez Coralie.</p> - -<p>—Ah! nous sommes amoureux, dit Lousteau. Quelle faute! -Fais de Coralie ce que je fais de Florine, une mnagre, mais la -libert sur la montagne!</p> - -<p>—Tu ferais damner les saints! lui dit Lucien en riant.</p> - -<p>—On ne damne pas les dmons, rpondit Lousteau.</p> - -<p>Le ton lger, brillant de son nouvel ami, la manire dont il traitait -la vie, ses paradoxes mls aux maximes vraies du machiavlisme -parisien agissaient sur Lucien son insu. En thorie, le pote -reconnaissait le danger de ces penses, et les trouvait utiles -l'application. En arrivant sur le boulevard du Temple, les deux -amis convinrent de se retrouver, entre quatre et cinq heures, -<span class="pagenum" id="Page_279">279</span> -au bureau du journal, o sans doute Hector Merlin viendrait. -Lucien tait, en effet, saisi par les volupts de l'amour vrai des -courtisanes qui attachent leurs grappins aux endroits les plus tendres -de l'me en se pliant avec une incroyable souplesse tous les -dsirs, en favorisant les molles habitudes d'o elles tirent leur force. -Il avait dj soif des plaisirs parisiens, il aimait la vie facile, abondante -et magnifique que lui faisait l'actrice chez elle. Il trouva Coralie -et Camusot ivres de joie. Le Gymnase proposait pour Pques -prochain un engagement dont les conditions nettement formules, -surpassaient les esprances de Coralie.</p> - -<p>—Nous vous devons ce triomphe, dit Camusot.</p> - -<p>—Oh! certes, sans lui l'Alcade tombait, s'cria Coralie, il n'y -avait pas d'article, et j'tais encore au boulevard pour six ans.</p> - -<p>Elle lui sauta au cou devant Camusot. L'effusion de l'actrice avait -je ne sais quoi de moelleux dans sa rapidit, de suave dans son entranement: -elle aimait! Comme tous les hommes dans leurs grandes -douleurs, Camusot abaissa ses yeux terre, et reconnut, le long -de la couture des bottes de Lucien, le fil de couleur employ par -les bottiers clbres et qui se dessinait en jaune fonc sur le noir -luisant de la tige. La couleur originale de ce fil l'avait proccup -pendant son monologue sur la prsence inexplicable d'une paire -de bottes devant la chemine de Coralie. Il avait lu en lettres noires -imprimes sur le cuir blanc et doux de la doublure l'adresse d'un -bottier fameux cette poque: Gay, rue de La Michodire.</p> - -<p>—Monsieur, dit-il Lucien, vous avez de bien belles bottes.</p> - -<p>—Il a tout beau, rpondit Coralie.</p> - -<p>—Je voudrais bien me fournir chez votre bottier.</p> - -<p>—Oh! dit Coralie, comme c'est rue des Bourdonnais de demander -les adresses des fournisseurs! Allez-vous porter des bottes de -jeune homme? vous seriez joli garon. Gardez donc vos bottes -revers, qui conviennent un homme tabli, qui a femme, enfants -et matresse.</p> - -<p>—Enfin, si monsieur voulait tirer une de ses bottes, il me rendrait -un service signal, dit l'obstin Camusot.</p> - -<p>—Je ne pourrais la remettre sans crochets, dit Lucien en rougissant.</p> - -<p>—Brnice en ira chercher, ils ne seront pas de trop ici, dit le -marchand d'un air horriblement goguenard.</p> - -<p>—Papa Camusot, dit Coralie en lui jetant un regard empreint -<span class="pagenum" id="Page_280">280</span> -d'un atroce mpris, ayez le courage de votre lchet! Allons, dites -toute votre pense. Vous trouvez que les bottes de monsieur ressemblent -aux miennes? Je vous dfends d'ter vos bottes, dit-elle Lucien. -Oui, monsieur Camusot, oui, ces bottes sont absolument les mmes -que celles qui se croisaient les bras devant mon foyer l'autre jour, -et monsieur cach dans mon cabinet de toilette les attendait, il -avait pass la nuit ici. Voil ce que vous pensez, hein? Pensez-le, -je le veux. C'est la vrit pure. Je vous trompe. Aprs? Cela me -plat, moi!</p> - -<p>Elle s'assit sans colre et de l'air le plus dgag du monde en regardant -Camusot et Lucien, qui n'osaient se regarder.</p> - -<p>—Je ne croirai que ce que vous voudrez que je croie, dit Camusot. -Ne plaisantez pas, j'ai tort.</p> - -<p>—Ou je suis une infme dvergonde qui dans un moment s'est -amourache de monsieur, ou je suis une pauvre misrable crature -qui a senti pour la premire fois le vritable amour aprs lequel -courent toutes les femmes. Dans les deux cas, il faut me quitter ou -me prendre comme je suis, dit-elle en faisant un geste de souveraine -par lequel elle crasa le ngociant.</p> - -<p>—Serait-ce vrai? dit Camusot qui vit la contenance de Lucien -que Coralie ne riait pas et qui mendiait une tromperie.</p> - -<p>—J'aime mademoiselle, dit Lucien.</p> - -<p>En entendant ce mot dit d'une voix mue, Coralie sauta au cou -de son pote, le pressa dans ses bras et tourna la tte vers le <ins id="cor_60" title="marchant">marchand</ins> -de soieries en lui montrant l'admirable groupe d'amour -qu'elle faisait avec Lucien.</p> - -<p>—Pauvre Musot, reprends tout ce que tu m'as donn, je ne -veux rien de toi, j'aime comme une folle cet enfant-l, non pour -son esprit, mais pour sa beaut. Je prfre la misre avec lui, des -millions avec toi.</p> - -<p>Camusot tomba sur un fauteuil, se mit la tte dans les mains, et -demeura silencieux.</p> - -<p>—Voulez-vous que nous nous en allions? lui dit-elle avec une -incroyable frocit.</p> - -<p>Lucien eut froid dans le dos en se voyant charg d'une femme, -d'une actrice et d'un mnage.</p> - -<p>—Reste ici, garde tout, Coralie, dit le marchand d'une voix -faible et douloureuse qui partait de l'me, je ne veux rien reprendre. -Il y a pourtant l soixante mille francs de mobilier, mais je ne -<span class="pagenum" id="Page_281">281</span> -saurais me faire l'ide de ma Coralie dans la misre. Et tu seras cependant -avant peu dans la misre. Quelque grands que soient les -talents de monsieur, ils ne peuvent pas te donner une existence. -Voil ce qui nous attend tous, nous autres vieillards! Laisse-moi, -Coralie, le droit de venir te voir quelquefois: je puis t'tre utile. -D'ailleurs, je l'avoue, il me serait impossible de vivre sans toi.</p> - -<p>La douceur de ce pauvre homme, dpossd de tout son bonheur -au moment o il se croyait le plus heureux, toucha vivement -Lucien, mais non Coralie.</p> - -<p>—Viens, mon pauvre Musot, viens tant que tu voudras, dit-elle. -Je t'aimerai mieux en ne te trompant point.</p> - -<p>Camusot parut content de n'tre pas chass de son paradis terrestre -o sans doute il devait souffrir, mais o il espra rentrer plus -tard dans tous ses droits en se fiant sur les hasards de la vie -parisienne et sur les sductions qui allaient entourer Lucien. Le -vieux marchand matois pensa que tt ou tard ce beau jeune homme -se permettrait des infidlits, et pour l'espionner, pour le perdre -dans l'esprit de Coralie, il voulait rester leur ami. Cette lchet de -la passion vraie effraya Lucien. Camusot offrit dner au Palais-Royal, -chez Vry, ce qui fut accept.</p> - -<p>—Quel bonheur, cria Coralie quand Camusot fut parti, plus de -mansarde au quartier latin, tu demeureras ici, nous ne nous -quitterons pas, tu prendras pour conserver les apparences un petit -appartement, rue Charlot, et vogue la galre!</p> - -<p>Elle se mit danser son pas espagnol avec un entrain qui peignit -une indomptable passion.</p> - -<p>—Je puis gagner cinq cents francs par mois en travaillant beaucoup, -dit Lucien.</p> - -<p>—J'en ai tout autant au thtre, sans compter les feux. Camusot -m'habillera toujours, il m'aime! Avec quinze cents francs par mois, -nous vivrons comme des Crsus.</p> - -<p>—Et les chevaux, et le cocher, et le domestique? dit Brnice.</p> - -<p>—Je ferai des dettes, s'cria Coralie.</p> - -<p>Elle se remit danser une gigue avec Lucien.</p> - -<p>—Il faut ds lors accepter les propositions de Finot, s'cria -Lucien.</p> - -<p>—Allons, dit Coralie, je m'habille et te mne ton journal, je -t'attendrai en voiture, sur le boulevard.</p> - -<p>Lucien s'assit sur un sofa, regarda l'actrice faisant sa toilette -<span class="pagenum" id="Page_282">282</span> -et se livra aux plus graves rflexions. Il et mieux aim laisser Coralie -libre que d'tre jet dans les obligations d'un pareil mariage; -mais il la vit si belle, si bien faite, si attrayante, qu'il fut saisi par -les pittoresques aspects de cette vie de Bohme, et jeta le gant - la face de la Fortune. Brnice eut ordre de veiller au dmnagement -et l'installation de Lucien. Puis, la triomphante, la belle, -l'heureuse Coralie entrana son amant aim, son pote, et traversa -tout Paris pour aller rue Saint-Fiacre. Lucien grimpa lestement -l'escalier, et se produisit en matre dans les bureaux du -journal. Coloquinte ayant toujours son papier timbr sur la tte et -le vieux Giroudeau lui dirent encore assez hypocritement que personne -n'tait venu.</p> - -<p>—Mais les rdacteurs doivent se voir quelque part pour convenir -du journal, dit-il.</p> - -<p>—Probablement, mais la rdaction ne me regarde pas, dit le -capitaine de la Garde Impriale qui se remit vrifier ses bandes -en faisant son ternel broum! broum!</p> - -<p>En ce moment, par un hasard, doit-on dire heureux ou malheureux? -Finot vint pour annoncer Giroudeau sa fausse abdication, -et lui recommander de veiller ses intrts.</p> - -<p>—Pas de diplomatie avec monsieur, il est du journal, dit Finot - son oncle en prenant la main de Lucien et la lui serrant.</p> - -<p>—Ah! monsieur est du journal, s'cria Giroudeau surpris du -geste de son neveu. Eh! bien, monsieur, vous n'avez pas eu de -peine y entrer.</p> - -<p>—Je veux y faire votre lit pour que vous ne soyez pas <i>jobard</i> -par tienne, dit Finot en regardant Lucien d'un air fin. Monsieur -aura trois francs par colonne pour toute sa rdaction, y compris les -comptes-rendus de thtre.</p> - -<p>—Tu n'as jamais fait ces conditions personne, dit Giroudeau -en regardant Lucien avec tonnement.</p> - -<p>—Il aura les quatre thtres du boulevard, tu auras soin que ses -loges ne lui soient pas <i>chippes</i>, et que ses billets de spectacle lui -soient remis. Je vous conseille nanmoins de vous les faire adresser -chez vous, dit-il en se tournant vers Lucien. Monsieur s'engage -faire, en outre de sa critique, dix articles Varits d'environ deux -colonnes pour cinquante francs par mois pendant un an. Cela vous -va-t-il?</p> - -<p>—Oui, dit Lucien qui avait la main force par les circonstances.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_283">283</span> -—Mon oncle, dit Finot au caissier, tu rdigeras le trait que -nous signerons en descendant.</p> - -<p>—Qui est monsieur? demanda Giroudeau en se levant et tant -son bonnet de soie noire.</p> - -<p>—Monsieur Lucien de Rubempr, l'auteur de l'article sur l'Alcade, -dit Finot.</p> - -<p>—Jeune homme, s'cria le vieux militaire en frappant sur le front -de Lucien, vous avez l des mines d'or. Je ne suis pas littraire, mais -votre article, je l'ai lu, il m'a fait plaisir. Parlez-moi de cela! Voil -de la gaiet. Aussi ai-je dit:—a nous amnera des abonns! Et -il en est venu. Nous avons vendu cinquante numros.</p> - -<p>—Mon trait avec tienne Lousteau est-il copi double et prt - signer, dit Finot son oncle.</p> - -<p>—Oui, dit Giroudeau.</p> - -<p>—Mets celui que je signe avec monsieur la date d'hier, afin -que Lousteau soit sous l'empire de ces conventions. Finot prit le -bras de son nouveau rdacteur avec un semblant de camaraderie qui -sduisit le pote, et l'entrana dans l'escalier en lui disant:—Vous -avez ainsi une position faite. Je vous prsenterai moi-mme <i>mes</i> -rdacteurs. Puis, ce soir, Lousteau vous fera reconnatre aux thtres. -Vous pouvez gagner cent cinquante francs par mois notre petit -journal que va diriger Lousteau; aussi tchez de bien vivre avec lui. -Dj le drle m'en voudra de lui avoir li les mains en votre endroit, -mais vous avez du talent, et je ne veux pas que vous soyez en butte -aux caprices d'un rdacteur en chef. Entre nous, vous pouvez m'apporter -jusqu' deux feuilles par mois pour ma Revue hebdomadaire, -je vous les payerai deux cents francs. Ne parlez de cet arrangement - personne, je serais en proie la vengeance de tous ces -amours-propres blesss de la fortune d'un nouveau venu. Faites -quatre articles de vos deux feuilles, signez-en deux de votre nom et -deux d'un pseudonyme, afin de ne pas avoir l'air de manger le pain -des autres. Vous devez votre position Blondet et Vignon qui -vous trouvent de l'avenir. Ainsi, ne vous galvaudez pas. Surtout, -dfiez-vous de vos amis. Quant nous deux, entendons-nous bien toujours. -Servez-moi, je vous servirai. Vous avez pour quarante francs -de loges et de billets vendre, et pour soixante francs de livres -<i>laver</i>. a et votre rdaction vous donneront quatre cent cinquante -francs par mois. Avec de l'esprit, vous saurez trouver au moins -deux cents francs en sus chez les libraires qui vous payeront des -<span class="pagenum" id="Page_284">284</span> -articles et des prospectus. Mais vous tes moi, n'est-ce pas? Je -puis compter sur vous.</p> - -<p>Lucien serra la main de Finot avec un transport de joie inou.</p> - -<p>—N'ayons pas l'air de nous tre entendus, lui dit Finot l'oreille -en poussant la porte d'une mansarde au cinquime tage de -la maison, et situe au fond d'un long corridor.</p> - -<p>Lucien aperut alors Lousteau, Flicien Vernou, Hector Merlin -et deux autres rdacteurs qu'il ne connaissait pas, tous runis une -table couverte d'un tapis vert, devant un bon feu, sur des chaises -ou des fauteuils, fumant ou riant. La table tait charge de papiers, -il s'y trouvait un vritable encrier plein d'encre, des plumes assez -mauvaises, mais qui servaient aux rdacteurs. Il fut dmontr au -nouveau journaliste que l s'laborait le grand œuvre.</p> - -<p>—Messieurs, dit Finot, l'objet de la runion est l'installation en -mon lieu et place de notre cher Lousteau comme rdacteur en chef -du journal que je suis oblig de quitter. Mais, quoique mes opinions -subissent une transformation ncessaire pour que je puisse -passer rdacteur en chef de la Revue dont les destines vous sont -connues, mes convictions sont les mmes et nous restons amis. Je -suis tout vous, comme vous serez moi. Les circonstances sont -variables, les principes sont fixes. Les principes sont le pivot sur lequel -marchent les aiguilles du baromtre politique.</p> - -<p>Tous les rdacteurs partirent d'un clat de rire.</p> - -<p>—Qui t'a donn ces phrases-l? demanda Lousteau.</p> - -<p>—Blondet, rpondit Finot.</p> - -<p>—Vent, pluies, tempte, beau fixe, dit Merlin, nous parcourrons -tout ensemble.</p> - -<p>—Enfin, reprit Finot, ne nous embarbouillons pas dans les mtaphores: -tous ceux qui auront quelques articles m'apporter retrouveront -Finot. Monsieur, dit-il en prsentant Lucien, est des -vtres. J'ai trait avec lui, Lousteau.</p> - -<p>Chacun complimenta Finot sur son lvation et sur ses nouvelles -destines.</p> - -<p>—Te voil cheval sur nous et sur les autres, lui dit l'un des -rdacteurs inconnus Lucien, tu deviens Janus...</p> - -<p>—Pourvu qu'il ne soit pas Janot, dit Vernou.</p> - -<p>—Tu nous laisses attaquer nos btes noires?</p> - -<p>—Tout ce que vous voudrez! dit Finot.</p> - -<p>—Ah! mais, dit Lousteau, le journal ne peut pas reculer. Monsieur -<span class="pagenum" id="Page_285">285</span> -Chtelet s'est fch, nous n'allons pas le lcher pendant une -semaine.</p> - -<p>—Que s'est-il pass? dit Lucien.</p> - -<p>—Il est venu demander raison, dit Vernou. L'ex-beau de l'Empire -a trouv le pre Giroudeau, qui, du plus beau sang-froid du -monde, a montr dans Philippe Bridau l'auteur de l'article, et Philippe -a demand au baron son heure et ses armes. L'affaire en est -reste l. Nous sommes occups prsenter des excuses au baron -dans le numro de demain. Chaque phrase est un coup de poignard.</p> - -<p>—Mordez-le ferme, il viendra me trouver, dit Finot. J'aurai -l'air de lui rendre service en vous apaisant, il tient au Ministre, -et nous accrocherons l quelque chose, une place de professeur supplant -ou quelque bureau de tabac. Nous sommes heureux qu'il se -soit piqu au jeu. Qui de vous veut faire dans mon nouveau journal -un article de fond sur Nathan?</p> - -<p>—Donnez-le Lucien, dit Lousteau. Hector et Vernou feront -des articles dans leurs journaux respectifs.....</p> - -<p>—Adieu, messieurs, nous nous reverrons seul seul chez Barbin, -dit Finot en riant.</p> - -<p>Lucien reut quelques compliments sur son admission dans le -corps redoutable des journalistes, et Lousteau le prsenta comme un -homme sur qui l'on pouvait compter.</p> - -<p>—Lucien vous invite en masse, messieurs, souper chez sa -matresse, la belle Coralie.</p> - -<p>—Coralie va au Gymnase, dit Lucien tienne.</p> - -<p>—Eh! bien, messieurs, il est entendu que nous pousserons Coralie, -hein? Dans tous vos journaux, mettez quelques lignes sur -son engagement et parlez de son talent. Vous donnerez du tact, de -l'habilet l'administration du Gymnase, pouvons-nous lui donner -de l'esprit?</p> - -<p>—Nous lui donnerons de l'esprit, rpondit Merlin, Frdric a -une pice avec Scribe.</p> - -<p>—Oh! le directeur du Gymnase est alors le plus prvoyant et le -plus perspicace des spculateurs, dit Vernou.</p> - -<p>—Ah! , ne faites pas vos articles sur le livre de Nathan que -nous ne nous soyons concerts, vous saurez pourquoi, dit Lousteau. -Nous devons tre utiles notre nouveau camarade. Lucien a deux -livres placer, un recueil de sonnets et un roman. Par la vertu de -l'entre-filet! il doit tre un grand pote trois mois d'chance. -<span class="pagenum" id="Page_286">286</span> -Nous nous servirons de ses Marguerites pour rabaisser les Odes, les -Ballades, les Mditations, toute la posie romantique.</p> - -<p>—a serait drle si les sonnets ne valaient rien, dit Vernou. Que -pensez-vous de vos sonnets, Lucien?</p> - -<p>—L, comment les trouvez-vous? dit un des rdacteurs inconnus.</p> - -<p>—Messieurs, ils sont bien, dit Lousteau, parole d'honneur.</p> - -<p>—Eh! bien, j'en suis content, dit Vernou, je les jetterai dans -les jambes de ces potes de sacristie qui me fatiguent.</p> - -<p>—Si Dauriat, ce soir, ne prend pas les Marguerites, nous lui -flanquerons article sur article contre Nathan.</p> - -<p>—Et Nathan, que dira-t-il? s'cria Lucien.</p> - -<p>Les cinq rdacteurs clatrent de rire.</p> - -<p>—Il sera enchant, dit Vernou. Vous verrez comment nous arrangerons -les choses.</p> - -<p>—Ainsi, monsieur est des ntres? dit un des deux rdacteurs -que Lucien ne connaissait pas.</p> - -<p>—Oui, oui, Frdric, pas de farces. Tu vois, Lucien, dit tienne -au nophyte, comment nous agissons avec toi, tu ne reculeras pas -dans l'occasion. Nous aimons tous Nathan, et nous allons l'attaquer. -Maintenant partageons-nous l'empire d'Alexandre. Frdric, veux-tu -les Franais et l'Odon?</p> - -<p>—Si ces messieurs y consentent, dit Frdric.</p> - -<p>Tous inclinrent la tte, mais Lucien vit briller des regards -d'envie.</p> - -<p>—Je garde l'Opra, les Italiens et l'Opra-Comique, dit Vernou.</p> - -<p>—Eh! bien, Hector prendra les thtres de Vaudeville, dit Lousteau.</p> - -<p>—Et moi, je n'ai donc pas de thtres? s'cria l'autre rdacteur -que ne connaissait pas Lucien.</p> - -<p>—Eh! bien, Hector te laissera les Varits, et Lucien la Porte-Saint-Martin, -dit tienne. Abandonne-lui la Porte-Saint-Martin, -il est fou de Fanny Beaupr, dit-il Lucien, tu prendras le Cirque-Olympique -en change. Moi, j'aurai Bobino, les Funambules et -Madame Saqui. Qu'avons-nous pour le journal de demain?</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Rien!</p> - -<p>—Messieurs, soyez brillants pour mon premier numro. Le -<span class="pagenum" id="Page_287">287</span> -baron Chtelet et sa seiche ne dureront pas huit jours. L'auteur du -Solitaire est bien us.</p> - -<p>—Sosthne-Dmosthne n'est plus drle, dit Vernou, tout le -monde nous l'a pris.</p> - -<p>—Oh! il nous faut de nouveaux morts, dit Frdric.</p> - -<p>—Messieurs, si nous prtions des ridicules aux hommes vertueux -de la Droite? Si nous disions que monsieur de Bonald pue des -pieds? s'cria Lousteau.</p> - -<p>—Commenons une srie de portraits des orateurs ministriels, -dit Hector Merlin.</p> - -<p>—Fais cela, mon petit, dit Lousteau, tu les connais, ils sont -de ton parti, tu pourras satisfaire quelques haines intestines. Empoigne -Beugnot, Syrieys de Mayrinhac et autres. Les articles peuvent -tre prts l'avance, nous ne serons pas embarrasss pour le -journal.</p> - -<p>—Si nous inventions quelques refus de spulture avec des circonstances -plus ou moins aggravantes? dit Hector.</p> - -<p>—N'allons pas sur les brises des grands journaux constitutionnels -qui ont leurs <i>cartons aux curs</i> pleins de <i>Canards</i>, rpondit -Vernou.</p> - -<p>—De Canards? dit Lucien.</p> - -<p>—Nous appelons un canard, lui rpondit Hector, un fait qui a -l'air d'tre vrai, mais qu'on invente pour relever les Faits-Paris -quand ils sont ples. Le canard est une trouvaille de Franklin, qui -a invent le paratonnerre, le canard et la rpublique. Ce journaliste -trompa si bien les encyclopdistes par ses canards d'outre-mer que, -dans l'Histoire Philosophique des Indes, Raynal a donn deux de -ces canards pour des faits authentiques.</p> - -<p>—Je ne savais pas cela, dit Vernou. Quels sont les deux canards?</p> - -<p>—L'histoire relative l'Anglais qui vend sa libratrice, une ngresse, -aprs l'avoir rendue mre afin d'en tirer plus d'argent. Puis -le plaidoyer sublime de la jeune fille grosse gagnant sa cause. Quand -Franklin vint Paris, il avoua ses canards chez Necker, la grande -confusion des philosophes franais. Et voil comment le Nouveau-Monde -a deux fois corrompu l'ancien.</p> - -<p>—Le journal dit Lousteau, tient pour vrai tout ce qui est probable. -Nous partons de l.</p> - -<p>—La justice criminelle ne procde pas autrement, dit Vernou.</p> - -<p>—Eh! bien, ce soir, neuf heures, ici, dit Merlin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_288">288</span> -Chacun se leva, se serra les mains, et la sance fut leve au milieu -des tmoignages de la plus touchante familiarit.</p> - -<p>—Qu'as-tu donc fait Finot, dit tienne Lucien en descendant, -pour qu'il ait pass un march avec toi? Tu es le seul avec lequel -il se soit li.</p> - -<p>—Moi, rien, il me l'a propos, dit Lucien.</p> - -<p>—Enfin, tu aurais avec lui des arrangements, j'en serais enchant, -nous n'en serions que plus forts tous deux.</p> - -<p>Au rez-de-chausse, tienne et Lucien trouvrent Finot qui prit - part Lousteau dans le cabinet ostensible de la Rdaction.</p> - -<p>—Signez votre trait pour que le nouveau directeur croie la -chose faite d'hier, dit Giroudeau qui prsentait Lucien deux papiers -timbrs.</p> - -<p>En lisant ce trait, Lucien entendit <ins id="cor_61" title="eutre">entre</ins> tienne et Finot une -discussion assez vive qui roulait sur les produits en nature du journal. -tienne voulait sa part de ces impts perus par Giroudeau. Il -y eut sans doute une transaction entre Finot et Lousteau, car les -deux amis sortirent entirement d'accord.</p> - -<p>—A huit heures, aux Galeries-de-Bois, chez Dauriat, dit tienne - Lucien.</p> - -<p>Un jeune homme se prsenta pour tre rdacteur de l'air timide -et inquiet qu'avait Lucien nagure. Lucien vit avec un plaisir secret -Giroudeau pratiquant sur le nophyte les plaisanteries par -lesquelles le vieux militaire l'avait abus; son intrt lui fit parfaitement -comprendre la ncessit de ce mange, qui mettait des barrires -presque infranchissables entre les dbutants et la mansarde -o pntraient les lus.</p> - -<p>—Il n'y a pas dj tant d'argent pour les rdacteurs, dit-il -Giroudeau.</p> - -<p>—Si vous tiez plus de monde, chacun de vous en aurait moins, -rpondit le capitaine. Et donc!</p> - -<p>L'ancien militaire fit tourner sa canne plombe, sortit en <i>broum-broumant</i>, -et parut stupfait de voir Lucien montant dans le bel -quipage qui stationnait sur les boulevards.</p> - -<p>—Vous tes maintenant les militaires, et nous sommes les pkins, -lui dit le soldat.</p> - -<p>—Ma parole d'honneur, ces jeunes gens me paraissent tre les -meilleurs enfants du monde, dit Lucien Coralie. Me voil journaliste -avec la certitude de pouvoir gagner six cents francs par mois, -<span class="pagenum" id="Page_289">289</span> -en travaillant comme un cheval; mais je placerai mes deux ouvrages -et j'en ferai d'autres, car mes amis vont m'organiser un -succs! Ainsi, je dis comme toi, Coralie: Vogue la galre.</p> - -<p>—Tu russiras, mon petit; mais ne sois pas aussi bon que tu -es beau, tu te perdrais. Sois mchant avec les hommes, c'est bon -genre.</p> - -<p>Coralie et Lucien allrent se promener au bois de Boulogne, ils y -rencontrrent encore la marquise d'Espard, madame de Bargeton -et le baron Chtelet. Madame de Bargeton regarda Lucien d'un air -sduisant qui pouvait passer pour un salut. Camusot avait command -le meilleur dner du monde. Coralie, en se sachant dbarrasse de -lui, fut si charmante pour le pauvre marchand de soieries qu'il ne -se souvint pas, durant les quatorze mois de leur liaison, de l'avoir -vue si gracieuse ni si attrayante.</p> - -<p>—Allons, se dit-il, restons avec elle, <i>quand mme</i>!</p> - -<p>Camusot proposa secrtement Coralie une inscription de six -mille livres de rente sur le Grand-Livre, que ne connaissait pas sa -femme, si elle voulait rester sa matresse, en consentant fermer -les yeux sur ses amours avec Lucien.</p> - -<p>—Trahir un pareil ange?... mais regarde-le donc, pauvre magot, -et regarde-toi! dit-elle en lui montrant le pote que Camusot avait -lgrement tourdi en le faisant boire.</p> - -<p>Camusot rsolut d'attendre que la misre lui rendt la femme -que la misre lui avait dj livre.</p> - -<p>—Je ne serai donc que ton ami, dit-il en la baisant au front.</p> - -<p>Lucien laissa Coralie et Camusot pour aller aux Galeries-de-Bois. -Quel changement son initiation aux mystres du journal avait produit -dans son esprit! Il se mla sans peur la foule qui ondoyait -dans les Galeries, il eut l'air impertinent parce qu'il avait une matresse, -il entra chez Dauriat d'un air dgag parce qu'il tait journaliste. -Il y trouva grande socit, il y donna la main Blondet, -Nathan, Finot, toute la littrature avec laquelle il avait fraternis -depuis une semaine; il se crut un personnage, et se flatta de -surpasser ses camarades; la petite pointe de vin qui l'animait le servit - merveille, il fut spirituel, et montra qu'il savait hurler avec -les loups. Nanmoins, Lucien ne recueillit pas les approbations tacites, -muettes ou parles sur lesquelles il comptait, il aperut un -premier mouvement de jalousie parmi ce monde, moins inquiet -que curieux peut-tre de savoir quelle place prendrait une -<span class="pagenum" id="Page_290">290</span> -supriorit nouvelle, et ce qu'elle avalerait dans le partage gnral des -produits de la Presse. Finot, qui trouvait en Lucien une mine exploiter; -Lousteau, qui croyait avoir des droits sur lui, furent les -seuls que le pote vit souriant. Lousteau, qui avait dj pris les -allures d'un rdacteur en chef, frappa vivement aux carreaux du -cabinet de Dauriat.</p> - -<p>—Dans un moment, mon ami, lui rpondit le libraire en levant -la tte au-dessus des rideaux verts et en le reconnaissant.</p> - -<p>Le moment dura une heure, aprs laquelle Lucien et son ami entrrent -dans le sanctuaire.</p> - -<p>—Eh! bien, avez-vous pens l'affaire de notre ami? dit le -nouveau rdacteur en chef.</p> - -<p>—Certes, dit Dauriat en se penchant sultanesquement dans son -fauteuil. J'ai parcouru le recueil, je l'ai fait lire un homme de -got, un bon juge, car je n'ai pas la prtention de m'y connatre. -Moi, mon ami, j'achte la gloire toute faite comme cet Anglais -achetait l'amour. Vous tes aussi grand pote que vous tes joli -garon, mon petit, dit Dauriat. Foi d'honnte homme, je ne dis pas -de libraire, remarquez? vos sonnets sont magnifiques, on n'y sent -pas le travail, ce qui est rare quand on a l'inspiration et de la verve. -Enfin, vous savez rimer, une des qualits de la nouvelle cole. Vos -Marguerites sont un beau livre, mais ce n'est pas une affaire, et je -ne peux m'occuper que de vastes entreprises. Par conscience, je -ne veux pas prendre vos sonnets, il me serait impossible de les -pousser, il n'y a pas assez gagner pour faire les dpenses d'un succs. -D'ailleurs vous ne continuerez pas la posie, votre livre est un -livre isol. Vous tes jeune, jeune homme! vous m'apportez l'ternel -recueil des premiers vers que font au sortir du collge tous les -gens de lettres, auquel ils tiennent tout d'abord, et dont ils se moquent -plus tard. Lousteau, votre ami, doit avoir un pome cach -dans ses vieilles chaussettes. N'as-tu pas un pome, Lousteau? dit -Dauriat en jetant sur tienne un fin regard de compre.</p> - -<p>—Eh! comment pourrais-je crire en prose? dit Lousteau.</p> - -<p>—Eh! bien, vous le voyez, il ne m'en a jamais parl; mais -notre ami connat la librairie et les affaires, reprit Dauriat. Pour -moi, la question, dit-il en clinant Lucien, n'est pas de savoir si -vous tes un grand pote; vous avez beaucoup, mais beaucoup de -mrite; si je commenais la librairie, je commettrais la faute de -vous diter. Mais d'abord, aujourd'hui, mes commanditaires et -<span class="pagenum" id="Page_291">291</span> -mes bailleurs de fonds me couperaient les vivres; il suffit que j'y -aie perdu vingt mille francs l'anne dernire pour qu'ils ne veuillent -entendre aucune posie, et ils sont mes matres. Nanmoins la -question n'est pas l. J'admets que vous soyez un grand pote, serez-vous -fcond? Pondrez-vous rgulirement des sonnets? Deviendrez-vous -dix volumes? Serez-vous une affaire? Eh! bien, non, -vous serez un dlicieux prosateur; vous avez trop d'esprit pour le -gter par des chevilles, vous avez gagner trente mille francs par -an dans les journaux, et vous ne les troquerez pas contre trois mille -francs que vous donneront trs-difficilement vos hmistiches, vos -strophes et autres ficharades!</p> - -<p>—Vous savez, Dauriat, que monsieur est du journal, dit Lousteau.</p> - -<p>—Oui, rpondit Dauriat, j'ai lu son article; et, dans son intrt -bien entendu, je lui refuse les Marguerites! Oui, monsieur, je vous -aurai donn plus d'argent dans six mois d'ici pour les articles que -j'irai vous demander que pour votre posie invendable!</p> - -<p>—Et la gloire? s'cria Lucien.</p> - -<p>Dauriat et Lousteau se mirent rire.</p> - -<p>—<ins id="cor_62" title="Dam">Dame</ins>! dit Lousteau, a conserve des illusions.</p> - -<p>—La gloire, rpondit Dauriat, c'est dix ans de persistance et -une alternative de cent mille francs de perte ou de gain pour le libraire. -Si vous trouvez des fous qui impriment vos posies, dans -un an d'ici vous aurez de l'estime pour moi en apprenant le rsultat -de leur opration.</p> - -<p>—Vous avez l le manuscrit? dit Lucien froidement.</p> - -<p>—Le voici, mon ami, rpondit Dauriat dont les faons avec Lucien -s'taient dj singulirement dulcores.</p> - -<p>Lucien prit le rouleau sans regarder l'tat dans lequel tait la ficelle, -tant Dauriat avait l'air d'avoir lu les Marguerites. Il sortit -avec Lousteau sans paratre ni constern ni mcontent. Dauriat accompagna -les deux amis dans la boutique en parlant de son journal -et de celui de Lousteau. Lucien jouait ngligemment avec le manuscrit -des Marguerites.</p> - -<p>—Tu crois que Dauriat a lu ou fait lire tes sonnets? lui dit -tienne l'oreille.</p> - -<p>—Oui, dit Lucien,</p> - -<p>—Regarde les scells.</p> - -<p>Lucien aperut l'encre et la ficelle dans un tat de conjonction -parfaite.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_292">292</span> -—Quel sonnet avez-vous le plus particulirement remarqu? -dit Lucien au libraire en plissant de colre et de rage.</p> - -<p>—Ils sont tous remarquables, mon ami, rpondit Dauriat, mais -celui sur la marguerite est dlicieux, il se termine par une pense fine -et trs-dlicate. L, j'ai devin le succs que votre prose doit obtenir. -Aussi vous ai-je recommand sur-le-champ Finot. Faites-nous des -articles, nous les payerons bien. Voyez-vous, penser la gloire, -c'est fort beau, mais n'oubliez pas le solide, et prenez tout ce qui -se prsentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers.</p> - -<p>Le pote sortit brusquement dans les Galeries pour ne pas clater, -il tait furieux.—Eh! bien, enfant, dit Lousteau qui le suivit, -sois donc calme, accepte les hommes pour ce qu'ils sont, des -moyens. Veux-tu prendre ta revanche?</p> - -<p>—A tout prix, dit le pote.</p> - -<p>—Voici un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de -me donner, et dont la seconde dition parat demain; relis cet ouvrage -et fais un article qui le dmolisse. Flicien Vernou ne peut souffrir -Nathan dont le succs nuit, ce qu'il croit, au futur succs de -son ouvrage. Une des manies de ces petits esprits est d'imaginer -que, sous le soleil, il n'y a pas de place pour deux succs. Aussi -fera-t-il mettre ton article dans le grand journal auquel il travaille.</p> - -<p>—Mais que peut-on dire contre ce livre? Il est beau, s'cria -Lucien.</p> - -<p>—Ha! , mon cher, apprends ton mtier, dit en riant Lousteau. -Le livre, ft-il un chef-d'œuvre, doit devenir sous ta plume -une stupide niaiserie, une œuvre dangereuse et malsaine.</p> - -<p>—Mais comment?</p> - -<p>—Tu changeras les beauts en dfauts.</p> - -<p>—Je suis incapable d'oprer une pareille mtamorphose.</p> - -<p>—Mon cher, voici la manire de procder en semblable occurrence. -Attention, mon petit! Tu commenceras par trouver l'œuvre -belle, et tu peux t'amuser crire alors ce que tu en penses. Le -public se dira: Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial. -Ds lors le public tiendra ta critique pour consciencieuse. -Aprs avoir conquis l'estime de ton lecteur, tu regretteras d'avoir - blmer le systme dans lequel de semblables livres vont faire entrer -la littrature franaise. La France, diras-tu, ne gouverne-t-elle -pas l'intelligence du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de sicle en -sicle, les crivains franais maintenaient l'Europe dans la voie de -<span class="pagenum" id="Page_293">293</span> -l'analyse, de l'examen philosophique, par la puissance du style et -par la forme originale qu'ils donnaient aux ides. Ici, tu places, -pour le bourgeois, un loge de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, -de Montesquieu, de Buffon. Tu expliqueras combien en France la -langue est impitoyable, tu prouveras qu'elle est un vernis tendu sur -la pense. Tu lcheras des axiomes, comme: Un grand crivain en -France est toujours un grand homme, il est tenu par la langue toujours -penser; il n'en est pas ainsi dans les autres pays, etc. Tu dmontreras -ta proposition en comparant Rabener, un moraliste satirique -allemand, La Bruyre. Il n'y a rien qui pose un critique comme -de parler d'un auteur tranger inconnu. Kant est le pidestal de Cousin. -Une fois sur ce terrain, tu lances un mot qui rsume et explique -aux niais le systme de nos hommes de gnie du dernier sicle, en -appelant leur littrature une <i>littrature ide</i>. Arm de ce mot, tu -jettes tous les morts illustres la tte des auteurs vivants. Tu expliqueras -alors que de nos jours il se produit une nouvelle littrature o -l'on abuse du dialogue (la plus facile des formes littraires), et des -descriptions qui dispensent de penser. Tu opposeras les romans de -Voltaire, de Diderot, de Sterne, de Lesage, si substantiels, si incisifs, -au roman moderne o tout se traduit par des images, et que Walter -Scott a beaucoup trop <i>dramatis</i>. Dans un pareil genre, il n'y -a place que pour l'inventeur. Le roman la Walter Scott est un -genre et non un systme, diras-tu. Tu foudroieras ce genre funeste -o l'on dlaye les ides, o elles sont passes au laminoir, genre accessible - tous les esprits, genre o chacun peut devenir auteur bon -march, genre que tu nommeras enfin la <i>littrature image</i>. Tu -feras tomber cette argumentation sur Nathan, en dmontrant qu'il -est un imitateur et n'a que l'apparence du talent. Le grand style -serr du dix-huitime sicle manque son livre, tu prouveras que -l'auteur y a substitu les vnements aux sentiments. Le mouvement -n'est pas la vie, le tableau n'est pas l'ide! Lche de ces sentences-l, -le public les rpte. Malgr le mrite de cette œuvre, elle te parat -alors fatale et dangereuse, elle ouvre les portes du Temple de -la Gloire la foule, et tu feras apercevoir dans le lointain une arme -de petits auteurs empresss d'imiter cette forme. Ici tu pourras -te livrer ds-lors de tonnantes lamentations sur la dcadence -du got, et tu glisseras l'loge de MM. tienne, Jouy, Tissot, Gosse, -Duval, Jay, Benjamin Constant, Aignan, Baour-Lormian, Villemain, -les coryphes du parti libral napolonien, sous la protection -<span class="pagenum" id="Page_294">294</span> -desquels se trouve le journal de Vernou. Tu montreras cette glorieuse -phalange rsistant l'invasion des romantiques, tenant pour -l'ide et le style contre l'image et le bavardage, continuant l'cole -voltairienne et s'opposant l'cole anglaise et allemande, de mme -que les dix-sept orateurs de la Gauche combattent pour la nation -contre les Ultras de la Droite. Protg par ces noms rvrs de l'immense -majorit des Franais qui sera toujours pour l'Opposition -de la Gauche, tu peux craser Nathan dont l'ouvrage, quoique -renfermant des beauts suprieures, donne en France droit de -bourgeoisie une littrature sans ides. Ds-lors, il ne s'agit -plus de Nathan ni de son livre, comprends-tu? mais de la gloire -de la France. Le devoir des plumes honntes et courageuses est -de s'opposer vivement ces importations trangres. L, tu -flattes l'abonn. Selon toi, la France est une fine commre, il n'est -pas facile de la surprendre. Si le libraire a, par des raisons dans -lesquelles tu ne veux pas entrer, escamot un succs, le vrai public -a bientt fait justice des erreurs causes par les cinq cents niais qui -composent son avant-garde. Tu diras qu'aprs avoir eu le bonheur -de vendre une dition de ce livre, le libraire est bien audacieux -d'en faire une seconde, et tu regretteras qu'un si habile diteur connaisse -si peu les instincts du pays. Voil tes masses. Saupoudre-moi -d'esprit ces raisonnements, relve-les par un petit filet de vinaigre, -et Dauriat est frit dans la pole aux articles. Mais n'oublie pas de -terminer en ayant l'air de plaindre dans Nathan l'erreur d'un homme - qui, s'il quitte cette voie, la littrature contemporaine devra de -belles œuvres.</p> - -<p>Lucien fut stupfait en entendant parler Lousteau: la parole du -journaliste, il lui tombait des cailles des yeux, il dcouvrait des -vrits littraires qu'il n'avait mme pas souponnes.</p> - -<p>—Mais ce que tu me dis, s'cria-t-il, est plein de raison et de -justesse.</p> - -<p>—Sans cela, pourrais-tu battre en brche le livre de Nathan? -dit Lousteau. Voil, mon petit, une premire forme d'article qu'on -emploie pour dmolir un ouvrage. C'est le pic du critique. Mais il y -a bien d'autres formules! ton ducation se fera. Quand tu seras -oblig de parler absolument d'un homme que tu n'aimeras pas, -quelquefois les propritaires, les rdacteurs en chef d'un journal -ont la main force, tu dploieras les ngations de ce que nous appelons -l'article de fonds. On met en tte de l'article, le titre du livre -<span class="pagenum" id="Page_295">295</span> -dont on veut que vous vous occupiez; on commence par des -considrations gnrales dans lesquelles on peut parler des Grecs et -des Romains, puis on dit la fin: Ces considrations nous ramnent -au livre de monsieur un tel, qui sera la matire d'un second -article. Et le second article ne parat jamais. On touffe ainsi le livre -entre deux promesses. Ici, tu ne fais pas un article contre Nathan, -mais contre Dauriat; il faut un coup de pic. Sur un bel ouvrage, -le pic n'entame rien, et il entre dans un mauvais livre jusqu'au -cœur: au premier cas, il ne blesse que le libraire; et dans -le second, il rend service au public. Ces formes de critique littraire -s'emploient galement dans la critique politique.</p> - -<p>La cruelle leon d'tienne ouvrait des cases dans l'imagination -de Lucien qui comprit admirablement ce mtier.</p> - -<p>—Allons au journal, dit Lousteau, nous y trouverons nos amis, -et nous conviendrons d'une charge fond de train contre Nathan, -et a les fera rire, tu verras.</p> - -<p>Arrivs rue Saint-Fiacre, ils montrent ensemble la mansarde -o se faisait le journal, et Lucien fut aussi surpris que ravi de voir -l'espce de joie avec laquelle ses camarades convinrent de dmolir -le livre de Nathan. Hector Merlin prit un carr de papier, et il -crivit ces lignes qu'il alla porter son journal.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p><i>On annonce une seconde dition du livre de monsieur -Nathan. Nous comptions garder le silence sur cet ouvrage, -mais cette apparence du succs nous oblige publier un -article, moins sur l'œuvre que sur la tendance de la -jeune littrature.</i></p> - -</div> - -<p>En tte des plaisanteries pour le numro du lendemain, Lousteau -mit cette phrase.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>⁂ <i>Le libraire Dauriat publie une seconde dition du -livre de monsieur Nathan? Il ne connat donc pas le -proverbe du Palais</i>: <span class="smcap" lang="la" xml:lang="la">Non bis in idem</span>. <i>Honneur au courage -malheureux!</i></p> - -</div> - -<p>Les paroles d'tienne avaient t comme un flambeau pour Lucien, - qui le dsir de se venger de Dauriat tint lieu de conscience -et d'inspiration. Trois jours aprs, pendant lesquels il ne sortit pas -de la chambre de Coralie o il travaillait au coin du feu, servi par -Brnice, et caress dans ses moments de lassitude par l'attentive -et silencieuse Coralie, Lucien mit au net un article critique, d'environ -<span class="pagenum" id="Page_296">296</span> -trois colonnes, o il s'tait lev une hauteur surprenante. Il -courut au journal, il tait neuf heures du soir, il y trouva les rdacteurs -et leur lut son travail. Il fut cout srieusement. Flicien -ne dit pas un mot, il prit le manuscrit et dgringola les escaliers.</p> - -<p>—Que lui prend-il? s'cria Lucien.</p> - -<p>—Il porte ton article l'imprimerie! dit Hector Merlin, c'est -un chef-d'œuvre o il n'y a ni un mot retrancher, ni une ligne - ajouter.</p> - -<p>—Il ne faut que te montrer le chemin! dit Lousteau.</p> - -<p>—Je voudrais voir la mine que fera Nathan demain en lisant -cela, dit un autre rdacteur sur la figure duquel clatait une douce -satisfaction.</p> - -<p>—Il faut tre votre ami, dit Hector Merlin.</p> - -<p>—C'est donc bien? demanda vivement Lucien.</p> - -<p>—Blondet et Vignon s'en trouveront mal, dit Lousteau.</p> - -<p>—Voici, reprit Lucien, un petit article que j'ai broch pour -vous, et qui peut, en cas de succs, fournir une srie de compositions -semblables.</p> - -<p>—Lisez-nous cela, dit Lousteau.</p> - -<p>Lucien leur lut alors un de ces dlicieux articles qui firent la fortune -de ce petit journal, et o en deux colonnes il peignait un des -menus dtails de la vie parisienne, une figure, un type, un vnement -normal, ou quelques singularits. Cet chantillon, intitul: -<i>Les passants de Paris</i>, tait crit dans cette manire neuve et -originale o la pense rsultait du choc des mots, o le cliquetis -des adverbes et des adjectifs rveillait l'attention. Cet article tait -aussi diffrent de l'article grave et profond sur Nathan, que les -Lettres Persanes diffrent de l'Esprit des Lois.</p> - -<p>—Tu es n journaliste, lui dit Lousteau. Cela passera demain, -fais-en tant que tu voudras.</p> - -<p>—Ah , dit Merlin, Dauriat est furieux des deux obus que -nous avons lancs dans son magasin. Je viens de chez lui; il fulminait -des imprcations, il s'emportait contre Finot qui lui disait -t'avoir vendu son journal. Moi, je l'ai pris part, et je lui ai coul -ces mots dans l'oreille: Les Marguerites vous coteront cher! Il -vous arrive un homme de talent, et vous l'envoyez promener quand -nous l'accueillons bras ouverts.</p> - -<p>—Dauriat sera foudroy par l'article que nous venons d'entendre, -dit Lousteau Lucien. Tu vois, mon enfant, ce qu'est le journal? -<span class="pagenum" id="Page_297">297</span> -Mais ta vengeance marche! Le baron Chtelet est venu demander -ce matin ton adresse, il y a eu ce matin un article -sanglant contre lui, l'ex-beau a une tte faible, il est au dsespoir. -Tu n'as pas lu le journal? l'article est drle. Vois? <i>Convoi du -Hron pleur par la Seiche.</i> Madame de Bargeton est dcidment -appele l'<i>os de Seiche</i> dans le monde et Chtelet n'est plus -nomm que le <i>baron Hron</i>.</p> - -<p>Lucien prit le journal et ne put s'empcher de rire en lisant ce -petit chef-d'œuvre de plaisanterie d Vernou.</p> - -<p>—Ils vont capituler, dit Hector Merlin.</p> - -<p>Lucien participa joyeusement quelques-uns des bons mots et -des traits avec lesquels on terminait le journal, en causant et fumant, -en racontant les aventures de la journe, les ridicules des -camarades ou quelques nouveaux dtails sur leur caractre. Cette -conversation minemment moqueuse, spirituelle, mchante mit -Lucien au courant des mœurs et du personnel de la littrature.</p> - -<p>—Pendant que l'on compose le journal, dit Lousteau, je vais -aller faire un tour avec toi, te prsenter tous les contrles et -toutes les coulisses des thtres o tu as tes entres; puis nous -irons retrouver Florine et Coralie au Panorama-Dramatique o nous -<i>folichonnerons</i> avec elles dans leurs loges.</p> - -<p>Tous deux donc, bras dessus, bras dessous, <ins id="cor_63" title="il">ils</ins> allrent de thtre -en thtre, o Lucien fut intronis comme rdacteur, compliment -par les directeurs, lorgn par les actrices qui tous avaient su l'importance -qu'un seul article de lui venait de donner Coralie et -Florine, engages, l'une au Gymnase douze mille francs par an, -et l'autre huit mille francs au Panorama. Ce fut autant de petites -ovations qui grandirent Lucien ses propres yeux, et lui donnrent -la mesure de sa puissance. A onze heures, les deux amis arrivrent -au Panorama-Dramatique o Lucien eut un air dgag qui fit -merveille. Nathan y tait, Nathan tendit la main Lucien qui la -prit et la serra.</p> - -<p>—Ah , mes matres, dit-il en regardant Lucien et Lousteau, -vous voulez donc m'enterrer?</p> - -<p>—Attends donc demain, mon cher, tu verras comment Lucien -t'a empoign! Parole d'honneur, tu seras content. Quand la critique -est aussi srieuse que celle-l, un livre y gagne.</p> - -<p>Lucien tait rouge de honte.</p> - -<p>—Est-ce dur? demanda Nathan.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_298">298</span> -—C'est grave, dit Lousteau.</p> - -<p>—Il n'y aura donc pas de mal? reprit Nathan. Hector Merlin -disait au foyer du Vaudeville que j'tais chin.</p> - -<p>—Laissez-le dire, et attendez, s'cria Lucien qui se sauva dans -la loge de Coralie en suivant l'actrice au moment o elle quittait la -scne dans son attrayant costume.</p> - -<p>Le lendemain, au moment o Lucien djeunait avec Coralie, il -entendit un cabriolet dont le bruit net dans sa rue assez solitaire -annonait une lgante voiture, et dont le cheval avait cette allure -dlie et cette manire d'arrter qui trahit la race pure. De sa fentre, -Lucien aperut en effet le magnifique cheval anglais de Dauriat, -et Dauriat qui tendait les guides son groom avant de descendre.</p> - -<p>—C'est le libraire, cria Lucien sa matresse.</p> - -<p>—Faites attendre, dit aussitt Coralie Brnice.</p> - -<p>Lucien sourit de l'aplomb de cette jeune fille qui s'identifiait si -admirablement ses intrts, et revint l'embrasser avec une effusion -vraie: elle avait eu de l'esprit. La promptitude de l'impertinent libraire, -l'abaissement subit de ce prince des charlatans tenait des -circonstances presque entirement oublies, tant le commerce de -la librairie s'est violemment transform depuis quinze ans. De -1816 1827, poque laquelle les cabinets littraires, d'abord -tablis pour la lecture des journaux, entreprirent de donner lire -les livres nouveaux moyennant une rtribution, et o l'aggravation -des lois fiscales sur la presse priodique fit crer l'Annonce, la -librairie n'avait pas d'autres moyens de publication que les articles -insrs ou dans les feuilletons ou dans le corps des journaux. Jusqu'en -1822, les journaux franais paraissaient en feuilles d'une si -mdiocre tendue, que les grands journaux dpassaient peine les -dimensions des petits journaux d'aujourd'hui. Pour rsister la tyrannie -des journalistes, Dauriat et Ladvocat, les premiers, inventrent -ces affiches par lesquelles il captrent l'attention de Paris, -en y dployant des caractres de fantaisie, des coloriages bizarres, -des vignettes, et plus tard des lithographies qui firent de l'affiche -un pome pour les yeux et souvent une dception pour la bourse -des amateurs. Les affiches devinrent si originales qu'un de ces maniaques -appels <i>collectionneurs</i> possde un recueil complet des -affiches parisiennes. Ce moyen d'annonce, d'abord restreint aux vitres -des boutiques et aux talages des boulevards, mais plus tard -tendu la France entire, fut abandonn pour l'Annonce. Nanmoins -<span class="pagenum" id="Page_299">299</span> -l'affiche, qui frappe encore les yeux quand l'annonce et souvent -l'œuvre sont oublies, subsistera toujours, surtout depuis -qu'on a trouv le moyen de la peindre sur les murs. L'annonce, -accessible tous moyennant finance, et qui a converti la quatrime -page des journaux en un champ aussi fertile pour le fisc que pour -les spculateurs, naquit sous les rigueurs du timbre, de la poste et -des cautionnements. Ces restrictions inventes du temps de monsieur -de Villle, qui aurait pu tuer alors les journaux en les vulgarisant, -crrent au contraire des espces de privilges en rendant -la fondation d'un journal presque impossible. En 1821, les -journaux avaient donc droit de vie et de mort sur les conceptions -de la pense et sur les entreprises de la librairie. Une annonce -de quelques lignes insre aux Faits-Paris se payait horriblement -cher. Les intrigues taient si multiplies au sein des bureaux de -rdaction, et le soir sur le champ de bataille des imprimeries, -l'heure o la <i>mise en page</i> dcidait de l'admission ou du rejet de -tel ou tel article, que les fortes maisons de librairie avaient leur -solde un homme de lettres pour rdiger ces petits articles o il fallait -faire entrer beaucoup d'ides en peu de mots. Ces journalistes -obscurs, pays seulement aprs l'insertion, restaient souvent pendant -la nuit aux imprimeries pour voir mettre sous presse, soit les -grands articles obtenus, Dieu sait comme! soit ces quelques lignes -qui prirent depuis le nom de <i>rclames</i>. Aujourd'hui, les mœurs -de la littrature et de la librairie ont si fort chang, que beaucoup -de gens traiteraient de fables les immenses efforts, les sductions, -les lchets, les intrigues que la ncessit d'obtenir ces rclames -inspirait aux libraires, aux auteurs, aux martyrs de la gloire, -tous les forats condamns au succs perptuit. Dners, cajoleries, -prsents, tout tait mis en usage auprs des journalistes. -L'anecdote suivante expliquera mieux que toutes les assertions l'troite -alliance de la critique et de la librairie.</p> - -<p>Un homme de haut style et visant devenir homme d'tat, dans -ces temps-l jeune, galant et rdacteur d'un grand journal, devint -le bien-aim d'une fameuse maison de librairie. Un jour, un dimanche, - la campagne o l'opulent libraire ftait les principaux -rdacteurs des journaux, la matresse de la maison, alors jeune et -jolie, emmena dans son parc l'illustre crivain. Le premier commis, -Allemand froid, grave et mthodique, ne pensant qu'aux affaires, -se promenait un feuilletoniste sous le bras, en causant d'une -<span class="pagenum" id="Page_300">300</span> -entreprise sur laquelle il le consultait; la causerie les mne hors du -parc, ils atteignent les bois. Au fond d'un fourr, l'Allemand voit -quelque chose qui ressemble sa patronne; il prend son lorgnon, -fait signe au jeune rdacteur de se taire, de s'en aller, et retourne -lui-mme avec prcaution sur ses pas.—Qu'avez-vous vu? lui demanda -l'crivain.—Presque rien, rpondit-il. Notre grand article -passe. Demain nous aurons au moins trois colonnes aux Dbats.</p> - -<p>Un autre fait expliquera cette puissance des articles. Un livre de -monsieur de Chateaubriand sur le dernier des Stuarts tait dans -un magasin l'tat de rossignol. Un seul article crit par un jeune -homme dans le Journal des Dbats fit vendre ce livre en une semaine. -Par un temps o, pour lire un livre, il fallait l'acheter et -non le louer, on dbitait dix mille exemplaires de certains ouvrages -libraux, vants par toutes les feuilles de l'Opposition; mais aussi la -contre-faon belge n'existait pas encore. Les attaques prparatoires -des amis de Lucien et son article avaient la vertu d'arrter la vente -du livre de Nathan. Nathan ne souffrait que dans son amour-propre, -il n'avait rien perdre, il tait pay; mais Dauriat pouvait perdre -trente mille francs. En effet le commerce de la librairie dite de -<i>nouveauts</i> se rsume dans ce thorme commercial: une rame -de papier blanc vaut quinze francs, imprime elle vaut, selon le -succs, ou cent sous ou cent cus. Un article pour ou contre, dans -ce temps-l, dcidait souvent cette question financire. Dauriat, -qui avait cinq cents rames vendre, accourait donc pour capituler -avec Lucien. De Sultan, le libraire devenait esclave. Aprs avoir -attendu pendant quelque temps en murmurant, en faisant le plus -de bruit possible et parlementant avec Brnice, il obtint de parler - Lucien. Ce fier libraire prit l'air riant des courtisans quand -ils entrent la cour, mais ml de suffisance et de bonhomie.</p> - -<p>—Ne vous drangez pas, mes chers amours! dit-il. Sont-ils gentils, -ces deux tourtereaux! vous me faites l'effet de deux colombes! -Qui dirait, mademoiselle, que cet homme, qui a l'air d'une jeune -fille, est un tigre griffes d'acier qui vous dchire une rputation -comme il doit dchirer vos peignoirs quand vous tardez les ter. -Et il se mit rire sans achever sa plaisanterie. Mon petit, dit-il en -continuant et s'asseyant auprs de Lucien... Mademoiselle, je suis -Dauriat, dit-il en s'interrompant.</p> - -<p>Le libraire jugea ncessaire de lcher le coup de pistolet de son -nom, en ne se trouvant pas assez bien reu par Coralie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_301">301</span> -—Monsieur, avez-vous djeun, voulez-vous nous tenir compagnie? -dit l'actrice.</p> - -<p>—Mais oui, nous causerons mieux table, rpondit Dauriat. -D'ailleurs, en acceptant votre djeuner, j'aurai le droit de vous -avoir dner avec mon ami Lucien, car nous devons maintenant -tre amis comme le gant et la main.</p> - -<p>—Brnice! des hutres, des citrons, du beurre frais, et du -vin de Champagne, dit Coralie.</p> - -<p>—Vous tes homme de trop d'esprit pour ne pas savoir ce qui -m'amne, dit Dauriat en regardant Lucien.</p> - -<p>—Vous venez acheter mon recueil de sonnets?</p> - -<p>—Prcisment, rpondit Dauriat. Avant tout, dposons les armes -de part et d'autre.</p> - -<p>Il tira de sa poche un lgant portefeuille, prit trois billets de -mille francs, les mit sur une assiette, et les offrit Lucien d'un -air courtisanesque en lui disant:—Monsieur est-il content?</p> - -<p>—Oui, dit le pote qui se sentit inond par une batitude inconnue - l'aspect de cette somme inespre.</p> - -<p>Lucien se contint, mais il avait envie de chanter, de sauter, il -croyait la Lampe Merveilleuse, aux Enchanteurs; il croyait enfin - son gnie.</p> - -<p>—Ainsi, les Marguerites sont moi? dit le libraire. Mais vous -n'attaquerez jamais aucune de mes publications.</p> - -<p>—Les Marguerites sont vous, mais je ne puis engager ma plume, -elle est mes amis, comme la leur est moi.</p> - -<p>—Mais, enfin, vous devenez un de mes auteurs. Tous mes -auteurs sont mes amis. Ainsi vous ne nuirez pas mes affaires -sans que je sois averti des attaques afin que je puisse les prvenir.</p> - -<p>—D'accord.</p> - -<p>—A votre gloire! dit Dauriat en haussant son verre.</p> - -<p>—Je vois bien que vous avez lu les Marguerites, dit Lucien. -Dauriat ne se dconcerta pas.</p> - -<p>—Mon petit, acheter les Marguerites sans les connatre est la -plus belle flatterie que puisse se permettre un libraire. Dans six -mois, vous serez un grand pote; vous aurez des articles, on vous -craint, je n'aurai rien faire pour vendre votre livre. Je suis aujourd'hui -le mme ngociant d'il y a quatre jours. Ce n'est pas -moi qui ai chang, mais vous: la semaine dernire, vos sonnets -<span class="pagenum" id="Page_302">302</span> -taient pour moi comme des feuilles de choux, aujourd'hui votre -position en a fait des Messniennes.</p> - -<p>—Eh! bien, dit Lucien que le plaisir sultanesque d'avoir une -belle matresse et que la certitude de son succs rendait railleur -et adorablement impertinent, si vous n'avez pas lu mes sonnets, -vous avez lu mon article.</p> - -<p>—Oui, mon ami, sans cela serais-je venu si promptement? Il -est malheureusement trs-beau, ce terrible article. Ah! vous avez -un immense talent, mon petit. Croyez-moi, profitez de la vogue, -dit-il avec une bonhomie qui cachait la profonde impertinence du -mot. Mais avez-vous reu le journal, l'avez-vous lu?</p> - -<p>—Pas encore, dit Lucien, et cependant voil la premire fois -que je publie un grand morceau de prose; mais Hector l'aura fait -adresser chez moi, rue Charlot.</p> - -<p>—Tiens, lis, dit Dauriat en imitant Talma dans Manlius.</p> - -<p>Lucien prit la feuille que Coralie lui arracha.</p> - -<p>—A moi les prmices de votre plume, vous savez bien, dit-elle -en riant.</p> - -<p>Dauriat fut trangement flatteur et courtisan, il craignait Lucien, -il l'invita donc avec Coralie un grand dner qu'il donnait aux -journalistes vers la fin de la semaine. Il emporta le manuscrit des -Marguerites en disant <i>son</i> pote de passer quand il lui plairait aux -Galeries-de-Bois pour signer le trait qu'il tiendrait prt. Toujours -fidle aux faons royales par lesquelles il essayait d'en imposer aux -gens superficiels, et de passer plutt pour un Mcne que pour un -libraire, il laissa les trois mille francs sans en prendre de reu, refusa -la quittance offerte par Lucien en faisant un geste de nonchalance, -et partit en baisant la main Coralie.</p> - -<p>—Eh! bien, mon amour, aurais-tu vu beaucoup de ces chiffons-l, -si tu tais rest dans ton trou de la rue de Cluny marauder -dans tes bouquins de la bibliothque Sainte-Genevive? dit Coralie - Lucien qui lui avait racont toute son existence. Tiens, tes petits -amis de la rue des Quatre-Vents me font l'effet d'tre de grands -<i>Jobards</i>!</p> - -<p>Ses frres du Cnacle taient des Jobards! et Lucien entendit -cet arrt en riant. Il avait lu son article imprim, il venait de goter -cette ineffable joie des auteurs, ce premier plaisir d'amour-propre -qui ne caresse l'esprit qu'une seule fois. En lisant et relisant -son article, il en sentait mieux la porte et l'tendue. L'impression -<span class="pagenum" id="Page_303">303</span> -est aux manuscrits ce que le thtre est aux femmes, elle met en lumire -les beauts et les dfauts; elle tue aussi bien qu'elle fait vivre; -une faute saute alors aux yeux aussi vivement que les belles penses. -Lucien enivr ne songeait plus Nathan, Nathan tait son marche-pied, -il nageait dans la joie, il se voyait riche. Pour un enfant -qui nagure descendait modestement les rampes de Beaulieu -Angoulme, revenait l'Houmeau dans le grenier de Postel o -toute la famille vivait avec douze cents francs par an, la somme apporte -par Dauriat tait le Potose. Un souvenir, bien vif encore, -mais que les continuelles jouissances de la vie parisienne devaient -teindre, le ramena sur la place du Mrier. Il se rappela sa belle, -sa noble sœur ve, son David et sa pauvre mre; aussitt il envoya -Brnice changer un billet, et pendant ce temps il crivit une -petite lettre sa famille; puis il dpcha Brnice aux Messageries -en craignant de ne pouvoir, s'il tardait, donner les cinq cents francs -qu'il adressait sa mre. Pour lui, pour Coralie, cette restitution paraissait -tre une bonne action. L'actrice embrassa Lucien, elle le -trouva le modle des fils et des frres, elle le combla de caresses, -car ces sortes de traits enchantent ces bonnes filles qui toutes ont -le cœur sur la main.</p> - -<p>—Nous avons maintenant, lui dit-elle, un dner tous les jours -pendant une semaine, nous allons faire un petit carnaval, tu as bien -assez travaill.</p> - -<p>Coralie, en femme qui voulait jouir de la beaut d'un homme -que toutes les femmes allaient lui envier, le ramena chez Staub, -elle ne trouvait pas Lucien assez bien habill. De l, les deux amants -allrent au bois de Boulogne, et revinrent dner chez madame du -Val-Noble o Lucien trouva Rastignac, Bixiou, des Lupeaulx, -Finot, Blondet, Vignon, le baron de Nucingen, Beaudenord, Philippe -Bridau, Conti le grand musicien, tout le monde des artistes, -des spculateurs, des gens qui veulent opposer de grandes motions - de grands travaux, et qui tous accueillirent Lucien merveille. -Lucien, sr de lui, dploya son esprit comme s'il n'en faisait -pas commerce, et fut proclam <i>homme fort</i>, loge alors la mode -entre ces demi-camarades.</p> - -<p>—Oh! il faudra voir ce qu'il a dans le ventre, dit Thodore -Gaillard l'un des potes protgs par la cour qui songeait fonder -un petit journal royaliste appel plus tard le <span class="smcap">Rveil</span>.</p> - -<p>Aprs le dner, les deux journalistes accompagnrent leurs matresses -<span class="pagenum" id="Page_304">304</span> - l'Opra, o Merlin avait une loge, et o toute la compagnie -se rendit. Ainsi Lucien reparut triomphant l o, quelques mois auparavant, -il tait lourdement tomb. Il se produisit au foyer donnant -le bras Merlin et Blondet, regardant en face les dandies qui nagure -l'avaient mystifi. Il tenait Chtelet sous ses pieds! De Marsay, -Vandenesse, Manerville, les lions de cette poque, changrent -alors quelques airs insolents avec lui. Certes, il avait t question du -beau, de l'lgant Lucien dans la loge de madame d'Espard, o -Rastignac fit une longue visite, car la marquise et madame de Bargeton -lorgnrent Coralie. Lucien excitait-il un regret dans le cœur -de madame de Bargeton? Cette pense proccupa le pote: en -voyant la Corinne d'Angoulme, un dsir de vengeance agitait son -cœur comme au jour o il avait essuy le mpris de cette femme -et de sa cousine aux Champs-lyses.</p> - -<p>—tes-vous venu de votre province avec une amulette? dit -Blondet Lucien en entrant quelques jours aprs vers onze heures -chez Lucien qui n'tait pas encore lev. Sa beaut, dit-il en montrant -Lucien Coralie qu'il baisa au front, fait des ravages depuis -la cave jusqu'au grenier, en haut, en bas. Je viens vous mettre en -rquisition, mon cher, dit-il en serrant la main au pote, hier, -aux Italiens, madame la comtesse de Montcornet a voulu que je -vous prsentasse chez elle. Vous ne refuserez pas une femme charmante, -jeune, et chez qui vous trouverez l'lite du beau monde?</p> - -<p>—Si Lucien est gentil, dit Coralie, il n'ira pas chez votre comtesse. -Qu'a-t-il besoin de traner sa cravate dans le monde? il s'y -ennuierait.</p> - -<p>—Voulez-vous le tenir en charte-prive? dit Blondet. tes-vous -jalouse des femmes comme il faut?</p> - -<p>—Oui, s'cria Coralie, elles sont pires que nous.</p> - -<p>—Comment le sais-tu, ma petite chatte? dit Blondet.</p> - -<p>—Par leurs maris, rpondit-elle. Vous oubliez que j'ai eu de -Marsay pendant six mois.</p> - -<p>—Croyez-vous, mon enfant, dit Blondet, que je tienne beaucoup - introduire chez madame de Montcornet un homme aussi beau que -le vtre? Si vous vous y opposez, prenons que je n'ai rien dit. Mais -il s'agit moins, je crois, de femme, que d'obtenir paix et misricorde -de Lucien propos d'un pauvre diable, le plastron de son -journal. Le baron Chtelet a la sottise de prendre des articles au -srieux. La marquise d'Espard, madame de Bargeton et le salon de -<span class="pagenum" id="Page_305">305</span> -la comtesse de Montcornet s'intressent au Hron, et j'ai promis -de rconcilier Laure et Ptrarque.</p> - -<p>—Ah! s'cria Lucien dont toutes les veines reurent un sang -plus frais et qui sentit l'enivrante jouissance de la vengeance satisfaite, -j'ai donc le pied sur leur ventre! Vous me faites adorer ma -plume, adorer mes amis, adorer le journal et la fatale puissance de la -pense. Je n'ai pas encore fait d'article sur la Seiche et le Hron. -J'irai, mon petit, dit-il en prenant Blondet par la taille, oui, j'irai, -mais quand ce couple aura senti le poids de cette chose si lgre! -Il prit la plume avec laquelle il avait crit l'article sur Nathan et la -brandit. Demain je leur lance deux petites colonnes la tte. Aprs, -nous verrons. Ne t'inquite de rien, Coralie: il ne s'agit pas d'amour, -mais de vengeance, et je la veux complte.</p> - -<p>—Voil un homme! dit Blondet. Si tu savais, Lucien, combien -il est rare de trouver une explosion semblable dans le monde blas -de Paris, tu pourrais t'apprcier. Tu seras un fier drle, dit-il en -se servant d'une expression un peu plus nergique, tu es dans la -voie qui mne au pouvoir.</p> - -<p>—Il arrivera, dit Coralie.</p> - -<p>—Mais il a dj fait bien du chemin en six semaines.</p> - -<p>—Et quand il ne sera spar de quelque sceptre que par l'paisseur -d'un cadavre, il pourra se faire un marchepied du corps de -Coralie.</p> - -<p>—Vous vous aimez comme au temps de l'ge d'or, dit Blondet. -Je te fais mon compliment sur ton grand article, reprit-il en regardant -Lucien, il est plein de choses neuves. Te voil pass matre.</p> - -<p>Lousteau vint avec Hector Merlin et Vernou voir Lucien, qui fut -prodigieusement flatt d'tre l'objet de leurs attentions. Flicien -apportait cent francs Lucien pour le prix de son article. Le journal -avait senti la ncessit de rtribuer un travail si bien fait, afin -de s'attacher l'auteur. Coralie, en voyant ce Chapitre de journalistes, -avait envoy commander un djeuner au Cadran-Bleu, le restaurant -le plus voisin; elle les invita tous passer dans sa belle salle manger -quand Brnice vint lui dire que tout tait prt. Au milieu du repas, -quand le vin de Champagne eut mont toutes les ttes, la -raison de la visite que faisaient Lucien ses camarades se dvoila.</p> - -<p>—Tu ne veux pas, lui dit Lousteau, te faire un ennemi de Nathan? -Nathan est journaliste, il a des amis, il te jouerait un mauvais -tour ta premire publication. N'as-tu pas l'Archer de -<span class="pagenum" id="Page_306">306</span> -Charles IX vendre? Nous avons vu Nathan ce matin, il est au dsespoir; -mais tu vas lui faire un article o tu lui seringueras des loges par -la figure.</p> - -<p>—Comment! aprs mon article contre son livre, vous voulez... -demanda Lucien.</p> - -<p>mile Blondet, Hector Merlin, tienne Lousteau, Flicien Vernou, -tous interrompirent Lucien par un clat de rire.</p> - -<p>—Tu l'as invit souper ici pour aprs-demain? lui dit Blondet.</p> - -<p>—Ton article, lui dit Lousteau, n'est pas sign. Flicien, qui -n'est pas si neuf que toi, n'a pas manqu d'y mettre au bas un C, -avec lequel tu pourras dsormais signer tes articles dans son journal, -qui est Gauche pure. Nous sommes tous de l'Opposition. Flicien -a eu la dlicatesse de ne pas engager tes futures opinions. -Dans la boutique d'Hector, dont le journal est Centre droit, tu -pourras signer par un L. On est anonyme pour l'attaque, mais on -signe trs-bien l'loge.</p> - -<p>—Les signatures ne m'inquitent pas, dit Lucien; mais je ne -vois rien dire en faveur du livre.</p> - -<p>—Tu pensais donc ce que tu as crit? dit Hector Lucien.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Ah! mon petit, dit Blondet, je te croyais plus fort! Non, ma -parole d'honneur, en regardant ton front, je te douais d'une omnipotence -semblable celle des grands esprits, tous assez puissamment -constitus pour pouvoir considrer toute chose dans sa double -forme. Mon petit, en littrature, chaque ide a son envers et son -endroit; et personne ne peut prendre sur lui d'affirmer quel est -l'envers. Tout est bilatral dans le domaine de la pense. Les ides -son binaires. Janus est le mythe de la critique et le symbole du -gnie. Il n'y a que Dieu de triangulaire! Ce qui met Molire -et Corneille hors ligne, n'est-ce pas la facult de faire dire <i>oui</i> -Alceste et <i>non</i> Philinte, Octave et Cinna. Rousseau, dans la -Nouvelle-Hlose, a crit une lettre pour et une lettre contre le -duel, oserais-tu prendre sur toi de dterminer sa vritable opinion? -Qui de nous pourrait prononcer entre Clarisse et Lovelace, entre -Hector et Achille? Quel est le hros d'Homre? quelle fut l'intention -de Richardson? La critique doit contempler les œuvres sous -tous leurs aspects. Enfin nous sommes de grands rapporteurs.</p> - -<p>—Vous tenez donc ce que vous crivez? lui dit Vernou d'un -air railleur. Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous -<span class="pagenum" id="Page_307">307</span> -vivons de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et -belle œuvre, un livre enfin, vous pourrez y jeter vos penses, votre -me, vous y attacher, le dfendre; mais des articles lus aujourd'hui, -oublis demain, a ne vaut mes yeux que ce qu'on les paye. Si -vous mettez de l'importance de pareilles stupidits, vous ferez donc -le signe de la croix et vous invoquerez l'Esprit saint pour crire un -prospectus!</p> - -<p>Tous parurent tonns de trouver Lucien des scrupules et achevrent -de mettre en lambeaux sa robe prtexte pour lui passer la -robe virile des journalistes.</p> - -<p>—Sais-tu par quel mot s'est consol Nathan aprs avoir lu ton -article? dit Lousteau.</p> - -<p>—Comment le saurais-je?</p> - -<p>—Nathan s'est cri:—Les petits articles passent, les grands -ouvrages restent! Cet homme viendra souper ici dans deux jours, -il doit se prosterner tes pieds, baiser ton ergot, et te dire que tu -es un grand homme.</p> - -<p>—Ce serait drle, dit Lucien.</p> - -<p>—Drle! reprit Blondet, c'est ncessaire.</p> - -<p>—Mes amis, je veux bien, dit Lucien un peu gris; mais comment -faire?</p> - -<p>—Eh! bien, dit Lousteau, cris pour le journal de Merlin trois -belles colonnes o tu te rfuteras toi-mme. Aprs avoir joui de la -fureur de Nathan, nous venons de lui dire qu'il nous devrait bientt -des remercments pour la polmique serre l'aide de laquelle nous -allions faire enlever son livre en huit jours. Dans ce moment-ci, tu -es, ses yeux, un espion, une canaille, un drle; aprs-demain tu -seras un grand homme, une tte forte, un homme de Plutarque! -Nathan t'embrassera comme son meilleur ami. Dauriat est venu, tu -as trois billets de mille francs: le tour est fait. Maintenant il te faut -l'estime et l'amiti de Nathan. Il ne doit y avoir d'attrap que le -libraire. Nous ne devons immoler et poursuivre que nos ennemis. -S'il s'agissait d'un homme qui et conquis un nom sans nous, -d'un talent incommode et qu'il fallt annuler, nous ne ferions pas de -rplique semblable; mais Nathan est un de nos amis, Blondet l'avait -fait attaquer dans le Mercure pour se donner le plaisir de rpondre -dans les Dbats. Aussi la premire dition du livre s'est-elle enleve!</p> - -<p>—Mes amis, foi d'honnte homme, je suis incapable d'crire -deux mots d'loge sur ce livre...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_308">308</span> -—Tu auras encore cent francs, dit Merlin, Nathan t'aura dj -rapport dix louis, sans compter un article que tu peux faire dans -la Revue de Finot, et qui te sera pay cent francs par Dauriat et -cent francs par la Revue: total, vingt louis!</p> - -<p>—Mais que dire? demanda Lucien.</p> - -<p>—Voici comment tu peux t'en tirer, mon enfant, rpondit Blondet -en se recueillant. L'envie, qui s'attache toutes les belles œuvres, -comme le ver aux beaux et bons fruits, a essay de mordre sur ce -livre, diras-tu. Pour y trouver des dfauts, la critique a t force -d'inventer des thories propos de ce livre, de distinguer deux littratures: -celle qui se livre aux ides et celle qui s'adonne aux images. -L, mon petit, tu diras que le dernier degr de l'art littraire -est d'empreindre l'ide dans l'image. En essayant de prouver que -l'image est toute la posie, tu te plaindras du peu de posie que -comporte notre langue, tu parleras des reproches que nous font les -trangers sur le <i>positivisme</i> de notre style, et tu loueras monsieur -de Canalis et Nathan des services qu'ils rendent la France en dprosasant -son langage. Accable ta prcdente argumentation en faisant -voir que nous sommes en progrs sur le dix-huitime sicle. Invente -le <i>Progrs</i> (une adorable mystification faire aux bourgeois)! -Notre jeune littrature procde par tableaux o se concentrent tous -les genres, la comdie et le drame, les descriptions, les caractres, le -dialogue, sortis par les nœuds brillants d'une intrigue intressante. -Le roman, qui veut le sentiment, le style et l'image, est la cration -moderne la plus immense. Il succde la comdie qui, dans les -mœurs modernes, n'est plus possible avec ses vieilles lois; il embrasse -le fait et l'ide dans ses inventions qui exigent et l'esprit de -La Bruyre et sa morale incisive, les caractres traits comme l'entendait -Molire, les grandes machines de Shakspeare et la peinture -des nuances les plus dlicates de la passion, unique trsor que -nous aient laiss nos devanciers. Aussi le roman est-il bien suprieur - la discussion froide et mathmatique, la sche analyse du -dix-huitime sicle. Le roman, diras-tu sentencieusement, est une -pope amusante. Cite Corinne, appuie-toi sur madame de Stal. -Le dix-huitime sicle a tout mis en question, le dix-neuvime est -charg de conclure: aussi conclut-il par des ralits; mais par -des ralits qui vivent et qui marchent; enfin il met en jeu la -passion, lment inconnu Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quant - Rousseau, il n'a fait qu'habiller des raisonnements et des systmes. -<span class="pagenum" id="Page_309">309</span> -Julie et Claire sont des entlchies, elles n'ont ni chair ni -os. Tu peux dmancher sur ce thme et dire que nous devons -la paix, aux Bourbons, une littrature jeune et originale, car -tu cris dans un journal Centre droit. Moque-toi des faiseurs de -systmes. Enfin tu peux t'crier par un beau mouvement: Voil -bien des erreurs, bien des mensonges chez notre confrre! et pourquoi? -pour dprcier une belle œuvre, tromper le public et arriver - cette conclusion: Un livre qui se vend ne se vend pas. <i>Proh pudor!</i> -lche <i>Proh pudor!</i> ce juron honnte anime le lecteur. Enfin -annonce la dcadence de la critique! Conclusion: Il n'y a qu'une -seule littrature, celle des livres amusants. Nathan est entr dans -une voie nouvelle, il a compris son poque et rpond ses besoins. -Le besoin de l'poque est le drame. Le drame est le vœu du sicle -o la politique est un mimodrame perptuel. N'avons-nous pas vu en -vingt ans, diras-tu, les quatre drames de la Rvolution, du Directoire, -de l'Empire et de la Restauration? De l, tu roules dans le dithyrambe -de l'loge, et la seconde dition s'enlve; car, samedi prochain, -tu feras une feuille dans notre Revue, et tu la signeras <span class="smcap">de -Rubempr</span> en toutes lettres. Dans ce dernier article, tu diras: Le -propre des belles œuvres est de soulever d'amples discussions. Cette -semaine tel journal a dit telle chose du livre de Nathan, tel autre -lui a vigoureusement rpondu. Tu critiques les deux critiques <i>C.</i> et -<i>L.</i>, tu me dis en passant une politesse propos de mon article des -Dbats, et tu finis en affirmant que l'œuvre de Nathan est le plus -beau livre de l'poque. C'est comme si tu ne disais rien, on dit cela -de tous les livres. Tu auras gagn quatre cents francs dans ta semaine, -outre le plaisir d'crire la vrit quelque part. Les gens senss -donneront raison ou C. ou L. ou Rubempr, peut-tre -tous trois! La mythologie, qui certes est une des plus grandes inventions -humaines, a mis la Vrit dans le fond d'un puits, ne faut-il -pas des seaux pour l'en tirer? tu en auras donn trois pour <ins id="cor_64" title="nu">un</ins> -au public? Voil, mon enfant. Marche! Lucien fut tourdi, Blondet -l'embrassa sur les deux joues en lui disant:—Je vais ma boutique.</p> - -<p>Chacun s'en alla sa boutique; car, pour ces hommes forts, le -journal tait une boutique. Tous devaient se revoir le soir aux Galeries-de-Bois, -o Lucien irait signer son trait chez Dauriat. Florine -et Lousteau, Lucien et Coralie, Blondet et Finot dnaient au Palais-Royal, -o Du Bruel traitait le directeur du Panorama-Dramatique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_310">310</span> -—Ils ont raison! s'cria Lucien quand il fut seul avec Coralie, -les hommes doivent tre des moyens entre les mains des gens forts. -Quatre cents francs pour trois articles! Doguereau me les donnait - peine pour un livre qui m'a cot deux ans de travail.</p> - -<p>—Fais de la critique, dit Coralie, amuse-toi! Est-ce que je ne -suis pas ce soir en Andalouse, demain ne me mettrai-je pas en bohmienne, -un autre jour en homme? Fais comme moi, donne-leur -des grimaces pour leur argent, et vivons heureux.</p> - -<p>Lucien, pris du paradoxe, fit monter son esprit sur ce mulet -capricieux, fils de Pgase et de l'nesse de Balaam. Il se mit - galoper dans les champs de la pense pendant sa promenade au -Bois, et dcouvrit des beauts originales dans la thse de Blondet. -Il dna comme dnent les gens heureux, il signa chez Dauriat un -trait par lequel il lui cdait en toute proprit le manuscrit des Marguerites -sans y apercevoir aucun inconvnient; puis il alla faire un -tour au journal, o il brocha deux colonnes, et revint rue de Vendme. -Le lendemain matin, il se trouva que les ides de la veille -avaient germ dans sa tte, comme il arrive chez tous les esprits -pleins de sve dont les facults ont encore peu servi. Lucien prouva -du plaisir mditer ce nouvel article, il s'y mit avec ardeur. Sous sa -plume se rencontrrent les beauts que fait natre la contradiction. -Il fut spirituel et moqueur, il s'leva mme des considrations -neuves sur le sentiment et l'image en littrature. Ingnieux et fin, -il retrouva, pour louer Nathan, ses premires impressions la lecture -du livre au cabinet littraire de la cour du Commerce. De sanglant -et pre critique, de moqueur comique, il devint pote en -quelques phrases finales qui se balancrent majestueusement comme -un encensoir charg de parfums vers l'autel.</p> - -<p>—Cent francs, Coralie! dit-il en montrant les huit feuillets de -papier crits pendant qu'elle s'habillait.</p> - -<p>Dans la verve o il tait, il fit petites plumes l'article terrible -promis Blondet contre Chtelet et madame de Bargeton. Il gota -pendant cette matine l'un des plaisirs secrets les plus vifs des journalistes, -celui d'aiguiser l'pigramme, d'en polir la lame froide qui -trouve sa gane dans le cœur de la victime, et de sculpter le manche -pour les lecteurs. Le public admire le travail spirituel de cette -poigne, il n'y entend pas malice, il ignore que l'acier du bon mot -altr de vengeance barbote dans un amour-propre fouill savamment, -bless de mille coups. Cet horrible plaisir, sombre et solitaire, -<span class="pagenum" id="Page_311">311</span> -dgust sans tmoins, est comme un duel avec un absent, tu - distance avec le tuyau d'une plume, comme si le journaliste avait -la puissance fantastique accorde aux dsirs de ceux qui possdent -des talismans dans les contes arabes. L'pigramme est l'esprit de -la haine, de la haine qui hrite de toutes les mauvaises passions de -l'homme, de mme que l'amour concentre toutes ses bonnes qualits. -Aussi n'est-il pas d'homme qui ne soit spirituel en se vengeant, -par la raison qu'il n'en est pas un qui l'amour ne donne des jouissances. -Malgr la facilit, la vulgarit de cet esprit en France, il est -toujours bien <ins id="cor_65" title="accuelli">accueilli</ins>. L'article de Lucien devait mettre et mit le -comble la rputation de malice et de mchancet du journal; il -entra jusqu'au fond de deux cœurs, il blessa grivement madame -de Bargeton, son ex-Laure, et le baron Chtelet, son rival.</p> - -<p>—Eh! bien, allons faire une promenade au Bois, les chevaux -sont mis, et ils piaffent, lui dit Coralie; il ne faut pas se tuer.</p> - -<p>—Portons l'article sur Nathan chez Hector. Dcidment le journal -est comme la lance d'Achille qui gurissait les blessures qu'elle -avait faites, dit Lucien en corrigeant quelques expressions.</p> - -<p>Les deux amants partirent et se montrrent dans leur splendeur - ce Paris qui, nagure, avait reni Lucien, et qui maintenant -commenait s'en occuper. Occuper Paris de soi quand on a compris -l'immensit de cette ville et la difficult d'y tre quelque chose, -causa d'enivrantes jouissances qui grisrent Lucien.</p> - -<p>—Mon petit, dit l'actrice, passons chez ton tailleur presser tes -habits ou les essayer s'ils sont prts. Si tu vas chez tes belles madames, -je veux que tu effaces ce monstre de De Marsay, le petit -Rastignac, les Ajuda-Pinto, les Maxime de Trailles, les Vandenesse, -enfin tous les lgants. Songe que ta matresse est Coralie! Mais ne -me fais pas de traits, hein?</p> - -<p>Deux jours aprs, la veille du souper offert par Lucien et Coralie - leurs amis, l'Ambigu donnait une pice nouvelle dont le compte -devait tre rendu par Lucien. Aprs leur dner, Lucien et Coralie allrent - pied de la rue de Vendme au Panorama-Dramatique, par le -boulevard du Temple du ct du caf Turc, qui, dans ce temps-l, -tait un lieu de promenade en faveur. Lucien entendit vanter son -bonheur et la beaut de sa matresse. Les uns disaient que Coralie -tait la plus belle femme de Paris, les autres trouvaient Lucien digne -d'elle. Le pote se sentit dans son milieu. Cette vie tait sa vie. Le -Cnacle, peine l'apercevait-il. Ces grands esprits qu'il admirait -<span class="pagenum" id="Page_312">312</span> -tant deux mois auparavant, il se demandait s'ils n'taient pas un -peu niais avec leurs ides et leur puritanisme. Le mot de jobards, -dit insouciamment par Coralie, avait germ dans l'esprit de Lucien, -et portait dj ses fruits. Il mit Coralie dans sa loge, flna -dans les coulisses du thtre o il se promenait en sultan, o toutes -les actrices le caressaient par des regards brlants et par des -mots flatteurs.</p> - -<p>—Il faut que j'aille l'Ambigu faire mon mtier, dit-il.</p> - -<p>A l'Ambigu, la salle tait pleine. Il ne s'y trouva pas de place -pour Lucien. Lucien alla dans les coulisses et se plaignit amrement -de ne pas tre plac. Le rgisseur, qui ne le connaissait pas encore, -lui dit qu'on avait envoy deux loges son journal, et l'envoya -promener.</p> - -<p>—Je parlerai de la pice selon ce que j'en aurai entendu, dit -Lucien d'un air piqu.</p> - -<p>—tes-vous bte? dit la jeune premire au rgisseur, c'est l'amant -de Coralie!</p> - -<p>Aussitt le rgisseur se retourna vers Lucien et lui dit:—Monsieur, -je vais aller parler au directeur.</p> - -<p>Ainsi les moindres dtails prouvaient Lucien l'immensit du -pouvoir du journal et caressaient sa vanit. Le directeur vint et obtint -du duc de Rhtor et de Tullia, le premier sujet, qui se trouvaient -dans une loge d'avant-scne, de prendre Lucien avec eux. -Le duc y consentit en reconnaissant Lucien.</p> - -<p>—Vous avez rduit deux personnes au dsespoir, lui dit le jeune -homme en lui parlant du baron Chtelet et de madame de Bargeton.</p> - -<p>—Que sera-ce donc demain? dit Lucien. Jusqu' prsent mes -amis se sont ports contre eux en voltigeurs, mais je tire boulet -rouge cette nuit. Demain, vous verrez pourquoi nous nous moquons -de Potelet. L'article est intitul: <i>Potelet de 1811 Potelet -de 1821</i>. Chtelet sera le type des gens qui ont reni leur bienfaiteur -en se ralliant aux Bourbons. Aprs avoir fait sentir tout ce que -je puis, j'irai chez madame de Montcornet.</p> - -<p>Lucien eut avec le jeune duc une conversation tincelante d'esprit; -il tait jaloux de prouver ce grand seigneur combien -mesdames d'Espard et de Bargeton s'taient grossirement trompes -en le mprisant; mais il montra le bout de l'oreille en essayant -d'tablir ses droits porter le nom de Rubempr, quand, par malice, -le duc de Rhtor l'appela Chardon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_313">313</span> -—Vous devriez, lui dit le duc, vous faire royaliste. Vous -vous tes montr homme d'esprit, soyez maintenant homme de -bon sens. La seule manire d'obtenir une ordonnance du roi qui -vous rende le titre et le nom de vos anctres maternels, est de la -demander en rcompense des services que vous rendrez au Chteau. -Les Libraux ne vous feront jamais comte! Voyez-vous, la -Restauration finira par avoir raison de la Presse, la seule puissance - craindre. On a dj trop attendu, elle devrait tre musele. Profitez -de ses derniers moments de libert pour vous rendre redoutable. -Dans quelques annes, un nom et un titre seront en France -des richesses plus sres que le talent. Vous pouvez ainsi tout avoir: -esprit, noblesse et beaut, vous arriverez tout. Ne soyez donc en -ce moment libral que pour vendre avec avantage votre royalisme.</p> - -<p>Le duc pria Lucien d'accepter l'invitation dner que devait lui -envoyer le ministre avec lequel il avait soup chez Florine. Lucien -fut en un moment sduit par les rflexions du gentilhomme, et charm -de voir s'ouvrir devant lui les portes des salons d'o il se croyait jamais -banni quelques mois auparavant. Il admira le pouvoir de la pense. -La Presse et l'esprit taient donc le moyen de la socit prsente. -Lucien comprit que peut-tre Lousteau se repentait de lui avoir ouvert -les portes du temple, il sentait dj pour son propre compte la -ncessit d'opposer des barrires difficiles franchir aux ambitions -de ceux qui s'lanaient de la province vers Paris. Un pote serait -venu vers lui comme il s'tait jet dans les bras d'tienne, il n'osait -se demander quel accueil il lui ferait. Le jeune duc aperut chez -Lucien les traces d'une mditation profonde et ne se trompa point -en en cherchant la cause: il avait dcouvert cet ambitieux, sans -volont fixe, mais non sans dsir, tout l'horizon politique comme -les journalistes lui avaient montr en haut du Temple, ainsi que le -dmon Jsus, le monde littraire et ses richesses. Lucien ignorait -la petite conspiration ourdie contre lui par les gens que blessait en -ce moment le journal, et dans laquelle monsieur de Rhtor trempait. -Le jeune duc avait effray la socit de madame d'Espard en -leur parlant de l'esprit de Lucien. Charg par madame de Bargeton -de sonder le journaliste, il avait espr le rencontrer l'Ambigu-Comique. -Ni le monde, ni les journalistes n'taient profonds, ne -croyez pas des trahisons ourdies. Ni l'un ni les autres ils n'arrtent -de plan; leur machiavlisme va pour ainsi dire au jour le jour, -et consiste toujours tre l, prts tout, prts profiter du mal -<span class="pagenum" id="Page_314">314</span> -comme du bien, pier les moments o la passion leur livre un -homme. Pendant le souper de Florine, le jeune duc avait reconnu -le caractre de Lucien, il venait de le prendre par ses vanits, et -s'essayait sur lui devenir diplomate.</p> - -<p>Lucien, la pice joue, courut la rue Saint-Fiacre y faire -son article sur la pice. Sa critique fut, par calcul, pre et -mordante; il se plut essayer son pouvoir. Le mlodrame valait -mieux que celui du Panorama-Dramatique; mais il voulait savoir -s'il pouvait, comme on le lui avait dit, tuer une bonne et -faire russir une mauvaise pice. Le lendemain, en djeunant -avec Coralie, il dplia le journal, aprs lui avoir dit qu'il y reintait -l'Ambigu-Comique. Lucien ne fut pas mdiocrement tonn de -lire, aprs son article sur madame de Bargeton et sur Chtelet, un -compte-rendu de l'Ambigu si bien dulcor durant la nuit, que, -tout en conservant sa spirituelle analyse, il en sortait une conclusion -favorable. La pice devait remplir la caisse du thtre. Sa fureur -ne saurait se dcrire; il se proposa de dire deux mots Lousteau. -Il se croyait dj ncessaire, et se promettait de ne pas se -laisser dominer, exploiter comme un niais. Pour tablir dfinitivement -sa puissance, il crivit l'article o il rsumait et balanait -toutes les opinions mises propos du livre de Nathan pour la Revue -de Dauriat et de Finot. Puis, une fois mont, il brocha l'un de -ses articles <i>Varits</i> dus au petit journal. Dans leur premire effervescence, -les jeunes journalistes pondent des articles avec amour -et livrent ainsi trs-imprudemment toutes leurs fleurs. Le directeur -du Panorama-Dramatique donnait la premire reprsentation d'un -vaudeville, afin de laisser Florine et Coralie leur soire. On devait -jouer avant le souper. Lousteau vint chercher l'article de Lucien, -fait d'avance sur cette petite pice, dont il avait vu la rptition -gnrale, afin de n'avoir aucune inquitude relativement la -composition du numro. Quand Lucien lui eut lu l'un de ces petits -charmants articles sur les particularits parisiennes, qui firent la -fortune du journal, tienne l'embrassa sur les deux yeux et le -nomma la providence des journaux.</p> - -<p>—Pourquoi donc t'amuses-tu changer l'esprit de mes articles? -dit Lucien, qui n'avait fait ce brillant article que pour donner plus -de force ses griefs.</p> - -<p>—Moi! s'cria Lousteau.</p> - -<p>—Eh! bien, qui donc a chang mon article?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_315">315</span> -—Mon cher, rpondit tienne en riant, tu n'es pas encore au -courant des affaires. L'Ambigu nous prend vingt abonnements, -dont neuf seulement sont servis au directeur, au chef d'orchestre, -au rgisseur, leurs matresses et trois copropritaires du thtre. -Chacun des thtres du boulevard paye ainsi huit cents francs -au journal. Il y a pour tout autant d'argent en loges donnes Finot, -sans compter les abonnements des acteurs et des auteurs. Le -drle se fait donc huit mille francs aux boulevards. Par les petits -thtres, juge des grands! Comprends-tu? Nous sommes tenus -beaucoup d'indulgence.</p> - -<p>—Je comprends que je ne suis pas libre d'crire ce que je -pense....</p> - -<p>—Eh! que t'importe, si tu y fais tes orges, s'cria Lousteau. -D'ailleurs, mon cher, quel grief as-tu contre le thtre? il te faut -une raison pour chiner la pice d'hier. chiner pour chiner, nous -compromettrions le journal. Quand le journal frapperait avec justice, -il ne produirait plus aucun effet. Le directeur t'a-t-il manqu?</p> - -<p>—Il ne m'avait pas rserv de place.</p> - -<p>—Bon, fit Lousteau. Je montrerai ton article au directeur, je -lui dirai que je t'ai adouci, tu t'en trouveras mieux que de l'avoir -fait paratre. Demande-lui demain des billets, il t'en signera quarante -en blanc tous les mois, et je te mnerai chez un homme avec -qui tu t'entendras pour les placer; il te les achtera tous cinquante -pour cent de remise sur le prix des places. On fait sur les -billets de spectacle le mme trafic que sur les livres. Tu verras un -autre Barbet, un chef de claque, il ne demeure pas loin d'ici, nous -avons le temps, viens?</p> - -<p>—Mais, mon cher, Finot fait un infme mtier lever ainsi -sur les champs de la pense des contributions indirectes. Tt ou -tard...</p> - -<p>—Ah! , d'o viens-tu? s'cria Lousteau. Pour qui prends-tu -Finot? Sous sa fausse bonhomie, sous cet air Turcaret, sous son -ignorance et sa btise, il y a toute la finesse du marchand de chapeaux -dont il est issu. N'as-tu pas vu dans sa cage, au Bureau -du journal, un vieux soldat de l'Empire, l'oncle de Finot? Cet -oncle est non-seulement un honnte homme, mais il a le bonheur -de passer pour un niais. Il est l'homme compromis dans toutes les -transactions pcuniaires. A Paris, un ambitieux est bien riche quand -il a prs de lui une crature qui consent tre compromise. Il est -<span class="pagenum" id="Page_316">316</span> -en politique comme en journalisme une foule de cas o les chefs -ne doivent jamais tre mis en cause. Si Finot devenait un personnage -politique, son oncle deviendrait son secrtaire et recevrait pour -son compte les contributions qui se lvent dans les bureaux sur les -grandes affaires. Giroudeau, qu'au premier abord on prendrait pour -un niais, a prcisment assez de finesse pour tre un compre indchiffrable. -Il est en vedette pour empcher que nous ne soyons -assomms par les criailleries, par les dbutants, par les rclamations, -et je ne crois pas qu'il y ait son pareil dans un autre journal.</p> - -<p>—Il joue bien son rle, dit Lucien, je l'ai vu l'œuvre.</p> - -<p>tienne et Lucien allrent dans la rue du Faubourg-du-Temple, -o le rdacteur en chef s'arrta devant une maison de belle apparence.</p> - -<p>—Monsieur Braulard y est-il? demanda-t-il au portier.</p> - -<p>—Comment monsieur? dit Lucien. Le chef des claqueurs est -donc <i>monsieur</i>?</p> - -<p>—Mon cher, Braulard a vingt mille livres de rente, il a la griffe -des auteurs dramatiques du boulevard qui tous ont un compte courant -chez lui, comme chez un banquier. Les billets d'auteur et de -faveur se vendent. Cette marchandise, Braulard la place. Fais un -peu de statistique, science assez utile quand on n'en abuse pas. A -cinquante billets de faveur par soire chaque spectacle, tu trouveras -deux cent cinquante billets par jour; si, l'un dans l'autre, ils -valent quarante sous, Braulard paye cent vingt-cinq francs par jour -aux auteurs et court la chance d'en gagner autant. Ainsi, les seuls -billets des auteurs lui procurent prs de quatre mille francs par -mois, au total quarante-huit mille francs par an. Suppose vingt -mille francs de perte, car il ne peut pas toujours placer ses billets.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Ah! les gens qui viennent payer leurs places au bureau passent -concurremment avec les billets de faveur qui n'ont pas de places rserves. -Enfin le thtre garde ses droits de location. Il y a les jours -de beau temps, et de mauvais spectacles. Ainsi, Braulard gagne -peut-tre trente mille francs par an sur cet article. Puis il a ses claqueurs, -autre industrie. Florine et Coralie sont ses tributaires; si -elles ne le subventionnaient pas, elles ne seraient point applaudies -toutes les entres et leurs sorties.</p> - -<p>Lousteau donnait cette explication voix basse en montant l'escalier.</p> - -<div class="figcenter"> - <img class="bord" src="images/im-08.jpg" alt="" title="" width="500" height="684" /> - <span class="link"><a href="images/imx-08.jpg"><img src="images/agrandir.jpg" alt="Agrandir" title="Agrandir" width="18" height="14" /></a></span> - <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> - <p class="caption2"></p> - <p class="caption3"><span class="smcap">Braulard</span> a vingt mille livres de rentes, - puis il a ses claqueurs.</p> - <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p> -</div> - -<div class="fighand"> - <img class="bord" src="images/im-08.jpg" alt="" title="" /> - <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> - <p class="caption2"></p> - <p class="caption3"><span class="smcap">Braulard</span> a vingt mille livres de rentes, - puis il a ses claqueurs.</p> - <p class="caption4">(ILLUSIONS PERDUES.)</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span> -—Paris est un singulier pays, dit Lucien en trouvant l'intrt -accroupi dans tous les coins.</p> - -<p>Une servante proprette introduisit les deux journalistes chez -monsieur Braulard. Le marchand de billets, qui sigeait sur un fauteuil -de cabinet, devant un grand secrtaire cylindre, se leva en -voyant Lousteau. Braulard, envelopp d'une redingote de molleton -gris, portait un pantalon pied et des pantoufles rouges -absolument comme un mdecin ou comme un avou. Lucien vit en -lui l'homme du peuple enrichi: un visage commun, des yeux gris -pleins de finesse, des mains de claqueur, un teint sur lequel les -orgies avaient pass comme la pluie sur les toits, des cheveux grisonnants, -et une voix assez touffe.</p> - -<p>—Vous venez, sans doute, pour mademoiselle Florine, et monsieur -pour mademoiselle Coralie, dit-il, je vous connais bien. Soyez -tranquille, monsieur, dit-il Lucien, j'achte la clientle du Gymnase, -je soignerai votre matresse et je l'avertirai des farces qu'on -voudrait lui faire.</p> - -<p>—Ce n'est pas de refus, mon cher Braulard, dit Lousteau; mais -nous venons pour les billets du journal tous les thtres des boulevards: -moi comme rdacteur en chef, monsieur comme rdacteur -de chaque thtre.</p> - -<p>—Ah, oui, Finot a vendu son journal. J'ai su l'affaire. Il va -bien, Finot. Je lui donne dner la fin de la semaine. Si vous -voulez me faire l'honneur et le plaisir de venir, vous pouvez amener -vos pouses, il y aura noces et festins, nous avons Adle Dupuis, -Ducange, Frdric Du Petit-Mr, mademoiselle Millot ma -matresse, nous rirons bien! nous boirons mieux!</p> - -<p>—Il doit tre gn, Ducange, il a perdu son procs.</p> - -<p>—Je lui ai prt dix mille francs, le succs de Calas va me les -rendre; aussi l'ai-je chauff! Ducange est un homme d'esprit, il a -des moyens... Lucien croyait rver en entendant cet homme apprcier -les talents des auteurs.—Coralie a gagn, lui dit Braulard -de l'air d'un juge comptent. Si elle est bonne enfant, je la soutiendrai -secrtement contre la cabale son dbut au Gymnase. -coutez? Pour elle, j'aurai des hommes bien mis aux galeries qui -souriront et qui feront de petits murmures afin d'entraner l'applaudissement. -Voil un mange qui pose une femme. Elle me plat, -Coralie, et vous devez tre content d'elle, elle a des sentiments. -Ah! je puis faire chuter qui je veux...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_318">318</span> -—Mais pour les billets? dit Lousteau.</p> - -<p>—H! bien, j'irai les prendre chez monsieur, vers les premiers -jours de chaque mois. Monsieur est votre ami, je le traiterai comme -vous. Vous avez cinq thtres, on vous donnera trente billets; ce -sera quelque chose comme soixante-quinze francs par mois. Peut-tre -dsirez-vous une avance? dit le marchand de billets en revenant - son secrtaire et tirant sa caisse pleine d'cus.</p> - -<p>—Non, non, dit Lousteau, nous garderons cette ressource pour -les mauvais jours...</p> - -<p>—Monsieur, reprit Braulard en s'adressant Lucien, j'irai travailler -avec Coralie ces jours-ci, nous nous entendrons bien.</p> - -<p>Lucien ne regardait pas sans un tonnement profond le cabinet -de Braulard o il voyait une bibliothque, des gravures, un meuble -convenable. En passant par le salon, il en remarqua l'ameublement -galement loign de la mesquinerie et du trop grand luxe. -La salle manger lui parut tre la pice la mieux tenue, il en plaisanta.</p> - -<p>—Mais Braulard est gastronome, dit Lousteau. Ses dners, cits -dans la littrature dramatique, sont en harmonie avec sa caisse.</p> - -<p>—J'ai de bons vins, rpondit modestement Braulard. Allons, -voil mes allumeurs, s'cria-t-il en entendant des voix enroues et -le bruit de pas singuliers dans l'escalier.</p> - -<p>En sortant, Lucien vit dfiler devant lui la puante escouade des -claqueurs et des vendeurs de billets, tous gens casquettes, pantalons -mrs, redingotes rpes, figures patibulaires, bleutres, -verdtres, boueuses, rabougries, barbes longues, aux yeux froces -et patelins tout la fois, horrible population qui vit et foisonne -sur les boulevards de Paris, qui, le matin, vend des chanes -de sret, des bijoux en or pour vingt-cinq sous, et qui claque sous -les lustres le soir, qui se plie enfin toutes les fangeuses ncessits -de Paris.</p> - -<p>—Voil les Romains! dit Lousteau en riant, voil la gloire des -actrices et des auteurs dramatiques. Vu de prs, a n'est pas plus -beau que la ntre.</p> - -<p>—Il est difficile, rpondit Lucien en revenant chez lui, d'avoir -des illusions sur quelque chose Paris. Il y a des impts sur tout, -on y vend tout, on y fabrique tout, mme le succs.</p> - -<p>Les convives de Lucien taient Dauriat, le directeur du Panorama, -Matifat et Florine, Camusot, Lousteau, Finot, Nathan, Hector -<span class="pagenum" id="Page_319">319</span> -Merlin et madame du Val-Noble, Flicien Vernou, Blondet, Vignon, -Philippe Bridau, Mariette, Giroudeau, Cardot et Florentine, -Bixiou. Il avait invit ses amis du Cnacle. Tullia la danseuse, qui, -disait-on, tait peu cruelle pour du Bruel, fut aussi de la partie, -mais sans son duc, ainsi que les propritaires des journaux o travaillaient -Nathan, Merlin, Vignon et Vernou. Les convives formaient -une assemble de trente personnes, la salle manger de Coralie ne -pouvait en contenir davantage.</p> - -<p>Vers huit heures, au feu des lustres allums, les meubles, les tentures, -les fleurs de ce logis prirent cet air de fte qui prte au luxe -parisien l'apparence d'un rve. Lucien prouva le plus indfinissable -mouvement de bonheur, de vanit satisfaite et d'esprance en se -voyant le matre de ces lieux, il ne s'expliquait plus ni comment ni -par qui ce coup de baguette avait t frapp. Florine et Coralie, -mises avec la folle recherche et la magnificence artiste des actrices, -souriaient au pote de province comme deux anges chargs de lui ouvrir -les portes du palais des Songes. Lucien songeait presque. En -quelques mois sa vie avait si brusquement chang d'aspect, il tait -si promptement pass de l'extrme misre l'extrme opulence, -que par moments il lui prenait des inquitudes comme aux gens -qui, tout en rvant, se savent endormis. Son œil exprimait nanmoins - la vue de cette belle ralit une confiance laquelle des envieux -eussent donn le nom de fatuit. Lui-mme, il avait chang. -Heureux tous les jours, ses couleurs avaient pli, son regard tait -tremp des moites expressions de la langueur; enfin, selon le mot -de madame d'Espard, il avait l'<i>air aim</i>. Sa beaut y gagnait. -La conscience de son pouvoir et de sa force perait dans sa physionomie -claire par l'amour et par l'exprience. Il contemplait enfin -le monde littraire et la socit face face, en croyant pouvoir s'y -promener en dominateur. A ce pote, qui ne devait rflchir que -sous le poids du malheur, le prsent parut tre sans soucis. Le succs -enflait les voiles de son esquif, il avait ses ordres les instruments -ncessaires ses projets: une maison monte, une matresse que tout -Paris lui enviait, un quipage, enfin des sommes incalculables dans -son critoire. Son me, son cœur et son esprit s'taient galement -mtamorphoss: il ne songeait plus discuter les moyens en prsence -de si beaux rsultats. Ce train de maison semblera si justement -suspect aux conomistes qui ont pratiqu la vie parisienne, -qu'il n'est pas inutile de montrer la base, quelque frle qu'elle -<span class="pagenum" id="Page_320">320</span> -ft, sur laquelle reposait le bonheur matriel de l'actrice et de -son pote. Sans se compromettre, Camusot avait engag les fournisseurs -de Coralie lui faire crdit pendant au moins trois mois. -Les chevaux, les gens, tout devait donc aller comme par enchantement -pour ces deux enfants empresss de jouir, et qui jouissaient -de tout avec dlices. Coralie vint prendre Lucien par la main et -l'initia par avance au coup de thtre de la salle manger, pare -de son couvert splendide, de ses candlabres chargs de quarante -bougies, aux recherches royales du dessert, et au menu, l'œuvre de -Chevet. Lucien baisa Coralie au front en la pressant sur son cœur.</p> - -<p>—J'arriverai, mon enfant, lui dit-il, et je te rcompenserai de -tant d'amour et de tant de dvouement.</p> - -<p>—Bah! dit-elle, es-tu content?</p> - -<p>—Je serais bien difficile.</p> - -<p>—Eh! bien, ce sourire paye tout, rpondit-elle en apportant par -un mouvement de serpent ses lvres aux lvres de Lucien.</p> - -<p>Ils trouvrent Florine, Lousteau, Matifat et Camusot en train -d'arranger les tables de jeu. Les amis de Lucien arrivaient. Tous -ces gens s'intitulaient dj les amis de Lucien. On joua de neuf -heures minuit. Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun -jeu; mais Lousteau perdit mille francs et les emprunta Lucien -qui ne crut pas pouvoir se dispenser de les prter, car son ami les -lui demanda. A dix heures environ, Michel, Fulgence et Joseph se -prsentrent. Lucien, qui alla causer avec eux dans un coin, trouva -leurs visages assez froids et srieux, pour ne pas dire contraints. -D'Arthez n'avait pu venir, il achevait son livre. Lon Giraud tait -occup par la publication du premier numro de sa Revue. Le -Cnacle avait envoy ses trois artistes qui devaient se trouver moins -dpayss que les autres au milieu d'une orgie.</p> - -<p>—Eh! bien, mes enfants, dit Lucien en affichant un petit ton -de supriorit, vous verrez que le <i>petit farceur</i> peut devenir un -<i>grand politique</i>.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux que de m'tre tromp, dit Michel.</p> - -<p>—Tu vis avec Coralie en attendant mieux? lui demanda Fulgence.</p> - -<p>—Oui, reprit Lucien d'un air qu'il voulait rendre naf. Coralie -avait un pauvre vieux ngociant qui l'adorait, elle l'a mis la porte. -Je suis plus heureux que ton frre Philippe qui ne sait comment -gouverner Mariette, ajouta-t-il en regardant Joseph Bridau.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_321">321</span> -—Enfin, dit Fulgence, tu es maintenant un homme comme un -autre, tu feras ton chemin.</p> - -<p>—Un homme qui pour vous restera le mme en quelque situation -qu'il se trouve, rpondit Lucien.</p> - -<p>Michel et Fulgence se regardrent en changeant un sourire -moqueur que vit Lucien, et qui lui fit comprendre le ridicule de -sa phrase.</p> - -<p>—Coralie est bien admirablement belle, s'cria Joseph Bridau. -Quel magnifique portrait faire!</p> - -<p>—Et bonne, rpondit Lucien. Foi d'homme, elle est anglique; -mais tu feras son portrait; prends-la, si tu veux, pour modle -de ta Vnitienne amene au vieillard.</p> - -<p>—Toutes les femmes qui aiment sont angliques, dit Michel -Chrestien.</p> - -<p>En ce moment Raoul Nathan se prcipita sur Lucien avec une -furie d'amiti, lui prit les mains et les lui serra.</p> - -<p>—Mon bon ami, non-seulement vous tes un grand homme, -mais encore vous avez du cœur, ce qui est aujourd'hui plus rare -que le gnie, dit-il. Vous tes dvou vos amis. Enfin, je suis -vous la vie, la mort, et n'oublierai jamais ce que vous avez fait -cette semaine pour moi.</p> - -<p>Lucien, au comble de la joie en se voyant patelin par un homme -dont s'occupait la Renomme, regarda ses trois amis du Cnacle -avec une sorte de supriorit. Cette entre de Nathan tait due la -communication que Merlin lui avait faite de l'preuve de l'article -en faveur de son livre, et qui paraissait dans le journal du lendemain.</p> - -<p>—Je n'ai consenti crire l'attaque, rpondit Lucien l'oreille -de Nathan, qu' la condition d'y rpondre moi-mme. Je suis des -vtres.</p> - -<p>Il revint ses trois amis du Cnacle, enchant d'une circonstance -qui justifiait la phrase de laquelle avait ri Fulgence.</p> - -<p>—Vienne le livre de d'Arthez, et je suis en position de lui tre -utile. Cette chance seule m'engagerait rester dans les journaux.</p> - -<p>—Y es-tu libre? dit Michel.</p> - -<p>—Autant qu'on peut l'tre quand on est indispensable, rpondit -Lucien avec une fausse modestie.</p> - -<p>Vers minuit, les convives furent attabls, et l'orgie commena. -Les discours furent plus libres chez Lucien que chez Matifat, car personne -<span class="pagenum" id="Page_322">322</span> -ne souponna la divergence de sentiments qui existait entre les -trois dputs du Cnacle et les reprsentants des journaux. Ces jeunes -esprits, si dpravs par l'habitude du Pour et du Contre, en -vinrent aux prises, et se renvoyrent les plus terribles axiomes de -la jurisprudence qu'enfantait alors le journalisme. Claude Vignon, -qui voulait conserver la critique un caractre auguste, s'leva -contre la tendance des petits journaux vers la personnalit, disant -que plus tard les crivains arriveraient se dconsidrer eux-mmes. -Lousteau, Merlin et Finot prirent alors ouvertement la -dfense de ce systme, appel dans l'argot du journalisme la <i>blague</i>, -en soutenant que ce serait comme un poinon l'aide duquel -on marquerait le talent.</p> - -<p>—Tous ceux qui rsisteront cette preuve seront des hommes -rellement forts, dit Lousteau.</p> - -<p>—D'ailleurs, s'cria Merlin, pendant les ovations des grands -hommes, il faut autour d'eux, comme autour des triomphateurs -romains, un concert d'injures.</p> - -<p>—Eh! dit Lucien, tous ceux de qui l'on se moquera croiront -leur triomphe!</p> - -<p>—Ne dirait-on pas que cela te regarde? s'cria Finot.</p> - -<p>—Et nos sonnets! dit Michel Chrestien, ne nous vaudraient-ils -pas le triomphe de Ptrarque?</p> - -<p>—L'or (Laure) y est dj pour quelque chose, dit Dauriat dont -le calembour excita des acclamations gnrales.</p> - -<p>—<i lang="la" xml:lang="la">Faciamus experimentum in anima vili</i>, rpondit -Lucien en souriant.</p> - -<p>—Eh! malheur ceux que le Journal ne discutera pas, et -auxquels il jettera des couronnes leur dbut! Ceux-l seront relgus -comme des saints dans leur niche, et personne n'y fera plus -la moindre attention, dit Vernou.</p> - -<p>—On leur dira comme Champcenetz au marquis de Genlis, qui -regardait trop amoureusement sa femme:—Passez, bonhomme, -on vous a dj donn, dit Blondet.</p> - -<p>—En France, le succs tue, dit Finot. Nous y sommes trop jaloux -les uns des autres pour ne pas vouloir oublier et faire oublier -les triomphes d'autrui.</p> - -<p>—C'est en effet la contradiction qui donne la vie en littrature, -dit Claude Vignon.</p> - -<p>—Comme dans la nature, o elle rsulte de deux principes qui -<span class="pagenum" id="Page_323">323</span> -se combattent, s'cria Fulgence. Le triomphe de l'un sur l'autre -est la mort.</p> - -<p>—Comme en politique, ajouta Michel Chrestien.</p> - -<p>—Nous venons de le prouver, dit Lousteau. Dauriat vendra -cette semaine deux mille exemplaires du livre de Nathan. Pourquoi? -Le livre attaqu sera bien dfendu.</p> - -<p>—Comment un article semblable, dit Merlin en prenant l'preuve -de son journal du lendemain, n'enlverait-il pas une dition?</p> - -<p>—Lisez-moi l'article? dit Dauriat. Je suis libraire partout, mme -en soupant.</p> - -<p>Merlin lut le triomphant article de Lucien, qui fut applaudi par -toute l'assemble.</p> - -<p>—Cet article aurait-il pu se faire sans le premier? demanda -Lousteau.</p> - -<p>Dauriat tira de sa poche l'preuve du troisime article et le lut. -Finot suivit avec attention la lecture de cet article destin au second -numro de sa Revue; et, en sa qualit de rdacteur en chef, -il exagra son enthousiasme.</p> - -<p>—Messieurs, dit-il, si Bossuet vivait dans notre sicle, il n'et -pas crit autrement.</p> - -<p>—Je le crois bien, dit Merlin. Bossuet aujourd'hui serait journaliste.</p> - -<p>—A Bossuet II! dit Claude Vignon en levant son verre et saluant -ironiquement Lucien.</p> - -<p>—A mon Christophe Colomb! rpondit Lucien en portant un -toast Dauriat.</p> - -<p>—Bravo! cria Nathan.</p> - -<p>—Est-ce un surnom? demanda mchamment Merlin en regardant - la fois Finot et Lucien.</p> - -<p>—Si vous continuez ainsi, dit Dauriat, nous ne pourrons pas -vous suivre, et ces messieurs, ajouta-t-il en montrant Matifat et -Camusot, ne vous comprendront plus. La plaisanterie est comme -le coton qui fil trop fin, casse, a dit Bonaparte.</p> - -<p>—Messieurs, dit Lousteau, nous sommes tmoins d'un fait -grave, inconcevable, inou, vraiment surprenant. N'admirez-vous -pas la rapidit avec laquelle notre ami s'est chang de provincial -en journaliste?</p> - -<p>—Il tait n journaliste, dit Dauriat.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_324">324</span> -—Mes enfants, dit alors Finot en se levant, et tenant une bouteille -de vin de Champagne la main, nous avons protg tous et tous encourag -les dbuts de notre amphitryon dans la carrire o il a surpass -nos esprances. En deux mois il a fait ses preuves par les -beaux articles que nous connaissons: je propose de le baptiser journaliste -authentiquement.</p> - -<p>—Une couronne de roses afin de constater sa double victoire, -cria Bixiou en regardant Coralie.</p> - -<p>Coralie fit un signe Brnice qui alla chercher de vieilles -fleurs artificielles dans les cartons de l'actrice. Une couronne de -roses fut bientt tresse ds que la grosse femme de chambre eut -apport des fleurs avec lesquelles se parrent grotesquement ceux qui -se trouvaient les plus ivres. Finot, le grand-prtre, versa quelques -gouttes de vin de Champagne sur la belle tte blonde de Lucien en -prononant avec une dlicieuse gravit ces paroles sacramentales:—Au -nom du Timbre, du Cautionnement et de l'Amende, je le -baptise journaliste. Que tes articles te soient lgers!</p> - -<p>—Et pays sans dduction des blancs! dit Merlin.</p> - -<p>En ce moment Lucien aperut les visages attrists de Michel -Chrestien, de Joseph Bridau et de Fulgence Ridal qui prirent leurs -chapeaux et sortirent au milieu d'un hurrah d'imprcations.</p> - -<p>—Voil de singuliers chrtiens? dit Merlin.</p> - -<p>—Fulgence tait un bon garon, reprit Lousteau; mais <i>ils</i> l'ont -perverti de morale.</p> - -<p>—Qui? demanda Claude Vignon.</p> - -<p>—Des jeunes hommes graves qui s'assemblent dans un <i>musico</i> -philosophique et religieux de la rue des Quatre-Vents, o l'on s'inquite -du sens gnral de l'Humanit... rpondit Blondet.</p> - -<p>—Oh! oh! oh!</p> - -<p>—... On y cherche savoir si elle tourne sur elle-mme, dit -Blondet en continuant, ou si elle est en progrs. Ils taient trs-embarrasss -entre la ligne droite et la ligne courbe, ils trouvaient -un non-sens au triangle biblique, et il leur est alors apparu je ne -sais quel prophte qui s'est prononc pour la spirale.</p> - -<p>—Des hommes runis peuvent inventer des btises plus dangereuses, -s'cria Lucien qui voulut dfendre le Cnacle.</p> - -<p>—Tu prends ces thories-l pour des paroles oiseuses, dit Flicien -Vernou, mais il vient un moment o elles se transforment en -coups de fusil ou en guillotine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_325">325</span> -—Ils n'en sont encore, dit Bixiou, qu' chercher la pense -providentielle du vin de Champagne, le sens humanitaire des pantalons -et la petite bte qui fait aller le monde. Ils ramassent des -grands hommes tombs, comme Vico, Saint-Simon, Fourier. J'ai -bien peur qu'ils ne tournent la tte mon pauvre Joseph Bridau.</p> - -<p>—Y enseigne-t-on la gymnastique et l'orthopdie des esprits? -demanda Merlin.</p> - -<p>—a se pourrait, rpondit Finot. Rastignac m'a dit que Bianchon -donnait dans ces rveries.</p> - -<p>—Leur chef visible n'est-il pas d'Arthez, dit Nathan, un petit -jeune homme qui doit nous avaler tous?</p> - -<p>—C'est un homme de gnie! s'cria Lucien.</p> - -<p>—J'aime mieux un verre de vin de Xrs, dit Claude Vignon en -souriant.</p> - -<p>En ce moment, chacun expliquait son caractre son voisin. -Quand les gens d'esprit en arrivent vouloir s'expliquer eux-mmes, - donner la clef de leurs cœurs, il est sr que l'ivresse les a -pris en croupe. Une heure aprs, tous les convives, devenus les -meilleurs amis du monde, se traitaient de grands hommes, d'hommes -forts, de gens qui l'avenir appartenait. Lucien, en qualit -de matre de maison, avait conserv quelque lucidit dans l'esprit: -il couta des sophismes qui le frapprent et achevrent l'œuvre de -sa dmoralisation.</p> - -<p>—Mes enfants, dit Finot, le parti libral est oblig de raviver -sa polmique, car il n'a rien dire en ce moment contre le gouvernement, -et vous comprenez dans quel embarras se trouve alors -l'Opposition. Qui de vous veut crire une brochure pour demander -le rtablissement du droit d'anesse, afin de faire crier contre -les desseins secrets de la Cour? La brochure sera bien paye.</p> - -<p>—Moi, dit Hector Merlin, c'est dans mes opinions.</p> - -<p>—Ton parti dirait que tu le compromets, rpliqua Finot. Flicien, -charge-toi de cette brochure, Dauriat l'ditera, nous garderons -le secret.</p> - -<p>—Combien donne-t-on? dit Vernou.</p> - -<p>—Six cents francs! Tu signeras: le comte C...</p> - -<p>—a va! dit Vernou.</p> - -<p>—Vous allez donc lever le canard jusqu' la politique, reprit -Lousteau.</p> - -<p>—C'est l'affaire de Chabot transporte dans la sphre des ides, -<span class="pagenum" id="Page_326">326</span> -reprit Finot. On attribue des intentions au Gouvernement, et l'on -dchane contre lui l'opinion publique.</p> - -<p>—Je serai toujours dans le plus profond tonnement de voir un -gouvernement abandonnant la direction des ides des drles comme -nous autres, dit Claude Vignon.</p> - -<p>—Si le Ministre commet la sottise de descendre dans l'arne, reprit -Finot, on le mne tambour battant; s'il se pique, on envenime -la question, on dsaffectionne les masses. Le Journal ne risque jamais -rien, l o le pouvoir a toujours tout perdre.</p> - -<p>—La France est annule jusqu'au jour o le Journal sera mis -hors la loi, reprit Claude Vignon. Vous faites d'heure en heure des -progrs, dit-il Finot. Vous serez les Jsuites, moins la foi, la -pense fixe, la discipline et l'union.</p> - -<p>Chacun regagna les tables de jeu. Les lueurs de l'aurore firent -bientt plir les bougies.</p> - -<p>—Tes amis de la rue des Quatre-Vents taient tristes comme -des condamns mort, dit Coralie son amant.</p> - -<p>—Ils taient les juges, rpondit le pote.</p> - -<p>—Les juges sont plus amusants que a, dit Coralie.</p> - -<p>Lucien vit pendant un mois son temps pris par des soupers, -des dners, des djeuners, des soires, et fut entran par un -courant invincible dans un tourbillon de plaisirs et de travaux -faciles. Il ne calcula plus. La puissance du calcul au milieu des -complications de la vie est le sceau des grandes volonts que -les potes, les gens faibles ou purement spirituels ne contrefont jamais. -Comme la plupart des journalistes, Lucien vcut au jour le -jour, dpensant son argent mesure qu'il le gagnait, ne songeant -point aux charges priodiques de la vie parisienne, si crasantes -pour ces bohmiens. Sa mise et sa tournure rivalisaient avec celles -des dandies les plus clbres. Coralie aimait, comme tous les fanatiques, - parer son idole; elle se ruina pour donner son cher -pote cet lgant mobilier des lgants qu'il avait tant dsir pendant -sa premire promenade aux Tuileries. Lucien eut alors des -cannes merveilleuses, une charmante lorgnette, des boutons de -diamants, des anneaux pour ses cravates du matin, des bagues -la chevalire, enfin des gilets mirifiques en assez grand nombre -pour pouvoir assortir les couleurs de sa mise. Il passa bientt dandy. -Le jour o il se rendit l'invitation du diplomate allemand, sa mtamorphose -excita une sorte d'envie contenue chez les jeunes gens -<span class="pagenum" id="Page_327">327</span> -qui s'y trouvrent, et qui tenaient le haut du pav dans le royaume -de la fashion, tels que de Marsay, Vandenesse, Ajuda-Pinto, -Maxime de Treilles, Rastignac, le duc de Maufrigneuse, Beaudenord, -Manerville, etc. Les hommes du monde sont jaloux entre -eux la manire des femmes. La comtesse de Montcornet et la -marquise d'Espard, pour qui le dner se donnait, eurent Lucien -entre elles, et le comblrent de coquetteries.</p> - -<p>—Pourquoi donc avez-vous quitt le monde! lui demanda la -marquise, il tait si dispos vous bien accueillir, vous fter. J'ai -une querelle vous faire! vous me deviez une visite, et je l'attends -encore. Je vous ai aperu l'autre jour l'Opra, vous n'avez pas -daign venir me voir ni me saluer.</p> - -<p>—Votre cousine, madame, m'a si positivement signifi mon -cong...</p> - -<p>—Vous ne connaissez pas les femmes, rpondit madame d'Espard -en interrompant Lucien. Vous avez bless le cœur le plus -anglique et l'me la plus noble que je connaisse. Vous ignorez -tout ce que Louise voulait faire pour vous, et combien elle mettait -de finesse dans son plan. Oh! elle et russi, fit-elle une -muette dngation de Lucien. Son mari qui maintenant est -mort, comme il devait mourir, d'une indigestion, n'allait-il pas -lui rendre, tt ou tard, sa libert? Croyez-vous qu'elle voult tre -madame Chardon? Le titre de comtesse de Rubempr valait bien la -peine d'tre conquis. Voyez-vous? l'amour est une grande vanit -qui doit s'accorder, surtout en mariage, avec toutes les autres vanits. -Je vous aimerais la folie, c'est--dire assez pour vous -pouser, il me serait trs-dur de m'appeler madame Chardon. Convenez-en? -Maintenant, vous avez vu les difficults de la vie -Paris, vous savez combien de dtours il faut faire pour arriver -au but; eh! bien, avouez que pour un inconnu sans fortune, -Louise aspirait une faveur presque impossible, elle devait donc -ne rien ngliger. Vous avez beaucoup d'esprit, mais quand nous -aimons, nous en avons encore plus que l'homme le plus spirituel. -Ma cousine voulait employer ce ridicule Chtelet... Je vous -dois des plaisirs, vos articles contre lui m'ont fait bien rire! dit-elle -en s'interrompant.</p> - -<p>Lucien ne savait plus que penser. Initi aux trahisons et aux -perfidies du journalisme, il ignorait celles du monde; aussi, malgr -sa perspicacit, devait-il recevoir de rudes leons.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_328">328</span> -—Comment, madame, dit le pote dont la curiosit fut vivement -veille, ne protgez-vous pas le Hron?</p> - -<p>—Mais dans le monde on est forc de faire des politesses ses -plus cruels ennemis, de paratre s'amuser avec les ennuyeux, et -souvent on sacrifie en apparence ses amis pour les mieux servir. -Vous tes donc encore bien neuf? Comment, vous qui voulez crire, -vous ignorez les tromperies courantes du monde. Si ma cousine a -sembl vous sacrifier au Hron, ne le fallait-il pas pour mettre cette -influence profit pour vous, car notre homme est trs-bien vu par -le Ministre actuel; aussi, lui avons-nous dmontr que jusqu' un -certain point vos attaques le servaient, afin de pouvoir vous raccommoder -tous deux, un jour. On a ddommag Chtelet de vos -perscutions. Comme le disait des Lupeaulx aux ministres: Pendant -que les journaux tournent Chtelet en ridicule, ils laissent en -repos le Ministre.</p> - -<p>—Monsieur Blondet m'a fait esprer que j'aurais le plaisir de -vous voir <ins id="cor_66" title="il faut sans doute lire chez moi">chez vous</ins>, dit la comtesse de Montcornet pendant le temps -que la marquise abandonna Lucien ses rflexions. Vous y trouverez -quelques artistes, des crivains et une femme qui a le plus vif -dsir de vous connatre, mademoiselle des Touches, un de ces talents -rares parmi notre sexe, et chez qui sans doute vous irez. Mademoiselle -des Touches, Camille Maupin, si vous voulez, a l'un des -salons les plus remarquables de Paris, elle est prodigieusement riche; -on lui a dit que vous tes aussi beau que spirituel, elle se -meurt d'envie de vous voir.</p> - -<p>Lucien ne put que se confondre en remercments, et jeta sur -Blondet un regard d'envie. Il y avait autant de diffrence entre une -femme du genre et de la qualit de la comtesse de Montcornet et -Coralie qu'entre Coralie et une fille des rues. Cette comtesse, jeune, -belle et spirituelle, avait, pour beaut spciale, la blancheur excessive -des femmes du Nord; sa mre tait ne princesse Scherbellof, -aussi le ministre, avant de dner, lui avait-il prodigu ses plus respectueuses -attentions. La marquise avait alors achev de sucer ddaigneusement -une aile de poulet.</p> - -<p>—Ma pauvre Louise, dit-elle Lucien, avait tant d'affection pour -vous! j'tais dans la confidence du bel avenir qu'elle rvait pour -vous: elle aurait support bien des choses, mais quel mpris vous -lui avez marqu en lui renvoyant ses lettres! Nous pardonnons les -cruauts, il faut encore croire en nous pour nous blesser; mais -<span class="pagenum" id="Page_329">329</span> -l'indiffrence!... l'indiffrence est comme la glace des ples, elle -touffe tout. Allons, convenez-en, vous avez perdu des trsors par -votre faute. Pourquoi rompre? Quand mme vous eussiez t ddaign, -n'avez-vous pas votre fortune faire, votre nom reconqurir? -Louise pensait tout cela.</p> - -<p>—Pourquoi ne m'avoir rien dit? rpondit Lucien.</p> - -<p>—Eh! mon Dieu, c'est moi qui lui ai donn le conseil de ne pas -vous mettre dans sa confidence. Tenez, entre nous, en vous voyant -si peu fait au monde, je vous craignais: j'avais peur que votre inexprience, -votre ardeur tourdie ne dtruisissent ou ne drangeassent -ses calculs et nos plans. Pouvez-vous maintenant vous souvenir -de vous-mme? Avouez-le? vous seriez de mon opinion en -voyant aujourd'hui votre Sosie. Vous ne vous ressemblez plus. L -est le seul tort que nous ayons eu. Mais, en mille, se rencontre-t-il -un homme qui runisse tant d'esprit une si merveilleuse aptitude - prendre l'unisson? Je n'ai pas cru que vous fussiez une si surprenante -exception. Vous vous tes mtamorphos si promptement, -vous vous tes si facilement initi aux faons parisiennes, que je ne -vous ai pas reconnu au Bois de Boulogne, il y a un mois.</p> - -<p>Lucien coutait cette grande dame avec un plaisir inexprimable: -elle joignait ses paroles flatteuses un air si confiant, si mutin, si -naf; elle paraissait s'intresser lui si profondment, qu'il crut -quelque prodige semblable celui de sa premire soire au Panorama-Dramatique. -Depuis cet heureux soir, tout le monde lui souriait, -il attribuait sa jeunesse une puissance talismanique, il -voulut alors prouver la marquise en se promettant de ne pas se -laisser surprendre.</p> - -<p>—Quels taient donc, madame, ces plans devenus aujourd'hui -des chimres?</p> - -<p>—Louise voulait obtenir du roi une ordonnance qui vous permt -de porter le nom et le titre de Rubempr. Elle voulait enterrer -le Chardon. Ce premier succs, si facile obtenir alors, et que -maintenant vos opinions rendent presque impossible, tait pour vous -une fortune. Vous traiterez ces ides de visions et de bagatelles; -mais nous savons un peu la vie, et nous connaissons tout ce qu'il -y a de solide dans un titre de comte port par un lgant, par un -ravissant jeune homme. Annoncez ici devant quelques jeunes Anglaises -millionnaires ou devant des hritires: <i>Monsieur Chardon</i> -ou <i>Monsieur le comte de Rubempr</i>? il se ferait deux -<span class="pagenum" id="Page_330">330</span> -mouvements bien diffrents. Ft-il endett, le comte trouverait les -cœurs ouverts, sa beaut mise en lumire serait comme un diamant -dans une riche monture. Monsieur Chardon ne serait pas seulement -remarqu. Nous n'avons pas cr ces ides, nous les trouvons -rgnant partout, mme parmi les bourgeois. Vous tournez en -ce moment le dos la fortune. Regardez ce joli jeune homme, le -vicomte Flix de Vandenesse, il est un des deux secrtaires particuliers -du roi. Le roi aime assez les jeunes gens de talent, et celui-l -quand il est arriv de sa province, n'avait pas un bagage plus -lourd que le vtre, vous avez mille fois plus d'esprit que lui; mais -appartenez-vous une grande famille? avez-vous un nom? Vous -connaissez des Lupeaulx, son nom ressemble au vtre, il se nomme -Chardin; mais il ne vendrait pas pour un million sa mtairie des -Lupeaulx, il sera quelque jour comte des Lupeaulx, et son petit-fils -deviendra peut-tre un grand seigneur. Si vous continuez marcher -dans la fausse voie o vous vous tes engag, vous tes perdu. -Voyez combien monsieur mile Blondet est plus sage que vous? il est -dans un journal qui soutient le pouvoir, il est bien vu par toutes les -puissances du jour, il peut sans danger se mler avec les Libraux, -il pense bien; aussi parviendra-t-il tt ou tard; mais il a su choisir -et son opinion et ses protections. Cette jolie personne, votre voisine, -est une demoiselle de Troisville qui a deux pairs de France -et deux dputs dans sa famille, elle a fait un riche mariage cause -de son nom; elle reoit beaucoup, elle aura de l'influence et remuera -le monde politique pour ce petit monsieur mile Blondet. -A quoi vous mne une Coralie? vous trouver perdu de dettes et -fatigu de plaisirs dans quelques annes d'ici. Vous placez mal votre -amour, et vous arrangez mal votre vie. Voil ce que me disait l'autre -jour l'Opra la femme que vous prenez plaisir blesser. En -dplorant l'abus que vous faites de votre talent et de votre belle -jeunesse, elle ne s'occupait pas d'elle, mais de vous.</p> - -<p>—Ah! si vous disiez vrai, madame! s'cria Lucien.</p> - -<p>—Quel intrt verriez-vous des mensonges? fit la marquise -en jetant sur Lucien un regard hautain et froid qui le replongea dans -le nant.</p> - -<p>Lucien interdit ne reprit pas la conversation, la marquise offense -ne lui parla plus. Il fut piqu, mais il reconnut qu'il y avait eu -de sa part maladresse et se promit de la rparer. Il se tourna vers -madame de Montcornet et lui parla de Blondet en exaltant le mrite -<span class="pagenum" id="Page_331">331</span> -de ce jeune crivain. Il fut bien reu par la comtesse qui l'invita, -sur un signe de madame d'Espard, sa prochaine soire, en lui demandant -s'il n'y verrait pas avec plaisir madame de Bargeton, qui, -malgr son deuil, y viendrait: il ne s'agissait pas d'une grande soire, -c'tait sa runion des petits jours, on serait entre amis.</p> - -<p>—Madame la marquise, dit Lucien, prtend que tous les torts -sont de mon ct, n'est-ce pas sa cousine tre bonne pour -moi?</p> - -<p>—Faites cesser les attaques ridicules dont elle est l'objet, qui -d'ailleurs la compromettent fortement avec un homme de qui elle se -moque, et vous aurez bientt sign la paix. Vous vous tes cru jou -par elle, m'a-t-on dit, moi je l'ai vue bien triste de votre abandon. -Est-il vrai qu'elle ait quitt sa province avec vous et pour vous?</p> - -<p>Lucien regarda la comtesse en souriant, sans oser rpondre.</p> - -<p>—Comment pouviez-vous vous dfier d'une femme qui vous faisait -de tels sacrifices! Et d'ailleurs belle et spirituelle comme elle -l'est, elle devait tre aime <i>quand mme</i>. Madame de Bargeton vous -aimait moins pour vous que pour vos talents. Croyez-moi, les femmes -aiment l'esprit avant d'aimer la beaut, dit-elle en regardant -mile Blondet la drobe.</p> - -<p>Lucien reconnut dans l'htel du ministre les diffrences qui existent -entre le grand monde et le monde exceptionnel o il vivait -depuis quelque temps. Ces deux magnificences n'avaient aucune -similitude, aucun point de contact. La hauteur et la disposition des -pices dans cet appartement, l'un des plus riches du faubourg -Saint-Germain; les vieilles dorures des salons, l'ampleur des dcorations, -la richesse srieuse des accessoires, tout lui tait tranger, -nouveau; mais l'habitude si promptement prise des choses de luxe -empcha Lucien de paratre tonn. Sa contenance fut aussi loigne -de l'assurance et de la fatuit que de la complaisance et de la -servilit. Le pote eut bonne faon et plut ceux qui n'avaient aucune -raison de lui tre hostiles, comme les jeunes gens qui sa -soudaine introduction dans le grand monde, ses succs et sa beaut -donnrent de la jalousie. En sortant de table, il offrit le bras madame -d'Espard qui l'accepta. En voyant Lucien courtis par la marquise -d'Espard, Rastignac vint se recommander de leur compatriotisme, -et lui rappeler leur premire entrevue chez madame du -Val-Noble. Le jeune noble parut vouloir se lier avec le grand -homme de sa province en l'invitant venir djeuner chez lui quelque -<span class="pagenum" id="Page_332">332</span> -matin, et s'offrant lui faire connatre les jeunes gens la -mode. Lucien accepta cette proposition.</p> - -<p>—Le cher Blondet en sera, dit Rastignac.</p> - -<p>Le ministre vint se joindre au groupe form par le marquis de -Ronquerolles, le duc de Rhtor, de Marsay, le gnral Montriveau, -Rastignac et Lucien.</p> - -<p>—Trs-bien, dit-il Lucien avec la bonhomie allemande sous -laquelle il cachait sa redoutable finesse, vous avez fait la paix avec -madame d'Espard, elle est enchante de vous, et nous savons tous, -dit-il en regardant les hommes la ronde, combien il est difficile -de lui plaire.</p> - -<p>—Oui, mais elle adore l'esprit, dit Rastignac, et mon illustre -compatriote en vend.</p> - -<p>—Il ne tardera pas reconnatre le mauvais commerce qu'il -fait, dit vivement Blondet, il nous viendra, ce sera bientt un des -ntres.</p> - -<p>Il y eut autour de Lucien un chorus sur ce thme. Les hommes -srieux lancrent quelques phrases profondes d'un ton despotique, -les jeunes gens plaisantrent du parti libral.</p> - -<p>—Il a, je suis sr, dit Blondet, tir pile ou face pour la Gauche -ou la Droite; mais il va maintenant choisir.</p> - -<p>Lucien se mit rire en se souvenant de sa scne au Luxembourg -avec Lousteau.</p> - -<p>—Il a pris pour cornac, dit Blondet en continuant, un tienne -Lousteau, un bretteur de petit journal qui voit une pice de cent -sous dans une colonne, dont la politique consiste croire au retour -de Napolon, et, ce qui me semble encore plus niais, la reconnaissance, -au patriotisme de messieurs du Ct Gauche. Comme -Rubempr, les penchants de Lucien doivent tre aristocrates; -comme journaliste, il doit tre pour le pouvoir, ou il ne sera jamais -ni Rubempr ni secrtaire gnral.</p> - -<p>Lucien, qui le diplomate proposa une carte pour jouer le whist, -excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas savoir le jeu.</p> - -<p>—Mon ami, lui dit l'oreille Rastignac, arrivez de bonne heure -chez moi le jour o vous y viendrez faire un mchant djeuner, je -vous apprendrai le whist, vous dshonorez notre royale ville d'Angoulme, -et je rpterai un mot de monsieur de Talleyrand en vous -disant que, si vous ne savez pas ce jeu-l, vous vous prparez une -vieillesse trs-malheureuse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_333">333</span> -On annona des Lupeaulx, un matre des requtes en faveur -et qui rendait des services secrets au Ministre, homme fin et -ambitieux qui se coulait partout. Il salua Lucien avec lequel il -s'tait dj rencontr chez madame du Val-Noble, et il y eut dans -son salut un semblant d'amiti qui devait tromper Lucien. En trouvant -l le jeune journaliste, cet homme qui se faisait en politique -ami de tout le monde, afin de n'tre pris au dpourvu par personne, -comprit que Lucien allait obtenir dans le monde autant de -succs que dans la littrature. Il vit un ambitieux en ce pote, et il -l'enveloppa de protestations, de tmoignages d'amiti, d'intrt, de -manire vieillir leur connaissance et tromper Lucien sur la valeur -de ses promesses et de ses paroles. Des Lupeaulx avait pour principe -de bien connatre ceux dont il voulait se dfaire, quand il -trouvait en eux des rivaux. Ainsi Lucien fut bien accueilli par le -monde. Il comprit tout ce qu'il devait au duc de Rhtor, au ministre, - madame d'Espard, madame de Montcornet. Il alla causer -avec chacune de ces femmes pendant quelques moments avant de -partir, et dploya pour elles toute la grce de son esprit.</p> - -<p>—Quelle fatuit! dit des Lupeaulx la marquise quand Lucien -la quitta.</p> - -<p>—Il se gtera avant d'tre mr, dit la marquise de Marsay en -souriant. Vous devez avoir des raisons caches pour lui tourner -ainsi la tte.</p> - -<p>Lucien trouva Coralie au fond de sa voiture dans la cour, elle -tait venue l'attendre; il fut touch de cette attention, et lui raconta -sa soire. A son grand tonnement, l'actrice approuva les nouvelles -ides qui trottaient dj dans la tte de Lucien, et l'engagea fortement - s'enrler sous la bannire ministrielle.</p> - -<p>—Tu n'as que des coups gagner avec les Libraux, ils conspirent, -ils ont tu le duc de Berry. Renverseront-ils le gouvernement? -Jamais! Par eux, tu n'arriveras rien; tandis que, de l'autre -ct, tu deviendras comte de Rubempr. Tu peux rendre des -services, tre nomm pair de France, pouser une femme riche. -Sois ultra. D'ailleurs, c'est bon genre, ajouta-t-elle en lanant le -mot qui pour elle tait la raison suprme. La Val-Noble, chez qui -je suis alle dner, m'a dit que Thodore Gaillard fondait dcidment -son petit journal royaliste appel le Rveil, afin de riposter -aux plaisanteries du vtre et du Miroir. A l'entendre, monsieur de -Villle et son parti seront au Ministre avant un an. Tche de profiter -<span class="pagenum" id="Page_334">334</span> -de ce changement en te mettant avec eux pendant qu'ils ne -sont rien encore; mais ne dis rien tienne ni tes amis qui seraient -capables de te jouer quelque mauvais tour.</p> - -<p>Huit jours aprs, Lucien se prsenta chez madame de Montcornet, -o il prouva la plus violente agitation en revoyant la femme -qu'il avait tant aime, et laquelle sa plaisanterie avait perc le -cœur. Louise aussi s'tait mtamorphose! Elle tait redevenue ce -qu'elle et t sans son sjour en province, grande dame. Il y avait -dans son deuil une grce et une recherche qui annonaient une -veuve heureuse. Lucien crut tre pour quelque chose dans cette -coquetterie, et il ne se trompait pas; mais il avait, comme un ogre, -got la chair frache, il resta pendant toute cette soire indcis -entre la belle, l'amoureuse, la voluptueuse Coralie, et la sche, la -hautaine, la cruelle Louise. Il ne sut pas prendre un parti, sacrifier -l'actrice la grande dame. Ce sacrifice, madame de Bargeton, qui -ressentait alors de l'amour pour Lucien en le voyant si spirituel et si -beau, l'attendit pendant toute la soire; elle en fut pour ses frais, -pour ses paroles insidieuses, pour ses mines coquettes, et sortit du -salon avec un irrvocable dsir de vengeance.</p> - -<p>—Eh! bien, cher Lucien, dit-elle avec une bont pleine de -grce <ins id="cor_67" title="parisenne">parisienne</ins> et de noblesse, vous deviez tre mon orgueil, et -vous m'avez prise pour votre premire victime. Je vous ai pardonn, -mon enfant, en songeant qu'il y avait un reste d'amour dans -une pareille vengeance.</p> - -<p>Madame de Bargeton reprenait sa position par cette phrase accompagne -d'un air royal. Lucien, qui croyait avoir mille fois raison, -se trouvait avoir tort. Il ne fut question ni de la terrible lettre -d'adieu par laquelle il avait rompu, ni des motifs de la rupture. Les -femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir -leurs torts en en plaisantant. Elles peuvent et savent tout effacer -par un sourire, par une question qui joue la surprise. Elles ne se -souviennent de rien, elles expliquent tout, elles s'tonnent, elles interrogent, -elles commentent, elles amplifient, elles querellent, et -finissent par enlever leurs torts comme on enlve une tache par un -petit savonnage: vous les saviez noires, elles deviennent en un moment -blanches et innocentes. Quant vous, vous tes bienheureux -de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrmissible. En -un moment, Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sur eux-mmes, -parlaient le langage de l'amiti; mais Lucien, ivre de vanit -<span class="pagenum" id="Page_335">335</span> -satisfaite, ivre de Coralie, qui, disons-le, lui rendait la vie facile, -ne sut pas rpondre nettement ce mot que Louise accompagna d'un -soupir d'hsitation: tes-vous heureux? Un non mlancolique et -fait sa fortune. Il crut tre spirituel en expliquant Coralie; il se dit -aim pour lui-mme, <ins id="cor_68" title="eufin">enfin</ins> toutes les btises de l'homme pris. -Madame de Bargeton se mordit les lvres. Tout fut dit. Madame -d'Espard vint auprs de sa cousine avec madame de Montcornet. -Lucien se vit, pour ainsi dire, le hros de la soire: il fut caress, -clin, ft par ces trois femmes qui l'entortillrent avec un art -infini. Son succs dans ce beau et brillant monde ne fut donc pas -moindre qu'au sein du journalisme. La belle mademoiselle des Touches, -si clbre sous le nom de Camille Maupin, et qui mesdames -d'Espard et de Bargeton prsentrent Lucien, l'invita pour -l'un de ses mercredis dner, et parut mue de cette beaut si -justement fameuse. Lucien essaya de prouver qu'il tait encore -plus spirituel que beau. Mademoiselle des Touches exprima son admiration -avec cette navet d'enjouement et cette jolie fureur d'amiti -superficielle laquelle se prennent tous ceux qui ne connaissent -pas fond la vie parisienne, o l'habitude et la continuit des -jouissances rendent si avide de la nouveaut.</p> - -<p>—Si je lui plaisais autant qu'elle me plat, dit Lucien Rastignac -et de Marsay, nous abrgerions le roman.....</p> - -<p>—Vous savez l'un et l'autre trop bien les crire pour vouloir en -faire, rpondit Rastignac. Entre auteurs, peut-on jamais s'aimer? -Il arrive toujours un certain moment o l'on se dit de petits mots -piquants.</p> - -<p>—Vous ne feriez pas un mauvais rve, lui dit en riant de Marsay. -Cette charmante fille a trente ans, il est vrai; mais elle a prs -de quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adorablement capricieuse, -et le caractre de sa beaut doit se soutenir fort long-temps. -Coralie est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser; car -il ne faut pas qu'un joli garon reste sans matresse; mais si vous -ne faites pas quelque belle conqute dans le monde, l'actrice vous -nuirait la longue. Allons, mon cher, supplantez Conti qui va -chanter avec Camille Maupin. De tout temps la posie a eu le pas -sur la musique.</p> - -<p>Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches et Conti, ses -esprances s'envolrent.</p> - -<p>—Conti chante trop bien, dit-il des Lupeaulx.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_336">336</span> -Lucien revint madame de Bargeton, qui l'emmena dans le salon -o tait la marquise d'Espard.</p> - -<p>—Eh! bien, ne voulez-vous pas vous intresser lui? dit madame -de Bargeton sa cousine.</p> - -<p>—Mais monsieur Chardon, dit la marquise d'un air la fois -impertinent et doux, doit se mettre en position d'tre <ins id="cor_69" title="patron">patronn</ins> sans -inconvnient. Pour obtenir l'ordonnance qui lui permettra de quitter -le misrable nom de son pre pour celui de sa mre, ne doit-il -pas tre au moins des ntres?</p> - -<p>—Avant deux mois j'aurai tout arrang, dit Lucien.</p> - -<p>—Eh! bien, dit la marquise, je verrai mon pre et mon oncle -qui sont de service auprs du roi, ils en parleront au chancelier.</p> - -<p>Le diplomate et ces deux femmes avaient bien devin l'endroit -sensible chez Lucien. Ce pote, ravi des splendeurs aristocratiques, -ressentait des mortifications indicibles s'entendre appeler Chardon, -quand il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant -des noms sonores enchsss dans des titres. Cette douleur se -rpta partout o il se produisit pendant quelques jours. Il prouvait -d'ailleurs une sensation tout aussi dsagrable en redescendant -aux affaires de son mtier, aprs tre all la veille dans le grand -monde, o il se montrait convenablement avec l'quipage et les -gens de Coralie. Il apprit monter cheval pour pouvoir galoper - la portire des voitures de madame d'Espard, de mademoiselle -des Touches et de la comtesse de Montcornet, privilge qu'il avait -tant envi son arrive Paris. Finot fut enchant de procurer -son rdacteur essentiel une entre de faveur l'Opra. Lucien appartint -ds lors au monde spcial des lgants de cette poque. Il -rendit Rastignac et ses amis du monde un splendide djeuner; -mais il commit la faute de le donner chez Coralie. Lucien tait trop -jeune, trop pote et trop confiant pour connatre certaines nuances. -Une actrice, excellente fille, mais sans ducation, pouvait-elle lui -apprendre la vie? Le provincial prouva de la manire la plus vidente - ces jeunes gens, pleins de mauvaises dispositions pour -lui, cette collusion d'intrts entre l'actrice et lui que tout jeune -homme jalouse secrtement et que chacun fltrit. Celui qui le -soir mme en plaisanta le plus cruellement fut Rastignac, quoiqu'il -se soutnt dans le monde par des moyens pareils, mais en gardant -si bien les apparences, qu'il pouvait traiter la mdisance de -calomnie. Lucien avait promptement appris le whist. Le jeu devint -<span class="pagenum" id="Page_337">337</span> -une passion chez lui. Coralie, pour viter toute rivalit, loin de -dsapprouver Lucien, favorisait ses dissipations avec l'aveuglement -particulier aux sentiments entiers, qui ne voient jamais -que le prsent, et qui sacrifient tout, mme l'avenir, la jouissance -du moment. Le caractre de l'amour vritable offre de constantes -similitudes avec l'enfance: il en a l'irrflexion, l'imprudence, la -dissipation, le rire et les pleurs.</p> - -<p>A cette poque florissait une socit de jeunes gens riches et dsœuvrs -appels <i>viveurs</i>, et qui vivaient en effet avec une incroyable -insouciance, intrpides mangeurs, buveurs plus intrpides encore. -Tous bourreaux d'argent et mlant les plus rudes plaisanteries -cette existence, non pas folle, mais enrage, ils ne reculaient devant -aucune impossibilit, se faisaient gloire de leurs mfaits, contenus -nanmoins dans de certaines bornes. L'esprit le plus original couvrait -leurs escapades, il tait impossible de ne pas les leur pardonner. -Aucun fait n'accuse si hautement l'ilotisme auquel la Restauration -avait condamn la jeunesse. Les jeunes gens, qui ne savaient quoi -employer leurs forces, ne les jetaient pas seulement dans le journalisme, -dans les conspirations, dans la littrature et dans l'art, ils les -dissipaient dans les plus tranges excs, tant il y avait de sve et de -luxuriantes puissances dans la jeune France. Travailleuse, cette belle -jeunesse voulait le pouvoir et le plaisir; artiste, elle voulait des trsors; -oisive, elle voulait animer ses passions; de toute manire elle voulait -une place, et la politique ne lui en faisait nulle part. Les viveurs -taient des gens presque tous dous de facults minentes; quelques-uns -les ont perdues dans cette vie nervante, quelques autres -y ont rsist. Le plus clbre de ces viveurs, le plus spirituel, Rastignac -a fini par entrer, conduit par de Marsay, dans une carrire -srieuse o il s'est distingu. Les plaisanteries auxquelles ces jeunes -gens se sont livrs sont devenues si fameuses qu'elles ont fourni -le sujet de plusieurs vaudevilles. Lucien lanc par Blondet dans -cette socit de dissipateurs, y brilla prs de Bixiou, l'un des esprits -les plus mchants et le plus infatigable railleur de ce temps. Pendant -tout l'hiver, la vie de Lucien fut donc une longue ivresse coupe -par les faciles travaux du journalisme; il continua la srie de -ses petits articles, et fit des efforts normes pour produire de temps -en temps quelques belles pages de critique fortement pense. Mais -l'tude tait une exception, le pote ne s'y adonnait que contraint -par la ncessit: les djeuners, les dners, les parties de plaisir, -<span class="pagenum" id="Page_338">338</span> -les soires du monde, le jeu prenaient tout son temps, et Coralie dvorait -le reste. Lucien se dfendait de songer au lendemain. Il voyait -d'ailleurs ses prtendus amis se conduisant tous comme lui, dfrays -par des prospectus de librairie chrement pays, par des -primes donnes certains articles ncessaires aux spculations hasardes, -mangeant mme et peu soucieux de l'avenir. Une fois -admis dans le journalisme et dans la littrature sur un pied d'galit, -Lucien aperut des difficults normes vaincre au cas o il -voudrait s'lever: chacun consentait l'avoir pour gal, nul ne le -voulait pour suprieur. Insensiblement il renona donc la gloire -littraire en croyant la fortune politique plus facile obtenir.</p> - -<p>—L'intrigue soulve moins de passions contraires que le talent, -ses menes sourdes n'veillent l'attention de personne, lui dit un -jour Chtelet avec qui Lucien s'tait raccommod. L'intrigue est -d'ailleurs suprieure au talent. De rien, elle fait quelque chose; -tandis que la plupart du temps les immenses ressources du talent -ne servent rien.</p> - -<p>A travers cette vie abondante, pleine de luxe, o toujours le -Lendemain marchait sur les talons de la Veille au milieu d'une orgie -et ne trouvait point le travail promis, Lucien poursuivit donc -sa pense principale: il tait assidu dans le monde, il courtisait -madame de Bargeton, la marquise d'Espard, la comtesse de Montcornet, -et ne manquait jamais une seule des soires de mademoiselle -des Touches. Il arrivait dans le monde avant une partie de plaisir, -aprs quelque dner donn par les auteurs ou par les libraires; il -quittait les salons pour un souper, fruit de quelque pari. Les frais -de la conversation parisienne et le jeu absorbaient le peu d'ides et -de forces que lui laissaient ses excs. Lucien n'eut plus alors cette -lucidit d'esprit, cette froideur de tte ncessaires pour observer -autour de lui, pour dployer le tact exquis que les parvenus doivent -employer tout instant; il lui fut impossible de reconnatre les -moments o madame de Bargeton revenait lui, s'loignait blesse, -lui faisait grce ou le condamnait de nouveau. Chtelet aperut -les chances qui restaient son rival, et devint l'ami de Lucien -pour le maintenir dans la dissipation o se perdaient ses forces. -Rastignac, jaloux de son compatriote et qui trouvait d'ailleurs dans -le baron un alli plus sr et plus utile que Lucien, en pousa la -cause. Aussi, quelques jours aprs l'entrevue du Ptrarque et -de la Laure d'Angoulme, Rastignac avait-il rconcili le pote -<span class="pagenum" id="Page_339">339</span> -et le vieux beau de l'Empire au milieu d'un magnifique souper au -Rocher de Cancale. Lucien, qui rentrait toujours le matin et se levait -au milieu de la journe, ne savait pas rsister un amour -domicile et toujours prt. Ainsi le ressort de sa volont, sans cesse -assoupli par une paresse qui le rendait indiffrent aux belles rsolutions -prises dans les moments o il entrevoyait sa position sous son -vrai jour, devint nul, et ne rpondit bientt plus aux plus fortes -pressions de la misre. Aprs avoir t trs-heureuse de voir Lucien -s'amusant, aprs l'avoir encourag en voyant dans cette dissipation -des gages pour la dure de son attachement et des liens dans les ncessits -qu'elle crait, la douce et tendre Coralie eut le courage de recommander - son amant de ne pas oublier le travail, et fut plusieurs -fois oblige de lui <ins id="cor_70" title="reppeler">rappeler</ins> qu'il avait gagn peu de chose dans son -mois. L'amant et la matresse s'endettrent avec une effrayante rapidit. -Les quinze cents francs restant sur le prix des Marguerites, les -premiers cinq cents francs gagns par Lucien avaient t promptement -dvors. En trois mois, ses articles ne produisirent pas au pote -plus de mille francs, et il crut avoir normment travaill. Mais Lucien -avait adopt dj la jurisprudence plaisante des viveurs sur les -dettes. Les dettes sont jolies chez les jeunes gens de vingt-cinq ans; -plus tard, personne ne les pardonne. Il est remarquer que certaines -mes, vraiment potiques, mais o la volont faiblit, <ins id="cor_71" title="occups">occupes</ins> sentir -pour rendre leurs sensations par des images, manquent essentiellement -du sens moral qui doit accompagner toute observation. Les -potes aiment plutt recevoir en eux des impressions que d'entrer -chez les autres y tudier le mcanisme des sentiments. Ainsi Lucien -ne demanda pas compte aux viveurs de ceux d'entre eux qui disparaissaient, -il ne vit pas l'avenir de ces prtendus amis qui les uns -avaient des hritages, les autres des esprances certaines, ceux-ci -des talents reconnus, ceux-l la foi la plus intrpide en leur destine -et le dessein prmdit de tourner les lois. Lucien crut son -avenir en se fiant ces axiomes profonds de Blondet:</p> - -<p>Tout finit par s'arranger.—Rien ne se drange chez les gens -qui n'ont rien.—Nous ne pouvons perdre que la fortune que -nous cherchons!—En allant avec le courant, on finit par arriver -quelque part.—Un homme d'esprit qui a pied dans le -monde fait fortune quand il le veut!</p> - -<p>Cet hiver, rempli par tant de plaisirs, fut ncessaire Thodore -Gaillard et Hector Merlin pour trouver les capitaux qu'exigeait -<span class="pagenum" id="Page_340">340</span> -la fondation du Rveil, dont le premier numro ne parut -qu'en mars 1822. Cette affaire se traitait chez madame du Val-Noble. -Cette lgante et spirituelle courtisane qui disait, en -montrant ses magnifiques appartements:—Voil les comptes des -mille et une nuits! exerait une certaine influence sur les banquiers, -les grands seigneurs et les crivains du parti royaliste -tous habitus se runir dans son salon pour traiter des affaires -qui ne pouvaient tre traites que l. Hector Merlin, qui -la rdaction en chef du Rveil tait promise, devait avoir pour -bras droit Lucien, devenu son ami intime, et qui le feuilleton -d'un des journaux ministriels fut galement promis. Ce changement -de front dans la position de Lucien se prparait sourdement -travers les plaisirs de sa vie. Il se croyait un grand politique en dissimulant -ce coup de thtre, et comptait beaucoup sur les largesses -ministrielles pour arranger ses comptes, pour dissiper les ennuis -secrets de Coralie. L'actrice, toujours souriant, lui cachait sa -dtresse; mais Brnice, plus hardie, instruisait Lucien. Lucien, -comme tous les potes, s'apitoyait un moment sur les dsastres, il -promettait de travailler, il oubliait sa promesse et noyait ce souci -passager dans ses dbauches. Le jour o Coralie apercevait des nuages -sur le front de Lucien, elle grondait Brnice et disait son -pote que tout se pacifiait. Madame d'Espard et madame de Bargeton -attendaient la conversation de Lucien pour faire demander au -ministre par <ins id="cor_72" title="Chlelet">Chtelet</ins> l'ordonnance tant dsire par le pote. Lucien -avait promis de ddier ses Marguerites la marquise d'Espard, -qui paraissait trs-flatte d'une distinction que les auteurs ont -rendue rare depuis qu'ils sont devenus un pouvoir. Quand Lucien -allait le soir chez Dauriat et demandait o en tait son livre, -le libraire lui opposait d'excellentes raisons pour retarder la mise -sous presse. Dauriat avait telle ou telle opration en train qui lui -prenait tout son temps, Ladvocat allait publier un nouveau volume -de monsieur Hugo contre lequel il ne fallait pas se heurter, les secondes -Mditations de monsieur de Lamartine taient sous presse, -et deux importants recueils de posie ne devaient pas se rencontrer, -Lucien devait d'ailleurs se fier l'habilet de son libraire. Cependant -les besoins de Lucien devenaient pressants, et il eut recours -Finot qui lui fit quelques avances sur des articles. Quand le soir, - souper, Lucien, un peu triste, expliquait sa situation ses amis -les viveurs, ils noyaient ses scrupules dans des flots de vin de -<span class="pagenum" id="Page_341">341</span> -Champagne glac de plaisanterie. Les dettes! il n'y a pas d'homme -fort sans dettes! Les dettes reprsentent des besoins satisfaits, des -vices exigeants. Un homme ne parvient que press par la main de -fer de la ncessit.</p> - -<p>—Aux grands hommes, le Mont-de-Pit reconnaissant! lui -criait Blondet.</p> - -<p>—Tout vouloir, c'est devoir tout, criait Bixiou.</p> - -<p>—Non, tout devoir, c'est avoir eu tout! rpondait des Lupeaulx.</p> - -<p>Les viveurs savaient prouver cet enfant que ses dettes seraient l'aiguillon -d'or avec lequel il piquerait les chevaux attels au char de sa -fortune. Puis toujours Csar avec ses quarante millions de dettes, et -Frdric II recevant de son pre un ducat par mois, et toujours les -fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrs dans -leurs vices et non dans la toute-puissance de leur courage et de leurs -conceptions! Enfin la voiture, les chevaux et le mobilier de Coralie -furent saisis par plusieurs cranciers pour des sommes dont le total -montait quatre mille francs. Quand Lucien recourut Lousteau -pour lui redemander le billet de mille francs qu'il lui avait prt, -Lousteau lui montra des papiers timbrs qui tablissaient chez Florine -une position analogue celle de Coralie; mais Lousteau reconnaissant -lui proposa de faire des dmarches ncessaires pour placer -l'Archer de Charles IX.</p> - -<p>—Comment Florine en est-elle arrive l? demanda Lucien.</p> - -<p>—Le Matifat s'est effray, rpondit Lousteau, nous l'avons -perdu; mais si Florine le veut, il payera cher sa trahison! Je te -conterai l'affaire!</p> - -<p>Trois jours aprs la dmarche inutile faite par Lucien chez Lousteau, -les deux amants djeunaient tristement au coin du feu dans -la belle chambre coucher; Brnice leur avait cuisin des œufs -sur le plat dans la chemine, car la cuisinire, le cocher, les gens -taient partis. Il tait impossible de disposer du mobilier saisi. Il n'y -avait plus dans le mnage aucun objet d'or ou d'argent, ni aucune -valeur intrinsque, mais tout tait d'ailleurs reprsent par des reconnaissances -du Mont-de-Pit formant un petit volume in-octavo -trs-instructif. Brnice avait conserv deux couverts. Le petit -journal rendait des services inapprciables Lucien et Coralie en -maintenant le tailleur, la marchande de modes et la couturire, qui -tous tremblaient de mcontenter un journaliste capable de tympaniser -leurs tablissements. Lousteau vint pendant le djeuner en -<span class="pagenum" id="Page_342">342</span> -criant:—Hourrah! Vive l'Archer de Charles IX! J'ai <i>lav</i> pour -cent francs de livres, mes enfants, dit-il, partageons!</p> - -<p>Il remit cinquante francs Coralie, et envoya Brnice chercher -un djeuner substantiel.</p> - -<p>—Hier, Hector Merlin et moi nous avons dn avec des libraires, -et nous avons prpar la vente de ton roman par de savantes insinuations. -Tu es en march avec Dauriat; mais Dauriat lsine, il ne -veut pas donner plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires, -et tu veux six mille francs. Nous t'avons fait deux fois plus -grand que Walter Scott. Oh! tu as dans le ventre des romans incomparables! -tu n'offres pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas -l'auteur d'un roman plus ou moins ingnieux, tu seras une collection! -Ce mot collection a port coup. Ainsi n'oublie pas ton rle, tu as en -portefeuille: <i>la Grande mademoiselle</i>, ou <i>la France sous -Louis XIV</i>.—<i>Cotillon I<sup>er</sup></i>, ou <i>les Premiers jours de Louis XV</i>.—<i>la -Reine et le Cardinal</i>, ou <i>Tableau de Paris sous la -Fronde</i>.—<i>Le fils de Concini</i>, ou <i>Une intrigue de Richelieu</i>!... -Ces romans seront annoncs sur la couverture. Nous appelons -cette manœuvre berner les succs. On fait sauter ses livres sur la -couverture jusqu' ce qu'ils deviennent clbres, et l'on est alors bien -plus grand par les œuvres qu'on ne fait pas que par celles qu'on a -faites. Le <i>Sous presse</i> est l'hypothque littraire! Allons, rions un -peu? Voici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos -hommes ont ouvert des yeux grands comme tes soucoupes.... Tu -as donc encore des soucoupes?</p> - -<p>—Elles sont saisies, dit Coralie.</p> - -<p>—Je comprends et je reprends, reprit Lousteau. Les libraires -croiront tous tes manuscrits, s'ils en voient un seul. En librairie, -on demande voir le manuscrit, on a la prtention de le lire. Laissons -aux libraires leur fatuit: jamais ils ne lisent de livres, autrement -ils n'en publieraient pas tant! Hector et moi, nous avons -laiss pressentir qu' cinq mille francs tu concderais trois mille -exemplaires en deux ditions. Donne-moi le manuscrit de l'Archer, -aprs demain nous djeunons chez les libraires et nous les enfonons!</p> - -<p>—Qui est-ce? dit Lucien.</p> - -<p>—Deux associs, deux bons garons, assez ronds en affaires, nomms -Fendant et Cavalier. L'un est un ancien premier commis de la -maison Vidal et Porchon, l'autre est le plus habile voyageur du quai -<span class="pagenum" id="Page_343">343</span> -des Augustins, tous deux tablis depuis un an. Aprs avoir perdu -quelques lgers capitaux publier des romans traduits de l'anglais, -mes gaillards veulent maintenant exploiter les romans indignes. Le -bruit court que ces deux marchands de papier noirci risquent uniquement -les capitaux des autres, mais il t'est, je pense, assez indiffrent -de savoir qui appartient l'argent qu'on te donnera.</p> - -<p>Le surlendemain, les deux journalistes taient invits djeuner -rue Serpente, dans l'ancien quartier de Lucien, o Lousteau conservait -toujours sa chambre rue de la Harpe; et Lucien, qui vint y -prendre son ami, la vit dans le mme tat o elle tait le soir de -son introduction dans le monde littraire, mais il ne s'en tonna -plus: son ducation l'avait initi aux vicissitudes de la vie des journalistes, -il en concevait tout. Le grand homme de province avait -reu, jou, perdu le prix de plus d'un article en perdant aussi -l'envie de le faire; il avait crit plus d'une colonne d'aprs les procds -ingnieux que lui avait dcrits Lousteau quand ils avaient -descendu de la rue de la Harpe au Palais-Royal. Tomb sous la dpendance -de Barbet et de Braulard, il trafiquait des livres et des billets -de thtres; enfin il ne reculait devant aucun loge, ni devant -aucune attaque; il prouvait mme en ce moment une espce de -joie tirer de Lousteau tout le parti possible avant de tourner le dos -aux Libraux, qu'il se proposait d'attaquer d'autant mieux qu'il les -avait plus tudis. De son ct, Lousteau recevait, au prjudice de -Lucien, une somme de cinq cents francs en argent de Fendant et -Cavalier, sous le nom de commission, pour avoir procur ce futur -Walter Scott aux deux libraires en qute d'un Scott franais.</p> - -<p>La maison Fendant et Cavalier tait une de ces maisons de librairie -tablies sans aucune espce de capital, comme il s'en tablissait -beaucoup alors, et comme il s'en tablira toujours, tant -que la papeterie et l'imprimerie continueront faire crdit la librairie, -pendant le temps de jouer sept huit de ces coups de cartes -appels publications. Alors comme aujourd'hui, les ouvrages s'achetaient -aux auteurs en billets souscrits des chances de six, neuf -et douze mois, payement fond sur la nature de la vente qui se -solde entre libraires par des valeurs encore plus longues. Ces libraires -payaient en mme monnaie les papetiers et les imprimeurs, qui -avaient ainsi pendant un an entre les mains, <i>gratis</i>, toute une librairie -compose d'une douzaine ou d'une vingtaine d'ouvrages. En -supposant deux ou trois succs, le produit des bonnes affaires soldait -<span class="pagenum" id="Page_344">344</span> -les mauvaises, et ils se soutenaient en entant livre sur livre. -Si les oprations taient toutes douteuses, ou si, pour leur malheur, -ils rencontraient de bons livres qui ne pouvaient se vendre qu'aprs -avoir t gots, apprcis par le vrai public; si les escomptes de -leurs valeurs taient onreux, s'ils subissaient eux-mmes des faillites, -ils dposaient tranquillement leur bilan, sans nul souci, prpars -par avance ce rsultat. Ainsi toutes les chances taient en -leur faveur, ils jouaient sur le grand tapis vert de la spculation les -fonds d'autrui, non les leurs. Fendant et Cavalier se trouvaient dans -cette situation, Cavalier avait apport son savoir-faire, Fendant y -avait joint son industrie. Le fonds social mritait minemment ce titre, -car il consistait en quelques milliers de francs, pargnes pniblement -amasses par leurs matresses, sur lesquels ils s'taient attribu -l'un et l'autre des appointements assez considrables, trs-scrupuleusement -dpenss en dners offerts aux journalistes et aux auteurs, -au spectacle o se faisaient, disaient-ils, les affaires. Ces demi-fripons -passaient tous deux pour habiles; mais Fendant tait plus rus que -Cavalier. Digne de son nom, Cavalier voyageait, Fendant dirigeait les -affaires Paris. Cette association fut ce qu'elle sera toujours entre deux -libraires, un duel.</p> - -<p>Les associs occupaient le rez-de-chausse d'un de ces vieux htels -de la rue Serpente, o le cabinet de la maison se trouvait au bout -de vastes salons convertis en magasins. Ils avaient dj publi beaucoup -de romans, tels que la <i>Tour du Nord</i>, <i>le Marchand de -Bnars</i>, <i>la Fontaine du Spulcre</i>, <i>Tekeli</i>, les romans de -Galt, auteur anglais qui n'a pas russi en France. Le succs de Walter -Scott veillait tant l'attention de la librairie sur les produits de -l'Angleterre, que les libraires taient tous proccups, en vrais Normands, -de la conqute de l'Angleterre; ils y cherchaient du Walter -Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les -terrains caillouteux, du bitume dans les marais, et raliser des -bnfices sur les chemins de fer en projet. Une des plus grandes -niaiseries du commerce parisien est de vouloir trouver le succs -dans les analogues, quand il est dans les contraires. A Paris surtout, -le succs tue le succs. Aussi sous le titre de <i>Les Strelitz</i>, ou <i>la -Russie il y a cent ans</i>, Fendant et Cavalier insraient-ils bravement -en grosses lettres, <i>dans le genre de Walter Scott</i>. Fendant -et Cavalier avaient soif d'un succs: un bon livre pouvait leur -servir couler leurs ballots de pile, et ils avaient t affriols par la -<span class="pagenum" id="Page_345">345</span> -perspective d'avoir des articles dans les journaux, la grande condition -de la vente d'alors, car il est extrmement rare qu'un livre soit -achet pour sa propre valeur, il est presque toujours publi par des -raisons trangres son mrite. Fendant et Cavalier voyaient en -Lucien le journaliste, et dans son livre une fabrication dont la premire -vente leur faciliterait une fin de mois. Les journalistes trouvrent -les associs dans leur cabinet, le trait tout prt, les billets -signs. Cette promptitude merveilla Lucien. Fendant tait un petit -homme maigre, porteur d'une sinistre physionomie: l'air d'un Kalmouk, -petit front bas, nez rentr, bouche serre, deux petits yeux -noir veills, les contours du visage tourments, un teint aigre, -une voix qui ressemblait au son que rend une cloche fle, enfin -tous les dehors d'un fripon consomm; mais il compensait ces dsavantages -par le mielleux de ses discours, il arrivait ses fins par -la conversation. Cavalier, garon tout rond et que l'on aurait pris -pour un conducteur de diligence plutt que pour un libraire, avait -des cheveux d'un blond hasard, le visage allum, l'encolure paisse -et le verbe ternel du commis-voyageur.</p> - -<p>—Nous n'aurons pas de discussions, dit Fendant en s'adressant - Lucien et Lousteau. J'ai lu l'ouvrage, il est trs-littraire et -nous convient si bien que j'ai dj remis le manuscrit l'imprimerie. -Le trait est rdig d'aprs les bases convenues; d'ailleurs, nous ne -sortons jamais des conditions que nous y avons stipules. Nos effets -sont six, neuf et douze mois, vous les escompterez facilement, et -nous vous rembourserons l'escompte. Nous nous sommes rserv -le droit de donner un autre titre l'ouvrage, nous n'aimons pas -l'Archer de Charles IX, il ne pique pas assez la curiosit des lecteurs, -il y a plusieurs rois du nom de Charles, et dans le Moyen-Age -il se trouvait tant d'Archers! Ah! si vous disiez le Soldat de -Napolon! mais l'Archer de Charles IX?... Cavalier serait oblig -de faire un cours d'histoire de France pour placer chaque exemplaire -en province.</p> - -<p>—Si vous connaissiez les gens qui nous avons affaire, s'cria -Cavalier.</p> - -<p>—<i>La Saint-Barthlemy</i> vaudrait mieux, reprit Fendant.</p> - -<p>—<i>Catherine de Mdicis</i>, ou <i>la France sous Charles IX</i>, -dit Cavalier, ressemblerait plus un titre de Walter Scott.</p> - -<p>—Enfin nous le dterminerons quand l'ouvrage sera imprim, -reprit Fendant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_346">346</span> -—Comme vous voudrez, dit Lucien, pourvu que le titre me -convienne.</p> - -<p>Le trait lu, sign, les doubles changs, Lucien mit les billets -dans sa poche avec une satisfaction sans gale. Puis tous quatre, ils -montrent chez Fendant o ils firent le plus vulgaire des djeuners: -des hutres, des beefteaks, des rognons au vin de Champagne -et du fromage de Brie; mais ces mets furent accompagns par des -vins exquis, dus Cavalier qui connaissait un voyageur du commerce -des vins. Au moment de se mettre table apparut l'imprimeur - qui tait confie l'impression du roman, et qui vint surprendre -Lucien en lui apportant les deux premires feuilles de son -livre en preuves.</p> - -<p>—Nous voulons marcher rapidement, dit Fendant Lucien, -nous comptons sur votre livre, et nous avons diantrement besoin -d'un succs.</p> - -<p>Le djeuner, commenc vers midi, ne fut fini qu' cinq heures.</p> - -<p>—O trouver de l'argent? dit Lucien Lousteau.</p> - -<p>—Allons voir Barbet, rpondit tienne.</p> - -<p>Les deux amis descendirent, un peu chauffs et avins, vers le -quai des Augustins.</p> - -<p>—Coralie est surprise au dernier point de la perte que Florine -a faite, Florine ne la lui a dite qu'hier en t'attribuant ce malheur, -elle paraissait aigrie au point de te quitter, dit Lucien Lousteau.</p> - -<p>—C'est vrai, dit Lousteau qui ne conserva pas sa prudence et -s'ouvrit Lucien. Mon ami, car tu es mon ami, toi, Lucien, tu -m'as prt mille francs et tu ne me les as encore demands qu'une -fois. Dfie-toi du jeu. Si je ne jouais pas, je serais heureux. Je dois - Dieu et au diable. J'ai dans ce moment-ci les Gardes du Commerce - mes trousses. Enfin je suis forc, quand je vais au Palais-Royal, -de doubler des caps dangereux.</p> - -<p>Dans la langue des viveurs, doubler un cap dans Paris, c'est faire -un dtour, soit pour ne pas passer devant un crancier, soit pour -viter l'endroit o il peut tre rencontr. Lucien qui n'allait pas -indiffremment par toutes les rues, connaissait la manœuvre sans en -connatre le nom.</p> - -<p>—Tu dois donc beaucoup?</p> - -<p>—Une misre! reprit Lousteau. Mille cus me sauveraient. J'ai -voulu me ranger, ne plus jouer, et, pour me liquider, j'ai fait un -peu de <i>chantage</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_347">347</span> -—Qu'est-ce que le Chantage? dit Lucien qui ce mot tait inconnu.</p> - -<p>—Le Chantage est une invention de la presse anglaise, importe -rcemment en France. Les <i>Chanteurs</i> sont des gens placs de manire - disposer des journaux. Jamais un directeur de journal, ni -un rdacteur en chef, n'est cens tremper dans le chantage. On a -des Giroudeau, des Philippe Bridau. Ces <i>bravi</i> viennent trouver un -homme qui, pour certaines raisons, ne veut pas qu'on s'occupe de -lui. Beaucoup de gens ont sur la conscience des peccadilles plus ou -moins originales. Il y a beaucoup de fortunes suspectes Paris, obtenues -par des voies plus ou moins lgales, souvent par des manœuvres -criminelles, et qui fourniraient de dlicieuses anecdotes, -comme la gendarmerie de Fouch cernant les espions du prfet de -police qui, n'tant pas dans le secret de la fabrication des faux billets -de la banque anglaise, allaient saisir les imprimeurs clandestins -protgs par le ministre; puis l'histoire des diamants du prince -Galathione, l'affaire Maubreuil, la succession Pombreton, etc. Le -Chanteur s'est procur quelque pice, un document important, -il demande un rendez-vous l'homme enrichi. Si l'homme -compromis ne donne pas une somme quelconque, le Chanteur -lui montre la presse prte l'entamer, dvoiler ses secrets. -L'homme riche a peur, il finance. Le tour est fait. Vous vous livrez - quelque opration prilleuse, elle peut succomber une suite -d'articles: on vous dtache un Chanteur qui vous propose le rachat -des articles. Il y a des ministres qui l'on envoie des Chanteurs, -et qui stipulent avec eux que le journal attaquera leurs actes politiques -et non leur personne, ou qui livrent leur personne et demandent -grce pour leur matresse. Des Lupeaulx, ce joli matre des -requtes que tu connais, est perptuellement occup de ces sortes -de ngociations avec les journalistes. Le drle s'est fait une position -merveilleuse au centre du pouvoir par ses relations: il est la fois -le mandataire de la presse et l'ambassadeur des ministres, il maquignonne -les amours-propres, il tend mme ce commerce aux affaires -politiques, il obtient des journaux leur silence sur tel emprunt, sur -telle concession accords sans concurrence ni publicit dans laquelle -on donne une part aux loups-cerviers de la banque librale. Tu as -fait un peu de chantage avec Dauriat, il t'a donn mille cus pour -t'empcher de dcrier Nathan. Dans le dix-huitime sicle o le -journalisme tait au maillot, le chantage se faisait au moyen de -<span class="pagenum" id="Page_348">348</span> -pamphlets dont la destruction tait achete par les favorites et les -grands seigneurs. L'inventeur du Chantage est l'Artin, un trs-grand -homme d'Italie qui imposait les rois comme de nos jours tel -journal impose les acteurs.</p> - -<p>—Qu'as-tu pratiqu contre le Matifat pour avoir tes mille cus?</p> - -<p>—J'ai fait attaquer Florine dans six journaux, et Florine s'est -plainte Matifat. Matifat a pri Braulard de dcouvrir la raison de -ces attaques. Braulard a t jou par Finot. Finot, au profit de qui -je <i>chantais</i>, a dit au droguiste que tu dmolissais Florine dans l'intrt -de Coralie. Giroudeau est venu dire confidentiellement Matifat -que tout s'arrangerait s'il voulait vendre son sixime de proprit -dans la Revue de Finot moyennant dix mille francs. Finot -me donnait mille cus en cas de succs. Matifat allait conclure l'affaire, -heureux de retrouver dix mille francs sur ses trente mille -qui lui paraissaient aventurs, car depuis quelques jours Florine -lui disait que la Revue de Finot ne prenait pas. Au lieu d'un dividende - recevoir, il tait question d'un nouvel appel de fonds. -Avant de dposer son bilan, le directeur du Panorama-Dramatique -a eu besoin de ngocier quelques effets de complaisance; et, pour -les faire placer par Matifat, il l'a prvenu du tour que lui jouait -Finot. Matifat, en fin commerant, a quitt Florine, a gard son -sixime, et nous voit maintenant venir. Finot et moi, nous hurlons -de dsespoir. Nous avons eu le malheur d'attaquer un homme qui -ne tient pas sa matresse, un misrable sans cœur ni me. Malheureusement -le commerce que fait Matifat n'est pas justiciable de -la presse, il est inattaquable dans ses intrts. On ne critique pas -un droguiste comme on critique des chapeaux, des choses de mode, -des thtres ou des affaires d'art. Le cacao, le poivre, les couleurs, -les bois de teinture, l'opium ne peuvent pas se dprcier. Florine -est aux abois, le Panorama ferme demain, elle ne sait que devenir.</p> - -<p>—Par suite de la fermeture du thtre, Coralie dbute dans -quelques jours au Gymnase, dit Lucien, elle pourra servir Florine.</p> - -<p>—Jamais! dit Lousteau. Coralie n'a pas d'esprit, mais elle n'est -pas encore assez bte pour se donner une rivale! Nos affaires sont -furieusement gtes! Mais Finot est tellement press de rattraper -son sixime...</p> - -<p>—Et pourquoi?</p> - -<p>—L'affaire est excellente, mon cher. Il y a chance de vendre -le journal trois cent mille francs. Finot aurait alors un tiers, plus -<span class="pagenum" id="Page_349">349</span> -une commission alloue par ses associs et qu'il partage avec des -Lupeaulx. Aussi vais-je lui proposer un coup de chantage.</p> - -<p>—Mais, le chantage, c'est la bourse ou la vie?</p> - -<p>—Bien mieux, dit Lousteau. C'est la bourse ou l'honneur. -Avant-hier, un petit journal au propritaire duquel on avait refus -un crdit, a dit que la montre rptition entoure de diamants -appartenant l'une des notabilits de la capitale se trouvait d'une -faon bizarre entre les mains d'un soldat de la garde royale, et il -promettait le rcit de cette aventure digne des Mille et une Nuits. La -notabilit s'est empresse d'inviter le rdacteur en chef dner. Le -rdacteur en chef a certes gagn quelque chose, mais l'histoire -contemporaine a perdu l'anecdote de la montre. Toutes les fois que -tu verras la presse acharne aprs quelques gens puissants, sache -qu'il y a l-dessous des escomptes refuss, des services qu'on n'a -pas voulu rendre. Ce chantage relatif la vie prive est ce que -craignent le plus les riches Anglais, il entre pour beaucoup dans -les revenus secrets de la presse britannique, infiniment plus dprave -que ne l'est la ntre. Nous sommes des enfants! En Angleterre, -on achte une lettre compromettante cinq six mille francs pour la -revendre.</p> - -<p>—Quel moyen as-tu trouv d'empoigner Matifat? dit Lucien.</p> - -<p>—Mon cher, reprit Lousteau, ce vil picier a crit les lettres les -plus curieuses Florine: orthographe, style, penses, tout est d'un -comique achev. Matifat craint beaucoup sa femme; nous pouvons, -sans le nommer, sans qu'il puisse se plaindre, l'atteindre au sein -de ses lares et de ses pnates o il se croit en sret. Juge de sa -fureur en voyant le premier article d'un petit roman de mœurs, -intitul les Amours d'un Droguiste, quand il aura t loyalement -prvenu du hasard qui met entre les mains des rdacteurs de tel -journal des lettres o il parle du petit Cupidon, o il crit <i>gamet</i> -pour jamais, o il dit de Florine qu'elle l'aide traverser le dsert -de la vie, ce qui peut faire croire qu'il la prend pour un chameau. -Enfin, il y a de quoi dsopiler la rate des abonns pendant quinze -jours dans cette correspondance minemment drlatique. On lui -donnera la peur d'une lettre anonyme par laquelle on mettrait sa -femme au fait de la plaisanterie. Florine voudra-t-elle prendre sur -elle de paratre poursuivre Matifat? Elle a encore des principes, c'est--dire -des esprances. Peut-tre garde-t-elle les lettres pour elle, et -veut-elle une part. Elle est ruse, elle est mon lve. Mais quand -<span class="pagenum" id="Page_350">350</span> -elle saura que le Garde du Commerce n'est pas une plaisanterie, -quand Finot lui aura fait un prsent convenable, ou donn l'espoir -d'un engagement, elle me livrera les lettres, que je remettrai contre -cus Finot. Finot donnera la correspondance son oncle, et Giroudeau -fera capituler le droguiste.</p> - -<p>Cette confidence dgrisa Lucien, il pensa d'abord qu'il avait des -amis extrmement dangereux; puis il songea qu'il ne fallait pas se -brouiller avec eux, car il pouvait avoir besoin de leur terrible influence -au cas o madame d'Espard, madame de Bargeton et Chtelet -lui manqueraient de parole. tienne et Lucien taient alors arrivs -sur le quai devant la misrable boutique de Barbet.</p> - -<p>—Barbet, dit tienne au libraire, nous avons cinq mille francs -de Fendant et Cavalier six, neuf et douze mois; voulez-vous nous -escompter leurs billets?</p> - -<p>—Je les prends pour mille cus, dit Barbet avec un calme imperturbable.</p> - -<p>—Mille cus! s'cria Lucien.</p> - -<p>—Vous ne les trouverez chez personne, reprit le libraire. Ces -messieurs feront faillite avant trois mois; mais je connais chez eux -deux bons ouvrages dont la vente est <i>dure</i>, ils ne peuvent pas attendre, -je les leur achterai comptant et leur rendrai leurs valeurs: -par ce moyen, j'aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises.</p> - -<p>—Veux-tu perdre deux mille francs? dit tienne Lucien.</p> - -<p>—Non! s'cria Lucien pouvant de cette premire affaire.</p> - -<p>—Tu as tort, rpondit tienne.</p> - -<p>—Vous ne ngocierez leur papier nulle part, dit Barbet. Le -livre de monsieur est le dernier coup de cartes de Fendant et Cavalier, -ils ne peuvent l'imprimer qu'en laissant les exemplaires en dpt -chez leur imprimeur, un succs ne les sauvera que pour six mois, -car, tt ou tard, ils sauteront! Ces gens-l boivent plus de petits -verres qu'ils ne vendent de livres! Pour moi leurs effets reprsentent -une affaire, et vous pouvez alors en trouver une valeur suprieure - celle que donneront les escompteurs qui se demanderont ce -que vaut chaque signature. Le commerce de l'escompteur consiste - savoir si trois signatures donneront chacune trente pour cent en -cas de faillite. D'abord, vous n'offrez que deux signatures et chacune -ne vaut pas dix pour cent.</p> - -<p>Les deux amis se regardrent, surpris d'entendre sortir de la -<span class="pagenum" id="Page_351">351</span> -bouche de ce cuistre une analyse o se trouvait en peu de mots tout -l'esprit de l'escompte.</p> - -<p>—Pas de phrases, Barbet, dit Lousteau. Chez quel escompteur -pouvons-nous aller?</p> - -<p>—Le pre Chaboisseau, quai Saint-Michel, vous savez, a fait -la dernire fin de mois de Fendant. Si vous refusez ma proposition, -voyez chez lui; mais vous me reviendrez, et je ne vous donnerai -plus alors que deux mille cinq cents francs.</p> - -<p>tienne et Lucien allrent sur le quai Saint-Michel dans une petite -maison alle, o demeurait ce Chaboisseau, l'un des escompteurs -de la librairie; ils le trouvrent au second tage dans un appartement -meubl de la faon la plus originale. Ce banquier subalterne, -et nanmoins millionnaire, aimait le style grec. La corniche de la -chambre tait une grecque. Drap par une toffe teinte en pourpre et -dispose la grecque le long de la muraille comme le fond d'un tableau -de David, le lit, d'une forme trs-pure, datait du temps de l'Empire -o tout se fabriquait dans ce got. Les fauteuils, les tables, les -lampes, les flambeaux, les moindres accessoires sans doute choisis -avec patience chez les marchands de meubles, respiraient la grce -fine et grle mais lgante de l'Antiquit. Ce systme mythologique -et lger formait une opposition bizarre avec les mœurs de l'escompteur. -Il est remarquer que les hommes les plus fantasques se -trouvent parmi les gens adonns au commerce de l'argent. Ces gens -sont, en quelque sorte, les <ins id="cor_73" title="libretins">libertins</ins> de la pense. Pouvant tout possder, -et consquemment blass, ils se livrent des efforts normes -pour se sortir de leur indiffrence. Qui sait les tudier trouve toujours -une manie, un coin du cœur par o ils sont accessibles. Chaboisseau -paraissait retranch dans l'Antiquit comme dans un camp -imprenable.</p> - -<p>—Il est sans doute digne de son enseigne, dit en souriant tienne - Lucien.</p> - -<p>Chaboisseau, petit homme cheveux poudrs, redingote verdtre, -gilet couleur noisette, dcor d'une culotte noire et termin -par des bas chins et des souliers qui craquaient sous le pied, prit -les billets, les examina; puis il les rendit Lucien gravement.</p> - -<p>—Messieurs Fendant et Cavalier sont de charmants garons, des -jeunes gens pleins d'intelligence, mais je me trouve sans argent, -dit-il d'une voix douce.</p> - -<p>—Mon ami sera coulant sur l'escompte, rpondit tienne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_352">352</span> -—Je ne prendrais ces valeurs pour aucun avantage, dit le petit -homme dont les mots glissrent sur la proposition de Lousteau -comme le couteau de la guillotine sur la tte d'un homme.</p> - -<p>Les deux amis se retirrent; en traversant l'antichambre, jusqu'o -les reconduisit prudemment Chaboisseau, Lucien aperut un -tas de bouquins que l'escompteur, ancien libraire, avait achets et -parmi lesquels brilla tout coup aux yeux du romancier l'ouvrage -de l'architecte Ducerceau sur les maisons royales et les clbres -chteaux de France dont les plans sont dessins dans ce livre avec -une grande exactitude.</p> - -<p>—Me cderiez-vous cet ouvrage? dit Lucien.</p> - -<p>—Oui, dit Chaboisseau qui d'escompteur redevint libraire.</p> - -<p>—Quel prix?</p> - -<p>—Cinquante francs.</p> - -<p>—C'est cher, mais il me le faut; et je n'aurais pour vous payer -que les valeurs dont vous ne voulez pas.</p> - -<p>—Vous avez un effet de cinq cents francs six mois, je vous le -prendrai, dit Chaboisseau qui sans doute devait Fendant et Cavalier -un reliquat de bordereau pour une somme quivalente.</p> - -<p>Les deux amis rentrrent dans la chambre grecque, o Chaboisseau -fit un petit bordereau six pour cent d'intrt et six pour cent -de commission, ce qui produisit une dduction de trente francs; -il porta sur le compte les cinquante francs, prix du Ducerceau, et -tira de sa caisse, pleine de beaux cus, quatre cent vingt francs.</p> - -<p>—Ah ! monsieur Chaboisseau, les effets sont tous bons ou -tous mauvais, pourquoi ne nous escomptez-vous pas les autres?</p> - -<p>—Je n'escompte pas, je me paye d'une vente, dit le bonhomme.</p> - -<p>tienne et Lucien riaient encore de Chaboisseau sans l'avoir -compris, quand ils arrivrent chez Dauriat, o Lousteau pria Gabusson -de leur indiquer un escompteur. Les deux amis prirent un -cabriolet l'heure et allrent au boulevard Poissonnire, munis -d'une lettre de recommandation que leur avait donne Gabusson, -en leur annonant le plus bizarre et le plus trange <i>particulier</i>, -selon son expression.</p> - -<p>—Si Samanon ne prend pas vos valeurs, avait dit Gabusson, -personne ne vous les escomptera.</p> - -<p>Bouquiniste au rez-de-chausse, marchand d'habits au premier -tage, vendeur de gravures prohibes au second, Samanon tait encore -prteur sur gages. Aucun des personnages introduits dans les -<span class="pagenum" id="Page_353">353</span> -romans d'Hoffmann, aucun des sinistres avares de Walter Scott ne -peut tre compar ce que la nature sociale et parisienne s'tait -permis de crer en cet homme, si toutefois Samanon est un -homme. Lucien ne put rprimer un geste d'effroi l'aspect de ce -petit vieillard sec, dont les os voulaient percer le cuir parfaitement -tann, tach de nombreuses plaques vertes ou jaunes, comme une -peinture de Titien ou de Paul Vronse vue de prs. Samanon -avait un œil immobile et glac, l'autre vif et luisant. L'avare, qui -semblait se servir de cet œil mort en escomptant, et employer l'autre - vendre ses gravures obscnes, portait une petite perruque -plate dont le noir poussait au rouge, et sous laquelle se redressaient -des cheveux blancs; son front jaune avait une attitude menaante, -ses joues taient creuses carrment par la saillie des mchoires, -ses dents encore blanches paraissaient tires sur ses lvres comme -celles d'un cheval qui bille. Le contraste de ses yeux et la grimace -de cette bouche, tout lui donnait un air passablement froce. Les -poils de sa barbe, durs et pointus, devaient piquer comme autant -d'pingles. Une petite redingote rpe arrive l'tat d'amadou, -une cravate noire dteinte, use par sa barbe, et qui laissait voir un -cou rid comme celui d'un dindon, annonaient peu l'envie de racheter -par la toilette une physionomie sinistre. Les deux journalistes -trouvrent cet homme assis dans un comptoir horriblement -sale, et occup coller des tiquettes au dos de quelques -vieux livres achets une vente. Aprs avoir chang un coup -d'œil par lequel ils se communiqurent les mille questions que soulevait -l'existence d'un pareil personnage, Lucien et Lousteau le -salurent en lui prsentant la lettre de Gabusson et les valeurs de -Fendant et Cavalier. Pendant que Samanon lisait, il entra dans -cette obscure boutique un homme d'une haute intelligence, vtu -d'une petite redingote qui paraissait avoir t taille dans une couverture -de zinc, tant elle tait solidifie par l'alliage de mille substances -trangres.</p> - -<p>—J'ai besoin de mon habit, de mon pantalon noir et de mon -gilet de satin, dit-il Samanon en lui prsentant une carte numrote.</p> - -<p>Ds que Samanon eut tir le bouton en cuivre d'une sonnette, il -descendit une femme qui paraissait tre Normande la fracheur -de sa riche carnation.</p> - -<p>—Prte monsieur ses habits, dit-il en tendant la main l'auteur. -<span class="pagenum" id="Page_354">354</span> -Il y a plaisir travailler avec vous; mais un de vos amis m'a -amen un petit jeune homme qui m'a rudement attrap!</p> - -<p>—On l'attrape! dit l'artiste aux deux journalistes en leur montrant -Samanon par un geste profondment comique.</p> - -<p>Ce grand homme donna, comme donnent les lazzaroni pour ravoir -un jour leurs habits de fte au <i lang="it" xml:lang="it">Monte-di-Pieta</i>, trente sous -que la main jaune et crevasse de l'escompteur prit et fit tomber -dans la caisse de son comptoir.</p> - -<p>—Quel singulier commerce fais-tu? dit Lousteau ce grand -artiste livr l'opium et qui retenu par la contemplation en des -palais enchants ne voulait ou ne pouvait rien crer.</p> - -<p>—Cet homme prte beaucoup plus que le Mont-de-Pit sur les -objets engageables, et il a de plus l'pouvantable charit de vous les -laisser reprendre dans les occasions o il faut que l'on soit vtu, rpondit-il. -Je vais ce soir dner chez les Keller avec ma matresse. -Il m'est plus facile d'avoir trente sous que deux cents francs, et je -viens chercher ma garde-robe, qui, depuis six mois, a rapport cent -francs; Samanon a dj dvor ma bibliothque livre livre.</p> - -<p>—Et sou sou, dit en riant Lousteau.</p> - -<p>—Je vous donnerai quinze cents francs, dit Samanon Lucien.</p> - -<p>Lucien fit un bond comme si l'escompteur lui avait plong dans -le cœur une broche de fer rougi. Samanon regardait les billets avec -attention, en examinant les dates.</p> - -<p>—Encore, dit le marchand, ai-je besoin de voir Fendant qui -devrait me dposer des livres. Vous ne valez pas grand'chose, dit-il - Lucien, vous vivez avec Coralie, et ses meubles sont saisis.</p> - -<p>Lousteau regarda Lucien qui reprit ses billets et sauta de la -boutique sur le boulevard en disant:—Est-ce le diable? Le pote -contempla pendant quelques instants cette petite boutique, devant -laquelle tous les passants devaient sourire, tant elle tait piteuse, -tant les petites caisses livres tiquets taient mesquines et -sales, en se demandant:—Quel commerce fait-on l?</p> - -<p>Quelques moments aprs, le grand inconnu, qui devait assister, -dix ans de l, l'entreprise immense mais sans base, des Saint-simoniens, -sortit trs-bien vtu, sourit aux deux journalistes, et se dirigea -vers le passage des Panoramas avec eux, pour y complter sa -toilette en se faisant cirer ses bottes.</p> - -<p>—Quand on voit entrer Samanon chez un libraire, chez un marchand -de papier ou chez un imprimeur, ils sont perdus, dit l'artiste -<span class="pagenum" id="Page_355">355</span> -aux deux crivains. Samanon est alors comme un croque-mort -qui vient prendre mesure d'une bire.</p> - -<p>—Tu n'escompteras plus tes billets, dit alors tienne Lucien.</p> - -<p>—L o Samanon refuse, dit l'inconnu, personne n'accepte, car -il est l'<i>ultima ratio</i>! C'est un des <i>moutons</i> de Gigonnet, de Palma, -Werbrust, Gobseck et autres crocodiles qui nagent sur la place de -Paris, et avec lesquels tout homme dont la fortune est faire doit -tt ou tard se rencontrer.</p> - -<p>—Si tu ne peux pas escompter tes billets cinquante pour cent, -reprit tienne, il faut les changer contre des cus.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Donne-les Coralie, elle les prsentera chez Camusot.—Tu -te rvoltes, reprit Lousteau que Lucien arrta en faisant un bond. -Quel enfantillage! Peux-tu mettre en balance ton avenir et une -semblable niaiserie?</p> - -<p>—Je vais toujours porter cet argent Coralie, dit Lucien.</p> - -<p>—Autre sottise! s'cria Lousteau. Tu n'apaiseras rien avec -quatre cents francs l o il en faut quatre mille. Gardons de quoi -nous griser en cas de perte, et joue!</p> - -<p>—Le conseil est bon, dit le grand inconnu.</p> - -<p>A quatre pas de Frascati, ces paroles eurent une vertu magntique. -Les deux amis renvoyrent leur cabriolet et montrent au -jeu. D'abord ils gagnrent trois mille francs, revinrent cinq cents, -regagnrent trois mille sept cents francs; puis ils retombrent -cent sous, se retrouvrent deux mille francs, et les risqurent sur -Pair, pour les doubler d'un seul coup; Pair n'avait pas pass depuis -cinq coups, ils y pontrent la somme; Impair sortit encore. -Lucien et Lousteau dgringolrent alors par l'escalier de ce pavillon -clbre, aprs avoir consum deux heures en motions dvorantes. -Ils avaient gard cent francs. Sur les marches du petit pristyle -deux colonnes qui soutenaient extrieurement une petite marquise -en tle que plus d'un œil a contemple avec amour ou dsespoir, -Lousteau dit en voyant le regard enflamm de Lucien:—Ne -mangeons que cinquante francs.</p> - -<p>Les deux journalistes remontrent. En une heure, ils arrivrent - mille cus; ils mirent les mille cus sur Rouge, qui avait pass -cinq fois, en se fiant au hasard auquel ils devaient leur perte prcdente. -Noir sortit. Il tait six heures.</p> - -<p>—Ne mangeons que vingt-cinq francs, dit Lucien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_356">356</span> -Cette nouvelle tentative dura peu, les vingt-cinq francs furent -perdus en dix coups. Lucien jeta rageusement ses derniers vingt-cinq -francs sur le chiffre de son ge, et gagna: rien ne peut dpeindre -le tremblement de sa main quand il prit le rteau pour -retirer les cus que le banquier jeta. Il donna dix louis Lousteau -et lui dit:—Sauve-toi chez Vry!</p> - -<p>Lousteau comprit Lucien et alla commander le dner.</p> - -<p>Lucien, rest seul au jeu, porta ses trente louis sur Rouge et -gagna. Enhardi par la voix secrte qu'entendent parfois les joueurs, -il laissa le tout sur Rouge et gagna; son ventre devint alors un brasier! -Malgr la voix, il reporta les cent vingt louis sur Noir et perdit. -Il sentit alors en lui la sensation dlicieuse qui succde, chez les -joueurs, leurs horribles agitations, quand, n'ayant plus rien -risquer, ils rentrent dans la vie relle et quittent le palais ardent o -se passent leurs rves fugaces. Il rejoignit Lousteau chez Vry o il -se rua, selon l'expression de La Fontaine, en cuisine, et noya ses -soucis dans le vin. A neuf heures, il tait si compltement gris, qu'il -ne comprit pas pourquoi sa portire de la rue de Vendme le renvoyait -rue de la Lune.</p> - -<p>—Mademoiselle Coralie a quitt son appartement et s'est installe -dans la maison dont l'adresse est crite sur ce papier.</p> - -<p>Lucien, trop ivre pour s'tonner de quelque chose, remonta dans -le fiacre qui l'avait amen, se fit conduire rue de la Lune, et se -dit lui-mme des calembours sur le nom de la rue. Pendant cette -matine, la faillite du Panorama-Dramatique avait clat. L'actrice -effraye s'tait empresse de vendre tout son mobilier du consentement -de ses cranciers au petit pre Cardot qui, pour ne pas changer -la destination de cet appartement, y mit Florentine. Coralie -avait tout pay, tout liquid et satisfait le propritaire. Pendant le -temps que prit cette opration, qu'elle appelait <i>une lessive</i>, Brnice -garnissait, des meubles indispensables achets d'occasion, -un petit appartement de trois pices, au quatrime tage d'une maison -rue de la Lune, deux pas du Gymnase. Coralie y attendait -Lucien, ayant sauv de toutes ses splendeurs son amour sans souillure -et un sac de douze cents francs. Lucien, dans son ivresse, raconta -ses malheurs Coralie et Brnice.</p> - -<p>—Tu as bien fait, mon ange, lui dit l'actrice en le serrant dans -ses bras. Brnice saura bien ngocier tes billets Braulard.</p> - -<p>Le lendemain matin, Lucien s'veilla dans les joies enchanteresses -<span class="pagenum" id="Page_357">357</span> -que lui prodigua Coralie. L'actrice redoubla d'amour et de tendresse, -comme pour compenser par les plus riches trsors du cœur l'indigence -de son nouveau mnage. Elle tait ravissante de beaut, ses -cheveux chapps de dessous un foulard tordu, blanche et frache, -les yeux rieurs, la parole gaie comme le rayon de soleil levant qui -entra par les fentres pour dorer cette charmante misre. La -chambre, encore dcente, tait tendue d'un papier vert d'eau -bordure rouge, orne de deux glaces, l'une la chemine, l'autre -au-dessus de la commode. Un tapis d'occasion, achet par Brnice -de ses deniers, malgr les ordres de Coralie, dguisait le carreau -nu et froid du plancher. La garde-robe des deux amants tenait -dans une armoire glace et dans la commode. Les meubles d'acajou -taient garnis en toffe de coton bleu. Brnice avait sauv du -dsastre une pendule et deux vases de porcelaine, quatre couverts -en argent et six petites cuillers. La salle manger, qui se trouvait -avant la chambre coucher, ressemblait celle du mnage d'un -employ douze cents francs. La cuisine faisait face au palier. -Au-dessus Brnice couchait dans une mansarde. Le loyer ne s'levait -pas plus de cent cus. Cette horrible maison avait une -fausse porte cochre. Le portier logeait dans un des vantaux condamn, -perc d'un croisillon par o il surveillait dix-sept locataires. -Cette ruche s'appelle une maison de produit en style de -notaire. Lucien aperut un bureau, un fauteuil, de l'encre, des plumes -et du papier. La gaiet de Brnice qui comptait sur le dbut -de Coralie au Gymnase, celle de l'actrice qui regardait son rle, -un cahier de papier nou avec un bout de faveur bleue, chassrent -les inquitudes et la tristesse du pote dgris.</p> - -<p>—Pourvu que dans le monde on ne sache rien de cette dgringolade, -nous nous en tirerons, dit-il. Aprs tout, nous avons quatre -mille cinq cents francs devant nous! Je vais exploiter ma nouvelle -position dans les journaux royalistes. Demain, nous inaugurons le -Rveil, je me connais maintenant en journalisme, j'en ferai!</p> - -<p>Coralie, qui ne vit que de l'amour dans ces paroles, baisa les -lvres qui les avaient prononces. En ce moment, Brnice avait -mis la table auprs du feu, et venait de servir un modeste djeuner -compos d'œufs brouills, de deux ctelettes et de caf la crme. -On frappa. Trois amis sincres, d'Arthez, Lon Giraud et Michel -Chrestien apparurent aux yeux tonns de Lucien qui vivement touch -leur offrit de partager son djeuner.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_358">358</span> -—Non, dit d'Arthez. Nous venons pour des affaires plus srieuses -que de simples consolations, car nous savons tout, nous revenons -de la rue de Vendme. Vous connaissez mes opinions, Lucien. -Dans toute autre circonstance, je me rjouirais de vous voir adoptant -mes convictions politiques; mais, dans la situation o vous vous -tes mis en crivant aux journaux libraux, vous ne sauriez passer -dans les rangs des Ultras sans fltrir jamais votre caractre et -souiller votre existence. Nous venons vous conjurer au nom de notre -amiti, quelque affaiblie qu'elle soit, de ne pas vous entacher ainsi. -Vous avez attaqu les Romantiques, la Droite et le Gouvernement; -vous ne pouvez pas maintenant dfendre le Gouvernement, la Droite -et les Romantiques.</p> - -<p>—Les raisons qui me font agir sont tires d'un ordre de penses -suprieur, la fin justifiera tout, dit Lucien.</p> - -<p>—Vous ne comprenez peut-tre pas la situation dans laquelle -nous sommes, lui dit Lon Giraud. Le Gouvernement, la Cour, les -Bourbons, le parti absolutiste, ou, si vous voulez tout comprendre -dans une expression gnrale, le systme oppos au systme constitutionnel, -et qui se divise en plusieurs fractions toutes divergentes -ds qu'il s'agit des moyens prendre pour touffer la Rvolution, -est au moins d'accord sur la ncessit de supprimer la Presse. La -fondation du Rveil, de la Foudre, du Drapeau blanc, tous journaux -destins rpondre aux calomnies, aux injures, aux railleries -de la presse librale, que je n'approuve pas en ceci, car cette mconnaissance -de la grandeur de notre sacerdoce est prcisment ce qui -nous a conduits publier un journal digne et grave dont l'influence -sera dans peu de temps respectable et sentie, imposante et digne, -dit-il en faisant une parenthse; eh! bien, cette artillerie royaliste -et ministrielle est un premier essai de reprsailles, entrepris pour -rendre aux Libraux trait pour trait, blessure pour blessure. Que -croyez-vous qu'il arrivera, Lucien? Les abonns sont en majorit -du Ct Gauche. Dans la Presse, comme la guerre, la victoire se trouvera -du ct des gros bataillons! Vous serez des infmes, des menteurs, -des ennemis du peuple; les autres seront des dfenseurs de la -patrie, des gens honorables, des martyrs, quoique plus hypocrites et -plus perfides que vous, peut-tre. Ce moyen augmentera l'influence -pernicieuse de la Presse, en lgitimant et consacrant ses plus odieuses -entreprises. L'injure et la personnalit deviendront un de ses -droits publics, adopt pour le profit des abonns et pass en force -<span class="pagenum" id="Page_359">359</span> -de chose juge par un usage rciproque. Quand le mal se sera rvl -dans toute son tendue, les lois restrictives et prohibitives, la -Censure, mise propos de l'assassinat du duc de Berry et leve -depuis l'ouverture des Chambres, reviendra. Savez-vous ce que le -peuple franais conclura de ce dbat? il admettra les insinuations -de la presse librale, il croira que les Bourbons veulent attaquer -les rsultats matriels et acquis de la Rvolution, il se lvera quelque -beau jour et chassera les Bourbons. Non-seulement vous salissez -votre vie, mais vous serez un jour dans le parti vaincu. Vous -tes trop jeune, trop nouveau venu dans la Presse; vous en connaissez -trop peu les ressorts secrets, les rubriques; vous y avez -excit trop de jalousie, pour rsister au <i lang="it" xml:lang="it">tolle</i> gnral qui s'lvera -contre vous dans les journaux libraux. Vous serez entran par la -fureur des partis, qui sont encore dans le paroxysme de la fivre; -seulement leur fivre a pass, des actions brutales de 1815 et 1816, -dans les ides, dans les luttes orales de la Chambre et dans les dbats -de la Presse.</p> - -<p>—Mes amis, dit Lucien, je ne suis pas l'tourdi, le pote que -vous voulez voir en moi. Quelque chose qui puisse arriver, j'aurai -conquis un avantage que jamais le triomphe du parti libral ne peut -me donner. Quand vous aurez la victoire, mon affaire sera faite.</p> - -<p>—Nous te couperons... les cheveux, dit en riant Michel Chrestien.</p> - -<p>—J'aurai des enfants alors, rpondit Lucien, et me couper la -tte, ce sera ne rien couper.</p> - -<p>Les trois amis ne comprirent pas Lucien, chez qui ses relations -avec le grand monde avaient dvelopp au plus haut degr l'orgueil -nobiliaire et les vanits aristocratiques. Le pote voyait, avec raison -d'ailleurs, une immense fortune dans sa beaut, dans son esprit appuys -du nom et du titre de comte de Rubempr. Madame d'Espard, -madame de Bargeton et madame de Montcornet le tenaient par ce fil -comme un enfant tient un hanneton. Lucien ne volait plus que -dans un cercle dtermin. Ces mots: Il est des ntres, il pense -bien! dits trois jours auparavant dans les salons de mademoiselle -des Touches, l'avaient enivr, ainsi que les flicitations qu'il avait -reues des ducs de Lenoncourt, de Navarreins et de Grandlieu, de -Rastignac, de Blondet, de la belle duchesse de Maufrigneuse, du -comte d'Esgrignon, de des Lupeaulx, des gens les plus influents et -les mieux en cour du parti royaliste.</p> - -<p>—Allons! tout est dit, rpliqua d'Arthez. Il te sera plus difficile -<span class="pagenum" id="Page_360">360</span> -qu' tout autre de te conserver pur et d'avoir ta propre estime. Tu -souffriras beaucoup, je te connais, quand tu te verras mpris par -ceux-l mme qui tu te seras dvou.</p> - -<p>Les trois amis dirent adieu Lucien sans lui tendre amicalement -la main. Lucien resta pendant quelques instants pensif et triste.</p> - -<p>—Eh! laisse donc ces niais-l, dit Coralie en sautant sur les genoux -de Lucien et lui jetant ses beaux bras frais autour du cou, ils -prennent la vie au srieux, et la vie est une plaisanterie. D'ailleurs -tu seras comte Lucien de Rubempr. Je ferai, s'il le faut, des agaceries - la chancellerie. Je sais par o prendre ce libertin de des Lupeaulx, -qui fera signer ton ordonnance. Ne t'ai-je pas dit que, -quand il te faudrait une marche de plus pour saisir ta proie, tu aurais -le cadavre de Coralie!</p> - -<p>Le lendemain, Lucien laissa mettre son nom parmi ceux des collaborateurs -du Rveil. Ce nom fut annonc comme une conqute -dans le prospectus, distribu par les soins du ministre cent mille -exemplaires. Lucien vint au repas triomphal, qui dura neuf heures, -chez Robert, deux pas de Frascati, et auquel assistaient les coryphes -de la presse royaliste: Martinville, Auger, Destains et une -foule d'auteurs encore vivants qui, dans ce temps-l, <i>faisaient -de la monarchie et de la religion</i>, selon une expression consacre.</p> - -<p>—Nous allons leur en donner, aux libraux! dit Hector Merlin.</p> - -<p>—Messieurs! rpondit Nathan qui s'enrla sous cette bannire en -jugeant bien qu'il valait mieux avoir pour soi que contre soi l'autorit -dans l'exploitation du thtre laquelle il songeait, si nous -leur faisons la guerre, faisons-la srieusement; ne nous tirons pas -des balles de lige! Attaquons tous les crivains classiques et libraux -sans distinction d'ge ni de sexe, passons-les au fil de la plaisanterie, -et ne faisons pas de quartier.</p> - -<p>—Soyons honorables, ne nous laissons pas gagner par les exemplaires, -les prsents, l'argent des libraires. Faisons la restauration -du journalisme.</p> - -<p>—Bien! dit Martinville. <i lang="la" xml:lang="la">Justum et tenacem propositi virum!</i> -Soyons implacables et mordants. Je ferai de Lafayette ce -qu'il est: Gilles Premier!</p> - -<p>—Moi, dit Lucien, je me charge des hros du <i>Constitutionnel</i>, -du sergent Mercier, des Œuvres compltes de monsieur Jouy, -des illustres orateurs de la Gauche!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_361">361</span> -Une guerre mort fut rsolue et vote l'unanimit, une -heure du matin, par les rdacteurs qui noyrent toutes leurs -nuances et toutes leurs ides dans un punch flamboyant.</p> - -<p>—<i>Nous nous sommes donn une fameuse culotte monarchique -et religieuse</i>, dit sur le seuil de la porte un des crivains -les plus clbres de la littrature romantique.</p> - -<p>Ce mot historique, rvl par un libraire qui assistait au dner, -parut le lendemain dans le Miroir; mais la rvlation fut attribue - Lucien. Cette dfection fut le signal d'un effroyable tapage dans -les journaux libraux, Lucien devint leur bte noire, et fut tympanis -de la plus cruelle faon: on raconta les infortunes de ses -sonnets, on apprit au public que Dauriat aimait mieux perdre -mille cus que de les imprimer, on l'appela le pote sans sonnets!</p> - -<p>Un matin, dans ce mme journal o Lucien avait dbut si brillamment, -il lut les lignes suivantes crites uniquement pour lui, -car le public ne pouvait gure comprendre cette plaisanterie:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>⁂ <i>Si le libraire Dauriat persiste ne pas publier les -sonnets du futur Ptrarque franais, nous agirons en ennemis -gnreux, nous ouvrirons nos colonnes ces pomes -qui doivent tre piquants, en juger par celui-ci -que nous communique un ami de l'auteur.</i></p> - -</div> - -<p>Et, sous cette terrible annonce, le pote lut ce sonnet qui le fit -pleurer chaudes larmes.</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Une plante chtive et de louche apparence</div> - <div class="verse">Surgit un beau matin dans un parterre en fleurs;</div> - <div class="verse">A l'en croire, pourtant, de splendides couleurs</div> - <div class="verse">Tmoigneraient un jour de sa noble semence:</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">On la tolra donc! Mais, par reconnaissance,</div> - <div class="verse">Elle insulta bientt ses plus brillantes sœurs,</div> - <div class="verse">Qui, s'indignant enfin de ses grands airs casseurs,</div> - <div class="verse">La mirent au dfi de prouver sa naissance.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Elle fleurit alors. Mais un vil baladin</div> - <div class="verse">Ne fut jamais siffl comme tout le jardin</div> - <div class="verse">Honnit, siffla, railla ce calice vulgaire.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse">Puis, le matre, en passant, la brisa sans pardon;</div> - <div class="verse">Et le soir sur sa tombe un ne seul vint braire,</div> - <div class="verse">Car ce n'tait vraiment qu'un ignoble <span class="cs8">CHARDON</span>!</div> - </div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_362">362</span> -Vernou parla de la passion de Lucien pour le jeu, et signala d'avance -l'Archer comme une œuvre anti-nationale o l'auteur prenait -le parti des gorgeurs catholiques contre les victimes calvinistes. En -huit jours, cette querelle s'envenima. Lucien comptait sur son ami -Lousteau qui lui devait mille francs, et avec lequel il avait eu des -conventions secrtes; mais Lousteau devint l'ennemi jur de Lucien. -Voici comment. Depuis trois mois Nathan aimait Florine et ne savait -comment l'enlever Lousteau, pour qui d'ailleurs elle tait une -providence. Dans la dtresse et le dsespoir o se trouvait cette actrice -en se voyant sans engagement, Nathan, le collaborateur de Lucien, -vint voir Coralie, et la pria d'offrir Florine un rle dans une pice -de lui, se faisant fort de procurer un engagement conditionnel au -Gymnase l'actrice sans thtre. Florine, enivre d'ambition, n'hsita -pas. Elle avait eu le temps d'observer Lousteau. Nathan tait un -ambitieux littraire et politique, un homme qui avait autant d'nergie -que de besoins, tandis que chez Lousteau les vices tuaient le vouloir. -L'actrice, qui voulut reparatre environne d'un nouvel clat, -livra les lettres du droguiste Nathan, et Nathan les fit racheter -par Matifat contre le sixime du journal convoit par Finot. Florine -eut alors un magnifique appartement rue Hauteville, et -prit Nathan pour protecteur la face de tout le journalisme et -du monde thtral. Lousteau fut si cruellement atteint par cet vnement -qu'il pleura vers la fin d'un dner que ses amis lui donnrent -pour le consoler. Dans cette orgie, les convives trouvrent que -Nathan avait jou son jeu. Quelques crivains comme Finot et Vernou -savaient la passion du dramaturge pour Florine; mais, au dire -de tous, Lucien, en maquignonnant cette affaire, avait manqu aux -plus saintes lois de l'amiti. L'esprit de parti, le dsir de servir ses -nouveaux amis rendaient le nouveau royaliste inexcusable.</p> - -<p>—Nathan est emport par la logique des passions; tandis que le -grand homme de province, comme dit Blondet, cde des calculs! -s'cria Bixiou.</p> - -<p>Aussi la perte de Lucien, de cet intrus, de ce petit drle qui -voulait avaler tout le monde, fut-elle unanimement rsolue et -profondment mdite. Vernou qui hassait Lucien se chargea de -ne pas le lcher. Pour se dispenser de payer mille cus Lousteau, -Finot accusa Lucien de l'avoir empch de gagner cinquante mille -francs en donnant Nathan le secret de l'opration contre Matifat. -Nathan, conseill par Florine, s'tait mnag l'appui de -<span class="pagenum" id="Page_363">363</span> -Finot en lui vendant son <i>petit sixime</i> pour quinze mille francs. -Lousteau, qui perdait ses mille cus, ne pardonna pas Lucien -cette lsion norme de ses intrts. Les blessures d'amour-propre -deviennent incurables quand l'oxyde d'argent y pntre. -Aucune expression, aucune peinture ne peut rendre la rage qui -saisit les crivains quand leur amour-propre souffre, ni l'nergie -qu'ils trouvent au moment o ils se sentent piqus par les flches -empoisonnes de la raillerie. Ceux dont l'nergie et la rsistance -sont stimules par l'attaque, succombent promptement. Les gens -calmes et dont le thme est fait d'aprs le profond oubli dans lequel -tombe un article injurieux, ceux-l dploient le vrai courage littraire. -Ainsi les faibles, au premier coup d'œil, paraissent tre les -forts; mais leur rsistance n'a qu'un temps. Pendant les premiers -quinze jours, Lucien enrag fit pleuvoir une grle d'articles dans -les journaux royalistes o il partagea le poids de la critique avec -Hector Merlin. Tous les jours sur la brche du <i>Rveil</i>, il fit feu de -tout son esprit, appuy d'ailleurs par Martinville, le seul qui le -servt sans arrire-pense, et qu'on ne mit pas dans le secret des -conventions signes par des plaisanteries aprs boire, ou aux Galeries-de-Bois -chez Dauriat, et dans les coulisses de thtre, entre les -journalistes des deux partis que la camaraderie unissait secrtement. -Quand Lucien allait au foyer du Vaudeville, il n'tait plus -trait en ami, les gens de son parti lui donnaient seuls la main; -tandis que Nathan, Hector Merlin, Thodore Gaillard fraternisaient -sans honte avec Finot, Lousteau, Vernou et quelques-uns de ces -journalistes dcors du surnom de <i>bons enfants</i>. A cette poque, -le foyer du Vaudeville tait le chef-lieu des mdisances littraires, -une espce de boudoir o venaient des gens de tous les partis, des -hommes politiques et des magistrats. Aprs une rprimande faite -en certaine Chambre du Conseil, le prsident, qui avait reproch -l'un de ses collgues de balayer les coulisses de sa simarre, se trouva -simarre simarre avec le rprimand dans le foyer du Vaudeville. -Lousteau finit par y donner la main Nathan. Finot y venait presque -tous les soirs. Quand Lucien avait le temps, il y tudiait les dispositions -de ses ennemis, et ce malheureux enfant voyait toujours en -eux une implacable froideur.</p> - -<p>En ce temps, l'esprit de parti engendrait des haines bien plus -srieuses qu'elles ne le sont aujourd'hui. Aujourd'hui, la longue, -tout s'est amoindri par une trop grande tension des ressorts. Aujourd'hui, -<span class="pagenum" id="Page_364">364</span> -la critique, aprs avoir immol le livre d'un homme, -lui tend la main. La victime doit embrasser le sacrificateur sous -peine d'tre pass par les verges de la plaisanterie. En cas de refus, -un crivain passe pour tre insociable, mauvais coucheur, ptri -d'amour-propre, inabordable, haineux, rancuneux. Aujourd'hui, -quand un auteur a reu dans le dos les coups de poignard de la -trahison, quand il a vit les piges tendus avec une infme hypocrisie, -essuy les plus mauvais procds, il entend ses assassins lui -souhaitant le bonjour, et manifestant des prtentions son estime, -voire mme son amiti. Tout s'excuse et se justifie une poque -o l'on a transform la vertu en vice, comme on a rig certains -vices en vertus. La camaraderie est devenue la plus sainte des -liberts. Les chefs des opinions les plus contraires se parlent mots -mousss, pointes courtoises. Dans ce temps, si tant est qu'on s'en -souvienne, il y avait du courage pour certains crivains royalistes et -pour quelques crivains libraux, se trouver dans le mme thtre. -On entendait les provocations les plus haineuses. Les regards taient -chargs comme des pistolets, la moindre tincelle pouvait faire partir -le coup d'une querelle. Qui n'a pas surpris des imprcations -chez son voisin, l'entre de quelques hommes plus spcialement -en butte aux attaques respectives des deux partis? Il n'y avait alors -que deux partis, les Royalistes et les Libraux, les Romantiques et -les Classiques, la mme haine sous deux formes, une haine qui faisait -comprendre les chafauds de la Convention. Lucien, devenu -royaliste et romantique forcen, de libral et de voltairien enrag -qu'il avait t ds son dbut, se trouva donc sous le poids des inimitis -qui planaient sur la tte de l'homme le plus abhorr des Libraux - cette poque, de Martinville, le seul qui le dfendt et -l'aimt. Cette solidarit nuisit Lucien. Les partis sont ingrats envers -leurs vedettes, ils abandonnent volontiers leurs enfants perdus. -Surtout en politique, il est ncessaire ceux qui veulent parvenir -d'aller avec le gros de l'arme. La principale mchancet des petits -journaux fut d'accoupler Lucien et Martinville. Le Libralisme les -jeta dans les bras l'un de l'autre. Cette amiti, fausse ou vraie, leur -valut tous deux des articles crits avec du fiel par Flicien au -dsespoir des succs de Lucien dans le grand monde, et qui croyait, -comme tous les anciens camarades du pote, sa prochaine lvation. -La prtendue trahison du pote fut alors envenime et embellie des -circonstances les plus aggravantes. Lucien fut nomm le petit Judas, -<span class="pagenum" id="Page_365">365</span> -et Martinville le grand Judas, car Martinville tait, tort ou - raison, accus d'avoir livr le pont du Pecq aux armes trangres. -Lucien rpondit en riant des Lupeaulx que, quant lui, srement -il avait livr le pont aux nes. Le luxe de Lucien, quoique creux et -fond sur des esprances, rvoltait ses amis qui ne lui pardonnaient -ni son quipage bas, car pour eux il roulait toujours, ni ses splendeurs -de la rue de Vendme. Tous sentaient instinctivement qu'un -homme jeune et beau, spirituel et corrompu par eux, allait arriver - tout; aussi pour le renverser employrent-ils tous les moyens.</p> - -<p>Quelques jours avant le dbut de Coralie au Gymnase, Lucien -vint bras dessus, bras dessous, avec Hector Merlin, au foyer du -Vaudeville. Merlin grondait son ami d'avoir servi Nathan dans l'affaire -de Florine.</p> - -<p>—Vous vous tes fait, de Lousteau et de Nathan, deux ennemis -mortels. Je vous avais donn de bons conseils et vous n'en avez -point profit. Vous avez distribu l'loge et rpandu le bienfait, -vous serez cruellement puni de vos bonnes actions. Florine et Coralie -ne vivront jamais en bonne intelligence en se trouvant sur la -mme scne: l'une voudra l'emporter sur l'autre. Vous n'avez que -nos journaux pour dfendre Coralie. Nathan, outre l'avantage que -lui donne son mtier de faiseur de pices, dispose des journaux -libraux dans la question des thtres, et il est dans le journalisme -depuis un peu plus de temps que vous.</p> - -<p>Cette phrase rpondait des craintes secrtes de Lucien, qui ne -trouvait ni chez Nathan, ni chez Gaillard, la franchise laquelle il -avait droit; mais il ne pouvait pas se plaindre, il tait si frachement -converti! Gaillard accablait Lucien en lui disant que les nouveaux-venus -devaient donner pendant long-temps des gages avant que leur -parti pt se fier eux. Le pote rencontrait dans l'intrieur des -journaux royalistes et ministriels une jalousie laquelle il n'avait -pas song, la jalousie qui se dclare entre tous les hommes en prsence -d'un gteau quelconque partager, et qui les rend comparables - des chiens se disputant une proie: ils offrent alors les -mmes grondements, les mmes attitudes, les mmes caractres. Ces -crivains se jouaient mille mauvais tours secrets pour se nuire les -uns aux autres auprs du pouvoir, ils s'accusaient de tideur; et, -pour se dbarrasser d'un concurrent, ils inventaient les machines les -plus perfides. Les libraux n'avaient aucun sujet de dbats intestins -en se trouvant loin du pouvoir et de ses grces. En entrevoyant cet -<span class="pagenum" id="Page_366">366</span> -inextricable lacis d'ambitions, Lucien n'eut pas assez de courage -pour tirer l'pe afin d'en couper les nœuds, et ne se sentit pas la -patience de les dmler, il ne pouvait tre ni l'Artin, ni le Beaumarchais, -ni le Frron de son poque, il s'en tint son unique -dsir: avoir son ordonnance, en comprenant que cette restauration -lui vaudrait un beau mariage. Sa fortune ne dpendrait plus alors -que d'un hasard auquel aiderait sa beaut. Lousteau, qui lui avait -marqu tant de confiance, avait son secret, le journaliste savait o -blesser mort le pote d'Angoulme; aussi le jour o Merlin l'amenait -au Vaudeville, tienne avait-il prpar pour Lucien un -pige horrible o cet enfant devait se prendre et succomber.</p> - -<p>—Voil notre beau Lucien, dit Finot en tranant des Lupeaulx -avec lequel il causait devant Lucien dont il prit la main avec les -dcevantes chatteries de l'amiti. Je ne connais pas d'exemples -d'une fortune aussi rapide que la sienne, dit Finot en regardant -tour tour Lucien et le matre des requtes. A Paris, la fortune est -de deux espces: il y a la fortune matrielle, l'argent que tout le -monde peut ramasser, et la fortune morale, les relations, la position, -l'accs dans un certain monde inabordable pour certaines -personnes, quelle que soit leur fortune matrielle, et mon ami.....</p> - -<p>—Notre ami, dit des Lupeaulx en jetant Lucien un caressant -regard.</p> - -<p>—Notre ami, reprit Finot en tapotant la main de Lucien entre -les siennes, a fait sous ce rapport une brillante fortune. A la vrit, -Lucien a plus de moyens, plus de talent, plus d'esprit que tous ses -envieux, puis il est d'une beaut ravissante; ses anciens amis ne -lui pardonnent pas ses succs, ils disent qu'il a eu du bonheur.</p> - -<p>—Ces bonheurs-l, dit des Lupeaulx, n'arrivent jamais aux sots -ni aux incapables. H! peut-on appeler du bonheur, le sort de Bonaparte? -il y avait eu vingt gnraux en chef avant lui pour commander -les armes d'Italie, comme il y a cent jeunes gens en ce -moment qui voudraient pntrer chez mademoiselle des Touches, -que dj dans le monde on vous donne pour femme, mon cher! -dit des Lupeaulx en frappant sur l'paule de Lucien. Ah! vous -tes en grande faveur. Madame d'Espard, madame de Bargeton -et madame de Montcornet sont folles de vous. N'tes-vous pas ce -soir de la soire de madame Firmiani, et demain du raout de la duchesse -de Grandlieu?</p> - -<p>—Oui, dit Lucien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_367">367</span> -—Permettez-moi de vous prsenter un jeune banquier, monsieur -du Tillet, un homme digne de vous, il a su faire une belle -fortune et en peu de temps.</p> - -<p>Lucien et du Tillet se salurent, entrrent en conversation, et le -banquier invita Lucien dner. Finot et des Lupeaulx, deux hommes -d'une gale profondeur et qui se connaissaient assez pour demeurer -toujours amis, parurent continuer une conversation commence, -ils laissrent Lucien, Merlin, du Tillet et Nathan causant -ensemble, et se dirigrent vers un des divans qui meublaient le -foyer du Vaudeville.</p> - -<p>—Ah , mon cher ami, dit Finot des Lupeaulx, dites-moi la -vrit? Lucien est-il srieusement protg, car il est devenu la bte -noire de tous mes rdacteurs; et, avant de favoriser leur conspiration, -j'ai voulu vous consulter pour savoir s'il ne vaut pas mieux la -djouer et le servir.</p> - -<p>Ici le matre des requtes et Finot se regardrent pendant une -lgre pause avec une profonde attention.</p> - -<p>—Comment, mon cher, dit des Lupeaulx, pouvez-vous imaginer -que la marquise d'Espard, Chtelet et madame de Bargeton -qui a fait nommer le baron prfet de la Charente et comte afin de -rentrer triomphalement Angoulme, pardonnent Lucien ses attaques? -elles l'ont jet dans le parti royaliste afin de l'annuler. -Aujourd'hui, tous cherchent des motifs pour refuser ce qu'on a -promis cet enfant; trouvez-en? vous aurez rendu le plus immense -service ces deux femmes: un jour ou l'autre, elles s'en souviendront. -J'ai le secret de ces deux dames, elles hassent ce petit bonhomme - un tel point qu'elles m'ont surpris. Ce Lucien pouvait se -dbarrasser de sa plus cruelle ennemie, madame de Bargeton, en ne -cessant ses attaques qu' des conditions que toutes les femmes aiment - excuter, vous comprenez? il est beau, il est jeune, il -aurait noy cette haine dans des torrents d'amour, il devenait alors -comte de Rubempr, la seiche lui aurait obtenu quelque place dans -la maison du roi, des sincures! Lucien tait un trs-joli lecteur -pour Louis XVIII, il et t bibliothcaire je ne sais o, matre -des requtes pour rire, directeur de quelque chose aux Menus-Plaisirs. -Ce petit sot a manqu son coup. Peut-tre est-ce l ce qu'on -ne lui a point pardonn. Au lieu d'imposer des conditions, il en a -reu. Le jour o Lucien s'est laiss prendre la promesse de l'ordonnance, -le baron Chtelet a fait un grand pas. Coralie a perdu -<span class="pagenum" id="Page_368">368</span> -cet enfant-l. S'il n'avait pas eu l'actrice pour matresse, il aurait -revoulu la seiche, et il l'aurait eue.</p> - -<p>—Ainsi nous pouvons l'abattre, dit Finot.</p> - -<p>—Par quel moyen, demanda ngligemment des Lupeaulx qui -voulait se prvaloir de ce service auprs de la marquise d'Espard.</p> - -<p>—Il a un march qui l'oblige travailler au petit journal de -Lousteau, nous lui ferons d'autant mieux faire des articles qu'il -est sans le sou. Si le Garde-des-Sceaux se sent chatouill par -un article plaisant et qu'on lui prouve que Lucien en est l'auteur, -il le regardera comme un homme indigne des bonts du roi. Pour -faire perdre un peu la tte ce grand homme de province, nous -avons prpar la chute de Coralie: il verra sa matresse siffle et -sans rles. Une fois l'ordonnance indfiniment suspendue, nous -plaisanterons alors notre victime sur ses prtentions aristocratiques, -nous parlerons de sa mre accoucheuse, de son pre apothicaire. -Lucien n'a qu'un courage d'piderme, il succombera, nous le renverrons -d'o il vient. Nathan m'a fait vendre par Florine le sixime -de la Revue que possdait Matifat, j'ai pu acheter la part du papetier, -je suis seul avec Dauriat; nous pouvons nous entendre, vous -et moi, pour absorber ce journal au profit de la Cour. Je n'ai protg -Florine et Nathan qu' la condition de la restitution de <i>mon</i> -sixime, ils me l'ont vendu, je dois les servir; mais, auparavant, -je voulais connatre les chances de Lucien...</p> - -<p>—Vous tes digne de votre nom, dit des Lupeaulx en riant. Allez! -j'aime les gens de votre sorte...</p> - -<p>—Eh! bien, vous pouvez faire avoir Florine un engagement -dfinitif? dit Finot au matre des requtes.</p> - -<p>—Oui; mais dbarrassez-nous de Lucien, car Rastignac et de -Marsay ne veulent plus entendre parler de lui.</p> - -<p>—Dormez en paix, dit Finot. Nathan et Merlin auront toujours -des articles que Gaillard aura promis de faire passer, Lucien ne -pourra pas donner une ligne, nous lui couperons ainsi les vivres. -Il n'aura que le journal de Martinville pour se dfendre et dfendre -Coralie: un journal contre tous, il est impossible de rsister.</p> - -<p>—Je vous dirai les endroits sensibles du ministre; mais livrez-moi -le manuscrit de l'article que vous aurez fait faire Lucien, -rpondit <ins id="cor_74" title="des Lupeaux">des Lupeaulx</ins> qui se garda bien de dire Finot que l'ordonnance -promise Lucien tait une plaisanterie.</p> - -<p>Des Lupeaulx quitta le foyer. Finot vint Lucien; et, de ce ton -<span class="pagenum" id="Page_369">369</span> -de bonhomie auquel se sont pris tant de gens, il expliqua comment -il ne pouvait renoncer la rdaction qui lui tait due. Finot reculait - l'ide d'un procs qui ruinerait les esprances que son ami -voyait dans le parti royaliste. Finot aimait les hommes assez -forts pour changer hardiment d'opinion. Lucien et lui, ne devaient-ils -pas se rencontrer dans la vie, n'auraient-ils pas l'un et l'autre -mille petits services se rendre? Lucien avait besoin d'un homme -sr dans le parti libral pour faire attaquer les ministriels ou les -ultras qui se refuseraient le servir.</p> - -<p>—Si l'on se joue de vous, comment ferez-vous? dit Finot en terminant. -Si quelque ministre, croyant vous avoir attach par le licou -de votre apostasie, ne vous redoute plus et vous envoie promener, -ne vous faudra-t-il pas lui lancer quelques chiens pour le mordre -aux mollets? Eh! bien, vous tes brouill mort avec Lousteau -qui demande votre tte. Flicien et vous, vous ne vous parlez plus. -Moi seul, je vous reste! Une des lois de mon mtier est de vivre en -bonne intelligence avec les hommes vraiment forts. Vous pourrez -me rendre, dans le monde o vous allez, l'quivalent des services -que je vous rendrai dans la Presse. Mais les affaires avant tout! -envoyez-moi des articles purement littraires, ils ne vous compromettront -pas, et vous aurez excut nos conventions.</p> - -<p>Lucien ne vit que de l'amiti mle de savants calculs dans les -propositions de Finot dont la flatterie et celle de des Lupeaulx -l'avaient mis en belle humeur: il remercia Finot!</p> - -<p>Dans la vie des ambitieux et de tous ceux qui ne peuvent parvenir -qu' l'aide des hommes et des choses, par un plan de conduite -plus ou moins bien combin, suivi, maintenu, il se rencontre un -cruel moment o je ne sais quelle puissance les soumet de rudes -preuves: tout manque la fois, de tous cts les fils rompent ou -s'embrouillent, le malheur apparat sur tous les points. Quand un -homme perd la tte au milieu de ce dsordre moral, il est perdu. -Les gens qui savent rsister cette premire rvolte des circonstances, -qui se roidissent en laissant passer la tourmente, qui se -sauvent en gravissant par un pouvantable effort la sphre suprieure, -sont les hommes <ins id="cor_75" title="rellements">rellement</ins> forts. Tout homme, moins -d'tre n riche, a donc ce qu'il faut appeler sa fatale semaine. Pour -Napolon, cette semaine fut la retraite de Moscou. Ce cruel moment -tait venu pour Lucien. Tout s'tait trop heureusement succd pour -lui dans le monde et dans la littrature; il avait t trop heureux, il -<span class="pagenum" id="Page_370">370</span> -devait voir les hommes et les choses se tourner contre lui. La premire -douleur fut la plus vive et la plus cruelle de toutes, elle l'atteignit l -o il se croyait invulnrable, dans son cœur et dans son amour. Coralie -pouvait n'tre pas spirituelle; mais doue d'une belle me, elle -avait la facult de la mettre en dehors par ces mouvements soudains -qui font les grandes actrices. Ce phnomne trange, tant qu'il n'est -pas devenu comme une habitude par un long usage, est soumis aux -caprices du caractre, et souvent une admirable pudeur qui domine -les actrices encore jeunes. Intrieurement nave et timide, en -apparence hardie et leste comme doit tre une comdienne, Coralie -encore aimante prouvait une raction de son cœur de femme sur -son masque de comdienne. L'art de rendre les sentiments, cette -sublime fausset, n'avait pas encore triomph chez elle de la nature. -Elle tait honteuse de donner au public ce qui n'appartenait qu' -l'amour. Puis elle avait une faiblesse particulire aux femmes vraies. -Tout en se sachant appele rgner en souveraine sur la scne, elle -avait besoin du succs. Incapable d'affronter une salle avec laquelle -elle ne sympathisait pas, elle tremblait toujours en arrivant en scne: -et, alors, la froideur du public pouvait la glacer. Cette terrible motion -lui faisait trouver dans chaque nouveau rle un nouveau dbut. -Les applaudissements lui causaient une espce d'ivresse, inutile son -amour-propre, mais indispensable son courage: un murmure de -dsapprobation ou le silence d'un public distrait lui taient ses -moyens; une salle pleine, attentive, des regards admirateurs et -bienveillants l'lectrisaient; elle se mettait alors en communication -avec les qualits nobles de toutes ces mes, et se sentait la puissance -de les lever, de les mouvoir. Ce double effet accusait bien -et la nature nerveuse et la constitution du gnie, en trahissant aussi -les dlicatesses et la tendresse de cette pauvre enfant. Lucien avait -fini par apprcier les trsors que renfermait ce cœur, il avait reconnu -combien sa matresse tait jeune fille. Inhabile aux faussets -de l'actrice, Coralie tait incapable de se dfendre contre les rivalits -et les manœuvres des coulisses auxquelles s'adonnait Florine, fille -aussi dangereuse, aussi dprave dj que son amie tait simple et -gnreuse. Les rles devaient venir trouver Coralie; elle tait trop -fire pour implorer les auteurs et subir leurs dshonorantes conditions, -pour se donner au premier journaliste qui la menacerait de son -amour et de sa plume. Le talent, dj si rare dans l'art extraordinaire -du comdien, n'est qu'une condition du succs, le talent est -<span class="pagenum" id="Page_371">371</span> -mme long-temps nuisible s'il n'est accompagn d'un certain gnie -d'intrigue qui manquait absolument Coralie. Prvoyant les souffrances -qui attendaient son amie son dbut au Gymnase, Lucien -voulut tout prix lui procurer un triomphe. L'argent qui restait -sur le prix du mobilier vendu, celui que Lucien gagnait, tout -avait pass aux costumes, l'arrangement de la loge, tous les -frais d'un dbut. Quelques jours auparavant, Lucien fit une dmarche -humiliante laquelle il se rsolut par amour: il prit les billets -de Fendant et Cavalier, se rendit rue des Bourdonnais au Cocon -d'or pour en proposer l'escompte Camusot. Le pote n'tait pas -encore tellement corrompu qu'il pt aller froidement cet assaut. -Il laissa bien des douleurs sur le chemin, il le pava des plus -terribles penses en se disant alternativement: oui!—non! Mais il -arriva nanmoins au petit cabinet froid, noir, clair par une cour -intrieure, o sigeait gravement non plus l'amoureux de Coralie, -le dbonnaire, le fainant, le libertin, l'incrdule Camusot qu'il -connaissait; mais le srieux pre de famille, le ngociant poudr de -ruses et de vertus, masqu de la pruderie judiciaire d'un magistrat -du Tribunal de commerce, et dfendu par la froideur patronale d'un -chef de maison, entour de commis, de caissiers, de cartons verts, -de factures et d'chantillons, bard de sa femme, accompagn d'une -fille simplement mise. Lucien frmit de la tte aux pieds en l'abordant, -car le digne ngociant lui jeta le regard insolemment indiffrent -qu'il avait dj vu dans les yeux des escompteurs.</p> - -<p>—Voici des valeurs, je vous aurais mille obligations si vous -vouliez me les prendre, monsieur? dit-il en se tenant debout auprs -du ngociant assis.</p> - -<p>—Vous m'avez pris quelque chose, monsieur, dit Camusot, je -m'en souviens.</p> - -<p>L, Lucien expliqua la situation de Coralie, voix basse et en -parlant l'oreille du marchand de soieries, qui put entendre les -palpitations du pote humili. Il n'tait pas dans les intentions de -Camusot que Coralie prouvt une chute. En coutant, le ngociant -regardait les signatures et sourit, il tait Juge au Tribunal de commerce, -il connaissait la situation des libraires. Il donna quatre mille -cinq cents francs Lucien, la condition de mettre dans son endos -<i>valeur reue en soieries</i>. Lucien alla sur-le-champ voir Braulard -et fit trs-bien les choses avec lui pour assurer Coralie un beau succs. -Braulard promit de venir et vint la rptition gnrale afin de -<span class="pagenum" id="Page_372">372</span> -convenir des endroits o ses romains dploieraient leurs battoirs -de chair, et enlveraient le succs. Lucien remit le reste de son -argent Coralie en lui cachant sa dmarche auprs de Camusot; -il calma les inquitudes de l'actrice et de Brnice, qui dj -ne savaient comment faire aller le mnage. Martinville, un des -hommes de ce temps qui connaissaient le mieux le thtre, tait -venu plusieurs fois faire rpter le rle de Coralie. Lucien avait -obtenu de plusieurs rdacteurs royalistes la promesse d'articles favorables, -il ne souponnait donc pas le malheur. La veille du dbut -de Coralie, il arriva quelque chose de funeste Lucien. Le livre -de d'Arthez avait paru. Le rdacteur en chef du journal d'Hector -Merlin donna l'ouvrage Lucien comme l'homme le plus capable -d'en rendre compte: il devait sa fatale rputation en ce genre aux -articles qu'il avait faits sur Nathan. Il y avait du monde au bureau, -tous les rdacteurs s'y trouvaient. Martinville y tait venu -s'entendre sur un point de la polmique gnrale adopte par les -journaux royalistes contre les journaux libraux. Nathan, Merlin, -tous les collaborateurs du <i>Rveil</i> s'y entretenaient de l'influence -du journal semi-hebdomadaire de Lon Giraud, influence d'autant -plus pernicieuse que le langage en tait prudent, sage et modr. -On commenait parler du Cnacle de la rue des Quatre-Vents, on -l'appelait une Convention. Il avait t dcid que les journaux royalistes -feraient une guerre mort et systmatique ces dangereux -adversaires, qui devinrent en effet les metteurs en œuvre de la Doctrine, -cette fatale secte qui renversa les Bourbons, ds le jour o la -plus mesquine des vengeances amena le plus brillant crivain royaliste - s'allier avec elle. D'Arthez, dont les opinions absolutistes taient -inconnues, envelopp dans l'anathme prononc sur le Cnacle, -allait tre la premire victime. Son livre devait tre <i>chin</i>, selon -le mot classique. Lucien refusa de faire l'article. Ce refus excita -le plus violent scandale parmi les hommes considrables du parti -royaliste venus ce rendez-vous. On dclara nettement Lucien -qu'un nouveau converti n'avait pas de volont; s'il ne lui convenait -pas d'appartenir la monarchie et la religion, il pouvait retourner - son premier camp: Merlin et Martinville le prirent part et lui -firent amicalement observer qu'il livrait Coralie la haine que les -journaux libraux lui avaient voue, et qu'elle n'aurait plus les -journaux royalistes et ministriels pour se dfendre. L'actrice allait -donner lieu sans doute une polmique ardente qui lui vaudrait -<span class="pagenum" id="Page_373">373</span> -cette renomme aprs laquelle soupirent toutes les femmes de -thtre.</p> - -<p>—Vous n'y connaissez rien, lui dit <ins id="cor_76" title="Martainville">Martinville</ins>, elle jouera -pendant trois mois au milieu des feux croiss de nos articles, et -trouvera trente mille francs en province dans ses trois mois de -cong. Pour un de ces scrupules qui vous empcheront d'tre un -homme politique, et qu'on doit fouler aux pieds, vous allez tuer -Coralie et votre avenir, vous jetez votre gagne-pain.</p> - -<p>Lucien se vit forc d'opter entre d'Arthez et Coralie: sa matresse -tait perdue s'il n'gorgeait pas d'Arthez dans le grand journal -et dans le <i>Rveil</i>. Le pauvre pote revint chez lui, la mort dans -l'me; il s'assit au coin du feu dans sa chambre et lut ce livre, l'un -des plus beaux de la littrature moderne. Il laissa des larmes de -page en page, il hsita long-temps, mais enfin il crivit un article -moqueur, comme il savait si bien en faire, il prit ce livre comme les -enfants prennent un bel oiseau pour le dplumer et le martyriser. -Sa terrible plaisanterie tait de nature nuire au livre. En relisant -cette belle œuvre, tous les bons sentiments de Lucien se rveillrent: -il traversa Paris minuit, arriva chez d'Arthez, vit travers les vitres -trembler la chaste et timide lueur qu'il avait si souvent regarde -avec les sentiments d'admiration que mritait la noble constance -de ce vrai grand homme; il ne se sentit pas la force de monter, il -demeura sur une borne pendant quelques <ins id="cor_77" title="intants">instants</ins>. Enfin pouss -par son bon ange, il frappa, trouva d'Arthez lisant et sans feu.</p> - -<p>—Que vous arrive-t-il? dit le jeune crivain en apercevant Lucien -et devinant qu'un horrible malheur pouvait seul le lui amener.</p> - -<p>—Ton livre est sublime, s'cria Lucien les yeux pleins de larmes, -et ils m'ont command de l'attaquer.</p> - -<p>—Pauvre enfant, tu manges un pain bien dur, dit d'Arthez.</p> - -<p>—Je ne vous demande qu'une grce, gardez-moi le secret sur -ma visite, et laissez-moi dans mon enfer mes occupations de -damn. Peut-tre ne parvient-on rien sans s'tre fait des calus aux -endroits les plus sensibles du cœur.</p> - -<p>—Toujours le mme! dit d'Arthez.</p> - -<p>—Me croyez-vous un lche? Non, d'Arthez, non, je suis un -enfant ivre d'amour.</p> - -<p>Et il lui expliqua sa position.</p> - -<p>—Voyons l'article, dit d'Arthez mu par tout ce que Lucien -venait de lui dire de Coralie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_374">374</span> -Lucien lui tendit le manuscrit, d'Arthez le lut, et ne put s'empcher -de sourire:—Quel fatal emploi de l'esprit! s'cria-t-il; -mais il se tut en voyant Lucien dans un fauteuil, accabl d'une -douleur vraie.—Voulez-vous me le laisser corriger? je vous le -renverrai demain, reprit-il. La plaisanterie dshonore une œuvre, -une critique grave et srieuse est parfois un loge, je saurai rendre -votre article plus honorable et pour vous et pour moi. D'ailleurs -moi seul, je connais bien mes fautes!</p> - -<p>—En montant une cte aride, on trouve quelquefois un fruit -pour apaiser les ardeurs d'une soif horrible; ce fruit, le voil! dit -Lucien qui se jeta dans les bras de d'Arthez, y pleura et lui baisa -le front en disant:—Il me semble que je vous confie ma conscience -pour me la rendre un jour!</p> - -<p>—Je regarde le repentir priodique comme une grande hypocrisie, -dit solennellement d'Arthez, le repentir est alors une prime -donne aux mauvaises actions. Le repentir est une virginit que -notre me doit Dieu: un homme qui se repent deux fois est donc -un horrible sycophante. J'ai peur que tu ne voies que des absolutions -dans tes repentirs!</p> - -<p>Ces paroles foudroyrent Lucien qui revint pas lents rue de la -Lune. Le lendemain le pote porta au journal son article, renvoy -et remani par d'Arthez; mais, depuis ce jour, il fut dvor par une -mlancolie qu'il ne sut pas toujours dguiser. Quand le soir il vit -la salle du Gymnase pleine, il prouva les terribles motions que -donne un dbut au thtre, et qui s'agrandirent chez lui de toute -la puissance de son amour. Toutes ses vanits taient en jeu, son -regard embrassait toutes les physionomies comme celui d'un accus -embrasse les figures des jurs et des juges: un murmure allait le -faire tressaillir; un petit incident sur la scne, les entres et les -sorties de Coralie, les moindres inflexions de voix devaient l'agiter -dmesurment. La pice o dbutait Coralie tait une de celles qui -tombent, mais qui rebondissent, et la pice tomba. En entrant en -scne, Coralie ne fut pas applaudie, et fut frappe par la froideur -du Parterre. Dans les loges, <ins id="cor_78" title="elles">elle</ins> n'eut pas d'autres applaudissements -que celui de Camusot. Des personnes places au Balcon et aux Galeries -firent taire le ngociant par des chuts rpts. Les Galeries -imposrent silence aux claqueurs, quand les claqueurs se livrrent - des salves videmment exagres. Martinville applaudissait courageusement, -et l'hypocrite Florine, Nathan, Merlin l'imitaient. -<span class="pagenum" id="Page_375">375</span> -Une fois la pice tombe, il y eut foule dans la loge de Coralie -mais cette foule aggrava le mal par les consolations qu'on lui donnait. -L'actrice revint au dsespoir moins pour elle que pour Lucien.</p> - -<p>—Nous avons t trahis par Braulard, dit-il.</p> - -<p>Coralie eut une fivre horrible, elle tait atteinte au cœur. Le -lendemain, il lui fut impossible de jouer: elle se vit arrte dans sa -carrire, Lucien lui cacha les journaux, il les dcacheta dans la salle -manger. Tous les feuilletonistes attribuaient la chute de la pice Coralie: -elle avait trop prsum de ses forces; elle, qui faisait les dlices -des boulevards, tait dplace au Gymnase; elle avait t pousse l -par une louable ambition, mais elle n'avait pas consult ses moyens, -elle avait mal pris son rle. Lucien lut alors sur Coralie des tartines -composes dans le systme hypocrite de ses articles sur Nathan. -Une rage digne de Milon de Crotone quand il se sentit les mains -prises dans le chne qu'il avait ouvert lui-mme clata chez Lucien, -il devint blme; ses amis donnaient Coralie, dans une phrasologie -admirable de bont, de complaisance et d'intrt, les conseils -les plus perfides. Elle devait jouer, y disait-on, des rles que -les perfides auteurs de ces feuilletons infmes savaient tre entirement -contraires son talent. Tels taient les journaux royalistes -serins sans doute par Nathan. Quant aux journaux libraux et aux -petits journaux, ils dployaient les perfidies, les moqueries que -Lucien avait pratiques. Coralie entendit un ou deux sanglots, elle -sauta de son lit vers Lucien, aperut les journaux, voulut les voir -et les lut. Aprs cette lecture, elle alla se recoucher, et garda le -silence. Florine tait de la conspiration, elle en avait prvu l'issue, -elle savait le rle de Coralie, elle avait eu Nathan pour rptiteur. -L'Administration, qui tenait la pice, voulut donner le -rle de Coralie Florine. Le directeur vint trouver la pauvre actrice, -elle tait en larmes et abattue; mais quand il lui dit devant -Lucien que Florine savait le rle et qu'il tait impossible de ne pas -donner la pice le soir, elle se dressa, sauta hors du lit.</p> - -<p>—Je jouerai, cria-t-elle.</p> - -<p>Elle tomba vanouie. Florine eut donc le rle et s'y fit une rputation, -car elle releva la pice; elle eut dans tous les journaux -une ovation partir de laquelle elle fut cette grande actrice que -vous savez. Le triomphe de Florine exaspra Lucien au plus haut -degr.</p> - -<p>—Une misrable laquelle tu as mis le pain la main! Si le -<span class="pagenum" id="Page_376">376</span> -Gymnase le veut, il peut racheter ton engagement. Je serai comte -de Rubempr, je ferai fortune et t'pouserai.</p> - -<p>—Quelle sottise! dit Coralie en lui jetant un regard ple.</p> - -<p>—Une sottise! cria Lucien. Eh! bien, dans quelques jours tu habiteras -une belle maison, tu auras un quipage, et je te ferai un rle!</p> - -<p>Il prit deux mille francs et courut Frascati. Le malheureux y -resta sept heures dvor par des furies, le visage calme et froid en -apparence. Pendant cette journe et une partie de la nuit, il eut -les chances les plus diverses: il possda jusqu' trente mille francs, -et sortit sans un sou. Quand il revint, il trouva Finot qui l'attendait -pour avoir <i>ses petits articles</i>. Lucien commit la faute de se plaindre.</p> - -<p>—Ah! tout n'est pas roses, rpondit Finot; vous avez fait si -brutalement votre demi-tour gauche que vous deviez perdre l'appui -de la presse librale, bien plus forte que la presse ministrielle -et royaliste. Il ne faut jamais passer d'un camp dans un autre sans -s'tre fait un bon lit o l'on se console des pertes auxquelles on -doit s'attendre; mais, dans tous les cas, un homme sage va voir ses -amis, leur expose ses raisons, et se fait conseiller par eux son abjuration, -ils en deviennent les complices, ils vous plaignent, et l'on -convient alors, comme Nathan et Merlin avec leurs camarades, de -se rendre des services mutuels. Les loups ne se mangent point. -Vous avez eu, vous, en cette affaire, l'innocence d'un agneau. Vous -serez forc de montrer les dents votre nouveau parti pour en tirer -cuisse ou aile. Ainsi, l'on vous a sacrifi ncessairement Nathan. -Je ne vous cacherai pas le bruit, le scandale et les criailleries -que soulve votre article contre d'Arthez. Marat est un saint compar - vous. Il se prpare des attaques contre vous, votre livre y -succombera. O en est-il votre roman?</p> - -<p>—Voici les dernires feuilles, dit Lucien en montrant un paquet -d'preuves.</p> - -<p>—On vous attribue les articles non signs des journaux ministriels -et ultras contre ce petit d'Arthez. Maintenant, tous les jours, -les coups d'pingles du Rveil sont dirigs contre les gens de la rue -des Quatre-Vents, et les plaisanteries sont d'autant plus sanglantes -qu'elles sont drles. Il y a toute une coterie politique, grave et srieuse -derrire le journal de Lon Giraud, une coterie qui le -pouvoir appartiendra tt ou tard.</p> - -<p>—Je n'ai pas mis le pied au Rveil depuis huit jours.</p> - -<p>—Eh! bien, pensez mes petits articles. Faites-en cinquante -<span class="pagenum" id="Page_377">377</span> -sur-le-champ, je vous les payerai en masse; mais faites-les dans la -couleur du journal.</p> - -<p>Et Finot donna ngligemment Lucien le sujet d'un article -plaisant contre le Garde-des-Sceaux en lui racontant une prtendue -anecdote qui, lui dit-il, courait les salons.</p> - -<p>Pour rparer sa perte au jeu, Lucien retrouva, malgr son affaissement, -de la verve, de la jeunesse d'esprit, et composa trente -articles de chacun deux colonnes. Les articles finis, Lucien alla -chez Dauriat, sr d'y rencontrer Finot auquel il voulait les remettre -secrtement; il avait d'ailleurs besoin de faire expliquer le -libraire sur la non-publication des Marguerites. Il trouva la boutique -pleine de ses ennemis. A son entre, il y eut un silence complet, -les conversations cessrent. En se voyant mis au ban du journalisme, -Lucien se sentit un redoublement de courage, et se dit -en lui-mme comme dans l'alle du Luxembourg:—Je triompherai! -Dauriat ne fut ni protecteur ni doux, il se montra goguenard, -retranch dans son droit: il ferait paratre les Marguerites -sa guise, il attendrait que la position de Lucien en assurt le succs, -il avait achet l'entire proprit. Quand Lucien objecta que Dauriat -tait tenu de publier ses Marguerites par la nature mme du contrat -et de la qualit des contractants, le libraire soutint le contraire -et dit que judiciairement il ne pourrait tre contraint une opration -qu'il jugeait mauvaise, il tait seul juge de l'opportunit. Il y -avait d'ailleurs une solution que tous les tribunaux admettraient: -Lucien tait matre de rendre les mille cus, de reprendre son œuvre -et de la faire publier par un libraire royaliste.</p> - -<p>Lucien se retira plus piqu du ton modr que Dauriat avait -pris, qu'il ne l'avait t de sa pompe autocratique leur premire -entrevue. Ainsi, les Marguerites ne seraient sans doute publies -qu'au moment o Lucien aurait pour lui les forces auxiliaires -d'une camaraderie puissante, ou deviendrait formidable par lui-mme. -Le pote revint chez lui lentement, en proie un dcouragement -qui le menait au suicide, si l'action et suivi la pense. Il -mit Coralie au lit, ple et souffrante.</p> - -<p>—Un rle, ou elle meurt, lui dit Brnice pendant que Lucien -s'habillait pour aller rue du Mont-Blanc chez mademoiselle des -Touches qui donnait une grande soire o il devait trouver des Lupeaulx, -Vignon, Blondet, madame d'Espard et madame de Bargeton.</p> - -<p>La soire tait donne pour Conti, le grand compositeur qui possdait -<span class="pagenum" id="Page_378">378</span> -l'une des voix les plus clbres en dehors de la scne, pour -la Cinti, la Pasta, Garcia, Levasseur, et deux ou trois voix illustres -du beau monde. Lucien se glissa jusqu' l'endroit o la marquise, -sa cousine et madame de Montcornet taient assises. Le malheureux -jeune homme prit un air lger, content, heureux; il plaisanta, -se montra comme il tait dans ses jours de splendeur, il ne -voulait point paratre avoir besoin du monde. Il s'tendit sur les -services qu'il rendait au parti royaliste, il en donna pour preuve les -cris de haine que poussaient les Libraux.</p> - -<p>—Vous en serez bien largement rcompens, mon ami, lui dit -madame de Bargeton en lui adressant un gracieux sourire. Allez -aprs-demain la chancellerie avec le Hron et des Lupeaulx, et -vous y trouverez votre ordonnance signe par le roi. Le Garde-des-Sceaux -la porte demain au chteau; mais il y a conseil, il reviendra -tard: nanmoins, si je savais le rsultat, dans la soire, j'enverrai -chez vous. O demeurez-vous?</p> - -<p>—Je viendrai, rpondit Lucien honteux d'avoir dire qu'il -demeurait rue de la Lune.</p> - -<p>—Les ducs de Lenoncourt et de Navarreins ont parl de vous -au roi, reprit la marquise, ils ont vant en vous un de ces dvouements -absolus et entiers qui voulaient une rcompense clatante -afin de vous venger des perscutions du parti libral. D'ailleurs, le -nom et le titre des Rubempr, auxquels vous avez droit par votre -mre, vont devenir illustres en vous. Le roi a dit Sa Grandeur -le soir, de lui apporter une ordonnance pour autoriser le sieur Lucien -Chardon porter le nom et les titres des comtes de <ins id="cor_79" title="Rubembr">Rubempr</ins>, -en sa qualit de petit-fils du dernier comte par sa mre.—Favorisons -les chardonnerets du Pinde, a-t-il dit aprs avoir lu votre -sonnet sur le lis dont s'est heureusement souvenu ma cousine et -qu'elle avait donn au duc.—Surtout quand le roi peut faire le -miracle de les changer en aigles, a rpondu monsieur de Navarreins.</p> - -<p>Lucien eut une effusion de cœur qui aurait pu attendrir une -femme moins profondment blesse que l'tait Louise d'Espard de -Ngrepelisse. Plus Lucien tait beau, plus elle avait soif de vengeance. -Des Lupeaulx avait raison, Lucien manquait de tact: il ne -sut pas deviner que l'ordonnance dont on lui parlait n'tait qu'une -plaisanterie comme savait en faire madame d'Espard. Enhardi par -ce succs et par la distinction flatteuse que lui tmoignait mademoiselle -des Touches, il resta chez elle jusqu' deux heures du matin -<span class="pagenum" id="Page_379">379</span> -pour pouvoir lui parler en particulier. Lucien avait appris dans -les bureaux des journaux royalistes que mademoiselle des Touches -tait la collaboratrice secrte d'une pice o devait jouer la grande -merveille du moment, la petite Fay. Quand les salons furent dserts, -il emmena mademoiselle des Touches sur un sofa, dans le -boudoir, et lui raconta d'une faon si touchante le malheur de -Coralie et le sien, que cette illustre hermaphrodite lui promit de -faire donner le rle principal Coralie.</p> - -<p>Le lendemain de cette soire, au moment o Coralie, heureuse -de la promesse de mademoiselle des Touches Lucien, revenait -la vie et djeunait avec son pote, Lucien lisait le journal de Lousteau, -o se trouvait le rcit pigrammatique de l'anecdote invente -sur le Garde-des-Sceaux et sur sa femme. La mchancet la plus -noire s'y cachait sous l'esprit le plus incisif. Le roi Louis XVIII y -tait admirablement mis en scne, et ridiculis sans que le Parquet -pt intervenir. Voici le fait auquel le parti libral essayait de donner -l'apparence de la vrit, mais qui n'a fait que grossir le nombre de -ses spirituelles calomnies.</p> - -<p>La passion de Louis XVIII pour une correspondance galante et -musque, pleine de madrigaux et d'tincelles, y tait interprte -comme la dernire expression de son amour qui devenait doctrinaire: -il passait, y disait-on, du fait l'ide. L'illustre matresse, -si cruellement attaque par Branger sous le nom d'Octavie, avait -conu les craintes les plus srieuses. La correspondance languissait. -Plus Octavie dployait d'esprit, plus son amant se montrait froid et -terne. Octavie avait fini par dcouvrir la cause de sa dfaveur, son -pouvoir tait menac par les prmices et les pices d'une nouvelle correspondance -du royal crivain avec la femme du Garde-des-Sceaux. -Cette excellente femme tait suppose incapable d'crire un billet, -elle devait tre purement et simplement l'diteur responsable d'une -audacieuse ambition. Qui pouvait tre cach sous cette jupe? Aprs -quelques observations, Octavie dcouvrit que le roi correspondait -avec son Ministre. Son plan est fait. Aide par un ami fidle, elle -retient un jour le Ministre la chambre par une discussion orageuse, -et se mnage un tte--tte o elle rvolte l'amour-propre -du roi par la rvlation de cette tromperie. Louis XVIII entre dans -un accs de colre bourbonnienne et royale, il clate contre Octavie, -il doute; Octavie offre une preuve immdiate en le priant d'crire -un mot qui voult absolument une rponse. La malheureuse femme -<span class="pagenum" id="Page_380">380</span> -surprise envoie requrir son mari la Chambre; mais tout tait -prvu, dans ce moment il occupait la tribune. La femme sue sang -et eau, cherche tout son esprit, et rpond avec l'esprit qu'elle -trouve.—Votre chancelier vous dira le reste, s'cria Octavie en -riant du dsappointement du Roi.</p> - -<p>Quoique mensonger, l'article piquait au vif le Garde-des-Sceaux, -sa femme et le Roi. Des Lupeaulx, qui Finot a toujours gard le -secret, avait, dit-on, invent l'anecdote. Ce spirituel et mordant -article fit la joie des Libraux et celle du parti de Monsieur; Lucien -s'en amusa sans y voir autre chose qu'un trs-agrable <i>canard</i>. Il -alla le lendemain prendre des Lupeaulx et le baron du Chtelet. Le -baron venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Chtelet, nomm -Conseiller d'tat en service extraordinaire, tait fait comte avec la -promesse de la prfecture de la Charente, ds que le prfet actuel -aurait fini les quelques mois ncessaires pour complter le temps -voulu pour lui faire obtenir le maximum de la retraite. Le comte -du Chtelet, car le <i>du</i> fut insr dans l'ordonnance, prit Lucien -dans sa voiture et le traita sur un pied d'galit. Sans les articles -de Lucien, il ne serait peut-tre pas parvenu si promptement; la -perscution des Libraux avait t comme un pidestal pour lui. Des -Lupeaulx tait au Ministre, dans le cabinet du Secrtaire-Gnral. -A l'aspect de Lucien, ce fonctionnaire fit un bond d'tonnement et -regarda des Lupeaulx.</p> - -<p>—Comment! vous osez venir ici, monsieur? dit le Secrtaire-Gnral - Lucien, stupfait. Sa Grandeur a dchir votre ordonnance -prpare, la voici! Il montra le premier papier venu -dchir en quatre. Le ministre a voulu connatre l'auteur de -l'pouvantable article d'hier, et voici la copie du numro, dit -le Secrtaire-Gnral en tendant Lucien les feuillets de son -article. Vous vous dites royaliste, monsieur, et vous tes collaborateur -de cet infme journal qui fait blanchir les cheveux -aux ministres, qui chagrine les Centres et nous entrane dans un -abme. Vous djeunez du Corsaire, du Miroir, du Constitutionnel, -du Courrier; vous dnez de la Quotidienne, du Rveil, et vous -soupez avec Martinville, le plus terrible antagoniste du Ministre, -et qui pousse le roi vers l'absolutisme, ce qui l'amnerait une rvolution -tout aussi promptement que s'il se livrait l'extrme Gauche? -Vous tes un trs-spirituel journaliste, mais vous ne serez -jamais un homme politique. Le ministre vous a dnonc comme -<span class="pagenum" id="Page_381">381</span> -l'auteur de l'article au roi, qui, dans sa colre, a grond monsieur -le duc de Navarreins, son premier gentilhomme de service. Vous -vous tes fait des ennemis d'autant plus puissants qu'ils vous taient -plus favorables! Ce qui chez un ennemi semble naturel, est pouvantable -chez un ami.</p> - -<p>—Mais vous tes donc un enfant, mon cher? dit des Lupeaulx. -Vous m'avez compromis. Mesdames d'Espard et de Bargeton, madame -de Montcornet, qui avaient rpondu de vous, doivent tre -furieuses. Le duc a d faire retomber sa colre sur la marquise, et -la marquise a d gronder sa cousine. N'y allez pas! Attendez.</p> - -<p>—Voici Sa Grandeur, sortez! dit le Secrtaire-Gnral.</p> - -<p>Lucien se trouva sur la place Vendme, hbt comme un homme - qui l'on vient de donner sur la tte un coup d'assommoir. Il revint - pied par les boulevards en essayant de se juger. Il se vit le -jouet d'hommes envieux, avides et perfides. Qu'tait-il dans ce -monde d'ambitions? Un enfant qui courait aprs les plaisirs et les -jouissances de vanit, leur sacrifiant tout; un pote, sans rflexion -profonde, allant de lumire en lumire comme un papillon, sans -plan fixe, l'esclave des circonstances, pensant bien et agissant mal. -Sa conscience fut un impitoyable bourreau. Enfin, il n'avait plus -d'argent et se sentait puis de travail et de douleur. Ses articles ne -passaient qu'aprs ceux de Merlin et de Nathan. Il allait l'aventure, -perdu dans ses rflexions; il vit en marchant, chez quelques -cabinets littraires qui commenaient donner des livres en lecture -avec les journaux, une affiche o, sous un titre bizarre, lui tout - fait inconnu, brillait son nom: <i>Par monsieur Lucien Chardon -de Rubempr</i>. Son ouvrage paraissait, il n'en avait rien su, -les journaux se taisaient. Il demeura les bras pendants, immobile, -sans apercevoir un groupe de jeunes gens les plus lgants, parmi -lesquels taient Rastignac, de Marsay et quelques autres de sa connaissance. -Il ne fit pas attention Michel Chrestien et Lon Giraud, -qui venaient lui.</p> - -<p>—Vous tes monsieur Chardon? lui dit Michel d'un ton qui fit -rsonner les entrailles de Lucien comme des cordes.</p> - -<p>—Ne me connaissez-vous pas? rpondit-il en <ins id="cor_80" title="plisant">plissant</ins>.</p> - -<p>Michel lui cracha au visage.</p> - -<p>—Voil les honoraires de vos articles contre d'Arthez. Si chacun -dans sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la Presse -resterait ce qu'elle doit tre: un sacerdoce respectable et respect!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_382">382</span> -Lucien avait chancel; il s'appuya sur Rastignac en lui disant, -ainsi qu' de Marsay:—Messieurs, vous ne sauriez refuser d'tre -mes tmoins. Mais je veux d'abord rendre la partie gale, et l'affaire -sans remde.</p> - -<p>Lucien donna vivement un soufflet Michel, qui ne s'y attendait -pas. Les dandies et les amis de Michel se jetrent entre le rpublicain -et le royaliste, afin que cette lutte ne prt pas un caractre -populacier. Rastignac saisit Lucien et l'emmena chez lui, rue Taitbout, - deux pas de cette scne, qui avait lieu sur le boulevard de -Gand, l'heure du dner. Cette circonstance vita les rassemblements -d'usage en pareil cas. De Marsay vint chercher Lucien, que -les deux dandies forcrent dner joyeusement avec eux au caf -Anglais, o ils se grisrent.</p> - -<p>—tes-vous fort l'pe? lui dit de Marsay.</p> - -<p>—Je n'en ai jamais mani.</p> - -<p>—Au pistolet? dit Rastignac.</p> - -<p>—Je n'ai pas dans ma vie tir un seul coup de pistolet.</p> - -<p>—Vous avez pour vous le hasard, vous tes un terrible adversaire, -vous pouvez tuer votre homme, dit de Marsay.</p> - -<p>Lucien trouva fort heureusement Coralie au lit et endormie. -L'actrice avait jou dans une petite pice l'improviste, elle avait -repris sa revanche en obtenant des applaudissements lgitimes et -non stipendis. Cette soire, laquelle ne s'attendaient pas ses ennemis, -dtermina le directeur lui donner le principal rle dans la -pice de Camille Maupin; car il avait fini par dcouvrir la cause -de l'insuccs de Coralie son dbut. Courrouc par les intrigues de -Florine et de Nathan pour faire tomber une actrice laquelle il -tenait, le Directeur avait promis Coralie la protection de l'Administration.</p> - -<p>A cinq heures du matin Rastignac vint chercher Lucien.</p> - -<p>—Mon cher, vous tes log dans le systme de votre rue, lui dit-il -pour tout compliment. Soyons les premiers au rendez-vous, sur le -chemin de Clignancourt, c'est le bon got, et nous devons de bons -exemples.—Voici le programme, lui dit de Marsay ds que le fiacre -roula dans le faubourg Saint-Denis. Vous vous battez au pistolet, -vingt-cinq pas, marchant volont l'un sur l'autre, jusqu' une -distance de quinze pas. Vous avez chacun cinq pas faire et trois -coups tirer, pas davantage. Quoi qu'il arrive, vous vous engagez - en rester l l'un et l'autre. Nous chargeons les pistolets de votre -<span class="pagenum" id="Page_383">383</span> -adversaire et ses tmoins chargent les vtres. Les armes ont t -choisies par les quatre tmoins runis chez un armurier. Je vous -promets que nous avons aid le hasard: vous avez des pistolets de -cavalerie.</p> - -<p>Pour Lucien, la vie tait devenue un mauvais rve; il lui tait -indiffrent de vivre ou de mourir. Le courage particulier au suicide -lui servit donc paratre en grand costume de bravoure aux yeux -des spectateurs de son duel. Il resta, sans marcher, sa place. Cette -insouciance passa pour un froid calcul: on trouva ce pote trs-fort. -Michel Chrestien vint jusqu' sa limite. Les deux adversaires firent feu -en mme temps, car les insultes avaient t regardes comme gales. -Au premier coup, la balle de Chrestien effleura le menton de Lucien -dont la balle passa dix pieds au-dessus de la tte de son adversaire. -Au second coup, la balle de Michel se logea dans le col de la redingote -du pote, lequel tait heureusement piqu et garni de bougran. Au -troisime coup, Lucien reut la balle dans le sein et tomba.</p> - -<p>—Est-il mort? demanda Michel.</p> - -<p>—Non, dit le chirurgien, il s'en tirera.</p> - -<p>—Tant pis, rpondit Michel.</p> - -<p>—Oh! oui, tant pis, rpta Lucien en versant des larmes.</p> - -<p>A midi, ce malheureux enfant se trouva dans sa chambre et sur -son lit; il avait fallu cinq heures et de grands mnagements pour -l'y transporter. Quoique son tat ft sans danger, il exigeait des -prcautions: la fivre pouvait amener de fcheuses complications. -Coralie touffa son dsespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps -que son ami fut en danger, elle passa les nuits avec Brnice en apprenant -ses rles. Le danger de Lucien dura deux mois. Cette pauvre -crature jouait quelquefois un rle qui voulait de la gaiet, -tandis qu'intrieurement elle se disait:—Mon cher Lucien meurt -peut-tre en ce moment!</p> - -<p>Pendant ce temps, Lucien fut soign par Bianchon: il dut la vie -au dvouement de cet ami si vivement bless, mais qui d'Arthez -avait confi le secret de la dmarche de Lucien en justifiant le malheureux -pote. Dans un moment lucide, car Lucien eut une fivre -nerveuse d'une haute gravit, Bianchon, qui souponnait d'Arthez de -quelque gnrosit, questionna son malade; Lucien lui dit n'avoir -pas fait d'autre article sur le livre de d'Arthez que l'article srieux -et grave insr dans le journal d'Hector Merlin.</p> - -<p>A la fin du premier mois, la maison Fendant et Cavalier dposa -<span class="pagenum" id="Page_384">384</span> -son bilan. Bianchon dit l'actrice de cacher ce coup affreux Lucien. -Le fameux roman de l'Archer de Charles IX, publi sous un -titre bizarre, n'avait pas eu le moindre succs. Pour se faire de l'argent -avant de dposer le bilan, Fendant, l'insu de Cavalier, avait -vendu cet ouvrage en bloc des piciers qui le revendaient bas prix -au moyen du colportage. En ce moment le livre de Lucien garnissait -les parapets des ponts et les quais de Paris. La librairie du quai des -Augustins, qui avait pris une certaine quantit d'exemplaires de ce -roman, se trouvait donc perdre une somme considrable par suite de -l'avilissement subit du prix: les quatre volumes in-12 qu'elle avait -achets quatre francs cinquante centimes taient donns pour cinquante -sous. Le commerce jetait les hauts cris, et les journaux continuaient - garder le plus profond silence. Barbet n'avait pas prvu -ce <i>lavage</i>, il croyait au talent de Lucien; contrairement ses habitudes, -il s'tait jet sur deux cents exemplaires; et la perspective -d'une perte le rendait fou, il disait des horreurs de Lucien. Barbet -prit un parti hroque: il mit ses exemplaires dans un coin de son -magasin par un enttement particulier aux avares, et laissa ses confrres -se dbarrasser des leurs vil prix. Plus tard, en 1824, quand -la belle prface de d'Arthez, le mrite du livre et deux articles faits -par Lon Giraud eurent rendu cette œuvre sa valeur, Barbet -vendit ses exemplaires un par un au prix de dix francs. Malgr les -prcautions de Brnice et de Coralie, il fut impossible d'empcher -<ins id="cor_81" title="Hertor">Hector</ins> Merlin de venir voir son ami mourant; et il lui fit boire -goutte goutte le calice amer de ce <i>bouillon</i>, mot en usage dans -la librairie pour peindre l'opration funeste laquelle s'taient livrs -Fendant et Cavalier en publiant le livre d'un dbutant. Martinville, -seul fidle Lucien, fit un magnifique article en faveur de -l'œuvre; mais l'exaspration tait telle, et chez les Libraux, et chez -les Ministriels, contre le rdacteur en chef de l'Aristarque, de l'Oriflamme -et du Drapeau Blanc, que les efforts de ce courageux athlte, -qui rendit toujours dix insultes pour une au libralisme, nuisirent -Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polmique, quelque -vives que fussent les attaques du Bravo royaliste. Coralie, Brnice -et Bianchon fermrent la porte tous les soi-disant amis de Lucien -qui jetrent les hauts cris; mais il fut impossible de la fermer aux -huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait leurs billets -exigibles en vertu d'une des dispositions du Code de commerce, -la plus attentatoire aux droits des tiers qui se voient ainsi privs -<span class="pagenum" id="Page_385">385</span> -des bnfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement poursuivi -par Camusot. En voyant ce nom, l'actrice comprit la terrible et -humiliante dmarche qu'avait d faire son pote, pour elle si anglique; -elle l'en aima dix fois plus, et ne voulut pas implorer Camusot. -En venant chercher leur prisonnier, les Gardes du Commerce -le trouvrent au lit, et reculrent l'ide de l'emmener; ils allrent -chez Camusot avant de prier le Prsident du Tribunal d'indiquer -la maison de sant dans laquelle ils dposeraient le dbiteur. -Camusot accourut aussitt rue de la Lune. Coralie descendit et remonta -tenant les pices de la procdure qui d'aprs l'endos avait -dclar Lucien commerant. Comment avait-elle obtenu ces papiers -de Camusot? quelle promesse avait-elle faite? elle garda le -plus morne silence; mais elle tait remonte quasi-morte. Coralie -joua dans la pice de Camille Maupin, et contribua beaucoup - ce succs de l'illustre hermaphrodite littraire. La cration -de ce rle fut la dernire tincelle de cette belle lampe. A la vingtime -reprsentation, au moment o Lucien rtabli commenait -se promener, manger, et parlait de reprendre ses travaux, Coralie -tomba malade: un chagrin secret la dvorait. Brnice a toujours -cru que, pour sauver Lucien, elle avait promis de revenir -Camusot. L'actrice eut la mortification de voir donner son rle -Florine. Nathan dclarait la guerre au Gymnase dans le cas o Florine -ne succderait pas Coralie. En jouant le rle jusqu'au dernier -moment pour ne pas le laisser prendre par sa rivale, Coralie -outrepassa ses forces; le Gymnase lui avait fait quelques avances pendant -la maladie de Lucien, elle ne pouvait plus rien demander la -caisse du thtre; malgr son bon vouloir, Lucien tait encore incapable -de travailler, il soignait d'ailleurs Coralie afin de soulager Brnice; -ce pauvre mnage arriva donc une dtresse absolue, il eut -cependant le bonheur de trouver dans Bianchon un mdecin habile -et dvou, qui lui donna crdit chez un pharmacien. La situation de -Coralie et de Lucien fut bientt connue des fournisseurs et du propritaire. -Les meubles furent saisis. La couturire et le tailleur, ne -craignant plus le journaliste, poursuivirent ces deux bohmiens -outrance. Enfin il n'y eut plus que le pharmacien et le charcutier -qui fissent crdit ces malheureux enfants. Lucien, Brnice et la -malade furent obligs pendant une semaine environ de ne manger -que du porc sous toutes les formes ingnieuses et varies que lui -donnent les charcutiers. La charcuterie, assez inflammatoire de sa -<span class="pagenum" id="Page_386">386</span> -nature, aggrava la maladie de l'actrice. Lucien fut contraint par la -misre d'aller chez Lousteau rclamer les mille francs que cet ancien -ami, ce tratre, lui devait. Ce fut, au milieu de ses malheurs, -la dmarche qui lui cota le plus. Lousteau ne pouvait plus rentrer -chez lui rue de la Harpe, il couchait chez ses amis, il tait poursuivi, -traqu comme un livre. Lucien ne put trouver son fatal introducteur -dans le monde littraire que chez Flicoteaux. Lousteau -dnait la mme table o Lucien l'avait rencontr, pour son malheur, -le jour o il s'tait loign de d'Arthez. Lousteau lui offrit -dner, et Lucien accepta!</p> - -<p>Quand, en sortant de chez Flicoteaux, Claude Vignon, qui y -mangeait ce jour-l, Lousteau, Lucien et le grand inconnu qui -remisait sa garderobe chez Samanon voulurent aller au caf Voltaire -prendre du caf, jamais ils ne purent faire trente sous -en runissant le billon qui retentissait dans leurs poches. Ils flnrent -au Luxembourg, esprant y rencontrer un libraire, et ils -virent en effet un des plus fameux imprimeurs de ce temps auquel -Lousteau demanda quarante francs, et qui les donna. Lousteau partagea -la somme en quatre portions gales, et chacun des crivains -en prit une. La misre avait teint toute fiert, tout sentiment chez -Lucien; il pleura devant ces trois artistes en leur racontant sa situation; -mais chacun de ses camarades avait un drame tout aussi -cruellement horrible lui dire: quand chacun eut paraphras le -sien, le pote se trouva le moins malheureux des quatre. Aussi tous -avaient-ils besoin d'oublier et leur malheur et leur pense qui doublait -le malheur. Lousteau courut au Palais-Royal, y jouer les neuf -francs qui lui restrent sur ses dix francs. Le grand inconnu, quoiqu'il -et une divine matresse, alla dans une vile maison suspecte -se plonger dans le bourbier des volupts dangereuses. Vignon se -rendit au Petit Rocher de Cancale dans l'intention d'y boire deux -bouteilles de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mmoire. -Lucien quitta Claude Vignon sur le seuil du restaurant, en -refusant sa part de ce souper. La poigne de main que le grand -homme de province donna au seul journaliste qui ne lui avait pas -t hostile fut accompagne d'un horrible serrement de cœur.</p> - -<p>—Que faire? lui demanda-t-il.</p> - -<p>—A la guerre, comme la guerre, lui dit le grand critique. -Votre livre est beau, mais il vous a fait des envieux, votre lutte -sera longue et difficile. Le gnie est une horrible maladie. Tout -<span class="pagenum" id="Page_387">387</span> -crivain porte en son cœur un monstre qui, semblable au tnia -dans l'estomac, y dvore les sentiments mesure qu'ils y closent. -Qui triomphera? la maladie de l'homme, ou l'homme de la maladie? -Certes, il faut tre un grand homme pour tenir la balance entre -son gnie et son caractre. Le talent grandit, le cœur se dessche. A -moins d'tre un colosse, moins d'avoir des paules d'Hercule, on -reste ou sans cœur ou sans talent. Vous tes mince et fluet, vous -succomberez, ajouta-t-il en entrant chez le restaurateur.</p> - -<p>Lucien revint chez lui en mditant sur cet horrible arrt dont la -profonde vrit lui clairait la vie littraire.</p> - -<p>—De l'argent! lui criait une voix.</p> - -<p>Il fit lui-mme, son ordre, trois billets de mille francs chacun - un, deux et trois mois d'chance, en y imitant avec une admirable -perfection la signature de David Schard, et il les endossa; -puis, le lendemain, il les porta chez Mtivier, le marchand de papier -de la rue Serpente, qui les lui escompta sans aucune difficult. -Lucien crivit aussitt son beau-frre en le prvenant de la ncessit -o il avait t de commettre ce faux, en se trouvant dans -l'impossibilit de subir les dlais de la poste; mais il lui promettait -de faire les fonds l'chance. Les dettes de Coralie et celles de -Lucien payes, il resta trois cents francs que le pote remit entre -les mains de Brnice, en lui disant de ne lui rien donner s'il demandait -de l'argent: il craignait d'tre saisi par l'envie d'aller au -jeu. Lucien, anim d'une rage sombre, froide et taciturne, se mit -crire ses plus spirituels articles la lueur d'une lampe en veillant -Coralie. Quand il cherchait ses ides, il voyait cette crature adore, -blanche comme une porcelaine, belle de la beaut des mourantes, -lui souriant de deux lvres ples, lui montrant des yeux -brillants comme le sont ceux de toutes les femmes qui succombent -autant la maladie qu'au chagrin. Lucien envoyait ses articles aux -journaux; mais comme il ne pouvait pas aller dans les bureaux -pour tourmenter les rdacteurs en chef, les articles ne paraissaient -pas. Quand il se dcidait venir au journal, Thodore Gaillard qui -lui avait fait des avances et qui, plus tard, profita de ces diamants -littraires, le recevait froidement.</p> - -<p>—Prenez garde vous, mon cher, vous n'avez plus d'esprit, ne -vous laissez pas abattre, ayez de la verve! lui disait-il.</p> - -<p>—Ce petit Lucien n'avait que son roman et ses premiers articles -dans le ventre, s'criaient Flicien Vernou, Merlin et tous -<span class="pagenum" id="Page_388">388</span> -ceux qui le hassaient quand il tait question de lui chez Dauriat -ou au Vaudeville. Il nous envoie des choses pitoyables.</p> - -<p><i>Ne rien avoir dans le ventre</i>, mot consacr dans l'argot du -journalisme, constitue un arrt souverain dont il est difficile d'appeler, -une fois qu'il a t prononc. Ce mot, colport partout, tuait -Lucien, l'insu de Lucien.</p> - -<p>Au commencement du mois de juin, Bianchon dit au pote que -Coralie tait perdue, elle n'avait pas plus de trois ou quatre -jours vivre. Brnice et Lucien passrent ces fatales journes -pleurer, sans pouvoir cacher leurs larmes cette pauvre fille au -dsespoir de mourir cause de Lucien. Par un retour trange, Coralie -exigea que Lucien lui ament un prtre. L'actrice voulut se -rconcilier avec l'glise, et mourir en paix. Elle fit une fin chrtienne, -son repentir fut sincre. Cette agonie et cette mort achevrent -d'ter Lucien sa force et son courage. Le pote demeura -dans un complet abattement, assis dans un fauteuil, au pied du lit -de Coralie, en ne cessant de la regarder, jusqu'au moment o il -vit les yeux de l'actrice tourns par la main de la mort. Il tait -alors cinq heures du matin. Un oiseau vint s'abattre sur les pots de -fleurs qui se trouvaient en dehors de la croise, et gazouilla quelques -chants. Brnice agenouille <ins id="cor_82" title="baissait">baisait</ins> la main de Coralie qui se -refroidissait sous ses larmes. Il y avait alors onze sous sur la chemine. -Lucien sortit pouss par un dsespoir qui lui conseillait de -demander l'aumne pour enterrer sa matresse, ou d'aller se jeter -aux pieds de la marquise d'Espard, du comte de Chtelet, de madame -de Bargeton, de mademoiselle des Touches, ou du terrible -dandy de Marsay: il ne se sentait plus alors ni fiert, ni force. -Pour avoir quelque argent, il se serait engag soldat! Il marcha de -cette allure affaisse et dcompose que connaissent les malheureux, -jusqu' l'htel de Camille Maupin, il y entra sans faire attention -au dsordre de ses vtements, et la fit prier de le recevoir.</p> - -<p>—Mademoiselle s'est couche trois heures du matin, et personne -n'oserait entrer chez elle avant qu'elle n'ait sonn, rpondit -le valet de chambre.</p> - -<p>—Quand vous sonne-t-elle?</p> - -<p>—Jamais avant dix heures.</p> - -<p>Lucien crivit alors une de ces lettres pouvantables o les malheureux -ne mnagent plus rien. Un soir, il avait mis en doute la -possibilit de ces abaissements, quand Lousteau lui parlait des demandes -<span class="pagenum" id="Page_389">389</span> -faites par de jeunes talents Finot, et sa plume l'emportait -peut-tre alors au del des limites o l'infortune avait jet ses prdcesseurs. -Il revint las, imbcile et fivreux par les boulevards, -sans se douter de l'horrible chef-d'œuvre que venait de lui dicter -le dsespoir. Il rencontra Barbet.</p> - -<p>—Barbet, cinq cents francs? lui dit-il en lui tendant la main.</p> - -<p>—Non, deux cents, rpondit le libraire.</p> - -<p>—Ah! vous avez donc un cœur.</p> - -<p>—Oui, mais j'ai aussi des affaires. Vous me faites perdre bien -de l'argent, ajouta-t-il aprs lui avoir racont la faillite de Fendant -et de Cavalier, faites-m'en donc gagner?</p> - -<p>Lucien frissonna.</p> - -<p>—Vous tes pote, vous devez savoir faire toutes sortes de vers, -dit le libraire en continuant. En ce moment, j'ai besoin de chansons -grivoises pour les mler quelques chansons prises diffrents -auteurs, afin de ne pas tre poursuivi comme contrefacteur -et pouvoir vendre dans les rues un joli recueil de chansons dix -sous. Si vous voulez m'envoyer demain dix bonnes chansons boire -ou croustilleuses... l... vous savez! je vous donnerai deux cents -francs.</p> - -<p>Lucien revint chez lui: il y trouva Coralie tendue droit et roide -sur un lit de sangle, enveloppe dans un mchant drap de lit que -cousait Brnice en pleurant. La grosse Normande avait allum quatre -chandelles aux quatre coins de ce lit. Sur le visage de Coralie -tincelait cette fleur de beaut qui parle si haut aux vivants en leur -exprimant un calme absolu, elle ressemblait ces jeunes filles qui -ont la maladie des ples couleurs: il semblait par moments que ces -deux lvres violettes allaient s'ouvrir et murmurer le nom de Lucien, -ce mot qui, ml celui de Dieu, avait prcd son dernier -soupir. Lucien dit Brnice d'aller commander aux pompes funbres -un convoi qui ne cott pas plus de deux cents francs, en y -comprenant le service la chtive glise de Bonne-Nouvelle.</p> - -<p>Ds que Brnice fut sortie, le pote se mit sa table, auprs du -corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient -des ides gaies et des airs populaires. Il prouva des peines -inoues avant de pouvoir travailler; mais il finit par trouver son intelligence -au service de la ncessit, comme s'il n'et pas souffert. -Il excutait dj le terrible arrt de Claude Vignon sur la sparation -qui s'accomplit entre le cœur et le cerveau. Quelle nuit que -<span class="pagenum" id="Page_390">390</span> -celle o ce pauvre enfant se livrait la recherche de posies offrir -aux Goguettes en crivant la lueur des cierges, ct du -prtre qui priait pour Coralie?...</p> - -<p>Le lendemain matin, Lucien, qui avait achev sa dernire chanson, -essayait de la mettre sur un air alors la mode. Brnice et -le prtre eurent alors peur que ce pauvre garon ne ft devenu -fou en lui entendant chanter les couplets suivants:</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <div class="vers8">Amis, la morale en chanson</div> - <div class="vers8">Me fatigue et m'ennuie;</div> - <div class="vers8">Doit-on invoquer la raison</div> - <div class="vers8">Quand on sert la Folie?</div> - <div class="vers8">D'ailleurs tous les refrains sont bons</div> - <div class="vers8">Lorsqu'on trinque avec des lurons:</div> - <div class="vers6">picure l'atteste.</div> - <div class="vers8">N'allons pas chercher Apollon</div> - <div class="vers8">Quand Bacchus est notre chanson;</div> - <div class="vers4">Rions! buvons!</div> - <div class="vers6">Et moquons-nous du reste.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="vers8">Hippocrate tout bon buveur</div> - <div class="vers8">Promettait la centaine.</div> - <div class="vers8">Qu'importe, aprs tout, par malheur,</div> - <div class="vers8">Si la jambe incertaine</div> - <div class="vers8">Ne peut plus poursuivre un tendron,</div> - <div class="vers8">Pourvu qu' vider un flacon</div> - <div class="vers6">La main soit toujours leste?</div> - <div class="vers8">Si toujours, en vrais biberons,</div> - <div class="vers8">Jusqu' soixante ans nous trinquons,</div> - <div class="vers4">Rions! buvons!</div> - <div class="vers6">Et moquons-nous du reste.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="vers8">Veut-on savoir d'o nous venons,</div> - <div class="vers8">La chose est trs-facile;</div> - <div class="vers8">Mais, pour savoir o nous irons,</div> - <div class="vers8">Il faudrait tre habile.</div> - <div class="vers8">Sans nous inquiter, enfin,</div> - <div class="vers8">Usons, ma foi, jusqu' la fin</div> - <div class="vers6">De la bont cleste!</div> - <div class="vers8">Il est certain que nous mourrons;</div> - <div class="vers8">Mais il est sr que nous vivons:</div> - <div class="vers4">Rions! buvons!</div> - <div class="vers6">Et moquons-nous du reste.</div> - </div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_391">391</span> -Au moment o le pote chantait cet pouvantable dernier couplet, -Bianchon et d'Arthez entrrent et le trouvrent dans le <ins id="cor_83" title="paroxisme">paroxysme</ins> -de l'abattement, il versait un torrent de larmes, et n'avait -plus la force de remettre ses chansons au net. Quand, travers ses -sanglots, il eut expliqu sa situation, il vit des larmes dans les yeux -de ceux qui l'coutaient.</p> - -<p>—Ceci, dit d'Arthez, efface bien des fautes!</p> - -<p>—Heureux ceux qui trouvent l'Enfer ici-bas, dit gravement le -prtre.</p> - -<p>Le spectacle de cette belle morte souriant l'ternit, la vue de -son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant -un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la -basquine et les bas rouges coins verts faisaient nagure palpiter -toute une salle, puis sur la porte le prtre qui l'avait rconcilie -avec Dieu retournant l'glise pour y dire une messe en faveur de -celle qui avait tant aim! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs -crases sous la ncessit glacrent le grand crivain et le -grand mdecin qui s'assirent sans pouvoir profrer une parole. Un -valet apparut et annona mademoiselle des Touches. Cette belle et -sublime fille comprit tout, elle alla vivement Lucien, lui serra -la main, et y glissa deux billets de mille francs.</p> - -<p>—Il n'est plus temps, dit-il en lui jetant un regard de mourant.</p> - -<p>D'Arthez, Bianchon et mademoiselle des Touches ne quittrent -Lucien qu'aprs avoir berc son dsespoir des plus douces paroles, -mais tous les ressorts taient briss chez lui. A midi, le Cnacle, moins -Michel Chrestien qui cependant avait t dtromp sur la culpabilit -de Lucien, se trouva dans la petite glise de Bonne-Nouvelle, -ainsi que Brnice et mademoiselle des Touches, deux comparses -du Gymnase, l'habilleuse de Coralie et Camusot. Tous les hommes -accompagnrent l'actrice au cimetire du Pre-Lachaise. Camusot, -qui pleurait chaudes larmes, jura solennellement Lucien d'acheter -un terrain perptuit et d'y faire construire une colonnette -sur laquelle on graverait: <span class="smcap">Coralie</span>, et dessous: <i>Morte dix-neuf -ans</i>.</p> - -<p>Lucien demeura seul jusqu'au coucher du soleil, sur cette colline -d'o ses yeux embrassaient Paris.—Par qui serais-je aim? -se demanda-t-il. Mes vrais amis me mprisent. Quoi que j'eusse -fait, tout de moi semblait noble et bien celle qui est l! Je n'ai plus -que ma sœur, David et ma mre! Que pensent-ils de moi, l-bas?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_392">392</span> -Le pauvre grand homme de province revint rue de la Lune; -et ses impressions furent si vives en revoyant l'appartement vide, -qu'il alla se loger dans un mchant htel de la mme rue. Les -deux mille francs de mademoiselle des Touches payrent toutes les -dettes, mais en y ajoutant le produit du mobilier. Brnice et -Lucien eurent dix francs eux qui les firent vivre pendant dix -jours que Lucien passa dans un accablement maladif: il ne pouvait -ni crire, ni penser, il se laissait aller la douleur, et Brnice -eut piti de lui.</p> - -<p>—Si vous retournez dans votre pays, comment irez-vous? rpondit-elle -un soir une exclamation de Lucien qui pensait sa -sœur, sa mre et David Schard.</p> - -<p>—A pied, dit-il.</p> - -<p>—Encore faut-il pouvoir vivre et se coucher en route. Si vous -faites douze lieues par jour, vous avez besoin d'au moins vingt -francs.</p> - -<p>—Je les aurai, dit-il.</p> - -<p>Il prit ses habits et son beau linge, ne garda sur lui que le strict -ncessaire, et alla chez Samanon qui lui offrit cinquante francs de -toute sa dfroque. Il supplia l'usurier de lui donner assez pour prendre -la diligence, il ne put le flchir. Dans sa rage, Lucien monta -d'un pied chaud Frascati, tenta la fortune et revint sans un liard.</p> - -<p>Quand il se trouva dans sa misrable chambre, rue de la Lune, -il demanda le chle de Coralie Brnice. A quelques regards, la -bonne fille comprit, d'aprs l'aveu que Lucien lui fit de la perte au -jeu, quel tait le dessein de ce pauvre pote au dsespoir: il voulait -se pendre.</p> - -<p>—tes-vous fou, monsieur? dit-elle. Allez vous promener et -revenez minuit, j'aurai gagn votre argent; mais restez sur les -boulevards, n'allez pas vers les quais.</p> - -<p>Lucien se promena sur les boulevards, hbt de douleur, regardant -les quipages, les passants, se trouvant diminu, seul, dans -cette foule qui tourbillonnait fouette par les mille intrts <ins id="cor_84" title="paririens">parisiens</ins>. -En revoyant par la pense les bords de sa Charente, il eut -soif des joies de la famille, il eut alors un de ces clairs de force qui -trompent toutes ces natures demi fminines, il ne voulut pas abandonner -la partie avant d'avoir dcharg son cœur dans le cœur de -David Schard, et pris conseil des trois anges qui lui restaient. En -flnant, il vit Brnice endimanche causant avec un homme, sur -<span class="pagenum" id="Page_393">393</span> -le boueux boulevard Bonne-Nouvelle, o elle stationnait au coin de -la rue de la Lune.</p> - -<p>—Que fais-tu? dit Lucien pouvant par les soupons qu'il -conut l'aspect de la Normande.</p> - -<p>—Voil vingt francs qui peuvent coter cher, mais vous partirez, -rpondit-elle en coulant quatre pices de cent sous dans la main du -pote.</p> - -<p>Brnice se sauva sans que Lucien pt savoir par o elle avait -pass; car, il faut le dire sa louange, cet argent lui brlait la -main et il voulait le rendre; mais il fut forc de le garder comme -un dernier stigmate de la vie parisienne.</p> - -<hr class="small2 sep2 sepb2" /> - -<h2 id="chap_3"><span class="gesp">TROISIME PARTIE.</span><br /> -VE ET DAVID.</h2> - -<p>Le lendemain, Lucien fit viser son passe-port, acheta une canne -de houx, prit la place de la rue d'Enfer, un coucou qui, moyennant -dix sous, le mit Longjumeau. Pour premire tape, il coucha -dans l'curie d'une ferme deux lieues d'Arpajon. Quand il eut atteint -Orlans, il se trouva dj bien las et bien fatigu; mais, pour trois -francs, un batelier le descendit Tours, et pendant le trajet il ne -dpensa que deux francs pour sa nourriture. De Tours Poitiers, -Lucien marcha pendant cinq jours. Bien au del de Poitiers, il ne possdait -plus que cent sous, mais il rassembla pour continuer sa route un -reste de force. Un jour, Lucien fut surpris par la nuit dans une plaine -o il rsolut de bivouaquer, quand, au fond d'un ravin, il aperut -une calche montant une cte. A l'insu du postillon, des voyageurs et -d'un valet de chambre plac sur le sige, il put se blottir derrire entre -deux paquets, et s'endormit en se plaant de manire pouvoir -rsister aux cahots. Au matin, rveill par le soleil qui lui frappait -les yeux et par un bruit de voix, il reconnut Mansle, cette petite -ville o, dix-huit mois auparavant, il tait all attendre madame -de Bargeton, le cœur plein d'amour, d'esprance et de joie. Se -voyant couvert de poussire, au milieu d'un cercle de curieux et -de postillons, il comprit qu'il devait tre l'objet d'une accusation; -<span class="pagenum" id="Page_394">394</span> -il sauta sur ses pieds, et allait parler, quand deux voyageurs sortis -de la calche lui couprent la parole: il vit le nouveau prfet -de la Charente, le comte Sixte du Chtelet et sa femme, Louise de -Ngrepelisse.</p> - -<p>—Si nous avions su quel compagnon le hasard nous avait donn! -dit la comtesse. Montez avec nous, monsieur.</p> - -<p>Lucien salua froidement ce couple en lui jetant un regard -la fois humble et menaant, il se perdit dans un chemin de traverse -en avant de Mansle, afin de gagner une ferme o il pt djeuner -avec du pain et du lait, se reposer et dlibrer en silence sur son -avenir. Il avait encore trois francs. L'auteur des Marguerites, pouss -par la fivre, courut pendant long-temps; il descendit le cours de -la rivire en examinant la disposition des lieux qui devenaient de -plus en plus pittoresques. Vers le milieu du jour, il atteignit un endroit -o la nappe d'eau, environne de saules, formait une espce de -lac. Il s'arrta pour contempler ce frais et touffu bocage dont la -grce champtre agit sur son me. Une maison attenant un moulin -assis sur un bras de la rivire, montrait entre les ttes d'arbres -son toit de chaume orn de joubarbe. Cette nave faade avait pour -seuls ornements quelques buissons de jasmin, de chvrefeuille et de -houblon, et tout alentour brillaient les fleurs du flox et des plus -splendides plantes grasses. Sur l'empierrement retenu par un pilotis -grossier, qui maintenait la chausse au-dessus des plus grandes -crues, il aperut des filets tendus au soleil. Des canards nageaient -dans le bassin clair qui se trouvait au del du moulin, entre les -deux courants d'eau mugissant dans les vannes. Le moulin faisait -entendre son bruit agaant. Sur un banc rustique, le pote aperut -une bonne grosse mnagre tricotant et surveillant un enfant qui -tourmentait des poules.</p> - -<p>—Ma bonne femme, dit Lucien en s'avanant, je suis bien fatigu, -j'ai la fivre, et n'ai que trois francs; voulez-vous me nourrir -de pain bis et de lait, me coucher sur la paille pendant une semaine? -j'aurai eu le temps d'crire mes parents qui m'enverront -de l'argent ou qui viendront me chercher ici.</p> - -<p>—Volontiers, dit-elle, si toutefois mon mari le veut. H! petit -homme?</p> - -<p>Le meunier sortit, regarda Lucien et s'ta sa pipe de la bouche -pour dire:—Trois francs, une semaine? autant ne vous rien -prendre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_395">395</span> -—Peut-tre finirai-je garon meunier, se dit le pote en contemplant -ce dlicieux paysage avant de se coucher dans le lit que -lui fit la meunire, et o il dormit de manire effrayer ses -htes.</p> - -<p>—Courtois, va donc voir si ce jeune homme est mort ou vivant, -voici quatorze heures qu'il est couch, je n'ose pas y aller, -dit la meunire le lendemain vers midi.</p> - -<p>—Je crois, rpondit le meunier sa femme en achevant d'taler -ses filets et ses engins prendre le poisson, que ce joli garon-l -pourrait bien tre quelque gringalet de comdien, sans sou ni -maille.</p> - -<p>—A quoi vois-tu donc cela, petit homme? dit la meunire.</p> - -<p>—Dame! ce n'est ni un prince, ni un ministre, ni un dput, -ni un vque; d'o vient que ses mains sont blanches comme celles -d'un homme qui ne fait rien?</p> - -<p>—Il est alors bien tonnant que la faim ne l'veille pas, dit la -meunire qui venait d'apprter un djeuner pour l'hte que le hasard -leur avait envoy la veille. Un comdien? reprit-elle. O irait-il? -Ce n'est pas encore le moment de la foire Angoulme.</p> - -<p>Ni le meunier ni la meunire ne pouvaient se douter qu' part -le comdien, le prince et l'vque, il est un homme la fois prince -et comdien, un homme revtu d'un magnifique sacerdoce, le -Pote qui semble ne rien faire et qui nanmoins rgne sur l'Humanit -quand il a su la peindre.</p> - -<p>—Qui serait-ce donc? dit Courtois sa femme.</p> - -<p>—Y aurait-il du danger le recevoir? demanda la meunire.</p> - -<p>—Bah! les voleurs sont plus dgourdis que a, nous serions -dj dvaliss, reprit le meunier.</p> - -<p>—Je ne suis ni prince, ni voleur, ni vque, ni comdien, dit -tristement Lucien qui se montra soudain et qui sans doute avait -entendu par la croise le colloque de la femme et du mari. Je suis -un pauvre jeune homme fatigu, venu pied de Paris ici. Je me -nomme Lucien de Rubempr, et suis le fils de monsieur Chardon, -le prdcesseur de Postel, le pharmacien de l'Houmeau. Ma sœur -a pous David Schard, l'imprimeur de la place du Mrier Angoulme.</p> - -<p>—Attendez donc! dit le meunier. C't imprimeur-l n'est-il pas -le fils du vieux malin qui fait valoir son domaine de Marsac?</p> - -<p>—Prcisment, rpondit Lucien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_396">396</span> -—Un drle de pre, allez! reprit Courtois. Il fait, dit-on, -tout vendre chez son fils, et il a pour plus de deux cent mille -francs de bien, sans compter son <i>esquipot</i>!</p> - -<p>Lorsque l'me et le corps ont t briss dans une longue et douloureuse -lutte, l'heure o les forces sont dpasses est suivie ou -de la mort ou d'un anantissement pareil la mort, mais o les -natures capables de rsister reprennent alors des forces. Lucien, -en proie une crise de ce genre, parut prs de succomber au moment -o il apprit, quoique vaguement, la nouvelle d'une catastrophe -arrive David Schard, son <ins id="cor_85" title="beau-frrre">beau-frre</ins>.</p> - -<p>—Oh! ma sœur! s'cria-t-il, qu'ai-je fait, mon Dieu! Je suis -un infme!</p> - -<p>Puis il se laissa tomber sur un banc de bois, dans la pleur et -l'affaissement d'un mourant. La meunire s'empressa de lui apporter -une jatte de lait qu'elle le fora de boire; mais il pria le meunier -de l'aider se mettre sur son lit, en lui demandant pardon de -lui donner l'embarras de sa mort, car il crut sa dernire heure arrive. -En apercevant le fantme de la mort, ce gracieux pote fut -pris d'ides religieuses: il voulut voir le cur, se confesser et recevoir -les sacrements. De telles plaintes exhales d'une voix faible -par un garon dou d'une charmante figure et aussi bien fait que -Lucien touchrent vivement madame Courtois.</p> - -<p>—Dis donc, petit homme, monte cheval, et va donc qurir -monsieur Marron, le mdecin de Marsac; il verra ce qu'a ce jeune -homme, qui ne me parat point en bon tat, et tu ramneras aussi -le cur. Peut-tre sauront-ils mieux que toi ce qui en est de cet -imprimeur de la place du Mrier, puisque Postel est le gendre de -monsieur Marron.</p> - -<p>Courtois parti, la meunire, imbue comme tous les gens de la -campagne de cette ide que la maladie exige de la nourriture, -restaura Lucien qui se laissa faire, en s'abandonnant alors moins -sa prostration qu' de violents remords.</p> - -<p>Le moulin de Courtois se trouvait une lieue de Marsac, chef-lieu -de canton, situ mi-chemin de Mansle et d'Angoulme; mais -le brave meunier ramena d'autant plus promptement le mdecin et -le cur de Marsac, que l'un et l'autre avaient entendu parler de la -liaison de Lucien avec madame de Bargeton, et que tout le dpartement -de la Charente causait en ce moment du mariage de cette -dame et de sa rentre Angoulme avec le nouveau prfet, le -<span class="pagenum" id="Page_397">397</span> -comte Sixte du Chtelet. Aussi en apprenant que Lucien tait chez -le meunier, le mdecin comme le cur brlrent-ils du dsir de -connatre les raisons qui avaient empch la veuve de monsieur de -Bargeton d'pouser le jeune pote avec lequel elle s'tait enfuie, -et de savoir s'il revenait au pays pour secourir son beau-frre, -David Schard. La curiosit, l'humanit, tout se runissait si bien -pour amener <ins id="cor_86" title="pomptement">promptement</ins> des secours au pote mourant, que, -deux heures aprs le dpart de Courtois, Lucien entendit sur la -chausse pierreuse du moulin le bruit de ferraille que rendait le -mchant cabriolet du mdecin de campagne. Messieurs Marron se -montrrent aussitt, car le mdecin tait le neveu du cur. Ainsi -Lucien voyait en ce moment des gens aussi lis avec le pre de -David Schard que peuvent l'tre des voisins dans un petit bourg -vignoble. Quand le mdecin eut observ le mourant, lui eut tt le -pouls, examin la langue, il regarda la meunire en souriant.</p> - -<p>—Madame Courtois, dit-il, si, comme je n'en doute pas, vous -avez la cave quelque bonne bouteille de vin, et dans votre sentineau -quelque bonne anguille, servez-les votre malade qui n'a -pas autre chose qu'une courbature; et, cela fait, il sera promptement -sur pied!</p> - -<p>—Ah! monsieur, dit Lucien, mon mal n'est pas au corps, mais - l'me, et ces braves gens m'ont dit une parole qui m'a tu en -m'annonant des dsastres chez ma sœur, madame Schard! Au -nom de Dieu, vous qui, si j'en crois madame Courtois, avez mari -votre fille Postel, vous devez savoir quelque chose des affaires de -David Schard!</p> - -<p>—Mais il doit tre en prison, rpondit le mdecin, son pre a -refus de le secourir...</p> - -<p>—En prison! reprit Lucien, et pourquoi?</p> - -<p>—Mais pour des traites venues de Paris et qu'il avait sans doute -oublies, car il ne passe pas pour savoir trop ce qu'il fait, rpondit -monsieur Marron.</p> - -<p>—Laissez-moi, je vous prie, avec monsieur le cur, dit le pote -dont la physionomie s'altra gravement.</p> - -<p>Le mdecin, le meunier et sa femme sortirent. Quand Lucien -se vit seul avec le vieux prtre, il s'cria:—Je mrite la mort -que je sens venir, monsieur, et je suis un bien grand misrable -qui n'a plus qu' se jeter dans les bras de la religion. C'est moi, -monsieur, qui suis le bourreau de ma sœur et de mon frre, car -<span class="pagenum" id="Page_398">398</span> -David Schard est un frre pour moi! J'ai fait les billets que David -n'a pas pu payer... Je l'ai ruin. Dans l'horrible misre o je -me suis trouv, j'oubliais ce crime...</p> - -<p>Et Lucien raconta ses malheurs. Quand il eut achev ce pome -digne d'un pote, il supplia le cur d'aller Angoulme et de -s'enqurir auprs d've, sa sœur, et de sa mre, madame Chardon, -du vritable tat des choses, afin qu'il st s'il pouvait encore -y remdier.</p> - -<p>—Jusqu' votre retour, monsieur, dit-il en pleurant chaudes -larmes, je pourrai vivre. Si ma mre, si ma sœur, si David ne me -repoussent pas, je ne mourrai point!</p> - -<p>La fivreuse loquence du Parisien, les larmes de ce repentir effrayant, -ce beau jeune homme ple et quasi-mourant de son dsespoir, -le rcit d'infortunes qui dpassaient les forces humaines, tout -excita la piti, l'intrt du cur.</p> - -<p>—En province comme Paris, monsieur, lui rpondit-il, il ne -faut croire que la moiti de ce qu'on dit; ne vous pouvantez pas -d'une rumeur qui, trois lieues d'Angoulme doit tre trs-errone. -Le vieux Schard, notre voisin, a quitt Marsac depuis quelques -jours; ainsi probablement il s'occupe pacifier les affaires de son -fils. Je vais Angoulme et reviendrai vous dire si vous pouvez -rentrer dans votre famille auprs de laquelle vos aveux, votre repentir -m'aideront plaider votre cause.</p> - -<p>Le cur ne savait pas que, depuis dix-huit mois, Lucien s'tait -tant de fois repenti, que son repentir, quelque violent qu'il ft, -n'avait d'autre valeur que celle d'une scne parfaitement joue et -joue encore de bonne foi!</p> - -<p>Au cur succda le mdecin. En reconnaissant chez le malade -une crise nerveuse qui pouvait devenir funeste, le neveu fut aussi -consolant que l'avait t l'oncle, et finit par dterminer son malade - se restaurer.</p> - -<p>Le cur, qui connaissait le pays et ses habitudes, avait gagn -Mansle, o la voiture de Ruffec Angoulme ne devait pas tarder -passer et dans laquelle il eut une place. Le vieux prtre comptait -demander des renseignements sur David Schard son petit-neveu -Postel, le pharmacien de l'Houmeau, l'ancien rival de l'imprimeur -auprs de la belle ve. A voir les prcautions que prit le petit -pharmacien pour aider le vieillard descendre de l'affreuse patache -qui faisait alors le service de Ruffec Angoulme, le spectateur -<span class="pagenum" id="Page_399">399</span> -le plus obtus et devin que monsieur et madame Postel -hypothquaient leur bien-tre sur sa succession.</p> - -<p>—Avez-vous djeun, voulez-vous quelque chose? Nous ne -vous attendions point, et nous sommes agrablement surpris...</p> - -<p>Ce fut mille questions la fois. Madame Postel tait bien prdestine - devenir la femme d'un pharmacien de l'Houmeau. De -la taille du petit Postel, elle avait la figure rouge d'une fille leve - la campagne; sa tournure tait commune, et toute sa beaut -consistait dans une grande fracheur. Sa chevelure rousse, plante -trs-bas sur le front, ses manires et son langage appropri la -simplicit grave dans les traits d'un visage rond, des yeux presque -jaunes, tout en elle disait qu'elle avait t marie pour ses esprances -de fortune. Aussi dj commandait-elle aprs un an de -mnage, et paraissait-elle s'tre entirement rendue matresse de -Postel, trop heureux d'avoir trouv cette hritire. Madame -Lonie Postel, ne Marron, nourrissait un fils, l'amour du vieux -cur, du mdecin et de Postel, un horrible enfant qui ressemblait - son pre et sa mre.</p> - -<p>—H! bien, mon oncle, que venez-vous donc faire Angoulme, -dit Lonie, puisque vous ne voulez rien prendre et que vous -parlez de nous quitter aussitt entr?</p> - -<p>Ds que le digne ecclsiastique eut prononc le nom d've et de -David Schard, Postel rougit, et Lonie jeta sur le petit homme ce -regard de jalousie oblige qu'une femme entirement matresse de -son mari ne manque jamais exprimer pour le pass, dans l'intrt -de son avenir.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces gens-l, mon oncle, -pour que vous vous mliez de leurs affaires? dit Lonie avec une -visible aigreur.</p> - -<p>—Ils sont malheureux, ma fille, rpondit le cur qui peignit -Postel l'tat dans lequel se trouvait Lucien chez les Courtois.</p> - -<p>—Ah! voil dans quel quipage il revient de Paris, s'cria Postel. -Pauvre garon! il avait de l'esprit, cependant, et il tait ambitieux! -il allait chercher du grain, et il revient sans paille. Mais que -vient-il faire ici? sa sœur est dans la plus affreuse misre, car tous -ces gnies-l, ce David tout comme Lucien, a ne se connat gure -en commerce. Nous avons parl de lui au Tribunal, et, comme -juge, j'ai d signer son jugement!... a m'a fait un mal! Je ne -sais pas si Lucien pourra, dans les circonstances actuelles, aller -<span class="pagenum" id="Page_400">400</span> -chez sa sœur; mais, en tout cas, la petite chambre qu'il occupait -ici est libre, et je la lui offre volontiers.</p> - -<p>—Bien, Postel, dit le prtre en mettant son tricorne et se disposant - quitter la boutique aprs avoir embrass l'enfant qui dormait -dans les bras de Lonie.</p> - -<p>—Vous dnerez sans doute avec nous, mon oncle, dit madame -Postel, car vous n'aurez pas promptement fini, si vous voulez dbrouiller -les affaires de ces gens-l. Mon mari vous reconduira dans -sa carriole avec son petit cheval.</p> - -<p>Les deux poux regardrent leur prcieux grand-oncle s'en allant -vers Angoulme.</p> - -<p>—Il va bien tout de mme pour son ge, dit le pharmacien.</p> - -<p>Pendant que le vnrable septuagnaire monte les rampes d'Angoulme, -il n'est pas inutile d'expliquer dans quel lacis d'intrts -il allait mettre le pied.</p> - -<p>Aprs le dpart de son beau-frre pour Paris, David Schard, ce -bœuf, courageux et intelligent comme celui que les peintres donnent -pour compagnon l'vangliste, n'eut qu'une ide, celle de -faire une grande et rapide fortune, moins pour lui que pour ve -et pour Lucien, ces deux charmants tres auxquels il s'tait consacr. -Mettre sa femme dans la sphre d'lgance et de richesse o -elle devait vivre, soutenir de son bras puissant l'ambition de son -frre, tel fut le programme crit en lettres de feu devant ses -yeux. Ce patient gnie mis par Lucien sur la trace d'une invention -dont s'tait occup Chardon le pre, et dont la ncessit devait se -faire sentir de jour en jour, se livra sans en rien dire personne, -pas mme sa femme, cette recherche pleine de difficults. Aprs -avoir embrass par un coup d'œil l'esprit de son temps, le possesseur -de la pauvre imprimerie de la rue du Mrier, cras par les frres -Cointet, devina le rle que l'imprimerie allait jouer. Les journaux, la -politique, l'immense dveloppement de la librairie et de la littrature, -celui des sciences, la pente une discussion publique de tous les intrts -du pays, tout le mouvement social qui se dclara lorsque la -Restauration parut assise, exigeait une production de papier presque -dcuple compare la quantit sur laquelle spcula le clbre Ouvrard -au commencement de la Rvolution, guid par de semblables -motifs. En 1822, les papeteries taient trop nombreuses en France -pour qu'on pt esprer de s'en rendre le possesseur exclusif, -comme fit Ouvrard qui s'empara des principales usines aprs avoir -<span class="pagenum" id="Page_401">401</span> -accapar leurs produits. David n'avait d'ailleurs ni l'audace, ni -les capitaux ncessaires de pareilles spculations. Or, tant que -pour ses fabrications la papeterie s'en tiendrait au chiffon, le prix -du papier ne pouvait que hausser. On ne force pas la production -du chiffon. Le chiffon est le rsultat de l'usage du linge, et la population -d'un pays n'en donne qu'une quantit dtermine. Cette -quantit ne peut s'accrotre que par une augmentation dans le -chiffre des naissances. Pour oprer un changement sensible dans -sa population, un pays veut un quart de sicle et de grandes rvolutions -dans les mœurs, dans le commerce ou dans l'agriculture. -Si donc, les besoins de la papeterie devenaient suprieurs ce que -la France produisait de chiffon, soit du double soit du triple, il -fallait, pour maintenir le papier bas prix, introduire dans la -fabrication du papier un lment autre que le chiffon. Ce raisonnement -reposait d'ailleurs sur les faits. Les papeteries d'Angoulme, -les dernires o se fabriqurent des papiers avec du chiffon -de fil, voyaient le coton envahissant la pte dans une progression -effrayante. En mme temps que lord Stanhope inventait la presse -en fer et qu'on parlait des presses mcaniques de l'Amrique, la -mcanique faire le papier de toute longueur commenait fonctionner -en Angleterre. Ainsi les moyens s'adaptaient aux besoins -de la civilisation franaise actuelle, qui repose sur la discussion -tendue tout et sur une perptuelle manifestation de la pense individuelle, -un vrai malheur, car les peuples qui dlibrent agissent -trs-peu. Chose trange! pendant que Lucien entrait dans les rouages -de l'immense machine du Journalisme, au risque d'y laisser -son honneur et son intelligence en lambeaux, David Schard, du -fond de son imprimerie, embrassait le mouvement de la Presse priodique -dans ses consquences matrielles. Arm par Lucien <ins id="cor_87" title="du">de</ins> -l'ide premire que monsieur Chardon pre avait eue sur la solution -de ce problme d'industrie, il voulait mettre les moyens en -harmonie avec le rsultat vers lequel tendait l'esprit du Sicle. -Enfin, il voyait juste en cherchant une fortune dans la fabrication -du papier bas prix, car l'vnement a justifi la prvoyance <ins id="cor_88" title="de">du</ins> -sagace imprimeur d'Angoulme. Pendant ces quinze dernires annes, -le bureau charg des demandes de brevets d'invention a reu -plus de cent requtes de prtendues dcouvertes de substances -introduire dans la fabrication du papier.</p> - -<p>Ce dvou jeune homme, certain de l'utilit de cette dcouverte, -<span class="pagenum" id="Page_402">402</span> -sans clat, mais d'un immense profit, tomba donc, aprs le dpart -de son beau-frre pour Paris, dans la constante proccupation que -devait causer la recherche d'une pareille solution. Comme il avait -puis toutes ses ressources pour se marier et pour subvenir aux -dpenses du voyage de Lucien Paris, il se vit au dbut de son -mariage dans la plus profonde misre. Il avait gard mille francs -pour les besoins de son imprimerie, et devait un billet de pareille -somme Postel, le pharmacien. Ainsi, pour ce profond penseur, -le problme fut double: il fallait inventer, et inventer promptement; -il fallait enfin adapter les profits de la dcouverte aux besoins -de son mnage et de son commerce. Or, quelle pithte donner - la cervelle capable de secouer les cruelles proccupations que -causent et une indigence cacher, et le spectacle d'une famille -sans pain, et les exigences journalires d'une profession aussi mticuleuse -que celle de l'imprimeur, tout en parcourant les domaines -de l'inconnu, avec l'ardeur et les enivrements du savant la -poursuite d'un secret qui de jour en jour chappe aux plus subtiles -recherches? Hlas! comme on va le voir, les inventeurs ont bien -encore d'autres maux supporter, sans compter l'ingratitude des -masses qui les oisifs et les incapables disent d'un homme de gnie:—Il -tait n pour devenir inventeur, il ne pouvait pas faire -autre chose. Il ne faut pas plus lui savoir gr de sa dcouverte, -qu'on ne sait gr un homme d'tre n prince! il exerce des facults -naturelles! et il a d'ailleurs trouv sa rcompense dans le -travail mme.</p> - -<p>Le mariage cause une jeune fille de profondes perturbations -morales et physiques; mais, en se mariant dans les conditions bourgeoises -de la classe moyenne, elle doit de plus tudier des intrts -tout nouveaux, et s'initier des affaires; de l, pour elle, une -phase o ncessairement elle reste en observation sans agir. L'amour -de David pour sa femme en retarda malheureusement l'ducation, -il n'osa pas lui dire l'tat des choses, ni le lendemain des -noces, ni les jours suivants. Malgr la dtresse profonde laquelle -le condamnait l'avarice de son pre, le pauvre imprimeur ne put -se rsoudre gter sa lune de miel par le triste apprentissage de sa -profession laborieuse et par les enseignements ncessaires la -femme d'un commerant. Aussi, les mille francs, le seul avoir, furent-ils -dvors plus par le mnage que par l'atelier. L'insouciance -de David et l'ignorance de sa femme dura trois mois! Le rveil fut -<span class="pagenum" id="Page_403">403</span> -terrible. A l'chance du billet souscrit par David Pastel, le mnage -se trouva sans argent, et la cause de cette dette tait assez connue - ve pour qu'elle sacrifit son acquittement et ses bijoux -de marie et son argenterie. Le soir mme du payement de cet effet, -ve voulut faire causer David sur ses affaires, car elle avait remarqu -qu'il s'occupait de tout autre chose que de son imprimerie. -En effet, ds le second mois de son mariage, David passa la majeure -partie de son temps sous l'appentis situ au fond de la cour, dans -une petite pice qui lui servait fondre ses rouleaux. Trois mois -aprs son arrive Angoulme, il avait substitu, aux pelotes -tamponner les caractres, l'encrier table et cylindre o l'encre -se faonne et se distribue au moyen de rouleaux composs de colle -forte et de mlasse. Ce premier perfectionnement de la typographie -fut tellement incontestable, qu'aussitt aprs en avoir vu l'effet, les -frres Cointet l'adoptrent. David avait adoss au mur mitoyen de -cette espce de cuisine un fourneau bassine en cuivre, sous prtexte -de dpenser moins de charbon pour refondre ses rouleaux, -dont les moules rouills taient rangs le long de la muraille, et -qu'il ne refondit pas deux fois. Non-seulement il mit cette pice -une solide porte en chne, intrieurement garnie en tle, mais encore -il remplaa les sales carreaux du chssis d'o venait la lumire -par des vitres en verre cannel, pour empcher de voir du dehors -l'objet de ses occupations. Au premier mot que dit ve David au -sujet de leur avenir, il la regarda d'un air inquiet et l'arrta par -ces paroles:—Mon enfant, je sais tout ce que doit t'inspirer la -vue d'un atelier dsert et l'espce d'anantissement commercial o -je reste; mais, vois-tu, reprit-il en l'amenant la fentre de leur -chambre et lui montrant le rduit mystrieux, notre fortune est -l.... Nous aurons souffrir encore pendant quelques mois; mais -souffrons avec patience, et laisse-moi rsoudre un problme d'industrie -qui fera cesser toutes nos misres.</p> - -<p>David tait si bon, son dvouement devait tre si bien cru -sur parole, que la pauvre femme, proccupe comme toutes les -femmes de la dpense journalire, se donna pour tche de sauver - son mari les ennuis du mnage. Elle quitta donc la jolie chambre -bleue et blanche o elle se contentait de travailler des ouvrages -de femme en devisant avec sa mre, et descendit dans une des deux -cages de bois situes au fond de l'atelier pour tudier le mcanisme -commercial de la typographie. Durant ces trois mois, l'inerte imprimerie -<span class="pagenum" id="Page_404">404</span> -de David avait t dserte par les ouvriers jusqu'alors -ncessaires ses travaux, et qui s'en allrent un un. Accabls de -besogne, les frres Cointet employaient non-seulement les ouvriers -du dpartement allchs par la perspective de faire chez eux de -fortes journes, mais encore quelques-uns de Bordeaux, d'o venaient -surtout les apprentis qui se croyaient assez habiles pour se -soustraire aux conditions de l'apprentissage. En examinant les ressources -que pouvait prsenter l'imprimerie Schard, ve n'y -trouva plus que trois personnes. D'abord l'apprenti que David se -plaisait former chez les Didot, comme font presque tous les protes -qui, dans le grand nombre d'ouvriers auquel ils commandent, s'attachent -plus particulirement quelques-uns d'entre eux; David avait -emmen cet apprenti, nomm Crizet, Angoulme, o il s'tait -perfectionn; puis Marion, attache la maison comme un chien -de garde; enfin Kolb, un Alsacien, jadis homme de peine chez messieurs -Didot. Pris par le service militaire, Kolb se trouva par hasard - Angoulme, o David le reconnut une revue, au moment o son -temps de service expirait. Kolb alla voir David et s'amouracha de -la grosse Marion en dcouvrant chez elle toutes les qualits qu'un -homme de sa classe demande une femme: cette sant vigoureuse -qui brunit les joues, cette force masculine qui permettait Marion -de soulever une <i>forme de caractres</i> avec aisance, cette probit -religieuse laquelle tiennent les Alsaciens, ce dvouement ses -matres qui rvle un bon caractre, et enfin cette conomie laquelle -elle devait une petite somme de mille francs, du linge, des -robes et des effets d'une propret provinciale. Marion, grosse et -grasse, ge de trente-six ans, assez flatte de se voir l'objet des -attentions d'un cuirassier haut de cinq pieds sept pouces, bien bti, -fort comme un bastion, lui suggra naturellement l'ide de devenir -imprimeur. Au moment o l'Alsacien reut son cong dfinitif, -Marion et David en avaient fait un <i>ours</i> assez distingu, qui ne savait -nanmoins ni lire ni crire.</p> - -<p>La composition des ouvrages dits <i>de ville</i> ne fut pas tellement -abondante pendant ce trimestre que Crizet n'et pu y suffire. A la -fois compositeur, metteur en pages, et prote de l'imprimerie, Crizet -ralisait ce que Kant appelle une triplicit phnomnale: il -composait, il corrigeait sa composition, il inscrivait les commandes, -et dressait les factures; mais, le plus souvent sans ouvrage, il lisait -des romans, dans sa cage au fond de l'atelier, attendant la commande -<span class="pagenum" id="Page_405">405</span> -d'une affiche ou d'un billet de <i>faire part</i>. Marion, forme par Schard -pre, faonnait le papier, le trempait, aidait Kolb l'imprimer, -retendait, le rognait, et n'en faisait pas moins la cuisine, en -allant au march de grand matin.</p> - -<p>Quand ve se fit rendre compte de ce premier trimestre par -Crizet, elle trouva que la recette tait de quatre cents francs. La -dpense, raison de trois francs par jour pour Crizet et Kolb, -qui avaient pour leur journe, l'un deux et l'autre un franc, s'levait - trois cents francs. Or, comme le prix des fournitures exiges -par les ouvrages fabriqus et livrs se montait cent et quelques -francs, il fut clair pour ve que pendant les trois premiers mois de -son mariage David avait perdu ses loyers, l'intrt des capitaux -reprsents par la valeur de son matriel et de son brevet, les gages -de Marion, l'encre, et enfin les bnfices que doit faire un imprimeur, -ce monde de choses exprimes en langage d'imprimerie par -le mot <i>toffes</i>, expression due aux draps, aux soieries employes -rendre la pression de la vis moins dure aux caractres par l'interposition -d'un carr d'toffe (le blanchet) entre la platine de la presse -et le papier qui reoit l'impression. Aprs avoir compris en gros -les moyens de l'imprimerie et ses rsultats, ve devina combien -peu de ressources offrait cet atelier dessch par l'activit dvorante -des frres Cointet, la fois fabricants de papier, journalistes, imprimeurs, -brevets de l'vch, fournisseurs de la Ville et de la -Prfecture. Le journal que, deux ans auparavant, les Schard pre -et fils avaient vendu vingt-deux mille francs, rapportait alors dix-huit -mille francs par an. ve reconnut les calculs cachs sous l'apparente -gnrosit des frres Cointet qui laissaient l'imprimerie -Schard assez d'ouvrage pour subsister, et pas assez pour qu'elle -leur ft concurrence. En prenant la conduite des affaires, elle commena -par dresser un inventaire exact de toutes les valeurs. Elle -employa Kolb, Marion et Crizet ranger l'atelier, le nettoyer et y -mettre de l'ordre. Puis, par une soire o David revenait d'une excursion -dans les champs, suivi d'une vieille femme qui lui portait -un norme paquet envelopp de linges, ve lui demanda des conseils -pour tirer parti des dbris que leur avait laisss le pre Schard, -en lui promettant de diriger elle seule les affaires. D'aprs -l'avis de son mari, madame Schard employa tous les restants de -papiers qu'elle avait trouvs et mis par espces, imprimer sur -deux colonnes et sur une seule feuille ces lgendes populaires colories -<span class="pagenum" id="Page_406">406</span> -que les paysans collent sur les murs de leurs chaumires, -l'histoire du Juif-Errant, Robert-le-Diable, la Belle-Maguelonne, -le rcit de quelques miracles. ve fit de Kolb un colporteur. Crizet -ne perdit pas un instant, il composa ces pages naves et leurs -grossiers ornements depuis le matin jusqu'au soir. Marion suffisait -au tirage. Madame Chardon se chargea de tous les soins domestiques, -car ve coloria les gravures. En deux mois, grce l'activit -de Kolb et sa probit, madame Schard vendit, douze lieues - la ronde d'Angoulme, trois mille feuilles qui lui cotrent -trente francs fabriquer et qui lui rapportrent, raison de -deux sous pice, trois cents francs. Mais quand toutes les chaumires -et les cabarets furent tapisss de ces lgendes, il fallut -songer quelque autre spculation, car l'Alsacien ne pouvait pas -voyager au del du dpartement. ve, qui remuait tout dans -l'imprimerie, y trouva la collection des figures ncessaires l'impression -d'un almanach dit des Bergers, o les choses sont reprsentes -par des signes, par des images, des gravures en rouge, en -noir ou en bleu. Le vieux Schard, qui ne savait ni lire ni crire, -avait jadis gagn beaucoup d'argent imprimer ce livre destin -ceux qui ne savent pas lire. Cet almanach, qui se vend un sou, -consiste en une feuille plie soixante-quatre fois, ce qui constitue -un in-64 de cent vingt-huit pages. Tout heureuse du succs de ses -feuilles volantes, industrie laquelle s'adonnent surtout les petites -imprimeries de province, madame Schard entreprit l'Almanach -des Bergers sur une grande chelle en y consacrant ses bnfices. -Le papier de l'Almanach des Bergers, dont plusieurs millions d'exemplaires -se vendent annuellement en France, est plus grossier que -celui de l'Almanach Ligeois, et cote environ quatre francs la -rame. Imprime, cette rame, qui contient cinq cents feuilles, se -vend donc, raison d'un sou la feuille, vingt-cinq francs. Madame -Schard rsolut d'employer cent rames un premier tirage, ce qui -faisait cinquante mille almanachs placer et deux mille francs de -bnfice recueillir.</p> - -<p>Quoique distrait comme devait l'tre un homme si profondment -occup, David fut surpris, en donnant un coup d'œil -son atelier, d'entendre grogner une presse, et de voir Crizet toujours -debout composant sous la direction de madame Schard. Le -jour o il y entra pour surveiller les oprations entreprises par ve, -ce fut un beau triomphe pour elle que l'approbation de son mari -<span class="pagenum" id="Page_407">407</span> -qui trouva l'affaire de l'almanach excellente. Aussi David promit-il -ses conseils pour l'emploi des encres des diverses couleurs que ncessitent -les configurations de cet almanach o tout parle aux yeux. -Enfin, il voulut refondre lui-mme les rouleaux dans son atelier -mystrieux pour aider, autant qu'il le pouvait, sa femme dans cette -grande petite entreprise.</p> - -<p>Au milieu de cette activit furieuse, vinrent les dsolantes lettres -par lesquelles Lucien apprit sa mre, sa sœur et son beau-frre -son insuccs et sa dtresse Paris. On doit comprendre alors -qu'en envoyant cet enfant gt trois cents francs, ve, madame -Chardon et David avaient offert au pote, chacun de leur ct, le -plus pur de leur sang. Accable par ces nouvelles et dsespre de -gagner si peu en travaillant avec tant de courage, ve n'accueillit -pas sans effroi l'vnement qui met le comble la joie des jeunes -mnages. En se voyant sur le point de devenir mre, elle se dit:—Si -mon cher David n'a pas atteint le but de ses recherches au -moment de mes couches, que deviendrions-nous?... Et qui conduira -les affaires naissantes de notre pauvre imprimerie?</p> - -<p>L'Almanach des Bergers devait tre bien fini avant le premier -janvier; or, Crizet, sur qui roulait toute la composition, y mettait -une lenteur d'autant plus dsesprante que madame Schard -ne connaissait pas assez l'imprimerie pour le rprimander. Elle se -contenta d'observer ce jeune Parisien. Orphelin du grand hospice -des Enfants-Trouvs de Paris, Crizet avait t plac chez messieurs -Didot comme apprenti. De quatorze dix-sept ans, il fut le -Side de Schard, qui le mit sous la direction d'un des plus habiles -ouvriers, et qui en fit son gamin, son page typographique; car -David s'intressa naturellement Crizet en lui trouvant de l'intelligence -et il conquit son affection en lui procurant quelques -plaisirs et des douceurs que lui interdisait son indigence. Dou -d'une assez jolie petite figure chafouine, chevelure rousse, les -yeux d'un bleu trouble, Crizet importa les mœurs du gamin de -Paris dans la capitale de l'Angoumois. Son esprit vif et railleur, sa -malignit l'y rendirent redoutable. Moins surveill par David -Angoulme, soit que plus g il inspirt plus de confiance son -mentor, soit que l'imprimeur comptt sur l'influence de la province, -Crizet devint, l'insu de son tuteur, le don Juan en -casquette de trois ou quatre petites ouvrires, et se dprava compltement. -Sa moralit, fille des cabarets parisiens, prit l'intrt personnel -<span class="pagenum" id="Page_408">408</span> -pour unique loi. D'ailleurs, Crizet, qui, selon l'expression -populaire, devait <i>tirer la conscription</i> l'anne suivante, -se voyait sans carrire; aussi fit-il des dettes en pensant que dans -six mois il deviendrait soldat, et qu'alors aucun de ses cranciers -ne pourrait courir aprs lui. David conservait quelque autorit sur -ce garon, non pas cause de son titre de matre, non pas pour -s'tre intress lui, mais parce que l'ex-gamin de Paris reconnaissait -en David une haute intelligence. Crizet fraternisa bientt -avec les ouvriers des Cointet, attir vers eux par la puissance de la -veste, de la blouse, enfin par l'esprit de corps, plus influent peut-tre -dans les classes infrieures que dans les classes suprieures. -Dans cette frquentation, Crizet perdit le peu de bonnes doctrines -que David lui avait inculques; nanmoins, quand on le plaisantait -sur les <i>sabots</i> de son atelier, terme de mpris donn par les ours -aux vieilles presses des Schard, en lui montrant les magnifiques -presses en fer, au nombre de douze, qui fonctionnaient dans l'immense -atelier des Cointet, o la seule presse en bois existant servait - faire les preuves, il prenait encore le parti de David et -jetait avec orgueil ces paroles au nez des <i>blagueurs</i>:—Avec -ses sabots mon Naf ira plus loin que les vtres avec leurs bilboquets -en fer d'o il ne sort que des livres de messe! Il cherche un -secret qui fera la queue toutes les imprimeries de France et de -Navarre!...</p> - -<p>—En attendant, mchant prote quarante sous, tu as pour -bourgeois une repasseuse! lui rpondait-on.</p> - -<p>—Tiens, elle est jolie, rpliquait Crizet, et c'est plus agrable - voir que les <i>mufles</i> de vos bourgeois.</p> - -<p>—Est-ce que la vue de sa femme te nourrit?</p> - -<p>De la sphre du cabaret ou de la porte de l'imprimerie o ces -disputes amicales avaient lieu, quelques lueurs parvinrent aux -frres Cointet sur la situation de l'imprimerie Schard; ils apprirent -la spculation tente par ve, et jugrent ncessaire d'arrter dans -son essor une entreprise qui pouvait mettre cette pauvre femme -dans une voie de prosprit.</p> - -<p>—Donnons-lui sur les doigts, afin de la dgoter du commerce, -se dirent les deux frres.</p> - -<p>Celui des deux Cointet qui dirigeait l'imprimerie rencontra Crizet, -et lui proposa de lire des preuves pour eux, tant par -preuve, pour soulager leur correcteur qui ne pouvait suffire la -<span class="pagenum" id="Page_409">409</span> -lecture de leurs ouvrages. En travaillant quelques heures de nuit, -Crizet gagna plus avec les frres Cointet qu'avec David Schard -pendant sa journe. Il s'ensuivit quelques relations entre les Cointet -et Crizet, qui l'on reconnut de grandes facults, et qu'on -plaignit d'tre plac dans une situation si dfavorable ses intrts.</p> - -<p>—Vous pourriez, lui dit un jour l'un des Cointet, devenir prote -d'une imprimerie considrable o vous gagneriez six francs par -jour, et avec votre intelligence vous arriveriez vous faire intresser -un jour dans les affaires.</p> - -<p>—A quoi cela peut-il me servir d'tre un bon prote? rpondit -Crizet, je suis orphelin, je fais partie du contingent de l'anne -prochaine, et, si je tombe au sort, qui est-ce qui me payera un -homme?...</p> - -<p>—Si vous vous rendez utile, rpondit le riche imprimeur, -pourquoi ne vous avancerait-on pas la somme ncessaire votre -libration?</p> - -<p>—Ce ne sera pas toujours mon naf? dit Crizet.</p> - -<p>—Bah! peut-tre aura-t-il trouv le secret qu'il cherche...</p> - -<p>Cette phrase fut dite de manire rveiller les plus mauvaises -penses chez celui qui l'coutait; aussi Crizet lana-t-il au fabricant -de papier un regard qui valait la plus pntrante interrogation.</p> - -<p>—Je ne sais pas de quoi il s'occupe, rpondit-il prudemment -en trouvant <i>le bourgeois</i> muet, mais ce n'est pas un homme -chercher des capitales dans son bas de casse!</p> - -<p>—Tenez, mon ami, dit l'imprimeur en prenant six feuilles du -Paroissien du Diocse et les tendant Crizet, si vous pouvez nous -avoir corrig cela pour demain, vous aurez demain dix-huit francs. -Nous ne sommes pas mchants, nous faisons gagner de l'argent au -prote de notre concurrent! Enfin, nous pourrions laisser madame -Schard s'engager dans l'affaire de l'Almanach des Bergers, et la -ruiner: eh! bien, nous vous permettons de lui dire que nous avons -entrepris un Almanach des Bergers, et de lui faire observer qu'elle -n'arrivera pas la premire sur la place.....</p> - -<p>On doit comprendre maintenant pourquoi Crizet allait si lentement -sur la composition de l'Almanach. En apprenant que les -Cointet troublaient sa pauvre petite spculation, ve fut saisie de -terreur, et voulut voir une preuve d'attachement dans la communication -<span class="pagenum" id="Page_410">410</span> -assez hypocritement faite par Crizet de la concurrence -qui l'attendait; mais elle surprit bientt chez son unique compositeur -quelques indices d'une curiosit trop vive qu'elle voulut attribuer - son ge.</p> - -<p>—Crizet, lui dit-elle un matin, vous vous posez sur le pas de la -porte et vous attendez monsieur Schard au passage afin d'examiner -ce qu'il cache, vous regardez dans la cour quand il sort de -l'atelier fondre les rouleaux, au lieu d'achever la composition de -notre almanach. Tout cela n'est pas bien, surtout quand vous me -voyez, moi sa femme, respectant ses secrets et me donnant tant de -mal pour lui laisser la libert de se livrer ses travaux. Si vous -n'aviez pas perdu de temps, l'almanach serait fini, Kolb en -vendrait dj, les Cointet ne pourraient nous faire aucun tort.</p> - -<p>—Eh! madame, rpondit Crizet, pour quarante sous par jour -que je gagne ici, croyez-vous que ce ne soit pas assez de vous faire -pour cent sous de composition! Mais si je n'avais pas des preuves - lire le soir pour les frres Cointet, je pourrais bien me nourrir -de son.</p> - -<p>—Vous tes ingrat de bonne heure, vous ferez votre chemin, rpondit -ve atteinte au cœur moins par les reproches de Crizet -que par la grossiret de son accent, par sa menaante attitude et -par l'agression de ses regards.</p> - -<p>—Ce ne sera toujours pas avec une femme pour bourgeois, car -alors le mois n'a pas souvent trente jours.</p> - -<p>En se sentant blesse dans sa dignit de femme, ve jeta sur -Crizet un regard foudroyant et remonta chez elle. Quand David -vint dner, elle lui dit:—Es-tu sr, mon ami, de ce petit drle -de Crizet?</p> - -<p>—Crizet? rpondit-il. Eh! c'est mon gamin, je l'ai form, je -l'ai eu pour teneur de copie, je l'ai mis la casse, enfin il me doit -d'tre tout ce qu'il est! Autant demander un pre s'il est sr de -son enfant...</p> - -<p>ve apprit son mari que Crizet lisait des preuves pour le -compte des Cointet.</p> - -<p>—Pauvre garon! il faut bien qu'il vive, rpondit David avec -l'humilit d'un matre qui se sentait en faute.</p> - -<p>—Oui; mais, mon ami, voici la diffrence qui existe entre Kolb -et Crizet; Kolb fait vingt lieues tous les jours, dpense quinze ou -vingt sous, nous rapporte sept, huit, quelquefois neuf francs de -<span class="pagenum" id="Page_411">411</span> -feuilles vendues, et ne me demande que ses vingt sous, sa dpense -paye. Kolb se couperait la main plutt que de tirer le barreau -d'une presse chez les Cointet, et il ne regarderait pas les choses -que tu jettes dans la cour, quand on lui offrirait mille cus; tandis -que Crizet les ramasse et les examine.</p> - -<p>Les belles mes arrivent difficilement croire au mal, l'ingratitude, -il leur faut de rudes leons avant de reconnatre l'tendue -de la corruption humaine; puis, quand leur ducation en ce genre -est faite, elles s'lvent une indulgence qui est le dernier degr -du mpris.</p> - -<p>—Bah! pure curiosit de gamin de Paris, s'cria donc David.</p> - -<p>—Eh! bien, mon ami, fais-moi le plaisir de descendre l'atelier, -d'examiner ce que ton gamin a compos depuis un mois, et de -me dire si, pendant ce mois, il n'aurait pas d finir notre almanach...</p> - -<p>Aprs le dner, David reconnut que l'Almanach aurait d tre -compos en huit jours; puis, en apprenant que les Cointet en prparaient -un semblable, il vint au secours de sa femme: il fit interrompre - Kolb la vente des feuilles d'images et dirigea tout dans -son atelier; il mit en train lui-mme une forme que Kolb dut tirer -avec Marion, tandis que lui-mme tira l'autre avec Crizet, en -surveillant les impressions en encres de diverses couleurs. Chaque -couleur exige une impression spare. Quatre encres diffrentes -veulent donc quatre coups de presse. Imprim quatre fois pour -une, l'Almanach des Bergers cote alors tant tablir, qu'il se fabrique -exclusivement dans les ateliers de province o la main d'œuvre -et les intrts du capital engag dans l'imprimerie sont presque -nuls. Ce produit, quelque grossier qu'il soit, est donc interdit aux -imprimeries d'o sortent de beaux ouvrages. Pour la premire fois -depuis la retraite du vieux Schard, on vit alors deux presses roulant -dans ce vieil atelier. Quoique l'almanach ft, dans son genre, -un chef-d'œuvre, nanmoins ve fut oblige de le donner deux -liards, car les frres Cointet donnrent le leur trois centimes aux -colporteurs; elle fit ses frais avec le colportage, elle gagna sur les -ventes directement faites par Kolb; mais sa spculation fut manque. -En se voyant devenu l'objet de la dfiance de sa belle patronne, -Crizet se posa dans son for intrieur en adversaire, et il -se dit: Tu me souponnes, je me vengerai! Le gamin de Paris -est ainsi fait. Crizet accepta donc de messieurs Cointet frres des -<span class="pagenum" id="Page_412">412</span> -moluments videmment trop forts pour la lecture des preuves -qu'il allait chercher leur bureau tous les soirs et qu'il leur rendait -tous les matins. En causant tous les jours davantage avec eux, -il se familiarisa, finit par apercevoir la possibilit de se librer du -service militaire qu'on lui prsentait comme appt; et, loin d'avoir - le corrompre, les Cointet entendirent de lui les premiers mots relativement - l'espionnage et l'exploitation du secret que cherchait -David. Inquite en voyant combien elle devait peu compter sur Crizet -et dans l'impossibilit de trouver un autre Kolb, ve rsolut -de renvoyer l'unique compositeur en qui sa seconde vue de femme -aimante lui fit voir un tratre; mais comme c'tait la mort de son -imprimerie, elle prit une rsolution virile: elle pria par une lettre -monsieur Mtivier, le correspondant de David Schard, des Cointet -et de presque tous les fabricants de papier du dpartement, de faire -mettre dans le Journal de la Librairie, Paris, l'annonce suivante:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>A cder, une imprimerie en pleine activit, matriel et brevet, -situe Angoulme. S'adresser, pour les conditions, monsieur -Mtivier, rue Serpente.</p> - -</div> - -<p>Aprs avoir lu le numro du journal o se trouvait cette annonce, -les Cointet se dirent:—Cette petite femme ne manque pas de -tte, il est temps de nous rendre matres de son imprimerie en lui -donnant de quoi vivre; autrement, nous pourrions rencontrer un -adversaire dans le successeur de David, et notre intrt est de toujours -avoir un œil dans cet atelier.</p> - -<p>Mus par cette pense, les frres Cointet vinrent parler David Schard. -ve, qui les deux frres s'adressrent, prouva la plus vive -joie en voyant le rapide effet de sa ruse, car ils ne lui cachrent pas -leur dessein de proposer monsieur Schard de faire des impressions - leur compte: ils taient encombrs, leurs presses ne pouvaient -suffire leurs travaux, ils avaient demand des ouvriers -Bordeaux, et se faisaient fort d'occuper les trois presses de -David.</p> - -<p>—Messieurs, dit-elle aux deux frres Cointet pendant que Crizet -allait avertir David de la visite de ses confrres, mon mari a -connu chez messieurs Didot d'excellents ouvriers probes et actifs, -il se choisira sans doute un successeur parmi les meilleurs... Ne -vaut-il pas mieux vendre son tablissement une vingtaine de mille -francs, qui nous donneront mille francs de rente, que de perdre -<span class="pagenum" id="Page_413">413</span> -mille francs par an au mtier que vous nous faites faire? Pourquoi -nous avoir envi la pauvre petite spculation de notre Almanach, -qui d'ailleurs appartenait cette imprimerie?</p> - -<p>—Eh! pourquoi, madame, ne pas nous en avoir prvenus? -nous ne serions pas alls sur vos brises, dit gracieusement celui -des deux frres qu'on appelait le grand Cointet.</p> - -<p>—Allons donc, messieurs, vous n'avez commenc votre almanach -qu'aprs avoir appris par Crizet que je faisais le mien.</p> - -<p>En disant ces paroles vivement, elle regarda celui qu'on appelait -le grand Cointet, et lui fit baisser les yeux. Elle acquit ainsi la -preuve de la trahison de Crizet.</p> - -<p>Ce Cointet, le directeur de la papeterie et des affaires, tait -beaucoup plus habile commerant que son frre Jean, qui conduisait -d'ailleurs l'imprimerie avec une grande intelligence, mais dont -la capacit pouvait se comparer celle d'un colonel; tandis que -Boniface tait un gnral auquel Jean laissait le commandement en -chef. Boniface, homme sec et maigre, figure jaune comme un -cierge et marbre de plaques rouges, bouche serre, et dont les -yeux avaient de la ressemblance avec ceux des chats, ne s'emportait -jamais; il coutait avec le calme d'un dvot les plus grosses injures, -et rpondait d'une voix douce. Il allait la messe, confesse -et communiait. Il cachait sous ses manires patelines, sous un extrieur -presque mou, la tnacit, l'ambition du prtre et l'avidit -du ngociant dvor par la soif des richesses et des honneurs. Ds -1820, le grand Cointet voulait tout ce que la bourgeoisie a fini par -obtenir la rvolution de 1830. Plein de haine contre l'aristocratie, -indiffrent en matire de religion, il tait dvot comme Bonaparte -fut montagnard. Son pine dorsale flchissait avec une merveilleuse -flexibilit devant la Noblesse et l'Administration pour -lesquelles il se faisait petit, humble et complaisant. Enfin, pour peindre -cet homme par un trait dont la valeur sera bien apprcie par -des gens habitus traiter les affaires, il portait des conserves -verres bleus l'aide desquelles il cachait son regard, sous prtexte -de prserver sa vue de l'clatante rverbration de la lumire dans -une ville o la terre, o les constructions sont blanches, et o l'intensit -du jour est augmente par la grande lvation du sol. Quoique -sa taille ne ft qu'un peu au-dessus de la moyenne, il paraissait -grand cause de sa maigreur, qui annonait une nature accable -de travail, une pense en continuelle fermentation. Sa physionomie -<span class="pagenum" id="Page_414">414</span> -jsuitique tait complte par une chevelure plate, grise, longue, -taille la faon de celle des ecclsiastiques, et par son vtement qui, -depuis sept ans, se composait d'un pantalon noir, de bas noirs, d'un -gilet noir et d'une <i>lvite</i> (le nom mridional d'une redingote) en -drap couleur marron. On l'appelait le grand Cointet pour le distinguer -de son frre, qu'on nommait le gros Cointet, en exprimant -ainsi le contraste qui existait autant entre la taille qu'entre les capacits -des deux frres, galement redoutables d'ailleurs. En effet, -Jean Cointet, bon gros garon face flamande, brunie par le soleil de -l'Angoumois, petit et court, pansu comme Sancho, le sourire sur les -lvres, les paules paisses, produisait une opposition frappante avec -son an. Jean ne diffrait pas seulement de physionomie et d'intelligence -avec son frre, il professait des opinions presque librales, -il tait <i>Centre Gauche</i>, n'allait la messe que les dimanches, et -s'entendait merveille avec les commerants libraux. Quelques -ngociants de l'Houmeau prtendaient que cette divergence d'opinions -tait un jeu jou par les deux frres. Le grand Cointet exploitait -avec habilet l'apparente bonhomie de son frre, il se servait -de Jean comme d'une massue. Jean se chargeait des paroles dures, -des excutions qui rpugnaient la mansutude de son frre. Jean -avait le dpartement des colres, il s'emportait, il laissait chapper -des propositions inacceptables, qui rendaient celles de son frre -plus douces; et ils arrivaient ainsi, tt ou tard, leurs fins.</p> - -<p>ve, avec le tact particulier aux femmes, eut bientt devin le -caractre des deux frres; aussi resta-t-elle sur ses gardes en prsence -d'adversaires si dangereux. David, dj mis au fait par sa -femme, couta d'un air profondment distrait les propositions de -ses ennemis.</p> - -<p>—Entendez-vous avec ma femme, dit-il aux deux Cointet en -sortant du cabinet vitr pour retourner dans son petit laboratoire, -elle est plus au fait de mon imprimerie que je ne le suis moi-mme. -Je m'occupe d'une affaire qui sera plus lucrative que ce pauvre -tablissement, et au moyen de laquelle je rparerai les pertes que -j'ai faites avec vous...</p> - -<p>—Et comment? dit le gros Cointet en riant.</p> - -<p>ve regarda son mari pour lui recommander la prudence.</p> - -<p>—Vous serez mes tributaires, vous et tous ceux qui consomment -du papier, rpondit David.</p> - -<p>—Et que cherchez-vous donc? demanda Benot-Boniface Cointet.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_415">415</span> -Quand Boniface eut lch sa demande d'un ton doux et d'une -faon insinuante, ve regarda de nouveau son mari pour l'engager - ne rien rpondre ou rpondre quelque chose qui ne ft rien.</p> - -<p>—Je cherche fabriquer le papier cinquante pour cent au-dessous -du prix actuel de revient...</p> - -<p>Et il s'en alla sans voir le regard que les deux frres changrent, -et par lequel ils se disaient:—Cet homme devait tre un inventeur; -on ne pouvait pas avoir son encolure et rester oisif!—Exploitons-le! -disait Boniface.—Et comment? disait Jean.</p> - -<p>—David agit avec vous comme avec moi, dit madame Schard. -Quand je fais la curieuse, il se dfie sans doute de mon nom, et -me jette cette phrase qui n'est aprs tout qu'un programme.</p> - -<p>—Si votre mari peut raliser ce programme, il fera certainement -fortune plus rapidement que par l'imprimerie, et je ne m'tonne -plus de lui voir ngliger cet tablissement, reprit Boniface en se -tournant vers l'atelier dsert o Kolb assis sur un ais frottait son -pain avec une gousse d'ail; mais il nous conviendrait peu de voir -cette imprimerie aux mains d'un concurrent actif, remuant, ambitieux, -et peut-tre pourrions-nous arriver nous entendre. Si, -par exemple, vous consentiez louer pour une certaine somme -votre matriel l'un de nos ouvriers qui travaillerait pour nous, -sous votre nom, comme cela se fait Paris, nous occuperions assez -ce gars-l pour lui permettre de vous payer un trs-bon loyer -et de raliser de petits profits...</p> - -<p>—Cela dpend de la somme, rpondit ve Schard. Que voulez-vous -donner? ajouta-t-elle en regardant Boniface de manire lui -faire voir qu'elle comprenait parfaitement son plan.</p> - -<p>—Mais quelles seraient vos prtentions? rpliqua vivement -Jean Cointet.</p> - -<p>—Trois mille francs pour six mois, dit-elle.</p> - -<p>—Eh! ma chre petite dame, vous parliez de vendre votre imprimerie -vingt mille francs, rpliqua tout doucettement Boniface. -L'intrt de vingt mille francs n'est que de douze cents francs, -six pour cent.</p> - -<p>ve resta pendant un moment tout interdite, et reconnut alors -tout le prix de la discrtion en affaires.</p> - -<p>—Vous vous servirez de nos presses, de nos caractres avec -lesquels je vous ai prouv que je savais faire encore de petites -<span class="pagenum" id="Page_416">416</span> -affaires, reprit-elle, et nous avons des loyers payer monsieur Schard -le pre qui ne nous comble pas de cadeaux.</p> - -<p>Aprs une lutte de deux heures, ve obtint deux mille francs -pour six mois, dont mille seraient pays d'avance. Quand tout fut -convenu, les deux frres lui apprirent que leur intention tait de -faire Crizet le bail des ustensiles de l'imprimerie. ve ne put -retenir un mouvement de surprise.</p> - -<p>—Ne vaut-il pas mieux prendre quelqu'un qui soit au fait de -l'atelier? dit le gros Cointet.</p> - -<p>ve salua les deux frres sans rpondre, et se promit de surveiller -elle-mme Crizet.</p> - -<p>—Eh! bien, voil nos ennemis dans la place! dit en riant David - sa femme quand au moment du dner elle lui montra les actes -signer.</p> - -<p>—Bah! dit-elle, je rponds de l'attachement de Kolb et de Marion; - eux deux, ils surveilleront tout. D'ailleurs, nous nous faisons -quatre mille francs de rente d'un mobilier industriel qui nous -cotait de l'argent, et je te vois un an devant toi pour raliser tes -esprances!</p> - -<p>—Tu devais tre la femme d'un chercheur d'inventions! dit -Schard en serrant la main de sa femme avec tendresse.</p> - -<p>Si le mnage de David eut une somme suffisante pour passer -l'hiver, il se trouva sous la surveillance de Crizet, et, sans le savoir, -dans la dpendance du grand Cointet.</p> - -<p>—Ils sont nous! dit en sortant le directeur de la papeterie -son frre l'imprimeur. Ces pauvres gens vont s'habituer recevoir -le loyer de leur imprimerie; ils compteront l-dessus, et ils s'endetteront. -Dans six mois nous ne renouvellerons pas le bail, et nous -verrons alors ce que cet homme de gnie aura dans son sac, car -nous lui proposerons de le tirer de peine en nous associant pour -exploiter sa dcouverte.</p> - -<p>Si quelque rus commerant avait pu voir le grand Cointet prononant -ces mots: <i>en nous associant</i>, il aurait compris que le -danger du mariage est encore moins grand la Mairie qu'au Tribunal -de commerce. N'tait-ce pas trop dj que ces froces chasseurs -fussent sur les traces de leur gibier? David et sa femme, aids par -Kolb et par Marion, taient-ils en tat de rsister aux ruses d'un -Boniface Cointet?</p> - -<p>Quand l'poque des couches de madame Schard arriva, le billet -<span class="pagenum" id="Page_417">417</span> -de cinq cents francs envoy par Lucien, joint au second payement -de Crizet, permit de suffire toutes les dpenses. ve, sa mre -et David, qui se croyaient oublis par Lucien, prouvrent alors -une joie gale celle que leur donnaient les premiers succs du -pote, dont les dbuts dans le journalisme firent encore plus de -tapage Angoulme qu' Paris.</p> - -<p>Endormi dans une scurit trompeuse, David chancela sur ses -jambes en recevant de son beau-frre ce mot cruel.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Mon cher David, j'ai ngoci, chez Mtivier, trois billets signs -de toi, faits mon ordre, un, deux et trois mois d'chance. -Entre cette ngociation et mon suicide, j'ai choisi cette horrible -ressource qui, sans doute, te gnera beaucoup. Je t'expliquerai -dans quelle ncessit je me trouve, et je tcherai d'ailleurs de -t'envoyer les fonds l'chance.</p> - -<p>Brle ma lettre, ne dis rien ni ma sœur ni ma mre, car -je t'avoue avoir compt sur ton hrosme bien connu de</p> - -<p class="rsign"><span class="rind">Ton frre au dsespoir,</span><br /> -<span class="smcap">Lucien de Rubempr</span>.</p> - -</div> - -<p>—Ton pauvre frre, dit David sa femme qui relevait alors de -couches, est dans d'affreux embarras, je lui ai envoy trois billets -de mille francs, un, deux et trois mois; prends-en note.</p> - -<p>Puis il s'en alla dans les champs afin d'viter les explications -que sa femme allait lui demander. Mais, en commentant avec -sa mre cette phrase pleine de malheurs, ve dj trs-inquite -du silence gard par son frre depuis six mois, eut de si mauvais -pressentiments que, pour les dissiper, elle se rsolut faire une -de ces dmarches conseilles par le dsespoir. Monsieur de Rastignac -fils tait venu passer quelques jours dans sa famille, et il avait parl -de Lucien en assez mauvais termes pour que ces nouvelles de Paris, -commentes par toutes les bouches qui les avaient colportes, fussent -arrives jusqu' la sœur et la mre du journaliste. ve alla chez -madame de Rastignac, y sollicita la faveur d'une entrevue avec le -fils, qui elle fit part de toutes ses craintes, en lui demandant la -vrit sur la situation de Lucien Paris. En un moment, ve apprit -la liaison de son frre avec Coralie, son duel avec Michel Chrestien, -caus par sa trahison envers d'Arthez, enfin toutes les circonstances -de la vie de Lucien envenimes par un dandy spirituel qui sut donner -<span class="pagenum" id="Page_418">418</span> - sa haine et son envie les livres de la piti, la forme amicale -du patriotisme alarm sur l'avenir d'un grand homme et les -couleurs d'une admiration sincre pour le talent d'un enfant d'Angoulme, -si cruellement compromis. Il parla des fautes que Lucien -avait commises et qui venaient de lui coter la protection des plus -hauts personnages, de faire dchirer une ordonnance qui lui confrait -les armes et le nom de Rubempr.</p> - -<p>—Madame, si votre frre et t bien conseill, il serait aujourd'hui -dans la voie des honneurs et le mari de madame de Bargeton; -mais que voulez-vous?... il l'a quitte, insulte! Elle est, - son grand regret, devenue madame la comtesse Sixte du Chtelet, -car elle aimait Lucien.</p> - -<p>—Est-il possible?... s'cria madame Schard.</p> - -<p>—Votre frre est un aiglon que les premiers rayons du luxe et -de la gloire ont aveugl. Quand un aigle tombe, qui peut savoir au -fond de quel prcipice il s'arrtera: la chute d'un grand homme est -toujours en raison de la hauteur laquelle il est parvenu.</p> - -<p>ve revint pouvante avec cette dernire phrase qui lui traversa -le cœur comme une flche. Blesse dans les endroits les plus sensibles -de son me, elle garda chez elle le plus profond silence; mais -plus d'une larme roula sur les joues et sur le front de l'enfant -qu'elle nourrissait. Il est si difficile de renoncer aux illusions que -l'esprit de famille autorise et qui naissent avec la vie, qu've se -dfia d'Eugne de Rastignac, elle voulut entendre la voix d'un vritable -ami. Elle crivit donc une lettre touchante d'Arthez, dont -l'adresse lui avait t donne par Lucien, au temps o Lucien tait -enthousiaste du Cnacle, et voici la rponse qu'elle reut:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">Madame,</p> - -<p>Vous me demandez la vrit sur la vie que mne Paris monsieur -votre frre, vous voulez tre claire sur son avenir; et, -pour m'engager vous rpondre franchement, vous me rptez -ce que vous en a dit monsieur de Rastignac, en me demandant -si de tels faits sont vrais. En ce qui me concerne, madame, -il faut rectifier, l'avantage de Lucien, les confidences de monsieur -de Rastignac. Votre frre a prouv des remords, il est venu -me montrer la critique de mon livre, en me disant qu'il ne pouvait -se rsoudre la publier, malgr le danger que sa dsobissance -aux ordres de son parti faisait courir une personne bien -<span class="pagenum" id="Page_419">419</span> -chre. Hlas, madame, la tche d'un crivain est de concevoir -les passions, puisqu'il met sa gloire les exprimer: j'ai donc -compris qu'entre une matresse et un ami, l'ami devait tre sacrifi. -J'ai facilit son crime votre frre, j'ai corrig moi-mme -cet article <i>libellicide</i> et l'ai compltement approuv. Vous me -demandez si Lucien a conserv mon estime et mon amiti. Ici, -la rponse est difficile faire. Votre frre est dans une voie o il -se perdra. En ce moment, je le plains encore; bientt, je l'aurai -volontairement oubli, non pas tant cause de ce qu'il a dj fait -que de ce qu'il doit faire. Votre Lucien est un homme de posie -et non un pote, il rve et ne pense pas, il s'agite et ne cre -pas. Enfin c'est, permettez-moi de le dire, une femmelette qui -aime paratre, le vice principal du Franais. Ainsi Lucien sacrifiera -toujours le meilleur de ses amis au plaisir de montrer son -esprit. Il signerait volontiers demain un pacte avec le dmon, si -ce pacte lui donnait pour quelques annes une vie brillante et -luxueuse. N'a-t-il pas dj fait pis en troquant son avenir contre -les passagres dlices de sa vie publique avec une actrice? En ce -moment, la jeunesse, la beaut, le dvouement de cette femme, -car il en est ador, lui cachent les dangers d'une situation que ni -la gloire, ni le succs, ni la fortune ne font accepter par le monde. -Eh! bien, chaque nouvelle sduction, votre frre ne verra, -comme aujourd'hui, que les plaisirs du moment. Rassurez-vous, -Lucien n'ira jamais jusqu'au crime, il n'en aurait pas la force; -mais il accepterait un crime tout fait, il en partagerait les profits -sans en avoir partag les dangers: ce qui semble horrible tout -le monde, mme aux sclrats. Il se mprisera lui-mme, il se repentira; -mais la ncessit revenant, il recommencerait, car la -volont lui manque: il est sans force contre les amorces de la -volupt, contre la satisfaction de ses moindres ambitions. Paresseux -comme tous les hommes posie, il se croit habile en escamotant -les difficults au lieu de les vaincre. Il aura du courage -telle heure, mais telle autre il sera lche. Et il ne faut pas plus -lui savoir gr de son courage que lui reprocher sa lchet: Lucien -est une harpe dont les cordes se tendent ou s'amollissent au gr -des variations de l'atmosphre. Il pourra faire un beau livre dans -une phase de colre ou de bonheur, et ne pas tre sensible au -succs, aprs l'avoir cependant dsir. Ds les premiers jours de -son arrive Paris, il est tomb dans la dpendance d'un jeune -<span class="pagenum" id="Page_420">420</span> -homme sans moralit, mais dont l'adresse et l'exprience au milieu -des difficults de la vie littraire l'ont bloui. Ce prestidigitateur -a compltement sduit Lucien, il l'a entran dans une existence -sans dignit sur laquelle, malheureusement pour lui, l'amour -a jet ses prestiges. Trop facilement accorde, l'admiration -est un signe de faiblesse: on ne doit pas payer en mme monnaie -un danseur de corde et un pote. Nous avons t tous blesss -de la prfrence accorde l'intrigue et la friponnerie littraire -sur le courage et sur l'honneur de ceux qui conseillaient - Lucien d'accepter le combat au lieu de drober le succs, de -se jeter dans l'arne au lieu de se faire un des trompettes de -l'orchestre. La Socit, madame, est, par une bizarrerie singulire, -pleine d'indulgence pour les jeunes gens de cette nature; -elle les aime, elle se laisse prendre aux beaux semblants de leurs -dons extrieurs; d'eux, elle n'exige rien, elle excuse toutes leurs -fautes, elle leur accorde les bnfices des natures compltes en ne -voulant voir que leurs avantages, elle en fait enfin ses enfants gts. -Au contraire, elle est d'une svrit sans bornes pour les natures -fortes et compltes. Dans cette conduite, la Socit, si violemment -injuste en apparence, est peut-tre sublime: elle s'amuse -des bouffons sans leur demander autre chose que du plaisir, -et les oublie promptement; tandis que pour plier le genou devant -la grandeur, elle lui demande toutes ses divines magnificences. -A chaque chose, sa loi: l'ternel diamant doit tre sans tache, la -cration momentane de la Mode a le droit d'tre lgre, bizarre -et sans consistance. Aussi, malgr ses erreurs, peut-tre Lucien -russira-t-il merveille, il lui suffira de profiter de quelque veine -heureuse, ou de se trouver en bonne compagnie; mais s'il rencontre -un mauvais ange, il ira jusqu'au fond de l'enfer. C'est un -brillant assemblage de belles qualits brodes sur un fond trop -lger; l'ge emporte les fleurs, il ne reste un jour que le tissu; -et, s'il est mauvais, on y voit un haillon. Tant que Lucien sera -jeune, il plaira; mais trente ans, dans quelle position sera-t-il? -telle est la question que doivent se faire ceux qui l'aiment sincrement. -Si j'eusse t seul penser ainsi de Lucien, peut-tre -aurai-je vit de vous donner tant de chagrin par ma sincrit; -mais outre qu'luder par des banalits les questions poses par -votre sollicitude me semblait indigne de vous dont la lettre est -un cri d'angoisse, et de moi dont vous faites trop d'estime, ceux -<span class="pagenum" id="Page_421">421</span> -de mes amis qui ont connu Lucien sont unanimes en ce jugement: -j'ai donc vu l'accomplissement d'un devoir dans la manifestation -de la vrit, quelque terrible qu'elle soit. On peut tout -attendre de Lucien en bien comme en mal. Telle est notre pense, -en un seul mot, o se rsume cette lettre. Si les hasards de -sa vie, maintenant bien misrable, bien chanceuse, ramenaient -ce pote vers vous, usez de toute votre influence pour le garder -au sein de sa famille; car, jusqu' ce que son caractre ait pris -de la fermet, Paris sera toujours dangereux pour lui. Il vous -appelait, vous et votre mari, ses anges gardiens, et il vous a sans -doute oublis; mais il se souviendra de vous au moment o, -battu par la tempte, il n'aura plus que sa famille pour asile, gardez-lui -donc votre cœur, madame: il en aura besoin.</p> - -<p>Agrez, madame, les sincres hommages d'un homme qui -vos prcieuses qualits sont connues, et qui respecte trop vos maternelles -inquitudes pour ne pas vous offrir ici ses obissances en -se disant:</p> - -<p class="rsign"><span class="rind">Votre dvou serviteur,</span><br /> -<span class="smcap"><ins id="cor_89" title="D'ARTHS">D'Arthez</ins></span>.</p> - -</div> - -<p>Deux jours aprs avoir lu cette rponse, ve fut oblige de -prendre une nourrice: son lait tarissait. Aprs avoir fait un dieu de -son frre, elle le voyait dprav par l'exercice des plus belles facults; -enfin, pour elle, il roulait dans la boue. Cette noble crature -ne savait pas transiger avec la probit, avec la dlicatesse, avec toutes -les religions domestiques cultives au foyer de la famille, encore -si pur, si rayonnant au fond de la province. David avait donc eu raison -dans ses prvisions. Quand le chagrin, qui mettait sur son front -si blanc des teintes de plomb, fut confi par ve son mari dans -une de ces limpides conversations o le mnage de deux amants -peut tout se dire, David fit entendre de consolantes paroles. Quoiqu'il -et les larmes aux yeux en voyant le beau sein de sa femme -tari par la douleur, et cette mre au dsespoir de ne pouvoir accomplir -son œuvre maternelle, il rassura sa femme en lui donnant -quelques esprances.</p> - -<p>—Vois-tu, mon enfant, ton frre a pch par l'imagination. Il -est si naturel un pote de vouloir sa robe de pourpre et d'azur, il -court avec tant d'empressement aux ftes! Cet oiseau se prend -<span class="pagenum" id="Page_422">422</span> -l'clat, au luxe, avec tant de bonne foi que Dieu l'excuse l o la -Socit le <ins id="cor_90" title="condamme">condamne</ins>!</p> - -<p>—Mais il nous tue!... s'cria la pauvre femme.</p> - -<p>—Il nous tue aujourd'hui comme il nous sauvait il y a quelques -mois en nous envoyant les prmices de son gain! rpondit -le bon David, qui eut l'esprit de comprendre que le dsespoir menait -sa femme au del des bornes et qu'elle reviendrait bientt -son amour pour Lucien. Mercier disait dans son Tableau de Paris, -il y a environ cinquante ans, que la littrature, la posie, les lettres -et les sciences, que les crations du cerveau ne pouvaient jamais -nourrir un homme; et Lucien, en sa qualit de pote, n'a -pas cru l'exprience de cinq sicles. Les moissons arroses d'encre -ne se font (quand elles se font) que dix ou douze ans aprs les semailles, -et Lucien a pris l'herbe pour la gerbe. Il aura du moins -appris la vie. Aprs avoir t la dupe d'une femme, il devait tre -la dupe du monde et des fausses amitis. L'exprience qu'il a gagne -est chrement paye, voil tout. Nos anctres disaient: Pourvu -qu'un fils de famille revienne avec ses deux oreilles et l'honneur -sauf, tout est bien...</p> - -<p>—L'honneur!... s'cria la pauvre ve. Hlas! combien de -vertus Lucien a-t-il manqu!... crire contre sa conscience! Attaquer -son meilleur ami!... Accepter l'argent d'une actrice!... Se -montrer avec elle! Nous mettre sur la paille!...</p> - -<p>—Oh! cela, ce n'est rien!... s'cria David qui s'arrta.</p> - -<p>Le secret du faux commis par son beau-frre allait lui chapper, -et malheureusement ve, en s'apercevant de ce mouvement, conserva -de vagues inquitudes.</p> - -<p>—Comment rien, rpondit-elle. Et o prendrons-nous de quoi -payer trois mille francs?</p> - -<p>—D'abord, reprit David, nous allons avoir renouveler le bail -de l'exploitation de notre imprimerie avec Crizet. Depuis six mois -les quinze pour cent que les Cointet lui allouent sur les travaux -faits pour eux lui ont donn six cents francs, et il a su gagner cinq -cents francs avec des ouvrages de ville.</p> - -<p>—Si les Cointet savent cela, peut-tre ne recommenceront-ils -pas le bail; ils auront peur de lui, dit ve; car Crizet est un -homme dangereux.</p> - -<p>—Eh! que m'importe! s'cria Schard, dans quelques jours -<span class="pagenum" id="Page_423">423</span> -nous serons riches! Une fois Lucien riche, mon ange, il n'aura -que des vertus...</p> - -<p>—Ah! David, mon ami, mon ami, quel mot viens-tu de laisser -chapper! En proie la misre, Lucien serait donc sans force -contre le mal! Tu penses de lui tout ce qu'en pense monsieur -<ins id="cor_91" title="d'Arths">d'Arthez</ins>! Il n'y a pas de supriorit sans force, et Lucien est faible... -Un ange qu'il ne faut pas tenter, qu'est-ce?...</p> - -<p>—Eh! c'est une nature qui n'est belle que dans son milieu, -dans sa sphre, dans son ciel. Lucien n'est pas fait pour lutter, je -lui pargnerai la lutte. Tiens, vois! je suis trop prs du rsultat -pour ne pas t'initier aux moyens. Il sortit de sa poche plusieurs -feuillets de papier blanc de la grandeur d'un in-octavo, les brandit -victorieusement et les apporta sur les genoux de sa femme.—Une -rame de ce papier, format grand-raisin, ne cotera pas plus de -cinq francs, dit-il en faisant manier les chantillons ve, qui -laissait voir une surprise enfantine l'aspect d'une si petite chose -apporte comme preuve de rsultats si grands.</p> - -<p>A une question de sa femme, qui ne savait pas ce que voulait -dire ce mot grand-raisin, Schard lui donna sur la papeterie des -renseignements qui ne seront point dplacs dans une œuvre dont -l'existence matrielle est due autant au papier qu' la presse.</p> - -<p>Le papier, produit non moins merveilleux que l'impression laquelle -il sert de base, existait depuis long-temps en Chine quand, par les -filires souterraines du commerce, il parvint dans l'Asie-Mineure, -o, vers l'an 750, selon quelques traditions, on faisait usage d'un -papier de coton broy et rduit en bouillie. La ncessit de remplacer -le parchemin, dont le prix tait excessif, fit trouver, par -une imitation du <i>papier bombycien</i> (tel fut le nom du papier de -coton en Orient), le papier de chiffon, les uns disent Ble, en -1170, par des Grecs rfugis; les autres disent Padoue, en 1301, -par un Italien nomm Pax. Ainsi le papier se perfectionna lentement -et obscurment; mais il est certain que dj sous Charles VI -on fabriquait Paris la pte des cartes jouer. Lorsque les immortels -Faust, Coster et Guttemberg eurent invent <span class="smcap">le Livre</span>, -des artisans, inconnus comme tant de grands artistes de cette poque, -approprirent la papeterie aux besoins de la typographie. -Dans ce quinzime sicle, si vigoureux et si naf, les noms des diffrents -formats de papier, de mme que les noms donns aux caractres, -portrent l'empreinte de la navet du temps. Ainsi le -<span class="pagenum" id="Page_424">424</span> -Raisin, le Jsus, le Colombier, le papier Pot, l'cu, le Coquille, -le Couronne, furent ainsi nomms de la grappe, de l'image de Notre-Seigneur, -de la couronne, de l'cu, du pot, enfin du filigrane -marqu au milieu de la feuille, comme plus tard, sous Napolon, -on y mit un aigle: d'o le papier dit grand-aigle. De mme, on -appela les caractres Cicro, Saint-Augustin, Gros-Canon, des -livres de liturgie, des œuvres thologiques et des traits de Cicron -auxquels ces caractres furent d'abord employs. L'<i>italique</i> fut -invent par les Alde, Venise: de l son nom. Avant l'invention -du papier mcanique, dont la longueur est sans limites, les plus -grands formats taient le Grand-Jsus ou le Grand-Colombier; encore -ce dernier ne servait-il gure que pour les atlas ou pour les -gravures. En effet, les dimensions du papier d'impression taient -soumises celles des marbres de la presse. A l'poque o Schard -cherchait rsoudre le problme de la fabrication du papier bon -march, l'existence du papier continu paraissait une chimre en -France, quoique dj Denis Robert d'Essone et, vers 1799, invent -pour le fabriquer une machine que depuis Didot-Saint-Lger -essaya de perfectionner. Le papier vlin, invent par Ambroise -Didot, ne date que de 1780. Ce rapide aperu dmontre invinciblement -que toutes les grandes acquisitions de l'industrie et de -l'intelligence se sont faites avec une excessive lenteur et par des -agrgations inaperues, absolument comme procde la Nature. Pour -arriver leur perfection, l'criture, le langage peut-tre!... ont -eu les mmes ttonnements que la typographie et la papeterie.</p> - -<p>—Des chiffonniers ramassent dans l'Europe entire les chiffons, -les vieux linges, et achtent les dbris de toute espce de tissus, -dit Schard sa femme en terminant. Ces dbris, tris par sortes, -s'emmagasinent chez les marchands de chiffons en gros, qui fournissent -les papeteries. Pour te donner une ide de ce commerce, -apprends, mon enfant, qu'en 1814 le banquier Cardon, propritaire -des cuves de Buges et de Langle, o Lorier de l'Isle essaya -ds 1776 la solution du problme dont s'occupa ton pre, avait -un procs avec un sieur Proust propos d'une erreur de deux -millions pesant de chiffons dans un compte de dix millions de livres, -environ quatre millions de francs. Le fabricant lave ses chiffons et -les rduit en une bouillie claire qui se passe, absolument comme -une cuisinire passe une sauce son tamis, sur un chssis en fer -appel <i>forme</i>, et dont l'intrieur est rempli par une toffe mtallique -<span class="pagenum" id="Page_425">425</span> -au milieu de laquelle se trouve le filigrane qui donne son -nom au papier. De la grandeur de la <i>forme</i> dpend alors la grandeur -du papier.</p> - -<p>—Eh! bien, comment as-tu fait ces essais? dit ve David.</p> - -<p>—Avec un vieux tamis en crin que j'ai pris Marion, rpondit-il.</p> - -<p>—Tu n'es donc pas encore content? demanda-t-elle.</p> - -<p>—La question n'est pas dans la fabrication, elle est dans le prix -de revient de la pte; car je ne suis qu'un des derniers entrs dans -cette voie difficile. Madame Masson, ds 1794, essayait de convertir -les papiers imprims en papier blanc; elle a russi, mais quel -prix! En Angleterre, vers 1800, le marquis de Salisbury tentait, en -mme temps que Sguin en 1801, en France, d'employer la paille - la fabrication du papier. Une foule de grands esprits a tourn autour -de l'ide que je veux raliser. Dans le temps o j'tais chez -messieurs Didot, on s'en occupait dj comme on s'en occupe encore; -car aujourd'hui le perfectionnement cherch par ton pre -est devenu l'une des ncessits les plus imprieuses de ce temps-ci. -Voici pourquoi. Le linge de fil est, cause de sa chert, remplac -par le linge de coton. Quoique la dure du fil, compare celle du -coton, rende, en dfinitive, le fil moins cher que le coton, comme -il s'agit toujours pour les pauvres de sortir une somme quelconque -de leurs poches, ils prfrent donner moins que plus, et subissent, -en vertu du <i>v victis!</i> des pertes normes. La classe bourgeoise -agit comme le pauvre. Ainsi le linge de fil va manquer, et l'on sera -forc de se servir de chiffons de coton. Aussi l'Angleterre, o le -coton a remplac le fil chez les quatre cinquimes de la population, -a-t-elle commenc fabriquer le papier de coton. Ce papier, qui -d'abord a l'inconvnient de se couper et de se casser, se dissout -dans l'eau si facilement qu'un livre en papier de coton s'y mettrait -en bouillie en y restant un quart d'heure, tandis qu'un vieux livre -ne serait pas perdu en y restant deux heures. On ferait scher le -vieux livre; et, quoique jauni, pass, le texte en serait encore lisible, -l'œuvre ne serait pas dtruite. Nous arrivons un temps o, -les fortunes diminuant par leur galisation, tout s'appauvrira: nous -voudrons du linge et des livres bon march, comme on commence - vouloir de petits tableaux, faute d'espace pour en placer -de grands. Les chemises et les livres ne dureront pas, voil tout. -La solidit des produits s'en va de toutes parts. Aussi le problme -<span class="pagenum" id="Page_426">426</span> - rsoudre est-il de la plus haute importance pour la littrature, -pour les sciences et pour la politique. Il y eut donc un jour dans -mon cabinet une vive discussion sur les ingrdients dont on se sert -en Chine pour fabriquer le papier. L, grce aux matires premires, -la papeterie a, ds son origine, atteint une perfection qui -manque la ntre. On s'occupait alors beaucoup du papier de -Chine, que sa lgret, sa finesse rendent bien suprieur au ntre, -car ces prcieuses qualits ne l'empchent pas d'tre consistant; et, -quelque mince qu'il soit, il n'offre aucune transparence. Un correcteur -trs-instruit ( Paris il se rencontre des savants parmi les -correcteurs: Fourier et Pierre Leroux sont en ce moment correcteurs -chez Lachevardire!.....); donc le comte de Saint-Simon, -correcteur pour le moment, vint nous voir au milieu de la discussion. -Il nous dit alors que, selon Kempfer et Du Halde, le <i>broussonatia</i> -fournissait aux Chinois la matire de leur papier tout vgtal, -comme le ntre d'ailleurs. Un autre correcteur soutint que -le papier de Chine se fabriquait principalement avec une matire -animale, avec la soie, si abondante en Chine. Un pari se fit devant -moi. Comme messieurs Didot sont les imprimeurs de l'Institut, -naturellement le dbat fut soumis des membres de cette assemble -de savants. M. Marcel, ancien directeur de l'imprimerie -impriale, dsign comme arbitre, renvoya les deux correcteurs -par-devant monsieur l'abb Grozier, bibliothcaire l'Arsenal. Au -jugement de l'abb Grozier, les correcteurs perdirent tous deux -leur pari. Le papier de Chine ne se fabrique ni avec de la soie ni -avec le <i>broussonatia</i>; sa pte provient des fibres du bambou tritures. -L'abb Grozier possdait un livre chinois, ouvrage la fois -iconographique et technologique, o se trouvaient de nombreuses -figures reprsentant la fabrication du papier dans toutes ses phases, -et il nous montra les tiges de bambou peintes en tas dans le coin -d'un atelier papier suprieurement dessin. Quand Lucien m'a -dit que ton pre, par une sorte d'intuition particulire aux hommes -de talent, avait entrevu le moyen de remplacer les dbris du linge -par une matire vgtale excessivement commune, immdiatement -prise la production territoriale, comme font les Chinois en se servant -de tiges fibreuses, j'ai class tous les essais tents par mes -prdcesseurs en les rptant, et je me suis mis enfin tudier la -question. Le bambou est un roseau: j'ai naturellement pens aux -roseaux de notre pays. Notre roseau commun, l'<i>arundo phragmitis</i>, -<span class="pagenum" id="Page_427">427</span> -a fourni les feuilles de papier que tu tiens. Mais je vais -employer les orties, les chardons; car pour maintenir le bon march -de la matire premire, il faut s'adresser des substances vgtales -qui puissent venir dans les marcages et dans les mauvais -terrains: elles seront vil prix. Le secret gt tout entier dans une -prparation donner ces tiges. En ce moment mon procd n'est -pas encore assez simple. La main-d'œuvre n'est rien en Chine; une -journe y vaut trois sous; aussi les Chinois peuvent-ils, au sortir -de la forme, appliquer leur papier feuille feuille entre des tables -de porcelaine blanche chauffes, au moyen desquelles ils le pressent -et lui donnent ce lustre, cette consistance, cette lgret, -cette douceur de satin, qui en font le premier papier du monde. -Eh! bien, il faut remplacer les procds du Chinois par quelque -machine. On arrive par des machines rsoudre le problme du -bon march que procure la Chine le bas prix de sa main-d'œuvre. -Si nous parvenions fabriquer bas prix du papier d'une -qualit semblable celui de la Chine, nous diminuerions de plus -de moiti le poids et l'paisseur des livres. Un Voltaire reli, qui, -sur nos papiers vlins, pse deux cent cinquante livres, n'en pserait -pas cinquante sur papier de Chine. Et voil, certes, une -conqute. L'emplacement ncessaire aux bibliothques sera une -question de plus en plus difficile rsoudre une poque o le rapetissement -gnral des choses et des hommes atteint tout, jusqu' -leurs habitations. A Paris, les grands htels, les grands appartements -seront tt ou tard dmolis; il n'y aura bientt plus de fortunes -en harmonie avec les constructions de nos pres. Quelle -honte pour notre poque de fabriquer des livres sans dure! Encore -dix ans, et le papier de Hollande, c'est--dire le papier fait -en chiffon de fil, sera compltement impossible. Je veux y aviser -et donner la fabrication du papier en France le privilge dont -jouit notre littrature, en faire un monopole pour notre pays, -comme les Anglais ont celui du fer, de la houille ou des poteries -communes. Je veux tre le Jacquart de la papeterie.</p> - -<p>ve se leva, mue par un enthousiasme et par une admiration -que la simplicit de David excitait; elle ouvrit ses bras et le serra -sur son cœur en penchant sa tte sur son paule.</p> - -<p>—Tu me rcompenses comme si j'avais dj trouv, lui dit-il.</p> - -<p>Pour toute rponse, ve montra sa belle figure tout inonde de -larmes, et resta pendant un moment sans pouvoir parler.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_428">428</span> -—Je n'embrasse pas l'homme de gnie, dit-elle, mais le consolateur! -A une gloire tombe, tu m'opposes une gloire qui s'lve. -Aux chagrins que me cause l'abaissement d'un frre, tu opposes -la grandeur du mari... Oui, tu seras grand comme les -Graindorge, les Rouvet, les Van Robais, comme le Persan qui -nous a donn la garance, comme tous ces hommes dont tu m'as -parl, dont les noms restent obscurs parce qu'en perfectionnant -une industrie ils ont fait le bien sans clat.</p> - -<p>—Que font-ils cette heure?... disait Boniface.</p> - -<p>Le grand Cointet se promenait sur la place du Mrier avec Crizet -en examinant les ombres de la femme et du mari qui se dessinaient -sur les rideaux de mousseline; car il venait causer tous les -jours minuit avec Crizet, charg de surveiller les moindres dmarches -de son ancien patron.</p> - -<p>—Il lui montre, sans <ins id="cor_92" title="donte">doute</ins>, les papiers qu'il a fabriqus ce -matin, rpondit Crizet.</p> - -<p>—De quelles substances s'est-il servi? demanda le fabricant de -papier.</p> - -<p>—Impossible de le deviner, rpondit Crizet, j'ai trou le toit, -j'ai grimp dessus, et j'ai vu mon naf, pendant la nuit dernire, -faisant bouillir sa pte dans la bassine en cuivre; j'ai eu beau examiner -ses approvisionnements amoncels dans un coin, tout ce que -j'ai pu remarquer, c'est que les matires premires ressemblent -des tas de filasse...</p> - -<p>—N'allez pas plus loin, dit Boniface Cointet d'une voix pateline - son espion, ce serait improbe!... Madame Schard vous proposera -de renouveler votre bail de l'exploitation de l'imprimerie, dites -que vous voulez vous faire imprimeur, offrez la moiti de ce -que valent le brevet et le matriel, et si l'on y consentait, venez -me trouver. En tout cas, tranez en longueur... Ils sont sans -argent.</p> - -<p>—Sans un sou! dit Crizet.</p> - -<p>—Sans un sou, rpta le grand Cointet.—Ils sont moi, se -dit-il.</p> - -<p>La maison Mtivier et la maison Cointet frres joignaient la qualit -de Banquiers leur mtier de commissionnaires en papeterie, -et de papetiers-imprimeurs; titre pour lequel ils se gardaient bien -d'ailleurs de payer patente. Le Fisc n'a pas encore trouv le moyen -de contrler les affaires commerciales au point de forcer tous ceux -<span class="pagenum" id="Page_429">429</span> -qui font subrepticement la banque prendre patente de banquier, -laquelle Paris, par exemple, cote cinq cents francs. Mais les -frres Cointet et Mtivier, pour tre ce qu'on appelle la Bourse -des <i>marrons</i>, n'en remuaient pas moins entre eux quelques centaines -de mille francs par trimestre sur les places de Paris, de -Bordeaux et d'Angoulme. Or, dans la soire mme, la maison -Cointet frres avait reu de Paris les trois mille francs d'effets faux -fabriqus par Lucien. Le grand Cointet avait aussitt bti sur cette -dette une formidable machine dirige, comme on va le voir, contre -le patient et pauvre inventeur.</p> - -<p>Le lendemain, sept heures du matin, Boniface Cointet se promenait -le long de la prise d'eau qui alimentait sa vaste papeterie, -et dont le bruit couvrait celui des paroles. Il y attendait un jeune -homme, g de vingt-neuf ans, depuis six semaines avou prs le -Tribunal de premire instance d'Angoulme, et nomm Pierre -Petit-Claud.</p> - -<p>—Vous tiez au collge d'Angoulme en mme temps que David -Schard? dit le grand Cointet en saluant le jeune avou qui se -gardait bien de manquer l'appel du riche fabricant.</p> - -<p>—Oui, monsieur, rpondit Petit-Claud en se mettant au pas -du grand Cointet.</p> - -<p>—Avez-vous renouvel connaissance?</p> - -<p>—Nous nous sommes rencontrs deux fois tout au plus depuis -son retour. Il ne pouvait pas en tre autrement: j'tais enfoui -dans l'tude ou au Palais les jours ordinaires; et, le dimanche ou -les jours de fte, je travaillais complter mon instruction, car -j'attendais tout de moi-mme...</p> - -<p>Le grand Cointet hocha la tte en signe d'approbation.</p> - -<p>—Quand David et moi nous nous sommes revus, il m'a demand -ce que je devenais. Je lui ai dit qu'aprs avoir fait mon -Droit Poitiers, j'tais devenu premier clerc de matre Olivet, et -que j'esprais un jour ou l'autre traiter de cette charge... Je connaissais -beaucoup plus Lucien Chardon, qui se fait maintenant appeler -de Rubempr, l'amant de madame de Bargeton, notre grand -pote, enfin le beau-frre de David Schard.</p> - -<p>—Vous pouvez alors aller annoncer David votre nomination -et lui offrir vos services, dit le grand Cointet.</p> - -<p>—Cela ne se fait pas, rpondit le jeune avou.</p> - -<p>—Il n'a jamais eu de procs, il n'a pas d'avou, cela peut se -<span class="pagenum" id="Page_430">430</span> -faire, rpondit Cointet qui toisait l'abri de ses lunettes le petit -avou.</p> - -<p>Fils d'un tailleur de l'Houmeau, ddaign par ses camarades de -collge, Pierre Petit-Claud paraissait avoir une certaine portion de -fiel extravase dans le sang. Son visage offrait une de ces colorations - teintes sales et brouilles qui accusent d'anciennes maladies, les -veilles de la misre, et presque toujours des sentiments mauvais. -Le style familier de la conversation fournit une expression qui peut -peindre ce garon en deux mots: il tait cassant et pointu. Sa voix -fle s'harmoniait l'aigreur de sa face, son air grle, et la -couleur indcise de son œil de pie. L'œil de pie est, suivant une -observation de Napolon, un indice d'improbit.—Regardez un -tel, disait-il Las-Cazes Sainte-Hlne en lui parlant d'un de ses -confidents qu'il fut forc de renvoyer pour cause de malversations, -je ne sais pas comment j'ai pu m'y tromper si long-temps, il a -l'œil d'une pie. Aussi, quand le grand Cointet eut bien examin ce -petit avou maigrelet, piqu de petite vrole, cheveux rares, -dont le front et le crne se confondaient dj, quant il le vit faisant -dj poser sa dlicatesse le poing sur la hanche, se dit-il:—Voil -mon homme. En effet, Petit-Claud, abreuv de ddains, -dvor par une corrosive envie de parvenir, avait eu l'audace, -quoique sans fortune, d'acheter la charge de son patron trente -mille francs, en comptant sur un mariage pour se librer; et, suivant -l'usage, il comptait sur son patron pour lui trouver une -femme, car le prdcesseur a toujours intrt marier son successeur, -pour se faire payer sa charge. Petit-Claud comptait encore -plus sur lui-mme, car il ne manquait pas d'une certaine supriorit, -rare en province, mais dont le principe tait dans sa haine. -Grande haine, grands efforts.</p> - -<p>Il se trouve une grande diffrence entre les avous de Paris et -les avous de province, et le grand Cointet tait trop habile pour -ne pas mettre profit les petites passions auxquelles obissent ces -petits avous. A Paris, un avou remarquable, et il y en a beaucoup, -comporte un peu des qualits qui distinguent le diplomate: -le nombre des affaires, la grandeur des intrts, l'tendue des -questions qui lui sont confies, le dispensent de voir dans la Procdure -un moyen de fortune. Arme offensive ou dfensive, la Procdure -n'est plus pour lui, comme autrefois, un objet de lucre. En -province, au contraire, les avous cultivent ce qu'on appelle dans -<span class="pagenum" id="Page_431">431</span> -les tudes de Paris la <i>Broutille</i>, cette foule de petits actes qui surchargent -les mmoires de frais et consomment du papier timbr. Ces -bagatelles occupent l'avou de province, il voit des frais faire l -o l'avou de Paris ne se proccupe que des honoraires. L'honoraire -est ce que le client doit, en sus des frais, son avou pour -la conduite plus ou moins habile de son affaire. Le Fisc est pour -moiti dans les frais, tandis que les honoraires sont tout entiers -pour l'avou. Disons-le hardiment! Les honoraires pays sont rarement -en harmonie avec les honoraires demands et ds pour les -services que rend un bon avou. Les avous, les mdecins et les -avocats de Paris sont, comme les courtisanes avec leurs amants -d'occasion, excessivement en garde contre la reconnaissance de -leurs clients. Le client, avant et aprs l'affaire, pourrait faire deux -admirables tableaux de genre, dignes de Meissonnier, et qui seraient -sans doute enchris par des Avous-Honoraires. Il existe -entre l'avou de Paris et l'avou de province une autre diffrence. -L'avou de Paris plaide rarement, il parle quelquefois au Tribunal -dans les Rfrs; mais, en 1822, dans la plupart des dpartements -(depuis, l'avocat a pullul), les avous taient avocats et plaidaient -eux-mmes leurs causes. De cette double vie, il rsulte un double travail -qui donne l'avou de province les vices intellectuels de l'avocat, -sans lui ter les pesantes obligations de l'avou. L'avou de province -devient bavard, et perd cette lucidit de jugement, si ncessaire -la conduite des affaires. En se ddoublant ainsi, un homme suprieur -trouve souvent en lui-mme deux hommes mdiocres. A Paris, -l'avou ne se dpensant point en paroles au Tribunal, ne plaidant -pas souvent le Pour et le Contre, peut conserver de la -rectitude dans les ides. S'il dispose la balistique du Droit, s'il -fouille dans l'arsenal des moyens que prsentent les contradictions -de la Jurisprudence, il garde sa conviction sur l'affaire, laquelle -il s'efforce de prparer un triomphe. En un mot, la pense grise -beaucoup moins que la parole. A force de parler, un homme finit -par croire ce qu'il dit; tandis qu'on peut agir contre sa pense -sans la vicier, et faire gagner un mauvais procs sans soutenir qu'il -est bon, comme le fait l'avocat plaidant. Aussi le vieil avou de -Paris peut-il faire, beaucoup mieux qu'un vieil avocat, un bon juge. -Un avou de province a donc bien des raisons d'tre un homme -mdiocre: il pouse de petites passions, il mne de petites affaires, -il vit en faisant des frais, il abuse du Code de Procdure, et il -<span class="pagenum" id="Page_432">432</span> -plaide! En un mot, il a beaucoup d'infirmits. Aussi, quand il se -rencontre parmi les avous de province un homme remarquable, -est-il vraiment suprieur!</p> - -<p>—Je croyais, monsieur, que vous m'aviez mand pour vos affaires, -rpondit Petit-Claud en faisant de cette observation une pigramme -par le regard qu'il lana sur les impntrables lunettes du -grand Cointet.</p> - -<p>—Pas d'ambages, rpliqua Boniface Cointet. coutez-moi...</p> - -<p>Aprs ce mot, gros de confidences, Cointet alla s'asseoir sur un -banc en invitant Petit-Claud l'imiter.</p> - -<p>—Quand monsieur du Hautoy passa par Angoulme en 1804 -pour aller Valence en qualit de consul, il y connut madame de -Snonches, alors mademoiselle Zphirine, et il en eut une fille, dit -Cointet tout bas l'oreille de son interlocuteur... Oui, reprit-il en -voyant faire un haut-le-corps Petit-Claud, le mariage de mademoiselle -Zphirine avec monsieur de Snonches a suivi promptement -cet accouchement clandestin. Cette fille, leve la campagne -chez ma mre, est mademoiselle Franoise de La Haye, dont -prend soin madame de Snonches qui, selon l'usage, est sa marraine. -Comme ma mre, fermire de la vieille madame de Cardanet, -la grand'mre de mademoiselle Zphirine, avait le secret de -l'unique hritire des Cardanet et des Snonches de la branche -ane, on m'a charg de faire valoir la petite somme que monsieur -Francis du Hautoy destina dans le temps sa fille. Ma fortune s'est -faite avec ces dix mille francs, qui se montent trente mille francs -aujourd'hui. Madame de Snonches donnera bien le trousseau, -l'argenterie et quelque mobilier sa pupille; moi, je puis vous -faire avoir la fille, mon garon, dit Cointet en frappant sur le genou -de Petit-Claud. En pousant Franoise de La Haye, vous augmenterez -votre clientle de celle d'une grande partie de l'aristocratie -d'Angoulme. Cette alliance, par la main gauche, vous -ouvre un avenir magnifique... La position d'un avocat-avou paratra -suffisante: on ne veut pas mieux, je le sais.</p> - -<p>—Que faut-il faire?... dit avidement Petit-Claud, car vous avez -matre Cachan pour avou...</p> - -<p>—Aussi ne quitterai-je pas brusquement Cachan pour vous, -vous n'aurez ma clientle que plus tard, dit finement le grand -Cointet. Ce qu'il faut faire, mon ami? eh! mais les affaires de David -Schard. Ce pauvre diable a mille cus de billets nous payer, -<span class="pagenum" id="Page_433">433</span> -il ne les payera pas, vous le dfendrez contre les poursuites de manire - faire normment de frais... Soyez sans inquitude, marchez, -entassez les incidents. Doublon, mon huissier, qui sera -charg de l'actionner, sous la direction de Cachan, n'ira pas de -main morte... A bon couteur, un mot suffit. Maintenant, jeune -homme?...</p> - -<p>Il se fit une pause loquente pendant laquelle ces deux hommes -se regardrent.</p> - -<p>—Nous ne nous sommes jamais vus, reprit Cointet, je ne vous -ai rien dit, vous ne savez rien de monsieur du Hautoy, ni de madame -de Snonches, ni de mademoiselle de La Haye; seulement, -quand il en sera temps, dans deux mois, vous demanderez cette -jeune personne en mariage. Quand nous aurons nous voir, vous -viendrez ici, le soir. N'crivons point.</p> - -<p>—Vous voulez donc ruiner Schard? demanda Petit-Claud.</p> - -<p>—Pas tout fait; mais il faut le tenir pendant quelque temps -en prison...</p> - -<p>—Et dans quel but?...</p> - -<p>—Me croyez-vous assez niais pour vous le dire? si vous avez -l'esprit de le deviner, vous aurez celui de vous taire.</p> - -<p>—Le pre Schard est riche, dit le Petit-Claud en entrant dj -dans les ides de Boniface et apercevant une cause d'insuccs.</p> - -<p>—Tant que le pre vivra, il ne donnera pas un liard son fils, -et cet ex-typographe n'a pas encore envie de faire tirer son billet -de mort...</p> - -<p>—C'est entendu! dit Petit-Claud qui se dcida promptement. -Je ne vous demande pas de garanties, je suis avou; si j'tais jou, -nous aurions compter ensemble.</p> - -<p>—Le drle ira loin, pensa <ins id="cor_93" title="Ciontet">Cointet</ins> en saluant Petit-Claud.</p> - -<p>Le lendemain de cette confrence, le 30 avril, les frres Cointet -firent prsenter le premier des trois billets fabriqus par Lucien. -Par malheur, l'effet fut remis la pauvre madame Schard, qui, -en reconnaissant l'imitation de la signature de son mari par Lucien, -appela David et lui dit brle-pourpoint:—Tu n'as pas sign ce -billet?...</p> - -<p>—Non! lui dit-il. Ton frre tait si press, qu'il a sign pour -moi.....</p> - -<p>ve rendit le billet au garon de caisse de la maison Cointet frres -en lui disant:—Nous ne sommes pas en mesure.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_434">434</span> -Puis, en se sentant dfaillir, elle monta dans sa chambre, o David -la suivit.</p> - -<p>—Mon ami, dit ve Schard d'une voix mourante, cours chez -messieurs Cointet, ils auront des gards pour toi; prie-les d'attendre; -et d'ailleurs fais-leur observer qu'au renouvellement du bail de Crizet -ils te devront mille francs.</p> - -<p>David alla sur-le-champ chez ses ennemis.</p> - -<p>Un prote peut toujours devenir imprimeur, mais il n'y a pas -toujours un ngociant chez un habile typographe; aussi David, qui -connaissait peu les affaires, resta-t-il court devant le grand Cointet -lorsque, aprs lui avoir, la gorge serre et le cœur palpitant, assez -mal dbit ses excuses et formul sa requte, il en reut cette -rponse:—Ceci ne nous regarde en rien, nous tenons le billet -de Mtivier, Mtivier nous payera. Adressez-vous monsieur Mtivier.</p> - -<p>—Oh! dit ve en apprenant cette rponse, du moment o le -billet retourne monsieur Mtivier, nous pouvons tre tranquilles.</p> - -<p>Le lendemain, Victor-Ange-Hermngilde Doublon, huissier de -messieurs Cointet, fit le prott deux heures, heure o la Place du -Mrier est pleine de monde; et, malgr le soin qu'il eut de causer -sur la porte de l'alle avec Marion et Kolb, le prott n'en fut pas -moins connu de tout le Commerce d'Angoulme dans la soire. -D'ailleurs, les formes hypocrites de matre Doublon, qui le grand -Cointet avait recommand les plus grands gards, pouvaient-elles -sauver ve et David de l'ignominie commerciale qui rsulte d'une -suspension de payement? qu'on en juge! Ici, les longueurs vont -paratre trop courtes. Quatre-vingt-dix lecteurs sur cent seront affriols -par les dtails suivants comme par la nouveaut la plus piquante. -Ainsi sera prouve encore une fois la vrit de cet axiome:</p> - -<p>Il n'y a rien de moins connu que ce que tout le monde doit savoir, -<span class="cs8">LA LOI</span>!</p> - -<p>Certes, l'immense majorit des Franais, le mcanisme d'un -des rouages de la Banque, bien dcrit, offrira l'intrt d'un chapitre -de voyage dans un pays tranger. Lorsqu'un ngociant envoie -de la ville o il a son tablissement un de ses billets une personne -demeurant dans une autre ville, comme David tait cens -l'avoir fait pour obliger Lucien, il change l'opration si simple, d'un -effet souscrit entre ngociants de la mme ville pour affaires de -commerce, en quelque chose qui ressemble la lettre de change -<span class="pagenum" id="Page_435">435</span> -tire d'une place sur une autre. Ainsi, en prenant les trois effets -Lucien, Mtivier tait oblig, pour en toucher le montant, de les -envoyer messieurs Cointet frres; ses correspondants. De l une -premire perte pour Lucien, dsigne sous le nom de <i>commission -pour change de place</i>, et qui s'tait traduite par un tant pour -cent rabattu sur chaque effet, outre l'escompte. Les effets Schard -avaient donc pass dans la catgorie des affaires de Banque. Vous -ne sauriez croire quel point la qualit de banquier, jointe au titre -auguste de crancier, change la condition du dbiteur. Ainsi, -<i>en Banque</i> (saisissez bien cette expression?), ds qu'un effet transmis -de la place de Paris la place d'Angoulme est impay, les banquiers -se doivent eux-mmes de s'adresser ce que la loi nomme -un <i>Compte de retour</i>. Calembour part, jamais les romanciers -n'ont invent de conte plus invraisemblable que celui-l; car voici -les ingnieuses plaisanteries la Mascarille qu'un certain article du -Code de Commerce autorise, et dont l'explication vous dmontrera -combien d'atrocits se cachent sous ce mot terrible: <i>la Lgalit</i>!</p> - -<p>Ds que matre Doublon eut fait enregistrer son prott, il l'apporta -lui-mme messieurs Cointet frres. L'huissier tait en -compte avec ces Loups-Cerviers d'Angoulme, et leur faisait un -crdit de six mois que le grand Cointet menait un an par la manire -dont il le soldait, tout en disant de mois en mois, ce sous-Loup-Cervier:—Doublon, -vous faut-il de l'argent? Ce n'est pas -tout encore! Doublon favorisait d'une remise cette puissante maison -qui gagnait ainsi quelque chose sur chaque acte, un rien, une -misre, un franc cinquante centimes sur un prott!..... Le grand -Cointet se mit son bureau tranquillement, y prit un petit carr de -papier timbr de trente-cinq centimes tout en causant avec Doublon -de manire savoir de lui des renseignements sur l'tat vrai -des commerants.</p> - -<p>—Eh! bien, tes-vous content du petit Gannerac?...</p> - -<p>—Il ne va pas mal. <ins id="cor_94" title="Dam">Dame</ins>! un roulage...</p> - -<p>—Ah! le fait est qu'il a du tirage! On m'a dit que sa femme -lui causait beaucoup de dpenses...</p> - -<p>—A lui?... s'cria Doublon d'un air narquois.</p> - -<p>Et le Loup-Cervier, qui venait d'achever de rgler son papier, -crivit en ronde le sinistre intitul sous lequel il dressa le compte -suivant. (<i>Sic!</i>)</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="center cs8"><span class="pagenum" id="Page_436">436</span> -COMPTE DE RETOUR ET FRAIS,</p> - -<p><i>A un effet de</i> <span class="cs8">MILLE FRANCS</span>, <i>dat d'Angoulme le dix fvrier -mil huit cent vingt-deux, souscrit par</i> <span class="cs8">SCHARD FILS</span>, -<i> l'ordre de</i> <span class="cs8">LUCIEN CHARDON</span> dit <span class="cs8">DE RUBEMPR</span>, <i>pass l'ordre -de</i> <span class="cs8">MTIVIER</span>, <i>et notre ordre, chu le trente avril dernier, -protest par</i> <span class="cs8">DOUBLON</span>, <i>huissier, le premier mai mil huit -cent vingt-deux</i>.</p> - -<table summary="Sommes rclames" cellspacing="0"> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Principal</i></td> - <td class="tdrfr">1,000</td> - <td class="tdrcent"> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Prott</i></td> - <td class="tdrfr">12</td> - <td class="tdrcent">35</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Commission un demi pour cent</i></td> - <td class="tdrfr">5</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Commission de courtage d'un quart p. cent</i></td> - <td class="tdrfr">2</td> - <td class="tdrcent">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Timbre de notre retraite et du prsent</i></td> - <td class="tdrfr">1</td> - <td class="tdrcent">35</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Intrts et ports de lettres</i></td> - <td class="tdrfr gb">3</td> - <td class="tdrcent gb"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"> </td> - <td class="tdrfr">1,024</td> - <td class="tdrcent">20</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Change de place un et un quart pour 0/0 - sur 1,024 20.</i></td> - <td class="tdrfr gb">13</td> - <td class="tdrcent gb">25</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"> </td> - <td class="tdrfr">1,037</td> - <td class="tdrcent">45</td> - </tr> -</table> - -<p><i>Mille trente-sept francs quarante-cinq centimes, de laquelle -somme nous nous remboursons en notre traite vue -sur monsieur Mtivier, rue Serpente, Paris, l'ordre -de monsieur Gannerac de l'Houmeau.</i></p> - -<p class="rsign"><i>Angoulme, le deux mai mil huit cent vingt-deux</i>,<br /> -<span class="smcap">Cointet</span> frres.</p> - -</div> - -<p>Au bas de ce petit mmoire, fait avec toute l'habitude d'un praticien, -car il causait toujours avec Doublon, le grand Cointet crivit -la dclaration suivante:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p><i>Nous soussigns, Postel, matre pharmacien l'Houmeau, -et Gannerac, commissionnaire en roulage, ngociants -en cette ville, certifions que le change de notre place -sur Paris est de un et un quart pour cent.</i></p> - -<p class="rsign"><i>Angoulme, le trois mai mil huit cent vingt-deux.</i></p> - -</div> - -<p>—Tenez, Doublon, faites-moi le plaisir d'aller chez Postel et chez -Gannerac, les prier de faire signer cette dclaration, et rapportez-la-moi -demain matin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_437">437</span> -Et Doublon, au fait de ces instruments de torture, s'en alla, -comme s'il se ft agi de la chose la plus simple. videmment le prott -aurait t remis, comme Paris, sous enveloppe, tout Angoulme -devait tre instruit de l'tat malheureux dans lequel taient -les affaires de ce pauvre Schard. Et de combien d'accusations son -apathie ne fut-elle pas l'objet! les uns le disaient perdu par l'amour -excessif qu'il portait sa femme; les autres l'accusaient de trop -d'affection pour son beau-frre. Et quelles atroces conclusions chacun -ne tirait-il pas de ces prmisses! on ne devait jamais pouser -les intrts de ses proches! On approuvait la duret du pre Schard -envers son fils, on l'admirait!</p> - -<p>Maintenant, vous tous qui, par des raisons quelconques, oubliez de -<i>faire honneur vos engagements</i>, examinez bien les procds -parfaitement lgaux, par lesquels, en dix minutes, on fait, en Banque, -rapporter vingt-huit francs d'intrt un capital de mille -francs?</p> - -<p>Le premier article de ce <i>Compte de Retour</i> en est la seule chose -incontestable.</p> - -<p>Le deuxime article contient la part du Fisc et de l'huissier. Les -six francs que peroit le Domaine en enregistrant le chagrin du dbiteur -et fournissant le papier timbr, feront vivre l'abus encore pendant -long-temps! Vous savez, d'ailleurs, que cet article donne un -bnfice d'un franc cinquante centimes au Banquier cause de la -remise faite par Doublon.</p> - -<p>La commission d'un demi pour cent, objet du troisime article, -est prise sous ce prtexte ingnieux, que ne pas recevoir son payement -quivaut, en banque, escompter un effet. Quoique ce soit -absolument le contraire, rien de plus semblable que de donner -mille francs ou de ne pas les encaisser. Quiconque a prsent des -effets l'escompte, sait, qu'outre les six pour cent dus lgalement, -l'escompteur prlve, sous l'humble nom de commission, un tant -pour cent qui reprsente les intrts que lui donne, au-dessus du -taux lgal, le gnie avec lequel il fait valoir ses fonds. Plus il peut -gagner d'argent, plus il vous en demande. Aussi faut-il escompter -chez les sots, c'est moins cher. Mais en Banque y a-t-il des -sots?.....</p> - -<p>La loi oblige le banquier faire certifier par un Agent de change -le taux du change. Dans les Places assez malheureuses pour ne pas -avoir de Bourse, l'Agent de change est suppl par deux ngociants. -<span class="pagenum" id="Page_438">438</span> -La commission dite de courtage due l'Agent est fixe un quart -pour cent de la somme exprime dans l'effet protest. L'usage s'est -introduit de compter cette commission comme donne aux ngociants -qui remplacent l'Agent, et le banquier la met tout simplement -dans sa caisse. De l le troisime article de ce charmant -compte.</p> - -<p>Le quatrime article comprend le cot du carr de papier timbr -sur lequel est rdig le <i>Compte de Retour</i> et celui du timbre -de ce qu'on appelle si ingnieusement la retraite, c'est--dire la -nouvelle traite tire par le banquier sur son confrre, pour se rembourser.</p> - -<p>Le cinquime article comprend le prix des ports de lettres et les -intrts lgaux de la somme pendant tout le temps qu'elle peut -manquer dans la caisse du banquier.</p> - -<p>Enfin le change de place, l'objet mme de la Banque, est ce -qu'il en cote pour se faire payer d'une place l'autre.</p> - -<p>Maintenant pluchez ce compte, o, selon la manire de supputer -du Polichinelle de la chanson napolitaine si bien joue par Lablache, -quinze et cinq font vingt-deux! videmment la signature -de messieurs Postel et Gannerac tait une affaire de complaisance: -les Cointet certifiaient au besoin pour Gannerac ce que Gannerac -certifiait pour les Cointet. C'est la mise en pratique de ce proverbe -connu, <i>Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le sn</i>. -Messieurs Cointet frres, se trouvant en compte courant avec Mtivier, -n'avaient pas besoin de faire traite. Entre eux, un effet retourn -ne produisait qu'une ligne de plus au <i>crdit</i> ou au <i>dbit</i>.</p> - -<p>Ce compte fantastique se rduisait donc en ralit mille francs -dus, au prott de treize francs, et un demi pour cent d'intrt -pour un mois de retard, en tout peut-tre mille dix-huit francs.</p> - -<p>Si une grande maison de banque a tous les jours, en moyenne, -un <i>Compte de retour</i> sur une valeur de mille francs, elle touche -tous les jours vingt-huit francs par la Grce de Dieu et les constitutions -de la Banque, royaut formidable invente par les juifs au douzime -sicle, et qui domine aujourd'hui les trnes et les peuples. En d'autres -termes, mille francs rapportent alors cette maison vingt-huit -francs par jour ou dix mille deux cent vingt francs par an. Triplez -la moyenne des <i>Comptes de Retour</i>, et vous apercevrez un revenu -de trente mille francs, donn par ces capitaux fictifs. Aussi rien de -plus amoureusement cultiv que les <i>Comptes de Retour</i>. David -<span class="pagenum" id="Page_439">439</span> -Schard serait venu payer son effet, le trois mai, ou le lendemain -mme du prott, messieurs Cointet frres lui eussent dit: Nous -avons retourn votre effet monsieur Mtivier! quand mme -l'effet se ft encore trouv sur leur bureau. Le <i>Compte de Retour</i> -est acquis le soir mme du prott. Ceci, dans le langage de la banque -de province, s'appelle: <i>faire suer les cus</i>. Les seuls ports -de lettres produisent quelque vingt mille francs la maison Keller -qui correspond avec le monde entier, et les <i>Comptes de Retour</i> -payent la loge aux Italiens, la voiture et la toilette de madame la -Baronne de Nucingen. Le <i>port de lettre</i> est un abus d'autant plus -effroyable que les banquiers s'occupent de dix affaires semblables -en dix lignes d'une lettre. Chose trange! le Fisc a sa part -dans cette prime arrache au malheur, et le Trsor Public s'enfle -ainsi des infortunes commerciales. Quant la Banque, elle jette au -dbiteur, du haut de ses comptoirs, cette parole pleine de raison:—Pourquoi -n'tes-vous pas en mesure? laquelle malheureusement -on ne peut rien rpondre. Ainsi le <i>Compte de Retour</i> est -un conte plein de fictions terribles pour lequel les dbiteurs, qui -rflchiront sur cette page instructive, prouveront dsormais un -effroi salutaire.</p> - -<p>Le quatre mai, Mtivier reut de messieurs Cointet frres le -<i>Compte de Retour</i> avec un ordre de poursuivre outrance Paris -monsieur Lucien Chardon dit de Rubempr.</p> - -<p>Quelques jours aprs, ve reut, en rponse la lettre qu'elle -crivit monsieur Mtivier, le petit mot suivant, qui la rassura -compltement.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr2">A MONSIEUR SCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULME.</p> - -<p class="sep2">J'ai reu en son temps votre estime du 5 courant. J'ai compris, -d'aprs vos explications relativement l'effet impay du 30 -avril dernier, que vous aviez oblig votre beau-frre, monsieur -de Rubempr, qui fait assez de dpenses pour que ce soit vous -rendre service que de le contraindre payer: il est dans une -situation ne pas se laisser long-temps poursuivre. Si votre honor -beau-frre ne payait point, je ferais fond sur la loyaut de votre -vieille maison, et me dis, comme toujours,</p> - -<p class="rsign">Votre dvou serviteur,<br /> -<span class="smcap rind">Mtivier.</span></p> - -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_440">440</span> -—Eh! bien, dit ve David, mon frre saura par cette poursuite -que nous n'avons pas pu payer.</p> - -<p>Quel changement cette parole n'annonait-elle pas chez ve? -L'amour grandissant que lui inspirait le caractre de David, de -mieux en mieux connu, prenait dans son cœur la place de l'affection -fraternelle. Mais combien d'illusions ne disait-elle pas -adieu?...</p> - -<p>Voyons maintenant tout le chemin que fit le <i>Compte de Retour</i> -sur la place de Paris? Un tiers porteur, nom commercial de celui -qui possde un effet par transmission, est libre, aux termes de la -loi, de poursuivre uniquement celui des divers dbiteurs de cet -effet qui lui prsente la chance d'tre pay le plus promptement. -En vertu de cette facult, Lucien fut poursuivi par l'huissier de -monsieur Mtivier. Voici quelles furent les phases de cette action, -d'ailleurs entirement inutile. Mtivier, derrire lequel se cachaient -les Cointet, connaissait l'insolvabilit de Lucien; mais toujours -dans l'esprit de la loi, l'insolvabilit <i>de fait</i> n'existe <i>en droit</i> -qu'aprs avoir t constate. On constata donc l'impossibilit d'obtenir -de Lucien le payement de l'effet, de la manire suivante. -L'huissier de Mtivier dnona, le 5 mai, le <i>Compte de Retour</i> -et le prott d'Angoulme Lucien, en l'assignant au Tribunal de -commerce de Paris pour entendre dire une foule de choses, entre -autres qu'il serait condamn par corps comme ngociant. Quand, -au milieu de sa vie de cerf aux abois, Lucien lut ce grimoire, il -recevait la signification d'un jugement obtenu contre lui par dfaut -au Tribunal de commerce. Coralie, sa matresse, ignorant ce dont -il s'agissait, imagina que Lucien avait oblig son beau-frre; elle -lui donna tous les actes ensemble, trop tard. Une actrice voit trop -d'acteurs en huissiers dans les vaudevilles pour croire au papier -timbr. Lucien eut des larmes aux yeux, il s'apitoya sur Schard, -il eut honte de son faux, et il voulut payer. Naturellement, il consulta -ses amis sur ce qu'il devait faire pour gagner du temps. Mais -quand Lousteau, Blondet, Bixiou, Nathan eurent instruit Lucien -du peu de cas qu'un pote devait faire du Tribunal de commerce, -juridiction tablie pour les boutiquiers, le pote se trouvait dj -sous le coup d'une saisie. Il voyait sa porte cette petite affiche -jaune dont la couleur dteint sur les portires, qui a la vertu la -plus astringente sur le crdit, qui porte l'effroi dans le cœur des -moindres fournisseurs, et qui surtout glace le sang dans les veines -<span class="pagenum" id="Page_441">441</span> -des potes assez sensibles pour s'attacher ces morceaux de bois, - ces guenilles de soie, ces tas de laine colorie, ces brimborions -appels mobilier. Quand on vint pour enlever les meubles de -Coralie, l'auteur des <i>Marguerites</i> alla trouver un ami de Bixiou, -Desroches, un premier clerc qui venait de traiter d'une tude, et -qui se mit rire en voyant tant d'effroi chez Lucien pour si peu de -chose.—Ce n'est rien, mon cher, vous voulez gagner du temps?—Le -plus possible.—Eh! bien, opposez-vous l'excution du jugement. -Allez trouver un de mes amis, Signol, un agr, portez-lui -vos pices, il renouvellera l'opposition, se prsentera pour vous, -et dclinera la comptence du Tribunal de commerce. Ceci ne fera -pas la moindre difficult, vous tes un journaliste assez connu. Si -vous tes assign devant le Tribunal civil, vous viendrez me voir, -a me regardera: je me charge de faire promener ceux qui veulent -chagriner la belle Coralie. Le vingt-huit mai, Lucien, assign devant -le Tribunal civil, y fut condamn plus promptement que ne le -pensait Desroches, car on poursuivait Lucien outrance. Quand -une nouvelle saisie fut pratique, lorsque l'affiche jaune vint encore -dorer les pilastres de la porte de Coralie et qu'on voulut enlever le -mobilier, Desroches, un peu sot de s'tre <i>laiss pincer par</i> -son <i>confrre</i> (telle fut son expression), s'y opposa, prtendant, -avec raison d'ailleurs, que le mobilier appartenait mademoiselle -Coralie: il introduisit un rfr. Sur le rfr, le Prsident du -Tribunal renvoya les parties l'audience, o la proprit des meubles -fut adjuge l'actrice par un jugement. Mtivier, qui appela -de ce jugement, fut dbout de son appel par un arrt, le trente -juillet.</p> - -<p>Le sept aot, matre Cachan reut par la diligence un norme -dossier intitul:</p> - -<p class="sep2 center esp1"><span class="cs12">MTIVIER</span><br /> -<span class="cs8">CONTRE</span><br /> -SCHARD ET LUCIEN CHARDON.</p> - -<p class="sep2">La premire pice tait la jolie petite note suivante, dont l'exactitude -est garantie; elle a t copie.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p><i>Billet du 30 avril dernier, souscrit par Schard fils, -ordre Lucien de Rubempr (2 mai). Compte de retour:</i></p> - -<p class="ralign">1,037 fr. 45 c.</p> - -<table summary="Nouvelles sommes rclames" cellspacing="0"> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_442">442</span> - (<i>5 Mai.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Dnonciation du compte de retour et du prott - avec assignation devant le Tribunal de commerce - de Paris, pour le 7 mai</i></td> - <td class="tdrfr">8</td> - <td class="tdrcent">75</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>7 Mai.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Jugement, condamnation par dfaut, avec contrainte - par corps</i></td> - <td class="tdrfr">35</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>10 Mai.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Signification du jugement</i></td> - <td class="tdrfr">8</td> - <td class="tdrcent">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>12 Mai.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Commandement</i></td> - <td class="tdrfr">5</td> - <td class="tdrcent">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>14 Mai.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Procs-verbal de saisie</i></td> - <td class="tdrfr">16</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>18 Mai.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Procs-verbal d'apposition d'affiches</i></td> - <td class="tdrfr">15</td> - <td class="tdrcent">25</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>19 Mai.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Insertion au journal</i></td> - <td class="tdrfr">4</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>24 Mai.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Procs-verbal de rcolement prcdant l'enlvement, - et contenant opposition l'excution - du jugement par le sieur Lucien de Rubempr</i></td> - <td class="tdrfr">12</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>27 Mai.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Jugement du Tribunal qui, faisant droit, renvoie, - sur l'opposition dment ritre, les - parties devant le Tribunal civil</i></td> - <td class="tdrfr">35</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>28 Mai.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Assignation bref dlai par Mtivier, devant - le Tribunal civil avec constitution d'avou</i></td> - <td class="tdrfr">6</td> - <td class="tdrcent">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>2 Juin.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Jugement contradictoire qui condamne Lucien - Chardon payer les causes du compte de retour - et laisse la charge du poursuivant les frais - faits devant le Tribunal de commerce</i></td> - <td class="tdrfr">150</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_443">443</span> - (<i>6 Juin.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Signification dudit</i></td> - <td class="tdrfr">10</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>15 Juin.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Commandement</i></td> - <td class="tdrfr">5</td> - <td class="tdrcent">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>19 Juin.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Procs-verbal tendant saisie, et contenant opposition - cette saisie par la demoiselle Coralie, - qui prtend que le mobilier lui appartient - et demande d'aller en rfr sur l'heure, - dans le cas o l'on voudrait passer outre</i></td> - <td class="tdrfr">20</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Ordonnance du Prsident, qui renvoie les parties - l'audience en tat de rfr</i></td> - <td class="tdrfr">40</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>19 Juin.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Jugement qui adjuge la proprit des meubles - ladite demoiselle Coralie</i></td> - <td class="tdrfr">250</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>20 Juin.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Appel par Mtivier</i></td> - <td class="tdrfr">17</td> - <td class="tdrcent"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="3">(<i>30 Juin.</i>)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Arrt confirmatif du jugement</i></td> - <td class="tdrfr gb">250</td> - <td class="tdrcent gb"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop" style="text-align: right;"><span class="rind"><i>Total</i></span></td> - <td class="tdrfr gd">889</td> - <td class="tdrcent gd"></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Billet du 31 mai</i></td> - <td class="tdrfr">1,037</td> - <td class="tdrcent">45</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Dnonciation Lucien</i></td> - <td class="tdrfr gb">8</td> - <td class="tdrcent gb">75</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"> </td> - <td class="tdrfr gd">1,046</td> - <td class="tdrcent gd">20</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Billet du 30 juin, compte de retour</i></td> - <td class="tdrfr">1,037</td> - <td class="tdrcent">45</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><i>Dnonciation Lucien</i></td> - <td class="tdrfr gb">8</td> - <td class="tdrcent gb">75</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrfr" colspan="2">1,046</td> - <td class="tdrcent">20</td> - </tr> -</table> - -</div> - -<p>Ces pices taient accompagnes d'une lettre par laquelle Mtivier -donnait l'ordre matre Cachan, avou d'Angoulme, de -poursuivre David Schard par tous les moyens de droit. Matre -Victor-Ange-Hermngilde Doublon assigna donc David Schard, -le 3 juillet, au Tribunal de commerce d'Angoulme pour le payement -de la somme totale de quatre mille dix-huit francs quatre-vingt-cinq -centimes, montant des trois effets et des frais dj faits. -<span class="pagenum" id="Page_444">444</span> -Le jour o Doublon devait lui apporter elle-mme le commandement -de payer cette somme norme pour elle, ve reut dans la -matine cette lettre foudroyante crite par Mtivier:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr2">A MONSIEUR SCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULME.</p> - -<p class="sep2">Votre beau-frre, monsieur Chardon, est un homme d'une insigne -mauvaise foi qui a mis son mobilier sous le nom d'une actrice -avec laquelle il vit, et vous auriez d, Monsieur, me prvenir -loyalement de ces circonstances afin de ne pas me laisser faire -des poursuites inutiles, car vous n'avez pas rpondu ma lettre du -10 mai dernier. Ne trouvez donc pas mauvais que je vous demande -immdiatement le remboursement des trois effets et de tous -mes dbours.</p> - -<p class="rsign">Agrez mes salutations.<br /> -<span class="smcap rind">Mtivier.</span></p> - -</div> - -<p>En n'entendant plus parler de rien, ve, peu savante en droit -commercial, pensait que son frre avait rpar son crime en payant -les billets fabriqus.</p> - -<p>—Mon ami, dit-elle son mari, cours avant tout chez Petit-Claud, -explique-lui notre position, et consulte-le.</p> - -<p>—Mon ami, dit le pauvre imprimeur en entrant dans le cabinet -de son camarade chez lequel il avait couru prcipitamment, je ne -savais pas, quand tu es venu m'annoncer ta nomination en m'offrant -tes services, que je pourrais en avoir sitt besoin.</p> - -<p>Petit-Claud tudia la belle figure de penseur que lui prsenta -cet homme assis dans un fauteuil en face de lui, car il n'couta pas -le dtail d'affaires qu'il connaissait mieux que ne les savait celui -qui les lui expliquait. En voyant entrer Schard inquiet, il s'tait -dit:—Le tour est fait! Cette scne se joue assez souvent au fond -du cabinet des avous.—Pourquoi les Cointet le perscutent-ils?... -se demandait Petit-Claud. Il est dans l'esprit des avous de pntrer -tout aussi bien dans l'me de leurs clients que dans celle des adversaires: -ils doivent connatre l'envers aussi bien que l'endroit de la -trame judiciaire.</p> - -<p>—Tu veux gagner du temps, rpondit enfin Petit-Claud Schard -quand Schard eut fini. Que te faut-il, quelque chose -comme trois ou quatre mois?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_445">445</span> -—Oh! quatre mois! je suis sauv, s'cria David qui Petit-Claud -parut tre un ange.</p> - -<p>—Eh! bien, l'on ne touchera aucun de tes meubles, et l'on ne -pourra pas t'arrter avant trois ou quatre mois... Mais cela te cotera -bien cher, dit Petit-Claud.</p> - -<p>—Eh! qu'est-ce que cela me fait! s'cria Schard.</p> - -<p>—Tu attends des rentres, en es-tu sr?... demanda l'avou -presque surpris de la facilit avec laquelle son client entrait dans la -machination.</p> - -<p>—Dans trois mois je serai riche, rpondit l'inventeur avec une -assurance d'inventeur.</p> - -<p>—Ton pre n'est pas encore en pr, rpondit Petit-Claud, il -tient rester dans les vignes.</p> - -<p>—Est-ce que je compte sur la mort de mon pre?... rpondit -David. Je suis sur la trace d'un secret industriel qui me permettra -de fabriquer sans un brin de coton un papier aussi solide que le papier -de Hollande, et cinquante pour cent au-dessous du prix de -revient actuel de la pte de coton...</p> - -<p>—C'est une fortune, s'cria Petit-Claud qui comprit alors le -projet du grand Cointet.</p> - -<p>—Une grande fortune, mon ami, car il faudra, dans dix ans -d'ici, dix fois plus de papier qu'il ne s'en consomme aujourd'hui. -Le journalisme sera la folie de notre temps!</p> - -<p>—Personne n'a ton secret?...</p> - -<p>—Personne, except ma femme.</p> - -<p>—Tu n'as pas dit ton projet, ton programme quelqu'un.... -aux Cointet, par exemple?</p> - -<p>—Je leur en ai parl, mais vaguement, je crois!</p> - -<p>Un clair de gnrosit passa dans l'me enfielle de Petit-Claud -qui essaya de tout concilier, l'intrt des Cointet, le sien et celui -de Schard.</p> - -<p>—coute, David, nous sommes camarades de collge, je te -dfendrai; mais, sache-le bien, cette dfense l'encontre des lois -te cotera cinq six mille francs!... Ne compromets pas ta fortune. -Je crois que tu seras oblig de partager avec un de nos fabricants. -Voyons? tu y regarderas deux fois avant d'acheter ou de faire -construire une papeterie... Il te faudra d'ailleurs prendre un brevet -d'invention... Tout cela prendra du temps et voudra de l'argent, -<span class="pagenum" id="Page_446">446</span> -les huissiers fondront sur toi peut-tre trop tt, malgr les dtours -que nous allons faire devant eux...</p> - -<p>—Je tiens mon secret! rpondit David avec la navet du savant.</p> - -<p>—Eh! bien, ton secret sera ta planche de salut, reprit Petit-Claud -repouss dans sa premire et loyale intention d'viter un -procs par une transaction, je ne veux pas le savoir; mais coute -moi bien: tche de travailler dans les entrailles de la terre, que -personne ne te voie et ne puisse souponner tes moyens d'excution, -car ta planche te serait vole sous tes pieds... Un inventeur -cache souvent sous sa peau un jobard! Vous pensez trop vos secrets -pour pouvoir penser tout. On finira par se douter de l'objet -de tes recherches, tu es environn de fabricants! Autant de fabricants, -autant d'ennemis! Je te vois comme le castor au milieu des -chasseurs, ne leur donne pas ta peau...</p> - -<p>—Merci, mon cher camarade, je me suis dit tout cela, s'cria -Schard; mais je te suis oblig de me montrer tant de prudence et -de sollicitude!... Il ne s'agit pas de moi dans cette entreprise. A -moi, douze cents francs de rente me suffiraient, et mon pre doit -m'en laisser au moins trois fois autant quelque jour... Je vis par -l'amour et par ma pense!... une vie cleste... Il s'agit de Lucien -et de ma femme; c'est pour eux que je travaille...</p> - -<p>—Allons, signe-moi ce pouvoir, et ne t'occupe plus que de ta -dcouverte. Le jour o il faudra te cacher cause de la contrainte -par corps, je te prviendrai la veille; car il faut tout prvoir. Et -laisse-moi te dire de ne laisser pntrer chez toi personne de qui -tu ne sois sr comme de toi-mme.</p> - -<p>—Crizet n'a pas voulu continuer le bail de l'exploitation de -mon imprimerie, et de l sont venus nos petits chagrins d'argent. -Il ne reste donc plus chez moi que Marion, Kolb, un Alsacien -qui est comme un caniche pour moi, ma femme et ma belle-mre...</p> - -<p>—coute, dit Petit-Claud, dfie-toi du caniche...</p> - -<p>—Tu ne le connais pas, s'cria David. Kolb, c'est comme moi-mme.</p> - -<p>—Veux-tu me le laisser prouver?...</p> - -<p>—Oui, dit Schard.</p> - -<p>—Allons, adieu; mais envoie-moi la belle madame Schard, -un pouvoir de ta femme est indispensable. Et, mon ami, songe -bien que le feu est dans tes affaires, dit Petit-Claud son camarade -<span class="pagenum" id="Page_447">447</span> -en le prvenant ainsi de tous les malheurs judiciaires qui allaient -fondre sur lui.</p> - -<p>—Me voil donc un pied en Bourgogne et un pied en Champagne, -se dit Petit-Claud aprs avoir reconduit son ami David Schard -jusqu' la porte de l'tude.</p> - -<p>En proie aux chagrins que cause le manque d'argent, aux peines -que lui donnait l'tat de sa femme, assassine par l'infamie de Lucien, -David cherchait toujours son problme!... Or, tout en allant -de chez lui chez Petit-Claud, il avait mch par distraction une -tige d'ortie qu'il avait mise dans de l'eau pour arriver un rouissage -quelconque des tiges employes comme matire de sa pte. Il -voulait remplacer les divers brisements oprs par la macration -par le tissage, enfin par l'usage de tout ce qui devient fil, linge, -chiffon. Quand il alla par les rues, assez content de sa confrence -avec son ami Petit-Claud, il se trouva dans les dents une boule de -pte: il la prit sur sa main, l'tendit et vit une <ins id="cor_95" title="boullie">bouillie</ins> suprieure - toutes les compositions qu'il avait obtenues; car le principal inconvnient -des ptes obtenues des vgtaux est un dfaut de liant. -Ainsi la paille donne un papier cassant, quasi mtallique et sonore. -Ces hasards-l ne sont rencontrs que par les audacieux chercheurs -des causes naturelles!</p> - -<p>—Je vais, se disait-il, remplacer par l'effet d'une machine et -d'un agent chimique l'opration que je viens de faire machinalement.</p> - -<p>Et il apparut sa femme dans la joie de sa croyance -un triomphe.</p> - -<p>—Oh! mon ange, sois sans inquitude! dit David en voyant -que sa femme avait pleur. Petit-Claud nous garantit pour quelques -mois de tranquillit. L'on me fera des frais; mais, comme il -me l'a dit en me reconduisant:—Tous les Franais ont le droit -de faire attendre leurs cranciers, pourvu qu'ils finissent par leur -payer capital, intrts et frais!... Eh! bien, nous payerons...</p> - -<p>—Et vivre!... dit la pauvre ve qui pensait tout.</p> - -<p>—Ah! c'est vrai, rpondit David en portant la main son -oreille par un geste inexplicable et familier presque tous les gens -embarrasss.</p> - -<p>—Ma mre gardera notre petit Lucien et je puis me remettre -travailler, dit-elle.</p> - -<p>—ve! mon ve! s'cria David, les larmes aux yeux, en -<span class="pagenum" id="Page_448">448</span> -prenant sa femme et la serrant sur son cœur, ve! deux <ins id="cor_96" title="par">pas</ins> -d'ici, Saintes, au seizime sicle, un des plus grands hommes de -la France, car il ne fut pas seulement l'inventeur des maux, il fut -aussi le glorieux prcurseur de Buffon, de Cuvier, il trouva la -gologie avant eux, ce naf bonhomme! Bernard de Palissy souffrait -la passion des chercheurs de secrets, mais il voyait sa femme -et ses enfants, tout un faubourg contre lui. Sa femme lui vendait -ses outils.... Il errait dans la campagne, incompris!... pourchass, -montr au doigt!... Mais, moi, je suis aim...</p> - -<p>—Bien aim, rpondit ve avec une sainte et placide expression.</p> - -<p>—On peut souffrir alors tout ce qu'a souffert ce pauvre Bernard -de Palissy, l'auteur des faences d'couen, et que Charles IX excepta -de la Saint-Barthlemy, qui fit enfin la face de l'Europe, -vieux, riche et honor, des cours publics sur sa <i>science des -terres</i>, comme il l'appelait.</p> - -<p>—Tant que mes doigts auront la force de tenir un fer repasser, -tu ne manqueras de rien! s'cria la pauvre femme avec -l'accent du dvouement le plus profond. Dans le temps que j'tais -premire demoiselle chez madame Prieur, j'avais pour amie une -petite fille bien sage, la cousine Postel, Basine Clerget; eh! -bien, Basine vient de m'annoncer, en m'apportant mon linge fin, -qu'elle succde madame Prieur: j'irai travailler chez elle!...</p> - -<p>—Ah! tu n'y travailleras pas long-temps! rpondit Schard. -J'ai trouv...</p> - -<p>Pour la premire fois la sublime croyance au succs, qui soutient -les inventeurs et leur donne le courage d'aller en avant dans les forts -vierges du pays des dcouvertes, fut accueillie par ve avec -un sourire presque triste, et David baissa la tte par un mouvement -funbre.</p> - -<p>—Oh! mon ami, je ne me moque pas, je ne ris pas, je ne -doute pas! s'cria la belle ve en se mettant genoux devant son -mari. Mais je vois combien tu avais raison de garder le plus profond -silence sur tes essais, sur tes esprances. Oui, mon ami, les -inventeurs doivent cacher le pnible enfantement de leur gloire -tout le monde, mme leurs femmes!... Une femme est toujours -femme. Ton ve n'a pu s'empcher de sourire en t'entendant dire: -J'ai trouv!... pour la dix-septime fois depuis un mois.</p> - -<p>David se mit rire si franchement de lui-mme qu've lui prit -<span class="pagenum" id="Page_449">449</span> -la main et la baisa saintement. Ce fut un moment dlicieux, une -de ces roses d'amour et de tendresse qui fleurissent au bord des -plus arides chemins de la misre et quelquefois au fond des prcipices.</p> - -<p>ve redoubla de courage en voyant le malheur redoubler de -furie. La grandeur de son mari, sa navet d'inventeur, les larmes -qu'elle surprit parfois dans les yeux de cet homme de cœur et de -posie, tout dveloppa chez elle une force de rsistance inoue. Elle -eut encore une fois recours au moyen qui lui avait dj si bien -russi. Elle crivit monsieur Mtivier d'annoncer la vente de l'imprimerie -en lui offrant de le payer sur le prix qu'on en obtiendrait -et en le suppliant de ne pas ruiner David en frais inutiles. Devant -cette lettre sublime Mtivier fit le mort: son premier commis rpondit -qu'en l'absence de monsieur Mtivier il ne pouvait pas prendre -sur lui d'arrter les poursuites. Telle n'tait pas la coutume de son -patron en affaires. ve proposa de renouveler les effets en payant -tous les frais, et le commis y consentit, pourvu que le pre de -David Schard donnt sa garantie par un aval. ve se rendit alors - pied Marsac, accompagne de sa mre et de Kolb. Elle affronta -le vieux vigneron, elle fut charmante, elle russit drider cette -vieille figure; mais, quand, le cœur tremblant, elle parla de l'aval, -elle vit un changement complet et soudain sur cette face solographique.</p> - -<p>—Si je laissais mon fils la libert de mettre la main mes lvres, -au bord de ma caisse, il la plongerait jusqu'au fond de mes -entrailles!... s'cria-t-il. Les enfants mangent tous mme dans la -bourse paternelle. Et comment ai-je fait, moi? Je n'ai jamais -cot un liard mes parents. Votre imprimerie est vide. Les souris -et les rats sont seuls y faire des impressions... Vous tes belle, -vous, je vous aime; vous tes une femme travailleuse et soigneuse. -Mais mon fils!... Savez-vous ce qu'est David?... Eh! bien, c'est -un fainant de savant. Si je l'avais <i>lairr</i> comme on m'a <i>lairr</i>, -sans se connatre aux lettres, et que j'en eusse fait un <i>ours</i>, -comme son pre, il aurait des rentes... Oh! c'est ma croix, ce -garon-l, voyez-vous! Et, par malheur, il est bien unique, car -sa <i>retiration</i> n'existera jamais! Enfin il vous rend malheureuse... -(ve protesta par un geste de dngation absolue.)—Oui, reprit-il -en rpondant ce geste, vous avez t oblige de prendre une -nourrice, le chagrin vous a tari votre lait. Je sais tout, allez! -vous tes au tribunal et tambourins par la ville. Je n'tais qu'un -<span class="pagenum" id="Page_450">450</span> -<i>ours</i>, je ne suis pas savant, je n'ai pas t prote chez messieurs -Didot, la gloire de la typographie; mais jamais je n'ai reu de papier -timbr! Savez-vous ce que je me dis en allant dans mes vignes, -les soignant et rcoltant, et faisant mes petites affaires?... -Je me dis:—Mon pauvre vieux, tu te donnes bien du mal, tu -mets cu sur cu, tu lairreras de beaux biens, ce sera pour les -huissiers, pour les avous..... ou pour les chimres..... pour les -ides... Tenez, mon enfant, vous tes mre de ce petit garon, -qui m'a eu l'air d'avoir la truffe de son grand-pre au milieu du visage -quand je l'ai tenu sur les fonts avec madame Chardon, eh! -bien, pensez moins Schard qu' ce petit drle-l... Je n'ai confiance -qu'en vous... Vous pourriez empcher la dissipation de mes -biens... de mes pauvres biens...</p> - -<p>—Mais, mon cher papa Schard, votre fils sera votre gloire, et -vous le verrez un jour riche par lui-mme et avec la croix de la -Lgion-d'Honneur la boutonnire...</p> - -<p>—Qu qui fera donc pour cela? demanda le vigneron.</p> - -<p>—Vous le verrez! Mais, en attendant, mille cus vous ruineraient-ils?... -Avec mille cus vous feriez cesser les poursuites... -Eh! bien, si vous n'avez pas confiance en lui, prtez-les-moi, je -vous les rendrai, vous les hypothquerez sur ma dot, sur mon -travail...</p> - -<p>—David Schard est donc poursuivi? s'cria le vigneron tonn -d'apprendre que ce qu'il croyait une calomnie tait vrai. Voil ce -que c'est que de savoir signer son nom!... Eh mes loyers!... Oh! -il faut, ma petite fille, que j'aille Angoulme me mettre en rgle -et consulter Cachan, mon avou... Vous avez joliment bien fait de -venir... Un homme averti en vaut deux!</p> - -<p>Aprs une lutte de deux heures, ve fut oblige de s'en aller, -battue par cet argument invincible:—Les femmes n'entendent -rien aux affaires. Venue avec un vague espoir de russir, ve refit -le chemin de Marsac Angoulme presque brise. En rentrant, -elle arriva prcisment temps pour recevoir la signification du -jugement qui condamnait Schard tout payer Mtivier. En province, -la prsence d'un huissier la porte d'une maison est un -vnement; mais Doublon venait beaucoup trop souvent depuis -quelque temps pour que le voisinage n'en caust pas. Aussi ve -n'osait-elle plus sortir de chez elle, elle avait peur d'entendre des -chuchotements son passage.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_451">451</span> -—Oh! mon frre, mon frre! s'cria la pauvre ve en se prcipitant -dans son alle et montant les escaliers, je ne puis te pardonner -que s'il s'agissait de ta...</p> - -<p>—Hlas, lui dit Schard, qui venait au-devant d'elle, il s'agissait -d'viter son suicide.</p> - -<p>—N'en parlons donc plus jamais, rpondit-elle doucement. La -femme qui l'a emmen dans ce gouffre de Paris est bien criminelle!... -et ton pre, mon David, est bien impitoyable!... Souffrons -en silence.</p> - -<p>Un coup frapp discrtement arrta quelque tendre parole sur -les lvres de David, et Marion se prsenta remorquant travers -la premire pice le grand et gros Kolb.</p> - -<p>—Madame, dit-elle, Kolb et moi nous avons su que monsieur -et madame taient bien tourments; et, comme nous avons nous -deux seize cents francs d'conomies, nous avons pens qu'ils ne -pouvaient pas tre mieux placs qu'entre les mains de madame...</p> - -<p>—<i>Te matame</i>, rpta Kolb avec enthousiasme.</p> - -<p>—Kolb, s'cria David Schard, nous ne nous quitterons jamais, -porte mille francs compte chez Cachan, l'avou, mais en -demandant une quittance; nous garderons le reste. Kolb, qu'aucune -puissance humaine ne t'arrache un mot sur ce que je fais, -sur mes heures d'absence, sur ce que tu pourras me voir rapporter, -et quand je t'enverrai chercher des herbes, tu sais, qu'aucun -œil humain ne te voie... On cherchera, mon bon Kolb, te sduire, -on t'offrira peut-tre des mille, des dix mille francs pour -parler...</p> - -<p>—<i>On m'ovrirait pien tes millions, queu cheu ne tirais -bas une motte! Est-ce que che nei gonnais boind -la gonzigne milidaire?</i></p> - -<p>—Tu es averti, marche, et va prier monsieur Petit-Claud d'assister - la remise de ces fonds chez monsieur Cachan.</p> - -<p>—<i>Ui</i>, fit l'Alsacien, <i>chesbre edre assez riche ein chour -pire lui domper sire le gazaquin, ced me te chistice! -Ch'aime bas sa visache!</i></p> - -<p>—C'est un bon homme, madame, dit la grosse Marion, il est -fort comme un Turc et doux comme un mouton. En voil un qui -ferait le bonheur d'une femme. C'est lui pourtant qui a eu l'ide -de placer ainsi nos gages, qu'il appelle des <i>caches</i>! Pauvre homme! -s'il parle mal, il pense bien, et je l'entends tout de mme. Il a -<span class="pagenum" id="Page_452">452</span> -l'ide d'aller travailler chez les autres pour ne nous rien coter....</p> - -<p>—On deviendrait riche uniquement pour pouvoir rcompenser -ces braves gens-l, dit Schard en regardant sa femme.</p> - -<p>ve trouvait cela tout simple, elle n'tait pas tonne de rencontrer -des mes la hauteur de la sienne. Son attitude et expliqu -toute la beaut de son caractre aux tres les plus stupides, et mme - un indiffrent.</p> - -<p>—Vous serez riche, mon cher monsieur, vous avez du pain de -cuit, s'cria Marion, votre pre vient d'acheter une ferme, il vous -en fait, allez! des rentes...</p> - -<p>Dans la circonstance, ces paroles dites par Marion pour diminuer -en quelque sorte le mrite de son action, ne trahissaient-elles pas -une exquise dlicatesse?</p> - -<p>Comme toutes les choses humaines, la procdure franaise a des -vices. Nanmoins, de mme qu'une arme deux tranchants, elle -sert aussi bien la dfense qu' l'attaque. En outre, elle a cela de -plaisant, que si deux avous s'entendent (et ils peuvent s'entendre -sans avoir besoin d'changer deux mots, ils se comprennent par la -seule marche de leur procdure!) un procs ressemble alors la -guerre comme la faisait le premier marchal de Biron qui son -fils proposait au sige de Rouen un moyen de prendre la ville en -deux jours.—Tu es donc bien press, lui dit-il, d'aller planter -nos choux. Deux gnraux peuvent terniser la guerre en n'arrivant - rien de dcisif et mnageant leurs troupes, selon la mthode des -gnraux autrichiens que le Conseil Aulique ne rprimande jamais -d'avoir fait manquer une combinaison pour laisser manger la soupe - leurs soldats. Matre Cachan, Petit-Claud et Doublon se comportrent -encore mieux que des gnraux autrichiens, ils se modelrent -sur un Autrichien de l'Antiquit, sur Fabius <i>Cunctator</i>!</p> - -<p>Petit-Claud, malicieux comme un mulet, eut bientt reconnu -tous les avantages de sa position. Ds que le payement des frais -faire tait garanti par le grand Cointet, il se promit de ruser avec -Cachan, et de faire briller son gnie aux yeux du papetier, en crant -des incidents qui retombassent la charge de Mtivier. Mais, malheureusement -pour la gloire de ce jeune Figaro de la Basoche, -l'historien doit passer sur le terrain de ses exploits comme s'il marchait -sur des charbons ardents. Un seul mmoire de frais, comme -celui fait Paris, suffit sans doute l'histoire des mœurs contemporaines. -Imitons donc le style des bulletins de la Grande-Arme; -<span class="pagenum" id="Page_453">453</span> -car, pour l'intelligence du rcit, plus rapide sera l'nonc des faits -et gestes de Petit-Claud, meilleure sera cette page exclusivement -judiciaire.</p> - -<p>Assign, le 3 juillet, au Tribunal de commerce d'Angoulme, -David fit dfaut; le jugement lui fut signifi le 8.</p> - -<p>Le 10, Doublon lana un commandement et tenta, le 12, une -saisie laquelle s'opposa Petit-Claud en rassignant Mtivier -quinze jours. De son ct, Mtivier trouva ce temps trop long, rassigna -le lendemain bref dlai, et obtint, le 19, un jugement -qui dbouta Schard de son opposition. Ce jugement, signifi roide -le 21, autorisa un commandement le 22, une signification de contrainte -par corps le 23, et un procs-verbal de saisie le 24. Cette -fureur de saisie fut bride par Petit-Claud qui s'y opposa en interjetant -appel en Cour royale. Cet appel, ritr le 15 juillet, tranait -Mtivier Poitiers.</p> - -<p>—Allez! se dit Petit-Claud, nous resterons l pendant quelque -temps.</p> - -<p>Une fois l'orage dirig sur Poitiers, chez un avou de Cour -royale qui Petit-Claud donna ses instructions, ce dfenseur -double face fit assigner bref dlai David Schard, par madame -Schard, en sparation de biens. Selon l'expression du Palais, il -<i>diligenta</i> de manire obtenir son jugement de sparation le 28 -juillet, il l'insra dans le <i>Courrier de la Charente</i>, le signifia -dment, et, le 1<sup>er</sup> aot, il se faisait par-devant notaire une liquidation -des reprises de madame Schard qui la constituait crancire -de son mari pour la faible somme de dix mille francs que -l'amoureux David lui avait reconnue en dot par le contrat de mariage, -et pour le payement de laquelle il lui abandonna le mobilier -de son imprimerie et celui du domicile conjugal.</p> - -<p>Pendant que Petit-Claud mettait ainsi couvert l'avoir du mnage, -il faisait triompher Poitiers la prtention sur laquelle il avait -bas son appel. Selon lui, David devait d'autant moins tre passible -des frais faits Paris sur Lucien de Rubempr, que le Tribunal -civil de la Seine, les avait, par son jugement, mis la charge -de Mtivier. Ce systme, adopt par la Cour, fut consacr dans un -arrt qui confirma les condamnations portes au jugement du Tribunal -de commerce d'Angoulme contre Schard fils, en faisant -distraction d'une somme de six cents francs sur les frais de Paris, -mis la charge de Mtivier, en compensant quelques frais entre -<span class="pagenum" id="Page_454">454</span> -les parties, eu gard l'incident qui motivait l'appel de Schard. -Cet arrt signifi, le 17 aot, Schard fils, se traduisit, le 18, -en un commandement de payer le capital, les intrts, les frais -dus, suivis d'un procs-verbal de saisie le 20. L, Petit-Claud intervint -au nom de madame Schard et revendiqua le mobilier -comme appartenant l'pouse, dment spare. De plus, Petit-Claud -fit apparatre Schard pre devenu son client. Voici pourquoi.</p> - -<p>Le lendemain de la visite que lui fit sa belle-fille, le vigneron -tait venu voir son avou d'Angoulme, matre Cachan, auquel il -demanda la manire de recouvrer ses loyers compromis dans la bagarre -o son fils tait engag.</p> - -<p>—Je ne puis pas <i>occuper</i> pour le pre lorsque je poursuis le -fils, lui dit Cachan, mais allez voir Petit-Claud, il est trs-habile, -et il vous servira peut-tre encore mieux que je ne le ferais...</p> - -<p>Au Palais, Cachan dit Petit-Claud:—Je t'ai envoy le pre -Schard, <i>occupe</i> pour moi charge de revanche.</p> - -<p>Entre avous, ces sortes de services se rendent en province -comme Paris.</p> - -<p>Le lendemain du jour o le pre Schard eut donn sa confiance - Petit-Claud, le grand Cointet vint voir son complice et lui dit:—Tchez -de donner une leon au pre Schard! Il est homme -ne jamais pardonner son fils de lui coter mille francs; et ce dbours -schera dans son cœur toute pense gnreuse, s'il en poussait!</p> - -<p>—Allez vos vignes, dit Petit-Claud son nouveau client, votre -fils n'est pas heureux, ne le grugez pas en mangeant chez lui. Je -vous appellerai quand il en sera temps.</p> - -<p>Donc, au nom de Schard, Petit-Claud prtendit que les presses -tant scelles devenaient d'autant plus immeubles par destination -que, depuis le rgne de Louis XIV, la maison servait une imprimerie. -Cachan, indign pour le compte de Mtivier, qui, aprs -avoir trouv Paris les meubles de Lucien appartenant Coralie, -trouvait encore Angoulme les meubles de David appartenant -la femme et au pre (il y eut l de jolies choses dites l'audience), -assigna le pre et le fils pour faire tomber de telles prtentions. -Nous voulons, s'cria-t-il, dmasquer les fraudes de ces hommes -qui dploient les plus redoutables fortifications de la mauvaise foi; -qui, des articles les plus innocents et les plus clairs du Code, -<span class="pagenum" id="Page_455">455</span> -font des chevaux de frise pour se dfendre! et de quoi, de payer -trois mille francs! pris o... dans la caisse du pauvre Mtivier. -Et l'on ose accuser les escompteurs!... Dans quel temps vivons-nous!... -Enfin, je le demande, n'est-ce pas qui prendra l'argent -de notre voisin?... Vous ne sanctionnerez pas une prtention -qui ferait passer l'immoralit au cœur de la justice!... Le tribunal -d'Angoulme, mu par la belle plaidoierie de Cachan, rendit -un jugement contradictoire entre toutes les parties, qui donna la -proprit des meubles meublants seulement madame Schard, repoussa -les prtentions de Schard pre et le condamna net payer -quatre cent trente-quatre francs soixante-cinq centimes de frais.</p> - -<p>—Le pre Schard est bon, se dirent en riant les avous, il a -voulu mettre la main dans le plat, qu'il paye!...</p> - -<p>Le 26 aot, ce jugement fut signifi de manire pouvoir -saisir les presses et les accessoires de l'imprimerie le 28 aot. On -apposa les affiches!... On obtint, sur requte, un jugement pour -pouvoir vendre dans les lieux mmes. On insra l'annonce de la -vente dans les journaux, et Doublon se flatta de pouvoir procder -au rcolement et la vente le 2 septembre.</p> - -<p>En ce moment, David Schard devait, par jugement en rgle et -par excutoires levs, bien lgalement, Mtivier la somme totale -de cinq mille deux cent soixante-quinze francs vingt-cinq centimes -non compris les intrts. Il devait Petit-Claud douze cents -francs et les honoraires, dont le chiffre tait laiss, suivant la noble -confiance des cochers qui vous ont conduit rondement, sa gnrosit. -Madame Schard devait Petit-Claud environ trois cent -cinquante francs, et des honoraires. Le pre Schard devait ses -quatre cent trente-quatre francs soixante-cinq centimes et Petit-Claud -lui demandait cent cus d'honoraires. Ainsi, le tout pouvait -aller dix mille francs.</p> - -<p>A part l'utilit de ces documents pour les nations trangres qui -pourront y voir le jeu de l'artillerie judiciaire en France, il est ncessaire -que le lgislateur, si toutefois le lgislateur a le temps de -lire, connaisse jusqu'o peut aller l'abus de la procdure. Ne devrait-on -pas bcler une petite loi qui, dans certain cas, interdirait -aux avous de surpasser <i>en frais</i> la somme qui fait l'objet du procs? -N'y a-t-il pas quelque chose de ridicule soumettre une proprit -d'un centiare aux formalits qui rgissent une terre d'un -million! On comprendra par cet expos trs-sec de toutes les phases -<span class="pagenum" id="Page_456">456</span> -par lesquelles passait le dbat, la valeur de ces mots: <i>la -forme, la justice, les frais!</i> dont ne se doute pas l'immense -majorit des Franais. Voil ce qui s'appelle en argot de Palais mettre -le feu dans les affaires d'un homme. Les caractres de l'imprimerie -pesant cinq milliers valaient, au prix de la fonte, deux mille -francs. Les trois presses valaient six cents francs. Le reste du matriel -et t vendu comme du vieux fer et du vieux bois. Le mobilier -du mnage aurait produit tout au plus mille francs. Ainsi, de valeurs -appartenant Schard fils et reprsentant une somme d'environ -quatre mille francs, Cachan et Petit-Claud en avaient fait le prtexte -de sept mille francs de frais sans compter l'avenir dont la fleur promettait -d'assez beaux fruits, comme on va le voir. Certes les praticiens -de France et de Navarre, ceux de Normandie mme, accorderont -leur estime et leur admiration Petit-Claud; mais les -gens de cœur n'accorderont-ils pas une larme de sympathie Kolb -et Marion?</p> - -<p>Pendant cette guerre, Kolb, assis la porte de l'alle sur une -chaise tant que David n'avait pas besoin de lui, remplissait les devoirs -d'un chien de garde. Il recevait les actes judiciaires, toujours -surveills d'ailleurs par un clerc de Petit-Claud. Quand des affiches -annonaient la vente du matriel composant une imprimerie, Kolb -les arrachait aussitt que l'afficheur les avait apposes, et il courait -par la ville les ter en s'criant:—<i>Les goquins!... dourman -der ein si prafe me! Ed ilz abellent a de la chistice!</i> -Marion gagnait pendant la matine une pice de dix sous dans une -papeterie et l'employait la dpense journalire. Madame Chardon -avait recommenc sans murmurer les fatigantes veilles de son tat -de garde-malade, et apportait sa fille son salaire la fin de chaque -semaine. Elle avait dj fait deux neuvaines, en s'tonnant de -trouver Dieu sourd ses prires, et aveugle aux clarts des cierges -qu'elle lui allumait.</p> - -<p>Le 2 septembre, ve reut la seule lettre que Lucien crivit aprs -celle par laquelle il avait annonc la mise en circulation des trois -billets son beau-frre et que David avait cache sa femme.</p> - -<p>—Voil la troisime lettre que j'aurai eue de lui depuis son -dpart, se dit la pauvre sœur en hsitant dcacheter le fatal -papier.</p> - -<p>En ce moment, elle donnait boire son enfant, elle le nourrissait -au biberon, car elle avait t force de renvoyer la nourrice -<span class="pagenum" id="Page_457">457</span> -par conomie. On peut juger dans quel tat la mit la lecture de la -lettre suivante ainsi que David, qu'elle fit lever. Aprs avoir pass -la nuit faire du papier, l'inventeur s'tait couch vers le jour.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="rdate">Paris, 29 aot.</p> - -<p class="addr">Ma chre sœur,</p> - -<p>Il y a deux jours, cinq heures du matin, j'ai reu le dernier -soupir d'une des plus belles cratures de Dieu, la seule femme -qui pouvait m'aimer comme tu m'aimes, comme m'aiment David -et ma mre, en joignant ces sentiments si dsintresss ce -qu'une mre et une sœur ne sauraient donner: toutes les flicits -de l'amour! Aprs m'avoir tout sacrifi, peut-tre la pauvre -Coralie est-elle morte pour moi! pour moi qui n'ai pas en ce moment -de quoi la faire enterrer... Elle m'et consol de la vie; -vous seuls, mes chers anges, pourrez me consoler de sa mort. -Cette innocente fille a, je le crois, t absoute par Dieu, car elle -est morte chrtiennement. Oh! Paris!... Mon ve, Paris est la -fois toute la gloire et toute l'infamie de la France, j'y ai dj perdu -bien des illusions, et je vais en perdre encore d'autres en y mendiant -le peu d'argent dont j'ai besoin pour mettre en terre sainte -le corps d'un ange!</p> - -<p class="rsign">Ton malheureux frre,<br /> -<span class="smcap rind">Lucien.</span></p> - -<p><i>P. S.</i> J'ai d te causer bien des chagrins par ma lgret, tu -sauras tout un jour, et tu m'excuseras. D'ailleurs, tu dois tre -tranquille: en nous voyant si tourments, Coralie et moi, un -brave ngociant qui j'ai fait de cruels soucis, monsieur Camusot, -s'est charg d'arranger, a-t-il dit, cette affaire.</p> - -</div> - -<p>—La lettre est encore humide de ses larmes! dit-elle David en -le regardant avec tant de piti qu'il clatait dans ses yeux quelque -chose de son ancienne affection pour Lucien.</p> - -<p>—Pauvre garon, il a d bien souffrir, s'il tait aim comme il -le dit!... s'cria l'heureux poux d've.</p> - -<p>Et le mari comme la femme oublirent toutes leurs douleurs, -devant le cri de cette douleur suprme. En ce moment, Marion se -prcipita disant:—Madame, les voil!... les voil!...</p> - -<p>—Qui?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_458">458</span> -—Doublon et ses hommes, le diable, Kolb se bat avec eux, on -va vendre.</p> - -<p>—Non, non, l'on ne vendra pas, rassurez-vous! s'cria Petit-Claud -dont la voix retentit dans la pice qui prcdait la chambre - coucher, je viens de signifier un appel. Vous ne devez pas rester -sous le poids d'un jugement qui taxe de mauvaise foi. Je ne me -suis pas avis de me dfendre ici. Pour vous gagner du temps, j'ai -laiss bavarder Cachan, je suis certain de triompher encore une fois - Poitiers...</p> - -<p>—Mais combien ce triomphe cotera-t-il? demanda madame -Schard.</p> - -<p>—Des honoraires si vous triomphez, et mille francs si nous -perdons.</p> - -<p>—Mon Dieu, s'cria la pauvre ve, mais le remde n'est-il pas -pire que le mal?...</p> - -<p>En entendant ce cri de l'innocence claire au feu judiciaire, Petit-Claud -resta tout interdit, tant ve tait belle.</p> - -<p>Le pre Schard, mand par Petit-Claud, arriva sur ces entrefaites. -La prsence du vieillard dans la chambre coucher de ses -enfants, o son petit-fils au berceau souriait au malheur, rendit -cette scne complte.</p> - -<p>—Papa Schard, dit le jeune avou, vous me devez sept cents -francs pour votre intervention; mais vous les rpterez contre votre -fils, en les ajoutant la masse des loyers qui vous sont dus.</p> - -<p>Le vieux vigneron saisit la piquante ironie que Petit-Claud mit -dans son accent et dans son air en lui adressant cette phrase.</p> - -<p>—Il vous en aurait moins cot pour cautionner votre fils! lui -dit ve en quittant le berceau pour venir embrasser le vieillard...</p> - -<p>David, accabl par la vue de l'attroupement qui s'tait fait devant -sa maison, o la lutte de Kolb et des gens de Doublon avait -attir du monde, tendit la main son pre sans lui dire bonjour.</p> - -<p>—Et comment puis-je vous devoir sept cents francs? demanda -le vieillard Petit-Claud.</p> - -<p>—Mais parce que j'ai, d'abord, <i>occup</i> pour vous. Comme il -s'agit de vos loyers, vous tes vis--vis de moi solidaire avec votre -dbiteur. Si votre fils ne me paye pas ces frais-l vous me les payerez, -vous... Mais, ceci n'est rien, dans quelques heures on voudra -mettre David en prison, l'y laisserez-vous aller?</p> - -<p>—Que doit-il?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_459">459</span> -—Mais quelque chose comme cinq six mille francs, sans -compter ce qu'il vous doit et ce qu'il doit sa femme.</p> - -<p>Le vieillard, devenu tout dfiance, regarda le tableau touchant -qui se prsentait ses regards dans cette chambre bleue et blanche: -une belle femme en pleurs auprs d'un berceau, David flchissant -enfin sous le poids de ses chagrins, l'avou qui peut-tre l'avait attir -l comme dans un pige; l'ours crut alors sa paternit mise en -jeu par eux, il eut peur d'tre exploit. Il alla voir et caresser l'enfant, -qui lui tendit ses petites mains. Au milieu de tant de soins, -l'enfant, soign comme celui d'un pair d'Angleterre, avait sur la -tte un petit bonnet brod doubl de rose.</p> - -<p>—Eh! que David s'en tire comme il pourra, moi je ne pense -qu' cet enfant-l, s'cria le vieux grand-pre, et sa mre m'approuvera. -David est si savant, qu'il doit savoir comment payer ses -dettes.</p> - -<p>—Voil, dit l'avou d'un air moqueur, la vritable expression -de vos sentiments. Tenez, papa Schard, vous tes jaloux de votre -fils. coutez la vrit: vous avez mis David dans la position o il -est, en lui vendant votre imprimerie trois fois ce qu'elle valait, et -en le ruinant pour vous faire payer ce prix usuraire. Oui, ne branlez -pas la tte: le journal vendu aux Cointet et dont le prix a t -empoch par vous en entier, tait toute la valeur de votre imprimerie..... -Vous hassez votre fils parce que vous l'avez dpouill, -parce que vous en avez fait un homme au-dessus de vous. Vous -vous donnez le genre d'aimer prodigieusement votre petit-fils pour -masquer la banqueroute de sentiments que vous faites votre fils -et votre bru qui vous coteraient de l'argent <i>hic et nunc</i>, tandis -que votre petit-fils n'a besoin de votre affection que <i>in extremis</i>. -Vous aimez ce petit gars-l pour avoir l'air d'aimer quelqu'un -de votre famille, et ne pas tre tax d'insensibilit. Voil le fond de -votre sac, pre Schard...</p> - -<p>—Est-ce pour entendre a que vous m'avez fait venir? dit le -vieillard d'un ton menaant en regardant tour tour son avou, sa -belle-fille et son fils.</p> - -<p>—Mais, monsieur, s'cria la pauvre ve en s'adressant Petit-Claud, -avez-vous donc jur notre ruine? Jamais mon mari ne s'est -plaint de son pre... Le vigneron regarda sa belle-fille d'un air -sournois.—Il m'a dit cent fois que vous l'aimiez votre manire, -dit-elle au vieillard en en comprenant la dfiance.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_460">460</span> -D'aprs les instructions du grand Cointet, Petit-Claud achevait -de brouiller le pre et le fils afin que le pre ne ft pas sortir David -de la cruelle position o il se trouvait.—Le jour o nous tiendrons -David en prison, avait dit la veille le grand Cointet Petit-Claud, -vous serez prsent chez madame de Snonches. L'intelligence que -donne l'affection avait clair madame Schard, qui devinait cette -inimiti de commande, comme elle avait dj senti la trahison de -Crizet. Chacun imaginera facilement l'air surpris de David, qui ne -pouvait pas comprendre que Petit-Claud connt si bien et son pre -et ses affaires. Le loyal imprimeur ne savait pas les liaisons de son -dfenseur avec les Cointet, et d'ailleurs il ignorait que les Cointet -fussent dans la peau de Mtivier. Le silence de David tait une injure -pour le vieux vigneron; aussi l'avou profita-t-il de l'tonnement -de son client pour quitter la place.</p> - -<p>—Adieu, mon cher David, vous tes averti, la contrainte par -corps n'est pas susceptible d'tre infirme par l'appel, il ne reste -plus que cette voie vos cranciers, ils vont la prendre. Ainsi, -sauvez-vous!... Ou plutt, si vous m'en croyez, tenez, allez voir -les frres Cointet, ils ont des capitaux, et, si votre dcouverte est -faite, si elle tient ses promesses, associez-vous avec eux; ils sont, -aprs tout, trs-bons enfants...</p> - -<p>—Quel secret? demanda le pre Schard.</p> - -<p>—Mais croyez-vous votre fils assez niais pour avoir abandonn -son imprimerie sans penser autre chose? s'cria l'avou. Il est -en train, m'a-t-il dit, de trouver le moyen de fabriquer pour trois -francs la rame de papier qui revient en ce moment dix francs.....</p> - -<p>—Encore une manire de m'attraper! s'cria le pre Schard. -Vous vous entendez tous ici comme des larrons en foire. Si David -a trouv cela, il n'a pas besoin de moi, le voil millionnaire! Adieu, -mes petits amis, bonsoir.</p> - -<p>Et le vieillard de s'en aller par les escaliers.</p> - -<p>—Songez vous cacher, dit David Petit-Claud qui courut -aprs le vieux Schard pour l'exasprer encore.</p> - -<p>Le petit avou retrouva le vigneron grommelant sur la place du -Mrier, le reconduisit jusqu' l'Houmeau, et le quitta en le menaant -de prendre un excutoire pour les frais qui lui taient dus, -s'il n'tait pas pay dans la semaine.</p> - -<p>—Je vous paye, si vous me donnez les moyens de dshriter -<span class="pagenum" id="Page_461">461</span> -mon fils sans nuire mon petits-fils et ma bru!... dit le vieux -Schard en quittant brusquement Petit-Claud.</p> - -<p>—Comme le grand Cointet connat bien son monde!... Ah! il -me le disait bien: ces sept cents francs donner empcheront le -pre de payer les sept mille francs de son fils, s'criait le petit -avou en remontant Angoulme. Nanmoins ne nous laissons pas -<i>enfoncer</i> par ce vieux finaud de papetier, il est temps de lui demander -autre chose que des paroles.</p> - -<p>—Eh! bien, David, mon ami, que comptes-tu faire?... dit ve - son mari quand le pre Schard et l'avou les eurent laisss.</p> - -<p>—Mets ta plus grande marmite au feu, mon enfant, s'cria -David en regardant Marion, je tiens mon affaire!</p> - -<p>En entendant cette parole, ve prit son chapeau, son chle, ses -souliers avec une vivacit fbrile.</p> - -<p>—Habillez-vous, mon ami, dit-elle Kolb, vous allez m'accompagner, -car il faut que je sache s'il existe un moyen de sortir de -cet enfer...</p> - -<p>—Monsieur, s'cria Marion quand ve fut sortie, soyez donc -raisonnable, ou madame mourra de chagrin. Gagnez de l'argent -pour payer ce que vous devez, et, aprs, vous chercherez vos trsors - votre aise...</p> - -<p>—Tais-toi, Marion, rpondit David, la dernire difficult sera -vaincue. J'aurai tout la fois un brevet d'invention et un brevet de -perfectionnement.</p> - -<p>La plaie des inventeurs, en France, est le brevet de perfectionnement. -Un homme passe dix ans de sa vie chercher un secret -d'industrie, une machine, une dcouverte quelconque, il prend un -brevet, il se croit matre de sa chose; il est suivi par un concurrent -qui, s'il n'a pas tout prvu, lui perfectionne son invention par -une vis, et la lui te ainsi des mains. Or, en inventant, pour fabriquer -le papier, une pte bon march, tout n'tait pas dit! D'autres -pouvaient perfectionner le procd. David Schard voulait tout -prvoir, afin de ne pas se voir arracher une fortune cherche au -milieu de tant de contrarits. Le papier de Hollande (ce nom reste -au papier fabriqu tout en chiffon de fil de lin, quoique la Hollande -n'en fabrique plus) est lgrement coll; mais il se colle feuille -feuille par une main-d'œuvre qui renchrit le papier. S'il devenait -possible de coller la pte dans la cuve, et par une colle peu dispendieuse -(ce qui se fait d'ailleurs aujourd'hui, mais imparfaitement -<span class="pagenum" id="Page_462">462</span> -encore), il ne resterait aucun perfectionnement trouver. Depuis -un mois, David cherchait donc coller en cuve la pte de son papier. -Il visait la fois deux secrets.</p> - -<p>ve alla voir sa mre. Par un hasard favorable, madame Chardon -gardait la femme du premier Substitut, laquelle venait de donner -un hritier prsomptif l'illustre famille des Milaud de Nevers. -ve, en dfiance de tous les officiers ministriels, avait invent de -consulter, sur sa position, le dfenseur lgal des veuves et des orphelins, -de lui demander si elle pouvait librer David en s'obligeant, -en vendant ses droits; mais elle esprait aussi savoir la vrit sur -la conduite ambigu de Petit-Claud.</p> - -<p>Le magistrat, surpris de la beaut de madame Schard, la reut, -non-seulement avec les gards dus une femme, mais encore avec -une espce de courtoisie laquelle ve n'tait pas habitue. Elle -vit enfin dans les yeux du magistrat cette expression que, depuis -son mariage, elle n'avait plus trouve que chez Kolb, et qui, pour -les femmes belles comme ve, est le <i>criterium</i> avec lequel elles -jugent les hommes. Quand une passion, quand l'intrt ou l'ge -glacent dans les yeux d'un homme le ptillement de l'obissance -absolue qui y flambe au jeune ge, une femme entre alors en dfiance -de cet homme et se met l'observer. Les Cointet, Petit-Claud, -Crizet, tous les gens en qui elle avait devin des ennemis, -l'avaient regarde d'un œil sec et froid. Elle se sentit donc l'aise -avec le Substitut, qui, tout en l'accueillant avec grce, dtruisit en -peu de mots toutes ses esprances.</p> - -<p>—Il n'est pas certain, madame, lui dit-il, que la Cour Royale -rforme le jugement qui restreint aux meubles meublants l'abandon -que vous a fait votre mari de tout ce qu'il possdait pour vous remplir -de vos reprises. Votre privilge ne doit pas servir couvrir -une fraude. Mais, comme vous serez admise en qualit de crancire -au partage du prix des objets saisis, que votre beau-pre doit -exercer galement son privilge pour la somme des loyers dus, il -y aura, l'arrt de la cour une fois rendu, matire d'autres contestations, - propos de ce que nous appelons, en termes de droit, -une <i>contribution</i>.</p> - -<p>—Mais monsieur Petit-Claud nous ruine donc? s'cria-t-elle.</p> - -<p>—La conduite de Petit-Claud, reprit le magistrat, est conforme -au mandat donn par votre mari, qui veut, dit son avou, gagner -<span class="pagenum" id="Page_463">463</span> -du temps. Selon moi, peut-tre vaudrait-il mieux se dsister de -l'appel, et vous rendre acqureurs la vente, vous et votre beau-pre, -des ustensiles les plus ncessaires votre exploitation, vous -dans la limite de ce qui doit vous revenir, lui pour la somme de -ses loyers... Mais ce serait aller trop promptement au but. Les -avous vous grugent!.....</p> - -<p>—Je serais alors dans les mains de monsieur Schard pre, -qui je devrais le loyer des ustensiles et celui de la maison; mon -mari n'en resterait pas moins sous le coup des poursuites de monsieur -Mtivier, qui n'aurait presque rien eu...</p> - -<p>—Oui, madame.</p> - -<p>—Eh! bien, notre position serait pire que celle o nous -sommes...</p> - -<p>—La force de la loi, madame, appartient en dfinitive au crancier. -Vous avez reu trois mille francs, il faut ncessairement les -rendre...</p> - -<p>—Oh! monsieur, nous croyez-vous donc capables de...</p> - -<p>ve s'arrta en s'apercevant du danger que sa justification pouvait -faire courir son frre.</p> - -<p>—Oh! je sais bien, reprit le magistrat, que cette affaire est -obscure et du ct des dbiteurs, qui sont probes, dlicats, grands -mme!... et du ct du crancier qui n'est qu'un prte-nom....</p> - -<p>ve pouvante regardait le magistrat d'un air hbt.</p> - -<p>—Vous comprenez, dit-il, en lui jetant un regard plein de grosse -finesse, que nous avons, pour rflchir ce qui se passe sous nos -yeux, tout le temps pendant lequel nous sommes assis couter les -plaidoieries de messieurs les avocats.</p> - -<p>ve revint au dsespoir de son inutilit.</p> - -<p>Le soir sept heures, Doublon apporta le commandement par -lequel il dnonait la contrainte par corps. A cette heure, la poursuite -arriva donc son apoge.</p> - -<p>—A compter de demain, dit David, je ne pourrai plus sortir -que pendant la nuit.</p> - -<p>ve et madame Chardon fondirent en larmes. Pour elles, se cacher -tait un dshonneur.</p> - -<p>En apprenant que la libert de leur matre tait menace, Kolb -et Marion s'alarmrent d'autant plus que, depuis long-temps, ils -l'avaient jug dnu de toute malice; et ils tremblrent tellement -pour lui, qu'ils vinrent trouver madame Chardon, ve et David, -<span class="pagenum" id="Page_464">464</span> -sous prtexte de savoir quoi leur dvouement pouvait tre utile. -Ils arrivrent au moment o ces trois tres, pour qui la vie avait -t jusqu'alors si simple, pleuraient en apercevant la ncessit de -cacher David. Mais comment chapper aux espions invisibles qui, -ds prsent, devaient observer les moindres dmarches de cet -homme, malheureusement si distrait?</p> - -<p>—<i>Si matame feut addentre ein betit quard'hire, che -fais bousser eine regonnaissanze dans le gampe ennemi</i>, -dit Kolb, <i>et vis ferrez que che m'y gonnais, quoique chaie -l'air d'ein Hallemante; gomme che suis ein frai Vranais, -chai engor te la malice</i>.</p> - -<p>—Oh! madame, dit Marion, laissez-le aller, il ne pense qu' -garder monsieur, il n'a pas d'autres ides. Kolb n'est pas un Alsacien. -C'est... quoi?... un vrai terre-neuvien!</p> - -<p>—Allez, mon bon Kolb, lui dit David, nous avons encore le -temps de prendre un parti.</p> - -<p>Kolb courut chez l'huissier, o les ennemis de David, runis en -conseil, avisaient aux moyens de s'emparer de lui.</p> - -<p>L'arrestation des dbiteurs est, en province, un fait exorbitant, -anormal, s'il en ft jamais. D'abord, chacun s'y connat trop bien -pour que personne emploie jamais un moyen si odieux. On doit se -trouver, cranciers et dbiteurs, face face pendant toute la vie. -Puis, quand un commerant, un banqueroutier, pour se servir -des expressions de la province, qui ne transige gure sur cette -espce de vol lgal, mdite une vaste faillite, Paris lui sert de refuge. -Paris est en quelque sorte la Belgique de la province: on y -trouve des retraites presque impntrables, et le mandat de l'huissier -poursuivant expire aux limites de sa juridiction. Il est d'autres -empchements quasi dirimants. Ainsi, la loi qui consacre l'inviolabilit -du domicile rgne sans exception en province; l'huissier -n'y a pas le droit, comme Paris, de pntrer dans une maison -tierce pour y venir saisir le dbiteur. Le Lgislateur a cru devoir -excepter Paris, cause de la runion constante de plusieurs familles -dans la mme maison. Mais, en province, pour violer le domicile -du dbiteur lui-mme, l'huissier doit se faire assister du juge -de paix. Or, le juge de paix, qui tient sous sa puissance les huissiers, -est peu prs le matre d'accorder ou de refuser son concours. -A la louange des juges de paix, on doit dire que cette obligation -leur pse, ils ne veulent pas servir des passions aveugles, ou -<span class="pagenum" id="Page_465">465</span> -des vengeances. Il est encore d'autres difficults non moins graves -et qui tendent modifier la cruaut tout fait inutile de la loi sur -la contrainte par corps, par l'action des mœurs qui change souvent -les lois au point de les annuler. Dans les grandes villes, il existe -assez de misrables, de gens dpravs, sans foi ni loi, pour servir -d'espions; mais dans les petites villes chacun se connat trop pour -pouvoir se mettre aux gages d'un huissier. Quiconque, dans la -classe infime, se prterait ce genre de dgradation, serait oblig -de quitter la ville. Ainsi, l'arrestation d'un dbiteur n'tant pas, -comme Paris ou comme dans les grands centres de population, -l'objet de l'industrie privilgie des Gardes du Commerce, devient -une œuvre de procdure excessivement difficile, un combat de ruse -entre le dbiteur et l'huissier dont les inventions ont quelquefois -fourni de trs-agrables rcits aux Faits-Paris des journaux.</p> - -<p>Cointet l'an n'avait pas voulu se montrer; mais le gros Cointet, -qui se disait charg de cette affaire par Mtivier, tait venu -chez Doublon avec Crizet, devenu son prote, et dont la coopration -avait t acquise par la promesse d'un billet de mille francs. -Doublon devait compter sur deux de ses praticiens. Ainsi les Cointet -avaient dj trois limiers pour surveiller leur proie. Au moment -de l'arrestation, Doublon pouvait d'ailleurs employer la gendarmerie, -qui, aux termes des jugements, doit son concours l'huissier -qui la requiert. Ces cinq personnes taient donc en ce moment -mme runies dans le cabinet de matre Doublon, situ au rez-de-chausse -de la maison, en suite de l'tude.</p> - -<p>On entrait l'tude par un assez large corridor dall, qui formait -comme une alle. La maison avait une simple porte btarde, -de chaque ct de laquelle se voyaient les panonceaux ministriels -dors, au centre desquels on lit en lettres noires: <span class="cs8">HUISSIER</span>. Les -deux fentres de l'tude donnant sur la rue taient dfendues par -de forts barreaux de fer. Le cabinet avait vue sur un jardin, o -l'huissier, amant de Pomone, cultivait lui-mme avec un grand -succs les espaliers. La cuisine faisait face l'tude, et derrire la -cuisine se dveloppait l'escalier par lequel on montait l'tage suprieur. -Cette maison se trouvait dans une petite rue, derrire le -nouveau Palais de Justice, alors en construction, et qui ne fut fini -qu'aprs 1830. Ces dtails ne sont pas inutiles l'intelligence de ce -qui advint Kolb. L'Alsacien avait invent de se prsenter l'huissier -sous prtexte de lui vendre son matre, afin d'apprendre ainsi -<span class="pagenum" id="Page_466">466</span> -quels seraient les piges qu'on lui tendrait, et de l'en prserver. La -cuisinire vint ouvrir, Kolb lui manifesta le dsir de parler monsieur -Doublon pour affaires. Contrarie d'tre drange pendant -qu'elle lavait sa vaisselle, cette femme ouvrit la porte de l'tude -en disant Kolb, qui lui tait inconnu, d'y attendre monsieur, pour -le moment en confrence dans son cabinet; puis, elle alla prvenir -son matre qu'un homme voulait lui parler. Cette expression, <i>un -homme</i>, signifiait si bien un paysan, que Doublon dit:—Qu'il -attende! Kolb s'assit auprs de la porte du cabinet.</p> - -<p>—Ah ! comment comptez-vous procder? car si nous pouvions -l'empoigner demain matin, ce serait du temps de gagn, disait -le gros Cointet.</p> - -<p>—Il n'a pas vol son nom de Naf, rien ne sera plus facile, s'cria -Crizet.</p> - -<p>En reconnaissant la voix du gros Cointet, mais surtout en entendant -ces deux phrases, Kolb devina sur-le-champ qu'il s'agissait -de son matre, et son tonnement alla croissant quand il distingua -la voix de Crizet.</p> - -<p>—<i>Eine karson qui a manch son bain</i>, s'cria-t-il frapp -d'pouvante.</p> - -<p>—Mes enfants, dit Doublon, voici ce qu'il faut faire. Nous -chelonnerons notre monde de grandes distances, depuis la rue -de Beaulieu et la place du Mrier, dans tous les sens, de manire - suivre le Naf, ce surnom me plat, sans qu'il puisse s'en apercevoir, -nous ne le quitterons pas qu'il ne soit entr dans la maison o -il se croira cach; nous lui laisserons quelques jours de scurit, -puis nous l'y rencontrerons quelque jour avant le lever ou le coucher -du soleil.</p> - -<p>—Mais en ce moment que fait-il? il peut nous chapper, dit le -gros Cointet.</p> - -<p>—Il est chez lui, dit matre Doublon; s'il sortait, je le saurais. -J'ai l'un de mes praticiens sur la place du Mrier en observation, -un autre au coin du Palais, et un autre trente pas de ma maison. -Si notre homme sortait, ils siffleraient; et il n'aurait pas fait trois -pas, que je le saurais dj par cette communication tlgraphique.</p> - -<p>Les huissiers donnent leurs recors le nom honnte de praticiens.</p> - -<p>Kolb n'avait pas compt sur un si favorable hasard, il sortit -doucement de l'tude et dit la servante:—Monsieur Doublon -<span class="pagenum" id="Page_467">467</span> -est occup pour long-temps, je reviendrai demain matin de bonne -heure.</p> - -<p>L'Alsacien, en sa qualit de cavalier, avait t saisi par une ide -qu'il alla sur-le-champ mettre excution. Il courut chez un -loueur de chevaux de sa connaissance, y choisit un cheval, le fit -seller, et revint en toute hte chez son matre, o il trouva madame -ve dans la plus profonde dsolation.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il, Kolb? demanda l'imprimeur en trouvant l'Alsacien -un air la fois joyeux et effray.</p> - -<p>—<i>Vus des endours de goquins. Le plis sire ede te gager -mon madre. Montame a-d-elle bens meddre monzire -quelque bard?</i></p> - -<p>Quand l'honnte Kolb eut expliqu la trahison de Crizet, les -circonvallations traces autour de la maison, la part que le gros -Cointet prenait cette affaire, et fait pressentir les ruses que mditeraient -de tels hommes contre son matre, les plus fatales lueurs -clairrent la position de David.</p> - -<p>—C'est les Cointet qui te poursuivent, s'cria la pauvre ve -anantie, et voil pourquoi Mtivier se montrait si dur.... Ils sont -papetiers, ils veulent ton secret.</p> - -<p>—Mais que faire pour leur chapper? s'cria madame Chardon.</p> - -<p>—<i>Si montame beud affoir ein bedide entroid meddre -monzire</i>, demanda Kolb, <i>che bromets de l'y gontuire sans -qu'on le zache chamais</i>.</p> - -<p>—N'entrez que de nuit chez Basine Clerget, rpondit ve, -j'irai convenir de tout avec elle. Dans cette circonstance, Basine est -une autre moi-mme.</p> - -<p>—Les espions te suivront, dit enfin David qui recouvra quelque -prsence d'esprit. Il s'agit de trouver un moyen de prvenir Basine -sans qu'aucun de nous y aille.</p> - -<p>—<i>Montame beud y hler</i>, dit Kolb. <i>Foissi ma gompinazion: -che fais sordir affec monsire, nus emmnerons sir -nos draces les sivleurs. Bentant ce demps, matame ira -chez matemoiselle Clerchet, le ne sera pas zuifie. Chai -ein gefal, che prents monsire en groube; ed, ti tiaple, si -l'on nus addrabe!</i></p> - -<p>—Eh! bien, adieu, mon ami, s'cria la pauvre femme en se jetant -dans les bras de son mari; aucun de nous n'ira te voir, car -nous pourrions te faire prendre. Il faut nous dire adieu pour tout -<span class="pagenum" id="Page_468">468</span> -le temps que durera cette prison volontaire. Nous correspondrons -par la poste, Basine y jettera tes lettres, et je t'crirai sous son -nom.</p> - -<p>A leur sortie David et Kolb entendirent les sifflements, et menrent -les espions jusqu'au bas de la porte Palet o demeurait le -loueur de chevaux. L, Kolb prit son matre en croupe, en lui recommandant -de se bien tenir lui.</p> - -<p>—<i>Zifflez, zifflez, mes pons hmis! Che me mogue de -vus dous!</i> s'cria Kolb. <i>Vus n'addraberez bas ein fieux gafalier.</i></p> - -<p>Et le vieux cavalier piqua des deux dans la campagne avec une -rapidit qui devait mettre et qui mit les espions dans l'impossibilit -de les suivre, ni de savoir o ils allaient.</p> - -<p>ve alla chez Postel sous le prtexte assez ingnieux de le consulter. -Aprs avoir subi les insultes de cette piti qui ne prodigue -que des paroles, elle quitta le mnage Postel, et put gagner, sans -tre vue, la maison de Basine, qui elle confia ses chagrins en lui -demandant secours et protection. Basine, qui pour plus de discrtion -avait fait entrer ve dans sa chambre, ouvrit la porte d'un cabinet -contigu dont le jour venait d'un chssis tabatire et sur -lequel aucun œil ne pouvait avoir de vue. Les deux amies dbouchrent -une petite chemine dont le tuyau longeait celui de la -chemine de l'atelier o les ouvrires entretenaient du feu pour -leurs fers. ve et Basine tendirent de mauvaises couvertures sur -le carreau pour assourdir le bruit, si David en faisait par mgarde; -elles lui mirent un lit de sangle pour dormir, un fourneau pour ses -expriences, une table et une chaise pour s'asseoir et pour crire. -Basine promit de lui donner manger la nuit; et, comme personne -ne pntrait jamais dans sa chambre, David pouvait dfier tous ses -ennemis, et mme la police.</p> - -<p>—Enfin, dit ve en embrassant son amie, il est en sret.</p> - -<p>ve retourna chez Postel pour claircir quelque doute qui, dit-elle, -la ramenait chez un si savant juge du Tribunal de commerce, -et elle se fit reconduire par lui chez elle en coutant ses dolances.—Si -vous m'aviez pouse, en seriez-vous l?... Ce sentiment -tait au fond de toutes les phrases du petit pharmacien. Au retour, -Postel trouva sa femme jalouse de l'admirable beaut de madame -Schard, et, furieuse de la politesse de son mari, Lonie fut apaise -par l'opinion que le pharmacien prtendit avoir de la supriorit -<span class="pagenum" id="Page_469">469</span> -des petites femmes rousses sur les grandes femmes brunes, qui selon -lui, taient, comme de beaux chevaux, toujours l'curie. Il -donna sans doute quelques preuves de sincrit, car le lendemain -madame Postel le mignardait.</p> - -<p>—Nous pouvons tre tranquilles, dit ve sa mre et Marion, -qu'elle trouva, selon l'expression de Marion, encore <i>saisies</i>.</p> - -<p>—Oh! <ins id="cor_97" title="il">ils</ins> sont partis, dit Marion quand ve regarda machinalement -dans sa chambre.</p> - -<p>—<i>U vaud-il nus diriger?...</i> demanda Kolb quand il fut -une lieue sur la grande route de Paris.</p> - -<p>—A Marsac, rpondit David; puisque tu m'as mis sur ce chemin-l, -je vais faire une dernire tentative sur le cœur de mon -pre.</p> - -<p>—<i>C'haimerais mi monder l'assaut t'une padderie -te ganons, barce qu'il n'a boind de cuer, mennesier fdre -bre.</i></p> - -<p>Le vieux pressier ne croyait pas en son fils; il le jugeait, comme -juge le peuple, d'aprs les rsultats. D'abord, il ne croyait pas -avoir dpouill David; puis, sans s'arrter la diffrence des -temps, il se disait:—Je l'ai mis cheval sur une imprimerie, -comme je m'y suis trouv moi-mme; et lui, qui en savait mille -fois plus que moi, n'a pas su marcher! Incapable de comprendre -son fils, il le condamnait, et se donnait sur cette haute intelligence -une sorte de supriorit en se disant:—Je lui conserve du -pain. Jamais les moralistes ne parviendront faire comprendre -toute l'influence que les sentiments exercent sur les intrts. Cette -influence est aussi puissante que celle des intrts sur les sentiments. -Toutes les lois de la nature ont un double effet, en sens inverse -l'une de l'autre. David, lui, comprenait son pre et il avait la -sublime charit de l'excuser. Arrivs huit heures Marsac, Kolb -et David surprirent le bonhomme vers la fin de son dner qui se -rapprochait forcment de son coucher.</p> - -<p>—Je te vois par autorit de justice, dit le pre son fils avec -un sourire amer.</p> - -<p>—<i>Gommand, mon madre et fus, bouffez-vus vus rengondrer... -il foyache tans les cieux et vus des tuchurs -tans les fignes...</i> s'cria Kolb indign. <i>Bayez, bayez! c'edde -fdre dat te bre...</i></p> - -<p>—Allons, Kolb va-t'en, mets le cheval chez madame Courtois -<span class="pagenum" id="Page_470">470</span> -afin de ne pas en embarrasser mon pre, et sache que les pres ont -toujours raison.</p> - -<p>Kolb s'en alla grommelant comme un chien qui, grond par son -matre pour sa prudence, proteste encore en obissant. David, -sans dire ses secrets, offrit alors son pre de lui donner la preuve -la plus vidente de sa dcouverte, en lui proposant un intrt -dans cette affaire pour prix des sommes qui lui devenaient ncessaires, -soit pour se librer immdiatement, soit pour se livrer -l'exploitation de son secret.</p> - -<p>—Eh! comment me prouveras-tu que tu peux faire avec rien -du beau papier qui ne cote rien? demanda l'ancien typographe en -lanant son fils un regard avin, mais fin, curieux, avide. Vous -eussiez dit un clair sortant d'un nuage pluvieux, car le vieil ours, -fidle ses traditions, ne se couchait jamais sans tre coiff de -nuit. Son bonnet de nuit consistait en deux bouteilles d'excellent -vin vieux que, selon son expression, il <i>sirotait</i>.</p> - -<p>—Rien de plus simple, rpondit David. Je n'ai pas de papier -sur moi, je suis venu par ici pour fuir Doublon; et, me voyant -sur la route de Marsac, j'ai pens que je pourrais bien trouver chez -vous les facilits que j'aurais chez un usurier. Je n'ai rien sur moi -que mes habits. Enfermez-moi dans un local bien clos, o personne -ne puisse pntrer, o personne ne puisse me voir, et...</p> - -<p>—Comment, dit le vieillard en jetant son fils un effroyable -regard, tu ne me laisseras pas te voir faisant tes oprations...</p> - -<p>—Mon pre, rpondit David, vous m'avez prouv qu'il n'y avait -pas de pre dans les affaires...</p> - -<p>—Ah! tu te dfies de celui qui t'a donn la vie.</p> - -<p>—Non, mais de celui qui m'a t les moyens de vivre.</p> - -<p>—Chacun pour soi, tu as raison! dit le vieillard. Eh! bien, je te -mettrai dans mon cellier.</p> - -<p>—J'y entre avec Kolb, vous me donnerez un chaudron pour -faire ma pte, reprit David sans avoir aperu le coup d'œil que lui -lana son pre, puis vous irez me chercher des tiges d'artichaut, -des tiges d'asperges, des orties dard, des roseaux que vous couperez -aux bords de votre petite rivire. Demain matin, je sortirai -de votre cellier avec du magnifique papier.</p> - -<p>—Si c'est possible... s'cria l'Ours en laissant chapper un hoquet, -je te donnerai peut-tre... je verrai si je puis te donner..... -<span class="pagenum" id="Page_471">471</span> -bah!... vingt-cinq mille francs, la condition de m'en faire gagner -autant tous les ans...</p> - -<p>—Mettez-moi l'preuve, j'y consens! s'cria David. Kolb, -monte cheval, pousse jusqu' Mansle, achtes-y un grand tamis -de crin chez un boisselier, de la colle chez un picier, et reviens -en toute hte.</p> - -<p>—Tiens, bois... dit le pre en mettant devant son fils une bouteille -de vin, du pain, et des restes de viandes froides. Prends des -forces, je vais t'aller faire tes provisions de chiffons verts; car ils -sont verts, tes chiffons! j'ai mme peur qu'ils ne soient un peu trop -verts.</p> - -<p>Deux heures aprs, sur les onze heures du soir, le vieillard enfermait -son fils et Kolb dans une petite pice adosse son cellier, -couverte en tuiles creuses, et o se trouvaient les ustensiles ncessaires - brler les vins de l'Angoumois qui fournissent, comme on -sait, toutes les eaux-de-vie dites de Cognac.</p> - -<p>—Oh! mais je suis l comme dans une fabrique... voil du bois -et des bassines, s'cria David.</p> - -<p>—Eh! bien, demain, dit le pre Schard, je vais vous enfermer, -et je lcherai mes deux chiens, je suis sr qu'on ne vous apportera -pas de papier. Montre-moi des feuilles demain, je te dclare -que je serai ton associ, les affaires seront alors claires et bien menes...</p> - -<p>Kolb et David se laissrent enfermer et passrent deux heures -environ briser, prparer les tiges, en se servant de deux madriers. -Le feu brillait, l'eau bouillait. Vers deux heures du matin, -Kolb, moins occup que David, entendit un soupir tourn comme -un hoquet d'ivrogne; il prit une des deux chandelles et se mit -regarder partout; il aperut alors la figure violace du pre Schard -qui remplissait une petite ouverture carre, pratique au-dessus -de la porte par laquelle on communiquait du cellier au brloir -et cache par des futailles vides. Le malicieux vieillard avait -introduit son fils et Kolb dans son brloir par la porte extrieure -qui servait passer les pices pour les livrer. Cette autre porte intrieure -permettait de rouler les poinons du cellier dans le brloir -sans faire le tour par la cour.</p> - -<p>—<i>Ah! baba! ceci n'ed bas de cheu, fus foulez vilouder -fdre vils... Safez-vus ce que vus vaides, quand fus -pufez eine poudeille te bon fin? Vus appreufez ein goquin.</i></p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_472">472</span> -—Oh! mon pre, dit David.</p> - -<p>—Je venais savoir si vous aviez besoin de quelque chose, dit le -vigneron quasi dgris.</p> - -<p>—<i>Et c'edde bar indrd pir nus que affez bris eine bedide -egelle?...</i> dit Kolb qui ouvrit la porte aprs en avoir dbarrass -l'entre et qui trouva le vieillard mont sur une chelle courte, -en chemise.</p> - -<p>—Risquer votre sant! s'cria David.</p> - -<p>—Je crois que je suis somnambule, dit le vieillard honteux en -descendant. Ton dfaut de confiance en ton pre m'a fait rver, je -songeais que tu t'entendais avec le diable pour raliser l'impossible.</p> - -<p>—<i>Le tiaple, c'ed fdre bassion pire les bedits chaunets!</i> -s'cria Kolb.</p> - -<p>—Allez vous recoucher, mon pre, dit David; enfermez-nous -si vous voulez, mais pargnez-vous la peine de revenir: Kolb va -faire sentinelle.</p> - -<p>Le lendemain, quatre heures, David sortit du brloir, ayant -fait disparatre toutes les traces de ses oprations, et vint apporter - son pre une trentaine de feuilles de papier dont la finesse, la -blancheur, la consistance, la force ne laissaient rien dsirer et -qui portait pour filigranes les marques des fils plus forts les uns que -les autres du tamis de crin. Le vieillard prit ces chantillons, il y -appliqua la langue en ours habitu, depuis son jeune ge, faire -de son palais une prouvette papiers; il les mania, les chiffonna, -les plia, les soumit toutes les preuves que les typographes font -subir aux papiers pour en reconnatre les qualits, et quoiqu'il n'y -et rien redire, il ne voulut pas s'avouer vaincu.</p> - -<p>—Il faut savoir ce que a deviendra sous presse!... dit-il pour -se dispenser de louer son fils.</p> - -<p>—<i>Trle t'ome!</i> s'cria Kolb.</p> - -<p>Le vieillard, devenu froid, couvrit, sous sa dignit paternelle, -une irrsolution joue.</p> - -<p>—Je ne veux pas vous tromper, mon pre, ce papier-l me -semble encore devoir encore coter trop cher, et je veux rsoudre -le problme du collage en cuve... il ne me reste plus que cet avantage - conqurir...</p> - -<p>—Ah! tu voudrais m'attraper!</p> - -<p>—Mais, vous le dirai-je? je colle bien en cuve, mais jusqu' -<span class="pagenum" id="Page_473">473</span> -prsent la colle ne pntre pas galement ma pte, et donne au papier -le rche d'une brosse.</p> - -<p>—Eh! bien, perfectionne ton collage en cuve, et tu auras mon -argent.</p> - -<p>—<i>Mon madre ne ferra chamais la gouleur te fodre -archant!</i></p> - -<p>videmment le vieillard voulait faire payer David la honte qu'il -avait bue la nuit; aussi le traita-t-il plus que froidement.</p> - -<p>—Mon pre, dit David qui renvoya Kolb, je ne vous en ai jamais -voulu d'avoir estim votre imprimerie un prix exorbitant, -et de me l'avoir vendue votre seule estimation; j'ai toujours vu -le pre en vous. Je me suis dit: Laissons un vieillard, qui s'est -donn bien du mal, qui m'a certainement lev mieux que je ne devais -l'tre, jouir en paix et sa manire du fruit de ses travaux. -Je vous ai mme abandonn le bien de ma mre, et j'ai pris sans -murmurer la vie obre que vous m'aviez faite. Je me suis promis -de gagner une belle fortune sans vous importuner. Eh! bien, ce -secret, je l'ai trouv, les pieds dans le feu, sans pain chez moi, -tourment pour des dettes qui ne sont pas les miennes... Oui, j'ai -lutt patiemment jusqu' ce que mes forces se soient puises. Peut-tre -me devez-vous des secours!... mais ne pensez pas moi, voyez -une femme et un petit enfant!...—l, David ne put retenir ses larmes—et -prtez-leur aide et protection. Serez-vous au-dessous -de Marion et de Kolb qui m'ont donn leurs conomies? s'cria le -fils en voyant son pre froid comme un marbre de presse.</p> - -<p>—Et a ne t'a pas suffi... s'cria le vieillard sans prouver la -moindre vergogne, mais tu dvorerais la France... Bonsoir! moi, -je suis trop ignorant pour me fourrer dans des exploitations o il -n'y aurait que moi d'exploit. Le Singe ne mangera pas l'Ours, dit-il -en faisant allusion leur surnom d'atelier. Je suis vigneron, je ne -suis pas banquier... Et puis, vois-tu, des affaires entre pre et fils, -a va mal. Dnons, tiens, tu ne diras pas que je ne te donne rien!...</p> - -<p>David tait un de ces tres cœur profond qui peuvent y repousser -leurs souffrances de manire en faire un secret pour ceux -qui leur sont chers; aussi chez eux, quand la douleur dborde -ainsi, est-ce leur effort suprme. ve avait bien compris ce beau -caractre d'homme. Mais le pre vit, dans ce flot de douleur ramen -du fond la surface, la plainte vulgaire des enfants qui veulent -<i>attraper leurs pres</i>, et il prit l'excessif abattement de son fils -<span class="pagenum" id="Page_474">474</span> -pour la honte de l'insuccs. Le pre et le fils se quittrent brouills. -David et Kolb revinrent minuit environ Angoulme, o ils -entrrent pied avec autant de prcautions qu'en eussent pris des -voleurs pour un vol. Vers une heure du matin, David fut introduit, -sans tmoin, chez mademoiselle Basine Clerget, dans l'asile impntrable -prpar pour lui par sa femme. En entrant l, David allait y -tre gard par la plus ingnieuse de toutes les pitis, celle d'une -grisette. Le lendemain matin, Kolb se vanta d'avoir fait sauver son -matre cheval, et de ne l'avoir quitt qu'aprs l'avoir mis dans -une patache qui devait l'emmener aux environs de Limoges. Une -assez grande provision de matires premires fut emmagasine dans -la cave de Basine, en sorte que Kolb, Marion, madame Schard et -sa mre purent n'avoir aucune relation avec mademoiselle Clerget.</p> - -<p>Deux jours aprs cette scne avec son fils, le vieux Schard, qui -se vit encore lui vingt jours avant de se livrer aux occupations -de la vendange, accourut chez sa belle-fille, amen par son avarice. -Il ne dormait plus, il voulait savoir si la dcouverte offrait -quelques chances de fortune, et pensait veiller au grain, selon -son expression. Il vint habiter, au-dessus de l'appartement de sa -belle-fille, une des deux chambres en mansarde qu'il s'tait rserves, -et vcut en fermant les yeux sur le dnment pcuniaire qui -affligeait le mnage de son fils. On lui devait des loyers, on pouvait -bien le nourrir! Il ne trouvait rien d'trange ce qu'on se servt -de couverts en fer tam.</p> - -<p>—J'ai commenc comme a, rpondit-il sa belle-fille quand -elle s'excusa de ne pas le servir en argenterie.</p> - -<p>Marion fut oblige de s'engager envers les marchands pour tout -ce qui se consommerait au logis. Kolb servait les maons vingt -sous par jour. Enfin, bientt il ne resta plus que dix francs la -pauvre ve qui, dans l'intrt de son enfant et de David, sacrifiait -ses dernires ressources bien recevoir le vigneron. Elle esprait -toujours que ses chatteries, que sa respectueuse affection, que sa -rsignation attendriraient l'avare; mais elle le trouvait toujours insensible. -Enfin, en lui voyant l'œil froid des Cointet, de Petit-Claud -et de Crizet, elle voulut observer son caractre et deviner ses intentions; -mais ce fut peine perdue! Le pre Schard se rendait -impntrable en restant toujours entre deux vins. L'ivresse est un -double voile. A la faveur de sa griserie, aussi souvent joue que -relle, le bonhomme essayait d'arracher ve les secrets de David. -<span class="pagenum" id="Page_475">475</span> -Tantt il caressait, tantt il effrayait sa belle-fille. Quand ve lui -rpondait qu'elle ignorait tout, il lui disait:—Je boirai tout mon -bien, <i>je le mettrai en viager</i>... Ces luttes dshonorantes fatiguaient -la pauvre victime qui, pour ne pas manquer de respect -son beau-pre, avait fini par garder le silence. Un jour, pousse -bout, elle lui dit:—Mais, mon pre, il y a une manire bien simple -de tout avoir; payez les dettes de David, il reviendra ici, vous -vous entendrez ensemble.</p> - -<p>—Ah! voil tout ce que vous voulez avoir de moi, s'cria-t-il, -c'est bon savoir.</p> - -<p>Le pre Schard, qui ne croyait pas en son fils, croyait aux Cointet. -Les Cointet, qu'il alla consulter, l'blouirent dessein, en lui -disant qu'il s'agissait de millions dans les recherches entreprises par -son fils.</p> - -<p>—Si David peut prouver qu'il a russi, je n'hsiterai pas mettre -en socit ma papeterie en comptant votre fils sa dcouverte -pour une valeur gale, lui dit le grand Cointet.</p> - -<p>Le dfiant vieillard prit tant d'informations en prenant des petits -verres avec les ouvriers, il questionna si bien Petit-Claud en faisant -l'imbcile, qu'il finit par souponner les Cointet de se cacher derrire -Mtivier; il leur attribua le plan de ruiner l'imprimerie Schard -et de se faire payer par lui en l'amorant avec la dcouverte, -car le vieil homme du peuple ne pouvait pas deviner la complicit -de Petit-Claud, ni les trames ourdies pour s'emparer tt ou tard de -ce beau secret industriel. Enfin, un jour, le vieillard, exaspr de ne -pouvoir vaincre le silence de sa belle-fille et de ne pas mme obtenir -d'elle de savoir o David s'tait cach, rsolut de forcer la porte -de l'atelier fondre les rouleaux, aprs avoir fini par apprendre que -son fils y faisait ses expriences. Il descendit de grand matin et se -mit travailler la serrure.</p> - -<p>—Eh! bien, que faites-vous donc l, papa Schard?... lui cria -Marion qui se levait au jour pour aller sa fabrique et qui bondit -jusqu' la tremperie.</p> - -<p>—Ne suis-je pas chez moi, Marion? fit le bonhomme honteux.</p> - -<p>—Ah! , devenez-vous voleur sur vos vieux jours... vous tes - jeun, cependant... Je vas conter cela tout chaud madame.</p> - -<p>—Tais-toi, Marion, dit le vieillard en tirant de sa poche deux -cus de six francs. Tiens...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_476">476</span> -—Je me tairai, mais n'y revenez pas! lui dit Marion en le menaant -du doigt, ou je le dirais tout Angoulme.</p> - -<p>Ds que le vieillard fut sorti, Marion monta chez sa matresse.</p> - -<p>—Tenez, madame, j'ai soutir douze francs votre beau-pre, -les voil...</p> - -<p>—Et comment as-tu fait?...</p> - -<p>—Ne voulait-il pas voir les bassines et les provisions de monsieur, -histoire de dcouvrir le secret. Je savais bien qu'il n'y avait -plus rien dans la petite cuisine; mais je lui ai fait peur comme s'il -allait voler son fils, et il m'a donn deux cus pour me taire...</p> - -<p>En ce moment, Basine apporta joyeusement son amie une lettre -de David, crite sur du magnifique papier, et qu'elle lui remit en -secret.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Mon ve adore, je t'cris toi la premire sur la premire -feuille de papier obtenue par mes procds. J'ai russi rsoudre -le problme du collage en cuve! La livre de pte revient, mme -en supposant la mise en culture spciale de bons terrains pour les -produits que j'emploie, cinq sous. Ainsi la rame de douze livres -emploiera pour trois francs de pte colle. Je suis sr de supprimer -la moiti du poids des livres. L'enveloppe, la lettre, les chantillons, -sont de diverses fabrications. Je t'embrasse, nous serons -heureux par la fortune, la seule chose qui nous manquait.</p> - -</div> - -<p>—Tenez, dit ve son beau-pre en lui tendant les chantillons, -donnez votre fils le prix de votre rcolte, et laissez-lui faire sa -fortune, il vous rendra dix fois ce que vous lui aurez donn, car il -a russi!...</p> - -<p>Le pre Schard courut aussitt chez les Cointet. L, chaque -chantillon fut essay, minutieusement examin: les uns taient -colls, les autres sans colle; ils taient tiquets depuis trois francs -jusqu' dix francs par rame; les uns taient d'une puret mtallique, -les autres doux comme du papier de Chine, il y en avait de toutes -les nuances possibles du blanc. Des juifs examinant des diamants -n'auraient pas eu les yeux plus anims que ne l'taient ceux des -Cointet et du vieux Schard.</p> - -<p>—Votre fils est en bon chemin, dit le gros Cointet.</p> - -<p>—Eh! bien, payez ses dettes, dit le vieux pressier.</p> - -<p>—Bien volontiers, s'il veut nous prendre pour associs, rpondit -le grand Cointet.</p> - -<p>—Vous tes des <i>chauffeurs</i>! s'cria l'ours retir, vous poursuivez -<span class="pagenum" id="Page_477">477</span> -mon fils sous le nom de Mtivier, et vous voulez que je vous -paye, voil tout. Pas si bte, bourgeois!...</p> - -<p>Les deux frres se regardrent, mais ils se continrent.</p> - -<p>—Nous ne sommes pas encore assez millionnaires pour nous -amuser faire l'escompte, rpliqua le gros Cointet; nous nous -croirions assez heureux de pouvoir payer notre chiffon comptant, -et nous faisons encore des billets notre marchand.</p> - -<p>—Il faut tenter une exprience en grand, rpondit froidement -le grand Cointet, car ce qui russit dans une marmite choue dans -une fabrication entreprise sur une grande chelle. Dlivrez votre fils.</p> - -<p>—Oui, mais mon fils en libert m'admettra-t-il comme son associ? -demanda le vieux Schard.</p> - -<p>—Ceci ne nous regarde pas, dit le gros Cointet. Est-ce que vous -croyez, mon bonhomme, que quand vous aurez donn dix mille -francs votre fils, tout sera dit? Un brevet d'invention cote deux -mille francs, il faudra faire des voyages Paris; puis, avant de se -lancer dans des avances, il est prudent de fabriquer, comme dit -mon frre, mille rames, risquer des cuves entires afin de se rendre -compte. Voyez-vous, il n'y a rien dont il faille plus se dfier -que des inventeurs.</p> - -<p>—Moi, dit le grand Cointet, j'aime le pain tout cuit.</p> - -<p>Le vieillard passa la nuit ruminer ce dilemme: Si je paye les -dettes de David, il est libre, et une fois libre il n'a pas besoin de -m'associer sa fortune. Il sait bien que je l'ai roul dans l'affaire -de notre premire association; il n'en voudra pas faire une seconde. -Mon intrt serait donc de le tenir en prison, malheureux.</p> - -<p>Les Cointet connaissaient assez le pre Schard pour savoir qu'ils -chasseraient de compagnie.</p> - -<p>Donc ces trois hommes disaient:—Pour faire une socit base -sur le secret, il faut des expriences; et, pour faire ces expriences, -il faut librer David Schard. David libr nous chappe. Chacun -avait de plus une petite arrire-pense. Petit-Claud se disait:—Aprs -mon mariage, je serai franc du collier avec les Cointet; mais -jusque-l je les tiens. Le grand Cointet se disait:—J'aimerais -mieux avoir David sous clef, je serais le matre. Le vieux Schard -se disait:—Si je paye ses dettes, mon fils me salue avec un remercment. -ve, attaque, menace par le vigneron d'tre chasse de -la maison, ne voulait ni rvler l'asile de son mari, ni mme lui -proposer d'accepter un sauf-conduit. Elle n'tait pas certaine de -<span class="pagenum" id="Page_478">478</span> -russir cacher David une seconde fois aussi bien que la premire, -elle rpondait donc son beau-pre:—Librez votre fils, vous -saurez tout. Aucun des quatre intresss, qui se trouvaient tous -comme devant une table bien servie, n'osait toucher au festin, tant -il craignait de se voir devanc; et tous s'observaient en se dfiant -les uns des autres.</p> - -<p>Quelques jours aprs la rclusion de Schard, Petit-Claud tait -venu trouver le grand Cointet sa papeterie.</p> - -<p>—J'ai fait de mon mieux, lui dit-il, David s'est mis volontairement -dans une prison qui nous est inconnue, et il y cherche en -paix quelque perfectionnement. Si vous n'avez pas atteint votre -but, il n'y a pas de ma faute, tiendrez-vous votre promesse?</p> - -<p>—Oui, si nous russissons, rpondit le grand Cointet. Le pre -Schard est ici depuis quelques jours, il est venu nous faire des -questions sur la fabrication du papier, le vieil avare a flair l'invention -de son fils, il en veut profiter, il y a donc quelque esprance -d'arriver une association. Vous tes l'avou du pre et du fils...</p> - -<p>—Ayez le Saint-Esprit de les livrer, reprit Petit-Claud en souriant.</p> - -<p>—Oui, rpondit Cointet. Si vous russissez ou mettre David -en prison ou le mettre dans nos mains par un acte de socit, -vous serez le mari de mademoiselle de La Haye.</p> - -<p>—Est-ce bien l votre <i>ultimatum</i>? dit Petit-Claud.</p> - -<p>—<i>Ys!</i> fit Cointet, puisque nous parlons des langues trangres.</p> - -<p>—Voici le mien en bon franais, reprit Petit-Claud d'un ton sec.</p> - -<p>—Ah! voyons, rpliqua Cointet d'un air curieux.</p> - -<p>—Prsentez-moi demain madame de Snonches, faites qu'il y -ait pour moi quelque chose de positif, enfin accomplissez votre -promesse, ou je paye la dette de Schard et je m'associe avec lui -en revendant ma charge. Je ne veux pas tre jou. Vous m'avez -parl net, je me sers du mme langage. J'ai fait mes preuves, faites -les vtres. Vous avez tout, je n'ai rien. Si je n'ai pas de gages de -votre sincrit, je prends votre jeu.</p> - -<p>Le grand Cointet prit son chapeau, son parapluie, son air jsuite, -et sortit en disant Petit-Claud de le suivre.</p> - -<p>—Vous verrez, mon cher ami, si je ne vous ai pas prpar les -voies?... dit le ngociant l'avou.</p> - -<p>En un moment, le fin et rus papetier avait reconnu le danger -de sa position, et vu dans Petit-Claud un de ces hommes avec lesquels -<span class="pagenum" id="Page_479">479</span> -il faut jouer franc jeu. Dj, pour tre en mesure et par acquit -de conscience, il avait, sous prtexte de donner un tat de la -situation financire de mademoiselle de La Haye, jet quelques paroles -dans l'oreille de l'ancien Consul-gnral.</p> - -<p>—J'ai l'affaire de Franoise, car avec trente mille francs de dot, -aujourd'hui, dit-il en souriant, une fille ne doit pas tre exigeante.</p> - -<p>—Nous en parlerons, avait rpondu Francis du Hautoy. Depuis -le dpart de madame de Bargeton, la position de madame de Snonches -est bien change: nous pourrons marier Franoise quelque -bon vieux gentilhomme campagnard.</p> - -<p>—Et elle se conduira mal, dit le papetier en prenant son air -froid. Eh! mariez-la donc un jeune homme capable, ambitieux, -que vous protgerez, et qui mettra sa femme dans une belle position.</p> - -<p>—Nous verrons, avait rpt Francis; la marraine doit tre -avant tout consulte.</p> - -<p>A la mort de monsieur de Bargeton, Louise de Ngrepelisse -avait fait vendre l'htel de la rue du Minage. Madame de Snonches, -qui se trouvait petitement loge, dcida monsieur de Snonches - acheter cette maison, le berceau des ambitions de Lucien -et o cette scne a commenc. Zphirine de Snonches avait form -le plan de succder madame de Bargeton dans l'espce de royaut -qu'elle avait exerce, d'avoir un salon, de faire enfin la grande -dame. Une scission avait eu lieu dans la haute socit d'Angoulme -entre ceux qui, lors du duel de monsieur Bargeton et de monsieur -de Chandour, tinrent qui pour l'innocence de Louise de Ngrepelisse, -qui pour les calomnies de Stanislas de Chandour. Madame -de Snonches se dclara pour les Bargeton, et conquit d'abord -tous ceux de ce parti. Puis, quand elle fut installe dans son htel, -elle profita des accoutumances de bien des gens qui venaient y -jouer depuis tant d'annes. Elle reut tous les soirs et l'emporta dcidment -sur Amlie de Chandour, qui se posa comme son antagoniste. -Les esprances de Francis du Hautoy, qui se vit au cœur -de l'aristocratie d'Angoulme, allaient jusqu' vouloir marier -Franoise avec le vieux monsieur de Sverac, que madame du -Brossard n'avait pu capturer pour sa fille. Le retour de madame -de Bargeton, devenue prfte d'Angoulme, augmenta les prtentions -de Zphirine pour sa bien-aime filleule. Elle se disait que la -comtesse Sixte du Chtelet userait de son crdit pour celle qui s'tait -<span class="pagenum" id="Page_480">480</span> -constitue son champion. Le papetier, qui savait son Angoulme -sur le bout du doigt, apprcia d'un coup d'œil toutes ces difficults; -mais il rsolut de se tirer de ce pas difficile par une de -ces audaces que Tartufe seul se serait permise. Le petit avou, -trs-surpris de la loyaut de son commanditaire en chicane, le -laissait ses proccupations en cheminant de la papeterie l'htel de -la rue du Minage, o, sur le palier, les deux importuns furent -arrts par ces mots:—Monsieur et madame djeunent.</p> - -<p>—Annoncez-nous tout de mme, rpondit le grand Cointet.</p> - -<p>Et, sur son nom, le dvot commerant, aussitt introduit, prsenta -l'avocat la prcieuse Zphirine, qui djeunait en tte tte -avec monsieur Francis du Hautoy et mademoiselle de La Haye. Monsieur -de Snonches tait all, comme toujours, ouvrir la chasse -chez monsieur de Pimentel.</p> - -<p>—Voici, madame, le jeune avocat-avou de qui je vous ai -parl, et qui se chargera de l'mancipation de votre belle pupille.</p> - -<p>L'ancien diplomate examina Petit-Claud, qui, de son ct, regardait - la drobe la <i>belle pupille</i>. Quant la surprise de Zphirine, - qui jamais Cointet ni Francis n'avaient dit un mot, elle -fut telle que sa fourchette lui tomba des mains. Mademoiselle de La -Haye, espce de pie-griche figure rechigne, de taille peu gracieuse, -maigre, cheveux d'un blond fade, tait, malgr son -petit air aristocratique, excessivement difficile marier. Ces mots: -<i>pre et mre inconnus</i> de son acte de naissance, lui interdisaient -en ralit la sphre o l'amiti de sa marraine et de Francis la voulait -placer. Mademoiselle de La Haye, ignorant sa position, faisait -la difficile: elle et rejet le plus riche commerant de l'Houmeau. -La grimace assez significative inspire mademoiselle de La -Haye par l'aspect du maigre avou, Cointet la retrouva sur les lvres -de Petit-Claud. Madame de Snonches et Francis paraissaient -se consulter pour savoir de quelle manire congdier Cointet et -son protg. Cointet, qui vit tout, pria monsieur du Hautoy de -lui accorder un moment d'audience, et passa dans le salon avec le -diplomate.</p> - -<p>—Monsieur, lui dit-il nettement, la paternit vous aveugle. -Vous marierez difficilement votre fille; et, dans votre intrt -tous, je vous ai mis dans l'impossibilit de reculer; car j'aime -Franoise comme on aime une pupille. Petit-Claud sait tout!..... -Son excessive ambition vous garantit le bonheur de votre chre -<span class="pagenum" id="Page_481">481</span> -petite. D'abord Franoise fera de son mari tout ce qu'elle voudra; -mais vous, aid par la prfte qui nous arrive, vous en ferez un -procureur du roi. Monsieur Milaud est nomm dcidment Nevers. -Petit-Claud vendra sa charge, vous obtiendrez facilement -pour lui la place de second substitut, et il deviendra bientt procureur -du roi, puis prsident du tribunal, dput...</p> - -<p>Revenu dans la salle manger, Francis fut charmant pour le -prtendu de sa fille. Il regarda madame de Snonches d'une certaine -manire, et finit cette scne de prsentation en invitant Petit-Claud - dner pour le lendemain afin de causer affaires. Puis il reconduisit -le ngociant et l'avou jusque dans la cour en disant -Petit-Claud que, sur la recommandation de Cointet, il tait dispos, -ainsi que madame de Snonches, confirmer tout ce que le -gardien de la fortune de mademoiselle de La Haye aurait dispos -pour le bonheur de ce petit ange.</p> - -<p>—Ah! qu'elle est laide! s'cria Petit-Claud. Je suis pris!...</p> - -<p>—Elle a l'air distingu, rpondit Cointet; mais, si elle tait -belle, vous la donnerait-on?... H! mon cher, il y a plus d'un -petit propritaire qui trente mille francs, la protection de madame -de Snonches et celle de la comtesse du Chtelet iraient merveille; -d'autant plus que monsieur Francis du Hautoy ne se mariera jamais, -et que cette fille est son hritire..... Votre mariage est -fait!...</p> - -<p>—Et comment?</p> - -<p>—Voil ce que je viens de dire, repartit le grand Cointet en -racontant l'avou son trait d'audace. Mon cher, monsieur Milaud -va, dit-on, tre nomm procureur du roi Nevers: vous vendrez -votre charge, et dans dix ans vous serez garde des sceaux. Vous -tes assez audacieux pour ne reculer devant aucun des services que -demandera la cour.</p> - -<p>—Eh! bien, trouvez-vous demain, quatre heures et demie, -sur la place du Mrier, rpondit l'avou, fanatis par les probabilits -de cet avenir; j'aurai vu le pre Schard, et nous arriverons - un acte de socit o le pre et le fils appartiendront au Saint-Esprit.</p> - -<p>Au moment o le vieux cur de Marsac montait les rampes d'Angoulme -pour aller instruire ve de l'tat o se trouvait son frre, -David tait cach depuis onze jours deux portes de celle du pharmacien -Postel, que le digne prtre venait de quitter.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_482">482</span> -Quand l'abb Marron dboucha sur la place du Mrier, il y -trouva les trois hommes, remarquables chacun dans leur genre, -qui pesaient de tout leur poids sur l'avenir et sur le prsent du -pauvre prisonnier volontaire: le pre Schard, le grand Cointet, -le petit avou maigrelet. Trois hommes, trois cupidits! mais trois -cupidits aussi diffrentes que les hommes. L'un avait invent de -trafiquer de son fils, l'autre de son client, et le grand Cointet -achetait toutes ces infamies en se flattant de ne rien payer. Il tait -environ cinq heures, et la plupart de ceux qui revenaient dner -chez eux s'arrtaient pour regarder pendant un moment ces trois -hommes.</p> - -<p>—Que diable le vieux pre Schard et le grand Cointet ont-ils -donc se dire?... pensaient les plus curieux.</p> - -<p>—Il s'agit sans doute entre eux de ce pauvre malheureux qui -laisse sa femme, sa belle-mre et son enfant sans pain, rpondait-on.</p> - -<p>—Envoyez donc vos enfants apprendre un tat Paris! disait -un esprit-fort de province.</p> - -<p>—H! que venez-vous faire par ici, monsieur le cur? s'cria -le vigneron en apercevant l'abb Marron aussitt qu'il dboucha sur -la place.</p> - -<p>—Je viens pour les vtres, rpondit le vieillard.</p> - -<p>—Encore une ide de mon fils!... dit le vieux Schard.</p> - -<p>—Il vous en coterait bien peu de rendre tout le monde heureux, -dit le prtre en indiquant les fentres o madame Schard -montrait entre les rideaux sa belle tte; car elle apaisait les cris -de son enfant en le faisant sauter et lui chantant une chanson.</p> - -<p>—Apportez-vous des nouvelles de mon fils, dit le pre, ou, ce -qui vaudrait mieux, de l'argent?</p> - -<p>—Non, dit monsieur Marron; j'apporte la sœur des nouvelles -du frre.</p> - -<p>—De Lucien?... s'cria Petit-Claud.</p> - -<p>—Oui. Le pauvre jeune homme est venu de Paris pied. Je -l'ai trouv chez Courtois mourant de fatigue et de misre, rpondit -le prtre... Oh! il est bien malheureux!</p> - -<p>Petit-Claud salua le prtre et prit le grand Cointet par le bras -en disant haute voix:—Nous dnons chez madame de Snonches, -il est temps de nous habiller!... Et deux pas il lui dit l'oreille:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_483">483</span> -—Quand on a le petit, on a bientt la mre. Nous tenons -David...</p> - -<p>—Je vous ai mari, mariez-moi, dit le grand Cointet en laissant -chapper un sourire faux.</p> - -<p>—Lucien est mon camarade de collge, nous tions <i>copins</i>!... -En huit jours je saurai bien quelque chose de lui. Faites en sorte -que les bans se publient, et je vous rponds de mettre David en -prison. Ma mission finit avec son crou.</p> - -<p>—Ah! s'cria tout doucement le grand Cointet, la belle affaire -serait de prendre le brevet notre nom!</p> - -<p>En entendant cette dernire phrase, le petit avou maigrelet -frissonna.</p> - -<p>En ce moment ve voyait entrer son beau-pre et l'abb Marron, -qui, par un seul mot, venait de dnouer le drame judiciaire.</p> - -<p>—Tenez, madame Schard, dit le vieil ours sa belle-fille, -voici notre cur qui vient sans doute nous en raconter de belles -sur votre frre.</p> - -<p>—Oh! s'cria la pauvre ve atteinte au cœur, que peut-il -donc lui tre encore arriv!</p> - -<p>Cette exclamation annonait tant de douleurs ressenties, tant -d'apprhensions, et de tant de sortes, que l'abb Marron se hta -de dire:—Rassurez-vous, madame, il vit!</p> - -<p>—Seriez-vous assez bon, mon pre, dit ve au vieux vigneron, -pour aller chercher ma mre: elle entendra ce que monsieur doit -avoir nous dire de Lucien.</p> - -<p>Le vieillard alla chercher madame Chardon, laquelle il dit:—Vous -aurez en dcoudre avec l'abb Marron, qui est bon -homme <i>quoique prtre</i>. Le dner sera sans doute retard, je -reviens dans une heure.</p> - -<p>Et le vieillard, insensible tout ce qui ne sonnait ou ne reluisait -pas or, laissa la vieille femme sans voir l'effet du coup qu'il venait -de lui porter.</p> - -<p>Le malheur qui pesait sur ses deux enfants, l'avortement des -esprances assises sur la tte de Lucien, le changement si peu prvu -d'un caractre qu'on crut pendant si long-temps nergique et probe; -enfin, tous les vnements arrivs depuis dix-huit mois avaient -dj rendu madame Chardon mconnaissable. Elle n'tait pas seulement -noble de race, elle tait encore noble de cœur, et adorait -ses enfants. Aussi avait-elle souffert plus de maux en ces derniers -<span class="pagenum" id="Page_484">484</span> -six mois que depuis son veuvage. Lucien avait eu la chance d'tre -Rubempr par ordonnance du roi, de recommencer cette famille, -d'en faire revivre le titre et les armes, de devenir grand! Et il tait -tomb dans la fange! Car, plus svre pour lui que la sœur, elle -avait regard Lucien comme perdu, le jour o elle apprit l'affaire -des billets. Les mres veulent quelquefois se tromper; mais elles -connaissent toujours bien les enfants qu'elles ont nourris, qu'elles -n'ont pas quitts, et, dans les discussions que soulevaient entre -David et sa femme les chances de Lucien Paris, madame Chardon, -tout en paraissant partager les illusions d've sur son frre, -tremblait que David n'et raison, car il parlait comme elle entendait -parler sa conscience de mre. Elle connaissait trop la dlicatesse -de sensation de sa fille pour pouvoir lui exprimer ses douleurs, -elle tait donc force de les dvorer dans ce silence dont sont capables -seulement les mres qui savent aimer leurs enfants.</p> - -<p>ve, de son ct, suivait avec terreur les ravages que faisaient -les chagrins chez sa mre, elle la voyait passant de la vieillesse la -dcrpitude, et allant toujours! La mre et la fille se faisaient donc -l'une l'autre de ces nobles mensonges qui ne trompent point. -Dans la vie de cette mre, la phrase du froce vigneron fut la -goutte d'eau qui devait remplir la coupe des afflictions, madame -Chardon se sentit atteinte au cœur.</p> - -<p>Aussi, quand ve dit au <ins id="cor_99" title="prte">prtre</ins>:—Monsieur, voici ma mre! -quand l'abb regarda ce visage macr comme celui d'une vieille -religieuse, encadr de cheveux entirement blanchis, mais embelli -par l'air doux et calme des femmes pieusement rsignes, et qui -marchent, comme on dit, la volont de Dieu, comprit-il toute la -vie de ces deux cratures. Le prtre n'eut plus de piti pour le bourreau, -pour Lucien, il frmit en devinant tous les supplices subis par -les victimes.</p> - -<p>—Ma mre, dit ve en s'essuyant les yeux, mon pauvre frre -est bien prs de nous, il est Marsac.</p> - -<p>—Et pourquoi pas ici? demanda madame Chardon.</p> - -<p>L'abb Marron raconta tout ce que Lucien lui avait dit des misres -de son voyage, et les malheurs de ses derniers jours Paris. -Il peignit les angoisses qui venaient d'agiter le pote quand il avait -appris quels taient au sein de sa famille les effets de ses imprudences -et quelles taient ses apprhensions sur l'accueil qui pouvait -l'attendre Angoulme.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_485">485</span> -—En <ins id="cor_100" title="est-ii">est-il</ins> arriv douter de nous? dit madame Chardon.</p> - -<p>—Le malheureux est venu vers vous pied, en subissant les -plus horribles privations, et il revient dispos entrer dans les chemins -les plus humbles de la vie... rparer ses fautes.</p> - -<p>—Monsieur, dit la sœur, malgr le mal qu'il nous a fait, j'aime -mon frre, comme on aime le corps d'un tre qui n'est plus; et -l'aimer ainsi, c'est encore l'aimer plus que beaucoup de sœurs n'aiment -leurs frres. Il nous a rendus bien pauvres; mais qu'il vienne, -il partagera le chtif morceau de pain qui nous reste, enfin ce qu'il -nous a laiss. Ah! s'il ne nous avait pas quitts, monsieur, nous -n'aurions pas perdu nos plus chers trsors.</p> - -<p>—Et c'est la femme qui nous l'a enlev dont la voiture l'a ramen, -s'cria madame Chardon. Parti dans la calche de madame -de Bargeton, ct d'elle, il est revenu derrire!</p> - -<p>—A quoi puis-je vous tre utile dans la situation o vous tes? -dit le brave cur qui cherchait une phrase de sortie.</p> - -<p>—Eh! monsieur, rpondit madame Chardon, plaie d'argent -n'est pas mortelle, dit-on; mais ces plaies-l ne peuvent pas avoir -d'autre mdecin que le malade.</p> - -<p>—Si vous aviez assez d'influence pour dterminer mon beau-pre - aider son fils, vous sauveriez toute une famille, dit madame -Schard.</p> - -<p>—Il ne croit pas en vous, et il m'a paru trs-exaspr contre -votre mari, dit le vieillard qui les paraphrases du vigneron avaient -fait considrer les affaires de Schard comme un gupier o il ne -fallait pas mettre le pied.</p> - -<p>Sa mission termine, le prtre alla dner chez son petit-neveu -Postel, qui dissipa le peu de bonne volont de son vieil oncle en -donnant, comme tout Angoulme, raison au pre contre le fils.</p> - -<p>—Il y a de la ressource avec des dissipateurs, dit en finissant le -petit Postel; mais avec ceux qui font des expriences, on se ruinerait.</p> - -<p>La curiosit du cur de Marsac tait entirement satisfaite, ce -qui, dans toutes les provinces de France, est le principal but de -l'excessif intrt qu'on s'y tmoigne. Dans la soire, il mit le pote -au courant de tout ce qui se passait chez les Schard, en lui donnant -son voyage comme une mission dicte par la charit la plus -pure.</p> - -<p>—Vous avez endett votre sœur et votre beau-frre de dix -<span class="pagenum" id="Page_486">486</span> - douze mille francs, dit-il en terminant; et personne, mon cher -monsieur, n'a cette bagatelle prter au voisin. En Angoumois, -nous ne sommes pas riches. Je croyais qu'il s'agissait de beaucoup -moins quand vous me parliez de billets.</p> - -<p>Aprs avoir remerci le vieillard de ses bonts, le pote lui dit:</p> - -<p>—La parole de pardon, que vous m'apportez, est pour moi le vrai -trsor.</p> - -<p>Le lendemain, Lucien partit de trs-grand matin de Marsac pour -Angoulme, o il entra vers neuf heures, une canne la main, vtu -d'une petite redingote assez endommage par le voyage et d'un pantalon -noir teintes blanches. Ses bottes uses disaient d'ailleurs -assez qu'il appartenait la classe infortune des pitons. Aussi ne -se dissimulait-il pas l'effet que devait produire sur ses compatriotes -le contraste de son retour et de son dpart. Mais, le cœur encore -pantelant sous l'treinte des remords que lui causait le rcit du -vieux prtre, il acceptait pour le moment cette punition, dcid -d'affronter les regards des personnes de sa connaissance. Il se -disait en lui-mme:—Je suis hroque! Toutes ces natures de -pote commencent par se duper elles-mmes. A mesure qu'il marcha -dans l'Houmeau, son me lutta entre la honte de ce retour et -la posie de ces souvenirs. Son cœur battit en passant devant la -porte de Postel, o, fort heureusement pour lui, Lonie Marron -se trouva seule dans la boutique avec son enfant. Il vit avec plaisir -(tant sa vanit conservait de force) le nom de son pre effac. Depuis -son mariage, Postel avait fait repeindre sa boutique, et mis au-dessus, -comme Paris: <span class="smcap">Pharmacie</span>. En gravissant la rampe de la -Porte-Palet, Lucien prouva l'influence de l'air natal, il ne sentit -plus le poids de ses infortunes, et se dit avec dlices:—Je vais -donc les revoir! Il atteignit la place du Mrier sans avoir rencontr -personne: un bonheur qu'il esprait peine, lui qui jadis se promenait -en triomphateur dans sa ville! Marion et Kolb, en sentinelle -sur la porte, se prcipitrent dans l'escalier en criant:—Le voil! -Lucien revit le vieil atelier et la vieille cour, il trouva dans l'escalier -sa sœur et sa mre, et ils s'embrassrent en oubliant pour un -instant tous leurs malheurs dans cette treinte. En famille, on compose -presque toujours avec le malheur; on s'y fait un lit, et l'esprance -en fait accepter la duret. Si Lucien offrait l'image du dsespoir, -il en offrait aussi la posie: le soleil des grands chemins lui -avait bruni le teint; une profonde mlancolie, empreinte dans ses -<span class="pagenum" id="Page_487">487</span> -traits, jetait ses ombres sur son front de pote. Ce changement -annonait tant de souffrances, qu' l'aspect des traces laisses par -la misre sur sa physionomie, le seul sentiment possible tait la piti. -L'imagination partie du sein de la famille y trouvait au retour de -tristes ralits. ve eut au milieu de sa joie le sourire des saintes -au milieu de leur martyre. Le chagrin rend sublime le visage d'une -jeune femme trs-belle. La gravit qui remplaait dans la figure de -sa sœur la complte innocence qu'il y avait vue son dpart pour -Paris, parlait trop loquemment Lucien pour qu'il n'en ret pas -une impression douloureuse. Aussi la premire effusion des sentiments, -si vive, si naturelle, fut-elle suivie de part et d'autre d'une -raction: chacun craignait de parler. Lucien ne put cependant -s'empcher de chercher par un regard celui qui manquait cette -runion. Ce regard bien compris fit fondre en larmes ve, et par -contre-coup Lucien. Quant madame Chardon, elle resta blme, -et en apparence impassible. ve se leva, descendit pour pargner - son frre un mot dur, et alla dire Marion:—Mon enfant, Lucien -aime les fraises, il faut en trouver!...</p> - -<p>—Oh! j'ai bien pens que vous vouliez fter monsieur Lucien. -Soyez tranquille, vous aurez un joli petit djeuner et un bon dner -aussi.</p> - -<p>—Lucien, dit madame Chardon son fils, tu as beaucoup rparer -ici. Parti pour tre un sujet d'orgueil pour ta famille, tu nous -as plongs dans la misre. Tu as presque bris dans les mains de -ton frre l'instrument de la fortune laquelle il n'a song que pour -sa nouvelle famille. Tu n'as pas bris que cela... dit la mre. Il se -fit une pause effrayante et le silence de Lucien impliqua l'acceptation -de ces reproches maternels.—Entre dans une voie de travail, -reprit doucement madame Chardon. Je ne te blme pas d'avoir -tent de faire revivre la noble famille d'o je suis sortie; mais, -de telles entreprises il faut avant tout une fortune, et des sentiments -fiers: tu n'as rien eu de tout cela. A la croyance, tu as fait succder -en nous la dfiance. Tu as dtruit la paix de cette famille travailleuse -et rsigne, qui cheminait ici dans une voie difficile... -Aux premires fautes, un premier pardon est d. Ne recommence -pas. Nous nous trouvons ici dans des circonstances difficiles, sois -prudent, coute ta sœur: le malheur est un matre dont les leons, -bien durement donnes, ont port leur fruit chez elle: elle est devenue -srieuse, elle est mre, elle porte tout le fardeau du mnage -<span class="pagenum" id="Page_488">488</span> -par dvouement pour notre cher David; enfin, elle est devenue, -par ta faute, mon unique consolation.</p> - -<p>—Vous pouviez tre plus svre, dit Lucien en embrassant sa -mre. J'accepte votre pardon, parce que ce sera le seul que j'aurai -jamais recevoir.</p> - -<p>ve revint: la pose humilie de son frre, elle comprit que -madame Chardon avait parl. Sa bont lui mit un sourire sur les -lvres, auquel Lucien rpondit par des larmes rprimes. La prsence -a comme un charme, elle change les dispositions les plus -hostiles entre amants comme au sein des familles, quelque forts -que soient les motifs de mcontentement. Est-ce que l'affection -trace dans le cœur des chemins o l'on aime retomber? Ce phnomne -appartient-il la science du magntisme? La raison dit-elle -qu'il faut ou ne jamais se revoir, ou se pardonner? Que ce soit -au raisonnement, une cause physique ou l'me que cet effet -appartienne, chacun doit avoir prouv que les regards, le geste, -l'action d'un tre aim retrouvent chez ceux qu'il a le plus offenss, -chagrins ou maltraits, des vestiges de tendresse. Si l'esprit oublie -difficilement, si l'intrt souffre encore; le cœur, malgr tout, reprend -sa servitude. Aussi, la pauvre sœur, en coutant jusqu' -l'heure du djeuner les confidences du frre, ne fut-elle pas matresse -de ses yeux quand elle le regarda, ni de son accent quand -elle laissa parler son cœur. En comprenant les lments de la vie -littraire Paris, elle comprit comment Lucien avait pu succomber -dans la lutte. La joie du pote en caressant l'enfant de sa sœur, ses -enfantillages, le bonheur de revoir son pays et les siens, ml au -profond chagrin de savoir David cach, les mots de mlancolie qui -chapprent Lucien, son attendrissement en voyant qu'au milieu -de sa dtresse sa sœur s'tait souvenue de son got quand Marion -servit les fraises; tout, jusqu' l'obligation de loger le frre prodigue -et de s'occuper de lui, fit de cette journe une fte. Ce fut -comme une halte dans la misre. Le pre Schard lui-mme fit -rebrousser aux deux femmes le cours de leurs sentiments, en disant:—Vous -le ftez, comme s'il vous apportait des mille et des -cents!...</p> - -<p>—Mais qu'a donc fait mon frre pour ne pas tre ft?... s'cria -madame Schard jalouse de cacher la honte de Lucien.</p> - -<p>Nanmoins, les premires tendresses passes, les nuances du vrai -percrent. Lucien aperut bientt chez ve la diffrence de l'affection -<span class="pagenum" id="Page_489">489</span> -actuelle et de celle qu'elle lui portait jadis. David tait profondment -honor, tandis que Lucien tait aim <i>quand mme</i>, et -comme on aime une matresse malgr les dsastres qu'elle cause. -L'estime, fonds ncessaire nos sentiments, est la solide toffe qui -leur donne je ne sais quelle certitude, quelle scurit dont on vit, -et qui manquait entre madame Chardon et son fils, entre le frre -et la sœur; Lucien se sentit priv de cette entire confiance qu'on -aurait eue en lui s'il n'avait pas failli l'honneur. L'opinion crite -par d'Arthez sur lui, devenue celle de sa sœur, se laissa deviner -dans les gestes, dans les regards, dans l'accent. Lucien tait plaint! -mais, quant tre la gloire, la noblesse de la famille, le hros du -foyer domestique, toutes ces belles esprances avaient fui sans -retour. On craignit assez sa lgret pour lui cacher l'asile o vivait -David. ve, insensible aux caresses dont fut accompagne la curiosit -de Lucien qui voulait voir son frre, n'tait plus l've de l'Houmeau -pour qui, jadis, un seul regard de Lucien tait un ordre -irrsistible. Lucien parla de rparer ses torts, en se vantant de pouvoir -sauver David. ve lui rpondit:—Ne t'en mle pas, nous -avons pour adversaires les gens les plus perfides et les plus habiles. -Lucien hocha la tte, comme s'il et dit:—J'ai combattu des Parisiens... -Sa sœur lui rpliqua par un regard qui signifiait:—Tu -as t vaincu.</p> - -<p>—Je ne suis plus aim, pensa Lucien. Pour la famille comme -pour le monde, il faut donc russir.</p> - -<p>Ds le second jour, en essayant de s'expliquer le peu de confiance -de sa mre et de sa sœur, le pote fut pris d'une pense non -pas haineuse mais chagrine. Il appliqua la mesure de la vie parisienne - cette chaste vie de province en oubliant que la mdiocrit -patiente de cet intrieur sublime de rsignation tait son ouvrage:</p> - -<p>—Elles sont bourgeoises, elles ne peuvent pas me comprendre, -se dit-il en se sparant ainsi de sa sœur, de sa mre et de Schard -qu'il ne pouvait plus tromper ni sur son caractre, ni sur son -avenir.</p> - -<p>ve et madame Chardon, chez qui le sens divinatoire tait veill -par tant de chocs et tant de malheurs, piaient les plus secrtes -penses de Lucien, elles se sentirent mal juges et le virent s'isolant -d'elles.—Paris nous l'a bien chang! se dirent-elles. Elles recueillaient -enfin le fruit de l'gosme qu'elles avaient elles-mmes -cultiv. De part et d'autre, ce lger levain devait fermenter, et il -<span class="pagenum" id="Page_490">490</span> -fermenta; mais principalement chez Lucien qui se trouvait si reprochable. -Quant ve, elle tait bien de ces sœurs qui savent -dire un frre en faute:—Pardonne-moi <i>tes</i> torts... Lorsque -l'union des mes a t parfaite comme elle le fut au dbut de la vie -entre ve et Lucien, toute atteinte ce beau idal du sentiment -est mortelle. L o des sclrats se raccommodent aprs des coups -de poignard, les amoureux se brouillent irrvocablement pour un -regard, pour un mot. Dans ce souvenir de la quasi-perfection de -la vie du cœur se trouve le secret de sparations souvent inexplicables. -On peut vivre avec une dfiance au cœur, quand le pass -n'offre pas le tableau d'une affection pure et sans nuages; mais, -pour deux tres autrefois parfaitement unis, une vie o le regard, -la parole exigent des prcautions, devient insupportable. Aussi les -grands potes font-ils mourir leurs Paul et Virginie au sortir de -l'adolescence. Comprendriez-vous Paul et Virginie brouills?..... -Remarquons, la gloire d've et de Lucien, que les intrts, si -fortement blesss, n'avivaient point ces blessures: chez la sœur -irrprochable, comme chez le pote de qui venaient les coups, -tout tait sentiment; aussi le moindre malentendu, la plus petite -querelle, un nouveau mcompte d Lucien pouvait-il les dsunir -ou inspirer une de ces querelles qui brouillent irrvocablement. -En fait d'argent tout s'arrange; mais les sentiments sont impitoyables.</p> - -<p>Le lendemain Lucien reut un numro du journal d'Angoulme -et plit de plaisir en se voyant le sujet d'un des premiers <i>Premiers-Angoulme</i> -que se permit cette estimable feuille qui, semblable -aux Acadmies de province, en fille bien leve, selon le mot de -Voltaire, ne faisait jamais parler d'elle.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Que la Franche-Comt s'enorgueillisse d'avoir donn le jour -Victor Hugo, Charles Nodier et Cuvier; la Bretagne, Chateaubriand -et Lamennais; la Normandie, Casimir Delavigne; -la Touraine, l'auteur d'<i>Eloa</i>; aujourd'hui, l'Angoumois, o -dj sous Louis XIII l'illustre Guez, plus connu sous le nom de -Balzac, s'est fait notre compatriote, n'a plus rien envier ni ces -provinces ni au Limousin, qui a produit Dupuytren, ni l'Auvergne, -patrie de Montlosier, ni Bordeaux, qui a eu le bonheur -de voir natre tant de grands hommes; nous aussi, nous avons un -pote! l'auteur des beaux sonnets intituls <i>les Marguerites</i> -joint la gloire du pote celle du prosateur, car on lui doit galement -<span class="pagenum" id="Page_491">491</span> -le magnifique roman de <i>l'Archer de Charles IX</i>. Un -jour nos neveux seront fiers d'avoir pour compatriote Lucien -Chardon, un rival de Ptrarque!!!... <span style="font-size: 105%;">Dans les journaux de -province de ce temps, les points d'admiration ressemblaient aux -<i>hurra</i> par lesquels on accueille les <i lang="en" xml:lang="en">speech</i> des <i lang="en" xml:lang="en">meeting</i> en Angleterre.</span> -Malgr ses clatants succs Paris, notre jeune pote -s'est souvenu que l'htel de Bargeton avait t le berceau de ses -triomphes, que l'aristocratie <ins id="cor_101" title="augoumoisine">angoumoisine</ins> avait applaudi, la premire, - ses posies; que l'pouse de monsieur le comte du -Chtelet, prfet de notre dpartement, avait encourag ses premiers -pas dans la carrire des Muses, et il est revenu parmi -nous!... L'Houmeau tout entier s'est mu quand, hier, notre -Lucien de Rubempr s'est prsent. La nouvelle de son retour -a produit partout la plus vive sensation. Il est certain que la ville -d'Angoulme ne se laissera pas devancer par l'Houmeau dans les -honneurs qu'on parle de dcerner celui qui, soit dans la -Presse, soit dans la Littrature, a reprsent si glorieusement -notre ville Paris. Lucien, la fois pote religieux et royaliste, -a brav la fureur des partis; il est venu, dit-on, se reposer des -fatigues d'une lutte qui fatiguerait des athltes plus forts encore -que des hommes de posie et de rverie.</p> - -<p>Par une pense minemment politique, laquelle nous applaudissons, -et que madame la comtesse du Chtelet a eue, dit-on, -la premire, il est question de rendre notre grand pote le -titre et le nom de l'illustre famille des Rubempr, dont l'unique -hritire est madame Chardon, sa mre. Rajeunir ainsi, par des -talents et par des gloires nouvelles, les vieilles familles prs de -s'teindre est, chez l'immortel auteur de la Charte, une nouvelle -preuve de son constant dsir exprim par ces mots: <i>union -et oubli</i>.</p> - -<p>Notre pote est descendu chez sa sœur, madame Schard.</p> - -</div> - -<p>A la rubrique d'Angoulme se trouvaient les nouvelles suivantes:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Notre prfet, monsieur le comte du Chtelet, dj nomm -gentilhomme ordinaire de la Chambre de S. M., vient d'tre fait -Conseiller d'tat en service extraordinaire.</p> - -<p>Hier toutes les autorits se sont prsentes chez monsieur le -prfet.</p> - -<p>Madame la comtesse Sixte du Chtelet recevra tous les jeudis.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_492">492</span> -Le maire de l'Escarbas, monsieur de Ngrepelisse, reprsentant -de la branche cadette des d'Espard, pre de madame du -Chtelet, rcemment nomm comte, Pair de France, et Commandeur -de l'ordre royal de Saint-Louis, est, dit-on, dsign -pour prsider le grand collge lectoral d'Angoulme aux prochaines -lections.</p> - -</div> - -<p>—Tiens, dit Lucien sa sœur en lui apportant le journal.</p> - -<p>Aprs avoir lu l'article attentivement, ve rendit la feuille -Lucien d'un air pensif.</p> - -<p>—Que dis-tu de cela?... lui demanda Lucien tonn d'une prudence -qui ressemblait de la froideur.</p> - -<p>—Mon ami, rpondit-elle, ce journal appartient aux Cointet, -ils sont absolument les matres d'y insrer des articles, et ne peuvent -avoir la main force que par la Prfecture ou par l'vch. Supposes-tu -ton ancien rival, aujourd'hui prfet, assez gnreux pour -chanter ainsi tes louanges? Oublies-tu que les Cointet nous poursuivent -sous le nom de Mtivier et veulent sans doute amener David -les faire profiter de ses dcouvertes?... De quelque part que vienne -cet article, je le trouve inquitant. Tu n'excitais ici que des haines, -des jalousies; on t'y calomniait en vertu du proverbe: <i>Nul n'est -prophte en son pays</i>, et voil que tout change en un clin -d'œil!...</p> - -<p>—Tu ne connais pas l'amour-propre des villes de province, rpondit -Lucien. On est all dans une petite ville du Midi recevoir en -triomphe, aux portes de la ville, un jeune homme qui avait remport -le prix d'honneur au grand concours, en voyant en lui un -grand homme en herbe!</p> - -<p>—coute-moi, mon cher Lucien, je ne veux pas te sermonner, -je te dirai tout dans un seul mot: ici dfie-toi des plus petites -choses.</p> - -<p>—Tu as raison, rpondit Lucien surpris de trouver sa sœur si -peu enthousiaste.</p> - -<p>Le pote tait au comble de la joie de voir changer en un -triomphe sa mesquine et honteuse rentre Angoulme.</p> - -<p>—Vous ne croyez pas au peu de gloire qui nous cote si cher! -s'cria Lucien aprs une heure de silence pendant laquelle il s'amassa -comme un orage dans son cœur.</p> - -<p>Pour toute rponse, ve regarda Lucien, et ce regard le rendit -honteux de son accusation.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_493">493</span> -Quelques instants avant le dner, un garon de bureau de la prfecture -apporta une lettre adresse M. Lucien Chardon et qui -parut donner gain de cause la vanit du pote que le monde disputait - la famille.</p> - -<p>Cette lettre tait l'invitation suivante.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p><i>Monsieur le comte Sixte du Chtelet et madame la comtesse -du Chtelet prient M. Lucien Chardon de leur faire -l'honneur de dner avec eux le quinze septembre prochain.</i></p> - -<p class="rsign">R. S. V. P.</p> - -</div> - -<p>A cette lettre tait jointe cette carte de visite:</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/carte.jpg" alt="" title="" width="500" height="199" /> - <p class="caption3"><b>LE COMTE SIXTE DU CHATELET</b><br /> - <i>Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, - Prfet de la Charente, Conseiller d'Etat.</i></p> -</div> - -<div class="fighand"> - <img src="images/carte.jpg" alt="" title="" width="500" height="199" /> - <p class="caption3"><b>LE COMTE SIXTE DU CHATELET</b><br /> - <i>Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, - Prfet de la Charente, Conseiller d'Etat.</i></p> -</div> - -<p>—Vous tes en faveur, dit le pre Schard, on parle de vous -en ville comme d'un grand personnage... On se dispute entre Angoulme -et l'Houmeau qui vous tortillera des couronnes...</p> - -<p>—Ma chre ve, dit Lucien l'oreille de sa sœur, je me retrouve -absolument comme j'tais l'Houmeau le jour o je devais -aller chez madame de Bargeton: je suis sans habit pour le -dner du prfet.</p> - -<p>—Tu comptes donc accepter cette invitation? s'cria madame -Schard effraye.</p> - -<p>Il s'engagea, sur la question d'aller ou de ne pas aller la Prfecture, -une polmique entre le frre et la sœur. Le bon sens de la -femme de province disait ve qu'on ne doit se montrer au monde -qu'avec un visage riant, en costume complet, et en tenue irrprochable; -mais elle cachait sa vraie pense:—O le dner du prfet -mnera-t-il Lucien? Que peut pour lui le grand monde d'Angoulme? -Ne machine-t-on pas quelque chose contre lui?</p> - -<p>Lucien finit par dire sa sœur avant d'aller se coucher:—Tu -ne sais pas quelle est mon influence; la femme du prfet a -peur du journaliste; et d'ailleurs dans la comtesse du Chtelet -il y a toujours Louise de Ngrepelisse! Une femme qui vient -d'obtenir tant de faveurs peut sauver David! Je lui dirai la dcouverte -que mon frre vient de faire, et ce ne sera rien pour elle -que d'obtenir un secours de dix mille francs au ministre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_494">494</span> -A onze heures du soir, Lucien, sa sœur, sa mre et le pre Schard, -Marion et Kolb furent rveills par la musique de la ville -laquelle s'tait runie celle de la garnison et trouvrent la place du -Mrier pleine de monde. Une srnade fut donne Lucien Chardon -de Rubempr par les jeunes gens d'Angoulme. Lucien se mit - la fentre de sa sœur, et dit au milieu du plus profond silence, -aprs le dernier morceau:—Je remercie mes compatriotes de -l'honneur qu'ils me font, je tcherai de m'en rendre digne; ils me -pardonneront de ne pas en dire davantage: mon motion est si vive -que je ne saurais continuer.</p> - -<p>—Vive l'auteur de <i>l'Archer de Charles IX</i>!...</p> - -<p>—Vive l'auteur des <i>Marguerites</i>!</p> - -<p>—Vive Lucien de Rubempr!</p> - -<p>Aprs ces trois salves, cries par quelques voix, trois couronnes -et des bouquets furent adroitement jets par la croise dans l'appartement. -Dix minutes aprs, la place du Mrier tait vide, le silence -y rgnait.</p> - -<p>—J'aimerais mieux dix mille francs, dit le vieux Schard qui -tourna, retourna les couronnes et les bouquets d'un air profondment -narquois. Mais vous leur avez donn des marguerites, ils vous -rendent des bouquets, vous faites dans les fleurs.</p> - -<p>—Voil l'estime que vous faites des honneurs que me dcernent -mes concitoyens! s'cria Lucien, dont la physionomie offrit une -expression entirement dnue de mlancolie et qui vritablement -rayonna de satisfaction. Si vous connaissiez les hommes, papa Schard, -vous verriez qu'il ne se rencontre pas deux moments semblables -dans la vie. Il n'y a qu'un enthousiasme vritable qui -l'on puisse devoir de semblables triomphes!... Ceci, ma chre mre -et ma bonne sœur, efface bien des chagrins. Lucien embrassa sa -sœur et sa mre comme l'on s'embrasse dans ces moments o la -joie dborde flots si larges qu'il faut la jeter dans le cœur d'un -ami. (Faute d'un ami, disait un jour Bixiou, un auteur ivre de son -succs embrasse son portier.)</p> - -<p>—Eh bien! ma chre enfant, dit-il ve, pourquoi pleures-tu?... -Ah! c'est de joie...</p> - -<p>—Hlas! dit ve sa mre avant de se recoucher et quand elles -furent seules, dans un pote il y a, je crois, une jolie femme de -la pire espce...</p> - -<p>—Tu as raison, rpondit la mre en hochant la tte. Lucien a -<span class="pagenum" id="Page_495">495</span> -dj tout oubli non-seulement de ses malheurs, mais des ntres.</p> - -<p>La mre et la fille se sparrent sans oser se dire toutes leurs -penses.</p> - -<p>Dans les pays dvors par le sentiment d'insubordination sociale -cach sous le mot <i>galit</i>, tout triomphe est un de ces miracles -qui ne va pas, comme certains miracles d'ailleurs, sans la coopration -d'adroits machinistes. Sur dix ovations obtenues par des -hommes vivants et dcernes au sein de la patrie, il y en a neuf -dont les causes sont trangres l'homme. Le triomphe de Voltaire -sur les planches du Thtre-Franais n'tait-il pas celui de la philosophie -de son sicle? En France on ne peut triompher que quand -tout le monde se couronne sur la tte du triomphateur. Aussi les -deux femmes avaient-elles raison dans leurs pressentiments. Le succs -du grand homme de province tait trop antipathique aux mœurs -immobiles d'Angoulme pour ne pas avoir t mis en scne par des -intrts ou par un machiniste passionn, collaborations galement -perfides. ve, comme la plupart des femmes d'ailleurs, se dfiait -par sentiment et sans pouvoir se justifier elle-mme sa dfiance. -Elle se dit en s'endormant:—Qui donc aime assez ici mon frre -pour avoir excit le pays?... Les <i>Marguerites</i> ne sont d'ailleurs -pas encore publies, comment peut-on le fliciter d'un succs -venir?... Ce triomphe tait en effet l'œuvre de Petit-Claud. Le -jour o le cur de Marsac lui annona le retour de Lucien, l'avou -dnait pour la premire fois chez madame de Snonches, qui devait -recevoir officiellement la demande de la main de sa pupille. Ce fut -un de ces dners de famille dont la solennit se trahit plus par les -toilettes que par le nombre des convives. Quoiqu'en famille, on se -sait en reprsentation, et les intentions percent dans toutes les contenances. -Franoise tait mise comme en talage. Madame de Snonches -avait arbor les pavillons de ses toilettes les plus recherches. -Monsieur du Hautoy tait en habit noir. Monsieur de -Snonches, qui sa femme avait crit l'arrive de madame du -Chtelet qui devait se montrer pour la premire fois chez elle et -la prsentation officielle d'un prtendu pour Franoise, tait revenu -de chez monsieur de Pimentel. Cointet, vtu de son plus -bel habit marron coupe ecclsiastique, offrit aux regards un -diamant de six mille francs sur son jabot, la vengeance du riche -commerant sur l'aristocrate pauvre. Petit-Claud, pil, peign, -savonn, n'avait pu se dfaire de son petit air sec. Il tait impossible -<span class="pagenum" id="Page_496">496</span> -de ne pas comparer cet avou maigrelet, serr dans ses habits, - une vipre gele; mais l'espoir augmentait si bien la vivacit de -ses yeux de pie, il mit tant de glace sur sa figure, il se gourma si -bien, qu'il arriva juste la dignit d'un petit procureur du roi -ambitieux. Madame de Snonches avait pri ses intimes de ne pas -dire un mot sur la premire entrevue de sa pupille avec un prtendu, -ni de l'apparition de la prfte, en sorte qu'elle s'attendit -voir ses salons pleins. En effet, monsieur le prfet et sa femme -avaient fait leurs visites officielles par cartes, en rservant l'honneur -des visites personnelles comme un moyen d'action. Aussi -l'aristocratie d'Angoulme tait-elle travaille d'une si norme curiosit, -que plusieurs personnes du camp de Chandour se proposrent -de venir l'htel Bargeton, car on s'obstinait ne pas appeler -cette maison l'htel de Snonches. Les preuves du crdit de la -comtesse du Chtelet avaient rveill bien des ambitions; et d'ailleurs -on la disait tellement change son avantage que chacun voulait -en juger par soi-mme. En apprenant de Cointet, pendant le -chemin, la grande nouvelle de la faveur que Zphirine avait obtenue -de la prfte pour pouvoir lui prsenter le futur de la chre -Franoise, Petit-Claud se flatta de tirer parti de la fausse position -o le retour de Lucien mettait Louise de Ngrepelisse.</p> - -<p>Monsieur et madame de Snonches avaient pris des engagements -si lourds en achetant leur maison, qu'en gens de province ils ne -s'avisrent pas d'y faire le moindre changement. Aussi, le premier -mot de Zphirine Louise fut-il, en allant sa rencontre, quand -on l'annona:—Ma chre Louise, voyez.... vous tes encore ici -chez vous!... en lui montrant le petit lustre pendeloques, les -boiseries et le mobilier qui jadis avaient fascin Lucien.</p> - -<p>—C'est, ma chre, ce que je veux le moins me rappeler, dit -gracieusement madame la prfte en jetant un regard autour d'elle -pour examiner l'assemble.</p> - -<p>Chacun s'avoua que Louise de Ngrepelisse ne se ressemblait pas -elle-mme. Le monde parisien o elle tait reste pendant dix-huit -mois, les premiers bonheurs de son mariage qui transformaient aussi -bien la femme que Paris avait transform la provinciale, l'espce de -dignit que donne le pouvoir, tout faisait de la comtesse du Chtelet -une femme qui ressemblait madame de Bargeton comme une fille -de vingt ans ressemble sa mre. Elle portait un charmant bonnet -de dentelles et de fleurs ngligemment attach par une pingle -<span class="pagenum" id="Page_497">497</span> -tte de diamant. Ses cheveux l'anglaise lui accompagnaient bien -la figure et la rajeunissaient en en cachant les contours. Elle avait -une robe en foulard, corsage en pointe, dlicieusement frange -et dont la faon due la clbre Victorine faisait bien valoir sa -taille. Ses paules, couvertes d'un fichu de blonde, taient peine -visibles sous une charpe de gaze adroitement mise autour de son -cou trop long. Enfin elle jouait avec ces jolies bagatelles dont le -maniement est l'cueil des femmes de province: une jolie cassolette -pendait son bracelet par une chane; elle tenait dans une -main son ventail et son mouchoir roul sans en tre embarrasse. -Le got exquis des moindres dtails, la pose et les manires copies -de madame d'Espard rvlaient en Louise une savante tude -du faubourg Saint-Germain. Quant au vieux Beau de l'Empire, le -mariage l'avait avanc comme ces melons qui, de verts encore la -veille, deviennent jaunes dans une seule nuit. En retrouvant sur -le visage panoui de sa femme la verdeur que Sixte avait perdue, -on se fit, d'oreille oreille, des plaisanteries de province, et d'autant -plus volontiers que toutes les femmes enrageaient de la nouvelle -supriorit de l'ancienne reine d'Angoulme; et le tenace intrus -dut payer pour sa femme. Except monsieur de Chandour et -sa femme, feu Bargeton, monsieur de Pimentel et les Rastignac, -le salon se trouvait peu prs aussi nombreux que le jour o Lucien -y fit sa lecture, car monseigneur l'vque arriva suivi de ses -grands-vicaires. Petit-Claud, saisi par le spectacle de l'aristocratie -angoumoisine, au cœur de laquelle il dsesprait de se voir jamais -quatre mois auparavant, sentit sa haine contre les classes suprieures -se calmer. Il trouva la comtesse Chtelet ravissante en se disant:—Voil -pourtant la femme qui peut me faire nommer substitut! -Vers le milieu de la soire, aprs avoir caus pendant le mme -temps avec chacune des femmes en variant le ton de son entretien -selon l'importance de la personne et la conduite qu'elle avait tenue - propos de sa fuite avec Lucien, Louise se retira dans le boudoir -avec monseigneur. Zphirine prit alors le bras de Petit-Claud, -qui le cœur battit, et l'amena vers ce boudoir o les malheurs de -Lucien avaient commenc, et o ils allaient se consommer.</p> - -<p>—Voici monsieur Petit-Claud, ma chre, je te le recommande -d'autant plus vivement que tout ce que tu feras pour lui profitera -sans doute ma pupille.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_498">498</span> -—Vous tes avou, monsieur? dit l'auguste fille des Ngrepelisse -en toisant Petit-Claud.</p> - -<p>—Hlas! oui, <i>madame la comtesse</i>. (Jamais le fils du tailleur -de l'Houmeau n'avait eu, dans toute sa vie, une seule fois, -l'occasion de se servir de ces trois mots; aussi sa bouche en fut-elle -comme pleine.) Mais, reprit-il, il dpend de madame la comtesse -de me faire tenir debout au parquet. Monsieur Milaud va, dit-on, - Nevers...</p> - -<p>—Mais, reprit la comtesse, n'est-on pas second, puis premier -substitut? Je voudrais vous voir sur-le-champ premier substitut... -Pour m'occuper de vous et vous obtenir cette faveur, je veux quelque -certitude de votre dvouement la Lgitimit, la Religion, et -surtout monsieur de Villle.</p> - -<p>—Ah! madame, dit Petit-Claud en s'approchant de son oreille, -je suis homme obir absolument au pouvoir.</p> - -<p>—C'est ce qu'il <i>nous</i> faut aujourd'hui, rpliqua-t-elle en se -reculant pour lui faire comprendre qu'elle ne voulait plus rien -s'entendre dire l'oreille. Si vous convenez toujours madame de -Snonches, comptez sur moi, ajouta-t-elle en faisant un geste royal -avec son ventail.</p> - -<p>—Madame, dit Petit-Claud qui Cointet se montra en arrivant - la porte du boudoir, Lucien est ici.</p> - -<p>—Eh! bien, monsieur?... rpondit la comtesse d'un ton qui -et arrt toute espce de parole dans le gosier d'un homme ordinaire.</p> - -<p>—Madame la comtesse ne me comprend pas, reprit Petit-Claud -en se servant de la formule la plus respectueuse, je veux lui donner -une preuve de mon dvouement sa personne. Comment madame -la comtesse veut-elle que le grand homme qu'elle a fait soit reu -dans Angoulme? Il n'y a pas de milieu: il doit y tre un objet ou -de mpris ou de gloire.</p> - -<p>Louise de Ngrepelisse n'avait pas pens ce dilemme, auquel -elle tait videmment intresse plus cause du pass que du prsent. -Or, des sentiments que la comtesse portait actuellement Lucien -dpendait la russite du plan conu par l'avou pour mener -bien l'arrestation de Schard.</p> - -<p>—Monsieur Petit-Claud, dit-elle en prenant une attitude de -hauteur et de dignit, vous voulez appartenir au Gouvernement, -<span class="pagenum" id="Page_499">499</span> -sachez que son premier principe doit tre de ne jamais avoir eu -tort, et que les femmes ont encore mieux que les gouvernements -l'instinct du pouvoir et le sentiment de leur dignit.</p> - -<p>—C'est bien l ce que je pensais, madame, rpondit-il vivement -en observant la comtesse avec une attention aussi profonde que -peu visible. Lucien arrive ici dans la plus grande misre. Mais, s'il -doit y recevoir une ovation, je puis aussi le contraindre, cause de -l'ovation mme, quitter Angoulme o sa sœur et son beau-frre -David Schard sont sous le coup de poursuites ardentes.....</p> - -<p>Louise de Ngrepelisse laissa voir sur son visage altier un lger -mouvement produit par la rpression mme de son plaisir. Surprise -d'tre si bien devine, elle regarda Petit-Claud en dpliant son -ventail, car Franoise de La Haye entrait, ce qui lui donna le -temps de trouver une rponse.</p> - -<p>—Monsieur, dit-elle avec un sourire significatif, vous serez -promptement procureur du Roi...</p> - -<p>N'tait-ce pas tout dire sans se compromettre?</p> - -<p>—Oh! madame, s'cria Franoise en venant remercier la prfte, -je vous devrai donc le bonheur de ma vie. Elle lui dit l'oreille -en se penchant vers sa protectrice par un petit geste de jeune -fille:—Je serais morte petit feu d'tre la femme d'un avou de -province....</p> - -<p>Si Zphirine s'tait ainsi jete sur Louise, elle y avait t pousse -par Francis, qui ne manquait pas d'une certaine connaissance -du monde bureaucratique.</p> - -<p>—Dans les premiers jours de tout avnement, que ce soit celui -d'un prfet, d'une dynastie ou d'une exploitation, dit l'ancien -consul-gnral son amie, on trouve les gens tout feu pour rendre -service; mais ils ont bientt reconnu les inconvnients de la protection -et deviennent de glace. Aujourd'hui Louise fera pour -Petit-Claud des dmarches que, dans trois mois, elle ne voudrait -plus faire pour votre mari.</p> - -<p>—Madame la comtesse pense-t-elle, dit Petit-Claud, toutes -les obligations du triomphe de notre pote? Elle devra recevoir -Lucien pendant les dix jours que durera notre engouement.</p> - -<p>La prfte fit un signe de tte afin de congdier Petit-Claud, et -se leva pour aller causer avec madame de Pimentel qui montra sa -tte la porte du boudoir. Saisie par la nouvelle de l'lvation du -bonhomme de Ngrepelisse la Pairie, la marquise avait jug ncessaire -<span class="pagenum" id="Page_500">500</span> -de venir caresser une femme assez habile pour avoir augment -son influence en faisant une faute.</p> - -<p>—Dites-moi donc, ma chre, pourquoi vous vous tes donn -la peine de mettre votre pre la Chambre haute, dit la marquise -au milieu d'une conversation confidentielle o elle pliait le genou -devant la supriorit de sa <i>chre</i> Louise.</p> - -<p>—Ma chre, on m'a d'autant mieux accord cette faveur que -mon pre n'a pas d'enfants, et votera toujours pour la couronne; -mais, si j'ai des garons, je compte bien que mon an sera substitu -au titre, aux armes et la pairie de son grand-pre...</p> - -<p>Madame de Pimentel vit avec chagrin qu'elle ne pourrait pas -employer raliser son dsir de faire lever monsieur de Pimentel - la pairie, une mre dont l'ambition s'tendait sur les enfants -venir.</p> - -<p>—Je tiens la prfte, disait Petit-Claud Cointet en sortant, et -je vous promets votre acte de socit... Je serai dans un mois premier -substitut, et vous, vous serez matre de Schard. Tchez -maintenant de me trouver un successeur pour mon tude, j'en ai -fait en cinq mois la premire d'Angoulme....</p> - -<p>—Il ne fallait que vous mettre cheval, dit Cointet presque -jaloux de son œuvre.</p> - -<p>Chacun peut maintenant comprendre la cause du triomphe de -Lucien dans son pays. A la manire de ce roi de France qui ne -vengeait pas le duc d'Orlans, Louise ne voulait pas se souvenir des -injures reues Paris par madame Bargeton. Elle voulait patronner -Lucien, l'craser de sa protection et s'en dbarrasser <i>honntement</i>. -Mis au fait de toute l'intrigue de Paris par les commrages, -Petit-Claud avait bien devin la haine vivace que les femmes portent - l'homme qui n'a pas su les aimer l'heure o elles ont eu -l'envie d'tre aimes.</p> - -<p>Le lendemain de l'ovation qui justifiait <ins id="cor_102" title="la">le</ins> pass de Louise de -Ngrepelisse, Petit-Claud, pour achever de griser Lucien et s'en -rendre matre, se prsenta chez madame Schard la tte de six -jeunes gens de la ville, tous anciens camarades de Lucien au collge -d'Angoulme.</p> - -<p>Cette dputation tait envoye l'auteur des <i>Marguerites</i> et -de <i>l'Archer de Charles IX</i> par ses condisciples, pour le prier -d'assister au banquet qu'ils voulaient donner au grand homme -sorti de leurs rangs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_501">501</span> -—Tiens, c'est toi, Petit-Claud! s'cria Lucien.</p> - -<p>—Ta rentre ici, lui dit Petit-Claud, a stimul notre amour-propre, -nous nous sommes piqus d'honneur, nous nous sommes -<ins id="cor_103" title="coitss">cotiss</ins>, et nous te prparons un magnifique repas. Notre proviseur -et nos professeurs y assisteront; et, la manire dont vont les -choses, nous aurons sans doute les autorits.</p> - -<p>—Et pour quel jour? dit Lucien.</p> - -<p>—Dimanche prochain.</p> - -<p>—Cela me serait impossible, rpondit le pote, je ne puis accepter -que pour dans dix jours d'ici... Mais alors ce sera volontiers...</p> - -<p>—Eh! bien, nous sommes tes ordres, dit Petit-Claud; soit, -dans dix jours.</p> - -<p>Lucien fut charmant avec ses anciens camarades qui lui tmoignrent -une admiration presque respectueuse. Il causa pendant environ -une demi-heure avec beaucoup d'esprit, car il se trouvait -sur un pidestal et voulait justifier l'opinion du pays: il se mit les -mains dans les goussets, il parla tout fait en homme qui voit les -choses de la hauteur o ses concitoyens l'ont mis. Il fut modeste, -et bon enfant, comme un gnie en dshabill. Ce fut les plaintes -d'un athlte fatigu des luttes Paris, dsenchant surtout, il flicita -ses camarades de ne pas avoir quitt leur bonne province, etc. -Il les laissa tout enchants de lui.</p> - -<p>Puis, il prit Petit-Claud part et lui demanda la vrit sur les -affaires de David, en lui reprochant l'tat de squestration o se -trouvait son beau-frre. Lucien voulait ruser avec Petit-Claud. -Petit-Claud s'effora de donner son ancien camarade cette opinion -que lui, Petit-Claud, tait un pauvre petit avou de province, sans -aucune espce de finesse. La constitution actuelle des socits, infiniment -plus complique dans ses rouages que celle des socits -antiques, a eu pour effet de subdiviser les facults chez l'homme. -Autrefois, les gens minents, forcs d'tre universels, apparaissaient -en petit nombre et comme des flambeaux au milieu des nations antiques. -Plus tard, si les facults se spcialisrent, la qualit s'adressait -encore l'ensemble des choses. Ainsi un homme <i>riche -en cautle</i>, comme on l'a dit de Louis XI, pouvait appliquer sa -ruse tout; mais aujourd'hui, la qualit s'est elle-mme subdivise. -Par exemple, autant de professions, autant de ruses diffrentes. -Un rus diplomate sera trs-bien jou, dans une affaire, au fond -<span class="pagenum" id="Page_502">502</span> -d'une province, par un avou mdiocre ou par un paysan. Le plus -rus journaliste peut se trouver fort niais en matire d'intrts -commerciaux, et Lucien devait tre et fut le jouet de Petit-Claud. -Le malicieux avocat avait naturellement crit lui-mme l'article o -la ville d'Angoulme, compromise avec son faubourg de l'Houmeau, -se trouvait oblige de fter Lucien. Les concitoyens de Lucien, -venus sur la place du Mrier, taient les ouvriers de l'imprimerie -et de la papeterie des Cointet, accompagns des clercs de -Petit-Claud, de Cachan, et de quelques camarades de collge. Redevenu -pour le pote le <i>copin</i> du collge, l'avou pensait avec -raison que son camarade laisserait chapper, dans un temps donn, -le secret de la retraite de David. Et si David prissait par la faute -de Lucien, Angoulme n'tait pas tenable pour le pote. Aussi, -pour mieux assurer son influence, se posa-t-il comme l'infrieur -de Lucien.</p> - -<p>—Comment n'aurais-je pas fait pour le mieux? dit Petit-Claud - Lucien. Il s'agissait de la sœur de mon <i>copin</i>; mais, au Palais, -il y a des positions o l'on doit prir. David m'a demand, le premier -juin, de lui garantir sa tranquillit pendant trois mois; il -n'est en danger qu'en septembre, et encore ai-je su soustraire -tout son avoir ses cranciers; car je gagnerai le procs en Cour -royale; j'y ferai juger que le privilge de la femme est absolu, que, -dans l'espce, il ne couvre aucune fraude... Quant toi, tu reviens -malheureux, mais tu es un homme de gnie... (Lucien fit un geste -comme d'un homme qui l'encensoir arrive trop prs du nez.)—Oui, -mon cher, reprit Petit-Claud, j'ai lu <i>l'Archer de Charles -IX</i>, et c'est plus qu'un ouvrage, c'est un livre! La prface n'a -pu tre crite que par deux hommes: Chateaubriand ou toi!</p> - -<p>Lucien accepta cet loge, sans dire que cette prface tait de -d'Arthez. Sur cent auteurs franais, quatre-vingt-dix-neuf eussent -agi comme lui.</p> - -<p>—Eh! bien, ici l'on n'avait pas l'air de te connatre, reprit -Petit-Claud en jouant l'indignation. Quand j'ai vu l'indiffrence -gnrale, je me suis mis en tte de rvolutionner tout ce monde. -J'ai fait l'article que tu as lu...</p> - -<p>—Comment, c'est toi qui!... s'cria Lucien.</p> - -<p>—Moi-mme!... Angoulme et l'Houmeau se sont trouvs en -rivalits, j'ai rassembl des jeunes gens, tes anciens camarades de -collge, et j'ai organis la srnade d'hier; puis, une fois lancs -<span class="pagenum" id="Page_503">503</span> -dans l'enthousiasme, nous avons lch la souscription pour le dner.—Si -David se cache, au moins Lucien sera couronn! me suis-je -dit. J'ai fait mieux, reprit Petit-Claud, j'ai vu la comtesse Chtelet, -et je lui ai fait comprendre qu'elle se devait elle-mme de -tirer David de sa position, elle le peut, elle le doit. Si David a -bien rellement trouv le secret dont il m'a parl, le gouvernement -ne se ruinera pas en le soutenant, et quel genre pour un -prfet d'avoir l'air d'tre pour moiti dans une si grande dcouverte -par l'heureuse protection qu'il accorde l'inventeur! On -fait parler de soi comme d'un administrateur clair..... Ta sœur -s'est effraye du jeu de notre mousqueterie judiciaire! elle a eu -peur de la fume.... La guerre au Palais cote aussi cher que sur -les champs de bataille; mais David a maintenu sa position, il est -matre de son secret: on ne peut pas l'arrter, on ne l'arrtera -pas!</p> - -<p>—Je te remercie, mon cher, et je vois que je puis te confier -mon plan, tu m'aideras le raliser.</p> - -<p>Petit-Claud regarda Lucien en donnant son nez en vrille l'air -d'un point d'interrogation.</p> - -<p>—Je veux sauver Schard, dit Lucien avec une sorte d'importance, -je suis la cause de son malheur, je rparerai tout... J'ai plus -d'empire sur Louise...</p> - -<p>—Qui, Louise?...</p> - -<p>—La comtesse Chtelet!...</p> - -<p>Petit-Claud fit un mouvement.</p> - -<p>—J'ai sur elle plus d'empire qu'elle ne le croit elle-mme, reprit -Lucien; seulement, mon cher, si j'ai du pouvoir sur votre -gouvernement, je n'ai pas d'habits...</p> - -<p>Petit-Claud fit un autre mouvement comme pour offrir sa -bourse.</p> - -<p>—Merci, dit Lucien en serrant la main de Petit-Claud. Dans -dix jours d'ici, j'irai faire une visite madame la prfte, et je te -rendrai la tienne.</p> - -<p>Et ils se sparrent en se donnant des poignes de main de camarades.</p> - -<p>—Il doit tre pote, se dit en lui-mme Petit-Claud, car il -est fou.</p> - -<p>—On a beau dire, pensait Lucien en revenant chez sa sœur; en -fait d'amis, il n'y a que les amis de collge.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_504">504</span> -—Mon Lucien, dit ve, que t'a donc promis Petit-Claud pour -lui tmoigner tant d'amiti? Prends garde lui!</p> - -<p>—A lui? s'cria Lucien. coute, ve, reprit-il en paraissant -obir une rflexion, tu ne crois plus en moi, tu te dfies de -moi, tu peux bien te dfier de Petit-Claud; mais, dans douze ou -quinze jours, tu changeras d'opinion, ajouta-t-il d'un petit air -fat...</p> - -<p>Lucien remonta dans sa chambre, et y crivit la lettre suivante -Lousteau.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Mon ami, de nous deux, moi seul puis me souvenir du billet -de mille francs que je t'ai prt: mais je connais trop bien, hlas! -la situation o tu seras en ouvrant ma lettre, pour ne pas -ajouter aussitt que je ne te les redemande pas en espces d'or -ou d'argent; non, je te les demande en crdit, comme on les demanderait - Florine en plaisir. Nous avons le mme tailleur, tu -peux donc me faire confectionner sous le plus bref dlai un habillement -complet. Sans tre prcisment dans le costume d'Adam, -je ne puis me montrer. Ici, les honneurs dpartementaux -dus aux illustrations parisiennes m'attendaient, mon grand tonnement. -Je suis le hros d'un banquet, ni plus ni moins qu'un -dput de la Gauche; comprends-tu maintenant la ncessit d'un -habit noir? Promets le payement; charge-t'en, fais jouer la rclame; -enfin trouve une scne indite de Don Juan avec monsieur -Dimanche, car il faut m'endimancher tout prix. Je n'ai rien -que des haillons: pars de l! Nous sommes en septembre, il fait -un temps magnifique; <i>ergò</i>, veille ce que je reoive, la fin -de cette semaine, un charmant habillement du matin: petite redingote -vert-bronze fonc, trois gilets, l'un couleur soufre, l'autre -de fantaisie, genre cossais, le troisime d'une entire blancheur; -plus, trois pantalons <i> faire des femmes</i>, l'un blanc -toffe anglaise, l'autre nankin, le troisime en lger casimir noir; -enfin un habit noir et un gilet de satin noir pour soire. Si tu -as retrouv une Florine quelconque, je me recommande elle -pour deux cravates de fantaisie. Ceci n'est rien, je compte sur -toi, sur ton adresse: le tailleur m'inquite peu. Mon cher ami, -nous l'avons maintes fois dplor: l'intelligence de la misre qui, -certes, est le plus actif poison dont soit travaill l'homme par excellence, -le Parisien! cette intelligence dont l'activit surprendrait -<span class="pagenum" id="Page_505">505</span> -Satan, n'a pas encore trouv le moyen d'avoir crdit un -chapeau! Quand nous aurons mis la mode des chapeaux qui -vaudront mille francs, les chapeaux seront possibles; mais jusque-l, -nous devrons toujours avoir assez d'or dans nos poches -pour payer un chapeau. Ah! quel mal la Comdie-Franaise nous -a fait avec ce:—<i>Lafleur, tu mettras de l'or dans mes poches!</i> -Je sens donc profondment toutes les difficults de l'excution -de cette demande: joins une paire de bottes, une paire -d'escarpins, un chapeau, six paires de gants, l'envoi du tailleur! -C'est demander l'impossible, je le sais. Mais la vie littraire n'est-elle -pas l'impossible mis en coupe rgle?... Je ne te dis qu'une -seule chose: opre ce prodige en faisant un grand article ou quelque -petite infamie, je te quitte et dcharge de ta dette. Et c'est -une dette d'honneur, mon cher, elle a douze mois de carnet: tu -en rougirais, si tu pouvais rougir. Mon cher Lousteau, plaisanterie - part, je suis dans des circonstances graves. Juges-en par ce -seul mot: la Seiche est engraisse, elle est devenue la femme du -Hron, et le Hron est prfet d'Angoulme. Cet affreux couple -peut beaucoup pour mon beau-frre que j'ai mis dans une situation -affreuse, il est poursuivi, cach, sous le poids de la lettre de -change!... Il s'agit de reparatre aux yeux de madame la prfte -et de reprendre sur elle quelque empire tout prix. N'est-ce pas -effrayant penser que la fortune de David Schard dpende d'une -jolie paire de bottes, de bas de soie gris jour (ne va pas les oublier), -et d'un chapeau neuf!... Je vais me dire malade et souffrant, -me mettre au lit comme fit Duvicquet, pour me dispenser -de rpondre l'empressement de mes concitoyens. Mes concitoyens -m'ont donn, mon cher, une trs-belle srnade. Je commence - me demander combien il faut de sots pour composer ce -mot: <i>mes concitoyens</i>, depuis que j'ai su que l'enthousiasme -de la capitale de l'Angoumois avait eu quelques-uns de mes camarades -de collge pour boute-en-train.</p> - -<p>Si tu pouvais mettre aux <i>Faits-Paris</i> quelques lignes sur ma -rception, tu me grandirais ici de plusieurs talons de botte. Je -ferais d'ailleurs sentir la Seiche que j'ai, sinon des amis, du -moins quelque crdit dans la Presse parisienne. Comme je ne renonce - rien de mes esprances, je te revaudrai cela. S'il te fallait -un bel article de fond pour un recueil quelconque, j'ai le temps -d'en mditer un loisir. Je ne te dis plus qu'un mot, mon cher -<span class="pagenum" id="Page_506">506</span> -ami: je compte sur toi, comme tu peux compter sur celui qui -se dit:</p> - -<p class="rsign"><span class="rind">Tout toi,</span><br /> -<span class="smcap">Lucien de R.</span></p> - -<p><i>P. S.</i> Adresse-moi le tout par les diligences, bureau restant.</p> - -</div> - -<p>Cette lettre, o Lucien reprenait le ton de supriorit que son -succs lui donnait intrieurement, lui rappela Paris. Pris depuis six -jours par le calme absolu de la province, sa pense se reporta vers -ses bonnes misres, il eut des regrets vagues, il resta pendant toute -une semaine proccup de la comtesse Chtelet; enfin, il attacha -tant d'importance sa rapparition que, quand il descendit, la -nuit tombante, l'Houmeau chercher au bureau des diligences les -paquets qu'il attendait de Paris, il prouvait toutes les angoisses de -l'incertitude, comme une femme qui a mis ses dernires esprances -sur une toilette et qui dsespre de l'avoir.</p> - -<p>—Ah! Lousteau! je te pardonne tes trahisons, se dit-il en remarquant -par la forme des paquets que l'envoi devait contenir tout -ce qu'il avait demand.</p> - -<p>Il trouva la lettre suivante dans le carton chapeau.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="rdate">Du salon de Florine.</p> - -<p class="addr">Mon cher enfant,</p> - -<p>Le tailleur s'est trs-bien conduit; mais, comme ton profond -coup d'œil rtrospectif te le faisait pressentir, les cravates, le -chapeau, les bas de soie trouver ont port le trouble dans nos -cœurs, car il n'y avait rien troubler dans notre bourse. Nous -le disions avec Blondet: il y aurait une fortune faire en tablissant -une maison o les jeunes gens trouveraient ce qui cote peu -de chose. Car nous finissons par payer trs-cher ce que nous -ne payons pas. D'ailleurs, le grand Napolon, arrt dans sa -course vers les Indes, faute d'une paire de bottes, l'a dit: <i>Les -affaires faciles ne se font jamais!</i> Donc tout allait, except -ta chaussure... Je te voyais habill sans chapeau! gilet sans souliers, -et je pensais t'envoyer une paire de mocassins qu'un -Amricain a donns par curiosit Florine. Florine a offert une -masse de quarante francs jouer pour toi. Nathan, Blondet et -<span class="pagenum" id="Page_507">507</span> -moi, nous avons t si heureux en ne jouant plus pour notre -compte que nous avons t assez riches pour emmener la Torpille, -l'ancien rat de des Lupeaulx, souper. Frascati nous devait -bien cela. Florine s'est charge des acquisitions; elle y a -joint trois belles chemises. Nathan t'offre une canne. Blondet, -qui a gagn trois cents francs, t'envoie une chane d'or. Le rat y -a joint une montre en or, grande comme une pice de quarante -francs qu'un imbcile lui a donne et qui ne va pas:—<i>C'est -de la pacotille, comme ce qu'il a eu!</i> nous a-t-elle dit. -Bixiou, qui nous est venu trouver au Rocher de Cancale, a -voulu mettre un flacon d'eau de Portugal dans l'envoi que te fait -Paris. Notre premier comique a dit: <i>Si cela peut faire son -bonheur, qu'il le soit!...</i> avec cet accent de basse-taille et -cette importance bourgeoise qu'il peint si bien. Tout cela, mon -cher enfant, te prouve combien l'on aime ses amis dans le malheur. -Florine, qui j'ai eu la faiblesse de pardonner, te prie de -nous envoyer un article sur le dernier ouvrage de Nathan. Adieu, -mon fils? Je ne puis que te plaindre d'tre retourn dans le -bocal d'o tu sortais quand tu t'es fait un vieux camarade de</p> - -<p class="rsign"><span class="rind">Ton ami</span><br /> -<span class="smcap">tienne L.</span></p> - -</div> - -<p>—Pauvres garons! ils ont jou pour moi! se dit-il tout mu.</p> - -<p>Il vient des pays malsains ou de ceux o l'on a le plus souffert -des bouffes qui ressemblent aux senteurs du paradis. Dans une -vie tide le souvenir des souffrances est comme une jouissance indfinissable. -ve fut stupfaite quand son frre descendit dans ses -vtements neufs; elle ne le reconnaissait pas.</p> - -<p>—Je puis maintenant m'aller promener Beaulieu, s'cria-t-il; -on ne dira pas de moi: Il est revenu en haillons! Tiens, voil une -montre que je te rendrai, car elle est bien moi; puis, elle me -ressemble, elle est dtraque.</p> - -<p>—Quel enfant tu es!..... dit ve. On ne peut t'en vouloir de -rien.</p> - -<p>—Croirais-tu donc, ma chre fille, que j'aie demand tout cela -dans la pense assez niaise de briller aux yeux d'Angoulme, dont -je me soucie comme de cela! dit-il en fouettant l'air avec sa canne - pomme d'or cisele. Je veux rparer le mal que j'ai fait, et je me -suis mis sous les armes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_508">508</span> -Le succs de Lucien comme lgant fut le seul triomphe rel -qu'il obtint, mais il fut immense. L'envie dlie autant de langues -que l'admiration en glace. Les femmes raffolrent de lui, les hommes -en mdirent, et il put s'crier comme le chansonnier: <i>O -mon habit, que je te remercie!</i> Il alla mettre deux cartes - la Prfecture et fit galement une visite Petit-Claud, qu'il ne -trouva pas. Le lendemain, jour du banquet, les journaux de Paris -contenaient tous, la rubrique d'Angoulme, les lignes suivantes:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p><span class="smcap">Angoulme.</span> Le retour d'un jeune pote dont les dbuts ont -t si brillants, de l'auteur de <i>l'Archer de Charles IX</i>, l'unique -roman historique fait en France sans imitation du genre de -Walter Scott, et dont la prface est un vnement littraire, a -t signal par une ovation aussi flatteuse pour la ville que pour -monsieur Lucien de Rubempr. La ville s'est empresse de lui -offrir un banquet patriotique. Le nouveau prfet, peine install, -s'est associ la manifestation publique en ftant l'auteur -des <i>Marguerites</i>, dont le talent fut si vivement encourag ses -dbuts par la comtesse Chtelet.</p> - -</div> - -<p>Une fois l'lan donn, personne ne peut plus l'arrter. Le colonel -du rgiment en garnison offrit sa musique. Le matre-d'htel -de la Cloche, dont les expditions de dindes truffes vont jusqu'en -Chine et s'envoient dans les plus magnifiques porcelaines, le fameux -aubergiste de l'Houmeau, charg du repas, avait dcor sa -grande salle avec des draps sur lesquels des couronnes de laurier -entremles de bouquets faisaient un effet superbe. A cinq heures -quarante personnes taient runies l, toutes en habit de crmonie. -Une foule de cent et quelques habitants, attirs principalement -par la prsence des musiciens dans la cour, reprsentait les -concitoyens.</p> - -<p>—Tout Angoulme est l! dit Petit-Claud en se mettant la fentre.</p> - -<p>—Je n'y comprends rien, disait Postel sa femme, qui vint -pour couter la musique. Comment! le prfet, le Receveur-Gnral, -le Colonel, le directeur de la Poudrerie, notre Dput, le -Maire, le proviseur, le directeur de la fonderie de Ruelle, le Prsident, -le Procureur du Roi, monsieur Milaud, toutes les autorits -viennent d'arriver!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_509">509</span> -Quand on se mit table, l'orchestre militaire commena par -des variations sur l'air de <i>Vive le Roi, vive la France!</i> -qui n'a pu devenir populaire. Il tait cinq heures du soir. A huit -heures un dessert de soixante-cinq plats, remarquable par un -Olympe en sucreries surmont de la France en chocolat, donna le -signal des toasts.</p> - -<p>—Messieurs, dit le prfet en se levant, au Roi!... la Lgitimit! -N'est-ce pas la paix que les Bourbons nous ont ramene -que nous devons la gnration de potes et de penseurs qui maintient -dans les mains de la France le sceptre de la littrature!...</p> - -<p>—Vive le Roi! crirent les convives, parmi lesquels les ministriels -taient en force.</p> - -<p>Le vnrable proviseur se leva.</p> - -<p>—Au jeune pote, dit-il, au hros du jour, qui a su allier la -grce et la posie de Ptrarque, dans un genre que Boileau dclarait -si difficile, le talent du prosateur!</p> - -<p>—Bravo! bravo!</p> - -<p>Le colonel se leva.</p> - -<p>—Messieurs, au Royaliste! car le hros de cette fte a eu le -courage de dfendre les bons principes!</p> - -<p>—Bravo! dit le prfet, qui donna le ton aux applaudissements.</p> - -<p>Petit-Claud se leva.</p> - -<p>—Tous les camarades de Lucien la gloire du collge d'Angoulme, -au vnrable proviseur qui nous est si cher, et qui nous -devons reporter tout ce qui lui appartient dans nos succs!...</p> - -<p>Le vieux proviseur, qui ne s'attendait pas ce toast, s'essuya les -yeux. Lucien se leva: le plus profond silence s'tablit, et le pote -devint blanc. En ce moment le vieux proviseur, qui se trouvait -sa gauche, lui posa sur la tte une couronne de laurier. On battit -des mains. Lucien eut des larmes dans les yeux et dans la voix.</p> - -<p>—Il est gris, dit Petit-Claud le futur procureur du Roi de -Nevers.</p> - -<p>—Ce n'est pas le vin qui l'a gris, rpondit l'avou.</p> - -<p>—Mes chers compatriotes, mes chers camarades, dit enfin Lucien, -je voudrais avoir la France entire pour tmoin de cette -scne. C'est ainsi qu'on lve les hommes, et qu'on obtient dans -notre pays les grandes œuvres et les grandes actions. Mais, voyant -le peu que j'ai fait et le grand honneur que j'en reois, je ne puis -que me trouver confus et m'en remettre l'avenir du soin de justifier -<span class="pagenum" id="Page_510">510</span> -l'accueil d'aujourd'hui. Le souvenir de ce moment me rendra -des forces au milieu de luttes nouvelles. Permettez-moi de signaler - vos hommages celle qui fut et ma premire muse et ma protectrice -et de boire aussi ma ville natale: donc la belle comtesse -Sixte du Chtelet et la noble ville d'Angoulme.</p> - -<p>—Il ne s'en est pas mal tir, dit le Procureur du Roi, qui hocha -la tte en signe d'approbation; car nos toasts taient prpars, et -le sien est improvis.</p> - -<p>A dix heures les convives s'en allrent par groupes. David Schard, -entendant cette musique extraordinaire, dit Basine:—Que -se passe-t-il donc a l'Houmeau?</p> - -<p>—L'on donne, rpondit-elle, une fte votre beau-frre Lucien...</p> - -<p>—Je suis sr, dit-il, qu'il aura d regretter de ne pas m'y -voir!</p> - -<p>A minuit Petit-Claud reconduisit Lucien jusque sur la place du -Mrier. L Lucien dit l'avou:—Mon cher, entre nous c'est -la vie, la mort.</p> - -<p>—Demain, dit l'avou, l'on signe mon contrat de mariage, -chez madame de Snonches, avec mademoiselle Franoise de La -Haye, sa pupille; fais-moi le plaisir d'y venir; madame de Snonches -m'a pri de t'y amener, et tu y verras la prfte, qui sera -trs-flatte de ton toast, dont on va sans doute lui parler.</p> - -<p>—J'avais bien mes ides, dit Lucien.</p> - -<p>—Oh! tu sauveras David!</p> - -<p>—J'en suis sr, rpondit le pote.</p> - -<p>En ce moment David se montra comme par enchantement. Voici -pourquoi. Il se trouvait dans une position assez difficile: sa femme -lui dfendait absolument et de recevoir Lucien et de lui faire savoir -le lieu de sa retraite, tandis que Lucien lui crivait les lettres -les plus affectueuses en lui disant que sous peu de jours il aurait -rpar le mal. Or mademoiselle Clerget avait remis David les -deux lettres suivantes en lui disant le motif de la fte dont la musique -arrivait son oreille.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Mon ami, fais comme si Lucien n'tait pas ici; ne t'inquite -de rien, et grave dans ta chre tte cette proposition: notre scurit -vient tout entire de l'impossibilit o sont tes ennemis de -savoir o tu es. Tel est mon malheur que j'ai plus de confiance -en Kolb, en Marion, en Basine, qu'en mon frre. Hlas! mon -<span class="pagenum" id="Page_511">511</span> -pauvre Lucien n'est plus le candide et tendre pote que nous -avons connu. C'est prcisment parce qu'il veut se mler de tes -affaires et qu'il a la prsomption de faire payer nos dettes (par -orgueil, mon David!...) que je le crains. Il a reu de Paris de -beaux habits et cinq pices d'or dans une belle bourse. Il les a -mises ma disposition, et nous vivons de cet argent. Nous avons -enfin un ennemi de moins: ton pre nous a quitts, et nous devons -son dpart Petit-Claud, qui a dml les intentions du -pre Schard et qui les a sur-le-champ annihiles en lui disant -que tu ne ferais plus rien sans lui; que lui, Petit-Claud, ne te -laisserait rien cder de ta dcouverte sans une indemnit pralable -de trente mille francs: d'abord quinze mille pour te liquider, -quinze mille que tu toucherais dans tous les cas, succs ou insuccs. -Petit-Claud est inexplicable pour moi. Je t'embrasse -comme une femme embrasse son mari malheureux. Notre petit -Lucien va bien. Quel spectacle que celui de cette fleur qui se colore -et grandit au milieu de nos temptes domestiques! Ma mre, -comme toujours, prie Dieu et t'embrasse presque aussi tendrement -que</p> - -<p class="rsign">Ton <span class="cs8">VE</span>.</p> - -</div> - -<p>Petit-Claud et les Cointet, effrays de la ruse paysanne du vieux -Schard, s'en taient, comme on voit, d'autant mieux dbarrasss -que ses vendanges le rappelaient ses vignes de Marsac.</p> - -<p>La lettre de Lucien, incluse dans celle d've, tait ainsi -conue:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Mon cher David, tout va bien. Je suis arm de pied en cap; -j'entre en campagne aujourd'hui, dans deux jours j'aurai fait -bien du chemin. Avec quel plaisir je t'embrasserai quand tu seras -libre et quitte de mes dettes! Mais je suis bless, pour la vie et -au cœur, de la dfiance que ma sœur et ma mre continuent -me tmoigner. Ne sais-je pas dj que tu te caches chez Basine? -Toutes les fois que Basine vient la maison, j'ai de tes nouvelles -et la rponse mes lettres. Il est d'ailleurs vident que ma -sœur ne pouvait compter que sur son amie d'atelier. Aujourd'hui -je serai bien prs de toi et cruellement marri de ne pas te -faire assister la fte que l'on me donne. L'amour-propre d'Angoulme -m'a valu un petit triomphe qui, dans quelques jours, -sera entirement oubli, mais o ta joie aurait t la seule de -<span class="pagenum" id="Page_512">512</span> -sincre. Enfin, encore quelques jours, et tu pardonneras tout - celui qui compte pour plus que toutes les gloires du monde -d'tre</p> - -<p class="rsign"><span class="rind">Ton frre,</span><br /> -<span class="smcap">Lucien</span>.</p> - -</div> - -<p>David eut le cœur vivement tiraill par ces deux forces, quoiqu'elles -fussent ingales; car il adorait sa femme, et son amiti -pour Lucien s'tait diminue d'un peu d'estime. Mais dans la solitude -la force des sentiments change entirement. L'homme seul, -et en proie des proccupations comme celles qui dvoraient David, -cde des penses contre lesquelles il trouverait des points -d'appui dans le milieu ordinaire de la vie. Ainsi, en lisant la lettre -de Lucien au milieu des fanfares de ce triomphe inattendu, il fut -profondment mu d'y voir exprim le regret sur lequel il comptait. -Les mes tendres ne rsistent pas ces petits effets de sentiment, -qu'ils estiment aussi puissants chez les autres que chez eux. -N'est-ce pas la goutte d'eau qui tombe de la coupe pleine?... -Aussi, vers minuit, toutes les supplications de Basine ne purent-elles -empcher David d'aller voir Lucien.</p> - -<p>—Personne, lui dit-il, ne se promne cette heure dans les -rues d'Angoulme, on ne me verra pas, l'on ne peut pas m'arrter -la nuit; et, dans le cas o je serais rencontr, je puis me servir -du moyen invent par Kolb pour revenir dans ma cachette. Il y a -d'ailleurs trop long-temps que je n'ai embrass ma femme et mon -enfant.</p> - -<p>Basine cda devant toutes ces raisons assez plausibles, et laissa -sortir David, qui criait:—Lucien! au moment o Lucien et Petit-Claud -se disaient bonsoir. Et les deux frres se jetrent dans les -bras l'un de l'autre en pleurant. Il n'y a pas beaucoup de moments -semblables dans la vie. Lucien sentait l'effusion d'une de ces amitis -<i>quand mme</i>, avec lesquelles on ne compte jamais et qu'on se -reproche d'avoir trompes. David prouvait le besoin de pardonner. -Ce gnreux et noble inventeur voulait surtout sermonner Lucien -et dissiper les nuages qui voilaient l'affection de la sœur et du -frre. Devant ces considrations de sentiment, tous les dangers engendrs -par le dfaut d'argent avaient disparu.</p> - -<p>Petit-Claud dit son client:—Allez chez vous, profitez au -<span class="pagenum" id="Page_513">513</span> -moins de votre imprudence, embrassez votre femme et votre enfant! -et qu'on ne vous voie pas!</p> - -<p>—Quel malheur! se dit Petit-Claud, qui resta seul sur la place -du Mrier. Ah! si j'avais l Crizet...</p> - -<p>Au moment o l'avou se parlait lui-mme le long de l'enceinte -en planches faite autour de la place o s'lve orgueilleusement -aujourd'hui le Palais-de-Justice, il entendit cogner derrire lui -sur une planche, comme quand quelqu'un cogne du doigt une -porte.</p> - -<p>—J'y suis, dit Crizet, dont la voix passait entre la fente de -deux planches mal jointes. J'ai vu David sortant de l'Houmeau. Je -commenais souponner le lieu de sa retraite, maintenant j'en -suis sr, et sais o le pincer; mais, pour lui tendre un pige, il -est ncessaire que je sache quelque chose des projets de Lucien, -et voil que vous les faites rentrer. Au moins restez l sous un prtexte -quelconque. Quand David et Lucien sortiront, amenez-les -prs de moi; ils se croiront seuls, et j'entendrai les derniers mots -de leur adieu.</p> - -<p>—Tu es un matre diable! dit tout bas Petit-Claud.</p> - -<p>—Nom d'un petit bonhomme, s'cria Crizet, que ne ferait-on -pas pour avoir ce que vous m'avez promis!</p> - -<p>Petit-Claud quitta les planches et se promena sur la place du -Mrier en regardant les fentres de la chambre o la famille tait -runie et pensant son avenir comme pour se donner du courage; -car l'adresse de Crizet lui permettait de frapper le dernier coup. -Petit-Claud tait un de ces hommes profondment retors et tratreusement -doubles, qui ne se laissent jamais prendre aux amorces -du prsent ni aux leurres d'aucun attachement aprs avoir observ -les changements du cœur humain et la stratgie des intrts. Aussi -avait-il d'abord peu compt sur Cointet. Dans le cas o l'œuvre de -son mariage aurait manqu sans qu'il et le droit d'accuser le grand -Cointet de tratrise, il s'tait mis en mesure de le chagriner; mais, -depuis son succs l'htel de Bargeton, Petit-Claud jouait franc -jeu. Son arrire-trame, devenue inutile, tait dangereuse pour la -situation politique laquelle il aspirait. Voici les bases sur lesquelles -il voulait asseoir son importance future. Gannerac et quelques gros -ngociants commenaient former dans l'Houmeau un comit libral -qui se rattachait par les relations du commerce aux chefs de l'Opposition. -L'avnement du ministre Villle, accept par Louis XVIII -<span class="pagenum" id="Page_514">514</span> -mourant, tait le signal d'un changement de conduite dans l'Opposition, -qui, depuis la mort de Napolon, renonait au moyen -dangereux des conspirations. Le parti libral organisait au fond des -provinces son systme de rsistance lgale: il tendit se rendre -matre de la matire lectorale, afin d'arriver son but par la conviction -des masses. Enrag libral et fils de l'Houmeau, Petit-Claud -fut le promoteur, l'me et le conseil secret de l'Opposition de la -basse-ville, opprime par l'aristocratie de la ville haute. Le premier -il fit apercevoir le danger de laisser les Cointet disposer eux -seuls de la presse dans le dpartement de la Charente, o l'Opposition -devait avoir un organe, afin de ne pas rester en arrire des -autres villes.</p> - -<p>—Que chacun de nous donne un billet de cinq cents francs -Gannerac, il aura vingt et quelques mille francs pour acheter l'imprimerie -Schard, dont nous serons alors les matres en en tenant -le propritaire par un prt, dit Petit-Claud.</p> - -<p>L'avou fit adopter cette ide, en vue de corroborer ainsi sa -double position vis--vis de Cointet et de Schard, et il jeta naturellement -les yeux sur un drle de l'encolure de Crizet pour en -faire l'homme dvou du parti.</p> - -<p>—Si tu peux dcouvrir ton ancien bourgeois et le mettre entre -mes mains, dit-il l'ancien prote de Schard, on te prtera vingt -mille francs pour acheter son imprimerie, et probablement tu seras - la tte d'un journal. Ainsi, marche.</p> - -<p>Plus sr de l'activit d'un homme comme Crizet que de celle -de tous les Doublon du monde, Petit-Claud avait alors promis au -grand Cointet l'arrestation de Schard. Mais depuis que Petit-Claud -caressait l'esprance d'entrer dans la magistrature, il prvoyait -la ncessit de tourner le dos aux libraux, et il avait si bien -mont les esprits l'Houmeau que les fonds ncessaires l'acquisition -de l'imprimerie taient raliss. Petit-Claud rsolut de laisser -aller les choses leur cours naturel.</p> - -<p>—Bah! se dit-il, Crizet commettra quelque dlit de presse, et -j'en profiterai pour montrer mes talents...</p> - -<p>Il alla vers la porte de l'imprimerie et dit Kolb qui faisait sentinelle:—Monte -avertir David de profiter de l'heure pour s'en -aller, et prenez bien vos prcautions; je m'en vais, il est une -heure...</p> - -<p>Lorsque Kolb quitta le pas de la porte, Marion vint prendre sa -<span class="pagenum" id="Page_515">515</span> -place. Lucien et David descendirent, Kolb les prcda de cent pas -en avant et Marion les suivit de cent pas en arrire. Quand les deux -frres passrent le long des planches, Lucien parlait avec chaleur -David.</p> - -<p>—Mon ami, lui dit-il, mon plan est d'une excessive simplicit; -mais comment en parler devant ve, qui n'en comprendrait jamais -les moyens? Je suis sr que Louise a dans le fond du cœur -un dsir que je saurai rveiller, je la veux uniquement pour me -venger de cet imbcile de prfet. Si nous nous aimons, ne ft-ce -qu'une semaine, je lui ferai demander au ministre un encouragement -de vingt mille francs pour toi. Demain je reverrai cette crature -dans ce petit boudoir o nos amours ont commenc, et o, -selon Petit-Claud, il n'y a rien de chang: j'y jouerai la comdie. -Aussi, aprs demain matin, te ferai-je remettre par Basine un -petit mot pour te dire si j'ai t siffl... Qui sait, peut-tre seras-tu -libre... Comprends-tu maintenant pourquoi j'ai voulu des habits -de Paris? Ce n'est pas en haillons qu'on peut jouer l'amour.</p> - -<p>A six heures du matin, Crizet vint voir Petit-Claud.</p> - -<p>—Demain, midi, Doublon peut prparer son coup; il prendra -notre homme, j'en rponds, lui dit le Parisien: je dispose de l'une -des ouvrires de mademoiselle Clerget, comprenez-vous?...</p> - -<p>Aprs avoir cout le plan de Crizet, Petit-Claud courut chez -Cointet.</p> - -<p>—Faites en sorte que ce soir monsieur du Hautoy se soit dcid - donner Franoise la nue proprit de ses biens, vous signerez -dans deux jours un acte de Socit avec Schard. Je ne me marierai -que huit jours aprs le contrat; ainsi nous serons bien dans les -termes de nos petites conventions: <i>donnant donnant</i>. Mais -pions bien ce soir ce qui se passera chez madame de Snonches -entre Lucien et madame la comtesse du Chtelet, car tout est l... -Si Lucien espre russir par la prfte, je tiens David.</p> - -<p>—Vous serez, je crois, garde des sceaux, dit Cointet.</p> - -<p>—Et pourquoi pas? monsieur de Peyronnet l'est bien! dit Petit-Claud -qui n'avait pas encore tout fait dpouill la peau du libral.</p> - -<p>L'tat douteux de mademoiselle de La Haye lui valut la prsence -de la plupart des nobles d'Angoulme la signature de son contrat. -La pauvret de ce futur mnage mari sans corbeille avivait l'intrt -que le monde aime tmoigner; car il en est de la bienfaisance -<span class="pagenum" id="Page_516">516</span> -comme des triomphes: on aime une charit qui satisfait -l'amour-propre. Aussi la marquise de Pimentel, la comtesse du -Chtelet, monsieur de Snonches et deux ou trois habitus de la -maison firent-ils Franoise quelques cadeaux dont on parlait -beaucoup en ville. Ces jolies bagatelles runies au trousseau prpar -depuis un an par Zphirine, aux bijoux du parrain et aux -prsents d'usage du mari, consolrent Franoise et piqurent la -curiosit de plusieurs mres qui amenrent leurs filles. Petit-Claud -et Cointet avaient dj remarqu que les nobles d'Angoulme -les tolraient l'un et l'autre dans leur Olympe comme une ncessit: -l'un tait le rgisseur de la fortune, le subrog-tuteur de -Franoise; l'autre tait indispensable la signature du contrat -comme le pendu une excution; mais le lendemain de son mariage, -si madame Petit-Claud conservait le droit de venir chez sa -marraine, le mari s'y voyait difficilement admis, et il se promettait -bien de s'imposer ce monde orgueilleux. Rougissant de ses obscurs -parents, l'avou fit rester sa mre Mansle o elle s'tait -retire, il la pria de se dire malade et de lui donner son consentement -par crit. Assez humili de se voir sans parents, sans protecteurs, -sans signature de son ct, Petit-Claud se trouvait donc trs-heureux -de prsenter dans l'homme clbre un ami acceptable, et -que la comtesse dsirait revoir. Aussi vint-il prendre Lucien en -voiture. Pour cette mmorable soire, le pote avait fait une toilette -qui devait lui donner, sans contestation, une supriorit sur -tous les hommes. Madame de Snonches avait d'ailleurs annonc le -hros du moment, et l'entrevue de deux amants brouills tait une -de ces scnes dont on est particulirement friand en province. Lucien -tait pass l'tat de <i>Lion</i>: on le disait si beau, si chang, si -merveilleux, que les femmes de l'Angoulme noble avaient toutes -une vellit de le revoir. Suivant la mode de cette poque laquelle -on doit la transition de l'ancienne culotte de bal aux ignobles pantalons -actuels, il avait mis un pantalon noir collant. Les hommes -dessinaient encore leurs formes au grand dsespoir des gens maigres -ou mal faits; et celles de Lucien taient <i>apolloniennes</i>. Ses -bas de soie gris jour, ses petits souliers, son gilet de satin noir, -sa cravate, tout fut scrupuleusement tir, coll pour ainsi dire sur -lui. Sa blonde et abondante chevelure frise faisait valoir son front -blanc, autour duquel les boucles se relevaient avec une grce cherche. -Ses yeux, pleins d'orgueil, tincelaient. Ses petites mains de -<span class="pagenum" id="Page_517">517</span> -femme, belles sous le gant, ne devaient pas se laisser voir dgantes. -Il copia son maintien sur celui de de Marsay, le fameux dandy -parisien, en tenant d'une main sa canne et son chapeau qu'il ne -quitta pas, et il se servit de l'autre pour faire des gestes rares -l'aide desquels il commenta ses phrases.</p> - -<p>Lucien aurait bien voulu se glisser dans le salon, la manire de -ces gens clbres qui, par une fausse modestie, se baisseraient sous -la porte Saint-Denis. Mais Petit-Claud, qui n'avait qu'un ami, en -abusa. Ce fut presque pompeusement qu'il amena Lucien jusqu' -madame de Snonches au milieu de la soire. A son passage, le -pote entendit des murmures qui jadis lui eussent fait perdre la tte, -et qui le trouvrent froid; il tait sr de valoir, lui seul, tout -l'Olympe d'Angoulme.</p> - -<p>—Madame, dit-il madame de Snonches, j'ai dj flicit mon -ami Petit-Claud, qui est de l'toffe dont on fait les gardes des -sceaux, d'avoir le bonheur de vous appartenir, quelque faibles que -soient les liens entre une marraine et sa filleule (ce fut dit d'un -air pigrammatique trs-bien senti par toutes les femmes qui coutaient -sans en avoir l'air). Mais, pour mon compte, je bnis une -circonstance qui me permet de vous offrir mes hommages.</p> - -<p>Ce fut dit sans embarras et dans une pose de grand seigneur en -visite chez de petites gens. Lucien couta la rponse entortille que -lui fit Zphirine, en jetant un regard de circumnavigation dans -le salon, afin d'y prparer ses effets. Aussi put-il saluer avec grce -et en nuanant ses sourires Francis du Hautoy et le prfet qui le -salurent; puis il vint enfin madame du Chtelet en feignant de -l'apercevoir. Cette rencontre tait si bien l'vnement de la soire, -que le contrat de mariage o les gens marquants allaient mettre -leur signature, conduits dans la chambre coucher, soit par le -notaire, soit par Franoise, fut oubli. Lucien fit quelques pas -vers Louise de Ngrepelisse; et, avec cette grce parisienne, pour -elle l'tat de souvenir depuis son arrive, il lui dit assez haut:</p> - -<p>—Est-ce vous, madame, que je dois l'invitation qui me procure -le plaisir de dner aprs-demain la prfecture?...</p> - -<p>—Vous ne la devez, monsieur, qu' votre gloire, rpliqua schement -Louise un peu choque de la tournure agressive de la -phrase mdite par Lucien pour blesser l'orgueil de son ancienne -protectrice.</p> - -<p>—Ah! madame la comtesse, dit Lucien d'un air la fois fin et -<span class="pagenum" id="Page_518">518</span> -fat, il m'est impossible de vous amener l'homme s'il est dans votre -disgrce.</p> - -<p>Et, sans attendre de rponse, il tourna sur lui-mme en apercevant -l'vque, qu'il salua trs-noblement.</p> - -<p>—Votre Grandeur a t presque prophte, dit-il d'une voix -charmante, et je tcherai qu'elle le soit tout fait. Je m'estime -heureux d'tre venu ce soir ici, puisque je puis vous prsenter -mes respects.</p> - -<p>Lucien entrana Monseigneur dans une conversation qui dura -dix minutes. Toutes les femmes regardaient Lucien comme un -phnomne. Son impertinence inattendue avait laiss madame du -Chtelet sans voix ni rponse. En voyant Lucien l'objet de l'admiration -de toutes les femmes; en suivant, de groupe en groupe, -le rcit que chacune se faisait l'oreille des phrases changes o -Lucien l'avait comme aplatie en ayant l'air de la ddaigner, elle -fut pince au cœur par une contraction d'amour-propre.</p> - -<p>—S'il ne venait pas demain, aprs cette phrase, quel scandale? -pensa-t-elle. D'o lui vient cette fiert? Mademoiselle des Touches -serait-elle prise de lui?...</p> - -<p>—Il est si beau!—On dit qu'elle a couru chez lui, Paris, le -lendemain de la mort de l'actrice!... Peut-tre est-il venu sauver -son beau-frre, et s'est-il trouv derrire notre calche Mansle, -par un accident de voyage. Ce matin-l, Lucien nous a singulirement -toiss, Sixte et moi. Ce fut une myriade de penses, et, malheureusement -pour Louise, elle s'y laissait aller en regardant Lucien -qui causait avec l'vque comme s'il et t le roi du salon: -il ne saluait personne et attendait qu'on vnt lui, promenant son -regard avec une varit d'expression, avec une aisance digne de -de Marsay, son modle. Il ne quitta pas le prlat pour aller saluer -monsieur de Snonches, qui se fit voir peu de distance.</p> - -<p>Au bout de dix minutes, Louise n'y tint plus. Elle se leva, marcha -jusqu' l'vque et lui dit:—Que vous dit-on donc, Monseigneur, -pour vous faire si souvent sourire?</p> - -<p>Lucien se recula de quelques pas pour laisser discrtement madame -de Chtelet avec le prlat.</p> - -<p>—Ah! madame la comtesse, ce jeune homme a bien de l'esprit!... -il m'expliquait comment il vous devait toute sa force...</p> - -<p>—Je ne suis pas ingrat, moi, madame!... dit Lucien en lanant -un regard de reproche qui charma la comtesse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_519">519</span> -—Entendons-nous, dit-elle en ramenant elle Lucien par un -geste d'ventail, venez avec Monseigneur, par ici!... Sa Grandeur -sera notre juge.</p> - -<p>Et elle montra le boudoir en y entranant l'vque.</p> - -<p>—Elle fait faire un drle de mtier Monseigneur, dit une -femme du camp Chandour assez haut pour tre entendue.</p> - -<p>—Notre juge!... dit Lucien en regardant tour tour le prlat -et la prfte, il y aura donc un coupable?</p> - -<p>Louise de Ngrepelisse s'assit sur le canap de son ancien boudoir. -Aprs y avoir fait asseoir Lucien ct d'elle et Monseigneur -de l'autre ct, elle se mit parler.</p> - -<p>Lucien fit son ancienne amie l'honneur, la surprise et le bonheur -de ne pas couter. Il eut l'attitude, les gestes de la Pasta dans -<i>Tancredi</i> quand elle va dire: <i lang="it" xml:lang="it">O patria!</i>... Il chanta sur sa physionomie -le fameuse cavatine <i lang="it" xml:lang="it">del Rizzo</i>. Enfin, l'lve de Coralie -trouva moyen de se faire venir un peu de larmes dans les yeux.</p> - -<p>—Ah! Louise, comme je t'aimais! lui dit-il l'oreille sans se -soucier du prlat ni de la conversation au moment o il vit que ses -larmes avaient t vues par la comtesse.</p> - -<p>—Essuyez vos yeux, ou vous me perdriez, ici, encore une -fois, dit-elle en se retournant vers lui par un apart qui choqua -l'vque.</p> - -<p>—Et c'est assez d'une, reprit vivement Lucien. Ce mot de la -cousine de madame d'Espard scherait toutes les larmes d'une Madeleine. -Mon Dieu!... j'ai retrouv pour un moment mes souvenirs, -mes illusions, mes vingt ans, et vous me les...</p> - -<p>Monseigneur rentra brusquement au salon, en comprenant que -sa dignit pouvait tre compromise entre ces deux anciens amants. -Chacun affecta de laisser la prfte et Lucien seuls dans le boudoir. -Mais un quart d'heure aprs, Sixte, qui les discours, les rires et -les promenades au seuil du boudoir dplurent, y vint d'un air plus -que soucieux et trouva Lucien et Louise trs-anims.</p> - -<p>—Madame, dit Sixte l'oreille de sa femme, vous qui connaissez -mieux que moi Angoulme, ne devriez-vous pas songer madame -la prfte et au gouvernement.</p> - -<p>—Mon cher, dit Louise en toisant son diteur responsable d'un -air de hauteur qui le fit trembler, je cause avec monsieur de Rubembr -de choses importantes pour vous. Il s'agit de sauver un -inventeur sur le point d'tre victime des manœuvres les plus basses, -<span class="pagenum" id="Page_520">520</span> -et vous nous y aiderez... Quant ce que ces dames peuvent penser -de moi, vous allez voir comment je vais me conduire pour glacer le -venin sur leurs langues.</p> - -<p>Elle sortit du boudoir appuye sur le bras de Lucien, et le mena -signer le contrat en s'affichant avec une audace de grande dame.</p> - -<p>—Signons ensemble?... dit-elle en tendant la plume Lucien.</p> - -<p>Lucien se laissa montrer par elle la place o elle venait de signer, -afin que leurs signatures fussent l'une auprs de l'autre.</p> - -<p>—Monsieur de Snonches, auriez-vous reconnu monsieur de -Rubempr? dit la comtesse en forant l'impertinent chasseur -saluer Lucien.</p> - -<p>Elle ramena Lucien au salon, elle le mit entre elle et Zphirine -sur le redoutable canap du milieu. Puis, comme une reine sur -son trne, elle commena, d'abord voix basse, une conversation -videmment pigrammatique laquelle se joignirent quelques-uns -de ses anciens amis et plusieurs femmes qui lui faisaient la cour. -Bientt Lucien, devenu le hros d'un cercle, fut mis par la comtesse -sur la vie de Paris dont la satire fut improvise avec une verve -incroyable et seme d'anecdotes sur les gens clbres, vritables -friandises de conversation dont sont excessivement avides les provinciaux. -On admira l'esprit comme on avait admir l'homme. -Madame la comtesse Sixte triomphait si patiemment de Lucien, elle -en jouait si bien en femme enchante de son choix, elle lui fournissait -la rplique avec tant d'-propos, elle qutait pour lui des -approbations par des regards si compromettants, que plusieurs -femmes commencrent voir dans la concidence du retour de -Louise et de Lucien un profond amour victime de quelque double -mprise. Un dpit avait peut-tre amen le malencontreux mariage -de Chtelet, contre lequel il se faisait alors une raction.</p> - -<p>—Eh! bien, dit Louise une heure du matin et voix basse - Lucien avant de se lever: aprs-demain, faites-moi le plaisir -d'tre exact...</p> - -<p>La prfte laissa Lucien en lui mimant une petite inclination de -tte excessivement amicale, et alla dire quelques mots au comte -Sixte, qui chercha son chapeau.</p> - -<p>—Si ce que madame du Chtelet vient de me dire est vrai, mon -cher Lucien, comptez sur moi, dit le prfet en se mettant la -poursuite de sa femme qui partait sans lui, comme Paris. Ds -ce soir, votre beau-frre peut se regarder comme hors d'affaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_521">521</span> -—Monsieur le comte me doit bien cela, rpondit Lucien en -souriant.</p> - -<p>—Eh! bien, nous sommes <i>fums</i>... dit Cointet l'oreille de -Petit-Claud, tmoin de cet adieu.</p> - -<p>Petit-Claud, foudroy par le succs de Lucien, stupfait par les -clats de son esprit et par le jeu de sa grce, regardait Franoise -de La Haye dont la physionomie, pleine d'admiration pour Lucien, -semblait dire son prtendu: Soyez comme votre ami.</p> - -<p>Un clair de joie passa sur la figure de Petit-Claud.</p> - -<p>—Le dner du prfet n'est que pour aprs-demain, nous avons -encore une journe nous, dit-il, je rponds de tout.</p> - -<p>—Eh! bien, mon cher, dit Lucien Petit-Claud deux heures -du matin en revenant pied: je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu! -Dans quelques heures, Schard sera bien heureux.</p> - -<p>—Voil tout ce que je voulais savoir, pensa Petit-Claud.—Je -ne te croyais que pote et tu es aussi Lauzun, c'est tre deux fois -pote, rpondit-il en lui donnant une poigne de main qui devait -tre la dernire.</p> - -<p>—Ma chre ve, dit Lucien en rveillant sa sœur, une bonne -nouvelle! Dans un mois, David n'aura plus de dettes!...</p> - -<p>—Et comment?</p> - -<p>—Eh! bien, madame du Chtelet cachait sous sa jupe mon ancienne -Louise; et elle m'aime plus que jamais, et va faire faire un -rapport au ministre de l'Intrieur par son mari, en faveur de -notre dcouverte!... Ainsi, nous n'avons pas plus d'un mois souffrir, -le temps de me venger du prfet et de le rendre le plus heureux -des poux.</p> - -<p>ve crut continuer un rve en coutant son frre.</p> - -<p>—En revoyant le petit salon gris o je tremblais comme un enfant, -il y a deux ans; en examinant ces meubles, les peintures et -les figures, il me tombait une taie des yeux! Comme Paris vous -change les ides!</p> - -<p>—Est-ce un bonheur?... dit ve en comprenant enfin son frre.</p> - -<p>—Allons, tu dors, demain, nous causerons aprs djeuner, -dit Lucien.</p> - -<p>Le plan de Crizet tait d'une excessive simplicit. Quoi qu'il appartienne -aux ruses dont se servent les huissiers de province pour -arrter leurs dbiteurs, et dont le succs est hypothtique, il devait -russir; car il reposait autant sur la connaissance des caractres de -<span class="pagenum" id="Page_522">522</span> -Lucien et de David que sur leurs esprances. Parmi les petites ouvrires -dont il tait le Don Juan et qu'il gouvernait en les opposant -les unes aux autres, le prote des Cointet, pour le moment en service -extraordinaire, avait distingu l'une des repasseuses de Basine -Clerget, une fille presque aussi belle que madame Schard, appele -Henriette Mignon, et dont les parents taient de petits vignerons -vivant dans leur bien deux lieues d'Angoulme, sur la route de -Saintes. Les Mignon, comme tous les gens de la campagne, ne se -trouvaient pas assez riches pour garder leur unique enfant avec -eux, et ils l'avaient destine entrer en maison, c'est--dire devenir -femme de chambre. En province, une femme de chambre -doit savoir blanchir et repasser le linge fin. La rputation de madame -Prieur, qui Basine succdait, tait telle, que les Mignon y -mirent leur fille en apprentissage en y payant pension pour la nourriture -et le logement. Madame Prieur appartenait cette race de -vieilles matresses qui, dans les provinces, se croient substitues -aux parents. Elle vivait en famille avec ses apprenties, elle les menait - l'glise et les surveillait consciencieusement. Henriette Mignon, -belle brune bien dcouple, l'œil hardi, la chevelure forte -et longue, tait blanche comme sont blanches les filles du Midi, -de la blancheur d'une fleur de magnolia. Aussi Henriette fut-elle -une des premires grisettes que visa Crizet; mais comme elle appartenait - d'<i>honntes cultivateurs</i>, elle ne cda que vaincue par -la jalousie, par le mauvais exemple et par cette phrase sduisante:—Je -t'pouserai! que lui dit Crizet, une fois qu'il se vit second -prote chez messieurs Cointet. En apprenant que les Mignon possdaient -pour quelque dix ou douze mille francs de vignes et une -petite maison assez logeable, le Parisien se hta de mettre Henriette -dans l'impossibilit d'tre la femme d'un autre. Les amours de la -belle Henriette et du petit Crizet en taient l quand Petit-Claud -lui parla de le rendre propritaire de l'imprimerie Schard, en lui -montrant une espce de commandite de vingt mille francs qui devait -tre un licou. Cet avenir blouit le prote, la tte lui tourna, -mademoiselle Mignon lui parut un obstacle ses ambitions, et il -ngligea la pauvre fille. Henriette, au dsespoir, s'attacha d'autant -plus au petit prote des Cointet qu'il semblait la vouloir quitter. En -dcouvrant que David se cachait chez mademoiselle Clerget, le -Parisien changea d'ides l'gard d'Henriette, mais sans changer -de conduite; car il se proposait de faire servir sa fortune l'espce -<span class="pagenum" id="Page_523">523</span> -de folie qui travaille une fille quand, pour cacher son dshonneur, -elle doit pouser son sducteur. Pendant la matine du jour o -Lucien devait reconqurir sa Louise, Crizet apprit Henriette le -secret de Basine, et lui dit que leur fortune et leur mariage dpendaient -de la dcouverte de l'endroit o se cachait David. Une fois -instruite, Henriette n'eut pas de peine reconnatre que l'imprimeur -ne pouvait tre que dans le cabinet de toilette de mademoiselle -Clerget, elle ne crut pas avoir fait le moindre mal en se livrant - cet espionnage; mais Crizet l'avait engage dj dans sa trahison -par ce commencement de participation.</p> - -<p>Lucien dormait encore lorsque Crizet, qui vint savoir le rsultat -de la soire, coutait dans le cabinet de Petit-Claud le rcit des -grands petits vnements qui devaient soulever Angoulme.</p> - -<p>—Lucien vous a bien crit un petit mot depuis son retour? demanda -le Parisien aprs avoir hoch la tte en signe de satisfaction -quand Petit-Claud eut fini.</p> - -<p>—Voil le seul que j'aie, dit l'avou, qui tendit une lettre o -Lucien avait crit quelques lignes sur le papier lettre dont se servait -sa sœur.</p> - -<p>—Eh! bien, dit Crizet, dix minutes avant le coucher du soleil, -que Doublon s'embusque la Porte-Palet, qu'il cache ses gendarmes -et dispose son monde, vous aurez notre homme.</p> - -<p>—Es-tu sr de <i>ton</i> affaire? dit Petit-Claud en examinant Crizet.</p> - -<p>—Je m'adresse au hasard, dit l'ex-gamin de Paris, mais c'est -un fier drle, il n'aime pas les honntes gens.</p> - -<p>—Il faut russir, dit l'avou d'un ton sec.</p> - -<p>—Je russirai, dit Crizet. C'est vous qui m'avez pouss dans -ce tas de boue, vous pouvez bien me donner quelques billets de -banque pour m'essuyer... Mais, monsieur, dit le Parisien en surprenant -une expression qui lui dplut sur la figure de l'avou, si -vous m'aviez tromp, si vous ne m'achetez pas l'imprimerie sous -huit jours... Eh! bien, vous laisserez une jeune veuve, dit tout -bas le gamin de Paris en lanant la mort dans son regard.</p> - -<p>—Si nous crouons David six heures, sois neuf heures chez -monsieur Gannerac, et nous y ferons ton affaire, rpondit premptoirement -l'avou.</p> - -<p>—C'est entendu: vous serez servi, <i>bourgeois</i>! dit Crizet.</p> - -<p>Crizet connaissait dj l'industrie qui consiste laver le papier -et qui met aujourd'hui les intrts du fisc en pril. Il lava les -<span class="pagenum" id="Page_524">524</span> -quatre lignes crites par Lucien, et les remplaa par celles-ci, en -imitant l'criture avec une perfection dsolante pour l'avenir social -du prote.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Mon cher David, tu peux venir sans crainte chez le Prfet, -ton affaire est faite; et d'ailleurs, cette heure-ci, tu peux sortir, -je viens au-devant de toi, pour t'expliquer comment tu dois te -conduire avec le Prfet.</p> - -<p class="rsign"><span class="rind">Ton frre,</span><br /> -<span class="smcap">Lucien</span>.</p> - -</div> - -<p>A midi, Lucien crivit une lettre David, o il lui apprenait le -succs de la soire, il lui donnait l'assurance de la protection du -prfet qui, dit-il, faisait aujourd'hui mme un rapport au ministre -sur la dcouverte dont il tait enthousiaste.</p> - -<p>Au moment o Marion apporta cette lettre mademoiselle Basine, -sous prtexte de lui donner blanchir les chemises de Lucien, Crizet, -instruit par Petit-Claud de la probabilit de cette lettre, emmena -mademoiselle Mignon et alla se promener avec elle sur le bord de -la Charente. Il y eut sans doute un combat o l'honntet d'Henriette -se dfendit pendant longtemps, car la promenade dura deux -heures. Non-seulement l'intrt d'un enfant tait en jeu, mais encore -tout un avenir de bonheur, une fortune; et ce que demandait -Crizet tait une bagatelle, il se garda bien d'ailleurs d'en dire les -consquences. Seulement le prix exorbitant de ces bagatelles effrayait -Henriette. Nanmoins, Crizet finit par obtenir de sa matresse de -se prter son stratagme. A cinq heures, Henriette dut sortir et -rentrer en disant mademoiselle Clerget que madame Schard la -demandait sur-le-champ. Puis, un quart d'heure aprs la sortie -de Basine, elle monterait, cognerait au cabinet et remettrait -David la fausse lettre de Lucien. Aprs, Crizet attendait tout du -hasard.</p> - -<p>Pour la premire fois depuis plus d'un an, ve sentit se desserrer -l'treinte de fer par laquelle la Ncessit la tenait. Elle eut de -l'espoir enfin. Elle aussi! elle voulut jouir de son frre, se montrer -au bras de l'homme ft dans sa patrie, ador des femmes, aim -de la fire comtesse du Chtelet. Elle se fit belle et se proposa de se -promener Beaulieu, aprs le dner, au bras de son frre. A -cette heure, tout Angoulme, au mois de septembre, se trouve -prendre le frais.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_525">525</span> -—Oh! c'est la belle madame Schard, dirent quelques voix en -voyant ve.</p> - -<p>—Je n'aurais jamais cru cela d'elle, dit une femme.</p> - -<p>—Le mari se cache, la femme se montre, dit madame Postel -assez haut pour que la pauvre femme l'entendt.</p> - -<p>—Oh! rentrons, j'ai eu tort, dit ve son frre.</p> - -<p>Quelques minutes avant le coucher du soleil, la rumeur que -cause un rassemblement s'leva de la rampe qui descend l'Houmeau. -Lucien et sa sœur, pris de curiosit, se dirigrent de ce -ct, car ils entendirent quelques personnes qui venaient de l'Houmeau -parlant entre elles, comme si quelque crime venait d'tre -commis.</p> - -<p>—C'est probablement un voleur qu'on vient d'arrter... Il est -ple comme un mort, dit un passant au frre et la sœur en les -voyant courir au-devant de ce monde grossissant.</p> - -<p>Ni Lucien ni sa sœur n'eurent la moindre apprhension. Ils -regardrent les trente et quelques enfants ou vieilles femmes, les -ouvriers revenant de leur ouvrage qui prcdaient les gendarmes -dont les chapeaux bords brillaient au milieu du principal groupe. -Ce groupe, suivi d'une foule d'environ cent personnes, marchait -comme un nuage d'orage.</p> - -<p>—Ah! dit ve, c'est mon mari!</p> - -<p>—David! cria Lucien.</p> - -<p>—C'est sa femme! dit la foule en s'cartant.</p> - -<p>—Qui donc t'a pu faire sortir? demanda Lucien.</p> - -<p>—C'est ta lettre, rpondit David ple et blme.</p> - -<p>—J'en tais sre, dit ve qui tomba roide vanouie.</p> - -<p>Lucien releva sa sœur, que deux personnes l'aidrent transporter -chez elle, o Marion la coucha. Kolb s'lana pour aller -chercher un mdecin. A l'arrive du docteur, ve n'avait pas encore -repris connaissance. Lucien fut alors forc d'avouer sa mre -qu'il tait la cause de l'arrestation de David, car il ne pouvait pas -s'expliquer le quiproquo produit par la lettre fausse. Lucien, foudroy -par un regard de sa mre qui y mit sa maldiction, monta -dans sa chambre et s'y enferma. En lisant cette lettre crite au -milieu de la nuit et interrompue de moments en moments, chacun -devinera par les phrases, jetes comme une une, toutes les -agitations de Lucien.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Ma sœur bien-aime, nous nous sommes vus tout l'heure -<span class="pagenum" id="Page_526">526</span> -pour la dernire fois. Ma rsolution est sans appel. Voici pourquoi: -Dans beaucoup de familles, il se rencontre un tre fatal -qui, pour la famille, est une sorte de maladie. Je suis cet tre-l -pour vous. Cette observation n'est pas de moi, mais d'un homme -qui a beaucoup vu le monde. Nous soupions un soir entre <i>amis</i>, -au Rocher de Cancale. Entre les mille plaisanteries qui s'changent -alors, ce diplomate nous dit que telle jeune personne qu'on -voyait avec tonnement rester fille <i>tait malade de son pre</i>. -Et alors, il nous dveloppa sa thorie sur les maladies de famille. -Il nous expliqua comment, sans telle mre, telle maison et -prospr, comment tel fils avait ruin son pre, comment tel -pre avait <ins id="cor_104" title="ptruit">dtruit</ins> l'avenir et la considration de ses enfants. Quoique -soutenue en riant, cette thse sociale fut en dix minutes -appuye de tant d'exemples que j'en restai frapp. Cette vrit -payait tous les paradoxes insenss, mais spirituellement dmontrs, -par lesquels les journalistes s'amusent entre eux, quand il -ne se trouve l personne mystifier. Eh! bien, je suis l'tre fatal -de notre famille. Le cœur plein de tendresse, j'agis comme un -ennemi. A tous vos dvouements, j'ai rpondu par des maux. -Quoique involontairement port, le dernier coup est de tous le -plus cruel. Pendant que je menais Paris une vie sans dignit, -pleine de plaisirs et de misres, prenant la camaraderie pour l'amiti, -laissant de vritables amis pour des gens qui voulaient et -devaient m'exploiter, vous oubliant et ne me souvenant de vous -que pour vous causer du mal, vous suiviez l'humble sentier du -travail, allant pniblement mais srement cette fortune que je -tentais si follement de surprendre. Pendant que vous deveniez -meilleurs, moi je mettais dans ma vie un lment funeste. Oui, -j'ai <ins id="cor_105" title="de sambitions">des ambitions</ins> dmesures, qui m'empchent d'accepter une -vie humble. J'ai des gots, des plaisirs dont la souvenance empoisonne -les jouissances qui sont ma porte et qui m'eussent jadis -satisfait. O ma chre ve, je me juge plus svrement que qui -que ce soit, car je me condamne absolument et sans piti pour -moi-mme. La lutte Paris exige une force constante, et mon -vouloir ne va que par excs: ma cervelle est intermittente. L'avenir -m'effraye tant, que je ne veux pas de l'avenir, et le prsent -m'est insupportable. J'ai voulu vous revoir, j'aurai mieux fait de -m'expatrier jamais. Mais l'expatriation, sans moyens d'existence, -serait une folie, et je ne l'ajouterai pas toutes les autres. -<span class="pagenum" id="Page_527">527</span> -La mort me semble prfrable une vie incomplte; et, -dans quelque position que je me suppose, mon excessive vanit -me ferait commettre des sottises. Certains tres sont comme des -zros, il leur faut un chiffre qui les prcde, et leur nant acquiert -alors une valeur dcuple. Je ne puis acqurir de valeur -que par un mariage avec une volont forte, impitoyable. Madame -de Bargeton tait bien ma femme, j'ai manqu ma vie en n'<ins id="cor_106" title="abondonnant">abandonnant</ins> -pas Coralie pour elle. David et toi vous pourriez tre -d'excellents pilotes pour moi; mais vous n'tes pas assez forts -pour dompter ma faiblesse qui se drobe en quelque sorte la -domination. J'aime une vie facile, sans ennuis; et, pour me dbarrasser -d'une contrarit, je suis d'une lchet qui peut me -mener trs-loin. Je suis n prince. J'ai plus de dextrit d'esprit -qu'il n'en faut pour parvenir, mais je n'en ai que pendant un moment, -et le prix dans une carrire parcourue par tant d'ambitieux -est celui qui n'en dploie que le ncessaire et qui s'en -trouve encore assez au bout de la journe. Je ferais le mal comme -je viens de le faire ici, avec les meilleures intentions du monde. -Il y a des hommes-chnes, je ne suis peut-tre qu'un arbuste lgant, -et j'ai la prtention d'tre un cdre. Voil mon bilan crit. -Ce dsaccord entre mes moyens et mes dsirs, ce dfaut d'quilibre -annulera toujours mes efforts. Il y a beaucoup de ces caractres -dans la classe lettre cause des disproportions continuelles -entre l'intelligence et le caractre, entre le vouloir et le dsir. -Quel serait mon destin? je puis le voir par avance en me souvenant -de quelques vieilles gloires parisiennes que j'ai vues oublies. -Au seuil de la vieillesse, je serai plus vieux que mon ge, sans -fortune et sans considration. Tout mon tre actuel repousse une -pareille vieillesse: je ne veux pas tre un haillon social. Chre -sœur, adore autant pour tes dernires rigueurs que pour tes -premires tendresses, si nous avons pay cher le plaisir que j'ai -eu te revoir, toi et David, plus tard vous penserez peut-tre -que nul prix n'tait trop lev pour les dernires flicits d'un -pauvre tre qui vous aimait!... Ne faites aucune recherche ni -de moi, ni de ma destine: au moins mon esprit m'aura-t-il -servi dans l'excution de mes volonts. La rsignation, mon ange, -est un suicide quotidien, moi je n'ai de rsignation que pour un -jour, je vais en profiter aujourd'hui...</p> - -<p class="rdate"><span class="pagenum" id="Page_528">528</span> -Deux heures.</p> - -<p>Oui, je l'ai bien rsolu. Adieu donc pour toujours, ma chre -ve. J'prouve quelque douceur penser que je ne vivrai plus -que dans vos cœurs. L sera ma tombe.... je n'en veux pas d'autre. -Encore adieu!... C'est le dernier de ton frre</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Lucien</span>.</p> - -</div> - -<p>Aprs avoir crit cette lettre, Lucien descendit sans faire aucun -bruit, il la posa sur le berceau de son neveu, dposa sur le front -de sa sœur endormie un dernier baiser tremp de larmes, et sortit. -Il teignit son bougeoir au crpuscule, et, aprs avoir regard cette -vieille maison une dernire fois, il ouvrit tout doucement la porte -de l'alle; mais, malgr ses prcautions, il veilla Kolb qui couchait -sur un matelas terre dans l'atelier.</p> - -<p>—<i>Qui fa l?</i>... s'cria Kolb.</p> - -<p>—C'est moi, dit Lucien, je m'en vais, Kolb.</p> - -<p>—<i>Vus auriez mieux vait te ne chamais fenir</i>, se dit -Kolb lui-mme, mais assez haut pour que Lucien l'entendt.</p> - -<p>—J'aurais bien fait de ne jamais venir au monde, rpondit Lucien. -Adieu, Kolb, je ne t'en veux pas d'une pense que j'ai moi-mme. -Tu diras David que ma dernire aspiration aura t un -regret de n'avoir pu l'embrasser.</p> - -<p>Lorsque l'Alsacien fut debout et habill, Lucien avait ferm la -porte de la maison, et il descendait vers la Charente, par la promenade -de Beaulieu, mis comme s'il allait une fte, car il s'tait -fait un linceul de ses habits parisiens et de son joli harnais de -dandy. Frapp de l'accent et des dernires paroles de Lucien, Kolb -voulut aller savoir si sa matresse tait instruite du dpart de son -frre et si elle en avait reu les adieux; mais, en trouvant la maison -plonge en un profond silence, il pensa que ce dpart tait -sans doute convenu, et il se recoucha.</p> - -<p>On a, relativement la gravit du sujet, crit trs-peu sur le -suicide, on ne l'a pas observ. Peut-tre cette maladie est-elle inobservable. -Le suicide est l'effet d'un sentiment que nous nommerons, -si vous le voulez, l'<i>estime de soi-mme</i>, pour ne pas le confondre -avec le mot <i>honneur</i>. Le jour o l'homme se mprise, le -jour o il se voit mpris, le moment o la ralit de la vie est en -<span class="pagenum" id="Page_529">529</span> -dsaccord avec ses esprances, il se tue et rend ainsi hommage -la socit devant laquelle il ne veut pas rester dshabill de ses vertus -ou de sa splendeur. Quoi qu'on en dise, parmi les athes (il -faut excepter le chrtien du suicide), les lches seuls acceptent une -vie dshonore. Le suicide est de trois natures: il y a d'abord le -suicide qui n'est que le dernier accs d'une longue maladie et qui -certes appartient la pathologie; puis le suicide par dsespoir, enfin -le suicide par raisonnement. Lucien voulait se tuer par dsespoir -et par raisonnement, les deux suicides dont on peut revenir; car -il n'y a d'irrvocable que le suicide pathologique: mais souvent -les trois causes se runissent, comme chez Jean-Jacques Rousseau.</p> - -<p>Lucien, une fois sa rsolution prise, tomba dans la dlibration -des moyens, et le pote voulut finir potiquement. Il avait d'abord -pens tout bonnement s'aller jeter dans la Charente; mais, en -descendant les rampes de Beaulieu pour la dernire fois, il entendit -par avance le tapage que ferait son suicide, il vit l'affreux spectacle -de son corps revenu sur l'eau, dform, l'objet d'une enqute judiciaire: -il eut, comme quelques suicides, un amour-propre posthume. -Pendant la journe passe au moulin de Courtois il s'tait -promen le long de la rivire et avait remarqu, non loin du moulin, -une de ces nappes rondes, comme il s'en trouve dans les petits -cours d'eau, dont l'excessive profondeur est accuse par la tranquillit -de la surface. L'eau n'est plus ni verte, ni bleue, ni claire, -ni jaune; elle est comme un miroir d'acier poli. Les bords de cette -coupe n'offraient plus ni glaeuls, ni fleurs bleues, ni les larges -feuilles du nnuphar, l'herbe de la berge tait courte et presse, -les saules pleuraient autour, assez pittoresquement placs tous. On -devinait facilement un prcipice plein d'eau. Celui qui pouvait avoir -le courage d'emplir ses poches de cailloux devait y trouver une -mort invitable, et ne jamais tre retrouv.—Voil, s'tait dit le -pote en admirant ce joli petit paysage, un endroit qui vous met -l'eau la bouche d'une noyade. Ce souvenir lui revint la mmoire, -au moment o il atteignait l'Houmeau. Il chemina donc vers Marsac, -en proie ses dernires et funbres penses, et dans la ferme intention -de drober ainsi le secret de sa mort, de ne pas tre l'objet -d'une enqute, de ne pas tre enterr, de ne pas tre vu dans -l'horrible tat o sont les noys quand ils reviennent fleur d'eau. -Il parvint bientt au pied d'une de ces ctes qui se rencontrent si -<span class="pagenum" id="Page_530">530</span> -frquemment sur les routes de France, et surtout entre Angoulme -et Poitiers. La diligence de Bordeaux Paris venait avec rapidit, -les voyageurs allaient sans doute en descendre pour monter cette -longue cte pied. Lucien, qui ne voulut pas se laisser voir, se -jeta dans un petit chemin creux et se mit cueillir des fleurs dans -une vigne. Quand il reprit la grande route il tenait la main un gros -bouquet de <i>sedum</i>, une fleur jaune qui vient dans le caillou des -vignobles, et il dboucha prcisment derrire un voyageur vtu -tout en noir, les cheveux poudrs, chauss de souliers en veau -d'Orlans boucles d'argent, brun de visage, et coutur comme -si, dans son enfance, il ft tomb dans le feu. Ce voyageur, -tournure si patemment ecclsiastique, allait lentement et fumait un -cigare. En entendant Lucien qui sauta de la vigne sur la route, -l'inconnu se retourna, parut comme saisi de la beaut profondment -mlancolique du pote, de son bouquet symbolique et de sa -mise lgante. Ce voyageur ressemblait un chasseur qui trouve -une proie long-temps et inutilement cherche. Il laissa, en style -de marine, Lucien arriver, et retarda sa marche en ayant l'air de -regarder le bas de la cte. Lucien, qui fit le mme mouvement, y -aperut une petite calche attele de deux chevaux et un postillon -pied.</p> - -<p>—Vous avez laiss courir la diligence, monsieur, vous perdrez -votre place, moins que vous ne vouliez monter dans ma calche -pour la rattraper, car la poste va plus vite que la voiture publique, -dit le voyageur Lucien en prononant ces mots avec un accent -trs-marqu d'espagnol et en mettant son offre une exquise politesse.</p> - -<p>Sans attendre la rponse de Lucien, l'Espagnol tira de sa poche -un tui cigares, et le prsenta tout ouvert Lucien pour qu'il en -prt un.</p> - -<p>—Je ne suis pas un voyageur, rpondit Lucien, et je suis trop -prs du terme de ma course pour me donner le plaisir de fumer...</p> - -<p>—Vous tes bien svre envers vous-mme, repartit l'Espagnol. -Quoique chanoine honoraire de la cathdrale de Tolde, je me passe -de temps en temps un petit cigare. Dieu nous a donn le tabac pour -endormir nos passions et nos douleurs... Vous me semblez avoir du -chagrin, vous en avez du moins l'enseigne la main, comme le -triste dieu de l'hymen. Tenez?... tous vos chagrins s'en iront avec -la fume...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_531">531</span> -Et le prtre retendit sa bote en paille avec une sorte de sduction, -en jetant Lucien des regards anims de charit.</p> - -<p>—Pardon, mon pre, rpliqua schement Lucien, il n'y a pas -de cigares qui puissent dissiper mes chagrins...</p> - -<p>En disant cela, les yeux de Lucien se mouillrent de larmes.</p> - -<p>—Oh! jeune homme, est-ce donc la providence divine qui m'a -fait dsirer de secouer par un peu d'exercice pied le sommeil dont -sont saisis au matin tous les voyageurs, afin que je pusse, en vous -consolant, obir ma mission ici-bas?... Et quels grands chagrins -pouvez-vous avoir votre ge?</p> - -<p>—Vos consolations, mon pre, seraient bien inutiles: vous tes -Espagnol, je suis Franais; vous croyez aux commandements de -l'glise, moi je suis athe...</p> - -<p>—<i lang="es" xml:lang="es">Santa Virgen del Pilar!...</i> vous tes athe, s'cria le -prtre en passant son bras sous celui de Lucien avec un empressement -maternel. Eh! voil l'une des curiosits que je m'tais promis -d'observer Paris. En Espagne, nous ne croyons pas aux athes... -Il n'y a qu'en France, o, dix-neuf ans, on puisse avoir de pareilles -opinions.</p> - -<p>—Oh! je suis un athe au complet; je ne crois ni en Dieu, ni -la socit, ni au bonheur. Regardez-moi donc bien, mon pre; -car, dans quelques heures, je ne serai plus... Voil mon dernier -soleil!... dit Lucien avec une sorte d'emphase en montrant le ciel.</p> - -<p>—Ah! , qu'avez-vous fait pour mourir? qui vous a condamn - mort?</p> - -<p>—Un tribunal souverain; moi-mme!</p> - -<p>—Enfant! s'cria le prtre. Avez-vous tu un homme? l'chafaud -vous attend-il? Raisonnons un peu? Si vous voulez rentrer, -selon vous, dans le nant, tout vous est indiffrent ici-bas.</p> - -<p>Lucien inclina la tte en signe d'assentiment.</p> - -<p>—Eh! bien, vous pouvez alors me conter vos peines?... Il s'agit -sans doute de quelques amourettes qui vont mal?...</p> - -<p>Lucien fit un geste d'paules trs-significatif.</p> - -<p>—Vous voulez vous tuer pour viter le dshonneur, ou parce -que vous dsesprez de la vie? eh! bien, vous vous tuerez aussi -bien Poitiers qu' Angoulme, Tours aussi bien qu' Poitiers. -Les sables mouvants de la Loire ne rendent pas leur proie...</p> - -<p>—Non, mon pre, rpondit Lucien, j'ai mon affaire. Il y a -<span class="pagenum" id="Page_532">532</span> -vingt jours, j'ai vu la plus charmante rade o puisse aborder dans -l'autre monde un homme dgot de celui-ci...</p> - -<p>—Un autre monde!... vous n'tes plus athe.</p> - -<p>—Oh! ce que j'entends par l'autre monde, c'est ma future -transformation en animal ou en plante...</p> - -<p>—Avez-vous une maladie incurable?</p> - -<p>—Oui, mon pre...</p> - -<p>—Ah! nous y voil, dit le prtre, et laquelle?</p> - -<p>—La pauvret.</p> - -<p>Le prtre regarda Lucien en souriant et lui dit avec une grce -infinie et un sourire presque ironique:—Le diamant ignore sa -valeur.</p> - -<p>—Il n'y a qu'un prtre qui puisse flatter un homme pauvre qui -s'en va mourir!... s'cria Lucien.</p> - -<p>—Vous ne mourrez pas, dit l'Espagnol avec autorit.</p> - -<p>—J'ai bien entendu dire, reprit Lucien, qu'on dvalisait les -gens sur la route, je ne savais pas qu'on les y enricht.</p> - -<p>—Vous allez le savoir, dit le prtre aprs avoir examin si la -distance laquelle se trouvait la voiture leur permettait de faire -seuls encore quelques pas. coutez-moi, dit le prtre en mchonnant -son cigare, votre pauvret ne serait pas une raison pour mourir. -J'ai besoin d'un secrtaire, le mien vient de mourir Irun. Je -me trouve dans la situation o fut le baron de Gortz, le fameux -ministre de Charles XII, qui arriva sans secrtaire dans une petite -ville en allant en Sude, comme moi je vais Paris. Le baron rencontra -le fils d'un orfvre, remarquable par une beaut qui ne -pouvait certes pas valoir la vtre... Le baron de Gortz trouve ce -jeune homme de l'intelligence, comme moi je vous trouve de la -posie au front; il le prend dans sa voiture, comme moi je vais -vous prendre dans la mienne; et, de cet enfant condamn brunir -des couverts et fabriquer des bijoux dans une petite ville de province -comme Angoulme, il en fait son favori, comme vous serez le -mien. Arriv Stockholm, il installe son secrtaire et l'accable de -travaux. Le jeune secrtaire passe les nuits crire; et, comme -tous les grands travailleurs, il contracte une habitude, il se met -mcher du papier. Feu monsieur de Malesherbes faisait, lui, des -camouflets et il en donna, par parenthse, un je ne sais quel personnage -dont le procs dpendait de son rapport. Notre beau jeune -homme commence par du papier blanc, mais il s'y accoutume et -<span class="pagenum" id="Page_533">533</span> -passe aux papiers crits qu'il trouve plus savoureux. On ne fumait -pas encore comme aujourd'hui. Enfin le petit secrtaire en arrive, -de saveur en saveur, mchonner des parchemins et les manger. -On s'occupait alors, entre la Russie et la Sude, d'un trait de paix -que les tats imposaient Charles XII, comme en 1814 on voulait -forcer Napolon traiter de la paix. La base des ngociations tait -le trait fait entre les deux puissances propos de la Finlande; -Gortz en confie l'original son secrtaire; mais, quand il s'agit de -soumettre le projet aux tats, il se rencontrait cette petite difficult, -que le trait ne se trouvait plus. Les tats imaginent que le ministre, -pour servir les passions du Roi, s'est avis de faire disparatre -cette pice, le baron de Gortz est accus: son secrtaire avoue -alors avoir mang le trait.... On instruit un procs, le fait est -prouv, le secrtaire est condamn mort. Mais, comme vous n'en -tes pas l, prenez un cigare, et fumez-le en attendant notre calche.</p> - -<p>Lucien prit un cigare et l'alluma, comme cela se fait en Espagne, -au cigare du prtre en se disant:—Il a raison, j'ai toujours le -temps de me tuer.</p> - -<p>—C'est souvent, reprit l'Espagnol, au moment o les jeunes -gens dsesprent le plus de leur avenir, que leur fortune commence. -Voil ce que je voulais vous dire, j'ai prfr vous le prouver par un -exemple. Ce beau secrtaire, condamn mort, tait dans une position -d'autant plus dsespre que le roi de Sude ne pouvait pas lui -faire grce, sa sentence ayant t rendue par les tats de Sude; -mais il ferma les yeux sur une vasion. Le joli petit secrtaire se -sauve sur une barque avec quelques cus dans sa poche, et arrive -la cour de Courlande, muni d'une lettre de recommandation de -Gortz pour le duc, qui le ministre sudois expliquait l'aventure -et la manie de son protg. Le duc place le bel enfant comme secrtaire -chez son intendant. Le duc tait un dissipateur, il avait une -jolie femme et un intendant, trois causes de ruine. Si vous croyiez -que ce joli homme, condamn mort pour avoir mang le trait -relatif la Finlande, se corrige de son got dprav, vous ne connatriez -pas l'empire du vice sur l'homme; la peine de mort ne -l'arrte pas quand il s'agit d'une jouissance qu'il s'est cre! D'o -vient cette puissance du vice? est-ce une force qui lui soit propre, -ou vient-elle de la faiblesse humaine? Y a-t-il des gots qui soient -placs sur les limites de la folie? Je ne puis m'empcher de rire des -<span class="pagenum" id="Page_534">534</span> -moralistes qui veulent combattre de pareilles maladies avec de belles -phrases!... Il y eut un moment o le duc, effray du refus que lui -fit son intendant propos d'une demande d'argent, voulut des -comptes, une sottise! Il n'y a rien de plus facile que d'crire un -compte, la difficult n'est jamais l. L'intendant confia toutes les -pices son secrtaire pour tablir le bilan de la liste civile de -Courlande. Au milieu de son travail et de la nuit o il le finissait, -notre petit mangeur de papier s'aperoit qu'il mche une quittance -du duc pour une somme considrable: la peur le saisit, il s'arrte - moiti de la signature, il court se jeter aux pieds de la duchesse -en lui expliquant sa manie, en implorant la protection de sa souveraine, -et l'implorant au milieu de la nuit. La beaut du jeune commis -fit une telle impression sur cette femme qu'elle l'pousa -lorsqu'elle fut veuve. Ainsi, en plein dix-huitime sicle, dans un -pays o rgnait le blason, le fils d'un orfvre devint prince souverain... -Il est devenu quelque chose de mieux!... Il a t rgent -la mort de la premire Catherine, il a gouvern l'impratrice Anne -et voulut tre le Richelieu de la Russie. Eh! bien, jeune homme, -sachez une chose: c'est que si vous tes plus beau que Biron, moi -je vaux bien, quoique simple chanoine, le baron de Gortz. Ainsi, -montez! nous vous trouverons un duch de Courlande Paris, et, - dfaut de duch, nous aurons toujours bien la duchesse.</p> - -<p>L'Espagnol passa la main sous le bras de Lucien, le fora littralement - monter dans sa voiture, et le postillon referma la portire.</p> - -<p>—Maintenant parlez, je vous coute, dit le chanoine de Tolde - Lucien stupfait. Je suis un vieux prtre qui vous pouvez tout -dire sans danger. Vous n'avez sans doute encore mang que votre -patrimoine ou l'argent de votre maman. Vous aurez fait votre petit -trou la lune, et nous avons de l'honneur jusqu'au bout de nos jolies -petites bottes fines... Allez, confessez-vous hardiment, ce sera -absolument comme si vous vous parliez vous-mme.</p> - -<p>Lucien se trouvait dans la situation de ce pcheur de je ne sais -quel conte arabe, qui, voulant se noyer en plein Ocan, tombe au -milieu de contres sous-marines et y devient roi. Le prtre espagnol -paraissait si vritablement affectueux que le pote n'hsita pas - lui ouvrir son cœur; il lui raconta donc, d'Angoulme Ruffec, -toute sa vie, en n'omettant aucune de ses fautes, et finissant par -le dernier dsastre qu'il venait de causer. Au moment o il terminait -<span class="pagenum" id="Page_535">535</span> -ce rcit, d'autant plus potiquement dbit que Lucien le rptait -pour la troisime fois depuis quinze jours, il arrivait au point -o, sur la route, prs de Ruffec, se trouve le domaine de la famille -de Rastignac, dont le nom, la premire fois qu'il le pronona, fit -faire un mouvement l'Espagnol.</p> - -<p>—Voici, dit-il, d'o est parti le jeune Rastignac qui ne me vaut -certes pas, et qui a eu plus de bonheur que moi.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Oui, cette drle de gentilhommire est la maison de son pre. -Il est devenu, comme je vous le disais, l'amant de madame de Nucingen, -la femme du fameux banquier. Moi, je me suis laiss aller - la posie; lui, plus habile, a donn dans le solide...</p> - -<p>Le prtre fit arrter sa calche, il voulut, par curiosit, parcourir -la petite avenue qui de la route conduisait la maison et regarda -tout avec plus d'intrt que Lucien n'en attendait d'un prtre -espagnol.</p> - -<p>—Vous connaissez donc les Rastignac?... lui demanda Lucien.</p> - -<p>—Je connais tout Paris, dit l'Espagnol en remontant dans sa -voiture. Ainsi, faute de dix ou douze mille francs, vous alliez vous -tuer. Vous tes un enfant, vous ne connaissez ni les hommes, ni -les choses. Une destine vaut tout ce que l'homme l'estime, et vous -n'valuez votre avenir que douze mille francs; eh! bien, je vous -achterai tout--l'heure davantage. Quant l'emprisonnement de -votre beau-frre, c'est une vtille: si ce cher monsieur de Schard -a fait une dcouverte, il sera riche. Les riches n'ont jamais t -mis en prison pour dettes. Vous ne me paraissez pas fort en Histoire. -Il y a deux Histoires: l'Histoire officielle, menteuse, qu'on -enseigne, l'Histoire <i lang="la" xml:lang="la">ad usum delphini</i>; puis l'Histoire secrte, -o sont les vritables causes des vnements, une histoire honteuse. -Laissez-moi vous raconter, en trois mots, une autre historiette que -vous ne connaissez pas. Un ambitieux, prtre et jeune, veut entrer -aux affaires publiques, il se fait le chien couchant du favori, le favori -d'une reine; le favori devient son bienfaiteur, et lui donne le -rang de ministre en lui donnant place au Conseil. Un soir, un de -ces hommes qui croient rendre service (ne rendez jamais un service -qu'on ne vous demande pas!) crit au jeune ambitieux que -la vie de son bienfaiteur est menace. Le roi s'est courrouc d'avoir -un matre, demain le favori doit tre tu s'il se rend au palais. -<span class="pagenum" id="Page_536">536</span> -Eh! bien, jeune homme, qu'auriez-vous fait en recevant cette -lettre?...</p> - -<p>—Je serais all sur-le-champ avertir mon bienfaiteur, s'cria -vivement Lucien.</p> - -<p>—Vous tes bien encore l'enfant que rvle le rcit de votre -existence, dit le prtre. Notre homme s'est dit: Si le roi va jusqu'au -crime, mon bienfaiteur est perdu. Je dois avoir reu cette -lettre trop tard, et il a dormi jusqu' l'heure o l'on tuait le favori...</p> - -<p>—C'est un monstre! dit Lucien, qui souponna chez le prtre -l'intention de l'prouver.</p> - -<p>—Il s'appelle le cardinal de Richelieu, rpondit le chanoine, -et son bienfaiteur a nom le marchal d'Ancre. Vous voyez bien que -vous ne connaissez pas votre histoire de France. N'avais-je pas raison -de vous dire que l'<span class="cs8">HISTOIRE</span> enseigne dans les collges est une -collection de dates et de faits, excessivement douteuse d'abord, -mais sans la moindre porte. A quoi vous sert-il de savoir que -Jeanne d'Arc a exist? En avez-vous jamais tir cette conclusion -que, si la France avait alors accept la dynastie angevine des Plantagenets, -les deux peuples runis auraient aujourd'hui l'empire du -monde, et que les deux les o se forgent les troubles politiques -du continent seraient deux provinces franaises?... Mais avez-vous -tudi les moyens par lesquels les Mdicis, de simples marchands, -sont arrivs tre Grands-Ducs de Toscane?</p> - -<p>—Un pote, en France, n'est pas tenu d'tre un bndictin, -dit Lucien.</p> - -<p>—Eh! bien, jeune homme, ils sont devenus Grands-Ducs, -comme Richelieu devint Ministre. Si vous aviez cherch dans l'histoire -les causes humaines des vnements, au lieu d'en apprendre -par cœur les tiquettes, vous en auriez tir des prceptes pour -votre conduite. De ce que je viens de prendre au hasard dans la -collection des faits vrais rsulte cette loi: Ne voyez dans les hommes, -et surtout dans les femmes, que des instruments; mais ne -le leur laissez pas voir. Adorez comme Dieu mme celui qui, plac -plus haut que vous, peut vous tre utile, et ne le quittez pas qu'il -n'ait pay trs-cher votre servilit. Dans le commerce du monde, -soyez enfin pre comme le juif et bas comme lui: faites pour la -puissance tout ce qu'il fait pour l'argent. Mais aussi n'ayez pas plus -de souci de l'homme tomb que s'il n'avait jamais exist. Savez-vous -<span class="pagenum" id="Page_537">537</span> -pourquoi vous devez vous conduire ainsi?... Vous voulez dominer -le monde, n'est-ce pas? il faut commencer par lui obir et -le bien tudier. Les savants tudient les livres, les politiques tudient -les hommes, leurs intrts, les causes gnratrices de leurs -actions. Or le monde, la socit, les hommes pris dans leur ensemble, sont fatalistes; -ils adorent l'vnement. Savez-vous pourquoi -je vous fais ce petit cours d'histoire? c'est que je vous crois -une ambition dmesure...</p> - -<p>—Oui, mon pre!</p> - -<p>—Je l'ai bien vu, reprit le chanoine. Mais en ce moment vous -vous dites: Ce chanoine espagnol invente des anecdotes et pressure -l'histoire pour me prouver que j'ai eu trop de vertu...</p> - -<p>Lucien se prit sourire en voyant ses penses si bien devines.</p> - -<p>—Eh! bien, jeune homme, prenons des faits passs l'tat de -banalit, dit le prtre. Un jour la France est peu prs conquise par -les Anglais, le roi n'a plus qu'une province. Du sein du peuple deux -tres se dressent: une pauvre jeune fille, cette mme Jeanne d'Arc -dont nous parlions; puis un <ins id="cor_107" title="bourgois">bourgeois</ins> nomm Jacques Cœur. L'une -donne son bras et le prestige de sa virginit, l'autre donne son or: -le royaume est sauv. Mais la fille est prise!... Le roi, qui peut -racheter la fille, la laisse brler vive. Quant l'hroque bourgeois, -le roi le laisse accuser de crimes capitaux par ses courtisans, qui -en font cure. Les dpouilles de l'innocent, traqu, cern, abattu -par la justice, enrichissent cinq maisons nobles... Et le pre de -l'archevque de Bourges sort du royaume, pour n'y jamais revenir, -sans un sou de ses biens en France, n'ayant d'autre argent lui que -celui qu'il avait confi aux Arabes, aux Sarrasins en gypte. Vous -pouvez dire encore: Ces exemples sont bien vieux, toutes ces ingratitudes -ont trois cents ans d'Instruction Publique, et les squelettes -de cet ge-l sont fabuleux. Eh! bien, jeune homme, croyez-vous -au dernier demi-dieu de la France, Napolon? Il a tenu l'un de -ses gnraux dans sa disgrce, il ne l'a fait marchal qu' contrecœur, -jamais il ne s'en est servi volontiers. Ce marchal se nomme -Kellermann. Savez-vous pourquoi!..... Kellermann a sauv la -France et le premier consul Marengo par une charge audacieuse -qui fut applaudie au milieu du sang et du feu. Il ne fut mme pas -question de cette charge hroque dans le bulletin. La cause de la -froideur de Napolon pour Kellermann est aussi la cause de la disgrce -<span class="pagenum" id="Page_538">538</span> -de Fouch, du Prince de Talleyrand: c'est l'ingratitude du -roi Charles VII, de Richelieu, l'ingratitude...</p> - -<p>—Mais, mon pre, supposer que vous me sauviez la vie et -que vous fassiez ma fortune, dit Lucien, vous me rendez ainsi la -reconnaissance assez lgre.</p> - -<p>—Petit drle, dit l'abb souriant et prenant l'oreille de Lucien -pour la lui tortiller avec une familiarit quasi royale, si vous tiez -ingrat avec moi, vous seriez alors un homme fort, et je ne vous en -voudrais pas; mais vous n'en tes pas encore l, car, simple colier, -vous avez voulu passer trop tt matre. C'est le dfaut des -Franais dans votre poque. Ils ont t gts tous par l'exemple de -Napolon. Vous donnez votre dmission parce que vous ne pouvez -pas obtenir l'paulette que vous souhaitez... Mais avez-vous rapport -tous vos vouloirs, toutes vos actions une ide?...</p> - -<p>—Hlas! non, dit Lucien.</p> - -<p>—Vous avez t ce que les Anglais appellent <i lang="en" xml:lang="en">inconsistent</i>, reprit -le chanoine en souriant.</p> - -<p>—Qu'importe ce que j'ai t, si je ne puis plus rien tre! rpondit -Lucien.</p> - -<p>—Qu'il se trouve derrire toutes vos belles qualits une force -<i lang="la" xml:lang="la">semper virens</i>, dit le prtre en tenant montrer qu'il savait un -peu de latin, et rien ne vous rsistera dans le monde. Je vous aime -assez dj...</p> - -<p>Lucien sourit d'un air d'incrdulit.</p> - -<p>—Oui, reprit l'inconnu en rpondant au sourire de Lucien, -vous m'intressez comme si vous tiez mon fils, et je suis assez -puissant pour vous parler cœur ouvert, comme vous venez de me -parler. Savez-vous ce qui me plat de vous?... Vous avez fait en -vous-mme table rase, et vous pouvez alors entendre un cours de -morale qui ne se fait nulle part; car les hommes, rassembls en -troupe, sont encore plus hypocrites qu'ils ne le sont quand leur -intrt les oblige jouer la comdie. Aussi passe-t-on une bonne -partie de sa vie sarcler ce que l'on a laiss pousser dans son cœur -pendant son adolescence. Cette opration s'appelle acqurir de l'exprience.</p> - -<p>Lucien, en coutant le prtre, se disait:—Voil quelque vieux -politique enchant de s'amuser en chemin. Il se plat faire changer -d'opinion un pauvre garon qu'il rencontre sur le bord d'un suicide, -et il va me lcher au bout de sa plaisanterie... Mais il entend -<span class="pagenum" id="Page_539">539</span> -bien le paradoxe, et il me parat tout aussi fort que Blondet -ou que Lousteau.</p> - -<p>Malgr cette sage rflexion, la corruption tente par ce diplomate -sur Lucien entrait profondment dans cette me assez dispose - la recevoir, et y faisait d'autant plus de ravages qu'elle s'appuyait -sur de clbres exemples. Pris par le charme de cette conversation -cynique, Lucien se raccrochait d'autant plus volontiers -la vie qu'il se sentait ramen du fond de son suicide la surface -par un bras puissant.</p> - -<p>En ceci, le prtre triomphait videmment. Aussi, de temps en -temps, avait-il accompagn ses sarcasmes historiques d'un malicieux -sourire.</p> - -<p>—Si votre faon de traiter la morale ressemble votre manire -d'envisager l'histoire, dit Lucien, je voudrais bien savoir quel est -en ce moment le mobile de votre apparente charit?</p> - -<p>—Ceci, jeune homme, est le dernier point de mon prne, et -vous me permettrez de le rserver, car alors nous ne nous quitterons -pas aujourd'hui, rpondit-il avec la finesse d'un prtre qui -voit sa malice russie.</p> - -<p>—Eh! bien, parlez-moi morale? dit Lucien qui se dit en lui-mme: -Je vais le faire poser.</p> - -<p>—La morale, jeune homme, commence la loi, dit le prtre. -S'il ne s'agissait que de religion, les lois seraient inutiles: les peuples -religieux ont peu de lois. Au-dessus de la loi civile, est la loi -politique. Eh! bien, voulez-vous savoir ce qui, pour un homme -politique, est crit sur le front de votre dix-neuvime sicle? Les -Franais ont invent, en 1793, une souverainet populaire qui -s'est termine par un empereur absolu. Voil pour votre histoire -nationale. Quant aux mœurs: madame Tallien et madame de Beauharnais -ont tenu la mme conduite, Napolon pouse l'une, en -fait votre impratrice, et n'a jamais voulu recevoir l'autre, quoiqu'elle -ft princesse. Sans-culotte en 1793, Napolon chausse la -couronne de fer en 1804. Les froces amants de <i>l'galit ou la -Mort</i> de 1792, deviennent, ds 1806, complices d'une aristocratie -lgitime par Louis XVIII. A l'tranger, l'aristocratie, qui trne -aujourd'hui dans son faubourg Saint-Germain, a fait pis: elle a t -usurire, elle a t marchande, elle a fait des petits pts, elle a -t cuisinire, fermire, gardeuse de moutons. En France donc, la -loi politique aussi bien que la loi morale, tous et chacun ont dmenti -<span class="pagenum" id="Page_540">540</span> -le dbut au point d'arrive, leurs opinions par la conduite, -ou la conduite par les opinions. Il n'y a pas eu de logique, ni dans -le gouvernement, ni chez les particuliers. Aussi n'avez-vous plus -de morale. Aujourd'hui, chez vous, le succs est la raison suprme -de toutes les actions, quelles qu'elles soient. Le fait n'est donc plus -rien en lui-mme, il est tout entier dans l'ide que les autres s'en -forment. De l, jeune homme, un second prcepte: ayez de beaux -dehors! cachez l'envers de votre vie, et prsentez un endroit trs-brillant. -La discrtion, cette devise des ambitieux, est celle de notre -Ordre: faites-en la vtre. Les grands commettent presque autant -de lchets que les misrables; mais ils les commettent dans -l'ombre et font parade de leurs vertus: ils restent grands. Les petits -dploient leurs vertus dans l'ombre, ils exposent leurs misres -au grand jour: ils sont mpriss. Vous avez cach vos grandeurs -et vous avez laiss voir vos plaies. Vous avez eu publiquement pour -matresse une actrice, vous avez vcu chez elle, avec elle: vous -n'tiez nullement rprhensible, chacun vous trouvait l'un et l'autre -parfaitement libres; mais vous rompiez en visire aux ides du -monde et vous n'avez pas eu la considration que le monde accorde - ceux qui lui obissent. Si vous aviez laiss Coralie ce monsieur -Camusot, si vous aviez cach vos relations avec elle, vous auriez -pous madame de Bargeton, vous seriez prfet d'Angoulme et -marquis de Rubempr. Changez de conduite: mettez en dehors -votre beaut, vos grces, votre esprit, votre posie. Si vous vous -permettez de petites infamies, que ce soit entre quatre murs: ds -lors vous ne serez plus coupable de faire tache sur les dcorations -de ce grand thtre appel le monde. Napolon, appelle cela: <i>laver -son linge sale en famille</i>. Du second prcepte dcoule ce corollaire: -tout est dans la forme. Saisissez bien ce que j'appelle la -Forme. Il y a des gens sans instruction qui, presss par le besoin, -prennent une somme quelconque, par violence, autrui: on les -nomme criminels et ils sont forcs de compter avec la justice. Un -pauvre homme de gnie trouve un secret dont l'exploitation quivaut - un trsor, vous lui prtez trois mille francs ( l'instar de ces -Cointet qui se sont trouv vos trois mille francs entre les mains et -qui vont dpouiller votre beau-frre), vous le tourmentez de manire - vous faire cder tout ou partie du secret, vous ne comptez -qu'avec votre conscience, et votre conscience ne vous mne pas en -Cour d'Assises. Les ennemis de l'ordre social profitent de ce contraste -<span class="pagenum" id="Page_541">541</span> -pour japper aprs la justice et se courroucer au nom du peuple -de ce qu'on envoie aux galres un voleur de nuit et de poules -dans une enceinte habite, tandis qu'on met en prison, peine -pour quelques mois, <ins id="cor_108" title="nu">un</ins> homme qui ruine des familles: mais ces -hypocrites savent bien qu'en condamnant le voleur les juges maintiennent -la barrire entre les pauvres et les riches, qui, renverse, -amnerait la fin de l'ordre social; tandis que le banqueroutier, l'adroit -capteur de successions, le banquier qui tue une affaire son -profit, ne produisent que des dplacements de fortune. Ainsi, la -socit, mon fils, est force de distinguer, pour son compte, ce que -je vous fais distinguer pour le vtre. Le grand point est de s'galer - toute la Socit. Napolon, Richelieu, les Mdicis s'galrent -leur sicle. Vous, vous vous estimez douze mille francs!... Votre -Socit n'adore plus le vrai Dieu, mais le Veau-d'Or! Telle est la -religion de votre Charte, qui ne tient plus compte, en politique, -que de la proprit. N'est-ce pas dire tous les sujets: Tchez d'tre -riches!... Quand, aprs avoir su trouver lgalement une fortune, -vous serez riche et marquis de Rubempr, vous vous permettrez -le luxe de l'honneur. Vous ferez alors profession de tant de -dlicatesse, que personne n'osera vous accuser d'en avoir jamais -manqu, si vous en manquiez toutefois en faisant fortune, ce que -je ne vous conseillerais jamais, dit le prtre en prenant la main de -Lucien et la lui tapotant. Que devez-vous donc mettre dans cette -belle tte?... Uniquement le thme que voici: Se donner un but -clatant et cacher ses moyens d'arriver, tout en cachant sa marche. -Vous avez agi en enfant, soyez homme, soyez chasseur, mettez-vous - l'afft, embusquez-vous dans le monde parisien, attendez -une proie et un hasard, ne mnagez ni votre personne, ni ce -qu'on appelle la dignit; car nous obissons tous quelque chose, - un vice, une ncessit, mais observez la loi suprme! le secret.</p> - -<p>—Vous m'effrayez, mon pre! s'cria Lucien, ceci me semble -une thorie de grande route.</p> - -<p>—Vous avez raison, dit le chanoine, mais elle ne vient pas de -moi. Voil comment ont raisonn les parvenus, la maison d'Autriche, -comme la maison de France. Vous n'avez rien, vous tes dans -la situation des Mdicis, de Richelieu, de Napolon au dbut de -leur ambition; ces gens-l, mon petit, ont estim leur avenir au -prix de l'ingratitude, de la trahison, et des contradictions les plus -<span class="pagenum" id="Page_542">542</span> -violentes. Il faut tout oser pour tout avoir. Raisonnons. Quand -vous vous asseyez une table de bouillotte, en discutez-vous les -conditions? Les rgles sont l, vous les acceptez.</p> - -<p>—Allons, pensa Lucien, il connat la bouillotte.</p> - -<p>—Comment vous conduisez-vous la bouillotte?... dit le prtre, -y pratiquez-vous la plus belle des vertus, la franchise? Non seulement -vous cachez votre jeu, mais encore vous tchez de faire -croire, quand vous tes sr de triompher, que vous allez tout perdre. -Enfin, vous dissimulez, n'est-ce pas?... Vous mentez pour -gagner cinq louis!... Que diriez-vous d'un joueur assez gnreux -pour prvenir les autres qu'il a brelan carr! Eh! bien, l'ambitieux -qui veut lutter avec les prceptes de la vertu, dans une carrire -o ses antagonistes s'en privent, est un enfant qui les vieux -politiques diraient ce que les joueurs disent celui qui ne profite -pas de ses brelans:—Monsieur, ne jouez jamais la bouillotte... -Est-ce vous qui faites les rgles dans le jeu de l'ambition? Pourquoi -vous ai-je dit de vous galer la Socit?... C'est qu'aujourd'hui, -jeune homme, la Socit s'est insensiblement arrog tant de droits -sur les individus, que l'individu se trouve oblig de combattre la -Socit. Il n'y a plus de lois, il n'y a que des mœurs, c'est--dire -des simagres, toujours la forme.</p> - -<p>Lucien fit un geste d'tonnement.</p> - -<p>—Ah! mon enfant, dit le prtre en craignant d'avoir rvolt la -candeur de Lucien, vous attendiez-vous trouver l'ange Gabriel -dans un abb charg de toutes les iniquits de la contre-diplomatie -de deux rois (je suis l'intermdiaire entre Ferdinand VII et -Louis XVIII, deux grands... rois qui doivent tous deux la couronne - de profondes... combinaisons)?... Je crois en Dieu, mais -je crois bien plus en notre Ordre, et notre Ordre ne croit qu'au -pouvoir temporel. Pour rendre le pouvoir temporel trs-fort, notre -Ordre maintient l'glise apostolique, catholique et romaine, -c'est--dire l'ensemble des sentiments qui tiennent le peuple dans -l'obissance. Nous sommes les Templiers modernes, nous avons -une doctrine. Comme le Temple, notre Ordre fut bris par les -mmes raisons: il s'tait gal au monde. Voulez-vous tre soldat, -je serai votre capitaine. Obissez-moi comme une femme obit -son mari, comme un enfant obit sa mre, je vous garantis -qu'en moins de trois ans vous serez marquis de Rubempr, vous -pouserez une des plus nobles filles du faubourg Saint-Germain, et -<span class="pagenum" id="Page_543">543</span> -vous vous assirez un jour sur les bancs de la Pairie. En ce moment, -si je ne vous avais pas amus par ma conversation, que seriez-vous? -un cadavre introuvable dans un profond lit de vase; eh! -bien, faites un effort de posie?... (L Lucien regarda son protecteur -avec curiosit.)—Le jeune homme qui se trouve assis l, -dans cette calche, ct de l'abb Carlos Herrera, chanoine honoraire -du chapitre de Tolde, envoy secret de Sa Majest Ferdinand -VII Sa Majest le roi de France, pour lui apporter une dpche -o il lui dit peut-tre: <i>Quand vous m'aurez dlivr, -faites pendre tous ceux que je caresse en ce moment!</i> ce -jeune homme, dit l'inconnu, n'a plus rien de commun avec le -pote qui vient de mourir. Je vous ai pch, je vous ai rendu la -vie, et vous m'appartenez comme la crature est au crateur, -comme, dans les contes de fes, l'Afrite est au gnie, comme l'icoglan -est au Sultan, comme le corps est l'me! Je vous maintiendrai, -moi, d'une main puissante dans la voie du pouvoir, et je vous -promets nanmoins une vie de plaisirs, d'honneurs, de ftes continuelles... -Jamais l'argent ne vous manquera... Vous brillerez, -vous paraderez, pendant que, courb dans la boue des fondations, -j'assurerai le brillant difice de votre fortune. J'aime le pouvoir -pour le pouvoir, moi! Je serai toujours heureux de vos jouissances -qui me sont interdites. Enfin, je me ferai vous!... Eh! bien, le -jour o ce pacte d'homme dmon, d'enfant diplomate, ne vous -conviendra plus, vous pourrez toujours aller chercher un petit endroit, -comme celui dont vous parliez, pour vous noyer: vous serez -un peu plus ou un peu moins ce que vous tes aujourd'hui, -malheureux ou dshonor.</p> - -<p>—Ceci n'est pas une homlie de l'archevque de Grenade! s'cria -Lucien en voyant la calche arrte une poste.</p> - -<p>—Je ne sais pas quel nom vous donnez cette instruction sommaire, -mon fils, car je vous adopte et ferai de vous mon hritier; -mais c'est le code de l'ambition. Les lus de Dieu sont en petit -nombre. Il n'y a pas de choix: ou il faut aller au fond du clotre -(et vous y retrouvez souvent le monde en petit!), ou il faut accepter -ce code.</p> - -<p>—Peut-tre vaut-il mieux ne pas tre si savant, dit Lucien en -essayant de sonder l'me de ce terrible prtre.</p> - -<p>—Comment! reprit le chanoine, aprs avoir jou sans connatre -les rgles du jeu vous abandonnez la partie au moment o vous -<span class="pagenum" id="Page_544">544</span> -y devenez fort, o vous vous y prsentez avec un parrain solide... et -sans mme avoir le dsir de prendre une revanche! Comment, -vous n'prouvez pas l'envie de monter sur le dos de ceux qui vous -ont chass de Paris!</p> - -<p>Lucien frissonna comme si quelque instrument de bronze, un -gong chinois, et fait entendre ces terribles sons qui frappent sur -les nerfs.</p> - -<p>—Je ne suis qu'un humble prtre, reprit cet homme en laissant -paratre une horrible expression sur son visage cuivr par le -soleil de l'Espagne; mais si des hommes m'avaient humili, vex, -tortur, trahi, vendu, comme vous l'avez t par les drles dont -vous m'avez parl, je serais comme l'Arabe du dsert!... Oui, je -dvouerais mon corps et mon me la vengeance. Je me moquerais -de finir ma vie accroch un gibet, assis la <i>garrot</i>, empal, -guillotin, comme chez vous; mais je ne laisserais prendre ma tte -qu'aprs avoir cras mes ennemis sous mes talons.</p> - -<p>Lucien gardait le silence, il ne se sentait plus l'envie de faire -poser ce prtre.</p> - -<p>—Les uns descendent d'Abel, les autres de Can, dit le chanoine -en terminant; moi je suis un sang ml: Can pour mes ennemis, -Abel pour mes amis, et malheur qui rveille Can!... -Aprs tout, vous tes Franais, je suis Espagnol et, de plus, chanoine!...</p> - -<p>—Quelle nature d'Arabe! se dit Lucien en examinant le protecteur -que le ciel venait de lui envoyer.</p> - -<p>L'abb Carlos Herrera n'offrait rien en lui-mme qui rvlt le -Jsuite. Gros et court, de larges mains, un large buste, une force -herculenne, un regard terrible, mais adouci par une mansutude -de commande; un teint de bronze qui ne laissait rien passer du -dedans au dehors, inspiraient beaucoup plus la rpulsion que l'attachement. -De longs et beaux cheveux poudrs la faon de ceux -du prince de Talleyrand donnaient ce singulier diplomate l'air -d'un vque, et le ruban bleu liser de blanc auquel pendait une -croix d'or indiquait d'ailleurs un dignitaire ecclsiastique. Ses bas -de soie noire moulaient des jambes d'athlte. Son vtement d'une -exquise propret rvlait ce soin minutieux de la personne que les -simples prtres ne prennent pas toujours d'eux, surtout en Espagne. -Un tricorne tait pos sur le devant de la voiture armorie aux -armes d'Espagne. Malgr tant de causes de rpulsion, des manires -<span class="pagenum" id="Page_545">545</span> - la fois violentes et patelines attnuaient l'effet de la physionomie; -et, pour Lucien, le prtre s'tait videmment fait coquet, caressant, -presque chat. Lucien examina les moindres choses d'un air -soucieux. Il sentit qu'il s'agissait en ce moment de vivre ou de -mourir, car il se trouvait au second relais aprs Ruffec. Les dernires -phrases du prtre espagnol avaient remu beaucoup de cordes -dans son cœur: et, disons-le la honte de Lucien et du prtre -qui, d'un œil perspicace, tudiait la belle figure du pote, ces -cordes taient les plus mauvaises, celles qui vibrent sous l'attaque -des sentiments dpravs. Lucien revoyait Paris, il ressaisissait les -rnes de la domination que ses mains inhabiles avaient lches, il -se vengeait! La comparaison de la vie de province et de la vie de -Paris qu'il venait de faire, la plus agissante des causes de son suicide, -disparaissait: il allait se retrouver dans son milieu, mais protg -par un politique profond jusqu' la sclratesse de <ins id="cor_109" title="Cromwel">Cromwell</ins>.</p> - -<p>—J'tais seul, nous serons deux, se disait-il.</p> - -<p>Plus il avait dcouvert de fautes dans sa conduite antrieure, -plus l'ecclsiastique avait montr d'intrt. La charit de cet -homme s'tait accrue en raison du malheur, et il ne s'tonnait de -rien. Nanmoins Lucien se demanda quel tait le mobile de ce meneur -d'intrigues royales. Il se paya d'abord d'une raison vulgaire: -les Espagnols sont gnreux! L'Espagnol est gnreux, comme -l'Italien est empoisonneur et jaloux, comme le Franais est lger, -comme l'Allemand est franc, comme le Juif est ignoble, comme -l'Anglais est noble. Renversez ces propositions? vous arriverez au -vrai. Les Juifs ont accapar l'or, ils crivent <i>Robert le Diable</i>, ils -jouent <i>Phdre</i>, ils chantent <i>Guillaume Tell</i>, ils commandent -des tableaux, ils lvent des palais, ils crivent <i><ins id="cor_110" title="Reisibilder">Reisebilder</ins></i> et -d'admirables posies, ils sont plus puissants que jamais, leur religion -est accepte, enfin ils font crdit au Pape! En Allemagne, -pour les moindres choses, on demande un tranger:—Avez-vous -un contrat? tant on y fait de chicanes. En France, on applaudit -depuis cinquante ans la Scne des stupidits nationales, on -continue porter d'inexplicables chapeaux, et le gouvernement ne -change qu' la condition d'tre toujours le mme!... L'Angleterre -dploie la face du monde des perfidies dont l'horreur ne peut se -comparer qu' son avidit. L'Espagnol, aprs avoir eu l'or des -deux Indes, n'a plus rien. Il n'y a pas de pays du monde o il y -ait moins d'empoisonnements qu'en Italie, et o les mœurs soient -<span class="pagenum" id="Page_546">546</span> -plus faciles et plus courtoises. Les Espagnols ont beaucoup vcu -sur la rputation des Maures.</p> - -<p>Lorsque l'Espagnol remonta dans la calche, il dit au postillon -ces paroles l'oreille:—Le train de la malle, il y a trois francs -de guides.</p> - -<p>Lucien hsitait monter, le prtre lui dit:—Allons donc, et -Lucien monta sous prtexte de lui dcocher un argument <i>ad hominem</i>.</p> - -<p>—Mon pre, lui dit-il, un homme qui vient de drouler du -plus beau sang-froid du monde les maximes que beaucoup de bourgeois -taxeront de profondment immorales...</p> - -<p>—Et qui le sont, dit le prtre, voil pourquoi Jsus-Christ -voulait que le scandale et lieu, mon fils. Et voil pourquoi le -monde manifeste une si grande horreur du scandale.</p> - -<p>—Un homme de votre trempe ne s'tonnera pas de la question -que je vais lui faire!</p> - -<p>—Allez, mon fils!... dit Carlos Herrera, vous ne me connaissez -pas. Croyez-vous que je prendrais un secrtaire avant de savoir s'il -a des principes assez srs pour ne me rien prendre? Je suis content -de vous. Vous avez encore toutes les innocences de l'homme qui -se tue vingt ans. Votre question?...</p> - -<p>—Pourquoi vous intressez-vous moi? quel prix voulez-vous -de mon obissance?... Pourquoi me donnez-vous tout? quelle est -votre part?</p> - -<p>L'Espagnol regarda Lucien et se mit sourire.</p> - -<p>—Attendons une cte, nous la monterons pied, et nous parlerons -en plein vent. Le vent est discret.</p> - -<p>Le silence rgna pendant quelque temps entre les deux compagnons, -et la rapidit de la course aida, pour ainsi dire, la griserie -morale de Lucien.</p> - -<p>—Mon pre, voici la cte, dit Lucien en se rveillant comme -d'un rve.</p> - -<p>—Eh! bien, marchons, dit le prtre en criant d'une voix forte -au postillon d'arrter.</p> - -<p>Et tous deux ils s'lancrent sur la route.</p> - -<p>—Enfant, dit l'Espagnol en prenant Lucien par le bras, as-tu -mdit la <i>Venise sauve</i> d'Otway? As-tu compris cette amiti -profonde, d'homme homme, qui lie Pierre Jaffier, qui fait -<span class="pagenum" id="Page_547">547</span> -pour eux d'une femme une bagatelle, et qui change entre eux tous -les termes sociaux?... Eh! bien, voil pour le pote.</p> - -<p>—Le chanoine connat aussi le thtre, se dit Lucien en lui-mme.—Avez-vous -lu Voltaire?... lui demanda-t-il.</p> - -<p>—J'ai fait mieux, rpondit le chanoine, je le mets en pratique.</p> - -<p>—Vous ne croyez pas en Dieu?...</p> - -<p>—Allons, c'est moi qui suis l'athe, dit le prtre en souriant. -Venons au positif, mon petit?... J'ai quarante-six ans, je suis l'enfant -naturel d'un grand seigneur, par ainsi sans famille, et j'ai un -cœur... Mais, apprends ceci, grave-le dans ta cervelle encore si -molle: l'homme a horreur de la solitude. Et de toutes les solitudes, -la solitude morale est celle qui l'pouvante le plus. Les premiers -anachortes vivaient avec Dieu, ils habitaient le monde le plus -peupl, le monde spirituel. Les avares habitent le monde de la -fantaisie et des jouissances. L'avare a tout, jusqu' son sexe, dans -le cerveau. La premire pense de l'homme, qu'il soit lpreux ou -forat, infme ou malade, est d'avoir un complice de sa destine. -A satisfaire ce sentiment, qui est la vie mme, il emploie toutes -ses forces, toute sa puissance, la verve de sa vie. Sans ce dsir -souverain, Satan aurait-il pu trouver des compagnons?... Il y a l -tout un pome faire qui serait l'avant-scne du <i>Paradis perdu</i>, -qui n'est que l'apologie de la Rvolte.</p> - -<p>—Celui-l serait l'Iliade de la corruption, dit Lucien.</p> - -<p>—Eh! bien, je suis seul, je vis seul. Si j'ai l'habit, je n'ai pas le -cœur du prtre. J'aime me dvouer, j'ai ce vice-l. Je vis par le -dvouement, voil pourquoi je suis prtre. Je ne crains pas l'ingratitude, -et je suis reconnaissant. L'glise n'est rien pour moi, -c'est une ide. Je me suis dvou au roi d'Espagne; mais on ne -peut pas aimer le roi d'Espagne, il me protge, il plane au-dessus -de moi. Je veux aimer ma crature, la faonner, la ptrir mon -usage, afin de l'aimer comme un pre aime son enfant. Je roulerai -dans ton tilbury, mon garon, je me rjouirai de tes succs auprs -des femmes, je dirai:—Ce beau jeune homme, c'est moi! -ce marquis de Rubempr, je l'ai cr et mis au monde aristocratique; -sa grandeur est mon œuvre, il se tait ou parle ma voix, il -me consulte en tout. L'abb de Vermont tait cela pour Marie-Antoinette.</p> - -<p>—Il l'a mene l'chafaud!</p> - -<p>—Il n'aimait pas la reine!... rpondit le prtre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_548">548</span> -—Dois-je laisser derrire moi la dsolation? dit Lucien.</p> - -<p>—J'ai des trsors, tu y puiseras.</p> - -<p>—En ce moment, je ferais bien des choses pour dlivrer Schard, -rpliqua Lucien d'une voix qui ne voulait plus du suicide.</p> - -<p>—Dis un mot, mon fils, et il recevra demain matin la somme -ncessaire sa libration.</p> - -<p>—Comment! vous me donneriez douze mille francs!...</p> - -<p>—Eh! enfant, ne vois-tu pas que nous faisons quatre lieues -l'heure? Nous allons dner Poitiers. L, si tu veux signer le -pacte, me donner une seule preuve d'obissance, la diligence de -Bordeaux portera quinze mille francs ta sœur...</p> - -<p>—O sont-ils?</p> - -<p>Le prtre espagnol ne rpondit rien, et Lucien se dit:—Le -voil pris, il se moquait de moi.</p> - -<p>Un instant aprs, l'Espagnol et le pote taient remonts en voiture -silencieusement; et, silencieusement, le prtre mit la main -la poche de sa voiture, il en tira ce sac de peau fait en gibecire -divis en trois compartiments, si connu des voyageurs; il ramena -cent portugaises, en y plongeant trois fois de sa large main qu'il -ramena chaque fois pleine d'or.</p> - -<p>—Mon pre, je suis vous, dit Lucien bloui de ce flot d'or.</p> - -<p>—Voici le tiers de l'or qui se trouve dans ce sac, trente mille -francs, sans compter l'argent du voyage.</p> - -<p>—Et vous voyagez seul?... s'cria Lucien.</p> - -<p>—Qu'est-ce que cela! fit l'Espagnol. J'ai pour plus de cent -mille cus de traites sur Paris. Un diplomate sans argent, c'est ce -que tu tais tout l'heure: un pote sans volont.</p> - -<p>Au moment o Lucien montait en voiture avec le prtendu diplomate -espagnol, ve se levait pour donner boire son fils, -elle trouva la fatale lettre, et la lut. Une sueur froide glaa la moiteur -que cause le sommeil du matin, elle eut un blouissement, -elle appela Marion et Kolb.</p> - -<p>A ce mot:—Mon frre est-il sorti? Kolb rpondit: <i>Oui, -montame, afant le chour!</i></p> - -<p>—Gardez-moi le plus profond secret sur ce que je vous confie, -dit ve aux deux domestiques, mon frre est sans doute sorti pour -mettre fin ses jours. Courez tous les deux, prenez des informations -avec prudence, et surveillez le cours de la rivire.</p> - -<p>ve resta seule, dans un tat de stupeur horrible voir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_549">549</span> -Ce fut au milieu du trouble o elle se trouvait que, sur les sept -heures du matin, Petit-Claud se prsenta pour lui parler d'affaires. -Dans ces moments-l, l'on coute tout le monde.</p> - -<p>—Madame, dit l'avou, notre pauvre cher David est en prison, -et il arrive la situation que j'ai prvue au dbut de cette affaire. -Je lui conseillais alors de s'associer pour l'exploitation de sa dcouverte -avec ses concurrents, les Cointet, qui tiennent entre leurs -mains les moyens d'excuter ce qui, chez votre mari, n'est qu' -l'tat de conception. Aussi, dans la soire d'hier, aussitt que la -nouvelle de son arrestation m'est parvenue, qu'ai-je fait? je suis -all trouver messieurs Cointet avec l'intention de tirer d'eux des -concessions qui pussent vous satisfaire. En voulant dfendre cette -dcouverte votre vie va continuer d'tre ce qu'elle est: une vie de -chicanes o vous succomberez, o vous finirez, puiss et mourants, -par faire, votre dtriment peut-tre, avec un homme d'argent, -ce que je veux vous voir faire, votre avantage, ds aujourd'hui, -avec messieurs Cointet frres. Vous conomiserez ainsi les privations, -les angoisses du combat de l'inventeur contre l'avidit du -capitaliste et l'indiffrence de la socit. Voyons! si messieurs -Cointet payent vos dettes... si, vos dettes payes, ils vous donnent -encore une somme qui vous soit acquise, quel que soit le mrite, -l'avenir ou la possibilit de la dcouverte, en vous accordant, bien -entendu toujours, une certaine part dans les bnfices de l'exploitation, -ne serez-vous pas heureux?... Vous devenez, vous, madame, -propritaire du matriel de l'imprimerie, et vous la vendrez sans -doute, cela vaudra bien vingt mille francs, je vous garantis un acqureur - ce prix. Si vous ralisez quinze mille francs, par un acte -de socit avec messieurs Cointet, vous auriez une fortune de trente-cinq -mille francs, et au taux actuel des rentes, vous vous feriez -deux mille francs de rente... On vit avec deux mille francs de -rente en province. Et, remarquez bien que, madame, vous auriez -encore les ventualits de votre association avec messieurs Cointet. -Je dis ventualits, car il faut supposer l'insuccs. Eh! bien, voici -ce que je suis en mesure de pouvoir obtenir: d'abord, libration -complte de David, puis quinze mille francs remis titre d'indemnit -de ses recherches, acquis sans que messieurs Cointet puissent -en faire l'objet d'une revendication quelque titre que ce soit, -quand mme la dcouverte serait improductive; enfin une socit -forme entre David et messieurs Cointet pour l'exploitation d'un -<span class="pagenum" id="Page_550">550</span> -brevet d'invention prendre, aprs une exprience faite en commun -et secrtement, de son procd de fabrication sur les bases -suivantes: messieurs Cointet feront tous les frais. La mise de fonds -de David sera l'apport du brevet, et il aura le quart des bnfices. -Vous tes une femme pleine de jugement et trs-raisonnable, ce -qui n'arrive pas souvent aux trs-belles femmes; rflchissez ces -propositions et vous les trouverez trs-acceptables...</p> - -<p>—Ah! monsieur, s'cria la pauvre ve au dsespoir et en fondant -en larmes, pourquoi n'tes-vous pas venu hier au soir me proposer -cette transaction? Nous eussions vit le dshonneur, et... bien pis...</p> - -<p>—Ma discussion avec les Cointet, qui, vous avez d vous en -douter, se cachent derrire Mtivier, n'a fini qu' minuit. Mais -qu'est-il donc arriv depuis hier soir qui soit pire que l'arrestation -de notre pauvre David? demanda Petit-Claud.</p> - -<p>—Voici l'affreuse nouvelle que j'ai trouve mon rveil, rpondit-elle -en tendant Petit-Claud la lettre de Lucien. Vous me prouvez -en ce moment que vous vous intressez nous, vous tes l'ami -de David et de Lucien, je n'ai pas besoin de vous demander le secret...</p> - -<p>—Soyez sans aucune inquitude, dit Petit-Claud en rendant la -lettre aprs l'avoir lue. Lucien ne se tuera pas. Aprs avoir t la -cause de l'arrestation de son beau-frre, il lui fallait une raison pour -vous quitter, et je vois l comme une tirade de sortie, en style de -coulisses.</p> - -<p>Les Cointet taient arrivs leurs fins. Aprs avoir tortur l'inventeur -et sa famille, ils saisissaient le moment de cette torture o la lassitude -fait dsirer quelque repos. Tous les chercheurs de secrets ne -tiennent pas du boule-dogue, qui meurt sa proie entre les dents, et les -Cointet avaient savamment tudi le caractre de leurs victimes. -Pour le grand Cointet, l'arrestation de David tait la dernire scne -du premier acte de ce drame. Le second acte commenait par la -proposition que Petit-Claud venait faire. En grand matre, l'avou -regarda le coup de tte de Lucien comme une de ces chances inespres -qui, dans une partie, achvent de la dcider. Il vit ve -si compltement mate par cet vnement qu'il rsolut d'en profiter -pour gagner sa confiance, car il avait fini par deviner l'influence -de la femme sur le mari. Donc, au lieu de plonger madame Schard -plus avant dans le dsespoir, il essaya de la rassurer, et il -la dirigea trs-habilement vers la prison dans la situation d'esprit -<span class="pagenum" id="Page_551">551</span> -o elle se trouvait, en pensant qu'elle dterminerait alors David -s'associer aux Cointet.</p> - -<p>—David, madame, m'a dit qu'il ne souhaitait de fortune que -pour vous et pour votre frre; mais il doit vous tre prouv que ce -serait une folie que de vouloir enrichir Lucien. Ce garon-l mangerait -trois fortunes.</p> - -<p>L'attitude d've disait assez que la dernire de ses illusions sur -son frre s'tait envole, aussi l'avou fit-il une pause pour convertir -le silence de sa cliente en une sorte d'assentiment.</p> - -<p>—Ainsi, dans cette question, reprit-il, il ne s'agit plus que de -vous et de votre enfant. C'est vous de savoir si deux mille francs -de rente suffisent votre bonheur, sans compter la succession du -vieux Schard. Votre beau-pre se fait, depuis long-temps, un revenu -de sept huit mille francs, sans compter les intrts qu'il -sait tirer de ses capitaux; ainsi vous avez, aprs tout, un bel avenir. -Pourquoi vous tourmenter?</p> - -<p>L'avou quitta madame Schard en la laissant rflchir sur cette -perspective, assez habilement prpare la veille par le grand -Cointet.</p> - -<p>—Allez leur faire entrevoir la possibilit de toucher une somme -quelconque, avait dit le Loup-Cervier d'Angoulme l'avou quand -il vint lui annoncer l'arrestation; et lorsqu'ils se seront accoutums - l'ide de palper une somme, ils seront nous: nous marchanderons, -et, petit petit, nous les ferons arriver au prix que nous voulons -donner de ce secret.</p> - -<p>Cette phrase contenait en quelque sorte l'argument du second -acte de ce drame financier.</p> - -<p>Quand madame Schard, le cœur bris par les apprhensions -sur le sort de son frre, se fut habille, et descendit pour aller la -prison, elle prouva l'angoisse que lui donna l'ide de traverser -seule les rues d'Angoulme. Sans s'occuper de l'anxit de sa -cliente, Petit-Claud revint lui offrir le bras, ramen par une pense -assez machiavlique, et il eut le mrite d'une dlicatesse laquelle -ve fut extrmement sensible; car il s'en laissa remercier, -sans la tirer de son erreur. Cette petite attention, chez un homme -si dur, si cassant, et dans un pareil moment, modifia les jugements -que madame Schard avait jusqu' prsent ports sur Petit-Claud.</p> - -<p>—Je vous mne, lui dit-il, par le chemin le plus long, mais -nous n'y rencontrerons personne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_552">552</span> -—Voici la premire fois, monsieur, que je n'ai pas le droit d'aller -la tte haute! on me l'a bien durement appris hier...</p> - -<p>—Ce sera la premire et la dernire.</p> - -<p>—Oh! je ne resterai certes pas dans cette ville...</p> - -<p>—Si votre mari consentait aux propositions qui sont peu prs -poses entre les Cointet et moi, dit Petit-Claud ve en arrivant -au seuil de la prison, faites-le-moi savoir, je viendrais aussitt avec -une autorisation de Cachan qui permettrait David de sortir; et, -vraisemblablement, il ne rentrerait pas en prison....</p> - -<p>Ceci dit en face de la gele tait ce que les Italiens appellent -une <i>combinaison</i>. Chez eux, ce mot exprime l'acte indfinissable -o se rencontre un peu de perfidie mle au droit, l'-propos -d'une fraude permise, une fourberie quasi lgitime et bien dresse; -selon eux, la <ins id="cor_111" title="Saint-Barthlemi">Saint-Barthlemy</ins> est une combinaison politique.</p> - -<p>Par les causes exposes ci-dessus, la dtention pour dettes est -un fait judiciaire si rare en province que, dans la plupart des villes -de France, il n'existe pas de maison d'arrt. Dans ce cas, le dbiteur -est crou la prison o l'on incarcre les Inculps, les Prvenus, -les Accuss et les Condamns. Tels sont les noms divers que -prennent lgalement et successivement ceux que le peuple appelle -gnriquement des <i>criminels</i>. Ainsi David fut mis provisoirement -dans une des chambres basses de la prison d'Angoulme, d'o, -peut-tre, quelque condamn venait de sortir, aprs avoir fait son -temps. Une fois crou avec la somme dcrte par la loi pour les -aliments du prisonnier pendant un mois, David se trouva devant un -gros homme qui, pour les captifs, devient un pouvoir plus grand -que celui du Roi: le gelier! En province, on ne connat pas de -gelier maigre. D'abord, cette place est presque une sincure; -puis, un gelier est comme un aubergiste qui n'aurait pas de maison - payer, il se nourrit trs-bien en nourrissant trs-mal ses prisonniers -qu'il loge, d'ailleurs, comme fait l'aubergiste, selon leurs -moyens. Il connaissait David de nom, cause de son pre surtout, -et il eut la confiance de le bien coucher pour une nuit, quoique -David ft sans un sou. La prison d'Angoulme date du Moyen-Age, -et n'a pas subi plus de changements que la Cathdrale. Encore appele -Maison de Justice, elle est adosse l'ancien Prsidial. Le -guichet est classique, c'est la porte cloute, solide en apparence, -use, basse, et de construction d'autant plus cyclopenne qu'elle a, -comme un œil unique au front, dans le judas par o le gelier -<span class="pagenum" id="Page_553">553</span> -vient reconnatre les gens avant d'ouvrir. Un corridor rgne le long -de la faade au rez-de-chausse, et sur ce corridor ouvrent plusieurs -chambres dont les fentres hautes et garnies de hottes tirent -leur jour du prau. Le gelier occupe un logement spar de ces -chambres par une vote qui spare le rez-de-chausse en deux -parties, et au bout de laquelle on voit, ds le guichet, une grille -fermant le prau. David fut conduit par le gelier dans celle des -chambres qui se trouvait auprs de la vote, et dont la porte donnait -en face de son logement. Le gelier voulait voisiner avec un -homme qui, vu sa position particulire, pouvait lui tenir compagnie.</p> - -<p>—C'est la meilleure chambre, dit-il en voyant David stupfait - l'aspect du local.</p> - -<p>Les murs de cette chambre taient en pierre et assez humides. -Les fentres trs-leves avaient des barreaux de fer. Les dalles de -pierre jetaient un froid glacial. On entendait le pas rgulier de la -sentinelle en faction qui se promenait dans le corridor. Ce bruit -monotone, comme celui de la mare, vous jette tout instant cette -pense: On te garde! tu n'es plus libre! Tous ces dtails, cet -ensemble de choses agit prodigieusement sur le moral des honntes -gens. David aperut un lit excrable; mais les gens incarcrs sont -si violemment agits pendant la premire nuit, qu'ils ne s'aperoivent -de la duret de leur couche qu' la seconde nuit. Le gelier -fut gracieux, il proposa naturellement son dtenu de se promener -dans le prau jusqu' la nuit. Le supplice de David ne commena -qu'au moment de son coucher. Il tait interdit de donner de la -lumire aux prisonniers, il fallait donc un permis du Procureur du -Roi pour exempter le dtenu pour dettes du rglement qui ne concernait -videmment que les gens mis sous la main de justice. Le -gelier admit bien David son foyer, mais il fallut enfin le renfermer, - l'heure du coucher. Le pauvre mari d've connut alors les -horreurs de la prison et la grossiret de ses usages qui le rvolta. -Mais, par une de ces ractions assez familires aux penseurs, il s'isola -dans cette solitude, il s'en sauva par un de ces rves que les -potes ont le pouvoir de faire tout veills. Le malheureux finit par -porter sa rflexion sur ses affaires. La prison pousse normment -l'examen de conscience. David se demanda s'il avait rempli ses devoirs -de chef de famille? quelle devait tre la dsolation de sa -femme? pourquoi, comme le lui disait Marion, ne pas gagner assez -d'argent pour pouvoir faire plus tard sa dcouverte loisir?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_554">554</span> -—Comment, se dit-il, rester Angoulme aprs un pareil clat? -Si je sors de prison, qu'allons-nous devenir? o irons-nous? Quelques -doutes lui vinrent sur ses procds. Ce fut une de ces angoisses -qui ne peut tre comprise que par les inventeurs eux-mmes! -De doute en doute, David en vint voir clair sa situation, et il se -dit lui-mme, ce que les Cointet avaient dit au pre Schard, ce -que Petit-Claud venait de dire ve: En supposant que tout -aille bien, que sera-ce l'application? Il me faut un brevet d'invention, -c'est de l'argent!... Il me faut une fabrique o faire mes -essais en grand, ce sera livrer ma dcouverte! Oh! comme Petit-Claud -avait raison!</p> - -<p>Les prisons les plus obscures dgagent de trs-vives lueurs.</p> - -<p>—Bah! dit David en s'endormant sur l'espce de lit de camp o -se trouvait un horrible matelas en drap brun trs-grossier, je verrai -sans doute Petit-Claud, demain matin.</p> - -<p>David s'tait donc bien prpar lui-mme couter les propositions -que sa femme lui apportait de la part de ses ennemis. Aprs -qu'elle eut embrass son mari et se fut assise sur le pied du lit, -car il n'y avait qu'une chaise en bois de la plus vile espce, le regard -de la femme tomba sur l'affreux baquet mis dans un coin et -sur les murailles parsemes de noms et d'apophthegmes crits par -les prdcesseurs de David. Alors, de ses yeux rougis, les pleurs -recommencrent couler. Elle eut encore des larmes aprs toutes -celles qu'elle avait verses, en voyant son mari dans la situation -d'un criminel.</p> - -<p>—Voil donc o peut mener le dsir de la gloire!... s'cria-t-elle. -O! mon ange, abandonne cette carrire... Allons ensemble -le long de la route battue, et ne cherchons pas une fortune rapide... -Il me faut peu de chose pour tre heureuse, surtout aprs avoir -tant souffert!... Et si tu savais!... cette dshonorante arrestation -n'est pas notre grand malheur!... tiens?</p> - -<p>Elle tendit la lettre de Lucien que David eut bientt lue; et, -pour le consoler, elle lui dit l'affreux mot de Petit-Claud sur -Lucien.</p> - -<p>—Si Lucien s'est tu, c'est fait en ce moment, dit David; et -si ce n'est pas fait en ce moment, il ne se tuera pas: il ne peut -pas, comme il le dit, avoir du courage plus d'une matine...</p> - -<p>—Mais rester dans cette anxit?... s'cria la sœur qui pardonnait -presque tout l'ide de la mort.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_555">555</span> -Elle redit son mari les propositions que Petit-Claud avait soi-disant -obtenues des Cointet, et qui furent aussitt acceptes par -David avec un visible plaisir.</p> - -<p>—Nous aurons de quoi vivre dans un village auprs de l'Houmeau -o la fabrique des Cointet est situe, et je ne veux plus que -la tranquillit! s'cria l'inventeur. Si Lucien s'est puni par la mort, -nous aurons assez de fortune pour attendre celle de mon pre; et, -s'il existe, le pauvre garon saura se conformer notre mdiocrit... -Les Cointet profiteront certainement de ma dcouverte; mais, aprs -tout, que suis-je relativement mon pays?... Un homme. Si mon -secret profite tous, eh! bien, je suis content! Tiens, ma chre -ve, nous ne sommes faits ni l'un ni l'autre pour tre des commerants. -Nous n'avons ni l'amour du gain, ni cette difficult de lcher -toute espce d'argent, mme le plus lgitimement d, qui sont -peut-tre les vertus du ngociant, car on nomme ces deux avarices: -Prudence et Gnie commercial!</p> - -<p>Enchante de cette conformit de vues, l'une des plus douces -fleurs de l'amour, car les intrts et l'esprit peuvent ne pas s'accorder -chez deux tres qui s'aiment, ve pria le gelier d'envoyer -chez Petit-Claud un mot par lequel elle lui disait de dlivrer David, -en lui annonant leur mutuel consentement aux bases de l'arrangement -projet. Dix minutes aprs, Petit-Claud entrait dans l'horrible -chambre de David, et disait ve:—Retournez chez vous, -madame, nous vous y suivrons...</p> - -<p>—Eh! bien, mon cher ami, dit Petit-Claud, tu t'es donc laiss -prendre! Et comment as-tu pu commettre la faute de sortir?</p> - -<p>—Eh! comment ne serais-je pas sorti? voici ce que Lucien -m'crivait.</p> - -<p>David remit Petit-Claud la lettre de Crizet; Petit-Claud la -prit, la lut, la regarda, tta le papier, et causa d'affaires en pliant -la lettre comme par distraction, et il la mit dans sa poche. Puis -l'avou prit David par le bras, et sortit avec lui, car la dcharge -de l'huissier avait t apporte au gelier pendant cette conversation. -En rentrant chez lui, David se crut dans le ciel, il pleura -comme un enfant en embrassant son petit Lucien, et se retrouvant -dans sa chambre coucher aprs vingt jours de dtention dont les -dernires heures taient, selon les mœurs de la province, dshonorantes. -Kolb et Marion taient revenus. Marion apprit l'Houmeau -que Lucien avait t vu marchant sur la route de Paris, au -<span class="pagenum" id="Page_556">556</span> -del de Marsac. La mise du dandy fut remarque par les gens de -la campagne qui apportaient des denres la ville. Aprs s'tre -lanc cheval sur le grand chemin, Kolb avait fini par savoir -Mansle que Lucien, reconnu par monsieur Marron, voyageait dans -une calche en poste.</p> - -<p>—Que vous disais-je? s'cria Petit-Claud. Ce n'est pas un pote, -ce garon-l, c'est un roman continuel.</p> - -<p>—En poste, disait ve, et o va-t-il encore, cette fois?</p> - -<p>—Maintenant, dit Petit-Claud David, venez chez messieurs -Cointet, ils vous attendent.</p> - -<p>—Ah! monsieur, s'cria la belle madame Schard, je vous en -prie, dfendez bien nos intrts, vous avez tout notre avenir entre -les mains.</p> - -<p>—Voulez-vous, madame, dit Petit-Claud, que la confrence ait -lieu chez vous? je vous laisse David. Ces messieurs viendront ici ce -soir, et vous verrez si je sais dfendre vos intrts.</p> - -<p>—Ah! monsieur, vous me feriez bien plaisir, dit ve.</p> - -<p>—Eh! bien, dit Petit-Claud, ce soir, ici, sur les sept heures.</p> - -<p>—Je vous remercie, rpondit ve avec un regard et un accent -qui prouvrent Petit-Claud combien de progrs il avait fait dans -la confiance de sa cliente.</p> - -<p>—Ne craignez rien, vous le voyez? j'avais raison, ajouta-t-il. -Votre frre est trente lieues de son suicide. Enfin, peut-tre ce -soir vous aurez une petite fortune. Il se prsente un acqureur -srieux pour votre imprimerie.</p> - -<p>—Si cela tait, dit ve, pourquoi ne pas attendre avant de nous -lier avec les Cointet?</p> - -<p>—Vous oubliez, madame, rpondit Petit-Claud, qui vit le danger -de sa confidence, que vous ne serez libre de vendre votre imprimerie -qu'aprs avoir pay monsieur Mtivier, car tous vos ustensiles -sont toujours saisis.</p> - -<p>Rentr chez lui, Petit-Claud fit venir Crizet. Quand le prote fut -dans son cabinet, il l'emmena dans une embrasure de la croise.</p> - -<p>—Tu seras demain soir propritaire de l'imprimerie Schard, et -assez puissamment protg pour obtenir la transmission du brevet, -lui dit-il dans l'oreille; mais tu ne veux pas finir aux galres?</p> - -<p>—De quoi!... de quoi, les galres? fit Crizet.</p> - -<p>—Ta lettre David est un faux, et je la tiens... Si l'on interrogeait -<span class="pagenum" id="Page_557">557</span> -Henriette, que dirait-elle?... Je ne veux pas te perdre, dit -aussitt Petit-Claud en voyant plir Crizet.</p> - -<p>—Vous voulez encore quelque chose de moi? s'cria le Parisien.</p> - -<p>—Eh! bien, voici ce que j'attends de toi, reprit Petit-Claud. -coute bien! tu seras imprimeur Angoulme dans deux mois.... -mais tu devras ton imprimerie, et tu ne l'auras pas paye en dix -ans!... Tu travailleras longtemps pour tes capitalistes! et de plus -tu seras oblig d'tre le prte-nom du parti libral... C'est moi qui -rdigerai ton acte de commandite avec Gannerac; je le ferai de -manire que tu puisses un jour avoir l'imprimerie toi... Mais, -s'ils crent un journal, si tu en es le grant, si je suis ici premier -substitut, tu t'entendras avec le grand Cointet pour mettre dans -ton journal des articles de nature le faire saisir et supprimer... Les -Cointet te payeront largement pour leur rendre ce service-l... Je -sais bien que tu seras condamn, que tu mangeras de la prison, -mais tu passeras pour un homme important et perscut. Tu deviendras -un personnage du parti libral, un sergent Mercier, un -Paul-Louis Courier, un Manuel au petit pied. Je ne te laisserai jamais -retirer ton brevet. Enfin, le jour o le journal sera supprim, -je brlerai cette lettre devant toi... Ta fortune ne te cotera pas -cher...</p> - -<p>Les gens du peuple ont <ins id="cor_112" title="desuides">des ides</ins> trs-errones sur les distinctions -lgales du faux, et Crizet, qui se voyait dj sur les bancs de -la cour d'assises, respira.</p> - -<p>—Je serai, dans trois ans d'ici, procureur du roi Angoulme, -reprit Petit-Claud, tu pourras avoir besoin de moi, songes-y!</p> - -<p>—C'est entendu, dit Crizet. Mais vous ne me connaissez pas: -brlez cette lettre devant moi, reprit-il, fiez-vous ma reconnaissance.</p> - -<p>Petit-Claud regarda Crizet. Ce fut un de ces duels d'œil œil -o le regard de celui qui observe est comme un scalpel avec lequel -il essaye de fouiller l'me, et o les yeux de l'homme qui met alors -ses vertus en talage sont comme un spectacle.</p> - -<p>Petit-Claud ne rpondit rien; il alluma une bougie et brla la -lettre en se disant:—Il a sa fortune faire!</p> - -<p>—Vous avez vous une me damne, dit le prote.</p> - -<p>David attendait avec une vague inquitude la confrence avec -les Cointet: ce n'tait ni la discussion de ses intrts ni celle de -l'acte faire qui l'occupait; mais l'opinion que les fabricants allaient -<span class="pagenum" id="Page_558">558</span> -avoir de ses travaux. Il se trouvait dans la situation de l'auteur -dramatique devant ses juges. L'amour-propre de l'inventeur et -ses anxits au moment d'atteindre au but faisaient plir tout autre -sentiment. Enfin, sur les sept heures du soir, l'instant o madame -la comtesse Chtelet se mettait au lit sous prtexte de migraine et -laissait faire son mari les honneurs du dner, tant elle tait afflige -des nouvelles contradictoires qui couraient sur Lucien! les -Cointet, le gros et le grand, entrrent avec Petit-Claud chez leur -concurrent, qui se livrait eux, pieds et poings lis. On se trouva -d'abord arrt par une difficult prliminaire: comment faire un -acte de socit sans connatre les procds de David? Et les procds -de David divulgus, David se trouvait la merci des Cointet. -Petit-Claud obtint que l'acte serait fait auparavant. Le grand Cointet -dit alors David de lui montrer quelques-uns de ses produits, et -l'inventeur lui prsenta les dernires feuilles fabriques, en en garantissant -le prix de revient.</p> - -<p>—Eh! bien, voil, dit Petit-Claud, la base de l'acte toute trouve; -vous pouvez vous associer sur ces donnes-l, en introduisant -une clause de dissolution dans le cas o les conditions du brevet ne -seraient pas remplies l'excution en fabrique.</p> - -<p>—Autre chose, monsieur, dit le grand Cointet David, autre -chose est de fabriquer, en petit, dans sa chambre, avec une petite -forme, des chantillons de papier, ou de se livrer des fabrications -sur une grande chelle. Jugez-en par un seul fait? Nous faisons -des papiers de couleur, nous achetons, pour les colorer, des parties -de couleur bien identiques. Ainsi, l'indigo pour <i>bleuter</i> nos Coquilles -est pris dans une caisse dont tous les pains proviennent -d'une mme fabrication. Eh! bien, nous n'avons jamais pu obtenir -deux cuves de teintes pareilles... Il s'opre dans la prparation de -nos matires des phnomnes qui nous chappent. La quantit, la -qualit de pte changent sur-le-champ toute espce de question. -Quand vous teniez dans une bassine une portion d'ingrdients que -je ne demande pas connatre, vous en tiez le matre, vous pouviez -agir sur toutes les parties uniformment, les lier, les <i>malaxer</i>, -les ptrir, votre gr, leur donner une faon homogne.... Mais -qui vous a garanti que sur une cuve de cinq cents rames il en sera -de mme, et que vos procds russiront?...</p> - -<p>David, ve et Petit-Claud se regardrent en se disant bien des -choses par les yeux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_559">559</span> -—Prenez un exemple qui vous offre une analogie quelconque, -dit le grand Cointet aprs une pause. Vous coupez environ deux -bottes de foin dans une prairie, et vous les mettez bien serres -dans votre chambre sans avoir laiss les herbes jeter leur feu, -comme disent les paysans; la fermentation a lieu, mais elle ne -cause pas d'accident. Vous appuieriez-vous de cette exprience -pour entasser deux mille bottes dans une grange btie en bois?... -vous savez bien que le feu prendrait dans ce foin et que votre -grange brlerait comme une allumette. Vous tes un homme instruit, -dit Cointet David, concluez?... Vous avez, en ce moment, -coup deux bottes de foin, et nous craignons de mettre feu notre -papeterie en en serrant deux mille. Nous pouvons, en d'autres termes, -perdre plus d'une cuve, faire des pertes, et nous trouver -avec rien dans les mains aprs avoir dpens beaucoup d'argent.</p> - -<p>David tait atterr. La Pratique parlait son langage positif la -Thorie, dont la parole est toujours au Futur.</p> - -<p>—Du diable si je signe un pareil acte de socit! s'cria brutalement -le gros Cointet. Tu perdras ton argent si tu veux, Boniface, -moi je garde le mien... J'offre de payer les dettes de monsieur -Schard, et six mille francs... Encore trois mille francs en billets, -dit-il en se reprenant, et douze et quinze mois... Ce sera bien -assez des risques courir... Nous avons douze mille francs prendre -sur notre compte avec Mtivier. Cela fera quinze mille francs!... -Mais c'est tout ce que je payerais le secret pour l'exploiter moi -tout seul. Ah! voil cette trouvaille dont tu me parlais, Boniface... -Eh! bien, merci, je te croyais plus d'esprit. Non, ce n'est pas l ce -qu'on appelle une affaire...</p> - -<p>—La question, pour vous, dit alors Petit-Claud sans s'effrayer -de cette sortie, se rduit ceci: Voulez-vous risquer vingt mille -francs pour acheter un secret qui peut vous enrichir? Mais, messieurs, -les risques sont toujours en raison des bnfices... C'est un -enjeu de vingt mille francs contre la fortune. Le joueur met un -louis pour en avoir trente-six la roulette, mais il sait que son louis -est perdu. Faites de mme.</p> - -<p>—Je demande rflchir, dit le gros Cointet; moi, je ne suis -pas aussi fort que mon frre. Je suis un pauvre garon tout rond -qui ne connais qu'une seule chose: fabriquer vingt sous le Paroissien -que je vends quarante sous. J'aperois dans une invention -qui n'en est qu' sa premire exprience, une cause de ruine. On -<span class="pagenum" id="Page_560">560</span> -russira une premire cuve, on manquera la seconde, on continuera, -on se laisse alors entraner, et quand on a pass le bras dans -ces engrenages-l, le corps suit.... Il raconta l'histoire d'un ngociant -de Bordeaux ruin pour avoir voulu cultiver les Landes sur -la foi d'un savant; il trouva six exemples pareils autour de lui, dans -le dpartement de la Charente et de la Dordogne, en industrie et -en agriculture; il s'emporta, ne voulut plus rien couter, les objections -de Petit-Claud accroissaient son irritation au lieu de le calmer.—J'aime -mieux acheter plus cher une chose plus certaine -que cette dcouverte, et n'avoir qu'un petit bnfice, dit-il en regardant -son frre. Selon moi, rien ne parat assez avanc pour tablir -une affaire, s'cria-t-il en terminant.</p> - -<p>—Enfin vous tes venus ici pour quelque chose? dit Petit-Claud. -Qu'offrez-vous?</p> - -<p>—De librer monsieur Schard, et de lui assurer, en cas de -succs, trente pour cent de bnfices, rpondit vivement le gros -Cointet.</p> - -<p>—Eh! monsieur, dit ve, avec quoi vivrons-nous pendant tout -le temps des expriences? mon mari a eu la honte de l'arrestation, -il peut retourner en prison, il n'en sera ni plus ni moins, et nous -payerons nos dettes...</p> - -<p>Petit-Claud mit un doigt sur ses lvres en regardant ve.</p> - -<p>—Vous n'tes pas raisonnables, dit-il aux deux frres. Vous -avez vu le papier, le pre Schard vous a dit que son fils, enferm -par lui, avait, dans une seule nuit, avec des ingrdients qui devaient -coter peu de chose, fabriqu d'excellent papier... Vous tes -ici pour aboutir l'acquisition. Voulez-vous acqurir, oui ou non?</p> - -<p>—Tenez, dit le grand Cointet, que mon frre veuille ou ne -veuille pas, je risque, moi, le payement des dettes de monsieur -Schard; je donne six mille francs, argent comptant, et monsieur -Schard aura trente pour cent dans les bnfices; mais coutez -bien ceci: si dans l'espace d'un an il n'a pas ralis les conditions -qu'il posera lui-mme dans l'acte, il nous rendra les six mille -francs, le brevet nous restera, nous nous en tirerons comme nous -pourrons.</p> - -<p>—Es-tu sr de toi? dit Petit-Claud en prenant David part.</p> - -<p>—Oui, dit David qui fut pris cette tactique des deux frres -et qui tremblait de voir rompre au gros Cointet cette confrence -d'o son avenir dpendait.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_561">561</span> -—Eh! bien, je vais aller rdiger l'acte, dit Petit-Claud aux -Cointet et ve; vous en aurez chacun un double pour ce soir, -vous le mditerez pendant toute la matine; puis, demain soir, -quatre heures, au sortir de l'audience, vous le signerez. Vous, -messieurs, retirez les pices de Mtivier. Moi, j'crirai d'arrter le -procs en Cour Royale, et nous nous signifierons les dsistements -rciproques.</p> - -<p>Voici quel fut l'nonc des obligations de Schard.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr"><span class="smcap">Entre les soussigns</span>, etc.</p> - -<p>Monsieur David Schard fils, imprimeur Angoulme, affirmant -avoir trouv le moyen de coller galement le papier en -cuve, et le moyen de rduire le prix de fabrication de toute espce -de papier de plus de cinquante pour cent par l'introduction -de matires vgtales dans la pte, soit en les mlant aux chiffons -employs jusqu' prsent, soit en les employant sans adjonction -de chiffon, une Socit pour l'exploitation du brevet d'invention - prendre en raison de ces procds, est forme entre monsieur -David Schard fils et messieurs Cointet frres, aux clauses et -conditions suivantes...</p> - -</div> - -<p>Un des articles de l'acte dpouillait compltement David Schard -de ses droits dans le cas o il n'accomplirait pas les promesses -nonces dans ce libell soigneusement fait par le grand Cointet et -consenti par David.</p> - -<p>En apportant cet acte le lendemain matin sept heures et demie, -Petit-Claud apprit David et sa femme que Crizet offrait vingt-deux -mille francs comptant de l'imprimerie. L'acte de vente pouvait -se signer dans la soire.</p> - -<p>—Mais, dit-il, si les Cointet apprenaient cette acquisition, ils -seraient capables de ne pas signer votre acte, de vous tourmenter, -de faire vendre ici...</p> - -<p>—Vous tes sr du payement? dit ve tonne de voir se terminer -une affaire de laquelle elle dsesprait et qui, trois mois -plus tt, et tout sauv.</p> - -<p>—J'ai les fonds chez moi, rpondit-il nettement.</p> - -<p>—Mais c'est de la magie, dit David en demandant Petit-Claud -l'explication de ce bonheur.</p> - -<p>—Non, c'est bien simple, les ngociants de l'Houmeau veulent -fonder un journal, dit Petit-Claud.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_562">562</span> -—Mais je me le suis interdit, s'cria David.</p> - -<p>—Vous!... mais votre successeur..... D'ailleurs, reprit-il, ne -vous inquitez de rien, vendez, empochez le prix, et laissez Crizet -se dptrer des clauses de la vente, il saura se tirer d'affaire.</p> - -<p>—Oh! oui, dit ve.</p> - -<p>—Si vous vous tes interdit de faire un journal Angoulme, -reprit Petit-Claud, les bailleurs de fonds de Crizet le feront l'Houmeau.</p> - -<p>ve, blouie par la perspective de possder trente mille francs, -d'tre au-dessus du besoin, ne regarda plus l'acte d'association que -comme une esprance secondaire. Aussi monsieur et madame Schard -cdrent-ils sur un point de l'acte social qui donna matire -une dernire discussion. Le grand Cointet exigea la facult de mettre -en son nom le brevet d'invention. Il russit tablir que, du -moment o les droits utiles de David taient parfaitement dfinis -dans l'acte, le brevet pouvait tre indiffremment au nom d'un des -associs. Son frre finit par dire:—C'est lui qui donne l'argent du -brevet, qui fait les frais du voyage, et c'est encore deux mille francs! -qu'il le prenne en son nom ou il n'y a rien de fait.</p> - -<p>Le Loup-Cervier triompha donc sur tous les points. L'acte de -socit fut sign vers quatre heures et demie. Le grand Cointet offrit -galamment madame Schard six douzaines de couverts filets -et un beau chle Ternaux, en manire d'pingles, pour lui -faire oublier les clats de la discussion! dit-il. A peine les doubles -taient-ils changs, peine Cachan avait-il fini de remettre Petit-Claud -les dcharges et les pices ainsi que les trois terribles effets -fabriqus par Lucien, que la voix de Kolb retentit dans l'escalier, -aprs le bruit assourdissant d'un camion du bureau des Messageries -qui s'arrta devant la porte.</p> - -<p>—<i>Montame! montame! quince mile vrancs!</i>... cria-t-il, -<i>enfoys te Boidiers</i> (Poitiers) <i>en frai archant, bar mennessier -Licien</i>.</p> - -<p>—Quinze mille francs! s'cria ve en levant les bras.</p> - -<p>—Oui, madame, dit le facteur en se prsentant, quinze mille -francs apports par la diligence de Bordeaux, qui en avait sa charge, -allez! J'ai l deux hommes en bas qui montent les sacs. a vous -est expdi par monsieur Lucien Chardon de Rubempr... Je vous -monte un petit sac de peau dans lequel il y a, pour vous, cinq cents -francs en or, et vraisemblablement <ins id="cor_113" title="ces mots manquent dans l'dition imprime">une lettre</ins>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_563">563</span> -ve crut rver en lisant la lettre suivante:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Ma chre sœur, voici quinze mille francs.</p> - -<p>Au lieu de me tuer, j'ai vendu ma vie. Je ne m'appartiens plus: -je suis le secrtaire d'un diplomate espagnol.</p> - -<p>Je recommence une existence affreuse. Peut-tre aurait-il -mieux valu me noyer.</p> - -<p>Adieu. David sera libre, et, avec quatre mille francs, il pourra -sans doute acheter une petite papeterie et faire fortune.</p> - -<p>Ne pensez plus, je le veux, </p> - -<p class="rsign">Votre pauvre frre,<br /> -<span class="smcap rind">Lucien.</span></p> - -</div> - -<p>—Il est dit, s'cria madame Chardon qui vint voir entasser les -sacs, que mon pauvre fils sera toujours fatal, comme il l'crivait, -mme en faisant le bien.</p> - -<p>—Nous l'avons chapp belle! s'cria le grand Cointet quand il -fut sur la place du Mrier. Une heure plus tard, les reflets de cet -argent auraient clair l'acte, et notre homme se serait effray. -Dans trois mois, comme il nous l'a promis, nous saurons quoi -nous en tenir.</p> - -<p>Le soir, sept heures, Crizet acheta l'imprimerie et la paya, en -gardant sa charge le loyer du dernier trimestre. Le lendemain -ve avait remis quarante mille francs au Receveur-Gnral, pour -faire acheter, au nom de son mari, deux mille cinq cents francs de -rente. Puis elle crivit son beau-pre de lui trouver Marsac -une petite proprit de dix mille francs pour y asseoir sa fortune -personnelle.</p> - -<p>Le plan du grand Cointet tait d'une simplicit formidable. Du -premier abord, il jugea le collage en cuve impossible. L'adjonction -de matires vgtales peu coteuses la pte de chiffon lui parut -le vrai, le seul moyen de fortune. Il se proposa donc de regarder -comme rien le bon march de la pte, et de tenir normment au -collage en cuve. Voici pourquoi. La fabrication d'Angoulme s'occupait -alors presque uniquement des papiers crire dits cu, Poulet, -colier, Coquille, qui, naturellement, sont tous colls. Ce fut -long-temps la gloire de la papeterie d'Angoulme. Ainsi, la spcialit, -monopolise par les fabricants d'Angoulme depuis longues -annes, donnait gain de cause l'exigence des Cointet; et le papier -coll, comme on va le voir, n'entrait pour rien dans sa spculation. -<span class="pagenum" id="Page_564">564</span> -La fourniture des papiers crire est excessivement borne, -tandis que celle des papiers d'impression non colls est presque -sans limites. Dans le voyage qu'il fit Paris pour y prendre le brevet - son nom, le grand Cointet pensait conclure des affaires qui -dtermineraient de grands changements dans son mode de fabrication. -Log chez Mtivier, Cointet lui donna des instructions pour -enlever, dans l'espace d'un an, la fourniture des journaux aux papetiers -qui l'exploitaient, en baissant le prix de la rame un taux auquel -nulle fabrique ne pouvait arriver, et promettant chaque journal -un blanc et des qualits suprieures aux plus belles <i>Sortes</i> employes -jusqu'alors. Comme les marchs des journaux sont terme, -il fallait une certaine priode de travaux souterrains avec les administrations -pour arriver raliser ce monopole; mais Cointet calcula -qu'il aurait le temps de se dfaire de Schard pendant que -Mtivier obtiendrait des traits avec les principaux journaux de Paris, -dont la consommation s'levait alors deux cents rames par jour. -Cointet intressa naturellement Mtivier, dans une proportion dtermine, - ces fournitures, afin d'avoir un reprsentant habile sur -la place de Paris, et ne pas y perdre du temps en voyages. La fortune -de Mtivier, l'une des plus considrables du commerce de la -papeterie, a eu cette affaire pour origine. Pendant dix ans, il eut, -sans concurrence possible, la fourniture des journaux de Paris. -Tranquille sur ses dbouchs futurs, le grand Cointet revint Angoulme -assez temps pour assister au mariage de Petit-Claud -dont l'tude tait vendue, et qui attendait la nomination de son -successeur pour prendre la place de monsieur Milaud, promise au -protg de la comtesse Chtelet. Le second Substitut du Procureur -du Roi d'Angoulme fut nomm premier Substitut Limoges, et -le Garde des Sceaux envoya un de ses protgs au parquet d'Angoulme, -o le poste de premier Substitut vaqua pendant deux -mois. Cet intervalle fut la lune de miel de Petit-Claud.</p> - -<p>En l'absence du grand Cointet, David fit d'abord une premire -cuve sans colle qui donna du papier journal bien suprieur celui -que les journaux employaient, puis une seconde cuve de papier -vlin magnifique, destin aux belles impressions, et dont se -servit l'imprimerie Cointet pour une dition du Paroissien du Diocse. -Les matires avaient t prpares par David lui-mme, en -secret, car il ne voulut pas d'autres ouvriers avec lui que Kolb et -Marion.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_565">565</span> -Au retour du grand Cointet, tout changea de face, il regarda -les chantillons des papiers fabriqus, il en fut mdiocrement satisfait.</p> - -<p>—Mon cher ami, dit-il David, le commerce d'Angoulme, -c'est le papier Coquille. Il s'agit, avant tout, de faire de la plus -belle Coquille possible cinquante pour cent au-dessous du prix de -revient actuel.</p> - -<p>David essaya de fabriquer une cuve de pte colle pour Coquille, -et il obtint un papier rche comme une brosse, et o la colle -se mit en grumeleaux. Le jour o l'exprience fut termine et o -David tint une des feuilles, il alla dans un coin, il voulait tre seul - dvorer son chagrin; mais le grand Cointet vint le relancer, et -fut avec lui d'une amabilit charmante, il consola son associ.</p> - -<p>—Ne vous dcouragez pas, dit Cointet, allez toujours! je suis -bon enfant, et je vous comprends, j'irai jusqu'au bout!...</p> - -<p>—Vraiment, dit David sa femme en revenant dner avec elle, -nous sommes avec de braves gens, et je n'aurais jamais cru le grand -Cointet si gnreux!</p> - -<p>Et il raconta sa conversation avec son perfide associ.</p> - -<p>Trois mois se passrent en expriences. David couchait la papeterie, -il observait les effets des diverses compositions de sa pte. -Tantt il attribuait son insuccs au mlange du chiffon et de ses -matires, et il faisait une cuve entirement compose de ses ingrdients. -Tantt il essayait de coller une cuve entirement compose -de chiffons. Et poursuivant son œuvre avec une persvrance -admirable, et sous les yeux du grand Cointet de qui le pauvre homme -ne se dfiait plus, il alla, de matire homogne en matire homogne, -jusqu' ce qu'il et puis la srie de ses ingrdients combins -avec toutes les diffrentes colles. Pendant les six premiers mois -de l'anne 1823, David Schard vcut dans la papeterie avec Kolb, -si ce fut vivre que de ngliger sa nourriture, son vtement et sa -personne. Il se battit si dsesprment avec les difficults, que c'et -t pour d'autres hommes que les Cointet un spectacle sublime, car -aucune pense d'intrt ne proccupait ce hardi lutteur. Il y eut -un moment o il ne dsira rien que la victoire. Il piait avec une -sagacit merveilleuse les effets si bizarres des substances transformes -par l'homme en produits sa convenance, o la nature est en -quelque sorte dompte dans ses rsistances secrtes, et il en dduisit -de belles lois d'industrie, en observant qu'on ne pouvait obtenir -<span class="pagenum" id="Page_566">566</span> -ces sortes de crations, qu'en obissant aux rapports ultrieurs des -choses, ce qu'il appela la seconde nature des substances. Enfin, -il arriva, vers le mois d'aot, obtenir un papier coll en cuve, absolument -semblable celui que l'industrie fabrique en ce moment, -et qui s'emploie comme papier d'preuve dans les imprimeries; -mais dont les <i>sortes</i> n'ont aucune uniformit, dont le collage n'est -mme pas toujours certain. Ce rsultat, si beau en 1823, eu gard - l'tat de la papeterie, avait cot dix mille francs, et David esprait -rsoudre les dernires difficults du problme. Mais il se rpandit -alors dans Angoulme et dans l'Houmeau de singuliers -bruits: David Schard ruinait les frres Cointet. Aprs avoir dvor -trente mille francs en expriences, il obtenait enfin, disait-on, -de trs-mauvais papier. Les autres fabricants effrays s'en tenaient - leurs anciens procds; et, jaloux des Cointet, ils rpandaient le -bruit de la ruine prochaine de cette ambitieuse maison. Le grand -Cointet, lui, faisait venir des machines fabriquer le papier continu, -tout en laissant croire que ces machines taient ncessaires -aux expriences de David Schard. Mais le jsuite mlait sa pte -les ingrdients indiqus par Schard, en le poussant toujours ne -s'occuper que du collage en cuve, et il expdiait Mtivier des -milliers de rames de papier journal.</p> - -<p>Au mois de septembre, le grand Cointet prit David Schard -part; et, en apprenant de lui qu'il mditait une triomphante exprience, -il le dissuada de continuer cette lutte.</p> - -<p>—Mon cher David, allez Marsac voir votre femme et vous reposer -de vos fatigues, nous ne voulons pas nous ruiner, dit-il amicalement. -Ce que vous regardez comme un grand triomphe n'est -encore qu'un point de dpart. Nous attendrons maintenant avant de -nous livrer de nouvelles expriences. Soyez juste? voyez les rsultats. -Nous ne sommes pas seulement papetiers, nous sommes -imprimeurs, banquiers, et l'on dit que vous nous ruinez...</p> - -<p>David Schard fit un geste d'une navet sublime pour protester -de sa bonne foi.</p> - -<p>—Ce n'est pas cinquante mille francs de jets dans la Charente -qui nous ruineront, dit le grand Cointet en rpondant au geste de -David, mais nous ne voulons pas tre obligs, cause des calomnies -qui courent sur notre compte, de payer tout comptant, -nous serions forcs d'arrter nos oprations. Nous voil dans les -termes de notre acte, il faut y rflchir de part et d'autre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_567">567</span> -—Il a raison! se dit David, qui, plong dans ses expriences -en grand, n'avait pas pris garde au mouvement de la fabrique.</p> - -<p>Et il revint Marsac, o, depuis six mois, il allait voir ve tous -les samedis soir et la quittait le mardi matin. Bien conseille par le -vieux Schard, ve avait achet, prcisment en avant des vignes -de son beau-pre, une maison appele la Verberie, accompagne -de trois arpents de jardin et d'un clos de vignes enclav dans -le vignoble du vieillard. Elle vivait avec sa mre et Marion trs-conomiquement, -car elle devait cinq mille francs restant payer -sur le prix de cette charmante proprit, la plus jolie de Marsac. -La maison, entre cour et jardin, tait btie en tuffeau blanc, -couverte en ardoise et orne de sculptures que la facilit de tailler le -tuffeau permet de prodiguer sans trop de frais. Le joli mobilier venu -d'Angoulme paraissait encore plus joli la campagne, o personne -ne dployait alors dans ces pays le moindre luxe. Devant la faade -du ct du jardin, il y avait une range de grenadiers, d'orangers -et de plantes rares que le prcdent propritaire, un vieux -gnral, mort de la main de monsieur Marron, cultivait lui-mme.</p> - -<p>Ce fut sous un oranger, au moment o David jouait avec sa -femme et son petit Lucien, devant son pre, que l'huissier de -Mansle apporta lui-mme une assignation des frres Cointet leur -associ pour constituer le tribunal arbitral, devant lequel, aux termes -de leur acte de socit, devaient se porter leurs contestations. -Les frres Cointet demandaient la restitution des six mille francs et -la proprit du brevet ainsi que les futurs contingents de son exploitation, -comme indemnit des exorbitantes dpenses faites par -eux sans aucun rsultat.</p> - -<p>—On dit que tu les ruines! dit le vigneron son fils. Eh! -bien, voil la seule chose que tu aies faite qui me soit agrable.</p> - -<p>Le lendemain, ve et David taient neuf heures dans l'antichambre -de monsieur Petit-Claud, devenu le dfenseur de la veuve, -le tuteur de l'orphelin, et dont les conseils leur parurent les seuls - suivre.</p> - -<p>Le magistrat reut merveille ses anciens clients, et voulut absolument -que monsieur et madame Schard lui fissent le plaisir de -djeuner avec lui.</p> - -<p>—Les Cointet vous rclament six mille francs! dit-il en souriant. -Que devez-vous encore sur le prix de la Verberie?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_568">568</span> -—Cinq mille francs, monsieur, mais j'en ai deux mille... rpondit -ve.</p> - -<p>—Gardez vos deux mille francs, rpondit Petit-Claud. Voyons, -cinq mille!... il vous faut encore dix mille francs pour vous bien -installer l-bas. Eh! bien, dans deux heures, les Cointet vous apporteront -quinze mille francs.</p> - -<p>ve fit un geste de surprise.</p> - -<p>...—Contre votre renonciation tous les bnfices de l'acte de -socit que vous dissoudrez l'amiable, dit le magistrat. Cela vous -va-t-il?</p> - -<p>—Et ce sera bien lgalement nous? dit ve.</p> - -<p>—Bien lgalement, dit le magistrat en souriant. Les Cointet -vous ont fait assez de chagrins, je veux mettre un terme leurs -prtentions. coutez, aujourd'hui je suis magistrat, je vous dois la -vrit. Eh! bien, les Cointet vous jouent en ce moment; mais -vous tes entre leurs mains. Vous pourriez gagner le procs qu'ils -vous intentent, en acceptant la guerre. Voulez-vous tre encore au -bout de dix ans plaider? On multipliera les expertises et les arbitrages, -et vous serez soumis aux chances des avis les plus contradictoires... -Et, dit-il en souriant, et je ne vous vois point d'avou -pour vous dfendre ici... Tenez, un mauvais arrangement vaut -mieux qu'un bon procs...</p> - -<p>Tout arrangement qui nous donnera la tranquillit me sera -bon, dit David.</p> - -<p>—Paul! cria Petit-Claud son domestique, allez chercher monsieur -Sgaud, mon successeur!... Pendant que nous djeunerons, -il ira voir les Cointet, dit-il ses anciens clients, et dans quelques -heures vous partirez pour Marsac, ruins, mais tranquilles. Avec -dix mille francs, vous vous ferez encore cinq cents francs de rente, -et, dans votre jolie petite proprit, vous vivrez heureux!</p> - -<p>Au bout de deux heures, comme Petit-Claud l'avait dit, matre -Sgaud revint avec des actes en bonne forme signs des Cointet, et -avec quinze billets de mille francs.</p> - -<p>—Nous te devons beaucoup, dit Schard Petit-Claud.</p> - -<p>—Mais je viens de vous ruiner, rpondit Petit-Claud ses anciens -clients tonns. Je vous ai ruins, je vous le rpte, vous le -verrez avec le temps; mais je vous connais, vous prfrez votre -ruine une fortune que vous auriez peut-tre trop tard.</p> - -<p>—Nous ne sommes pas intresss, monsieur, nous vous remercions -<span class="pagenum" id="Page_569">569</span> -de nous avoir donn les moyens du bonheur, dit madame -ve, et vous nous en trouverez toujours reconnaissants.</p> - -<p>—Mon Dieu! ne me bnissez pas!... dit Petit-Claud, vous me -donnez des remords; mais je crois avoir aujourd'hui tout rpar. -Si je suis devenu magistrat, c'est grce vous; et si quelqu'un -doit tre reconnaissant, c'est moi... Adieu.</p> - -<p>En 1829, au mois de mars, le vieux Schard mourut, laissant -environ deux cent mille francs de biens au soleil, qui, runis la -Verberie, en firent une magnifique proprit trs-bien rgie par -Kolb depuis deux ans.</p> - -<p>Avec le temps, l'Alsacien changea d'opinion sur le compte du -pre Schard, qui, de son ct, prit l'Alsacien en affection en le -trouvant comme lui sans aucune notion des lettres ni de l'criture, -et facile griser. L'ancien ours apprit l'ancien cuirassier grer -le vignoble et en vendre les produits, il le forma dans la pense -de laisser un homme de tte ses enfants; car, dans ses derniers -jours, ses craintes furent grandes et puriles sur le sort de ses -biens. Il avait pris Courtois le meunier pour son confident.</p> - -<p>—Vous verrez, lui disait-il, comme tout ira chez mes enfants, -quand je serai dans le trou. Ah! mon Dieu, leur avenir me fait -trembler.</p> - -<p>David et sa femme trouvrent prs de cent mille cus en or chez -leur pre. La voix publique, comme toujours, grossit tellement le -trsor du vieux Schard, qu'on l'valuait un million dans tout le -dpartement de la Charente. ve et David eurent peu prs trente -mille francs de rente, en joignant cette succession leur petite -fortune; car ils attendirent quelque temps pour faire l'emploi de -leurs fonds, et purent les placer sur l'tat la rvolution de -juillet.</p> - -<p>Aprs 1830 seulement, le dpartement de la Charente et David -Schard surent quoi s'en tenir sur la fortune du grand Cointet. -Riche de plusieurs millions, nomm dput, le grand Cointet est -pair de France, et sera, dit-on, ministre du commerce dans la -prochaine combinaison. En 1837, il a pous la fille d'un des hommes -d'tat les plus influents de la dynastie, mademoiselle Popinot, -fille de monsieur Anselme Popinot, dput de Paris, maire d'un -arrondissement.</p> - -<p>La dcouverte de David Schard a pass dans la fabrication franaise -comme la nourriture dans un grand corps. Grce l'introduction -<span class="pagenum" id="Page_570">570</span> -de matires autres que le chiffon, la France peut fabriquer -le papier meilleur march qu'en aucun pays de l'Europe. Mais le -papier de Hollande, selon la prvision de David Schard, n'existe -plus. Tt ou tard il faudra sans doute riger une Manufacture -royale de papier, comme on a cr les Gobelins, Svres, la Savonnerie -et l'Imprimerie royale, qui jusqu' prsent ont surmont les -coups que leur ont ports de Vandales bourgeois.</p> - -<p>David Schard, aim par sa femme, est pre de deux enfants, -il a eu le bon got de ne jamais parler de ses tentatives, ve a eu -l'esprit de le faire renoncer l'tat d'inventeur. Il cultive les lettres -par dlassement, mais il mne la vie heureuse et paresseuse du -propritaire faisant valoir. Aprs avoir dit adieu sans retour la -gloire, il ne saurait avoir d'ambition, il s'est rang dans la classe -des rveurs et des collectionneurs: il s'adonne l'entomologie, et -recherche les transformations jusqu' prsent si secrtes des insectes -que la science ne connat que dans leur dernier tat.</p> - -<p>Tout le monde a entendu parler des succs de Petit-Claud -comme Procureur Gnral, il est le rival du fameux Vinet de Provins, -et son ambition est de devenir premier prsident de la Cour -royale de Poitiers.</p> - -<p>Crizet, condamn trois ans de prison pour dlits politiques en -1827, fut oblig par le successeur de Petit-Claud de vendre son imprimerie -d'Angoulme. Il a fait beaucoup parler de lui, car il fut -un des enfants perdus du parti libral. A la rvolution de juillet, il -fut nomm sous-prfet, et ne put rester plus de deux mois dans sa -Sous-prfecture. Aprs avoir t grant d'un journal dynastique, il -contracta dans la Presse des habitudes de luxe. Ses besoins renaissants -l'ont conduit devenir prte-nom dans une affaire de mines -en commandite, dont les faits et gestes, le prospectus et les dividendes -anticips lui ont mrit une condamnation deux ans de -prison en police correctionnelle. Il a fait paratre une justification -dans laquelle il attribue ce rsultat des animosits politiques. Il se -dit perscut par les rpublicains.</p> - -<p class="rdate">1835-1843.</p> - -<p class="sep3 center cs8 sepb4">FIN DU HUITIME VOLUME.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_571">571</span></p> - -<h2 id="toc">TABLE DES MATIRES.</h2> - -<hr class="small4" /> - -<p class="center">SCNES DE LA VIE DE PROVINCE.</p> - -<hr class="small4" /> - -<p class="center cs8">ILLUSIONS PERDUES.</p> - -<div class="center"> - <table class="tabmat" summary="table_des_chapitres" cellspacing="0"> - <colgroup span="2"> - <col width="400" /> - <col width="50" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdltop">Premire partie: Les deux potes</td> - <td class="tdrtop"><a href="#Page_1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Deuxime partie: Un grand homme de province Paris</td> - <td class="tdrtop"><a href="#chap_2">119</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Troisime partie: ve et David</td> - <td class="tdrtop"><a href="#chap_3">393</a></td> - </tr> - </tbody> - </table> -</div> - -<p class="sep3 center cs8">FIN DE LA TABLE.</p> - -<hr class="small2 sep6" /> - -<p class="center cs8">PARIS, IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.</p> - -<div class="npage"> - - <div class="tnote" id="note"> - -<h3>Au lecteur.</h3> - -<p>Cette version numrise reproduit, dans son intgralit, -la version originale. Seules les corrections indiques -ci-dessous ont t effectues.</p> - -<p>Les dfauts d'impression en dbut ou en fin de ligne ont t -tacitement corrigs, et la ponctuation a t tacitement corrige par -endroits.</p> - -<p><span class="handonly">De plus, les corrections suivantes ont -t apportes.</span> <span class="screenonly">De plus, les corrections -indiques dans le texte ont t apportes. Elles sont soulignes par -des <ins title="orthographe initiale">pointills</ins>. Positionnez la -souris sur le mot soulign pour voir l'orthographe initiale.</span></p> - - <div class="handonly"> - -<p class="hang"><a href="#cor_1">Page 19</a>: manires remplac par matires (certaines matires vgtales analogues).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_2">Page 22</a>: soumis remplac par soumises (L'un des malheurs auxquels sont soumises les grandes intelligences).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_3">Page 24</a>: doit remplac par doigt (ce coin d'horizon bleutre indiqu du doigt).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_4">Page 24</a>: impriner remplac par imprimer (un mmoire que je dsirerais faire imprimer).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_5">Page 25</a>: perduement remplac par perdument (—perdument!).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_6">Page 28</a>: La Rochefaucauld remplac par La Rochefoucauld (dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_7">Page 30</a>: exaltion remplac par exaltation (l'exaltation naturelle aux jeunes personnes).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_8">Page 30</a>: commre remplac par commerce (le commerce de la socit).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_9">Page 32</a>: Qoique remplac par Quoique (Quoique leur fortune n'excdt pas douze mille livres).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_10">Page 33</a>: Barcelonne remplac par Barcelone (mourir de la fivre jaune Barcelone).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_11">Page 36</a>: imaun remplac par imam (l'imam de Mascate).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_12">Page 37</a>: le remplac par la (la carrire politique).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_13">Page 38</a>: plupar remplac par plupart (la plupart sottes et sans grce).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_14">Page 39</a>: lesquels remplac par lesquelles (les grilles entre lesquelles chaque monde s'anathmatise).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_15">Page 43</a>: alternaltivement remplac par alternativement (les coups que frappent alternativement la douleur et le plaisir).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_16">Page 45</a>: wisth remplac par whist (o l'on jouait au whist).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_17">Page 50</a>: discrtion remplac par discrtions (de ces sublimes discrtions)</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_18">Page 56</a>: chre remplac par cher (mon cher pote).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_19">Page 57</a>: est remplac par es (tu n'es ni chiffr ni cas).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_20">Page 59</a>: charteronnant remplac par chanteronnant (sortit en chanteronnant).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_21">Page 60</a>: costumes remplac par coutumes (les naves coutumes de son enfance).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_22">Page 66</a>: ocuper remplac par occuper (avait fini par s'en occuper exclusivement).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_23">Page 68</a>: le remplac par de (accompagns de la tante).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_24">Page 84</a>: conqurent remplac par conquirent (ne se conquirent que dans la solitude).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_25">Page 86</a>: inqutude remplac par inquitude (cette inquitude si gracieuse).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_26">Page 88</a>: clair remplac par claire (claire par l'amour).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_27">Page 88</a>: trouvez remplac par trouv (si vous avez trouv cette soire belle).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_28">Page 104</a>: veux remplac par vieux (son vieux valet de Chambre).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_29">Page 106</a>: wisth remplac par whist (une seule table de whist).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_30">Page 106</a>: nu remplac par un (comme un fidle serviteur).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_31">Page 110</a>: Stanisles remplac par Stanislas (dit Chtelet l'oreille de Stanislas).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_32">Page 113</a>: recheter remplac par racheter (il aurait racheter cette faute).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_33">Page 121</a>: lais remplac par laiss (aprs avoir peine laiss le temps).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_34">Page 123</a>: Belvder remplac par Belvdre (Habillez l'Apollon du Belvdre).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_35">Page 124</a>: pousez remplac par pouser (vous deviez pouser mon infortune).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_36">Page 135</a>: tait remplac par taient (Les gens du Contrle taient redevenus srieux).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_37">Page 138</a>: suscep-ible remplac par susceptible (il ne paraissait pas susceptible d'avoir cette force).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_38">Page 139</a>: quatres remplac par quatre (En voyant ces quatre figures).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_39">Page 149</a>: Brageton remplac par Bargeton (madame de Bargeton l'avait ramen).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_40">Page 150</a>: Sorbanne remplac par Sorbonne (rue de Cluny, prs de la Sorbonne).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_41">Page 150</a>: Gaillard-Blois remplac par Gaillard-Bois (il paya son htesse du Gaillard-Bois).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_42">Page 157</a>: vestige remplac par vestiges (ces vestiges de posie).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_43">Page 161</a>: libaires remplac par libraires (un des deux libraires-commissionnaires).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_44">Page 170</a>: ncessaires remplac par ncessaire: (le strict ncessaire: un habit, une chemise).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_45">Page 172</a>: ponsif remplac par poncif (il n'a eu pour elles qu'un seul poncif)</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_46">Page 174</a>: l'aide d'autres ditions, insr les mots manquants consciencieux, est devenu chef (ce savant consciencieux, est devenu chef d'une cole morale et politique).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_47">Page 180</a>: ɔivante remplac par vivante (dans cette vivante encyclopdie d'esprits angliques).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_48">Page 181</a>: presques remplac par presque (les intelligences presque divines).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_49">Page 190</a>: lapuis remplac par lapins (Ces lapins-l ne viennent que quand on paye).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_50">Page 195</a>: bon remplac par bons (bons mots fer aiguis).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_51">Page 203</a>: serser remplac par serrer (de lui tendre la main et de lui serrer la sienne).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_52">Page 207</a>: fashionnable remplac par fashionable (Dauriat le libraire fashionable).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_53">Page 223</a>: libraire remplac par librairie (il y a dans ce moment en librairie mille volumes).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_54">Page 234</a>: maquignonage remplac par maquignonnage (emploie Florine ce petit maquignonnage).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_55">Page 240</a>: la remplac par le (sur le velours rouge de l'appui).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_56">Page 240</a>: le remplac par la (les yeux fixs sur la toile).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_57">Page 256</a>: supriosit remplac par supriorit (la supriorit des masses).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_58">Page 260</a>: Lusien remplac par Lucien (Lucien n'avait pas voulu croire).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_59">Page 272</a>: insr l'aide d'autres ditions: On ne (On ne peut pas arracher son amour de son cœur).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_60">Page 280</a>: marchant remplac par marchand (et tourna la tte vers le marchand de soieries).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_61">Page 288</a>: eutre remplac par entre (Lucien entendit entre tienne et Finot une discussion assez vive).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_62">Page 291</a>: Dam! remplac par Dame! (Dame! dit Lousteau, a conserve des illusions).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_63">Page 297</a>: il remplac par ils (ils allrent de thtre en thtre).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_64">Page 309</a>: nu remplac par un (tu en auras donn trois pour un au public).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_65">Page 311</a>: accuelli remplac par accueilli (il est toujours bien accueilli).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_66">Page 328</a>: au lieu de le plaisir de - vous voir <i>chez vous</i> il faut sans doute lire chez moi.</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_67">Page 334</a>: parisenne remplac par parisienne (une bont pleine de grce parisienne).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_68">Page 335</a>: eufin remplac par enfin (enfin toutes les btises de l'homme pris).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_69">Page 336</a>: patron remplac par patronn (en position d'tre patronn sans inconvnient).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_70">Page 339</a>: reppeler remplac par rappeler (lui rappeler qu'il avait gagn peu de chose).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_71">Page 339</a>: occups remplac par occupes (occupes sentir).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_72">Page 340</a>: Chlelet remplac par Chtelet (pour faire demander au ministre par Chtelet l'ordonnance).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_73">Page 351</a>: libretins remplac par libertins (les libertins de la pense).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_74">Page 368</a>: des Lupeaux remplac par des Lupeaulx (des Lupeaulx qui se garda bien de dire).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_75">Page 369</a>: rellements remplac par rellement (sont les hommes rellement forts).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_76">Page 373</a>: Martainville remplac par Martinville (Vous n'y connaissez rien, lui dit Martinville).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_77">Page 373</a>: intants remplac par instants (pendant quelques instants).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_78">Page 374</a>: elles remplac par elle (elle n'eut pas d'autres applaudissements).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_79">Page 378</a>: Rubembr remplac par Rubempr (les titres des comtes de Rubempr).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_80">Page 381</a>: plisant remplac par plissant (Ne me connaissez-vous pas? rpondit-il en plissant).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_81">Page 384</a>: Hertor remplac par Hector (il fut impossible d'empcher Hector Merlin de venir).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_82">Page 388</a>: baissait remplac par baisait (baisait la main de Coralie).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_83">Page 391</a>: paroxisme remplac par paroxysme (dans le paroxysme de l'abattement).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_84">Page 392</a>: paririens remplac par parisiens (les mille intrts parisiens).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_85">Page 396</a>: beau-frrre remplac par beau-frre (David Schard, son beau-frre).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_86">Page 397</a>: pomptement remplac par promptement (pour amener promptement des secours).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_87">Page 401</a>: du remplac par de (Arm par Lucien de l'ide premire).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_88">Page 401</a>: de remplac par du (la prvoyance du sagace imprimeur).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_89">Page 421</a>: D'Arths remplac par D'Arthez (Votre dvou serviteur, <span class="smcap">D'Arthez</span>.).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_90">Page 422</a>: condamme remplac par condamne (l o la Socit le condamne).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_91">Page 423</a>: d'Arths remplac par d'Arthez (tout ce qu'en pense monsieur d'Arthez).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_92">Page 428</a>: donte remplac par doute (Il lui montre, sans doute, les papiers).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_93">Page 433</a>: Ciontet remplac par Cointet (Le drle ira loin, pensa Cointet).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_94">Page 435</a>: Dam remplac par Dame (Dame! un roulage).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_95">Page 447</a>: boullie remplac par bouillie (et vit une bouillie suprieure).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_96">Page 448</a>: par remplac par pas ( deux pas d'ici).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_97">Page 469</a>: il remplac par ils (Oh! ils sont partis, dit Marion).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_99">Page 484</a>: prte remplac par prtre (quand ve dit au prtre).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_100">Page 485</a>: est-ii remplac par est-il (En est-il arriv douter de nous).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_101">Page 491</a>: augoumoisine remplac par angoumoisine (l'aristocratie angoumoisine avait applaudi).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_102">Page 500</a>: la remplac par le (qui justifiait le pass de Louise).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_103">Page 501</a>: coitss remplac par cotiss (nous nous sommes cotiss).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_104">Page 526</a>: ptruit remplac par dtruit (comment tel pre avait dtruit l'avenir).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_105">Page 526</a>: de sambitions remplac par des ambitions (j'ai des ambitions dmesures).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_106">Page 527</a>: abondonnant remplac par abandonnant (en n'abandonnant pas Coralie).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_107">Page 537</a>: bourgois remplac par bourgeois (puis un bourgeois nomm Jacques Cœur).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_108">Page 541</a>: nu remplac par un (un homme qui ruine des familles).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_109">Page 545</a>: Cromwel remplac par Cromwell (la sclratesse de Cromwell).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_110">Page 545</a>: Reisibilder remplac par Reisebilder (ils crivent <i>Reisebilder</i>).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_111">Page 552</a>: Saint-Barthlemi remplac par Saint-Barthlemy (la Saint-Barthlemy est une combinaison politique).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_112">Page 557</a>: desuides remplac par des ides (Les gens du peuple ont des ides trs-errones).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_113">Page 562</a>: insr l'aide d'autres ditions: une lettre (et vraisemblablement une lettre).</p> - - </div> - - </div> - -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Comdie humaine - Volume VIII, by -Honor de Balzac - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMDIE HUMAINE - VOLUME VIII *** - -***** This file should be named 54723-h.htm or 54723-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/7/2/54723/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> - -</html> diff --git a/old/54723-h/images/agrandir.jpg b/old/54723-h/images/agrandir.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5a9bcf3..0000000 --- a/old/54723-h/images/agrandir.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/carte.jpg b/old/54723-h/images/carte.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d0f7b88..0000000 --- a/old/54723-h/images/carte.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/cover.jpg b/old/54723-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index db7bfb9..0000000 --- a/old/54723-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/im-01.jpg b/old/54723-h/images/im-01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e2bcecd..0000000 --- a/old/54723-h/images/im-01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/im-02.jpg b/old/54723-h/images/im-02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 6b752ee..0000000 --- a/old/54723-h/images/im-02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/im-03.jpg b/old/54723-h/images/im-03.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 184652b..0000000 --- a/old/54723-h/images/im-03.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/im-04.jpg b/old/54723-h/images/im-04.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9aee2dd..0000000 --- a/old/54723-h/images/im-04.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/im-05.jpg b/old/54723-h/images/im-05.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 548b0aa..0000000 --- a/old/54723-h/images/im-05.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/im-06.jpg b/old/54723-h/images/im-06.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5b8a331..0000000 --- a/old/54723-h/images/im-06.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/im-07.jpg b/old/54723-h/images/im-07.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7a4d237..0000000 --- a/old/54723-h/images/im-07.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/im-08.jpg b/old/54723-h/images/im-08.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0e20fa0..0000000 --- a/old/54723-h/images/im-08.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/imx-01.jpg b/old/54723-h/images/imx-01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 657aa7c..0000000 --- a/old/54723-h/images/imx-01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/imx-02.jpg b/old/54723-h/images/imx-02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 51b6f67..0000000 --- a/old/54723-h/images/imx-02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/imx-03.jpg b/old/54723-h/images/imx-03.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e69f069..0000000 --- a/old/54723-h/images/imx-03.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/imx-04.jpg b/old/54723-h/images/imx-04.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index bdd675c..0000000 --- a/old/54723-h/images/imx-04.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/imx-05.jpg b/old/54723-h/images/imx-05.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index eee628f..0000000 --- a/old/54723-h/images/imx-05.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/imx-06.jpg b/old/54723-h/images/imx-06.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 982782d..0000000 --- a/old/54723-h/images/imx-06.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/imx-07.jpg b/old/54723-h/images/imx-07.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7db58ef..0000000 --- a/old/54723-h/images/imx-07.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54723-h/images/imx-08.jpg b/old/54723-h/images/imx-08.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 863bc60..0000000 --- a/old/54723-h/images/imx-08.jpg +++ /dev/null |
